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Full text of "Les troubadours cantaliens XIIe XXe siècles .."

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http://www.archive.org/details/lestroubadoursca01lasa 



Dl'C de la SALLE de ROCHEMACRE 

Majorai du Félibrige 



Les 
Troubadours 
Cantaliens 



i 




IMPRIMERIE MODERNE 
AURILLAC 

1910 



los poulidos ûooudotos 
d'Ourlhat 



los brabos Couaros 
del Poïs Nal 



En grond morcès 

de m'obeire oploudi tôt omistousomen 

loti tretchie de Noubembré 

dozonaou cent det 




24557 



Aux gracieuses citadines 
d'Aurillac 

Aux aimables dames 
du Haut-Pays 

En remerciement 

de leurs sympathiques applaudissements 

du treize Novembre 

dix ueui cent dix 




Conférence 

en. dialecte Cantalien 

DONNÉE AU THÉÂTRE D'AURILLAC 

le /? novembre içio 

Al PROFIT DE L'ÉHECTION DU MONUMENT VERMENOUZE 



Monsieur U Président (1), 
Je reste confus et vous .suis bien reconnaissant des 
termes flatteurs et trop bienveillants dans lesquels 
vous m'nii : m// Vhonm ur <l< me présenter, à lilri 1 
<h conférencier, à nos compatriotes, de votre indul- 
gente honni grâce à rapp( 1er mes casais en dialecte 
cantalien. Veuilles, en agréer mon merci respectueux 
et cordial. 



Mesdames, Messieurs, 

Le Comité Vermenouze m'a fait l'honneur de 
demander à mou admirative amitié pour le poète que 
nous venons <!<■ perdre, <l< risquer une tentative bien 
téméraire de mu pari : vous dire dans l'idiome local 



1 M. Charles Delzons, président honoraire du Tribunal civil 
d'Aurillac, Chevalier de la Légion d'honneur, Président du Comité 
Yermenouze, fils de l'ancien Représentant du peuple d'Aurillac en 
1818. arrière-neveu du généra] baron Délions. 



ce que fut l'œuvre Cantalienne de Vermenouze. Je 

sollicite toute cotre indulgence pour un compatriote 
</ui se sert pour la première fois en public de notre 
dialecte, va feuler d'esquisser, à grands traits, l'his- 
toire poétique du Haut-Pays d'Auvergne du dou- 
zième au vingtième siècle, de Pierre de Vie à Ver- 
menouze. 




LES TROCBAIRES 

DEL 

Poïs ZZetl d'Oubernho 

d'i) Pierre d'ù Bit à Bennenouso 



LES TROUBADOURS 

DU 

Haut IPa^rs d'Auvergne 

de Pierre de Vie h Verni enouze 



Modamos e Mouosurs, 

Ound'qu'onossias sur terro, quittoineii de laï 1 
jn.ir. li troubores deïs Oubernhats, ço nous dis Bei 
menouso : 

Deis Oubernhats, pertout lou boun Dieou n'en semeno 

(i 

Es <1<" fel que, debos Rounio tôt plot que per toute 
les caires d'Esponho, ô l'orlé del Pourtugal, din ma 
«l'uno bilo de Belgico é de Honlando, méniomen dii 
lo Robiéro é lou Tyrol, sons porla d'ô Poris, Lyoun 
Bourdeou, Marseille é, sonsiprou, de cap ô Faoutr 
de lo Fronço, ;ii oousi lou nostre potaï d'Ourlhat. 

Lou poueto d'Itrat, que n'obio fa l'esprobo, non 
o bé dit : 

(i) BeniKiiouso : « Jous la Cluchado ». — Lo Terro, P. 7- 



Mesdames, Messieurs, 



Où que vous alliez de par le monde, voire même 
au delà des mers, vous y trouverez des Auver- 
gnats, affirme Vermenouze: 

La terre, d'Auvergnats le bon Dieu l'ensemence (i). 

Il est certain qu'a Rome aussi bien que dans 
toutes les provinces d'Espagne, aux frontières du 
Portugal, dans maintes villes de Belgique et de 
Hollande, jusqu'en Bavière et en Tyrol, sans par- 
ler de Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, et quasi, 
d'un bout à l'antre de la France, j'ai entendu parler 
notre dialecte d'Aurillac. 

Le poète d'Ytrac a beau nous dire avec son 
expérience personnelle : 



(i) Vermenouze : « Sous le Chaume ». — La Terre, P. 72. 

32 



X3 



li LES TROIBADOVR* CANTALIENS 



Soubenet-bous que tal pouot pas demoura en uno 
E bo courre lou mounde, é d'omoun é d'obal, 
Que tchia guel, omb'de lo conduito é del trobal 
Ourio troubado 1" Fourtuno (i). 



Li foro pas rès! J » " « • n ; i fa recurun fouoro poïs, 
naoutres z'obons din 1<>u song; plongions pas nostro 
peino ni mai refoulons pas <» ozarda un picossel 
d'ocouo nostre per ottrapa un inoudio d'ocouo deis 
.-loutres. Pus long sons, naoutres, dol Ploumb del 
Contaou, del courtieou ound'obons fodekhia en 
d'estre efons, ma! nous corons de gorda, entre 
naoutres, lou porlat de lo momo, lo lengo del bret. 
Lo porlons S "U S H fa fi. Peinions sons nous entrot- 



(i) Bermenouso : <•<■ Jous la Chuchado ». — Ois Escouliès 
d'o Mau. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 



Souvenez-vous que tel ne peut rester en place 

Et, d'amont et d'aval, s'en va courir le monde, 

Oui, chez lui, travaillant et se conduisant bien 

Aurait rencontré la Fortune (i). 

Il prêchera dans le désert! Il nous est instinctif, 
à nous autres Cantaliens, d'aller butiner au delà 
de nos montagnes; nous ne sommes pas avares de 
notre peine, consentons volontiers à risquer une 
minime partie de notre pécule pour tenter de 
recueillir d'énormes profits! (2) 

Plus nous nous sentons éloignés de notre Plomb 
du Cantal, de l'enclos natal témoin de nos ébats 
enfantins, plus nous goûtons le charme d'user entre 
nous de la langue maternelle, du dialecte de notre 
berceau. Nous l'employons d'instinct, l'aimons pro- 



(i) Vermenouse : « Sous le Chaume ». — Aux Ecoliers de 
Maurs, P. 329-330. 

(2) L'Auvergnat émigré un peu partout, jusqu'en Amérique. 
C'est vers l'Espagne que se dirige, depuis des siècles, le plus fort 
contingent de Cantaliens qui sortent de France. La Hollande, la 
Belgique, la Flandre Française en reçoivent bon nombre. Bor- 
deaux, Lyon, Marseille comptent des Sociétés Amicales prospères 
d'Emigrants Auvergnats ; mais l'émigration à Paris reste, de beau- 
coup, la plus importante. On l'a beaucoup exagérée en supposant 
son chiffre supérieur à cent mille. Louis Bonnet (Auvergnat ds 
Paris, août iqio) le ramène à trente-deux mille d'après les plus, 
récentes statistiques officielles 



16 LES TROlBADOl RS CANTAI.IKNS 



chia que l'opostelons un bouci mai cado jiour en i'i 
ojusta petas sur petas molebats ô so cotetto : lou 
Froncés! Se l'i caou pas fcronmpa, en effet ; 1<> nostro 
lengo d'Oubernho os l'einado; guello ero fillo four- 
mado, oniistousoiueu ogotchiado de toutes, bestido, 
alero, de sedo e de bélous, lo preiuiero plaço li oppor- 
tenio tôt plot o lo gleisio que peis costels. Ebesques 
e copelots, noples e bourchiets, Jutchis, oboucats e 
merchlona counessiou que guello, del temps que lou 
porlat d'ô Poris sourtio en prou fa del bret. Lo lengo 
Fronceso n'ero enquerro qu'un mesclodis de l'oncien 
porlat d'ô l'oris é d'oquel de délai lou Rhin, que lo 
nostro, crano coumo l'einado d'un couarou, s'espon- 
dissio, eimado deis sobens, soro del Loti que li obio 
oppourtat odutchio desenipiei que leis souldats d'ô 
Roumo erou dintrats, pel Liouron, din lo nostre 
pibieîro de Cero, mill'ons dobon que cat de fournel 
d'Ourlhat funiesso! 



LES TKOLBADOURS CANTALIENS 17 

fondement, sans nous apercevoir que nous le défi- 
gurons un peu plus chaque jour en lui imposant 
ajout sur ajout empruntés à sa sœur cadette Fran- 
çaise ! Ne nous y trompons pas, en effet, notre langue 
d'Auvergne a pour elle le droit d'aînesse. Elle était 
déjà en pleine adolescence, complètement formée, 
courtisée de tous, somptueuse, alors, dans ses 
soyeux atours; elle tenait le premier rang, aussi 
bien dans les salons des manoirs que dans la 
chaire des églises. Prêtres et évêques, nobles et 
bourgeois, magistrats, avocats, marchands ne con- 
naissaient qu'elle, alors que le français vagissait, 
à peine, au berceau. La langue en usage à Paris 
n'était encore qu'un informe mélange des anciens 
dialectes Lutéciens et de ceux d'outre-Rhin que la 
nôtre, déjà riche comme une héritière de grande 
race, se répandait, appréciée des savants, sœur du 
Latin dont elle avait tiré grand réconfort aux temps 
où les Romains avaient débouché dans notre vallée 
de Cère par le col du Lioran, mille ans avant que, 
sur l'emplacement de la future ville d'Aurillac, 
aucun foyer n'envoyât vers le ciel les spirales de sa 
fumée. 



18 lt^ mOUBADOURS cantalibns 



E lou pouople Rouman, oléro, obio l'ompire (i) 

nous fo entrotchia Bermenouso, toun nou fa soubeni 
que : 

Naoutres que sons lou Naou-Mietjiour 
Contaou, Obeiroun c Louzéro 
l'orlons tobe lo lengo fiéro 
De Los <>nticcs Cours d'omour. 
Lo lengo d'Oc, lo lengo maire (2) 

Brutalo c groussièro un bouci 

( )quele lengo ispro é ruffo 

Connu 1 les mascles del pois (3). 

Orribo, mai d*un couot, dins leis oustaous, qu'un 
cotèl pus odret, que /.'<> Bal miel penre de biaï, passo 
"1 dobon de Peinât, se f<» donna Ion quart é, de fieuu 
«*n blesto, cesso soun fraire en rié. Otaou <> fa lou 

porla d'o Poris omb'lo nostro lengo meiralo. 

Paouco ô paouco, lî couguet quitta lo sallo deis 
osteûs, los codieros de leis gleisios, dobola ô lo cou- 



(1) Bermenouso : " Flour de Brousso ». — Un biel Nodau, 
P. 224. 

(2) Bermenouso : " Flour de Brousso », P. 198. 

(3) Bermenouso : « Flour de Brousso ». — Porlicado del 
Copiscol ol desporti d'o Bit, P. 326. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 19 

Le peuple Romain avait alors l'Empire (i). 
nous rappelle Vermenouze en nous affirmanl (|iie : 

Nous autres, qui sommes le Haut Midi, 

Cantal, Aveyron et Lozère, 

Nous parlons aussi la langue fière 

Des antiques Cours d'Amour. 

La langue d'Oc, la langue-mère (2) 

Hrutale et grossière quelque peu 

... Cette langue âpre et rude 
Comme les mâles du pays (3). 

Il n\ si pas rare de voir dans les familles un 
cadet mieux doué, plus prévenant que son aîné, 
damer le pion à celui-ci, se faire avantager et, de 
fil en aiguille, le ravaler au rang secondaire. Ainsi 
en usa le dialecte parisien vis-à-vis de notre langue 
maternelle. 

Peu à peu elle dut se résigner à lui céder le pas 
au château et à l'église, descendre aux cuisines, se 



(1) Vermenouze : « Fleur de Bruyère ». — Un vieux Noël, 
P. 224. 

(2) Ibid. Un air de Cabrette, P. 198. 

(3) Vermenouze : « Fleur de Bruyère ». — Causerie du Capis- 
col an banquet de Vie, P. 27&- 



20 LES TKOl HADOIRS CANTAL1ENS 

sino, s'oruea ol eontou dois peisons é deis brossiès. 
Mai d'un couop se li es eoniegiado ol croumal, lo 
lensro d'Oubernho ! 



Beslo, enqnerre, si l'obiou deissado en uno, 
jious lo cloujiado; mes 1<> poustetchierou de per 
l'oustaou, 1<> paoubro drollo; en prou t'a si l'efon, 

<*n tourna d'en class.>. Lo counessio! Li eouguet ona 
domonda lo retirado <>* pastres, peis estaples, 
ois botcliiès c boutiîKès pitehions, peis mozuts 
de moutonhos! comaessè q^oqueickiès mascles 
uaïre roffinats, s'es désonado é cxpillonsado ô fa 
bregoungio! Guello qu'ero, oneien temps, uno 
démeisello lecodoto e minimouso, que counessio 
toutes leis tours é reis-de-tours, s'es offonado, sons 
clon é l'ouet court. Repapio, pécaïre! counio leis 
momettos que sabou pas qu'uno consou e disou tou- 
jours lo mémo! Treto, lo paoubr'armo, oqueleis 
fennos bouliargos e maou-cotchiados que s'en boou 
moleba ô lo bisino l'espletchio que lour monco ; otaou 
fo guello omb'lou Fronces. Couosset lo poou Tottapo, 



LES TROUBADOURS CAXTALIKNS 21 

réfugier au foyer du paysan et de l'ouvrier. Maintes 
fois elle y salit sa pauvre robe à la uoire erémail- 
lère de Pâtre, la langue d'Auvergne ! 

Heureuse eut-elle été encore si on l'avait laissé 
vivre en paix sous le chaume! On l'y pourchassa, la 
pauvrette, l'obligeant à quitter la chaumière où les 
enfants la reconnaissaient à peine au retour de 
l'école. Elle dut aller demander refuge aux pâtres 
dans les étables, aux vachers et à leurs aides dans 
les burons de nos montagnes. A fréquenter ces êtres 
primitifs, elle a pris une désinvolture, un laisser- 
aller à faire honte! Elle, qui ressemblait jadis à 
une noble damoiselle délicate et précieuse, experte 
de toutes les finesses du langage, elle a abdiqué 
toute coquetterie, désormais sans élan et vite à bout 
de souffle. Elle radote, la pauvre délaissée, sem- 
blable à ces aïeules qui ne se souviennent plus que 
d'une unique chanson et ressassent toujours la 
même! Elle fait songer, la malheureuse, à ces 
ménagères désordonnées et imprévoyantes, sempi- 
ternellement condamnées à emprunter à leur voisine 
quelque ustensile de ménage qui leur manque! Elle 
en est réduite vis-à-vis de la langue française à ce 
rôle humiliant de quémandeuse! Elle prend peur, 



oa 



- SOUBADOUBS OANTALIENS 



deinouoro bregoungiouso e muto si li caon quitta los 
poraoulos occoustuinados * 1 « * cado jiour, <"> 1<> bouorio 
per l'a coumplimen o] mounde grond! Es de boun 
i.rii-c que, bî li»u louraïre que seî ieou n'es gaïre 
bolion, maou odrel < | m- caou sut per eurega, l'olaïre 
qu'aï empougnal es masso esquissai son gaïre de 
tolion per embentra l<m rostoul ! 

N'es pas mouorto, <;<> que de laï, nostro lengo 
offourtil Bermenouso : 

Lengi i, destrounado bêle» >u ; 

1 Use pas noun, mes lengo en bidi i 

]". que, jious pès que l'aou trupido 

Torno quilha lou frount lx>l ciéou (i). 

s»- sein qui li fo peino <lc z'o dire; ço que de l'aï, 
nostr'ome z'o coufesso : 

Nostre pois n'es plus lou pois deïs troubaïres 

Z'es estât, din lou temps proqouo; mes huei s'enduer 

Fo coumo lo mormouoto c Tour, en plen hiber, 



(i) Flour de Brousso : Un cr de cobreto. 



LES TKOUBADOURS CANTALÎKNS 23 



devient confuse et muette aussitôt qu'il lui faut 
chercher d'autres mots que ceux dout elle fait usage 
quotidien à la ferme, De sait plus tourner un com- 
pliment aux gens du graud monde! 

Il est facile de voir que si le laboureur que je suis 
est malhabile à tracer son sillon, la charrue dont je 
nie sers est, aussi, il faut le reconnaître, primitive 
et fatiguée; son soc n'a plus guère de mordant pour 
soulever le guéret. 

Elle n'est pourtant pas entièrement morte, notre 
langue, affirme Verînènouze : 

Langue détrônée peut-être; 
Je ne dis pas non, mais langue vivante, 
Et qui sous les pieds qui l'ont foulée, 
Relève le front vers le ciel (i). 

On sent bien que notre homme ne l'avoue qu'à 
grand'peine : 

Notre pays n'es!: pas le pays des Troubadours 

Il l'a été, jadis, pourtant; mais il s'endort aujourd'hui 

Il fait comme la marmotte et l'ours en plein hiver 



(i) Vermenouze : « Fleur de Bruyère ». — Un air de 
Cabrette, P. 200. 



2 t LES TROUBADOL'KS CAXTALIENS 

E, per lou ribilha courriot des troumpetaïres (i). 

Broyât, d'ô Bouisset, Beire d'ô Sont Semoun se li 
essotehierou leis premièfi, 

Ocoumencerou l<>u biaou que Bonchorel, lou paire, 
l'Obbat Courchinoux, toutes maïtes, olorgiguerou 
un picossel. J-ou 1- caou senti gra de nous obeire fat 
entrotchia que lo oostre « Morianno » d'Oubernho 
ero, enquerro, brobounello que eaou sa omb-soun 
coutillou de combolot, soun boborel courdurat de 
belou, soun moutchiodou bergoliat so coueiffo-longo 
de dontello d'Ourlnat, (»1 ribon espondit, mai siasco 
plus encodenado d'or, bestido de sedo coum'onton. 
Demourado, ço de Laï comegiado lo « Marianno » 
d'Oubernho jusqu'o tréton que Bermenouso lo pren- 
guesso ô bello brossado, ço nous dis guel, dins un 
eouonte que, son fa tort eis aoutres, es be un deis 
pus crânes qu'asco escrit : 

O LO MORIANNO D'OUBERNHO 

I.o bouole, lo Morianno ; 
Lo bouole, mai l'ouraï. 

Coumo un forrat de couire esquissât un bouci, 



(i i Fleur de Brousso : Oi Felibres, P. 286. 



LES TROUBADOUKS CANTALIENS 25 



Et pour l'éveiller il faudrait des sonneurs de trompes 

(I). 
Brayat, de Boisset, Veyre, de Saint-Simon l'ont 
tenté les premiers. Ils ont commencé à curer le fossé 
que Bancharel père, l'abbé Courchinoux, nombre 
d'autres encore ont élargi un tantinet. Nous leur 
devons réelle gratitude pour nous avoir découvert 
notre « Marianne » d'Auvergne, gracieuse encore, 
sous sa robe de futaine, son corselet à bavette, ourlé 
de velours, son fichu multicolore, sa coiffe-longut 
en point d'Aurillac au triomphant nœud de ruban, 
bien qu'elle n'ait plus sa lourde chaîne d'or, ses 
atours somptueux d'antan. Elle gardait néanmoins 
encore trace de ses anciennes souillures, la « Ma- 
rianne )) d'Auvergne, jusqu'au jour où Vermenouze 
la prît à pleins bras, nous dit-il, dans une de ses poé- 
sies qui, sans faire tort aux autres, est bien une 
des plus jolies du recueil : 

A LA MARIANNE D'AUVERGNE 

Je veux la Marianne ; 
Je la veux, je l'aurai ! 

De même qu'un (( ferrât )) (2) au cuivre usé s'altère 



(1) Vermenouze : Ibid. — Aux Félibres, P. 286. 

(2) Seau en cuivre poli d'usage général en Haute-Au- 
vergne pour conserver l'eau. 



26 LES TROl'BADOUHS CANTALIENS 

E que perd tout soun lustre ol found d'uno soulhardo. 
Tu, mo lengo obioi bel èstre gionto e golhardo, 
Te colio plo quauqu'un per te fà sterlusi. 

Ieu t'ai fretàdo : jious \o pousco é los rontielos, 
Toun couire tôt poulit que se besio pas plus, 
Torni) lusi, coumo lusis clin lou ciéou blus, 
O boucàdo de nuet, l'or clàr de los estiélos. 

Semblabès, — per te miel coumparat — Cenrossou : 
Kàubo de combolot, mourrolhàdo, pè-nudo, 
Quàu diantre que t'ourio cl oquel temps, counégudo, 
Pouot dire qu'obios pas un er d'estrofouissou? 

Mes un bel moti, ieu, coumo uno nobio eimado, 
Te menere pel brat, ô la fouon jioui gorrits, 
Ound lo brousso, lou tim e les ginets flourits 
Porfumou Ter de lour soubatgio rebouimàdo. 

Dins'aigo condo é que toco res de bernous 

— Car regisclo del rot é sul sàple s'olondo, 

E soûl, lou roussinhou li béu, — dins l'aigo condo, 

Lobere tous piéus d'or, ma migo, é tous penous. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 



Et perd tout son éclat dans le fond d'un souillard, 
O toi, ma langue, en vain étais-tu belle et drue, 
Il te fallait quelqu'un pour te faire briller. 

Je t'ai frottée et, sous les toiles d'araignées, 

Sous la poussière, ainsi qu'un voit dans le ciel bleu, 

A l'entrée de la nuit, luire l'or des étoiles, 

J'ai vu luire à nouveau ton cuivre si joli. 

Tu semblais, — pour te mieux comparer, — Cendrillon : 
Figure barbouillée, robe pauvre, pieds nus ; 
Oui diantre peut, t'ayant connue en ce temps-là, 
Dire que t'on aspect n'était pas d'un souillon ? 

Mais, par un beau matin, comme une fiancée, 
Là-bas, je t'ai conduite à la source sous bois, 
Où le thym, la bruyère et les genêts en fleurs 
Répandent dans les airs leurs sauvages parfums. 

Dans l'eau pure que rien de venimeux n'approche, 
— Elle jaillit du roc, s'épanche sur le sable 
Et seul, le rossignol y boit, — dans cette eau pure, 
J'ai lavé tes cheveux, mie, et tes pieds mignons. 



28 LES nOUBADODBS i AM.U.II \< 

Lobere tous pesons, to càro é tos monotos 
E, qu'ouro te béguére al copieu d'un toarrel 
Prenguère tous ptéus d'or per dels rsâs de soulel, 
E per un fres pore! de mojouflos tos pouotos. 

I • culiguère olèro une guerbo de flours, 
N T oun pas de leis flours d'ort, mes de leis flours de 

[londo, 
01 boborel t'en estoquere uno guirlondo 
E beguere tous uels tont blus confies de plours; 

ufles de plours de jioyo — oquoi lo bertat, digo? 
I" quond t'es mirolhàdo al mirai de lo fouont 

Lo roso dd bounur o flou rit sus toun trou 
E toun cur o botut per ieu, mo douço migo. 

Aro omb tuun polhouguet pie de ribons, sul cap, 
Tou< escloupous que tràulh'o peno lo coudeno, 
E les quatre tours d'or de lo longo codeno 
Que pindolo dins toun boborel flouricat, 

Omb oquo, n'as pas plus l'er d'uno postouresso, 
E lou mounde porpon, qu'àro te counei pas, 
De te beire à nooun brat, sourei c dis tout bas; 
Ouô's un nobi que passo obal omb' so mestresso 



i.i S MKH BADCH l;s < WTaI.IK.ns 2!) 

Oui, j'ai lavé tes pieds, tes mains et ton visage, 

Et lorsque je t'ai vue après, sur la colline, 

J'ai pris tes cheveux d'or pour des raies de soleil, 

Et tes lèvres, ma mie, pour une double fraise. 

Alors, je t'ai cueilli des rieurs en quantité. 

— Non des fleurs de jardin, mais des fleurs de bruyère, 

Pour ton corsage j'en ai fait une guirlande, 

Et j'ai vu que tes yeux étaient gonflés de pleurs. 

Gonflés de pleurs de joie et, — n'est-ce pas vrai, dis ? 
Lorsque tu t'es mirée au miroir de la source, la rose 
La rose du bonheur a fleuri sur ton front 
Cependant que ton cœur battait pour moi, ma mie. 

Et maintenant, avec ta coiffe enrubannée. 
Tes deux petits sabots qui foulent l'herbe à peine, 
Et tes quatre tours d'or de cette longue chaîne 
Oui pend sur ton corsage agrémenté de fleurs, 

Avec cela, tu n'as pas l'air d'une bergère, 
Et le public jaseur qui ne te connaît plus, 
De te voir à mon bras, sourit en chuchotant : 
C'est un fiancé qui passe au bras de son aimée, 



.'kj LES TR0UBAD01 BS I tNTALIENS 

Migo, qu'au z'ouri.p dit, quond toutchis ô l'oustàu 
Te contabou : Bai. Bai te Loba, comeisado! 
Tu lo Morianno bàulho, è gourlo, è mourrolhado, 
Quàu z'ourio dit qu'un jiour serios combiàdo otàu? 

Lo Comeisado ohuèi n'es pas plus to bourrèio : 
Quoi 1" Morianno, quoi lo bouole mai l'ourai! 
Que d'àros en obon, migo, te contorai, 
O Morianno d'Oubernln», <> tu, nostre Mireio! 

ir lo fouon oun toun fron rose s'es otintât, 
Toun fron roso coumo lo flour de 1" pobio, 
Oquelo fouon oquoi lo fouon de Pouesio, 
Quoi 1" fouon de [ioubenço è d'Immourtolitât (i). 

D'oquel jiour, lou portai d'Ourlhal <>l>io soun 
robiscouaire 1<> nostro Morianno << baoulho e gourd»» 
e mourolhado », que disio guel, n'ero plus come- 
giado, tournabo penre : 

Les quatre tours d'or de lo longo codeno 

Que pindolo din soun boborel flouricat. (2) 



(1) Jous la Quchado : O la Morianno <l'Oubernho. 

(2) j"\\- la Cluchado : O la Morianno d'Oubernho. 



LES TROUBADOURS CANTALIKKS !îl 

Amie, qui l'aurait dit, quand tous à la maison. 
Te chantaient: Va, va donc te laver, barbouillée! 
Toi, Marianne, laide et sale, et mal peignée, 
Oui l'aurait dit, qu'un jour tu deviendrais si belle ? 

La « Barbouillée », oh! non, ce n'est plus ta bourrée: 
C'est << Marianne ». c'est (( je la veux, je l'aurai » ! 
Qu'à partir de ce jour, mie, je te chanterai, 
Marianne d'Auvergne, ô toi, notre Mireille ! 

Car la source où ton front rose s'est incliné 
Ton beau front rose s'est incliné ainsi que la fleur du 

[pêcher, 
Cette source, c'est la source de Poésie, 
La source de Jouvence et d'Immortalité (i). 

De ce jour, le dialecte d'Aurillac avait trouvé 
sou « restaurateur », notre Marianne « laide, sale 
et mal peignée », suivant ses propres expressions, 
redevenait nette et propre; elle suspendait, de nou- 
veau, à son cou : 

Les quatre tours d'or de cette longue chaîne 

Oui pend sur son corsage agrémenté de rieurs (2). 



(1) Vermenouze : « Sous le Chaume ». — A la Marianne 
d'Auvergne, P. 369-373. 

(2) Vermenouze : A la Marianne d'Auvergne, P. 371. 



LES TROl'BADOl'RS I &NXJUENS 

De 1" beire crano é fiero, ol bras de Bermenouso, 

CadUO ><• «iisio : 

Qu'os un nobi qm- passo, i>bal. omb'so mestresso (i). 

Entrotchias bous, 8e bous plai, que, deis Berme- 
nouso, n'iu pas û bel tal! N'es pas de boun Bégrè 
omb'lo Dostro Aforianno <>1 bras! Lou pouëto d'en 
Biéouo, per fa Beis « Berbes », espigabo leis mouots. 
lcis beutetabo <>1 pus ti bentodou, escompabo 1<» 
curaillo per gorda que 1<>u pus raonfS semen. Ona ]i 
fa omb'guel! l»'«»u que counesse l<> uostro lengo inei- 
ralode l'obeire opreso, en souri il deî bret, tmin fodet- 
chia, ombleis pastres, per lus prados dol Dont (2), 
counesse que lou porla simple e rul'tV deis couarous 
de eomponho «• deis I poboliairea de lo terro. Tôt niaou 
pinginado que siasco \o mi<> lengo, m'en bouole serai, 
<;•> que de laï, son <at <!«• mesclodie de Froncés, per 

otchia <1<* bous dire de qu'ero, ol temps n'omit, lou 
aostre porlal d'Ourlhat, bous fa soubeni deis Trou- 
baïres d'oncien temps qu'oou deissat marco en lou 
porla. 



(i) Jous la Cluchado : O la Morianno d'Oubernhn. 

(2) Lou co-tcl d'ol Dout, poroquio d'ô Biouet ol ras d'Ourlhat. 



LES ntOUBlDOUKS ( '.wr.U.IKNS 'X] 

A la voir passer tien» et pimpante au bras de 
Vermenouze, on se disait : 

C'est un fiancé qui va là-bas au bras de son aimée (i). 

Remarquez, je vous prie, que les Vermenouze 

sont rares! II est malaisé à suivre notre .Marianne 
au bras! Tour les enchâsser dans ses vers, le poète 
de Vielles choisissait soigneusemenl ses mots, en 
faisait un tri minutieux, les tamisait au crible le 
plus tin, rejetant, tous ceux qui lui paraissaient 
douteux pour ne garder (pie les expressions de pre- 
mier choix. Qui pourrait rivaliser avec lui! .Moi qui 
ue possède notre langue maternelle que pour l'avoir 
apprise, au sortir du berceau, en jouant avec les 
pâtres, dans les prairies du Doux (2), je ne connais 
que l'idiome simple et rude des paysans et des labou- 
reurs. Tout hirsute que soit mon langage, je veux 
tenter néanmoins de m'en servir sans aucun mé- 
lange français pour vous dire ce qu'était jadis le 
dialecte d'Aurillac, vous rappeler les noms de nos 
anciens troubadours qui ont conquis leur réputa- 
tion à s'en servir. 



(i) Vermenouze : A la Marianne d'Auvergne, P. 371. 
(2) Le château du Doux, commune d'Yolet, près Aurillac, où 
le duc de la Salle a été élevé. 






LES TROl BADOURS i ANTALIEN'S 



Beirès tout clar, opresso, que Lou aostre Beruie- 

DOUSO, D08CU1 Bel relis ons opi'ès guetcltiès, es de 

mémo pieou, tiro rei de Dit'iim bouco, <> l'ouet tôt 
long que cal d< îs onciena Troubaîres. Ombe mai de 
cIod que lou pus raouffi, miel conto, miel que cat de 
mascles z'o t;it dobonço, !•> terro meiralo, oquel Pois 
N'ai <!'< tbernhe qu'uno consou <I<'1 temps de] rey Sent 
Louis opello « lou oougal de lobenco e de rots for- 
raous, terro de los poulidos drollos é deis mascles 
liollioiis ii. 









Xiu brabes quatre motis que lo probo n'es fatchio; 
l'orne, e lo fenno enquerro dé mai, aimoU que leis 
fo reire e quittomen ploura. Quetchies qu'ensétaboâ 
if i<> du us mil'ons, leis trobers del Contaou que dolia- 
liou los prados de Cero é de Jiourdono obiou gaou, 
tôt plot que naoutrès d'entendre uno consou d'omour 



LES TROUBADOURS I ANTALÎKXS .')."> 

Vous en conclurez, sans hésitation possible, que 
notre Vermenouze, apparu sept siècles plus tard, 
appartient bien à la même race, a, vrai ment, com- 
mune origine avec nos anciens troubadours et que 
son souffle est aussi puissant que le leur. Avec 
autant d'énergie que le plus lyrique d'entre eux, il 
«liante, mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, la 
terre natale, ce liant pays d'Auvergne qu'une 
<( tenzon )> »lu temps du roi saint Louis appelle: 
(( Le noyau de schiste et de basalte, patrie <lrs jolies 
<< filles et »lcs mâles vaillants ». 




On l'a reconnu depuis bien longtemps, l'homme 
et, plus encore, la femme, aiment qui provoque 
leur rire, voire même leurs larmes. Le laboureur qui 
ensemençait, il y a deux mille ans, les pentes des 
monts Cantaliens, qui fauchait les prairies rive- 
raines de la Cère et de la Jordanne s'ébaudissait 
autant que nous à un chant d'amour, frémissait au 



36 LES TROUBADOURS CANTALEENS 

d'eatrémégi end'escouta un couonte <lc trebos. 
J » oousi brngi lo cobreto loin- escoufàbo lou song. 
D'oquetchies pus anciens reia-de-bélets de Berme- 
nouao, deis preraiès Troubaïres e1 Cobretaïres d'Ou- 
bernho t<>ui ( -s ogonit lîcni < >« »u t «>. ben nègre e beii 
ploujiaïre oou dempourtal Jouis consous! S'ès dis 
que, del temps (Ici aostre Papo Gerbert, <>1 d'obon 
dcl pourtaou de] Moustié d'Ourlkat, se dounabo deis 
pris, per Ben Guiral, ois Troubaïres qu'obiou coûta 
1m pua poulido consou, jiouat, omb'lo cobretto, lo pus 
crano bourreio, lou regret, lou pus pietodou. D'oquet- 
chies, otopaou, n'en sobons pas mai siuouu que 
liards, ordits, bloncs, déniés é soouos ifflabou lou 
foussel deis i»us odrets. 

() pigour de moudilla leis biels pergons, de tuni 
peis groniès, de fa lo cerco pois founds d'ormaris, 
s'es troubado lo rescouoto ound'erou escoundudos 
leis bielhos cousons <lcis Troubaïres dcl Poïs-Nal 



LES TROUBADOURS CANTALTK.VS 



récii d'une histoire de revenants. Le son de la « ca- 
brette » l'exaltait comme nous. 

De ces plus lointains aïeux de Vennenonze, des 
premiers troubadours et joueurs de « cabrette » 
d'Auvergne, aucun souvenir n'a survécu. Vent du 
Nord, vent d'Ouest, veut de neige ont emporté 
leurs chansons! On raconte qu'au temps de notre 
Tape Gerbert, au-devant du portail du Monastère 
d'Aurïllac, on distribuait des récompenses Le jour 
de la fête do Saint-Géraud, aux troubadours qui 
avaient déclamé les plus belles poésies, joué sur la 
<( cabrette » la plus entraînante « bourrée » il), le 
plus émonvMiit « regret >> (2), I >e ces artistes d'an- 
tan on ne sait rien de plus, sinon que « liards, 
ardits, blancs, deniers >> (3) et sons gonflaient la 
poelie des plus adroits. 

A force d'inventorier les vieux parchemins, de 
fureter dans les greniers, de fouiller les fonds d'ar- 
moires, on a fini par découvrir la cachette où dor- 
maient les œuvres poétiques des anciens trouba- 



(i) La bourrée, danse spéciale à l'Auvergne, qui comporte une 
série de pas et de figures assez complexes. 

(2) Le « regret » est une mélopée aux accents tristes que le 
joueur de « Cabrette » compose ou interprète avec un réel senti- 
ment musical. 

(3) Menue monnaie divisionnaire du sou, jadis usuelle en Haute- 
Auvergne. 



38 I.I.s TR0UBAD0UR8 CANTALIENS 

d'Oubernho, sourtits mai < | u • * mai d'olontour d'Our- 
lliat. Es, <'ii prout fat, <l< i creire l<> tenio qu'obio lou 
mounde pès couontes e per los consous, penden bou- 
nobel, dous cens mis, d'ô L100 <> L300. Oun es robis 
de beiro 1<> f< sto que fosio l«>u pouople ois Troubaires 
-• Cobrétaircs; otobe a'en sourtio de toutes l< i s caires, 
des costels toi plot que des cusous! D'oquel temps, 
un'ome coumo Bermenouso, rès qu'on so i > 1 < >t ï 1 1 < > e 
» un tolon, oui'io gognat mai <i n «' *<> bendon los esti- 
bados d'en <'<>li;it, d'ol Dont, d'ô Coumblal <'t d'ô 
Croupeiros, ensemble! Tôt leou que se disio qu'un 
Troubaire porlorio «lins ano bilo on un costel, toutes, 
brossiès é couarous, bourtchiès e Binhours, les quittes 
Moungis e Coppelota l"i goloupabon omasso. 



Lou pus oncien beuio d'ô Bit cotet del sinhour que 
Lebabo lo rento e prendio Ion deime sus oquello 
hiloitn tont brobounello del Corlodez, Pierre d'ô 
lïit. lou Moungi d'o Mountoudoun, coumo l'oppella- 
bou <1<- soiiu caïre-noum. L'i nosquet o l'ontour de 
1150. Coum'ero d'usatchi, d'oquel temps, pès cotets 



LES TB01 BADOl RS CASTALIESS 39 

dours de Haute-Auvergne, originaires, la plupart, 
des environs d'Aurillac. La vogue universelle qu'ont 
eue pendant près de deux siècles, de 1100 à 1300, 
contes et chansons esl vraiment incroyable! On 
reste stupéfait de l'engouement populaire pour les 
troubadours el les jongleurs. Aussi étaient-ils 
légion, surgissant de partout, aussi bien des châ- 
teaux que des chaumières! Alors, un homme «le la 
taille de Vermenouze, à la parole si ardente, au 
talent si réel, eût reçu en récompense de ses poé- 
sies plus que ne rapportent « l'est ivade » (1) des 
vacheries de Caillac, dn Doux, de Comblât et de 
Cropières! Dès que la nouvelle se répandait de l'ar- 
rivée d'un troubadour dans une ville ou dans un 
château, chacun y courait, artisans et paysans. 
bourgeois et gentilshommes, les moines eux-mêmes 
et les prêtres se mettaient de la partie! 

Le premier en date des troubadours du Haut- 
Pays était né à Vie, fils puîné du seigneur féodal de 
la jolie capitale Carladézienne : Pierre de Vie, « le 
Moine de Montaudon », surnom sous lequel il est îe 
plus connu. Sa naissance remonte à 1150 environ. 



(i) « L'estivade » se dit de la quantité de fromage qui se fait 
l'été à la « Montagne ». Dan? une grande ferme Cantalienne, 
1' « estivade » peut valoir de 4 à 8.000 francs. 



10 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

de couarous, l«»u foguerou Moungi ol Moustié d'Our- 
that. De fa pregariofl e coma bespros cado jiour, 
ensonrdet leou l<»u juen'ome que n'ero gaire debou- 
tious! <> rigour de pretchia è de roundina, décide! 
l'Obbal -i Ion nounma Prion d'o Moutoundouii, uno 
crano porroquio, <;<> nous dis guel, ound lou mounde, 
de toi déboutions qu'erou, demplissiouo lo cominado 
de présens, de lo cabo «>l gronié. 



Smi rès fa <le maou, ço que <lr laï, nostre Priou 
deissabo seis Moungis bottetchia è confessa ô lonr 
aise; uu<'l estîmabo miel goloupa les costels per li 
fa trontusso. Coubidal de toutes, nostr'ome obio 
toujiours, o ti de repas, nno consou noubello, un 
couonte bertodîé ou noun, quaouqu'o couyounado 
per fa reire lou mounde. Lo tengo plo pendtrdo, ber- 
qouso «iik* qu'aou sat; qu'ond n'obio omb'quaou- 
qu'un, li deissabo rès ô dire! T.ou mounde, d'oquel 
temps, n'ero pas minimou coumo sous naoutres 
ohuey! S'eglotchiabou pas tôt biste! Otobe, toun 
secca paouco sur paouco, nostre Pierre se gienabo 
gaire per n'en dire de frescos que toutos serioun pas 
de boun tourna répéta! Mes, lou guzordas (Dobon 



L£a TROUBADOURS CANTALIEHS 41 

Selon L'usage, coutumier à cette époque pour les 
cadets de grande race, od l'envoya comme moine au 
monastère d'Aurillac. Prier et chanter vêpres 
chaque jour fatigua vite le jeune homme qui n'était 
guère dévot. A force de quémander et de revenir à 
la clia rue, il décida l'Abbé à le nommer Prieur de 
Montaudon, une magnifique paroisse, nous dit-il, où 
les gens remplissaient la maison de cadeaux de 
la cave au grenier, tant était grande leur dévotion. 

Sans manquer, pourtant, à ses vœux monastiques, 
notre Prieur laissait ses .Moines baptiser et confesser 
tout à leur aise. Pour lui, il préférait courir les châ- 
teaux des environs, y mener joyeuse vie. Accablé 
d'invitations, notre homme avait toujours, au des- 
sert, une chanson nouvelle, un récit ou un conte 
attrayant, quelques gauloiseries qui déridaient les 
convives. Fin diseur, il était abominablement 
caustique! Avait-il pris quelqu'un en grippe, il 
l'accablait de ses sarcasmes! La société de cette 
époque était moins collet-monté que la nôtre; elle 
s'effarouchait moins aisément! Aussi en vidant fla- 
cons sur flacons, notre Pierre de Yic poussait le 
sans-gène jusqu'à une crudité d'expressions qui rend 
certaines de ses œuvres difficiles à citer. Le coquin 



I i . LD01 RS I VNTALIENS 



Dieou siasco, <-<. que de laï!) obio lou biai per z'o 
dire! Se coumprend que lou rey d'Orogoun, que lo 
sio beletto ero l'einado e l'héritiéro de! costel <1Y> 
Corlat, l'asco monda béni e li asco douna ui-;iss<> 
proubendo per lou gorda omb'guel. Mai pourtesso 
soutono, Pierre <V<» Bil n'ero pas Coppelol e l'oine 
ii'i» d'obis, desiston, que 1<>s poraoulos pudou j>as ! 
Me forio gaou, bous catchi pas, <l<- bous dire qu'aou- 
que douu rès de uiit-1 : mes, l<»u sieou porlal es trop 
soben. Per bous lou t'a entendre me lou courio rebira 
<»1 potai d'ohuey. Li perdrio ^<» fouorço; <■. <mi plaço 
de l»i biel goustous, Ihiiis forio t<>st;i qu'uno trasso de 
binagre ! 



Pierre d'ô lîougiers, noscul <>1 costei d'oquel 
bourg qu'oppelons liuey Rouzier®, <»| dejious d'ô 
Maou, debol Caoussè, es bé un <l<as pus dolicats 
Troubaïres que Sr siasco bit. Si m'ozordabe o bons 
counta cossi guel fosio l'omour oinb'lo Coumtesso 
d'ô Norbouno, l«>s poulidos consous que coutabo ô 



LES TROUBADOURS < ANTALIENS 



(I>icu ait néanmoins son âme) avait manière à lui 
de dire les pires énormités! On s'explique que le roi 
d'Aragon, dont L'aïeule était l'héritière de la Vicomte 
de Cariât il), l'ait mandé à sa cour et lui ait donné 
une grosse prébende pour l'y retenir. En dépit «le 
l'habit ecclésiastique qu'il portait, Pierre de Vie 
n'était pas prêtre; notre lioninie estimai! sans doute 

< [lie les mots les plus épicés lùuil pas d'odeUT ! Je 

résiste à la tentation de citer quelques passages. Sa 
langue savante s'esl beaucoup modifiée depuis lors. 
Pour la rendre facilement intelligible, il faudrait la 
traduire eu notre dialecte. L'œuvre y perdrait toute 
saveur; au lieu d'un vin capiteux, je ne vous offri- 
rais qu'un aigre breuvage! 

Pierre de Rougiers qui vit le jour dans le châ- 
teau de ce nom, situé au chef-lien de la commune 
<pie nous appelons aujourd'hui Kouziers, entre 
Maurs et Le Quercy, est nu (\cs poètes les plus déli- 
cats de son époque. Si je me risquais a vous raconter 
comment il faisait sa cour à la Vicomtesse de Nar- 
bonne, à vous citer les délicieuses chansons qu'il 



(i) Douce de Millau-Carlat-Provence, héritière de la Vicomte 
Carladézienne, épousa en un Raymond-Bérenger-le-Grand, 
Comte de Barcelone. — Alphonse II, roi d'Aragon, qui appela à 
sa Cour Pierre de Vie était son petit-fils. 



ii les TRornv ma cantalbens 

su mestresso, leia molburs que li orriberou, serions 
enquerre eicî démo <» Bouel lébon, mai sciasco pas 
obourious d'ôquesto bosou ! 

Porlossions pas de Guillaoume Mouissel sourtil 
d'un des pus ritchiès oustaous d'Ourlhat, mestre de 
lo bouorrio de 1<> Moussetio entre lou Boueï e Limo- 
gno, o Lo pouorto de 1<> l>il<>. S'es res gorda de guel; 
se Bal sou'lomen qu'ero cousit de Pierre dï> Bit; 
oqueste parlo de guel e de Lo suo barbo esporfollado 

as obeire L'er <!<• gaïre presa bouii t<>l<»n. 

D'un aoutre Troubaïre de mémo temps : Eplès d'o 
Sognoe B'ès counserba gaïre maï. Sinhour d'oquello 
biloto d'o Sognos, debos Mouriat, nostr'ome obio, çq 
dis. »u, lou biai per i-< » i » î Lou mouude <i U( ' l'ourio ousi, 
sons s'oflossa, d'aoubo <> souel trescound, que coun- 
tesso leis guerros qu'obio fatchios <>n porlesso 
d'omour. 

N'ai ]»;is besoun, désistou, de bous openré oquello 
bertal bertodiero que, qu'on n'en biro e qu'o lou cur 
prêt, lo fenno s;ii miel eima que l'orne! Si lou Bonn 
Dieou oproufito d'oquel omour, guello se fo Sur e 

sobes. toutes, de qu'es copaplo uno fenno debouado 



l.l S i ROUBADOI EtS CAKTAL1 45 

composait en l'honneur de sa belle, à vous narrer 
ses malheurs, je nous retiendrai jusqu'à demain, à 
l'aube, si tardive qu'elle soit en cette saison! 

Passons sous silence Guillaume Moisset, issu 
d'une des plus riches familles d'Aurillac, possesseur 
du domaine de la Moissetie, entre Le Puis et Lima- 
gne, dans la banlieue de notre \ i 1 le. Ses œuvres sont 
entièrement perdues; on sait seulement qu'il était 
cousin de Pierre de Vie qui parle sans bienveillance 
de lui et de sa longue barbe, en l'ait médiocre éloge. 

Des œuvres de son contemporain, le troubadour 
Ebles de Saignes, rien, autant dire, a'est venu 
jusqu'à nous. Seigneur de la petite ville de Saignes, 
au voisinage «le .Mauriac, notre chevalier avait un 
talent tout particulier de séduction, au dire des 
chroniqueurs. Son auditoire ne se lassait pas de 
l'écouter de l'aube au crépuscule, soit qu'il narrât 
ses exploits ou modulai un chant d'amour. 

Je n'ai pas besoin, je crois, de vous apprendre 
cette vérité maintes fois vérifiée que, quand elle le 
veut, la femme sait mieux aimer que l'homme. Si elle 
prend Dieu pour objectif de son amour, elle entre en 
Peligion et l'on sait à quel degré d'abnégation peut 
atteindre le dévouement féminin dans sa charité 



un i boi sa rsa • imtalu ns 

ol pèfi deia molaoudès peis houspitaous, en temps de 
guerro, per ossista leis blossata ! Bouole be creire que 
lo Bfodamo de! Costel d'Aouzo eimabo lou Boun 
Dieou, mes bons pouode offourtit qu'eimabo, mai que 
niai, lou sirnii golon, é que /."<» li sol>i<» escrioure de 
biai ! 



Sourtido de per lo Costoniaou, de] costel d'Aouzo, 
•lin i«» porroquio il"" Sénezergo, Qostro Modamo s'ero 
moridado debos Brioudo, omb'lou signour de Mey- 
ronno. Pores qu'oqueste o'ero pas des pus raouffis 
omb'so bourro griso. D'obeiré l'a lo guerro un briou, 
debos Jerusolen, li obio cuel e recuel lo pel e mémo- 
men obio deissal obal bral ou combo. Suffit que 
oostre fennoto prisabo gaïre lou sieou orne. Ebetchio 
d'orgin c coubetat, mai qu'omour, Ion li obiou fat 
esp -usa, lou cap dins un sat, que se dis: 



Lou siuhour d'ô Mordougno, ol ras d'ô Nussargo, 
tchibolié de grondo inino, fotchura ol mouollé, li 
foguel lo cour. N'en couguet pas mai, n'i ouguei 



LES 1 R0UBADO1 RS CANTALIENS M 

auprès des malades de nos hôpitaux, son héroïsme 
Bur les champs de bataille. Je veux bien croire que 
la dame de Castel d'Oze ili aimait Dieu; je peux 
vous affirmer, toul au moins, que son amour allait 
surtout à son amant et qu'elle avait une façon bien 
personnelle de le lui exprimer. 

Née dans la Châtaigneraie, au château d'Oze, 
dans la paroisse de Sènezergues, mure châtelaine 
s'étail mariée aux environs de Brioude, au seigneur 
de Meyronne. On prétend que celui-ci n'était plus 
séduisant cavalier avec sa barbe grise. Il avait 
guerroyé de Longues années dans le royaume de 
Jérusalem; le soleil lui avait basané la peau; il 
avait même laissé, dit-on, là-bas, bras ou jambe. Pour 
une raison ou pour une antre, La Dame n'aimait 
guère son mari. Tentation de fortune et cupidité, 
beaucoup plus (pie l'attirance l'avaient aveuglément 
décidée à cette union. 

Le seigneur de Mardogne (2), au voisinage de 
Neussargues, chevalier de haute mine, fait au tour, 
lui conta fleurette. Il n'en fallut pas davantage; ce 



(i) La Dame de Castel d'Oze, dont les chroniques médiévales 
ont fait « Casteldoza » était née au château d*Oze, aujourd'hui 
ci nimune de Senezergues, cant. de Montsalvy, arr. d'Aurillac. 

(2) Mardogme. près Xeussargues, arrondissement de Murât. 



48 LES TROUBADOURS CWTMUNS 

prou que de resto, pécaïre! estât «lit pès cou- 
iifsMirs, les pus dolicats, mai //<> pondes creire, 
que, desempiei doua mil'ons, se counessio rèa de tôt 
opposiounat, de toi omistoue é douçorel que leia 
.< Berbes a <I<' 1" damo de] costel d'Aouso. E Ion pua 
i ; escouta oquesto, se bons plai, es que lou aieoii 
ome n'en bolet pas de min e n'ouguet jiomaï cat de 
reprochi <> l'i faire'. Baato toutes Leia fennos, desem- 
piei, nVn j»<»umifss(»u «lin- iivimi! 

Ea i»1i»i de creire qu'erb sourtil d'Ourlhat, noacut 
ol Pourtaou d'Ourenquos <m pel Bari deis Tonura, 
oquel couquinossou de < '« >i »;i i n-, porpondejiaire é 
gueine que qu'aoo Bal '. End lou beire se penre de 

lengo ombe aoun comborado Bounofouos, oun sat 
pas Ion qu'ogne deis dous merito mai uno jueirado! 
Leis fennos d'Ourlhat n'oou jiomai estai gaire d'on- 
duro omb'leia ensoulens que leis bouolou espessuga. 
Prenguerou dobon Bounofouos, lou coutîllounaire 
o couopa de barro, e d'oti ou d'en ticouon niai 
Cobaïiv n'en demouret gorrel ! 



Deissons lou courre debos Roumo, ound foguet 



LES TROUBADOURS CANTALIEN? 49 

fut même plus qu'il n'en fallait pour la pauvrette! 
Les plus tins connaisseurs estiment, et on ne peut 
que se ranger à leur avis, que depuis deux mille ans, 
aucun cri aussi passionné, aucun gémissement 
aussi amoureusement plaintif ne s'était fait 
entendre comparable aux poésies enflammées de la 
Dame de Casteldoze. Le plus singulier, retenez 
bien l'histoire, est (pie l'honneur de son mari n'en 
souffrit pas et que celui-ci n'eut jamais le moindre 
reproche à formuler. Fasse le ciel (pie, depuis notre 
énamourée, toutes les femmes puissent en dire 
autant! 

Tout porte a croire qu'il était enfant d'Aurillac, 
né à la Porte d'Aurinques ou au Faubourg «les Tan- 
neurs, ce freluquet de Cavaire, fieffé bavard et vraie 
langue de vipère! A la lecture de sa dispute fameuse 
avec son collègue Bonafos, on se demande auquel 
des deux donner les étrivières! Les femmes d'Au- 
rillac n'ont jamais été d'humeur à tolérer les fami- 
liarités déplacées. Elles chassèrent à coups de 
bâton le coureur de jupes qu'était Bonafos; de l'af- 
faire ou pour tout autre raison qu'on ignore, Cavaire 
lui-même en demeura boiteux. 

Laissons-le aller chercher refuge en .Italie où il 



l.l - iif-i BADOI KS « ANTALIENS 

fourtuno, ço disou, per porla de Pierre d'ô Oouols 
qu'hobitabo oquel costelel <»1 pus ras d'ô Bit, de 
raidit d'ol Bellestat, uoscul <>1 ras d'ô Sent'Ollire, 
«r< >stor d'o Segret, aourti de lo ribiero de] Booumiès, 
deboa Bolers, <lc Bernai Omouroux, dobolat d'ô 
Sonl Flour, que fouguerou toutes deis Troubaires de 
marco, odrets de lo premiero e mascles berturious. 
bei qu'oquetchiès drollès Q'obiou cal de pessomen, 
nue 1.^ trocossesso; quond Lnfuscabou pas lou 
mounde per 1rs décida <» ona en Ofrico ou en Jeru- 
solem, esponsa leis Sorrozis, bilhabou pas que de l'a 
l'omour, de n'en counta leis joins ! 



in aoutre, pas inifforel ottopaou, noscul beleou 6 
Rondes, mes t|iie lo suo fomillo croumpet lou Costel 
<IY> Bissouso, porroquio d'ô Pouminiat, Huguet d'A 
lîrunet, es de plongi, per mo fe! Fouissat per 
l'Oniour, uostre Tchibolié, repopiabo d'uno Modarno 
• l'Ourlhat qu'oppelabou lo Golliouno. Tôt plot lo 
fenno l'ourio ogotchia de boun uel si lou Couomté 



LKS TROUBADOURS CANTALIENS 51 

fit, dit-on, fortune; parlons plutôt de Pierre de Cols, 
possesseur du petit château de ce nom ; aux portes de 
Vie, de Faydit de Bellestat, né sur la paroisse de 
Saint-Illide, d'Astorg de Segret, originaire de la 
vallée du Vaulmiers, voisine de Salers, de Bernard 
Amouroux, descendu des hauteurs Sanfloraines. 
Tous furent Troubadours en renom, de valeur réelle 
et de belle allure. Ces joyeux drilles paraissent avoir 
ignoré les soucis, avoir toujours été exempts de 
préoccupations. Lorsqu'ils ne poussaient pas, par 
leurs brûlantes tirades, leurs contemporains à partir 
pour l'Afrique ou la Palestine y massacrer les Sar- 
razins, leur unique objectif était de célébrer l'amour, 
d'en décrire les délices. 



Un antre poète, non moins apprécié, venu peut- 
être de Rodez, mais dont la famille avait acquis le 
château de Yixouzes, paroisse de Polminhac, Hugues 
de Bruneinc, eut un sort vraiment digne de pitié. 
Blessé par Cupidon, notre chevalier avait conçu la 
passion la plus folle pour une dame d'Aurillac, du 
nom de G ai liane. Il est à croire que celle-ci n'eut pas 
vu d'un mauvais œil cette recherche, si le comte de 



52 !.!> ] ROI BADOI R8 I \s l"\l [ENS 

• 1Y» Rondes '", pas beDÎ Ourlhal per Sont'Urbo. Toun 
fa fiero, roncountrel I" Grolliouno, <•, de toi poulido 
qu'ero guello, n'en beiiguet fouol d'oinour. Decidado 
fa Pascos dobon Rompans, l«> Goulliono estimel 
1 1 1 i • - 1 s'ozorda omb'lou Couomte. Nostre paoubre 
Tronbaire, de toi mouque qu'ero, se foguel Moungi! 

Si »l». »!i> que '< cad' oussel trobo soun i i i< » n< 1 bel » 
que t'ebetchio •><'. en porla, de tira lo cuberto debos 
Obio be proul temo, tira, d'omossa pillos é pil- 
lons, bouole, ieu, dire, d'ottroupelo imites Iris Trou- 
baires aoscuts, <;«» disiou, <>1 Poïs-Nal. Toun respeta 
oquetchiès que z'offourtissou, m'es gaïre eisal « 1 « - 
creire '|ii<' Buguel <lï> Peyrols n'en si;isc<>; oqueste 
tire» i-<-i, de boun sigur, «!•• lo biloto <1<- Roquofouort- 
Bioutonhos, ol Poïs-Bas. 

8ei enborossal enquerre <1<- pire per Reyniound 



LES TROUBADOURS CANTALIENS ôi! 

Kodez n'était venu à Aurillac à la Saint-Urbain (1). 
Dans ses promenai les à travers la foire, le comte 
rencontre dame (lai liane dont la radieuse beauté le 
frappe si fort qu'il en devient éperdûment amoureux. 
Décidée a faire a Pâques avant Rameaux » (2), 
Gaillane donne, pour ce taire, la préférence au 
comte. Notre pauvre Troubadour «ai fut si marri 
que de chagrin il se tit Chartreux! 

C'esl vérité incontestée que « chaque oiseau trouve 
son nid beau >> el qu'à faire l'historique de sa patrie, 
on « tire, d'instinct, la couverture à soi »> ! J'étais 
tout disposé à recueillir ses plus minces illustra- 
tions, à n'omettre le nom d'aucun Troubadour du 
ILiut l'ays. Malgré ma déférence pour les historiens 
qui ont émis cette assertion (3), il m'est vraiment 
difficile d'admettre qu'Hugues de Peyrols (4) soit 
originaire du Cantal. Il est sûrement né dans la ville 
de Bochefort-M on laines, en Basse-Auvergne. 

Je suis plus perplexe encore en ce qui 



(i) La plus grande foire d'Aurillac, le 25 mai, elle a motivé, 
de toute ancienneté, grande affluence de jongleurs. 

(2) Expression classique appliquée à toute jeune femme qui n'a 
pas attendu les délais réglementaires pour devenir mère. 

(3) Diction. Stat. du Cantal. 

(4) On suppose gratuitement ce Troubadour originaire de la 
tour de Pevrols, commune de Trizac. 



.")i LES IAD0UR6 CANTALIKNS 

liidal d'ô Bezoudu que, beleou, n'es pas maï de] 
eostel <l"o Bezoudui) porroquio <lï> Tournomiro que 
de 1<> l>il<> d'ô Bezoudun eD Proubenço. Li ouriouo 
estroupial soun iiouin que serio Bezalu, un poïs de 
('otolougno. I ><• que faire oti; n'en pouode pas maï! 
Eu prou fat, si aouse porla de Goboudon lou Biel, 
Troubaïre <!<■ grondo reputotiou. T<»t plot, l>eleou, < i s 
uoscui <»1 Poï-Nal; z r o bouole be creire, mes n'en 
tuettrio pas !<• mo ol li<»i , per mo fe! que n'ai < 1 1 1" n 1 1 « > ! 



N'ourio, enquerro, un pieu sat <» lions dire si <>l>i<> 
pas poou <lc bous ensourda. .M< i caou penre 1<» cour- 
siero, toun regreta de bira tôt soute. iVfe pouode pas 
tene <lr m'orresta un picossel, <;<» que <l<* laï, <>l nostre 
< >stour <IV> < Jounros, Austau <1'< >urlha1 counio l'oppe- 
lou l(»s histoueros '!«• soun temps. Lou boroun d'o 
Counros ero portil omb'lou rey Sent Louis <-n 
Egypto; ottoperou ornasse l<»u tuste (1<* 1<> Monsou- 
iali; ensemble fouguerou fai presouniës, talomeu 
que nVn coulel <» Ostour uno crano bouorio omb'so 
boccado e l<»n quitte seguen, que li couguet bendre, 
per que loi* Sorrozis l'i dounessou lou bon. De beire 
s'ogonî en fun <1<- robocaou oquelle Crousado, de 



LES i 1101 mi«'i i:s CAKÏALIENS 



concerne Raymond Vidal de Bezaudun qui n'es! 
peut-être pas plus natif «lu château de Bezaudun, 
paroisse de Tournemire, que de la ville de Bezaudun, 
en Provence. Son nom véritable, massacré par les 
copistes, sérail Bézalu qui «-si celui «l'un Comté de 
Catalogne. Malgré l'ennui que j'en éprouve, je n'en 
peux mais! A peine si j'ose parler de G-avaudan-le- 
Vieux, Troubadour de grande marque. Il n'est pas 
impossible qu'il soil Cantalien, je ne demande qu'à 
en découvrir la preuve; mais Dieu me garde d'en 
mettre la main au l'eu ! 

J'aurais grand désir d'en dire plus long sur ce 
sujet, si je ne craignais d'abuser de votre indulgence. 
de coupe ci uni, au regret de tourner bride! Il con- 
vient pourtant de nous attarder une minute a notre 
Astorg de Conros, que les chroniques médiévales 
dénomment Astorg d'Aurillac. Le baron de Conros 
avait t'ait voile pour l'Egypte avec le roi Saint Louis. 
Auprès de ce monarque il essuya le désastre de la 
Mansourah, fut fait prisonnier avec lui. Il dut même 
vendre un de ses plus beaux domaines, vacherie et 
jeunes bêtes comprises, pour obtenir des Sarrazins 
sa liberté. A la vue de cette superbe armée de la 
Croisade s'évanouissant en fumée, en voyant mou- 



56 LES TKOUBADOURS CANTALIENS 

coumpta loin »- tout de mouorts d'oquetcMes qu'erou 
portis fpès e golhiards d'Aïgos-Mouortos, li foguet 
talomen doou ol cur que nostre Boroun se pougel 
pas ii-iic dé n'en fa ono conson ]>iotodouso e doulento 
• Hic caon s;it. Quond 1<> contabo peis costels d'Ou- 
bernhe, 1<» cobretto jiouabo douçomenol un er que, 
desempiei, «.»> disou s'es oppelal << Lou Regrel >>. 
D'obeire attopaf oquello fretado lou gordel pas <l<- 
li tourna e de deissa obal seis osses. 

Tôt iiiolen e ozordious fouguel l<>u sieou einal que 
s'oppelabo, tobe, Ostour, talomen que maï d'un o 
i';it mesclodis de! paire omb'lou fil. Nostre juen'ome, 
t.ii Chibobié de los mo mémo de] rey Seul Louis. 
occoumpognel oquesté «mi Ofrico <' ossistet. o so 
mouort dobon Tunis. Scsi counserbal de guel ou del 
Bieou paire, uno consou, ound s'en prend quittomen 

Nostre Signe »l<'is molhurs qu'ossuquerou, d'oquel 
temps, les paoubres Chrestios! il i 



(i) Se di-. desempiei un porrel d'ons f|uc- qu'ouo n'es pas guel 
mes lou sieou paire qu'o fat oquetchies berbes oprès lou tuste 
qu'ottopet Sent Louis ô Monsourah e noun pas per lo suo mouort 
ô Tunis. 



LES TR01 BADOURS ( ANT tLTENS 



rir de maladie tant de braves chevaliers qui s'étaient 
embarqués, naguère, pleins d'espoir et de santé, à 
Algues-Mortes, notre Troubadour eut le cœur si 
sevré qu'il ne put B'empêcher de traduire son navre- 
ment en une poésie poignante de désespoir au delà 
de toute expression. Lorsqu'il la déclamait dans 
les châteaux d'Auvergne, la << cabrette » l'accompa- 
gnai! en sourdine d'une plainte triste à laquelle on 
a donné, depuis lors, le nom <le « Regrel ». Le sou- 
venir de sa défaite ne le tit pas reculer devant une 
nouvelle expédition qui lui fui fatale. Ses ossements 
sont restés en terre Africaine. 

Son héritier eut même vaillance, même intrépidité; 
il portait même nom, cause de confusion fréquente, 
chez les chroniqueurs, entre le père et le fils. Ce 
jeune homme armé chevalier de la main même de 
saint Louis, accompagna ce monarque en Afrique et 
assista à sa mort devant Tunis. Il nous reste de lui 
ou de son père une chanson. Dans son navrement, il 
s'en prend à Notre-Seigneur lui-même des malheurs 
qui accablaient alors les pauvres chrétiens (1). 



(i) On prétend, depuis peu, que ce n'est pas lui, mais son père 
qui serait l'auteur de cette poésie qui se rapporterait au désastre 
de la Mansourah et non à la mort de Saint Louis. 



S LtOl liADOl US < \M\1.I1 \v 



lu centenat «Tons, bounobel, pus tard un clou 
d'Ourlhat, Guillaoume Bourzat, essatchio be d'ifla 
l'ouïre <!<• lo cobretto, uns Ion clon li es plus! Mai 
ottape doua ]»ris ol councoura dï> Toulouso, sus 
consous souii bufforelloa que caou sat. N'o plus 
mémo biaï, se senl que l'ome mai lo leiigo soun 
offonats. 

Oprès guel, lou Dostre potaï dobalo o lo cousino, 
s'orruco pei8 estaples, que bous ai dit ieou. En prou 
fa si < 'unis .• < !oppelota lou parlou en codiero per lo 
f'ostoniaou e deboa Solera. Creirias qu'escouorgo los 
[xiuotos de] mounde grond quond s'en serl omb'bour 
riarès <• messatckis! Très cens ons se paasou sona 
<|iit" daisse, censa, traço «lin cal de libre ni de jiour- 
naou, eaaetal qu'aouques aoun-rès, de çai de laï, 
qu'aouqu'os cousons counserbados de meinouorio e 
niio consounello fino •• lecodoto d'un soben noseut 
ô l'.it : i.onis d'ô Boissy, qu'ero, si lions plaï un des 
< îrontos o Ocodomiciens », ô Poris, ô lo bespro de lo 
Reboulut ion. 

ol temps «le l'Enipérur, un Médécî d'ô lîouisset, 
i|u<- poutignabo pas mai que Pierre d'ô Iîit, <;o m'o 
estai <lii, o estuni uno paouco, s'ozardo, toun courre 
per lo Oostoniaou o lo pisto <l<-is molaondes, o 



u S 'l KOUBADOUHS » VN t ILIKKS •"•'■' 



Moins «l'un siècle plus tard, un enfant d'Aurillac, 
Guillaume Bourzat, tente encore d'entier loutre de 
sa « cabrette », mais il manque de souffle. En dépit 
des deux récompenses qu'il obtient au concours litté- 
raire de Toulouse, L'énergie lui fait défaut. 11 n'a 
pins le lyrisme de ses prédécesseurs; on s.-nt que !e 
poète et la Langue elle-même sont à boni ! 

Après lui, notre idiome deseeud aux cuisines, va se 
cacher aux étables, ainsi (pie je l'ai observé déjà. 
A peine si curés et chapelains en usent encore en 
chaire clans la Châtaigneraie ou dans les montagnes 
de Salers. Il semble vraiment qu'il déchire les lèvres 
des grands seigneurs qui L'utilisent avec leurs fer- 
miers et leurs serviteurs : Trois sièeles s'écoulent 
sans (pi'il laisse, pour ainsi dire, trace dans aucun 
livre ou recueil périodique. A peine recueille-t-on, 
d'ici de la, quelques pièces fugitives, de rares chan- 
sonnettes, dont une vraiment fine et délicate, œuvre 
d'un Vicois, Louis de Boissy, un des Quarante de 
l'Académie Française, à la veille de la Révolution. 

Sous Napoléon I er , un médecin de Boisset qui 
n'éprouvait, m'a-t-on dit, pas plus d'embarras que 
Pierre de Vie à vider un flacon, se risque, tout en 
faisant ses visites de malades, à rimailler quelque 



00 Lh!j TROUBADOURS l ITALIENS 

i [ouïe qu'aouques noun rès en potaï. Del Curât 
Bouquièr é de Frédérit d'ô Grondbal, qu'érou, censa. 
<I<-1 temps de Broyât, <'ii prou fa, si obous ticouou. 
in picossel oprès, Beyré dounet ses « Pioulats d'un 
rei- petit », an crané librou, qu'oquel que 1*<> escrit 
îi'o pas ponat l'ounour que li bouolon faire 1 1 1. Bon- 
chorel, l<»u paire, toun founda soun jiournaou, 

po seis ■• Bilhados d'Oubernho o ound's'orru- 

niii un Mut de coousottos brobounellos que caon sut. 
D'oquetchiès que soun en l>i<lo, leis Greraud, Boncho- 
rel lou fil, nu troupelou maisse, bouole rès dire <|U<' 
lour jitta Ion copel toun possa e fa uno copeissado »> 
despari "I mieou I î i * ; 1 1- ï d'Ayrens d'oncien temps. 
Toun fa lo classe eis efons, ù Pleou e Ourlhat, oquel 
Coppelot qu'obio boun cap, s'es ensignal guel tobe. 
L'Obbai Reymoun Four es bengul soben «pic caou 
sat per escrioure l<»u aostre potaï e si lou dorrie 
libre <!<■ Bermenouso o i<>t boun biaï omb'soun our- 
ougrafo sobento, l'hounour nVn rebel on'oquel Cop- 
pelot. Serio pus juste, otopaou <lc pas cita lou Cura 
Faou, <!'<> Sognos, dobon «le porla <le l'Obbat Cour- 



Ci) Se trobailho, d'oiuest'houro ô quilha un mounumen o Beire, 
Semoun, ol ras <1'< hirlhat. 



LES I R0UBAD01 RS I ITALIENS 61 

peu en aotre dialecte. I>e ses deux contemporains, le 
curé Bouquier et Frédéric de Ghrandval, nous ne pos- 
sédons autanl dire rien. Peu après, Veyre donna ses 
H Pépiements d'un roitelel », livre délicieux dont 
l'auteur mérite pleinement l'hommage qu'on lui pré- 
pare 1 1 i. Bancharel, le père, trouva le temps, malgré 
la fondation de son journal, de publier ses << Veillées 
Auvergnates »>. toutes remplies de récits plus inté- 
ressants les uns que les autres. Des écrivains Canta- 
liens, encore en vie grâce ;i Dieu: les Géraud, Ban- 
charel, le tils, toute une pléiade encore, je lie veux 
lien dire que les saluer au passage. •!<• tiens à adres- 
ser un salut particulier à mon ancien Vicaire d'Ay- 
rens. Tout en professant à Pleaux et a Aurillac, ce 
Prêtre, à l'intelligence vive, a accru son érudition. 
L'abbé Raymond Four a acquis une réelle compé- 
tence de linguiste, écrit rationnellement notre dia- 
lecte; si le dernier livre de Vermenouze se présente 
si bien avec sa graphie savante, l'honneur en revient 
à ce Prêtre. 

Il serait injuste d'oublier le nom du curé Fan, 
doyen de Saignes, avant d'évoquer celui de l'abbé 



(i) Un comité s*e.?t constitué pour élever un monument au poète 
Veyre, à Saint-Simon, près Aurillac. 



LES 1 ROI BAIJOI RS > VNTALIENS 



chinoux. Oqueste, que se pouol nonnma Loti mestré 
de Bermenouso, prend clon, escolnpillo peis jiour- 
naous un moudioou «le couontes, <le ûoubellos finos 
et dolicatos, fo pstompa en L884 seifl fuels de 
.1 P0U8CO 'l'or >>. 

Per bonta Courehinoux, coumo li omerito, li o car 
de besonn d'ona courre; suffit de cita oquesto 
Bouetto : 

Lou cur es les très quarts de l'orne. 

Iyon brah Oourcliinoux dounei )>;is soun cur os 
très quarts mes tout entier ol poueto d'en Bieouo; 
otaou, gracios on'oquel Coppelot, coumo n'en qu'ou- 
i-i.ti tretchiès <» lo doutchiéno, s'oloncel Ion Trou- 
bairé de « Flora de brousso », Ion mascle qu'oronco 
lou sal o l'endobon de toutes, Ion pus opposiounal e 
lou milliour contaïre <lel aostre Poïs-Nal: Orseno 
Bermenouso. 




Del pus long que me soubene, ieou, dobon d'obeire 



LES TR0UBAD01 «S I ITALIENS 63 

Courchinoux. Ce poète, qu'on peut vraiment appeler 
le maître de Vermenouze, débute en éparpillant dans 
les journaux quantité de nouvelles et contes aussi 
tins que délicats et publie en 1884 ses feuilles impré- 
gnées de (( Poussière d'or ». 

Ce livre renferme le meilleur éloge qu'on en puisse 
faire; il suffit d'en détacher ce vers : 

Le cœur est les trois quarts de l'homme. 
I. 'excellent Courchinoux u'avaii pas donné aux 
trois quarts, mais bien toul eut ier sou cœur au poète 
de Vielle. C'est grâce a ce prêtre éminent, qui reste 
un modèle, que l'auteur «le << Fleur de Bruyère ■> 
entra dans la lire et que l'Auvergne put se glorifier 
de l'écrivain qui s'est plue*' en tête de tous les autres. 
le plus lyrique et le plus grand des poètes du Haut 
Pays : Arsène Yernienouze. 




Je vois encore, dans mes plus lointains souvenirs, 
bien antérieurs à ma première communion, Garrie, 



' ! LES TK- M BAD01 RS CANTALIENS 



fat l«> Cuminiou, bésè Gorrit, lou couarou d'en 
Bieouo, essigaire renounmat, béni <> Clobiero omb'- 
soun pitchiou lil Orséno Bermenouso, un droullas 
de doso-huetcn'ons que portio per Esponho. Tout que 
lou sicnii belel eepiabo lo boccado (1), mettio 
d'ocouordi leifl «Ions bouriarès, dintroo é sourton (2), 
lou juen'ome bisitabo lou costel. Counessès baoutres, 
1-» aostro mouodo debos [trat, Eyrens è Crondellos, 
Icis mascles jioubee li grattou gaire l«'is cenros ol 
contou : Fris de couaros <>u d<- brossiès, dobon <i U(> 
l<» premiero bourro lour pousse jioul nas, prendou 
lniii fouoro poïsj otaou foguet Bermenouso. 

L'obiou replegal diii soun premié pillou en Biéouo 
d'Itrat, lou binl de Settembre L850; pel l'estiou de 
L868 bendio detchia estoffos e espiços ô Illescas, debo 
Modrid. <> ta] deis quinz'ons i|ii<' demourel guel 
Esponbo, s'oposturet, ço nous dit Fargio (3), deis 



' ' > ( ado bouorio o d'ocoustu-iado un cobaou de 30 ô 100 baccos. 

(2) O cado mudado de bourriare, caou fa un « essit » per z'o 
mettre juste entre lou dintron é lou sourton. 

(3) Fargio " Consul Général de France à Bâle » noscut Ourlhat 
qu'o présentai ol mounde Jous la Cluchado » de Bermenouso. 



Il s l ROI BADOl l:s I ANTALI1 \s 65 



le riche propriétaire de Vielle-d'Ytrac, Expert agri- 
cole en grand renom, venir à Clavières avec son 
petit-fils, Arsène Vermenonze, jeune garçon de dix- 
huit ans, qui était à la veille de son départ pour 
l'Espagne. Tandis que son aïeul examinait la vache- 
rie (li. faisait l'accord entre les deux fermiers 
entrant et sortant (2), le jeune homme visita le 
château. On connaît la coutume de la région d'Ytrac, 
d'Ayrens, de Crandelles; les jeunes hommes ne s'y 
attardent guère au foyer paternel. Fils de riches 
propriétaires ou d'ouvriers émigrenl avant que le 
premier poil follet ne leur ait poussé à la lèvre. Ainsi 
tit Vermenouze. 

On l'avait enveloppé dans son premier lange, à 
Vielle-d'Ytrac, le 20 septembre 1850; an cours de 
l'été L868, il vendait déjà étoffes et épiées à Illescas, 
au delà de Madrid. An cours des quinze années qu'il 
passe en Espagne, il nourrit son esprit, nous dit 
Farges (3), des auteurs français, principalement de 



(i) Chaque domaine de Haute-Auvergne possède un troupeau 
de trente à cent vaches laitières qui constitue la vacherie attachée 
au domaine. 

(2) A tout changement de fermier une estimation des cheptels 
vifs et morts est nécessaire, pour régler la situation respective du 
fermier entrant et du fermier sortant. 

(3) M. Farges, Consul Général de France à Bâle, originaire 
d'Aurillac, préfacier de « Sous le chaume », de Vermenouze. 



(ifi : ROI BADOl KS i \M VLIEXS 



libres Fronces, mai «pic mai »l«'is pouetos <!■' renoum, 
B'essotchiel inemomen <> t'a deis « berbes ». Cossi li 
proufitet, guel, <1<- qu'es soun obro Fronceso, poude- 
rouso i- superbo, d'aoutres z'o diroon finonien ; qu'on 
iv ol délai do l<» uiio bougo. 

Baoutres d'Ourlhal qu'obès ougul 1<» premiero 
tasto «!«• seis « berbes >> en potaï, sobès que, toun fa 
coumberce ô 1<» corriero d'Ourenco, Bermenouso 
fugio 1<» l»il«» tont que ]><»ii(lin per espossetchia puets 
i- plonos, treba i»«-is bouos, u« »!<>n j »;« Lssai'ts et brous- 
sics. courre ô trobers mouutonhos «' per lo Costo- 
iiiaon tosta sur plaço Ion l»i d'Ontraïgos, leis moro- 
n os d'ô Maou, leis porobels d'ô Solers. 

Cossaïre opossiounat, ô courre, de souel lebon ô 
i<»i<'lii;nl<> <!<■ uuet, l'oine demplissio pas que l'habro- 
s;m ! BounomeE guel nous offourtil qu'o fa maïtes 
de «« berbes »» ô trober pois qu'ossitat, ni contou, sus 
lu codeiro de lo saou! N'obio detchia un moudioou 
per los pouotchios quond li dounerou, en 18ï»r>, Ion 
titré, que li omeritabo tôt i >1 « *, de « Copiscol <1<' 
l'Escolo Oubernhato ». Lou jiournolet <|ne prenguet 
bon, olero, o Do Cobretto » n'oproufitet. L'on d'oprès 



] ES TR01 H\l>"l i;s i \\ i \i.ii.\s 



nos grands poètes, se risque même à « commettre » 
quelques vers. Avec < 1 1 1 < * 1 1 « - prodigieuse facilité il 
s'assimila notre prosodie, combien magnifique et sin- 
cère esl son œuvre poétique française, d'autres le 
diront avec autorité; cette étude dépasse lés limites 
que je me suis tracées. 

Vous autres, citadins d'Aurillac, qui avez eu 
les prémices <le ses poésies Cantaliennes, n'ignorez 
pas que tout en gérant son uégoce de la rue d'Au- 
rinques, Vermenouze fuyait la ville aussi souvent 
qu'il lui était permis, allait arpenter monts et val- 
lées, errer scus bois, courir à travers landes et 
champs, escalader nos sommets, parcourait la châ- 
taigneraie, allait goûter sur place le lion vin d'En- 
traygues, savourer les marrons de Maurs, les déli- 
cats fromages de Salers. 

Chasseur intrépide, a courir de l'aube à la nuit 
tombante, notre poète n'emplissait pas que sa gibe- 
cière! Lui-même avoue franchement avoir assemblé 
plus de vers au cours de ses randonnées qu'au coin 
de Pâtre, sur le siège familial. Ses poches en étaient 
déjà gonflées lorsqu'il reçut, en 1805, le titre, si 
justifié, de « Chef de l'Ecole Auvergnate ». La 
petite Revue Littéraire, « La Cabrette », qu'il lança 



i SOI BAD01 RS ( A* IAI.1I.n- 



nosquel boue premiès libre: « Flour de Brousso ». 
N'obio pas tor! Ajalberl de dire d'oquel'obro : « Tou- 
i" l'Oubernho té dins oquel libre. Lou ] m >t :i ï. Ion 
Dostre potaï, lou cresions cofournitj ii L'obes que se 
qnilho golhard e berturious, toi bourru e, ço que <1<- 
lai, toi li. isprc < j u ( • caou s:ii e douçore] pourtont. » 

Mistral e 1 « • i >• Felibres del Mietcbour n'en diguerou 
tréton e aoummerou Bermenouso Mojouraou. Lo 
fouon ero olondado aro; quittel plus de tira. X'i ■» 
doua ««il-, en prou fa, dounabo boue segound libre en 
potaï, «< -l<»us la Cluchado ». dorrié-noscul é catcbio- 
uioud, que c'en loi" pasd'aoutre, pécaïré. 

Flour «le Brousso >> «» sentour de flourettos 
omossados, toun cossa, <» trober puets é camps, 
" Jous la Cluchad i »j es blal uiodur, IV- bulit <> lo 
feniou <!<• lo grongio. L'orne s'es omodurat", guel lobe. 



l.i S TR01 BADOURS CANTALIENS 69 

alors, bénéficia de ses productions. L'année suivante 
parut son premier livre, << Fleur de Bruyère ». 
Ajalbert (1) avait pleinemenl raison de dire de ce 
volume : « L'auteur sut y l'aire tenir L'Auvergne tout 
entière. Le dialecte Cantalien, noire dialecte, que 
nous croyons mort, s'\ révèle énergique el vigoureux, 
nule au possible e1 pourtanl plein de finesse, âpre 
au delà de toute expression, et, néanmoins, infini- 
ment doux. )> 

Mistral et les félibres du Midi partagèrent cette 
appréciation et élurent Vermenouze .Majorai. La 
source poétique avait, des lors, pris cours, elle ne 
cessa plus, désormais, de couler abondamment. Jl j 
a deux ans, à peine, il publiait un nouveau recueil 
de poésies Cantaliennes, son dernier né qui ne sera 
suivi, hélas! d'aucun autre. 

Si << Fleur de Bruyère .> fleure l'arôme capiteux 
du bouquet sauvage cueilli au cours de ses chasses, à 
travers landes et montagnes, « Sous le Chaume » es! 
moisson mûrie, foiu délicat qui a concentré son par- 
fum dans la meule soigneusement tassée. L'auteur 



(1) Conservateur du Musée de La Malmaison, originaire de 
Pierrefort, connu par de nombreuses publications littéraires fort 
appréciées. Son livre « Mon Auvergne » prime toutes ses autres 
œuvres, aux yeux de ses compatriotes reconnaissants. 



KOI lt\i "i «g i AXTALIEXS 



in plouresi, otopal desiston ô lo casso, lou tet, aro, 
l'estiou pel courtieou, orucat, Phiber, <>l contou. 
Z'o prend pins tout dobon, met pins siil popié ioutos 
los ideios <p"' li passou pel cap, tôt frescos, brobou- 
aellos é fodétchiairos que li tretou. Los espigo, uno 
per uno, los passo «»| cril é <>1 bentodou. Se pouot 
offourti, kordi, que dina seis <l«»ns libres, de] premié 
fuel «»1 dorrié, Bermenouso n'o qu'uno temo, mai lou 
tel soute: conta l<» terro meiralo, glourifia l'Ouber- 
oho, nVii l'a aima los quittes borruios, "pic <lisi<> 
raoutre! Que que disco, «pic que uoun, toujiours li 
torno ô lo mestresso eimado; escouta cossi n'en 
parlo : 

Lou cur, en béni biel, s'otenresis; ohuéi 

sente <l : n lou micou naisse e creisse uno ici 
Que m'estaco toujiours, pus fouorto é pus soulido 
<> nostro Oubernho benesido (i). 



(il Flour de Brousso: Oundoun c cossi fo sous bers lou 
Copiscol, P. 12. 



I.i v i !,,,( BADOURS I ^N l U.TKN'S 71 



s'est mûri, lui aussi. Une pleurésie, prise, sans 
doute, ;i la chasse u<- lui permel ]>lus. maintenant, 
de dépasser, de tout l'été, l'enclos de sa demeure, 
le rive, toul L'hiver, devant l'âtre. Il n'a ]>lus même 
fougue, ne recueille plus sans discernement toutes 
les idées de premier jet, si fraîches, jolies et gaies 
qu'elles lui paraissent. 11 en fait un tri méticuleux, 
les passe et repasse au crible h au van. On peut 
affirmer hardiment que, dans ces deux volumes, de 
la première page à la dernière, Vermenouze n'a qu'un 
objectif pleinemenl exclusif chez lui : chanter la 
terre natale, magnifier l'Auvergne, eu faire aimer, 
selon le dicton, jusqu'à ses verrues! 

Quel que soit le sujet qu'il traite, il revient tou- 
jours à l'aimée; écoutez-le parler d'elle: 

Le cœur en devenant vieux s'attendrit ; aujourd'hui 
Je sens dans le mien naître et croître une racine 
Oui m'attache, toujours plus forte et plus solide, 
A notre Auvergne bénie (i). 



(i) Fleur de Bruyère. — Où et comment fait ses vers le « Lapis- 
col », ,P. 13. 



72 II S I ROI BADOUBS CANTALIENS 



Oquel poïs que bei sous fils, grands é pitchious 
J. .mu..- i !, coumo s'entornou boi bourgnous 

L'obilho trobolhairo omb'so cargo de bresco (i). 

Lou caou entendre bonta : 

Lou couol de Cabra é 1<>u rude Liouron 
roujiours embirounat de brumos é d'ouratchis 

. Ploumb, rei del Contaou, (juillio soun largi froun 

(2) 

Per dire de qu'es oquel lion qu'estaco l'Oubernhat 
ol terrodou, cal de mascle n*<» trouba 1<> poriero 
■ I oquesto : 

umo dins un crot se counserbo un nmigal 
L'omour dc-1 poïs din moun cur se counserbabo (3). 

Oousissea lou pourta lo sontat de l'Oubernho, 
bioure <> lo terro meiralo, lo glorio : 

De lo terra d'Oubernho ound'Diéou nous o plontat 
Omb'deis soulideis reis coum'oquellois deis aoubres, 



(1) Flour de Brousso : « Ois Oubernhats d'o Poris », P. 182. 

(2) Flour de Brousso : « Ois Felibres », P. 288. 

(3) Jous la Cluchado : « Lo Terro », P. 68. 




A. VERMENOUZE 

1850-1910 



il - N.-"i BAD01 RS I ANTALIENS ~i'A 



Ce pays qui voit ses fils, grands et petits, 
Revenir comme s'en retourne vers les ruches 

L'abeille laborieuse avec sa charge de miel (i). 

Il faut l'entendre vanter : 

Le Col de Cabre et le rude Lioran 

Toujours environné de brumes et d'orages 

Et, plus haut, an dessus de ces puys sauvages, 

Le Plomb, roi du Cantal, dresse son large front (2). 

Nul n'a trouvé expression plus imagée pour 
dépeindre la force du lien qui attache l'Auvergnat 
à son terroir : 

Comme, sous l'écale, un noyau se conserve, 

L'amour de mon pays subsistait dans mon cœur (3). 

Il faut l'entendre porter la santé de son Auvergne, 
boire à la terre natale, à la gloire : 

De la terre d'Auvergne où Dieu nous a plantés 
Enracinés solidement comme ses arbres, 



(1) Fleur de Bruyère : « Aux Auvergnats de Paris », P. 183. 

(2) Fleur de Bruyère : « Aux Félibres », P. 68. 

(3) Sous le Chaume : « La Terre », P. 68. 



74 LKS 1K"I BADODRS CANTALIENS 

De lo terro ound, jiomaï, si boulons serens paoubres. 

;,et é glorin ol soou que, per n'aoutres, se duer 
Coum'un liet omistous, quond lo tnouort nous enduer 
( )1 soou que nous nouiris, nous bailo e nous proudigo 
Lou lat de! troupel, l'or nourricié de l'espigo 



, terro d'Oubernho, o tu tout moun omour 
ur de fil, omour de nobi, omour de fraïre 
. tout ensemble, é mo sorre é mo maire 
1 bio glouriouso, o terro oun soui noscut (i). 

Oquello terro meïralo, n'eu counei l'histouero de! 
pus long; lou caou beire, intehiprou, lo cilho escuro, 
porla deis estrongiès que l'offrobérou : 

L'ECLE ET LOU GAL 

Orribet eu Oubernho, un moti 
César, lou counquistaïre Loti 
In moti 



(i) Jous la Cluchado : « Lo Terro », P. 86-87. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 7.". 

De la terre où jamais personne n'a pâti. 
Respect et gloire au sol, qui pour nous autres, s'ouvre 
Comme un lit amical, quand la mort nous endort, 
Au sol qui nous nourrit, nous donne et nous prodigue 
Le lait du troupeau, l'or nourricier de l'épi. 

A toi terre d'Auvergne, à toi tout mon amour, 
Amour de rils, amour d'époux, amour de frère, 
Car tu es, tout ensemble, et ma sœur et ma mère, 
Et mon épouse fiere, ô terre où je suis né (i). 

1 ><• sa terre natale il connaît la plus lointaine 
histoire; il faut le voir, hargneux, le sourcil froncé. 
maudire l'étranger qui Ta dévastée: 

L'AIGLE ET LE COQ 

Il arriva en Auvergne un matin 
César, le conquérant Latin 
Un matin 



(i) Ibid : « La Terre », P. 86-87. 



LES TBOUBADOI i:s « àNTALZEKS 



En plen cur de l'Oubernho 
Orribet lou Loti. 

Tout plego dobon guel ; tout fusis 
Quand so terriplo espaso lusis 

Tout fusis 

Quond cl i n so rudo pmigno 

L'espaso esterlusis 

oumo un senglar qu'o prêt bon 
soun traou, lou mourre en obon 

1 l'un fier bond 
L'immourtaJ conquistaïre 
Lompo é crido: En obon! 

En obonl En obon! O trober 
Toute lo terro e tout l'uniber 
O trober 

Lei.s nocious eglosiados 

De l'immense uniber! 

Soun tchiobal om del song jusqu'ol couol 
Orniquo en plen pois mountognol 
Jusqu'ol couol 



LES THOl'BMiol BS CANTALIEN8 



En plein cœur de l'Auvergne 
Arriva le Latin 

Tout plie devant lui, tout fuit 
Quand sa terrible épée étincelle 

Tout fuit 
Quand dans sa rude poigne 
Etincelle l'épée 

Il passe comme un sanglier qui a pris élan 
Il fait son trou, la hure en avant 
D'un fier élan 
L'immortel conquérant 
Passe rapide et crie : en avant 

En avant ! en avant ! à travers 
Toute la terre et tout l'univers 

A travers 
Les nations glacées d'épouvante 
De l'immense Univers 

Son cheval a du sang jusqu'au col 
Il hennit en plein pays montagnard 
Jusqu'au cou 



78 1 1 - TROl BADOl RS « WT \i.ii \v 



Soun tchiobal ornicaire 

i > de] s< mij; mountognol 

Quau lou pouot orrestal Quogni gai 
Pouot dire ô l'ecle : Soui toun égal .' 

j . ■ I ; .' 

N 'en lui rcs un tout ar< i 
< hn ser< i -' »un égal 

i r es en ( >ubernho. rrupis 
I i • car bibi i e 1* >u s» mg de! p< >ïs 

Nous trupis 
Mes l< »u i ur d'un grond pou< »ple 
Bat din nostn poïs 

Un ome din lou cieou estiolat 
U lo cimo des puets s'es quilhat 

Estiolat 
Lou cieou courouno d'astres 
I ,'( ime qu< s'es quilhat. 

Mespresso l'ormoduro; uno pel 

D'our fouretchi li sert de montel 
Uno pel 



l.l.s TBOl BADOURS ( INTALIENS 79 



Si»n cheval qui hennit 
A du sang montagnard. 

Qui le peut arrêter.' Quel coq 

Peut dire à l'aigle : je suis ton égal 

Quel coq .' 
Vous en verrez un, tout à l'heure 
Qui sera son < g 

César est en Auvergne ; il foule la chair 
La chair vive et le sang du pays 

Il nous foule 
Hais le cœur d'un grand peuple 
Bat dans notre pa) 5. 

Dans le ciel étoile, un homme 
A la cime des Puys, s'est dressé 
Etoile 

Le ciel couronne d'astres 
L'homme qui s'est dressé. 

Il méprise l'armure : une peau 
D'ours sauvage lui sert de manteau. 
Une pi 



BAD01 RS CANTi 



50 cueisso bourrudo 
lego en monte! 

u de lioun rousse e dur 
Semblo uno guerbo de blat modur, 



Buflu dins une bono de braou 
I retuni t>n\t lou Contaou 



O los armos! So boues din Lot nuet 
O rebilhat lo coumbo e lou puet 
Din lo nuet 

O rebilhat K i- mascles 

Di lo coumbo è des puets. 

Cal de Tronbaires d'oncien temps n'o ouet pus 
clar, clon pus fouretchi, foufo pus oposiounado que 
n'en met Bermenouso <> nous fa heire Bercengétoris 
e seis Oubernhate qu'oppostelou leis Lotis. Lou caou 
entendre broma so joio del trioumphé deis nostres : 



LES IKULHADOIKS CASTALIEKS 81 



Sur sa cuisse velue 

Se déploie en manteau. 

Et sa chevelure de lion rousse et dure 
Ressemble à une gerbe de Me mûr 



Il souffle dans une corne de taureau 
Et fait retentir tout le Cantal 



Aux armes ! sa voix dans la nuit 
A réveillé le vallon et le puy 
Dans la nuit 

Elle a réveillé les mâles 

Du vallon et des puys. 

Aucun de nos anciens Troubadours n'a souffle plus 
lyrique, élan plus sauvage, fougue plus entraînante, 
que n'en met Verni enouze à dépeindre Vercingétorix 
et ses Arvernes écrasant les Latins! Il faut l'en- 
tendre crier sa joie du triomphe des nôtres : 



LES TB01 BADO! S8 » LNTALDÏNS 

( )1 pé deis rots gigonts, lou Loti 
desplego ol souel de] moti 

aguo obaJ soun brat, lou César 
Bol puet que semblo un niou de gusar 

Et l'autre, lou fier mascle Oubergnat 
Se te dut. omoun, coumo un bergnat 

<_>ti"i lou ser ; lou soûle] tout sonnons 
rrescound ol found d'un cièu ourotchious 

Deis Lotis ofrobats, mouorts ou bious 
i lou sui n its e pei ri( »us. 

1 I !esa r breg< iungi< >us l< »mpi i obal 

E ( ml, son ormado 

Plouro sur soun tchiobal 
','. leis mountognols fiers e bourruts 
Tornou mounta l><>- puets é boi suts 

As plo fat toun deber, moun pois. 
Glorio o toun fil Bercengétoris (i). 



(i) Flour de Brousso " L'Ecle e lou Gai ».. P. 352 et suiv. 



il S l ROI BADOURS < 1NTALIEXS 



Au pied des rochers géants, le Latin 

Se déploie au soleil du matin. 

II allonge, là-bas, son bras, le César 

Vers le puy qui ressemble à un nid de busard 

Et l'autre, le lier mâle Auvergnat 

Se tient droit, là-haut, comme un vergne 

C'est le soir : le soleil tout sanglant 
Disparaît, au fond d'un ciel orageux 

Des latins balafrés, morts ou vifs, 
S'amoncellent sur les rochers et dans les ruisseaux 

Et César, honteux, détale là-bas 

César, seul, sans armée 
Pleure sur son cheval 

Et les montagnards, tiers et velus, 
Remontent vers les puys et vers les sommets. 

fu as bien fait ton devoir, mon pays 
Gloire à ton Mis Vercingétorix (i). 



i i > Fleur de Bruyère : ■ L'Aigle et le Coq », P. 353-365. 



LES TROUBAPo! lis i \MAI.ll \s 

Deeempiei que lei nostree bolcans se souu escou- 
tite, deeempiei que 1<> ooetro terro efregido li fo 
broulha Ion blat, cal «le mascle d'Oubernho n'o 
contai otaou! Caou creiro «nie lou nostre potaï deso- 
n;it. oostro lengo miet-mouorto pouol enqnerro porla 
toi plo! Quond Bermenouso L'empougno, lo brondis 
coum'un'eepaso •• li fo jitta fioc! Bscoutons lou nous 
dire de que besio, guel, «lins un paibe, possa dobon 
seie aela cucats, «>! roi de] Lut, de Laroquobielho. 
— « [eu Bei tôt biel coumo lo creociou ». li dit lou 

POt : ai bit : 

... Mci^ unies blounds, " leis Longos moustachu >> 
Bestits (li- pels dt Loups, ormats de grondos atchios 
<_»uc trojious d'un pougnet odret e pouderous 
I l'ai iutr< -. deis ornes bruns, différents de longatchi 
.Miel bistits, miel ormats, mes omb'min de couratchi 
Serou poustats obal. Et qu'où es obal, l'efon 
Que de tous fiers belets " regiscla lou song! 

Belcouop pus tard, ai bit tourna de los Crousados 
Leis débris glou rions de noumbrousos ormados 
Deis omes qu'erou pas toujiours toutes entiès 
Om de lei gnafros per dobon, noun per dorguiès 
Obiou, moougrès oquouo lo grondo e noplo mino 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 85 

Depuis que nos volcans se sont éteints, depuis que 
notre terre refroidie fait germer les moissons dans 
son sein, aucun barde arverne n'avait poussé d'aussi 
mâles clameurs! Qui aurait cru que notre dialecte 
appauvri, que notre langue agonisante était encore 
capable de tels accents! Quand Vermenouze la prend 
corps à corps, il la brandit comme un glaive, en fait 
jaillir des étincelles! Entendons-le nous raconter 
son rêve lyrique, les yeux mi-clos, au pied du 
« Rocher de lait » de Laroquevieille : 

— (( Je suis aussi vieux que la création », lui dit 
le roc; j'ai vu: 

... Des hommes blonds à la longue moustache, 
Vêtus de peaux de loup, armés de grandes haches 
Qu'ils lançaient d'un poignet adroit et puissant. 
D'autres, des hommes bruns, différents de langage 
Mieux vêtus, mieux armés, mais avec moins de courage, 
S'étaient dressés là-bas, et c'est là-bas, enfant 
Que de tes fiers aïeux le sang a jailli. 

Beaucoup plus tard, j'ai vu revenir des Croisades 
Les débris glorieux de nombreuses armées 
Des hommes qui n'étaient pas toujours tout entiers 
Avec des blessures béantes par devant, non par derrière 
Ils avaient malgré cela la grande et bonne mine 



S6 i.i a i ROI BAD01 RS I ITALIENS 

Del souldat qu'o toujiours pourtat nal soun dropeou 
m lour qou'ero oque] de lo Fronço e de Die 
lou doun qu'en neissent te foguet uno feio, 

Fronço, oquoi d'eima miel luta per uno ideio 

per un i ut 

Pus tard,enquerro,ai bit,qou'ero en quatrebint-doutche, 
Deis mourbous de bint'ons, coueifats A'uw bounet routchi 

ti per lo frountiéro omb'deis (.-tint- os pès. 
I.eis Prussiens s'en risiou. Mai d'aoutres; mes oprès 
S'en estre pl<> trufat, n'obeire pl<> fa festo, 

nd rOllemand bouguet lour tusta sus lo besto 
Lou e combiet en grimaço de poou, 

I. leis Prussiens, d'obon des catchio-niou, fusioouo (i). 

Là o din l'obro de Bermenouso,cinquonto8 tolhous, 
é mai, pus ogrodibous, pus grocious qu'oquesto; n'i o 
pus un ound'lou poueto de nostre temps se Biasco 
mai ottural fronc-o-fronc deis pus fomus Troubaires 
<lel temps n'onat. « !aoa que Biasco p<>u<>r peure toutos 

- consens, toutos lus obn s deis Oubernhats les pus 
odrets que hons ai <it:ii : pas un mouonto à lo cenjio 
de Bermenouao! 



i I Flour de Brousso : « Lou rot del Lat », P. 74-76. 



I I S TROUBADOURS CANTALIKNS 87 

Du soldat qui a porté toujours haut son drapeau 
Et le leur, c'était celui de la France et de Dieu 
Car le don, qu'en naissant, te fit une fée 
Francéj c'est de mieux aimer lutter pour une idée 
One pour un intérêt. 

Plus tard, encore, j'ai vu (c'était eu quatre-vingt-douze) 
Des morveux de vingt ans coiffés d'un bonnet rouge, 
Partir pour la frontière chaussés de sabots. 
Les Prussiens s'en moquaient; et bien d'autres aussi, 

[mais après 
S'en être bien amusés, en avoir fait gorges chaudes, 
Quand l'Allemand voulut leur taper sur la veste 
Les railleries se changèrent en grimace de peur 
Et les Prussiens devant des blanc-becs prenaient la 

[fuite! (i) 

L'œuvre de Yermenouze est faite de cinquante 
poésies plus séduisantes que celles-ci; il n'en est pas 
une où le poète du vingtième siècle ait égalé mieux 
le plus fameux Troubadour Médiéval. Qu'on prenne 
toutes les « tenzons », tous les « sirventés » des plus 
fameux Ecrivains Auvergnats que j'ai cités, pas un 
seul n'atteint la hauteur de Vermenouze. 



(i) Fleur de Bruyère : « Le Rocher du Lait », P. 75-77. 



B8 II- I ROI BADOUBS I ANTA1 11 KS 

Bous ai dit que leis onciens Troubairea n'oou gaïre 
conta que lo guerro é L'omour; mai es bé raie, qu'en 
porla d'oqueste, darcou j»as lo bougo <!•' mai d'uno 
combado. Lou reprotcbi «» estai t'ai <\ Bermenouso 
d'obeire, ni mai un Copelol on un Moungi, bouloun 
[omen ignoura l'omour. S'ès caou entendre 
sus <>ti. 

Bermenouso, Ion pouëto, n'ero pas un coutillou- 
oaire e «lin touto Bonn obro, trouborès pas uno 
poraonlo que pndio, que fasco escurcî lo cilho ô 
digus. Mes, dises-me si n'o pas l<>u respel omistous 
de 1" fenno, si gai pas Ion biai de Lo penre e de culi, 
quond bouro, lou poutou, renie qu'o escril : 



E, qu'os oti qu'un jiour 
Seguere fouissat per l'omour. 
Uno droulloto jioubénélo 
Que s'opelabo Lisounelo 
Me jiouguet oquel meisson tour. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 89 

J'ai «lit que les anciens Troubadours n'ont guère 
chanté que la guerre et l'amour; il est même bien 
rare qu'en parlant de celui-ci ils ne franchissent pas 
très largement les bornes de la bienséance! On a fait 
a Vermenouze 1«- reproche d'avoir, tel un Prêtre ou 
un .Moine, volontairement [gnoré l'amour (1). Il faut 
s'entendre sur cette allégation. Notre poète n'a pas 
été un « coureur de jupon ». Son œuvre ne contient 
pas un mot malsonnant, une expression choquante. 
Convenez avec moi qu'il avait un tendre respect de 
la femme, savait le lui témoigner, était eu bonne 
posture pour obtenir la récompense d'un baiser, 
celui qui a écrit : 

Et c'est là qu'un jour 

Je fus piqué par l'amour. 

Une fillette, une jouvencelle 

Oui s'appelait Lisette 

Me joua ce mauvais tour! 



