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Full text of "Le système du monde; histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic"

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•çijekce 

LIBRARY OF 

WELLESLEY COLLEGE 




PURCHASED FROM 
Horsf ord Pund 



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LE SYSTÈME 

DU MONDE 



Pierre DUHEM 

CORRESPONDANT DE L'iNSTITUT DE FRANCE 
PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE BORDEAUX 



LE SYSTÈME 
DU MONDE 

HISTOIRE DES DOCTRINES COSMOLOGIQUES 

DE PLATON A COPERNIC 



TOME PREMIER 



PARIS 
LIBRAIRIE SCIENTIFIQUE A. HERMANN ET FILS 

LIBRAIRES DE S. M. LE ROI DE SUEDE 
6, RUE DE LA SORBONNE, 6 

191 3 



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AYANT-PROPOS 



L'œuvre dont nous entreprenons aujourd'hui la publication 
aura de vastes proportions, pourvu que Dieu nous donne la force 
de l'achever. Cette ampleur eût effrayé le très grand désintéres- 
sement de nos éditeurs, MM. A. Hermann et fils, si aucune aide 
ne s'était offerte pour les seconder. Une généreuse subvention de 
l'Institut de France, une très importante souscription du Ministère 
de l'Instruction publique ont permis de mettre sous presse les 
volumes qui rassemblent les résultats de nos recherches. Peut-être 
ces pages apporteront-elles quelque utile renseignement au cher- 
cheur soucieux de connaître ce que les précurseurs de la Science 
moderne ont pensé du Monde, des corps qui le composent, des 
mouvements qui l'agitent, des forces qui l'entraînent. Que le 
lecteur auquel notre ouvrage aura, de la sorte, rendu quelque 
service, veuille bien, comme nous -même, garder toute sa recon- 
naissance pour ceux à qui sont dues cette subvention et cette sou- 
scription ; nous avons nommé M. G. Darboux, Secrétaire perpétuel 
de l'Académie des Sciences, et M. Gh. Bayet, Directeur de l'En- 
seignement supérieur ; sans leur bienveillance, cet écrit n'eût pas 
vu le jour. 

Bordeaux, 4 novembre 1913. 

Pierre DU HEM. 



NUNQUAM IN ALIQUA .ETATE INVENTA FUIT ALIQUA SCIENTIA, SED 
A PRINCIPIO MUNDI PAULATM ( IRE VIT SAPIENTIA, ET ADHUC NON EST 
COMPLETA IN HAC VITA. 

(Fratris Roœeri BAGOIN Compeiul'iiuii studii, cap. V) 



PREMIÈRE PARTIE 



LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 



CHAPITRE PREMIER 
L'ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE 



I 

pour l'histoire des hypothèses astronomiques, il n'est pas de commen- 
cement ARSOLU. — L'INTELLIGENCE DES DOCTRINES DE PLATON REQUIERT 
L'ÉTUDE HE L'ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE. 

En la genèse d'une doctrine scientifique, il n'est pas de com- 
mencement absolu ; si haut que l'on remonte la lignée des pen- 
sées qui ont préparé, suggéré, annoncé cette doctrine, on parvient 
toujours à des Opinions qui, à leur tour, ont été préparées, sug- 
gérées et annoncées ; et si l'on cesse de suivre cet enchaînement 
d'idées qui ont procédé les unes des autres, ce n'est pas qu'on ait 
mis la main sur le maillon initial, mais c'est que la chaîne s'en- 
fonce et disparaît dans les profondeurs d'un insondable passé. 

Toute l'Astronomie du Moyen-Age a contribué à la formation 
du système de Copernic ; par l'intermédiaire de la Science isla- 
mique, l'Astronomie du Moyen-Age se relie aux doctrines hellé- 
niques ; les doctrines helléniques les plus parfaites, celles qui 
nous sont bien connues, dérivent des enseignements d'antiques 
écoles dont nous savons fort peu de choses ; ces écoles, à leur 
tour, avaient hérité des théories astronomiques des Egyptiens, des 
Assyriens, des Ghaldéens, des Indiens, théories dont nous ne con- 
naissons presque rien ; la nuit des siècles passés est tout à fait 
close, et nous nous sentons encore bien loin des premiers hommes 
qui aient observé le cours des astres, qui en aient constaté la régu- 
larité et qui aient tenté de formuler les règles auxquelles il obéit. 



G LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Incapables de remonter jusqu'à un principe vraiment premier, 
nous en sommes réduits à donner un point de départ arbitraire à 
l'histoire que nous voulons retracer. 

Nous ne rechercherons pas quelles furent les hypothèses astro- 
nomiques des très vieux peuples, Egyptiens, Indiens, Chaldéens, 
Assyriens ; les documents où ces hypothèses sont exposées sont 
rares ; l'interprétation en est fort souvent si malaisée qu'elle fait 
hésiter les plus doctes ; toute compétence, d'ailleurs, nous ferait 
défaut non seulement pour juger, mais simplement pour exposer 
les discussions des orientalistes et des égyptologues. 

Nous ne rapporterons pas non plus, du moins en général, 
ce que l'on a pu reconstituer des doctrines des anciens sages de la 
Grèce ; les minces fragments, parfois d'authenticité douteuse, aux- 
quels leurs ouvrages sont maintenant réduits, ne nous laissent 
guère deviner comment leurs pensées sont nées les unes des 
autres, comment chacune d'elles s'est développée l . 

Résolument, c'est à Platon que nous ferons commencer cette 
histoire des hypothèses cosmologiques; il est le premier philo- 
sophe dont les écrits utiles à notre objet nous soient parvenus 
entiers et authentiques ; le premier, par conséquent, dont nous 
puissions, au sujet des mouvements célestes, connaître toute la 
pensée ou, du moins, tout ce qu'il a voulu nous livrer de cette 
pensée. 

Mais, tout aussitôt, nous voyons apparaître ce qu'il y a d'arbi- 
traire, partant de peu rationnel, dans le choix d'un tel point de 
départ. Pour comprendre les théories astronomiques de Platon, il 
ne suffit pas d'étudier Platon, car ces théories ne sortent pas 
d'elles-mêmes ; elles prennent leur principe ailleurs et dérivent 
de plus haut. Ce que Platon a écrit touchant les mouvements 
célestes est constamment inspiré par l'enseignement des écoles 
pythagoriciennes et, pour bien comprendre l'Astronomie acadé- 
mique, il faudrait bien connaître auparavant l'Astronomie ita- 
lique. 

Nous voici donc amenés à dire quelques mots des doctrines 
astronomiques qui étaient reçues chez les Pythagoriciens, afin de 
mieux pénétrer (-elles que Platon professera. 

i. Le meilleur guide que puisse trouver celui qui désire connaître les doc- 
trines cosmologiques des Hellènes avant le temps de Platon, c'esl l'ouvrage 
sui \ .1 ut : 

Sir Thomas Hbath, {.ristar-chus o/Samos, the Ancient Gopernicus. I History 
of Greek Isl/'onomy to Aristarchus together with Aristarcnus's Treatise on the 
Sizes and Distances oftke Sun and Moon. .1 New Greek Textwith Translation 
miil Notes. ' Kfnnl. im •'. 



L ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE 1 

II 

CE QUE L'ON SOUPÇONNE DES DOCTRINES ASTRONOMIQUES DE PYTHAGORE 

Les idées les plus fausses ont cours depuis longtemps sur les 
doctrines astronomiques de Pythagore, et les efforts des érudits 
parviennent malaisément à troubler ou à ralentir ce cours. Fré- 
quemment, par exemple, on entend attribuer à Pythagore l'hypo- 
thèse qui explique le mouvement diurne des astres par la rotation 
de la Terre, alors que rien n'autorise à croire qu'il ait admis cette 
hypothèse. 

Qu'est-il arrivé, en effet? Dans les écrits d'Aristote, on a trouvé 
que certaines théories astronomiques étaient citées comme en faveur 
auprès des « Pythagoriciens ». On en a conclu tout aussitôt qu'elles 
avaient été imaginées par leur chef, lillustre sage de la Grande 
Grèce. Ou oubliait que l'Ecole pythagoricienne a duré de longs 
siècles, qu'elle était encore florissante au temps d'Aristote, et 
qu'entre le sixième siècle, où vivait son fondateur ', et le quatrième 
siècle, où écrivait le Stagirite, ses doctrines avaient eu grandement 
le temps d'évoluer. 

Qu'est-il encore arrivé ? Des polygraphes, des compilateurs 
que de longs siècles séparaient de Pythagore, nous ont rapporté 
sans critique tout ce que l'on contait de leur temps sur ce philo- 
sophe, transformé en une sorte de personnage légendaire ; et des 
historiens ont eu la naïveté d'accueillir ces propos comme s'ils 
venaient d'écrivains bien informés et dûment autorisés. 

En un de ces mémoires dont la prodigieuse érudition et la pru- 
dente méthode ont fait faire de si grands progrès à l'histoire de la 
Science antique, Théodore-Henri Martin a entrepris de marquer ce 
que l'on pouvait dire, avec quelque certitude, de l'Astronomie de 
Pythagore 2 . Et, tout d'abord, il a fixé les règles qu'il faut suivre 
si l'on veut retrouver quelques traits authentiques de cette Astro- 
nomie. 

Il ne faut pas attribuer à Pythagore ce qu'Aristote ou môme 
d'autres auteurs plus modernes ont dit des systèmes astronomi- 



i. On s'accorde à placer la vie de Pythagore entre les années 670 et 470 
av. J.-C. 

2. Th.-H. Martin, Hypothèse astronomique de Pythagore (Bulletino di Biblio- 
grafiaedi Storia délie Scienze matematiche et fisiche pubblicato da B. Bon- 
compagni, t. V, 1872, pp. 99-126). 



8 



LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 



ques des derniers Pythagoriciens. « Quelques-unes seulement de 
ces doctrines 1 sont attribuées expressément à Pythagore lui-même 
par des témoignages anciens que rien ne contredit ; il y a lieu de 
penser que celles-là remontent vraiment jusqu'à lui ; mais celles 
qu'aucun auteur ancien ne lui attribue sont probablement plus 
récentes. A plus forte raison, quand des auteurs ancien-!, qui 
connaissaient bien les doctrines des Pythagoriciens plus récents, 
attribuent unanimement à Pythagore des doctrines très différentes, 
doctrines qui ont dû naturellement précéder celles-là dans le déve- 
loppement de la Philosophie et des Sciences en Grèce, et qu'aucun 
Grec n'avait émises avant l'époque de Pythagore, il y a tout lieu 
de croire quelles lui appartiennent en propre ». 

Lorsqu'on a trié, à l'aide d'un tel crible, les témoignages 
antiques, que reste-t-il que l'on puisse regarder comme reliques 
de l'Astronomie du fondateur de l'Ecole italique ? 

Il semble assuré, en premier lieu, que Pythagore enseignait 
que la terre est sphérique et qu'elle est immobile au centre du 
Monde. 

Tout d'abord, il est bien certain que, longtemps avant l'époque 
d'Aristote, des Pythagoriciens soutenaient ces propositions ; en 
un de ses plus célèbres dialogues, Platon met en scène le pytha- 
goricien Timée, et Timée enseigne ces doctrines. D'autre part, 
des témoignages divers et concordants affirment que cet enseigne- 
ment était celui de Pythagore ; c'est ce que déclarent, par exem- 
ple, Alexandre Polyhistor, Diogène de Laërte 2 qui le cite, et 
Suidas \ 

Que Pythagore ait connu la loi du mouvement diurne des étoiles, 
cela ne fait l'objet d'aucun doute ; elle était familière aux philo- 
sophes grecs qui lavaient précédé. Mais il semble qu'on lui doive 
attribuer un progrès très considérable sur la science possédée 
par ces philosophes ; il parait avoir, le premier, discerné la loi 
du mouvement du Soleil. 

Les philosophes grecs antérieurs au fondateur de l'Ecole itali- 
que « n'ont prêté ' au Soleil qu'un seul mouvement au-dessus de 
la Terre habitée, savoir un mouvement diurne d'Orient en Occi- 
dent, un peu inférieur en vitesse au mouvement diurne des étoiles 
(ixes dans le même sens, et accompagné seulement d'un écart 
annuel du Nord au Sud cl du Sud au Nord. »- 

i. Th. -H. Martin, Op. laud, p. ioi, 

•'. Diooenes l,.u:i(Tii;s. /)■ vit is, dogmatibus et apnphtegmatibus clarorum phi- 
losophorum lib, VIII, afi-26. 
3. Suidas, Lexicon, au mot [luQxyopûiZûuKoq. 
I\. Tu. -H. Martin, Op. laud., |>. ro2. 



L ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE 3 

Si nous en croyons les renseignements que nous fournissent 
Stobée ' ci le De p/acitis philosophorum faussement attribué ;'i Plu- 
tarque s , Pythagore serait parvenu à débrouiller cette marche, en 
apparence si compliquée ; il aurait compris que le mouvement du 
Soleil pouvait se décomposer en deux rotations ; de ces deux rota- 
tions, la première, dirigée d'Orient en Occident, s'accomplit 
autour des mêmes pôles et dans le môme temps que la rotation 
diurne des étoiles ; en cette première rotation, le Soleil décrit, 
sur la sphère céleste, un cercle parallèle à I'équateur ; la seconde 
a lieu d'Occident en Orient, autour de pôles autres que ceux du 
mouvement diurne, et elle est parfaite en un an : il y a tout lieu 
de penser que Pythagore la regardait aussi comme uniforme ; en 
••elle seconde rotation, le Soleil décrit, sur la sphère céleste un grand 
cercle, Vécliptique, dont le plan est incliné sur celui de I'équateur. 

Le génie grec, si sensible à la beauté' qu'engendrent les combi- 
naisons géométriques simples, dut être singulièrement séduit par 
cette découverte ; elle fortifia en lui, si elle ne l'y fit germer, l'idée 
que le Monde, et particulièrement le Monde céleste est soumis aux 
règles éternelles des nombres et des figures ; elle suscita sans 
doute, enl'Ecole pythagoricienne, la conviction que les cours des 
astres, quel qu'en soit le caprice apparent, se laissent résoudre en 
combinaisons de mouvements circulaires et uniformes ; empruntée 
aux Pythagoriciens par Platon, transmise de Platon à Eudoxe, 
cette conviction donnera naissance à l'Astronomie géométrique ; 
et elle ne cessera de dominer les divers systèmes de cette Astro- 
nomie qu'au jour où Kepler aura l'incroyable audace de substi- 
tuer le règne de l'ellipse au règne du cercle. 

Après avoir si heureusement décomposé le mouvement du Soleil 
en deux rotations autour d'axes différents, Pythagore a-t-il com- 
plété sa découverte en décomposant de la même manière le cours 
de la Lune et des cinq planètes? Eut-il l'idée de regarder la 
marche de chacun de ces astres errants comme la résultante de 
deux rotations, l'une, la rotation diurne, accomplie d'Orient en 
Occident et identique à celle des étoiles, l'autre accomplie d'Occi- 
dent en Orient autour des pôles de l'écliptique, en un temps déter- 
miné pour chaque astre et variable d'un astre à l'autre ? 

Il est fort possible que l'Astronomie soit redevable à Pythagore 
de ce nouveau progrès. 



i . Stoh.ei Eclogce physicœ, I, 23 (Joannis Stou.ei Eclogavum physicarum et 
ethicarum libri duo. Recensuil Augustus Meineke ; Lipsise, i8f><>. Tom. I, 
j). i38). 

2. Pseudo-Plutabque, De placitis philosophorum lib. If, cap. XII, $3. 



10 



LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 



Le péripatéticien Adraste, dont Théon de Smyrne nous a con- 
servé en partie renseignement astronomique, indique vaguement 1 
que Pythagore s'était occupé des révolutions lentes que les planètes 
exécutent dans le sens opposé à la révolution diurne des fixes. 

Si ce progrès n'est pas l'œuvre môme de Pythagore, il semble, 
en tous cas, qu'il ait été accompli de son temps et au sein des 
écoles de la Grande Grèce. 

Sans être précisément disciple de Pythagore, Alcméon de Cro- 
tone, contemporain du grand philosophe, plus jeune que lui, habi- 
tant de la même ville, avait avec lui quelques rapports de doctrine 2 . 
Or Stobée ', le Pseudo-Plutarque * et le Pseudo-Galien s nous 
apprennent qu'Alcméon et les mathématiciens « faisaient mouvoir 
les planètes en sens contraire du mouvement des étoiles fixes ». 
Ces mathématiciens ne sont-ils pas les premiers disciples de Pytha- 
gore ? 

Tel est le bilan des connaissances astronomiques que nous pou- 
vons, avec quelque vraisemblance, attribuer au fondateur de 
l'Ecole italique et à ses premiers élèves ; ce bilan est beaucoup 
moins riche que celui qu'avaient dressé les historiens de la 
Science, alors qu'ils recevaient sans contrôle les légendes les plus 
douteuses ; en particulier, il ne permet aucunement de placer 
Pythagore au nombre des précurseurs de Copernic. 

On aurait tort, d'ailleurs, de passer de cet excès à l'excès con- 
traire et de faire fi de l'Astronomie italique. 

« En introduisant en Grèce la notion de la sphéricité de la 
Terre et des mouvements propres du Soleil, de la Lune et des 
planètes' 1 , d'Occident en Orient, suivant des cercles obliques à 
l'équateur céleste, Pythagore et ses premiers disciples ont fait faire 
un grand pas aux notions astronomiques des Grecs. Cette gloire 
leur appartient ; on ne pourrait que la compromettre en leur attri- 
buant des inventions et des mérites qui ne leur appartiennent 
pas. » 



i. Thkovis S.\iyit.\/io[ Phtqnici Liber <le Astronomia cum Skreni fragmente. 
Textum primus edidit, latine vertit Tli.-ll. Martin ; Parisiis, i<S/|<). Cap. XXII, 
pp. 2i2-2i3. — Théon de Smyrne, philosophe platonicien, Exposition des 
connaissances mathématiques utiles pour la lecture de Platon, traduite pour la 
première fois en Français par J. Dupuis ; Paris, 1892, pp. 244~ 2 45. 

2. Tu. -II. Martin, Op.laud., p. 108. 

.'«. Stou.ki Eclogœ physicœ, I, 2/1 ; éd. Meineke, 1. I, p. i/ji. 

4. Pseudo-Plutarque, De placitis philosophorum lib. Il, cap. XVI, £ 2. 

."). Galien (Psbudo-), Œuvres, < -, <lit. grecque de I5àh% t. IV, p. f\'.U . 

61 Tu. -II. Martin, Op.laud., p. 126. 



l'astronomie pythagoricienne 11 

III 

LE SYSTÈME ASTRONOMIQUE DE PHILOLàUS 

Si Pythagore et ses premiers disciples fixaient la Terre au centre 
du Monde, on ne tarda pas, au sein de l'Ecole italique, à admet- 
tre une hypothèse toute différente. De cette théorie nouvelle, 
Philolaûs parait être l'inventeur. 

Le pythagoricien Philolaûs naquit à Grotone selon Diogène de 
Laërte, et à. Tarcnte selon les autres écrivains qui ont parlé de lui ; 
il vécut quelque temps à Héraclée de Lucanie, puis il alla se fixer 
à Thèbes en Béotie ; selon un passage du Phédon de Platon, il y 
résidait à la fin du v e siècle avant notre ère ; il fut donc contempo- 
rain de Démocrite et de Socrate. 

Philolaûs avait rédigé un traité De la Nature, en trois livres. Il y 
exposait, pour la première fois, par écrit l'enseignement, jusqu'alors 
purement oral, de l'Ecole pythagoricienne ; mais à cet enseigne- 
ment, il apportait, surtout en ce qui concerne l'Astronomie, bien 
des modifications que n'eussent avouées ni Pythagore ni ses pre- 
miers disciples. 

L'ouvrage de Philolaûs est aujourd'hui perdu; mais, au sujet des 
doctrines astronomiques qu'il proposait, nous nous trouvons être 
assez exactement renseignés par les témoignages d'auteurs anciens 
qui avaient sous les yeux le traité De la Nature. 

Aristote, en ses livres Du Ciel 1 , discute d'une manière assez 
détaillée la théorie de Philolaûs ; à la vérité, il n'en nomme pas 
l'auteur ; il la met sur le compte de « ceux d'Italie que l'on nomme 
Pythagoriciens — 0». ~ip\ 'I^aAiav, xaXo-jjj.svo'. os nyOàvôpst.01 ». Le 
vague de cette indication a grandement contribué à faire attribuer 
à Pythagore lui-même ce qui était opinion de son disciple 
éloigné. s 

Simplicius, en commentant la discussion d' Aristote, y a ajouté 
quelques détails complémentaires empruntés, en partie, à un écrit 
perdu d'Aristote sur les doctrines pythagoriciennes ; d'autres 
écrivains, Stobée en particulier, et aussi le Pseudo-Plutarque, en 
son De placitis philosophoriim, nous ont transmis de nouveaux ren- 

_ t . Aristote, De Çœlo lib. Il, cap. XIII (Artstotelis Opéra, éd. Ambroise 
Firmin-Didot, t. H, p. 4o3. — Aristoteles grœce. Ex recensione [mmanuelis 
Bekkeri edidit Academia Regia Borussica. Berolini, i83i. Vol. I, p. 293, 

col. a). 



12 



LA COSMOLOGIE IIKU. i:\HH I. 



seignements, parfois même des citations textuelles du traité de 
Philolaiis. 

Dès le début du \ix ( siècle, les érudits ont été tentés par l'.abon- 
dance des indications qui concernent la théorie astronomique de 
Philolaiis ; ils se sont efforcés de reconstituer cette théorie ; Schau- 
bach en 1802 '. Bœckh en 1810 eten 1819 - ont, les premiers, entre- 
pris cette œuvre ; plus près de nous, Th. -II. Martin 3 et Gio- 
vanni Schiaparelli ; y ont mis la main ; à moins que l'on ne 
découvre de nouveaux documents, il ne semble pas que l'on 
puisse rien ajouter à ce que ces divers auteurs nous ont appris. 

Philolaiis est profondément convaincu des idées arithmétiques 
qui avaient cours en l'Ecole de Pythagore. Selon un fragment de 
son ouvrage que Jamblique 5 et Syrianus 8 nous ont conservé, il 
admet que « les nombres sont la cause permanente de tout ce qui 
arrive dans le Monde ». 

Un autre passage, cité par Jamblique 7 , nous dit que « l'unité 
est le principe des nombres et de tout ce qui existe, et qu'elle est 
identique à Dieu ». 

« Le Monde, dit encore un fragment reproduit par Strobée 8 , 
le Monde est un, et le principe de l'ordre qui y règne est au 
centre. » 

« Dieu, ouvrier du Monde, lisons-nous encore w , a placé au 
centre de la sphère de l'Univers un feu dans lequel réside le prin- 
cipe du commandement. » Cette sphère de feu centrale, immobile, 
Philolaiis, en ce passage, la nomme le foyer ('Earria). 

i. Schaubacu, Geschichte der griechischen Astronomie bis aufEratosthen.es, 
pp. 4. r >. r > seqq. Gôttingen, 1802. 

2. Bœckh, De Platonico systemate coelestium globorum, et de vera indole 
astronomiae Philolaicae. Heidelberg, 1810. Réimprimé, avec des additions 
importantes, dans : August Bœckh 's, Gesammelte kleine Schriften. Bd. III: 
Reden und Abhandlungen, pp. 266-342 ; Leipzig-, 1866. — Bœckh, Philolaos des 
Pythagoraers Lehren nebst Bruchstùcke seines U erkes, Berlin, 1 8 1 9 . 

3. Th. -H. Martin, Hypothèse astronomique de Philolaiis (Bulletino <li Biblio- 
grafia e di Storia délie Scienze matematiche e Jisiche publdicato da B. Boncom- 

l'AGNI, t. V, 1872, pp. 127-157). 

4. (i. V. Schiapakelli, / precursori di Copernico neir Antichità. Ricerche 
storiche. Lette nell' adunanza de! 20 febbrajo 1873 in occasione del 4°°° anni- 
versario délia nascita di Copernico ÏMemorie del /i. Instituto Lombardo di 
Science e Lettere ; classe di Scienze mathematiche i naturalî. Vol. XII 
(série lit, vol. III) 1873, |»j). 381-391]. 

fi. Jamblique, Sur V Arithmétique de Nicomaque, éd. Tennulius, p. 11. 

<». SviuAxi antiquissimi interpretis in II. XI i. et XIII. Aristotelis librosMeta- 
physices Commentarius, a Hieronymo Bagolino, prcestantissimo philosopho, 
Latinitate donatus. In Acadcmia Veneta, MDLVIII. Lib. XII, cap. IV, toi. 71, 
verso. — Aristotelis Opéra. Edidit Academia Kegia Borussica. Vol. Y. Aris- 
totelis qui ferebantur librorum fragmenta. Scholiorum in Aristotelem sup- 
plément uin. Index Aristotelicus. Berolini, 1870. Fol. 902, col. a. 

7. Jamblique, Op. laud., p. 109. 

8. Sïoii.K.i Eclogas physicœ, I, i5 ; éd. Meineke, p. 97. 

n. Sroi! 1:1 Eclogce physiCfP, I. 21 : éd. Meineke. p. 127. 



L ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNJ 13 

Au sujet de celte première hypothèse essentielle de l'Astrono- 
mie philolaïque, les témoignages abondent. Voici d'abord celui 

d'Aristote ' : « Les Pythagoriciens croient qu'au corps le plus 

noble convient la plus noble place, que le feu est plus noble que 
la terre, que les lieux terminaux soûl plus nobles «pie les lieux 
intermédiaires, enfin que les lieux terminaux sont l'espace extrême 
et le centre. De là ils concluent par analogie ([lie ce n'est pas la 
terre «jui occupe le centre de la sphère du Monde, niais le feu. Hin 
outre, ces Pythagoriciens pensent que ce que l'Univers a de plus 
important est aussi le poste qu'il est le plus digne de garder ; et 
comme le centre est ce lieu le plus important, ils le nomment le 
poste de garde de Jupiter (Atoç ouXax-rç) ». 

Aristote s'exprimait à peu près de la même manière en son traité 
Sur les doctrines pythagoriciennes, d'après ce que nous en rapporte 
Simplicius -. 

Chalcidius, commentant le Timée de Platon, nous dit aussi 3 que 
les Pythagoriciens nomment le feu central Jovis cu.stos ; il ajoute 
qu'il est, à leur avis, le principe de toute matière ; que par lui, 
la Terre, Y Antichthone dont nous parlerons tout à l'heure et, sans 
doute, tous les autres astres sont mus en cercle. 

Ce feu central recevait de Philolaus les noms les plus variés et 
les plus propres à en exprimer l'excellence ; au dire de Stobée v , il 
le nommait foyer de l'Univers (toù riavxo; êaria), demeure de 
Jupiter, mère des Dieux, autel, lieu, mesure de la Nature. 

Le feu central, siège de la Divinité et principe des mouvements 
célestes, n'est pas le seul feu qui soit dans l'Univers ; nobles tous 
deux, les deux termes extrêmes doivent, Aristote nous l'a dit, être 
occupés par la plus noble des substances, par le feu ; aux confins 
de l'Univers, donc, s'étend une région ignée. Stobée 5 vient con- 



i. Aristote, De Cœlo I il». II, cap. XIII (Aristoteus Opéra, éd. Firmin-Didot, 
t. il, j). [\o'à ; éd. IJekker, t. I, p. 2ij3, col. a). 

2. SiMPLicn In Aristotelis de Cœlo libros comment (tria ; in lib. I, cap. XIII 
(SiMPLicn Gommentarius in IV libros Aristotelis de Caelo. Ex rec. Sim. Kars- 
teni, Trajecli ad Rhenum, MDGGCLXV, pp. 229-230. Simplicit /// Aristotelis 
de Caelo comment aria. Edidit I. L. Heiberg, Berolini MDCCCLXXXXIV, 
p. 5i3). — Les commentaires sur la Physique et sur le De Cœlo d'Aristote 
rédigés à Athènes, au VI e siècle de noire ère, par Simplicius, sont une mine 
inépuisable île renseignements précieux. Simplicius résume ou cite textuel- 
lement une foule d'ouvrages aujourd'hui perdus. L'exactitude de ces résumés 
et de ces citations est garantie parla 1res grande valeur intellectuelle du com- 
mentateur. 

3. Chalcidu Commentarius in Timœum Platonis, S CXX1 (Fragmenta philo- 
sophoram grœcorum. Collegil F. Mullachius. Vol. Il, p. 2095 Paris, Ambroise 
Firmin-Didot ). 

4. Stob/ei Eclogœ physicœ, I, 22 ; éd. Meineke, p. i34- 

5. Stobée, loc. cit. 



14 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

firmer sur ce point le renseignement qu'Aristote nous a donne ; 
il nous apprend que Philolaùs admettait l'existence d'un autre feu 
suprême, entourant le Monde. 

L'espace compris entre le feu central et le feu d'en haut (avo8sv 
TtCtp) était partagé ' en trois domaines concentriques. 

La région la plus élevée, la plus voisine du feu supérieur, rece- 
vait le nom d'Olympe ("QXup/rcoç) ; là, les éléments se trouvent à 
l'état de pureté parfaite ; c'est là, sans doute, que Philolaùs pla- 
çait les étoiles fixes. 

Au-dessous de l'Olympe, s'étend le Monde (KôffjAOç) ; lorsqu'au 
travers du Monde, on descend du feu suprême vers le feu central, 
on rencontre d'abord les cinq planètes, puis le Soleil, enfin la 
Lune. 

Tous ces astres tournent autour du feu central, dont ils reçoi- 
vent le mouvement. Le Soleil n'est pas lumineux par lui-même ; 
c'est une masse transparente comme le verre qui reçoit l'illu- 
mination du feu d'en haut et la renvoie vers nous 2 . 

Au-dessous du Monde 3 entre la Lune et le feu central, s'étend 
la région que Philolaùs nomme le Ciel (Oûpxvéç) ; « c'est en cette 
région que se trouvent les choses soumises à la génération, apa- 
nage de ce qui aime les transmutations. — Ev <o tk rï\q yùjopèta- 
SoXdu vcvéa-îwç ». 

En ce système de Philolaùs, nous voyons s'affirmer un principe 
que l'Astronomie platonicienne gardera jalousement, que l'Astro- 
nomie péripatéticienne modifiera pour le renforcer, et qui, à de 
bien rares exceptions près, s'imposera à tous les physiciens jus- 
qu'aux temps modernes. Ce principe consiste à établir une oppo- 
sition radicale entre la région sublunaire et la région qui s'étend 
depuis la Lune jusqu'aux contins de l'Univers. 

Les corps qui se trouvent au-dessus de la Lune sont formés de 
feu pur ou d'éléments purs. Comme, en la substance de chacun 
de ces corps, il n'y a aucun mélange d'éléments divers, il n'y a, 
non plus, aucune aptitude à l'altération ni au changement ; chacun 
de ces corps est immuable ; il est, dès lors, éternel ; il n'a pas 
clé engendré et ne saurait périr. 

Les corps subliinaires, au contraire, sont tous des mixtes; en 
chacun d'eux, les éléments sont mélangés en proportion variable ; 



i . Stobkk, /or. ri/. 

:>.. PseUdoPlUtarque, Dêplacitis philosophorum lib. Il, cap. XX; — Stob.ki 
Eclogœ physicœ, I. -ïô. — Achillis Tath ïsagoge in Phœnomena (Pètavh Upu* 
nologia, p. i38). 

j. Stob/ki Eclogœ physicœ, I, 22 ; éd. Meineke, pp. i3/|-i35. 



l'astronomie pythagoricienne 13 

ces mélanges son! sujets aux changements et aux transformations 

de toutes sortes; ils soûl soumis à la génération et à la destruc- 
tion. 

11 convenait de signaler dés maintenant, aines que nous com- 
mençons à les distinguer, les premiers linéaments de cette doc- 
trine dont nous aurons à constater, au cours des siècles, la durable 
fortune et la tyrannique emprise. 

Pénétrons en l'Oùpavoç, en la région de la génération et du chan- 
gement ; nous y trouvons la Terre. 

La Terre tourne, d'Occident en Orient, autour du feu central; 
ce mouvement est dirigé comme les mouvements du Soleil et des 
autres astres errants, mais il ne se fait pas dans le même plan 
que ces derniers ; la succession des jours et des nuits s'explique 
par les positions diverses que la Terre et le Soleil prennent, l'un 
à l'égard de l'autre, en leurs révolutions autour de 'Ee-La. 

Oue telle soit bien, au sujet du mouvement de la Terre, la 
pensée de Philolaiis, des témoignages multiples nous en donnent 
l'assurance. 

Le faux Plutarque ' dit que la Terre décrit autour de 'EffTW un 
cercle oblique (xarà xuxàou ào£oG), mais dans le même sens que le 
Soleil et la Lune. Au De Cœlo, Aristote nous apprend 2 que, selon 
les Pythagoriciens, « la Terre est un des astres, et qu'elle tourne 
en cercle autour du centre, produisant ainsi le jour et la nuit ». 11 
s'exprimait plus explicitement encore en son écrit Sur les doctrines 
pythagoriciennes, dont Simplicius nous a gardé ce passage 8 : « Les 
Pythagoriciens disaient que la Terre devait être comptée au 
nombre des astres, qu'elle se mouvait autour du centre, ce qui 
changeait sa position par rapport au Soleil et produisait le jour et 
la nuit Ils nommaient la Terre la caverne ( "AvTpov) ; ils la regar- 
daient comme l'instrument même du temj)s ; c'est elle, en effet, 
qui est la cause des jours et des nuits ; la partie de la Terre qui 
est tournée vers le Soleil et illuminée produit le jour; la partie, 
au contraire, qui est tournée vers le cône d'ombre engendré par 
la Terre elle-même produit la nuit. » 

Lu circulant autour du feu central, la Terre tourne toujours vers 
lui la même l'ace, celle qui se trouve aux antipodes de la région 
habitée ; il en résulte que la vue de ce feu central est constamment 
dérobée aux humains. 

i. Pseudo-Plutarque, De placitis philosophorum lib. III, <';i]>. XIII, § 2. 

i. Aristote, De Cœlo lib. Il, cap. XIII (Aristotelis Opéra, éd. Firniiii-Didnl, 
t. II, p. 4o3 ; éd. Bekker, vol. Il, p. 293, col. ;i). 

3. SiMPLicu Commentant in. Aristotelis De Cœlo ; in lib. Il cap. XIII (Éd. Kars- 
ten, p. 229; éd. Heiberg, pp. 5n-5i2^. 



16 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Il est également un astre que l'épaisseur même de la Terre cache 
sans cesse aux yeux des hommes; c'est Y Anti-terre ou Anlichthone 
('AvT'lyôtov). Voyons comment Philolaus avait été conduit à pos- 
tuler l'existence de ce corps. 

Avec toute l'Ecole pythagoricienne, il admettait, nous l'avons 
vu, que « les nombres sont la cause permanente de tout ce qui 
arrive dans le Monde ». Or, pour les Pythagoriciens, le nombre 
Dix était le nombre parfait ; aussi Philolaus voulait-il que dix 
corps célestes tournassent autour du feu central ; la sphère 
des étoiles fixes, les cinq planètes, le Soleil, la Lune, la Terre 
enfin fournissaient neuf corps sidéraux : il en fallait un dixième, 
d'où l'hypothèse de l' Anti-terre. 

Que la pensée de Philolaus ait bien suivi une telle démarche, 
nous le savons par des témoignages multiples. 

« 11 semble aux Pythagoriciens, dit Aristote en sa Métaphysique ', 
que Dix est un nombres parfait et qu'il comprend en lui-même 
toute la nature des nombre ; ils affirment que dix est le nombre 
des corps qui sont mus dans le Ciel ; et comme, seuls, neuf tels 
corps nous apparaissent, à titre de dixième, ils ajoutent l'Anti- 
chthone. » 

Alexandre d'Aphrodisias, commentant ce passage de la Méta- 
physique, écrit plus explicitement i : 

« Les Pythagoriciens réputaient que Dix était un nombre par- 
fait ; d'autre part, les phénomènes leur montraient que neuf est 
le nombre des sphères en mouvement, savoir les sept sphères des 
astres errants, la huitième qui est celle des étoiles lixes, et la neu- 
vième qui est celle de la Terre ; ils croyaient, en effet, que la 
'J'erre se meut en cercle autour du foyer lixe de l'Univers qui, 
selon eux, est constitué par le ïvu ; ils ajoutaient donc, en leurs 
doctrines, une sorte d Anti-terre ; ils supposaient qu'elle se meut 
toujours à l'opposé de la Terre, et ils pensaient que, par cela 
même, elle demeure toujours invisible. Aristote parle encore de 
ees choses aux livres Ihi Ciel et. avec plus de détails, en sou écrit 
Sur les doctrines des Pythagoriciens . » 

C'est en se référant à cet ouvrage Sur les doctrines des Pythago- 
riciens que Simplicius ; nous donne des renseignements qui con- 
cordent avec les précédents : 

i. Aristote, Métaphysique, livre I, ch. V (Aristotelis Opéra, éd. Ambroise 
Firmin-Didot, l. Il, p. î\rfî; éd. Bekker, vol. Il, j>. 986, col. a). 

2. Ai.kxandri A.PHRODISIENSIS In Aristotelis Metaphysica cornmentaria. Edidit 
Michael Hayduck. Berolini, 180,1 ; in lih. I cap. Y, pp. /jn-/|i. 

,3A>implicii In Aristotelis De Cœlo libros commentarii ; in lil>. Il cap. XIII 
(EdfcKarsten, pp. 228-2 20. ; éd. Heiberg, pp. 4' i-5ia). 



L* ASTRONOMIE PtTflÀGOHICÎËNNE 17 

« Les Pythagoriciens disent que la Terre n'enveloppe pas le 
centre du Monde ; au milieu de l'Univers, ils placent le l'eu ; 
autour du feu se meut, affirment-ils, l'Antichthone qui, elle aussi, 
est une terre, mais que l'on nomme Anti-terre parce quelle se 
trouve à l'opposé de cette Terre-ci. Après l'Antichthone vient notre 
Terre qui, elle aussi, tourne autour du contre ; après la Terre 
vient la Lune. Voici, en effet, ce qu'Aristote lui-même conte vers 
la fin des Pythagoriques : 

« La Terre, qui se comporte comme un des astres, se ment 
» autour du centre et sa disposition à l'égard du Soleil produit le 
» jour et la nuit. L'Anti-terre se meut aussi autour du centre, en 
» suivant la Terre. Nous ne la voyons pas, parce que la masse de 
» la Terre se trouve toujours entre elle et nous. 

« Ce qu'ils affirment là », poursuit Aristote, « ils n'y parviennent 
» pas en cherchant, comme il convient de le faire, les raisons et les 
.> causes des phénomènes ; mais, au contraire, ils sollicitent les 
» phénomènes dans le sens de certaines opinions et raisons qui 
» leur sont propres ; ils s'efforcent de les adapter à ces opinions, 
» ce qui est inconvenant au plus haut degré. 

» Admettant, en ettet, que le nombre Dix est un nombre par- 
» fait, ils ont voulu élever jusqu'à dix le nombre des corps qui se 
» meuvent en cercle. Selon ce désir, la sphère des étoiles fixes 
» leur donnant un premier corps, les astres errants sept autres 
» corps et notre Terre encore un, ils ont complété la dizaine au 
» moyen de l'Antichthone. » 

Tous ces textes, et d'autres encore que nous pourrions emprun- 
ter à Stobée ou au De placitis philosophorum, s'accordent à nous 
apprendre que l' Anti-terre est plus voisine du feu central que la 
Terre. Ils s'accordent également à affirmer que l' Anti-terre tourne 
en même temps que la Terre, de telle sorte que les habitants de 
cette dernière, logés sur l'hémisphère qui ne peut apercevoir le 
foyer central, soient également incapables de voir l' Anti-terre. En 
sa rotation autour du foyer, l'Antichthone suit la Terre de manière 
à se trouver toujours en conjonction ou toujours en opposition avec 
elle pour un observateur qui se trouverait au centre du Monde. 

De ces deux hypothèses, quelle est celle qu'admettait Philo- 
laùs? Le nom même d' Anti-terre ('AvtIvOwv) donné à l'astre hypo- 
thétique éveille l'idée que, par rapport au foyer, cet astre se 
trouvait toujours à l'opposé de la Terre. Le texte suivant du 
Pseudo-Plutarque 1 semble confirmer cette supposition : 

i. Pseudq-Plutarque, De placitis philosophorum lib. III, cap. XI. 

DUHEM 2 



18 LA COSMOLOGIE HELLENIQUE 

« Philolaus le Pythagoricien disait que le feu se trouvait au 
milieu du Monde, car il était le foyer de l'Univers ; en second 
lieu venait l'Ànti-terre ; puis, en troisième lieu, la Terre que nous 
habitons ; elle se trouve placée du côté opposé (s£ evavxiaç 
xs'.yivY}) et sa révolution entoure [celle de] l'Anti-terre ; il en 
résulte que les habitants de chacune de ces deux terres ne peu- 
vent être aperçus de ceux qui se trouvent en l'autre. » 

Il est naturel de penser que la région habitée de l'Anti-terre, 
comme la région habitée de la Terre, est celle que le feu central 
n'échauffe pas ; dès lors par rapport à ce feu central, il faut que 
la Terre et l'Anti-terre soient sans cesse en opposition, si l'on veut 
que les habitants de chacun de ces deux astres ne puissent jamais 
apercevoir l'autre astre. Il est vrai que le faux Plutarque ne nous 
dit pas que les habitants de l'Antichthone ne puissent apercevoir 
la Terre ; il nous affirme seulement qu'ils ne sauraient apercevoir 
les habitants de la Terre. 

Encore qu'il eût imaginé l'Antichthone afin de porter à dix le 
nombre des corps qui tournent autour du feu central, Philolaus 
devait chercher, parmi les phénomènes astronomiques, quelque 
indice qui révélât l'existence de ce corps invisible. Il crut trouver 
cet indice dans les éclipses de Lune. 

Il remarqua qu'en un lieu donné de la Terre, les éclipses de 
Lune visibles sont plus fréquentes que les éclipses de Soleil ; il 
crut nécessaire, pour expliquer ce phénomène, d'invoquer d'au- 
tres éclipses de Lune que celles qui sont produites par la Terre ; 
ces éclipses supplémentaires, il les mit sur le compte de l'Anti- 
terre. 

Ce point de la théorie philolaïque est encore un de ceux au 
sujet desquels les témoignages abondent. 

Au De Cœlo, Aristote nous dit 2 : « Certains croient qu'il peut 
exister des corps qui tournent autour du centre et que l'inter- 
position delà Terre rend invisibles pour nous. A l'aide de cette 
supposition, ils expliquaient que les éclipses de Lune fussent plus 
nombreuses que les éclipses de Soleil ; ils disaient que les éclip- 
ses de Lune étaient produites non seulement par l'ombre de la 
Terre, mais encore par l'ombre de ces corps supposés 3 ». 

i. Sur cette question, l'Aûtichthone est-elle en conjonction ou en opposition 
avec la Terre par rapport au feu central, Bœekh est demeuré dans le doute 
IhŒCKH, Vom Philolaischen Weltsystem ; addition datée de 1 863-1 804 et insérée 
dans Bucckh's, Gesammelte kleine Scliriften, Bd. III, pp. 320-342). 

2. Aristote, De Cœlo Iib. Il, cap. XIII (Ahistotelis Opéra, éd. Firmin-Didot, 
t. II, p. 4o3 ; éd. Bekker, vol. I, p. 293, col. b.). 

3. Cette explication eut vog-ue même en dehors des école? pythagoriciennes; 



L ASTRONOMIE PYTHAGORICIENNE 11) 

Stobée vient ici confirmer 1 le témoignage d'Aristote : « Selon 
l'histoire écrite par Aristote et l'affirmation de Philippe d'Oponte, 
certains Pythagoriciens attribuent les éclipses de Lune à l'inter- 
position soit de la Terre, soit de F Anti-terre ». Ce Philippe 
d'Oponte, disciple de Platon, avait écrit sur les éclipses de Soleil 
et de Lune. 

Le Pseudo-Plutarque dous apprend "', lui aussi, que, selon cer- 
tains Pythagoriciens, les éclipses de Lune sont produit.-, soit par 
la Terre, soit par L' Anti-terre. 

Dans h' système de Philolaûs, la Terre n'occupe pas le centre 
du Monde ; elle est à une certaine distance de ce centre autour 
duquel elle tourne ; toutefois Philolaûs et ses disciples n'hésitaient 
pas, en la plupart des questions astronomiques, à raisonner 
comme si la Terre se trouvait au centre de l'Univers. « Selon eux, 
nous dit Aristote 3 , la circonstance que la Terre est à une distance 
du centre égale au rayon du cercle qu'elle décrit n'empêche pas 
les phénomènes de nous apparaître comme si la Terre était au 
centre du Monde ; de même [dans le système que nous adoptons] 
maintenant, le fait que nous sommes à une distance du centre 
égale au rayon [terrestre] ne produit aucune différence sensible. » 

Cette explication supposait que la distance de la Terre au centre 
du Monde fût une grandeur comparable au rayon terrestre et (pie 
les distances de la Terre aux astres fussent des grandeurs beau- 
coup plus considérables. 

Plutarque (et non plus le Pseudo-Plutarque quia écrit le De pla- 
citis phiiosophorum), Plutarque, disons-nous, nous apprend com- 
ment Philolaûs et ses disciples évaluaient ces diverses distances. 

« Beaucoup de philosophes, dit-il \ introduisent à ce propos les 
idées jiythagoriciennes et procèdent en triplant sans cesse les 
distances à partir du centre. Prenant le [rayon du] feu comme 
unité, ils comptent 3 jusqu'à l'Anti-terre, 9 jusqu'à la Terre, 27 
jusqu'à la Lune, 81 jusqu'à Mercure, 243 jusqu'à Vénus, 72i> 
jusqu'au Soleil; ce dernier nombre est à la fois un carré et un 
cube ; aussi nomment-ils le Soleil le carré-cube. Ils obtiennent les 
autres distances par triplication successive. » 

Anaxagore admettait aussi que nombre d'éclipsés de Lune étaient produites 
par l'ombre de certains corps qui nous demeuraient invisibles (Schaubach, 
Geschichte der griechischen Astronomie l>is auf Eratosthenes, p. 456). 
i. Stob.ei Eelogœ physicœ, I, 26 ; éd. Meineke, p. i53. 

2. Pseudo-Plutarque, De placitis philosophoram lib. II, cap. XXIX. 

3. Aristote, De Cœlo hb. II, cap. XIII (Aristotelis Opéra, éd. Ambroise 
Firmin-Didot, vol. II, pp. 4°3-4o4 ; éd. Bekker, vol. II, p. 293, col. b). 

4- Plutarque, De animœ procreatione in Timceo cap. XXXI (Plutarque, 
Œuvres, éd. Firmin-Didot, pp. 1207-1258). 



20 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

De telles distances conviennent mal à l'explication qu'Aristote a 
rapportée ; le rayon de l'orbite lunaire n'est que le triple du rayon 
de l'orbite terrestre ; les phénomènes lunaires vus de la Terre 
seraient singulièrement différents de ceux que l'on observerait du 
centre du Monde. De plus, Mercure et Vénus sont ici placés entre 
la Lune et le Soleil ; les autres textes s'accordent à nous dire que 
Philolaus plaçait les cinq planètes au-dessus de la Lune et du 
Soleil. Peut-être, doue, serait-il imprudent d'attribuer à Philolaus 
les évaluations que Plutarque nous rapporte au sujet des distances 
des divers astres au centre du Monde. 

En ce système de Philolaus, un dernier point mérite éclaircis- 
sement. 

La sphère des étoiles fixes y est constamment comptée au nom- 
bre des dix corps qui tournent autour du feu central ; cette sphère 
n'est donc pas regardée comme immobile ; un certain mouve- 
ment lui est attribué. 

Bœckh avait cru pouvoir conclure de là ' que Philolaus connais- 
sait le phénomène de la précession des équinoxes ; le même auteur 
a, d'ailleurs, renoncé plus tard à cette opinion, que Th. IL Martin 
a complètement réfutée -. Néanmoins, il paraît certain que Philo- 
laiïs attribuait à la sphère étoilée une certaine révolution autour 
du centre du Monde, révolution orientée comme celles des astres 
errants mais, vraisemblablement, plus lente que celle-ci. Le jour 
sidéral n'était donc pas égal à la période de la révolution de 
la Terre autour du Foyer ; il était un peu plus long. 

Cette lente révolution du Ciel étoile fut sans doute conservée 
par les Pythagoriciens postérieurs à Philolaus qui remirent la 
Terre au centre du Monde, mais en lui donnant un mouvement de 
rotation autour de son axe ; en effet, Ptolémée constate 3 que, 
parmi eux, certains admettent que cette rotation de la Terre est 
accompagnée d'une rotation du Ciel autour du même axe, ces deux 
rotations étant tellement accordées que les rapports de la Terre 
et du Ciel soient sauvegardés. 

Tel est ce système de Philolaus, dont les auteurs les plus divers 
nous ont conservé de menus fragments et que la patience des éru- 
dits est parvenue à reconstituer. « Si on l'apprécie comme il con- 

i. Bœckh, Philolaos des Pythuyorœers Lehren, Berlin, 1819, p. 118. 

2. Tu. -H. Martin, Mémoire sur cette question : La précession des équinoxes 
a-t-elle été connue des Égyptiens ou de que/que autre peuple avant Hipparque? 
Ch. H, §2. Paris, 18G9. 

3. Claude Ptolémée, Composition mathématique, livre I, ch. VI ; trad. Halma, 
t. I, p. 19 ; Paris, i8i3. — Claudii Ptolemaei Opéra quae exstant omnia. 
Vol. I. Syntaxis mathematica. Edidit J. L. Heiberg. Pars I. Lipsiae, 
MDCCCLXXXXVIII. A', £', p. 24. 



l'astronomie pythagoricienne 21 

vient, dit G. Schiaparelli \ en le reliant aux dogmes fondamen- 
taux de la Philosophie pythagoricienne, il apparaîtra certainement 
comme l'une des plus heureuses inventions du génie humain. Et 
cependant, certains auteurs modernes, incapables de se transporter 
par la pensée à ces temps où toute la science était à créer à partir 
des fondations, en ont parlé avec mépris ; ils l'ont soumis aux 
mêmes règles de critique que s'il s'était agi de juger une œuvre 
scientifique actuelle. Ceux-là ne sont pas dignes de comprendre la 
puissance de spéculation qui était nécessaire pour joindre ensem- 
ble l'idée de la rotondité de la Terre, celle de son isolement dans 
l'espace, et celle de sa mobilité ; et pourtant, sans ces idées, nous 
n'aurions eu ni Copernic ni Kepler ni Galilée ni Newton. » 

Ce système a eu, dans les temps modernes, une singulière for- 
tune. 

Parmi les textes anciens qui lui ont suggéré ses hypothèses 
astronomiques, Copernic a cité, et à deux reprises, le passage du 
De placilis philosophorum où il est dit que Philolaùs considérait la 
Terre comme un astre et qu il lui faisait décrire un cercle oblique 
autour du feu central. Il n'en a pas fallu davantage pour que 
nombre d'auteurs modernes fissent de Philolaùs l'inventeur de 
l'Astronomie héliocentrique et l'avant-coureur de Copernic. Gas- 
sendi, dont l'érudition était habituellement mieux informée, fut 
le premier, en sa Vie de Copernic, à donner cours à cette légende ; 
Ismaél Bouillaud en accrut la vogue lorsqu'on 104o, il intitula : 
Astronomia philolaïca l'exposé du système héliocentrique qu'il 
voulait substituer à celui de Kepler; Hiccioli, Weidler, Montucla, 
Bailly, Delambrc répétèrent à l'envi cette erreur que tant de textes 
formels, et si aisément accessibles, suffisaient à condamner. Rien 
n'égale la rapidité avec laquelle se répand l'erreur historique si 
ce n'est la ténacité qu'elle oppose aux tentatives de réfutation. 



IV 



HICETAS ET ECPHANTUS 

L'astronomie de Philolaùs demeura sans doute longtemps en 
faveur dans les écoles qui suivaient les traditions de Pythagore. 
Lorsqu'Aristote discute cette doctrine, il l'attribue toujours non 
point à Philolaùs, mais aux Pythagoriciens, « à ceux d'Italie » ; 

i . G. Schiaparelli, / precuraori dl Copernico nelV Antichità ; loc. cit., p. 388. 



22 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ces expressions, aussi bien que le soin avec lequel le Stagirite 
réfute cette hypothèse, semblent prouver qu'elle comptait, de son 
temps, de nombreux partisans parmi les philosophes de la Grande 
Grèce. Elle en eut même après lui, car Simplicius nous apprend 1 
qu' « Archédème, qui vivait après Aristote, fut encore de cette 
opinion ». 

Pendant le temps qui s'écoula de Philolaiis à Aristote, les Pytha- 
goriciens imaginèrent encore d'autres systèmes astronomiques d'où 
l'hypothétique feu central et la non moins hypothétique Anti-terre 
se trouvaient exclus. L'un des systèmes qui se présenta ainsi à 
leur pensée est celui qui place la Terre au centre de l'Univers, mais 
la fait tourner d'Occident en Orient autour de l'axe du Monde, afin 
d'expliquer le mouvement diurne des astres. 

Copernic, cherchant à autoriser de l'avis des anciens son Astro- 
nomie nouvelle, cite ou invoque à deux reprises un passage des 
Académiques de Cicéron ; voici ce passage 3 : 

« Au dire de Théophraste, Nicétas de Syracuse professe l'opi- 
nion que le Soleil, la Lune et toutes les choses célestes demeurent 
immobiles, et que rien ne se meut dans le Monde, fors la Terre ; 
celle-ci, tournant autour de son axe avec une extrême vitesse, 
produit les mêmes apparences que l'on obtient en supposant la 
Terre fixe et le Ciel mobile. Certains pensent que, dans le Timée, 
Platon dit la même chose, mais d'une manière quelque peu plus 
obscure. » 

Accordons quelque attention au commentaire de ce texte. 

Le témoignage qu'il nous apporte mérite la plus entière con- 
fiance. Théophraste, le disciple préféré d' Aristote, avait écrit une 
Histoire de F Astronomie en six livres ; le troisième livre de sa 
Physique était un traité du Ciel ; c'est assez dire quelle compé- 
tence il possédait pour parler des mouvements célestes. 

Cicéron emprunte donc à Théophraste un renseignement sur les 
opinions d'un philosophe que la plupart des manuscrits nomment 
Nicétas ; ce philosophe se nommait en réalité non pas Nicétas (Nwev 
tzç), mais Ilicétasf'lxsTa;) ; Diogène de Laërte, le Pseudo-Plularque 
nous ont conservé son véritable nom ; Eusèbe le nomme 'Ixsnrç;. I ies 
auteurs, confirmant le dire de Théophraste, nous apprennent que 
cet astronome était de Syracuse ; ils nous apprennent aussi qu'il 
était pythagoricien ; mais du temps où il vécut, ils ne nous disent 



i. Simplicii In Aristotdis de Cœlo liùros commentarii (éd. Karstern, p. 229 ; 
éd. Heiberç, p. 5i3). 
2. Gicehonis Quœstiones Academicœ priores, II, 8g. 



l'astronomie pythagoricienne 23 

mot, et rien qui ait quelque prohabilité n'a pu être conjecturé par 
1rs modernes. 

Gicéron nous apprend, d'après Théophraste, que cet Hicétas, en 
donnant à la Terre un mouvement de rotation autour de son a\<- et 
en laissant tous les astres immobiles, expliquait tous les mouve- 
ments célestes. Cette manière de parler implique une impossibi- 
lité. L'erreur n'est assurément pas du fait de Théophraste ; celui-ci 
n'était pas homme à penser que la rotation terrestre put expliquer 
autre chose que le mouvement diurne. Elle ne peut être que du 
fait de Cicéron, soit que celui-ci, rapportant sommairement le dire 
de Théophraste, ait négligé le contexte qui expliquait une phrase 
ambiguë, soit que la redondance côutumière à l'orateur l'ait con- 
duit à forcer la pensée de l'auteur grec. 

Nous pouvons, semble-t-il, regarder cette conclusion comme 
assurée : Le pythagoricien Hicétas de Syracuse expliquait le mou- 
vement diurne des corps célestes par la rotation de la Terre autour 
de l'axe du Monde, mené par le propre centre de la Terre. 

Au sujet des doctrines astronomiques d'Hicétas, nous possédons 
encore quelques renseignements qui nous sont fournis par Diogène 
de Laërte et par le faux Plutarque ; mais ces témoignages s'accor- 
dent malaisément avec celui de Théophraste, dont ils n'ont pas la 
valeur. 

Diogène de Laërte rapproche l'opinion d'Hicétas de celle de 
Philôlaûs : « Philolaùs, dit-il 1 , fut le premier à prétendre que la 
Terre se meut en cercle ; d'autres assurent que ce fut Hicétas de 
Syracuse ». 

Th. IL Martin s'est eilbreé de prouver 2 que l'expression .se mou- 
voir en cercle (xivswQat y.t-h. xjxXov) pouvait s'entendre aussi bien 
du mouvement de rotation d'un astre autour d'un axe passant par 
son centre que d'une révolution autour d'un axe extérieur à sa 
masse ; en donnant à cette expression le premier de ces deux sens 
en ce qui concerne Hicétas et le second en ce qui concerne Philo- 
laiïs, on concilierait les dires de Diogène de Laërte avec ce que 
nous savons, de source autorisée, touchant les doctrines de ces 
deux astronomes. Mais Diogène n'y mettait sans doute pas tant de 
linesse ; pour rapprochée les noms de ces deux philosophes, il lui 
a suffi d'une vague analogie entre leurs doctrines. 



i. Diogène de Laërte, lib. VIII, cap. LXXXV (Vie de Philolaùs). 

2. Th.-H. Martix, Mémoires sur l'histoire des lu/pothèses astronomiques chez 
les Grecs et les Romains. Première partie : Hypothèses astronomiques des Grecs 
avant l'époque Alexandrine. Chapitre V, § 2 (Mémoires de l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXX, 2e partie, 1881). 



24 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Le texte du Pseudo-Plutarque semble établir un lien encore plus 
étroit entre le système d'Hicétas et celui de Philolaiis ; le voici ' : 
« Thaïes et ses successeurs disent qu'il y a une seule Terre ; le 
pythagoricien Hicétas deux, celle-ci et l'Anticlithone ». L'hypothèse 
de l'Antichthone est ici attribuée non pas à Philolaiis, qui n'est 
pas nommé, mais à Hicétas, ce qui est absolument incompatible 
avec les opinions de ce dernier, telles que Théophraste nous les 
a fait connaître. D'ailleurs, quelques lignes plus loin, en cette 
compilation du faux Plutarque, c'est Philolaiis, et non plus Hicé- 
tas, qui est nommé 2 comme principal auteur de l'hypothèse de 
l'Anti- terre. 

Bœckh 3 et Th. -IL Martin* ont conjecturé, avec beaucoup de vrai- 
semblance, que le texte où le Pseudo-Plutarque nomme Hicétas était 
un texte mutilé, et qu'il devait se lire ainsi : « Thaïes et ses succes- 
seurs disent qu'il y a une seule Terre ; Hicétas le pythagoricien, 
une ; Philolaiis le pt/t/ta<joricie?i, deux, celle-ci et l'Anticlithone ». 
La répétition du mot Trjflayôps'.o.; a pu tromper le copiste. 

D'Ecphantus nous ne savons guère plus de choses que nous n'en 
connaissons d'Hicétas. 

« Ecphantus était '% comme Hicétas, un pythagoricien de 
Syracuse. Les fragments moraux, assez étendus, que Stobée nous 
a conservés sous le nom d'Ecphantus sont certainement apocry- 
phes ; mais la connaissance d'une partie de ses doctrines physi- 
ques nous a été transmise par des auteurs anciens. Elles offraient 
un mélange des doctrines des Pythagoriciens sur l'unité du Monde, 
sur sa forme sphérique, sur son étendue limitée et sur les mondes, 
avec les doctrines de Démocrite sur les atomes, et avec celles 
d'Anaxagore sur l'intelligence ordonnatrice. Ecphantus était donc 
postérieur à i\naxagore et à Démocrite, et, par conséquenl, on 
ne peut pas faire remonter son époque au delà de la fin du 
v e siècle avant notre ère ou du commencement du IV e ». Il dut 
être à peu près contemporain de Platon. 

Si ce personnage nous est peu connu, en revanche des témoi- 
gnages multiples et précis nous apprennent qu'il expliquait le 
mouvement diurne dos astres on faisant tourner la Terre, d'Occi- 
dent en Orient, autour de l'axe du Monde. 

« Héraclide du Pont et Ecphantus le Pythagoricien, dit le 



i. Psecdo-Pi.utarque, De placilis philosophorum lib. III, cap. IX. 

2. Pseudo-I'mjtarque, De placitis philosophorum lib. III, cap. XI. 

3. Bœckh, Das kosmische System tirs Platon, Berlin, i87>2, pp. 1^4-125. 
4- Tu. -H. Martin, lac. cit. 

5. Th. -II. .Martin, loc. cit. 



l'astronomie PYTHAGORICIENNE 2o 

Pseudo-Plutarque ' font mouvoir la Terre, non pas d'un mouve- 
ment qui la fasse changer de place, mais comme une roue, autour 
de son propre centre, d'Occident en Orient. » 

Saint Hippolyte écrit de même ' : « Un certain Ecphantus de 
Syracuse dit que la Terre, milieu du Monde, se meut autour de son 
propre centre [de l'Occident] vers l'Orient. » 

Enfin Eusèbe répète \ en l'explicitant, l'information du De 
placitis philosophorum : « Héraclide du Pont et Ecphantus de 
Syracuse font mouvoir la Terre, non pas d'un mouvement qui la 
fasse changer de place, mais d'un mouvement de rotation (?peir- 
Ttxôiç), à la façon d'une roue qui tourne autour d'un axe, d'Occi- 
dent en Orient, autour de son propre centre ». 

Entre le système de Philolaûs, qui l'ait tourner la Terre autour 
du feu central, et le système des pythagoriciens Hicétas et 
Ecphantus, qui la font tourner sur elle-même, doit-on voir un 
lien et peut-on établir une transition ? Giovanni Schiaparelli l'a 
pensé. Fort justement, il a fait remarquer 4 que les connaissances 
géographiques des Grecs s'étaient peu à peu étendues ; ils avaient 
pu converser aussi bien avec des Ibères des bords du Tage qu'avec 
des Indiens des rives du Gange, avec des insulaires de Thulé ou 
des habitants de Taprobrana ; nul des hommes qu'ils avaient pu 
rencontrer en la région accessible de la Terre n'avait jamais vu 
l'Antichthone ni le feu central se lever au-dessus de l'horizon ; 
force fut donc aux Hellènes de reléguer ces deux corps dans le 
domaine de la fantaisie. 

Mais en renonçant au système de Philolaûs, les pythagoriciens 
en retinrent tout ce qu'ils en pouvaient conserver sans absurdité 
manifeste. « Ils conservèrent donc au feu central sa position et sa 
mission vivificatrice ; mais de la Terre et de Y Anti-terre, ils firent 
les deux hémisphères d'un astre unique ; au centre de cet astre, 
centre immobile et identique au centre du Monde, fut placé le 
foyer de l'Univers. 

» En ce foyer, résidait le principe moteur de toutes les sphères ; 
la Terre, qui en était plus voisine que tout autre corps, devait 
tourner autour de ce foyer avec la rapidité la plus grande ; on 
attribua donc à la Terre le mouvement diurne autour des pôles 
de l'équateur. » 

i, Pseudo-Plutarque, De placitis philosophorum lib. III, cap. XIII. 

2. L'ouvrage de saint Hippolyte dont nous parlons ici est souvent attribué a 
Origène sous le titre : Origenis Philosophumena sive omnium hœresium refu- 
tatio ; [Origenis Opéra omnia, accurante Migne, t. VI, pars III, lib. I, cap. XV 
(Patrologice grœcœ tomus XVI, pars III) coll. 339-3/jo]. 

3. Eusebii Prœparatio Evangelica, lib. XV, cap. LVIII. 
4- Giovanni Schiaparelli, Op. cit., pp. 4o2-4o5, 



26 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Au temps d Aristote, cette transformation du système de Philo- 
laus était déjà un fait accompli, dans les écoles pythagoriciennes ; 
dans ces écoles, semble-t-il, ceux qui tenaient encore pour le sys- 
tème de Philolaiis avaient la réputation d'hommes arriérés ; c'est 
du moins ce que nous devons conclure d'un texte ' où Simplicius 
nous rapporte ce qu'Aristote disait en ses Pythagoriques. 

Simplicius vient d'étudier, d'après cet ouvrage, le système de 
Philolaiis ; il poursuit ainsi : 

« Aristote a exposé en ces ternies les Idées des Pythagoriciens ; 
mais ceux [d'entre eux] qui ont reçu en partage une connais- 
sance plus exacte des ces choses (ot oï yvyjTWTsp'.ov kOtûv ulstow- 
'/ôvtsç) placent au milieu le feu, doué de la puissance créatrice 
(o/jfÀ'.o'jpy'.xr! ojvaij.'-;) ; de cette position centrale, le feu vivifie toute 
la Terre et réchautlé ce qui, en elle, s'est refroidi. C'est pourquoi 
les uns le nomment la tour de Jupiter, comme Aristote le dit en 
ses Pythagoriques, d'autres le poste de Jupiter, comme cet auteur 
le rapporte en ces livres-ci [le De Cœlo], d'autres encore le trône 
de Jupiter, selon ce que nous content certains écrivains. 

» Ils disent que la Terre est un astre en ce sens qu'elle est l'in- 
strument [de la mesure] du temps ; elle est, en effet, la cause des 
jours et des nuits; en celle de ses parties que le Soleil illumine, 
elle produit le jour, en l'autre partie, qui se trouve au sein du 
cône d'ombre qu'elle engendre, elle produit la nuit. Ces Pythago- 
riciens donnent le nom d' Anti-terre à la Lune ; ils la nomment 
également terre éthérée, parce qu'elle peut intercepter la lumière 
du Soleil, ce qui est le propre de la Terre, et aussi parce qu'elle 
est la limite inférieure de la région céleste comme la Terre est la 
limite inférieure de la région sublunaire. » 

Peut être trouverait-on que ce texte n'est pas assez explicite ; 
peut-être lui reprocherait-on de ne pas dire assez nettement que 
le centre (to jjlso-ov) où se trouve le feu est à la fois le centre du 
Monde et le milieu de la Terre ; de ne pas affirmer assez claire- 
ment que la rotation de la Terre est la cause des jours et des 
nuits. Tout doute à cet égard sera levé par un second texte ; ce 
nouveau texte émane d'un scholiaste dont le nom nous est inconnu; 
mais, assurément, ce scholiaste puisait aux mêmes sources que 
Simplicius ; voici ce qu'il nous dit * : 

« Les Pythagoriciens enseignent que le feu créateur se trouve 

i. Simplicii In Aristotelis libros de Cœlo commenlarii, in lib. II cap. XIII; 
éd. Karsten, p. 229 ; éd. Heiberg, p. 5i2. 

2. Brandis, Scholia in Arislotete.m, pp. 5o4-5o5 (Aristotelis Opéra. Edidit 
Academia Regia Borussica. Vol. IV). 



l'astronomie pythagoricienne 27 

autour du milieu et du centre de la Terre (rcup eïvai 3ï|{uoupyixov 
-sp ; . to uis-ov Te xal xivrpov ttJç yfjç) ; c'est lui qui réchauffe la Terre 
et l'anime, c'est lui qui maintient l'ordre à sa surface. Us disent 
que la Terre est un astre en tant qu'elle est un instrument [du 
temps]. Pour eux, l'Anti-terre est identique à la Lune. Ils la nom- 
ment une terre éthérée ; l'Univers ayant été divisé en douze par- 
ties, ils prennent les trois éléments pour la composer. Cet astre qui 
est en mouvement (Toûto oè tô àarpov cp£pé[i.svov) » — c'est à la Terre 
que revient notre scholiaste, après avoir parlé de la Lune — « Cet 
astre qui est en mouvement fait la nuit et le jour ; la nuit, en effet, 
provient du cône d'ombre qu'il projette derrière lui ; le jour 
est en la région de la Terre qui est éclairée par le Soleil. Pour ces 
raisons, ils ont nommé le feu tour et poste de garde de Jupiter ; 
ils l'appellent aussi demeure de Vesta ('Horiaç otxoç) et trône de 
Jupiter; le centre, eu effet, est le siège des puissances conserva- 
trices de ces dieux et la cause de l'union entre les parties de l'Uni- 
vers ». 

Parmi ces Pythagoriciens, mieux informés que les sectateurs de 
Philolaiis, dont Simplicius et le scholiaste anonyme viennent de 
nous faire connaître les doctrines, il nous faut sans aucun doute 
ranger Hicétas et Ecphantus ; ils étaient de ceux, en effet, qui ne 
mettaient pas la Terre hors du centre du Monde, pour la faire 
tourner autour d'un feu allumé en ce centre ; ils la faisaient tour- 
ner sur elle-même, mais il est vraisemblable qu'en la masse de 
ce corps, ils enfermaient le feu central. 

Les divers textes cités en ce Chapitre représentent à peu près 
tout ce qui nous est parvenu de l'enseignement astronomique 
donné par les Ecoles de la Grande Grèce ; ce sont documents bien 
fragmentaires, au moyen desquels il est fort malaisé de reconsti- 
tuer les diverses doctrines professées par les Pythagoriciens au 
sujet des mouvements célestes, et de deviner comment ces doc- 
trines ont pu dériver les unes des autres. Le peu que nous savons, 
toutefois, des systèmes élaborés par les Pythagoriciens pour 
rendre compte des mouvements célestes suftit à éveiller en nous 
l'étonnement et l'admiration ; on demeure surpris de la fécondité 
et de l'ingéniosité de la pensée hellénique ; à peine cette pensée se 
trouve-t-clle aux prises avec le problème astronomique, qu'elle en 
multiplie les essais de solution et qu'elle l'aborde par les voies les 
plus diverses. Tandis que nous continuerons à parcourir l'histoire 
de l'Astronomie grecque, ces sentiments d'étonnement et d'admi- 
ration ne cesseront de grandir. 



CHAPITRE II 
LA COSMOLOGIE DE PLATON 



LES QUATRE ELEMENTS ET LEURS IDEES 

Au moment d'aborder l'étude de la Cosmologie de Platon, on ne 
saurait se défendre d'un sentiment de crainte ; on est également 
effrayé et par la hauteur de la pensée qu'il s'agit d'interpréter 
et par les obscurités qui, trop souvent, en embrument les con- 
tours. 

Platon a écrit un dialogue, le Tbnée, dont l'objet est d'ex- 
poser en détail la doctrine qu'il professait sur la composition du 
Monde ; mais des allusions à la Physique et à l'Astronomie se 
retrouvent en d'autres dialogues, au Phédon, dans la République, 
dans les Lois ; et, parfois, l'accord entre ces allusions et les ensei- 
gnements du Timée ne se manifeste pas avec une entière évi- 
dence. 

Constamment inspirées par la plus haute Métaphysique, les 
théories physiques et astronomiques de Platon sont, en outre, 
liées de la manière la plus intime à des analogies géométriques 
et arithmétiques où se retrouvent les tendances de l'Ecole pytha- 
goricienne ; et ce symbolisme mathématique est singulièrement 
propre à faire hésiter les commentateurs modernes à qui la Phi- 
losophie pythagoricienne apparaît comme un mystère. 

En outre, la pensée de Platon s'exprime bien souvent sous la 
forme d'allégories dont les voiles poétiques laissent malaisément 
deviner les contours précis des propositions astronomiques. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON *2i> 

Toiles sont les difficultés <{ue présente l'interprétation des doc- 
trines platoniciennes ; elles sont si grandes que le sens de tel 
passage du Timée n'a cessé, depuis le temps d'Aristote, de provo- 
quer des débats entre les commentateurs. 

Donner, comme nous allons essayer de le faire, un exposé sys- 
tématique «'I résumé de La Cosmologie platonicienne, c'est courir 
le 1res grand risque de fausser et de forcer la pensée du Maître en 
la fixant dans un cadre trop rigide et trop étroit ; nous espérons, 
toutefois, n'en pas défigurer à l'excès les lignes essentielles. 

C'est au Timée que nous demanderons ceque Platon enseignait 
au sujet des éléments. 

Dieu est bon ' ; sa bonté exclut tout sentiment d'envie ; cette 
bonté le pousse à créer toutes choses de telle sorte qu'elles lui 
ressemblent autant que possible. 

Il a donc voulu, à sa propre ressemblance, créer un être animé 
(Ç<jiov) qui comprit en lui tous les êtres animés et qui fût l'Univers. 

Comme Dieu, qui est l'être animé absolu, est unique, l'Univers, 
fait à limage de Dieu, imite l'unité divine ; il n'y a donc ni une 
infinité de mondes ni plusieurs mondes ; il n'y a, il n'y aura 
jamais qu'un seul Monde. 

Ce Monde créé doit être de nature corporelle (owarouoi^) ; il 
doit donc être visible et tangible. Or, en l'absence du feu, rien 
n'est visible ; rien n'est tangible qui ne soit solide, et sans terre, 
rien ne saurait être solide. Dieu a donc, au commencement, formé 
de feu et de terre le corps de l'Univers. 

Mais la beauté de l'Univers veut qu'entre ces deux éléments 
extrêmes, le feu et la terre, un lien soit établi. Quel sera ce lien ? 
Par quels intermédiaires sera-t-il assuré ? A cette question, Platon 
donnera une réponse que lui suggéreront des comparaisons géo- 
métriques \ 

Entre deux grandeurs/ et /, un intermédiaire est fourni par la 
moyenne proportionnelle x que définit, pour lesalgébristes moder- 
nes, l'égalité 

x t 
f et t étant donnés, x est déterminé par l'égalité 

x = sjjr. 

Cette égalité, les Grecs la concevaient et l'énonçaient sous forme 

i. Platon, Timée, 29-31 (Platonis Opéra. Ex recensione Schneideri édidit 
Ambroise-Fjrmin Didot, Paris, 1846; vol. II, pp. 205-206). 
2. Platon, Timée, 32; éd. cit., vol. II, p. 20b. 



30 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

géométrique : x est le côté du carré équivalent au rectangle 
dont /et t sont les côtés. La détermination de la longueur x est un 
problème de Géométrie plane dont la solution était assurément 
familière aux Pythagoriciens. Ce carré x*, équivalent au rectangle 
dont f et t sont les côtés, est l'intermédiaire entre les deux carrés 
f-, / 2 , qui ont respectivement / et /pour côtés. 

Si l'Univers était une figure plane sans épaisseur, il suffirait 
ainsi, entre le feu et la terre, d'un seul intermédiaire qui jouerait 
entre eux le rôle de la moyenne proportionnelle entre deux gran- 
deurs ; mais l'Univers est un corps étendu selon les trois dimen- 
sions ; ce n'est pas aux problèmes de Géométrie plane qu'il faut 
comparer les questions dont il est l'objet ; c'est parmi les problè- 
mes relatifs aux solides qu'il faut chercher des analogies. 

Formons donc une question de Géométrie à trois dimensions qui 
soit comme l'extension du problème de la moyenne proportion- 
nelle. Nous y parviendrons en cherchant, entre deux quantités 
données, /et /, deux autres quantités intermédiaires, a et e, telles 

que l'on ait 

f a e 

a e t 

Ces deux quantités a et e seront données par les formules 



a = v'A 



e = W- 



Enoncées, à la mode des Grecs, en langage géométrique, ces 
deux formules correspondent bien à deux problèmes solides : a est 
l'arête d'un cube équivalent à un prisme droit dont la hauteur 
est / et dont la base est un carré de côté /; e est l'arête d'un cube 
dont la hauteur est f et dont la base est un carré de côté / ; ces 
deux cubes a\ e* sont eux-mêmes intermédiaires entre les deux 
cubes /', / ! . 

C'est par analogie avec ce problème que Platon adjoint au feu 
el à la terre deux éléments intermédiaires, l'air et l'eau; le feu, 
l'air, l'eau, la terre seront les uns à l'égard des autres ce que sont 
les quatre grandeurs /, a, e, t. 

« C'est pour cette raison qu'entre l'air et la terre, Dieu a mis 
deux éléments intermédiaires ; il a établi entre eux, autant que 
faire se pouvait, un même rapport, afin que l'air soit à l'eau 
comme le feu est à l'air, et que l'eau soit à la terre comme l'air est 
à l'eau. — O'Jtoj St) ~'jpô; t; xal -p\$ uotu; âépa t; g Gso; èv jjiéa-ia Gslç 
/.al 7:30; aAXirjAa xocGotov t,v Suvoctov àvà tov aÙTÔv Xoyov àuccvaa-àusvo; 



LA COSMOLOGIE DE PLATON ',U 

Sïiœa -do Ticô; àépa, touto aie a -go; iJStop, xai oti à/,p itpèç uScop, uowp 
-pas yr.v... » '. 

L'Univers est donc maintenant visible grâce au feu, tangible 
grâce à la terre, uni par le ministère des deux éléments intermé- 
diaires, l'air et l'eau \ 

Ces quatre éléments, d'ailleurs, nous les voyons constamment 
se transformer les uns dans les autres. « Ce qu'en ce moment 
nous nommons eau se transforme par concrétion, nous le 
constatons, et devient terre et pierres ; lorsqu'au contraire, elle 
devient plus fluide et se dissocie, l'eau se transforme en vapeur 
et en air ; l'air brûlant devient du l'eu ; inversement, le feu com- 
primé et éteint reprend la forme d'air; l'air resserré et condensé 
devient nuage et brouillard ; le nuage et le brouillard, rendus 
plus compacts, s'écoulent en eau, et de cette eair s'engendrent de 
nouveau de la terre et des pierres, v 

Sans cesse, l'espèce d'un élément se transforme en une autre 
espèce ; nous n'avons donc pas le droit, prenant une partie d'un 
élément, de dire c'est cela (toùto) et point autre ebose ; car le mot : 
cela implique, en ce que nous montrons, l'idée d'un objet per- 
sistant et stable ; pour exprimer cet état perpétuellement fuyant 
des éléments, nous devons user de mots qui désignent non pas la 
substance, mais la manière d'être ; nous ne devons pas dire c'est 
cela (toùto), mais c'est de telle façon (toioûtov), c'est tel que de 
l'eau, c'est tel que du feu. 

Ce sentiment de l'état de transformation perpétuelle où se trou- 
vent les éléments, sentiment si vif que pour désigner le feu, l'air, 
l'eau et la terre, Platon ne voudrait plus user de substantifs, 
mais seulement de qualificatifs, ce sentiment, disons-nous, parait 
inspiré de la philosophie d'Heraclite. Mais voici que, tout aussitôt, 
nous entendrons ïimée développer des pensées qui semblent 
apparentées aux doctrines de Démocrite. 

i. Le sens de ce passage est si clair que l'on s'étonne du nombre de com- 
mentaires et de discussions auxquels il a donné lieu. Nicomaque, Jamblique, 
Chalcidius, Proclus, Macrobe dans l'Antiquité, Marcile Picin lors de la Renais- 
sance, ont discuté celte pensée de Platon. Chez les modernes, elle a été étu- 
diée par : 

Augcst Bœckh, De Platonica corporis mundani fabrica conjlati ex démentis 
yeometrica ratione concinnatis / Heidelberg, i8ou. Réimprimé dans: Algust 
Bceckhs, Gesammelte kleirte Schriften, Bd. 111, pp. 229-252, Leipzig-, 1 806. Cette 
réimpression est accompagnée (pp. 253-205) d'une addition intitulée : E.ccur- 
sils de geometricis inter plana et inter solida medietatibus ; cette addition est 
datée de »805. 

Th. -IL Martin, Etudes sur le Tirnée de Platon, t. I, pp. 337 S 9 ( I- '■> Paris, 1840. 

Zeller, Philosophie der Griechen, 1859 (seconde édition), t. IL part. L pp. 5u 
sqq. 

2. Platon, Timée. 49 j éd. cit., p. 217. 



32 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Ce corps particulier 1 , que nous voyons et touchons, qui a main- 
tenant l'aspect de l'eau, mais qui, tout à l'heure, sera de la terre 
ou de l'air, est-il la seule eau qui existe, ou bien au contraire, 
existe-t-il une eau en soi, de telle sorte que ce mot : eau désigne 
une réalité ? « Y a-t-il quelque chose qui soit le feu lui-même et 
par soi (ap' sert', ti Tcup aÙTO lo sauTOÔ) ? Toutes ces substances, dont 
nous parlons toujours comme si elles étaient en soi et par soi, sont- 
elles ainsi en réalité ? Ou bien, au contraire, les corps que nous 
voyons de nos yeux, que nous percevons par l'intermédiaire de 
notre corps, sont-ils les seules choses qui aient une telle réalité ? 
Faut-il penser que hors d'eux, rien n'existe d'aucune manière ? 
Est-ce à tort que nous disons de chacun d'eux qu'il est d'une cer- 
taine espèce (eloo^) que l'esprit conçoit ? Cette espèce n'est-elle 
rien d'autre qu'un mot ? » 

On a dit, parfois, que le problème du Réalisme et du Nomina- 
lisme avait été posé par Porphyre; il est difficile, cependant, d'en 
imaginer un énoncé plus net et plus formel que celui que nous 
venons d'entendre de la bouche de Platon. 

La réponse 2 , d'ailleurs, ne sera pas moins nette que la ques- 
tion : « L'espèce existe, se comportant toujours de la même 
manière, exempte de toute génération et de toute corruption, abso- 
lument incapable de recevoir en elle aucune autre espèce, inca- 
pable aussi de pénétrer en une espèce différente ; elle ne peut être 
perçue ni par les yeux ni par aucun sens ; elle n'est accessible 
qu'à la contemplation intellectuelle. Il existe aussi une seconde 
chose que l'on désigne par le même nom, qui est faite à la 
ressemblance de l'sloo; ; cette chose tombe sous les sens, elle a 
commencement, elle est sans cesse en mouvement, elle vient 
occuper un certain lieu, puis elle en est chassée. » 

Ce mouvement continuel des choses concrètes qui sont suscep- 
tibles de génération et de corruption suppose une troisième réa- 
lité, l'espace, capable de fournir à ces choses le lieu que le mou- 
vement leur fait occuper puis délaisser. Voyons donc ce que 
Platon enseignait au sujet de cet espace, et comparons-le à ce que 
ses prédécesseurs avaient dit du même sujet. 



i. Platon, Timée, 5i ; éd. cit., p. 219. 
2. Platon, Timée, 52; éd. cit., p. 219. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON '.V.\ 



II 



LE PLEIN ET LE VIDE SELON LES ATOMISTES 

Le géomètre le plus expert ne saurait définir l'espace ; mais des 
hommes qui ont étudié, si peu que ce soit, à la Géométrie peu- 
vent, entre eux, parler de l'espace sans crainte de ne point s'en- 
tendre ; ils savent tous ce qu'on peut affirmer de l'espace et ce 
qu'où en peut nier ; ils y conçoivent tous de la même manière des 
points, des lignes, des surfaces ; ils accordent tous que par deux 
points quelconques, on peut faire passer une ligne droite qui n'est 
bornée ni dans un sens ni dans l'autre ; ils savent aussi qu'il n'est 
pas de limite inférieure à la petitesse du segment que deux points 
peuvent marquer sur une telle ligne. 

Il en est du temps comme de l'espace. On demandait à Lagrange 
une définition du temps. « Savez vous ce que c'est? » répondit-il 
à son interlocuteur ; « si oui, parlons-en ; si non, n'en parlons 
pas. » Tous les géomètres donc savent ce que c'est que le temps, 
car ils en parlent ; ils considèrent tous des instants successifs ou 
simultanés, des durées égales ou inégales. 

L'union de la notion d'espace avec la notion de temps leur 
permet, d'ailleurs, de raisonner du mouvement. Dans l'espace, ils 
conçoivent des points, des lignes, des ligures qui demeurent immo- 
biles ou qui se meuvent, qui demeurent invariables de forme ou 
qui se déforment. 

Aussi longtemps, donc, que les géomètres suivent le conseil de 
Pascal, qu'ils discourent de l'espace, du temps et du mouvement 
sans essayer de les détinir, ils s'entendent parfaitement entre eux. 
Le désaccord survient, et quel désaccord ! lorsque les hommes 
veulent philosopher sur ces choses, lorsqu'ils prétendent dire 
quelle en est la nature et quelle en est la réalité. 

Deux grands courants se dessinent alors en la pensée des philo- 
sophes. 

Les uns admettent que le temps et le mouvement dont les géo- 
mètres discourent n'existent point hors de notre raison ; soit qu'ils 
les regardent comme des idées abstraites que la raison a tirées 
des perceptions, soit qu'ils les considèrent comme des formes pré- 
existant en la raison et par lesquelles elle impose un ordre aux 
perceptions. 

DUHEM 3 



34 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Les autres supposent que nos idées de temps et d'espace repro- 
duisent fidèlement en nous des choses qui existent réellement hors 
de nous. 

En la réalité extérieure à notre pensée il y a, selon ces derniers 
philosophes, un espace illimité qu'ils nomment Yespace absolu. 
Les corps que nous percevons occupent certaines portions de cet 
espace, et ces portions d'espace sont les lieux de ces corps. La 
réalité de l'espace n'est pas liée à la réalité des corps qui y trou- 
vent leur lieu ; si un corps était anéanti, le lieu qu'il occupe 
demeurerait vide ; si tous les corps étaient anéantis, l'espace 
absolu n'en subsisterait pas moins, mais il serait Yespace vide. 

De même qu'il existe un espace absolu, il existe un temps absolu 
dont la réalité ne dépend ni de notre pensée ni de l'existence des 
corps et de leurs changements. 

Aux divers instants d'une même durée absolue, un corps peut 
demeurer au même lieu de l'espace absolu ; ce corps est alors en 
repos absolu ; un corps peut, au contraire, occuper des lieux dif- 
férents à des instants différents ; il est alors en mouvement absolu. 

Parmi les philosophes qui s'accordent à regarder comme vraies 
ces propositions, on peut encore distinguer les adeptes de diverses 
écoles, ainsi que nous aurons occasion de le noter. Mais on peut 
remarquer que les tenants de l'espace absolu et du mouvement 
absolu se sont surtout recrutés parmi les philosophes qui étaient 
en même temps géomètres. 

Ces philosophes-géomètres ont-ils été victimes d'une illusion ? 
Ont-ils imprudemment cédé au désir de réaliser hors d'eux-mêmes 
les abstractions auxquelles se complaisait leur raison ? Nous ne 
discuterons pas ici cette question, car nous ne voulons pas faire 
œuvre de philosophe, mais d'historien. Or, pour que l'historien 
accorde de l'importance, en son exposition, à la doctrine de 
l'espace absolu et du mouvement absolu, il lui suffit qu'aux 
époques les plus diverses, de très grands esprits l'aient professée. 

Cette doctrine, nous la rencontrons de bonne heure en la Philo- 
sophie grecque ; c'est elle qu'admettaient les anciens Atomistes, 
Leucippe et Démocrite, qui la tenaient peut-être des Pythagori- 
ciens. 

A la base de leur Métaphysique, Leucippe et Démocrite plaçaient 
cet axiome : Le non-être existe exactement au même titre que l'être. 
Le non-être, ils ridentiiiaient à l'espace vide, tandis que les corps 
représentaient, pour eux, l'être. 



LA COSMOLOGIE DE PLAtfON 'X\ 

« Démocrite, nous dit Plutarque ' affirmait que le quelque-chose 
n'a pas plus d'existence que n'en a le rien-du-tout ; il donnait, en 
effet, le nom de quelque-chose au corps et le nom de rien-du-tout 
au vide. — [A7jp.6xpvroç] BiopfcÇexat jaï) aâXXov to oèv -h unrjSèv elvai. 
Aiv ;;.£V OVOuàÇtrïV 70 (Ttôaa, u.7^§èv 8è 70 xevôv. » 

Aristote s'exprime plus explicitement encore - : « Leucipe et son 
ami Démocrite affirment que les éléments (aTOiveïa) sont le plein 
(70 tzX^zî;) et le vide (70 xevôv) ; le premier, ils disent que c'est 
l'être (70 ov), et le second que c'est le non-être (70 y.r, ôv) ; de ces 
deux éléments, l'être est ce qui est jilein et rigide (70 tcXtjos^ xal 
arepsôv), tandis que le non-être est ce qui est vide et sans rési- 
stance (70 xsvôv xal jjiavov). Le non-être donc, à leur avis, n'existe pas 
moins que l'être, car le vide n'existe pas moins que le corps. » 

Dans cet espace vide, réellement existant au même titre que les 
corps pleins, ceux-ci se meuvent, et nul doute que Leucippe et 
Démocrite n'aient attribué à ce mouvement tous les caractères 
d'un mouvement absolu. 

Cette doctrine qui loge les corps pleins dans un espace vide doué 
d'une réalité égale à celle des corps qu'il contient, toute l'Ecole 
atoinistique l'a professée ; Lucrèce, au premier livre de son De 
reritm natura, l'a formulée en de beaux vers : 

Omnis, ut est, igïtur, per se, Natura, duabus 
Consistit rébus ; nain corpora sunt, et inane, 
Haec in quo sita sunt, et qua di versa moventur ; 
Corpus enim per se coinmunis deliquat esse 
Sensus ; quo nisi prima lides fundata valebit, 
Haud erit occultis de rébus quo referentes 
Conlirmare animi quicquam ratione queamus. 
Tum porro locus, ac spatium, quod inane vocamus, 
Si nullum foret, haud usquam sita corpora possent 
Esse, neque omnino quoquam diversa meare ; 
Id quod jam supera tibi paullo ostendimus ante. 
ï'rœterca nihil est, quod possis dicere ab omni 
Corpore sejunctum, secretunique esse ab inani ; 
Quod quasi tertia sit rerum natura reperta. 

Ergo preeter inane, et corpora, tertia per se 
Nulla potest rerum in numéro natura relinqui. 

1. Flutarchus, Adversus Coloten, IV, 2. 

2. Aristote, Métaphysique, livre I, eh. IV (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 474 > éd. Bekker, vol. II, p. 985, col. b). 



30 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 



III 



LA THÉORIE DE L ESPACE ET LA CONSTITUTION GEOMETRIQUE DES ELEMENTS 

SELON PLATON 

La Physique que Platon professe au Timée paraît étroitement 
reliée à la Physique de Leucippe et de Démocrite '. Le rôle que 
ceux-ci attribuaient au non-être au rien-du-tout, au vide (to >Jir, 
ov, 70 ayjûèv, 70 xevov), Platon l'attribue à ce qu'il nomme l'espace 
(r, ywpa) 2. 

Platon, nous l'avons vu, place d'abord au sommet de la réalité 
les idées des choses, idées qui ne sont susceptibles ni de généra- 
tion ni de changement ni de destruction, idées qui ne tombent pas 
sous les sens, qui ne peuvent être connues que par l'intuition ration- 
nelle (v<37i<nç). Ces idées constituent proprement l'être permanent 
ou simplement l'être (to ov). 

Au degré le plus bas de la réalité, au contraire, se trouvent les 
être changeants, qui naissent et périssent, et qui sont connus par 
la perception sensible (avrOïic-'.;) ; l'ensemble de ces êtres, Platon 
le nomme souvent la génération {r\ yivsc-^). 

A ces deux catégories d'êtres, Platon en adjoint une troisième, 
et cette troisième catégorie est constituée par l'espace (r, y/ôpa). 
« Voici, dit-il, quelle est, en résumé, l'expression de mon opinion : 
L'être, l'espace et la génération existent, et ces trois choses existent 
de trois manières différentes. "Ov ts xal %wpav xal YÉve<nv sïvai, Tpia 
Tp'.yy, ». 

Pourquoi faut-il admettre l'existence de cet espace ? Le voici : 
Ce qui est soumis à la génération et à la corruption « est sans cesse 
en mouvement local ; il commence d'exister en un certain lieu 
puis, ensuite, il cesse d'être en ce lieu — Trscpopv^uÉvov àel, yt,yvôtjisvùv 
ts è'v tivi tot:o> xal iràXw sxslOsv ar.o/Xù'^twoy. » Ce mouvement local, 
qui est, pour un être changeant, commencement d'existence en un 

i. Sur les rapports des doctrines de Platon avec celles de Démocrite, voir : 
Albert Rivaud, Le problème du devenir et la notion de la matière dans ta 
Pliitosop/iie grecque depuis les origines jusqu'à Théophraste ; thèse de Paris, 

1905, s 2i - r »> pp- 309-811. 

InoeboRG Hammkh Jensen, Demokrit uud Plalo (Archiu j'iir Philosophie. I. 
Arc/tin J'ïir Geschichte dcr Philosophie, Bd. XVI, pp. 02-105 et pp. ai 1-229; 
njto). 

2. Sur les diverses attributions de la yûoa dans Platon, voir Albert Rivaud, 
Op. laud., 1. III, ce. II, III et IV ; pp. 285-3i5. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 37 

lieu, suivi de la disparition de cet être en ce même lieu, suppose 
un lieu qui demeure tandis que ce mouvement se produit. Ce lieu, 
ce n'est pas l'être absolu et idéal qui le peut fournir ; l'être per- 
manent, en elle!, « ne reçoit jamais en lui-même un autre être 
venu d'ailleurs, non plus qu'il ne pénètre jamais en aucun autre 
être — o'jtî si»; éauto elcroevéuievov àXXo àXXoôev outs auxo su; aXXo ~o'. 
lév. » Ce lieu ne pourra donc se trouver qu'en un troisième genre 
d'être, en l'espace. Gomme l'être absolu et idéal, l'espace est sous- 
trait à la destruction ; mais il n'est pas, comme lui, impénétrable 
aux autres êtres ; à tous ceux qui naissent et meurent, il offre une 
place : « ... Tpvcov os y.ù vévoç ov tot^.; ytopa? àel, mOopàv où -^o-osyo- 
ijlîvov, é'Spav ok rcapéyov ô'o-a eysi vévscriv -y.rrv/. » 

Cet espace, comment le connaissons-nous ? Platon nous dit qu'il 
ne tombe pas sous les sens par lesquels nous percevons les êtres 
changeants et corruptibles ; et, bien qu'il ne nous le dise pas, il 
admet sans doute que l'espace n'est pas, comme les idées pures, 
contemplé par l'intuition intellectuelle. « Il ne peut être atteint, 
poursuit l'auteur du Tintée, que par un certain raisonnement 
hybride — mttov Xoy',.7|juô xvà v6G<p. » Il est permis de penser que 
Platon désigne par ces mots le raisonnement géométrique qui tient 
à la fois de la v6r,<nç et, par l'imagination qui l'accompagne, de 
rawOr|«nç. C'est à peine, «mi tous cas, si ce raisonnement nous con- 
vainc de la réalité de l'espace ; celui-ci demeure « à peine croya- 
ble, jxoytç TCW70V. » 

La vision que nous avons de l'espace se peut comparer aux 
visions que nous croyons percevoir dans les rêves. C'est une 
vision de ce genre que nous possédons lorsque nous songeons a 
l'espace infini au sein duquel l'Univers limité et spbérique est logé ; 
cet espace, où l'Univers trouve un lieu, est, en effet, absolument 
vide, car hors ce qui a son lieu en terre ou au ciel, il n'y a rien. 
Telles sont les pensées que Platon exprime en ces termes : 
« C'est cet espace que nous voyons comme en rêve lorsque nous 
disons : Il est nécessaire que l'être universel soit quelque part, en 
un certain lieu, et qu'il occupe un certain espace ; et d'autre part, 
ce qui n'est ni en terre ni quelque part dans le ciel, il est néces- 
saire que ce ne soit rien du tout — IIpoç o or, xy.\ ovetpoiîoXo'jjxev 
[jàsttovts-; >cai ccausv avavxaïov eivat — ou to ov arcav èv v.v. -o—io xal 
xaTsyov ytôpav twà, ~h os ^7' èvyç ;^ts ~o-j koct' oupavèv ouoèv eîvai ». 
Ainsi se trouve posé par Platon le problème du lieu de l'Univers, 
problème dont la préoccupation va hanter l'esprit de la plupart 
des philosophes dont nous aurons à parler. 

Hors du Monde limité etsphérique. il y a donc, au gré de Platon, 



38 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

un espace, nécessairement illimité, où cet Univers est logé, et dans 
cet espace, rien n'existe, en sorte qu'il est vide. Au sein même du 
Monde, Platon, à la différence des Atomistes, n'admet l'existence 
d'aucun espace vide ; il rejette l'opinion, professée par les Ato- 
mistes, selon laquelle l'existence du vide serait requise pour la 
possibilité du mouvement. En un langage ' qui fait songer à celui 
qu'emploiera Descartes, il affirme que tout mouvement produit au 
sein de l'Univers, qui est absolument plein, est un mouvement 
tourbillonnaire qui se ferme sur lui-même. C'est au sujet de l'air 
évacué par notre respiration qu'il formule cette doctrine : « Il 
n'existe aucun vide où puisse pénétrer l'un des corps qui sont en 
mouvement ; lors donc que nous chassons le souffle hors de notre 
poitrine, il est manifeste à chacun, par ce qui vient d'être dit, que 
ce souffle ne s'en va pas dans le vide, mais qu'il chasse de son lieu 
l'air voisin ; l'air chassé, à son tour, chasse toujours celui qui lui 
est voisin ; par cette même nécessité, tout l'air se meut en cercle ; 
en la place que l'air quitte, un autre air entre comme s'il était adhé- 
rent à l'air qui s'est échappé, et il remplit cette place ; tout cet 
effet se produit simultanément à l'image d'une roue qui tourne 
autour de son axe, et cela parce que rien n'est vide. — Emwri 
xevov ouoév èortv etç ô twv cpepopiviov ojvavc' àv elo-eXOelv ti, to oï 
7rvsGaa œepsTou irap' y,|j.o)v eçw, to jj.£T7. toGto yjoti 7iav~l oY t Xov wç oux 
elç xevov, àXXà to tcX^t'Iov ex ty,^ éopaç to9et " to o' wOo'jjjlsvov cEîXa'Jvs'. 
to tcXt^s'Iov àel, xal xa-uà Ta'JTTjV ty,v àvàyxrjV Tcàv 7rsp'.eXauv6|ji£70v sig 
Trp/ éopav, oQev è^TJXOe to TcveCijJia, eùnov èxsw-e xal àvaTïXripû'Jv aUT7|V 
çuvsTceTa'. T(î) Tcvs'Jjj.aT'., xal toOto ajj.a rcàv olov Tpoyou Tcep'.ayoïiivou 
yv/veTa». otà to xevov Lv/|8èv elvou. » 

A la vérité, si Platon ne reçoit pas en son Monde le vide 
des Atomistes, on ne peut pas dire non plus qu'il y mette ce 
(jue ces philosophes nommaient le plein, c'est-à-dire cette sub- 
stance non définie, mais rigide et impénétrable, dont ils for- 
maient les corps ; dans l'espace, dans la yôpa, Platon n'admet 
d'autres corps réels que des assemblages de figures géométriques. 

Ce raisonnement hybride qu'est le raisonnement géométrique 
va, en effet, conduire Timée à figurer, dans l'espace, intermé- 
diaire entre l'être et les apparences changeantes, les essences spé- 
cifiques du feu, de l'air, de l'eau et de la terre. La théorie des 
polyèdres réguliers lui découvrira ce que sont ces essences. 

Timée décrit 2 d'abord les trois polyèdres réguliers dont les 



1. Platon, Timée, 79 ; éd. cit., p. 23g 

2. Platon, Timée, 54-56; éd. cit., pp. 221-222. 



LA COSMOLOGIE DE PLATO.N 39 

faces sont des triangles, savoir le tétraèdre, l'octaèdre et Ficosaè- 
dre ; puis il définit le cube; il est trop géomètre, sans doute, 
pour ignorer qu'il existe un cinquième polyèdre régulier, le dodé- 
caèdre pentagonal, et c'est à celui-ci qu'il t'ait allusion lorsqu'il 
dit : « Il existe une cinquième combinaison dont Dieu a usé pour 
dessiner l'Univers » '. Mais les quatre premiers polyèdres repré- 
sentent seuls les essences spécifiques des éléments. 

« A la terre, nous donnerons l'espèce cubique ; entre les quatre 
genres d'éléments, en effet, la terre est la plus immobile ; parmi 
les corps, elle est la plus apte à se fixer; il est donc nécessaire 
qu'elle ait les bases les plus fermes ». Or les bases carrées du 
cube assurent à la figure qui les présente une plus grande stabilité 
que les bases triangulaires des autres polyèdres. 

Au feu, au contraire, nous attribuerons le polyèdre qui est le 
plus mobile parce que ses bases sont les moins nombreuses, qui 
est le plus aigu, le plus apte à diviser et à couper, en un mot le 
tétraèdre. A l'air et à Feau qui sont, par leur mobilité décrois- 
sante, les intermédiaires entre le feu et la terre, nous donnerons 
l'octaèdre et l'icosaèdre. 

Comment faut-il entendre cette correspondance entre les quatre 
éléments et les polyèdres réguliers? Faut-il simplement regarder 
le cube, l'icosaèdre, l'octaèdre et le tétraèdre comme des sym- 
boles des essences spécifiques de la terre, de Feau, de l'air et du 
feu ? Faut-il, au contraire, à limitation des sectateurs de Démo- 
crite, imaginer que les corps élémentaires visibles et tangibles 
sont réellement des assemblages de telles particules polyédri- 
ques? Que cette seconde opinion soit celle de Platon, il ne semble 
pas que l'on en puisse douter, lorsqu'on lit ce passage : 

« 11 est donc juste et vraisemblable de regarder la figure du 
solide tétraédrique comme étant l'élément et la semence du l'eu, 

i. Selon Jean Philopon, voici comment il faut interpréter ce passade : De 
même que le dodécaèdre régulier à douze faces, de même Dieu a composé le 
Monde de douze globes emboîtés les uns dans les autres, savoir la terre, l'eau, 
l'air, le feu sublunaire, les sept orbes des astres errants et l'orbe des étoiles 
fixes (Ioannes Grammaticus Philopoms Alexandrin us //( Procli Diadochi duo- 
deoigmti argumenta de mundi œternitate... loanne Mahotio Argentenae inter- 
prète. Lugduni, excudebat Nicolaus Edoardus, Campanus, 1057. In Procli Dia- 
dochi argumentum decimumtertium, p. 2/j4- - Ioaxxes Philoponus De aeternitate 
Mundi contra Proclum. Edidit Hugo Rabe. Lipsiae, MDCCCXCIX. XIII, 18, 
pp. r>3G-337) Platon, en effet, dans le Phèdre et dans le Ve livre des Lois, 
forme le monde de douze sphères concentriques ; mais il ne parait pas abso- 
lument certain qu'il ait jamais admis, comme Aristote, une sphère de feu 
sublunaire; on doit plus vraisemblablement supposer que la première sphère, 
pour lui comme pour les Pythagoriciens de son temps, était celle du feu cen- 
tral que la terre contient. Voir, à ce. sujet, Th. -H. Martin, Etudes sur le Tintée, 
Paris, 1841 ; tome II, note XXXVII, §3, pp. 114-119, et note XXXYTII, pp. 1 4 1-1 4^- 



40 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

la seconde figure comme étant l'élément de l'air, la troisième 
comme étant l'élément de l'eau, [la ligure cubique, enfin, comme 
étant l'élément de la terre]. Ces solides, il nous les faut concevoir 
si petits qu'il nous soit impossible de discerner isolément aucun 
d'eux en chaque espèce d'éléments ; mais lorsque ces solides se 
trouvent réunis en très grand nombre, nous voyons la masse qu'ils 
forment par leur ensemble. » 

Gomment cette opinion peut-elle être reçue sans contradiction ? 
Contre Leucippe et Démocrite, nous avons entendu Platon affirmer 
qu'il n'y avait pas de vide, que tout mouvement se produisait clans 
le plein absolu et prenait, partant, la forme tourbillonnaire ; il s'est 
expliqué, à cet égard, avec une netteté que Descartes ne surpas- 
sera pas. 

Croyait-il donc que des icosaèdres, que des octaèdres pussent 
se juxtaposer les uns aux autres de manière à former, sans laisser 
entre eux aucun intervalle vide, des masses continues d'air ou 
d'eau ? Assurément, il était bien trop géomètre pour le penser. 

Qu'en faut il conclure ? Que les diverses parties de sa doctrine 
présentent entre elles d'irréductibles contradictions. Si l'on s'en 
devait étonner et scandaliser, nous rapprocherions de l'incohé- 
rence de Platon l'incohérence de Descartes. Descartes, lui aussi, 
admet qu'il n'existe pas de vide ; lui aussi, il admet des matières 
élémentaires dont chacune est formée de petits corps d'une figure 
déterminée ; s'est-il jamais demandé, cependant, comment les 
spires rigides de sa matière subtile pouvaient remplir, au point de 
ne laisser aucun espace vide, les interstices des sphères qui for- 
ment la matière grossière ? 

11 semble bien que Platon (et c'est encore une des analogies que 
l'on peut relever entre sa pensée et celle que concevra Descartes) 
n'ait mis en ces figures dont les éléments sont composés aucun 
principe réel et permanent autre que l'étendue même qu'elles 
occupent. C'est pourquoi Aristote nous dit fort justement 1 que 
Platon, dans le Timée, identifie l'étendue occupée par un corps, 
la //'>pa, avec le principe qui subsiste en tous les changements de 
ce corps, avec ce qu'Aristote nomme uXy) et ses commentateurs 
latins maleria. « Platon donc, dans le Timée, dit que l'étendue et 
la matière sont une même chose, lib xai IlXaTtov ttjv OXtjv xal rrjv 
yo')pav to auTO ©Tjatv sïvai sv t(o Tip.ai<j>. » A une semblable identifi- 
cation entre l'étendue occupée, le lieu, et le principe de per- 
manence qu'est la matière, Aristote s'opposera avec grand sens ; 

i. Aristote, Physique, I. IV, ch. Il (IV) (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
|)|). 286-287 ; éd. Bekker, vol. II, p. 209, col. b). ■ 



LA COSMOLOGIE DE PLATON il 

« la matière, dira-t-il, ne se sépare pas de la chose réelle ; lie lieu", 
au contraire, en peut être séparé ; r\ uXyj où ywpîÇrrai xoû npàyyMto^ 
Ttrv os totîov èvoéveTat. » C'est par là, en effet, que le mouvement 
local est possible ; pour qu'il y ait mouvement local, il faut qu'une 
même matière quitte un lieu pour acquérir un autre lieu, donc que 
la matière soit autre chose que le lieu. 

Cette étendue dont Platon t'ait la matière permanente des élé- 
ments capables de changement et qu'il nomme \ pour cette raison, 
« la nourrice de la génération, rj yevéaeuiq Tithjvrj », cette étendue, 
disons-nous, reçoit les formes diverses qui constituent le feu, l'air, 
l'eau et la terre ; chacune de ces formes (jjiopcpvi) est, en même 
temps, source de puissance (Sûvajxtç) ; dès lors, la %<i>pa perd son 
homogénéité. « Les puissances qui la remplissent ne sont plus par- 
tout semblables, elles ne s'équilibrent plus en tout point ; par 
conséquent, l'étendue elle-même n'est plus en équilibre nulle part ; 
ébranlée par chacune de ces puissances, elle oscille partout 
d'une manière irrégulière ; réciproquement, une fois mise en mou- 
vement, elle ébranle à son tour chacune de ces formes. Toutes ces 
formes agitées en tout sens, elle les meut de telle manière qu'elles 
soient toujours de mieux en mieux distinguées les unes des autres, 
comme le sont les objets qui tombent, après avoir été secoués et 
vannés, sous les cribles ou sous les instruments propres à épurer 
le froment ; celles qui sont compactes et lourdes sont entraînées 
dans un sens, celles qui sont fluides et légères sont portées vers 
un autre lieu ; elle donne ainsi à chacune d'elles sa place. 1 vj. oï 
to utj8' ojxoitov BuvaLtscov [M^'t ùroppoirtov £fJwrwrXa;j9ai v.%-z o'joîv aur/iç 
Icopporeïv, aXX' àvouaXwç -âv-r t TaXavToyuivrçv a-eUa^at, fjtlv y-' exetvcov 
aÛTY,v, juvouaeViriv S' au roxXtv èxeïva jîUw ■ -zb. oï xt.vouu.Eva àXXa àXXocrs 
àel cpépeaQai Biaxpivoueva, aioTcep ~à utcotwv "Xoxàvtov te xal opyàvwv tûv 
Tîepl T7|V toû ctîtou xàSapcrtv ffei6u.£va xal àvixjJKUjxeva -à ijlsv îtuxvà xal 
^apéa àXXiftj Ta os uavà xal xouoa elç érÉpav ïÇet. ospéueva É'opav. » Par 
cette opération, semblable à celle qui, à l'aide du van, sépare le blé 
de la balle, les quatre éléments, mélangés d'abord et confondus 
en un désordre extrême, se séparent les uns des autres, et chacun 
d'eux vient occuper, dans le Monde, la région qui lui est propre. 

Il est clair qu'en ce passage, Platon ne laisse plus à la '^wpa 
l'indifférence et l'inactivité qui conviendraient seules à l'espace 
vide ; peu à peu, il est arrivé à assimiler cette ytôpa à un fluide qui 
baigne les ligures polyédriques dont les éléments sont formés ; ce 
fluide lui a paru susceptible de se mouvoir sous l'action de forces 

i. Platon, Tirnée, 52-53 ; éd cit., p. 220. 



42 LA COSMOLOGIE HELLENIQUE 

exercées par les éléments et, à son tour, de communiquer son 
mouvement aux corps qui sont plongés en lui. La notion d'espace 
géométrique, que le mot yùpz exprimait tout d'abord, s'est graduel- 
lement matérialisée ; la y/opa est devenue, premièrement, ce qu'il 
y a de permanent dans les éléments, l'analogue de la \j\r\ d'Aris- 
tote ; elle est devenue, ensuite, le principe qui a ordonné le chaos 
primitif et qui, à chaque élément, a assigné son lieu naturel. 

On serait donc singulièrement déçu si l'on cherchait une suite 
logique rigoureuse en la théorie de l'espace et du lieu que le Timée 
nous propose. Cette théorie, cependant, mérite attention, car 
Platon, en la formulant, a cherché le premier, au dire d'Aristote ', 
à résoudre le grand problème du lieu et du mouvement. « Tous 
déclarent que le lieu est quelque chose ; mais lui seul a tenté de 
dire ce qu'il était. » 

IV 

ARCHYTAS DE TARESTE ET SA THÉORIE DE LESPACE 

Cet éloge est-il entièrement mérité et ne s'appliquerait-il pas à 
Archytas de Tarente plus justement qu'à Platon? 

Le Pythagoricien Archytas naquit à Tarente vers l'an iiO 
av. J.-C. et périt vers 360, dans un naufrage, sur les eûtes d'Apulie. 
Platon le connut pendant son voyage en Italie et entretint un 
commerce de lettres avec lui, en sorte qu'il n'est pas permis de 
négliger l'influence que les doctrines d' Archytas ont pu exercer 
sur celles de Platon. 

Parmi les ouvrages qu' Archytas avait composés, il se trouvait 
un livre Sur les termes qui désignent l'Universel (Ilepl twv xaôoÀou 
Xoycov) - ; ce livre était parfois plus brièvement intitulé '•'' : De 
l'Universel (ïlep'. toù icavroç). Ce traité est aujourd'hui perdu ', mais 
Simplicius, en son Comment aire aux Catégories d'Aristote, y fait 
de nombreuses allusions et en cite divers fragments. 

Or, en cet ouvrage, Archytas, selon l'usage pythagoricien qui 
faisait du nombre dix un nombre sacré, a classé en dix chefs d'ac- 

i. Ahistote, Phr/sir/ue, 1. IV, chap. II [IV] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 286 ; éd. Bekker, vol. I, p. 209, col. b). 

2. Simplicii In Aristotelis Categorias Commentarîam. Edidit Carolus 
Kalbfleisch. Berolini, MCMVII. Proœmium, p. i3. 

3. SlMPUCil Op. laud., loc cit., p. 2. 

4. On a donné, sous le titre : Aitcrn™ Turenlini deceni prœdicamenta 
( Venetiis, apud Rutilium Borgominerium, i50i) ou sous le titre : T« év ta (sic) 
âlSXiùj rùiïz iarï rci$z. 'koyjirou fîoàuivoi Si*.ut.iyot x«9oAtxot. . . (Lipsise, apud 
E. Voegelium,s.d.) une soi-disant édition, purernent apocryphe, de cet ouvrage. 



FA COSMOLOGIE DE PLATON 43 

cusation ou catégories (xaTYjyopîat) les notions simples que nous 
formons et formulons au sujet de toute chose. C'est à l'imitation 
d'Archytas qu'Aristote, à son tour, a mis, à l'entrée de sa Logi- 
que, un traité Des dix catégories. 

Cette circonstance, d'ailleurs, n'est pas la seule où le Stagiritc 
se soit laissé guider par l'exemple du Pythagoricien de Tarentc. 
Celui-ci avait encore composé ' un traité Sur les notions </ui s'ap- 
posent fane à /'antre (Ilspl àvTtxstpévœv). Ce traité a inspiré les cha- 
pitres intitulés Qspi àvcusijjiivcov qu'Aristote a mis à la suite de ses 
Catégories et que certaines éditions nomment Post/jtwdicamenta. 

Après avoir énuméré dix catégories, Aristote n'étudie en détail 
que quatre d'entre elles ; il se borne à dire quelques mots des six 
autres qui sont : 

to itoieïv (agerc, l'action), 

to -àT/î-.y (pati, la passion), 

tô ■/.v.'jHw. (poni, la position). 

tô -ot£ (onando, quand ?), 

TO -ryj (llbi, OÙ?), 

to i/£'.v (haberc, habitas, l'habitude, 1 état). 

Ces six catégories, ces six principes comme on dira au Moyen- 
Age, sont, au Commentaire de Simplicius, les objets d'un long 
développement - ; lorsqu'en ce développement, le Philosophe 
athénien étudie les deux catégories : où? et quand?, tô r.o~i et 
tô ttoO, il en prend occasion de nous faire brièvement connaître les 
doctrines qu Archytas professait au sujet du temps et du lieu. 

De la doctrine relative au lieu, voici le résumé : 

Le lieu (o -ôtzo^) est quelque chose qui est distinct des corps, qui 
subsiste par soi et indépendamment de tous les autres êtres. Toute 
chose qui existe se trouve en un lieu ou, tout au moins, ne peut 
être sans que le lieu soit. Tout ce qui se meut, se meut dans le 
lieu ; rien ne saurait donc agir ni pâtir que le lieu n'existât au 
préalable. Le lieu est le premier des êtres. 

C'est le caractère propre du lieu que toutes choses soient en lui 
mais que lui, à sou tour, ne soit en rien, car le lieu est borné 
mais, au delà de sa frontière, il n'y a rien que le vide infini (àrcsipov 
xevov). 

Il est doué du pouvoir d'imposer des bornes aux corps qui sont 
en lui et d'empêcher leurs dimensions de s'accroître ou de décroî- 
tre indéfiniment ; il possède aussi une sorte de puissance contrac- 
tile par laquelle il se limite lui-niènie. 

i. Simplicii Op. laud., c. X ; éd. cit., p. 407. 
2. Simplicii Op. laud., éd. cit., pp. 301-377. 



44 LA COSMOLOGIE HELLÉMQUX 

On peut dire de l'Univers, de l'ensemble des choses autres que 
le lieu, qu'elles ont un lieu ; ce lieu, c'est la frontière même qui 
borne l'Univers ; c'est, en effet, par la puissance du lieu que cet 
Univers est contraint d'occuper telle étendue limitée, de même 
que chaque corps est réduit à telle dimension par la pression ou la 
tension que le lieu exerce sur lui. 

