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Full text of "Les vieilles villes d'Espagne, notes et souvenirs"

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LES 



VIEILLES VILLES 



D'ESPAGNE 



A. ROBIDA 



LES 



VIEILLES VILLES 

D'ESPAGNE 

NOTES ET SODVENIRS 

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 125 DESSINS A LA PLUME 

A. ROBIDA 



PARIS 

MAURICE DRIiYl'OUS. ÉDIlELli 

13, HUE U(! lAUflOUBC-MONTIIAItTIlK, 13 




t 




tntrée de Foaunbie. 



LES VIEILLES VILLES 

D'ESPAGNE 




CHAPITRE PREMIER 

Une phrase offensive et défensiTe. — Fonla- 
rabie la Vaillante. — Sièges et bombar- 
dementa successifs. — Carcasses d'édifices. 

t> emos venido à EspaAa coq el 
objeto de escribir un libro de las 
costumbres Espatlolas, f si vemos 
pulgas,iiii compaîtero, que es piolor, hara el retrato de ellas 



2 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

y lo pondremos en el volûmen con el nombre de la posada ! » 

C'est de Tespagnol. Nous sommes deux, Fun ne sachant de 
toute la langue du Gid que cette seule phrase, qu'un ami de 

ira ios montes lui a fait apprendre par cœur pour la jeter à la 
tête des aubergistes, et Fautre fier de ses dix-neuf leçons 
du castillan le plus pur, prises spécialement en \ue de s'évi- 
ter tous les chagrins et accidents dormitifs ou culinaires dans 
les hôtelleries, qui passent — ô calomnie — pour n'abreuver 
que de cela les pauvres voyageurs. 
Voici la traduction de la phrase : 

a Nous sommes venus en Espagne avec l'intention d'écrire 
un livre, et, si nous voyons la moindre puce, mon compa- 
gnon, qui est peintre, fera son portrait pour le mettre dans le 
volume avec le nom de Thôtel! » 

Armés de la sorte, nous comptons bien parcourir sans dou- 
leur la Péninsule d'un bout à Tautre, et nous nous dirigeons 
vers la Bidassoa avec sérénité. 

De Bayonne à Irun, on a bien vite oublié les paysages 
maussades des Landes que l'on vient de traverser; par échap- 
pées la splendide nappe de l'Océan, éblouissante au large, verte 
et frangée d'écume sur les bords, se montre entre des collines 
mouvementées. — Voici Bidart, une petite crique avec sept ou 
huit maisons, des bateaux à sec sur la plage, des falaises, des 
brisants sur lesquels déferlent les vagues en longues lignes ré- 
gulières. Voici, de crique en crique, le pittoresque Saint-Jean de 
Luz, et la station frontière Hendaye, d*où Ton a le temps d'aper- 
cevoir en face, de l'autre côté d'une petite baie à l'embouchure 
de la Bidassoa, la petite ville de Fontarabie, bien campée sur 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. a 

son rocher, au pied de hautes collines vertes que Ton pourrait 
très bien qualifier de montagnes. 

La Bidassoaest passée, — pas à lanage, comme le fit la Tour 
d'Auvergne, car il fait très froid. De plus il pleut à aveugler des 
baleines. Quoique tout semble indiquer que nous sommes en 
Suède^ nous ouvrons deux immenses parasols blancs et nous 
traitons la pluie comme si elle était le soleil en personne. Les 
doublures déteignent, le blanc du parasol se zèbre de raies 
bleues, petit à petit le bleu envahit toute la serge blanche, mais- 
peu nous importe: Hemos venido d Espafïa^ et non ailleurs. Si 
l'Espagne n'a pas de soleil, nous sommes trop polis pour avoir 
Tair de nous en apercevoir, et, pour nous consoler, nous con- 
templons, en gare d'Irun, les premiers gendarmes espagnols, 
nos inséparables amis pour tout le reste du voyage, en ce mo- 
ment embusqués dans le collet de leurs manteaux, et les pre- 
miers miquelets, volontaires basques, coiffés de bérets rouges. 

Que faire à Irun à moins d'aller en excursion ailleurs? C'est le 
parti que nous nous empressons de prendre malgré les magnifi- 
ques ondées peu espagnoles dont le ciel a le tort de nous gra- 
tifier avec acharnement. 

Sous les seaux d'eau versés par la munificence céleste, nous 
partons pour Fontarabie, — énorme tas de ruines entouré de 
vieilles murailles noires comme du charbon de terre, accroché 
à la porte de l'Espagne, comme une antique armure rouillée et 
bosselée qui servirait d'enseigne à la boutique d'un marchand 
de curiosités. 

Après une porte superbe flanquée de tours éventrées^ la 
grande rue, la calle Mayor nous apparaît toute bleue et rayée 



i LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

par la pluie ; de grands palacios décorés d'armoiries, mais ab- 
solumenl ruiués, sans toits ni plafonds, alteroeot avec de peti- 
tes maisons blanchies à la chaux pourvues de larges balcons à 
tous les étages. Les toits avancent et sans façon épanchent de 
jolis fdets d'eau, qu'en Suisse on qualifierait de cascades, sur 
nos tristes parasols, depuis longtemps regardés avec mépris par 
les populations aux fenêtres. 

A part quelques vieux fumant la pipe sous la loggia de la 
Casa consistoriale, autrement dit la mairie, on n'aperçoit de la 
population que des femmes qui traversent la rue eu courant, 
pieds nus et jupons relevés à mi-jambes, avec un énorme pa- 
nier ou une cruche monstrueuse en équilibre sur la tête. 

Dès Fontarabie, la discussion se met parmi les voyageur. 
Tous deux sont affamés, mais la faim de tun 
est double ; outre qu'il est affamé de nourriture, 
il l'est aussi de couleur locale, il en demande 
à toute heure et à tous les repas. Déjà au buf- 
fet d'Irun le jambon cuit au sucre et la mou- 
tarde à la crème l'ont rempli d'une douce joie ; 
l'architecture féroce et dévastée de Fontara- 
bie lui semble comporter de toute nécessité, 
pour être complètement savourée , des re- 
pas extraordinaires. 

L'autre a des goûts plus modérés. De là conflit, il refuse 

énergiquement d'entrer dans uneposada, de bonne apparence 

pourtant, parce qu'à travers les vitres, les yeux sont tombés sur 

une guitare accrochée au mur. 

Cependaul, cette posada étant la seule de Fontarabie, il doit 




.^=d 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. S 

se résoudre à y pénétrer pour se repaître, mais ce n'est qu'a- 
près avoir constaté que la guitare de Méduse était veuve de 




Maisons de U calle Mayor. 



toutes ses cordes, et avoir, pour plus de sûreté, obtenu l'assu- 
rance formelle que la cuisinière ne savait pas en jouer. 

Celte petite ville de Fontarabie est tout simplement une mer- 
veille, un morceau' beaucoup plus espagnol romantique que 
bien des pays plus centraux ; c'est le type de ces petites cités 



•6 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

fières el batailleuses de l'Espagne d'autrefois, préservée de 
toute transformation par une ruine à peu près complète. 

Si tous ses habitants n'étaient pas nobles, il s'en fallait de 
peu, car il y a, pour une si petite quantité de maisons, bien des 
palais et bien de grands hôtels écussonnés. Outre les palacios 
de la calle Mayor, on rencontre, dans les quelques autres rues, 
"de hautes façades ornées de gigantesques écussons ou même 
•de simples maisons décorées d'armoiries plus modestes. Tous 
fiobles ou à peu près. Aujourd'hui de tous ces palacios, ber- 
ceaux de familles disparues ou éparpillées, il ne reste que de 
sombres carcasses vides, squelettes gigantesques éventrés par 
les bombes, écaillés par les balles, noircis par le feu. 

Plus de toits au-dessus des corniches sculptées, plus de fe- 
nêtres, mais des trous bleus en haut, des trous noirs en bas ; 
des étages rompus, des écroulements de planchers, seuls les 
-gros murs restent debout avec un air de défi majestueux. Plu- 
sieurs bombardements successifs ont fait cette besogne que le 
iemps est venu revêtir d'un superbe vernis. 

Au pied de l'église un de ces palacios est encore un tant soit 
peu habité. Les ruines de la grande porte permettent d'entrer, 
sans trop d'indiscrétion, dans un large vestibule au fond duquel 
^e trouvent d'autres ruines, ruines de grandes pièces et ruines 
d'escalier. Il est encore superbe cet escalier qui commence et 
qui ne finit pas ; le bas possède encore ses larges marches, sa 
rampe et ses jolis balustres, mais un peu plus haut les brèches 
commencent, les balustres ont péri, les marches pendent et 
enfin la grosse charpente reste seule perçant à travers des plan- 
chers criblés de trous. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 7 

Quel superbe décor de théâtre que l'intérieur de cette ruine ! 
il semble que dans ces écroulements viennent d'avoir lieu la 
plus féroce des tueries et la mise à sac la plus farouche. Une 
famille a élu domicile dans quelques pièces moins maltraitées, et 
il nous semble bien avoir aperçu dans le noir des ruines des 
ombres de mulets au râtelier. 

Les propriétaires de ces malheureuses demeures savaient quels 
sièges la ville avait jadis soutenus, et sans doute ils avaient le 
pressentiment des bombardements auxquels elle était encore 
destinée, car les gigantesques blasons qui décorent les murail- 
les, blasons surchargés déjà au possible, sont tous soutenus 
par des canons ou des mortiers accompagnés d'un amoncel- 
lement de mousquets, de piques, de hallebardes, de tambours 
et de trompettes. 

Les quelques rues formant toute la ville sont entourées sur 
trois faces par une ceinture de murailles absolument ruinées. 
L'entrée par la route d'Irun est défendue par la moitié d'une 
énorme tour éventrée ; le reste est dans le fossé, écroulé sous 
les herbes avec tout un coin des remparts. Après cette grande 
brèche qui permet d'entrevoir quelques façades de maisons 
blanches, un long morceau de remparts est resté debout, 
envahi par les herbes à côté de la brèche, et ensuite noir 
comme les tas de charbon de terre accumulés dans les gares. A 
Tangle, une autre tour éventrée fait pendant à celle de la porte 
— celle-ci a dû périr victime d'une explosion, la muraille qui 
lui manque glt tout d'une pièce dans le fossé. 

Toutes ces tours et ces murailles sont d'un noir pur à rendre 
jaloux les monuments de Londres, mais d'un côlé seulement, pro* 



H LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

bablemeol celui que fouelte ordioairemeDtla pluie, laadîs que 
de l'autre côté les pierres ont une teinte cuite et rosée beau- 
coup plus gaie. L'église aussi est rose et noire comme le 
reste. 
L'amas de ruines se continue sur la face de la ville 




placée du côté de l'Espagne et, après avoir tourné vers la 
mer, il vient rejoindre le Castillo, la ruine la plus colossale, assise 
au sommet de la colline dominant la petite baie formée àl'em- 
bouchurede la Bidassoa. 

De ce pauvre Castillo, la forme est bleu difficile à deviner 




F»mmti,.. _ L, „|ie 



LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. H 

SOUS le triple inaoteau de verdure qui le couvre de la première 
à la dernière pierre ; il a Tair d'une charmille gigantesque légè- 
rement abîmée et affaissée, aux brèches que les lierres n'ont 
pu boucher. 

Aujourd'hui le Castillo est en fleurs, des parterres verticaux 
de fleurs jaunes, rouges et violettes, s'épanouissent au milieu 
d'une végétation folle qui passe à travers de grandes fenêtres car- 
rées ou ogivales, dentelées par les boulets, et se répand dans 
l'intérieur de la ruine. 

Un petit chemin en zigzag descend sous les pans de murs 
croulants dans la partie basse de Fontarabie, faubourg moderne 
habité par les pêcheurs. En le suivant et en rentrant en ville 
après un tour sur la plage, nous nous trouvons devant l'autre 
façade du vieux château, façade qui n'est pas réduite à l'état d'é- 
cumoire, comme l'autre, mais beaucoup moins gaie. Cette partie 
du château, massive et féroce à force de sévérité, s'appelle le 
château de Jeanne la Folle et date du seizième siècle. L'autre 
côté est beaucoup plus ancien, ce sont les derniers débris du 
château d'un roi de Navarre du dixième siècle. 

Fontarabie a soutenu tant de sièges, tant d'orages de bombes 
et de boulets ont crevé sur ce pauvre rocher, que, si l'on peut 
s'étonner d'une chose, c'est de voir encore la ville debout ou 
à peu près*. Louis XI, François I", Richelieu, Napoléon se sont 
heurtés à ses murailles, sans parler des carlistes de 1837. Les 
ruines, pour la plus grande partie, sont dues au siège de 1638, 
siège terrible qui se termina mal pour les Français, mais pen- 
dant lequel les canons du prince de Gondé écrasèrent sous une 
avalanche de boulets les tours et les palais de la ville. A la 



IS LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

levée de ce siège désastreux, deux mille Français se noyèrent 
dans la Bidassoa, devant ce fierrocher, criblé et dévasté. 

En 1794, il suffit des 300 soldats de la colonne infernale, 
commandés par le futur général Lamarque et par Latour d'Au- 



vergne, pour emporter la place après une vive défense dirigée 
par deux capucias. 

Ou volt que, si Fontarabie est morte, ce n'est toujours pas de 
vieillesse, la pauvre ville invalide demeure couverte de cicatrices 



LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 15 

sur cicatrices I Une vieille inscription aux trois quarts effacée, 
placée a^-dessusde la porte d'entrée, l'appelle Ciudadmuy leal, 
muy noble y muy valorosa. Ce dernier titre a été conquis par 
les femmes. Comme celles de Beauvais, les femmes de Fonta- 
rabie la Vaillante ont jadis bellement défendu leurs remparts 
dans un siège de deux mois ; leurs descendantes peuvent bien 
courir avec de pleins paniers sur la tète, leurs mères leur ont 
transmis un sang chaud et héroïque . 

La calle Mayor en plein soleil a toujours le même sombre 
aspect, quoique rayée de loin en loin par un coup de soleil 
passant par une fenêtre vide et venant frapper quelque façade 
blanchie à la chaux. Sous la pluie de ce matin, les grands 
balcons de ses maisons et leurs toits couvrant la moilié de la 
rue, faisaient vaguement penser à la Suisse; mais au grand 
soleil l'Espagne reparaît, les fenêtres couvertes de grandes 
toiles voltigeantes n'ont plus rien d'alpestre, surtout quand 
elles sont ornées de brunes senoras et de grappes d'enfants peu 
habillés. 

Chacune de ces maisons vaudrait la peine d'être peinte, cha- 
cune aune physionomie particulière, un toit à chevrons sculptés 
qui ne ressemble pas à celui de sa voisine, des balcons d'une 
forme spéciale ; à côté d'une maison patricienne, massive, noire 
et dévastée, s'élève une petite maison blanchie à la chaux, aux 
poutres saillantes et aux balcons élégants. Chaque étage avance 
sur l'autre soutenu par de petites poutrelles sculptées, à l'angle 
une petite fenêtre mirador regarde sur deux rues. 

Un peu plus loin voici une maison de briques peintes en 
bleu de ciel, puis une maison jaune avec des balcons en forme 



15 LES VIEILLES VILLES D ESPAGNE. 

de chaire à prêcher à ses fenêtres. Au miliea de la rue se 
trouve la Casaconsistoriale ou mairie, pourvue d'un large porche 
SOUS lequel des vieux à bérets fument philosophiquement de 
courtes pipes noires, en compagnie d'un grouillement de 
petits Fontarabiens également à bérets qui jouent dans leurs 
jambes. 

La rue est animée, des femmes lestes et robustes grimpent 
pjeds nus, toujours avec des cruches el des paniers sur la tête, 
ce qui semble décidément constituer la coiffure féminine, comme 
le béret constitue celle des hommes. 

Près de la porte, en arrière de la grande rue, il reste à citer 
un très vieil édifice percé de rares fenêtres en ogives et flanqué 
d'un escalier extérieur en pierre. C'est une belle aquarelle mé- 
lancolique rouillée, verdie et si moussue de sa première pierre 
à la dernière, que l'édifice tout entier parait être en velours, 
velours vert de toutes les nuances, sombre au pied, vert 
d'eau sur Timmense écusson d'angle soutenu par deux figures 
Renaissance, aux traits empâtés par la mousse, et vert-jaune 
en haut, où poussent les mêmes fleurs qu'au Castillo. Quelques 
poules picorent au pied de cette étonnante maison verte, en 
compagnie de quelques jeunes cochons se vautrant dans les 
tas d'ordures sous l'œil d'une truie à l'aspect héroïque. 

Au' sommet du rocher de Fontarabie, à côté du Castillo, 
s'élève une église d'un beau caractère, moitié gothique, moitié 
Renaissance. Le clocher fait un admirable fond à la grande 
rue, il est terminé par une petite coupole surmontée d*une lan- 
terne et garnie de boules semblables aux grenades enflammées 
de nos gibernes, ornements particuliers à la région. 




ViMria. — Capilla de U Virgen BUnca. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 19 

C'est notre première église espagnole ; aujourd'hui dimanche, 
nous la voyons au moment de la messe. Il n'y a guère que des 
femmes, toutes avec un voile noir drapé en mantille, envelop- 
pant le dos et la tête, et presque toutes sont assises par terre, à 
côté de leur prie-Dieu ; devant la plupart de ces ombres noires 
brillent des petits cierges queue de rat, en cire d'un jaune vif, 
roulés en spirale et posés par terre. Dans les bas-oôtés, ornés 
de grands monuments peints et sculptés, des rangées de petites 
filles à mantille, assises aussi sur leurs talons, se font des 
signes ou causent tout bas. 

En sortant, nous tournons autour de l'église et gagnons une 
sorte de terrasse d'où l'on domine la mer, les sables de la plage, 
les barques de pêcheurs et la petite ville française d'Hendaye. 
Les vagues de la mer nous attirent, et nous voulons apercevoir 
la silhouette générale de Fontarabie assise sur sa colline, nous 
descendons à travers les dernières pierres restant de ce côlé 
des anciennes fortifications et nous sommes bientôt sur le sable 
où la pluie nous rejoint. 

Nul abri, l'Océan derrière nous et l'Océan sur nos têtes. Heu- 
reusement un douanier réfugié dans sa guérite nous donne 
quelques centimètres d'hospitalité et pousse même Tobligeance 
jusqu'à nous offrir de partager sa gamelle pleine de garbanzos ou 
pois chiches cuits à l'eau. 

Après l'ondée, le soleil. Le paysage reprend sa gaieté, les 
pentes vertes de la colline sont plus fraîches et plus brillantes, 
la pluie les a parsemées d'émeraudes et enrichies de mille dia- 
mants étincelants ; les montagnes sur la gauche émergent du 
brouillard humide et une longue traînée de lumière s'étend au 



20 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

loin sur la mer, immensité déserte^ sans un bateau, sans la 
moindre voile de pêcheur, animée seulement par quelques 
vagues qui bruissent avec une douceur perfide autour d'une 
proie, un pauvre petit navire naufragé dont les mâts sortent de 
Teau à quelque distance des sables de la plage. 

De ce côté Fontarabie encore a beaucoup de caractère, la 
colline est bien couronnée par Téglise dont les murs sombres 
et puissants abritent un petit presbytère très clair et très blanc, 
et par les ruines pittoresques du Gastillo. 

Désireux de gagner Irun par un chemin nouveau, nous repé- 
nétrons dans les ruelles aux maisons sans toits ni fenêtres, pour 
chercher une issue moins connue, mais comment la découvrir? 
Nous errons à Taventure, nous voyons dans les ruelles transver- 
sales bien des carcasses de maisons sans plus de toits ou de 

« 

fenêtres que partout ailleurs, nous remarquons de temps en 
temps des sortes de moucharabiehs à la façon arabe, des cages 
de bois ou de fer avançant sur la rue de toute la largeur du 

bâtiment, d'un effet tout particulier Enfin, voici une éclair- 

cie dans le mur d'enceinte. Nous avançons, mais ce n'est pas 
une porte, c'est un trou, un gigantesque trou ; un morceau de 
mur est tombé laissant une oubliette énorme à fleur de terre. 

Nous nous acharnons ; les gamins qui rôdent par là ne par- 
viennent pas à traduire nos signes en basque, même en se met- 
tant â plusieurs^ quand, par bonheur, un large cri retentit dans 
l'espace : Peaux de lapin ! peaux de lapin ! 

C'est un compatriote qui passe, un négociant international. 
Nous le trouvons charmant, et il nous apprend que nous n'avons 
pas d'autre chemin à prendre que celui de la calle Mayor . 




Uno population myslcrieusc. 

CHAPITRE DEUXIÈME 

VITORIA . 



Les conspirateurs de la Plaza Major. — Vieux paUcios. — La capilla de la Vir- 
gen Blaiica. — Vilriers et marchands de cercueils. 



Ce n'est pas sans chagrin qu'il faut s'arracher à Fontarabie, 
si attrayant malgré son ciel pluvieux, pour prendre à Irun le 
train à destination deVitorîa. 

Le pays traversé par le chemin de fer est, dès la sortie d'irun, 
d'un mouvementé charmant ; la ligne s'enfonce au milieu de 
montagnes respectables et voit défiler devant elle des séries de 
petits tableaux variés, des bouts de villages, des fermes sur les 
hauteurs, des stations brûlées par les Carlistes, des moulins à 
eau placés en travers de quelque ruisseau ou torrent descen- 



22 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

dant des montagnes, de gros bourgs aux vieilles maisons noires, 
serrées autour d'une église encore plus sombre. 

Le chemin de fer longe la baie de Pasages et s'arrête par 
bonheur au bon endroit, pour nous permettre cinq minutes 
d'admiration. Cette baie est une sorte de lac resserré entre des 
montagnes boisées et des rochers qui laissent à peine un étroit 
chenal entre eux ; les maisons de la ville sont éparpillées dans 
la verdure autour de celte immense coquille, port naturel abso- 
lument sûr, dans lequel se balancent des voiliers, des vapeurs 
et des bateaux pêcheurs. 

Après quelques kilomètres vient Saint-Sébastien, le Trouville 
de l'Espagne, ville de bains de mer dominée par une citadelle 
au sommet d'un grand rocher. Les paysages presque heivé- 
tiques continuent ; nous apercevons Hernani, bourg industriel 
arborant, en dépit de son nom, des fumées d'usine pour tout 
panache, puis vient Tolosa, la capitale de la dernière insurrec- 
tion carliste, et à la nuit tombante nous arrivons en gare de 
Viloria. 

Toute la vérité, rien que la vérité ! Que l'Espagne se méfie, 
Vitoria est un charmant pays, mais c'est un foyer de conspira- 
tions effrovables. 

A peine débarqués dans la grande rue, l'aspect étrange de la 
population nous saute aux yeux tout de suite : Vitoria n'a pas 
d'habitants, mais bien des ombres d'habitants, mystérieusement 
enveloppées de manteaux. 

Dans les grandes rues comme dans les petites, partout des 
manteaux ambulants et rien que des manteaux. 

Enfermésdepuislesbottesjusqu'aux oreilles dans lesmanteaux 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 2a 

les plus amples et les plus sombres, coiffés de chapeaux analo- 
gues, — tous bolivars authentiques, — les douze mille habitants 
de Vitoria ^ont, viennent, circulent, paraissent et disparaissent 
sous les arcades, avec les allures des plus parfaits sbires du 
conseil des Dix qu'il soit possible de rêver. 

Dans le jour cette circulation d'ombres est déjà bien farouche, 
mais, le soir venu tout à fait, voilà que ces mystérieux manteaux, 
plus sombres que jamais, se mettent à tourner en rond avec 
obstination et gravité sous les becs de gaz de la Plaza Mayor; 
et ce jusqu'à une heure assez avancée. On parle bas, bien bas ; 
seul dans une rue adjacente, un alguazil armé d'une pique et 
d'une lanterne jette dans le silence delà nuit des glapissements 
inconnus; c'est le sereno, le gardien de nuit, qui crie les heures 
aux manteaux et aux maisons. 

Alors, un à un, deux par deux ou trois par trois, nos conspi- 
rateurs, car ce sont évidemment des conspirateurs, se dirigent 
vers une sombre bâtisse, ornement d'une sombre place. En- 
traînés dans le mouvement, nous les suivons, ils s'engouffrent 
sous une porte, nous nous engouffrons derrière eux. 

Mais sans doute l'absence de manteaux nous avait signalés 
aux gardiens de cet antre, car un changement extraordinaire 
nous attendait dans Fintérieur. Nos conspirateurs avaient retiré 
leurs manteaux et, refoulant au fond de leurs poitrines les pas- 
sions subversives qui les animaient tout à l'heure, ils faisaient 
semblant d'assister à la représentation d'une zaï^zuela, opéra 
comique patriarcal et bénin, que d'autres conspirateurs fai- 
saient semblant de jouer. 

Ces conspirateurs sont très forts, leur salle de théâtre est bien 



U LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

imitée. La salle esl à peu près disposée comme uu saloo, avec 
une allée au milieu pour la circulation; aux étages, rieu que 
(les galeries au fond desquelles des rangées de portes ouvrent 
sur des loges où l'on se retire pendant les entr' actes. 




Vitoria. — Culle de lu Cacliilleria. 



Loges et balcons, garnis de charmantes dames affiliées à la 
société secrète, faisaient semblant de s'intéresser aux faits et 
gestes d'un pêcheur nommé Rodolfo, porteur d'un poignard el 
amoureux de la fille d'un seigneur comte très imposant. 

Comme le pescador Rodolfo n'eo finissait pas de plonger son 
[loignard dans la poitriue de son rival, nous jugeâmes prudent 




Vitoria. — Cour du paJaU Abcndafia 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 27 

d'abandonner la conspiration pour regagner Fabri de notre 
fonda. 

Le soleil du matin nous montre de nouveau les habitants de 
Vitoria, vaquant à leurs affaires, le nez dans leur manteau. A 
part ces allures mystérieuses, Vitoria est une ville très vivante 
et très moderne d'apparence ; la grande rue de la ville neuve a 
Tair d'une immense cage de verre, avec ses maisons ornées du 
haut en bas de grands miradors vitrés. Que de vitres ! Les façades 
sur les jardins ne sont que de gigantesques vitrages, et les rues 
transversales des châssis de cent cinquante mètres de longueur. 
Le vitrier doit être florissant ici. Ceci, pour les amateurs d'éty- 

mologies sérieuses, doit expliquer le cri des vitriers de noire 

* 

patrie, proféré avec une émotion profonde : vifria ! 

Vitoria est peu riche en monuments ou en curiosités. On 
cite bien dans la ville neuve, — car Vitoria se divise en ville 
haute, ville vieille et ville neuve, — la place Neuve, quadrilatère 
de maisons uniformes à arcades, orné d'un hôtel de ville éga- 
lement moderne et ordinaire. C'est la place et le monument 
sans caractère aucun que Ton rencontre dans les villes en 
progrès ; nous le retrouverons à Valladolid et ailleurs. — Sous 
les arcades, toute la ville se promène le soir, quand le temps 
ne permet pas d'aller aux promenades plus éventées du Prado ou 
de la Florida. C'est alors que l'on s'enferme dans les hermétiques 
manteaux qui nous ont étonnés hier et qui donnaient à la place 
l'apparence d'un cloître sépulcral arpenté par des personnages 
d'Anne Radcliffe. 

Tant de fraîcheur et tant de manteaux en plein mois de 



28 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

juin, et nous sommes en Espagne! Il faut dire que Vitoria 
est à plus de 500 mètres d'altitude, ce qui est presque une 
excuse ; jusqu'à Avila, 1,200 mètres d'altitude, nous ne ferons 
que monter pour redescendre ensuite vers les plaines brû- 
lantes de Madrid. 

Dans les quelques rues de la \ille haute, les vieux palais 
abondent ; de grands écussons surchargés d'ornements cou- 
vrent fièrement une petite boutique d'épicerie ou quelque 
pauvre estanco ou bureau de tabac. 

Dans un de ces antiques logis aux façades noircies, divisé 
maintenant en petits logements et en ateliers pour les menuisiers 
et les tourneurs, nous trouvons une cour superbe à trois étages 
d'arcades d'une architecture assez fouillée de la Renaissance. 

Rien ne tient plus, quelques arcades bouchées menacent 
ruine, d'autres sont fermées par des briques ou par des plan- 
ches ; des morceaux de sculpture manquent aux frises, la 
façade tout entière est rapiécée comme le manteau de don 
César de Bazan, mais les fleurs et les salades poussent dans la 
cour, les oiseaux chantent dans des cages suspendues aux pi- 
lastres branlants et le linge des familles flotte gaiement sur des 
ficelles, sous les rayons d'un soleil vraiment espagnol. 

Cependant quelques-uns de ces palacios sont encore habités 
par la vieille noblesse de la province ; nous apercevons un écus- 
son énorme couvert en signe de deuil d'une draperie noire 
découpée et suivant exactement ses contours. 

Au point de jonction de la vieille ville, de la ville haute et 
de la ville neuve, se trouve une petite place curieuse sur la- 
quelle débouchent les sombres rues aux maisons patriciennes 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 29 

et les rues modernes égayées par les immenses miradors accro* 
chés à toutes les façades. 

Le fond de cette place est un véritable tableau qui a déjà 
servi aux peintres espagnols ; entre de hautes maisons jaunes 
à balcons de fer et des maisons plus petites à un étage seule- 
ment et sans toit, commence un grand escalier conduisant à 
la chapelle de la Vierge Blanche. Cette chapelle ouvre sur le 
toit des petites maisons de droite, magasins de librairie et de 
quincaillerie^ que surmonte son grand porche gothique à deux 
arcades. Le pilier central de ce porche est décoré d'une niche 
très ornementée, avec une madone entourée de réverbères. 
A côté de la Gapilla de la Virgen blanca se dresse le clocher 
de San Miguel, éghse bâtie sur les murailles de la haute ville. 

D'anciens bâtiments d'aspect monacal se prolongent sur la 
droite jusque vers les petits arceaux^ arcades situées à la hau- 
teur d'un premier étage. 

Autre impression funèbre. Voici la boutique du marchand 
de cercueils avec sa vitrine garnie de bières pour toutes les 
tailles et pour toutes les bourses. Nous retrouverons cette bou- 
tique peu engageante dans toutes les villes espagnoles; il n*est 
rien d'horrible comme le petit cercueil d'enfant couvert d'or- 
nements coquets, posé tranquillement dans la rue sur divers 
échantillons de malles de voyage, car le marchand de cercueils 
cumule, il est en même temps layetier-emballeur, et fabrique 
des malles pour le voyage et pour l'éternité. 

A propos de malles, nous avons eu Toccasiou d'admirer à la 
gare de Vitoria la malle politique, la malle profession de foi ar- 
borée sur le dos d'un commissionnaire par un voyageur du pays. 



JO LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

C'était une grande malle toute neuve, recouverte de cuivre 
brillant sur toutes ses faces et parsemée de gros clous ; 
elle portait, en lettres hautes de 10 centimètres, l'iDScription 
suivante : 




« Vivent les travailleurs. Vivent les arts, vive la noblesse. 





Quelques mendiants de Burgot. 



CHAPITRE TROISIÈME 



Les pulgadores de Burgos. — Anes et paysans. — Splendeurs de la cathédrale. 
—L'arc Santa Maria. — La cartuja de Miraflorès. — La casa del Cordon. 



A la sortie de Vitoria, notre premier regard fut pour les 
grandes prairies montagneuses où se déroula le dernier épi- 
sode de l'occupation française, le désastre de Vitoria, terrible 
dénoûment du drame de (lamme et de sang, dont les prin- 
cipaux actes s'appellent de ces titres flamboyants : défense de 
Saragosse, deux de Mai, massacre de Badajoz, capitulation de 
Baylen. 

Entre tous les événements de cette journée de Vitoria, nous 
ne nous souvenions que de Tbistoire, lue récemment, d'une 



32 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

pauvre cantinière enveloppée dans la déroute, et fuyant à tra- 
vers les marais en traînant péniblement son cheval par la bride 
Pressée parTennemi, jetée avec sa charrette de fossé en fossé, 
elle finit par rester enfoncée dans la vase sans pouvoir se dé- 
gager, et les soldats débandés qui battaient en retraite en fai- 
sant le coup de feu, serrés de trop près pour la secourir, ne 
purent passer eux-mêmes qu'en appuyant quelques planches sur 
ses épaules. 

Un peu plus loin, autres souvenirs militaires plus récents. 
La voie pénètre dans un pays accidenté, couvert de hauts ro- 
chers et de futaies, où, dans ces dernières années, les carlistes 
bataillèrent longtemps. On nous montre au sommet d'une col- 
line rocailleuse, haute et très escarpée, une tour et des restes 
de travaux de défense des carlistes; cette colline, position 
très importante et bien défendue, fut escaladée sous un feu 
violent, par une charge de la cavalerie libérale, tour de force 
fantastique qui coûta une centaine d'hommes tombés avec leurs 
chevaux dans l'escalade et brisés sur les rochers. 

La végétation disparaît, le paysage n'offre plus que des pierres 
grises et des roches nues. Plus de villages. Un vieux couvent se 
rencontre seul au passage, c'est le monastère abandonné de Bu- 
gedo, un grand bâtiment forteresse couleur de roche brûlée élevé 
sur un terrain absolument pelé que dominent des sommets do 
collines en dents de scie^ Les portes et les fenêtres sont murées 
ou démolies, tout est morne et désert, paysage et couvent, il 
n'y a de vivant à perte de vue, qu'un âne broutant les rares 
herbes du cloître au pied de la tour. 

A l'horizon des fantômes de montagnes apparaissent, der- 




Bargoa. — Au pied de U Cathédrale. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE- 35 

rière lesquels d'autres fautâmes dentelés, couleur aile d'hiron- 
delle, se distinguent plus vagues ; nous approchons de la Sierra 
de Ono, ou plutôt la Sierra de Oflo se rapproche rapidement, 
resserrant dans un défilé que nousdevons traverser, ses énormes 
rochers aux formes étranges, hérissés, pointus, sans végétation 




Burgof . — Porte Sinta Uari*. 



aucune, absolument semblables à deux rangées de canines, 
crocs et chicots formidables, r&teliers gigantesques prêts à tout 
dévorer. 

Dans ce déBlé un petit rio torrentueux coule côte à côte 
avec le chemin de fer jusqu'à la sortie, gardée par Pancorbo, 
un gros bourg h tournure originale assis sur les derniers chi- 
cots de la Sierra, et remarquable par sa porte pittoresque ou- 



36 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

verte au bout d'un petit pont jeté sur le ravin. Pancorbo est la 
porte de la vieille Gastille, à partir de là, la ligne va côtoyer 
continuellement la route de Madrid, toujours sillonnée de mu- 
lets et de muletiers. 

Enfin voici Burgos ; nous ne serions pas prévenus que, dès la 
sortie de la gare, nous nous apercevrions bien que nous sommes 
dans la capitale de la vieille Castille. Jamais plus beaux manteaux 
n'ont été portés avec une fierté plus castillane, par de plus su- 
perbes mendiants I Us sont là une douzaine devant la gare, à 
humilier les pauvres voyageurs par la façon toute royale dont 
ils se drapent dans leurs capes. Ces mousquetaires dans la dé- 
tresse sont bien nombreux^ tous les coins de rue, le pont, là 
porte Santa Maria en sont garnis. 

Le temps de rouler en omnibus et nous sommes fixés: Burgos 
n'a pas dégénéré, des mendiants aussi remarquables ne sau- 
raient habiter une ville ordinaire ; aussi avant de parler de la 
cité qui les abrite, devons-nous payer un juste tribut d'admira- 
tion à cette intéressante partie de la population. 

Désireux de reconnaître l'hospitalité espagnole en enrichis- 
sant le dictionnaire national d'un mot nouveau, dont le besoin 
se faisait vivement sentir d'ailleurs, nous dédions à la ville de 
Burgos, le mot Pulgadores, substantif harmonieux et expressif, 
tiré du TadicûPu/ffoSj puce. 

L'Espagne, il faut le dire, ne mérite plus son antique répu- 
ation sous le rapport de lapulgas, cet insecte y est rare; mais 
Burgos, capitale de la Vieille Gastille, ville héroïque d'où sorti- 
rent le Cid Gampéador et tant de vaillants conquistadores, 
Burgos seule cultive encore la Pulgas avec quelque succès. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 37 

I-* voyageur s'cd aperçoit dès son entrée en ville, de tous 
côlés surgissent des hommes extraordinaires, drapés dans de 
merveilleux manteaux couleur pain d'épice, coiffés de grands 




Eitérlear de la Chapelle du Conndtabla. 



chapeaux vénérables et défoncés, des hommes enfm qui sem- 
l)leDt échappés des fantastiques cours des miracles de Callot. 
Les manteaux troués et frangés de la manière la plus artis- 
tique sont portés avec une grâce et une désinvolture que rien 



38 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

ne peut rendre, tantôt élégamment jetés sur l'épaule et dé- 
couvrant des jambes pittoresques entourées de ficelles, ettantôt 
remontés par-dessus le nez jusque sous les yeux que protège 
Tombre du chapeau, en manière de strict incognito. Ces mes- 
sieurs sont des Pulgadores, la renommée de Burgos. Leur 
industrie est la mendicité, il parait qu'elle n'est plus aussi flo- 
rissante qu'autrefois^ mais enfin ce qu'il en reste suffit encore 
pour donner une haute idée de la ville à l'étranger. 

Ils travaillent toute la journée, dans les rues, sur les ponts, 
sous les portes, et même aussi le soir dans les rues écartées, 
mais ce genre d'opérations est un travail d'extra auquel se 
livrent les moins paresseux ou les plus chargés de famille. 
Dans ce travail nocturne au lieu de laisser le client se fatiguer 
à fouiller dans ses poches lui-même, les Pulgadores prennent 
toute la peine pour eux, ils explorent les poches de leurs pro- 
pres mains et ne craignent pas de se charger ainsi des vête- 
ments parfois très lourds de leur clientèle. 

Les meilleures places de Pulgadores, celles qui doivent s'a- 
cheter comme des charges d'agents de change à Paris, sont 
celles de mendiants de la cathédrale. Cela reste dans les fa- 
milles et se transmet de père en fils ou de mère en fille ; un 
jeune homme né dans une famille de Pulgadores de la cathé- 
drale est sûr de son avenir, une fois son éducation terminée, sa 
place est toute prête. Dans nos temps incertains et tourmentés, 
cela est très rare et mérite d'être signalé. 

Aussi combien ces mendiants assermentés de la cathédrale 
sont-ils supérieurs à leurs collègues de la rue 1 Couchés sous 
les porches, allongés sur les escaliers, embusqués dans Tombre 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 39 

des colonnes, on les prendrait pour des statues sculptées avec 
un art merveilleux par Alonzo Cano ou Berruguete. Il n'y a pas 
à dire quand on croit avoir découvert le plus loqueteux des lo- 
queteux, il en arrive un autre encore plus magnifiquement 
grand Goërse, roi des taupins, empereur des truands de la cour 
des miracles I 

En route, un Espagnol nous avait dit non sans orgueil : « Les 
plus beaux mendiants de l'Espagne sont à Burgos ! » 

Il avait bien raison I Les costumes de ces pulgadores son 
tellement admirables qu'ils ne sauraient être l'œuvre du hasard 
et du temps. Lautre racontait qu'il avait connu jadis un indi- 
vidu qui s'intitulait /aiV/^t/rjDOt/r^m^^^ parce qu^il fournissait les 
quadrumanes, ornement des orgues de Barbarie ; le nombre 
des tailleurs est tel à Burgos qu'il y a lieu de supposer que 
plusieurs de ces artistes éminents exercent la profession de 
tailleurs pour mendiants. 

S'il avait été possible d'approcher le vieux Mariano, l'un des 
princes de ces truands, sans se faire dévorer parles insectes de 
sa suite, on eût probablement constaté que son manteau était 
signé, car c'est, nous le jurons, une œuvre d'art de premier 
ordre qui, — placée sous verre bien entendu, — pourrait figurer 
avec avantage dans un musée. 

Trois choses dominent à Burgos, les Pulgadores, la cathé- 
drale et les ânes. La cathédrale nous la verrons; des Pulga- 
dores nous venons de parler sans épuiser notre admiration. 

Qu'ils sont donc superbes! Cependant un scrupule nous 
revient : nous avons oublié de semer notre description de points 
d'exclamation bien mérités. Que les personnes qui n'ont pas 



40 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

encore vu Burgos et ses Pulgadores se rassurent; TinstitutioD, 
bien que sur la pente de la décadence, ne périra pas de sitôt ; 
notre siècle désenchanteur ne les emportera pas, comme tant 
d'autres belles choses ; car nous avons vu les générations nou- 
velles, les Pulgadores de l'avenir, se préparer par de sérieuses 
études, à enlrer dans la carrière lorsque leurs pères n'y seront 
plus. 

Quant aux sympathiques ânes de Burgos, ils sont aussi nom- 
breux que les Pulgadores. — Et gentils, et sages, et conve- 
nables avec les étrangers ! Il y en avait partout, sur les places, 
dans toutes les rues et jusque dans les maisons, les uns grands 
et maigres, les autres gros et gras, beaucoup de tout petits qui 
n'en portaient pas moins leur homme et leurs deux sacs de blé. 
— Il est vrai que leur bonne conduite est récompensée par des 
distinctions honorifiques dont ils sont très fiers, c'est-à-dire 
par des pompons et des sonnettes qui les posent considérable- 
ment aux yeux des peintres. 

Dans certaines rues, les ânes de la campagne et leurs pa- 
trons se faisaient fraternellement barbifier côte à côte. L'homme 
s'était livré au rasoir du peluquero pendant que sur le pas de la 
porte l'âne passait entre les mains du tondeur, véritable artiste 
qui dessine avec des réserves de poils, de capricieuses ara- 
besques sur le dos de la bête. 

Tms les ânes de Burgos furent charmants pour nous, un seul 
excepté que nous rencontrâmes vers le soir dans une rue dé- 
serte et très étroite; il marcha longtemps devant nous sans con- 
sentir jamais à nous laisser passer, ce qui, en notre qualité 
d'étrangers, nous était bien dû pourtant. 




Porte de I* Cau del Cordon. 



LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 43 

Nous eûmes un inslant d'alarme, craignant pour nos poches 
d'avoir affaire à un âne de grand chemin ; mais nous \lmes à la 
fin qu'il n'avait aucune mauvaise intention et que c'était seule- 
ment la morgue espagnole qui l'empêchait de nous céder le pas. 

Cette vieille cité de Burgos possède une imposante entrée. 
La gare étant hors de la ville dans le faubourg de Yéga, on 
arrive par de belles promenades jusque sur les bords de TAr- 
lanzoQ, rivière plus large que connue, coupée de bancs de 
sable sur lesquels se sont installées de nombreuses blanchis- 
seuses à jupons rouges qu'accompagnent naturellement les 
soldats également nombreux qui leur font la cour. 

Burgos est de l'autre côté ; sur la rive s'étend une suite inin- 
terrompue de maisons peintes de couleurs claires, piquées de 
toiles blanches aux fenêtres, égayées par de la verdure aux bal- 
cons ou par des coups de soleil sur les vitres des miradors ; 
Burgos gai, cela semble étrange, mais la masse sombre de la 
grande cathédrale gothique s'élevant au-dessus des toits vient 
donner un peu d'austérité au tableau. La cathédrale comme 
un colossal hérisson de pierre, dresse des centaines d'aiguilles 
dans le ciel ; de grosses tours, énormes, massives et pourtant 
aériennes, s'élancent d'un vigoureux jet au-dessus du portail 
et du transept, et tout l'immense édifice déchiqueté de mille 
sculptures se détache en noir sur des collines grises, pelées et 
surmontées de fortifications qui dominent la ville. 

Au bout du vieux pont de l'Arlanzon^ l'entrée de la ville est 
gardée par une porte du plus bel effet ; c'est un arc de triomphe, 
mais un arc de triomphe pratiqué dans un petit donjon féodal 



44 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

flanqué de tours et coiiTé de tourelles à créneaux; l'ensemble 
est très ornementé ; au-dessus de la voûte basse et sombre de 
la porte se dessine une fagade triomphale dans le style de la 
Renaissance, couronnée d'une balustrade et encadrant de ses 
colonnettes six niches occupées par six belles statues, parmi 




lesquelles celles de Fernaa Gonzalo, fondateur du comté de 
Castille, du Cid et de Charles-Quint. 

Cette porte, élevée en l'honneur de Charles-Quint, s'appelle 
l'arco de Santa Maria. 

L'après-midi était fortement avancée quaad nous passâmes 
sous la porte Santa Maria ; néanmoins après avoir fait conoais- 
sance avec notre hôtellerie, légèrement posadesque et empreinte 
d'une certaine couleur, nous courûmes aussitôt vers la cathé- 
drale, centre d'opérations des aimables pulgadores. 

Ilétait bien lard, la nuit envahissait déjà l'église, voirdeveout 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 4S 

impossible, naais on pouvait deviuer. Quelles immensités som- 
bres, quels abîmes de noir ouverts sur les bas-côtés I Tout était 
mystérieux et vague, les hautes colonnes éclairées par endroits 
de taches blafardes perdaient leur sommet dans la nuit, les 
chapelles étaient des gouffres peuplés de figures imposantes, 
couchées ou agenouillées, enfin les hautes grilles de fer du 
chœur semblaient harrer un antre formidable au fond duquel 
flamboyaient quelques lueurs de vitraux. 




Dtns le Faubourg. 

Les milliers de figures entrevues ou devinées au pied des 
colonnes, au fond des chapelles sont des statues priant dans 
l'ombre, sauf quelques-unes, mendiants endormis ou dévotes 
attardées au pied d'un autel, qui ne troublaient aucunement 
le silence absolu et solennel de la nef. 

Ce soir-là pour revenir un peu au monde des vivants, nous 
nous enfonçâmes dans les petites rues autour de l'église. Nous 
étions bien tombés; derrière lacathédrale commence le faubourg 
des gitanos, un quartier peu recommandable, aux rues escar- 



46 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

pées, aux cahutes de pierres sèches, aux maisons tombant en 
décrépitude, habitées par une population délicieuse comme 
pittoresque et laisser-aller, mais assez désagréable à fréquenter 
le soir. 

Ce faubourg délabré nous conduisit à la colline du vieux 
château, pelée et poussiéreuse, jusqu'au pied de remparts rui- 
nés qui montent en ligne vers la citadelle. Ces vieilles fortifica- 
tions, coupées de distance en distance par des tours carrées à 
demi écroulées , ces murailles ébrèchées, doivent dater de 
Fernan Gonzalo et des temps où Burgos^ sentinelle avancée des 
royaumes chrétiens du nord-ouest, soutenait contre les Maures 
des luttes formidables et voyait se former autour de ses mu- 
railles la Castille, territoire de défense couvert de castillos, for- 
teresses ou châteaux qui lui donnèrent son nom. 

En bas, à l'extrémité de la ligne de tours, s'ouvre une vieille 
porte à l'arc purement arabe, premier échantillon de toutes 
celles que nous devions voir. 

Faire un petit croquis de la colline n'était pas facile, les ai- 
mables gitanos s'amusant à nous jeter des cailloux. La chose 
fut plus commode le lendemain quand nous revînmes en plein 
soleil ; ces messieurs dormaient dans les coins à Fombre, il n'y 
avait d'éveillé dans tout le quartier que les femmes et les chiens. 
Ces femmes, jeunes ou vieilles, également échevelées, assises en 
rond par terre, causaient d'une manière furibonde, et les chiens 
vaquaient à leurs occupations ordinaires, qui sont de chercher 
lamentablement derrière tous les tas de pierres, des os à ron- 
ger pour se nourrir autrement qu'en imagination et, entre 
deux os, d'aboyer après les étrangers non déloquetés. Sur la 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 47 

colline des ânes broutaient soUtairement et Ton n'apercevait 
hors des murailles que des muletiers en route ou buvant dans 
des posadas peu engageantes avec les mulets à la porte. Et 
toujours^ au loin les cimes de la Sierra, tachées de neige. 