(i) Au lendemain de la mort de Vermenouze, H. Bonnet écrivait 
dans l'Indépendant du Cantal : « L'amour source de vie, ne l'a 
jamais possédé. Cette corde a manqué à son luth. Il semble que: 

» Nulle robe n'ait passé dans sa vie ». 

» Tant pis ! nous le regrettons, car nous y perdons sûrement 
quelques enchantements ». 



- i INT.VLIKN8 

(linim rg ndo 

Remorquabe soua uels bious, so pel fino é condo 

i»;it. 
moti m'ogotchiet ; <)"ii(> seguet ocobat! ( i ) 

si ii'd bougul eH)xMiKa « .ii. <|u'i»iii> n'es pas <|iir leis 

mespivsRwmo los Oulx^riihatos, <i loutos nu lillos 

de a >ii;ir. ni 

V sti Oubernho «> de giontoï l'ilh;- 

1 1< (li ( de pieou roussel 

itou (lin l"ii boborel 
1 s ourilhos (2) 

Mes surtout, quoml beires nostroi drolios golhardos 
() t>r;it tendut, corga leis gronds carris de te, 
Pou fa de- min que de dire ombe te : 

ni rude pougnel n'c»ou pas leis mountagnartlos I (3) 

Nostr'ome n'es pas de mémo bourro que 1<ui 



in FIout de Brous; 1 >n Sobal ". P. jj. 

1 _■ 1 Flour de Brou — • Lo Consou del IV] », P, 378. 
1 li Felibi es », P j<u. 



l.i S l ROI BADOI BS i WUH 1)1 

I c I dimanche à la grand'mess 

Je remarquais ses yeux vifs au fine et nette 

Et son !> i\ olet bombé. 

L'n matin elle me regarda, ce fut fini! (i) 

s'il ne s'rsi pas marié, ce nVsi pas par mépris des 
Auvergnates, jennes citadines d'Aurillac on filles 
de riches propriétaires ruraux : 

\«»tre Auvergne a de belles jeunes filles 
De teint clair et de cheveux blonds 
Sans coton dans le corsage. 
Et qui n'ont pas froid aux yeux (2). 

Mais surtout quand vous verrez nos gaillardes jeunes 

[filles 
A liras tendus charger les grands chars de foin 
Vous ne pourrez pas taire moins que de dire avec 

[conviction : 
Quel rude poignet ont Je- montagnardes! (3) 

Notre poète ignore le libertinage du .Moine de 



(1) Fleur de Bruyère : « Le Sabbat \ P. 22. 
2) Heur de Bruyère : « La chanson du vin de Fel », P. 378 
(3) Pleur de Bruyère : « Aux Félibres », P. 292. 



- Ilot BAI 

Bfoungi <iv. Bdountoudoun, oquel rei-de-belet del 
Curai <r<> Meudon; es pus « L« ► i i « ; 1 1 en omour, iriu'l 
ro doua dire cosai : 

Se foou lo cour 

b* de lei> boues de tourtoui • 
Lo postourelo e [ou postour 

• 'ii- que sentou l'omour 
l< tu counessou pas enquerro ! ( i ) 

I.ou oostre potai a'ero jiomai offronquit, toi omis- 
toua «• douçorel, per porla <r m- coumo dins : 

/ 7 nado d * /' /'/" / \ aou », uno <1<' los obros 1<>s 
pas li« hi-ti ■! i-< ■- de Bermenouso. Cal <1»' Troubaïre 
Oubernhal n'<» conta i«>i sutilomen l<> beltal <lr s<> 
migo, d'o trouba reis-de-toura pus golonts per fa 
counesse l<>s «nialiiuts de lo si., mestresso, sons'uno 
poraonlo de i i«>i» : 

So caro jionto e poulido 

l'un tin plus blonc que lou lat. 
Es fresco coum'un ginouflat. 



1 1 | Flour de Brousso : « Un er de cobretto », P. 204. 



LES TKOL'BADOLKS i \ MALIENS 



Montaudon, ce lointain ancêtre du joyeux Curé de 
Meudon; il laisse à d'autres les grivoiseries, préfère 
nous dire comment : 

Se font la cour 

Avec des voix de tourterelles 
La pastourelle et le pastoureau 
Deux enfants qui n— entent l'amour 
Mais ne le connaissent pas encore (i). 

Notre dialecte n'avait jamais connu pareille sou- 
plesse, tenu langage si galant, parlé d'amour avec 
l'enthousiasme de 1' « Aînée du Haut Puech », une 
des œuvres les plus savoureuses de Vermenouze. 
Aucun poète d'Auvergne n'a célébré plus délica- 
tement les charmes de sa mie, n'a trouvé périphrases 
plus énamourées pour magnifier les qualités rares 
de sa maîtresse, sans pourtant dépasser jamais les 
limites du bon goût : 

Son visage gracieux 

Et d'un teint plus blanc que le lait 
Est frais comme une giroflée. 



(i) Fleur de Bruyère : <• Un air de Cabrette », P. 205. 



ROI B LDOUBS CANTALIKNfl 

Qu'aou !" l>i-t<>. jiomai l'ouplido 
uel o lo coulour del cieou 
bouco qu'os uno ciriegio. 



Lou pieou fi de mo mig< i 
;'or Lusen e pur 

Ou lou fromen modur. 

un cur 
Lou pieou lï de mo mij 
Qui : o soun uel blus 

pas ô res plus ! 
^el noum de moun eimado 

fumado 
!oumo uno flour d'Obricnii 
I '. gard< i un g< ml de mie< »u 

que d'obeire noummado 
i _, e moun eimado 

Quond mo mi^.> es omb'iéou 
• lin lou ci cou ! ( I ) 



< Huit dire, oppresso, si oousai, que loi' pouëto d'en 



hado: L'Einado d'en Puet-Nau. P. 33, 49. 50- 



I i - i KOI BADOI US i AN l \l.li NS 



Qui l'a vue, jamais ne l'oublie 
Son œil a la couleur du ciel 
Sa bouche est une cerise. 

Les cheveux de ma mie 
Sont d'or luisant et pur 
Plus blond que n'est le seigle 
( )ue n'est le froment pur. 
C'est d'or comme son cœur, 
Que sont -es fins cheveux. 
Songeant à sou œil bleu 
Je ne songe a rien plus. 
Du nom de mon aimée 
Ma bouche est parfumée 
Comme une fleur d'avril 
Et garde un goût de miel 
Rien que d'avoir nommé 
Ma mie et mon aimée. 
Quand elle est avec moi 
Je me crois dans le cie 1 (i). 

Osera-t-OD dire encore que le poète de Vielle igno- 



(i) Sous le Chaume. — « L'aiuée du Haut Puech ». P. 33- 
49, 50. 



LES TROURAIV.I RS < AKTALBENS 

Bieouo sat pas porla de 1'oinour! D'entendre bonta 
otaou ]«» Lisounello d'en Puet-Naou, donno ebetchio, 
permouito, de fa hounestouien un poutou on'oquello 
drollo ! 

Opposiounal de l'Oubernao, coum'es guel, poudès 
lions omogina si /.*«> sat penre 'le biai per bouta 
Los duos capusos que nous donnou lou mai gaou: 
cobretto <'t bourreio! Oquello eobretto que: 

Sat d'une crano moniero 

Esprima lou plosé, lou pessomen, l'omour (i). 

Serio cranomen lebat lou donsaire qu'end'enten- 
dre « Paroo] loup Bélotto >>. a Lo bouole lo Morian- 
no », « Per los camps d'en Douno », « Ieou n'ai 
cinq sos. nu» migo d'o <iue quatre », s'osordorio de 
premié bond ô lo nostro bourreio! 

Fillo de boun oustaou, sat pas 
Trépégia ni fa de grimaço 
E soûl, un donsaire de raço 
Orribo ô counesse soun pas 



(i) Flour de Brousso : Os cobretaires, P. 300. 



LES TROUBADOURS CANTALÏENS !)T 

mit le langage de l'amour! A lire le portrait de la 
Lisette du Haut-Puech, on a, ma foi, envie de dépose i 
un honnête baiser sur la joue de cette jolie fille! 

Admirateur passionné de l'Auvergne, on imagine 
les trésors d'ingéniosité que prodigue Vermenouze 
pour chanter nos deux joies les meilleures : la 
Courette et la Bourrée. Cette Cabrette qui 

Sait de crâne façon 

Exprimer le plaisir, le chagrin, l'amour (i). 

Il s'exposerait à une déception quasi-certaine, le 
danseur qui, au chant de nos bourrées fameuses : 
« Prends garde au loup, la belle; Je la veux, la 
Marianne, je la veux et je l'aurai; Dans les landes 
de Doue; J'ai cinq sous, ma mie n'en a que quatre », 
se risquerait, de prime-saut, à vouloir danser notre 
« Bourrée » : 

Fille de bonne maison elle ne sait pas 
Trépigner ni faire de grimace 
Et seul un danseur de race 
Arrive à connaître son pas. 



(i) Fleur de Bruyère : « Aux Museteurs », P. 301. N. 



"JS lis TROUBADOURS CANTALIENS 

Tout oqueJ qu'è fouort e qu'è leste 
Jioube, nerbous e dégourdit 
Crei plo donsa; mes n'es pas dit 
Qu'o guel lo bourreio se preste. 

Nostro mountagnardo 

Deperdicio pas soun omour 
Se daisse lountemps fa lo cour 
E peis Oubernhats &ouls se gardw. 

Per i'Oubernhe, Diou te foguet 
Gionto donso deis nostres paires 
Et q'ouo fouguet un cobretaïre 
< )(|uel que, premié, te jiouguet. 
( )mai tu, cobretto, pécaire 
Per l'Oubernho, Dieou te foguet. 

E lo bourreio é lo cobretto 
Tenroou toujiours lou mémo rong 
Car soun fillos d'un mémo song 
E, coumo din lo mémo onetto 
Duermou dous bessous, tronc o tronc 
Otaou foou bourreio e cobretto (i). 



^i) Flour de Brousso : Os cobretaires. P. 306-308. 



LES THOUBADOUIiS CANTALIENS 99 



Quiconque est fort et leste 

Jeune, nerveux et dégourdi 

Croit bien danser; mais il n'est pas démontré 

Qu'à lui la bourrée se prête. 

Notre Montagnarde 

Ne gaspille pas son amour 

Elle se laisse faire la cour longtemps 

Et pour les seuls Auvergnats se réserve. 

Pour l'Auvergne Dieu te fit 
Gente danse de nos pères 
Et ce fut un museteur 

Celui qui le premier te joua. 
Toi aussi, Cabrette. pauvre 
Pour l'Auvergne Dieu te fit. 

Et la (( Bourrée )) et la (( Cabrette >> 
Tiendront toujours le même rang 
Car elles sont filles d'un même sang 
Et, comme dans les mêmes langes, 
Dorment deux jumeaux côte à côte, 
Ainsi font (( Bourrée )> et (( Cabrette )) (i). 

(i) Fleur de Bruyère « Aux Museteurs ». P. 307-309. 



I» 1 " LES TROI BADOl US CANTALIENS 

Si, per conta leis guerros d'onton, porla d'oniour, 
garda eu memouorio coustumos e usatchis del pois, 
Bermenouso n'en crigno cat, es, mai que mai bouié- 
grond e Lou mestre de toutes, digus li passo ol dobon, 
quond nmis fo bisita, caire per caire, tout lou Poïs- 
Nal, d'ô Solers <*> Ontraiguos, d'Orgintat ol Liouron. 
Puets nais, ribieros oumbrousos, los quittos camps 
piouados, mouodos onciennos, quolitats e défaous de 
nosti'o raço, mascles escorbilliats é flllouuos bregoun- 
giousos, leis bestios, memomen, que guel fo porla 
couiiio ciirestios : Boccados ol pargue e bedels 
escompillats per los cstoullos, braous berturious e 
bioous odoundats ol jioug, ouillos douçottos otroupe- 
Lados o l'orle d'un couminaou, cabros obrocados peis 
termes, lébrea e perdigals eglotchias pel cossaire, les 
quittes tessous, sous bouostro gracio, tout li passo, 
de tout fo recurun ! 

Ogotchias, se bous plai, lou fiéraou deis pouors 
gras, ol Pourtaou d'Ourenco, un jiour de Sent Morti: 

Jious lo neplo pesado é fregio del moti 

Un moudiou dé pouors gras bufou, roundinou, gisclou, 

E s'estorissou ol miet deis goouliats que regisclou. 






LES TROUBADOURS OANTALIENS 101 

Pour chanter nos luttes d'antan, parler le langage 
de l'amour, faire revivre antiques coutumes et vieux 
usages du Haut Pays, Vermenouze ne craint, certes, 
aucun rival. Mais il est, surtout, passé maître, 
excelle à nous entraîner, à sa suite, dans tous les 
coins et recoins de notre province, de Salers à 
Entraygues, d'Argentat au Lioran. Hautes cimes, 
vallées ombreuses, jusqu'aux landes stériles; habi- 
tudes ancestrales, qualités et défauts de la race, gars 
hardis et timides jouvencelles, animaux, eux-mêmes, 
qu'il fait parler comme Chrétiens; vacheries au parc 
et jeunes veaux éparpillés au pacage, fiers taureaux 
et placides bœufs sous le joug, tendres agnelles 
tassées à l'angle d'une prairie communale, chèvres 
grimpant aux haies, lièvres et perdreaux fuyant 
épouvantés devant le chasseur, les « cochons » eux- 
mêmes, ne vous en déplaise, défilent dans ses vers, 
lui sont thèmes à poétiques récits. 

Etudions avec lui, si vous le voulez bien, le marché 
aux « cochons gras », à la porte d'Aurinques, un 
jour de foire de la Saint-Martin : 

Sous le brouillard intense et glacé du matin 
Nombre de cochons gras soufflent, grognent, criaillent 
Et se vautrent dans les flaques éclaboussantes. 



102 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Rousino. Lou fieraou n'es qu'un largi fongat. 
Eici, qou'ès un Tounki de mourre rebregat 
Redoun coum'un pounçou, court de combos et d'oou- 

[rilhos 
Que mou fi o lou jxibat greissou e lou moudillo. 
< )Iki1, un biel tessou nègre coum'un songlar, 
Bourrut, p belcouop mai de bourro que de lard, 
Espingo de soun miel, penno coum'uno bacco 
I. cerco o fa pela lo beto que l'estaco. 
Deis Rouquets (i). mourré-prin, trigissou en paou pus 

[long 
Quaouques pougnats de bren mesclats omb'de l'oglori 
E pel miel del fieraou, tout'uno pourcelado 
Této uno truéjio morrelado (2). 

Oounei toutos lei roundinos del nostre poïs, lou 
Copiscol, n'o fui'ga toutes leis gospolias. Lou courrio 
poueire segrè, troouqua omb guel, (( Ol souel lebon », 
« Per lo Costoniaou », ona mongia omb'guel « Lou 
Combojiou », escouta (( Un er de cobreto » ou a Un 
l)iel Nodaou », fa uno paouso ol rot d'o Corlat : 

Ou'o pourtat sons flotchi tout lou pès d'uno bilo. 



(1) Pouorcs d'o Loroco qu'appelons deis « Rouquets ». 

(2) .Tous la Chichado. — « Lo Fiero », P. 24-25. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 10(5 

Il bruine. Le foirail n'est qu'un large bourbier 
Ici c'est un « Tonkin )) au museau retroussé, 
Aussi rond qu'un tonneau, court de jambe et d'oreille 
Oui flaire le pavé graisseux et le fouit. 
Là-bas, c'est un vieux porc, noir comme un sanglier, 
Bourru, il a bien plus de bourre que de lard, 
Oui se démène, joue du pied comme une vache 
Et cherche à rompre ainsi le cordeau qui l'attache. 
Des (( Roquets )) (i), nez pointus, mangent un peu plus 

[loin 
Quelques poignées de son mêlées avec des glands. 
Au centre du forail, tout une cochonnée 
Tête une truie noire de boue. (2). 

Notre « capisool » connaît tous les dictons, cent 
fois rabâchés, du pays, en a fouillé tous les halliers. 
Il serait délicieux de le suivre, de courir avec lui, 
Au Soleil levant, A tmvers la châtaigneraie; d'aller 
manger, en tête à tête avec lui, Le jambon; écouter 
lli air de musette ou Un vieux Noël; faire halte au 
rocher fameux de Cariât : 
Qui a porté, sans fléchir, tout le poids d'une ville. 



(1) Porcs de Laroquebrou (Cantal) dits « Roquets ». 

(2) Sous le Chaume : « La Foire », P. 25. 



104 LES TROUBADOURS CAXTALTENS 

Li escouta « Un biol do lo bielho », uno de sos 
obros los pus eranos, « Lo Tota », oquel couonte tôt 
goustous qu'eseaouffo lu cur pire qu'un beire de bi 
bielj fa roncouontre de « L'Efon dTtrat », de « Leis 
dueis Menettos », del « Segaire Guiuot », del 
« Bourrut » et de « Pont in '1 ». Segons lou un briou 
«lin lo Costoniaou ound' : 

Tais que deis souldat- en guerro 

En bothollous corrats, poumats coumo des caous 
Beiren leis costoniès golhards sourti de terro 
]'. poussa quittomen ol miet deis rots foraous. 
Bers, d'un ber lusen de fo)-onço bernissado 
Ocatou tout lou soou : trobers, coumbo et tourrel. 
Desplegou largiomen lour cimo esporfolhado 
E quilhats sus lour rei, dur e soulidè ortel 
Les costoniès orciats s'obeurou de soulel (i). 

Basto, en tourna o l'oustaou, li pougossions la 
t<jutes <( Lou raibe del belet » qu'espero f^on pes- 
somen : 

... Ouond l'houro del grond mysteri 
Tout d'un couop sounoro per guel 



(i) Jous la Cluchado. — « Lou Pois-Bas », P. 364-365- 



I.l.s TROUBADOURS CANTALIENS 105 

l'écouter nous déclamer : « Un vieux de la vieille », 
une de ses plus jolies poésies; « La Tante », cette 
nouvelle si délicate, qui donne aussi chaud au cœur 
qu'un verre de vin vieux; faire la rencontre de 
« L'Enfant d'Ytrac », des « Deux Menettes », du 
( ( Faucheur Ouinot », du « Bourrut » et de « Pan- 
tuel ». Suivons-le dans cette châtaigneraie où : 

Tels que des soldats en guerre 

En bataillons carres, pommés comme des choux, 

Vous verrez s'élever les châtaigners vivaces; 

Vous les verrez poussant sur les rocs les plus durs 

Verts, d'un vert éclatant de faïence émaillée 

Ils couvrent tout le sol, pentes, buttes et combes 

Ils déploient largement leur tête ébouriffée 

Et, droits sur leurs racines, orteils solides et durs, 

Cependant qu'à leur pied la terre est assoupie 

Ces arbres altérés s'abreuvent de soleil (i). 

Puissions-nous, de retour à notre foyer, y faire 
tous : « Le rêve de V aïeul », qui attend sans 
crainte : 

Quand l'heure du grand mystère 

Tout à coup sonnera pour lui 



(i) Sous le Chaume : « Le Bas-Pays », P. 36s. 



106 LES TROUBADOURS GAUTALIENS 

N'ouro pas poou del cemeteri 
Tout plet de flours e de souel 

S'endurmiro jioul terme berd 
Din lo bouno terro de Fronço 
Omb'lo fe bibo e l'esperonço 
Del Chrestio qu'o fa soun deber (i). 

Otaou o fa Bernieuouso que, Chrestio, z'ero coumo 
n'i o gaire! Imlulgen e serbiaple «» toutes, serio pos- 
tât pel fiot per rondre serbice ou fa plose. Intcki- 
prous, inquiet coum'un cordaire, cucabo lo cilho e 
z'o prendrio ô lo reber omb'oquetcliiès que li coun- 
tcsiabou so religion e li fosiou couontre. « Souei 
Chrestio », ço disio guel : 

(( Souei Chrestio )), 

... Peccodou mes Chestio. Tout lou mounde 
Sat que dobon leis jioporels qu'obons huei, 
Quond s'ogis d'opora l'Ebongilo é so lei 
Qou'ès pas ieou que cale e que m'escounde ! 



(i) Flour de Brousso. — « Lou raibe del belet ». P. 400. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 107 

Il n'aura pas peur du cimetière 
Tout plein de fleurs et de soleil 

Il s'endormira sous le tertre vert 

Dans la bonne terre de France 

Avec la foi vive et l'espérance 

Du Chrétien qui a fait son devoir (i). 

Vermenouze a pleinement fait sien ce Chrétien 
exemple et ;> mis dans son accomplissement une fidé- 
lité peu commune. Indulgent à tous, d'une servia- 
bilité que rien ne lassait, il ne prenait de l'humeur 
et ne se révélait combatif que contre les adversaires 
de ses convictions religieuses. « Je suis Chrétien ». 
affirmait-il : 

Pécheur, mais Chrétien, tout le monde 

Sait que, devant les aboyeurs des temps présents 
Quand il s'agit de l'Evangile et de sa loi 
Je ne me tais ni ne me cache. 



(i) Fleur de Bruyère. « Le Rêve de l'aïeul ». P. 



108 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

E, qou'ès pas lou Chrestio souet, qou'ès l'orne libre 
Qou'ès l'Oubernhat, qou'ès lou Fronces que parlo 

[eici (i). 

< )1 jiour d'ohuei, cadun o sos idéios e lo Poulitico, 
lo robestio, nous dibiso que trop ! Toun deissa lou 
culte libre, respecta lou biai de cadun, toutes, ço me 
pense, disons omb'Bermenouso : 

Boulons d'estré d'un poïs libre 
E qou'ès sus un puet Oubernhat 
Que berrias lou dorrié Felibre 
Se quilha per lo Libertat (2). 




Se pouot dire sons oboiondado que, dobon Berme- 
nouso, cat de mascle n'obio porlat otaou de l'Oubcr- 



(1) Jous la Cluchado. — « Ois Escouliès d'o Mau », P. 324-325. 

(2) Flour de Brousse — Porlicado del Copiscol ol desporti d'o 
Bit. P. 332. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 109 

Et ce n'est pas le Chrétien seul, c'est l'homme libre 
C'est l'Auvergnat, c'est le Français qui parle ici ( i ) . 

A notre époque, chacun est ancré dans ses convic- 
tions et l'affreuse politique ne sème que trop la divi- 
sion parmi nous. Avec un profond respect pour les 
idées d'autrui et sans chercher, en rien, à faire du 
prosélytisme inopportun, nous pouvons dire tous 
avec notre poète : 

Nous voulons être d'un pays libre 
Et c'est sur une cime Auvergnate 
Que vous verriez le dernier Félibre 
Se dresser pour la liberté (2). 




On peut l'affirmer, sans craindre aucune exa- 
gération, aucun poète avant Vermenouze n'avait 
trouvé de tels accents pour chanter l'Auvergne. 



(1) Sous le chaume : « Aux écoliers de Maurs », P. 325. 
(2) Fleur de Bruyère : « Causerie du Capiscol au Banquet de 
Vie ». P. 333. 



1 10 I ES TROUBADOl RS CAS! U.ll'.Ns 

nho! Digus, toi de Laï-long que se serque, s'es serbi 
d'uno lengo tôt raoufi, tôt pinginado, tôt lecodoto, 
sons mesclodis de Froncés, sons cat de pieou de robo- 
nello deis porlats estrongiès, «lin 1<>u pur froumen 
del noste potaï. Gtorletchio p;is 1.» suo lengo, n'es pas 
gooudotto, topaon, porlat noturel e fronc de coua- 
rous e de bouriaïrès, de bouié e de brossié, lengo des 
troboliairee de Lo terro, deis mascles que laourou, 
ensettou, dailhou, e, dimmergues on per festos, birou 
uno bourreio donnou l<>u couop de togon, soute, ô t'a 
fcrombla lo poustado, porlat de fennos d'oustaous que 
sabou mena lou bure, empresura lois encolats, borga 
lo combi, presti un sedat, fa bourriouos e pescojious. 



D'oquello lengo qu'o offronquido, fa crano coum'- 
uno nobio, nirbouso couffi'un niascle de bint'ons, 
Bermenouso s'en sert que per glourifia lo terro niei- 
ralo, n'en porla omb'eime, sossicat é oniour. Jiomaï 



LES TROUBADOURS CANTALIENS III 

Personne, aussi loin qu'on remonte, ne s'était servi 

d'une langue aussi belle, aussi châtiée, aussi cares- 
sante, sans ombre d'importation française, sans 
mêler jamais l'ivraie des langues étrangères au pur 
froment de notre dialecte. Elle n'est ni boiteuse ni 
surchargée d'expressions citadines, la langue de Ver- 
menouze; pur et naturel idiome du paysan et du 
fermier, du bouvier et de l'ouvrier, vrai langage des 
travailleurs de la terre, des rudes gars qui labourent, 
sèment, fauchent, et, dimanches ou jours de fêtes, 
(( virent » une « Bourrée », la martellent de l'éner- 
gique coup de talon à faire trembler les travées, 
langue usuelle des ménagères expertes à la fabri- 
cation du beurre, bain' les à la confection du fro- 
mage blanc, excellentes à rouir le chanvre, à pétrir 
une fine miche, à préparer crêpes et « bouriols » (1 1. 

De cette langue qu'il a assouplie, rendue sédui- 
sante comme une jolie mariée, musclée comme un 
mâle de vingt ans, Vermenouze se sert merveilleu- 
sement, pour glorifier la terre natale, parler d'elle 
avec science, expérience et amour. Jamais, il est bon 



(i) Mince-; galette? de sarrazin très appréciées des agriculteur; 
Cantahens. 



112 LES TROUBADOURS CAXTALIENS 



n'o escrit uno liguo que fasco fasti, dit uno poraoulo 
bernouso. Digus n'<> mai fat que guel per empotcbia 
leis nostres d r ouplida, de lai long, lou terrodou, de 
perdre ebetchio de li tourna per estira lou prat de 
dobon 1«> pouorto, obouna lo bouigo de dorrié l'ous- 
taou. Escompillats o toutes les caires del mounde, 
aegats «lin Poris, trescounduts ol pus found d'Es- 
ponho, leis nostres émigrons seriou leou, coumo 
tontes maites, deis dérocinats, demourorio isoulats 
coumo cobonels per an cosaou, si n'obiou ]>as lou lion 
del porla meiral. Pertoul se pouot dire, d'ô Poris ô 
Modrid, ound'leis Qostres parlou potaï, Bermenouso 
es counegut, so « Flour de Brousso » flourit, e mai 
d'un, o tal de bilhado, s'orucoro ombe gaou jious lo 
cloujiado del Mestre Oubernhat. 

Ti o cossi soun obro, tont estimado deis sobens 
Mietjouraous, oploudido dé toutes, n'es pas soulo- 
ïiim obro glouriouso de Troubaire, pus sutilo 
qu'oquellos d'oncien temps, mes obro sonitouso, gine- 
rouso è fouorto de fil omistous de l'Oubernho. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 113 

de le redire, il n'a écrit une ligne qui puisse faire 
loucher le lecteur, prononcé une parole caustique. 
Personne n'a plus puissamment contribué que lui à 
empêcher nos émigrants épars sous toutes les lati- 
tudes, d'oublier la terre natale ; à accroître chez eux 
le désir d'y revenir jouir de leur labeur, à grandir la 
prairie qui s'étend devant la porte de la maison 
ancestrale, amender le champ qui la borde. Epar- 
pillés à tous les coins du monde, noyés dans l'im- 
mense Paris, perdus au tin fond de l'Espagne, nos 
émigrants deviendraient vite des déracinés, comme 
tant d'autres, se sentiraient isolés comme chats- 
huants dans une ruine, s'ils n'avaient pas entre eux 
le lien puissant de la langue maternelle. Partout, 
peut-on dire, de Paris jusqu'à Madrid, partout où 
nos compatriotes parlent notre idiome, Vermenouze 
est goûté, sa « Fleur de Bruyère » répand son acre 
parfum et plus d'un Auvergnat, au cours des longues 
veillées d'hiver, se blottit avec délices « Sous Je 
chaume » de notre poète. 

C'est par là que ses poèmes, hautement appréciés 
de ses confrères du Midi, trouvent partout chaleu- 
reux accueil, que son œuvre n'est pas seulement celle 
d'un Troubadour supérieur à tous ses devanciers, 
mais surtout l'œuvre saine, généreuse et forte d'un 



114 LES rROI B IDOl US CAN ILIESS 

Lou mounumeB que li boulons quilha aaoutres i'i 
omerito; Bero <> si» plaço ol pès de! nostre l'apo 
Gerbert, <>1 ras de! Ginéral Delzouii. Fil de paoubres 
brossiès dï> Belliat, Gerbert mountet ô lo pus ciiho 
ô rigour de trobal, on'un temps oun ringnourenço 
ero toi espesso que l»-is funs sus leis mountonhos un 
sci- de plejio. Sourt it d'une bielho rare» d'Ourlhat, 
ound'leis ornes de tolon se couomptou per dout- 
chiéno, lou Ginéral Delzoun, mascle fier et bertu- 
rious, foguel esterlusi soun espaso <> tpober cent 
botalhos jious aelsde Nopouleoun. 01 ras d'oquelleis 
çlorios moundiales, lous nostre liermenouso diro ol 
possonl que si guel fougue! min soben (jue Gerbert, 
si û'ouguel pas oueosiou de donna so bido per lo 
Fronço coumo Delzoun, o t'a. ci» que de laï, ticouon 
d'un aoutre biai. De toutes los caousos onciennos 
qu'ocobabou de s'ogoni, n'<> omossa les trots escom- 
pillats, lour o donna lo retirado din dous libres 
ound'o omoga< e bressa l'Oubernho tout entière. 



D'oti, so memouorio demouroro en ounour ol Poïs- 
Nal. Tout que lo neou ocotoro, cad'hiber, leis ciinos 
del Contaou, que bromoro l'eeir, ol eontou deis 



LtS TKOUBADOUUS CANTALIENS 115 

fils passionné de l'Auvergne. Vermenouze mérite 
pleinement l'hommage que nous voulons lui rendre; 
le monument que nous désirons lui dresser sera bien 
à sa place ;ih voisinage de la statue du notre Pape 
Gerbert et de celle du général Delzons. Fils de 
pauvres mercenaires du village de Belliac, Gerbert 
atteignit, par la science, aux plus hautes cimes en 
un temps où l'ignorance était aussi opaque que les 
brumes de nos montagnes par une soirée pluvieuse. 
Issu d'une vieille race d'Aurillac, chez laquelle les 
hommes de mérite sont légion, le général Delzons, 
soldat intrépide, brandit son épée dans cent batailles, 
sous les yeux de Napoléon. Auprès de ces gloires 
mondiales, Vermenouze dira au passant que, s'il 
fut moins savant que Gerbert, si l'occasion lui 
manqua de s'immoler pour la France, comme Del- 
zons, il a réalisé, néanmoins, sous une autre forme, 
oeuvre de patriote. Il a réuni les débris épars 
de notre patrimoine ancestral, les a empêchés de 
s'abolir, en les recueillant dans deux livres où il a su 
faire passer l'âme même de l'Auvergne. 

C'est à ce titre que sa mémoire restera en honneur 
au Haut Pays. Aussi longtemps que la neige jettera 
chaque hiver son linceul sur le Cantal et que la 



110 LES TROUBADOURS CANTALTENS 

Qostres oustaous, leis efons deis nostres efons ligi- 
pouo Jous I" Cluchado de! ]\Iesti*e d'eu Bieouo. 
Tont que, per primo, berdejioroou les puets d'o 
Solers, que lo brousso de leis nostros camps flou- 
pirooiij Flour de Brousso ne se froustiro. 

Ensignal pel rei-de-belei <> l'efontou, lou noum de 
Bermenouso possoro, de generociou en generociou, 
ourgul e ounour de POubernho recounessento ol pus 
grond <1<- ses Troubaires, on'oquel que lo tont eimado 
e toi plo contado. 




LES TROUBADOURS CANTALIENS 117 

tempête hivernale fera rage, au coin de l'âtre de nos 
demeures, les enfants de nos petits-enfants liront 
« Sous le ('Juin me », du maître de Vielle. 

Aussi longtemps que la saison printanière fera 
reverdir les pacages de Salers et fleurir nos landes, 
la « Fleur de Bruyère » ne se fanera pas. 

Répété par l'aïeul à l'enfantelet, le nom de Vernie- 
nouze se répercutera, de génération en génération, 
conservé avec orgueil par l'Auvergne reconnaissante 
au plus grand de ses poètes, de tout l'amour qu'il 
lui a porté, du génie qu'il a exclusivement consacré 
à la chanter. 




La Presse Cantalienne, qui avait prêté son 
concours avec cordiale unanimité au Comité Ver- 
înenouze, organisateur de cette conférence, en a 
rendu cunpte en termes infiniment bienveillants 
pour le conférencier. Plusieurs journalistes ont 
voulu employer, eux aussi, le dialecte d'Aurillac et 
ont prouvé qu'ils le maniaient avec un rare 
bonheur d'expressions : 

15 novembre 11140 
Jj6 Journal du Cantal, républicain quotidien : 
LA SOIREE VERMENOUZE 

Il ne faut pas abuser des mots, mais je crois que la 
qualification de petit triomphe, est la seule qui 
convienne à la soirée d'hier. 

D'abord une salle superbe, de grande première. La 
ville avait donné, la province aussi. Les forains, ces 



120 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

forains que la mercuriale des fromages est seule capable 
en hiver d'arracher à leur gentilhommière, avaient 
envahi l'orchestre et le balcon. Le parterre lui-même 
était au complet, résultat un peu inespéré pour un 
conférencier qui annonce au programme une Etude sur 
les Troubadours depuis Pierre de Vie. 

Pourtant il n'aurait pas fallu croire que le théâtre 
ne fut rempli que d'auditeurs enthousiastes et délirants, 
décidés à étouffer l'étoile sous les rappels et les fleurs. 
Certes le souvenir de Vermenouze planait dans la salle 
et prédisposait à la bienveillance d'une façon générale, 
ce qui n'empêche pas que M. le duc de la Salle était 
attendu comme au coin d'un bois par deux sortes de 
gens, aussi terribles les uns que les autres : les Félibres 
et les Patoisants. 

Les Félibres, c'est-à-dire les lettrés, les mandarins 
de langue d'oc, se demandaient comment M. de la Salle, 
avec un vocabulaire aussi réduit, avec une langue si 
desséchée par le malheur des temps et l'hostilité des 
siècles, qu'on lui voit les os, pourrait, pendant une 
heure, longueur ordinaire d'une conférence, parler sans 
faiblir, d'art, d'histoire et de poésie. 

Les Patoisants étaient, peut-être, plus sceptiques 



LES TfiOUBADOURS CANTALIENS 121 

encore. Malgré le renom de l'orateur, son titre de 
Majorai, c'étaient tous des Saints Thomas. 

— Voyons, il parle patois, le vrai patois? 

— Mieux que vous. 

— Mais le patois de Piarrou de Yolet, de Juon 
d'Ytrac! 

— Mais oui, mon ami, mais oui ! 

— Ta, ta, ta, ça doit être quelque langue de savant, 
ou du français patoisé, où quelques mots de patois 
surnageront de ci de là, comme des yeux sur du potage 
maigre. 

Et il n'y avait pas moyen d'en tirer autre chose. 

Aussi, quand M. le Président Delzons ouvrit la 
séance par une allocution d'une sobriété élégante, ou 
chaque mot évoquait une idée, le silence s'établit 
instantanément, mais il semblait venir d'un peu partout 
un murmure assourdi, celui de la critique fourbissant 
ses armes. 

M. de la Salle ne parlait pas depuis deux minutes 
que le murmure — oh ! un bruissement de cigales — 
s'était évanoui et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, 
qu'un tumulte véritable éclatait dans la salle, un 
tumulte d'applaudissements. 

Nous ne donnerons pas ici, malgré l'envie que nous 



122 LES THOl B IDOl BS I INTALIKN8 

en avons, l'analyse de cette conférence, de tous points 
remarquable dans le fond et dans la forme, mais le 
Journal du ( antal va taire mieux : il va la donner en 
feuilleton. 

La seconde partie de la soirée a continué l'enchan- 
tement. M Monteil, accompagne brillamment par le 
maestro Permann, a chanté avec la magnifique voix que 
tous lui connaissent et une émotion et une âme de cir- 
constance, un petit morceau délicieux. Les Pièus de Mo 
Migo, paroles de Vermenouze et musique du compo- 
siteur Versepuy, puis le Quai Mouri, de Jasmin. 
.M. Gandilhon Gens-d'Armes, venu tout exprès de 
Paris pour apporter à Vermenouze un témoignage 
d'admiration qui chez lui est un culte, a dit avec une 
conviction, une fougue, un talent qui ont électrisé la 
salle Un Biel de ïo Bièlho. Quand il a dit le vers : 
<< En obon, en obon ! », vraiment on entendait déboucher 
la Vieille Garde elle-même. 

Que dirons-nous de M. Establie? C'est qu'il a dit 
Les Peux MenetteSj cette pièce populaire, comme il a 
été rarement donné de l'entendre à Aurillac. C'est une 
pièce dans la première manière de Vermenouze, un peu 
haute en couleur, qui ne redoute pas un peu de trucu- 
lence dans le geste et dans la voix. M. Establie nous a 



lis TR0UBAD01 Us ( ANT.U.IENS 12.'! 

donné au contraire le paysan madré, finaud et un peu 
craintif de la châtaigneraie, qui raconte avec une grande 
joie intérieure le mauvais tour qu'il a joué à ces 
Dunettes, qu'il n'aime pas au fond, mais sans oser trop 
s'en vanter, comme n'aurait pas manqué de le faire le 
paysan le plus indépendant et le plus exubérant dc> 
environs d'Aurillac. 

Un trait donnera une idée de la joie ressentie par 
l'auditoire. M. le duc de la Salle était en train d'en 
raconter une bien bonne sur Pierre de Vie et une gente 
grande dame d'Aurillac. Et il y avait dans un coin du 
parterre un brave homme qui écoutait oreilles et bouche 
bées. Le récit fait dans sa langue par ce beau Monsieur 
sur la scène l'avait tellement étonné qu'il en pleurait 
d'un œil et en riait de l'autre. Oui, parfaitement. Et, se 
tapant sur la cuisse, il ne trouvait, en regardant l'ora- 
teur, que ces mots pour exprimer l'admiration qui 
débordait en lui... Mais au fait, ce n'est pas très conve- 
nable. Tant pis, ce l'est encore plus que le Mot du 
Vieux de la Vieille et c'est aussi éloquent. 

— Quogni bougre, quogni foutu bougre! 

Armand DELMAS. 



1 li t LES 1 BOl H\ tS ( \M \! il NS 

Lu Liberté du Cantal, journal quotidien indé- 
pendant : 

►NFER] NCE DU DUC DE LA SALLE 
DK R.OCHEMAURE 

La soirée littéraire organisée par le Comité du 
monument Vermenouze et cjui a été donnée hier au 
théâtre, a obtenu le pins vif succès. Un public aussi 
nombreux que distingué emplissait la salle. Parents, 
amis, admirateurs de notre poète s'étaient donné rendez- 
vous pour rendre encore hommage à son talent et pour 
iter le conférencier. 

Rarement, même aux plus grandes soirées théâtrales, 
on vit public aussi élégant. Les dames s'étaient pan 
de leurs plus beaux atours. L'éclat des diamants et des 
ors, joint à celui des robes, produisait le plus gracieux 
effet. 

Le rideau se lève à 8 h. 30. Sur la scène avaient pris 
place les membres du Comité : MM. Delzons, président 
honoraire du tribunal, président du Comité; Delmas, 
avocat; Delteil, notaire; Appert, avocat; Gandilhon 
Gens-d'Armes, secrétaire de la Veillée d'Auvergne ; 
de Parieu ; Bouygues de Lamartinie, maire d'Ytrac; 
D r Cazals, conseiller général ; Volmerange, inspecteur 



LES TROUBADOURS OANTALIENS \1T> 

des eaux et forêts; colonel Candèze; Tourdes, artiste 
peintre; Theil ; Alfred Douëtj Pichot; Meyniel, avocat. 

M. le président Delzons, président du Comité, ouvre 
la séance et présente l'orateur avec le charme et la 
distinction que tout le monde lui connaît. Il fait l'éloge 
du duc de la Salle qui, partout où ses nombreuses rela- 
tions l'attirent, sait faire aimer la France et, aussi, la 
petite patrie, l'Auvergne. 

— Votre amour pour le pays natal, dit M. Delzons, 
s'étend à tout ce qui l'intéresse : son histoire, ses 
légendes, son idiome. Vous avez fait revivre la langue 
du pays. 

(( Nul mieux que vous, ajoute M. Delzons, qui avez 
été l'ami et le collègue de Vermenouze, n'était mieux 
qualifié pour prononcer l'éloge de notre grand poète 
cantalien. )) 

M. le président termine en remerciant tous ceux qui 
ont contribué à rehausser l'éclat de cette soirée, les 
artistes, le public et la presse. 

M. le duc de la Salle, après avoir, à son tour, remer- 
cié M. Delzons, s'excuse de vouloir prononcer en patois 
l'éloge de Vermenouze. C'était, certainement, le premier 
essai tenté d'une conférence faite en notre dialecte can- 
talien. Et ce coup d'essai fut un coup de maître. 



r2l! LES TROUBADOLKS CANÏALIENS 

M. le duc de la Salle a émerveillé — le mot est juste 
— son auditoire. Sa causerie tut un vrai régal pour 
tous ceux qui connaissent et parlent le patois. Et cette 

angue-mère qui, connue le disait justement l'orateur, 
-était réfugiée et conservée dans les étables et au coin 
du feu, combien elle était suave sortant de la bouche 

nême du conférencier qui en connaît toutes les expres- 
sions, même vieillies, et la manie avec autant d'aisance 
que n'importe quel fermier ou maître bouvier. 

M. le duc de la Salle a fait l'historique des trouba- 
lours qui, depuis Pierre de Vie, ont écrit en patois et 
contribué au succès de notre dialecte. Le conférencier 
s'est surtout attaché à démontrer le talent du (( capiscol )) 
Vermenouze. Tous ceux qui l'ont précédé, réunis, ne 
l'atteignent pas à la ceinture. M. de la Salle a fait 
l'éloge de Vermenouze comme patriote, comme auver- 
gnat et comme chrétien. Vermenouze n'a point écrit 
une seule ligne qui ne puisse se mettre sous les yeux 
de la petite fille la plus innocente. Son seul et unique 
amour fut la terre. Et il employa toutes les ressources 
de son talent à la chanter et à la célébrer. >> 

(( Pour chanter, dit M. de la Salle, nos luttes d'antan, 
parler le langage de l'amour, faire revivre antiques 
coutumes et vieux usages du Haut-Pays, Vermenouze 



LES TROUBADOURS CANTALJENS 127 

ne craint, certes, aucun rival. Mais il est, surtout, passé 
maître, excelle à nous entraîner, à sa suite, clans tous 
les coins et recoins de notre province, de Salers à 
Entraygues, d'Argentat au Lioran. Hautes cimes, 
vallées ombreuses, jusqu'aux landes stériles habitudes 
ancestrales, qualités et défauts de la race; gars hardis 
et timides jouvencelles, animaux eux-mêmes, qu'il fait 
parler comme chrétiens; vacheries au parc et jeunes 
veaux éparpillés au pacage; fiers taureaux et placides 
bœufs sous le joug, tendres agnelles tassées à l'angle 
d'une prairie communale, chèvres grimpantes aux haies, 
lièvres et perdreaux fuyant épouvantés devant le chas- 
seur, les (( cochons )) eux-mêmes, ne vous en déplaise, 
défilent dans ses vers; lui sont thèmes à poétiques récits. 

Je n'aurai pas la prétention d'analyser la conférence 
du duc de la Salle. Ceux qui l'ont entendue aimeront à 
la relire car, certainement, le conférencier la fera éditer. 
Et les autres, tous ceux qui, pour des raisons diverses, 
n'ont pu venir écouter le duc de la Salle, liront avec 
plaisir cette page d'histoire locale. 

De fréquents applaudissements ont maintes fois inter- 
rompu l'orateur et la péroraison a été saluée par une 
salve de bravos. 



123 LtS TBOUBADOl l;s I 4NTALIENS 

Le public était unanime à louer et à féliciter le 
duc de la Salle. 

Nos vieilles grand 'mères auraient été heureuses de 
l'entendre parler la langue qu'elles ont toujours parlée 
et tracer d'elles ce si beau portrait où toutes se seraient 
reconnues. M, le duc de la Salle est un conférencier 
consommé et ce rare talent a puissamment contribué au 
succès de sa causerie. 

Après une courte suspension, la séance reprend. 

M. Gandilhon Gens-d'Armes a débité avec âme et 
expression un sonnet qu'il avait composé pour Verme- 
nouze quelques jours axant sa mort, et une poésie en 
patois du poète. 

M. Monteil, dont tous les amateurs de musique 
connaissent et apprécient la voix aussi chaude que puis- 
sante, a chanté les Cheveux de ma Mie, une poésie de 
Vermenouze, mise en musique par notre distingué 
compatriote, M. Marius Versepuy. M. Monteil a aussi 
interprété une poésie de Jasmins, Me cal mouri (il me 
faut mourir). M. Permann, le distingué organiste de 
Notre-Dame-aux-Neiges, accompagnait M. Monteil au 
piano. 

M. Kstablie a mis la note gaie. Son apparition sur la 



LES TROUBADOURS CANTALIENS i 29 

scène a soulevé une tempête de rires et d'applaudis- 
sements. C'est le type de l'Auvergnat pur sang. Il a 
dit Les deux Menettes, La Foire, Pierre d'Ytrac, 
poésies patoises de Vermenouze. 

Il est à peine besoin d'ajouter que tous les artistes 
ont été frénétiquement applaudis et bissés. 

La conférence d'hier a donc pleinement réussi. Et le 
but que se proposait le Comité est atteint et dépassé. 
L'idée du monument Vermenouze est lancée. Les sous- 
criptions deviendront de plus en plus nombreuses. 
Bientôt nous verrons la fine silhouette d'Arverne de 
notre grand poète se dresser sur une de nos places, à 
côté des statues du pape Gerbert et du général Delzons. 

Tous ceux qui aiment la petite patrie — et quel est 
celui, parmi les Auvergnats, qui ne la chérit d'une façon 
toute particulière — seront reconnaissants au duc de 
la Salle d'occuper ses loisirs à faire revivre, à garder 
et conserver, pur de tout mélange, notre patois, la 
langue de nos aïeux depuis des siècles et qui sera encore 
longtemps l'idiome de nos arrière-petits-enfants. Grâce 
aux efforts de quelques personnalités, notre langue- 
mère remonte de l'étable au château et reconquiert par- 
tout son droit de cité qu'elle n'aurait dû jamais perdre. 

Jean GREGOIRE. 



\'.\Q Ils TROUBADOURS CANTALIENS 



\.< Progrès du CantaZ } organe d'union radicale 
et socialiste : 

LA CONFERENCE SUR VERMENOUZE 

Le Comité du monument Yermenouzc peut être fier 
de son initiative, car la soirée littéraire qu'il a orga- 
nisée dimanche, au théâtre municipal, a obtenu un 
succès des plus brillants. 

Un public nombreux autant qu'élégant était accouru, 
envahissant de bonne heure toutes les places pour rendre 
hommage à notre cher poète disparu et pour écouter le 
talentueux conférencier qu'est M. le duc de la Salle de 
Rochemaure. 

Ce lut donc devant une salle archi-comble, que le 
rideau s'est levé à 8 heures et demie. Sur la scène 
avaient pris place les membres du Comité : 

.M M. Delzons, président honoraire du tribunal, pré- 
sident du Comité; Delmas, avocat; Delteil, notaire; 
Appert, avocat; Gandilhon Gens-d'Armes, secrétaire 
de la Veillée d'Auvergne; de Parieu ; Bouygues de 
Lamartinie, maire d'Ytrac; D r Cazals, conseiller géné- 
ral; Volmerange, inspecteur des eaux et forêts; colonel 
Candèze; Tourdes, artiste peintre; Theil ; Alfred 
Douët; Pichot; Meyniel, avocat. 



LES TK01 BADOl RS (AMAI.1I..NS J;i| 



La séance est ouverte par M. le président du Comité, 
qui présente au public le distingué orateur dont il 
fait l'éloge mérité. Il dit tout l'amour de ce dernier 
pour le pays natal et il rappelle que M. le duc de la 
Salle fut l'ami et le collègue de Yermenouze. Nul n'était 
donc mieux qualifié que lui, ajoute M. Delzons, pour 
prononcer l'éloge de notre grand poète cantalien. 

En terminant, M. le président adresse ses chaleureux 
remerciements aux artistes, au public et à la presse qui 
ont tous contribué à rehausser l'éclat de cette soirée 
littéraire. 

Avant de commencer sa conférence, M. le duc de la 
Salle remercie M. Delzons des paroles aimables qu'il 
vient de prononcer et s'excuse auprès du public de 
vouloir faire sa conférence en notre dialecte cantalien. 

M. le duc de la Salle fait alors, en patois, l'historique 
des troubadours depuis Pierre de Vie. L'orateur 
s'attache surtout à démontrer le talent d'Arsène Verme- 
nouze qui sut si bien, dit-il, faire revivre les antiques 
coutumes et vieux usages du Haut-Pays et dont le seul 
et unique amour fut la terre, cette terre d'Auvergne qu'il 
chanta et célébra avec un talent sans égal. 

Littéralement émerveillé, l'auditoire souligne fré- 
quemment les paroles de l'excellent conférencier qui 



132 lis TROUBADOURS CANTALIENS 

manie avec une aisance parfaite notre dialecte cantalien, 
cette (( langue-mère » dont il connaît jusqu'aux expres- 
sions les plus suranni 

Le Progrès du Cantal se propose de publier inces- 
samment cette conférence, magnifique page d'histoire 
locale que nos lecteurs liront avec le plus vif intérêt et 
le plus grand plaisir. 

Pendant la seconde partie du programme de la soirée, 
M. Gandilhon Gens-d'Armes a débité avec talent une 
poésie patoise île Vermenouze. 

.M. Monteil, accompagné au piano par M. Permann, 
a fait apprécier une fois de plus sa magnifique et puis- 
sante voix dans Les Pièous de mo Migo, poésie de Ver- 
menouze mise en musique par M. Marius Yerscpuy. 

La note gaie fut apportée par M. Establie qui a 
soulevé les rires et applaudissements de l'auditoire dans 
les poésies patoises de Vermenouze : Les deux Menettes, 
La Foire, et Pierre d'Ytrac. 

En résumé, soirée bien réussie qui a dépassé bien 
au delà les espérances du Comité. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 133 



16 novembre 1910 

L'Avenir du Cantal, journal républicain dépar- 
temental : 

LES TROUBAIRES CONTOLIENS 

Counferenço per moussu lou duc de lo Sallo de Roche- 
maure ol tiatre d'Ourlhat, lou 13 de noubembre 1910. 

Lo lengo d'oc, lo lengo maire 
Que les froncimans boudrioù tua 
Lo bielho lengo des troubaires 
Es en tren de rebiscoula. 

Cado couop que lo mouor dimpouorto 
U11 pouèto del Poïs-Naut, 
Diriaï qu'un ongi lou trous pouorto 
Dessus los ci m os del Contait. 

Dimpieï qu'Orsèno Bermenouso 
Es portit dins l'Etcrnitat 
Nostro lengo pus bertodiouso 
Se quilho ombe mai de fiertat, 



i ; v rBOl BADOl RS l AN l'Ai. II. Ns 



N'on dirio qu'o leissat soun atno 
Vins lei bouos e dessus les pucts 
D'oquelo terra font aimado 
One font povlidomcn contet. 

L'obes qu'es tournado o lo mouodo 
Lo lengo ruffo des peisons 
Dimpieï que pertout l'on s'omouodo 
Per ounoura l'un des pus grands 

E des pus glourious contaires 

Que jiotnaï beguèrou lou jiaur, 

( ) porti deis anciens troubaires 

Vins l'Oubernho et dins lou Mièt-jiour 

Sur uua plaea de lo bilc> 

Pas ph> Ion del papo Gerbert 
Que dins lou brounze se proufilo 
En lebont lo nia dreteho en Ver. 

01 ras de l'outnbro glouriouso 
Del boilhont gineral Delzoun 
Les biels omis de Bermenouso 
Oit jurât de groba soun uoum. 



LES TR01 BADOURS CANTALIENS 135 

Tio cossi lou duc de lo Sallo, 
Dimmcrgue, ol tiatre d'Ourlhat 
Dobont uno superbo sallo 
Ound lou poplc s'èro omossat 

Sous tenguet un poulit longatge 
Dius lo puro lengo del bret. 
Rondeguet cranoment oumatge 
Vejont d' Virât qu'illustret 

Lo tcvro que l'obio bit naisse 
Coumo cat pusses de sobents 
De ginerals, coumo cat /naisse 
D' oq u esses que noummons soubent. 

Lou no pie couarrou d'o Clobieiro 
— Coumo un nobi touji'our frisât — 
Es orne de groiidos nionieiros 
Tout confit de cibilitat. 

Mes dius lou porla de coiupouho 
L'orne li se couuei to plo 
Que cat de pastre de mountonho 
Que se trontusso om seis esclops 



136 - rilOUBADOl RS CANTALIENS 

Otobe codun se corrabo 

Cou 1110 dins uno (( Cour d'omour » 

De Voncien foms renoubelado 

Pois troubaires dol Naut Mièt jiour. 

Disioù que lo lengo meiralo 
S'oro escoundudo bol c ont ou: 
Graço o bous moussu de lo Sallo 
Démo lo porloroù pertout 

E sous faire de poulitico 
Oùren belèu /ou grond ploser 
De proucloma lo Republico 
Pois jelibres, del << gai sober ». 

Emile BANCHAREL. 
< Mirlliiit, 15 de noubembre 1910. 

Le temps et la place nous manquent pour faire un 
compte rendu détaillé de la soirée littéraire donnée au 
profit du monument Vermenouze. 

Le rideau s'est levé à 8 h. 30. Sur la scène avaient 
pris place les membres du Comité : MM. Delzons, 
président honoraire du tribunal, président du Comité; 



LKS TR01 BADOURS CANTALIENS 137 



Delmas, avocat; Delteil, notaire; Appert, avocat; 
Gandilhon Gens- d'Armes, secrétaire de la Veillée 
d'Auvergne; de Parieu ; Bouygues de Lamartinie, 
maire d'Vtrac; D r Cazals, conseiller général; Volme- 
range, inspecteur des eaux et forêts; colonel Candèze; 
Tourdes, artiste peintre; Theil ; Alfred Douët; Pichot; 
Meyniel, avocat. 

M. le président Delzons, président du Comité, a, en 
termes choisis et pleins d'à propos, présenté le distingué 
conférencier M. de duc de la Salle de Rochemaure, 
majorai du Félibrige, qui a porté plusieurs fois hors 
des frontières de la France, le bon renom de l'Auvergne, 
soit à Madrid, soit à Lisbonne, soit devant l'université 
de Cologne. Il a ensuite remercié chaleureusement et 
individuellement tous ceux qui ont prêté leur concours 
à cette fête du Félibrige Cantalien. MM. Gandilhon 
Gens-d'Armes, venu tout exprès de Paris pour rendre 
hommage à la mémoire de l'illustre défunt ; M. Establie, 
fidèle interprète des œuvres cantaliennes de Verme- 
nouze; M. Monteil, le ténor à la voix si souple et si 
chaude; M. Permann, le distingué professeur de piano 
qui a bien voulu compléter la séance par l'inappréciable 
ressource de son talent d'artiste accompagnateur. 

La salle était comble et, à toutes les travées, on 



138 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

pouvait admirer, dans leurs plus riches atours, les 
plus gracieuses de nos concitoyennes. Ce fut une déli- 
cieuse soirée, d'un charme original et nouveau dont 
tous les assistants garderont précieusement le souvenir. 

.M. le duc de la Salle fut un conférencier de (( primo 
cartello », un patoisant-félibre consommé dans l'art de 
bien sentir le verbe et de bien dire. Aussi ne lui 
ménagea-t-on pas les encouragements et les ovations les 
plus spontanées. Passant tour à tour des précurseurs 
du Félibrige au regretté Vermenouze, il sut envelopper 
dans son étude, intelligemment conçue et savamment 
écrite, les noms de tous ceux qui ont collaboré peu ou 
prou à la (( maintenance » de la langue d'Oc en Haute- 
Auvergne. 

M. Gandilhon Gens-d'Armes débita avec beaucoup 
d'expression et de brio un sonnet de sa composition 
dédié à Vermenouze et le fameux poème de Vermenouze 
(( Un Bièl de la Bièlho ». 

M. Establie fut on ne peut plus amusant, dans son 
costume montagnard, et son interprétation des (( Deux 
Menettes, La Foire et Piorrou d'Ytrat )), les poésies si 
pittoresquement écrites par Vermenouze. 

Quant à M. Monteil, il chanta à la perfection les 
(( Cheveux de ma Mie )), par Vermenouze, avec musique 



LES TROUBADOURS CAXTALIKNS 139 

de notre jeune et distingué compositeur, M. Marius 
Versepuy ; puis (( Me cal mouri )), poésie languedocienne 
de Jasmin, d'un rythme pathétique, supérieurement 
accompagnée par le maître Permann. 

A tous, organisateurs, conférencier et interprètes, 
merci ! 

La Démocratie Ctuitalicnnc, journal républicain 
radical : 

POUR LE MONUMENT VERMENOUZE 

Intéressante Coniérence de M. le duc de La Salle 

Sur les Poètes patois du Cantal 

(Lou Poïs nal) 
La coquette salle du théâtre d'Aurillac était dimanche 
beaucoup trop petite pour contenir l'affluence énorme 
de compatriotes accourus pour applaudir le Conféren- 
cier, M. le Duc de la Salle de Rochemaure. C'était bien 
le cas de dire que le public impatient assistait à une 
première représentation d'une pièce inédite. Jamais 
encore la salle de la rue de Lacoste n'avait entendu notre 
dialecte patois se dérouler en phrases élégantes tt 
sonores comme il nous a été donné d'en savourer l'essai 



1 40 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

heureux. C'est que M. de la Salle est un merveilleux 
conférencier, et le public était d'autant plus émerveillé 
que chacun se demandait où et comment l'orateur disert, 
qui vit dans un milieu où le dialecte patois est à peu 
près inconnu, avait pu apprendre la tournure spéciale 
de cette syntaxe inédite, les mots savoureux, intradui- 
sible- dans la langue française, la poésie toute locale 
qu'en faisaient jaillir les menestriers et les troubadours 
du moyen Age. Quelle étude complète a dû faire des 
troubadours cantaliens le savant Conférencier! Comme 
il nous l'a dit lui-même, il avait appris les rudiments du 
dialecte de nos montagnes avec les pastres dol Dont, pro - 
priété de sa famille, mais les finesses de ce dialecte, les 
mots concis du patois, où avait-il pu les trouver? Soyons 
reconnaissants à notre éminent compatriote d'avoir 
délaissé pendant quelques mois le langage français, qu'il 
manie, du reste, avec élégance et facilité, pour nourrir sa 
pensée des pensées et des expressions des fabliaux du 
moyen âge. De Pierre de Vie, en passant par l'abbé 
Courchinoux, les Bancharel, Veyre, de Saint-Simon, jus- 
qu'au poète patoisant qui les domine tous, Vermenouze, 
le Conférencier nous fait assister et par son érudition et 
par son patois sonore et élégant, à la période d'éclat 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 141 

de ce dialecte spécial, qui n'est ni la langue d'oc, ni la 
langue d'oil, mais qui tient des deux, à son éclipse, pen- 
dant près de cinq cents ans, à sa résurrection avec les 
derniers poètes cantaliens que je viens de citer, et 
d'autres que j'oublie, et à son apogée avec Vermenouze. 
Avant ces derniers patoisants, nous dit le Conféren- 
cier, le dialecte cantalien était descendu des églises et 
des châteaux aux cuisines et dans les étables. Avec 
Flours de Brousso et Jons la cluchado, il escalade le 
Parnasse, prend une modeste place à côté de la langue 
de Théocrite, Homère, Aristophane, de sa marraine la 
langue de Virgile et d'Horace, et vient se ranger der- 
rière la langue incomparable des Racine, des Voltaire, 
Lamartine, Victor Hugo, pour ne citer que quelques 
noms! Il fait mieux encore. Avec M. le duc de la Salle 
il paraît sur l'arène où brille le Conférencier et y 
prend une place enviée et inoubliable ! 

D r GRANIER. 



FOMUSO PORPONDIJIADO 

Les ornes que se sou otroupelats per faire un mou- 
numen ol brabe Bermenouso, d'obon Dièou sio, obioou 
ourgonisad, per dimmergue possa, uno fomuso porpon- 



1 i- LES TROUBADOURS OANTALIENS 

dijîado. Oquetchis ornes sous gaou è témous. E quond 
se foutou une idéio dins lo cruquo, couès (( coumo un 
cun de fer dins lo rei d'un soucal ». Noou poou de rès, 
r rès pouot les empotchia d'orriba o lour offaïre. 

jias ouo culit, un bouci pertout, de biaï ou de 
biasso, un porilhat de millo froncs, maï passo. Mes n'en 
bouolo enquèro maï ! Bouolo faire ticouon de crâne, 
de fomus : ticouon que fouguesso o l'ouossado de l'orne 
qu'n semenad sur nostre poïs glorio è ounour. E quond 
sous omis l'ouroou quilhad sus un roucal, diroou otaou : 

« Bàoutres que possaï ogotchia oquelo caro ! Lo cou- 
oissès! C<»ncs l'orne qu'o robiscouat lou bouostre porla. 
01 mièt de toutos leis lenguos, s'éro perdut, pécaire ! 
E sobès que Bermenouso l'onet querre pel lo rao è que 
lou ménet ol mièt de n'aoutres. Mes èro maou pentehina, 
tout mourolhat, è salle o fa déféci. 

(< Bermenouso l'eimabo quond mémo. E sobès toutes 
que quond'oqueste orne eimabo ticouon couère per tout 
de bou. Lou pouèto que dubio, pus tard, se faire porla 
de guel os quatre coins de lo Fronço, rebiret leis mar- 
gos è s'ocronquet o rondre nostre potai min ruffé et 
pus prope. 

(( Lou rébréguet dins l'aio condo de souon cerbel, li 
conjiet lo comisio è li corguet un obilhomen noubiaou. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 143 

Dins oquesto tingudo poudio, ogaro, se présenta per- 
tout. Otobé, Bermenouso, tordet pas o imbitad oquitchis 
que parlou leis lenguos sores, o béni li faire uno bisito 
d'omista. Ço lour diguèt : 

Troubaïres del Mietchiour, cigoliès è félibres/ 
Bouostro lengu'è lo nostr'oou téta mémo lat 
Arles è Montauban pouodou coumprcndre Ourlhat 
Ourlhat, de souu constat, sat lisi bouostres libres. 

Coumo dons rions freirat mesclou lour pur cristal, 
Dins les conncours é dins les joutos ponétiquos, 
Mescloren piousomen nostrey lenguos ontiquos, 
Et sérès bien benguts, jrayres, dins lou Contai. 

(( Leis troubaïres, leis cigoliès è leis félibres del Miet- 
jiour benguèrou uno bondo è leis cobrettaïres lour 
foguérou uno crano festo. E, per remercia leis musiciens 
del Poïs-Nal, Bermenouso lour porlet otaou : 

... Musiciens que dins nostroïs Muralhos 
De l'ouire notiounal benès ifla lo pel, 
Toutes leis Oubergnats bous quittou lou copel 
E bous cridou . Brabo! d'o Maou o Mondalho! 



1-i-i CES rROUBADOURS ( ITALIENS 

(( Baoutres que possaï bous roppclaï tout ocouot ! Mes 
leis boustres pitchious éfonts pourriouo l'ignoura. 
Olèro, boulon, naoutres, que l'Oubernhe è leis Ouber- 
nhats pourtessou toutchiour dins lour cur lou soubenir 
de l'orne qu'o ressucitad lour lengo! » 

Dounc, dimmergue lou ser lou théâtre de lo billo èro 
borrigia de mounde. Leis modamos, jiontos è cranos, è 
leis moussurs ombé lou poporel blonc, érou benguts de 
pies è de long, de tout caïre, per ouosi oquel que dubio 
faire esturlusi dobon nostres ueils escorcolhats, Berme- 
tiouso è soun trobal. Les pendents et les onellos de leis 
madamos lonçabous de temps en temps de leis luciados 
è fosiouo toutchiour espornussouo. Digus, poutignet. 
Mai' que fouguesso lo bestro de Sen-Morti, digus esto- 
quet lou pouli. 

Oquetchis qu'obiouo douna lou branlé risiouo coumo 
deis escoaufolièts. Erou countents coumo deis rats on 
très nouses. Es tobé bertad de dire qu'ouo lou nas 
enquèro pus fis que lo besto. Bous érou estât quère lou 
couarrou d'o Clobieiro son cat de bregouongio. Ah! de 
sigur que se moutchiou pas ombe lou ped, coumo les 
ogniels. 

Moussu lou Duc de Lo Salo lour foguèt pas lo 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 1 15 



pouoto. Benguet ol golop. Aimo, guel tobe, lou potaï è 
les que lou parlou. Lou couarrou d'ol Dout n'o pas lo 
leuguo o lo pouotchio. L'o plo peududo, per mo f e ! 
Oquel ou oquello que li posset les ciséoux jious lo pièlo 
per li coupa lou fièou, l'ocertet cranomen bien. Porlo- 
rio tout un jiour son ober lo seccado. Sério copable de 
fiouoga un quintaou de lone son mettre un ouriouo o lo 
bouco per li donna lou cupit. Los poraoulos li benou 
coumo l'aio o lo fouont. Porlet mai' d'uno ouro. Toun 
possa, n'en diguèt be caouqu'unos, mais couero talome fi, 
tolomen plo emboîta, que leis sentias pas possa ! 
Debouoseguèt un fomus groumel sons embouolhat lou 
fiéou. E, de (( fiéouo en betto », nous diguèt de qu'éro 
(( ol temps n'onat lou nostre porlat d'Ourlhat é nous 
foguèt soubéni deis troubaïres d'oncien temps. » 

)) Beirès tout clar, opresso, ço diguèt, que lou nostre 
Bermenouso, noscut sinq cens ons oprès guetchis es de 
mémo pieou, tiro rei de mémo souco, o l'ouet to long 
que cat deis onciens troubaïres. Ombe mai" de clon que 
lou pus raouffi, guel conto miel que cat de mascle z'o 
fat dobonço, lo terro meiralo, oquel Poïs Nal d'Our- 
bernhe, qu'uno consou del temps del rey Sent-Louis 
oppello : (( Lou nougal de lobenco e de rots forraous, 
terro de los poulidos drollos è deis mascles bollions. )) 



146 LES TKOl BADOUKS * WTAI.ii.nn 

('pics Pierre d'o Bit, un lopin que n'obio j)as fret oïs 
ueils; de Faydit d'ol Bollestat, noscut ol ras d'o Sent- 
Olire; d'Ostor d'o Segret, sourtit de bos Solers; de 
Guillauome Bourzat, de Bernât Omourous, efons d'o 
Sent-Flour, è d'un aoutre porilhat (( que n'érou pas 
bufforel, lou nostre potaï dobalo o lo cousino, s'orruco 
peis estables, è sieis cens ans se passou son que daisse 
traço din.- cal de libre ni de jiournaou. » Ol temps de 
l'Emperur, lou potaï tourno opporaïtre ombe les Broyât 
d'o Bouisset; Beyro, d'o Sont-Simoun è Bonchorel, 
d'< >urlhat. ( >n'oquetchis que sou en bido, Bonchorel lou 
fil, Géraud, lou cura Faou d'o Sogno, lou Mojoural lour 
<< jietto un couop de copel )), passo en s'orresta un picou- 
dou pel l'obba Courchinoux, oquel coppelot, (( coumo 
n'en qnoiiriot tretchis o lo doutchino », è orribo ol trou- 
baïre de Flour de Brousso, (( lou mascle qu'orronco lou 
sal o l'en dobon de toutes, lou pus opposiounat é lou 
milliour contaïre del nostre Poïs-Nal : Orsèno Berme- 
nouso. » 

Olèro, Moussu lou duc de Lo Salo empougno o bello 
brossado lou trobal de Bermenouso, lou boulègo, l'espes- 
sugo de tout biaï, lou biro dessus, lou biro dijious, gléno 
pertout, è saouclot, de çaï de laï, los pus jiontos flours 
espondidus dins leis escrits del Copiscol, los ossemblo 



LES TROUBADOURS CANTALIENS \ 47 

omb'un crâne tolon, n'en fo un bouquet jionte è porfu- 
mat è nous dis : 

(( Ti l'obro de Bermenouso, tont estimado deis 
sobens Mietjouraouos, opploudido de toutes. N'es pas 
soulomen obro glouriouso de troubaïre, mes obro soni- 
touso, ginerouso è fouorto de fil omistou de l'Oubernhe. 

(( Lou monumen que li boulons quilha naoutres, l'i 
omerito ; sero o so plaço ol pès del nostre Papo Gerbert, 
ol ras del ginéral Delzouns. Fil de paoubres brossiès d'o 
Belliat, Gerbert mountet o lo pus cimo, o rigour de tro- 
bal ; on'un temps oun l'ignourenço ero tôt espesso que leis 
funs sus leis mountonhos un ser de pleijio. Sourtit d'uno 
bielho raço d'Ourlhat ound'leis ornes de tolon se cou- 
omptou per doutchiéno, lou ginéral Delzouns, mascle 
fier e berturious, foguet esterlusi soun espasso o trober 
cen botalhos jious uels de Nopouleoun. 01 ras d'oquel- 
leis glorios moundialos, lous nostre Bermenouso diro 
ol possont que si guel fouguet min soben que Gerbert, 
si n'ouguet pas oucosiou de douna so bido per lo Fronço 
coumo Delzouns; o fa, ço que de laï, ticouon d'un aoutre 
biaï. De toutes los caouses onciennes qu'occobabou de 
s'ogoni, n'o omossa les trots escompillats, lour o douna 
lo retirado din dous libres ound'o omogat e bressa 
l'Oubernhe tout entièro. 



148 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

'< D'oti, so memouorio demouroro en ounour ol Poïs- 
Xal. l'ont que lo neou ocotoro, cad'hiber, leis cimos del 
Contaou, que bromoro l'ecir, ol contou leis nostres efons 
ligirouo (( fous la Cluchado )) del Mestre d'en 
Bieouo. Tout que, per primo, berdejioroou les puets d'o 
Solers, que lo brousso de leis nostros camps flourioou 
h Flout </<■ Brousso >> ne se froustiro. 

(( Ensignat pel rei de belet o l'efontou, lou noum de 

Bermenouso possoro de generociou en generociou, orgul 

è ounour de l'Oubernhe recounessento ol pus grond de 

troubaires, on'oquel que lo tont aimado e tont plo 

contado. >> 

Quond .Moussu de lo Sallo borèt lo bouco, ieou ouo- 
guère uno poou torriplo. Créguère que lo trobado del 
théâtre onabo s'esclofa sul lo poustado et qu'onosion 
toutes mourri, escrossats coumo deis olimats, n'en ben- 
guère fret coumo uno bouobo. Fouguère léou tourna de 
moun pessomen. Ocouèro lou public que fosio ço qu'op- 
pelou, crèse plo, en fronces, (( une formidable ovation » 
o Moussu de lo Sallo. 

Ah ! se lou couarrou d'o Clobièro ogourmondit otàou 
soun mounde, n'o pas enquèro ocobat ! Mes crigné pas 
per guel. Tenro couop, bous en respouonde ! 

Oprès qu'ougorion entendut deis ortistos conta è débi- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 149 

ta, onorions ol lièt, tronquilles è countents, coumo del 
moundé qu'oou possat un sèr que n'oblidoroou jiomaï. 

JIOSET. 

L'Indépendant du Gantai, journal du parti radi- 
cal et radical-socialiste : 

LA CONFERENCE SUR VERMENOUZE 

Devant une salle comble — le public des grands jours 
— a eu lieu dimanche soir, au théâtre, la conférence 
organisée par le comité du monument Yermenouze. 
Disons tout de suite qu'elle a eu un énorme succès. 

M. le président Delzons, en une allocution pleine de 
finesse, d'élégance et d'à-propos, a ouvert la séance et 
présenté le conférencier, M. le duc de la Salle de Roche- 
maure, majorai du félibrige. 

Celui-ci, au milieu d'un silence augmenté d'une curio- 
sité bien compréhensible a ensuite pris la parole. 

D'une voix forte mais harmonieuse qui porte dans 
toute la salle et devient peu à peu vibrante d'enthou- 
siasme et d'amour, il dit en un patois très pur qui est 
cependant le vrai patois du terroir, l'ancienneté de notre 
langue, fille de la langue d'Oc. 



150 LES TROUBADOURS CANTAUENS 

:e, il la fait revivre, il la symbolise il lui prête une 
e'ime, la sienne. 

Au temps où le français vagit encore entre les latinis- 
mes et les germanismes qui l'étouffent, on parle partout 
notre dialecte, dans les castels comme dans les chau- 
mières, dans les églises et dans les cours d'amour. 

Et si elle est 

Brutalo e grossiero un bouci 
Oquelo lengo ispro e ruffo 
Coumo leis muscles del poïs 

parfois elle s'adoucit, dan- ces antiques laies, qu'on 
nomme en Auvergne les << regrets » 

Ontb' de leïs boucs de tourtourelo 

Lo pastourelo et lou pastour 
Doits ejons que sentait l'amour 
Mes lou eounesso pas eu querro. 

Puis le conférencier évoque au milieu de rires discrets, 
le souvenir moyen-âgeux (j'allais ajouter par anachro- 
nisme et rabelaisien) de Pierre de Vie, le joyeux prieur 
de Montaudon, gaie paroisse du Carladès. La guerre et 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 151 

l'amour, tels sont les éternels sujets des sirventés et des 
causons que les Troubadours, dans les sombres et larges 
salles des manoirs, récitent aux rêveuses châtelaines et 
aux héros chevaleresques, qui iront mourir sous les murs 
d'Antioche ou de Jérusalem. C'est la Dame du castel 
d'Auze, Sapho passionnée de notre vieux pays, le baron 
de Conros, d'autres encore, qui défilent sous nos yeux. 

Mais après la guerre des Albigeois, le midi asservi 
n'eut plus de littérature, et notre idiome, proscrit des 
châteaux et des villes, se réfugia au fond des châtaigne- 
raies, et dans les hautes montagnes. Et ce fut ce (( sque- 
lette )) de langue qu'employèrent Yeyre et Courchinoux, 
et qu'ils surent nous faire aimer. Après eux, Vermenouze 
dans Flour de Brousso fut, suivant le mot d'Ajalbert, 
la personnification même de cette Auvergne qu'il a si 
bien chantée. 

Là, en plein cœur de son sujet, M. de la Salle enleva 
littéralement son auditoire. Son amitié pour le grand 
évocateur de la patrie auvergnate donnait à ses accents 
une chaleur communicative qui aurait enthousiasmé les 
plus froids si la salle entière n'avait déjà vibré a 
l'unisson . 

Des applaudissements fréquents et chaleureux ont 



J52 LES TBOI BADOURS < W I M M \- 

ponctué cette belle harangue dont la péroraison a été 
accueillie par une triple salve de bravos. 

La seconde partie de la soirée fut aussi très goûtée du 
public. .M. Monteil, accompagné par M. Permann, chan- 
ta de se belle voix de ténor, un petit morceau délicieux, 
Les pièus de >no Migo, paroles de Vermenouze, musique 
du compositeur Versepuy. 

l.ou pie ou fi de mo migo 
Es d'or lu se 11 et pur 
Pus roussel que lo si go 
On 1(>h froumen modur 

Puis cette chanson si triste de Jasmin, Quai moiiri. 

M. GandilhoTJ Gens-d'Armes, venu tout exprès de 
Pari»; dit avec émotion et grand talent Un Biel de lo 
Bielhi . un des plus beaux morceaux de l'œuvre poétique 
de Vermenouze. Sa diction colorée fait revivre les char- 
ges épiques et légendaires des bonnets à poils qui mou- 
raient en criant : Vive l'Empereur ! M. Gandilhon 
Gens-d'Armes a obtenu un franc et légitime succès. 

Après lui M. Establie — un jeune — a dit et mimé 
à la perfection plusieurs poésies populaires : Les deux 
Menottes, La foire, Pierrounel d'Ytra. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 153 

Il a récolté à son tour de vigoureux applaudissements. 

En somme, soirée délicieuse pour tout le monde et — 

ce qui ne gâte rien — joli profit pour l'œuvre entreprise. 

Henri PAREL. 

10 novembre 1910 

L'Auvergnat de Paris : 

LE MONUMENT VERMENOUZE 

La soirée littéraire organisée par le Comité du Monu- 
ment Vermenouze, au théâtre d'Aurillac, a obtenu le 
plus vif succès. Rarement, même aux plus grandes soi- 
rées théâtrales, on vit public aussi élégant. M. Delzons 
présidait. M. le duc de la Salle prononça en patois l'élo- 
ge de Vermenouze. C'était le premier essai d'une confé- 
rence faite en notre dialecte cantalien et les auditeurs 
n'eurent pas à le regretter. M. Gandilhon Gens-d'Armes 
a débité avec âme et expression un sonnet qu'il avait 
composé pour Vermenouze. M. Monteil a chanté les 
(( Cheveux de ma Mie )). La conférence a pleinement 
réussi. L'idée du monument Vermenouze a fait du che- 
min. Les souscriptions sont déjà nombreuses et le 
deviendront de plus en plus, car tous ceux qui aiment 



154 LKS TROUBADOUBS CANTALIKNS 

l'Auvergne auront à cœur de glorifier son poète. Le 
total des sommes recueillies s'élève déjà à 2.999 francs. 

20 novembre 1910 

La Croix du Cantal. — Son « reporter » n'a pus 
vu avec les ni «'mes yeux que tous ses confrères can- 
taliens public et conférencier : 

SUR ARSENE VERMENOUZE 

M. le duc de la Salle de Rochcmaurc avait été invité 
à faire une conférence sur Yermenouze. On sait que 
M. de la Salle est majorai du fc'librige. A la vérité, son 
bagage littéraire, en dialecte d'Oc, est léger. Mais ses 
Récits Carladeziens ont de la couleur, et même, par 
endroits, un relief assez intense. 

Nous savions que M. le duc de la Salle connaît notre 
vieille langue mieux qu'aucun paysan d'Ytrac ou de 
Yolet. Mais le public Aurillacois était peut-être moins 
bien informé. La conférence qui eut lieu, dimanche 
dernier, au théâtre d'Aurillac, jeta un auditoire de 
belles dames et de messieurs chics dans une véritable 
stupéfaction. Qui ne connaît de ces gens qui prennent 
la sottise pour de la distinction, tiennent pour vulgaire 



LES TROUBADOURS CANTAL1 KXS 155 



le parler de nos aïeules, et croiraient déchoir en usant 
de cette langue qui exprima, dans le passé, tant de beaux 
et généreux sentiments ? 

M. le duc de la Salle a rendu sélect le patois d'Au- 
vergne. Il fallait, pour cela, un grand seigneur. Puisse- 
t-il avoir donné au beau monde qui l'applaudissait le 
goût de parler notre vieux dialecte. C'est la première 
fois qu'un orateur usait, en public, de la langue mater- 
nelle. Le succès fut éclatant. Il y avait, dans tout 
l'auditoire, une vraie joie d'entendre ces bonnes, et 
vieilles, et savoureuses expressions. M. le duc de la 
Salle a appris le patois, au sortir du berceau, en jouant 
avec les pâtres, dans les prairies du Doux. Il ne l'a 
jamais oublié. Il ne suffit pas de le lire. Il faut fermer 
les yeux et l'écouter. On s'imagine alors quelque fer- 
mier jovial, ami de la bonne chère et des gais propos, 
cossu d'ailleurs et coiffé d'un opulent chapeau aux 
larges bords. 

Je ne vous ai pas dit encore le sujet que M. le duc 
de la Salle a traité. Cela importe peu. Le charme de sa 
conférence, c'était la saveur de notre dialecte, le ton, 
la gaieté, la verve cordiale du conférencier. Disons 
cependant que M. le duc de la Salle a parlé des trou- 
badours cantaliens, depuis Pierre de Vie jusqu'à 



156 LES TBOUBADOUBS CASTALIENS 



Vermenouzc. Pas de découvertes d'érudition. Comme 
nous aimons le passé littéraire de l'Auvergne, et que 
l'abbé R. Four, le bon félibre, est notre collabo- 
rateur, nos lecteurs connaissent le Moine de Montau- 
don, et Cavairc, et Bonafos, et tous nos troubadours. 
Nous leur en parlerons encore. 

Citons un fragment du discours de M. de la Salle. 
Il y est question de M. l'abbé Courchinoux, qui dirigea 
longtemps ce journal : (( L'abbé Courchinoux, qu'on 
peut vraiment appeler le maître de Vermenouze, 
débuta en éparpillant dans les journaux quantité de 
nouvelles et contes aussi fins que délicats et publia en 
1884 ses feuilles imprégnées de (( Poussière d'Or )>. 
Ce livre renferme le meilleur éloge qu'on en puisse 
faire : il suffit d'en détacher ce vers : 

Le (-(fur est les trois quarts d'un homme 

(( L'excellent Courchinoux n'avait pas donné aux 
trois quarts, mais bien tout entier son cœur au poèie 
de Vielles. C'est grâce à ce prêtre éminent, qui reste 
un modèle, que l'auteur de Fleur de Bruyère entra 
dans la vie et que l'Auvergne peut se glorifier de 
l'écrivain qui s'est placé en tête de tous les autres, le 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 157 

plus lyrique et le plus grand des poètes du Haut-Pays : 

Arsène Vermenouze. )) 

* 
• * 

La conférence fut présidée par M. le président Del- 
zons, qui prononça, pour présenter l'orateur, une 
allocution d'une sobriété et d'une distinction classiques. 
Elle s'acheva par de la musique. M. Monteil chanta 
Les Pièus de Mo Mio, dont les paroles sont de Verme- 
nouze et l'air de Versepuy. M. Gandilhon Gens- 
d'Armes, venu tout exprès de Paris, électrisa la salle 
en débitant : Un biel de la Biclho. M. Establie a 
déchaîné la gaieté bruyante de l'auditoire avec Les 
Deux Meneites. Ce fut, pour notre cher Vermenouze, 
un triomphe. 

Adresser les souscriptions, pour le monument le 
Vermenouze, à M. Delteil, notaire à Aurillac. 

LAIK. 

Le Journal du Travailleur, publié hebdomadai- 
rement par La Liberté du Cantal;, reproduit textuel- 
lement le compte rendu de ce journal. 

La Semaine Auvergnate, jeune Revue Parisienne 
région a liste, a publié, la première, le 17 novembre, 



158 LES TROl BADOl RS ' W IA1.1I \s 

le texte intégral de la conférence qu'elle a fait 
suivre «le cet te liicii vci 1 lan t e appréciation : 

Nous devons ici des remerciements chaleureux au 
duc de la Salle de Rochemaure; nos amis, abonnés et 
lecteurs se joignent à nous pour les lui présenter sincè- 
rement, cordialement. L'éminent félibre, en confiant le 
texte de sa conférence à La Semaine Auvergnate a 
fait un de ces gestes dont il est coutumier et qui lui 
attirent la respectueuse sympathie de tous les gens 
intelligents. Nous voudrions que notre grand Verme- 
nouze y trouvât, en définitive, quelque profit et nous 
faisons un appel chaleureux à ceux que le texte de la 
conférence du duc de la Salle de Rochemaure, publié 
par La Semaine Auvergnate, a enthousiasmés : qu'ils 
envoient le tribut de leur admiration au comité du 
monument Vermenouze. C'est à Vermenouze, plus 
qu'à nous-mêmes, que nous avons songé en publiant 
la conférence du majorai du Félibrige, que ce soit 
Vermenouze qui retire les bénéfices de nos efforts : 
nous nous contenterons volontiers de la gloire, pour 
cette fois ! 

POUR VERMENOUZE 
La soirée organisée au Théâtre d'Aurillac, au profit 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 159 

du monument Vermenouze, a eu lieu dimanche soir, à 
8 heures. Disons de suite qu'elle a eu un succès 
complet. 

M. Delzons, ancien président du Tribunal, prési- 
dait cette fête. Remarqué autour de lui, sur la scène : 
MM. Armand Delmas, avocat; Delteil, notaire; le 
docteur Cazals; Gandilhon Gens-d'Armes, etc. 

En quelques mots très heureux, le président a ouvert 
la séance. Il a parlé en admirateur de l'œuvre de Ver- 
menouze et adressé ses remerciements à tous ceux qui 
ont prêté leur concours à l'organisation de cette soirée. 
Il a ensuite donné la parole à M. le duc de la Salle de 
Rochemaure, majorai du Félibrige, pour traiter — en 
dialecte cantalien — le sujet suivant : (( Les Trouba- 
dours cantaliens de Pierre de Vie à Vermenouze. )) 

Traiter un sujet littéraire dans notre pauvre vieil 
idiome, n'est pas chose aisée, comme bien on pense. 
Aussi la tâche qu'avait assumée le distingué majorai 
était-elle particulièrement difficile. Bien des audi- 
teurs, surtout parmi ceux qui ont essayé d'écrire notre 
langue locale, se demandaient si le conférencier n'allait 
pas être souvent obligé de (( patoiser )) du français. 
Eh bien, ceux-là furent vite détrompés. 

Avec la plus grande aisance, M. de la Salle attaque 



1G0 LKS TROUBADOURS CANTALIENS 

son sujet. 11 parle d'abord de notre langue qui, dit-il, 
est la sœur aînée de la (( langue de Paris )). Il rappelle 
qu'elle a été formée et cultivée bien avant la langue 
du Nord; il parle des anciennes (( cours d'amour », 
des c troubaïres » du Cantal et de ce que l'on a pu 
savoir de chacun d'eux. C'est une revue complète de 
ceux qui ont cultivé la langue d'Oc en notre haute 
Auvergne. 

Enfin l'éloquent majorai en arrive à Vermenouze — 
le plus grand de tous et de beaucoup. Il examine son 
œuvre cantalienne et, à l'aide de citations nombreuses 
et bien choisies, sait faire partager à l'auditoire son 
admiration pour le grand poète du terroir. 

Entrer dans une analyse de cette partie de la 

conférence nous mènerait beaucoup trop loin et ne 

pourrait que donner une idée très insuffisante de ce 
qu'elle fut. 

« Lou Couarrou d'ô Clobiéiro » possède à fond 
notre langue locale; il en sait toutes les finesses et la 
manie en virtuose. C'est sans doute pour cela qu'il 
connaît si bien et admire si fort l'auteur de Flour de 
Brousso. 

Les applaudissements nombreux et nourris qui l'ont 



LKS TROUBADOURS CANTALIENS 161 



souvent interrompu dans sa causerie ont dû lui prouver 
qu'il avait su, au plus haut point, intéresser son audi- 
toire. 

Après lui, M. Gandilhon Gens-d'Armes, venu tout 
exprès de Paris pour apporter son tribut d'admiration 
à Vermenouze, a dit de fort belles poésies de sa compo- 
sition, dédiées au (( Capiscol » ; il a ensuite débité, 
d'une manière impeccable, la poésie du Maître : Un 
Bicl de lo Biélho. Il a été très applaudi. 

M. Monteil, un toulousain possesseur d'une très belle 
voix, a chanté divinement, accompagné par M. Per- 
mann : les piéus de mo mio (poésie de Vermenouze, 
musique de M. Marius Versepuy) et Me cal monri! 
de Jasmin. 

M. Establie, habillé en (( costogneirèl )), a récité 
avec verve et humour : Lei duos Menetos, Piorrou 
l'efont d'Ytrat et lo Fiéyro. 

La séance a été levée à il heures. 

Je ne connais pas encore le chiffre net de la recette, 
mais le Comité Vermenouze doit être content, car la 
salle était comble. 

H. -M. DOMMERGUES. 

Le Journal du Cantal, La Liberté du Cantal, Le 



L62 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Progrès du Cantal, L'Avenir du Cantal , L'huh'pcn- 
pendant du Cantal ont publié en feuilleton le texte 
entier de cette conférence. 



27 novembre 1910 

La Vois des Montagnes (Mauriac), journal indé- 
pendant : 

VERMENOUZE A-T-IL IGNORE L'AMOUR! 

L'abondance des matières ne nous a pas permis, 
dimanche dernier, de noter l'intéressante conférence 
que M. le Duc de la Salle de Rochcmaure, un fin lettré 
aussi habile à bien dire en patois qu'en français, don- 
nait la semaine dernière à Aurillac (( sur les Trouba- 
dours Cantaliens, de Pierre de Vie à Vermenouze )). 

Nos confrères d' Aurillac publient cette conférence 
ru extenso : et ils ont raison, car elle est un vrai régal 
littéraire. Qu'on en juge par ce court extrait : 

Bous ai dit que leis onciens Troubdires n' ou gaire 
conta que la guerre et V omour ; mai es bé raie qu'en 
porla d'oqueste, darcou pas lo bougo de mai d'uno 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 163 

combado! Lou reprotchi o estât fat o Bermenouzo 
d'obeire, ni mai un copelot ou un moungi, boulounta- 
riomen ignoura l'amour! S'es eau entendre sus oti. 
Bermenouzo, lou pouéto, u'ero pas un cautillounaire, 
e din touto soun obro, troubares pas une poraulo que 
pudio, que fasco eseurci lo cilho o digus. Mes, dises-me 
si u'<> pas lou respei omistaus de lo jenno, si sat pas 
lou biaï de lo penre et de euli, quant bouro, lou poutou 
l'orne qu'a escrit : 

E, qu'os (>ti qu'un jiaur 

Segucre fouis sat per l'amour. 

Uno droulloto jioubénélo 

Que s'appelaba Lisaunelo 

Me jiouguet aquel meissau tour. 

Lou dimergue, o la messo grondo, 

Remorquabo sous uels biaus, so pel fino e condo 

E soun borel relebat. 

Un moti m' e gotchict ; qouo seguet ocobat! 

Lou u astre potai s'ero jiomai ofjronquit, tôt omistons 
e douçorelj per parla d'omour, eaumo dins /'Einado 
d'en Puet-Nau, uno de los obros las pus goustousos de 
Bermenouzo. Cat de Troubaïre n'o conta tôt sutillomen 
lo bcltat de so uiigo, n'o trauba reis-de-tours pus 



164 LES TROUBADOURS CANTALIEKS 

golonts per fa counesse los quolitats de lo suo mes- 
tresso, sous une poraulo de trop : 

... So caro jionto e poulido 
Es d'un tin pas bloue que lou lat. 
Es fresco coum'un ginouflat. 
Qu'au /'<< bisto jiomaï l'ouplido 
Soun ne/ (> lo coulour del eieu, 
So bouco qu'os uuo eiriégio. 



Lou pieu il de mo mi go 
Es d'en- luseu e pin- 
Pus roussel que lo sigo 
Que lou froumen modur 

Es d'or eouiuo son eur 
L(>u pieu fi de mo migo 
Quond pense o soun uel blus 
Pense pas o res plus.' 
Del 11011m de moiiu eimodo 
Mo boueo es porfumado 
Coumo uuo flour d'Obrieu 
li gardo un goût de mien 
Rès que d'obeire noummado 
Mo migo et mouu eimado, 



LKS TROUBADOURS CAXTALIENS 165 

Quand via migo es omb ieu 
Me crese din lou ciêu! 

Onat dire, opresso, si ousaï, que lou poueto d'en 
Bieuo sat.pas porla de l'omour! D'entendre bouta otau 
la Lisounello d'eu Puet-Nau, donno etbetcliio, per- 
mouito, de fa ounestomen un ponton un' oquello drollo! 

D'autres conférences seront données. Le comité du 
monument Vermenouze, réuni à Paris le 22 octobre, 
sous la présidence de M. Francis Charmes, a pris, 
nous dit la Veillée d'Auvergne, d'importantes mesures 
pour assurer le succès de son œuvre. Déjà, les sous- 
criptions s'élèvent à 3.000 francs. Les lecteurs de la 
Voix, dont Vermenouze fut l'ami et le collaborateur, 
se feront un honneur de s'associer à l'hommage que 
l'Auvergne va rendre à son poète. Ils pourront adres- 
ser leurs souscriptions à M. Delteil, notaire à Aurillac. 

La Veillée d'Auvergne, Revue parisienne, artis- 
tique, littéraire et régionalist<\ 

LES TROUBADOURS CANTALIENS 
de Pierre de Vie à Vermenouze 
Sur ce sujet, le Duc de La Salle de Rochemaure, 
Majorai du Félibrige, a fait le 13 novembre, au 



166 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Théâtre d'Aurillac, sous les auspices du Comité Ver- 
menouze, une conférence qui a eu un juste retentis- 
sement. Prononcée toute entière en patois, elle avait 
plus rare encore, pensée en patois. Elle a 
rempli d'aise les aurillacois en général et les félibres en 
particulier. Elle produira le même effet sur tous ceux 
de nos lecteurs qui parlent ou du moins entendent, si 
peu que ce soit, un de nos dialectes de langue d'oc. C'est 
pourquoi nous nous faisons un plaisir et d'ailleurs un 
devoir d'en donner le texte in extenso. 

.Mais il y a des lecteurs qui n'entendent rien et ne 
prennent aucun intérêt aux patois méridionaux. Ne 
faut-il pas leur offrir une traduction? Aucune ne sau- 
rait, à notre avis, leur rendre suffisamment sensibles la 
saveur originale, le parfum de terroir, l'humour rus- 
tique, l'âpre verdeur du langage de ce pâtre lettré qu'est 
le Duc de La Salle. A quoi bon, dès lors, leur présenter 
un texte français? Peut-être — et ce serait chose regret- 
table — à les détourner tout à fait de regarder le 
texte patois! Quelques-uns, sans doute, se serviraient 
de la traduction pour, en la comparant au texte, s'ini- 
tier à la connaissance du dialecte. A ceux-là nous 
dirons : si vous avez ce louable désir, achetez, lisez et 
étudiez Jous lo Cluchado de Vermenouze et les Récits 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 167 



carladéziens du Duc de La Salle (i). Vous trouverez 
dans ces deux livres texte patois et traduction, notions 
de grammaire et de prononciation. 

Et puis — il faut bien le dire en passant — est-ce 
que la Veillée, revue régionaliste, est faite pour donner 
aux sceptiques l'impression que les dialectes d'oc sont 
des dialectes étrangers qu'il faut traduire? Certes, nous 
voulons bien, à titre de curiosité pour certains de nos 
lecteurs, donner de temps en temps la traduction d'un 
poème patois (il en est d'un peu difficiles) ; mais ce doit 
être l'exception et non la règle. Il faut considérer que 
pour nous, Auvergnats aimant tout de l'Auvergne, le 
français et le patois sont nos langues maternelles. Le 
patois, dira quelqu'un, mais il se meurt! — Allons 
donc! Ecoutez le Majorai d'Auvergne. 

{Suit le texte de la conférence en dialecte Cantalieu.) 




(i) Aurillac. — Imprimerie Moderne, 1905. 



II 



Les Troubadours 



Leurs origines — Leur développement — Leur apo- 
gée — Leur décadence — L'Ecole d'Auvergne. 
— Ses ramifications — Troubadours de Basse 
Auvergne et Troubadours du Velay. 




Un journal Cantalien publiait récemment cette 
humoristique réflexion : 

L'Auvergne... à Berlin. 

(( Voulez-vous étudier les œuvres des Troubadours 
(( Auvergnats? Ne questionnez pas nos compatriotes; 
(( ne cherchez pas dans les revues locales d'érudition ; 
(( ce serait peine perdue. Les Auvergnats ignorent, ou 
(( à peu près, leurs vieilles gloires littéraires. Consultez 
(( pour les textes de nos vieux poètes : C. A. F. Mahn : 
<( Die Werke der Troubadours (Berlin, 1846-53), ou 
(( Cari Oppel : Provenzalische Chestomathic (Leipzig, 
(( 1907)... etc. 

(( Pierre d'Auvergne, Pierre Rogier et le Moine de 
(( Montaudon ont eu les honneurs d'une édition com- 
(( plètes de leurs œuvres... en Allemagne. M. l'abbé 
« Four, le bon Félibre, renseignera là-dessus tous les 
(( lettrés curieux de nos vieux auteurs... 

(( Pour les autres, attendez qu'un étudiant de l'Uni- 



172 LES TB0UBAD0UR8 CANTALIENS 

<< versité de Halle ou de Berlin ait accouché de sa 
(( thèse de doctorat ( I ) ! )) 

Il convient, certes, de rendre hommage à la 
science Allemande, de reconnaître L'aptitude parti- 
culière d<-s érudita d'< hitre-Rhin à déchiffrer et colla- 
tâonner on manuscrit, leur habileté à restituer, au 
milieu de Leçons diverses, Le texte Le meilleur et à 
L'épurer des scories dont les copistes l'ont altéré à 
travers les âges, Leur compétence à fouiller minutieu- 
sement une époque ou La vie d'un écrivain et à en 
reconstituer les moindres phases. Dans La seconde 

moitié du XIX 6 siècle, les savants Allemands ont 
apporté nu.- pari contributive des plus précieuses 

à L'étude de notre littérature médiévale. Les uns 
ont fouillé les origines mêmes et les transformations 
successives de nos idiomes méridionaux, tandis que 
d'autres, s'at tachant à des travaux d'ensemble, ou 
se spécialisant a une Ecole, à une région, à un per- 
sonnage, ont appliqué à ce labeur, leur patience 
de recherches, leur ténacité de travail, leur ferme 
logique de déduction, caractéristiques de leur mé- 
thode et de leur tempérament. La longue liste, 



(t) La Croix du Cantal — 28 août 1910. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 173 

probablement incomplète encore, qu'on trouvera à 
la fin de ces pages témoigne de la multiplicité de 
leurs efforts (1). Ces œuvres sont belles et bonnes, 
jettent une lumière pénétrante et nouvelle sur nos 
célébrités poétiques médiévales et Ton se prend à 
regretter, en effet, qu'elles n'aient pas été écrites en 
terre Occitanienne par les érudits issus de la même 
race que les Troubadours. Mais ces travaux, aux- 
quels il est de toute équité de rendre justice, aussi 
bien qu'à ceux des Italiens (2), ne sauraient faire 
oublier les magistrales études de nos historiens, de 
nos littérateurs et de nos critiques. Avec autant de 
science et une délicatesse d'esprit plus affinée, les 
Gaston Paris, les Chabanneau, les Paul Meyer, les 
Thomas, les Jeanroy, pour ne citer que les plus 
récents, ont fourni les plus belles assises à ce monu- 
ment de critique et d'érudition dont Hugues de 
Saint-Cire jetait déjà les bases dès le XIII e siècle, 



(i) Voir à la fin du volume la bibliographie des ouvrages Alle- 
mands sur les Troubadours. — On ne saurait trop rendre hom- 
mage aux savants travaux des Kuner, Roerner, Mos, Stimming, 
Schultz, Diez, Keller, Beck, Pillet, Wechssler, Zeker, Appel, Kol- 
sen, Mahn, Zenker, Hirschfeld. Pratsch, Lévy, Lowinski, Patzold, 
Vossler, Lang, Scherer, Liideritz, Pannier, etc. 

(2) Voir la bibliographie à la fin du volume. 



174 LES TROUBADOUK.-. I \\l.\l.ll\s 



par ses précieuses biographies des Troubadours (1) 
i't auquel travaillent encore nombre d'érudits Fran- 
çais, Les professeurs ( Sonstans ei Anglade, des Facul- 
tés «l'.\i\ ei de Toulouse, entre antres (2). 

«.r.irc aux uns ci aux autres, nos Troubadours 
sorteni < l<- la pénombre accumulée sur eux par les 
:les. Bu même temps que L'enthousiasme irréflé- 
chi, que Leur avaient voué Les romantiques <le 1830, 

itompe, Leur valeur réelle apparaît plus exacte; 
une pari leur est faite, moins exagérée, sans doute, 
mais plus solidement motivée, dans la formation 



(i) Il est certain que le Troubadour Hugues de Saint-Cire n'est 
pas l'auteur de toutes les biographies, bien qu'il écrive : « Et sachez 
que moi, Hugues de Saint-Cire, qui ai écrit ces raisons — « razos », 
etc. ». — Chabaneau donne, aux premières pages de son précieux 
ouvrage : Biographies des Troubadours, Toulouse, 1885, l'histoire 
et la critique de ces biographies du XIII e siècle. 

(2) M. Constans, Professeur de Littérature Romane à la Fa- 
culté d'Aix-Marseille, Majorai du Félibrige, a donné de remarqua- 
bles travaux sur des textes du moyen âge et a encore en cours 
de publication un travail de haute érudition sur Jean de Troyes. 
M. J. Anglade, Professeur à la Faculté des Lettres de Toulouse: 
« Les Troubadours, leurs vies, leurs œuvres, leur influence ». 
Paris 1908. Nous ferons de fréquents emprunts à cette étude de 
haute érudition qui résume pleinement, sous une forme des plus 
accessibles, les plus récentes découvertes. A maintes reprises, le 
distingué Professeur Toulousain, que nous rencontrons dans les 
réunions Félibréennes, a bien voulu nous faire bénéficier de sa 
haute compétence en Littérature médiévale. 



LES TROUBADOURS GAKTALIENS 175 

de notre langue et l'amélioration de notre caractère. 
La société qui leur donna naissance et leur permit 
de se développer se révèle aujourd'hui à nous, sons 
son jour vrai, avec sa sensualité et ses aspirations 
d'idéal, son afféterie et ses besoins artificiels, ses 
goûts de magnificence parfois extravagante et sa 
rudesse de mœurs moins corrompues qu'exacerbées. 
Les Troubadours furent les reflets de leur époque 
autant qu'ils l'éclairèrent; ils contribuèrent, certes, 
pour une large part à répandre et à accroître cette 
déviation du cœur qui conduisit à une malsaine exa- 
gération des sentiments les plus instinctifs. Mais ils 
n'eussent pas glissé si vite sur la pente du conven- 
tionnel et du faux, si la société tout entière, où et 
dont ils vivaient, ne les y avait poussés. A évoquer 
sommairement leur histoire on sera porté à « beau- 
coup leur pardonner parce qu'ils ont beaucoup 
aimé » et on oubliera certaines de leurs faiblesses 
pour se souvenir, avec leur plus récent historien 
français, que c'est grâce à eux que « la France du 
« Midi a enseigné aux littératures naissantes à 
« exprimer sous une forme artistique les sentiments 



I .''• LES i ROI BADOl 'lis OANTALIENS 



a les plus doux, les affections 1rs plus chères qui 
« aient fail battre le coeur des hommes » (1). 