Citons les passages de Simplicius d'où se peut extraire cette 
doctrine d' Archytas : 

Après avoir rapporté une remarque de Jamblique, le Commen- 
tateur Athénien poursuit en ces termes ' : 

« Si toutefois, comme Archytas semble vouloir l'insinuer, le 
lieu possède l'existence par lui-même, si absolument aucun corps 
ne peut exister à moins d'être dans le lieu, c'est le lieu qui 
impose des limites aux corps et qui se borne lui-même. En effet, 
si le lieu subsistait, dépourvu de toute force, au sein du vide 
infini, s'il se trouvait dans l'espace sans posséder une certaine con- 
sistance, il faudrait donc que ses bornes lui fussent imposées du 
dehors. Mais il possède une puissance active, une essence incor- 
porelle qui est bornée ; il empêche le volume des corps de croître 
ou de décroître indéfiniment ; à ce volume, il assigne en lui-même 
des limites ; à proprement parler, donc, c'est de lui-même qu'il 
impose un terme (to Trépas) aux corps. C'est ce qu'Archytas déclarait 
lorsqu'il disait : « Puisque tout ce qui se meut se meut en un 
» lieu, il est clair qu'il faut qu'un lieu subsiste tout d'abord, lieu 
» dans lequel existeront ensuite ce qui meut et ce qui subit l'ac- 
» tion motrice. Peut-être donc, d'après cela, le lieu est-il le pre- 
» mier de tous les êtres, puisque tout être ou bien est en un lieu, 
» ou bien ne peut exister indépendamment du lieu ». Archytas 
suppose avec raison que le lieu est antérieur (7cpe<rëù , ïïepov) à toutes 
les choses qui agissent ou pâtissent, puisque les choses logées ont 
toujours une existence simultanée à celle du lieu ; c'est pourquoi 
Archytas dit : « Peut-être le lieu est-il le premier des êtres ». Si 
les êtres sont tous en un lieu ou ne peuvent exister sans un lieu, 
il est manifeste que l'existence du lieu ne résulte pas de celle des 
autres êtres. » 

Plus loin, Simplicius s'exprime en ces termes 1 ' « Archytas attri- 
bue la même propriété au lieu lorsqu'il dit : « C'est le propre du 
» Lieu que toutes les autres choses soient en lui, tandis que lui- 
» même n'est en rien (auTÔv os év [jlsosvl). S'il était, en effet, en 
» un certain lieu, ce lieu-là serait à son tour en un autre lieu, 

i . Simplich Op. Itiud., risoï ta? noù xaT/jyoota; : éd. cil , p. 36l. 
2. Simplicius, loc. cit. ; éd. cit., p. 363. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 43 

» et, il en serait de même à l'infini. Il est nécessaire, par consé- 
» quent, que toutes choses se trouvent dans le lieu, mais que le 
» lieu ne soit en rien. Les êtres sont disposés les uns par rapport 
» aux autres comme le sont les choses bornées par rapport à celles 
» qui les bornent ; le lieu propre au Monde universel, c'est le 
» terme môme de l'ensemble des êtres ; ô y*P tw r.M-b; xéo^u 
» -ô~Q^ tzzot.^ à-àvTcov Twv ovccov îo-t'.v ». 

De ces textes d'Archytas et des commentaires développés par 
Simplicius, il résulte que le Pythagoricien de Tarente admettait 
la réalité d'un lieu absolu, d'un lieu dont l'existence ne tut pas 
subordonnée à celle des corps. Mais ce lieu n'était nullement, pour 
lui, l'espace des géomètres ni le vide des Atomistes. Il lui attribuait 
une limite que ne saurait admettre ni l'espace pur ni le vide. En 
outre, il le regardait comme capable d'agir sur les corps logés en 
lui. Par là, le -ôtzo; d'Archytas n'était pas sans analogie avec lay/ôpa 
de Platon. Plus exactement peut-on dire que la '/^pa platonicienne 
apparaît, comme une notion composite qui tient, d'un côté, de 
l'espace pur des géomètres et du xsvov atomistique, et qui, d'autre 
part, emprunte certains caractères au tô-o; d'Archytas. 



V 
la cinquième essence selon L'Épinomide 

La terre, l'eau, l'air, le l'eu étant composés de petits cubes, de 
petits icosaôdres, de petits octaèdres, de petits tétraèdres, Platon 
s'applique à montrer comment ces formes géométriques expli- 
quent toutes les propriétés, toutes les actions de ces éléments. 
Nous ne suivrons pas le développement de cette Physique qui 
nous entraînerait fort loin de notre objet '. Nous en prendrons 
seulement occasion d'une remarque. 

Ce que ïimée vient de nous enseigner touchant l'essence spéci- 
fique des éléments met, pour ainsi dire, en évidence la forme 
sous laquelle Platon conçoit la Physique. 

Les choses que nous voyons et que nous touchons, qui sont 
sujettes à la génération, au changement, à la destruction, sont 
choses réelles; mais elles ne sont que les images d'autres réalités. 

i. Le lecteur désireux de connaître cette Physique et la Physiologie qui en 
découle pourra lire avec fruit les notes contenues en l'ouvrage suivant : 
Th. -Henri Martin, Études sur le Ti niée de Platon, 2 vol., Paris, i84i . 



46 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Celles-ci sont invariables et éternelles ; insaisissables aux sens, elles 
ne sont accessibles qu'à la raison ; ce sont les essences spécifiques. 

Or, pour acquérir quelque connaissance de ces réalités per- 
manentes, Platon recourra à ce qu'il a nommé lui-même un mode 
de raisonnement bâtard, intermédiaire entre la connaissance 
rationnelle et la connaissance sensible, au raisonnement géomé- 
trique. Lorsqu'aux qualités visibles et tangibles des corps concrets, 
il aura substitué les propriétés géométriques de certaines figures, 
il aura la conviction qu'il contemple quelque chose de l'absolue 
réalité des essences spécifiques. 

Cette conviction, nous la retrouverons lorsque nous examine- 
rons comment il conçoit la théorie des mouvements célestes. 

Cette persuasion que la Géométrie nous permet seule d'accéder, 
au moins en quelque manière, à la connaissance des réalités 
suprasensibles a sans doute déterminé l'évolution que la théorie 
des éléments a subie dans l'œuvre de Platon. 

En décrivant les polyèdres réguliers, la Géométrie nous révèle 
l'essence propre des éléments. Or ce principe se heurte tout aus- 
sitôt à une grave objection. Il y a cinq polyèdres réguliers con- 
vexes, tandis qu'il n'existe que quatre éléments ; le tétraèdre, 
l'octaèdre, l'icosaèdre et le cube engendrent respectivement le 
feu, l'air, l'eau et la terre ; mais le dodécaèdre pentagonai demeure 
sans emploi. 

Ce disparate, nous l'avons remarqué, n'a pas échappé à la vue 
de Timée ; et Platon en devait être particulièrement offusqué ; 
toute sa doctrine le pressait d'admettre l'existence d'une cinquième 
matière élémentaire qui parachevât l'union entre la Physique des 
éléments et la Géométrie des polyèdres réguliers. Cette cinquième 
substance, il finit probablement par en admettre l'existence. 

Le dialogue qui, sous le nom d'Épinomide, se trouve à la fin des 
œuvres de Platon est, comme son titre l'indique, un supplément 
au dialogue des Lois. Les Lois furent composées par Platon en son 
extrême vieillesse. Quant à YEpinomide, les uns pensent que 
Platon l'a composé à la fin de sa vie et que son disciple Philippe 
d'Oponte l'a mis en ordre ; les autres, sur l'autorité de Diogène de 
Laërte, croient que Philippe d'Oponte l'a écrit ; ce dialogue nous 
apporte, en tous cas, un écho fidèle des derniers enseignements de 
Platon. 

Or, dans YEpinomide, il est dit a qu' « il existe vraisemblable- 
ment cinq corps solides dont on peut composer les choses les plus 

i. Platon, Épinornide, 981 (Platonis Opéra. Ex recensione Schneideri, Pari- 
siis, A. Firmin Didot, 184G ; vol. II, pp.-5o7-5o8). 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 47 

belles et les meilleures... Ces cinq corps sont le feu, puis L'eau, en 
troisième lieu l'air, en quatrième lieu la terre, on cinquième lieu, 
enfin, l'éther (aiftyp). Dans le domaine de chacun tic ces corps, se 
produisent «les êtres animés nombreux et variés ; chaque domaine 
a ses êtres particuliers ». C'est ainsi, par exemple, qu'il existe «1rs 
êtres vivants sur la terre, tels que les plantes, les animaux et 
l'homme ; ceux-là sont formés surtout de terre. Dans le domaine 
du l'eu, il faut admettre également l'existence d'êtres animés qui 
sont les astres, et « qui tombent sous le sens de la vue. Les êtres 
animés de ce genre sont, pour la plus grande partie, formés de feu, 
mais ils renferment en outre de petites parties de terre, d'air et de 
Ions les autres éléments. C'est pourquoi ces êtres vivants sont dif- 
férents les uns des autres et tombent sous le sens de la vue. Nous 
devons penser que les corps célestes sont des êtres animés de ce 
genre ». 

« Après le feu, nous placerons l'éther 1 , et nous admettrons que 
de cet éther, l'Ame du Monde forme des êtres animés qui tirent 
de cet éther la plus grande partie de leur substance, mais qui, 
ainsi qu'il arrive dans les autres genres d'êtres vivants, contien- 
nent une petite portion des autres espèces d'éléments, à cause du 
lien que ceux-ci ont entre eux. 

» Après l'éther, l'Ame du Monde compose avec l'air un autre 
genre d'êtres animés ; elle en compose un troisième avec l'eau... 

» Les êtres vivants formés par l'éther et par l'air sont les uns et 
les autres entièrement transparents, en sorteque nous ne les voyons 
pas, bien qu'ils soient près de nous. » Ceux qui sont tirés de la 
substance de l'eau tantôt tombent sous la vue et tantôt lui échap- 
pent. 

En cette progression de cinq substances qui va de la terre au 
feu, la terre et le feu possèdent des propriétés entièrement oppo- 
sées. 

« Nous admettrons tout d'abord 2 , comme nous l'avons dit, qu'il 
existe deux sortes d'êtres vivants qui tombent les uns et les autres 
sous le sens de la vue ; les êtres animés du premier genre sont 
formés en entier de feu (to jxèv èx Tcupo; 6'a.ov) :! ; les êtres du second 
genre sont formés de terre. Or ce qui est terrestre se meut sans 
ordre tixe (èv àtaljtoc), tandis que les êtres formés de feu sont mus 
en un ordre immuable (svrà^ei). » 

i. Platon, hpinomide, 984-980; éd. cit., p. 5io. 

2. Platon, Epinomide, 982 ; éd. cit,, p. 5o8. 

3. Platon oublie sans doute ce qu'il a dit quelques lignes plus haut; car il 
mettait en ces êtres de petites portions de terre et des autres éléments. 



18 LA C0SM0L0G1K HELLÉNIQUE 

La marche ordonnée des être ignés n'est pas le seul caractère 
qui les oppose aux êtres terrestres dont le mouvement ne suit 
aucune règle fixe. Ces êtres s'opposent encore par la durée de 
leur vie. 

Touchant les êtres qui ont été formés par le feu, nous ne pou- 
vons assurément choisir qu'entre deux alternatives 1 : « Ou bien il 
nous faut admettre que chacun d'eux est indestructible, immortel 
et divin ; ou bien chacun d'eux a une vie de telle durée qu'elle 
lui suffise pleinement, et qu'il ne puisse d'aucune manière avoir 
besoin d'une plus longue existence ». 

Les êtres vivants du domaine terrestre sont tous, au contraire, 
soumis à la mort 2 . 

Ces enseignements de VÉpinomide offrent, à notre avis, un 
grand intérêt ; ils établissent, en effet, le passage entre la théorie 
des quatre éléments telle qu'elle est exposée au Timée, et la théorie 
des cinq substances simples telle que la développera Aristote. 

Pour passer de l'une de ces théories à l'autre, il suffira presque 
d'un changement de nom. Ce que VEpinomide appelle feu, Aris- 
tote le nommera cinquième essence ou, parfois, éther ; le feu pour 
l'un, la cinquième essence pour l'autre, seront le séjour des 
astres dont la marche est assujettie à des règles fixes. En revan- 
che, ce que VÉpinomide appelle éther, ce qu'il place entre le 
domaine des astres et l'air, Aristote le désignera sous le nom de 
feu. 

Entre la doctrine de VÉpinomide et celle du De Csp/o, les dis- 
tinctions ne se marqueront que par des nuances. Le dialogue 
platonicien ménage une transition, une sorte de continuité entre 
le feu et les quatre éléments qui lui sont subordonnés ; cette trans- 
ition, le traité péripatéticien la brisera pour creuser une coupure 
abrupte entre la cinquième essence et les autres éléments. Les 
corps des astres seront formés de cette cinquième essence sans 
aucun mélange, si faible qu'en soit la proportion, des quatre autres 
éléments. Entre l'immortalité et la longévité, Aristote n'hésitera 
plus ; il déclarera les corps célestes purement incorruptibles. Sa 
Physique définira donc les cinq substances avec lesquelles elle 
construit Le Monde en accentuant les caractères que VÉpinomide 
avait tracés. 



i. Platon, Épinomide, 981-982 ; (kl. cit., p. 5o8. 
2. Platon, Epinomide, 984 ; éd. cit., p. f»io. 



I \ i OSMOLOGIE 1>K PLAT03S 49 



VI 



LA PESANTEUR 

Démocrite voulait que les atomes, tous pesants, tombassent 
éternellement dans le vide infini. Platon rejette formellement une 
telle supposition ' ; pour lui, nous le verrons, l'Univers est limité 
et sphérique ; pas un homme sensé ne dira qu'en cet Univers 
sphérique, il existe un lieu haut et un lieu bas. Cependant, ces 
mots haut et bas sont constamment employés dans la description 
de l'Univers, et Platon lui-môme ne se fait pas faute d'en user ; 
quel sens convient-il donc de leur attribuer ? 

Timée pose cette question et, pour y répondre, il imagine que 
l'on tasse une expérience ; citons, tout d'abord, le texte où cette 
expérience est décrite et dont l'interprétation nous a semblé par- 
fois inexacte. 

« "Et. 7'.; sv to) to'j TravTÔ; tg>t:<o, xaO' ov r. toû tvjooc eDonve aàXwra 

'^ûo-'.ç, ry'j xal —Xc'.cttov a.v y/joo'.cr'j.r/ov siv\ —ooç o z>éos.~y.'., zr. îuSàç 3-' 

èxsvvo xal Syvajnv zU touto £%wv [xépy] to'J tt'joô; àcsaiptov laraw) T'.Oxlç 

:•..; -"AâcrT'.yya^, aîpcov tÔv Çuyèv xal to tcGo sXxcov sic àvô;j.o'.ov àsca (3î.aÇ6- 

'J.3V0C oy.Xov wc touXocttÔv ~oj to'j uieîCovoç oàov (j jvj~'j.\- owloi vào u'tâ 

Suoïv aaa |j.3T;'.op'.^0|j.;vo'.v 70 uiv eXaTTOV uâXXov, TO os t:X;ov y 4 ttov 

àvâvxr. Trou xaTaTetvouevov c'jvs— ss-Oa'. ta Sia, xal to asv omxoèv ' r 3avj 

xal xâ.Toj cpepéusvov xX/iG^vat, to oè — oâ'j èXacpoàv xal àxo. » 
rit 111 , , 

Voici comment on peut, nous semble-t-il, interpréter cet impor- 
tant passage : 

« Qu'un homme se trouve en ce lieu de l'Univers qui est tout 
spécialement échu en partage à la nature du feu, où la plus grande 
niasse de ce feu se trouve rassemblée et vers lequel le feu se porte ; 
supposons qu'il soit monté en ce lieu et qu'ayant le pouvoir à ce 
nécessaire, il détache diverses parties de feu et les place dans des 
plateaux de balance. Que cet homme prenne alors un fléau de 
balance et, au sein de l'air qui n'est point semblable au feu, qu'il 
exerce une force tendant à abaisser le feu ; il sera manifeste 
qu'un feu moindre cède plus aisément à cette force qu'un feu plus 
grand. Que par une même [espèce dej foire deux feux soient, en 
même temps, tirés vers le haut ; il faudra nécessairement, pour 

1. Platon, Timre, Ga-03 ; éd. cit., pp. 227-228. 

2. Daus le texte que nous avons consulté, les mots tru.vf.ow et 7ro).û sont per- 
mutés par une erreur évidente. 

DUHEM 4 



b(> LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

qu'ils suivent cette force, que le grand feu soit moins fortement 
tiré et le petit feu plus fortement tiré. [Si l'on met maintenant 
deux portions de feu en balance l'une avec l'autre], il faudra néces- 
sairement nommer lourde la petite partie et dire qu'elle se 
porte vers le bas, tandis que l'on dira de la partie considérable 
qu'elle est légère et qu'elle se porte vers le haut. » 

Les mots lourd, en bas, léger, en haut, sont donc définis par 
Platon à l'aide de cette expérience fictive où, au sein de l'air, les 
deux plateaux d'une balance portent l'un un petit volume et l'au- 
tre un grand volume de feu. 

Une expérience toute semblable, bien qu'inverse de la précé- 
dente, pourrait se faire et se fait journellement en prenant non 
plus des parties de feu, mais des parties de terre, et en les pesant 
dans l'air; Timée en fait tout aussitôt la remarque. Cette nouvelle 
expérience nous eût également permis de définir les mots lourd, 
en bas, léger, en haut. 

Ces mots : du haut vers le bas, ne désignent plus ici, comme 
dans le système de Démocrite, une direction qui soit la même en 
tous les lieux de l'espace ; définie par l'expérience qui vient d'être 
décrite, cette direction diffère d'un lieu à l'autre de l'Univers ; si 
l'on compare deux lieux qui sont opposés l'un à l'autre par rap- 
port au centre du Monde, on verra, en ces deux lieux, les corps 
légers se mouvoir en des sens opposés, les corps lourds se mou- 
voir, eux aussi, en des sens opposés. 

Les mots haut et bas sont ainsi définis, en chaque lieu du Monde, 
par le sens dans lequel le feu et la terre, placés au sein de l'air, 
tendent à se mouvoir. Mais d'où leur vient cette tendance ? C'est 
ce que Timée va nous dire : 

(( Lorsque nous détachons un morceau de terre et que nous le 
portons au sein de l'air qui ne lui est pas semblable, il nous faut 
faire violence et, agir contre la nature, car une portion de terre et 
un volume d'air adhèrent l'un et l'autre aux corps qui sont de 

même famille (çuyyevyiç) qu'eux-mêmes En tous lieux, cette 

règle seule doit être établie : On nomme gravité la tendance qui 
porte un corps [tel que la terre placée au sein de l'air] vers l'en- 
semble des corps de même famille, pendant qu'il se meut, et lieu 
inférieur le lieu vers lequel ce corps se porte. » 

La pesanteur d'une masse de terre, la légèreté d'une portion de 
feu, c'est, lorsque ces corps se trouvent au sein de l'air qui ne leur 
est pas semblable (àv6[xoiov), la tendance qu'ils ont à rejoindre 
l'ensemble des corps auxquels ils sont apparentés et dont ils ont 
été séparés par violence. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON .'il 

Nous ne saurions remarquer avec trop d'attention cette inter- 
prétation de la gravité donnée par Platon. Aristote la combattra 
pour lui substituer sa théorie du lieu naturel qui, pendant de longs 
siècles, dominera toute la Mécanique des choses sublunaires. L'un 
des premiers effets de la révolution copernicaine sera de remettre 
en laveur la théorie de la pesanteur proposée par Platon, de la 
modifier en l'étendant de la terre aux divers astres, et de ménager 
par là une sorte de transition entre la théorie péripatéticienne du 
lieu naturel et la théorie newtonienne de l'attraction universelle. 



VII 



L ASTRONOMIE DR PLATON. LA FORME DE L'UNIVERS 
ET LES DEUX MOUVEMENTS PRINCIPAUX 

L'Univers étant formé des quatre éléments, le l'eu cl la terre 
d'abord, puis l'air et l'eau qui les relient, Dieu lui a donné une 
ligure ' ; la ligure qu'il lui a donnée est la plus parfaite, celle qui 
est toujours et partout semblable à elle-même, partant la plus 
belle, celle de la sphère ; il a donc tourné le Monde en un globe 
exactement poli. 

A ce inonde sphérique, il a attribué le mouvement qui lui con- 
venait le mieux 2 . 

Sept mouvements sont concevables ; en premier lieu, le mouve- 
ment circulaire par lequel un corps tourne sur lui-même ; puis les 
six mouvements rectilignes vers le haut, vers le bas, en avant, en 
arrière, à droite, à gauche. Laissant de coté ces six derniers mou- 
vements, Dieu a donné au Monde le mouvement de rotation sur 
lui môme, qui convient à la figure sphérique. Ainsi fut donc formé 
un ciel, limité par deux sphères concentriques, destiné à se mou- 
voir du mouvement de rotation uniforme. 

Cet orbe céleste, à son tour, Dieu l'a partagé en deux orbes con- 
tigus et concentriques l'un à l'autre ; à l'orbe extérieur, il a donné 
un mouvement de rotation d'Orient en Occident autour d'un cer- 
tain axe qui sera l'axe du Monde ; l'orbe intérieur aura pour apa- 
nage un mouvement d'Occident en Orient autour d'un axe oblique 
au précédent, qui sera l'axe normal au plan de l'écliptique. 



i. Platon, Timée, 33 ; éd. cit., p. 206. 
2. Platon, Timée, 34; éd. cit., p. 207. 



o2 LÀ COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Voici comment Timée décrit la création de ces deux orbes 
célestes ' : 

Dieu prend les deux essences qui, pour les Pythagoriciens, sont 
les sources d'où toutes choses découlent 2 . L'une est l'essence qui 
se comporte toujours de la même manière, l'essence de l'indivi- 
sihle et de l'identique (àusp ioroj xal Taùtoû oùcria) ; l'autre est l'es- 
sence qui se peut partager en corps, qui est le principe de la diver- 
sité, l'essence du divisible et du différent (toû jAspic-roû xal Qa-cépou 
oùo-ia). Mêlant ces deux essences, il en forme une troisième essence 
intermédiaire aux deux premières. Puis, prenant ces trois essences, 
il en compose une espèce (ISéa) unique. Cette espèce, c'est l'Ame 
du Monde, principe de toute vie et de tout mouvement dans l'Uni- 
vers. 

Cette espèce, née de l'union entrel'essence de l'identique, l'essence 
du dili'érent et l'essence intermédiaire, « il la partage en deux 
moitiés par une l'ente longitudinale ; ces deux moitiés, il les dis- 
pose l'une par rapport à l'autre comme le sont les bras de la 
lettre y ; il fléchit chacune d'elles et la courbe en globe, de telle 
manière que chacune d'elles se rejoigne elle-même et qu'elles 
s'unissent l'une à l'autre au point de croisement. » Par là, cha- 
cun des deux bras croisés de la lettre y, se courbant afin que ses 
deux extrémités viennent so souder l'une à l'autre, se transforme 
en un cercle ; et ces deux cercles concentriques, obliques l'un à 
l'autre, se coupant aux extrémités d'un diamètre commun, figu- 
rent l'équateur et l'écliptique. Mais rendons la parole à Timée : 
« Chacune de ces deux moitiés, Dieu lui attribue un mouvement 
uniforme de rotation sur elle-même, de telle manière que l'une 
forme un orbe extérieur et l'autre un orbe intérieur. Le mouvement 
du globe extérieur, il le nomme mouvement de l'essence de 
/identique (ty,; Taùtoû ous'sojç: epoeà) ; le mouvement du globe inté- 
rieur, il le nomme mouvement de l'essence du différent (vr^ Barépou 
cûo-ewç epopà). Le mouvement de l'essence d'identité, il le fait tour- 
ner vers la droite autour du côté ; le mouvement de l'essence de 
diversité, il le fait tourner vers la gauche autour de la diagonale. » 
(les derniers mots assimilent l'axe du Monde au côté d'un rectan- 
gle et l'axe de l'écliptique, oblique à l'axe du Monde, à la diagonale 
du même rectangle. 

i. Platon, Timée, 35-36; éd. cit.,pp 207-208. 

u. Voir, à ce sujet : Augcst Bœckh, Ueber die Bildung der Weltseele im 
Timaeos <lfs Platon (Stiulie.it herausgegebcn von (',. Daub und Fh. Creuzer, 
Bd. III, Hcidelberg, 1807. — Réimprimé dans: Bœckh's, Gesammelte kleine 
Schriften, Bd . III, Leipzig , îXliG, pp. 109-151 . Voir, en cette réimpression, 
les pp. i3o-i35) — Th.-Henhi Martin, Études sur le Timée de Platon, note XXII. 
t. I, pp. 346-383. 



IV COSMOLOGIE DE PLATOM 53 

Ce son) là les deux mouvements principaux du Ciel ; mais ils ne 
sont pas équivalents entre eux. A Ja rotation du semblable et de 
l'identique, donc à la rotation dû globe extérieur, Dieu a donné la 
puissance dominatrice (xpàroç). tics deux rotations, imitatrices de 
Ja sphéricité parfaite de l'Univers, sont divines ' ; mais la révolu- 
lion du globe extérieur est la plus divine des deux ; elle est la tête 
(xe»aX7|) des mouvements ; elle commande (SecicoTOÙv) à tout ce qui 
existe autour de nous ; réunissant l'ensemble des corps, les dieux 
les lui ont livrés afin qu'ils en suivissent les lois. 

En ces termes magnifiques, Timée exprime que le mouvement 
diurne de l'orbe suprême se transmet à toute la partie du Ciel qui 
se trouve au-dessous de lui. 



VIII 

l'astronomie de platon (suite) 

LES MOUVEMENTS DES ASTRES ERRANTS 

La rotation de l'essence d'identité, qui est celle de l'orbe suprême, 
demeurera unique ; celle de l'essence de diversité, dirigée d'Occi- 
dent en Orient et attribuée à l'orbe intérieur, va au contraire 
prendre des formes multiples -. 

Une coupure de figure sphérique et concentrique à l'Univers a 
déjci séparé l'orbe intérieur de l'orbe extérieur ; sept nouvelles 
coupures, sphériques comme la première et concentriques à la pre- 
mière, vont distinguer l'orbe intérieur de la masse sphérique cen- 
trale, qui contiendra la terre, l'eau et l'air, et diviser l'orbe inté- 
rieur en sept globes emboîtés les uns dans les autres. 

Les diamètres des coupures sphériques concentriques qui séparent 
les uns des autres les divers orbes sont dans des rapports bien 
déterminés. Si l'on prend pour unité le diamètre de la coupure 
qui sépare la sphère des éléments du premier orbe céleste, les 
surfaces internes des six orbes célestes suivants ont des diamètres 
représentés par les nombres 2, ;}, i, 8, 9, "27. Huant à la surface 
interne de l'orbe suprême, Timée ne nous dit pas quel en est le 
diamètre ; . 

i. Platon, Timée, 44 : Éd. <it , p. 2i/j. 

2. Platon, Timée, 35-36; éd. cit , pp. 207-20S. 

3. En l'édition que nous avons citée s'est glissée une erreur. On y lit (p. 207, 
dernière ligne, et p. 208, première ligue) : r.éaizzr,-j Sï rpur'Aqu t;â; zpizr,;, njv 
(Tï'xtyjv 7V7? ttoojtvî; oxT«rr).a<ji«v. 11 faut évidemment permuter les mots 6î ro'.-n'r'r.j 
Tijç zaizr,- et les mots J'sxtïjv ?v;ç iroùro; ô/.r«7r).9(Tt«v. 



54 LA COSMOLOGIE HELLENIQUE 

Ces sept nombres 

1 2 3 4 8 9 27 

dont le dernier est égal à la somme des six premiers, jouaient sans 
doute un rôle important en l' Arithmétique pythagoricienne. 

Les sej>t orbes ainsi découpés doivent tous tourner d'Occident 
en Orient autour d'un même axe, oblique à Taxe qui demeure fixe 
pendant la rotation d'Orient en Occident de l'orbe suprême ; mais 
ils ne tournent pas tous avec la même vitesse ; trois d'entre eux, le 
second, le troisième et le quatrième, ont une commune vitesse de 
rotation; mais le premier tourne plus vite que ces trois-là, tandis 
que du quatrième au septième, la vitesse angulaire de rotation va 
en décroissant. 

Ces globes formés ' « atin que le temps fût créé, tva y£WY|8^ 
ypovos », le Soleil, la Lune et les cinq astres errants furent engen- 
drés, et chacun d'eux fut placé dans un des orbes intermédiaires 
entre la Terre et l'orbe suprême. 

La Lune siégea dans l'orbe le plus voisin de la Terre ; le Soleil 
occupa le second orbe ; le troisième fut la sphère de Vénus ; le 
quatrième, la sphère de Mercure ; les trois derniers furent, dans 
l'ordre de succession, attribués à Mars, à Jupiter et à Saturne. 
Timée sous-entend, on n'en peut douter, que les étoiles lixes 
furent semées au sein de l'orbe suprême. 

Chacun de ces globes se trouve, d'après ce qui a été dit, animé 
de deux mouvements 2 . L'un est le mouvement de l'essence d'iden- 
tité, mouvement plus rapide que tous les autres, constitué par une 
rotation uniforme, d'Orient en Occident, autour de l'axe du Monde. 
L'autre est le mouvement de l'essence de diversité ; il est parti- 
culier à chacun des sept orbes des astres errants ; il consiste en 
une rotation uniforme d'Occident en Orient autour d'un axe obli- 
que au précédent ; très lente pour les plus grands orbes, cette 
rotation est plus rapide pour les orbes les plus rapprochés de la 
Terre ; mais elle est toujours fort inférieure en vitesse angulaire 
au mouvement diurne de l'orbe suprême. 

Les astres pour lesquels le mouvement de l'essence de diversité 
est le plus rapide sont donc ceux qui, dans le mouvement résul- 
tant, vont le plus lentement de l'Orient vers l'Occident ; en celte 
inarche résultante, ils se trouvent dépassés par ceux dont h 1 mou- 
vement propre estpluslent. 

Animé de ces deux mouvements de rotation dont les axes sont 

i. Platon, Timée, 38 ; éd. cit. , pp. 209-210. 
2. Platon, Ti /née, 39-40; éd. cit., pp. 210-211. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 55 

différents et les sens opposés, chaque point de l'un dos orbes pla- 
nétaires se meut en spirale (â'Xwea). 

De cette spirale que le mouvement propre combiné avec le 
mouvement diurne fait décrire à chacun des sept astres errants, 
il sera constamment question dans les discussions relatives aux 
théories astronomiques de l'Antiquité ; arrêtons-nous donc un 
instant à l'étudier. 

Supposons que l'astre dont nous raisonnons soit le Soleil ; ce 
que nous en dirons pourra se répéter mutalis mulandis de chacun 
des astres errants. Imaginons aussi que le lieu d'où nous obser- 
vons le Soleil soit de latitude boréale comme celui où nous nous 
trouvons. 

Commençons nos observations au jour de l'équinoxe de prin- 
temps. Au moment de l'équinoxe, le point qui, sur la sphère 
céleste, figure le Soleil, est au point équinoxial de printemps, 
intersection de l'écliptiquc et de l'équateur. Le mouvement diurne, 
entraînant un tel point, lui l'ait décrire dans le ciel le grand cercle 
équatorial ; ce point vient, au moment du midi vrai, couper le 
méridien du lieu à une hauteur au-dessus de l'horizon qui est le 
complément de la latitude ou colatitude du lieu. 

Le lendemain, le point qui figure le Soleil s'est quelque peu 
avancé sur l'écliptique en marchant de l'Occident vers l'Orient ; 
en même temps, il s'est éloigné de l'équateur en pénétrant dans 
l'hémisphère boréal. Si nous supposons que le mouvement diurne 
prenne un tel point, il ne lui fera plus décrire l'équateur ; il lui 
fera décrire un petit cercle, parallèle à l'équateur, mais tracé 
quelque peu au nord de celui-ci ; à l'heure du midi vrai, le point 
figuratif du Soleil coupera le méridien du lieu d'observation un 
peu au-dessus du point où il lavait coupé la veille 

Le jour suivant, le mouvement diurne du Soleil correspondra à 
un nouveau petit cercle quelque peu plus étroit et quelque peu 
plus septentrional que le petit cercle décrit le jour précédent. 

Les petits cercles qui, chaque jour, correspondent au mouve- 
ment diurne du Soleil, iront ainsi en se rétrécissant de plus en 
plus, et en s'élevant de plus en plus vers le pôle boréal de la sphère 
céleste, jusqu'au jour du solstice d'été. Ce jour-là, le Soleil ayant 
décrit, à partir de l'équinoxe de printemps, un quart de l'éclipti- 
que, se trouvera à la plus grande distance de l'équateur qu'il 
puisse atteindre vers le nord ; au point figuratif, le mouvement 
diurne fera décrire le plus étroit et le plus septentrional de tous 
les petits cercles successifs, celui que nous nommons le tropique 
du Cancer. 



56 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Dès le lendemain du solstice d'été, le Soleil, continuant à décrire 
l'écliptique, se mettra à descendre vers le sud et à se rapprocher 
de l'équateur ; le mouvement diurne donnera une suite de petits 
cercles parallèles entre eux, de plus en plus larges et de plus en 
plus méridionaux. Il en sera ainsi jusqu'au jour de l'équinoxe 
d'automne ; ce jour-là, le Soleil, ayant parcouru la moitié de 
l'écliptique, passera par la seconde intersection de l'écliptique et 
de l'équateur ; le mouvement diurne fera, de nouveau, décrire au 
point figuratif le grand cercle équatorial. 

A partir de l'équinoxe d'automne, nous verrons se succéder des 
etlets tout semblables à ceux qui se sont produits après l'équinoxe 
de printemps ; mais ils auront pour siège l'hémisphère austral de 
la sphère céleste et non plus l'hémisphère boréal. De jour en jour, 
les petits cercles engendrés par le mouvement diurne iront se 
rétrécissant et descendant vers le sud jusqu'au jour du solstice 
d'hiver. Au moment de ce solstice, le Soleil, qui aura décrit les 
trois quarts de l'écliptique, se trouvera aussi loin de l'équateur 
qu'il s'en peut écarter vers le sud. Ce jour-là, le point figuratif, 
entraîné par le mouvement diurne, décrira le plus méridional de 
tous les petits cercles ; égal au tropique du Cancer, aussi éloigne 
de l'équateur vers le sud que le tropique du Cancer l'est vers le 
nord, ce petit cercle sera le tropique du Capricorne. 

A partir du tropique du Capricorne, le petit cercle engendré 
chaque jour par le mouvement diurne va s'élargissant et remonte 
vers l'équateur avec lequel il se confond le jour où le Soleil atteint, 
de nouveau, le point équinoxial du printemps. 

N'allons pas croire, cependant, que la trajectoire, sur la sphère 
céleste, du point qui représente le Soleil, se décompose vraiment 
ainsi en une suite d'autant de cercles distincts et parallèles entre 
eux qu'il y a de jours dans l'année ; comment le Soleil sauterait-il, 
chaque jour, d'un cercle au cercle suivant ? Nous avons obtenu cet 
aspect parce que, chaque jour, nous avons séparé et supposé suc- 
cessivement produits le mouvement sur l'écliptique et le mouve- 
ment diurne ; or ces deux mouvements se font simultanément et, 
à chaque instant dujour, se composent entre eux. Aussi la trajec- 
toire du Soleil sur la sphère céleste est-elle une ligne continue ; 
elle est représentée non par une suite de cercles, mais par une 
sorte de ligne spirale dqnt chaque tour correspond à un jour. Les 
anciens traités de Cosmographie comparaient volontiers cette spi- 
rale à la corde qu'un enfant enroule sur sa toupie avant de la lan- 
cer. Cette comparaison, cependant, pèche en un point ; la ficelle de 
la toupie a, dans toute sa longueur, la même grosseur ; les spires 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 57 

de la trajectoire <lu Soleil, au contraire, ne son! pas partout égale- 
ment serrées ; c'est au voisinage de l'équateur que l'écart entre 
deux spires consécutives «'si le plus grand ; cet écart diminue au 
fur <'l à mesure que l< i s spires s'écartent de l'équateur ; au voisi- 
nage de chacun des deux tropiques, la distance d'une spire à la 
suivante est extrêmement petite. D'un jour à l'autre, la hauteur 
qu'a le Soleil au-dessus de l'horizon à l'instant du midi vrai aug- 
mente rapidement à l'époque de l'équinoxc de printemps, et dimi- 
nue rapidement à l'époque de l'équinoxc d'automne ; d'un joui' à 
l'autre, au contraire, cette hauteur varie très peu aux époques 
voisines des deux solstices. 

Chacune des sphères planétaires est animée, selon l'enseigne- 
ment que Platon met dans la bouche de Timée, de deux mouve- 
ments uniformes de rotation, le mouvement diurne, et une rotation 
d'Occident en Orient autour de l'axe de l'écliptique ; par là, un 
point d'une telle sphère décrit la spirale (pie nous venons de défi- 
nir. Ce mouvement en spirale ne représente pas encore la totalité 
du mouvement qui anime chacun des astres errants ; aussi bien que 
les étoiles tixes, les astres errants tournent sur eux-mêmes d'un 
mouvement uniforme '. 

Les divers mouvements attribués par Platon à chacune des pla- 
nètes suffisaient-ils à rendre compte de la marche de ces astres 
dans le Ciel, telle que les astronomes ^intérieurs à Platon l'avaient 
observée ? Assurément non, et Platon le savait. 

Considérons, par exemple, la planète Vénus. Platon la met en 
une sphère qui tourne autour de l'axe de l'écliptique avec la même 
vitesse angulaire que la sphère du Soleil ; elle devrait donc 
demeurer, par rapport au Soleil, dans une position invariable ; 
elle devrait, sur l'écliptique, le précéder ou le suivre toujours du 
même nombre de degrés. Or, ce n'est pas ce qui a lieu. Tantôt 
Vénus se trouve, sur l'écliptique, éloignée du Soleil d'un certain 
nombre de degrés vers l'Orient ; elle est alors, eu leur commune 
marche sur l'écliptique, en avance sur le Soleil ; tantôt, au con- 
traire, elle est écartée du Soleil d'un certain nombre de degrés 
vers l'Occident ; elle est en retard sur le Soleil. Dans le premier 
cas, le mouvement diurne a déjà fait disparaître le Soleil au-des- 
sous de L'horizon que Vénus brille encore, elle est Xètoile du soir, 
'EoTwspa, Vesper ; dans le second cas, elle se lève avant le Soleil, 
elle est Y Etoile du matin, l'étoile qui amène l'aurore, Ewcr^ôpo^, 
qui porte la lumière, <t>(oacpôpoç, Lucifer. 

i. Platon, Timée, /jo ; éd cit., p. an. 



58 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Ce double rôle n'avait pas seulement valu à l'astre de Vénus 
deux noms distincts ; pendant très longtemps, au temps d'Homère 
en particulier, on regardait l'étoile du soir et l'étoile du matin 
comme réellement distinctes l'une de l'autre ; Apollodore, au 
second livre de son traité Ilepl Hzùv ', attribue à Pythagore l'iden- 
tification de ces deux étoiles. 

Il est bien vrai que la vitesse avec laquelle Vénus décrit l'éclip- 
tique est égale en moyenne à celle avec laquelle le point qui figure 
le Soleil parcourt cette môme ligne ; mais l'égalité des moyens 
mouvements n'empêche pas que des écarts ne se produisent de 
part et d'autre de cette moyenne ; tantôt Vénus marche vers 
l'Orient plus vite que le Soleil, et tantôt moins vite. Dans le temps 
où sa marche sur l'écliptique est plus rapide que celle du Soleil, 
on voit Vénus, située d'abord à l'Occident de cet astre, se rappro- 
cher de lui, l'atteindre, le dépasser et s'en écarter vers l'Orient 
jusqu'à une distance de 47° ; mais alors, la marche de Vénus 
devient moins rapide que celle du Soleil ; le Soleil, à son tour, se 
rapproche de la planète, l'atteint, la dépasse jusqu'à la délaisser 
à une distance de 47° vers l'Occident ; la marche de Vénus sur 
l'écliptique semble ainsi se composer d'une marche identique à 
celle du Soleil, combinée avec une oscillation qui écarte la pla- 
nète tantôt de 47° à l'Orient du Soleil et tantôt de 47° vers l'Occi- 
dent. 

Mercure offre à l'observateur des apparences toutes sembla- 
bles ; seulement son écart par rapport au Soleil ne dépasse 
jamais 29° soit vers l'Orient soit vers l'Occident. 

Ces phénomènes étaient, avant le temps de Platon, bien connus 
des astronomes, au moins d'une manière qualitative ; ils avaient 
fait donner à Vénus et à Mercure le nom de satellites (Sopucpo- 
poûvTss, comités) du Soleil. 

Or ces phénomènes ne sauraient s'expliquer à l'aide des hypo- 
thèses astronomiques trop simples que Timée à décrites ; pour en 
rendre compte, l'interlocuteur de Socrate imagine qu'une force 
dirigée vers le Soleil tende à ramener les deux planètes vers cet 
astre lorsqu'elles s'en écartent au delà d'une certaine limite ; c'est 
du moins, semble-t-il, le sens qu'il convient d'attribuer au passage 
suivant a : 

« L'Étoile du matin et la sainte étoile de Mercure parcourent 
leur cercle en marchant avec la même vitesse [moyenne] que le 

i. Cité par Stobée (Stob/EI Eclogœ physiew, cap. XXIV ; éd. Meiueke, 
p. i4a). 
2. Platon, Timée, 38; éd. cit., pp 209-210. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 59 

Soleil; mais elles sont douées d'une puissance antagoniste qui 
les tire vers lui (ttjv 8' èvavtîav wXr\yjyzaj; aùxo) 8tiva[uv) ; en sorte 
que le Soleil et l'Etoile du matin d'une part, le Soleil et Mercure 
d'autre part, se dépassent et se laissent dépasser alternative- 
ment. » 

Cette supposition «pu* le Soleil retient en son voisinage, par 
une sorte d'attraction, les deux planètes de Vénus et de Mercure 
n'a cessé de trouver faveur, dans l'Antiquité, auprès de divers 
auteurs grecs ou latins '. 



IX 



L ASTRONOMIE DE PLATON (suite) 

l'allégorik du fuseau de la nécessité 

La théorie astronomique beaucoup trop simple que Timée expose 
ne saurait expliquer la marche si remarquable de Vénus et de 
Mercure ; il est bien d'autres phénomènes que le mouvement des 
planètes laisse aisément observer et dont cette théorie est incapa- 
ble de rendre compte. 

Les sept sphères qui portent les astres errants tournent d'un 
mouvement uniforme autour d'un même axe, normal à l'éelipti- 
que. Le Soleil, la Lune et les cinq planètes doivent donc tous 
décrire l'écliptiquc si chacun de ces astres est fixé en l'équatcur de 
sa sphère ; si l'un des astres errants est fixé hors de l'équateur de 
sa sphère, du moins doit-il décrire un petit cercle parallèle à 
l'écliptique. Si, avec les astronomes, on nomme latitude d'un astre 
sa distance angulaire à l'écliptique, chacun des astres errants doit 
avoir une latitude toujours nulle ou une latitude de valeur inva- 
riable. 

i. Chalcidii Commentarius in Timœum Platonis, CVIII (Fragmenta philoso- 
phuruni grœcorum. Edidit Fr. Mullachius. Parisiis, Firmin-Didot, 1867 ; 
vol. II, p. 206). 

Th. -H. Martin donne du passage en question une très étrange interpréta- 
tion ; il veut en conclure que Platon fait marcher Vénus et Mercure avec la 
même vitesse que le Soleil, mais en sens contraire, c'est-à-dire d'Orient en 
Occident ; cela est contraire non seulement à tout le contexte du Timée, mais 
encore, comme nous le verrons, à ce qui est exposé dans la République et 
dans YEpinomide. [Th. -H. Martin, Mémoire sur tes hypothèses astronomiques 
chez les Grecs et les Romains. Hypothèse astronomique de Platon (Mémoires de 
l' Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXX, première partie, pp. 35- 
3{), 1881)]. On trouvera une discussion des diverses interprétations qui ont 
été proposées pour ce passage dans : Sir Thomas Heath, Aristarchus ofSamos, 
pp. 165-169. 



60 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Or, pour les astres errants autres que le Soleil, il n'en est pas 
ainsi ; l'astre est à une distance angulaire de l'écliptique qui 
change avec le temps ; sa latitude est variable ; il peut même 
arriver qu'une planète se trouve tantôt au-dessus, tantôt au-des- 
sous de l'écliptique ; sa latitude est alors tantôt boréale et tantôt 
australe. 

L'existence de ces variations de la latitude dune même planète 
était assurément bien connue des astronomes contemporains de 
Platon. Platon s'en est-il soucié ? La réponse que l'on doit faire 
à cette question dépend du sens qu'il convient d'attribuer à un 
passage célèbre de la République. Voici ce passage ' : 

« Après quatre jours », l'âme d'Er, tils d'Arménius, « par- 
vint en un certain lieu. De là, on apercevait un trait de lumière, 
semblable aune colonne, qui, du haut en bas, traversait en leur 
entier le Ciel et la Terre; cette lumière ressemblait à l'arc-en-ciel, 
mais elle était plus brillante et plus pure. Er atteignit cette 
lumière après une journée de voyage ; alors, en la partie centrale 
de cette lumière, il vit des liens qui s'attachaient au Ciel par 
leurs extrémités ; cette lumière, en eti'et, est le support du Ciel ; 
elle en retient le globe entier comme les amarres retiennent une 
trirème. A partir des extrémités de ce lieu, s'étend le fuseau de la 
Nécessité ('Avàyxrj) par l'intermédiaire duquel tournent toutes les 
révolutions [célestes j ; la verge qui en forme l'âme est, ainsi que 
la pointe, en diamant ; la gaine (<y<povoiiXoç) qui entoure cette âme 
est formée de cette même matière mélangée avec d'autres. 

» Telle est donc la nature de cette gaine ; par sa figure, elle est 
telle que celles que l'on voit à nos fuseaux. Mais, d'après ce 
qu'Er contait, nous devons comprendre que les choses étaient en 
cette sorte : A l'intérieur d'une première gaine grande, creuse et 
évidée, se trouvait une seconde gaine plus petite, emboîtée dans la 
première comme le sont ces vases que l'on peut mettre les uns 
dans les autres ; il y en avait ensuite une troisième, puis une qua- 
trième et encore quatre autres ; huit gaines se trouvaient ainsi 
insérées les unes dans les autres ; à la face supérieure de l'en- 
semble, elles montraient leurs bords, semblables à des anneaux; 
leur réunion formait à la verge du fuseau un moyeu (vw-coç) con- 
tinu ; cette verge traversait de part en part la huitième gaine, 
suivant son axe. 

» L'anneau formé par le bord de la première gaine, de celle 
qui se trouvait à l'extérieur, était le plus large (tcXaTiiTorcov) ; à la 

i. Platon, République, l.X, 616-617 (PlATONIS Opéra. Ex recensions Schuei- 
deri éd. A. Firmin-Didot, Paris, 1846 ; vol. II, pp. 192-190). 



LA COSMOLOGIE l>K PLATON (il 

sixième gaine correspondait le second anneau dans l'ordre do la 
largeur ; le troisième en cet ordre était formé par les bords de la 
quatrième gaine ; le quatrième, parles bords de la huitième gaine ; 
le cinquième, par les bords de la septième gaine ; le sixième, par 
les bords de la cinquième gaine ; le septième, par les bords de la 
troisième gaine ; le huitième enfin, par les bords de la seconde 
gaine. 

» L'anneau correspondant à la gaine la plus grande était de 
diverses couleurs ; l'anneau de la septième était le plus brillant 
de tous; l'anneau delà huitième n'avait d'autre couleur que celle 
dont le teignait l'irradiation du septième ; le second et le cin- 
quième, semblables entre eux, avaient une couleur plus fauve que 
celle des précédents ; le troisième était le plus blanc de tous ; le 
quatrième était rougeâtre ; et, dans l'ordre de blancheur, le 
sixième tenait le second rang. 

» Le fuseau tournait tout entier d'un seul et même mouvement ; 
mais tandis qu'il éprouvai! cette rotation d'ensemble, les sept cer- 
cles intérieurs tournaient lentement d'un mouvement dirigé en 
sens contraire de la rotation générale ; de tous, le plus rapide 
était le huitième ; venaient ensuite le septième, le sixième et le 
cinquième, tous trois égaux en vitesse ; aux compagnons d'Er, le 
quatrième cercle parut, par la vitesse de sa rotation, tenir le troi- 
sième rang; il rétrograde [plus que tous les autres] ' ; le quatrième 
rang de vitesse appartient au troisième anneau et le cinquième 
rang au second anneau, 

» Le fuseau tournait entre les genoux de la Nécessité. Sur cha- 
cun des anneaux, une Sirène se tenait assise et, tandis qu'elle était 
entraînée par la révolution de l'anneau, elle émettait un chant 
d'une seule note ; et du chant de ces huit Sirènes, l'accord for- 
mait une harmonie » 

dette allégorie platonicienne avait déjà sollicité les commentaires 
îles astronomes grecs. 

Le platonicien Dercyllide, qui vivait au temps d'Auguste, avait 
composé un écrit intitulé: ïleai toû ocTpàxTou xaiTwv ffoovSùXtov èv r/j 

i. Les mois : {joUkjtk tûv «).).<dv, plus que huis les autres, ne se trouvent pas 
dans le texte «le Platon ; ils sont dans le texte que nous a conservé Théon de 
Smvrne (<<) ; qu'ils soient de Platon ou de quelque scholinste postérieur, ils 
complètent heureusement la phrase de Platon (*) ; Mars est, en effet, de tous les 
astres errants, celui qui rétrograde sur le plus grand arc < f ). 

(a) Theonis Smvrn/Iîi Liber de Astrouomia. Texturn edidit Th. -H. Martin, 
cap. XVI, pp. 200-20 1. Théon de Smtrne, Exposition des connaissances mathé- 
matiques... Éd.J. Dupuis, pp. 236-237. 

(b) Thkonis SmyrnjEi Liber de Astronomia. Nota II (auctore Th. -H. Martin) 
pp. 365-366. 

(c) Ptolémée, Syntaxe, Livre XII, ce. II-VI. 



62 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

IloA'.Tsta toxûoc nXâttovi. Xevofjiivtov. Du fuseau et des gaines dont il 
est question dans la République de Platon. Théon de Smyrne nous 
a conservé ' le titre de cet ouvrage et le résumé de quelques-unes 
des théories qui s'y trouvaient exposées. 

Théon de Smyrne avait également donné 2 une interprétation de 
l'allégorie du fuseau de la Nécessité en un commentaire, aujour- 
d'hui perdu, à la République de Platon ; il avait, en outre, fabriqué 
un agencement mécanique de sphères selon la description donnée 
par cette allégorie. 

Dans les temps modernes, de nombreux auteurs ont discuté les 
particularités du fuseau et des gaines imaginées par Platon ; parmi 
ces auteurs, bornons-nous à citer Th. -H. Martin 1 . 

La signification de ce mythe est, d'ailleurs, presque en tout 
point, transparente ; comme le fait remarquer Théon de Smyrne v , 
« les gaines creuses, emboitées les unes dans les autres, qui 
entourent l'axe du fuseau sont les sphères des astres, savoir, à 
l'intérieur, les sept sphères des astres errants, et, à l'extérieur, la 
première sphère, celle des étoiles fixes. » En ce qui est dit ici au 
sujet du sens et de la vitesse du mouvement de chacune de ces 
sphères, nous reconnaissons très exactement tout ce que nous 
avons lu au Timée. 

Un seul point prête à discussion : Les anneaux diversement 
colorés que voient Er et ses compagnons sont inégalement larges, 
et Platon nous dit en quel ordre se rangent ces largeurs différen- 
tes ; ces largeurs, que représentent-elles ? 

Th. -H. Martin a proposé une interprétation subtile que 
G. Schiaparelli 5 regarde comme lapins satisfaisante qui ait été 
donnée jusqu'ici, dette interprétation suppose que Platon ait connu 
les excursions en latitude des astres errants ; par suite de ces 
excursions, certains de ces astres peuvent s'approcher de l'équa- 
teur plus que certains autres ne sauraient le faire ; parmi les cer- 

i. Théon de Smyrne, (){>. laud., c. XL VI; éd. Th. -H. Martin, p. 3:>7 ; éd. 
J. Dupuis, p. 323. 

2. Théon de Smyrne, Op. laud., ce. XVI et XXIII ; éd. Tli.-H. Martin, 
pp. 2o3 et 2i5; éd. J. Dupuis, pp. 238-23<) et pp. 2/|4-2/jj. — II semble bien 
qu'en ces passages, Théon s'attribue à lui-même le commentaire et la con- 
struction mécanique, et qu'il ne les attribue pas à Adraste d'Aphrodisias ; 
v. Th. -H. Martin, Op. laud., De Theonis Smyrnaei Astronomia Dissertatio, 
l'arsl, cap. I, <§ G, pp. 22-23 et Pars II, cap. III, g i5, p. 79. 

3. Th. -H. Martin, Op. laud., Nota» in Theonis Smyrnaei Astronomiam, 
nota K, pp. 3ÔI-366. 

/}. Théon de Smyrne, Op. laud., c. XVI; éd. Th. -Martin, p. kjj ; éd. 
J. Dupuis, pp. 232-235. 

5. G. Schiaparelli, J Precursoridi Copernico nell' Antichità, cap. II [Memorie 
del R.InstitutO Lombardo di Science e Lettere. Classe de Scieuze maternatiche 
et naturali, vol. XII (série III, vol. III), p. 3q2 ; 1873]. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON iï,\ 

des colorés que contemplenl Er el ses compagnons, les plus Larges 
correspondraient aux astres qui peuvent s'écarter le plus de 
réquateur, les plus étroits correspondraient aux astres qui demeu- 
rent les plus voisins de l'équateur. 

Cette savante explication du mythe d'Er se heurte à de bien 
graves obstacles. 

En premier lieu, ou ne voit guère par quels intermédiaires a 
passé l'imagination de Platon Lorsqu'elle a figuré à l'aide de la 
largeur du bord dune gaine la plus grande valeur que puisse 
prendre, pour la planète correspondante, l'écart maximum entre 
celle planète et l'équateur ; toute analogie l'ait défaut entre ces 
deux éléments géométriques. 

En second lieu, l'ordre que Platon assigne aux divers cercles est 
loin «le correspondre exactement à L'ordre dans Lequel les planètes 
se rangeaient, à celle époque, par la valeur maximum de leurs 
déclinaisons '. La déclinaison maximum de Mars était alors un peu 
moindre que celle de la Lune ; celle de Mercure était notablement 
plus grande (pie celle du Soteil ; or Platon met la gaine de Mars 
(la quatrième) au troisième rang- et celle de la Lune (la huitième) 
au quatrième rang- ; il met la gaine de Mercure (la cinquième) au 
sixième rang et la gaine du Soleil (la septième) au cinquième rang'. 
Ces discordances, que Th.-H. Martin a consciencieusement signa- 
lées, et en particulier la seconde, qui est la plus grave, laissent 
bien peu de vraisemblance à l'ingénieuse interprétation du savant 
doyen de la Faculté de Uennes. 

Il y a lieu, croyons-nous, de donner du mythe d'Er une explica- 
tion qui évite de prêter à Platon des considérations astronomiques 
aussi raffinées. Telle serait, par exemple, celle que propose Théon 
tle Smyrne s . Selon cetauteur, les largeurs plus ou moins grandes 
des anneaux colorés correspondent aux grosseurs plus ou inoins 
considérables des planètes ; Platon, dit-il, « montre en quel ordre 
les sphères se rangent, soil d'après la grandeur de l'astre que 
contient chacune d'elles, soit d'après leur couleur, soit d'après la 
vitesse avec laquelle elles tournent en sens contraire de l'Uni- 
vers. » 

Toutefois, cette explication de Théon se heurte, elle aussi, à une 
insurmontable contradiction ; Platon, classant les anneaux par 
ordre de largeur décroissante, met le huitième anneau, qui est 

i. Eu Astronomie, ou nomme déclinaison la distance angulaire d'un astre A 
l'équateur. 

2. Théon de Smyrne, Op. laud., c. XVI ; éd. Th.-H. Martiu, p. iq5 ; éd. 
J. Dupuis, pp. 234-235. 



(>{ LA COSMOLOGIE BELLÉNIQUE 

celui de la Lune, immédiatement avant le septième anneau, qui 
est celui du Soleil ; il aurait donc admis que la Lune était plus 
grosse que le Soleil. Gomment lui prêter une semblable opinion, 
alors que la vue lui montrait le disque lunaire au plus égal au 
disque solaire, et qu'il supposait le Soleil plus éloigné de la Terre 
que la Lune ? 

Il faut, nous semble-t-il, prendre beaucoup plus au pied do la 
lettre le sens de l'allégorie platonicienne ; la largeur des divers 
anneaux colorés que contemplent Er et ses compagnons, c'est 
l'épaisseur des diverses gaines qui entourent le fuseau de la Néces- 
sité ; de même que ces diverses gaines représentent les diverses 
sphères célestes, il est naturel de penser que l'épaisseur de cha- 
cune des gaines représente l'épaisseur de la sphère céleste 
correspondante. C'est l'interprétation qu'en 1881 a proposée 
Th. -H. Martin \ délaissant entièrement son ancienne explication; 
elle a été également adoptée par Paul Tannery 3 . 

Ce n'est pas, d'ailleurs, que cette interprétation soit exemple de 
toute difficulté. 

En premier lieu, les épaisseurs des diverses sphères planétaires 
se trouvent ici rangées dans un ordre incompatible avec ce qui a 
été dit, au Timée, de ces mêmes épaisseurs ; il est vrai qu'entre 
le temps où il a composé la République et relui où il a écrit le 
Timée, Platon a fort bien jm changer d'opinion en une question où 
aucune certitude ne venait restreindre la liberté des hypothèses. 

En second lieu, il semble bien, comme nous le verrons plus 
tard, que les Pythagoriciens aient demandé à la supposition du 
concert harmonieux produit parle mouvement des sphères célestes, 
un principe propre à fixer les épaisseurs relatives de ces sphères ; 
ils voulaient que ces épaisseurs fussent proportionnelles aux gran- 
deurs de certains intervalles musicaux. Que Platon ait songé à ces 
doctrines alors qu'il décrivait le fuseau de la Nécessité, nous n'en 
pouvons guère douter lorsque nous entendons chanter les Sirènes 
que portent les divers anneaux ; et l'on y pourrait voir une preuve 
que la largeur de chaque anneau représente l'épaisseur de la 
sphère à Laquelle il correspond ; malheureusement, il est impos- 
sible de deviner à quel groupement d'accords pouvait correspon- 
dre l'ordre assigné parle mythe d'Eraux largeurs de ces anneaux. 

i . Th. -Henri Martin, Mémoire sur les hypothèses astronomiques chez les Grecs 
et chez les Romains. Hypothèse astronomique de Platon (Mémoires de l'Académie 
des Inscriptions et Bettes-Lettres, t. XXX, première partie, pp. 101-104 ; 1881). 

2. Paul Tannery, Recherches sur l'Histoire de l'Astronomie ancienne. Appen- 
dice, § V (Mémoires de. la Société des Sciences physiques et naturelles de Bor- 
deaux, 4 e série, t. I, p. 327 ; i8g3). 



LA COSMOLOGIE DE PLATON <>;> 



X 



l'astronomie de platon (suite) 

LA GRANDE ANNÉE. — LA PÉRIODICITÉ DU MONDE SELON LES PHILOSOPHES 

ANTIQUES 

Aux diverses questions que nous venons d'examiner, nous avons 
vu Platon particulièrement soucieux des temps différents en les- 
quels les astres mobiles accomplissent leurs révolutions ; et en 
effet, ces durées sont les raisons d'être des astres. 

Pour le bien voir, revenons au récit môme de leur création ', à 
ce récit qui, autant et plus encore que certains autres passages du 
Titnée, évoque le souvenir du récit analogue qu'on lit en la Genèse. 

« Le Monde mobile et vivant était formé à l'image des Dieux 
éternels ; le Père qui lavait créé, en ayant pris connaissance, 
admira son œuvre et, en sa joie, il conçut le dessein de le rendre 
plus semblable encore à son modèle. Ce modèle étant un être 
vivant éternel, il s'efforça de rendre le Monde tel, du moins autant 
que faire se pouvait. Or la nature de l'Etre vivant idéal était éter- 
nelle ; cela, il n'était pas possible de le transporter pleinement en 
ce qui était créé ; mais Dieu conçut la pensée de réaliser une sorte 
d'image mobile de l'éternité. En même temps donc qu'il met 
l'ordre dans le Ciel, il y produit, de l'éternité qui persiste immobile 
dans l'unité, une image qui marche sans tin suivant un nombre 
perpétuel, et c'est cela que nous avons appelé le temps (tcoisi 
•jivovTo; auovo; sv Ivl xaT* aoiQuèv toùcav auoviov ewôva, toutov, ôv 
GYj vpovov wvop.axap.ey). 

» Car les jours, les nuits, les mois, les années n'étaient pas avant 
que le Ciel fût né, et ce fut en organisant le Ciel que Dieu même 
fabriqua leur naissance. » 

ïiniée expose alors, comme nous l'avons rapporté au para- 
graphe VIII, la formation du Soleil, de la Lune et des cinq astres 
errants ; il décrit le mouvement propre d'Occident en Orient qui, 
eu chacun d'eux, accompagne le mouvement universel d'Orient 
en Occident, puis il poursuit en ces termes : 

« Ceux dont le cercle était plus petit allèrent plus vite et ceux 
dont le cercle était plus grand tirent leur révolution avec plus de 
lenteur 

i. Platon, Timèe, Sj-ig ; éd. cit., pp. 209-210. 

DUHEM S 



m 



LA COSMOLOGIE HF.LLKNUHi: 



» Mais pour qu'il y eût une mesure claii'e de leurs rapports de 
lenteur ou de vitesse, ... , Dieu alluma dans le deuxième cercle 
au-dessus de la Terre cette lumière que nous nommons mainte- 
nant le Soleil, afin qu'elle brillât du plus vif éclat dans toute l'im- 
mensité des cieux; par lui, tous les êtres vivants auxquels cette 
connaissance convenait, ont eu la notion du nombre, notion née 
du retour périodique dune même chose, toujours semblable à elle- 
même. C'est donc ainsi et par ces raisons que furent produits le 
jour et la nuit, dont la réunion est la période de la révolution 
unique et, de toutes, la plus sage. 

» Quant au mois, il dut être accompli après que la Lune, ayant 
parcouru son cercle, fut revenue en conjonction avec le Soleil ; et 
l'année, lorsque le Soleil aurait parcouru son cercle propre. Pour 
ce qui est des révolutions des autres planètes, les hommes, sauf 
un petit nombre d'entre eux, ne les ont pas observées ; ils ne leur 
donnent pas de noms particuliers ; ils ne s'appliquent point à les 
comparer les unes aux autres en déterminant leurs rapports numé- 
riques ; en sorte qu'ils ignorent, pour ainsi dire, qu'un temps soit 
marqué pour chacune des périodes planétaires, dont la multitude 
embarrasse et dont la variété est prodigieuse. » 

Les marches errantes périodiques (îtXàvat.) dont Platon men- 
tionne ici la multitude et la variété, ne sont évidemment pas les 
seules révolutions planétaires ; celles-ci sont seulement au nombre 
de cinq ; ni ce nombre, ni leur simplicité, ne saurait justifier les 
paroles de Timée ; assurément, il ne veut pas simplement faire 
allusion aux durées de ces révolutions ; il songe aussi aux durées 
qui séparent deux conjonctions successives de deux astres errants 
déterminés, deux dispositions semblables de certaines planètes ; 
le mois, temps qui s'écoule entre deux conjonctions successives du 
Soleil et de la Lune, est la plus simple et la plus obvie de ces 
durées ; mais, sans aucun doute, les astrologues, en leurs pro- 
nostics, en considéraient déjà d'autres, et de plus compliquées. 

De tous ces retours périodiques, le plus complet est celui qui, 
prenant les sept astres errants en une certaine configuration et en 
une certaine position par rapport aux étoiles fixes, les ramènerait 
à former une configuration, à occuper une position identiques à 
celles-là. 

« Il n'en est pas moins possible, dit Timée, de concevoir que 
le nombre parfait du temps (réAsoç àp'.Ouoç /oôvou) est accompli et 
que l'année parfaite (TéXsoç èviay-iç) est révolue lorsque toutes les 
huit révolutions, dont les vitesses sont différentes, venant à s'ache- 
ver ensemble, [tous les astres] se retrouvent comme au point de 



LA COSMOLOGIE DE PLATON bi 

départ, après un temps mesuré à L'aide de ee qui reste toujours Le 
même et de ee qui a une marche uniforme (toj Taù-coû xal ouoûi)* 
Iovtoç) », c'est-à-dire à L'aide du jour sidéral, durée de révolution 
de la nature d'identité (r/jç TaùxoG oûffswç popà), qui est le mou- 
vement du ciel des étoiles fixes. 

En ce Timée, qui fut si souvent commenté, peu de passages ont, 
plus que celui-là, attiré L'attention ; Platon, cependant, en signa- 
lant cette durée au boni de laquelle les astres reprennent tous la 
position qu'ils avaient au début, ne disait rien qui lût nouveau, et 
la Grande Année que Ton a appelée platonicienne était certaine- 
ment connue bien avant lui. 

En beaucoup de très anciennes philosopbies, on rencontre cette 
croyance que L'Univers est un être périodique ; qu'au bout d'un 
temps suffisamment long, il reprendra exactement son état initial 
et qu'alors, il recommencera à vivre une seconde phase identique 
à la première ; que cette phase en précédera une troisième toute 
semblable, et ainsi sans fin. La Grande Année représente, en une 
telle doctrine, la durée de chacune des périodes dont la succession 
constitue l'existence perpétuelle de l'Univers ; la détermination 
de cette durée prend alors une importance sans égale. 

Ces idées sur la périodicité de L'Univers semblent, en particu- 
lier, s'être développées de très bonne heure dans L'Inde. Nous les 
trouvons exposées, à plusieurs reprises, par Massoudi et par Albv- 
rouny '. 

Massoudi 2 , né à Bagdad en la seconde moitié du ix'' siècle de 
notre ère, passa la plus grande partie de sa vie en voyages. 
Vers 913, il se rendit par mer dans l'Inde qu'il visita complète- 
ment. A son retour, il rédigea une sorte d'encyclopédie historique 
intitulée : Akhbar-al-zeman ou Mémoires du te/n/js, puis, en 943, 
un résumé de cette encyclopédie, résumé auquel il donna le nom 
poétique de Moroudj-al-dzi'hrb ou Prairies d'or ; ce résumé nous 
est seul parvenu. 

Aboul Ryhan Mohammed :l était surnommé Al Byrouny parce 
cpie sa famille ou lui-même était originaire de Byroun sur Les 
bords de l'Indus. Il était contemporain et ami d'Avicenne. Le 
sultan Mahmoud L'emmena avec lui durant Les campagnes qu'il lit 
dans l'Inde. Al Byrouny séjourna Longtemps en ce pays où il lit de 

i. Keinaud, Mémoire géographique, historique cl scientifique sur l'Inde, 
antérieurement au milieu (tu XI e siècle de l'ère chrétienne, d'après les ècr-inains 
arabes, persans et chinois (Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, t. XVIII, seconde partie, pp. 1-399; I ^49)- 

2. Reinacd, Op. laud, p. 20. 

3. Reinaud, Op. laud., pp. 28-3i. 



()S LÀ COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

nombreuses observations astronomiques. Il a composé un grand 
nombre de livres dont un, écrit dans l'Inde vers 1031, « présente 
un tableau littéraire et scientifique de la presqu'île au moment où 
les armées musulmanes y pénétrèrent pour la première fois. On y 
voit successivement apparaître les principaux travaux littéraires, 
philosophiques et astronomiques des Indiens, le tableau de leurs 
ères, la manière dont ils comptaient les jours, les mois, les années 
et les cycles. » 

Or Massoudi écrit 1 : « Parmi les Indiens, il y en a qui croient 
qu'au bout de certaines périodes, la vie recommence. Quand cet 
intervalle est parcouru, le Monde se retrouve au point d'où il était 
parti. Une nouvelle race apparaît dans l'Univers, l'eau circule de 
nouveau dans le sein de la Terre, le sol se recouvre de gazon, les 
animaux se remettent en mouvement et le zéphyr rend la vie à 
l'air. 

» La plupart des indigènes se représentent les diverses révolu- 
tions auxquelles le Monde est sujet sous l'image de cercles. Ces 
révolutions, comme les êtres animés, ont un commencement, un 
milieu et une fin. Le plus grand cercle, celui qui embrasse les 
autres, porte le nom de vie du Monde. Entre le commencement et 
la fin, il y a un intervalle de trente-six mille années multipliées 
par douze mille ; cet intervalle a reçu le nom de hazervan. Les 
cercles s'élargissent ou se rétrécissent suivant le plus ou moins de 
longueur de la révolution qu'ils représentent. » 

Cet intervalle de temps, est appelé par les Arabes jour du 
sindhind et jour du Monde. 

« Dans son Ketab-altanbyh, Massoudi fixe le nombre des années 
du sinhind, à partir du moment où les astres se mirent en marche 
jusqu'au jour où ils seront ramenés au même point, à quatre mil- 
liards trois cent vingt millions d'années. » 

Selon Albyrouny, cette durée de quatre milliards trois cent 
vingt millions d'années forme un kalpa. Les Indiens le nomment 
non seulement kalpa, mais encore manaouantara ; selon le traité 
sanscrit ffarivansa, à chaque manaouantara, la Nature se renou- 
velle. 

An sujet de cet espace de temps, Al Byrouny écrit encore - : 

« On appelle les jours du Monde l'espace de temps pendant 
lequel les astres accomplissent leur révolution entière et revien- 
nent au même point. Chaque peuple a fait usage d'une révolution 
particulière. La plus célèbre est celle des Indiens, appelée du 

i. Reinaud, Op. laud., pp. 3*8-329. 
2. Reinaud, Op. laud., pp. 35i-352. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 69 

nom rie kalpa, et nommée chez nous sindhind. Les Indiens ont 
appelé cet espace de temps jours du Monde, parce qu'ils en font 
un jour de Brahma, c'est-à-dire un jour de la Nature ; une nuit <le 
Brahma est l'espace pendant lequel la Nature se repose. La vie <lc 
Brahma sera de cent années composées de jours de cette lon- 
gueur ». 

Assurément, les livres astronomiques dont Massoudy et ALby- 
rouny s'inspirent sont fortement imprégnés de Science grecque ; 
leurs auteurs, nul n'endoute aujourd'hui, ont largement puisé dans 
YAlmageste de Ptolémée. Mais la doctrine selon laquelle la vie du 
Monde est périodique et se reproduit à chaque kalpa semble anté- 
rieure à ces infiltrations de Science hellénique ; celle-ci lui a seu- 
lement apporté des précisions. 

LesChaldéens admettaient, eux aussi, que le Monde était alterna- 
tivement, et d'une manière périodique, inondé et brûlé ; la période 
selon laquelle ces phénomènes se reproduisaient était celle qui 
ramenait tous les astres errants à occuper une même position par 
rapport au ciel des étoiles lixes. Bérose va nous faire connaître 
cette tradition. 

Bérose était contemporain d' Antiochus I Soter, qui régna sur 
la Syrie de 279 à 260 av. J.-C. « Ce Bérose, à qui le déchiffrement 
des cunéiformes rend toute une notoriété ', appartenait à la caste 
sacerdotale des Ghaldéens, et il était par là initié aux secrets de la 
science babylonienne. Or Antiochus Soter avait repris l'œuvre de 
restauration inaugurée par Alexandre en Mésopotamie ; notam- 
ment, il avait reconstruit le temple observatoire de Borsippa 
(20 adar 269-268). Déjà les Chaldéens avaient cru reconnaître 
dans le vainqueur de Darius le Messie conquérant prévu par leur 
littérature prophétique. Ils durent être gagnés tout à fait par la 
munificence du Séleucide qui leur restituait leur édifice sacré, et 
l'on s'explique fort bien qu'un des leurs ait eu l'idée de traduire 
en langue grecque un vaste extrait des documents théologiques et 
historiques dont ils avaient le dépôt, et même qu'il ait dédié à 
Antiochus Soter son recueil des BaëuXomaxà. 

» Il y a trente ans, l'authenticité des extraits de Bérose étail 
encore discutée. Plus personne ne la conteste aujourd'hui. Les 
assyriologues s'étonnent de voir leurs données se maintenir si bien 
devant le contrôle des tablettes cunéiformes, et, dans leurs hési- 
tations, ils recourent à Bérose autant qu'ils le peuvent, comme à 
un des guides les plus sûrs. 

i . Joseph Bidez, Bérose et la Grande-Année (Mélanges Paul Frédérièq, 
Bruxelles, 1904). 



70 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

» Malheureusement, il ne reste pas grancTchose de l'œuvre du 
prêtre de Bel... ». 

Cependant, par bonne fortune, nous savons ce que les Baêu- 
Xcoviaxà enseignaient au sujet de la Grande Année cosmique ; le 
fragment de l'ouvrage de Bérose qui avait trait à cette doctrine 
nous a été conservé par Sénèque en ses Questions naturelles. 
Voici ce qu'écrivait Sénèque ', renseigné, sans aucun doute, par 
la Météorologie, aujourd'hui perdue, de Posidonius : 

« Le déluge d'eau ou de feu, arrive lorsqu'il plait à Dieu de 
créer un monde meilleur et d'en finir avec l'ancien... Bérosc, tra- 
ducteur de Bélus, attribue ces révolutions aux astres, et cela d'une 
manière si affirmative qu'il fixe l'époque de la conflagration et du 
déluge. Le glotte, dit-il, prendra feu quand tous les astres, qui ont 
maintemant des cours si divers, se réuniront dans le Cancer et se 
placeront de telle sorte les uns sous les autres qu'une ligne droite 
pourrait traverser tous leurs centres. Le déluge aura lieu quand 
toutes ces étoiles seront rassemblées de même sous le Capricorne. 
La première de ces constellations régit le solstice d'été et l'autre 
le solstice d'hiver... ». 

Que la vie du Monde soit périodique ; que sa période ait pour 
durée la Grande Année qui ramène tous les astres errants au 
même point du ciel ; que chaque période soit marquée par l'alter- 
nance d'un déluge d'eau et d'un déluge de feu, c'est une doctrine 
qui, venue peut-être de Chaldée, s'introduisit de très bonne heure 
en la Philosophie hellénique. 

Anaxiniandrc a, très vraisemblablement, professé l'opinion qu'au 
cours de l'éternité, se succèdent une infinité de mondes dont chacun 
a une durée limitée 2 . Eusèbe, renseigné par Plutarque, résume 
en ces ternies 8 renseignement du vieux philosophe ionien : 

« L'Infini (tô owreîpov) parait avoir en sa possession la cause totale 
de la génération et de la destruction de l'Univers. C'est de cet 
Infini que se sont séparés les cieux et tous les mondes qui, pris 
dans leur ensemble, sont infinis (/.al xaGoXou toùç aTOxviraç à^sipo-j^ 
ovraç xôtjjlo'j^). De l'éternité infinie provient la destruction, comme 
la génération en était issue longtemps auparavant ; toutes ces 
générations et ces destructions se reproduisent d'une manière 
cyclique (owce^pyjvaTO ol tr,v cpôopàv yivsTOa'. xal tcoXù vcpÔTsoov ttjv 
"îvôt'.v èç aTis'lpou yXôr/oq àvax , jy.),o , jjj.£vwv rcàvrcùv auxwv). » Clairement, 

i . Sénèque, Questions naturelles, livre III, ce. XXVIII et XXIX 
t 2. Edouard Zeller, La Philosophie des Grecs, traduite de l'allemand par 
Emile Boutroux, t. I, pp. 238-239, Paris, 1877 

3. Eusèbe, Prœparatio Evangelica, 1. I., c. VIII, art. 1. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 71 

nous voyons ici Anaximandre affirmer un double infini : Une 
étendue infinie, principe de la coexistence d'une infinité de inondes 

simultanés; une éternité infinie, principe des générations et des 
destractions périodiques d'une infinité de mondes successifs. 

En des tenues différents, les mêmes idées son! prêtées à Anaxi- 
mandre par l'ouvrage, intitulé Philosophumena ou encore Refutatiu 
omnium hêeresium, que l'on a longtemps attribué à Origènc et que 
l'on restitue, aujourd'hui, à saint Hippolyte. Voici, en effet, ce que 
cet ouvrage rapporte de l'enseignement d'Anaximandre ' : 

« Celui-ci dit que le principe des êtres est une certaine nature 
de l'infini ; de cette nature naissent les cieux et les mondes qu'ils 
contiennent. Elle est éternelle et ne vieillit, point, cette nature qui 
embrasse tous les inondes. » 

A cela, saint Hippolyte ajoute cette phrase importante : « Anaxi- 
mandre dit que le temps est comme [formé] de l'ensemble déli- 
mité de la génération, de l'existence et de la destruction [d'un 
monde] (Xéyet oï ypévov wç wpwptivYjç t/,^ yevscîiDç xal ty,; ovaiaç xal 
-f^ ©8opâç) ». Pour la première l'ois, nous entrevoyons ici cette 
idée que le temps véritable, que la durée parfaite, c'est la durée 
bien déterminée qui s'écoule de la naissance à la mort de l'un des 
mondes successifs, c'est la période selon laquelle se reproduit l'Uni- 
vers ; bientôt, Archytas de Tarente nous dira quelle importance 
cette pensée a prise dans la théorie pythagoricienne du temps. 

Comme Anaximandre, Anaximène admettait assurément l'exis- 
tence successive d'une infinité de mondes dont une période de 
temps bien déterminée réglait les naissances et les morts. Simpli- 
cius nous l'affirme en propres termes. Il est des philosophes, 
dit-il 2 , au gré desquels « il existe toujours un monde ; niais ce 
n'est pas le même monde qui existe toujours ; ce qui existe, c'est 
tantôt un monde, tantôt un autre, dont la génération se fait sui- 
vant certaines périodes de temps (ytvousvov xa~à tw?.*; vpévwv 
7cepw8ouç). C'est ce qu'ont pensé Anaximène, Heraclite, Diogène 
et, plus tard, les Stoïciens. » 

Dès là que, dans la suite infinie des inondes, chaque monde a 
une durée limitée, la même pour tous, la connaissance de cette 
durée apparaît à l'homme comme l'un des objets les plus capti- 
vants qui puissent retenir sa curiosité. De bonne heure, il dut s'es- 
sayer à déterminer cette durée, à comparer la période de la 

i.Sancti Hihpolyti Rnfutatio omnium hœresium, lib I, cap. VI [Patrolo- 
giœ grœcœ accurante J. P. Miyne t. XI, pars III (Okigexis Opcrum t. VI, 
pars III), col. 3029]. 

2. Simpucii In Aristotelis physicoram libros quattuor posteriorcs commen- 
taria. Edidit H. Diels. Berolini, 1895. Lib. VIII, cap. II, p. 11 ai. 



72 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

naissance et de la mort universelle aux périodes que les mouve- 
ments astronomiques offraient à sa contemplation. 

Or, dès qu'ils avaient eu quelque connaissance du mouvement 
des étoiles errantes, les Grecs s'étaient appliqués à déterminer les 
cycles qui ramènent un même ensemble de phénomènes astrono- 
miques ; à ces cycles, ils donnaient volontiers le nom de grandes 
années. 

C'est ainsi qu'en Y Astronomie de Tliéon de Smyrne, on peut lire 
ce passage 1 : 

« Eudème, en son Astronomie, rapporte qu'OEnopide a, le pre- 
mier, reconnu la ceinture du zodiaque et la période de la grande 
année. » Or cet OEnopide de Chio était contemporain d'Anaxagore, 
qui vivait au v e siècle avant notre ère. 

Ce renseignement, qui nous apprend qu'OEnopide de Chio a traité 
d'une certaine grande année, se trouve confirmé par le compila- 
teur Jean Stobée 3 ; celui-ci va nous apprendre que la grande 
année d'OEnopide n'était qu'un cycle luni-solaire :; . 

« L année de Saturne est une période de trente années [solaires], 
celle de Jupiter est de douze années, celle de Mars de deux ans, 
celle du Soleil de douze mois, celle de la Lune de trente jours ; 
c'est là, en effet, le mois parfait, compté d'une phase où la Lune 
est en conjonction [avec le Soleil à une autre phase semblable]. 

» Ce que l'on nomme la grande année (ptsyaç IviauTOs) s'accom- 
plit lorsque [la Lune et le Soleil] reviennent aux lieux à partir 
desquels ils ont commencé à se mouvoir. Cette grande année, les 
uns la font consister en l'espace de huit ans (oxTasrrçpv;), les autres 
en l'espace de dix-neuf ans (svveaSexaeTTipCç), d'autres encore en des 
durées quatre fois plus grandes, d'autres enfin en cinquante-neuf 
ans ; parmi ces derniers, se trouvent OEnopide et Pythagore. 

» D'autres font consister la Grande Année en ce que l'on appelle 
le principe du temps (xecpaXï) toj ypovou) ; ce principe est marqué 
par la réunion des sept astres errants accomplie au jour où [le 

i. Theonis Smyrn.ei Liber de Astronomia, cap. XL; éd. Th. -II. Martin, 
pp. 322-325. Exposition des connaissances mathématiques... t I. III, ch. XL; 
éd. J. Dupuis, pp. 320-321. 

2. Joannis Stob.ei Eclogarum physicarum lib. I, cap. VIII (Joannis Stob.ei 
Eclogarum physicarum et ethicarum libri duo. Recensuit Augustus Meineke. 
Lipsia', 1860, I. I, pp. O6-O7). 

3. Ce n'est pas l'opinion de Paul Tannery. CI'. : Paul Tannery, La grande 
> innée d'Aristarque de Samos, V et VI [Mémoires de la Société des Sciences phy- 
siques et naturelles de Bordeaux, 3 1 ' série, t. IV, 1888, pp. 70-96. — Réimprimé 
dans : Paul Tannehy, Mémoires scientifiques, II, Toulouse et Paris, 1912, 

f>p. 358-363). On trouvera dans ce mémoire d'importants renseignements sur 
es grandes années dont il est ici question. On en trouvera également dans : 
Sir Thomas Heath, Aristarchus of Samos, Part. I, XIX : Greek Months, Years, 
and Cycles; pp. 284-294. 



LA COSMOLOGIE DE PLATO.N 73 

Soleil commence] à s'éloigner du Nord (le solstice d'été). — !<•>'/ 
i--y. 7îXavTfiTwv sn\ tauxç Tjjxépf ty,ç èÇ apxxou cpopâç eroxvo8o<;). 

» | Cette année-là], Heraclite la compose de dix-huit mille années 
solaires ; Diogène le Stoïque l'évalue à trois cent soixante-cinq 
années dont chacune est aussi Longue que l'année considérée par 
Heraclite. » 

Aux renseignements donnés par Jean Stobée sur les divers 
cycles astronomiques partiels et sur ce cycle astronomique total 
qui constitue la Grande Année par excellence, il convient de join- 
dre ceux que nous devons à Gensorin ' : 

« Il y a plusieurs autres grandes années, comme l'année méto- 
nique, composée par l'athénien Méton de dix -neuf années solaires ; 
aussi l'appelle-t-on èw£a8exa6Tr)(iiç ; on y intercale sept mois et 
l'on y compte six mille neuf cent-quarante jours. 

» On distingue aussi l'année du pythagoricien Philolaùs, formée 
de cinquante-neuf ans et de vingt-et-un mois intercalaires ; l'année 
de Galippe de Cyzique, composée de soixante-seize ans avec inter- 
calation de vingt-huit mois ; l'année de Démocrite, formée de 
quatre-vingt-deux ans et de vingt-huit mois intercalaires ; puis 
celle d'Hipparque, composée de trois cent-quatre ans, avec Fin- 
tercalation de cent-douze mois. 

» 11 y a encore l'Année qu'Aristole appelle très grande plutôt 
que grande, et qui est formée par les révolutions du Soleil, de 
la Lune et des cinq étoiles errantes, lorsque tous ces astres sont 
revenus à la fois au point céleste d'où ils étaient partis ensemble. 
Cette Année a un Grand Hiver appelé par les Grecs xaTaxX'ja-;j.ô^ 
(inondation) et par les latins diluvium ; elle a aussi un été que les 
Grecs nomment sxTrjowa-t; ou incendie du Monde. Le Monde, en 
effet, doit être, tour à tour inondé ou embrasé à chacune de ces 
époques. 

» Cette Année-là, d'après l'opinion d'Aristarque, se compose de 
deux mille quatre cent-quatre-vingt-quatre années solaires ; sui- 
vant Arétès de Dyrrachium, de cinq mille cinq cent-cinquante-deux 
ans ; suivant Heraclite et Linus, de dix mille huit cents ans ; sui- 
vant Dion de dix mille huit cent-quatre-vingt-quatre ans ; suivant 
Orphée, de cent mille vingt ans ; suivant Cassandre, de trois mil- 
lions six cent mille ; d'autres enfin, ont considéré cette année 
connue infinie et comme ne devant jamais recommencer. » 

Censorin donne, à la Grande Année d'Heraclite, une durée de 
dix mille huit cents ans ; Jean Stobée la faisait de dix-huit mille 

i. Censorinus, Dédie natali cap. XVIII. 



74 LA COSMOLOGIE HELLÉiMQUE 

ans. Cette dernière évaluation est csllc que nous donne le Pseudo- 
Plutarque, qui puise assurément à la môme source que Jean 
Stobée : 

« Les uns, dit-il ', définissent comme grande année une période 
de huit ans ; les autres, une période de cinquante-neuf ans. Hera- 
clite la fait de dix-huit mille années solaires. Diogène l'évalue à 
trois cent soixante-cinq années dont chacune est égale à celle 
d'Heraclite. D'autres encore la l'ont de sept mille sept cent 
soixante-dix- sept ans. » 

Ces divers compilateurs s'accordent tous à donner Heraclite 
comme un de ceux qui ont proposé une évaluation de la grande 
Année ; qu'Heraclite ait regardé le Monde comme un être pério- 
dique, éternellement détruit et éternellement régénéré, nous en 
avons l'assurance par divers auteurs et, tout d'abord, par Aristote. 

« Tous ces philosophes, écrit Aristote -, s'accordent à dire (pie 
l'Univers a été engendré ; mais certains enseignent que, bien 
qu'engendré, il est éternel ; d'autres prétendent qu'il est mortel 
comme tout autre arrangement de choses que la nature a réunies ; 
d'autres, enfin, disent qu'il est soumis à la destruction de telle 
sorte qu'il se comporte, tour à tour, tantôt d'une première manière 
et tantôt d'une seconde manière, et que cette alternance doit se 
poursuivre éternellement ainsi ; tels sont Lmpédocle d'Agrigente 
et Heraclite d'Ephèse. >> 

A quatre reprises, Simplicius confirme et complète le renseigne- 
ment que nous donne Aristote. Ce commentateur dit s : « Hera- 
clite enseigne que toutes choses sont faites d'une masse de feu 
limitée, et que toutes choses se doivent résoudre, de nouveau, en 
cette masse de feu. Cette opinion semble être aussi celle des 
Stoïciens ». 

Le même commentateur nous a déjà dit ' qu'au gré de certains 
philosophes, « il existe toujours un monde; mais ce n'est pas le 
même monde qui existe toujours ; ce qui existe, c'est tantôt un 
monde et tantôt un autre, dont la génération se fait suivant cer- 
taines périodes de temps. C'est ce qu'ont pensé Anaxiniène, Hera- 
clite, Diogène et, plus tard, les Stoïciens ». 

i. Pseudo-Plutahque, De placitis philosophovum lib. II, cap. XXXII. 

2. Aristote, De Cœlo lib. I, cap. X. (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 283; éd. Bckker, vol. II. p. 279, col. b). 

3. Simplicii In Aristotelis Physicorum libros quatuor priores commentaria ; 
in Arist. lib. III, cap. V ; éd. Diels, p. /J8o. 

t\. Sjmpmcti In Aristotelis pliysicorurn libros quatuor posleriores commen- 
taria. Edidit H. Diels. Berolini, 180,5. Lib. VIII, cap. II, p. 1121. 



LA ( nsMHl,(i(,II. DE PlàTO> >■> 

« Heraclite enseigne, écrit encore Simplicius 1 , que, tantôt, 
l'Univers est embrasé et que, tantôt, il se restaure à partir du 
feu; ces effets se reproduisent suivant certaines périodes <l«- temps, 
en lesquelles alternent, dit-il, « les durées d'embrasement et 
n les durées d'extinction, [xsTpa xtct6{uvoç x?.l [JiiTpa troevvùLievo.; ». 
Tins tard, les Stoïciens on! adopte la même opinion. » 

Plus loin, Simplicius mentionne - « ceux qui prétendent «pie 
le Monde a été engendré el qui, en outre, enseignent qu'il doit 
être détruit puis engendré de nouveau, tour à tour, et cela indé- 
finiment ; c'est, scmble-t il, ce que disaient Empédocle et Hera- 
clite, puis, plus tard, certains Stoïciens ». 

A côté du nom d'Heraclite, Simplicius, comme Aristote, cite i< i 
celui d'Empédocle ; auparavant, déjà, il avait rapproché ces deux 
noms, en donnant des renseignements plus détaillées sur l'opinion 
d'Empédocle. 

« Certains de ceux qui prétendent que le Monde a été engendré, 
avait-il dit 3 , enseignent aussi qu'il est périssable ; mais ils sout, ta 
cet égard, de deux opinions différentes. 

» Les uns veulent qu'il soit périssable comme l'est tout autre 
assemblage d'atonies ; de même que Socrate, qui est mort une fois 
pour toutes et ne reviendra jamais. 

» Les autres veulent que, tour à tour, le Monde soit engendré et 
détruit, que le même Monde soit de nouveau engendré pour être 
de nouveau détruit, et que cette succession se reproduise éternel- 
lement. Ainsi Empédocle prétend-il que l'Amour (<InA->/) et la Dis- 
corde (Newcoç) dominent à tour de rôle ; l'Amour réunit toutes 
choses en un seul tout, détruit ainsi le monde de la Discorde et, 
de ce monde-là, fabrique une sphère homogène ; mais alors, la 
Discorde sépare les éléments les uns des autres et dispose un 
monde tel que celui-ci. (l'est ce qu'Empédocle exprime lorsqu'il 
dit : 

« Tantôt l'Amour l'emporte et réunit toutes choses en une ; 
» tantôt les diverses choses se séparent, mues par la haine de 
» la Discorde ; puis l'unité s'engendre de nouveau au sein de la 
> multiplicité à laquelle elle met tin; ainsi [l'homogène etl'hétéro- 
» gène] sont sans cesse engendrés ; ni à l'un ni à l'autre n'est 
» attribuée l'immuable éternité ; mais par là que ces alternances 

i. Simplicii In Aristotelis de C<elo commentaria ; in Arist. lib. I, cap. X; 
éd. Karsten, p. i32, col. b; éd. Heiberg, p. 294. 

2. Simplicii Op. laud. ; in Arist. lib. I, cap. X; éd. Karsten, p. i38, col. a; 
cd . Heiberg-, p. 3o7. 

3. Simplicii Op. laud., in Arist, lib I, cap. X; éd. Karsten, p. i32, coll. a 
et b; éd. Heiberg 1 , pp. 293-294. 



iO LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

» n'ont jamais aucune lin, par là même [l'homogène et l'hétéro- 
» gène] gardent toujours l'immobilité de ce qui est périodique. 

» "ÀXXots [Jiàv <I>'.AÔTrj~'. TUveûVôuiev' elç ev arcavTa, 
» "AXXotê o' ai o'iy' exacra çpopoùusva Nsixsoç evôei, 
» Iloè TtàXw Siaçpuvtoç Ivoç rcXéov' sxteXsOouo - '., 
» Trj jxèv ytyvovraî T3 xal ou uowiv eultoSoç altov 
» H os StaXXà<T(rovTa oiau.7tepèç oùoauà Xiivei, 
» TaÛTT, 8' alèv eowtv àxîvvjTOl xaTa xûxXov. » 

Par ces vers d'Empédocle, nous entendons, pour la première fois, 
énoncer une idée que nous retrouverons bien souvent en la Philo- 
sophie grecque : Une chose changeante qui se reproduit périodi- 
quement nous présente comme la ressemblance atténuée d'une 
chose qui demeure éternellement la même. 

Aristote nous apprend en outre ! qu'entre ces deux mouvements 
contraires qui, alternativement, défont le Monde et le refont, mou- 
vement de coordination déterminé par l'Amour et mouvement de 
désagrégation produit par la Haine, Empédocle admettait une 
période intermédiaire d'immobilité et de repos : « ... "Orap eowcev 
'E|jl7isooxXy, av ewceïv, wç ~b xpa-slv xal xtveiv èv jj.s p £ '. tvjv tlnXiav 
xal 7Ô NeÏxoç jTîàpys', -olç TcpàyjjiaT'.v e£ àvàyxr|ç, ïjpEfmv 2s tov {xôta^ù 
vpovov. » 

Aux renseignements qu'il nous a déjà donnés sur la doctrine 
d'Empédocle, Simplicius ajoute une dernière indication - : 

« Empédocle dit que ce qui s'engendre de nouveau n'est pas la 
même chose que ce qui a été détruit, si ce n'est au point de vue 
de l'espèce. 'E t u.7r£ooxXr,^ ~o y.vô'Jisvov où ra'JTov :w cpOap-sw* <pr,criv, 
El ut} àpa xar' sloo^. » 

Cette indication a son importance. En effet, les innombrables 
partisans de cette théorie qui fait du Monde un être périodique se 
divisent entre deux opinions. Les uns soutiennent que les choses 
dont un inonde est composé sont numériquement identiques aux 
choses qui subsistaient au sein du inonde précédent ; dans le monde 
à venir naîtra un Empédocle qui sera, de corps et d'âme, identique 
à 1 Empédocle qui a vécu dans le monde actuel ; ceux-ci admet- 
tent donc l'immortalité de l'âme et la niétenipsychose. Les autres, 
et c'est parmi eux que se range Empédocle, admettent que les 
ehoses dont un monde est fait périssent sans retour ; dans le monde 
suivant reparaîtront des choses de même espèce, qui seront sem- 

i. Aristote, Phi/sir/ue, livre VIII, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 344; éd. Liekker, vol. I, p. 2J2, col. a). 
2. Simplicius, loc. cit. ; éa. Karsten, p. i33, col. a; éd. Heiberg - , p. 296. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 77 

blables à celles qui ont disparu, mais qui ne leur seront pas iden- 
tiques; on reverra un homme tout semblable à Empédocle, mais 
qui ue sera pas Empédocle. 

Quelle était exactement, au sujet de la succession d'une infinité 
de inondes, l'opinion des Pythagoriciens, il est assez malaisé de 
le déterminer '. 

On a beaucoup épilogue sur un passage où le De placitis philo- 
sophorum l'apporte une opinion de Philolaûs ; voici comment s'ex- 
prime le Pseudo-Plutarque - : 

« De quoi se nourrit le Monde — Philolaûs dit que la destruc- 
tion se produit de deux manières, tantôt parce que le feu du ciel 
vient à s'écouler, tantôt parce que l'eau lunaire se répand en l'atmo- 
sphère aérienne ; de ces deux éléments sont formés les aliments 
gazeux du monde. ». 

Jean Stobée reproduit presque exactement 3 ce passage ; ail- 
leurs '*, il en reprend une partie seulement, mais il y introduit un 
mot qui ne se trouvait point dans les citations que nous venons 
de rapporter : « Philolaûs dit que la destruction du monde se pro- 
duit de deux manières ; l'une est l'effet de l'écoulement du feu du 
ciel, l'autre de l'épanchement de l'eau lunaire dans l'atmosphère 
aérienne ». 

L'interprétation la plus probable que l'on puisse donner de ce 
passage nous paraît être la suivante : 

Philolaûs ne croit pas, comme Anaximandre, Anaximène, Hera- 
clite et Empédocle, que le monde doive jamais être détruit en 
entier pour qu'un monde entièrement nouveau naisse à sa place ; 
c'est toujours le même Univers qui demeure ; mais en cet Univers, 
la partie inférieure, celle qui est au-dessous du Ciel (Oupavcs) et 
qui constitue proprement le Kôcyoç, a besoin d'aliments qui entre- 
tiennent sa vie ; ces aliments lui sont fournis tantôt sous forme 
d'un déluge de feu et tantôt sous forme d'un déluge d'eau ; ces 
déluges entraînent la destruction totale ou partielle des choses 
qui se trouvent à la surface de la terre ; mais en même temps, 
chacun d'eux est, pour le K6<x 4 uoç, un principe de régénération. 

A interpréter de la sorte la doctrine de Philolaiis, on est, en 
quelque sorte, encouragé par ce fait que Platon met des pensées 
fort analogues dans la bouche du pythagoricien Timée. 

L'idée qu'il y a lieu de distinguer, dans l'Univers, un Oùpavôç de 

i. Edouard Zeller. ha Philosophie des Grecs, Irad. Boutroux, pp. /j2o-/J2i. 

2. Pseudo-Plutarque, De Placitis philosophorum I. II, c. Y, art. 3. 

3. Joannis Stob^ei Eclogarurn physicarum et ethicarum libri duo. Rpcensuît 
Auçustus Meineke, Lipsia», 1860. Lil>. I, cap. XXI; t. I. p. 127. 

4- Joannis StobjEi, Op. laud., lib. I, cap. XX; éd. cit., t. I, p. 116. 



78 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

durée éternelle et un Kog-ijlo; où les choses ne naissent que pour 
mourir, idée que Platon, puis Aristote, mettront au fondement 
même de leur Cosmologie, parait donc avoir pris naissance chez 
les Pythagoriciens. Elle se marque clairement dans ce que nous 
savons d'Alcméon de Crotone qui a passé, peut-être à tort, pour 
disciple immédiat de Pythagore, mais qui a, du moins, très forte- 
ment .subi l'influence des doctrines italiques '. 

JSelon la doctrine d'Alcméon, les êtres éternels ot divins, au 
dire d'Aristote 2 , avaient en apanage le mouvement perpétuel : 
« Alcniéon dit que l'âme est immortelle parce qu'elle est sem- 
blable aux êtres immortels ; et cette similitude lui échoit en tard 
qu'elle est sans cesse en mouvement ; il dit, en effet, cjue tous les 
êtres divins, la Lune, le Soleil, les astres, le ciel tout entier se 
meuvent d'un mouvement continu qui dure toujours (x'.vsw-0ou, 

T'JVÏ/CiiÇ h.ti) ». 

Ainsi donc, pour Alcniéon, les êtres divins et immortels, ce sont 
les astres et ce qui leur est semblable ; l'éternité de ces êtres 
est caractérisée par le mouvement perpétuel ; inutile d'ajouter 
que le philosophe de Crotone conçoit assurément ce mouvement 
perpétuel comme un mouvement périodique semblable aux mou- 
vements astronomiques. 

Aristote, d'ailleurs, nous rapporte :! une autre pensée d'Alcméon, 
qui vient préciser et compléter la précédente : « Alcniéon dit que 
les hommes meurent par ce fait qu'ils ne peuvent pas rattacher 
leur commencement à leur tin. Toù; voto àvOpoj-ou; cp-yja-lv 'AXxaaûov 
o'.à TO'JifO àTcéXX'jffOa'., o->. ryj o'jvav-a». r/jv àpyyiv ~£) ié\t'. Trpoffà'j/ai. » 
Éprouver une suite de transformations dont l'état final soit iden- 
tique à l'état initial, c'est la condition nécessaire et suffisante pour 
être immortel ; en effet, l'être qui a parcouru une première fois 
un tel cycle fermé, recommencera à le parcourir de nouveau et le 
parcourra une infinité de fois. 

Or Alcniéon déclare l'âme immortelle ; c'est donc qu'il regarde 
la vie de l'âme comme un cycle fermé dont l'état final vient rejoin- 
dre l'état initial, c'est doue qu'à son gré, une même âme subit une 
infinité de réincarnations toutes semblables entre elles. En cela, 
comme en maint autre point de sa doctrine, le philosophe de Cro- 
tone conforme sa pensée à l'enseignement pythagoricien. 

i. Edouard Zeller, La Philosophie des Grecs, trad. Boutroux, t. I, pp. 4^4" 
465 . 

2. Aristotklis Ds anima lib. I, cap. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. III, 
p. l\'i[> ; éd. Bekker, vol. I, p. 4o5 ; coll. a et b). 

3. Aristotelis Problemata, XVII, ?> (Aristotelis, Opéra, éd. Didot, t. IV, 
p. 2o3 ; éd. Bekker, vol. II, p. 916, col. a). 



IV COSMOLOGIE DE PLATON 70 

« Aucune doctrine pythagoricienne ' uesl plus connue H ne 
peut être attribuée avec plus de certitude au fondateur de l'Ecole 
que la doctrine de la transmigration des aines. 11 en est déjà parlé 
dans Xénophane, ensuite dans Ion de Chios. Philolaus l'expose, 
Aristote la désigne comme une fable pythagoricienne, et Platon a 
évidemment tracé ses descriptions mythiques sur l'état des Aines 
après la mort à L'imitation des Pythagoriciens. » 

Ce qui nous intéresse ici, c'est le caractère cyclique que les 
Pythagoriciens attribuaient aux transmigrations de chaque Aine ; 
ce caractère se marque nettement dans un texte d'Eudème que 
Simplicius nous a conservé. 

Aristote, en sa Physique 2 , après avoir dit comment le temps est 
ce par quoi nous mesurons le mouvement, parle d'un mouvement 
qui se reproduit périodiquement identique à lui-même ; ce mouve- 
ment qui revient, toujours le même, a pour mesure un temps qui, 
nécessairement, est toujours le même : « Quand il arrive qu'un 
mouvement se reproduit plusieurs fois de suite, un et toujours le 
même, il en est ainsi du lemps (sti a^ ivoéyz-yx xir/jo-iv slvat, rrjv 
aÙTvjv xal jûav TtâAtv xal 7:àX'.v, ûutoj xal ypôvov) ; tels sont l'année, le 
printemps, l'automne >,. 

En commentant ce texte, Simplicius 3 soulève la grande discus- 
sion à laquelle une citation d'Empédocle nous a déjà permis de l'aire 
allusion : Un mouvement qui se reproduit toujours identique à 
lui-même doit-il ramener des êtres numériquement identiques entre 
eux ou seulement des êtres spécifiquement semblables? A ce pro- 
pos, Simplicius écrit : 

« Les Pythagoriciens enseignaient que, de nouveau et encore d<- 
nouveau (iràXw xal TcàXtv), des êtres étaient engendrés qui étaient, 
même numériquement, identiques aux êtres engendrés précédem- 
ment. Rien de mieux que d'écouter le discours par lequel Eudème, 
au troisième livre de sa Physique, développe le texte que nous 
venons de citer : « Mais, demande ra-t-on, le même temps se repro- 
» duira t-il de nouveau, comme quelques-uns le disent, ou bien 
o ne se reproduira-t-il pas ? Le même temps se dit de plusieurs 
» manières. Un temps qui est le même au point de vue de l'es- 
» pèce (:ù v.ozi. tô auxé) se reproduit d'une façon manifeste ; ainsi 
» en est-il de l'été, de l'hiver et des autres époques et périodes ; 



i. Edouard Zeli.er, La Philosophie des Grecs, trad. Boutroux, t. I, p. 477 . 

2. Aristote, Physique, livre IV, cliap. XII (Aristetelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 3o2 ; éd. IJekker, vol. II, pp. 220, col. b). 

3. SuiPLicii In Aristotelis physicorum libros quattuor priores comment aria, 
Edidit Hcrmannus Diels, pp. 732-733. 



80 LA COSMOLOCIE HELLÉNIQUE 

» de même se reproduisent des mouvements qui sont spécifique- 
» ment les mêmes ; le Soleil, par exemple repasse aux points équi- 
» noxiaux, aux points tropiques et accomplit derechef les autres 
» parties de sa course. Mais si l'on en croyait les Pythagoriciens, 
» ce sont les mêmes choses, identiques au point de vue numérique, 
» qui se doivent reproduire (icàXtv toc aura àpiQjjicô) ; je vous raconte- 
» rai de nouveau cette même fable, en tenant à la main ce même 
» bâton, et vous serez tous assis comme vous l'êtes, et toutes les 
» autres choses se comporteront semblablement; dès lors, il est rai- 
» sonnable de dire que le temps sera [numériquement] le même ; 
» que l'on considère, en effet un seul de ces mouvements identi- 
» ques ou que l'on considère semblablement un grand nombre de 
» ces mouvements identiques, on y trouvera une seule et même 
» succession d'événements (to îcpitepov xal uorepov ev xal tocutov) ; 
» le nombre qui mesure ces mouvements sera donc aussi le même. 
» Toutes choses donc seront identiques, en sorte que le temps le 
» sera aussi. IIocvTaôcpa toc auTà, «Sors xal oyoovoç ». 

L'identité des périodes cosmiques successives était donc si rigou- 
reuse pour les Pythagoriciens qu'on ne pouvait plus distinguer 
ces périodes les unes des autres ; il ne restait aucun moyen 
de les placera des époques différentes, de leur attribuer une suc- 
cession ; les temps relatifs à toutes ces périodes ne formaient en 
vérité qu'un seul temps, le temps de l'une d'entre elles ; telle 
est la pensée profonde qu'Eudème expose en ce passage. 

L'idée de la vie périodique de l'Univers et de la Grande 
Année qui la rythme était extrêmement familière aux écoles 
pythagoriciennes. Quelle forme elle y prenait au moment même où 
Platon, en ses voyages, recueillit l'enseignement de ces écoles, 
nous le savons par Archytas de Tarente. Les livres où Archytas 
traitait des catégories et, en particulier, du temps, sont aujour- 
d'hui perdus ; mais, nous l'avons dit, Simplicius, qui avait ces livres 
sous les yeux, nous a fidèlement résumé ' la théorie du temps qui 
s'y trouvait contenue ; qui plus est, il a eu le bon esprit de nous 
donner certaines citations textuelles d'Archytas. 

C'est ainsi que Simplicius nous rapporte en propres termes ' la 
définition du temps telle que la donnait le philosophe de Tarente : 
« Le temps, c'est le nombre d'un certain mouvement, ou bien 

i. SiMPucn In Aristotelis catégories commentariurn Edidil Carolus Kalb- 
fleisch. Berolini. MCMVII. flspl toù 7707k x«t ttou, pp. 35o-353. — Simpucii In 
Aristotelis physicorum libvos quatuor priores commentaria. Edidit Hermannus 
Diels. lierolini, 1882. Lib. IV, corollarium de teinpore, pp. 785-78O. 

2. Simplicii In ArittOtelia catégoriels commentariurn, toc. cit., éd. cit., 
p. 35o. 



I.A COSMOLOGIE DE PLATON Si 

encore c'est, d'une manière générale, l'intervalle propre à la 
nature de l'Univers. 'Eorlv 6 yoôvoç: xivào-tôç t'.vo,; ipiOptô; y, /.al 
xaOôXoi SiàoTïiu.a tx; toj Ttavrôç ©ûcioç >>. 

Prise isolément, cette définition pourrait sembler bien ambiguë ; 
mais, heureusement, Simplicius, qui lisait les livres d'Archytas, \ 
a joint des commentaires capables de l'éclaircir. 

Tous Les mouvements qui se produisent dans le Momie ont un.' 
Cause première, un premier Moteur; selon la Philosophie d'Aristote, 
ce premier Moteur sera immobile ; selon la Philosophie de Platon, 
ce premier .Moteur est, en même temps, mobile, il se meut lui- 
même, il est l'Ame du Monde ; les commentaires de Simplicius 
posent implicitement l'accord, en ce point, de la Métaphysique 
de Platon avec celle d'Archytas; ils supposent, en la doctrine du 
pythagoricien de Tarente, l'affirmation d'une Ame mobile, principe 
de tous les mouvements qui se succèdent dans l'Univers. 

Le premier de tous les mouvements, c'est donc le mouvement 
interne de l'Ame du Monde. 

De ce premier mouvement émane un second mouvement, exté- 
rieur à l'Ame du Monde, et qui est le mouvement général de 
l'Univers ; le mouvement interne de l'Ame du Monde, qui est la 
cause, et le mouvement général de l'Univers, effet immédiat de 
cette cause, sont simultanés; ou les doit concevoir comme deux 
mouvements périodiques dont la période est la même. 

Du mouvement général de l'Univers découlent, à leur tour, tons 
les mouvements particuliers qui se produisent dans le Monde, 
les circulations des divers astres ainsi que les générations et les 
destructions d'ici-bas. 

Le temps, au gré d'Archytas, est un nombre déterminé par le 
second mouvement, par le mouvement général de l'Univers ; 
l'unité de temps, c'est la durée de la période de ce mouvement ; 
c'est là l'intervalle général propre à la nature de l'Univers, le -rô 
xaQôXou o'.àcrr^jjia r/jç toù TcavTÔ; ojo-sok ; le temps qui sépare deux 
événements, c'est le nombre obtenu en comptant les révolutions 
ou fractions de révolution du mouvement général de l'Univers 
qui se sont accomplies entre ces deux événements. 

D'ailleurs, comme le mouvement général de l'Univers et le mou- 
vement interne de l'Ame sont simultanés, on peut aussi bien dire que 
le temps est le nombre des périodes de ce dernier mouvement. 

Telle est la théorie qui nous semble résulter de L'interprétation 
du texte de Simplicius, texte dont voici les principaux passages * : 

i. Simplicu lu categorias commentaria, /oc. cit., éd. cit., pp. 35o-35i. 

DUHEM 6 



82 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

« Archytas dit « que le temps est le nombre d'un certain mou- 
» vement ou bien encore qu'il est, d'une manière générale, l'in- 
» tervalle propre à la nature de l'Univers ». Par là, il ne réunit 
pas en une doctrine unique, comme certains le prétendent, l'opi- 
nion d'Aristote et celle des Stoïciens. Aristote a déclaré que le 
temps était le nombre du mouvement et, d'autre part, parmi les 
Stoïciens, Zenon a dit que le temps était simplement l'intervalle 
de tout mouvement, tandis que Ghrysippe a affirmé qu'il était l'in- 
tervalle du mouvement de l'Univers. Archytas ne soude nullement 
entre elles ces deux définitions ; il crée une définition unique et 
qui a son sens propre, en dehors des explications des autres phi- 
losophes. Il ne dit pas que le temps est le nombre de tout mouve- 
ment, selon la définition que donnera Aristote, mais le nombre 
d'un certain mouvement ; non pas du mouvement de l'un des 
corps partiels du Monde, comme serait le mouvement du Ciel ou 
celui du Soleil ou tout autre mouvement spécialement attribué à 
quelqu'un des mobiles particuliers ; s'il en était ainsi, en effet, le 
temps ne pourrait être regardé comme un principe ; il ne serait 
pas digne qu'on le mette, en vertu de son origine, au nombre des 
premiers êtres. Par ces paroles, Archytas désigne certainement un 
mouvement primordial et qui soit la cause des autres mouve- 
ments Ainsi, en ce passage, il propose à notre considération 

un mouvement unique, cause des mouvements multiples, cause qui 
devait se mouvoir elle-même selon Platon, tandis qu'au gré d'Aris- 
tote, elle devait être immobile parce qu'elle est le principe de 
tous les mouvements. Notre auteur semble donc désigner par ces 
paroles le mouvement substantiel de l'Ame [du Monde], rémission 
des raisons qui lui sont subordonnées par essence, et la transfor- 
mation de ces raisons les unes dans les autres ; ce mouvement uni- 
que-là est ce certain mouvement dont il affirme la liaison avec le 
temps. Du nombre qui mesure ce mouvement, il dit qu'il est déjà 
producteur de génération, qu'il procède à la fabrication des êtres 
qui sont dans le Monde ; c'est ce nombre qui détermine sans cesse 
1rs passages et les transformations par les émissions des raisons 
(iui naissent de lui ; c'est lui qui est le temps fécond en œuvres (g? 
xal ivapy-ffi èortv ypôvo;) 

» L'Ame est le principe et la cause de tout mouvement, soit 
qu'elle se meuve elle-même comme le veut Platon, soit qu'elle 
demeure immobile comme le prétend Aristote ; partant, il est rai- 
sonnable qu'elle soit la cause du mouvement qui sert à définir le 
temps (tïjç Ypovwôçxwyfcewça'.Tta). Mais si Archytas déclare que le 
temps producteur de la génération est le nombre qui procède du 



LA COSMOLOGIE DK PLATON 8;{ 

mouvement de l'Âme pris comme unité, il est clair qu'il a égale- 
ment considéré ce mouvement-ci connue étalon (|xovàç) de temps ; 
il semble qu'il regarde le temps comme constitué à la fois par le 
premier mouvement, celui qui subsiste dans l'Ame, et par le mou- 
vement qui procède de celui-là; c'est à ce second mouvement que 
tout autre mouvement est rapporté et comparé, c'est par lui qu'il 
est mesuré ; il faut, en effet, que la mesure se puisse superposer 
à L'objet à mesurer et, en même temps, qu'elle joue, par rapport à 
lui, le rôle d'un principe. » 

De cette unité de temps qui rythme la vie périodique du Monde, 
de ce o'.y.TT^aa ty'ç toO rcavrè? ©ucreioç, l'analogie est frappante avec 
le kalpa des Indiens, avec le jour de sindhind, avec le jour du 
Monde qui forme un jour de la vie de Brahma et qui, périodique- 
ment, ramène l'Univers au même état. Et comment d'autre part, 
ne rapprocherait-on pas ce x'.v^o-sioç uvo; àpt.9{ji6ç, dont l'intervalle 
de la Nature universelle est l'unité, la [xovàç, et qui constitue le 
temps, de ce ■zô.ioç àp>J)<j.b; yoôvou dont Platon met la définition sur 
les lèvres de Timée le pythagoricien et qu'il identifie à l'Année par- 
faite, au -z\tos svwcutÔç ? 

Ce rapprochement entre les doctrines des Indiens et d'Areliv- 
tas, d'une part, et la doctrine de 1 Maton, d'autre part, devient 
encore plus saisissant lorsqu'on se souvient du langage que Platon, 
avant d'écrire le Timée, avait tenu en la République '. 

« Ce n'est pas seulement aux plantes enracinées dans le sol, 
disait-il, c'est aussi aux animaux répandus à la surface de la terre 
que l'infécondité de l'âme et du corps survient après la fertilité ; 
à chacun de ces êtres, ces changements alternatifs attribuent le 
parcours d'un certain cercle, à ceux qui vivent peu de temps, un 
cercle rapidement décrit, à ceux qui vivent longtemps, un cercle 
qui se ferme lentement. » Ainsi en est-il de la constitution îles cités 
et de tout ce qui est soumis à la génération. « A ce qui est à la 
fois engendré et divin », poursuit Platon, qui désigne par là les 
corps célestes, « correspond une révolution périodique que com- 
prend un nombre parfait (itsptoSoç rjv àv.0y.ô; 7tsôtXau.6àvsii -f/.z'.o-) ; 
mais pour ce qui est engendré et humain, il y a un certain nom 
bre qui vient avant celui-là (irpâvcoç) ; c'est de ce nombre que les 
accroissements reçoivent leur puissance et c'est par lui qu'ils sont 

à leur tour subjugués Or, ce nombre géométrique pris .mi 

son entier, est, de cette manière, le maître (xopwç) des générations 
meilleures et des générations pires. » 

i. Platonis Civitas, lib. VIII, 54t> (Platonis Opéra, éd. Didot, t. II. 
pp. i44"i45)- 



84 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Suivant une doctrine toute semblable à celle que Massoudi attri- 
bue aux Indiens, Platon veut ici que tout être passe alternative- 
ment d'une jeunesse féconde à une vieillesse stérile ; pour chacun 
d'eux, cette succession de croissance et de décrépitude correspond 
au parcours plus ou moins rapide d'un certain cercle (icepurpoTcal 
Éxâc-TO'.ç xyy.Xwv icspioopàç ç'JvâTTTam, [jpax'jëLo*.; jjiv jâpayurcépouç, èvav- 
Ttotç Se evavnaç). Parmi ces circulations périodiques, il en est une 
qui régit la prospérité et la décrépitude de toutes les choses 
humaines ; mais la période de celle-ci est subordonnée au Nombre 
parfait qui mesure la période du mouvement des astres. 