La première visite du lendemain fut pour la cathédrale. 
Quel écrasement dès les premiers pas dans l'abtme entrevu la 
veille ! Immense, stupéfiante, elle surpasse tout ce que Tima- 
gination peut concevoir, c'est l'église d'un autre monde, plus 
grand, plus beau, plus fort que' le nôtre, une cathédrale bâtie 
par des génies pour des géants. Chaque chapelle est une église 
du gothique le plus fleuri qui soit au monde, occupée par une 
armée de statues debout ou couchées sur des tombeaux ou 
dans de grandes niches ourlées d'une dentelle de pierre in- 
vraisemblable. 

Les splendeurs incomparables de la cathédrale de Burgos, 
vues d'ensemble, ne sauraient être décrites, il faudrait les 
chanter: tout ce que l'on peut faire, c'est une énumération des 
principales beautés, restées dans l'œil et dans la mémoire, des 
merveilles amoncelées partout. Les piliers, supportant les 
voûtes du dôme, sont gros comme des tours et sculptés aussi 
délicatement que des ivoires; au milieu de la nef principale, 
entourée d'une colossale grille de fer et garnie de petites chaires 
à prêcher en cuivre suspendues aux colonnes comme des 
cassolettes, se trouve le chœur avec sa garniture de stalles de 
chanoines, couvertes de sculptures fabuleusement touffues 
qui demanderaient à elles seules une journée pour être exami- 
nées dans tous leurs détails, sérieux ou fantaisistes, religieux 
ou bouffons. 



48 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Autour du chœur se déroule une grande passion sculptée par 
Philippe de Bourgogne, qui travailla longtemps à la cathé- 
drale avec d'autres artistes bourguignons, ainsi qu'on peut le 
voir surtout dans les chapelles, dont le style rappelle beaucoup 
l'église de Brou en Bourgogne. 

Chaque chapelle est à examiner détail par détail, on va de 
l'une à l'autre, d'étonnements en étonnements; il y a la cha- 
pelle de Santa Anna, la chapelle de Santiago, la chapelle 
de San Enrique, les chapelles de la Yisitatioui de la Présenta- 
tion, de Santa Técla, etc.; mais il n'en est pas deux qui se res- 
semblent, dans toutes s'élèvent de merveilleux retables d'autel, 
des statues, des tombeaux admirables. La capilla de Santa 
Técla, à gauche de l'entrée, fait exception, c'est encore une 
merveille, mais une merveille de mauvais goût du dix-huitième 
siècle, une chapelle rose comme un boudoir, ornée d'un autel 
tout en or. 

Son pendant de l'autre côté est moins aimable, c'est une 
sombre et petite chapelle dont le principal ornement est au 
fond d'un autel vitré, un terrible Christ fait d'une peau humaine 
rembourrée, objet sans doute d'une dévotion particuUère, car 
une foule de fidèles sont en prières à l'entrée. 

La plus belle de toutes ces chapelles est la capilla del Condes- 
table, séparée de l'église par une splendide grille de fer; cette 
chapelle est du quinzième siècle, elle est occupée par les sépul- 
tures delà famille du connétable de Cas tille, don Pedro Hernan- 
dez de Velasco. Au milieu s'élèvent deux tombeaux fouillés et 
fleuris sur lesquels sont couchées les statues du connétable et de 
sa femme, dona Mencia de Mendoza ; sur les murailles se déta- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 5i 

chent des blasons gigantesques soutenus par des figures de 
chevaliers et de dames et s'ouvrent de grandes niches sculptées 
occupées par d'autres statues couchées. 

Des chants résonnaient au fond de la cathédrale dans une 
chapelle obscure, pleine d'une foule confuse où l'œil distinguait 
à peine les hommes d'avec les statues. C'était un enterrement. 
Rien de plus dramatique : tout en haut la rosace, bouchée par 
une grande draperie rouge, donne une touche de lumière san- 
glante, auprès de laquelle les lueurs des cierges semblent des 
étincelles blafardes ; dans le fond s'étendent des obscurités four- 
millantes de sculptures. 

L'assistance est à genoux sur les dalles, tout le monde tenant 
un gros cierge à poignée. De loin en loin, de Tombre des 
colonnes, surgit une main qui demande l'aumône avec la rigi- 
dité de la pierre. 

En quittant la cathédrale, fatigués, harassés par une admi- 
ration continue, voici encore qu'une autre série de merveilles 
nous sollicite. Il faut du courage pour tout remettre à d'autres 
visites, et nous nous arrachons à la contemplation d'un splen- 
dide escalier à rampe sculptée, sur laquelle s'allongent des 
chimères crochues. 

Et nous n'avons pas vu le Cofre del Cid. Fatal oubli ; c'est 
dans la salle du Chapitre, à côté des tombeaux illustres, que se 
conserve pieusement la fameuse malle du héros; qui sait si 
ce n'est point de là que \ient la tradition par laquelle les em- 
balleurs fabriquent tous des cercueils. La légende rapporte que 
le Cid manquant d'argent entassa des pierres et de la ferraille 
dans cette caisse et dans plusieurs autres, et, les disant pleines 



52 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

de son argenterie, les donna en gage contre une forte somme 
à des juifs beaucoup plus confiants que nos modernes monts- 
de-piété. En dépit de la vénération, que chacun doit professer 
pour le grand capitaine, il nous sembla que ce procédé, que 
les gens du onzième siècle pouvaient appeler une bonne farce, 
serait dans notre siècle, qui a perdu la notion du respect, tout 
autrement qualifié, et que c'est au greffe du tribunal de com- 
merce et non dans des cathédrales, que de nos jours on re- 
cueillerait ce fameux coffre. 

L'extérieur de la cathédrale est aussi remarquable que Tinté- 
rieur en est imposant. Cette merveille de Burgos n'est heureu- 
sement pas isolée comme nos pauvres églises trop restaurées, 
qui bien grattées, bien nettoyées, semblent servies sur un pla- 
teau pour la plus grande joie des municipalités éprises de la 
ligne droite, et qui perdent tant à n'avoir plus la ceinture de 
bicoques accroupies à leur ombre. 

La cathédrale de Burgos est dans une situation très acci- 
dentée, enfermée dans un fouillis désordonné de maisons 
qu'elle domine de toute sa taille majestueuse. Sur une petite 
place à mi-côte s*ouvre le grand portail flanqué de deux tours 
robustes ressemblant assez à celles de Notre-Dame de Paris, 
mais plus ouvragées et surmontées de pyramides tout à fait à 
jour, découpées de rosaces légères ouvertes les unes au-dessus 
des autres. 

Plus loin, au centre des bras de la croix formée par l'église, 
s'élève une tour un peu plus basse, non couronnée d'un clocher 
pyramidal, mais couverte de sculptures, percée de fenêtres d^ua 
style plus fleuri et terminée par une galerie de fines aiguilles. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 53 

Sur le côté droit, les maisons se pressent et s'accrochent à la 
cathédrale elle-même; il y a toute une rue formée de petites 
boutiques adossées à l'église e( ouvertes chacune dans un très 
large arc ogival. 

Un grand escalier, donnant sur cette rue, monte entre les 
maisons au portail de la Pellegrîa. C'est un tableau tout faif, 
très pittoresque et très coloré avec des premiers plans à la 




Calloi, car sur toutes les marches de Tescalier sont étages, 
formant la haie, des groupes de mendiants à manteaux fantas- 
tiques ; quand on monte à l'église par ce chemin, on a l'air 
d'un général qui passe une revue, — d'une armée en bien mau- 
vaise tenue, il est vrai. 

La chapelle du connétable, si belle et si fleurie à l'intérieur, 
est d'un grand caractère aussi au dehors. Les murailles sont 
couvertes de sculptures ; petites fenêtres délicatement travaillées, 



54 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

statues dans des niches, grands lioos héraldiques, encadrements 
de broderie de pierre, remplis par de grands écussons que 
soutiennent des hommes d'armes. 

En tournant autour de la cathédrale, nous eûmes la bonne 
fortune de rencontrer la procession des Rogations. A toutes les 
fenêtres des maisons flottaient des draperies de toutes les 
couleurs, des espèces de couvre-lits à franges et à broderies; 
le cortège, assez restreint, était joli ; en tête marchaient les prê- 
tres avec les dais rouges et les bannières, des massiers en 
costume du moyen âge^ pourpoints violets et fraises, puis des 
femmes en longs voiles noirs, quelques paysans du marché, et 
.les inévitables pauvres, gens d'une grande dévotion, très car- 
listes en politique et qui regrettent le temps des couvents et des 
distributions de soupes, temps heureux où Ton n'avait h mendier 
que pour ses menus plaisirs. 

Les vieilles maisons patriciennes ne sont pas rares à Burgos ; 
au premier rang il faut citer la Casa del Cordon, la maison de 
ce connétable de Velasco, qui, mort, est encore si bien logé 
dans la splendide chapelle de la cathédrale. 

La Casa del Cordon, située au centre delà ville, est un palais 
forliflé du quinzième siècle, défendu par de hautes tours aux 
créneaux fantastiques figurant des lions et autres animaux. 
Tout ce que l'on peut voir est une très belle cour à arcades; on 
ne peut visiter les appartements et les tours, car le palais est 
maintenant une caserne et renferme les bureaux de l'adminis- 
tration militaire. 

Le nom de Casa del Cordon lui vient d'un immense cordon 
d'un ordre de chevalerie sculpté dans la muraille, et formant 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 55 

au-dessus de la grande porte, un fronton triangulaire rempli par 
des armoiries et par des inscriptions gothiques. Ces ornements, 
complétés par deux guérites rondes à raies blanches et bleues 
avec un factionnaire devant, donnent à la vieille porte un aspect 
bien caractéristique. 

L'un de nous la dessinait pendant que l'autre s'en allait pa- 
resseusement regarder passer les ânes et les paysans sur le 
pont. Le croquis fut une œuvre héroïque accomplie avec 
quelques mendiants sur le dos dont le plus encombrant et le plus 
bavard était un certain gaillard à manteau superlativement 
troué ; pris sans doute d'un goût subit pour les beaux-arts, il 
nous avait voué une amitié particulière et nous offrait de nous 

accompagner partout pour nous porter notre album. Heureu- 
sement une écuelle de soupe apportée par la Providence sous 

les traits d'un guerrier de la caserne nous permit de rentrer en 

possession de notre parasol qu'il tenait déjà, et de nous esquiver 

sans lui. 

A ce moment, î autre revenait d'une petite promenade d'ex- 
ploration; il avait vu le marché au charbon et il en rapportait 
l'impression suivante : 

Des encombrements d'ânes chargés d'une façon bizarre, 
les uns ayant, pendus à leurs bâts, d'immenses filets de spar- 
terie gonflés de ramures carbonisées, les autres, ayant à droite 
et à gauche des sortes de qrochets, à la façon des crochets de 
portefaix, remplis de la même marchandise. Les fardeaux étaient 
de chaque côté presque aussi volumineux que les ânes eux- 
mêmes, les reins des pauvres bêtes plient^ sous un poids qui. 
peut être le double du leur. Derrière chaque bêle un paysan 



66 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

chaussé de sandales de peau de chèvre, coiffé d'un bicorne de 
peau de mouton ciré, vêtu d'une veste s'arrélant aux reins, 
d'une culotte courte fendue sur le côté et s'ajustant à des 




chausses de laioe, marche d'ua pas traînant; des housses en 
peau de ch&vre attachées comme des tabliers sur chaque jambe 
les empêchent de plier les genoux. Leur démarche, repliée et 




pour ainsi dire, légèrement accroupie, cette allure fatiguée, 
la lenteur des gestes et la savaterie particulière aux paysans 
espagnols, leur donnent une silhouette qui complète Taspect 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE- j7 

du mouvement érein(é de leur àue. Malgré cela l'homme con- 
serve son aspect fier, et la bète, sa tournure douce. 

Tous ces ftnes, tous ces âniers, toutes ces charges de char- 
bon, arrivaient sur une grande place carrée, bordant la grande 




Un coin de U plau Htyor. 



roule; on déchargeait les bfites, on mettait les marchandises en 
tas et les baudets étaient laissés Ubres; alors on les voyait se 
réunir par groupes, comme s'ils avaient été eux-mêmes des 
paysans, causant entre eux un jour de marché. Quant aux 
charbonniers, ils se dispersaient dans la ville, si bien que, pour 



5B LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

quelques centaines de paires de longues oreilles, ce pouvait 
compter quelques hommes seulement. On eût dit en vérité que 
c'étaient les Anes, et dod les paysans, qui étaient venus là pour 
faire leurs afTaires, et que quelques-uns d'entre eux avaient 
amené leurs charbonniers. De temps en temps, on entendait 
de grandes lamentations, dans le mode «hi han » ! « hi han n I 
Notre connaissance de la langue espagnole n'allant point à 
beaucoup près au delà de l'espagnol humain, force nous fut de 




supposer que ces lamentations en castillan asinesque venaient 
de l'absence complète d'aucune espèce d'acheteur. 

Au fond de la place, dont toutes les maisons ont l'aspect le 
plus sévère, on lisait, peint en lettres gigantesques sur une 
façade, ce seul mol « Fotografo » . Pour qui ce photographe avait- 
il placé son établissement là ? 

Les vieilles demeures seigneuriales ne sont pas rares dans la 
capitale de la Vieille-Castille ; certaines maisons, sans être mo- 
numentales comme la Casa del Cordon, ornent quelques rues 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 59 

antiques de leurs façades écussonnées, un peu branlantes, un 
peu décrépites, mais dont toutes les pierres semblent encore 
regarder le passant avec toute la fierté d'un hidalgo. 

La maison du Cid n'existe plus, bien entendu, mais la place y 
est toujours ; un petit monument y a été élevé au siècle dernier à 
la mémoire de l'époux de Chimène. Un simple fût de colonne avec 
un écusson. Les cendres du héros et celles de Chimène sont à 
l'hôtel de ville ; elles ont été apportées du monastère de San 
Pedro de Cardena, voisin de Burgos, oti sont encore les tom- 
beaux du père, de la mère, du (ils et des fîUes du grand cheva- 
lier. Le Cid étant mort en 1099 dans Valence, sa conquête, la 
ville fut pendant deux ans défendue contre les Maures par doua 
Chimène ; enfin les chrétiens, sur le point d'être forcés, voulu- 
rent enlever aux vainqueurs la dépouille du héros pour la 
rapporter en Castille; ils attachèrent son cadavre embaumé, 
armé de toutes pièces, sur son cheval de bataille Babieca, ils 
lui mirent à la main son épée Tizona, élevèrent sa bannière et 
grâce à ces enseignes redoutées firent leur trouée parmi les 
assiégeants. Le cheval Babieca obtint aussi les honneurs de San 
Pedro, il fut enterré devant le portail deTéglise où reposait son 
maître. 

Le jour du marché fait de Burgos un fouillis très amusant 
de mulets, d'ânes, de paysans et de paysannes. Le marché se 
tient sur la plaza Mayor, avec des annexes sur des petites places 
environnantes. 

La plaza Mayor est entourée de maisons uniformes bâties sur 
arcades, peintes de toutes les couleurs et égayées par une mul- 
titude de grands rideaux multicolores, couvrant tous les balcons. 



eo LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Le marché, abrité sous de larges parasols carrés, se tient 
autour de la statue du roi Charles IIl, porteur d'un nez trop 




bourbonien, qui par ses dimensioDs exagérées doit éviter l'usage 
du parasol à deux ou trois marchandes. 
Dans les coins, des troupes d'ânes sont abandonnés en 




-i* 



liberté, la tète courbée attachée par une corde à l'one des 
pattes de devant. Les costumes sont tr&s variés ; les plus pitto- 
resques de ces paysans étaient de vieux bergers coiffés d'un 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 61 

bonnet fourré presque pointu, vêtus de petites vestes à revers 
Doirs et collet relevé, de culottes marron protégées au-dessus 
des jambières par des housses en peau de chèvre attachées à la 
ceinture, braves gens à face rissolée par le soleil, au menton 




rasé, mais encore garni d'une végétation courte et rude comme 
mie vieille brosse. 

Parmi toutes les figures aperçues en ce jour de marché, défi- 
lant sur le pont ou stationnant sur les places, la palme ap< 
partient à un pauvre diable qui voyageait les mains liées, 
entre quatre gendarmes à cheval. C'était le type absolu du 
vieux vagabond, blanchi dans la misère de ces campagnes 



62 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

poudreuses. Celui-là avait du style ; ahuri comme un animal 
pris au piège, il semblait ne lui être resté que Tinstinct de se 
tenir toujours le plus loin possible des gendarmes. Ceux-ci le 
ramenaient au centre avec les croupes de leurs chevaux, mais 
rinstant d'après il s'écartait encore. 

Ses vêtements n'étaient que les ruines d'un de ces costumes 
de paysans déjà si rapiécés. A ce propos il faut noter le goût 
artistique avec lequel on raccommode les pantalons dans le 
nord de l'Espagne. Les pièces servent à la décoration; au lieu 
de vulgaires carrés d'étoffe d'une couleur à peu près assortie, 
comme les pièces qui émaillent les vêtements de nos paysans 
sans poésie, ce sont des étoiles, des ornements d'une couleur 
franchement différente, que les Espagnols appliquent aux en- 
droits fatigués, aux fonds, aux genoux, avec des rappels sur les 
côtés et dans le bas. Et vraiment le vêtement ainsi étoile est 
plus beau que neuf. 

Burgos possède quelques promenades sur les bords de l'Ar- 
lanzon. La promenade de l'Espolon, située près de l'arc de 
Sauta-Maria, est ornée de quelques statues de guerriers et de 
rois dans le goût troubadour du siècle dernier. Les plus jolies 
promenades sont dans le faubourg de l'autre côté de la rivière. 
Sous les arbres, la garnison faisait l'exercice; à dislance les 
pantalons rouges et les tuniques bleues font penser aux troupes 
françaises. Comme tenue et comme propreté, les régiments 
espagnols sont vraiment admirables, l'uniforme est joli et très 
galonné, les officiers surtout sont couverts de trèfles d'or sur 
les manches* 

L'accessoire obligé d'un séjour à Burgos est une visite à la 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 63 

célèbre chartreuse de Miraflores, située à une petite lieue de la 
ville sur une hauteur. Avec des voyageurs de notre posada nous 
frétons un omnibus pour nous y transporter. Le voyage n'est pas 
long. En route, un de nos compagnons, natif de T Auvergne, éta- 
bli depuis trente ans en Espagne, nous raconte l'histoire de ses 
mules. Ah I L'une de ces mules surtout valait son pesant d'or, 
et il en avait souvent refusé bien de l'argent ; elle n'était pas 
jeune, elle n'était pas belle, mais elle possédait une qualité 
plus précieuse pour son propriétaire que la beauté et la jeu- 
nesse, elle sentait les voleurs à cinquante mètres ! Avec elle on 
pouvait voyager de nuit, grâce à ce flair particulier on était 
sûr de ne jamais tomber dans une embuscade. 

La chapelle de la Cartuja de Miraflores possède un splendide 
mausolée du roi Jean II et île sa femme Isabelle. Ce tombeau 
extraordinairement fouillé est un miracle de sculpture à user la 
vie d'une demi-douzaine d'artistes. Il y a^ parmi les nervures, 
les enlacements, les guirlandes d'une complication invraisem- 
blable, découpées avec la finesse d'une broderie, une quantité 
inouïe de statuettes d'un fini précieux portées sur de grands 
lions couchés. D'autres statuettes forment une galerie au som- 
met du sarcophage autour des statues du roi et de la reine, 
couchés couronne en tète. A part quelques mutilations légères 
dues à la guerre, l'œuvre est encore fraîche et délicate, l'épi- 
derme d'albâtre des statuettes n'a pas souffert et même les 
minutieux dessins de la robe de brocart de la reine ne sont 
pas altérés. 

Le reste du cloître est moins intéressant, ce sont des cours 
désertes, de longs corridors blancs. Le couvent n'était occupé 



64 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

jadis que par vingt-six chartreux, chacun d'eux avait son ap- 
parlensent particulier bien conservé encore : une chambre à 
coucher, un oratoire et un petit jardin séparé par de hautes 
murailles de ceux de ses voisins. La cuisine était commune à 
tous les chartreux, et il y avait à chaque cellule une sorte de 
vasistas en bois à travers lequel, aux heures des repas, on ap- 
portait à chacun sa nourriture. 

On nous avait également conseillé de visiter, à une lieue de 
Burgos, « Las Huelgas » , un couvent de femmes bâti sur l'em- 
placement d'un palais nommé « Las Huelgas del rey » , les plaisirs 
du roi, mais le prêtre qui gardait la chartreuse de MiraQores, 
nous ayant dit que le couvent est fort intéressant, mais qu'on 
n'en peut voir que le mur extérieur qui n'a rien de particulier, 
nous pensâmes que, malgré l'avis du philosophe qui prétend 
que voir un mur, derrière lequel il se passe quelque chose, 
c'est déjà voir quelque chose, il était inutile de nous déranger. 





Sdrenoa. — A Vallidolid et illleui 



CHAPITRE QUATRIÈME 

VALLADOLID. — AVILA 

Les dernières sëréaades espagnoles. — Les remparts d'Avila. — Accès aigu 
de romantisme. — Trois kilomètres de créneaux. — Une cellule de reli- 
gieuse. 



Assassine-t-on une douzaine de femmes? égorge-t-on viogl- 
cinq enfants sous nos fenêtres? quels sont ces cris?.... Ah! 
nous l'avions oublié, c'est le séreno qui vient nous hurler les 
heures I 

Hélas! la voilà la sérénade espagnole, la seule, la dernière, 
celle qui toutes les nuits se donne avec l'autorisation de 
l'alcade. 



66 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Le séreno est ua fonctionnaire spécialement chargé par les 
municipalités paternelles d'engager les habitants à dormir tran- 
quilles en leurs logis. Si d'heure en heure un chant épouvantable 
éclate dans la nuit et vous réveille en sursaut, ne vous plai- 
gnez pas, c'est le bon séreno qui vous engage à dormir. Jugez 
un peu, si ce n'était pas pour ça ! 

Admirable institution I 

Après deux ou trois airs de séreno allez donc fermer Tœil ! 
au moment où, après bien des efforts, vous êtes sur le point de 
rattraper le somme interrompu, voilà que la voix maudite et 
redoutée retentit, en train de réveiller les habitants d'une autre 
partie de la ville ; puis sa psalmodie lointaine grossit, le séreno 
se rapproche, on le devine, on le voit venir avec son manteau, 
sa pique et sa lanterne, et tout à coup, sous votre fenêtre, le 
misérable fait résonner triomphalement son fer sur le pavé et 
crie à tue- tête son lamentable refrain : La doce de la noche !.... 
la très de la noche ! etc.. 

En voilà encore pour une heure. 

Nous sommes à Valladolid, oh nous sommes arrivés de nuit 
avec rintention de dormir admirablement pour arpenter le 
lendemain, encore plus admirablement, les rues de cette cité 
royale, capitale préférée jusqu'à Philippe IV. 

Hélas ! fatale erreur. Pour la nuit nous avions oublié le 
séreno et pour le jour nous avions compté sans la ville elle* 
même. Valladolid est une de ces villes que Ton peut visiter en 
voiture, c'est-à-dire, quoi qu'on en dise, uue cité peu intéres- 
sante. 

C'est Versailles avec des stores et des jalousies aux fenêtres, 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 67 

dès balcons, de grandes places poudreuses et des couvents. 
Dans nos interminables promenades à travers les rues em- 
brouillées de la ville, nous n^avons guère trouvé que deux ou 
trois points caractéristiques comme la Plaza Mayor et la place 
de l'Université. 

La Plaza Mayor est comme les places de Vittoria et de Burgos, 
un vaste espace entouré de maisons uniformes, bâties sur ar- 
cades; celle-ci ne manque pas d'un certain air de gran- 
deur, déchue peut-être, mais encore visible. Les hautes mai- 
sons peintes, avec leurs immenses lignes de balcons fleuris, et 
les centaines de rideaux flottant au vent, paraissent plus vivan- 
tes que celles du reste de la ville . 

L'ayunlamiento, Fhôtel de ville, pour le moment sans toit 
ni fenêtres, occupe une des faces de la place ; les principales 
boutiques sont sous les galeries qui se prolongent jusque vers 
une petite place dont le principal ornement est une fontaine à 
colonne dorée, d'oîi le nom de « plaza de la Fuente dorada » . 

C'est sur la plaza Mayor que se donnaient jadis les courses 
de taureaux et les auto da-fé ; sous Philippe II, de sanglante 
mémoire, ou brûlait aussi au Campo Grande^ maintenant trans- 
formé en une promenade bordée de couvents, près du che- 
min de fer. 

L'université de Yalladolid possède une siiperbe façade dans 
le style de la renaissance espagnole, riche et touffue sans ce* 
pendant tomber dans les exagérations et les prodigalités du 
style plateresqûe qui ciselait les monuments comme des pièces 
d'orfèvrerie. 

LaUniversidad a déjà bien des statues, son portail à colonnes 



QB LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

est surchargé d'ornements : blasons, guirlandes, bas-reliefs, 
anges, Ggures allégoriques dans des niches, statues dans le 
haut, fronton chargé de boules et de pois de fleurs, etc. 
En avant de la façade se dresse une ligne de piliers de deux 




Vdladolid. — Portail de l'Univenité. 



mètres de haut, surmontés chacun d'un lion appuyé sur l'écus- 
son royal. 

Les monuments de Valladolid sont nombreux, mais peu re- 
marquables : le Palais Royal, situé en face du couvent de San 
Pablo, est plus sombre que majestueux, la cathédrale n'a 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 69 

jamais été achevée; les autres édifices présentent des détails, 
des morceaux plus ou moins inléressanls. Plusieurs soot 
comme la cathédrale, les pierres sonl sur le chaotier, les 
murailles attendent, mais les maçons, il y a deux cents ans, 
sonl partis pour aller déjeûner et ne sont pas revenus. 




Entrée d'Aïila. 



Ceci esl le sort commun de toutes les villes qui après avoir 
été centre et capitale se (rouvèrent un beau jour abandonnées 
pour une rivale ; après une époque brillante, Valladolid pen- 
dant longtemps capitale de l'Espagne et séjour préféré des rois, 
fut détrônée et tuée par Madrid comme elle avait détrôné et 
tué Burgos. 

Dans les rues assez baualés on peut faire bien du chemin 



70 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

sans riea trouver, il ne nous est resté que le souvenir de quel- 
ques coins : une étroite façade d'église serrée entre les maisons, 
travaillée comme un devant d'armoire artistique; un porche 
gothique, au couvent de San Gregorio, croyons-nous, bizarre- 
ment orné de sépultures imitant les nattes et tressages de la 
sparterie ; une autre vieille église près de la maison où Chris- 
tophe Colomb est mort, avec une tour timbrée, presque du haut 
en bas, des armoiries gigantesques du fondateur, et enfin des 
clochers de couvent où les cloches tout à fait à jour, exécu- 
taient ce malin-là une gymnastique folle, faisant à chaque coup 
une pirouette complète par-dessus leur poutre. 

Beau seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute, 
Si la porte est bien close et Tarcher dans sa tour... 

C'est un des voyageurs qui éprouve subitement le besoin de 
réciter Hernani aux gendarmes de la gare d'Âvila. Déjà en pas- 
sant devant le pays dénommé Hernani, entre Saint-Sébastien 
et Tolosa, il avait eu un commencement d* accès de romantisme 
aigu, bien vite refréné en découvrant que la petite ville ornée 
de ce nom éclatant n'était qu'un bon gros bourg, bien tranquille, 
bien agreste et même — horreur I — un tant soit peu manu- 
facturier. 

A Avila, c'est autre chose. Tant de tours et de créneaux se 
découpent sur le ciel, que le romantisme le plus échevelé de- 
vient du simple naturalisme. 

A 500 mètres du chemin de fer, sur un mamelon ondulé, 
se dessine une ligne de tours et de murailles crénelées lon- 
gue d'un kilomètre et dominée çà et là par quelques campaniles 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 71 

de couvents ou d'églises. Cette vue cause une certaine satisfac- 
tion après une journée ennuyeuse à Yalladolid. Enfin voici de 
TEspagne héroïque, voici, couverte encore après des siècles, de 
ses vaillantes tours, une de ces fières cités de combat qui virent 
les grandes luttes entre les rapides légions mauresques et les 
durs chevaliers de Cas tille. 

Les abords de la ville sont très rocailleux; d'énormes blocs 
de rochers gisent çà et là^ c'est la fin d'une région sauvage 
que le chemin de fer vient de traverser, d'un chaos de cinq ou 
six lieues de longueur, oîi des centaines de milliers de blocs 
semblables à des dolmens foudroyés couvrent le sol, renversés 
les uns sur les autres dans une indescriptible confusion ; dé- 
sert animé seulement par quelques maigres troupeaux de porcs 
et par quelque berger solitaire debout sur une accumulation 
de rochers aux formes bizarres. 

Nous sommes ici sur le plateau du Guadarrama, à 1200 mè- 
tres d*altitude. Éparpillés dans les rochers entre la ville et le 
chemin de fer, quelques vieux couvents sont restés de ceux qui 
s'abritaient jadis à l'ombre des murailles. Tout est pur moyen 
âge ici, seul un « nom d'un chien 1 » retentissant comme nous 
nous perdions dans la contemplation de ce fier paysage nous a 
rappelé le dix-neuvième siècle représenté ici par les chauffeurs 
français du chemin de fer, qui profitaient de Tarrêt pour se 
dégourdir les jambes et le gosier. 

Le pittoresque des costumes s'accentue ; c'est le commence- 
ment des chapeaux à pompons et des jupes jaunes chers aux 

habitants de l'Andalousie. 
Près de la gare, une foule composée d'autant de mulets que 



72 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

de paysans entoure une posada et forme des groupes tout dis- 
posés pour Taquarelle. Les bergers couverts de peaux de chèvre 
du marché de Burgos se retrouvent aussi. Beaucoup de ces 
paysans ont la mante du Midi, ce manteau de laine bariolé de 
raies de toutes les couleurs, qui se porte jeté sur Tépaule et 
dont les extrémités fermées eu forme de poche, sont garnies de 
franges et de petits pompons. 

Des petites maisons noires et tristes, coupées de ruelles 
étroites, solitaires et tristes, voilà tout ce qu'est la ville à pre- 
mière vue ; dans cette vieille ville de guerre, les maisons sem- 
blent s'être ramassées et serrées les unes contre les autres avec 
la préoccupation de ne pas gêner la défense. Pas une qui cher- 
che à voir par-dessus les créneaux de Tenceinte ou bien à se dis- 
tinguer par une façade architecturale ; tout est petit, froid et triste. 

Cependant, même dans les ruelles les plus inGmes, les vieil- 
les demeures seigneuriales ne font pas défaut, mais il ne 
semble pas qu'elles aient jamais été luxueuses; les gens qui les 
ont bâties devaient être simplement de rudes chevaliers, sans 
grand souci de magnificence et plus souvent en chevauchées 
dans les plaines ou de garde sur les tours contre les algarades 
des Maures, que reposant en leur logis. Les murailles sont 
plus épaisses, plus noires que les autres et pour tout ornement 
possèdent un vieil écu blasonné, quelque fenêtre à trèfle ou 
quelque haute porte en ogive. 

Le seul reste un peu plus monumental que nous ayons ren- 
contré, était un vieux palacio occupé par l'École des cadets de 
l'armée. — C'est tout ce que l'on peut découvrir en battant le 
pavé : des débris de palais déserts, des officines de perruquiers 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 75 

établies dans des fragments de vieilles maisons armoriées, des 
détails de façade, rien que des détails enfin, mais quelques-uns 
très curieux comme par exemple, celui, que nous avions sous 
les yeux de notre hôtel, une fenêtre ogivale à balcon, ouverte 
en pan coupé dans Tangle d'une maison aux murailles semées de 
blasons portant une grande fleur de lis. 

Les seuls monuments d'Avilasont des églises ou des couvents. 
La cathédrale est superbe, elle offre à l'intérieur une réduction 
de celle de Burgos, aussi sombre et aussi mystérieuse en plein 
jour que Burgos, à la nuit tombante. Nous y sommes entrés 
littéralement à tâtons, en marchant les mains étendues en 
avant. 

Ce sont les mêmes énormes piliers, avec la même surabon- 
dance, le même fourmillement de sculptures. Dans les bas- 
côtés plus sombres encore, s'ouvrent des chapelles garnies de 
tombeaux gothiques, de statues de chevaliers debout ou cou- 
chés, de bas-reliefs bizarres aux personnages contournés, d'ar- 
moiries gigantesques, que l'œil ne distingue que très confusé- 
ment dans la profonde obscurité des voûtes, derrière des grilles 
de fer forgé, hérissées et barbelées de mille pointes féroces. 

L'église entière avait l'aspect d'un sépulcre immense et 
sonore, tout entier rempli par une noirceur solennelle, sur la- 
quelle se détachaient seulement quelques parties blanches 
comme les piliers du transept, effleurés par une ligne de 
lumière, quelques vitraux de couleur et quelques arêtes de 
sculpture. 

A l'extérieur, l'église est une forteresse; c'était le donjon, le 
chftteau fort et la suprême défense de la ville. L'abside forme 



7« LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

uDe grosse tour ronde, presque sans ouverture, défendue par 
deux raogées de créneaux moustrueux, élevés sur mâchicoulis 
et se reliant aux tours de l'enceinte, un peu perdues de ce côté 
dans les maisons. 




imm 




Particularité originale, les portes de là cathédrale sont gar- 
dées chacune par deux lions couchés sur un pilier bas, et atta- 
chés comme des chiens dé garde au mur de l'église, par une 
chaloede fer passée dansleur gueule. Le grand portail, outre ses 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. T7 

deux lions à la chaîne, est orné de sculptures parmi lesquelles 
au-dessus des frootous, deux grands diables de sauvages, barba- 
rement exécutés qui supportent le blason de la ville. 

Une autre église à laquelle un couvent de dominicalDes est 




La uibédrale d'AviU. 



annexé, nous a paru curieuse. Les murailles sont un peu nues 
à pari quelques peintures et quelques bas-reliefs ; sous une voûte 
assez sombre du côté opposé au choeur, c'est-à-dire du côté du 
portail, s'il y avait un portail, s'ouvre une sorte de fenêtre deux 



78 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

fois grillée de barreaux serrés, qui donne sur une cellule de 
religieuse. 

Au milieu de celte salle ou cellule effroyablement triste, une 
blanche statue de femme était en prières, dans une pose à la 
fois humble et extatique. A travers les barreaux de la grille nous 
nous efforcions de distinguer les détails de cette merveilleuse 
œuvre d'art et nous regrettions de ne pouvoir l'examiner de 
plus près. 

Le guide étant muet, nous en étions réduits aux conjectures. 

— J'y suis ! s'écria Yun^ Avila est la patrie de sainte Thérèse, 
cette salle sombre est sans doute une chapelle dédiée à la 
Sainte, — peut-être la cellule où elle a vécu, ^ et cette figure 
est sa statue, coloriée suivant l'habitude espagnole. 

— Alonzo Gano n'a rien fait de mieux et ceci vaut le célèbre 
saint François de la cathédrale de Tolède, répondit Tautre, 
c'est, avec le même réalisme dans les détails du costume, la 
même intensité d'expression dans la figure et dans l'ensemble, 
le même dédoublement du corps et de l'esprit, une âme sculptée 
apparaissant visible sous les plis flottants de la robe. 

— Mais de qui est-elle, de Berruguete ou d' Alonzo Cano, lui- 
même 

Vun et Vautre^ s'interrompirent brusquement, la statue avait 
légèrement bougé. 

— Mais elle est vivante ! 

— Mais non ! 

— Mais si ! 

Cette fois il n'y avait plus à douter, Alonzo Cano n'était pour 
rien dans l'affaire, la statue s'était levée et marchait. Une lueur 



LES VIEILLES VILLES DESPAGNE. 79 

de cierge éclaira un instant sa figure, puis tout disparut. Gêné 
par le chuchotement des deux importuns, le fantôme était allé 
se mettre à genoux plus loin dans l'ombre, où il ne faisait plus 
qu'une vague tache blanche. 

C'était une religieuse. Et cette ombre d'une vivante enfermée 
dans ce tombeau, était jeune et elle était belle. 

Ceci dans une ville comme Avila, gothique, déserte, fantôme 
elle aussi, séparée du reste du monde par quatre ou cinq siècles 
d'ensevelissement dans l'oubli, peut passer pour une évocation 
terrible des cloîtres d'autrefois. C'est plus fort comme impres- 
sion désolée qu'une chartreuse déserte. 

Quand on a vu la cathédrale et les couvents, il ne reste plus 
qu'à faire le tour de la ville en dedans et en dehors pour bien 
voir l'enceinte et les portes. Le front hérissé de créneaux que 
présente Avila du côté de l'arrivée, se retrouve sur l'autre face, 
c'est le même développement de remparts, à créneaux de 
forme un tant soit peu arabe, flanqués de tours rondes de 
quelques mètres plus élevées. La plus belle de toutes les portes 
est celle qui donne vers la gare, son aspect héroïque en plein 
jour, devient tout ce qu'il y a de plus farouche aux heures 
nocturnes. Nous n'avons pas manqué d'aller au clair de la lune 
la contempler longuement, assis en face sous les arcades d'un 
cloître ruiné attenant à une vieille église, à créneaux elle aussi, 
placée comme un ouvrage avancé à quelque distance des rem* 
parts. 

Non seulement il n'y a pas de revenants à Avila, non seule- 
ment aucun fantôme d'archer ou de chevalier n'apparaît sous 
cette porte fantastique ou derrière ces innombrables créneaux,' 



M LES VIEILLES VILLES D ESPAGNE. 

mais encore, eo repassantsoos la herse et eo ressortant par une 
antre porte, oons sommes tombés, après quelques pas, sur une 
place de la Constitution moderne et quelconque^ aux maisons 
à arcades neuves, et remplie d'une population très vivante 
malgré toutes les apparences. 




Avili. — Soui le porcbe do U C*tbddnle. 

Sur cette place neuve, il y a même des bancs et des bonnes 
d'ourunts, plus une fontaine dans un coin, entourée de ména- 
gt'i'os Itjupos jaunes apportant pour les remplir des jarres em- 
\ù\&o* sur des brouettes. 

Au foud de la place, on est tout étonné d'apercevoir un vaste 
iMdliliNNomtMit, un graad café meublé de nombreux billards, et 
^n^(lllt^nll^ par du nombreux consommateurs. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 81 

A force de circuler à travers les rues étioiles et désertes et 
parmi les maisous d'aspect inhabité, sombres et fermées, les 
yeux perdent l'habitude des grandes pièces et de la vie. 

C'est là une impression que vous donnent le plus souvent les 
cités anciennes; il semble que les vivants et les modernes sont 




A la fonulne. 



des curiosités détonnant par leur anachronisme, de même lors- 
qu'on sort des catacombes, il semble que l'ombre est la vérité 
et la lumière, le paradoxe. 

Cette impression est d'autant plus saisissante qu'il faut quitter 
celte place claire et animée et pour regagner Thùtcl retraverser 
les hautes poternes et se reperdre dans le dédale des petites 
rues, sombres, vides et silencieuses, on croirait' que toute la 



82 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

ville s'est vidée sur la place, si des bruits de guitare sortant des 
maisons noires, n'achevaient de vous convaincre de l'existence 
d'une population vivante dans ce vieux débris des siècles écoulés. 
Cette place qui est à proprement parler située hors de la ville, 
sert de lieu de réunion aux élégants comme gens du vulgaire. 
Particularité remarquable, nous n'y avons pas vu de mendiants. 
Dans les jours de grande chaleur, Avila devient une station 
balnéaire > les habitants des grandes villes environnantes y 
viennent prendre des bains d'air frais. En hiver et jusqu'à une 
époque assez avancée du printemps/ce n'est point la fraîcheur, 
c'est le froid rigoureux qu'on rencontre à Avila. En été. Ton y 
respire, et respirer est un bonheur précieux en Espagne. 

Après Avila, nous n'avons plus jusqu'à Madrid qu'à rouler sur 
les pentes du Guadarrama, dont les cimes neigeuses nous appa- 
raissent constamment sur la gauche. 

Nous guettons par la portière le site célèbre de l'Escurial. 
L'horizon est un désert de gris ; à perte de vue les roches grises 
s'entassent en mamelons coupés par des ravins également gris 
où coulent des ruisselets semés de cailloux. 

L'Escurial, caserne gigantesque avec un dôme de l'institut 
au milieu, se profile enfin à mi-côte. Mais que dirait le bon 
Philippe II? Une perturbation profonde secoue l'ennui énorme 
et royal qui ronge les murs de sa résidence, le vieux palais 
frémit devant une invasion bruyante de bourgeois et de bour- 
geoises de Madrid, amenés par d'irrespectueux trains de plai- 
sir. Plaisir et Escurial, deux mots qui n'ont guère Thabitude de 
rimer ensemble. 




lUdrîd. — Une école. 



CHAPITRE CINQUIÈME 



A Hadrid. — Un tiers de Corrida de Toros. ~ Éventremenls nauséabonds. 
ËTentails et mintilles— La garde montante au Palais. 



Monter dans un omnibus d'hôtel peinturluré, orné de franges 
et de bouffettes vert-chou, enlevé par six mules couvertes de 
paquets de pompons et criblées de sonnettes, — être volé par 
les commissionnaires, — croiser à tout instant dans les belles 
avenues qui vont de la gare h l'intérieur de la ville, d'autres équi- 
pages bariolés ou d'immenses omnibus transformés en voi- 
tures de noces, aux panneaux jaune-serin ornés de paysages et 
traînés par des mules plus pomponnées et plus élégantes s'il 
est possible que celle du susdit omnibus, — cela suffît, on le 
comprend, pour monter fortement l'imagination du voyageur! 



8* LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 

Et tout cela pour descendre ensuite à la Puerla del Sol, au 
centre d'un boulevard Montmartre infiniment trop prolongé ! 
La célèbre Puertadel Sol est un immense carrefour tiré au cor* 
deau, bordé de hautes maisons d'une régularité désespérante, 
centre d'où rayonnent dans tous les sens de larges rues égale- 
ment bordées de longues lignes droites aux grandes maisons 
monotones. 

Le cadre manque complètement. Quelle désillusion et comme 
on serait disposé à s'ennuyer s'il n'y avait tant de fleurs, tant de 
mantilles et tant d'éventails par les rues. 

Souveraine absolue, la mantille règne sur toutes les classes 
et couvre toutes les têtes féminines depuis celle de la duègne 
respectable jusqu'à celle de la petite fille. A notre première sor- 
tie, nous avons croisé une école de jeunes demoiselles sortant 
de l'église sous la conduite de deux sœurs; toutes les gamines 
depuis les grandes de douze ans jusqu'aux bambineltes, vêtues 
d'une robe d'uniforme grise très -courte, portaient la mantille 
noire et bon nombre d'entre elles jouaient de l'éventail rose 
comme de grandes personnes. 

Les premières comniuniantes, elles aussi^ portent un costume 
court très coquet^ bien dififérent des juponnages fabuleux des 
communiantes françaises, et un voile qui se rattache à la mantille 
par des liens de parenté visibles. 

Sur les dalles de la Puerta del Sol, c'est un défilé perpétuel 
de charmantes figures formant toutes des sujets d'éventail réus- 
sis, un défilé de mantilles noires, de mantilles blanches, de 
cheveux blonds frisottant sur des fronts et sur des nuques ado- 
rables, de cheveux noirs et de cheveux bleus arrangés en gros- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 83 

ses boucles et rejoigaaDtdes sourcils féroces, na défilé de mauolas 
eofm, paitni lesquelles certaines digues de Goya, montrant sous 
les barrettes du petit soulier, des bas à dessins fantaisistes et 
marchant un œillet à la bouche. 

La marchande de ces œillets est à tous les coius de rue, 
portant son rouge bouquet dans un petit baril de bois plein 
d'eau, au milieu d'un tohu-bohu de marchands de billets de 
loterie, de vendeurs de places aux courses de taureaux, et de 





cireurs de bottes aux allures inquiètes, qui cherchent à en- 
traîner leurs clients sous les portes cochëres, à l'abri de l'œil 
vigilant du sergent de ville. 

Le fond de la langue à la Puerta del Sol est toros et lolen'a. 
Aujourd'hui Jour de fête, corrida de toros, dimanche prochain, 
toros extraordinaires au bénéfice d'un hépilal. Les huit taureaux 
de dimanche seront enrubannés aux couleurs de huit dames de 
la plus haute aristocratie, princesses, duchesses ou marquises, 
qui ont daigné accepter d'en être les marraines; heureux les 
chevaux qui auront Thooneur d'être éventrés ce jour-là ! 

Si la corrida elle-même est une chose absolument écceu- 



86 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

raDte, rien n*est gai et charmant comme un départ pour la 
Plaza de toros. Tout Madrid est en l'air; sur la route depuis la 
Puer ta del Sol jusqu'au Prado, une double file d'équipages se 
rend à la fête ; les omnibus et les trami^ays traînés par des six 
ou huit mules couvertes de bouffettes et de pompons verts ou 
rouges, sont tout à fait bondés ; dans les calèches découvertes, 
dans les voitures de Taristocratie, on naperçoit que des 
mantilles, toutes les dames ont arboré la mantille blanche 
nationale. 

Des voitures passent pleines de jeunes filles et d'enfants qui 
s'en vont voir travailler les taureaux comme on va au concert 
ou à une matinée dramatique. Puis, fendant la foule, voici des 
toreros, les premiers sujets de la quadrilla, se rendant à Tarêne 
en voiture découverte ; tous les regards sont pour eux, ils 
trônent renversés sur les coussins et drapés élégamment dans 
leurs capes jaunes et rouges. 

C'est un tapage étourdissant de clochettes, de marchands 
d'agua fresca, d*aguardiente, d'oranges et d'éventails, tapage 
commençant dans la ville, se poursuivant sur toute la route et se 
continuant jusque dans l'intérieur du monument national voué 
au culte de l'art tauromachique. 

Il va sans dire que nous avions pris nos places pour la cor- 
rida et que pleins de joie nous étions arrivés à la plaza avec une 
heure d'avance pour bien voir tout, préparatifs et arrivée. 

Les amateurs, les aficionados, absolument semblables comme 
allure aux bookmakers de Lonchamps, étaient déjà dans les cou- 
lisses, représentées par de petits bâtiments en briques séparés 
de. la grande arène par des cours encombrées de monde. Les 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE- 87 

picadores, très entourés, choisissaient leurs chevaux parmi 
les pauvres vieux animaux, maigres^ décharnés, affaissés, in- 
valides parvenus au terme de leur carrière et destinés à périr 
sous les coups de cornes. 

On visite les écuries où ces pauvres victimes, reposant leurs 
vieux os sur la litière de leurs belles stalles, se félicitent sans 
doute de leur heureux sort apparent sans se douter de ce qui 
les attend. Dans un coin de la cour, ceux que l'on a choisis 
pour mourir aujourd'hui se tiennent le nez au mur, sellés et 
enrubannés; à l'autre coin, contrastant avec la tranquillité des 
vieux chevaux, par leur pétulance et le bruyant ramage de 
leurs grelots une troupe de belles mules pomponnées attend en 
piaffant et en ruant le moment de jouer un rôle dans la tra- 
gédie. 