Tout ea faisant La part large a l'exagération de 
certains de leurs apologistes, il est indiscutable que 
les provinces des Gaules comprises entre La Loire 
et la Méditerranée, étaient Infiniment supérieures, 
dès le XI" siècle, ans pays septentrionaux, comme 
degré de culture intellectuelle et de civilisation. La 
pensée 3 était plus hardie, s'exprimait plus Libre- 
ment, en une Langue mieux fixée que sur les bords 
de la Seine; la Langue d'Oc avait pris une incon- 
testable avance sur la Langue d'Oïl. Il faut cher- 
cher, disait -on volontiers, la raison de la préémi- 
aence méridionale dans le fait que les pays d'Oc 
c'étaient autre chose que les sept provinces de la 
Gaule romaine, mieux compénétrées par le génie 
Latin et où s'étaient conservés les germes encore 



( 1 ) Anglade, P. 301-302. 



J.KS TROUBADOURS OANTALIENS 177 

vivaces de la culture antique. Si, en même temps 
qu'on admire le raffinement littéraire des Trouba- 
dours, on leur reproche un genre trop maniéré, une 
lascivité extrême, c'est qu'ils ont hérité des quali- 
tés et des défauts de la décadence romaine dont ils 
procèdent et sont, en réalité, les héritiers directs. 
La critique moderne, dont le savant professeur 
Anglade s'est fait l'interprète autorisé (1), voit 
ailleurs l'origine de Fefflorescence poétique du 
XII e siècle. Dans le Midi médiéval, qui allait de la 
Loire aux extrémités de la Catalogne, de l'Océan au 
delà des Alpes, la différence entre les dialectes 
divers était infiniment moins sensible qu'aujour- 
d'hui. Une langue prédomina, exclusive à tous les 
Troubadours, dont le Dante lui-même, aurait songé, 
dit-on, à se servir, la langue Romane (2) ou, plus 



(f) Anglade: Les Troubadours. 

(2) Nous nous conformons à l'usage généralement admis jus- 
qu'ici en employant les dénominatifs de « Langue Romane », mais 
nous reconnaissons avec la Critique moderne qu'il n'y a jamais eu, 
en réalité, une langue spéciale dénommée « Romane ». La langue 
des Troubadours était appelée par eux « Limousine, Auvergnate, 
Proivençale ». Bile était incontestablement dérivée du Latin, mais 
avait gardé, comme le veulent de savants linguistes, nombre de 
mots Celtes, Grecs et même de la langue d'Oil, conservés des dia- 
lectes parlés de la Loire à la Méditerranée avant la conquête 



17s l 1 ROI BADCH BS CAMTALIENS 

exactement, la Langue Limousine, qui ae portait pas 
d'autre aom au XII" siècle e1 n<' s'est appelée qu'au 
XIII" : (< langue Provençale » (1). Le Troubadour 
< ';int;ilicn ou Provençal, Languedocien ou Avignon- 
aais ne chantait ni ne composait en son dialecte 
uatal, mais exclusivement en cette langue Romane. 

m Elle unissait, «lit un écrivain Cantalien, de 

h l'époque Romantique (2), la douceur à l'énergie. 

.« Dérivée do Latin, comme le Français, l'Italien et 

<< l'Espagnol, fil»' l'emportait sur ses rivales, eu 

o conservant beaucoup plus de mots Celtes et eu 

« participant aux beautés du Grec qu'on avait 

« longtemps parlé a Marseille. Elle était en usage, 

« non seulement dans les contrées méridionales de 

m la France, mais (die était encore entendue et 



Romaine, ou importés par les conquérants qui l'avaient, tour à 
• ir, foulée : Goths et Francs. F.n réalité, le Français, l'Italien, 
Hîspagnol m, nt, au même titre que la langue des Troubadours, 
« Langues Romaines ». — Lorsqu'au XIV e siècle les sept 
Troubadours Toulousains voudront empêcher la disparition de 
eur langu<- ancestrale, ils déclareront que la violette, l'églantine, 
le souci d'or ou d'argent ne seront décernés qu'à des poésies en 
langue « Romaine ». 

(i) Anglade : Les Troubadours. P. 7 à 10 et 306. Note 4. 

(2) Probablement le Baron de Sartiges d'Angles. — Annuaire 
du Cantal, année 1830. 



LES TROUBADOURS CAKTALIEXS 179 

(( cultivée en Italie, eu Espagne, en Angleterre et 
« jusqu'en Allemagne. » 

En parlant de la langue qu'ils emploient, à 
L'exclusion de tout autre dialecte, les Troubadours 
l'appellent toujours « Lengua Romana » et par 
abréviation « Romans ». « Les critiques Italiens, 
« Espagnols, Portugais, dit uu des meilleurs histo- 
(( riens modernes des Troubadours ne qualifient 
« jamais cette langue ou cette poésie par l'épithète 
« de Provençale; ils l'appellent ordinairement lan- 
ce gue ou poésie du Limousin: « Lemosina », quel- 
ce quefois d'Auvergne, désignant évidemment l'une 
(( et l'autre par la patrie des plus renommés entre 
(( les Troubadours qui représentaient le mieux la 
« nouvelle poésie » (1). 

Constatons avec quelque orgueil que la langue 
poétique du Moyen Age a porté le nom d'Auvergne, 
concurremment avec celui du Limousin, bien avant 
d'être appelée Provençale. C'était, en effet, de ces 
deux provinces centrales que venaient les premiers 
et plus fameux Troubadours ainsi que le constate 



(i) Baret: « Les Troubadours et leur influence sur la Littéra- 
ture du Midi de l'Europe ». 



l v " rHOl BADOI RS i W I \l II N*S 

dans sa chronique 1«- Portugais Nunes de Liâo: « Le 
«. roi don 1 )»'iiis (de Port agal |, écrit-il, fut bon Trou- 
• badour et, pour ainsi dire, le premier qui ait écrit 
a des \ ers, ce que ' "" commença à faire de son 

temps à l'imitation <1<- ceux d'Auvergne et de 
<< Limousin ». 

Le troubadour fameux Pierre Vidal (1) tient 
même langage, Lorsque, dans son traité de gram- 
maire et de versification romanes, il dit: 

<■ T<>tz hom que \<>1 trobar ni entendre deu pri- 
(( meramenl Baber que aeguna parladura no es na- 
« turals ni drecha de] nostre lingage, mais aquella 
« de Lemosi el de Prœnza e d'Alvernha et de Caer- 

<• siin. m 

e Tout homme «i ui veut s'adonner à la poésie doit 
« premièrement savoir qu'aucun idiome n'est notre 

droit et naturel langage hormis celui qu'on parle 

en Limousin et en Provence, «m Auvergne et eu 
« Quercy. » 

<v n'est donc pas de Catalogne, comme auraient 
voulu le supposer les historiens Bastero, Ainat, etc., 



(ii Troubadour Toulousain dont H. de Saint-Cire donne la 
longue biographie. \'< >ir Chabaneau. P. 64 et suiv. 



LES TR0UBAD01 US CANTALIENS lsl 



que la poésie Romane serait remontée en Provence 
pour continuer son expansion en Aquitaine, Langue- 
doc, Auvergne et Limousin, mais de ces dernières 
provinces, son vrai berceau, qu'elle est descendue 
vers le sud. Sans remonter aux «< Sons » on mélo- 
dies du Poitou, c'est dans cette province qu'appa- 
raît le premier Troubadour, Guillaume VI, comte 
de Poitiers (1087-1127) et ce serait aux limites 
du Poitou et du Limousin qu'il faudrait placer le 
berceau de la poésie des Troubadours il). Simple 
chanson populaire à l'origine, elle a évolué, peu à 
peu, vers la chanson « courtoise » (2) s'adressant 
à une élite plus raffinée. Il est certain que, dès les 
premières années du XII e , la langue des Trouba- 
dours est fixée, des règles poétiques existent, toute 
une technique est constituée qui ira grandissant 
jusqu'à l'infinie diversité de la métrique, puisqu'on 
comptera, au XI 11% plus de mille formes de la 
strophe, dans la lyrique Provençale. 

Le caractère du Méridional, plus gai, plus léger, 
son esprit plus vif, ses mœurs plus faciles, son 



(i) Anglade. P. 8. 

(2) « Chanson courtoise », digne d'être chantée dans les Cours 
d'Amour et à la Cour des monarques protecteurs des Troubadours. 



L89 If- '1K"1 BAD01 RS I AMAI.II ass 

existence plus Large dans un paya plus fertile, 
firent, sans doute, que de son berceau, quasi au 
centre des Gaules, la Poésie descendit vers le Sud. 
\ pénétra \ii«- dans Les mœurs, au Lieu de remonter 
vers le Nord qui Lui fui toujours plus réfractaire. 
Elle y reste épique <-i satirique, mais Burtout 
Lyrique <u La distinctive des Troubadours Méridio- 
oaux, «ii opposition avec Les Trouvères du Nord, 
a, jusqu'à La fin, la grâce, la m< blesse et la flat- 
terie. Le souci <1<- la gloire n'apparaît souvent, chez 
eux qu'après Le culte d<- la femme. Encore en parlent- 
ils avec une insouciance et une Légèreté qui jureat 
avec Les serments répétés de fidélité, de constance, 
d'éternelle passion qui emplissent leurs chansons 
d'amour. Les femmes, la religion ei la guerre soni 
Leurs trois grandes sources d'inspiration; mais il 
faut reconnaître que suas L'influence chrétienne, 
l'amour idéal ei chevaleresque qu'ils préconisent, 
relève la femme, si abaissée par L'antiquité, en l'ait la 
souveraine maîtresse des actions et des pensées. Il 
faut, sur ce terrain, saluer en eux les précurseurs du 
Dante et de Pétrarque. En idéalisant la femme, 
alors même qu'une certaine dose de sensualité se 
mêlerait parfois à leur culte pour elle, en célébrant 



LES TROUBADOURS CANTALJENS 183 



cette passion épurée et respectueuse dont ils fai- 
saient profession, ils ont contribué puissamment à 
introduire dans les mœurs ces habitudes chevale- 
resques, cette propension à la déférence et à la cour- 
toisie (jiii constituent une des pins précieuses qua- 
lités françaises. 

C'est, au reste, avec la Chevalerie que les Trou- 
badours se développent et les deux institutions ont 
simultané déclin. L'une et l'autre surgissent, à peu 
près ensemble, vers le milieu du XI" siècle, agonisent 
vers la lin du XIV e ; il ne restera plus au XV e que de 
misérables jongleurs et, à l'aurore du XVI e , Fran- 
çois I er sera le dernier roi-chevalier. Comme le 
Chevalier, le Troubadour a une dame vers laquelle 
il élève toutes ses pensées, pour qui il fait parade 
de son talent poétique comme le Chevalier de sa 
valeur. Religion, Guerre, Amour, sont la trinité, 
objets sacrés de leur culte, à laquelle ils demandent 
inspiration pour leurs poèmes aussi bien que pour 
leurs actions d'éclat. 

Jusqu'à 4eur disparition, les Troubadours reste- 
ront forcément esclaves, plus que tous autres écri- 
vains, du public auquel ils s'adressaient, de ses 
goûts et de ses passions, de l'ambiance dans laquelle 



184 II - i ROI BADOI RS < \M'\I H SS 



ils vivaient. Tour plaire et arriver à la célébrité, ils 
devaient refléter les amours et les haines des sei- 
gneurs qui les faisaient vivre, obtenir, à tout prix, 
1rs suffrages d'un auditoire dont ils étaient aussi 
directement tributaires que nos artistes dramatiques 
et lyriques contemporains. Avant de rêver célébrité 
el honneurs, le plus grand nombre demandait à la 
carrière poétique le bien-être de la vie et la fortune. 
Aussitôt qu'il avait émergé <le la foule, le Trouba- 
dour embauchait à sa solde un ou plusieurs « jon- 
glcurs >> pour l'accompagner sur la citole (1) et le 
rebec (2), tandis qu'il déclamait ses poésies. Il 
allait ainsi de château en château, de ville en ville, 
boute-en-train indispensable de toute fête, prétexte 
recherché de ces grandes réunions, de ces Cours 
d'amour, de ces assemblées littéraires dont la 
noblesse féodale, claustrée dans ses manoirs, se moll- 
ira ii particulièrement friande. Parvenait-il à la 
célébrité, il devenait dispensateur de gloire et de 
renommée, comblé de largesses par les barons dont 
il chantait les bauts faits, magnifiquement récom- 
pensé par les princes et les souverains dans les 



(i) Sorte de luth. 

(2) Violon à. trois cordes. 



LES TROUBADOUKS CANTALIENS 185 

Cours d'amour où il avait été proclamé « le mieux 
disant et le mieux chantant ». 

Tous n'étaient pourtant pas des professionnels 
faisant métier de poète pour gagner leur vie; les 
seigneurs les plus qualifiés et les plus nobles dames, 
elles-mêmes, les princes les plus puissants et jus- 
qu'aux plus grands monarques ne se bornaient pas 
au rôle de protecteurs. Beaucoup descendirent dans 
la lice, disputer, en Cour d'amour, le prix de poésie 
à leurs humbles rivaux. Les empereurs Othon II et 
Frédéric Barberousse, les rois Richard-Cœur-de- 
Lion, d'Angleterre, Alphonse II et Pierre III 
d'Aragon, Frédéric II de Sicile, le comte Guil- 
laume IX de Poitiers, le Dauphin d'Auvergne, 
Robert, les comtes de Foix et de Rodez, le prince 
d'Orange, le marquis de Montferrat, le vicomte de 
Turenne, Robert, évêque de Clermont, Bertrand, le 
puissant sire de la Tour-d'Auvergne, bien d'autres 
encore, conquirent la palme en maints tournois litté- 
raires, furent les émules, souvent victorieux, des 
Troubadours officiels les plus réputés. Dans le Haut 
Pays d'Auvergne, auquel nous limitons cette étude, 
Pierre de Vie, rejeton d'une illustre lignée féodale, 
Astorg d'Aurillac, baron de Conros, Ebles, Corn- 



186 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



tour «le Saignes, le daine de Castel-d'Oae, Pierre de 
Rogier, Vstorg de Segret, Faydit du Bellestat, 
Pierre de Cols, Hugues de Bruueinc rivalisent avec 
les «'avaire, Les Amouroux, Les Borzats, fils de leurs 
œuvres. Il faut même reconnaître, qu'au moins en 
Haute-Auvergne, ce fut dans les hautes classes de la 
que la Poésie recruta ses plus nombreux et 
ses plus fervente adepl 

Les Troubadours sortis dp peuple débutaient 
généralement par Le métier de jongleurs où ils déve? 
Loppaienl Leurs talents poétiques. Bien antérieurs 
aux Troubadours, Les Jongleurs étaient un héritage 
d- La société Romaine, aussi vieux, peut-on dire, que 
le monde qui, dès ses origines, aima à être amusé. 
J.o poètes, grands seigneurs, leur confiaient volon- 
tiers Le soin de débiter Les chansons qu'ils avaient 
composées ou se faisaient accompagner par eux sur 
les instruments à cordes pendant qu'ils les chan- 
taient ou les déclamaient. « Ce contact continuel 
entre Troubadours et Jongleurs favorisait la confu- 
sion des deux classes » (1). Nombre de Troubadours 
furent en même temps Jongleurs et quantité de ces 



(i) Stimming, clans le « Grandriss » de Grœber II B, P. 16, 
cité par Anglade. P. 45. 



LES TKOUBADOURS CANTALIEXS 18V 

derniers sentirent seveiller en eux, au contact des 
poètes, le goût du « bien dire », s'élevèrent au rang 
des Troubadours. Plusieurs parmi les plus réputés 
ont eu ces modestes débuts. 

A l'égal de celles des autres provinces d'Oc, les 
salles des châteaux Cantaliens ont vu se presser 
d'aristocratiques réunions pour écouter les Trouba- 
dours. A -Cariât, à Scorailles, à Mardogne, à Conros, 
à Murât, à Apchon, à Madic, dans toutes les 
demeures féodales de quelque importance, Trouba- 
dours et Jongleurs étaient choyés. Les parvis de 
l'Abbaye d'Aurillac, des Monastères de Mauriac et 
de Saint-Flour ont vu se grouper des foules joyeuses 
pour entendre « causons » et « sirventés » dont la 
liberté de langage et la causticité n'effarouchaient 
pas les moines d'alors. Tandis qu'au Bas-Pays, 3e 
Dauphin tenait cour ouverte à Yodables, l'évêque 
Robert, à Clermont, que la célèbre « Cour de l'Eper- 
vier » attirait annuellement au Puy-en-Velay poètes 
de Provence et de Languedoc, d'Aquitaine et de 
Limousin, qu'aux frontières même du Haut-Pays, 
le comte de Eodez, les vicomtes de Turenne, de 
Canillac, de Ventadour entretenaient sous leurs 
toits des Troubadours en assez grand nombre pour 



ISS LES TROUBADOUliS I \\l \1 11 \s 



constituer autant d'écoles distinctes de poésie, les 
vallées Cantaliennes bénéficiaienl du va-et-vient de 
ces bardes nomades et le Haut -Pays fournissait à 
leurs troupes un important contingent de Trouba- 
dours qui s'illustrèrent dans tous les genres poé- 
tiques en honneur au moyeu âge. 




Ils étaient, en effet, des plus variés les genres 
multiples, toujours infiniment compliqués, dans 
lesquels devaient s'exercer, tonr à tour, l'ingéniosité 
et la verve des Troubadours. Pour être vraiment 
réputés Maîtres en Gai-Savoir, ils devaient pou- 
voir rimer avec une égale facilité une « Canson », 
un « Sirventés », un « Chant de Croisade », un 
« Planh », une « Tenson », une « Pastourelle », 
une « Romance », ou une « Aube », à ne citer que 
les variétés poétiques les plus usuelles. 

La « Canson » — Chanson — , exclusivement 
consacrée à l'amour, était le thème préféré, essen- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 189 



tiel même, de la poésie médiévale. Composée ordi- 
nairement de six h sept strophes ou couplets, — 
<( coblas » — elle se terminait volontiers par un 
envoi — « tornada » — et n'avait jamais de refrain. 
Souvent badine et parfois d'un libertinage éhonté, 
elle pousse, d'autres fois, la passion au paroxysme 
comme dans cette affirmation d'Arnaud de Marveil: 
(( Si je perdais celle que j'aime. Dieu, lui-même, 
« n'aurait pas de quoi me consoler ! » Volontiers, 
elle se fait satirique et railleuse : « Faites l'amour 
<( aux plus laides, montrez de l'indifférence aux 
« belles c'est le moyen de réussir », affirme Thi- 
baut, comte d'Orange. 

Le plus souvent, le ton de flatterie, d'adulation, 
est si outré qu'il serait difficile de croire à la sincé- 
rité des sentiments exprimés si d'indéniables 
exemples ne prouvaient à quel degré les Trouba- 
dours poussaient l'exaltation sentimentale, telle 
l'histoire ou la légende de Geoffroy Rudel, prince 
de Blaye. Devenu éperdûment amoureux de la 
comtesse de Tripoli, sur la seule vue de son portrait, 
il part pour la Croisade dans l'unique but de con- 
templer l'adorée. Tombé malade en mer, il était 
mourant quand le navire aborda Tripoli. La corn- 



Il S TR01 B \l'«'l BS < wr M [ENt 



tesse, avertie de la passion du poète qu'elle n'avait 
jamais vu. se rend à bord, donne une bague au 
Troubadour qui u'a que Le temps de la porter à ses 
lèvres avant d'expirer! Ou mourait d'amour, au 
moyen âge, affirment les fervents de la Chevalerie, 
«ai de pneumonie prise à soupirer dans le brouillard, 
aêtres de sa daine, prétendent les scep- 
tiqui 

L'étymologie du mot << Sirventés >> (1) — récit, 
satire — , peste douteuse. Taudis que certains voient 
son origine dans le l'ait d'être composé pour des 
serviteurs «ai par «les serviteurs, c'est-à-dire des 
poètes de Cour, d'autres, plus nombreux, estiment 
que li- nom donné à cette poésie viendrait de ee que 
le (, simiit' s ,. était agencé sur la forme et sur 
l'air d'une chanson, simple composition « au ser- 
vice » d'une autre plus noble qu'elle imitait (( servi- 
lement ». Convenons que Tune et l'autre explica- 
tions sont fort alambiquées et constatons que, si 
le (( Sirventés » moral ou religieux, pratiqué sur- 
tout à l'époque de la décadence, reste presque tou- 
jours simplement banal, le « Sirventés » politique a 



(i) Les Trouvères l'appelaient « Serventois ». 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 191 



pour nous un beaucoup plus grand intérêt. Il nous 
initie, en effet, aux mœurs, aux usages vrais d'uoe 
société dont la chanson ne nous dépeint que les 
sentiments par trop fictifs. Les Troubadours s'iden- 
tifient aux événements dont ils sont spectateurs, ils 
t doivent épouser, pour être applaudis, les haines et 
les enthousiasmes de leurs protecteurs leurs récits, 
pour amplifiés qu'ils soient, n'en représentent pas 
moins l'opinion, au jour le jour, une sorte de Presse 
embryonnaire, bien peu indépendante, il est vrai, 
puisque, à vouloir émettre des idées personnelles, 
porter des jugements impartiaux, ils risqueraient ïa 
suppression de la solde qui les fait vivre. 

Au « Sirventés » se rattachent aussi les « Chants 
de Croisades », poèmes d'allure plus vigoureuse, que 
Troubadours et Jongleurs allaient déclamer de Cour 
en Cour, de manoir en manoir pour décider les Che- 
valiers au départ, les exciter à aller, outre-mer, pour- 
fendre les Infidèles. Plus littéraires que celles de 
Pierre L'Hermite, ces exhortations enflammées pro- 
duisaient mêmes effets et déterminèrent bien des 
volontés hésitantes. 

Au même genre se rattache encore le & Planh » 



192 LES TROUBADOURS I ITALIENS 

— la plainte, — triste élégie qui devient un cri de 
douleur rode, Lorsqu'elle pleure la mort d'un être 
cher, s'encolère contre le sort aveugle, gémit sur les 
deuils de La patrie Romane. Le a Planh » le plus 
émouvant, sorti d'une plume Cantalienne est, sans 
conteste, Le poèi L'Astorg d'Aurillac-Conros déplo- 
rant La captivité «le Saint Louis sur la terre Afri- 
caine 1 1 >. 

Tout autre et nécessitant chez son auteur des qua- 
lités bien différentes est la aTenson», sorte de polé- 
mique dialoguée dont les sujets les plus divers four- 
nissent le thème. Son origine paraît remonter au vieil 

usage des Cours d'i >ur où la reine proposait aux 

jouteurs quelque point délicat, quelque question dos 
plus quintessenciés sur Laquelle les deux rivaux 
devaient émettre une opinion et la défendre contre 
l'adversaire jusqu'au triomphe <>u à la défaite. A la 
Cour d'amour tenue à Pierrefeu, deux Troubadours 
célèbres prirent pour thème de leur « Tenson » cette 
question épineuse : « Qui est plus digne d'être aimé, 



(i) Nous verrons qu'on avait cru jusqu'ici ce « planh » composé 
en 1270 à l'occasion de la mort de Saint Louis. Il est aujourd'hui 
démontré qu'il se réfère à La Mansourah. 



LES TROUBADOURS CANTALIEN8 198 



(( de celui qui donne libéralement ou de celui qui 
« donne malgré soi, afin de passer pour libéral ». 
Ou encore : « Quel est l'homme le plus amou- 
(v reux : celui qui ne peut résister au désir de parler 
« constamment de la dame qu'il aime ou celui qui y 
<( pense en silence.» Ailleurs on étudia ce grave pro- 
blème : << Un amoureux qui est heureux dans son 
<< amour doit-il préférer être l'amant ou le mari de 
«< sa dame ». Si les arguties byzantines auxquelles 
les deux partenaires ont recours, n'offrent plus que 
médiocre intérêt, leurs réflexions et arguments tires 
de la vie usuelle sont une précieuse source de docu- 
mentation, montrent souvent ce libertinage, au 
moins imaginatif, assez coutumier aux Trou- 
badours. 

La (( Pastourelle » et la « Romance » nous font 
voir, sous un tout autre aspect, la poétique médié- 
vale. Dans la première, le poète imagine une ren- 
contre fortuite avec une bergère. Après quelques 
compliments, notre homme offre son amour. Dia- 
logue plus ou moins prolongé mais qui ne finit 
généralement pas à l'honneur de la vertu champêtre! 
La « Romance », difficile parfois à distinguer de la 
« Pastourelle », est également le récit d'une aven- 



104 LR8 TROUBADOURS OANTALIENS 



turc d'amour fait sous forme dialoguée, plus en 
faveur chez les Trouvères que chez les Troubadours 
qui lui préfèrenl toujours la « Pastourelle ». 

La i»lus mièvre, peut-être, mais si gracieuse pro- 
ductioo des poètes Méridionaux, certainement la 
moins connue, est V « Alba », — l'aube — qui tire 
son nom de ce que le mot « aube » doit revenir à 
chaque couplet, Le plus récent et le plus complet des 
historiens de la poésie Méridionale fait entendre en 
termes aussi exacts que voilés la nature de ce poème : 
«« Il suffit de rappeler la situation de Roméo et de 
« Juliette quand le chant mélodieux du rossignol 
<< vicni leur annoncer le jour. Seulement, dans 
u l'aube », le chant du rossignol est remplacé par la 
« voix d'un ami fidèle qui a poussé le dévouement 
« jusqu'à veiller toute la nuit à la sécurité de son 
« compagnon » (1). 

Pour apprécier a toute sa valeur l'œuvre si 
curieuse «les Troubadours, son influence exacte, il 
faudrait l'étudier en détail avec le savant Professeur 
Anglade, passer en revue « jeux-partis », « coblas », 
u sixtines », <( descorts », « complaintes », « con- 



(i) Anglade. P. 68. 



LES TROUBADOURS CANTALIICNS 195 



gés », « énigmes », <( justifications », (( ballade », 
« lai », « virelai », « triolet », « rondeau » où la 
recherche des formes et des rythmes lutte avec les 
difficultés de rime et de versification. Ils s'ingénient 
à varier les mètres, à codifier une prosodie complexe 
et ardue, à multiplier les difficultés inouïes de 
la rime et l'entrecroisement des vers « mâles et 
femelles » : 

Lo vers deg far en tal rima 
Mascl'e femel que ben rim 

Le vers je dois faire en telle rime 
Mâle et femelle qui bien rime 

enseigne un des plus célèbres Troubadours Auver- 
gnats, Cantalien peut-être : Gavaudan-le- Vieux. — 
« L'agencement des rimes est l'objet d'un soin tout 
« particulier; il existe toute une terminologie pour 
« désigner ces combinaisons » (1). 

Parfois, plus subtils qu'éloquents, les Trouba- 
dours ont fatalement versé dans l'exagération, ont 
limé et poli outre mesure, donné souvent la prédomi- 
nance à la forme sur le fond, délayé sans raison des 
pensées sans originalité et sans grandeur, trop cir- 

(i) Anglade. P. 68. 



l.l - i ROI BADOl Bfl < Wl Al.ll.NS 

conscrit au seul amour le thème de leurs oeuvres. Il 
esi évidemmenl exagéré de traiter les Trouvères de 
vulgaires plagiaires, de concréter uniquement dans 
Les Troubadours toute cette efflorescence épique du 
moyeu âge el de ne rien admettre, en dehors d'eux, 
de digne du moindre intérêt; mais il serait plus 
injuste encore de ne pas reconnaître leur salutaire 
influence, de leur dénier la Large part qu'ont eue 
leurs efforts e1 jusqu'à leurs défauts, dans L'œuvre 
progressive d'émancipation de l'esprit huinain. 




La civilisation méridionale du XII e siècle était-elle 
vraiment trop hâtive, comme L'insinuent avec 
quelque malicieux dédain, les « Françimam » et 
cette société raffinée portait-elle fatalement en elle 
les germes d'une corruption précoce qui l'eut bientôt 
dissoute el anéantie? L'affirmation semble des plus 
risquées: A chaque point culminant de l'Histoire, il 

-i trouvé des esprits chagrins et des vertus farou- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS M», 

ches pour affirmer que le comble de l'abomination 
était atteint et que le monde allait être englouti sous 
le poids de ses forfaits. Lorsqu'aux IX e et X e siècles 
Kome était le théâtre de scandales sans nom qui vont 
du pontificat de Jean VIII à celui de l'austère et 
génial Cantalien Silvestre II (1), certains « milléna- 
ristes », mais non pas la généralité des peuples, 
comme se sont complu à l'affirmer les historiens anti- 
catholiques, ne prédisaient-ils pas la tin du monde 
pour Tan 1000? Au temps même où le Capétien 
tenait sous sa rude poigne le Midi pantelant, la 
France septentrionale, si orthodoxe pourtant, et si 
vertueuse, à en croire les annalistes aux gages de 
Montfort. était si peu exempte des humaines fai- 
blesses que le pieux évêque de Chartres déclarait au 



(i) C'est cette période lamentable dont le savant Cardinal Ba- 
ronius, l'annaliste quasi-officiel de l'Eglise dit : « C'est ici que se 
place le commencement de ce siècle qui a mérité par ses cruautés 
et l'absence de toute vertu le nom de siècle de fer. Partout triom- 
phe le génie du mal et la décadence intellectuelle est si complète 
que cette époque est appelée à bon droit le siècle des ténèbres... 
Le Christ dormait dans sa barque et les flots déchaînés menaçaient 
d'engloutir ce frêle esquif. Tout était mort et pas une voix ne 
s'élevait pour implorer son secours. Ceux qui devaient veiller au 
salut de l'Eglise faisaient cause commune avec ses ennemis et dans 
leurs vœux sacrilèges ils cherchaient à s'assurer l'impunité en 
souhaitant que le Christ ne se réveillât plus ! » — (Card. Baro- 
nius, Annal. T. X., P. 685). 



198 LES TROUBADOURS CANTAL1LNS 

saint roi Louis IX que jamais pareille corruption 
/l'avait existé Cûes les laïques et les clercs (1). Sous 
les Valois, les huguenots se voilaient la face des into- 
lérables scandales dont ils étaient témoins; la Ré- 
forme, qui devait tonl épnrer, connut, à son tour, les 
défaillances de la chair. A la fin du XVIII e siècle, 
l'insouciasl scepticisme des classes dirigeantes 
amena un effroyable cataclysme où sombrèrent un 
état de choses suranné, des abus trop réels, mais non 



(i) Au XIII' siècle, sous le règne même de Saint Louis, les 
désordre- et les scandales étaient aussi grands dans l'Eglise. 
Ainsi Philippe de Savoie, excellent Capitaine, sans cesse guer- 
royant, n'ayant pas la plus légère attache à l'Eglise fut fort 
canoniquement préconisé par le Pape Evêque de Valence, 
« Faisant preuve de mœurs plus militaires que sacerdotales », 
il ne se préoccupa jamais de son Evêché que pour en toucher 
les revenus ! Le grand Archevêché de Lyon étant devenu 
vacant, il fut élu fort légitimement à ce Siège et, sans 
renoncer à celui de Valence, préconisé Archevêque de 
Lyon en janvier 1245 par Innocent IV. Cet Archevêque 
et Evêque laïque, chef d'armée, jouit paisiblement de ces Sièges 
pendant vingt-trois ans! Clément IV, juriste strict, fut scandalisé 
du cumul! Il obtint à grand'peine, le 7 juillet 1266 que Philippe 
de Savoie renonçât au mo»ns à Valence. Quand Clément IV le 
pressa, le 5 mai 1267, de recevoir les Ordres Sacrés, « Philippe, 
« Comte de Savoie, obéit cette fois, maij ce fut pour épouser, le 
« il juin, Alix de Méranie, Comtesse de Bourgogne! » — (Cha- 
noine Nicolas, Vie de Clément IV, P. 214-218. — Martène, II, 
col. 462, n° 458. — Abbé Martin : Conciles et Bullaires de Lyon, 
P. 245.) 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 199 

pas la Nation, qui se régénéra sur les champs de 
bataille napoléoniens et prit,à travers le XIX e siècle, 
conscience de ses droits. Il est permis de supposer 
que de l'excès même de civilisation, de cette licence 
de mœurs si fort reprochée au Midi du XII e siècle, 
serait né, à travers quelque crise passagère, un état 
autre, plus conforme aux immanentes règles de la 
morale et de la raison, « ce nouvel ordre de choses » 
auquel aspirait déjà Virgile (1). Un réformateur 
pacifique, quelque François d'Assise eut surgi, réali- 
sant, par son entraînante parole et son ardente 
charité, la réforme des mœurs, quelque prince, éner- 
gique pétrisseur de peuples, eut peut-être mené à 
bien, pour le Midi, l'œuvre épuratrice nécessaire. 
Mais il était écrit que Provence et Bretagne, Langue- 
doc et Lorraine devaient avoir communauté d'insti- 
tutions politiques. La sauvage ruée des aventuriers 
du Nord, sous masque religieux, l'irruption, sous 
couleur de guerre sainte, des faméliques vassaux des 
Capétiens, noyèrent dans le sang la civilisation méri- 
dionale et ses abus, couvrirent de leurs clameurs la 
voix des Troubadours, ensevelirent sous les ruines 



(i) « Virgile : Eglogues ». 



200 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

tout ce qui avait l'ait la force et la faiblesse du Midi, 
tout ce qui était bob orgueil et sa joie, tout ce qui 
faisait bob charme preneur et le différenciait du 
Nord. Avec la liberté de penser et d'écrire fut enle- 
vée à ses plus valeureux fils jusqu'à la liberté de 
vivre! 

A travers les massacres de Béziers et de Carcas- 
sonne, le désastre de Muret, la prise de Toulouse, 
la chute de Montségur, le temps n'était plus aux 
amoureuses « cansons », aux idylliques « pastou- 
relles » : la douleur de la défaite ne pouvait inspirer 
aux pauvres Troubadours endeuillés que « sir- 
tés » vengeurs et lugubres << planhs >>. Quelques- 
uns uous ont laissé le récit, tout palpitant d'horreur, 
des longues luttes sanglantes où sombra définiti- 
vement l'indépendance Romane, tel Guillaume de 
Tudelle. La poésie méridionale n'est pas morte, 
certes ; mais, pendant de longs siècles, elle va rester 
muette. En vain quand renaît un calme relatif, 
quand le mariage de l'héritière de Toulouse avec le 
frère de saint Louis a fait du Languedoc une pro- 
vince française, les Troubadours qui ont survécu à 
la tourmente tentent-ils de se refaire une place dans 
l'ordre soeial nouveau. Le goût n'est plus aux chan- 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS C« >1 

sons; chacun pleure sa famille décimée, sa richesse 
perdue. « La plupart des grandes maisons s'étaient 
« appauvries, observent très justement les auteurs 
« de l'Histoire littéraire de la France; plusieurs 
« d'entre elles avaient péri totalement, les fortunes 
<< avaient passé en d'autres mains. Le besoin s'étant 
« fait sentir là où régnaient auparavant l'abondance 
<( et la joie, les Cours d'amour étaient devenues 
<< muettes. Les portes des châteaux se fermaient et 
« les Troubadours, les voyant closes, ne voyagèrent 
(( plus. Ils accusèrent alors les seigneurs d'avarice; 
« ceux-ci n'étaient que ruinés. L'économie, devenue 
« nécessaire, avait remplacé les folles dépenses. 
« Chacun songeait à soi et au moyen de réparer ses 
(( pertes. Les mœurs changèrent, l'hypocrisie régna 
« où l'effronterie marchait à découvert. La dévotion 
« apparente s'accrut, les Confréries de la Vierge 
« se propagèrent. On chanta au lutrin au lieu de 
•« chanter dans les Cours et aux banquets des sei- 
« gneurs. Les Troubadours voyageurs qui sont les 
« Troubadours véritables disparurent. Désormais 
<( sédentaires, ceux qui restaient prirent tous les 
« défauts qu'ils devaient contracter en cessant de 
<( voir le monde. Ils se firent un jeu de la rime et 



202 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



« multiplièrenl les difficultés croyant augmenter 
ci par Là Leur mérite. Ils devinrent satiriques, médi- 
« eants... . Les encouragements furent rares et l'ou- 
(( l.li a peu près général » (1). Mais, le plus puis- 
sant facteur de La disparition des Troubadours fut 
encore L'Inquisition. 

« Les sentiments de L'Eglise vis-à-vis de la poésie 
irs Troubadours paraissenl avoir varié avec le 

<i temps el peu ! ri re ;iussi avec les hommes )) (2). 
(>n a compté jusqu'à seize ecclésiastiques parmi les 
Troubadours, donl deux évêques el un pape, nombre 
de chanoines el de dignitaires réguliers. Le fanatique 
é\ êque de Toulouse, Folquet, était Troubadour avant 
d'obtenir La mitre, Le pape Clément IV (Guy Fol- 
queys) accordail cent jours d'indulgence à qui réci- 
tai! se- poésies (2), Guy d'Ussel, le grand Trouba- 



(i) Hist. Littér. de la France. T. XX. Art. d'E. David. 
(2) Anglade, P. 29. 

(2) Ibid. 11 est bon de dire que ces poésies étaient en l'honneur 
de la Vierge. ClémentIV, Gui Folqueys (Folquet, Foulques)). 
Guido Fulcodi (1195-1268), né à Saint-Gilles (Gard), d'abord 
guerrier, puis juriste éminent, membre du Conseil du roi Saint 
Loufs. Hvèque du Puy après son veuvage, Archevêque de Nar- 
bonne, Cardinal, élu Pape en 1265, sous le nom de Clément IV. 
Juriste très savant, Prêtre très pieux, il fut un puissant agent des 
Capéitens dans la soumission du Midi, donna aux Inquisiteurs 
une consultation approbative célèbre, sans être jamais person- 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 203 



dour Limousin, était chanoine, comte de Brioude et 
de Montferrand (3), le Rouergat Daude de Prades, 
chanoine de Maguelone, les Cantaliens Pierre de Vie, 
Prieur de Montaudon et de Villefranche, Pierre de 
Rogiers, chanoine de Clermont, etc. Mais, en réalité 
les Troubadours n'étaient pus gens pieux et leurs 



tellement un fanatique persécuteur. Le Chano'.ne Nicolas, curé 
de Saint-Gilles, qui vient d'écrire sa vie (in vol. in-8, Nîmes 
iqio), paraît avoir eu pour principal objectif de faire ressortir 
surtout sa sainteté et de rendre officiel le culte dont il est honoré 
à titre de Bienheureux. Cette étude laisse entièrement dans 
l'olmbre les talents poétiques de Folquyes, se contentant de le 
louer d'avoir été « bien chantant ». On sait que les historiens 
accusent Clément IV d'avoir répondu à Charles d'Anjou, frère 
de Saint Louis, qu'il avait fa» : it roi de Sicile et qui le consultait 
sur le sort du jeune Conradin de Hohenstauffen, son compétiteur 
vaincu, qu'il fit décapiter : « La vie de Conradin c'est la mort de 
Charles d'Anjou, la mort de Conradin c'est la vie de Charles. » 

(3) Guy d'Ussel, ses deux frères, Ebles et Pierre, et leur cousin 
Elie, étaient tous quatre Troubadours et se prêtaient mutuel ap- 
pui. Guy ou plutôt Guillot a laissé son nom au château de La 
Garde-Guillotin qu'il habitait (commune de Merlines, canton 
d'Eygurandes, arr. d'Ussel (Corrèze). L'héritière de ces Trouba- 
dours fut Claudine d'Ussel, fille de Claude, seig. de La Garde- 
Guillotin, etc., et de Françoise de Tournemire de Marzes. Elle 
épousa Robert de Lignerac, Lieutenant-Général du Roi en Haute- 
Auvergne, Capitaine de Cariât, en faveur duquel Henri IV érigea 
la terre de Marze (cant. de St-Cernin, arr. d'Aurillac) en Mar- 
quisat. La fille unique de ces époux, Claudine de Lignerac-Marzes, 
dame héritière de La Garde-Guillotin, Marzes, etc.. épousa Jean, 
Comte de la Salle, baron de Larodde-Aulhac, etc., qui devint ainsi 
Marquis de Marzes et possesseur des biens de cette branche de la 
maison d'Ussel. 



204 LES TROUBADOURS CAKTALIEXS 

conceptions de l'an delà étaient plus voisines du 
Paganisme que du Catholicisme. Le sentiment reli- 
gieux tenait peu de place dans leurs œuvres, de 
même qu'il étail relégué a. un rang fort secondaire 
dans la société méridionale du XII e siècle. Nombre 
de Troubadours, même parmi les ecclésiastiques, 
étaient violemment anticléricaux, censuraient avec 
la dernière causticité les nioMirs de Rome aussi bieu 
que celles du clergé local. En général, gens de 
conduite légère, ils n'avaient pas de la vie le concept 
catholique, ne la considéraient pas du tout comme 
une <( vallée de larmes », mais bien plutôt comme 
un lieu de délices et de joie. Familiers avec la Divi- 
nité, ils adressaient à Dieu une poétique prière pour 
lui demander de protéger un rendez-vous amou- 
reux (1). 

()n conçoit que l'Inquisition ait tenu de tels gens 
pour suspects, leur ait fait comprendre, à maintes 
reprises, qu'ils « sentaient fortement le fagot » ! Les 
Troubadours, chez qui la fermeté de caractère n'était 
pas préeisément la note dominante, se le tinrent pour 
dit. Etroitement surveillés par les Dominicains, les 
Franciscains, les Jacobins et tous les autres Ordres 



(i) L'invocation à Dieu de Giraut de Bornelh, dans ce but tout 
profane est une de ses plus belles œuvres. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 205 

qui s'étaient implantés nombreux dans chaque ville r 
les quelques poètes qui trouvaient encore à vivre 
après les désastres de la Croisade, en Languedoc ou 
Provence, se hâtèrent d'adresser à la Vierge, chan- 
sons, aubes et romances. A lire cette poésie religieuse 
on s'aperçoit vite que les formules ont à peine varié 
et qu'habitués à de plus profanes sujets, les poètes 
désorientés chantent l'amour céleste en termes 
équivoques, adressent à la benoîte Vierge les mêmes 
compliments que jadis à leur dame, vont jusqu'à se 
déclarer « les amants parfaits » de la mère de Jésus ! 
C'est surtout parce qu'elle est devenue, ainsi, trop 
conventionnelle, que la poésie des Troubadours a 
lentement agonisé et finalement disparu; car « la 
« convention et l'artifice peuvent donner l'illusion 
« de la vie; ils ne la rempliront pas » (1). 

L'Auvergnat, dit-on volontiers, est doué d'apti- 

(i) Anglade 



206 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



tudes commerciales hors pair. Econome, laborieux, 
prudent en affaires, « débrouillard », acceptant sans 
rechigner, au début, les plus ingrates besognes, il se 
hisse, à force «le poignet, à l'échelon supérieur, tm 
franchit, même, parfois, bon nombre avec une sur- 
prenante énergie. Affiné par l'instruction, il sera 
naturellement porté vers les sciences exactes, l'étude 
«lu Droit, l'Economie politique, les combinaisons 
financières, s'assimilera de préférence les connais- 
sances positives donl le but lui apparaîtra pratique 
et rémunérateur. Ses deux plus fiers génies, le Oan- 
tiilien Gerbert et le Olermontois Pascal sont des ma- 
thématiciens, des philosophes, des esprits éminem- 
ment positifs. Ne cherchez en Auvergne, ajoute-t-on, 
ni poètes, ni peintres, ni musiciens; la mentalité am- 
biante y est réfractaire à l'Idéal. Gerbert n'a produit 
que quelques détestables vers latins et l'on imagine 
facilement Pascal rimant un bouquet à Chloris! 

Sans être fausse de tous points, l'affirmation est 
quelque peu outrée. Convenons que l'Auvergnat est 
plus naturellement porté à voir dans les pentes her- 
beuses de ses montagnes de gras pâturages pour les 
vacheries cantaliennes qu'il n'est enclin à célébrer 
poétiquement leur vert d'émeraude, à chanter les 



LES TROUBADOURS I ANTALIENS 207 

cimes altières de ses puys. Le torrent qui en dévalle 
pour s'épandre librement dans la vallée, le charmera 
moins par l'harmonieuse musique de ses cascatelles 
qu'il ne lui suggérera la fructueuse pensée d'un profi- 
table endiguement, permettant d'arroser une plus 
vaste étendue. Les jeux d'ombre et de lumière le lais- 
seront indifférent et les chevauchées de nuages l'inté- 
resseront, surtout, à titre de pronostics de Forage 
prochain ! 

Est-ce à dire que l'Auvergnat soit insensible aux 
charmes alpestres de sa terre natale, incapable d'en 
traduire, sous une forme idéalisée, les grandioses ou 
sauvages beautés? Son émotivité, pour être un peu 
confuse, peut-être, n'en est pas moins réelle et sin- 
cère. Mais, outre que le sens poétique ou musical, la 
perception de la magie des couleurs restent, en tous 
temps et en tous pays, l'apanage d'une élite, l'Auver- 
gnat est moins disposé que bien d'autres par la 
pente naturelle de son esprit, à développer le germe 
artistique que des préoccupations d'ordre plus terre 
à terre lui feront trop souvent laisser s'anémier, 
improductif. 

Elle est, néanmoins, des plus honorables la longue 
liste de nos artistes, de tous nos pionniers de l'Idéal 



208 LES TBOUBADOURS CANTALIENS 



;i travers les siècles. J'en ai feuilleté ailleurs les 
<1\ pi i<|iies (1) dont pourrail s'enorgueillir plus d'une 
province. Le voisinage du Limousin, qu'on regarde 
comme le berceau de la Poésie médiévale, facilita, 
sans doute, son infiltration dans nos momtagnes. Si 
I<- premier des Troubadours Cantaliens qu'on con- 
naisse surgit dès la fin du X II'' siècle, il y a tout lieu 
<1<* supposer que d'autres, avanl lui, avaient déjà 
abordé la « canson » et le << sirventés >> puisque les 
règles de cette prosodie nouvelle étaienl connues, 
professées, même, peut-être nu Monastère d'Aurillac 
ou Pierre de Vie paraît bien les avoir apprises. 
Presque simultanément, aux extrémités les plus 
opposées «In liant -Pays d'Auvergne (2), des Trou- 
badours apparaissent en pleine possession d'un 
talent qui avait nécessité des maîtres experts pour 
!<• former et l'assouplir aux règles complexes de 
l'art de « bien dire ». 



(i) « Régionalisme Auvergnat ». Conférence donnée à la Fa- 
culté des Lettres de l'Académie de Clermont-Ferrand, le 23 jan- 
vier J909. 

(2) Ebles de Saignes réside aux limites de l'Auvergne et du 
Limousin (arrondissement actuel de Mauriac), la dame du Castel 
d'Auze vient des frontières du Haut-Pays et du Quercy, va habiter 
sur la lisière du Gévaudan et du Velay. Astorg de Segret est des 
environs de Salers, Bemart Amoureux de Saint-Flour. Pierre de 
Vie, Pierre de Cols, L'avaire, L'orzatz d'Aurillac ou des environs. 



LES TROUBADOURS CANTAL IKN> 209 

Il n'y eut jamais d'écoles de Poésie, au sens strict 
du mot, où le Troubadour put aller apprendre son 
art. Le contact de ses aînés, les leçons de l'expé- 
rience lui servaient de formation. Jaufre Rudel, 
prince de Blaye, celui-là même qui s'en fut mourir 
d'amour à Tripoli, nous révèle quelle fut la grande 
et véritable école des Troubadours: 

Maîtres, maîtresses de chansons 
Assez autour de moi foisonnent. 
Mille oiselets sur les buissons 
Célèbrent les fleurs qui couronnent 
Nos gazons déjà renaissants (i). 

Pourtant, en dehors de la Nature qui reste leur 
grande inspiratrice, les Troubadours employaient 
la saison d'hiver, où les voyages étaient plus diffi- 
ciles, à s'instruire, « à aller à l'école », nous dit 
Giraud de Bornelh. Chaque seigneur assez riche et 
assez féru de poésie pour grouper autour de lui une 
pléiade de Troubadours, tels, pour ne parler que de 
l'Auvergne et de ses frontières, le Dauphin Robert, à 



(i) Rudel. Traduction do l'Abbé Papon : « Parnasse Occitanien». 

P. 21. 



210 - TBODBADOl EtS 0ÀNTALIBN8 

Vodables, le marquis de Canillac, les vicomtes de 
Turenne el de Ventadour dans leurs châteaux, 
constituait, par le fait même, une école. Ces 
groupes se différenciaient l'un de l'autre par des 
procédés, nu genre spécial à chacun qui ont permis 
•le classer les Troubadours en cinq grandes écoles 
nettement délimitées : Ecole d'Aquitaine se subdi- 
visant en Limousine, Gasconne el Saintongeoise. — 
île d'Auvergne comprenant le Haut et le Bas- 
Pays, ainsi que 1*' Velay. ■ — Ecole de Rodez. — 
Ecole de Languedoc comprenant celles de Toulouse, 
Narbonne et Béziers. — Ecole dé Provence grou- 
pant les Provençaux proprement dits, les Proven- 
çaux-Catalans, les sous-écoles de Vienne <m Dau- 
phiné ei de Montferrat 1 1). 

L'Ecole d'Auvergne a ses distinctives propres, 
nettement accusées; chez elle, mieux et plus que dans 
bien d'autres, la grâce et l'éclat prédominèrent. 
« Certaines provinces, dit Baret, paraissent avoir 
« été dans de meilleures conditions que d'autres, 
« puisqu'il est Incontestable qu'elles ont produit les 



(i) E. Barret : « Les Troubadours », 1867. D'autres historiens 
n'admettent que partiellement cette classification nécessairement un 
peu arbitraire. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS £'il 

(( premiers e1 les meilleurs Troubadours. Ces pro- 
« vinces, il faut L'établir hautement et définitive- 
<( ment, furent l'Aquitaine, l'Auvergne, et surtout 
d le Limousin. Cela est démontré directement par 
« l'étude attentive de l'histoire et des productions 
a des Troubadours, indirectement par le témoi- 
« gnage des étrangers » (1). 

(( Aucun manuel, nous écrivait récemment le pro- 
« fesseur Anglade, n'a songé à classer nos Trouba- 
« dours par province... Nous méconnaissons nos 
« gloires méridionales et il faut que l'Etranger s'en 
(( occupe !... Chalumeau a classé les Troubadours par 
(( provinces; mais je sais que cette classification est 
« trop générale... » Si admirable, en effet, que soit 
l'œuvre de Chabaneau, elle est, sur certains points, 
incomplète, et l'auteur pose souvent de prudents 
points interrogatifs sur le lieu d'origine de plusieurs 
Troubadours. La liste qu'il a dressée pour l'Au- 
vergne reproduit, en l'améliorant, celle de Baret, 
mais sans distinguer entre la Limagne, le Haut- 
Pays et le Yelay. Il rejette, à juste titre, certains 
noms incontestablement étrangers à la province que 

(i) Ibid. 



212 11 S TROUBADOURS CANTALIENS 

le Dictionnaire Btatistiqne du Cantal y avait admis, 
tel Raymond- Vidal de Bézaudun <>u plus exactement 
de Bézalu 1 1 1. ignore L'origine Cantalienne de Faydil 

du Belleetat, reste hésitant devant d'autres. Prenant 
exemple sur ce maître dont la critique, pourtant si 
avertie, et la science incomparable n'ont d'égales 
que sa prudence, mais n'avons revendiqué pour le 
Haut-Pays que les Troubadours donl l'origine Can- 
talienne est appuyée de documents probants, nous 
préférons l'écueil de négliger quelqu'une de nos 
célébrités de second ordre plutôt que de courir le 
risque de prendre à d'autres provinces celles qu'elles 
pourront peut-être réclamer, un jour, comme leurs. 

Notre modeste ambition ne dépasse pas les limites 
du Haut-Pays et nous n'avons tenté de rechercher 
que les poètes Cantal iens du moyen âge, laissant à 
d'autres le laborieux honneur d'un travail d'en- 
semble sur l'Ecole d'Auvergne et Velay, tout entière. 
.Mais il paraît indispensable de donner, en les accom- 
pagnant d'une biographie sommaire, les noms des 
Troubadours de Basse-Auvergne et de ceux du 



(i) Voir à l'article des Troubadours Cantaliens d'origine incer- 
taine les raisons qui font écarter ce Troubadour comme Cantalien. 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 213 

Velay avec lesquels nos poètes Cantaliena faisaient 
corps, pour ainsi dire, étaient en rapport constants. 
Dans l'état actuel de la critique, la Basse- Auvergne 
peut sûrement revendiquer comme siens: 

Guillaume-Robert /". Dauphin d'Auvergne (1169- 
1234). — Ce prince, légitime héritier du ( îomté d'Au- 
vergne, aurait dû posséder en entier les domaines 
de ses aïeux au lieu de celui fort restreint auquel il 
était réduit. Il était fils de Guillaume VU, le Grand 
ou le Jeune, qui n'avait pu lui laisser que des Etats 
amoindris, au lieu de la totalité de l'héritage de son 
père Guillaume VI comprenant l'entière Comté 
d'Auvergne qui aurait dû lui advenir. Tandis que 
Guillaume YII accompagnait le roi de France 
Louis VII en Palestine, son oncle paternel, qu'on 
appela depuis Guillaume VIII, s'empara de la Comté 
d'Auvergne. La querelle entre les rois de France ci 
d'Angleterre envenima les choses tant et si bien, 
qu'à son retour de la Croisade, le seigneur légitime 
ne put déloger l'usurpateur et dut se contenter d'une 
faible partie de ses anciens domaines avec le titre 
de Comte de Clermont. Il ne put laisser que ce 
territoire fort amoindri à son fils Guillaume-Robert. 
Celui-ci transigea avec Philippe Auguste en 1199 et 



21 1 LES TROl BADOI RS < w i U.IENS 



en Il'l'ii avec saint Louis, adopta le titre de Dauphin 
d'Auvergne, peut-être eu mémoire de son bisaïeul 
maternel, Guignes II, Dauphin du Viennois. Ce 
qu'on appela, «1rs lors, le Dauphiné d'Auvergne, ne 
comprenait qu'une pari le «le la Limagne et du Velay. 
Robert, << le gentil Dauphin », choisit pour rési- 
dence le château «le Vodables près d'Issoire, et ne 
songea, pendant la première partie de sa vie, qu'à y 
tenir cour fastueuse, à y grouper autour de lui les 
Troubadours dont il partageai! les poétiques tra- 
vaux. Ses œuvres témoignaient d'un goût réel et le 
classent en bon rang parmi ses rivaux les plus répu- 
tés. Sa querelle avec son cousin, l'évêque de Cler- 
niont, sa dispute avec le riche bourgeois Pellissier, 
bailly de la Vicomte de Turenne, donnent une 
curieuse peinture des mœurs du temps dans les 
« si m ntés >> de la dernière violence où le Dauphin 
exhalait sa colère. Il mourut en 1234, peu regretté 
des Troubadours qu'il avait congédiés le jour où il 
s'était aperçu qu'il avait mangé, à les fêter, plus de 
la moitié de sa fortune (1). 



(i) Chabaneau: P. 54 à 57 et 174. Gr. n° 119. Barbreri P. 121. 
Hist. Litt, T. XVIII, P. 607. Etien. de Bourbon : An. Hist. publ. 
par Lecoy de la Marche. 



LES TROUBADOURS CANTAL UN- 215 

Robert d'Auvergne, évêque (Je Glermont (1). — Ce 
cousin germain du Dauphin fut un triste évêque, si 
la moitié seulement de ce que nous dit Robert I er 
de sa révoltante avarice e1 de ses mœurs dépravées 
est exact. Il n'hésitait pas plus à faire assassiner le 
mari de sa maîtresse (2) qu'à exiger mille sous d'or 
de ses riches diocésains pour leur accorder les hon- 
neurs de la sépulture ecclésiastique. Aux invectives 
du Dauphin, l'Evêque répondit par des < ( sirvent s » 
d'égale violence. C'est à lui que nous devons de 
savoir, notamment, que le Dauphin, ayant fait 
agréer ses hommages par la belle Maurine, une des 
suivantes de sa femme, cette dame ayant un jour 
fantaisie de manger des ceufs au lard, s'en alla 
demander un quartier de porc frais à l'intendant de 
Vodables. Celui-ci, sur l'ordre du Dauphin, ne con- 
sentit à lui bailler qu'une tranche de jambon. Ladre- 
rie immonde, s'écrie l'évêque, indigne du dernier des 
vilains! Les accusations de son cousin n'ernpêchè- 
rent pas l'évêque Clermontois d'être nommé arche- 
vêque de Lyon en 1227. Il ne jouit que sept ans de 



(i) Il fut évêque de Clermont de 1 195 à 1227, puis arche- 
vêque de Lyon jusqu'en 1234. 

(2) Ce malheureux époux était Chatard de Caulet, seigneur de 
Peschadoires, cant. de Lezoux, arr. de Thiers (Puy-de-Dôme - ). 
Chsbaneau, P. 55. 



216 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

son titre primatial el s'en alla continuer en Purga- 
toire, sans doute, sa dispute avec le Dauphin mort 
a la même époque (1). 

l'Uru d'Auvergne. — Ce lils d'un bourgeois de 
Clermont, né Fers 1130, nourri, dans son enfance, 
des auteurs latins, tut vraiment le chef de L'Ecole 
d'Auvergne à Laquelle ses poèmes et jusqu'à ses 
satires particulièrement méchantes ajoutèrent un 
grand éclat Fêté, adulé à la rour de Castille, comme 
;i celles du Comte de Provence, des Vicomtes de 
Narbonne et de Melgueil, et du Duc de Normandie, 
ses Longs voyages ne L'empêchèrent pas d'atteindre à 
h ut- extrême vieillesse. Les trente poèmes qui restent 
de Lui justifient largement sa réputation de « pre- 
mier Troubadour du monde » qu'il conserva jusqu'à 
L'apparition de Giraud de Borneil (2). L'application 
très heurt-usé qu'il fit de la musique à ses chansons 
fut un des grands facteurs de son incroyable 
vogue; il faut reconnaître que ses réformes en pro- 
sodie, la belle inspiration de ses œuvres eurent une 
aussi large part à ses succès. Amoureux de la méta- 



(i) Chabaneau, P. 55 et 174. Gr. n° 119. Hist. Litt. T. XVIII, 
P. 607. Baluze, T. I, P. 71- 

(2) Célèbre Troubadour Limousin né à Exideuil (Dordogne), 



LES TROUBADOURS lAMAl.IINS 217 

phore, visant à la prétention et à la science, il 
manque d'imagination et de sensibilité. Plus sati- 
rique qu'élégiaque ou idyllique, son meilleur vers 
sur l'amour est peut-être celui où il dit que 
(( l'homme sans amour ne vaut pas mieux que l'épi 
(( sans grain » (1). 

Pierre de Manzat, qu'on orthographiait Maensac 
au XII e siècle. — Pierre et son frère Astorg, égale- 
ment Troubadour, mais dont aucune œuvre ne nous 
est parvenue, étaient deux Chevaliers peu fortunés 
dont les terres relevai* nt du Dauphin. Les deux 
frères convinrent qu'Astorg garderait pour sa part 
héréditaire le manoir paternel, mais abandonnerait à 
Pierre le produit de ses œuvres poétiques. Notre 
Troubadour fut-il, en réalité, bien loti? On ignore 
ce que lui rapportèrent les droits d'auteur de son 
frère! Très épris de la femme de Bernard de Thiers, 
probablement puîné dans cette maison vicomtale, il 
l'enleva et remmena dans un des châteaux du Dau- 
phin. En vain le pauvre mari recourut aux foudres 
de l'Eglise ; une expédition militaire organisée pour 
reprendre la dame n'eut pas meilleur résultat, le 



(i) Chabaneau: P. 53 (Biogr.) et 163. Gr. n° 323. Barbieri, P. 95. 
Hist. Litt. T. XXV, P. 114. Fauriel, T. II, P. 9. P. Meyer, P. 98. 



218 us TROUBADOURS OANTALIENS 



Dauphin avant soutenu de ses armes le ravisseur, 
s. .h vassal, Pierre de Manzal était, nous dit la chro- 
nique, un beau el éléganl cavalier dont les chansons 
étaienl aussi divertissantes par les airs que par les 
paroles. Deux seulemenl nous ont été conservées (1). 
Jlin/ms <h /', 'unis. — Dans un but de piété filiale 
envers la terre natale dont on n'a guère le courage de 
les blâmer, les divers écrivains qui ont concouru, au 
milieu du X I X' siècle. à la rédaction du Dictionnaire 
statistique du Cantal, ont voulu rattacher ce Trou- 
badour au Baut-Pays en le faisant naître dans la 
vieille tour en ruines de Pérols, commune de Trizac, 
dans l'arrondissemenl de Mauriac (2). Il est surabon- 
damment établi que notre poète appartenait à la 
très ancienne maison de Peyrols qui doit son nom 
a un château voisin «le Rochefort-Montagnes, en 
Basse-Auvergne (3), fils ou frère de Pierre de Pey- 
rols qui vivait en lis: 1 , et de Guillaume qui figure 
dans divers actes de 1196 à 1199. 



(i) Chabaneau: P. 58 (Biogr.) et 165. Gr. n° 348. Hist. Litt 
T. XVIII, P. 618. Fauriel, T. 1, P. 491. Teulet : Layettes, T. II, 
P. 383, a. Annuaire du Cantal, an. 1830. 

(2) Dict. Stat. du Cantal, T. II, P. 155. Trizac, commune du 
cant. de Riom-ès-Montagnes, arr. de Mauriac. 

(3) Bouillet : Nobil. d'Auvergne, T. V. P. 104. Rochefort-Mon- 
tagnes, chef-lieu de cant. de l'arr. de Clennont-Ferrand. 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 219 

Vassal du Dauphin, Hugues fut un commensal de 
la Cour de Vodables où il se perfectionna dans l'art 
de bien dire ("est là qu'il s'éprit de la sœur du 
Dauphin, Assainie d'Auvergne, femme de Béraud de 
Mercœur, qui lui fut d'abord bienveillante, puis 
cruelle. De désespoir, notre Chevalier partit pour la 
Palestine, mais avant de s'embarquer composa cette 
chanson connue, délicieux dialogue entre lui et 
l'Amour. Présent à la prise de Damiette par les 
Chrétiens, lorsqu'il vit cette place retomber, l'année 
suivante, au pouvoir du Sultan d'Egypte, notre 
Troubadour composa sur la terre Syrienne, vers 
1222, un poème qui reste une des plus belles et des 
plus curieuses productions de la littérature médié- 
vale. Débarqué à Marseille, il s'en fut à Montpellier, 
moins éprouvé que le reste du Midi par l'invasion de 
Montfort, y rencontra une belle et honueste dame qui 
agréa ses hommages. Il l'épousa et vécut heureux 
dans la docte cité jusqu'à sa mort, au dire de cer- 
tains historiens, tandis que d'autres veulent qu'il 
ait pieusement fini chanoine de Clermont (1). 



(i) Chabaneau, P. 58 (Biogr.) et 167. Gr„ n° 365. Barbieri, 
P. 125. Hist. Litt. T. XV, P. 454, T. XVII, P. 419. Fauriel, T. II, 
P. 44, 117, 131. Thomas, P. 115. 



220 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

/»'« rtrand II. sire de ht Tour, chef de cette illustre 
race auvergnate, à Laquelle adviendra, au XV e siècle, 
Le Comté d'Auvergne, était fils de Bertrand I er et 
de Mat lieline de lîéziers. Plus puissant que bien des 
princes souverains, Bertrand vivait, paraît-il, fort 
sol. renient dans son château de la Tour-d'Au- 
rergne 1 1 », au cœur des montagnes, sans verser dans 
le travers «les folles prodigalités si coutumières aux 
seigneurs de son temps. Dans un couplet des plus 
mordants, Le fastueux Dauphin lui reproche sa ma- 
nière mesquine <!<• vivre, lui disant qu'étant riche, 
puissant, généreux, il se renferme l>icn à tort dans 
son château avec ses autours et ses faucons, et que 
Lorsqu'il réunit vingt personnes à sa table, il croit 
célébrer la fête «le Noël ou celle de Pâques. Il est à 
croire que Le Dauphin avait déjà réformé sa Cour 
et réduit son train lorsqu'il parlait ainsi à son riche 
et puissant voisin, puisque le sire de la Tour lui 
répond avec grand à propos qu'il aurait mauvaise 
grâce a vivre autrement puisque, lui, Dauphin, lui 
donne l'exemple d'une vie encore plus retirée et que 



(i) Chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Issoire. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 221 



(( tel maître, tel valet ». Ce couplet est la seule poé- 
sie de Bertrand de la Tour qui ait été conservée (1). 

Michel de ht Tour. — Ce Troubadour, originaire 
de Glermont, senible-t-il, et sans attaches à la Mai- 
son de La Tour-d'Auvergne, est surtout connu par 
un recueil qu'il composa vers 1300, de poésies de 
Troubadours et de biographies de plusieurs (rentre 
eux, Pierre ( 'ardénal entre autres. — Le même 
recueil qui existait encore au XVII e siècle, contenait 
plusieurs poésies de lui. A cela se borne tout ce que 
Ton en peut dire (2). 

Il est de toute évidence que la Basse- Auvergne 
a dû fournir de plus nombreux Troubadours. Le 
centre intellectuel qu'était Vodables avait dû susci- 
ter, dans la province, de nombreuses vocations et 
plus d'un Jongleur, sans doute, entré à ce titre chez 
le Dauphin, y sentit se développer son talent poé- 
tique au contact des Lettrés qui y fréquentaient assi- 
dûment. Il est à souhaiter que cette recherche tentât 
quelque érudit de l'envergure du conseiller Bou- 



(i) Chabaneau, P. 134. Gr. n° 92. Barbieri, P. 121. Hist. Litt., 
T. XVIII, P. 615 Annuaire du Cantal, année 1830. 
(2) Chabaneau, P. 4 et 159-160. Barbieri, P. 120. 



LES TIUU'BADOURS CANTALIENS 



det 1 1 1 à qui sa connaissance profonde de l'histoire 
médiévale faciliterait singulièrement ce travail. La 
liste des pensionnés du « gentil Dauphin » en serait 
probablement grossie. 

Les poètes Velaisiens n'ont jamais été séparés de 
l'Ecole auvergnate donl ils faisaient partie. Ce qu'on 
appelait au moyen âge << l'Evêché du Puy — Aves- 
cai del Puoi >> — était moins étendu que le départe- 
ment actuel de la Hante- Loire, puisque tonte une 
partie de l'arrondissement de Brioude faisait alors 
part le de l'Auvergne. 

Le Velay avec lequel nos Troubadours du Haut- 
Pays étaient en relations continues (2) compte pour 
ses plus célèbres Troubadours : 

/'oii.s de Chapteuil, né au château de ce nom, en 
l'Evêché i\n Puy (3), est le prototype du grand sei- 
gneur terrien et du parfait Chevalier. De superbe 



( i ) M. le Conseiller Boudet, Président de la Société de « La 
Haute-Auvergne », est l'auteur de nombreux ouvrages de haute 
érudition sur la Haute et la Basse-Auvergne. Ses vastes et méti- 
culeuses recherches ont rendu d'immenses services à l'histoire mé- 
diévale de l'Auvergne. 

(2) Nous verrons Pierre de Vie nommé « Seigneur de la Cour 
de l'Epervier du Puy », Ebles de Saignes collaborer avec des Trou- 
badours du Velay. 

(3) Saint-Juhen-Chapteuil, chef-lieu de canton, de l'arrondisse- 
ment du Puy (Hte-Loire). 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 223 

stature, d'une élévation de sentiments et d'une 
dignité de vie rares en son siècle, le l»<>n Chevalier 
s'était donné tout entier à son amour pour Alazaïs 
d'Anduze, femme d'Ozil de Mercoeur. Mais cel amour 
était si respectueux et si pur que jamais le mari 
n'en prit ombrage. Pons s'ingéniait à donner fête 
sur fête en l'honneur de sa belle qui y prenait grand 
plaisir. Il s'avisa un jour de craindre que ce ne fut 
que pour ees divertissements qu'il lui offrait, qu' Ala- 
zaïs lui témoignait de la bonté; désireux de l'éprou- 
ver, il passa en Provence où il affecta de s'attacher 
à la vicomtesse de Marseille. Silence dédaigneux de 
la baronne de Merçœur qui défendit de prononcer 
devant elle le nom du perfide. N'y pouvant tenir, 
notre Chevalier retourne en Velay où il tente par 
les plus touchantes chansons d'apaiser sa belle. 
Désespéré de la ténacité de sa rancune, Chapteuil 
prend la croix et prêche la guerre sainte en d'enflam- 
més u sir ventés ». Joignant l'exemple aux exhorta- 
tions il part pour la Palestine où il trouve une mort 
glorieuse (1). Les trente poèmes lyriques que nous 



(i) Pons de Chapteuil est d'une violence extrême dans ses 
« Chants de Croisade » : il promet le Paradis à ceux qui partent, 
menace de l'enfer ceux qui restent ! Il n'y a pour lui que deux 
moyens de se laver de ses fautes : se croiser ou se faire Moine ! 



2&i LES TROUBADOURS CAXTALIEKS 

possédons de lui sont tous de belle allure; son 
a planh n sur l;i mort d'Alazaïs, d'une émotionnante 
Bincérité, est, <lc beaucoup, le plus touchant (1). 

Pierre Gardénal, fils d'un seigneur du Velay, 
appartenait a une drs familles de Chevalerie «les 
plus considérables du pays. Ses parents, rêvant pour 
lui les dignités ecclésiastiques, l'avaient placé tout 
• •niant à l'école des Chanoines de la Cathédrale du 
Puy, espérant bien qu'il occuperait plus tard une 
des stalles de la basilique. L'enfant y prit surtout le 
goût de la poésie «-t dès qu'il eut donné, probable- 
ment à la Cour de l'Epervier du Puy, ses premières 
productions, << se sentant, dit Michel de la Tour, son 



Les vieillard.- et les femmes qui ne peuvent partir sont obligés, 
d'après lui, de se dépouiller de leurs biens en faveur de l'expédi- 
tion ! Cette outrance fait dire à l'Abbé Millot, dans son Histoire 
Littéraire des Troubadours. « Jusqu'où allaient donc les préjugés 
« superstitieux de ce siècle ! Marcher contre les Turcs ou se faire 
« Moine ! Il faut courir en Asie les armes à la main pour éviter 
« l'Enfer et les vieillards sont seuls dispensés d'une obligation qui 
« tend au malheur des familles, à la ruine des royaumes. On les 
« oblige encore d'acheter cette dispense à prix d'argent ! C'est 
« ainsi qu'une aveugle crédulité entraînait les hommes dans toutes 
« sortes d'abîmes ! » 

(i) Chabaneau, P. 60 (Biogr.) et 168. Edit. écrit, dans « Lebett 
und Werke des Trobadors Ponz de Capduoil, von Max von Na- 
polsky, Halle 1880. Gr. n° 325. Barbeiri, P. 67, 124. Hist. Litt., 
T. XV. P. 22, T. XVII, P. 420. 



LES TROUBADOURS CANTALIEKS 



biographe, beau, jeune et gai » s'en alla courir le 
monde. Le roi Jacques d'Aragon, les grands sei- 
gneurs du Midi firent l'accueil le plus flatteur au 
jeune Troubadour qui occupa peut-être même le 
poste de Secrétaire du Comte de Toulouse (1). « Il 
« fut, nous dit Fauriel, un de ces Troubadours de 
(( haut rang qui formaient, pour ainsi dire, la no- 
ie blesse, l'aristocratie de l'ordre et qui avaient à 
« leurs gages des jongleurs qu'ils menaient partout 
<( pour chanter leurs vers et qui se faisaient 
<( entendre dans toutes les ('ours >> (2). 

Pierre Cardénal est un des rares Troubadours qui 
ne connut pas l'amour ou, du moins, ne le chanta 
pas. Il existe même de lui une pièce fort piquante 
dans laquelle il se félicite de faire, sur ce point, 
exception à ses confrères et d'avoir su conserver tou- 
jours sa liberté. Naturellement moraliste et sati- 
rique, le poète Vellave est une nature généreuse et 
fière qui ne peut voir le mal sans en être courroucé 
et qui se donne mission, dans les soixante-dix poèmes 
que nous avons de lui, de le signaler et le flétrir par- 



Ci) Teulet, T. I, P. 268, b. 

(2) Fauriel : Hist. de la poésie Provençale, T. II. 



296 LES TROUBADOl RS CANTALIENS 

tout. Il mourut presque centenaire à la fin du trei- 
zième siècle (1). 

Qarin-U -Uni h . gentilhomme «lu Velay, né dans 
l'Evêché du Puy, paraît être le même personnage 
que Garinus Bruni qui fut garant vers 1174, avec 
Raymond des Baux, Bermond d'Uzès et d'autres sei- 
gneurs, d'un serment de fidélité prêté par Bernard- 
Aitnn VII, vicomte de Nîmes, au comte de Tou- 
louse (2). 11 s'acquil une réelle célébrité dans la 
<< teri8on >>, genre de poésie auquel il se consacra 
exclusivement. 

<( Garins l<> Bruns si fo un gentils castellans de 
« Neillac, de PEvesqual de] Puoi-Santa .Maria. E fo 
c lions trobaïre, e fo a maltraire de las dompnas 
<( coin deguesson captener. Non fo trobaire de vers 
(( ni de chansos, nias de tenipsos. » 

Garin-le-Brun était un gentil châtelain du Velay, 
dans l'Evêché du Puy Sainte-Marie. Il fut bon Trou- 
badour et maltraita les dames qui le laissèrent 



(i) Chabaneau, P. 62 (Biogr.) et 163. Gr. n° 335, ?• 47- Mila 
Poètes lyriques Catalans, P. II. Barbieri, P. 127. Hist. Litt. T. XX, 
P. 569. Fauriel, T. II, P. 174, 217. 

(2) Teulet, T. I. P. 108, a. 



LES TROUBADOl lis CANTALIENS 227 



captif. Il ne composa ni vers ni chansons, mais uni- 
quement des tensons. 

Celle qu'il dédia à un Troubadour cantalien don- 
nera occasion de reparler de lui, à propos d'Ebles 
de Saignes (1). 

EUe-Guillaume Grimoard-Gausmar } plus habituel- 
lement appelé Gausmar, a été dédoublé par quelques 

historiens qui ont vu en lui deux personnages dis- 
tincts. Il était un puîné de l'illustre et puissant»' 
maison des Grimoard (parfois Grimard), seigneurs 
de Grizac en Gévaudan, de laquelle sortira, au 
XIV e siècle, le pape Urbain Y (1362-1370) (2). Ce 
cadet, probablement sans fortune, paraît avoir con- 
quis jeune les honneurs de la Chevalerie; mais attiré 
vers la libre existence des adeptes du Gay Savoir, il 
avait abandonné l'éperon d'or du Chevalier pour la 



(i) Chabaneau, P. ^3- (Biogr.) et 143. Gr. n° 153, P. 50-1. 
Hist. Litt, T. XV. P. 463, T. XVII, P. 419- Bartsch-Gundrin, 
n° 218. 

(2) Les Grimoard, seigneurs de Grizac, où ils résidaient, de 
Bellegarde, Verfeuil, etc., se sont éteints en Urbaine de Grimoard- 
Grizac qui épousa vers 1490 Guillaume de Beauvoir, baron du 
Roure, Castillon, Saint-Florent, dont la descendance a toujours 
fait précéder le nom de Beauvoir de celui de Grimoard. 



-'-'" LES NIOUBADOURS CAXTALIENS 



citole et le rebee du Jongleur 1 1 1. Son intimité avec 
un Troubadour Cantalien, sa collaboration avec lui 
donnera occasion (rentrer dans pins de détails sur 
sa vie (2). 

Guilhi m '/' Saint-Didier était chef de cette vieille 
Lignée auvergnate, possessionnée aux environs de 
Brioude, éteinte dans les Chalençon-Kochebaron et 
finalement dans les La Salle-Val-le-Chastel qui ont 
conservé la terre «le Saint-Didier jusqu'à la dévo- 
lution (3). Guilhem était un riche baron de l'Evêché 



(i) On a vu que nombre de Troubadours firent l'apprentissage 
de leur carrière comme Jongleurs, apprirent en déclamant, les 
poésies d'autrui. les règles complexes de la prosodie d'alors. Il 
arrivait aussi que des Troubadours en étaient réduits par leur in- 
conduite à retomber à l'état de Jongleur, tel Gaucelm Faydit, 
Troubadour célèbre, qui, ayant tout perdu aux dés, dut se faire 
jongleur et subit l'humiliation de n'être plus reçu qu'à titre ano- 
nyme dans la troupe des jongleurs, chez les seigneurs qui l'avaient 
fêté jadis comme poète. 

(2) Chabaneau, P. 149-150. Gr. n° 218. Hist. Litt. T. XVIII, 
P. 643. 

(3) La terre de Saint-Didier-sur-Doulon, arr. de Brioude, passa, 
à l'extinction de la famille qui en portait le nom, dans celle de 
Chalençon-Rochcbaron. Au XVI e siècle, Anne de Chalençon- 
Rochebaron, dame héritière de Val-le-Chastel, Saint-Didier, etc., 
porta tous les biens de sa maison à son mari Damien de la Salle. 
Ce rameau, puîné, de la maison de la Salle, connu sous le nom 
de La Salle-Val-le-Chastel, a possédé Saint-Didier jusqu'à la 
Révolution et s'est éteint, alors, dans les Bouille. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 229 

du Puy, Chevalier de grand mérite, aussi vaillant à 
la guerre qu'habile et heureux à composer « sirrcn- 
tés » et chansons, nous dit son biographe. D'aspect 
séduisant, infiniment aimable et gracieux, ses hom- 
mages étaient convoités de toutes les grandes dames; 
il les offrit à Marquise de Polignac, femme du 
Vicomte Héracle III, et belle-sœur du Dauphin 
d'Auvergne. Mais cette grande dame que la suite 
nous montrera terriblement excentrique, pour ne 
rien dire de plus, déclara au soupirant qu'elle ne 
l'agréerait comme Chevalier que si le Vicomte, son 
mari, l'en priait expressément. Guilhem se soumit à 
cette originale épreuve, composa une chanson si 
attendrissante que le Vicomte, flatté de voir sa 
femme recherchée par un seigneur d'un si grand 
mérite, joignit ses instances à celles du Chevalier- 
Troubadour; La belle Marquise, comme on appelait 
d'habitude la Vicomtesse de Polignac, se laissa flé- 
chir, et, après avoir entendu la chanson de Guilhem 
chantée par son propre mari, accorda ses faveurs à 
son auteur et le prit pour Chevalier. 

Ces amours restèrent-elles simplement plato- 
niques? Nul ne le sait au juste, tant la Vicomtesse 
y apporta de prudence et Guilhem de discrétion,. 



230 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

n'ayant d'autre confident que son ami Hugues Ma- 
reschal. l'ans ses chansons, qu'il consacra toutes 
désormais à célébrer sa belle, il se désignait lui- 
même su us le nom de Bertrand el disait d'Hugues 
Maréchal qu'il était un autre lui-même, un autre 
Bertrand. Longtemps, ce trio fut heureux, notre 
pauvre G-uilhem devait en éprouver amère désillu- 
sion qu'il semble, du reste, avoir quelque peu pré- 
parée. 

Il v avait an pays de Vienne, en Dauphiné, uni 
noble dame, la Comtesse de Roussillon (1), si belU 
et si parfaite que les Chevaliers et Barons l'ace; 
blaient d'hommages. Gnilhem de Saint-Didier était- 
il inconstant de nature ou trop facilement inflam- 
mable? l.a Vicomtesse de Polignac lui avait-elle 
donné quelque chagrin et voulut-il affecter de porter 
ailleurs ses hommages et ses chansons ou reçut-il le 
coup de foudre, invinciblement séduit par la belle 
Comtesse Dauphinoise? Toujours est-il qu'il s'atta- 
cha n son char et dans sa joie de voir ses soins 
agréés, en négligea totalement sa dame, paraissant 
oublier le lien qu'il avait trouvé si doux. 






(i) Roussillon, chef-lieu de cant. de l'arr. de Vienne (Isère). 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 231 

Fureur de Marquise de Polignac qui nous appa- 
raît d'une jalousie féroce, incapable de supporter 
l'humiliation d'un dédain, allant par les voies les 
plus expéditives au parti le plus extrême de la ven- 
geance? Elle fait appeler Hugues Mareschal et lui 
tient sans ambages ce très net et très clair discours 
que les chroniques nous ont soigneusement conservé: 
« Hugues, je vous choisis désormais pour mon Che- 
<( valier; aucun ne me plaît davantage et vous êtes 
« celui que le traître Guilhem pourra, à bon droit, 
(( être le plus mortifié de me voir prendre pour le 
u remplacer. Or, je vous déclare que l'envie m'a 
« prise d'aller en Dauphiné, en pèlerinage à Saint- 
(( Antoine (1) ; nous ferons étape à Saint-Didier, et 
<( là, dans le propre château de Guilhem, dans sa 
« propre chambre, dans son propre lit, vous couche- 
« rez avec moi ». Le chevalier Hugues, quelque peu 
interloqué de cette brutale déclaration, sans préam- 
bule aucun, s'empressa de répondre : « Vous me 
(( comblez vraiment, Madame; qu'il soit fait selon 
(( votre bon plaisir, je suis tout à vos ordres ». Et la 
Vicomtesse, montant à cheval, suivie de ses demoi- 



(i) Canton et arrondissement de Saint-Marcellin (Isère). 



LES TROUBADOURS OAKTALIENS 



Belles d'honneur et de ses Chevaliers, emmenant 
Hugues, piqua droit au château de Saint-Didier. 
Elle v mit pied à terre el demanda l'hospitalité. 
Guilhem était absent; mais son intendant, ses servi- 
teurs s'empressèrenl autour de la dame de Polignac 
el se mirent entièrement à ses ordres. Quand vint le 
soir, continue sans sourciller le chroniqueur, elle se 
fit conduire à la chambre de Guilhem, coucha dans 
Le lit habituel de ce seigneur et lit très ostensible- 
ment coucher Hugues avec elle. La nouvelle d'un 
pareil esclandre se répandit avec la rapidité de 
l'éclair dans tout le pays. Guilhem de Saint-Didier 
en fut profondémenl marrij mais n'en laissa jamais 
rien paraître. 11 affecta toujours, au contraire, igno- 
rer la chose, ne permit jamais qu'on en parlât devant 
lui; mais s'attachant, de plus en plus, à la Comtesse 
de Roussillon, il arracha de son cœur son amour 
pour Marquise de Polignac, se bornant à composer 
sur ce triste épisode une des plus touchantes poésies 
qui soit sort Le de sa plume (1). 

" (i) Chabaneau, P. 58 (Biogr.) et 151. Hist du Languedoc, 
T VI P 37- Gr., n° 234. Meyer, P. 26. Barbieri, P. 61 et 116. 
Hist. Lin. T. XV, P. 449, P- XVII, P. 419 



LES TK01 BADOl RS * ANTALIENS 






Gausseran de St~Didier } petit-fils de G-uilhem (1), 
nous a laissé une ou deux chansons où il célèbre sa 
passion pour la fille de Guillaume IV, marquis de 
Montferrat, troisième femme de Guignes VI, comte 
de Vienne en Dauphiné. Le Comte viennois était 
déjà âgé quand il contracta celte troisième union; 
Gausseran était un jeune et élégant cavalier qui 
avait hérité de la bonne mine de son aïeul. Celui-ci 
avait trouvé jadis le bonheur dans la vieille Tille 
où mourut, dit-on, Ponce-Pilate (2); le petit-fils y 
fut tout aussi heureux, affirme le chroniqueur; ("est 
tout ce que nous savons de lui (3) ! 

Nous avons esquissé à grands traits l'histoire de 
cette efflorescence de poésie qui atteignit son point 
culminant au XIII e siècle, évoqué les noms des 
Troubadours de lîasse-Auvergne et du Velay, de 
ceux, au moins, dont l'origine est incontestable; ten- 



(i) Une substitution avait dû avoir eu lieu dans la maison de Saint- 
Didier. Il est certain que Gausseran était le fils de la fille et non du 
fils de Guilhem. Cette fille unique héritière de sa maison avait du 
imposer à son mari les nom et armes des baint-Didier, fait assez fré- 
quent jadis. 

(2) Selon une tradition, Ponce-Pilate, Proconsul de Judée, aurait 
été nommé en Gaule et serait mort à Vienne où une pyramide a été 
élevée sur son tombeau. Rien n'est moins prouvé. 

(3) Chabaneau, P. 63, (Biogr.) et IJ | Gr. n° 16S, 231, 10. 



■s\\ 



l.i s ! 1101 BADOI R5 « VNTALIEKS 



tons de restituer au Haut-Pays d'Auvergue ceux de 
ses fils ipii tirent partie <le la poétique phalange, 
chantèrent Dieu, la guerre el l'amour dans cette 
langue Romane donl notre dialecte cantalien du 
\ \ siècle est l'incontestable héritier. 




III 
Les 

Troubadours 

Cantaliens 

Biographies 
Â7/-A7P Siècles 

m 




« Les documents sur les Troubadours de Haute- 
Auvergne «.ut manqué » (1), constatait mélancoli- 
quement, en 1853, Paul de Chazelles, l'un des 
auteurs du dictionnaire statistique du Cantal. Cet 
ouvrage ne donne, en effet, que cinq noms de Trou- 
badours réputés appartenir à la Haute-Auvergne (2), 
dont un lui est manifestement étranger, issu d'nne 
race féodale du Bas-Pays, L'autre peut-être Cata- 
lan (3). Dans l'Annuaire du Cantal de 1830, le 



(i) DicL Stat. du Cantal. T. II. P i& 

(2) Ibid. P. 155. 

(3) Hugues de Peyrols n'est pas né dans la tour de PeroN 
commune de Txizac, arr. de Mauriac, mais au château de Peyrols' 
près Rochefort-Montagnes, arr. de Clermont. 

Pierre Vïdal de Bézaudun est né. selon les uns, au château de 
Bézaudun-Tournemire, arr. d'Aurillac, tandis que d'autres le font 
originaire de Bézaudun en Provence et qu'une troisième opinion 
veut qu'il s'appelle Vidai de Bézalu, originaire de Bézalu en 
Catalogne. Nous d'rons plus amplement à sa biographie l'état 
actuel de ce problème. 



233 LBfi TROUBADOURS I àRTALIENS 

baron <le Sartiges d'Angles donne comme Auver- 
gnat ce poète peut-être Pyrénéen et tente d'esquisser 
les biographies de quelques Troubadours Auver- 
gnats Bans distinguer entre 1»' Haut et 1<' Bas-Pays. 
Cette étude n'avait intéressé, depuis, aucun érudit 
ci ]c Cantal restait ignorant «1rs gloires poétiques 
médiévales qu'il pouvail légitimement revendiquer. 
Lee récents travaux des Bavants Français et Alle- 
mands venant en aide à aos recherches personnelles, 
Continuées longues années durant, nous ont l'ait 
croire pouvoir tenter sans trop de témérité «le dres- 
m i •. an moins, une première liste des Troubadours 
Cantaliens qui s.- grossira peut-être encore à la 
Longue. 

Il est déjà malaisé de rechercher, parmi les quatre 
cents Troubadours, environ, dout les noms sont 
venus jusqu'à nous, ceux qui appartiennent à l'Ecole 
Auvergnate. La difficulté s'accroît singulièrement 
pour démêler, dans cette sélection première, les 
poètes que peut revendiquer sûrement le Haut-Pays 
d'Auvergne. Bien loin de former un tout homogène, 
le département actuel du Cantal est fractionné par 
la chaîne de ses montagnes en régions d'affinités 



LES TBOUBADOURS < A MA LIENS 239 



différentes. Cette ligue de démarcation est si nette, 
subordonnée au partage des eaux, qu'elle apparaît 
d'une manière sensible dans le langage qui s'y frac- 
tionne en plusieurs dialectes franchement distincts. 
Les arrondissements de .Murât et de Saint-Flour, 
cette région d'outre-Lioran, se rattachent à la Lima- 
gne et au Velay et les Troubadours issus d'elle 
subissaient nécessairement l'irradiation des deux 
centres poétiques qu'étaient, au XII e siècle, la cour 
du Dauphin d'Auvergne siégeant au château de 
Vodables, près d'Issoire et celle, si fameuse par ses 
assises littéraires, de PEpervier, au Puy-en-Velay. 
L'arrondissement d'Aurillac côtoie les frontières du 
Rouergue, du Quercy et du Limousin, sans grandes 
attirances vers Clerniont mais bien plutôt vers le 
midi Toulousain. Les Troubadours nés sur son sol 
durent naturellement aller rechercher l'art de bien 
dire à ces centres intellectuels, d'accès facile pour 
eux, qu'étaient les groupements poétiques patron- 
nés dans leurs demeures par les comtes de Rodez, 
les vicomtes de Turenne et de Ventadour. L'arron- 
dissement de Mauriac participe à la fois à la 
Limagne et au Limousin ; les poètes qu'il a fournis 
devant subir, presqu'à part égale, l'influence de 



LES TROl'BAl"! Bfi «AMAI.IENS 

l'Ecolfi Limousine ri «le celle île < Mermont. Mais il 

faut tenir compte aussi de ce que tel Troubadour 
comme la daim- de OasteJ d'Oie, née .1 la lisière du 
Haut-Pays et «lu Rouergue, n'a chanté son amour 
que lorsqu'elle a été transplantée par son mariage 
aux eoniins <iu < ic\;iu«l;in et du Yelav, rattachée par 
la îiM-nic a L'Ecole <lu Puy. Pierre de Rogiers, dont 
la première enfance ë'étaii écoulée aux frontières -de 
l'Auvergne el du Quercç^ à proximité de Turenne, 
ou affluaient les [loetes Limousins et Méridionaux, 
;i été Osé (le bonne heure a Olesmonl par son Oano- 
nicit. Puis, le Troubadour était essentiellement 
sifleau migrateur; il allait gaiement d'étape en 
étape, comme Pierre de \ le, d'Aurillac a Saragosse, 
en passant par Ventadour ed Le Puy, comme I 'as-aire 
ou le baron de Oonros, des bords de la Jordanne aux 
rivages de la Venetie ott a ceux de Tunis, plus loin 
encore, jusqu'en Palestine et en Egypte. Il serait 
donc presque toujours téméraire de vouloir recher- 
cher daus leurs poèmes, dans leur manière de faire 
ou leurs préférences pour tel ou tel genre, une indi- 
cation de leur origine. Retrouver leur lieu de nais- 
sance, découvrir leurs attaches certaines à une 



LES TROUBADOURS CANTALTENS 241 

famille Cantalienne est l'unique point de repère, la 
seule preuve indubitable qui permette au Haut- 
J'ays de revendiquer comme siens oes gai« enfants 
à rhumeur vagabonde. 

A feuilleter le recueil de biographies des Trouba- 
dours, composé au treizième siècle par le Querci- 
nois Hugues de Saint-Cire, au moins pour une 
bonne part, deux poètes seulement y figurent appar- 
tenant au Haut-Pays dont un seul avec indication 
certaine de son origine Cantalienne. Grâce aux 
récents travaux des savants, tant étrangers que 
français, les ténèbres se sont peu à peu dissipées, 
au moins partiellement; ceux-là mêmes qui ne se 
sont pas occupés spécialement du lieu d'origine des 
Troubadours, ont souvent apporté, néanmoins, leur 
part contributive à la solution du problème en 
révélant tel détail de leur vie. 

Au cours de trente années de recherches sur l'Au- 
vergne et ses anciennes familles, nécessitées par 
diverses publications, nous avions fait, maintes fois, 
d'intéressantes découvertes sur les poètes du Moyen 
Age et les liens qui les rattachaient à telle race de 
la province. Oes documents amassés nous ont per- 



242 LES TROUBADOURS OANTALIENS 



ni is de dresser une liste certaine, sinon complète, 
des Troubadours Cantaliens. Nous avons cru devoir 
n'y faire figurer que les poètes dont le lieu de nais- 
sance et l'ascendance connue ne laissent subsister 
aucun doute, groupant en un chapitre spécial ceux 
dont l'origine reste encore nébuleuse. D'autres vien- 
dront qui compléteront cette liste, restitueront peut- 
être Me nouveaux noms a leur province natale. 

Le Troubadour ne vaut que par ses œuvres; elles 
seules ont sauvé son nom de l'oubli, nous permettent 
de pénétrer quelque peu dans l'intimité de ce curieux 
inonde du douzième et du treizième siècles, d'esprit 
Léger, de mœurs faciles, tout débordant de la joie de 
vivre. .Mais le quart, a peine, de l'ensemble des poé- 
sies médiévales nous est parvenu et, encore, le plus 
grand nombre sans la musique qui les mettait en 
valeur. Or, c'est précisément l'union étroite des 
paroles et de la musique qui donne à. cette poésie sa 
physionomie particulière. Le désir de ne pas détour- 
ner l'attention de la musique fit abandonner très 
vite aux Troubadours la poésie narrative pour se 
cantonner dans le genre lyrique et sentimental. Sans 
ce puissant réconfort, qui leur manque aujourd'hui, 



LES TROUBADOURS CAMTALIENS 



243 



beaucoup de chansons, jadis en vogue, nous parais- 
sent insipides et la réputation de leur auteur sur- 
faite. Le plus grand nombre de nos Troubadours 
Cantaliens a été particulièrement maltraité par le 
temps; de plusieurs il ne nous reste que d'insigni- 
fiants fragments; encore, à qui serait curieux de 
les lire, est-il à peu près impossible de se les pro- 
curer. Publiés partiellement dans quelques livres 
spéciaux, devenus rares, réédités plus complets et 
plus corrects, dans les ouvrages Allemands, leur 
recherche difficile rebute vite les plus intrépides. 
On serait, au reste, mal récompensé de sa peine en 
se trouvant en présence d'un texte inintelligible au 
plus grand nombre, édité toujours sans traduction. 
Même parmi les lettrés les plus cultivés, bien rares 
sont, aujourd'hui, ceux dont la curiosité littéraire 
s'est aiguillée vers la langue Romane et qui la pos- 
sèdent assez pour pouvoir goûte]' nos Troubadours 
dans le texte original. 

Il nous a paru intéressant de réunir la totalité des 
œuvres connues de nos poètes Cantaliens du Moyen 
Age en recherchant pour chacune d'elles, chez les 



244 1.1 S TROUBADOURS CANTALIEXS 

Français ou les Allemands, la leçon la meilleure 
dont nous indiquons toujours la provenance. 

Un prêtre Cantalien érudit, M. l'abbé Four, a eu 
la pieuse pensée de consacrer les rares loisirs que 
lui laissait jadis l'enseignement et aujourd'hui le 
ministère paroissial, à traduire et publier quelques- 
unes des poésies de nos Troubadours Cantaliens (1). 
Sa valeur réelle de linguiste, sa connaissance de 
la langue Romane, qui décèle une étude approfon- 
die, nous font vivement regretter que ses traduc- 
tions ne soient pas plus nombreuses. Nous aurions 
sollicité de lui l'autorisation de les reproduire ici. 
Faire nons-même ces traductions, nous n'y avons 
pas songé. Outre que le temps matériel nous eut 
fait défaut, notre incompétence nous l'interdisait. 
Autre chose est de lire assez couramment les textes 
Romans pour n'avoir pas besoin de recourir à un 
traducteur, au cours des recherches qu'a nécessitées 
ce travail, autre chose est de rendre fidèlement en 
Français l'œuvre, parfois volontairement obscure 
de forme de nos anciens poètes. M. R. Lavaud, 

(i) Dans La Croix du Cantal, notamment, dans les numéros 
des 4 sept., o oct., 4 déc. 1910. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 245 



Agrégé des Lettres, Mainteueur du « Bournat » du 
Périgord, Professeur au Lycée de Laon, auteur 
d'une édition critique ayec traduction Française du 
fameux Troubadour Arnaut Daniel (2) a bien voulu 
se charger du travail délicat de traduction des poé- 
sies de nos Troubadours. Nous le remercions cordia- 
lement de nous avoir ainsi permis d'offrir à nos 
compatriotes, avec le fruit de nos recherches sur 
nos poètes Cantaliens du Moyen Age, une traduc- 
tion qui rende accessible à tous ce que le temps a 
épargné de leur œuvre. Nous adressons pareil merci 
à M. E. Eohiner, archiviste-paléographe, ancien 
élève de l'Ecole des Chartes, attaché à la Biblio- 
thèque Nationale. Sa parfaite connaissance de l'alle- 
mand nous avait fait lui demander la traduction de 
nombre de travaux des savants d'outre-Ehin sur nos 
Troubadours. 

Ainsi, même au delà de la tombe, le poète Canta- 
lien du vingtième siècle, Arsène Yermenouze, aura 
contribué à la vulgarisation des oeuvres de ses 
devanciers puisqu'il est la cause occasionnelle de 



(2) R. Lavaud : « Les poés ; es d'Arnaut Daniel, — 1 180-1220 ». 
Toulouse, Privât 191 1. . 



240 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

cette publication. Nous souhaitons que ceux de nos 
compatriotes qui prendront quelque intérêt à la 
feuilleter, veuillent bien y voir un hommage recon- 
naissant des encouragements sympathiques qu'ils 
nous ont prodigués avec une bonne grâce si spon- 
tanée pendant notre causerie sur les Troubadours 
Cantaliens d<- Pierre de Vie à Vermenouze. 




U>0)ows & radiaubûïi 




Pierre de Vie 

Prieur de Montaudon 

Tenant sur le poing l'épervief 
de la Cour du Pin- 



Miniature extraite du manuscrit fr. 854 
de la Bibliothèque Nationale 



Pierre de Vie 

<Lo Monges de Montodo) 
Le Moine de Montaudon 



Moine de l'Abbaye d'Aurillac 

Prieur de Montaudon et de Yilleiranche 

xir-xiir 



Vic-sur-Cère, aujourd'hui coquette station ther- 
male et climatérique, avait été déjà appréciée des 
Romains (1) avant de devenir la capitale judiciaire 
du Carladtea. Des le haut Moyen Age, deux familles, 
qui avaient très probablement commune origine, s'en 
partageaient le domaine féodal sous la suzeraineté 
des Vicomtes de Cariât. L'une avait pris le nom du 
bourg lui-même, « viens », l'autre avait tiré le sien 
de la rivière de Gère qui baigne le pied de l'an- 
tique cité. Ces deux races de Vie et de Cère ont 
fourni une brillante lignée de paladins et de prête 
chevaliers, dont plusieurs ont laissé trace glorieuse 
dans nos annales. Elles possédaient en indivis, ei 
<( pariage », le château de Vie, appelé le « Gasteî 



(i) Les fouilles opérées en 1829 à la fontaine minérale mirent 
à jour des vestiges de villas Gallo-Romaines, des fragments de 
vases, des monnaies à l'effigie d'Auguste, Claude, Vespasien, Dio- 
ctétien, Liccinius. — Cf. Dict. Stat. du Cantal, T. V, P. 549. 



LES TROUBADOURS CANTALIKNS 249' 

Vièl », qu'elles habitaient l'une et l'antre et qu'elles 
devaient entretenir à frais communs (1). Il domi- 
nait la ville, englobait sa partie haute dans la triple 
enceinte de ses remparts dout on pouvait suivre, 
naguère encore, les traces fort apparentes. 

De la cime du roc qu'occupait le château où 
naquit, vers 1145 ou 1150, notre Troubadour (2), de 
la plate-forme de son donjon où le futur Prieur dut 



(i) Autant les documents abondent à partir du XIII e sur la 
famille de Vie et celle de Cère, autant ils sont rares au XII e . 
On connaît pourtant, grâce à deux acte? d'hommages rendus par 
les sires de Vie aux Vicomtes de Cariât, en 1265 et 1283, Guil- 
laume de Vie, probablement neveu de nertre Troubadour et 
Alix sa femme, Bertrand de Vie, son neveu, et sa femme Elve. 
On sait aussi, que, du temps de Pierre de Vie, son château natal 
changea de suzerain lorsqu'en 1219 Henri I er , Vicomte de Cariât, 
attribua, avec d'autres châteaux, celui de Vie à son fils cadet 
Guibert. Une branche de la maison de Vie s'éteignit, au XIV e , en 
Huguette de Vie mariée à Renaud de Boissonis et l'autre rameau 
n'avait plus, à la même époque, pour unique héritière que Mira- 
bellic de Vie qui épousa Jacques de la Roque, seigneur de la Mois- 
setie, Requiran, Montai, etc., lequel devenu ainsi co-seigneur de 
Vie, rendit hommage pour cette terre au Vicomte de Cariât en 
1355. Cette maison de la Roque-Montal, rameau puîné des sires 
de Roquenatou, près Aurillac, une de nos plus grandes races 
médiévales, a subsisté, au moins, jusqu'en 1789. 

(2) Le savant Ant. Thomas dit, dans son Etude sur la Litté- 
rature Provençale en Italie au Moyen-Age, 1883 : « Le Moine de 
Montaudon... né à Vic-sur-Cère, d'une famille noble dont on 
ignore le nom » ! Assez de titres et de chartes révèlent pourtant 
l'existence de la maison de Vie, jusqu'à son extinction au XFV e . 



-50 LKS TKOL'BADOl'RS CANTALIENS 



faire ses premiers pas, l'œil embrasse un des plus 
somptueux panoramas du Plateau Central. — « Do- 

<< minant la rivière qui se déroule en large ruban 

<< devant lui réfléchissant le ciel dans ses eaux et 

« portant leur fraîcheur au sein des fécondes cam- 

o pagnes, des bosquets et des jardins... la vue jouit 

h des plus attrayantes perspectives et des contrastes 

<< les plus heureux. Tandis qu'à droite, la vallée 

<« semble fuir comme un fleuve de verdure ou 

« comme un de ces paysages d'Ionie aux contours si 

« doux, à l'opposite... Vie, l'antique cité judiciaire 

« du Carladez, s'étage au pied des groupes de 

ci rochers abrupts et bizarres, colosses grimaçants 

«< comme des idoles Hindoues; puis, les yeux reposés 

« par l'ombre des massifs sont tout à coup 

« éblouis par la magnificence de la haute vallée de 

« Cère et, parcourant avec ravissement la suave 

« mosaïque de cet admirable bassin, s'élèvent de 

(( chaînons en chaînons vers les lignes sévères et 

« sublimes des monts Cantaliens qui terminent 

« l'horizon » (1). 



(i) H. de Lalaubie et P. de Chazelles : Dict. Stat. du Cantal, 
T. V, P. 50. 



LES TBOUBADOURS CANTALIENS 251 

La plus belle des vallées de Haute- Auvergne 
s'étale luxuriante aux pieds de Vie, sertie de riantes 
collines que décore la plus vigoureuse végétation. — 
« La Cère y décrit mille méandres au milieu de 
« champs et de prairies d'une extrême fertilité. Par- 
« tout s'élèvent des châteaux, de belles maisons de 
« campagne, de belles fermes, des hameaux, des 
« villages. De nombreux troupeaux paissent dans 
(( les prairies coupées d'une multitude de canaux 
« d'irrigation. En arrière s'élève le Plomb du Can- 
« tal, ordinairement chargé de neige de novembre 
« à la mi-mai ou battu par les orages pendant 
« l'été » (1). 