Ce Nombre parfait, Platon ne le nomme pas explicitement ; il 
indique la formule qui permet de l'obtenir. Cette formule a vive- 
mont attiré l'attention des commentateurs et des historiens moder- 
nes, soit que leur sagacité s'exerçât à en deviner le sens soit 
qu'elle désespérât d'y parvenir. Le dernier et, semble-t-il, le 
plus heureux de ces chercheurs est M. J. Dupuis '. Selon les con- 
jectures très vraisemblables de cet auteur, le Nombre parfait qui 
ramène au même état l'ensemble des êtres divins et engendrés, 
qui mesure donc la Grande Année platonicienne, serait 760000 ans. 
Il est ainsi multiple du cycle luni-solaire de Méton, qui compte 
dix-neuf années et 235 lunaisons, et de la myriade d'années, 
période au bout de laquelle, selon Platon, chaque aine revient à 
son point de départ -. 

Il semble bien clair que le Nombre parfait de Platon n'est autre 
que celui qui, d'après Archytas, mesure la période de In Nature 
universelle, to oiàaT/]fJia r^; tcj Travro; ^p'jcscoç. 

Simplicius, d'ailleurs ne nous donne pas la doctrine d'Archytas 
comme isolée en l'ancienne philosophie bellène ; bien au con- 
traire, il semble nous montrer en elle, à la fois, l'enseignement 
commun des Ecoles pythagoriciennes au sujet du temps et la 
synthèse de théories très diverses. « L'enseignement des anciens, 
dit-il 3 , s'accorde avec la définition donnée par Archytas ; les uns, 
en effet, comme l'indique le mot même de temps, définissaient le 
temps comme une certaine évolution que l'Ame du Monde exécute 
autour de l'Intelligence ; d'autres le rattachaient aux mouvements 
périodiques de l'Ame et de sa propre Intelligence ; d'autres encore 

i.Thkon de Smyhne, philosophe platonicien, Exposition des connaissances 
mathématiques utiles pour la lecture de Platon, traduite pour la première 
fais du grec en français par .1. Dupuis. Epilogue : Le nombre de Platon 
{Mémoire définitif). Paris, 1892, pp. 365-4oo. 

2. Platon, Phèdre, a/jK. 

3, Simi'licii /// categorias commentaria, loc. cit., éd. cit., p. 35 1 ; In physi- 
corum libros commentaria, loc. cit., éd. cit., p 786. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 83 

aux révolutions circulaires et périodiques dos astres. La formule 

pythagoricienne réunit ensemble toutes ces définitions ; ce qui est, 
en effet, l'intervalle général de la Nature universelle comprend 
en soi, d'une manière générale, toutes les natures ; il s'étend à 
toutes sans aucune exception. » 

Lors donc que Tiniée appelait l'attention de ses auditeurs sur 
cette Année parfaite que l'on devait nommer plus tard la Grande 
Année platonicienne, il ne faisait que réveiller en leurs esprits une 
pensée depuis longtemps familière aux Hellènes. Sans doute, il 
ne les étonnait pas davantage lorsqu'il leur parlait ' des alterna- 
tives d'embrasement et d'inondation par lesquels le Monde avait 
passé ; et lorsqu'il leur disait, sans préciser, que ces cataclysmes 
étaient séparés par de grands intervalles de temps (o'.à [xaxpwv 
yoovwv), ceux qui l'écoutaient savaient comment la Grande Année 
servait à mesurer ces intervalles ; ils reconnaissaient une allusion 
à l'un des dogmes essentiels des philosophies antiques. 



XI 



LA POSITION ET L IMMOBILITE DE LA TERRE 

Après qu'il a décrit à Soc rate le mouvement diurne, commun à 
l'Univers entier, et les mouvements divers des astres errants, 
Tiniée poursuit en ces termes - : 

« Dieu, enfin, a fabriqué la Terre, notre nourrice ; elle est 
enroulée autour de l'axe qui traverse T Univers de part en part ; 
elle est la gardienne et la productrice du jour et de la nuit ; parmi 
les dieux qui sont sous le ciel, elle est le plus ancien. » 

Comment faut-il entendre ees mots : « La Terre est enroulée 
autour de l'axe qui traverse l'Univers de part en part ; elle est la 

gardienne et la productrice du jour et de la nuit? — Ty.v 8s 

slXXouivvtV ïtepl ~ôv o'.a rcavroç rcéXov TZTa;ji£vov, cpûXaxa xal OYifUO'jpyov 
vuxtoç te xaiTfi^jiépaç è{jay^av7iffaTQ ». 

Cette phrase, Aristote semble l'avoir comprise en ce sens que la 
Terre, placée au centre de l'Univers, tourne d'un mouvement 
diurne autour de l'axe du Monde : « Certains, dit-il ! , [n'étendent 

i. Platon, Timée, 22(Platonis Opéra, éd. Didol, t. II, p. 200). 

2. Platon, Timée, 4°> éd. cit., p. 211. 

3. Aristote, De Cœlo lib. II, cap. XIII (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 4°4 ! éd. Bekker, vol. II, p. 293, col. b). 



86 LA COSMOLOGIE HELLÉMQUE 

quelle est placée au centre et qu'elle tourne autour d'un axe qui 
traverse l'Univers de part en part, ainsi qu'il est écrit dans le 
Timée. — "Ev.o 1 . os xod xei|/ivr,v êtcI to*j xévtpou ©a<xlv aùrriv tXXe3"8ai 
rapl tov o'.à Tcavrô^ TETajjisvov ttoXov, (oa-Ttep sv T(p Tt.p.aû;) vérûaicTa',. ». 
Le contexte ne laisse aucun doute sur la traduction que cette phrase 
doit recevoir. Au chapitre suivant, d'ailleurs, Aristote précise ' le 
sens de cette phrase ; il la répète en ajoutant le mot xtveïirOat au mot 
'.XXscOat : « Oi S' &k\ toù pia-ou Osvts^ tXXecrOati xal juveùrôai çpoun rapl tov 
tîoXov jxéaov » . 

Cette interprétation, donnée par le plus illustre des disciples 
de Platon, et qui en fut l'ami, se présente revêtue d'une extraor- 
dinaire autorité. Dans l'Antiquité, elle fut certainement adoptée 
par un grand nombre de philosophes ; après avoir rappelé com- 
ment Hicétas de Syracuse expliquait le mouvement des étoiles par 
une rotation de la Terre, Gicéron ajoute - : « Certains pensent que 
Platon, dans le Timée, soutient la même opinion, mais d'une 
manière plus obscure ». 

Ces derniers mots nous apprennent que l'interprétation donnée 
par Aristote aux paroles de Platon n'obtenait pas une adhésion 
unanime ; parfois elle rencontrait le doute ou se heurtait à la 
négation. Et en effet, il était impossible d'admettre cette inter- 
prétation sans soulever des difficultés malaisées à résoudre. 

Tout d'abord, l'œuvre de Platon fournissait plus d'un argument 
contre l'attribution du mouvement diurne à la Terre ; en plusieurs 
passages du Timée, ce mouvement était formellement attribué à la 
sphère des étoiles fixes ; il était non moins nettement donné, au 
X e livre de la République, à la gaine extérieure du fuseau de la 
Nécessité 3 . Enfin, nous entendrons Socrate, dans le Phédon, affir- 
mer l'immobilité de la Terre et en donner la raison. 

D'autre part, l'interprétation d'Aristote ressemblait fort à un 
contre-sens ; que l'on donne à la Terre l'épithètc elXXôjJievT), écrite 
avec la diphtongue et, comme le porte le texte de Platon, ou bien 
encore qu'on la qualifie d'iXX6[xevY), en mettant seulement un »., 
comme le fait Aristote, il ne semble pas qu'on puisse lui attri- 
buer, par là, un mouvement de rotation sur elle-même. A l'aide de 
textes empruntés au poëte Apollonius, à Homère et au Phédon, 

i. Amstote, De Cœlo ii!>. Il, cap. XIV (Aristotelis Opéra, éd. Didot, ! II, 
[!. 407 ; éd. Bekker, vol. II, p. :îçj6, col. a). 

2. M. Tullii Ciceuonis Quœstiones Academicœ priores^H, 3g. 

3. Certains auteurs ont tenté «le prouver, à l'aide du mythe d'Er, que Platon 
était partisan de la rotation de la Terre; Bœckh a opposé à ces tentatives une 
réfutation qui ne laisse rien à désirer [(AuGUST Bœckh, Platon' s Timaeos enth3.lt 
nicht die Àchsendrehung der Erde (Bœckh's Gesammelie kleine Sçhriften, 
Bd. III, pp. 294-320)]. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 87 

Simplicius déinontre ' que îXXéjxevV) signifie enroulée, entourée de 
liens (SsoéfffjLYipivYi) ; l'autorité d'Eschyle lui sert à prouver que 
elXXé|xevr, a le même sens. 

Otte double difficulté n'était pas sans jeter dans un grand 
embarras ceux-là même qui voulaient suivre l'opinion d Aristotc. 
Tel était le cas d'Alexandre d'Aphrodisias. 

Le commentaire qu'Alexandre avait composé sur le De Cfelo 
d'Aristpté est aujourd'hui perdu ; mais les citations de Simplicius 
nous en ont conservé de très nombreux fragments, «Mitre autres 
celui-ci 2 : 

« Aristote prétend qu'il est dit ainsi dans le Timée | que la terre 
tourne]; d'autre part, le mot tXX6|xsvyj signifie être contraint par 
force (jâiàÇeàrOai) ; Aristotc fait donc comme ceux qui prennent un 
passage dit dans un autre sens et qui en transportent métaphori- 
quement les paroles dans le sens de leurs propres suppositions ; 
ce mot lXXôp.ev7j, en effet, ils le transforment en orTpscpoijtivr,, et ce 
dernier mot désigne le mouvement. Mais lorsqu'Aristote affirme 
qu'il est dit ainsi [au Time'e], il n'est pas raisonnable de le contre- 
dire ; étant ce qu'il est, il est invraisemblable qu'il ait méconnu 
soit le sens de la locution, soit la pensée de Platon. Si, en d'autres 
endroits, Platon parle autrement », ajoute Alexandre, frappé de 
ce que le P/iédon marque avec évidence :! , « cela importe pou au 
discours que tient Aristote. Celui-ci, en effet, réfute ce qui est dit 
au limée, soit que Platon, en parlant ainsi, ait suivi son propre 
sentiment, soit qu'il ait entendu donner ce qu'il disait comme une 
opinion de Timée ». 

Attribuer à la fois au Stagirite deux contre-sens, un contre-sens 
grammatical dans l'emploi d'un mot de la langue grecque, et un 
contre-sens philosophique en l'intelligence de la pensée de Platon, 
c'est assurément trop. 11 semble (et Simplicius parait indiquer 
cette solution, encore que d'une manière un peu confuse) que l'on 
puisse fort bien ne pas mettre cette double erreur au compte du 
grand philosophe mais au compte de ceux dont il rapporte l'opi- 
nion ; il suffit, pour cela, de lire ainsi la phrase du De €<e/u : Cer- 

i. Simplicu In Aristoteliè libros de Cœlo commentarii ; in lib. I, cap. Xll! ; 
éd. Karsteu, p. 23i,col. b; éd. Ileiberg'. p. 517. 

2. Simplicu In Aristotelis libros de Cœlo commentarii, in lib. II, cap. XIII ; 
éd. Karsteu, p. 23i, col b ; éd. Heiberg, p. 5i8. 

Ce fragment est formé de deux citations distinctes de Simplicius ; nous 
avons soudé ces deux citations entr'elles suivant une indication de Bœckh 
(A. Bœckh, De Platonico susternate cael'estium globurum et de oera indçle 
astronomiae Philolaicae, Heidelberg, 1810 ; A. Bœckh 's Gesammelte kleine 
Schriften, Bd III, p. 271). 

3. Ces mots sont de Simplicius. 



88 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

tains disent que « la Terre se trouve au milieu du Monde et tourne 
autour d'un axe qui traverse l'Univers de part en part, ainsi qu'il 
est écrit dans le Timée. » Ce sont les partisans de la rotation de 
la Terre, et non pas Aristote, qui faussent le sens du mot et forcent 
la pensée pour se couvrir de l'autorité de Platon. 

11 est donc vraisemblable qu'Aristote n'a jamais attribué à 
Platon l'hypothèse du mouvement diurne de la Terre, hypothèse 
qu'excluait toute l'astronomie du Timée, que démentait formelle- 
ment l'enseignement d'autres dialogues. 

Au Phédon, Socrate se propose de transmettre à Symmias ce 
qui lui a été enseigné à lui-même de la grandeur et des pro- 
priétés de la Terre. « En premier lieu, lui dit-il \ on m'a enseigné 
qu'elle était ronde et se tenait au milieu du Ciel ; pour ne pas 
tomber, elle n'a besoin ni de l'air qui se trouve au-dessous d'elle 
ni d'aucune autre base semblable ; pour la soutenir, deux choses 
suffisent : la disposition exactement semblable que le Ciel offre de 
tous côtés, et l'égalité de poids en tout sens de la Terre elle-même 
(VÀjV 6[jL0'.ôxY,~a to'J oùpavoû aufoù iauxw Tcàvnr), xal xr^ y^ç au-ri^ç ttjV 
îa-oppoîtiav). Si une chose, en effet, a même poids en tout sens et si 
elle se trouve placée au centre d'une autre chose semblable [de 
tous côtés], elle n'aura rien de plus ni rien de moins qui la puisse 
incliner d'aucune manière ; se comportant donc semblablement 
dans toutes les directions, elle demeurera sans inclinaison 
(àxXtvéç). » 

En langage moderne, nous pouvons dire que la Terre demeure 
suspendue et immobile au milieu du Ciel par raison de symétrie. 

Ce principe d'équilibre se trouve également formulé au Timée - : 
« Si un corps solide, de même force dans toutes les directions 
(Lo-OTcaXéç), se trouvait au centre de l'Univers, jamais il ne serait 
entraîné vers aucune des extrémités, à cause de la parfaite simi- 
litude de leur disposition ». 

Platon, d'ailleurs, n'était pas l'inventeur de cette explication du 
repos de la Terre ; Aristote écrit en effet 3 : 

« Certains prétendent que la Terre demeure immobile par 
raison de similitude (où. tÀjv ofAOWTrjTa) ; tel était, parmi les 
anciens philosophes, Anaximandre. Certainement, en effet, une 
chose ne pourra jamais être entraînée davantage vers le haut ou 



i. Platon, Phédon, LV11I (Platonis Opéra, éd. Ambroise Firmin-Didot, 
Paris, i856; t. I, p. 85). 

2. Platon, Timée, 6-2-63; éd. cit., p 2:27. 

o. Akistote, De Cœlo lib. II, cap. XIII (Aiustotelis Opéra, éd. Ambroise 
J ii nn'û-Didot, t. II, p. 4o6 ; éd. Bekker, p. 295, col. b)< 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 80 

vers le bas ou de coté, si elle est établie au centre et si elle se com- 
porte d'une manière semblable [en tous sens] par rapport aux 
extrémités ; car il est impossible (pie cette chose soit mue simul- 
tanément en deux directions opposées ; il est donc nécessaire 
qu'elle demeure en repos '. » 



XII 

LE FEÎ PYTHAGORICIEN ET l'aME DU MONDE PLATONICIENNE 

De cette raison de symétrie, empruntée par Platon à Àuaxi- 
mandre, il ne faudrait pas, d'ailleurs, que l'on exagérât la portée ; 
valable pour prouver que la Terre, placée au centre de l'Univers 
sphérique, ne tend pas à quitter ce centre pour se porter vers la 
circonférence, elle n'a rien qui s'oppose à une rotation sur place 
autour de ce centre ; à regarder donc les choses de près, contre ceux 
qui attribuent à Platon l'hypothèse du mouvement diurne de la 
Terre, l'argumentation que soutient le texte du Phèdon ne dresse 
pas cette évidence, ce ot,Xovot'. qu'y voyait Simplicius. 

Pour ne pas ranger Platon au nombre des partisans de cette 
hypothèse, nous ne pouvons invoquer qu'une seule raison vraiment 
convaincante ; c'est l'enseignement qu'il donne, ouvertement au 
Timée et sous forme allégorique en la République, au sujet des 
mouvements de la sphère des étoiles tixes et des orbes plané- 
taires . 

Si cette preuve nous eût fait défaut, nous eussions pu voir sans 
étonnement Platon se ranger auprès d'Hicétas et d'Ecphantus, 
auprès des Pythagoriciens postérieurs à Philolaiïs qui plaçaient la 
Terre au centre du Monde et la faisaient tourner autour de ce 
centre. Ses enseignements, en effet, offrent avec les leurs plus 
d'une analogie. 

Simplicius et un scholiaste anonyme d'Aristote nous ont dit 
quelles étaient les doctrines de ces Néo-pythagoriciens - ; ils nous 

i . La question qui a pour objet de savoir si Platon admettait la rotation de 
la Terre a été vivement débattue cbez les modernes. Cette discussion à laquelle 
ont pris part ldeler, Bœckb, Gruppe, Ilocbeder, Susemihl, Geoix tirote, Victor 
Cousin, Tb.-H. Martin, (î Scbiaparelli, a ajouté fort peu de choses à ce 
qu'avaient dit Alexandre d'Aphrodisias et Simplicius. On en trouvera un 
résumé dans August Heller, Geschichte der Plu/sik von Aristoteles bis auf die 
neueste Zeit, Bd.I, pp. 32-3q, Leipzig - , 1882, et dans Sir Thomas Heath, A ristar- 
chus of Samos, pp. 1 74-181. 

2. Voir Chapitre I, §IV, pp. 26-27. 



90 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ont appris comment ils plaçaient le feu au centre commun de l'Uni- 
vers et de la Terre ; comment, de là, ce feu communiquait non 
seulement la chaleur, mais la vie (Çwottolouv) à la Terre entière, 
comment il exerçait sa puissance organisatrice (§7)LU0'jpYt.x7) Suvajjuç); 
et, sans doute, comme dans la synthèse de Philolaùs, c'est ce feu 
central qui, pour eux, meut en cercle tous les astres. 

Ce pouvoir de création et d'organisation, cette influence vivi- 
fiante, cette force motrice, Plafonne les attribue plus au feu cen- 
tral ; il en fait l'apanage de l'Ame du Monde (^jyr]). 

« Le Monde, en effet ', a été en vérité engendré par la Provi- 
dence divine sous forme d'un être vivant doué d'âme et d'intelli- 
gence (Çtpov ejxtj/uvov evvouv). » 

En ce point, d'ailleurs, comme en beaucoup d'autres, il se con- 
tentait sans doute de suivre l'exemple des Pythagoriciens les plus 
jeunes. Simplicius nous a enseigné - qif Archytas de Tarenle 
admettait déjà une Ame du Monde dont le mouvement interne 
engendrait et réglait le mouvement universel de la Nature et, 
par là, tous les mouvements particuliers. 

Or, cette Ame, à laquelle il confie toutes les fonctions que les 
Pythagoriciens attribuaient au feu, Platon la dispose dans le 
Monde comme les successeurs de Philolaùs distribuaient le feu. 
« Dieu a mis l'Ame au milieu du Monde 3 ; de là, il l'a étendue 
dans l'Univers entier et, en outre, il l'a placée hors du corps du 
Monde, alentour de ce corps. » 

Après avoir suivi de près, en sa description de l'Ame du Monde, 
les doctrines des Pythagoriciens postérieurs à Philolaùs, faut-il 
croire que Platon ait poussé plus loin et qu'il ait été tenté de se 
l'approcher des idées mêmes de Philolaùs ? Nous le devons 
admettre si nous voulons nous fier au témoignage de Plutarque ; 
et ce témoignage parait ici d'autant plus digne de foi qu'il invoque 
la très grande autorité de Théophraste. 

Plutarque nous dif en effet, en ses Questions platoniques ; : 
« Théophraste raconte que Platon, parvenu à la vieillesse, s'était 
repenti d'avoir attribué à la Terre la place centrale de l'Univers 
qui n'était pas pour elle la place convenable ». 



i. Platon, Timée, <>o; écl cit., p. 2o5. 

2. Voir p. 8i. 

3. Platon, Timée, 34 ; éd. cit , p. 207. Cette analogie entre le feu central des 
Néo-pythagoriciens et l'Aine du Monde enseignée par Platon a. depuis long- 
temps, été mise en évidence par bœckh (A. Bœckh, De Platonico systematc 
caelestium rjloborwn et de veva indole astronomiae Philotaicae; Heidelberg, 
1810 — Acgust Bœckiis Gesammelte tcleine Schriften, Bd. III, p. 287.) 

4. Plutahque, Plafonicœ quœstiones, VIII. 



LA COSMOLOGIE DE PLATON 91 

Plutarque s'exprime ' d'une manière plus expKcite encore en sa 
Vie de Nutna: « Les Pythagoriciens, croyaient que le l'eu se trou- 
vait au centre de l'Univers ; ils le nommaient le foyer (écreta) et 
Y unité (jxovàç) ; ils nesupp isaient pas que la Terre fût immobile ni 
qu'elle lut placée au contre de la circonférence [du Momie 1 ; ils la 
faisaient tourner en cercle autour du feu, ne voulant pas lui attri- 
buer le lieu qui est, dans le Monde, le plus antique et le plus 
honorable. Platon, devenu vieux, disait qu'il professait, au sujet 
de la Terre, une opinion semblable, et qu'il la plaçait en un lieu 
autre [que le centre], atin de réserver la position la plus centrale 
et la plus digne du maître (xupuîrraTyjv) à un autre être plus puis- 
sant (sT3po> TlVl JCpetTTOVl) ». 

Cet être doue de puissance, ce maître que Platon regrettait, en 
sa vieillesse, de n'avoir pas mis au centre du Monde, comme Phi- 
lolaûs y mettait le feu, c'est, à n'en pas douter. l'Ame du Monde. 



XJ11 



L OBJET DE L ASTRONOMIE SELON PLATON 

Cette modification profonde qu'en sa vieillesse, Platon souhai- 
tait d'apporter à son enseignement astronomique, il ne l'a jamais 
réalisée ; vainement en a-t-on cherché la trace dans ses derniers 
dialogues ; les rares passages où l'on avait cru la découvrir - ne 
la laissent plus apercevoir lorsqu'on les interprète correctement. 
Si donc Platon, à la fin de sa vie, a conçu des opinions voisines de 
celles de Philolaiis, cette évolution de sa pensée n'a pu exercer 
d'influence appréciable sur le développement des hypothèses 
astronomiques. 

11 en est tout autrement des idées qu'il aimait à exposer touchant 
l'objet propre que doit se proposer l'étude de l'Astronomie ; guide. 
semble-t-il, par des principes qui venaient de Pythagore, l'ensei- 
gnement de Platon sur cette question parait avoir exercé une pro- 
fonde et durable influence ; il parait avoir grandement incite les 
successeurs de ce philosophe au perfectionnement des doctrines 
astronomiques. 

A trois reprises, dans la République^ dans les Lois, eu VÈpino- 

i. Plutarque, Vie de Nama, ch. XI. 

2. Une telle opinion est soutenue dans les écrits suivants : Gruppk, Die 
kosmischen Système derÇfriechen, pp. i58saq.; Berlin, i85i. G. Schiapahelli, 
I precursori di Copernico ned' Antiehità, toc. cit., pp. 399-403. 



92 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

mide, Platon montre comment l'Astronomie doit être étudiée et 
enseignée si Ton veut que cette étude et cet enseignement soient 
utiles à la Cité. De ces trois textes, il convient de commenter ici 
la pensée. 

Commençons par celui qui se lit au second livre de la Hé/>u- 
blique. 

Socrate converse avec Glaucon ; ils passent en revue les diver- 
ses sciences, et Socrate montre à son interlocuteur quelles sont 
celles qu'il convient d'étudier et comment il convient de les étu- 
dier. Ecoutons-les, tout d'abord parler de la Géométrie ' : 

Convient-il d'enseigner la Géométrie aux jeunes gens? Assuré- 
ment, dit Glaucon, car la Géométrie est fort utile à celui qui veut 
connaître la Stratégie. Mais, à cet objet tout pratique, observe 
Socrate, suffisent de bien minces notions d'Arithmétique et de 
Géométrie ; ce n'est pas pour un tel but que le Père de la Philo- 
sophie songerait à faire apprendre aux jeunes gens les doctrines 
élevées de la Science des nombres et des figures. « Il nous faut 
examiner si la plus grande partie de cette Science, celle qui s'avance 
le plus loin, est propre à rendre plus aisée la contemplation de 
l'Idée du Bien. Or, à notre avis, sont propres à cet objet toutes les 
études qui contraignent l'âme de se tourner vers le lieu où réside 
ce qu en l'être, il y a de plus heureux, ce que, de toute manière, 

l'àme a besoin de connaître Si donc la Géométrie nous force à 

contempler l'essence [éternelle], il convient de l'étudier ; si elle 
nous conduit à considérer ce qui s'engendre et passe, il ne con- 
vient pas de s'y adonner Partant, il faut s'adonner à cette 

science en vue de connaître ce qui est éternel (toj àei ovtoç) et non 
pas en vue de connaître ce qui est engendré aujourd'hui et périra 
demain (~oû r^o-zi -u Ytyvojjtivou xal à7toXX'j|jivo'j) ». — « Je l'accorde 
bien volontiers », dit Glaucon, «< caria Géométrie est la connais- 
sance de ce qui est éternel (tov àel ovtoç i\ ys(ojjt.£TptXYi yvwo-vç 
s<mv) ». — « Elle entraînera donc l'âme vers la vérité » , reprend 
Socrate, « elle produira une connaissance digne du philosophe, en 
le forçant à tenir élevées les pensées que nous laissons, contraire- 
ment à ce qu'il faut, dirigées vers le bas. » 

Ainsi l'objet de la Géométrie, c'est, en nous contraignant de 
méditer les propriétés immuables des figures, de préparer nos 
Ames à la contemplation du souverain Bien. Entre la perception 
sensible capable seulement des choses qui naissent et qui meu- 
rent, des choses soumises au perpétuel changement, et la contem- 

i . Platon, La. République, livre VII, 52G-527 (Platonis Opéra. Ex recensione 
Schneideri ; Parisiis, A.-Firmin Didot, 1846; vol. II, pp. i32-i33). 



LA COSMOLOGIE DE l'IATON 93 

plation intellectuelle (vérjo-iç) qui voitles espèces éternelles, La Géo- 
métrie est, Platon nous Fa dit au Timée ', une sorte de raisonnement 

bâtard (XoywfjLÔç véôoç), né de l'union de ces deux modes de connais- 
sance, inférieur en perfection au dernier, mais incomparablement 
supérieur au premier. Nous l'avons vu à l'œuvre, ce raisonnement 
intermédiaire, quand sous les propriétés sensibles dos éléments 
que de perpétuelles transmutations changent les uns en les autres, 
auxquels on n'oserait mémo pas attribuer un nom qui impliquât 
L'idée de substance, il nous a découvert les figures immuables des 
polyédi-es réguliers. Lorsque le futur citoyen s'adonne à ce mode 
de raisonnement, il ne doit pas le ravaler vers la connaissance 
sensible des eboses qui passent, mais y rechercher constamment 
la discipline qui rendra son âme capable de contempler les choses 
éternelles. 

« Et après l'étude de la Géométrie, ne placerons-nous pas celle 
de l'Astronomie 2 ? Qu'en penses-tu, Glaucon ? » — « Je le pense ; 
car la connaissance exacte des saisons de l'année, des mois, des 
années n'est pas seulement utile à l'agriculture et à la navigation ; 
elle convient encore aux fonctions de celui qui gouverne. » Si Glau- 
con, pour cette réponse, a escompté l'acquiescement de Socrate, c'est 
qu'il a fort mal pénétré l'intention de son maître. Celui-ci n'a que 
mépris pour l'objet utilitaire et pratique que son disciple assigne 
à la Science astronomique. « Je te trouve bon », dit-il à Glaucoo ; 
« tu m'as tout l'air de craindre que le vulgaire ne te soupçonne 
d'imposer des études inutiles. » Glaucon pourra bien proclamer 
que L'Astronomie dirige la contemplation de lame vers les choses 
d'en liant ; Socrate ne l'accordera pas de l'Astronomie ainsi com- 
prise. <( Je ne puis admettre qu'une étude dirige l'Ame en haut, 
à moins qu'elle n'ait pour objet ce qui est et ne peut pas être vu. 
Qu'un homme regarde en L'air avec les yeux grands ouverts ou 
qu'il regarde la terre les yeux baissés, si l'objet de son étude est 
quelque chose qui tombe souslessensjene dirai pas qu'il apprend, 
car il n'y a pas de vraie science (i-Tz^rr^) de ces choses-là, et je 
ne dirai pas que son âme regarde en haut ; je penserai qu'elle 
regarde en bas, et cela lors même que cet homme serait couché 
sur le dos par terre ou qu'il ferait la planche en pleine mer. » 

Quelle sera donc cette Astronomie propre à diriger notre Ame 
vers le haut, à lui faire contempler non ce qui se voit, mais 
ce qui est et ne peut se voir? Socrate, lorsqu'il en parle, songe à 
la mémorable découverte que Pythagore a faite 3 touchant le mou- 

i. Vide supra, § III, p. U7. 

2. Platon, La République, 527-530; éd. cit., pp. i33-i35. 

3. V. Chapitre I, § II, p. 9. 



9i LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

vement du Soleil. Ce que la vue perçoit, en ce mouvement, c'est 
une trajectoire compliquée ; l'arc de cette trajectoire, très peu dif- 
férent d'un arc de cercle, change chaque jour, de manière à for- 
mer une spirale qui, d'un tropique à l'autre, s'enroule sur la 
sphère céleste ; ce que la vue a reconnu ainsi est vrai, assuré- 
ment, mais d'une vérité inférieure, aceessihle à la connaissance qui 
vient par les sens. La Géométrie va bien au delà ; son raisonne- 
ment découvre ce que la vue n'aurait pu reconnaître ; débrouil- 
lant l'enroulement compliqué de la spirale où la seule observa- 
tion voyait la trajectoire du Soleil, elle y reconnaît, le résultat de 
la composition de deux rotations uniformes ; en saisissant cette 
loi simple, elle atteint une vérité d'un autre ordre que celle dont les 
yeux avaient eu la perception, une vérité qui est seule digne de 
ce nom. C'est ce cpie Socrate va déclarer à Glaucon : 

« Ces mouvements compliqués et variés (TCO'.x&|xaTa) qui se pro- 
duisent dans le Ciel, en tant que leur complexité est dans le 
domaine des choses visibles, se comportent comme les plus belles 
et les plus exactes de ces choses ; mais ils sont de beaucoup infé- 
rieurs aux mouvements véritables ; ces mouvements véritables 
sont mus les uns à l'égard des autres et meuvent les corps qu'ils 
entraînent avec une vitesse réelle ou une lenteur réelle, mesurée 
par un nombre vrai, et selon des figures cpii sont toutes véritables ; 
ces mouvements véritables, le raisonnement et l'intelligence (Xoyo; 
xal o'.àvo'.a) peuvent les saisir, mais la vue ne le peut. Comprends- 
tu ? » — « Pas du tout », répond l'excellent Glaucon. 

Socrate, alors, pour mieux éclairer sa pensée, recourt à une 
comparaison : 

« Supposons que les yeux d'un homme viennent à rencontrer des 
figures d'un contour très compliqué, qu'un Dédale ou quelque 
autre ingénieur aurait tracées au moyen de gabarits dessinés et 
combinés. Si l'homme qui voit ces ligures est expérimenté en Géo- 
métrie, il jugerait qu'elles sont d'une fort habile composition ; 
mais il trouverait plaisant celui qui considérerait ces entrelacs 
avec grande attention, espérant y saisir quelque relation exacte 
d'égalité, de proportion double ou de tout autre rapport coiiimen- . 

surable (crujjijjieTpîa) Celui qui est réellement astronome ne trai- 

tera-t-il pas de même celui qui se contente de regarder avec les 
yeux les mouvements des astres ? » 

Le peu subtil Glaucon a-t-il compris, maintenant la pensée de 
Socrate? Cette pensée, en tous cas, nous est désormais manifeste. 
La véritable Astronomie est celle qui, à l'aide du raisonnement 
géométrique, découvre les combinaisons einématiques simples dont 



LA I OSMOLOGIE DE PLA.TO.N 9S 

le Avj^toupY^ç suprême a usé pour produire les entrelacs compli- 
qués des mouvements astronomiques visibles, (les mouvements 
composants méritent seuls d'être appelés réels et vrais. 

Les durées de ces mouvements réels, les dimensions des trajec- 
toires qu'ils décrivent, pourront être mesurées en nombres précis ; 
entre ces nombres exacts, on pourra découvrir des relations 
immuables s'exprimant par la valeur commensurable [vu^expia.) 
de certains rapports; ce serait folie de rechercher, dans les don- 
nées de L'Astronomie d'observation, la même exactitude, la même 
permanence, les mêmes rapports commensurables simples. 

L'astronome « 1 1 1 réel (t. : > ôVwt. occrTpovo|jiwcGç) aura certainement 
cette pensée : « De même que ces très beaux travaux [de dessins 
entrelacés], ont été combinés [par un ingénieur], de même l'Ingé- 
nieur du Ciel a composé le Ciel même et tout ce qu'il renferme. 
Mais ne crois-tu pas, Glaucon, qu'il regardera comme un insensé 
celui qui cherche à mesurer les rapports de la nuit au jour, du 
jour et de la nuit au mois, du mois à l'année, des [durées de révo- 
lution des] autres astres à ces durées-là ou de ces durées de révo- 
lution entre elles? Celui qui s'imagine que toutes ces révolutions 
se produisent toujours de même, qu'elles n'éprouvent jamais, ni 
d'aucune façon, aucune variation ni dans un sens ni dans l'autre, 
alors que les astres ont des corps et sont visibles ? Celui qui s'ef- 
force de toutes manières de saisir la vérité en ces choses acces- 
sibles aux sens? » 

Voilà donc que la distinction entre l'Astronomie d'observation 
et l'Astronomie véritable est marquée avec une entière clarté. 
Mais cette Astronomie véritable ne doit pas être étudiée pour elle- 
même ; elle n'est qu'un moyen de rendre plus aisée à notre âme 
la contemplation de l'Idée du Bien ; comme va-t-elle tendre à ce 
but ? Les Lois et Y Epinomîde nous le montreront. 

Nous avons vu ', en Y Epinomide, que deux sortes d'êtres 
vivants accessibles aux sens avaient été créés par l'Ame du Monde ; 
les uns sont les plantes, les animaux et l'homme qui se trouvent 
sur terre et sont en majeure partie formés de terre; les autres 
sont les astres qui se meuvent dans le domaine du feu et sont 
presque exclusivement formés de feu. 

« Ce qui est terrestre - se meut sans ordre lixe (sv àtaç-la) tandis 
que les êtres formés de feu sont mus en un ordre immuable (sv 
Tà£ei). 

» Or ce qui se meut sans ordre fixe, nous devons le regarder 

i. Voir § V, p. 47. 

2. Platon; Epinomide, 982 (Platonis Opéra, éd. cit., p. 5o8). 



96 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

comme manquant d'intelligence (àcppov) ; c'est ce qui a lieu la plu- 
part du temps pour ce qui vit autour de nous ; au contraire, nous 
devons très fortement conjecturer que ce qui se meut en ordre au 
sein du Ciel est pourvu d'intelligence (opévtjxov) ; le fait que ces 
êtres se meuvent toujours de la même manière, qu'ils font tou- 
jours les mêmes choses, qu'ils souffrent toujours les mêmes pas- 
sions pourrait être invoqué comme une présomption suffisante de 

leur vie douée d'intelligence Que les astres aient un esprit 

pensant (vouç), les hommes eu devaient trouver la preuve dans 
l'ensemble des mouvements célestes ; car cet ensemble de mouve- 
ments se produit toujours de même, en vertu d'une loi voulue 
autrefois, une fois pour toutes, et cela depuis un temps dont la 
durée nous étonne ; il ne va pas par caprice, tantôt vers le haut, 
tantôt vers le bas, produisant ici certains etfets et là d'autres effets, 
suivant une marche errante et sans orbite fixe. 

» La plupart de nos contemporains ont une opinion directement 
contraire à celle que nous venons de produire ; les êtres qui font 
toujours les mêmes choses et de la même manière, ils les croient 
sans âme. » Ils veulent que l'intelligence se trouve là où ils con- 
statent le caprice et le mouvement désordonné ; la fixité des lois 
leur semble l'effet d'une aveugle nécessité. C'est un préjugé. 
« La nécessité qui procède d'une âme pourvue d'intelligence est, 
de beaucoup, la plus puissante de toutes les nécessités; elle est le 
maître qui porte la loi, non le sujet qui la reçoit d'autrui (àoyo-jo-a 
vàp, àXV oùx àcy_0|ji£V7), vojaoGsteÏ). » 

Les astres sont donc des êtres animés et doués de raison ; la 
preuve de cette vérité se trouve en l'absolue fixité de leur cours. 
.Mais cette preuve ne vaut que pour celui qui, sous le caprice 
apparent des mouvements célestes, a découvert ces lois immua- 
bles ; elle suppose la connaissance de la véritable Astronomie. 
Celui qui s'en tient à l'Astronomie des yeux, sans recourir à celle 
du géomètre, ne voit dans le cours des astres que complication et 
variabilité incessante. Ecoutons ce qu'en dit l'Hôte athénien, au 
dialogue des Lois ' : « Nous prétendons que le Soleil et la Lune 
ne reprennent jamais le même chemin ; il en est de même de cer- 
taines autres étoiles que nous appelons errantes. » — « Par Jupi- 
ter, mon hôte, vous dites vrai ; au cours de ma vie, j'ai souvent 
observé soit l'étoile du soir, soit l'étoile du matin, soit d'autres 
étoiles, et j'ai constaté qu'elles ne reprenaient jamais deux fois le 
même chemin, qu'elles erraient de toutes sortes de façons ; j'ai vu 

i. Platon, Les Lois, livre VII, 821 (Platonis Opéra, éd. cit., vol. II, ]». 399). 



LA COSMOLOGIE I») PLATON '.»7 

le Soleil et la Lune faire de même; et, d'ailleurs, nous en sommes 
tous d'accord. » 

Voilà l'erreur que La véritable Astronomie doit dissiper, afin que 
nous puissions reconnaître l'intelligence dont sont doués les corps 
eélestes ; voilà Terreur contre Laquelle l'Hôte athénien met en 
garde ' ses interlocuteurs Mégille et Clinias : « Ce qu'on pense 
ainsi du Soleil, de la Lune et des autres étoiles n'est pas, nies 
chers amis, une doctrine saine. Jamais ces astres n'errent ; Leur 
cours est tout l'opposé d'une marche errante ; chacun d'eux par- 
court sa voie propre ; il ne décrit pas des cercles multiples, mais 
bien un cercle unique ; c'est seulement en apparence qu il décrit 
des cercles multiples ; celui de ces astres qui marche le plus vite, 
nous le regardons à tort comme le plus lent, et vice versa ~. » 

La régularité du mouvement des astres établie par la véritable 
Astronomie nous apprend 3 donc qu'à chaque étoile, à chaque pla- 
nète, il faut attribuer une âme intelligente qui la meut avec cette 
lixité admirable. « Nier que les choses du Ciel soient formées de 
l'union d'un corps et d'une âme, ce serait grande folie et grande 
déraison. » 

Nous aurons, d'ailleurs, une haute idée de la puissance de ces 
âmes astrales si nous songeons à la grandeur des corps qu'elles 
vivifient. « On peut très raisonnablement penser que le Soleil est 
plus grand que la Terre, et tous les astres qui se meuvent dans le 
Ciel sont certainement d'une grandeur extraordinaire. Cherchons 
donc de quelle manière une telle masse peut être mue en cercle, 
par nature, en un temps toujours égal à celui qu'elle emploie main- 
tenant à parcourir son orbite. Je dis que cela doit avoir un dieu 
pour cause, et que d'aucune manière, cela ne saurait être produit 
autrement que par un dieu. » 

Nous devons donc regarder les astres comme des êtres divins, 
c II nous faut, en effet, à leur sujet, choisir entre ces deux affir- 
mations : Ou bien nous devons très formellement déclarer qu'ils 
sont dieux ; ou bien nous devons les regarder comme des images 
et des statues des dieux, faites par les dieux eux-mêmes ». 

i. Platon, Les Lois, livre VII, 822 ; éd. cit., p. 399. 

2. En cette affirmation : Le plus rapide de ces astres, nous le regardons à 
tort comme le plus lent (ro <?k rcr^ts-rov uùtm ôv Boao*UTaTov oust ôp6à; au 
o*o£c<?£rai), (iruppe (Die kusrnischen Système (1er Gnechen, pp 1 58 sqq.) et 
G. Schiaparelli (/ precursori di Copernico nell' Antichità, lor. cit., 
pp. 3y(j-4o3) ont voulu trouver la preuve que Platon croyait au mouvement 
de la Terre, le corps qui est réputé le plus lent; mais il est évident que les 
corps visés en cette phrase et désignés par aOrwv sont uniquement ceux dont 
il a été question jusque-là dans la conversation de l'Hôte athénien, de .Mégille 
et de Clinias, c'est-à-dire le Soleil, la Lune et les planètes. 

3. Platon, E/u'nomide, 983 (éd. cit., p. 009). 



DUHEM 



98 LA COSMOLOGIE BELLÉNIQUË 

Dieux ou images des dieux ', animés et doués de raison, les 
astres sont dignes des honneurs divins, et il en est de même des 
génies invisibles qui vivent au sein de l'éther et des êtres vivants 
qui peuplent l'air. Tous ces dieux se rangent suivant une hiérar- 
chie que leur origine même détermine. « Jupiter, Junon et les 
autres dieux, qu'on les range dans l'ordre qu'on voudra ; 
mais, ici, qu'on prescrive une loi, toujours la même, et qu'une 
règle invariable soit gardée ; que les dieux visibles soient tenus 
pour les plus grands, pour les plus dignes d'honneur, pour ceux 
dont la vue pénètre le plus profondément en toutes choses ; il 
nous faut donc déclarer que les premiers des dieux sont [les êtres 
qui possèdent] la nature des astres et toutes les choses sensibles 
qui ont été engendrées en même temps qu'eux ; avec ceux-là et 
après eux, viennent les génies [de nature éthérée] ; les êtres 
vivants de l'espèce aérienne » tiendront le troisième rang dans 
nos honneurs et nos prières. 

Ainsi la Physique, en distinguant les diverses sortes d'éléments, 
nous révèle par là-même quelle hiérarchie est établie entre les êtres 
supérieurs qui peuplent ces éléments. Mais entre les dieux du pre- 
mier ordre, entre ceux qui s'identifient avec les astres ou qui, tout 
au moins, ont les astres pour images, existe t-il une hiérarchie et 
nous est-il donné de la connaître ? 

Assurément, cette hiérarchie, c'est à l'Astronomie de nous la 
révéler. Mais n'allons pas en demander la connaissance à l'As- 
tronomie d'observation, à celle qui ne perçoit que les apparences ; 
elle ne pourra que nous induire en une erreur injurieuse pour les 
dieux auxquels elle nous fera attribuer des rangs qui ne sont pas 
les leurs. 

« La planète qui est la plus rapide de toutes, elle nous la l'ait 
à tort prendre pour la plus lente et vice versa -. Il arrive donc en 

procédant ainsi ce qui arriverait si, à Olympie, nous voyions 

lutter entre eux des coureurs à cheval ou des coureurs en char, 
et si, par une appréciation semblable, nous nommions le plus 
rapide celui qui a couru le moins vite et le plus lent celui qui a 
été le plus rapide ; si, après cela, nous composions un panégy- 
rique, nous y célébrerions le vaincu à la place du vainqueur ; cela 
ne serait pas juste, et je pense que l'ordre qui leur serait attribué 
par noire panégyrique ne serait point agréable aux coureurs ; 
ceux-ci ne sont cependant que des hommes ; alors que nous com- 
mettons la même faute à l'égard des dieux, ne penserons-nous pas 

i. Platon, Epinomide, «jS/j ; éd. cit., p. 5io. 
2. Platon, Les Lois, 822; éd. cit., pp. lUjrj-l\oo. 



j.v Mis.MM.iM.il. m: PLATUM 99 

que ce qui eût été injuste e1 ridicule dans Le cas dont nous \ nions 
déparier, Lest également dans ce cas-ci ? Assurément, il ne 

sera pas agréable aux dieux que nous leur adressions des hymnes 
où il est faussement parlé d'eux. » 

Si t\t>uc nous voulons éviter d'attribuer aux dieux, par un juge- 
ment sacrilège, une fausse hiérarchie, il nous faut écouler les 
enseignements «le L'Astronomie véritable. 

Cette Astronomie véritable, qui connaît les vitesses réelles des 
astres, qui ne prend pas le plus lent d'entre eux pour le plus rapide 
ni le plus rapide pour le plus lent, que va-t-elle nous enseigner 
au sujet des esprits divins qui président à ces corps? 

« Sachez 1 qu'il existe dans le Ciel entier huit puissances qui 
sont les unes aux autres comme des sœurs nées des mêmes 
parenls ("Icts oxtcj Buvàweiç twv icepl oâgv owpavov Yeyovuiaç àoîAsàs 

aXkr{ktûy) » L'une d'elles préside à l'ensemble des étoiles fixes, 

une autre au Soleil, une à la Lune ; les cinq puissances restantes 
sont attribuées aux cinq planètes. « Ces huit pouvoirs, ainsi 
que les astres qu'ils contiennent, soit que ces astres se meuvent 
d'eux-mêmes, soient qu'ils soient mus comme si des chars les por- 
taient, gardons-nous bien tous de penser que certains d'entre eux 
sont dieux et que d'autres le sont moins, que certains d'entre eux 
s<»nt Légitimes ou sont telle ou telle chose [que les autres ne sont 
pas], car aucun de nous n'a le droit de porter un pareil jugement ; 
mais tout ce que nous dirons d'eux, disons-le de tous ; affirmons 
qu'ils sont frères et que toutes choses ont été fraternellement par- 
tagées entre eux. N'allons pas spécialement faire honneur à l'un 
d'eux de l'année, à l'autre du mois ; ne nous permettons pas d'as- 
signer à chacun d'eux sa part, de lui fixer le temps dans lequel il 
devra parcourir entièrement le Ciel en tournant autour de son 
propre pôle ; ce temps, la raison la plus divine de toutes l'a 
déterminé et rendu observable 

» 11 nous reste à dire en quel nombre sont ces puissances et 

quelles elles sont Je répète qu'elles sont huit, parmi lesquelles 

les trois que j'ai citées, et cinq antres. Le quatrième mouvement, 
la quatrième révolution se fait sensiblement avec la même vitesse 
que (die eu Scleil ; il n'est ni plus rapide ni plus lent ; il en 
est de même du cinquième ». Les choses se passent comme si, 
« toujours et en toutes choses, ces trois puissances obéissaient à 
un même chef doué d'une intelligence propre à ce rôle. » Ces troi 
puissances sont celles du Soleil, de Vénus et de Mercure. 

i. Platon, Épinomide, 986-983 ; éd. cit., pp. 5ii-5is. 



100 LÀ COSMOLOGIE HELLENIQUE 

« 11 existe encore trois autres mouvements qui marchent vers la 
droite [d'Occident en Orient] comme la Lune et le Soleil. 11 faut dire, 
en outre, qu'il en existe un huitième, que certains désignent de 
préférence [aux autres mouvements] comme étant le Ciel supérieur ; 
celui-ci se meut en sens contraire de tous les autres ; il conduit 
les autres comme une troupe (àymv roùç àXXo'j;), ainsi qu'il semhlc 
aux hommes qui connaissent peu ces choses '. Pour nous, il est 
nécessaire que nous parlions seulement des choses que nous connais- 
sons suffisamment ; et, en effet, nous ne parlons que de celles-là ; 
car la sagesse réelle se manifeste en quelque manière à celui qui 
participe, ne fût-ce que dans une faible mesure, de la droite et 
divine Intelligence. » 

Par cette participation, donc, à l'Intelligence divine, celui qui 
a étudié la véritable Astronomie, l'Astronomie géométrique, accède 
à la connaissance des esprits divins qui sont unis aux corps des 
astres. 11 évite de les ranger suivant l'injuste et injurieuse hiérar- 
chie que la seule connaissance acquise par les sens leur eût attri- 
buée ; il se garde de répéter à l'égard du Soleil, de la Lune, d'au- 
tres dieux puissants, les mensonges que profère le vulgaire - 
lorsqu'il les accuse de suivre une marche errante. Ainsi, cette 
Astronomie géométrique est 3 «une belle science et véritable, utile 
à l'Etat et agréable aux dieux ». L'Astronomie géométrique aboutit 
à la Théologie. 

Il semble que nous possédions maintenant, dans sa plénitude, 
la pensée de Platon touchant la Science astronomique. 

Dans la connaissance il y a trois degrés. 

Le degré inférieur est celui de la connaissance par les sens 
(aïo-G-rçmç) ; elle perçoit ce qui naît et ce qui meurt, ce qui change 
et passe sans cesse ; elle ne saisit rien de permanent, rien qui 
soit toujours, partant rien qui mérite d'être appelé vrai. 

i. (i. Schiaparelli (/ Precursori di Copernico nell' Antichità, pp. 4° -4 01 ) 
pense que celle phrase : « ainsi qu'il semble aux hommes qui connaissent peu 
ces choses », porte sur tout ce que Platon vient de dire du huitième mouve- 
ment; il y voit l'affirmation que ce huitième mouvement n'existe pas « poul- 
ies hommes qui connaissent ces choses », et, partant, la preuve que Platon, à 
la fin de sa vie, croyait à la rotation diurne de la Terre. Mais nous pensons 
que la comparaison avec ce qui précède donne à cette phrase un tout autre 
sens; ce qui est le l'ail des hommes ignorants de la véritable Astronomie, ce 
n'est pas de croire au mouvement des étoiles fixes, mais de penser que ce 
mouvement « mène les autres ». .Nous ne devons, à aucune des puissances 
célestes, attribuer la prééminence sur les autres ; elles sont toutes sœurs. Et, 
en effet, ceux qui, ;i la lin de la vie de Platon et au temps de Philippe 
d'( (ponte, connaissaient la véritable Astronomie, c'étaient Eudoxe et ses élèves; 
cl, pour Eudoxe, nous le verrous au Chapitre suivant, le mouvement diurne 
de chacun des astres errants m; lui était nullement imprimé par la sphère des 
('■toiles fixes ; il etaii produit par une sphère particulière à cet astre. 

2. Platon, Aes Lois, livre Vil, 821 ; éd. cit., p. 3p,o,. 

3. Platon, ibid. 



LA COSMOGÉNIE DE PLATON 101 

Le degré suprême esl celui de L'intelligence pure (voticrtç) ; l'in- 
teLligence pure contemple les espèces éternelles et, par-dessus 
toutes les autres, l'espèce du souverain Bien. 

Par l'union de l'intelligence pure et de la connaissance sensible 
se produit une sorte de raisonnement croisé cl bâtard (Xoyiarpoç 
véOoç) qui occupe le degré intermédiaire; la connaissance née de 
ce raisonnement, c'est la connaissance géométrique. Cette con- 
naissance atteint des propositions qui sont précises et permanentes, 
partant qui sont vraies ; elle contemple des ligures exactes, elle 
détermine des rapports iixes. En accoutumant l'esprit à la médita- 
tion des choses qui sont, et non pas à La vue des choses qui pas- 
sent, elle le prépare à participer de la vé-rça-iç qui, seule, lui révé- 
lera les espèces éternelles. 

A ces trois degrés de la connaissance correspondent trois degrés 
de la Science astronomique. 

La perception sensible, I'ouo-Oyictiç, engendre l'Astronomie d'ob- 
servation. En suivant des yeux le cours des astres, celle ci leur 
voit suivre un chemin incessamment variable dont les entrelacs 
enchevêtrés ne sauraient donner à l'arithméticien aucun rapport 
commensurable, au géomètre aucune figure définie. 

A l'Astronomie d'observation, qui n'est pas une Astronomie véri- 
table, la Géométrie fait succéder une Astronomie capable de con- 
naître des figures précises, des rapports invariables, partant des 
réalités ; à la marche errante que l'Astronomie «l'observation attri- 
buait aux planètes, l'Astronomie véritable substitue les mouve- 
ments simples et fixes, partant vrais, dont la composition produit 
ces apparences compliquées et variables, partant fausses. 

Préparé par l'étude des réalités permanentes, le véritable astro- 
nome devient, en quelque mesure, participant de la Raison (Aoyoç) 
divine ; il accède à la vÔ7i<nçqui lui révèle une troisième et suprême 
Astronomie, l'Astronomie théologique ; dans la fixité des mouve- 
ments célestes, il voit une preuve de l'existence des esprits divins 
qui sont unis aux corps des astres ; les lois reconnues par L'Astro- 
nomie géométrique lui enseignent comment ces dieux veulent être 
honorés. 

Voilà pourquoi le jeune homme doit étudier les théories les plus 
élevées de l'Arithmétique, de la Géométrie, de l'Astronomie ; en 
ruinant les préjugés de l'Astronomie d'observation, en leur substi- 
tuant les lois exactes et éternelles du mouvement des astres, l'As- 
tronomie véritable l'empêche de porter sur les dieux du Ciel des 
jugements faux et sacrilèges qui seraient néfastes à la cité. 



CHAPITRE III 

LES SPHÈRES HOMOCENTRÏQUES 



LE PROBLEME ASTRONOMIQUE AU TEMPS DE PLATON 

C'est un devoir d'étudier l'Astronomie des réalités, l'Astronomie 
géométrique ; seule, elle peut dissiper les erreurs nées de l'Astro- 
nomie d'observation, erreurs sacrilèges, puisqu'elles faussent le 
culte dû aux dieux ; seule, elle prépare nos âmes à la contempla- 
tion du Bien suprême en proposant à leurs méditations des vérités 
éternelles. Mais cette Astronomie géométrique, quelles règles 
doivent présider à sa construction ? 

Ces règles, Platon ne les formule en aucun de ses Dialogues ; 
mais il est aisé de les deviner en observant comment le Philosophe 
procède pour obtenir les propositions qu'il donne comme vérités 
astronomiques éternelles. 

L'Astronomie d'observation manifeste à nos yeux la trajectoire 
de chaque astre sous la figure d'une spirale compliquée ; à cette 
spirale, il faut substituer une composition de mouvements simples 
qui, seuls, seront considérés comme réels. Ces mouvements simples 
sont des rotations uniformes autour d'axes convenablement choi- 
sies. Ces rotations uniformes, les unes dirigées de l'Orient à l'Occi- 
dent autour de L'axe du Monde, les autres de l'Occident à l'Orient 
autour d'un axe normal au plan de l'écliptique, sont les objets que 
Platon propose sans cesse à La méditation de ses disciples, en la 
République , au Timée, dans les Luis, dans CÉpinomide. 

La règle, d'ailleurs, que Platon suivait sans la formuler en ses 



LES SPHÈRES BOMOCEN I RIQl ES 103 

Dialogues, il semble bien qu'il La déclarât avec précision dans son 
enseignement oral. 

De cet enseignement oral, l'écho est venu jusqu'à nous par an 
chemin long et détourné ; mais, par un bonheur singulier, nous 
pouvons inarquer chacune des réflexions qu'a subies la grande 
voix do Platon, sans qu'aucune deces réflexions l'ait sensiblement 
altérée. 

Eudoxe, l'astronome de génie dont nous aurons à parler tout à 
l'heure, avait recueilli les préceptes qu'en ses discours, Platon 
traçait àl'astronome : ces préceptes, il les avait consignés dans 
ses écrits. 

De ces écrits d'Eudoxe, la règle platonicienne avait été extraite 
par un disciple immédiat d'Aristote, Eudème ; celui-ci l'avait 
inscrite au second livre de son 'Acnpo\oyiyy\ loropta qui eut, durant 
l'Antiquité, une grande et légitime autorité. 

Cette règle, Sosigène ', philosophe et astronome qui fut le 
maître d'Alexandre d'Aphrodisias, et qu'il ne faut pas confondre 
avec celui qui dirigea la réforme Julienne du calendrier, Sosigène, 
disons-nous, l'avait copiée dans YHistoire astronomique d'Eudème. 

Simplicius, enfin, l'a empruntée à Sosigène et nous l'a transmise 
en l'insérant dans ses précieux commentaires au De Cœlo d'Aristote. 

Voici en quels termes se trouve consigné à deux reprises 2 , au 
Commentaire de Simplicius, le précepte platonicien : « Platon 
admet en principe que les corps célestes se meuvent d'un mou- 
vement circulaire, uniforme et constamment régulier [c'est-à-dire 
constamment de même sens] ; il pose alors aux mathématiciens ce 
problème : 

» Quels sont les mouvements circulaires et parfaitement régu- 
liers qu'il convient de prendre pour hypothèses, afin que l'on 
puisse sauver les apparences présentées par les astres errants ? 
T'.vcjv 'j— oTtOsrror/ o'. o'j.aAiôv xal svxuxX'.tov xa '- TeTavuivtov x'.vtg-jçov 
Buv^usTai, B MOTtoO-rç vai -z rapl Toùç rcXavcouivouç oy.'.v6>j.z-/y. ; » 

Arrêtons-nous un instant à ce texte fondamental et, éclairés 
par ce que nous savons des doctrines de Platon touchant la théorie 
astronomique, essayons de fixer les pensées qu'il suggérait aux 
auditeurs du philosophe. 

L'Astronomie d'observation nous montre que certains astres 

i. Sur oc Sosigène, voir : Tu. -II. Martin, Questions connexes sur deux Sosi- 
gène, l'un astronome <-t Vautre péripatéticien, et sur deux péripatéficiens 
Alexandre, l'un d'Egée, et l'autre d'Aphrodisias (Annales do la Faculté des 
Lettresde Bordeaux, Première année, 1879, t. I, p. iilù. 

2. Simpucii /// Aristotelis libros de Cœlo commentarii ; iu Iib. II cap. XII; 
■'•il. Knrsten, p. 219, col. .1. »*t p. 221 col. ;i ; éd. Heiberg, p. 488 <-t p. /joi-?. 



H»i LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

décrivent dans le ciel des trajectoires infiniment compliquées 
grâce auxquelles les ignorants ont donné à ces êtres divins l'épi- 
thète sacrilège d'astres errants. 

Mais ces mouvements variables et complexes ne sont que des 
apparences (cpouvôfJieva) ; au-dessous de ces apparences sont des réa- 
lités permanentes qui en sont les fondements (uttoOeo-slç). 

Ces réalités permanentes, nous ne pouvons les atteindre que 
par la méthode géométrique ; c'est donc au mathématicien que 
doit être posé le problème de découvrir les mouvements vrais ; et 
pour les reconnaître, ces mouvements vrais, le mathématicien 
dispose de deux caractères : 

En premier lieu, chacun de ces mouvements doit être un mou- 
vement circulaire, toujours de même sens et de vitesse inva- 
riable. 

En second lieu, les mouvements réels d'un astre, composés 
ensemble, doivent reproduire le mouvement apparent donné par 
l'Astronomie d'observation ; ils doivent sauver les apparences 
(ccoÇs'.v rà (pa'.vojJLSva). 

Ce problème que Platon propose, sous une forme si précise, 
aux recherches des mathématiciens, il n'en est assurément pas 
l'inventeur ; du jour où Pythagore a résolu la spirale compliquée 
que le Soleil décrit chaque année et l'a décomposée en deux mou- 
vements circulaires et uniformes, l'un diurne et dirigé d'Orient 
en Occident autour de l'axe du Monde, l'autre annuel et mar- 
chant d'Occident en Orient suivant l'écliptique, dès ce jour, disons- 
nous, les astronomes ont dû se proposer de sauver de la même 
manière la marche de tous les astres errants, et peut-être Pytha- 
gore s'y était-il déjà essayé. 

En tous cas, si nous en croyons Géminus, au sein de l'Ecole 
pythagoricienne, à une époque qu'il ne précise pas, mais qui 
pouvait bien être celle-là même où vivait Platon, le problème de 
l'Astronomie théorique se posait exactement dans les mêmes 
ternies qu'au soin de l'Ecole platonicienne. Voici, en effet, ce que 
Géminus écrit dans son Introduction aux Phénomènes d Aratus ' : 

« Dans toute l'Astronomie, on prend comme principe que le Soleil, 
la Lune et les cinq planètes se meuvent de mouvement circulaire 
et uniforme en sens contraire de la révolution diurne du Monde. 
Les Pythagoriciens qui, les premiers, ont entrepris ces sortes de 
recherches supposent circulaires et réguliers les mouvements du 
Soleil, de La Lune et des cinq planètes. Ils n'admettent pas que 

i. Gemini Isavogem Phœnomena Arati, cap.] (Petavii Uranalogia, éd. i63o, 
p. 3). 



LES SPHÈRES HOMOCENTRIQUES 105 

ces corps divins puissent être Le siège de désordres, tel celui 
par lequel tantôt ils courraienl plus vite, tantôt ils marcheraient 
plus lentement, tantôt ils s'arrêteraient comme font les cinq pla- 
nètes en ce qu'on no mue leurs stations. Personne, en effet, 
n'admettrait qu'un homme sensé et d'allure bien ordonnée put 
cheminer d'une façon aussi irrégulière ; or, les nécessités de la vie 
sont, chez les hommes, des raisons qui les obligent à aller vite ou 
lentement ; niais aucune cause analogue ne se pourrait assigner 
en la nature incorruptible des astres. Aussi les Pythagoriciens pro- 
posent-ils cette question : Comment peut-on sauver les apparences 
par le moyen de mouvements circulaires et uniformes ? » 

Réduire le mouvement de tout astre à n'être que la résultante 
d'un certain nombre de mouvements circulaires et uniformes, c'est 
le principe qui, jusqu'à Kepler, dominera toute l'Astronomie ; ce 
principe était également admis, nous le voyons, par les Pythago- 
riciens et par Platon ; vraisemblablement, c'est aux Pythagori- 
ciens, et peut-être même au chef de l'Ecole, qu il en faut faire hon- 
neur ; mais, dans l'enseignement de Platon, ce principe se précisait 
sans doute par deux restrictions et par une addition. 

(les mouvements circulaires dont la composition devait, pour 
chaque astre, sauver les apparences, Platon voulait qu'ils eussent 
tous même centre et que ce centre commun des circulations 
astrales fût le centre de la Terre. Peut-être devons-nous croire, 
sur le témoignage de Plutarque, qu'il se repentit à la fin de sa vie 
d'avoir admis ce principe et d'avoir attribué le centre du Monde 
à la Terre ; mais il est assuré qu'aucun de ses dialogues ne porte 
la trace de ce repentir, et qu'en tous, la Terre est le centre des 
diverses révolutions célestes. Ceux qui, comme Eudoxe, ont 
recueilli les préceptes (pie Platon traçait aux astronomes et se 
sont efforcés de les mettre en pratique, ont cherché à sauver les 
apparences offertes par le cours des planètes au moyen de mouve- 
ments qui, tout d'abord, fussent circulaires et uniformes, mais qui, 
en outre, eussent tous pour centre le centre de la Terre. 

Non seulement, en tous ses Dialogues, Platon mettait la Terre 
au centre des circulations célestes, mais encore, nous l'avons vu, 
il supposait la Terre immobile ; au nombre des rotations réelles 
qui devaient se composer entre elles pour reproduire le cours des 
planètes, il n'y avait donc pas à compter la rotation terrestre. 

Platon ne s'est pas contenté, semble-t-il, de restreindre par ces 
deux conditions la liberté laissée aux mathématiciens dans le 
choix des hypothèses destinées à sauver les apparences ; il a, peut- 
être, par une autre condition, complété l'énoncé de ce problème. 



100 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Théon de Smyrne nous donne le renseignement suivant ' : 
« Platon dit qu'on ferait un travail inutile si l'on voulait exposer 
ces phénomènes sans des images qui parlent aux yeux ». Ce dire 
de Théon trouve une bien saisissante confirmation dans la construc- 
tion du fuseau de la Nécessité que nous décrit Er, fils d'Arménius. 

Vraisemblablement, donc, Platon ne voulait pas que les divers 
mouvements circulaires qui se composent pour sauver le cours 
apparent des astres se fissent seulement suivant des cercles idéaux, 
inexistants hors de la raison du géomètre ; il voulait que ces mou- 
vements pussent être représentés par des rotations de solides 
concrets, susceptibles d'être tournés et emboîtés les uns dans les 
autres comme les gaines du fuseau d"Avàyxï| : et, lorsque au 
Timée ou dans quelque autre dialogue, il traite des mouvements 
des astres, c'est toujours le mot de cercle qui se rencontre en son 
langage, mais ce qu'il dit de ce cercle nous laisse bien souvent 
deviner que son imagination le réalise en un globe sphérique 
solide. 

La lecture de Platon conduisait donc tout naturellement les 
mathématiciens à formuler le problème astronomique de la 
manière que voici : Emboîter les uns dans les autres plusieurs 
globes sphériques concentriques ; animer chacun d'eux d'une rota- 
tion uniforme autour d'un axe convenablement choisi ; supposer 
que le mouvement de l'orbe intérieur se compose avec les mouve- 
ments de ceux qui l'entourent ; combiner enfin ces mouvements 
de telle sorte que la marche résultante d'un astre fixé à l'orbe le 
plus voisin du centre représente le mouvement apparent de la 
planète observée. C'est sous cette forme que le problème astro- 
nomique donnera naissance aux divers systèmes de sphères homo- 
ccnlriques. 

Ces sphères homocentriques, Platon les regardait-il comme 
réellement existantes au sein de la substance céleste ? N'y voyait-il, 
au contraire, comme Théon de Smyrne semble l'insinuer, que des 
représentations propres à seconder la raison du secours de l'ima- 
gination? Entre ces deux alternatives, il serait malaisé de choisir 
en s'autorisant de textes précis ; mais il serait bien étrange que 
Platon n'eût pas mis ces globes solides au nombre des réalités per- 
manentes que la Géométrie nous révèle. 



i. Theonis Smyhvki Opus astronomicam, cap. XVI; éd, Th. -II. Martin, p. 2o3 ; 
éd. J. Dupuis, p. 2.S9. 



i ES SPHÈRES HOMOCENTRIQl ES 107 



II 



OU EN ÉTAIT I.A SOLUTION DU PROBLÈME ASTRONOMIQUE 
DANS LES DIALOGUES DE PLATON 



Que Platon regardât les sphères célestes comme des réalités ou 
comme des fictions, il importail peu au mathématicien ; le problème 
astronomique que le philosophe lui proposait gardait, dans les 
deux cas, la même forme ; par des agencements de globes sphéri- 
quës, tous homocentriques à. La Terre, tous animés de rotations 
uniformes, il s'agissail de sauver les mouvements apparents des 
astres errants. 

Ce problème, jusqu'à quel point la solution en avait-elle été 
poussée dans les Dialogues de Platon ? Elle y était, nous allons 
nous en convaincre sans peine, fort peu avancée. 

A chacun des astres errants, Platon attribuait seulement deux 
circulations uniformes ; l'une, la même pour tous, dirigée d'Orient 
en Occident, s'accomplissait en un jour autour de Taxe de rotation 
du ciel des étoiles fixes ; l'autre, particulière à chaque astre et 
plus lente que la précédente, se faisait d'Occident en Orient autour 
de l'axe de l'écliptique. 

A quel point ce dispositif trop simple est incapable de repré- 
senter les mouvements observés, cela se voit si aisément qu'on 
ne pouvait l'ignorer au temps de Platon ; Platon, sans doute, 
l'avait reconnu, et c'est pourquoi il proposait aux astronomes d<" 
rechercher des hypothèses plus complètes qui fussent en état de 
sauver les apparences. 

Considérons tout d'abord le Soleil. 

Il est bien vrai que la marche apparente du Soleil résulte de la 
composition de la révolution diurne avec une circulation annuelle, 
d'Occident en Orient, accomplie suivant le grand cercle éclip- 
tique ; mais il s'en faut de beaucoup que cette marche se fasse 
avec une vitesse invariable. 

Les deux équinoxes et les deux solstices correspondent à quatre 
points qui divisent exactement l'écliptique en quadrants ; chacun 
de ces quadrants est parcouru par le Soleil pendant la durée 
d'une saison; si donc la marche du Soleil était uniforme, les quatre 
saisons auraient exactement la môme durée. Or, c'est ce qui n'est 
point ; dès que l'on a su déterminer, même d'une manière assez 



108 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

grossière, le moment où le Soleil atteignait chacun des solstices, 
chacun des équinoxes, on a dû reconnaître que les saisons étaient 
notablement inégales entre elles. 

Cette inégalité des saisons était, alors que Platon écrivait, de 
notoriété commune auprès des Grecs. Selon YHistoire astrono- 
mique d'Eudème, citée par Théon de Smyrne 1 , Thaïes reconnut 
le premier que « la marche périodique du Soleil par les solstices 
ne se faisait pas toujours dans le même temps », c'est-à-dire, à 
n'en pas douter, que le Soleil n'employait pas, pour aller du solstice 
d'hiver au solstice d'été, le même temps que pour revenir du 
solstice d'été au solstice d'hiver. 

Au temps même de la naissance de Platon, en l'an 432, la durée 
des saisons avait été déterminée par Méton et par Euctémon. Les 
évaluations d'Euctémon nous sont connues par un précieux et 
célèbre papyrus, connu sous le nom de Papyrus d'Eudoxe ou de 
Didascalie de Leptine, et conservé au musée du Louvre ; ce papy- 
rus contient de nombreuses données relatives au calendrier, les 
unes dues à Eudoxe, les autres à Méton et à Euctémon, d'autres 
encore à Galippe, disciple d'Eudoxe et ami d'Aristote, et à d'autres 
astronomes postérieurs 2 . 

Selon le Papyrus d'Eudoxe, voici quelles durées avaient, en 
l'an 432, les diverses saisons :î : 

Printemps. . . . 93 jours, 

Eté 90 jours, 

Automne .... 90 jours, 

Hiver 92 jours. 



i. Theonis Smyrn.«i Liber de Astronomia,cap. XI; éd. Th. -II, Martin, pp. 3a/|- 
32.5 ; éd. J. Dupuis, pp. 32o-32i. 

2 Sur le papyrus d'Eudoxe. voir : 

Bkunkt de Presle; No/ires et extraits de la Bibliothèque du Roi, vol . XVIII, 
2 e partie. 

A. liŒCKH. Uebcrdie vierjàhrige Sonnenkreise der Alten, pp. 197-22G. 

Lethonne, Journal des savants, année iS3(». 

Paul Tanneky, Recherches sur l'histoire de /' Astronomie ancienne, Chap. I, 
§ 25 cl Appendice I : Traduction île la Didascalie. céleste de Leptine (Art 
a'EuDOXE) (Mémoires de la Société des Sciences physiques et naturelles de Bor- 
deaux, 4 e série, ( I. i8g3; pp 23-2 5 et pp. 280-294). 

IJrunet de Presle a donné à cel écrit le nom d'Art gTEudoxe, traduction d'un 
anagramme des premiers mots. Letronne, qui l'a déchiffré le premier, l'inti- 
tulait Didascalie céleste de LEPTINE ; Paul Tannery a repris ce titre. 

.Nos extraits du papyrus d 'Eudo.ce sont empruntés à (i. ScHIAPARELLl, Le 
sfere omocentriche ai Eudosse, di Galippe e di Aristotele [Memorîe del 
/{. Instituto Lombardo di Science e Lettere. (.lasse di Scienze maternât iche e 
natuiali. Vol. XIII (série III, vol. IV); 1877, PP- 1 17-179] eta l'ouvrage ci-dessus 
cité de P. Tannery. 

.">. (!. Schiaparelli, foc. cit.. j». !<>•>. Paul Tannery, loc. cit., p. 29^. 



LES SPHÈRES HOMOCENTRIQUES 101) 

Vers le même temps, Démocrite, selon le même papyrus '. attri- 
buait aux saisons 1rs durées suivantes : 

Printemps. ... 91 jours, 

Été '.H jours, 

Automne .... 1)1 jours, 

Hiver 92 jours. 

(les évaluations n'étaient pas entièrement exactes; nos tables 
modernes montrent qu'en l'année 132, les durées exactes des 
diverses saisons, évaluées en jours et fractions de jours, étaient 
les suivantes - : 

Printemps 94,23, 

Été 92,01, 

Automne 88,52, 

Hiver 90,50. 

Mais, bien qu'entachées d'erreurs assez graves, les évaluations 
de Méton et d'Euctémon n'en mettaient pas moins en évidence 
cette vérité : La marche du Soleil sur l'écliptique ne procède nul- 
lement avec une vitesse uniforme. 

Pour chacune des cinq planètes, le défaut d'uniformité dans le 
mouvement propre, l'anomalie apparente, se marque par des 
effets plus curieux encore que ceux dont l'observation du Soleil a 
livré la connaissance aux astronomes. 

Le cours apparent de la planète résulte, lui aussi, de la com- 
position du mouvement diurne avec un mouvement que les astro- 
nomes nomment mouvement propre. Selon le système de Platon, 
ce mouvement propre devrait se réduire à une circulation de 
l'Occident vers l'Orient, accomplie avec une vitesse uniforme. Or 
il s'en faut de beaucoup qu'il otfre un telle simplicité. 

Non seulement la vitesse de la marche d'Occident en Orient, 
que l'on appelle marche directe, ne se fait pas toujours avec la 
même vitesse, mais à certains moments, le mouvement propre de 
la planète cesse de se diriger de l'Occident vers l'Orient pour 
prendre la direction contraire, d'Orient en Occident ; la planète 
rebrousse chemin, se rapprochant maintenant de certaines étoiles 
fixes dont, par sa marche directe, elle s'était écartée. Cette marche 
rétrograde se poursuit le long d'un certain arc de cercle, puis la 
planète reprend la marche directe. 

i. Paul Tannery, toc. cit., p. 294. 

2. G. SCHIAPARELLI, loC. Cit., p. 162. 



I 10 LA COSMOLOGIE IIKI.I.IlMul E 

Lorsque le sens du mouvement propre d'une planète vienl ainsi 
à se renverser, la vitesse de circulation change de signe en passant 
par la valeur nulle. Pendani un certain laps de temps, cette vitesse 
demeure insensible et la planète semble garder, par rapport aux 
étoiles fixes, une position invariable ; les astronomesde l'Antiquité 
disaient alors qu'elle est stationnaire. 

Platon avait-il connaissance des stations et des mouvements 
rétrogrades îles planètes? 11 semble que l'on puisse conclure qu'il 
possédait eette connaissance, et même d'une manière assez détail- 
lée, d'un passage emprunté à la description du fuseau de la Néces- 
sité, pourvu, toutefois, qu'on lise ce passage tel que Tbéon de 
Smyrne le rapporte '.Il y est dit, en effet, que Mars < rétrograde 
plus cpie toutes les autres planètes (sTcavaxuxXoûjjievov [xàXwra Ttîiv 
à^Movi » ; et ce renseignement est parfaitement exaet. Il est vrai 
que les mots axA'-o-ra twv aXXwv manquent dans tous les manu- 
scrits et dans toutes les éditions de Platon -, ee qui laisse planer un 
doute sur la valeur de eette preuve. 

En tous cas, lors même qu'il n'eût point connu les mari lies 
rétrogrades et les stations des planètes, Platon savait que Vénus 
et Mercure progressent tantôt plus vite et tantôt moins vite que le 
Soleil, et il nous a laissé la description des phénomènes qui résul- 
tent de là. 

Selon l'Astronomie de Platon, toutes les planètes devraient ou 
bien parcourir l'écliptique ou bien demeurer à une distance inva- 
riable de ce grand cercle de la sphère céleste. En réalité, elles 
ne s'en écartent jamais beaucoup ; elles demeurent toujours com- 
prises dans une zone dont ce grand cercle forme l'équateur et 
qu'occupent douze constellations ; ces constellations, les anciens 
les nommaient les animaux (Ç«pâ), d'où le nom de ceinture zodiacale 
donnée à cette zone. Mais, en la largeur du zodiaque, les planètes 
s'éloignent ou s'approchent alternativement de l'écliptique. 

Platon connaissait-il les variations qu'éprouvent les Longitudes 
des diverses planètes? Th. -Henri Martin a admis qu'il possédait 
cette connaissance et qu'elle se traduisait, au mythe d'Er, par les 
diverses épaisseurs attribuées aux gaines successives du fuseau de 
la Nécessité. Cette interprétation du mythe d'Er, nous l'avons dit, 
ne nous parait pas fondée :1 ; mais il n'en résulte nullement que 
Platon ignorât les variations (pie subissent les latitudes des pla- 

i. Theonis SmtrnjBI Liber </<' Astronomia, cap, XVI; éd. Th. -Il, Martin, 
pp. 200-201 : éd. J. l>n|Hii>, pp. 236-2S7. 

2. Voir la discussion de ce membre de phrase par Th.-Henri Martin dans : 
I BE0N18 S.MVHN.ia Liber tir Astronomia, note R, pp. 3o5-3o0. 

3. Voir y. 03. 



LES si'in lil > U0M0CE.NTR1Q1 i - III 

aètes ; ces variations, en effet, sont assez grandes; La Lune, 
s'écarte de l'écliptique jusqu'à S'O 7 environ; la longitude de Mais 
atteinl parfois 7° e1 celle de Vénus 9°; il est bien probable que 
les observateurs contemporains «le Platon n'avaieni pas été sans 
remarquer <!<• tels (Mails. 

L'Astronomie trop simple que Platon avait empruntée aux Pytha- 
goriciens était fort Loin de représenter le cours apparent des 
asiics errants, el Platon ne pouvait L'ignorer. Il n'esl donc pas 
étonnant qu'il ait fait appel aux mathématiciens et qu'il leur ait 
demandé de construire, à l'aide d'hypothèses semblables, un sys- 
tème assez compliqué pour sauver j>lus complètement les appa- 
rences. 



III 



LES SPHERES B0M0CENTRIQ1 ES I» BUDOXE 

« Le premier des Grecs qui tenta la solution du problème posé 
par Platon fut Eudoxe de Cnide », nous dit Simplicius 1 , répétant 
un propos de Sosigène qui, lui-même, parlait d'après l'Histoire 
astronomique d'Kudème. Nul, en effet, n'était mieux préparé à le 
traiter -. 

Eudoxe était né à Cnide vers l'an -408 ; il mourut en 355, sans 
doute à Athènes. 

Il fut astronome, géomètre, médecin et philosophe. Il recul, en 
Géométrie, les leçons d'Archytas de Tarente, le célèbre pythago- 
ricien ; d'autre part, Diogène de Laêrte rapporte, sur la foi de 
Sotion, qu'il fut, à Athènes, au nombre des auditeurs de Platon. 
I/enseignement de ses maîtres l'avait donc prédisposé à chercher, 
en des combinaisons de mouvements circulaires et uniformes, la 
raison du cours apparent des astres. 

Au cours d'un voyage en Egypte, il pass;i seize mois dans la société 
des prêtres d'Héliopolis et de Memphis ; de ce commerce avec les 
prêtres égyptiens, il rapporta peut-être des observations sur le 
cours des planètes, observations plus précises et plus détaillées 

i. SiMPucii Commentarii in Aristotelis libros de Cœlo ; in lib. II cap. XII; 
éd. Karsten, p. 219, col. a ; éd. Heiberg, p. 488. 

2. Diogène de Laérte a donné une narration de la vie d'Eudoxe. Paul Tan- 
nery a traduit cette narration en l'accompagnant (!«• noies forl importantes. 

S Paul Tannery, Recherches sur l'Histoire de l'Astronomie ancienne. Appendice II 
Mémoires de /a Société des Sciences physiques et naturelles de cordeaux, 
f série, t. I, pp. 2û5-3oo ; i8g3)]. 



112 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

que celles dont les Grecs avaient eu jusque-là connaissance. Ces 
renseignements précieux semblent avoir puissamment aidé à la 
composition de sa théorie des planètes. 

Eudoxe acquit bientôt une grande réputation de mathématicien. 
Proclus dit 1 qu'il lit progresser toutes les parties de la Géomé- 
trie. L'enseignement qu'il donna à Cyzique, puis à Athènes, réunit 
un grand nombre de disciples dont plusieurs sont demeurés jus- 
tement célèbres. Parmi ces disciples d'Eudoxe, nous trouvons, en 
effet, Ménechme qui, le premier, étudiera d'une manière systé- 
matique les sections coniques et montrera comment elles per- 
mettent de résoudre le problème de la duplication du cube ; nous 
trouvons également Polémarque de Cyzique, que préoccupera le 
problème astronomique et qui formera, à son tour, Calippe, le 
continuateur d'Eudoxe . 

Tel est le géomètre qui entreprit de sauver les apparences astro- 
niques à l'aide des hypothèses que prescrivaient Platon et les 
Pythagoriciens. 

Eudoxe avait exposé son système dans un ouvrage intitulé : Qspl 
Tx/tov, Sur les vitesses ; cet ouvrage parait avoir été perdu de bonne 
heure. Eudème en avait donné un exposé dans son ' Aarzpokoywri 
IffTopta, et cet exposé avait été reproduit par Sosigène le Péripaté- 
ticien, probablement dans son traité Efepl to>v àve)aTToua-wv 2 ; Y His- 
toire astronomique d'Eudème, le traité de Sosigène sont également, 
aujourd'hui, des écrits perdus ; mais heureusement Simplicius, 
qui possédait encore le dernier de ces ouvrages, lui a emprunté la 
description des systèmes astronomiques d'Eudoxe et de Calippe, 
et, grâce à lui, cette description nous a été conservée '. 

Les renseignements fournis par le long extrait de Simplicius 
peuvent être, en quelques points, complétés par les courtes, niais 
précises indications qu'au XI e livre de sa Métaphysique, Aristote 
nous donne ' sur le système d'Eudoxe, sur celui de Calippe et sur 
les modifications qu'il a apportées à ce dernier. 

i. Procli Diadochi /// primum Euclidis elementorum librum commentarii, 
éd. Friedlein, Lipsiœ, 1873 ; p. G7 . 

2. Cité par Proclus, en son Hypotypose {Hypothèses et époques (tes Planètes 
de C. Ptolémée et Hypotyposes de Proclus Diadochus, traduites pour la première 
l'ois du grec en français par M. l'abbé Ilalma; Paris, 1820. Hypotyposes de 
Proclus Diadochus, philosophe platonicien, ou Représentation des hypothèses 
astronomiques, p. m. — Procli Diadochi Hypotyposis astronomicarum posi- 
tionum. Edidit CarolusManitius ; Lipsiœ, MCMIX; p. i3o). 

3. Simplicii In Aristotelis de Ccelo libros commentarii ; in lil>. Il, cap. XII ; 
éd. Karsten, p. 210, col. a, à p. 22O, col. b; éd. Heiberg, p. 488 à p. 006. 

4. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VIII (Aristotelis Opéra; éd. Hek- 
ker, vol. II, pp. I073-I074)« 



LES SPHERES IIomui i.viiiiul ES I I ,i 

On possède, sous Le nom d'Alexandre d'Aphrodisias, un com- 
mentaire à la Métaphysique d'Aristote l . La partie de ce commen- 
taire qui concerne les cinq premiers livres de la Métaphysique est 
certainemenl authentique ; mais beaucoup d'érudits regardent le 
reste comme apocryphe'; celte partie apocryphe, en tous cas, 
semble, la plupart <lu temps, formée par des extraits ou des 
résumés d'ouvrages réellemenl écrits par Alexandre. 

Le commentaire au XI'' Livre renferme ! un exposé assez étendu 
des systèmes d'Eudoxe, de Galippe et d'Aristote; malheureusement, 
cet exposé ne l'ait guère <|ue reproduire sous une forme plus pro- 
lixe les renseignements contenus en la Métaphysique d'Aristote. 

Cet exposé renvoie souvent à. un exposé analogue cpii se trouvait 
dans un commentaire au De C;r/u d'Aristote (sv r?, Lïepi Oùpavoû) ; 
Alexandre avait, en eil'et, commenté le De Cselo ; Simplicius cite et 
critique fréquemment ce commentaire, qui ne nous est pas parvenu. 

Ajoutons qu'en cet exposé attribué à Alexandre, le nom de 
Sosigène se trouvait invoqué 

Thémistius avait, lui aussi, composé une Paraphrase de la Méta- 
physique d'Aristote. Le texte grec en est perdu. Une traduction en 
avait été faite en syriaque, puis en arabe, enfin en hébreu. En 
1558, le juif Moïse Finzio qui possédait le texte hébreu de cette para- 
phrase en traduisit en latin une partie qu'il intitula : XII e livre 5 , et 
qui correspond aux livres XI, XII et XIII de la Métaphysique d'Aris- 
tote dans les éditions modernes' 1 . En cette Paraphrase, Thémistius 
reproduisait à peu près textuellement ce qu'avait dit Aristote. 

Le long extrait de Sosigène donné par Simplicius et le chapitre 
de la Métaphysique d'Aristote sont donc, en définitive, les seules 
sources où il nous soit, aujourd'hui, possible de puiser utilement 
pour connaître le système d'Eudoxe ; mais les renseignements que 
ces deux sources nous fournissent ont été si scrupuleusement exa- 
minés par G. Schiaparelli 7 , par Th. -Henri .Martin 8 , par Paul 

i. Alexandiu Afhrodisiensis /// Aristotelis Metaphysica commentaria. Edidit 
Michael Hayduck. Berolini, 1891. 

2. Voir la préface mise par M. Hayduck à l'édition précédente. 

3. Alkxandri Aphrodisiensis /// Aristotelis Metaphysica comment aria ; in 
lib. XI cap. VIII; éd. Hayduck, pp. 701-706. 

4- Alexandre d'Aphrodisias, /or. cit., éd. cit., p. 706. 

ô. Themistu Peripatetici lucidissimi Paraphrasis in duodecimum librum Aris- 
totelis de prima Philosophia, Mose Finzio interprète. Venetiis, apud Hierony- 
ninin Scotuni. MDLYI11. 

0. Themistu Op. laud., pp. 17-18. 

7. (1. Schiaparelli, Le sfere omocentriche di Eudosso, di Calippo e di Aris- 
totale, memoria letta nell' adunanza del 2O novembre îS-jlilMemorie del H. 
Instituto Lombardo di Science e Lettere ; classe di Scienze matematiche e natu- 
rali ; vol. XIII (série III, vol. IV); 1877; PP* II 7" I 79]- 

8. Th. -Henri Martin, Mémoire sur les hypothèses astronomiques chez les Grecs 

duiiem 8 



114 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Tannery i , que notre connaissance de la théorie des sphères homo- 
centriques ne présente plus qu'un petit nombre de lacunes ou de 
parties douteuses. 

Nous nous contenterons d'esquisser ici les grandes ligues du 
système d'Eudoxe, telles que les ont retracées les travaux que nous 
venons de citer ; c'est à ces travaux, et particulièrement à celui 
de G. Schiaparelli. que le lecteur devra se reporter s'il veut 
acquérir une connaissance plus détaillée de l'Astronomie du géo- 
mètre grec ; c'est en ces travaux, également, qu'il trouvera les 
discussions par lesquelles les propositions que nous nous conten- 
tons d'affirmer ont acquis la certitude ou, tout au moins, la pro- 
babilité. 

Les étoiles iixes sont toutes serties en un corps solide que nous 
nommerons, brevitatis causa, un orbe ou une sphère, mais qui, en 
réalité, est une couche sphérique comprise entre deux surfaces 
sphériques concentriques à la Terre ; cet orbe tourne, d'Orient en 
Occident, avec une vitesse uniforme, autour d'un axe qui est l'axe 
du Monde ; les pôles de cette rotation sont les pôles du Monde. La 
durée de révolution de cette sphère est ce que nous nommons le 
jour sidéral ; les astronomes grecs entendent presque constam- 
ment par jour (^pispa) la durée du jour solaire ; ils disent alors 
que la sphère des étoiles fixes, Vinerrante (à-Àavy^), effectue sa 
rotation à peu près en un jour. 

Le mécanisme destiné à sauver les mouvements apparents des 
sept astres errants (îcXâwjTeç) connus des anciens est plus com- 
pliqué. 

Chacun des astres errants a son mécanisme indépendant, qui se 
suffit à lui-même, qui ne subit aucunement l'influence du mou- 
vement de la sphère inerrante ni du mouvement des mécanismes 
relatifs aux autres astres errants. Comme le voulait VEpinomiefe, 
les huit puissances du Ciel Boni s<eurs ; aucune d'entre elles ne 
commande à aucune des autres. 

Le mécanisme destiné à représenter le mouvement d'un astre 
erranl se compose de plusieurs orbes solides qui ont tous pour 
centre le centre de la Terre et qui sonteontigus les uns aux autres. 

L'astre est logé dans l'épaisseur de la dernière de ces sphères, 

et les Romains ; hypothèses astronomiques d'Eudoxe, de Çalippe et d'Aristote 
(Mémoires de l' Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, i. XXX, première 
[uiilic, iiS.Si). 

i. I'aui. Tan.nkhv, /Vote gur If système astronomique d'Eudoxe (Mémoires de. 
lu Société deg Sciences physiques et naturelles, de Bordeaux, ^ e série, i. \, 
p. '\f\i ; 187O). — Seconde noir sur le système Qstronom,ique d'Eudoxe (Ibid., 

:>.<■ b( rie, I. V, J). I2<j ; 1883). 



M'III lli:s 1 1 1 . M < M : IN IKIHI I -.s 



de celle qui est à l'intérieur de toutes les autres; son centre esl 
sur l'équateur de cette sphère. Sauf un mouvement de rotation sur 
lui-même, que Platon attribuait à chaque astre errant, et dont 
nous ne saxons ce que pensait Eudoxe, L'astre ne saurait avoir un 
autre cours qu'un point de l'équateur <le la sphère solide en 
laquelle il se trouve enchâssé. 

Les autres sphères ne portent aucun astre ; Théophraste leur 
donnera le nom de sphères sans astres («vewppot, c«paipai) ' tandis 
qu'Eudoxe parait les avoir désignées par le nom de sphères tour- 
nant en sens contraire (àve^moûffai a-çaîpai) dont Aristote, nous le 
verrons plus loin, a l'ait un usage mieux justiiié. Inaccessibles aux 
perceptions de la vue, elles ne se révèlent qu'au raisonnement 
géométrique, comme il convient aux hypothèses de l'Astronomie 
réelle. 

La première sphère, c'est-à-dire celle qui est extérieure à toutes 
les autres, tourne avec une vitesse uniforme et dans un certain 
sens autour «l'un certain axe qui passe par le centre du Monde. 

La seconde sphère participe exactement à ce mouvement uni- 
forme de la première sphère ; mais, en elle, il se compose avec 
un second mouvement de rotation uniforme dont l'axe, le sens, la 
vitesse sont propres à cette seconde sphère. 

La troisième sphère reçoit le mouvement déjà composé dont la 
seconde sphère était animée ; elle le combine à son tour avec un 
mouvement de rotation uniforme qui lui est propre. 

Les choses se poursuivent de cette manière jusqu'à la dernière 
sphère, jusqu'à celle qui porte l'astre ; le mouvement de l'astre se 
compose donc d'autant de circulations uniformes concentriques à 
la Terre qu'il y a d'orbes en son mécanisme spécial. 

Le principe du mécanisme sera le même pour tous les astres 
errants ; mais de l'un à l'autre, le géomètre pourra varier le 
nombre des orbes et les particularités qui définissent la rotation de 
chacun d'eux, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à sauver d'une manière 
satisfaisante les divers mouvements apparents. 

Les mécanismes qu'Eudoxe combine et adapte aux divers astres 
errants offrent, tous, deux caractères communs : 

1° En tous, la première sphère tourne uniformément, d'Orient 
en Occident, autour de l'axe du Monde, et sa rotation dure exac- 
tement le même temps que la rotation de la sphère inerrante ; 
parla, chacun des astres errants prend part à la rotation diurne 
qui affectera tous les corps du Ciel; cette rotation, cependant, 

i. Simpliui la Aristotelis libros de Caelo commentarii ; in lit). II cap. XII; 
éd. Karslen, p. 22U, cul. a, et p. 221, col. h; éd. Heiberg-j p. V.u et p. 4i)3. 



116 



LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 



comme le veut l'Épinomîde, n'est pas, pour les astres errants, un 
entraînement produit par la sphère des étoiles fixes. 

2° En tous, la seconde sphère tourne uniformément d'Occident 
en Orient autour d'un axe normal à l'écliptique. Mais la durée de 
cette révolution n'est pas la même pour les divers astres errants ; 
pour la Lune et le Soleil, elle a des durées particulières dont nous 
parlerons tout à l'heure ; pour chacune des cinq planètes, cette 
durée est égale au temps que l'astre emploie, en moyenne, à 
parcourir tout le cercle écliptique, temps qui est nommé durée 
<lc la révolution zodiacale de la planète. 

Pour les cinq planètes, Eudoxe en connaissait la valeur d'une 
manière assez exacte, comme le montre le tableau suivant, que 
nous empruntons à G. Schiaparelli ' : 



Noms des planètes 


Révo 


lutions zodiacales 


Selon 
Eudoxe 


Selon 
les modernes 




Ans 


Ans 


Jours 




i 


i 


» 


Mercure ... 


i 


i 


» 




2 


i 


322 




1 1 


12 


3i5 




3o 


29 


166 



Si le mécanisme de chaque astre errant se réduisait aux deux 
sphères dont nous venons de parler, le mouvement de chacun 
d'eux se composerait d'une circulation diurne uniforme d'Orient en 
Occident autour de l'axe du Monde et d'une circulation uniforme 
d'Occident en Orient suivant l'écliptique ; on retrouverait l'Astro- 
nomie trop simplifiée que Platon expose constamment dans ses 
dialogues. Les sphères nouvelles qu'Eudoxe va introduire auront 
pour objet de sauver au moins quelques-uns des mouvements 
apparents que le système de Platon ne sauvait pas. 



1. G. Schiaparelli, loc. cit., |>. i52. 



LES SPHÈRES BOMOCENTRIQUES 117 

IV 

LES SPHÈRES BOMOCENTRIQUES d'eUDOXE (suite). THÉORIE DE LÀ LUNE 

Voyons d'abord comment Eudoxe sauvait les apparences pré- 
sentées par L'astre Le plus rapproché de la Terre, par la Lune. 

Si la Lune se mouvait autour de la Terre dans le plan même de 
l'écliptique, chaque fois que, par rapport à la Terre, la Lune est 
opposée au Soleil, elle se trouverait dans le cône d'ombre de la 
Terre et serait éclipsée ; chaque fois qu'elle est conjointe au Soleil, 
elle se trouverait exactement entre la Terre et le Soleil et éclipse- 
rait cet a sire ; toute pleine-lune serait accompagnée d'une éclipse 
de Lune, toute nouvelle-lune d'une éclipse de Soleil. Pour tirer 
cette conclusion des prémisses, il n'est pas besoin d'une Géométrie 
bien savante, et pour constater qu'elle ne s'accorde pas avec les 
faits, l'observation la plus grossière suffit. 

La Lune ne peut donc pas se mouvoir constamment dans le plan 
de l'écliptique ; et, en effet, les observations montrent que la Lune 
est tantôt au nord, tantôt au sud de l'écliptique ; la latitude de 
cet astre est tantôt boréale et tantôt australe ; au temps d'Eudoxe, 
on savait que la valeur absolue de cette latitude peut atteindre 
environ o° (exactement 5° 8' -48"). 

Si l'on veut que la Lune décrive un cercle dont la Terre soit le 
centre, on devra admettre que le plan de ce cercle est oblique au 
plan de l'écliptique et forme avec celui-ci un angle d'environ 5°. 
Projetés sur une même sphère céleste, le cercle de la Lune et 
l'écliptique se coupent en deux points auxquels les Grecs don- 
naient le nom de nœuds (c-Jyo:c;j.o'.t : au nœud ascendant (àvaëi- 
êàÇwv), la Lune passe du sud au nord de L'écliptique ; au nœud des- 
cendant >:a77.ir.oà!Ç(.Jv), elle passe du nord au sud. 

Il est maintenant facile de déterminer en quelles conditions la 
Lune ou le Soleil peuvent être éclipsés. Il y aura éclipse de Lune 
lorsque, sur la sphère céleste, les projections de la Lune et du 
Soleil se trouveront l'une eu un nœud et l'autre au nœud opposé ; 
il y aura éclipse de Soleil lorsque ces deux projections se trouve- 
ront conjointes au même nœud. 

Dans le langage des astrologues, la ligne d'intersection des 
deux cercles de la Lune et du Soleil fut nommée dragon, car elle 
représente le dragon fabuleux qui dévore la Lune au moment des 
éclipses ; le noeud ascendant fut la tète du dragon et Le nœud 



118 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

descendant la queue du dragon ; inusitées chez les astronomes 
grecs, ces dénominations ont été constamment employées, au 
Moyen-Age, par les astronomes de l'Islam et de la Chrétienté. 

Pour représenter ce que nous venons de dire, il suffirait de 
modifier très légèrement l'Astronomie de Platon ; au lieu de faire 
tourner la sphère de la Lune d'Occident en Orient autour d'un axe 
normal à l'écliptique, il suffirait de la faire tourner autour d'un axe 
oblique, qui fit avec la normale dont il vient d'être parlé un 
angle d'environ 5°. 

Mais voici qu'une complication se présente. 

Selon cette disposition, le plan de l'écliptique et le plan du 
cercle lunaire, fixes tous deux, se couperaient suivant une droite 
invariable qui percerait la sphère céleste en des points également 
invariables ; les éclipses se produiraient toujours aux deux mêmes 
lieux de l'écliptique. Or, c'est ce qui n'a pas lieu ; l'observation 
prolongée des éclipses soit de Soleil, soit de Lune, montre que 
ces éclipses se produisent successivement en des lieux divers de 
l'écliptique ; les nœuds se déplacent d'Orient en Occident sur ce 
grand cercle, de manière à le parcourir en 223 lunaisons à peu 
près. 

Déjà connu des Chaldéens, grands observateurs d'éclipsés, ce 
phénomène n'était pas ignoré d'Eudoxe ; c'est afin de le sauver 
qu'il dota le système lunaire d'une troisième sphère. 

Ce système se compose donc de trois orbes emboîtés l'un dans 
l'autre. 

L'orbe extérieur tourne uniformément d'Orient en Occident 
autour d'un axe normal à l'équateur ; sa révolution est parfaite en 
un jour sidéral. 

L'orbe intérieur, qui porte la Lune, tourne uniformément d'Oc- 
cident en Orient, autour d'un axe qui forme avec la normale à 
l'écliptique, un angle de ô° environ ; sa révolution s'achève dans 
le temps que la Lune, partie de la tête du dragon, met à y revenir; 
cette durée est le mois draconùiçue, évalué aujourd'hui à 27 jours 
','} heures 5 miuutes 36 secondes. 

L'orbe intermédiaire tourne d'Orient en Occident, comme le 
premier orbe, mais autour d'un axe normal à L'écliptique ; sa révo- 
lution uniforme, accomplie en 223 lunaisons à peu près, produit 
la marche rétrograde des nœuds 1 . 

i . Simplicius (In Aristotelis libros de Caelo commentarii ; in lil>. î Gap, XII ; 
('■il. Karsten, |>. 222, col. n ; éd. Heibere, pp. 4o4~49^) attribuée la seconde 
splirre une rotation d'Occident en Orient et, A la troisième, une rotation lente 
d'Orient en Occident; ihlii que cette dernière rotation rend compte du mou- 
vpmcrii rétrograde des nœuds. Il est clair nue, par une interversion, il ;> attri- 



u:s SPHÈRES H0M0CENTRIQ1 ES I 19 

V 

LES SPHÈRES BOMOCENTRIQUES ù'eUDOXE [suite). THÉORIE Dl SOLEIL 

Le mécanisme imaginé par Eudoxe pour sauver les mouvements 
apparents de la Lune est assurément lune des parties les plus 
heureusement agencées de son Astronomie ; il a rencontré une 
bien moindre réussite en la théorie <Iu Soleil. Visiblement, il a 
été guidé par la pensée que cette doctrine-ci devait être imitée de 
celle-là. Or, le sens de l'analogie et de la généralisation qui est, 
dans la construction de la théorie physique, l'instrument habituel 
du progrès, intervint, ici, d'une manière malencontreuse ; rien, 
en effet, ne diffère plus de la théorie de la Lune que la théorie 
du Soleil. 

Pour calquer, donc, la théorie du Soleil sur la théorie de la 
Lune, Eudoxe a supposé l que le Soleil, en son cours par rapport 
aux étoiles fixes, ne suivait pas exactement l'écliptique ; il a admis 
que l'écliptique était un grand cercle purement idéal de la sphère 
céleste ; que le Soleil décrivait un autre grand cercle incliné sur 
le premier d'un tout petit angle ; enfin que l'intersection de ces 
deux cercles, semblable à la ligne des nœuds de la Lune, tournait 
très lentement, dans le plan invariable de l'écliptique idéale, mais 
d'Occident en Orient et non point d'Orient en Occident. 

Dès lors, le système du Soleil a été, comme le système de la 
Lune, constitué par trois orbes contigus et concentriques à la 
Terre. 

Dans ce système, l'orbe extérieur tourne uniformément d'Orient 
en Occident, en un jour sidéral, autour de l'axe du Monde. 

bué à la troisième sphère la durée, de révolution et le rôle de la seconde, et 
inversement. 

L'erreur n'est sans doute pas du l'ait de Simplicius, mais du fait de Sosi- 
i>-ène, dont Simplicius suit ici trop fidèlemenl l'exposé. Elle a, d'ailleurs, été 
soigneusement gardée par Alexandre d'Aphrodisias (Alexaxdri Aphrodisiemsis 
Op. laud., in lin. XI cap. VIII; éd. Hayduck, p. 7o3). 

Elle a été tout d'abord reconnue par Ideler \Ueber EudoxilS (Mémoires de 
l'Académie de Berlin; classe historique et philologique, i83o ; p. 77)] qui en 
a proposé la correction suivie dans notre texte. Cette correction a été également 
admise par G Schïaparelli {/or. rit., p. 127) et par Paul Tannery (Première 
note, p. 442; set-onde note, pp. i38-i42). Th. -Henri Martin a proposé (loc. cit., 
pp. 212-222) une interprétation (j.ii prête à Eudoxe de telles erreurs astrono- 
miques qu'elle semble absol 11 nient inadmissible (P. Tannkuv, Seconde note, 
pp. 188-142). 

1 . Simplicius, loc. cit. ; éd. Karsten, p. 221, col. b ; éd. Heiberg, pp. 4q3-4q4- 
Simplicius et Alexandre commettent, en la description des orbes du Soleil, la 
même interversion qu'en la description drs orbes de la Lune. 



120 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

L'orbe moyen tourne uniformément, d'Occident en Orient, avec 
une lenteur extrême, autour d'un axe normal à l'écliptique. 

Eniin, l'orbe intérieur, qui porte le Soleil, tourne d'Occident en 
Orient autour d'un axe très légèrement oblique à l'écliptique, et 
sa révolution uniforme s'achève en un an. 

Cette théorie, selon laquelle le Soleil, en sa marche annuelle, 
suivrait un cercle oblique à l'écliptique, et lentement variable, 
garda longtemps des partisans parmi les astronomes de l'Anti- 
quité. Gomment Eudoxe avait-il été conduit à la proposer? Le 
désir, bien manifeste d'ailleurs, d'imiter la théorie de la Lune ne 
saurait expliquer comment il a fait tourner d'Occident en Orient la 
sphère intermédiaire du Soleil, tandis que la sphère intermédiaire 
de la Lune tourne d'Orient en Occident. Paul Tannery suppose ' 
que l'astronome de Gnide a été guidé par une connaissance, encore 
bien vague, du phénomène de la p récession des équinoxes, et les 
considérations dont il accompagne cette hypothèse lui confèrent 
un haut degré de vraisemblance. 



VI 

LES SPHÈRES HOMOCENTRIQL'ES d'eUDOXE [suite). THÉORIE DES PLANÈTES 

C'est en la théorie des cinq planètes qu'Eudoxe a le mieux 
montré son ingéniosité do géomètre 2 . 

Chacune des cinq planètes est mue par un système de quatre 
orbes contigus ; l'orbe intérieur, le quatrième , compose son mou- 
vement propre avec celui des trois autres, et porte l'astre. 

Pour chaque planète, le premier orbe, nous l'avons dit, tourne 
uniformément d'Orient en Occident autour des pôles du Monde et 
accomplit sa révolution en un jour. Le second tourne d'Occident 
en Orient autour dos pôles de l'écliptique et accomplit sa révolu- 
tion on un temps, variable d'une planète à l'autre, qui est la 
durée de révolution zodiacale de la planète ; nous avons vu 
qu'Eudoxe connaissait avec une assez grande exactitude les durées 
do révolution zodiacale des diverses planètes. 

Si la seconde sphère portait l'astre, celui-ci se mouvrait comme 
le voulait L'Astronomie trop simplifiée do Platon ; il no présente- 
rait ni station ni rétrogradation ni variation de latitude. 

i. Paul Tannery, Seconde noie, pp. i/|2-i/|0. 

■>.. Simpucius, loc ri/., éd. Karstsn, p. -i-vi, coll. a cl b ; éd. Heiberg 1 , 

l>l>- '; , .i : '- / i«t7- 



LES SPHÈRES HOMOCENTRIQUES 



121 



Aussi n'est-ce |>;is L'astre qu'Eudoxe place sur l'équateur de «•elle 
seconde sphère, mais simple me ni un eertain point fictif qui sera la 
position moyenne de lu planète. Le rayon qui joini Le centré du 
Monde à La planète ira marquer en ce second orbe une position 
vraie de L'astre. Différente de la position moyenne, La position 
vraie ne demeurera pas dans une situation invariable par rapport 
à celle-ci : autour de La position vraie, elle dessinera, sur la seconde 
sphère, une certaine courbe fermée dont la position moyenne 
occupera Le centre. La marche de La position vraie de la planète sur 
celte courbe, composée avec la circulation de la position moyenne 
Le Long de L'écliptique, donnera un mouvement affecté de stations, 
de marches rétrogrades, de variations de Latitude, et ce mouve- 
ment devra représenter le cours de la planète par rapport aux 
étoiles fixes. 

La courbe que, sur la seconde sphère, la position vrai* 1 de la 
planète décrit autour de la position moyenne est, en entier, par- 
courue en un certain temps qui varie d'une planète à l'autre. Sim- 
plicius nous dit que les mathématiciens nomment ce temps 8te£68ou 
ypôvoç ; ce temps est devenu, dans Le système de Ptolémée, celui 
<pie la planète emploie à parcourir L'épicycle et, chez les moder- 
nes, la durée de révolution synodiqtie. 

Simplicius nous dit quelles étaient les valeurs attribuées par 
Eudoxe aux durées des révolutions synodiques des diverses pla- 
nètes ; il est intéressant de comparer ces valeurs à celles que don- 
nent les observations modernes '. 



Noms des planètes 


Révolutions synodiques 


Selon Eudoxe 


Selon 
les modernes 


Mercure 

Jupiter 

Saturne 


570 jours 
1 1 x> 

■'(io » 
.'!<_|o » 
3go » 


.")8/| jours 
1 1 G ■» 

780 » 

399 » 
378 



Pour la plupart des planètes, les évaluations d'Eudoxe sont assez 
voisines de la vérité. Seule, la durée de révolution synodique 

1. D'après G. Schiaparelli, /or, cit., p. i52. 



122 



LA COSMOLOGIE BELLÉNIOT5E 



admise pour Mars s'écarte extrêmement de la durée véritable ; 
elle en est exactement le tiers; il esl permis d'attribuer cette 
détermination fautive non pas à une erreur d'Eudoxe, mais à la 
maladresse de quelque copiste ; les interprètes modernes, d'ail- 
leurs, n'ont pu rectifier le texte de Simplicius au point d'en tirer 
pour Mars une théorie acceptable. 

La position vraie de la planète sur le second orbe doit donc, en 
un temps égal à la durée de révolution synodique, décrire une 
certaine courbe dont la position moyenne occupera le centre. Par 
quel agencement de sphères Eudoxe va-t-il obtenir cet effet? Cet 
agencement le voici : 

Dans le plan de l'écliptique, Eudoxe trace le diamètre perpen- 
diculaire au rayon qui va trouver la position moyenne de la pla- 
nète ; ce diamètre va servir d'axe de rotation à la troisième sphère, 
qui accomplira sa révolution en un temps égal à la durée de 
révolution synodique. 

L'axe de rotation de la quatrième sphère fera, avec l'axe de la 
troisième sphère, un certain angle aigu, particulier à chaque pla- 
nète ; autour de cet axe, la quatrième sphère accomplira sa rota- 
tion en un temps qui sera égal, lui aussi, à la durée de révolution 
synodique de la planète, mais cette rotation sera de sens contraire 
à celle de la troisième sphère. 

Ces deux rotations uniformes, de même durée, mais de sens 
contraire, se composeront entre elles pour faire décrire à la posi- 
tion vraie de la planète la courbe dont nous avons parlé. 

G. Schiaparelli a fait ' l'étude géométrique de cette courbe 
en s'astreignant à n'employer aucun procédé qui ne pût être connu 
d'Eudoxe. Il a montré qu'elle avait la figure du chiffre 8 (fig. 1) ; 




Fit 



les deux boucles, parfaitement égales entre elles, se rejoignent en 
un point double M qui est la position moyenne de la planète ; ces 
deux boucles, sont couchées dans le sens de l'écliptique EE' qui 
est, pour la courbe, un axe de symétrie. 

Lorsque la position vraie de la planète décrit cette courbe, elle 
rencontre quatre fois l'écliptique, aux points 1', 1" et M, ce dernier 

i. (i. SCTTîAPARELLIj Joe. cil.. |>[>. l4l-l46. 



LES SPHÈRES ROMOCENTRIQUES 12^ 

étant franchi deux fois; il y a donc, pendant la durée de révo- 
lution synodique de La planète, quatre instants où l'astre a une lati- 
tude nulle ; le reste <lu temps, sa latitude < v sl tantôt boréale et 
tantôt australe. 

Simplicius nous dit qu'Eudoxe donnait à celle courbe le nom 
à'hippopède (ïtotou ttsSy)). Xénophon a fourni à (>. Scbiaparelli 
l'explication de celle dénomination '. En son Traité de l éçuilalion, 
Xénophon dit 2 que l'onappelle Tzé$r\ une ligne couche qui habitue 
le cheval à tourner en étant tiré par la bride tantôt d'un côté de 
la bouche et tantôt de l'autre ; telle est bien la ligne étudiée p;ir 
Eudoxe. 

Aristote nous apprend '■'• que, dans !e système d'Eudoxe, Vénus 
et Mercure, qui avaient déjà même durée de révolution zodiacale 
(un an), avaient aussi même lieu moyen et, partant, même axe <!e 
rotation pour leurs troisièmes sphères. Ce renseignement complète 
ce que nous savons de plus certain touchant la théorie des planètes 
de l'astronome de Gnide. C'est à l'aide de ces documents «pie 
G. Schiaparelli a tenté de reconstruire presque en entier cette 
théorie. 



VII 



LA RÉFORME DE CALIPPE 

Construite en vue de sauver les mouvements apparents des 
astres, la théorie astronomique d'Kudoxe était bien loin d'avoir 
atteint ce hut assez exactement pour que les contemporains du géo- 
mètre de Cnide s'en pussent déclarer satisfaits; que de disparates 
se pouvaient reconnaître, en effet, entre les corollaires des com- 
binaisons cinématiqués du théoricien et les résultais déjà obtenus 
par les observateurs ! 

Le système d'Eudoxe, par exemple, donnait bien une même 
position moyenne aux deux planètes Vénus el Mercure ; mais celle 
position moyenne, qui décrivait uniformément l'écliptique, ne 
pouvait coïncider avec le Soleil, puisque Eudoxe avail eu la malen- 
contreuse idée de faire circuler cet astre hors de l'écliptique. 

D'ailleurs, tandis qu'il représentait des variations de latitude 

i. (<. Schiaparelli, !<><■. cit., y. i5o. 

■>.. Xénophon, De re equestri cap. VII. 

'.\. AristotEj Métaphysique, livreXI, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Bekker, 

VOl. II. [>. ii>y.'i, col . h). 



124 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

que le Soleil n'éprouve pas, le système élaboré par Eudoxe ne 
rendait pas compte de l'anomalie indéniable qu'éprouvait la 
marche du Soleil suivant l'écliptique. 

Ces désaccords, et bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, 
devaient attirer l'attention des astronomes qui vinrent aussitôt 
après Eudoxe ; ils attirèrent, en particulier, celle de Calippe de 
Cyzique. 

Polémarque de Cyzique était un des familiers d'Eudoxe ' ; il 
s'occupait d'Astronomie, et Simplicius nous apprend 2 qu'il avait 
reconnu les changements de diamètre apparent du Soleil et de la 
Lune. Le même Simplicius nous dit 3 que Calippe de Cyzique fut 
condisciple de Polémarque, sans nous apprendre, d'ailleurs, si 
c'est à l'école d'Eudoxe qu'ils avaient étudié ensemble. 

« Calippe, poursuit Simplicius ', vint à Athènes, où il entretint 
un habituel commerce avec Aristotc ; c'est avec Aristote qu'il 
entreprit de redresser et de compléter la théorie astronomique 
imaginée par Eudoxe. » Il fut conduit ainsi, comme nous Talions 
voir, à joindre un certain nombre d'orhes sphériques à ceux 
qu'Eudoxe avait admis. « Mais il n'existe •' aucun écrit de Calippe 
où celui-ci explique pour quelle raison ces sphères ont été ajou- 
tées, et cette raison, Aristote ne l'expose pas davantage. Toutefois, 
Eudème nous conte brièvement quels sont les phénomènes en vue 
desquels il crut nécessaire d'introduire ces sphères nouvelles ; il 
rapporte en effet que Calippe disait : Si les durées qui s'écoulent 
entre les solstices et les équinoxes sont aussi différentes les unes 
des autres que le pensent Euctémon et Méton, les trois sphères 
qui sont attribuées à chacun des deux astres (le Soleil et la Lune) 
ne suffisent pas, en ce qui les concerne, à sauver les apparences 
(cro>Çs '.v zk oatvôfjiEva), et cela en raison de l'anomalie qui se mani- 
feste d'une manière évidente dans leurs mouvements apparents. » 

Calippe avait reconnu clairement que le système d'Eudoxe ne 
pouvait rendre compte de l'inégalité des saisons ; avant de cher- 
cher à sauver cette anomalie, il voulut d'abord, selon les préceptes 
d'une saine méthode, en demander à l'observation une évaluation 
précise ; il reprit donc les déterminations qu'avaient faites 
Euctémon et Méton, et le Papyrus d'Eudoxe nous a fort heureuse- 
ment conservé les durées qu'il fut ainsi conduit à donner aux 

i. Simplicius, /'«■. ri/., éd. Karsten, p. 221, col. ;i ; éd. Heiberg, p. 493. 
■'. Simplicius, /oc. cit., éd. Karsten, p. 226, col. ;i ; éd. Heiberg, p. 5o. r >. 
.'5. Simplicius, for. ci/., éd. Karsten, p. 221, col. ;i ; éd. Heiberg, p. 493. 
4. Simplicius, ibid. 
f>. Simplicius, loc. cit., éd. Karsten, |>. 223, col. ;i : éd. Heiberg, p. 497. 