Ce sont elles qui viendront tout à l'heure enlever les cada- 
vres de l'arène. 

Les picadores montent en selle et vont essayer le bois de 
leur pique contre un poteau. Leur costume est bien connu : 
petite veste et gilet couverts d'or, grand chapeau d'aspect 
mexicain, et culotte protégée par une doublure en zinc. 

A partir de trois heures et demie des flots de spectateurs 
emplissent l'arène et les couloirs. Nous abandonnons les cou- 
lisses et nous regagnons nos places. Tout est bondé, à l'ombre 
comme au soleil ; dans la foule de vêtements noirs, beaucoup 
de costumes des provinces se distinguent par une noie plus 
claire; des bancs entiers sont occupés par des femmes des 
environs en robes jaunes, bleues, vertes et nous avons pour 
voisin un Ândalou tout en noir : culotte courte et guêtres 



88 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Doires, petite veste noire à boutoos de filigrane d'argent, gi- 
let découvrant une chemise à dentelles fermée par on gros 
bouton de filigrane d'or. 

Partout des femmes élégantes et jolies forment de ravissants 
groupes, où pas un chapeau ne se fait voir, pas un seul ; aux 




taureaux, on ne porte que la mantille blanche ou noire arran- 
gée de toutes les façons. 

La foule remplit toujours l'arène ; de tous c6lés des oranges 
décrivent des paraboles en l'air et parties de l'arène s'en vont 
tomber jusque sur les derniers gradins tout en haut. Ce sont 
les marchands d'oranges qui, par des prodiges d'adresse, en- 
voient leur marchandise h qui la demande, découvrant le client 
parmi les milliers de lëtes pressées et lui envoyant les fruits avec 
une précision fabuleuse. Comment l'acheteur s'y prend-il pour 
faire passerl'argent au vendeur, ceta,nousn'avonspu le découvrir. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 8» 

Enfin on fait évacuer l'arène. Les trompettes sonnent et le 
quadrilla fait son entrée solennelle. 

En tête, deux alguazils à cheval, en costumes du seizième 
siècle, coiffés de chapeaux de forme Basile, cavalcadeut sur des 
chevaux superbes. Puis les toreros uo à un, sur trois lignes : les 
espadas d'abord, les capeadores ensuite, puis les picadores à 




cheval, puis les banderillos, et enfin les attelages de mules et 
les garçons de l'arène, des gamins de seize ans habillés de blou- 
ses rouges, aussi hardis et aussi exposés que les vrais toreros. 

Toute cette procession vient à pas lents saluer les autorités 
et solliciter la permission de commencer. La musique joue, les 
beaux alguazils, après avoir bien fait piaffer leurs chevaux, 
vont porter la clef du toril et se sauvent au grand galop. Il est 
temps, derrière eux la porte s'est ouverte et le taureau a surgi 
brusquement dans l'arène. 

Ébloui par le grand soleil, ahuri par l'ouragan de cris qui 
a salué son entrée, ils'arrête en grattant le sable au milieu de 
la place. 



90 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Tous les toreros se sont éparpillés ; au fond, placés de chaque 
côté de la porte du toril, les picadores attendent impassiblement 
la charge du taureau. Les chulos ou capeadores agitent de 
grands manteaux rouges^ enfin Tun d'eux se détache et vient en 
courant lancer sa cape rouge dans les yeux du taureau qui se- 
coue furieusement la tète et se précipite sur Thomme. Mais 
Tagile chulo a déjà gagné la barrière, et saute par-dessus à 
la force du poignet; un autre Ta remplacé et poursuivi de 
même, s*est arrêté sur le marche-pied de la barrière. 

Un autre chulo prend sa place devant le taureau qui court 
follement de Tun à Tautre, les cornes basses et ne réussit qu'à 
s'envelopper la tête dans les plis de l'étofTe. — C'est quand le 
taureau, harcelé par une vingtaine d'ennemis lestes comme 
les chats, commence à baver de fureur^ que le drame se 
dessine. 

Les deux picadores à cheval n'ont encore rien fait, tout à coup 
le taureau les aperçoit et, abandonnant les insaisissables chulos, 
se lance sur ces ennemis immobiles. 

C'est le moment. Les chevaux ont les yeux bandés pour 
qu'ils ne reculent pas, le picador donne un coup d'éperon et 
baisse la lance pour recevoir le choc du taureau. En moins d'une 
minute cheval et cavalier, soulevés d'un coup de corne, sont 
jetés en l'air et lancés contre la barrière. Le picador est dessous, 
vite les chulos se précipitent pour détourner le taureau du tas 
sanglant qu'il fouille avec ses cornes. 

Le cheval est relevé à grands renforts de coups par les gar- 
çons de l'arène, on hisse Thomme dessus et d'un bon coup 
d'éperon le picador revient au taureau la lance en avant. Le tau- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 91 

reau^ Tépaule ensanglantée par le premier coup de lance, attend 
à son tour. 

Le malheureux cheval fait trois pas sur ses jambes trem- 
blantes et, chose épouvantable, se vide pour ainsi dire complète- 
ment ; en marchant, les entrailles, le sang, tout tombe comme 
d'un baquet renversé. 

Brusquement le cheval tombe au moment oii le taureau re- 
venait et Ton tire le picador à grand'peine pendant que la bête 
féroce s'acharne sur le pauvre cadavre, encore secoué par des 
tressaillements. 

Sur les gradins ce premier sang est salué par une explosion 
de cris et d'applaudissements. Nous pâlissons, le cœur nous 
tourne, mais nos voisins et nos voisines sont très contents : le 
taureau est bon. 

C'est le tour du second picador, à peine a-t-il le temps d'a- 
baisser sa lance, qu'il est jeté sur le sable et que son cheval est 
tué comme le premier. Le premier picador revient sur un autre 
cheval et reçoit le choc : il est bientôt par terre et son cheval 
galope dans l'arène en traînant un paquet d'entrailles. Lesgar- 
çons de l'arène le rattrapent et remettent le picador sur le dos 
delà malheureuse bête dont les jambes fléchissent. 

Le taureau revient à la charge ; on entend un bruit sourd, 
cheval et cavalier sont jetés contre la barrière :1e cheval est 
mort et le cavalier doit avoir quelque chose de cassé, car les chu- 

los l'emportent. 

Les banderillos entrent en scène a leur tour ; le taureau re- 
venu au milieu de l'arène souffle bruyamment, les banderillos 
vont droit à lui et lui plantent dans les épaules des espèces de 



«2 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

flèches eni-ubaDDées. Quaod il en a trois paires sur sa croupe 
ruisEelaote de sang, le taureau devient euragé et se secoue 
comme un forcené. 

11 est à point. Voici le dénouement, c'est k son four de 
mourir. L'espada, le célèbre Frascuelo, entre dans l'arène à 
pas lents. 11 salue les spectateurs avec la plus grande tran- 




quillité, et demande la permission de tuer le taureau à la loge 
des autorités. 

La permission obtenue, Frascuelo d'un beau geste, jette son 
chapeau en arrière sans regarder, et se dirige vers le tau- 
reau, l'épée enveloppée dans un grand voile rouge nommé la 
muleta. 

Bien planté devant le taureau, il fait tourbillonner sa mulela 
et se contente, à chaque charge de la bète, de pirouetter sur les 
talons pour éviter les cornes sanglantes. Enfin il s'arrête, le tau- 
reau demeure aussi immobile, et tous deux, à trois pas l'un de 
l'autre, se visent pendant une minute terriblement longue ! Au 
moment où le taureau se précipite, Frascuelo allonge le bras et 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 93 

frappe. Le taureau roule à terre, mais se relève aussitôt couvert 
de bave et de sang, et ce n'est qu'à la troisième estocade précé* 
dée des passes de muleta, que la boucherie se termine par la mort 
de la bête. 

Ouf! Quel soupir de soulagement ! Au risque de froisser 

Maures, Navarrois et Castillans, nous déclarons la chose abso- 
lument hideuse ! Et pourtant nous étions partis pour la corrida 
avec un enthousiasme surchauffé encore par le spectacle coloré 
de l'arrivée ; mais la mort du premier cheval vidé par la bête 
nous en a radicalement guéris et n'a laissé à la place qu'un pro- 
fond sentiment d'horreur. 

L'entr'aicte n'est pas long, cinq minutes suffisent. Les atte- 
lages de mules accourent avec un gai carillon de clochettes, les 
cadavres des trois chevaux et de leur assassin sont accrochés 
et ti-atnés au dehors, les paquets d'entrailles sont enlevés, et 
du sable est jeté sur les mares de sang. 

Au moment où nous allions nous sauver, un deuxième tau- 
reau, un noir à longues cornes, fait son entrée et nous restons 
malgré nous. 

Mêmes éventrements de chevaux, mêmes chutes de pica- 
dores. Un chulo est lancé d'un co up de tête par-dessus la barrière, 
sans trop de mal heureusement, et enfin mort du taureau d'un 
seul coup d'épée entre les deux épaules. 

Cette fois, sans le moindre respect humain, nous nous sau- 
vons ; on sourit autour de nous, c'est le moindre de nos soucis. 
Nous avons le temps d'apercevoir, dans les annexes de l'arène, 
des gens en train de charger les cadavres des pauvres chevaux 
sur une charrette, et de casser les cornes des taureaux à coups 



94 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

de masse. Parles portes de Tarène nous voyons encore les cholos 
courir et le troisième taureau en train d'éventrer un cheval. 

Et voilà ! c'est assez pour toute une existence. Sans vouloir 
faire de la sensiblerie, cet abattoir féroce nous semble répu- 
gnant. Les toreros sont superbes, tant que Ton voudra, mais le 
supplice des pauvres vieux chevaux nous pénètre d'horreur et 
nous fait oublier ce que le spectacle peut avoir d'héroïque. 

Avec les chevaux, les picadores seuls nous intéressent, eux 
aussi sont là pour recevoir les coups ; immobiles sur leurs 
vieux coursiers, ils attendent l'attaque du taureau, certains 
d'être renversés deux ou trois fois à chaque course ; alourdis par 
leurs bottes.de zinc, ils peuvent à peine se relever, toute leur 
adresse consiste à tomber entre la barrière et leur cheval pour 
être préservés par ce rempart des cornes du taureau. 

-Les courses de taureaux ont leur Moniteur, le journal le 
ToreOj qui parait le lendemain de chaque course et donne au 
public le compte rendu détaillé de la fête, avec de savantes 
dissertations sur la bonté des taureaux et sur la façon plus ou 
moins artistique dont ils ont été estocades. 

11 faut voir comme ils sont achetés et lus et comme les to-^ 
reros en petite tenue, attablés dans les cafés sont entourés 
par les amateurs. Maintenant que tout est passé, Vautre qui a 
oublié les chevaux vidés, les seaux d'entrailles et de sang ré- 
pandus sur le sable, a retrouvé son ancien enthousiasme pour 
les Corridas et prétend avoir été entraîné de force hors de 
l'arène. 

Il va si loin dans son endurcissement que nous craignons 
fort qu'à notre prochain voyage à Madrid, il ne se fasse toréa- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 95 

dor! S'il veut un jour se faire recevoir membre de la société 
protectrice des animaux, que ceci le fasse blackboucher I 

Un séjour à Madrid consiste en vi»tes aux musées et en pro- 
menades dans les belles avenues du Prado. 

Le Musée, c'est la maison de Yelasquez ! Le grand maître y 
trône avec son escorte : le dur Ribera, le langoureux Murillo, 
Zurbaran, Alonzo Cano, Goya, etc. 

Naturellement nous n'y toucherons pas, nous résisterons 
même, en faveur de ses Majas, à la tentation de dire du mal de 
Goya et de ses accès de folie furieuse sur toile. 

Le Prado a été chanté par les poëtes et il le mérite, tant pour 
ses avenues et pour ses statues que pour les Mantilles de ses 
promeneuses, Marquesas ou simples Ma&olas. 

Le salon du Prado, centre de la promenade élégante, est au 
bout de la grande rue d'Alcala, entre deux superbes fontaines 
qui font jaillir et bouillonner leurs eaux, à droite et à gauche, 
non pas de ces afiTreuses fontaines parisiennes, en zinc de pen* 
dule, mais de vrais fontaines^ des monuments grandioses tout 
en marbre blanc. 

A droite c'est Cibèle, sur un char traîné par des lions, à 
gauche c'est Neptune, debout le trident à la main, sur une 
conque portant sur des roues à palette, comme en ont les ba- 
teaux à vapeur, et traînée par deux chevaux marins. 

Les monuments de Madrid sont peu nombreux et les églises 
manquent absolument d'intérêt ; tout est moderne, il y a seu- 
lement, non loin de la puerta del Sol, une assez belle place à 
arcades, la Plaza Mayor^^ ornée de la statue de Philippe III qui 
la fit construire. Un de ses côtés est occupé par la Panaderia, 



96 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

vieil édifice de la fin du seizième siècle, qui ne manque pas de 
caractère. 

L'immense Palais-Royal, à Textrémité de la ville, sur une 
hauteur dominant le Manzanarès, est, comme tant d'autres pa- 
lais, un énorme carré d'une majesté un peu ennuyeuse ; la 
cour d'entrée est assez belle, il est vrai que lorsque nous 
l'avons vue, elle était pleine de troupes : infanterie, cavalerie, 
artillerieé 

C'était l'heure de la parade de la garde montante. Deux 
bataillons d'infanterie, des dragons, des lanciers, du traiin des 
équipages et deux batteries d'artillerie étaient rangés dans la 
cour pendant que les musiques donnaient l'aubade au roi. 
Après une demi-heure d'attente, la garde descendante quitta 
le palais d'une façon assez amusante, les musiques jouèrent 
une marche très lente et presque funèbre et toutes les troupes 
s'en furent l'arme au bras, tout doucement, levant les jambes 
avec une lenteur et une componction comiques. 

A quinze pas du palais, changement à vue : sur un coup de 
clairon, les armes furent mises sur l'épaule, les fantassins al- 
longèrent un pas accéléré tout joyeux, et la cavalerie prit le 
trot. 

Quaut au Manzanarès, il avait de l'eau. 




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Dertnt U caserne. 



CHAPITRE SIXIEME 



Tulède. — Nuit tolédane. — La cathédrale de San Juan de los Heyes. — Un 
théâtre dans une ruine arabe. — Les synagogues. — La belle Florinde, — 
Les palacios de Galîana. 



Tolède! Tolède! ville mystérieuse et terrible, où tout est 
d'une trempe extraordinaire, même les aubergistes et les pulgas ! 
Salut et merci ! Toi seule as conservé les vieilles traditions cas- 
tillanes, toi seule ea ce moude dégénéré t'obstines à tenir tête 
au flot montant du Ruederivolisme universel, toi seule possèdes 
encore des rues fantastiques où les maisons sont jetées dans 
un pêle-mêle farouche avec les idées sur l'alignement du calife 
Abdérame. 



100 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Commettre l'imprudence pittoresque d*une arrivée de nuit 
à Tolède, c'est se livrer pieds et poings liés à Taubergiste chez 
lequel on débarquera; cet homme de fer pourra se dispenser 
de mettre le moindre empressement à vous offrir un abri, il 
est sûr de sa proie; car on a, de la gare à la posada, circulé à 
travers on décor tellement terrible, tellement embrouillé, telle- 
ment cinquième acte de mélodrame, que l'impossibilité absolue 
de faire six pas tout seul dans la noirceur des rues a été démon- 
trée clairement aux voyageurs les plus extravagamment 
aventureux. 

Quelle entrée ! D'abord des rochers surmontés d*un fantôme 
de castillo dentelé et déchiqueté, puis un autre donjon formant 
tête de pont à herse et créneaux, des rampes aux cailloux ra- 
boteux escaladées au grand galop des quatre mules de Tom- 
nibus, des bouts de rues absolument noires, des mares d'encre 
piquées d'un malheureux réverbère aussi antique que rébarbatif, 
du noir en bas, du noir en haut, des grillages formidables, des 
ombres de balcons de fer avançant sur la rue, des maisons à 
l'aspect féroce, presque sans ouvertures : tel est le paysage au 
fond duquel surgissent de temps en temps, comme des figurants 
de théâtre, des ombres de passants enveloppés de manteaux et 
porteurs de lanternes, qui traversent silencieusement un car- 
refour de trois mètres, pour se fondre tout de suite dans le noir 
intense des petits couloirs décorés du nom de rues. 

Enfin, après avoir été secoués comme une salade pendaut un 
bon quart d'heure, par un omnibus qui s'efforçait de paraître 
aussi terrible que tout le reste en rendant à chaque instant des 
bruits de ferraille inimaginables, nous nous heurtons à notre 




LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 101 

fonda, monument non moins noir et non moins mystérieux 
que les autres. Personne ne s*inquiète de nous, on nous aban- 
donne dans la cour, sachant bien que nous ne pourrons pas 
nous évader. 

Une circonstance aggravante comble de joie Tun des 
voyageurs, l'affamé de couleur locale qui avait sollicité Far-* 
rivée de nuit, laposadaest pleine de monde attiré par les douces 
émotions d'une corrida de toros annoncée pour le lendemain. 

Autre circonstance aggravante qui fait frémir le deuxième 
voyageur, celui qui ne veut pas faire d*excès posadesques, l'au- 
bergiste s'appelle Sanguino!!! Il est des moments dans la vie 
où l'héroïsme est nécessaire, nous étions dans un de ces mo- 
ments-là. Nous fûmes héroïques ! Sans nous arrêter à ce que 
ce nom de Sanguino pouvait avoir d'inquiétant, nous acceptâ- 
mes pour chambre une sorte de crypte au rez-de-chaussée, 
défendue par d'énormes barreaux de fer, seul local que nous 
eussent laissé les amateurs de taureaux. 

Passons sur cette nuit de douleurs. Le lendemain nous 
savions pourquoi l'aubergiste s'appelait Sanguino ! 

C'était notre faute aussi ; trop bien traités ailleurs, nous avions 
oublié notre phrase : 

a Hemos venido à Espana, etc » 

A Tolède elle n'eût pas été inutile. Les pulgas avaient sévi, 
sans compter, ô terreur, les bestioles que les convenances 
les plus élémentaires défendent de nommer, même en espagnol, 
et que par euphémisme les péninsulaires appellent la infanteria, 
par opposition aux pulgas rangées sous l'étiquette caballeria^ 
deux corps d'armée qui marchent souvent de concert avec un 



102 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

troisième corps, les trompetteros ou moustiques, toujours al- 
térés de sang. 

Mais enfin il s'appelait Sanguino ! — 11 fallait bien qu'il eût 
des raisons pour porter ce nom terrible. 

Si nous n'avons pas encore vu la célèbre manufacture na- 
tionale de bonnes lames de Tolède, nous avons du moins 
éprouvé ses produits, car il est impossible que la cavalerie et 
l'infanterie dont le seîior Sanguino a bien voulu nous faire les 
honneurs, se fournissent ailleurs qu'à la manufacture royale ; 
l'industrie privée ne saurait, sans des sacrifices qui sont au- 
dessus de ses forces, produire des pointes aussi fines et aussi 
sûres que celles dont l'armée de Sanguino fait usage habituel- 
lement. Ce sont véritablement des dagues de la meilleure 
trempe ! 

Pour la première fois, celte nuit-là, nous n'entendîmes pas 
l'odieux sereno, le gardien de nuit fauteur d'insomnies, glapir 
toutes les heures son horrible chanson : la doce de la noche^ etc. 
Il n'y en a sans doute pas à Tolède, mais ils ont peur, ils se 
casseraient le cou dans les rues en moins d'un quart d'heure, 
ou se perdraient dans les ruelles jusqu'au jour du jugement 
dernier. 

A cinq heures du matin, à moitié gelés dans notre crypte 
humide, nous sortons de chez Sanguino et, pour nous réchauffer 
même au prix du plus profond ridicule, nous nous élançons au 
pas de course dans les rues de Tolède, nous montons des escar- 
pements, nous roulons sur des pentes, nous traversons le Tage, 
nous gagnons la campagne, nous jetons le désordre au sein de 
paisibles troupeaux de chèvres et enfin, pour achever de nous 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 103 

raniiner, nous allons boire de Taguardiente avec des muletiers. 
Si nous avions eu un tout petit peu de l'érudition de Sancho 
Pança en matière de proverbes espagnols, nous n'aurions pas 
évité nos malheurs, mais nous eussions au moins évité d'en 
être étonnés, car — on nous l'a révélé depuis — une mauvaise 

• 

nuit s'appelle proverbialement en Espagne une noche toledana ! 

Oh! sagesse des nations! Dieu nous garde désormais de 
médire de toi! 

De plus, deux gravures aperçues (en revenant aux vitrines de 
Madrid) nous en ont dit bien davantage. Oyez-en la description 
et frémissez ! 

l^^ Tableau: Un intérieur sombre et dévasté, une porte brisée, 

une femme, charmante d'ailleurs dans son déshabillé galant, 

évanouie sur un fauteuil, un homme à terre avec une dague 

dans le cœur, et un autre homme, farouche et l'air désagréable, 

celui-là, — le mari, bien entendu, — debout et brandissant 
une deuxième dague. Titre : Noche toledana î 

2* Tableau : Une rue étroite et sombre (tout à' fait celle du 
senor Saoguino, moins le réverbère effarouché qui dans sa so- 
litude ose à peine y brûler la nuit) ; de hautes maisons mysté- 
rieuses, des grillages fantastiques, une lune blafarde se cachant 
derrière un gros nuage, du noir partout, et, dans cette ombre, 
deux hommes, dont un au moins a l'œil flamboyant — l'autre 
est vu de dos — estocadant avec fureur^ de la dague et de 
Tépée ! Titre : Noche toledana ! 

Brrr ! ! ! 

Un peu remis par des exercices violents de notre noche 
toledana, nous revenons au pont d'AIcantara, et nous prenons 



loi LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

un guide avant de dous engager dans le dédale inouï des rues 
de ta ville. C'est humiliant, mais nécessaire; peut-être à l'heui-e 




qu'il est des voyageurs ayant négligé cette précauliou h leur 
arrivée en 1840, errent-ils encore désespérés dans les rues de 
Tolède, sans pouvoir le faire connaître à leur famille. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. lOS 

Tolède est bâtie sur un immense rocher, escarpé, irrégulier, 
crevassé, avec des fonds et des hauteurs, et presque complè- 
tement entouré par le Tage qui coule bruyamment au fond d'un 
ravio rocailleux, en décrivant un grand cercle eu fer à cheval 




Li Piierta del Sol k Tolède. 



autour de la ville. Tolède, ville impériale, se vante d'être, 
comme Rome, bâtie sur sept collines; nous ne les avons pas 
comptées, mais dos jambes ont pu en apprécier les douceurs, 
car elles ont remarqué que l'on ne cessait de remonter un escar- 
pement que pour descendre immédiatement dans un ravin. 



106 LES VIEILLES VILLES DTSPAGNE. 

Il y a de tout dans cet entassement désordonné de bâtiments, 
de remparts et de tours, grimpant aux rochers ou descendant 
au fond des coupures du roc ; il y a des fragments romains, des 
tours visigothes, d'anciennes constructions arabes accom- 
modées au goût castillan dans les premiers jours de la con- 
quête, des maisons du moyen âge, le tout formant un ensemble 
absolument dénué de coquetterie. — Ceci n'est pas un reproche, 
au contraire! 

Ceux qui trouvent que rien n*est maussade comme les jolies 
villes, proprettes, soignées et ratissées peuvent se déclarer satis- 
faits devant Tolède ; Tolède n'est pas coquette, Tolède n'est pas 
gaie, les conseils municipaux trop soigneux qui nous ont 
abîmé tant de vieilles villes, reculeraient d'horreur à sa vue ! 
11 est impossible d'avoir le paysage plus rébarbatif qu'elle, c'est 
le moyen âge brutal et solide campé sans façon sur ses vieux 
rochers rebelles à toute idée d'embellissements modernes. 

A première vue toutes les rues et toutes les maisons se res- 
semblent ; elles ont le même caractère de férocité, à des degrés 
différents, voilà tout. Dans ces rues qui semblent des lits de tor- 
rents dei>séchés, les maisons se pressent sombres, mystérieuses, 
presque sans ouvertures parfois, percées de rares fenêtres en 
haut et d'une porte farouche en bas. — Toutes les façades sont 
rongées et écorchées, les fenêtres et les balcons sont pourvus 
de belles grilles bien serrées; de loin en loin l'ogive et l'arc 
arabe se retrouvent à quelques fenêtres restées dans l'état pri- 
mitif, ou se devinent sous le plâtre des réparations. Quelques 
vieillesmuraillesd'églises,anciennesmosquées transformées, ont 
conservé des ornements arabes, de jolies fenêtres dont Turc en 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. i07 

fer à cheval a seulemept été bouché. — Des azulejos, carreaux 
de faïence mauresques, se rencontrent un peu partout, appliqués 
dans les façades des édifices ou des plus vieilles maisons, et 
garnissant parfois le dessous des balcons. 

Les portes surtout sont bien curieuses, ce sont de véritables 
portes de forteresse, à Tépreuve des arquebusades les plus vio- 
lentes; elles ouvrent généralement dans un encadrement arabe 
ou gothique; leurs battants, épais comme des madriers, soute- 
nus en dedans par de grosses pièces de bois, sont doublés des 
deux côtés d'une carapace de plaques de fer et garnis du 
haut en bas au dehors par un semis d'énormes clous de fer ou 
de cuivre à tête grosse comme le poing, et presque toujours 
curieusement ciselés dans le style arabe. 

De rintérieur des maisons on n'aperçoit guère qu'un vesti- 
bule pavé de petits cailloux et une seconde porte presque aussi 
solide, donnant sur le patio, la cour intérieure, presque tou- 
jours à arcades, pleine de soleil, de fleurs et de verdure, aussi 
charmante que la maison extérieure est lugubre. Soulevez, si 
vous pouvez, le lourd marteau de ces portes de prison, et der- 
rière la sombre façade un coin féerique apparaîtra. Ces miri- 
fiques portes sont bien éprouvées par les années; elles onl, 
pour la plupart, autant de pièces et de morceaux qu*un man- 
teau de mendiant et par endroits le bois pourri remue dans sa 
doublure de fer. N'importe, elles tiendront encore de longues 
années avec leur garniture de clous et en ajoutant par-ci par-là 
quelques briques aux façades écornées, en rajustant quelque 
balcon tremblant, les fortes maisons d'autrefois dureront 
longtemps après que les nôtres auront été réduites en poudre. 



t08 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Décidément il est impossible de rêver plus spleadides coupe- 
gorges que ces rues aux effrayants zigzags; la palme de la fé- 
rocilé, offerte successivement à chacune, est toujours revendi- 




quée par quelque calle plus diabolique. Voilà donc pourquoi les 
habitaols avaient si bien perfectionné l'acier de leurs dagues! 
on comprend que, pour prendre seulement l'air du soir sur le 
pas de leur porte, ils étaient obligés d'endosser une armure à 
l'épreuve et de ceindre une ou deux colicheœardes bien 
trempées. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 109 

Les deux ponts qui traversent le Tage aux extrémités du fer à 
cheval décrit par le fleuve, le poul d'Alcantara et le poul San 




Ancienne prison de la Eainte HcriDïndad. 



Martiuo, tous deux arabes, soat des monuments de grande har- 
diesse et de noble allure. Chacuo d'eux se compose d'une grande 



no LES VIEILLES VILLES D»ESPAGNE. 

arche très élégante et de deux petites soutenues par de robustes 
piles. 

Le pont d'Alcantara est le trait d'union de deux rochers très 
rapprochés, le rocher de Tolède et le rocher couronné par le 
casiillo ruiné de San Servando, entre lesquels il n'y a place que 
pour le Tage très encaissé, et pour une route poussiéreuse, 
toujours sillonnée de muletiers, ombragée, vers la station du 
chemin de fer, par quelques maigres arbres et par quelques 
statues bien écornées, parmi lesquelles celle du grand roi goth 
Wamba, qui fortifia la ville de remparts encore en partie de- 
bout aujourd'hui. 

Le castillo de San Servando étend sur toute la crête de la 
colline ses tours et ses remparts ruinés ; tout à fait au pied du 
rocher débouche le pont, orné d'un côté d'une porte arc de 
triomphe du temps de Charles-Quint, et défendu à l'autre extré- 
mité par un grand donjon de la plus fière tournure, une haute 
et sombre tour à pans coupés, pourvue d'un avant-corps dont 
les créneaux se raccordent aux longues hgnes de remparts, ruinés 
par endroits, qui s*accrochent aux rochers de la ville et descen- 
dent d'étage en étage sur toutes les saillies du roc' 

Au-dessus de la porte se dresse un assemblage imposant et 
confus de grands bâtiments, églises, vieux couvents, parmi les- 
quels le grand hôpital Santa Cruz, dominant une petite coupure 
transversale pleine de maisons serrées au pied de l'énorme 
masse carrée de l'Alcazar. 

Dans l'immense tableau que Ton voit par-dessus les parapets 
du pont d'Alcantara, pas un brin d*herbe, pas une touffe de 
verdure ne vient reposer l'œil par un peu de fraîcheur. Tout 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. ill 

est roc et pierre, de vieilles pierres rousses effritées, devenues 
roc elles-mêmes, et des rochers brûlés par le soleil, fendillés 
de mille cassures nettes, aussi desséchés au fond du ravin, aux 
endroits léchés par le Tage, qu'au sommet de la colline. 

bords heureux du fleuve du Tage^ vous êtes une figure poé- 
tique assez aventurée ! en disant bords poudreux, la rime y était 
tout de même, et la romance n'eût pas choqué la vraisem- 
blance, du moins à Tolède. 

Des blocs de rochers et des bâtiments ruinés encombrent 
le lit du fleuve; une de ces grandes ruines au-dessous du pont 
est la carcasse de Fartificio, une antique machine analogue à 
notre machine de Marly, qui servait jadis à élever l'eau du 
fleuve pour la distribuer en ville. 

L'autre pont, l'extrémité opposée de la ville, le puente San 
MartinOy présente également le même caractère de hardiesse 
et de grandeur dans un paysage aussi imposant. 

L'entrée de Tolède de ce côté est aussi théâtrale que l'autre. 
Le pont lui-même est plus élancé, ses arches ogivales, plus 
hautes, s'appuient sur des robustes piles moussues ; en tête 
du pont s'élève un gros donjon à créneaux pointus, massif et 
presque sans ouverture; une petite voûte obscure, à l'arcade 
mauresque, donne entrée sur le pont que défend à l'autre 
extrémité un deuxième donjon relié par une ligne de remparts 
aux grandes fortifications qui couronnent la colline. Une troi- 
sième porte se distingue un peu plus en arrière et, dans le 
haut, se dressent sur un monticule l'église et le couvent de 
Saint- Jean des Rois. 

Un peu au-dessous du pont Saint-Martin les vieux remparts 



112 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

à tours roiides descendent au bord du Tage jusqu'aux ruines 
d une petite tour carrée située presque dans le fleuve. C'est aux 
meuririères de cette tour de garde, maintenant ouverte par de 
larges brèches et couronnée de mousse, que se tenait le roi 
Rodrigue, le dernier roi visigoth, lorsqu'il regardait Florinde, 
la fille du comte Julien, prendre ses ébats dans le Tage avec 
ses compagnes, petite indiscrétion qui lui coûta son royaume 
et fut la cause première de six siècles de guerre. 

Rodrigue avait trop admiré pour ne pas sortir amoureux de 
sa tour ; il enleva Florinde ; et le comte Julien, furieux de l'ou- 
trage, livra l'Espagne aux Maures. Il ne demandait qu'un faible 
secours pour l'aider à renverser Rodrigue, mais bientôt sous les 
ordres de trois généraux Tarik, Mousa et Abd-el-Âsiz une inon- 
dation arabe, un véritable débordement du monde asiatique et 
africain se répandit sur l'Espagne, broya les armées, emporta 
les villes et en moins de cinq ans établit la domination de l'Islam 
sur presque toute la Péninsule. 

Bien que le comte Julien, désespéré, eût expié son crime en 
s' ensevelissant vivant dans un cercueil plein de vipères, l'exé- 
cration des chrétiens se porta jusque sur la pauvre Florinde 
et si violemment que l'endroit fatal s'appelle encore aujourd'hui 
Bafîos de la Cava, les bains de la Mauvaise. 

Ici le roc de Tolède est moins âpre, des plaques de mousse 
et des touffes d*herbes rudes ont trouvé le moyeu de pousser; 
et du côté de la campagne on aperçoit de la vraie verdure. Ce 
grandiose et historique paysage est assez mélancolique; à part 
les muletiers et les mulets qui passent de loin en loin, une 
profonde solitude règne sur le pont lui-même et sur les rem« 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 115 

parts où nous nous installons pour le dessiner à Taise. 
Le vieux pont solitaire, doré et comme illuminé par un vif 
soleil, dresse fièrement ses hautes arches et ses deux donjons ; 
son ombre dessine sur le Tage un peu ensablé un deuxième pont 
gigantesque ; pas un bruit ni sur la route, ni sur la rivière sauf 
le tintement doux et clair de la sonnette que porte au cou la maî- 
tresse chèvre d'un troupeau qui déjà se perd avec son vieux 
berger aux vêtements de peau, dans un nuage de poussière 
blanche. 

Tolède possède encore quelques-unes de ses portes arabes 
ou gothiques, la puerta del Cambron, la puerla de Visagra 
et enfin la célèbre Puerta del Sol. 

Cette porte est un superbe morceau arabe un peu trop res- 
tauré par malheur. Elle ne sert plus, la rue passant au pied 
de ses tours au lieu de passer sous sa voûte. Quand le 
temps aura mis sa patine sur ses pierres blanches, Fensemble 
sera plus harmonieux et se raccordera mieux avec les vieilles 
constructions qui l'entourent. Entre deux tours, une tour d'an- 
gle ronde et une tour carrée reliée aux murailles, la puerla 
del Sol ouvre son antique arcade en fer à cheval surmontée de 
deux étages de fausses galeries aux arcatures entre-croisées. 

Des petites logettes crénelées sont suspendues en encorbel- 
lement aux flancs de la tour ronde, malheureusement Tensem- 
ble trop fraîchement fait est terne et monochrome, 

lly a deux portes de Visagra : la première est arabe comme la 
Puerta del Sol, la seconde est castillane et se compose de deux 
grosses tours rondes, réunies par une muraille presque entiè- 
rement prise au-dessus de la voûte, par un bas-relief gigan- 



ftG VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

tesque^ar l'aigle à Rouble tête de Charles-Quint, colossal et fa- 
rouche comme l'empire géant du prince. 

C'est par la première porte de Visagra que, le 24 mai 1083, 
Alphonse VI, roi de Castille, entra dans Tolède, après quatre 
années de siège et de blocus étroit pendant lesquelles il avait 
ravagé tous les alentours de façon à empêcher le ravitaillement 
d'une ville qu'il était impossible d'emporter par la force. 

La tradition rapporte qu'Alphonse, réfugié à la cour du roi 
maure Almamoun, entendit un jour un des généraux d'Alm* 
mamoun dire que le seul moyen de prendre Tolède était de ra- 
vager systématiquement la province pendant plusieurs saisons 
de suite. Plus tard quand il eut en main le sceptre de Castille, il 
se souvint du moyen, après avoir attendu toutefois la mort de 
son ancien hôte. 

Tolède peuplée à la conquête par des contingents venus des 
steppes de la Perse et des déserts de l'Arabie avait subi la 
domination musulmane pendant 370 ans. 

11 faut choisir parmi les innombrables monuments ou frag- 
ments de monuments, parmi les ruines arabes ou visigothes aux 
souveuirs légendaires et parmi les simples curiosités d'une 
ville riche à faire pâmer un congrès d'archéologues, en débris 
des siècles passés. Après avoir vu les ponts, et fait, autant 
que cela se pouvait faire, le tour de la ville, pour visiter les 
portes, nous commençons à explorer l'intérieur sur les pas de 
notre indispensable guide tolédan. 

La cathédrale reçoit notre première visite. C'est la seule 
des églises de Tolède que nous ayons pu trouver tout seuls, en 
descendant au hasard les raides ruelles qui sillonnent les pen- 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. Il' 

les de l'Atcazar. Depuis longtemps déjà dous avions aperçu au- 
dessus des toits sa belle tour gothique, et sa flèche hérissée do 
poiuies de fer; nous n'eûmes donc qu'à mettre le cap sur elle 
■et à tâcher de ne pas la perdre de vue. 

La cathédrale est un édifice très irrégulier, présentant une as- 




0» 

Le cloclier de la cathiidnile. 

sez grande diversité de styles; ses principales beautés extérieures 
sont la tour et le grand portail ou puerla del Pardon, un char- 
mant et délicat morceau d'architecture, un peu écrasé entre la 
grande tour et la petite tour à coupole de la chapelle Moza- 
rabe. 



18 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Ce grand portail se divise en trois portes ogivales, deux 
petites et une grande, séparées par deux petites tourelles 
carrées, ciselées comme des bijoux et décorées de plusieurs 
garnitures de statues placées dans des niches très ouvragées ; 
la même profusion de statues allégoriques ou bibliques se re- 
trouve aux autres portes de Téglise et sur les côtés. 

La grande tour qui s'élève massive et rayée seulement de 
longues cannelures à ogive jusqu'à la première plate-forme, 
devient, à partir de là, beaucoup plus aérienne ; en retrait de 
la balustrade, un très élégant clocher octogonal se dresse flan- 
qué d'aiguilles de pierre et découpé sur chaque face par une 
haute et légère fenêtre à colonnettes, et le tout est terminé par 
une flèche pyramidale coupée de trois couronnes de grands 
piquets de fer figurant des couronnes d'épines, qui lui donnent 
une physionomie particulière. 

L'intérieur est digne de la magnificence du dehors. Pour les 
ciselures de ses pierres, Tolède peut rivaliser avec Burgos. La 
capilla Mayor surtout au milieu de la grande nef déborde de 
richesses ; une demi-douzaine de tombes royales sont rangées 
devant un retable d'autel fourmillant de statuettes et d'orne- 
ments. 

Derrière ce retablç, un autre autel se trouve plaqué, autel 
célèbre appelé le Transparent^ parce qu'il est à jour sur cer- 
taines parties. Cet autel est une œuvre folle du XVI IP siècle 
qui jure par son Pompadour étrange, avec les sculptures go- 
thiques et les hauts piliers qui l'avoisinent; ses marbres de 
toutes les couleurs, ses rayons dorés, ses rinceaux contournés, 
et ses nuages chargés d'une ribambelle de jolis petits anges qui 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. ^9 

sont des amours, n'ont rien de sévère, et les coquettes vierges 
de marbre placées dans des niches du rococo le plus pur sem- 
blent avoir été esquissées d'après Boucher. 

Une des curiosités de la cathédrale est la chapelle Mozarabe, 
réservée au vieux culte mozarabe, qui diffère légèrement du 
culte romain. Le nom de Mozarabe, ou demi-arabe, était donné 
jadis aux chrétiens qui continuaient d'habiter les royaumes con- 
quis par les Maures. 

A Tolède même les Arabes leur avaient laissé la libre dis;; 
position de six églises. Lorsque la ville fut reprise par les chré- 
tiens, les rituels et les cérémonies de leur culte n'étaient plus 
d'accord avec les rituels en usage dans le reste de la chré- 
tienté, ce qui fut Toccasion de longues et orageuses discussions 
entre les deux clergés. Il y eut, à la fm, épreuve solennelle 
par le feu, les deux rituels furent jetés dans un bûcher dressé 
sur la place Zocodover, et le livre Mozarabe étant sorti intact, 
le culte obtint la permission de vivre dans les six anciennes 
paroisses. 

Non loin d'un immense saint Christophe peint sur la mu- 
raille, une porte donne sur le cloître delà cathédrale, un char- 
ment petit jardin plein de (leurs poussant en liberté à Tom- 
bre delà grande tour. Ce cloître est le côté le plus gai de l'église, 
les enfants y jouent, les mendiants y dorment, les bourgeois se 
promènent sous les galeries aux arceaux gothiques décorées 
de grandes fresques peu recommandables. 

Après la cathédrale, la plus remarquable église de Tolède 
est San Juan de los Reyes, à côté du pont Saint-Martin. San 
Juan de los Reyes s'appelle ainsi en souvenir de ses fondateurs. 



ISO VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Leurs Majestés catholiques Ferdinand et Isabelle, qui Vont 
bâtie en commémoratioD dn triomphe remporté à la bataille de 
Toro, sur le roi de Portugal, leur compétiteur au Irfioe'de 
Castille. C'est véritablement une église royale, aux murailles 
semées d'initiales et d'inscriptions en l'honneur des rois, et 




A Smia Marii U bUnca. 

décorées d'immenses écussons supportés par des aigles gigan- 
tesques. 

Exlérieurement l'église est, à une certaine hauteur, garnie 
sur tout soD pourtour d'un singulier genre d'ornements, de 
gr<»sses chaînes de fer provenant des prisonniers chrétiens déh- 
viésàlaprîsede Malaga eu 1487 par les armées des roiscatho- 
)if)n('s. 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. iïl 

A l'église UD couvent était attaché; ce couveut est devenu 
le musée provincial, si l'on peut appeler musée une grande 
salle où des quantités de vieux tableaux décolorés sont accro- 
chés au mur ou adossés dans les coins pêle-mêle avec des 
statues en ruines et des fragments informes de sculptures. Ce 




BtfiOB de la Cavk. 



D'est pas pour le musée que l'on vient, c'est pour le cloître, uu 
véritable bijou architectural, abritant une Torêt vierge de ro- 
siers et de grandes fleurs. 

Les arceaux forment une admirabli^ galerie de pierres dé- 
coupées en trèfles et en rosaces comme un vieux morceau de 
guipure artistique. Chaque pilier sous la galerie est orné d'une 



in VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

statue sous un dais fleuronné, mais bien des sculptures sont 
brisées, la plupart des statues ont perdu, dans les guerres, dit- 
on, quelques parties assez importantes, la tête ou les bras, 
quand ce n'est pas la moitié du corps ; et les coloneltes des 
arceaux sont souvent amputées de leur chapiteau. 

C'est presque une ruine, mais la plus ravissante ruine et la 
plus fleurie qu'il soit possible de voir, mille lianes grimpantes 
entre-croisent encore les découpures des arceaux, de grands 
rosiers passent par les trèfles et projettent des rameaux fleuris 
dans le cloître; partout dans le jardin, autour du puits, autour 
des colonnes, c'est le même ruissellement de fleurs. 

Nous en rapportons un bouquet de roses, ce qui nous fait 
connaître un genre de mendicité plus aimable que celui qui 
fleurit en ville ; tout à l'heure nous étions suivis d'une bande 
d'enfants criant pour avoir des sous, maintenant les petites 
filles du quartier nous assiègent et nous demandent : Uua ro- 
sita, senor ! jusqu'à parfaite distribution. 

A côté de San Juan se trouve Santa Maria la Blanca, an- 
cienne synagogue transformée en église au quinzième siècle ; 
— sans giiide on ne pourrait la découvrir, car elle n'a rien de 
monumental à l'extérieur et ne se distingue en aucun façon 
des maisons du quartier. Une pauvre porte donne accès dans 
un petit jardin au fond duquel se trouve la pauvre maison 
abritant des merveilles intérieures. On ne peut retenir, en en- 
trant, un cri d'admiration : Tédifice est une grande salle divisée 

■ 

en plusieurs nefs par des rangées de petites colonnes octogo- 
nales supportant des arcs arabes. Tout est blanc, sauf les orne- 
ments, les chapiteaux des colonnes formés d'un entrelacement 



•VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 123 

de branchages et de guirlandes, les rosaces entre les arcs et la 
grande frise à lignes régulières qui règne sur le tout. 

L'œil est ébloui par la grâce et la fraîcheur de Tensemble. 
Cette synagogue était pour Tesprit un merveilleux lieu de repos, 
contrastant extraordinairement avec nos cathédrales terribles 
et tourmentées où tout parle des rigueurs effroyables que le 
ciel réserve au pauvre pécheur courbé sur les dalles, s'il ne 
parvient à le fléchir à force d'austérités. 

Tout près encore une autre synagogue, Nuestra Senora del 
Transito, pas plus apparente au dehors que Santa Maria la 
Blanca, esta visiter; c'est une fondation de Samuel Lévi, le 
riche trésorier du roi Pedro le Cruel, lequel lui avait laissé 
amasser d'immenses richesses comme réserve pour lui-même 
et qui ne manqua pas de le faire mettre à mort quand sa for- 
tune en valut la peine. 

Cette synagogue n'a pas les colonnades de Santa Maria, 
c'est une grande nef unie, éclairée par une galerie supérieure 
de petits arceaux curieusement fouillés, où se tenaient cachées 
les femmes juives pendant les cérémonies. 
. Les ornements de style arabe sont semés de blasons aux 
armes de Castille. Dans le fond, à côté d'un autel chrétien, 
la muraille est occupée par de grandes décorations de stuc, où 
les capricieux entrelacs arabes se mêlent aux ornements go- 
thiques, et aux inscriptions en caractères hébraïques. Le pla- 
fond est en bois de cèdre finement découpé de compartiments 
aux lignes entre-croisées. 

Parmi les restes de l'époque arabe, on nous fit visiter dans 
une grande] maison noire, une salle peu vaste, aux murailles 



^24 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

couvertes d^arabesques dans le genre des décorations de TAl- 
hambra; salle de palais ou nef de mosquée, cette salle est 
maintenant transformée en théâtre, le fond est occupé par la 
scène et une petite galerie a été accrochée au mur pour les 
spectateurs des deuxièmes. Horreur ! Tatroce rideau de la 
scène, barbarement exécuté, s'étale à côté des ornements déli- 
cats de Fart arabe et des devises en Fhonneur d'Allah. 

Une représentation là dedans doit être lugubrement bouf- 
fonne. S1magine-t-on les amateurs de la ville et les clarinettes 
d'une société philharmonique s'escrimant dans cette ruine 
mauresque, hantée peut-être par les spectres des brillants 
guerriers maures et de leurs nombreuses épouses à Técla- 
tante parure? 

Le Taller del Moro est une autre ruine arabe un peu plus 
importante, consistant en plusieurs salles lambrissées d'arabes- 
ques d'une richesse inouïe ; une petite porte surtout offre une 
arcade merveilleusement travaillée. Ces admirables salles qui 
abritent maintenant un atelier encombré de pierres et de 
poutres, ont été le théâtre d'un drame sanglant dans des 
temps bien reculés» au commencement du neuvième siècle. 
Au temps d'Al-Akem, roi de Cordoue et Tolède, quelques 
troubles ayant éclaté à Tolède pendant que les armées maures 
combattaient dans le nord les Espagnols et les Français, le 
gouverneur de cette ville, après avoir rétabli Tordre, donna, 
dans le Taller del Moro, un repas aux principaux habitants. 

Les invités, arrivés sans défiance, étaient aussitôt saisis et 
décapités dans une salle souterraine; au matin, quatre cents 
tëtcs formant une garniture sanglante aux créneaux du palais, 



VIEILLES VILLES D'ESPAG\E. 125 

donnaient au remuant peuple de Tolède un terrible aver- 
tissement. 
L'Alcazarde Tolède, malgré son nom arabe, n'est pas arabe 




Dans le croîtra de San Juan de toa Reycs 



du tout, c'est Cbarles-Quint qui l'a bâti; du véritable alcazar 
mauresque, il ne reste que des substructions et des ruines en- 
clavées dans le massif de couvents qui domine le pont d'Al- 
cantara. — Ces fragments s'appellent encore le palacio do 



126 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Galiana, une autre Tolédane légendaire comme Florinde, la 
fille du comte Julien. 