Si l'enfant qui devait devenir le plus ancien de 
nos poètes Cantaliens dont l'œuvre nous soit parve- 
nue, détachant ses regards de ce vaste et riant 
tableau, les reportait eu arrière vers les montagnes, 
il pouvait admirer un paysage tout différent mais 
non moins majestueux. Au pied même du roc qui 
supportait « Gastel-Viel », une étroite gorge se 
creuse où FIraliot, torrent vagabond descendu des 



(i) Hugo: « La France pittoresque ». 



252 LES TROUBADOURS I ANTALIENS 

hautes cimes avoisinantes, se précipite en char- 
mantes cascatelles. 

« Le ravin est étroit, pressé de part et d'autre 
« par la montagne et cependant rien de plus pitto- 
(( resque. Des champs et des jardins montent en 
<< étage sur ses rampes, des prés verts et ombreux 
« en tapissent le fond. Des cives du torrent s'élan- 
(( cent des frênes, des aulnes, des noyers et des ceri- 
(( siers, des fentes de chaque roc s'échappent à pro- 
ie fusion des rosiers sauvages, des bruyères aux 
« fleurs empourprées, des campanules, des lise- 
« rons... Cciic gorge pleine de charme et de rêverie 
<< semble naître du pied d'une roche escarpée... où, 
« du fond d'une vasque rocailleuse, tombe une des 
« cascades les plus mystérieuses, les plus hautes et 
« les plus curieuses. Elle forme deux jets... La pers- 
(( pective de la première cascade fuit gracieusement 
« entre deux blocs qui s'élèvent comme des pilastres 
(( au-dessus de la seconde ; sa nappe blanche se des- 
<( sine admirablement dans ce cadre grisâtre. A 
(( peine ses eaux se reposent-elles dans le bassin 
« qu'elles ont ciselé, qu'elles en sortent, reprennent 
<( leur élan entre les deux promontoires et rebon- 
« dissent de dix mètres de hauteur jusqu'au fond de 



LES TROUBADOURS CANTALIENS -"» :> > 

<( l'abîme. Le site entier de la cascade est aussi 
« remarquable qu'imprévu. A travers les escarpe- 
« ments qui le resserrent apparaît un nouveau ciel, 
(( un nouvel horizon, l'œil devine un espace plus 
<< large, plus aéré, un paysage moins tourmenté, 
« plus tranquille, c'est en effet le val de Malepie 
« dont les verdoyantes pelouses commencent pour 
« s'élever vers de plus liantes régions. Tout ce mer- 
(( veilleux ensemble laisse dans l'âme une impres- 
(( sion que le temps et la distance ne parviennent 
(( pas à effacer » (1). 

Pierre de Vie devait garder toujours dans la 
sienne le souvenir du riant tableau qui avait ébloui 
ses yeux d'enfant et à qui était né dans cette plan- 
tureuse et ravissante vallée Carladézienne, la vie 
devait apparaître douce et facile. Il la trouvera 
telle, en effet, saura garder toujours une impertur- 
bable belle humeur, écarter de sa route toute cause 
de tristesse, voire même tout souci d'ambition. 
Revêtu du froc bénédictin qu'on lui a fait endosser 
tout enfant, il le portera comme le portaient, de son 



(i) H. de Lalaubie : « La cascade du Trou-de-la-Conche ». 
Dict. Stat. du Cantal, T. V, P. 546. 



254 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

temps, ses pareils, sera aussi peu Moine que pos- 
sible, ignorera tout de l'ascétisme, chantera, en 
revanche, sans se lasser jamais, les jolies femmes qui 
daigneront lui sourire, les mirifiques vertus des- 
flacons poudreux qu'il éprouvera plaisir toujours 
nouveau à vider. 

Pour juger équitablement Pierre de Vie, il faut 
ne pas perdre de vue qu'il était un cadet de grande 
maison jeté au cloître sans vocation religieuse 
aucune, simplement parce que tel était l'usage, pour 
les puînés de la Noblesse et de la Bourgeoisie, en 
ce douzième siècle particulièrement fertile en scan- 
da les ecclésiastiques et dont les moeurs étaient 
effroyablement dissolues dans les hautes et basses 
classes laïques aussi bien que dans le Clergé. En 
vain, deux siècles plus tôt, notre génial pape Canta- 
lien, Sylvestre II, l'austère Gerbert, aux mœurs si 
pures, à la mentalité si haute, avait tenté d'endiguer 
la dégoûtante simonie, l'incroyable corruption des 
Evêques et des Clercs. En vain le concept autori- 
taire de Saint Grégoire VII s'était appliqué, au 
milieu même de ses luttes contre le pouvoir civil, à 
réformer l'Eglise; les scandales persistaient plus 



LKS TROUBADOURS CANTALIENS 



{ «désolants que jamais. Nombre d'abbayes et de béné- 
fices ecclésiastiques étaient encore aux mains des 
seigneurs laïques qui les avaient reçus du roi en 
récompense de services militaires ou obtenus par un 
simulacre d'élection simoniaque. N'ayant d'ecclé- 
siastique que la tonsure et l'habit (1), ils vivaient 
urassement dans les monastères, comme en pays 
■conquis, entourés de leur femme, de leurs fils et de 
leurs filles, de leurs soldats et de leurs chiens (2). Si 
les malheureux moines affamés tentaient quelque 
réclamation, invoquant les obligations abbatiales 
imposées par la règle bénédictine : « Je ne sais 
pas lire », répondaient ces singuliers abbés en 
repoussant dédaigneusement le Code monacal (3). 
Si peu cléricale que nous apparaisse la vie de 



{!) « Ecclesiastici tantum tonsurâ et habitù ». 

(2) « Nunc, autem, in Monasteriis, Abbates laici, cum suis 
uxoribus, filiis et filiabus, cum militibus morantur et canibus ». 
Actes du Concile de Trosly en Bourgogne, année 903. Cf. Labbe, 
T. IX, Col. 529. 

(3) « Regulam quomodo léger, quomodo intelliget? Si, forsan, 
oblatus fuerit hujusmodi Codex, respondebit: « Nescio litteras. » 
Ibid. Ce ne sont pas les ennemis de l'Eglise, mais les Evêques de 
France réunis en Concile qui tracent ce lamentable tableau de la 
décadence Monacale. Les guerres perpétuelles, l'hérésie Albigeoise 
n'avaient fait qu'accroître le désordre au XII e . 



256 LES TROUBADOURS I ANTA1.1 l'\s 



Pierre die Vie. si étranger à la mentalité chrétien ne 
et homme dG mœurs dissolues qu'il se révèle crû- 
ment dans ses écrits, le Prieur de Montaudon n'était 
ni meilleur ni pire que la plupart des dignitaires 

ccclcsiasi iques de son temps. 

L'Abbaye d'Aurillac. où il entra comme novice 
Fers 1160 ou L165, n'avait connu aucun de ces 
néfastes abbés laïques; la règle bénédictine s'y était 
passablement maintenue et le révérend issime Abbé 
Pierre Bruni qui La gouvernait depuis 1155, eanoni- 
i incluent élu, s'efforçait d'en conserver de son mieux 
le domaine spirituel et temporel. 11 avait fort à faire 
pour v parvenir et il est bien à croire que ses luttes 
à main armée contre les Bourgeois d'Aurillac qui 
refusaient obéissance à son autorité, lui tirent négli- 
ger plus d'une fois La surveillance des exercices de 
piété de ses moines. Ce l'ut au milieu de constantes 
échaulVnurées qui mettaient journellement aux 
prises les troupes abbatiales et les belliqueux habi- 
tants de la ville que Pierre de Vie fit son noviciat 
et plus d'une fois les bruits de bataille durent ponc- 
uier pour lui le chant des Heures Canoniques! 
L'abbé de Saint-Géraud, héritier du saint Comte, 



LES TROUBADOURS CAXÎ,\ LIIONS 257 



fondateur de la ville et de l'Abbaye (1), entendait 
être, « de par la grâce de Dieu », le maître absolu de 
sa « bonne ville » d'Aurillac. Bourgeoisie et plèbe, 
imbues de cet esprit républicain qui s'était conservé 
dans nos montagnes, souvenir confus des libertés 
gallo-romaines, qui forcera bientôt les seigneurs féo- 
daux à l'affranchissement des Communes, arguaient 
des privilèges immémoriaux de leur Consulat, 
défendaient bravement, à main armée, leur liberté 
contre Monseigneur l'Abbé, sans se laisser intimider 
par la crosse qu'il brandissait contre eux, les ana- 
tlièmes qu'il fulminait contre leur rébellion. Sentant 
qu'il n'était pas le plus fort, l'Abbé appela à son 
secours le Comte de Toulouse; celui-ci s'engagea 
par un accord du 1 er octobre 11S0 à prêter main- 
forte à l'Abbé contre les gens d'Aurillac et ceux 
d'Arpajon, la bourgade voisine de la cité abba- 
tiale (1), mais reçut en échange de sérieux avan- 



(i) On sait que Saint Géraud, Comte d'Aurillac, fils de Gé- 
rald, Comte du Limousin, né en 856, au château de Saint-Etienne 
d'Aurillac, fonda en 898, au pied de son manoir, l'Abbaye qui 
a donné naissance à la ville d'Aurillac et l'institua héritière de 
ses immenses domaines. 

(1) « Cum guerra esset d'Arpoios et de Aurelhaco ». Sur 
l'Abbatiat de Pierre Bruni, Cf. : Dict. Stat. du Cantal, T. I, 
P. 133 et : « Mgr Bouange, Evêque de Langres : Saint-Géraud et 
son illustre Abbave ». 



258 LE8 TROUBADOURS CAKTALIEKS 



tages en terres que lui donna l'Abbé à Toznac et 
Puycelsi en Albigeois. Déjà en 11 TU, Pierre Bruni 
avait dû offrir au puissant Comte Toulousain la 
ville et le monastère de Cayrac, en Quercy, dépen- 
dant d'Aurillac, pour obtenir un secours de troupes 
contre ses vassaux révoltés. 

On imagine Ce que (lui être, en des temps aussi 
troublés, le noviciat de notre Troubadour; L'instinct 
ancestral devait s'éveiller en lui au bruit de la 
bataille et comme tant d'autres moines ses contem- 
porains, il dut manier plus souvent la colichemarde 
et la pique que la discipline ou le goupillon ! Mais 
si sa formation monastique fut des plus rudimen- 
taires et sa ferveur des plus tièdes, il est à croire 
qu'il retira, au moins, de son séjour au cloître d'Au- 
rillac, de sérieux avantages intellectuels. 

L'Ecole du Monastère d'Aurillac, le « Secréta- 
riat )) de l'Abbaye, comme on l'appelait, avait gardé 
la réputation européenne qu'il avait déjà, au 
dixième siècle, lorsque Gerbert y étudiait sous la 
direction du savant écolâtre, Raymond de Lavaur. 
Sa magnifique bibliothèque, enrichie par Sil- 
vestre II, contenait la plupart des chefs-d'œuvre de 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 259 



l'antiquité et grâce au fameux traité de la Rétho- 
rique, envoyé jadis de Reims par Gerbert à son 
ancien maître le moine Bernard, on y enseignait 
encore, deux siècles après le génial pâtre de Belliae, 
les Belles-Lettres et la Poésie avec un particulier 
succès. Plus enclin, sans doute, à l'étude qu'à la 
ferveur monastique, Pierre de Vie dut passer de 
plus longues heures à la bibliothèque qu'au chœur, 
lire les poètes profanes avec plus d'intérêt qu'il ne 
mettait d'onction à psalmodier l'Office! A certaines 
réminiscences, on le sent nourri des antiques; le 
libertinage de plusieurs de ses productions n'en 
exclut pas la valeur littéraire. On l'imagine volon- 
tiers, à Saint-Géraud d'Aurillac, novice et moine 
plus assoiffé de science que brûlé d'ardeurs mys- 
tiques ! 

Les biens immenses, s'étendant des monts Canta- 
liens jusqu'en Périgord, englobant la majeure par- 
tie de la Haute- Auvergne, légués par le saint Comte 
Géraud à son Abbaye d'Aurillac, s'étaient considé- 
rablement accrus à travers les siècles. Le Concile 
de Latran de 1224 n'avait pas encore interdit aux 
moines le service paroissial ; l'abbé de Saint-Géraud 



260 ■' BADQl Rfi I AVIWl.llAs 

;i\;iii institué dans le domaine abbatial nombre de 
Cures et Prieurés ou il envoyait un certain nombre 
de Religieux assurer le service paroissial, acquitter 
les fondations pieuses et administrer les biens. Ludéd 
de toute surveillance, bien rente, menant grasse vie, 
le Prieur était devenu vite wa dignitaire, tenu, peu 
ou prou, a la résidence, passant plus volontiers son 
temps a fréquenter les châteaux de son voisinage 
qu'à prodiguer consolations et secours aux chau- 
mières de s. »u Prieuré. Chaque famille seigneuriale 
intriguai! auprès «le l'Abbé pour obtenir <|u'il nantît 
<l*iin de ees plantureux bénéfices, son cadet entré 
en Religion. 

Notre jeune moine, que l'esprit bénédictin ne 
paraît guère avoir jamais imprégné profondément, 
fut vite las de la stricte observance à laquelle il 

v;iii. extérieurement au moins, se plier au cloître 

A mil lac. 11 harcelait l'Abbé, le faisait solliciter 
par ses parents pour obtenir quelque riche pré- 
bende. Aussi, pai-aît-il avoir reçu assez vite satis- 
faction et obtenu, tout jeune encore, sa nomination 
à l'important Prieuré de Montaudon. 

En vain a-t-on fouillé les archives, en vain les 



TIÎCI BÀD0UBS l AVIWI.IKNS 261 



érudiis les jilus sagaces ont-ils compulsé chartes et 
pouillès; il est impossible d'identifier 1<' Prieuré 
dont l'ut investi Pierre de Vie, de déterminer, même 
approximativement, avec quelque certitude, la 
région ou il étail situé. Philippson tente, dans son 
étude, à grand renfort de savantes déductions 
étymologiques, de rechercher si ce ne serait pas 
Montaud en Ferez (1) et Sabatiér, faisant sienne 
cette opinion, déclare, sans plus de preuves, qu'il 
était voisin de Saint-Etienne (2). Pour qui a étudié 
l'histoire de l'Abbaye d'Aurillac, la supposition est 
tout à fait invraisemblable. En dehors de l'immense 
territoire Abbatial Auvergnat, le Monastère de 
Saint-Géraud possédait de nombreux domaines, 
bénéfices. Prieurés, biens et propriétés de toutes 
sortes dans les diocèses de Saint-Flour, Clermont, 
Cahors, Rodez, Albi, Mende, Saintes, Limoges, Péri- 
gueux, Angoulème, Agen, Toulouse, Vence, Valence, 



(i) Philippson : « Le Moine de Montaudon », Halle, 1873. 
_ Sabatiér : « Le Moine de Montaudon ». Nîmes, 1879. Les 
savants Allemands ont cherché, avec un grand luxe d'érudition 
Latine, à établir le radical de Montaudon : « Monachus de 
Monte-Dodonis » — Kalischer : Observationes in Poesim Roma- 
nensem. — Monte AIdo> Aldonis, féminin : Aida, Français : 
Aude (Bartsch). Monte-Albedone (Suchier). 



262 LES l ROI BADOURS I AM'Al.HAS 

Die, Viviers, Elne-en-Roussillon el jusqu'à Saint- 
Jacques de Compostelle ; jamais on n'a relevé la 
plus minime possession dans le diocèse de Lyon dont 
Saint-Etienne el le Forez ont toujours dépendu au 
spirituel. L'assertion de Philippson et Sabatier ne 
parait pas Boutenable. 

Il existe, dans le voisinage Sud-Est de Clermont- 
Ferrand, un monticule isolé qui porte, de toute 
ancienneté el encore aujourd'hui, le nom de Mon- 
taudon ou Montaudou, << Moti8*Odonis » — Mont 
d'Odon en souvenir, peut-être, d'Odon, Duc 

d'Aquitaine en 688, dont la suzeraineté s'étendait 
sur l'Auvergne. On distingue encore sur le versant 
Nord-Est de ce monticule un reste de muraille 
Gallo-Romaine <|iii a fait partie d'un grand édifice 
el qu'on appelle « muraille des Sarrazins ». Un 
manuscrit de la bibliothèque des Carmes Déchaus- 
sés de <'lcrmont dit qu'il y avait là un temple dédié 
à Mercure. Des fouilles entreprises en 1775 ame- 
nèrent la découverte de pavés en mosaïque, de 
fragments de marbre et de poterie, de médailles 
Romaines il). Voilà en Auvergne un lieu de Mon- 



ii) A. Tardieu : Grand Dict. Hist. du Puy-de-Dôme, 1877, 

P. 221-222. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 263 

taudon, remontanl incontestablement à une anti- 
quité reculée. Une « celle » Monacale a pu fort bien. 
là, comme en tant d'autres endroits, utiliser les 
ruines Romaines, convertir en église chrétienne le 
temple païen, fonder un Prieuré qui a disparu plus 
tard, au cours des guerres Anglaises du XIV e ou 
des luttes religieuses du XVI ', Les unes el les autres 
si néfastes à notre province. 

La proximité de la ville «le Clermont, centre intel- 
lectuel, résidence de nombreux Troubadours, le 
voisinage de Vodables où le Dauphin d'Auvergne 
tenait sa cour, expliqueraient logiquement la noto- 
riété acquise par le Prieur de Montaudon, sa popu- 
larité auprès des seigneurs du pays, ses courses 
faciles de château en château, nombreux dans un 
périmètre restreint, ses relations, bientôt cordiales, 
avec le Dauphin Robert qu'il a pu fréquenter assez 
assidûment, en raison de la proximité de Vodables 
et de la facilité des communications, pour se faire 
apprécier de ce Prince. 

Le Montaudon voisin de Clermont-Ferrand répon- 
drait bien aux descriptions que nous avons du 
Prieuré de Pierre de Vie et toutes les circonstances 



-•'•1 lis I BOUBABDURS < ANTAI.lKNS 



connuefl de fréquentations et situation lui sont, de 
tous points, applicables. Une bulle du Pape Nico- 
las I V de L28Ô, fiiiiiiiciani qnelques-unes, seule- 
ment, «1rs possessions de l'Abbaye d'Auidllac, ainsi 
que le remarque expressémeni le Souverain Pontife, 
nous apprend que le Monastère de Saint-(iéraml 
possédait an diocèse de Clermoart les Prieurés de 
Dauzat, Fourvolet, Persac ou Sperchas (1). Il ne 
répugne pas a croire que Montaudon pouvait égale- 
ment faire partie «lu domaine Abbatial Aurillacois, 
omis par le Pape dans son énumération du trei- 
zième siècle ou déjà aliéné peut-être, alors, par voie 
d'échange ou toute autre. Ou conviendra que l'Abbé 
Pierre Bruni connaissant son fils spirituel Pierre 
«le Vie, poète, mondain, amoureux de la bonue 
compagnie et de la bonne chère ne pouvait lui 
octroyer un bénéfice «pii comblât mieux ses désirs 
qu'un Prieuré aux portes «le la capitale de l'Au- 



(i) Dauzat-sur-Vodables, coin, du cant. d'Ardcs et de l'arr. 
d'Issoire. Fourvolet parait avoir disparu plus complètement 
encore que Montaudon. Aucun lieu habité du Puy-de-Dôme ne 
porte plus ce nom. Il paraît en être de même de Persac, à moins 
que ce ne soit Les Persats, com. de Charensat, cant. de Saint- 
Gervais, arr. de Riom. 



LES TaOUBABOUitS CANTAïaQEKS 265 

vergue, riche alors eu poètes et leur rendez-vous 
favori, dans une région peuplée d'une aristocratie 
nombreuse et non loin de ce Dauphin Robert, 
grand protecteur des Troubadours qu'il accablait 
alors de largesses. Si rien ue rend, l'identification 
de Montaudon-lez-Clermont péremptoirement prou- 
vée, tout la fait supposer vraisemblable. 

Notons, pour être complet, qu'il existait, au 
temps de Pierre de Vie, une famille d'ancienne che- 
valerie qui portait le nom de Montaudon. Ses 
membres paraissent résider à Bordeaux et aux envi- 
rons, y remplir des fonctions militaires impor- 
tantes (1). Il est certain que Pierre de Vie a fait 



(i) Les recherches sur les Montaudon du XII siècle et leur 
lieu précis d'origine n'ont pas donné de résultats précis. En 
revanche les pièces abondent sur eux aux XVI e et XVII e ; cette 
famille occupa toujours à Bordeaux un rang distingué. Le 
21 août 1630, Menaud de Montaudon, Conseiller du Roi, Tréso- 
rier Général des Finances en Guyenne, achète un hôtel sis à 
Bordeaux, place du Palais (Biblioth. Nat., Pièces orig. 2007). 
Le même donne quittance de ses gages et « du droit de bûches » 
attaché à son office, le 16 novembre 1632. Oger de Montaudon, 
Conseiller au Parlement de Bordeaux, donne quittance de ses 
gages le 23 novembre 1657. Le 2~/ janvier 1676, M. de Cursol, 
veuve de Menaud de Montaudon, donne une quittance de la 
dernière année des gages de son mari. 

Les Montaudon portaient : D'argent à un monde d'azur, 



266 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

un séjour prolongé en Guyenne; nous verrons que 
c'est fii cette province, alors Anglaise, qu'il connut 
notamment l'Empereur Othon IV qui avait passé sa 
jeunesse en Aquitaine, auprès du frère de sa mère, 
Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, dont notre 
Prieur était fort apprécié. La supposition que 
le bénéfice «le notre Troubadour éi.iit situé en 
Guyenne, peut-être en Agenais où l'Abbaye d'Au- 
rillac en possédait plusieurs (1), n'est certainement 
pas dénuée de vraisemblance. Nous laissons à plus 



et cintré de gueules, au chef d'azur chargé d'un croissant 
d'argent ac osté de deux étoiles d'or. 

Xnii- romettions beaucoup d'avoir découvert à Paris 

un vieillard nonagénaire, dernier héritier de cette famille : M. de 
Montaudon, ancien Directeur à la Foncière-Incendie, espérant 
qu'il serait documenté sur le lieu d'origine de sa famille, l'époque 
et les > mees de sa disparition. Il est mort en décembre 

1910, avant que nous ayons pu l'aborder! 

(1) La Bulle de Xicola; IV de 128g nous apprend que l'Abbaye 
d'Aurillac possédait au diocèse d'Agen les Prieurés de Montsem- 
pron, dont on s'est demandé si ce ne serait pas celui de Mon- 
taudon, ceux de Montalzat, Ledat, Almayrac. Une commune voi- 
sine de La Réole porte encore le nom révélateur de « Saint- 
Pierre d'Aurillac ». 



LES TROUBADOURS CaKTALIENS 267 

habile et plus heureux chercheur le soin d'identi- 
fier définitivement le Prieuré <le Montaudon (1). 

Voilà notre Prieur tiré de u l'assujétissement du 
cloître », respirant plus à l'aise! « Fort honnête 
homme », dira-t-on, au dix-septième siècle, dans le 
sens qu'on attribuait alors à cette expression, il 
prend grand soin des intérêts matériels qui lui sont 
confiés, administre avec scrupule et grande habileté 
le temporel de son Prieuré. Ses moines le bénissent ; 
jamais telle abondance, aussi grand confort n'ont 
régné au couvent! Loin de drainer, à son profit on 
pour enrichir les siens, les revenus du Prieuré, il les 
accroît sans cesse, au contraire, de toutes les lar- 
gesses dont le comble la Noblesse du pays. Le 
Prieur de Montaudon est, de nature, bon vivant et 
gai compagnon; l'austérité monacale, la gravité 
sacerdotale ne sont pas son fait. Il lui faut rire, 



(i) L'Abbé Four s'était demandé si Montidou en Carladez ne 
cacherait pas le Montaudon du XII e . Rien ne permet de croire 
que ce hameau voisin du bourg de Vézac (cant. et arr. d'Au- 
rillac) ait jamais eu, si près de l'église paroissiale, aucune impor- 
tance civile ou religieu-c. 

Le Montaudon près Clermont ou la localité dont les Mon- 
taudon de Bordeaux tiraient leur nom, paraît remplir beau- 
coup mieux les conditions. 



368 - TROUBADOURS CANTALIENS 



chanter, aimer après boire. Joyeux ancêtre de rim- 
înnricl « "u i-i- dfe .Meudon, ce précurseur de Rabelais 
garde bous le froc, <|u"il ne dépouilla jamais (1), 
même pour les parties 1rs plus fines, les ataviques 
instincts de ripaille et d'amour que lui ont transmis 
les rudes barons Auvergnats, ses ancêtres. Ses 
chansons a boire et ses chansons d'amour pro- 
voquent 1<- bon et large rire chez les barons, cheva- 
liers el nobles «lames des alentours de Montaudon, 
tandis que ses spirituels « sirventés », ses cin- 
glantes satires charment les plus délicats, Châte- 
lains et riches bourgeois se Le disputent, vingt 
lieues à la ronde! 11 c'est, sans lui, joyeuse réunion, 
gai festin, 6ête carillonnée! Chacun le comble <le 
cadeaux, acquitte en dons magnifiques les heures 
charmantes qu'on lui doit ; le gaî Prieur de Mon- 
taudon est la « coqueluche » de tous! 

Parfaitement désintéressé ou, peut-être, scrupu- 
leux observateur de son vœu monastique de pauvreté 
(on ne saurait avoir toutes les faiblesses!) il apporte 
lidelemeiii tout ee <|u'il reçoit à son Prieuré dont la 



(i) « Portan tota via les draps Mongis », Chron. Anon. du 
XI II« s iède. 



3\(TianucnCi 




Pierre de Vie, Prieur de Montaudon 

Déclamant ses poésies 



Miniature extraite du manuscrit fr. 1247 1 de la Bibliothèque Nationale 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 269 



richesse s'accroît et les domaines s'étendent (1). La 
chronique médiévale, elle-même, en témoigne dans 
sa sèche véracité : 

« Lo Monges de Montaudo si fo d'Alvernhe, d'un 
« castel que a nom Vie, qu'es près d'Orlac. Gen- 
« tils hom fo ; e fo faitz morgues de l'abaia d'Orlac, 
<( e l'Abas sil det lo Priorat de Montaudon. E, lai, 
« el se portet ben de far lo ben de la maison. E 
« fazia coblas, estan en la morgia e sirventes de 
(( las razons que corion en aquela encontrada. Eill 
(( cavalier eill baron sil traissen de la morgia e 
« feiron li grand'honor e deiron li tôt so qu'el vole ; 
« et el porta va tôt à Montaudon al sieu priorat. 
a Moût crée e nielhuret la soa gleisa portan tota 
(( via los draps mongils » (2). 

« Le Moine de Montaudon était originaire d'Au- 
« vergue, né au château de Vie, dans le voisinage 
« d'Aurillac. Gentilhomme de race, il se fit Moine 



(i) « E el portava tôt à Montaudon, al sieu Priorat. Moût crée 
é melhuret la soa gleisa ». Ibid. 

(2) Ce recueil de biographies des Troubadours, infiniment pré- 
cieux pour leur histoire, a été composé, au milieu du XIII e siècle, 
par le poète Uc de Saint-Cire. Il a été publié plusieurs fois au 
XIX e , notamment par Raynonard en 1820. Chabaneau l'a réédité' 
Hist. du Languedoc, X, 209-323. 



270 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

(( à l'Abbaye d'Aurillac dont l'Abbé lui conféra le 
« Prieuré de Montaudon. Il } r réussit admirable- 
« ment à faire prospérer les affaires de son Cou- 
ce vent, y composa des couplets, sirventes et contes 
(( qui se répandirent dans le pays. Chevaliers et 
« barons l'attiraient hors de son Monastère, lui 
« faisant grande fête, le comblant de cadeaux. Il 
<< portait fidèlement tout ce qu'il recevait à Mou- 
ce taudon, améliora considérablement ainsi la 
« prospérité de son Prieuré. De sa vie il ne 
« consentit à dépouiller le froc monacal. » 

Non seulement notre Prieur, peu assidu aux 
exercices claustraux, résidait plus souvent dans les 
châteaux voisins qu'à son monastère, mais faisait 
des randonnées telles que ses Moines passaient de 
longs mois, des années entières, même, semble-t-il, 
dans le voir! Il est difficile de concilier l'affirma- 
tion d'un de ses biographes qui veut qu'il voya- 
geât : « sans perdre de vue pourtant le gouver- 
nement de son Prieuré » (1), avec les propres 
aveux de notre Prieur. Dans sa chanson XIV (2), 



(i) Philippson : « Le Moine de Montaudon », P. 
(2) D'après l'édi on Philippson. 



LKS TROUBADOURS CAXTALTENS 271 

composée en 1194, il nous apprend qu'il a visité 
Toulouse, Carcassonne, parcouru Auvergne, Limou- 
sin, Périgord, Quercy, Rouergue, Gévaudan, Viva- 
rais, Provence, Gascogne, Albigeois, Catalogne. La 
chanson I (vers 75) raconte son long séjour en 
Poitou auprès de Richard-Cœur-de-Lion, la chan- 
son III (vers 56) son intimité avec le vaillant 
Comte d'Angoulême et la chanson XVII (vers 20) 
la bienveillance que lui a témoignée le Comte de 
Toulouse. 

— « Comme chanteur ambulant, dit le même 

« écrivain, il fut en relations avec les grands sei- 

(( gneurs de l'époque. Il gagna ainsi, comme nous 

« l'apprend la chanson XII, la faveur des roi* 

« Philippe- Auguste et Richard- Cceur-de-Lion et se 

(( réjouit tout particulièrement de la douceur de 

(( ce dernier. Il lit également la connaissance du 

« roi Alphonsell d'Aragon » (1). 

Que le Prieuré de Montaudon fût au voisinage 
de Clermont ou qu'on le situe en Agenais, il ne 
faut pas oublier qu'en 1152, l'Aquitaine entière 

(i) Ibid. 



ST2 LES TROUBADOURS CAXTALIKXS 

dont l'Auvergne faisait partie, avait été portée en 
dot par EléonoTe de Guienae, femme répudiée de 
Louis VII roi de France, à son second mari Henri 
Plantagenet, l'Angevin, <iui était devenu en 115-1 
roi d'Angleterre et que l'Auvergne était, de droit 
et de fait, province Anglaise, du vivant du Prieur 
de Montaudon. Ses relations avec les rois Anglais 
Richard-Cœur-de-Lion et Jean-sans-Terre, ses sou- 
verains Légitimes, sont donc toutes naturelles et il 
n'esl pas étonnanl que ces rois se soient montrés 
bienveillants à nu de leurs sujeis dont l'attache- 
ment leur était d'autant plus précieux que son 
dévouement pouvait s'exercer dans cette province 
d'Auvergne qui multipliait les efforts pour se sous- 
traire à leur domination et s'identifier à la France. 
Philippe-Auguste avait d'aussi bonnes raisons de 
traiter favorablement le Prieur-Troubadour qui 
pouvait, par ses sirventés et ses chansons, servir 
sa politique. L'habile monarque Capétien, excipant 
de sa qualité de suzerain suprême de l'Auvergne, 
était intervenu, comme son père, dans la querelle 
entre les Dauphins et les Comtes d'Auvergne et 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 273 

avait confisqué la province (1). Notre poète a pris 
soin de nous renseigner lui-même sur ses préfé- 
rences et de nous dire quelle intimité dévouée 
l'unit toujours à son royal compère en poésie, le 
chevaleresque Richard Cœur-de-Lion (2). 

Dans ses courses multipliées, il n'avait eu garde 
d'oublier un château voisin de l'Auvergne, véritable 
école de poésie où affluaient les Troubadours dont 
les nobles châtelains se déclaraient les protecteurs 
et les confrères et où les plus célèbres aimaient à 
prolonger leur séjour : Ventadour en Limousin où 
trônait alors la belle Vicomtesse Marie (3). 



(i) On sait que tandis que Guillaume VII, Comte d'Auvergne, 
était en Palestine en 1147 avec le roi de France Louis VII, le 
frère cadet de son père usurpa le Comté d'Auvergne et réussit 
à s'y maintenir. A son retour, le Comte spolié dut se contenter 
d'une infime partie de ses anciens Etats qu'on appela le Dau- 
phiné d'Auvergne. 

(2) Surtout dans la chanson V. 

(3) Certains historiens ont cru que la Vicomtesse de Venta- 
dour. aimée de Pierre de Vie, était la seconde femme d'Ebles V, 
Marie ou plutôt Marguerite de Turenne. Sabatier, notamment, 
parle de cette dame et de ses deux sœurs comme contemporains 
de notre Troubadour : « Ces trois dames « las très de Torena » 
— les trois de Turenne — ont été souvent célébrées par les 
Troubadours de cette époque. La blonde Mathilde, dont les che- 
veux avaient le reflet du rubis, reçut les hommages des plus 
riches seigneurs et leur préféra Bertrand de Born. Elise était 
renommée pour le charme de sa conversation et sa piquante 



374 - TROUBADOl RS I ITALIENS 

Fille d'Adhemar V, Vicomte de Limoges, et de 
Barah de Cornouailles, cousine d'Henri II, roi 
d'Angleterre, Marie de Limoges avait épousé 
Ebles V, Vicomte <!»• Ventadour, chef de cette 
illustre maison Limousine issue de celle de Coni- 
born. La belle et sage Vicomtesse se consolait de 
sa stérilité en tenant dans son château de Venta- 
dour (1) une cour fastueuse où affluaient les poètes. 
Son mari <|ui partageait ses goûts poétiques n'était- 
il pas l'arrière-petit-fils d'Ebles II-le-Chanteur, à 
qui ses chansons et ses « surventes » avaient valu 
la réputation d'un des meilleurs Troubadours de 



gaieté; elle fui par Raymond Jordan. Quant à .Marie. 

la meilleure dame et la plus gracieuse de son temps, « la mcillor 
donna e la plus avinens que fus en aqucla sazo », elle inspira les 
chants de Gaucelm Faidit (originaire d'Uzerches près Venta- 
dour). Elle composa des tensons et ses décisions dans les débats 
poétiques furent tenues en haute estime ». L'étude des dates 
porte à croire qu'il s'agit plutôt de la première femme d'Ebles V; 
Pierre de Vie était trop âgé, lors du second mariage du Vicomte 
de Ventadour, probablement même déjà retiré à Villefranche 
en Roussillon. 

(i) Ventadour, cant. d'Egletons, arr. de Tulle, Corrèze. Les 
imposantes ruines de ce grand château se dressent toujours sur 
leur roc, dominant de trois cents pieds la Luzège, dans le site 
le plus sauvage. 



LES TIMUBADOURS CAXTALIENS 275 

son temps (1). Pons de Capdeuil, Troubadour Vel- 
lave, était un des hôtes assidus de Ventadour, ainsi 
que Guy d'Ussel qui y séjournait presque constam- 
ment et avait célébré la belle Vicomtesse dans 
presque toutes ses chansons. — « Malgré l'éclat de 
<( sa cour, dit son biographe, Marie conserva sa 
<( réputation intacte. Elle fut une des meilleures 
« dames et des plus estimées du Limousin; sa 
« sagesse intéressait autant que sa beauté. Jamais 
<( sa gaieté ne l'entraîna dans des folies; simple 
« dans ses manières elle n'abusait pas de sa gran- 
« deur. Nulle dame, enfin, ne fit plus de bien et ne 
<( se garda mieux de tout mal » (2). 

Pierre de Vie, admis dans ce poétique cénacle, 
put s'y perfectionner au contact des deux maîtres 
célèbres qu'étaient Pons de Capdeuil et Guy d'Us- 
sel. Ce dernier, Chanoine de Brioude et de Mont- 
ferrand, rongeait son frein, se desséchait d'ennui 



(i) On sait qu'Ebles II avait fait l'éducation poétique du fils 
d'un de ses serviteurs, Bernard, connu comme Troubadour, sous 
le nom de Ventadour. L'ingrat disciple gagna le cœur de la Vi- 
comtesse: Agnès de Montluçon. Ebles enferma sa femme et chassa 
le poète trop entreprenant. 

(2) Hist. Littér., T. XVII. Marie de Limoges, Vicomtesse de 
Ventadour mourut sans enfants entre 1215 et 1218. 



276 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



depuis que le Légat du Pape lui avait arraché le 
serment de renoncer à la poésie profane, de laisser 
ses frères et son cousin continuer sans lui à courir 
les (Oins d'Amour. Le Prieur de Montaudon à qui 
l'abbé d'Auriliac avait été plus clément en lui per- 
met tant de chanter à son aise sans quitter le froc 
remplaça le désolé Chanoine dans sa passion offi- 
cielle et déclarée pour la belle et vertueuse Vicom- 
tesse de Ventadour. 

Passion officielle est bien le terme qui convient 
à ces sortes de liaisons célébrées à grand renfort 
de poésie, s;ms que, pour cela, le Troubadour qui 
déclarait à tous les échos se mourir d'amour, son- 
geai a rien obtenir de sa belle. Peut-être ne fau- 
drait-il pas. pourtant, généraliser à outrance; mais 
il y a tout lieu de supposer que la brûlante passion 
du Prieur de Montaudon resta purement plato- 
nique. Les chansons que Pierre de Vie consacre 
à célébrer son amour se ressentent, sans doute, du 
caractère superficiel de ses sentiments et ne sortent 
pas de la banalité courante. Notre Troubadour 
n'est, au reste, ni un idéaliste ni un grand amou- 
reux. Un de ses biographes observe avec raison : 

— « Ses chansons manquent de naturel et de 



LES TROUBADOURS CANTALIKNS 277 

<( conviction il avait trop de bon sens pour répé- 

<( ter ce que disaient les poètes d'amour de son 

<< époque. Il paya son tribut à l'amour, à la beauté, 

<( suivant l'usage des Cours; mais... ses armes pré- 

« férées, qu'il manie de main de maître, sont la 

« raillerie et la plaisanterie et ses traits sont diri- 

« gés contre le plus sacré des sentiments chevale- 

« resques : contre les femmes! » (1) 

Au bout de quelques années de vie errante, 
notre Prieur pris de lassitude, sans doute, de scru- 
pules, peut-être, ou, encore, admonesté par l'Abbé 
d'Aurillac, réintégra Montaudon (2). Il vécut un 
an ou deux, nous confesse-t-il (3), dans la solitude 
de son Monastère, renonçant à toute mondanité. 
Sa retraite était si absolue que ses anciens amis, 
ses bienfaiteurs l'oubliaient, le croyant entière- 
ment perdu pour eux. Ce beau zèle cénobitique fut 
de courte durée; il lui prouva seulement qu'il 
n'était, décidément, pas fait pour le cloître et que 
le désir se réveillait en lui, plus irrésistible que 
jamais, de retourner à la Cour des Grands, de 



(i) Philippson, loc. cit. 

(2) Il le raconte dans sa chanson XII, vers 31-32. 

(3) Chanson XII, vers 10. 



278 LES TROUBADOURS OANTALÏENS 

reprendre sa belle vie nomade. C'était en 1193, 
peut-on affirmer, grâce à la chanson XII où il 
annonce sa résolution. Ce poème porte, en effet, 
daic certaine puisqu'on voit qu'il fut composé 
pendant la captivité de Kichard-Cœur-de-Lion et 
que L'auteur, mentionnant Philippe- Auguste, sous 
le nom de Randon, exprime la crainte que Saint- 
Jean d'Acre ne soii repris par les Sarrazins en 
L'absence du roi Anglais et ne prive ainsi les Croi- 
ses d'une importante place de guerre. 

Notre poète, saturé de vie conventuelle, sentit la 
nécessité de rompre avec les obligations, si béiii- 
gnes fussent-elles, que lui imposait son Priorat. Il 
s'en revint à Aurillae trouver le seigneur Abbé. Lui 
rendant un compte détaillé de sa gestion, il lui 
u 101 nia les accroissements considérables réalisés, 
grâce à lui, à Montaudon, sous son Priorat, prouva 
à son chef que s'il était un piètre moine il fallait 
le tenir, en revanche, pour un administrateur émé- 
rite. En récompense des brillants résultats obtenus, 
il sollicitait la faveur d'être déchargé d'un béné- 
fice que tant d'autres convoitaient et la permission 
de courir le monde. C'était, en d'autres termes, sa 
sécularisation qu'il réclamait. L'Abbé d' Aurillae la 






LES TROUBADOURS CANTALIËNS 279 

lui accorda et, le relevant des obligations bénédic- 
tines, le dispensant de l'observance des prescrip- 
tions monacales lui permit de mener désormais la 
vie mondaine pour Laquelle il avait beaucoup plus 
de vocation que pour l'existence conventuelle. De 
cette décision Abbatiale on peut conclure avec 
quasi-certitude que Pierre de Vie n'était pas prêtre, 
n'avait même reçu ni les ordres majeurs, ni même, 
probablement, les ordres mineurs, mais simple- 
ment la tonsure et l'habit. En un temps où les 
abbés laïques pullulaient, il n'était nul besoin 
d'être engagé dans les ordres pour être fort canoni- 
quement nommé à un Prieuré. 

« E tornet s'en ad Orlhac al sieu Abat, nous dit 
« Uc de Saint-Cirq, monstran lo melhuramen qu'el 
« avia fach al Priorat de Montaudon e preguet li 
<( queill des gracia ques degues régir al sen del 
« rei N'Anfos d'Aragon e l'Abat laill det. » 

(( Puis il revint à Aurillac, auprès de son Abbé, 
« lui montrant les améliorations qu'il avait réali- 
« sées au Prieuré de Montaudon et il lui demanda 
<( l'autorisation de pouvoir régler sa vie d'après 
« les volontés du roi Alphonse d'Aragon. L'Abbé 
(( la lui accorda. » 



L'><> LES "TROUBADOURS CANTAL1KNS 

Son meilleur protecteur, Richard-Cœur-de-Lion, 
était en captivité; Pierre de Vie s'était tourné vers 
le « bon roi Alphonse » qui l'avait déjà traité avec 
une spéciale bonté et convié à faire partie de la 
poétique pléiade qui entourait le monarque Ara- 
gonnais. 

Quiconque taquinait la Muse, s'était essayé dans 
Tari de bien dire, s'affirmait adepte du « Gay-Sça- 
roir -), étail assuré de trouver bon accueil à la Cour 
d'Aragon, Justifiant par ses largesses envers les 
poètes le titre de Mécène de son temps que lui pro- 
diguaient les Troubadours, Alphonse II prétendait 
adorner sa couronne royale des lauriers poétiques, 
plus lier de voir une de ses « cniizoïis », un de ses 
<( .simiih's n applaudi par un aéropage de Trou- 
badours que de srs éclatants succès militaires sur 
le Comte d<- Toulouse (1 1. Esprit délicat, amoureux 
du beau, auteur des poésies qui lui auraient valu, 



(i) Né en 1152, de Raymond-Bérenger IV, Comte de Barce- 
lone et roi d'Aragon, par son mariage avec Pétronille d'Aragon, 
héritière de ce royaume, Alphonse II avait succédé, à peine âgé 
•de dix ans, en 1162, à son père, sur le trône d'Aragon et au 
Comté de Barcelone. En 1167, il chasse le Comte de Toulouse de 
la Provence, dont ce prince s'était emparé, à la mort du Comte 
Raymond-Bérenger-le-Jeune, cousin d'Alphonse II, et la donne à 
son frère cadet, Pierre-Raymond-Bérenger. 



LES TROUBADOURS CAKTALIEXS 281 

même s'il eût été un simple mortel, un rang bril- 
lant parmi les Troubadours, le roi d'Aragon s'appli- 
quait à attirer auprès de lui les poètes. Contes, 
chansons et sirventés du joyeux Prieur de Montau- 
don lui avaient plu, sans doute, et il était bien aise 
d'entendre, après les belliqueuses strophes de tel 
de ses commensaux attitrés, les gais refrains d'une 
Muse anacréontique. Mais il avait de particulières 
raisons de se montrer spécialement bienveillant à 
Pierre de Vie qui était son féal et presque son sujet, 
circonstance que les biographes du Prieur de Mon- 
taudon paraissent avoir ignorée. Alphonse II était, 
en effet, le petit-fils de Douce de Milhau-Carlat- 
Provence qui avait apporté, en 1111, à son mari 
Raymond-Bérenger-le-Grand, Comte de Barcelone, 
les Vicomtes de Cariât, Milhau, Gévaudan, Lodève 
qu'elle tenait de son père Gilbert de Milhau-Carlat, 
dernier mâle de sa race, et le Comté d'Arles et 
Provence qui lui provenait du chef de sa mère 
Gerberge d'Arles-Provence, héritière de ce véritable 



Marié à Mafalde, fille d'Alphonse I er , roi de Portugal, il n'a- 
vait pas eu d'enfants de cette union, se remaria à Sancha, fille 
d'Alphonse VIII, roi de Castille, dont il laissa trois fils et quatre 
filles quand il mourut en 1196. 



282 LES rROUBADOURS OANTALIENS 

royaume il). Si Alphonse II avait cédé en 1167 
tous ses droits effectifs sur Cariât à Hugues II, 
Comte de Rodez, déjà possesseur du domaine réel 
«l'une partie de la Vicomte Carladézienne, il avait 
formellement stipulé par cet acte la suzeraineté 
suprême de la Couronne d'Aragon sur rentière 
Vicomte de Cariât, On voit donc que, non seule- 
ment dans les siècles précédents et depuis l'origine 
de la féodalité, les sires de Vie avaient été les vas- 
saux des ancêtres maternels du roi d'Aragon, mais 
• pie Pierre de Vie lui-même, si son froc ne l'eut 
affranchi du devoir militaire, aurait pu être obligé 
par le devoir féodal à répondre, sous la bannière du 
Comte de Rodez, Vicomte de Cariât, à l'appel 
d'Alphonse II. Le lien féodal, si fort encore au 



(i) La primitive Maison de Cariât, qu'on disait d'origine Gallo- 
Romaine, s'était éteinte dans les Vicomtes de Milhau qui n'en 
étaient peut-être qu'un rameau. Gilbert, Vicomte de Cariât, 
Milhau, Lodève et Gévaudan fut marié par son oncle, le Cardinal 
de Cariât, Abbé de Saint-Victor de Marseille et Archevêque de 
Narbonne, à Gerberge, héritière du Comté d'Arles et Provence, 
véritable royaume qui s'étendait de Tarascon à Nice. Maîtres 
du Centre et du Sud-Est de la Gaule, ces époux n'eurent que deux 
filles: Douce qui apporta en mi, la presque totalité de ces biens 
à son mari Raymond-Bérenger-le-Grand, Comte de Barcelone et 
Etiennette, mariée au sire des Baux, qui présida, dans son fa- 
meux château des Baux, près d'Arles, tant de Cours d'Amour et 
fut, pendant le XII e siècle, la grande protectrice des Troubadours. 



LES TKOUBADOURS CANTALIENS 283 

douzième siècle, l'évocation de la vassalité des 
ancêtres de Pierre de Vie vis-à-vis des Vicomtes 
de Cariât dont il était l'héritier, prédisposèrent, 
sans doute, le royal poète Aragon ais à faire spé- 
ciales largesses à son joyeux confrère Carladézien. 

Ce n'est pas sans motifs personnels que notre 
Troubadour range, dans un de ses meilleurs sir- 
ventés, au nombre de ceux qu'il a en particulière 
estime, les grands seigneurs généreux qui foat 
larges présents aux poètes et qu'il affiche, en 
revanche, le plus profond mépris pour les petits 
présents et les cadeaux sans valeur. Si Alphonse II 
l'avait comblé de bienfaits, un prince Auvergnat 
devait se montrer tout aussi généreux envers lui. 

Robert I e1 , Dauphin d'Auvergne, luttait de géné- 
rosité et de magnificence, à l'égard des Troubadours, 
avec le roi d'Aragon. Jeune, généreux, enthousiaste, 
auteur de poésies d'un mérite réel, « le gentil Dau- 
phin » était fort apprécié des Troubadours, non 
seulement à cause de ses générosités, mais aussi 
comme juge des tournois poétiques où son opinion 
faisait autorité. Réduit à un assez maigre domaine 
par la spoliation dont sa race avait été victime, ne 
possédant plus que le Dauphiné d'Auvergne et le 



2S-i LES TROUBADOURS CAXTALIKXS 



Velay, il menait un tel train, entretenait auprès 
de lui si nombreuse cour, était si prodigue de lar- 

aefi, qu'il y dissipa plus de la moitié de son bien, 
lue de ses plus belles générosités en faveur de la 

raie science » avait été la fondation de la a Cour 
de l'Epcrricr » au Puy-Sainte-Marie, comme on 
appelait alors la ville du Puy-en-Velay, à cause de 
sa basilique « angélique » (1) et de sa Vierge noire. 

De même qu'à Lille-en-Flandres, avant de célé- 
brer la fête de l'Epinette, ou élisait un roi chargé 
d'organiser les juntes et les réjouissances de Tannée, 
les fêtes périodiques <lu Puy comportaient même 
dignité. Ce roi <>u seigneur de la Cour du Puy 
u si ii/nrr de ht cort del Puai » était chargé d'y 
organiser les fêtes de « FEpervier », à la fois che- 
valeresques et poétiques. Les chevaliers y accou- 
raient de fort loin, y entraient en lice pour rompre 
des lances contre tous venants. Un épervier d'or 



(i) Une pieuse tradition veut que la célèbre cathédrale dt 
Puy ait été consacrée par le Christ lui-môme, assisté des anges, 
pendant la nuit précédant la date fixée pour cette cérémonie; d'où 
son nom de « basilique angélique ». Le culte spécial rendu à la 
Vierge, au Puy, remonterait à une époque fort reculée. La Vierge 
noire qui y est actuellement vénérée, aurait été rapportée de Pa- 
lestine par Saint-Louis. 



- HU MOINE DE MONTAUDON 

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o orftif.i1 fogitiet ; QM r cnuctàm vcfoirmaneàk hjni uol 
pilf q pjjtrbjnpiia.c'.iuol .iiiudj crrtniîi.epauca rire gisî 
cau&hitift ciio.im_p fin innjn'oop wipn c fmrww-c-cm 
onu'^cfhiflinMiianimenuct'.i eToip iintflVcir nom ajjnrzr 
uunny. rç[ tï nuoini IqV.i n^\wui*. c'GÛ'efrco'itidlnir ' 
c»r muM . c pfhv q tner mTpiïiinf c virfhi pura q n©p oma . 
imuaAm p fTm t>.ilnurj..iirt>l6 |»m ènt>pgi>m rolan.rwiei- 
^bmu.ilfjt ffbn.rfligir-.ibcuiâle .innan. mcniicju <rmn7 
W*Wîat?.€.6J r cnncumi p iiirrnn>n.-i.TM,iMt'frfftv û«r 
trac- iMic ma. c ,^j . ,,i, ,„g||, 4 r.i iViu.i • m ne Onr.fl/ipic/ zr- 
tmirin.x cvitgt.jm cm ce nop ftr.r.m Ici q~ l.iuol lacnqiiciî 
-tninalirmjiirfn-.caririi b/ucArla mofà.cf ictiotiizona 
njin ^pfri-^%^ nitruim p Cm (Miumir c tona crcraiiol vO 
olapitvt-ib piuci na n»p ftwir.-z.» bôtor pjntoc-paftjrîc. 
• i ciicia} p f-O-tnarccl-itviô pmne «.î-Ttimurf. e ot>» tUildrfl 
™ vncartçt. r vir l«m ab ûitic vtcucl**: c foinepoaiT C* 
" i ~#i4 r cnuCMtti fi -OTirtm'vaHr-loj'taiiUdbfacii 
nxalli .-flpjfl w b m/if non lowf rafhï'T aufUrir j.rwn "©.Hio I m 
U;.iijciinJjvihir<t>TOr-cfft» $njn tempe «n'plou fcer.-iémr' 
xmiçy wûroK^tiirnucv-i cm fâ pico «r mcttr-oi Ctv â trntîf 
a tut* toa-.ÇÇj "o<w»* -wo tj fer me nin- \nftbfl ouple cî 
trop Cini-.i. r y.mUi foiitMîtvi:i ntt . c cojrl à û ciiiibafmiM . 
1 emirutm v <»tir aô- xrnui amU^b nuciira- * fbnlxM^r 



n»p in.il 
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JVl)*) nt> V *™*"™' eanrdfon. im<iioi ontinrno 
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xif plucu. e crti nop ab mo ou/il nmç\M • d" (à mÂgnltiua li 
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Sans a - voir un seul ceup re - çu. Cha - ne -lam et 























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LES4ENNUIS» DU MOINE DE MONTAUDON 

Ti'dnscnpt/.on lie. Jean Beck 



Très vif 



add mCn nuit ' SI J° ~ se &-**; le vil lan -ga - ge 




Jj- i Jt I JTTrr-rrr^T | 

dun beau si-re, Et son pro -cham qui veut dé -- Lrui'-re 




i J J J i r r i Jaj i j j t 1 1' j 1 7^ 



Ifinnuie.et le che — val qui ti - re Et m'en- nui -e, 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 285 



placé sur un perchoir au milieu du champ clos 
était le prix du tournoi. Le vainqueur en faisait 
hommage à la dame pour la beauté de laquelle il 
venait de combattre, heureux de prouver ainsi sa 
courtoisie et sa valeur car, disait-on : « Que celui 
« qui ne sait se décider au moment opportun, ne 
« se hasarde pas à prendre l'épervier à la cour 
« du Puy ». La a Chanson de la croisade contre 
les Albigeois » rend témoignage combien ce dicton 
était alors répandu : « Joris, sa ditz lo Coms, non 
(( detz espaventer. Qui non sap cosselh prendre 
« Fora que Ta mestier ja à la Cort del Poï no 
« prenga Fesparvier » (1). 

« Jori, dit le Comte, ne m'épouvantez pas. Que 
« celui qui ne sait se décider au moment critique 
(( ne se hasarde pas à prendre l'épervier à la Cour 
« du Puy. » 

Nous savons encore par la soixante-quatrième des 
« Cento Novelle antiche » (2) que : « Qui se sen- 
(( tait riche de biens et de cœur prenait l'épervier 



(i) La Chanson de la Croisade contre les Albigeois, publiée 
par Paul Meyer, 2 vol. in-8, Paris 1875-1879, T. II, P. 399. 

(2) Recueil de Nouvelles d'un anonyme Italien. Cf. Sabatier : 
Le Moine de Montaudon, Nîmes, 1879. 



- TB01 BADOUBS CANTALIENS 

« sur le poing e1 avait, par la suite, à faire les frais 
« de la Cour tenue cette année ». La même chro- 
nique nous renseigne sur la cour d'amour et les 
joutes poétiques qui succédaient aux passes 
d'armes. Le <• seigneur >> était assisté de quatre 
n approvatori »> qui examinaient les chansons que 
les concurrents leur soumettaient, signalant les 
bonnes, rendanl les autres à leurs auteurs pour être 
corrigées 

Une anecdote authentique montre quelle célébrité 
avail acquise cet ie o Cour du Puy », l'affluence de 
poètes et de Beigneurs qui y accourait, en même 
temps qu'elle dépeinl la mentalité de cette société 
féodale du XII e siècle. 

« i m chevalier troubadour, Richard de Barbe- 

(i zieu, avait perdn les bonnes grâces de sa dame 

« par suite d'une indiscrétion. En vain il avait 

« sollicité son pardon, a Je ne lui pardonnerai, 

« avait-elle répondu, qu'autant que cent barons, 

« cent chevaliers, cent dames, cent demoiselles me 

« crieront à la fois merci, sans savoir à qui leur 

« prière s'adresse ». Le chevalier réfléchit que le 

« temps approchait des fêtes de la Cour du Pur. 

« Il se dit que sa dame y viendrait. Il composa 



LES TROUBADOUKS CANTALIENS - v 7 

« une (( canson » et le matin de la fête, il monta 

(( sur l'estrade et chanta devant l'assemblée une 

« plainte si touchante, d'un accent si vrai, que 

« toute la foule cria merci et Richard reçut le 

« pardon de sa dame. » 

Robert, dauphin d'Auvergne, conféra au Prieur 
de Montaudon la « seigneurie » de la a Cour de 
TEpervier du Puy » et notre troubadour conserva 
cette charge autant que dîna l'institution, nous dit 
la chronique précitée. 

« E fo faitz seigner de la Cort del Puoi Santa 
« Maria e de dar l'espar vier. Lonctemps ac la sei- 
(( gnoria de la Cortz del Puoi, tro que la Cortz se 
« perdet. » 

Ce fut, sans doute, pendant son Priorat que 
Pierre de Vie fut investi de cet honneur envié; il 
dut jouir nombre d'aimées des privilèges et émolu- 
ments attachés à cette fonction puisqu'il ne sortit 
de charge que le jour où un besoin impérieux d'éco- 
nomie en amena la suppression. A écouter ses 
généreux instincts, le dauphin Robert avait gas- 
pillé une bonne partie de son patrimoine; force lui 
fut d'enrayer. Désormais aussi économe, avare 
même, disent les Troubadours déçus, qu'il avait été 



288 LES TBOUBADOUES CANTAL11NS 

dépensier ei gaspilleur, notre dauphin ne prit plus 
but le poing l'épervier «lu Puy qui ne trouva aucun 
autre seigneur pour le recueillir; ainsi disparut 
pour notre poète sa « seigneurie » de la Cour de 
l'Epervier. Pierre «le Vie n'était pas homme à rester 
longtemps sans protecteur effectif. Peut-être en 
quelque << sirventés >>, qui oe nous est pas parvenu, 
conta-t-il son infortune au roi d'Aragon; il est cer- 
tain que celui-ci lui offrit de venir à sa cour et que 
notre homme s'empressa de répondre a cet appel. 

« El reis, lisons-nous dans Saint-Cire, li coman- 
o (!•'( qu'el manges carn e domnejes e cantes e tro- 

« bèfi; et el si fetZ. )) 

« Le roi lui ordonna de manger de la viande, de 
(( courtiser les dames, de chanter et composer des 
« poèmes; ee qu'il lit. » 

Les ordres du roi répondaient trop bien à ses 
désirs pour douter de son empressement à s'y 
conformer: Délaisser les abstinences multipliées 
de l'ordre de Saint Benoît, abandonner le régime 
quasi végétarien des moines pour de franches 
lippées, ne plus éviter soigneusement le contact avec 
l'être de perdition qui fit chasser notre premier 
père du Paradis terrestre, s'adonner tout entier à 



LES T&0UBAD01 BS CAKTALIENS - s '-' 



l'inspiration poétique, était an programme des plus 

conformes à ses goûts. Aussi mit-il tous ses soins à 
le réaliser de sou mieux. A le voir vivre la vie des 
cours, personne ne se serait souvenu que Pierre de 
Vie avait porté le froc, si sa religieuse obstination 
à conserver la sainte livrée d'un état dont il ne 
pratiquait aucune des obligations, n'avait rappelé 
à chacun que le plus « rabelaisien » des Trouba- 
dours était d'Eglise (1). 

Sa joie d'être délivré du joug Monastique, son 
humeur vagabonde durent lui faire prendre par le 
plus long, fractionner son voyage en diverses 
étapes, pour se rendre en Catalogue auprès de son 
royal protecteur. Il arriva, sans doute, à la Cour 
d'Aragon en fin 1193 ou dans le courant de 1191, 
paraît y avoir séjourné, au moins, jusqu'à la mort 
d'Alphonse II survenue en 1196. 

Ainsi privé brusquement du protecteur qui assu- 



(i) Qu'on ne croit pas que le Prieur de Montaudon était un 
type unique et que son froc fit scandale dans les sociétés fort 
libres où il le compromettait ! Daude de Prades, Chanoine de 
Maguelone (Montpellier) alla autrement loin ! « Au point de vue 
« profane, très profane même, la palme appartient à Daude qui 
« peut compter au nombre des ancêtres les plus immédiats de 
« Rabelais ». Anglade, P. 29. 



■290 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

rail sa vie, notre poète se mit en quête de trouver 
qui se constituât sa Providence! Découvrir un 
autre .Mécène aussi grandiose que le petit-fils de 
Douer de Cariai < ] u i assuma, à lui seul, cette 
charge, lui fut peut-être impossible ou bien son 
humeur vagabonde lui lit-elle préférer s'adresser 
successivement à plusieurs et courir le inonde? Son 
biographe médiéval nous dit laconiquement : 

<< E pois, e] se parti d'aquî e s'en anet en Espain- 
<< gna e l'o li faitz grans honors e grands plasers 
<( per totz les reis e per totz les barons els valens 
<( homes d'Espaingna. » 

(( Il partit de là (la cour d'Aragon) et alla en 
« Espagne on il fut comblé d'honneurs et de gra- 
<( cieusetés par tous les rois et tous les barons ainsi 
« que par les grands d'Espagne. » 

Il faut entendre, sans doute, que ses randonnées 
en diverses Cours, auprès de plusieurs rois et de 
quantité de riches seigneurs, lui firent parcourir la 
partie de la péninsule Ibérique déjà reconquise sur 
le Maure à la lin du XII e siècle. Mais il ne serait 
pas impossible que son humeur aventureuse l'eut 
conduit en territoire islamique. Le même problème 
>e pose, pour son illustre compatriote Gerbert qui 



LES TBOUBADOUBS OANTALLENS 291 

alla peut-être à Cordoue et à Séville apprendre des 
savants Arabes les mathématiques, l'algèbre, l'astro- 
nomie, la médecine où ils étaient passés maîtres (1). 
Il est aujourd'hui pleinement démontré que si 
fantaisie lui en prit, il put le faire sans le moindre 
risque pour sa vie. ni pour sa foi catholique, sans 
avoir même à quitter son froc bénédictin qu'il se 
fit une gloire de ne jamais dépouiller (2). 



(i) Les Arabes et les Juifs avaient seuls, au Moyen-Age, quel- 
ques notions sérieuses de Médecine. Le roi Saint Louis, dont les 
entrailles, fort mauvaises, s'irritaient aussitôt qu'il était en pays 
chauds, était soigné par le Médecin Arabe du Sultan d'Egypte, 
qui le sauva de la dysenterie qui décimait l'armée Chrétienne. 
Malgré les prohibitions de l'Eglise, les Croisés ne voulaient que 
des Médecins Arabes. 

(2) « Portan tota via les draps Mongils » dit le Chroniqueur 
anonyme du XIII e siècle. 

Au X e , Jean de Vendières, Abbé de Gorzes, en Lorraine, Am- 
bassadeur de l'Empereur Othon-le-Grand auprès d'Abdérame, 
Kalife de Cordoue, se refusa à quitter son froc Bénédictin à la 
Cour du souverain Arabe. Celui-ci avait envoj'é, en 955, à l'Em- 
pereur Germanique une ambassade composée d'un Evêque Catho- 
lique accompagné de nombreux Clercs. En 905, Alonzo, roi des 
Asturies donnait pour précepteur à son fils Ordono, un savant 
Arabe. Les traités d'alliance étaient fréquents entre les rois 
Chrétiens du Nord de la Péninsule et les Emirs Sarrazins. A plu- 
sieurs reprises on vit des troupes Chrétiennes combattre dans les 
rangs des armées Musulmanes et le Wali (Gouverneur) de Sar- 
ragosse prêter main-forte au Comte de Barcelone contre ses 
voisins Chrétiens. (Rossceuw. Saint Hilaire, T. III, P. 416. San- 
doval, P. 88 et les Chron. Espagnoles). 



202 LES TROUBADOURS < WI'A 



Le sort des chrétiens d'Espagne sous la domina- 
tion sarrazine était tout autre, en effet, que certains 
historiens nous le présentent Fort tolérants, se 
contentant d'un impôt modique, les Maures vain- 
queurs laissaient tonte Liberté religieuse à leurs 
sujets catholiques. La hiérarchie sacrée se recrutait 
en liberté, Les évoques espagnols tenaient des assem- 
blées autant qu'ils le voulaient ainsi qu'en témoi- 
gnent irrécusablement les actes des nombreux 
conciles de Tolède et de Cordoue. Cette ville, capi- 
i. le du Kalifat, possédai* un grand nombre 
d'églises catholiques dont plusieurs étaient des 
édifices d'une richesse inouïe. Les monastères étaient 
nombreux et fort prospères. Les kalifes allaient 
jusqu!à prendre leurs ambassadeurs parmi les 
i vèques et les moines catholiques, à s'entourer de 

rviteurs chrétiens. Le secrétaire particulier du 
■ rand kalife Abdérame, Récémond, était chrétien 
et la sultane Lobna qui exerça sur le fameux kalife 
Al Hakem II une influence omnipotente, qu'il 
consultait sur toutes les agaires de l'Etat, appar- 
tenait au catholicisme (1). 



Ci) Cf. Rosscemv. Saint Hilairc: Hist. d'Espagne, T. III, pas- 
sim. 
Une vie, actuellement sons presse, de Gerbert, qui passa plu- 



LES TROUBADOUBS CANXALXENB 293 

Ou serait tenté de supposer uue incursion de 
Pierre de Yic en terre Islamique en raison des 
contes et des nouvelles qu'il composa. Aucune de 
ces œuvres ne nous est parvenue; mais on sait 
qu'elles eurent un grand succès, contribuèrent 
grandement à la réputation littéraire du prieur. 
Or, le conte est une production très exclusive du 
génie arabe et dont la paternité lui appartient sans 
conteste. 

Les Hispano-Arabes semblent bien avoir abordé 
les premiers ce genre spécial où se complaît leur 
fertile imagination et qui engendrera, plus tard, 
chez nous, les nombreux fabliaux et les Soties où 
s'exercera la verve de nos pères. Le conteur arabe 
traduit daus sou œuvre imagina tive toutes les 
aspirations de ce peuple ardent et sensuel. L'amour 
et l'enthousiasme guerrier en sont les thèmes exclu- 
sifs; à les célébrer, il s'enivre comme d'un trou- 



sieurs années de sa jeunesse en Espagne, une étude, en cours de 
publication à Barcelone, sur Douce de Cariât, Comtesse de Bar- 
celone, nous a obligé à rechercher spécialement la situation des 
Chrétiens Espagnols sous la domination Arabe, du IX e ait XIII e 
siècle. La situation des Catholiques sujets du Kalife de Cordoue 
était indiscutablement préférable à celle de leurs coreligionnaires 
Français, Portugais, etc., du XX e siècle ! 



294 LES TROUBADOURS CANTÀLIEXS 

blant parfum, laisse son âme voluptueuse, sa sensi- 
tive imagination flotter dans les rêves d'un sensua- 
lisme effréné. Ce qui nous reste de l'œuvre de Pierre 
de Vie porte à croire que ce genre dut le séduire et 
que sa puissance créatrice, sa propension à une sen- 
sualité extrême le poussèrent à lutter de hardiesse 
licencieuse avec ses émules Sarrazins. 

On | k-u t dire de notre plus ancien poète Gantalien 
qu'il était un moine fantaisiste, mais on ne saurait 
lui appliquer l'épithète de « mauvais diable », 
puisque chacun sait que « lorsque le diable devint 
vieux, il se fit ermite » ! 

Or, quand vint l'âge pour Pierre de Vie, lorsqu'il 
fut lassé de sa vie errante, il éprouva enfin le désir 
d'une existence plus stable, le besoin de sociabilité 
persista chez lui; et, bien loin de rechercher la soli- 
tude, il souhaita reprendre cette vie conventuelle du 
monastère de Saint-Géraud et du prieuré de Mon- 
taudon qu'il avait délaissée pour les mondanités des 
Cours. L'abbaye d'Aurillac possédait eu Cerdagne, 
sur le versant aujourd'hui français des Pyrénées, 
l'important prieuré de Villefranche-de-Conflent, 
«cette antique capitale du a Pays de Confient » bâtie 






LES TKOUBADOURS CANTALIENS 295 

au confluent du Tet et du torrent de Fillols (1). Le 
prieuré en avait été fondé et largement rente en 
1095, par Guillaume-Raymond qui avait édifié la 
belle église romane encore debout de nos jours. La 
pieuse libéralité du seigneur pyrénéen, patron de 
cette église, venu peut-être, comme Borel, comte de 
Barcelone, vers 962, en pèlerinage au tombeau de 
saint Géraud, avait fait entrer ce bénéfice Cerda- 
gnais dans le patrimoine de l'abbaye d'Aurillac. 
Pierre de Vie, prieur démissionnaire de Montaudon, 
qui n'avait jamais cessé d'appartenir, au moins 
théoriquement, au monastère d'Aurillac dont il 
avait toujours porté l'habit, sollicita de l'abbé 
collation de ce bénéfice qui lui fut accordée : 

« E a net s'en à un priorat en Espaigna que a 
« nom Yillafranca, qu'es de l'Abaia d'Orlhac; e 
« l'Abas l'oill donet. » 

« Et il se retira dans un prieuré en Espagne. 



(i) Aujourd'hui commune du cant. et de l'arr. de Prades (Pyré- 
nées-Orientales). Barthélémy : Etude sur les Etablissements 
Monastiques du Roussillon, 1857, P. 32. Le Prieuré Bénédictin de 
Saint-Pierre-de-Belloc, à Villefranche en Roussillon, paraît avoir 
été cédé ultérieurement par l'Abbaye d'Aurillac à celle de Saint- 
Martin-clu-Canigou. le fameux Monastère Pyrénéen, récemment 
relevé de ses ruines par Mgr de Carsalade du Pont, Evêque de 
Perpignan. 



896 1 .1 9 TB01 BADOl RS c A.VI'ALIENS 

« nommé Villefranche, dépendant de l'abbaye d'An- 
H rillac. L'abbé Le lui donna. » 

I>t' cette époqne de sa vie date, sans doute, un 
de ses plus intéressants poèmes dont un fragment 
seul nous esl paj verni. L'honneur revient a M. Fabre 
d'en avoir identifié les personnages et fait ressortir 
l'importance, caractéristique de la tournure d'esprit 
de notre poète 1 1 i. 

Cette « cobla », qui n'es! pas « esparsa » comme 
l'a cru Philippson, mais plutôt un fragment de 
chanson, a été écrite ou L212 ou 1213, prouve 
C. Fabre donl nous allons résumer la démonstra- 
tion : 

I..' Prince auquel Pierre de Vie adresse sa 
« cobla » n'est pas Frédéric TI, mais l'Empereur 
oïlion IV (119S-1218), lequel triomphe partout 
après 1208 et mérite ainsi les éloges que lui adresse 
le Prieur de Villefranche. Il se fait couronner à 
Saint-Pierre de Rome le 4 octobre 1209, reçoit les 
hommages de l'Italie et de la Provence, du Dau- 
phiné, du Comte de Toulouse, du roi de Castille. Le 



(i) C. Fabre : « Le Moine de Montaudon et l'Empereur 
Othon IV ». Annales du Midi, année 1908. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 297 



Pape rêve de mettre l'Empereur à la tête d'une nou- 
velle Croisade et les Troubadours font écho enthou- 
siaste à ce projet. Notre poète connaissait de longue 
date Othon qui, neveu par sa mère, MatMlde d'An- 
gleterre, de Eichard-Cœur-de-Lion, avait passé sa 
jeunesse en Aquitaine auprès de son oncle avec qui le 
Prieur était en véritable intimité (1). Il n'est pas 
surprenant qu'il adresse ses compliments au neveu 
de son royal protecteur, le félicite de son élection 
à l'Empire et de ses succès. Il est également évident 
que la « cobla » est antérieure au 27 juillet 1214 
date de la bataille de Bouvines où sombrera la for- 
tune d'Othon ; elle se place donc entre 1212 et 1213. 
Cette date justifie également ce que dit la « cobla » 
du roi d'Angleterre. « Jean-sans-Terre, explique 
« Fabre, a triomphé du Clergé d'Angleterre en 
« 1209 et 1210, mais le Pape ne le laisse pas tran- 
« quille et le dépose en 1212 comme il avait déposé, 
« un an auparavant, Othon lui-même. C'est donc 
« à ce moment suprême de la lutte que Pierre de 
(( Vie, très indépendant d'esprit, comme on le voit, 



(i) La « cobla » V (Philippson, P. 37 - 39 ) atteste la bienveil- 
lance du roi Richard pour notre Troubadour. 



298 LES TR0L15AD0URS OANTALIENS 

« félicite son ancien ami Othon de gouverner contre 
<< les conseils de ses « Baillos » et des « Servenz » 
« et de soutenir énergiquement le roi d'Angleterre. 
« .Mais il est évident que la « cobla » a dû être 
« précédée ou suivie de l'exposé de la situation 
(« politique et c'est pour cela surtout que je crois à 
« la composition (l'une « lai-sou » (1). 

Comme Gerbert, son prédécesseur au cloître de 
l'Abbaye d'Aurillac, notre Prieur nous apparaît 
déférent du pouvoir dogmatique du Saint-Siège, 
mais sans épouser la politique du Pape contre 
l'Empereur et les Rois. 

«Mie/, notre Troubadour, les rêveries poétiques, 
les facultés Lmaginatives, ne faisaient pas tort aux 
qualités administratives et n'oblitéraient pas ses 
instincts Auvergnats d'ordre, d'économie, de bonne 
gestion des intérêts matériels qui lui étaient confiés. 
A Yillefranche-de-Conflent comme à Montaudon, il 
se montra administrateur hors pair jusqu'à son 
dernier jour : 

« E el lo crée l'enrequi, el meilloret, e lai el 
« mori e definet. » 



(i) C. Fabre, loc. cit. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 299 

(( Il l'augmenta, l'enrichit, l'améliora et y ter- 
ce mina ses jours » (1). 

Ses cendres reposent sous les voûtes romanes de 
la vieille église Pyrénéenne sans qu'aucun monu- 
ment, aucune inscription rappelle, pas plus sur sa 
tombe qu'au lieu de son berceau, le nom du premier 
et du plus célèbre des Troubadours Cantaliens. 

A lire ce qui reste de ses œuvres, on est pris de 
sympathie pour ce « joyeux drille » qui n'entend 
prendre de la vie que les roses qu'il peut cueillir au 
passage, laissant à d'autres les austères et mys- 
tiques joies de se déchirer aux épines. L'indulgence 
naît aussi pour ce « parfait galant homme » qui 
ne paraît avoir commis, de sa vie, aucune action 
basse et vile. Sans les partager toutes, on comprend 
ses amours et ses haines qu'il avoue ingénuement. 
Il aime et apprécie grandement, nous dit-il : « Les 
<( cours remplies de bonnes gens, l'homme qui a 
<( honte et se repent de ses péchés, la joie, la bonne 
« chère, les présents. Rien ne lui est plus agréable 
« que se régaler d'un gros saumon à l'heure de 
« Xones, d'entretenir sa maîtresse auprès d'un clair 



(i) Vers le milieu dii XIII e siècle, croit-on. Cf. Fauriel : Hist 
de la Litt. Provençale, T. II. 



300 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

et ruisseau, de l'aire la joie de sa mie, de lui prodi- 

« guer les baisers et plus encore si possible. Eu 

<■ revanche, il déteste, a en fort piètre estime : les 

« petits présents, les jeunes gens bavards, le grand 

« seigneur qui porte longtemps son écu sans y rece- 

« \<>h- le moindre coup, le prêtre et le moine barbus, 

« le mari <|iii aime trop sa femme, trop d'eau ou peu 

(( de vin dans son verre, les critiques du jeu de dés 

■ et ne trouver personne qui lui prête au jeu lors- 

<< qu'il csi ;i sce et qu'il veut continuer la partie. Il 

« englobe dans la même réprobation et tient en par- 

« fait mépris, la courtisane pauvre et mal vêtue. 

« l'homme qui épouse sa concubine, la femme qui 

« s'abaisse jusqu'à prendre son valet pour amant. » 

Qu' on ne se récrie pas sur l'étrangeté de certaines 
préférences du Prieur et sur la trop rude franchise 
de ses aveux. Nous confessons avoir dû les mutiler, 
en taire toute une partie, vraiment par trop humo- 
ristique, suivant en cela l'exemple du premier histo- 
rien des Troubadours, l'abbé Millot, qui écrivait en 
ce dix-huitième siècle, pourtant peu farouche : 
(( Cette énumération dont j'ai omis quelques points 
« obscènes est entremêlée de serments par Saint 
« Martin, Saint Dalmas, Saint Sauveur, Saint Mar- 



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LES TROUBADOURS ( ANTALIENS 301 



(( cel, Saint Ouen, Saint Martial, bien d'autres 
<( encore! )) (1) 

Il convient aussi d'observer que les chansons des 
Troubadours n'étaient pas laites pour être décla- 
mées, mais chantées. La musique atténuait singu- 
lièrement la portée de certains passages et la 
recherche de l'effet à obtenir par le chanteur devait 
influencer le poète, le pousser à forcer la note pour 
obtenir l'effet scénique. 

Combien, parmi nos chansons en vogue du ving- 
tième siècle, de couplets risqués, Gaulois même, 
sont applaudis à l'audition qui font protester le 
lecteur! Nous avons pu retrouver la musique an- 
cienne d'une des chansons de Pierre de Vie; l'émi- 
nent spécialiste J.-B. Beck, qui s'est consacré à la 
reconstitution de la musique médiévale et dont les 
travaux font autorité, a bien voulu transcrire en 
musique moderne une des œuvres de notre Trouba- 
dour. Nous lui exprimons tous nos remerciements 
pour sa précieuse collaboration (2). 



(i) Abbé Millot, (d'après les manuscrits de Lacurne de Saint- 
Palaye) : Hist. Littér. des Troubadours, 3 vol., Paris 1774. T. III. 

(2) J.-B. Beck a exploré, en philologue, les bibliothèques 
d'Europe pour réunir toutes les chansons du XI e au XIV e siècle. 



302 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

Grâce à un écrivain Italien du moyen âge, Fran- 
cesco (la Barberino (1), il est possible de présenter 
sous un jour moins défavorable le premier des 
Troubadours Cantaliens. 11 est permis d'affirmer 
qu'il ne fui pas un « fanfaron de vices », comme 
porterait à le croire le ton licencieux de certaines 
(h- ses productions, el que sous les « vices de 
forme o de son langage moins que châtié, dont son 



Sa thi'<ï <le Doctoral : « Die Melodien der Troubadours » à 
l'Université de Strasbourg, ]<_>o8, donne l'exposé de sa méthode 
scientifique, la démonstration de l'interprétation rythmique 
laïc i et la transcription de plus de deux cents mélodies des 
Troubadours. Le problème qu'il a résolu était de fixer le rythme 
et la mesure musicale que la notation n'indique pas par elle- 
même. Son récent livre « La Musique des Troubadours », Paris 
1910, donne un résumé succinct de sa doctrine rythmique avec 
un choix de transcriptions en notation moderne de nombre de 
chansons des Troubadours. 

M. Beck a eu l'amabilité de distraire de la précieuse collection 
qu'il a formée avec un goût affiné, le portrait de Pierre de 
Rogier et les délicieux petits personnages extraits des enlumi- 
nures des divers manuscrits des Troubadours, nous autoriser à 
les faire reproduire. Grâce à lui, nous avons pu entailler cette 
étude de ces curieux échantillons de l'art du miniaturiste au 
XII e siècle, puisé- aux sources les plus authentiques. 

( 1 | Ant. Thomas, de l'Institut, a fait paraître en 1883. dans la 
Biblioth. des Ecoles Françaises d'Athènes et de Rome, Fascicule 
35, une étude des plus érudites et des mieux documentées sur 
" Francesco de Barberino et la Littérature Provençale en Italie, 
au moyen âgé ". qui a révélé ces passages aujourd'hui perdus du 
Prieur de Montaudon. 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 303 

siècle doit surtout être rendu responsable, il fut un 
poète, amoureux du beau, appréciant le bon, niais 
aussi un fort honnête homme chez qui la liberté 
d'expressions n'étouffait ni l'élévation de la pensée, 
ni le respect de la morale et de la conscience. 

Barberino cite, en effet, de lui cette pensée qui 
ne figure pas dans le recueil de ses œuvres aujour- 
d'hui connues : 

— « Si je te suis, Amour, c'est pour que tu me 
« sois un frein contre les vices et un sentier char- 
« niant vers les vertus et non parce que j'espère, 
(( grâce à toi, arriver à la gloire. » 

On chercherait aussi vainement parmi les poésies 
de notre Prieur venues jusqu'à nous celle que Bar- 
berino avait sous les yeux quand il écrit : 

— « Le Moine de Montaudon dit : « Qui me 
(( prouvera qu'il est illicite d'aimer une dame 
« comme un vrai ami? Si j'aime mon ami pour 
<( moi-même, je ne l'aime pas véritablement; si je 
« l'aime et pour lui et pour moi, je l'aime encore; 
« mais si je l'aime pour moi et contre lui, alors je 
« le hais )>. — - « Ainsi, continue-t-il, j'aimerai ma 
« dame pour moi, afin que, dans l'espérance de lui 
« plaire, je m'écarte du vice et m'attache à la vertu 






304 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



(( et puisse ainsi mener nue vie agréable. Je l'aiine- 

« rai pour elle, c'est-à-dire que je l'honorerai et que 

« j'exalterai son nom et sa réputation et que je 

« serai le gardien de son honneur, comme si c'était 

e l'honneur de mon ami. Et si, par hasard, la i'ra- 

« gilité humaine l'ait naître en moi quelque désir 

« déréglé, je triompherai de ce désir par la force 

u de son amour et je crois que ce sera une plus 

<« grande preuve de vertu d'avoir des désirs et de 

<( les réprimer que de ne pas en avoir. » 

Barberino nous révèle un troisième personnage, 
également inconnu, de notre Troubadour à propos 
d'une < | ues t ion d'étiquette; Pierre de Vie pose 
comme un principe celle règle de délicatesse et de 
savoir-vivre que : « Celui qui reçoit une marque de 
« déférence de quelqu'un et surtout d'un égal est 
(( tenu de lui rendre la pareille quand l'occasiou 
« s'en présente. » 

Le même écrivain médiéval supplée encore à la 
perte des œuvres du Prieur de Montaudon, autres 
que ses poésies lyriques qui seules nous sont venues 
en nous résumant une Nouvelle faisant partie d'un 
recueil de Contes écrits par notre Troubadour qui 
a été perdu depuis lors : 






LES TROUBADOURS CANTAL1EKS 805 

— « Au temps où vivait le Comte de Toulouse, 
« racontait Pierre de Vie, un de ses Chevaliers, 
« nommé le seigneur Hugonet, fut surpris avec la 
« femme d'un autre dans la ville de Montpellier et 
« conduit en présence du Comte par les bourgeois. 
« Interrogé à ce sujet, il avoua tout. Le Comte lui 
« dit alors : « Comment as-tu osé compromettre 
« ainsi et mon honneur et le tien? » — Le Cheva- 
(( lier répondit : « Monseigneur, ce que j'ai fait. 
<( tous vos chevaliers, tous vos écuyers le font ». 
« Le Comte, alors, après avoir donné des ordres 
« pour que justice fut faite, lui dit, en substance : 
(( Un exemple coupable ne doit pas t'induire à fail- 
« lir et tu ne dois pas couvrir ta faute de l'exemple 
« d'autrui, car cet exemple t'accuse plus qu'il ne 
« t'excuse. La vraie vertu consiste à rester bon au 
« milieu des méchants » (1). 



(i) Francesco de Barberino dit: « J'ai trouvé cette parole du 
« Moine de Montaudon ainsi que beaucoup d'autres très belles 
« du même auteur, au commencement d'un livre Provençal qui a 
« pour titre Flores à'ictorum uobilium Provincîalium ». Ce texte 
avait fait croire d'abord que l'ouvrage en question était tout entier 
de Pierre de Vie et que Barberino l'avait pris pour modèle de ses 
1 Fiori ai Novelle ». Le savant Allemand Bartsch a pleinement 
démontré que les « Flores » étaient une sorte d'anthologie con- 
tenant des œuvres du Prieur de Montaudon avec celles de ses 
confrères Provençaux. Ant. Thomas donne, dans l'ouvrage précité 
le texte latin des passages que nous avons reproduits. 



306 LE8 TROUBADOURS CANTALIENS 



Nous voilà bien loin du ton libertin, des chansons 
qui ont tant nui à la réputation de notre Prieur, en 
même temps qu'elles prouvaient sa valeur littéraire. 
Il est permis d'en conclure que si l'œuvre entière 
de Pierre de Vie nous était parvenue, il se révé- 
lerait bon vivant à ses heures, sachant s'adapter 
aux milieux où il vivait, faire siennes les mœurs 
de ses contemporains, mais, en même temps, brave 
homme, ayant un fond réel d'honnêteté, prisant la 
vertu à son prix, s'efforçant de ne pas sacrifier tou- 
jours à cette fragilité humaine dont il reconnaît le 
tyrannique et détestable empire. 

Pierre de Vie est surtout un satirique; son ima- 
gination est de tournure singulièrement originale 
et fantasque. Il est difficile d'imaginer idée plus 
bizarre que sa supposition d'un voyage en Paradis, 
non pas en esprit, mais en chair et en os, son froc 
sur les épaules. Notre homme reste ébahi du 
« plaid » que tient Dieu le Père et des singuliers 
pluideurs qui lui exposent leurs doléances. Los 
voûtes et les murailles des maisons de la planète 
terrestre sont là , personnes animées, douées de la 
parole, menant grand tapage et venant porter 
plainte contre les dames. Elles reprochent aig e- 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 307 

ment aux tilles d ; Eve d'user tant et tant de peinture 
pour embellir leurs visages qu'il n'en reste plus 
pour badigeonner les voûtes, peindre à fresque les 
murs ! Les dames se défendent énergiquement, 
trouvent maints arguments pour s'innocenter. Saint 
Pierre et Saint André, pacifiques cœlicoles, s'inter- 
posent, ménagent une transaction. On tombe d'ac- 
cord que les dames auront un délai de quinze ans 
pendant lequel elles pourront peindre, farder et 
émailler à leur gré leurs séduisantes personnes, 
mais qu'elles devront ensuite y renoncer à tout 
jamais. Sur ce, chacun se retire satisfait. Mais 
Bêcliéance fatale arrivée, aucune dame n'a le cou- 
rage de renoncer à l'usage qui lui est si cher. Elles 
redoublent, au contraire, d'artifices, ne font plus, 
du matin au soir, que composer des couleurs et des 
pâtes dont le poète énumère les ingrédients. Elles 
y emploient telles quantités de produits que ceux-ci 
renchérissent dans de fantastiques proportions ! Ce 
que Pierre de Vie ne saurait leur pardonner, c'est 
qu'elles ont par là rendu presque introuvable le 
safran si délicieusement nécessaire à la confection 
de la bouillabaisse ! 

— « L'idée, plus qu'originale, a quelque chose 



308 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

h d'Aristophanesque, dit un critique; la mise en 
« a'iivre en est dure, sèche et grossière, mais vive 
« et spirituelle. » 

Sa satire contre quiuze Troubadours de >sa 
connaissance ne le cède en rien, en vigueur et en 
mordant, à celles de Pierre d'Auvergne. Bienveil- 
lance et charité ne sont pas personnes qu'il fré- 
quente; on le verra par ses appréciations sur son 
cousin. Concluons pourtant que Pierre de Vie vaut 
mieux que le portrait que trace de lui Pierre 
d'Auvergne : 

Ab lo setzesm' i agra pro; 
Lo fais monge de Montaudo 
Qu'ab tolz tensona e canten ; 
E a laissât dieu per baco, 
E quar ane fetz vers ni canso, 
Degral om tost levar al sen. 

Avec le seizième je m'arrête : 

Le mauvais Moine de Montaudon, 

Oui de tout fit tenson et canson 

Et laissa Dieu pour Bacchus. 

Médiocres sont ses vers et ses chansons, 

Que l'on devrait aussitôt disperser au vent. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 309 

On ne saurait, à notre avis, porter sur Pierre de 
Vie jugement plus équitable et plus complet que 
Sabatier : « Comme poète, nous ne voudrions pas 
(( lui assigner la première place; il n'eut, en effet, 
a ni le charme d'un Bernard de Ventadour, ni la 
« fougue d'un Bertrand de Born, ni la pureté 
« élégante d'un Guiraud de Borneil, le premier 
(( des Troubadours, comme l'appelle la Biographie 
(( Provençale. Il se fit surtout remarquer dans la 
(( satire et si, comme les maîtres du genre, il ne 
« s'est pas adressé aux vices de tous les temps, 
« communs à tous les hommes, il sut, avec beau- 
« coup de finesse, tourner en ridicule les travers 
« de son siècle et nous devons regretter la perte 
(( des poésies qu'il composa dans la première 
« époque de sa vie, alors qu'il n'avait pas encore 
« quitté Montaudon; elles seraient de précieux 
(( documents pour l'histoire des mœurs et des cou- 
« tûmes féodales. Mais ce qui le distingue surtout 
(( et ce qui le rend intéressant à connaître, c'est 
« qu'au milieu de la société chevaleresque de la fin 
« du XII e siècle, il représente cet esprit enjoué 
« plein de bonhomie et en même temps de malice, 
« cet esprit Gaulois qui, dans la Littérature Fran- 



310 



LES THOl'BA'» "i RS ' \MAI.IK.\s 



« caise, jeta un si vif celât avec les conteurs du 
« XVI e siècle, fut transmis par notre grand Lafon- 
« taine aux petits poètes erotiques du XVIII e et 
« est parvenu jusqu'à nous avec le chantre <le 
« Lisette et de Roger-Bontemps >> (1). 







(i) Sabatier : « Le Moine de Montaudon »>. Nîmes, 1879. 

Désireux de mettre en pratique le précepte de Boileau : 

Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté 

Mais le lecteur Français veut être respecté 

de ne gêner ni le lecteur ni le traducteur, nous avons prié 

M. Lavaud de traduire en Latin tous les passages trop réalistes 

de^ œuvres de Pierre de Vie et des autres Troubadours. 



Guillaume Moisset de la Moissetie 

(Guilhen Moysès) 
XII'-XIII* 



Il est intéressant de prendre une race à ses débuts, 
de la voir surgir brusquement de la plèbe, grâce à 
quelque coup de fortune, héroïsme ou génie de l'un 

des siens, ou de suivre sa lente ascension à travers 
les siècles, de constater son accroissement à chaque 
génération, de compter, un à un, tous les chaînons 
qui rattachent un puissaml seigneur du XIV e siècle 
à l'humble serf qui fut son ascendant direct aux 
alentours de l'an mille. — On se rend compte à cette 
étude, de ce qu'il a fallu de patient labeur, de téna- 
cité de volonté, d'efforts sans cesse renouvelés, aux 
représentants successifs d'une famille, pour la libé- 
rer d'abord du travail manuel, affiner chez les géné- 
rations suivantes les facultés intellectuelles pour 
que ses membres trouvent, dans l'exercice de profes- 
sions de plus en plus libérales, le levier de leur for- 
tune. Une stricte économie, de judicieux achats de 
propriétés, des alliances suivant toujours une 
gamme ascendante, ont fait le reste. Une race sortie 



: : 1 * LES TROUBADOURS CANTALIENS 

du peuple d/Aurillac fournit ce curieux et très 
typique exemple. 

Possesseur de l'immense territoire légué par 
Saint Géraud à l'Abbaye < 1 11 " i 1 avait fondée, l'Abbé 
d'Aurillac eut !«■ devoir d'assurer à ses sujets la 
distribution de la justice et de châtier les crimes 
commis sur ses domaines. A l'origine, quelques 
Moines, commis a cet office par leur chef, consti- 
tuaient le Tribunal correctionnel et civil qui jugeait 
sans appel, Un homme choisi dans le peuple de la 
cité abbatiale, en considération de la force de son 
biceps et de son endurance à la marche, recevait mis- 
sion de l'Abbé de rechercher les criminels, courir 
après eux, les arrêter et les conduire devant les 
Juges. L 'homme fut vite insuffisant à la tâche, sans 
doute, dut chercher main-forte, prendre des aides, 
et s'élever naturellement, ainsi, à la dignité d'une 
manière de Brigadier de Gendarmerie, voire même, 
petit à petit, de Lieutenant de Police. Mais, à 
l'inverse de nos théories imodernes qui interdisent, 
au moins virtuellement, le cumul, notre homme, 
nous apprend le Baron Delzons, après avoir 
recherché, arrêté, conduit l'inculpé à ses juges, était 
encore chargé d'exécuter leur sentence. « Il pendait, 






LES TROUBADOUHS CANTAL1ENS 315 

mutilait, fustigeait <le sa propre main les cou- 
pables » (1). L'office, producteur, sans doute, d'émo- 
luments rémunérateurs, devint vite héréditaire. C'est 
grâce à lui que la famille très plébéienne, à l'ori- 
gine, des Moisset se hissa hors de la tourbe popu- 
laire jusqu'au rang des notables, puis des bourgeois 
de la cité abbatiale et arriva, lentement mais com- 
plètement, à pénétrer dans les rangs de l'aristocra- 
tie Cantalienne. 

Cette famille Moysès ou Moyssetz, ainsi qu'on 
orthographiait indifféremment son nom au Moyen 
Age, avait déjà gravi plusieurs échelons de l'étiage 
social au XII e siècle. £es membres étaient mainte- 
nant gens d'importance qui présidaient à l'arresta- 
tion des criminels plutôt qu'ils n'y procédaient eux- 
mêmes et portaient le titre pompeux de « Viguiers 
de VAbhaye d'Aurillac ». Pourtant une enquête 
publiée en 1849 par le Baron Delzons, dont l'érudi- 
tion est toujours si éclairée et si sûre, semble dire 
qu'ils infligeaient encore de leurs mains les peines 
infamantes (2). 



(i) Dict. Stat. du Cantal, T. I, P. 220. 

(2) L'exécution des sentences capitales n'entraînait, au Moyen 
Age, aucune déconsidération pour l'exécuteur. De même que les 



316 LES TROl BADOUKS e A MALIENS 






Les économies réalisées avaient, sans doute, per- 
mis aux Moisset de se créer à Aurillac une demeure 
confortable; très anciennement, fort probablement 
dès le XII" siècle, au moins, ils y avaient joint le 
luxe d'une maieofl de campagne aux portes mêmes 
d'Aurillac. Ils avaient créé, sur la rive gauche de 
la .7<»rdann<\ au delà de la Porte du Buis, une ferme 
qu'on avait natureUemenj appelée du nom de son 
propriétaire : la ferme, le domaine des Moissets. 
« Boria 8vw affarnim quod voc&tur Bolet dels Moys- 
seU », dii encore un aete du X I V e siècle (1). Le nom 
du possesseur s'incorpore pour ainsi dire à la terre 
qui le fait sien en le Latinisant au féminin : « La 
ferme de c la Moyssetia » dit-on au XIV" (2) et tan- 
dis qu'au XVI e , le dialecte Cantalien l'appelle eneore 



Moisset, les plus hauts barons remplissaient en personne sans 
aucune répugnance leur office de Viguier, alors même qu'il les 
obligeait à devenir exécuteur des hautes œuvres et bourreaux. 
Ainsi, en 1264, Astorg d'Aurillac, baron de Conros, Viguier de 
l'Abbaye de Saint-Géraud et l'un des plus grands seigneurs de 
Haute-Auvergne, pend haut et court de ses aristocratiques mains 
un voleur nommé Bertrand Nicholaï, condamné à la potence 
par le Juge Abbatial. 

(1) E. Amé, Dict. Topog. du Cantal. 1897. P. 316. Titre de 
1392. Pièces de l'Abbé Delmas. 

(2) Recon. à l'Hôpit. de la Trinité. Titre de 1445. 



LES TROUBADOURS OANTALIENS MIT 

(( Lo Moyssctio » (1), les actes rédigés eu français 
disent déjà : « Le chasteau de la Moyssetie » (2) qui 
deviendra « Lu Moyssetie » du XX e siècle. 

La transformation des propriétaires avait été 
aussi complète que celle de leur domaine rural. Tau- 
dis que celui-ci passait de la ferme au château, ses 
maîtres, déjà classés parmi les fonctionnaires laï- 
ques les plus considérables de l'Abbaye d'Aurillac, 
gravissaient le dernier échelon de la hiérarchie féo- 
dale, entraient dans la noblesse, chaussaient l'éperon 
d'or du Chevalier. Au temps même où cette famille 
donnait à l'Ecole d'Auvergne un Troubadour, son 
chef, Raymond Moisset, Chevalier, seigneur de la 
Moissetie, père oti frère de notre Troubadour exer- 
çait, antérieurement à 1224 et fort probablement dès 
le troisième quart du XII e siècle, la charge déjà 
héréditaire dans sa famille, de Viguier de l'Abbaye 
de Saint-Géraud. Il la transmit à son fils Savary, 
également honoré du titre de Chevalier, lequel était 
encore en fonctions après 1284. 

Quelle était l'origine de la parenté absolument 



(i) Titre de 1594, Pièces du Tab. Lacassagne. 
(2) Titre de 1525, Arch. Municip., S. II, Reg. 8. 



MS LES TR0UBAD0UB8 OANTALIEMS 

certaine «Mitre les familles Moisset et de Vie? Le 
Chevalier Raymond Moisset était-il fils d'une Vie, 
ki femme «''tait-elle sortie de cette famille, on, au 
contraire, la dame de Vie, mère du Prieur de .Mon- 
taudon. était-elle une Moisset? Deux documents, 
sans trancher absolument te question, donnent au 
moins sur elle des renseignements précis. Le Prieur 
de Montantion nous apprend de La manière la plus 
positive «i ue I e Troubadour Guillaume .Moisset était 
o son voisin et sou cousin o (1). Guillaume ou les 
siens étaient donc possessionnés a Vic-sur-Cère ou 
aux environs. Nous trouvons, en effet, Savary Mois- 
set, Chevalier, Viguier de l'Abbaye d'Aurillac, très 
probablement frère du Troubadour, ses frères et 
neveux Géraud, Chevalier (2), Hugues et son tils 



in Chabaneau dit.. P. 150: « Guilhem Moyaès (alias Lo Mar- 
iuès, dans !<• Manuscrit C. seulement). Troubadour nommé par le 

Moine de Mniitaudon comme son voisin et son cousin. Il était donc 
Auvergnat ». Gr. numéro 224. Hist. Litt., T. XVII, P. 572. 

Chabaneau signale ensuite en note un lieu de Moyssetz dans le 
Var, tout en se gardant d'établir aucune corrélation entre ce lieu 
de Basse Provence et le Troubadour qu'il constate être Auver- 
gnat. 

(2) Il serait intéressant de lire l'acte en original. On sait com- 
bien y sont fréquentes les abréviations et souvent une simple ini- 
tiale pour désigner les divers membres d'une même famille con- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 319 



Bernard, Damoiseaux, ces deux derniers co-sei- 
gneurs de Boquenatou, paroisse de Marmanhac, 
inscrits, tous, au nombre des vassaux nobles de la 
Vicomte de Cariât, en raison de deux mas situés 
dans les dépendances de Vie qu'ils possèdenl avec 
droit de justice, haute, moyenne et basse (1). On les 
retrouve faisant hommage au Vicomte de Cariât, en 
1284, pour ces deux fiefs. Raymond Moisset, leur 
descendant, renouvellera la même formalité en 1335 
et Savary II en 1355 (2). Tout porte à croire que 
ces propriétés Carladéziennes étaient advenues aux 
Moisset du chef de leur mère sortie de la maison de 
Vie et qu'elle les avait portées en dot à son mari le 
Chevalier Raymond I er Moisset, Viguier d'Aurillac. 
Cette fille de la maison de Vie, sœur du père du 
Prieur de Montaudon, ayant eu pour fils Savary, 
Géraud (qui est peut-être notre Troubadour lui- 
même), Hugues et Guillaume le Poète, ce dernier 



courant à un acte. L'interprétation ou la distraction d'un copiste 
a plus d'une fois transformé un Guillaume en Géraud! Il se 
pourrait fort bien que le Géraud, frère de Savary et de Hugues, 
paraissant tous fils de Raymond, fut notre Troubadour lui-même 

(i) Dom Coll. Nobil. d'Auv. Xoms féodaux, P. 692. 

(2) Bouillet : Nobil. d'Auv. : T. IV, P. 155. 



320 moUBADOUR! 0ANTALIEN6 



était bien le cousin germain de Pierre de Vie et son 
sin en raison «1rs propriétés Yicoises qu'il tenait 
de sji mère. 

On constate à quel degré cette famille est parve- 
nu»', dès l'aurore du XIII e siècle, dans la hiérarchie 
nobiliaire, en voyant Hugues Moisset, très probable- 
ii Frère de notre Troubadour, épouser la fille 
d'une des plus illustres races du voisinage d'Auril- 
hic : X. de Roquenatou, fille de Guy de la Roque, 
seigneur de Roquenatou dont elle hérita sa part 
dans cette forteresse fameuse (1). Quelques années 
plus tard, Bernard Moisset, fils de ces époux, co- 



(i) Roquenatou, commune de Marmanhac, cant. et arr. d'Au- 
rillac, était une des forteresses réputées du Haut Pays, couronnant 
un rocher sur le versant de la vallée de l'Authre; Athon de la 
Roque l'aurait construite au XI e et lui aurait donné son nom: 
" Roque-Athon — Roque-Attou — ou plutôt : Roque N'Athou — 
Roque du seigneur Athou ». Un Prieuré, dont la chapelle subsiste 
encore, aurait précédé la i . déjà érigé au temps de Saint 

éraud. Il est certain que cette famille de Roquenatou (.Rupenato) 
r ait déjà riche et puissante, lorsqu'un de ses membres, Pierre de 
Roquenatou. mort en 1129, après un Abbatiat de vingt-deux ans, 
gouvernait l'Abbaye d'Aurillac, dont il fut le quinzième abbé. 
La forteresse de Roquenatou fut assiégée plusieurs fois au XIV e 
et XV e , par les Anglais. Les Routiers, qui en étaient maîtres, la 
•.-endirent, en 1362, au Duc de Berry et d'Auvergne, moyennant 
une rançon de 4.700 florins. Une partie du fort était taillée à même 
le roc creusé pour recevoir les travées. Il ne reste aujourd'hui 
que de faibles vestiges. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 321 

seigneur de Roquënatou, transigeait avec ses cou- 
sins et plus tard, son fils Raymond ajoutait à cette 
possession féodale la terre d'Estang sur la même 
paroisse de Marmanhac. Son descendant, Savary II 
Moisset, Chevalier, seigneur de la Moissetie, Estang, 
Requiran, co-seigneur de Etoqnenatou, qui rendait 
hommage, en 1355, au Vicomte de Cariât pour ses 
deux fiefs du voisinage de Vie et vivait encore dix 
ans plus tard, avait épousé Jeanne de Tessières. Sa 
fille, Marianne de la Moissetie, épousa bien un Ro- 
quënatou, mais ne fut pas la dernière des Moisset 
comme semble le croire le dictionnaire statistique 
du Cantal (1). La race dont nous avons esquissé 
l'histoire ne s'éteignit qu'à la fin du siècle suivant 
en Antoinette Moisset de la Moissetie de Requi- 
ran (2), héritière de sa maison, arrière-nièce de Guil- 
laume le Troubadour qui épousa le 5 avril 1497 (3) 
Guillaume de la Roque de Roquënatou avec qui elle 



(i) T. IV, P. 138. 

(2) Requiran, chat, de la commune de La Roquevieille, dont les 
La Roquënatou étaient seigneurs dès le XII e . Il avait dû être 
apporté en dot à Hugues Moisset par sa femme, en même temps 
qu'une partie de Roquënatou. 