Il - SPHERES ll'Hioi i:\i ithil I S 



I2.i 



quatre saisons ; voici ces durées ; nous avons inscrit eu regard ' les 
valeurs que 1rs formules actuelles fournissent lorsqu'on les appli- 
que à i'an 330, au voisinage duquel furent faites les observa- 
tions de Calippe. 



Noms des saisons 


1 )n rées 'les sa isons 


Selon Calippe 


Selon 
les dernes 


Hiver 


«l4 jours 
92 » 

89 » 

90 » 


94, 17 jours 
92 , 08 » 

88 , 57 » 
90 . 44 " 



Bien plus exactes que celles de Méton etd'Euctéinon, les déter- 
minations de Calippe méritent d'être louées pour leur justesse. 
« En aucun cas, fait remarquer G. Schiaparelli, l'erreur de 
Calippe n'atteint la moitié d'une journée ; les durées assignées, 
en son parapcgme, aux diverses saisons, sont les plus exactes qui 
se puissent donner, si on les veut exprimer par des nombres 
entiers de jours. » 

Pour sauver l'anomalie zodiacale du Soleil, pour sauver bon 
nombre d'autres phénomènes présentés par les astres errants, 
Calippe fut amené à compliquer notablement le système d'Eudoxe ; 
au Soleil comme à la Lune, il attribua deux sphères de plus que 
son prédécesseur, ce qui porta à cinq le nombre des orbes de 
chacun de ces deux astres; .Mercure, Vénus et Mars eurent égale- 
ment cinq orbes; Jupiter et Saturne gardèrent chacun les quatre 
orbes qu'Eudoxe leur avait assignés. Le nombre des orbes plané- 
taires fut ainsi porté à 33 ; il était seulement de 26 dans le système 
d'Eudoxe. 

Tels sont les seuls renseignements que nous possédions au 
sujet du système de Calippe. Ils nous ont été conservés par Aris- 
lote -. Siinplicius, après avoir cité Aristote, ajoute', comme nous 
l'avons vu plus haut, qu'il n'existe, à sa connaissance, aucun écrit 
où soit expliqué le rôle de ces diverses sphères. La divination de 

1. D'après G. Schiaparklli, lue. rit., p. 162. 

2. Aristote, Métaphysique, livre XI, chapitre VIII (Aristotelis Opéra, éd. 
liekker, vol. II, p. 1073, col. b, et p. 1074, col. a). 

3. Simplicius, loc. cit., éd. Karsten, p. 223, col. a ; éd. Heiberg-, p. 497. 



120 LA COS.MOJ.OGli: IIElJ.I.Mijl K 

ce rôle, tentée par G. Schiaparelli ', est donc purement conjec- 
turale. 



VIII 



LES SPHERES COMPENSATRICES D ARISTOTE 

Aux sphères nouvelles que Calippe avait déjà introduites dans 
l'Astronomie d'Eudoxe, Aristote proposa 2 d'en adjoindre un grand 
nombre d'autres ; mais les raisons qui le guidaient en cette inten- 
tion étaient toutes différentes de celles qui avaient conduit Calippe, 
Calippe, pur astronome, s'était contenté d'imaginer des combi- 
naisons de rotations uniformes qui fussent propres à sauver les 
mouvements apparents des planètes. Aristote, philosophe, voulait 
que ces combinaisons fussent telles que les principes de sa Phy- 
sique en permissent la réalisation dans la nature. 

Selon Eudoxe et Calippe, le système de chacun des astres errants 
se compose de plusieurs orbes contigus ; chacun des orbes est 
animé d'une rotation propre et participe, en outre, des rotations 
de tous les orbes qui sont situés au-dessus de lui. Eudoxe et 
Calippe ont combiné chacun de ces systèmes en vue de rendre 
compte du mouvement apparent de l'astre auquel il est attribué ; 
mais ils l'ont traité comme un mécanisme entièrement indépen- 
dant ; ils ne se sont pas demandé comment les divers mécanis- 
mes imaginés par eux pourraient prendre place dans l'Univers 
de telle manière qu'ils formassent un tout, et que, cependant, l'in- 
dépendance du mouvement de chacun d'eux fût sauvegardée. 
C'est ce problème qui a sollicité l'attention d'Aristote. 
Les groupes d'orbes relatifs aux divers astres doivent tous avoir 
la Terre pour centre ; ils seront donc disposés autour de la Terre, 
de manière à se contenir les uns les autres. Aristote les Fange, 
(Tailleurs, dans le même ordre que Platon ; en s'élevant à partir 
de la Terre, on rencontrerait d'abord les orbes de la Lune, puis 
ceux du Soleil, puis ceux de Mercure, de Vénus, de Mars, de Jupi- 
ter et de Saturne, enfin le ciel dos étoiles fixes. 

Ces groupes d'orbes sont-ils isolés les uns des autres par des 
intervalles vides? Aristote n'admet aucunement la possibilité du 
vide. Sont-ils donc contigus? Mais alors, de même qu'en chaque 
système partiel, un orbe participe des rotations de tous les orbes 

I. (i. SCHIAl'AUKl.l.l, l00. cit., pp. I.")N-lu7). 

•.«.. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VIII (Aiustotelih Qpejyx, éd. liekker, 
vol. JI, p. 1074, cul. a). 



I.Ks srni-.iu.s HQMÛCENTBIQ1 ES 127 

situés au-dessus de lui, de même, <l;nis 11 divers, chaque système 
suivra les rotations de Ions les systèmes qui L'enveloppent, «l. l'iii- 
dépendanee supposée par Eudoxe et par Galippe no scia pas sau- 
\ egardée ; on ne pourra plus dire, avec YEpinomide, que les 
huit puissances du ciel sont sœurs et qu'aucune d'elles ne mène 
les autres. 

Un seul moyen subsiste, sinon de rétablir celle indépendance, 
du moins, d'obtenir un effet équivalent, et c'est celui que va 
employer Aristote. Il consiste à interposer, entre deux systèmes 
successifs, un certain uombre d'orbes animés de rotations telles 
qu'elles compensent exactement, pour le système intérieur, l'effet 
des rotations du système extérieur, (les sphères annexes, Aristote 
les nomme sphères tournant à rebours (aveXifroudai c-epaipou) ; Sim- 
plicius nous apprend ' que Tliéophraste, en ses Physiques, les 
nommait sphères ramenantes (àvavTacpspoûc-a!.). 

Si l'on veut compenser exactement, pour le système inférieur, 
toutes les rotations du système supérieur, il suffira de placer entre 
ces deux systèmes des orbes en nombre égal aux orbes du système 
supérieur, puis de faire correspondre chacun des orbes annexes à 
chacun des orbes du système supérieur de telle manière que les deux 
sphères correspondantes tournent autour du même axe, avec la 
même vitesse angulaire, mais en sens contraire l'une de l'autre. 

Aristote a fort bien vu qu'il n'était pas nécessaire d'employer 
autant de sphères que cette méthode l'exigerait ; au lieu de main- 
tenir, en effet, entre les divers systèmes, une indépendance abso- 
lue, de telle sorte que chacun d'eux se meuve comme si les 
autres n'existaient pas, il n'y a aucun inconvénient à supposer 
qu'ils se transmettent les uns aux autres la rotation diurne, puis- 
qu'ils doivent tous prendre part à cette rotation. 

Par exemple, il ne sera pas nécessaire de mettre de sphère com- 
pensatrice entre le ciel des étoiles fixes cl le système de Saturne 
ni d'attribuer à Saturne un premier orbe mù du mouvement 
diurne; la sphère des étoiles fixes pourra jouer ce rôle ; et il 
semble bien qu'Aristole ait voulu qu'il en soit ainsi, car cela s'ac- 
corde avec le dénombrement que nous lui verrons faire. 

Le système de Saturne communiquerait au système de Jupiter 
un nombre de rotations égal au nombre des sphères que Galippe 
lui attribue, c'est-à-dire à quatre ; si l'on veut compenser les rota- 
tions de toutes ces sphères, sauf la révolution diurne issue de la 
première, on devra placer entre Je ciel de Saturne et le ciel de 

i. SiMPLicius, loc. cit., éd. Karsteu, p. 225, col. b ; éd. Heiberg-, p. Go/j. 



128 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Jupiter des sphères ramenantes dont le nombre soit inférieur d'une 
unité à celui des orbes de Saturne ; et c'est ce qu'Aristote dit d'une 
manière très précise. 

Mais, cela fait, les quatre orbes qui meuvent Saturne et les trois 
sphères ramenantes communiqueront au système de Jupiter un 
mouvement réduit au mouvement diurne ; il faudra donc suppri- 
mer le premier des orbes attribués par Galippe à Jupiter ; en sorte 
que l'introduction des trois sphères compensatrices entre le ciel de 
Saturne et le ciel de Jupiter devra augmenter seulement de deux 
unités le nombre des orbes imaginés par Galippe. Cela, Aristote 
ne l'a pas vu. Sosigène qui, en son traité Hep! :wv àve)vVwTOU<râ)v, 
avait fait, du mécanisme des sphères compensatrices, une étude 
très détaillée, le reproche au Philosophe. « Pour retrouver le 
nombre qu'indique Aristote, il faut, dit-il, compter deux fois la 
même sphère. » Simplicius nous a conservé l'analyse ' et la cri- 
tique 2 de Sosigène. 

Grâce à cette inadvertance, Aristote a mis trois sphères compen- 
satrices entre le ciel de Saturne et le ciel de Jupiter, trois autres 
entre le ciel de Jupiter et celui de Mars, quatre en chacun des 
intervalles laissés par les cieux suivants ; il a été amené de la 
sorte a compter, dans l'Univers, cinquante-cinq orbes distincts ; 
selon la remarque de Sosigène, il n'en eût dû compter que qua- 
rante-neuf. 

« C'est seulement de la sorte, déclare le Philosophe, que le 
mouvement des astres errants parvient à être complètement réa- 
lisé. — O'jtco vàp |jlov(uç zvoéyt-y.'. ty,v twv TtXay/jTwv oopàv owravTa 
Troiew-Gai. » 

Ainsi fut donc achevée, au gré d'Aristote, cette Astronomie des 
sphères homocentriques, appelée à être la première des théories 
physiques. Pour la première fois, en effet, dans la constitution de 
cette théorie, on vit le géomètre partir d'un certain nombre de 
principes simples qui lui étaient donnés d'ailleurs et, conformé- 
ment à ces principes, construire un système mathématique hypo- 
thétique, retoucher, compliquer ce système jusqu'à ce qu'il sauvât 
avec une exactitude suffisante les apparences décrites par les 
observateurs. 

Lorsque l'observation eût fait connaître des phénomènes que tout 
système de sphères homocentriques était, à tout jamais, impuis- 
sant à sauver, les astronomes géomètres acceptèrent d'autres 

i. Simplicius, loc. cit., éd. Karsten, |>. 223, col. a, à p. 22Ô, col. b; éd. Ilei- 
berg, p. 4y8 à p. 5o/ t . 

2. Simplicius, loc. cit., éd. Karsten, p. 225, col. a ; éd. Heiberg-, p. 002. 



LES SPHÈRES ElOMOCENTRlQUES 1 2'J 

principes et, à L'aide de ces nouveaux principes, combinèrent de 
nouvelles hypothèses ; mais la méthode qu ils suivirent pour con- 
struire de nouveaux systèmes astronomiques ne différa pas de celle 
qui avait servi à édifier le syslèine des sphères homocentriques. 

Cette méthode, on ne tarda guère à la transporter de l'Astro- 
nomie aux autres parties de la Physique ; l'auteur des Questions 
mécaniques attribuées à Aristote tenta de L'appliquer à l'équilibre 
des corps solides pesants et, à cette science de l'équilibre des soli- 
des pesants, Archimède donna une forme rationnelle d'une rare 
perfection; cette forme admirable, il l'étendit, en suivant toujours 
la même méthode, à l'équilibre des liquides et à celui des corps 
flottants. 

Ëuclide montra de son côté comment la seule hypothèse de 
l'égalité entre l'angle d'incidence et l'angle de réfraction suffisait à 
sauver les phénomènes que présentent les miroirs plans, concaves 
ou convexes. 

Ainsi, deux siècles avant notre ère, l'Astronomie, la Science de 
l'équilibre des poids, une partie de l'Optique avaient pris la forme 
de théories mathématiques précises, désireuses de satisfaire aux 
exigences du contrôle expérimental ; beaucoup de parties de la 
Physique n'ont, à leur tour, revêtu cette forme qu'après de longs 
siècles de tâtonnements ; mais, pour le faire, elles n'ont eu qu'à 
suivre la méthode par laquelle les premières étaient parvenues à 
l'état de théories rationnelles. 

L'attribution du titre de créateur de la méthode des sciences 
physiques a donné lieu à bien des querelles ; les uns ont voulu le 
donnera Galilée, les autres à Descartes, d'autres encore à François 
Bacon, qui est mort sans avoir jamais rien compris à cette 
méthode. En vérité, la méthode des sciences physiques a été 
définie par Platon et par les Pythagoriciens de son temps avec 
une netteté, une précision qui u'ont pas été surpassées; elle 
a été appliquée pour la première fois par Eudoxe lorsqu'il a 
tenté, en combinant des rotations de sphères homocentriques, 
de sauver les mouvements apparents des astres. 



DU HEM 



CHAPITRE IV 

LA PHYSIQUE D'ARISTOTE 



I 

J,A SCIENCE SELON ARISTOTE 

Dès le siècle de Périclès, la pensée hellénique avait conçu avec 
une admirable netteté cette forme de la Science que nous nom- 
mons aujourd'hui Physique théorique ou Physique mathématique ; 
elle avait compris comment le géomètre peut poser, au début de 
sa recherche, un petit nombre d'hypothèses simples et précises ; 
comment il peut, sur ces fondements, élever, à laide de la déduc- 
tion, un système apte à sauver toutes les apparences que la per- 
ception sensible a reconnues en observant les choses naturelles. 

Au système, logiquement construit, que le géomètre a édifié, 
quelle valeur convient-il d'accorder? N'est-il qu'un agencement 
artificiel, habilement combiné en vue de représenter les appa- 
rences, mais sans aucun lien avec les réalités que ces apparences 
peeouvrenl ? Est-il, au contraire, un aperçu de ces réalités, une 
vue des choses capable de pénétrer plus loin que la perception 
sensible? A cette question, des réponses bien différentes sont don- 
nées par les diverses écoles. 

L'opinion de Platon, eu ce point, est fort nette ; entre la percep- 
tion sensible et L'intuition, moins liante que celle-ci, mais incom- 
parablemenl plus élevée que celle-là, se place la méthode géomé- 
trique ; tandis que la perception sensible saisit seulement des 
accidents perpétuellement variables, des apparences qui sont 
aujourd'hui et qui, demain, auront disparu, la Géométrie connaît 



i.a l'inMHi i: u ARiSTui i (31 

des objets permanents ei éternels, des réalités; par l'étude de ces 
objets immuables, elle prépare nos âmes à L'usage de L'intuition 
qui peut seule contempler les essences et, en particulier, l'essence 
par excellence, Le Bien suprême. 

Cette doctrine platonicienne est caractérisée par la méfiance 
quelle professe à L'égard dos données de la perceptiou sensible ; 
ces données sont réputées incertaines parce que les accidents 
qu'elles nous révèlent sonl perpétuellement changeants; L'immu- 
tabilité est regardée comme la marque propre de la réalité ; il n'y 
a donc connaissance de ce qui est réellement, il n'y a science 
digne de ce nom, que là où les choses connues sont immuables et 
éternelles, comme le sont les vérités de la Géométrie, comme le 
sont les idées que contemple l'intuition. 

Comment pourrait-on trouver trace d'une semblable opinion en 
une doctrine, si cette doctrine place en la perception sensible le 
principe de toute connaissance de la réalité, si elle proclame le 
sens infaillible lorsque à l'aide d'organes sains, il perçoit le sen- 
sible qui lui est propre, si elle ne veut rien mettre en l'intelli- 
gence dont le sens n'ait d'abord eu la possession ? Or telle est la 
doctrine péripatéticienne. Comparée à la doctrine platonicienne, 
elle nous apparaît comme une réhabilitation de la perception sen- 
sible, de l'expérience, aux dépens du raisonnement géométrique 
et de l'intuition. 

Afin de comprendre exactement ce qu'Aristote va dire de la 
Science qui nous intéresse ici en particulier, de la Science physi- 
que, examinons d'abord ce qu'il pense de la Science en général. 
Nous le saurons par l'étude des deux livres que le Stagïrite avait 
consacrés à l'analyse logique de la démonstration et qui ont, après 
lui, reçu le nom de Seconds ou de Derniers analytiques ('AvaXycwà 
os-jTspa ou uarépa). 

Quelles sont les conditions essentielles de fonte démonstration 
destinée à donner La connaissance scientifique de quelque vérité ? 
Il faut ' que les principes dont se, tire cette démonstration soient 
premiers et qu'ils nous soient connus sans démonstration. Il faut, 
en effet, qu ils nous apparaissent comme les causes de la conclu- 
sion ; pour cela il est nécessaire qu'ils la précédent, qu'ils soient 
avant elle (-pÔTspa) et qu'ils soient mieux connus qu'elle (yvwv.uco- 
Tepa). Mais ces conditions ne sont pas exemptes d'ambiguïté et 
demandent explication. Autre chose est, en effet, pour une vérité, 

i. Aristote, Seconds Analytiques, livre I, eh. Il (Aiustotelis Opéra omnia, 
éd. Ambroise Firroin-Didot, Parisiis, i8'|S; t. I, p. i22;éd. Bekker, Berolini, 
18M1 , vol . I, p. 71, col. b). 



132 LA COSMOLOGIE HELLÉMQUE 

d'en précéder une autre par nature, autre chose de la précéder 
dans l'ordre où nos connaissances sont acquises ; autre chose est, 
pour la première vérité, d'être susceptible, par soi, d'être mieux 
connue que la seconde, autre chose de nous être plus aisément 
connue. « Par rapport à nous, les choses qui sont les premières et 
les mieux connues, ce sont les choses qui sont les plus voisines 
de la perception sensible ; celles qui, en elles-mêmes (aTcXwç, sim- 
plicité?*), sont les premières et les mieux connues, ce sont celles 
qui sont les plus éloignées de cette perception. Celles, en cii'et, 
qui sont les plus éloignées du sens sont les plus universelles ; 
celles, au contraire, qui sont les plus voisines du sens, sont les 
choses singulières ; or les choses universelles et les choses singu- 
lières s'opposent les unes aux autres. » 

Les vérités qui sont, par elles-mêmes, les premières et les 
plus connues doivent servir de principes à la démonstration. De là 
cette conséquence : Les connaissances les plus exactes et les 
plus vraies sont précisément celles que l'homme a le plus de peine 
à acquérir ; « Les sciences extrêmement générales ' sont celles 
que les hommes ont le plus de peine à connaître, et ils ne les 
connaissent que par à-peu-près, car elles sont les plus éloignées 
des sens; les sciences les plus certaines sont celles qui portent 
sur les choses premières. » 

11 n'y a donc de science démonstrative que des choses univer- 
selles - ; partant, le sens ne nous donne la science de rien, car 
il ne nous fait connaître que des choses singulières. Une science 
pourra prétendre à des démonstrations d'autant plus générales et 
certaines, elle excellera d'autant plus qu'elle portera sur des sujets 
plus éloignés de la perception sensible. « Cette science-là : \ qui 
traite de ce qui u'est pas soumis au sens ((jlyj xafy' y7coxsi|jL£vou), est 
meilleure que celle qui traite de ce qui est soumis aux sens (xaO' 67:0- 
xetjjiivou) ; ainsi l'Arithmétique est meilleure que l'Harmonie ». 

Ces diverses citations, dans lesquelles s'affirme la supériorité que 
la science de l'universel possède sur la connaissance sensible des 
choses singulières, ne paraissent pas, jusqu'ici, mettre Aristote en 
contradiction avec Platon ; elles semblent, en elièt, reléguer la 
perception sensible à une très humble place. Si nous ne les com- 
plétions, elles nous donneraient une idée bien fausse de l'impor- 

i. Aristote, Métaphysique, livre I, ch. Jl (Akistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, j>. 470; éd. Bekker, vol. II, p. 982, col. a). 

2. Aristote, Seconds Analytiques, livre 1, ch. XXXI (Aristotelis Opéra, 
éd. Didot, l. I, ]>. i5o ; éd. Bekker, vol. 1, j>. 87, col. b). 

3. Aristote, Seconds Analytiques, livre!, ch. XXVII (Aristotelis Opéra, 
éd. Didot, t. I, p. i4o 5 éd. liekker, vol. I, p. 87, col. a). 



LA PHYSIQ] l d'aRISTOTE 133 

tance primordiale que le Stagiritc attribue au sens, à VaX<r^r\<jiq. 

La science des choses universelles s'acquiert par démonstration 
et toute démonstration prend pour point de départ des vérités 
premières qui sont indémontrables. Mais ces vérités premières, 
comment en avons-nous connaissance ? A cette question capitale, 
écoutons la réponse si explicite que donne Aristote ' : 

« Il <>st manifeste que là où la perception sensible v.'.? f >-r t -7<.;i 
ferait défaut, La science démonstrative l-'.n-r^rf, ferait, elle aussi, 
nécessairement défaut, car il serait impossible de L'acquérir. Nous 
apprenons, en effet, suit par induction ' :--/-'(. r-y, . soi! par déduc- 
tion (otrcoSedjiç). La déduction part des vérités universelles, l'induc- 
tion des vérités particulières. Mais il est impossible d'acquérir la 
contemplation des vérités universelles, si ce n'est par induction. 
Les notion, mêmes qui sont dites provenir de l'abstraction (àcpai- 
pscriç) ne sont connaissables que par induction ; cela résulte de ce 
que ces choses existent en des sujets particuliers, et qu'elles ne 
sont point séparables de chacun des sujets particuliers considérés 
comme tels. On ne saurait donc instruire ceux qui seraient dépour- 
vus de perception sensible ; les choses singulières, en effet, ne 
peuvent être connues que par les sens ; on n'en saurait acquérir 
une science démonstrative. D'autre part, on ne saurait connaître 
l'universel, si ce n'est par induction, ni pratiquer l'induction en 
dehors de La perception sensible. » 

En quoi consiste cette induction qui, de la perception sensible 
des choses singulières, nous conduit à la connaissance de l'uni- 
versel ? Déjà, en ce que nous venons de lire, Aristote nous l'a 
laissé entrevoir : L'universel n'existe que dans les objets singu- 
liers ; il n'en peut être distingué que par abstraction; mais cette 
séparation ne saurait être effectuée tant que l'objet singulier 
demeure tel. Cette pensée appelle tout naturellement son com- 
plément : Pour qne l'abstraction parvienne au discernement de 
l'universel, il faut que le sen ; ait perçu une foule d'objets singu- 
liers et les ait comparés entre eux. « Si nous nous trouvions sur 
la Lune, dit le Stagirile -, et que nous vissions la Terre interposée 
entre Le Soleil et nous, nous ne comprendrions pas pour cela la 
cause de l'éclipsé de Lune ; nous constaterions que la Lime est 
actuellement éclipsée, mais nous ne saurions aucunement pour- 
quoi elle l'est, car il n'y a pas de perception sensible de l'uni- 

i. Aristote, Seconds Analytiques, livre I, eh. XVIII (Aristotki.is Opéra, 
éd. Didot, t. I. |t. i3g ; éd . Bekker, vol !, p. Si, mil. a et h). 

2. Aristote, S>-mn<ls Analytiques, livre I, ch. XXXI | Aiustotelis Opéra, éd. 
Didot, t. I.p. 25o; éd. Bekker, vol I. p. 87, col. I>. et p. SX, roi . a). 



13 i LA. COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

versel. Mais si nous observions fort souvent ce même événement 
en y pourchassant ce qui s'y trouve d'universel, nous finirions par 
en acquérir la science démonstrative. Par l'observation d'un grand 
nombre d'objets singuliers, l'universel est mis en évidence. 'Exyàcp 
twv xaO' l'xaora TCAeiôviov to xa9oAou otJAôv. » 

Plus loin *, Aristotc analyse le mécanisme de cette opération 
par laquelle l'observation répétée des choses singulières engendre 
en nous la connaissance de l'universel. « De la perception sensi- 
ble, naît le souvenir. Du souvenir maintes fois répété d'un même 
événement, naît l'expérience ihi-i'.piy.) ; en effet, des souvenirs 
multiples, mais qui ne diffèrent que numériquement, constituent 
une expérience unique (iroÀAal av/juta-. tù àp'.Bjjuo spire tpîa pûa 
èVdv). Mais l'expérience, c'est l'universel qui demeure encore en 
repos [et latent] au sein de l'âme, c'est ce qui est unique à coté de 
la multiplicité des souvenirs ; car il se retrouve en chacun de ces 
souvenirs, toujours un et toujours le même. Tout cet universel, 
c'est le principe de la connaissance technique (-rsyvr,) et de la 
science démonstrative (s7ct.o , '«7)|xrç) ; de la connaissance technique, 
si l'objet recherché est la production d'une œuvre ; de la science 
démonstrative, si cet objet est l'être. ». 

La connaissance des vérités universelles n'est donc nullement, 
comme le voulait Platon, réservée à une intuition (vÔYjmç) entière- 
ment détachée de la connaissance sensible ; c'est l'induction qui 
les abstrait de l'expérience, c'est-à-dire des données de la per- 
ception sensible conservées en la mémoire. 

Et cependant, cette connaissance des principes, qu'Àristote 
nomme- l'intelligence (voùç), est la plus sûre de nos connais- 
sances ; elle est plus certaine encore que la science déductiye 
(ètturoifjiT]), car il faut que les principes soient mieux connus que ce 
qu'ils sers eut à démontrer. 



Il 



LA PHYSIQ1 i: ET SKS RELATIONS AVEC LA MATHEMATIQUE 
ET LA MÉTAPHYSIQUE 

De La doctrine dont nous venons de retracer les lignes essentiel- 
les, voyons comment use Aristotc pour détinir l'objet de la Physi- 

i. Aiustotic, Seconds Analytiques, livre II, ch. XV [XIX] (Aristotèlis Oper*a, 
éd. Didot, i. 11, [>. 170 ; éd. Bekker, vol. I, |>. roo, col a et a). 

■' A.HI8TOTE, Seconds Analytiques, livre II, ch. XV [XLX] (Aristotèlis Opéra, 
éd. Didot, I. I, p. 171 ; < ; il . lîcUker, vol. [. |>. 100, col. h). 



\ l'iIMnl I h MU 



un; 135 



que 1 , et pour déterminer les rapports de cette Bcience avec Les 
deux autres branches de la Philosophie spéculative, avec la Mathé- 
matique et la Théologie. 

S'il n'y a de science que "les réalités, et si toute réalité est néces- 
sairement immuable, il n \ a de science que des choses immua- 
bles ; la Mathématique, étude des propriétés invariables des nom- 
bres et des figures, et la Théologie, contemplation intuitive des 
idées éternelles, étaienl les deux seules sciences qu'un platonicien 
pût reconnaître; par un audacieux renversement des dogmes les 
plus essentiels du Platonisme, Aristo'e définit une troisième 
science, la Physique. 

Dans les choses, Platon avait distingué entre les accidents et 
les principes. Les accidents, qui sont seuls soumis à la perception 
sensible, sont perpétuellement changeants; ils sont sujets à la 
génération et à la destruction. Les principes sont permanents, 
ils ne naissent point et ne meurent point; ils sont figures, accessi- 
Ides au raisonnement géométrique, et idées, objets d'intuition. 

Cette théorie de son maitre, Aristote la combat sans relâche. 
« Il n'est rien qui soit corruptible par L'accident -. L'accident, en 
effet, c'est ce qui peut ne pas être ; la corruptibilité, au contraire, 
résulte des propriétés qui appartiennent nécessairement aux 
choses où cette corruptibilité existe ; sinon, une même chose pour- 
rait être tantôt corruptible, et tantôt incorruptible lorsque ce par 
quoi elle est corruptible se trouverait ne pas exister en elle. Il faut 
donc qu'en chacune des choses corruptibles, la substance même 
soit corruptible, ou que La corruptibilité réside en la substance. 
On peut répéter le même discours touchant les choses incorrupti- 
bles. » 

Aux êtres incorruptibles donc, mais à ceux-là seulement, il con- 
vient d'attribuer des principes incorruptibles ; aux choses qui sont 
sujettes à la naissance, à la transmutation et à la mort, des prin- 
cipes qui naissent, changent et meurent avec elles. C'est une grave 



mis : 

Les Iniii livres de la Physique (Qvaix% «xpôuaiç, physica auscultât îo) ; 

Les quatre livres du Traité du Ciel ((le/ai Oûpavou, DeCcelo)', 

Les deux livres du Traité de la génération et de la destruction [des sub- 



i. La connaissance de la Physique d'Aristote se tire surtoul des écrits 
suivants : 

.0 L< 
20 L 

stances] (riîoi -/uiiiu^ /.ai ^Oooà;, Df g<'tvi-;ilionc et corruptione) . 

4° L;i Science des météores (Mt-ca>0oXoYtxâ), composée de quatre livres donl 
le dernier est d'une authenticité douteuse). 

5° Les treize livres qu'Aristote désignait comme traitant De la philosophie 
première {ïiep'i rij$ nptaTVi fùoaofiuç) el que, depuis Nicolas de Damas, on dési- 
gne sous le nom de Métaphysique (Msr« ra f\jav/.u). 

•i. Aristote, Métaphysique, livre IX, ch. X (Aristotklis Opéra, éd. Fir- 
min-Didot, t. Il, p. i x/j ; éd. Bekker, vol. IL p. io5o, ml . ai. 



136 LA COSMOLOGIE BEl.LÉMQUE 

erreur de donner pour substance première, à des êtres changeants 
et incorruptibles, des idées immuables et éternelles. 

Lorsque les partisans des doctrines platoniciennes « discourent 
des apparences \ ils formulent des propositions qui ne s'accordent 
pas avec ces apparences. La cause en est qu'ils choisissent mal 
les principes premiers, et cela parce qu'ils veulent tout contrain- 
dre à se conformer à certaines opinions bien arrêtées. Or, il est 
également nécessaire que les principes des choses sensibles soient 
sensibles, que ceux des choses éternelles soient éternels, que ceux 
des choses corruptibles soient corruptibles ; il faut, d'un manière 
absolument générale, que les principes soient homogènes aux êtres 
qu'ils dominent. — Aet vàp... sivai rà; y.y/y.^... o/oK 6p.oveveïç to'.ç 
'Jttoxs (.pivot;. » 

Il n'est donc pas sensé d'attribuer aux corps qui tombent sous 
les sens des principes que la raison seule peut concevoir ; au feu 
qui échauffe les corps, qui les fond, qui les brûle, de donner 
comme substance une pure figure de Géométrie, le tétraèdre régu- 
lier. « Cet effort pour transformer les corps simples en figures 
géométriques est absolument déraisonnable 2 ». Aristote multiplie 
les objections à l'encontre d'une telle tentative qu'il juge absurde. 

Sans doute, Aristote, comme Platon, proclame 3 évidente cette 
vérité qu'il n'y a pas de science de ce qui est accidentel : « "Oti 
S'sTcwTTifjiT) o'jx l'o-Tt. to'j truuiêEêrjxoTOç, ©avepév. » Mais il n'en conclut 
pas avec Platon qu'il n'y a pas de science de ce qui peut naître et 
périr ; car sous la génération et la corruption des accidents sont 
des causes et des principes qui, eux aussi, naissent et meurent 4 : 
« Ot». o î'.clv y.zyy). xal avua vevv7)Tà xal csOaprà aveu to'j vîyvsaGai xai 
©QeipsaOa'., epavepôv. » Ces principes, ces causes sont objets de 
science ; et cette Science, dont la possibilité même est incompa- 
tible avec les dogmes essentiels du Platonisme, c'est la Physique. 

Quel est donc le genre d'êtres que cette Physique va étudier ? 
Elle étudiera 5 l'être «. dont la substance contient le principe du 
un m veinent ou de L'arrêt de mouvement qui se produit en elle — 

i. Aiustotr, De Cœlo, lih. III, cap. VII (Ahistotelis Opéra, éd. Dîdot, t. II. 
I>. 4 2 ' '- éd. Bekker, vol. I, |». Ho6. col. ;i) 

2. Aristote, h" <:<rl<>, lii>. III, cap. VIII (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, i. Il, 
p. /| v i ; éd. Bekker, vol I. y. '.'■>()-, col. ,-i). 

3. Aristote, Métaphysique, livre V, ch. Il (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. Il, p. f)36 : éd. Bekker, vol. II, p. 1027, col. a). Cf. Seconds Analytiques 
livre I. ch. VI (Aristotelis Opéra, éd Didot, 1 1, p. 128: éd. Bekker, vol. I, 

|t. 7."), col . ;i) 

4. Aristote, Métaphysique, livre V, ch. I (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, 
l. Il, |> 526 ; éd Bekker, vol M, p. 1027. col. a). 

5. Aiusion., Métaphysique, livre V, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 

1. II. pi.. .Y'/| -.">:'..-) : éd . Bekker, vol. Il, p ko!"», col. h). 



LA PHYSIQUE DAR1ST0TE 137 

Oùff'la sv /, v, "jy/'\ ~i^ x'-v/jcrsio; xal cnrào-su)^ sv aurip. » « Ses spécula- 
tions auronl pour objet l'être qui peut être mû — ©ecoprjTwcri tcsoi 
towjvov ov o Èoti SuvaTOv v.'.vz'.r-hy.'.. » 

Mais, en affirmant ainsi que L'objet de la Physique, c'esl L'être 
mobile par essence, <• est-à-dire, au sens très général que Le terme 
mobile prend en la Philosophie d'Aristote, L'être dont la substance 
<>st sujette an changement, on ne définirai! pas d'une manière 
assez précise la nouvelle science; la Mathématique, en effet, peut, 
elle aussi, étudier L'être mobile. Alin de séparer sans ambiguïté 
possible la Physique de la Mathématique, nous marquerons la 
première discipline d'un nouveau caractère : l'essence qu'elle étu- 
diera ne sera pas seulement mobile ; bien qu'en général conce- 
vable par la raison, elle sera inséparable de la matière : « f-)so>py ( - 
twcv) Ttepl 70».o*jtov ov o sort ôuvaTov xwsïa'Qat, xal Ttspl ouaiav T7JV xa-rà 
tov Xôyov <<>ç sra. tô itoXti, où ywv.a-Tr.v [xôvov. » A la différence delà 
Géométrie, dont les spéculations peuvent porter sur des objets 
mobiles, mais qui sont alors séparés de toute matière, les objets 
mobiles que la Physique considère sont étudiés non comme des 
êtres séparés, mais comme des êtres qui résident en la matière et 
lui sont unis : Où yeopwTa, iÀV <oç êv jXr,. 

Si donc il n'existait pas d'autres êtres que ceux qui sont insépa- 
rables de la matière et sujets au changement, la Physique serait la 
première des Sciences. Mais il est un être immobile, immuable, 
éternel, distinct de la matière. Cet être est l'objet dune science 
supérieure à la Physique, de la Science des choses divines. Cette 
science, ainsi définie par son objet, Aristote la nomme ' la Théo- 
logie ou la Philosophie première. 

Tandis que la Physique étudie l'être en tant qu'il est sujet au chan- 
gement, en tant qu'il réside en la matière, la Philosophie première 
s'élève à un point de vue beaucoup plus général ; elle étudie - l'être 
non plus en tant que matériel et mobile, mais simplement en tant 
qu'être ; elle examine ce que c'est que l'être, elle recherche ce 
qui se trouve nécessairement en tout être : « Dspl toû ovtoç ■} ov 
TaÛTïjç âv si-/} QeojpTJcm, xal v. èart xal -y. ÙTràpvovra y, ov. » 

Platon, lui aussi, admettait l'existence d'une Science des choses 
divines, d'une Théologie, d'une contemplation du Bien suprême. 
Mais, pour atteindre à cette contemplation, l'esprit devait recou- 
rir à l'intuition ; il devait user d'un mode de connaissance incom- 



i. Aristote, loc. cit. (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. Il, |>. r>j."> ; éd. Bekker, 
vol. Il, j». 1026. col. a). 

2. Aristote, loc. cit. Cf. : Métaphysique, livre X, ch. III et ch. IV (Aristote- 
ms Oppr.i, éd. Didot, t. 11. |> 588 ; éd. Bekker, vol. Il, p. 1027). 



138 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

parablement plus élevé que la perception sensible, par laquelle il 
connaît les choses soumises à la naissance, au changement et à la 
mort. 

Cette opposition entre la faculté par laquelle nous acquérons la 
connaissance des êtres corruptibles et celle par laquelle nous 
atteignons la Science des choses divines, Aristote la proscrit abso- 
lument. La Philosophie première s'élève au-dessus de la Physique 
par la généralité de l'objet qu'elle considère, non par la méthode 
qu'elle suit pour parvenir à connaître cet objet. Elle se distingue 
de la Physique ' de la même manière que les Mathématiques se 
distinguent de cette science, par une abstraction poussée plus 
loin. 

Les Mathématiques considèrent les mêmes êtres que la Physi- 
que ; mais, en ces êtres, elles suppriment tout ce qui est sensi- 
ble, la gravité ou la légèreté, la dureté ou la mollesse, le chaud 
• ni le froid, pour n'y plus considérer que la grandeur et la con- 
tinuité ; par cette abstraction, elles constituent l'objet propre de 
leur spéculation. De même, la Physique, étudie les êtres et leurs 
principes non pas en tant qu'êtres, mais en tant qu'ils sont mobi- 
les, qu'ils sont sujets au changement, qu'ils peuvent s'engendrer 
ou périr. Par une abstraction plus radicale, la Philosophie pre- 
mière délaisse en ces êtres tout ce qui est génération, modifica- 
tion, corruption ; purement et simplement, elle les considère en 
tant qu'êtres et, par là, s'élève à la connaissance générale de l'être. 

Visiblement, la Physique est la science dont l'abstraction tirera 
les autres doctrines spéculatives. Or, la Physique est dominée par 
la perception sensible. Non seulement la perception sensible est le 
point de départ de la Physique, mais elle en est encore la fin. La 
Physique ne se contente pas de tirer ses principes des données que 
les sens lui fournissent ; elle choisit aussi ses principes de telle 
manière que les conséquences qui en découlent continuent à s'ac- 
corder avec le témoignage des sens. Ecoutons en quels termes 2 
Aristote gourmande les Platoniciens qui ne consentent pas à suivre 
cette méthode et refusent d'emprunter aucun principe à l'expé- 
rience des sens : 

« Lorsqu'ils discourent de ce qui apparaît aux sens, il leur arrive 
de dire des choses qui ne s'accordent nullement avec ce que l'on 
constate. Le cause en est qu'ils ne choisissent pas convenable- 

i. Abistote, Métaphysique, livre X, ch. III e1 ch. IV (Ahistotems Opéra, 
éd. Didot,p. 588 ; éd. Bekker, vol. Il, p. 1027). 

■>.. Aristote, De C<rl<> lil>. III, cap. VII (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. Iy>.\ ; éd. Bekkel*, vol. [, p. 3o6, col. ;i)- 



I\ PHYSIQUE d'aïUSTOTE 139 

ment les premiers principes Par suite de la prédilection qu'ils 

ont pour ces principes | choisis par eux |, Qs semblent se comporter 
exactement comme ces gens <[iii, dans les discussions, gardenl 
coûte t[iic coûte leurs positions; ils Laissenl passer lonl ce qui 
advient, convaincus qu'ils possèdent les vrais principes ; comme 
s'il i)'é!;iil pas nécessaire de choisir certains principes selon Les 
événements, et surtout selon la lin que 1 <>n veut atteindre ! ( lr, La fin 
d'une connaissance technique, c'est L'œuvre à produire ; de même, 
la fin de La Physique, c'esl ce que La perception sensible nous l'ait 
apparaître toujours el d'une manière assurée — TéXoç 8s xi\t ptlv 
Tzoïr^'.v.r^ étttcTïf{jL7iç to spvov, tï\ç 8s o-jt'.xt^ to ©atv6fji.svov àet xuptw? 
xatà T7|V avrOr^'.v. » 

La source de la certitude en Physique ne découle pas de la 
raison, niais de l'expérience. Aristote raille ' « ceux qui regar- 
dent le motif de la confiance comme n'étant pas tiré des choses 
qui nous apparaissent par les sens, comme étant bien plutôl 
déduit de leurs raisonnements — To retcrtôv oùx :'x twv oas.voo.evwv 
àOcoûc-'.v yj'/}j. jx.ô'Xaov sV. twv aoycov. » Ceux-là « ne cherchent pas à 
découvrir des causes et à combiner des raisonnements en vue des 
apparences sensibles ; mais ils tirent à eux ces apparences, dans le 
sens des opinions et des raisonnements qui leur sont propres ; ils 
s'efforcent de les accommoder à ces opinions et à ces raisonne- 
ments. » 

Ailleurs 2 encore Aristote gourmande les Platoniciens qui pen- 
sent expliquer les qualités des corps en les composant de figures 
géométriques : « La cause, dit-il, pour laquelle ils se montrent 
peu capables de reconnaître les choses qui peuvent s'accorder les 
unes avec les autres, c'est leur défaut d'expérience (y, acrestpta). Plus 
un esprit a établi sa demeure au sein des choses de la nature, 
plus il est capable de choisir pour hypothèses des principes tels 
qu'ils soient aptes à fournir une longue suite de conséquences 
vérifiées ; mais ceux qui ne sont point capables de discerner, 
parmi un grand nombre de raisons, celles qui dominent les autres, 
ceux-là ne tiennent compte que de peu de considérations et se 
prononcent à la légère. » 

La pensée d'Aristote, en ces divers passages, s'affirme avec La 
plus grande netteté. La Physique a al teint son but lorsque ses 
conclusions s'accordent avec ce que la perception sensible nous 

i. Aristote, De Caelo, lib. Il, cap. XIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. Il, 
p. 4°3 ; éd. Bekker, vol. I, |>. 293, col. a). 

2. Aristote. De generatione et corruptione, lil>. [, cap. II (Aristotelis Opéra, 
éd. Didot, t. II. p. 435 ; éd. Bekker, vol. I. p. 3i6, côl.a). 



1 10 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

manifeste d'une manière permanente et certaine. (Test à ce but 
qu'elle doit tendre constamment lorsqu'elle recherche les causes ; 
c'est en vue de cette concordance avec les phénomèmes qu'elle 
doit diriger ses déductions. Donner {dus de confiance aux raison- 
nements construits par nous qu'au témoignage des sens, solliciter 
les phénomènes afin de les conformer à nos opinions, ce serait 
folie. 

C'est la perception sensible, au gré d'Àristote, qui, seule, 
imprime la marque de la certitude en la conclusion à laquelle 
aboutit le raisonnement du physicien ; pour Platon, au contraire, 
les apparences manifestées par les sens étaient incapables de cer- 
titude ; seules pouvaient être tenues pour vraies les propositions 
que le géomètre leur substituait. Lorsque le mathématicien, à 
l'aide d'une théorie, sauve les apparences, Platon pensait qu'il 
laisse découler jusqu'à ces apparences quelque chose de la certi- 
tude dont la méthode géométrique est capable ; Aristote croit, au 
contraire, qu'il fait remonter jusqu'à sa théorie une part de la 
vérité que les sens ont directement saisie. De la doctrine platoni- 
cienne à la doctrine péripatéticienne, on passe en intervertissant 
les rôles que la théorie mathématique et la perception sensible 
jouent l'une par rapport à l'autre. 

Nous ne nous étonnerons donc pas de voir Aristote attaquer, en 
toutes circonstances, l'opinion que Platon professait au sujet des 
Mathématiques. 

Platon faisait du raisonnement mathématique une faculté inter- 
médiaire entre la perception sensible et l'intuition. Les êtres qui 
servent d'objets aux Mathématiques sont, assurément, inférieurs 
en perfection aux idées que contemple l'intuition ; comme les idées, 
cependant, ils sont éternels et immuables ; par là, ils surpassent 
infiniment les accidents périssables et changeants qui sont tout ce 
que la perception sensible nous peut révéler. 

Ces êtres mathématiques, doués d'une réalité incomparable- 
ment supérieure à celle des données des sens, Aristote en nie réso- 
lument l'existence : « Je dis donc ' que certains philosophes, outre 
les idées et les choses sensibles, admettent l'existence d'êtres 
mathématiques : en sorte qu'ils en font une troisième sorte d'êtres, 
en dehors des idées ei des êtres qui sont ici-bas. Mais en dehors 
de l'homme en soi et des hommes particuliers, du cheval en soi 
et des chevaux en particulier, il n'y a ni un troisième homme, ni 
un troisième cheval. * 

i. Aristote, Métaphysique, livre X, ch. 1 (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 

l>. 585 ; «'-il . Bekker, vol. Il, |>. io5(), <•<>!. 1»). 



LA PHYSIyl I d' ARISTOTE III 

La Mathématique ne viendra donc plus se placer entre la con- 
naissance des choses sensibles et La contemplation des idées : elle 
ne sera plus, en excellence, supérieure à la Physique : au-dessus 
de la Physique, science de l'être mobile, il n'y a que la science de 
l'être immobile ou la science de l'être en soi. la Théologie ou Ja 
Philosophie première : cel abaissemenl du rang accordé à la 
Mathématique se marque déjà en cette phrase d'Aristote ' : <• Il y 
a trois philosophies théoriques, la Mathématique, la Physique, La 
Théologie. »> 

Quelle est donc l'exacte relation de la Mathématique à la Physi- 
que? Cette relation. Aristote ne cesse de la définir et de la pré- 
ciser. 

Les objets que la Mathématique étudie ne sont pas des êtres 
distincts de ceux qu'étudie la Physique ; les mômes objets peuvent 
être soumis aux spéculations du mathématicien et à celles du phy- 
sicien ; mais celui-ci les considère tels qu'ils sont en réalité, c'est- 
à-dire comme unis à la matière ; celui-là les analyse après les 
avoir, par abstraction, séparés de la matière. 

<• (l'est, en etlet -, le propre des êtres mobiles de se prêter à une 
telle séparation, effectuée par l'intelligence, et cela sans que ceux 
qui pratiquent une telle abstraction engendrent aucune contra- 
diction, aucune erreur. » 

Le physicien prendra pour sujet de ses études le nez courbé, 
réalisé en chair et en os : le mathématicien raisonnera sur la cour- 
bure abstraite, sans se soucier de savoir si cette courbure se trouve 
réalisée en un nez ou en aucun autre corps réel. 

« Le mathématicien 3 construit sa théorie à l'aide des objets que 
lui fournit L'abstraction '~--y. ~'y. zz icoaipsastos). Il spécule après 
avoir retranché tout ce qui tombe sous les seus. telles la gravité 
ou la légèreté, la dureté ou la mollesse, tels le chaud ou le froid 
et toutes les qualités sensibles qui s'opposent les unes aux autres; 
il ne garde que la quantité et la continuité, pour certains objets 
suivant une dimension, pour d'autres objets suivant deux dimen- 
sions : les passions diverses dont ces objets peuvent être affectées, 
il les considère seulement au point de vue de la grandeur et de 
la continuité; en ces passions, il n'étudie rien d'autre que cela. » 

Non seulement les objets qu'étudie le mathématicien ont été, 

i. Aristote, Métaphysique, livre Y, eh. I (Aristotblis Opéra, éd. Didot, 
t. H, p. 535 ; éd. Bekker, vol. II, p. 102O, col. a). 

2. Aristote, Physique, livre II, ch. Il (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II. 
p. 262 ; éd. Bekker, vol. I. p. ig3, col. 1>). 

3. Aristote, Métaphysique, livre X, ch. III (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 588; éd. Bekker, vol. 11, p. 1061, coll. a et b). 



142 JA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

par abstraction, dépouillés de toute qualité sensible autre que la 
grandeur et la continuité, mais encore, en les étudiant, le mathé- 
maticien n'examine pas s'ils sont ou non doués d'une existence 
réelle. « Lorsque le mathématicien ' considère quelque partie du 
sujet qui lui est propre, lorsqu'il raisonne, par exemple, sur les 
lignes ou sur les angles ou sur les nombres ou sur telles autres 
grandeurs, il n'étudie pas ces objets en tant qu'existants, mais en 
tant que chacun d'eux est continu suivant une ou deux ou trois 
dimensions. » 

La Mathématique ne traite donc pas d'autres êtres, et doués de 
plus de réalité, que ceux dont traite la Physique. Ces deux scien- 
ces considèrent les mêmes êtres, mais elles les considèrent à des 
points de vue différents. 

C'est par cette différence de point de vue 2 que des sciences, 
habituellement regardées comme mathématiques, mais qui sont, 
bien plutôt, des sciences physiques, savoir la Perspective (c'est- 
à-dire l'Optique), la Musique et l'Astronomie, s'opposent, en quel- 
que sorte, à une science purement mathématique, telle que la 
Géométrie. c< La ligue que considère la Géométrie est une ligne 
naturelle ; mais la Géométrie ne l'étudié pas en tant que réalisée 
dans la nature ; la ligne que, de son côté, considère la Perspective 
est une ligne mathématique ; mais la Perspective ne l'étudié pas 
en tant que mathématique ; elle l'étudié en tant que naturelle. » 

Des réilexions semblables peuvent être faites au sujet de l'As- 
tronomie qui, en dépit de sa forme géométrique, demeure une 
science pbysique. « C'est assurément au physicien :! qu'il appartient 
de savoir quelle est la nature du Soleil, quelle de la Lune ; par- 
tant, il serait absurde de prétendre qu'il ne doit rien savoir des 
accidents qui leur arrivent en vertu de leur nature ; aussi voit-on 
ceux qui raisonnent sur la nature, raisonner également sur la 
ligure du Soleil et de la Lune, examiner si la Terre ei te Monde 
sont sphériques ou non. Le mathématicien traite aussi de ces 

i. Attisions*, Métaphysique, livre X, eh. IV (Aristotëus Opéra, éd. Didot, 

t. Il, p. 588 ; éd. Bekker, vol. Il, p. 1061, col. I»). 

■'. Â.RISTOTE, Physique, livre If, ch. II (AristOTELIS Opéra, éd. Didot, t. II, 

p. ziïi ; éd. Bekker, vol I, |>. io,4> col, a) — Ailleurs [Métaphysique, livre Ail, 
ch, III (éd. Didot, I. M, (). <h/ ( . éd. Bekker, vol. Il, p. 1078, col. a)]. Aristote 
place l'Harmonie et la Perspective au nombre «les sciences mathématiques : 
a Ni l'une ni ranlee, dit-il, ne raisonne sur la vue ou sur la voix en tant que 
lelles, mais sur îles lignes et des nombres eq tant que lignes et nombres ; ce 
sont là, en effet, les sujets qui leur sont propres ». Un peu avant [Métaphysi- 
que livre Ml, ch. Il (éd. Didot, 1. Il, p. 612; éd, Bekker, vol, II, |>. 1077, 
col. a)], il avail assimilé l'Astronomie à la Géométrie. 

.'!. Ai'.tsroTK, loc. cit. (AmsTOTK.us Opéra, éd. Didot. t. Il, j). 2O2 ; éd. Bekker, 
vol. I, j>. n.)0, col. b). 



LA PHÏSigl i DARISTOTE 1 VA 

figures, mais non pas en tant qu'elles Limitent des corps natu- 
rels; il considère les accidents 'des corps célestes], mais il ne 
recherche pas commenl Les corps étanl de telle nature, lels acci- 
dents leur doivenl arriver; par conséquent, il abstrait. » 

En ces diverses branches de la Science physique qui ont, par 
leur forme, L'aspecl de Sciences mathématiques, il y a, pour ainsi 
dire, deux sciences à distinguer ; L'une est la science d'observa- 
tion ; L'autre est la science qui l'ait usage de raisonnements 
empruntés aux diverses parties des Mathématiques. C'est la pre- 
mière qui constate la réalité des phénomènes physiques (xb oxi) ; 
la seconde a pour objet de démontrer le pourquoi (xb SwTt) de ces 
phénomènes, en déduisant des premiers principes de la Science 
des conclusions conformes aux apparences observées. 

« La démonstration du ~h cru, dit Aristote ', et la démonstration 
du xb o'.ôt». sont de telle sorte que la première soit subordonnée à la 
seconde ; ainsi en est-il de l'Optique par rapporta la Géométrie, 
de la Mécanique, par rapport à la mesure des solides (Stéréomé- 
trie), de l'Harmonie par rapport à l'Arithmétique, [de l'observa- 
tion] des apparences célestes par rapport à l'Astronomie [mathé- 
matique]. 11 arrive parfois qu'on donne le même nom aux deux 
sciences subordonnées l'une à. l'autre - ; ainsi en est-il de l'Astro- 
nomie mathématique et de celle que connaît le navigateur, de 
l'Harmonie mathématique et de celle qui s'acquiert par la per- 
ception de l'ouïe ; en ces divers cas, en effet, le xb oxi est connu 
par les expérimentateurs et le xb ùuqxi. par les mathématiciens ; 
c'est à ceux-ci qu'il appartient de donner les démonstrations 
déduites des causes et, bien souvent, ils n'ont pas connaissance de 
ce qui est en réalité ; de même, ceux qui contemplent les choses 
universelles n'aperçoivent pas certaines choses particulières, faute 
d'y porter leur attention. En toutes ces doctrines, autre est la 
science qui porte sur la réalité (oùaia), autre est celle qui se sert 
de ligures idéales (V.ooç'i ; caries Mathématiques raisonnent seule- 
ment sur des idées, et non point sur aucun sujet soumis à la per- 
ception sensible (uiroxetf/.svov) ; lors même que des raisonnements 
géométriques traitent d'un sujet sensible, ils ne le considèrent 
pas en tant que sujet sensible. » 

Cette subordination d'une science, fondée sur la perception sen- 
sible, qui reconnaît la réalité, le to oti, à une science plus élevée 

i. Aristote, Seconds analytiques, livre I, ch. XIII < Aiustutklis Opéra, éd . 
Didot, t. I, pp. i34- J 3o ; éd. Bekker, vol. I, p. 78, col. h et p. 79, col. a), 

2. De là les contradictions apparentes que l'on peut signaler dans les écrits 
mêmes d'Aristote (voir la note 2 de la page précédente). 



I î i LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

qui donne l'explication, le to Bwti de cette réalité à l'aide de 
déductions mathématiques issues de principes généraux, cette 
subordination, disons-nous, peut, quelquefois, présenter divers 
degrés. De même qu'en chaque branche de la Physique, la science 
d'observation, chargée de reconnaître la réalité des faits, se 
trouve subordonnée à une science mathématique qui a mission 
de les expliquer, de même peut-il arriver qu'une doctrine phy- 
sique, où la réalité a déjà reçu l'explication que la théorie mathé- 
matique lui doit, peut servir, à son tour, à expliquer des observa- 
tions portant sur de nouvelles réalités : « La subordination que 
l'Optique présente par rapport à la Géométrie, une autre doctrine 
la présente par rapport à l'Optique, savoir, la doctrine qui traite 
de l'arc-en-ciel ; en cette doctrine, en effet, il appartient au phy- 
sicien d'observer ce qui est en réalité, -h oti ; à celui qui traite 
d'Optique, il appartient d'en donner l'explication, ~o o'.ot-., soit à 
l'aide des principes qui lui sont propres, soit à laide de ceux qu'il 
emprunte aux Mathématiques. » 

Toujours, en ces théories de la Physique où l'on fait usage des 
Mathématiques, c'est la perception sensihle qui, seule, commit de 
la réalité. 

Il n'est donc pas juste de dire, avec les Platoniciens, que le géo- 
mètre saisit une réalité qui échappe à la perception sensihle, que 
le mathématicien découvre les mouvements réels des astres, 
tandis que les apparences constatées par l'ohservateur sont dépour- 
vues de réalité ; bien au contraire, c'est l'astronome observateur 
qui voit les mouvements réels, tandis que, pour étudier ces mou- 
vements, le géomètre les dépouille par abstraction de la réalité 
dont ils sont doués. 

A maintes reprises, Aristote insiste sur cette vérité que Les 
objets de la spéculation mathématique n'ont aucune réalité hors 
des choses qui tombent sous les sens, qu'ils ne constituent pas des 
êtres séparés de ceux que la perception sensihle nous fait con- 
naître. « En général, dit-il ', les Mathématiques n'étudient pas les 
nombres et les grandeurs d'êtres séparés de la matière, mais bien 
les nombres et les grandeurs des êtres que nous avons sous les 
yeux, non point qu'elles considèrent ces êtres en tant qu'ils sont 
sensibles, mais seulement eu tant qu'ils ont une grandeur ou 
qu ils sont distincts les uns des autres - ». 

i. Ahistote, Métaphysique, livre Ail, eh. lit (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 6i3 ; éd. Bekker, vol. Il, p. 1077, co '- '*)• 

2.... Oj/ ç âï -fjiuu-t/. | ,«)).'J oïct ï/j.v> ftéytBtoçr) si.vc/.i. Siutpsrâ. Ce que nous avons 
mis entrer] esl omis dans le texte que dous avons sous les yeux, au détriment 
du sens, nous semble-t-il . 



LA PHYSIQUE DAIUSTOTK I 15 

« Un homme \ en tant qu'homme, est un et indivisible. L'arithmé- 
ticien pose qu'il est une unité indivisible et il considère ce qui 
arrive à cet homme en tant qu'il est un indivisible. Le géomètre, 
à son tour, le considère non pas en tant qu'homme, ni en tant 
qu'il est indivisible, niais en tant qu'il est un solide. » 

« Il est donc évident que les raisonnements et les démons- 
trations du mathématicien * portent sur les grandeurs sensibles, 
non point qu'elles y soient considérées comme sensibles, mais 
seulement comme grandeurs. 

» De même, de nombreux raisonnements ont été faits touchant 
les corps en mouvement, en tant seulement qu'ils sont en mouve- 
ment, sans que l'on y considère ce qu'est chacun de ces corps et 
ce que sont les accidents qui leur adviennent. Il n'est nullement 
nécessaire, pour cela, qu'il existe quelque mobile séparé de ceux 
qui tombent sous les sens ni qu'il existe, dans ces corps sensibles, 
quelque nature qui en soit distincte. » 

Ainsi le géomètre pourra spéculer d'une manière abstraite sur 
les mouvements des cieux, sans que les cieux sur lesquels il rai- 
sonne soient des êtres réellement distincts des cieux que l'astro- 
nome observe. « Les objets que l'Astronomie considère :! sont, en 
effet, hors des choses sensibles, exactement de la même manière 
que les objets au sujet desquels la Géométrie raisonne. » 

Si l'on veut, à côté des choses sensibles et corruptibles, poser 
des idées éternelles, accessibles à la seule intuition, et qui seraient 
seules objets de science, on aboutit à des absurdités. « Il est 
absurde * de prétendre qu'il existe des substances autres que 
celles qui sont au Ciel, et que ces substances sont identiques à 
celles qui tombent sous les sens, à cela presque ces dernières sont 
corruptibles tandis que les premières sont éternelles. » Pour Aris- 
tote, ce sont les cieux visibles qui sont en même temps les cieux 
incorruptibles et éternels. 

On ne se heurte pas à de moindres difficultés lorsqu'entre les 
objets de la perception sensible et les idées accessibles à la seule 
intuition, onpose comme réels certains êtres intermédiaires, connus 
seulement par le raisonnement mathématique. Imaginons qu'entre 
les cieux idéaux et les cieux sensibles, il y ait des réalités inter- 

i. Aristote, loc.cit. (Amstotklis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 6i4; éd. Bekker 
vol. II, p. 1078, col. a). 

:i. Aristote, loc. cit.. (Aristotei.is Opéra, éd. Didot, t. II p. Gi3; éd. Bekker 
vol. II, p. 1077, col. b). 

3. Aristoti:, Métaphysique, livre XII, ch. II (Aristotei.is Opéra, éd. Didot, 
t. II, j). O12 ; éd . Bekker, vol. II, p. 1077, co ' # n )- 

4. Aristote, Métaphysique, livre II, ch. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, pp. 4<ji-492; éd. Bekker, vol. II, p. 997, col. b). 

DUHEM 10 



146 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

médiaires. « Il y aura une Astronomie de ces réalités intermédiai- 
res ' ; outre le Ciel sensible, il y aura un autre Ciel, un autre Soleil, 
une autre Lune, et de même pour tout ce qui se trouve au Ciel. 
Mais que devra-t-on admettre touchant ceux-là? Il n'est pas rai- 
sonnable de les supposer immobiles et il n'est pas moins impossi- 
ble qu'ils soient mobiles. » 

Il serait donc absurde d'admettre qu'il existe une Astronomie de 
ces astres géométriques, intermédiaires entre les astres idéaux et 
les astres qui tombent sous les sens. « Mais [la Géométrie et] l'As- 
tronomie - ne sauraient non plus porter sur les grandeurs sensi- 
bles ni sur ce Ciel que nous voyons. Les lignes sensibles ne sont 
nullement telles que le prétend le géomètre. Rien de sensible 
n'est exactement droit ni circulaire. Un rond ne touche pas une 
règle en un point, mais, comme le disait Protagoras, lorsqu'il réfu- 
tait les géomètres, il la touche suivant une certaine longueur. Les 
mouvements du Ciel sensible ne sont pas semblables à ceux dont 
raisonne l'Astronomie ; les points qu'elle considère n'ont pas 
même nature que les étoiles. » 

Si donc, avec Platon, on veut superposer trois ordres de réa- 
lités ; concevoir, au-dessus des réalités sensibles, des idées éter- 
nelles accessibles à la seule intuition ; entre les objets sensibles 
et les idées, placer des êtres géométriques réels ; admettre enfin 
que toute science a pour objet direct des êtres réels, on se trouve 
pris en d'inextricables difficultés ; à des sciences telles que la Géo- 
métrie ou l'Astronomie, on ne peut plus assigner aucun domaine ; 
on ne peut raisonnablement leur attribuer la connaissance ni des 
idées ni des objets sensibles ni des réalités mathématiques inter- 
médiaires. 

Ces difficultés s'évanouissent lorsqu'on admet, avec Aristote, que 
ces sciences ne traitent pas de réalités, mais d'abstractions ; que ces 
abstractions, à la vérité, n'ont pas d'existence hors des choses 
sensibles, mais que le géomètre ou l'astronome les étudie en elles- 
mêmes, sans prendre garde aux choses sensibles où elles se trou- 
vent réalisées. 

Contre une telle doctrine, les Platoniciens, assurément, devaient 
multiplier les attaques. N'est-ce point, en effet, faire de la Mathé- 
matique une science menteuse que de prétendre qu'elle distingue 
ce qui n'est pas séparé en réalité (sï xiq -h \ir\ xsycop'.o-pvov 8ètiQ 
ytoptcaç) ? Non, répond Aristote 3 , « si quelqu'un détache certains 

1. ARISTOTE, loC. Cit. 

2. Aristote, /oc. cit. 

3. Aristote, Métaphysique, livre XII, ch. III (Auistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. li, p. 6i4 ; éd. Bekker, vol. II, j>. 1078,00!. a). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 147 

objets de ceux qui les accompagnent et considère ces objets en 
eux-mêmes, il ne nient aucunement par là, pas plus qu'il ne men- 
tirait, lorsqu'il trace une figure au tableau, en disant que telle ligne 
est longue d'un pied alors que la ligne dessinée ne mesure pas 
un pied ; il n'y a, en eil'et, aucune erreur dans les jugements 
qu'il formule. Il sera donc très juste de spéculer en suppo- 
sant séparées des choses qui ne le sont pas. » 

En affirmant que la spéculation mathématique n'a point d'objet 
réel qui n'appartienne au monde sensible, Aristote ruinait par la 
base tout ce que Platon avait dit de cette spéculation ; elle n'était 
plus une méthode logique, intermédiaire entre la perception sen- 
sible et la contemplation des idées, apte à saisir des réalités 
immuables et éternelles auxquelles les sens sont incapables d'at- 
teindre. 

C'est en cette puissance de connaître des êtres réels, séparés des 
accidents changeants et périssables, que résidait, selon Platon, la 
source de la certitude mathématique. Aristote, assurément, ne saurait 
plus se ranger à une telle opinion ; à cette certitude, il va assigner 
une tout autre raison. Le principe qu'il invoque ' est le suivant, qui, 
nous l'avons vu, est le fondement de toute sa doctrine : « Une 
science a d'autant plus de certitude que les objets dont elle traite 
sont plus premiers en notre connaissance et sont plus simples (Kai 
Off(p 0'}] àv Ttepl TrptoTspwv T<jS ),6yw xal aTc^o'Jc-'Éowv, togttjtw 4 u.âX),ov 
s'y s 1 , ■zy.y.p'.fjéç). » La science des nombres privés de grandeur est 
plus certaine que la science où l'on considère les grandeurs, et 
celle où l'on fait abstraction du mouvement l'est beaucoup plus 
que celle où l'on en tient compte. 

Or, les données immédiates de la perception sensible ne sont 
nullement simples, mais, au contraire, elles se présentent sous la 
forme d'un ensemble très compliqué ; elles ne pourront fournir 
les objets de sciences certaines qu'après que l'abstraction aura 
distingué les propriétés, actuellement confondues ensemble, que 
possèdent ces données : « Ce qui nous apparaît tout d'abord d'une 
manière manifeste et certaine, dit Aristote 2 , c'est précisément ce 
qu'il y a de plus confus ; mais ensuite, ceux qui pratiquent des 
distinctions en ces premières données parviennent à acquérir la 

i. Ahistote, Métaphysique, livre XII, ch. III (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 6i4; éd. Bekker, vol. II, p. 1078, col. a). 

Cf. Aristote, Métaphysique, livre I, ch. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. M, p. 470; éd Bekker, vol. II, p. 982. col. a). — Seconds analytiques, 
livre I, ch. XXVII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. I, p. i4q ; éd. Bekker. 
vol. I, p. 87, col. a). 

2. Aristote, Physique, livre I, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 248 ; éd. Bekker, vol. I, p. i84> col. a). 



148 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

connaissance des éléments et des principes. » Toutes les sciences 
spéculatives, donc, la Mathématique comme la Physique, par- 
tiront des données immédiates de la sensation ; mais aucune 
d'elles, pas plus la Physique que les Mathématiques, ne considé- 
rera ces données telles quelles ; elles en isoleront toutes, à l'aide 
de l'abstraction, les sujets simples dont elles veulent raison- 
ner. Or celle-là s'assurera la plus grande certitude qui aura 
choisi le sujet le plus simple ; celle qui, aux ohjets déjà traités 
par une autre science, ajoutera de nouveaux ohjets pour en compo- 
ser ce dont elle entend spéculer, sera moins certaine que la science 
au-dessus de laquelle elle s'élève par sa complexité. « Car les 
sciences * qui raisonnent d'objets plus simples sont plus certaines 
que celles qui diffèrent de celles-là par l'addition de nouveaux 
ohjets ; ainsi l'Arithmétique est plus certaine que la Géométrie. » 

Moins éloignée du sens que la Mathématique, la Physique traite 
de choses plus compliquées ; ses démonstrations offrent donc 
moins de rigueur que celles de l'Arithmétique ou de la Géomé- 
trie ; si l'on classe les sciences suivant le degré de certitude de 
leurs conclusions, les théories les plus abstraites l'emporteront en 
excellence sur les théories moins abstraites : « Une science 2 qui ne 
porte pas sur les choses soumises à la perception sensible (utcoxsi- 
uivov) est meilleure qu'une science qui traite de telles choses. » 

Il arrivera, en effet, que les fondements de la science des choses 
sensibles, que les principes dont cette science tire, par déduction, 
des conclusions conformes aux phénomènes, aux apparences que 
la perception constate, ne seront pas, eux, des choses dont le sens 
puisse directement nous assurer. Alors, tout ce que le physicien 
pourra faire, en un grand nombre de cas, se réduira à montrer 
que les causes des phénomènes observés peuvent être telles qu'il 
les a supposées ; il n'aura pas le moyen d'affirmer qu'elles sont, 
en réalité, conformes aux hypothèses qu'il a faites, et réclamer 
de lui une semblable affirmation serait exigence déraisonnable. 
Aristote, au Traité des Météores, prend soin de nous rappeler ces 
vérités. 

« Lorsqu'il s'agit, dit-il % des choses qui sont cachées à la per- 
ception sensible, nous estimons en avoir donné une démonstration 
capable de satisfaire la raison lorsque nous les avons amenées jus- 
qu'à la possibilité. C'est au sujet des phénomènes qui nous occu- 

i. Aristote, Inc. cil. 

2. Aristote, Seconds Analytiques, livre T, ch. XXVII (Aristotelis Opéra, 
éd. Didot, I. I, [>. i/|<) ; éd. Bekker, vol. I, j>. 87, col. a). 

3. Aristote, Météores, livre I, ch. VU (Amstotej.is Opéra, éd. Didot, t. III, 
p. 56o ; éd. Bekker, vol. I, p. .''>/j/j, col. a). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 140 

peut en ce moment qu'il y a lieu, pensera-t-on, de procéder de la 

sorte. Notre supposition sera donc la suivante : La première partie 
de ce inonde qui entoure la terre, celle qui se trouve immédiate- 
ment au-dessous de l'essence mue du mouvement de révolution, 
est une exhalaison sèche et chaude... 'Eral 8è reepl tùjv àcpavôv t/, 
atarÔTJffet vojûÇojjiev ixavcoç àicoSeSsivOai xarà tov Xéyov, sàv su to ouvatov 
àva-'à-'o)u£v, sx tî to>v vjv coaivoutiviov imoXàêoi tu kv ôôe ~îo''. toÛtwv 
u,dtX,WTa cruuéaîveiv. 'Ynôxeurai vào 7iu.lv toj x6<xu.ou toG jtepi tt.v yrïv. 
Sffov 'j-o Tfiv èvxûxXwv èart ©opàv, elvat tô tcowtov uipoç àvaO'ju.'laa-'.v 
îprjoàv xal 6epp.V]V... » 

Le texte que nous venons de citer jette le pins grand jour sur 
la pensée qu'Aristote concevait touchant le degré de certitude 
dont la Physique est susceptible ; il permet d'accorder entre eux 
les passages d'apparence contradictoire que nous avons pu rele- 
ver dans ses œuvres. 

Tant que le physicien se borne à constater les effets soumis à 
la perception, les choses qui apparaissent aux sens, xh. ©a-.vôusva, 
sa science est en possession de la plus grande certitude qu'il soit 
donné à l'homme d'atteindre ; mais cette science-là saisit seule- 
ment ce qui est, zb Su. 

Lorsque le physicien veut aller plus loin, lorsqu'il veut saisir le 
pourquoi, xb o'.ôx'., des phénomènes, il lui faut supposer des prin- 
cipes d'où les phénomènes découleront à titre de conséquences, et 
ces fondements [xk uTO>X£'.usva), ce sont des choses qui ne tombent 
plus sous les sens (àœàvoc t/, ala-Orça-ei) ; ils ne sont donc plus connus 
avec la même certitude immédiate que les phénomènes ; le phy- 
sicien ne peut plus affirmer que ce sont certainement les causes 
des phénomènes ; il doit se contenter de les présenter à titre de 
causes possibles. 

La Physique, la science des choses sensibles, peut donc revêtir 
deux formes : Simple connaissance du xb ou, elle est un ensemble 
d'apparences (ccouvoueva) perçues avec une entière certitude. 
Science qui aspire à découvrir le xb Stôu, elle est un système de 
suppositions (ura)xeîu£va) qui sont simplement possibles. De ces 
deux formes, celle qui est la plus élevée dans l'ordre d'excellence 
des sciences est, en même temps, celle qui se trouve le plus bas 
dans l'ordre de la certitude. 

Lors donc que l'on voudra hiérarchiser les sciences considérées 
comme connaissances des principes et des causes, du xb o'.ôt-., la 
Physique, par sa certitude moindre, sera placée au-dessous de 
l'Arithmétique et de la Géométrie. 

Lorsqu'au contraire, on voudra classer les sciences d'après le 



150 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

degré de réalité de leurs objets, la Physique, considérée comme 
connaissance du to oTt, revendiquera le premier rang'. 

Tout ce qu'Aristote a dit de la Physique, du but qu'elle s'efforce 
d'atteindre, de la méthode par laquelle elle y tend, des rapports 
qu'elle a avec la Mathématique est une réhabilitation de cette per- 
ception sensible, que Platon tenait en si profond mépris. Platon 
ne concevait qu'une Physique mathématique ou mieux, il n'ima- 
ginait pas qu'il pût y avoir une Science physique distincte de la 
Mathématique. Aristote veut que la Physique soit une science 
d'observation ; alors même qu'elle utilisera les raisonnements du 
mathématicien, elle partira de la perception sensible qui lui four- 
nira ses principes, et elle aboutira à la perception sensible à 
laquelle ses conclusions devront se conformer ; la perception sen- 
sible sera, pour elle, la source de la certitude et le critérium de la 
vérité. 



III 



LACTE ET LA PUISSANCE 

Mais cette Physique, née de la perception sensible et destinée à 
produire des conséquences conformes à la perception sensible, 
comment pourrait-elle être une science, une connaissance de réel, 
si la perception sensible ne saisit que le changeant, et si ce qui 
change est privé de réalité ? Que le changement puisse être une 
réalité, et non une méprisable apparence, c'est ce qu'Aristote doit 
encore établir à l'encontre de Platon l . 

Être ou ne pas être, tel est, semble-t-il, le dilemme le plus 
rigoureux que l'on puisse concevoir; entre les deux branches de ce 
dilemme, il n'y a pas de moyen-terme. Un corps est blanc ou il 
n'est pas blanc ; entre l'affirmation et la négation, entre la blan- 
cheur et le néant de blancheur, il faut choisir sans rémission. 

Entre ces deux oppositions, l'être et le non-être, où trouver 
place pour le devenir, pour le changement ? Si un corps est 
blanc, il ne peut pas devenir blanc. S'il n'est pas blanc, il est 
noir, rouge, bleu ou de quelque autre couleur ; mais un corps 
qui est noir, rouge ou bleu n'est pas un corps qui devient blanc. 

Ainsi donc, ce dilemme nécessaire, être ou ne pas être, exclut 

i. Sur les problèmes que la possibilité du changement posait à la philoso- 
pbie grecque, voir : Albkiit Rivaud, Le problème du devenir et la notion de la 
matière dans la l > hiloso]>hie (jrecque depuis les or i y i nés jusqu'à Théophraste ; 
thèse de Paris, iyo5. 



LA PHYSIQUE D' ARISTOTE 1ol 

la possibilité du changement ; la réalité de tout devenir est incon- 
cevable. 

Ce raisonnement, les sophistes antérieurs à Platon l'avaient déjà 
tenu. 

Parménide posait ce principe ' : « Hors de l'être, il n'y a abso 
lument que le non-être ; il en résulte nécessairement (pie l'être est 
unique, et n'est rien d'autre — [lapât yàp -zb ov xb pr\ ov oùQév à£uôv 
eîvai, £; àvàyxTjç sv oîeTat eïvai to ov xal aÀAo oùOsv. » De là, Parmé- 
nide tirait la négation de toute multiplicité, de toute variété. 

De ce même principe, d'autres philosophes avaient déduit l'im- 
possibilité de tout devenir, de toute production d'une chose nou- 
velle. « Ils affirmaient que rien de ce qui existe ne peut s'engen- 
drer ni périr s ; ce qui est engendré, en elfet, devrait nécessaire- 
ment être engendré soit par l'être, soit par le non-être (s£ ovto; r, 
îx {jlt) ovtoç) ; mais de ces deux suppositions, l'une et l'autre est 
impossible ; l'être ne peut pas être engendré, car il est déjà; et 
rien ne peut être engendré par le non-être, car il faut que quel- 
que chose précède ce qui est engendré. » 

Pour échapper au sophisme de Parménide, Platon n'avait pas 
hésité 3 à regarder le non-être, comme ayant sa réalité particu- 
lière : « Il nous faut audacieusement affirmer désormais que le 
non-être est sûrement en possession de sa nature propre — Kal 

OSÏ fiappO'JVT' 7,07| )>SV3'.V, 07'. TÔ l/7j 8V [jlfoJ.Oi^ £0"ri T^V a'JTO'J (SUT'// 

syov. » 

Par là, d'ailleurs, Platon suivait l'exemple des Atomistes, en 
particulier de Leucippe et de Démocrite. Leucippe admettait * 
l'existence du rien du tout, pjoév, qu'il identifiait à l'espace vide, 
xsvôv ; l'existence de cet espace vide rendait possible le seul chan- 
gement que conçût Leucippe, à savoir le changement de lieu des 
figures solides, o"/yj;j.a7a, qui représentent l'être. Ce pjSév, ce 
xsvov, ce non-être existant de Leucippe, Platon, nous l'avons vu, 
l'avait conservé, au Timée, sous le nom de ywpa. 

Aristote s'en tire d'autre façon ; il distingue deux manières 
d'être, il attribue au mot être deux sens ditférents 5 . Lorsque, 

i. Aiustote, Métaphysique, livre I, ch. V (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 476 î éd. Bekker. vol. II, p. 98G, col b). 

2. Aristote, Physique, livre I, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 258 ; éd. Bekker, vol. I, p. igi, col. a). 

3. Platon, Le sophiste, XLII (Platonis Opéra, éd. Firmin-Didot, Paris, 
i856 ; vol I, p. ig4). 

4. Rivaud, Le problème du devenir, §§ 101-102; pp. i44 _I 47 - — Voir précé- 
demment, p 35. 

5. Aristote, Physique, livre I, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 25g ; éd. Bekker, vol. I, p. iqi, col. b). 



152 LA. COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

dit-il, nous affirmons d'une chose qu'elle est ou qu'elle n'est pas, 
« tantôt nous parlons de l'existence en acte, et tantôt de l'existence 
en puissance — 'Evor/sTa'. xa-j-rà Xévetv xaxà ttjv Btivajxtv xal -cr.v 
evéoyetav. » 

Outre le corps qui est blanc, qui est actuellement blanc (xoxà ty,v 
èvépyetav), il n'y a pas simplement le corps qui n'est pas blanc ; il 
y a le corps qui, tout en n'étant pas blanc d'une manière actuelle, 
est susceptible de devenir blanc ; être suscepîible de devenir 
blanc, c'est déjà, pour Aristote, être blanc d'une certaine manière, 
être blanc en puissance (xaxk ty,v oùvajuv). 

La considération de l'existence en puissance fait évanouir le 
sophisme qui niait la possibilité de tout changement ; le corps qui 
devient blanc, ce n'est pas, assurément, le corps qui est blanc en 
acte ; mais ce n'est pas non plus le corps qui, simplement, n'est 
pas blanc ; c'est le corps qui est blanc en puissance. Ce qui est 
engendré ne provient ni de l'être en acte ni du non être, mais de 
l'être en puissance. 

La distinction de ces deux manières d'être, Yacte (svspys'.a ou 
zv-ù.v/v.'x) et la puissance (Sûvajuç), domine toute la Physique 
d'Aristote, car, seule, elle rend le changement concevable. 



IV 

LA MATIÈRE, LA FORME ET LA PRIVATION 

Nous allons aborder l'étude de la Physique, c'est-à-dire l'étude 
de l'être considéré comme capable de changement ou bien encore, 
selon le sens très général que le mot mouvement prend en la 
langue d'Aristote, l'étude de l'être mobile. 

Cette science ne traitera pas * des êtres changeants particuliers 
tels que le sens nous les fait tout d'abord connaître, sous forme 
de perceptions extrêmement complexes ; elle portera sur les prin- 
cipes généraux et simples que l'abstraction discernera parmi les 
données de nos sensations. 

Les principes, Aristote nous l'a dit, doivent être homogènes aux 
choses que la perception nous fait connaître ; aux choses qui sont 
susceptibles de changement, il faut attribuer des principes qui 
soient, eux aussi, susceptibles de changement ou, tout au moins, 

i. Aristote, Physique, livre I. ch. I (Aristoteus Opéra, éd. Didot, l. II* 
p. 2/j8 ; éd. Uckker, vol. I, p. 184). 



LA PHYSIQUE d'aïWSTOTK 158 

des principes en lesquels il existe quelque chose qui puisse 
changer. 

Dans la substance, donc, de toute chose qui peut s'engendrer, 
changer et périr, il nous faut, en premier lieu, distinguer un 
principe par lequel cette chose peut être aujourd'hui et ne plus 
être demain ; par lequel, maintenant, elle est de telle manière et, 
tout à l'heure, sera de telle autre manière ; ce principe suscep- 
tible de génération, de changement et de mort ', c'est la farine (pw>po7J 
ou eïSoç). 

Mais ce principe variable constitue-t-il à lui seul la substance 
des choses altérables et périssables ? Ne devons-nous pas conce- 
voir, en cette substance, quelque autre principe permanent ? « En 
tout changement par lequel un être passe d'un certain état à un 
état opposé, il existe quelque chose qui est le sujet de ce change- 
ment. S'agit-il d'un changement de lieu ? ce quelque chose est 
maintenant ici, et ensuite ailleurs. S'agit-il d'une augmentation? 
Ce quelque chose est maintenant de telle grandeur, tandis que, 
plus tard, il sera plus grand ou plus petit. S'agit-il d'une altéra- 
tion ? Ce quelque chose est maintenant sain ; plus tard, il sera 
malade. S'agit-il d'un changement dans la substance même? En ce 
moment cette chose est engendrée, tout àl'heure cette même chose 
périra. » 

Ce principe qui demeure le même en une chose qui devient 
autre, c'est ce qu'Aristote nomme d'un nom nouveau en Philoso- 
phie -, du nom de okt\, que les scolastiques ont traduit par materia, 
matière. 

La matière et la forme ne sont pas, d'ailleurs, deux choses com- 
binées entre elles, mais qui puissent être, réellement et au sens 
propre du mot, séparées l'une de l'autre ; c'est seulement pour la 
raison qu'elles sont discernables ; elles ne peuvent être isolées que 
par l'abstraction ; elles sont réellement et indissolublement unies 
l'une à l'autre en la substance (oùc-ia) ; c'est la substance seule qui 
peut être réellement isolée des autres substances; c'est elle seule 
qui s'engendre, change et meurt. 

Analysons plus profondément la nature de ces deux principes, 
la forme, la matière, dont la coexistence constitue la substance 
complète. 

La forme, c'est ce par quoi un objet blanc est blanc, ce par quoi 

i. Aristote. Métaphysique, livre VII, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 558 ; éd. liekker, vol. II, p. 1042, col. a). 

2, Dans le langage d'Homère, Q.y signifie forêt ; aussi certains commenta- 
teurs latins traduisent-ils vXij par si/lva, mot qui a peut-être même racine- 



loi LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

un objet noir est noir, ce par quoi une chose est telle chose, 
-ôZz-\ '. Elle est le principe par lequel la substance est en son état 
actuel et point en un autre état ; elle est la substance considérée 
comme étant en acte, ioq svépyeta oùa-îa 2 . 

Mais les choses que nous étudions sont sujettes au changement. 
L'objet dont nous parlons peut être tantôt noir et tantôt blanc ; 
c'est-à-dire que lorsqu'il a le blanc pour teinte actuelle, il lui est 
possible de devenir noir ; lorsqu'il est actuellement noir, il lui est 
possible de devenir blanc. En même temps, donc, que nous conce- 
vons ce qu'il est actuellement et, partant, sa forme, nous devons 
concevoir ce qu'il est en puissance ; et cette puissance d'être autre 
chose, c'est précisément ce qui demeure en la substance alors 
qu'elle est actuellement telle chose ; c'est par cette puissance que 
la substance est matière. « Je la nomme matière, dit Aristote 3 , 
en tant qu'en acte elle n'est pas telle chose, mais qu'en puissance 
elle est cette chose. "TX^v oï Xéyw y, uy, toos -z\ oio-a sveoysia Buvais'. 

SOT'. tÔOS T'.. » 

, La matière s'oppose donc à la forme comme la puissance (ouvajuç) 
s'oppose à l'acte (èvépyeia). Cette opposition est le caractère essen- 
tiel de la Physique d' Aristote. 

Nous avons vu qu'en toute substance susceptible de génération, 
de changement et de destruction, il y a une matière ; une telle 
substance, en eft'et, a puissance d'être ce qu'elle n'est pas en acte ; 
tandis qu'elle est actuellement telle substance, elle est en puis- 
sance de devenir, par corruption, telle autre substance ; tandis 
qu'elle est actuellement en tel état, elle est en puissance de rece- 
voir tel autre état. 

Y a-t-il une matière en des êtres incapables de génération, d'al- 
tération et de corruption, comme le seront, au gré d' Aristote, les 
corps célestes ? Assurément, si ces substances sont susceptibles de 
changer de lieu. En eflet, tandis qu'un tel être est actuellement 
en tel lieu, il est en puissance de se trouver en d'autres lieux. 
Cette puissance de se trouver en un lieu autre que son lieu 
actuel, alors même qu'elle existe en dehors de toute puissance 
à recevoir un autre état ou à se transformer en une autre sub- 
stance, constitue une matière, mais une matière d'un genre par- 



i. Aristote, Métaphysique, livre VII, ch. I Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 558 ; éd. Hekker, vol. II, p. 1042, col. a). 

2. Aiustote, Métaphysique, livre VII, ch. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t II, p. 55g ; éd. Bekker, vol. II. p. io4a,col. h). 

3. Aristote, Métaphysique, livre VII, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 558; éd. Hekker, vol. II, p. 1042, col. a). 



LA PHYSIQUE d' ARISTOTE 1 .").") 

ticulicr. Cette matière-là, Aristote La nomme ' la. matière locale (GXrj 
T07ttx/Î). Cette matière-là est la seule qui se puisse rencontrer au 
sein des êtres qui sont soustraits à la génération, à l'altération, à 
La destruction, comme les astres et les orbes célestes ! . 

Mais la matière ne peut exister en un être immuable et inca- 
pable même d'un changement de lieu ; un tel être ne peut pas être 
autre qu'il n'est, ni autrement qu'il n'est, ni ailleurs ; rien en lui 
n'est en puissance ; rien donc n'est matière. On ne peut, en lui, 
rien concevoir d'autre que ce qu'il est actuellement; il est donc 
tout acte et forme pure. Tel est le Dieu d'Aristote \ 

Revenons à la matière. 

Prenons une certaine quantité d'air. Cet air peut se répandre en 
un plus grand volume ou se resserrer en un plus petit volume 
que celui où il est actuellement contenu ; il peut s'échauffer ou se 
refroidir; cette puissance d'occuper un autre volume que son 
volume actuel, d'être plus ou moins chaud constitue la matière de 
ce feu. 

La matière d'une certaine quantité d'eau se conçoit de la même 
manière ; elle est le pouvoir qui réside en cette eau de se conden- 
ser ou de se dilater, de se refroidir ou de s'échauffer. 

Jusqu'ici l'abstraction nous conduit à concevoir la matière du feu 
et la matière de l'eau comme deux matières distinctes ; elle nous 
montre, en effet, dans le feu, le pouvoir d'être du feu affecté d'une 
autre densité, porté à un autre degré de chaleur, mais non pas le 
pouvoir de n'être plus du feu; dans l'eau, elle nous apprend qu'il 
réside une puissance d'être plus ou moins volumineuse, plus ou 
moins chaude, mais non pas la puissance de n'être plus de l'eau. 
A considérer donc les choses de ce point de vue, il y a, en des 
corps différents, des matières différentes v . 

Il n'en est plus de même si, avec Aristote, nous considérons les 
diverses substances et, en particulier, les divers éléments, comme 
susceptibles de se transmuer les uns en les autres. 

Si l'air, par exemple, se peut transmuer en eau, il faudra qu'à 
cette transmutation où l'air est détruit, où l'eau est engendrée, on 
puisse attribuer un sujet permanent ; ce sujet permanent qui est, 

i. Aristote. Métaphysique, livre VII, ch. I (Aristotelis [Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 558 ; éd. Bekker, vol. II, p. 1042. col. b). 

2. Aristote, /oc. cit. — Cf. Aristote. Métaphysique, livre VII. ch. IV(Aristo- 
telis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 562 ; éd. Bekker, vol. II, p. 1044, col. h). 

3. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VII (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. Go.") : éd. Bekker, vol. II, p. 1072, col. b). 

4. Aristote, Métaphysique, livre VII, ch IV (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 5Gi ; éd. Bekker, vol. II, p. io44, col. a). 



156 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

en l'air, la puissance de devenir eau, en l'eau, la puissance de 
redevenir air, c'est essentiellement et proprement la matière. 

Nous sommes donc amenés ainsi à concevoir une matière qui, 
mieux que les matières particulières des différents corps, mérite 
ce nom ; elle est le sujet permanent non seulement des dilatations 
et des contractions, des changements divers qui peuvent affecter les 
diverses qualités des corps, mais encore des transmutations sub- 
stantielles par lesquelles un corps périt tandis qu'un autre corps 
est engendré. « La matière, dit Aristote l , c'est surtout, et d'une 
manière principale, le sujet capable de génération et de corrup- 
tion ; mais, c'est aussi, à un certain point de vue, le sujet de tous 
les autres changements. » 

Cette matière-là n'est plus différente d'un corps à l'autre ; elle 
est la même en tous les corps. « Il y a, dit encore Aristote 2 , une 
matière unique, qui est matière, par exemple, de la couleur, 
matière du chaud comme du froid ; elle est aussi la matière qui 
demeure la même en un corps qui devient grand ou petit. L'exis- 
tence de cette matière unique est manifeste ; en effet, lorsque l'eau 
se transforme en air, cet air est engendré de la matière même [de 
l'eau] sans addition de quoi que ce soit d'autre ; seulement ce qui 
n'était qu'en puissance se trouve engendré à l'existence actuelle ; 
de la même manière, l'eau peut être engendrée à partir de l'air, 
en sorte qu'un corps de grand volume peut être engendré par un 
corps de faible volume et qu'inversement, un corps de faible volume 
peut être formé par un corps de grand volume. De même, lorsque 
l'air contenu en un petit espace s'étend en un grand espace, ou 
bien lorsque, d'un grand espace, il est condensé en un petit espace, 
l'une et l'autre de ces deux modifications se produisent en la 
matière qui est en puissance [d'occuper ces divers volumes). » 

Cette matière qui est la même on tous les corps, Aristote la 
nomme la matière première. 

La matière première n'est actuellement ni feu ni air ni eau ni 
terre ni aucun corps sensible ; mais, en puissance, elle est tous 
ces corps, car toutes les matières particulières peuvent être et sont 
engendrées à partir de ce premier principe : « II aùr/i GXyj ws 
àoyy, TOtç Y^VOjxsvoiç 8 . » 

Une portion déterminée de matière première n'est enclose d'une 

i. Aristote, De generatione et corruptione lit). I, cap. IV (Aristotems Opéra, 
éd. Didot, t. Il, |) /|/|o ; éd Bekker, vol. I, p. 3ao, col. a). 

2 Aristote, Physique, livre IV, eh. IX [XIII] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 298 ; éd. Bekker. vol. I, p. 21G, col. a). 

3. Aristote, Métaphysique, livre VII, ch. IV (Aristotelis Opéra, éd. Didot,, 
t. H, p. !>Gi ; édi Bekker, vol. II, j>. io/\t\, col» a). 



LA PHY8IQUE D'aRISTOTE 1.V7 

manière actuelle en aucun volume déterminé ; mais elle est égale- 
ment en puissance d'occuper tout volume, grand ou petit. « Voilà 
pourquoi ' on peut étendre d'une petite quantité ou d'une grande 
quantité le volume sensible d'un corps, s;ms acquisition d'aucune 

portion de matière, caria matière est également en puissance de 
ces deux accroissements. » 

La. matière première n'est ni chaude ni froide, ni blanche ni 
noire ; mais elle est en puissance de recevoir tous les degrés de 
chaleur ou de froid, toutes les couleurs, toutes les qualités en leurs 
diverses intensités. En puissance de recevoir toutes les détermi- 
nations substantielles, quantitatives et qualitatives, elle n'en a reçu 
aucune dune manière actuelle ; elle est purement et absolument 
indéterminée. 

Il en résulte que la matière première ne saurait exister 
isolément et d'une manière actuelle, puisqu'elle est, par définition 
même, la puissance pure, dans laquelle rien n'est en acte. Isolé- 
ment, elle ne peut exister qu'en la raison, à titre de notion abstraite. 
Dans tout ce qui existe d'une manière actuelle, la matière première 
se trouve déterminée par certaines formes particulières. « Il vau- 
dra donc mieux, dit Àristote 2 , attribuer à tous les êtres sensibles 
une matière qui sera une chose incapable d'existence séparée, qui 
sera la même en tous et sera numériquement une... ; cette matière 
ne saurait, en aucun cas, exister exempte de toute passion et de 
toute forme. — BsXtiov votvuv tcoisîv Tïàc-w kyûipirzov rrjv DXvjv ô)ç 

oucav Tr\y auT7|v xal uitav to) aoiQy.to y,v ougstcot' avsu ~àOo'j^ oïévrs 

elvai oùo' aveu uopSTJç. » 

L'analyse des changements qui se produisent dans la nature sen- 
sible nous a déjà fait distinguer par abstraction, en toute substance 
soumise à la perception, deux principes distincts, la matière qui 
est le sujet permanent du changement, et la forme qui en est l'élé- 
ment variable. Cette analyse va nous amener à reconnaître la 
nécessité d'un troisième principe. 

Imaginons un corps noir ; que faut-il pour que ce corps puisse 
éprouver un changement qui le rendra blanc ? 

Il faut d'abord qu'il y ait, dans ce corps, une certaine forme ; en 
l'espèce, la couleur noire, qui sera détruite et sera remplacée par 
une autre forme, la couleur blanche. 

Il faut, en second lieu, un sujet qui persiste tandis que la cou- 

i. Aiustote, Physique, livre IV, ch. IX [XIII] (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. :»(j8 ; éd. Bekker, vol. I, p. 217, col. .*•). 

2. Aristote, De générations et corruptione lib. I, cap. V ( Ahistotelis Opéra, 
éd. Didot, t. II, p. 44' > éd. Bekker, vol. I. p. 320, col. b). 



158 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

leur blanche sera substituée à la couleur noire ; ce principe per- 
manent, c'est la capacité qu'a ce corps de recevoir la couleur 
blanche et la couleur noire, c'est la puissance à acquérir soit l'une, 
soit l'autre de ces deux formes. 

Est-ce tout? Non pas. Si le corps n'était susceptible de recevoir 
qu'une seule couleur, s'il n'était capable que d'une forme, il ne sau- 
rait subir le changement que nous considérons. Tout changement 
suppose donc que la matière qui l'éprouve est en puissance de 
deux formes opposées ou distinctes. 

Mais, en outre, il suppose que ces deux formes ne sont pas à la 
fois réalisées d'une manière actuelle en la matière qui éprouve le 
changement ; si le corps était, actuellement, à la fois noir et blanc, 
il ne pourrait passer ni du noir au blanc, ni du blanc au noir; pour 
qu'il puisse passer du noir au blanc, il faut que la couleur noire y 
soit réalisée d'une manière actuelle, mais que la couleur blanche, 
qui y est en puissance, y soit privée d'existence actuelle. 

En résumé, en toute chose sensible susceptible d'éprouver un 
changement, nous distinguerons par abstraction ces trois élé- 
ments : 

1° Une matière qui est la puissance de deux formes distinctes ; 

2° Une de ces deux formes qui se trouve actuellement réalisée ; 

3° La non-existence actuelle de l'autre forme. 

C'est à cette non-existence de l'une des deux formes dont la 
matière est capable qu Aristote donne le nom de privation (ors- 

Ainsi se trouve complétée la trinité des principes que la Phy- 
sique péripatéticienne considère ' en toute substance susceptible 
de changement. 

La matière (-JÀr,) est une simple puissance (Suvajuç) de deux for- 
mes différentes. 

La forme (p.op«prî) est une chose qui existe en acte (vs-zlzyv.y.) . 

Enfin, la privation (o-tîût,?^) est une simple négation, un pur 
non-être - : « To jjlsv oùx ov eïvat... ttjv oè arTipr,c-».v xaO aur/;v. » 

L'être en acte, le non-être, l'être en puissance sont ainsi les 
trois principes de tout ce qui change. 

Lorsque ces trois éléments, la matière, la forme et la privation, 
se trouvent réunies en une même substance, d'où vient que cette 
substance est alors apte au changement ? Où réside, en elle, la 

i. Sur la théorie de la privation, voir .surtout : Amstote, Physique, livre I, 
rli. VI, VII et IX (Ari8toteli8 Opéra, éd. Didot, t. Il, pp. 2Ô5-2Ô8 et 200-200 ; 
éd. lîekker, vol. I, pp. 189-191 et pp. 191-192). 

-.'.. Aiustote, Physique, livre I, en. IX (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. U, 
p. 209; éd. Bekker, vol. I, p. 192,00!. ;i). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 159 

tendance à la transformation ? A cette question, voici la réponse 
d'Aristote ' : La forme que le changement doit produire ne se 

désire pas elle-niènie, car elle n'est pas privée (relle-inèinc. La 
forme contraire, celle qui doit disparaître en ce changement, ne 
peut désirer non plus la forme qui doit être engendrée, car les 
contraires ont pouvoir pour se repousser. C'est donc la matière 
qui tend au changement, car elle désire la forme dont elle es1 
privée « comme l'épouse désire l'époux et comme ce qui est laid 
désire la heauté. » 

Si la matière désire la forme dont elle est privée, c'est que 
l'acquisition de cette forme est pour elle un bien, c'est que, par 
cette acquisition, elle devient plus parfaite. L'acte, en effet, esl 
meilleur que la puissance s . En sorte qu'en l'échelle des êtres, 
l'acte pur, qui est Dieu, possède le plus haut degré de perfection ; 
la matière première, qui est toute en puissance, sans aucune exis- 
tence actuelle, est l'être le plus infinie. 



LE MOUVEMENT ET LES MOUVEMENTS. — LA SUPREMATIE DU MOUVEMENT 
LOCAL. — LA PÉRIODICITÉ DE LUNTVERS 

En tout changement ', la matière demeure ; mais une certaine 
détermination de cette matière, qui se trouvait réalisée d'une 
manière actuelle, vient à périr, tandis qu'une détermination con- 
traire, qui n'était jusqu'alors qu'en puissance, est engendrée à 
l'existence actuelle. 

Suivant la nature de la détermination qui périt et de la déter- 
mination qui est engendrée, on peut distinguer diverses espèces 
de changements ; ces deux déterminations peuvent être, en effet, 
ou substantielles (xaTcî ~h ~L, secundiun quid) ou quantitatives 
(•/.aTa -h tïoo-ov, secundum quantum) ou qualitatives (xarà -o ïtomv, 
secundum quale) ou locales (xarà to -où, secundum ubi). 

Dans le premier cas, le changement considéré est la destruction 
(tpÔopà) d'une substance et la génération (yévso-tç) d'une autre sub- 
stance; dans le second cas, il consiste en une dilatation (aû^criç) 

i. Aristote, loc. cit. (Aristotems Opéra, éd. Didot, i. Il, p. 2G0 ; éd. Bekker, 
vol. 1, p. 192, col. a). 

2. Aristote, Métaphysique, livre VIII, cli . IX (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II. p. 572 ; éd. Bekker, vol. Il, p. io5i, col. a). 

3. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. II (Auistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 600 ; éd. Bekker, vol. II, p. 10O9, col. b). 



i 



160 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ou en une contraction (©9w-iç) ; clans le troisième, il prend le nom 
d'altération (àXAoîoxnç) ; dans le quatrième, enfin, il se réduit à un 
transport ou déplacement local ('fopà). 

A chaque catégorie de l'être correspond ainsi une espèce de 
changement et, partant, une espèce de mouvement. 

Arrêtons-nous un moment à la notion péripatéticienne de mou- 
vement. 

Considérons le mouvement par lequel un ohjet noir devient 
blanc. 

Dans l'objet susceptible de changement, nous pouvons distinguer 
par abstraction deux qualités contraires ; l'une, le noir, est actuel- 
lement réalisée ; l'autre, le blanc, est seulement en puissance. 

Si nous considérons seulement le blanc comme étant en puis- 
sance dans cet objet, nous aurons un objet qui peut blanchir, 
mais non pas un objet qui blanchit. 

Si, au contraire, nous attribuons uniquement au blanc l'exis- 
tence actuelle, nous aurons un objet devenu blanc, mais pas davan- 
tage un objet qui blanchit. 

Dans l'objet qui se meut vers la couleur blanche, qui est entrain 
de blanchir, il nous faut concevoir la blancheur comme existant en 
acte en l'instant même que nous la concevons comme étant essen- 
tiellement en puissance. 

Le mot mouvement (xlv7|<uç) a pour but d'exprimer cette 
coexistence simultanée de puissance et d'acte, cette union dont 
le langage humain ne peut essayer de définir la nature sans 
décrire un cercle vicieux ; car, toujours et forcément métaphorique, 
il emprunterait au mouvement même le mot par lequel il essaie- 
rait de définir le mouvement '. Tel est le sens de la célèbre pro- 
position dWristote - : « il xo\j oyvà;ji3'. ovto^ tv-t\iytiy. y r t cotoûfov, 
xiv/jo-tç è<mv. » Ou bien encore 3 : « Tr,v xoû SuvàpLEi, r, toioù'tov èamv, 
èvépye!.av àsyio xîvtjo-iv. » Cette formule, les Scolastiques l'ont ainsi 
traduite : Motus est aclus entis in potentiel, quatenus in potentiel 
est. A notre tour, nous pouvons la paraphraser de la sorte : Le 
mouvement, c'est l'existence actuelle d'une chose qui est en puis- 
sance, en tant qu'elle est en puissance. 

La signification du mot mouvement prend ainsi, dans la langue 

i. C'est ce qui a lieu en cette formule souvent reproduite dans les écrits qui 
exposent la Physique péripatéticienne: Le mouvement est le passage de la 
puissance à l'acte. 

2. Aristote, Physique, livre IFT, eh. I (Aiustotki.is Opéra, éd. Didot, t. Il, 
p. >.-j'.\ ; éd. Bekker, vol. I, p. 201, col. a). 

3. Aristote, Métaphysique, livre X, eh. IX (Aiustotei.is Opéra, éd. Didot, 
t. Il, p. 5(/| ; éd. Belcker, vol. Il, p. io65, col. )>). 



la Physique d'aristote 161 

d'Aristote, une étendue extrême ; elle n'a nullement l'étroitesse 
qu'elle a prise dans la Physique moderne, où elle désigne seule- 
ment le mouvement par lequel un corps est transporté d'un lieu 
dans un autre, le mou renient local. 

Selon la Physique d'Aristote, il y a autant d'espèces de mouve- 
ments qu'il y a de catégories de l'être l . En tout changement sub- 
stantiel, une corruption détruit une forme pour laisser la matière 
première privée de cette forme, tandis qu'une seconde forme est 
engendrée en cette matière qui, auparavant, en était privée ; 
cette corruption, passage de la forme à la privation, cette généra- 
tion, passage de la privation à la forme, sont les deux sens opposés 
d'une même espèce de mouvement. Au changement de grandeur, 
correspond le mouvement de dilatation ou de contraction. Au chan- 
gement d'une qualité en une autre, au changement d'intensité dans 
une même qualité, correspond le mouvement d'altération. Au chan- 
gement de lieu correspond le mouvement local. 

C'est du mouvement, conçu avec cette ampleur, que traitera la 
science des choses sensibles, la Physique. 

Toutefois, si la Physique doit connaître de trois espèces de mou- 
vements autres que le mouvement local, s'il lui faut traiter du 
mouvement de génération et de corruption, du mouvement de 
dilatation et de contraction, du mouvement d'altération, elle ne 
manquera pas de reconnaître que, sur tous ces mouvements, le 
mouvement local a la priorité et la primauté -. 

Et d'abord, il est certain que ce mouvement est le seul qui 
puisse être perpétuel et qui puisse affecter des êtres éternels. 

Incapables de naître, de changer, de périr, ces êtres ne sauraient 
se mouvoir par génération, dilatation ou contraction, altération ni 
corruption. S'ils ont une matière, cette matière ne peut être capa- 
ble que du changement de lieu. En ces êtres, donc, on ne saurait 
trouver aucun mouvement qui ne fût mouvement local. 

Aucun mouvement autre que le mouvement local, ne saurait, 
non plus, être perpétuel. Tout mouvement non local, en effet, con- 
siste dans la mise en acte de quelque forme que la matière conte- 
nait seulement en puissance ; lorsque cette forme a acquis, dans sa 
plénitude, l'existence actuelle, le mouvement prend fin. Un mou- 
vement qui se continue indéfiniment serait donc contradictoire en 



i. Aristote, Physique, livre III. oh. I (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, t II, 
p. 278 ; éd. Bekker, vol. I. p. 201, col a). — A/é/ap/iijsique, livre X, ch. IX. 
(Aristoteus Opéra, éd. Didot, t. II, p. 5y4 ; éd. Bekker, vol. II, p. io65, col. h). 

2. Aristote, Physique, livre VIII, ch. VII [X et XI] (Aristoteus Opéra, 
éd. Didot, t. II, pp. 35C-357 ; éd. Bekker, vol. p. 261, coll. a et b). 

PUHEM H 



102 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

toute catégorie autre que le lieu ; en revanche, parmi les mouve- 
ments locaux, nous en trouverons un, le mouvement de révolu- 
tion, qui peut se continuer indéfiniment ; ce mouvement-là sera 
donc le seul qui puisse affecter des êtres éternels. 

Puisque le mouvement local est le seul qui puisse être éternel, 
il est forcément, dans le temps, avant tout autre mouvement. 
Il faut bien, d'ailleurs, que le mouvement local précède tous les 
autres mouvements, car c'est de lui que ceux-ci tirent tous leur 
première origine. 

Avant qu'une substance puisse croître ou décroître, avant que 
les qualités dont elle est douée puissent éprouver quelque varia- 
tion, il faut qu'elle soit engendrée. Or, comment une substance 
pourrait-elle être engendrée, comment, dans une portion détermi- 
née de la matière première, une forme, jusqu'alors en puissance, 
passerait-elle à l'existence actuelle, s'il ne survenait quelque chan- 
gement dans les circonstances où cette portion de matière se trouve 
placée? Et comment ces circonstances changeraient-elles, si quel- 
que corps étranger ne s'approchait ou ne s'éloignait de celui qui 
contient cette matière première ? Ainsi, au point de départ de toute 
génération, nous trouvons quelque mouvement local. 

« Puis donc que la génération ne peut être le premier des mou- 
vements, ... il est évident qu'aucun des mouvements qui la suivent 
ne peut être le premier; par mouvements qui la suivent, j'entends 
la dilatation, l'altération, la contraction et la corruption, car elles 
sont toutes postérieures à la génération ; en sorte que, si la géné- 
ration n'est pas antérieure au mouvement local, aucune des autres 
transformations ne saurait, d'aucune manière, précéder ce mou- 
vement. » 

Toute génération donc, toute variation de densité, toute altéra- 
tion, toute destruction serait impossible si quelque mouvement 
local n'avait approché ou éloigné le corps dont le déplacement 
détermine tous ces changements. De même, les générations, les 
variations de grandeur et de qualité, les destructions qui se pro- 
duisent au sein de la nature ne sauraient indéfiniment durer si 
des mouvements locaux perpétuels ne déplaçaient périodiquement 
les corps immuables et éternels dont l'approche ou leloigncment 
détermine toutes ces transformations. 

« Il a été démontré, dit Aristote S qu'il existe un mouvement local 
perpétuel ; celaposé, il en résulte nécessairement que la génération 



t . Aiustote, De gènêratione et CùPruptioae lîb. Il, capiX (Amstotkus Opéra, 
éd. Didot, i. Il, pp. 464Ht65) édi Bekker, vol. I, p. 2^6, col.n). 



i \ pêysique d'aristotb 163 

sera, elle aussi, perpétuelle. Le mouvement local, enclfet, produira 
perpétuellement celte génération en ramenant, puis enlevant ce 

qui a le pouvoir d'engendrer Nous supposons, conformément 

à ce qui a été démontré, <[ifune alternative éternelle de géné- 
ration et de corruption convienne à la nature des choses ; nous 
disons, en outre, que le mouvement local est la cause de la géné- 
ration et de la corruption ; dès lors, il est évident que s'il existait 
un seul mouvement local, la génération et la corruption, qui sont 
opposées rime à l'autre, ne pourraient être toutes deux produites 
par ce mouvement ; car, ce qui est toujours le même et se com- 
porte toujours de la môme manière doit naturellement produire 
toujours la môme chose; il y aurait ou hien toujours génération 
ou bien toujours corruption. Il convient donc qu'il y ait un certain 
nombre de mouvements locaux [des choses incorruptibles] et que 
ces mouvements diffèrent les uns des autres par le sens ou par la 
vitesse ; car aux eflets contraires, il faut des causes contraires. 
Aussi, la première circulation, [celle des étoiles fixes], ne sera- 
t-elle point la cause de la génération et de la corruption ; cette 
cause se trouvera dans le mouvement suivant l'écliptique. Ce 
dernier, en effet, est à la fois perpétuel, et composé de deux 
mouvements » contraires, le mouvement diurne et le mouvement 
propre de l'astre suivant l'écliptique. « En effet, s'il faut que la 
génération et la corruption soient perpétuelles, il faut aussi que 
quelque chose se meuve d'un mouvement local perpétuel, afin que 
la génération et la corruption ne prennent jamais fin, mais il faut 
que ce quelque chose se meuve de deux mouvements, afin qu'il 
ne se produise pas seulement l'une de ces deux transformations. 
Le mouvement diurne de l'Univers sera donc la cause de conti- 
nuité, tandis que l'obliquité de l'écliptique produira alternative- 
ment l'apparition et la disparition [du corps qui détermine la géné- 
ration j ; par elle, en etfet, il arrivera que ce corps soit tantôt près 
et tantôt loin. » 

La lecture du Timée, qu'Aristote discute en maint chapitre du Hepi 
ysvîo-cwç *ai aOopâç, n'est sans doute pas étrangère à la naissance 
de l'idée que nous venons d'entendre exposer. Platon, lui aussi, 
opposait ' l'un à l'autre les deux grands mouvements du Ciel ; le 
premier de ces deux mouvements, la rotation diurne, lui appa- 
raissait comme un principe d'unité, le mouvement de l'essence de 
Videntique (vîjç toutou ^ùmoi; oopà) ; le second, le mouvement des 
astres errants suivant l'écliptique, lui semblait être un principe 

i. Voir chapitre II, § VII, j>. 5a. 



164 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

de diversité, le mouvement de fessence du différent (-r^ Sarspou 
çpuo-ewç cpopà). Pour Aristote, le principe d'unité devient un principe 
de perpétuité ; le principe de diversité devient un principe de 
génération et de corruption. 

La primauté et la priorité, admises par Aristote, du mouvement 
local sur tous les autres mouvements Font ainsi conduit à cette 
conclusion : Toutes les transformations qu'éprouvent les choses 
sujettes à la génération et à la corruption sont sous la dépen- 
dance des mouvements purement locaux des êtres impérissables 
et immuables ; elles sont toutes régies parles circulations célestes. 
« Ce monde-ci, dit Aristote ', est lié en quelque sorte, et d'une 
manière nécessaire, aux mouvements locaux du monde supérieur, 
en sorte que toute la puissance qui réside en notre monde est gou- 
vernée par ces mouvements ; cela donc qui est, pour tous les 
corps célestes, le principe du mouvement, on le doit considérer 
comme la Cause première. — "E<m o' sç ocvàyxYjç a-uvs^rjç -w^ oy-coç 
tatç àvco (fopatç, «Sors Tcâcav auToG vr,v oûvatuv xyêepvâarQat èxsïGev ' 
89ev vàp 71 t/^; xivrjcswç àp*/'À| Tràc-iy, exeiv/jv avrîav vojxioréov Trpavr/jV. » 

De ce principe et de ce texte vont se réclamer tous ceux qui, 
dans l'Antiquité et au Moyen-Age, prétendront justifier la Science 
astrologique. 

De ce principe, d'ailleurs, Aristote va déduire une conséquence 
chère à bon nombre de ses prédécesseurs. 

Les mouvements locaux des corps célestes sont périodiques ; au 
bout d'un certain temps, ces corps reviendront aux positions 
qu'ils occupent aujourd'hui ; or la périodicité des mouvements 
locaux des êtres incorruptibles entraîne nécessairement la pério- 
dicité des effets dont ces mouvements sont causes, c'est-à-dire 
des transformations produites en la nature corruptible ; les géné- 
rations, donc, et les corruptions qui se produisent aujourd'hui se 
sont déjà produites une infinité de fois dans le passé ; elles se 
reproduiront, dans l'avenir, une infinité de fois. 

« La génération, dit Aristote 2 , est nécessairement cyclique (o'.o 
àvàvxT) xuxXtj) eïvai). Il est donc nécessaire qu'elle se reproduise 
périodiquement ; s'il est nécessaire que telle chose soit en ce 
moment, il l'est aussi quelle ait été auparavant ; et si telle chose 
est maintenant, il est nécessaire qu'elle se reproduise dans l'ave- 
nir ; et cela, indéfiniment, car ce que nous disons de deux retours 

i. Aristote, Météores, livre I, cli. II (Aiustotelis Opéra, éd. Didot. t. III, 
pp. 552-553 ; éd. lîekker, vol. I, p. 33g, col. a). 

2. Ahistote, De générations et corruptione lib. II, cap. XI (Aiustotelis 
Opéra, éd. Didot, t. II, p. /1G7 ; éd. IJekker, vol. I, p. 338, coll. a et b). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 105 

de la même cliose, nous pouvons le répéter sans aucune diffé- 
rence, au sujet d'un grand uombre de retours... Et cela est 
conforme à la raison ; car, par ailleurs, un autre mouvement, le 
mouvement du Ciel, nous est apparu périodique et éternel ; néces- 
sairement, donc, toutes les particularités de ce mouvement et tous 
les eiiets produits par ce mouvement seront également périodi- 
ques et éternels. En eilet, si un corps mû d'un mouvement pério- 
dique et perpétuel meut à son tour quelque autre cliose, il faudra 
que le mouvement de cette chose soit, à son tour, périodique. 
Ainsi, la première circulation est périodique et il en est de même 
de celle du Soleil ; cela étant, les diverses saisons se produisent 
et disparaissent suivant la même période, et ces circulations se 
reproduisant suivant une telle loi, il en est de même des choses 
qui leur sont soumises. » 

La conclusion qui se tire de ces principes est assez indiquée : 
Si les périodes des révolutions célestes sont toutes des sous-multi- 
ples d'une même durée, non seulement, à l'expiration de cette 
durée, les astres reprendront exactement les positions qu'ils occu- 
paient au début, mais encore le monde des choses corruptibles se 
retrouvera précisément en l'état où il était lorsque cette durée a 
commencé; la vie de l'Univers entier sera une vie périodique, par 
laquelle des choses de même espèces et des événements sembla- 
bles se reproduiront une infinité de fois ; la durée de cette période 
sera le plus petit commun multiple de toutes les périodes des 
divers mouvements célestes ; ce sera la Grande Année de Platon. 

Aristote admet pleinement l'existence de cette Grande Année au 
ternie de laquelle la configuration des terres et des mers, après 
mainte alternative, redevient ce qu'elle était au début. 