La belle Galiana était fille du roi Airhari, qui lui avait fait 
bâtir en ville un palais sur l'emplacement du château visigoth, 
et dans la campagne, un autre dont les ruines sont encore à 
peu près debout à quelque distance hors de la ville. 

Les légendes et les traditions abondent sur la belle Mau- 
resque; il paraît que le bruit de sa beauté étant parvenu jus- 
qu'à Tempereur Charlemagne, celui-ci vint à Tolède, et com- 
battit sous les bannières du roi Alfhari dans une guerre contre 

« 
le calife de Cordoue. 

Galiana, touchée de ses exploits^ donna son cœur au guerrier 
franc. Mais il y avait un rival, le farouche Bradamant, roi 
maure de Guadalajara; Charlemagne naturellement s'en fut 
Toccire et, rapportant sa tête au roi de Tolède, en obtint aus- 
sitôt la main de Galiana. 

L'alcazar de Charles-Quint est un immense édifice carré, 
fianqué de quatre hautes tours également carrées ; il est im- 
posant surtout par sa masse qui domine toute la ville. Ruiné 
a plusieurs reprises par la guerre, il vient d'être restauré et 
converti en collège militaire. Outre sa grande cour, quelques 
détails sont à remarquer, par exemple une porte d'entrée d'un 
noble style, décorée du grand aigle impérial dans un fronton 
gardé par deux statues de hérauts d'armes. 

C'est ici qu'expira la grande révolte des communeros de 
Caslille, contre le despotisme royal ; les défenseurs des Hbertés 
nationales ayant été vaincus à Villalar et leur chef Juan de Pa- 
dilla, décapité, la municipalité de Tolède et l'héroïque veuve 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE- 127 

de Padilla, Maria PacKeco soulevèrent le peuple, et, sans espoir 
et sans peur, défendirent pendant trois mois leur ville et leur 
alcazar contre les lansquenets de Charles-Quint. 

Tout à côté de l'alcazar un autre superbe édifice, l'hôpital 
Santa Cruz appartient également à l'écote militaire. C'est une 
ancienne maison d'enfants trouvés, casadenifiosexposUos, fon- 
dée à la fin du quinzième siècle par le cardinal Gonzalez de 
Mendoza. 11 y a dans la façade de rédifice des détails ravissants, 
une porte et des fenêtres d^une fabuleuse richesse d'ornemenls 




où l'élégance de la renaissance, en train d'éclore, s'allie aux 
découpures de l'art gothique. 

La partie un peu vivante de Tolède est la longue rue qui va 
sous des noms différents de la place de Zocodover à San Juau 
de los Reyes ; la place de Zocodover, place du marché, de son 
nom arabe, est la plus grande des rares places de Tolède; c'é- 
tait et c'est encore le centre de la vie de Tolède, les émeutes 
mauresques ou castillanes s'y préparaient; aux temps où To- 
lède comptait plus de 200,000 habitants au lieu des 17,000 
d'aujourd'hui, la foule s'y pressait toujours pour quelque fête 



128 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

OU pour quelque ïotéressaut autodafé. Aujourd'hui c'est la 
place des diligeuces, qui oe pourraient pénétrer plus loin dans 
la ville faute de place. 

Nous l'avons vue pleioe de monde aussi, garoie de paysans du 
marché, d'amateurs de corridas de toros, et surtout de cons- 
crits accompagnés de leurs familles. Les costumes sont moins 




Une renStre de Sinu-Crui. 

beaux qu'à. Burgos ou Avila, il y a surtout beaucoup de vestes 
et de culottes courtes ouvertes sur le genou et laissant voir des 
caleçons blancs. Quelques paysans laissaient pendre sous la 
culotte courte leurs très larges caleçons de toile blanche jusque 
sur les talons, ce qui leur donnait, avec leurs immenses cha- 
peaux plats, une apparence de Mexicains. 

Le hasard de nos courses nous conduisit ce jour-là, devant 
une caserne établie au milieu des ruelles dans une vieille mai- 
son, juste au moment oii les pauvres conscrits y étaient 
écroués. Les parents qui les avaient accompagnés jusque-là 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. II» 

n'avalent plus que la consolatioa de les entrevoir aux fenêtres, 
aussi la rue reten lissait-elle de lamentations lugubres. Devant 
la caserne une femme tout en noir, assise par terre, la tète 
presque couverte, criait sans pleurer et sans se lasser : Que- 
rido ! quendo ! mi hijo ! Mon chéri, mon chéri, mon fils! 




Va lavoir à Tolède. 

Toutes les consolalions de ses compagnons d'infortune étaient 
ÎDutiles, elle semblait ne voir et n'entendre personne et conti- 
nuait sa lameatalion d'un air désespéré. Le soir, à Gastillejo, 
embranchement de la grande ligne d'Andalousie, nous avons 
retrouvé la même femme, assise sur la voie de la même façon, 



130 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

sans bouger, les yeux vagues et regardant tout avec une tris- 
tesse farouche. 

Ainsi qu'à Burgos les mendiants pullulent, mais ils n'ont 
pas leur beauté ; ils se modernisent et renoncent aux culottes 
courtes de leurs aïeux. Cependant une tribu de vieilles bohé- 
miennes vaguant par les rues ne manquait pas de couleur, avec 
leurs jupes jaunes en guenilles et leurs têtes bronzées par le so- 
leil, couvertes de forêts ébouriffées de cheveux noirs ou blancs. 

Une autre rencontre charmante fut celle d'une troupe de ga- 
lériens, revenant en traînant la chaîne, de chercher la provision 
d'eau du bagne sous la conduite de quelques soldats. Tolède 
possède un presidio, une grande maison à peu près comme les 
autres, se distinguant seulement de ses voisines par un certain 
luxe de factionnaires. Ces galériens n'avaient aucunement la 
mine triste, ils bavardaient comme un pensionnat en prome- 
nade; n'étaient le bruit des chaînes et leur pas lourd, on pou- 
vait les prendre pour d'aimables jeunes gens rentrant dans 
leur collège. 

L'Ayutttamiento ou hôtel de ville de Tolède est situé sur une 
petite place en face de la cathédrale. C'est un bel édifice à co- 
lonnade, élevé sur une petite terrasse en avant-corps, entre 
deux tours carrées à haut clocheton pyramidal. 

La célèbre fabrique d'armes, manufacture royale, est à quel- 
que distance hors de la ville. C'est elle qui fournit les sabres et 
les baïonnettes de l'armée espagnole. 

Hélas ! Que diraient les Tolédans du bon vieux temps! en ville 
les seules dagues qui se fabriquent encore dans la rue habitée 
jadis par les célèbres maîtres espaderos, les seules et dernières 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 131 

lames de Tolède sont des épingles de châle ou de cravate, de 
jolis petits sabres ou poignards arabes, ciselés et niellés avec 
beaucoup de goût. 

Dans les innombrables petites ruelles de la ville, que de cu- 
riosités à découvrir si le temps ne manquait pas et surtout si, 
nourri pendant quelque temps dans le sérail, on pouvait appren- 
dre à en connaître les détours ! Dans une ville comme Tolède il 
y a de tout, il ne s'agit que de chercher. L'étranger de passage 
doit se contenter de quelques intérieurs entrevus, une vieille 
cour arabe, un lavoir établi au fond d'une cour couverte d'une 
vigne en berceau, sous un hangar que soutiennent des colonnes 
provenant de quelque palais visigoth, plus loin un reste de 
couvent transformé en auberge, etc. Tous les quartiers regor- 
gent de curiosités archéologiques que le hasard des promenades 
peut seul faire découvrir. 

Une curieuse transformation est celle d'une ancienne prison 
de la Santa Hermandad d'abord et de l'Inquisition ensuite, deve- 
nue posada. La façade est assez peu attrayante, c'est dans un 
angle de muraille, une haute porte verte à gros clous ouvrant 
entre deux colonnes presque corinthiennes ; une grande arcade 
ogivale la surmonte, encadrant une fenêtre aux barreaux serrés. 
L'enseigne « Posada de la Hermandad » est inscrite sous un 
grand écusson flanqué de deux figures en bas-relief qui sont pro- 
bablement des archers de la Santa Hermandad, la puissante . 
milice organisée par Ferdinand le Catholique pour purger les 
routes des brigands de toute classe. 

Tout le décor du moyen âge, tous les vestiges du passé, 
tours, palais, maisons, etc., sont si bien conservés à Tolède que 



«32 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Ton n'est pas trop surpris de se voir entre les mains delà monnaie 
du treizième siècle. La petite monnaie arabe y sert encore ; voici 
que Ton vient de nous rendre des pièces arabes portant les dates 
de 1250, 1269 et 1276 ! six cents ans de circulation, c'est joli. 
Ces simples maravedis ne sont pas faux, au moins ; on n'a 
pas besoin de les éprouver avant de les accepter, suivant Tha* 
bitude forcément prise à la suite de quelques erreurs moné- 
taires. Quelle jolie musique! le bruit de l'argent retentit d'un 
bout de l'Espagne à l'autre, c'est la monnaie que l'on fait sonner 
pièce à pièce et plutôt trois fois qu'une, avant de la recevoir, car 
le faux monnayage est une industrie très répandue et très flo- 
rissante ; et il est bon à savoir que si l'on ne tient pas à former 
vite une collection de pièces, artistiques peut-ètrO; mais malheu- 
reusement dénuées de valeur intrinsèque, il faut faire comme 
tout le monde. 




Ligne d'Andalaïuio. 



CHAPITRE SEPTIÈME 



Aranjuez. — Une petite excursion dans la Sierra Moreaa. 



En quittant Tolède, quelques heures fuient consacrées à 
Aranjuez, la résidence royale, assise dans un site plein de 
Tralcheur, au milieu des grands arbres, oasis délicieuse après 
les plaines desséchées des environs de Madrid. Le Tage ici a des 
bords fleuris, il a droit à des excuses de notre part. 

La ville d'Aranjuez est un simple bourg, très peu habité 
quand la cour n'y est pas. La grande place est entourée d'une 
galerie circulaire, une longue colonnade qui se poursuit jus- 
qu'au château. Ceci est un souvenir de don Manuel Godoï, 



t34 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

prince de la Paix, qui la fit construire pour se rendre à couvert 
chez Leurs Majestés. 

Le palais avec sa grande façade blanche et rouge, ses pa- 
villons et ses grands toits, est réellement fort beau et noble- 
ment encadré par les belles avenues d'un grand parc aux arbres 
magnifiques. 

Sous ces grands arbres un tableau pittoresque : une troupe 
de bohémiens était campée avec ses ânes, ses femmes débrail- 
lées et ses enfants à demi nus. 

C'est à la gare d'Aranjuez que nous avons, pour la première 
fois, fait connaissance avec le marchand de navajas, présent à 
tous les trains de jour et de nuit, et offrant de v^agon en wagon 
ses instruments pointus. 

— Pugnalero ! Navajero ! 

Ce brave marchand de poignards avait un véritable arsenal à 
la ceinture : des poignards de Tolède à fourreau de velours, 
des pugnals grossiers, couteaux à large lame terminée en petite 
lancette, des navajas de toute taille, depuis la navaja de poche 
jusqu'à la grande navaja mesurant un mètre cinquante étant 
ouverte, décorée de paillon rouge imitant le sang, ornée sur la 
lame de dessins à l'eau-forte et de devises plus féroces les unes 
que les autres, parmi lesquelles la devise classique que les 
couteliers d'Albacele inscrivent sur toutes leurs lames : 

Si cette vipère te pique, 

Pas de remède en la boutique ! 

Ce rasoir gigautesque valait deux cents francs. Ces féroces 
navajas sont plutôt faites pour la salisfacliou du voyageur dé- 



VIEILLES VILLES DESPAGNE. 135 

sireux de rapporter des petits souvenirs que pour les Espa- 
gools, car, malgré les clichés qui représentent invariablement 
tous les Espagnols avec un grand couteau à la ceinture, nous 
n'en avons pas vu un seul arborant la navaja nationale, même 
vers Grenade, Jaen et Murcie. 

Maintenant, les senoras en portent-elles à la jarretière 
comme le bruit en a couru? Grave question sur laquelle nous 
ne pouvons apporter aucune lumière. 

Si dans certaines gares on vend des poignards, il en est 
une où le voyageur reçoit, eji s'arrêtant, des vers en pleine poi- 
trine. La station du chemin de fer d'Andalousie ainsi vouée 
à la poésie est Manzanarès. 

Une vieille femme, grande et digne d'allures, aveugle comme 
Homère, va de wagon en wagon, en improvisant des vers, soit 
spontanément, soit sur un sujet donné. — Il y a déjà de lon- 
gues années qu^elle est là attendant les voyageurs, jadis aux 
diligences et maintenant au chemin de fer ; Théophile Gautier 
en parle dans son voyage de 1840. 

En allant de Grenade à Murcie, nous repassâmes par un train 
de nuit dans cette station; Taveugle de Manzanarès était encore 
là, et nous fûmes réveillés par un quatrain en notre honneur 
scandé avec un bel accent. 

Nous étions dans la Manche, la patrie du bon chevalier de la 
Triste Figure. — Déjà à l'embranchement de la ligne de Car- 
thagène nous avions pu apercevoir sur la gauche la Sierra de 
Molinos de Criptaua, c'est-à-dire une ligne de mamelons cou- 
verts de moulins à vent qui sont tout simplement ceux que 
Don Quichotte combattit avet; tant de rage. 



«6 VIEILLES VILLES. D'PSPAeNE. 

. Apr^s les molinos de Don QuichoUe^ le traia 8*est . laacè 
tout droit à travers les plaines de la Manche, gri$es, poussié- 
reuses et surtout interminables. — Heureusement TAiidar 

» • • • • ■ ' 

lousie, notre terre promise, est de l'autre côté, elle ^ou^ 
paraîtra plus riante et plus ensoleillée. 

Quelques stations connues en passant : Valdepenas oti le 
voyageur doit faire une libation du vin célèbre et Santa Gruz de 
Mudela, rivale d'Albacète, célèbre pour ses navajas et par ses 
ligas, jarretières brodées de deyisesgalantes. Ces deux articles 
de fabrication ainsi associés nous induisent à penser qu'ici 
probablement on pourrait nous renseigner sur Tancienne ha- 
bitude du poignard à la jarretière. 

Contre notre attente on ne vend pas de jarretières à la gare, 
des pugnaleros nous offrent des couteaux nombreux et c'est 
tout. Pas de )igas et, partant, pas de devises. 

Ensuite vient Almuradiel, un joli nom et un site un peu 
moins triste que les précédents. Ce village est une des nueva» 
poblaciones, colonies fondées au siècle dernier par Charles 111 

pour peupler les solitudes de la Sierra et rendre les passages 
moins dangereux aux voyageurs. 

Les premiers escarpements de la Sierra-Morena, aperçus 
après quelques heures de chemin de fer à travers ces tristes 
plaines, sont salués avec un véritable bonheur. Enfin nous allons 
laisser derrière nous ces interminables déserts pelés, sans eau, 
sans arbres, sans routes, et presque sans villages, où la population 
visible se réduit, hélas, à des nuées de malheureux mendiants 
qui assiègent le train à chaque station, avec des «Unalimosna, 
senor, por Dios! » et de lamentables « SeAorilo, Seilorilo ! >> 



VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 139 

Ce refrain nous poursuivra plus loin, mais daus ce cadre lu- 
gubre la misère parait plus noire et plus profonde. 

En même temps, les éternels gendarmes que dans toutes les 
gares on voit se promener la carabine sur Tépaule, devien- 
nent plus nombreux, et leur surveillance est plus active. Depuis 
Alcazar de san Juan, nous voyageons avec des guerriers char- 
gés de veiller sur nos jours ; ils descendent à chaque station 
et sont remplacés par d'autres, qui passent une inspection sé- 
rieuse du train avant de monter. 

La Sierra-Morena jouit d'une antique mauvaise réputation, 
c'est universellement connu ; elle a possédé jadis les plus belles 
bandes d'écumeurs de grande route de toutes les sierras de 
TEspagne, et s'enorgueillit d'avoir abrité dans son sein de bra- 
ves bandits parvenus à la célébrité par leurs travaux. 

Elle est aujourd'hui bien déchue de son antique splendeur; 
cependant, en avançant dans sa direction, nous remarquons 
sans trop d'étonnement, que certaines gares sont pourvues 
d'une petite caserne habitée par quelques hommes de la garde 
civile. 

De gendarmes en gendarmes, nous arrivons eu pleine Sierra. 
Justement, au plus beau point de la ligne, entre Venta de Car- 
defias et Santa Elèn^, un tunnel s'est écroulé, au beau milieu 
du défilé des Despenaperros, le site le plus féroce, le plus ro- 
mantique et aussi le plus malfamé autrefois de toute la Sierra. 
En raison de cet accident, les voyageurs doivent subir un trans- 
bordement, et gagner l'autre côté de la montagne en traver- 
sant le fameux déOlé. 

Ceci est un véritable coup de cliauce permettant de faire une 



14J VIEILLES VILLES 0*ESPAGNE. 

superbe excursion dans cette sierra peu fréquentée, où les geos 
d'expérience comptaient encore, il n'y a pas bien longtemps, 
les voleurs au kilomètre. La Sierra-Morena ou quarante kilo- 
mètres de voleui's, pour faire pendant à Ali-Baba! 

L'ancien temps des voyages à dos de mulet est passé, et c'est 
heureux, car, après Venta de Cardenas on a encore, nous di- 
sent les Espagnols de notre wagon, quarante-cinq kilomètres de 
voleurs devant soi : les précautions prises sur la ligne n'ont plus 
rien qui surprenne. 

Un peu après cette Venta de Cardenas, auberge qui doit sa 
célébrité à don Quichotte^ et dans laquelle nous sommes satis- 
faits de ne pas coucher, le train s'arrête en vue des rochers du 
dédié, devant un poste de gendarmes établi sur les ruines d'une 
autre venta. 

Le train seul doit passer sous le tunnel malade; tous les 
voyageurs descendent avec leurs bagages et vont s'entasser 
dans une quinzaine de pataches, diligences, omnibus, voitures 
de paysans à fond de cordages, tous véhicules vénérables, 
attelés chacun de six ou huit mulets. 

i^a scène est jolie, et le paysage rocailleux déjà superbe pro- 
met des surprises. Pour ajouter encore un peu de couleur, un 
gendarme et sa carabine montent sur chaque voiture et s'ins- 
tallent à côté du cocher. 

Toute la caravane étant prête : Eu avant!... Les coups de 
fouet claquent, les mules cabriolent, se bousculent, agitent 
leurs pompons, font tinter leurs sonnettes et partent au grand 
galop parmi les tourbillons de poussière. 

L'intérêt commence] aussitôt. Le chemin tourne, serpente 



J 



VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. Ul 

le long des rochers, décrit des boucles au-dessus des ravins, 
qui se transformeut bien vile en précipices encombrés de blocs 
de rochers jaunis et verdis par la mousse. Le vent chassant les 
ouages de poussière, découvre de temps en temps notre avant- 
garde de petites voitures déjà parvenue à l'entrée du défilé pro- 
prement dit, ou bien notre arrière-garde cahotante que les con- 
ducteurs font avancer & grands coups de fouet; un autre coup 
de veut survenant voile le tout d'un nuage de poussière dorée. 




Si nos mules s'emportaient aux tournants de la route taillée 
en corniche, quel joli plongeon dans les ravins à pic! Le 
paysage devient plus sauvage et plus grand. Voici la grande 
ouverture de la Sierra, la porte de l'Andalousie, immense cre- 
vasse dominée par des rochers gigantesques. Nous roulons sur 
une mince petite ligne pratiquée à mi-côte au flanc du rocher 
«t séparée de l'abîme par une simple guirlande de grandes 
angéliques aux fleurs jaunes. Dans un coin de rocher, une 
femme et un âne se sont mis à l'abri pour laisser passer notre 



144 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

inutile, car il y a quelques années, faute de diligence, un train 
était encore arrêté de temps en temps par les voleurs. 

Cette aventure est arrivée dernièrement au train de Sara- 
gosse à Barcelone. Une bande d'hommes, la carabine au poing 
a dévalisé le fourgon sans toucher aux voyageurs, ce qui est 
heureusement le cas le plus ordinaire. 

11 y a même une formule employée dans ces cas-là par les 
caballeros de grand chemin, pour rassurer le monde. Un 




Paysannes de la Manche. 



homme va de wagon en wagon en criant comme s'il annonçait 
un « cinq minutes d'arrêt » ordinaire : 

— Que messieurs les voyageurs ne se dérangent pas, nous 
ne nous occuperons que du fourgon ! 

Ce jour-là pourtant, deux gendarmes qui étaient dans le 
train, tirèrent sur ces braves voleurs et en blessèrent deux. 

Quand par hasard les voleurs travaillent sur les voyageurs, 
la formule d'avertissement est tout autre, mais aussi polie. A 
chaque portière, deux carabines se présentent et leurs por- 
teurs s'adressent d'abord aux dames : 

« — Senoras y caballeros, no hémos véuidos para molestar 
ustédes, somos pobres hombres (etc.). 

— Mesdames et messieurs^ nous ne sommes pas venus pour 




I ï 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. US 

VOUS molester, loin de là, nous sommes de pauvres gens (etc.). 

Le moyeu de se f&cher avec ces braves gens, chargés de fa- 
mille peut-être I 

Il y a quelque temps, une autre manière de procéder eut 
aussi la vogue : une demi-douzaine d'individus moutaient en 
troisième classe à la tombée de la nuit à quelque station écar- 
tée; dès la sortie de la gare, ils gagnaient par les marche- 
pieds les wagons de seconde et de première classe. Surpris 




désagréablement, les voyageurs de ces wagons étaient bien 
forcés de vider leurs poches entre les mains des « ladrones » , 
qui, la récolte faite, s'en allaient par le même chemin, et atten- 
daient le premier arrêt pour descendre et se perdre dans la 
sierra. 

C'est pour éviter autant que possible ces désagréments aux 
voyageurs , qu'il y a tant de gendarmes sur la ligne et dans le 
train. 



146 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

On n'enteod partout raconter que des histoires de voleurs. 
Au commencement cela fait un certain effet, mais à la fin on 
se blase, les voleurs ont, de Taveu de tous, des procédés si 
délicats que Ton n'a pas le courage de leur en vouloir. 

Après tout, se promener sur certains boulevards extérieurs 
de Paris passé minuit, n'est pas une chose si commode. Et nos 
abominables gredins de barrière manquent, eux, absolument 
de courtoisie, ils commencent par assommer avant de déva- 
liser. Les voleurs de la sierra valent donc cent fois mieux, 
avec eux on ne court que des risques d'argent; aujourd'hui 
nous sommes bien désolés de ne pas en avoir rencontré ou 

au moins de n'avoir pas voyagé dans un train qui ait eu des 
aventures. 

Des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu'il existait 
des compagnies d'assurances contre les caballeros de grand 
chemin; d'autres, non moins dignes de foi, nous ont déclaré 
qu'il ne devait pas y en avoir, parce que cela ne pouvait servir 
qu'à être volé par les voleurs et par les compagnies d'assurances. 

Où est la vérité? 

Autre racontar. 11 y a un mois le payeur de la compagnie 
du chemin de fer d'Andalousie, chargé d'une forte somme, 
dtnait chez un gardé-magasin de la ligne; tout à coup sept ou 
huit hommes se présentent par la porte et par la fenêtre, avec 
la fameuse carabine au poing. Il n'y eut pas de discussion ; 
le payeur, le garde-magasin et sa femme furent attachés aiix 
meubles, et les voleurs s'envolèrent avec la caisse. Les gardes 
civils lancés sur la piste livrèrent quelques jours après à la 
justice, deux des voleurs et une somme de huit mille francs. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 147 

L*épiIogue de cette historiette étonna tout le monde; le juge 
remit les huit mille francs à la compagnie I II a été décoré 
immédiatement. 

Quant aux gens qui vous disent : 

— Il y a un capitaine de voleurs qiiî demeure dans la même 
maison que moi à Séville, ils le disent avec tant de naturel 
qu'il faut bien les croire. 

— C'est un bien vilain voisinage, fait-on observer, par po- 
litesse. 

— Mon Dieu, non, il reçoit du beau monde, il a des gens 

très comme il faut à ses dîners, des juges, des notaires 

Pour le moment, il est en prison, mais il sort assez facilement. 

A Madrid même, habite un ancien chef de la sierra, main- 
tenant retiré des affaires actives. — Il est très connu ; lorsqu'on 
est en peine d'un mulet volé, on va chez lui, et moyennant 
une petite prime il se charge de le retrouver. 

C'est lui qui répondait aux sollicitations d'un jeune men- 
diant, en soulignant son conseil d^un coup de pied : 

— Fainéant, vole comme moi I Va-t'en dans la sierra Morena ! 
Nos amis les gendarmes ou gardes civils sont de superbes 

mihtaires, d'une belle tenue, très honnêtes et très dévoués. 
Les bandits savent qu'ils ne plaisantent pas, et redoutent moins 
la justice que les gendarmes. Aussi quand un malfaiteur dan- 
gereux apprend que les gardes civils vont le transférer d'une 
prison dans une autre, a-t-il sujet de trembler. Les gardes 
civils ont des ordres du ministère ; en route, ils laisseront 
le malfaiteur s'écarter un peu et le fusilleront en supposant 
une tentative d'évasion. 



I4S LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Deroièrement od a fusillé aiosi à Almeria une quarantaine 
de (I sequestradores, m des bandits dont la spécialité était d'en- 
lever des gens aisés on même des enfants de riches familles et 
de les garder dans la montagne jnsqu'à payement d'une 
rançon. Un procès était, paratt-il, impossible pour bien des 
causes ; les gardes civils les ont transférés d'une prison à une 
autre. Il y avait, parmi ces « sequestradores, » le maire d'un 
village et son garde champêtre. 





Cordone. — La tonr de la Vtlunaene. 

CHAPITRE HUITIÈME 

GORDOUB 

- Éblouissement. —Les palios.— La Mosquée d'Abdérame.— Patio de los 
Naraojos et Puerta del Pardon. 



— Et maintenant vous n'avez plus que 35 kilomètres de 
brigands. 

Telles furent les paroles rassurantes sur lesquelles notre 
aimable compagnon nous fit ses adieux quand nous remoU' 
tâmes en vagon, h. la sortie du tunnel de Santa-Elena. 

Pleins de sympathie pour ces derniers défenseurs des vieilles 
traditions et d'ailleurs toujours gardés par de nombreux gen- 



150 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

darmes, disséminés dans le» compartiments, nous arrangeâmes 
le mieux possible les coussins du ^agon, et, dix minutes après, 
nous dormions. Combien de temps cette quiétude dura, nous 
ne saurions le dire exactement, mais à un certain moment, 
nous sentîmes que nous cessions de rouler. 

Nous nous redressons, nous nous dirigeons vers la fenêtre, 
et YuHy toujours insatiable de couleur locale, s'écrie avec 
transport, car ce n*est pas lui qui tient la bourse commune : 
(( Enfîn les voici, ils ont fait le signal d'arrêt que j'attendais, 
nous allons les voir I >: 

Désillusion profonde ! nulle escopette, nul trabuco ne parait 
à la portière. Il fait petit jour, devant nous s'étendent de 
grandes plaines plantées d'arbres, dont les verdures sont 
allégées, rajeunies par les buées de l'atmosphère matinale; 
une petite rivière traverse ces plaines, et en Espagne, re- 
marque que nous n'avons encore vue nulle part, oîi il y a de la 
verdure et de l'eau, il n'y a que rarement des brigands, donc 
plus d'espoir de couleur locale intense. Quel est le nom de la 
station, nous ne saurions le dire, nous n'aurions pu l'apprendre 
qu'en comparant l'heure de l'arrêt aux renseignements de 
l'indicateur, et, si le train retardait peut-être quelque peu, 
notre indicateur ne retardait pas de moins de trois ans. 

Cette nouvelle émotion étant passée, nous reprenons notre 
sommeil interrompu et nous sommes, au bout d'un certain 
temps, réveillés par ce cri : Cordoba ! Cordoba ! 
Muse ! inspire-nous ; inspire-nous, ô Muse! 
Fraîcheur, lumière, parfum, couleur, faites vibrer les cordes 
de la lyre. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. ioi 

Sortir de l'atmosphère lourde d'un wagon, entrer dans un 
bain d'air frais, embaumé par les senteurs du citronnier, de 
Toranger, du magnolia, voir se dresser tout autour de soi des 
haies.de cactus en fleur, de cactus aux troncs durs et gros comme 
ceux des arbres, de nopals et d'agaves, d'aloès hauts de huit 
h dix pieds, et, derrière ces haies, des jardins dont chaque 
arbre est un encensoir, dont chaque fleur est une tache de 
lumière \ive; traverser par une longue route cet échantillon 
du paradis terrestre , éviter l'inévitable Plaza de Toros, et se 
trouver devant les grands murs cuits par le soleil, où chré- 
tiens et infidèles se sont livré tant de combats, voilà une 
impression des plus suaves et des plus vivantes qu'il soit permis 
au voyageur de garder dans son souvenir. 

Donc, premier aspect de Cordoue : cactus, orangers, fleurs 
et maisons blanches. Le second aspect est identique et le 
troisième aussi ; Cordoue est un immense bouquet de fleurs au 
milieu duquel sont jetées quelques milliers de maisons 
éblouissantes. 

Le parfum d'orangers qui avait envahi nos wagons se per- 
pétue à travers les rues, nous suit jusqu'à l'hôtel et pénètre 
partout. Nos fenêtres donnent sur le jardin botanique, l'en- 
droit où le bouquet de fleurs est le plus serré. 

Est-ce l'Espagne , est-ce l'Afrique ? Est-ce Cordoue ou 
Tctuan? Bleu violent sur nos têtes, maisons blanches à ter- 
rasses, jardins flamboyants, feux d'artifice de fleurs. Le ciel et 
le paysage^ tout est éblouissant à ce point que le premier soin 
de Vautre est de s'acheter une paire de lunettes bleues. 

Nous partons bien vite à la découverte du GuadalquiWr et 



tS!t LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

naturellement nous nous perdons tout de suite au milieu de 
rioextricable réseau de petites mes blanches^ propres et tran- 
quilles, étiacelantes de soleil, qui tournent et retournent sans 
cesse sur elles-mêmes, sans pouvoir se décider à mener di- 
rectement quelque part. Une bonne partie de notre première 
journée à Cordone est employée ainsi aux plus capricieux 
zigzags, nous ne trouvons ni Guadalquifir ni Mosquée, mais 
nous passons des heures charmantes à courir de maisons en 
maisons, pour plonger à travers les grilles des regards indiscrets 
dans tous les patios. 
La note dominante est le patio. Il y a des patios atlleors, à 




Uoe «gnador* de U ligne d'Andalootle. 

Tolède, à Sévitle, et dans tout le Midi, mais nulle part ils ne 
peuvent être aussi jolis, aussi fleuris que dans ce morceau de 
l'Orient qui s'appelle Cordoue. 

ville des khalifes I nous partirions sans avoir vu ta mosquée, 
ai aucun de tes monuments, qu'il nous resterait toujours de 
toi une vive et lumineuse impression, le souvenir de tes mille 
patios. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 155 

Sur la rue les façades sont de la plus grande simplicité : 
murs de maçonerie ordinaires, fenêtres ordinaires, volets or- 
dinaires, toit ordinaire, blanchiment ordinaire ; signe parti- 
culier : peu de grillages aux fenêtres. Tel pourrait être à peu 
près le signalement auquel un gendarme intelligent saurait les 
reconnaître. 

Mais rintérieur, mais le patio ! Au milieu de la façade 
blanchie à la chaux^ s'ouvre une porte bâtarde, donnant sur 
un petit vestibule dallé; parfaitement propre. Au fond du ves- 
tibule est la porte du patio, une grille de fer forgé, tourné et 
ouvragé, plus ou moins riche suivant l'importance de l'habita- 
tion et presque toujours peinte en gris clair. Le dessin varie ; 
c'est le plus souvent une grande arabesque de fer déployant 
ses fleurons et ses parafes avec beaucoup de fantaisie, ou 
bien des comphcations de lignes imitant les losanges de bois 
des portes arabes. 

A travers ces grilles s'aperçoit le patio. 

Oavrez le dictionnaire espagnol, et vous trouverez simple- 
ment : Patio, — Cour. Rien n'est moins exact. Un patio est une 
grande salle à ciel ouvert, placée au centre d'un bâtiment à 
quatre faces, c'est quelque chose comme une grande chambre 
posée au centre d'une maison, et qui n'aurait pour tout plafond 
et pour toiture que le ciel. Le patio est dallé comme une 
chambre, et possède sur les quatre côtés une colonnade, 
montant jusqu'à la hauteur du premier étage. 

Le premier étage dépasse le rez-de-chaussée, de la largeur 
de cette colonnade, et toute la partie surplombante de la 
maison repose sur les colonnes. De cette façon, il y a tout 



i56 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

autour du rez-de-chaussée une galerie couverte, laquelle a pour 
plafond le plaucher de la partie avançante du premier étage. 

Qu'on nous pardonne cette explication, mais nous avons tant 
de fois lu le mot « patio » sans que jamais personne de ceux 
qui raient écrit nous en ait donné Fexplication, qu'il nous 
a semblé utile de la donner tant bien que mal. 

Plus tard nous verrons, à TAlcazar de Se ville, le patio des 
Donzelles, à Grenade celui des Myrtes et celui des Lions; 
partout où les Arabes ont passé, nous retrouverons ce même 
patio, et nous constaterons que les Andalous d'aujourd'hui 
n*ont fait que copier purement et simplement le modèle que 
les Maures leur avaient laissé. 

Tout le centre du patio est envahi par les fleurs, les plantes 
grimpantes, les orangers, les aloès ; un buisson fl euri grimpeaa 
pied d'une large vasque de marbre au-dessus de laquelle les 
roses se penchent comme attirées par l'eau doucement mur- 
murante, et s'effeuillent en la parsemant d'une flottille de petits 
bateaux roses qui chavirent sous un chargement de perles. 

En ligne au pied des colonnes sont rangés de grands pots 
de terre rouge et vernissée, débordant de verdure, et dans le 
fond s'élève quelque if ou cyprès aux branches taillées, rognées 
et tortillées de façon à former soit un berceau, soit une dé- 
•coration architecturale quelconque. 

Ceci est le patio des maisons riches, les autres sont pareils, 
un peu plus simples peut-être, mais tous aussi frais, tous débor- 
dant de ce luxe qu'une nature méridionale met à la portée de 
tous, empanachés de verdure et fleuris à outrance et de toutes 
ies couleurs. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 137 

De rue ea rue, de maisoa eu maisoo, chaque coup d'oeil aui 
grilles est un éblouîssemenl. Rien n'est plus charmant que de 
voir, parles portes entr'onvertes, des ateliers de tailleurs ou de 
couturières installés dans ces cours de marbre, à l'ombre de 
ces colonnades de marbre, où des femmes souvent jolies aux 
cheveux noirs, au teint mat, aux yeux pétillants, sont assises par 
groupes, ayant toutes, piquées dans la chevelure, attachées 




A It grille do pklio. 



au corsage et parfois même tratuaat autour d'elles, mais le 
tout avec un art que l'aH n'invente pas, que la nature seule 
donne, qui devient du génie, à force d'élre de la naïveté, — 
des roses, des œillets, des fleurs de toutes les nuances, de 
toutes les formes et de tous les éclats. 



1S8 XES VIEILLES TILLES D*ESPAGNE. 

Elles sont ^ètaes le plus souvent de robes claires, rehaussées 
de couleurs gaies, avec des petits fichus d'un ton vif, cntr'ouveris 
sur la poitrine, et cet ensemble de toilette relève Téclat de la 
peau, adoucit et harmonise le luisant des marbres, fait vibrer le 
noir des cheveux et Tétîncellement des fleurs; — ajoutez à cela 
les poses souples, pleines de grâce, mais pleines de ressort, mé* 
lange de la race arabe et de la race ibérique, des mains et des 
pieds d^EspagnoIes. Dans ces cages blanches, gaies comme les 
cages remplies d*oiseaux des Iles, on entend un babillage de 
voix jeunes parlant cette langue bien frappée, tout à la fois 
vive, lente et sonore, qui est un charme pour les oreilles. Cela 
vous rappelle Técole ai*abe de Delacroix, ou les peintures de 
Decamps. 

Ce fut après bien des tours et des détours dans les petites 
rues et sur des grandes places poussiéreuses occupées par 
des tondeurs de mulets, que dans l'après-midi, le Guadalquivir 
fut inopinément découvert par les voyageurs qui ne le cher- 
chaient plus, se croyant à Textrémité opposée de la ville. En 
même temps que le Guadalquivir, le campanile de la cathédrale, 
— ou de la mosquée — apparaissait à Thorizon et nous fîmes au 
Guadalquivir Timpolitesse de courir d'abord à la mosquée. 

Celte œuvre colossale du grand khalife Abdérame possède au 
dehors tout à fait les allures d'une forteresse. Vue du pont 
du Guadalquivir, c'est un large parallélogramme de hautes mu- 
railles dominant, comme les remparts d*une seconde ville en- 
clavée dans la première, les petites maisons blanches de Cor- 
doue. Pour compléter la physionomie militaire, celle ligne de 
murailles est bastionnée de demi-tours carrées, et sur la crête 



• LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 159 

se profilent d'un bout à Tautre des créneaux dentelés unissant 
en pointe. 

Au pied de ces murailles^ rien n'indique encore le caractère 
religieux du monument. Peu ou presque pas d'ouvertures, une 
porte en fer à cheval de loin en loin et quelques fenêtres bou- 
chées dont il ne subsiste que la charmante décoration, les pe- 
tites colonnes et les délicates arabesques. 

Que d'autres se fassent impressionnistes, nous ^sommes et 
nous nous déclarons sentasionnistes fervents et convaincus, 
c'est-à-dire collectionneurs cT émotions — aimables, grandes, 
mauvaises ou même horribles à l'occasion I car tout nous est 
bon, et nous avouons que le parfait bonheur, cette pierre 
philosophale, nous paraît pouvoir se formuler ainsi : sensa- 
tions toujours nouvelles, émotions à jet coutinu. 

Cordoue avait de quoi nous contenter. 

Le premier pas sur les dalles de la vénérable Mezquita est 
une haute sensation, une des plus fortes secousses qui se puis- 
sent éprouver. 

Les khalifes vêtus d'étoffes étincelantes, couverts de pierre- 
ries, s'avancent à cheval, à la tête d'une armée de vassaux, parés 
avec le luxe éclatant dont l'histoire ne peut nous donner qu'une 
faible idée, et ces cortèges prodigieux vivent et marchent à tra- 
vers un monument gigantesque, simple, presque austère et 
pourtant éblouissant 

Pardon, ceci n'est qu'une simple vision, une rêvasserie des 
premières cinq minutes; mais, en rouvrant nos yeux éblouis, 
nous pouvons voir qu'après tant de siècles la vieille mosquée 
pourrait encore les recevoir. 



i60 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Saus doute, après la conquête, des actes de vandalisme lamen- 
table ont été commis, comme la destruction de plusieurs tra- 
vées pour la construction d'une cathédrale chrétienne au cen- 
tre de la Mosquée, action barbare qui fit rougir Charles-Quint 
lui-même, le destructeur d'une partie de l'Alhambra ; des ar- 
cades ouvrant sur la cour des Orangers ont été bouchées, des 
couches de plâtre ont longtemps deshonoré certaines parties, 
mais enfin le corps même de Tédifice est resté intact. 

Dans notre siècle, plus soucieux de la conservation et de la 
protection des vieux monuments que ceux qui Tout précédé, on 
a réparé tant bien que mal ce qu'il a été possible de réparer 
des nombreuses altérations dues au temps et aux hommes. 

On a rétabli l'harmonie de l'ensemble en peignant sur les 
arcades rongées des assises de briques simulées, et l'on tra- 
vaille encore à compléter ces restaurations. 

Nous ne voudrions pas tenter de refaire encore une fois après 
les maîtres la description de la vertigineuse mosquée, non par 
paresse, mais dans l'intérêt seul du lecteur. Nous devons seule- 
ment ei^dire quelques mots, mais le plus succinctement possible. 

La Mosquée, on l'a dit, est une forêt, — une forêt de colonnes 
de marbre régulièrement plantées; un chiffre seul peut en 
donner l'idée ; les colonnes sont au nombre de 860 ; ajoutons ^ue 
le centre du monument n'en contient pas, c'est-à-dire que ces 
860 colonnes forment une sorte de gigantesque péristyle inté- 
rieur; c'est une façon de patio, soutenu par des files de colon- 
nades, posées à distances égales, et réunies entre elles par des 
arcades, c'est-à-dire formant, dans le sens de la longueur, une 
première série de portes ouvertes s'allongeant à perte de vue, 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 463 

el dans le seus de la largeur une autre série de portes ouver- 
tes aboutissant à un monument central qui contient une série 
de chapelles énormes, et en plus la cathédrale chrétienne de 
Cordoue. 

Vue de face, cette infinie succession de colonnes et d'arcades 
donne l'impression qu'on a essayé d'imiter en plaçant des 
miroirs au fond des salles, que Ton construit aujourd'hui ; il n'y 
u que cette différence, c'est qu'au lieu de l'illusion, c'est la 
réalité; on avance sans fin, et le prodige continue toujours. 
Mais ce par quoi cela ne ressemble en aucune façon à ces 
perspectives artificielles, c'est qu'il n'y a pas une seule colonne 
dont le marbre ressemble au marbre de l'autre. Toutes les 
couleurs, et toutes les combinaisons de couleurs, que le 
coloriste le plus effréné pourrait imaginer, sont là. Il va 
sans dire que les hommes de génie qui ont bâti ce prodige, 
n'ont point distribué leurs nuances au hasard, ils ont conçu 
et créé Fharmonie la plus douce sans une note criarde, sans 
une brutalité de ton, et la répétition continuelle du rouge de 
brique adouci par le blanc des jointures, donne à cet ensemble 
harmonieux une grandeur et une sérénité qui n'est ni le gigan- 
tesque essor du gothique, ni la mélancolie sombre du roman, 
ni la langueur mystérieuse et papillotante du byzantin, ni la 
majesté du grec. 

Quelle tranquillité, quelle vaste sérénité se dégage de celte 
harmonieuse architecture, pour le brave enfant du Prophète, 
serviteur d'un Dieu qui lui promet tant et de si douces choses 
dans un paradis en somme assez facile à conquérir; qui lui 
permet de déployer sur cette terre un luxe d'épouses que les 



164 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

autres Dieux interdisent et qui lui assure, dans Tautre monde, un 
si doux farniente embaumé, de si délicieuses pipes, et tant d'au- 
tres avantages charmants, le tout à la simple condition que, 
de temps à autre, il ceigne le cimeterre et s'en aille faire la 
moisson des tètes chez les chiens d'infidèles I 

Heureux temps de l'islamisme en fleur ! Maintenant tout est 
fini, les pauvres Maures rôtissent dans les sables brûlants du 
Maroc, parmi les pierres de leurs malheureuses mosquées en 
ruines 

Pleure Grenade, bon Marocain, pleure €ordoue, la Cordoue 
d'Abdérame, la ville aux belles mosquées, aux innombrables 
palais, cachés sous les orangers, aux bains monumentaux, 
Cordoue la belle et aussi la savante, la ville des poètes, la ville 
des bibliothèques, des académies et des observatoires !.... 

Ce qui précède est une lamentation monologuée par Vauire, 
qui s'est senti pris soudain d'une mélancolie profonde. 11 dé- 
clare qu'il est sémite^ et que dans ce temple, sous ces arcades 
orientales, il se considère comme chez lui ; c'est la maison de 
ses grands-pères et il pleure sur ses aïeux, glorieux et malheu- 
reux constructeurs de merveilles tombées entre les mains des 
usurpateurs. 

Ici les voyageurs commencent à se disputer : l'tm, tout à fait 
gothique d'opinions en architecture, arrête l'enthousiasme 
oriental de son compagnon et se permet de dire qu'il trouve 
cela trop bas de plafond ; Yautre déclare qu'il ne permettra 
pas qu'on outrage ses aïeux, que si cela est bas de plafond, 
c'est parce que ses aïeux l'ont voulu ainsi, que par conséquent 
cela est bien et que toute critique est une inconvenance; il 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. ISS 

ajoute qne toutes les chapelles latérales qui sont encore là, les 
unes intactes, les autres altérées, ont les'proportioDs les plus 




Portail de laa PilmtB. 

majestueuses, que le Myhrab par exemple est d'une hauteur 
considérable. 

Le Myhrab est l'ancien sanctuaire de la Mosquée, c'est l'en- 
droit où les splendeurs des colonnades et de la décoration trou- 
vent leur épanouissement le plus complet. Les arcades qui fer- 



166 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE 

ment le sanctuaire n'ont plus l'ouverture en fer à cheval simple 
des grandes travées, les arcs s'entre-croisent et se superposent, 
dentelés en formes de trèfles dans Fouverture inférieure, et 
surchargés de dessins et d'ornements. 

Cette colonnade féerique se détache en silhouette sur le fond 
bien éclairé d'une petite chapelle, dont les murs sont littéra- 
lement brodés des plus fines et des plus merveilleuses arabes- 
ques, contournées avec un caprice prodigieux, semées de 
paillettes colorées, d'ornements en mosaïque et encadrées de 
versets du Coran ; l'ensemble de ces décorations est touffu et 
fin de ton comme une miniature persane. Le plafond en cou- 
pole, sculpté et décoré de dessins à lignes géométriques, est 
percé de trous formant une constellation d'étoiles. 

Vautre^ le sémite, exulte. 

— C'est le plus opulent des palais de conte de fées, c'est un 
morceau de Bagdad des Mille et une Nuits, dit Ti/n, mais on 
peut préférer le sentiment religieux, la terreur sacrée qui frappe 
les âmes dans nos cathédrales gothiques. Rappelez-vous Burgos ! 

— EtlaMaksurrah, l'ancienne enceinte privilégiée, où seuls 
les Ulémas pouvaient entrer? 

— Burgos! Burgos! 

— Et le Zancarron, presque aussi orné que le Myhrab... 

— Burgos! Burgos! 

Alors c'est une promenade à travers le monument. Vtm 
marche rapidement développant ses jambes, longues comme 
des colonnelles gothiques. Vautre traîne lentement ses bottines 
et circule en extase, avec une majesté quasi orientale ; 
de la discussion on arrive aux injures, Vautre excite Vun à 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. i67 

grimper sur les colonnes gothiques, comme les singes grim- 
pent aux cocotiers, Vun traite la mosquée de cave, et va jusqu'à 
dire que les Orientaux ne sont que des colimaçons. Par bon- 
heur cette différence de rapidité empêche qu'on n'en vienne 
aux coups ; mais quand on a tourné l'angle de la colonnade et 
lorsqu'on arrive devant la cathédrale, que, de l'avis commun, 
les gens du seizième siècle ont eu la sauvagerie de placer 
là, après avoir abattu on ne sait quelles merveilles, la con- 
corde se rétablit. Non pas que les opinions aient changé, 
non pas que les grandes chapelles et la cathédrale soient 
inférieures à bien d'autres cathédrales et à bien d'autres cha- 
pelles, mais parce qu'on se trouve en présence d'un fait de 
vandahsme, qui révolte quiconque a une conscience artistique. 