(3) Bouillet : Nobil. d'Auv. T. V, P. 455- Noms féodaux, P. 338. 
L'Auvergne au XIV e , P. 321 à 329. 



i-522 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

forma le rameau de la maison de Roquenatou qui 
s'esl perpétué sous le aom <le La Roque-Montal (1). 
Il serait particulièrement intéressant de recher- 
eher dans les productions poétiques d'un Aurilla- 
eois pur sang, comme Guillaume Moisset, eet esprit 
«lu terroir, cette mentalité Cantalienne qu'on pour- 
rait espérer y saisir sur le vif. l'as une seule de ses 
strophes n'est venue jusqu'à nous et nous n'y per- 
• l.iii^ guère à en croire le Prieur «le Montaudon ! 



Elo trezes es mus vezis 
Guillem. lo marqués, mos cozis. 
E non vuelh dire mon talen 
Car ah los sens chantars frai ris 
S'es totz peiuratz lo mesquis 
Et es vielhs ab harba et ab gren. 

Le treizième est Guillaume, le marquis (ou le 



( i) Les La Roque-Montaî se fixèrent à ce château de Montai, 
commune d'Arpajon, qui avait jadis donné son nom aux cadets 
des barons de Conrcs devenus barons de Laroquebrou. Les La 
Roque-Montal, héritiers des Moisset se perpétuèrent au moins 
jusqu'au XVIII e siècle. Leur sort actuel est ignoré. 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 323 

marqué) (1), mon voisin et mon cousin, je ne veux 
pas dire ce que j'en pense. Le «liant sans âme de ce 
malheureux est allé de mal en pis et aujourd'hui il 
est vieux avec sa barbe et sa moustache. 

Les portraits que trace Pierre de Vie de quelques 
Troubadours, ses contemporains,, sont aussi peu 
bienveillants que ceux de Pierre d'Auvergne; il 
convient donc de faire la part de l'exagération, de 
plaider, tout au moins, les circonstances atté- 
nuantes en faveur de la vieillesse de Guillaume 
Moisset dont les ans avaient, sans doute, refroidi la 



(i) On a vainement cherché la signification et la cause de ce 
qualificatif « lo marques », dont Pierre de Vie qualifie son cousin. 
Ce ne peut être, en tous cas, qu'un sobriquet puisque si belle qu'ait 
été l'ascension des Moisset, ils étaient fort loin de l'illustration 
ft de la puissance des rares maisons princières et quasi souveraines 
qui portaient, au XII e siècle, le titre de Marquis (défenseur des 
marches ou frontières d'un royaume), tels lej Comtes de Toulouse, 
Marquis de Gothie ou les Marquis de Montferrat. 

En langue romane, le mot « marques » n'a-t-il que l'unique 
signification de Marquis et n'a-t-il pas été employé dans le 
sens de « marque, poinçonné », pour indiquer tout simple- 
ment l'écu de bon aloi dûment poinçonné, la bête achetée en foire 
et marquée par l'acquéreur? Au moins, en dialecte cantalien mo- 
derne, nous avons entendu dire couramment « Guiral ion morquat » 
« Géraud Je Marqué ». qui signifiait fort prosaïquement que ledit 
Géraud était marqué de la petite vérole, portait sur la figure les 
mille traces de cette maladie si fréquente jadis. Guillaume Moisset 
•urait-il été tout uniment « grellé » ? 



I 1 v i i;,,[ BADOUBB I W l.M 1IAS 

verve. Il oe parait pas. néanmoins, qu'il ail jamais 
eu grande réputation <-i ses essais poétiques a'onl 
pas dû dépasser le cercle restreint de son voisinage. 
Ils sont tombés à l'éternel oubli, le « temps 
vorace n ne nous en a rieii laisse et. snns la pointe 
maiicieuBe de son cousin, nul n'eut soupçonné l'exis- 
tence de ee T i < >u I «ai 1< tu r du liant Ta\ s dont, a défaut 
de biographie, nous avons pu Identifier la person- 
nalité r\ dire les origines familiales. 







Jjeirc Ao^icr^ 




Pierre de Rogiers 

Chanoine dr Clerinont 



Miniature extraite du manuscrit fr. 12474 
de la Bibliothèque Nationale 



Pierre de Rogiers 

Chanoine de Glermont 
Moine h l'Abbaye de Grammont 



XII-XIII 



Aux confins de la Haute-Auvergne et du Quercy, 
sur ces plateaux mamelonnés où la chaîne Canta- 
lienne décroît en collines, sous un climat déjà plus 
doux où le châtaignier abonde, non loin des coteaux 
du Lot qu'escaladent de maigres vignobles, le petit 
bourg de Rouziers (1) groupe ses maisons peu nom- 
breuses autour de sa vieille église romane dédiée à 
Saint Martin, à l'extrémité sud de la commune dont 
il est le chef-lieu. L'orthographe de son nom a fré- 
quemment varié à travers les siècles, depuis le 
<( Rogerium » bas-Latin, les Rougiers, Routgier, 
Rogiers du moyen âge, les Rosiers et Rougiers encore 
usuels au XVII e siècle, jusqu'à sa forme actuelle (2). 



(i) Commune du canton de Maurs et de l'arrondissement 
d'Aurillac, à 33 kilomètres de cette ville. 

(2) Amé : Dict. topog. du Cantal, p. 438. — Rogerium (Pouillé 
de St-Flour, XIV e ). — Rougiers, 1575. — Routgier (Et. Civ. 
Aurillac). — Rogiers (Coût. d'Auv.). — Rozier, 1662. — Rougiers 
1669 (nommée au Prince de Monaco). — Avant 1789, Rouziers était 
du diocèse de St-Flour et de l'Elect. d'Aurillac, siège d'une justice 
seigneuriale régie par le Droit écrit. 



328 LES TROl'BAPOl RS » \M U.II.NS' 

Du château féodal qui joignait L'Eglise, il ne reste 
plus trace. Il a été pourtant le berceau d'une illustre 
race féodale qui le possédait dès le haut Moyen Age 
et dont 1rs domaines s'étendaient sur les paroisses 
de Rouziers, Saint-Julien-de-Toursac, Leynhac, Mar- 
colès «'i Boisset. Le nom latin de cette famille : « dt 
Hogerio et <h Rogerii >> se lit dans nos plus anciennes 
chartes. 11 faut écarter la table qui voudrait ratta- 
cher à elle Saint Robert, fondateur de l'Abbaye de 
La Chaise-Dieu (1), mais citer le nom d'un de ses 
plus anciens membres connus, de Guillaume Bogiers 
qui lit, en 1067, des (huis considérables de terres au 
Chapitre de Brioude (2). « Ce bienfait, remarque 
« Bouillet, profita à sa descendance, laquelle 

« compta, depuis, s. -pi admissions au dit Chapitre 
« en L234, L260, L306, L498 et L500 » (3). Peut-être 



( [) Bouillet : Nob. d'Auv., T. V, p. 287, explique très clairement 
comment on a confondu le restaurateur avec le fondateur de La 
Chaise-Dieu, pris un Rillac pour un Aurillac, un Rogier-Beaufort 
Limousin (Clément VI) pour un Rogiers Auvergnat. 

M. le Conseiller Boudet vient de donner dans son Cartulaire de 
Saint-Flour la véritable origine de Saint Robert, aussi étranger 
aux Aurillac-Conros qu'aux Rillac. 

(2) Cartulaire de Brioude. 

(3) Bouillet, T. V, p. 418. 



LES TROUBADOl ):s CASTALIEXS 'A'I'f 

ne fut-il pas étranger au titre ( 'anomal dout nous 
verrous revêtu le Troubadour sorti de cette famille. 

Millot, Renouard, Fauriel e1 les autres historiens 
des Troubadours ne s'étaient pas préoccupés du lieu 
d'origine de Pierre de Rogiers qu'on savait simple- 
ment Auvergnat, Fauriel donne même une raison 
péremptoire, à ses yeux, de sou indifférence : « Dans 
(( les pièces amoureuses de Pierre Bogiers, je ne 
« trouve rien d'assez saillant pour mériter d'être 
« cité. Quant à sa vie, nous n'avons plus guère de 
« motif de la connaître dès l'instant où nous négli- 
« geons ses ouvrages » (1). 

Les fables de Jean de Nostre-Dame (2), que le 
Professeur Anglade appelle si justement « cet 
impudent mystificateur » sont aujourd'hui entiè- 
rement discréditées; il est oiseux de réfuter les 
assertions fantaisistes de cet historien romancier. Il 
constate, au reste, sans plus de détails que Pierre 
de Rogiers est Auvergnat, mais le fait vivre un 



(i) Fauriel : Hist. de la Poésie Provençale, T. II. 

(2) Jean de Nostre-Dame ou Nostradamus, frère du Physicien 
Astrologue, conseiller au Parlement d'Aix, « Vie des plus célèbres 
et anciens poètes Provençaux ». Lyon, 1575. 



M" LES TROUBADOURS CANTALIENS 



siècle et demi après la date réelle de sa mort (1). 
La seule excuse de Nostradamus serait d'avoir suivi 
aveuglément peut-être, une copie fautive d'un ma- 
nuscrit parisien qui confond notre Troubadour avec 
un « Peire Rogier <!<■ Mirapeys » : Pierre-Roger de 
Mirepoû (2), mentionné dans la biographie de Ray- 
mond de Miraval et qui vivait au XIII e siècle. Or, 
il est indiscutable que notre Pierre de Rogiers, 
contemporain de Bernard «le Ventadour, vivait au 
XII e siècle et que son activité littéraire s'est très 
certainement exercée, tout entière, antérieurement 
à l'année L191. Le plus récent biographe de notre 
Troubadour a fait entière justice de cette confu- 
sion (3); mais ce savant allemand s'attache beau- 
coup plus a l'étude de l'œir : e littéraire de Pierre de 
Rogiers qu'à son lieu d ? origine qui est, pour lui, 
sans grand intérêt. Après avoir réfuté l'erreur du 



i i i II confond notamment, r< a que Mil'ot, llermengarde de 
Narbonne, fille d'Aymeric IV, épouse en 1232 de Roger-Bernard 
Comte «le Foix, avec -a grand 1 te, la véritable llermengarde 
qu'aima Pierre de Rogiers, fait assister ce Troubadour, en 1330, à 
Grasse, à une prétendue abdication de l'anti-pape Pierre de Cor- 
bières, etc.. 

(2) Mirepoix (Ariège). Manuscr. Par. C. 

(3) Appel : « Vie et chansons du Troubadour Pierre Rogier ». 
Berlin, 1882. Introduction. 



LES TBOUBADOUKS CANÏALIENS 331 

copiste parisien (1), constaté péremptoirement qu'il 
est bien Auvergnat, ne trouvant rien dans le Cartu- 
laire de l'église de Clermont, à laquelle il a appar- 
tenu, il renonce à pousser pins loin ses recherches 
sur la famille dont il est issu, avouant : « Qu'il lui 
« faut renoncer à trouver dans l'histoire quelque 
« lumière sur la personne de ce Troubadour. De 
(( même que les annales des endroits où il exerça 
(( l'état Ecclésiastique ne paraissent pas avoir 
« gardé son nom » (2). 

Il n'est pas, sans doute, d'église en France qui 
ait gardé complète la liste de tous ses chanoines, 
Les registres de la cathédrale de Clermont, remon- 
teraient-ils à cette époque lointaine, il ne serait pas 
étonnant qu'ils n'aient pas conservé le nom de ce 
jeune Chanoine qui ne fit que passer dans cette 
église. Heureusement les témoignages multiples et 
formels des contemporains suppléent à cette lacune. 
Son identification à une race Auvergnate du Haut- 
Pays, la découverte de son lieu d'origine étaient 



(i) Sur la confusion avec Pierre-Roger de Mirepoix : « C'en 
était assez, dit-il, pour qu'un copiste ajoutât ce qualificatif à notre 
poète ». Appel., loc. cit.. 

(2) Ibid. 



:i".- LES TROUBADOURS CANTALIENS 

pins malaisées encore el ne pouvaient être deman- 
dées qu'aux Chartes <lu XII e siècle intéressant les 
familles d'Auvergne. Qn érudit, attelé pendant de 
longues années à un travail d'ensemble sur la pro- 
vince, vérifiant îles milliers de pièces se référant 
toutes à une même région, a pins de chances que 
tout antre de faire inopinément nue insoupçonnée 
trouvaille. C'est ce qui est arrivé pour Pierre de 
Etogiers, an milieu du XIX 1 ' siècle, sans que les 
écrivains subséquents, comme Appel, pins occupés 
-!<■ littérature que de généalogies, aient paru 
connaître cette étude ni en l'aire état. 

M. le Baron de Sartiges d'Angles, savamment 
documenté sur la noblesse d'Auvergne et plus par- 
ticulièrement, peut-être, sur celle du Haut-Pays, 
berceau de sa mais. m, ou elle n'a cessé de résider 
depuis le liant Moyen Age, en avait méticuleusement 
fouillé les archives, en même temps qu'il étudiait, 
vers 1830, les Troubadours Auvergnats (1). Il a fait 
bénéficier du fruit de ses recherches accumulées 
.M. Douillet qui a pu, grâce à cet énorme appoint, 



(i) Annuaire du Cantal, année 1830. 



LES TROUBADOURS CANTÀLIENS 333 

donner en 1851 son « Nobiliaire d'Auvergne » (1). 
Cet érudit, réduit souvent à n'employer que les 
formules dubitatives, surtout pour ces siècles loin- 
tains, est, au contraire, fort catégorique sur Pierre 
Bogiers : 

« S'il n'est pas très certain (pie Saint Robert 
<( fut de cette famille (de Rogiers) on ne peut 
u du moins contester à celle-ci d'avoir produit une 
« autre célébrité qui, bien que plus profane, a laissé 
<( également des souvenirs durables. Nous voulons 
« parler de Pierre de Rogiers, fameux Troubadour 
« du XII e siècle ». La famille de Roger ou Rogiers, 
« continue Douillet (de Rogerio et de Rogerii), sei- 
(( gneurs de Rogiers, aujourd'hui Rouziers, de 
« Leynhac, Rillac et autres lieux en Carladez, est 
(( de noblesse très ancienne » (2). 

Nous avons minutieusement vérifié les dires de 
Rouillet, fait appel, pour cet examen, au bienveil- 



(i) Clermont, 1851, 7 vol. in-8. Le Nobiliaire manuscrit de Don 
Coll, bénédictin mort à Clermont pendant la Révolution, a été 
largement utilisé par Bouillet. Ce Nobiliaire d'Auvergne, incomplet 
pour quelques familles, faisant parfois des confusions, n'en est 
pas moins une mine précieuse qui, soigneusement contrôlée, rend 
de réels services. 

(2) Nobil. d'Auv., T. V. P. 410. 



334 LES rROUBADOURS CAMTALIENS 

iani concours des sommités les plus réputées en ces 
matières : rien n'est venu infirmer les assertions du 
Nobiliaire d'Auvergne, toul les corrobore, au con- 
traire. 

11 n'a jamais existé dans toute L'étendue de lu 
province d'Auvergne, non seulement au XI e siècle, 
mais même jusqu'à nos jours, qu'une seule et 
unique famille de Rogiers appartenant à la noblesse, 
d'origine chevaleresque, déjà connue, richement pos- 

jsionnée ans premières années du XI", celle qui 
tirait son nom du bourg <le Rogiers, aujourd'hui 
Bouziers, près Maurs, ou <|iii lui avait donné le sien. 
A cette antique race s'applique, en effet, strictement 
le brocart connu : « Famille si ancienne qu'on ne 
sait si elle tire son nom de la terre qu'elle possède ou 
si la terre a été dénommée du nom de son posses- 
seur ». Toni semble indiquer pourtant, ici, qu'a 
l'origine du système féodal, où les prénoms étaient 
seuls en usage, un colon ou un guerrier du nom 
de Eoger, Botgiers, Rogiers s'implanta dans cette 
région ou la reçut des Vicomtes de Cariât, en récom- 
pense des services militaires, qu'il la féconda et 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 335 

attira des laboureurs. L'habitude naturelle prévalut 
de donner à la terre le uom de son possesseur (1). 

Pour trouver, au centre de la France, une autre 
famille noble du nom de Rogier ou Rosier, il faut 
aller en Limousin, au petit bourg de Rosier, en la 
châtellenie de Maumont, entre Ussel et Tulle (2). 
Encore n'est-ce que plus d'un siècle après la mort 
de notre Troubadour que surgit, seulement après 
1300, une famille que le népotisme jettera brusque- 
ment au premier plan. Les généalogistes ont eu beau 
tout tenter pour « faire des aïeux » au Pape 
Clément VI, ils ne peuvent que supposer noble son 
grand-père Pierre Rosier, natif du bourg de Rosier 
en Limousin. Encore est-il plus probable qu'il était 
de même extraction que Maître Jean Rosier ou de 
Rosiers, son contemporain, juriste du lieu de Saint- 
Brice (1). Quoi qu'il en soit, le fils de Pierre Rosier, 



(i) En plein XX e siècle, si une maison se construit au milieu 
des landes de certaines régions Cantaliennes, elle n'a d'autre nom 
que celui de son constructeur. Xombre de hameaux, même anciens, 
ne sont dénommés au cadastre que « Chez Pierre » « Chez Paul ». 
La remarque s'applique surtout aux contrées les plus infertiles. 

(2) Aujourd'hui Roziers d'Egletons, cant. d'Egletons, arr. de 
Tulle (Corrèze). 

(1) Xadaud, nobil. du Limousin, T. IV., p. ni. 



:;:;; les i roi badoi rs i w iu.m \s 

Guillaume, eut de Guillemette de la Monstre deux 
tils. autre Guillaume qui continua cette lignée qui 
devienl si brillante «'t Pierre Rosier dit Rogier, 
remarquent ses biographes, successivement Abbé 
de La Chaise-Dieu, archevêque «le Sens, puis de 
Rouen, chancelier d<- France et finalement Pape en 
L342 bous le i i de Clément VI. Grâce aux lar- 
gesses <l<- ce Pape, ses neveux deviendront Cardinaux 
<>u Comtes «le Beaufort et Vicomtes «le Turenne, 
contracteront riches alliances, resteront jusqu'à leur 
extinction, au XVI e siècle, «les seigneurs beaucoup 
plus considéra Ides niais de race infiniment moins 
ancienne que leurs homonymes Auvergnats (1). 

Il est authentiquement prouvé que le Troubadour 
Pierre de Rogiers appartenait à une famille noble 
d'Auvergne et «pie son père était chevalier; ses 
biographes eux-mêmes ont soin de le dire : 

e Peire Rotgiers si f<> d'Alvernhe... e fo gentils 

« hom ». 



(i) Les Rogiers-Beaufort-Turenne s'éteignirent complètement, 
151 1, dans les Montboissier qui ont relevé le nom de Beanfort- 
Canillac. Sur les Rogiers-Beaufort, Cf. Nadaud, T. IV, p. 95 à 
108. Bouillet, T. I, p. 171. 



LES TROUBADOURS CANTALlENS 337 

Pierre Rotgiers était d'Auvergne, gentilhomme 
d'extraction. 

Une seule famille chevaleresque de ce nom existe 
dans toute l'étendue de la province; déjà ancienne 
au XII e siècle et richement possessionnée en Carla- 
dez. Son chef peut, sans toucher à son principal 
fief, faire des dons considérables au Chapitre de 
Brioude. Pierre de R'ogiers, le Troubadour, ne peut 
pas ne pas appartenir à cette famille puisqu'il n'en 
existe pas d'autre de même nom dans l'Auvergne 
entière et il ne peut en être qu'un puîné voué à 
l'Eglise, que les siens ont nanti d'un bénéfice ecclé- 
siastique auprès de l'évêque dont ils sont les diocé- 
sains, tandis que son aîné reste sur le fief patrimo- 
nial où sa descendance se perpétue. Regrettons 
seulement que, dans sa vie errante, insouciante 
cigale, amoureux rossignol, notre Troubadour n'ait 
jamais eu à comparaître devant quelque tabellion 
pour nous apprendre ainsi le nom de sa mère, nous 
donner de plus amples renseignements sur son état 
civil. Une de ses chansons, la neuvième, fait allusion 
à un seigneur qu'il a dû connaître dès l'enfance, 
Bertrand de Cardaillac, fils d'un Chevalier Croisé, 



LES TROUBADOURS CAXTALIKNS 

dont le château fameux était à faible distance de 
Rouziers 1 1 >. 

Une autre particularité très typique «les poésies 
de Pierre de Rogiers montre très clairement que, 
s'il est Cantalien de naissance, parce que son ma- 
noir paternel esl situé dans les limites de la vicomte 
de Cariât, il appartienl à la partie du Haut-Pays 
<ini avoisine le Limousin et le Quercy, a reçu la 
formation poétique limousine. Autant Rouziers est 
encore aujourd'hui à grande distance de Clermont, 
distance Infranchissable au XII e siècle pendant 
cinq mois de l'année, autant il est voisin du « Pays- 
Bas », de Turenne où existait un groupement de 
Troubadours <|ni se ramifiait à l'école de Ventadour. 
Quoique pins éloigné de Rouziers que Turenne, Ven- 
tadour (tait d'arecs facile en tons temps. Ce sont, 
incontestablement, les poètes de ces deux centres 
lyriques que Pierre de Rogiers a entendus dans son 
enfance, leurs œuvres qui l'ont initié à l'art de 
bien dire. Cette particularité n'a pas échappé à son 
récent biographe qui montre comment la manière 
de notre Troubadour procède sans conteste de celle 
de Bernard de Ventadour. 



(i) Cardaillac, cant. de La Capclle-AIarival, arr. de Figeac (Lot). 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 339 

— (( Nous sommes étrangement surpris, dit 
(( Appel, dans les poésies de Pierre Rogiers par 
(( le jeu de la réplique eu phrases courtes, pour 

« laquelle il marque une vraie prédilection Ber- 

« nard de Ventadour a usé de la réplique ou du 
<< dialogue dans dix-sept chansons. Nous la trouvons 
(( aussi chez Hugues de Saint-Cire (né à Thégra, 

« entre Rouziers et Turenne, en Limousin) A 

« l'exemple de Bernard de Ventadour,Pierre Rogiers 
« ne la fait entrer qu'occasionnellement. Ce dialogue 
« permet au poète de représenter la lutte des senti- 
ce nients, des sensations que nous éprouvons. » 

Si l'on veut bien se reporter au douzième siècle, à 
la délimitation, par province, des groupes de Trou- 
badours, on reconnaîtra que, né en Limagne, ou aux 
limites du Velay, Pierre de Rogiers eut été imbu des 
préceptes de l'Ecole Auvergnate. C'est précisément 
parce que son berceau était aux frontières Limou- 
sines que, bercé par les poésies de cette Ecole, il a 
tout naturellement reproduit le genre du Trouba- 
dour, sou contemporain un peu aîné, Bernard de 
Ventadour. 

Avant d'entreprendre la biographie du poète dont 
les* vers ont mieux préservé de l'oubli le nom des 



340 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



Bogiers que tous les exploits militaires de ceux de 
sa race, notons que ses petits-neveux continuèrent à 
résider au château de Bogiers, au moins jusqu'aux 
dernières années <lu quinzième siècle. On voit Mare, 
Baymond et Pierre de Bogiers, damoiseaux, petits- 
fils, sans doute, du frère de notre Troubadour, tran- 
Biger avec L'Abbé de Maurs, en L295, Guillaume et 
Pierre rétrocéder en L298 à Géraud de Naucase un 
allai- de la paroisse de Boissel il), Bernard, lils de 
Bigaud, faire en 13311 hommage au Vicomte de Car- 
Lai pour le repaire de <iiselme mouvant du château 
de Toursac (2), Antoine accomplir semblable forma- 



(i) Titres originaux cités par Bouillet, loc. cit. 

i _■ ) Toursac, château aujourd'hui ruiné, de la commune de 
St-Julien de Toursac, limitrophe de Rouziers. Cette place était plus 
qu'un château, mais une véritable forteresse ceinte de murailles 
dont plusieurs co-seigneurs se partageaient la possession sous la 
suzeraineté des Comtes de Rodez, Vicomtes de Cariât. Le curieux 
acte de 1317, où figurent Rigal et Martin de Rogiers, à titre de 
co-seigneurs, délimita les droits réciproques des vingt-quatre co- 
propriétaires. Au XIII e siècle, Bernard de Rogiers avait un repaire 
distinct dans l'intérieur de la forteresse. Dès le XI e , les Rogiers 
paraissent avoir possédé une partie importante de la forteresse de 
Toursac (Dict. stat. du Cantal, T. III, p. 500. Noms féodaux, 
P- 377, 644, 704, 725, 836. Chabrol, T. IV, p. 715- Bouillet, T. VI, 
P- 394)- 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 341 

lité pour Leynhac en 1490 (1). Il semble qu'à cette 
époque, la maison de Rogiers se soit fondue dans 
celle de Reilhac dont le château, situé sur la 
paroisse de Rogiers, était tout voisin (2). 

Pierre de Rogiers, probablement petit-fils de Guil- 
laume, le bienfaiteur du Chapitre de Brioude, dut 
naître à Rogiers, dans le second quart du douzième 
siècle. Contemporain de Pierre de Vie, cadet de 
famille, sans doute, comme le Prieur de Montaudon, 
il fut destiné tout enfant à l'Eglise par ses parents 
qui le firent instruire dans les Lettres Latines et lui 
donnèrent une instruction des plus soignées, telle, 
au moins, qu'on la comprenait alors. Hugues de 
Saint-Cire, le biographe des Troubadours, nous 
l'apprend et son témoignage est d'autant plus à 
retenir qu'Hugues était natif de Thégra en Quercy, 



(i) Leynhac, commune voisine de Rouziers, fief considérable 
possédé par les Rogiers jusqu'à leur extinction. Noms féodaux, 
p. 836. 

(2) Le château de Reilhac, commune de Rouziers, aujourd'hui 
ruiné, avait, dès le XI e siècle, des seigneurs de son nom. Ils possé- 
daient encore ce château e* celui de Toursac à la fui du XVI e siècle. 
Bouil'let observe qu'un rameau seulement des Rogiers a pu s'étein- 
dre dans les Reilhac et un autre se transplanter dans le Midi où 
des familles de ce nom se réclament de cette origine. 



- TE0UBAD01 i;> i ANTALIENS 

;i faible distance de Rogiers, el avait pu connaître 
•nnellement notre Troubadour et sa famille. 

— <« Peire Rotgiers si fo d'Alvernhe, «'unorgues 
« de Clarmon; e Eo gentils nom, bels et avinens e 

9avis de letras e de sen natural. » 

Pierre Rotgiers était d'Auvergne, Chanoine de 
Clermont; de noble race, bien fait et avenant, il 
était instruit dans Les Lettres et avait beaucoup 
d'esprit aaturel. 

Au douzième siècle, L'Evêché de Saint-Flour 
a'existait pas encore et l'évêque de Clermont ou 

d'Auvergne, c me <»n L'appelait indifféremment, 

étendait sa houlette pastorale sur le Haut et sur le 
Bas-Pays. La munificence de l'aïeul de Pierre envers 
l'église Saint-Julien de Brioude ou quelque autre 
cause prédisposèrent Le prélat Clermontois à appe- 
ler auprès de lui son jeune diocésain et a lui confé- 
rer, malgré sa jeunesse, ce grand bénéfice si envié 
d'un Canonical de sa Cathédrale. Voilà notre jeune 
homme quittant Le manoir paternel aux frontières 
de L'Auvergne et du Quercy pour aller occuper sa 
stalle a L'autre extrémité de l'Auvergne dans la 
capitule de la province. Il y trouva un centre intel- 
lectuel, dut entrer en relations avec Troubadours et 



LES TROUBADOURS CAXTALIEXS 343 

Jongleurs qui y foisonnaient, être admis à la Cour 
de Vodables, chez le Dauphin, alors au début de sa 
passion pour la Gaie Science et ses interprètes. — 
« Il était Chanoine de Clermont, dit l'historien des 
« Troubadours, mais la force du penchant l'entraî- 
nait ailleurs. Quoique savant dans les Lettres, il 
« aimait le monde et les plaisirs plus que Pétude 
« et la retraite. Ennuyé de son Canonicat, il se fit 
« Troubadour et mena' .Jongleur. On ne résiste 
« guère à l'impulsion du génie! D'ailleurs, à ne 
« considérer que la fortune, les Cours offraient une 
(( perspective riante aux Poètes » (1). 

Plus laconiquement, Hugues de Saint-Cire nous 
dit : 

— (( E cantava e trobava ben, e laisset la Canorga 
« et fetz se Joglars et anet per cortz e foron grazit 
« li sieu conta r. » 

Il chantait et composait fort bien. Il abandonaa 
son Canonicat, se fit Jongleur et s'en alla en diverses 
Cours faire entendre ses chansons. 



(i) Millot: Hist. lhtér. des Troubadours, T. I. 



L5-A4 LES TBOUBADOUBS CANTALŒNS 

Plus méchamment, le satirique Pierre d'Auvergne 
écrit : 

D'aisso mer mal Peire Rotgiers 
Per que n'cr encolpatz premiers 
Quar chanta d'amor a prezen 

I i -nvengra'l melhsus santiers 
En la gleiz' o us condaliers 
Portar ab grand candel' arden. 

Pierre Rogner en a mal mérité 

Car il en fut le premier accusé 
Lui qui chante l'amour, à présent 

II lui seyait davantage de lire les Psautiers 
A l'église ou <le porter les chandeliers 
Aux cierges ardents. 

Notons au passage avec Appel que : << Lorsque 
a Pierre d'Auvergne dans ses << Jeux et ris » com- 
«( posa une chanson diffamatoire sur ses confrères, 
a il ne ménagea, certes, pas les plus célèbres d'entre 
u eux. Nous pouvons croire qu'il n'a pas voulu 
u ouvi ir cotte liste avec un contemporain de peu de 
« valeur. A ce titre, la place qu'occupe Pierre de 
« Rogiers dans cette pièce remarquable mérite de 



LUS TROUBADOURS CAXTALIEXS 345 

« retenir notre attention sur la vie et les œuvres 
« de ce dernier » (1). 

Se sentant jeune, bien fait de corps, dispos d'es- 
prit, d'humeur aventureuse, une fringale d'amour an 
cœur, notre jeune Chanoine, tout comme son col- 
lègue Yellave Pierre Cardénal, qui fut en situation 
identique, reconnut qu'il n'avait rien des vertus 
nécessaires à un dignitaire ecclésiastique. Honnête- 
ment, il déposa camail et aumusse, abandonna sa 
stalle, pour aller courir le monde, jeter à tous les 
échos les gais couplets de ses chansons. Il marcha 
droit à la « Méditerranée voluptueuse » et c'est dans 
la plus vieille et la pins illustre cité Méridionale, 
dans la capitale de la Narbonnaise Romaine, dans 
cette Narbonne encore imprégnée de la sensualité 
Sarrazine, qu'il alla chercher l'amour, trouva le 
bonheur et le désespoir de sa vie. 

Aymeric II, Vicomte de Narbonne, était tombé 
glorieusement en Espagne sous le cimeterre Sarra- 
zin, à la bataille de Fraga, en 1134. Il ne laissait 
pour ceindre après lui sa couronne vicomtale qu'une 
fille ; mais cette héritière de la Vicomte Narbonnaise 



(-1) Appel: Pierre Rogier, loc. cit. 



IUBADOUKS < ANTALIENS 

avait prouvé déjà qu'elle valait un homme! Encore 
squ'une fillette en 1 L28, elle s'était mis.' délibéré- 
ment à l;i tête des troupes «1»' renforl qui allaient 
secourir la ville de Tortose assiégée par les Barra: 
zins. 1rs avait conduites à l'ennemi et pen<Jan1 la 
mêlée, les excitait de la voix e1 de L'exemple. S 

tation, la nouvelle Clorinde prit, à la mort di 
son père, la direction des affaires qu'elle conduisit 
en nomme d'Etat consommé, se jouant des diffi- 
cultés, obligeant ses puissants voisins, comme les 
('unîtes de Toulouse on de Montpellier, les vois eux- 
mêmes, à compter avec elle. Elle épouse, en 1 L42, un 
grand seigneur Espagnol <i"i ' ;l laisse veuve, sans 
enfants, an bout de trois ans de mariage. Se refu- 
sant désormais à une nouvelle union, elle se consa- 
cra tout entière à la politique et an gouvernement 
- Etats. 

En il"», le roi de France Louis VII, le Jeune, 
traversant la Narbonnaise, Ermengarde le reçoit 
royalement. Su cour peuplée de damoiseaux, de 
damoiselles, de Troubadours et de -Jongleurs déploie 
un faste inconnu sur les bords de la Seine, multiplie 
fêtes et divertissements en l'honneur du monarque 
Français. Tout en remplissant avec une grâce sou- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS : -!47 

veraine ses devoirs de maîtresse de maison, la 
Vicomtesse de Narbonne réalise un plan mûrement 
conçu, profite de la présence du roi de France pour 
faire disparaître à son profit l'interdiction qui mar- 
quait le mieux l'infériorité de la femme, même assise 
sur un trône. La loi Romaine, toujours strictement 
observée en Narbonnaise, interdisait expressément 
à la femme de siéger comme juge dans aucun Tri- 
bunal. L'Empereur Constantin avait renouvelé cette 
défense dans un édit célèbre que Justinien, l'impé- 
rial législateur, avait introduit dans son Code, édic- 
tant les peines les plus sévères contre sa violation. 
Sur toute Terre régie par le Droit écrit, aucune 
femme, si omnipotente qu'elle fut et maîtresse héré- 
ditaire du sol par droit de naissance, ne pouvait 
exercer la prérogative si prisée des seigneurs, au 
Moyen Age, de rendre en personne la justice à ses 
vassaux. 

Avec une habile générosité qui, au fond, ne lui 
coûtait pas grand'chose ; Ermengarde offre au roi de 
France un cadeau princier bien fait pour séduire le 
Capétien dont la suzeraineté était si fictive sur le 
Midi des Gaules. Elle lui abandonne en toute pro- 
priété tous les territoires que les Archevêques de 



1.1 - TB01 BADOl BS CAKTALIEN8 

Narbonne avaient asurpés sur les droits des 
Vicomtes. Geste hardi pour l'époque, de la part 
d'une femme surtout, et qui décèle déjà cette anti- 
pathie Méridionale pour la théocratie, sou horreur 
de \<>ir le pouvoir spirituel et la puissance tempo- 
pelle concentrés dans les mêmes mains. Le puissant 
Archevêque Narbonnais s'indigne, brandit les 
foudres de l'Eglise; Ermengarde, Impassible, n'en 
a cure, marche sans se laisser intimider au but 
qu'elle peut atteindre. Enchanté de devenir seigneur 
effectif dans la riche Narbonnaise où son autorité 
nominale est a peine admise, le roi de France 
accepte le cadeau h anticlérical >> de la Vicomtesse 
mais «-H remerciement, il édicté en vertu de sa 
puissance souveraine une Ordonnance royale par 
laquelle il reconnaît expressément a Ermengarde le 
droit absolu de rendre désormais elle-même la jus- 
tice, de présider en personne les Tribunaux de ses 
Etats. La galante réponse du roi Parisien à la 
requête de la Vicomtesse mérite d'être rapportée 
textuellement : 

— « Chez vous les lois impériales ont gardé toute 
(( leur inflexibilité; les coutumes de notre royaume 
(< sont moins strictes. A défaut de mâles nous 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 349 

u admet tons les femmes à succéder et leur recon- 
(( naissons le droit de régir et administrer leur 
« héritage » (1). 

L'énergique Vicomtesse de Narbonne donne an 
Midi un bel exemple d'émancipation féminine qui 
sera bientôt suivi dans le Nord où on verra Alix de 
Montmorency conduire en personne une armée à 
Simon de Montfort, Jeanne de Flandre vouloir 
joindre à l'exercice du pouvoir le droit d'en revêtir 
les insignes et porter l'épée nue. La femme du 
XII e siècle ne veut plus de la tutelle romaine; Che- 
valiers et Troubadours, qui l'adulent de concert, lui 
ont donné conscience de son empire; elle entend 
l'exercer ailleurs que dans les tournois et les ('ours 
d'Amour. 

En 1162, le Pape Alexandre III (2) passe à Nar- 
bonne; Hermengarde déploie pour Le recevoir un 
faste inouï, donne au Pontife des fêtes d'une 



(i) « Apud vos dccidentur négocia legibus Imperatorum; beni- 
o gna longe est consuetudo regni nostri, ubi melior sexus defuerit, 
« mulieribus succedere et hœreditatem administrai conceditur. » 
Duchesne, T. IV. 

(2) Roland Rainuce, 1159-1181. C'est ce Pape qui fit réserver par 
le Concile de Latran, tenu en 1179, aux seuls cardinaux, le privi- 
lège exclusif d'élire le Pape et au Pontife romain seul, à l'exclusion 
des evêques qui l'avaient exercé jusque là, le droit de canoniser 
les saints. 



350 S I BOI BADOl RS I \N TALIENS 

incroyable magnificence. .Mais ces pompes exté- 
rieures ne lui tour jamais oublier ses devoirs de 
Chef d'Etat qu'elle remplit toujours avec la plus 
diplomate habileté. Le jeune Emeric de Lara (1), fils 
aîné de sa sœur Ermeninde, mariée à Don Manrique 
de Lara, qu'elle avait adopté pour héritier en 1177 
et élevait auprès «relie, étant mort Tannée même 
• le s<>n adoption, le comte de Toulouse invoqua ses 
droits «le suzerain, déclara s'opposer a une adoption 
nouvelle et entendre qu'à la mort d'Hermengarde la 
Xailionnaise fit retour au Comté de Toulouse et y 
tin incorporée. Informée «le cette prétention, la 
Vicomtesse met en œuvre les ressorts de sa diplo- 
matie, t'ait habilement comprendre à ses voisins : le 
comte <le Montpellier, le roi d'Aragon, les vicomtes 
de Nîmes el de Carcassonne tout ce qu'a de périlleux 
pour eux-mêmes l'ambition Toulousaine. Une ligue 
est conclue qui oppose an Toulousain un si formi- 
dable bloc que celui-ci « doit renoncer a ses desseins 
et se déchirer battu avant même d'avoir essayé de 
combattre ». 

Telle était la souveraine habile, intelligente et 



(i) Pierre de Rogier en parle dans sa troisième chanson et l'ap- 
pelle " Aimeric-lo-Tos » — le Jeune — . Appel fait remarquer qu'on 
rtain par là que cette chanson est antérieure à 1 1 77. 



LES TROUBADOURS GANTALIENS 351 

ferme à, laquelle le jeune chanoine démissionnaire 
de Clerinont, le Troubadour Cantalien Pierre de 
Rogiers venait faire hommage de ses chansons et 
demander un asile à sa ( Jour. 

— « E venc s'en a Narbona, en la cort de 
« madomma Ermengarda qu'era adoncs de gran 
« valor e de gran pretz et ella l'aculhit fort e l'onret, 
<< l'ill fetz grans bes ». 

11 s'en vint à Narbonne à la Cour de dame Ermen- 
garde qui y régnait alors, femme de grande valeur et 
de haute intelligence. Elle lui accorda le meilleur 
accueil, le traita avec honneur et lui fit grand bien. 

Sous cette souveraine à l'intelligence si ouverte, 
à l'esprit si affiné, lointaine aïeule d'Elisabeth d'An- 
gleterre qui aura, au XVI siècle, plus d'un trait de 
ressemblance avec la Vicomtesse médiévale, la Cour 
de Narbonne était alors, non seulement la plus 
fastueuse, mais la plus policée du Midi Grands 
seigneurs et chevaliers y affluaient; Troubadours 
et Jongleurs y rivalisaient de poétiques efforts pour 
plaire à la princesse et capter ses bonnes grâces. On 
a prétendu qu'Hermengarde n'était pas insensible à 
ces adulations, n'aurait gardé qu'une froideur appa- 
rente et, qu'en dépit de sa hautaine réserve, elle 



352 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

avait connu, portes closes, à l'abri des épaisses 
murailles <lu château Vicointal, les faiblesses de 
cœur et 1rs défaillances féminines. 

1 1 est certain qu'elle prit en goût Pierre de Rogiers 
e1 que 1<- beau et aimable Troubadour Cantalien fut 
bientôt en faveur marquée auprès d'elle. Ln bienveil- 
lance pi incière Be traduisit par des Gadeaux el l'invi- 
tation au poète de se fixer à Jïarbonne; mais rien 
n'autorise h croire que Pierre ail été gratifié de pins 
précieuses faveurs. « Attaché d'abord par les bien- 
« i'aiis. «lit un de ses historiens, il le fut insensi- 
(( blemenl bien plus encore par cette dangereuse 
« passion dont les Troubadours ne savaient pas se 
« défendre. Hermengarde devint l'objet <le son 
« amour comme celui <le ses vers » (1). 

< v fut dès lors pour Pierre <le Rogiers une vie de 
fièvre et d'ivresse. Son souci unique était d'obtenir 
un signe d'approbation, d'amener, par ses chansons, 
un sourire sur les lèvres de l'idole. << Ver de terre 
amoureux d'une étoile >> eut-il dit volontiers; sa 
hardiesse n'allait pas jusqu'à Introduire le nom de 
l'aimée dans ses strophes! C'est sons le voile discret 



1 1 ) Millot, loc. cit. 









LES TROUBADOURS OANTALIENS 353 



du pseudonyme qu'il célébrait ses charmes (1). 
<( Tort n'avez » est une expression de la langue 
romane qui ne contient pas seulement une appro- 
bation du passé et du présent, mais est encore nue 
sorte de confiante affirmation que l'être adoré ne 
peut se tromper, prendra en toutes circonstances la 
décision la pins sage et la plus opportune. C'est par 
ce mystérieux << Tort n'avez » qu'il désigne la 
Vicomtesse Hermengarde dans les huit chansons que 
nous connaissons seules de toutes celles qu'il consa- 
cra il célébrer se dame. 

Au contact de cette femme supérieure, nous dit 
Pierre de Rogiers, les gens les plus frustes s'affinent. 
Il se reconnaît indigne d'être aimé de cette grande 
dame, si infiniment supérieure à lui, plus encore 
par le mérite que par la naissance, niais l'Amour, 
qu'il fait intervenir dans son poème, l'encourage à 
se rendre digne par des qualités éminentes des bon- 



ci) L'usage de ne désigner sa dame que par un pseudonyme, 
un « senhal », — signal, — comme on disait, remonte au premier 
Troubadour Guillaume de Poitiers, et fut constamment observé. 
Bernard de Ventadour appelle la sienne « Bel-Vezer » (Belle-Vue) 
ou « Magnet » (Aimant), Rigaux de Barbezieux « Miels de Dom- 
na » (Mieux que Dame), Bertrand de Boni « Miels de Ben » 
(Mieux que Bien) ou « Bel-Miralh » (Beau Miroir). 



rROUBADOl RS CAXTALIENS 



tés d'une femme aussi parfaite. Il craint de ne pas 
être aiméj confesse n'avoir obtenu encore aucune 
faveur; mais l'Amour lui montre l'Espérance, récon? 
fort et soutien des amants fidèles et lui donne cefj 
sages conseils : 






— « Amants insensés! Trop d'empressement au- 

« près de vos amies vous tourmente. Les querelles 

a que vuiis leur faites, l'habitude de les épier avec 

<< une curiosité jalouse vous font devenir insuppop- 

<< milles. Ce n'esi poinl là de l'amour: Quand on 

.. aime bien, eut-on entendu, eut-on vu quelque 

« chose au désavantage de son amie, on ne doit 

« croire ni ses oreilles ni ses veux. » 

Faut-il s'étonner que la Vicomtesse ait témoigné 
quelque bienveillance à un poète qui professait, en 
tenues harmonieux, «les théories si bien faites pour 
lui concilier la sympathie de toutes les femmes 
ravies de n'avoir qu'adorateurs accommodants, tou- 
jours pré; s a excuser leurs jures imprudences. Her- 
mengarde lui ménagea, sans doute, d'autant moins 
les marques de bonté, qu'elle étail probablement à 
mille lieues de supposer qu'elles pussent tirer à 



LES TROUBADOURS (ANTALÏENS 355 

conséquence, encore moins donner matière à maligne 
interprétation. 

— (( Et el s'enamouret d'ella e'n fetz sos vers e 
« sas chansons e ella los receup e'is près en grat e 
(( el la clamava a Tort-n'avez ». Lonctemps estet 
« ab ella en cort. » 

Il s'énamoura d'elle, la prit pour thème de ses 
vers et de ses chansons qu'elle agréa et auxquels 
elle prenait plaisir. Il l'y nommait « Tort-n'avez ». 
Longtemps il résida à sa cour. 

Un pareil culte rendu à la Vicomtesse pendant 
une longue période, ne pouvait passer inaperçu et 
les gracieusetés dont la dame récompensait le poète 
ne pas exciter la jalousie de ses rivaux. Ceux-ci, 
experts en la science de médisance et calomnie, 
chuchotèrent discrètement, colportèrent en grand 
mystère réflexions et propos méchants, appelèrent 
l'attention sur de menus faits démesurément grossis 
à dessein et malignement interprétés. Le bruit finit 
par se répandre et l'opinion s'accréditer que Pierre 
de Kogiers était le plus heureux des hommes, n'avait 
plus rien à désirer î 

L'abbé Millot paraît bien croire que la belle Her- 



356 LES TBOUBADOl RS i WTAI.IKNS 

mengarde partagea les feux dont brûlait le pilant 
poète! — « < les sentiments délicats, dit-il, touchèrent 
« la Vicomtesse; elle ne dédaigna pas les feux de 
" son Troubadour. .Mais, comment échapper aux 
« regards malins <l»-s courtisans? Les soupçons, les 
« bruits fâcheux se répandirenl de toutes parts. » 

(< E si l'un crezal qu'el agues joï d'amor d'ella, 
<• «Ion clla en l'o blasmada per las gens d'aquella 
o encontrada. » 

L'opinion s'accrédita qu'il avail eu joies d'amour 
d'elle, »•(• dont on La blâma forl dans le pays. 

I >e caractère allier, toul entière an jeu de la poli- 
tique el a scs combinaisons ambitieuses, la Vicom- 
tesse de Narbonne dut être outrée de la calomnie. 
Elle prenait plaisir, certes, a hunier l'encens que le 
Troubadour brûlait en son honneur; mais entre le 
délassant passe-temps que lui était le poète et le 
souci de sa réputation, elle n'hésita pas et trancha 
dans le vif. Pierre de Rogiers reçut l'ordre de quitter 
Immédiatement la Cour de Narbonne pour n'y plus 
reparaître. Désemparé, le cœur meurtri, le pauvre 
poêle s'éloigna tout chagrin et s'en fut demander 
asile et consolation à l'un de ses plus illustres 
confrères, le Comte Raimbaud d'Orange. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 357 



— (( E per temor del dit de la gen s'il det conyat 
« el parti de si et el s'en anet dolens e pensius e 
« consiros e marritz an Raeinbaut d'Aurenga. » 

Par crainte des méchants propos du inonde, elle 
lui donna congé et ordre de s'en aller. 11 s'en fut, 
en effet, tout dolent, en grande peine et souci, abso- 
lument navré et se rendit auprès de Raimbaud 
d'Orange. 

Si Pierre devait garder au cœur jusqu'à la mort 
l'inguérissable blessure, continuer à nourrir son 
incurable et impossible amour, cet épisode ne paraît 
avoir été qu'un incident tôt oublié et sans portée 
dans la vie d'Hermengarde. Si tant est qu'elle ait eu 
quelqu'attirance pour le beau Troubadour Cantalien, 
elle réfréna vite cette faiblesse de femme pour se 
donner plus que jamais, tout entière, à ses devoirs 
de chef d'Etat. Elle continua à gouverner la Vicomte 
Narbonnaise jusqu'en 1192 où, lassée du pouvoir, elle 
abdiqua en faveur de son neveu Pierre de Lara, frère 
cadet d'Aynieric, dont on a vu la mort prématurée, 
et se retira à Perpignan où elle vécut dans le repos 
et la retraite jusqu'à sa mort en 119(1. 

Raimbaud, Comte d'Orange, seigneur de Cour- 



358 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

thézon, près d'Avignon, el de quantité d'autres 
terres 1 1 I, appartenail à cette phalange de Princes 
lettrés qui se piquaienl <le poésie et n'entenr 
daienl p;is se borner vis-à-vis des Troubadours, 
à un simple rôle de .Mécène, niais égaler encore 
les plus fameux dans l'art de bien dire. Les 
poésies de Raimbaud ne sont, certes, pas dénuées de 
mérite, mais ce qui choque en elles est le ton maniéré 
qui v domine. Amoureux de la recherche el de 
l'obscurité, le Comte d'Orange prend pour du génie 
les artifices de la forme et se croit Pi -lace des poètes 
parce qu'il a réussi a Introduire le même mol ou nu 
de ses dérivés dans chacun des quarante-cinq vers 
d'un de ses poèmes ou que dans un autre il répète la 
même expression à chaque strophe. La modestie 
n'était pas son forl el il écrit sans sourciller : « Dé- 
fi puis qu'Adam mangea la pomme, le talent de plus 



iii" Raimbauz d'Aurenga -i fo lo seingner d'Aurenga e dt 

" Corteson e de gran ren d'autres castels », dit son biographe. 
Raimbaud d'< frange était fils puîné de Guillaume de Montpellier 
d'Omelas, cadet lui-même du comte de Montpellier et de Tiburge 
d'Orange. Il quitta le nom de Muntpellier-Omelas pour celui 
d'Orange, avait rec;u pour sa part une partie de la Principauté 
d'Orange avec le château de Courteson dont il fit sa résidence. Il 
y mourut célibataire ver-> 1173 (Hist. du Languedoc, T. III, p. 799). 



LES TROUBADOURS CAXTALIEXS 359 

(( d'un qui mène beaucoup de bruit ue vaut pas uue 
« rave auprès du mien ». Vivante autithèse de 
Pierre de Rogiers, autant celui-ci est sincère dans ses 
louanges à Herinengarde, a des accents déchirants 
pour dépeiudre son désespoir d'être séparé de son 
idole, autant Raimbaut ne trouve que de banales 
exagérations, (pie la recherche très apparente de la 
difficulté achève de gâter, pour traduire à la Com- 
tesse de Die son amoureuse passion. Comme Pierre 
de Rogiers, celle-ci nous apparaît sincère dans 
l'expression de sa tendresse et l'on regrette presque, 
en lisant ses belles strophes, qu'un homme aussi 
maniéré et superficiel que le Comte d'Orange en soit 
l'objet. 

D'Orange, le malheureux Pierre avait les yeux 
sans cesse tournés vers Xarbonne où il espérait tou- 
jours être rappelé. Son chagrin, nous dit-il, dans 
deux chansons, n'était que proportionné à la perte 
immense qu'il avait faite ; il était dévoré par le déses- 
poir jusqu'à en perdre le boire et le manger. 

— « Ah! je le sens; les chagrins, les pleurs et les 
(( tourments d'amour ne font point mourir! Je ne 
« puis croire à la mort d'André de France puisque 



360 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



« je vis encore! Nul pénitent, nul martyr n'a souf- 

« fert tes maux qne j'endure! Puisse- je être l'esclave 

a de celle qui me les cause, plutôt que de régner 

ci sur le monde entier! Si je pouvais la revoir encore 

« cette beauté! Elle réunit toutes les perfections, 

« tous les charmes comme la mer reçoit les eaux de 

« tou8 les fleuves. Oui, je voudrais être 1»' dernier 

«. de ses esclaves ! » 

Son ai tenir fut vaine et son espérance déçue. Her- 
mengarde fut inflexible et ne consentit jamais à 
revoir le trop compromettant Troubadour. 

Il semble que s'il quitte le seul thème qui lui tient 
rraiment a cœur, s'il ne (liante pas la beauté d'Her- 
mengarde ou son désespoir d'être séparé d'elle, sa 
verve l'abandonne et sa .Muse reste sans inspiration. 
Son <( sirveiitcs », très connu et cité par son biogra- 
phe médiéval, au Conite d'Orange pour le remercier 
de son hospitalité est loin de valoir ses chants 
d'amour i 1 i. Son séjour sur les bords du Rhône 



i i i M. l'abbé Four, curé de Saint-Saury, arrondissement d'Au- 
rillac, vient de publier une traduction de ce « Sirventés » dans « La 
Croix du Cantal » du 4 décembre 1910. Il veut bien y relater l'ap- 
parition prochaine de cette étude sur les Troubadours Cantaliens. 
en termes d'une bienveillance dont nous le remercions sincèrement. 



LES TROUBADOURS CAKTALIENS 3G1 

paraît avoir été assez long. — « Loin- temps estet al> 
« en Raembaut d'Aurenga ». — Il séjourna long- 
temps auprès de Raimbaud d'Orange, dit la biogra- 
phie d'Hugues de Saint-Cire. Le cœur lui manquait, 
sans doute, pour s'éloigner davantage de Narbonne 
et peut-être ne s'y décida-t-il que vers 11T.*> à la mort 
du Comte-Troubadour. 

Il s'en alla vers cette Espagne si accueillante aux 
poètes, à la Cour de Castille et à celle d'Aragon. 

— « E puois s'en partie de lui et anet en Espanka, 
(< al» lo bon rei N'Anfos de Castela et ab lo rei 
« N'Anfos d'Arago. » 

Il quitta (Orange) et s'en fut en Espagne auprès 
du bon roi Alphonse de Castille et du roi Alphonse 

d'Aragon. 

Le monarque Castillan qui régnait depuis 1158, 
Alphonse IX, le Noble ou le Bon (1), malgré des 
revers que devait magnifiquement compenser, en 
1212, la fameuse victoire de Tolosa, trouvait le temps 



(i) Une erreur d'impression, sans doute, fait dire à Chabaneau 
P..., Alphonse VIII :« Ce souverain régna de 1126 à 1157, tout 
occupé de ses guerres perpétuelles avec le Maure. Alphonse IX, 
au contraire (1158-1214), fut un réel protecteur des Lettres ». La 
simple concordance des dates indique que c'est de lui dont il 
s'agit. 



362 LES TROUBADOURS CANTALIENB 

de s'occuper des Lettres dont il était un fervent, de 
protéger Savants et Poètes et de fonder à Palencia 
la première Université qu'ait eue d'Espagne. Il est 
impossible de préciser la durée du séjour que fit 
auprès de lui Pierre de Rogiers ni à quelle date il 
passa à la Cour d'Aragon. Comme Pierre de Vie, 
notre Troubadour élait originaire du Carladez 
puisque les Vicomtes de Cariât étendaient leur suze- 
raineté sur la terre où il était né (1). Cette origine 
Carladézienne ne put que contribuer à rendre bien- 
veillant à son égard le petit-fils de Douce de Carlat- 
Provence, Alphonse IL roi d'Aragon et Vicomte de 
( !arlat. 

La beauté de la Vicomtesse de Narbonne avait 
beau mûrir, sa taille s'épaissir, sans doute, et sa che- 
velure passer tort probablement du noir au bla c, il 
semble que Pierre auquel le séjour de Narbonne était 
interdit ait voulu se rapprocher, au moins, de la 
contrée où vivait son idole. Il quitta, noms dit son 






(i) Cette circonstance n'a pas échappé à l'auteur du Nobiliaire 
d'Auvergne qui écrivait en 1851 : « Tous ces personnages (Raim- 
baud, Alphonse IX de Castille, Alphonse II d'Aragon, Raymond V, 
Comte de Toulouse) tenaient par les liens du sang à la Maison de 
Cariât, ce qui explique la présence de Pierre de Rogiers à leurs 
Cours respectives et ils régnaient tous entre 1130 et 1197 ». 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 363 

biographe, l'Espagne pour Toulouse où il reçut du 
Comte le meilleur accueil. 

— « E puois estit al» lo bon comte Raimon de 
« Toloza quant li plac et el vole ac grau onor el mon 
« tan com el i estet. » 

Puis, il alla résider auprès du bon Comte Ray- 
mond de Toulouse autant qu'il eut désir et plaisir 
d'y rester. Pendant toute la durée de son séjour il 
fut traité avec grand honneur. 

Raymond V régnait à Toulouse depuis 1148. Ses 
longs démêlés avec Henri II, roi d'Angleterre et duc 
d'Aquitaine avaient absorbé une partie de son règne. 
Le roi de France, Louis le Jeune, venait à son 
secours, obliger le roi Henri II à lever le siège de 
Toulouse, quand nous l'avons vu s'arrêter à Nar- 
bonne. Depuis le traité de 1169, la guerre avec l'An- 
glais, sans cesser absolument, avait pris un caractère 
moins aigu et le fastueux Comte de Toulouse pouvait 
se livrer à ses goûts littéraires, s'entourer, dans sa 
capitale amoureuse du bien dire, d'une cour de 
poètes envers lesquels il se montrait magnifiquement 
généreux. Guilhem Azémar, fils d'un Chevalier du 
château de Méruyeis en Gévaudan, Giraud Lo Ros, 



364 LES TROUBADOURS CANTALIRNS 

dont le père était un Chevalier Toulousain au ser- 
vice du Comte, Pierre Raymond, issu d'une riche 
famille de la Bourgeoisie Toulousaine, le fameux 
Pierre Vidal qui avait rimé ses premiers vers, non 
loin du Capitule, dans la boutique paternelle où les 
siens i enaient commerce de pelleteries, étaient les 
Troubadours attitrés de la Cour de Raymond V 
dont Pierre de Rogiers vint grossir la phalange. 

Les talents poétiques très réels de l'ancien Cha- 
noine de ( ÏÏermont, sa renommée littéraire suffisaient 
à lui assurer accueil flatteur de la part de Ray- 
mond V et cordiale estime de ses confrères. Mais 
ses chagrins d'amom*, sa fidélité à la Princesse, qui 
l'avait banni de sa présence, le deuil inconsolable 
qu'il gardait de son bonheur perdu, étaient singuliè- 
rement rares en ce siècle de mœurs faciles où ratta- 
chement du Troubadour à sa dame était moins réel 
et profond que de simple parade. Ils nimbaient 
Pierre de Rogiers d'une sorte d'auréole, le rendaient 
sympathique à toutes les femmes, prédisposaient en 
sa faveur, éveil huent même la curiosité des seigneurs 
et; mués de pareil exemple d'une fidélité sans espoir. 

On manque de détails sur le séjour de notre Trou- 






LES TROUBADOURS CAKTÀLIENS 365 

badour Cautalien à la Cour de Toulouse, peut-être y 
séjourua-t-il jusqu'à la mort de Raymond V surve- 
nue en 1194. Il y mûrit certainement la résolution 
qui allait fixer définitivement sa vie. 

Assimilant le vasselage amoureux à la vassalité 
féodale, le Troubadour s'affirmait Thomme-lige de 
sa dame jusqu'à la mort. — « Je suis votre bien, 
vous pouvez me vendre ou me donner », affirme l'un. 
— (( Je vous appartiens, vous pouvez me tuer si c'est 
voire plaisir », déclare l'autre. En matière politique, 
le défaut de protection de la part du suzerain ou son 
impuissance à faire jouir son vassal du fief inféodé 
entraînaient la rupture du contrat, aussi bien que le 
défaut d'assistance au seigneur, le refus de service 
militaire ou des redevances stipulées de la part du 
tenancier du fief. Les Troubadours estimèrent sou- 
vent qu'il en devait être de même en amour, déliaient 
des liens volontaires pour courir à un vasselage nou- 
veau. Ame tendre, nature ardente qui ne sait se don- 
ner pleinement qu'une seule fois, Pierre de Rogiers 
entendit ne consacrer désormais qu'à Dieu seul ce 
cœur dont la Vicomtesse de Narbonne ne voulait 
plus. 

Le Troubadour n'était pas religieux de tempéra- 



366 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

ment, avons-nous dit, nombre d'entre eux ont fini 
pourtant dans le cloître, consacrant désormais leur 
talent à chanter les louanges de Dieu. — « Le poète, 
« au déclin de la vie, dit Anglade, examine s'il a 
« bien employé le temps qui lui a été accordé et il 
« demande grâce sinon pour le mal qu'il a fait, au 
(( moins pour le bien qu'il a négligé » (1). Un compa- 
triote de Pierre de Kogiers, Pierre d'Auvergne, le 
satirique à la moi-sure si dure pour ses confrères, 
aux oraisons amoureuses si ferventes et si libres, se 
réfugiera en Dieu, au déclin de ses jours, et ses 
poésies ne seront plus désormais que véritables 
hymnes d'Eglise et pieux cantiques. L'un des compa- 
gnons de notre Troubadour à la Cour de Toulouse, 
Guilhem Azémar de Merueys, avec qui il passa pro- 
bablement les dernières années de sa vie mondaine 
et mûrit la décision que l'un et l'autre devait pareil- 
lement réaliser, s'en fut aussi se réfugier au 
cloître (2). 

Pierre de Rogiers voulut, choisir son suprême asile 



(i) Anglade: Les Troubadours, p. 201. 

(2) Guilhem Azéma si fo de Gavaudan d'un castel que a nom 
« Merueis.... E cant ac long temps vescut el se rendet a l'Ordre de 
« Grammon e lait mori. » 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 367 

dans une maison de prière vraiment fervente, où 
l'austérité de la Règle monastique eut gardé toute 
sa vigueur. Elles étaient rares, autour de lui, à son 
époque, où le grand ordre Bénédictin lui-même, était 
en décadence. Les Prieurés de Montaudon, les Ab- 
bayes de Thélème pullulaient, les Monastères de 
Citeaux étaient rarissimes! Un Ordre, nouveau 
alors l'attira qui venait précisément de s'implanter 
dans la région Toulousaine grâce aux libéralités de 
son bienfaiteur le Comte Raymond V, celui des 
« Grands-Montins », « les Bonshommes de Grand- 
Mont ou Grammont », comme le peuple appelait par 
vénération ces Religieux venus, de leur berceau 
Limousin, se fixer dans leur nouveau Monastère de 
Saint-Michel de Grammont, près de Lodève (1). 

Etienne de Thiers, fils du Vicomte de cette ville 
Auvergnate, né au château de Thiers en 1046, avait, 
à l'âge de douze ans, accompagné son père en Italie. 
Milon, Archevêque de Bénévent, originaire d'Au- 
vergne, voulut garder auprès de lui le jeune homme 
qui se lia d'amitié avec le Moine Hildebrand. Quand 



(i) Cf. Grande Encyclopédie, T. XIX. Larousse art. Grammont. 
Hist. des Ordres Relig. en France. 



368 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



celui-ci fut devenu Pape sous le nom de Grégoire 
VII, Etienne de Thiers obtint du Pontife autorisa- 
tion d'aller appliquer en France la Règle monastique 
que suivaient les Moines de Calabre. Il rentra 
d'abord à Thiers, puis se fixa en Limousin, d'abord 
sous la conduite de Saint Gaucher, en 1076, sur la 
montagne de Muret (1), près d'Ambazac, dans la 
région de Limoges où il mourut le 8 février 1124, 
entouré de nombreux disciples. Pourchassés par les 
Moines d'Ambazac, les fils d'Etienne de Thiers se 
réfugièrent à Grand-Mont ou Grammont (2), non 
loin d<- Muret, d'où ils tirèrent leur nom de « Grand- 
montins ». Les Constitutions de l'Ordre, codifiées 
en 1141 par le quatrième Abbé ou « Correcteur > 
furent approuvées, à diverses reprises, par les Papes 
et notamment par Célestin II qui les modifia en 
1191. 

C'est à cette époque qu'une colonie de Grammont 
en Limousin vint créer, au voisinage de Lodève (3), 



(i) Muret, commune d'Ambazac, arrondissement de L'moges. 

(_') Grand-Mont ou Grammont, commune de Saint-Silvestre, 
canton de Laurière, arrondissement de Limoges. 

(3) Lodève appartenait, en 1194, à Alphonse II, roi d'Aragon, 
du chef de sa grand'mère. Gilbert II, vicomte de Cariât, avait 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 369 



dans la montagne, le Monastère de Saint-Michel 
qu'on appela de Grammont, du nom de ses habi- 
tants. Son Eglise conventuelle, son cloître roman si 
pur, ses bâtiments claustraux, avec leurs curieux 
contreforts, leurs portes et leurs fenêtres géminées, 
à plein cintre, disent encore aujourd'hui, malgré 
l'usage profane auxquels ils servent, depuis la Révo- 
lution, la splendeur de cette Abbaye, l'élégante 
richesse de cette demeure à laquelle Pierre de 
Rogiers vint demander, avec Guilhem Azémar de 
Merueys, le calme, le silence et la paix (1). Les deux 



épousé en 1020 Nobilie de Lodève, fille unique d'Odon, vicomte de 
Lodève et héritière de la vicomte désormais unie à Cariât. Douce 
de Carlat-Provence porta l'une et l'autre en mi à Raymond- 
Béranger-le-Grand, comte de Barcelone, grand-père d'Alphonse II, 
roi d'Aragon. 

(1) Saint-Michel de Grammont abrita une nombreuse colonie 
monacale jusqu'en 1789. L'Abbaye, vendue alors, est devenue une 
ferme et une maison de campagne. Une porte grandiose conduit par 
une allée séculaire aux bâtiments claustraux en bon état de conser- 
vation. L'église convertie en grenier à fourrage est romano-gothi- 
que ; son clocher est surmonté d'un dôme à huit pans. Son cloître 
roman très pur est digne d'attention. Les bâtiments claustraux ont 
conservé tou f leur caractère. La longue salle capitulaire, voûtée 
en berceau, est soutenue par des arcs à boudins ; la belle salle 
ogivale dite « Chambre de l'Evêque » est d'une rare élégance. La 
Lçade Romane donnant sur la cour est très curieuse avec ses 
contreforts, ses portes et ses fenêtres bien conservées. La façade 
occidentale et celle donnant sur le cloître avec leurs fenêtres à 



g i ROI B LDOI R8 I ANT \UI\s 



Troubadours durent faire partie de la première géné- 
ration Monacale de Grammonl puisqu'ils y prirénl 
le froc, au plus tard, en l L94. 

— Mas pois se rende! a l'Ordre de Grammon 
■ lai cl fenic. » 

il se retira ensuite au Monastère de Grammont 
<•! v termina Bes jours. 

Pierre promena-t-il longtemps ses tristes rêveries 
nous les arcades «lu cloître Roman «le Saint-Michel de 
Grammont que 1<* temps ;i respectées? — La vieille 
"a l'on engrange aujourd'hui les recolles, 
entendit-elle les sanglots étouffés de l'amant de la 
belle Eermengarde ou, an contraire, jouit-il plei- 
aemenl bous ses routes, aux heures d'oraison, de la 
grande paix enfin descendue en lui. Si les bruits du 
inonde expirenl au seuil «1rs Monastères, tristesses 
<■! joies, sanglots el sourires, cris de révolte et 
chants d'allégresse de ses reclus volontaires trans- 
pirenl moins encore au delà des saintes clôtures! 
Pierre de Rogiers, Troubadour amoureux, poète 
aimé -les grandes dames et choyé des rois, devenu 
.Moine d.- Grammont n'appartient plus à l'histoire. 



meneaux ont dû être remaniée-. Tout l'ensemble est des plus 
intéressants. L'église ou le cloître doivent fort probablement garder 
sous leurs dalles les cendres de Pierre de Rogiers. 



Ebles de Saignes 

XII - XIII 



Le Troubadour Ebles, Comtour de Saignes, por- 
tait un titre féodal, aujourd'hui disparu, presque 
spécial à l'Auvergne, et qui a donné matière aux 
interprétations les plus erronées. La plupart des 
historiens de notre province penchaient à croire 
que les « Comtour s » ou « Comptours » étaient 
des fonctionnaires Carlovingiens chargés par te 
pouvoir central de contraindre les seigneurs d'une 
région à remplir leurs obligations militaires vis-à- 
vis de la Couronne, les villes, bourgs et commu- 
nautés à acquitter ponctuellement les impôts et 
tailles royales auxquelles ils étaient taxés. De leur 
office, équivalant presque à une charge de finance, 
serait venu leur dénomination de « Compteurs, — 
Comptours ». Kien n'est moins exact. 

La dignité de « Comtor », — « Comitor » est 
d'origine Catalane, ainsi que l'a si clairement mon- 



374 LES TB0UBAD01 RS CAKTALÏESS 



tré le Conseiller Boudet il). Diminntive de celle de 
( 'ointe, elle plaçait celui qui en était revêtu entre 
le Vicomte et le seigneur ordinaire, sur lequel il 
avait la prééminence. Elle se répandit, des régions 
Pyrénéennes, dans les Etats des Comtes de Tou- 
louse, Marquis de Gothie, et c'est ainsi (prou trouve 
en Saute-Auvergne les Comtours d'Apchon, Sai- 
gnes. Giou, Dienne, Pleurât, Valrus; en Basse- 
Auvergne ceux de Gignat, Murol, Saint-Nectaire, 
Aubières, Oombronde; ceux de Xam en Uouergue, 
de Montferrand en Gévaudan, de Chamboulive en 
Limousin. 

[/ancêtre direct de notre Troubadour. Amblard 
d'Apchon, est le premier seigneur Auvergnat qui 
ait adopte vers 1010, le titre de Comtour. 

I>c race vicomtale Carlovingienne, mais privé, 
par Tordre de naissance, de la fonction de ses 
ancêtres, le puissant sire d'Apchon chercha à se 
décorer d'un titre qui le maintînt au-dessus des 



(i) Le monumental ouvrage du Conseiller Boudet, « Cartu- 
lairc du Prieuré de Saint-Flour », paru en iqio. donne, sur 
l'Auvergne Carlovingienne et ses familles de cette époque, les 
renseignements les plus précieux, entièrement ignorés jusqu'ici. 
— Voir l'étude qu'il consacre à l'origine des Comtours et à la 
maison d'Apchon, P. CX à CXXXV. 



LES TROUBADOURS CANÏALIKNS 375 

autres seigneurs de la région. A la longue, ce quali- 
ficatif finit par devenir, pour les barons d'Apchou 
et leurs cadets, les Comtours de Saignes, une sorte 
de distinctif patronymique (1). 

Bâtie dans une vallée fertile au pied des monta- 
gnes de la Sumène, la petite ville de Saignes a tou- 
jours prétendu à ce titre de cité, bien qu'elle n'ait 
jamais été ville close. Une énorme roche basaltique 
à l'extrémité du bourg servait d'assiette au château 
dont la chapelle ogivale, en excellent état de conser- 
vation, une tour en ruine, des souterrains et une 
citerne subsistent encore. La forteresse était jadis 
considérable puisqu'elle contenait, au XV e siècle, 
outre le fort proprement dit, des logements et des 
réduits assez vastes pour abriter, en temps de trou- 
bles, toute la population voisine. On sait encore qu'à 
la même époque les habitations du Commandeur 
d'Ydes (2) pour l'ordre de Malte, du seigneur de la 



(i) Dict. Stat. du Cantal et Nobil. d'Auvergne de Bouillet aux 
articles Apchon, Giou, Saignes. 

(2) Sur la paroisse d'Ydes, limitrophe de celle de Saignes, exis- 
tait une Commanderie du Temple, puis de Malte. 



376 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Bachellerie (1) et do la famille de Chapiton (2) 
étaient adossées à ses remparts. 

Un rameau puîné des puissants Comtours 
d'Apchon (3) avait reçu on apanage la terre de Sai- 
gnes antérieurement au XII e siècle; il s'y perpétua 
avec le titre de Comtour, posséda les terres voisi- 
nes du Châtelet d'Antignac, de la Daille, de Rignac, 
Cheyrouse, Trizac, Lieuchy, Luc, etc., vaste et riche 
territoire englobant plusieurs paroisses, qui était 
habituellement désigné sous le nom de « Comtou- 
rat » ou « Comtoirie » de Saignes. 

Le premier Comtour de Saignes connu par titres 



(i) Famille noble originaire du Bas-Limousin, dont un rameau 
s'était fixé à Saignes. 

(2) Famille dont l'origine et le sort nous sont inconnus. 

(3) La légende fait remonter l'origine de la maison d'Apchon 
à un lieutenant de César qui aurait bâti le château d'Apchon et 
celui de Hauteclair, plus tard Nonnette. 11 est certain qu'Amblard 
I er , Comtour d'Apchon, était un des plus puissants barons d'Au* 
vergne en 998 et qu'il s'en fut à Rome se faire absoudre par 
Silvestre II (Gerbert) des crimes qu'il avait commis. Cf. Dict. 
Stat. du Cantal, T. I, P. 76 et suiv. Nobil d'Auv. T. I, P. 40 
et suiv. — M. le Conseiller Boudet démontre, dans son Cartu- 
laire de Saint-Flour, comment Amblard I er , Comtour d'Apchon 
en l'an 1000, était le descendant puîné d'Armand L r , fils de 
Cunabert, premier Vicomte qu'ait eu l'Auvergne en 895. Les 
Vicomtes de Polignac en Velay et les Vicomtes de Cariât 
seraient de la même race Vicamtale. 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 377 

est le grand-père de notre Troubadour : Ebles, Eu- 
des ou Odon I er , Chevalier qui vivait encore en 1187. 
On le voit faire don, à cette date, de la villa de Mon- 
teil, près de Chastel (1), à l'Abbaye de Valette (2). 
Son fils Archambaud, Cointour de Saignes, fonde, 
à son tour, en 1200, un anniversaire dans le même 
Monastère; il paraît être mort vers cette époque 
laissant deux fils : Pierre qui assista en 1201 au 
traité intervenu entre le Comte-Dauphin d'Auver- 
gne et Edmond de Brossadol et Ebles, Eudes ou 
Othon II, Cointour de Saignes, « Eblès de Sai- 
gnas », comme l'appellent les chroniques médiéva- 
les. (3) 



(i) Chastel-Marlhac, commune limitrophe de celle de Saignes. 
L'ancien « Castrum Meroliacum » dont parle Grégoire de Tours, 
assiégé en 532 par Thierry, fils de Clovis. C'est le premier lieu 
habité de Haute-Auvergne dont il soit fait mention dans l'Histoire. 

(2) L'abbaye de Valette, située sur la Comtoirie de Saignes, 
commune de Menet, canton de Riom-ès-Montagnes. Valette a été 
distrait au religieux en 1857 et au civil en 1871 de la commune de 
Menet pour former une paroisse et commune indépendantes. L'ab- 
baye de Valette avait dans son voisinage immédiat une fil. aie,. 
l'Abbaye du Broc. De l'une et de l'autre, il ne reste que de 
faibles vestiges. 

(3) On trouve encore Geraud de Saignes, chanoine de Cler- 
mont, de 1292 à 1299, Ebles ou Odon III, Comtour de Saignes. 
époux de Gaillarde de Murât qui vivait en 1304 père d'Ebles et 
d' Archambaud, mineurs en 1328, sous la tutelle de Bernard de 



378 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Il existe sur le littoral Méditerranéen, aux envi- 
rons de Toulon, un village de Signe possédé au 
X 1 1 I e siècle par une branche cadette Vicomtes le 
Marseille (1). Les auteurs de l'Histoire Littéraire 
avaient fort arbitrairement imposé cette localité 
pour berceau à Ebles de Saignes qu'ils dénom- 
maient Ebles de Signe (Ebles de Signa) allant mê- 
me jusqu'à supposer qu'il pouvait bien être un sei- 
gneur de la maison des Baux (2). Tous aussi faus- 
sement, ils supposaient que le château de Signe 



la Tour. Ebles \ivait encore en 1351. Son descendant direct, Pierre, 
Comtour de Saignes, n'eut de Simone de Poit'ers-Saint-Vallier 
qu'une fille unique, Isabelle de Saignes, héritière de sa maison, qui 
a avant 1464 Artorg, baron de Peyre, en Gévaudan, puis, 
après 1471, Gaucher de Brancas. De son premier mariage, elle lais- 
sa nombreuse postérité et c'est ainsi que la Comtoirie de Saignes 
passa aux barons de Peyre. Astorg de Peyre mari d'Isabelle de Sai- 
gnes en avait vendu tout ou partie, avant 1464, à Bertrand VI de 
la Tour qui la comprit dans la dot de sa fdle mariée en 1469 à Gil- 
hert de Chabannes, baron de Madic. Les descendants de ces époux 
vendirent Saignes au XVIP siècle, à la maison de Lévis-Charlus 
d'où elle passa aux La Croix de Castries qui l'aliénèrent à la 
famille de Caissac de Laroqueveille laquelle en jouissait en 1789. 
< Bouillet : Nobil. d'Auv., T. VI, p. 12, donne les sources à consulter 
sur les Comtours de Saignes. Cf. Dict. Stat. du Cantal, T. Y. 
p. 167). 

(1) Papon : Hist. de Provence, T. III, p. 463. Signe, canton de 
Beausset, arrondissement de Toulon (Var). 

(2) Hist. Lett. T. XVIII. p. 643. 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 379 

avait pu être « le prétendu siège d'une des préten- 
dues Cours d'Amour » (1). Le savant auteur des 
Biographies des Troubadours a démontré l'erreur 
manifeste que Kaynouard et Bartsch ont reproduite 
et irréfutablement restitué à la Haute Auvergne ce 
Troubadour qui lui appartient. 

Les trois manuscrits (2) qui nous révèlent les 
talents poétiques d'Ebles de Saignes, celui de la 
Bibliothèque Nationale aussi bien que ceux du Vati- 
can et d'Esté, disent tous, sans hésitation permise 
dans leur lecture, « Ebles de Saignas » et non pas 
« de Signa ». Cet argument est déjà décisif; mais 
un autre s'y ajoute qui le corrobore singulièrement. 
Le Troubadour Pierre d'Auvergne parle d'Ebles de 
Saignes, dans sa satire, en homme qui le connaît 
tout autrement que par ouï-dire. On sent qu'il est 
son contemporain et son compatriote, qu'ils appar- 
tiennent tous deux à cette Ecole des Troubadours 
Auvergnats qui se différencie nettement de celles 
de Provence, d'Aquitaine ou de Languedoc. Ils ont 
communs amis, ont dû se rencontrer aux réunions 



(i) Chabaneau : Biogr. des Troubadour?. 

(2) Biblioth. Nat. : M s Français, 1592 et 174Q. Vaticane, M s 5232. 
M s d'Esté, du XIII e siècle. 



360 LES TROUBADOURS I .\M.\l.li:\s 



mondaines, aux assemblées poétiques de la province. 
Le fait est d'autant plus vraisemblable que la 
demeure d'Ebles de Saignes est située dans la partie 
de la Haute-Auvergne voisine de la liasse, dans 
cette région de l'arrondissement actuel de Mauriac 
qui confine au Puy-de-Dôme et à la Corrèze. Au 
XIII e , comme aujourd'hui, Clermont-Ferrand était 
bien plus qu'Aurillac, la ville importante la plus 
voisine, de facile accès en toute saison, sans aucune 
barrière montagneuse comme est le Lioran entre 
Aurillac el Clermont par Murât. 

Les appréciations de Pierre d'Auvergne sur ses 
confrères sonl généralement satiriques et mordan- 
tes; mais aucun n'est plus maltraité peut-être que 
notre pauvre Troubadour. L'égalité était absolue 
entre poètes, nous apprennent les chroniques; 
vilains et barons se traitaient réciproquement en 
égaux, dès qu'ils étaient en joute aux Cours 
d'Amour, et les rois eux-mêmes, s'ils ambitionnaient 
les lauriers poétiques, affectaient vis-à-vis de leurs 
confrères en Gai-Savoir un ton de parfaite cama- 
raderie (1). Le Comtour de Saignes avait-il man- 



( i) Rois et Princes Troubadours se faisaient un point d'honneur 
de faire partie de toutes les confréries et sociétés de secours mu- 
tuels poétiques, affectaient de s'y faire traiter en simples confrères. 



LES TROUBADOURS CASTALIEXS 381 

que d'urbanité envers le Troubadour Clermontois, 
critiqué ses vers ou l'avait-il supplanté auprès de 
quelque belle? On serait tenté de le croire à voir 
comment il traite Ebles de Saignes, lui refuse toute 
valeur intellectuelle, persifle sa petite taille et sa 
vilaine figure, l'accuse de basse cupidité et lui dénie 
tout sens moral. 

E'n Ebles de Sanhal dezes 

A cui anc ben d'amor non près 

Sitôt se canta de coiden 

Vilanetz es e fais pages 

E ditz hom que per dos poges 

Sai se logua e lai se ven. 

Le dixième est Ebles de Saignes 

Oui oncques n'eut beaucoup d'amour 

Dont les chansons donnaient mal aux dents. 

11 était petit, vilain, faux page 

Homme qui pour deux pougeois (i) 

Ici se logeait, ailleurs se vendait. 



(i) La « pougeoise », monnaie française du temps de St-Louis, 
équivalait au quart du denier et au double de l'obole. On l'appelait 
aussi la « Pite » ou « Poitevine ». Sous St-Louis. le denier d'or 
valait 10 fr. 58 cent. La « pougeoise » représentait donc environ 
2 fr. 65 centimes. 



382 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Ainsi, à en croire Pierre d'Auvergne, que son 
esprit de dénigrement el sou caractère grincheux 
avérés, rendent, heureusement pour Ebles, des plus 
suspects, notre Comtour, petit nabot, chafouin 
et mal miné, n'aurait jamais inspiré « beaucoup » 
d'amour. S'il était vraiment de physique aussi peu 
avenant que le prétend l'acerbe critique, la chose 
parai! croyable; il reste la consolation d'espérer 
pour lui qu'il sut se contenter de peu et que cette 
part modeste ne lui fut pas refusée, a Est joli qui 
plaît » assure le proverbe! Le plus fâcheux pour 
Ebles est, qu'ainsi disgracié par la Nature, ni l'es- 
pril ni le cœur ne compensaient chez lui, toujours 
au dire de Pierre (l'Auvergne, cette absence totale 
de béante. En le traitant de (( faux page )), le peu 
charitable poète entend-il indiquer qu'il n'avait 
d'aristocratique que la naissance, mais rien de cette 
affabilité empressée auprès des dames, de cette 
joliesse physique et de cette courtoisie déférente 
qu'on demandait aux pages avant qu'ils ne devins- 
sent preux chevaliers et rudes batailleurs? Reproche 
grave, à cette époque, Ebles n'aurait eu rien de cette 
insouciante désinvolture, de ce mépris de l'or qu'af- 
fectaient les grands seigneurs, ses égaux. Bien loin 



LKS THOUBADOUltS CANTALIENS 383 



de faire largesse à ses confrères eu poésie, de payer 
leur écot dans 'les hôtelleries, le noble Troubadour 
restait, dans ses déplacements, Auvergnat économe, 
ennemi des dépenses somptuaires, avaricieux même, 
limitant ses frais d'hôtel à la modeste somme de 
cinq francs trente centimes par jour de notre mon- 
naie actuelle! Evidemment il devait, à ce prix, igno- 
rer les « Palaces-Hôtels » du temps, ne fréquenter 
que les auberges de troisième ordre! Pierre d'Auver- 
gne lui en veut, saus doute, de ne l'avoir pas convié 
et hébergé dans le « Royal Hôtel » de l'endroit, 
quand ils se rencontraient aux Cours d'Amour de 
PEpervier du Puv, aux joutes littéraires qui solenni- 
saient à Clermont la fête de Notre-Dame-du-Port ! 
Comment et à qui le noble Comtour de Saignes 
vendait-il ses complaisances? Consentait-il peut-être 
à célébrer les beautés mûres, à chanter la vaillance 
du plus couard des chevaliers au prix d'une journée 
de pension à son auberge? Pierre d'Auvergne n'a 
pas cru devoir nous le dire et eut été probablement 
fort en peine de préciser sa médisance ou sa calom- 
nie. A son avis, chansons ou « sirventés >> d'Ebles 
ne valaient pas, au reste, plus de cinq francs trente, 
puisqu'il les entendre, on grinçait des dents au point 



384 LES TBOUBADOUBS CANTALIEHS 



d'éprouver ces rages terribles que la verve populaire 
compare, par antithèse, à celles de la passion et 
appelle le a mal d'amour o ! La violence même de la 
diatribe démontre son exagération, sinon son entière 
fausseté. Retenons seulement qu'Ebles de Saignes 
n'était probablement ni un Adonis, ni un Hercule^ 
que !<• manque de taille et «le forces physiques l'em- 
pêchail de manier la lourde épée à deux mains avec 
l'aisance des preux de sa race, il avait fait autre- 
ment sa de, donné le pas aux travaux intellectuels. 
Snl.i»'. rangé, économe, il détestait, sans doute, les 
« pique-assiette », ne déliait qu'à bon escient les 
cordons de sa bourse, préférait à la société de cette 
o langue de vipère >> de Pierre d'Auvergne le tête-à- 
bête avec le aoble chevalier Guilhem Gausmar qu'une 
parité de rang social et une absolue communauté de 
-ouïs lui avait fait prendre pour intime ami et colla- 
borateur. 

Celui-ci est, du reste, tout aussi mal traité par 
l'impitoyable censeur Olermontois : 

El seize- X "Elias Gausmars 
Qu'es cavaliers es fai joglars; 
E fai o mal qui loi consen 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 355 

Nil dona vestirs bel- e cars. 
Ou'aitan valrials aguers ar> 
Qu'enjoglaritz s'en son ja cen. 

Le seizième est Elie Gausmar (i) 

Oui de Chevalier se fit Jongleur. 

Mal fit celui qui ne consentit 

A lui donner beaux et riches vêtements 

Un pareil vaurien méritait le feu. 

On en trouve déjà cent dans le métier de Jongleur 

Ce cadet sans fortune de la maison de Grimoard. 
s'était lié d'amitié avec Ebles de Saignes qui n'était 
guère plus riche, verrons-nous, et de ces amicales 
relations était née une collaboration. Elle est attes- 
tée par une chanson composée de concert par les 
deux amis, unique production poétique d'Ebles de 
Saignes et d'Elie-Guilhem Gausmar qui soit venue 
jusqu'à nous. Elle n'a rien qui fasse grincer des 
dents; bien au contraire et tout permet de supposer 
que si notre Troubadour Cantalien avait été le détes- 



(i) Nous avons dit qu'Elie-Guillaume Grimoard Gausmar, était 
d'origine Gévaudanaise et appartenait à la maison de Grimoard. 



LES TROUBADOURS I àNTALIENS 



table poète que prétend Pierre d'Auvergne, les Trou- 
badours Les plus fameux <lc la région n'auraieni pas 
songé ;i lui «le. lier leurs œuvres. 

Garin-le-Brun, le Troubadour Vellave, s'était 

spécialisé, avons-nous dil «huis la « Tenson ». Elle 

vraiment jolie, toute empreinte d'une douce phi- 

elle qu'il dédia ;i son ami Ebles de Saignes 

sur La modération ej la légèreté dont il écoute, tour 

à tour les conseils : 



Nueg e jorn suy en pensamen 
D'un joi mesclat ab marrimen; 
E no sai a quai pan m'aten, 
< (u'aissi m'an partit egualmen 
.M (./ura e Leujaria. 

Mezura m ditz suau e gen 

Que lassa mou afar ab sen; 
E 1 .eu j aria la'n desmen, 
1" m dit/, si trop sen hi aten, 
Ja pros no serai dia. 

Mezura m'a ensenhat tan 



LES TROUBADOURS CANTU.TKNS 3ST 

Ou'ieu m sai alques guardar de dan, 
De fol e de datz et d'afan ; 
E sai ben cobrir mon talan 

D'aisso qu'ieu plus volria. 

Leujaria no m prez un guan, 
S'ieu no fau so qu'el cor me man, 
E tuelha e do, e l'aver s'an ; 
Ouar qui plus n'a plus pren d'enjan, 
Quan ven a la partia. 



Mezura m'fai soven laissar 
De manh rir'e de trop jogar, 
Et me veda quan vuelh mal parlar; 
E mantas ves, quan vuelh donar, 
Ella m ditz que no sia 



Leujaria m toi mon pensar, 
E m ditz que per trop castiar 
Non dey ges mon talan laissar; 
Ouar, si tan fauc com poirai far, 
Non er la colpa mia. 



3 rROUBADOUBB t.ANTALIENS 



Mezura m ditz que non domney 
Ni ja per domnas non folley, 
Mas, s'amar vuc-lli, esguart ben quey; 
Quar, si penre vuelh tôt quan vey, 
Tost m'en \ enra folhia. 

Leujaria m mostr' autra ley, 
Ou'abratz e percol e maney, 
I". fôssa so qu'ai cor m'estey ; 
Quar, si no fat/ mas tôt quan dey, 
I ntre m'en la mongia. 

Mezura m ditz : « Xo siescas 
Ni ja trop d'aver non amas, 
\i non dar ge* tôt so que as; 
(( Quar si dava tôt quan mi plat 
(( Pueys de que servi ria? )) 

Leujaria m'estai de las 
E dit/, me, e tira m pel nas : 
« Amicx, ben lcu deman morras ; 
(( E donex pus seras mes el vas, 
(« Avers pueys que t faria? )) 



LES TROUBADOURS CANTAI.IF.XS 380 



Mezura m ditz suau e bas 
Qu'ieu fassa mon afar en pas; 
E leujaria m ditz : (( Que fas? 
(( Fai ades aitan quan poiras, 
(( Qu'el terminis s'enbria. )) 

Messatgiers, lo vers portaras, 
N Eblon de Senhas, e il m diras 
Garins Brus lo '1 envia. 
Al partir lo m saludaras ; 
E dignas me, quan tornaras, 
Ouais dels cosselhs penria. 



Nuit et jour suis en pensée 
D'une joie mêlée de tristesse; 
Et ne sais quel sort m'attend 
Qu'ainsi m'ont également partagé 
Modération et légèreté. 

Modération me dit doucement et gentiment 

D'agir avec réflexion ; 
Légèreté, elle m'en détourne, 



390 LES TROUBADOURS CA MALIENS 

Et me dit que si j'en ai trop, 
Jamais preux ne serai. 

Modération m'a tant enseigné 
Que je me sais garder de tout danger, 
De fol, de dés ou d'ennui ; 
Et sais bien dissimuler ma volonté 
Sous un plus grand désir. 

Légèreté fait peu de cas de moi 
Si je ne fais ce que le cœur ordonne, 
Prends et donne en échange : 
Car qui plus a plus cherche tromperie 
Quand vient l'heure du partage. 

Modération souvent me dissuade 
De rire souvent ou de trop jouer, 
Et me reprend quand je veux mal parler; 
Et maintes fois, quand je veux donner, 
Elle me dit de n'en rien faire. 

Légèreté me ravit ma pensée 

Et me dit que devant les reproches 

Xe dois pas renoncer à mon désir, 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 391 

Car si tant fais comme pourrais faire. 
Ce n'est pas ma faute. 

Modération me refuse d'être galant 
Ou de courir après les dames, 
Mais si je veux aimer, à moi de voir qui; 
Car si je veux prendre tout ce que je vois, 
Bientôt folie me saisira. 

Toute autre loi me montre légèreté, 

Baisers et cœur fidèle; 
Et fasse ce qui te tient à cœur; 
Car si ne fais tout ce que je dois, 
Je n'ai qu'à entrer dans les ordres. 

Modération me dit : (( Xe sois pas chiche 
(( Et n'aime pas trop posséder, 

(( Et donner tout ce que tu as ; 

(( Car si je donnais tout ce qui me plait 
(( A quoi cela me servirait-il .' » 

Légèreté m'ôte de là, 
Me disant, en me tirant par le nez : 
Ami, reste demain bien léger. 



3.92 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

Modération doucement me dit tout bas 
De faire mon affaire en paix; 
Légèreté me dit : (( Que fais-tu? 

(( Fais tout ton possible, 
(( Jusqu'à ce que la fin s'ensuive. )) 



Messager, ces vers tu porteras 

A messire Eble de Saignes et tu lui diras 

Que Garin le Brun les lui envoie. 

En partant, de ma part tu le salueras; 

Et dis-moi, à ton retour, 
Lequel de ces conseils il choisira. 

Ebles, supposons-le, tout au moins, à son honneur, 
dut choisir la modération, lui qui était si modéré 
dans ses dépenses! Peut-être n'y avait-il pas grand 
mérite et faisait-il surtout de nécessité vertu, 
comme il nous le confesse lui-même ! 

Gausmar lui ayant posé cette question: 

N'Eble causetz la meillor 
Ades, segon vostr' essien : 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 393 

Lo cals ha mais cie pensamen 

De consirier e d'eror 

Sel que gran re den paiar 

Ni pot ni vol hom esperar, 

Ho sel c'a son cor e son sen 

En dona pauzat, e re no fai que ill plaia? (i) 



Messire Eble qu'estimez-vous le mieux 

Aujourd'hui, à votre escient : 

Celui qui a le plus de pensées, 

De soucis ou de peines 

Celui qui doit payer forte somme 

Mais ne le peut et ne peut compter sur personne, 

Ou celui qui a placé son cœur et ses pensées 

Dans une dame, qui ne fait rien pour lui plaire. 

Ebles fait à son ami cette franche réponse : 

Guilem Gaimar, quand li deptor 
Mi van après tôt jorn seguen, 



(i) Publié par Raynouard : Choix de poésies originales des 
Troubadours, T. V. 



39 I LES l ROI BADOl BS ( ANTALIENS 

L'uns me tira, l'autre me pren, 
Et m'apelon baratador; 

: volgr' esser mortz ses parlai', 

'ieu no m'aus eu j lassa baisar, 
Xi vestir bos draps cK' color, 
I >uar hom nu m ve que sa lengua no m traia, 
F. s'ieu d'amor trac mal. be stanh que m plaia. 



llaume Gasmar, quand le créancier 
.Me poursuit toute la journée. 
L'un me tirant, l'autre me saisissant, 
Appelé par tous escamoteur; 
Je désirerais la mort sans parler 
Ou demeurer là, sur place, 
Ne pas revêtir bons draps de couleur 
Car homme ne vois qui en paroles ne me trahisse, 
Et si je souffre d'amour, c'est à ma fantaisie. 

Notre pauvre Troubadour estime, en définitive, 
que, pour si tyrannique (pie soit l'Amour, ses exi- 
gences ue sauraient égaler celles d'un créancier, la 
blessure d'amour-propre d'être éconduit par une 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 395 

dame, équivaloir à l'humiliation de se laisser récla- 
mer en vain une dette légitime ! Ebles était-il si dis- 
gracié de nature qu'il ne pouvait obtenir le moindre 
sourire féminin qu'en prodigant à sa Dulcinée 
cadeaux ruineux et divertissements continuels aux 
dépens de son nécessaire? Cadet de famille ne vivait- 
il que des miettes de la table de son aîné ou un vieux 
père avare le traitait-il en enfant prodigue? Autant 
de questions insolubles. Il reste acquis, de son pro- 
pre aveu, que notre poète était souvent en mal d'ar- 
gent, anxieux du paiement de sa note d'auberge, 
n'ayant jamais pu goûter le délicat plaisir de faire 
largesses. Si comme tant d'autres de ses confrères, 
il avait été courir le monde, la libéralité de quelque 
grand prince lui eut, peut-être, empli le gousset, 
mais issu de la grande race des Comtours, il eut cru 
déchoir, peut-être, à devenir le pensionné d'un de 
ses égaux. Ce type de seigneur besogneux a persisté 
bien au delà du moyen âge, en Auvergne, et Ebles 
de Saignes fait songer à ces gentilshommes de la fin 
du XVIII e siècle qu'on rencontrait les jours de 
marché sur le « foira il » d'Aurillac. 

Vêtus de bure, chaussés de gros souliers, ils s'en 
venaient « à la ville », guidant eux-mêmes, le pique- 



LES tBOUBADOUKS CANTAL] 

bœuf <-u main, les maigres vaches qui traînaient 
une minée charretée de h<u"s de chauffage valant 
bien juste un éem Rien «e les differeneiail en route 
<lt-s laboureurs leurs voisins. Mais. arriTés au « Por- 
tai] St-Etienne ») ou à celui « du Buis »». à la « bar- 
rière d'Arpajon •) <>u a celle i< <!«■ Tulle » ils remet- 
taient l'aiguillon aux mains d'un voisin complai- 
sant, tiraient d'entre les huches leur antique rapière 
qu'ils ceignaient avec solennité, er. désinvoltes, 
l'épée «mi verrouil, paradaienl au faubourg des Car- 
mes, confessanl négligemment a leurs égaux plus 
fortunés qu'ils étaient venus surveiiler <ui personne 
la vente d'une coupe de bois! Jamais pauvreté ne 

fut \ i 



I 





Tta cafte Loza 



Dame de Casteldoze 



Miniature extraite du manuscrit fr. 854 
de la Bibliothèque Nationale 



La Dame de Casteldoze 

(Dona Casteldoza) 
Na Castellosa 

XIII e 



Le (( Caste! d'Oze » (1) érigeait jadis son impo- 
sante masse à la cime d'un roc escarpé que bai- 
gnaient, presque de tous côtés, les eaux de la rivière 
d'Oze. Une étroite bande rocheuse, seule, le reliait 
à la terre ferme, hérissée de défenses qui interdi- 
saient l'approche de la forteresse de ce côté, le seul 
vulnérable. Du promontoire qui lui servait d'as- 
siette, il dominait les gorges sauvages où la rivière 
d'Oze et le ruisseau de la Planquette ont creusé 
leur lit, dans cette partie méridionale de la Haute- 
Auvergne, région déserte aux plateaux dénudés, 
couverts de bruyères, creusés, çà et là, de ravins 



(i) L'orthographe véritable « Castel d'Oze » est indiscu- 
table, mais elle revêt force variantes dans les titres antérieurs 
au XVI e siècle. On trouve simultanément les formes suivantes : 
« Oze, Ozon, Ozou, Osa, Auzol, Auzon » et fréquemment en un 
seul mot : « Casteldoze ou Castddauzc ». Dict. Stat. du Cantal, 
T. V, P. 330. — Bouillet : Nobil. d'Auvergne, T. V, P. 435. — 
Chabrol : T. IV, P. 830. — Noms féodaux, P. 843. — Cour- 
celles : Dict. de la Noblesse, T. III, P. 18g. — Baron de la 
Morinerie, Notice sur Cabanes-Carlat. — Abbé Peyrou : Revue 
du Cantal, Mars 1846. 

Caste! d'Oze ou Casteldauze, pour employer la forme la 
plus usitée, est aujourd'hui un lieu ruiné dépendant de la com- 
mune de Sénezergues, cant. de Montsalvy, arr. d'Aurillac. 



400 I-KS TROUBADOURS CANTALIENS 

profonds, <l(»nt d'épais fourrés recouvrent les pentes 
el cachent les précipices. 

lu journal Oantalien donnait, en 184G, cette 
romantique description du château qui vit naître 
dans sos murs la première poétesse connue de 
Haute- Au vergue : 

. La rjvière d'Oze et le ruisseau de la Planquette 
« lui faisaient un rempart de la mobile et verte 
« ceinture de leurs eaux. C'était une sombre 
<< presqu'île. Si vous avez jamais parcouru la 
« partie méridionale de la commune de Seuezer- 
« gués, si vous avez longé les tristes rives de l'Oze, 
(( vous avez du être frappé du saisissant spectacle 
a qui se déroulait à vos yeux, alors que vous aviez 
(( escaladé le rocher à pic sur lequel gisent encore 
« les ruines du formidable donjon. N'avez-vous p;is 
«( été saisi d'effroi, en contemplant dans le ravin 
« ces chaînes de roc, qu'on prendrait de loin pour 
(( de cyclopéennes forteresses? N'avez-vous pas été 
(( ravi d'extase devant ce merveilleux faisceau de 
« prismes qui semblent défendre l'abord de la val- 
ci lée et que Ton appelle vulgairement, dans le pays. 
« Les Portes de l'Enfer »? Et ces immenses forêts 
« de chênes ou de châtaigners, étages avec confa- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 401 



<( sion sur la montagne, semblables à une armée de 
« Titans en marche pour escalader le ciel, quel 
(( effet ont-elles produit sur vous? N'avez-vous pas 
<( cru voir une de ces créations sublimes devant les- 
<( quelles on reste bouche béante, une de ces mor- 
te veilles qui effraient et qui attendrissent, à la 
« fois, qui vous arrachent des larmes d'admiration 
« et vous font entrer dans l'âme une épouvante 
<i inexplicable? 

« C'était en face de ces horreurs de la nature 

« que les seigneurs de la contrée avaient fait bâtir 

« leur féodale demeure. Pour mieux fortifier cette 

« place, ils avaient employé toutes les ressources 

(( que le génie de la défense avait successivement 

« inventées : double enceinte, fossés larges et pro- 

<( fonds, murailles épaisses et crénelées, meurtrières 

<"< nombreuses, issues souterraines, tout cela contri- 

<( buait à effrayer l'audacieux qui eut osé tenter 

« l'attaque. 

(( Toutefois, cette habitation, à l'intérieur si 

« triste, avait été, tour à tour embellie par ses opu- 

« lents possesseurs de tout ce que le progrès da 

<■ luxe permet d'acquérir avec de l'or. C'était (au 

<( XIII e siècle) la résidence préférée d'Henri I er 



40;> LES TROUBADOURS CANTALIENS 



(( Comte de Rodez, Vicomte de Cariât, qui, pour 

« complaire à son épouse, Aglayette de Scorailles, 

« menait y passer la belle saison. Cette intéressante 

« amazone trouvait dans les forêts et les bois de 

« Servan de quoi satisfaire son goût pour la chasse; 

<« elle était heureuse quand les sons bruyants du 

« cor encourageaient son infatigable meute, quand 

<< la forêt retentissait de joyeuses fanfares, quand 

« les échos de la montagne répétaient les sauvages 

« grognements d'un sanglier aux abois. Aussi, le 

a château d'Oze se ressentait-il de sa triomphale 

(( munificence. Plus tard, Eustache de Beaumar- 

« chais, en devenant possesseur de la place d'Oze, 

<( ajouta aux ressources et aux agréments de la 

« force mobile. Une garnison de soixante hommes 

« d'armes y fut établie et ne contribua pas peu à 

« la rendre formidable à ses voisins. Le belliqueux 

« Archambault de la Roque en hérita à la fin du 

(( XIII e siècle; il aimait le tumulte des combats et, 

« soit désir de se distinguer, soit besoin de faire 

(( des conquêtes, il osait braver les chevaliers les 

(( plus redoutés de la contrée » (1). 