« Ce ne sont pas toujours, dit-il ', les mêmes parties de la terre 
qui se trouvent sous les eaux ni les mêmes qui sont à sec ; il y a 
échange entre les lieux submergés et les lieux émergés, grâce à 
la formation de fleuves nouveaux et à la disparition de fleuves 
anciens. Il se produit aussi une permutation entre le continent et 
la mer ; ces lieux-ci ne demeureront pas toujours mer ni ceux-là 
terre ferme ; la où se trouvait la terre, une mer s'est maintenant 
formée ; là ou la mer s'étend aujourd'hui, la terre reparaîtra de 
nouveau. 

» Nous devons penser, d'ailleurs, que ces transformations se 
produisent dans un certain ordre et qu'elles reviennent suivant 



i. Aristote, Météores, livre I, ch. XIV (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. III, 
p. 571 ; éd. Bekker, vol. I, p. 35l, col. a, p. 352, coll. a et b). 



166 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

un certain cycle — Korcà ptévroi T'.và -àÇ'.v ve>{ûÇe(,v ypvi toûto y^/vea-Oat 

xal TTSpLOOOV. 

» Le principe et la cause de ces alternatives est que les terres 
fermes ont, comme les plantes et les animaux, leur âge mûr et 
leur vieillesse. Mais les plantes et les animaux atteignent l'Age 
adulte ou subissent la décrépitude à la fois en la totalité de leur 
corps ; la terre, au contraire, n'éprouve ces vicissitudes que parties 
par parties 

» A tous ces effets, voici la cause qu'il nous faut assigner : De 
même qu'à des époques distantes d'une année, l'hiver se reproduit, 
de. même, après l'écoulement de temps qui admettent une certaine 
grande période, se produit un Grand Hiver et une surabondance 
de pluies. — ■ 'AX),à Tiàv^cov tctjtcov a't/uov uTioX-^iziéo^ oti yt-yve^ai, o'.à 
•ypévcov el{Jiap|jLév(ov, oïov sv xaïç xa:' evtauTov topai.; ys'.uwv, outw 
ttïc.ogou tlvqç jjLsyàXrjç ptiya; ys'.jjuov xal UTcepëûX'/) OfJiëpciîv. . . 

» Certains lieux semblent, au cours du temps, se dessécher 
davantage ; d'autres, où les eaux sont abondantes, se dessèchent 
inoins, et il en est ainsi jusqu'au moment où arrive le retour 
périodique d'un état identique au premier (ewç av D^ icàXiv j\ 
y.a-aêoAYj Trçç rcepwSou ty[ç autfiç). En cfi'et, puisque l'Univers doit 
subir un certain changement périodique (xaTaêoX^) et qu'il ne doit 
éprouver ni génération ni corruption, car le tout demeure éter- 
nellement, il faut, comme nous l'avons dit, que les lieux couverts 
par la mer ou les fleuves ne soient pas toujours les mêmes et que 
les terres fermes ne soient pas toujours les mêmes. » 

Cette vie périodique qu'impose à la sphère des corps corrupti- 
bles le mouvement périodique du ciel, elle ne se reconnaît pas 
seulement en la perpétuelle alternative des mers et des conti- 
nents ; les choses les plus diverses éprouvent ce retour cyclique, 
et les doctrines philosophiques elles-mêmes, après avoir apparu 
une infinité de fois sous la même forme dans le passé, reviendront 
une infinité de fois dans l'avenir. « Il nous faut affirmer, écrit 
Aristote \ que les opinions émises parmi les hommes reviennent 
périodiquement, identiques à elles-mêmes, non pas seulement 
une fois, deux fois ou un petit nombre de fois, mais bien une 
infinité de fois — Où vàp or\ œvfffeuev caraç oùoè 8!ç oùo' o)ayâx^ ta; 
ajTa; Séçaç avaxoxÀeïv vtvojJiévaç èv to'.; àv8pd>TO)iç, ocàà' aireipaxiç. » 

Aristote enseigne donc la perpétuelle périodicitéde l'Univers plus 
précisément encore que ne Font fait les Indiens et les Chaldéens 2 ; 

i. Aristote, Météores, livre I, ch. III (Amstotems Opera^ éd. Didot, t. III, 
p. 553 ; < : d. Bekker, vol. I, p. S3q, col. h). 
•>. Voir chapitre II, g X, pp. 67-69. 



LA PHYSIQUE KAH1ST0TE 167 

cl cette périodicité, il la déduit de son axiome : Le mouvement 
local est le premier mouvement et le principe de tous les autres 
changements. 

En admettant que la vie de l'Univers est soumise, dans le temps, 
à une certaine périodicité, Aristotc s'accorde avec les anciens pliv- 
siologues hellènes ; mais il s'écarte d'eux lorsqu'il s'agit de fixer 
l'amplitude de l'oscillation qu'éprouve l'ordre du Monde. 

Il nous apprend lui-même ' qu'Heraclite d'Ephèse et Ehnpédo- 
cle d'Agrigente concevaient cette oscillation comme aussi ample 
que possible ; au terme de chaque Grande Année, le Monde entier 
devait être détruit, réduit en un l'eu homogène, puis reformé de 
nouveau. 

Aristote ne peut partager une telle opinion. Tout d'ahord, en 
son système, les cieux et les astres sont perpétuels ; l'essence qui 
les forme est, nous le verrons, exempte de la génération et de la 
corruption ; ils ne subissent donc pas les vicissitudes que le renou- 
vellement de la Grande Année amène dans le monde sublunaire. 

Le monde sublunaire lui-même n'est pas uniquement soumis à 
cette cause de générations et de destructions alternatives qu'est 
le mouvement des astres errants ; il subit également l'influence 
d'un principe de perpétuité, qui est le mouvement diurne de 
la sphère inerrante. Ce principe de perpétuité maintient 
entre de certaines bornes les changements causés par les mou- 
vements des planètes. Les alternatives auxquelles la terre et 
l'eau sont soumises, tout en modifiant la configuration des conti- 
nents et des mers, n'atteignent pas aux bouleversements profonds, 
aux destructions et aux renaissances qu'imaginaient Heraclite et 
Empédocle. 

Aristote gourmande vivement ceux qui croient à une semblable 
palingénésie ; après avoir signalé quelques déplacements, bien 
constatés, de la terre ferme et delà mer, il s'écrie - : 

« Ceux qui ne savent regarder que les petites choses assignent 
comme cause à ces changements la transformation de l'Univers 
et, pour ainsi dire, la naissance du Ciel ; aussi prétendent-ils que 
la mer diminue sans cesse, par cela seul que certains terrains se 
sont asséchés et qu'on voit aujourd'hui plus de terres émergées 
que l'on n'en voyait autrefois. 

» Mais si leur affirmation est en partie vraie, elle est aussi en 

i. Aristote, De Cœ/o lib. J, cap. X (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. If, 
p. 383 ; éd. Bekker, vol. I, p. 279 ; col. b). 

2. Aristote. Météores, livre I, eh. XIV (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. Blj 
p. 572 ; éd. Bekker, vol. I, p. 352, col. a). 



168 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

partie fausse. Sans doute, bien des lieux qui étaient submergés 
sont, maintenant, terre ferme ; mais la transformation contraire 
se produit également ; ceux qui voudront bien tourner les yeux de 
ce côté verront qu'en bien des endroits, la mer est venue recou- 
vrir la terre . 

» N'allons pas prétendre, cependant, que ces changements sont 
dus à ce fait que le Monde a commencé. Il est ridicule d'invoquer 
un changement de tout l'Univers pour expliquer de petites choses 
qui ne pèsent pas plus qu'une plume ' » . 

Aristote repousse donc la doctrine d'Anaximandre, d'Anaxi- 
mène, d'Heraclite et d'Empédocle, la doctrine que les Stoïciens 
allaient bientôt reprendre ; il ne veut pas que l'Univers entier 
soit soumis à des alternatives de génération et de destruction ; 
comme les Pythagoriciens, comme Platon, il exempte les cieux de 
ces alternatives ; le monde sublunaire seul les subit ; encore s'y 
réduisent-elles à des changements locaux dont l'importance et 
l'étendue semblent fort minimes si on les compare à l'ensemble 
du Monde. 

Il est un point, dans la doctrine des philosophes pythagoriciens et 
de Platon, qu'Aristote ne parait pas disposé à recevoir; c'est l'affir- 
mation que chaque période cosmique doit, par la réincarnation 
d'une âme éternelle, ramènera la vie des hommes numériquement 
identiques à ceux qui ont existé ; le retour d'hommes spécifique- 
ment semblables à ceux-là, mais numériquement différents, paraît, 
au Stagirite, la seule hypothèse acceptable. 

« De quelle façon écrit-il 2 , doit-on comprendre ces mots avant 
et après ? Faut-il les entendre de la façon suivante : Ceux qui ont 
vécu au temps de la guerre de Troie nous sont antérieurs ; à ceux-ci, 
sont antérieurs ceux qui ont vécu plus anciennement, et ainsi de 
suite à l'infini, les hommes qui se trouvent plus haut dans le passé 
étant toujours tenus pour antérieurs aux autres? Ou bien, s'il est 
vrai que l'Univers ait un commencement, un milieu et une fin ; que 
ce qui, en vieillissant, est parvenu à sa fin, soit, par Là-même, 
revenu de nouveau à son commencement ; s'il est vrai, d'ailleurs, 
que les choses antérieures soient celles qui sont les plus pro- 
ches du commencement ; qui empêche alors que nous ne soyons 

i. Ce qu'Aristote affirme en ce passage, son disciple Tliéophrasle le déve- 
loppait en une page que nous a conservée le Usai ocfOupTiu^ hoauov attribué à 
Philon d'Alexandrie. Les considérations d'Aristote et de Théophraste ont joué 
un grand rôle dans les premières études des géologues (P. DUHEM, Études sur 
Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu. Deuxième série. XII. 
Léonard de Vinci et les origines de la Géologie) . 

2. Aiustotelis Problemata, XVII, 3 (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. IV, 
pp. 202-2o3 ; éd. Bekker, vol. II, p. 216, col. a). 



LA PHYSIQUE DAMSTOTE lf)9 

plus voisins du coninicncement [que les hommes qui vécurent au 
temps de la guerre de Troie] ? S'il en était ainsi, nous leur sciions 
antérieurs. Puisque, par son mouvement local, chaque ciel et 
chaque astre parcourt un cercle, pourquoi n'en serait-il pas de 
même de la génération et de la destruction de toute chose péris- 
sable, de telle sorte que cette même chose puisse, elle aussi, 
naître et périr de nouveau ? Ainsi dit-on également que les choses 
humaines parcourent un cercle. Croire que les hommes qui nais- 
sent sont toujours numériquement les mêmes, c'est une sottise ; 
mais on émettrait une meilleure opinion en disant qu'ils sont 
conservés spécifiquement (Ta f*èv ori tm ocpt.9p.cj> to-j; a-JToùç à£ioûv 
etvat àsl toùç vtvo|xsvouç sutjOsç, 10 8s tw t'.ov. |j.àXAov àv tiç à-o- 
oi;a',To). Il peut donc se faire que nous soyons antérieurs même 
Taux contemporains de Troie]. A la série des événements, on assi- 
gnera donc une telle disposition qu'il faille revenir à l'état qui a 
servi de point de départ et reprendre sans discontinuité une mar- 
che qui repasse par les mêmes choses. Alcméon a dit que les 
hommes sont périssahles parce qu'ils ne peuvent souder leur 
tin à leur commencement. Il a fort joliment dit, pourvu qu'on 
entende qu'il s'est exprimé d'une manière figurée et que l'on ne 
veuille pas prendre ce propos au pied de la lettre. Si la suite des 
événements est un cercle, comme le cercle n'a ni commencement 
ni tin, nous ne pouvons, par une plus grande proximité à l'égard 
du commencement, être antérieurs à ces gens-là, et ils ne peu- 
vent pas non plus nous être antérieurs. ». 

Il n'est guère possihle de souhaiter un texte où la forme cycli- 
que et périodique de la vie du Monde soit plus nettement affirmée ; 
il n'est guère possihle, non plus, d'en trouver où l'on marque plus 
exactement à quel point une telle théorie houleverse l'idée que le 
commun des hommes se fait de la succession dans le temps. 



VI 

LA SUBSTANCE CÉLESTE ET SES MOUVEMENTS 

Après avoir établi la suprématie du mouvement local sur toutes 
les autres catégories de mouvements, Aristote se demande quel 
est le plus parfait des mouvements locaux '. 

1. Aristote, Phi/siffite, livre VIII, ch. VII [X] (Auistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 357 ; éd. Bekker, vol. I, p. 261, coll. a et h). 



170 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

La réponse qu'il donne à cette question découle d'un principe qui 
joue, dans sa Physique, un rôle tout-à-fait essentiel, et auquel il 
revient à plusieurs reprises. Ce principe est le suivant : L'Univers 
a une grandeur finie '. « Le corps de l'Univers n'est pas infini, oùx 
so-ri. to o-to|jLa toO riavro; aitetpov, » affirme le Stagirite -, en conclu- 
sion de sa longue analyse. 

Une surface, qui limite le ciel ultime, borne cet Univers. « Au 
delà du Ciel 3 , il n'y a plus aucun corps et il ne peut plus y en 
avoir aucun. Mtjt' elvat ur,$èv e£a) jrwjxa toû Oupavoy \xt\~:' èvûéve- 
ffBai yevéa-Qau ». Peut-on dire qu'au delà de cette surface suprême, 
il y a le vide ? Pas davantage. Le mot vide désigne un lieu qui ne 
contient pas de corps, mais qui pourrait en contenir un ; et aucun 
corps ne peut exister ni être produit à l'extérieur du Ciel ; hors 
de l'Univers, il n'y a pas de vide, car il n'y a pas de lieu. 
« L'Univers * n'est point quelque part ni en quelque lieu que ce 
soit — o' Oupavéç ... où -ou o'Xoç ouo' ev t'.vî. tottw ecretv.. . Pour 
qu'une chose soit quelque part, il faut non seulement que cette 
chose ait une existence propre, mais encore qu'il existe, hors d'elle, 
une autre chose au sein de laquelle elle soit contenue. Mais au 
delà de l'Univers et du Tout, il n'y a rien qui soit au dehors de 
l'Univers, izapk oè to Ilâv xal OXov oùosy è<mv e£to tou IlavTÔg ». 

De là, deux corollaires : 

Hors de l'Univers, un corps ne saurait se mouvoir de mouve- 
ment local, puisqu'il n'y a pas de lieu. 

Aucune ligne droite actuelle ne peut être de longueur infinie ; 
réalisée au sein de l'Univers, elle ne peut surpasser la plus grande 
dimension de la surface qui enclôt cet Univers; cette surface, nous 
le verrons, étant une sphère, elle ne peut être plus longue que 
le diamètre de l'Univers. 

Ces corollaires servent de principes à la recherche du mouve- 
ment local auquel il convient d'attribuer la primauté parmi les 
mouvements de même espèce. 

Celui-là, parmi les mouvements locaux, méritera d'être consi- 
déré comme premier qui, indéfiniment, pourra se poursuivre 
identique à lui-même B . Or, il existe — c'est encore un principe 

i. Akistote, Physique, livre III, ce. IV, V [VI], VI [VIII] ; De Cœlo lib. I, 
capp. V, M, VII. ' 

2. Aristote, De Cœlo lib. I, cap. VII (Aristotei.is Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 378; éd. Bokker, vol. I. p. 276, col a). 

3. Aristote, De Cœlo lib. I, cap. IX (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 882 ; éd. Hekker, vol. I, p. 278, col. b). 

!\. Aristote, Physique, livre IV, ch. V [VII] (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, 
t . Il, p . 2i)i ; éd. i'x'kker, vol. I, p. 212, col. b). 

5. Aristote, Physique, livre VIII, cb. VII [XI] (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 357 ; éd. Bekker, vol. I, p. 261, col. a). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 171 

essentiel do la Physique d'Aristote * — trois sortes de mouvements 
locaux, ([iio nous devrons examiner; ce sont le mouvemenl recti- 
ligne, le mouvement circulaire, et le mouvement mixte qui tient 
de chacun des doux premiers. 

Ce qu'Aristote nomme mouvement en ligne droite, c'est coque les 
géomètres modernes nomment mouvement de translation ; tous 
les points du corps mû décrivent, en même temps, des droites éga- 
les et parallèles. Le mouvement en cercle considéré par le Stagi- 
rite, c'est ce que nous appelons le mouvement de rotation autour 
d'un axe. Que tout autre mouvement ait été regardé par Aristotc 
comme un mélange du droit et du circulaire, on serait peut-être 
tenté d'y voir une marque de connaissances géométriques bien 
superficielles ; mais si l'on veut bien observer que l'un des théo- 
rèmes les plus féconds de la Cinématique se formule ainsi : le mou- 
vement infiniment petit le plus général d'un corps solide se com- 
pose d'une rotation infiniment petite autour d'un certain axe et 
d'une translation infiniment petite parallèle à cet axe, on avouera, 
croyons-nous, que l'intuition du Philosophe avait singulière- 
ment devancé, en cette circonstance, la science déductive des 
géomètres. 

Des trois mouvements qu'il a distingués, Aristote analyse seule- 
ment les deux premiers, les mouvements simples dont la compo- 
sition fournit le troisième. « Ce dernier, en effet, ne saurait être 
perpétuel si l'un ou l'autre des deux premiers ne peut l'être 2 . Or 
il est manifeste qu'immobile mû suivant une ligne droite limitée 
ne peut être mû d'un mouvement qui se continue perpétuellement 
identique à lui-même ; il faut bien que ce corps revienne sur ses 
pas ; et un mobile qui décrit une ligne droite, puis revient en 
arrière, se meut de doux mouvements contraires ». 

Un seul mouvement, donc, peut se poursuivre indéfiniment 
identique à lui-même, et c'est le mouvement circulaire, le mou- 
vement de rotation. Il apparaît, dès lors, « qu'aucune transforma- 
tion 3 ne peut être perpétuelle et toujours identique à elle-même, si 
ce n'est le mouvement local circulaire ; dut' àicetpéç ètrei u.îtx- 
6'oAr, oo8e[i.£« outê o-'jvîyy.ç e£a) ~i^ x'J.'.Ao) tpopâfi ». 

« Tous les corps de la Nature sont mobiles de mouvement 

i. Aristote, Physique, livre VIII, cl» . VIII [XII] (Aristotelis Opéra, éd. 
Didot, t. Il, p. 358"; éd. liekker, vol. I. j>. 261, col. h). 

1. Aristote, Phi/.sit/ue, livre Vlll, ch. VIII [XII] (Aristotelis Opéra, 
éd. Be.kker, vol. I, p 261. col. h ; éd. Didot, t. II, p. 358). — Cf. Physique, 
livre VIII, ch. IX [XIII] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 363; éd. Bekker, 
vol. I, p. 264, col. a). 

3. Aristote, toc. cit. (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t II, p. 303 : éd. Bek* 
ker, vol. I, p. 265, col. a). 



172 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

local l . La nature de chacun de ces corps est, en lui, un principe 
de mouvement. » En un corps simple, la nature simple ne peut 
produire qu'un mouvement simple ; « à chaque corps simple cor- 
respondra donc un mouvement naturel déterminé, ;j.ia éjcàoroy 
xw^o-tç 7) xarà «u<rtv îwv àîiXûv ». En ces quelques mots, se trouve 
formulé l'un des principes essentiels de la Physique péripatéti- 
cienne, l'un de ceux qui fourniront, à l'encontre des hypothèses 
copernicaines, les plus fermes objections. 

Or, il existe deux sortes de mouvements simples, le mouvement 
rectiligne et le mouvement circulaire ; il existera donc deux sortes 
de corps simples, les uns, et ce sont ceux qui nous entourent, dont 
le mouvement naturel sera rectiligne, les autres dont le mouve- 
ment propre sera circulaire. 

« Mais le mouvement 2 qui a la suprématie sur les autres doit être 
le mouvement d'un corps simple dont la nature surpasse celle des 
autres; or, d'une part, le mouvement circulaire a la primauté sur 
le mouvement rectiligne ; d'autre part, il existe des corps simples 

dont le mouvement rectiligne est le mouvement naturel Il faut 

donc que le mouvement de rotation soit le mouvement propre 

d'un certain corps simple Il résulte évidemment de là qu'il 

existe une certaine essence corporelle (-'.; où<ua o-wjjkxto;), diffé- 
rente des substances qui sont autour de nous, supérieure à toutes 
ces substances et plus divine qu'elles Quiconque tirera déduc- 
tion de tout ce que nous venons de dire arrivera à croire qu'outre 
les corps qui sout ici-bas, autour de nous, il existe un autre corps, 
distinct de ceux-là, et dont la nature est d'autant plus noble que 
ce corps diffère plus de ceux qui sont ici. » 

Une substance qui, éternellement, se meut d'un mouvement de 
rotation toujours de même sens «doit, selon la raison, être tenue :î 
pour incapable de génération et de corruption ; elle ne peut 
éprouver ni dilatation ni contraction ; elle n'est sujette à aucune 
altération ». Toute génération, en effet, toute corruption, trans- 
forme une substance en la substance contraire, « et ces substances 
contraires doivent avoir des mouvements naturels en des sens 
opposés », tandis que la substance considérée tourne toujours 
dans le même sens. Toute dilatation, toute concentration est 
incompatible avec le simple mouvement de rotation. Toute altéra- 

i. Aristote, De Cœlo lib. I, cap. II (Ahistotems Opéra, éd. Didot, t. II, 
j». .'5(58 ; éd. Bekker, vol. I, p. 2O8, col.b). 

2. Aristote, De Cœlo lil>. I, cap. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. ;>Gq ; éd. Bekker, vol. I, p. 260,, col. a). 

3. Aristote, De Cœlo lib. I, cap. III (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. ?t~]o ; éd. Bekker, vol. I. p. 270, col. a). 



LA PHYSIQUE d'aWSTOTE I ~',\ 

tion entraîne dilatation ou contraction, en sorte qu'elle fait 
assurément défaut là où ni la dilatation ni la contraction ne peu- 
vent seproduire. « Il est donc évident (rue le premier de tous les 
corps est éternel, qu'il ne peut se dilater ni se contracter, qu'il ne 
peut vieillir, qu'il est exempt de toute altération et de tout chan- 
gement. » 

« Ce corps supérieur, dit Aristote ', qui n'est ni la ferre ni le 
feu ni l'air ni l'eau, les anciens l'ont nommé éther (atô^p) par ce 
qu'il court sans cesse et pour l'éternité (Qelv ast). » 

La doctrine physique qu'Aristote développe le conduit ainsi à 
une conclusion que Platon ou Philippe d'Oponte avait déjà indiquée 
dans MEpinomide ; aux corps célestes, il attribue une substance 
simple, essentiellement distincte des quatre éléments dont sont 
formés les corps du Monde inférieur ; de cette cinquième essence, 
il s'attache, avec un soin particulier, à définir les caractères ; 
incapable de génération ni de corruption, elle ne pourra ni pro- 
venir de la transmutation de quelqu'un des quatre éléments, ni se 
transformer en aucun d'entre eux. En constituant les cicux avec 
cette substance éternelle, la Physique péripatéticienne se sépare 
de la Physique des Pythagoriciens et de Platon ; pour ceux-ci, en 
effet, il n'existait que quatre éléments corporels ; composés d'un 
feu très pur, le Ciel et les astres n'étaient pas séparés des corps 
sublunaires par la barrière infranchissable qu'Aristote élève entre 
eux. Que d'efforts il faudra pour renverser cette barrière ! 

Incapable d'éprouver aucun changement, la substance du Ciel 
ne saurait tourner tantôt lentement et tantôt vite ; sa rotation s'ac- 
complit donc toujours avec la même vitesse ; son mouvement est 
uniforme 2 , « o^aXr,; è<r« xal oùx àvto{xaXoç ». La Physique d'Aris- 
tote conduit ainsi à justifier l'axiome que Platon et les Pythagori- 
ciens mettaient à la base de l'Astronomie mathématique : Tout 
mouvement propre d'un corps céleste est nécessairement circu- 
laire et uniforme. 

Le Ciel est sphérique. Parmi les figures solides, en effet, la 
sphère occupe le premier rang et est la plus parfaite :i « la figure 
qui occupe le premier rang entre les ligures convient au corps 
qui a la primauté sur les autres corps ; or le premier des corps 
est celui qui est mû par la circulation suprême ; ce corps là sera 

i. Aristote. De Cœlo lib. I, cap. III (Aristoteus Opéra, éd. Didot, 1. II, 
p. 371 ; éd. Bekker, vol I, p. 270, col. h). 

2. Aiustote, De Cœlo lib. Il, cap. VI (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 3q."> ; éd. Bekker, vol. I. p. 288, col. a). 

3. Ahistote, De Cœlo lil>. Il, cap. IV (Aristotems Opéra, éd. Didot, I. II, 
pp. 3(j3-3y4 5 éd. Bekker, vol. 1, p. 286, col. h). 



174 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

donc sphérique. Il en Sera de même de celui qui lui est contigu, 
car ce qui est contigu à une surface sphérique est sphérique. lien 
sera encore de même des choses qui se trouvent en la concavité 
de ces divers corps sphériques ; des choses, en effet, qui sont con- 
tenues dans une cavité sphérique et en touchent la surface interne, 
prennent nécessairement, en leur ensemble, une figure sphérique ; 
or les choses qui se trouvent au-dessous de la sphère des astres 
errants sont contiguës à cette sphère qui se trouve au-dessus 
d'elles ». 

L'Univers sera donc formé d'une sphère contenant tous les 
corps étrangers à la substance céleste, puis d'une série de globes 
sphériques, concentriques à cette première sphère et contigus les 
uns aux autres ; ces globes seront tous formés par l'essence incor- 
ruptible. L'Astronomie des sphères homocentriques trouve ainsi, 
dans l'étude physique de la substance mobile mais incorruptible, 
la justification des hypothèses sur lesquelles elle repose. 

Les étoiles, fixes ou errantes, sont formées de la même sub- 
stance que l'orbe au sein duquel elles se trouvent enchâssées ', 
et non point de feu, comme le croyaient nombre de physiciens 
antérieurs à Aristote. Elles n'ont pas d'autre mouvement 2 que 
le mouvement de l'orbe au sein duquel leur corps sphérique se 
trouve contenu. Elles n'ont pas, comme plusieurs le pensent, de 
mouvement de rotation sur elles-mêmes ; « que les étoiles ne tour- 
nent pas, cela est manifeste ; un corps qui tourne doit nécessaire- 
ment nous présenter successivement ses divers côtés ; or ce qu'on 
nomme la face de la Lune se montre constamment à nous ». 

Ce n'est pas assez d'avoir analysé les propriétés des mouvements 
locaux des corps célestes ; il nous faut maintenant enquérir des 
moteurs qui déterminent ces mouvements. 

A tout mouvement, local ou non local, il faut un moteur. 

La matière, en puissance d'une certaine forme, est privée de 
cette forme et la désire ; mais elle ne peut se la donner elle- 
même ; elle doit la recevoir par l'action d'un être où une forme 
de même espèce se trouve déjà en acte ; cet être est le moteur. 

De là cet axiome célèbre :) : 

« Tout ce qui est en mouvement est nécessairement mû par 
quelque chose. Si donc il n'a pas en lui-même le principe de son 

t. Aristote, De Ccelo lil>. II. cap VII (Aiustotelis Opéra, èà, Didot, t. II, 
p. 397 ; éd. Bekker, vol. I, |>. 289, col a). 

■>.. AitisroTK, /)<' Ccelo lib. Il, Cap. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
pp. 3f)7-3(j8 ; éd. Bekker, vol. I, p. 290, col. a). 

.'). Akistote, Physique, livre Vil, Ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
j). 333 ; éd. lîekker, |>. 241, col. h). 



la i'hysiuui: d'aiustote 175 

mouvement, il est évidemment mû par un autre. — "A«av tè 
xivôutxsyov àvàvxYj 'j-ô tivoç xlyelardai. El ixèv ouy sv sa-jTf;) ;;./, evei ttjV 
àpy^v 7Y,ç x».vyÎ<73ok, cfittvepov on 'j:' s-sooj xweîtai. » 

Certains êtres sont les principes de leur propre mouvement ; en 
eux, la même substance est, à la fois, mobile et moteur ; ces êtres 
sont les êtres animés. Si les orbes célestes étaient des êtres ani- 
més, il n'y aurait pas lieu de chercher leurs moteurs hors d'eux- 
mêmes. Mais Aristotc n'admet pas que les sphères formées par l'es- 
sence céleste soient animées ; en elles, la substance mue n'est 
pas la même que la substance qui meut ; il faut, à ces sphères, 
attribuer des moteurs qui en soient distincts. 

Que des corps inanimés « se meuvent eux-mêmes 1 , cela est évi- 
demment impossible ; c'est, en effet, vital et propre aux êtres ani- 
més. — To ~s v àp at'JTa ucs' auttov «payai aotivaTOV ' Çcotmcqv tevap tojto 
•/ai Ttov s.u.'1'jyoy/ L'Siov ». 

Une sphère céleste 2 ne saurait donc se mouvoir s'il n'existait, 
de son mouvement, une cause en acte (evÊpysïa alV.ov), car la matière 
céleste ne saurait se mouvoir d'elle-même ; d'ailleurs, comme ce 
mouvement est éternel, il requiert un moteur éternel, partant, 
une substance qui, éternellement et toujours de la môme manière, 
soit en acte ; dès lors, en une telle substance, il n'y aura rien qui 
soit en puissance ; elle sera acte pur et séparée de toute matière. Les 
moteurs célestes seront forcément des substances immatérielles. 

Le Ciel suprême :i est éternel et mobile d'un mouvement perpé- 
tuel et uniforme ; le moteur de ce Ciel sera une substance imma- 
térielle, acte pur sans aucun mélange de puissance, partant immo- 
bile. Comment ce premier moteur, immatériel et immobile, peut-il 
mouvoir l'orbe des étoiles fixes ? La matière, nous l'avons vu, 
désire la forme comme l'épouse désire l'époux, comme ce qui est 
laid désire la beauté. Cet amour, ce désir, est le principe de tous 
les mouvements qui se produisent en la matière ; il est, en 
particulier, le principe du mouvement du Ciel suprême. 

Le premier moteur meut ce Ciel parce qu'il est intelligible et 
désirable, et c'est ainsi qu'il le peut mouvoir tout en restant immo- 
bile. Lorsque l'intelligence a compris que quelque chose est beau, 
le désir de cette belle chose naît en la volonté ; l'intelligible 
devient désirable et, par là, cause de mouvement. Ainsi la sub- 

i Aristote, Plnjsl({ue, livre VIII, ch. IV (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p 348 ; éd. Bekker, vol. I, p. 255, col. a). 

2. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VI (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
l. II, p. Go4 ; éd. Bekker. vol. II, p. 1071, col. h). 

3. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 6o5 ; éd. Bekker, p. 1072, coll. a el h). 



176 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

stance simple, immatérielle, immobile qui est Dieu détermine, en 
la matière de l'orbe suprême, l'admiration et le désir d'où résulte, 
en cet orbe, une rotation uniforme et éternelle. 

Mais la rotation éternelle et uniforme que le premier moteur 
communique au Ciel est unique ; or l'Astronomie ' nous révèle 
qu'il y a, en la substance céleste, d'autres rotations que la rotation 
diurne de l'orbe suprême, savoir, les rotations diverses dont 
résultent les mouvements propres apparents des astres errants. 
« Il faut donc, pour les raisons précédemment indiquées, qu'il 
existe tout autant de substances éternelles par nature et de soi 
immobiles », qui seront les moteurs de ces diverses rotations. « Il 
est, dès lors, évident qu'il existe de semblables substances et que 
l'ordre dans lequel se rangent les diverses rotations dont les 
astres sont mus désigne quelle est la première de ces substances, 
quelle la seconde. » 

Si nous voulons connaître le nombre des substances immaté- 
rielles et divines qui meuvent les sphères célestes, si nous dési- 
rons être instruits delà hiérarchie suivant laquelle s'ordonnent ces 
substances, il nous faudra rechercher quelles sont les diverses 
rotations uniformes en lesquelles se décomposent les mouvements 
des astres errants. 

Cette recherche dépend de l'Astronomie mathématique. Aussi 
Aristote est-il amené à nous faire connaître les résultats auxquels 
cette science a conduit Eudoxe et Calippe, à compléter ces résul- 
tats par l'introduction des sphères compensatrices. Lorsque le 
Philosophe a terminé rémunération des orbes célestes, il conclut 
en ces termes : « Tel est le nombre des sphères. Nous devons rai- 
sonnablement admettre qu'il existe un même nombre d'essences 
sensibles et un même nombre d'essences qui sont principes immo- 
biles. — Tô |j.sv ouv 7:)a,0oçTcôv (rsatpôiv eorw tocoutov, (Sots xalràcç ouffîaç 
xal toç àpvotç Totç àxwJTO'Jç xaÎTOtç al^ir^kç Toc-a^a; e'jXoyov UTtoXaêetv ». 

La Physique d' Aristote aboutit ainsi à une conclusion bien voi- 
sine de celle qu'avait formulée la Philosophie platonicienne. 
A l'Astronomie mathématique, l'Auteur de la Métaphysique assigne 
le même objet que l'Auteur des Lois ; cette science nous doit 
enseigner avec exactitude combien il y a d'intelligences divines, 
selon quoi ordre elles se subordonnent les unes aux autres et au 
Dieu suprême ; pour l'un comme pour l'autre, le géomètre qui 
cherche à sauver les mouvements apparents des astres errants en 



i. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VIII (Ahistotelis Opéra, éd. Didot 
t. 11. pp. 606-608 ; éd. Bekker, vol. II, pp. 1073-107/1). 



LA PHYSIQUE DABJSTOTE |77 

composant entre elles des rotations uniformes accomplil une tâche 
sacrée; il pose lesbases d'une Théologie rationnelle. 



Vil 

LES DEUX INFINIS 

La théorie de la substance céleste repose essentiellement, selon 
la Physique d Anstote, sur ces deux principes ■ 

Le mouvement de la substance céleste doit se poursuivre éter- 
nellement avec une vitesse invariable. 

Un mouvement uniforme ne peut pas se poursuivre éternelle- 
ment en ligne droite. 

Ce dernier principe est, lui-même, une conséquence de cette 
autre proposition : Gomme il n'y a rien hors du Monde, ni plein 
ni lieu ni vide, il n'y a pas de ligne droite qui puisse être effecti- 
vement prolongée hors des bornes du .Monde ; il n'existe pas de 
ligne droite infiniment longue. 

Aux principes, donc, qui dirigent la théorie péripatéticienne de 
la substance céleste, se rattache renseignement que le Stagirite 
donnait au sujet de l'infini ; très sommairement, indiquons ici quel 
était cet enseignement '. 

Lorsqu'Aristote considère l'infiniment grand et l'infiniment petit 
il se place a un point de vue absolument distinct de celui qu'a 
choisi le mathématicien - il est essentiel de faire cette remar- 
que, faute de laquelle certaines affirmations du Stagirite pour- 
raient être taxées d'absurdité. 1 

Le mathématicien traite seulement de notions abstraites conçues 
par sa raison (e*^; vor>sa, 5 ) ; c'est dans ce domaine purement 
intellectuel qu il pose la possibilité de surpasser toute grandeur 
par voie d addition, toute petitesse par voie de subdivision ■ le 
Philosophe laisse libre cours à cette fantaisie, car il se proposé de 
discourir des mêmes questions, mais au point de vue du réel Uni 
tou ufavp.xou) ; il parlera, lui aussi, des opérations dont parie le 

i. Od trouvera un expose très documenté .l.> mi ,.,,.,: , . 

Lasswitz, GeschichtederAtomistik ZmMittelaltf, nse {?' 1( - " len .''""- : Kubd 
Die Erneuerung der Korpuskulartheo^: pp tS B rHn et I ! ' S " : '' **? ' 
Voir également : G. Milhaud Fh„l,-< ■<„,■! 70 • • Be f lin et Lei pzig 3 i8«»o. 
chez il Modernes ; i^Tïïrff 2/2 Z/hZZfauTp^S" 6 "f '" ^ "* 

2. Aristote, Physique, livre lii , h V V ,\ *' Iyo6 - 

p. 284; éd. Bekke^/oi^l'p J07 'col.'b) (AHI8T0TEUS <*«*> éd " Did *> *■ H, 

DUHEM 

12 



178 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

mathématicien, de l'addition, de la division ; mais, par ces mots, 
il n'entendra pas signifier des opérations purement conçues ; il 
désignera des opérations réellement effectuées sur des choses con- 
crètes. 

La pensée d'Aristote au sujet de ce que nous nommerions 
aujourd'hui l'infiniment petit n'a rien qui nous puisse surpren- 
dre ' ; la subdivision (àcpa'.oso-^ ou QWipgçaç) d'une grandeur conti- 
nue quelconque, ligne, surface ou volume, se peut poursuivre 
indéfiniment ; jamais elle n'atteindra un terme au-delà duquel elle 
deviendrait impossible. « On ne saurait marquer une partie si 
petite d'une grandeur que l'on ne puisse, par division, en obtenir 
une plus petite » Toute grandeur est donc, en puissance (Suvà- 
;jlc'.), divisible à l'infini, « car il n'est pas difficile de prouver la 
non-existence des lignes insécables ». 

Àristote, en effet, accable de ses arguments les atomes de Leu- 
cippe et de Déniocrite Au sixième livre des Physiques, dans son 
opuscule Sur les lignes insécables, enfin en divers passages du De 
Cœlo, il s'acharne à démontrer qu'il ne saurait exister de grandeur 
continue indivisible. 

Plus singulière assurément, et plus contraire à nos habitudes 
d'esprit, est la théorie que le Stagirite propose au sujet de l'infini- 
ment grand. 

Et d'abord, une grandeur infinie peut elle exister en acte (èvsp- 
yetqt) ? Certainement non. « Il n'existe pas de corps actuellement 
infini — 'Evesveia ou* e<m o-tov-a a—'.oov » -. ("est un des axiomes 
fondamentaux de la philosophie d'Aristote. Le Monde n'est pas 
infini ; la surface externe de l'orbe des étoiles fixes en marque la 
borne, au-delà de laquelle il n'y a et il ne peut y avoir aucun 
corps; aucun volume donné en acte, c'est-à-dire réalisé par un 
corps concret, ne peut être plus grand que le volume de la sphère 
qu'enclôt cette surface ; aucune ligne droite réelle ne peut surpas- 
ser en longueur le diamètre de cette sphère. 

S'il n'existe pas de grandeur infinie actuelle, peut-on prétendre, 
du moins, qu'une grandeur infinie existe en puissance ? Et d'abord, 
quel serait le sens d'une telle affirmation ! ? 

Supposons que l'on prenne une grandeur réelle et concrète, 
puis une a ni ce, puis encore une autre ; supposons que chacune de 

i. Aiustotk, Physique, livre III, cl). VI (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 282; éd. Bekker. vol. I, |>. 206, col. a), 

2. Aiustotk, De Gcelo, lib. I, cap. VII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II. 
I». .''178 ; éd. Bekker, vol. I, p. 276, col. a). 

3. Aiustotk, Physique, livre 111, ch. VI (Aristotelis, Opéra, éd, Didot, t. II, 
p. 281 ; éd. Bekker, vol. I, p. 20O, col. a). 



LV PHYS1Q1 K I) MIISTDI K 171) 

ces grandeurs soif finie et qu'elle suit réalisée à L'aide d'un 
corps distinct de ceux où se trouvent réalisées les grandeurs qui 

ont été [irises auparavant ; admettons que cette opération puisse 
se répéter sans tin <'t que, par cette addition indéfiniment conti- 
nuée, nous arrivions à surpasser n'importe quelle grandeur assi- 
gnée d'avance; nous aurions affaire à un infiniment grand en puis- 
sance. 

Mais cet infini en puissance n'existe pas plus (pie l'infini en 
acte ', et il n'existe pas précisément parce que l'infini en acte ne 
peut pas être. « S'il advient qu'une chose soit de telle grandeur 
en puissance, il fautqu'illui arrive d'atteindre la même grandeur 
d'une manière actuelle. "0<tqv vàp èvôsyeTou Suvàugti sïvaa, xal èvep- 
vçîa v/oiyz-yj. tocto'jtcv eîvai. » 

Puisque le Monde est fini, il est des grandeurs, savoir les dimen- 
sions mêmes du Monde, qu'aucune grandeur concrète ne saurait 
surpasser. On ne peut pas, par une opération réelle, former une 
grandeur qui dépasse n'importe quelle grandeur de même espèce 
donnée d'avance, « car il faudrait que quelque chose pût être 
plus grand que le Ciel, ew) yhp q-jv u toj Oupayov us^ov. 

Lors donc qu'on marche, par voie de division, dans le sens des 
grandeurs décroissantes, on peut, sans être arrêté par aucune 
impossibilité, parvenir à une grandeur plus petite que n'importe 
quelle limite assignée d'avance ; lorsqu'au contraire on progresse, 
par voie d'addition, dans le sens des grandeurs croissantes, on 
atteint forcément une limite que l'on ne saurait franchir. 

Ce que nous venons de constater dans le domaine des gran- 
deurs ou quantités continues, nous le constatons, mais en ordre 
inverse, dans le domaine des nombres ou quantités discontinues -. 
Par le nom de nombre, Aristote désigne, d'ailleurs, exclusive- 
ment le nombre entier. 

Si l'on suit l'ordre des nombres décroissants, on aboutit à un 
terme, pins petit que tous les autres, que l'on ne peut franchir, 
car aucun nombre n'est plus petit que l'unité. 

Si l'on progresse, au contraire, dans la série des nombres Crois- 
sants, on peut marcher indéfiniment ; on parviendra toujours «à 
des nombres qui surpassent n'importe quelle multitude donnée. 
A l'inverse de la grandeur, le nombre est infiniment grand en puis- 
sance. 

D'ailleurs, le nombre infini en acte n'existe pas plus que la 

i. Aristote, Physique, livre III, ch. VII (Auistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 

p. 283 ; éd. Bekker, vol. 1, p, 207, col. 1>). 

2. Aristote, Physique, livre III, ch. VI cl ch. VII. 



n 



180 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

grandeur infinie en acte; il est de la nature de l'infini de ne pou- 
voir jamais exister dune manière actuelle, de n'être pas suscep- 
tible d'un autre mode d'existence que d'une existence en puis- 
sance, d'une existence inachevée. 

Lorsque nous parlons, en effet l , de l'existence en puissance de 
l'infini, il ne faut pas prendre ce mot : puissance, dans son sens 
habituel. Si nous disons par exemple : Ce bloc de marbre est une 
statue en puissance, nous voulons dire que cette statue sera, un 
jour, réalisée d'une manière actuelle. Lorsqu'au contraire, nous 
parlons d'un infini en puissance, nous n'entendons aucunement 
que cet infini arrivera à l'existence actuelle. D'une manière 
précise, voici en quoi consiste l'infini : C'est une opération où, 
sans cesse, on prend quelque chose de nouveau ; ce qui est déjà 
pris d'une manière actuelle demeure toujours fini ; mais tou- 
jours, aussi, il reste à prendre une chose différente de celles qui ont 
été prises auparavant : « Oj oeï ûè to Suvàp.et ov Xajxêàveiv, ûarcep 
si ouvaTÔv tout' àvôpiàvTa elvat, u>^ xal sorai tout' àvSptàç, outc») xal 
a7î£!.o6v ti, 6 è'arat, èvspvsta.... OXo>; ulv vàp outioc earl to à— eipov, 
tw àel àXXo xal àXXo Xauiêàve<78ai, xal to XauëavéjJievov jjlsv àel Eivai 
7î£7ïspaa-u.£vov, àXX' àeî ye erspov xal eTepov. Il ne faut donc pas con- 
cevoir l'infini comme quelque chose de déterminé, à la façon d'un 
homme ou d'une maison, mais à la façon dont on parle du jour 
présent ou du combat qui se livre sous nos yeux ; ces choses, 
en effet, ne possèdent pas l'existence sous forme d'une subsistance 
permanente, mais elles la possèdent en une perpétuelle génération 
et en un perpétuel anéantissement ; bien qu'il demeure toujours 
fini, ce fini change sans cesse. "Ocre 70 aîuetpov où Sel Xajiëàvetv wç 
760s xi, oïov àvôpcoTtov y, olxiav, àXX' wç y, y, pi g a XéyeTai xal 6 àywv, 
oïç 70 elvat oùy ('oç ooaia 7'.; yéyovev, àXX' àel sv yevéa-ei y, oBopà, £'. xal 
7ce7Cspaa-jxévov, àXX' àsî ys eTepov xal eTepov ». 

Tel est, en peu de mots, l'enseignement d'Aristote au sujet de 
l'infini. 



VI II 



LE TEMPS 

Dans l'étude de la substance céleste, nous avons vu Aristote., 
fidèle à sa méthode, prendre pour point de départ les données de 

1. Akistote, Physique, livre III, ch. VI (ArjstoTELIS Opéra, éd. Didot, f. II, 
p. y.Hi ; éd. Bokker, vol. I, j). 206, col. a). 



LA PHYSIQ1 i: d' ARISTOTE I <S 1 

la perception sensible ; puis, s'élevant peu-à-peu au-dessus de ce 
premier degré, atteindre enfin une doctrine théologique ; cette 
doctrine, d'ailleurs, i< ssemble extrêmement à celle que Platon, 
inspiré sans doute par les Pythagoriciens, avait atteinte, directe- 
ment et immédiatement, par l'intuition. 

C'est une remarque toute semblable qui s'offrira à notre esprit 
lorsque nous aurons recueilli l'enseignement qu'Aristote donnait 
au sujet du temps et lorsque nous l'aurons comparé à celui qu'il 
avait reçu d'Archytas de Tarente. 

Qu'est-ce que le temps? Voici la définition qu'en donne Aris- 
tote ' : 

« Le temps est le nombre relatif au mouvement, lorsque l'on 
considère celui-ci comme présentant une partie qui précède et 
une partie qui suit — r ypôvoq àp l9«jloç èerci xw^zm; x7-à -zh koô-zz- 
pov xori uorepov. » « Et en effet, nous acquérons 2 la connaissance 
du temps lorsque nous partageons le mouvement de manière à 
distinguer ce qui vient avant et ce qui vient après ; toutes les fois 
que nous percevons, dans un mouvement, l'existence de ce qui 
précède et de ce qui suit, nous disons qu'un temps s'est écoulé. » 

Dans cette définition d'Aiïstote, nous avons traduit littéralement 
le mot àp',Qjj.6.; par nombre; peut-être vaudrait-il mieux dire énumé- 
ration et paraphraser ainsi la formule du Stagirite : Le temps est 
ce qui permet d'énumérer les états pris par une chose en mouve- 
ment en les rangeant dans l'ordre de succession. 

De la notion d'un mouvement, quel qu'il soit, on ne peut donc 
disjoindre la notion de temps ; nous disons :i ;< qu'il y a temps s'il 
y a mouvement, et qu'il y a mouvement s'il y a temps — Kal tov 
ypôvov, av r, x.Lvrpt.ç ■ xal tt,v xLv7]cn.v, av 6 ypovoç. » 

Entre le temps et le mouvement, le lien est si intime qu'une 
sorte de réciprocité s'établit entre eux. « Nous mesurons * le mou- 
vement à l'aide du temps et le temps à l'aide du mouvement — Tw 
jjiv yàp 7p^v( ; > ty.v xivTjC-'.v, t? ( Se x-.v/Jtô». tov ypôvov {XETpoûfJisv. » Un 
grand voyage est un voyage de longue durée ; un long temps est 
un temps pendant lequel s'accomplit un grand mouvement. Ces 
deux mesures du temps et du mouvement sont, d'ailleurs, insépa- 
rablement liées à la mesure de la longueur parcourue au cours de 

i. Aristote; Physique, livre IV, eh. XI [XVIII] (Aristotelis Opéra, éd. Didot 
t. H, p. 3o2 ; éd. Bekker, vol. I, p. 220, col. a). 

2. Aristote, Physique, livre IV, oh. XI [XVI] (Arîstoteus Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 3oo ; éd. Bekker, vol. I, p. 219, col. a). 

3. Aristote, Physique, 1. IV. ch XII [XVIII] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 3o3 ; éd. Bekker, vol. I, p. 220, col. b). 

4. Aristote, Ibid., éd. Didot, p. 3o? ; éd. Bekker. p. 220, col. h. 



182 Là cosmologie h ki.i.k ni un: 

ce mouvement ou décrite pendant ce temps ; car nous mesurons 1 In 
longueur par le mouvement et le mouvement par la longueur — Kal 
ij.£-po'jui£v xal to ijiysOo; ~'{; xivrçast, xal -r,v xivyja-iv -w jjleysOsi. » Ainsi 
« le mouvement " 2 est lié à la longueur et le temps au mouvement. 
— \\Y.o\o'j(hl yàp TtjS pièv UcysOs'. Tj xîv7]3"'.ç, T(j os y.'.vr^z'. 6 ypovo;. » 

Aristote nous a montré comment la notion de temps se formait 
nécessairement en notre esprit lorsque nous considérions les états 
successifs qui se produisent au cours d'un mouvement. Mais le 
temps n'est-il qu'une idée conçue par notre esprit ou bien a-t-il une 
réalité indépendante de cet esprit ? Pour parler comme les philo- 
sophes de notre époque, le temps est-il purement subjectif ou 
bien existe-t-il un temps objectif? Cette question, le Stagïrite la 
pose en ces termes 3 : « On pourrait se demander si le temps exis- 
terait ou non, au cas où l'âme n'existerait pas ; en effet, s'il ne peut 
exister aucun être capable de compter, il ne peut rien exister qui 
soit susceptible d'être compté ; il est donc manifeste qu'il ne peut 
pas même y avoir de nombre, car le nombre, c'est ce qui est 
compté ou ce qui peut être compté : dès lors, si l'âme et, dans 
l'âme, la raison est le seul être doué d'une nature qui lui permette 
de compter, il serait impossible que le temps existât si l'âme 
n'existait pas. » 

A ce doute, Aristote répond : 

« Si le mouvement peut être indépendamment de l'àme, le 
temps aura une existence de cette même sorte ; le passé et le 
futur, en effet, existent dans le mouvement ; or, en tant qu'ils 
sont susceptibles d'être comptés, ils constituent le temps. » 

Cette réponse suppose que l'objection était sans fondement, 
qu'une réalité peut demeurer susceptible d'être comptée alors 
même qu'il n'existerait aucune intelligence capable de la compter. 
Et c'est effectivement ce qu'admet Aristote *. Dans une multitude 
d'êtres réellement existants, réside un caractère, indépendant de 
toute intelligence capable de compter, et «rue les philosophes 
modernes nommeraient le nombre objectif ; le Stagirite le nomme 
nombre nombrable, àp».0u/>; àp'.0;j.o'j ; asvo;, numerus mtmeraèilis. 
Lorsque l'intelligence compte cette multitude, il se forme en elle 
une idée que nous nommerions le nombre subjectif et que les Phy- 
siques appellent nombre compté, àp'.Ouo; 'j.o'Jiu.-^-ô;, numerus nume- 

i. A.ri8tote, lliul , ('il. Didot, p. 3o3 ; éd. Bekker, p. ay.o, col. 1». 

■>.. Aristote fbid., éd. Didot, p. 3o2 } éd. Bekker, p. 220, col. b. 

;!. Aristote, Physique, livre IV, ch. XIV [XX] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
i. Il, |). 3o6j éd. Bekker, vol. !. ;>. 2^3, col. a). 

4- Aristote, Physique, livre. IV", ch. XII [XVI] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 3oi ; éd. Bekker, vol. I, p. 220, col. h). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 18tt 

ratus. Le tomps est un nombre nombrable ; il n'est pas un 
nombre compté, un de ces nombres par lesquels nous comptons : 
« '0 or; YPÔvoç È<m tô àptOu.ou|jLSVOV xal ouy <[> àptGjJLOUjjiev. » A ce 
titre, le temps, nombre du mouvement, peut exister hors de l'âme, 
comme Le mouvement lui-même. 

La définition qu'Aristote donne du temps: «'0 ^pôvoç àpiOpiéç z<rz>. 
•/.'.v7J7£(oç v.y-b. zb Tcpotspov xal îiffrspov » rappelle assurément celle 
qu'a donnée Archytas de Tarente : « 'Eorlv 6 ypovoq xivàméç -utvoç 
àpt8u.éç. » Simplicius, cependant, nous a avertis ' de ne nous point 
laisser duper par la similitude apparente de ces deux formules. 
Archytas a en vue un mouvement singulier, le mouvement pri- 
mordial de la Nature, immédiatement émané du mouvement 
interne de l'Ame du Monde, cause première de tous les mouve- 
ments partiels que nous pouvons observer. Aristote, au contraire, 
découvre le temps dans la considération de n'importe quel mouve- 
ment, que ce mouvement soit un changement de lieu, de grandeur 
ou de qualité ; dans tout mouvement, en effet, se rencontrent des 
états successifs qui sont passés ou futurs les uns par rapport 
aux autres, et le dénombrement de ces états constitue le temps. 

« Le nombre considéré par Archytas, dit Simplicius 2 , ne diffère 
pas beaucoup du nombre dont parle Aristote ; Aristote, en effet, 
considère la mesure adventice et venue du dehors de la conti- 
nuité du mouvement ; Archytas, au contraire, prend la mesure 
spontanée et naturelle du mouvement même, et non point, comme 
Aristote, la mesure venue du dehors. » 

En dépit de ce rapprochement, la différence des deux définitions 
est assez grande pour qu'Aristote soit tenu de répondre à toute 
une série de questions qu'Archytas n'avait pas à se poser. 

La première de ces questions est celle-ci : Puisque tout mouve- 
ment nous peut donner la notion de temps, la considération de 
mouvements différents ne nous fournira-t-elle pas des temps diffé- 
rents ? Voici comment Aristote expose la difficulté et comment il 
la résout :; : 

« On pourrait se demander quel est le mouvement dont le temps 
est le nombre ? N'est-il pas le nombre de n'importe quel mouve- 
ment ? Toute 1 génération, en effet, a lieu dans le temps, et aussi toute 
destruction; toute dilatation, toute altérationse produit dans le temps, 
non moins que tout mouvement local. Or, toutes les fois qu'il y 

i. Simpligh In Aristotelis categorias commentariitm. Edidit, Carolus Kalb- 
fleiseh. Bérolini, MCMVII. U,tp\ roù jtaïfc x«i tzoù, p. 35o. 

2. Simplicius, loc. cit, p. 35 1. 

3. AmsTOTE, Physique, livre IV, ch. XIV [XX] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
p. 3o6 ; éd. Bekker, vol. 1. p. '.>?3, coll. ;> ei b). 



18i LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

a mouvement, il y anombre de ce mouvement particulier. Le temps 
est donc le nombre d'un mouvement continu absolument quel- 
conque, et non pas le nombre d'un certain mouvement particulier. 
Mais il arrive alors qu'il se produit deux mouvements divers, et le 
temps sera le nombre de chacun de ces mouvements. Le temps 
sera-t-il différent pour ces divers mouvements ? Existera-t-il, à la 
fois, deux temps égaux ou non ? 

» Il existera un seul et même temps, [qui s'écoulera, en ces 
deux mouvements,] d'une manière semblable et simultanée ; et si 
ces deux temps n'étaient pas simultanés, ils seraient encore de la 
même espèce. De même, si l'on avait d'une part des chiens, d'autre 
part des chevaux, et qu'ils fussent sept de part et d'autre, on 
aurait un même nombre. Ainsi pour des mouvements qui s'ac- 
complissent simultanément, il y a un seul et même temps, que 
ces mouvements soient ou non également vites ; et cela, lors même 
que l'un d'eux serait un mouvement local et l'autre une altération ; 
le temps [défini par ces deux mouvements] est le même, pourvu 
seulement que le nombre de l'altération soit égal au nombre du 
mouvement local, et que ces deux mouvements soient simulta- 
nés. Par conséquent, les mouvements peuvent être autres et se 
produire indépendamment l'un de l'autre ; de part et d'autre, le 
temps est absolument le même, en sorte qu'il existe un seul et 
même nombre pour des mouvements qui ont des durées égales et 
qui se produisent simultanément. » 

N'importe quel mouvement, donc, peut servir à définir le temps, 
et quel que soit le mouvement que l'on considère, on aboutira 
toujours à définir le même temps. Ce n'est pas à dire qu'il soit 
indifférent de choisir tel mouvement plutôt que tel autre, lorsqu'il 
s'agit de mesurer le temps. 

La mesure, en effet, doit être de même espèce que les objets 
qu'elle sert à mesurer, mais elle doit aussi, par rapport à ces 
objets, jouer le rôle de principe (àpyostor^), de telle manière que 
ceux-ci puissent être regardés comme composés au moyen de 
celle-là ; c'est un principe essentiel de la Philosophie péripatéti- 
cienne. Partant, la mesure du mouvement à laquelle se ramène, 
nous le savons, la mesure du temps, doit être fournie par un mou- 
vement, mais par un mouvement qui soit le principe des autres 
mouvements. 

Or, Aristote enseigne ' que le mouvement local précède par 
nature et détermine tous les autres mouvements, les générations 

i . Auistote, Physique, livre VII, c. VII [X] (Akistotëlis Opéra, éd. Didot, t. II, 
pp. 350-357 ; éd. Bekker, vol.I, pp. 2O0-261). 



LA PHYSIQ1 E D* ARISTOTE 185 

et les corruptions, les dilatations et les contractions, les altéra- 
tions de toutes sortes ; d'ailleurs ', parmiles mouvements locaux, 
il en esf un seul qui puisse être éternel, en sorte que celui-là est 
nécessairement le principe de tous les mitres; ce mouvement-là, 
c'est le mouvement uniforme de rotation : de même que le mou- 
vement local est le premier des mouvements, de même, la rotation 
uniforme est le premier des mouvements locaux. 

(Test donc la rotation uniforme qui doit servir de mesure à tous 
les mouvements -. « Puisque la rotation uniforme est la mesure 
des mouvements, il faut qu'elle soit le premier des mouvements ; 
toutes les choses, en effet, sont mesurées à l'aide de ce qui est 
premier par rapport à elles (anavra vàp y.i-zz':-y.'. tw -sûtco). Et 
parce qu'elle est le premier des mouvements, elle est la mesure 
des autres. » 

Or la mesure du temps se ramène à la mesure du mouvement ; 
c'est doue à un mouvement de rotation uniforme que Fou devra 
demander la mesure du temps. 

Tout le raisonnement qui nous a conduit à cette conclusion, 
Aristote le résume en ces termes 3 : 

« Le premier des mouvements est le mouvement local, et le pre- 
mier des mouvements locaux est la rotation ; d'ailleurs, toutes 
choses sont dénombrées à l'aide d une chose du même genre, un 
ensemble d'unités à l'aide d'une unité, des chevaux à l'aide d'un 
cheval ; de même, le temps doit être compté au moyen d'un certain 
temps bien déterminé ; or, nous l'avons dit, le mouvement mesure 
le temps et, réciproquement, le temps mesure le mouvement ; et 
cela a lieu parce qu'à l'aide d'un mouvement déterminé en durée, 
on peut mesurer à la fois la grandeur du mouvement et la durée 
du temps ; si donc ce qui est premier est la mesure de toutes les 
choses de même genre, la rotation uniforme est la mesure par 
excellence, car elle est le mouvement dont le nombre est le mieux 
connu. » 

Dans ce passage, Aristote semble prendre pour mesure du temps 
un mouvement quelconque de rotation uniforme ; mais, pour peu 
que l'on tienne compte des principes souvent invoqués au De Cselo 
et dans la Métaphysique, il est aisé de deviner qu'il songe à une 
rotation uniforme particulière. 

i. Aiustote, Physique, livre YIIF. ch. VII [Xlj (Aiustotelis Oper /, éd. Didot, 
t. II. pp. ;',.-)7-.;:jS ; éd. Bekker, vol. I, p. 261); livre VIII, ch. IX |XIII et XIV] : 
(Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. Il, p. 363 ; éd. Bekker, vol. I. p. 26a). 

2. Aristote, Physique, livre VIII. ch. IX [XIV] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 363 : éd. Bekker, vol. I, p. 265, col. h). 

3. Aristote, Physique, livre IV, ch. XIV [XX] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 3o6-3oy ; éd. Bekker. vol. I, p. 223, col. h). 



186 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Le mouvement de rotation uniforme est le seul qui puisse se 
reproduire sans fin ; il est donc le seul qui puisse convenir à cette 
substance incorruptible qui forme le Ciel ; partant, le Ciel est 
formé de couches sphériques concentriques emboîtées les unes 
dans les autres, et chacun de ces orbes a pour mouvement propre 
une rotation uniforme. 

Mais en chacun de ces orbes, la rotation propre se compose avec 
toutes les rotations qui lui sont transmises par les orbes qui l'en- 
veloppent. 11 est donc un seul orbe dont ie mouvement total, le 
mouvement observable se réduise aune simple rotation uniforme, 
et cet orbe, c'est la sphère suprême, la sphère des étoiles fixes. 
Il est clair que la rotation uniforme qui doit servir de mesure au 
temps, c'est, en définitive, la rotation du ciel des astres inerrants, 
de l'orbe qu'Àristote appelle simplement la sphère dans cette 
phrase ' par laquelle il conclut le passage cité tout à l'heure : 

« C'est pourquoi il semble que le temps soit le mouvement de 
la sphère ; c'est par ce mouvement-là, en effet, que sont mesurés 
tous les autres mouvements, et le temps est, lui aussi, mesuré par 
ce même mouvement. Aïo /al ooxsl 6 Ypovoç elvai y, ttJç crepaipa; 
x'ivricr'.ç, o~'. Ta'JTrj [J-s^p ouvra', al àX/a», x'.vyj<7S'.ç, xal 6 ypôvoç xauTYi ty, 
x'.vrja-î'.. » 

Insistons un moment sur l'interprétation que nous avons pro- 
posé d'attribuer à ce passage essentiel. Peut-être pourrait-on 
penser que les mots : y, trjç awtpaç xIvyjct'..; ne s'appliquent pas seu- 
lement au mouvement de la sphère céleste, qu'ils signifient sim- 
plement le mouvement qui convient à toute sphère, le mouvement 
de rotation en général. Des commentateurs autorisés nous assu- 

O 

rent que l'exacte pensée d' Aristote est bien celle cpie nous lui avons 
prêtée. 

Déjà, à propos de ce passage, Alexandre d'Aphrodisias, cité par 
Simplicius-, parle de la succession des jours et des nuits. Mais Thé- 
mistius, dans sa Paraphrase <fes Physiques d' Aristote, est plus expli- 
cite et plus précis : « Quel sera donc, dit-il s , ce premier mouve- 
ment qui doit servir à mesurer le temps? Ce sera un mouvement 
local, mais non pas n'importe lequel ; ce sera le mouvement local 
qui est La révolution de tout l'Univers (©opà oé t?-'. xal epopà; y, toû 
-avTÔç x'jxXocpopta). » Théinistius montre alors comment l'année est 

i. Aiustdtk. Physique, livre IV. ch. XIV [XX] (Akistoteus Opéra, éd. Didot, 
t. If, |>. 307 ; éd . Bekker, vol. I, |>. 223, col. a). 

■>. Simplicii //' Avistotelis Physicorum libros quattuor priorescommentaria. 
Edidil Hermannus Diels. Beroliai, 1882. Lib.IV", caû.XfV, j>. 7<><s. 

3. Themistii /// Aristotelis Phusica paraphrasis, Edidit Henricus Schenkl. 
Bèrdlini, 1890. Lib. I\'. cap. XIV, p. é63. 



LA PHYSIQUE D* ARISTOTE I <S7 

un certain nombre de mois, le mois un certain nombre de jours, 
le jour un certain nombre d'heures, en sorte que toute mesure dn 
temps se ramène à l'heure : « L'heure, en effet, est un temps, 
cl elle réclame une fraction déterminée de la rotation «lu Monde; 
elle est donc la raison el la mesure de tous les mouvements ». 
El notre commentateur conclut en ces termes : « Ceux-là donc 
n'ont pas émis une opinion déraisonnable qui ont dit : Le temps, 
c'est le mouvement de rotation du Ciel. — Oùx iAoyais ouv è'So£s 
-\z\ ypévov sivsu tt,v y. , lv'/- 1 7 , .v rrçs itep icopâç toù oupctvoû. » 

Nous voici parvenus à la conclusion de la théorie du temps 
qu'expose la Physique d'Aristote; or cette conclusion vient rejoin- 
dre presque exactement l'enseignement de Platon et le principe 
posé par Archytas de Tarente. 

Aristote est parti de cette proposition : Le temps est ce qui 
dénombre la succession dans n'importe quel mouvement. Mais les 
règles qu'il applique en toute circonstance où il lui faut choisir 
une mesure ne lui permettent pas de prendre, pour mesurer le 
temps, n'importe quel mouvement ; il lui faut chercher un mou- 
vement qui soit premier par rapport aux autres et qui soit, eu 
même temps, très bien connu ; il est ainsi conduit à mesurer le 
temps à l'aide du mouvement de la sphère des étoiles fixes ; grâce 
;ï cette conclusion, « le temps 'paraît cire le mouvement même de 
la sphère suprême ». 

Dès lors, comme l'écrivait Thémistius, « ceux-là n'ont pas émis 
une opinion déraisonnable qui ont dit : Le temps, c'est le mou- 
vement de rotation du (liel ». En effet, leur seule erreur est d'avoir 
pris pour essence du temps ce qui non est que la mesure. C'est 
cette erreur, sans doute, qu'Aristote avait voulu reprendre lors- 
qu'il s'était élevé ' contre la méprise de « ceux qui prétendent que 
le temps, c'est le mouvement de l'Univers, ou de ceux qui l'identi- 
fient avec la sphère même ». 

Le mouvement diurne de la sphère suprême, qui est nécessai- 
rement la mesure du temps, est le seul mouvement qui soit direc- 
tement produit par le premier Moteur immobile. « Le mouvement 
local est le premier des changements * ; la rotation est le premier 
des mouvements locaux ; or cette rotation, c'est lui qui la meut. ■• 
Ce mouvement diurne de la sphère des étoiles fixes est, d'ailleurs, 
un mouvement universel ; non seulement il se transmet à toutes 

i. Akistote, Physique, livrelV, ch. X [XV] (Akistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II. |). 99 ; éd. Bekker, vol. I, p. 218, col. b). 
2. Aristote, Métaphys iq ue, livre XI, ch. VII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 

I. II. p. 6o5 ; ('■(!. Bekker, vol. Il, ]>. 1072, col. \>). 



188 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

les sphères célestes que contient l'orbe inerrant, niais encore son 
action s'exerce dans le monde sublunaire ; pour les choses sus- 
ceptibles <lc génération et de corruption qui composent ce monde- 
là, il est le principe de la permanence : aussi le Stagirite le 
nomme-t-il ] : « le mouvement local simple de l'Univers, que meut 
l'Essence première et immobile — T^v -cou toxvtôç tt,v âTzkt\v çopàv, 
r,v xivetv csaixèv -ït,v TcptoT/jV ouo-'lav xal àxîv7|T0V. » 

La conclusion d'Aristote pourrait donc se formuler ainsi : Le 
temps est le nombre du mouvement universel directement pro- 
duit par le premier Moteur immobile. Ainsi formulée, cette con- 
clusion apparaît fort semblable à la définition du temps posée par 
Archytas de Tarcnte ; pour celui-ci, en effet, le temps est le nom- 
bre du mouvement universel immédiatement émané de l'Ame du 
Monde. Ainsi se trouve mis en évidence le lien qui unit la théorie 
péripatéticienne du temps à la théorie pythagoricienne. 

A la vérité, entre la doctrine d'Aristote et celle d'Archytas, il est 
une différence très apparente et que l'on ne peut pas ne pas 
signaler ; c'est la Grande Année qui, pour Archytas, est l'unité de 
temps, tandis qu'au gré d'Aristote, cette unité est le jour sidéral. 
Mais un simple changement d'unité ne saurait dissimuler la pro- 
fonde analogie qui rapproche les pensées de ces deux philosophes 
au sujet de la nature du temps. Il semble, d'ailleurs, que l'en- 
seignement de Platon établisse comme une transition entre celui 
d'Archytas et celui d'Aristote ; le Timée prend soin, en effet de mar- 
quer le changement d'unité qui permet de passer de l'un à l'autre; 
la Grande Année n'y est plus prise pour unité de temps ; mesurée 
« à l'aide de ce qui reste toujours le même et de ce qui a une marche 
uniforme (yo\J Taù-oG xal ouo'Iojç loy~oç) », c'est à-dire du jour sidé- 
ral, durée de rotation de la sphère inerrante, la Grande Année 
fournit le nombre parfait du temps, le zéX&oç àpiQjjiô,; ypovou. 

Entre les deux doctrines qu'Archytas et Aristote ont exposées 
touchant la nature du temps, la parenté se manifeste à nous. Mais 
l'opposition n'est pas moins évidente entre les méthodes qui ont 
conduit ces deux philosophes à des doctrines si semblables. Archy- 
tas a reçu ses principes des dogmes de la Théologie pythagori- 
cienne ; c'est de l'expérience qu'Aristote a tiré les siens. 

i. Aristote, Métaphysique, livre XI, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 606; éd. Bekker, vol. Il, p. 1073, col. a). 



I.A PHYSIQUE I» AltlSTHlK |,S ( .) 



IX 



L ESPACE ET LE VIDE 

Nous avons décrit, par uneesquisse rapide, la doctrine d'Aristote 
touchant la substance incorruptible dont les cieux sont tonnes ; 
voyons maintenant ce que la Physique péripatéticienne enseigne 
au sujet des substances soumises à la génération, au changement 
et à la corruption. 

Toute la doctrine d'Aristote au sujet de ces substances est domi- 
née par sa théorie du grave et du léger ; l'idée essentielle de cette 
théorie est celle de lieu naturel ; cette idée suppose que l'on ait 
conçu du lieu une notion sans aucune analogie avec le xevôv des 
atoinistes ou la yùpade Platon. 

Leucippe, Démocrite, Platon avaient également, et à un très haut 
degré, subi l'influence des Pythagoriciens ; comme toute l'Ecole 
pythagoricienne, ils étaient, avant tout, géomètres, et toute leur 
philosophie était imprégnée de Géométrie ; les théories qu'ils ont 
développées au sujet de l'espace sont œuvres de géomètres qui 
projettent dans la réalité les idées sur lesquelles ils ont accoutumé 
de raisonner. 

Aristote n'est aucunement géomètre ; il est surtout observateur ; 
ce qu'il regarde comme réel c'est, d'abord, ce que l'observation 
lui révèle ; ce caractère essentiel de toute la Philosophie péripa- 
téticienne se marque avec une parfaite netteté dans la théorie du 
lieu et du mouvement que le Stagirite va nous proposer ; on peut 
donc s'attendre à ce que cette théorie diffère extrêmement de 
celle de Platon. 

Aristote rejette l'identification qu'admettait Platon entre le lieu 
et la position occupée dans l'espace géométrique. 

Le lieu a un certain pouvoir pour diriger le mouvement des 
corps simples ' ; chaque corps simple, pourvu qu'il n'en soit pas 
empêché, se meut dans une direction bien déterminée, soit vers 
le haut, soit vers le bas ; ces mouvements des corps simples 
vers leurs lieux naturels « ne montrent pas seulement que le 
lieu est quelque chose [de réclj, mais encore qu'il possède une 
certaine puissance, v/y. ttvoc ouva^uv ». C'est, d'ailleurs, ce que 

i. Aristote, Physique, livre IV, eh. I (Aristotelis Opéra, éd. Didol, (. Il, 
p. 285; éd. Bekker, vol. I, p. 208, col. b). 



l'JO LA COSMOLOGIE IIELI.KMhLI-; 

reconnaît Platon lorsqu'il compare l'action de la Yt*>pa sur les élé- 
ments à celle d'un crible qui sépare les corps lourds des corps 
légers. Or, comment attribuer une puissance de ce genre à l'es- 
pace géométrique ? Dans cet espace, les six directions que nous nom- 
mons en haut, en bas, en avant, en arrière, à droite, à gauche, 
n'ont aucune existence réelle ; elles ne sont déterminées que par 
la position que nous prenons nous-même au sein de cet espace ; 
retournons-nous : ce qui était le haut ou la droite va devenir le bas 
ou la gauche et inversement. La yoVoade Platon est semblable aux 
figures dont raisonne le mathématicien. Mais « les figures mathé- 
matiques, montrent ceci avec évidence : elles ne se trouvent 
pas en un lieu. Toutefois, selon les positions qu'elles occupent 
par rapport à nous, elles ont une droite et une gauche ; mais 
c'est par la pensée seulement que ces figures occupent [par rap- 
port à nous] telle position ; par nature, elles n'ont aucune de 
ces choses » : position, droite, gauche, haut, bas, etc. : « A/,àoI os 
xal -b. ua97iU.aTt.xa - oux ovto. vàp sv-rô-nrco, oixtoc xarà rnv Os^'-v ttiv izabc 
ïjuiâç $'/£!. Seçiàxal apwrepà, wcnre uévov au-rwv voelaQat. tï|V Qoffiv, çtXkh 

UYj S'/c'.V O'JCIV TOÛtIOV i'xacrov ». 

Dans ce passage, Aristote met nettement en évidence l'illusion 
dont Platon a été victime ; en concevant la ywpa, il lui a attribué, 
sans y songer, une certaine orientation par rapport à lui-même ; 
il a pu, alors, y distinguer la direction vers le haut de la direction 
vers le bas, admettre que certains corps suivaient la première 
direction et certains autres la seconde ; or la Y&pa, par sa seule 
nature, et si l'on suppose Platon anéanti, ne comporte pas cette 
distinction de directions. L'erreur de Platon est semblable à celle 
d'un géomètre qui croirait qu'un cube a un côté droit et un côté 
gauche, et cela de lui-même, indépendamment de la position que 
ce géomètre lui attribue par la pensée. 

Or c'est un fait qu'il y a, indépendamment de nous, une direc- 
tion du mouvement des corps lourds et une direction du mouve- 
ment des corps légers ; il faut donc que le lieu soit autre chose que 
la ywpa, essentiellement indifférente à toutes les directions ; il 
faut que ce soit une chose de telle nature que les expressions lieu 
haut, lieu bas, aient un sens bien déterminé. 

Tue conclusion semblable se dégage de l'argumentation qu'Ans- 
tote ricve à l'cncontrc du vide des atomistes. Plusieurs des objec- 
tions par lesquelles il entend prouver que, dans le vide, le mou- 
vement local serait impossible sont tirées des principes propres à 
la Dynamique qu'il professait; nous les examinerons tout à l'heure ; 
nous nous arrêterons, tout d'abord, à des objections valables 



LA l'insiul i; UAMISTOTE 11)1 

d'une manière plus universelle, (les objections, Aristote en fera 
lui-même la remarque, sont toutes semblables à celles qu'il a 
produites contre la /<">?- platonicienne; il les formule en ces ter- 
mes ': 

« S'il existe un lieu privé de corps qui soit le vide, où se portera 
un corps placé dans ce vide ? Car il ne peut pas se porter à la fois 
de tous les côtés. La même raison combat contre ceux qui regar- 
dent le lieu comme une chose distincte des corps (xsvojpwuivQv), 
dans quoi se l'ait le mouvement local. Mais comment le corps 
que l'on y place pourrait-il se mouvoir ou demeurer immobile ? 
Le raisonnement tiré des mouvements vers le haut et vers le bas 
s'appliquera aussi très justement au vide ; ceux, en eli'et, qui affir- 
ment l'existence du vide en fout le lieu.... Si l'on y réfléchit, on 
voit que ceux qui croient l'existence du vide nécessaire au mouve- 
ment rencontreraient plutôt la conclusion contraire, à savoir que 
rien ne pourrait se mouvoir si le vide existait ; certains prétendent 
que la Terre demeure immobile par raison de symétrie 2 ; de même, 
dans le vide, il serait nécessaire que tout corps demeurât en repos ; 
il n'y a rien, en effet, où il puisse se mouvoir plus ou moins, car 
le vide, en tant qu'il est vide, ne présente aucune différence — O-j-o; 
xal sv 7(o xêvÛ avàyxT) -r,pspielv où yàp ia-7'.v ou uâXXov r, y.ttov x'.vrjSrj- 
o^Ta'.* 7. *'ào xsvôv, o'jx evet, o'.acsooàv >>. 

Le mouvement local, donc, n'est possible qu'eu un lieu où la 
diversité des repères permet déjuger qu'un corps se meut plus ou 
moins dans telle direction ou dans telle autre; l'homogénéité par- 
faite du vide ou de la %ti\oa leur interdit d'offrir de semblables 
repères ; dès lors, ni le vide des Atomistes ni la ywpa de Platon 
ne peuvent jouer le rôle de lieu ; le lieu doit être défini de telle 
sorte qu'il fournisse les repères fixes par rapport auxquels on 
pourra juger du mouvement local ; telle est la pensée essentielle 
qui guidera Aristote dans la recherche de la définition du lieu. 

1. Aristote, Phys iq ue, livre IV. ch. VIII [XI] (Aristoteus Opéra, éd. Didot 
t. II, p. 2()/| ; éd. Bekker, vol I, p. 214, col h). 

2. Voir, jiu sujet de cet argument : Platon, Phidon. I.YIII (Platqnjs Opéra, 
éd. Didot, t. I, p. 85) ; Platon, Timée, 62-63 (Platonis Opéra, éd. Didot, t. II. 
p. 227). — Ahistotelis 7> Cœlo lib. Il, cap XIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 4oO ; éd. Bekker, vol. I, p. 2<j."i, col. b, et p. 296, col. a). — Voir 
aussi pp. 88-89. 



192 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 



LA DYNAMIQUE PERIPATETICIENNE ET L IMPOSSIBILITE DE VIDE 

Mais avant d'en venir à l'examen de cette définition, il nous faut 
indiquer une autre objection qu'Aristotc dresse contre la possibi- 
lité du vide ; il tire cette objection des principes premiers de sa 
Dynamique ; elle est particulièrement propre, d'ailleurs, à nous 
faire exactement comprendre le sens de ces principes, si profon- 
dément différents de ceux qui sont, aujourd'hui, couramment 
admis. 

Dans tout corps qui se nient, nous avons accoutumé de distinguer 
deux éléments : la force qui meut et la masse qui est mue. Rien de 
semblable en la Physique péripatéticienne ; aucune des notions qu'on 
y rencontre n'a la moindre analogie avec la notion de masse telle 
que nous l'introduisons dans notre moderne Dynamique ; tout corps 
mû est nécessairement soumis à. deux force:-:, une puissance et une 
résistance ; sans puissance, il ne se mouvrait pas ; sans résistance, 
son mouvement s'accomplirait en un instant, il atteindrait immé- 
diatement le ternie auquel il tend par la puissance ; la vitesse avec 
laquelle le corps se meut dépend à la fois de la grandeur de la 
puissance et de la grandeur de la résistance. 

La vitesse du mobile doit varier dans le même sens que la puis- 
sance et en sens inverse de la résistance. Suivant quelles lois ? 
Selon une remarque fort juste de M. G. Milhaud ', Aristotc, mathé- 
maticien médiocre, n'a guère conçu qu'une forme de fonction 
mathématique, la simple proportionnalité; aussi, dans sa Dynami- 
que, toute grandeur qui est fonction croissante d'une autre gran- 
deur est-elle, d'une manière explicite ou implicite, regardée 
comme proportionnelle à la première. 

Tout d'abord, si la puissance qui meut le mobile et la résistance 
qui le retient demeurent toutes deux constantes, ce n'est pas, 
comme nous renseignons aujourd'hui, un mouvement uniformé- 
ment accéléré que le mobile va prendre, mais bien un mouvement 
uniforme ; voici un texte, emprunté à la Physique, qui nous 
L'affirmera; il nous affirmera, en outre, que si l'on fait décroître la 
résistance en maintenant la puissance invariable, la vitesse aug- 

i . (î. Milhaud, Etudes sur lu pensée, scientifique chez les Grecs et les Moder- 
nes, l'aris, 1906, pp. 112-117. 



la chysiqi i; iiMiision. 193 

mentera, afin de demeurer inversement proportionnelle à La 

résistance. 

« Si le moteur ' est A, le corps mû B, la longueur parcourue C 
et le temps employé à la parcourir D, alors uue môme puissance, 
savoir la puissance A, mouvra dans le même temps la moitié de B 
le long- d'un parcours double de G ; elle la mouvra de la longueur C 
en un temps moitié moindre que D ; car la proportionnalité sera 
ainsi sauvegardée. — 'Et Sri, xb ij-t.v A 70 xivoùv, xb os H xb x'.vo'j|j.svov 
Sffov os xsxivrjGa'. ucfjxoç, 70 I' - svoa , <i>8è o^pévoç sep' ou A. 'Ev oy t 70) '.^(o 
YPÔvcp 7) la - /, oûvau.'.; r, lœ' w A, 70 7Jp.wu 70'j B SiuXaaiav toû E xtvïjffet. 
7Y;v os 70 r sv 7«y 7|ixwei 70G" A. "0u70 yàp àvâXoyov l'orai ». 

Un autre texte 2 , emprunté au IIspl Oùpavoû, va nous répéter 
que lorsqu'une môme puissance est employée à mouvoir des poids 
qui lui résistent, les vitesses qu'elle leur communique sont en rai- 
son inverse des pesanteurs résistantes : 

« Quelle que soit la puissance qui produit le mouvement, ce 
qui est moindre et plus léger reçoit d'une même puissance plus de 
mouvement.... En eifet, la vitesse du corps le moins lourd sera à 
la vitesse du corps le plus lourd comme le corps le plus lourd est 
au corps le moins lourd. — 'EttsI yàp Sûvajnç uç r\ x'.voùa-a, 70 S' skax- 
70v xal 70 xo'j'-207spov U7io xi[ç a'J7r,; 8uvàu.swç TtXsïov y.iYr i hr i 7f:y.'... . 
Tô yàp 7ayos s£ei 70 70Ù sAa770vo^ 7tpoç 70 70O" [xelÇovoç toç 70 y.slÇov 
a-tôjjia Ttpos 70 êXaTTOV ». 

Inversement proportionnelle à la grandeur de la résistance, la 
vitesse prise par le mobile est proportionnelle à la grandeur de 
la puissance ; en sorte que cette vitesse ne dépend que du rapport 
de la puissance à la résistance et qu'elle est proportionnelle à ce 
rapport ; c'est ce qu'Aristote formule en ces termes 3 : 

« La moitié de la puissance fera faire à la moitié du corps mû 
le même chemin dans le même temps. Soient, en effet, L la moi- 
tié de la puissance A et Z la moitié du corps mû B. La puissance 
gardera le même rapport à la charge, en sorte qu'elle lui fera 
faire le même chemin dans le même temps. — Kal r, r l u.L<7£t.a LtyÙÇ 
70 r\]j.'.vj X'.vrj(T£i sv 7tô l'util ypovio 70 larov* olov 7T,ç A Buvàuetoç scttco 
Yijuasia 7) 70 E, xal 70O" B 70 Z tJjjiwu' ôuoûoç o/) evoucti xal àvàXoyov 'i { 
layjs ~obç 70 (âapuç, w<77S 70 la-ov sv Itw x'-v/Îtouo - ». ». 

La Dynamique d'Aristote était viciée par une contradiction 
interne ; tout en maintenant invariable la grandeur de la puis- 

1. Akistote, Physique, livre VII, oh. V (Aristotelis Opéra, éd. Didot, I. II, 
1>. 34i '5 éd. Bekker, vol. I, [>. 249, col. b et p. 25o, col. a). 

2. Aristote, De Cœlo lib. III, cap. Il (Akistoteus Opéra, éd. Didot, l. 11, 
p. 4 ! 4; éd. Bekker, p. 3oi, col. b). 

3. Aristote, Physique, loc. cit. 

DUHEM 13 



194 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

sance, faisons croître la grandeur de la résistance jusqu'à ce 
qu'elle arrive enfin à égaler celle de la puissance ;la vitesse, Aris- 
tote n'en doute point, devra alors s'annuler ; comment donc 
pourrait-elle être proportionnelle au rapport de la puissance à la 
résistance ? 

Cette objection s'était certainement présentée à l'esprit du Sta- 
girite ; il s'est imaginé, bien à la légère, qu'il suffirait, pour en 
mettre sa théorie à couvert, d'ajouter, à la proposition précédente, 
la réflexion que voici : 

« Si la puissance E meut la résistance Z pendant le temps D de 
la longueur G, il n'arrivera pas nécessairement que, dans un temps 
égal, la même puissance E meuve le double de Z d'une longueur 
égale à la moitié de G. Si donc la puissance A meut la résistance B 
de la longueur G dans le temps D, la moitié de A, qui est E, ne 
mouvra [peut-être] pas B, ni pendant le temps D ni en un [multi- 
ple] quelconque de D, d'une partie de la longueur G qui soit au 
chemin G tout entier comme E est à A ; car il pourra arriver que E 
ne meuve absolument pas G. En effet, de ce qu'une puissance 
entière meut un mobile d'une certaine longueur, il n'en résulte 
pas que la moitié de cette puissance meuve ce mobile d'une lon- 
gueur, quelle qu'elle soit, pendant un temps, quel qu'il soit. Un 
seul homme mettrait en mouvement le navire que tiraient tous les 
hàicurs, si, la puissance des hâleurs se trouvant divisée par un 
certain nombre, le chemin parcouru l'était aussi par le même 
nombre. — Ka! si to E to Z xwei sv tcp A ttjv T, oùx àvàyxr, èv "m 
ïa-^ y povci) to sV où E tÔ ouïAàc-'.ov toÙ Z xwslv ttjv T|(U<mav vi\q T. El 
otj to A tt,v to B x'.vTjcrs!. h tw A ocrr\v y, to F, to rliua-u toù A, to sep' w 
E, T7,v to H où xtvricrei hxy '/povco eV to A, où ù ev tivi toù A xr^ T, 7) 
àvâXorov rcpoç t>,v oXtjv tt.v F, to? to E irpo; to A 1 • oXwç vào si stu'/sv 
où xiV7)<xei oùosv • où yàp el t\ ÔÀrj layùç toctjvos extvïiertv, T\ r\p.Latt.ct. ou 
xivricret, outs tco<j7|V out' sv ottouc^ouv " eïç yàp àv xtvoirj to tcXoIov, tweep 
y, ts Ttôv vewÀXWV TÉpsTat wy;j^ eU tov àpiQpov xal to [x^xôç, o TtàvTSÇ 
èxiv-irjauv. ». 

La plupart des commentateurs d'Aristote se montreront sou- 
cieux de l'objection qui a préoccupé le Maître ; comme lui, ils 
croiront l'avoir écartée par quelque défaite sans portée; ils ne 
s'avoueront pas qu'elle ruine la Dynamique péripatéticienne. 

Cette Dynamique, en effet, semble s'adapter si heureusement 
aux observations courantes qu'elle ne pouvait manquer de s'impo- 
ser, tout d'abord, à l'acceptation des premiers qui aient spéculé sur 
les forces et les mouvements. 

i . Le texte dit : wç to A npôç to JE. 



LA t'HYSIQl l. D ARISTOTE 11».) 

Au Pirée, Aristote observe un groupe de hâleurs ; le corps pen- 
ché en avant, ils pèsenl de toute Leur force sur un câble amarré à 
la proue d'un bateau ; lentement, La galère approche du rivage 
avec une vitesse qui semble constante; d'autres bâleurs survien- 
nent et, à la suite des premiers, s'attellent au câble ; le vaisseau 
fend maintenant l'eau plus vite qu'il ne la fendait tout à l'heure ; 
niais tout à coup, il s'arrête ; sa quille a touché le sable ; les 
hommes qui étaient assez nombreux et assez forts pour vaincre 
la résistance de l'eau ne peuvent surmonter Le frottement de la 
coque suc le sable ; pour tirer le bateau sur la grève, il leur 
faudra un nouveau renfort. Ne sont-ce pas là les observations 
qu' Aristote s'est efforcé de traduire en langage mathématique ? 

Pour que les physiciens en viennent à rejeter la Dynamique 
d' Aristote et à construire la Dynamique moderne, il leur faudra 
comprendre que les faits dont ils sont chaque jour les témoins ne 
sont aucunement les faits simples, élémentaires, auxquels lesloisfon- 
damentales de la Dynamique se doivent immédiatement appliquer ; 
que la ma relie du navire tiré parles hâieurs, quele roulement, sur nue 
route, de la voiture attelée, doivent être regardés comme des mou- 
vements d'une extrême complexité ; qu'un rôle de grande impor- 
tance y est joué par des résistances dont les phénomènes vraiment 
simples doivent être entièrement exempts; en un mot, que pour 
formuler les principes de la science du mouvement, on doit, par 
abstraction, considérer un mobile qui, sous l'action d'une force 
unique, se meut dans le vide. Or, de sa Dynamique, Aristote va 
justement conclure qu'un tel mouvement est inconcevable. 

La chute d'un corps pesant dans un milieu tel que l'air ou l'eau 
représente, pour Aristote le mouvement le plus simple que le 
mécanicien puisse considérer ; la puissance est, ici, représentée 
par la gravité du mobile ; la résistance provient du tluide que ce 
mobile traverse. 

« Nous avons vu, dit-il 1 , que la vitesse avec laquelle se 
meut un même poids ou un même corps pouvait croître par 
deux causes ; elle peut croître par suite du changement du milieu 
au sein duquel se fait le mouvement, ce milieu pouvant être l'eau, 
la terre ou l'air ; elle peut croître aussi, toutes choses égaies 
d'ailleurs, par suite d'un changement du mobile, tel qu'un accrois- 
sement de gravité ou de légèreté. — c Opwu.£v yàtp xq aÙTO Bàpoç xal 
a-ojp.a QaTTOV çpepôjjievov o'.à 8ûo aiTtaç, y, tco SiacDsûetv xb o 1 .' ou, olov 



i. Aristote, Physique, livre IV, eh. VJ11 (Aristoteus Opéra, éd. Didot, t. il, 
p. 2y5 ; éd. rJekker, vol. 1, p. 21 5, col. a). 



L96 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

o'. tJBaTOç y, yr^ç 7) àépo.;, 7) "ù oiaopépeiv to œepofjievov, eàv TàXXa t?.jt7. 
•jTrapyr,, o'.à tt,v U7t£po%7|V toG |3âpoOç r, tt,*; xoucpoT7|TOç. » 

A la puissance qui meut, c'est-à-dire à la gravité du mobile, la 
vitesse de chute sera proportionnelle : « Le rapport que des poids 
ont entre eux 1 se retrouvent, inversés, dans les durées de leurs 
chutes ; si un poids qui est la moitié d'un autre poids, tombe de 
telle hauteur en tant de temps, le poids double du premier tombe 
de la môme hauteur en un temps moitié moindre. — Kal tyjv àvaXoviav 
YjV Ta pàprj svet, oi ^povoi àvaTOxXtv sçoufftv, olov si to 7Jlu<ju (âàpoç Èv 

TCOO£, TO Sl7ïXà(7tOV £V YiJjâa'S'. TO'JTOU. » 

D'autre part, la vitesse de chute du grave sera, en vertu du 
principe fondamental de la Dynamique péripatéticienne, inverse- 
ment proportionnelle à la résistance que le milieu oppose à cette 
chute. Le Stagïrite va plus loin ; il semble admettre que la rési- 
stance d'un milieu est proportionnelle à la densité de ce milieu, 
en sorte que la vitesse avec laquelle tombe un poids est inverse- 
ment proportionnelle à la densité du milieu que traverse ce grave. 

« Supposons, dit-il -, que le corps A se meuve, au travers du 
milieu B, en un temps G, et au sein du milieu D, qui est plus 
subtil que B, en un temps E ; le chemin parcouru est supposé le 
même au sein du milieu B et au sein du milieu D ; ces mouvements 
suivent le rapport des milieux résistants. Si, par exemple, le 
milieu B est de l'eau et le milieu D de l'air, autant l'air est plus 
subtil et plus incorporel que l'eau, autant le mouvement de A sera 
plus rapide au travers du milieu D qu'au travers du milieu B. Le 
rapport qui différencie l'air de l'eau sera donc aussi le rapport de 
la vitesse à la vitesse ; en sorte que si l'air est deux fois plus subtil 
que l'eau, le mobile mettra deux fois plus de temps à faire le même 
chemin au sein de B qu'au sein de D, et le temps G sera double du 
temps E. Toujours le mobile sera mû d'autant plus vite que le 
milieu qu'il traverse sera plus incorporel, moins résistant et plus 
facile à diviser, — To oyj êV o*j A ola-OrJTeTou ow. toG B tov êV w Y 
vpévov, oik Se toû A Xs7rr6u.epo0ç ovtoç tov sV <o E, si l'cov to [ir[xoç to 
toG B TtjS A, xa-ràr/iv àvaXoviav toù È|jwco8îÇovtoç <xojjjiaTO<;. "Eo-tw yàp to 
uièv H uScop, to oè A àrjp* oc-<.) oyj XexroTepov àr|p ûSaTOÇ xal àa-wfjiaTtD- 
Tepov, TocouTtp Bôttovto A oià toG A olcQrjo'STati t\ où. toG M. EyÉTto ot) 
tov auTÔv Xévov ôVrcep BiéaTYixev àyjp rcpoç uocop, to Tayoç ucpèç to Tayo;. 
e 'ûor' el BwcXacruoç XstutÔv, èv oiTcXaa-ûo ypôvto tt}V tô B oîewtv rj tt\v to 

i. Ahistotk, De 0/7o lili. |, cap. VI (Aristotelis Opéra, éd. DiHot, t. II, 
p. '.'>■]'> ; éd. Bekker, vol. I, \>.2-]'.'>, col. I>, e1 p. 274» col. a). 

2. Ahistotk, Physique, livre IV, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. ag5 ; éd. Uekker, vol. I, p. 2i5, col. I>). 



LA PHYSIQUE d' ARISTOTE 107 

A, xal eorai 6 èœ' o> Pypovo; o'.-Xâs-'.o,- tou èœ 1 w E. Kal à: 1 , or, ô'ffCj) âv y, 
àa , b)u.aT<ÔTSoov xal t.ttov ÈuTcoSwrtxov xal eùSiaioeTtOTepov oY ou œépeTai, 
8ÔTTOV olff87ja , eTai. » 

De cette Dynamique, la conclusion ressort maintenant avec évi- 
dence : « Le rapport suivant lequel un corps surpasse le vide 
n'existe pas plus que le rapport suivant lequel un nombre sur- 
passe zéro — Puisque, le vide ne possède, à l'égard du plein, 
aucun rapport de cette sorte, il n'y aura, non plus, dans le vide, 
aucun mouvement; si, au travers du milieu le plus subtil, un mobile 
soumis à une puissance donnée] se meut de telle Longueur en 
tant de temps, | il parcourrait dans le même temps], s'il venait à se 
mouvoir dans le vide, [un chemin qui, à l'égard du précédent,] 
surpasserait tout rapport. — To Se xevèv oùSéva ïyz\ Xévov $ unepéyt- 

Tttt 'jtco toù (TtôuLaTOç, werrcep ou8è to uunoèv ttoÔc àpiSaôv 0'i.OUOC ok 

xal to xevèv upo; -zb TzX^pt^ ouSéva olov 73 eyew Xéyov, ûoV oùok t/jv 

XtVYJfftV, à),), î', O'.à TO'J XîTTTOTaTO'J SV TOTCOol 7Y,V TOt/vOS, CCîOîTa'. O'.à 

ToJ xevoû, — avTÔ; UTuepëàXXsi Xovou ». 

Bien loin donc que l'existence du vide soit, comme le prétendent 
les atomistes, ce qui rend le mouvement possible, il est au con- 
traire inconcevable qu'un corps se meuve, dans le vide, de mou- 
vement local. 

Les doctrines diverses que les disciples de Leucippe, <lc Démo- 
crite et de Platon ont développées au sujet du vide, de l'espace et 
du lieu ont été entièrement réfutées par la discussion dont nous 
avons rapporté les parties essentielles. Aristote, après avoir 
démoli, va construire ; il va chercher à établir, du lieu, la théorie 
que ses prédécesseurs n'ont pas, à son avis, réussi à donner. 



XI 



LA THKOIUK DU LIEU 



A. Ce qiC Aristote, en ses Catégories, dit du Heu. 

De cette recherche, les quelques phrases' que les Catégories 
consacrent au lieu ne portent pas encore la trace. Ce qu' Aristote y 
dit du lieu pourrait fort bien s'accorder avec l'opinion que les 
Atomistes ou Platon en ont conçue ; mieux encore peut-on dire 

i. Aristote, Catégories, IV [VI] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. F, p. 7 ; 
éd. Bekker, vol. I, p. 5, roi. a). 



108 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

que cela s'accorde avec le commun langage ; les propositions du 
Stagirite sôus-entendent, en effet, cette définition banale : Le lieu 
d'un corps, c'est la partie de l'espace que ce corps occupe. 

C'est évidemment ce sens du mot lieu (xotco;) que supposent les 
phrases suivantes : 

« Le lieu est au nombre des choses continues ; en effet, les par- 
ties du corps occupent un certain lieu; or ces parties sont conti- 
nuement unies les unes aux autres par un certain terme, [la sur- 
face qui termine le corps] ; les parties du lieu, dont chacune est 
occupée par chacune des parties du corps, sont donc, elles aussi, 
continuement unies les unes aux autres par le terme même qui 
conjoint les jDarties du corps. » 

En ces phrases, il n'y a absolument rien d'original, rien qui 
prépare la doctrine que le Stagirite enseignera au sujet du lieu. 

Il n'y a rien de nouveau non plus dans les quelques mots 
qu'Aristote consacre à la continuité du temps et à la différence 
entre cette continuité et celle de l'espace ; ces mots semblent 
n'être qu'un reflet des paroles d'Archytas. 

Archytas avait étudié, dans le chapitre consacré au temps, la caté- 
gorie désignée parles motsTÔ ttôxa. (qnando) ; de même, la catégorie 
nommée xb tcoG (ubi) était étudiée avec le lieu f . Cet ordre, qui 
semble si naturel, n'a pas été adopté par Aristote ; c'est dans la 
catégorie de la grandeur (?ô ttootov), et à titre de grandeurs conti- 
nues, qu'il étudie le temps et l'espace ; puis, plus loin, les deux 
catégories nommées xb tcots et xb ttoù se trouvent parmi les six 
principes dont le Stagirite ne dit que quelques mots. Une distinc- 
tion radicale, qu'Aristote n'entreprend pas de justifier, se trouve 
ainsi établie entre le quando (xb izoxé) et le temps (%'povoç), entre 
Yubi (xb -où) et le lieu (x'j-o;). Nous verrons quelle importance les 
commentateurs du Moyen- Age ont attribuée à cette distinction. 

B. Ce qu'Aristote, en sa Physique, dit du l'ion. 

Les Catégories ne nous ont rien appris touchant les propres 
pensées d'Aristote au sujet du lieu et du mouvement local. Ce 
qu'elles «lisent demeure, pour ainsi dire, extérieur à ces pensées 
que nous nous proposons d'analyser ici. 

An contraire, nous pénétrerons au cœur même de notre sujet 
en analysant les théories qu'Aristote développe au début du qua- 

i. Simplicii In Iristofelîs categorias commentarium. Edidit Carolus Kalb- 
flciscli Bsrolini MCMVII. Cap. IX ; ilsoi to-j ttorï x«« ttov, pp. 3/ja, 347, 348, 
357,358. 



LA PHYSIQ1 i' d'àMBTOTE 199 

trième livre de sa Physique. La uature du li«*n «îst L'objel de ces 
théories. 

Qu'est-ce que le lieu d'un corps ? Après avoir exposé et discuté 
les réponses diverses que les philosophes put proposé de faire à 
cette question, Aristote s'arrête ' à celle-ci : «Le lieu d'un corps no 
peut pas être autre chose que La partie, immédiatement continue à ce 
corps, du milieu qui l'environne. Wvàyxr, tèv ttfrcov elvai. . to reipa? toû 
7ceptévovToç ff(i)(JLaToç »'. Un corps solide, par exemple, est-il plongé 
dans l'eau? Le lieu de ce corps solide, c'est l'eau qui lui est ininié- 
diatement contiguë. 

Si l'on s'en tient fermement à cette définition, que sera le mou- 
vement local en vertu duquel, aux divers instants de la durée, un 
corps se trouve en des lieux différents ? Il consistera en ceci que 
le mobile sera enveloppé par certains corps à un certain instant, 
et par d'autres corps à un autre instant ; selon la définition qu'en 
donnera Descartes 2 , il sera « le transport d'une partie de la 
matière ou d'un corps du voisinage de ceux qui le touchent immé- 
diatement... dans le voisinage de quelques autres ». Un corps 
plongé dans l'eau sera en mouvement si l'eau qui le baigne change 
d'un instant à l'autre. 

Cette conséquence, logiquement déduite de la définition du lieu 
qu'il a donnée tout d'abord, Aristoto se refuse à l'admettre. Un 
navire est à l'ancre dans un fleuve ; l'eau qui baigne ce navire 
s'écoule et se renouvelle sans cesse ; le lieu du navire change d'un 
instant à l'autre ; nous devons donc déclarer, d'après la définition 
précédente, que ce navire se meut de mouvement local ; or, 
bien au contraire, nous affirmons que ce navire est immobile, 
qu'il ne change pas de lieu. 

Le lieu, ce n'est donc plus ici l'eau qui touche immédiatement 
les parois dunavire; cette eau, en effet, est mobile, tandis qu' « es- 
sentiellement, le lieu doit être immobile. Bougerai o'àxivrjToç elvai 6 
TÔrcoç ». Là est la différence entre le lieu et le vase ; « de même que 
le vase est un lieu mobile, le lieu est un vase immobile ; e<m o' oW- 
— sp xh «vvelov -rci-o^ usTXSor^Toç, O'jtjo xal 6 "zôrzoc, àvvslov x|j.sTax'lvr i - 

TOV ». 

L'immobilité est un des caractères premiers qu'Aristote attribue 
au lieu ; Simplicius nous apprend :i que ïhéophraste et Eudème 

i. Aristote, Physique, livre IV, ch. IV [VI] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t II, p. 290; éd. Bekker, vol. I, p. 212, col. a). 

:i. Descartes. Les principes <le la Philosophie, Ile partie, art. 25. 

.'!. Simpucii In Aristotelis Physicorum libros quattuor priores commentaria. 
Edidit Hermannus Diels. Berolini, 1882. Livre IV, ch. IV, p. 583; Simplicii 
Corollarium de loco, p. 606. 



*2()() LA. COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

mettaient au nombre des axiomes cette proposition : le lieu est 
immobile ; et il partage leur sentiment. 

L'eau du fleuve n'est donc pas le lieu du vaisseau qui est à l'an- 
cre dans ce fleuve ou qui y navigue, car cette eau n'est pas immo- 
bile. « C'est le fleuve tout entier qu'il conviendra d'appeler lieu 
de ce navire, car le fleuve tout entier est immobile. » 

Ce qu'Aristote entend ici par fleuve tout entier, ce sont les rives 
et le lit du fleuve ; c'est ainsi qu'Alexandre d'Aphrodisias inter- 
prète la pensée du Stagirite, etSimplicius, qui nous rapporte l le 
sentiment d'Alexandre, souscrit à ce sentiment dont la justesse ne 
fait pas de doute. 

Le lieu d'un corps n'est donc plus, en toutes circonstances, la 
partie, immédiatement contiguë à ce corps, de la matière qui l'envi- 
ronne ; si cette matière est en mouvement, il nous faut chercher 
plus loin le lieu du corps ; il faut nous écarter de ce corps jusqu'à 
ce que nous parvenions à quelque chose d'immobile qui l'environne 
de toutes parts, lui et les corps mobiles dont il est entouré ; et les 
toutes premières parties de cette enceinte immobile formeront le 
lieu du corps que nous considérons, aussi bien que de tous les 
corps contenus en cette enceinte : « To -oÙTcspisyovToç Ttépaç àxlvrç- 
tov, tout' sa-T'.v o to'tïOs ». C'est ainsi que les rives et le lit du fleuve 
sont le lieu à la fois de l'eau qui coule sur ce lit et entre ces rives, 
et du navire qui flotte sur cette eau. 

C'est bien un changement de définition qu'Aristote vient de faire 
subir au mot lieu ; la définition nouvelle qu'il en donne s'écarte, 
bien plus que la première, du sens qu'a ce mot dans le langage 
courant ; sous une forme un peu enveloppée peut-être, mais qui 
transparaît néanmoins, le Philosophe enseigne maintenant que le 
lieu, c'est le terme fixe qui permet de juger du repos d'un corps 
ou de son mouvement ; il veut, en outre, que ce lieu entoure de 
toutes parts le corps qui s'y trouve logé. 

La suite du discours d'Aristote confirme, d'ailleurs, l'interpréta- 
tion que nous donnons à ses paroles. 

Parmi les corps qui nous entourent et que les quatre éléments 
forment par leurs divers mélanges, il n'en est point qui ne se 
meuve ou qui ne puisse se mouvoir ; où donc trouverons-nous le 
vase immobile qui est le lieu de ces corps ? Cette paroi fixe, elle 
est formée de deux surfaces ; l'une, bornant vers le bas l'ensem- 
ble des éléments mobiles, c'est le centre du Monde ; l'autre, bor- 



i. Simplicii lu Avistotelis Physicorum lilims commentaria ; livre IV, ch. IV ; 
éd. cit., p. 58/| . 



LA PHTSIQ1 i: d'aRISTOTE 201 

nant ce mémo ensemble vers le liant, c'est la surface qui limite 
inférieurement la dernière sphère céleste, c'est la concavité de 
l'orbe lunaire ; « le centre du Monde, en effet, demeure toujours 
immobile, et la concavité de l'orbe lunaire reste toujours disposée 
do La même manière » ; c'est à ces termes tixes que nous rap- 
porterons les mouvements des éléments et des mixtes ; les corps 
graves se mouvront vers le premier et les corps légers vers le 
second. 

dette exposition appelle quelques remarques. 

Lorsqu'Aristote y parle du centre du Monde, il n'entend point 
désigner un simple point, mais un corps central immobile; l'ana- 
lyse d'un passage du De Cselo nous montrera, au $ xv, que le Sta- 
girite ne concevait la fixité du contre du Monde qu'en incorporant 
ce point à une masse privée de mouvement. 

La limite inférieure de l'orbe lunaire semble impropre à ser- 
vir de lieu à certains corps ; l'orbe lunaire, en effet, n'est point 
immobile ; le Philosopbe lui attribue un mouvement de rotation 
autour du centre du Monde : mais la spbère qui termine intérieu- 
rement cet orbe se meut de telle sorte qu'elle coïncide conti- 
nuellement avec elle-même ; si l'on veut seulement repérer l'as- 
cension des corps légers, la descente des corps graves, elle peut, 
en dépit de sa révolution, jouer le même rôle qu'un lieu immo- 
bile ; elle deviendrait impropre à ce rôle si l'on voulait considérer 
les mouvements de rotation dont les éléments et les mixtes pour- 
raient être animés ; en cette circonstance, Aristote ne parait pas 
avoir songé à ces mouvements. 

11 ne faudrait pas, d'ailleurs, imposer au discours d'Aristote une 
suite d'une rigoureuse logique ; en voulant, à toutes forces, y met- 
tre cette suite, on en fausserait et torturerait le sens. Bien plutôt, 
on doit reconnaître que le Stagirite, aux prises avec une question 
dont la difficulté est extrême, multiplie ses tentatives pour la 
résoudre ; mais les assauts par lesquels il s'eiforce de pénétrer 
jusqu'à une vérité si jalousement défendue ne portent pas tous du 
même côté. 

Nous l'avons vu donner une définition du lieu ; cette définition 
il a été bientôt contraint de L'abandonner pour en adopter une 
seconde dont les conséquences se sont déroulées devant nous ; 
c'est à la première qu'il revient maintenant, pour ne s'en plus 
départir au cours des considérations qu'il va nous exposer ; ces 
considérations ne se comprendraient pas si l'on y prenait le mot 
lieu au second des deux sens qu'il a reçus. 

« Lorsqu'on dehors d'un corps, il y a d'autres corps qui le ren- 



202 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ferment, ce premier corps est en un lieu ; si, au contraire, il 
n'existe aucun corps autour de lui, il n'est point un lieu ». 

Le corps isolé qu'aucun autre corps n'environne n'est en aucun 
lieu ; partant, il ne saurait se mouvoir de mouvement local ; ces 
mots mêmes n'ont, à son égard, aucun sens. 

Il ne saurait se mouvoir en bloc, dans son ensemble, puisque 
pris en totalité, il n'est en aucun lieu ; mais chacune de ses par- 
ties est entourée d'autres parties, en sorte qu'elle est en un lieu ; 
par conséquent, elle peut se mouvoir, et ce corps, immobile en sa 
totalité, est composé de parties mobiles. 

Ces réflexions s'appliquent immédiatement à l'Univers. 

Selon l'enseignement constant d'Aristote, le Monde est limité ; 
la surface sphérique qui enserre l'orbe des étoiles fixes, le hui- 
tième orbe céleste, en marque la borne. Hors de cette sphère \ il 
n'y a aucune portion de matière. Y a-t-il le vide ? Pas davantage ; 
le mot vide désigne un lieu qui ne contient pas de corps, mais 
qui pourrait en contenir un, et aucun corps ne peut se rencon- 
trer au-delà de la dernière sphère. Par-delà cette sphère, donc, 
Un y a plus de lieu. 

« L'Univers 2 n'est point quelque part ; pour qu'une chose soit 
quelque part, \\ faut non seulementque cette chose ait une existence 
propre, mais encore qu'il existe, hors d'elle, une autre chose, au 
sein de laquelle elle soit contenue. Hors de l'Univers, du Tout, il 
n'existe rien. ». 

L'Univers n'est pas quelque part, il n'a pas de lieu ; il ne sau- 
rait donc être animé d'aucun mouvement local ; mieux encore 
devrait-on, pour formuler exactement la conclusion qui découle 
de ces raisonnements d'Aristote, s'exprimer en ces termes : Ces 
deux propositions, l'Univers se meut, l'Univers demeure fixe, sont 
également dénuées de sens. 

Si l'on ne peut parler du mouvement de l'Univers, parce que 
l'Univers n'a pas de lieu, les diverses parties de F Univers ont cha- 
cune un lieu ; elles peuvent donc se mouvoir, les unes vers le 
haut, les autres vers le bas, d'autres encore en cercle. 

Toutefois, parmi les parties de l'Univers, il en est une au sujet 
de laquelle se pose une difficile question ; cette partie, c'est le 
huitième orbe, le ciel des étoiles fixes. 

« Le huitième ciel, pris dans son ensemble, n'est pas quelque 

i. Aristotki.is, De Cœlo et Mundo Iib. I, cap. IX (Aristotelis Oj>crn, éd. 
Didot, t. Il, p. '.\H-2 : éd. Bekker, vol. 1, p. 271), col. ;i). 

•>.. A.RI8TOTE, Physique, livre IV, ch. V [VII] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
1. Il, p. .•><)! ; éd. Bekker, vol. 1. p. 212, col. I»), 



LA PHYSIQUE d'àMSTOTS 203 

part ; il ne se trouve en aucun lieu, car aucun corps ne le con- 
tient. » Il semble donc <[u<' toute affirmation relative au mouve- 
ment local du huitième ciel devraitêtre proscrite comme dénuée 
de sens. ( >r, l'Astronomie «les sphères homoeentriques, qu'enseigne 
le Philosophe, attribue au huitième orbe un mouvement de rota- 
tion uniforme autour du centre du Monde. N'y a-t-il pas là, dans 
la doctrine du Stagirite, une flagrante contradiction ? 

Cette contradiction n'est qu'apparente, au dire d'Aristote : « Les 
diverses parties du huitième orbe sont en un lieu d'une certaine 
façon, car les diverses parties d'un anneau se contiennent l'une 
l'autre ; l'orbe supérieur se meut donc d'un mouvement de rota- 
tion, et il ne peut se mouvoir que de cette manière. — Ta yàp 
uôo'.a èv tottco 7ZÙK — âvra. 'Età tu) xuhXw yàtp fzepiéysi «Xào aXXo. A'.o 
xweItou u.èv xtixXw llovov to ava>. » 

Si concise est la forme dont Aristote revêt sa pensée que toute 
traduction est forcément une paraphrase ; que, du moins, celle 
que nous avons donnée ne soit pas une trahison, nous en demande- 
rons l'assurance à Simplicius. Voici ce qu'écrit 1 le pénétrant inter- 
prète du Stagirite. 

« Le Ciel se mouvra d'un mouvement de rotation, mais non point 
vers le haut ni vers le Las ; le mouvement de rotation peut être, 
en effet, celui d'un corps qui, pris dans son ensemble, ne passe 
pas d'un lieu dans un autre, bien que ses parties soient animées 
de mouvement local. A un corps qui tourne sur lui-même, on 
peut attribuer un lieu d'une certaine espèce ; comme ses parties se 
touchent les unes les autres, elles jouent les unes pour les autres 
le rôle de lieu ; mais ce lieu est un lieu particulier aux parties ; il 
n'est point le lieu de l'ensemble ; l'Univers n'a pas de lieu, puis- 
que, hors de lui, il n'existe aucun corps qui lui soit contigu; il ne 
saurait donc se mouvoir ni vers le haut ni vers le bas, car alors il 
changerait de lieu dans son ensemble, mais il pourra tourner sur 
lui-même. » 

D'ailleurs, Simplicius nous apprend 2 qu'Alexandre d'Aphro- 
disias interprétait de la même manière la pensée d'Aristote. 

Les diverses parties du huitième orbe sont en un lieu d'une cer- 
taine manière, tv -zotm -toc, nous dit Aristote; cette façon spéciale 
dont elles sont logées, il lui attribue un qualitatif particulier : le 
huitième ciel est en un lieu par accident, XttTot c-j^s6V,xôç. Mais ce 
lieu particulier à chacune des parties du huitième orbe, qui con- 

i. Simplicii, In Aristotelis Physicorum libros quattuorpriorescommentaria. 
Edidit Hermannus Diels. Berolmi, 1882. Lib. IV, cap. Y, pp 588-.")^). 
2. Simplicius, toc cil. p. 589. 



204 LA COSMOLOGIE HELLÉiNIQUE 

stituc pour cet orbe un lieu accidentel, apparaît comme bien dif- 
férent du lieu immobile qu'Aristote avait défini dans une partie de 
son exposé. « Ici se dresse devant nous, dit Simplicius 1 , un grave 
motif de doute : Si chacune des parties de l'orbe suprême sert de 
lieu à une autre partie, comment donc, lorsque ces parties sont en 
mouvement ainsi que les surfaces par lesquelles elles se touchent 
les unes les autres, pourrait-on prétendre que le lieu demeure 
encore immobile ? » . 

Il est clair que les considérations développées par Aristote au 
sujet du mouvement de la huitième sphère procèdent d'une défi- 
nition du lieu, de celle qu'il avait donnée tout d'abord, tandis que 
l'axiome de l'immobilité du lieu l'avait conduit à adopter une 
autre définition ; sa théorie se brise ainsi en deux parties incom- 
patibles. 

Désireux, en effet, de déterminer la nature du lieu, Aristote 
imposait à cette nature deux conditions que sa Physique rendait 
inconciliables. 

Il voulait, d'une part, que le lieu enveloppât et circonscrivit le 
corps logé, comme l'exige le sens habituel des mots lieu, loge- 
ment. 

Il voulait, d'autre part, que le lieu fût ce ternie immobile en 
l'absence duquel on ne pourrait juger qu'un corps est mû de mou- 
vement local, ni quel est ce mouvement. 

Pour que ces deux caractères se rencontrent à la fois dans le 
lieu d'un corps, il renoncera, s'il le faut, à prendre pour lieu ce qui 
environne immédiatement ce corps et à reculer jusqu'à ce qu'il 
rencontre un contenant immobile ; puisque l'eau s'écoule le long 
des flancs d'un navire à l'ancre dans un fleuve, il prendra pour 
lieu du navire les rives et le lif du fleuve. 