Cette réserve faite, cette cathédrale chrétienne que dans 
rimmensité de la mosquée on ne découvre pas tout de suite, 
est à admirer complètement, avec ses faisceaux de colonnes 
ouvrant le toit de la mosquée pour s'élancer plus haut vers le 
ciel, ses sculptures, sa grille de fer, et toute sa gothique orne- 
mentation qui semble plus sévère ici que partout ailleurs. 

Quelques chapelles moins heureuses ont été pratiquées dans 
les bas-côtés de la Mosquée, où, derrière de hautes grilles de 
fer, on a placé des tableaux au-dessous du médiocre, sur des 
autels de bois, ou de toile, peints et dorés avec une banalité 
d'un mauvais goût absolu. Il y a bien de ci de là quelques 
tableaux de sainteté, meilleurs ou moins mauvais que les autres, 
mais ce n'est point pour voir ces choses qu'on a traversé la 
sierra Morena et le reste. De distance en distance le long 
des parois de la partie ceu traie, près des hauts piliers de la 



468 LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 

cathédrale ou même sous les arcades arabes, ou voit, posés 
comme de petites guérites, des confessionnaux, du dessin le 
plus banal et le plus modeste, et aux abords de ces confes* 
sionnaux, des femmes vêtues de noir, les genoux posés sur la 
dalle, la jupe traînant derrière elles, un éventail noir à la 
main, une mante de gaze noire, enveloppant la tête. A dis- 
tance, à voir cette tache noire, posée sur cette splendeur, on 
dirait qu'on a versé un encrier. 

A la sortie de la mosquée le sémite retriomphe, il montre an 
gothique comment on bâtissait les portes, au temps illustre 
des Maures. Imaginez-vous deux vantaux d'une seule pièce, 
d'une hauteur de deux étages au moins, larges en proportion, 
épais en conséquence et caparaçonnés de la tête aux pieds 
d'une série de petites plaques de bronze ciselé ou repoussé, 
brodées d'arabesques, formant comme une porte de métal, pla- 
qué sur la porte de bois qu'elle recouvre entièrement. 

En sortant de cette porte, on se trouve dans une grande cour 
carrée, entourée d'une colonnade, et cette cour est remplie d'o- 
rangers gros comme nos tilleuls, couverts d'oranges mûres 
dont la couleur d'or brille parmi le feuillage sombre et verni, 
dont l'ombre couvre toute la place. 

Au pied des arbres, au bas des allées, sous les colonnes, il y 
a des bancs et sur les bancs des bonnes d'enfants et des fantas- 
sins, la population d'un square Montholon transportée dans 
un cadre mauresque. De temps en temps une orange mûre 
tombe de l'arbre et vient s'aplatir sur le cailloutis dont la 
cour est dallée, ou sur la personne de quelque enfant qui joue. 

Jadis au temps des Maures les galeries d'arcades de la Mos- 




Cordoue. ^JJa palio. 



LES VIEILLES VILLES D ESPAGNE. 171 

quée ouvraient sur ce patio des Oraiigers ; de la cour le regard 
pouvait embrasser la forêt des colonnes d'un bout à Taulre, 
mais aussitôt après la prise de Cordoue par les Espagnols, ces 
ouvertures furent bouchées, sauf une gui fut surmontée d'un 
grand cadre gothique et décorée des statues de la Vierge et de 
l'ange Gabriel. C'est la porte de las Palmas. 

Dans un des angles du patio, se dresse la tour de la cathé- 
drale, élevée à la place de l'ancien Alminar des Arabes, une 
tour rivale de la Giralda de Séville, qui, fortement ébranlée par 
un tremblement de terre, dut être entièrement démohe à la fiu 
du seizième siècle. 

Ce grand campanile a cinq corps, carrés d'abord, en re- 
trait les uns sur les autres et se terminant par un petit temple 
rond à coupole surmontée d'une statue de Tange Raphaël por- 
tant un drapeau. Les ornements et les balustrades sont d'un 
goût assez fin et relativement sobre. 

Presque à côté de cette tour, en passant à travers l'une des 
maisons que les hasards de la civilisation ont fait pousser 
contre le monument lui-même, on se trouve à l'extérieur au 
pied de la « puerta del Pardon ». On a devant soi, abstraction 
faite du campanile, dont on a orné le monument antique, une 
des plus pures merveilles de l'art arabe, un grand arc ogival 
très ornementé encadrant une porte dont les panneaux rempla- 
cent d'anciens battants arabes plaqués de feuilles d'or ; sur ces 
panneaux très curieusement sculptés se détachent une gar- 
niture d'ornements de métal et des marteaux de bronze aux 
fines ciselures. 

Quand nous fûmes dans l'une des petites rues qui se trouvent 



172 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

de Tautre côté de hpnerta del Pardon^ nous nous vîmes assaillis 
par une bande de gamins, qui se disputaient Thonneur de nous 
reconduire à notre hôtel, en même temps nous demeurions 
stupéfiés, parle nombre des cordonniers et des ressemmelleurs 
qui remplissent les échoppes de toutes ces maisons. Nous tâ- 
châmes de nous débarrasser des gamins, pensant retrouver 
nous-mêmes notre route. Un d'entre eux cependant, plus te- 
nace que les autres ou plus malin ne nous quitta pas d'une se- 
melle. Au bout d'une heure de marche, dans les rues qui reve- 
naient toujours au même point et qui par conséquent ne nous 
montraient jamais rien de nouveau, nous fûmes trop heureux 
d'accepter les services de ce jeune drôle. 

Si tous les visiteurs, font les mêmes courses, inutiles en pa- 
reille occasion, les cordonniers de la cathédrale n'ont pas été 
aussi bêtes qu'on pourrait croire en se plaçant là où ils se 
sont mis. 




Ancien* bilns maaresques iuti one maison particulière. 



CHAPITRE NEUVIÈME 

CORDOUE (SUITE). 

Le pont du Guadalquivir et la Carrahola. — Les tours de l'Alcaiar. — La tour 
de la Malamuerle. ^ Quelques intérieurs. — Un palio moderne. — La mai- 
son du chanoine. 



Un témoio de la grandeur de l'ancienne Cordoue, témoin 
plus vénérable encore que le Hezquita, est le vieux pont du 
Guadalquivir, construit par les Romains et réparé plus tard par 
les Arabes. En repassant une seconde fois à la Mosquée, à la 
satisfaction du sémite qui voudrait presque y prendre loge- 



174 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

ment, dous limes enfin au Guadalquîvir la politesse d'une visite 
particulière. 

Ce fleuve poétique est déjà très large et coule entre deux 
rives poussiéreuses; plus loin, il possède plus d'attraits, paraît- 
il, et se perd en méandres capricieux sous les bosquets de 
>erdure d'une campagne exubérante; mais, à Cordoue, il est 
assez triste et semble vieilli par la présence dans son lit, à côté 
des vieilles arches romaines du pont, de tas de pierres, de 
iVagmeuls de tours et même de petits bâtiments ruinés où à peu 
près, formant au milieu du fleu\e des petits Ilots, semblables 
à des piles, veuves du pont qu'elles de\ raient supporter. Sur 
le pont, c'est un amusant défilé de paysans et de muletiers en 
discussion avec les douaniers, un passage continuel de cara* 
vanes d'àues, — les mulets et les ânes inévitables qui forment 
toujours la majorité de la ^.opulation animée d*un paysage 
espaguol. 

Les petits bâtiments au milieu du fleuve sont des moulins. 
Eu même temps que nous, passe sur le pont une file de 
mulets libres trottant sous la conduite d'un seul homme, 
derrière la mule colonelle qui fait fièrement tinter sa clo- 
chette; nous les voyons descendre sur la berge et suivre une 
étroite jetée de pierres conduisant à l'un de ces mouhns. 
Bientôt le tintement de la clochelle se refait entendre^ et toute 
la bande reparaît chargée de sacs de farine. 

Le pont compte seize arches cahotantes. Comme les ponts 
de Tolède, il est, à son extrémité, défendu par un gros castel, 
la forteresse de la Carrahola, et décoré, à Tautre bout, d'un 
portique de style Renaissance à quatre colonnes. Cette porte du 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 175 

pont, œuvre d'Herrera, est maiotenant absolument fruste, le 
• temps Ta dépouillée de tout son épiderme, si bien qu'on la 
dirait plus Vieille que le pont lui-même. 

Nous allons nous asseoir sur le ialus de Fautre rive, pour 
faire un croquis d'ensemble de la ville. Pour premier plan, 
nous avons la Carrahola habilée par des charrons, une enceinte 
de murailles crénelées, flanquées de petites tours rondes, 
du milieu de laquelle se dresse une haute et grosse tour 
irrégulière, carrée sur plusieurs faces, ronde à côté, terminée 
par une garniture de créneaux pointus. Le tout abîmé, écor- 
ché, ébréché, moussu par endroits, cuit et recuit par les soleils 
d'une demi- douzaine de siècles, qui Font orné d'un beau ton 
fortement roussi ; c'est enfin un repoussoir violent ei magni- 
fique, pour les blancheurs et les scintillements de la ville assise 
sur Tautre rive, pour les innombrables maisons enchâssées 
dans la verdure des jardins. 

Juste en face du pont, au-dessus de la porte d'Herrera, se 
dessinent en longues lignes jaunes les murailles crénelées de 
la Mosquée dominée par la nef de la cathédrale chrétienne, et 
pai' le campanile. Sur la gauche, des bosquets d'un vert tendre 
sont enclavés dans l'enceinte des Alcazars viejo et nuevo, ce 
sont les jardins de l'AIcazar, délices des rois maures. 

Quelques vieilles tours s'aperçoivent encore, par-ci, par-là. 
C'est tout ce qui reste, hélas! du vieil Alcazar arabe qui vit, dans 
la période si mouvementée du khalifat, tant de bouleversements 
et tant de fêtes brillantes, tant de lêtes princières enlevées par 
le sabre, tant de massacres, — qui vit passer les favorites cou- 
vertes de pierres précieuses et défiler les nègres de la garde 



176 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

africaine des khalifes. Soulèvements populaires et révoltes mili- 
taires sont venus se heurter à ces murailles maintes et 
maintes fois, ce qui nous prouve que le goût du pronuncia- 
miento serait plutôt dans le sol que dans le sang des Espa- 
gnols, c'est-à-dire une simple influence du terroir qui agirait 
même sur des populations transplantées. 

L'Âlcazar nuevo, très vieux aussi, mais très restauré, n'est 
pas d'une architecture très intéressante, il est maintenant 
transformé en prison, destination que le saint-office lui avait 
aussi donnée autrefois. 

Entre la Mosquée et TAlcazar nuevo, sur une sorte d'espla- 
nade, se dresse une haute colonne sur un soubassement en 
forme de rocher, entouré de belles grilles. C'est le Triunfo, 
colonne élevée en Thonneur de l'archange Raphaël, patron de 
la ville. 

Le point de la rive où nous étions était assez animé, 
des ribambelles d'ânes passaient constamment devant nous 
porteurs chacun d'un ou deux paysans sortant des posadas 
mouvementées du faubourg, des cochons venaient de temps 
en temps nous examiner, des lavandières lavaient sur le sable, 
un barbier barbifiait des paysans sur le pas de sa porte, et 
enfin des femmes aux jupes jaunes descendaient en file au 
Guadalquivir, en portant sur la tête ou appuyées sur la hanche 
de grandes cruches pansues que Vun appelait des amphores 
pour faire plaisir au sémite toujours dans sa veine poétique. 

Pour voir les vieilles murailles mauresques, nous faisons en 
partie le tour de la ville à l'extérieur, ce qui par la grande 
chaleur est un exercice assez violent ; heureusement derrière 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 179 

les jardins de rAlcazar, il ne manque pas d'arbres et nous pou- 
vons marcher à Fombre, tout en admirant avec des clignements 
d'yeux les murailles rôties par le soleil. De nombreuses 
portes donnent entrée dans la ville, mais elles ne sont pour 
la plupart que très peu monumentales : les plus importantes, 
comme celles d'Almodovar et de Gallegas,. sont flanquées de 
tours carrées, sans aucune ornementation. 

Sur bien des points des maisons se sont accotées à Fen- 
ceinte,dont on n'aperçoit plus que la ligne de créneaux sur- 
montant les toits. 

La belle promenade que nous parcourions s'appelle le paséo 
de la Victoria. Tout s'y préparait pour une fête, on montait les 
petites boutiques et la tente pour le bal, — sous les arbres 
dormaient des bohémiens authentiques avec leurs ânes. En 
poursuivant jusqu'au campo de la Merced, immensité sablon- 
neuse torréfiée par le soleil, nous arrivâmes au pied d'une 
grosse tour octogonale, isolée, qui s'appelle la torre de Mala- 
muerte, la tour de Male-Mort, parce qu'elle a été construite 
au moyen âge aux frais d'un citoyen de Cordoue, qui avait 
tué sa femme. 

Cette tour est, nous Tespérons bien, la seule qui possède 
une pareille origine, mais nous ne pouvons l'affirmer, ayant 
oublié de nous renseigner sur les antécédents des autres. Pour 
la Carrahola, si sa construction résulte aussi d'une punition 
pour mouvements d'impatience trop accentués, on peut Té- 
valuer au moins à une demi-douzaine d'épouses. 

Dans un angle du campo de la Merced, à la puerta del 
Rincon, commence la grande artère de la ville, une rue aussi 



480 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

tortueuse mais plus large que les autres, — ce qui ne veut pas 
dire qu'elle le soit beaucoup — qui va sous les noms de 
calle caraicerias, d'abord, et de calle de la Feria ensuite, 
aboutir au Guadalquivir non loin de la Mosquée. C'est la rue 
animée, la seule où Ton puisse voir à toute heure plusieurs 
personnes à la fois. 

Le marché s'y tient aux abords de la petite église San-Pablo. 
Pendant les heures chaudes de la journée, de grandes toiles 
tendues d'une maison à l'autre abritent complètement la rue. 

San-Pablo ne possède sur la rue qu'un simple portail d'une 
belle couleur qui fait une assez jolie figure aux premiers plans 
du marché ; au pied de ses colonnes torses de marbre noir, 
une boutique d'aguador est adossée, avec ses grandes toiles 
rayées et son pittoresque étalage d*alcarazas et de vases de 
toutes formes ; en avant les paniers des marchandes font de 
grandes taches claires où le jaune éclatant domine, dans les 
pyramides jaunes des oranges et dans les bottes de fleurs, 
sans parler des jupes des femmes^ marchandes et cUentes, qui 
pourraient lutter d'éclat avec les oranges. 

L'église est au fond d'une étroite petite cour-jardin, calme et 
un peu sombre ; nous ne nous attendions guère aux étrangetés 
de l'intérieur! murailles, colonnes, chapelles, autels, dispa- 
raissent sous une accumulation d'ornements du goût le plus 
baroque, l'architecture elle-même est déjà surchargée, mais 
que dire des miUiers de bibelots qui prétendent décorer nef 
et bas -côtés? 11 semble qu'un pensionnat de demoiselles en 
délire ait passé par là, non pas même un pensionnat européen, 
mais une escuela de demoiselles chiliennes ou patagones. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. i8l 

Partout des perles, des rubans, des dentelles ; la sainte Vierge 
sur son autel est habillée d'une somptueuse robe de satin toute 
reluisante de perles et de paillettes, elle a des dentelles dorées, 
des colliers et des boucles d'oreilles ; le Christ et les apôtres 
sont aussi bien mis; le Christ porte un splendide jupon de den- 
telles attaché par des nœuds roses, et les apôtres, bien peignés, 
bien frisottés, sont habillés de rose, de bleu, de vert tendre 
tout à fait comme des seigneurs, ou du moins comme de riches 
propriétaires. 

Le maître-autel est un amoncellement de bibelots et de jouets 
d'enfants ; quant aux chapelles, elles sont toutes roses : saints et 
saintes roses, tableaux encadrés de dentelles h nœuds roses et 
même fenêtres à rideaux roses. 

Tout devait être étrange dans cette étrange église, il n'y avait 
d'êtres \ivants qu'un gros chat blanc endormi sur un autel et 
une petite vieille toute noire, trottant comme une souris et 
marmottant on ne sait quoi aux étrangers, avec des sourires de 
petite fée Carabosse. 

Est-ce à Cordoue, ou bien à Tolède, que nous avons vu le 
mendiant municipal dûment autorisé, et porteur d'une plaque 
de cuivre, comme nos commissionnaires ? C'est probablement 
dans les deux villes et à Burgos aussi. La plaque porte ces 
mots : Pobre de Cordoba. 

Il faut bien mettre un peu d'ordre dans la corporation et ne 
pas laisser les intrus s'y glisser; quand on a épuisé sa provision 
de petits sous, on leur donne des cigarettes, comme nous 
l'avons vu faire aux gens du pays : le pobre alors rejette avec 
dignité son manteau sur l'épaule, salue et allume sa cigarette 



182 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

à celle du bourgeois son bienfaiteur, après un : Accordez-moi 
la faveur... 

Les amis de nos amis sont nos amis, et les amis de ceux-ci 
sont encore les nôtres. Un de nos amis de Paris nous avait 
adressés à un sien ami de Madrid, lequel avait un secrétaire, 
qui avait un ami à Cordoue ; nous allâmes donc chez Tami du 
secrétaire de F ami de notre ami, pour lui demander si, outre 
les monuments que tout le monde connaît, il ne resterait pas 
encore, dans quelques habitations privées, quelques fragments 
de maisons ou de palais du temps des Arabes, ou d'époque 
plus récente, comme nous en avions déjà vu à Vittoria, à Tolède 
et ailleurs. 

Notre ami (il l'était au cinquième degré) se trouvait être un 
homme jeune, intelligent et fort aimable. Il nous mena d'abord 
chez des amis à lui (il est inutile de prolonger cette cascade 
d'amitié par procuration) lesquels, à défaut d'une véritable 
maison mauresque, s'étaient donné le plaisir de s'en faire con- 
struire une, en tous points copiée sur les anciens modèles. 

La cour était, comme toutes les autres cours de Cordoue, 
couverte de larges dalles de marbre blanc, ornée d'une vasque 
et d'un jet d'eau, environnée de plantes à larges feuilles et 
enguirlandée de roses grimpantes. Les fenêtres donnant sur 
cette cour étaient d'un aspect quasi mauresque, un peu bâ- 
tardées de gothique, et il y avait aux angles de la cour de pe- 
tites consoles découpées à la façon des créneaux arabes. Sur 
la partie qui fait face à la porte d'entrée, le style arabe brodé 
et pailleté éclatait dans toute sa splendeur. 

Ce qui était particulièrement curieux dans cette maison, c'est 



LES VIEILLES VILLES D*£SPA6NE. 183 

que dans des chambres parraitement modernes, aux portes et 
aux fenêtres découpées en fer à cheval, et flanquées de colon- 
nettes de marbre blanc, coiffées de chapiteaux délicatement 
fouillés, on apercevait des serviteurs, une sorte de concierge, 
en un mot, des gens vêtus comme nous, vivant comme nous. 
Mais ce qui n'était pas moins caractéristique dans ce décor 
d'un autre âge, c'était de voir des personnes installées dans 
une pièce meublée de bureaux à caisse et à casiers, avec des 
cartonniers à côté d'eux^ allant et venant en brodequins et 
en veston. Eh bien, au risque de sembler paradoxal, disons 
que rien n'était plus naturel , et que le va-et-vient de tout 
ce monde ne paraissait nullement insolite en un tel lieu. Le 
maître de la maison se prêta de la meilleure grâce à ce qu'on 
nt un croquis de son petit palais, et rien ne prouve que si, 
lorsqu'il dit la phrase traditionnelle : Souvenez-vous que cette 
maison est la vôtre, « d la disposiciôn de Ustedn^ nous n'eûmes 
pas envie de manquer à la politesse, traditionnelle aussi, qui 
est de remercier et de ne pas accepter. 

Parmi les maisons particulières qu*il nous fut permis de voir, 
il en est une dont le souvenir ne s*effacera jamais de notre 
mémoire. Nous nous arrêtons devant une grille de fer forgé 
d'un dessin merveilleux. Derrière cette grille on aperçoit, au 
lieu du patio, un large escalier de marbre blanc avec des 
plinthes du même marbre; le patio est à gauche du vestibule. 
Nous sonnons et Ton nous introduit, par un corridor, dans 
une sorte de seconde cour qui n'est rien autre chose que l'un 
des bains publics qui avoisinaient la Mosquée. Les auges, les 
lits de massage, les dalles, les étuves, tout est intact ; ce qui 



181 LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 

aujourd'hui forme la cour devait être un vaste bassin; tout 
autour les colonnes, soutenant une série d'arcs en fer achevai, 
sont restées avec leurs chapiteaux finement ciselés, dont 
quelques-uns sont à peine rongés par le temps. La salle oti 
se trouvaient les étuves contient encore rentrée d'un corridor^ 
long boyau qui devait conduire à quelque dépendance de la 
Mosquée ; malheureusement, du côté opposé, il ne reste plus 
rien de l'antique construction, c'est-à-dire que le quatrième 
côté de la cour est fermé par un vulgaire mur de maçonnerie, 
avec une porte parfaitement vulgaire. 

Une forte fille à la figure joyeuse, aux bras robustes, faisait la 
lessive dans les auges, où jadis s'étaient trempés les sujets des 
khalifes ; là où ils s'étaient couchés, elle battait son linge et 
le brossait ; dans l'étuve, il y avait le bois nécessaire aux lessives, 
et de l'autre côté de la cour, derrière les colonnes, une grande 
cage de bois, où trois énormes dindons mangeaient et glous- 
saient sans se douter assurément de l'importance du lieu où 
on les avait placés. Le maître et la maîtresse de la maison vin- 
rent pour nous recevoir, c'étaient l'un des chanoines de la Mos- 
quée, et sa sœur ; le chanoine, vieillard à figure d'ascète bien 
portant, vêtu d'une longue lévite et coiffé d'un petit bonnet ec- 
clésiastique, appuyé, ou plutôt courbé sur une canne, ne fit que 
traverser la salle très lentement, tout en nous disant quelques 
mots aimables, il sortit par la porte de bois et se rendit à la 
Mosquée, dont il dirige les restaurations. Sa sœur nous tint 
compagnie, elle nous donna des explications très intéressantes 
sur ce qu'on croyait encore savoir relativement à ce bain. Entre 
autres choses elle nous dit qu'à part les robinets, tout ce qui 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. iW.i 

sert aujourd'hui, n'a jamais été ni changé ui réparé depuis le 
départ des Maures, et que les conduits qui amenaient l'eau 
pour leur bain sont encore ceux qui l'amènent pour sa lessive. 
Quand nous eûmes vu, écouté, pris un croquis, la sœur du 
chanoine eut l'amabilité de nous offrir de voir sa maison et de 
nous montrer comment la vie est organisée de nos jours chez 
les gens d'aisance moyenne, àCordoue. 







m 



Le Mitillo d'Almodovar. 

La maison contient au complet deux habitations, l'une au 
premier qui sert pourles saisons froides, l'autre au rez-de-chaus- 
sée, qui est l'habitation d'été. Tous les ans, quand viennent les 
grandes chaleurs, on déménage tout le mobilier, et on le des- 
cend dans les pièces, où l'ombre de la rue d'un côté, l'ombre et 
la fraîcheur du patio et de ses fontaines de l'autre côté, vous 
donnent la température la plus délicieuse. Dès que le froid re- 
paraît, on remonte le mobiher au premier étage, où tout est 



186 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

disposé pour qu'on ne sente pas les rigueurs relatives de l'hiver. 
Quand nous étions là, le mobilier était encore au premier 
étage ; la sœur du chanoine nous avait montré son habitation 
dans tous ses détails, lorsqu'elle nous conduisit dans un grand 
salon ; arrivée au milieu de ce salon, elle s'arrêta devant un 
portrait de jeune femme, photographie peinte, elle monta sur 
une chaise, décrocha le portrait, nous le mit dans les mains et 
nous dit simplement : «Vous voyez, c'estle portrait de ma fille, » 
puis, se tournant vers notre ami, elle lui dit : « Vous la recon- 
naissez bien, n'est-ce pas ? » 

Lui répondit : ^ Oh ! parfaitement. » 
Et elle, se tournant vers nous : « Eh bien, messieurs, on me Ta 
tuée, ma pauvre fîlle ! » Et notre ami nous donna l'explication ; 
la malheureuse jeune fîlle avait été assassinée, d'un coup de 
pistolet dans la tête, par un homme qu'elle ne voulait pas épou- 
ser, et assassinée sur les marches du théâtre, au moment où 
elle sortait de la représentation. 

La sœur du chanoine avait changé de fîgure, elle pleurait, 
elle essuyait ses yeux et cherchait à reprendre son calme. 
Notre ami lui dit : a Cet homme était un affreux brigand. » 
Elle répondit doucement : « Non, c'est un malheureux. »> 
Sous cette impression émouvante, la maison prit pour nous 
un tout autre aspect, et quand la sœur du chanoine nous fît 
entrer dans une chambre où, sur une table, près d'un petit lit 
de fer, une veilleuse brûlait devant une madone, et lorsqu'elle 
nous dit : « Ceci est la chambre de ma pauvre fille, telle qu'elle 
était h son dernier jour, » nous fûmes profondément émus. 
Le c( malheureux » est au bagne de Ceuta. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. «87 

L'organisation de la vie qui consiste à avoir deux domiciles 
dans la même maison n'est pas absolument particulière à Cor- 
doue ; dans la plupart des villes d'Andalousie, il en est de même. 
Mais où cela est particulièrement curieux, paralt-il, c'est dans 
certaines petites villes et dans certains villages, où les habitants 
les plus aisés ont une maison et des caves creusées dans la 
montagne ; Thiver, ils habitent la maison, et ils s'installent 
l'été dans les caves, ils y placent leurs meubles et y vivent avec 
tout le confortable de leur vie ordinaire. L'explication qu'on nous 
a donnée nous parait assez rationnelle. Dans les villes où il y a 
du marbre et de l'eau, on peut, en construisant les maisons à la 
façon des Orientaux, y produire de la fraîcheur, tandis que là 
où le marbre et l'eau manquent, c'est chose impossible. 

Nous avons d'ailleurs pu apercevoir vers Grenade et Murcie, 
en passant en chemin de fer devant quelques petites villes, des 
séries d'excavations avec portes et fenêtres pratiquées dans le 
roc de la montagne et qui devaient être ou des maisons de 
gitanes ou des faubourgs d'été. 

On ne se fait aucune idée de la quantité de marbre qui se 
trouve à Cordoue ; les environs contiennent des carrières qui 
fournissent 120 ou 130 sortes de marbres de toutes les couleurs. 
Dans un bâtiment jadis occupé par les jésuites^ on a construit 
un escalier monumental, l'un des plus beaux escaliers que nous 
ayons jamais vus, tourné et tarabiscoté de la façon la plus 
folle dans le style churrigueresque^ où les marches, la rampe et 
le perron, forment un échantillon de toutes les nuances et de 
toutes les qualités de marbre, qui se trouvent dans la contrée. 
Malheureusement, à cet escalier il ne] manque que le palais gi- 



188 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

gantesque dans lequel on aimerait S le trouver, il part d*uu 
couloir et d'un vestibule malheureux pour aboutir à des salles 
de classes d*une école moins que luxueuse. 

Ceci explique comment les Maures ont pu réunir celte mer- 
veille de polychromie, nous allions dire de pyrotechnie , cette 
forêt de colonnes de toutes les couleurs, qui remplit la cathé- 
drale de Cordoue. 

Malgré ces trésors incomparables, la polychromie est un fait 
rare, parmi les édifices. On n'en trouve guère de (race sur les 
façades des maisons. A part une énorme porte d'entrée d'un 
style quasi Louis XV assez agréable à Tœil, ouvrant au milieu 
d'un hôtel dans une rue voisine de San Pablo. Le premier 
corps de cet hôtel très ornementé et très mouvementé de 
lignes, percé de grandes fenêtres à grillages entre les colonnes, 
plaquées, est surmonté d'un immense balcon de fer très ou- 
vragé, formant au-dessus de la porte une sorte de tourelle. 
L'étage eu retrait au-dessus de ce balcon fait aussi bonne 
figure et se termine aussi par un fronton flanqué de terrasses 
garnies de vases et de boules. 

L'aimable habitant de Cordoue qui nous conduisait, nous fit 
visiter quelques maisons particulières et contempler, au fond de 
quelques vieilles cours, des restes arabes ou romains. C'est ainsi 
que chez un menuisier, logé comme beaucoup d'autres dans un 
morceau de couvent ou d'église, nous descendîmes dans les 
caves, les anciennes cryptes, où sont encore, assez bien con- 
servées, des mosaïques romaines. 

Presque toutes les églises de Cordoue ont été mosquées dans 
leur jeunesse, et cela se voit encore, tantôt par quelque vieille fe- 




Séïille. — Eiilrée de la catlo de Us Siurpe*. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. i9f 

nêtre à Tare en fer à cheval et tantôt par quelques ornements plus 
importants^ une frise sous la toiture, quelques arabesques sur 
la tour, quand le clocher lui-même n'est pas tout bonnement un 
ancien minaret transformé. 

Ceci est le cas de Féglise Saint-Nicolas, dont la petite tour 
nous servait de point de repère dans nos promenades ; cette 
tour est arabe dans tous ses ornements, c'est un minaret décou- 
ronné où la logette du muezzin a été remplacée par un petit 
campanile» 

Les places sont nombreuses dans les rues tortueuses de Cor- 
doue, mais ce sont le plus souvent de simples carrefours, un 
peu plus brûlés par le soleil que les petits couloirs tranquilles. 
Une des plus pittoresques est la place Géronimo Paez, large, 
irrégulière, ombragée de grands vieux arbres, et toujours à 
peu près déserte; les hautes murailles d'un vieil édifice du 
commencement de la Renaissance^ tiennent un des côtés. Une 
grande porte monumentale, ornée de colonnes et de statues, 
et couverte de sculptures à moitié gothiques, s'ouvre au centre 
de la muraille^ et sur le tout court une balustrade formée d'une 
rangée de croix de Malte inscrites dans un cercle. Chose 
étrange, ces restes d'une époque relativement récente sont 
usés et rongés par le temps, tandis que les morceaux mau- 
resques, les légères arabesques des murs extérieurs de la Mos- 
quée, les découpures de ses portes arabes ont conservé un 
certain air de fraîcheur et de jeunesse. 

Notre dernière matinée avant le départ est consacrée à un 
vagabondage tranquille et sans but par les rues. Nous errons 
dans tous les quartiers depuis le Paseo del gran Capitan, place 



102 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

dédiée au grand capitaine Gonzalve de Cordoue, le rival de 
Bayard, quartier opulent dont les maisons possèdent des patios 
à colonnes de marbre et de superbes jardins, jusqu'aux places 
et aux rues poussiéreuses des Taubourgs. 

Tout est spectacle pour nous, nous contemplons longuement 
des tondeurs de moutons, à l'apparence de parfaits gitanos, 
uous constatons une remarquable abondance de barbiers dans 
fous les quartiers et nous suivons une troupe de bohémiennes 
traînant par les rues leurs robes jaunes en loques, et s' arrêtant 
de porte en porte pour offrir de dire la bonne aventure aux 
muchachas imperturbablement souriantes, assises sur les dalles. 
Sur le pas d'une porte, une dame refuse. 

— Je la sais, dit-elle en secouant tristement la (6le. 





- Dans la cMbfdrilc. 



CHAPITRE DIXIEME 



i^ calle de las Sicrpes le soir. — La caihédrale et la Gfralda. - 
S. Ferdinand. — Le patio de les Naranjos. 



Ed route pour Séville, la perle de l'ADdalousie. Tout le long 
du chemin de fer se coutinue, comme avant Cordoue, la bor- 
dure iuioterrompue des grands cactus et d'aloès hérissés comme 
des hallebardes. 

A chaque chemin de traverse que nous coupons, une garde- 
barrière, des ânes et un cochon. La garde-barrière à la figure 
bronzée agite un drapeau , son cochon efTrayé par le fracas de 
la locomotive toumele dos aux voyageurs et rentre précipitam- 



196 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

laisser aller plein de charme ; cela ressemble presque à de 
rivresse, c'est l'ivresse de la lumière et du soleil absorbés dans 
la journée qui se fait sentir le soir. 

Séville avait eu, ce jour-là, sa dose exacte de soleil, car tout 
était bruit, mouvement et gaieté dans les rues; toute la popula- 
tion était dehors, dans la rue et sur les balcons, pour jouir de 
la splendide soirée qui s'annonçait. 

A peine brossés, à peine restaurés, nous sortons^ gagnés par 
la même ivresse, pour prendre aussi notre bain d'air tiède. Les 
places plantées d'arbres sont pleines de monde, mais la foule est 
surtout plus compacte dans une petite rue, « la calle de las Sier- 
pes » , qui est, à Séville, à peu près ce qu'est le Corso des 
villes d'Italie, le grand promenoir, le boulevard aux cancans. 
La calle de las Sierpes est une rue très étroite qui va depuis la 
poste, derrière la plaza del Duque, jusqu'à la place de la Con- 
stitution où se trouve l'ayuntamiento. Au-dessus de ses maisons 
bariolées, peintes en jaune, en rose et même en bleu tendre, 
la rue est entièrement couverte d'un bout à l'autre par des toiles 
accrochées aux toits ; aux carrefours les toiles s'entre-croisent 
de façon à ne laisser passer aucun rayon indiscret, et l'on n'y 
jouit que d'une petite chaleur d'étuvée très supportable au lieu 
de rôtir comme dans les rues dépourvues d'abris. 

Tout le commerce est centralisé dans la calle de las Sierpes 
et dans les rues environnantes ; c'est le quartier des marchands 
d'éventails, des bijoutiers, des libraires, et surtout de tailleurs 
et de modistes en quantité innombrable ; il y a des passants 
sur les trottoirs même dans le jour, et le soir on n'y peut avan- 
cer que pas à pas au milieu d'une foule compacte. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 197 

La rue prend alors un aspect féerique, les balcons qui régnent 
sur toute la ligne sont chargés de monde, les grands miradors, 




Ls puaria det Pardon, 

encombrés de pots de fleurs, ornés au dehors de grandes pal- 
mes vertes, ressemblent à des cages suspendues aux maisons 



198 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

qui porteraient, au lieu d'oiseaux, de jolies senoras jouant de 
Féventail. A tous les étages pendent des grappes humaines, par- 
ticulièrement féminines. Au bas la foule se presse et bour- 
donne. 

Plus de costumes, mais le pittoresque n'est pas banni pour 
cela . On a de quoi se rattraper avec les couleurs. Les femmes 
arborent des robes éclatantes et des châles flamboyants qui font 
penser, lorsque, sortant de Tombre, elles passent devant quelque 
vif jet de lumière, aux bocaux rouges, verts ou bleus des phar- 
maciens, tout simplement, comparaison naturaliste que nous 
offrons aux poètes de l'avenir. 

Les bourgeoises sont en noir, avec la mantille, et passent par 
groupes, l'éventail en main. La duègne n'est pas inconnue, quel- 
ques-unes de ces « horibles compagnonnes » se rencontrent, 
pilotant de jolies mafiolas à l'œil peu candide. 

Avec ses alternatives d'ombre et de lumière, avec sa foule si 

colorée sur les balcons et sur le pavé, la calle de las Sierpes de 

ce soir-là restera dans notre souvenir. Quelques petites rues 

adjacentes participaient à son animation, la foule s'y pressait 

aussi éclairée par les boutiques et par les fenêtres ouvertes et 

garnies de monde jusque sous les toits. Les toiles tendues dans 

la journée étaient pai^ci par là carguées, et par les ouvertures 

de ce plafond mobile apparaissait le ciel bleu piqué d'étoiles. 
Le lendemain et les jours suivants ayant été des jours de 

fraîcheur relative, la calle de las Sierpes n'offrit plus du tout le 

même aspect. Il y avait les mêmes fleurs aux balcons, les mêmes 

châles rouges dans la rue, mais tout, balcons et promeneurs, 

avait un petit air calme qui ne ressemblait en rien au char- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 199 

mant laisser aller et à la bruyanle gaieté du premier soir. 
Mais Tété s'est montré cette année extravagant partout , il 
a été partout pluvieux et froid, et Séville n*apas eu son compte 
de chaleur, les 40 et quelques degrés au-dessus de zéro dont 
elle jouit ordinairement. Le soleil en temps normal abuse et 
grille toute TAndalousie pendant de longs mois; les habi- 
tants de Séville ne commencent à respirer que vers onze heures 
du soir, alors les rues s'emplissent, on court au Prado, sur les 

grandes places, partout où Ton peut espérer un peu de fraî- 
cheur. Les bancs qui garnissent les grandes places sur toute leur 
longueur, sont arrosés à outrance, Teau d'abord siffle et re- 
jaillit en touchant le marbre brûlant, mais à la fin ils se refroi- 
dissent elles Sévillaues peuvent s'asseoir et jouer de l'éventail 
pendant quelques bonnes heures. 

La Giralda nous ayant hantés toute la nuit, nos premiers pas 
furent le lendemain matin dirigés vers la cathédrale ; la rue 
de las Sierpes était à peine éveillée, on ouvrait les boutiques et 
l'on tendait les toiles. Bientôt le sommet de la Giralda, avec la 
statue tournante qui la couronne, apparut au-dessus des mai- 
sons, et cinq minutes après nous étions au pied de cette mer- 
veille d'une ville qui est une merveille elle-même, comme le dit 
le célèbre proverbe : 

Quien no ha vîslo Sevilla, 
Nohavislo maravilla. 

La Giralda qui sert de clocher à la cathédrale chrétienne n'est 
arabe que jusqu'aux trois quarts de sa hauteur,c'est-à-dire jusqu'à 
quatre-vingts et quelques mètres. C'est une énorme masse carrée, 



eOO LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE*. 

solide et sans saillie aucune, mais Couverte du hau.t en l)as de 
ces sculptures arabes qui donnent à des édifices d'une lourdeur 
réelle, r apparence de la légèreté. Sur chaque face au*dessus d'un 
premier corps moins ornementé, s'ouvrent quatre étages d'uué 
seule fenêtre simple ou double, élégamment découpée, dans des 
arcatures d'un dessin charmant varié à chaque étage; elles sont 
logées entre deux grands cadres d'ornements quadrillés, sur- 
montés d'une fausse galerie d'arcs en ogive dentelée. L'œuvre 
construite vers l'an 1 000 par l'architecle arabe Huever s'arrête là^i 

Le couronnement de la tour, ajouté au seizième siècle, est du 
plus élégant slyle de la Renaissance ; c'est d'abord un étage de 
la même largeur que la construction arabe, ouvert sur chaque 
côté de cinq grandes baies qui laissent apercevoir toutes les 
cloches et couronné par une balustrade ornée de boules et de 
pots à fleurs de fer. En retrait s'élève ensuite un campanile 
carré ouvert par une grande arcade sous laquelle se balancent 
les grosses cloches, puis, en retrait encore, se profile sur le ciel 
une sorte de lanterne qui sert de piédestal à la statue de la Foi 
debout sur une boule et tendaut une voile. C'est de cette statue 
qui tourne à tous les vents que vieut le nom de Giralda donné 
à la tour [girm\ tourner). 

L'édifice tout entier est d'une belle couleur blanche et rose ; 
dans la partie arabe le ton des briques sert de fond aux scul- 
ptures et aux décorations de stuc, plus haut elle est plus jaune 
et plus dorée, mais plus l'œil s'élève et plus il est agréablement 
arrêté par les détails et par les ornements qui se détachent 
en silhouette sur le bleu du ciel. 

Au pied de la Giralda se trouve comme devant la mosquée 








SévUle lo aoir. — Calle de Us Siorpi>$- 



LES VIEILLES VILLES D*£SPAGNE, 203 

de Cordoue une belle cour mauresque nommée aussi le patio 
de los Naranjos. On y pénètre par la puerta del Pardon ; ce 
côté de la cathédrale est presque entièrement arabe, ce sont 
comme à Cordoue des murailles garnies d'un couronnement 
de créneaux taillés en degrés d'escalier, élevées sur une sorte 
de soubassement de deux mètres qui fait le tour de la cathé- 
drale, avec une ceinture de petites colonnes reliées par des 
chaînes comme des bornes. 

La puerta del Pardon est à la fois arabe, gothique et re- 
naissance. L'arcade et ses fines ornementations, moins quelques 
rinceaux de la renaissance, les deux battants de la porte et son 
plaquage sont purement arabes, mais des statues d'apôtres et 
d'anges sous des dais gothiques veillent de chaque côté. Immé- 
diatement au-dessus des entrelacs mauresques, un grand bas- 
relief chrétien est encadré dans la muraille, et la petite façade 
se complète par un fronton à jour habité par quelques petites 
cloches. 

Le patio de los Naranjos est une grande cour carrée, bordée 
en partie de constructions arabes et plantée d'orangers moins 
beaux malheureusement que ceux de Cordoue, qui s'alignent 
autour d'une vieille fontaine destinée jadis aux ablutions des 
Arabes. L'immense vaisseau de la cathédrale dresse dans le 
fond ses majestueuses murailles d'un gothique flamboyant, 

m 

ses tourelles, ses arcs et ses aiguilles. On sait que, lorsque le 
chapitre de Séville voulut élever une cathédrale chrétienne sur 
l'emplacement d'une ancienne mosquée arabe, il donna aux 
architectes le programme le plus vaste et en même temps le plus 
simple : Élevez-nous un monument tel que nul ne puisse, non 



204 .LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 

seulement le surpasser, mais mêmeTégaler en grandeur, en]ma* 
jesté et en beauté. Faites que Ton dise- à sa vue que nous étions 
fous, vous de l'avoir conçu, nous de l'avoir payé. 

Avec de pareils ordres, une pareille latitude, les architecles 
se sont lancés dans Fimpossible, dans le fantastique et dans le 
rêve, ils ont entassé Télonnant sur le vertigineux, ils ont réalisé 
l'irréalisable et produit avec tout cela le chef-d'œuvre colossal 
qui fait la gloire de Séville. 

Le portail du transept qui s'élève au fond de la cour des 
Orangers, juste en face de la puerta del Pardon, malheureu- 
sement inachevé, est un des plus beaux morceaux de cet en* 
semble merveilleux. Le sommet seul est terminé; il présente, 
au-dessous d'une large balustrade^ finement découpée, des en- 
trelacements d'ogives et de rosaces du gothique le plus fleuri. 
La porte est flanquée de chaque côté par des faisceaux de tou- 
relles cannelées, sculptées sur chaque pierre avec la finesse 
d'une broderie, de dessins presque arabes. 

On pénètre dans la cathédrale par la porte du Crocodile, une 
entrée fort sombre cachée sous les arcades arabes h gauche 
du grand portail ; ce côté est très curieux : il y a, donnant sur 
le patio, une petite chaire à prêcher en plein air qui sert encore 
h certaines époques, puis, sous la porte elle-même, quelques 
sculptures qui prennent dans le demi-jour un caractère bizarre 
rendu plus étrange encore par ce qu*on aperçoit en levant les 
yeux. 

Sommes-nous dans l'antichambre d'un alchimiste? un énorme 
crocodile suspendu à la voûte montre son ventre vert; c'est, dit 
la légende, un cadeau d'un sultan d'Egypte envoyé au roi Al- 



UES VIEILLES VILLKS D'ESPAGNE, "205 

pliOQs-' lu Sage. Sous le crocodile, l'iDlérieurde l'église semble 
un goulTrc noir, dans le foodjduquel sciolille comme un œil 




rouge à demi fermé, un coiu de la rosace d'une verrière. Uue 
nombreuse collecUoD de très beaux meadiants rappelle quel' ou 



206 L£S VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

se trouve sous le porche d'une église. Quelques-uns assis par 
terre invoquent Dieu et les saints en demandant « una limosna» 
pendant que d'autres se promènent enveloppés dans leurs man- 
teaux en fumant la cigarette et se contentant de tendre sans 
mot dire la main aux visiteurs. 

Ce qui frappe, en entrant dans l'église, c'est son immensité 
dans tous les sens, immensité en longueur, immensité en lar- 
geur, énormité en hauteur. La nef est effrayante de grandeur 
et de noirceur, c'est à peine si, là-bas tout au fond, quelques 
ouvertures donnent un peu d'une lumière erépusculaire sur la- 
quelle se dessinent les silhouettes colossales de piliers d'une 
grosseur véritablement fantastique. Comment dans ce pays du 
soleil a-t-il pu pousser une église aussi terrible ? quel contraste 
entre la Giralda, cette coquette, et cette énormité de pierres de 
taille, sombre et mystérieuse comme les plus mystérieuses ca- 
tacombes? 

Cependant on s'habitue peu à peu à l'obscurité et, toujours 
écrasé par la grandeur du monument, on commence à en dis- 
tinguer les détails. La capilla mayor ou le chœur est fermée 
d'une haute grille, et circonscrite entre des piliers plus gros 
que bien des clochers, qui montent, nus et lisses, sans sculptures 
et sans ornements, jusqu'aux voûtes. Tout est de proportion co- 
lossale, et l'on n'a qu'à jeter les yeux à travers la grille pour en 
juger : sur les marches de l'autel sont étages des cierges hauts 
comme des mâts, qui semblent à peine proportionnés à la taille 
de l'autel ; plus loin des orgues gigantesques élèvent leurs hauts 
tuyaux et braquent sur les fidèles une autre série de tuyaux 
horizontaux semblables à une batterie de canons. Le jour de 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 207 

notre visite étant la veille de la fête de saint Ferdinand, le roi 
de Castille qui reprit Séville aux Maures en 1248, la statue du 
saint en costume du temps de Henri IV, est exposée sur Tautel 
de la capilla mayor. Demain est le grand jour, dans la cha- 
pelle royale derrière le chœur, le corps du saint, encore re- 
vêtu de son harnais de guerre, sera visible dans sa châsse 
d^or. 

Nous n'entreprendrons pas Fénumération de toutes les cha- 
pelles de la cathédrale, toutes différentes de caractère et rem- 
plies de chefs-d'œuvre, retables, sculptures, tableaux, etc. ; cha- 
cune d'elles est un petit musée comme aussi les sacristies de la 
salle capitulaire où sont conservées, entre antres richesses, cus- 
todes, reliquaires, chandeliers, etc., les clefs de la ville remises 
à don Ferdinand. 

On n'a pas le droit de ne pas monter dans la célèbre Giralda, la 
tour arabe qui sert de clocher à la cathédrale chrétienne, nous 
bénissons tous les jours le ciel de n'avoir pas pensé à nous sous- 
traire à ce devoir, car il nous a permis d'entrevoir le dernier 
intérieur andalou de toute l'Espagne. C'est le logis du gardien 
de la tour, établi au rez-de-chaussée : un bruit de guitare s'é- 
chappait de la porte entr'ouverte. bonheur ! une guitare 
pourvue de ses cordes. L'Espagne était retrouvée! nous en 
avions vu une à Fontarabie, {nais elle était accrochée au mur 
et elle manquait de ses organes essentiels. Depuis plus rien I.... 
on comprend notre joie. 

Nous pénétrâmes, on était à table et, en attendant la tortilla 
surveillée par la ménagère, un jeune homme grattait une gui- 
tare de famille au ventre respectable et noirci par les années. 