(i) Abbé Peyrou : Revue du Cantal, mars 1846. — Cet écri- 
vain, plus amoureux de la légende que de l'histoire, suppose que 
Castel d'Oze disparut, au XIV e , dans un incendie allumé au 



LES TROUBADOURS CANÏALIKNS 403 

Il est certain que les Comtes de Kodez, en tant 
que Vicomtes de Cariât et Barons de Calvinet 
furent les possesseurs originaires de Castel 
d'Oze (1). Mais, il est non moins douteux qu'à titre 
de Capitaines-Châtelains ou plus probablement de 
vassaux détenant cette terre en fief, une famille, 
qui en portait le nom, jouissait de Castel d'Oze dès 
le haut Moyen Age; peut-être, même, notre poétesse 
en fut-elle la dernière héritière. Nous laissons aux 
généalogistes le soin de décider si ces primitifs 



cours d'un festin. Il est plus probable qu'il fut détruit, à cette 
époque, par les Anglais ou les Routiers. — Dict. Stat. du Cantal, 
T. V, P. 331- 

Ci) Castel d'Oze. comme son voisin Sénezergues. relevait en 
fief de la B?ronnie de Calvinet, membre elle-même de la Vicomte 
de Cariât. Par un traité de 1268, Henri II, Comte de Rodez, 
Vicomte de Cariât dut céder la Baronnie de Calvinet. dont 
mouvait Castel d'Oze, à Alphonse, Comte de Poitiers et de 
Toulouse, frère du roi Saint Louis. Celui-ci en fit don, en juin 
1270, à son Sénéchal, Eustache de Beaumarchais, Bailly des Mon- 
tagnes d'Auvergne, Sénéchal de Toulouse et Carcassonne. Sa fille 
Marie la vendit, en 1323, à Pierre de la Vie de Villemur. C'est, 
sans doute, ce dernier qui aliéna Castel d'Oze à la famille de 
Trémouille qui le posséda de 1335 à 1490 où il passa aux 
d'Escaffre du Trioulou et par eux au XVII e aux de la Roque- 
Sénezergues. — La Marquise de Durfort-Boissières. héritière de 
cette maison, vendit, le 29 juillet 1780, les ruines de Castel d'Oze 
en même temps que la terre de Sénezergues, à M. Verdier du 
Barrât dont le Comte de Sarret de Fabrègues est le représentant 
actuel. 



404 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



possesseurs effectifs de la forteresse d'Oze étaient 
race autochtone ou issus des La Roque-Sénezergues, 
implantés dans le château voisin, puînés eux-mêmes 
de l'antique maison de Roquenatou (Roche d'Atton) 
aux environs d'Aurillac. 

L'enfance et la première jeunesse de l'héritière 
de Castel d'Oze, « Doua de Casteldoza », comme 
l'appellenl les Troubadours, ses confrères, s'écou- 
lèrent au milieu de ce site sauvage et mélancolique, 
dans cette sombre forteresse où elle était née entre 
119.") et L205. Son mariage la transplanta à l'autre 
extrémité de la Haute- Auvergne. 

Dans la paroisse de Venteuges en Gévaudan (1), 
sur l'extrême frontière de l'Auvergne, était un châ- 
teau féodal dont la justice s'étendait sur plusieurs 
lieux de notre province vers les paroisses de Des- 
ges, Charraix et Pébrac (2). Ce château qui relevait 
de Mercœur (3) avait donné son nom de Meyronne 



(i) Venteuges, aujourd'hui commune du cant. de Saugues, arr. 
du Puy (Haute-Loire). 

(2) Desges, commune du cant. de Pinols, arr. de Brioude. — 
Charraix, commune du cant. de Langeac, arr. de Brioude. — 
Pébrac, idem. — L'arrondissement actuel de Brioude faisait, avant 
1789, partie de l'Auvergne. 

(3) Grande baronnie auvergnate dont le chef-lieu était à Mer- 
cœur, aujourd'hui commune de Lubilhac, cant. de Blesle, arr. de 
'Brioude, non loin de Meyronne. 



LES TROUBADOfRS CAXTALTKXS 405 



à une famille de chevalerie connue dès le XII e siè- 
cle. Au commencement du XIII e , vers 1210 ou 1220, 
son seigneur s'était croisé et avait pris une part 
glorieuse aux expéditions d'outre-mer. Eu raison 
de quelque fait d'armes dont le récit n'est pas venu 
jusqu'à nous il avait rapporté d'Orient le surnom 
de « Turc », récompense de ses exploits contre les 
Infidèles, qu'il portait avec fierté et transmit à ses 
descendants (1). C'est très certainement avant 1230 
que Turc de Meyronne épousa l'héritière de Castel 
d'Oze, la dame de Casteldoza, comme l'appellent les 
Chroniques. 

Turc de Meyronne avait-il perdu en Orient une 
partie de ses charmes, était-il revenu de Palestine 
ou d'Egypte, couvert de gloire mais aussi de cica- 
trices et quelque peu mutilé? Ce rude sabreur, plus 
habitué à frapper d'estoc et de taille qu'à rimer 
>une (( canzon » et à plaire aux dames, était-il de 
caractère rude et d'humeur difficile? Avait-il 
dépensé outre-mer ses belles années de jeunesse et 



(i) Bouillet : Nobil. d'Auvergre, T. IV, P. 131-132. Les histo- 
riens modernes, reproduisant les copies fautives des manuscrits, 
écrivent souvent « Truc » pour « Turc ». C'est incontestablement 
« Turc » qu'il faut lire. On disait : « lo Turc d'à Mayrona » et le 
surnom finit par devenir, pour le mari de la poétesse et sa 
descendance, comme un prénom ou vocable patronymique. 



4i Hi il s TROUBADOURS ( Wl'MllNS 



était-il déjà vieux barbon quand il convola en justes 
noces? On voudrait, pour l'honneur de sa femme, 
trouver quelque excuse, découvrir, au moins, des 
circonstances atténuantes à l'infidélité conjugale 
qui a rendu célèbre la dame de Casteldoze, légi- 
time épouse, mais femme peu aimante de Turc de 
Meyronne! (1) 

Le Dauphin d'Auvergne nous apprend, dans ses 
ùsirventéê >> contre l'Uvêque de Clermont, que 
notre seigueur avait gardé la fougue et Fhumeur 
combative qui L'avaient, jadis, poussé aux expédi- 
tions d'outre-mer et qu'il traitait volontiers ses voi- 
sins tout comme s'ils eussent été Sarrazins de Pales- 
tine. 

Mus vai guerr amesclan plus que Turcs de Mai- 
(( rona » (2). 



I i i Ses amours avec Armand de Bréon n'avaient pas empêché 
la dame de Casteldoze d'assurer la descendance de la maison de 
Meyronne. Son Mis, Antoine de Mcyronne, seigneur de Meyronne 
et de Lempdes, vivait en 1284 et son petit-fils Beraud. dit « Le 
Turc », en 1317. Deux fils de ce dernier étaient l'un, Guy, Abbé 
de Pébrac en 1357 et Eustache, Doyen des Chanoines de Brioude 
en 1366. La maison de Meyronne dut s'éteindre peu après et ses 
biens passer à celle de Taillac. Les Meyronne portaient comme 
armes une aigle éployée. 

(2) Poésies de Robert, Dauphin d'Auvergne, citées par Chaba- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 40* 



« Il va guerroyant sans cesse, pis que Turc de 
« Meyronne. » 

Querelleur de tempérament, retenu souvent peut- 
être hors du manoir par d'incessantes chevauchées, 
toujours occupé à venger quelque injure, notre 
« Turc » traitait par trop, sans doute, sa femme en 
sultane de harem, la délaissant au logis, ne récla- 
mant brutalement ses droits qu'à sa fantaisie. 
Humiliée et déçue, la jeune châtelaine, au cœur 
tendre, éprouvant l'impérieux besoin d'aimer, cher- 
cha consolation aux brutalités conjugales avec le 
bel Armand de Bréon ! 

Entre les deux antiques cités de Murât et de 
Blesle, une vallée fertile se creuse, arrosée par 
l'AUagnon qui contourne la base du vaste plateau 
basaltique sur lequel se dresse encore, toute muti- 
lée, l'unique tour qui subsiste du grand château de 
Mardogne (1). L'infime bourgade de Joursac, blot- 



neau : Biogr. des Troubadours par Schultz, « Les poétesses Pro- 
vençales ». 

(i) Chabaneau a ignoré l'existence de Meyronne et cru que 
Mardogne était la résidence de la dame de Casteldoze. Sans 
connaître la situation exacte de Meyronne en Gévaudan-Velay et 
la généalogie des Turc de Meyronne, Schultz constate l'erreur de 



408 LES TROUBADOURS CAXTALIEXS 



tie au pied du rocher, autour de sa modeste église, 
a gardé toute sa rusticité médiévale taudis qu'à 
quelques kilomètres, un village de cette commune, 
Neussargues, sera bientôt une ville grâce à son 
importante gare, d'où les touristes admirent, chaque 
été, par milliers, les ruines du vieux manoir se pro- 
filant, tout là-haut, dans le ciel. 

Cette vaste table basaltique, d'où la vue s'étend 
sur la Planèze et embrasse la chaîne Cantaliennej 
aurait supporté, dit-on, à l'époque Gallo-Romaine, 
un temple consacré à Mars et à Diane d'où la forte- 
resse qui lui a succédé, à l'origine même de la féo- 
dalité, tirerait son nom (1). Certains de nos généa- 
logistes veulent que l'illustre maison de Bréon, 
originaire d'une grande terre voisine de Besse (2), 
ne l'ait acquise par alliance qu'au treizième siècle, 
tandis que d'autres assurent qu'elle la possédait 



Chabaneau, dans son savant ouvrage « Les poétesses Proven- 
çales » — Die Provemalichen Dichterinnen », Leipzig, 1888. — 
Il cite une charte intéressant le véritable Meyronne. (Teulet, 
Layette du Trésor des Chartes, T. I, 116 B.) 

m <> .Martis et Diance templum », Mardogne. 

(2) Besse-en-Chandesse, petite ville ancienne de 2.000 habit., 
chef-lieu de canton de l'an-. d'Issoire (Puy-de-Dôme), à faible 
distance de Mardogne. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 409 



dès le onzième, et que le mariage précité ne fut que 
la fusion de deux rameaux d'une même race (1). 

Qu'il habitât son château de Bréon ou résidât 
dans celui de Mardogne, le bel Armand de Bréon 
pouvait aller rejoindre facilement, au galop de son 
destrier, la dame de Casteldoze, au château de Mey- 
ronne. Les détails nous manquent sur cette idylle 
amoureuse dont les Chroniques ne nous révèlent 
aucune péripétie. Il semble bien, pourtant, que ce 
soit l'héroïne qui y ait mis le plus d'enthousiasme 
et qu'elle justifie l'opinion qui veut que la femme 
reste victorieuse, aussi bien dans l'intensité de la 
passion que sur le terrain de la coquetterie et dans 
l'art de plaire. 

Si, dans une heure de dépit amoureux, Fran- 



(i) Bouillet (Nobil. d'Auvergne, T. I, P. 325), veut que ce 
soit seulement Morin II de Bréon qui soit devenu seigneur de 
Mardogne, au milieu du XIII e , par son mariage avec Françoise 
de Rochefort. M. P. de Chazelles assure, au contraire (Dict. stat. 
du Cantal, T. III, P. 190), que les Bréon possédaient Mardogne 
dès le XI e siècle et que Françoise, unique héritière de la branche 
aînée, dame de Mardogne, épousa son cousin Morin, chef du 
rameau puîné. La maison de Bréon s'éteignit à la fin du XIV e en 
Dauphine de Bréon qui porta la terre de Mardogne à son mari 
Pierre de Tinières. L'aïeul de notre Armand, Armand I er de 
Bréon, s'était croisé en 1102 et avait assisté l'année suivante au 
siège de Tripoli. 



41" LES TROUBADOURS CAKTALIENS 



«;i lis I rr grava, aux vitres de Chambord, la boutade 
fameuse : 

Souvent femme varie 
Bien fol est qui s'y fie 

d'autres psychologues, tout aussi experts du cœur 
féminin, assurent que L'homme sera toujours infé- 
rieur à la femme dans l'art d'aimer. En vain, selon 
eux. mettra-t-il dans sa passion tout l'emportement 
de ses énergies masculines, toute la fougue d'une 
sensualité exacerbée; il se lassera, à la longue, de 
l'inutilité de son effort. Bien rares sont les tenaces 
qui ont vraiment aimé sans espoir, persisté jusqu'à 
la mort dans une immuable fidélité qui ne fut pas, 
au moins, faite d'émotivants souvenirs. A la femme 
seule, assurent-ils, appartient le privilège exclusif 
de cette persistance inlassable que rien ne rebute et 
ne décourage Epuré dans son essence, ennobli dans 
son objectivité, cet indéfectible amour s'enveloppe 
de mystère et de silence, ne s'alimente que de sacri- 
fices; il produit, alors, les grandes mystiques, les 
héroïnes du dévouement qu'aucun péril n'effraie, 
que l'ingratitude la plus noire laisse toujours 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 411 

compatissantes parce qu'il se vivifie sans cesse à 
une source inépuisable d'énergie. 

Il n'avait rien d'aussi éthéré, semble- t-il, l'amour 
de l'unique poétesse qu'ait produit la Haute- 
Auvergne, au Moyen Age, et c'est en amante pas- 
sionnée, désireuse d'être payée de retour qu'elle 
« dépeint sa flamme » au trop insensible Armand 
de Bréon! Elle est, certes, une grande amoureuse, 
et les trois chansons que nous possédons d'elle ont 
un caractère passionnel des plus caractérisés; mais 
pour ardente qu'elle soit, sa tendresse garde une 
forme plutôt soumise et implorante que dominatrice 
et hardie qui fait dire très justement à l'historien 
des femmes Troubadours : « Les Troubadouresses 
« font montre de sincérité, d'affection qui confine 
« parfois à la passion ardente et à la hardiesse; 
(( seule, la dame de Casteldoze nous donne comme 
« un écho de la condition soumise de la femme dans 
« l'ancienne constitution Allemande. Elle supplie 
« toujours son amant d'une façon humble et res- 
« pectueuse » (1). 

Cette tonalité différencie, en effet, la poétesse 



(i) Schultz : « Die Provenzalischen Dichterinnen » — Les 
Poétesses Provençales. Leipzig, 1888. 



412 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Cantalienne de ses vingt émules du douzième et 
du treizième siècles : Azalaïs de Porcairagues reste 
dans la pénombre, Beatrïx, Comtesse de Die, la 
Sapho Proi ençale, fille du Dauphin de Vienne, tient 
la tête de toutes 1rs poétesses médiévales avec ses 
quatre chansons si tendrement amoureuses pour son 
ami le «'mule Raimbaud d'Orange. Alamanda à 
peine connue. La Comtesse Garsende de Forcalquier 
dont l'ardent besoin d'aimer lui lit épouser à la 
mort de son mari : le Comte Alphonse II <le Pro- 
vence, deux Troubadours : Elias de Barjol, puis le 
Comte Guy <le Cavaillon. Marie, Comtesse de Ven- 
tadour, l'amie de Pierre de Vie et de Guy d'Ussel, 
souveraine des Cours d'Amour, aussi sage que belle 
et savante. Doua Lombarda, l'amie de Bernard 
d'Armagnac. Isabelle «le Palaviccini célébrée par 
Elias Caire] et qui alla se marier en Roumanie. 
Almuc «le Casteldon ou plutôt Almodie de Châ- 
teauneuf-Randou el Yseult de Capion à peine 
connues. Tibors de Séranon (( aimée de grand 
amour, fort honorée par tous les hommes de bien, 
vénérée par toutes les femmes d'élite ». Agnès ou 
Alaïs de Vedallana. Gormonde de Montpellier, dont 
la longue réponse au « surventes » de Guilhein 













La Dame de Casteldoze 



Miniature extraite du manuscrit fr. 12474 
de la Bibliothèque Nationale 



LES IBOUBADOUBS CASTALIEKS 413 



Figueira est un poème de belle envolée. Clara d'An- 
duze, aimée d'Hugues de Saint-Cire, le biographe 
des Troubadours. Jalouse de sa voisine Ponsa, elle 
aima et haït Hugues tour à tour et. finalement, 
cou i] ne elle le dit elle-même : 

— « Longues furent leurs amours; ils eurent: 
« beaucoup de querelles et se réconcilièrent sou- 
(( vent ». Guillelma de Rosers, la Languedocienne 
aimée du poète Génois Lanfranc de Cigala avec qui 
elle échangeait des chansons. Biéris de Romans. 
Gaudairence de Blancliemain dont les noms seuls 
ont survécu sans qu'on sache 1 rien de leur vie. Les 
vingt-deux « causons, câblas et toisons » qui nous 
restent des poétesses médiévales, insuffisantes pour 
permettre d'apprécier pleinement la valeur litté- 
raire qui les différencie, suffisent, au moins, à prou- 
ver t|ue les Troubadours trouvèrent souvent dans la 
clame à laquelle ils adressaient leurs vers de dignes 
partenaires et que les réponses étaient parfois supé- 
rieures aux déclarations des poètes énamourés. 

Tant par le nombre de leurs œuvres qui sont 
venues jusqu'à nous que par la valeur de ces 
poèmes, auxquels des critiques autorisés ont été 
jusqu'à accoler l'épithète de chefs-d'œuvre, la Pro 



414 LES TROURADOURS CANTALIEXS 



vençale Comtesse de Die et la Oantalienne dame 
de Casteldoze restent privilégiées. On s'accorde à 
considérer leurs œuvres comme ce que la Poésie 
féminine ;i produil de plus parfait au Moyen Age. 
Nous avons dit le charme preneur, la sincérité 
séduisante qui se dégagent des poèmes de Béatrix 
de Die (1) ; ceux de l'épouse de Turc de Meyronue 
ne leur sont vraiment pas inférieurs. Les trois chan- 
sons de notre amoureuse Oantalienne, ou, plutôt, 
les trois odes erotiques qui nous restent d'elle, 
dépeignent tontes trois le même sentiment. Elle 
prie, elle sollicite son amant et se demande, sans 
cesse, à elle-même, quel nouveau sacrifice elle pour- 
rait lui faire pour le mieux captiver. Reconnaissons 
avec les auteurs de l'Histoire Littéraire que ces 
chansons sont : « toutes les trois pleines de poésie 
« parce que le cœur qui les a dictées était apparem- 
« ment plein d'amour » (2). 

Le biographe du treizième siècle, Hugues de 



(i) Biographie de Pierre de Rogiers. 

(2) Hist. Littér., T. XVIII. — « On placera incontestablement, 
ajoute l'auteur, la dame de Casteldoze à côté de la célèbre Com- 
tesse de Die. Leurs poésies sont, sans contredit, les chefs-d'œuvre 
des dames Troubadours. » 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 415 

Saint-Cire, trace de notre héroïne ce très succinct 
portrait : 

— « Na Castellosa si fo d'Alvergne, gentils 
« donma, moiller del Turc de Mairona; et amet 
(( N'Arman de Bréon, e fetz de lui sas cansos. Et 
« era una domna moût gaia e moût' euseignada e 
« moût bêla. » 

— « La dame de Castellose fut d'Auvergne, noble 
« dame, femme de Turc de Mairone. Elle aima le 
<( seigneur Armand de Bréon et composa ses chan- 
ce sous à son sujet. C'était une dame fort gaie, fort 
(( savante et fort belle. » 

Tenons pour acquis que notre poétesse avait un 
agréable caractère, qu'elle était d'esprit enclin à la 
gaieté et d'humeur joviale ; ne chicanons pas davan- 
tage sur sa science et admettons qu'elle était 
savante pour son temps. Mais précisons ce qu'on 
appelait une femme instruite, « moût enseignada », 
au début du treizième siècle. Cette 4 instruction n'a 
rien de commun avec celle <les « Femmes 
Savantes » ou des « Précieuses ridicules » de 
Molière; la dame de Casteldoze ne risquait pas 



41 6 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

d'être embrassée par amour du Grec (1) ! La culture 
intellectuelle, même chez la femme, était, à cette 
époque, des plus rudimentaires ; l'enseignement le 
plus raffiné donné aux plus grandes dames ne con- 
sista il guère que : « dans la lecture de quelques 
a romans, dans l'art des vers et de la musique et 
u surtout dans le talent de la conversation et le 
« ton de la bonne compagnie (2). Nous sommes 
mieux documentés sur sa beauté grâce à deux 
miniatures conservées à la Bibilothèque Natio- 
nale (3). L'une et l'autre représentent la dame de 
Casteldoze debout, déclamant, sans doute, une.de 
ses poésies, le bras gauche étendu, la main ouverte 
dans un geste familier aux orateurs, tandis que 
le droit est reployé, la main à demi engagée dans 
une ouverture du vêtement, au-dessous de la taille. 
Somptueusement vêtue d'une robe rouge à traîne, 
au corsage ajusté, enrichi de broderies, elle se drape 
dans un manteau d'étoffe bleue bordé de vair, cette 
fourrure si appréciée au Moyen Age, dont les grandes 



(i) « Pour l'amour du Grec, souffrez qu'on vous embrasse » — 
Molière. 

(2) Hist Littér., T. XVIII. 

(3) Manuscrits Français, 854, folio 125, et 12.473, folio no. 



LES TROUBADOURS CANTALIBKS 41 ; 



dames agrémentaient fréquemment leurs costumes 
cle cérémonie. 

C'est en ces somptueux atours qu'elle aurait 
paru, au dire du Dictionnaire statistique du Gan- 
tai à la Cour d'Amour tenue au château de Pîer- 
iœfeu, près de Saint-Remy en Provence (1) et s'y 
serait consolée de la froideur et des dédains d'Ar- 
mand de Bréon en agréant les hommages d'un 
fervent adorateur de ses charmes, Pons de Mérin 
dol. Ce Troubadour Provençal, dont rien ne nous 
est parvenu, était seigneur de Mérindol au diocèse 
dA.pt (2). Pierre de Chasteuil-Gallaup nous l'as- 
sure d'après un manuscrit de 1307 dont il donne 
cette citation : 

(( Pons de Mérindol si f«> im gentils castelans de 
« Proensa, seignier de Mérindol, que es en riba de 
I Durensa, valens cavaliers, lares, bons guerriers, 
« ben avinens e bon trobador. Enamoret se de Na 
(( Castelosa, gentil douma cVAlvergne que era en 
« la cort de la reina Beatritz de Proensa, que lo 
(( amet et fetz de lui mantas bonas cansos; et era 



(i) Arr. d'Arles. 

(2) Cant. de Cadenet, arr. d'Apt (Vaucluse). 



418 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

(( la domna mont gaia, moût enseignada et moût 
« bella » (1). 

Pons de Mérindol était un noble seigneur de Pro- 
vence, possesseur de la terre de Mérindol sur les 
rives de la Durance, preux Chevalier, généreux, 
vaillant guerrier, d'extérieur agréable et bon Trou- 
badour. Il s'énamoura de la dame de Casteldoze, 
noble dame d'Auvergne qui était à la (Jour de la 
reine Béatrix de Provence. Elle l'aima et fit sur lui 
maintes bonnes chansons, ('ci le dame était fort gaie, 
très savante et infiniment belle. 

Qu'une invincible attirance ait entraîné la 
femme du trop brutal Turc de Meyronne vers le 
beau et doux Armand de Bréon, le contraste per- 
met de plaider les circonstances atténuantes en 
faveur de sa tiédeur conjugale; mais utiliser un 
voyage littéraire en Provence pour y chercher un 
nouvel amant, ce n'est plus excusable faiblesse de 
cœur mais dévergondage tout pur! Elle descend du 



(i) P. de Chasteuil-Gallaup : « Discours sur les arts triom- 
phaux dressés en la ville d'Ai.x », 1731 P. 34. Cet écrivain 
prétend avoir tiré cette citation d'une copie d'un manuscrit du 
Louvre qui datait de 1307. P. Meyer la considère comme apo- 
cryphe (Romania, T. XII, P. 404). Chabaneau qui l'enregistre, 
P. 96, parait partager cette opinion. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 419 



coup de son rang- de grande amoureuse pour se 
perdre dans la foule vulgaire des passionnelles! 
Heureusement pour elle, sa défense est facile et la 
simple juxtaposition des dates suffit à démontrer 
l'impossibilité matérielle de l'accusation et à la laver 
de cette calomnie. 

Il y a bien eu une Corn- d'Amour tenue à Pierre- 
feu, mais un .siècle après la mort de Dona Castel- 
doza et les noms qu'indique le grand mystificateur 
Nostradamus ou Jean de Nostre-Dame, sont de 
pure fantaisie tant pour la Cour d'amour de Roma- 
ni n que pour celle de Pierrefeu. Un séjour de notre 
poétesse Ointalienne à la Cour de Béatrix de Pro- 
vence n'est pas moins controuvé. Il faudrait l'y 
conduire quasi-centenaire ! 

Raymond-Bérenger V, Comte de Provence, der- 
nier héritier mâle de Douce de Carlat-Provence, 
Tomtesse de Barcelone, mourut sans laisser d'autre 
héritier que ses quatre filles : Marguerite, femme de 
Saint Louis, roi de France, Eléonore, reine d'Angle- 
terre, Saneie, femme de Richard, empereur d'Alle- 
magne, et Béatrix, héritière désignée par son père 
des Comtés de Provence et de Forcalquier dont le 
roi d'Aragon, le Comte de Toulouse et Charles 



420 LES TROUBADOURS CANTAL1EXS 



d'Anjou, frère cadet de Saint Louis, briguaient la 
main. Blanche de Caatille, bien qu'elle rendit par- 
faitement malheureuse sa belle-fille, sœur «le l'héri- 
tière de Provence (1), réussit, par promesses, me? 



(i) Saint Louis qu'on verra (Biographie d'Astorg d'Aurillac) 
très ferme, entêté même, dans ses projets, resta toujours « très 
petit garçon » devant sa mère dont l'esprit autoritaire le dominait 
entièrement. Or, Blanche de Castille était, dans toute la force du 
ttrme. «< une belle-mère » pour Marguerite de Provence. Il faut 
lire dans Joinville les détails de la vie intime du saint roi terro- 
risé par ^a mère ! 

— « Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite 
« furent telles que la reine Blanche ne voulait pas souffrir, autant 
" qu'elle le pouvait, que son fils fût en compagnie de sa femme, 
" si ce n'est le soir quand il allait coucher avec elle. A Pontoise, 
" les appartements du Roi et de la Reine, placés au-dessus l'un 
" de l'autre, communiquaient par un escalier tournant. Ils se 
" donnaient rendez-vous dans cet escalier! Et ils avaient ainsi 
« accordé leurs besognes (avaient pris telles dispositions) que, 
" quand les huissiers voyaient venir la reine Blanche dans la 
« chambre de son fils, ils battaient les huis (portes) de leurs 
« verges et le roi s'en venait courant dans sa chambre pour que 
« sa mère l'y trouvât. Et ainsi faisaient à leur tour les huissiers 
« de la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche 
« y venait pour qu'elle y trouvât la reine Marguerite. Une fois, 
« le roi était auprès de la reine sa femme, et elle étaît en très 
« grand péril de mort parce qu'elle était blessée d'un enfant qu'elle 
" avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la main 
« et lui dit : « Venez-vous-en; vou: ne faites rien ici ». Quand la 
« reine Marguerite vit que sa belle-mère emmenait le roi, elle 
« s'écria : « Hélas vous ne me laisserez voir mon seigneur 'ii 
« morte ni vive ! » Et alors elle se pâma. On crut qu'elle était 
« morte, et le roi qui crut qu'elle se mourait, retourna et, à 
« grand'peine on la remit en point. » — Joinville, cité par Charles 
Roux : « Aiguës-Mortes », P. 183. 



LES TROUBADOl KS ( \NTALIENS 421 

naces et corruption, à séduire les Provençaux et à 
créer un courant d'opinion en faveur de Charles 
d'Anjou. Sous prétexte d'assurer la liberté de la 
jeune héritière, le frère du roi de France passa en 
Provence à la tête d'une armée et finalement, 
épousa à Aix, en 1245, la jeune Comtesse Béatrix. 
Ce ne peut donc être que postérieurement à cette 
date que la dame <lo Casteldoze serait vomie à la 
Cour d'Aix. La matérialité du voyage n'est pas 
impossible; mais ce qui parait absolument impro- 
bable, c'est que la poétesse < Jantalienne, qui frisait 
alors la cinquantaine si elle ne l'avait même déjà 
franchie, ait pu enflammer Pons de Mérindol, qu'elle 
ait conservé elle-même, mieux que « la femme de 
quarante ans » de Balzac, une incandescence vrai- 
ment... exagérée. Il nous plaît de croire, plutôt, 
que la peu enthousiaste mais très fidèle épouse du 
Turc de Meyronne donna chastement à Armand 
de Bréon tout son amour, mais qu'à son lit de mort, 
elle put faire à son mari la très francité confession 
qu'une grande dame de la cour de Louis XV avouait 
au sien : « Monsieur, je ne vous aimai jamais, 
vous ai toujours tenu pour un butor et un franc 
imbécile. J'ai été fort courtisée, mais vous m'aviez 



432 



LES TROUBADOURS i ANTALIENS 



dégoûtée de l'amour. Je ne vous trompai jamais par 
l'unique crainte de voir s'évanouir derechef mou 
beau rêve ». 




Pierre de Cère de Cols 

(Peire de Cols) 



XIII 



Lorsqu'on venant d'Aurillac, la capitale Carla- 
dézienne apparaît, au détour du chemin, étagée sur 
la pente au pied du roc sur lequel se dressai) le 
Castel-Viel, une avenue de noyers séculaires arrête 
l'œil à mi-côte, chemin ombreux conduisant de la 
ville à une riante maison de campagne dont la façade 
tournée au .Midi contemple de toutes ses fenêtres 
le grandiose panorama de la luxuriante vallée de 
Vie il» La moderne villa de Cols occupe l'emplace- 



(i) Qu'on me pardonne un cher souvenir d'enfance. Cols 
appartenait, vers 1868, à M. D..., juge de paix à Vie. Lorsqu'une 
crise de goutte clouait sur son fauteuil ce patriarcal magistrat, 
les plaideurs montaient à Cols où le digne homme rendait !a 
justice dans son salon transformé en prétoire. Appelée à témoi- 
gner en faveur d'un de ses fermier-, justiciable de Vie, ma 
grand'mère, la Baronne de Pollalion de. Glavenas, née de Sales 
du Doux, voulut attendre sur la terrasse son tour d'être entendue. 
Adorant sa vallée natale, elle sut trouver, pour m'en préciser une 
à une les beautés si diverses, des expressions faisant si bien image 
qu'elles se gravèrent profondément dans mon esprit d'enfant. 
Pour la première fois, j'eus, ce jour-là, la notion confuse des 
sensations artistiques que peut faire naître la vue d'un beau 
paysage, d'un site aimé. — Nature artiste, mon premier « cicé- 
rone » avait été à bonne école. Son mari, élève de David, camarade 
d'atelier de Gros, Gérard, Ingres, Delaroche, Girodet, était peintre 
de valeur réelle, plusieurs fois médaillé au Salon. La manière du 
baron de Pollalion de Glavenas était celle de l'Ecole de David 
Girodet, un peu « pompier » peut-être, mais si consciencieuse, 



426 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

menl d'un jK'tii château qui dressait, dès le dou- 
zième siècle, sa fine tourelle au-dessus de la prairie 
<|iii ondule à ses pieds jusqu'à la Cère. Discrète 
demeure édifiée par un des seigneurs de Vie, a pré- 
tendu la légende, sorte de pavillon où le preux che- 
valier allait, peut-êt re, méditer sur ses tins dernières, 
faut-il charitablement supposer. Respectons la 
légende sans la suivre et constatons que ce petit fief 
de ('ois avait été fort anciennement démembré de la 
tern- de Vie, par les seigneurs de ('ère, pour servir 
d'apanage a leurs cadets (pli en prenaient le nom. 

(Mi a vu (pie les deux familles de Vie et de Cère, 
sorties fort probablement de commune souche, se 
partageaient le domaine féodal de A r ic, résidaient 
l'une <-i l'autre au Castel-Vicl qu'elles entretenaient 
à frais communs. 

On ne connaît (pie confusément quelques membres 
isoles de cette famille de Cère avant Guillaume 
de ('ère. Chanoine de Clermont, Jean son frère 
• t Guillaume son neveu qui firent hommage en 1279 



travaillant le moindre détail. Ses portraits, ses scènes militaires, 
ses paysages surtout, très serrés de dessin, ont une valeur réelle 
et un très chaud coloris. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 427 

à leur suzerain, Henri II, Comte de Rodez et 
Vicomte de Cariât, à cause de leur maison de Gère 
située à Vie, de la coseigneurie de Vie et de 
diverses possessions féodales situées au même lieu. 
Le fief et le château de Cols étaient indubitablement 
compris dans cet aveu ainsi que dans les homma- 
ges rendus, pour les mêmes terres, par Renaud 1 er 
de Gère, fils de feu Hugues en 1333 et 1335, par 
Pierre de Cère tils de Géraud en 1341, puisqu'ils 
figurent dans l'aveu que Renaud II de Gère fit en 
1353 au même Vicomte de Cariai pour la cosei- 
gneurie de Vie, la maison forte de la Portarelle, 
les domaines, cens, rentes, dîmes, partie de la 
Viguerie de Vie, le fort de Valconeyre, le mas de 
Brugbatj les cens et rentes de Condamine, Vialard, 
Cols, Trémolet (1), etc., et que Cols est également 
mentionné dans un acte de 1355 comme apparte- 
nant à la famille de Cère (2). En réalité, le petit fiel' 



( i ) Trémolet. petit château, commune de Thiézac, bât}: sur 
un roc, dominant le fameux « Pas de Cère ». La rivière coule à 
ses pieds, au fond d'un gouffre, à travers un entassement 
cahotique de rochers. 

(2) Bouillet : Xobil. d'Auvergne, T. II, P. 56. — Dict. stat. du 
Cantal, T. V, P. 550 et 563. — Dans ce dernier ouvrage, le 



LES TROUBADOURS CABTAUBNS 



de Cols a fait partie, des l'origine des domaines de 
la maison d<- Cère et n'en sortit qu'à l'extinction 
de cette famille quand son héritière, au moins du ra- 
meau principal, X. de Cère, épousa, vers 1355, le 
seigneur de la Vaissière dont la postérité résidera 
à ( lois jusqu'à la lin du XVI' siècle (1). 

Pierre de Cère de Cols, connu exclusivement sous 
ce dernier nom comme Troubadour (2), pouvait être 
le frère ou l'oncle du Chanoine de Clermont précité 
el de Jean de Cère, coseigneur de Vie. Aucune par- 
ticularité de sa vie ne nous est connue; était-il 
Damoiseau, vaillant Chevalier, ou d'Eglise, Moine 
ou Dignitaire Séculier? Bien ne permei une sérieuse 
conjecture. En d'autres temps, la tonalité amou- 



Comte de Sartiges attribue le même hommage à deux Renaud 
qu'il appelle tantôt de Cère, tantôt de Vie. Il s'agit, en réalité du 
seul Renaud II de Cère, coseigneur de Vie. — Arch. de la Cour 
des Comptes, Reg. 472 et 473. 

(1) Cette famille de la Vaissière, d'origine chevaleresque, était 
possessionnée dès le XIP dans la par. de Raulhae, d"où elle a 
essaimé en Rouergue et à Vie. Un de ses membres épousa l'héri- 
tière des de Cère. Leur fils se fixa à Cols. Sa descendance s'y 
perpétua jusqu'au XVI e . Depuis lors, Cols a passé en diverses 
mains. 

(2) Chabaneau. P. 164 : Peyre de Cols d'Aorlhac (Cols, com- 
mune de Vic-sur-Cère. arr. d'Aurillac). — Seulement dans 
C.-Gr.. n° 337 — Hist. Litt., T. 19, P. 612.) » 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 429 

î-euse do la seule de ses poésies venue jusqu'à nous 
porterait plutôt à voir en son auteur quelque 
galant damoiseau tout occupé de plaire aux dames. 
Mais l'ère dos Troubadours a été trop fertile en 
hommes d'Eglise des plus libres pour en tirer aucu- 
ne documentation. Son parent Pierre de Vie, le Cha- 
noine de Kogiers, cent autres, nous ont prouvé que 
froc, çamail et mitre n'étaient pas incompatibles 
avec une très grande liberté de langage et le souci 
de la galanterie. 

« Pierre de Cols, observe l'Histoire Littéraire. 
« peut être cité avec Pierre Espagnol et Guillaume- 
« Hugues d'Allii à cause de leur amour de la compa- 
ct raison qu'ils poussent à l'exagération. 

(( Pierre de Cols d'Aorlac. dans une pièce éro- 
« tique do 19 vers, seul ouvrage de lui qui nous soit 
u resté, emploie trois fois cette figure. Il compare 
(( l'amour au soleil; il compare sa dame au gerfaut; 
(( il se compare enfin à la salamandre, qui jouit 
(( dans le feu comme dans un bain, et recherche 
« d'autant plus la chaleur, son aliment, qu'elle en 
(( est plus vivement pénétrée (1). 



(i) Hist. L/ittér. T. XIX. 



430 LES TROUBADOl RS I VNTALIEXS 

Si nous oe pouvons rien dire de plus de ce Trou- 
badour de la maison de Cère, nous ne résisterons 
pas au désir de relater un fait d'armes d'un mem- 
bre de ici te famille, arrière-neveu de notre poète. 
Au déclin de la Chevalerie, aux dernières années 
du XIV e siècle, où Chevaliers et Troubadours se 
faisaient de plus eu plus rares, le dernier Chevalier 
connu de cette vieille race Cantalienne accomplit 
un beau t'ait d'armes qui a auréolé son nom. De ces 
deux maisons quasi jumelles dvs de Vie et des de 
Cère, La première doil à an poète la gloire de voir 
son souvenir encore évoqué grâce au Prieur de Mon- 
laudon, l'autre s'estompe dans le recul des temps 
en laissant surtout l'impression d'une de ces races 
qui n'avaient d'autre vocation «pie de brandir l'épée. 
Il semble que du jour où la valeur individuelle ne 
décide plus uniquement du sort des batailles, que les 
gens de pied prennent à Poitiers, a Crécy, à Azin- 
court leur place de combat, qu'apparaissent les pre- 
miers canons, ces familles, pépinières de rudes ma- 
nieurs de haches et de glaives, se sentent dépaysées, 
désormais inutiles, et. disparaissent. 

Renaud VI, sire de Pons en Saintonge, Vicomte 
de Cariât, du chef de son aïeule Isabelle de Car- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 431 



làt-Rodez, héritière de la Vicomte, avait suivi la 
bannière d'Angleterre. Il rentra en 1370 au service 
de la France dont il devient, dès lors, un des meil- 
leurs Capitaines, secondant puissamment le Conné- 
table Du Guesclin, méritant les titres glorieux de 
« Père, Protecteur et Conservateur des deux Aquî 
taines » Mais à servir le roi de France en Poitou 
Périgord, Angoumois et Saintonge, Renaud VI 
n'avait pu défendre la forteresse Carladézienne qui 
était tombée avant 1379 au pouvoir des Anglais. La 
bannière au léopard flottait sur la Tour Noire de 
Cariât et le Capitaine de Routiers, Gausserait de 
Caupènes y commandait au nom du roi d'Angle- 
terre. Son lieutenant, Jacques Breton, « de l'obéis- 
sance du roi d'Angleterre », précise la chronique, 
laissant à son chef la garde de la place, tentait 
de fréquents coups de mains sur les châteaux du 
Carladez. C'est ainsi qu'il était venu mettre, en 1388 
le siège devant le château de Cronimières (1) à quel- 
ques kilomètres de Cariât. 



(i) Commune de Raulhac, limitrophe de celle de Cariât, toutes 
deux du cant. de Vic-sur-Cère et de l'arr. d'Aurillac. Le château 
de Crommières, dont eu a peine à retrouver quelques traces, 
était bâti entre Raulhac et le château de Puech-Mourier. Il fut 
plus tard confisqué sur Pierre de la Guiole et rasé. — (Dict. stat. 
du Cantal. T. V, P. 87.) 



482 LES TRODBADOUKS CANTALIEN8 



Vézian Rolland de Crommières, seigneur du châ- 
teau, ehef de cette antique race féodale, connue dès 
le X' siècle, occupé sans doute dans quelqu'autre 

le ses places, avait confié le soin de défendre Croni- 
mières à Louis el Hugues de Cère qui en avaient 
accepté la charge moyennant une solde de trois 
.•ciits «Vus d'or. Le château était spacieux et pro- 
tégé par une triple enceinte de remparts, nous ap- 
prend un de nos anciens historiens (1). Jacques 
Breton organisa-t-il an siège en règle ou risqua-t-il 
un de ces hardis coups de main, tactique préférée 
des Roui iers? 

Oe qui esl certain c'esl que Orommières tomba en 
son pouvoir et qu'il y lit prisonnier Louis de Cère, 
• de l'obéissance du roi de France », qu'il emmena 

ptif à Cariât. Jacques Breton estimait, en bon 
[Soutier, qu'il vaut mieux profit que gloire et l'hon- 
neur d'avoir capturé le défenseur de Crommières 
.'intéressait beaucoup moins que la rançon qu'il 
espérait obtenir de son prisonnier. A la demande 
du Routier Anglais, Louis de Cère opposa un 
énergique refus, affirmant que, lors de la reddition 



(i) Manuscrit Murat-Sistrières. 



LES TR01 BADOl RS I ASTALIENS 4:!:! 



de Crommières, il n'avait pas donné sa foi aux An- 
glais, n'avait t'a ii aucune promesse et n'étail tenu, 
par conséquent, à aucune rançon. Pour solutionner 
le différend, <>n eut recoins au procédé en honneur a 
l'époque, cuire Chevaliers : le combat en champ- 
clos. 

Le 30 décembre 1 :iss, au dire des uns, ou le 2 jan- 
vier 1389, selon d'autres, les deux adversaires en- 
trèrent dans la lice, à Rodez, avec tout le cérémonial 
d'usage, en présence du Comte d'Armagnac qui pré- 
sidait à cette rencontre, entouré «l'une toute de Che- 
valiers et d'Ecuyers friands de ce sanglant spec- 
tacle. Tassons sur les préparatifs et les péripéties 
du combat, donnons seulement le résultat final: 
<( Et les partis se joignirent et l'Anglais tomba tost 
« après et se rendit et fut désarmé au champ, gis- 
« saut à terre et jette hors de la lice » 

C'est sur ce beau geste d'apothéose que le nom de 
Cère disparaît de nos annales Cantaliennes. il est a 
croire que s'il avait pu être témoin de cette prouesse 
d'un Chevalier de sa race, Pierre de Cols y eut 
trouvé matière à un « sirventés » enflammé, à quel- 
que claironnante chanson. 



Faydit du Bellestat 



XIII 



Les horizons cou miniers à nos yeux d'en tant, le 
paysage qui encadre la maison natale exereent, 
affirment les psychologues, nue influence réelle sur 
notre sensibilité. Ils impriment a nôtre nature une 
orientation vers La joie ou la tristesse, nous prédis- 
posent à une émotivité plus ou m uns intense, ont, 
sur la formation de notre caractère, une pari impor- 
tante, que l'éducation atténue nu développe. Prédis- 
position a la rêverie que h- Breton puise dans La 
monotone contemplation de ses landes arides, pro- 
pension au rire, a la rie heureuse et facile du 
Tourangeau né dans le .« Jardin de la France », 
expansivité et exubérance du Méridional surchauffé 
par le soleil, énergie et âpreté à la lutte du monta- 
gnard habitué à combattre les obstacles que lui 
oppose la nature, calme placidité du Beauceron 
habitant la plaine, fatalisme résigné des riverains 
de la mer mauvaise A tenir cette théorie pour 
exacte, Faydit du Bellestat devait être un mélanco- 
lique et un concentré. 

D'Aurillac à Mauriac, les plateaux granitiques 
avec leurs parties élevées couvertes de céréales, 



438 S IR01 BAD01 i:s « an rALIENS 

leurs vallonnements herbeux, s'étendent jusqu'à 
Ayrens où l'aspect change brusquement. Ce n'est 
plus, au delà, dominant les gorges sinueuses de la 
Maronne, aux escarpements abrupts, qu'une succes- 
sion «le collines fortement ondulées où se creusent 
• les plis profonds que dominent «mi promontoire des 
plateaux comme celui de Saint-Illide et d'Albars (1). 
Aujourd'hui, le labeur opiniâtre «lu laboureur a 
réussi, a force de ténacité, a conquérir, ça ci la, <lcs 
terres arables sur les hauteurs, a défricher les forêts 
qui recouvraient les pentes ci. utilisant parcimo- 
nieusement l.i plus modeste source, à créer des prai- 
ries dans le moindre vallonnement où les pluies oui 
recouvert d'une mince couche de terre dévallée des 
sommets, le schiste et le sable primitifs. La lande 



(i) Albars (turris alba) appartenait, ilè- le haut moyen âge, 
à une des races les plu- anciennes d'Auvergne dont les immenses 
il-miaines ne firent que s'accroître de siècle en siècle. Au X e , le 
sire d'Albar- obtint de son beau-frère Aldroalde de Saint- 
Christophe, Abbé d'Aurillac. inféodation de la grande terre abba- 
tiale de Clavières-Ayrens où il fixa sa résidence, laissant à Albars 
un de ses puînés dont la descendance s'y est perpétuée jusqu'à 
1760, sous le nom d'Albars-Barriac. Les sires d'Albars, Barons 
d Clavières-Ayrens s'éteignirent au XVI e en une fille dont la 
ndance leur fut substituée. La terre de Clavières-Ayrens 
offre cette particularité d'avoir été transmise par alliances aux 
douze familles qui s'y sont succédées, sans avoir jamais été alié- 
née, du X e au XX'' siècle. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 439 

apparaîl encore infertile sur de castes étendues, 
piquée de maigres bouleaux, donnant au site cette 
mélancolique uniformité qu'égaienl seules In mauve 
floraison des nappes de bruyères et les vertes touffes 
des genévriers épineux. Plus sauvage encore el 
autrement désolée «levai! être jadis cette région 
Cantalienne Lorsqu'elle se présentait entièrement 
couverte de bois a la seule exception des sommets si 
rocailleux que le bouleau lui-même n'avait pu y 
accrocher ses racines. 

A mi-côte, face à Saint-Illide, à quelques centaines 
de mètres du bas-fond où s'élèvera, un peu plus 
tard, le château de La IJontat (1), une dépression 



(i) Dès le XII e , peut-être même à une époque antérieure, une 
race, probablement surgie du sol, laborieuse et têtue, sans doute, 
s'était constitué un domaine aux confins des paroisses d'Ayrens et 
de Saint-Illide, dans ces forêts dont elle avait adopté le nom. 
Cette famille de Selve (Silva, >ilvas, forêt) avait édifié son 
repaire, aujourd'hui détruit, sur le plateau où subsiste le village 
de Selve. Elle n'en disparut qu'au XVI e . lorsque son château fut 
ruiné par les Huguenots, maîtres de Claviêres-Ayrens. Fort ancien- 
nement, quelque puîné de cette race s'enfonça plus avant dans 
la brousse, du côté de Saint-Illide, pour s'y tailler un domaine. 
Il estima si heureux le défrichement réalisé, tout voisin du Bel- 
lestat, qu'il l'appela « La Boutât ». Sa descendance s'éteignit en 
1374 en Jeanne de Selve. dame de La Bontat, mariée à Armand 
de Prallat. originaire du lieu de ce nom, commune de Saint- 
Projet de Salers. La maison de Prallat résida à La Bontat jusqu'à 



Il" LKS TBOUBADOUKS i .WT.U.l BSS 

de terrain se creuse en vallonnement, verte clairière 
ceinturée de bois qm- les hauteurs voisines pro- 
tègent des rafales. La lande esl toul proche, inculte, 
désolée; le contraste esl si forl entre Le gai tapis 
vert du bas-fond et la bruyère voisine, grise et pelée, 
qu'il justifie le nom du << Bcllestat >> donné au châ- 
teau caché dans ce repli 1 1 (. 

Sou fondateur^ l'aïeul, peut-être même, le père tic 
cotre Troubadour, était-il venu chercher asile en ce 
lieu désert, chasse de s<m foyer méridional par la 
Croisade Albigeoise. Echappé, peu être, aux mas- 
sacres de Béziers, de Lavaur ou de Muret, avait-il 
fui jusque dans cette solitude pour y cacher sa foi 
Cathare, y pleurer la ruine de la patrie Romane? 

C'esl la pure supposition, risquée par les Roinan- 
tiques, mais qu'il faut bien se garder de prendre 



son extinction en 1616 où son héritière épousa Mercure de Jugeai 
de Veilhan dont la postérité a conservé cette terre jusqu'au 
XIX 1 siècle. — (Dict. stat. du Cantal, T. I, P. 240, T. III, P. 470. 
Bouille» : Nobll. d'Auv., T. V, P. 180.) 

( 1 1 Ah XV e , le château du Bcllestat se composait de deux 
vastes corps de logis défendus par deux grosses tours. — (Dict. 
stat., '1'. III. P. 470). — C'est aujourd'hui un hameau de la com- 
mune de Saint-Illide, cant. de Saint-Cernin, arr. d'Aurillac. Une 
confortable maison bourgeoise, entourée d'un important domaine, 
a remplacé l'ancien château. 



LES TROUBADOURS CANTAMENS 441 

pour de l'Histoire. Le thème se prête bien à la 
légende puisque, d'après elle, le premier possesseur 
connu du Bellestat était dénommé « lo Fat/dit 
Crozat » — « le proscrit marqué d'une croix ». 

On sait que l'appellatif méprisant de « Fui/dit » 
servait aux Croisés vainqueurs à désigner les 
malheureux Albigeois expulsés de leurs demeures, 
traqués comme bêtes fauves, rejetés à la vie sau- 
vage, animaux malfaisants, tout empuantis d'héré- 
sie, disaient les soldats de Montfort! Lorsque, grâce 
aux prédications de Saint Dominique on aux terro- 
risantes menaces des envahisseurs, les Languedo- 
ciens affolés, consentaient à rentrer dans le giron 
de l'Eglise Romaine, à abjurer en masse l'hérésie 
Albigeoise, les Inquisiteurs, se déliant de la sincé- 
rité de ces nouveaux convertis, leur imposaient 3e 
port continuel, sur le dos ou la poitrine, d'une 
grande croix de drap jaune, d'où le nom de 
« crouzat » qu'on donnait à ces brebis récalcitrantes 
revenues au bercail Catholique. Ce signe distinctif 
très apparent, permettait de veiller sur ces néo- 
phytes, de contrôler leur ponctualité à s'acquitter 
de la pénitence expiatrice qu'on leur avait imposée 
au baptême. Cette croix, loin d'être, comme celle des 



442 LES TROUBADOURS CAXTALIENS 



pieux compagnons de Godefroy de ^Bouillon ou de 
saint Louis, l'emblêane glorieux des méritoires expé- 
ditions outre-mer, devient un signe de défiance et 
d'opprobe, lorsqu'elle est appliquée de la main des 
Inquisiteurs à la poitrine des malheureux Albigeois 
vaincus. Elle est presque la sœur en ignominie de 
la roue qu'on obligera les .Juifs à coudre sur leurs 
vêtements pour les mieux désigner, en temps de 
troubles ou d'épidémie, aux fureurs populaires. 

Au temps où vivait notre Troubadour, le redou- 
table tribunal de la Sainte Inquisition promenait 
encore ses fureurs dans tout le Midi Français, 
envoyant ses victimes au bûcher on les condamnant 
au perpétue] silence de l'emimurement. Le Moine 
libérateur Bernard Deliciosos n'avait pas encore 
paru; aussi notre poète garde-t-il encore intact, fait- 
on remarquer, son surnom aneestral de proscrit 
« le Faydit du Bellestal » il). Tour vraisemblable 
que puisse être la supposition, il faut constater, 
litres en mains, nue le souvenir de l'humiliant signe 



( i i Le prénom ou surnom de Faydit se rencontre au XIII e ci 
parmi les confrères contemporains de Faydit du Bellestat, on peut 
citer, presque dans son voisinage, Gaucelm Faydit, originaire de 
la ville d'Uzerche (Corrèze), auteur de soixante-dix pièces 
lyriques qui nous sont parvenues. 



LES TROUBADOURS CANTAI.I l)\S 443 

distinctif imposé se serait oblitéré, peu à peu, à 
la longue; « Crozat » se serait francisé en a Cro- 
zet ». Il est certain que, dès le XIV e siècle, cette 
famille portait le nom de « du Orozet de Bellestat ». 
La personne même de notre Troubadour reste 
aussi nébuleuse que ses origines; on ne sait rien de 
sa vie et il n'est pas jusqu'à son berceau qui ne soit 
enveloppé d'obscurité. Chalumeau l'appelle Paidit 
de Bélestar et signale un lieu de Belestat en 
Ariège, niais sans en inférer que notre Troubadour 
en soit originaire (1). Un de nos compatriotes de 
Basse- Auvergne, serrant de plus près la vérité (2), 
constate qu'il est bien d'origine Auvergnate; mais. 
découvrant, aux environs de Vodables (3), un 
hameau de Bellestat, il se demande s'il faut l'assi- 
gner pour berceau à notre Troubadour. L'un et 
l'autre ne font que formuler une simple supposition 
qu'aucun document n'est venu confirmer. 



(i) Chabaneau, P. 141 : « Faydit de Bélestar (Belesta, Ariège, 
arr. de Foix, cant. de Lavelanet). Deux manus. lui attribuent une 
chanson de Richard de Barbezieux et la table d'un autre, une 
chanson d'Arnaut de Mareuil. » — Gr. n° 146. Hist. Litt., T. XX. 
•P. 592- 

(2) Mége : Les Troubadours poètes et écrivains de la langue 
d'Auvergne ». — Revue d'Auvergne, 1887. 

(3) Vodables, comm. des cant. et arr. d'Issoirc ( Puy-de-Dôme V 



Ht LES TROUBADOURS OANTALIENS 



Des trois lieux de Bellestat connus, eu Ariège, 
Puy-de-Dôme ef Cantal, ce dernier seul possède des 
seigneurs de son nom, apparaît, au XIII e siècle, 
aux mai us d'une race féodale qui y est fortement 
implantée ei s'y perpétuera jusqu'à son extinction. 
La >iui]»le Logique oblige, à défaut de documents 
contradictoires formels, à croire noire poète issu 
de la seule et unique race qui porte de son tempe 
le nom de Bellestat, d'autant plus qu'aucune autre 
ne s'est même révélée postérieurement à lui. Ces 
considérations, en présence, surtout, de l'absolue 
inanité de toute preuve el même du plus léger 
indice, nous font partager l'opinion de MM. le 
Baron do Sartiges d'Angles, <le Ribier du Chatelet, 
Bouillet, etc., qui ont toujours considéré Favdit de 
Bellestat comme Cantalien, né au château de Bel- 
lestat en Haute-Auvergne, de la famille de ce nom 
dont la généalogie est établie par titres du XIII e jus- 
qu'à son extinction au milieu du XVI e siècle (1). 

Le consciencieux auteur du dictionnaire statis- 
tique du Cantal semblerait confirmer singulièrement 



(i) Baron de Sartiges : Les Troubadours Cantaliens, Annuaire 
du Cantal, année 1830. — Dict. stat. du Cantal, T. III, P. 470 
et suiv. — Bouillet, T. I, P. 194 et T. II, P. 309. 



LES TROUBADOURS CAÏS'TALIEXS 445 



l'origine Méridionale des du Crozet du Bellestat 
en affirmant qu'ils étaient puînés des Veyrac, sei- 
gneurs de Paulhan, en Languedoc (1) ; nous ignorons 
les bases de cette assertion. Mais, on connaît par 
titres, certain Damien du Crozet, seigneur du 
Bellestat qui vivait en 1249 et pouvait être frère 
ou neveu du poète. Les généalogistes donnent toute 
une série de membres de cette famille jusqu'à Jeanne 
du Crouzet de Bellestat, héritière de sa maison, 
mariée avant le 6 mars 1551 à Jean de Plaignes 
qui devint ainsi seigneur du Bellestat (2). 



Ci) Dict. stat. du Cantal, T. III, P. 470. — Xobil. d'Auvergne, 
T. VII, P. 90. 

(2) Esmerarde du Crozet de Bellestat, tille de Guérin et 
femme de Pierre de Roquenatou, fait un hommage en 1337, Jean 
du Bellestat transige en 1390, Naudin de Bellestat le 11 janvier 
1404, Jean de Bellestat est inscrit à l'armoriai de 1450 (Ecartelé 
au 1 et 4 de gueules au gonfanon d'or, aux 2 et 3 d"argent à la 
tour de sable). Antoine, fils de Naudin, épouse en 1415 Louise de 
Montdar-Montbrun. Rigal du Crozet du Bellestat épouse avant 
1448 Leone de Ribier, fille d'Aymeric et de Guyotte d'Albars- 
Clavières. Ces époux n'eurent qu'une fille, en qui s'éteignit la 
famille de notre Troubadour : Jeanne de Crouzet du Bellestat, 
mariée avant le 6 mars 1551 à Jean de Plaignes, seigneur de 
Plaignes, paroisse de Sainte-Eulalie, non loin du Bellestat que 
Bouillet croit appartenir à la maison de Ribier (Nobil. d'Auv., 
T. V, P. 126). Leur descendant, Jean de Plaignes-Bellestat, étant 
sans postérité directe, donna, en 1619, le Bellestat à son voisin 
Jean de Prallat de la Bontat. Marie de Prallat apporta cette terre 



446 



LES TROUBADOURS CANTAL1KNS 



Le temps ne s'est pas montré moins dnr aux 
œuvres poétiques de notre Troubadour dont nous 
H»' possédons qu'un fragment de chanson; encore 
lui est-il disputé par Richard de Barbezieux auquel 
certaine catalogues l'attribuent. Résignons-nous à 
im* ]>;is mieux connaître ce Cantalien qui fut peut- 
être le chantre « «les bruyères roses et des ravins 
gré ». 




aux Leautoing qui en ont joui jusqu'à la Révolution. Le dernier 
descendant authentique de notre Troubadour, par son aïeule 
Jeanne du Crouzet de Bellestat : Jacques de Plaignes, employé 
pendant de longues années comme ouvrier terrassier, par le Duc 
de la Salle, au château du Doux, grand ami de la « dive » bouteille, 
homme d'esprit, presque poète, est mort sans postérité vers 1905, 
à l'abri du besoin, grâce à son mariage avec une femme de trente 
ans plus âgée que lui ! 



Bernard Amouroux 

(Bernât Amoros) 
XIII e 



De toutes les cités Cantaliennes, Saint-Flour, « la 
ville noire », est celle qui s'est le mieux gardée du 
u modernisme ». Les trains, qui s'arrêtent à ses 
pieds avant de franchir le pont fameux de Garabit, 
ont transformé en bourgade sans cesse grandissante 
autour de la gare, le faubourg Sainte-Christine, 
mais la capitale religieuse du Haut-Pays, assise 
sur son plateau de basalte prismatique, s'élevaur 
à pic d'une centaine de mètres au-dessus de la vallée 
qui l'entoure de trois côtés, a gardé l'aspect rébar- 
batif du XI e siècle où le puissant sire de Brezons 
érigeait sur le mont Indiciac (Il le Monastère qui 
a donné naissance à la ville. 



(i- Le mont Indiciac ne tirait pas son nom d'un phare (indi- 
cium), mais plus simplement de son possesseur Gallo-Romain 
Indicius. — « Indicii — acuin », le lieu d'Indicius. — Un petit 
oratoire existait au X e siècle sur le roc d'Indiciac où se conser- 
vaient les reliques d'un Evêque Florus qui serait venu mourir 
jadis en ce lieu. En 996, Astorg, le Taureau Rouge, seigneur de 
Brezons, donne à son parent Saint Odilon de Mercceur ce qu'il 
possède à Indiciac. Mais Amblard de Nonnette, Comptour d'Ap- 
chon, se refuse à ratifier la donation de ce lieu dont il est suzerain. 
Plus tard. Amblard de Brezons, petit-fils d'Astorg, décide son 
cousin et suzerain Amblard de Nomnette, Comptour d'Apchon. 



150 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

Bien que sou Eglise Abbatiale eut été consacrée 
en 1095 pair le Pape Urbain II en personne, elle 
était encore une cité des plus modestes quand Ber- 
nard Amouroux (1), que les chroniques médiévales 
appellent Bernai Amoros y naquit dans les pré- 



dit le Mal-Hiverné, à ratifier la donation du mont lndiciac au 

tère de Quny, en rémission de leurs crimes. Ainsi se fonde 

ère qui abandonne le nom d'Indiciac pour celui de 

Saint-Flour. Peu à peu, la bourgade grossit autour de l'Abbaye 

et du château de Brezons. 

La véridique et complète histoire de Saint-Flour n'a été écrite 
que par M. iller Boudet dont on ne saurait trop admirer 

l'ouvrage qui a débrouillé et mis au point tout c< intain : 

« Cartulaire du Prieuré de Saint-Flour », publié en 1910. La 
légende de l'Evêque Florus et les origines San FJoraines y sont 
lumineusement exposées. 

ouvrage, véritable monument d'érudition, montre avec une 
ante clarté comment la région San Floraine, tout entière 
aux mains laïques au X e , a passé lentement par donations aux 
mains du Clergé, le Monastère de Saint-Flour en ayant la plus 
large part, mais les Abbayes rivales de Conques, Bonneval, 
Sauxilanges, La Chaise-Dieu, Brioude, s'efforcent d'obtenir aussi 
une part ! Finalement, les descendants des propriétaires primitifs 
disparaissent ou ne sont plus que des vassaux des Moines. Le 
tableau est des plus intéressants. 

(m Le nom d'Amouroux, Lamouroux est assez fréquent à 
Saint-Flour et dans le Cantal. Il était celui de deux récents 
Evêques de Saint-Flour, tous deux natifs de la cité Sanfloraine : 
Mgr Lamouroux de Pompignac, dont le frère était Président du 
Tribunal, et Mgr Jean Lamouroux. Lm Amouroux, peut-être 
originaire de Saint-Flour, professeur de dessin ou photographe, 
résidait récemment à Aurillac. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 451 

mières années du XIII e siècle. Il vit peut-être, de 
ses yeux d'enfant, le Comte de Toulouse et Amaury 
de Montfort, tenir un conciliabule dans le monastère 
San Florain en 1214, entendit publier, l'année sui- 
vante, sur le parvis abbatial, les Lettres Patentes 
par lesquelles le roi de France Philippe-Auguste 
accordait des privilèges à la ville, put contempler 
le fils de ce monarque, Louis VIII, pendant l'étape 
qu'il fit à Saint-Flour, en 1226, revenant de sa 
croisade contre les Albigeois pour aller mourir un 
plus loin, à Montpensier, au delà de Clermont. 

Bernard Amouroux appartenait-il à une famille 
de la plèbe ou de la bourgeoisie San Floraine? Il est 
impossible de le préciser. Saint-Flour n'était pas, 
à cette époque, la cité épiscopale qu'elle deviendra un 
siècle plus tard (1), daus son monastère se con- 
centrait toute l'activité intellectuelle et ce fut sans 
doute à son école, sous la direction du Prieur Foul- 



(i) C'est en 1317 que Jean XXII (originaire de Cahors) 
démembra l'immense Evêché d'Auvergne ou de Clermont pour 
créer celui du Haut-Pays. Les Abbés d'Aurillac et de Brioude 
ayant refusé cette dignité pour ne pas perdre leurs privilèges, le 
nouveau siège fut établi à Saint-Flour. 



Affl USi i MHJBASOO Kfi i AMAlli ns 

ques (1) qu<- Bernard apprit le rudiment et les con- 
ta issances élémentaires exigées de ceux qui voulaient 
embrasser L'étal ecclésiastique. Endossa-t-il le froc 
1><th-«i ici i h ou fut-il enrôlé dans les cadres du clergé 
aider? Cette dernière hypothèse est la plus pro- 
bable puisqu'il se qualifie lui-même de Clerc. Il ne 
parait, en toui cas, avoir jamais rempli aucune 
charge, ni j<»ui d'aucun bénéfice Ecclésiastique. 
Moine gyrovague ou plutôt Clerc sans fonctions, il 
fni pris de bonne heure du désir de quitter son 
froid bercean pour s'en aller courir le monde. 

Si Troubadours el Jongleurs escaladaient rare? 
ment, sans doute, le sentier taillé dans le roc vif 
qui menail du bas faubourg a La << ville noire», ils 
devaient suivre nécessairemenl la route très fré- 
quentée allant vers Clermonl et Lyon qui traver- 
sai! Le faubourg où un pou! muni de portes barrait, 
dès le XI' siècle, la petite rivière de l'Ander (2). 
Notre jeune Clerc allait, peut-être, y guetter leur 
passage, profiter de l'étape qu'ils y faisaient pour 



(i) Le chef du Monastère de Saint-Flour portait le titre de 
Prieur. Foulques est déjà Prieur en 1180 et son successeur, Del- 
mas de Nepcher, n'apparaît qu'en 1252. 

(2) Ce pont fortifié aurait établi par Saint Odilon, Abbé de 
Cluny. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 453 

s'initier aux mœurs de ces nomades dont l'aventu- 
reuse existence le séduisit. Lui-même nous apprend 
qu'il partit avec eux pour les contrées plus enso- 
leillées ée Proveiu :e où il fit un long séjour. Le 
soin qu'il met à uous dire qu'il y fréquentait les 
meilleurs Troubadours, sa naïve fierté à ne pas lais- 
ser ignorer qu'il vivait dans leur intimité et qu'il 
y entendit nombre de fort bonnes chansons, ren- 
dent presque certaine l'hypothèse qu'il se fit em- 
baucher dans quelque troupe de Jongleurs et, 
comnie tant d'autres de ses pareils, à déclamer et 
chanter les poésies d'un maître en l'art de « trou- 
Ter )>, paracheva sa propre formation littéraire. 

<( Bernarz Amoros, Clergues, seriptors d'aquest 
« libre, si fui d'Alvergna, don son estât maint bon 
« trobador, e fui d'una villa que a nom Saint-Flor 
(( de Planeza, e fui uzatz luenc temps per Proenza, 
(( per las encontradas on son moût de bonz troba- 
« dors e ai vistas et auzidas maintas bonas 
« chanzos )>. 

Moi, Bernard Amoros, Clerc, rédacteur de ce 
livre, suis originaire d'Auvergne d'où sont issus 
maints bons Troubadours. Je naquis dans une ville 
qui a nom Saint-Flour de Planèze. Je séjournai 



454 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

longtemps eu Provence, dans les contrées fréquen- 
tées par les meilleurs Troubadours ; j'y ai vu et 
entendu maintes bonnes chansons (1). 

1/ habitude de paraître constamment en scène 
devant les plus grands personnages dépouillait 
vite le Jongleur de sa timidité native; avec elle, il 
faut croire, s'enfuyait aussi la modestie! Content 
de Lui-même, fier des progrès qu'il a réalisés, Ber- 

nard noue déclare sans vergogne qu'il est devenu 
un talentueux poète. 

« E ai après tant en l'art de Irobar qu'en sai 
« cognoisser e devezir en rimas et en vulgar e en 
« latij per cas e per verbe, lo dreiz trobar del fais ». 

J'ai fait de tels progrès dans l'art de composer 
que je sais reconnaître et distinguer dans leurs 
rimes (2), soit en langue vulgaire, soit en latin, 
selon les cas et selon les verbes, les vers justes des 
vers faux. 

Tl est ;\ croire qu'ayant si bonne opinion de lui- 
même, le Clerc San Florain, passé de l'humble office 



(i) Traduction de M. Lavaud. 

(2) C'est-à-dire dans le système de rimes dont ils font partie. 
La correction de ces rimes est appréciée d'un coup d'oeil, en même 
temps que la correction grammaticale, déclinaison et conjugai- 
sons. — (Note de M. Lavaud.) 



LES TROUBADOURS CANTALIENS \'ù> 



de Jongleur à la noble maîtrise de Troubadour, dut 
essayer ses talents poétiques en quelques produc- 
tions, déclamer enfin ses propres œuvres. Aucune 
ne nous est parvenue et nous ne connaissons Ber- 
nard Amouroux qu'à titre de compilateur, comme 
auteur d'un a Chansonnier » où il avait recueilli 
les poèmes de ses contemporains qui lui avaient 
paru les meilleurs. Qu'on ne l'assimile pas, pourtant 
à un vulgaire copiste; notre Bernard ne compile pas 
en aveugle, s'essaie à la critique littéraire. Les six 
cent cinquante-trois à six cent quatre-vingt-deux 
pièces, auxquelles il avait fait l'honneur de les 
admettre dans son recueil, aujourd'hui perdu, 
avaient été soigneusement choisies et revisées par 
lui. Il nous contera lui-même sa manière de procé- 
der, le soin respectueux qu'il prend de ne pas défor- 
mer les œuvres des Troubadours. 

« Per qu'en die que en bona fe en ai escrig en 
« aqest libre drechamen lo miels q'ieu ai sauput 
(( e pogut. E si ai moût emendat d'aqo qu'ieu trobei 
« en l'issemple. Don ieu o tiein e bon e dreg segon 
« lo dreig lengatge ». 

C'est pourquoi, je déclare de bonne foi avoir écrit 
ce livre du mieux que j'ai su et pu. Et, vraiment, 



456 LLS TROL'BAOul'lïS ( ANTAUENS 

j'ai beaucoup corrigé de ce que j'ai trouvé dans le 
modèle, Par qu<»i. je tieafi ce « j u i suit pour bon et 
légitime selon le Langage correct. 

Bu grande préoccupation parait «"'tre qu'un autre 
vienne après lui qui sous prétexte, de parfaire 
i\t.'. l.i corrige encore et la défigure. 

" Per qien prec chascun que non s'enfcrameton 
de emendar «• granmen ; que, si ben i trobes cors de 

I peana en alcuna letra, chascuns lionis si truep 
o pauc ii" saubes, qo progra leumen aver drecha 
■< l'entencio; el autres fa il non cuig que i sia bona- 

jiien 

Aussi je prie chacun de ne pas se mêler de corri- 
ger el je l'en prie instamment. Car bien qu'il y 
trouvai rapidité fautive de plume en quelque lettre, 
chaque lecteur, s'il «mi savait trop peu, ne pourrait 
aisément avoir l'exacte Intelligence du passage. Et, 
d'autre faute, je ne crois pas qu'il y en ait véritable- 
ment. 

Notre critique entend ne pas nous laisser ignorer 
combien son art de correcteur est ardu et délicat, 

II y faut, selon lui, perspicacité déliée et subtile 
intelligence; il va même jusqu'à justifier son opi- 
nion d'un exemple probant. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 457 

« Que granz faillir es d'orne que si fai euiendadur 
« sitôt ades nom a Fentencion que niaintas vetz per 
<< frackura d'entindimen veuon afollat maint bon 
»( mot obrat primamen e d'avinen razo, si com dis 
« uns saves 

Blasmada ven per frachura 
Déntendimen obra pura 
Maintas vetz de razon prima 
Per maintes fols que tenon lima. 

Car c'est une grave erreur, celle d'un homme qui 
se fait correcteur bien qu'il n'ait pas toujours l'in- 
telligence. Car, maintes fois, par manque d'enten- 
dement se trouvent gâtés beaucoup de textes tra- 
vaillés délicatement et de sujet gracieux, comme l'a 
dit un connaisseur : 

Maintes fois vient blâmée par manque 
D'intelligence une œuvre pure de forme 

Et de sujet fin 
Par force fous qui tiennent la lime. 

Il proteste de son scrupule méticuleux à respec- 



l"' v CB0U6AD0URB QANTALIENS 



ter 1rs textes, montre le danger de vouloir les accom- 
moder à sa façon, l'écueil où l'on tombe le plus sou- 
\ciii de les rendre plus obscurs encore à tenter de 
les améliorer dans le rain espoir de les rendre plus 
intelligibles. 

« .Mas. ieu m'en buî ben gardatz; qe maint luee 
« son «l'en non ai Ihmi aiit l'entendimen, per q'ieu 
«■ noi ai peu volgul niiidar, per paor q'ieu non peju- 
<< res l'obra; qe truep volgra esser prims e sutils 
« liom, (|i o pogues tôt entendre, speciaïmen de las 
« chanzos d'En Giraut de Borneil, lo maestre, e son 
« en a qest libre chanzo o sii-ventes e descort e ten- 
<• son ». 

Pour moi. je m'en suis bien gardé; car il y a beau- 
coup d'endroits où je n'ai pas bien eu l'intelligence 
du texte ci c'est justement pourquoi je n'y ai rien 
voulu changer de peur que je n'allasse rendre l'œu- 
vre pire. Car, il devait être homme extrêmement 
fin et subtil celui qui pourrait comprendre tout ce 
qui est ici, particulièrement parmi les chansons de 
Giraut de Borneil, le « Maître »(1). Et il y a en ce 



(i) Giraut de Borneuil, Troubadour, né à Excideuil (Dor- 
dogne). Son biographe nous apprend qu'il fut « meilleur trouveur 
« qu'aucun de ceux qui avaient été avant ou qui furent après lui; 
« c'est pourquoi il fut appelé « Maître des Troubadours ». Tl 
écrivait entre 1175 et 1220. On a de lui plus de 80 chanson-. 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 



459 



livre des chansons, des sirventés, des descorts et des 
tensons. 

Pour modeste que fut le rôle de Bernard Amou- 
roux, sa compilation n'en aurait pas moins un prix 
réel, si elle nous était parvenue entière. Son manus- 
crit existait encore au XVI e siècle et appartenait 
alors au Florentin Leone Strozzi. C'est la copie par- 
tielle qu'en fit, en 1589, Jacques Tessier, de Taras- 
con, qui seule a été conservée (1). A supposer que 
le modeste Clerc San Florain n'ait jamais manié lui- 
même la lyre, il fut, au moins, un fervent d'art, un 
connaisseur en poésie dont le nom mérite d'être 
sauvé de l'oubli. 




(i) Stengel, Revue des Langues Romanes, T. 41, 1808, et 42, 
1899, a étudié le Recueil d'Amouroux et publié les chansons et 
autres poésies qu'il contient. 

Chabaneau mentionne Amoros, P. 129 et 14 : « Bernard Amo- 
ros, de Saint-Flour (Cantal), compilateur d'un chansonnier perdu 
auquel il joignit une préface dont une copie nous a été conservée 
en double ». — Gr. n° 39. 



Cavaire 



XIII 



Cachée dans sa vallée herbeuse, derrière Le rein- 
part de la chaîne du Cantal, éloignée de toute 
grande voie de communication, la petite cité abba- 
tiale d'Aurillac se tassait autour de sou Monastère, 
enserrée daus sa ceinture de murailles dont les eaux 
dérivées de la Jordanne baignaienl le pied. Pendanl 
les quatre mois du gros hiver, elle était à peu près 
séparée du monde, tout chemin rendu impraticable 
par les amas de neige, au col du Lioran, frayés, à 
grand'peine, vers Argentat et le Limousin ou à tra- 
vers les âpres solitudes de Montsalvy, les landes de 
Saint-Mamet qui la séparaient du Rouergue et du 
Quercy. Elle devait se suffire à elle-même pendant 
la période hivernale, devenait forcément un centre 
minuscule d'industries rudimentaires et d'activité 
intellectuelle. 

Son Abbaye, fameuse depuis trois siècles, dont 
les calligraphes et les enlumineurs avaient une 



464 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

lutafion Européenne (1), ne connaissait pas 
encore, au XIII siècle, les déchéances de la sécu- 
larisation qu'elle subit au XV e . Ses .Moines par- 
laient intael le patrimoine de science que lui 
déni l'a'u les Geraud de Saint-Céré, les Raymond 
de Lavaur, les Aldroalde de Saint-Christophe, les 
■m* de Boquenatou, ses plus savants Abbés. La 
tradition s'étail conservée, depuis Gerbert, an 
Secrétariat » <lu Monastère d'y recueillir tout. 
enfant dont l'intelligence précoce semblait offrir 
[uelque promesse et l'Ecolâtre y veillait au déve- 
loppement «le cette jeune pépinière d'où l'Abbaye 
irait ses meilleure* recrues. Parmi ces enfants, 
«nus la pluparl «1.' L'infime peuple d'Aurillac et des 
•ii\ iruiis. tons n'entendaient pas, à l'aurore de l'ado 
ence, le mystérieux appel qui les riverait désor- 
mais à la vie religieuse, ne subissaient pas tous la 



<j) Dès le X' siècle, les Moines J"Aurillac avaient la réputation 
plus parfaits calligraphes conus. Les commandes de 
manuscrits affluaient à l'Abbaye des régions les plus lointaines. 
Calston, Abbé de Figeac, y fit exécuter un Hymnaire, d'après le 
rite Romain, qui passait pour une pure merveille. (Mabillon, Ann. 
III, Lib. XLVI, n° 84-86. — Act. V, 74I-VI, 32). Au XII e siècle 
encore, le plus bel éloge à faire d'un Monastère était de le compa- 
rer à celui d'Aurillac pour l'érudition et la calligraphie. 



LE3 TROUBADOUKS CANTALIENS 465 

mystique attirance du ctoître. Plusieurs rentraient 
dans le inonde, aptes aux travaux intellectuels, 
allant chercher dans la basoeae l'utilisation des 
connaissances acquises au Secrétariat de l'Abbaye. 
A feuilleter les minutes des notaires Aurillacois du 
moyen âge, an devine leur formation monastique, à 
la particulière surabondance de réminiscences des 
textes sacrés, de pieuses invocations, d'exemples 
tirés de la Bible, d'imprécations comminatoires 
dont ils émaillent leurs actes. 

Il n'est pas téméraire de supposer que le Trouba- 
dour Cavaire emt tels commencements, au début du 
XIII e siècle. (. — La façon dont il parle d'Aurillac 
(.( et de ses habitants, dans sa << tentson » avec P>on- 
« nafos, observe Chabaneau, donne lieu de sup- 
« poser qu'il était né dans cette ville » il). Il 
semble bien, en effet, un « gavroche » de la cité 
abbatiale, surgi de quelque taudis de la rue Saint- 
Jacques, de la Porte du Buis ou du faubourg - des 
Tanneurs, cet enfant du peuple dont le nom révèle 



(i) Chabaneau : Biographie des Troubadours, P. 136. — 
« Cavaire : Jongleur peut-être Auvergnat qui parait avoir séjourné 
en Lombardie dans le second quart du treizième siècle. Une tenson 
avec Bonafos, une autre avec Folco. — Gr., n° ni. — Hist. Littér., 
T. XIX, P. 5.96. — Cavedoni, P. 300. 



S TROI BADOl Un ( AN TAI.IKNS 

le métier ancestral. Son père ou son aïeul avait dû 
se faire une réputation d'habileté dans le forage des 
galeries souterraines qui jouaient, au moyen âge, 
un rôle si important dans la défense des forteresses. 
l>«- sa spécialité professionnelle, il avait gardé le 
nom de o Gobaïre », dirions-nous aujourd'hui, en 
dialecte d'Aurillac, d'an a Cavaïre » renommé, 
devait-on dire en Roman <\u XIII e (1). 

Il parait avoir nuis.-, des l'enfance, à travers nos 
nies et nos carrefours, le poète infirme qui met en 
scène, dans l'unique (< tervson » entière qui nous 
peste de lui, les bourgeois d'Aurillac et rappelle si 
apreineiii a son confrère la haine que ceux-ci lui ont 
rouée. Cavaire s'en allant, boitillant, par les rues 
de la ville, nourrissait, sans doute, une haine féroce 
contre le cavalier de bonne mine qu'était Bonnafos, 
envieux des bonnes fort unes de ce dernier auprès des 
nobles dames et des jolies filles du pays. 



(i) Ayant à faire exécuter récemment des travaux d'adduction 
d'eaux en tranchées profondes, un ouvrier d'Aurillac observait : 
« C'est l'affaire d'un « cobaïre », tandis que son camarade 
Rouergat ou Limousin disait : Chai un cavaïre ». — Il faut un 
homme habitué à creuser les souterrains. On dit aujourd'hui à 
Aurillac, « uno cabo » — une cave. On écrivait au XIII e , d'une 
vallée Cantalienne. « E ribiera caraa'a ». — C'est une vallée 
creuse. — Titres de la maison d'Apchon. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 467 



Le Troubadour Bonnafos, dout le hasard d'une 
poésie a uni indissolublement le nom à celui de 
Cavaire, à travers les siècles, nous apparaît, en 
effet, comme la vivante antithèse de son partenaire, 
au physique aussi bien qu'au moral. Si Cavaire 
venait du bas peuple, Bonnafos appartenait à une 
noble maison féodale de la province voisine. Qu'on 
ne s'étonne pas de la liberté d'allure et de langage 
du plébéien Cavaire, fils d'un terrassier, avec le gen- 
tilhomme, le Chevalier Croisé, peut-être, qu'étail 
Bonnafos. L'observation stricte d'une égalité par- 
faite entre poètes était précisément une des plus 
nobles prérogatives des Troubadours. En champ 
clos des Cours d'amour, les Princes les plus quali- 
fiés : les Comtes de Poitiers, de Rodez, d'Orange, le 
Dauphin d'Auvergne, les rois eux-mêmes : Richard 
Cœur de Lion, Alphonse II d'Aragon, avons-nous 
dit, affectaient de n'être que les égaux du poète, 
issu de souche bourgeoise ou plébéienne, avec lequel 
ils avaient voulu rimer une « toison » ou un « jeu- 
parti ». 

On disait cette race chevaleresque des Bonnafos 
venue d'Italie, originaire de Florence où l'on trouve 
une famille de Bonnafossas (bon fossé, bonne for- 



LES IK"I BAD01 «S i ANTALIEW3 

teresse) (1), Kll<- s'était en tous cas, implantée dès 
le XII siècle, en La Vicomte de Torenne, aux 
limites Auvergnates, près de la ville de Saint-Céré 
<iui a loiij'Hirs été fa rapporte si <-<>nst;iuis de voi- 
sinage avec Aurillae. Des 11S0, an moins, elle pos- 
sédait La seigneurie de Presque», paroisse de Saint- 
Médard, chatellenie «le Saini-Céré et en 1230, Ray- 
mond I\' de Turenne donnait on fief noble la terre 
• le Teysnes a Pierre ot Bertrand de Bonnafos, 
Chevaliers, qui t'acoonipagnère&4 à la Croisade. A. 
la même ëpoqwe, Bugnes de Bonnafos ainsi que 
Deodal étalon! ou Palestine. En 1309 et 131* 
Etienne et Pierre do Bonnafos étaient Chevaliers 
du Temple (2). La concordance des dates voudrait 



(i) De Bergues-la-Garde : Nobil. du Bas-Limousin, P. 22 et 
striv. Le nom s'écrit indifféremment Bonafos ou Bonnafos. 

(2) Une branche de la maison de Bonnafos, titrée barons dé 
l'huteam icux, subsista en Bas-Limousin et Berry. Au XVI e , uu 
rameau passa en Haute-Auvergne où il posséda les terres de 
BeJïnay près Saint-Flour, Lamothe-Calvinet. Il est encore repré- 
senté aux châteaux de Lamothe et de Viescamp (Cantal), de 
Marège- (Corrèze). Le baron de Bonnafos, écrivain apprécié, a 
donné récemment une excellente monographie du château de 
Lamothe, des mieux documentées. — Bouillet, T. I, P. 252. — 
Auriac et Acquier : Nobil. de France. — Pièces originales de la 
Bibliothèque Nationale et du chartier La Panousse. — Dict. Stat. 
du Cantal, T. I, P. 308. — Monographie de Lamothe, P. 15 à 30. 



LES rjROTBÀDOURB ( ANTALII.NS 469 

assez plausible l'identification du Troubadour Bon- 
nafos a quelqu'un des membres précités de cette 
famille, notamment à l'un des bénéficiaires de la 

donation du Vicomte de Turenne. On sait que le 
château de Turenne était un des centres littéraires 
de l'époque ; le puissant Vicomte y groupait les 
poètes en assez grand nombre pour que l'Ecole des 
Troubadours de Turenne fut parmi les plus répu- 
tés. Il est infiniment probable que c'est auprès de 
son suzerain que notre Bonnafos s'initia à la 
science du Gay Savoir et rima ses premiers vers. 
Si la Haute-Auvergne ne peut le revendiquer 
comme sien, il était né, tout au moins, à ses fron- 
tières et il semble bien que ce soit à Aurillac que 
cet aventureux cadet de famille, sans doute, ait 
récolté de vrais succès poétiques et autres (1). 

Apprécié des femmes, honni des maris, Bonnafos 
paraît avoir connu tous les bonheurs dont Cavaire 
était sevré. Celui-ci éprouve une joie maligne à 
rappeler quelque formidable guet-apens que dix 



(i) On ne possède absolument rien du Troubadour Bonnafos, 
en dehors de la « tenson » avec Cavaire. Chabaneau dit de lui, 
P. 135 : « Bonafos, une tenson avec Cavaire. On y voit que 
« Bonafos n'aimait point les habitants d'Aurillac et que ceux-ci 
« lui rendaient la pareille. Etait-il Auvergnat? » — Gr. n° 99. 



-17'» ROI BADODRS OANTALIENS 



bourgeois d'Aurillac, trompés el pas eoutents 
auraient tendu au trop entreprenant Troubadour! 
Notre don Juan grand seigneur le prend de haut, 
promet aux pauvres maris une maîtresse correction 
à les pendre aussi boiteux que Cavaire el nous 
apprend dans sa colère que !«■ poète claudicani 
était accusé «1rs pires méfaits, suspecté d'assassi- 
nat et <lr vols! 

« Les pèlerins racontenl même, dit-on, lui jette 
■ Bonnafos au visage, qu'en vos courses vous 
« étrangliez les passants. <>i-, qui marche avec les 
o voleurs mérite qu'on le traite comme eux! » 

Il va plus loin encore et paraît insinuer, que la 
claudication de Cavaire n'était pas infirmité le 
naissance, mais la marque <1<> la peine infamante 
des fers aux pieds qu'il avait subie pour quelque 
crime. 

Ben aja selh queus ferit 
Cavaire, del ferramen. 

Béni soit celui qui vous frappa, 
Cavaire, du ferrement. 

Beaucoup de romanistes estiment que Bonnafos 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 471 

n'aurait pas employé le mot de « ferra moi » s'il 
n'avait entendu parler que de la claudication de 
Cavaire, qu'il fait allusion aux entraves de fer 
portées par le Troubadour Aurillacois pendant son 
emprisonnement. Quoiqu'il en soit et en dépit des 
compliments qu'il prodigue à ses compatriotes : 

Del onrat poblc prezan 

D'à Orlac 



Le peuple honoré et respecté 
D'Aurillac 

Cavaire ne paraît pas y avoir fait fortune et alla 
la chercher ailleurs, jusqu'en Vénétie à la Cour du 
Marquis d'Esté. 

Azzo VII, le Jeune, Marquis d'Esté (1205-1264), 
avait succédé à peine adolescent à son frère 
Azzo VI mort empoisonné (1). Toute la première 



(i) La Maison d'Esté avait pour fondateur au VIII e siècle 
Adalbert, Marquis de Toscane. Son descendant Guy possédait 
déjà des biens immenses au IX e et son fils Oberto I er , Marquis 
d'Esté, fut créé Comte du Palais par l'Empereur Othon-le- 
Grand. Sa descendance a régné sur Este jusqu'en 1803 où le der- 
nier Duc, Hercule III, ne laissa qu'une fille qui porta ses Etats 
aux Habsbourg-Autriche. Le petit-fils de l'héritière d'Esté, Fran- 
çois V d'Autriche-Este-Modène régnait encore à Este lors de 
l'unification de l'Italie. 



-i.l' LES rSOUBADOUBS CAKTALEENS 

partie de son règue de 1212 à 1254 fut une longue 
lutte contre Ferrare et Ancône, tantôt en guerre, 
tantôt réconcilié avec l'Empereur Frédéric TI. 
Gnelfe déterminé, il se vit enlever la presque tota- 
lité de ses Etats par les Gibelins; les récupéra a 
force de luttes h put enfin régner paisiblement à 
partir de Î259« Malgré sa vie agitée, dès qu'il était 
parvenu à l'âge d'homme, il avait témoigné un goût 
vit pour la poésie, cherché a attirer à sa cour 
les Troubadours Provençaux. Sa première femme 
.Jeanne et, plus tard, leur tille Constance parta- 
gèrent pleinement ce goût; aussi sont-elles l'objet 
continuel des louanges les plus hyperboliques de 
la part des nombreux Troubadours attirés à Este 
par les libéralités du Marquis. 

Par quel concours de circonstances le Trouba- 
dour Aurillacois quitta-t-il les montagnes natales 
pour aller s'implanter au pied des monts Euga- 
néens? (1) Il ne faut pas plus demander au Trou- 
badour médiéval quelles raisons le poussèrent de 
Cour en Cour qu'au papillon d'où vient la brise 
qui l'emporte de fleur en fleur ! Cavaire poussa 



(i) La ville d'Esté, située au pied de cette chaîne, est en Véné- 
tie, à 26 kilom. de Padoue. 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 4'73 

d'abord, sans doute, par Rodez, Lodève et Mont- 
pellier, belles et sûres étapes pour le Guy Savoir, 
jusqu'en Provence assister à quelque Cour d'Amour. 

Les recruteurs du Marquis d'Esté y venaient, 
savons-nous, proposer aux poètes large existence, 
bon accueil et grand honneurs (1) auprès de leur 
maître; notre Cavaire s'en fut, toujours claudicant. 
vers l'Adriatique, chercher meilleur appréciateur 
de son talent que ce damné Bonnafos. Si vraiment 
il avait eu maille à partir avec la justice de Mon- 
seigneur l'Abbé d'Aurillac ou celle du Bailly Royal 
des Montagnes, peut-être ne fut-il pas fâché d'aller 
faire peau neuve en pays étranger. 

Le Marquis d'Esté semble avoir affectionné tout 
particulièrement un des poètes qui vivaient à sa 
cour, connu sous le nom du « Jongleur du Marquis 
d'Esté » et du « Messongct Giiillare » (1) (( Le 
gai menteur )). Ce personnage qui s'appelait en 
réalité « Folco )) (( Foulques », était un ancien 



(i) Cavedoni : « Accueil et honneurs réservés aux Troubadours 
Provençaux à la Cour du Marquis d'Esté, au XIII e siècle ». — 
Memorie délie R. Acad. di Modena, T. II. 1858. 

(2) Ibid. 



474 l.i s TROUBADOURS eA.NTALIENS 

.Moine chassé de son couvent (1), mauvaise langue 
fieffée, qui B'étail t'ait Troubadour. On possède de 
lui une " TensoD » composée en collaboration avec 
Guy de Cavaillon. Cavaire qui apparaît fort (( mau- 
vais coucheur », facilement jaloux de qui lui porte 
ombrage, avait tenté, sans doute, de .supplanter 
Folco dans Les bonnes grâces <lu Marquis, et le 
jongleur, renseigné sur Le passé Louche <lu poète, 
Oantalien, lui avait décoclié quelque sanglant épi- 
gramme sous forme «le « cobîas » — couplet. — La 
réponse de Cavaire à Folco nous est seule parvenue; 
bout au moins son premier couplet, car il est à 
croire que la verve plutôt méchante. de l'enfant 
d'Aurillac ae s'en était pas tenue aux reproches 
assez anodins «les six vers que nous connaissons. 

On ae sait rien de plus de aotre caustique Trou- 
badour perdu pour nous, dans les lointains Véni- 
tiens où il termina, peut-être, paisiblement une 
existence non dépourvue d'incidents dont plusieurs 
n'apparaissent pas à son honneur et feraient hésiter 
il lui délivrer un certificat de bonnes vie et mœurs! 



(i) Raynouard, T. V, P. 146, i;_\ — Millot avait cru (T. III, 
P. 37) que ce Folco était Bertrand-Folcon, Vicomte d'Avignon, 
dont on a un « sirventés » en réponse à un autre de Guy de 
Cavaillon pendant la guerre avec la France en 1239. Raynouard 
avait d'abord adopté cette opinion : T. IV, P. 207-210. Cavedoni, 
loc. cit.. l'a nettement identifié. 



Astorg d'Aurillac 

Baron de Conros 

IAUSTAU D'AORLHAC 

XIII 




Louis IX, Roi de France, à Damiette, 
entouré de ses chevaliers 

Miniature extraite du manuscrit fr. 10148 de la Bibliothèque Nationale 



Le saint Comte Géraud, fondateur, en 898, de 
l'Abbaye et de la Tille d'Aurillac, avait une sœur, 
Avigerne, épouse d'Hervé, Comte de Nantes et 
d'Herbauges. Le fils de celle-ci, Reynaud, Comte 
d'Herbauges, aurait été, au dire des généalo- 
gistes (1), père de Géraud d'Aurillac, seigneur de 
Conros (2), qui vivait en 1040 et aurait eu pour 
fils Astorg I er , baron de Conros et Saint Robert, 
fondateur, en 1043, de l'Abbaye de La Chaise-Dieu 
en Velay. Le nom d' Astorg devient, désormais, 
patronymique chez sa descendance; elle y joint 
celui d'Aurillac, non comme seigneurs de la ville 
Abbatiale, mais à titre de Viguiers du Monastère. 
Le château de Conros, au voisinage immédiat d'Au- 
rillac, qu'elle tient en fief de l'Abbaye, est sa 
résidence. Sans rechercher jusqu'à quel point la 
légende se mêle à l'Histoire dans les origines des 



(i) Baluze, du Bouchet, de Luguet, Baron Delzons : Dict. Stat. 
du Cantal, T. I, P. 96 et suiv. — Bouillet : Nobil. d'Auv., T. I, 
P. 101 et su ; v. 

(2) Conros, château de la commune d'Arpajon, à 5 kilomètres 
d'Aurillac. 



-17 V LES TROUBADOURS OANTÀLIENS 

Astorgs d'Aurillac-Gonros, il est incontestable que 
cette antique race, issue ou non de la sœur de 
Saint Géraud, Comte d'Aurillac, était une des plus 
illustres et des plus puissantes du Haut-Pays. 
Astorg II et Astorg III avaient accru leurs 
domaines par leurs alliances, Astorg IV avait 
assisté, en 1204, il titre de parent, au mariage de 
Pierre II, roi d'Aragon avec Marie, héritière du 
Comté de -Montpellier. Astorg V, avait pris pour 
femme, Marie de Carlat-Kodez et s'était ainsi appa- 
renté aux plus illustres maisons féodales, au temps 
où son frère Guillaume était Evêque de Paris (1). 

(e Guillaume d'Aurillac-Gonros, ou Guillaume 
d'Auvergne, comme on l'appelle communément, est 
un de nos premiers écrivains Cantaliens qui mérite 
d'arrêter l'attention au passage. 



(i) Saint Robert, fondateur de La Chaise-Dieu, était en réalité 
Robert de Turlande, fils de Géraud, seigneur de ce château de 
Turlande, commune de Paulhenc, canton de Pierrefort, arr. de 
Saint-Flour, au bord de la Truyère, sur les confins du Carladez 
et du Rouergue. M. le Conseiller Boudet a établi péremptoire- 
ment la filiation du fondateur de La Chaise-Dieu, « Saint Robert 
de Turlande, ses origines et sa famille», Bulletin de l'Académie 
de Clermont 1906, P. 47-72 et 82-113. Cartulaire de Saint-Flour, 
P. XXXV et passim. 



LE3 TROUBADOURS CANTALIENS 479 

« Guillaume, soixante-quinzième évêque de 
« Paris, dit un vieil historien Cantalien, qu'on 
« appelle ordinairement « Cfuillelmus cVAlvembi- 
« ou Alvernen&is », non pas pour en avoir esté 
« Evesque, mais pour estre né de la maison des 
« barons d'Aurillac, comme lui-mesme Ta laissé 
« par écrit dans un tiltre par lequel il a fondé 
« un hospital dédié à la Sainte-Trinité aux faux 
« bourgs d'Aurillac » (1). 

Elevé au Monastère d'Aurillac, nous dit le Comte 
de Eésie (2), Guillaume fut l'ami, le confident et 
le conseil de Saint Louis. Très instruit dans les 
Lettres sacrées et profanes, il surpassait les doc- 
teurs de son temps par sa science, son éloquence, 
sa piété et la variété de ses connaissances. Il avait, 
reconnaissent ses contemporains, sur toutes les 
matières qu'il touchait, une sagacité et une péné* 
tration qui l'ont distingué entre les plus grands 
maîtres. Son ouvrage le plus connu est « La 



(i) Le P. Dominique de Jésus, Géraud Vigier, Carme Dé- 
chaussé, né à Aurillac à la fin du XVI e , mort en 1638 : « Hist. 
parœnetique de^ trois saints protecteurs du Haut-Auvergne », 
Paris 1635, P. 781. 

(2) Comte de Résie, Hist. de l'Eglise d'Auvergne, T. III, Cler- 
mont 1855. 



480 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

Rhétoriqm divine des causes de l'Incarnation et 
de l'univers >> (1), mais il a laissé, nous dit son 
savant biographe moderne (2), des Sommes, Com- 
mentaires et Serinons qui forment douze ouvrages 
distincts imprimes, sans parler de onze encore 
inédits e1 de plusieurs antres qu'on lui attribue 
sans preuves certaines. Nommé à l'Evêché de Paris 
en L228 il a occupé vingt ans ce siège jusqu'au 
•'!ii mars 1 1_* 4 î » , date (le sa mort (3). 

Ses Mémoires et Commentaires sur les événe- 
ments de son temps, sans avoir l'ampleur et le 
piquant des Chroniques du sire de Joinville, sont 
• 1rs plus précieux pour l'Histoire. Nous empruntons 
a l'un de nos éininents collègues en Majoralat (4) 
I.- récit très typique d'un épisode de la vie de Saint 
Louis * 1 1 1 ï met bien en relief le caractère de 



i ï ) Edité à Venise par le P. J.-D. Trajane. 

(2) Noël Valois : « Guil. d'Auvergne, Evêque de Paris (122S- 
1249), sa vie, ses ouvrages », Paris 1880. 

(3) Fondateur de la Maison des Filles-Dieu à Paris pour les 
repenties, il fut inhumé dans la chapelle Saint-Denis de l'Abbaye 
de Saint-Victor. 

('4) M. J. Charles-Roux, ancien Député de Marseille, Président 
des Messageries Maritimes, etc., auteur de nombreux ouvrages 
de haute érudition sur la Provence. 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 481 

Louis IX en même temps qu'il montre les rapports 
de Guillaume d'Aurillae avec le saint roi. 

« C'est uniquement par piété que Saint Louis 

« voulut entreprendre une nouvelle croisade. Il ne 

« savait rien de l'Islam et espérait sincèrement 

« pouvoir convertir les Infidèles. Pour accomplir 

« ce dessein, il dut résister à tous les avis de sa 

« mère et de ses Conseillers. Lui, très doux, très 

« humble devant Blanche de Castille, cette régente 

« dans l'âme, lui que nous voyons, dans Joinville, 

« réunir à tout moment son Conseil pour exami- 

(( ner, peser le moindre mot, montra, au sujet de 

« la Croisade un véritable entêtement. Il prit la 

(( croix, véritablement par surprise ainsi que nous 

« le raconte Guillaume d'Auvergne, Evèque de 

« Paris, et la garda, comme un enfant dans un 

« caprice. En 1244, étant gravement malade, il fit 

(( vœu de prendre la croix; on la lui donna espé- 

« rant bien que, la fièvre tombée, il voudrait se 

« souvenir des tristes expériences accumulées dans 

« les précédentes expéditions. Sa mère et les 

<( Grands du royaume ne les oubliaient pas. Dès 

« son rétablissement, tous se concertèrent pour lui 

(( faire abandonner son projet; le Pape, lui-même 



482 LES TROUBADOURS OANTALIENS 

« lui écrit dans le même sens. Eu 1247, au milieu 
« du Carême, devant une grande assemblée de 
(. seigneurs et de prélats, L'Evêque de Paris (Guil- 
« Laume d'Aurillac) lui dit : u Sire, déposez la 
« croix pour ne pas bouleverser la France; vous 
« étiez dans le délire, vous n'aviez point l'usage 
o de vos sens. h. Louis IX parut ébranlé, u Que 
<. votre volonté se tasse >> dit-il, en remettant sa 
<■ croix entre les mains de Guillaume; mais L'on 
« fut bien vite détrompé. « Suis- je en délire, à 
« présent? » s'écria-t-il. « — Eh bien! rendez-moi 
<< la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ, Celui 
.. qui sait tout m'est témoin que je n'accepterai 
« pas de nourriture tant que je ne l'aurai pas 
(« reprise » (1). Devant l'obstination royale, Guil- 
laume d'Aurillac dut s'incliner et, tout attristé, 
rendit la croix au roi. Sa perspicacité et sa recti- 
tude de jugement lui faisaient prévoir tout ce 
qu'avait d'impolitique le départ du roi de France, 
a luis que le Midi, encore tout pantelant de la 
Croisade, n'était soumis qu'en apparence. 



(i) Charles-Roux, « Aiguës-Mortes », 1910, P. 160 et suiv. — 
Sur Guil. d'Auvergne, Cf. Noël Valois, loc. cit. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 483 

Le frère aîné de l'Evêque de Paris, Astorg VI 
d'Aurillac porta à sou apogée la puissance et la 
richesse de sa maison et paraît être, de tous ses 
prédécesseurs et successeurs, celui qui a joui des 
domaines les plus étendus. Viguier de l'Abbaye 
<i'Aurillac, mais non pas, comme d'aucuns l'ont 
prétendu, Vicomte de cette ville dont l'Abbé était 
seul et unique seigneur, Baron de Conros, dont la 
juridiction englobait les paroisses d'Arpajon, Au- 
rillac, Vézac, Vie, Boanne, Prunet, etc., il était 
également seigneur de la Bastide (1), La Roque- 
vieille, chatellenie considérable dont mouvaient les 
paroisses de Laroquevieille, Saint-Cernin, Saint- 
Martin et Girgols (2), de Carbonnières, vaste terre 
Limousine qui lui venait de son aïeule Dia de Car- 
bonnières (3) et possesseur, en outre, d'une énorme 
quantité de fiefs englobant tout ou partie des parois- 
ses de Thiézac, St-Cirgues-de-Jordanne, Lascelles, 



(i) Le château de La Bastide, par. d'Arpajon, était situé entre 
les villages de Maussac et de Carbonnat. On en voit encore 
quelques restes dans un taillis, assure le Dict. Stat. du Cantal, 
T. i, P. 102. 

(2) Cant. et arr. d'Aurillac. 

(3) Carbonnières, aux limites du Cantal et de la Corrèze, cant. 
d'Argentat, arr. de Tulle. 



484 LE3 TROUBADOURS CANTALIEXS 

Saint-Rémy-de-Jordanne, Viescamp, Saint-Etienne, 
Saint-Gérons, Ayrens, Crandelles, Ytrac, Omps, etc., 
le tout situé eu Haute Auvergne (1). Il possédait 
également, du chef maternel, la grande baronnie 
de Ténières en Rouergue, l'une des plus considé- 
rables de cette province qui comptait plus de trente 
seigneurs importants au nombre de ses vassaux et 
qui jouissait des plus insignes privilèges depuis que 
le vaillant baron de Ténières avait sauvé, en 1210, 
la ville de Rodez des Albigeois (2). Son mariage avec 
.Marguerite de Malmort avait ajouté encore à ces 
immenses domaines. 

Lorsqu'en 1247, son frère, l'Evêque de Paris, dut 
rendre la croix à Saint Louis, Astorg VI suivit 
l'exemple royal et fut de ceux qui s'embarquèrent 
avec Louis IX à Aiguës-Mortes, le 28 août 1248. On 
sait le long séjour des Croisés dans l'île de Chypre 



(i) Dict. Stat. du Cantal, T. I, P. 96-97. — Nobil. d'Auv., 
T. I, P. 105. 