Volontiers, sans doute, il eût déterminé de la même manière le 
lieu des sphères célestes ; si la sphère suprême, celle qui contient 
l'Univers, eût été immobile, elle eût réuni tous les caractères 
qu'Aristote voulait rencontrer en un corps pour qu'il jouât le rôle 
de lieu ; le Philosophe eût assurément proclamé que cet orbe 
était le lieu du Monde. 

Mais, selon l'Astronomie d' Aristote, la sphère suprême se meut; 
et même, on peut dire qu'une sphère céleste immobile est incon- 
ciliable avec les exigences de sa Métaphysique. Toute sphère 
céleste, en effet, est, pour lui, exempte de génération, de corrup- 
tion, d'altération, de toute variation de grandeur et de figure ; si 

i. Simpmcius, Ibid. 



LA PHYSIQUE I) AlUSTOTK 205 

elle était, en outre, exempte de mouvement local, elle serait inca- 
pable d'aucun changement ; rien donc, en elle, ne serait en puis- 
sance ; elle sérail acte pur ; dès lors, exempte de toute matière, 
elle serait intelligence séparée et non pas corps; elle ne pourrait 
loger l'Univers. 

Lorsqu'en dépit de La Métaphysique et de la Physique du Lycée, 
les Pères de l'Eglise auront accrédité l'opinion <[ue l'Univers est 
entouré par un ciel immobile, L'Empyrée, il se trouvera naturel- 
lement des philosophes pour voir, en cette hypothèse, Le moyen 
d'accorder entre elles les diverses parties de la théorie du Lieu 
proposée par Aristote et pour faire de l'Empyrée le lieu du Monde 
mobile. 

Le Stagirite ne pouvait recourir à cette solution ; selon sa Physi- 
que, un seul corps demeurait nécessairement immobile, et ce corps 
était, nous le verrons, le corps central, la terre ; c'est par raj)- 
port à ce corps que Ton jugeait du mouvement du Ciel ; aussi 
entendrons-nous des disciples d' Aristote expliciter la pensée du 
maître en déclarant que le lieu de l'orbe suprême, c'est la terre; 
à la terre, en effet, appartient un des caractères qu' Aristote 
attribue au lieu, l'immobilité. Alors, on comprendra pourquoi, 
selon le Stagirite, la rotation du Ciel requiert l'immobilité de la 
terre ; elle la requiert parce que tout mouvement local requiert 
un lieu. 

Mais il n'est pas temps encore que nous abordions ce qu' Aris- 
tote enseigne au sujet de l'immobilité de la terre et que nous le 
rapprochions de ce qu'il a dit du lieu. Il nous faut, auparavant, 
étudier la théorie péripatéticienne du grave et du léger. 



XII 



LE GRAVE ET LE LEGER 

A chaque substance simple correspond, nous l'avons vu, un et 
un seul mouvement naturel, qui doit être un mouvement simple. 
Il n'existe, d'ailleurs, que deux sortes de mouvements simples ', le 
mouvement de rotation, qu'Aristote nomme mouvement circu- 
laire, et le mouvement de translation, qu'il nomme mouvement 
rectiligne. Le mouvement circulaire est le mouvement qui con- 

i. Aristotk, Physique, livre VIII, ch. VIII [XII] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 358 ; éd. Bekker, vol. I, p. 261, col. b). 



'206 LA COSMOLOGIE HELLKNIOUK 

vient par nature à la substance céleste ; il reste donc que le mou- 
vement rectiligne soit le mouvement naturel des corps, suscepti- 
bles de génération et de corruption, contenus par la concavité de 
l'orbe lunaire. 

Les translations simples sont de deux sortes ' ; les unes sont 
dirigées vers le centre de l'Univers, les autres suivent des directions 
issues de ce point; le mouvement rectiligne centripète, le mouve- 
ment vers le bas, est le mouvement naturel des corps graves ; le 
mouvement rectiligne centrifuge, le mouvement vers le haut, est le 
mouvement naturel des corps légers. 

Il peut arriver qu'un corps grave, comme la terre, soit mû vers 
le haut, qu'un corps léger, comme le l'eu, soit mû vers le bas ; 
mais, en de tels cas, le mobile est soumis ta l'action d'un 
moteur étranger à sa nature, et son mouvement est un mouve- 
ment violent. Violent également tout mouvement qui conduit 
un corps sublunaire suivant une trajectoire autre que la verti- 
cale. Le feu, par exemple, dans la sphère qu'il occupe immédiate- 
ment au-dessous de l'orbe de la Lune, tourne d'Orient en Occident â ; 
ce mouvement est mis en évidence par celui des comètes, météo- 
res qui se forment, selon Aristote, au sein de cette sphère ignée ; 
mais le feu, corps léger, a pour mouvement naturel le mouvement 
rectiligne ascendant ; corps simple, il ne peut avoir par nature 
deux mouvements simples; le mouvement de rotation est donc en 
lui par violence 3 ; il lui est imprimé par la révolution des cieux. 

Le mouvement de rotation peut se poursuivre indéfiniment dans 
le même sens; il n'en est pas de même du mouvement rectiligne, 
car le mobile ne saurait, sans sortir de l'Univers, décrire une 
droite infinie, et il ne pourrait, d'ailleurs, se mouvoir au delà des 
bornes de l'Univers 4 . Le corps absolument léger, qui est le feu, 
ne montera suivant la verticale que jusqu'au moment où il ren- 
contrera l'orbe de la Lune, formé d'un corps indestructible et, 
partant, infranchissable ; le corps absolument lourd, qui est la 
terre, ne descendra que jusqu'au moment où il atteindra le centre 
du Monde ; il ne s'avancera pas au delà, car sa marche serait 
désormais une ascension contraire; à sa nature, 

i. Aristotk, De Cœlo lib. 1, cap. Il (Aristotjsws Opéra, éd. Didot, i. Il, 
p. 368; éd. Bekker, vol. 1, j). ^08, col. b). 

2. Aristote, Météores, livre I, ch. Mi (Aristotklis Opéra, éd. Didot, i. III, 
p, 555; éd. Bekker, vol. I, p, '.'>l\i,cu\. •"«)• 

,'.. Aristote, De Cœlo lib. I, cap. 11 (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. 11, 
p. 3(38; éd. Bekker, vol. I, |>. 269, col. a). 

4. Aristote, De Cado lib. IV, cap. IV (Aristotems Opéra, éd. Didot, l. Il, 
p. 4 2 9J éd. Bekker, vol. J, p. 3n, col. b). 



U l'iivsiui 1; d' ARISTOTE 207 

Le l'eu ' se porte donc vers La région qui confine à l'orbe de la 
Lune, région qui esl son lieu naturel (olxeloç ~ô~o;), et la terre au 
centre du Monde, qui est également son lieu naturel. 

Ainsi, « comme il esl impossible 1 qu'un mobile soit porté 
indéfiniment en ligne droite, il faut qu'il s'arrête quelque part et 
qu'il y demeure en repos, non par violence, mais par nature. Que 
si le repos en un certain lieu est naturel à un corps, le mouve- 
ment qui porte le corps à ce lieu sera, lui aussi, conforme à la 
nature. » On peut, en effet, poser ce principe : « Un corps repose 
par violence en un lieu où il est porté par violence ; il demeure 
naturellement en ropos là où il est porté par mouvement naturel». 

Comment devons-nous comprendre ce repos au lieu naturel qui, 
pour un corps grave comme pour un corps léger, est le terme du 
mouvement naturel ? 

Le lieu naturel a une certaine affinité, une certaine parenté 
avec le corps apte à y demeurer en repos. « Il est raisonnable, 
dit Aristote 3 , que tout corps soit porté vers son lieu propre ; ce 
qui, sans violence, demeure immédiatement contigu à un corps 
est congénère («tuvysvtJç) à ce corps; les corps de même nature, 
i mis ainsi au contact l'un de l'autre], n'éprouvent aucune influence 
mutuelle; mais des corps contigris [qui ne sont pas de même 
nature] peuvent agir l'un sur l'autre et pâtir l'un de l'autre. Ce 
n'est point non plus sans raison que chaque corps demeure par 
nature en son lieu propre ; un corps a, avec l'ensemble du lieu 
qui lui est propre, une affinité analogue à celle qu'une partie, déta- 
chée d'un certain tout, garde avec ce tout. » 

Ces considérations sur l'affinité qui unit chaque corps à son lieu 
naturel offrent une ambiguïté qu'Aristote va dissiper en un autre 
endroit. On pourrait penser que l'affinité d'un corps pour son lieu 
naturel n'est pas seulement analogue, mais bien identique à l'af- 
finité qui unit une partie de matière au tout dont elle a été déta- 
chée. S'il en était ainsi, une pierre ou une portion de terre, élevée 
au-dessus du sol, retomberait pour aller rejoindre la masse de la 
terre à laquelle elle a été arrachée ; une partie de feu, placée dans 
l'air, monterait pour aller rejoindre la grande sphère de feu 
que borne l'orbe de la Lune. Chaque corps fuirait le contact des 
corps dont la nature diffère de la sienne pour rejoindre ceux qui 

i. Aristote, Physique, livre IV, ch. IV [YIIJ (Aiustotklis Opéra, éd. Didot, 

t. II, p. 2(|o ; éd. Bekker, vol. I, p. 211, col. a). 

2. Aristote, De Cœlo lib. III, cap. Il (Aristotems Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 4*3; éd. Bekker, vol. I, p. 3oo, coll. a et h). 

;î. Aristote, Physique, livre IV, ch. V [Vil] (Akistotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 291; éd. Bekker, vol. I, p. 212, col. b). 



208 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

lui sont homogènes. An Timée, Platon enseignait ' semblable doc- 
trine . 

Cette doctrine, Aristote 2 la repousse formellement. Lorsqu'une 
masse de terre pesante vient à tomber, ce n'est pas parce qu'elle 
cherche à s'unir à l'ensemble de l'élément terrestre, mais parce 
qu'elle tend au centre du Monde. « Les anciens disaient que le 
semblable se porte vers son semblable (oti to ô'jxotov opépoiTo izpbq to 
ôuioiov). Gela n'arrive aucunement. Si l'on plaçait la Terre au lieu 
où la Lune se trouve maintenant, une partie détachée de la Terre 
ne se porterait point vers la Terre entière, mais bien vers le lieu 
où la Terre est maintenant placée. » 

Ce mouvement naturel du corps grave vers le bas, du corps 
léger vers le haut s'explique comme tous les autres mouvements ; 
privée d'une forme, la matière est portée vers ce qui peut lui con- 
férer cette forme. « Cela meut 3 vers le haut ou vers le bas qui 
est producteur de légèreté ou de gravité ; cela est mobile qui est 
léger en puissance ou lourd en puissance. Que chaque corps soit 
porté vers son lieu propre, cela revient à dire qu'il est porté vers 
sa forme propre — El ouv elç to àvw xal to xaTto x'.v<r)T!.xôv [xèv to 
SaouvTixov xal to xo'Jcswtixov, xt,V7)TÔv 8è to oDvàjjisr. jiapù xal xoù'x>ov, 
to o' si; to auTO'jî tottov coépsa-Qat. sxaarov to sic to auToû slooç sot». 
cséoîa-Ba'.. » 

Ce passage d' Aristote a suscité bien des commentaires qui ont 
contribué à en éclaircir le sens. 

On pourrait être tenté de l'interpréter ainsi : Dans un corps qui 
tombe, la matière est le mobile, tandis que la forme est le moteur. 
On s'écarterait assurément de la pensée d'Aristote ; dans un corps 
qui se meut de mouvement local, le Stagirite entend que la forme 
se meuve avec la matière '", que le mobile soit formé par la sub- 
stance prise en son intégrité, forme et matière : « To jjlÈv yàp 
sloo; xal yj ùXf] ou ywpi^sTa'. toÙ TcpàyjjiaTOs. » 

Voici donc comment il faut exactement comprendre la pensée 
d'Aristote : 

Dans un corps pesant ou léger, le mobile, c'est le corps tout entier, 
composé de sa matière et de sa forme. Mais ce corps, lorsqu'il ne se 
trouve pas en son lieu naturel, est en puissance de quelque chose, 
à savoir d'occuper le lieu naturel dont il est privé ; s'il n'en est 

i. Voir Chapitre II, S V"I, pp. 5o-5i. 

2. Ahistote, De Cœlo lil>. [V, cap. III (Aristotelis O/iera, éd. Didot, t. II, 
p. 427 ; éd. Bekker, vol. I, p. ,'iio, col. h). 

.'). AlUBTOTE /oc. Cit. 

4. Aristote, Physique, livreIV,ch. II [IV] (Aristotelis Opéra, èà. Didot, t. II, 
p. 287 ; éd. Bekker, vol. I, p. aoy, col. b). 



LA PflïSIQl i: D ARISTOTE 2011 

pas empêché, il se ttieul jusqu'à ce qu'il occupe ce lieu d'une 
manière actuelle ; la privation dont il était affecté prend alors fin, 
et le mouvement cesse. 

Ce corps, étant en puissance de quelque chose, peut, à l'égard 
de ce quelque chose, être considéré comme une matière; ce donl 
il est en puissance, ce dont il est privé peut, à l'égard de ce corps, 
être regardé comme une forme ; voilà pourquoi on peut dire que 
lorsqu'il est porté vers son lieu naturel, il est porté vers sa forme. 

Cette manière de parler n'a d'ailleurs rien qui puisse nous sur- 
prendre. Aristote enseigne formellement ' que la matière, c'est le; 
sujet qui demeure immuable en un changement quelconque, et il 
n'a garde d'exclure le changement de lieu : « Oïov xaifa towov to 
vôv [jiv svOaÛTa, TtàXtv o' àXXoQl ». Autant donc il y a de change- 
ments différents dont un même être est capable, autant il y a 
de formes différentes dont il est en puissance, autant l'abstraction 
pourra discerner en lui de matières distinctes : « Il est manifeste 
d'après cela 2 que chaque mise en acte différente est aussi la rai- 
son d'être d'une matière différente — 'Il hd^v.v. &XXyj &XXy)ç 'jAt,ç 
xal o Xéyoç ». En un même corps, on pourra distinguer la capacité à 
telle mixtion, qui sera une matière, la capacité à telle altération, 
qui sera une seconde matière, la capacité à telle dilatation, qui 
sera une troisième matière. La capacité à occuper tel lieu naturel, 
situé au centre du Monde ou contigu à l'orbe lunaire, constituera, 
dès lors, une matière particulière ; cette matière-là sera le mobile 
grave ou léger ; le lieu naturel sera l'acte dont cette matière est 
en puissance et dont elle est privée. 

Tel est, croyons-nous, le sens précis qu'il convient d'attribuer 
au passage où Aristote définit la nature de la pesanteur et de la 
légèreté. 

Nous avons parlé jusqu'ici du corps grave comme d'un corps 
qui est simplement en puissance d'occuper le centre du Monde, du 
corps léger comme d'un corps qui est simplement en puissance 
du lieu contigu à l'orbe de la Lune ; ces corps-là, Aristote les 
nomme l'un simplement OU absolument grave, l'autre simplement 
ou absolument léger (àitXûç papû, &tcXwç xôùtpov) 3 . La terre élémen- 
taire est simplement grave, le feu élémentaire est simplement 
léger. 

i. Aristote, Métaphysique, livre VIF, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. IF, p. 558 ; éd. Belvker, vol. II, p. 1042, col. a). 

2. Aristote, Métaphysique, livre VII, ch. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 55g ; éd. Bekker, vol. II, p. io43, col. a). 

3. Aristote, De Cœlo lib. IV, cap. IV (Aristotelis Opéra, éd. Didol, t. II, 
pp. 428-^29; éd. Bekker, vol. I, p. 3n, col. a). 

DUHEM 14 



210 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Il y a, en outre, des corps qui sont relativement graves et relati- 
vement légers (repoç -u j3apû, itpéç -ci xoûoov). On peut ranger ces 
corps sur une sorte d'échelle ; le corps qui se trouve sur un éche- 
lon est plus grave que le corps placé sur l'échelon immédiatement 
supérieur, plus léger que le corps placé sur l'échelon immédiate- 
ment inférieur. Si nous nous bornons à considérer les éléments, 
l'eau est plus légère que la terre, mais elle est plus grave que 
l'air, qui est lui-même plus grave que le feu. 

Un corps relativement grave et relativement léger ne tend pas 
simplement à descendre ou simplement à monter ; il tend à des- 
cendre si le corps qui est au-dessous de lui est plus léger que lui ; 
il tend à monter si le corps qui est au-dessus de lui est plus lourd 
que lui. Une goutte d'eau tombe au sein de l'air ; une bulle d'air 
monte lorsqu'elle a de l'eau au-dessus d'elle. 

La notion du lieu naturel se transforme lorsqu'il s'agit d'un 
corps qui est grave ou léger d'une manière relative ' ; un tel corps 
demeurera en repos et, partant, il sera en son lieu naturel lorsqu'il 
aura, au-dessous de lui, des corps plus lourds que lui et, au-des- 
sus de lui, des corps plus légers que lui. 

Si donc les éléments se trouvaient exactement en leurs lieux 
naturels, la terre occuperait la région centrale du Monde, l'eau 
entourerait la terre, l'air entourerait l'eau et le feu entourerait 
l'air. 

Telle est, en ses grandes lignes et eu négligeant une foule de 
détails, la théorie du grave et du léger proposée par Aristote. 
Pendant deux millénaires, elle va dominer toute la Science méca- 
nique. La révolution copernicaine la renversera pour reprendre, 
tout d'abord, la théorie platonicienne ; elle admettra que le sem- 
blable attire son semblable et que les parties détachées d'un astre 
ont tendance à retourner à cet astre. Attaquée à son tour par 
Kepler, cette doctrine de Platon linira par céder le pas à l'hypo- 
thèse de l'attraction mutuelle de deux corps quelconques, hypo- 
thèse qui triomphera avec Newton. 

Passons rapidement en revue quelques-uns des problèmes aux- 
quels Aristote a appliqué sa théorie de la pesanteur. 

i. Aiu9tote, De Ccelo lil>. IV, cap. JV (Akistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
j>j). 43o~43i ; éd. Bekker, vol.I,p. ^12, col. I»). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 211 

XIII 

LA FIGURE DE LA TERRE ET DES MERS 

L'un des plus remarquables chapitres du Traité du Ciel est, 
assurément celui où le Stagirite entreprend de prouver la sphé- 
ricité de la terre '. Les arguments qu'il donne peuvent se ranger 
en deux catégories : Les uns, fondés sur l'observation, démontrent 
qu'en fait, la terre est ronde ; ils nous révèlent le -h cru. Les 
autres, déduits des principes de la Physique, nous donnent l'ex- 
plication de cette sphéricité ; ils nous enseignent le to StÔTt. 

Parmi ceux-là, qui sont tirés de ce qui apparaît aux sens (8tà 
-tov cpawojjtivtov xarà t/,v al'o-Qyjcriv), se place, en premier lieu, celui 
que fournit la ligure circula ire de l'ombre de la terre, dans les 
éclipses de Lune. Cet argument est le plus probant que l'Antiquité 
ait connu - ; il ne parait pas, cependant, qu il ait été repris par 
aucun des cosmographes grecs ou latins qui sont venus après Aris- 
tote. 

A la suite de cette preuve, le Stagirite mentionne cette autre 
observation : Le voyageur, s'avançant du Nord au Sud, voit cer- 
taines constellations s'abaisser et disparaître, tandis que d'autres, 
qui lui étaient d'abord inconnues, surgissent et s'élèvent devant 
lui. Cette observation peut même servir à évaluer les dimensions 
du globe terrestre ; de ces dimensions, Aristote l'ait connaître une 
détermination ; cette détermination, qu'il tenait peut-être d'Eudoxe, 
est la plus ancienne qui soit parvenue à notre connaissance ; nous 
en reparlerons plus loin 3 . 

Les deux preuves que nous venons de rapporter n'invoquent 
aucun principe qui soit particulier à la Physique péripatéticienne ; 
il n'en est plus de même de celle-ci qui l'ait encore appel, cepen- 
dant, aux données de la perception sensible. 

Aristote admet que tous les graves, lorsqu'ils tombent libre- 
ment, tendent au centre du Monde ; or la ligne qu'ils suivent en 
leur chute, la verticale, variable en direction d'un point à l'autre 
de la terre, est toujours normale à la surface de ce corps ; cette 
surface est donc sphérique. 

i. Aristote, De Cala lib. II, cap. XIV (Aristotelis Opéra, éd. Didot, (. II, 
pp. 407-410; éd. Bekker, vol. i, pp. 2f)G, col. a-2yb, coi. a;. 

2. Pacl Tannery, Recherches sur l'histoire de l'Astronomie ancienne, ch.V, 1 ; 
p. io3. 

3. Voir chapitre IX, § 1. 



212 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

La théorie do la pesanteur fournit au Stagirite un argument 
d'un autre ordre ; cet argument déduit la figure de la terre des 
principes généraux de la Physique ; en langage péripatéticien, il 
l'explique par les causes, il en fait connaître le to Sioti. ; il sur- 
passe donc les autres en excellence, et c'est pourquoi, sans doute, 
il est exposé avant eux ; les trois arguments où l'observation est 
invoquée servent à constater que les faits qui se manifestent à la 
perception sensible sont conformes aux conclusions de la Physique 
démonstrative. 

Citons les paroles mêmes d'Aristote : 

« 11 faut, que la terre ait la forme sphérique. En effet, cha- 
cune de ses parcelles est douée de poids et tend au centre de l'Uni- 
vers ; si une parcelle moins pesante est poussée par une parcelle 
plus pesante, elle ne saurait s'échapper, mais, bien plutôt, elle se 
trouve comprimée ; l'une cède à l'autre jusqu'à ce qu'elle soit par- 
venue au centre même. Comprenons donc que ce qui se passe est 
identique à ce qui se produirait si la terre avait été formée comme 
l'imaginent certains physiciens; seulement, ces physiciens préten- 
dent que la terre doit son origine à une projection violente des 
corps vers le bas ; à cette opinion, il nous faut opposer la doctrine 
véritable et dire que cet effet se produit parce que tout ce qui a 
poids tend naturellement au centre. Lors donc que la terre n'était 
encore une masse unique qu'en puissance, ses diverses parties, 
séparées les unes des autres, étaient, de toutes parts et par une 
tendance semblable, portées vers le centre. Partant, soit que les 
parties de la terre, séparées les unes des autres et venant des extré- 
mités du Monde, se soient réunies au centre, soit que la terre ait 
été formée par un autre procédé, l'effet produit sera exactement le 
même. Si des parties se sont portées des extrémités du Monde au 
centre, et cela en venant de toutes parts de la même manière, elles 
ont nécessairement formé une niasse qui soit semblable de tous 
côtés ; car s'il se fait, en toutes les' directions, une égale addi- 
tion de parties, la surface qui limite la masse produite devra, en 
tous ses points, être équidistante du centre ; une telle surface sera 
donc de figure sphérique. Mais l'explication de la figure de la 
terre ne sera pas changée si les parties qui la forment ne sont 
point venues en quantité égale de toutes parts. En effet, la partie 
la plus grande poussera nécessairement la partie plus petite 
qu'elle trouve devant elle, car toutes deux ont tendance au 
centre, et le poids le plus puissant pousse le moindre. » 

Sous une forme bien sommaire et bien vague encore, ce pas- 
sage contient le germe d'une grande vérité, qui ira se développant 



LA PHYSIQUE I> àWSTOTE 



213 



à travers les siècles : C'esl à la pesanteur tjue la terre doit sa 
figure. 

De La pesanteur des divers corps terrestres, on ne saurait con- 
clure que la terre soit sphérique, mais seulement qu'elle tend à 
L'être ; grâce à leur rigidité, ses diverses parties s'étayent les unes 
les autres et se gênenl en leurs mouvements. Il n'en est plus de 
même de l'eau ; la fluidité de cel élémenl supprime tout obstacle 
au changement de figure ; une eau dont les diverses parties ten- 
dent au centre du Monde ne saurait être en équilibre que sa sur- 
face ne soit une sphère concentrique à l'Univers. 

Aristote a fort bien reconnu cette vérité ; il a entrepris de 
démontrer géométriquement la sphéricité de la surface des eaux ; 
plus exactement, il a prouvé que si une face plane venait à inter- 
rompre cette parfaite sphéricité, cette face ne pourrait persister, 
tandis que la ligure sphérique serait restaurée par la pesanteur. 
Voici en quels termes ', trop concis, le Traité du Ciel présente 
cette argumentation : 

« Que la surface de l'eau soit sphérique, cela est manifeste, si 
l'on accepte cette hypothèse : La nature de l'eau est de s'écouler 





g 


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y\ 


f\ 


/ \ 


Ci . 



Fig\ 2. 



vers les lieux les plus bas, et ce lieu-là est le plus bas qui est le 
plus voisin du centre. En effet, du centre ot (fig. 2), menons deux 
lignes ao, av ; joignons [3y ; sur cette ligne {iy abaissons, du 
point a, la perpendiculaire ao et prolongeons-la jusqu'en s ; cette 
ligne ao sera la plus courte que l'on puisse mener du centre à un 
point de la ligne [3y. La ligne y.t est prise égale aux autres lignes 
7.3, av, issues du centre. Il faudra donc que l'eau comprenne la 
même longueur de toutes ces lignes issues du centre ; alors, elle 
demeurera en équilibre. Mais le lieu des extrémités de lignes 
égales issues du centre est une circonférence ; la surface de l'eau 
qui est Jjy sera donc sphérique. » 

i. Aristote, De Cœlo Iib. II, cap. IV (Aristotei.is Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 3ç\\ ; éd. Bekker, p. 287. ont. 1)). 



214 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Trop sommaire, ce raisonnement ne va pas sans quelque obscu- 
rité ; Aristote, d'ailleurs, montre presque toujours une certaine 
gaucherie lorsqu'il use des déductions du géomètre ; et cepen- 
dant, ce passage du Traité du Ciel mérite de retenir un instant 
l'attention. 

Pour la première fois, on tentait d'appliquer le raisonnement 
mathématique à l'établissement d'une loi de l'équilibre des liqui- 
des pesants, en sorte que, par là, l'Hydrostatique rationnelle se 
trouvait fondée ; et le premier problème qu'abordait la science 
nouvelle, c'était ce problème qui, aujourd'hui encore, donne lieu 
à de si profondes recherches, le problème de la figure d'équilibre 
des mers. 

Il n'était guère malaisé de donner au raisonnement d'Aristote 
une forme géométrique plus explicite et plus rigoureuse ; après 
lui, on s'y appliqua. 

Nous trouvons, en eifet, cette même démonstration, mais plus 
clairement et plus complètement exposée, dans le Livre cF Astro- 
nomie ou Théon de Smyrne l a rapporté, par fragments, l'ensei- 
gnement de son maître Adraste d'Aphrodisias ; et, vers le même 
temps, une allusion, peu claire d'ailleurs, à cette démonstration, 
se lit dans Y Histoire naturelle de Pline l'Ancien 2 et dans les Pneu- 
matiques de Héron d'Alexandrie 3 . De bonne heure, assurément, la 
théorie de la figure des mers donnée par Aristote était devenue 
classique dans les écoles. 

Cependant, avant le temps où écrivaient Héron, Pline et Adraste, 
une autre démonstration de la sphéricité de la surface des mers 
avait été donnée par Archimède *. Bien qu'elle impliquât une idée 
erronée sur la grandeur de la pression hydrostatique 5 , cette 
démonstration était plus savante que celle d'Aristote ; elle était 
même trop savante pour les successeurs immédiats d'Archimède, 
et c'est à cette cause, sans doute, qu'il faut attribuer l'oubli pro- 
fond où elle est demeurée jusqu'au temps de la Renaissance. 

Jusqu'à cette époque, d'ailleurs, l'œuvre d'Archimède et, en 
particulier, le traité Des corps flottants furent fort admirés, mais 

i. Theonis Smyun.ki Liber de Astronomia, cap. III; éd. Th. -II. Martin, 
|)|). [44~ I 49î éd. J. Dupuis, pp. 2o4-2o5. 

2 C. I'linm Secunoi De Mundi historia liber II, cap. LXV. 

.''). Heronis Alexandrini Spiritalium liber } a Federico (lommandino Urbi- 
q a te ex graeco auper in latinum conversus ; Urbini, MDLXXV. Fol. n, verso, 
et fol. 12, recto. — Heronis Alexandrini, Opéra çaœ supersunt omnia.Yolumen I. 
Hérons von Alexandria Druckwevke unit Automatentheater, griechisch und 
deutsch b.erausg'egebeii von Wilhelm Schmidt. Leipzig', 1899- Pp- 38-3o. 

4. Archimède, Ors corps flottants (llspt ô^ou^î'vwv), livre I, prop. I. 

5 P. Duhem, Archimède a-t-il connu le paradoxe hydrostatique ? (Biblio- 
theca mathematica, .' J > ,R Folge, B<l. I, p. i5; 1900). 



LA PHYSIQUE d'àRISTOTE 215 

fort peu lus; dès l'Antiquité, ou ue les connaissail plus guère que 
de réputation ; Cli. Thurot <mi a fait la remarque ' : « Pappus 
cite 2 le llepl o^ou{jlsvo>v d'Archimède parmi les livres de Mécanique 
appliquée, avec les Pneumatiques de Héron d'Alexandrie ; il n'eu 
connaissait visiblement que le titre ». 

Au Moyen-Age, en 1269, le Llepl ô^oii^evwv fut mis en latin : , 
sous le titre : De insidentibus aquse, par le célèbre traducteur 
Guillaume de Mœrbeke ; niais il ne parait pas que les Scolas- 
tiques, fort attentifs à reproduire l'argumentation d'Aristote, 
aient tiré le moindre parti de cette traduction. Pour que l'on 
songeât à la lire, il fallut qu'au xvi siècle, elle tombât aux mains 
du fripon impudent qu'était Nicolô Tartaglia ; celui-ci n'hésita pas 
à se l'approprier et, en 1543, à la publier 4 comme son œuvre. En 
volant Guillaume de .Mœrbeke, Tartaglia rendit à la Science 
mathématique un service insigne, car il mit en honneur l'étude 
d'Archimède. Mais, jusqu'au jour de cet heureux larcin, on ne 
connut communément d'autre théorie mécanique de l'équilibre 
des mers que celle dont Aristote était l'auteur. 



XIV 



LE CENTRE DE LA TERRE ET LE CENTRE Dl MONDE 



L'argumentation d'Aristote ne démontrait pas seulement que la 
terre tendait vers la forme sphérique, que la surface de la mer 
avait la figure d'une portion de sphère ; elle prouvait, en même 
temps, que ces deux surfaces sphériques avaient même centre que 
le centre du Monde. 

Le centre de la terre coïncidant avec le centre du Monde, il 
reviendrait évidemment au même, en pratique, de dire que les 
graves se portent au centre de la terre ou dédire, comme le veut 
Aristote, qu'ils se portent au centre du Monde. Cette remarque 

i. Ch. Thurot, Recherches historiques sur te principe d'Archimède ( Renie 
Archéologique. Nouvelle série, t. XIX, p. l\j ; 1069). 

•2.. Pappi àlexandrini Collectioues quœ supersunt Edidil Fridericus Hultsch, 
vol. III, ]). 1026 ; Berolini, 1878. 

3. Valenti.v Rose, Deutsche Litteraturzeitung, 1884, j>[>. 2io-2i3. — J Hei- 
beho, Neue Studien :u Archimedes (Zeitschrift fur Mathematik und Physik, 
XXXTVer Jaûrgang 1 , 1889. Supplément, p. 1). 

4. Opéra A.RCHIMEDIS Syracusani philosophi et mathematici îngeniosissimi 
per Nicolaum Tartaleam Brixianum (mathematicarum scientiarum cultorem) 
rnnltis erroribns emendata,e.xpurgata ne in luce posita, Venetiis, i543. 



216 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

provoque le Stagirite à développer les réflexions suivantes i : 
« On se demandera, puisque le centre de l'Univers et le centre 
de la terre coïncident, vers lequel de ces deux centres se portent 
naturellement tous les graves et les parties mêmes de la terre. 
Se portent-ils vers ce point parce qu'il est le centre de l'Univers 
ou parce qu'il est le centre de la terre ? C'est vers le centre de 

l'Univers qu'ils se portent nécessairement Mais il arrive que 

la terre a même centre que l'Univers. Dès lors, les graves se por- 
tent au centre de la terre, mais cela par accident et parce que 

la terre a son centre au centre de l'Univers C'est pourquoi ils 

se portent au centre commun de la terre et de l'Univers 

» Voici un autre doute qui peut se résoudre de la même 
manière : Supposons que la terre soit sphérique et qu'elle occupe 
le centre du Monde, puis que l'on ajoute un grand poids à l'un de 
ses hémisphères ; le centre de l'Univers et celui de la terre ne 
coïncideront plus. Qu'arrivera-t-il alors ? Ou bien la terre ne 
demeurera pas immobile au milieu de l'Univers, ou bien elle 
demeurera immobile, bien qu'elle ne tienne pas ce milieu et, par- 
tant, qu'elle soit apte à se mouvoir. Voilà la question douteuse. 
Mais ce doute se résoudra sans peine pour peu que nous analysions 
le jugement que nous formons lorsqu'un certain volume pesant se 
porte au centre. Il est clair que le mouvement de ce grave ne 
s'arrêtera pas au moment même où son extrémité inférieure tou- 
chera le centre de l'Univers ; sa partie la plus pesante l'empor- 
tera tant que son milieu ne coïncidera pas avec le milieu de l'Uni- 
vers ; car jusqu'à cet instant, il aura poids (po-rcrj). Or on peut en 
dire autant soit d'une particule terrestre quelconque, soit de la 
terre entière ; car ce que nous venons de dire n'arrive pas à cause 
de la grandeur ou de la petitesse ; cela est commun à tout ce qui 
a poids pour se mouvoir vers le centre. Que la terre donc, à 
partir d'un lieu quelconque, se porte au centre soit en bloc, soit 
par fragments, elle se mouvra nécessairement jusqu'à ce qu'elle 
environne le centre d'une manière uniforme, les moindres parties 
se trouvant égalées aux plus grandes en ce qui concerne la pous- 
sée <lo leur poids. »> 

La position que la terre occupe autour du contre du Monde osl 
donc conditionnée par ceci, que les tendances qu'ont ses diverses 
parties à se porter au centre de l'Univers se compensent les unes 
les autres, comme se compensent les tendances à descendre qui 
sollicitent deux poids égaux placés dans les deux plateaux d'une 

i. Ahistoti:, De Ceelo lil>. II, cap. XIV (Ahistotelts Opéra, éd. Didot, l. II, 
pp. 4o7"4°9 î '"''• Bekker, vol. I, p. 296, col. h). 



LA PHYSIQUE d'aRISTOTE 217 

balance juste. Aristote n'use pas explicitement de cette comparai- 
son ; mais elle est si parfaitement .adaptée à sa pensée que ses 
plus lidèles commentateurs ne se sont pas fait faute de l'em- 
ployer, -Nous la devinons, notamment, dans la Paraphrase de 
Thémistius '. 

Aristote, (railleurs, ne cherche pas à pénétrer plus avant dans 
l'analyse de cette condition d'équilibre ; il ne tente pas d'indiquer 
avec précision quel est ce point milieu (to {jticrov) qui, dans la terre 
ou dans une masse grave quelconque, doit coïncider avec le centre 
de l'Univers pour que la masse n'ait plus tendance à se mouvoir. 
La comparaison de ce problème d'équilibre avec celui de la balan.ee 
dut, aux physiciens venus après Archimède, suggérer l'idée que 
ce point était identique au centre de gravité ; l'immobilité indiffé- 
rente de la terre dont le milieu coïncide avec le centre de l'Univers 
se trouvait alors analogue à l'équilibre indifférent d'une masse 
pesante suspendue par son centre de gravité. De cette assimila- 
tion, nous trouvons la trace au Commentaire de Simplicius. 

Simplicius, étudiant 2 le passage d' Aristote que nous venons de 
citer, fait un rapprochement, bien vague encore, entre le milieu 
du grave, dont le Stagiritc a parlé, et le centre de gravité considéré 
par Archimède. Il regarde l'objection examinée par Aristote 
comme engendrée par les recherches « que les mécaniciens nom- 
ment les Gentrobaryques (xevTpo&xpweà) ; car les Centrobaryques, 
au sujet desquels Archimède et plusieurs autres ont énoncé des 
propositions nombreuses et fort élégantes, ont pour objet de trou- 
ver le centre d'une gravité donnée. Il est clair que l'Univers, [c'est- 
à-dire la terre, supposée sphérique,] aura même centre de gran- 
deur et de gravité. » 

Simplicius, dans la discussion de la pensée d' Aristote, s'inspire, 
à plusieurs reprises, d'Alexandre d'Aphrodisias ; il nous rapporte 3 
en ces termes l'opinion de ce commentateur : 

« C'est fort élégamment qu'Alexandre ajoute à ce qui précède 
la cause en vertu de laquelle la figure de la terre n'est pas exac- 
tement sphérique ; ce fait, il l'attribue à l'hétérogénéité de la 
terre et au poids inégal de ses parties (to «vojjLOtojJiepèç vr,; y/,,- xal 

i. Thkmistii peripatetici luciilissinu Paraphrasis in Libros Quatuor Ahisto- 
trlis de Cœlo nunc primum in lucem édita, Moyse Alatino Hebraeo Spoletino 
Medico, ac Philosophe» Interprète. Ad Aloysium Estensem Gard, amplissimum. 
Venetiis, apud Simooero Galignanum de Karera, MDLXXIIII. Fol. 38, verso. 
— Thkmistii //; libros Aristoteus de Caelo paraphrasis, hebraïce cl lutine . Edi- 
dit Samuel Landauer, Berolini, MCMII. 1*. i/|i. 

2. Simplicii In Aristotelis libros de Cœlo commentarii ; lib. II, cap. XIV ; 
éd. Karsten, p. 243, col. a ; éd. Heiberg, p. 5/j3. 

3. Simplicius, loccit.', éd. Karsten, p. 2/1/1, col. a ; éd. Heiberg*, p. 546. 



218 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

àvwoppoTcov). En effet, dit-il, le centre du poids et de la densité 
(to jjléc-ov -?[; poTryjç xal tou (âàpoui) n'est pas, pour tous les corps 
denses, exactement le même point que le centre de la grandeur (tô 
uic-ov toC ueyéGouç) ; pour certains corps, il s'écarte de ce dernier, 
car tous les corps denses n'ont pas même densité en toutes leurs 
parties (w-oêapfj) ; et il faut faire attention que le centre [du Monde] 
retient les corps denses par le centre de leur pesanteur propre et 
non pas par le centre de leur grandeur (o-ûsuosi. Se xb. (3apéa :w r?|ç 
oot:^; t/Jç oiy.t'.y.; u.êa<ù ÂaSsTOa*. roO uéo-O'J, cj tw toj jJieysQouç jjtia-(o). 
Partant, que la grandeur de la terre ne soit pas, de toutes parts, 
équidistante du centre [du Monde], cela n'empêche aucunement 
que le centre de la terre, celui qui est relatif au poids, se trouve 
au centre de l'Univers. — AioTOp oùoèv xwXue-t, toù picrou r/Jç yr|ç toO 
xonrà TTjv cott^v ovtoç sv tw toù rcavTOç |jia-(o ràç toG tjieyéQo'jç xr\q yv\ç 
à— oa-Tàcrst.^ xàç àrco loù <xé<J0i> jjlyi Ttàvrr, l'aaç etvoa. » 

Le passage d'Aristote et les quelques lignes de Simplicius que 
nous venons de citer ont eu, sur le développement des sciences 
de la nature, une influence dont il est difficile d'évaluer la puis- 
sance et l'étendue. 

Reprise au xiv n siècle par les Nominalistes de Paris 1 , et déve- 
loppée par les mathématiciens au xvi° et au xvn e siècles, la sup- 
position qu'en chaque corps pesant, le centre de gravité est le 
point qui tend à s'unir au centre du Monde a donné naissance à 
toute une Statique ; erronée en son principe, cette Statique n'en a 
pas moins légué à la Science moderne plusieurs propositions d'une 
extrême importance ; les paradoxes qu'elle engendre ont mis aux 
prises les meilleurs géomètres du xvu° siècle et suscité entre eux 
une âpre discussion : par cette discussion, les corollaires exacts 
de cette doctrine ont été détachés du principe faux qui les avait 
engendrés. 

L'équilihre de la terre, assuré lorsque le centre de gravité de 
ce corps est uni au centre du Monde, est troublé par tout déplace- 
ment de poids qui dérange ce centre de gravité. Les transports de 
masses pesantes à la surface de la terre ont donc pour effet 
d'obliger la terre entière à des mouvements petits et incessants ; 
ces" mouvements tendent à remettre au centre du Monde le centre 
de La gravité terrestre qui s'en est quelque peu écarté. A partir 
du xi V siècle, Les Nominalistes de l'Université de Paris accorderont 
une grande attention à ces petits déplacements ; parla, ils accou- 
tumeront les esprits à regarder connue sans cesse en mouvement 

i. P. Diiikm, Les Origines de lu Statique, i. II, pp. 2-i8f>. 



LA PHYSIQUE d'àBISTOTE "2I ( > 

cette terre qui nous paraît immobile ; ils les prépareront à recevoir 
sans étonnenient les suppositions de Copernic. 

(les mouvements incessants de la terre modifient continuelle- 
ment, d'ailleurs, la disposition de la mer et des continents. L'étude 
de ces changements, affirmés par les Parisiens du XIV e siècle, 
séduira au plus haut point la curiosité de Léonard de Vinci et en 
fera l'initiateur de la Stratigraphie '. 

Ainsi, dans un corollaire déduit par Arisiotedesa théorie de la 
pesanteur, il nous est donné de reconnaître le germe intime d'où 
sont issues plusieurs des grandes doctrines dont la Science con- 
temporaine se montre légitimement hère. En ce corollaire, le Sta- 
girite voyait surtout l'explication physique de l'immobilité de la 
terre au centre du Monde. 



XV 



L IMMOBILITÉ DE LA TERRE 

Au temps d'Aristote, la doctrine de Philolaûs, qui mettait la 
terre hors du centre du Monde et la faisait mouvoir autour de ce 
centre occupé parle feu, comptait sans doute des partisans attar- 
dés, au sein des écoles pythagoriciennes de l'Italie ; lorsqu'Aris- 
tote nomme 2 les défenseurs de cette opinion : « Ol icepl 'IraXiav, 
xaXoyjjisvoi os IIuGayépsiot. ». il en parle comme il le ferait de con- 
temporains. 

D'autres pythagoriciens, postérieurs à Philolaûs, se contentaient 
de donner à la terre un mouvement de rotation propre à sauver 
la circulation diurne des astres ; tels étaient Hicétas et Ecphan- 
tus 3 ; leur enseignement n'était assurément pas sans disciple à 
l'époque où écrivait Aristote. 

Enfin, à cette même époque, nous le verrons, Héraclide du Pont 
attribuait prohablement à la terre un double mouvement, un 
mouvement diurne de rotation et un mouvement annuel de circu- 
lation autour du Soleil. 

i. P. Duhem, Albert de Saxe et Léonard de Vinci, I! et III (Études sur Léo- 
nard de Vinci, ceux qu'il a /us et ceux qui l'ont lu. Première série, pp. i3-iq, 
et pp. 2Q-33).— Léonard deVinci. Cardan et Bernard Palissy, III et IV flhid'., 
Première série, pp. 234-2Ô3). — Léonard de Vinci et les Origines de la Géolo- 
gie. (Ibid., Seconde série. [>|> 283-35y). 

■i. Aristote, De Cœlo lilj. H, cap. XIII (Aristotklis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 4o3 ; éd. Bekker, vol I, p. 2o3, col. a). 

3. Vide supra, chapitre I, § IV, pp. 21-27. 



220 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

La croyance en l'immobilité de la terre au centre du Monde 
était donc fortement ébranlée dans les Ecoles contemporaines de 
celle de Stagirite. En l'absence même de toute donnée historique 
positive, on l'eût pu deviner au soin avec lequel le Philosophe 
argumente en faveur de cette croyance. 

Son argumentation peut se résumer sous quatre chefs princi- 
paux : 

1° Le mouvement du Ciel exige qu'un corps immobile, étranger 
au Ciel, occupe le centre du Monde ; 

2° Des raisons de Physique prouvent qu'il n'est pas possible que 
la terre se meuve ; 

3° Des expériences démontrent qu'en fait, la terre ne se meut 
point ; 

-4° Enfin la Physique nous enseigne la cause du repos de la terre. 

Passons sommairement en revue les raisonnements par les- 
quels Aristote soutient chacune de ces quatre propositions. 



Au Traité du Ciel, Aristote se demande pourquoi, au lieu d'un 
ciel unique, animé d'un seul mouvement de rotation, il existe plu- 
sieurs cieux concentriques qui se meuvent diversement. C'est en 
répondant à cette question qu'il écrit ce qui suit ' : 

« Le Ciel n'est pas, en son entier, un seul et même corps, car 
tout corps animé d'un mouvement de rotation tourne nécessaire- 
ment autour d'un centre fixe ; et, d'autre part, si une sphère est 
animée d'un mouvement de rotation, il n'est aucune partie de 
cette sphère qui demeure absolument fixe. » 

La première proposition formulée par Aristote ne saurait faire 
l'objet d'un doute ; dans une sphère animée d'un mouvement de 
rotation, le centre est fixe. Entre cette proposition et celle qui la 
suit, la continuité logique est visiblement interrompue ; il nous 
faut suppléer une pensée que le Stagirite sous-entend, et cette 
pensée ne peut être que celle-ci : Ce qui est immobile, ce n'est 
pas un simple point, le centre géométrique ; il faut que ce soit 
une portion do matière d'une certaine étendue, il faut que ce soit 
un corps. 

Cet intermédiaire rétabli, la suite des raisonnements du Stagirite 
se déroule sans interruption. 

i. Aristote, De Cœlo lil). II, cap. III (Amstotëlis Opéra, éd. Didot, t. II, 
pp. 3q2-3q3 ; éd. Bekker, vol. 1, j>. :>Kf>, col. a). 



LA Ni\siiji i. D ARI8T0TE 221 

Au centre de la sphère céleste animée d'un mouvement de rota- 
tion, il faul un corps immobile ; or, si celle sphère était une masse 
rigide, animée tout entière du môme mouvement de rotation, 
aucune de ses parties, si petite soitellc, ne demeurerait immo- 
bile ; il faut donc qu'une discontinuité sépare le corps central 
immobile du reste de la sphère qui tourne autour de lui. 

Ce corps central immobile sera-1-il formé de la même substance 
que le Ciel ? Si oui, c'est donc que la substance céleste peut 
demeurer naturellement en repos au centre du Monde. 

Mais au nombre des principes de La Mécanique péripatéticienne 
se trouve, nous l'avons vu l , celui-ci 2 : Si un corps peut, sans 
aucune violence, demeurer immobile en un certain lieu, qui est 
alors son lieu naturel, lorsqu'il se trouvera bors de ce lieu, il se 
portera vers lui par mouvement naturel. Susceptible de demeurer 
naturellement en repos au centre du Monde, la substance céleste 
se porterait naturellement vers ce lieu lorsqu'elle s'en trouve écar- 
tée ; le Ciel aurait pour mouvement naturel le mouvement centri- 
pète qui caractérise les corps graves. Or cela ne peut être ; la 
substance ingénérable et incorruptible qui constitue le Ciel n'est 
susceptible que d'un seul mouvement, du mouvement auquel la 
perpétuité ne répugne pas, du mouvement circulaire. 

Le corps central immobile dont la révolution du Ciel suppose 
l'existence ne saurait être formé par la substance exempte de 
génération et de corruption qui constitue les cieux ; il est néces- 
sairement composé d'une autre substance qui puisse avoir pour 
mouvement naturel le mouvement centripète, le mouvement de 
gravité, partant d'une substance susceptible d'altération ; ainsi, la 
révolution même des cieux prouve qu'au centre autour duquel 
cette révolution se produit doit résider un corps qui n'est pas 
immuable, qui est pesant et qui demeure immobile. « Il faut donc, 
conclut Aristote, que la terre existe ; elle est ce corps qui demeure 
immobile au centre. » 

Cette théorie qui, de la perpétuelle circulation de la substance 
immuable des cieux déduit l'existence d'une terre, hétérogène à 
la substance céleste, pesante et immobile au centre du Monde, 
est assurément l'une des doctrines les plus audacieusement origi- 
nales que le Stagirite ait formulée. 

Pour dérouler la chaîne de cette argumentation, nous avons dû 
forger une maille qui faisait défaut. L'intermédiaire que nous avons 

i. Vide supra, % XII, p. 207. 

2. Aiustote, De Cirlo lib. I, cap. VIII (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 378 ; éd. Bekker, vol. I, p. 276, col. a). 



222 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

proposé de rétablir est-il bien celui qu'Aristote avait sous-entendu ? 
Il nous serait permis d'en douter si nous n'avions, pour asseoir 
notre conviction, le témoignage de l'un des plus pénétrants inter- 
prètes du Stagirite, de Simplicius. 

Simplicius, commentant le texte que nous avons cité, écrit 
ceci l : 

« Si l'on prétendait que c'est autour de son centre même que le 
Ciel se meut, on affirmerait, semble-t-il, une chose impossible ; le 
centre, en eflet, n'est autre chose que le terme d'un corps ; il ne 
peut demeurer immobile lorsque se meut le corps dont il est le 
terme ; le centre n'a point d'existence par lui-même ; puis donc 
que le centre ne peut être immobile, le Ciel ne saurait tourner 
autour de lui. » 

Non seulement Simplicius interprète de cette manière la pensée 
d'Aristote, mais il nous apprend que cette interprétation était aussi 
celle d'Alexandre d'Aphrodisias et de Nicolas de Damas ; il nous 
est donc permis de croire que ces réflexions, pour étranges 
qu'elles nous paraissent, sont conformes aux intentions du Stagi- 
rite. 

Le passage de Simplicius que nous venons de rapporter est pré- 
cédé de ces lignes : « Tout corps animé d'un mouvement de rota- 
tion possède, en son centre, un corps immobile autour duquel il 
tourne. C'est, en eflet, une proposition universellement vraie : 
Toutes les fois qu'un corps se meut de mouvement local, il existe 
nécessairement quelque chose fixe vers laquelle ou autour de 
laquelle ce corps se meut ; cela est démontré dans le livre Du 
mouvement des animaux ». 

Cet appel aux théories exposées dans le livre Du mouvement des 
animaux n'a point été, d'ailleurs, imaginé par Simplicius ; celui-ci 
nous apprend qu'Alexandre d'Aphrodisias invoquait également ces 
théories afin de prouver que le mouvement du Ciel requiert un 
corps central immobile. 

Les commentaires au De Cselo d'Aristote qu'Alexandre avait 
composés sont aujourd'hui perdus ; ceux de Simplicius nous ont 
été conservés ; entre ceux-là et ceux-ci se placent, dans le temps, 
les Paraphrases de Thémistius. 

Nous ne possédons plus le texte grec de la Paraphrase sur le 
De Cœlo que Thémistius avait rédigée ; mais cette Paraphrase avait 
été traduite en arabe, probablement sur une version syriaque ; 
de l'arabe, elle fut transcrite en hébreu ; enfin, au xvi c siècle, un 

i. Simplicii In Arisfolelis libres de Cœlo cornmentarii , lib. II, caj). III; 
éd. Karstcn, p. 178, col. b ; éd. Heiberç-, p. 398. 



LA PHYSIQUE d'àRISTOTE *2"2IÎ 

médeciD juif de Spolète, Moïse Alatino, mit en latin la version 
hébraïque '. 

Or, à l'imitation d'Alexandre, dont il s'inspire souvent, Thémis- 
tius appuie l'immobilité de la Terre de raisons empruntées au traité 
Du mouvement des animaux. 

« II est nécessaire, dit-il -, que la vie du Ciel, qui est son mou- 
vement de rotation, soil perpétuelle. Mais toute rotation et, en 
général, tout mouvement, se font sur quelque chose qui demeure 
absolument immobile. En effet, en ce que nous avons dit du mou- 
vement des animaux, nous avons vu que ce qui demeure en repos 
et immobile ne saurait faire partie de ce qui se meut sur ce ternie 
fixe. Si, en effet, une partie du Ciel mobile demeurait en repos, le 
mouvement naturel de la substance céleste serait dirigé vers cette 
partie qui demeure en repos ; le mouvement du Ciel serait alors 
un mouvement rectiligne vers ce terme, et non pas un mouvement 
circulaire autour de ce terme. » 

Les trois plus célèbres commentateurs grecs d'Aristote s'accor- 
dent donc en cette affirmation : Lorsque le Stagirite démontre, dans 
son Ilspl Oùpavoj, que le mouvement du Ciel requiert l'existence 
d'une terre immobile, il appuie implicitement sa déduction aux 
principes qu'expose le livre Du mouvement des animaux. L'exem- 
ple d'Alexandre, de Tbémistius et de Simplicius fut, d'ailleurs, 
suivi au Moyen Age, d'abord par Averroès, puis par une foule de 
commentateurs. 

Kien de moins justifié, cependant, que ce rapprochement entre 
la théorie, exposée au De Cado, que nous venons d'analyser et les 
propositions cpie l'on trouve au livre Du mouvement des ani- 
maux. 

L'auteur de ce livre — plusieurs pensent que ce n'est point 
Aristote — établit, tout d'abord, cette première vérité ' : Pour 
qu'un animal puisse mouvoir une partie de son corps, il faut 
qu'une partie de ce corps demeure fixe et serve d'appui aux orga- 
nes qui déplacent la première. « Mais, ajoute-t-il, il ne suffit pas 
cpie l'animal trouve en lui-même une partie immobile ; il faut 

i. Themistii Peripatetici lucidissimi Paraphrasis in libros quatuor Aristo- 
telis de Cœlo nunc primum in lucein édita. Moyse Alatino Hebra'o Spoletino 
medico ac philosophe) interprète . Ad Aloysium hstenseni Card. amplissimum. 
Cum privilégie Venetiis, apud Simonem (ialignanum de Karera, MDLXXIIL 
— Themistii In libros Ari&totelis de Caelo paraphrasis, hebraïce et latine. Ëdidit 
Samuel Landauer. Berolini, MCM1I. 

2. Themistii, Op. land., lit). Il; éd. Alatino, fol. 27, recto; éd. Landauer, 

P-97- 

A. Aristote, Du mouvement des animaux, 11 (Amstotblis Opéra, éd. Didot, 
t. 111, p. 5i 8 ; éd. Bekker, vol. I, p. 608, col. b). 



22 ï LA. COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

encore qu'il trouve, hors de lui, quelque chose qui demeure fixe et 
en repos. Et c'est là une proposition bien digne de l'attention des 
savants ; elle s'applique non seulement au mouvement des ani- 
maux, mais encore au mouvement et au transport par impulsion 
de toute espèce de corps ; de même, en effet, il faut qu'il existe 
quelque chose d'immobile partout où un corps doit être mû. » 

Ce qu'Aristote ou l'auteur, quel qu'il soit, de cet écrit entend 
affirmer, c'est la nécessité d'un support fixe auquel s'appuie l'or- 
gane ou l'instrument qui doit pouss-er le corps à mouvoir. L'exemple 
choisi ne laisse aucun doute à cet égard : Un homme qui se trouve 
en un bateau aura beau faire tous les efforts qu'il voudra sur les 
parois de ce bateau, il ne le mettra pas en mouvement ; s'il est sur 
la rive immobile, il lui suffira de pousser légèrement le bord ou le 
mât pour ébranler la barque. 

Entre cette nécessité d'un point d'appui pour le moteur qui doit 
mouvoir un corps et la nécessité, affirmée par Aristote, d'une 
masse fixe au centre d'un corps qu'anime un mouvement de rota- 
tion, on ne peut raisonnablement admettre le rapport qu'Alexan- 
dre, Thémistius et Simplicius ont cru reconnaître . La suite même 
du livre Du mouvement des animaux fait d'ailleurs évanouir jus- 
qu'à la moindre trace de ce rapport. L'auteur y parle longuement 1 
de l'immobilité de la terre et du mouvement du Ciel ; mais c'est 
pour réfuter l'erreur de ceux qui voudraient attribuer le mouve- 
ment du Ciel à un moteur prenant sur la terre son point d'appui 
fixe. Partant, si le mouvement du Ciel requiert l'existence d'une 
terre immobile, ce n'est point en vertu du principe général que 
pose le traité Du mouvement des animaux ; l'auteur de ce traité 
s'inscrirait en faux contre l'argumentation qui, de ce principe, 
tirerait cette conséquence ; Alexandre, Thémistius et Simplicius 
ont sûrement méconnu la pensée de cet auteur. 

A les bien prendre, donc, les propositions formulées au traité 
Du mouvement des animaux n'ont rien à faire avec la question 
qui nous occupe ; il convenait cependant de les mentionner, car 
les commentateurs les invoqueront souvent en l'examen de cette 
question. 

Le texte de Simplicius, que nous avons cité, contient autre chose 
que cette allusion peu justifiée au traité Du mouvement des ani- 
maux; il nous découvre le principe qui, sans être formellement 
énoncé, se trouve sous-entendu par tout le raisonnement d'Aris- 
tote. 

i. ArISTOTE, Op. laud., III (àriStôtëlis Opéra, éd. Didot, t. II, pp. 5 18-519, 
éd. Bekker, vol. I, p. 699, coll. a et, h). 



i.v PflYSlgl i i» AHiMitii; ^-j,, 

Nous ne pouvons juger qu'un corps est animé <le tel ou tel 
mouvement ou qu'il demeure immobile, si nous ue comparons ses 
étals successifs à un autre corps que nous savons ou que nous 
supposons être immobile, et qui nous sert de repère. Transpor- 
tant à la réalité même celte condition qui s'impose à notre juge- 
ment, Aristote admet qu'un corps ne saurait se mouvoir de mou- 
vement local s'il n'existe un autre corps immobile qui soit le lieu 
du premier 1 . Le Ciel, par exemple, ne peut être animé d'un 
mouvement de rotation s'il n'existe, dans la réalité, un terme 
immobile par rapport auquel il nous soit possible de constater 
cette rotation; la terre est ce terme. 

L'étude du mouvement local exige, avant toutes choses, que l'on 
tasse réponse à ces deux questions : 

Quel est le terme fixe auquel seront rapportées les positions 
successivement occupées par le mobile ? 

Quelle est l'horloge destinée à marquer le temps où le mobile 
occupe chacune de ces positions ? 

A ces deux questions, la Physique d 'Aristote donne des répon- 
ses parfaitement déterminées : 

La terre est nécessairement en repos, en sorte que les mouve- 
ments rapportés à la terre sont les mouvements absolus. 

Le temps est déterminé d'une manière absolue par le mouve- 
ment diurne de la sphère des étoiles iixes, qui est une rotation 
nécessairement uniforme. 

De ces deux propositions, celle-ci est fournie directement, et 
celle-là indirectement, par un même principe qui domine toute 
la Physique d'Aristote, mais qui n'est pas tiré de cette Physique, 
par un principe qui joue, en cette doctrine, le rôle d'un axiome 
indiscutable et autorisé par ailleurs. Ce principe est le suivant : 
La substance céleste est éternelle, incapable de génération, d'al- 
tération et de corruption ; partant, le seul mouvement qui lui 
convienne est le seul qui se puisse poursuivre indéfiniment en 
demeurant toujours identique à lui-même, c'est-à-dire le mouve- 
ment de rotation uniforme. 

Cet axiome, Platon L'admettait aussi bien qu'Aristote, et tous 
deux l'avaient sans doute reçu des Écoles pythagoriciennes. 11 ne 
dominait pas seulement la théorie péripatéticienne du temps et 
du mouvement ; il était encore le fondement de toute l'Astronomie 
antique. Ainsi la Science hellène tout entière nous apparaît portée 
par un enseignement de la Théologie, parle dogme de la divinité 
des astres. 

i. \ ide supra, p. 200 et pp. 204-200. 

DUHEAl 15 



226 LA LOSÀIOLOGIE HELLÉNIQUE 



2. 



La circulation môme de l'orbe suprême exige qu'il y ait, au cen- 
tre du Monde, un corps pesant et immobile. « Il faut donc ' que la 
terre existe ; elle est ce corps qui demeure immobile au centre. 
Pour le moment, nous supposerons cette immobilité, elle sera 
démontrée plus tard. » 

Ces derniers mots nous annoncent qu'Aristote ne se contentera 
pas, pour démontrer que la terre est immobile, de l'argumenta- 
tion que nous venons de rapporter. Il consacre, en effet, à établir 
cette proposition, une lionne partie de l'un des chapitres 3 du Ilspl 
Oùpavoû. 

Prenant, tout d'abord, comme un fait l'existence d'une terre 
pesante, le Stagirite démontre, par les principes de la Physique, 
que cette terre ne saurait être mue d'un mouvement circulaire 
perpétuel, « soit qu'on veuille, comme certains le prétendent, que 
ce mouvement soit analogue à celui d'une planète, soit qu'on 
veuille le réduire à un mouvement de rotation autour de l'axe du 
Monde. » 

Ce mouvement circulaire, en effet, ne saurait être un mouve- 
ment naturel à la terre ; chacune des parties de la terre, lors- 
qu'elle est rendue libre, se meut de mouvement rectiligne vers 
le centre du Monde ; le mouvement qui est naturel à chaque par 
tie doit aussi être naturel au tout, en sorte que la terre, prise en 
son ensemble, a certainement pour mouvement naturel le mouve- 
ment rectiligne et dirigé vers le centre qui caractérise les corps 
graves. Mais Aristote a posé 3 comme vérité certaine qu'une sub- 
stance simple ne pouvait avoir pour mouvement naturel qu'un seul 
mouvement simple ; à la terre, élément simple, ne sauraient appar- 
tenir, en même temps, deux mouvements naturels simples, le 
mouvement pectiligne et le mouvement circulaire. Si donc la terre 
se mi > 11 1 de mouvemenl circulaire, c'est que ce mouvement est, en 
elle, par violence ; mais alors, il ne saurait durer perpétuellement ; 
("est encore, en effet, une des propositions essentielles de la Phy- 
sique; péripatéticienne, que tout ce que la violence engendre con- 
trairement à la uature doit, tôt ou tard, prendre fin, en sorte que 
La nature reprenne son cours normal : « Une chose qui subsiste 

i. Aristote, De Cœlo lib. il, cap. III (Amstotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. .')()••.; éd. Bekker, vol. I, |>. 286, col. a). 

2. Aristote, De Cœlo lib. II, <;iji. XIv (Abistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
pp. 407-408; éd. Bekker, vol. I, pp. 2<j(i, col. a-298, col. a). 

3. Vide supra, § IV, pp. 171-172. 



I.A l'insinl I I) 'a!1IS|iH I, 211 

par violence ' < v t contre nature ae peut pas être éternelle, car 

['ordre du Monde est éternel, — A'.o-:: o'jy OÏÔW actSlQV 3'.vv.'., [j'.v.'.rjy 
y' oufffltv Kflti ~aca »y<yiv ' T) Bé y; TQW Kocraou fiçlfi flUOléç îtt'.v. >> 
La terre donc ne se inetil point de mouvement circulaire. 

Une autre raison de Physique semble au Stagirite capable de 
justifier La même conclusion. 

Hors la sphère des étoiles lixes, tous les orbes célestes se meu- 
vent non pas d'un seul mouvement de rotation, mais de deux ou 
plusieurs rotations qui se composent entre elle g, Cette loi devrait 
s'étendre à la terre ; « in terre donc, elle aussi, soit quelle 
tourne autour du centre du Monde, soit qu'on In place au centre 
du Monde, devrait nécessairement se mouvoir de deux rotations 
différentes » ; on ne pourrait admettre l'hypothèse trop simple de 
ceux qui lui attribuent un seul mouvement de rotation diurne 
autour d'un axe passant par son centre. 

« Mais alors, il se produirait nécessairement des mouvements et 
des changements de position des étoiles fixes, Or cela ne semble 
pas avoir lieu ; une même étoile se lève toujours au même endroit 
et se couche toujours au même endroit. » Un tel raisonnement 
devait sembler légitime à Aristote et à ses contemporains ; bien 
éloignés de concevoir l'immensité des distances qui séparent la 
terre des diverses étoiles fixes, ils ne pouvaient penser qu'un 
mouvement semblable, par exemple, à celui que Philolaus attri- 
buait à la terre, n'engendrât pour les étoiles aucune parallaxe 
sensible. Cette absence de parallaxe était assurément l'un des 
arguments les plus puissants que les anciens pussent opposer à 
toute hypothèse qui plaçait la terre hors du centre du Monde et 
la faisait mouvoir autour de ce centre ; aussi, lorsque nous verrons 
Aristarque proposer de faire mouvoir la terre autour du Soleil 
placé au centre du Monde, le verrons-nous, en même temps, recu- 
ler extrêmement la sphère des étoiles fixes, afin que, du centre de 
la terre, une étoile déterminée soit toujours vue sensiblement 
dans la même direction, en dépit du mouvement de ce centre. 

3. 

Le dernier des arguments que nous venons de rapporter l'ait 
appel non seulement aux principes de la Physique péripatéti- 
cienne, mais encore à l'observation, puisqu'il invoque l'absence de 
parallaxe pour les étoiles fixes. Une nouvelle preuve semble, plus 

i . Aristote, loc. cit. 



228 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

directement encore, étayée par l'expérience. Que d'un endroit 
marqué, on jette une pierre autant de fois que l'on voudra ; on 
verra toujours cette pierre retomber exactement à la place d'où 
elle a été verticalement lancée ; en serait-il ainsi si la terre s'était 
mue pendant le temps que la pierre a cessé de reposer à sa sur- 
face ? 

Cette preuve, nous le savons aujourd'hui, est sans valeur ; la 
vitesse initiale de la pierre n'est pas seulement la vitesse verticale 
et dirigée de bas en haut que l'observateur lui a imprimée en la 
lançant ; il faut y joindre la vitesse dont cet observateur, lié à la 
terre, était animé ; la composition de ces deux vitesses initiales 
explique pourquoi la pierre retombe presque exactement au lieu 
d'où elle a été jetée. Mais que de siècles et que d'efforts il a fallu 
pour substituer un raisonnement exact à l'argumentation fautive 
d'Aristote ! Galilée lui-même n'y est pas entièrement parvenu et 
il a laissé à Gassendi la gloire de découvrir la solution exacte de 
ce problème. Longtemps donc la preuve expérimentale donnée 
par Aristote restera l'un des arguments invoqués avec confiance 
par les tenants de l'immobilité de la terre. 

4. 

Le mouvement des cieux exige qu il y ait au centre du Monde un 
corps pesant et immobile ; la Physique démontre que la terre ne 
peut pas être mue de mouvement circulaire ; l'expérience prouve, 
d'ailleurs, qu'en fait, elle ne se meut pas ; ce n'est pas encore 
assez ; nous sommes assurés de l'immobilité terrestre, nous en 
connaissons le to Su ; il nous faut maintenant connaître la cause 
qui maintient cette immobilité, il nous en faut découvrir le to 
8i6ti. 

Avant Aristote, d'autres physiciens ont tenté de donner la raison 
pour laquelle la terre demeure immobile au milieu du Monde ; 
ils n'y sont pas parvenus, au gré du Stagirite qui se montre sévère 
pour leurs insuffisantes explications '. 

Certains ont dit que la Terre demeurait immobile au milieu du 
Monde par raison de symétrie (ûtà t/jv oaowTTiTa) ; « tel Anaximan- 
dre parmi les anciens », dit Aristote ; tel Platon parmi les moder- 
nes, aurait-il pu ajouter. Mais cette raison ne saurait suffire à 
rendre compte du repos de la terre au centre du Monde ; elle 

i. Aristote, De Cwlo lib. II, cap. XIII (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
pp. 4<>5-4o6 ; éd. Bekker, vol. I, pp. 293, col. a-296, col. a). 



LA PHYSIQ1 I d'aBISTOTE 239 

entraînerait l'immobilité de tout corps place au centre du Monde, 
quelle que fût la nature de ee corps ; par raison de symétrie, du 
feu placé au centre du Monde y demeurerait immobile aussi bien 
que la terre. 

Empédocle prétendait que la rotation du Ciel maintient la terre 
immobile, de même que la rotation empêche la chute de l'eau que 
contient un vase tourné en fronde. Mais s'il en est ainsi, c'est par 
violence que la terre repose au centre du Monde ; selon le prin- 
cipe si souvent invoqué par la Mécanique péripatéticienne ', c'est 
aussi par violence qu'une partie de la terre se portera vers le 
centre lorsqu'elle en sera écartée ; or nous observons que les 
graves ne tombent pas par violence, mais de mouvement naturel. 

Le double principe de Mécanique dont nous venons d'invoquer 
la première partie nous donne, par sa seconde partie, l'explica- 
tion du repos terrestre ; c'est parce que la terre, lorsqu'elle est 
écartée du centre du Monde, s'y porte par mouvement naturel, 
qu'elle demeure naturellement immobile autour de ce centre ; 
nous avons vu, au précédent paragraphe 2 , comment les parties de 
la terre se distribuaient autour du milieu du Monde de telle sorte 
que leurs poids se fissent mutuellement équilibre ; cet équilibre 
entre les pesanteurs des diverses portions de la terre entraine 
l'immobilité de la terre entière ; dans la Dynamique péripatéti- 
cienne, en effet, il n'est rien d'analogue à notre principe d'inertie ; 
là où la force fait défaut, le mouvement, lui aussi, fait nécessaire- 
ment défaut. Ainsi s'achève cette démonstration de la fixité de la 
terre au centre du Monde, à laquelle Aristote semble avoir attaché 
un prix tout particulier et qui devait, pendant de longs siècles, 
ravir l'adhésion de la plupart des astronomes et des physiciens. 

L'immobilité de la terre, d'ailleurs, complète de la manière la 
plus harmonieuse le système des mouvements célestes 3 . 

Tous ces mouvements dérivent du premier Moteur immobile qui 
est le Bien suprême. Ce premier Moteur meut, nous l'avons vu \ 
à titre de cause finale ; connu par les intelligences célestes, il est 
désiré par elles et elles meuvent vers lui les orbes auxquelles elles 
sont préposées. Le ciel suprême, l'orbe des étoiles fixes, qui est 
le corps le plus voisin du premier Moteur, est mû vers lui d'un 
mouvement unique ; les cieux qui viennent ensuite tendent vers le 



i . Vide supra, § XII, p. 207. 
2. Vide supra, § XIV, pp. 216-217, 

,'!. AiusTOTE, De Cœlo lil>. Il, cap. XII (Aiustotems Opéra, éd. Didot, l. II, 
pp. 4 OI -4° 2 ; çd. Bekker, vol. I, pp. 291, roi. b-293, col. a). 
4. Vide supra, 5 VI. pp. 175-170. 



230 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

souverain Bien par une marche compliquée que composent plu- 
sieurs rotations simples ; la terre, enfin, qui est, de tous les corps 
de la nature, le plus éloigné du premier Moteur, demeure eu une 
constante immobilité. 



XVI 

LA PLURALITE DES MONDES 

Les notions de mouvement naturel et de lieu naturel sont à la 
base de tous les raisonnements qu'Aristote a développés touchant 
la pesanteur et la légèreté, touchant la figure, la position et l'im- 
mobilité de la terre ; elles ne jouent pas un rôle moins important 
dans un autre problème que le Stagirite s'attache à résoudre, le 
problème de la pluralité des mondes ; et peut-être n'est-il point, 
dans toute sa Physique, de problème où se marque mieux le sens 
exact qu'il attribuait à ces deux notions. 

« Nous entendons en général le mot Ciel (OupàVoç) », dit Aris- 
tote 1 , « au sens de Tout, d'Univers ("OXov xal f o ITàv) ». Dans son 
traité /)// Ciel, il démontre, tout d'abord, que l'Univers est limité ; 
puis, tout aussitôt, il aborde 2 cette question : « Y a-t-il plusieurs 
cieux, c'est-à-dire plusieurs univers ? » Cette question, il la résout 
par la négative et, pour justifier sa solution, il fait appel à deux 
principes. 

Du premier principe, nous l'avons entendu maintes fois invoquer 
l'autorité. Ce principe consiste à distinguer le repos naturel et le 
mouvement naturel du repos violent et du mouvement violent. 
Nulle part ailleurs, en ses écrits, ne se trouvent aussi nettement 
formulés les deux axiomes qu'il emploie si volontiers dans Ses 
déductions, et qui sont les suivants : 

I" Siun corps peut, sans aucune violence, demeurer immobile 
en un lieu, qui est alors son lieu naturel, lorsqu'on le placera 
hors de ce lien, il se portera vers lui par nature ; et réciproque- 
inenl, si un corps se porte de nioiivemenl naturel vers un certain 
lien, c'est que c'est son lieu naturel, où il demeurerait immobile 
sans qu'aucune violence eût à l'y contraindre. 

Ainsi le lieu naturel du l'eu est la région qui se trouve immédia- 

i. \iiisrnri:, De Cœlo lib. I. cap. IX (AmsTortxis Opéra, é(b Diilot, I. II, 
p. 382 ; éd. Bekkei 4 , vol. I, |> 278, col. b). 

2. Uustote, De Cœlo lii>. I, cap. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
pp. 378-380; éd. Bekker, vol. II. pp. 276, coll.â*p. 277) Cdl. !>)• 



LA PHYSIQUE D'àBISTOTE '2'U 

tement au-dessous de L'orbe de La Lune ; si L'on place du Peu hors 
de ce Lieu, par exemple sur La terre, i! montera naturelle me ni 
\<ms L'orbe de la Lune. I><> même, une masse de terre se porto 
naturellement vers Le centre du Monde ; c'est donc Là qu'es! Le 
lieu de son repos nature] ; aux trois derniers paragraphes, nous 
avons vu commentée corollaire servait de point de départ à l'ex- 
plication de la figure, de la situation et de l'immobilité de la 
terre. 

2° S'il faut exercer une violence sur un corps pour le tenir 
immobile en un certain lieu, ce corps, placé hors de ce lieu, ne se 
portera pas vers lui sans violence. 

Un fragment de terre, par exemple, ne demeurerai! pas immo- 
bile au voisinage de l'orbe de la Lune, à moins d'y être détenu 
par une certaine violence ; si donc on le place à la surface du 
globe terrestre, il ne montera pas, à moins d'y être poussé par 
quelcpie puissance étrangère à sa nature. 

Le second des principes auxcpiels Aristote appuie sa démons- 
tration est le suivant : 

S'il existe un monde hors celui que nous connaissons, ce monde 
doit être formé d'éléments spécifiquement identiques à ceux qui 
composent le nôtre. Il ne saurait être formé d'éléments que l'on 
pourrait bien nommer terre, eau, air, feu, mais qui, sous cette 
similitude purement verbale, seraient essentiellement différents de 
notre terre, de notre eau, de notre air, de notre feu. S'il en était 
ainsi, en effet, ce monde-Là n'aurait avec le nôtre, lui aussi, qu'une 
analogie toute verbale ; ce ne serait pas, en réalité, un second 
monde. Il faut donc que la terre de ce monde-là ait même espèce 
(ISéot) que la terre de ce monde-ci ; et l'on en peut dire autant de 
l'eau, de l'air et du feu. 

Chacun des éléments du second monde, ayant même espèce 
que l'élément correspondant du premier, aura aussi même puis- 
sance (Stivacjxtç) ; par exemple, puisque la terre, dans notre monde, 
cberche naturellement à en gagner le centre, son mouvement 
naturel, dans le second monde, tendra aussi au centre de ce 
monde ; de même, la nature du feu le portera toujours à s'éloi- 
gner du centre du monde au sein duquel il se trouve. 

Fort de ces dv\w principes dont le second, il faut bien le recon- 
naître, ne tient que par un lien assez lâche à l'ensemble de sa 
Physique, Aristote entreprend de prouver que l'existence simul- 
tanée de deux mondes est une absurdité. 

La terre du second inonde a même espèce que la terre du pre- 
mier ; elle est donc en puissance îles mêmes formes et du même 



232 LA COSMOLOGIE BELLÉNIQUE 

lieu ; en d'autres termes, elle a même lieu naturel ; si on la pla- 
çait au centre du premier monde, elle y demeurerait immobile 
sans aucune contrainte ; dès lors, placée sans contrainte hors de 
ce lieu, au sein du second monde par exemple, elle doit se porter 
vers ce lieu par mouvement naturel ; or, il faut pour cela qu'elle 
s'éloigne du centre du second monde, ee qui implique contradic- 
tion, car nous avons vu que le mouvement naturel de la terre au 
sein du second monde consistait à s'approcher du centre de ce 
monde. 

Au sujet du mouvement du feu, on peut répéter des considéra- 
tions analogues ; elles justifient la même conclusion : la coexis- 
tence de deux mondes estime absurdité. 

A cette argumentation d'Aristote se peut opposer une doctrine 
qui semblerait beaucoup plus plausible à nos modernes habitudes 
d'esprit : Une portion de terre a tendance à se mouvoir à la fois 
vers le centre du premier monde et vers le centre du second ; en 
l'un comme en l'autre de ces deux centres, elle occuperait son 
lieu naturel ; mais la tendance qui la porte vers un centre varie 
d'intensité avec sa distance à ce centre ; lorsque cette distance 
croît, la puissance de cette tendance s'affaiblit ; des deux tendan- 
ces qui portent celte masse de terre vers les centres des deux 
mondes, la plus forte est celle qui a trait au centre le plus voisin; 
c'est elle qui l'emporte et entraine le corps. 

Cette doctrine était courante, sans doute, au temps d'Aristote 
car, sans même s'attarder à l'exposer, le Stagïrite prend soiu de 
la réfuter. Arrêtons-nous un instant à cette réfutation ; elle touche 
au point essentiel du sujet qui nous occupe. 

11 est déraisonnable de prétendre qu'un corps grave se porte au 
centre du Monde d'autant plus fortement qu'il est plus voisin de 
ce centre ; ce qui le fait tendre vers ce centre, c'est sa nature 
même (cpOo-t,;) ; il faudrait donc admettre que la nature d'un grave 
varie selon la distance plus ou moins grande qui le sépare de son 
lieu naturel ; mais en quoi cette distance peut-elle importer à la 
nature du corps? Deux graves inégalement distants du centre du 
Monde sont l>i<Mi différents pour notre intelligence ; mais ils sont 
spécifiquement identiques : « To 8' elSoç to auTO. » 

Cette réponse d'Aristote, si contraire soit-elle à nos modernes 
habitudes d'esprit, n'en découle pas moins très logiquement des 
principes de la Physique péripatéticienne. Un corps est grave 
Lorsqu'il est, par nature, en puissance du centre du Monde, qui est 
son Lieu naturel ; éloigné ou rapproché de ce centre, il est tou- 
jours en puissance de s'y loger, et cette puissance n<> saurait com- 



LA PHYSIQUE d'aWSTOTE 233 

porter de degrés ; elle peut seulement prendre fin lorsque le corps 
est, d'une manière actuelle, au rentre du Monde. 

D'ailleurs, il est aussi peu sensé de prétendre qu'un même élé- 
ment, la terre par exemple, peul admettre deux lieux naturels, de 
même espèce, mais numériquement distincts ; que ce grave peut 
tendre, à la fois, vers le centre de ce inonde ci et vers le centre 
de l'autre monde ; à L'espèce unique, à la nature unique de cet 
élément, doit correspondre une puissance à résider en un lieu 
unique, une tendance vers un lieu naturel unique, non seulement 
d'une unité spécifique, mais aussi d'une unité numérique. 

Ce principe entraîne une nouvelle conséquence. 

En dehors de la sphère étoilée qui borne notre monde, peut-il 
se trouver un corps quelconque? Non, répond le Stagirite à celle 
question ' ; hors de la dernière sphère, un corps ne peut demeu- 
rer ni naturellement ni par violence. 

Un élément ne saurait avoir son lieu naturel au dehors de la 
sphère suprême, car il a déjà son lieu naturel dans la cavité qu'en- 
toure cette sphère et, nous venons de le voir, un même élément 
ne peut admettre deux lieux naturels. D'ailleurs, étant composé 
d'éléments, aucun mixte ne peut être naturellement situé là où 
aucun élément n'a son lieu naturel. 

Un corps ne peut, non plus, se trouver hors des bornes de notre 
Monde par l'effet de quelque violence ; un corps, en effet, est en 
un lieu par violence lorsque ce lieu convient naturellement à 
quelque autre corps ; mais on vient de prouver qu'aucun corps 
n'avait son lieu naturel à l'extérieur de la dernière sphère céleste. 

Ainsi, hors des limites du Monde, il n'y a actuellement, et il ne 
peut y avoir aucune portion de matière. Qu'y a-t-il donc? Le 
vide ? Pas davantage ; le nom de vide désigne un lieu qui ne con- 
tient pas de corps, mais qui pourrait en contenir un ; or aucun 
corps ne pourrait se trouver hors de la dernière sphère. Par delà 
cette sphère, donc, il ri 1/ a pas de lieu. 

Il n'y a pas davantage de durée, car il n'y a rien de corporel, 
partant rien qui soit susceptible d'altération ni de changement. 
Or, là oi'i aucun changement n'est possible, il n'y a jamais passage 
de la puissance à l'acte, i! n'y a jamais mouvement. Avec, le mou- 
vement disparait le temps, qui ne peut être mesuré que par le 
mouvement. 

Le Monde comprend ainsi dans son sein toute la matière actuel- 
lement existante : «'El; à-v/rr,; yàp sors, -r^ owcsiaç uXtjç o -àc 

i. AiusTOTE, Di Cœlo lili. I. cap. IX (Aiustotelis Opéra, éd. Didot, t. II. 
pp. 38o-383 : éd. Bekkpr, vol I. |>|>. "'77, col, h-^70, roi. In. 



23 i LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

KÔG-uoç ». Par là-même, il comprend toute la matière qui a jamais 
existé comme toute celle qui est possible ; caria matière es! eu 
puissance de toutes les transformations, mais elle ne saurait être 
ni créée ni détruite. En sorte que le Monde n"est pas seulement 
unique actuellement ; il est encore unique dans le temps ; aucun 
monde ne Ta précédé, aucun monde ne le suivra, car le Ciel est 
un, permanent et parfait : « 'AXV tlç xal [xévo^ xal téXètoç ojtoç 
0ùiav6ç £7~',v ». 

L'argumentation d'Aristote peut servir à réfuter certaines doc- 
trines dont il ne fait pas explicite mention, mais auxquelles il son- 
geait peut-être. 

« Héraclide du Pont, nous dit Stobée l , et les Pythagoriciens 
prétendent que chacun des astres constitue un monde, qu'il con- 
tient une terre entourée d'air et que le tout est plongé dans l'éther 
illimité ; les mêmes doctrines sont exposées dans les hymnes orphi- 
ques, car ceux-ci font un inonde de chacun des astres. » 

En affirmant que la terre a un lieu naturel unique, Àristote con- 
tredisait à ces doctrines selon lesquelles chaque astre contenait une 
terre ; sa réfutation de la pluralité des mondes allait à l'encontre 
des opinions que les GopernicainS devaient un jour reprendre. 



XVII 

LA PLURALITÉ DES MONDES SELON SIMPLICIUS ET SELON AVERROÈS 

Au cours de cet exposé de la Physique d'Aristote, nous avons 
évité, la plupart du temps, de mentionner les opinions des Grecs 
ou des Arabes qui ont commenté cette Physique ; nous avons 
cherché à mettre le lecteur au contact immédiat de la pensée du 
Stagirite. Ici, nous ferons exception à cette règle que nous nous 
étions imposée ; nous rapporterons les interprétations (pie Sim- 
plicius et Averroès ont données de l'argument péripatéticien 
contre la pluralité des mondes ; très différentes l'une de l'autre, 
ces deux interprétations serviront à préciser ce qu'Aristote enten- 
dait par lien naturel et par tendance vers ce lieu ; en outre, 
elles nous feront mieux connaître Les doctrines divergentes* entre 
Lesquelles les docteurs «le la Scolastique chrétienne ont eu à faire 
choix. 

(l'est p&r sa nature même, a dit Aristote, qu'un grave tend au 

i. JoaNNis Stobi'.i EolocfaPtim phy&iôarutn cap. XXIV; éd. Meineke, t. I, 



LA l'MVSIi.il K d'aIUSIOTK 286 

centre du Monde ; cette nature ne change pas lorsque vient à 
changer la distance qui sépare ce grave de sou lieu naturel ; donc 
la grandeur de cette distance n'influe pas sur la tendance qui 
pousse un corps pesant vers son lieu. En d'autres termes, Je poids 
d'un corps ne varie pas en intensité lorsqu'on place ce corps 
plus ou moins près du centre commun des graves. (Test ainsi, 
semblc-t-il, que doit être comprise la pensée d'Aristote ; et c'est 
bien de la sorte qu'elle a été interprétée par divers commenta- 
teurs. 

SimpliciUs paraît lui avoir attribué un autre sens. Voici, en 
effet, ce qu'il écrit ', dans ses Côinmeniaifes <m Traité du Ciel, à 
propos du texte qui nous occupe : 

« L'auteur [Aristotel expose et réfute une instance que Ton 
pourrait objectera, ce qu'il dit ; elle consiste à prétendre qUe la 
terre d'un autre monde ne se porterait pas naturellement au cen- 
tre de celui-ci, par l'effet de la trop grande distance ; dès lois 
tomberaient les contradictions qui ont été opposées aux tenants de 
la pluralité des mondes ; la terre de cet autre monde n'aurait plus 
à se mouvoir vers le haut ni le feu à se mouvoir vers le bas. Il est 
déraisonnable, répotid Aristote, de regarder la distance comme 
capable de supprimer les puissances propres des corps ; que les 
corps simples soient plus ou moins éloignés de leurs lieux natu- 
rels, la nature n'eu devient point autre ni, partant, leur mouve- 
ment naturel différent. En ce monde-ci, en effet, quelle propriété 
différente un corps possède-t-il selon qu'il est séparé de son lieu 
naturel par telle distance ou par telle autre? Celle-ci seulement : 
il commence à se mouvoir plus faiblement vers son lieu naturel 
lorsqu'il part d'une position plus éloignée, et il y a un rapport 
constant entre la faiblesse du mouvement et la grandeur de la 
distance. Mais que la distance soit plus grande ou plus petite, le 
mouvement demeure de même espèce. Si donc il existait des corps 
simples dans un autre monde, ils se mettraient en mouvement plus 
lentement que les corps situés en celui-ci, en proportion de leur 
plus grande distance ; mais l'espèce du mouvement qui leur est 
naturel n'en serait pas changée, car cette espèce résulte de leur 
substance même, et il serait déraisonnable de prendre la grandeur 
de la distance comme «anse de génération ou de corruption sub- 
stantielle. » 

Simplicius, ordinairement si perspicace à discerner et à expli- 
quer la véritable pensée d'Aristote, ne nous parait ici avoir saisi 

i. Simpucii /// quatuor Aristotelîs libros d6 Ccelo cotnntBntariî, lit) I, 
cap. VIII : (''<!. Karsten, p. ii5, coll. .1 el h : éd. lleilipr»-, pp. !>.V|->.V>. 



236 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ni cette pensée ni l'objection à l'encontre do laquelle elle était 
émise. 

Le commentateur athénien croit qu'à toute distance du centre 
du Monde, un corps grave se dirige vers ce centre tandis qu'un 
corps léger s'en éloigne ; ni l'existence de cette tendance ni sa 
direction n'éprouve quelque influence de la distance ; mais l'in- 
tensité de cette tendance varie avec la distance et lui est inver- 
sement proportionnelle ; cette dernière proposition, assurément, 
eût été niée par Aristote. 

Si l'on admet l'opinion de Simplicius, on pourra, semble-t-il, 
raisonner ainsi : S'il existe un monde hors du nôtre, une niasse 
de terre, placée au sein de ce monde, continuera à être portée 
vers le centre du nôtre, bien qu'avec une très faible gravité ; 
deux tendances solliciteront cette masse, l'une, faible, vers le 
centre de ce monde-ci, l'autre, forte, vers le centre de l'autre 
monde ; cette dernière l'emportera ; la masse de terre sera mue 
vers le rentre du monde où elle se trouve, non du nôtre. C'est 
assurément là l'objection qu' Aristote avait en vue de réfuter ; elle 
s'appuie précisément sur le principe, admis par Simplicius, mais 
rejeté par le Stagirite, que la gravité décroît lorsqu'on fait croître 
la distance du poids mobile au centre ; on ne trouve, dans l'exposé 
du commentateur athénien, aucune raison propre à combattre cette 
objection. 

Simplicius nous parait donc, en ce point, avoir méconnu la doc- 
trine d'Aristote ; Averroès semble, au contraire, en avoir saisi 
le sens exact. En ce qu'il a dit de cette doctrine, il a mérité, par 
s;i pénétration, ce titre de Commentateur par excellence que lui 
donnait la Scolastique chrétienne. 

Le philosophe de Cordoue expose ' très longuement, dans ses 
commentaires au De Casio, l'argumentation d'Aristote contre la 
pluralité des mondes ; lorsqu'il parvient au passage qui nous 
occupe, il s'exprime en ces termes 2 : 

« Aristote examine ensuite une objection On pourrait dire, 

en effet, (pie la terre de l'autre monde ne se meut pas vers le cen- 
tre de ce monde-ci ni inversement, bien que la terre soit de même 
nature dans les deux mondes; on pourrait dire qu'il en estde même 
des autres éléments. Si l'on prend, en effet, un corps formé de 
L'un (h- res éléments, il n'est pas à égale distance des lieux natu- 
rels semblables qui lui conviennent au sein de ces deux mondes, 

i. Averrois Cordubknsis ( lommentari 7 in Aristotelis quatuor libros deCcelo 
et Mundo ; in lib. I coin m. 76-100. 
?.. AvEHBOÈs, loc. cit., comm. Si. 



LA PBTSIQ1 E d'aRISTOTE 'l'tf 

et, bien <pi il demeure toujours Le même, il se meut \<-rs eelui de 
ces deux lieux naturels dont il est le plus voisin. Par exemple, la 
terre de noire monde est plus voisine (\u centre de ce même inonde 
que du centre de l'autre univers; aussi se meut-elle vers le pre- 
mier centre et non vers le second ; niais si elle se trouvait dans 
l'autre monde, elle se dirigerait vers le centre de ce monde-là, 
Ainsi donc, bien que sa nature demeurât toujours la même, cette 
terre sérail susceptible de deux mouvements contraires selon sa 
proximité ou son éloignemenl de deux lieux spécifiquemenl sem- 
blables, mais situés différemment ; elle pourrait se mouvoir [natu- 
rellement] soit dans le sens qui va du premier centre vers le 
second, soit dans le sens qui va du second centre vers le premier, 
bien que ces deux mouvements fussent opposés l'un à l'autre. 
Sans doute, l'élément, en tant qu'il est simple, ne peut se mou- 
voir de deux mouvements contraires ; mais cela devient possible 
par l'effet de la proximité ou de l'éloignement, car la proximité 
ou l'éloignement surajoutent quelque chose à la simplicité de sa 
nature ; en vertu de la complexité qui en résulte, ce même corps 
peut, à deux époques différentes, se mouvoir naturellement de 
deux mouvements opposés. 

» Aristote répond que ce discours n'est pas raisonnable. Les 
mouvements naturels des corps ne diffèrent les uns des autres 
que par suite des différences qui existent entre les formes sub- 
stantielles ; les différences qui peuvent survenir dans la relation, 
dans la quantité ou dans tout autre prédicament ne sauraient rien 
changer à ces mouvements ; or un changement de proximité ou 
d'éloignement n'atteint pas la substance. 

» Sachez, à ce sujet, que la proximité et l'éloignement n'ont 
aucune influence, si ce n'est dans les mouvements des corps qui 
se meuvent sous l'action d'une cause extérieure, car alors ces corps 
peuvent être proches ou éloignés de leur moteur. Aussi est-il 
opportun de prouver ici que les mouvements des éléments n'ont 
point leur cause hors de ces éléments. Cette proposition peut sem- 
bler évidente d'elle-même ; Aristote, toutefois, l'appuie de consi- 
dérations destinées à contredire ce que les anciens philosophes 
disaient du repos et du mouvement des éléments, de la terre en 
particulier; en effet, au repos et au mouvement de la terre, ces 
philosophes assignaient pour cause une attraction mutuelle 
entre la terre entière et son lieu naturel. Or il est manifeste 
qu'une masse de terre ne se meut pas vers la terre entière, quelle 
que soit la position du globe terrestre ; en effet, si c'était vers la 
terre entière que se meut une portion de terre, il en serait de ce 



2-'i(S LA COSMOLOGIE HELLÉMui IE 

mouvement comme du mouvement du fer vers l'aimant ; et, dès 
lors, il pourrait arriver qu'une portion de terre se mût naturelle- 
ment vers le haut » ; cela aurait lieu, par exemple, si la terre 
entière était placée au contact de l'orbe de la Lune, comme 
Aristote l'imagine quelcpie part. 

« Dès là que le mouvement de la terre vers le centre n'est 
point l'effet d'une attraction produite soit par la nature du lieu 
lui-même, soit par la nature du corps qui occupe ce lieu, qu'il n'est 
point non plus l'effet d'une impulsion provenant du mouvement 
du Ciel, il est clair que le raisonnement d' Aristote est concluant. » 

Le pivot du raisonnement d'Aristote, c'est, en effet, cette propo- 
sition, que le Commentateur formule si nettement : La pesanteur 
n'est l'effet ni d'une attraction émanée du centre du Monde ni 
d'une attraction émanée du corps grave qui occupe actuellement 
ce centre, (-le principe domine tout ce qu Aristote a écrit au sujet 
des mouvements naturels des corps sublunaires. 

Afin de bien marquer que le poids d'une masse de terre n'est pas 
une attraction, Averroès l'oppose à l'attraction que le fer éprouve 
de la part de l'aimant; il ne sera pas inutile, pour bien compren- 
dre toute la force de cette opposition, de savoir ce que le Commen- 
tateur de Cordoue enseignait au sujet des actions magnétiques ; il 
serait malaisé d'appuyer de textes formels, empruntés à x\ristote, 
l'opinion qu'il professait à cet endroit ; du moins peut-on dire 
qu'elle est parfaitement conforme à l'esprit de la Physique péri- 
patéticienne. 

Une action l par laquelle le corps attiré se meut tandis que le 
corps attirant est immobile, comme il advient du fer et de l'aimant, 
n'est pas, à proprement parler, une attraction ; elle ne l'estque par 
métaphore ; en réalité, l'aimant ne tire pas le fer, mais le fer se 
poilc vers l'aimant' comme le corps grave se porte vers son lieu 
qui est le centre du Monde. 

Entre le mouvement naturel du corps grave et le mouvemenl 
du fer vers L'aimant, il y a, toutefois, une différence : « Le corps 
qui tend à son lieu propre se meut égalemont vers ce lieu, soit qu'il 
s'en trouve rapproché, soit qu'il s'en trouve éloigné ». Averroès 
pense, au contraire, que la tendance du 1er à l'aimant diminue lors- 
que la distance augmente, et même que cette distance peut être 
assez grande pour que toute action disparaisse; et cela, parée que 
u le l'ei' ne 86 meiil point vers l'aimant, s'il ne se trouve affecté 
d'une certaine qualité qui provient de l'aimant C'est par cette 

i . Averhois Cobddben818 Commentarii in Arislotelis libros de physico auditu ; 
in lib. VHcomin. 10. 



I.A PHYSIQ1 I. I) AIUSTOTE Ï.W 

qualité que le fer devient apte à se mouvoir vers l;i pierre d'ai- 
mant ». 

Cette qualité, d'ailleurs, le fer la reçoit de l'aimant par l'inter- 
médiaire de l'air interposé ' ; l'aimanl altère d'abord l'air, de 
manière à lui communiquer une qualité particulière, et l'air, à 
son tour, communique au fer une qualité analogue. 

Il est intéressant de remarquer combien ces vues d'Averroès 
sur l'attraction magnétique ont d'affinité avec celles qui ont cours 
auprès des physiciens contemporains. Dès l'instant qu'un aimant 
es! amené en un certain lieu, il commence à déterminer, dans Pair 
qui entoure ce lieu, l'apparition d'une certaine propriété, la pola- 
risation magnétique ; la région où 1 air est polarisé s'étend gra- 
duellement aux dépens de celle où l'air n'est pas encore polarisé; 
la surface qui sépare ces deux régions l'une de l'autre se propage 
comme une onde lumineuse, et avec la môme vitesse. Lorsque 
cette onde magnétique atteint un morceau de fer doux, ce 1er se 
polarise à son tour et, tout aussitôt, ses diverses parties se trou- 
venl soumises à des forces qui le meuvent vers l'aimant. 

Averroès veut que toute action où un corps semble en mouvoir 
un autre à distance, et avec une puissance d'autant moins intense 
que la distance est plus grande, s'exerce de la même manière que 
l'action magnétique; à deux reprises, il en rapproche l'action par 
laquelle l'ambre frotté attire les fétus, et la Physique moderne 
souscrirait à ce rapprochement. 

Bon nombre de physiciens contemporains se montrent, d'ail- 
leurs, portés à admettre en sa plénitude l'opinion du Commenta- 
teur touchant les actions à distance ; au type fourni par les attrac- 
tions électromagnétiques, ils voudraient ramener toutes les actions 
et, en particulier, la gravitation universelle ; mais leur désir est 
encore bien loin de se voir réalisé. 

A ce type, au contraire, le Commentateur entend, comme Aris- 
tofe. soustraire la pesanteur et la légèreté, qu'il ne regarde pas 
comme des attractions ; et il affirme qu'elles ue dépendent pas 
comme de la distance qui sépare le mobile du lieu où il tend. 

Les pages qui composent ce Chapitre n'exposent pas toute la 
Physique d'Aristote ; elle n'en exposent même pas, tant s'en faut. 
toutes les doctrines essentielles ; presque seules, y ont été résu- 
mées les théories qui interviendront constamment dans les débats 
relatifs aux divers systèmes astronomiques. 

i. Averroès, Op laud., in lib. VIII co m m. 35. 



240 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Si incomplet, cependant, que suit cet exposé, il suffira peut-être 
à donner au lecteur une impression de ce qu'a été la philosophie 
péripatéticienne. L'humanité n'a jamais vu aucune synthèse dont 
l'ensemble ait autant d'unité, dont les diverses parties fussent aussi 
intimement reliées les unes aux autres. La partie logique de l'œu- 
vre d'Aristote étudie, avec une puissance de pénétration et une 
délicatesse d'analyse que l'on n'a pas dépassées, les règles selon 
lesquelles la Science doit être construite ; puis, selon ces règles, 
le reste de l'œuvre du Stagirite bâtit le prodigieux édifice où trou- 
vent place les doctrines spéculatives, Mathématique, Physique et 
Métaphysique, et les doctrines pratiques, Éthique, Économique 
et Politique. Le monument a l'inébranlable solidité d'un bloc et la 
pureté de lignes de la plus belle œuvre d'art. 

De la Physique d'Aristote, cependant, il ne restera pas pierre 
sur pierre. La Science moderne, pour se substituer à cette Physi- 
que, en devra démolir successivement toutes les parties ; sans 
doute, maint fragment, emprunté au monument antique, sera 
repris pour bâtir les murs du nouvel édifice ; mais avant de trou- 
ver place dans cet appareil pour lequel il n'avait pas été taillé, il 
lui faudra recevoir une tigure toute différente de celle qu'il affec- 
tait jadis ; et, bien souvent, il serait fort malaisé de le reconnaître 
à qui n'aurait pas suivi le travail de retouches successives auquel 
on l'a soumis. 

Dans cette Physique, nous avons distingué deux théories essen- 
tielles ; de ces deux théories, l'une ordonne le mouvement des 
corps éternels, l'autre régit le mouvement des corps sujets à la 
naissance et à la mort. La première repose sur ce dogme fonda- 
mental : Tous les mouvements de la substance céleste sont des 
mouvements circulaires et uniformes qui ont pour centre le centre 
du Monde. La seconde est dominée parla notion du lieu naturel ; 
elle précise les lois des mouvements naturels par lesquels les 
corps graves ou légers tendent à leurs lieux propres. 

Aussitôt après sa naissance, la Mécanique céleste d'Aristote se 
trouvera combattue ; elle sera contestée au nom de la règle à 
laquelle doit, selon les principes mêmes que le Stagirite a posés, 
se soumettre toute théorie physique ; elle sera niée parce qu'elle 
ne s'accorde pas avec les faits. Hors d'elle et contre elle, on verra 
se dresser d'autres Mécaniques célestes, d'abord le système hélio- 
centrique, puis le système des excentriques et des épicycles. Avec 
llipparque et Ptolémée, ce dernier triomphera parmi les astrono- 
mes ; mais jusqu'à la Renaissance, cette victoire sera contestée par 
les philosophes péripaféticiens, conservateurs obstinés du principe 



JA PHYSIQUE l> àRISTO'l l 2il 

des mouvements homocentriques ; et celle contestation ne [(ren- 
dra lin qu'au jour où la révolution copernicaine, exhumant La 
Mécanique céleste In liocentrique, rejettera à la fois Le système 
des sphères homocentriques à la terre et le système des excentri- 
ques et «les épicycLes. 

LUus longtemps, la Mécanique des mouvements sublunaires gar- 
dera la forme qu'Aristote lui a donnée. Un jour viendra, cepen- 
dant, où elle devra cédera son tour. Dans la pesanteur, on cessera 
de voir une puissance par laquelle chaque corps grave se porte 
au centre du Monde, avec une intensité que l'accroissement de la 
distance n'affaiblit pas. On y verra, d'abord, une action, analogue 
à une attraction magnétique, par laquelle chaque astre retient ses 
diverses parties et les ramène à lui lorsqu'elles en ont été écar- 
tées ; «"est une telle hypothèse que le système de Copernic mettra 
en faveur. Plus tard, on commencera d'y voir, avec Kepler, l'effet 
d'une attraction universelle par laquelle toute niasse matérielle se 
porte vers toute autre masse matérielle ; et. deux mille ans après 
Aristote. cette hypothèse triomphera dans l'œuvre de Newton. 
Mais alors la Mécanique des mouvements sublunaires et la Méca- 
nique des mouvements célestes se seront fondues en une doctrine 
unique, en une Science de la gravitation universelle. 



ni' H KM 16 



CHAPITRE V 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIEU ET DU VIDE 
APRÈS ARISTOTE 



LA PHYSIQUE PERIPATETICIENNE APRES ARISTOTE 

La Physique d'Aristote est l'un des plus étonnants systèmes que 
la raison humaine ait jamais construits ; à toutes les questions que 
les Anciens avaient accoutumé de poser sur les cieux, sur leurs 
mouvements, sur les éléments, sur leurs transformations, elle 
donnait des réponses, les plus précises et les plus complètes qui 
eussent été formulées jusqu'alors, et toutes ces réponses, elle les 
coordonnait logiquement en une théorie auprès de laquelle toutes 
les doctrines précédentes semblaient de simples ébauches. 

Qu'un tel système ait exercé sur les esprits la séduction puis- 
sante qu'éprouveront, au Moyen-Age, la plupart des philosophes 
arabes ou chrétiens, on le comprend aisément. Plus volontiers, on 
serait surpris en constatant que les successeurs immédiats d'Aris- 
tote se sont montrés, en général, rebelles à cette influence ; en 
eii'et, s'ils ont employé, dans la construction de leurs propres 
doctrines, nombre de matériaux que le Stagirite avait taillés, ils 
n'ont presque rien gardé du plan suivant lequel ces matériaux 
avaient été, loul d'abord, assemblés. 

Lorsqu'en 322, Aristotc cessa d'enseigner, il mit à la tête du 
Lycée son disciple Théophraste ; mitant qu'on en peut juger parce 
qui nous est resté de ses ouvrages, Théophraste commença à 



LES THÉORIES D1 TEMPS, l»l LIEU ET t)1 VIDE Al'lil.s àftISTOTE 243 

dévier, en certaines questions essentielles, de renseignement de 
son maître ; Ja notion de matière première, par exemple, qui se 
trouve à La base même de toute La Physique d'Aristote, paraît être 
altérée d'une manière sensible dans L'enseignement de son succes- 
seur '. 

En 287, à la mort de Théophraste, Straton de Lampsaque se 
trouva placé à la tête du Lycée ; il y demeura jusqu'à sa t, sur- 
venue en 269. La Physique qu'il enseigna n'avait, dans ses thèses 
essentielles, presque plus rien de celle qu'avait enseignée Aris- 
totc " ; l'iniluence de Démocrite y contrebalançait celle du créa- 
teur de la philosophie péripatéticienne et, bien souvent, la sur- 
montait. 

Aristote dut donc attendre bien longtemps avant de trouver des 
disciples fidèles qui eussent pour principal souci d'analyser la 
pensée du maître, de l'éclaircir, de la compléter. Alexandre 
d'Aphrodisias, qui enseignait à Alexandrie vers le temps de Sep- 
time Sévère, fut le premier de ces péripatéticiens qui, par des 
commentaires détaillés des œuvres du Stagirite, s'elibreèrent de 
remettre en faveur la doctrine que ces œuvres exposaient. Il fut 
aussi le plus exact de ces commentateurs, car son imitateur et 
abréviateur Thémistius (317-vers 395 après J.-G.) subit souvent 
l'influence du Platonisme. 

On en peut dire autant, et à plus forte raison, des nombreux 
commentateurs d'Aristote qu'ont donnés les diverses écoles néo- 
platoniciennes ; le désir de fondre en une synthèse la Métaphy- 
sique de Platon et celle de son élève fut, en effet, une des ten- 
dances dominantes du Néo-platonisme. 

Les Néo-platoniciens, donc, sans accepter dans sa totalité la 
Physique du Stagirite, en inséraient maint fragment dans leurs pro- 
pres systèmes de Physique ; ils n'étaient, h en user de la sorte, ni 
les seuls ni les premiers; les Stoïciens leur avaient frayé la voie. 

En l'année 300 av. J.-C, alors que Straton de Lampsaque allait 
prendre la direction du Lycée, Zenon de Gittium fondait, à Athè- 
nes, l'École du Portique (Sfoà). A la tête de cette Ecole, Cléan- 
the lui succéda en 264, et, en 232, Ghrysippe prit la suite de 
Gléanthe. Ce que nous savons de la Physique de Zenon, de Cléan- 
the, de Ghrysippe nous montre, par rapport au Péripatétisme, 
tantôt une divergence extrême et, tantôt, de très frappantes ana- 

i. Albert Rivaud, Le problème du Devenir et la notion de Matière dans la 
Philosophie grecque, depuis les origines jusqu'à Théophraste; Paris, 1905, 
§ 330, pp. 462-463. 

■>.. G. KoniER, La Physique de Straton de Lampsaque; Paris, 1890. 



24 i LA COSMOLOGIE UELLÉJMQUE 

logies. Les doctrines de Posidonius, qui fonda son Ecole à Rhodes, 
en 103 av. J.-C, rappellent mieux encore celles d'Aristote. 

Nous ne prétendons exposer ici, en toutes leurs parties, ni la 
Physique stoïcienne ni les diverses Physiques néo-platoniciennes. 
Notre attention se portera seulement sur quelques théories, peu 
nombreuses, qu'il nous faudra connaître pour bien comprendre 
comment certaines idées se sont offertes aux Chrétiens du Moyen- 
Age et ont préparé l'avènement de la Science moderne ; telle est 
la théorie du temps ; telle est la théorie du lieu, dont celle du 
vide ne peut être séparée. 



Il 

LA THÉORIE DU TEMPS CHEZ LES PÉRIPATÉTICIENS 

Les théories du temps qui vont se développer dans la Philosophie 
grecque après Aristote se peuvent classer en deux catégories ; les 
unes chercheront un temps absolu dans un monde autre que celui 
dont les sens nous donnent la perception ; les autres feront du 
temps une chose relative aux mouvements du monde sensible. 
Les théories du premier groupe pourront s'autoriser des doctrines 
d'Archytas de ïarente et de Platon ; elles se développeront au 
sein des écoles néo-platoniciennes. Les théories du second groupe 
seront recommandées aux Péripatéticiens par l'exemple d'Aris- 
tote. 

Aristote, en effet, découvrait le temps dans n'importe quel mou- 
vement du monde sensible ; le temps, c'est ce par quoi les divers 
états du mobile peuvent être énumérés suivant leur ordre de 
succession. Le Stagirite ne cherchait pas l'origine du temps dans un 
monde supra-sensible ; le monde supra-sensible, le monde des 
substances séparées, est formé d'intelligences qui durent toujours ; 
« or, les êtres qui durent toujours 1 , par cela même qu'ils durent 
toujours, ne sont pas dans le temps ; ils ne sont point contenus 
par le temps et leur existence n'est pas mesurée par le temps ; la 
preuve en est qu'ils ne pâtissent aucunement de la part du temps, 
attendu qu'ils ne sont pas dans le temps ». Entre l'éternité des sub- 
stances perpétuelles et le temps auquel sont soumises les substan- 
ces vouées à la génération et à la corruption, Aristote ne tentait 
aucun rapprochement. 

i. Ahistotk, Physique, liviv IV, ch. XII [_X1XJ (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. Il, p. 'io'i ; éd. Uekker, vol. 1, j>. 221, col. b). 



LES THÉORIES l>C TEMPS, M LIE1 ET l»l VIDE \l'UÏ:s A.RISTOTE '2Y'> 

Platon, au contraire, avait établi une comparaison entre ^éter- 
nité et le temps. Lorsqu'il avait écrit cette formule célèbre ' : « En 
môme temps que Dieu met de l'ordre dans le Ciel, il y pro- 
duit, de L'éternité qui persiste immobile dans l'unité, une image 
qui marche sans fin suivant un nombre perpétuel, et c'est cela 
que nous avons appelé le temps — Uo'.zl [xévovToç auôvoç sv evl 
y.'j.-i àpi8u.èv loûtrav alcbviov slxéva, toutov 8v or, ypovov iovof/.a^ap£v. » 
Cotte formule pressait les Platoniciens de rechercher comment le 
temps pouvait être l'image mobile de l'immobile éternité. 

D'autre part, la tradition pythagoricienne, conservée par le 
traité d'Archytas, apprenait aux philosophes que l'essence du 
temps peut résider au sein du monde supra-sensible, dans le mou- 
vement universel directement émané de l'Ame du monde, mouve- 
ment qui est l'origine de tous les mouvements sensibles. 

Les disciples immédiats d'Aristote, Théophraste etEudème, gar- 
dèrent fidèlement, au sujet du temps, l'enseignement du Stagi- 
rite - : mais Straton de Lampsaque s'écarta résolument de cet 
enseignement ; ce ne fut pas, il est vrai, pour se rapprocher des 
doctrines professées par Archytas et par Platon ; bien au con- 
traire, il évita plus soigneusement encore qu'Aristote de placer le 
temps hors du monde sensible. 

Aristote avait enseigné que le temps dénombrait le mouvement ; 
or Straton fait remarquer 3 que, seules, sont dénombrables les 
choses qui sont discontinues comme le nombre lui-même ; le mou- 
vement et le temps, au contraire, sont continus ; le temps ne peut 
donc pas être le nombre du mouvement. Straton pose alors en 
principe que le temps est une certaine quantité continue qui 
existe dans toutes les actions : « '0 STpxuov xôv y^wov -zb sv Tatç 
7cpà;eo->. 7to<rov elvat, t'IteQou ». Cette grandeur ne dépend, d'ailleurs, 
ni du nombre des actions accomplies ni de leur propre grandeur ; 
on peut passer peu de temps à faire une guerre ardente ; on en 
peut passer beaucoup cà dormir ou à ne rien faire. De la distinction 
ainsi établie entre la grandeur de Faction accomplie et la gran- 
deur du temps pendant lequel elle est accomplie, de la comparai- 
son entre ces deux grandeurs, naissent les notions de vitesse et 
de lenteur (rayeia, (iipaSeïa) ; il y a vitesse là où une grande action 
est accomplie en une petite quantité de temps, et lenteur Là où 
une petite action est accomplie en une grande quantité de temps. 

i. Platon, Timée, Z7 ; Platonis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 209. 

2. Simplicii //( Aristotelis Physicorum libros quattuor priores comrnmtaria. 
Edidit Hermannus Diels. Berolini, 1882. Lib, IV. corollarium de tempore, 
p. 788. 

3. Simpi.icius, loc. cit., pp. 78<j-7<)o. — Cf. G. Hodier. Op. lattd., pp. 73-77. 



246 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Le temps est ainsi un attribut des actions et des mouvements ; 
c'est par une locution vicieuse que nous disons que les actions, que 
les mouvements sont dans le temps ; en vérité, c'est le temps qui 
accompagne toutes les actions et tous les mouvements et qui, plu- 
tôt, est en eux. « Le jour, la nuit, le mois, l'année ne sont ni le temps 
ni des parties du temps ; ce sont simplement l'éclairement ou l'ob- 
scurité, la révolution de la Lune ou celle du Soleil ; quant au temps, 
c'est une grandeur dans laquelle ces phénomènes sont accomplis. » 

Quelle est la nature de cette quantité continue que nous nom- 
mons temps ? Straton ne s'explique pas à cet égard. Il est à remar- 
quer, d'ailleurs, que si son enseignement contredit celui qu'Aris- 
tote avait donné dans ses Physiques, il serait conciliable avec 
les quelques lignes par lesquelles le Stagirite, aux Catégories, 
place le temps et le mouvement, à côté de la longueur, parmi les 
quantités continues, tandis qu'il les sépare du nombre discontinu. 

Les critiques de Straton de Lampsaque ne paraissent avoir eu 
d'influence ni sur Alexandre d'Aphrodisias ni sur Thémistius ; les 
fragments, conservés par Simplicius, des Commentaires du pre- 
mier et la Paraphrase du second ne s'écartent que fort peu de la 
théorie du temps donnée par Aristote. C'est seulement au sein des 
écoles néo-platoniciennes que nous allons voir délaisser cet ensei- 
gnement. 

III 

LES THÉORIES NÉO-PLATONICIENNES DU TEMPS ! PLOTIN, PORPHYRE, APULÉE, 

.1AMRLIQUE, PROCLUS 

Les Néo-platoniciens vont distinguer deux temps ; l'un, dont 
ont disputé les disciples d'Aristote, est le temps physique (cpum- 
xôv yoôvov) ; il n'est qu'un effet de l'autre temps, du temps primor- 
dial (TtpwTov ypôvov), qui est la cause du temps physique ; ce 
temps-là, identique ou analogue à celui qu'avait considéré Archy- 
tas, est demeuré inconnu aux Péripatéticiens. 

« Parmi les philosophes modernes, «lit Simplicius ', Plotin est 
le premier qui ait ramené l'attention sur ce temps premier. » 
A l'appui de cette; affirmation, Simplicius cite 2 divers passages de 
Plotin que nous retrouvons dans les Ennéades* où Porphyre a 
rédigé la doctrine, de son maître. 



i . Simplicius, /"'■. cit., \i. 790. 

2. Simplicius, loc. cit., m>. 790-79 

3, I'u.tini Enneadis lit"' lib. VII. 



LES TBÉORIES Dl rEMPS, M LIEU ET DU VIDE A.PRÈS \RISTOTE 2 ï 7 

L'Un, qui est l'Être suprême, et l'Intelligence, qui en rsl la 
première émanation, sont absolument immuables : ils demeurent 
toujours identiques à eux-mêmes, en sorte que, pour <-u\, il o '\ a 
pas de temps; ils sont éternels; ils vivent, mais leur vie est un 
éternel repos (Çwti sv orào-ei). 

L'Un est absolument immobile ; l'opération par laquelle l'Intel- 
ligence connaît l'Un et se connaît elle-même est assimilée à un 
mouvement ; niais ce mouvement intellectuel est exempt de tout 
changement : Aristote lui refuserait le nom de mouvement ; mais 
Platon le lui donne au dixième livre des Lois et les Néo-platoni- 
ciens suivent son exemple. 