1^ tiii ^ j^ tt iz»t rh.LJLi^zi-rt L -rcfiriî ie kt;t L:e el de lool 

: -iLiitf izr: ji- ii.:»t îcr î»i ri. sj:»r -i iJ I-r liiâ rescdiier m^me de 
^ îi.-^^ -'^ r/i^" M iir-L:! i Vi-r.-^ >î e:;r:n{5. El le jeune 
1 ,r..r.'-r j....- i. ■ »: • ;-ï :^ Il^l' i^>^. i::»:i:::p3i:né parles la- 
_L^ii ^ • -u? .-> ^Z' -r. > 'is î.^^Lzirs -^-e pièce douteuse, on 
I» .:> VI 1' l^ d I-' -uLLrt *Il'^<r. -: r_in la ménaîrère, avant 

1 TLi-C: - , L*>ri M si.^TTt': îf li G'rilli pir on petit couloir 
-^i: t± z*i±'t l•-t:.:^f. ril ::_':ie et retriirce sans cesse en 
11' n: l'u^r ::*l: 1-^ jojt-ij^^'jt'ri^ : i^r rte* 1ms la muraille les dif- 
'."-^.'1 ^ :\ r-^ Il g.Li*.r?.TTZ 1-f S^'Zr- Oa arrive ainsi sans fa- 
:^*tî 1 -A 2i-r-:^r:i*t } ii ^-r-.'Tiir, •jî: >r termine la partie mau- 
•-r*^:-:r: il \i - û." L ^: i^^ "^^ Ir Li-!eu.% et Ton prend ensuite 

^u :I«f i*t y^' Li :uJi:«L-iIr ^-I jj'T'jLiit ses dômes et dresse 
^< i.c*.I > ^:i.^^*i^i tzi'zzi i--^:•e>^'>i:^, et dont on peut dé- 
ru.! r-i- i - ,L r .ibJrii :-«-..:t li .M::T::r>^ irobiîeclure, les terrasses, 
.•.^ :Îm,-:': -lis i « .^r^>. I«^> .'•:.-^ ,:hes coîhlques, les petits che- 
ii.-i:- i^ •-'•, :> ::ri c-:> Ir; Ivre les làlustrades ! Et quelle vue 
>^/ Il ^u i -c >c*? .-^iz: ..i^Iri5 J'r^I:>e, >a pîaza de Toros irré- 
^*..» -^^ -^ .:: a i,:.:-- : r ->:-:e e::î:èrement l'arène, ses 
,u :\r:f>. >i:> X..,.*: '^ ir r_i.s:z> à terrasses, et son Guadal- 






c JL .,v.-ux:. >v-.r 1 i^::^ ûce, Kioi les Mtiments de TAlcazar 
j\^^ •v>N^i^' :: * . wr\> i --i czcx::::te Je Hanches tours crénelées, 
\ .,• ... ^ ^. v^ 2::is*^> \ertes Jes jardins San Telmo el de 



^- 



H .«« ^ •«> « <2*^« V 




Sérille. — U GiraltU. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 211 

la promenade du Prado. Et par-dessus lout cela, par-dessus les 
plaines d'un jaune d'or qui ferment l'horizon, ud océan de bleu, 
UD ciel d'une pureté et d'une prorondeur admirables. 
Quand nous redescendîmes les pentes de la Giralda, les bruits 



de ^ilare et les lamentations recommencèrent dès le sixième 
étage. La tortilla avait disparu, mais le jeune homme à la gui- 
tare grattait eucore et la ménagère gifllait toujours avec le 
même enthousiasme sa turbulente progéniture. 

Bien entendu nous ne manquâmes pas d'aller visiter le len- 
demain la capilla reale de la cathédrale oîi le corps de saint 
Ferdinand était exposé. La cour des Orangers n'avait plus le 



212 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

même aspect; en Thoniieur du roi uu poste de soldats campait 
sous les arcades mauresques et fournissait des factionnaires 
à la porte de la chapelle. 11 y avait messe et sermon patrioti- 
ques, quelques grands cierges allumés ressemblaient de loin à 
des étoiles tremblantes ; au pied de la chaire du prédicateur^ 
une cinquantaine de dames étaient agenouillées ou assises, Té- 
\entail à la main, comme toujours; les hommes se tenaient de- 
bout derrière. 

Ces cinq ou six cents personnes dans Timmense cathédrale 
faisaient Tefifet d'un tout petit groupe, de temps en temps quel- 
ques ombres arrivaient et se prosternaient au pied des colonnes; 
devant Tautel de la Capilla Mayor où Ton disait la messe, un be- 
deau en costume du seizième siècle, une grande baguette à la 
main, faisait agenouiller tout le monde. 

A la capilla de San Fernando, ou se pressait pour voir le corps 
du roi dans sa châsse gardée par deux factionnaires, la baïon- 
nette au fusil et le shako accroché sur le sac, mais la multipli- 
cité des ornements ne permettait guère d'apercevoir autre chose 
que de vieilles étoffes et une apparence d'armure. La chapelle 
est très riche et contient les magnifiques tombeaux du roi 
Alphonse X, de la reine Béatrix, femme de saint Ferdinand, et 
de Maria de Padilla, la favorite célèbre et de sanglante mé- 
moire de Pedro le Cruel. 




V 1 liscuoU de baila. 



CHAPITRE ONZIEME 



SÉVILLB (sLiTF.). 

'L'Alcazar. — Pierre le. Cruel el Maria de Padilla . — l.a tour de l'Or cl ses 
jardins. — Les promenades. — Les toreros en petite tenue. — Luc escucla 
de baile. 



L'Alcazar est situé tout à cdlé de la cathédrale. Devant le 
portail du transept opposé h celui de la couv des Orangers se 
trouve une large place, laplazadelTriunro dont une des faces 
est occupée par les premières tours de l'Alcazar et l'autre par 
la casa Lonja. La casa Lonja est un édifice d'un style désa- 
gréable et lourd, dû à Herrera, un grand bâtiment carré au 
toit décoré d'une balustrade à grosses boules et de quatre py- 



214 LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 

ramides aux angles. Le patio de cette caserne est d'un aspect 
plus agréable par bonheur ; Tédifice est occupé par le tribunal 
de commerce et par les Archives des Indes* 

En face de la Lonja commence la grande enceinte de 
murs crénelés qui entoure l'Âlcazar. Entre les tours, des petites 
maisons blanches se sont accrochées aux murailles aussi blan- 
ches qu'elles ; la première cour dans laquelle on pénètre est 
tout entière bordée de ces bâtiments et de ces tours crénelées, 
c'est la partie guerrière de l'Alcazar, chargée de défendre le 
palais des vieux rois maures, bijou précieux que les rois cas- 
tillans ont plus ou moins détérioré. 

Le palais proprement dit est au fond de la cour. La cour de 
la Monteria, ainsi nommée parce que sur les côtés se trouvaient 
les logements des Monteros de Espinosa, descendants d'une far 
mille qui possédait le privilège de fournir la garde particulière 
des rois. La façade se compose d'un grand portail décoré de 
haut en bas des plus belles fioritures de l'art arabe, flanqué 
de hautes murailles, nues jusqu'aux deux tiers de leur hauteur 
et ouvertes ensuite par une belle galerie d'arcades disposées 
trois par trois, soutenues par de hautes colonnettes blanches; 
dans le portail, ces arcades sont plus petites et plus ornementées. 

Que dire de l'intérieur? Malgré les transformations opérées 
par les rois et particulièrement par Charles-Quint, malgré les 
restaurations et et les faux embellissements, c'est encore le 
plus charmant ensemble de décors d'opéra qui se puisse voir. 
Cela n'a pas la poésie et le grandiose de l'Alhambra, bâti au 
sommet d'une forteresse dont les tours en ruines sont escala- 
dées par une forêt touffue, mais c'est gai, vivant et ensoleillé. 



LES VIEILLES VILLES 0*ESPAGNE. 2i5 

« 

Le pla$ ravissant de ces décors d'opéra est le patio de las 
Doncellas, entouré d'aue galerie d'arcades dentelées, soutenues 
par de petites colonnes de marbre blanc ; il n'est pas un pouce 
des murs de ce patio qui ne soit couvert d'ornements; au-dessus 
des arcs, de délicates arabesques de stuc forment des dessins 
réguliers, ou s'enroulent dans les frises, sous la colonnade 
brillent les azulejos, carreaux de faïence vernissée, disposés en 
figures géométriques à dessins d'un bleu vif. 

Le centre du patio est garni de fleurs et de plantes à larges 
palmes, entourant la vasque d'une fontaine. La galerie supé- 
rieure est de Charles-Quint. Ce patio étincelant s'appelle le pa- 
tio de las Doncellas, parce que les rois maures recevaient sous 
ses arcades un tribut de cent jeunes filles payé par le royaume 
de Léon, jolie scène d'opéra cadrant bien avec le décor. 

Au fond du patio s'ouvre la salle des Ambassadeurs, grande 
pièce carrée très haute, absolument couverte d'azulejos et d'or- 
nements de stuc compliqués au possible, où se mêlent les 
dessins arabes et les écus blasonnés de Caslille, les tours et 
les lions héraldiques. Ce sont des sculpteurs arabes venus de 
Grenade qui ont décoré celle salle pour le compte de Pedro le 
Cruel. Le plafond est une coupole en média naranja, moitié 
d'orange, peinte et décorée comme le reste, commençant au- 
dessus d'une série de portraits de rois de Cas tille, trop élevés 
pour qu'on puisse les bien voir. 

Malheureusement beaucoup des carreaux de faïence qui gar- 
nissent le bas des appartements et des galeries de l'Alcazar 
sont tout simplement simulés en peinture h la détrempe, les 
anciens azulejos ayant péri dans le cours des siècles. 



tri LLS V.EILLES VILLES D'ESPAGNE. 

A^r^> Ir p.i:I-j tle lis DoDcellas et le salon de Embaj adores, il 
rv^te i ^:-:r le pi:io Je las Mohecas, plus petit et tout aussi 
e'-lz^celi::!- q^-rljies pitîos plus ordinaires, petits jardins rem- 
pli ijrizzi:ry. Je rl^^iers et de bananiers, quelques salles où 
le Enirtre, le stjc eila faïence riTalisent d'éclal. Puis des ap- 
p•^irtez:eL:^ r:}iux, le salon mauresque d'Isabelle 11, Foratoire 
de Ferlin ici ;e Citiijlipe, rappartement de Pedro le Cruel et 
celiii Je MiTÎa Je Pililla, l'épouse de la main gauche de ce 
mi B^e-lleje si peu commode avec ses épouses de la 
main droite. Pedro et Maria de Padilla remplissent de leurs 
souvenirs tout TAlcaiar. Ici« Pedro Gt assassiner son frère don 
Fadrique. plus loin il lit suspendre les têtes de quelques magis* 
trats coupables sans doute d'avoir refusé quelque complaisance. 
Au dehors, sous les murailles, Pedro fit massacrer un roi maure 
de Grenade, Abou Saîd Alhamar, Tenu en grande pompe im- 
plorer son amitié. 

Avant de gagner les jardins, le guide conduit le visiteur aux 
bains des sultanes, vaste pièce d'eau jadis à ciel ouvert comme 
celle des patios, et maintenant renfermée sous les voûtes d*une 
galerie gothique. Au temps de Pedro, Maria de Padilla rem- 
plaça les sultanes et s'y baigna au grand soleil ; Pedro le Cruel 
admettait ses courtisans au spectacle des ébats aquatiques de 
la belle favorite et, tout en devisant gaiement, poussait la ga- 
lanterie jusqu'à boire un peu de Teau des bains, galanterie que 
les bons seigueurs s'empressaient d'imiter. 

Un jour, Pedro, voyaut qu'un de ses amis s'était abstenu de 
faire la galaule libation comme les autres, lui demanda la rai- 
son de ce min.luc de courtois'e, et reçut cette réponse : — 



LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 2i9 

Âh ! seigneur roi, excusez-moi, je me connais; après avoir 
goûté la sauce, je voudrais goûter à la perdrix. 

Les jardins de TAIcazar, étages sur divers plans, sont mer- 
veilleux. C'est d'étage en étage un fouillis d'arbres et de fleurs 
coupé par de petites allées briquées où se voient encore les 
traces d'une autre invention de Pedro. Des lignes de petits 
trous entre les briques sont les orifices de minces jets d'eau 
qui peuvent encore, quand on veut les faire jouer, jaillir en 
Tair et donner aux promeneurs l'illusion d'une pluie à l'envers. 

Les masses sombres des figuiers, les sveltes panaches de 
palmiers, les massifs d'orangers piqués de taches d'or, les al- 
lées d'ifs et de grands buis taillés, sont dominés d'un côté par 
une grande colonnade rocaille dans le genre de la fontaine des 
Médicis au jardin du Luxembourg, commençant au-dessus du 
réservoir, grande pièce d'eau située sur une terrasse d'où l'on 
embrasse une vue générale des jardins. 

Les bâtiments qui s'aperçoivent sur les autres faces des jar- 
dins sont d'aspect plus mauresque ; ce sont de hautes murailles, 
blanches à crever les yeux, percées seulement dans les étages 
supérieurs de petites fenêtres en fer à cheval, ou par des gale- 
ries d'arceaux arabes éclairant les anciens appartements des 
sultanes, puis des terrasses, presque marocaines avec le bleu du 
ciel et les palmiers qui s'élancent au-dessus des patios, puis des 
tours à créneaux pointus. 

Au centre des jardins, non loin d'une autre pièce d'eau ap- 
pelée Bain de la sultane, se trouve un petit pavillon circulaire, 
plaqué d'azulejos, construit par Charles-Quint, pour y passer 
ses heures de rêverie. Par les ouvertures de cette retraite em- 



220 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

baumée, Tempereur pouvait apercevoir toutes les parties du 
jardin et jouir en toute tranquillité de la magique féerie apprê- 
tée par Fart et jouée parla nature. Nous aimerions mieux cela 
que Saiut-Just. 

L'Alcazaret ses jardins sont complètement entourés de mu- 
railles blanches à tours carrées, se perdant parmi les maisons 
en descendant vers le Guadalquivir, interrompues ensuite par 
les transformations opérées pour la fabrique de tabac et pour 
les promenades, mais se retrouvant plus loin dans toute leur 
intégrité, et rejoignant les murailles delà ville. 

Autour de TÂlcazar circulent des petits passages à nombreux 
zigzags, des petites rues blanches et tranquilles où tous les bal- 
cons des maisons silencieuses semblent se cacher sous les toiles 
flottantes. 

Entre le Guadalquivir et FAlcazar se trouvent quelques rues 
pittoresques occupées par des ateliers de serruriers, de menui- 
siers, par la douane et par les entrepôts devant lesquels sta- 
tionnent toujours des muletiers et des charretiers. 

Sur le quai planté d'arbres, et grillé tout de même par le 
soleil, il y a quelque mouvement, de grands et de petits navires 
sont amarrés sur les deux rives, un bateau à vapeur descend le 
fleuve, et dans le lointain se dessinent quelques hautes mâ- 
tures. Au bout du quai se dresse la tour de TOr, remarquable 
par sa situation sur le bord du fleuve, à Feutrée de la prome- 
nade de Cristina, et importante par la place qu'elle tient dans 
rhistoire de Se ville. 

Cette vieille tour aux briques d'un beau ton doré est à trois 
corps, le premier très large surmonté d'une plate-forme à cré- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 221 

neaux, et le second très étroit, également crèûelé; le troi- 
sième semblable à une lanterne de pliare est une petite togetie 
à coupole coQverle de faïences à reflets verts. On fait remonter 
sa coDstructioa aux Romains, mais les Arabes y travaillèrent 
aussi ; longtemps elle servit de phare ati pori, qui se fermailpar 




nue chaîne partant de ses murailles pour aller s'accrocher en 
face au faubourg de Triana. Pedro le Cruel y enferma ses trésors 
<;t aussi ses maltresses, quand la favorite en titre, Maria de Padilla 
occupait l'Alcazar, notamment doria Aldonza Coronel, venue à 
Séville pour demander la grâce de son pfere et de son mari, 
déjà exécutés. Plus lard, on y déposa l'or apporté d'Amérique 



222 LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 

par les galions, aujourd'hui ce sout de simples douaniers qui 
rhabitent. 

La tour de TOr était jadis reliée àTAlcazar par des murailles 
qu'on abattit pour faire au bout du quai le paseo de Cristina, 
jolie petite promenade au centre de laquelle on a ménagé un 
vaste rond-point, le Salon, garni de bancs de marbre» ombragé 
par de grands et magnifiques arbres. La fraîcheur règne sous 
ces voûtes de verdure, tandis qu'à côté, le soleil brûle le pavé. 
Au fond des avenues apparaissent, violemment éclairés, les pal- 
miers des jardins San Telmo. 

Le palais San Telmo appartenant au duc de Montpensier est 
un immense édifice à la façade brillante et surchargée. Le 
grand portail est particulièrement ornementé, Tarchitecte s'est 
plu à torturer les lignes et les marbres de façon à faire une 
entrée ouvragée comme un bibelot. Les jardins sont merveil- 
leux, malheureusement, le palais étant fermé, nous n'avons pu 
les voir qu'en faisant le tour à l'extérieur, ce qui n'a fait qu'a- 
jouter à nos regrets. Des bouquets de palmiers, des touffes de 
plantes tropicales, jaillissant au-dessus des murailles nous 
donnaient une idée haute, mais bien incomplète, des splendeurs 
de l'intérieur où les arbres les plus rares, les plantes exotiques 
et toutes les curiosités végétales des pays du soleil ont été réu- 
nis et poussent merveilleusement sous le ciel de Séville. 

La grande promenade à Séville est le Prado, absolument 
semblable à un bois de Boulogne quelconque, derrière le pa- 
lais San Telmo. C'est tout ce que l'on peut imaginer de moins 
espagnol, comme public et comme promenade ; entre cinq et 
six heures de l'après-midi, on peut voir là les mêmes calèches, 



LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 223 

les mêmes cavaliers et les mêmes amazones qu'au tour du lac 
parisien. Seuls, quelques toreros détonnent au milieu des cha- 
peaux noirs et des redingotes ; ce n'est pas qu'ils soient bien 
beaux, mais ils se tiennent admirablement à cheval. 

Séville étant un centre de tauromauchie, on rencontre beau- 
coup de toreros ; dans la calle de las Sierpes, ils ont certains cafés 
attitrés oîi l'on en voit toujours trônant au milieu d'un cercle 
d'admirateurs. Désillusion I Ces messieurs sortis de la plaza de 
Toros ont une tenue peu prestigieuse, et ressemblent beaucoup 
à des acteurs de province en quête d'un engagement. À l'heure 
correspondant à l'heure de l'absinthe sur nos boulevards, ils ar- 
pentent par groupes les dalles de la calle de las Sierpes en dé- 
gustant une cigarette éternelle. Voici le dernier genre : figure 
rasée, grand sombrero de peintre en décors, petite veste serrée 
à la taille, pantalon gris collant, pas de cravate et des diamants 
à la chemise. Signe particulier, derrière la tête : une toute pe- 
tite queue de cheveux nattés, presque imperceptible, relevée à 
la japonaise. 

Hélas! hélas I Où est le torero à pompons de jadis? Où est 
le chapeau andalou d'antan ? 

Autre désillusion cruelle ! Le moderne barbier de Séville^ le 
petit fils de Figaro manque aussi complètement de prestige ; 
il n'a rien gardé du galant costume de son grand-père, et par 
quoi Ta-t-il remplacé? par quoi, ô honte I par une grandissime 
chemise descendant presque sur les talons, il la passe sur ses 
vêtements et elle lui sert de tablier ! de plus, affligeant mépris 
de la tradition, aucune guitare n'est accrochée dans sa boutique, 
en tous points semblable à celle d'un vulgaire raseur parisien. 






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:• ;. ., • t^:.i u>i»e z:î>>::^ vie fvjs. La Bourse 

. V ^ ^^ j • i-^ : i • : -^^ i - ' -^ '^^^^ i ^^ heures, le 
.. .r < ^ v: -:< 5^ rr^v.: ":e-l hors de la fabrica. 






LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 227 

C'est un flot, une inondation qui s'écoule par toutes les issues, 
particulièrement par le quai du Guadalquivir, émaillé de leurs 
châles jaunes et rouges comme un champ de coquelicots et 
de coucous. 

Les nombreuses églises de Séville sont plutôt intéressantes 
par leurs tableaux et leurs richesses intérieures que par leur 
architecture. Il y a bien quelques tours, arabes, et quelques 
vestiges de mosquées, mais ces tours et ces restes ont subi trop 
d'altérations et de transformations. Parmi les façades les plus 
importantes se trouve celle de la Caridad, chapelle d'un grand 
hôpital, remarquable par l'application, dans les cadres des 
fausses fenêtres, de grands tableaux en carreaux de faïence. 

Au nombre des palais ou habitations particulières à visiter, 
la maison de Pilate tient le premier rang. Elle est à Tune des 
extrémités de la ville près la porte de Carmona ; au dehors très 
peu apparente, elle ne se distingue que par une vieille porte 
sous une balustrade sculptée. 

Mais l'intérieur est ravissant. Quand, la porte ouverte, on 
pénètre dans le grand patio, après un petit vestibule assez ordi- 
naire, on ferme les yeux devant l'éblouissement d'une grande 
cour pavée d'une marqueterie de marbre, entourée d'une gale- 
rie d'arcs arabes, que surmontent des balustrades gothiques et 
les arcades d'une seconde colonnade. Colonnes de marbre, 
murailles revêtues d'azulejos, arcades aux fines décorations, 
balcons semblables à une dentelle, tout brille dans ce magni- 
fique patio. La seconde galerie aux arcades plus légères est 
encore plus étincelante et détache ses blancheurs sur le bleu 
pur du ciel. 



228 LES VIEILLES VILLES DESPAGNE. 

Dans le patio s*élève une belle fontaine, au centre de laquelle 
un groupe de dauphins soutient une seconde vasque surmontée 
d'une tête de Janus. Aux angles sous la colonnade sont pla- 
cées des statues antiques venant de Rome. On monte à la 
galerie supérieure par un superbe escalier tout entier couvert 
par un revêtement d*azulejos que des coups de lumière, venant 
des petites fenêtres, font briller et miroiter. 

La casa de Pilatos a été construite au commencement du 
seizième siècle par don Fadrique Enriquez y Ribera, au retour 
d*un pèlerinage qu'il fit en Terre Sainte. Ce seigneur, voulant 
en faire un souvenir de son voyage à Jérusalem, y organisa Fin- 
térieur et les dépendances de façon à rappeler toutes les sta- 
tions du chemin de la Croix. La maison s'appela la maison de 
Pilate, une grande salle devint le prétoire de Pilate, le balcon 
sur la place, le balcon de Pilate. Tous les épisodes de la Pas- 
sion sont ainsi rappelés et la maison devint le point de départ 
d'un chemin de la croix aboutissant à un calvaire hors de la 

ville- 
Tout cela est bien conservé et bien entretenu. Les azulejos 
surtout sont splendides, et tout concourt à faire de ce palais 
un ensemble véritablement éblouissant. La maison de Pilate 
appartient au duc de Médina- Cœli, qui possède à Séville sur 
la plaza del Duque un autre palais plus moderne, mais tout 
aussi brillant, agrémenté d'un superbe patio plein de fleurs en- 
tourant quelques palmiers. 

L'ayuntamiento de Séville est situé place de la Constitution 
au bout de la calle de las Sierpes. C'est un édifice inachevé, en 
plusieurs morceaux, dont un est du plus joli style de la Re- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 229 

naissance ; ce côlé de la façade est littéralement couvert de 
délicates oraemenlatîons, de rioceaux et de feuillages, entou- 
rant les fenêtres, grimpant aux coloones et courant dans les 
frises. Des aguadores, des marchands de rafraîchissements se 
tiennent sous des tentes bariolées à l'ombre de l'édifice muni- 
cipal. Bonne place pour prélever un impôt sur les passants 




Le birbler de Séville moderne. 

desséchés par la traversée des espaces découverts. Au fond à 
l'entrée de la rue de las Sierpes, un grand mât soutient, comme 
un m&t de navire, une grande voile tendue verticalement de- 
vant la rue, et se reliant aux toiles horizontales établies de mai> 
son à maison. 

Une des rues voisines de l'hôtel de ville est comme une rue 
du Sentier traduite en espagnol, on n'y voit que des magasins 
de soieries et nouveautés, mais des magasins établis dans des 
patios, abrités par des toiles, avec des rayons sous des arcades. 



230 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

des comptoirs au pied des colonnes, et la masque d'une fontaine 
fleurie au milieu. Malheureusement les commissent irréprocha* 
blés. 

Dans une longue et tortueuse rue parallèle à l'éternelle las 
Sierpes se tient un long marché de bric-à-brac, plus amusant 
par le fouillis que par la qualité des objets mis en vente. Ce ne 
sont que bibelots et meubles disloqués, au milieu d'une im- 
mense quantité de saints et de madones tout à fait effroyables* 
Par-ci par-là quelques navajas rouillées et de mine innocente, 
plus loin des monceaux de castagnettes suffisants pour appro- 
\isionner des provinces, — mais de curiosités pas Tombre. 

De nos promenades à travers Séville bien des coins de rue 
nous sont restés comme des [tableaux ensoleillés dans . la mé- 
moire ; ce sont [au-dessus de longues lignes de balcons des 
séries de terrasses irrégulières, garnies de pots de fleurs et de 
linge à sécher, des fragments des vieilles murailles de la ville, 
des bouts de rues étroites tout entières plongées dans l'ombre, 
avec de nombreux miradores et dans le fond la haute Giralda, 
élincelante, dans un coup de soleil, etc. 
m^Nous avons aperçu le faubourg de Macarena et visité Triana, 
le faubourg situé sur l'autre rive du Guadalquivir sur la route des 
ruines d'Italica, la ville de Trajan dont le faubourg porte 
d'ailleurs le nom peu déguisé. C'est le quartier de la fabrique 
de faïence et des gitanos. Dans la grande voie parallèle au 
fleuve, quelques intérieurs entrevus par des portes ouvertes 
avaient bien le caractère gitanesque ; au dehors des enfants se 
roulaient fraternellement avec des porcs dans lapoussière épaisse 
et blanche, et de jeunes gitanas débraillées traînaient leurs 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 231 

petits frères tout nus en se dirigeant vers les fontaines avec des 
cruches sur la hanche. 

II ne nous reste plus donc, avant de partir, qu'à faire con* 
naissance avec l'Escuela de baile, et avec les danses nationales, 
simple coup d'œil sur l'industrie et les beaux -arts. 

On n'ignore pas que Séville est une cité industrielle et manu- 
facturière, renommée par ses éventails, ses poteries, ses ciga- 
rettes et ses danses nationales. Depuis déjà longtemps tombée 
dans le marasme, cette dernière branche d'industrie ne pro- 
duit plus que la quantité de pas andalous strictement néces- 
saire à la consommation de l'étranger; l'indigène ne consomme 
plus. 

C'est de l'exportation surplace. Il existe à Séville des Escuelas 
de baile, petites salles de bal vouées aux danses nationales et 
donnant à certains jours des soirées [dansantes aux étrangers. 
Les vrais Espagnols ne peuvent guère arriver à se faire une idée 
des seguidillas et jotas aragonesas de jadis qu'en s' adressant à 
une agence de touristes quelconque et en se faisant piloter 
jusqu'à la dernière Escuela de baile par un guide d'hôtel asser- 
menté. 

Presque tout le personnel de notre fonda ayant consenti à 
consommer une séance de baile nacional, nous nous réunis- 
sons à neuf heures du soir dans le patio et nous gagnons l'Es- 
cuela de baile, conduits à la file indienne à travers les rues de 
Séville comme les Anglais aux buttes Ghaumont. 

De petite rue en petite ruo, nous arrivons enfin ; une autre 
troupe de touristes s'engouffrant sous une petite porte nous 
indique suffisamment l'entrée du conservatoire. Après un esca- 



232 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

lier obscui' dans lequel oo reaconlre une nombreuse quaolifé 
de sœurs, de mères ou de cousines des danseuses, la salle de 
baile apparaît resplendissante de becs au pétrole. 

C'esl uD salon de cent couverts pour noces et festins, orné 
de peintures sauvages, de stores h bouquets de fleurs sanguino- 
lentes ; il y a là rangés sur des chaises le long du mur tous les 
nobles étrangers que Séville possède daus ses fondas^ des An- 



\ 




glais, des Américains, des Russes, des Japonais et des Fran- 
çais nombreux, les uns foui seuls, l,es autres avec leurs dames, 
car l'institution est très convenable. 

Chose cruelle à dire, ii y a un piano à l'entrée ; il est fermé à 
clef, nous avons un instant d'espoir, mais voici l'impressario 
lui-même qui arrive avec la clef; heureusement les soeurs, les 
mères et les cousines des danseuses, groupées autour de l'io- 



LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 235 

strument sortent des castagnettes de leurs poches et couvrent 
ses accords de leur mieux. Tous les yeux des nobles étrangers 
sont fixés sur une porte étiquetée : Tocador de lassetioras. Le mot 
tocador réjouit nos ftmes à tous, nous ne savons pas exacte- 
ment ce qu'il veut dire, ayant oublié nos dictionnaires à l'hôtel, 
mais nous augurons bien de son apparence. 

En effet, au bout de cinq minutes, un bruit de castagnettes 
éclate derrière la porte du tocador, et trois danseuses s'élan- 
cent dans la salle suivies bientôt de deux danseurs et de quatre 
toutes petites danseuses dans la fleur de Tâge. 

Une des danseuses est jolie, Tautre Ta été et la troisième ne 
Test plus. Celle-ci remplace avantageusement la grâce par la 
graisse, mais sa corpulence trop andalouse ne l'empêche pas de 
s'élancer avec énergie dans les cachuchas les plus endia- 
blées, en retombant parfois de tout son poids dans les bras 
du danseur de son choix^ le plus petit des deux naturelle- 
ment. 

Toutes les danseuses, grandes ou petites, ont le costume 
classique, à courte jupe largement ballonnée, à festons de deu* 
telles, à ganses quadrillées et à pompons. L'un des danseurs 
est un Figaro noir, tandis que l'autre, grand et beau gaillard, 
porte l'ancien costume des montagnards de Ronda, avec le petit 
sombrero à bords élevés^ les guêtres brodées de rouge, et la 
cape surTépauleg 

Les boléros, les manchegas, les boléros de Jaléo de Jerez, 
boléros robadas, cachuchas, jotas, valencianas, etc., se succè- 
dent pendant plus d'une heure. Le succès est pour le grand 
danseur à figure de contrabandista, qui vient avec la plus jolie 



330 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

(le ces dames, danser la malaguena et le torero, danse plus ac- 
ccahiée que les autres. 

C'est presque une pantomime : la danseuse, la figure cachée 
sous une épaisse mantille, enire en jouant de l'éventail ; le lorero, 
enveloppé dans sou manteau, tourne autour d'elle, et cherche à 
voir sous la mantille un peu plus que les yeux, deux diamaots 
noirs éllncelaiils qui percent les mailles de la dentelle, mais la 




mantille voltige et le battement d'aile de l'éventail s'interpose 
toujours entre la malaguena et le lorero. Celui-ci triomphe 
pourtant à la fin et réussit h envelopper dans son immense 
manteau cette danseuse aussi difficile à capturer qu'une libel- 
lule. 

Après la malaguena, une danseuse gilana nous donne un 
échantillon de sa danse nationale. Celte gitane est une grande 
nile bien portante, à l'air réjoui, vêtue d'une longue robe rose, 
d'un châle rouge et de nombreuses roses dans les cheveux. 

Depuis le commencement de la séance, elle se donnait 
beaucoup de mouvement sur sa chaise pour accompagner tes 
danses de ses castagnettes ou de sa guitare ; maintenant qu'elle 
danse elle-même, elle ne remue plus du tout. 



LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 239 

Le seul mouvement de sa danse consiste en un balancement 
lent et rythmé des bras au-dessus de la tète, à la manière des 
aimées orientales. A côté du piano les sœurs, mères ou cou- 
sins gitanes se démènent pour elles, agitent les castagnettes 
avec frénésie et chantent à pleine voix quelque chose de très 
criard, ressemblant tout à fait aux délicieuses harmonies des 
cafés marocains de nos expositions. 

La séance de TEscuela de baile se termine par une distri- 
bution générale de mouchoirs. Toute la troupe donne dans un 
pas dont nous ignorons le nom ; de temps en temps une dan- 
seuse se détache, avise un monsieur d'apparence suffisamment 
capitaliste, exécute devant lui quelques pirouettes gracieuses 
et s'envole en lui jetant un mouchoir brodé sur les genoux. 
De là, un ahurissement énorme des étrangers non prévenus, 
accueilli par les sourires de ceux qui sont au courant de Tusage. 

Le premier servi est un monsieur marié, voyageant avec sa 
dame ; en recevant le mouchoir, il rougit, recule, regarde sa 
femme, puis la danseuse, puis le mouchoir, sans comprendre... 
Heureusement pour lui le guide fournit des explications immé- 
diates et rassurantes. 

Bientôt trois mouchoirs sont distribués, les quatre fillettes 
jettent les leurs avec le même cérémonial sans exciter le même 
intérêt. On sait maintenant que le seul devoir des personnes 
honorées de cette flatteuse distinction consiste à insérer dans 
un coin du mouchoir une petite pièce d'or ou d'argent. 

Excellent moyen pour écouler avec honneur la quantité in- 
vraisemblable de fausse monnaie qui nous est restée de nos 
transactions dans le pays. Par malheur nous voyons passer 



240 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

successivement tous les mouchoirs sans en obtenir un seul, et 
la bohémienne en qui nous mettions hotre dernier espoir jette 
le sien à un gros monsieur qui le reçoit d*un air scandalisé. 
Notre fausse monnaie nous est encore une fois restée pour 
compte. Fatalité ! 

Et maintenant un mot sur la peinture. 

Ce n'est ni du musée de Se ville, ni de la galerie Montpensier, 
que nous voulons parler; si nous prenons la plume du critique 
d'art, c'est seulement pour sigualerles chefs-d'œuvre de l'école 
sévillane moderne. 

C'est près de la calle de las Sierpes, dans la boutique d'un 
marchand de tableaux à quinze francs cinquante, que les beau- 
tés de cette école nous sont apparues : tableaux religieux, 
genre, nature morte, il y avait de tout; à côté d'un toréador 
agonisant recevant l'extrême-onction dans l'arène et autres 
œuvres sentimentales, se trouvaient une série de tableaux de 
genre où la navaja jouait un grand rôle, des combats au pu- 
gnal, des assassinats pittoresques, notamment un Anglais coupé 
en petits morceaux à la suite d'une discussion, et le pendant, 
l'homme à la navaja résistant à la force armée avec son cou- 
teau de deux mètres. Des éventrements admirables, enfini car 
le sang ruisselait jusque sur le cadre. 

Il n'est pas jusqu'aux tableaux de salle à manger, plus folâ- 
tres, qui n'aient aussi la gaieté sanguinolente ; la perle de toute 
la galerie était une certaine pose de sangsues devant laquelle la 
foule stationnait émerveillée et qui nous parut être le comble 
du naturalisme dans l'art. Inutile de dire que ce chef-d'œuvre 
n'était pas de Murillo. 




CHAPITRE DOUZIÈME 



L'Alhambra. — Palais, tours et collines, en plein jour et au clair d 
la lune. — Les tours Vermeilles. 



C'es( bien simple. Le paradis terrestre, dont on a cherché bien 
à tort remplacement tout au fond de l'Asie, n'était pas si loin 
que cela de nous ; il est ici, à Grenade. Nous pouvons même 
dire le paradis terrestre et le paradis de Mahomet réunis ; on a 
exproprié ce dernier, il n'en reste plus que le décor, les palios 
à arcades et à grandes pièces d'eau, les galeries étincelanles, 
les jardins et les boudoirs des sultanes suspendus au sommet 
des tours, — l'Alhambra en un mot, le haut sur la coUine 
mystérieusement enveloppé dans son grand bois sombre. 



2it LES VIEILLES VILLES D'ESPAG.NE. 

Nous débarquons dans ce paradis par une belle nuit qui ue 
nous permet guère de voir que des avenues de grands arbres- 
aboutissant à la plus noire et à la plus endormie des villes. A 
Paris, le peintre Clairinnous ayant conseillé d'aller habiter un 
hôtel hors de Grenade, dans Tenceinte même de TAlhambra, nous 
avons (bute la ville à traverser en omnibus. La ville nous parait 
immense et nous mettons plus d'une grande demi-heure à 
rouler de rue noire en rue noire avant d'atteindre la porte des 
Grenades, au pied de la colline de l'Alhambra.' 

Tout est éteint et silencieux par les rues, tout est désert, le 
pittoresque des hautes maisons prend dans l'obscurité des pro- 
portions fantastiques et des allures étranges. Enfin l'omnibus 
grimpe une côte assez raide et nous nous trouvons soudain 
au milieu du bois, sous une voûte de feuillage. Nous montons 
lentement un large chemin bordé d'arbres fabuleusement 
élevés, dont les grandes branches se rejoignent] et forment 
dôme à une hauteur prodigieuse. Un murmure profond et 
doux, un bruissement immense dans les arbres a remplacé le 
silence des rues, en même temps] qu'une grande fraîcheur 
tombe de cette gigantesque futaie ; des ruisseaux, que nous ne 
voyons pas, jouent leur partie dans la mystérieuse symphonie, 
ils glissent sous les arbres à droite et à gauche en égrenant un 
chapelet de petites notes claires et fines qui semblent des va- 
riations sur la chanterelle. 

De loin en loin un rayon de lune glisse à travers les épais- 
seurs feuillues et trace dans le chemin une raie de lumière 
tremblante, quelques troncs d'arbre apparaissent alors comme 
des piliers géants soutenant les voûtes ; on croise quelques 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 245 

allées aussi larges, aussi profondes et aussi majestueuses, 
tantôt montant droit vers les escarpements couronnés de vagues 
silhouettes et tantôt s'enfonçant au plus profond des massifs 
dans des gouffres inconnus. 

Étourdis par la spleudeuretla majesté de ce bois merveilleux, 
<le ces allées semblables à des cryptes ou à des catacombes de 

feuillage, nous ne sommes plus pressés d'arriver et nous 

arrivons. Heureusement, Tbôtel est dans le bois, tout entier re- 
couvert d'un grand manteau de vieux arbres comme un château 
de conte de fées, et le murmure des harpes éoliennes de la 
forêt y berce les voyageurs jusqu'au matin. 

Le soleil, non pas positivement levant, malgré notre serment 
solennel de contempler le petit lever de l'aurore du haut des 
tours de TAlhambra, mais enfin le soleil à peine levé nous mon- 
tra le bois de TAlhambra toujours aussi majestueux dans le 
jour qu'au sein des ombres de la nuit. L'obscurité ne nous 
avait pas trompés, les hautes allées de peupliers, de cyprès et 
de platanes étaient toujours aussi étonnantes de grandeur et de 
calme profond. Derrière l'hôtel, des bouts de murailles tapis- 
sées de lierre nous remplirent d'une joie intense. C'était l'Al- 
hambra, ou plutôt un coin de la grande enceinte de fortifica- 
tions contenant l'Alhambra. 

En avant dans le feuillage ! Un chemin grimpant le long des 
murailles nous conduit au sommet de la colline, à la grande 
entrée de la forteresse mauresque. Ici, un simple mot de topo- 
graphie. Grenade est dominée par une haute colline et sur la 
collioe se dresse une grande ligne de murailles flanquées d'une 
trentaine de tours. L'Alhambra est sur ces tours ; le palais pro- 



246 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

prement dit ne tient qu'un très petit espace du sommet de la 
colline, le reste de la côte est occupé par la forteresse, TAlca- 
zaba, parle palais de Charles-Quint, par des places immenses, 
par des ruines, par une église et par un village. 

La grande entrée donnant accès sur le plateau de la colline 
prépare dignement aux beautés de Tintérieur. Au fond d'une 
grande et sombre allée de hauts arbres, une énorme tour 
carrée apparaît, ouverte par une haute arcade en fer à cheval. 
La tour est rose, rouge et dorée par endroits, selon que son 
revêtement est plus ou moins écaillé, Tarcade fait un grand 
trou noir au fond duquel se dessine une autre arcade plus petite ; 
dans Tentablement carré de la porte, la pierre formant 
clef de voûte de Tarcade porte un bras sculpté, la main levée 
vers le ciel ; Tautre arcade sous la voûte est surmontée d'un e 
clef également sculptée. Symbole obscur, diversement inter- 
prété, mais que l'imagination populaire explique d'une façon 
suffisante : quand cette main prendra cette clef pour ouvrir la 
porte, les chrétiens entreront dans Grenade. 

La tour s'appelle la porte du Jugement ou de Justice, parce 
que les rois maures avaient coutume de venir s'asseoir sous la 
voûte pour y rendre la justice. 

Un peu en avant de la porte» appuyée h une tour ronde, se 
trouve une fontaine nommée le Pilar de Carlos Quinto, élevée 
en Thonneur de Charles-Quint par le marquis de Mondejar. 
Cette fontaine, un assemblage de fleuves, de génies et de nym- 
phes, serait remarquée partout ailleurs ; à la porte de l'Alhambra 
on oublie un peu de la regarder. 

La tour de Justice, en tour guerrière qu'elle était, ne donne 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 217 

pas entrée directement dans la forteresse, elle est seulement le 
commencement d'unpassage tortueux et resserré, commode pour 
la défense. Avant de tourner dans le coude qui débouche sur 
]fl grande place des Algibes, une autre tour attire le regard par 
sa décoration. C'est la « torre del Vino » , petit oratoire, au temps 
des Maures, et plus tardendroitoù les vignerons payaient Timpôt 
sur leur vendange. 

La puerla del Vino possède encore au-dessus de son arc 
ogival une partie de ses décorations d*azulejos, des rosaces en- 
tourées d'arabesques et autour de ses doubles fenêtres, des 
ornements de stuc en partie écaillés . 

La place de los Algibes au débouché du chemin est une im- 
mense esplanade coupant le sommet de la colline eu deux 
parties inégales. A gauche est la plus petite partie, la pointe 
du mamelon, occupée par TAlcazaba ou forteresse des Maures; 
le château fort de FAlhambra se compose de plusieurs lignes 
de hautes murailles en partie ruinées, dominées par quelques 
hautes tours carrées, parmi lesquelles la tour Quebrada, 
la tour de THomenage, la tour de la Armeria et la tour 
de la Vêla, que surmonte un petit campanile avec une grosse 
cloche, que les jeunes filles de Grenade mettent solennellement 
en branle pendant toute la journée du 2 janvier, anniversaire 
de la prise de Grenade, et qui possède le privilège d'assurer des 
maris à celles qui sonnent le plus fort. 

L'autre côté de la place des Algibes est arrangé en jardins ; 
par-dessus les arbres apparaît le fameux palais de Charles- 
Quint, pour la construction duquel on a démoli le palais d'hiver 
des rois maures. Le palais de Charles-Quint n'ayant jamais 



248 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

été terminé, il est comme une grande carcasse vide, sans 
toit ni fenêtres. Sans le redoutable voisinage du palais mau- 
resque, on l'admirerait, dans son ensemble véritablement mo- 
numental et dans ses détails si intéressants, dans sa colonnade 
et dans ses bas-reliefs. 

La bizarrerie de ce palais, parfaitement carré, est au centre 
un grand patio rond comme un cirque de taureaux. 

Sous le sol de la plaza de los Algibes s'étendent de vastes et 
magnifiques citernes fournissant la meilleure eau de Grenade ; 
c'est là que les aguadores viennent remplir leurs tonnelets 
pour Taller vendre en ville ; on en rencontre toujours sur la 
place ou dans le chemin. Le fond de la place, au-dessous des 
murailles de l'Alcazaba, domine en terrasses les pentes cou- 
vertes d'arbres de la colline au-dessus du ravin du Darro, et 
tous les toits du quartier de l'Albaycin, éparpillés comme une 
ville en miniature, sur l'autre bord, jusqu'au pied d'une autre 
colline, faubourg purement gitano, nommée le monte Sacro. 

L'entrée du palais proprement dit de TAlhambra est une 
toute petite et bien insignifiante porte cachée à l'angle du pa- 
lais de Charles*Quint. On ne se douterait guère, à voir cet ex- 
térieur dé petite maison tranquille, que deux pas, derrière la 
porte, vont suffire pour transporter le visiteur dans un autre 
monde, au milieu de l'étourdissante merveille architecturale 
léguée par une civilisation parvenue à son apogée. 

Pas plus que la mosquée de Cordoue, l'Alhambra de Grenade 
ne peut se décrire. On peut à peine raconter comme le vague 
souvenir d'un rftve, les promenades faites sous les galeries de 
ses patios. On a rêvé. C'est trop beau pour être vrai. L'Alhambra 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 249 

eziste-t-il réellement? Ne s' est-on pas eodormi sur les mille et 
une nuits et n'a-t-on pas tout simplement fêvé ces arcades fabu- 
leusement découpées, ces patios frais et ombreux d'un côté, étin- 
celants de l'autre, ces salles fantastiques, immenses, obscures. 




Le mirador de U Reynt. 



OÙ l'œil disliugue à peine des ornements pailletés aux enrou- 
lements iQfmis, ces jardins remplis d'oraogers et habités uni- 
quement par le souvenir des sultanes mauresques, de la légen- 
daire Liodaraja?... 



250 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Mais nou, on n a pas rêvé ; ce qu'il y a de plus réel au monde, 
un "plan et des photographies sont là pour donner au vague doré 
des souvenirs une teinte de précision et de réalité. 

Deux patios surtout ont occupé nos rêves, le premier est le 
patio de los Arryanes ou des Myrtes, le moins décoré des deux, 
mais celui dont Feffet est le plus doux. Une grande pièce d'eau 
entourée de verdure, les anciens bains des sultanes, en occupe 
le centre et reflète une splendide galerie à sept arcades, dé- 
coupées au-dessus des arcs^ par des dessins d'une finesse 
inouïe tout à fait à jour. Au-dessus de la galerie, se dressent 
majestueuses les murailles rouges de la puissante tour de Co- 
marès, la plus haute de TAlhambra, percée de petites meur- 
trières et surmontée de grands créneaux pointus. 

L'arcade centrale de la galerie, plus ouverte que les autres et 
surmontée d'une petite coupole, donne accès dans la salle des 
Ambassadeurs, une immense salle tenant toute la partie infé- 
rieure de la tour. Au premier pas, après un petit vestibule bril- 
lant, on ne distingue rien ; il règne dans l'énorme carré une 
obscurité que sèment d'une fine poussière d'or tourbillonnante, 
les rayons de lumière qui se croisent dans la salle, venant des 
ouvertures des quatre côtés. 

Sur chaque face de la tour de Comarès, trois fenêtres à bal- 
cons coupent l'obscurité de leurs baies lumineuses; celle du 
milieu est à deux arcs réunis par une grêle colonnette. Les 
embrasures de ces fenêtres, pratiquées] dans l'épaisseur des 
murailles, forment des petites chambres entièrement revêtues 
d'azulejos et d'ornements de stuc; des inscriptions arabes répé- 
tées à l'infini courent comme des broderies autour des arcs et 



LES VIEILLES VILLES DTSPAGNE. 251 

le long des frises, se confondant avec les ornements qui cou* 
vrent les murailles de leurs entrelacements fabuleusement 
touffus. 

Cette décoration d'une richesse inouïe se continue jusqu'en 
haut, jusqu'au plafond en marqueterie de bois de cèdre, formée 
de morceaux ajustés les uns dans les autres, de façon à dessiner 
des lignes géométriques. 

Des balcons suspendus en dehors de la tour, on plane sur le 
vallon du Darro et sur TAlbaycin; vue superbe et vertigineuse, 
un ravin extraordinairement pittoresque, où rien de banal ne 
vient choquer le regard, où tout est merveilleux de couleur et 
d'inattendu, arbres, rochers, maisons et ponts du Darro. On 
domine tout, sommets des arbres, terrasses des maisons et clo- 
chers d'église, et par-dessus ce damier pittoresque et désor- 
donné, on aperçoit des hauteurs escaladées par des chemins 
en zigzags, des rochers percés d'habitations de gitanos, d'im- 
menses champs de cactus d'une verdure tendre, et tout en 
haut, à cheval^ sur la crête, une ligne de vieilles murailles en 
ruines, dentelées par le temps. 