(2) De Barrau : Docum. hist. sur le Roiuergue, T. I, P. 719 
et suiv., donne une étude très ample de la baronnie de Ténières 
et de ses seigneurs. Ténières, aux limites de l'Aveyron et du 
Cantal, fait partie du cant. de Saint-Amans, arr. d'Espalion, avec 
des parties dans les cantons de Sainte-Geneviève (Aveyron) et du 
Mur-de-Barrez (Cantal). 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 485 

où les barons Français arrivaient un à un, lente- 
ment, sans enthousiasme, l'embarquement le 13 mai 
1249, l'arrivée en terre Egyptienne, la prise de 
Damiette, l'ignorance si complète des Croisés qu'ils 
prenaient Le Caire pour Babylone, enfin le désastre 
de la Mansourah, le 11 février 1250, et la captivité 
du roi fait prisonnier avec ses frères et tous ses 
barons le 6 avril, rendu à la liberté le 3 mai moyen- 
nant une énorme rançon. Louis IX ne rentra à 
Paris qu'en septembre 1254. 

Aucun détail n'est venu jusqu'à nous du rôle 
d'Astorg VI durant cette malheureuse expédition. 
Il semblerait qu'il dut en revenir puisqu'un acte 
postérieur d'un an à sa mort nous apprend laconi- 
quement qu'il confirma par acte authentique et fit 
ratifier par son fils en 1258, les libéralités que son 
père et son aïeule, Dia de Carbonnière, avaient faites 
à l'Abbaye de Bonneval, en Eouergue. On sait 
encore qu'il testa en 1259. — « Il partit ensuite 
« pour la Croisade, dit le baron Delzons, et mourut 
(( en Afrique en 1260 » (1). Si cette assertion est 

(i) Dict. Stat. du Cantal, T. I, P. 96. — Cf. sur Astorg VI : 
Bouillet T. I, P. 105; Barau, T. I, P. 722. 






4m; les troubadours cantaliens 

rigoureusement exacte, il faudrait supposer qu'il 
aurait tente une seconde expédition à un âge déjà 
mûr. Nous verrons que c'est à lui qu'on attribue 
aujourd'hui la poésie dont son fils passait jusqu'ici 
pour être l'auteur. Il est, au moins, surprenant que 
l'homme désabusé et aigri, si violemment courroucé 
contre le Clergé et le Pape, que décèle le « sirven- 
tés >>, se soit embarqué une seconde fois pour une 
nouvelle Croisade, sans caractère général aucun, a 
cette date. Nous laissons aux généalogistes la solu- 
tion de ce problème que la totale absence de docu- 
ments paraît rendre bien difficile à élucider. 

Il est en revanche absolument certain qu'As- 
torg VI était bien mort en 1200 et que le 24 juin 1261 
ses deux enfants mineurs, Astorg VII et Aymeric, 
sous la tutelle de leur mère, abandonnèrent aux 
exécuteurs testamentaires de leur père la moitié de 
leurs revenus pendant trois ans pour payer les frais, 
dettes et aumônes de la succession paternelle. La 
veuve d'Astorg VI, Marguerite de Malmort, élevait 
avec sollicitude ses deux fils au château de Conros. 
C'était une austère demeure et le site qui l'entoure 
ajoutait encore à la tristesse du manoir. Construit 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 487 

sur un escarpement dominant à une grande hau- 
teur la Cère qui coule encaisse au sortir de la 
plaine d'Arpajon, la vue est bornée par la forêt qui 
couvre le ravin opposé et fait au château une mélan- 
colique ceinture. De l'extrémité de l'esplanade, seu- 
lement, une échancrure de la montagne permet à 
l'œil de se reposer sur la riante vallée d'Arpajon, 
d'admirer la vaste et riche plaine où se réunissent 
à la Cère la Jordanne et le ruisseau de Mamou, de 
suivre l'ondulation de ces coteaux parsemés d'élé- 
gantes villas, de riches villages coquettement jetés 
dans les positions les plus délicieusement choisies. 

Tout occupé à devenir un féal Chevalier, le jeune 
Astorg s'aguerrissait, à Conros, aux exercices phy- 
siques, sous la direction du Capitaine du château, 
énergique combattant des luttes Africaines contre 
le Maure, en même temps que les plus savants 
Moines de cette Abbaye d'Aurillac, dont il était le 
Viguier et le défenseur héréditaire, l'initiaient aux 
Belles-Lettres, lui apprenaient à rimer « sirventés » 
et « tensons ». Sept années furent employées à cette 
double formation si peu commune alors, même pour 
les plus grands seigneurs. Quand Marguerite de 



4 S S LES TROUBADOURS CAXTALIEXS 



Malmort estima achevée son œuvre maternelle, elle 
envoya son tils aîné à Taris, solliciter du roi Loya- 
le-Saint, sous les yeux duquel Astorg VI avait 
combattu à la Mansourah, l'honneur pour le jeune 
baron de Conros, qui avait accompli ponctuellement 
son stage d'Ecuyer il), de recevoir de sa bouche 
l'accolade et d'être armé Chevalier de sa royale 
main. 

— « La Chevalerie est pour les modernes ce que 
1rs temps héroïques étaient pour les anciens », a dit 
.Mme de Staël. 11 faut reconnaître avec Chéruel 
qu'elle a exalté le sentiment de l'honneur à un degré 
inconnu des héros de l'antiquité, et prendre à Am- 
père cette ingénieuse définition : « Elle est le roman 
(( de la féodalité, mais son roman vécu ». Son 
objectif, a-t-on dit encore, était l'exaltation dans la 
générosité, exaltation qui poussait les Chevaliers à 
réaliser des prouesses invraisemblables si l'Histoire 



(A) A l'âge de sept ans, le fils d'un noble entrait comme page 
au service d'un Roi, Prince ou grand Baron, y accomplissait son 
service au moins pendant sept années. Il pouvait être admis alors 
aux fonctions d'Ecuyer, entretenait les armes de son seigneur, 
surveillait les chevaux, ayant le privilège de porter l'épée au côté. 
11 devait faire comme Ecuyer un stage de sept années au moins, 
nul ne pouvant être armé Chevalier avant vingt et un ans. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 489 

ne les attestait indéniablement, exaltation dans 
le sentiment de l'amour, mobile de tontes les actions 
d'un vrai Chevalier. Une institution qui exacerbait 
et faisait dévier à ce point les sentiments les meil- 
leurs devait fatalement glisser à l'exagération, à la 
corruption et au ridicule. Mais, au XIII e siècle, elle 
était encore en pleine efflorescence, exclusivement 
guerrière, imprégnée d'un culte tout mystique pour 
la femme à laquelle elle vouait un amour plus idéa- 
liste que sensuel. 

Selon l'usage qui faisait coïncider toujours la 
solennelle investiture des nouveaux Chevaliers avec 
une des grandes fêtes religieuses, ce fut le jour de 
la Pentecôte 12G7 que le jeune Baron de Conros fut 
fait Chevalier. La veille au soir, il dut s'enfermer, 
en compagnie de ses parrains, deux Chevaliers choi- 
sis parmi les plus réputés, et d'un Prêtre, dans la 
chapelle du château i'03'al de Vincennes, y passer 
la nuit en prières, préparation sacramentelle appe- 
lée « la veille des armes ». Au matin, Astorg se 
confessa et communia, vêtu d'une sorte de robe 
brune, sans aucun autre ornement. Puis, selon le 
rite, il alla au bain, abandonna, après ses ablutions, 



490 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

la robe brune pour revêtir des habits blancs, de 
forme particulière, taillés dans l'étoffe la plus riche. 
En cet accoutrement, il dut s'étendre sur son lit 
pour y recevoir les visites de cérémonie de ses amis, 
des compagnons d'armes de son père, de tous ceux 
qui désirèrent lui marquer leur sympathie. Cette 
formalité accomplie, deux ou trois seigneurs, des 
plus qualifiés parmi ses intimes, vinrent l'aider à 
revêtir le costume de Chevalier. Ce fut d'abord une 
chemise brodée d'or au cou et aux poignets; par- 
dessus cette chemise une « jacque » de mailles, 
sorte de camisole faite de petits anneaux de fer 
entrelacés qu'on appelait aussi « haubert ». Elle 
était recouverte par un pourpoint de buffle sur 
lequel on passait une cotte d'armes et sur le tout 
on jetait un grand manteau semblable au manteau 
des Pairs. 

En cet équipage, Astorg se mit à genoux et fit 
serment de n'épargner ni sa vie ni ses biens pour 
la défense de la Religion, de faire la guerre aux infi- 
dèles, de protéger les veuves, les orphelins et les 
opprimés. Après ce serment, les seigneurs les plus 
qualifiés lui chaussèrent les éperons dorés; d'autres 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 491 

lui présentèrent le ceinturon où pendait une longue 
épée dans un fourreau couvert de toile et semé de 
croisettes d'or. Il passa cette épée à son cou et se 
rendit en cortège à l'Eglise où il se présenta après 
la Messe chantée. L'Evêque officiant prit l'épée que 
lui remit Astorg, la bénit et la porta procession- 
nellement au roi. Louis IX n'était plus, à cette 
époque, « long et grêle, avec un air angélique, un 
« visage plein de grâce, des yeux pleins d'âme, de 
« douceur et de rêve, des yeux de colombe » (1). Il 
avait perdu cette taille fine et élancée, cet aspect 
plus élégant que vigoureux, son abondante cheve- 
lure blonde; <( à la suite des austérités et des macé- 
(( rations auxquelles il se soumit avec une rigueur 
(( toujours plus étroite, il était devenu chauve et 
« un peu voûté » (2). Ce n'était plus l'imposant 
Chevalier de la journée de la Mansourah dont Join- 
ville dit : « Jamais si bel homme armé ne vis, car il 
(( dépassait ses chevaliers de toute la tête, un 
« heaume doré sur son chef, une épée d'Allemagne 
« en sa main. » 



(i) « Subtilis et gracilis, convenienter et longus », dit le Fran- 
ciscain Salimbene qui avait vu le roi à Aiguës-Mortes en 1248. 
(2) Ch. Roux : « Aiguës-Mortes ». P. 180. 



! '■'- LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Assis sur son trône, méditant, sans doute, les pré- 
paratifs de la nouvelle Croisade qu'il avait officiel- 
lement annoncée depuis deux mois et dont il portait 
déjà les insignes, le saint roi vit le jeune baron de 
Conros s'avancer vers lui, a pas comptés, les mains 
jointes, et, parvenu au pied du trône, s'y mettre à 
genoux. Le r<»i lui demanda alors ce qu'il voulait, 
s'il souhaitait la Chevalerie par amour des richesses 
pour se reposer ou pour se faire honneur à lui-même. 
— « C'est dans l'unique désir d'honorer la Cheva- 
lerie >». répondit Astorg, et il renouvela entre les 
mains du monarque le serment déjà prêté à ses par- 
rains. Alors, Louis IX, debout, le frappant par trois 
fois sur L'épaule du plat de l'épée: « Au nom de 
Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais 
Chevalier ». Et tandis que trompettes et hautbois 
jouaient leurs plus éclatantes fanfares, le pieux 
monarque attacha Fépée à la ceinture du nouveau 
Chevalier et lui donna l'accolade. 

Désormais, le nouveau Chevalier était « adoubé » 
(adopté) ; on lui remit immédiatement un casque, un 
écu, une lance; un cheval attendait sur lequel il 
s'élança pour parcourir les rues de Paris, montrer à 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 493 

tous sa nouvelle qualité. Au retour de cette chevau- 
chée, il s'assit au banquet royal que Louis IX donna 
en son honneur au Donjon de Vincennes. 

« Messire » Astorg, ainsi qu'il avait le droit de 
se qualifier désormais, rentra à Conros où on le 
voit tout occupé pendant trois ans de l'administra- 
tion de ses domaines. Le 20 juillet 1269, il fournit 
à l'Abbé d'Aurillac l'aveu et dénombrement de tout 
ce qu'il tenait de lui et le 27 du même mois il recon- 
naît tenir d'Alphonse, Comte de Poitiers, de Tou- 
louse et d'Auvergne, frère de Saint Louis, quantité 
d'atïars situés dans les paroisses de Saint-Cirgues 
et Saint-Kéiny de Jordanne, Lascelles et Thiézac. 
Le 3 août de la même année, il rend hommage à 
Guillaume, abbé de Saint-Géraud, et remet entre 
ses mains son château de Conros. La bannière Abba- 
tiale est hissée au sommet du donjon et par trois 
fois le héraut d'armes du Monastère jette aux échos 
l'appel guerrier de l'Abbé d'Aurillac: « Ourlhat, 
Ourlhac, per Sent Guiral é per l'Obbat » — « Auril- 
lac, Aurillac, pour Saint Géraud et pour l'Abbé ». 
Le 12 septembre suivant, il obtient d'Alphonse de 
Poitiers et d'Auvergne des lettres au Sénéchal de 



494 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Rouergue pour se faire restituer la terre de Tinières 
et le 28 octobre il reconnaît tenir de l'Evêque de 
Clermont son château de La Bastide et ses dépen- 
dances. Par ces actes multipliés d'administration, 
il incitait ordre à toutes les affaires que la mort 
soudaine de son père avait laissées pendantes pour 
se préparer à suivre lui-même son vaillant exemple 
ci aller guerroyer, à son tour, sur la terre Africaine. 
La cruelle expérience qu'il avait pu acquérir en 
Egypte, les désastreux résultats de sa première 
expédition n'avaient pu faire abandonner à Louis 
IX le chimérique espoir de convertir les Sarrazins. 
Son illusion esl si enracinée qu'il fera, deux ans 
plus tard, aux envoyés d'El Mostanssir, Sultan de 
Tunis, cette explicite déclaration: « Dites à votre 
« maître que je souhaite si vivement le salut de 
<< son âme que je consentirais volontiers à être dans 
<( les prisons des Sarrazins tous les jours de ma 
« vie, sans jamais voir la clarté du ciel, pourvu 
« qu'il se convertisse » (1). Les barons Français 
étaient fort éloignés de partager ce pieux enthou- 
siasme, le « Dieu le veut » clamé par le roi restait 






(i) « Dummodo rex rester et gens sua fièrent Christiani ». 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 495 

sans écho et les plus braves Chevaliers, ceux-là 
même qui approchaient de plus près le saint mo- 
narque, se montraient navrés de cette obstination 
à vouloir tenter une nouvelle expédition. Rien ne 
saurait donner une idée plus exacte de l'état des 
esprits qu'un pasage de Join ville; on y voit pris sur 
le vif le dégoût général, la répugnance de tous à se 
lancer dans une nouvelle aventure sans résultat 
profitable possible. Cet état d'âme de la Chevalerie 
Française que le jeune Astorg d'Aurillac devait par- 
tager expliquera que, parti sans enthousiasme, 
aiguillonné seulement par le point d'honneur, sa 
poétique indignation se soit traduite en termes 
d'une violence qui étonne moins lorsqu'on connaît 
l'ambiance dans laquelle vivait nécessairement notre 
Troubadour. 

C'était en fin mars 1267, donc quelques semaines 
avant la Pentecôte où Astorg fut armé Chevalier. 
« Il advint, dit Joinville que le roi manda tous ses 
<( barons à Paris pendant un carême. Je m'excu- 
<( sai près de lui pour une fièvre quarte que j'avais 
« alors et le priai qu'il me voulût bien dispenser et 
« il me manda qu'il voulait absolument que j'y 



496 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

<( allasse, car il avait de bons médecins qui savaient 

(( bien guérir de la fièvre quarte. 

« Je m'en allai à Paris. Quand je vins le soir de 

(( la Vigile de Notre-Dame, en Mars, je ne trouvai 

« personne, ni la Keine ni autre, qui me sut dire 

« pourquoi le roi m'avait mandé. Or, il advint, ainsi 

« que Dieu le voulut, que je m'endormis à Matines 

« et il me fut avis en dormant que je voyais le roi 

« devant un autel, à genoux, et il m'était avis que 

« plusieurs Prélats, en habits d'Eglise, le revêtaient 

« d'une chasuble vermeille en serge de Keiins. 

« J'appelai, après cette vision, Mgr Guillaume, 

« mon Prêtre, qui était très savant et lui contai 

« la vision. Et il me dit ainsi: « Sire, vous verrez 

« qne le roi se croisera demain ». Je lui demandai 

(( pourquoi il le pensait et il me dit qu'il le pensait 

(( à cause du songe que j'avais songé, car la cha- 

« subie de serge vermeille signifiait la croix, 

(( laquelle fut vermeille du sang que Dieu y répan- 

(( dit de son côté et de ses mains et de ses pieds. 

<( Quant à ce que la chasuble était en serge de 

« Reims, cela signifie que la Croisade sera de petit 

« profit, ainsi que vous verrez, si Dieu nous donne 

« vie. 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 497 

(( Quand j'eus ouï la inesse à la Magdeleine, à 
« Paris, j'allai à la Chapelle du Roi et je trouvai le 
« roi qui était monté sur l'échafaud des reliques et 
(( faisait apporter la Vraie Croix en bas. Pendant 
<( que le roi venait en bas, deux Chevaliers qui 
(( étaient de son Conseil commencèrent à parler l'un 
« à l'autre et l'un dit : a Ne me croyez jamais si le 
« roi ne se croise ici ». Et l'autre répondit : « Si 
« le roi se croise, ce sera une des douloureuses jour- 
ce nées qui jamais fut en France. Car, si nous ne 
« nous croisons, nous perdrons l'amour du roi et si 
« nous nous croisons nous perdrons celui de Dieu 
<( parce que nous ne nous croiserons pas pour lui, 
« mais par peur du roi. » 

« Or, il advint ainsi que le roi se croisa le lende- 
« main et ses trois fils avec lui et puis il est advenu 
« que la Croisade fut de petit profit, selon la pro- 
(( phétie de mon Prêtre. 

(( Je pensai que tous ceux-là firent un péché mor- 
(( tel qui lui conseillèrent le voyage, parce que, au 
« point où il était en France, tout le royaume était 
(( en bonne paix au dedans et avec tous ses voisins 
« et depuis qu'il partit, l'état du royaume ne ut 
« jamais qu'empirer. » 



498 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



La dernière Croisade de Saint Louis fut, on le 
voit, moins que populaire. L'enthousiasme du Baron 
de Conros paraît avoir été fort modéré, lui qui 
s'attarda si bien à ses préparatifs qu'il ne put s'em- 
barquer avec le roi. 11 estima, sans doute, cette 
expédition obligatoire pour lui, crut ne pouvoir 
mieux témoigner sa gratitude au saint roi, pour 
l'honneur insigne reçu de lui, qu'en tirant sous ses 
ordres, contre les Infidèles qu'il s'était engagé à 
combattre par son serment de chevalerie, cette épée 
que le monarque Français avait attachée à sa cein- 
ture. .Mais, un grand seigneur comme le baron de 
Conros ne partait en expédition d'outre-mer qu'en 
entraînant à sa suite nombre de ses vassaux, et les 
frais d'une telle entreprise étaient des plus dispen- 
dieux. Les barons féodaux étaient plus riches de 
terres que d'espèces sonnantes; pour se procurer le 
viatique indispensable, il leur fallait nécessairement 
engager ou aliéner quelque domaine. C'est ainsi que 
le 22 août 1270, Astorg VII vend, au prix de treize 
mille soixante sous de Clermont, à son oncle Durand 
de Montai (1), tout ce qu'il possédait dans les 






(i) Durand, fils cadet d'Astorg V et de Marie de Carlat-Rodez, 
auteur des Aurillac-Montal, plus tard barons de Laroquebrou. Il 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 499 

paroisses de Viescamp, Saint-Etienne, Saint-Girons, 
Ayrens, Crandelles, Ytrac et Omps. Ainsi lesté, il 
quitta Conros dès les premiers jours de septembre. 

On sait rembarquement de Louis IX à Aigues- 
Mortes, en juillet, son arrivée à Tunis dont il espé- 
rait convertir le Sultan, la dyssenterie et la peste 
qui décimèrent l'armée campée dans les ruines de 
( 1 artkage, la mort du saint roi le 25 août. Quand le 
baron de Conros débarqua sur la côte Africaine, il 
trouva Farinée des Croisés dans la plus inexprimable 
confusion, ses chefs en proie au plus complet décou- 
ragement. Deux mois s'écoulèrent en incessantes 
escarmouches avec le Sultan de Tunis. Charles d'An- 
jou, roi de Sicile, frère de Saint Louis, réussit à 
signer avec ce chef Musulman un traité de paix et 
les Croisés purent enfin se rembarquer, emportant 
comme unique et funèbre trophée de cette lamen- 
table expédition, les ossements du saint roi. 

Il s'en revint, tout dolent, à Conros, retrouver sa 



avait épousé l'héritière du château de Montai, par. d'Arpajon, 
au voisinage de Conros. La descendance de ces Astorg-Montal- 
Laroquebrou ne s'est éteinte, au moins dans un rameau légitimé, 
que sous Napoléon III, en M. de Montai de Salvanhac, Maire 
d'Ayrens. 



500 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

jeune femme, Alix de Calmoiit d'Olt, et semble avoir 
tourné désormais contre Henri II, Comte de Eodez 
et Vicomte de Cariât (1), suzerain d'une partie de 
ses domaines, le besoin d'action qu'il n'avait pu 
dépenser contre les Maures d'Afrique. Meurtres, 
déprédations, injures, violences et dommages furent 
commis, de part et d'autre, avec la plus déplorable 
abondance. Aymeric d'Aurillac, sire de Montai, 
frère puîné du baron, Bertrand de Viescamp, Pierre 
de la Broha, Raymond de Séverac, Adhémar de h 
Vaissière, Amblard Vascon (le Gascon), llaymonc 
Périès, dit Terrisse, ces deux derniers chefs d( 
bandes à la solde d'Astorg, avaient chaudement 
épousé sa querelle contre le Comte de Kodez que 
soutenaient: Henri de Bénévent, Géraud de Sco- 
railles, Guibert de Boni et nombre d'autres sei- 
gneurs. Ce déplorable état de choses, dont pâtis- 
saient surtout les tenanciers de Cariât et de Conros, 
se prolongea jusqu'en 1281 où, le jeudi après la fête 
des apôtres Saint Philippe et Saint Jacques, les 



(i) Henri II, Comte de Rodez et Vicomte de Cariât (1274- 
1302) fut lui-même poète. On a de lui deux « tensons » avec 
Giraut Riquier. Troubadours et Jongleurs affluaient à la Cour 
de Rodez. Cf. Chabaneau, P. 140. — De Barrau : Doc. hist. du 
Rouergue, etc.. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 501 



belligérants se réunirent à Aurillac, dans Lé Couvent 
des Frères Mineurs. Hugues de Collas, Chevalier du 
roi de France, Pierre Bosc, Sénéchal du Rouergue, 
Jacques Laumosnier, Baillv royal des Montagnes 
d'Auvergne, avaient été choisis comme arbitres. Ces 
trois juges reçurent, avant tout, serment du Comte 
de Rodez et du Baron de Conros qu'ils se soumet- 
traient pleinement à la sentence arbitrale qui inter- 
viendrait. Durand de Montai, Pierre de Brezons, 
Guillaume d'Estaing, Henri de Bénévent, Guil- 
laume, Vicomte, de Murât, Pierre de Mascon, 
Hugues de la Roche, Guillaume de Cardaillac, qui 
étaient parmi les seigneurs les plus qualifiés de 
Haute-Auvergne et de Rouergue, se portèrent 
garants de la promesse des deux adversaires de tenir 
pour définitif le jugement qui serait rendu. 

Notre Troubadour ne devait pas voir la pacifique 
issue de cette querelle à laquelle mit fin la sentence 
du 3 mars 1290. Il se trouvait à Toulouse en 1285, 
lorsque, probablement malade et considérant qu'il 
était sans héritier direct, n'ayant pas d'enfants 
d'Alix de Calmont d'Olt, il dicta son testament en 
faveur de son frère cadet Aymeric, qu'il instituait 
son héritier universel. Mourut-il dès cette époque 



502 LES TROCBADOUKS CANTALIENS 

ou survécut-il à cet acte? On ne saurait le dire. îl 
esl ccita in qu'il avait trépassé avant le 1 er septembre 
L292, date à laquelle sa veuve se remariait à Ray- 
mond Pelet, seigneur d'Alais. 

Jusqu'aux premières années du XX e siècle, il 
avait été unanimement admis qu'Astorg VII était 
l'auteur incontesté d'une élégie, d'un « planh », sur 

la mort de Saint Louis. Le manuscrit de la Biblio- 
thèque Nationale qui, seul, nous a conservé cette 
poésie, n'a gardé que les quatre dernières lettres 
<( rlac » du nom de l'auteur; mais les deux tables 
en tête du volume le donnent tout entier: « d'Aor- 
lhae ». Pour qui a lu nombre de nos chartes Canta- 
liennes on le nom des « Austau d'Aorlhac » — 
Astorg d'Aurillac — revient si fréquemment, aucun 
doute n'effleure même l'esprit. Le souvenir du 
« Troubadour de Conros » est resté aussi vivace 
que celui de Pierre de Vie chez les vieilles races du 
Haut -Pays et il y a moins d'un siècle que les vieux 
Chevaliers de Saint Louis, échappés à la Révolution, 
îtstés Voltairiens impénitents, citaient par tradi- 
tion le poème du « Troubadour de Conros » comme 
preuve des critiques que le moyen âge formulait 
déjà contre le Clergé et son esprit dominateur. T(vs 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 503 

les historiens Auvergnats du XVIII e siècle et au 
XIX e Pérudit Baron Delzons, M. Bouillet affir- 
maient catégoriquement les talents poétiques d'As- 
torg VII. Le premier, croyons-nous, le savant Cha- 
baneau, qui n'a pas plus songé, probablement, à 
consulter nos chartes ou nos nobiliaires pour 
Astorg d'Aurillac que pour Pierre de Rogiers, 
Astorg de Segret ou Faydit du Bellestat, propose, 
sans justification aucune, de faire d'Astorg d'Au- 
rillac le haut baron Cantalien si connu, un Astorg 
d'Ornac, Consul de Montpellier (1) ! En 1906, Féru- 
dit romaniste Fabre, écrivant dans la Revue de 
la Société Littéraire de la Haute-Loire (2), a 
démontré Terreur de Chabaneau, mais veut faire 
de notre poète un Troubadour du Velay, origi- 
naire d'Orlac, près Pébrac. Il a été amené à 



(i) « Peut-être le même ou tout au moins de la même famille 
qu'Austorgus de Orllaco (Ornac, commune de Mons, canton 
d'Olargues, arr. de Saint-Pons, Hérault) qui fut Consul de Mont- 
pellier en 1251. » Teulet, T. II, P. 205, b. — Gr. n° 40. Hist. Litt. 
T. XIX, P. 605. Chabaneau, P. 127. 

(2) C. Fabre : « Austorc d'Orlac, Troubadour du Velay au 
XIII* siècle. Etude sur sa vie et son œuvre ». Le Puy, 1906. Ex- 
trait des Mémoires de la Société Agricole et Scientifique de !a 
Haute-Loire. T. XVIII. 



501 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

dénier à Astorg VII d'Aurillac-Conros la pater- 
nité du « sirventés » connu, parce que, suivant lui, 
ce poème ne se réfère pas, comme on l'a cru jusqu'ici, 
à la croisade de Tunis en 1270, mais à celle d'Egypte 
de 1248 à 1254, et qu' Astorg VII était trop jeune 
pour avoir pu y prendre part. En 1007, le distingué 
Professeur de Sorbonne Jeanroy a victorieusement 
démontré que l'attribution à Orlac en Velay était 
aussi arbitraire que celle d'Ornac, près Saint-Pons, 
«Hic la graphie seule, sans parler des autres argu- 
ments, établissait péremptoirement qu'il ne s'agi 
sait que d'Aurillac et des Astorgs qui portaient 1 
nom de la ville Abbatiale (1). Ces discussions, trop 
arides pour les reproduire ici « in extenso », ces 
analyses méticuleuses ont eu, au moins, l'excellent 
résultat de démontrer surabondamment que l'auteur 
du « sirventés » en question était bien un Aurillac- 
( 'onros. 

Jeanroy penche à croire comme Fabre que cette 
poésie date de 1250 et non de 1270, se réfère au 
désastre de la Mansourah et non à la mort de Louis 



l 



(i) Jeanroy : Mélanges Chabaneau parus en 1907, P. 86 et suiv. 



LES TROUBADOURS CAJSTALIENS 505 

IX il Tunis (1). Ce n'est donc pas, selon ce critique, 
Astorg VII qui en est l'auteur, mais son père 
Astorg VI que nous avons vu participer à la Croi- 
sade d'Egypte et y mourir en 12G0 

Pabre veut encore attribuer à Astorg un « sir- 
ventés » connu jusqu'ici sous le nom de « Sirventvs 
du Chevalier du Temple » et cherche à démontrer, 
par d'ingénieux rapprochements de textes, qu'il 
offre de frappantes analogies avec le « planh » 
d'Astorg. L'érudit Professeur Vellave n'est pas plus 
heureux dans cette supposition que dans celle qui 
lui faisait vouloir faire un Astorg d'Orlac en Velay, 
de notre Astorg d'Aurillac-Conros ! 

Le Professeur Italien Giulio Bertoni vient de 
démontrer, avec un luxe de preuves qui ne laisse 
plus aucune place à la critique, que le « surventes » 
de 1265, relatif à la prise de Césarée par les Turcs r 
est authentiquement l'œuvre de Ricaut Bonomel, 
Chevalier du Temple, à qui elle ne peut être dis- 
cutée et qu' Astorg d'Aurillac y est parfaitement 
étranger (2). 



(i) Ibid. 

(2) Giulio Bertoni: Il serventese di Ricaut Bonomel (1265). — 



506 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Si l'attribution d'Astorg d'Aurillac au Velay et 
celle du ce Sirventés du Chevalier du Temple » au 
Troubadour Oantalien doivent être entièrement reje- 
tées, la question de la date du a planh » d'Astorg 
reste plus indécise. 

Le débat est d'ordre trop technique pour être 
exposé en détail; disons seulement que, d'après 
MM. Fabre et Jeanrov, il n'y avait pas, en 1270, 
d'Empereur, ce monarque étant mort en 1250; or, le 
quatrième couplet du « sirventés » semble en parler 
comme d'un être vivant et souhaiter que son fils 
lui succède à l'Empire. La ville d'Alexandrie men- 
tionnée à la deuxième strophe ne peut que désigner 
l'Egypte et non pas Tunis. Lorsque l'auteur maudit 
« les Turcs qui nous ont retenus », il fait une allu- 
sion manifeste à la captivité du roi et de ses barons 
faits prisonniers à la Mansourah. Si Fauteur se 
montre si irrité contre le Clergé et le Pape lui- 
même, c'est qu'Innocent IV, après avoir excommu- 
nié l'Empereur Frédéric II au Concile de Lyon, en 



Sonderabdruck aus der Zeitschrift fur Romanische Philologie 
Herousgegeben von D r Grôber Professor der Universitât Strass- 
burg, I. R. Halle. — 1910. 



LES TROUBADOURS CASTALIENS 507 

1246, et l'avoir traité d'Anté-Christ, prêchait contre 
lui la guerre sainte, et, « insensible aux malheurs 
de la Terre-Sainte et du roi de France », « envoyait 
« ses Légats jusque en Palestine, au milieu de l'ar- 
« mée des Lieux-Saints, débaucher les soldats et 
« dégager de leur serment les Chevaliers qui 
<( s'étaient voués au rachat du tombeau du Christ » 
pour les faire marcher contre l'Empereur Frédé- 
ric II (1). 

Que le « sirventés » d'Astorg d'Aurillae-Conros 
ait été composé en 1250 ou en 1270, par Astorg VI 
ou Astorg VII, « il est, dirons-nous avec M. Fabre, 
« d'une très forte inspiration, apprécie la politique 
« mondiale du temps et prend une belle place dans 
« la superbe collection de satires ou de chansons 
« émues que, vers la même époque, les Cardinal, les 
« Guilhem Figuieire, les Aymeric de Péguilhon, les 
<( Sordel, etc., composaient contre le Clergé ou en 
« l'honneur de Frédéric II et de Saint Louis » (2). 
Il offre encore, en dehors de sa valeur littéraire, l'in- 
térêt spécial de nous révéler la mentalité de l'aristo- 



(i) Fabre, loc. cit. 
(2) Ibid. 



508 LES TROUBADOURS CAMTALIENS 

cratie du XIII e siècle sous uu jour tout autre que 
certains historiens n'ont voulu la dépeindre. A 
croire certains d'entre eux, on imaginerait volon- 
tiers le moyen âge comme une ère de piété où le sei- 
gneur ne songeait qu'à courir à la conquête du 
Saint Sépulcre, à élever des églises ou à enrichir 
les monastères, tandis que la dévote châtelaine, 
retirée dans son oratoire, lisait son livre d'heures 
ou récitait ses patenôtres. 

Nous avons dit que les Troubadours se faisaient 
de la vie un concept plus païen que chrétien. Dans 
le monde où ils vivaient, chez les princes et les 
grands seigneurs, les préoccupations religieuses 
tenaient une place très secondaire. Les femmes elles* 
mêmes avaient souvent une liberté d'esprit qui 
étonne, telle la Vicomtesse Hermengardti de Nar- 
bonne. 

— « La religion tenait peu de place dans la 

(( société, observe Anglade Il semble bien que les 

(( sentiments religieux furent assez tièdes et que 
« la religion y fut une affaire privée, la vie exté- 
(( rieure étant tournée vers des sujets plus pro- 

u fanes Les doctrines de l'amour courtois parais- 

« sent avoir tenu plus de place dans ses occupations 






LES TROUBADOUR CANTALIENS 509 

« que l'étude de l'Evangile et celle plus austère de 

« la Théologie Les divorces sont innombrables et 

« scandaleux. On trouvait facilement des prétextes, 
(( mais le vrai motif était à peu près toujours le 
(( même : se débarrasser d'un premier lien pour une 

« union nouvelle plus profitable et plus utile (1) 

« Les chefs de l'Eglise étaient, eux-mêmes, d'une 
« remarquable tolérance et aussi indulgents que îa 
« société laïque (2) Le sentiment religieux n'était 



(i) Louis VII n'hésite pas à répudier Eléonore de Guyenne 
malgré les calamités effroyables que ce divorce devait attirer à 
son royaume. 

(2) La nécessité s'imposait à de grands Papes comme Inno- 
cent III de réagir, de faire rechercher par des « Inquisiteurs » 
les Clercs indignes. L'institution dévia, alla aux atrocités que l'on 
sait. « Abyssus abyssum invocat ! » On ne saurait trop dégager 
la grande mémoire d'Innocent III, comme l'a fait si lumineuse- 
ment Luchaire, Professeur de Sorbonne, peu suspect de « roma- 
nisvie » exagéré. Ce Pape ne voulut ni les horreurs de la Croisade 
Albigeoise, ni les exécrations de l'Inquisition, ne Tes sanctionna 
jamais. Il faut rappeler en quels termes virulents Innocent III 
incrimine Montfort, lui reproche ses atrocités : « ... Non content 
« de vous être élevé contre les hérétiques, vous avez tourné les 
« armes des Croisés contre les peuples catholiques, vous avez 
« répandu le sang des innocents et envahi à leur préjudice les 
« terres des Comtes de Foix et de Comminges, de Gaston de 
« Béarn... Vous exigez le serment de fidélité des peuples, fai- 
« sant donc aveu tacite qu'ils sont catholiques, puis vous les 
« attaquez!... Nous vous ordonnons de restituer ». Innocent III, 
I, 15, Epist. 213, Potthast n° 4653. La lettre est du 17 janvier 1213, 



510 LES TROUBADOURS CANTALIEXS 

(( pas tout à fait mort dans cette société; il soni- 
« meillait dans l'âme de plus d'un Troubadour et s'y 
« éveillait sous l'influence de circonstances spéciales 
« ou par suite des leçons de la vie » (1). 

Les Chevaliers partaient pour Jérusalem. L'objec- 
tif du voyage était bien la délivrance de la Cité 
Sainte, mais les Croisés entendaient aussi s'amuser 
en route! Chacun, comme le Comte Guillaume de 
Poitiers: « y fait vaillamment son devoir, mais s'y 
« amuse encore davantage et surtout amuse ses 
« compagnons de route et de bataille par des facé- 
(( ties de tout genre, par des paris ou des proposi- 
(( tions fantastiques où l'esprit religieux n'a aucune 
« part » (2). Ce Croisé de marque, observe très 
justement le même historien (3), a, par plus d'un 
a côté> l'âme d'un païen. Sa muse est aussi païenne 
« que celle d'un Grec ou d'un Latin. S'il invoque 
« Dieu ou quelque saint, c'est pour les mettre en 
« assez mauvaise compagnie et il leur rend, en les 



Innocent III ordonna formellement de suspendre la Croisade. 
D. Vaissette, Hist. du Lang. T. Vi, 4, XXII, XXXVI, P. 400. 
Lettre à Arnaud, Arch. de Xarbonne. Cf. L. Palauqui : Esclar- 
monde de Foix, 191 1. 

(1) Anglade : Les Troubadours, P. 196-201. 

(2) Ibid. 

(3) Ibid. 



LES TROUBADOURS CAKTALIENS 511 



(( nommant, à peu près le même hommage qu'il leur 
« rendrait par un juron ! » (1) 

Guillaume de Poitiers est loin d'être une excep- 
tion; pour un Godefroy de Bouillon, un Adliemar 
de Monteil (2), un Saint Louis vraiment imbu 
d'esprit mystique, de mœurs pures et de convictions 
indiscutables, il y avait des milliers de preux « fort 
honnêtes gens )), certes, mais voyant surtout dans 
les expéditions d'outre-mer un beau et gai voyage 
d'aventures (3). 

Les Troubadours satiriques, et c'est le plus grand 
nombre, exercent surtout leur verve contre le 
Clergé, ne reculant souvent même pas à s'attaquer 
aux sommets de la hiérarchie sacrée. Même pieuse- 



(i) Ibid. 

(2) Evêque du Puy ; le grand Aumônier de la Croisade. 

(3) La Critique moderne exercée sans aucun esprit anticatho- 
lique par de vrais érudits comme le Comte Riant (Invent., crit. 
des lettres hist. des Croisades, Arch. de l'Orient Latin, T. 1, 881), 
ou très respectueux du Catholicisme comme J. Harthung (Les 
Préliminaires de la première Croisade, 1877) ont montré que les 
historiens des Croisades ont eu une ignorance à peu près com- 
plète de ce qui touche à l'histoire de la Terre Sainte et qu'à part 
les grands faits comme la prise de Jérusalem, l'historien Michaud 
par exemple présente un vrai roman dont le Comte Riant montre 
les erreurs. Leur humeur naturellement batailleuse, le désir de 
voir du pays, l'espoir de fructueux établissements, furent, pour 
beaucoup de Croisés des facteurs plus puissants que le mystique 
« Dieu le veut ». 



512 I.KS IKOUBADOUBS CANTALIKXS 

ment élevés dans une école canoniale et destinés 
à porter le camail, comme Pierre Cardinal;, ils sont 
violemment anticléricaux. Le Troubadonr Vellave 
est un croyant sincère; sa profession de foi ne per- 
met pas d'en douter : 

— « Je crois que Dieu naquit d'une mère sainte 
« par qui le monde fut sauvé. Il est Père, Fils et 
« Sainte Trinité, il est un en trois personnes. Je 
(( crois qu'il entr'ouvrit le ciel et qu'il en fit choir 
« les anges... je crois à Rome et à Saint Pierre à 
« qui il fut ordonné d'être juge de pénitence » (1). 

Quel anticatholique mettrait plus de violente 
passion que ce croyant dans ses attaques contre les 
Moines de son temps! Leur relâchement, en ces 
siècles si tristes, donnaient sans doute matière à 
critique, mais la satire est certainement exagérée; 
le Tribunal de l'Inquisition qui fonctionne, les 
domaines que se sont taillés les Moines dans le 
Midi hérétique et vaincu allument certainement la 
colère de Pierre Cardinal. 

— « Rois, Empereurs, Ducs, Comtes et Cheva- 



(i) Nous avons utilisé pour les citations de Pierre Cardinal la 
traduction du Professeur Anglade. 



LKS TKÛUBADoUKS L'ANTALIEXS 513 

« liers gouvernent d'ordinaire le moude ; niainte- 
<( nant ce sont les Clercs qui ont le pouvoir. Ils 
« l'ont gagné en volant ou en trahissant, par 

« l'hypocrisie, les sermons et la force Je parle 

« des faux Prêtres qui ont toujours été les plus 
« grands ennemis de Dieu. 

«... Si Dieu veut que les Moines noirs (1) se 
(( sauvent par la bonne chère, les Moines blancs 
« par leur refus de payer, les Chevaliers du 
« Temple et de l'Hôpital par leur orgueil et les 
« Chanoines par leurs prêts à usure, je tiens pour 
« fous Saint Pierre et Saint Adrien qui souffrirent 
« pour Dieu grand tourment si ces gens-là par- 
ce viennent à leur salut. » 

« Je vois les Clercs, dit-il ailleurs, essayer de 
« toutes leurs forces de mettre le monde en leur 

« puissance et ils y arrivent en prenant ou en 

(( donnant, par hypocrisie ou pardon, par le boire 
(( ou le manger, avec l'aide de Dieu ou avec l'aide 
« du Diable. » 

Un des Ordres nouveaux imposés au Midi par 
la Croisade, les Jacobins, lui est en spéciale hor- 





(i) Les B, 



i) Les Bénédictins. 



514 



I,ES TROUBADOURS CANTALIENS 



reur. Après leur avoir reproché leurs longs repas, 
leurs discussions sur les meilleurs crus, il s'écrie: 

— « Leur pauvreté n'est pas une pauvreté spiri- 
« tuelle; tout en gardant leurs biens ils prennent 
u celui des autres; ils laissent pour de belles robes 
« tissées en laine anglaise le ciliée qui leur est 

<< trop rude Vêtus de vêtements fins, souples, 

(< amples, Légers en été, épais en hiver, avec de 
(( bonnes chaussures, semelles à la Française et 
" quand il fait grand froid en bon cuir de Mar- 
« seille bien cousu, ils vont prêchant et disent 
« qu'au service de Dieu ils mettent leur cœur et 
« leur avoir. » 

Ses attaques vont crescendo contre les Minimes: 

— (( Les Moines sont si cupides, si pleins d'or- 
« gueil et de mauvais désirs qu'ils connaissent 
« cent fois plus de ruses que voleurs et malfai- 
(( teurs. S'ils peuvent causer avec vous de vos 
(( secrets, vous ne pourrez pas plus vous en défaire 
« que s'ils étaient vos frères. Voilà comment ils 
« bâtissent leurs maisons et créent leurs beaux 
<< vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui 
(( convertiront Turcs et Persans, car ils ont trop 
« peur de passer la mer et d'y mourir; ils aiment 



LEi, TROUBADOURS CANTALIENS 515 

« mieux bâtir ici que de se battre là-bas! Pour de 
(( l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon. 
« quelque mal que vous ayez fait; pour de l'argent 
(( ils sont tellement ingénieux qu'ils donnent la 
« sépulture aux usuriers, mais ils ne visitent ni 
« n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre. Ils ne 
(( font que quêter toute l'année; puis ils s'achètent 
« de bons poissons, beau pain blanc, bons vins 
« savoureux, bons vêtements chauds contre le 
« froid. Plût à Dieu que je fusse de tel ordre, si je 
« pouvais être sauvé » (1). 

Il deviendrait fastidieux de le suivre comparant 
les Dominicains, l'Ordre nouveau où se recrutaient 
les Inquisiteurs, à des vautours sentant la chair 
puante. On voit que nos modernes critiques ont eu 
de lointains aïeux, avec cette circonstance atté- 
nuante pour les Troubadours qu'au lieu de no* 
Ordres austèrement réformés, vivant une vie terri- 
blement cénobitique et rude, tout occupés d'apos- 
tolat et de prières, le XII e siècle pullulait de ces 
Moines girovagues, de ces piètres Monastères que 
flétrit avec tant d'indignation Saint Bernard (2). 



(i) Traduction d'Anglade « Les Troubadours ». 
(2) « Qui me donnera, disait-il, de voir, avant de mourir, 
l'Eglise de Dieu comme elle était dans ses premiers jours? » 



516 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Astorg d'Aurillac-Conros est contemporain de 
Pierre Cardénal, son quasi-compatriote, dont il a dû 
certainement connaître les œuvres. L'anticlérica- 
lisme qu'on peut reprocher au baron de Conros est 
bien pâle à côté des diatribes de son devancier ! Il 
était nécessaire de montrer que l'état d'esprit du 
Troubadour Aurillacois n'est pas anormal pour son 
temps et qu'il pourrait presque être classé parmi les 
modérés. Les auteurs de l'Histoire Littéraire font 
remarquer, néanmoins, le caractère vivement sati- 
rique du « planh » d' Astorg: 

— (( Ce poète paraît un homme très religieux et 
« cependant peu de Troubadours se sont permis 
« des satires aussi violentes que la sienne contre 

(( le Pape et le Clergé Dans sa douleur il s'en 

(( prend à Dieu lui-même! » (1) 

L'Abbé Millot cherche, avec sa douce philoso- 
phie, à analyser l'état d'âme qui a rendu notre 
Troubadour aussi violent: 

— « Cette poésie, dit-il, annonce un homme 
« furieux des calamités produites par les Croi- 
« sades. Il pleure la mort du roi Saint Louis si 



(i) Hist. Liltér. T. XIX. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 517 



(( ardent à servir Dieu, il maudit les Croisades et 
« le Clergé promoteur de la guerre sainte, il mau- 
« dit Dieu lui-même, qui pouvait la rendre lieu- 
« reuse. Il voudrait que les Chrétiens se fissent 
« Mahométans puisque Dieu est pour les Infidèles! 
(( Il oppose la voie droite que tenait Saint Pierre 
« aux mauvaises ruses que pratique le Pape. Il 
(( invective contre le Pape et les Prêtres qui font 
« tout pour de l'argent; enfin il voudrait que 
« l'Empereur se croisât avec les Français pour 
« combattre le Clergé qui a fait périr la Chevale- 
« rie et ne songe qu'à dormir ! 

« Une pareille invective mêlée d'impiétés gros- 
ce sières prouve jusqu'à l'évidence combien les abus 
(( en fait de religion sont funestes à la Eeligion 
« même. Si Austau était tombé avec sa pièce dans 
(( les mains de l'Inquisition, il ne pouvait échapper 
(( au feu! Les Inquisiteurs auraient cru glorifier 
« et affermir la Foi par son supplice! » (1) 

Ricaut Bonomel, Chevalier du Temple, est, dans 
ce « sirventés » qu'on a voulu attribuer à Astorg 
d'Aurillac, tout aussi violent que notre Troubadour. 



(i) Millot : Hist. Littér. des Troubadours. T. II. 



518 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

« C'est dans le Chevalier du Temple et Astorg 
« d'Aurillac, dit l'Histoire Littéraire, qu'il faut 
« chercher l'expression de la douleur et de l'indi- 
ce gnation » (1). — « Des calamités de toute espèce, 
« continue le même écrivain, fondent sur les Chré- 
« tiens dans la Syrie et la Palestine. La ville de 
« Césarée était tombée au pouvoir des Mameluks, 
« la forteresse d'Assur venait d'être prise (1265) )). 
Dans son navrement, le Chevalier du Temple dépasse 
de beaucoup les hardiesses du Troubadour Canta- 
lien. On croirait presque entendre Luther se scanda- 
liser du trafic des indulgences ! 

Nos Légats; ceux-ci je vous l'affirme hautement 
Vendent Dieu et les indugences pour de l'or. 

Rendons à l'auteur cette justice, qu'après avoïjj 
exprimé son doute, quasi blasphématoire, sur le 
Christ qui semble se désintéresser de voir son tom- 
beau retomber aux mains des Turcs: 

Et puisque le Fils de Marie qui devrait en être affligé 
(i) Ibid. 



LE3 TROUBADOURS CANTALIENS 519 

Veut cela et que cela lui plaît, nous devons en éprouver 

[de la joie à son exemple. 

Le poète est aussi cinglant pour ses compagnons 
et pour lui-même que pour le Pape : 

Ce Pape prodigue les indulgences avec grande largesse 
Contre les Allemands, parmi les Arlésiens et les Fran- 
çais 
Et ici, entre nous, nous montrons une grande convoitise 
Car, nos croix se transforment en croix de livres tour- 

[nois 
Et vont vers ceux qui veulent sacrifier la Terre Sainte. 

C'était donc bien l'opinion accréditée parmi les 
Croisés que traduisait Astorg d'Aurillac, père ou 
fils, en 1250 ou en 1270. 

En dehors même de leur verve poétique, ces deux 
barons de Conros, Viguiers de l'Abbaye de Saint- 
Géraud d'Aurillac, Chevaliers croisés, contempo- 
rains et amis, peut-on dire, de Saint Louis, roi de 
France, frère et neveu du pieux et savant Evêque 
de Paris, arrière-neveux, dit-on, de Saint Géraud, 



520 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 



fondateur de l'Abbaye et de la Tille d'Aurillac, 
grands seigneurs terriens de Haute- Auvergne, 
constituent par leur mentalité, très pieuse mais 
fort libre d'appréciations, un intéressant échantil- 
lon de cet esprit public du XIII e siècle si finement 
représenté par leur contemporain, le sire de Join- 
ville. 




Astorg de Segret 

XIII« 



La vallée du Vaulmier, qu'on appelait, au temps 
d'Astorg de Segret, « la rïbeyra cavada del Val- 
mietg », « la vallée caverneuse du Vaulmier » (1), 
est une des plus pittoresques et des plus impres- 
sionnantes du Haut Pays. Elle tirait son nom du 
château situé au milieu du val (Val-mietg, Val- 
miès), chef-lieu d'une grande baronnie dont la juri- 
diction s'étendait sur plusieurs paroisses et qui 
était, de temps immémorial, aux mains de la puis- 
sante maison d'Apchon. On l'appelait aussi parfois 
« vallée de Saint Vincent », du nom de l'unique 
église paroissiale qu'elle contint au XIII e siècle (2). 
Cet édifice, de style roman primitif, est certaine- 
ment le même, au moins dans ses parties essen- 
tielles, qu'au temps où notre Troubadour y fut 
baptisé. On peut juger de la profondeur de la vallée 
et de son inclinaison par la différence d'altitude 



(i) Anciens titres rapportés par le Dict. Stat. du Cantal, T. V, 
P. 600. Dans le dialecte actuel, l'habitant de la vallée l'appelle 
« lou Bamiès » « le Bas-milieu ». 

(2) La création de la commune du Vaulmier, démembrée de 
Saint-Vincent, est de 1837. 



524 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

entre ses deux points extrêmes, le « Suc-Rond » 
qui a 1.581 mètres et Longevergne 551, soit une 
différence de plus de mille mètres sur un parcours 
de peu d'étendue. Aussi, la rivière de Mar qui 
l'arrose, grossie du ruisseau du Marlhiou, n'est-elle 
autre chose qu'un impétueux torrent qui descend 
du Puy-Mary. 

On tenterait vainement de chercher à reconsti- 
tuer le site qu'Astorg de Segret contempla dans 
sou enfance, tant les changements ont été, ici, 
brusques, rapides et nombreux. 

— « Au lieu de ces pentes nues, déchirées par les 
« ravins, dit E. Delalo, étaient, il y a moins de 
« deux siècles, des champs fertiles. Ce rocher a 
(( occupé la place de l'ancien presbytère de Saint- 
ce Vincent qu'il a écrasé sous son poids, un autre a 
« remplacé une grange; d'autres parties du haut 
« de la montagne se sont arrêtées sur ses flancs et 
(( menacent d'achever leur course. Les ruisseaux 
« ne coulent pas, ils se précipitent en cascades, 
« bondissent de rochers en rochers jusqu'à ce qu'ils 
« viennent confondre leurs eaux avec celles de la 
« rivière de Mar qui n'est elle-même qu'un torrent 
« faisant retentir au loin le bruit de ses ondes 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 525 

« tumultueuses. Tout est contraste dans cette val- 
(( lée. Le ravin, comme un ver rongeur, déchire la 
(( prairie; la plus magnifique végétation est à côté 
(c d'un rocher ou d'une côte stérile. On conçoit, 
« mieux qu'on ne saurait le décrire, tout ce qu'il 
« y a de pittoresque, d'imprévu, dans ce paysage 
(( bordé sur toute sa longueur par de hautes mu- 
a railles de basalte et qui a pour lointain le Pur- 
ce Mary. 

(( Le fond de la vallée est d'une grande fertilité; 
« des eaux de source très abondantes arrosent ses 
« prairies, les pentes à l'aspect du Nord sont cou- 
(( vertes par des bois qui protègent les terres culti- 
« vées contre les ravages des eaux pluviales, celles 
a au Midi sont nues et décharnées. Les ravins qui 
(( se sont formés ont pris les proportions d'im- 
(( menses précipices et servent de lit momentané à 
u des torrents destructeurs qui rongent l'escarpe- 
(( ment et entraînent des avalanches de débris de 
« toute sorte. Cependant si la nature est infati- 
« gable, l'homme ne l'est pas moins; à peine un 
(( éboulement s'est-il opéré que bientôt ces débris 
« divisés, triés, pulvérisés, se transforment en 
(( terre végétale, deviennent un sol fertile... C'est 



526 LES TROUBADOURS CAKTALIENS 

(( le travail de Sisyphe!... Seulement quelque 
(( rocher qui, par sa masse, a bravé tous les efforts, 
« demeure là comme un impérissable témoin des 
« révolutions que le sol a subies » (1). 

Quantité de villages et de hameaux de la vaste 
paroisse de Saint- Vincent ont disparu depuis le 
moyen âge (2), détruits par les avalanches, aban- 
donnés par les habitants, après les maladies conta- 
gieuses qui décimèrent la population au XIV e siècle 
ou ruinés, à la même époque, par les dévastations 
des Anglais et des Routiers. Du nombre est le châ- 
teau de Segret qui s'élevait sur la crête de la côte, 
dominant, au Midi, le gros bourg de Saint- Vincent 
et dont il ne reste que de faibles vestiges (3). C'est 
dans ce manoir que naquit, vers 1240, Astorg de 
Segret dont les parents possédaient ce fief de toute 
ancienneté. Aucun acte les concernant ne nous est 



(i) Dict. Stat. du Cantal, T. V., P. 6oi. 

(2) Une liéve du Prieuré de Saint- Vincent de 1332 donne les 
noms d'une vingtaine de villages aujourd'hui disparus. Du nombre 
est la fameuse et très problématique ville de Cotteuge, objet de 
tant de légendes, dont les ruines récèlent des trésors, notamment 
une table en or massif ! Il est certain que Cotteuge, si elle fut 
jamais une ville, n'était au temps de notre Troubadour qu'un 
pauvre village ainsi que le prouve une charte de 1268. 

(3) Bouillet : Nobil. d'Auv., T. VI, P. 212. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 527 

parvenu, mais on connaît, en revanche, Raymond 
de Segret, fort probablement frère de notre Trou- 
badour, qui s'intitule seigneur de Segret dans un 
acte de vente qu'il consentit en 1277 à Eustache 
de Beaumarchais, Bailly royal des Montagnes, ainsi 
que dans un contrat qu'il passa en 1298 avec 
Hugues, Doyen du Monastère de Mauriac, et Alasie 
de Segret, qu'on croit sœur des précédents, appa- 
raît dans un acte de 1301 (1). Le fief de Segret 
devait être tenu par eux en mouvance des sires 
d'Apchon, barons du Yaulmier, suzerains de toute 
cette région (2). 

Astorg II de Segret, petit-fils ou neveu de notre 
Troubadour, semble avoir hérité de ses qualités 
intellectuelles. Il est, en 1317, Secrétaire du roi de 
France. Son fils, Etienne de Segret, abandonna, en 
1357, son château qui menaçait ruine, vendit le 
fief au baron de Salers et se retira dans une de ses 



(i) Bouillet : Nobil. d'Auv., T. VI, P. 212. 

(2) On a vu (biographie d'Ebles de Saignes) que les sire? 
d'Apchon se prétendaient modestement issus d'un Lieutenant de 
César ! Il est certain que dès le X e siècle cette race était une des 
plus puissantes du Haut Pays et que toute la dominance de la 
contrée montagneuse lui appartenait dans un vaste rayon autour 
de leur forteresse d'Apchon. 



528 IIS TBODBADOUBS < ANTALIENS 

terrée du voisinage, a Navaste, paroisse de Saint- 
Bonnet <!<• Salera (1). La famille de Segret s'éteint 
bientôt après <lans les barons de Salers, déjà pos- 
sesseurs du château de Segret et qui lf deviennent 
aussi de Navaste par cette alliance (2). 

Le savant auteur des biographies des Trouba- 
dours, Ch&baneau, n'a pas songé à venir chercher 
en Bante-Auvergne le berceau d'Astorg de Segret 
ni a consulter, <>u les chartes originales ou le nobi- 
liaire d'Auvergne qui l'eût mis sur leur trace. 
Découvrant en Velay un Monastère dont le nom 
francisé a quelque analogie avec celui de notre 
Troubadour, constatant que le titulaire de cette 
Abbaye, <!<■ L266 à L298, porte le prénom d'Astorg: 
« Astorgius, Abbas Secureti », qu'il traduit par 
Astorg «le Seguret, il se demande, avec la plus pru- 



(i) Bouillet, loc. cit. — Dict. Stat. du Cantal, T. I, P. 277. 

(2) Navaste, village de la commune de Saint-Bonnet, canton 
de Salers, arr. de .Mauriac. 11 passa des Salers aux Fontanges, 
puis aux Dienne, aux Valens-Nozières et aux Jarrige d'où il 
advint aux Ty 5 sandier d'Escous qui le possédaient encore en 1850. 
Mon oncle Ernest Tyssamlier d'Escous, le grand agronome 
Cantalkn, mort en 1S90, dont le buste a été érigé par souscription 
sur la place de Salers, pouvait fort probablement se réclamer, 
par ses aïeules, d'une lointaine parenté avec Astorg de Segret, 
le Troubadour. 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 529 

dente circonspection, il faut le reconnaître, si cet 
ecclésiastique ne serait pas le poète Auvergnat, au- 
teur du « Sirventés » contre Philippe-le-Hardi (1). 
Si Chabaneau avait feuilleté les nobiliaires du 
Eouergue, il y eut trouvé aussi une famille de 
Seguret (2), aussi étrangère que l'abbé Vellave à 
notre Troubadour Cantalien. 

Partant de cette donnée Chabaneau, un Eoniani- 
sant érudit auquel nous avons déjà rendu hommage 
à propos d'Astorg d'Aurillac, C. Fabre, a fait sur 
Astorg de Segret et son œuvre l'étude la plus fouil- 
lée, dont la partie analysant le « sirventés » de 
notre poète est vraiment digne de toute admiration. 
Ecrivant au Puy-en-Velay, auquel il souhaite ratta- 
cher Astorg de Segret, M. Fabre se livre aux recher- 
ches les plus ardues sur Astorg, Abbé de Seguret, 



(i) « Austorg de Segret. — Peut-être le même que « Astor- 
gius Abbas Secureti (Seguret, au Puy-en-Velay) de 1266 à 
1298. (Titres de la Maison de Bourbon n° 1503). Un sirventés 
contre Philippe-le-Hardi et Charles d'Anjou, composé peu après 
la mort de saint Louis. 

Gr., n° 41, Hist. Littér., T. XIX, P. 606. Ce surventes est adressé 
à « Monsenher N'Oth de Lomagna », c'est-à-dire Arnaud-Othon II 
qui ne vivait plus en 1274 ». Chabaneau, P. 127. 

(2) Notamment les « Documents hist. et gcnéal. sur les familles 
du Rouergue » par M. de Barrau, 1860. T. IV, P. 156. 



580 LES TROUBADOURS CAXTALIENS 

qu'il croit être son personnage, arrive à découvrir 
qu'il s'appelle, en réalité, Astorg de Montaigu, origi- 
naire de Montaigu-le-Blanc-sur-Champeix, arrondis- 
sement d'Issoire, qu'il a pris part à la réunion de la 
Bigorre à la France, sous la suzeraineté de l'Eglise 
du Puy. Mais il se heurte à des contradictions; 
l'attitude, les sympathies politiques d'Astorg de 
Montaigu, Abbé de Séguret, sont diamétralement 
opposées aux sentiments d'hostilité exprimés dans 
le « sirventés » d'Astorg «le Segret. Fabre le recon- 
ii;iit loyalement, s'efforce de chercher explications 
plausibles et doit, finalement, conclure que l'identi- 
fication de l'auteur du « sirventés » à Astorg de 
Montaigu, Alibi- de Séguret, est loin d'être satisfai- 
sante. Reconnaissons qu'on ne saurait mettre érudi- 
tion plus scrupuleuse au service d'une thèse dont 
le point de départ était erroné. Il était bien inutile 
de torturer le nom de (( Séguret » pour lui faire 
donner inutilement la contraction injustifiée de 
« Segret », alors que la famille de Segret, d'origine 
chevaleresque, était possessionnée de toute ancien- 
neté dans les monts Cantaliens où elle n'a pas donné 
que notre Troubadour comme personnage qui ait 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 531 

laissé trace. Bien qu'elle se soit éteinte dès le 
XV e siècle, les documents sur elle sont assez nom- 
breux, son nom parfaitement invariable, pour ne 
laisser subsister aucun doute (1). 

Astorg de Segret avait pour suzerain Guillaume 
IV, le puissant Comtour d'Apchon, baron du 
Vaulmiers, Saint- Vincent, Le Falgoux, Allanche, 
Vicomte de Combronde, dont les immenses domaines 
englobaient toute une partie de la région monta- 
gneuse des arrondissements actuels de Mauriac et 
de Murât, s'étendaient sur la Planèze et vers les 
Monts Dore. Sa femme, Flandrine d'Escole, qu'il 
avait épousée avant 1263, accueillait avec empres- 
sement les Troubadours au château d'Apchon où 
elle tenait cour ouverte, généreuse et bienveillante, 
aux Jongleurs. Il est fort à croire que ce fut aux 
pieds de sa suzeraine qu'Astorg de Segret rima ses 
premiers vers, dans les salles du château d'Apchon 



( i ) C. Fabre : Annales du Midi, oct. iqio, publie le texte 
amélioré de l'unique sirventés connu de Segret qu'il fait suivre 
d'une remarquable critique. Nous avons suivi la chronologie 
tracée par ce savant Romaniste dont la sûreté de documentation 
est de tous points d'une rigoureuse exactitude. 

(3) M. Fabre a publié sa belle étude sur Astorg de Segret 
dans « Les Annales du Midi », n os d'octobre 1910 et janvier 191 1. 



532 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

qu'il fréquenta les maîtres eu Fart de bien dire, 
toute cette pléiade de poètes Auvergnats encore 
brillante au commencement de la seconde moitié 
du XIII e siècle, mais déjà sur son déclin. Tandis 
que la châtelaine d'Apclion et sa fille Isabeau se 
délectaient aux chansons et aux « sirventés », le 
Comtour menait rude guerre contre un Capétien, 
le frère puîné de Louis IX : Alphonse, Comte de 
Poitiers et d'Auvergne. Ce Prince avait reçu en 
apanage toute la « Terre » ou Comté d'Auvergne, 
enlevée jadis par Philippe- Auguste aux Comtes; 
plusieurs de ces possessions confinaient à la. Com- 
toirie d'Apclion. Guillaume IV, à la tête de ses 
montagnards, dont ses vassaux du Falgoux et du 
Vaulmier sformaient l'avant-garde (1), commandés 
peut-être par quelque Chevalier de la maison de 
Segret, envahit les terres du Capétien, saccage, 
pille, brûle villes et villages. Il fallut qu'Eustache 
de Beaumarchais, baron de Calvinet, Sénéchal du 
Prince et Bailly royal des Montagnes, livrât de 
vraies batailles pour arrêter le Comtour d'Apchon 
qui fut finalement condamné à une amende de trois 



(i) Dict. Stat. du Cantal, T. I, P. 78. Nobil. d'Auv., T. I, P. 43- 



LES TROUBADOURS I ANTALIENS 533 



mille livres répartie entre les populations les plus 
éprouvées par les déprédations du terrible Comtour. 

Les sentiments peu tendres que Guillaume IV 
devait nourrir pour les Capétiens le tirent-ils se 
refuser à participer à la dernière Croisade, au lieu 
de suivre l'exemple de son aïeul le Comtour 
Armand, qui assistait en 1103 au siège de Tripoli, 
ou, au contraire, Saint Louis, en quête d'adhérents 
pour son expédition qui soulevait si peu d'enthou- 
siasme, lui lit-il une obligation, en expiation de ses 
méfaits, de l'accompagner en Afrique? Astorg de 
Segret fit-il, sous la bannière de son suzerain, 
comme il est logique de le supposer, la courte cam- 
pagne Tunisienne, mardia-t-il à la suite du baron 
de Conros ou de quelqu'autre seigneur Auvergnat? 
A la manière dont il critique le traité de Tunis, 
parle des principaux Croisés, il semble bien qu'il 
ait été témoin des événements antérieurs à cette 
paix qui mit fin à la dernière Croisade. Peut-être 
avait-il quitté déjà son nid Cantalien pour les pays 
Méridionaux, plus propices aux Troubadours, et 
s'embarqua-t-il avec ce Vicomte de Lomagne auquel 
il semble profondément attaché par l'affection et 



534 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

la gratitude. Kien ne vient jeter le moindre jour 
sur cette partie de sa vie. 

On sait qu'une lourde part de responsabilité 
Incombait au i'rère cadet de Saint Louis, Charles 
d'Anjou, dans la détermination de la dernière Croi- 
sade. Tandis que le pieux roi ne nourrissait que le 
mystique espoir d' « induire » le sultan de Tunis à 
se <( chrétienner », son ambitieux puîné avait des 
vues pins politiques que religieuses. Vaillant 
homme de guerre, fort pieux, mais ambitieux. 
avide, dur, implacable, c'est une figure peu sympa - 
thi [ue que ce huitième fils de Louis VIII, marié en 
\-'.\\ ;i l'héritière de Provence, créé roi de Naples 
en 1265 par le Pape Urbain IV. On s'explique l'anti- 
pathie d'Astorg de Segret pour ce Prince Français, 
devenu roi Italien, qu'il devait accuser, non sais 
raison, de tontes les calamités contre lesquelles la 
vaillance française avait été impuissante. Après 
avoir écrasé son compétiteur Manfred, à la bataille 
de Bénévent, et envoyé au supplice le jeune Conra- 
din, malheureux rejeton de la Maison de Souabe, 
Charles d'Anjou, maître du royaume de Naples et 
de la Provence, convoitait l'Empire d'Orient. Le 
Pape Martin IV, bien qu'il dût, dit-on, la tiare à 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 535 

l'Empereur Paléologue, avait excommunié ce mo- 
narque, sur les instances du roi de Naples. Son 
frère mort, l'ambitieux souverain de la Napolitaine 
et de la Provence se préoccupait beaucoup moins 
de réaliser les pieux desseins de Saint Louis ou 
d'assurer une retraite honorable aux Croisés que de 
décider le sultan Tunisien à se reconnaître son vas- 
sal et se frayer ainsi le chemin de l'Empire. Son 
neveu, le nouveau roi de France, Philippe-le-Hardi, 
était un jeune homme de vingt-cinq ans, nature 
médiocre, écrasé, du reste, par la douleur, ne son- 
geant qu'à ramener en France les ossements de son 
père et les quatre cercueils de ses plus proches, 
morts devant Tunis. Si notre Troubadour s'insurge 
contre ce traité qui terminait par une paix hon- 
teuse, aux yeux des barons venus pourfendre le 
Sarrazin, une expédition désastreuse, s'il accable, 
dans son indignation, Philippe et Charles des pires 
invectives, le brave Cantalien ne devait faire, 
somme toute, que traduire la réprobation générale 
des survivants de la Croisade. Personne n'ignorait, 
sans doute, les vues secrètes du roi de Naples qui 
le poussaient à devenir, lui, monarque chrétien : 
(( un chef et un guide pour les Sarrazins, les Turcs 



536 LES TBOURADOURS CANTALIENS 

u et les Arabes », le tout: « outrager la loi que 

a Dieu nous a donnée par son Fils conduire les 

« affaires a rebours, ainsi que le roi Français et 

u l'aire que l'Eglise soil honnie » (1). 

Ce fameux traité signé a Tunis, le 30 avril 1270, 
ne stipulait quelques minées avantages qu'au profit 
du roi de Naples auquel le sultan de Tunis s'enga- 
geait a payer tribut. Charles avait en Sicile et dans 
les Pouilles des sujets Musulmans auxquels il lais- 
sait \>>\\{<- liberté de pratiquer leur religion; en 
retour, le sultan promettait la tohVance du culte 
chrétien dans ses Etats. La France ne recevait, en 
revanche, aucune compensation, si minime fût-elle, 
aux énormes sacrifices d'hommes et d'argent que 
lui avait coûtés cette dernière expédition de 
Louis IX. Il est vrai que la peste s'était chargée de 
faire au nouveau roi de France un splendide héri- 
tage des dépouilles des Princes atteints du fléau. 
Le Poitou, le Comté de Toulouse, l'Auvergne, la 
Touraine, le Kouergue, l'Albigeois, l'Agenais, le 
Comtat Venaissin (2) entraient définitivement dans 
le domaine direct de la Couronne de France par 



(i) A. de Segret: Sirventés, Strophes II, IV, VI. 

(2) Philippe-le-Hardi le céda en 1273 au Pape Grégoire X. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 537 

décès de leurs possesseurs; Philippe-le-Hardi deve- 
nait le premier Capétien vraiment roi du Midi de la 
Gaule. 

Astorg de Segret, imbu des traditions des Trou- 
badours, évoquant le souvenir des temps antérieurs 
à la Croisade Albigeoise où la poésie régnait eu 
souveraine, de Limoges à Marseille, de Bordeaux à 
Nice, voyait probablement d'assez mauvais œil la 
mainmise du roi de Paris sur ces contrées Méridio- 
nales, patrie de ses prédécesseurs, terre classique 
du « surventes » et de la chanson. Peut-être ce sen- 
timent entrait-il pour une bonne part dans sa 
méchante humeur et son jugement si sévère sur le 
monarque Français à qui il ne saurait pardonner 
(( de guider à rebours » et que par lui et son oncle, 
« si grande armée soit morte et disparue, que le 
« roi Louis ait, par eux, perdu la vie, ce qui est 
« grande tristesse » (1). 

La Noblesse Auvergnate n'avait pas au trei- 
zième siècle cette horreur qu'elle éprouvera après 
la Guerre de Cent ans pour les rois d'Angleterre, 
Ducs de cette Aquitaine, dont elle avait, elle-même, 



(i) Sirventés d'A. de Segret, strophe II. 



538 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 



fait partie jadis. Le monarque Anglais, que notre 
Troubadour convie à se substituer à Pkilippe-le- 
Ilardi, à la tête des expéditions d'outre-mer, était 
bien fait pour inspirer la Muse des poètes que sa 
nature chevaleresque, son amour de la justice, son 
beau caractère devaient séduire. Fils d'Henri III 
Plantagenel et d'Eléonore de Provence (1), il avait 
d'abord gouverné la Guyenne. Fait prisonnier avec 
son père par les barons Anglais révoltés, il avait 
réussi à s'échapper, avait vaincu les rebelles, en 
lui;.") et rendu la liberté et le trône à son père. La 
soif «les aventures, l'amour du danger lui avaient 
fail prendre la croix et arriver à Tunis, au môme 
moment que le baron de Conros, au lendemain de 
la mort de Saint Louis. C'est là, sans doute, 



(i) Les quatre filles de Raymond-Bérenger, dernier Comte de 
Provence de la Maison de Barcelone-Provence-Carlat avaient 
épousé, Tune Saint Louis, roi de France, l'autre Henri III Plan- 
tagenet, roi d'Angleterre, la troisième Richard de Cornouailles, 
frère d'Henri III, élu Empereur d'Allemagne et enfin la qua- 
trième, héritière de la Provence, Charles -d'Anjou, roi de Naples. 

On sait que la dynastie des Plantagenet, rois d'Angleterre était 
d'origine Française. Geoffroy, Comte d'Anjou, dit Plante-à-genêt 
parce qu'il portait toujours à sa toque une fleur de genêt, avait 
épousé Mathilde, unique héritière du roi Henri I er , troisième fils 
de Guillaume le Conquérant. Henri II, fils de Geoffroy et de 
Mathilde fut le premier roi Anglais de cette dynastie. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 539 

qu'Astorg de Segret avait pu l'approcher et avait 
été séduit par sa belle vaillance, son haut carac- 
tère. Le fameux traité si maudit par notre poète, 
ne permettant pas à l'héritier de la couronne 
Anglaise l'espoir de s'illustrer sur la terre Afri- 
caine, il était passé en Orient d'où il ne revint que 
pour recueillir en 1272 la succession paternelle. 
Lorsqu'Astorg de Segret écrivait san « sirventés y> 
en 1273 (1), Edouard I er tenait à ses barons ce beau 
langage : « J'observerai la Grande Charte et vous 
« l'observerez comme moi; je serai juste envers 
(( vous et vous le serez envers vos vassaux ». Sa 
modération, sa justice et sa vigilance lui méri- 
tèrent, à bon droit, le surnom de (( Justinien 
Anglais » (2). 



(i) Fabre, loc. cit., expose très clairement les raisons péremp- 
toires qui permettent d'assigner la date de 1273 au « sirventés » 
d'Astorg de Segret. Remarquons simplement qu'il est sûrement 
postérieur au traité de Tunis (octobre 1270) et à l'avènement 
d'Edouard I er (1272), antérieur à la mort d'Arnaud-Othon II, 
Vicomte de Limagne (1274), donc, nécessairement, de 1273. 

(2) C'est Edouard I er qui donna à la Chambre des Lords le 
droit de voter l'impôt, institua la Chambre des Communes et les 
Juges de Paix. Au prix d'une sanglante campagne, il conquit le 
pays de Galles resté libre jusque là, donna à son fils le titre de 
Prince de Galles que l'héritier présomptif Anglais a toujours 
porté depuis. 



540 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Il était un autre Prince Anglais, aussi sage que 
brave, que noire Astorg avait dû connaître aussi 
sous les murs de Tunis, dont il déplore la mort 
violente et somme le roi d'Angleterre de venger le 
meurtre; c'est Henri de Cornouailles, appelé aussi 
Henri d'Allemagne, à cause de l'élection de son 
père à l'Empire (1). 

Fils cadet de Jean-Sans-Terre et frère puîné 
d'Henri 111, Richard de Cornouailles avait épousé 
une Princesse de Provence, sœur de la femme de 
son frère aîné, Chargé par celui-ci du gouverne- 
ment de la Hiivi iine, Richard agrandit quelque peu 
la province Anglaise, malgré les victoires de Saint 
Louis. Croisé en 1240, il s'était vaillamment com- 
porté en Palestine. En 1257, ayant acheté les voix 
d'un certain nombre d'Electeurs, il avait réussi à 
se faire élire Empereur d'Allemagne. Bien qu'il 
n'ait pas été couronné, n'ait presque jamais résidé 
en Germanie, il exerça, quinze ans durant, tous les 
droits impériaux. Son fils aîné, Henri, était ce 



(i) Fabre examine minutieusement s'il peut s'agir de quel- 
qu'autre Prince et démontre que c'est bien d'Henri d'Allemagne, 
seul, qu'a pu vouloir parler Astorg de Segret. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 541 

Prince accompli dont Astorg de Segret déplore si 
amèrement la mort. 

On sait que Simon de Montfort, iils cadet du 
chef fameux de la Croisade Albigeoise, était passé 
en Angleterre où il avait épousé la sœur du roi 
Henri III et reçu de son royal beau-frère le Comté 
de Leicester. Bien qu'il eut gouverné avec autant 
de cruauté que de rapacité la Guyenne qui lui avait 
été confiée, Montfort-Leicester avait réussi à se 
mettre à la tête des Barons Anglais en révolte. On 
a vu la défaite du roi fait prisonnier avec son fils 
Edouard, l'évasion de celui-ci et sa victoire sur les 
révoltés à Evesham, en 1265. Son cousin ger- 
main (1) Henri l'avait puissamment secondé et ce 
fut le jeune Prince qui, le soir de la bataille, fit 
décider la mort nécessaire de Simon de Montfort- 
Leicester, chef des révoltés, fait prisonnier, qui fut 
en effet écartelé, séance tenante. Henri avait, 
ensuite, accompagné son cousin Edouard à Tunis; 
puis, taudis que ce dernier allait en Orient, il s'était 



(i) Henri de Cornouailles-Allemagne et le roi Edouard I er 
étaient doublement cousins germains. Leurs pères étaient frères, 
leurs mères étaient sœurs. 



542 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

rendu en Italie. Il avait épousé la plus belle Prin- 
cesse d'Europe, au dire des chroniqueurs, Cons- 
tance, fille de Gaston de Béarn, la jeune veuve 
d'Alphonse, fils du roi d'Aragon. Henri d'Alle- 
magne se rendait à Rome pour obtenir du Pape la 
reconnaissance el le couronnement de son père, 
connue Empereur d'Allemagne, et se trouvait à 
Viterbe en mars L271, où il entendait, un jour, devo- 

te ni la messe dans l'église Saint-Laurent. Au 

moment précis, nous apprend Dante Alighieri, où 
le Prêtre élevait l'hostie consacrée, la présentant à 
la vénération des fidèles, Guy de Montfort-Leicester, 
tils du Comte Simon dont Henri avait fait décider 
la mort le soir de la bataille d'Evesham, se jeta sur 
lui et le tua à coups d'épée. 

< "est contre ce meurtre resté impuni que le poète 
Cantalien crie vengeance, sommant le roi Edouard 
d'en obtenir réparation. La chose était plus aisée à 
conseiller qu'à réaliser! Devenu roi, trois ans après 
ce forfait, Edouard demanda au Pape Grégoire X 
de punir le meurtrier qui avait perpétré son crime 
dans les Etats Pontificaux. Le Pape lança l'excom- 
munication sur Guy de Montfort-Leicester; mais 
celui-ci, soutenu en sous-main par Philippe-le- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 543 

Hardi, passa dans les Etats du roi de Naples. 

Charles d'Anjou, qui avait réussi alors à être l'ar- 
bitre de la Péninsule et à imposer ses volontés au 
Pape lui-même, déclara se charger de la garde du 
prisonnier et de son châtiment. 

Au lieu de livrer le meurtrier à son justicier 
naturel, le roi d'Angleterre, Charles d'Anjou 
biaisa, tergiversa, et, finalement, Edouard I er ndu- 
tint qu'une satisfaction toute platonique (1). 

Les acteurs du drame ainsi mis en pleine lumière, 
les ressorts cachés de la politique Napolitaine dévoi- 
lés, le « sirventés » du Troubadour Cantalien, véri- 
table pamphlet politique, prend toute son ampleur. 
Son auteur y apparaît Chevalier féal, tout féru de 
justice, énergiquement fidèle à ses amitiés, consa- 
crant ses courageuses strophes à poursuivre la ven- 
geance du crime, y inciter le monarque Anglais, 
stigmatiser la duplicité tortueuse, l'égoïste ambi- 
tion de Charles d'Anjou, la médiocrité et la fai- 
blesse de Philippe-le-Hardi. On ne saurait regretter 
que le temps des amoureuses chansons du XII e soit 
passé et l'unique poésie que nous connaissions 



(i) Fabre, loc. cit. 



544 l.r.s TROUBADOURS CANTALIENS 



d'Astorg de Segrel nous documente mieux sur l'his- 
toire de son temps, nous apprend davantage sur les 
personnages et La politique du XIII e siècle que 
maints « coblas » de Pierre de Rogiers ou du Prieur 
de Montaudon. 

Puisque le roi de France et son oncle le roi de 
Naples se constituent les protecteurs du meurtrier, 
Astorg presse Le monarque Anglais de reprendre 
l'offensive en Guyenne. Lui que « jamais nous ne 
« vîmes subir une perte, mais, au contraire, gagnei 
« par les armes tout ce qu'il voulut jusqu'ici possé- 

« der ou conquérir sans crainte pourchassera 

o les méchants Guy de Montfort et Charles 

« d'Anjou, connaîtront, enfin, leur égal.... forts châ- 
« teaux bien bâtis tomberont au pouvoir d'Edouard 
(( et devant ses troupes, les soldats de Philippe 
« crieront: « Sauve qui peut! » (1). Notre poète 
n'avait guère, on le voit, le sentiment des nationa- 
lités et l'unification Française était problème in- 
soupçonné pour lui. On ne saurait lui faire grief de 
m a m | ucr de patriotisme, dans le sens que nous atta- 
chons aujourd'hui à ce mot, l'idée n'en existait 



(i) A. Ce Segret : Sirventès, Strophes IV et V. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 545 



même pas eu germe de son temps; elle n'apparaîtra 
que deux siècles plus tard avec la grande héroïne 
Française, Jeanne d'Arc, et fort imprécise encore. 
Il semble peu probable qu'Astorg de Segret ait 
composé son « surventes » dans la solitude de son 
manoir héréditaire et l'on serait plus porté à croire 
que menant, à son retour d'Afrique, la vie errante 
des Troubadours, il séjournait peut-être en Guyenne, 
en terre Anglaise, à l'abri de la colère de Philippe- 
le-Hardi et de son oncle qu'il malmenait si rude- 
ment. Il charge son confrère Cotellet (1) de pré- 
senter sa poésie au Vicomte de Lomagne auquel il 
paraît profondément attaché et dont il escompte 
même la générosité en faveur de son messager. « Il 
(( te donnera un cheval à ton départ », écrit-il à 
son confrère. 

Située en Bas-Armagnac, au cœur de la Gascogne, 
cette Vicomte de Lomagne dont Lectoure était la 
capitale appartenait, au moins depuis le X e , à une 
famille dont le Vicomte Odoart vivant en 960 est ie 



(i) Cotellet, le Troubadour, à qui Astorg de Segret envoie son 
sirventés, est peut-être le même que le Troubadour Codelet, Codo- 
let ou Codolens (Chabaneau, P. 137). Il y avait également à la 
même époque, à Narbonne, dit Anglade, un Raymond de Codolet. 



546 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



premier auteur couuu. Il portait le titre de Vicomte 
de Gascogne avant d'adopter celui de Lomague, 
tiré, croit-on, de quelque château aujourd'hui dis- 
paru. Son descendant, Arnaud-Othon Tl avait suc- 
cédé <'ii 1238 îl son père, dans les Vicomtes de 
Lomagne <-t d'Auvillars qui englobaient une partie 
des départements actuels du Gers, de la Haute- 
Garonne »'i du Tarn-et-Garonne. D'un premier ma- 
riage avec la tille du Comte Géraud IV d'Armagnac 
il n'avait en qu'une tille qui mourul sans alliance. 
Il se remaria à Marie Bermond de Sauve, tille de 
Pierre-Bernard Bermond, seigneur de Sauves et 
d'Anduse (1), Vicomte de Gévaudan et de Millau, 
<|iii le rendit père de Vezian et de Philippine de 

I. agne qui héritèrent successivement de la 

Vicomte (2). Peut-être n'est-il pas téméraire de 
supposer que c'est par sa seconde femme qu'Aster,^ 
de Segret fut introduit auprès du Vicomte de 
Lomagne. Le Gévaudan et le Rouergue, peuplés 



(i) Terres voisines, l'une d'Alais, l'autre du Vigan, dans le 
Gard. 

(2) Vezian, Vicomte de Lomagne, fut le dernier mâle de cette 
lignée. Sa sœur et unique héritière, Philippie, porta la Vicomte à 
son mari Elie de Talleyrand, Vicomte de Périgord. Celui-ci la 
vendit en 1305 au roi Philippe-le-Bel. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 547 

de Troubadours, étaient des centres d'attraction 
assez voisins de la Haute-Auvergne pour que notre 
poète y ait fréquenté et rencontré à Millau !e 
Vicomte de ces deux régions; Sauve et Anduse 
étaient assez sur le chemin d'Aigues-Mortes, où il 
dut s'embarquer pour Tunis, et il put y connaître, 
avant son mariage, la seconde femme du Vicomte 
de Lomagne dont il célébrait avec tant de conviction 
la vaillance et la générosité. 

Espérons que Maître Cotellet eut son cheval en 
quittant Lectoure, mais désespérons d'en savoir 
davantage sur le poète Cantalien dont l'existence 
semble avoir été aussi bouleversée que les ravins de 
sa vallée natale. 





PÈLERIN D AURILLAC 

à SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE 



(Musée d'Aurillac. — Tableau de Chapsal) 



Anonyme 



Chant des Pèlerins de St-Jacques de Compostelle 
XIII 



< l'était un Troubadour, lui aussi, ce pèlerin ano- 
nyme parti d'Aurillac pour Saint-Jacques de 
Compostelle, en Galice, trompant l'ennui de l'inter- 
minable voyage, cherchant à faire oublier à ses 
compagnons les fatigues du chemin par ses pieuses 
chansons. Il disait, au retour, à ses compatriotes, 
avec un naïf et saint orgueil, les péripéties et les 
joies de sa méritoire pérégrination pour les exciter 
à l'entreprendre à leur tour. 

Plus idéalistes que nous, nos pères affrontaient 
gaiement les fatigues et les périls des plus lointains 
voyages pour satisfaire à ce sentiment, hérité peut- 
être de nos aïeux les Celtes. Dès les temps les plus 
reculés, bien avant que la Péninsule Ibérique eût 
secoué le joug Arabe, les gens de Haute-Auvergne 
étaient attirés vers cette Espagne mystérieuse et 
troublante. Une dévote curiosité, l'espoir de la 
rémission de leurs péchés, voire même de leurs 
crimes, que le Clergé leur affirmait certaine, décida, 
tout porte à le croire, les premiers pèlerins; mais 
à cet objectif très surnaturel, au début, l'Auvergnat 
pratique et avisé mêla, à la longue, l'alliage d'atti- 
rances toutes terrestres, séduit bientôt par l'appât 



552 LKS TROUBADOURS CANTALIENS 



du lucre et les tentations d'un déplacement rémuné- 
rateur. C'est fort probablement à cette pieuse ori- 
gine qu'il faut attribuer le courant continu et sans 
cesse grandissant, à travers 1rs siècles, de l'émigra- 
tion Cantalienne en Espagne. 

Elle était bien faite pour enthousiasmer les 
pieuses Imaginations médiévales, la légende de 
(( Monseigneur le Baron Saint Jacques » qui prit 
naissance an IX" et atteignit, an X II", sa pleine 
efflorescence. L'Histoire nous apprend que Jacques, 
fils du pêcheur Galiléen Zébédée et de Marie 
Salomé, quitta, un jour, sa barque et ses filets, à 
la voix «le .Jésus de Nazareth, et suivit le Maître 
dont il devint l'un des douze apôtres, sous le nom 
de Jacques-le-Majeur ou l'Ancien (1). Après la 
résurrection, il revint prêcher à Jérusalem, fut 
dénoncé par le Sanhédrin au Tétrarque Hérode- 
Agrippa qui le fit mettre à mort vers Fan 44. La 
Légende espagnole se refuse tout net à suivre. l'His- 
toire, et prétend, malgré ce que cette assertion a 



(i) Il avait dans le Collège apostolique un homonyme, Jacques, 
cousin de Jésus par sa mère Marie Cleophas et frère des apôtres 
Simon et Jude, dit Jacques le Mineur, le Jeune ou le Sage, qui 
fut le premier Evêque de Jérusalem et mourut martyr. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 553 

de peu conforme aux Actes des Apôtres (XII, 2), 
que Jacques-le-Majeur serait venu évangéliser l'Es- 
pagne et y sciait mort en Galice. Cette version 
aurait pris naissance au IV e siècle, d'après certains 
historiens, et se serait accréditée surtout au VII e . 
En tous cas, chacun reconnaît que le souvenir de 
l'Apôtre s'était entièrement aboli et que le lieu de 
sa sépulture était parfaitement ignoré jusqu'au 
IX e siècle. 

En 835, un soir d'été, Théodomir, Evêque d'Iria- 
en-Galice (1), contemplait le ciel tout scintillant 
d'astres, lorsqu'il vit une étoile particulièrement 
lumineuse dominer une colline inhabitée. Guidé par 
cette clarté étincelante, le Pontife se rend sur la 
montagne que l'étoile irradiait, en fait creuser le 
sol et découvre en cet endroit le corps de l'Apôtre 
Saint Jacques. Alphonse II, le Chaste, roi des Astu- 
ries, grand bâtisseur d'Eglises et de Monastères, 
qui devait mourir quelques mois plus tard, accourut 
d'Oviedo, sa résidence, à l'annonce du miracle, et 
fit ériger une chapelle sur le « Champ de l'Etoile » 



(i) Iria, aujourd'hui El Padron, ville des Asturies, l'Iria- 
Flavia antique. 



55 1 I ES 1 ROI BADOl RS I ITALIENS 



. — Campus Stellœ — Compostelle. Les maisons qui 
s'élevèrent autour du sanctuaire de Siiinl .Jacques 
(Santiago) donnèrent vite naissance à la ville de 
(« Santiago </< ComposteUa » et, cinq ans plus tard, 
la ciie nouvelle était déjà si importante que le Tape 
Léon III autorisai! l'Evèque d'Iria à y transférer le 
Siège Episcopal. Le roi Alphonse [II, le < Jrand (86fr 
910), avait converti la chapelle primitive en un 
somptueux édifice de marbre 1 1 1 mais, en î)î>7, appa- 
raît en Galice Al-Manzour, le laineux conquérant 
Maure, qui détruit Santiago, l'ait raser la basilique, 
mais aurait laissé inviolé le tombeaii de l'Apôtre, 
alors i|ii*il en emportait le trésor et les cloches à 
Cordoue. Santiago et sou sanctuaire restent déserts 
jusque vers L030 où Le dernier descendant de 
Pelage, Bermude II i. roi de Léon, releva les ruines, 
lii tracer des routes à travers les Asturies et la Cas* 
lille pour faciliter le pèlerinage déjà fréquenté (2), 



(i) Alp] I ir el d'une h aile immense, 

i de la nou- 
velle Eglise. I.' de Galice y tinrent un 
pour élire I .que de Tarragone, élection que l'Arche- 
vêque de Narbonne, alon Métri ie, se refusa 
à admettre. 

(2) Cresconius, Evêque d'Iria et Compostelle, présida en 1056, 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 555 

Enfin, en 1078, à la prière de l'Evèqne Diego I er 
Pelaez, le roi Alphonse VI (1065-1109) fait élever 
sur le sanctuaire primitif, qui lui sert de crypte, 
l'immense cathédrale actuelle, remarquable édifice 
en granit, du pur Roman primaire, mesurant quatre- 
vingt-quatorze mètres de long, rappelant à ce point, 
dans l'ensemble et les détails, Saint-Cernin de Tou- 
louse, qu'aucun doute ne subsiste qu'il soit l'œuvre 
d'architectes Français. Sa construction prit tout le 
XII e siècle et sa consécration eut lieu en 1211. 

A cette époque prit corps une autre légende, aussi 
peu historique que la précédente et moins merveil- 
leuse, mais qui heurte moins de front, en revanche, 
les « Actes des Apôtres », l'un des Livres Saints de 
l'Eglise Catholique. Saint Jacques le Majeur n'esl 
pas venu en Espagne et n'y est pas mort, puisqu'il 
a été martyrisé à Jérusalem, l'an 44; mais ses 
reliques y ont été apportées, avec celles de deux de 
ses disciples, à une date inconnue. La ville où repo- 
sent ses ossements ne tire pas son vocable du pré- 
tendu « Champ de l'Etoile », mais bien du nom 



dans la nouvelle basilique, un Concile où il rit décider que les 
Prêtres seraient tenus de dire chaque jour la Messe et les Clercs 
de porter un cilice chaque jour de jeûne, en expiation des péchés. 



556 LES TROUBADOULS CANTALIENS 

contracté de son protecteur « San Jacome Apos- 
tol ». Sous l'une el l'autre de ses formes, la légende 
jacobinienne, flatteuse à l'amour-propre Galicien, 
s'v accrédita an point de devenir, suivant l'expres- 
sion d'un écrivain, « un dogme national ». En vain 
]<s autres Eglises Espagnoles et, notamment, celle 
(U- Tolède, protestèrent-elles contre cette croyance; 
1rs armées chrétiennes de la Péninsule crurent voir 
Saint Jacques, armé de pied en cap, combattre 
coi i(rc 1rs .M aines. Le fameux Ordre militaire de 
Saint Jacques se développa rapidement, arrivant a 
posséder jusqu'à quatre-vingt : sept Commanderies et 
des biens immenses (1). « Santiago, Santiago » 
devint le cri de guerre de l'Espagne chrétienne, 
comme << Montjoye Sadnt-Derm » celui de la France; 
«1rs le commencement du XIII e siècle, d'innom- 
brables théories de pèlerins affluent par milliers à 
la basilique reconstruite de l'Apôtre protecteur offi- 
ciel de l'Espagne (2). De toutes les nations, la 



(i) Les Chevaliers de Santiago portaient pour armoiries : d'or 
à l'épée de gueules, avec cette devise : « Rubet ensis sanguine 
Arabttm » — « Notre glaive est rouge du sang .Arabe ». Cet 
Ordre militaire, devenu trop riche, fut supprimé en 1504 par 
Ferdinand et Isabelle-la-Catholique. 

(2) L'affluence des pèlerins fut véritablement immense à San- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 557 

France, en raison, sans doute, de sa proximité, tient 
la tête par le nombre de ses pieuses cohortes et, soit 
que les Arvernes connussent déjà les chemins d'Es- 
pagne, avant l'ère chrétienne, comme le veulent 
certains, soit que les Abbés d'Aurillac poussent 
leurs sujets à cette pérégrination rédemptrice, les 
bandes de pèlerins quittent nombreuses et fré- 
quentes la Haute-Auvergne, se dirigeant vers Com- 
postelle. Ils adoptent pour le voyage un manteau 



tiago pendant le moyen âge et principalement au XIII e siècle. Il 
alla s'affaiblissant peu à peu, déjà fort restreint au XVIII e , alors 
même que le sanctuaire s'enrichissait de si précieux ornements. 
Il n'aurait fait que décroître depuis. Nous laissons à M. E. Guillon 
la responsabilité de l'aveu que lui aurait fait, en 1906, un Cha- 
noine de Compostelle (Guillon, « Sur les Routes », P. 65). 

— « Les Pèlerins, dit le vieux Chanoine, deviennent de plus 
« en plus rare.;. Des paysans Portugais, parce que Notre Saint- 
« Père a décidé que le pèlerinage à Santiago équivaudrait pour eux 
« au voyage de Rome, ce qui est plus court et plus économique, 
« des paysans de Galice parce que les fêtes religieuses du 25 juillet 
« coïncident avec une foire de bestiaux qui dure trois jours, de 
« telle sorte que nous ne savons pas si ces pauvres gens viennent 
« ici pour l'Apôtre ou pour leurs vaches, quelques-uns de nos 
« frères d'Espagne parce que notre bienheureux Apôtre reste le 
« patron de notre pays si éprouvé, quelques Irlandais, nobles reje- 
« tons de la terre où brilla Saint Patrice, quelques Français. 
« dignes enfants de la grande nation dont les rois furent géné- 
« reux pour notre sanctuaire. Et voilà tout!... Les récentes splen- 
« deurs de Lourdes ont éteint la vieille gloire de Compostelle. » 



553 LES TROUBADOURS CANTAI.IENS 

court, dit « pèlerine », qu'ils ornent là-bas, ainsi 
que leur chapeau, de ces coquillages si communs 
sur les côtes de Galice qui out gardé le uom de 
« coquilles de Saint-Jacques », arborent aiusi avec 
une pieuse fierté, sur le chemin du retour, cette 
preuve manifeste du long et périlleux voyage 
accompli. 

Mieux «pic aotre poète Oantalien, un prêtre Poi- 
tevin du -\ 1 1 siècle, Aimeric Picaud, nous a laissé 
mi itinéraire fort détaillé du pèlerinage de Compos- 
telle avec une intéressante description de la ville 
de Santiago, ainsi que des pays traversés. Le che- 
min suivi par les pèlerins d'Aurillac concorde de 
tons points avec celui qu'indiquait, un siècle aupa- 
ravant, le Prêtre de Poitiers. Il fallait se rendre à 
Bayonne ou plus exactement a Ostabat, point où 
l'on traversait la frontière et où l'on devait, nous 
apprend noire Aurillacois, << échanger bel argent 
pour de la monnaie fort mauvaise ». Les rois d'An- 
gleterre, alors Ducs d'Aquitaine, se montraient fort 
bienveillants aux Ordres .Monastiques et aux pèle- 
i ins qui foisonnaieni en Guyenne. L'embarquement 
aux environs de Bordeaux, Blaye ou quelqu'autre 
port, et le trajet maritime jusqu'à Bayonne faisait 



LES TR0UBAD01 RS < INTÀLIKNS 559 



éviter à la pieuse cohorte, Rouergue, Albigeois, 
Toulousain, en proie à l'hérésie et ensanglantés par 
les guerres religieuses. Au delà des Pyrénées, la 
concordance d'itinéraire est absolue entre Ainn rie 
Picaud et l'auteur de notre complainte. 

Le chemin suivait Le col de Roncevaûx, au débou- 
ché duquel se trouvai! une Abbaye, et, par le Pays 
Basque et la Navarre, atteignait Vittoria, encadrée 
de verdure, nous dit noire poète, toute parfumée de 

lavande et de thym. On descendait la vallée le 
l'Arga jusqu'à Logrono où l'Ebre opposait une ter- 
rible barrière. Notre homme nous dit bien qu'il 
franchit le fleuve sur un petit pont qui tremblait 
sous ses pas et qu'il crut mourir là: mais il se garde 
bien, en Auvergnat madré, de nous avouer la véri- 
table cause de ses alarmes! Le lecteur du vingtième 
siècle l'attribue bonnement au mauvais état du pont, 
à la vétusté de ses matériaux. Point du tout, con- 
fesse le Prêtre Poitevin plus franchement expansif. 
Le passage de l'Ebre était une première épreuve 
ménagée par Monseigneur Saint Jacques aux pèle- 
rins qui se rendaient à son sanctuaire. Etaient-ils 
en état de grâce, la conscience pure; ils franchis- 
saient allègrement le fleuve . Si quelque faute 



560 3 TROUBADOURS CANTALIEKS 

rénielle, quelque mauvais désir troublait leur cœur, 
le ponl tremblait sous eux et comme notre Auril- 
lacois ils criaient: « Paix! Paix! » en invoquant 
l'Apôtre. .M;iis a tous ceux dont les âmes étaient 
chargées de méfaits <-i de souillures, le pont refu- 
sai! Bes services. Il tremblait si fort sous eux qu'ils 
perdaient l'équilibre el tombaient dans le fleuve. 
Ob s'explique maintenant que notre Cantalien, ravi 
d'en avoir été quitte pour la peur que lui avaient 
valu ses fautes vénielles, consacre une strophe 
entière de sa complainte an fameux pont de l'Ebre. 

De Logrono, déjà bien au-dessous de la ligne 
droite de Navarre en < !astille, nos pèlerins gagnaient 
Najera (Navarette), <>u le Prince Noir devait battre 
notre Connétable l>u Guesclin, et par Santo Do- 
mingo de la Calzada, atteignaient Burgos, capitale 
de la Vieille-Castille, à la cathédrale fameuse. S'ils 
avaient été rançonnés dans les haltes précédentes 
par des hôteliers peu délicats, nombreux, en Espa- 
gne, paraît-il, au XII e siècle, nos pèlerins trou- 
vaient à Burgos gîte confortable et bon accueil, à 
l'hospice édifié à leur intention et desservi par une 
Confrérie sous le vocable de Saint Jacques, insti- 
tué*' dans ce but spécial. Aux douceurs et aux soins 



LES TROUBArOURS CANTALIENS 561 



qu'ils leur prodiguaient aux pèlerins, les pieux 
Confrères ajoutaient encore la joie religieuse de les 
pendre témoins d'un miracle! Le Christ de la cha- 
pelle de la Confrérie « suait sa sueur », nous dit le 
poète d'Aurillac. Il a seulement négligé de nous 
apprendre si cet étrange miracle était permanent 
ou ne se produisait qu'à des dates fixes, annoncia- 
teur de calamités publiques. 

Au départ de « Bourges » ou « Purges », comme 
les Français appelaient Burgos, ils n'avaient que 
l'étape des « Quatre-Souris », nom défiguré par eux 
de la Tille de Castro-Jeriz avant d'atteindre Saha- 
gun. Son célèbre Monastère Bénédictin, dont ils 
dénaturaient le nom en « Saint Sagon », entrete- 
nait un hospice célèbre où les vassaux de l'Abbaye 
d'Aurillac étaient particulièrement bien reçus. 
Encore une halte à Mansilla, qu'ils dénommaient 
« La Mycelle », et nos pieux voyageurs faisaient 
leur entrée dans la ville de Léon, la capitale du 
royaume Asturien qu'ils étaient presqu'excusables 
de transformer en « Lyon d'Espaigne » pour la 
distinguer de la cité Rodanienne. L'hospice fameux 
de San Marcos, bâti aux portes de la ville, leur 
ouvrait ses portes, leur procurant, non seulement le 






vivre el l«- couvert, mais encore d'agréables distrac- 
tions. Les belles dames de Léon, aous apprend notre 
complainte, vinrent eu masse fêter les pèlerins 
d'Aurillac, les écouter chanter les chansons de 
France, peut-être même < l< chansonnier né l«' dit 
. les \<>ii - danser lu bourrée d'Auvergne au son 
de la <• '*//; 

La tra des monts Asturiens n'allait pas 

sans encombre et, si habitués que fussent nos unis 

a < !antaliennes, ils eurenl grand froid 

• Lins cette contrée montagneuse. Pontferrada et 

Astorga, baptisés par eux « Pont ferrai » el << As- 

ils eurent la consolât Ion <le 
vénérer, jour et nuit, a Salvador, un clou de la 
vraie croix dont, Bans notre complainte, on ignore- 
. peut être, l'existence en Espagne. Cet acte de 
piété les prépara sans doute à l'épreuve <pii les 
attendait un peu pins loin, a Rivedière (1). Traités 
de vagabonds, de voleurs, et bandits de grands che- 
mins, ils furent tous traînés devant le juge auprès 
de qui il leur fut aisé de se justifier. Le magistrat, 



■s n'avons pu identifier ce nom évidemment francisé, 
ablement Ribadiera. M. Delzangles traduit par Ribadavia 
(«liants populaires, P. 50). 






LES TROUBADOURS CANTALIENS 563 

vite convaincu qu'aussi saintes gens n'étaient capa- 
bles d'aucun crime, les congédia en leur souhaitant 
bon voyage. Ils purent enfin atteindre, sans autre 
encombre, Villafranca del Bierzo, ville frontière du 
royaume de Léon et de la Galice. 