Le temps primitif va résider dans la. seconde émanation, dans 
l'Ame du Monde ; l'Ame du .Monde n'est ni engendrée ni détruite, 
mais, cependant, elle n'est pas immobile ; elle est vivante, d'une 
vie continuellement changeante; il se produit, dans sa substance, 
un tlux perpétuel par lequel elle passe incessamment d'un état de 
vie à un autre état de vie ; c'est là le mouvement substantiel de 
l'Ame ; Plotin le nomme : « Z<.rÀj àw/f^ èv xw^cei [xsTa6%Tix^j il 
aXXou Etç aÀAov (3tov ». Cette vie, qui est une évolution perpétuelle, 
constitue le temps primitif et véritable ; comme le voulait Platon, 
ce temps-là est une image de l'éternité, car l'éternité, c'est la vie 
toujours en repos de l'Un et de l'Intelligence. 

Citons, à l'exemple de Simplicius, les passages où Plotin a net- 
tement posé cette définition du temps l : « Si l'on disait que le 
temps est la vie de l'Ame en ce mouvement d'évolution par lequel 
elle passe d'un état de vie à un autre état de vie, il semblerait assu- 
rément que l'on dit quelque ebose qui vaille. L'éternité, en effet, 
c'est la vie qui demeure en repos, toujours dans le même être, tou- 
jours de la même manière et qui, dès maintenant, est infinie (œrceipoç 
7,07,). Or le temps doit être l'image de l'éternité. De même, donc, 
que l'universel se comporte par rapport au singulier, de même 
devons-nous dire que la vie qui réside là-haut trouve une sorte 
d'homonyme en cette autre vie qui est celle de la puissance de 
l'Ame ; au lieu du mouvement de l'Intelligence, nous devons pla- 
cer le mouvement d'une certaine partie de l'Ame ; au lieu de 
l'identité, de l'immutabilité, de la permanence, il nous faut mettre 
une mutabilité qui ne persiste aucunement dans un même état, 
mais qui, sans cesse, passe d'un acte à un autre acte ; en regard 
de l'indivisible unité, l'unité par continuité sera l'image de cette 
unité absolue ; au lieu de l'infini subsistant en sa totalité, sera ce 

ï. Plotini Enneudis III œ lib. VII, c, X ; Plotim Enneades, éd, Ainbroise Fir- 
min-Didot, p. 177. 



•2 '«S LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

qui se poursuit indéfiniment, toujours vers l'avenir ; à la place du 
tout simultané, nous mettrons le tout qui sera par parties succes- 
sives et qui sera toujours. Ainsi, ce qui est totalité actuelle, simul- 
tanéité et infini actuel, le temps l'imitera parce qu'il veut tou- 
jours qu'un nouvel accroissement soit donné à ce qu'il est ; cette 
manière d'être-ci, en effet, imite celle-là . Il faut donc se garder 
de chercher le temps hors de l'Ame, comme de chercher l'éter- 
nité hors de l'Etre par excellence. » 

On se tromperait donc si l'on cherchait le temps non point en 
l'Ame universelle, mais en l'âme particulière de chaque homme l . 
« Le temps est-il en nous? Ou bien n'est-il pas plutôt dans cette 
Ame universelle, qui est de même manière en toutes choses et qui, 
seule, réunit toutes les âmes (ai rcâo-ai pua) ? C'est pour cela que 
le temps ne se pulvérise pas [en une foule de temps différents]. » 

On ne se tromperait pas moins si l'on voulait, à l'exemple d'Aris- 
tote, que le temps fût la mesure du mouvement ; c'est au con- 
traire le mouvement qui est la mesure du temps, parce que le 
temps ne se voit pas, tandis que le mouvement se voit ; or, c'est à 
l'aide des choses visibles que l'on reconnaît et que l'on mesure les 
choses invisibles ~ : « Ce que l'on mesure donc à l'aide de la rota- 
tion du ciel, c'est ce qui nous est manifeste ; cette chose-là sera le 
temps, non point engendré, mais seulement manifesté par la rota- 
tion du ciel... C'est ce qui a conduit [les Péripatéticiens] à dire : 
mesure du mouvement, au lieu de : mesuré par le mouvement, 
et à ajouter ensuite : quel qu'il soit, il est mesuré par le mouve- 
ment. » Ils tournaient ainsi dans un véritable cercle vicieux que 
rompt la théorie de Plotin. 

La pensée de Plotin a été développée et précisée par son dis- 
ciple Porphyre. 

Sous ce titre : Tentatives pour atteindre les intelligibles, lïpôç ta 
voYixà àcpop|j.aî, Porphyre a condensé, dans un livre de peu d'éten- 
due, la substance même de sa doctrine ; cette doctrine, d'ailleurs, 
ne diffère guère de celle que professait son maître Plotin ; 
les Tentatives gardent souvent les pensées et jusqu'aux termes 
des Ennèades 

Dans cet écrit, Porphyre nous expose très clairement sa théorie 
du temps '. 

i. Plotini Enneadis II I œ lib. VII, c;i|>. XII; éd. cit., |>. i8o. 

2. Plotini Enneadis III& lib. VII, cap. XI; éd. cil., pp. 178-179. 

.'!. Plotini Ennèades c«/?i Marsilii Ficini interpretatione castigata. Iterum edi- 
derunl Frid. Creuzer et Georg. Henricu,s Moser. Primum accedunt Porphyrii 
et Procli Tnstitutiones et Prisciani philosophi Solutiones. Ex codice Sançerma- 



u:s THÉORIES Pi: TEMPS, I»r MIT ET DU VIDE APRÈS ARÏBTOTE 240 

L'Intelligence (Noôç) est, selon Porphyre comme selon tous les 
Néo-platoniciens, identique à L'intelligible dont elle a connais- 
sance ; en elle, L'Intelligence qui connaît, l'intelligible qui est 
connu et l'acte par lequel L'Intelligence connaît l'intelligible ne 
sont qu'une seule et même chose 

Absolument indivisible, L'Intelligence connaît par une opération 
daus laquelle on ne peut distinguer de parties, qui n'est point 
discursive Pour connaître, donc, « elle ne part pas de la connais- 
sance de cette chose-ci pour passer à l;i connaissance de cette 
chose-là — O-jos à3wràu.evoç ouv toGSs, z~\ toos 'j.z-yfiy.'.vt'. ». « S'il 
en est ainsi, l'Intelligence n'opère point en passant de ceci ;ï cela ; 
son opération n'est pas un mouvement » par lequel ce qui 
était en puissance se trouve ensuite en acte : cette opération « est 
acte pur ; ramassée sur elle-même, en une parfaite unité, elle est 
exempte de tout accroissement, de tout changement, de toute 
marche discursive. 

» Mais puisqu'on elle, toute multitude est ramenée à l'unité, 
que son acte suhsiste à la fois dans sa totalité, qu'elle n'est point 
soumise à la succession temporelle, il faut nécessairement attri- 
buer, aune telle substance, l'existence dans une perpétuelle unité ; 
or cette existence-là, c'est l'éternité. — El ok vb izkrfioq xa6' ev, xal 
au.a Y| èvspyeta, xal aypovoç, ivàyxT, Tzop'JTzo<rvi\v<x.\ rr, TOiaurg ouo-ia to 
àsl sv v/\ ov. To'jto oé zv-cv/ auov ». 

Ainsi l'Intelligence est éternelle, parce qu'en elle, « toutes 
choses existent à la fois, présentement et toujours, -xvta a;j.a vûv 
xal y.ti ». 

« Si, au contraire, une substance n'a pas une connaissance où tout 
soit ramassé dans l'unité absolue (xaO' ev èv ivt), si elle connaît d'une 
manière discursive ({JieTa&mxtoç), par l'effet d'un mouvement, à 
l'opération par laquelle elle quitte cette chose-ci pour saisir celle-là, 
par laquelle elle analyse et discourt, le temps coexistera ; car un 
tel mouvement comporte distinction entre ce qui est déjà accom- 
pli et ce qui va s'accomplir. » 

Or cette connaissance discursive, qui implique la coexistence du 
temps, c'est précisément le mode de connaissance qui convient, 
selon Porphyre, à l'Ame du Monde. Dans la connaissance propre 
à l'Ame, il y a discours et succession. « L'Ame passe d'une chose 
à une autre, change sans cesse ses concepts. UV/y, ok <j.z-y.oy.'\^z<. 
à-' aÂAoj etç a),Ao, è7caut£tëoi»<7a ~y. vo/,'j.a-a ». 

aeasi edidit et aaaotatioue critica instruxit Fr. Dubner. Parisiis, Ambroise 
Finnin Didot, MDGCGLV. Porphtru piiilosophi Sententiœ ad intelligibilia 
ducentes, XLIV; pp. XLVII-XLVIII. 



250 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

L'Ame est donc en mouvement parce que, continuellement, elle 
cesse de contempler un concept pour commencer d'en contempler 
un autre. Mais ce mouvement est tout interne. Ce qui se succède 
au sein de l'Ame, cène sont point choses venues de l'extérieur et 
qui retourneraient à l'extérieur. Les concepts qui se suivent dans 
sa contemplation demeurent en elle, tous et toujours ; seulement 
son attention se porte tantôt sur l'un d'eux et tantôt sur l'autre. 
C'est, en effet, en partant d'elle-même et en revenant à elle-même 
que l'Ame se meut : « à),V aùr/Jç xal auTÔQsv elç lauOy|V xivoufjtiwjç ». 
« Elle est semblable à une source qui ne s'écoulerait pas au 
dehors, mais qui reverserait en elle-même, d'une manière cycli- 
que, l'eau qu'elle possède. — n^yr, yàtp eoixev oùx ôwcoppùtw, ctXXk 
v/jvjm sic sa'JTTjV àvaêXuÇoucrifl à e^et. » 

Cette dernière comparaison suffirait à nous apprendre, si toute 
la Théologie de Plotin et de Porphyre ne nous en assurait par ail- 
Leurs, que ce mouvement interne de l'Ame du Monde est un mou- 
vement cyclique, un mouvement périodique. 

C'est donc à cette connaissance discursive, reproduite dune 
manière périodique suivant un certain cycle, que le temps est lié, 
de même que l'éternité est liée à la connaissance non discursive, 
non successive que possède l'Intelligence. « L'éternité n'est pas, 
d'ailleurs, une chose distincte de l'Intelligence non plus que le 
temps n'est une chose distincte de l'Ame du Monde ; en sorte qu'il 
n'y a là que des coexistences liées à d'autres existences. — Où 
o'.7,o/- ( ;jivo; arc 1 auto 5 [6 auov], tSa-Tcep 6 %pôvoç sx Wuyi^. "On xal al 
— aou7roa"ûàa-î , .ç TJvwvtai sxs'.. » 

Jamblique, nous le verrons dans un instant, refusera de sou- 
scrire à cette affirmation de Porphyre ; il fera du temps un être 
distinct de l'Ame du Monde, et antérieur à elle. 

Comme Platon, Porphyre se complaît à voir dans le temps une 
image de l'éternité, à chercher dans l'éternité une ressemblance 
avec, Le temps. 

Le temps, apanage du continuel mouvement de l'Ame, suggère, 
par sa Longue durée, la pensée de l'éternité. L'éternité, à son tour, 
imite Le temps, en ce qu'elle semble multiplier le présent unique 
qui la constitue et, sous forme d'instant présent, lui faire parcou- 
rir le temps. 

Mais Porphyre ne se contente pas de considérer le temps comme 
apanage du mouvement interne de l'Ame du Monde ; il le cherche 
aussi dans h-s mouvements des choses sensibles. Là, à des mou- 
vements différents correspondent des temps distincts : « A.owtov§èèv 
7v.: xIc07)toîç 6 SwrjpYijjivoç vpôvoç aXkoç aÀÀou. — Autre est le temps 



LES THÉORIES DU TEMPS, Dl LIEU ET DU VIDE àPRÈS AIUSTOTE 251 

du Soleil, autre le temps de la Lune, autre le temps de Vénus, 
autre le temps de chacun des mobiles; c'est pourquoi, à chaque 

astre, correspond une année différente — A-.ô xai àXXoo îv.v.jtô: 
à/.).oç ». 

« Mais il est une année qui embrasse toutes les autres ; c'est 
L'année qui se trouve totalisée dans le mouvement de L'Ame du 
Monde, car c'est à L'imitation de ce mouvement-là que tous ces 
corps se meuvent — Kal 6 toutouç -îp'.fycov eviayrèç xîcpaAa*.ova:voç 
etç -r.v ~^ WuyTJç xîvr/j'.v,- t,ç; xoctoc pûjnritnv xtvo'Jfxévwv roiirtov. » 

Porphyre ramène ici des pensées qu'Archytas et Platon avaient 
indiquées ; il les formule avec une parfaite clarté. Si tous les 
astres se meuvent, c'est pour imiter, chacun à sa manière, le 
premier et le plus parfait des mouvements, le mouvement interne 
de l'Ame du Monde ; chacun de ces corps aura donc, comme l'Ame, 
un mouvement cyclique ; à chacun de ces mouvements, un temps 
particulier sera attaché ; la période de chacun de ces mouvements 
aura une durée bien déterminée qui sera l'année propre à tel ou 
tel astre. 

.Mais ces années propres aux divers astres doivent imiter la 
durée périodique du mouvement de l'Ame ; elles doivent être des 
parties aliquotes de cette durée ; la période du mouvement de 
l'Ame doit embrasser, comprendre (rapièce iv) toutes les périodes 
des mouvements planétaires ; elle constitue la Grande Année. 

L'exposition de Porphyre marque clairement comment, pour le 
Néo-platonisme, la théorie de la périodicité de l'Univers et de la 
Grande Année est intimement liée à la théorie du temps. Au 
paragraphe VI, d'autres textes viendront confirmer cette liaison. 
Elle ne saurait, d'ailleurs, nous surprendre, car les doctrines 
néo-platoniciennes relatives au temps ne font que développer la 
doctrine pythagoricienne d'Archytas de Tarente. 

Apulée (Lucius Apuleins) naquit à Madaure, petite ville d'Afri- 
que, en 114 après J.-C, il mourut en 184. Parmi ses écrits, se 
rencontre un traité, en trois livres, intitulé De dogmate Platonis. 
Cet exposé sommaire de la doctrine de Platon contribua certaine- 
ment beaucoup à la répandre dans le monde latin. 

Le premier livre, consacré à La Physique [Philosophia naturalis), 
est un résumé du Timée. On y trouve, sous une forme sommaire, 
une théorie du temps qui semble très voisine de celle de Plotin et 
de Porphyre. 

Selon Apulée, le temps est un être produit par le Démiurge : 
« Le temps, dit-il, est l'image de l'éternité ; toutefois, le temps 
est en mouvement, tandis que l'éternité est fixe et immobile par 



2")2 LA COSMOLOGIE HELLÉiNIQUE 

nature ; le temps va vers l'éternité ; il pourrait prendre fin et se 
dissoudre dans l'éternité si le Dieu qui a fabriqué le Monde l'avait 
décidé » . 

11 est « l'ordonnateur de toutes choses, rerum ordinalor ». 
« Les durées de ce tomps servent de mesures à la conversion du 
Monde ; c'est lui, en effet, qui actionne (agit) le globe du Soleil, 
celui de la Lune et les autres étoiles que nous appelons à tort 
vagues et errantes, » car le temps a réglé le cours de ces astres 
de telle manière que la plus petite divagation ne s'y puisse ren- 
contrer. 

Cet ordonnateur de toutes choses, qui donne aux astres leur 
activité et règle leurs mouvements, doit, semble-t-il, résider au 
sein de l'Ame du Monde, à moins qu'il ne constitue un principe 
divin, distinct de cette Ame et, comme elle, émané du Démiurge ; 
c'est ce qu'enseignera Jamblique. 

L'Ecole péripatéticienne tout entière, y compris Straton de 
Lampsaque, cherchait le temps dans les mouvements et dans les 
transformations du monde sensible. Archytas de Tarente avait 
voulu le trouver plus haut ; il en avait fait la mesure du mouve- 
ment universel qui est la manifestation extérieure, première et 
immédiate de l'activité de l'Aine du Monde, et qui est la cause de 
tous les mouvements particuliers. Plotin et son disciple Porphyre 
avaient placé l'origine du temps plus haut que ne l'avait fait 
Archytas ; ils l'avaient identifié avec la vie même de l'Ame, vie 
dont procède le mouvement considéré par Archytas. Jamblique 
va renchérir sur Plotin et sur Porphyre, et placer le temps à 
un rang- plus élevé encore dans la hiérarchie des essences supra- 
sensibles ; il ne le mettra pas dans l'Ame du Monde ; il en fera 
la cause qui détermine la vie interne et le mouvement externe 
de l'Ame ; il en fera une émanation directe de l'Intelligence ou du 
Démiurge ; le Démiurge a produit le temps en même temps qu'il 
produisait l'Ame et le Ciel ; c'est le temps qui a ordonné la vie de 
l'Ame et la circulation du Ciel. 

Ces idées, Jamblique s'est plu à les développer en divers pas- 
sages que nous a conservés Simplicius. 

En voici d'abord un aperçu ' que Jamblique présentait au pre- 
mier livre de ses Commentaires aux Catégories, aussitôt après 
L'exposé de La doctrine d'Archytas : « Le temps doit être défini à 
L'aide d'un certain mouvement ; mais ce ne peut être à l'aide d'un 
mouvement unique choisi parmi la multitude des autres inouve- 

i. Simplicius, !<><■. cit. : éd. cit., |>. 78C). 



LES THÉORIES l»l rEMPS, Dl LIEE El l»l VIDE AI'ItKS Aiusiuïi; 2.'i;{ 

ments, car les autres seraienl laisses hors du temps ; ce ne peul 
être, non plus, à L'aide de l'ensemble de ces mouvements multiples, 
car cet ensemble a'esl pas doué d'unité ; il faut qu'il soit défini à 
l'aide d'un mouvement réellement un, el <|iii soit le principe et 
comme 1 unité «le fous les autres. Ainsi en est-il de ce mouvement 
qui est regardé à juste titre comme le premier de tous et comme 
la cause de tous les autres, l'évolution qui se produit dans l'Ame 
suivant la production de ses raisonnements. Mais le nombre relatif 
à cette évolution n est pas un nombre artificiel et venu du dehors 
comme le pense Aristote ; il précède ce changement dans l'ordre 
des causes ». Ce n'est plus contre la doctrine d'Aristote que s'élè- 
vent les dernières affirmations de Jamblique, bien que le Stagirite 
y soit seul nommé ; c'est la doctrine d'Archytas, c'est celle de 
Platon qu'elles condamnent, en faisant du temps la cause même 
de l'évolution qui constitue la vie de l'Ame. 

Que le temps doive être antérieur aux opérations de l'Ame du 
Monde, cela résulte des considérations mêmes que Jamblique fait 
valoir pour démontrer que le temps précède les opérations de 
notre àme ; c'est encore en son Commentaire aux Catégories qu'il 
développe, à ce sujet, le raisonnement suivant ' : c Ce n'est pas, 
comme certains le croient, selon l'ordre naturel de nos actions que 
le temps est produit ; c'est, au contraire, le temps qui est le prin- 
cipe suivant lequel nos actions s'ordonnent ; il ne serait pas pos- 
sible, en effet, de comparer, dans nos actions, l'état précédent et 
l'état suivant, si le temps ne subsistait pas par lui-même ; c'est à 
lui qu'est rapporté l'ordre des actions ». 

Ces considérations montrent assurément que le temps précède 
toute modification où il est possible de distinguer un ordre de suc- 
cession, que par lui, et par lui seul, il est possible d'assigner cet 
ordre au mouvement universel directement produit par l'Ame du 
Monde ou à la vie interne de cette Ame, aussi bien qu'aux transfor- 
mations du Monde sensible ; elles obligent à regarder le temps 
comme antérieur à l'Ame. C'est ce que va développer Jamblique 
dans un passage que rapporte Simplicius*; Fauteur néo-platonicien 
avait écrit ce passage au sixième chapitre du huitème livre de ses 
Commentaires au Timée de Platon. « L'essence du temps, celle qui 
se manifeste par son activité, nous la mettons sur le même rang 
que l'opération progressive et ordonnée qui a organisé les œuvres 
du Démiurge ; nous la regardons comme inséparable des œuvres 



i. Simplicius, toc. cit.; éd. cit., p. 793. 

2. Simplicius, toc. cit. ; édit. cit., pp. 793-794. 



2o4 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

accomplies par cette opération. L'action qui a mis l'ordre dans 
l'ensemble du Ciel démontre, en elfet, cette vérité que l'existence 
substantielle du temps est concomitante de l'opération organisa- 
trice qui procède du Démiurge ; partant, cette existence sub- 
stantielle du temps précède la révolution périodique du Ciel, de 
même que l'opération organisatrice qui ordonne et qui prend soin 
précède, en chaque ordre de choses, les effets de ses propres com- 
mandements ; la masse du Ciel (àGpooç) comprend cette substance 
tout entière dans les limites de termes bien définis, et ces termes 
gardent un rapport avec la Cause d'où procède cette substance '. 
» Nous sommes d'accord [avec les autres philosophes] pour 
admettre qu'il y a un ordre du temps ; mais ce n'est pas un ordre 
qui est ordonné, c'est un ordre qui ordonne ; ce n'est pas un ordre 
subordonné à certaines choses qui le précéderaient ; il est, au 
contraire, l'auteur de certaines œuvres exécutées par lui, et il est 
plus ancien qu'elles ; il n'est pas déterminé par la considération 
particulière des raisonnements de l'Âme, ou des mouvements, ou 
d'autres puissances considérées à part ; mais c'est l'ordre universel 
qui se trouve complètement réalisé dans la totalité des créations 
émanées du Démiurge. Pour ranger les choses successives dans 
l'ordre convenable, nous ne suivons ni les transformations qui 
accompagnent tel mouvement, ni le développement de telle vie, 
ni la marche des générations qui se produisent dans le Monde, ni 
quoi que ce soit d'analogue ; mais cet ordre, nous le déterminons 
selon la suite progressive des causes, selon le tissu continu des 
créations, selon l'énergie qui accomplit l'œuvre primordiale, selon 
la puissance qui effectue tous les mouvements et selon tous les 
êtres de même sorte. Ainsi donc, nous ne disons pas que le mouve- 
ment qui procède de l'Ame ou que la vie de cette Ame a engendré 
le temps et, tout ensemble, le Ciel ; nous disons que le temps et le 
Ciel ont été engendrés par l'opération organisatrice intellectuelle 
qui procède du Démiurge ; l'existence du temps, considéré en lui- 
même, et l'existence du Ciel sont simultanées à cette opération. 
L'Ancien lui-même - affirme clairement que Dieu a produit et 
ordonné le temps en même temps que le Ciel. On peut admettre 
que le temps est mesure ; non pas qu'il mesure le mouvement 
local ni qu'il soit mesuré par ce mouvement ; non pas qu'il iiiani- 



i. Selon l'enseignement constant des Néo-platoniciens, la sphère est une 
image de l'Intelligence qui établit la transition entre l'Un, représenté p;ir le 
centre, e1 la Nature multiple, représentée par la surface. V. : Plotini Ennea- 
dis \ '/"" liber V, art. v ; Plotjnj Enneades, éd. Didot, p. 45o. 

•a. '0 nakoiioç, c'est-à-dire Platon. C'est, en effet, ce que dit Platon, au Timée, 
ô-j (Platon» Opéra, éd. Didot, 1. 11, p. 209). 



LES THÉORIES DU TEMPS, l»l LIE! ET I>1 VIDE Al'UKS àBISTOTE '2'Y.\ 

leste la rotation [céleste] ni qu'il soit manifesté par elle; mais 
parce qu'il est la cause de tontes choses et ce qui les rassemble 
dans l'unité. » 

Le temps, donc. ;i élé produit parle Démiurge, alors qu'il engen- 
drait l'Ame du Monde et le Ciel; plus ancien que la vie qui se 
déroule en raisonnements discursifs au sein de l'Ame du Monde, 
plus ancien que le mouvement universel que cette Ame, en son 
activité, produit hors d'elle-même, pins ancien que la rotation du 
Ciel, le temps est l'ordre primitif suivant lequel ont été ordonnés, 
à leur tour, cette vie et ces mouvements ; l'Ame vit dans le temps 
et meut dans le temps, le Ciel tourne dans le temps. Seul, le 
Démiurge, antérieur an temps comme l'est la suprême Unité, pense 
dans l'éternité. 

L'éternité (6 ouwv), c'est le présent (tô vjv). Elle est, à l'Intelli- 
gence, ce que le temps est à l'Ame universelle ; le temps est l'image 
de l'éternité comme l'Ame est une image de l'Intelligence. « Le 
temps ■», dit Jamblique en son Commentaire aux Catégories ', « est 
très exactement défini une image mobile de l'éternité. De même 
que l'Ame est une imitation de l'Intelligence et que ses raisonne- 
ments (Àôyo-.) procèdent par analogie avec les connaissances intui- 
tives (vo>iarsiç) de l'Intelligence, de même le présent indivisible qui 
se trouve en elle est-il une imitation du présent qui demeure au 
sein de l'Un ; la façon dont celui-là contient en lui toutes choses 
rappelle la manière dont celui-ci, simultanément et toujours, 
contient en lui-même les êtres véritables (toc ovtoc) -; la mobilité 
du premier est une ligure de l'immobilité du second, et la mesure 
des choses soumises à la génération se moule sur la mesure des 
essences. » 

« Il est évident, poursuit Simplicius, que Jamblique pose l'éter- 
nité comme la mesure universelle des êtres véritables (toc ovtok 
ovtoc), tandis qu'il regarde le temps qui subsiste par lui-même 
comme une essence qui mesure la génération; elle mesure, en 
premier lieu, la génération propre de l'Ame; puis, après cette 
génération-là, celle qui en procède ; vient ensuite le temps [phy- 
sique] qui se range dans la même série que le mouvement, et qui 
n'a pas de substance propre, car l'existence qu'il possède consiste 
à être continuellement engendré. » 

La nature de ce présent perpétuel qui demeure dans l'Un ainsi 
qu'en l'Intelligence, la nature du présent instantané qui en pro- 

i. Simplicius, lue. cit. ; éd. cit., j>. yg3. 

2. Ta ovtwç ovtoc ou, simplement, rà ovra désigne les «We*dans la philosophie 
de Platon et de ses disciples. 



"2'6i) LA COSMOLOGIE BELLÉNIQUE 

cède et qui L'imite au sein des êtres (rà p.eTs%ovTa) qui existent seule- 
ment en participant à la réalité de l'Un et de l'Intelligence, sont, 
pour Jamblique, des sujets dignes d'une longue méditation dont 
le Commentaire aux Catégories, nous apporte les fruits. « L'éner- 
gie », dit Jamblique ', « n'est pas sans cesse engendrée par le pré- 
sent indivisible (tô àjxepéç) comme la lumière l'est par Ja lampe. 
Elle est insensible et elle ne s'écoule pas. Elle demeure toujours 
immobile en son développement, elle existe toujours, elle est tou- 
jours en acte, elle n'est jamais engendrée ; étant inengendrée, 
elle procède, dans l'absence de tout mouvement, en une forme 
qui demeure numériquement toujours la même, et elle n'est 
jamais détruite. On dit, toutefois, que le présent est sans cesse 
engendré. Cependant, voici ce qui me semble immédiatement évi- 
dent : C'est que toute chose engendrée a commencé à un certain 
moment (ttots) d'être engendrée, et qu'elle n'est pas sans cesse 
engendrée ; que le présent, par conséquent, existe et n'est pas 
engendré. Une chose engendrée dans un développement qui pré- 
sente le caractère du mouvement n'est pas engendrée dans le pré- 
sent; le repos, en effet, semble mieux convenir au présent que le 
mouvement. Nous devons penser que t le présent indivisible est 
quelque chose de permanent (oruve^éç ~i), qu'il mesure un mouve- 
ment permanent, et qu'il est la cause génératrice du temps. 

» Où donc faut-il placer par la pensée le cours du temps et son 
développement ? Dans les êtres, dirons-nous, qui existent seule- 
ment par participation ; sans cesse engendrées, en effet, ces choses 
ne peuvent recevoir dans l'immobilité l'essence en équilibre du 
temps; cette essence entre en relation tantôt avec une partie de ces 
choses et tantôt avec une autre, et ces relations changeantes nous 
présentent d'une manière faussée ce que ces choses éprouvent de- 
là part de cette essence. La propriété d'être engendré dans le pré- 
sent (to vtveuQat vuv) existe donc dans les choses qui participent con- 
tinuellement du présent [perpétuel] ; dans ces choses qui se com- 
portent tantôt d'une manière et tantôt d'une autre à l'égard de 
L'Unité permanente, il existe une ressemblance particulière avec 
le présent indivisible, el c'est ce présent qui en fait don aux cho- 
ses qui sont engendrées tantôt d'une façon et tantôt d'une autre. 
Ainsi donc la diversité numérique constamment changeante des 
choses qui existent par participation marque combien elles diffè- 
rent du présent indivisible ; mais, par contre, la persistance de 
l'espèce de chacune d'elles, qui demeure constamment la même, 
manifeste leur ressemblance avec ce présent. » 

i. Simplicius, Inc. cit. ; éd. cit., j>j>. 793-798 et p. 787. 



LES THÉORIES 1>1 TEMPS, Ht LIEU El l>l VIDE àPBÈS AKIsioïl. 251 

Jamblique avail fait du temps une substance douée d'existence 
autonome, une intelligence organisatrice émanée de L'Intelligence 

première ; poussant plus loin encore dans la môme voie, Proclus ' 
et, après lui, la plupart des Néo-platoniciens, ont fait du Temps 
un dieu. 

La méthode constante des Néo-platoniciens, en eilét, est celle 
dont Jamblique vient de nous donner un exemple ; elle con- 
siste à transformer en êtres réellement distincts et subsistants par 
eux-mêmes toutes les notions que notre esprit peut discerner les 
unes des autres. Notre raison, par exemple, établit une distinc- 
tion entre l'éternité et les êtres qui ont part à cette éternité ; aus- 
sitôt, le Néo-platonisme fait de l'Eternité un être distinct des 
autres substances éternelles et, par nature, antérieur à ces sub- 
stances qui, de l'Éternité subsistante en elle-même, tiennent leur 
permanence éternelle. De même en sera-t-il du Temps à l'égard 
des choses qui ont une existence temporelle. 

C'est de cette manière, assurément, que raisonnait Jamblique ; 
c'est de cette manière que Proclus raisonne, avec une pleine clarté, 
dans son Institution thèoloyique s . 

« Avant toutes les choses éternelles, dit-il \ existe l'Éternité 
(6 Auôv), et avant toutes les choses qui sont temporelles, subsiste 
le Temps. En cfiêt, d'une façon universelle, avant les choses qui 
participent sont les choses que les premières reçoivent par parti- 
cipation ; et avant ces choses qui sont reçues par participation exis- 
tent celles qui sont exemptes de toute participation. 11 est donc 
évident qu'autre est un être éternel, autre l'éternité qui réside en 
cet être éternel, autre enfin l'Éternité en soi ; le premier joue le 
rôle de ce qui participe, la seconde de ce qui est reçu par parti- 
cipation, la troisième de ce qui est exempt de toute participation. 

» De même, autre est la chose temporelle, car elle participe ; 
autre est le temps qui réside en cette chose temporelle, car il est 
reçu par participation; et, avant celui-là, est le Temps exempt de 
toute participation. 

i. Simplicius, loc. cit., p. 7Q<i. 

2. Initia Philosophiœ ac Theologiœ ex Platonicis fontîbus duc ta sive Procli 
Diadochi et Olymhiodori /// Platonis Alcibiadem commentarii . Ex codd. mus. 
nunc primum grœce edidit itèmque eiusdem Procli Institutionem theologicam 
integriorem emendatioremque aajecit Fridericus Creuser. Pars tertia, Procli 
Successoris platonici Institutio theologica grœce et latine. Francofurti ad 
Mœnum, MDCCCXXII. — Cette édition est reproduite dans celle des Plotini 
Eîineades donnée par Ambroise-Firmin Didol en i855 ; ride supra, p. 248, 
note 3. 

3. Procu Diadochi Institutio theologica. cap. LUI: éd. 1822, pn 82-85- 
éd. i855, p. LXIX. n ' 

DUHEM 17 



258 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

» Chacune de ces deux choses exemptes de participation, l'Eter- 
nité et le Temps, est la même, d'une manière universelle, en tous 
les êtres [qui participent d'elle]. Au contraire, [l'éternité ou le 
temps] reçu par participation n'est le même qu'en chacun des 
êtres qui le reçoivent. » En deux êtres participants différents, il 
n'est pas le même. « Il y a, en effet, un grand nombre d'êtres éter- 
nels, un grand nombre d'êtres temporels ; en tous ces êtres, l'éter- 
nité [ou le temps] se trouve par participation ; le temps y est 
subdivisé ; mais celui-là, [le Temps exempt de participation], est 
indivisible ; et le Temps un est antérieur à ces temps multiples. 

» Il existe donc, d'une part, l'Eternité des éternités, d'autre 
part, le Temps des temps ; ce sont les fondements des [éternités 
et des temps] reçus par participation. » 

Cette Éternité en soi, ce Temps en soi sont des mesures (y.é'zpy.) S 
L éternité est la commune et unique mesure de la vie de toutes 
les choses éternelles ; le Temps est la commune et unique mesure 
de la vie et du mouvement de toutes les choses temporelles. La vie 
et le mouvement de tous les êtres ne comportent donc que ces 
deux mesures. « Tout étalon qui sert à mesurer, en effet, mesure 
à l'aide d'une division des parties, ou bien s'applique tout entier 
et exactement à l'objet à mesurer. Or ce qui mesure par sa totalité, 
c'est l'Eternité ; ce qui mesure par subdivision, c'est le Temps ; 
il n'y a donc que ces deux mesures, l'une pour les choses éternel- 
les, l'autre pour les choses temporelles. » 

Ces pensées rappellent de fort près celles de Jamblique ; nous 
allons entendre Proclus les expliquer, au cours de la Xfcei^eîfaxnç 
OeoXoYixv], et nous les verrons rejoindre presque entièrement l'an- 
tique doctrine d'Archytas de Tarente. 

Les choses qui existent dans le temps sont de deux espèces 2 ; 
les unes ont simplement une durée limitée à une certaine partie 
du temps ; les autres durent toujours ; leur existence n'a ni com- 
mencement ni lin. Ces dernières, cependant, ne peuvent pas être 
mises au rang des substances éternelles, car elles sont soumises 
au changement, au devenir, tandis que les substances vraiment 
éternelles demeurent toujours identiques à elles-mêmes ; et toute- 
fois, leur perpétuité leur assure une certaine ressemblance avec 
les substances éternelles. 

Ainsi, ce qui est sujet au perpétuel devenir (tô aei ywéfjtevov) 

i Prooli Diadochi O/t. Idiul., eap. L1V ; éd. 1822, pp. 8/J-85 ; éd. i855, 
p. LXIX. 

2. Procli Diadochi <)/>. /<///</., Cflp. IA : éd; 1822, pp. 8G-87 ; éd; i855, 
pp. LXLX-LXX. 



LES THÉORIES Dl TEMPS, Dl L1EI il Dl VIDE APRES AltlSïu : i; 269 

est intermédiaire entre les natures éternelles et les choses infé- 
rieures; par le devenir (:m yiveaGai), il est apparenté aux choses 
inférieures ; par la perpétuité (-ô> àei), il imite les natures éter- 
nelles. « Il y a donc deux manières d'être éternel ; Tune est celle 
de L'éternité ; l'autre est une manière d'être éternel dans le temps ; 
l'une est une éternité fixe, L'autre une éternité qui se fait ; la pre- 
mière possède une existence ramassée sur elle-même et dont la 
totalité ne fait qu'un ; la seconde s'étend et se déploie au cours du 
temps; La première est, de soi, entière ; la seconde est composée 
de parties dont chacune est extérieure aux autres parties qu'elle 
précède ou quelle suit. » 

Avec Proclus, arrêtons-nous un moment à l'étude de ces sub- 
stances qui sont perpétuelles sans être éternelles, parce qu'elles 
sont dans un continuel devenir. 

Au sujet de ces substances, voici d'abord un premier théorème, 
qui est fondamental l : « Tout ce qui participe du temps mais se 
meut toujours est rythmé d'une manière périodique. ITàv va Yp6vou 
jasté^gv, àsl ok xivoûjjievov, îuepwSeHç pLerpelTou >>. De cette proposition, 
voici la démonstration que donne le successeur de Syrianus : 

« Les êtres sont tous bornés en nombre et en grandeur. Ces 
êtres étant bornés, il n'est pas possible, en ligne droite, d'y décrire 
un parcours illimité. D'autre part, ce qui se meut toujours ne peut 
décrire un parcours borné. Partant, une chose qui se meut tou- 
jours reviendra de nouveau à l'état même d'où elle est partie, en 
sorte qu'elle accomplira un cycle (iteptoSov). » 

Cette démonstration, il nous est aisé d'en reconnaître l'origine. 
C'est celle par laquelle Aristote, au VIII e livre de la Physique, au 
premier livre du traité Du Ciei, démontrait que le seul mouve- 
ment dont sont susceptibles les êtres exempts de génération et de 
corruption est le mouvement circulaire etuniforme. 

Cette démonstration, Proclus la connaissait fort bien ; il en avait 
fait l'un des principaux objets d'un petit traité intitulé : Du mouve- 
ment, Depl )civ7Ï<78(*>î, ou bien : Institution physique, EtoiyêUiotiç 
cpu<ux7j. Lans cet opuscule, il s'était attaché à prouver, suivant les 
formes rigoureuses de la Géométrie, L'exactitude de ces trois théo- 
rèmes 2 : 



i. Procli Diadochi Institutio theologica, cap. CXCVIII; éd. 1822, pp. 21)4-297; 
éd. i855, p. CXHI. 

2. UPOKAOV AIAAOXOY III.I'I KINHZEÛZ 1 BIBAIA B. Procli Diadochi De mot u 
libri duo, mine primnm latinitate donati, Iusto Velsio Hagano Medico inter- 
prète. Basileœ, 1 545. In fine : Basile»? per loannem Hervagium. Arum salutis 
MDXLV. Mense Martio. Lib. U, Theor. 5, 17 et 18. — [IPOKAOY AIAAOXOY 



260 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

« Les choses qui, naturellement, se meuvent de mouvement de 
rotation n'admettent ni génération ni corruption. 

» Le mouvement circulaire est éternel. 

» Ce qui est mû d'un mouvement éternel est. lui-même, 
éternel. » 

Mais Aristote, en cette démonstration, s'était borné à considérer 
le mouvement local, le seul qui pût, à son gré, affecter les substan- 
ces qui n'ont ni commencement ni fin ; dans son traité Du mouve- 
ment, Proclus avait donné à son argumentation la même portée, 
restreinte au seul mouvement local, qu'avait celle du Stagiritc ; 
maintenant, en son Institution théologique, il vise plus loin; il 
veut que son raisonnement et que la conclusion qui en résulte 
atteignent toute espèce de changement. 

Il veut, en particulier, que la proposition formulée s'applique à 
ce changement interne qui constitue la vie dune àme. 

Toute àme est intermédiaire entre les intelligences et les choses 
inférieures '. 

D'une intelligence, l'activité (svépyeia) est éternelle aussi bien que 
la substance (oùo-îa). Des choses soumises à la génération et à la 
corruption, au contraire, la substance et l'activité sont toutes deux 
soumises au temps. Intermédiaire entre les intelligences et les 
choses inférieures, une âme est éternelle par sa substance qui ne 
peut être ni engendrée ni détruite, qui subsiste par elle-même ; 
mais son activité est soumise au temps, car elle est une vie, c'est- 
à-dire une suite de transformations, un mouvement. « Toute âme 
dont participent les choses inférieures possède une substance éter- 
nelle et une activité qui procède dans le temps. Ilào-a '}uy/i |j.eQexT7| 
Triv pisv où<nav alwvtov tyt'>, r/^v 8è £vépvet.av x^à *^p6vov. » 

Gomme toute âme est éternelle, et comme elle a sa vie propre, à 
chaque àme correspondra une durée particulière qui rythmera la 
vie périodique de cette àme. écoutons Proclus formulant ce corol- 
laire - : 

« Toute âme qui existe dans le Monde use de cycles (TcepioSoi) et 
de retours à l'état initial (aTcoxaTaorào-etç) qui sont ceux de sa vie 
propre. En effet, si elle est soumise à la mesure du temps, elle a, 
en outre, une activité qui procède par changements d'état (^wzo£cl- 

AYKIOY STOIXEM2II *Y2IKH. Procli Diadooiii Lycii Institutio physiça. Edidit 
et interpretatione germa nica instruxit Albertus Ritzenf'eld . Leipzig. 1912 ; 
p. 36, |». . r )/j et p. 56. 

1. I'hocm Diadociii Institutio theologica. cap. CXCI, éd. 1822, pp. 286-287; 
éd. i855, p. CXI. 

2. Phocli Diadociii Institutio theologica, cap. CXCIX; éd. 1822, pp. 296-297; 

éd. 1855, p. pan. 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIEU ET DU VIDE A.PRÈS A.IUSTOTE 2(>l 

Tv/.(ô^ Èvepveî), el elle possède un mouvement particulier. Or, il est 
évident ({lie toute chose qui est eu mouvement, qui participe du 
temps et qui est éternelle, use d'un trajet périodique, reprend pério- 
diquement le parcours du même cycle (ireptoSucwç àvaxoxXelxai) et 
se trouve [périodiquement] replacée dans son état initial. Partant, 
comme toute âme contenue dans le Monde est douée de mouve- 
ment et développe son action dans le temps, elle aura des mouve- 
ments cycliques et des retours à L'étal initial ; car tout cycle par- 
couru par des êtres éternels est un cycle fermé — Hâo-a yàp TcepîoSoç 
tôjv a'.Suov owtoxaTaaraTuciQ zi~\. » 

Arrêtons-nous un instant à méditer cette proposition. Elle for- 
mule avec une entière précision l'un des principes essentiels de 
la Sagesse antique, l'un de ceux par lesquels cette Sagesse con- 
tredit le plus ouvertement aux doctrines qui dirigent aujourd'hui 
la Science et la Philosophie. 

(/Antiquité ne concevait la perpétuité que sous deux formes. 

En premier lieu, elle concevait l'éternité, c'est-à-dire la perpé- 
tuité de ce qui ne change pas, de ce qui demeure constant. 

En second lieu, elle admettait la perpétuité de ce qui est pério- 
dique, de ce qui reprend indéfiniment et de la même manière le 
parcours du même cycle. 

Il ne lui venait pas à la pensée de mettre dans la réalité la 
perpétuité d'une chose qui varie en tendant vers une limite, en se 
rapprochant sans cesse de cette limite sans jamais l'atteindre, la 
perpétuité qui n'a plus pour image le cercle répété une infinité 
de fois, mais l'hyperbole, toujours plus voisine de son asymptote 
et jamais confondue avec elle. 

Là, nous voyons, avec une parfaite clarté, l'opposition irréduc- 
tible de cette Philosophie antique à nos doctrines modernes ; à 
notre Thermodynamique, qui ne permettrait pas au Monde borné 
des Anciens de repasser deux fois par le même état ; à nos diver- 
ses théories de l'évolution qui veulent, en toutes choses, voir une 
marche progressive vers un certain terme idéal dont ces choses 
se rapprochent toujours sans y parvenir jamais. 

En vérité, entre le temps de Proclus et le nôtre, les idées de 
l'humanité ont éprouvé, au sujet de la question qui nous occupe, 
un bien profond changement ; ce changement, nous le verrons, a 
été, en entier, l'œuvre du Christianisme. 

Revenons à la vie périodique des âmes. 

Parmi ces âmes, il en est une qui est la première, qui est celle à 
laquelle on donne communément le nom d'Ame du Monde. Chacun 
des cycles dont la répétition indéfinie constitue la vie de cette pre- 



2()*2 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

mière âme a pour durée ce que Proclus, dans son Institution théolo- 
gique \ nomme le temps total (o-iipntaç ycôvoç). La durée qui mesure 
la période propre de chacune des âmes inférieures à l'Ame du 
Monde est un sous-multiple du temps total : « Tout cycle (ireploBoç) 
parcouru par une âme est mesuré par un temps. Mais, tandis que le 
cycle de chacune des autres âmes est mesuré par un certain temps, 
le cycle de la première Ame qui soit soumise à la mesure du 
temps est mesuré par le temps total. Gomme tous les mouvements 
de ces âmes, en effet, comportent succession, il en est de même 
de leurs cycles périodiques, en sorte que ceux-ci sont mesurés par 
un temps ; et le temps est cela même qui mesure tous les cycles 
périodiques des âmes. Si toutes les âmes décrivaient autour des 
mêmes choses les mêmes cycles périodiques, le temps serait le 
même pour toutes. Mais comme les retours de ces diverses âmes à 
l'état initial ne sont pas simultanés, la durée du cycle, celle qui 
sépare deux retours successifs au même état (yoovoç rapioSixoç xa<. 
àitoxaTourcaTucôç) diffère de l'une à l'autre. 

» 11 est donc évident que l'Ame qui se trouve, en premier lieu, 
soumise à la mesure du temps est mesurée par le temps total. En 
effet, si le temps est la mesure de tout mouvement, l'être qui est 
mû avant tous les autres participera de la totalité du temps et sera 
mesuré par la totalité du temps (to -ripû-rco; xivoufjievov serrai, îTavToç 
toO ypovo'j [jt-STévov, xal l>tco toxvtoç pis-ijisTpri^svovj. Car si le temps 
total ne mesurait pas le premier être qui participe du temps, il ne 
saurait non plus, pris en son entier, mesurer quoi que ce soit 
d'autre. De là résulte évidemment que toutes les autres âmes 
sont mesurées par certaines mesures qui sont des fractions du 
temps total (uepwcÎMrepa tou crjuTtavucis ypôvou [xerpa) ; puisqu'elles 
ne sont, en effet, que des fractions de la première Ame qui soit 
soumise à la mesure du temps, leurs cycles ne sauraient s'accor- 
der avec le temps total. Les multiples retours à l'état initial de ces 
âmes diverses seront dos parties aliquotes (jxépYj) du cycle unique, 
de l'unique retour par lequel la première Ame qui participe du 
temps revient à. son état initial. » 

D;i!iK cette page de Proclus, nous reconnaissons sans peine la 
théorie même d'Archytas de Tarente ; en ce temps total, en ce 
cjuTza; ypôvoç, qui rythme la vie périodique interne de l'Ame du 
Monde, qui est commun multiple des périodes de tous les mouve- 
ments produits au-dessous de cette Ame, nous retrouvons très exac- 



i. Procli Diauociii Op.laud., cap. CC;éd, 1822, pp. 298-299 ; éd. i855, 

pp. cxm-cxrv. 



LES THÉORIES Dl TEMPS, l»l LIEU ET DU VIDE APRES ARISTOTE 2()'î 

tement le Biàwripa. ttjç toû rtavrôç ©iStsojç défini par L'antique Pytha- 
goricien. La doctrine d'Archytas a inspiré Proclus autant et plus 
encore qu'elle u'a inspiré Plotin, Porphyre et Jamblique ; elle est 
vraiment la source d'où jaillissent toutes les théories néo-platoni- 
ciennes du temps. 

« Toute âme dont participent les choses se sert en premier Lieu, 
dit Proclus \ d'un corps éternel, d'un corps qui possède une sub- 
stance soustraite à la génération el à La corruption. » Les corps 
(•('■lestes sont les instruments des âmes supérieures ; il est aisé 
d'en conclure que les durées de révolution des divers corps céles- 
tes coïncident avec les périodes de la vie cyclique des âmes qui 
président aux mouvements de ces corps. Les durées de révolution 
des divers astres doivent donc être des parties aliquotes du temps 
total ; le o-ûu-aç ^povoç doit être identique à la Grande Année astro- 
nomique ou être un multiple de la Grande Année. 

Nous sommes amenés par là à rechercher ce que Proclus ensei- 
gnait au sujet de la grande Année ; cet enseignement, ce n'est 
plus Y Institution théologique qui nous le révélera, niais le Com- 
mentaire au Timée ; toutefois, nous ne l'exposerons pas dès main- 
tenant ; il prendra place dans l'exposition de ce que les successeurs 
d'Aristote ont dit de la Grande Année. Auparavant, nous exami- 
nerons une théorie du temps fort différente de celles que nous 
avons étudiées jusqu'ici. Cette théorie originale a été conçue par 
Damascius, qui, après la mort de son maître Proclus (485), prit la 
direction de l'Ecole d'Athènes. 



IV 



LA THEORIE DU TEMPS SELON DAMASCIUS ET SIMPLICIUS 



La plupart des disciples de Proclus avaient fidèlement gardé, 
nous dit Simplicius 2 , ce que ce maître avait enseigné au sujet du 
temps ; deux seulement s'en sont éloignés, Asclépiodote, qui fut 
le plus brillant élève de Proclus, et son condisciple Damascius, 
qui fut le maître de Simplicius. « Extrêmement laborieux, nous 
dit Simplicius et, en même temps, animé d'une grande syinpa- 



i. I'rocli Diadochi Op. Iaud.,c8ip. CXCVI, éd. 1822, pp. 292-293; éd. i855, 
pp. CXII-CXUI. 

2. Simplicius. loc.cit. : éd. cit., p. 795. 



26i LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

thie pour Jamblique », Damascius s'écarta en nombre de points 
de renseignement de Proclus ; bientôt, nous aurons à admirer l'ori- 
ginalité et la profondeur de la théorie du lieu qu'il a exposée dans 
son livre LTepl apt.9p.oij xal -ôtzù'j xal ypovou ; dans ce même livre, il a 
développé, au sujet du temps, des considérations qui ne sont pas 
moins remarquables. Ces réflexions nous ont été, en partie, con- 
servées par Simplicius; celui-ci, qui partageait plusieurs opinions 
de son Maître, les a dotées de précieux éclaircissements ; la colla- 
boration de Damascius et de Simplicius nous a valu la théorie du 
temps que nous allons résumer. 

Entre les choses de la Nature, il existe, au gré do Simplicius, 
trois sortes de distinctions auxquelles correspondent trois mesures ; 
la distinction qui engendre la multiplicité a le nombre pour 
mesure ; les différences de position sont mesurées par le lieu ; le 
temps mesure, entre les choses, une troisième sorte de différence 
qui correspond aux mots avant , après. Par le nombre, les êtres 
numériquement différents ne se confondent pas en un être uni- 
que ; « grâce au lieu 1 , les diverses parties de corps distants l'un 
de l'autre ne sont pas réunies ensemble ; de même, grâce au 
temps, les événements de la guerre de Troie ne sont point mis 
avec ceux de la guerre du Péloponèse, et l'on ne confond pas 
l'enfance avec la jeunesse ». 

« Le mouvement et le temps, dit encore Damascius -, sont en 
un continuel écoulement (sv o-jvsysl por,) ; cène sont point des êtres 
dénués de toute existence réelle, mais l'existence qu'ils possèdent 
consiste dans le devenir (oùx s'cmv àv'JTrôoTiy-a, à/X ev -w yîvso-Qai 
to slvat. sysi) ; or, le devenir ne consiste pas simplement à être, 
mais à exister, tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, en des 
parties différentes. 

» L'éternité est cause qu'au sein de l'Etre un qui jouit de cette 
éternité, quelque chose garde une existence permanente ; et ce 
quelque chose, c'est la distinction intelligible [entre les idées] 
émanées du propre fonds de l'Etre un. De même, le temps est 
cause de la marche régulière accomplie, autour de l'Un intelligi- 
ble par le rayonnement de l'idée qui émane de cette Intelligence 
pour se répandre dans le Monde sensible; il est la cause de la 
continuité ordonnée qui préside à cette marche. » 

Non pas qu'il faille voir dans l'écoulement du temps la cause 
du changemenl ; les choses dont l'existence consiste dans le deve- 
nir changenl d'elles-mêmes; Le temps ne provoque pas ce chan- 

i. Simplicius, loc. cit., éd . cit., |». 77.^. 
•'. Simplicius, ibid. 



LES THÉORIES DU TEMPS, Dl I.ll l ET DU VIDE APRÈS A.RISTOTE '2<>."i 

gement ; il y met seulement L'ordre el La continuité, c'cfst-à-dire 
L'unité : « Par lui-même '. Le temps sérail plutôt une cause d'immu- 
tabilité pour tous les êtres qui, d'eux-mêmes, sortent sans cesse 
de l'état dans lequel ils se trouvent ; en sorle que le temps est 

plutôt cause de repos «pie de mouvement ». 

Cette affirmation, Simplicius en fait la remarque, tend à rap- 
procher le temps de L'éternité ; mais le désir d'accentuer ce rap- 
prochement va se manifester d'une manière plus significative en 
la doctrine de Damascius. Entre L'éternité, dont l'existence per- 
manente garde la plus immuable muté, et le temps qui s'écoule 
perpétuellement, qui n'a d'existence qu'en un continuel devenir, 
le maître de Simplicius va placer un intermédiaire. 

Cet intermédiaire, Damascius lui donne parfois le nom de temps 
primordial- (yoévoç repû-roç), déjà employé dans un sens analogue 
par Plotin et par ses successeurs ; parfois aussi, il l'appelle ! 
temps substantiel (vpôvoç èv inroGrào-ei). Comme cet intermédiaire 
tient à la fois du temps et de l'éternité, certains philosophes, 
remarque Simplicius *, l'ont nommé ypovo; et d'autres oùwv. Les 
Scolastiques chrétiens concevront aussi, au cours du Moyen-Age, 
un intermédiaire entre le temps [tempus) et l'éternité (œternitas), 
et ils le désigneront par le terme à'œvum; empruntons-leur ce mot 
pour désigner le temps substantiel de Damascius. 

La doctrine de Damascius diffère de toutes celles qui l'ont pré- 
cédée en ce qu'elle soustrait Yaevum à l'écoulement perpétuel ; 
elle ne lui attribue plus ce mode d'existence qui consiste en un 
continuel devenir ; elle lui confère une existence permanente ana- 
logue à celle de l'éternité ; elle affirme s « que le temps sub- 
stantiel existe simultanément en totalité. ïo kvai a;j.a tov oXov y pôvov 
èv 'JTOoràTS'.. » 

La nouveauté de cette affirmation dut grandement étonner bon 
nombre de Néo-platoniciens ; jamais, du vivant de Damascius, 
Simplicius n'en put reconnaître l'exactitude G ; il nous rapporte les 
objections qu'il faisait à son maître et les répliques que celui-ei 
lui adressait ; ces répliques convainquirent plus tard le Commen- 
tateur athénien : « Cet enseignement, déclare-t-il \ ne me semble 
plus difficile à admettre ». 

r . Simplicius, ibid. 

2. Simplicius, loc cil., M. cit., p. yS/j. 
;{. Simplicius, loc. cit., éd. fil , [>. 770. 

4. Simplicius, loc. cil., éd. cit., p. 779. 

5. Simplicius, toc. cit., éd. cit., p. 770. 

li. Simplicius, tac cit., éd. cit., pp. 770-784. 
7. Simplicius, foc. cil,, éd. cit.. p. 784. 



2f)f) LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Quelles raisons Damascius faisait-il valoir pour convertir son 
disciple à sa pensée ? Les voici : Si, hors de l'Etre unique et de 
l'Intelligence unique, tous deux éternels, toutes choses ont une 
existence qui consiste dans le devenir, si tout mouvement est un 
continuel changement, il n'y aura pas lieu de considérer un temps 
autre que celui qui, perpétuellement, s'écoule. « Mais s'il y a une 
génération ', s'il y a un mouvement dont l'existence ne consiste pas 
dans le devenir, dans lesquels une partie n'est pas sans cesse sui- 
vie d'une partie différente ; si, au contraire, cette génération ou ce 
mouvement suhsiste simultanément en son entier,... on ne pourra 
considérer cette génération ni ce mouvement, comme notre maître 
Damascius nous l'a souvent exposé, sans s'efforcer de voir égale- 
ment un temps qui, pris ensemble et tout entier, soit propre à 
mesurer un tel mouvement, à mesurer l'existence de ce qui est 
simultanément. » Or, il y a des choses engendrées et dont l'exis- 
tence, cependant, n'est point dans le devenir, qui sont tout entières 
à la fois et d'une manière permanente ; telle l'essence de l'Ame 
universelle, telle la substance céleste. Il faut donc admettre que 
le temps substantiel, que Vâsvum jouit, lui aussi, de l'existence per- 
manente, qu'il existe simultanément tout entier. 

C'est du reste, ce qu'écrivait Damascius - : « La Nature produira 
l'existence du Monde physique, et l'Ame la produira avant la 
Nature ; c'est donc la Nature, qui a fabriqué les corps [célestes] 
éternels, qui a fabriqué le temps perpétuellement coulant, le 
temps sorti d'elle pour se répandre en ces corps ; comment ne 
serait-elle pas éternelle et remplie de raisons éternelles? Par 
conséquent, cette raison éternelle du temps qui réside au sein de la 
Nature doit être un temps qui soit toujours présent en son entier et 
dont le tout ne fasse qu'un (crupeaç). De même, la raison primor- 
diale du temps qui réside en l'Ame constituera un temps qui, tou- 
jours, restera numériquement le même. Ainsi dans l'Ame immua- 
ble, dans la Nature également immuable, le temps se retrouvera 
comme condensé dans la totalité de l'idée du temps ; ce temps, 
dont le tout ne fait qu'un (o-ûjjwraç), a une existence permanente et 
perpétuelle, il ne s'écoule nullement, il contient en une même 
unité le passé et le futur avec le maintenant (to vûv), que nous 
nommons le temps présent (êvecrtwç vpévoç) ; tandis que le présent 
indivisible partage l<> temps qui s'écoule en trois parties, de quel- 
que manière que l'on pratique cette division ». 

Nous n'insisterons |>as sur les développements que Simplicius 

i. Simplicius, loc. cit., éd. cit., p. 778. 
•. Simpi.icii's, loc, ri/., éd. cit., |>. 70O. 



LES THÉORIES DU TEMPS, M I.IKI ET Kl VIDE APRÈS LRISTOTE '2f>7 

a donnés à celte partie de la doctrine de son maître ; nous nous 
bornerons à rapporter une comparaison qu'il indique ' entre La 
théorie du temps et celle du lieu. Damascius el Simplicius ont 
distingué deux sortes de lieux : le lieu naturel ou essentiel (o -o-o- 
où<nw87jç) qui est, pour chaque corps, invariable el immobile, et la 
position adventice, la 8ë<nç qui varie incessamment lorsque le 
corps se meut ; le lieu de seconde espèce, la Qéo-iç, est celui que 
le mouvement nous manifeste immédiatement; seul, le raisonne- 
ment nous permet de découvrir et de déterminer le lieu essen- 
tiel. De même, ils distinguent deux sortes de temps; l'un mesure 
le mouvement essentiel de l'Ame (r\ ojc-u-jo/, xîvTjcnç) ; l'autre 
mesure l'activité extérieure de cette môme Ame ; le premier est 
doué de l'existence permanente, tandis que le dernier ne subsiste 
qu'en un perpétuel écoulement ; or, c'est ce dernier temps qui 
nous est immédiatement connu partons les mouvements, par tous 
les changements ; le premier, indirectement accessible au raison- 
nement, est beaucoup plus difficile à connaître ; Aristote l'a 
ignoré. 

Nous avons vu de quelle manière le temps subsistait au sein de 
l'Ame universelle: soustraite à tout changement, clouée d'une 
existence permanente et non d'un perpétuel devenir, l'Ame ne 
peut contenir le temps, sinon sous forme d'une raison qui, elle 
aussi, existe à la fois tout entière, et qui réunit, en sa permanente 
unité, la totalité du temps, le passé, le présent et l'avenir ; dans 
l'Ame universelle, le temps qui s'écoule perpétuellement n'a pas 
de place. 

Intermédiaire entre les êtres qui sont d'une manière permanente 
et les êtres dont l'existence consiste en un perpétuel devenir, 
notre intelligence n'est apte à saisir d'une manière adéquate ni 
Ysevum qui existe tout entier à la fois au sein de l'Ame du Monde 
et de la Nature universelle, ni le temps qui s'écoule continuelle- 
ment dans le domaine des choses perpétuellement changeantes ; 
elle saisit le temps sous une forme qui tient à la fois de ces deux-là 
et qui porte la marque de sa nature mixte. 

Dans le temps qui s'écoule sans cesse, elle découpe des parties 
d'une certaine durée ; puis elle réunit en une notion unique tout 
ce que contient chacune de ces parties ; la notion ainsi formée par 
la condensation d'une certaine durée de temps coulant ne porte 
plus trace du flux de ce temps ; elle se présente comme une 
chose douée d'existence permanente. Ainsi, au temps qui s'écoule 

i. Simpucii Op. laud., lib. IV, cnrollarium de locn, «'-il. cit., pp. 638-639- 



2()8 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

sans cesse d'une manière continue, notre pensée substitue une 
série formée d'un certain nombre de notions discontinues, dont 
chacune apparaît comme fixe. Il en est de même, d'ailleurs, 
de tout mouvement, de tout changement; le perpétuel devenir 
qu'est la réalité se transforme, dans notre esprit, en une suite 
d'idées dont chacune jouit d'une existence permanente et qui ne 
se soudent pas l'une à l'autre d'une manière continue ; chacune 
de ces idées a été formée en réunissant dans une seule notion et en 
iîxant tout ce qui, dans la réalité, s'écoulait pendant un certain 
laps de temps. 

Telle est la doctrine profonde que Damascius et son disciple 
Simplicius exposent en des termes que nous allons reproduire l . 

« ... Pour le lieu, dont les diverses parties ont une existence 
permanente, on peut, ce me semble, dit Simplicius, considérer 
une collection de parties coexistantes. Mais pour les choses dont 
l'existence consiste dans le devenir, il n'est pas possible de pren- 
dre un ensemble qui réunisse diverses parties, si ce n'est par 
l'opération de notre propre mode de connaissance. Cette réunion, 
en effet, il faut nécessairement la prendre, non point comme une 
chose qui s'écoule, mais comme une chose présente, non point 
comme une chose qui devient, mais comme une chose qui est. 
Or, y a-t-il quoi que ce soit de tel en ce qui n'a d'existence que 
dans le devenir? Mais en cette question, il vaut mieux que nous 
accordions notre attention au philosophe Damascius et aux ensei- 
gnements mêmes qui nous viennent île lui : « Un être, dit-il, qui 
» n'est jamais réuni en quelque chose d'un, qui existe seulement 
» dans le devenir, voilà ce qu'est un temps ; tels sont, par exem- 
» pie, un jour, une nuit, un mois, une année. Aucun de ces temps 
» n'existe ramassé en un seul tout. Un combat non plus n'existe 
» pas en cet état condensé ; alors même que ce combat est pré- 
<> seul, il s'est déroulé cependant par parties successives. Une 
» danse n'existe pas davantage ainsi réunie ; car, elle aussi, elle 
» s'exécute par parties successives ; toutefois, on dit de même 
<> que l'on danse la danse présente. Ainsi encore le temps, en son 
» ensemble, arrive au furet à mesure qu'il est engendré; il 
» n'existe pas en sa totalité. Nous devons dire, en effet, des idées 
» éternelles communes qu'elles sont choses toujours engendrées ; 
» considérées au point de vue numérique, elles s'écoulent ; con- 
» sidérées au point de vue spécifique, elles demeurent tixes. Nous 
» devons sauver la continuité spécifique, bien qu'elle se trouve 

i. Simplicii Op. Idinl., lih. IV. Corollarium de tempore. Kit. cit.. 
PP 7 ( .>7-7W- 



i,KS THÉORIES IU TEMPS, M LIE! II Dl VIDE Al'lt! s ARISTOTE ^ttt) 

m divisée en trois parties «rime manière qui nous es! relative el 
» (jui se rapporte au temps présenta chacun de nous ; le temps 
» présent de l'un diffère doue du temps présenl <1«' L'autre, tandis 
» que par lui-même, le temps est unique et continu. 

« Gela bien expliqué, nous devons ajouter que la division du 
» temps existe seulement <mi puissance, et que l'instant présent 
» indivisible, lui aussi, n'est qu'en puissance ; c'est notre inlelli- 
» gence seule qui effectue cette division, c'est elle qui crée cet 
>> instant présent à titre de terme et qui en fait L'indivisibilité. 
» (l'est elle qui prend et réunit en un seul tout, qu'elle regarde 
» comme présent et qu'elle définit en une idée unique l , une cer- 
» laine mesure de temps, telle qu'un jour, un mois ou une année; 
» sans doute, la substance d'une telle idée a une existence qui 
» dure pendant une certaine partie plus ou moins longue du 
» temps, mais l'existence quelle possède consiste dans un deve- 
» nir ; si l'on voulait qu'une telle idée, ainsi formée par réunion, 
» fût tixée, on ne la considérerait plus comme étant dans le deve- 
» nir, comme prenant part à l'écoulement du temps, mais comme 
» une chose séparée et détachée. C'est de cette façon qu'existe un 
» fleuve, qu'existe le fleuve que voici; toute forme de fleuve, en 
» effet, est une forme qui demeure fixe ; de cette forme, le fleuve 
» coulant tire son existence, car il reçoit cette forme dans une 
» matière qui s'écoule sans cesse ; si vous arrêtiez le fleuve, le 
» fleuve n'existerait plus. De même, considérés au point de vue 
» spécifique, le passé, le présent et le futur se trouvent compris 
» ensemble dans l'idée unique du temps, mais ils se déroulent 
» dans le devenir ; ce qui, sans cesse, parvient à l'existence, se 
» nomme présent ; ce qui a cessé d'être s'appelle passé ; ce qui 
» n'est pas encore est dit futur. Le temps, considéré dans son 
» ensemble, s'écoule continuellement, et il en est de même du 
» mouvement ; en l'un comme en l'autre, lorsqu'on détache un 
» présent auquel on attribue l'existence actuelle, lorsqu'on 
» ramasse en un seul tout et lorsqu'on fige une portion détermi- 
» née de l'un ou de l'autre, on détruit aussi bien l'espèce du temps 
» que celle du mouvement, car cette idée n'a d'existence que dans 
» le devenir. Toute la difficulté semble provenir de ce que l'âme 
» tend à connaître toutes choses sous forme d'idées qui soient fixées 
» en elle. Elle fixe donc même le mouvement, en cherchant à le 
» connaître sous forme idéale, et non point à le connaître selon 
» l'écoulement qui est propre à la nature [de ce mouvement]. 

i. Le texte porte : où x«6 lu îÎJoç ù.yoùiÇovT<x(; : où doit évidemment être sup- 
primé. 



270 LA COSMOLOGIE HELLÉiNIQUE 

» Ainsi pratique-t-elle des divisions jusqu'au sein de l'Unité 
» intelligible, parce qu'il lui est impossible d'en comprendre 
» simultanément l'universalité ; elle en considère donc d'une part 
» la justice, d'autre part la tempérance, d'un troisième côté la 
» science ; et cependant, chacune de ces trois vertus n'existe que 
» par le tout. De même, lorsqu'elle veut démontrer que l'âme est 
» immortelle, elle pose trois notions séparément définies, l'âme, 
» le pouvoir de se mouvoir soi-même, l'immortalité, et cependant, 
» c'est l'âme unique qui possède à la fois, en elle- même, ces trois 
» caractères d'être âme, de se mouvoir elle-même et d'être 
» immortelle. 

» C'est de la sorte qu'elle se comporte à l'égard des êtres intel- 
» ligïbles et des êtres qui possèdent une unité ; en elle-même, elle 
» pratique des distinctions au sein de leur unité ; puis elle sup- 
» pose que ces choses sont, en réalité, conformes à une certaine 
» notion qu'elle possède de chacune d'elles. De même, semble- 
» t-il, grâce à la fixité des idées qui subsistent en elle, elle tend à 
» figer le fleuve des choses soumises à la génération ; elle déli- 
» mite une certaine durée et la réunit en un seul tout pour en 
» faire le présent, puis, à l'aide de ce présent, elle circonscrit et 
» distingue les unes des autres les trois parties du temps. 

» Notre intelligence est intermédiaire par son essence entre 
» les choses qui sont sans cesse engendrées et les choses qui 
» existent d'une manière permanente ; elle s'eftorce donc de con- 
» naître les unes et les autres conformément à sa propre nature ; 
» dans celles-ci, elle introduit des distinctions qui les trans- 
» forment en des choses moins parfaites, mais dont la nature est 
» plus voisine de la sienne ; celles-là, elle les condense en quel- 
» que chose de supérieur à ce qui s'engendre sans cesse, mais de 
» plus accessible à sa propre connaissance. C'est ainsi que pour 
» connaître le jour, le mois ou l'année, elle circonscrit chacune 
» de ces durées, la détache de la totalité du temps qui s'écoule 
» sans cesse, et la comprend simultanément en une idée unique. » 

Après avoir décrit de la sorte le disparate qui sépare le temps 
formé d'idées condensées, Statiques el discontinues, tel que notre 
intelligence le saisit, du temps réel qui s'écoule perpétuellement 
en un devenir continu, Damascius applique â la solution de quel- 
ques difficultés les principes qu'il vient de poser. 

Ces corollaires, nous ne les exposerons pas; la page que nous 
venons de citer suffira à faire connaître la pensée du maître de 
Simplicius. 

Cette pensée est une des dernières venues parmi toutes celles 



LES THÉORIES l»l TEMPS, 1)1 LIEU ET DU VIDE APRÈS AHISTOTE '21 1 

que la pensée hellénique ;i produites ; il ne nous semble pas 
qu'elle soit une des plus méprisables. Avec une grande netteté, 
elle a su distinguer entre les réalités permanentes qui subsistent, 
et les réalités fiuentes, comme le temps et le mouvement, qui sont 
en perpétuel devenir; elle a reconnu In nécessité où se trouve notre 
intelligence de ne concevoir les choses que sous forme d'idées 
fixées, partant, l'incapacité où elle est de saisir les réalités fluen- 
tes à moins de les morceler et de figer chaque fragment, 
a qui en fait disparaître l'essentiel écoulement. Au xiv e siècle 
d'abord, à notre époque ensuite, cette pensée se trouvera reprise 
par les philosophes désireux d'éclaircir les notions de temps et de 
mouvement. Au xiv e siècle, Duns Scot commencera à ramener 
L'attention de ses contemporains sur le temps et le mouvement 
considérés comme des formes fluentes, et sous la plume d'un de 
ses plus brillants disciples, de Jean de Bassols, nous retrouverons 
des pensées toutes semblables à celles de Damascius. D'autre 
part, quelques-unes des pages écrites par le maître de Simplicius 
ne surprendraient aucunement si on les rencontrait dans quelque 
livre de M. Bergson. 

V 

la théorie nu temps selon la Théologie d'Aristote 

Damascius avait eu quelque peine à convaincre Simplicius de 
l'existence d'un temps premier et substantiel, exempt de l'écoule- 
ment, du perpétuel devenir qui caractérise le temps propre aux 
choses d'ici-bas. Nous allons rencontrer, cependant, un autre 
adepte de cette doctrine. 

Nous avons vu que Plotin et Porphyre, plaçant le temps, dans 
la hiérarchie des choses divines, plus haut que ne l'avait mis 
Archytas de Tarente, l'avaient fait résider dans la vie même de 
l'Ame. Enchérissant sur Plotin et Porphyre, Jamblique avait fait 
du temps un principe ordonnateur distinct de TArne, et supérieur 
à l'Aine. Proclus lui avait assigné un grade encore plus élevé. Il 
s'est trouvé un philosophe néo-platonicien pour faire redescendre 
au temps les degrés que, peu-à-peu, on lui avait fait gravir, et 
pour le ramener au rang qu'Archytas lui avait assigné. 

Cet auteur est, sans doute, un des derniers représentants de la 
pensée hellène. Son nom nous est inconnu. Son œuvre, qu'une 
version arabe nous a seule conservée, porte le titre apocryphe de 
Théologie d'Aristote. 



27*2 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Plus tard, l'étude de la Théologie oVAristote ' nous retiendra 
longuement, alors que nous rechercherons les sources du Néo- 
platonisme arabe. Pour le moment, nous nous arrêterons seule- 
ment aux courts passages où cette Théologie parle du temps. 

Nous l'entendrons, tout d'abord, affirmer nettement - que « le 
temps est inférieur à l'Ame, à l'Intelligence et aux autres substan- 
ces simples qui causent le temps ». 

Cette affirmation se trouve confirmée par d'autres passages tels 
que ceux-ci : 

« Les corps célestes ;i et les étoiles subissent hors du temps 
{sine tempore) Faction de la Cause première L'Ame a L'Intelli- 
gence pour ternie supérieur ; pour terme inférieur, elle a la Nature 
et la Matière première ; toutes ces choses pâtissent hors du 
temps. » 

Or, « voulez-vous savoir l si un patient pâtit dans le temps ? 
Examinez si l'agent auquel il est soumis agit dans le temps. D'un 
agent qui agit dans le temps, en effet, le patient pâtit dans le 
temps ; d'un agent qui agit en un instant (momentum), le patient 
pâtit en un instant. » 

Nous voyons par là que toutes les substances supérieures à la 
Nature agissent hors du temps ; en descendant la hiérarchie des 
substances, c'est seulement lorsque nous quittons l'ordre des sub- 
stances proprement divines pour atteindre les degrés où résident 
la Nature et les corps du Ciel, que nous rencontrons le temps. 

« Il y a " des choses perpétuelles et immobiles ; telle est 1 Intel- 
ligence. 11 y a des choses soumises au temps et mobiles ; tel est le 

i. Au sujet de cet ouvrage et de ses doctrines, v. F. IIavaisson, Essai sur 
lu Métaphysique d'Aristote, Partie IV, liv. III, ch. 111, pp. 5^2 sqq. 

2. Sapientissimi Philosophi Aiustotelis stacihitae. Theologia sire mistica 
Phylosophia Secundum Aegyptios nooiter Reperta et in Latinum Castigatis- 
sime redacta. Cum Prioilegw. Colophou : Kxcussum in Aima Vrbium principe 
Uomn apud tacobum Mazocbiuni Romanee Academiee liibliopolani. Anno 
Lncarnationis Dominicœ M.D.XIX. kl. lunii. Pont. Sanct. D. N. D. Leouis X. 
Pont. Max. Anno eius Septimo. Lit). IV, cap. III, fol. 19, v° et toi. 20, r°. — 
Libri quatuordecim qui Aiustotelis esse dicantur, de secretione parle divinœ 
sujjieittid- secundum /Egyptios. Qui si illius sunt, eiusdem metaphysica verè 
continent, cum Platonicis magna ex parte convenientia. Opus nunquam Lutetiœ 
al liant, ante annos quinquaginta e.r lingua Arabica in Latinam malè conver- 
sum : nunc vero île integro recognitum et illustratiim scholiis, quibus huius 
capita singula, cum Platonica doctrina sedulo conferuntuv. Per Iacohum Cah- 
j'entahium. Claromontanum Bellovacum. Parisiis, Kx ot'ficina lacobi du Puys, 
è regione collegij Caraeracensis, sub insigni Samaritaine. 1072. lix Privilégie» 
Régis Lib. IV, cap. III, fol. 33, v". 

3. Aiustotelis Ineologia, Lib. Nil, cap. S'il; éd. i5iu, 
(marqué 37) 1"; éd. 1572, loi. 60, v", et loi. Ci, r°. 

/). Aristotelis Theologia, Lib. I, cap. VII ; éd. 
loi. 8, r°. 

.">. Aristotelis Theologia, Lib. VII, cap. VII ; éd. 
(marqué 37), r° ; éd. 1672, loi. 61, r°. 



1019, 


Toi. 


34, 


v" 


cl loi. 35 


IJIO, 


fol. 


5, 


r° ; 


éd. 1.^72, 


loi 9, 


fol 


•3/,, 


v°, 


et fol. 35 



LES THÉORIES DU TEMPS, M L1EI ET Dl VIDE APRÈS AlUMoli. 2~'.i 

Ciel Le temps est conjoint au mouvement ; nue nature perpé- 
tuelle, au contraire, esl propre à L'immobilité. » 

Et cependant, même dans le Monde intelligible, dansée Monde 
où toute action et toute passion sonl soustraites, à la mesure du 
temps, la Théologie d'Aristole admet L'existence de certains mou- 
vements. En eliet, tout aussitôt après Le passage que nous venons 
de rapporter, elle poursuit en ces ternies : « Au sein de l'Orbe spi- 
rituel, l'Intelligence et l'Ame se meuvent vers le premier Auteur ». 

Si les mouvements du Monde intelligible ne sont pas mesurés 
par le temps, c'est que, dans ces mouvements-là, il n'y a pas de 
succession ; de tels mouvements, exempts de succession, la Théo- 
logie (fAristole, dans un autre passage l , affirme l'existence au sein 
du Monde intelligible : 

« Peut-être demande ra-t-on si les âmes des étoiles se souvien- 
nent qu'elles ont vu toute la terre au cours du jour passé ou du 
mois passé ou de l'année passée, si elles connaissent qu'elles ont 
vécu durant ce temps passé. Si elles ne le connaissent pas, en 
eifet, c'est assurément qu'elles sont privées de mémoire. 

» Nous répondrons : Les âmes des étoiles connaissent éternelle- 
ment qu'elles l'ont le tour de la terre, connaissent éternellement 
qu'elles vivent. Mais ce qui est perpétuel et invariable ne se 
déplace pas d'un lieu dans un autre ; le jour passé, le mois passé, 
les autres temps analogues marquent le terme de quelque chose 
que l'on a quitté [mnt termini recessionis) ; aussi un être perma- 
ment [eus firmum) n'est-il pas aujourd'hui autrement qu'il n'était 
hier ; il est toujours le même. C'est l'âme humaine qui, au moyen 
du mouvement, constitue le jour passé, le mois passé, l'année 
passée. Comme un homme qui marque ses pas en posant toujours 
un même pied sur diverses parties du sol, ainsi le mouvement d'un 
astre, qui est un pour l'âme de cet astre, est divise par nous en par- 
ties multiples De même encore en est-il d'une goutte d'eau qui 

tombe ; notre œil nous montre qu'elle est toujours la même pen- 
dant toute la durée de sa descente ; à celui qui la regarde, cepen- 
dant, elle apparaît d'abord en haut, puis à mi-hauteur, puis en 
bas. Ainsi le passé, le présent et le futur sont-ils distingués les 
uns des autres, par nous et pour ce qui nous concerne, au moyen 
de la succession et de la suite des mouvements inférieurs, à l'aide 
de parties dont les unes viennent après les autres. Mais dans le 

Monde intelligible (Inmundo celesti), il y a un jour unique Et 

cependant, les dimensions des orbes sont diverses et les parties 

i. Aristotelis Theologia, lili. IX, a\y. \\ ; éd. i5icj, fol. 44» v °, etf ol. 4^- r ° > 
éd. 1572, fol. 76, v n , et fol. 77, r". 

DUHEM 18 



274 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

n'en sont point semblables ; le cercle du zodiaque, [par exemple], 
y est différent des autres cercles. Mais lorsque l'âme d'une étoile 
[errante] se trouve en un certain signe, elle ne s'en détache pas 
pour se transporter dans un autre signe ; dans cette âme, en effet, 
existe une substance immuable (fixa) qui ne peut passer d'un lieu 
à un autre, à moins que l'orbe qui la supporte et l'entoure ne la 
transporte avec lui. Les étoiles, d'ailleurs, ne sont pas toutes dans 
une même sphère, en sorte que leurs mouvements sont différents. » 
Ce curieux passage suggère plus d'une réflexion. 
En premier lieu, nous y voyons l'affirmation qu'au sein du 
Monde intelligible, du Monde des âmes et des substances perma- 
nentes, il y a des mouvements, que ces mouvements diffèrent les 
uns des autres et qu'ils sont, cependant, exempts de tout change- 
ment et de toute succession. 

En second lieu, nous y voyons que les mouvements des astres 
du Monde intelligible, que les mouvements des Ames des astres 
sont identiques à des rotations d'orbes rigides qui tournent sur 
eux-mêmes en entraînant l'étoile qu'ils portent, à ces rotations 
auxquelles les astronomes on! ramené les mouvements des astres 
visibles. L'auteur de la Théologie d'AristOte, donc, pense que les 
mouvements considérés par 1rs théories astronomiques sont ceux 
mêmes qu'ont, au sein du Monde des idées, les astres intelligi- 
bles. Cette pensée est bien conforme à la tradition de Platon. 

Comme ces mouvements sont des rotations uniformes que des 
sphères accomplissent sur place, il lui semble permis de les regar- 
der comme des mouvements où il n'y a pas de j>arties distinctes, 
comme des mouvements exempts de succession, en un mot, comme 
des mouvements qui s'accomplissent hors du temps. 

Qu'il y ait, dans le Monde des substances divines, des mouve- 
ments exempts de succession, des mouvements, donc, qui ne peu- 
vent être mesurés par le temps successif propre aux changements 
du Monde sensible, c'est une des pensées chères à Damascius ; 
c'est pour mesurer de tels mouvements qu'il conçoit ce qu'il 
appelle le temps premier ou substantiel. 

l'ai outre, comme Damascius, La Théologie d'Aristote, attribuée 
I intelligence humaine le morcelage qui découpe en durées suc- 
cessives nu temps absolument continu ; pourla Théologie comme 
pour Damascius, c'est notre âme qui substitue à la chute indivise 
d'une goutte d'eau les idées statiques des positions successives de 

cette gOUtte. 

La doctrine que Damascius professe au sujet du temps apparaît 
ainsi comme un développement plus ample et plus clair des pen- 



LES THEORIES D1 il.MI'S, m LIEU ET M VIDE AI'HI S ARISTOTE 275 

Bées émises pat L'auteur de La Théologie. Il semble bien que l'un 
des deux auteurs se soil inspiré de L'autre. Or Simplicius insiste 
sur la très grande originalité de La théorie du temps exposée par 
son maître. Il est .loue vraisemblable que celui-ci a précédé el 
inspiré L'auteur de La Théologie. 



VI 

LA GRANDE ANNÉE CHEZ LES GRECS ET LES LATINS, APRÈS ARISTOTE 
A. — LES STOÏCIENS. 

Les théories néo-platoniciennes du temps semblent continuer 
une tradition à l'origine de laquelle se trouve l'enseignement 
d'Àrchytas de Tarente ; cet enseignement, à son tour, rattache 
l'existence même du temps a la vie périodique de l'Univers et à la 

Grande Année qui rythme cette vie. Si nous voulons donc acqué- 
rir une idée complète de ce qu'était dans la Philosophie antique, 
après Aristote, la théorie du temps, il nous faut enquérir de la 
croyance en la périodicité de l'Univers, de l'hypothèse de la 
Grande Année. 

Nous savons 1 combien cette croyance et cette hypothèse avaient 
été, d'une manière presque universelle, répandues chez les Hel- 
lènes, avant Aristote ; Jean Stohée, Gensorin,le Pseudo-Plutarque, 
Simplicius nous ont appris qu'elles jouaient un rôle essentiel dans 
les doctrines d'Heraclite et d'Empédocle ; nous les avons vues, 
dans l'Ecole pythagoricienne, fournir à Àrchytas l'unité absolue du 
temps ; nous avons entendu Platon, dans la Ré publique comme au 
Timée, faire allusion aux embrasements et aux déluges qui déso- 
lent alternativement le Monde, à Ja durée qui sépare les uns des 
autres ces cataclysmes périodiques et mesure L'Année parfaite, le 
Nombre parfait du temps. 

Alors survient Aristote, qui rattache Logiquement ces croyances 
à son système rationnel de Physique - ; la primauté du mouve- 
ment hu-ai sur tous les autres mouvements soumet aux circula- 
tions célestes toutes les transformations de la sphère sujette à la 
génération et à la corruption ; la vie du Monde sublunaire est, 
tout entière, une vie périodique, et sa période est le plus petit 
multiple commun des périodes de toutes les révolutions célestes. 

i. Vide supva, [>|>. 66-85. 
2. Vide supra, [>[>. 162-169. 



276 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

À la mort d'Aristote, donc, les diverses écoles philosophiques 
de l'IIellade s'accordaient presque toutes pour recommander aux 
physiciens la croyance en un Monde éternel qui, à des intervalles 
de temps rigoureusement constants, reprend une infinité de fois 
les mêmes états. 

Vers le même temps, les influences venues de l'étranger orien- 
taient la pensée grecque dans la même direction. Bérose révélait 
aux Hellènes les dogmes astrologiques des Ghaldéens ; il leur 
apprenait ' que « le globe prendra feu quand tous les astres, qui 
ont maintenant des cours si divers, se réuniront dans le Cancer, 
et se placeront de telle sorte les uns sous les autres qu'une ligne 
droite pourrait traverser tous leurs centres ; que le déluge aura 
lieu quand tous ces astres seront rassemblés de même sous le 
Capricorne ». Ainsi renseignement des astrologues chaldéens 
venait renforcer la tradition des pliysiologues grecs. 

En ce concours d'influences, toutes de même sens, naquit une 
nouvelle école philosophique qui allait jouir d'une longue for- 
tune, Tlicole du Portique. Faut-il nous étonner si la périodicité 
de l'Univers, rythmée par la Grande Année, si l'embrasement 
général qui doit inaugurer chaque Grand n.té, si le déluge uni- 
versel qui marque le début de chaque Grand Hiver ont été commu- 
nément reçus comme des dogmes par les Stoïciens ? 

Déjà Simplicius, toutes les fois qu'il nous a rapporté les croyan- 
ces d'Heraclite et d'Empédocle au sujet de la Grande Année, a 
eu soin d'ajouter 2 que les Stoïciens avaient, plus tard, adopté ces 
croyances; d'autres témoignages, et plus détaillés, vont confirmer 
et compléter celui de Simplicius. 

Un grammairien stoïcien du nom d'Arius Didynie, qui écrivait 
au temps d'Auguste, avait composé un Epitome physicae qui est 
aujourd'hui perdu, mais dont maint fragment a passé dans les 
écrits de divers compilateurs. C'est ainsi que Jean Stobée et, sur- 
tout, Ëusèbe nous ont conservé ce qu'Arius Didyme rapportait des 
enseignements de Zenon de Citium, de Cléanthe et de Chrysippe 
au sujet de la Grande Année s . 



i. SÉNÈyuE, Questions naturelles, livre III, ch. XXIX. 

■/.. Vide supra, p. 71, p. 74 et p. 75. 

.'». Ami Didtmi Epitome physicœ fragmenta. Edidit Hermannus Diels, f'rgm. 
36-37. Joanni8 StohvKi Eclogarum physicarum et ethicarum libri duo /liB. I, 
(•.in. XX ; éd. Meineke, Lipsiœ, 1870, p. n5. — Stoicorum veterum fragmenta 
collegit Ioannes au Arnim. Vol. t : Zeno et Zenonis discipuli, n° 107, p. 32, et 
n" 5i2, p. u/| ; Lipsiœ, MCMV. Vol. II : Chrysippi fragmenta logica et phy- 
sica, 11" 5g6 el n" 599, pp. i83-i8j. Lipsiœ, MCM11L — Eusebh Prœparatio 
evangelica, lib. XV, c.-ip. XVIII, artt. i-3, et cap. XIX, art. 1. 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIED ET DU VIDE Al'ltis AlUMoll "277 

Citons quelques extraits de la Préparation évangéliqite d'Eu- 
sèbe : 

.. Voici ce qu'enseignent les Stoïciens au sujet de ! embrasement 

(èxTctipwo-tç) du Monde : Les pins anciens partisans de cette secte ont 
pensé que toutes choses, au bout de certaines périodes extrême- 
ment longues, étaient éthérifiées, qu'elles se dissociaient lotîtes en 
un feu semblable à l'éther 

» Il est évident, d'après cela, que Ghrysippe n'a pas considéré 
cette dispersion comme atteignant L'existence même [du Monde;, 
car cela est impossible, niais comme jouant le rôle de transforma- 
tion ( |x£TaêoÂ7J ) ; car ceux qui enseignent celte dissociation de l'Uni- 
vers à l'état de feu, qu'ils nomment embrasement (sxTcùpioa-t.ç), n'ad- 
mettent pas que cette destruction du .Monde, qui se reproduit après 
de très longues périodes, soit, à proprement parler, une destruc- 
tion ; ils usent de l'expression : destruction (cpOopà) dans le sens 
de transformation naturelle. Il a plu, en effet, aux philosophes stoï- 
ciens que l'Univers se transformât en feu, comme en sa semence 
(cntépjxa), puis que, de ce feu, se produisit, de nouveau, une disposi- 
tion toute semblable à celle qui existait auparavant. Ce dogme, les 
principaux philosophes de la secte et les plus anciens, Zenon, 
Gléanthe et Ghrysippe l'admettaient. On dit, en effet, que Zenon [de 
Tarse], qui fut le disciple de ce dernier et son successeur à la tête 
de l'Ecole stoïcienne, insistait sur l'embrasement de l'Univers 

» La raison commune reparaît alors pour recommencer la même 
marche (èm -onoù^oy) ; la commune nature, devenue plus ample 
et plus pleine, desséchant enfin toutes choses, et les reprenant en 
elle-même, est engendrée à la pleine existence ; elle reprend son 
cours selon la règle qu'elle avait une première fois suivie ; elle 
recommence cette restauration (ocvàcramç) qui accomplit la très 
Grande Année ; suivant cette Grande Année, en effet, se produit 
ce renouvellement (oOTOxatâoTao-iç;) [du Monde] qui part d'un cer- 
tain état et revient, de nouveau, au même état. La nature recom- 
mence, dans l'ordre suivant lequel elle s'était, une première fois, 
disposée d'une manière semblable, à accomplir de nouveau, selon 
la même loi, la même suite d'événements ; et depuis une éter- 
nité, les mêmes cycles périodiques se reproduisent sans cesse. » 

Que cette doctrine, enseignée par Zenon de Gitium, par Gléan- 
the, par Ghrysippe, ait été généralement reçue des Stoïciens, nous 
le savons par d'autres témoignages. 

« Ils disent, écrit Aëtius ', que l'organisation [de l'Univers] 

i. Aëtii Placita, lit». 11. cap. IV; J. von Arnim, Op. laud., no 597, vol. 11. 
p. 184. 



278 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

subsiste éternellement, qu'il existe certains temps périodiques «au 
ternie desquels les mêmes choses sont toutes engendrées de nou- 
veau et de la même manière, au bout desquels la même disposi- 
tion et la même organisation du Monde se retrouveront saines et 
sauves. » 

Mais une question se présente, à laquelle il est souhaitable de 
donner une réponse précise. Lorsqu'au commencement d'une 
Grande Année, on voit reparaître des choses toutes semblables à 
celles qui sont nées au commencement de la Grande Année pré- 
cédente, doit-on penser que ces choses semblables sont numéri- 
quement identiques les unes aux autres ? Doit-on croire seulement 
qu'elles sont de même espèce? Enipédocle, paraît-il, était de cette 
opinion-ci; Platon, assurément, de celle-là. Les Stoïciens avaient- 
ils adopté le parti d'Empédocle ou le parti de Platon ? 

Cette question fut, sans doute vivement agitée par l'Ecole du 
Portique ; Plutarque nous montre ' les Stoïciens préoccupés de 
la résoudre : « Comment la Providence, comment le Destin 
demeurent-ils uniques ? Comment, dans ces mondes multiples 
qui se succèdent, n'y aura-t-il pas plusieurs Dion et plusieurs 
Zenon ? S'il est absurde, en effet qu'il existe plusieurs Dion et plu- 
sieurs Zenon, combien plus absurde, à coup sûr, serait l'existence 
de plusieurs Providences et de plusieurs Destins. » Il ajoute ceci, 
par quoi nous apprenons que les Stoïciens n'exemptaient de la 
palingénésie ni les astres ni les dieux:« Dans ces périodes, en nom- 
bre infini, suivant lesquelles se succèdent les mondes, ils font 
une infinité de Soleils, de Lunes, d'Apollon, d'Artémise et de 
Bacchus. » 

Simplicius nous apprend, lui aussi, que ce problème préoccu- 
pait les Stoïciens : « Cette question, dit-il 2 , vient bien à propos de 
la palingénésie (Tta^vyyevçina) des Stoïciens. Ceux-ci disent, en effet, 
que, par la palingénésie, renaîtra un homme qui est le même que 
moi; aussi se demandent-ils fort justement si je serai alors numé- 
riquement le même que maintenant, si je serai le même par iden- 
tité essentielle (o'.à to t?, oùcrla eïvai 6 ctOTÔq), ou bien si je serai 
différent par le fait de mon insertion dans un Univers autre que 
celui-ci. » 

Comment les Stoïciens répondaient-ils à cette question ? 



i. I'i.utahciiiis, De defectu oraculorurri oap, XXIX ; .1. von Au.nim, Op. laud., 
ii" 632, vol. II. p. kji . 

■'. Simpucii lu Aristotelîs Physicorum libros quattuor posteriores cammen- 
taria. Edidit Hermannus DIels ; Berolini, 1895. in Aristotelîs lil>. Y, cap. IV; 
p. K8C). — J, vo.v Aunim, Op. laud., no 627, vol. Il, [>[>. 190-101. 



LES THÉORIES I>r TEMPS, DU LIED ET !»l VIDE A.PRÈS A.RISTOTE '27'.) 

Il semble bien que les premiers maîtres de l'Ecole du Portique, 
que la plupart de lours disciples, crussent, comme Platon, à 
l'identité aumérique entre les rires régénérés el les êtres qui 
avaienl précédemment existé; oomme Platon, ils pensaienl que 
les mêmes âmes reprendraient, un jour, possession «les mômes 
corps. Au second siècle de aotreère, Tatien, qui fut chrétien, puis 
gnostique, écrivail ' : « Zenon déclare qu'après l'embrasement, les 
mêmes hommes s'adonneront aux mêmes besognes, je veux dire 
qu'Anytus et Melitus feront encore des réquisitoires, que Bousiris 
recommencera à tuer ses hôtes, qu'Hercule, de nouveau, exécu- 
tera des travaux athléliques. » 

« Selon eux, dit Alexandre d'Aphrodisias -, il faut vraiment 
qu'après la mort de Dion, advienne, à un certain moment, la sépa- 
ration de l'âme et du corps de celui que désigne le nom de Dion ; 
ils pensent, en effet, qu'après l'embrasement, toutes choses seront, 
dans le monde, engendrées de nouveau, et numériquement les 
mêmes, en sorte que tel homme en particulier (o U>ltû<z tcoïoî) 3 sera, 
derechef, le même qu'auparavant, et naîtra ainsi en ce nouveau 
monde. C'est ce que dit Chrysippe en ses livres Ilapl Kot;j.o'j 

» Ils disent encore que les hommes particuliers qui sont engen- 
drés ultérieurement ne sont affectés, par rapport à ceux qui 
avaient existé auparavant, que de différences atteignant seulement 
certains des accidents extrinsèques ; telles sont les différences 
capables, durant sa vie, d'affecter Dion, qui n'en demeure pas 
moins le même, car elles n'en font point un autre homme ; qu'il 
ait, tout d'abord, par exemple, des verrues sur le visage et qu'en- 
suite il n'en ait plus, cela ne le rend point un autre homme ; ce 
sont des différences de cette sorte qui se produisent, disent-ils, 
entre les hommes particuliers d'un monde et ceux d'un autre 
monde. » 

Ces renseignements sont précieux ; fournis par un homme qui 
fut interprète particulièrement pénétrant de la pensée des philo- 
sophes, ils sont d'une entière précision ; en outre, ils ont été pui- 
sés aux écrits mêmes de Chrysippe. 



i. Tatianus Aduersus Grœcos, cap. V; J. vox Arnim, Op. laud., n° 109, 
vol. I, p. 32. 

2. Alkxandri ApHuomsiENsis GommentaHa in Aristotelis analytica priora y 
I, 1 (Alexandm In Ari.shi/clis analyticorum prioram librum l commentarium. 
Ediait Maximilianus Wallies, Berolini, i883 ; p. 180) — J. von Arnim, Op. 
laud., n° 624, vol. Il, pp. 189-190. 

3. Sur la théorie du to iditaç rcotov, qui est, selon Chrysippe, ce qui caracté- 
rise chaque être d'une manière permanente, voir : Emile Bhéhiek, Chrysippe; 
Paris, i«)ro, pp. 1 1 1-1 12. 



280 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Les renseignements qu'Alexandre nous a fournis sont confirmés 
par un texte où la doctrine des Stoïciens est résumée d'une manière 
très claire et très complète ; ce texte est d'un néo-platonicien chré- 
tien, Némésius, qui vivait à la fin du iv e siècle et au commence- 
ment du v e siècle, et qui fut évêque d'Emèse, en Syrie. Némésius 
est l'auteur d'un traité intitulé : De F/iomme, IIspl avQpcùitou. Sous 
ce titre : Philosophise libri octo, la traduction de cet écrit fut long- 
temps insérée dans les éditions latines des œuvres de saint Gré- 
goire de Nysse, et regardée comme un traité de ce Père. 

Voici donc ce que rapporte Némésius l , qui avait lu Cléanthe et 
Ghrysippe : « Lorsque chacun des astres errants, disent les Stoï- 
ciens, revient exactement, en longitude et en latitude, au point du 
ciel où il se trouvait au commencement, alors que le Monde fut 
constitué pour la première fois, ces astres errants produisent, au 
bout de périodes de temps bien déterminées, l'embrasement et la 
destruction de tous les êtres. Puis, lorsque ces astres recommen- 
cent de nouveau la même marche, le Monde se trouve reconstitué ; 
les astres décrivant derechef le chemin qu'ils ont déjà parcouru, 
chaque chose qui s'était produite en la précédente période s'accom- 
plit, une seconde fois, d'une manière entièrement semblable. Socrate 
existera de nouveau, ainsi que Platon, ainsi que chacun des hom- 
mes avec ses amis et ses concitoyens ; chacun d'eux souffrira les 
mêmes choses, maniera les mêmes choses ; toute cité, toute bour- 
gade, fout champ seront restaurés. Cette reconstitution (awroxairà- 
orao-tç) de l'Univers se produira non pas une fois, mais un grand 
nombre de fois ; ou plutôt, les mêmes choses se reproduiront indé- 
finiment et sans cesse. Quant aux dieux qui ne sont pas sujets à 
la destruction, il leur suffit d'avoir été témoins d'une seule de ces 
périodes, pour connaître, d'après celle-là, tout ce qui doit arriver 
dans les périodes ultérieures ; il n'arrivera rien, en effet, qui soit 
étranger à ce qui s'était produit une première fois ; toutes choses 
se reproduiront de la même manière, sans aucune différence, et 
cela jusqu'à la moindre d'entre elles ». 

Les Stoïciens dont parle Némésius avaient adopté l'opinion 
qu'avait assurément soutenue Ghrysippe ; pour eux, la palingé- 
nésie rendait l'existence à des choses numériquement identiques à 
celles qui avaient antérieurement existé. Les disciples du Porti- 
que étaient-ils tous de cet avis? Parmi eux, ne s'en trouvait-il pa 
qui entendaient la palingénésie comme Empédocle l'avait enten- 
due, qui, aux êtres d'un inonde, attribuaient seulement une 

i. Nemesids, llsoé. txvQpuKov, cap. XXVIII. J. von Arnim, Op. laud., n° 625, 
vol. M, |>. 190. Gregorii Nvsskni Philosophice libri octo, lib. VI, cap. TV. 



LES THÉORIES Dl TEMPS, DU 1.11 l ET DU VIDE ANUS ARISTOTE "2<S| 

identité spécifique avec les êtres du monde précédent? Il est pro- 
bable que colle manière de voir trouvail accueiJ auprès de cer- 
tains Stoïciens, de ceux, par exemple, qu'Origène ;t connus; 
ceux-là, d'ailleurs, connue ceux donl Plutarque nous a parlé, 
soumettaient les dieux eux mêmes à La palingénésie ; au contraire, 
ceux dont Némésius a résumé les doctrines exemptaient de l'em- 
brasement les êtres divins. 

Voici, en effet, comment Origène présente la théorie du Por- 
tique ' : 

« Ce ne sont point les hommes qui sont nés le plus ancienne- 
ment, comme Moïse et certains des prophètes, qui ont pris aux 
autres ce qu'ils ont dit de l'embrasement de l'Univers ; niais, 
si l'on veut tenir un langage qui repose sur la chronologie, ce 
sont plutôt les autres qui ont entendu tout de travers ces anciens 
auteurs et qui ont été inexactement instruits de ce que ceux-ci 
avaient dit; ils ont imaginé ces mondes qui reviennent selon cer- 
taines périodes d'identité, sans présenter aucune différence ni dans 
les êtres particuliers (toi? îSûoç tiouhç) [qui les composent] ni dans 
les propriétés accidentelles de ces êtres. Nous, en effet, nous 
n'attribuons ni le déluge ni remhrascment aux révolutions et aux 
périodes des astres. » 

« La plupart des Stoïciens 2 ne se contentent pas d'affirmer qu'il 
existe une telle période pour les êtres soumis à la mort ; ils ensei- 
gnent qu'elle existe également pour les êtres immortels et pour 
ceux qu'ils regardent comme des dieux. Après l'embrasement de 
l'Univers, qui s'est déjà produit une infinité de fois et qui aura 
encore lieu une infinité de fois, le même ordre se trouve engendré, 
pour se poursuivre depuis le commencement jusqu'à la fin de 
toutes choses. Bien que les Stoïciens, s'efforcent de conserver une 
certaine dissemblance [entre les mondes successifs], ils disent 
que, périodiquement, toutes choses reproduisent celles qui ont 
existé au cours des périodes précédentes, et cela sans que, je ne 
sais comment, elles en diffèrent d'aucune manière ; ainsi donc, ce 
n'est pas Socrate qui renaîtra de nouveau, mais un personnage 
entièrement semblable à Socrate, qui épousera une femme toute 
pareille à Xantippe, et sera accusé par des gens nullement diffé- 
rents d'Anytus et de Mélitus. Je ne sais comment le inonde peut 
rester [numériquement le même sans que les mondes successifs 



i. Origenes Contra Celsum, lib. IV, cap. XII ; .1. von Ahmm, Op. Imul., n° 628, 
vol. II, p. 10,1. 

2. Origenes Contra Celsum, lit». IV, cap. I. XVIII ; J. von Ahmm, Op.laud., 
n° 626, vol. II, p. 190. 



282 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

soient indiscernables les uns des autres, alors que les choses qui 
sont en ces mondes successifs ne sont pas [numériquement] les 
mêmes, mais ne diffèrent aucunement les unes des autres. » 

En effet, « les Stoïciens ' disent qu'il se produit périodiquement 
un embrasement de L'Univers, et qu'après cet embrasement, renaît 
une disposition du monde exempte de tonte différence à l'égard 
de la disposition qui était auparavant réalisée. Beaucoup d'entre 
eux ont atténué cet enseignement ; ils disent qu'aux choses d'une 
période, advient une petite différence, une différence extrêmement 
faible par rapport aux choses de la période précédente. » 

Les Stoïciens étaient donc unanimes à enseigner la palingéné- 
sie ; mais lorsqu'il s'agissait de préciser la nature et le degré de 
la ressemblance entre les mondes successifs, entre les êtres ana- 
logues <pie renferment ces mondes, l'accord faisait place à la 
discordance des opinions; les témoignages d'Alexandre, de Némé- 
sius, d'Origène nous permettent de reconnaître ce défaut d'har- 
monie. 

Parcourons la littérature latine et la littérature greccjue, et 
recueillons les enseignements cpie nous y rencontrerons au sujet 
de la palingénésie et de la Grande Année. 

Nul ne s'est montré plus soucieux de ces grands problèmes 
cpie Marcus Tuilius Cicéron. Nous ne saurions nous en étonner. 
Cicéron avait lu les ouvrages du stoïcien Panétius, qui fut le maître 
de Posidonius ; à Rhodes, il avait entendu Posidonius lui-même. 

Dès sa jeunesse, lorsqu'il traduit en vers latins une partie des 
Phénomènes d'Aratus, Cicéron introduit-, dans sa traduction, la 
définition platonicienne de la Grande Année : 

Sic malunt errare vagae per nubila cseli, 
Atque suos vario motu metirier orbes. 
!l;ec faciunt magnos longinqui temporis annos, 
(Juuin redeunt a<l idem c.eli sub tegmine signuni. 



Cette Grande Année se trouvait de nouveau définie au traité 
De la nature des dieux 3 : « C'est à cause des mouvements inégaux 
des astres errants, Lisait-on dans ce traité, que les mathématiciens 



i. Origines Contra Celsum, lil>. Y, cap. XX ; J. von Arnim, Op. laiul., 110O2O, 
vol. Il, p. njo. 

•>,. Cicéron, Fragment de traduction des Phénomènes d'Aratus, vers 23o-23/|. 
Les passages correspondants îles Phénomènes (I'Aratus (vers 4°5 *<pj.) et de la 
Traduction des Phénomènes en vers latins, donnée par Germanicus (vers 
'|.'!i sqq.) ne Font aucune mention île la Grande Année. 

'■'>. M. T. Ciceronis De natura deorum lib. Il, cap. XX. 



LES THÉORIES I»' TEMPS, l>r LIEU ET DU VIDE A.PRÈS A.RISTOTE "iKIJ 

ont ;l]>|)( , l(' , Grande Année celle où il arrive que le Soleil, l.i Lune 
et les cinq planètes, après avoir fini chacun Leur cours, se retrou- 
\ (mi t respectivement dans La même position. Quelle esl La lon- 
gueur de celle Année? (Tes! là une grande question. Mais il est 
nécessaire qu'elle ;iit une certaine durée bien déterminée ». 

An Songe de Scipion, épisode célèbre de sa République, Gicé- 
ron parlait 1 «de ces inondations, de ces embrasements de la 
terre, dont le retour est inévitable à certaines époques mar- 
quées ». Commentées époques sont-elles marquées ? L'orateur ne 
le disait pas; mais, sans doute, il les regardait comme liées à. la 
Grande Année dont, aussitôt après 2 , il parlait en ces termes : 

« Pour que l'Année véritable soit entièrement révolue, il faut 
que tous les astres soient revenus au point d'où ils sont parfis une 
première j'ois, et qu'ils aient ramené, après un loue; temps, la 
même configuration du Ciel ; et je n'ose dire combien cette Année 
contient de vos siècles. 

» Ainsi, le Soleil disparut aux yeux des hommes ei sembla 
s'éteindre quand l'âme de Romulus entra dans nos saintes demeu- 
res ; lorsqu'il s'éclipsera du même côté du Ciel et au même 
instant, lorsque tous les signes et toutes les étoiles seront revenus 
au même principe, alors seulement L'Année sera complète. Mais 
saches que, d'une telleAnnée, la vingtième partie n'est pas encore 
écoulée. » 

Gicéron n'osait dire, en ce passage, combien cette Grande 
Année contient de nos siècles; si nous eu croyons Tacite, il avait 
cette audace dans le traité de philosophie, aujourd'hui perdu, 
qu'il avait intitulé fforiensius ; Tacite écrit en eil'et :! : « Si, comme 
Cicéron l'écrit dans son Horlensius, la Grande et véritable Année 
est celle après laquelle la position du Ciel et des astres se 
retrouvera, une seconde fois, exactement la même que celle qui 
existe aujourd'hui, et si cette Année en embrasse 1295 i des 
nôtres.... » Servius nous a égalemenl conservé ce passage de 
VHortenshts '' 

L'exemple de Cicéron nous montre à quel point les Stoïciens 
latins étaient soucieux du problème de la périodicité du Monde et 
de la Grande Année; de ce souci, il nous est fort aisé de citer 
d'autres témoins. 

i. M. T. Cicbronis De republica lib. VI, cap. XVI. 
2. Cicéron, Op. html., lili. VI, cap. XVII. 

?>. !.. Cornelii Taciti De claris oratoribus dialogns. cap. VI. L'attribution 
de ce dialogue ;'i Tacite esl contestée. 

'\. Servius, Ad Mneid., III, 284.3 .-'i propos de ce vers : 
Interea magnum sut circumvolvitur annum. 



284 



LA COSMOLOGIE HELLENIQUE 



Sénèque, par exemple, croit 1 aux déluges d'eau et de feu par 
lesquels Dieu renouvelle périodiquement le Monde ; touchant 
l'intervalle de temps qui sépare deux cataclysmes successifs, il ne 
nous fait pas connaître son propre sentiment, mais il rapporte 2 , 
sans l'approuver ni l'improuver, celui de Bérose. 



VII 

LA GRANDE ANNÉE CHEZ LES GRECS ET LES LATINS APRÈS ARIST0TE 
P». — LES NÉO-PLATONICIENS 

Les Néo-platoniciens ne sont pas, moins que les Stoïciens, con- 
vaincus de la périodicité de la vie universelle. Nous le pouvons, 
tout d'abord, affirmer du chef de l'Ecole, de Plotin. 

Plotin connaît la doctrine péripatéticienne qui soumet tous les 
événements du monde sublunaire aux circulations célestes ; il sait 
quel parti les astrologues tirent de cette doctrine pour autoriser 
leurs prédictions. Lorsqu'il énumère les diverses formes du fata- 
lisme, il écrit 3 : 

« D'autres invoquent la circulation qui entoure l'Univers et qui, 
par son mouvement, f;iit toutes choses ; ils pensent que tout est 
engendré ici-bas par les dispositions mutuelles et les configura- 
tions des astres errants et des étoiles fixes, car ils ajoutent foi aux 
prédictions que l'on en peut tirer — "AXkoi os tt\v toù Travro; cpopocv 
■jtcpiévoucav xal Ttàvxa Tîowjcav 7/, xivrçcrei, xal xatç twv aorpcov —Aavw- 
fjiévcGV ts xal à-Xav(T)v syiarsc. xal ay/j j/.aTWU.oïç irpoç àXXïjXa, àiro t/jç 
sx toutoùv 7cp op pvi o-etoç TJKTTOuiJievot, exaara èvTeûOsv virveo-Bai àc'.oûc-'.. » 

Comment Plotin cherche à exempter l'âme humaine de cette 
inflexible domination, ce n'est pas ici le lieu de l'examiner. Ce 
qu'il est permis de dire c'est que, lorsque le libre arbitre humain 
n'est pas en question, le philosophe néo-platonicien semble admet- 
tre pleinement ce dogme aristotélicien. Il est donc naturel qu'il 
admette aussi la théorie de la Grande Année, qui en est un corol- 
laire. 

Platon pensait que toute idée esl essentiellement universelle ; 
selon Lui, il y a une idée de l'homme en général, mais il n'y a pas 

i. Sénèque, Questions naturelles, livre III, ch. XXVIII. 

:>.. SÉNÈQUE, Op. laud., livre III, rli. XXIX. 

... Plotini Enneadis lll"\ lib I. cap. Il ; éd. Firmin Didot, Parisiis, 
MDCCCLV, p. ri2. 



LES THÉORIES DU TEMPS, Itl I.U.I ET l»l VIDE APRÈS AllIsloTi: 28o 

d'idée de Périclès, d'idée de Socrate. L'opinion de Plotin est tout 
autre '. Chaque individu a son idée (I8sa), son modèle (7càpà8eiyp.a), 
sa raison (Xôyoq). « Il ne suffit pas de L'homme <mi général pour 
fournir Le modèle de tels et tels hommes, différents les uns des 
autres non seulement par la matière, mais par une foule de dis- 
tinctions qui les spécialisent ; ces hommes individuels, en cll'et, 
ne se comportent pas à l'égard des modèles comme plusieurs por- 
traits de Socrate à L'égard de la figure unique qu'ils reproduisent; 
il faut que leur constitution différente provienne de raisons diffé- 
rentes. » 

Ainsi donc, autant d'individus distincts se trouvent réalisés dans 
le Monde, autant, en toute àme rationnelle, il existe de raisons de 
ces individus « E-sl xal XérofASV, 6'<roi»ç 6 Kàtrpoç ï/z\ Xoyouç, xal 
ixàcrT7|V ^'jyYjv r/î'.v. » Gela n'est pas vrai seulement des hommes, 
mais de tous les êtres vivants ; chacun d'eux, en chacune des 
âmes, a son modèle. 

« Mais alors, la multitude des raisons serait infinie, si elle ne 
revenait suivant certaines périodes ; c'est ainsi que l'infinitude en 
sera bornée, lorsque les mêmes choses se reproduiront — "Aratpov 
oùv to Twv Àôyojv £<7"a'., il jj.rj àvaxàpiTUTS!. reptoSoiç. Kal outw^ tj à~£'.pîa 

eaTaticeicepao-pivifi, oxav Taùrà à-oo'.ocoxa». Toute période comprend 

[la réalisation dej toutes les raisons ; puis les mêmes choses 
reviennent de nouveau, selon les mêmes raisons — C H Se -y.o-a 
Tzspioooç 7uàvraç £•/£!. xoùç X6youç ' aù(kç oè -à auxà icàXtv, xaxà to'I»^ 
aùxoùç Xôvouç. » 

En revanche 2 , pendant une même période cosmique, chaque 
raison ne se réalise qu'une seule fois dans un individu, en sorte 
que, durant cette unique période, on ne saurait trouver deux indi- 
vidus absolument identiques. « N'est-il pas vrai de dire : Pendant 
une seconde période, tout est absolument de même que durant la 
première ; dans une même période, au contraire, rien ne se repro- 
duit tout à fait de la même façon ? — Ap J ouv, oxi xo xauxôv rcàvr^ 
£v t/j érépa uepwStj), £v xaûxr, oè oùoèv 7càvtt() tauxôv ; » On ne saurait 
affirmer plus nettement la périodicité de l'Univers. 

Cette périodicité exige que, par une métempsychose éternelle, 
une même àme se réincarne une infinité de fois. Plotin, assuré- 
ment, souscrivait à cette conséquence. Selon Saint Augustin 3 , Por- 
phyre est le premier des Néo-platoniciens qui ne l'ait pas pleine- 

i. Plotini Enneadis Y (P , lib. Vif, cap. 1 (Plotini Enneades, éd. Firmin Didot, 
p. 346). 

2. Plotini Enneadis \ "', lib. VII, cap. II ; éd. cit., p. 34;. 

3. D. Aurbmi Augustini De civitate Dei lib. XII, cap. XX. 



8b' LA COSM0LOCUE HELLÉNIQUE 

ment admise. « Au sujet de ces cycles, de ces départs et de ces 
retours qui, pour les âmes, alterneraient sans cesse, Porphyre le 
Platonicien n'a pas voulu suivre l'opinion de ceux dont il était le 
disciple. » Porphyre a admis que l'âme passait successivement par 
plusieurs corps, tous humains, sans jamais s'incarner dans une 
bète, et que ces réincarnations successives prenaient fin lorsque la 
purification de cette âme était complète. « En un point qui n'est 
pas de mince importance, dit Saint Augustin 1 , Porphyre a corrigé 
l'opinion des autres Platoniciens, lorsqu'il a reconnu que l'âme, 
purifiée de tout ce qu'elle contenait de mauvais et unie au Père, 
n'aurait plus jamais à subir les malheurs de ce monde-ci. En pro- 
fessant cette doctrine, il a rejeté ce que l'on regarde comme un 
dogme essentiel du Platonisme, savoir que les vivants mourront 

éternellement et que, sans cesse, les morts reviendront à la vie 

Assurément, l'opinion de Porphyre est préférable à celle des phi- 
losophes qui ont admis cette périodicité de la vie des âmes (cuti- 
marum circulas), où le bonheur alterne indéfiniment avec la 
misère. S'il en est ainsi, voici un platonicien qui se sépare de 
Platon pour concevoir une meilleure pensée ; il a vu ce que Platon 
n'avait pas vu ; venu après un tel maître, il ne s'est pas refusé à 
le corriger ; à un homme, il a préféré la vérité. » 

Si Porphyre s'est écarté, dans ce cas, de la tradition platoni- 
cienne il le faut sans doute, avec Saint Augustin, attribuera l'in- 
fluence du Christianisme 2 . 