Par les balcons des fenêtres de côté, la vue embrasse en 
enfilade les hautes murailles, rejoignant d'un côté les tours 
de TAlcazaba et de l'autre allant jusqu'aux ombrages du Géné- 
ralife, en passant par les galeries aériennes du tocador de la 
Reyna. 

Le second patio est la fameuse cour des Lions, si connue et 
si célébrée. C'est de tout l'Âlhambra le coin le plus fouillé, le 
plus ciselé, le morceau d'orfèvrerie architecturale le plus pré- 
cieusement travaillé. Au milieu s'élève la taza de los Leones, 



»2 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

la foDtaîae des Lions, rare spécimen de sculpture arabe. 
Sous les porllques de cette merveilleuse cour des LioDS s'ou- 
vrent différentes salles moins importantes, mais aussi décorées 
que la salle des Ambassadeui^. Ce sont ; la salle des Deux Sœurs 
ainsi nommée poar les deux grandes dalles de marbre blanc qui 
briltenl au milieu do son pavape ; la salle des Abencérages où. 




L'>s mnraill» de l'Alcuiba. 



suivant la tradition, les principaux chefs de cette tribu ont été 
décapités; — meurtre historique dont on montre, naturelle- 
ment, les traces sanglantes visibles avec les yeux de la foi sur 
le marbre d'un bassin central ; et enfin la salie de Justice, oti 
les arabesques des murailles atteignent le plus haut degré 
d'élégance et de complication possibles, et qui possède des 




■SA-^^^-^^ 



Grenads. — Le tit'ih du Darro. 



■it iMit 



LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 2o3 

peintures arabes sur cuir de Cordoue, représentant des scènes 
de combats et des conseils de rois maures. — Le Coran inter- 
disant la représentation des êtres animés, ces peintures, bien 
effacées maintenant, ont donné lieu à bien des suppositions, et 
Topinion la plus générale est qu'elles doivent être Toeuvre de 
quelque chrétien prisonnier ou transfuge. 

Partout ailleurs Fart oriental est un peu bibelot, mais il 
atteint ici à la grandeur et à la majesté, ce qui tient un peu 
aussi à la situation de ce palais de fées, bâti sur le sommet de 
tours situées au sommet d'une colline. En poursuivant notre 
rêve, puisque rêve il y a, nous parcourons, à la suite des gar- 
diens, les galeries fantastiques des patios, et nous visitons les 
bains mauresques, fraîche salle aux parois revêtues de faïence, 
couverte d'une coupole percée d'étoiles, qui laissent passer 
quelques fins rayons de lumière. Un bas-relief, placé au temps 
de Charles-Quint au-dessus de la porte, représente une Léda 
superbe, mais un peu libre. Ensuite vient le patio de Lindaraja, 
un doux poème, planté de grands orangers, puis le tocador de 
la Reyna, orné de mauvaises peintures chrétiennes défigurées 
parles milliers de noms de visiteurs inscrits dans le plâtre, et. 
enfin le mirador, belvédère à jour placé au sommet d'une tour. 

Et dire qu'il y a seulement une cinquantaine d'années, le 
palais des rois maures était tout simplement un bagne ! Heureux 
forçats logés comme des sultanes et traînant la chaîne sous les 
féeriques arcades des patios : ce beau temps n'est plus, sans quoi 
Vun assassinerait Vautre ou Vautre occirait Vun pour se faire ad- 
mettre au nombre des locataires. 

Dans une petite pièce, une sorte de resserre, à côté des 



rôQ LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

grandes salles, on a formé un pelit musée avec les fragments de 
sculptures et d'azulejos recueillis dans les travaux de répara* 
tion, avec quelques vieilles portes en marqueterie géomé* 
trique et avec quelques menus objets. — Dans un coin est 
tristement rangé le fameux vase de TAlhambra, le plus beau et 
le plus grand spécimen de poterie arabe, décoré d'arabesques 
contournées bleues sur fond jaune; il lui manque malheureuse- 
ment une de ses anses, et les dessins ont un peu souffert par 
endroits. Au siècle dernier encore, il y en avait deux, mais le 
second a disparu. 

Après le palais, la colline de TAlhambra offre encore une 
nombreuse série de grandes et belles choses, de morceaux de 
palais arabes transformés en maisons de particuliers. Sur la 
Crête des murailles après le mirador de la Reyna on rencontre 
des bâtiments et des jardins charmants suspendus au-dessus 
du ravin, juste en face du Généralife. — Ce sont des fragments 
de mosquées et de palais de grands seigneurs arabes, élevés 
autour du palais des rois; quoique en partie ruinés, ou trop 
transformés, leur situation en fait des petits morceaux de 
paradis. 

11 y a surtout, parmi les plus ravissants de ces coins, Thabita- 
tion dite le Mirhab, située aii fond d'un jardin fleuri. La porte 
du jardin sur la rue est gardée par deux lions semblables à ceux 
de la fontaine des Lions, c'est-à-dire non pas tout à fait des 
lions, mais des représentations bizarres plutôt symboliques que 
réelles d'animaux que la religion défendait de représenter. 

Au fond du jardin orné de jolis ifs taillés et garni de fleurs 
dans de grands pots rouges, s'élève la maison qui fut jadis une 




Grenide. — L« Cua â«l Carbon. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 259 

petite mosquée. La porte surmontée d'écussons castillaus est 
ombragée par une treille ; sur la gauche le bâtiment est resté 
purement arabe, il a conservé ses belles fenêtres àcolonnettes 
entourées d'arabesques, ses frises courant sur le toit, son por- 
tail encadré d'azulejos et sa vieille porte arabe à dessins à com- 
partiments, roulant sur des gonds placés extérieurement. 

A côté de cette porte, une balustrade placée à Textrème bord 
de la tour domine le fond verdoyant du ravin escaladé par de 
grands peupliers^ et regarde de l'autre côté le coteau couvert 
d'arbres que couronnent les galeries du Généralife. 

Derrière le palais de Charles-Quint, ouvert à tous les vents, se 
trouve une église chrétienne, élevée à la place d'une ancienne 
mosquée; puis vient une rue de village tranquille et propre, où 
bien des maisons et des jardins conservent encore quelques 
traces des palais de jadis. — Le reste de l'immense espace, 
entouré de tours et de bastions mauresques, est plus ou 
moins couvert de taillis et de ruines. — Eu suivant autant qu'on 
le peut la ligne de l'enceinte, on rencontre bientôt la porte de 
Fer, ouverte sur le ravin de los Molinos au milieu de murailles 
de forte apparence et dominée par la haute tour de los Picos^ 
remarquable par ses grands créneaux pointus. La série des tours 
se continue par la tour de la Sultane, la tour de las Infantas, la 
tour de TAgua, à la pointe opposée à l'Alcazaba. 

11 est curieux de voir parfois, au-dessus d'un rez-de-chaussée 
en ruines, des fenêtres à double arcade, à balcon de marbre, 
donnant sur des salles décorées d'azulejos arabes bien conservés. 
Les gigantesques ruines de ces hautes murailles de briques cou- 
vertes de bouquets d'herbes, criblées de trous ainsi qu'une 



260 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

figure grêlée, et courant comme une muraille de la Chine sur un 
terrain accidenté, sont le domaine du silence et de la plus 
douce tranquillité. Pourtant quelques rez-de-chaussée de tours 
sont habités par des familles de gilanos qui s*y sont aménagés 
des abris que nous aurions bien voulu voir. La torre de los Picos 
près de la porte de Fer, est dans ce cas; pendant que nous 
étions en train d'en faire un croquis, ses remuants loca- 
taires d'en bas se battaient et cassaient quelque peu leur 
ménage. 

Sur Tautre face deTAlbambra, du côté du bois, recommen- 
cent les tours et les bastions. La première, contre laquelle est 
adossé rhôtel que nous habitons, est la tour de los Siete Suelos 
ou des Sept Étages, qui se recommande à ratteulion pour plu- 
sieurs raisons: la première parce que Boabdil quitta TAlhambra 
pour toujours par une poterne située au pied de cette tour, 
poterne qui sert, croyons-nous, de cave à l'hôtel, — et la se- 
conde raison parce que la tour est hantée par un revenant 
étrange, par une ombre de cheval sans tète, el caballo desca-- 
Aezado, hôte incommode et rageur qui n'a jamais laissé per- 
sonne dépasser le quatrième étage de la tour, et qui^ d'après 
la légende, serait un génie commis à la garde du trésor des rois 
maures^ caché dans les étages supérieurs. 

Des tours de l'Alcazaba, la forteresse, la vue est merveil- 
leuse sur la ville et sur l'Alhambrai que Ton découvre à vol 
d'oiseau, en plongeant dans les patios et dans les murailles 
vides de Charles-Quint. Un pan de murailles reliant les tours 
forme un immense bosquet de cent mille roses, épanouies sur 
une longue charmille. Au pied de ce bosquet de roses, mouton- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 261 

neot les sommets des arbres du bois descendaQt au fond du 
ravio, et remontant de l'autre c61é sur une autre coUioe cou- 
ronnée par les tours Vermeilles, une autre forteresse datant 
celle-là des Phéniciens. 
Une grande allée, semblable à celle qui mène à la porte du 




Jugement, conduit sous les arbres jusqu'au pied des tours, 
énormes et carrées, maintenant encore occupées par des sol- 
dats. Elles font beaucoup plus d'effet vues de TAlcazaba, ou vues 
d'en bas des rues de Grenade, que vues de près. Vues de 
l'Alhambra, au milieu de leur superbe encadrement de grands 



202 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

arbres, ces tours surgissant, vermeilles et dorées, dans un ciel 
merveilleux, forment un tableau d'une splendeur incomparable. 

Ces Torres Bermejas sont au nombre de trois, une très haute 
et deux plus petites, plus une sorte de bastion bas, en avant. 
Elles sont rouges comme toutes celles de TAIhambra, dont le 
nom d'ailleurs veut dire la forteresse rouge. Le quartier de 
Grenade dominé par elles est des plus pittoresques, les maisons 
s'étagent sur les pentes, descendant d'étage en étage avec des 
sentiers en zigzag pour rues. Chaque tournant de ces sentiers 
découvre un coin de tableau charmant, tantôt une grande fon- 
taine en terrasse à la pointe de l'un des zigzags, une grande 
auge couverte de pampres ; tantôt une ligne de terrasses avec 
des vignes en berceau ; tantôt quelque petite maison blanche à 
balcon débordant de fleurs. — Et l'on revient ainsi de sur- 
prise en surprise vers la porte des Grenades, au grand bois de 
TAlhambra. 

Ce bois de l'Alhambra si charmant est une succursale de 
l'université de Grenade : dans tous les chemins, sur tous les 
bancs, dans tous les bosquets, ou rencontre toujours quelque 
étudiant en train d'étudier au frais sous les ombrages. — Dans 
un site pareil, sous d'aussi merveilleuses nefs de feuillage, 
toutes les études nous paraîtraient agréables, le Code civil 
même y gagnerait quelques séductions et nous nous sentirions 
capables d'y devenir de poétiques docteurs en droit. 

On n'y rencontre pas que des étudiants, on nous a raconté 
Taventure lamentable dont un gentleman anglais logé dans 
un des hôtels du bois fut la victime à la Noël dernière. Cet 
infortuné voyageur, désireux d'assister à la messe de minuit 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 263 

célébrée dans la cathédrale de Grenade, descendait tranquille- 
ment sons la haute futaie dépouillée de feuilles, lorsqu'il fut 
arrêté par de mauvais chrétiens qui, non contents de le priver 
de sa bourse, lui enlevèrent tous ses vêtements jusqu'au der- 
nier et le mirent dans l'obligation de rentrer tout nu à Thôtel. 

La porte des Grenades, dans le fond du ravin, entre les tours 
de TAlcazaba et les tours Vermeilles, marque la fin des féeries 
de Tenceinte de TAlhambra. C'est une porte arc de triomphe 
bâtie sous Charles-Quint, à la place d'une ancienne porte 
mauresque ; elle porte à son fronton les grenades entr' ouvertes, 
armes parlantes de la ville^ et se relie par de vieux murs en 
ruines aux murailles des collines, à peine visibles comme des 
taches roses, à travers la verdure serrée du bois. 

Un Âlhambra de jour étant un rêve, que dire d'un Alhambra 
de nuit, sinon que c'est une véritable hallucination ; dès notre 
première soirée nous courûmes voir l'Âlhambra au clair de 
lune, pour nous rendre compte de l'effet général de l'édifice 
noyé dans le bleu sombre, alors que l'œil n'est plus sans cesse 
sollicité par les éblouissements et les émerveillements de 
détails. 

A la clarté de ce beau ciel d'Espagne, tant de fois chansonné 
et que nul abus de chansons ne rendra ridicule pour quiconque 
a vu sa lumière, les proportions du palais nous parurent encore 
plus imposantes et plus harmonieuses. Les contours des patios, 
les reflets de la nuit sur le marbre des dalles, dans l'eau limpide 
des grands bassins, l'ombre emplissant les salles gigantesques, 
où de temps en temps un reflet de lune^ bleuissant, faisait 
luire en paillettes quelques touches d'or ou de stuc blanc, 



264 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

tout donnait à TAlhambra une grandeur mystérieuse et plus 
impressionnante encore que sa grandeur éclatant au plein jour. 

Suivant souvent à tâtons notre gardien, nous reparcourûmes 
le palais dans tous les sens et revîmes les balcons de la salle 
des Ambassadeurs ouverts sur un gouffre noir et les galeries du 
tocador de la Reyna. Hélas ! aucun des nombreux revenants de 
FAlhambra ne nous est apparu, et pourtant chacun sait qu'ils 
sont nombreux, les braves guerriers maures et les sultanes qui 
reviennent la nuit fouler les dalles de leur paradis perdu. 

Le jardin de la belle Lindajara, avec ses cyprès noirs et ses 
orangers vaguement effleurés par la lune, dormait d'un som- 
meil profond; pas une feuille ne remuait, pas un ver luisant ne 
luisait, pas uue cigale ne chantait. 

C'était le bon moment : assis ou plutôt couchés sur les car- 
reaux de faïence qui revêtent les dalles du mirador de Linda- 
jara, nous grisant de Todeur des orangers, nous attendîmes le 
fantôme. Mais rien ne vint; nous n'eûmes qu'une fausse alerte : 
à un certain moment des chants, lents, monotones, nasillards,, 
mêlés de cris, une mélopée mélancolique et paresseuse, s'éleva 
dans l'air, venant du lointain. 

Mais le gardien du palais nous expliqua que cette musique 
venait du faubourg gitane, situé au-dessous de l'Alhambra. 
Déjà, lorsque, penchés sur les parapets de la place des Algibes, 
nous attendions le lever de la lune, nous avions entendu les 
habitants du faubourg faire de la musique, mais ce que ces 
gitanos et ces gitanas chantaient en chœur, au pied des 
murailles d'Alhamar le Rouge et de Boabdil, v'avait rien 
d'arabe ni même d'espagnol, car c'était... la Marseillaise l 




Crentde. — Le mtrcbé 



CHAPITRE TREIZIÈME 

GRENADE (suite) 

U Tille. — Le Zacalin et le cours du Darro. — Pelites rues. — Le» groUcs 
des Gilanos. — Les marchés et les Alamedas. — Casa del Carbon. — Une 
caserne pompadour. 



Grenade, sans l'AIhambra, serait encore une des villes les 
plus curieuses et les plus intéressantes parmi les villes espa- 
gnoles, de même que sans Alhambra et sans Grenade, le site où 
la ville et le palais sont assis serait encore, parmi les paysages 



266 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

espagnols, un des plus beaux, des plus variés et des plus 
fleuris. 

La ville est très grande et très importante, les soixante- 
dix mille habitants d'à présent peuvent tenir à l'aise dans ses 
inimenses quartiers et dans ses faubourgs grands comme des 
villes, jetés dans un désordre pittoresque le long des rives du 
Darro et- du Genil et sur les pentes des collines. Elle peut se 
diviser en trois parties principales : Grenade proprement dite 
aux vieilles maisons serrées autour de la cathédrale : Anteque- 
ruela, vers le Genil, où sont les promenades (les Alamedas), 
partie riche et parsemée d'architectures d'unrococo espagnol; et 
enfin TAlbaycin, le vieux faubourg mauresque sous TAIhambra. 

En sortant du bois à la porte des Grenades, on descend en 
ville par la côte de los Gomelès, une très jolie rue aux grandes 
maisons riantes, habitée jadis par la tribu des Gomelès, ennemie 
avec les Zegris du parti des Abencérages. Au bas de la cuesta 
de los Gomelès, on se trouve au plein cœur de la ville. Sur la 
gauche commenceleZacatin,la vieille rue marchande, en face 
est la plaza Nueva et sur la droite serpente le Darro profondé- 
ment encaissé, bordé de maisons à pic. 

Quelques boutiques de marchands de curiosités, de plaques 
d'ornements stuqués, d'azulejos arrachés aux édifices arabes, 
donnent quelque intérêt aux maisons de la place Neuve ; dans 
le fond se dresse l'Audiencia, grand édifice du seizième siècle, 
un peu noirci, à façade décorée de colonnes, de bas-reliefs et 
de blasons. Le Darro voûté passe sous la place Neuve, et Ton 
est par malheur en train de faire, sur voûte aussi, parallèle- 
ment au Zacatin, une sorte de rue Lafayette, pour laquelle on 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 267 

a sans doute beaucoup démoli. Cette rue Neuve, aux maisons 
sans caractère, a déjà de belles boutiques à Finstar, appelées 
à remplacer, hélas ! les boutiquettes dont se contentaient les 
Grenadins d'autrefois. 

L'antique Zacatin, la rue marchande des Arabes, n*a pas de 
ces prétentions au faux luxe et au clinquant des becs de gaz. 
C'est une étroite petite voie qui va de la place Neuve à la place 
Bibarambla, bordée de maisons datant peut-être des Arabes, et 
vouées depuis ce temps au petit commerce. 

D'une fenêtre à Tautre, les marchands ont tendu de longues 
banderoUes annonçant leurs marchandises. Dans Tune de ces 
ruelles il y a cinq ou six marchands d'éventails, qui ont rem- 
placé les banderoUes par des éventails gigantesques, aux cou- 
leurs criardes, badigeonnés de grandes inscriptions proclamant 
le bon marché et la perfection des produits de chacun. Ces 
sortes d*enseignes barrent la rue àla hauteur du premier étage, 
au-dessus de chaque magasin. Les petites rues aboutissant au 
Zacatin ont le même caractère et les mêmes enseignes. On 
passe sous cette façon d'arc de triomphe et l'on arrive dans un 
quartier remuant, vivant, grouillant, rempli d'une population 
qui va, vient, sepousse, se heurte. Mais, pas plus ici qu'ailleurs, 
le caractère bien particulier de la population des villes espa- 
gnoles ne se dément. Peu de gens parlent, personne ne parle 
vite, et personne ne parle haut. 

L'ancien bazar arabe est dans ce quartier ; il était encore as- 
sezcompletil y a quelque trente années, mais, un incendie l'ayant 
très fortement endommagé, on a dû le restaurer entièrement 
et refaire ses colonnades sur des fragments échappés au désas- 



268 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGWE. 

tre. C'est une sorte de passage du Caire, étroit et long, occupé 
par de petites boutiques sous des arcades, et bien moins inté- 
ressant depuis le replâtrage. 

Les petites rues entourant la cathédrale offrent des aspects cu- 
rieux par un mélauge d'architectures de to us les styles : mai- 
sons aux vives couleurs, égayées encore par des balcons sur- 
chargés de pots de fleurs et couverts de toiles rayées flottant à 
Tair ; sombres maisons patriciennes ou épisco pales à portes bla- 
sonnées, à fenêtres de prison garnies d'épais barreaux contour- 
nés, maisons de la Renaissance plus enjolivées se dressant eu 
face des murailles gothiques de la cathédrale, semées de bla- 
sons, et surmontées de balustrades étonnamment fouillées où 
les armes de Castille reviennent sans cesse parmi les nervures 
gothiques. 

Les différentesportesdela cathédrale sont remarquables, la 
plus belle peut- être est celle de la chapelle royale, où se trou- 
vent les tombeaux des rois catholiques Ferdinand et Isabelle, les 
conquérants de Grenade. Les armes de CastiUe, portées par un 
aigle entre deux hérauts d'armes sur des colonnes, forment le 
fond d'une décoration héraldique pleine de grandeur. 

Toujours dans les environs si mouvementés du Zacatin, un pe- 
tit bout de rue étroite et sombre se termine par une façade de 
porte mauresque, bien abîmée et bien ruinée, mais encore étin- 
celante de grâce et de gaieté malgré les éraflures et les trous 
qui ont enlevé une partie de son revêtement et détruit les brode- 
ries dont les sculpteurs arabes l'avaient couverte. Au milieu de 
cette façade s'ouvre un grand arc ogival dans un encadrement 
dentelé, couvert d'arabesques et surmonté d'un étage percé de 



LES VIEILLES VILLES DESPACSE. 260 

trois fenêtres dans des carrés de Hoes sculptures rappelant l'or- 
iiemeatalioD de la Giralda de Séville. 

Ensemble et détails sont charmants, et du grand style arabe. 




«impie daos sa richesse, fleuri sans profusion ; ce qui doane un 
aspect étrangement pittoresque à cette façade, ce sont les pau- 
vres baraques qui l' avoisinent, les cahutes qui lui ont poussé sur 



270 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

les flancs. Le bas de Tarcade est rétréci par deux échoppes accro- 
chées aux murailles, dans Tune travaille un savetier qui tire Ta- 
lène enchantant devant saporle> et l'autre doit servir d'écurie à 
quelque mulet d'un locataire. Derrière cette porte on se trouve 
dans une grande cour au centre de hauts bâtiments bordés 
par des lignes de balcons de bois sur lesquels sèche le linge 
de nombreux habitants. On dirait une cité ouvrière, une caserne 
à locataires. 

Ce fut autrefois le palais d'un riche musulman, puis Thôtel des 
postes des Arabes, et enfin le marché au charbon, d'où lui vient 
le nom de casadel Carbon, sous lequel l'édifice est très connu. 

En tournant, pleins d'admiration pour les innombrables curio- 
sités, dans le dédale des petites rues, nous découvrons une 
vaste porte, ouvrant sur une cour très profonde. Beaucoup 
d'ânes, beaucoup de mules, beaucoup d'âniers et beaucoup de 
muletiers, entraient par cette porte ; nous suivons leur exem- 
ple et nous voici dans le marché au blé. On se fera une idée 
du nombre des bêtes de somme qui se trouvaient disséminées, 
soit dans la cour^ soit dans les rues avoisinantes, en se rappe- 
lant que le procédé de transport en usage dans le pays est de 
mettre sur chaque bête un ou deux sacs selon ce qu'elle peut 
porter. Donc autant le marché pouvait contenir de sacs de 
blé, autant de quadrupèdes il y avait tout alentour. 

A gauche de la cour un vaste portique soutenu par des colonnes 
carrées et trapues servait d'abri aux marchandises, les paysans 
débattaient leurs prix, puismeltaien t en tas la marchandise ven- 
due ; et, le marché conclu, l'acheteur piquait sa canne dans le 
tas de blé tout comme un capitaine de vaisseau planterait le 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 271 

drapeau de sa nation sur une lie qu'il vient de découvrir. 

Sur les côtés de la cour, de distance en distance^ se trou- 
vent des petites auges où les animaux viennent boire. Sous la 
colonnade pleine d'obscurités, dans le fond, un petit coin bien 
espagnol : une marchande de rafraîchissements étalant ses 
alcarazas et son aguardiente près d'une petite chapelle si- 
gnalée par un énorme Ave Maria peint sur le mur. 

Autour du marché l'industrie est très active, mais elle est fort 
peu variée : des posadas, des bourreliers, des marchands de 
couteaux et de pistolets et quelques boutiques de quincaillerie. 

Les patios de presque toutes les maisons sont transformés en 
posadas et là, au jour de marché, on peut voir tous les paysans 
et tous les costumes des alentours. Les innombrables boutiques 
de bourreliers égayent la vue, ce ne sont àleurs étalages que 
brides et licous, brodés et bariolés, œillères et muselières, har- 
nais de toute sorte fleuris de pompons, mors bien étamés, enfin 
toute la coquetterie de harnachement, jetant son feu d'arti- 
fice de couleurs à tous les coins des rues poussiéreuses. 

A la sortie du marché il y a des ateliers de maréchaux fer- 
rants et tout un quartier de gitanes à la figure noire, aux 
vêtements ou très sombres ou très criards, campés là dans des 
maisons sans meubles, avec toute leur smala, et exerçant, selon 
les circonstances, l'une ou l'autre des industries particulières à 
leur race, soit marchands, soit voleurs de mules, d'ânes ou de 
chevaux. Les marchands de couteaux, poignards, pistolets, ca- 
rabines, ne sont guère moins nombreux que les bourreliers et 
sont établis dans toutes les rues du quartier, qui avoisinent le 
marché aux blés. 



'272 LES VIEILLES VILLES D ESPAGNE- 

Qu'uD géographe exercé se charge de dire le chemin que 
nous avons parcouru pour aller du marché au blé jusqu'à un 
carrefour où se trouvent groupés les marchands de comesti- 
bles de toute sorte, quant à nous, nous y renonçons d'avance. 
Toujours est-il que nous vîmes se dresser devant nous une 
longue enfilade de maisons de Taspect le plus curieux. Elles 
bordaient tout un côlé d'une rue, tandis que de l'autre côté les 
maisons n'avaient que le caractère général des maisons gre* 
nadines. Les étages supérieurs étaient tous munis de galeries 
énormes, avançant sur la rue, posées sur de grosses poutres 
découpées et garnies de balcons de bois à petites colonnettes de 
bois tourné ; ces balcons continuaient sans interruption d*un 
bout de la rue à l'autre. Les balcons du second étage avan- 
çaient sur le premier, et par dessus le tout, le toit avançait en- 
core, soutenu par des poutres découpées. Aux fenêtres, en tra- 
vers des balcons, dans tous les sens, on voyait pendre, sur des 
ficelles, du linge ou des vêtements qui séchaient. De ci, de là, 
sur ces mêmes balcons, les ménagères faisaient leur cuisine. 

Presque tous les rez-de-chaussée étaient occupés par des 
bouchers et des fruitiers, et devant les portes s'étalaient de 
larges éventaires débordant de légumes; le bois des bal- 
cons, des toits et des poutres, la profondeur noire des rez-de- 
chaussée, les couleurs de fer ou dérouille des grilles, l'ombre 
même formée par les balcons, faisaient paraître plus vif le 
rouge des viandes et le bariolé de couleurs des légumes. 

Tout le long de la rue, la chaussée est encombrée par de 
petits marchands de légumes et de fruits, et par leur marchan- 
dise. Une population remuante de ménagères et de paysans avec 




Grenido. — L* tour de Conurii. 



LES VIEILLES VILLES D*ESPAGNE. 275 

leurs ânes circule dans cet encombrement et sans cesse on 
entend retentir ce cri : « Agua » . Ce sont les marchands et les 
marchandes d'eau, qui vont et viennent, portant soit des cru- 
ches, soit des tonnelets, ou plutôt des cylindres bardés de 
liège et emmanchés d'un long bec de métal. Les personnes qui 
ODt vu la cérémonie du Malade imaginaire ou Monsieur de 
Pourceatignac ont sans dou(e remarqué des hommes vêtus de 
noir, et portant des instruments que les auteurs comiques seuls 
peuvent nommer. Eh bien, la forme des tonnelets des mar- 
chands d'eau de Grenade rappelle, avec des dimensions exa- 
gérées, l'instrument que Molière a mis dans les mains de 
M. Purgon et de ses matassins. 

Sur la place qui avoisine ce petit marché, se trouve un marché 
un peu plus grand, qui n'a rien de bien remarquable. 

De petites rues, dont l'une contient une prison de l'aspect le 
plus féroce, des petits bouts de place, des petits coins habités 
par des artisans et des brocanteurs , vous ramènent dans le 
centre de la ville. 

Sur l'éventaired'un bric-à-brac nous apercevons un poignard 
de l'aspect le plus tolédan, et au moment oii tout joyeux nous 
allions l'acheter, nous découvrons sur la lame ces deux mots : 
« Patented Birmingham. » 

En tournant avec le Darro et en marchant vers le Genil, on 
rencontre des quartiers plus modernes et plus riches. Parla 
se trouvent le théâtre et les cafés, sur le Gampillo, grande 
place en face de laquelle se dresse étincelante. dans un splendide 
manteau de neige, la Sierra-Nevada elle-même. Avec cette 
perspective de pics et de glaciers couronnant un massif bleuâ- 



276 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

tre, ce côté de Grenade, soudain rafratchi, présente un faux air 
de Salzbourg dans son cirque de montagnes. 

De superbes promenades s'étendent sur les bords du Darro^ 
couvertes de grands et magnifiques arbres qui s'arrondissent 
en voûte comme les arbres du bois de TAlhambra. Quelle ville 
que Grenade ! De pareilles promenades suffiraient sans FAI- 
hambra, le Généralife et toutes leurs merveilles. 

Devant ces alamedas, se trouve une caserne bien curieuse^ 
moitié rococo et moitié arabe. Sa façade sur la promenade est 
tout ce qu'on peut imaginer de plus Pompadour; au milieu est 
un grand portail à deux étages de colonnes torses, surmonté 
d'un toit en bonnet d'évêque; les frises débordent d'ornements 
guerriers, de bombardes et de boulets de canon ; de chaque 
côté de la porte et sur les angles du bâtiment se trouvent des 
niches décorées de trophées de tambours et de drapeaux et 
occupées par des statues plus grandes que nature, de militaires 
du siècle dernier, en habit coquet, à la moustache de sergent 
recruteur, coiffés d'un haut bonnet pointu dans le genre des 
mitres de la garde prussienne du grand Frédéric. Toute cette 
façade est de ce genre rocaille, mais sur le côté opposé l'édi- 
fice est resté arabe. Cette caserne étonnante s'appelle le Cas- 
tillo de Bib-Taubi et a dû, au temps des Maures, être le donjon 
d'une des portes de la ville. 

Sous l'Alhambra, le Darro coule rapidement et bruyamment 
au fond d'un ravin profondément encaissé; une rue, la Carrera 
del Darro, remonte sa rive droite, mais l'autre côté est bordé 
de maisons surplombant à pic au-dessus du torrent. On ne 
saurait rêver rien de plus pittoresque, les maisons s'alignent 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGKE. 27Î 

€Q désordre sur le rocher, des terrasses s'avaaceol, construites 
sur des substructioos d'édifices disparus ; ici des broussailles 
pendeot, là un gros figuier pousse aux (lancs d'une terrasse. 
Les balcons s'accrocbenl irrégulièrement aux façades; sur. 
un point, au-dessous de grands bâtiments ressemblant à d'an- 




Uii balcon «u-desEUa du Darra. 



ciens couvents, un fragment de vieil arc arabe resté comme 
une arche de pont ou d'aqueduc brisée supporte un grand 
balcon fleuri comme un jardin. 

Des ponts en dos d'âne formant angle très aigu sont jetés 
de distance en distance sur le Darro, mais comme la rive gauche 
est plus haute que la droite, ces ponts ont un bout plus élevé 



•278 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

que l'autre de quelques mètres. L'église Santa- Anna qui. pos- 
sède un joli campanile arabe et des fenêtres en fer à cheval 
encadrées d'azulejos, s'élève sur la rive gauche à côté d'un de 
ces ponts. La Carrera del Darro aboutità une petite promenade, 
un petit mail admirablement situé, en terrasse sur le torrent, avec 
la vue de l'Âlhambra développant en face sa série de tours 
rouges, au sommet de la colline couverte d'un monceau de ver- 
dure. 

C'est un des plus beaux endroits de Grenade, de jolies mai- 
sons de campagne blanches brillent au milieu des arbres, des 
vignes en charmilles, des ifs formant berceau et de grands 
cyprès dominés tout là-haut par la silhouette vermeille de la 
tour de Comarès. 

« 

En tournant le dos à l'Âlhambra, on a devant soi les maisons 
de l'Albaycin où se trouvent des vestiges curieux de l'époque 
arabe, et quelques maisons, presque des palais^ du seizième siè- 
cle, à façade remarquable. Au-dessus de l'Albaycin, s'élève 
le faubourg purement gitano,le Monte-Sacro, colline très aride, 
très ardue, entièrement couverte d*une forêt de cactus, et portant 
sur sa crête des murailles ruinées de couleur rousse, derniers 
restes des vieilles fortifications de Grenade, la ville aux mille 
trente tours, réputée au moyen âge comme la plus forte de 
l'Europe. La côte du Monte-Sacro est coupée à la moitié de sa 
hauteur par des sortes de tranchées formant une série de Ugnes 
blanches plaquées de taches noires de distance en distance. 
Ces lignes blanches sont simplement les façades, et les taches 
noires les portes des grottes habitées par les gitanos. Ces pau- 
vres gens se contentent de vivre dans ces sortes de terriers, 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 279 

creusés de temps immémorial sur le bord de la route, dans le 
flanc même de la montagne; ils crépissent à la chaux la façade 
et un fort vantail de bois leur sert de porte, de fenêtre et au 
besoin de cheminée, car grâce au voisinage de la Sierra-Nevada 
les hivers sont relativement rudes à Grenade. Dans ces caves, 
ils ne sont pas aussi malheureux qu'on se l'imagine au premier 
abord. L'hiver ils sont garantis du froid, bien mieux qu'ils ne le 
seraient dans des maisons misérables, et l'été ils sont à l'abri 
des grandes chaleurs. Dire que ces gens sont tous millionnaires 
serait exagérer. Dans notre visite, il nous fut facile de constater 
que, malgré les économies de loyer qu'ils font à demeurer dans 
ces trous, il serait encore nécessaire que la ville de Grenade, 
qui leur fournit gratis le logement, leur offrit aussi des habits et 
encore peut-être la nourriture. Quelque distribution de monnaie 
ne leur serait pas désagréable, et nous ne pensons pas qu'ils la 
refuseraient; en attendant il n'est dans tout le quartier ni un 
homme, ni une femme, ni un enfant qui ne vous poursuive de 
l'éternel : « Senorito, una limosna por Dios. » 
Nous nous demandons commentées gens, qui semblent ne 

pas avoir l'indispensable pour se vêtir et pour se nourrir, 
peuvent acheter presque tous des ânes ou des mules, auxquels 
il faut pourtant donner à manger. Vieilles villes pour vieilles 
villes, le Sacro-Monte n'en vaut-il pas une aulre, et ces maisons, 
si l'on peut appeler ainsi de pareils trous, ne valent-elles pas 
qu'on les cite, sinon comme les plus belles, du moins comme 
un échantillon des plus anciennes qui soient dans. la contrée? 
Et puis ce peuple, qui- parle une langue bâlardée d'arabe et 
d'espagnol, mêlée de bien d'autres langues encore, qui vit de 



■ ■— rfi . 



380 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

la \ie primilivH, dans uq élat de familianté absolue avec toutes 
ses bêtes, auquel on ne conuaU d'autre moyen d'existence 
. que le trafic des chevaux, des mules et des ânes, ce peuple qui 
a gardé le type et la couleur des Arabes ne donoe-t>il pas une 
vie antique à ce coin de (erre où maléiiellement le passé est 
resté intact? 
Dire que notre sympalliie pour ces gilanos irait jusqu'à alFer 




loger chez eux, non! Dans une de ses lettres, Henri Reguault 
raconte qu'il alla passer toute une nuit parmi ces gens, et qu'il 
fut même le parrain d'un de leurs enfants, mais il faut être 
Regnault pour se risquer ainsi parmi les puces gitanes. Et puis- 
que nous parlons de Reguault, disons que son souvenir est 
resté, à Grenade, aussi vivant el aussi attendrissant qu'en 
France même. Le maître de notre hôtel possède une série de 
gamineries, de caricatures de Regnault, entre autres un portrait 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 281 

^e Regnault par lui-même, une charge, mais une charge d'uae 
ressemblaDce absolue. Il a bieo voulu nous permedre d'en 




Entras dQ [Urin des Moulins derrltre l'AIhambra. 



prendre un décalque et c'est particulièrement pour î autre, qui 
a eu le bonheur de conDattre et d'aimer Regnault, un souvenir 



282 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

bien précieux. Dans les quartiers de gilanos, la légende du 
Français qui a servi de parrain à Tun des enfanls de la tribu ne 
serait, parait-il, pas inconnue. 

Le Darro, venant de la Sierra-Nevada, sort d'un massif mon- 
tagneux très tourmenté, dont les premiers escarpements sont 
les collines vertes de TAlliambra et le Généralife, et qui se con- 
tinue par des blocs de rochers dénudés et rougis. Entre les 
deux collines existe une ravine très étroite, la Cuesta de los 
Molinos, dans le fond de laquelle chante un petit ruisseau. En 
allant de Thôtel des Siete Suelos au Généralife, une pointe hors 
de la bonne route nous mettant sous les yeux un paysage de l'as- 
pect le plus fantastique et plus imposant, nous tournons autour 
de TAlhambra et nous descendons le Ravin des Moulins avec 
l'intention d'aborder le Généralife par l'autre côté. Une route 
étroite descend rapidement avec des zigzags et des coudes 
brusques absolument inattendus, entre deux falaises colossales 
presque entièrement rouges sur lesquelles grimpent des bou- 
quets d'arbres, des plantes de toutes sortes piquées de (leurs. 
Ces gigantesques falaises sont faites en partie de main d'homme : 
à gauche ce sont les tours de l'Alhambra plus ou moins ruinées, 
à droite c'est la colUne du Généralife soutenue dans le bas 
par d'anciennes substructions, murs de briques et de cailloux 
percés de trous qui semblent des entrées de souterrains obstrués. 

Une grande arcade, une façon de petit pont, enjambe le ravin 
et laisse pendre au-dessus de la route des bouquets de feuillage 
et de longues lianes fleuries. La route en descendant devient 
plus fantastique, les tours et les remparts prodigieusement 
élevés développent sur la gauche leurs masses rouges, écrou- 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 283 

lées ici, inlacles plus loin, couvertes de liaues par endroits. 
Nous passons au pied des tours des Infantes et de la Sultane, 
puis sous les énormes remparts de la Puerta de Hierro dominés 
par la haute tour de los Picos. 

Ici le chemin est encore profondément encaissé ; tout en haut, 
la ligne de tours se continue enveloppée dans le feuillage, 
au-dessus des arbres gigantesques d'une sorte de parc pres- 
que vertical. Le petit ruisseau du ravin que nous avons tou- 
jours entendu sans le voir, caché qu'il est sous une voûte de 
broussailles, se met à bouillonner et fait tourner les aubes d*un 
moulin extraordinairement pittoresque, à demi caché dans les 
arbres, derrière un petit aqueduc aux arches moussues et ver- 
moulues. 

C'est l'endroit le plus merveilleux : la colline tourne et par- 
dessus le moulin, par-dessus le Darro et les massifs d'arbres, se 
profile toute une face de TAlhambra, le côté du palais, c'est-à- 
dire les murailles du Mirador de la reyna, de l'ancienne Mez- 
quita, avec la tour de Comarès et celles del'Alcazaba. 

A cet endroit, une heure ou deux d'extase. Nous avons pour 
compagnons, outre quelques reptiles amis ou ennemis de 
rhomme, un petit gitano de cinq ou six ans ayant pour tout 
vêtement et pour toute chaussure une simple chemise ; il est 
de la tète aux pieds d'une belle couleur de bronze pâle, avec 
cette particularité bizarre que ses cheveux sont du blond le plus 
clair. 

Cet enfant nous ayant véritablement adoptés, nous lui cau- 
sons un chagrin violent à notre départ. Mais le Généralife nous 
réclame, nous avons hâte de voir ses pavillons, ses galeries, ses 



28t LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

cyprès géants sept ou huit fois centenaires, dont un s'appelle le 
cyprès de la Sultane, en souvenird'une certaine aventure, genre 
Watteau, arrivée sous ses branches à certaine sultane. 

La route longeant le Darro conduit à la fontaine Avellana ou 
du Noisetier, au milieu de jardins semés de loin en loin de quel- 
que jolie Carmen^ nom charmant qui désigne les maisons de 
campagne grenadines entourées de vignes. Mais le Géuéralife 
«st presque inabordable de ce côté où la colline est presque à 
pic, et après une lutte sérieuse avec la montagne, une escalade 
d'une demi-heure, il faut renoncer et regagner le vrai chemin 
de l'autre côté. 

En savourant, sur la terrasse de Thôtel, un repos bien gagné, 
nous eûmes l'occasion de donner à l'Espagne une preuve de 
iiotre amour pour l'éducation populaire en général et pour 
l'étude des langues en particulier. Deux petits mendiants nous 
demandaient l'aumône : » unalimosna por Dios, — give me some 
money, — un sou, monsieur ! » Ils disaient ces trois phrases de 
trois langues difTérentes avec un talent vraiment remarquable. 
Mais lorsque nous priâmes ces deux polissons de nous demander 
l'aumône en allemand et eu italien, ils durent avouer leur igno- 
rance. Nous crûmes de notre devoir de compléter leur éduca- 
tion imparfaite, et alors, nous en haut sur la terrasse^ eux en 
bas sur la roule, nous fîmes consciencieusement notre devoir 
^e professeurs, et eux leur devoir d'écoliers, et nous leur 
fîmes répéter la leçon jusqu'à ce qu'ils la connussent à fond. 

Espérons qu'eux-mêmes ils feront des élèves, et que les pe- 
tits mendiants de Grenade connaîtront désormais tout ce qu'ils 
«ont à savoir, de toutes les langues les plus généralement usitées 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 283 

en Europe. Si nous avions eu le temps de faire faire des cartes 
de visite à Grenade, nous nous serions donné comme titre : 
professeurs de mendicité polyglotte. L'un de nos élèves d'ail- 




Bordi dn Dtrro. 



leurs n'est pas le premier venu, nous avons eu l'honneur d'en- 
seigner l'allemand et l'italien au dis d'une des illustrations 
locales. Dire illustration n'est pas trop ; quand vous vous pro- 



286 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

menez dans les allées qui environnent la tour de Boabdil, vous 
apercevez un grand gaillard, h la figure noire, aux yeux noirs, 
coiffé d'un sombrero à bordure de velours et à pompons de 
soie brillante et portant avec crânerie un costume de parfait 
contrabandista. 

Ce trabucayre de mine farouche vous contemple en agitant 
sa barbe en broussaille et en roulant des yeux féroces ; il vous 
poursuit, vous regardez avec inquiétude le gros bâton qu^il tient 
h la main, et vous donneriez volontiers quelque chose pour 
trouver instantanément la porte de votre maison et pour y ren- 
trer. Il vous aborde, vous êtes moins rassuré que jamais; il 
plonge la main dans la poche de sa veste, vous frémissez, et il 
tire de sa poche non la navaja que vous attendiez, mais une 
photographie, vous la met sous le nez, et vous dit soit en espa- 
gnol, soit en anglais, soit en français : « Monsieur, c'est 2 francs. » 
Si vous n'avez pas d'amour propre mal placé, vous donnez vos 
2 francs, en attendant la suite de l'aventure, trop heureux d'en 
être quitte pour quarante sous ; alors il vous remet la photogra- 
phie et continue son chemin. 

Quand vous vous retrouvez parmi les personnes qui peuvent 
vous renseigner, vous leur faites part de vos terreurs^ et vous 
leur montrez le portrait du trabucayre ; alors elles vous disent : 
— Tiens, vous avez acheté le portrait du modèle de Fortuny. 

Cet homme sinistre et si bien mis est simplement l'ancien 
modèle que Fortuny employait pendant les quelques années 
qu'il a passées à Grenade. Depuis la mort du grand peintre il a 
trouvé ce moyen ingénieux de gagner sa vie, en vendant son 
portrait aux étrangers. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 287 

Eh bien, Fun de nos élèves n'était ni plus ni moins que le 
propre fils de cet homme illustre, de -ce Maure pur sang, 
vêtu comme un parfait Espagnol d'opéra comique. 

Tout en regrettant de n'être pas né gitano du Sacro-Monte, 
il faut se décider à quitter Grenade. A l'heure fatale notre cha- 
grin est aussi vif que celui de Boabdil, cependant les places 
étant retenues dans la diligence de Jaen qui doit nous faire re- 
joindre la ligne ferrée d'Andalousie, à Menjibar» entre Cordoue 
et la Sierra-Morena, il n'y a pas moyen de reculer. Nous quit- 
tons le bois de l'Alhambra à la première aurore, vers quatre heu- 
res du matin, après un dernier regard vers les tours dont les 
créneaux rougis par les premiers rayons du soleil semblent 
sortir d'un bain de rosée. 

Nous prenons place sur le siège de la voiture de Jaen, édifice 
enlevé avec un bruit d'enfer par huit mules enragées, que fait 
voler un petit postillon qui va faire ses '30 lieues au galop, 
avec deux tomates et un petit verre d'aguardiente pour toute 
nourriture. 

Nous traversons les faubourgs de Grenade non encore éveil- 
lés, et nous entrons dans la Véga, la campagne où les villas 
entourées d'immenses murs de roses se succèdent des deux 
côtés de la route. Mais bientôt, sauf une ferme de loin en loin, 
nous ne voyous plus que des prés et des champs; au bout d'une 
heure de route, les fermes disparaissent et nous sommes en 
plein désert. Jusqu'à Jaen, à 28 lieues, nous ne rencontrerons 
que Campillos, village pauvre et triste, où nous ne trouverons 
que de l'eau et des gendarmes, — ce qui donnerait raison à la 
chanson : 



288 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Sous le beau ciel de l'Espagne, 
Sans boire dI manger 
Voyager ! 

si nous n'avioos pris nos précautions. 

Ni habilaut, ni habilalion, ni chentia de traverse. Pas d'au- 
tres êtres humains sur la roule que les canlonoiers travaillant 




avec uoe carabine à portée de la main, et tous les 5 ou 6 kilo- 
mètres, deux gendarmes en travers du chemia. Jusqu'à Jaeo, 
nous comptons seize relais de gendarmes, ce qui fait trente- 
deux carabines sur la roule sans compter celles des cantonniers. 
C'est toute notre distraction, avec les cris de nos conducteurs. 




Grenado. — Citerne Dib-Taubl. 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 291 

qui prodiguent à leurs mules tour à tour les noms les plus doux 
et les injures les plus graves, pour les faire marcher plus vite, en 
accentuant leurs discours par des volées de cailloux dont ils 
font provision à chaque relais. 

Il nous souvient surtout d'une mule appelée Serrana (monta* 
gnarde), d'une nommée Cordobèse, deux grosses lourdes qui 
égosillaient le mayoral, notre conducteur en chef, et attra- 
paient sans trêve des volées de coups de fouet libéralement 
distribuées par le'zagal, le second conducteur. Après le désert 
plat vint la montagne déserte, ici le paysage est d'une sauva- 
gerie qui rappelle la Sierra-Morena ; le chemin est taillé dans 
le roc, et tout le long de la route une rivière torrentueuse 
coule en grondant sur un lit de grosses pierres. 

La route se resserre en un défilé étroit entre de grandes 
roches à pic ; on sort ici de la province de Grenade pour entrer 
dans celle de Jaen. 