C'est par cette cité que passait la rouie de 
Compostelle qu'on appelait « h chemin Français •■, 
tant les pèlerins de cette nation étaient les pins 
nombreux qui suivaient cette voie assez peu hospi- 
talière, pourtant, à en croire un vieux proverbe 
Galicien qui l'appelle: << Le chemin tramais où le 
chat se vend pour de la viande ». Ainsi, loin des 
grands centres, à proximité de Santiago et sans 
craindre le courroux de Monseigneur Saint Jacques, 
les hôteliers peu scrupuleux du XIII e siècle con- 
naissaient déjà les secrets de la gibelotte de lapin 
de gouttières ! (1) 

Aimeric Picau 1, dont la verve, plus vieille d'un 
siècle, supplée si heureusement au laconisme poé- 
tique de l'anonyme Cantalien, nous dit de la Galice: 



(i) Nous n'avons pas voulu nous associer à la rancœur de 
E. Guillon qui, dans son volume « Sur les rouies », fait suivre 
le proverbe Galicien de cette réflexion : « Ce îrest donc pas d'hier 
que date la mauvaise réputation des aubergistes d'Espagne. » 



- TBOl BADOI BS I an i AI.ILNS 

C'est une région boisée avec <les fleuves, <lcs prai- 
ries ei d'excellents vergers, riche en fruits et en 
laires fontaines, avec peu de villes et <le \il- 
o lage8. Peu « 1 < - moissons, un peu de froment et de 
p \in. beaucoup de seigle et «le bière, beaucoup <le 
« bétail «m de chevaux; «lu lait, du miel, du poisson 
« de mer i n abondance ». Cette description <lu dou- 
zième Biècle est encore exacte aujourd'hui. 

Après avoir traversé Lugo et Apeua, nos pèlerins 
d'Aurillac se sentaient chez eux et retrouvaient 
l'ambiance uatale dans cette hôtellerie-hospice du 
mont Ebroarius en Galice que la paternelle charité 
de l'Abbé d'Aurillac avait créé à l'usage des habi- 
tants du territoire Abbatial de passage à Compos- 
telle. Cette philanthropique fondation <1< >iH l'au- 
teur de la complainte loue << Monseigneur l'Abbé, 
lequel nous a tous rassasiés dans sm maison sur la 
montagne ». prouve, à elle seule, que le nombre 
• 1rs voyageurs Cantaliens était continuellement 
assez considérable pour la justifier. Cette dernière 
étape franchie, les pèlerins apercevaient enfin, sur 
la colline où elle es; assise, l;i cité suinte avec ses 
murailles et 1rs clochers de ses églises. Le cœur 



LES TROUBADOURS ( INTALIENS 565 



plein d'émotion, ils y entraient par la « Porte de 

France » et allaient droit à la basilique. 

Le bel édifice Roman se dressait alors dans toute 
sa pureté originelle, sans les exubérantes et baro- 
ques adjonctions donl L'a disgracieusement alourdi 
le XYIII siècle. Les portes surchargées de « L'Assa- 
bacheria » et a Puerto. Santa >> ne détruisaient pas, 
au XIII , la belle simplicité du transept et 
« UObradoiro », avec son immense escalier a quatre 
rampes, son formidable pignon, ses lourdes tours 
de soixante-dix mètres, ne masquait pas l'admirable 
portique de « La Qloria », seule entrée de l'Eglise, 
alors, avec sa jumelle en beauté, « La Puerta de 
Platerias », œuvre d'une incroyable hardiesse ter- 
minée en 1116, soutenue tout entière par cette sur- 
prenante console sculptée en forme de coquillage, 
« La Coucha », véritable tour de force architec- 
tural. 

Le poète Aurillacois, dont la verve avait su tirer 
quinze couplets des incidents du voyage, aurait 
trouvé ample matière à exercer son talent descrip- 
tif au récit de son séjour à Compostelle. Il est per- 
mis de se demander si son œuvre nous est parvenue 
complète et si ce que nous possédons est autre 



- i ROI km r.u.ir.xs 

chose que la première partie d'une trilogie dont le 
Béjour ;i Santiago <-\ 1<- retour en Auvergne for- 
oiaienl la Buite. Complétons, au moins, grâce aux 
documents contemporains, une esquisse <!«• la Corn- 
postelle du XIII siècle que notre compatriote avait 
écrite, peut-êt re. 

Avant de franchir le seuil de la basilique, les 
pèlerins, eeux-là Burtout «pii menaient implorer le 
pardon de quelque lourde faute, allaient se laver 
a mu' fontaine don! Aymeric Picaud nous donne la 
description. Ils suspendaient a nu pilier, érigé dans 
ce bul auprès de la vasque, leurs vêtements pou 
dreux <•! fatigués par !<• voyage, endossaient une 
robe neuve, emblème de la rénovation <!•' leur âme 
<t de leurs dispositions Intérieures uouvelles. Aux 
indigents, le < ' 1 1 m j ► i 1 1-« • fournissait cet habit. Quel- 
que Prêtre 1 1 i leur expliquait alors le sens mythique 



in On peut se faire une idée de la multitude de Prêtn 
il résider à Santiago au temps de la splendeur du pèlerinage 
par le nombre énorme qui s'y maintient, malgré la pénurie 

de pèlerins. < m ne saurait vraiment accuser ces ecclésiastique di 

r une vie trop large ! 1 and 

noml m, P. 66, aux soutanes râpées, 

sont en familles pour deux reaux (cinquante 

centimes) par jour! Pour cette somme quotidienne, on les loge, 
on les Manchit et raccommode, on leur fait la cuisine, mais ils 



LES TR01 BADOl RS I ITALIENS 567 

du portique fameux de « Iji Gloria » dont le soleil 
de Galice mettail en valeur, en ce temps, le moindre 
détail. Pendant vingt années, le Maître tailleur 
d'images, Mateo, avait surchargé de sculptures ce 
porche divisé en trois corps correspondant aux 
trois nefs de l'Eglise. 

Jusqu'en 1188, il avait travaillé à traduire la des- 
cription du ciel que donne le chapitre IV de l'Apo- 
calypse, dans le splendide portail double, dont le 
trumeau portait La statue assise de l'Apôtre en cos- 
tume de pèlerin, et aux portes latérales, d'égale 
richesse. Le Sauveur assis an tympan de l'arcade 
centrale est entouré d'anges, de vingt-quatre vieil- 
lards, des patriarches, des prophètes, des apôtres 
et des saints. Quarante-deux élus eu prière y 
figurent l'Eglise triomphante, tandis que le Purga- 
toire et l'Enfer, représentés par des monstres per- 
sonnifiant les passions et les péchés, se détachent 
au-dessus des deux portes secondaires. Il y a là uue 
profusion de figures d'une richesse et d'une vigueur 
d'expression extraordinaires qui fout de l'œuvre de 



doivent rpporter leur poisson (jnerlusa) et leurs pois chiches 
(garbanzos) dont, à de très rares exceptions près, ils se nour- 
rissent exclusivement ! 



kLlEXS 



Mateo • un des plus beaux fleurons de l'art chré- 

i îen 

L'âme mystique il«- uotre poète Cautalien, s;i t'«»i 
plus : ' et plus naïve, le souvenir même des 

traverse*! essuyées des rives de !;i Jordanne à cri les 
• lu Sar ili devaient lui faire éprouver une émotion 
plus intense encore qu'au croyant du XX siècle, 
en pénétrant dans l'immense nef séparée de ses 
deux sœurs latérales par de lourds piliers suppor- 
tant les tribunes aux si curieux triforiums. Dévote 
ment, il dut faire les Btations obligat tires ;i chacune 
des vingt trois chapelles, en B'attardant spéciale- 
ment à celle du Saint-Sauveur, «lit»- des r<»is de 
France, < j i h * nos Souverains avaienl comblée <!•' la:-- 
l'uis il alla 8e prosterner devant la « Oapilla 
mai érigée exactement au-dessus «lu tombeau 

de l'Apôtr< . gravit la première des plate-formes qui 
permettait, en ces temps <l<- foi, aux foules d'appro- 
cher la statue <lu saint, modeste effigie de l»<»is peint, 
que les fidèleSj ouvrant les bras, tenaient un instant 
« abrazada ■< embrassée — et baisaient dévotieu- 



(i) Santiago est bâti sur le versant du Mont Pedroso, au con- 
fluent du Sar et du Sarela. 



LES TROUBADOURS OANTALIENS 569 

Bernent (1). lu escalier latéral conduisant les pèle- 
rins à la crypte, seul vestige «lu sanctuaire détruit 
par Al Manzour, située exactement au-dessous du 
maître-autel où reposent aujourd'hui, comme alors, 
le corps de Sainl Jacques et relui de ses deux dis- 
ciples. 

Auprès de la porte «lu Sud, nos pèlerins allaient 
faire une dernière prière à l'Apôtre devant l'an- 
tique bas-relief qui le représente a cheval, l'épée 
d'une main, l'étendard de l'autre, foulant aux 
pieds des Sarrazins. c'est aujourd'hui la seule effi- 
gie du Saint, existant à Compostelle, dont on 
puisse dire qu'elle a reçu les pieux hommages de 
l'auteur de notre complainte. 

Nos dévots compatriotes se gardaient de quitter 
la basilique sans avoir vénéré, une a une, les 
insignes reliques dont leur foi profonde ne discutait 
pas l'authenticité. C'était le bras d'un géant qu'on 

(i) La vieille statue médiévale a été remplacée au XVIII e par 
celle actuellement offerte encore à la vénération des fidèles. Cette 
statue, d'une richesse inouïe, représente le saint assis, habillé en 
pèlerin. Le manteau court est en argent, les autres parties en or, 
le tout couvert de pierres précieuses d'un prix inestimable. L'autel, 
sur lequel est placée la statue, pèse, à lui seul, cinq cents kilo- 
grammes d'argent. Lampes et candélabres sont de même métal. 
Le retable, immense échafaudage de jaspe, d'albâtre et d'argent, 
est du style « churrigueresque >> le plus extravagant, déconcertant 
toutes données esthétiques ! 



."•7" rs < \\r\i il \s 



assurait être s ; i int Christophe, le chef de Saint 
Victor, des ossements <lr la chaste Suzanne el de 
Sainte Ursule, une épine de La couronne du Christ 
qui se couvrait de sang chaque Vendredi-Saint, et, 
enfin, In relique insigne entre toutes : une fiole 
contenant du lait de La Vierge demeuré blanc et 
pur a travers Les siècles, i«-l qu'au jour ou Jésus 
enfant s'en abreuvait au Bein maternel. 

Au XIII siècle comme aujourd'hui, nombre 
d'autres sanctuaires sollicitaient a Santiago la 
piété des |' èlerins. Ils allaient vénérer Saint Fran- 
çois dans Le grand couvent bâti en son honneur au 
\li siècle, invoquer dans Bon église, érigée a la 
même époque, Sainte .Marie Salomé, unie de Saint 
Jacques, prier Sainte Suzanne dont Le sanctuaice 
était depuis îinr» en particulière vénération. Ils 
ii même de la ville pour visiter Saint Lau- 
renl dans son église «lu Faubourg San Lorenzo, 
construite «ai L216, vénérer La .Madone de grand 
renom <1<- Santa Maria de Sar qu'un miracle opéré 
dans Le XII siècle avait rendue célèbre. Réconfortés 
par ces pieux exercices, nos pèlerins Aurillacois 
revenaient saluer une dernière lois Monseigneur 
Saint Jacques, faisaient bénir a son autel les 



Ils TR01 HADOURS OANTALIENS 571 



coquilles dont ils se paraient comme de pieux 
insignes et refaisaient, étape par étape, la longue 
route qui les ramenait à la cité natale a la ville 
qu'on nomme Anrillac près Jordannc ». 

L'auteur de notre complainte est mort depuis des 
siècles et l'on ne saurait rien deviner de sa vie. Tout 
est perdu de lui, son nom même. Sa mémoire est 
toml>ée en poussière dans la poussière universelle. 
Seule survit la poésie naïve qu'il imagina, et qui 
s'est perpétuée d'âge en âge, de récit en récit pour 
l'édification d'arrière-neveux auxquels il ne son- 
geait pas. Tout ce que nous pouvons espérer, au 
sujet de ce poète que l'oubli recouvre, c'est que son 
pieux lyrisme, les mérites de son lointain pèleri- 
nage lui ont valu le Paradis où Monseigneur Saint 
Jacques Fa introduit. 

M. l'Abbé Four a publié dans la Croix <ln Gantai 
du 9 octobre 1910, le texte de cette complainte que 
nous avions inséré dans un volume de notes de 
voyage sur l'Espagne paru en 1905. Nous lui em- 
pruntons son excellente traduction qu'il fait précé- 
der de ces réflexions : 

Au temps où le monastère d'Aurillac était dans toute 



B01 BADOI RS < WTM II KS 



splendeur, possédait routes et domaines jusque dans 
la I nombreux étaient les Auvergnats qui, par 

dévotion, se rendaient à Saint- Jacques de Compostclle. 
La route était longue, et les pèlerins n'avaient guère, 
r rompre la monotonie du voyage, d'autre ressource 
que celle de chanter. 

La complainte qu'on va lire, pour être l'œuvre <lc 
l'un d'entre eux, poète anonyme, qni n'eut ni la culture, 
ni les haut. ntions des troubadours, n'en reste 

pas moins l'un de nos plus curieux monuments vieux- 
lang ns; elle vaut, à ce titre, d'être précieuse- 

ment conservée dans les archives de notre passé litté- 
raire. 

Nous en empruntons le texte aux Impressions d'Es- 
pagne et ,/<• Portugal, de M. le duc de la Salle (p. 106), 
en lui faisant subir de sérieuses retouches, car le texte 
a été manifestement interpolé par endroits. 




Guillaume Borzatz 

Guilhen Borzatz 



XIV 



— (( Que la Croisade contre les Albigeois, dit un 
« historien, ait détruit la civilisation du Midi et 
« changé la face des belles contrées où elle porta 
« le ravage, c'est un fait reconnu de tout le monde 
« et sur lequel il n'y a pas, je crois, à revenir. — 
« Les barons de Montfort remplacèrent les sei- 
« gneurs du pays, apportant de nouvelles mœurs 
« et une nouvelle langue, tandis que le Clergé 
« catholique proscrivait, de son côté, les éléments 
« de cette civilisation hostiles à son pouvoir » (1). 

Il est, en effet, incontestable que le mouvemeat 
littéraire, dont les poésies du Comte Guillaume de 
Poitiers restent le plus ancien monument, est frappé 
de mort par la Croisade qui lui enlève ses protec- 
teurs, ses foules admiratrices, sa liberté et jusqu'à 
son sol natal. A mesure que la redoutable institu- 
tion de l'Inquisition s'étend, de proche en proche, 
sur le Midi tout entier, le chant des Troubadours 
s'assourdit et peu à peu leur voix devient muette. 



(i) Cambouliu : « Renaissance de la poésie provençale à Tou- 
louse au XIV e siècle. » T. III. (Jalirbûcle fur Romanische und 
Englische Literatur. Berlin 1861). 



57C LKS TROUBADOURS CASTALIENS 



De Nice il Bordeaux, de Limoges à Marseille, 
T « amour courtois » est mort; si quelque rare 
poète ose se risquer encore a chanter, c'est unique- 
ment en l'honneur <le « Madame .Marie, la henoite 
Vierge >> à laquelle il adresse, en les démarquant, 
Les expressions enflammées donl ses prédécesseurs 
étaienl contnmiers pour traduire leur amour à leur 
dame. 

Bientôt même, la dernière corde élimée de la der- 
nière lyre eusse aux doigts du poète malhabile qui 
n'y risque plus qu'une main apeurée et le silence 
se fait lugubre des collines Limousines aux Pyré- 
nées, «les Cévennes aux Alpes. 

Bannie des contrées où elle avait régné en souve- 
raine, la Poésie Romane (1) trouva un refuge en 
Catalogne. Encore était-il précaire; si Pedro 
Nolnsco (Saini Pierre Nolasque) (2), parent de 



(i) Nous continuons à employer, suivant l'usage, l'expression 
« Langue Romane » ; mais nous rappelons qu'elle est rejetée par 
la Critique moderne. Il n'y a pas eu spécialement une « Langue 
Romane » ; l'idiome des Troubadours était la langue Limousine. - 
Auvergnate-Provençale. Comme toutes les langues d'Oc, elle était 
dérivée du Latin, ni plus ni moins que le Français, l'Espagnol, 
l'Italien, etc.. 

(2) Pedro Nolasco né à Saint-Papoul en Languedoc vers 1189, 
mort à Barcelone en 1256. Il fut précepteur du roi Jacques d'Ara- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 577 



(( faydits » Albigeois, apportait, dans l'exercice de 
sa charge de Ministre du roi d'Aragon, une stricte 
orthodoxie, elle était tempérée vis-à-vis des héré- 
tiques, par cette tendre pitié pour la misère 
humaine, sous toutes ses formes, qui lui fit fonder 
l'Ordre de la Merci pour le rachat des captifs. Son 
confesseur, en revanche, Saint Kayniond de Pena- 
fort (1), Général des Dominicains en 1238, établit 
l'Inquisition en Catalogne et y réduisit au silence 
les derniers Troubadours. 

Ce serait, au dire d'un écrivain Espagnol, un 
poète Catalan, qu'on a longtemps cru Cantalien. 
Raymond Vidal de Bézalu ( 2 ) qui aurait sonné le 



gon. Sa sœur, Na Bernarda Nolasco de l'Olio, avait épousé 
Berenger de Lavelanet. Ce seigneur intrépide défenseur de la foi 
Calhare fut pris à Montségur avec sa femme, son fils et ses deux 
filles dont l'aînée avait épousé Imbert de Sales Donzol de Cordes 
en Albigeois. Tous comparurent en 1244 à Carcassonne devant les 
Inquisiteurs et furent condamnés au bûcher, sauf Imbert de Sales 
sauvé par son oncle Bertrand de Sales, alors évêque de Béziers. 

(1) Né en 1175 au château de Penafort en Catalogne mort 
centenaire à Barcelone en 1275. Parent des rois d'Aragon, grand 
Pénitencier de Grégoire IX puis Général des Dominicains établit 
l'Inquisition en Catalogne et dans le Midi de la France. 

(2) Raymond Vidal de Bézalu qu'on avait cru originaire du 
château de Bezaudun, commune de Tournemire, canton de Saint- 
Cernin, arr. d'Aurillac ou de la localité de Bezaudun, arr. de 
Grasse (Alpes-Maritimes). Nous dirons en tentant sa biographie 



578 LES TROIHU" i BS > ANTALIENS 

réveil du « Gay Savoir ». — « La réunion de la 
« Gaie Science, «lit le Marquis de Santillane, prit 
<< oaissance en France, en la cité de Toulouse, sur 
«< l'initiative de Raymond Vidal de Besalu » (1). 
Ce Berait un peu avanl L323 que le Troubadour 
Catalan anrail suscité cette résurrection. 

En novembre loJ3 (2), en effet, sept Uourgeois 
Toulousains (3) se réuniasenl dans an jardin de la 
rue des Augustins, à Toulouse, pour tenter de sau- 
ver d'une morl complète la Poésie Méridionale. — 
Ils prennent le titre de « Très gaie compagnie des 
Troubadours de Toulouse ■>. invitent tous les fidèles 



comment nous sommes portés à croire, avec le savant Ulysse 
Chevalier, qu'il y a eu bien antérieurement à Raymond-Vidal de 
Bezalu, un Raymond-Vidal de Bczaudun qui pourrait bien être 
vraiment Cantalicn. 

(i) « El Consistoria de la Gaya Sciencia... ». La réunion de 
la Gaie Science.... Lettre du Marquis de Santillane dans : Sanchez 
« Poètes antérieurs au XV e siècle ». 

(2) Dam Va ; ssette : Hist. Gén. du Languedoc, T. VII. Liv. 
XXX: Origine et établissement de l'Académie des Jeux Floraux 
de Touloue. 

^'3) Bernard de Panzac, Damoiseau. Guillaume de Lobra, Bour- 
geois. Bérenger de Saint-Plancat. Pierre de Méjanasserre, Chan- 
geur. Guillaume de Gontaut. Pierre Camo, Marchand. Maître 
Bernard Oth, Notaire du Viguiqr. C'étaient tous personnages 
importants et riches. Leur situation garantissait les pouvoirs 
publics que l'institution littéraire qu'ils fondaient ne serait ni 
« frondeuse », ni « bohème ». 



LES TROUBAEOURS CANTALIENS 579 

de la Poésie, tous les adeptes de la Gaie Science à 
venir à Toulouse disputer, le premier dimanche de 
mai de l'année 1324, une violette d'or fin qu'ils pro- 
mettent de décerner à l'auteur du meilleur chant. 

A l'échéance, nos sept Troubadours Toulousains 
passent la journée du premier mai à écouter la lec- 
ture des poésies présentées, le lendemain à les clas- 
ser et à en discuter les mérites et enfin le trois mai, 
ils décernent la a Joyu de lu rioletta a à Arnaud 
Vidal, de Castelnaudary, pour son poème en l'hon- 
neur de la Vierge. — L'institution prend corps, va 
s'accroissant. les années suivantes; un Chancelier 
et un Secrétaire choisis parmi les sept fondateurs 
édictent des statuts et bientôt l'Académie des Jeux 
Floraux de Toulouse, simple institution privée, à 
l'origine, prend un caractère officiel. Les Magis- 
trats de la cité assistent aux réunions, prennent à 
la charge de la ville la violette d'or offerte au lau- 
réat. Les érudits Toulousains ont fouillé les ori- 
gines de cette fondation littéraire et longuement 
discuté sur la réalité de Clémence Isaure, protec- 
trice effective de ces joutes littéraires, au dire de 
certains, tandis que d'autres historiens ne veulent 



ÏSO LKS TBOl BADOI US < AM'M.ll.NS 



voir en elle qu'une personnification emblématique 
de la Vierge .Marie (1). 

En L356, les troupes Anglaises liraient les fau- 
bourgs «!<• Toulouse; le merveilleux jardin de la rue 
des Augustins saccagé ae peul plus offrir l'abri de 
ses ombrages aux poètes qui se réfugient au Capi- 
tale "ii se tiendront désormais Leurs séances; mais 
cette même année, L'Académie ajoute à la violette 
d'or une églantine el un souci d'argent dont l'heu- 
peux titulaire sera un Cantalien, Guillaume Borzat. 

a Guillems Borzatz d'Aorlayach fets aquesta 
« canso e fo coronada. 

Guillem de Borzach da Orlach quazaynet la 



(i) « L'éloge continue de la Vierge amena une étrange con- 
« fusion et créa une légende qui, encore aujourd'hui a la vie 
•< tenace. ...La mère du Christ était la Vierge Clémente... elle 
evint la Clémence personnifiée-. Au XV siècle, on supposa 
a qu'il avait existé une illustre famille Toulousaine du nom 
« d'Isaure; on fit remonter à un membre de cette famille l'hon- 
« neur d'avoir fondé les Jeux Floraux et le mythe de Clémence 
« Isaure, qui ressemble étrangement à une mystification, fut 
« créé. » Anglade, p. 300. Cf. Noulet « De dame Clémence Isaure 
substituée à la Vierge Marie comme patronne des Jeux Floraux 
de Toulouse ». Membre de l'Acad. de Toulouse 1852. Chabaneau : 
Origine et établ. des Jeux Floraux, p. 1. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 581 

(( flor de l'englentina per aquest sirventés à Tolo- 
« za » (1). 

Guillaume Borzatz d'Aurillac composa cette 
chanson qui fut couronnée. 

Guillaume de Borzach d'Aurillac gagna à Tou- 
louse la fleur de l'églantine pour ce sirventés. 

A quel milieu social appartenait notre poète du 
XIV e siècle? Il est bien difficile de le déterminer 
avec quelque exactitude. Probablement à la bour- 
geoisie Aurillacoise. Peut-être était-il de souche 
judiciaire et avait-il été, comme tant d'autres de ses 
compatriotes, étudier le droit à Toulouse. Toutes les 
recherches que nous avons tentées, soit dans les 
archives Cantaliennes, soit dans les grands dépôts 
nationaux, sur le nom de Borzatz sont restées 
infructueuses. Les pièces originales nous ont seu- 
lement révélé l'existence en Dauphiné d'une famille 
de chevalerie du nom de Borzac à laquelle appar- 
tenait Pierre de Borzac en faveur duquel le Dau- 



(i) Mila y Fontanals : note sur trois manuscrits: Revue des 
Langues Romanes 1876. Un Chansonnier Provençal. Chabaneau : 
« origine et établissement des Jeux Floraux ». Toulouse 1885. 
p. 29. 



■'•M.' LES TROUBADOURS CANTALIENS 

phin Viennois écrit en L343 une lettre au sujet des 
châteaux de Bioreste] et de Castellamain apparte- 
nant au dit Dauphin, où le dit Borzac commandait 
m remplacement de Barthélémy de Korzac proba- 
blement son père (1). Il est manifeste que notre 
Troubadour ne parait Be rattacher par aucun lieu à 
Borzac du Viennois. 

Nous ayons été amenés à- remarquer que le nom 
de Borzatz nous est révélé par an unique manuscrit 
rédigé par an Bcribe entièrement étranger à l'Au- 
vergne qui inscrivait avec plus ou moins d'exacti- 
tude les Doms «1rs lauréats. Il a l'air si peu sûr de 
l'orthographe du nom de notre poète qu'il l'écrit 
tantôt ci Borzatz >> et tantôt « de Borzach ». Est-il 
absolument téméraire de supposer que l'ignorance 
ou la distraction du copiste a pu transposer une 
lettre dans un nom parfaitement inconnu de lui et 
• pi'il n'a eu à inscrire qu'une fois, mettre en troi- 
sième la lettre R, après FO qu'elle précédait peut- 
être, écrire << Borzatz » pour « Brozatz ». Si cette 
supposition paraissait admissible, nous nous trou- 
verions en présence d'une vieille famille d'Aurillac, 



(i) Biblioth. Nat. Pièces origin. 421. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 583 

les « Brosats » qui appartenait fort anciennement 
déjà à la bourgeoisie, peut-être môme à la noblesse 
de la cité Abbatiale, émule des Fortet, des Cambo- 
fort, des Delzons, des Veyre, des Textoris chez les- 
quels se recrutait le Consulat d'Aurillac. 

Cette famille Aurillacoise des Brozat paraît tirer 
son nom d'un village de la commune d'Arpajon 
dénommé lias Brozatz en 1340 (1), Brozat en 
1465 (2), Brouszact en 1629 (3) et depuis le XVIII e 
siècle Brouzac (4). Des recherches à l'état civil 
d'Aurillac révéleraient fort probablement de nom- 
breux membres de cette famille Brozatz ou de Bro- 
zatz à laquelle nous sommes fort enclins à croire 
qu'appartenait le lauréat des Jeux Floraux de 
Toulouse du XIV e siècle. 

La chanson et le sirventés de Guillaume Borzat 
étaient, évidemment, parmi les meilleurs puisque 
l'un et l'autre obtiennent les suffrages de l'Aéropage 
Toulousain. Il faut bien se garder d'en conclure, 



(i) Arch. de l'Hôpital d'Aurillac. 

(2) Obit, de N.-D. d'Aurillac. 

(3) Etat-civil d'Aurillac. 

(4) E. Amé : Dict. topogr. du Cantal, p. 79. il existait dans la 
commune même dAurillac un hameau du même nom et dont l'or- 
tographe a subi les mêmes variantes. 



.')34 LES TB0UBAD01 RS « w 1 ALIENE 

néanmoins, que cea productions pouvaient rivaliser 
avec celles des Troubadours antérieurs. La belle 
initiative des sepl poètes Toulousains avait provo- 
qué une Renaissance mais qui ne fui qu'un clair de 
lune pâle reflet de la période antérieure. Les pro- 
ductions qu'elle dous a Laissées aux archives des 

Jeux Floraux, pour les années i:{"J-i a i;î:>:», sont 

d'ordre tout fait inférieur. 

« Le fond de ces pièces, dit un critique, est d'une 
<i nullité souvent ni;iise et d'une monotonie insup- 
<< portable. La même recette semble avoir servi 

I i Les composer tontes : piller les vieux Trou- 

<< badours et appliquer à la Vierge leurs formules 
(( laudativee et admiratives. Aussi la langue serait- 
« elle «l'une pureté irréprochable s'il y avait encore 
« une langue là <>ù il n'y a plus d'idées » (1). 

« I.< -h a d'amour », comme s'intitulait, a l'ori- 
gine L'Académie Toulousaine, avant de prendre le 
titre de « Collège de Rhétorique » et finalement 
d' « Académie des Jeux Floraux » ne saurait être 
rendue responsable de la pénurie et de la médiocrité 



(i) Cambouliu: Renaissance de la Poésie Provençale à Tou- 
louse. T. III. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 585 

des poètes qu'elle a suscités. Ou croit que le recueil 
de poèmes couteuus dans le chansonnier apparte- 
nant à M. Pablo Gyl y Gil contient des pièces (3e 
facture supérieure à celles des registres Toulou- 
sains. Le soin jaloux que met son possesseur à en 
interdire la lecture n'a même pas permis de s'assu- 
rer si la chanson et le « sirventés » de Guillaume 
Borzat y sont contenus (1). 

Ces deux œuvres sont, en tout cas, les dernières 
productions Cantaliennes en langue romane qu'on 
puisse citer. Désormais, cette langue, exclusive aux 
Troubadours, limousine ou provençale, comme on 
l'a successivement appelée, tombe rapidement en 
oubli. Les différences vont s'accentuant davantage, 
chaque jour, entre les dialectes Occitaniens aux- 
quels manque le lien puissant du bel enthousiasme 
poétique du XII e siècle. La langue des Trouba- 
dours agonise après avoir produit, sinon d'immor- 
tels chefs-d'œuvre, au moins quantité de poèmes 
véhéments ou gracieux et assuré la suprématie 
intellectuelle du pays où elle prit naissance. « Cette 



(i) Mila y Fontanals : Revue des Langues Romanes 1826. Don 
Pablo Gil était en 1876 Professeur à la Faculté des Lettres de 
Saragosse. 



586 



KOL'BADOURS CANTAL1ENS 



(( con « 1 1 1 «'• i < • «lu monde par la poésie, observe très 
« justement !<■ professeur Anglade, esl un des plus 
« beaux titres de gloire du .Moyeu Age français. » 



IV 

Troubadours 

Cantaliens 

d'origine incertaine ou erronée 

Gavaudan-le-Vieux — Hugues de Brunet — Raymond 
Vidal de Bezaudun 



■ 




Gavaudan-Ie-Vieux 



XII«-XIII« 



Classifiant en quatre groupes littéraires princi- 
paux tous les Troubadours du moyen âge, Baret, le 
savant auteur d' « Espagne et Provence », déclare 
positivement que Gavaudan-le-Vieux appartient à 
l'Ecole d'Auvergne (1). Dans son étude sur « Les 
Troubadours, Poètes et Ecrivains de la langue 
d'Auvergne », Mège fait sienne cette affirmation 
qu'il développe et affirme l'origine Auvergnate de 
ce Troubadour célèbre il'). Ces deux écrivains ont 
totalement négligé de nous renseigner sur les 
motifs de leur opinion. Nous avouons avoir vaine- 
ment cherché les raisons, les indices mêmes, sur 
lesquels ils la fondaient. Peut-être quelque docu* 
ment qu'ils ont négligé de citer et dont ils n'ont 
même pas indiqué la référence leur avait-il permis 
d'émettre si positivement cette affirmation. En son 
absence, nous ne pouvons que constater les proba- 
bilités qui inclinent à attribuer à Gavaudan-le- 
Vieux une origine Gévaudanaise et non pas Canta- 
lienne. 



(i) Baret : Tableau des principales écoles des Troubadours, 
Ecole d'Auvergne, p. 57. 

(?) Mège : Les Troubadours d'Auvergne, p. 425. 



- TH01 BADOUBS CANTALIENS 

a Guillem A/.fiiiar si fo de Gavaudan ». 

Garins d'Apchier si fo un gentils castellans de 
Gavaudan ». g Perdigos... fo de l'Avescat de Ga- 
\ audan 

Guillaume Azémar étail de Gévaudan ». 
(< Garin d'Apchier, seigneur «l'un château en 
Gévaudan ». << Perdigos originaire de l'évêché de 
( ; • • \ .1 1 n 1 . 1 1 1 ». 

Nous avons uiuli iplié ;i dessein les extraits de la 
biographie i\r* Troubadours, écrite au XIII e siècle, 
pour montrer que « Gavaudan » était bien, en 
langue romane, le nom de la province de Gévaudan, 
équivalant aussi à la dénomination de Gévaudanais, 
natif, habitant «lu Gévaudan. 11 serait donc logique 
de conclure que notre Troubadour dont nous igno- 
rons le prénom était appelé par ses contemporains : 
Pierre on Paul le Gévaudanais, précisément parce 
qu'il était né dans cette province. 

Il faut rappeler, à l'appui de la thèse de Mes- 
sieurs Baré et Mège, l'usage constant, encore vivace 
de nos jours, dans le peuple, de désigner du nom de 
leur province natale les immigrés. Les surnoms de 
<( Poitevin, Provençal, Auvergnat, Bordelais » sont 



LES TROUBADOURS CANÏALIENS 593 

fréquents; ils devenaient facilement, jadis, le déno- 
minatif héréditaire d'une famille fixée par le tra- 
vail ou le hasard des guerres loin de son pays origi- 
naire. La région Cantalienne de Saint-Flour est 
limitrophe du Gévaudan; rien ne s'oppose à ce que 
notre Troubadour y soit né de parents venus des 
monts Lozériens; nous n'en avons aucune preuve. 
Bornons-nous doue à souhaiter que quelque heu- 
reux chercheur découvre l'origine Cantalienne cer- 
taine du poète qui sut troquer, à l'occasion, sa lyre 
contre une épée, prendre part aux grandes batailles 
de son temps tout en faisant sentir son influence 
littéraire jusque sur les bords du Tage. Puisque 
d'aucuns lui donnent la Haute-Auvergne pour ber- 
ceau, esquissons, au moins, sa curieuse silhouette. 
Gavaudan-le- Vieux portait ce qualificatif pour 
le distinguer de son fils ou neveu, Gavaudan-le- 
Jeune. Mais, tandis qu'une partie, au moins, des 
œuvres du premier et quelques particularités de sa 
vie sont venues jusqu'à nous, le souvenir seul du 
second a survécu sans que le moindre fragment de 
ses poésies uous soit parvenu. 

Lorsque Saladin eut conquis Jérusalem et avant 
que l'Empereur Frédéric I er fut parti pour la Croi- 



LKS TROl UM 01 KS ( ANTALIKNS 

Bade organisée pour reconquérir Le Tombeau du 
Christ, c'est-à-dire entre L187 et L189, les .Maures 
d'Espagne, jugeant L'occasion propice, Les Princes 
chrétiens, démoralisés par Les victoires de Baladin, 
attaquèrent Le roi de Castille, Alphonse IX, annon- 
çant leur espoir de franchir Les Pyrénées pour réoc- 
cuper Narbonne et la Provence. Gavaudan lance 
alors un appel aux armes d'une vigueur remar- 
quable Sun (( airventés o débute par une Lamenta- 
tion Bur Jérusalem gémissant sous Le joug des Infi- 
dèles et une invective aux Barrazins auxquels il 
prodigue Les pires injures. Avec une crudité 
d'expressions qu'excuse Beule la grossièreté des 
mœurs d'alors, il traite les Maures de chiens et de 
charognes faites pour servir de pâture aux milans, 
conjure Les rois < !hrét iens de se Liguer contre Alman- 
sor, le redoutable Kalil'e du .Maroc. Dans cette 
pièce, la plus importante que nous possédions de 
lui. il fait appel tour à tour à la vaillance de l'Em- 
pereur Frédéric 1 er , du roi de France Philippe- 
Auguste, du roi d'Angleterre, Comte de Poitou, 
Richard Cour-de-Lion, leur enjoignant d'envahir 
sans délai l'Espagne, s'ils ne veulent pas encourir 
la damnation éternelle. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 595 

A part quelques expressions grossières et hardies 
<iui devaient choquer beaucoup moins ses contem- 
porains que nous, il faut reconnaître à ce « sir- 
r entés » une vigueur de style, une puissance de 
souffle qui n'a guère été dépassée par ses émules. 
Cette brutale franchise n'était pourtant pas le 
lïenre exclusif de notre poète, ni même celui où il 
paraît s'être complu. 11 se faisait volontiers gloire, 
au contraire, d'une obscurité voulue, aimait à enve- 
lopper si bien sa pensée que les plus habiles, seuls, 
] mssent arriver à en suivre le fil, à démêler le sens 
mythique de ses poèmes. Il entend, nous dit-il, 
éprouver par une chanson <( close et couverte » ceux 
qui ont l'esprit a ouvert ou bouché ». 

— « Qu'on ne me blâme pas, s'écrie-t-il et qu'on 
« ne se moque pas, jusqu'à ce qu'on ait séparé la 
« fleur de la farine. Le sot se presse de condamner, 
<( l'ignorant bâille et muse dans l'embarras où le 
« jette ce qui est trop savant pour lui ». Il faut 
convenir qu'il réussit pleinement dans ses vues et 
que ses déclamations contre la décadence de la 
vertu, la diminution de la saine et honnête joie sont 
du style le plus énigmatique et le plus amphigou- 
rique. Il a soin de nous avertir encore que telle de 



9 TROlBADol 1!S < AMALIENS 

ses chansons: « Vaut d'autant mieux, qu'entre 
<< mille personnes, il n'.v en aura pas dix qui puis- 
sent en comprendre Le sens; mie ce sens ne sera 

« clair que pour ceux qui soin habiles en amour, 

obscur pour qui ignore cette science ». On se 
prend à déplorer que G-ayaudan n'ait pas suivi a la 
lettre les préceptes qu'il pose e1 ae soit pas cent 
fuis plus (.liseur : Il nous eut rendu ainsi plus sup- 
portables les histoires scabreuses el grivoises qu'il 
ne raconte qu'en termes trop clairs et parfaitement 

..l.se. -II. - ' 

Il prend texte d'un crime dont sa maîtresse est 
accusée pour s.- livrer aux pires invectives contre 
les remines. On se garantirait plutôt des dangers 
de l'eau, assure-t-il, de ceux du feu et de la mer, des 
voleurs eux-mêmes, que des artifices féminins. Le 
goût de la femme pour la débauche et le liberti- 
nage esi le tond même de son caractère, prétend-il 
effrontément. 

Hâtons-nous de lui rendre justice, de déclarer ses 
vers cent fois meilleurs, vraiment émot ionnants et 
gracieux, lorsqu'il déplore, dans une complainte qui 
est, peut-être, sa production la meilleure, la mort 
de sa maîtresse. Son cri de douleur est vraiment 






LES TROUBADOURS CAXTALIENS 597 



beau et sincère quand il maudit la mort de ne pas 
l'avoir pris lui-même plutôt que de le livrer à des 
tourments, à une incontestable peine qui le vieil- 
lissent à la fleur de l'âge et ont blanchi sa blonde 
chevelure. — « Insensible désormais à toute joie, 
« clame-t-il dans un sanglot, indifférent à toute 
« autre impression que celle du désespoir, je passe- 
ce rai le reste de mes tristes jours comme un tour- 
« tereau qui a perdu sa tourterelle. » 

On est ému de la douleur du Troubadour, on 
doute qu'aucune consolation efficace puisse être 
apportée à pareil déchirement. On se plaît à suppo- 
ser qu'elles sont antérieures à la mort de sa mie, les 
deux jolies chansons où il conte ses faciles triom- 
phes auprès de bergères peu farouches. La première 
qu'il rencontre lui est un instant cruelle, mais elle 
donne de si bonnes raisons tirées des Ecritures! 
L'amour a des inconvénients, déclare-t-elle, et à 
l'appui de son dire elle cite le voluptueux roi Salo- 
mon ! Gavaudan lui démontra aisément, sans doute, 
qu'elle n'avait pas à courir les mêmes risques, à 
redouter les mêmes ennuis que le royal fils de 
David; la reine de Sabba eut été évoquée plus à 



:•'.<- a TBOUBÀDOUM < \ M ai ! 

propos, Bemble-t-il. La bergère est vite convaincue 
ci h linii par se rendre à Bes désirs ». 

Une autre, moins farouche encore, ae tente même 
pas un simulacre de résistance. A peine aperçoit- 
elle < lavaudan qu'elle lui prodigue les plus chaudes 
marques <l<- sa tend Le poète veut-il lui 

dépeindre les tristesses <l»- la séparation j elle l'inter- 
rompt ingénument: « •!<• connais cet état, dit-elle; 
j'\ pense toutes les auits, en ai perdu le sommeil! » 
Qu'on n'essaie pas «!<• La séparer de son bien-aimé, 
ootre pastourelle \;i chercher dans la Bible de 
déconcertants arguments: « Eve a bien transgressé 
« les défenses qui lui furent faites; c'est donc 
i perdn Bon temps que de me défendre de vous 
• roir! ») 

Convenons avec le digne Ecclésiastique qui a 
analysé, un <1cs premiers, l'œuvre du Troubadour 
Cantalien, que c'esl étrange abberration de la pari 
de la bergère de s'autoriser de l'exemple de notre 
coquette mère Eve qui lui n attiré un si effroyable 
châtiment et concluons mélancoliquement avec lui 



LES ritOUBADOUBS CANTALIEKS 599 

que: « C'est là une de ces folies qu'on voit naître 
du délire des amants! » (1) 

Compatriote peut-être et sûrement contemporain 
du Prieur de Montaudon, Gavaudan n'est pas plus 
édifiant que Pierre de Vie et ses « cantons » effa- 
roucheraient, de nos jours, les oreilles les moins 
prudes. Il faut, en revanche, rendre pleinement 
hommage à la sincérité de ses convictions et recon- 
naître qu'il prêche d'exemple, met en pratique les 
conseils qu'il donne et sait, à l'occasion, payer bra- 
vement de sa personne. 11 a adjuré Empereurs et 
Rois de voler au secours du monarque Castillan 
écrasé par le Maure. Lui-même passe les Pyrénées 
avec les soixante mille soldats de la Gaule Méridio- 
nale qui se rangent sous la bannière Castillane 
d'Alphonse IX. Il fit des prodiges de valeur et se 
couvrit de gloire, assure-t-on, à la bataille de Las 
Navas de Toloza gagnée par les Chrétiens en juillet 
1212. Joignant ainsi le geste à la parole, « Gavau- 
dan fut, selon l'expression d'un critique moderne, 
un des héros de l'expédition dont il avait été ie 
Tyrtée » (2) et prouve que le « marivaudage ». le 



(i) Millot : Hist. des Troubadours, T. I. Paris 1774. 
(2) Fauriel : Hist. de la Littér. Provenç., T. II. 



'■."" . R0UBAD01 RS ' Wï M -IENS 



constant sonci passionnel ae faisaient pas tort chez 
lui ans mâles vertus guerrières. 



6' 



Il semble bien qu'à la suite de cette mémorable 
victoire, notre Troubadour ait fait un assez long 
séjour dans la péninsule Ibérique et ait poussé 
jusqu'en Portugal. Il ,\ était attiré, Bans doute, par 
sa quasi compatriote, La reine Lusitanienne Douce 
d'Aragon-Provence, fille de Raymond-Bérenger IV, 
Comte de Barcelone el de Provence, Vicomte de 
Cariât et de G-évaudan et roi d'Aragon, qui avait 
«•p.. us.-. .Mi L178, Sanche II. roi de Portugal. La 
Princesse Aragonaise, qui régnait a Lisbonne, por- 
tait le nom «le s.i grand'mère Douce de Carlat- 
Provence, accueillant avec particulière laveur les 
Troubadours protégés <!<• son royal frère, alors sur- 
tout qu'ils pouvaient se réclamer d'une origine Pro- 
vençale, Auvergnate ou Gévaudanaise. 

Nous devons de mieux connaître Gavaudan à un 
éminent professeur Portugais que la politique vient 
de prendre tout entier <-t qui a abandonné la Litté- 
rature pour détrôner les rois! M. Braga, qui a pris 
un.' part si prépondérante a lu révolution de Por- 
tugal et est actuellement un des chefs de la Repu- 






LES TROUBADOUBS CANTALIENS (jOl 

blique Portugaise, dit de notre Troubadour daus son 
Histoire de la Littérature Lusitanienne: 

— (( La nécessité de se défendre contre les pré- 
ce tentions de Castille fit que le monarque Portu- 
« gais s'allia avec le roi d'Aragon; aussi, les Trou- 
ée badours qui fréquentaient cette cour ne furent- 
« ils pas étrangers à ce rapprochement. 

« Un de ces Troubadours qui poussait notre mo- 
« narque à la Croisade contre les Sarrazins était 
« Gavaudan. Ce chant de G-avaudan-le- Vieux avait 
(( pour but d'inciter les nations chrétiennes à com- 
« battre les troupes parties d'Afrique avec Maho- 
« med-el-Nassir et qui arrivèrent à Séville en 1210. 

(( Il était naturel que ces trois Troubadours : 
« Marcobrus, Pierre Vidal et Gavaudan-le- Vieux, 
« qui furent imités par nos Chevaliers, nous aient 
« fait connaître les poèmes Bretons et Francs qui, 
(( par la voie de la Provence, entrèrent dans la tra- 
ce dition universelle. Pierre Vidal cite la romance 
« d'Arthur de la Table Ronde, Gavaudan-le- Vieux 
« l'admirable Chanson de Koland. 

« La poésie Provençale devait se répandre en 
« Portugal à cause du voisinage de la Galice où 



S rBOl BADOURS < AMTALI] KS 

<< accouraient lea Troubadours étrangers. L'alliance 
« avec l.i Couronne d'Aragon à laquelle était réuni 
(i le < Jomté de Provence était une cause permanente 

■ pour L'extension de cette influence. La langue 
Portugaise Be confondait avec celle de la Galice, 
car entre ces deux contrées longtemps unies, il 

i n'existait pas <!«• barrière naturelle et la langue 

■ de la poésie Locale était analogue à la langue 
« d'Oc 

« C'est la première fois, observe Braga, à propos 

■ de la bataille <1«- Las Navas «le Toloza, que nous 
royons Les Troubadours Provençaux condamner 

« les rois Portugais. Gavaudan-le-Vieux blâme 
Banche V . montrant son peu de forces contre 
« L'attaque de Mahomet-el-Nassir en 1210; en 1212 
i Guillaume de Tudelle stigmatisa l'avilissement 
« d'Alphonse II. » (1). 

11 serait Intéressant, si cette étude ne dépassait 
trop les limites d'une simple biographie, de recher- 
cher l'influence réelle qu'exerça le Troubado-ir 
Cantalieu sur la Langue dont devait se servir 
Camoens et sur la Littérature Portugaise. Braga 



Tu Braga: Hist. de la Littér. Portug., T. H. Pitto; Hist. de 
la ville d'Aîx, Liv. I, chap. IV. Baret : Troubadours, p. 192. 



LE3 TROUBADOURS CANTALIENS 603 

reconnaît que si l'influence Galicienne fut surtout 
décisive en Portugal et se révèle presque exclusive 
dans les concioneiros », celle antérieure des pre- 
miers Troubadours vomis de France, comme Gavau- 
dan, laissa de profondes traces. Les « fidalgos » qui 
émigrèrent vers la France, au temps des luttes de la 
Noblesse et du Clergé contre le roi Sanche II, les 
Valladarès, Porto-Carrero, Reymondos, Estevaos, 
Aboins, Troubadours Portugais, en étaient impré- 
gnés avant d'aller mûrir leur talent à la cour de 
Saint Louis. 

Il est à croire que notre Gavaudan n'avait pas 
promené sa vie errante qu'en Espagne et en Por- 
tugal; tout fait supposer qu'il connaissait aussi 
l'Italie, au moins dans sa partie septentrionale. 
C'est, en effet, entouré d'une véritable escorte de 
poètes, que Rayrnond-Bérenger d'Aragon s'en fut 
à Turin rendre hommage pour la Provence, fief 
d'Empire, à Frédéric Barberousse, héritier des rois 
d'Arles. Il semble bien que Gavaudan faisait partie 
de la poétique pléiade qui entourait le royal fils de 
l'héritière de Provence et de Cariât {!). 

Si tous les autres détails de sa vie et les circons- 
tances de sa fin nous restent inconnus, le temps a 






LtS TRûl'BADOl'KS CAKTALIENS 



moins maltraité l'œuvre poétique de ce Troubadour 
que celle de la plupart de Bes confrères. Une dizaine 
de pièces lyriques nous restent de lui qui mérite- 
raient, mieux que bien d'autres, les honneurs de la 
traduction. Nous regrettons que les limites de cette 
étude, strictement circonscrite aux poètes Canta- 
liens d'origine certaine, dous obligent à en exclure 
les poèmes d'un d»-s pins intéressants Troubadours 
dont la région Lozérienne fut sans doute le ber- 
ceau 1 1 }. 



r 



=r j 



■ habaneau. p. 144. " Gavaudan-le-Vieux 1195-1215. Une 
dizaine de pièces lyriques. Gr. n° 174. Hist. littér. T. XV, p. 445. 
T. XVII. p. 419. Fauriel T. II. p. 154. Mila 



Hugues de Brunet 

'UC BRUNENC) 



xir-xnr 



— (( Uc Brunenc si fo de la ciutat de Rodés qu'es 
« de la seignoria del Comte de Tolosa e fo Olergues. 
a E après be letras e saup ben trobar, subtils era 
« mote de grau sen natural ; e fetz se Joglars e fetz 
« motas de bouas cansos, mas non fetz sons. E anet 
(( ab lo rei N'Anfos d'Arago e ab lo Comte de 
u Tolosa e ab lo Comte de Rodés, lou sieu, seignor 
« e ab en Berna rt d'Anduza e ab lo Dalfi d'Al- 
(( vernhe. Et entendet en una borzeza d'Orlkac, que 
« avia nom ma doua Galiana; mas ela non lo vole 
« amar ni retener, ni far negun plazer en dreg 
(( d'amor; e fetz son drut del Comte de Rodés, e 
a donet conyat à N'Uc Brunenc. Et adonc, N'Uc, 
(( per la dolor que el n'ae, messe en l'Ordre de Car- 
ce tosa e aqui el inori » (1). 

Hugues de Brunenc était originaire de la cité de 
Rodez qui relève du Comté de Toulouse. Il était 
Clerc. Il étudia les Belles-Lettres, sut composer des 
poèmes, avait l'intelligence vive et beaucoup de sens 



(i) Biographies des Troubadours. Chabaneau, p. 35 et 177. 
Ugo Brunenc ou Brunet de Rodez (Aveyron). Vers 1 190-1200. 
Biogr. Gr. n e 451. Hist. Littér. T. XVII, p. 552. 



LES TROUBADOUBS CANTALIENS 

naturel. 11 se fit Jongleur, rima nombre de fort 
bonnes chansons, mais sans en faire la musique. Il 
résida successivement auprès du roi Alphonse 
d'Aragon, du Comte de Toulouse, du Comte de 
Rodes, s.. h seigneur, «le Bernard d'Anduze et du 
Dauphin d'Auvergne. Il prétendit à l'amour d'une 
bourgeoise d'Aurillac qui avait nom dame Galliane. 
Mais celle-ci ne voulut pas l'aimer, refusa ses hom- 
mages, ae lui accorda ni faveurs ni droits d'amour. 
Elle lui préféra le Comte de Rodez, et donna congé 
a Bogues de Brunenc. Il en éprouva si grande dou- 
leur qu'il entra dans l'Ordre de la Chartreuse et 
y mourut 

Eugues «le Brunenc <»u plus exactement de Bru- 
net, clerc du diocèse de Rodez, était un cadet d'une 
grande maison Rouergate, richement possessionnée. 
le XII siècle, dans la mouvance de la baronnie 
de Séverac on elle possédait «le nombreux fiefs. 
Pierre de Brunet, probablement père ou frère de 
notre Troubadour, rendait hommage le 30 juin 1165 
à Raymond Trencabel, Vicomte de Béziers. Guilh<-- 
pon de Brunel prêtait serment de fidélité au même 
Vicomte, dans le château de Carcassonne, en mai 
1191. A la même époque, un autre Brunet contre- 



LES TROUBADOURS CANTALIEXS 609 



signait une donation de Bégon, seigneur de Cal- 
niont, aux Religieux d'Aubrac (1). 

Ce n'est qu'au XIV e siècle que cette famille quitta 
le Rouergue pour aller s'établir en A gênais où 
Arnaud de Brunet, époux de Béatrix de Nobilis 
est seigneur de Montléal, Beauville, etc., en 1380 (2). 
Un autre rameau s'était détaché, probablement vers 
la même époque ou à une date antérieure selon 
MM. de Chazelles et de Lalaubie, de la souche 
Rouergate pour s'établir en Haute-Auvergne. < Je 
n'est, en tous cas, qu'en 1342 qu'une alliance avec 
les Vixouse, antique race Carladézienne dont un 
Brunet épousa l'héritière, rendit ce seigneur pos- 
sesseur du château de Vixouse, paroisse de Pol- 
minhac, de celui d'Hauteval près La Capelle-Barrez 
et des autres domaines de cette maison (3). C'est, à 



(i) H. de Barrau : Docum. hist. du Rouergue. T. I, p. 709 à 718. 

(2) La maison de Brunet avait encore pour chef en 1850 Henri 
de Brunet, Marquis de Panât, Vicomte de Cadars et de Peyre- 
brune, baron de Bournac, etc., dont le père avait été préfet du 
Cantal en 1828. Un autre rameau avait pour représentant Armand 
de Brunet de Pujols de Castelpers de Levis, Marquis de Ville- 
neuve, etc.. 

(3) Le château de Vixouse, commune de Polminhac, cant. de 
Vic-sur-Cère, arr. d'Aurillac appartenait dès le haut moyen âge 
à une famille de son nom. Cette maison de Vixouse comptait 



640 LKS TKOUBAI* >U<S I \NTALIENS 

n'en pas douter, cette alliance du XV e siècle qui a 
fa ii dire aux auteurs du Dictionnaire statistique du 
Cantal que Hugues de Bruneinc était « un Trouba- 
dour d'Auvergne » (1). 

si la Baute-Auvergne ne peut le revendiquer 
comme sien, c'esl au moins sur son sol et dans sa 
capitale que s'est déroulé l'épisode amoureux qui 
décida de sa vie. Comme Pierre de Rogiers, Pierre 
de Vie et tain d'au lies Troubadours, hommes 
d'Eglise, Hugues de Brunel portait, à titre tout 
honoriliqui'. sa Oléricature. il est superflu de répé- 
ter, une fois de plus, que les Clercs du XIII e siècle 
même revêtus de dignités ecclésiastiques, trouvaient 
chose fort naturelle que de s'engager dans une 
intrigue amoureuse. Notre Troubadour avait dû en 
aouer »-t dénouer plus d'une aux Cours d'Aragon, 



parmi les grands vassaux de Carladez. Plusieurs de ses membres 
connus au XII e et XIII e siècles. La branche aînée s'éteignit 
dans les Bruneinc, un rameau cadet fixé à Comblât eut même 
l'héritière Antoinette épousa en 1541 Jean de Cabannes 

La famille de- Bruneinc garda Vixouse jusqu'en 1595 où Ray- 
mond de Bruneinc vendit cette terre à Marguerite de Chaumeil, 
dame de Caillac. 

(1) MM. de Lalaubie et de Chazelles citent la biographie en 
langue Romane d'Hugues de Bruneinc, mais le classent néanmoins 
parmi les Troubadours Auvergnats. Dict. stat. du Cantal, T. V, 
P- 58. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 611 

de Toulouse et de Rodez où il avait séjourné tour 
à tour. Il dut accompagner, sans doute, son suze- 
rain à Cariât et se trouver ainsi en séjour momen- 
tané aux environs d'Aurillac. 

Hugues II, Comte de Rodez et Vicomte de Cariât, 
qui régna de 1156 à 1208 (1), aurait été le rival heu- 
reux en amour d'Hugues de Brunet. On ne sait rien 
de cette belle bourgeoise d'Aurillac qui fut si cruelle 
au Troubadour, si facile au Comte de Rodez, sinon 
qu'elle s'appelait Galliane. Hugues II était un don 
Juan renommé ayant déjà fait, maintes fois, ses 
preuves, aussi heureux en amour que vaillant à la 
guerre et sage au Conseil. Il avait pris une part 
active aux guerres contre les Anglais, réussi à pré- 
server ses domaines de toute déprédation. De con- 
cert avec son frère, l'Evêque de Rodez, il avait 



(i) Nous ignorons pourquoi Chabaneau limite le règne d'Hu- 
gues II à 1195. Barrau (Doc. hist. du Rouergue, T. I, p. 224) 
donne la date de 1208. Il fut inhumé à cette date à l'Abbaye de 
Bonneval. Il associa son fils Hugues III à son gouvernement en 
1195. C'est, sans doute, ce qui aura trompé Chabaneau. Ce Prince 
étant mort l'année suivante. Hugues II associa à sa place à son 
gouvernement son second fils Guillaume qui mourut, lui même 
sans postérité en 1208. La même année, Hugues II descendait au 
tombeau et Henri I er , son fils, de Bertrande d'Amalon, lui suc- 
cédait. 



612 ''.s TROUBADOURS OANTALIENS 

établi sur toutes ses terres une taxe appelée « Com- 
mun de paix o destinée à la solde d'une troupe spé- 
ciale, équivalent de aotre Gendarmerie moderne, 
dont la mission exclusive était de traquer les voleurs 
«•! d'assurer la tranquillité des routes. Veuf d'Agnès 
d'Auvergne, tille du Comte Guillaume, qui lui avait 
laissé cinq entants, il consola son veuvage avec la 
belle Bertrande d'Amalon, une «le ses vassales, à 
laquelle il lit don, en 1171, du château de Trépa- 
don sur les borda du.Tara et de vastes terres dans 
les paroisses d'Amalon el de Saint-Symphorien. 
L'épousa-t-il morganatiquement ou officiellement, 
comme l'affirment certains historiens, ou fut-il sim- 
plement heureux sans s'inquiéter de la Légalité de 
>i»u union? Cette dernière hypothèse paraîtrait 
vraisemblable à voir les difficultés qu'eut son fils 
Benri, né de Bertrande d'Amalon, a ceindre la cou- 
ronne comtale après le décès de ses deux demi- 
frères, Hugues III et Guillaume, tous deux fils 
d'Agnès d'Auvergne. Il est à supposer que c'est 
après son veuvage et avant de devenir << l'esclave » 
de sa jolie vassale Bertrande, qu'au cours d'une 
visite dans sa Vicomte de Cariât, il se fit aimer 
de la belle Galliane. La liaison aristocratico-bour- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 613 

geoise d'Hugues II serait donc antérieure à 1174. 
date à laquelle il était déjà « enchaîné » aux pieds 
de la séduisante Rouergate. Discrètement l'Histoire 
a tu le nom du brave bourgeois d'Aurillac, époux 
malheureux d'une trop jolie femme, dont l'honneur 
conjugal n'évita recueil Brunet-Carybe que pour 
tomber dans celui Sylla-Bodez où il paraît bien avoir 
totalement sombré! 

Précurseur du Vert-Galant, qui devait compter 
Ilodez au nombre de ses fiefs héréditaires, avant de 
devenir roi de France, Hugues II ne se douta peut- 
être pas du désespoir mortel qu'il causait à son 
féal, en lui enlevant l'amour de dame Galliane. Elle 
se fut peut-être contentée du Troubadour si le 
Comte ne s'était mis sur les rangs ! Evincé, rebuté, 
humilié, notre Troubadour reporta sur Dieu cet 
ardent amour que la belle et orgueilleuse Aurilla- 
coise avait refusé. Il alla droit à l'Ordre le plus 
sévère, où le renoncement est le plus absolu, la 
séparation du monde la plus complète et se fit 
Chartreux. Rêva-t-il, dans le grand silence de sa 
cellule, à ses randonnées à travers les Cours Méri- 
dionales, le cuisant souvenir de sa déconvenue sur 
les rives de Jordanne vint-il hanter ses nuits? Le 



614 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 



saint Religieux esl mort au monde; laissons le 
noble Troubadour Bouergat au silence de sa cellule 
anonyme et <!»- sa tombe ignorée il). 




(1) Il reste d'Hugues de Brunet huit pièces lyriques. 



Raymond de Vidal de Bézaudlltl 



XII'- XIII' 



Dominant la vallée de la Doire, au voisinage du 
château-fort de Tournemire, dont il relevait, Bezau- 
dun (1) existait, peut-être, dès l'époque Romaine, a 

en croire le résultat des touilles opérées aux envi- 
rons (2). Son uom apparaît, tout au moins, dans un 
acte de foi et hommage de 1284 et, quelques années 
plus tard, dans le traité de 1298 (3). C'était alors 
un « affar » ou « mas » assez important où exis- 
tait déjà, probablement, dès cette époque, une tour 
d e guet (4). C'est en ce lieu, disaient unanime- 
ment les historiens d'Auvergne, que naquit, dans 



(i) Cne de Tournemire, cant. de Saint-Cernin, arr. d'Aurillac. 

(2) Communication de M. Delzangles. 

(.3) Dict. Stat. du Cantal, T. V, P. 463-64. De bonne heure, 
Tournemire se composa d'un véritable groupe de forteresses 
disséminées autour du château principal, eut de nombreux cosei- 
gneurs. La tour de Chaliers, Le Fortanier, la tour de Mazerolles, 
la tour Golbrand, la Jordaine, la Golhère, Anjonny ou Larman- 
die, seul debout, Bezaudun, tous édifices isolés, avaient des sei- 
gneurs particuliers dont l'acte de partage du traité de 1298 régla 
les droits respectifs. 

(4) Au XV e siècle, Bezaudun échut de nouveau à un puîné des 
Tournemire, Louis, qui épousa, le 3 juin 1485, Catherine de la 
Tour de Juzis, en Laugarais, de cette maison qui porte actuelle- 
ment le nom de La Tour d'Auvergne-Lauragais. Le château qu'y 
firent construire ces époux, à la fin du XV e , aurait été la réédifi- 
cation agrandie de l'édifice primitif, simple tour de guet. On sait 



ii|S - I ROI BADOUR ; ' WTM.n N8 

le dernier tiers <1 u XII" siècle, l'exquis et savant 
poète dont l'abbé .M il lot dit : << Si les Troubadours 
i. ri les Jongleurs avaient en souvent à débiter «les 
« contes semblables, il faudra il moins s'étonner de 
i< leur prodigieu \ Buccès » (1). 

hiius l'Annuaire «lu Cantal de 1830, l<- Baron de 
Sartiges d'Angles expose longuement les raisons qui 
lui font croire le Troubadour Raymond de Vidal 
de Bezaudnn originaire du village < îantalien voisin 
• l<- Tournemire. 

« \iill«»i ignore le lieu de naissance de ce Trouba- 
dour el il suppose qu'il pouvait être îils d'un 
«< autre fameux Troubadour nommé Pierre Vidal, 
<< <l«' Toulouse, qui avait jadis séjourné ;i Bézaudun 
« eu Provence; mais comme il a existé un château 
(( <!<• Bézaudun, en Auvergne, près «le Tournemire, 
<< et que li' nom de Vidal est assez commun dans 
« cette partie de la province, il y a lieu de croire 
(< que l<- Troubadour dont il s'agit ici était de ce 



positivement qu'entre le château de Tournemire et Bézaudun, il 
y avait un poste avancé : le fort de la Jordaine, figurant dans le 
traité '1« i-''»s' Son nom rappelait certainement quelque souvenir 
roisades. 

( 1 1 Millot, Hist. des Troubadours, T 111 



LES TItOl BADOl Lt3 I .Wl VLIËNS (11!) 

« dernier lieu. Cette supposition est d'autant mieux 
« fondée que, dans une pièce de sa composition, il 
« parle d'aventures arrivées en Limousin, pays 
« plus à portée d'être connu d'un Auvergnat que 
« d'un Provençal. D'ailleurs, Nostradamus ne t'ai; 
« nulle mention de Raymond Vidal et, certes, on 
(< ne saurait accuser cet historien «les Troubadours 
« de sa province d'avoir négligé un de ceux qui lui 
« aurait t'ait le plus d'honneur par l'excellence de 
« ses productions. 

(( Quoi qu'il en soit, Raymond Vidal est connu 
<( par plusieurs pièces remarquables et, entre autres, 
(( par deux nouvelles. 

u Dans la première, il raconte les amours d'un 
<( Chevalier et d'une dame du Limousin qu'il ne 
(( nomme pas; ceux-ci, d'abord heureux, puis brouil- 
« lés par suite des intrigues d'une demoiselle, 
(( finissent par soumettre, par ambassade, leur dif- 
<( férend à l'arbitrage d'un baron catalan, qui les 
u réconcilie. 

(( Raymond Vidal vivait sous le règne d'Aï- 
« phonse IX, roi de Castille, mort en 1214, à la 
« cour duquel il avait séjourné. » 

Dans le Dictionnaire statistique du Cantal, pu- 



lisi ROI BAD01 RS < W l.M.ll NS 

blié en L857, l'écrivaint précité constate que, depuis 
L830, « rien D'est venu contredire sou opinion » 1 1 ). 
Elle était, depuis, généralemenl admise el Raymond 
de Vidal de Bezaudun classé parmi les Troubadours 
< lantaliens. 

Dès dos premières recherches sur les poètes de 
Haute-Auvergne, nous avons été amené à douter de 
l'exactitude de l'attribution au Cantal «le l'auteur 
de « Las razos de trobar ». Le silence de Nostrada- 
iniis. eei historien plus que fantaisiste, dont le 
baron de Sartiges faisait un argument, De nous 
apparaissait pas plus probant que celui tiré des 
anecdotes Limousines racontées par ce Troubadour 
qui avait pu fort bien les connaître sans être origi- 
aaire d'une province limitrophe. Il existe en Basse- 
Provence, dans l'arrondissement «le Grasse et le 
canton de Toursegoules, une commune de Bezaudun 
dont le château est mentionné déjà au XII e siècle. 
C'est là, qu'au «lin- de nombreux biographes, sérail 
ne Raymond Vidal. Son nom fort répandu dans le 
Midi, le désir <le se différencier de son homonyme 
le Troubadour célèbre Pierre Vidal, avec lequel on 



lict. Stat. du Cantal. T. V, p. 466. 



LES TROUBADOUKS OANTALIENS (>21 

l'a, néanmoins, souvent confondu, expliqueraient 
sa constante habitude d'ajouter à son nom, celui 
de son lieu d'origine. Lui-même, observaient les 
partisans de cette thèse, a pris soin de nous parler 
de son berceau: 

Abril inic, Mays intrava 
E cascus tlcls auzels chantava 
Save in que fon moti adonex 
En la plassa de Bezaudun. 

Avril était à son déclin, on entrait en mai 
Et tous les oiseaux chantaient. 
C'était, il m'en souvient, un matin 
En la place de Bezaudun (i). 

Un savant critique Allemand avait ajouté encore 
aux raisons qui militaient en faveur de l'origine 
Provençale de Raymond Vidal: « L'Histoire Lit- 
ci téraire et Eaynouard, dit-il, attribuent cette pro- 



(i) Même, en appliquant ces vers à Bezaudun-Tournemire, 
Raymond a pu dire la « place », la forteresse de Bezaudun. Aux 
érudits qualifiés appartient de décider si ces vers sont de Vidal 
de Bézalu vivant au XIII e ou XIV e , ou du Vidal Provençal ou 
Cantalien. 



622 LES TROUBADOl ttS < INTALIENS 

« duction (li au célèbre Pierre Vidal; mais, outre 
« que le manuscrit 2701 nomme Raymond Vidal 
<< comme sou auteur, il y a double coïncidence eu 
« faveur de l'identité de ce dernier. Bezauduu était 
m s;i Fille natale et le poète nous l'indique Comme sa 
« résidence. Bu second lieu, l'œuvre en son entier 
« révèle la manière de Ramon. » {'2) 

Les auteurs de l'Histoire Littéraire avaient été 
tout aussi affirmants: << Ce Troubadour né à lîe- 
(i eaudun, petite ville de Provence, et connu sous 
« la dénomination de Raymond Vidal de Bézau- 
« d'un, est l'auteur de quatre pièces de vers )) (3). 

I. historien des Troubadours Espagnols, Mila y 
Pontanals est venu donner eu 1861, un troisième 
berceau à Raymond Vidal dont il affirme l'origine 

< 'atalane: 

u La patrie de ce troubadour est Besalû: Bezan 
« dun, Bezaudu selon la (orme provençale, Bisuldo 
<< Matin Bisuldunum), antique capitale du comté. 
<< La place de cette ville a conservé quelques arcs 



(i) Un poème de 1850 vers en forme de récit. 

(2) F. Diez: « La poésie des Troubadours », traduction du 
Baron F. de Roisin, 1845, p. 218. 

(3) Hist. Littér.. T. XVIII, p. 633. 



LE3 TROUBADOURS CANTALIENS <>23 

(( Byzantins qui furent, sans doute, témoins des 

« promenades solitaires du poète. Que le Bezau- 

(( dun des manuscrits ait été notre Besalu et non 

(( l'une des agglomérations insignifiantes du midi 

« de la France portant le même nom, c'est ce qui 

(( paraît suffisamment démontré par la reeonnais- 

« sa née que fit ce Troubadour du roi D. Pedro 

« comme de son souverain et le grand nombre de 

« notables Catalans qu'il énumère. » 

(( Dans son ouvrage grammatical, il appelait 
« Limousin la langue d'Oc et il fut, sans doute, le 
« premier qui ait usé de ce nom qui depuis a pré- 
ce valu en Espagne. £i R. Vidal n'usa pas de la 
(( langue Catalane à la manière d'Albert de Siste- 
(( ron, cela provient du désir naturel chez un 
« rigoureux grammairien de présenter son œuvre 
<( exempte de toute préférence provinciale. La 
(( vraie manière de trouver, qui est indubitablement 
(( son ouvre, forme bien plus une introduction 
(( grammaticale à l'art de trouver qu'un véritable 
« art poétique et acquit une telle autorité qu'H 
« servit de modèle à nombre de traités analogues 
<( écrits depuis, sans excepter les lois d'amour de 
(( Molinier. 



li-Ji LES TROUBADOURS CANTALIENS 

(( Raymond Vidal vivait à la fin du XII 8 et au 
« début du XIII e siècle. Dana sa chanson qui com- 
«« mence ainsi : Unas novas, il suppose avoir assiste 
h à la réception d'un jongleur par Alphonse VIII 
«> »M sa femme Bléonore d'Angleterre. 

« 11 visita les principales cours d'Espagne et du 
«< midi de la France; mais sou principal .Mécène 
a devait être Hugo de IVfataplana, donl le château 
« ne devail pas être très éloigné de la patrie de ce 
<• Troubadour » (1). 

On ne samait être plus affirmatif. On remar- 
quera néanmoins que les arguments de Mila y Fon- 
fcanals ne sont pas des plus décisifs et il est à ob- 
server que les historiens Espagnols eux-mêmes n'ar- 
rivent pas ;i se mettre d'accord. Les uns font vivre 
Raymond Vidal de Bezaudun à la tin du XII e , les 
autres au débul du XIV e ! Torrès-Amat (2) en l'ait 
en etict le fonda t cui' du Consistoire de la Gaie 
Science à Toulouse en 1323 et apporte à l'appui le 
témoignage de Don Henrique, Marquis de Villana, 



(il Mila y Fontanals: « De las Trovadores en Espaîïa ». Bar- 
celone 1861. 

(2) Torrès-Amat : « Dict. des Ecrivains Catalans. 1836. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 625 

qui vivait à la même époque, dans son livre de 
« La (Jaya Scieur ia ». 

Nous avons impartialement rapporté les diverses 
opinions qui veulent faire de Raymond de Vidal de 
Bezaudun un Provençal ou un Catalan. Citons 
encore celle du très érudit Abbé Ulysse Chevalier, 
dont on connaît la haute autorité dans le monde 
savant : 

D'après lui, il y a eu trois Troubadours du nom de 
Vidal : Pierre, le Toulousain et le plus célèbre, Ray- 
mond Vidal de Bezaudun, né dans cette ville de 
Basse-Provence, en pleine efflorescence vers 1214, 
et enfin Raymond Vidal de Bésalu en Catalogne, 
originaire de la capitale du Comté Pyrénéen où il 
vivait en 1323 (1) 

Nous nous rangeons absolument à la manière de 
voir du savant Français et croyons impossible de 
ne pas admetre, le Toulousain Pierre Vidal hors de 
cause, l'existence de deux autres Vidal, tous deux 
prénommés Raymond, l'un Catalan, vivant au qua- 
torzième ziècle, l'autre Français et de cent ans 
plus ancien. Ulysse Chevalier, donne pour patrie à 



(i) Ulysse Chevalier : Bio-bibliographie. 



t'.lifi LES TR0UBAD01 BS CAMTALIENS 

ce dernier le village de Bézaudun en Basse-Pro- 
rence; aucune preuve, pas même le plus léger 
indice, ne corrobore cette affirmation. Ce que nous 
allons exposer la ruinerait entièrement, dès qu'on 
aura pu contrôler les preuves authentiques dont 
nous révélons l'existence certaine d'après un témoi- 
gnage qui offre toutes les garanties de véracité et 
de compétence e1 qui fixerait, sans contestation 
possible, l'origine Cantalienne certaine de Raymond 
de Vidal de Bézaudun. 

Kn isss, M. l'Abbé Delmas, du Clergé de Saint- 
Plour, prêtre d'une instruction solide, d'esprit très 
ouvert et fort curieux des choses du passé, était 
Curé de Tournemire (1). Son Eglise possédait une 



(i) L'Abbé Delmas est mort vers 1903, à Aurillac, où il s'était 
retiré. Il a rempli pendant les dernières années de sa vie les 
fonctions hebdomadaires de Chapelain de Clavières-Ayrens. Il 
nous a été ainsi donné d'apprécier son érudition, son goût d'in- 
vestigations au profit de l'histoire locale. Certain jardin de Tour- 
nemire, appelé « L'kort de la salvatiou », l'avait intrigué. Des 
fouilles mirent à jour l'entrée d'un souterrain par lequel les 
assiégés du château, réduits à l'extrémité, pouvaient trouver leur 
« salvation » en déguerpissant par ce chemin de taupe. Deux 
souterrains partaient du château de Tournemire; l'un, à l'Est, 
communiquait avec le château de Bézaudun, avec issue sur la 
maison forte de La Blatte et aboutissait non loin du village de 
Tidarnac, commune de Laroquevieille. L'autre, à l'Ouest, débou- 
chait dans les befls voisins du château de Marzes (Com. Del- 
zangles). 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 627 

épine de la Couronne du Christ qu'on disait avoir 
été rapportée de Palestine par Kigal de Tourne- 
mire. Le Curé, désireux de rendre absolument incon- 
testable l'authenticité de cette relique insigne, 
demanda au Marquis de Léautoing d'Anjonny 
l'autorisation de faire des recherches dans ses 
archives. Le château d'Anjonny-Tournemire, tout 
voisin de l'Eglise, a recueilli une bonne partie des 
archives de la maison de Tournemire, depuis que 
Michel d'Anjonny (1) épousa, le 15 février 1643, 



(i) On appelle très improprement « château de Tournemire » 
le seul château encore debout, non loin de l'Eglise de Tourne- 
mire. Il n'a rien de commun avec le château de Tournemire, 
détruit, aussi bien que tous les autres forts avancés énumérés 
plus haut. Ce lieu s'appelait au XIII e siècle le Puy-de-Larmandie 
et appartenait en 1298 à Eustache de Beaumarchais, Bailly royal 
des Montagnes. Sa fille le vendit à Pierre de Lavie de Villemur, 
lequel le revendit en 1350 à Pierre d'Anjonny, citoyen de la ville 
d'Aurillac. Louis d'Anjonny, Garde des Sceaux au Baillage des 
Mdntagnes, en fit hommage, le 17 mars 1390, à Jean de Tour- 
nemire, son suzerain. Louis II d'Anjonny, fils du précédent, 
Viguier de l'Abbaye de Figeac, obtint le 14 février 1439, de Jean, 
Duc de Bourbon et d'Auvergne, l'autorisation de faire construire 
sur le Puy-de-Larmandie une maison forte à laquelle il donna 
son nom d'Anjonny, qu'elle a conservé. Le château actuel d'An- 
jonny, improprement dit Tournemire, date donc du milieu du 
XV e siècle et n'avait d'autre lien avec celui de Tournemire que 
d'en relever à titre de fief. La maison d'Anjonny de Léautoing 
s'est éteinte, au XIX e siècle, dans celle de Pélissier de Féligonde 
qui en a relevé le nom. 



628 LES TBOl BADOURS CANTALIEN8 

G-abrielle de Pestels, héritière par sa mère, née 
Tournemire, d'une part des biens de cette illustre 
maison. L'Abbé Delmas a publié L'heureux résultat 
de ses recherches entièrement favorables à la relique 
Tournemirienne, en un opuscule intitulé « 1m Saintt 
Epine de Toumemin » (1). 

Au cours de ses investigations dans les archives 
du château de Tournemire, l'Abbé Delmas aurait 
trouvé deux rouleaux de parchemin, écrits partie 
m mauvais latin et partie en Langue vulgaire du 
moyeu âge, qui relateraient Les aventures du Trou- 
badour Raymond «le Vidal de Bézaudun. Les deux 
extrémités des rouleaux étant déchirées, on ne pou- 
vait lire ni le titre ni la signature. L'écriture était 
de forme ancienne, mais bien lisible, avec des enlu- 
minures a La plume. Bien qu'étranger à ses recher- 
ches, ces écrits intéressèrent Le Curé par le ton 
piquant «le certaines aventures. On ne peut que 
déplorer qu'il n'ait pas eu la bonne pensée de solli- 
citer du Marquis de Leautoing l'autorisation d'en 
prendre copie, ou, tout au moins, une analyse suc- 
cincte. Au cours de ses travaux, l'Abbé Delmas 



(i) Aurillac. Gentet, 1889. 



LES TROUIADOURS OANTALIENS 029 

racontait ses intéressantes découvertes â son parois- 
sien et voisin, M. P. Delzangles, Fauteur des 
« Chants populaires d'Auvergne », auquel nous 
avons fait maints enprunts. C'est ainsi que cet 
écrivain a bien voulu nous résumer le récit que lui 
avait fait, en 1888, l'Abbé Delmas, du contenu des 
deux rouleaux de parchemin racontant la vie et les 
aventures du Troubadour dont le château de 
Bezaudun-Tournemire serait bien le berceau. Nous 
ne pouvons que reproduire fidèlement cette analyse, 
telle qu'a bien voulu nous l'adresser M. Delzangles : 

Raymond de Vidal de Bézaudun est né, dans le 
dernier tiers du XII e siècle, au château de Bézau- 
dun (Bezoudu, en dialecte Cantalien), paroisse de 
Tournemire. Ce fief, mouvant du château de Tour- 
nemire, aurait été donné en apanage, au milieu du 
XII e siècle environ, à un cadet de la maison de 
Tournemire usuellement dénommé, dès lors, sui- 
vant la coutume du temps, du nom de son fief : le 
seigneur de Bézaudun. Celui-ci épousa Ugualde de 
Vidal du Cros, dame héritière du château de Cros 
qui s'élevait dans le vallon entre Saint-Cernin et 
Tournemire (1). 



(i) Le village du Cros, commune et cant. de Saint-Cernin, arr. 



630 LES TROUBADOURS CANTALIENS 

Violent et débauché, le «seigneur de Bezaudim 
maltraitait sa femme, lui imposant, jusque sous le 
toit conjugal, l'humiliant spectacle de ses amours 
ancillaires. A bout de forces, la malheureuse 
Ugualde quitta Bezaudun avec son jeune fils Ray- 
mond pour se refiler chez elle, au château de Vidal 
du Cros, où elle mourut bientôt. Elevé par ses 
grands-parents, puis il l'Abbaye d'Aurillac, dit le 
manuscrit, l'enfant fut habituellement désigné du 
nom de la terre qu'il habitait; ainsi s'expliquerait 
que, sans renier le nom paternel qu'il porta ton- 
jours, il l'ait fait précéder de celui du fief maternel : 
Raymond de Vidal de Bezaudun. 

Notre jeune homme, dont son père n'aurait eu 
cure mort, peut-être, ou entraîné à de nouvelles 
aventures de guerre ou d'amour, se joignit à un 
groupe «le seigneurs de Haute- Auvergne, allant 
prendre part à la troisième Croisade. Le manuscrit 
donnerait menu» les noms de ees seigneurs Auver- 



d'Aurillac. Son château se composait de deux tours (Dict. Stat. 
du Cantal, T. III, P. 76). On dit encore aujourd'hui « Lo bouorio 
de Vidaou » — La ferme de Vidal - - pour désigner le domaine 
qui dépendait jadis du château. 

Celui-ci a disparu, remplacé par une confortable maison bour- 
geoise construite avec les matériaux de l'ancien château, actuelle- 
ment hahitée par M. Bonhomme. (Communication F. Delzangles.) 



LES TKOUBADOURS CANTALIENS 631 

gnats dont il détaille longuement les qualités et les 
défauts. Kayniond, d'humeur peu belliqueuse, pré- 
férant les plaisirs et les femmes, abandonna en 
route ses compagnons d'armes, séduit par la beauté 
du ciel de Provence et le bon accueil qu'il recevait 
partout. Il parcourut ainsi Provence et Languedoc, 
Catalogne et Castille, voyant grandir sans cesse 
sa réputation d'habile Troubadour. 

On sent tout l'intérêt qu'aurait pour l'histoire 
médiévale du Haut-Pays d'Auvergne la publication 
des manuscrits du château d'Anjonny dont l'Abbé 
Delmas donnait cette suggestive analyse. 

Cette intéressante communication nous est par- 
venue trop tard, à la fin de l'impression de cette 
Etude, pour que nous puissions faire autre chose 
que de l'y consigner. Le château d'Anjonny est 
actuellement désert; son possesseur, le Marquis de 
Léautoing retenu au loin par les exigences de sa 
carrière militaire (1). Il est à souhaiter qu'il veuille 



(i) M. le marquis de Léautoing a eu l'obligeance d'écrire à 
M. le Lieutenant de vaisseau de Tournemire, actuellement au 
Maroc. Cet Officier de Marine, qui consacre ses loisirs à de méti- 
culeuses recherches dans les Archives Cantaliennes, avait étudié 
avec un soin tout spécial celles du château d'Anjoiny en raison du 



632 



I.KS TROUBADOURS CANTALIENS 



bien autoriser les recherches dans ses archives des 
curieux documents qu'aurait entrevus le Curé Del- 
m.is et leur publication qui pourrait, seule, tran- 
cher le débat pendant et restituer à la Hante- 
Auvergne un de ses plus délicats portes médiévaux. 




haut intérêt qu'elles offraient pour l'histoire de la maison de 
Tournemire. Il déclare qu'il n'a pas vu au château d'Anjo.iny les 
deux rouleaux de parchemin dont parle M. le Curé Delmas, que 
rien ne lui permet de croire à leur existence (Lettre du Marquis 
de Léautoing du 3 mai 1911). 

L'identification de Raymond Vidal de Bezaudun, un instant 
espérée, apparaît, maintenant, de plus en plus incertaine! 



V 



Additions aux Biographies 



DES 



Troubadours Cantaliens 



La dame de Casteldoze : recherches sur sa famille. 
Les d'Escaffres. — Astorg d'Aurïllac : Les Auril- 
lac-Conros et Saint Robert de Turlande. — Astorg 
de Segret .-Nouvelles preuves de son origine Can- 
ialienne. Critique des opinion* de Ch. Fahre. par 
Jeanroy. — Anonyme : La complainte de Saint- 
Jacques : Erection de VEvêché de Gompostelle 
datée de l'Auvergne. 



La Dame de Casteldoze 



Nous avions dû, faute de documents, laisser à 
de plus heureux chercheurs le soin de fixer le nom 
patronymique des possesseurs du Castel d'Oze au 
XII e siècle dont est sûrement issue la première poé- 
tesse Cantalienne. De persévérantes recherches, 
continuées pendant l'impression de cette étude, ont 
apporté quelques lumières et permettent de croire 
que notre « troubadouresse » appartenait à une de 
nos plus vieilles races Arverno-Rouergates, s'appe- 
lait, en réalité, N. d'Escaffres du Castel d'Oze, ou, 
plus exactement, N., fille de Pierre, Bernard ou 
Hugues Escafred, seigneur du Castel d'Oze, du 
Trioulou, Eonesques, Carègues, Peyroux, Crouzols, 
etc., etc., fiefs de la même région. Elle pouvait être 
fille, nièce ou sœur de Pierre, Bernard, Hugues, 
Aymeric ou Izarn Escafred, Chevaliers, connus tous 
par actes authentiques entre 1125 et 1153 (1). 



(i) Bouillet, Nobil. d'Auv. T. II. P. 395. 



636 LES TROUBADOURS CANTALIENS 



('«•tic lignée des Escafred apparaît déjà puis- 
sante, au Haut Moyen Age, en Languedoc. Son nom 
<1" u Escafred » n'est autre, sans doute, que le pré- 
nom de son premier auteur. Il se rencontre fréquem- 
ment dans les chartes Catalanes du XI e , concurrem- 
ntciii avec ceux d'Acfred, Séniofred, Wilfred, etc. 
< Je n'est qu'après ]<• \ | V e qu'il s'adoucira et se trans- 
formera en celui d'Esca l'fres, (pli sera encore porté 
brillamment dans notre province au XIX e siècle. 

Dès 1010, Hugues Escafred, Chevalier, apparaît 
dans une charte, est encore mentionné dans un autre 
acte de L023. Pierre et Hugues, ses fils, figurent, en 
1071. dans l'accord intervenu entre Guillaume, 
Comte de Toulouse, et Raymond, Comte de Barce- 
lone. Vicomte de Cariât et, à ce titre, suzerain du 
Castel d'Oze. Jourdain Escafred, Chevalier, et 
Hugues, son frère, souscrivent en 1089, la donation 
faite par Ermengarde, Vicomtesse de Béziers, au 
Monastère de Sainte-Cécile d'Albi (1). 

I )es le XI e siècle, nous apprend le Conseiller Bou- 
det (2), un rameau de cette famille s'était incontes- 



(i) Bouillet. Ibid. 

(2) « Saint Robert de Turlan&c » par M. Boudet. Bul. Hist. 
de l'Auvergne, Mars-Avril 1906. P. 103. 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 637 

tableuient fixé en Rouergue et en Auvergne. Le 
Prêtre Bernard, Capiscol de l'Eglise d'Angers, écri- 
vant, entre 1015 et 1018, « Les nouveaux livres des 
miracles de Sainte Foy, de Conques », nous révèle 
quelques particularités de la vie de Hugues Esca- 
fred, Chevalier Rouergat (1). 

Raymond de Turlande, cadet de cette race proba- 
blement puînée des Vicomtes de Cariât, dont le 
repaire de Turlande dominait le cours de la Truyère, 
aux limites de l'Auvergne et du Rouergat ('-), avait 
eu l'existence la plus accidentée qui lui valut le 
surnom de Raymond-le-Naufragé. Abandonnant 
femme et enfants, vers Tan 1000, l'aventureux Cheva- 
lier avait voulu faire le pèlerinage de Jérusalem. 
Jeté par un naufrage sur la côte Africaine, capturé 
par les Sarrazins, il se fit forban avec eux. Les Ber- 



( i ) Ce Prêtre Angevin, fort dévot à Ste Foy, fit par trois fois 
au début du XI e siècle le pèlerinage de Conques en Rouergue, 
malgré la distance qui séparait l'Anjou de l'Abbaye Rouergate. 
Son manuscrit « Miracula S. Fidis » a été récemment découvert 
dans la bibliothèque de Schelestadt. Voir : M. Boudet : La légende 
de Saint Florus » P. 28. Abbé Servières : Vie de Sainte Foy. 

(2) Turlande est aujourd'hui un village de la commune de 
Paulhenc, canton de Pierrefort, arr. de Saint-Flour. Il reste 
encore quelques vestiges de son formidable château construit 
sur la rive droite de la Truyère qui en baigne le pied. Cette 
rivière a toujours servi de limite à l'Auvergne et au Rouergue. 



(WX LES TKOUBADOI RS CANTÀLIENS 



bères, dont il est devenu le chef, sont vaincus à leur 
tour par les Arabes de Cordoue qui font notre Che- 
valier prisonnier. Celui-ci s'accommode vite de son 
Borl el prend rang dans les batailles, aux côtés de 
ses nouveaux maîtres. Capturé une troisième fois. 
probablement à la bataille de Djebal-Quinto livrée, 
en 1009, par Sanche. Comte de Castille, au Kalife 
de < lordoue, son vainqueur < Jastillan, apprenant qu'il 
est < 'hrétien, lui rend la liberté. Décidément guéri 
de son goût des aventures, Raymond de Turlande 
regagne le Rouergue. Mais sa femme, le croyant 
mort, s'est remariée et se refuse tout net à recon- 
naître son premier époux qu'elle veut même faire 
assassiner. Sainte Poy, patronne du Rouergue, 
couvre d'une protection spéciale le Chevalier qui 
l'a toujours invoquée aux heures de péril. C'est elle, 
sans nul doute, qui a inspiré ses généreuses résolu- 
tions ;\ un seigneur du voisinage : Hugues Escafred, 
resté l'ami dévoué de Raymond de Turlande. Quand 
cet honnête seigneur a vu la femme de son ami 
prendre un nouvel époux et spolier ses deux filles du 
premier lit, il les a recueillies chez lui et mariées à 
deux de ses fils. Au retour inopiné de Raymond, le 
brave Escafred accueille son ami avec transport 



LE3 TROUBADOURS CANTALIENS 039 

et, devant les noirs desseins de l'épouse oublieuse 
du passé, « il assemble ses fils, ses gendres, ses 
fidèles, et rétablit son ami dans son château les 
armes à la main » (1). 

Pierre Escafred, fils d'Hugues, et probablement 
gendre de Raymond de Turlande, nous apparaît en 
grand propriétaire terrien aux limites Arverno- 
Rouergates au temps de la Comtesse Richarde, 
veuve de Raymond III, Comte de Rouergue, c'est- 
à-dire vers 1060. On le voit juge, avec un autre 
seigneur Rouergat, d'un plaid présidé par Oldorie, 
Archidiacre de Conques, où se décide l'attribution 
de terres du voisinage de Conques et d'Espalion (2). 
Un autre Escafred (Hosfridus) et sa femme Ger- 
trude apparaissent dans la même région vers 
1090 (3). 

Fort probablement, dès cette époque, mais incon- 
testablement au siècle suivant, les Escafred étaient 
possessionnés en Carladez où ils détiennent la terre 



(i) Boudet: « Saint Robert de Turlande », P. 08 à 105. Appen- 
dix miraculorum S. Fidis, cap. 2 : « De quodam Raimundo 
naufragium passo et S. Fidis auxilio liberato, etc. ». Acta 
S. S. III, Oct. P. 327-329. 

(2) Cartul. de Conques: Chartes 15 et 566. 

(y) Boudet: loc. cit. 



6 fO LES TROUBADOURS CANTALIENS 

de la Vinzelle, près Calvinet, le Castel d'Oze, la 
terre et château du Trioulou, etc. (1). Ainsi, très 
sûrement, un siècle au moins, avant la naissance 
de « Doua Castehlozu » et de son vivant, les Esca- 
fred, puissante race féodale déjà ancienne et 
illustre, comptent parmi leurs domaines le Castel 
d'Oze et quantité de fiefs du voisinage, sous la suze- 
raineté des Comtes de Rodez, Vicomtes de Cariât et 
Barons de Calvinet. On conviendra qu'il y a, sinon 
absolue certitude en l'absence de titres péremp- 
toires, au moins, très forte présomption et entière 
vraisemblance à croire notre poétesse médiévale issue 
de cette famille. Par l'antiquité et l'illustration de 
sa race, la descendante d'Hugues Escafred, le Preux 
vaillant et féal du XT e , est au moins, l'égale du Cheva- 



(i) Boudet : loc. cit. P. 103, note 1. La Vinzelle près Calvinet. 
Le Trioulou, chef-lieu de commune du canton de Maurs, arr. 
d'Aurillac. Le château du Trioulou resta aux mains des d'Es- 
caffres jusqu'en 1709 où Guillaume d'Escaffres le vendit â Louis 
de la Roque de Sénezergues. Passant de mains en mains Le 
Trioulou était récemment la propriété de Mgr Lacarrière, anc. 
Evêque de La Basse Terre, Chanoine de St-Denis. Ronesque, La 
Capelle del Fraisse, dans la même région appartiennent ultérieu- 
rement aux d'Escaffres. 

M. Boudet cite comme références sur les Escaffres et Castel 
d'Oze : Nobil. d'Auv. II, 339-396. Boudet : Eust. de Beaumarchais, 
P. 151 et suiv. Saige et Cte de Dienne : Doc. Hist. 1, XVI, 26. 
Arch. St-Flour. L, Ch. II, Art. II. Arch. Aurillac, Ch. I. 



LES TROUBADOURS CAXTALIENS 641 

lier Croisé qui sera sou mari et du puissant seigneur 
à qui elle donnera son amour. De son aïeul mater- 
nel, Raymond de Turlande, le Naufragé, elle a hérité 
le goût des aventures, la propension au rêve et à la 
chimère. Cette soif d'idéal qui a poussé l'aïeul vers 
l'Orient, Ta ballotté de naufrage en naufrage, de 
prison en prison, des monts Arvernes aux rivages 
de Naples, aux côtes Africaines et aux plateaux de 
Castille, la poussera vers les délices d'un impossible 
amour, lui inspirera ses strophes passionnées qui 
feront d'elle une nouvelle Sapho. 

Tout porte à croire que la lignée des Escafred, 
connue pendant de longs siècles, au Haut-Pays, sous 
le nom d'Escaffres, et qui compte, encore de nos 
Jours, des représentants, peut revendiquer comme 
sienne la première poétesse Cantalienne (1). 



(i) Postérieurement à notre poétesse, on trouve Bernard Esca- 
fred, servant sous la bannière de l'Evêque d'Albi en 1260. 
Guillaume était, à la même époque, seigneur du Trioulou dont il 
rend hommage au Vicomte de Cariât, en 1279. Sa descendance 
fournit au XIV e un Bailly Royal des Montagnes et compte encore 
au XIX e de nombreux représentants. Joseph d'Escaffres, Vicomte 
de Ronesque, Major au régiment de la Sarre, Chevalier de Saint- 
Louis, était en 1810, père de six fils qui ont tous laissé postérité. 

Les d'Escaffres portent : Ecartelé aux 1 et 4 d'azur à la tour 
d'argent maçonnée de sable ; aux 2 et 3, coupé d'azur au lion 
d'argent et d'or au taureau de gueules. 



Astorg dAurillac 



Nous avons signalé l'erreur des généalogistes qui 
onl attribué Saint Robert, Fondateur de La Chaise- 
Dieu, à l.i famille d'Aurillac-Conros. Dans une étude 
de haute érudition et d'une puissance singulière 
de déduction, publiée dans le Bulletin Historique 
de l'Auvergne en 1906, M . le Conseiller Boudet 

dé otre que Saint Robert, Fondateur de la Chaise- 

Dieu, <'st parfaitement étranger aux Astorg d'Au- 
rillac-Conros ei à Saint Géraud, Fondateur de 
l'Abbaye d'Aurillac. Il est fils de Géraud de Tur- 
lande, seigneur féodal dont le château domine la 
Truyère aux confins des arrondissements de Saint- 
Flour et Espalion, et probablement puîné des 
Vicomtes de Cariât. Si divers historiens ont attri- 
bué Saint Robert aux Astorg-Aurillac, c'est qut 
Géraud et Pons de Turlande, frères du Fondateur 
de La Cha iso-Dieu, donnant, en 1060, l'Eglise 
d'Orlhaguet en Rouergue (canton de Sainte-Gene- 



LES TROUBADOUUS CANTALIENS (i i)> 



viève, arrondissement d'Espalion), à l'Abbaye de 
Conques, la charte de donation (n° 37 du Cartulaire) 
dit (( Ecclesias nostras de Aureliaco », erreur de 
copiste qu'on a traduit par « Aurillac ». La charte 
38 corrige la faute et dit correctement « Ecclesia 
<le AurèUageto — l'Eglise d'Orlhaguet ». 

Autre cause de confusion, la belle-sœur de Saint 
Robert, femme de son frère Géraud de Turlande, 
s'appelait Avigerne, comme la sœur de Saint Géraud 
d'Aurillac, aïeule des Astorg-Aurillac. Mais cette 
dame de Turlande était Avigerne de Calmont d'Olt 
qui avait reçu en dot, entre autres fiefs, « alodem de 
Almonte, in pago Arvemico », le fief de Montai, 
paroisse d'Arpajon, tout voisin de Conros qui pas- 
sera par alliance à un cadet des Astorg-Aurillac. 
fondateur de la branche des Astorg-Montal-Laroque- 
brou. 

Il a fallu la tenace sagacité du Président Boudet 
pour démêler les fils embrouillés de ces généalogies 
enchevêtrées et restituer à Saint Robert de Tur- 
lande, fondateur de la Chaise-Dieu, sa véritable 
origine. 



Astorg de Segret 



Nous nous sommes efforcés, en contredisant 
M. ( 'h. Fabre, de garder dans nos appréciations toute 
la déférence due à un érudit de mérite réel. Le 
savant Professeur Vellave s'efforçait, à grand ren- 
fort d'arguments plus ingénieux que solides, de rat- 
tacher au Velay lis Troubadours Astorg d'Aurillac 
ci Astorg de Segret (|iii appartiennent sans conteste 
à la Haute-Auvergne. Dans les « Annales du Midi », 
n° 90, avril 1911, l'éminent Professeur de Sorbonne 
Jeanroy fait une critique autorisée et absolument 
probante des vains efforts de Ch. Fabre à faire 
d' Astorg de Segret un Vellave. Puisant ses argu- 
ments dans le texte même du « sirventés » d' Astorg 
de Segret, il démontre que ce n'est pas d'Edouard 
I er . Roi d'Angleterre, que le poète Cantalien entend 
parler, dans la troisième strophe dont Ch. Fabre a 
arbitrairement fait la quatrième, mais incontesta- 
blement de Charles d'Anjou, Roi de Sicile. De même 
on peut se demander si l'Henri du « sirventés » est 



LES TROUBADOURS CANTALIENS 645 



- bien l'Henri d'Allemagne et non pas plutôt Henri 
de Castille que Charles d'Anjou retenait prisonnier 
depuis sept ans et « avait exposé dans une cage de 
fer à la risée de ses ennemis ». 

L'éniinent critique démontre encore que c'est sur 
l'ordre d'Oth de Lomagne et pour servir la politique 
de ce Prince qu'Astorg de Segret écrit son « sir- 
ventés », et il déclare que, même après les explica- 
tions de M. Fabre, « les raisons qui auraient pu 
pousser un chanoine d'Anis, le haut dignitaire d'une 
Abbaye de Velay (que Fabre veut avoir été Astorg 
de Segret) à intervenir dans cette querelle lointaine, 
restent obscurs ». Continuant sa critique, Jeanroy 
rend hommage à l'excellente facture d'un vers que 
M. Fabre a cru devoir composer et insérer dans le 
« sirventés » pour combler un vide qui n'existe pas, 
le vers étant tout au long dans le manuscrit! Il 
conclut en louant la « merveilleuse habileté » de 
M. Fabre, mais en déclarant : « Il est évident qu'il 
n'y a pas là ombre d'un argument. » ■' 

L'opinion si autorisée du savant Professeur de 
Sorbonne Justine une fois de plus nos protestations 
contre les tentatives d'accaparement Vellave par 
Ch Fabre de deux de nos Troubadours Cantaliens. 



Anonyme 

Chants des Pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle 



Nous avons mentionné l'assertion des historiens 
Espagnols qui veulent que le Siège Episcopal d'Iria- 
Flavia ait été transféré à Santiago de Compostelle 
dès 840, cinq ans après la vision de l'Evêque Clodo- 
mir. Un document précis vient détruire cette 
légende et l'Auvergne se trouve mêlée à l'érection 
de l'Evêché fameux de Compostelle. Ce n'est pas au 
IX e siècle, mais seulement le 5 décembre 1095, que 
le Pape Urbain II, après le Concile de Clermont qui 
décida la Croisade, se rendant en Haute-Auvergne 
et faisant étape à Brioude, data de cette ville le 
Décret Apostolique qui transféra le titre Episcopal 
d'Iria-Flavia de Compostelle. 

L'Evêque d'Iria, désormais Evêque de Santiago 
de Compostelle, Dalmas, qui avait assisté au Con- 



LES TROUBADOURS CANTALIENS <"i7 

cile de Clermont, obtint en même temps d'Urbain II 
ce privilège insigne que ni lui ni ses successeurs ne 
relèveraient désormais d'aucun Métropolitain, mais 
directement du Siège Apostolique (1). 




(i) Abbé Grégut. Le Concile de Clermont en 1095. Clermont, 
Bellet 189s. P. 139. 



TABLE DES MATIERES 



PAGES 

Première Partie. — CONFÉRENCE en dia- 
lecte cantalien d'Aurillac, au profit de l'érec- 
tion du Monument Vermenouze 7 

Compte rendu de la Presse 119 

Deuxième Partie. — LES TROUBADOURS. 
Leurs origines. Leur développement. Leur 
apogée. Leur décadence. L'Ecole auvergnate. 
Ses ramifications. Troubadours de lînsse- 
Auvergne et Troubadours du Velay 1G9 

Guillaume-Robert 1% Dauphin d'Auvergne. . . 213 



PAGES 

Robert d'Auvergne, Evêque de Clermont 215 

Pierre d'Auvergne 216 



.- 



Pierre de Manzal 217 

Hugues de Peirols 218 

Bertrand II, sire de la Tour 220 

Michel de la Tour 221 

Pons de Chapteuil 222 

Pierre Cardénal 221 

Garin-le-Brun 220 

Elie-Guillaume Grimoard Gausmar 227 

Guiihem de Saint-Didier 228 

Gausseran de Saint-Didier 233 

Troisième Partie, — LES TROUBADOURS 
CANTALIENS. — Biographies XIP-XIV 6 

siècles 235 

Pierre de Vie, Moine de Montaudon 217 

Guillaume Moissel de la Moissetie 311 

Pierre de Rogiers, Chanoine de Clermont. . . . 325 

Ebles de Saignes 371 

La Dame de Casteldoze 397 

Pierre de Cère de Tols 123 

Faydit du Bellestat 135 

Bernard Amouroux 117 

Cavaire 1G1 



Astorg d'Aurillac.... ^ 

4To 

Astorg de Segret ro 

Anonyme {Chant des Pèlerins de ^-Jacques 
de ComposteUe) 

Guillaume Borzatz 

573 

Quatrième partie.— TROUBADOURS OAX- 
TALIENS d'origine incertaine ou erroné,-. 

Gavaudan-le-Vieux 

CT a ÔSi) 

Hugues de Brunet rr 

Raymond Vidal de Bezaudun .' ' .' [ 61 ° 3 

Cinquième partie. - Additions aux Biogra- 
phies des Troubadours Cantaliens 6 33 



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La Saille de Rocheraaure, Félix - 

Les troubadours Cantaliens. v. 1 



PONTIFICAL INSTITUTE 

OF MEDIAÏV^l STUDIES 

59 queen's park 

Toronto 5. Canada. 



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