A un certain endroit, des blocs de rocher sont tombés, la 
route est défoncée, nous devons passer la rivière à gué. Les 
mules, de bon ou de mauvais gré, solidement maintenues par 
leur postillon d'ailleurs, poseut le pied sur le cailloutis rond 
en travers du courant rapide, et voici notre voiture enfoncée 
dans l'eau jusqu'à la hauteur de Tessieu. Un peu plus loin, 
même passage à gué. Cette fois les mules ont pris goût à la 
chose, et sautent gaillardement à Teau. 

Nous reprenons le chemin de la montagne, et enfin nous ar- 
rivons devant Jaen dont la campagne est en ce moment dévorée 
par des armées de sauterelles qui couvrent littéralement la route. 
La diligence traversant les corps d'armée en écrase des milliers, 



S9â LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

mais il y en a toujours. Au pont de Jaen, ou creuse de grands 
trous dans le lit de la rivière pour enterrer celles que l'on ra- 



Oq nous avait promis deux heures de repos à Jaen, malheu- 
reusement elles furent, par suite d'un retard, réduites à une 
petite demi-heure ; nous ne pûmes donc voir de Jaen que la 
grande place, l'église et l'antique Castillo qui couronne une 
montagne pelée au-dessus de la ville. 

Puis, courant d'une' vitesse stupéfiante sur une roule plate, 
la diligence nous entraîne au seio d'un tourbillon de poussière 
jusqu'à MeDJibar, où nous devons attendre le train pour la 
Sierra-Moreua et pour Murcie. 





UuerU de Harcie. 



CHAPITRE QUATORZIÈME 

MURCIE 

Les bords du Segura. — Trop de blanc. — La ealle de la Plateria. 
La cathédrale. 



Après Alcazar de San Juao, on a encore un certain nombre 
d'heures à rouler avant d'arriver à Murcie, et dans un pays 
presque toujours aride et desséché. Des rochers et toujours 
des rochers; on rencontre quelques rivières, des bouquets 
d'oliviers et des plantations d'esparto, grands joncs servant à 
la fabrication des nattes de sparfero, principalement vers Ca- 
lasparra, sur les bords du Segura. — Plus loin sont des salines, 
les champs bordant la voie sont couverts d'une couche blanche 
de sel. Mais le Fond du tableau est toujours sec et rocheux ; on 
ne voit que des montagnes tourmentées, calcinées parle soleil, et 
de temps en temps quelque petite ville, aux maisons frites, aussi 
bi-ûlée que les pierres de la montagne. 



294 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Le pays s'améliore un peu avant Murcie, on aperçoit un 
peu plus de végétation, chaque petite ville possède aoe 
petite huerla cultivée et boisée. Le chemin de fer longe 
le Segura coulant dans un large lit au milieu de grandes plaines, 
les palmiers et les aloès commencent à se montrer pour former 
après Alcantarilla, la dernière station, la note dominante du 
paysage. 

Quand on roule depuis trente-deux heures, dont douze heu- 
res accroupi sur la banquette d'une diligence et le reste du 
temps avec plusieurs changements de train pour tout exercice, 
quand on est depuis trente-deux heures enfermé, on ne s'oc- 
cupe pas de savoir s'il est midi, si le soleil est trop chaud et 
s'il est dangereux de marchera travers les rues. On saute vite 
hors du wagon, on jette son bagage sur l'omnibus de Thôtel 
•et l'on va de son pied léger au hasard des chemins, jusqu'à ce 
qu'on ait retrouvé son bagage et son hôtel. 

Nous fîmes de la sorte à Murcie, c'est d'ailleurs un système 
chez nous d'entrer toujours à pied dans les villes que nous 
voulons bien connaître, nous recueillons de la sorte une pre- 
mière impression que la suite rectifie souvent, qu'elle ne dé- 
truit jamais. L'aspect de la ville de cette façon nous saute aux 
yeux. 

L'aspect de Murcie sauta sur nos yeux pour ainsi dire, sauta 
dedans et ce fut un moment à croire que nous risquions de 
devenir aveugles. Pour la première fois de notre vie nous avons 
appris à Murcie ce que c'est que le blanc. 

En sortant de la gare nous avions trouvé devant nous une 
roule longue, large et banale, plantée de grands arbres rôtis 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 295 

par le soleil et couverte de poussière, à droite et à gauche de 
cette route de petites maisons d'une banalité désespérante et 
comme population des malheureux ou de petits bourgeois res- 
semblant à tous les petits bourgeois et à tous les malheureux 
du globe. 

Agacés par cette banalité, nous avions pris de petites rues 
transversales, rues très courtes aboutissant à des champs, 
puis des rues parallèles au grand chemin et filant en ligne droite 
jusqu'à la rive du Segura. Cest là que nous avons été victimes 
de Féblouissement dont nous venons de parler. Que Ton s'ima- 
gine des dés de craie percés de portes et de fenêtres se suivant 
sans interruption toujours en ligne droite et de façon telle que, 
contrairement à ce qui a lieu dans les rues tortueuses, lorsque 
le soleil frappe sur un côté de la rue, il fait briller tous les 
murs d'un même éclat également aveuglant sans un repos, sans 
un soulagement pour la vue. Dans les villes purement arabes 
les rues sont étroites, elles tournent, l'ombre d'un des côtés sou- 
lage toujours la lumière de Tautre ; dans le quartier arabe de 
Murcie rien de tout cela, au bout d'une dizaine de minutes de 
vagabondage à travers ces rues que les habitants se gardent 
bien de fréquenter à pareille heure, nous nous retrouvions à 
l'extrémité du grand chemin de la gare qui touche au vaste pont 
posé sur la rivière. 

A cette époque le Segura n'avait pas l'air de se douter de la 
célébrité dont il allait bientôt jouir ; il coulait, bonasse et bon 
enfant, peu abondant, dans un lit assez bas et relativement 
assez large. Les maisons posées à pic sur la rive à gauche du 
pont étaient tranquilles, munies de fortes grilles aux fenêtres et 



296 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

semblaient plutôt disposées contre les voleurs que contre 
la rage des eaux. A droite du même côté il y avait un bain pu- 
blic, des jardins plantés de palmiers et de petites villas; à la 
tête du pont, au bord de la route des hôtelleries, un grand maga- 
sin d'instruments aratoires et les diverses petites industries que 
Ton trouve à toutes les entrées de villes. 11 est nécessaire d'ou- 
blier de parler d*un certain petit jardin public, poudreux et 
rôti, enlaidi par la statue du bienfaiteur, qui jadis en a gra- 
tifié la cité. Cette imitation malheureuse du square Montho- 
lon remplit les gens de Murcie d'une grande fierté. Ils ne s'a- 
perçoivent pas de la parfaite laideur et du ridicule absolu des 
végétations pauvres, à l'instar de nos jardins anglais, lors- 
qu'on les aperçoit à côté des jardins empanachés de palmiers 
gigantesques, demagnoliers et d'arbres de toute sorte que nous 
ne connaissons, nous, qu'à l'état de plantes de serres, chétives 
et rabougries. 

Voici tout ce que Murcie offre aux visiteurs sur la rive droite 
du Segura. Traversons le pont, entrons dans Murcie et faisons 
remarquer aux lecteurs une circonstance particulière qui dans 
l'état actuel de Murcie offre une gravité sérieuse. De la dernière 
planche du pont à l'extrémité de la petite place sur laquelle il 
aboutit, il y a une différence de niveau qu'à l'œil on peut éva- 
luer à plus de cinq mètres, de façon telle qu'en cas d'inonda- 
tion, l'eau doit descendre des quais dans la ville avec une vio- 
lence terrible. Le bas de la ville est tout entier de niveau avec 
le bas de cette place et Teau, lorsqu'elle a fait irruption, a dû 
se précipiter presque partout d'un même coup. 

Une pente moins forte mais presque aussi dangereuse fait 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 297 

courir les mêmes risques au faubourg que nous veaoas de tra- 
verser. 

llestmidi, nous laissonsàDolredro)le,surte quai, deux grands 
bâtiments que nous verrons tout à l'heure, et sur ce quai éga- 
lement, ànotre gauche cette fois, un marché, au bout du mar- 
ché un escalier de pierre, au-dessus de l'escalier une longue 




Morde. — Vera les litubourgs. 

terrasse dominant le fleuve d'un côté, et de l'autre côté bordée 
par desjardins qui toussontà plusieurs mètres en contre-bas de 
la terrasse. On n'y peut entrer que par des escaliers ou par des 
allées en pente. 

On comprend facilement qu'en cas d'inondation cela devient 
de véritables réservoirs. 



î« LES TIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Ouoique nous eossions déjà traversé une grande partie de 
Muncie, nous ne pouvions pas nous résigner à croire que la ville 
fût être de tous côtés aussi peu pittoresque que son premier as- 
f*rcl nous la montrait. 

Cordoue, Grenade, Murcie, ces trois noms de ville vivaient in- 
>i;*Er£l!es dans notre mémoire et notre imagination se refusait 
à il23rîîre que les Maures ayant laissé dans les deux premières 
>Zlt'S àes meneilles sans égales au monde, il pût ne plus rien 
< i- vter ce M qu'ils avaient plus que certainement dû laisser dans 
Il r;r':£e «îe leur royaume de Murcie. A mesure que nous 
c:ir:r.::-3SE:i:s devenions moins exigeants ; nous ne demandions 
f.£s à rr:s;:^er r,\Iliiml.ra, nous ne rêvions pas la Mezquita, mais 
î: r):iiir>^ iil ris ce porte, le moindre reste de patio, un simple 
r^*î:£r::ti:: ie fiitrce oui lié sur un mur nous eût comblé de 
^ :itf . Fi '^: i i»£:It r.^ rè^es se faisaient de plus en plus humbles, 
4.r f :;:;..:: c-. s^îl-Ctrrjecn da dix-septième siècle, la trace d'un 
:\.0i.:> :i: T^r^r bi: '.:i'Jc*a patricienne, n*importe quoi, une sîm- 
j^^ ;,r:j:r»^ iM.r^ :rie Ci'U>ur locale, un aspect de rue qui ne 
rf<5<i^rO "^.i: pi: à X-I;in ou à Corbeil, voilà tout ce que nous 
^; r.:,T .^^.x.> i- "^*L :^iis îe ciel iïî:p'acablement bleu, féroce- 
xxr.: rii-I. <\ id^:.:!!:: à i::us le n^faser. 

:;;-iiS'!:>:JX>^ -t^ >>:Cf^ ies îiî^Eialions répétées et surtout 
o;> T/ i rx ;u,-.:> ^— :t I-'îiNiiites ont sé^i sur Murcie; de là vient 
>j,:> *Ic** ,; Ix i.'S:::^ ^e n:c-=:e:::îs anciens dans celle antique 
c^' ; .' ; c . rc-^ J^ i;\-v.>t r siïce. p-enlinî la guerre de succession, 
V* vu' '- * NX*.*;>r :»i.r sec ^^t-que. qi:i célouma le Segura et 
0.4 * '- V. V i \^: \jLKCL'U6:ci ie la plaine. Las et découragés, 
-. ^,:< ' : j .'-\> sa: > >^^<: Jlxrs xi^ sorte de café : là, au milieu 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 299 

d'une grande salle étroite et longue, ornée d'une grande chaire 
à prêcher recelant un piano en palissandre, la couleur locale 
nous apparut sous sa forme la plus intense. 

Nous dégustions une orchata, façon d'orgeat, lorsque nous 
vîmes la portière qui abrite l'entrée du café s'ouvrir. Un homme 
silencieux traversa la salle, se jeta à nos pieds et, en espagnol 
naturellement, nous dit : « Messieurs, permettez-moi de cirer 
vos bottes. 

o — Jamais, répondîmes -nous, altérés de couleur locale, 
nous tenons à cette poussière marocaine. » L'homme sans mot 
dire se sauva par une autre porte; immédiatement un second 
industriel de la même catégorie entra par la première porte, 
se précipita vers nos bottes, avec les mêmes intentions. Rece- 
vant la même réponse, il se sauva comme l'autre^ au moment 
où un troisième confrère soulevait la portière. Nous avions 
Tair de jouer la pantomime : un cireur était à peine parti, qu'un 
autre sortait de la coulissé. 

Ces distractions douces et pures étant les seules que le café 
pouvait ofTrir, nous courûmes en chercher ailleurs et nous dé- 
couvrîmes la grande artère de la ville, la rue commerçante et 
fréquentée, la calle Plateria, qui est à Murcie ce qu'est la 
calle de las Sierpes à Séville. 

C'est une longue et étroite rue, défendue contre la trop vive 
lumière et contre le soleil par des toiles accrochées sous les 
toits sur toute sa longueur. Tous les rez-de-chaussée appartien- 
nent au commerce qui parait consister surtout en nouveautés 
et articles de modes. 11 y a des étalages de mantes aux vives cou* 
leurs, de foulards stupéfiants dont la simple vue mettrait un 



300 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

jeune veau en fureur et le rendrait capable d'éventrer une- 
demi-douzaine de picadores et de faire du mal à Frascuelo lui- 
même, prima spada de Madrid. 

Ce sont des foulards pour les Murciennes de la campagne qui 
arborent ces étofTes impressionnistes pour lutter aver Téclat 
des fleurs de leurs jardins. 

En croirons-nous nos yeux? Le petit truc de la liquidation 
a pénétré jusqu'à Murcie. De grandes banderoles jetées en tra- 
vers de la rue nous montrent que les magasins luttent de ré- 
clames pour attirer le client. 

Les mots Liqiiidacioii^ Nouveautés de Paris en lettres de 50 
centimètres flamboient sur ces banderoles ; plus loin la con- 
currence fait flotter une autre banderole plus grande avec un 
gigantesque : Mas barato ! meilleur marché ! H y a comme cela 
des mas barato tout le long de la rue. Mais le client ne parait 
guère y mordre, car les commerçants pour occuper leurs loi- 
sirs, assis sur le pas de leur porte, se font cirer les bottes par 
les cireurs funambulesques de tout à Fheure. 

Dans la calle Jaboneria, une petite rue voisine de la calle* 
commerçante, une façade de vieille maison présente quelque 
intérêt par son allure générale et par quelques détails de 
sculpture. Au-dessus de la porte d'entrée, qui conduit à un 
petit restaurant, un grandissime blason sculpté dans la mu- 
raille est supporté par deux immenses sauvages plus grands que 
nature^ et bien amusants comme figure et comme costume. 
C'est une anciennne maison seigneuriale, comme il en reste 
encore quelques-unes , malheureusement plus maltraitées et 
mises au goût des bourgeois du siècle dernier. 




LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 301 

Les édifices manquaut, ce qu'il y a de plus curieux par les 
rues sont les balcons, portés par des arabesques de fer, ornés 
ûe grandes palmes desséchées et abrités par des rideaux flot- 
tants. Il y a aussi beaucoup de fenêtres grillées complètement par 
de solides barreaux, derrière lesquels les senoras ressemblent 
à' des oiseaux en cage. Le soir aux heures fraîches on bavarde 
l>eaucoup de la cage à la rue, et ce ramage dooDe h quelques 




Pijauis de la HaerU. 

rues, où ces fenètres-cages pendent à toutes les façades, l'ap- 
parence d'une volière. 

Des couvents de femmes dans quelques quartiers ont l'aspect 
plus étrange, les murailles épaisses et grises sont presque 
«ans ouvertures ; tout en haut seulement se trouvent des sortes 
de moucharabiehs en saillie sur la rue, mais complètement 
fermés par des lames de jalousie, pour que les recluses puis- 
sent voir sans être vues. Ce ne sont plus des cages, mais des 
pigeonniers. 



302 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Daas quelques rues vers les faubourgs, les seuls habitants 
visibles sont des troupeaux de chèvres couchées à Tombre, 
formant des masses blanches pointillées de centaines de cornes. 

Mais allons savourer un peu de fraîcheur sous les voûtes de 
rimmense église qui domine toute la ville de sa masse chauf- 
fée à blanc par le soleil. 

La cathédrale est colossale, son portail est colossal, sa tour 
est colossale, mais ces belles dimensions ne peuvent rien y 
faire, la cathédrale de Murcie manque d'aspect à l'extérieur 
et de caractère religieux à l'intérieur. merveilles gothiques 
de Burgos, de Tolède, cantiques de pierres, Bibles sculptées, 
hymnes solennels des siècles de foi, où êtes- vous? La cathé- 
drale de Murcie est du dix-septième siècle, c'est tout dire. Sa 
façade corinthienne et composite est décorée avec richesse et 
bon goût de nombreuses sculptures, bas et hauts reliefs^ sta- 
tues, groupes, distribués avec ordre et régularité; enfin elle est 
grande sans grandeur, et riche avec froideur. 

La tour, très haute, est dans le même goût, très décorée, sans 
beaucoup d'intérêt pour le regard. L'intérieur est un peu plus 
intéressant, les nefs immenses présentent quelques belles sculp- 
tures et quelques détails curieux au milieu d'une masse d'orne- 
ments dont le principal caractère est la richesse et le confor- 
table. 

Sur la place de la cathédrale, il y a une station de voitures. 
Enfin voici de la couleur locale, ce ne sont pas des fiacres vul- 
gaires, comme ceux qui enlaidissent les autres villes de leur 
affreuse caisse marron. Cela ressemble à des voitures de paysans, 
plus la légèreté et les ornements coquets; c'est une petite 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 303 

charrette dont la couverture ronde avance un peu aux deux 
bouts et qui est à Tintérieur couverte d'une étoffe rouge, avec 
des rideaux rouges devant et derrière. Naturellement quelques 
pompons sautillent au cou du cheval ou du mulet. Au moins, cet 
attelage brillant lancé au trot s'harmonise avec les routes blan* 
ches et les verdures éclatantes de ce pays de la lumière, tandis 
que les calèches et les fiacres sombres y font bien triste figure. 

A défaut de monuments anciens, Murcie possède quelques 
édifices modernes, — un palais épiscopal, devant la cathédrale, 
et du même style, — un théâtre, brûlé Thiver dernier, sur une 
grande place, plantée de grands orangers, sous lesquels se tient 
un marché très animé et très coloré, — et enfin, sur le grand 
quai du Segura, des édifices importants sans doute, mais peu 
réjouissants pour la vue, un hôpital et une prison. 

A rhôpital quelques malades nous demandèrent des ciga- 
rettes par les fenêtres et tout près de la prison nous fûmes té- 
moins d'un drame, nous vîmes couler le sang. 

Les malfaiteurs enfermés dans le carcel doivent être des 
gens d'importance, à en juger par les précautions que Ton 
prend pour les empêcher de s'offrir la clef de la montagne. 
Aux quatre angles du monument, car la prison est monu- 
mentale et encore on est en train de l'agrandir, quatre gen- 
darmes veillaient en faction au milieu de la rue. Sous la porte 
d'entrée, d'autres gendarmes dormaient sur un lit de camp. 
Nous étions en train de les admirer quand tout à coup le 
gendarme de gauche poussa un cri d'appel, aussitôt quatre 
hommes sautèrent sur leurs carabines et partirent dans la 
direction indiquée par le factionnaire, — et nous derrière eux. 



T^ -r^TTr^^r IL prisoii. HB rassemIJement, 
- :;— "-'T.- i.a r-iaii. on f 'interpellai U une 

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I 






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i * r ^ 




— Route d'OriliueU. 



CHAPITRE QUINZIÈME 

ORIHUËLA. 
Lu roule d'Alicante. — Orihuela et ses palmiers. — Lu Retraite de Murcie. 



Si nous écrivioDS un roman^ d'aventures, nous commence- 
rions ici une longue suite de chapitres du plus puissant in- 
térêt dramatique, ornés de sommaires empoignants à peu près 
comme.il suit : 

Chapitre XV. — Comment, au lieu de prendre le chemin 
de fer, l'un et l'autre, poussés par la fatalité, partirent eu 
diligence pour Alicante et n'y arrivèrent jamais. 



# 




I 

L 



LES VIEILLES VILLES DESPAGNE. 309 

qui devait nous y conduire en sept heures à travers les paysa* 
ges les plus africains, par Orihuela et Elche, la ville aux 
50,000 palmiers. 

Les diligences partent de la place Cadenas ou des Chaînes, 
une des plus pittoresques de la ville, située derrière la cathé- 
drale. Cette place tire son nom d'une grosse tour de Téglise, 
commencée pour faire un second clocher et arrêtée à moitié 
chemin, tour dont le principal ornement est une énorme chaîne 
sculptée dans la pierre anneau par anneau, qui ceint la tour h 
une certaine hauteur. Quelle est la signification, le sens sym- 
bolique de ce bizarre ornement, nous Fignorons; mais il est 
permis de supposer que ces chaînes sont une allusion à la 
longue domination des Maures sur le royaume de Murcie; et 
cela d'autant mieux qu'à Saint-Jean des Rois, à Tolède, il 
existe la même décoration, avec des chaînes réelles de prison- 
niers ; dans tous les cas cela fait très bien et cela relève l'ar- 
chitecture un peu froide de la tour. La place est d'autant plus 
pittoresque qu'une assemblée très nombreuse de mendiants de 
tout âge et de tout sexe tient ses assises autour de la diUgence 
et que, de la petite rue aboutissant à la place, débouche inces- 
samment un flot de paysans et de paysannes de la huerta, 
arrivant pour le marché. Cette fois, la façon dont les men- 
diants se drapent dans leurs manteaux nous parait presque 
arabe ; les mendiants du nord s'enveloppent dans leurs capes 
comme des malandrins du moyen âge, tandis que ceux-ci 
donnent à leurs manteaux troués des allures de burnous. 

Cependant une partie du costume du peuple de Murcie ne 
manque pas d'un joli cachet moyen âge; c'est la coiffure. 



310 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE, 

Bon nombre de citadins, ouvriers de la ville ou gitanos des 
faubourgs, portent une coiffure absolument semblable au cha- 
peau de Louis XI ou à la casquette de Buridan, à bords bais- 
sés en visière par devant et relevés par derrière. 

Les paysans sont très intéressants. Ils portent le plus pit- 
toresque costume de la péninsule, celui de toute la côte jusqu'à 
Valence et que Ton appelle plus particulièrement le costume 
vaiencien, c'est-à-dire le grand chapeau avec un foulard dessus, 
la petite veste et la ceinture, et des caleçons blancs flottants 
semblables à un petit jupon; beaucoup ont les jambes nues, 
avec des alpargates ou sandales de chanvre. 

Les femmes ont conservé les jupes larges d'autrefois; les 
paysannes arrivant au marché, à pied ou à mulet, en condui- 
sant des ânes chargés et surchargés de paniers de fruits et de 
légumes, ont des fîchus à couleurs flamboyantes sur des cor- 
sages qui laissent les bras nus sous une courte manche de 
dentelles. Toutes ont des dentelles et pas de bas, ainsi d'ailleurs 
que beaucoup de Murciennes. Cela n'est pas vilain et nous 
dirons même que ces pieds d'Andalouses, chaussés seulement 
d'une sandale retenue par des bandelettes sur le cou-de-pied, 
ont une certaine élégance d'une allure antique. 

Enfin la diligence s'ébranle et nous gagnons la campagne 
par un long faubourg, au ^milieu d'une file ininterrompue de 
campagnards. La teinte grise des maisons de la vieille rue di- 
minue, diminue et se transforme bientôt en blanc pur; par-des- 
sus les murs blanchis à la chaux, de hauts palmiers s'élancent 
dans un impitoyable azur, les maisons deviennent de simples 
carrés blancs sans étage, percés simplement d'une porte et 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 311 

de deux fenêtres sur la façade; les aloès, les cactus se mul- 
tiplient et nous voici dans la huerta coupée de ses petits canaux 
d'irrigation. 

Devant nous s'étend la route aussi blanche que les murailles 
passées au lait de chaux ; pour reposer nos yeux, nous tenons 
la tête toujours tournée de côté, le regard fixé sur les bouquets 
de verdure qui défilent à droite et à gauche. 

La plaine florissante qui forme autour de Murcie une cein- 
ture de verdure n'a pas de ce côté plus de deux lieues de 
largeur. Mais quelle richesse, quelle exubérance la nature 
déploie-t-elle sur ce coin privilégié. De magnifiques planta- 
tions d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de grenadiers 
couvrent le sol à perte de vue, dominés çà et là par des bouquets 
de palmiers jaillissant comme des fusées. Le sol est comme 
divisé en compartiments réguliers, par des canaux d'irrigation, 
lesquels, chaque jour, à une certaine heure, portent dans les 
champs le mince filet d'eau qui suffit pour faire jaillir du sol 
des moissons plantureuses. C'est une véritable oasis, une oasis 
luxuriante qui rafraîchit l'esprit après tant de kilomètres d'un 
pays où les plaines sont rôties, les montagnes brûlées et où les 
villages très rares ont l'air d'avoir passé par la friture. 

Sous les arbres les petites maisons des labradores de la huerta 
semblent de simples cases. Rien de plus africain; c'est au mi- 
lieu d'un massif de cactus plus hauts que le toit en terrasse, 
un carré blanc sur lequel quelques palmiers secouent leur 
éventail, et parfois, un petit four à côté, rond et semblable à 
une hutte. De temps en temps, des enfants presque nus, bronzés • 
comme des Arabes, ou quelque paysanne robuste et hâlée, 



312 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

sortent du fourré de cactus pour voir passer la diligence. Dans 
un trou pratiqué dans le talus de la route, un simple terrier 
fermé d'un semblant de porte, un vieil aveugle est assis avec 
une petite fille qu'il envoie courir après la diligence. Les 
malheureux vivant dans ce terrier nous rappellent, moins la 
teinte poétique, un tableau du peintre slave Zvérina représen* 
tant un aveugle dalmate sur le bord d'une route. Il y a beau- 
coup d'aveugles en Espagne, partout on rencontre de pauvres 
gens à qui le soleil et la terrible blancheur ont brûlé les yeux. 

Les cantonniers, les péones camineros n'ont plus de cara- 
bines ici, nous ne sommes plus dans les montagnes de Jaen. 
Ils ont un simple sabre; chauCTés par le soleil, ils ont mis 
veste bas, relire leurs sandales et travaillent en manches de 
chemise avec le briquet à la ceinture. 

Mais voici bientôt les premières ondulations de la montagne 
aride et brûlée limitant la fertile huerta, la route passe au pied 
d*une haute colline rocailleuse nommée Monle-Agudo, portant 
un gros village, étage sur ses rochers, et couronnée par les 
ruines colossales et bien déchiquetées d'une vieille forteresse. 

Les mûriers et les oliviers persistent encore, mais bientôt 
le sol devient tout roc et la végétation n'est plus représentée 
que par les cactus et les aloès gigantesques, hérissant les es- 
carpements de mille pointes menaçantes. 

Le premier relais est Sanlomera, village bâti sur la dernière 
limite de la plaine entre la huerta de Murcie et la huerta d*0- 
rihuela. C'est ici que les infortunes commencent ; tautre des- 
cend de la diligence, fait quelques pas sur la roule et tout à 
c<uip lombe en arrière sans pousser un cri. Sa tète frappe sar 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 313 

la pierre de la porte du relais et il reste étendu sans mouve- 
ment. 

Alors ce fut un vilain quart d'heure à passer, un quart 
d'heure est bien le mot, car le drame ne dura pas moins de 
quinze miaules. Le malheureux était tombé la tête en arrière 
avec un bruit sourd sur la dalle de pierre rouge, on l'avait 




relevé, on l'avait placé surune chaise et alors les uns lui jetaient 
de l'eau à la ligure, les autres lui tapaient dans les mains, une 
femme lui fourrait du camphre dans le nez, tandis que les 
autres femmes jouaient de l'éventjiil autour de lui. Ce n'était 
que cris et lamentations; d'aucuns criaient: il est mort; d'au- 
cuns: il va mourir; on s'envoyait mutuellement chercher les 



3U LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

curés et les médecins. A tous ces cris et à tous ces soins, il 
ne répondait que par des râles lamentables. Au bout d'une 
douzaine de minutes, il rouvrit les yeux, s'imaginant n'avoir 
eu qu'un étourdissement de quelques secondes ; il ne fallait pas 
songer à se remettre en route, on déchargea les valises et la 
diligence repartit au grand trot. Dans leur malheur, les voya- 
geurs avaient une heureuse chance^ ils étaient tombés dans 
un village peuplé de bonnes et braves gens, et dans un pays 
riche, ce qui n'est pas chose commune en Espagne. Les soins 
les plus dévoués et les plus délicats furent prodigués au ma- 
lade. Vite on alla chercher le matelas de l'une, Toreiller de 
l'autre, on fit un lit par terre, on boucha toutes les fenêtres et 
le malade eut bientôt repris des forces, grâce à cette fraîcheur 
et à cette obscurité. 

Depuis, le malheur s*est abattu sur ce pays, le Segura et quel- 
ques petits rios, sans importance ordinairement, ont ravagé la 
splendide huerta, mais nous nous plaisons à espérer que les 
habitants de Santomera, si aimables et si complaisants, auront 
été épargnés par le fléau. Par son Tieureuse situation au pied 
des premiers escarpements de la Sierra de Orihuela, le village 
a probablement moins souffert et dans tous les casses habitants 
ont dû pouvoir se réfugier sur les rochers. 

Lorsque nous y étions, le pays souffrait de la sécheresse, on 
n'avait pas eu une goutte d'eau depuis de longs mois et la chaleur 
était violente. L'eau étant rare, chaque maison en a toujours une 
provision pour les mois trop secs ; dans la salle à manger- 
cuisine de la maison où nous fûmes recueillis, se trouvaient 
trois immenses 'jarres semblables à celles dans lesquelles les 



LES VIEILLES VILLES DTSPAGNE. 315 

voIeuPF d'Alibaba s'étaient cachés, et cootenaDt une provision 
d*eau pour trois mois. 

Au dehors le soleil torréfiait la rue; dès que Ton soulevait 
le rideau fermant la porte, une bouffée de chaleur vous sautait 
au visage et le blanc des murs et du chemin brûlait les yeux. 
Aussi, malgré tout son désir (l'aller dessiner les nopals et les 
palmiers dans la plaine, pendant que le pauvre autre se remet* 
tait de sa secousse, rim fut obligé de rester à Tombre, et pour 
employer ses loisirs forcés commença les portraits, peu ressem- 
blants, hélas ! des bienveillantes senoras et senorilas et du chat 
de la maison. 

Vers la fin de l'après-midi, F autre ayant repris ses esprits et 
le soleil étant moins chaud, nous jugeâmes que le moment 
était venu de remercier le excellentes personnes qui nous 
avaient donné l'hospitalité, et de nous remettre en route; on 
nous trouva une voiture de paysan attelée d'un mulet, on 
étendit un matelas dans la voiture pour le malade et nous 
partîmes pour Elclie, après de bonnes poignées de mains avec 
la gendarmerie, et un échange de bons souhaits et de remer- 
ciments avec nos braves amis. 

Vain espoir. Il était écrit que nous ne verrions pas Elche ; 
la mule ne marchait qu'au pas et la voiture secouait un peu trop 
fortement le malade, ce qui fil qu'après deux petites lieues 
faites en deux heures, nous décidâmes que nous n'irions pas 
jusqu'à Elche et que nous nous arrêterions à Orihuelaque nous 
apercevions à quelque distance. 

Orihuela est une ville assez importante de vingt-cinq mille 
habitants, assise comme Murcie au milieu d'une campagne 



316 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

d'une ferlililé inouïe, arrosée par le Segura. Son aspect lorsqu'on 
arrive par la route de Murcie est des plus pittoresques. 

Pour premiers plans des jardins fermés de grands murs 
blancs, débordant de verdure et dressant comme des panaches 
des groupes de palmiers de toute taille, les uns en éventail et 
les autres avec leurs palmes serrées en botte pour la consolida- 
tion. La route un peu plus élevée que la plaine tourne entre 
les murs ; entre les tiges des palmiers brillent quelques mai- 
sons blanches éparses dans la verdure, au pied des rocs rougis 
et brûlés do la montagne. 

La ville étend sur la droite, dans la plaine, ses centaines de 
maisons blanches et jaunes à terrasses, jetées avec une belle 
irrégularité parmi les masses vertes. Trois clochers et d'autres 
bouquets de palmiers se dressent au-dessus des terrasses et se 
détachent sur un fond de montagnes rocheuses tout à fait dé* 
nudées entre lesquelles passe le Segura pour aller se jeter dans 
la Méditerranée à quelques lieues d.'Orihuela. 

Au bord de la route, à un quart d'heure de la ville, se trouve 
une fontaine à laquelle tout un quartier d'Orihuela vient s'ali- 
menter ; il y a grande affluence, plusieurs centaines de jarres 
amenées sur des voitures à bras attendent leur tour. 

La route en tournant découvre à chaque minute de nou- 
veaux aspects ; tantôt ce sont de vieilles fortifications encore 
occupées par des troupes, à deux cents mètres sur la montagne; 
tantôt un ancien séminaire, et tantôt des groupes de maisons 
d'apparence absolument marocaine. Enfin, après une petite 
place dont les terrasses irrégulières se découpent pittoresque- 
ment sur le ciel, nous tombons dans la grande rue de la ville 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 317 

à la porte d'une fonda. Et pendant que faulre cherche un repos 
bien nécessaire, Pun s'en va promener sa mélancolie à travers 
la ville. 

Partout, maisons à terrasses et balcons sur lesquelles la po- 
pulation prend le frais. Il n'y a pas d'édifices, sauf une cathé- 
drale à tour gothique et deux autres églises, mais les rues ne 
manquent pas de caractère avec les façades peintes, tes toiles 




contre le soleil, les terrasses et les balcons ornés des palmes 
sèches de l'année dernière. Du balcon de notie hôtel nous 
jouissons d'une vue de terrasses tout à fait orientale. Cependant 
faut-il le dire ? voici qu'i't la nuit, au lieu de bruits de guitare, 
des sons d'orgue de Barbarie se font entendre ; voilà qui n'est 
guère couleur locale, un orgue au fond de l'Iîspagne, dans un 
pays que des kilomètres de montagnes devraient mettre à l'abri 
de ces lamentables inventions modernes ! Cependant l'orgue de 
barbarie fait beaucoup d'effet à Orihuela, car un certain nombre 



318 LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE 

de citadins sont massés devant la maison d'où partent ces bruits 
insolites. 

Ici commencent les mésaventures pharmaceutiques; le ma- 
lade, très abattu, s'était à peine mis d^ns son lit qu'il fut pris 
d'un engourdissement indomptable. 

Voyant que la congestion recommençait, il eut encore Téner- 
gie de demander à son camarade d'aller chercher des sina- 
pismes, le camarade revint avec deux grands emplâtres noirs 
que Vautre s'appliqua sur les jambes, machinalement, puis il 
tomba dans une torpeur profonde. Alors un drame tragi- 
comique se passa. Vtm étant reparti pour ses explorations, en 
attendant qu'on lui préparât quelque chose h manger, se vit 
aborder par un gendarme ; il comprit tant bien que mal qu'on 
lui démandait ses papiers et les montra. Le gendarme d'abord 
aimable, se ravisa tout à coup et voulut voir aussi le moribond 
et les papiers du moribond. 

Ce fut encore un moment désagréable à passer pour Vun 
qui ne comprenait pas bien clairement les questions (ju'on lui 
posait, mais il en fut quitte pour la peur. Il n'eût pas été très 
drôle d'être arrêté ne fut-ce que pendant quelques heures, en 
laissant un compagnon dans kùb situation pareille. 

Enfin la nuit vint ; vers quatre heures du matin le malade qui 
n'avait pas bougé plus qu'un cadavre, poussa des cris de feu. 
Les deux emplâtres avaient mis huit heures à faire leur effet, 
mais l'effet était énergique. Le pharmacien par bonheur avait 
donné une paire d'énormes vésicatoires au lieu des sinapismes 
demandés, et cette erreur avait produit un excellent résultat. 

11 était inutile de s'obstiner plus longtemps, continuer la 



LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 319 

route était impossible, l'infortuné autre étant absolument 
éclopé ; il fut donc décidé que Ton regagnerait Murcie pour 
reprendre le train de Madrid. Le chemin de fer allant à Car- 
thagène passe à quelques kilomètres d'Orihuela, mais le chemin 
de la station qui dessert la huerta de cette ville est si mauvais, 
qu'il est plus simple et plus facile, parait- il, de faire 5 lieues et 
d'aller à Murcie. Nous frétons donc une bonne voiture et, renon- 
çant définitivement à Elche. et Alicaute, nous reprenons la route 
faite la veille. 

Hélas, il faut dire adieu au pays des oranges, à son soleil 
et à ses palmiers. Après un repos de quelques heures à Murcie, 
nous nous dirigeons sur la gare, par la route poudrée à blanc. 

Une spécialité de Murcie qui avait déjà flatté très agréablement 
nos yeux et notre odorat en arrivant est la fabrication d'immenses 
bouquets de'ces fleurs splendides qui remplissent les jardins. 
Ces bouquets sont construits, — car ils sont des constructions, — 
en forme de pyramide sur une tige de bois de soixante-quinze cen- 
timètres de hauteur, terminée par une grosse fleur de magnolia. 
On les vend à la gare aux voyageurs désireux de rapporter des 
souvenirs de la terre des fleurs. 

Un monsieur de notre compartiment pousse la galanterie jus- 
qu'à offrir à sa dame trois de ces bouquets superbes et mons- 
trueux, plus une dizaine de fleurs de magnolia et un paquet 
d'herbes odoriférantes. Le wagon devient ainsi un jardin ou 
plutôt un sachet de parfums; cela est très agréable pendant un 
instant, mais quand on a en perspective un tête-à-tête d'un jour 

» 

et d'une nuit avec ces gigantesques bouquets, la chose perd un 
peu de son agrément. 



320 LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 

Trop de fleurs ! trop de fleurs ! Au bout de quelques heures 
l'atmosphère du wagon n'est plus supportable^ un petit mal ^ 
de tête se déclare et peu à peu se transforme en migraine vio- 
lente. Ei rauire, le pauvre malade, qui vayage couché, est trop 
éclopé pour chercher un autre compartiment. 

Si nous assassinions le senor et la senora trop fleuris pour 
jeter eusuite les fleurs par la fenêtre? Justement, à Albacète, 
un pugnalero vient nous offrir des produits de la fabrication 
locale, des navajas et des pugnals acérés. Mais non ! il ne faut 
pas commettre de crimes à Tétranger. Repoussons les offres du 
marchand de poignards, et mourons s'il le faut! 

Enflu à la nuit, profltant d'un arrêt, nous découvrons uu 
compartiment libre, et nous quittons aux trois quarts asphyxiés 
Taimosphère embaumée de la charmante senora. 

En arrivant à Madrid le lendemain matin, fan^ mauvais garde- 
malade décidément, quitta encore son ami pour aller jeter un 
coup d'œil dans le compartiment fleuri, avec l'infernale espé- 
rance de trouver le senor et la senora tout à fait inanimés. Sou 
espoir fut trompé, le monsieur et la dame n'avaient contracté, 
dans la fréquentation de leurs bouquets^ qu'un fort mal de tête, 
punition absolument insufflsante. 

Trois jours après, nous rentrions à Paris. 





TABLE DES CHAPITRES 



CHAPITRE I". — Une phrase ofTcnsive et dérensive, — Fontarabie la 
VaîUuite. — Siégea et bombardements successifs. — Carcasses d'édi- 
fices ) 

CHAPITRE II. — ViTOMA. — Les conspirateurs de la Plaza Hayor. - 
Vieux palacios. — La capilla de )a Virgen Blaiica. — Vitriers et mar- 
chands de cercueils 21 

CHAPITRE III. — Bdbgos. — Les pulgadores de Burgos. — Anes et 
paysans. — Splendeurs de la cathédrale. — L'arc Santa Maria. — La 
carluja de Mirafloréa. — La casa del Cordon 31 

CHAPITRE IV. — Vali-adolid. — AvrL*. — Les dernières sérénades espa- 
gnoles. — Les remparts d'Avila. — Accès aigu de romantisme. — Trois 
kilomètres de créneau K. — Une cellule de religieuse .'16 

CHAPITRE V. — A Madrid. — Un tiers de Corrida de Toros. — Éventre- 
ments nauséabonds. — Éventails et mantilles. — La garde montante 
an palais 83 



I 



3M TABLE DES CHAPITRES. 

CHAPITRE Vï. — Tolède. — Nuit tolédane. — La cathédrale et San Juan 
de los Reyes. — Un théâtre dans une ruine arabe. — Les synagogues. 
— La belle Florinde. — Les palacios de Galiana 99 

CHAPITRE VH. — Aranjuez. — Une petite excursion dans la Sierra 
Morena , i 33 

CHAPITRE VIII. — CoRDouK. — ÉblouissemenL — Les patios. — La 
Mosquée d'Abdérame. — Patio de los Naranjos et Puerta del Pardon. 149 

CHAPITRE IX. — CoRDouE (suite). — Le pont dn Guadalquivîr et la Carra- 
hola. — Les tours de TAlcazar. — La tour de la Malamuerte. — Quel- 
ques intérieurs, — Un patio moderne. — La maison du chanoine. ... 173 

CHAPITRE X. — Sévillk, — 'Lacalle de las Sierpes le soir. — La cathé- 
drale et la Giralda. — La fête de Saint Ferdinand. — Le patio de los 
Naranjos. 193 

CHAPITRE XL — Séville [suite). — L'Alcazar. — Pierre le Cruel et Maria 
de Padilla. — La tour de l'Or et ses jardins. — Les promenades. — 
Les toreros en petite tenue. — Une escuela de baile 213 

CHAPITRE XII. — Grenade. — L'Alhambra. — Palais, tours et collines en 
plein jour et au clair de la lune. — Les tours Vermeilles 243 

CHAPITRE XIII. — Grenade (suite). — La ville. — Le Zacatin et le cours 
du Darro. — Petites rues. — Les grottes des Gitanos. — Les marchés et 
les Alamedas. — Casa del Carbon. — Une caserne pompadour 265 

CHAPITRE XIV. — McRCiE. — Les bords du Segura. — Trop de blanc. — 
La calle de la Plateria. — La cathédrale 293 

CHAPITRE XV. — OniHUELA. — La route d'AIicante. — Orihuela et ses 
palmiers. — Retraite de Murcie 307 



FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. 



TABLE DES DESSINS 



CHAPITRE I. 

FONTARABIE. 

Entrée, de Fontarabie 4 

En gare d'Imn 4 

Maisons de la calle Mayor 5 

La maison aux mousses vertes 8 

Fontarabie. — La calle Mayor 9 

Petite maison et palacio ruiné l2 

Fontarabie. -^ L^ÉgUse et le castiilo. 13 

VITORIA. 

Vitoria. — Capilla de la Virgen blanca . 1 7 
CHAPITRE II. 

YITORIA. 

Une population mystérieuse 21 

Vitoria. — Calle de la Cuchiileria 34 

Vitoria. — Cour du palais Abendana.. 25 

Miquelets 30 

CHAPITRE III. 

BDRGOS. 

Quelques mendiants de Burgos 31 

Burgos. — Au pied de la cathédrale . 33 

Burgos. — Porte Santa-Maria 35 

Extérieur de la chapelle du Connétable. 37 

Porte de la Casa del Cordon 41 

I3n vieux berger 44 

Dans le faubourg 45 

Burgos. ^ Un Jour de marché . 49 

Les vieux murs de Burgos 53 

Un paysan 56 

Autre paysan 56 

Un coin de la plaza Mayor 57 

Au marché 58 

Mariano 60 

A la gare 60 

Les miradors 61 



CHAPITRE IV. 

VALLAOOLID. — AVILA. 

SérenoB. — A Valladolid et ailleurs.. . 65 

Valladolid. — Portail de TUniversité . . 68 

Entrée d'Avila 69 

Les murailles d'Avila 78 

Avila. — Un balcon 76 

La cathédrale d'Avila 77 

Avila.— Sous le porche de la cathédrale . 80 

A la fontaine., 81 

CHAPITRE V. 

MADRID. 

Madrid. — Une école 83 

Madrilènes 85 

Les toreros au café 88 

Au Prado ... 89 

Au Prado 92 

CHAPITRE VI. 

TOLÈDE. 

Tolède. — Le pont d'Alcantara et 

l'Alcazar 97 

Devant la caserne 99 

Les rues le soir 104 

La PuerU del Sol à Tolède 105 

Une maison à Tolède 108 

Ancienne prison de la Sainte-Herman- 

dad 109 

Tolède. — Le pont Saint- Martin.. . . 113 

Le clocher de la cathédrale 117 

A Santa-Maria la blanca 120 

BaAos de la Cava L21 

Dans le cloître de San Juan de los Reyes. 125 

Un mendiant 127 

Une fenêtre de Santa-Crux 128 

Un lavoir à Tolède 129 



32 i 



TABLE DES DESSINS. 



CHAPITRE VII. 



Ligne d* Andalousie 

Dans le défilé du DespeRaperros. 

Un voyageur 

Paysannes de la Manche 

Dans la Sierra 

Un voyageur 



CHAPITRE VIII. 

CORDOUE. 



13S 
IS7 
141 
144 
145 
148 



Cordoue.— La tour de laMalamuerte. 
Une aguadora de la ligne d* Andalousie. 
Cordoue. — Extérieur de la Mosquée. 

A la grille du patio 

Cordoue. — Le pont et la Carrahola. 

PorUil de las Palmas 

Cordoue. ^ Un patio 

CHAPITRE IX. 
CORDOUE {suite). 

Anciens bains mauresques dans une 
maison' partlculiéfS... 

Cordoue. — Casa de TreviUa. — Plaia 
dat^eronimo Paez 

Le castillo d'Almodovar 

CHAPITRE X. 

SiVILLE. 

Séville. — Entrée do la Caile de las 

Sierpes 

Séville. -^ Dans la cathédrale 

La puerta del Pardon 

Séville le soir. — Calle de las Sierpes. 

UTourdarOr 

Séville. — La Giralda 

Terrasses 

CHAPITRE XI. 

sAviLLB {suite]. 



149 
152 
153 
157 
161 
165 
169 



173 

177 
185 



169 
193 
197 
201 
205 
209 
211 



A i'Escuela de balle 

Séville Plaza San Salvador 

Un coin de la maison de Pilate. . . 

Les terrasses à Séville 

Le barbier de Séville moderne. . 



218 
217 
221 
225 
229 



La malaguena et le terero . . 232 

CHAPITRE XII. 

GRENADE. 

Grenade. -^ Entrée prindpalede TAl- 

hambra 233 

Finale 236 

Grenade. — Ancienne mosquée arabe, 

maintenant maison particulière. . . . 237 

Grenade. — Los tours Vermeilles 24 1 

Le GénéraUfe 243 

Le Mirador de la Reyna 249 

Les murailles de TAlcasaba . 252 

Grenade. — Le i-avin du Darro 251 

La Casa del Carbon 257 

Une fenêtre 361 

CHAPITRE Xni. 

GRENADE {nUtte). 

Le marché au blé 265 

Une petite rue... 269 

Grenade. ^ La Umr de Comarès. . . . 278 

Un balcon au-dessus du Darro 277 

Sous les toiu 280 

Entrée du Ravin des Moulins derrière 

TAlhambra 281 

Église Santa-Anna. — Bords du Darro. 285 

Les grotleft4es gitanes au Honte-Sacro . 288 

Grenade. — Caserne Bib-Taubi 289 

Une Gitana 292 

CHAPITRE XIV. 

MURCIB. 

Une maison de la Huerta de Murcie. . 293 

Murde. — Vers les faubourgs 297 

Paysans de la Huerta 801 

Entrée de la ville d'Orihuela par la 

route de Murcie 305 

CHAPITRE XV. 

ORIBUBLA. 

Sous les cactus. » Route d'Orihuela. 307 

Un balcon •18 

Les bouquets de Murde 817 



798?-79. — eORBRII.. TVP. KT'STÉR. Dr Cfitrt. 



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