D'ailleurs, tout en apportant quelques restrictions à la doctrine 
de la Métempsychose, Porphyre continuait de croire à la Grande 
Année. « 11 existe, disait-il 3 , une année qui embrasse toutes les 
autres ; c'est l'année qui se trouve totalisée dans le mouvement de 
l'Ame du Monde, car c'est à l'imitation de ce mouvement-là que 
bustes corps célestes se meuvent. » 

Apulée, exposant l'enseignement de Platon, écrit l : 

« C'est cette course ordonnée des étoiles qui nous permet de 
comprendre ce qu'on appelle la Grande Année ; la durée en est 
accomplir lorsque le cortège mouvant des étoiles est parvenu 
tout entier au terme de sa course et, se retrouvant dans sa posi- 
tion primitive, recommence une nouvelle rouie dans les voies du 

.Monde. » 

Dans La préface du Traité d'A&tronomië attribué à Julius Firmicus 

i. I). Ai îtKi.ii Augustini Op. laud., Iil>. A, cap. AAX. 

2. I). Achki.ii AidisTiNi Op. latld., lit). XII, cap. XX. 

3. Porphyrh philosoph] Sentent iœ ad intelliffibilia ducentes, XL1V; éd. Firmin 
Didot, Paris, i855j ]». XLVllI. •-- Vide snprû, [>\>. 248-25 i. 

/(. L. Apuleu Madàuhensis De doymale Plutonis lib. I. 



LES THÉORIES DU TEÎ11»S, l>l LlEl ET l>l VIDE APRÈS AHIMiill. 2cS7 

Maternus, les sujets dont il sera traité se trouvent énuméréls '. On 
dira : « ce que sont les neuf sphères ; quelles sont les cinq zones ; 
quels sont les divers genres <!<• oature qui les caractérisent ; 
quels sont les elfets des douze signes : quelle opération produit 
la marche éternellement errante des cinq étoiles ; ce que sont le 
cours diurne du Soleil, son retour annuel : ce que sont le mouve- 
ment rapide de la Lune et les continuels accroissements de sa 
Lumière. On dira aussi combien il faut de révolutions de ces astres 
pour accomplir cette Grande Année dont on parle, qui ramène 
non seulement ces cinq étoiles, mais encore la Lune et le Soleil, 
à leurs places originelles ; elle s'achève en mille quatre cent 
soixante et un ans ». 

Julius Firmicus ou l'auteur que nous cache ce nom croit que le 
Monde passe par une alternative d'inondations et d'embrasements ; 
mais ces phénomènes effrayants, il les sépare les uns des autres 
par une durée bien plus longue que la Grande Année dont il vient 
de parler : « La fragilité humaine, dit-il 2 , n'a pu prendre assez 
d'extension pour que sa raison lui permette de comprendre et 
d'expliquer aisément la genèse du Monde ; d'autant que tous les 
trois cent mille ans s'accomplit l'àitoxâi»à<ttaariç, c'est-à-dire le renou- 
vellement (redintegratio) de l'Univers, par l'EXTcûpoxnç et par le 
KataxXua-uGi; ; c'est, en eifet, de ces deux manières que l'à-rtoxa- 
■càoTao-iç se produit habituellement, car le déluge suit l'embrase- 
ment ou, en d'autres ternies, le x&totxXuc-^ô? suit Yèxltûçxiitru; ». 

Lorsque Macrobe commente le Songe de Sûipion de Cicéron, il 
s'étend longuement sur ces renouvellements que l'eau et le feu 
imposent alternativement au Monde. « Selon les plus anciens 
physiciens, dit-il 3 , le feu éthéré se nourrit de vapeurs... De ce 
que la chaleur s'entretient par l'humidité, il suit que le feu et 
l'eau éprouvent alternativement un excès de réplétion. Lorsque le 
feu est parvenu à cet excès, l'équilibre entre les deux éléments 
est détruit. Alors la chaleur trop forte de l'air produit un incendie 



i. lui. a Firmici Àstronomicorant libvi octo integri, & eméndati,ex Scythicis 
oi-is ad nus nuper allai i — Marci Manimi astronomicorttm libri quinque — 
Arati Phœnomena Germakico (Lesare interprète cum commentariis et imagini- 
bttit — Arati eiusdem fragmentum Marco T. G. interprète. — Arati eiusdem 
Phœnomena Rufo Festo Auienio paraphrasée, — Arati eiusdem Phœnomena 
grœce. — Theonis commentaria copiosissima in Arati Phœnomena grœce. — 
Procu Diadochi Sphœra grœce — ProcLi eiusdetn Sphœpa, Thoma Linacro I>ri- 
tanno interprète — Au verso : Aldus Manutius Romanus Guido l'Iieretrio 
Vrbiui Duci S. P. D... Venetiis decimo sexto Calendas novem. Mil). — 1 1 1.1 1 
Firmici Materni iunioris Sicii.i V. C. MdthêSeos liber* primas ad Mavortinm 
Lollianum, Prœfatio. Fol. sii^n. a, verso. 

2. Julii Firmici Materni Matheseos lib. III, cap. I; éd. cit., fol. siyu. d 111" 

3. Aurelii Macrobii In somnium Scipionis comnièntarii, lib. II, cap. X. 



288 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

qui pénètre jusqu'aux entrailles de la terre. Mais, bientôt, l'ardeur 
dévorante du fluide igné se trouve ralentie, et l'eau reprend 
insensiblement ses forces ; car la nature du feu, épuisée en grande 
partie, absorbe peu de particules humides. C'est ainsi qu'à son 
tour, l'élément aqueux, après une longue suite de siècles, acquiert 
un tel excédent qu'il est contraint d'inonder la terre ; et pendant 
cette crue des eaux, le feu se remet des pertes qu'il a éprouvées. 
Cette alternative de suprématie entre les deux éléments n'altère 
en rien le reste du Monde, mais détruit souvent l'espèce humaine, 
les arts et l'industrie, qui renaissent lorsque le calme est rétabli ; 
car la dévastation causée soit par les inondations, soit par les 
embrasements n'est jamais générale... Telle est l'alternative de 
destruction et de reproduction à laquelle est assujetti le genre 
humain, sans que la stabilité du Monde en soutire. » 

Tout aussitôt après ces considérations sur ies déluges et les 
embrasements périodiques, Macrobe reproduit et commente ' ce 
que Cicéron avait dit de la Grande Année. « Cette restitution par- 
faite des aspects s'accomplit, disent les physiciens, en quinze 
mille ans... Cette Grande Année se nomme encore l'Année du 
Monde, parce que le Monde, à proprement parier, c'est le 
Ciel. » 

Cette Année du Monde est-elle l'intervalle de temps qui sépare 
deux embrasements successifs, deux déluges successifs? De ce que 
Macrobe, comme Cicéron, traite de celle-là aussitôt après ceux-ci, 
on pourrait le conjecturer ; mais pas plus que Cicéron, Macrobe 
ne l'affirme dune manière formelle. 

De siècle en siècle, nous voyons les Platoniciens latins se pas- 
ser les uns aux autres cette double tradition des cataclysmes 
périodiques et de la Grande Année ; les Platoniciens grecs, 
d'ailleurs, ne l'avaient point oubliée. 

Que tous les changements du monde sublunaire soient déter- 
minés par les mouvements célestes ; que, par conséquent, le 
retour du Ciel au même état, au bout de la Grande Année, ramène 
exactement les mêmes effets dans la sphère de la génération et de 
la corruption, c'est, à n'en pas douter, la pensée d'Aristote ; c'est 
à l'aide de cette pensée que Plutarque commente ce qu'au Timée, 
Platon avait dit de la Grande Année : 

« Dans cet espace de temps, dit-il % qui est déterminé et que 
notre intelligence conçoit, ce qui, au ciel et sur la terre, subsiste 
en vertu d'une nécessité primordiale, sera replacé dans le même 

i. Mackomi Op. laud., lih. Il, ("i|). XI. 
2.. I'i.utahque, De filin, III. 



LKS THÉORIES l>H TEMPS, l>U i.lKl ET ht VIDE AI'IŒS VKlS'KiTK 28'.) 

état et, do nouveau, toutes choses seront ex.ufeinent rétablies 
selon leurs anciennes conditions... Supposons, afin de rendre l;i 
ehosc plus claire en ce qui nous regarde, que ce soit par l'cllct 
d'une disposition céleste queje vous écris, en ce moment, ces Lignes, 
et que vous faites ce que vous vous trouvez faire à cette heure; 
eh bien ! quand sera revenue la même cause, avec elle revien- 
dront les mômes effets, et nous reparaîtrons pour accomplir les 
mêmes actes. Ainsi en sera-t-il également pour tous les 
hommes. » 

Némésius, qui cite le De fato d'où ces lignes sont extraites, 
nous apprend ' à quel point les doctrines sur la transmigration 
des Ames, sur leurs retours périodiques au sein d'un môme 
corps étaient généralement admises par les philosophes païens. 
« Tous les moralistes, dit-il, qui ont enseigné que lame était 
immortelle, admettent, d'un consentement unanime, la transmi- 
gration des âmes; ils diffèrent seulement au sujet des formes de 
ces âmes... Les Platoniciens, surtout, sont en grand désaccord les 
uns avec les autres au sujet de ce dogme.... Chronius, dans son 
livre Qepl -cotç TcaXiyYeveo-iaç, nomme cette transmigration ^stsvo-gj- 
^àTtoo-',^ ; il veut que tous les êtres soient doués de raison ; Théo- 
dore le Platonicien tient le môme langage en son livre intitulé : 
"Q-;>. Tîâo-a <pu%Y| slmv ; Porphyre est du même avis. » 

Au sujet de la Grande Année platonicienne, la littérature grec- 
que nous offre un texte d'une importance capitale ; c'est celui où 
Proclus commente ce qu'en disait le Timée -. Proclus y fond ce 
que Platon avait exposé dans ce dialogue avec les considérations sur 
le Nombre parfait que contenait la République; ramenée ainsi à 
l'unité, la pensée platonicienne laisse mieux voir les liens qui 
l'unissent à l'enseignement d'Archytas de Tarente et des Écoles 
pythagoriciennes, tel que Simplicius nous l'a conservé. Ce texte 
est, d'ailleurs, le développement naturel de la théorie du temps 
que Proclus a formulée dans son Institution théologique . 

« Après avoir décrit la génération des sphères par le Démiurge, 
la production des sept corps [errants], la manière dont ils ont été 
animés, l'ordre que le Père leur a attribué, leurs mouvements 
variés, la mesure de la durée de la révolution de chacun d'eux, 
et les diverses circonstances de leurs retours périodiques, le texte 
arrive enfin à l'étalon ({jlovcxç) de la durée, à ce qui en est l'unité 

i. Nemesius, rispe. av0p«7rou, cap. XII. — Gregorii Nysseni Philosophiez libri 
octo, Iib. II, cap. VII. 

2. Procli Diadochi In Platonis Timœum commenlaria. Edidit Ernestus Diehl 
Lipsiae, MCMVI. ï. III, pp. 91-94. 

j. Vide supi'a, pp. 257-263. 

DUHEM 19 



290 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

(6 fclç y.o<Jj[j.oq), par laquelle tout mouvement est mesuré, qui com- 
prend en elle toutes les autres mesures, qui détermine l'animation 
(y, ucoyÎ) totale du Monde, la révolution complète des corps céles- 
tes et la vie (6 (H'ioç) entière en sa période achevée. Ce nombre, il 
ne faut point le considérer seulement selon une science d'ordre 
inférieur (ooçacr'.xoK) ', eU accumulant myriades sur myriades; 
certaines gens, en eiiet, ont coutume d'en parler de la sorte. » 
Proclus montre alors comme on détermine habituellement la durée 
de la Grande Année en calculant le plus petit multiple commun 
des huit périodes des révolutions célestes ; puis il poursuit en ces 
termes : « Ces gens donc tiennent de tels propos. Mais ce n'est 
pas seulement de cette façon qu'il faut considérer le temps entier 
qui est propre au Monde (6 fîkH Èy/.ocru.w*; y^ovo^) ; il le faut consi- 
dérer à l'aide de l'intuition (*6o|) et de la méditation (êtivoU*) ; il 
faut contempler suivant une science assurée (èttltflh^ovwûij) - cette 
Unité numérique, cette puissance une qui évolue, cette production 
une qui achève pleinement son œuvre, qui fait pénétrer en toutes 
choses la vie du Monde ; il faut voir toutes ces choses, conduisant 
cette vie jusqu'à son terme et la reprenant à partir du commence- 
ment ; il les faut voir se refermant chacune sur elle-même, et 
accomplissant, par là-mêmej le mouvement circulaire que ce nom- 
bre mesure ; de même, en effet, que l'unité borne rinfinitude du 
nombi'e et contient en elle-même l'indétermination de la dualité, 
de même le temps mesure le mouvement tout entier, et la tin de ce 
mouvement fait retour au commencement. C'est pourquoi ce 
temps-là est nommé Nombre, et Nombre parfait. Le mois et l'année 
aussi sont nombres, mais ils ne sont pas nombres parfaits, car ils 
sont parties d'autres nombres ; mais le temps de l'évolution pério- 
dique de l'Univers (6 x^ iroû rt*Vf H rtfcpiéSûU %pôvoç) est parfait, car 
il n'est partie de rien ; il est entier, aiin d'être à la ressemblance 
de l'éternité. C'est celle-ci, en effet, qui est, en premier lieu, l'in- 
tégrité ; mais l'éternité confère aux êtres l'intégrité complète de ce 
qui demeure toujours semblable à soi-même, tandis que le temps 
leur communique une intégrité qui se manifeste par voie de déve- 
loppement (-Ypa-y.T'.ç); l'évolution, en effet, c'est l'intégrité dérou- 
léG dans le temps de celle antre intégrité qui, dans l'éternité, 
demeure enroulée sur elle-même (àvé)d£lç yàp èrtiy i\ Mo«W)ç yj 
ypovv/Y, ty,; îv sxe'lvto tJ-uvèSfftfekjàajifcévtoç jjlsvo'jctyis o^6ty|Toç). Donc, ce 

i. AôÇ'/, ••'csi te science en laquelle nous raisonnons sur les apparences 
sensibles, sur les choses qui passent, <|ui n'ont pas la véritable existence. 

l.-iar/ïjutr;, c'est la science par laquelle nous saisissons dOH plus les appa- 
rences, mais les idées, les choses qui existent réellement <i une existence 
éternelle. 



LUS THÉORIES DU TKMI'S, DU LIEU El Dl \II>K APRÈS AJEUSTOTE 291 

temps entier qui est propre au Momie mesure la vie une de L'Uni- 
vers, vie selon laquelle arrivent ensemble à leur ternie toutes les 
vilesses des cycles parcourus par les corps célestes et par les corps 
sublunaires (car, pour ceux-ci aussi, il y a évolutions périodiques 
et retours au point de départ). 

» (les vitesses ont pour repère (xe«paXr,) le mouvement de l'iden- 
tique ' ; et connue c'est toujours à ce repère-là que les comparai- 
sons sont faites, ce mouvement de l'identique est le plus simple de 
tous ; les retours des astres [à leurs positions primitives] sont esti- 
més à l'aide des points marqués en ce mouvement 2 ; on considère, 
par exemple, le retour simultané de tous les astres en un même 
point équinoxial ou bien au solstice d'été ; on peut aussi considérer 
non pas le retour simultané en un même point, mais le retour 
simultané à des positions qui soient les mêmes par rapport à un 
certain repère, tels que le levant ou le midi ; dans ce cas, tous les 
astres doivent redonner une même configuration par rapport à ce 
repère ; ainsi la disposition générale que tous les astres errants 
ont, à ce moment, est un certain retour non pas au même point, 
mais à un même état, rapporté au même repère, de la configura- 
tion considérée. Les astres errants se sont-ils réunis autrefois en 
un même point et en un certain point marqué [de la sphère des 
étoiles inerrantes] ? Au moment où cette coïncidence se produira 
de nouveau, le temps total atteindra son terme. 

» On peut citer ici une coïncidence isolée, qui marque, dit-on, 
l'heure du Cancer du Monde, et dont le retour détermine ce que 
l'on appelle l'année caniculaire 3 , parce qu'alors le lever du Cancer 
comeide avec le lever de l'astre brillant du Chien, qui fait partie 
des étoiles inerrantes» 

» Si donc tous les astres reviennent tous ensemble au même 
point du Cancer [après en être partis tous ensemble], cette révolu- 
tion périodique en sera une de l'Univers. Mais si la conjonction qui 
s'est produite une fois dans le Cancer, se reproduisait de nouveau 

i. Le mou veinent de la sphère (1rs étoiles inerrantes, selon la doctrine du 
Timér (v. Cli. Il, S VII, pp. W2-W6). 

1. C'est-à-dire à l'aide des points marqués sur la sphère des étoiles iner- 
rantes. 

.">. Voici ee que Lensorin {/)>> die natal i} Wlll) dit de Bette année : <t Les 
Égyptiens n'ont aucun égard à la Lune, dans la formation de leur grande 
année que l'on appelle êh grée xUttl%Ô§ et, en latin, EaHÎêtllnPiS , parce ijii'elie 
commence avec le lever de l'étoile du Chien le premier jdfcr du mois que les 
Egyptiens appellent Toth. En elt'et, leur année civile n'a que trois cent soixante- 
cinq jours sans aucune intercalatlon. Aussi l'espace de quatre ans est-il, chez 
eux, plus court d'environ un jour que l'esp.ace de quatre années naturelles; 
ce qui l'ait que la coïncidence ne se l'établit qu'à la quatorze cent soixante et 
Unième année. Cette année est aussi appelée jar quelques-uns v;).t«/o; et par 
d'autres 6 ©soi» èvi«'jt&î ». 



292 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

tout entière en un point équinoxial, on n'aurait plus affaire à la 
même période, car la révolution considérée ne serait pas du même 
point au même point ; elle doit avoir lieu d'un point équinoxial au 
même point équinoxial, ou bien du solstice d'été au solstice d'été ; 
à chacune de ces deux révolutions correspond alors un nombre 
égal, et la durée de l'une est égale à la durée de l'autre ; car de 
ces deux révolutions, la période est la même ; la grandeur en est 
définie par le retour à la même place de tous les mobiles. 

» Voilà ce que l'on peut dire de l'unité du temps, qui mesure 
tous les mouvements corporels comme le Monde mesure tous les 
êtres vivants et animés, et comme l'Eternité mesure toutes les intel- 
ligences vivantes. On voit clairement par ce qui précède ce qu'est 
ce temps, quand il est accompli et quel achèvement simultané il 
détermine dans l'Univers. 

» Ajoutons, cependant, à ce que nous avons dit que ce nombre 
parfait-ci [celui dont il est question au Timée] parait différer de 
celui dont il est parlé dans la République et dont il est dit qu'il 
embrasse la révolution périodique de tout ce qui est à la fois 
engendré et divin ; il semble qu'il soit plus particulier et qu'il 
amène seulement le retour simultané des huit révolutions périodi- 
ques [des sphères célestes] ; au contraire, celui [dont il est parlé 
dans la République] embrasse toutes les périodes de tous les mou- 
vements propres des étoiles inerrantes, et toutes les périodes sans 
exception des êtres qui, au sein du Ciel, sont mus d'une manière 
visible ou invisible, que ces êtres soient engendrés et divins ou 
qu'ils viennent après les Dieux ; il embrasse toutes les vicissitudes 
périodiques de fertilité et de stérilité des êtres sublunaires, de 
ceux dont la vie est courte comme de ceux dont la vie est longue ; 
aussi ce dernier nombre régit-il également la vicissitude pério- 
dique du genre humain. » 

Il semblerait, d"après ce passage, qu'il faille distinguer deux 
Grandes Années platoniciennes; celle dont il est question au Timée, 
plus petit commun multiple des huit années de révolution des 
sphères célestes, serait seulement une partie aliquote de l'autre ; 
celle-ci, plus petit commun multiple des périodes de toutes les 
rotations, de toutes les révolutions visibles ou invisibles qui s'ef- 
fectuent au sein des cieux, serait celle dont il est question dans la 
République, celle dont le nombre parfait mesure le temps du 
retour de l'Univers à son état initial, le 8iàor/){Aa Trie toû irav-ôç 
^•j7£foç d'Archytas. 

Ce que Proclus rie dit pas explicitement, mais ce qui résulte évi- 
demment de tout son exposé, c'est qu'à son avis, les deux périodes 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIEU ET DU VIDE APRÈS A.RISTOTE 293 

ne sont pas distinctes, qu'elles constituent une seule et même 
( rrande Année. 

Cette Grande Année régit, Proclus vient de nous le dire, la vie 
périodique du genre humain ; c'est dire qu'elle a pour sous-mul- 
tiple la période de la métempsychose, cette myriade d'années au 
bout de laquelle la même Ame reprend possession du même corps. 
Comme Platon, comme Plutarque, Proclus croit à cette métempsy- 
chose. « La myriade, écrit-il ', marque le retour de l'âme qui 

a achevé son œuvre et qui revient au point de départ, comme Le 
dit Socrate dans le Phèdre. » 

Un des philosophes qui ont le plus vivement combattu certaines 
doctrines de Proclus est le stoïcien chrétien Jean Philopon qui, 
bientôt, nous occupera plus longuement. 

Dans son écrit Sur la création du Monde, qui fut composé entre 
l'an 546 et l'an 549 de notre ère, Philopon rappelle la définition 
de la Grande Année. « On nomme Grande Année, dit-il 2 , celle en 
laquelle s'accomplit le retour des sept astres errants d'un même 
point à un même point. » 

C'était aussi, dit-on, un chrétien que cet Olympiodore, qui vivait 
à Alexandrie vers la fin vi e siècle de notre ère et qui a commenté 
les Météores d'Aristote. Or voici ce que nous lisons dans ce com- 
mentaire 3 : 

« Il s'agit maintenant de la transformation de la substance ter- 
restre en la substance aqueuse et, particulièrement, en eau salée. 
Que la mer se dessèche, que la terre ferme, à son tour, se trans- 
forme en mer, cela provient de ce que l'on nomme le Grand Eté (tô 
jjiya Bipo^) et le Grand Hiver (ô uéya^ ys-.uuov). Le Grand Hiver a 
lieu lorsque tous les astres errants se réunissent en un signe 
hivernal du zodiaque, le Verse-eau ou les Poissons ; le Grand Eté, 
au contraire se produit lorsqu'ils se réunissent tous en un signe 
estival comme le Lion ou le Cancer. De même, le Soleil, pris iso- 
lément, produit l'Eté lorsqu'il vient dans le Lion et l'hiver lors- 
qu'il vient dans le Cancer Lorsqu'après une très longue durée, 

tous les astres errants se trouvent en une même place, pourquoi 

i. Proclus, Mî'ugtu îiç tov iv IIoAircia /.oyo* rûv M.o'ihtûv (Anecdota varia grœca 
et latina, t. Il, p. a5 ; Berlin, 1886). 

2. Joannis Philoponi De opificio mundi libri VIL Rroensuil Gualterus Rei- 
chardt. Lipsise, 1897. Lib IV, cap XIV, pp. 188-189. 

3. Olympiodoim philosophi Alexandrini /// meteora Arisêotelîs commentarii ; 
lib. I, actio XVII (Oltmpiodoiu piulosopiii Alexandrini //; meteora Aristotelis 
commentarii. Joannis Grammatici Philoponi Schotia in I meteorum Aristotelis. 
Ioanne Baptista Camotio philosopho interprète, ad Philippum Ghisilerium, 
equitem Bononien. splendidissimtim, et senatoreni clariss. Aldus. Venetiis, 
MDLI. Fol 29. verso. — Olympiodori In Aristotelis meteora commentaria. 
Edidil Guilelmus Suive, Berolini, MOI, pp. 111-112). 



294 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

donc cette conjonction produit-elle la Grande Année ? C'est que 
tous les astres errants, lorsqu'ils approchent du point culminant 
[de l'écliptique], échauffent comme le fait le Soleil ; ils refroidis- 
sent, au contraire, lorsqu'ils sont éloignés de ce point ; il n'est 
donc pas invraisemblable qu'ils produisent le Grand Été lorsqu'ils 
viennent tous au point culminant, et le Grand Hiver lorsqu'ils en 
sont tous éloignés. Donc, pendant le Grand Hiver, la terre ferme se 
change en mer tandis que le contraire a lieu au cours du Grand Été.» 

Olympiodore écrit encore l : 

« La seconde espèce de changement est la transformation de 
l'eau s,alée en un corps de nature sèche et terrestre. C'est le chan- 
gement qui se produit en la mer, lorsqu'elle revêt la puissance et 
la nature terrestre, et en la terre, lorsqu'elle se tourne en sub- 
stance marine Cela posé, Aristote nous montre quel est Tordre 

de la Grande Année. Lorsqu'arrive le Grand Hiver, la terre passe 
à l'état de mer. Lorsqu'arrive le Grand Été, la mer est revêtue de 
la croûte terrestre. Lors de la venue de ce Grand Hiver, en eiï'et, 
la puissance des eaux est fort grande et la quantité d'humidité 
surabonde ; mais lorsque survient le Grand Eté, l'humidité se met 
à faire défaut Aristote entend nous enseigner pourquoi, sui- 
vant l'ordre de cette Grande Année, la substance marine se trans- 
forme, durant le Grand Eté, en substance terrestre tandis que la 
transformation inverse se produit au cours du Grand Hiver. C'est, 
dit-il, parce que les diverses parties de la terre ont, comme les 
êtres animés, leur époque florissante et leur mort. Les parties ter~ 
restres sont florissantes lorsqu'elles se trouvent combinées avec 
l'humidité ; elles vieillissent et meurent, au contraire, lorsqu'elles 
se dessèchent. Elles s'humectent donc lorsque le froid est rigou- 
reux, c'est-à-dire lorsque le Grand Hiver a commencé ; elles se 
dessèchent, au contraire, lorsque se produit la chaleur, c'est-à-dire 
à l'arrivée du Grand Eté S'il en est ainsi, c'est afin qu'il se ren- 
contre un intermédiaire entre les choses éternelles et les choses 
tout à fait mortelles ; cet intermédiaire n'est point mortel en tota- 
lité, mais, à cause des alternatives de froid et de chaleur, il n'est 
pas tout à l'ait éternel. » 

Fidèle disciple d'Aristote, Olympiodore ne veut pas '- que de ces 
prédominances alternatives entre la terre ferme et les mers, pro- 
duites par la Grande Année, on aille conclure à des destructions et 

i. Oi.YMi-omonH, for. ci/., éd. Venetiis, MDLI, fol. 3o, verso; éd. Stiïve, 
■. Olympodiohe, toe. oit., éd. Venetiis, MDLI, fol. 3i, verso; éd. Stiïve, 

|>|). I l8-l H). 



LES THÉORIES Mi TEMPS, Dl UE1 BT DU VIÛB APRÈS &RISTOTE 295 

à des régénérations successives de L'Univers entier. « Il ne f'aul 
pas, nous dit Aristote, que cette transformation partielle donne à 

penser que le Monde entier est périssable Voici ce qu'il nous 

faut dire à présent : Parce que la terre est, en partie, devenue 
plus sèche, il n'en résulte pas que Le Monde doive être détruit, 

suivant ce qu'a dit Heraclite de l'embrasement final du Monde 

Il ne faut donc pas, à cause de sa désiccation partielle, affirmer la 
destruction de l'Univers ; mais il faut dire que le Grand Hiver en 
est la cause. Après cet Hiver, en effet, la terre ayant été inondée, 
un certain dessèchement se produit ensuite, jusqu'au moment où 
arrivera le Grand Eté ; mais lorsqu'advient ce Grand Eté, il ne 
détermine pas la destruction de toute la terre. » 

Qu'elles soient donc indiennes ou chaldéennes, grecques ou 
latines, presque toutes les philosophies païennes de l'Antiquité 
semblent s'accorder en une même doctrine : Le Monde est éternel ; 
mais comme il n'est point immuable, il reprend périodiquement 
le même état; le Ciel, formé de corps incorruptibles, repasse 
périodiquement par la même configuration ; le Monde des choses 
corruptibles éprouve alternativement des déluges et des combus- 
tions qui scandent sa marche rythmée, qui signalent le retour 
périodique de choses de même espèce. 

Les Juifs eux-mêmes, peut-être sous l'influence des philosophies 
païennes, semblent en être venus à concevoir une Grande Année ; 
à la vérité, l'historien Flavius Josèphe parle seulement l d'une 
Grande Année de six cents ans, qui ne saurait être une période de 
rénovation du Monde ; mais nous trouvons de tout autres considé- 
rations dans le Commentaire au Timée de Ghalcidius ; or ce com- 
mentateur, dont on fait souvent un chrétien, nous semble plutôt, 
comme nous le dirons, avoir été un juif platonicien, à la manière 
de Philon. Voici comment s'exprime Ghalcidius 2 au sujet du pas- 
sage où Platon définit la Grande Année : 

« Ce que Platon nomme le Nombre parfait du temps, durant 
lequel s'accomplit l'Année parfaite, c'est le temps au bout duquel 
les sept planètes, aussi bien que les autres étoiles dites inerrantes, 
se présentent de nouveau dans leurs positions initiales ; elles sont 
alors disposées suivant le même dessin qu'à l'origine des choses 
et au début du Monde ; leurs intervalles, à la fin de ce temps, 



i. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, 1. T, ch. III (IV), art. g. 

2. Chalcidu V. <;. Commentarius in Timœum Platonis, CXVII {Fragmenta 
phdosophoruni grœcoj'iim collegit F. A. Mullactiius, vol. II, pp. 208-209. 
Parisiis, A. Firmin-Didnt, 1867). 



20G LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

cadrent en longueur, en largeur et en profondeur avec leurs 
intervalles primitifs. 

» Ce temps contient une innombrable suite d'années, car les 
circuits parcourus par les étoiles errantes ne sont pas égaux entre 
eux, en sorte que ces étoiles accomplissent nécessairement leur 
cours en des temps inégaux. » 

Ghalcidius rappelle alors les diverses inégalités dont sont affec- 
tées les marches des planètes ; puis il poursuit en ces termes : 

Au terme de la Grande Année, « il faut que rien, absolument 
rien, ne diffère, dans le dessin du Ciel, des positions relatives, 
de l'aspect, des figures que les astres présentaient au début ; 
il est nécessaire que l'ensemble des étoiles présente le même 
accord et reproduise la même conformation. Si donc un des feux 
célestes reprend, par rapport à la constellation où il se trouvait 
d'abord, un état identique, peut-être, en longitude, mais dont la 
latitude ne représente pas la latitude primitive ; ou bien encore, 
si l'un de ces astres a été ramené à un état qui, en toutes dimen- 
sions, reproduit exactement l'état primitif, tandis que les autres 
planètes, dont la condition est différente, ne sont point du tout 
parvenues à cette représentation parfaite de l'état initial ; il faut 
que cette étoile même qui, pour son propre compte, réalisait cette 
représentation parfaite, éprouve un nouveau changement de posi- 
tion, et cela jusqu'à ce qu'arrive cette favorable disposition des 
étoiles qui reproduira exactement l'aspect présenté par les astres 
au commencement du Monde. 

» Il n'est pas à croire que ce mouvement, que cette configura- 
tion amènent la ruine et la dissolution du Monde ; il faut bien 
plutôt penser que le Monde en recevra une autre création, et 
comme une nouvelle verdeur placée sous les auspices d'un mou- 
vement nouveau ; je ne sais si cette rénovation produira, en cer- 
taines régions de la terre, le moindre dommage. » 

Ainsi s'exprimait, au sujet du renouvellement périodique du 
Monde au terme de chaque Grande Année, un platonicien qui, 
vraisemblablement, était juif. 

Seule, la Philosophie chrétienne repoussera cette thèse selon 
laquelle l'Univers est éternel et périodique. Lorsque nous étudie- 
rons la Physique des Pères de l'Eglise, nous entendrons Origène, 
Némésius, Saint Augustin, condamner à l'envie la doctrine de la 
Grande Année. Mais celle doctrine, le Paganisme ne paraît pas 
L'avoir révoquée en doute. 



LES THÉORIES Dl TEMPS, Itl LIE1 ET l»l VIDE APRÈS ARISTOTE 2 ( .>7 



VII 



LA THÉORIE Dl LIEU DANS L ÉCOLE PÉRIPATÉTICIENNE 

Après avoir rapidement esquissé les diverses théories du temps 
proposées par les successeurs d'Aristote, après avoir recueilli les 
nombreux témoignages de leur commune croyance à la Grande 
Année qui rythme la vie périodique de l'Univers, venons à ce que 
les écoles hellènes ont dit du lieu et du vide. 

Les problèmes qu'Aristote a discutés touchant la nature et 
l'immobilité du lieu ont sollicité les méditations de bon nombre 
de philosophes grecs. Parmi ces penseurs, il en est dont les 
ouvrages sont venus jusqu'à nous ; il en est beaucoup aussi dont 
les écrits ont été perdus ; parfois, cependant, nous pouvons nous 
faire au moins une idée de leurs doctrines, grâce aux précieux 
commentaires de Simplicius ; cet auteur, en effet, non content 
d'exposer et de discuter les théories des philosophes qui l'ont pré- 
cédé, prend soin, le plus souvent, de rapporter textuellement cer- 
tains passages essentiels des livres qu'ils avaient composés ; c'est 
ce qu'il fait, en particulier, au cours de l'importante digression sur 
la théorie du lieu insérée ] dans son commentaire au quatrième 
livre de la Physique d'Aristote. 

L'ordre chronologique ne serait pas ici de mise ; nous cherche- 
rons, bien plutôt, à rapprocher les uns des autres les philosophes 
qui ont soutenu, au sujet du lieu, des doctrines analogues. 

Voici, d'abord, ceux qui demeurent attachés à la notion du lieu 
telle qu'Aristote l'a définie ; ceux-là se bornent à commenter la 
pensée du Stagirite ; ils ne lui font subir que des modifications 
de détail ; au nombre de ces péripatéticiens fidèles, nous devons 
placer Alexandre d'Aphrodisias, qui vivait au 11 e siècle après 
Jésus-Christ, et Thémistius, qui enseignait au iv° siècle. 

Les commentaires dont Alexandre d'Aphrodisias avait enrichi 
la Phi/signe d'Aristote sont aujourd'hui perdus ; nous les connais- 
sons seulement par les extraits et les discussions de Simplicius. 

Les difficultés relatives au lieu de la huitième sphère et à 
son mouvement paraissent avoir tout particulièrement occupé 
Alexandre. 

i. Si.MPLicu //; Aristotelis physicorum libros quattuor priores commentaria. 
Edidit Hermannus Diels. Berolini, 18H2. Livre IV ; corollarium de loco, 
pp. 60 1-645. 



298 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Alexandre connaît ' l'opinion d'Aristote, selon laquelle les par- 
ties du huitième orbe se trouvent en un lieu d'une certaine 
manière : « Lorsque les diverses parties d'une sphère sont entraî- 
nées dans un mouvement de rotation, chacune d'elles se trouve 
enfermée entre les autres ; chaque partie est logée entre celle qui 
la précède et celle qui la suit, en sorte qu'elle est contenue par 
elles ; ainsi cette sphère peut être animée d'un mouvement de 
rotation, mais non point d'un autre mouvement soit vers le haut, 
soit vers le bas ». 

Le philosophe d'Aphrodisias ne semble pas avoir goûté cette 
opinion du Stagirite ; transportant au huitième ciel ce qu'Aristote 
avait dit de l'Univers pris en son ensemble, il paraît avoir nié que 
ce Ciel fût en un lieu d'aucune manière, ni par lui-même ni par 
accident. 

D'ailleurs, au sentiment d'Alexandre, que le huitième ciel ne 
soit en aucun lieu, cela n'empêche nullement qu'il soit animé 
d'un mouvement de rotation ; par ce mouvement, en effet, un 
corps sphérique ne change pas de lieu ; le mouvement de rota- 
tion n'est donc pas un mouvement local ; il peut convenir à un 
corps, lors même que ce corps n'est logé d'aucune façon. 

Simplicius n'a point de peine à montrer qu'Alexandre se met, 
ici, en contradiction flagrante avec Aristote. En toutes circon- 
stances, celui-ci traite le mouvement de rotation comme un mou- 
vement local. Dans quelle autre classe de mouvement, d'ailleurs, 
le pourrait-il ranger ? En pourrait-il faire une dilatation ou une con- 
traction, une altération, une génération ou une corruption ? 

Il semble qu'Alexandre se soit autorisé, pour soutenir son opi- 
nion, de l'enseignement d'Eudème, qui fut disciple immédiat du 
Stagirite ; mais Simplicius lui oppose a le texte même d'Eudème ; 
ce texte avait été auparavant rapporté par Thémistius 8 , et celui-ci 
y avait joint ce renseignement que le passage cité appartenait au 
troisième livre des Physiques de l'auteur. 

« Eudème, dit Simplicius, n'a nullement nommé l'Univers ; 
c'est de la totalité du ciel qu'il est question, je crois, lorsqu'il 
écrit ce qui suit. Il vient de dire que le lieu d'un corps, c'est le 
terme, contigu à ce corps, de l'objet qui l'enveloppe, pourvu que 
cet objet soit immobile, et il poursuit en ces termes : « Si cet 
» objet est mobile, en effet, il est analogue à un vase ; c'est pour- 

i. Simpucii Op. IiiikL, livre IV, ch. V ; éd. cit., pp. 5q4-5q.5. 
2. Simplicius, i/tid., p. 5û5. 

'À. Themistii In Aristotclis physica para/ihrusis. Edidit Henricus Schenkl, 
Berolini, MCM. Livre IV, cliap. V; pp. 1 19-120. 



LKS THÉORIES DU TEMPS, DIT LIEU ET DU VIDE APRÈS ARISTOTE 209 

» quoi nous sommes amenés à remonter la série des lieux jus- 
» qu'au ciel. Le ciel, pris en son ensemble, ne change p?is de 
» lieu, bien que ses parties en changent ; car il se meut d'un 
» mouvement de rotation. Mais le ciel môme est-il en un lieu ou 
» n'est-il pas en un lieu, et comment faut-il entendre chacune de ces 
» deux propositions? Pris en son ensemble, le ciel n'est pas en 
» un lieu, à moins qu'il n'existe quelque chose hors de lui ; alors, 
» il serait enveloppé par quelque autre corps ; nous examinerons 
» ce point de plus près. Quant aux astres et à tous les êtres qui 
» sont à l'intérieur du plus externe des corps célestes (evtoç toû 
» ^ui-x-zto crwfiftTOî), ils sont contenus dans l'enceinte de celui-ci ; 
» celui-ci les enveloppe. [Ces parties du ciel sont donc toutes en 
» un lieu]. Cela étant, on dit que le ciel est en un lieu, car lorsque 
>) les parties sont dans quelque chose, nous disons que le tout est 
» aussi dans ce quelque chose. De cette manière, donc, le ciel cn- 
» tier est en un lieu. Ainsi il est quelque part autrement [que ne le 
» sont les autres corps] ; il y est parce que le tout est en ses par- 
» ties; il y a, en effet, diverses manières d'être quelque part. » 

Ce texte ne semble guère propre à autoriser l'opinion d'Alexan- 
dre, mais il ne parait pas davantage contenir une exacte interpré- 
tation de la pensée d'Aristote ; on le croirait plutôt inspiré par 
l'enseignement d'Archytas, qui mettait le lieu de l'Univers dans le 
terme même de cet univers. A son tour, il a peut-être inspiré la 
théorie de Thémistius. 

Plus heureuse que les commentaires d'Alexandre d'Aphrodisias 
sur la Physique d'Aristote, la Paraphrase de cette même Physique 
composée par Thémistius est venue jusqu'à nous l ; nous pou- 
vons donc contrôler et compléter les indications que Simplieius 
nous a données touchant cette Paraphrase. 

Les doctrines d'Aristote au sujet du lieu sont très clairement et 
très fidèlement exposées par Thémistius ; il ne s'écarte guère qu'en 
un point de l'enseignement du Stagïrite. 

Nous avons vu Aristote déclarer que l'orbe des étoiles fixes, pris 
dans son ensemble, n'était en aucun lieu; que ses parties, cepen- 
dant, étaient en un lieu d'une certaine manière (ttok) ; cette 
manière, il la qualifie en disant que le huitième ciel est en milieu 
par accident (xa-ot &\ipJê&$i\*6q). Nous avons vu également en quoi 
le Stagirite fait consister cette localisation particulière des par- 
ties du huitième ciel ; ce ciel peut se décomposer en anneaux, ot 



i. Themistii In Aristotelis physica paraphrasis. Ediriit Henricus Schenkl ; 
Bernlini, MCM. 



300 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

chaque segment d'un anneau confine au segment précédent et au 
segment suivant, qui en sont le lieu (tune certaine manière. 

Pour Thémistius, comme pour Aristote, le ciel des étoiles fixes 
est en un lieu d'une certaine manière et par accident ' ; mais cette 
localisation spéciale, le disciple l'imagine autrement que le 
maître. 

« L'Univers, dit Thémistius, est en un lieu, mais par accident. 
Le tout, en effet, est en ses parties ; il ne saurait être séparé de 
ses parties ; or, les parties de l'Univers ne sont pas toutes en un 
lieu, car elles ne sont pas toutes entourées de tout côté par d'au- 
tres corps. Le dernier orbe n'est pas, non plus, en un lieu ; il est 
seulement logé par rapport aux corps qu'il enveloppe. Cet orbe 
touche l'orbe de Saturne, en sorte que ce dernier le contient d'une 
certaine manière ; mais extérieurement, le huitième orbe manque 
de tout lieu. Les parties du dernier orbe sont logées de la même 
manière que l'orbe entier. Elles ne sont logées ni en acte ni en 
puissance ; comment le seraient-elles, puisqu'elles sont insépara- 
bles de la sphère totale ? Elles ne sont pas logées par elles-mêmes ; 
si elles sont logées, ce ne peut être que par accident, et encore ne 
le sont-elles pas simplement [et immédiatement]. Ce n'est pas 
simplement (àitXwç), en effet, que la sphère ultime est en un lieu ; 
mais, prise en sa totalité, elle est en un lieu, et, tandis que ses par- 
ties sont en un lieu par accident, elle est, elle, en un lieu par 
les corps qui sont à l'intérieur (èicl xh. eaw). Dès là que les par- 
ties sont logées de cette manière, comment le tout pourrait-il être 
en un lieu absolument et simplement ? » 

La plupart des corps de l'Univers sont logés simpliciler, parce 
que chacun d'eux touche d'autres corps par toute la surface qui le 
limite ; chacun des orbes célestes, par exemple, contine à un autre 
orbe céleste par sa surface externe ; par sa surface interne il 
touche soit un orbe inférieur, soit l'élément igné ; seul, le dernier 
orbe fait exception ; il n'est pas logé simpliciler, car la sphère qui 
le limite extérieurement ne confine à aucun corps ; il n'est pas 
non plus absolument privé de lieu, comme le serait un corps 
entièrement isolé, car sa face interne touche l'orbe de Saturne ; il 
est logé per accidens. 

Telle est la pensée de Thémistius au sujet de la localisation qui 
convient au huitième ciel ; bien différente de la pensée d' Aristote, 
elle aura plus d'influence que celle-ci sur les Péripatéticiens de 
l'Islam et de la Chrétienté. 

i. Thkmisth Op. laud., livre IV\ ch. V : éd. cil., pp. 120-121. 



LES THÉORIES DU TEMPS, l»l LIE) Il Dl MM. APRÈS AltlSïoii; M)\ 



IX 



LA l'MYSKjl K STOÏCIK.NNK KT LA COMPKN'KTRATION DES CORPS 

En face de la doctrine soutenue, au sujet du lieu, par la Physi- 
que péripatéticienne, voici que se dressent des doctrines multiples 
reliées aux traditions d'Archytas de Tarente et de Platon plutôt 
qu'à celle d'Aristote. 

Nous nous arrêterons, tout d'abord, aux thèses, fort originales, 
de l'Ecole stoïcienne. 

Le principe de toute la Physique stoïcienne ', c'est l'identification 
de la substance, à laquelle Zenon et Chrysippe donnent le nom de 
cause (alnov), avec le corps (o-tojjia). 

« Zenon dit 2 que la cause (avuov), c'est ce par quoi (St 1 o) ; ce 

qui n'est pas cause est accident (<?up6e6r\xôç) La cause, c'est ce 

par quoi quelque chose est produit ; la raison, par exemple, est ce 
par quoi la connaissance est produite, l'âme est ce par quoi la vie 
est produite, la tempérance ce par quoi on est tempéré 

» Toute cause est corps ; tout ce qui n'est point cause est un 
simple prédicament (xal -zo [jlsv avr'.ov awjjia, ou os avriov xaTYjyé- 
pYljxa). » 

Chrysippe tenait le même langage 3 : « Chrysippe dit que la 
cause, c'est ce par quoi. La cause est être, elle est corps, elle est 
un pourquoi ; ce qui n'est pas cause est par quelque chose. — 
XûufftitTcoç avr'.ov elvat Àirei o'.' o. Kal 70 uèv avuov, ov xal jwp xal 
o~\ • ou Se a'.T'.ov, o'.â -zi ». 

Les corps, qui sont les seules réalités, sont, d'ailleurs, de deux 
espèces. Il y a des corps spirituels, qui sont des esprits, des souf- 
fles (TTvsùiJLaTa), nous dirions aujourd'hui des gaz. Il y a, d'autre 
part, des corps matériels, riches en matière, en jXtj ; ce sont ceux 
que nous nommerions solides et liquides. Le rôle des premiers 
est, par la pression qu'ils exercent, de contenir les seconds. C'est 
ce que Galien explique clairement au passage suivant f : 

i. Au sujet de cette Physique, voir : Emile Bréhier, Chrysippe, Paris, 
191 1 ; livre II, ch. II. 

2. Arii Didymi Epitome physicœ fragmenta. Ediilit H. Diels ; fr. 18, p. 457. 
Joannis Stor-«i Eclogri', lib. I, cap. XIII ; éd. Meineke, t. I, p. go — J. von 
Arnim, Stoicorum veterum fragmenta, n° 8<j, vol. I, p. 25. 

3. Jean Stobée, Inc. cit. ; éd. cit., p. 91. 

f\. Galien, Wioi 7r).v36ouç tô y'- J- von Arnim, Op. land., n° 43g, vol. II, 
p. 144. 



;î()2 la cosmologie hellénique 

« Prétendre, d'une manière quelconque, qu'une chose opère 
sur elle-même ou agit sur elle-même, c'est tenir un langage qu 1 
passe l'entendement ; de même, une chose ne saurait se contenir 
elle-même. Ceux qui se sont le plus occupés de la puissance 
qui contient (o-yvsîmx'/] Stiv*j*l4) 5 les Stoïciens par exemple, admet- 
tent qu'autre est ce qui contient, autre ce qui est contenu ; ce 
qui contient, c'est la substance spirituelle (oùcîa 7sve'jpxTW7)); ce qui 
est contenu, c'est la substance matérielle (ouo-îa umx7j) ; aussi 
disent-ils que l'air et le feu contiennent, tandis que l'eau et la 
terre sont contenus. » 

Partout, donc, nous trouverons deux principes qui s'oppose- 
ront, en quelque sorte, l'un à l'autre, un principe actif et un prin- 
cipe passif ' ; le principe actif sera toujours un souffle, un Tcvsû|Aa ; 
le principe passif sera une matière, une uXr\. Là où le Plato- 
nisme, où ie Péripatétisme mettaient des substances actives incor- 
porelles, le Stoïcisme met des souffles corporels ; le 2eus de Ghrys- 
ippe est un souffle ; l'âme de l'homme en est un autre. 

Examinons d'une manière un peu plus détaillée la manière 
d'agir du ftveûp.a. 

Ni la terre ni l'eau n'ont, par elles-mêmes, cette cohésion qui 
soude entre elles les diverses parties d'une même masse ; Cette 
cohésion résulte d'une certaine pression (tévoç) exercée sur l'eau ou 
la terre par le irveû'p.a qui se mêle à ces deux éléments ; au Con- 
traire, les fluides spirituels, les souffles possèdent par eux-mêmes 
cette pression. Les Stoïciens « disent, écrit Plutarque -, que ni la 
terre ni l'eau ne peuvent se contenir elles-mêmes non plus que 
contenir les autres corps ; elles ne conservent leur unité qu'en par- 
ticipant de l'essence spirituelle et par l'effet de la puissance qui 
appartient au feu. Ce sont l'air et le feu qui, par l'effet de leur 
élasticité (Si' sùxovîav), maintiennent en leur état habituel ces deux 
premiers éléments et qui, en se mélangeant avec eux, leur four- 
nissent la pression (tovoç), la stabilité (to j/ôvî-p-ov), la consistance 
substantielle (oyo-'.too/j,;) ». 

Mais le mélange avec le souffle que composent l'air et le 
feu ne sert pas seulement à expliquer la cohésion de l'eau et 
de la terre; c'est encore ce mélange qui explique ces diverses 
manières d'être que les Péripatéticiens appelaient qualités et attri- 
buaient à des formes. C'est encore Plutarque qui va nous faire 
connaître le langage que Chrysippc tenait, à ce sujet, dans son 

i. Emile Lîkéhikh, Op. laud., pp. iiG-iih. 

2. I'LUTAncHi De communibus tiotionibus cap. XLlX ; J. Von AMNlM, Op. 
laud., no 444> v °l- H> P- '4°- 



LES THÉORIES I>1 TKMI'S. ni l,li:i Kl DU MIII-: APRÈS AHISTOTE 808 

traité Sur léë divers états des corps, riepl S|éwVi Voiei ce l&ugtge ' : 

« Les dais des corps ne sont rien d'autre que des gnz (Owoèv 
yj'/.o tôt* içsu; 7tày,v àspx; itvaU totjtfcv). C'est par eux, en effet, que 
les corps ont de la cohésion (erUVé^Ètfck). Cet air qui contient est, 
pour les corps qui sont maintenus par lui en un certain état, la 
Calise qui fait que chacun d'eux est doué de telles qualités (toû 

-o'.ov £-/.7.5-7ov tlvcti a'.T'.oç à/; o stt'.v), de ces qualités que l'on 

nomme rigidité dans le 1er, densité dans la pierre, blancheur dans 
l'argent 



» La matière (CXV|) est, par elle-même, inactive et sans mouve- 
ment ; elle est soumise aux activités. Quant aux activités, ce sont 
les essences spirituelles et les pressions gazeuses (tôvo». aepd)0£ '..;). 
C'est par elles que les diverses parties de la matière reçoivent des 
formes et sont affectées de figures. » 

Les fluides aériformes, les souffles ont donc, à l'égard des élé- 
ments matériels, de la terre et de l'eau, deux sortes d'actions. L'une 
de ces actions est une pression, dirigée du dehors en dedans, qui 
maintient la cohésion de ces corps. L'autre est une tension, dirigée 
du dedans en dehors, qui explique les divers attributs, les diverses 
qualités par lesquel les différents corps matériels se distinguent 
les uns des autres. Que telle fût bien la pensée des Stoïciens, 
Néinésius va nous le dire ~ : 

« On pourrait prétendre, comme les Stoïciens^ qu'il y a, autour 
des corps, un certain mouvement générateur de pression, mouve- 
ment qui est dirigé à la fois de l'extérieur à l'intérieur (&U 10 
£'.ctm) et de l'intérieur Vers l'extérieur (felç to â'çw). Le mouvement 
dirigé de l'intérieur vers l'extérieur détermine les grandeurs et les 
qualités des corps. Quant à celui qui est dirigé de l'extérieur vers 
l'itltérieurj il produit la cohésion (sveoe-^) et la consistance subsis- 
tante (oùcua). » 

Une matière inactive et inerte ; un fluide gazeux, mobile, siège 
de pressions et de tensions qui doivent expliquer la cohésion, les 
dimensions, les diverses propriétés des corps, voilà les deux élé- 
ments avec lesquels les Stoïciens pensent construire toute leur 
Physique. Comment devons-nous imaginer la distribution, dans 
l'espace, de cette matière et de ce souffle ? 

Nous pourrions penser que la jAt^ est, comme le veulent les 
atomistes, morcelée en parcelles indépendantes les unes des 

1. Plutarchi De Stoicormn rrjuKjnantiu cap. XL11I ; J. von Arnim, Op. lauiL, 

n° 44 y j v0 '- llj» pp- i47 -l 48- 

2; Nemesius, llept dvbo'onou rô &', (jkegorii Nysseni Philosophiez libri octo, 
lib. I, cap. II. J. von Arnim, Op. laud., n° i5i, vol. Il, pp. i48-i4y- 



304 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

autres, autour desquelles circule le Ttveûjxa. Il nous suffirait alors 
de traduire Trvsjpia par étfier, comme on a traduit \jkr\ par matière 
pour donner à l'hypothèse fondamentale des Stoïciens une forme 
très analogue à celle que diverses théories physiques modernes 
ont donnée à leur supposition première. 

Sans pulvériser la 'ukr { en molécules, nous pourrions la regarder 
comme veinée de pores et de canaux au long - desquels circule le 
TcveÛLia. Straton, semble-t-il ', avait déjà songé à conférer une 
telle structure à la matière et à en déduire l'explication des pro- 
priétés de l'aimant ; il avait agi, par là, en avant-coureur de Des- 
cartes. 

En adoptant soit l'une, soit l'autre de ces deux théories, nous 
nous mettrions assurément en contradiction avec la pensée des 
Stoïciens. 

Tout d'abord, Chrysippe se séparait entièrement de Démocrite 
en ce qu'il admettait, de la manière la plus formelle, la division 
des corps à l'infini. Au rapport de Jean Stobée 2 , « Chrysippe 
disait que les corps se laissent subdiviser indéfiniment, et qu'il en 
est de même des choses qui ont ressemblance avec les corps, 
comme la surface, la ligne, le lieu, le vide, le temps. Mais, bien 
que toutes ces choses soient divisibles à l'infini, le corps n'est pas 
composé d'une infinité de corps, et on en peut dire autant de la 
surface, de la ligne, du lieu », du vide et du temps. 

En outre, les corps qui nous semblent homogènes ne se mon- 
treraient nullement, à des yeux plus perçants que les nôtres, 
comme des assemblages hétérogènes où une matière perforée de 
pores serait baignée par le souffle qui circule en ces pores. Si l'on 
excepte les corps qui, visiblement, sont des aggrégats, des amas 
de parties distinctes, les autres corps sont vraiment et essentielle- 
ment homogènes : ils sont d'un seul tenant ; chacun d'eux est un 
individu qui a sa nature propre aussi bien qu'un individu vivant. 

« Parmi les corps 3 , les philosophes [c'est-à-dire les Stoïciens] 
enseignent qu'il en est qui sont formés de parties séparées, à la 
manière d'une flotte ou d'une armée ; d'autres sont composés de 
parties contiguës, comme une maison ou un navire ; les autres, 
enfin, sont d'un seul tenant (^viopiva) et doués d'une nature com- 
mune à toutes leurs parties (<rup.cpuâ), comme l'est chaque ani- 
mal. » 

i. (j. Kodieh, La Physique de Straton de Lampsaque, p. 5y. 

•z. Joannis Stob.«i Eclogarum lib. I, cap. XIV; éd. Meineke, p. g3. J. von 
Arnim, Op. laud., n u 4H2 ; vol. II, p. i58. 

3. Plutakchi Prcecepta conjugaha, cap. XXXIV; J. von Aknim, Op. laud., 
n° 366, vol. II, p. i?/(. 



LES THÉORIES MU TEMPS, Dl l.ill El II VIDE APRÈS /VRISTOTE 30o 

« Un corps un n'est pas, en général \ composé de corps déparés 
les uns des autres, comme lVsl une assemblée, une armée ou un 
chœur ; car à tout corps, il peut arriver de vivre, de connaître, de 
raisonner, comme le suppose Ghrysippe. » 

Comment devons-nous donc imaginer la structure des corps ? 
Ils doivent être homogènes et, cependant formés, à la fois, de jXt, 
et de Tïvei^ua ; ces deux éléments, d'ailleurs, n'y doivent pas être 
simplement en puissance, comme les éléments sont dans an mixte 
selon la doctrine péripatéticienne ; en tout corps, la matière et le 
souffle doivent coexister d'une manière actuelle, comme le montre 
suffisamment la différence des rôles qui leur sont attribués ; il 
reste donc que nous renoncions à regarder chacun de ces deux 
corps comme impénétrable à l'autre; que nous les considérions 
l'un et l'autre comme deux masses continues qui coexistent simul- 
tanément, dune manière réelle, actuelle, dans un même lieu. 

Que Ghrysippe ait considéré les divers corps et, en particulier, 
la uÀr, et le Tcvî'jaa, comme susceptibles de se compénétrer, de la 
sorte, d'éprouver ce qu'il nomme la mixtion proprement dite 
(xpâo-iç), une foule de textes s'accordent à l'affirmer 2 . Ces textes, 
nous n'essayerons pas ici de les citer tous ; nous bornerons à ana- 
lyser l'un d'entre eux, qui est d'une importance et d'une précision 
particulières 

Alexandre d'Aphrodisias a composé un opuscule intitulé : Sur 
le mélange et la dilatation (Ilepl xpàoctoç xai aû£7i<Tea)ç). Dans cet 
opuscule, il expose et discute en détail la doctrine que professait 
Chrysippe au sujet de la diffusion totale. Voici ce que nous lisons 
en cet écrit 3 : 

« Parmi ceux qui regardent la matière comme continue, ce sont 
les Stoïciens qui semblent surtout discuter au sujet du mélange. 
Mais, même parmi eux, il y a des avis dissemblables ; les uns 
enseignent que les mélanges se font d'une certaine façon et les 
autres d'une autre ; toutefois, l'opinion qui parait être, chez eux, 
la plus hautement approuvée et recommandée, c'est celle que 
Chrysippe a proposée. En effet, parmi ceux qui lui ont succédé 
dans le temps, la plupart abondent dans le sens de Chrysippe ; 
quelques-uns, qui sont parvenus à concevoir la théorie d'Aristote, 

i. Plutarchi De de/ecta oraculorum ca[>. XXIX ; J. von Arnim, Op. laad., 
n° 367 ; vol. II, p. 124. 

2. J. von Arnim, Op. taud., u° s 4^3 à 481 ; vol. II, pp. i5i-ij8. 

3. Alexandri Ahmrodisiensis Prœter commentaria scripta minora. Quœstio- 
nes. Defato. De mixtione. Edidil Ivo Bruns, Berolini, 1892. Pp. 216-218. 
J. von Arnim, Op. laud., no 473, vol. II, pp. i54-i55. 

duhem -20 



306 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

admettent, en outre, eux aussi, beaucoup de choses que Chrysippe 
a enseignées au sujet de la diffusion. 

» Voici donc quelle est l'opinion de Chrysippe touchant le 
mélange : 

» Il suppose que la substance universelle est unie par un certain 
souffle qui pénètre au travers de cette substance tout entière ; 
c'est de ce souffle que le tout tient la continuité;, la cohésion, et la 
sympathie. 

» Au moyen des corps qui, en cette substance universelle, se 
mêlent entre eux, il se forme, en premier lieu, des aggrégats 
(mélanges par juxtaposition, TracaOso-s'. [û£etç) ; dans ces mélan- 
ges-là, deux ou plusieurs substances sont réunies en une même 
masse et juxtaposées, comme dit Chrysippe, suivant une structure 
(xaô' apijLy]v) ; mais chacune d'elles conserve, dans un tel aggrégat, 
son contour délimité, son essence propre et ses qualités ; ainsi en 
est-il, par exemple, si l'on mêle ensemble des fèves et des grains 
de blé. 

» 11 se forme, en second lieu, des combinaisons (c-jyy-jc-et. 
aiçsu) ; les substances [composantes] s'y détruisent tout entières 
les unes les autres, ainsi que les qualités qui résidaient en elles ; 
ainsi en est-il, dit-on, des remèdes employés en médecine ; par 
la destruction simultanée des différents corps que l'on a mélangés, 
un certain corps, différent de ceux-là, prend naissance. 

» Chrysippe dit enfin qu'il se produit certains mélanges où les 
substances [composantes] tout entières, ainsi que leurs qualités, se 
trouvent coétendues les unes aux autres, bien que chacune des 
substances et chacune de leurs propriétés demeurent, en un tel 
mélange, ce qu'elles étaient primitivement. Parmi les mélanges, 
c'est celui-là, dit Chrysippe, qui est proprement une mixtion 
(xpâatç) ; que deux ou plusieurs corps, en effet, soient coétendus 
les uns aux autres, chacun d'eux étant, en totalité, diffusé dans 
chacun des autres, pris également en sa totalité, et cela de telle 
manière que chacun de ces corps garde, au sein même du 
mélange, son existence substantielle propre et les qualités qui 
résident en cette substance, voilà le seul mélange qu'il nomme 
mixtion (Ttjv votp Siio r, xal TcAetovtov t'.vwv vio^z-lov oÀtov 8t' oXu>v 
àvTi7tapéxTa<nv à^X^otç outwç wç c^Çeiv exaarov aurtov cv -/, LÛçet t?, 
-ro'.avTï, -.i;i oixetav ouaiav xal xhç èv aui^j TOWTï}Taç Xéyei xpâa"W elvou 
y.077,7 twv pûl;ea)y). Car c'est le propre des composants d'un mixte 
(xexpaj/iva) de pouvoir être, derechef, séparés les uns des autres, 
cl cela pro\ icnl uniquement de ce que ces corps mélangés gardent 
leurs natures au sein <!u mélange. 



LES THÉORIES DU TEMPS, ht; LIEU Kl D1 VIDE Al'ltis AKISïoli; 307 

» Que ces diverses sortes de mélanges existent, Chrysippe 
s'efforce de le démontrer à L'aide des notions connu nu es ; il dit que 
ce <uii confère surtout à ces notions le caractère de La vérité, c'est 
que nous les lirons de la nature ; autre, en effet est l'idée qpie nous 
possédons <le corps juxtaposés sous forme de structure ; autre 
l'idée de corps qui se sont combinés en tic eux par destruction 
simultanée; autre l'idée de corps qui sont mélangés et coétendus 
les uns aux autres en leur totalité, de telle sorte que chacun d'eux 
conserve sa. nature propre; or cette diversité dans nos idées, nous ne 
la posséderions pas si tous les corps mélangés, quels qu'ils soient, 
étaient simplement juxtaposés les uns aux autres par structure. 

» Quant à cette coextension des corps mélangés, il admet qu'elle 
se produit de telle manière qu'en chacun des corps mélangés qui 
se compénètrent l'un l'autre, il n'existe aucune partie qui ne par- 
ticipe de tous les corps existants dans un tel mélange ; car, s'il 
n'en était pas ainsi, le produit ne serait nullement un mixte, mais 
un aggrégat (Tr,7 Se TOtauT/jv àvTUcapéxTaaw twv xipvapivow u7ro),ajji- 
ëàvst, Ytve<r6ai, ytopo'jvTcov Bi' otXXrjXwv tcov 3t',pvai/iv<t)v o-wu-aTtov, <<>.; 

[ÂTrjSèv ULGO',07 £7 OCUTOtÇ îlvai JJL7| |J.£~£y07 TcàvCtoV TÔ)V £7 T(0 T0'.0UT<j) 

pitypiaTt ■ ouxéTtyàp àv, ei pr\ ioù-o et/r|, xpâciv àXXot TïapàQsariv to ylvq- 
;a£707 elvat) 

» Qu'il en soit bien ainsi, [les Stoïciens] en allèguent, à titre de 
preuve évidente, le fait suivant : L'âme possède une substance 
propre, aussi bien que le corps qui la reçoit ; elle se répand, 
cependant, dans tout le corps, tout en conservant, dans son mélange 
avec lui, sa propre existauce substantielle ; en effet, du corps qui 
possède une âme, il n'est aucune partie qui soit privée de cette 
âme. La nature des plantes se comporte de la même manière ; de 
môme encore toute propriété cà l'égard du sujet qui supporte cette 
propriété. 

» Ils disent aussi que le l'eu et le fer se compénètrent l'un l'autre 
en totalité, chacun d'eux gardant cependant sa propre existence 
substantielle. 

» Ils disent encore que deux des quatre éléments, le feu et l'air, 
qui sont subtils, légers et élastiques (z : j-ovy.), se diffusent totale- 
ment dans toute l'étendue des deux autres, l'eau et la terre, 
qui sont compacts, lourds et dénués d'élasticité (à-rova) ; et cepen- 
dant, ces éléments-ci comme ceux-là gardent, [en cette diffusion], 
leur nature propre et leur continuité. 

» Ils pensent également que les poisons mortels, que les odeurs 
de toutes sortes, se dilfusent ainsi, par une compénétration totale, 
au sein de ceux qui en pâtissent. 



308 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

» Enfin, Chrysippe dit que la lumière se mêle [de cette façon] à 
l'air. 

» Telle est, au sujet de la mixtion, l'opinion de Chrysippe et de 
ceux qui philosophent d'après lui. » 

La théorie stoïcienne de la mixtion, telle que nous venons de 
l'exposer, est l'introduction naturelle aux théories néoplatoni- 
ciennes du lieu ; nous verrons, en effet, que, pour la plupart des 
Néo-platoniciens, le lieu est un véritable corps ; comme le îcveûpx 
stoïcien, il est susceptible d'être coétendu aux autres corps ; son 
immobilité seule le distingue de ce 7:vEÛfj.a. 



X 

LE LIEU ET LE VIDE bELOJN LES PREMIERS STOÏCIENS 

L'Ecole de Démocrite et d Epicure admettait l'existence du vide 
dans le Monde. Les philosophes dont le système va solliciter notre 
attention ne croient pas que le vide puisse jamais être, dans les 
limites du Monde, doué d'existence actuelle ; toujours, dans l'Uni- 
vers, le lieu est occupé par quelque corps ; c'est seulement au delà 
des bornes du Monde que s'étend un vide infini. 

Le lieu et le vide, d'ailleurs, sont, au fond, une même chose ; 
cette chose, on la nomme vide lorsqu'aucun corps ne l'occupe, et 
lieu lorsqu'elle est occupée par quelque corps. 

Ce système, nous dit Simplicius ', est celui qu'adoptent bon 
nombre de « petits » Platoniciens ; parmi ceux qui le prônent, il 
croit que l'on peut aussi compter Straton de Lampsaque a . 

Entre Straton et les Néo-platoniciens, il nous faut placer les 
Stoïciens ; la doctrine en question fut, en effet, professée par 
l'École du Portique, et cela dès l'origine ; Jean Stobée va nous 
apprendre quel fut, à cet égard, l'enseignement de Zenon de 
Gitium et de Chrysippe. 

« Zenon, dit-il', et ceux qui procèdent de lui afhrment qu'à 
l'intérieur du Monde, il n'y a aucun vide, mais qu'à l'extérieur, il 
y a un vide infini. Ils distinguent entre le vide, le lieu et l'étendue. 

i. Simplicii In Aristotelis pkysicorum libros quattuor priores commentavia . 
Edidit Hermannus Diels. Lit). IV, corollarium de loco, p. Goi et. p. 618. 

u. Cf. G. Rodier, La l'hi/sique de Straton de Lampsaque, pp. 60-61 el 
pp. 78-79. Selon <i. Rodier, Straton ne croyait pas à l'existence un vide hors 
des bornes du Monde. 

3. Joannis Stob/Ki Eclogarum lib. 1, cap. XVIJI ; éd. Meineke, t. I, p. iol\ ; 
J. von Arnim, Op. Icud., n" q5 ; vol. I, p. 26. 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIEU ET DU VIDE APRÈS A.RI8TOTE 309 

Ils disent que Le vide, c'est l'absence de corps ; que le lieu, c'est 
ce qui se trouve occupé par un corps; enfin que L'étendue, c'est 
ce qui est occupé en partie. Aiaoépetv ok xevov, totcov, %wpav ■ xai 
to uiv jeevov î ; .va ; . EpYjpuav 7a)u.aT0ç, tov os totcov to e7cs*/ou.evov 'j~o ffwua- 
toç, x'f,v oè v(î>pav to sx [xépouç Èîcexéaevov. » 

Àëtius, pour préciser par un exemple la définition de la yona, 
ajoute ' : « Gomme il arrive en un tonneau de vin, ûœrcep eicl r/Jç 

70 'J O'.VO'J Ttl9àxVY}Ç ». 

Zenon veut donc que l'on donne Le nom de ytôpa à une étendue 
dont certaines régions sont vides tandis que d'autres sont occu- 
pées par des corps ; ainsi en est-il, selon Démocrite et Epicure, 
de l'espace qui contient des atomes séparés par du vide ; ainsi en 
est-il encore de la yiopa considérée au Tintée, car les icosaèdres, 
les octaèdres et les cubes qui forment l'eau, l'air et le feu, ne 
sauraient remplir l'espace sans laisser entr'eux des intervalles 
vides. 

Gbrysippe, au rapport de Stobée -, reproduisait, bien qu'avec 
plus de détails, l'enseignement de Zenon. 

« Chrysippe professait que le lieu, c'est ce qui, en sa totalité, 
est occupé (xatey u é|jisvov) par un être <>u ce qui est susceptible 
d'être occupé par un être, et qui, en sa totalité, se trouve occupé 
soit par une seule chose, soit par plusieurs choses. De ce qui est 
ainsi susceptible d'être occupé par un être, si une partie se trouve 
occupée [par une chose existante] tandis qu'une autre partie ne 
l'est pas, l'ensemble ne sera plus ni du vide ni un lieu, mais autre 
chose qui n'a pas reçu de nom. Le vide, en effet, est ainsi nommé 
par analogie avec les vases vides, et le lieu par analogie avec les 
vases pleins. » Le philosophe stoïcien, en ce passage, a, sans aucun 
doute, voulu éviter que l'on confondit le lieu, tel qu'il le conce- 
vait, avec le lieu vide en partie et, en partie, occupé par les atomes, 
que considéraient Démocrite et ses disciples ; il a voulu surtout, 
scmble-t-il, (pie l'on n'allât pas, à l'imitation de Zenon, donner, à 
cette sorte d'espace, le nom de ywpa. 

Chrysippe, en effet, poursuivait en ces termes : « Quant à l'éten- 
due (ywpa), est-ce plutôt l'espace intermédiaire (to fxetÇov) qui est 
susceptible d'être occupé par un être et qui est, cependant, vide 
de tout corps, ou bien est-ce le corps intermédiaire [considéré 
comme] cédant sa place (y, to y wpoùv peïÇov coma) ? 

» On dit que le vide est infini ; hors du Monde, en effet, il y a 

i. J. von Arnim, loc. cit. 

i. J. Stobée, lue. cit. ; éd. cit., pp. 107-108; J. von Arnim, Op. /</u</., 
n" 5o3, vol. II, pp. 162-163. 



310 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

un tel vide infini. Le lieu, au contraire, est borné, car aucun corps 
n'est inlini. De même que ce qui est corporel est borné, ce qui est 
incorporel est infini, en sorte que le temps est infini et aussi le 
vide. Gomme le néant (to p)8év) n'est pas une borne, le néant n'a 
pas non plus de borne ; et tel est le vide. Par sa propre substance 
(u7c6ara<7t,ç), il est infini ; que ce vide vienne à être rempli, et il sera 
borné ; mais une fois ôté ce qui le remplissait, on ne lui pourra 
plus concevoir de limite. » 

Jean Stobée nous rapporte encore 1 ce que Ghrysippe disait du 
mouvement local, le seul, bien entendu, que conçût la Physique 
stoïcienne : « Chrysippe dit que le mouvement (xIvyjiuç) est le chan- 
gement de lieu, soit en totalité, soit en partie. Il dit ailleurs : Le 
mouvement est le changement de lieu ou de figure ; le transport 
(œopà) est un mouvement rapide et qui vient de loin ; le repos 
signifie l'absence de mouvement du corps ou bien il signifie que le 
corps se comporte maintenant de la même manière qu'auparavant, 
et à l'égard des mêmes choses (piovT)V... ~h oï olov GÙy.y-oç o-yso-'.v 
xa-k xaurà xal too-a'JTw;, vjv "zz xal Tcpô-spov) ». 

Cette dernière proposition rappelle d'une façon reconnaissable 
la théorie du lieu qu'Aristote avait développée ; mais, comme les 
divers fragments conservés par Stobée, elle est trop courte, trop 
isolée de tout contexte pour nous permettre de reconstituer la doc- 
trine de Chrysippe. Pour connaître le sens véritable des diverses 
définitions que nous venons de rapporter il nous faut chercher 
de quelle manière elles étaient entendues et développées par les 
Stoïciens venus en des temps moins anciens ; comment Posido- 
nius les commentait, c'est ce que Cléomède va nous apprendre. 



XI 



LE LIEU ET LE VIDE SELON CLEOMEDE 

Le stoïcien Cléomède, qui vivait vraisemblablement au premier 
siècle avant notre ère, a laissé un petit écrit, divisé en deux livres, 
dont le titre est : Qepl xuxXuctJç QeiopUcç ^exetopwv. Ce titre se peut 
traduire ainsi : Théorie du mouvement circulaire des corps célestes. 
A la fin du \i\" siècle, L'humaniste Georges Valla de Plaisance 
avail donné, de cet ouvrage, une très médiocre traduction latine. 

i. Joannis Stoh/ki Op. Idiiil. , lib. I, cap. XVIII; éd. cit., t. I, p. m ; J. von 
Ahnim, Op. laud., n" /|<)2 ; vol. II, p. [60. 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIKU ET DU VIDE àPRÊS AKISTOTE 311 

Le texte grec fut édité, d'abord à Paris, en 1539, jniis à Bâle, 
on 1561 ; à cette dernière édition, était jointe la traduction latine 
de Valla ; ces deux éditions étaienl extrêmement fautives. Au com- 
mencement du wir siècle, L'Ecossais Robert Balfour, professeur 
au Collège de Guienne, à Bordeaux, entreprit, à l'aide d'un manu- 
scrit conservé à Toulouse, une publication plus correcte de l'œuvre 
de Cléomède ; il y joignit une traduction latine et des commen- 
taires '. Au cours du xix e siècle, il a été donné plusieurs éditions de 
cet ouvrage ; la dernière 2 , datée de 1891, est due à M. Ziegler qui 
y a joint une traduction latine très soignée. 

L'ouvrage de Cléomède prend iîn sur cette remarque 3 : « Ces 
discussions ne renferment pas d'opinions propres à l'auteur ; 
elles ont été tirées de commentaires composés par certains écri- 
vains, les uns anciens, les autres modernes. Mais la plupart des 
propos qui ont été tenus sont empruntés à Posidonius ». Posido- 
nius est, en effet, fréquemment cité par Cléomède ; là-même où il 
n'est point nommé, c'est son enseignement que résument, le plus 
souvent, les deux livres sur la Théorie des mouvements circulaires 
des corps célestes ; et c'est ce qui les rend précieux, car ils nous 
ont gardé quelque chose de la doctrine, presque entièrement per- 
due, du savant Stoïcien. 

En particulier, touchant la question du lieu et du vide, il semble 
certain que nous entendrons parler Posidonius par la bouche de 
Cléomède. Nous apprendrons ainsi que 1 « le Monde n'est pas 

infini ; il est limité Mais hors du Monde, il y a le vide qui 

s'étend à l'infini en tout sens. De ce vide (xevov) illimité, ce qui est 
occupé par un corps se nomme lieu (totoîç), tandis que ce qui 
n'est pas occupé par un corps est appelé vide (xevov) ». 

Pour Cléomède, le vide n'est pas simplement rien-du-tout (pjSév), 
ainsi que l'enseignaient Leucippe et Démocrite ; il le regarde 
comme une certaine substance (uTuéaTaa-r.ç) ; voici, en effet, en 
quels termes il poursuit son exposition : 

« Que le vide soit, c'est ce que nous rappellerons en peu de 

i. Cleomedis Meteora grœce et latine a Robert o Balforeo ex Ms. Codice 
Bibliothecœ Illustrissimi Cardinalis lo//osii multis mendis repurgala, Latine 
versa, et perpétua commentario illustrata. Ail Clariss. et ornât iss. virum Gui- 
lielmum Dajisium eçaitem, principem Prœsidem Senatus Burdig. et sacri con- 
sistorij Consiliarium. Burdigalae, Apud Simonem Milangium Typographum 
Regium. ib'oô. La seconde partie est intitulée : Roberti Balforei Commenta' 
ri us in libros duos Cleomedis de contemplât ione orbiam cœlestium.Burdiga.lœ, 
Apud S. Millangium Typographum Regium. MDCV. 

2. Cleomedis De motu orbium caelestium libri duo. Instruxit Hermannus 
Ziegler. Lipsiae, MCCCXCI. 

3. Cleomedis Op. laud., éd. Ziegler, pp. 228-229. 

4. Cleomedis Op. laud., lit). I, cap. I; éd. cit., pp. 2-5. 



;H2 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

mots. Tout corps doit nécessairement être en quelque chose. La 
chose en laquelle il est doit différer de ce qui l'occupe et la rem- 
plit ; cette chose doit être incorporelle et comme impalpable. 
Cette substance qui est ainsi constituée qu'elle puisse recevoir un 
corps en elle-même et être occupée par lui, nous disons qu'elle 
est vide... » 

D'ailleurs, cette substance du vide, cette uiroTracnç xevoùne pos- 
sède aucun caractère déterminable autre que celui qui vient d'être 
dit ; elle est seulement apte à contenir les corps. « Il est nécessaire, 
dit Gléomède \ qu'il existe une substance du vide. La notion que 
nous en avons est d'une extrême simplicité ; elle est incorporelle et 
impalpable ; elle n'a et elle ne peut recevoir aucune figure (oy^pia) ; 
elle est incapable de pâtir aussi bien que d'agir ; elle est simple- 
ment telle qu'elle puisse admettre un corps en elle-même ». 

« Un tel vide 2 ne peut aucunement exister d'une manière per- 
sistante dans le Monde. » x\ussitôt qu'un corps quitte le lieu qu'il 
occupait, un autre corps vient occuper ce même lieu. Mais le vide 
existe hors du Monde ; à établir cette proposition, contraire à la 
philosophie d'Aristote, Gléomède consacre tous ses efforts. 

Pour démontrer que le Monde est entouré d'un espace vide, il 
admet 3 , ce que le Stagïrite ne lui eût nullement accordé, que la 
matière de l'Univers est susceptible de se dilater ou de se con- 
tracter. Alors, en effet, ce qui est hors du Monde ne renferme 
aucun corps, mais est apte à en renfermer, en sorte que cela 
mérite le nom de vide. Au gré d'Aristote, au contraire, il n'exis- 
tait, d'une manière actuelle, aucun corps hors du Monde, mais il 
ne pouvait, non plus, en exister aucun ; hors du Monde donc, on ne 
pouvait pas dire qu'il y eût le vide, puisque le vide serait un lieu 
privé de corps, mais susceptible d'en recevoir un. 

Cette opinion des Péripatéticiens, Cléomède la tourne en ridi- 
cule* : « Aristote et ses sectateurs prétendent qu'hors du Monde, 
il n'y a pas de vide. Ils disent, en effet, que le vide est ce qui peut 
recevoir un corps ; or au delà du Monde, il n'y a aucun corps ; il 
ne peut donc y avoir de vide. Mais ce raisonnement est absurde ; 
il est tout à fait semblable à celui que l'on ferait en disant qu'en 
des lieux arides et secs, il ne peut pas y avoir d'eau, et donc qu'il ne 
peut pas non plus exister de vase capable de contenir de l'eau. » 
Notre stoïcien, assurément, n'a pas pleinement saisi la pensée 

i. Cléomède, ibid., pp. 8-9. 
■>.. Cléomède, ibid., pp. 8-9. 

3. Cléomède, ibid., pp. 6-7. 

4. Cléomède, ibid., pp. 10-11. 



LES TBÉORIES i)l TEMPS, D1 LUI ET l»l VIDE APRÈS àRISTOTE 313 

d'Aristote ; il n'a pas vu comment celle pensée refusai! à tout 
corps, hors du Monde, non seulemenl L'existence en acte, niais 
encore l'existence en puissance, el cela fort Logiquement, puisque 
l'existence en puissance, ce serai! la matière, la 0)orj, et que Le 
Monde esl formé de la totalité de la matière. 

Rien ne peut terminer ce vide extérieur au Monde ' ; il ne pour- 
rait, en effet, être terminé que par quelque chose d'une nature 
différente, partant par quelque chose de plein ; il faudrait donc, 
ce qui est absurde, qu'il existât hors du Monde un corps remplis- 
sant ce quelque chose. 

Dans ce vide infini, d'ailleurs, il n'y a - ni haut ni bas, ni avant 
ni arrière, ni droite ni gauche ; aucune direction n'y peut être défi- 
nie ; c'est seulement à l'intérieur du Monde que l'on peut distin- 
guer la direction qui vise le centre de la figure sphérique de 
l'Univers de la direction qui est issue de ce même centre. 

Cette absence de toute direction qui se puisse distinguer d'une 
autre direction au sein du vide qui entoure le Monde nous assure 3 
que l'Univers ne saurait se mouvoir de manière à changer de place 
au sein de cet espace ; il y garde toujours le même lieu. 

Telles son! les doctrines, vraisemblablement empruntées à Posi- 
donius, que Gléomède professait au sujet du vide ; elles semblent 
bien n'être que le développement des enseignements de Chry- 
sippe. 



XII 



LE LIEU ET LE VIDE SELON JEAN PHIL0P0N 

Les doctrines dont les formules de Chrysippe nous ont présenté 
l'ébauche, dont Cléomède nous a donné une exposition plus coin 
plète, nous allons les retrouver, mais développées suivant toute 
leur ampleur, et, parfois, modifiées par l'influence péripatéti- 
cienne, sous la plume d'un stoïcien chrétien ; nous voulons parler 
de Jean d'Alexandrie, que Simplicius, son adversaire acharné, 
appelle toujours le Grammairien (6 rpap.jxaTwcôç), mais que l'on 
nomme plus communément Philopon (o ^0.6-ovo;), c'est-à-dire le 
laborieux. 

On s'est longtemps trompé sur l'époque où avait vécu Philo- 

i. Cléomède, ibid., pp. i4-i5. 
•>.. Cléomède, ibid., pp. iti-17. 
3. Cléomède. ibid., pp. 10-n. 



314 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

pon. Ne voulait-on pas qu'il eût assisté, en 641, au sac d' Alexan- 
drie ? Les attaques de Simplicius, cependant, eussent suffi à 
démontrer qu'il était beaucoup plus ancien. Mais M. Reichardt, 
poussant plus loin, a montré J que certains ouvrages de Jean le 
Grammairien étaient datés avec précision. 

Jean Philipon avait commenté bon nombre d'ouvrages d'Aris- 
tote ; du commentaire sur les huit livres de la Physique, nous 
possédons les quatre premiers tout entiers et des fragments peu 
importants des quatre derniers. Or, au quatrième livre, lorsqu'il 
commence à parler du temps, le commentateur dit 2 : « Nous 
sommes maintenant en l'année 233 de l'ère de Dioclétien ». C'est 
donc en l'an 517 de Jésus-Christ que Philopon achevait son expo- 
sition du quatrième livre de la Physique. 

Proclus avait écrit un traité où, par dix-huit arguments, il pré' 
tendait démontrer l'éternité du Monde ; argument par argument, 
Philopon s'est attaché à réfuter le traité de Proclus. Or, en cette 
réfutation, on lit 3 : « De nos jours, en l'année 245 de Dioclétien, 
les sept astres errants se sont trouvés réunis dans la constellation 
du Taureau ». L'ouvrage a donc été composé peu après la 529° 
année de notre ère. 

Enfin Jean Philopon a écrit un traité De la création du Monde, 
commentaire du récit de la Genèse ; ce traité est dédié à Sergïus, 
patriarche d' Antioche ; or Sergius présida à l'église d' Antioche de 
546 à 519 ; c'est donc durant cet intervalle de temps que fut com- 
posée l'exégèse de Jean le Grammairien *. 

Ce sont, surtout, les Commentaires sur la Physique d 'Aristote 
qui nous diront les opinions professées par Philopon au sujet du 
lieu et du vide. Ces Commentaires ne sont peut-être, d'ailleurs, 
que les reflets de l'enseignement donné à Jean le Grammairien 
par Ammonius, lils d'Hermias 5 . 



i. Joannis Philoponi De npificio mundi libri VII. Recensuit Gualterus Rei- 
chardt, Lipsiœ, 1897. Prœfatio ; a. De a*tate. 

2. Joannis PhilopOnj In Aristotelis phtjsicorum libros quinque posferiures 
commentaria. Edidil Hieronymus Vitelli. Berolini, 1888. la Aristotelis lib. IV, 
cap. X ; p. 70.'}. Ce nombre 233 (7).";') est, celui que portent les meilleurs 
manuscrits; d'autres porte al le nombre 333 (t).?')» qu'ont reproduit toutes les 
anciennes éditions. 

.'). Ioannks Grammaticos Philoponus Alexandrinus In Procli Diadochi duode- 
viginti argumenta il<- M unit i œternitate. Opus varia multiplicique Philosophiœ 
cognitione refertum. Ioanne Mahotio Argentinœo interprète. Lugtiuni. 1JD7. 
In fine : Lugduni, excudebat Nicolaus Edoardus, Campanus, quinto idus 
lanuarias 1 r» r> 7 . — Ad XVI'» argumentum, art. IV, p. 264. 

4. (>. Reichardt, toc cil . 

5. Si toutefois le litre : 'Iwkvvo'j 'AÀg£av<?osa>; tvj Qùqttôvov sic tô izîoï (puatxvjç 
ùy.poûffewç roû Ao'.ttotîAou; c/.iz n yj as toj a et ? èr. rôv TuvouTtojv tov 'Auuwv/ou ~oO 



LES THÉORIES !>!' TEMPS, DD LIED ET DU VIDE APRÈS ARISTOTE 315 

Les commentaires sur la Physique d'Aristote, composés par 
Jean Philopon, sont parfois coupés d<' digressions où l'auteur 
expose systématiquement ses doctrines personnelles ; c'est ainsi 
que La théorie du lieu esl L'objel (l'une semblable digression ' ; 
nous allons brièvement L'analyser. 

Jean le Grammairien attaque 1res vivement La théorie péripaté- 
ticienne au moyen d'arguments dont plusieurs se liront égalemenl 
aux commentaires de Simplicius. 

Aristoto enseigne que, pour trouver le lieu d'un corps, il faut 
s'éloigner de ce corps jusqu'à ce que l'on parvienne à une enceinte 

'Eoustou U.Z-.'). rvjw lAioyj st«ot«<tsû>v, que ne porte aucun manuscrit connu, 
est bien de Philopon et non du premier éditeur, Victor Trincavell i 

Des commentaires que Jean Philopon avait composés sur la Physique 
d'Aristote, nous possédons seulement, nous l'avons dit, les quatre premiers 
livres. Des quatre derniers, il ne nous reste que de menus fragments. 

Il ne paraît pas que ces commentaires aient été connus, au Moyen-Age, par 
la Chrétienté latine. Au temps de la Renaissance, Victor Trincavelli en donna 
l'édition grecque suivante : 

IOANNOY rPAMMATIKOY YTIOMNHMA KIS TA IIKPI *Y2IKHS TE2SAPA 
UPO.TA RIBAIA TOT APISTOTEAOrs. Joannis Gbammatici in primos quatuor 
Aristotelis de naturali auscultatione libros comentaria. MDXXXV. Colophon : 
Venetiis in aedibus Bartholomaei Zanetti Castérzagensis, aère vero, et dïligen- 
tia loannis Francisci Trincaueli. Anno a partu virginis MDXXXV. L'ouvrage 
est dédié par l'éditeur, Victor Trineavelus, au cardinal Contarini. 

D'après celte édition grecque, Girolamo Doroîeo, de Venise, a donné une 
traduction latine dont existe, à notre connaissance, l'édition suivante : 

Ioannis Gkammatici cognomento Philoponi Eruditissima commentaria in j>r\- 
mos quatuor Aristotelis de naturali auscultatione libros. Nunc primu/n e. 
(Ira-coin Latinum jideliter translata. Guilelmo Dorotheo Veneto Theologo Inter- 
prète. Venetiis. MDXXXXIl. In fine : Impressum Uenetijs per Brandinum et 
Oetavianum Scotum. MDxxxix. 

Cette dernière indication semble marquer l'existence d'une première édition 
qui aurait été donnée en i53q, et dont celle-ci ne serait qu'une reproduction 
avec un nouveau frontispice. Une autre édition fut donnée à Venise, par 
Octavianus Scotus, en i554- 

En i558, Octavianus Scotus donna une nouvelle édition où les premières 
pages de la traduction deDoroteo avaient été revues par Giambattista Etassario, 
médecin de Novare. 

Rassario compléta, ultérieurement, cette révision delà traduction deDoro- 
teo, et la publia à Venise, en r 5(ïg, chez Vincentius Valgrisius. Une autre 
édition de cette traduction revue par Rassario est la suivante, que nous avons 
consultée : 

Aristotelis Physicorum Libri Quatuor. Ciun Ioannis Gkammatici, COGNOMBNTO 
Philoponi, Commentarijs. Quos nuper ad grœcorum codicum Jidem siimma dili- 
gentia restituit lamines Baptista Rassarius, Novariensis Medicus, et in singu- 
lis paginis errores innumeros sustulit, ui plane alia nunc interpretatio videatur. 
Venetiis, A/un/ Hœredem Hieronymi Scoti MDLXXXI. 

Le texte grec n'a été publié que récemment sous les auspices de l'Académie 
de Berlin : 

Ioannis Philoponi /// Aristotelis physicorum libros très priores commentaria. 
Edidit Hieronymus Vitelli. Berolini, MDGGCLXXXVII. — Ioannis Philoponi 
/// Aristotelis physicorum libros quinque posteriores commentaria. Edidil Hie- 
ronymus Vitelli. Berolini, WDGCCLXXXVII1 (Commentaria in Aristotelem 
grœca, voll. XVI et XVII). 

i. Ioannis Philoponi In Aristotelis physicorum libros quinque posteriores 
commentaria. Edidit Hieronymus Vitelli Berolini, 1888. In Aristotelis lib. IV. 
cap. IV; corollarium de loco, pp. 557-585. 



31G LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

immobile entourant ce corps do tous côtés ; les toutes premières 
parties de cette enceinte forment le lieu cherché. Appliquant cette 
définition aux corps mobiles qui nous environnent, Aristote leur 
assigne pour lieu la surface du corps central immobile et la con- 
cavité de l'orbe de la Lune. « Mais si l'on prétend ' que la surface 
qui limite intérieurement le Ciel joue le rôle de lieu par rapport 
à nous, on doit observer que cette surface n'est pas immobile ; 
une partie déterminée de la concavité du Ciel ne touche pas tou- 
jours la même partie des corps qu'elle renferme, lors même que 
ces corps demeureraient immobiles ; en effet, les corps célestes 
se meuvent sans cesse d'un mouvement de rotation ; si donc il n'y 
a rien d'immobile, sauf la terre, il est impossible de trouver un 
lieu immobile [pour les corps qui nous entourent], et cela quand 
bien même ces corps ne se mouvraient point. » 

L'argument que Jean Philopon vient d'opposer à Aristote est 
également donné par Simplicius s ; celui-ci prévoit même une 
objection et la réfute ; on pourrait prétendre que la rotation de 
l'orbe de la Lune n'empêche pas l'immobilité de la surface qui 
la termine intérieurement. « Mais si l'orbe lui-même est en mou- 
vement, sa partie terminale ne peut pas être immobile ». « Si donc 
Aristote tient que le lieu est immobile, ou bien il dit une chose 
inexacte en prétendant que la limite interne du Ciel, qui touche 
les éléments mobiles, est lé lieu de ces corps ; ou bien, s'il ne 
veut pas que cette affirmation soit inexacte, il lui faut admettre 
que le Ciel est immobile, afin que le terme en soit immobile... Or, 
il assure, en toutes circonstances, que le Ciel se meut, ce qui, 
d'ailleurs, est évident. » 

C'en serait assez déjà pour rejeter la définition du lieu qu' Aris- 
tote a proposée ; mais rien n'est plus propre à mettre en lumière 
les défauts de cette définition que les discussions des commenta- 
teurs au sujet du lieu de la huitième sphère : « Les interprètes de 
la pensée du Philosophe 3 ont voulu expliquer comment la sphère 
des étoiles iives peut se mouvoir de mouvement local bien qu'elle 
ne se trouve en aucun lieu ; mais ils ont tout confondu sans par- 
venir à rien dire qui soit intelligible et capable de persuader. Ils 
ne peuvent nier que la sphère des étoiles fixes ne se meuve de 
mouvement local ; ils ne sauraient dire de quel autre mouvement 
elle sérail animée, sinon de celui-là; et, d'autre part, assigner la 
nature du lieu dans lequel elle se meut, ils en sont incapables. 

i. Jean PhilOPON, loc. cil . ; éd. cit., p. 564. 

2. Simplicu Op. hiiid., livre IV, corollarium de loco;éd. cit., p. O07. 

3. .Iran Philopon, loc cit.; éd. eit., p. 564. 



LES THÉORIES !MJ TEMPS, l>l LIED ET DU MDK APRÈS ARISTOTE 'Ml 

Comme s'ils jouaienl aux dés, ils donneni tantôt une explication, 

tantôt une autre ; et tous leurs propos n'ont d'autre effet que de 
détruire et de renverser les thèses et les axiomes qu'Aristote pose 
au début de ses déductions. Aristotc a voulu dissimuler sons 
l'obscurité de son langage la faiblesse de ses raisons ; il a per- 
mis, par là, cà ceux qui désirent tourner ses arguments en sens 
contraire, de le faire à volonté. » 

Voyons, en effet, comment les commentateurs ont expliqué la 
localisation et le mouvement de la huitième sphère. 

Il en est pour qui les parties de cette sphère qui se suivent les 
unes les autres jouent le rôle de lieu les unes par rapport aux 
autres. Simplicius se demandera comment peut être sauvegardée 
l'immobilité d'un tel lieu au sein de la sphère en mouvement. 
Le Grammairien pose ' une question qui n'est pas moins embar- 
rassante : « Si le lieu de chacune des parties de la sphère est 
formé par les parties qui l'entourent, quelle est donc la partie 
qui change de lieu lorsque le huitième orbe se meut ? Car entin 
cet orbe ne se brise pas, en sorte que les parties continues restent 
invariablement liées entre elles au cours du mouvement du Ciel ». 

D'autres, tel Thémistius, veulent que le huitième ciel soit logé 
par l'orbe de Saturne dont sa face concave touche la face convexe. 
Alors 2 , par un véritable cercle vicieux que Simplicius signalera 
également 3 , ils prétendent que l'orbe de Saturne sert de lieu à la 
huitième sphère en même temps que cette sphère est le lien du 
ciel de Saturne. 

Cette discussion montre assez qu'Aristote n'a pas rencontré la 
véritable définition du lieu ; cette définition, Philopon prétend, à 
son tour, en donner une formule satisfaisante. 

Le lieu, c'est l'espace avec ses trois dimensions* ; cet espace 
doit être entièrement séparé par la pensée des corps qui l'occu- 
pent ; il doit être regardé comme un volume incorporel étendu en 
longueur, largeur et profondeur : en sorte que le lieu est identique 
au vide. 

Voici en quels ternies Philopon formule cette thèse que l'on peut 
regarder comme l'expression précise de la pensée de Chrysippe 
et de Cléomède : « Le lieu n'est pas la partie limitrophe du corps 

environnant C'est un certain intervalle, mesurable suivant 

trois directions, différent des corps qui se rencontrent en lui, incor- 

i. Jean Philopon, loc. cit ; éd. cit., p. 566. 

2. Jean Philopon, loc. cit. ; éd. cit., p. 565. 

3. Simplicii Op. luinl. ; lib. IV, cap. V; éd. cit., p. 58<j. 

4. Jean Philopon, loc. cit., éd. cit., p. 067. 



318 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

porol par sa propre nature ; c'est encore les dimensions seules et 
vides de tout corps ; en effet, considérés en leur matière, le lieu 
et le vide sont essentiellement la même chose [ùkiâtffrr\pà xi èori, 
~P'*Xf' Staorarov, ëxepov twv crcouà-:tov twv EfjntwcTOVTCDV eiç at»TOV, àa-to- 
{juxtov bv tcô olxsuo Aoyco, xal o'.acTâa-E'.ç laovôu, xeval çrumaTO^ (TauTèv yàjî 
t(.j ovri to xevôv xal 6 totto; xarà ~zb ÛKOxstuevov)]. 

Gela ne veut pas dire que le vide puisse jamais exister en acte ', 
qu'il puisse se trouver un volume qu'aucun corps n'occupe ; bien 
que la raison le distingue de tout corjDS et le regarde comme essen- 
tiellement incorporel, le vide néanmoins, est toujours rempli par 
quelque corps. Le lieu et le corps qui est en ce lieu forment une 
de ces couples de choses qui sont liées indissolublement, en sorte 
que l'une de ces choses ne peut être sans l'autre ; la pure raison 
distingue le lieu d'avec le corps, mais le lieu ne peut jamais, sans 
corps, être en acte. De même, la raison distingue la matière de la 
forme ; cependant la matière ne peut jamais exister en acte qu'elle 
ne soit unie à une certaine forme. 

Cet espace, distinct de tout corps et vide par lui-même, 
demeure absolument immobile 2 dans son ensemble et en cha- 
cune de ses parties ; une partie déterminée de l'espace peut rece- 
voir successivement des corps différents qui, à tour de rôle, y 
trouvent leur lieu, mais elle demeure toujours la même partie de 
l'espace, elle ne se meut point. 

Aussitôt qu'un corps en mouvement quitte un certain lieu 8 , un 
autre corps vient occuper ce même lieu, car il ne doit jamais 
demeurer privé de corps. De même, aussitôt qu'une forme se cor- 
rompt en la matière, une autre forme y est induite, afin qu'à 
aucun moment, la matière ne demeure nue et dépouillée de toute 
forme. Jean le Grammairien établit ainsi un parallélisme parfait 
entre le mouvement local et le mouvement d'altération ; le lieu et 
le corps logé jouent, au cours du premier mouvement, le rôle que 
la matière et la forme jouent au cours du second. 

Philopon n'est pas sans prévoir que les Péripatéticiens élève- 
ront des objections contre sa doctrine ; ces objections, il s'efforce 
de les ruiner d'avance. 

En voici une /f qui semble redoutable : 

Cet espace à trois dimensions, qui est regardé comme lieu des 
corps, est infini ; comment cela peut-il être, puisqu'il ne peut 

i. Jean Philopon, loc. cit. ; éd. cit., p. 56(j et p. 579. 

2. Jean Philopon, loc. cil. ; éd. cit., p. 56g. 

3. Jean Phii.opon, loc. ci/., éd. cit., p. 579. 

4- Jkan Philopon, loc. cil.; éd. cit., pp. 582-585. 



J.KS THÉORIES I»! 1 TEMPS, Dl LIEU II Dl VIDE APRÈS Aliisïuii. 311) 

subsister sans corps et que L'ensemble des corps forme une masse 

iiuie ? 

Le Grammairien s'étonne que L'on puisse attribuer La moindre 
importance à cette objection. De même que L'intelligence conçoit 
l'espace à trois dimensions, de même peut-elle, selon lui, conce- 
voir une surface abstraite qui borne cet espace de telle sorte 
qu'il ait juste la grandeur voulue pour contenir l'Univers cor- 
porel. 

Jean IMiilopon s'écarte nettement ici du sentiment commun des 
Stoïciens ; depuis Zenon et Chrysippe, ceux-ci n'avaient cessé de 
soutenir qu'un vide infini s'étend au delà des bornes de l'Uni- 
vers ; le Grammairien, au contraire, enseigne qu'au dehors de la 
surface sphérique qui limite le Monde, il n'y a plus qu'un espace 
conçu par la raison, mais dépourvu de réalité, auquel il se refuse 
à donner le nom de vide. Parla, il délaisse renseignement du 
Portique pour se rapprocher de la tradition péripatéticienne. 

Une autre difficulté préoccupe les Péripatéticiens. A chaque 
élément, à chaque mixte doit correspondre un lieu naturel, où ce 
corps demeure en repos lorsqu'il s'y trouve, vers lequel il se porte 
s'il en est éloigné ; c'est ainsi que les graves se dirigent vers le 
bas, que les corps légers tendent en haut. « Mais comment, dans 
cet espace doué seulement de trois dimensions ', pourra-t-on déter- 
miner, distinguer et placer le haut et le bas ? Où placera-t-on le 
lieu suprême? Jusqu'où* l'étendra-t-on? Où mettra-t-on le lieu 
le plus bas ? En outre, le lieu doit être doué d'une certaine puis- 
sance naturelle, car les corps graves et les corps légers désirent 
leurs lieux propres ; chacun d'eux se porte vers le lieu qui lui est 
particulier par une inclination et par un élan naturels ; or, cet 
espace, qui est vide par lui-même, ne peut avoir aucune puis- 
sance ; pour quelle raison certains corps se porteraient-ils vers une 
certaine région de ce vide et certains autres corps vers une autre 
région ? » 

A ces objections, Philipon oppose 2 des définitions et des prin- 
cipes qui sont, il le remarque lui-même, très conformes à la pensée 
d'Aristote : 

« A parler d'une manière absolue, il n'y aurait naturellement 
dans l'Univers, comme Aristote le dit lui-même en d'autres écrits, 
ni haut ni bas, mais il y a la surface sphérique [concave de l'orbe 
de la Lune] et la périphérie. Mais si nous appelons haut la péri- 
phérie et bas le centre, le haut sera le lieu occupé par les corps 

i. Jean Philopon, loc. cit.; éd. cit., pp. 579-080. 
2. Jean Philopon, loc. cit.; éd. cit., p. 58i. 



320 LA COSMOLOGIE HELLÉNlUliE 

légers et le bas celui qu'occupent les graves ; en effet, tout corps 
qui se trouve écarté de ces limites est maintenu d'une manière 
violente, [à la place qu'il occupe], par l'ensemble des autres 

corps 11 est tout à fait ridicule (ysXolov iràvu) de prétendre que 

le lieu, entant que lieu, possède une certaine puissance. Si chaque 
corps se porte vers son lieu propre, ce n'est pas qu'il aspire à une 
certaine surface ; c'est parce qu'il tend à la place qui lui a été assi- 
gnée par le Démiurge. Puis donc que la terre a pris la place la 
plus basse, de telle manière qu'elle se trouve au-dessous de tous 
les autres corps, que l'eau a pris la seconde place, que l'air et le 
feu ont pris la troisième et la quatrième, il est raisonnable qu'il 
arrive ceci : Si un corps est quelque peu dérangé de cette place ; 
si, au lieu de flotter à la surface du milieu auquel il lui est naturel 
de surnager, il est submergé dans ce milieu par la violence de 
quelque agent, il tendra vers la place que le Démiurge lui a assi- 
gnée, et il se mouvra jusqu'à ce qu'il y parvienne. Les corps 
légers se meuvent donc vers le haut, non point qu'ils tendent sim- 
plement à être appliqués contre la surface de ce qui entoure [le 
inonde des éléments], mais parce qu'ils tendent à la place que le 
Démiurge leur a assignée ; c'est alors, en effet, qu'ils sont en leur 
meilleure disposition, qu'ils atteignent la perfection qui leur est 
propre. Ce n'est donc pas le lieu qui a puissance de porter les 
corps à leurs lieux propres ; ce sont les corps qui ont appétit 
(îccss-'.sJ de garder la place qui leur appartient. » 

Qu'un corps ne soit pas poussé ou tiré vers son lieu naturel par 
une force extrinsèque, émanée d'une ywpa active ; qu'il y marche 
en vertu dune forme qui lui est propre, qui est encore imparfaite 
et mélangée de puissance, et qui tend à être pleinement en acte, 
il n'y a rien là, comme l'a reconnu Philopon, qui ne s'accorde fort 
bien avec la théorie péripatéticienne du lieu naturel ; mieux 
encore, ce n'est que l'exposé même de cette théorie ; mais le 
(iraiiimairien n'a point tort lorsqu'il observe quelle ne se rattache 
en rien à la définition du lieu qu'Aristote a donnée. 

Ce que nous venons de dire ne représente pas, tant s'en faut, 
tout ce qui mérite d'être remarqué dans l'œuvre de Jean Philopon. 
Pour combattre ce qu'Aristote avait objecté à la possibilité du 
mouvement dans le vide, le Grammairien est conduit à nier tous 
les principes essentiels de la Dynamique péripatéticienne ; en leur 
place, il propose des idées dont plusieurs ont préparé la Dynami- 
que moderne ; mais nous réservons l'exposé de ces idées au pro- 
chain chapitre, dont elles fourniront la plus grande part. 



LES THÉORIES l>U TEMPS, DU LIEU ET DU VIDE APRÈS ARISTOTE Mi 



XIII 



LE VIDE SELON LES MÉCANICIENS. PHILON DE BYZANCE 
ET BÉRON d' ALEXANDRIE 

De Zenon et de Ghrysippe à Posidonius et à Cléomède, de 
ceux-ci à Jean Philopon, les Stoïciens ont développé, au sujet du 
vide, des pensées fort différentes de celles d'Aristote ; mais pour 
les justifier, ils ont suivi la même méthode que le Stagirite ; phi- 
losophes, c'est surtout au raisonnement qu'ils ont demandé réta- 
blissement de leur Physique. 

Voici, maintenant que nous allons avoir affaire à des adeptes 
d'une méthode toute différente, à des physiciens qui se réclame- 
ront surtout de l'expérience. 

C'est par une synthèse assez étrange de l'enseignement d'Aris- 
tote et de renseignement des Atomistes que s'est formée la théo- 
rie professée, au sujet du vide, par deux illustres mécaniciens de 
l'Antiquité, par Philon de Byzance, puis par son imitateur Héron 
d'Alexandrie. 

Les Grecs paraissent avoir songé de bonne heure à fonder sur 
l'impossibilité du vide la théorie du siphon et de ses multiples 
applications aux appareils hydrauliques. 

Le premier, du moins à notre connaissance, qui ait suivi cette 
méthode, est Philon de Byzance, que l'on fait vivre deux siècles 
avant J. G. ; Philon n'était sans doute, en cette occurrence, que le 
continuateur de Gtésibius. 

Ge n'est pas, à proprement parler, que Philon nie l'existence du 
vide avec la même rigueur qu'Aristote ; il attribue ' à l'air une 
structure semblable à celle que lui attribuaient les atomistes : 
« Les savants pensent que l'air est composé de très légers corpus- 
cules qui, à cause de leur petitesse, ne tombent pas sous le sens 
de la vue ni sous aucun autre sens quand ils sont séparés, et que 
l'air n'est sensible alors que par sa force ; mais il n'en est 23lus de 
même quand ces corpuscules sont réunis. Des savants sont d'avis 
que le vide a une nature physique et qu'ils se mélange au corps de 

i. Philon de Byzance, Le livre des appareils pneumatiques et des machines 
hydrauliques, édité d'après les versions arabes et traduit en français par le 
baron Carra de Vaux (Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque 
Nationale, t. XXXV1I1, 1902), l\, pp. 99-100. 

DUHMM 21 



322 LA COSMOLOGIE. HELLÉNIQUE 

l'air, à cause des corpuscules légers dont celui-ci est constitué, qu'il 
se mélange de même aux particules des liquides et d'autres corps. 
Nous avons expliqué ce qui a rapport à cette question dans le dis- 
cours que nous avons composé sur les instruments extraordi- 
naires ». 

Tous les corps sont donc poreux et leurs pores sont vides, en 
totalité ou en partie. 

Les liquides ont été formés au moyen de l'air ; de là, entre eux 
et l'air, une communauté de nature par laquelle l'eau et les autres 
liquides demeurent toujours contigus à l'air, le suivent dans tous 
ses déplacements, sans permettre qu'entre eux et l'air, il se forme 
jamais un espace vide : 

« Quant à la substance de l'élément liquide S ces savants pen- 
sent qu'il est composé avec l'air de par leur nature physique, 
étant joint à l'air, sans qu'il reste de vide entre eux deux. C'est 
pourquoi il arrive quelquefois que l'eau aille en haut, bien que la 
nature physique qui prédomine en elle la porte en bas ; tous les 
corps lourds tendent, d'ailleurs, vers le bas. 

» Il est don<- clair que si, parfois, l'eau se porte en haut, c'est 
qu'elle est tirée par l'air à cause de la continuité qui existe entre 
eux deux. C'est ce qui arrive, par exemple, dans la pipette avec 
laquelle on déguste le vin. Quand on a mis la bouche sur l'extré- 
mité de la pipette et aspiré doucement, l'air qui était dedans est 
tiré et, avec lui le corps liquide qui se trouve en bas de la pipette, 
parce qu'il est adhérent à l'air, qu'il y soit adhérent à la façon de 
la glu ou par tout autre mode d'attache 

» Il résulte de tout ce que nous venons de dire que l'eau est 
composée avec l'air qui y est joint de façon continue ; c'est pour- 
quoi l'un des deux suit l'autre 

» Cette opinion est un des fondements de ce qu'on appelle la 
Pneumatique, parce que cela repose sur des appareils de ce genre. 
Il en est ainsi seulement parce qu'il ne peut exister un lieu vide 
d'aiï 1 , mais que, aussitôt que l'air s'en va, d'autres corps composés 
avec l'air prennenl sa place ; et ceux-ci sont seulement poussés 
dune façon naturelle, C'est là l'opinion adoptée par plusieurs 
physiciens, et c'est aussi la nôtre». 

l'Iiilon se montre partisan de la doctrine qui, au dire d'Ai'is- 
tote 2 , élail celle de Xuibus; il ne croit pas à la possibilité d'un 
espace vide de dimensions notables, d'un vide séjxiré (ytopwrov 

i. I'hilon de Isyzanci:, Op. IiiikL, .'t, p. i oo ; l\, p. ioo ; 0, p. 102 ; 7, p. io3. 
■. Amstotk, Pkyaique, livre IV, oh. IX. (Ahistotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 2<j7 ; éd. Bekker, vol. I, p. 216, col. b). 



LES THÉORIES DU TEMPS, l»i; I.IKI ET M VIDE AJPRÊS A.RISTOTE ;J2I{ 

xsvôv) ; mais il regarda comme certaine L'existence de pores vides 
imperceptibles entre les particules qui formenl les corps. 

Cette doctrine est égalemenl celle qu'adopte Héron d'Alexan- 
drie. Ses Pneumatiques débutenl \>;w un long préambule ' où il ne 
lait que reprendre e1 délayer, au sujet du vide, l'enseignement 
de Pbilon ; oel enseignement, il «m résume < i n ces termes L'idée 
essentielle - : 

« A ceux qui affirment la non-existence universelle du vide, il 
csi facile de trouver, à cet effet, de nombreux argumenta et de 
paraître aisémenl les plus persuasifs par le raisonnement, alors 
qu'aucune démonstration expérimentale n'est jointe [à ce raison- 
nement], *le qui, toutefois, est indiqué par les effets qui nous 
apparaissent et qui tombent sous les sens, c'est que le vide ras- 
semblé (xsvov àOpojv) ne peut être produit que contre nature, et 
qu il y a aussi un vide conforme à la nature, mais ce vide est dis- 
séminé en intervalles déliés (xevov xaroc Xeirrèt TcocpçffTtqtpuévov) ; c'est 
que, par la compression, les corps viennent remplir ces petits 
espaces vides ; mais ceux qui nous proposent les persuasions des 
raisonnements ne possèdent absolument aucun moyen de péné- 
trer jusqu'à ces vérités. » 



XIV 



L IMPOSSIBILITE DU VIDE ET L EXPERIENCE. LES MÉCANICIENS. 

ARISTOTE ET SES COMMENTATEURS HELLÈNES 

Nous venons d'entendre Héron d'Alexandrie parler avec dédain 
de ceux qui prétendent élucider une question de Physique, à l'aide 
du seul raisonnement et sans recourir à l'expérience. Héron, en 
effet, et son maître Pbilon de Byzance étaient des expérimenta- 
teurs ; c'est à l'aide d'appareils ingénieusement combinés et non 

i. Hebonis Alexandrin! Spiritualium liber. A Federico Com/nandino \fl>i- 
naêe, ex Orceco, naper in Latinum versus. Cum privilegio Gregoril XIII. Pont. 
Max. Irliini ,\il>LXXY. De vjiciin; fol. 2, verso, à fol, 9, verso IIeroms 
Alexandrin! Opéra qace swpersunt omnia. Volumen I. Griechisch und Deutscb 
lierausgegeben von Williclni Schmidt. Leipzig-. 189g. "Hpwvoç 'A.Ae|«v(?osû)ç 
\l'jvju.c/-r/.r.rj -0 'A'-nspi xevoû ; pp. 4-28. — Les auteurs les mieux informés pla- 
cent, aujourd'hui, la vie de Héron d'Alexandrie, vers la première moitié du 
premier siècle de notre ère. Quelques<-uns, cependant, la font desoendre jus- 
qu'au second siècle. On trouvera la discussion complète des données sur 
lesquelles reposent ces diverses opinions dans l'introduction mise par 
M. W. Schmidt en tète du volume que nous venons de ciler (Einleitung. 
Kap. I : Wann lebfe Héron von AJexandria? pp. LXtXXV). 

a. Héhon d'Alexandrie, loc. oit.; éd. Conmandin, fol. 5, verso; éd.W. Sohmidt, 
p. 16. 



;}•>! LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

pas à l'aide de déductions rigoureusement enchaînées qu'ils pré- 
tendaient résoudre les difficiles problèmes qui se posent au sujet 
du vide. La méthode qu'ils prônaient différait donc grandement 
de celle qu'Aristote avait suivie. 

Ni Àristote ni aucun de ses commentateurs grecs n'a songé à 
invoquer les faits d'expérience pour démontrer qu'aucun espace 
vide ne se rencontre jamais dans la nature. La remarque est 
curieuse ; elle mérite d'être faite avec soin et justifiée avec détail. 

Au début de la discussion dont, en sa Physique, le vide est 
l'objet, Aristote établit l que l'air est un corps. Il en donne pour 
exemple la rigidité du ballon fait d'une outre gonflée : « Que l'air 
soit quelque chose, ajoute-t-il, c'est ce que démontrent également 
ceux qui l'enferment dans les clepsydres — 'ETttSeuvuoufn yàp oti 
ê<m Tto àrjo xal svaTTOAaijiëàvovTe; ev tolÏç xXet^iiSpaiç ». 

Évidemment, en ces termes concis, Aristote fait allusion à une 
expérience classique et bien connue de ses lecteurs. Quelle était 
cette expérience ? Jean Philopon va nous le dire 2 . Après avoir 
répété la phrase d' Aristote, il poursuit en ces termes : « La 
clepsydre est un vase qui a deux ouvertures directement opposées 
l'une à l'autre suivant un diamètre (xXeipùopa os èarw cr.yslôv u hz 
eùôeîaç xa-îà 8iàu.e7pov oicrzor^nq e^ov) ; si l'on bouche, de ce vase, 
une seule ouverture [celle du haut], et si on le plonge dans l'eau, 
on montre que l'eau n'entre pas ; en effet, comme l'air en remplit 
l'intérieur, l'eau n'entre pas parce que deux corps ne peuvent être 
en un même lieu ; mais si l'on débouche l'ouverture [qu'on avait 
fermée], l'eau entre aussitôt par l'autre ouverture, tandis que, par 
la première, l'air cède la place à cette eau ». 

Que cette façon de démontrer la nature corporelle de l'air fût 
classique dès le temps d' Aristote, cela est vraisemblable ; nous 
savons d'une manière assurée qu'elle l'était après lui. Dès le 
début de son Livre sur les instruments pneumatiques, Philon de 
Byzance affirme 3 que l'air est un corps, et il le prouve par l'expé- 
rience que Philopon vient de nous présenter. Plus tard, Héron 
d'Alexandrie écrivait ses Deux livres sur les appareils pneumati- 
ques, dont le préambule est, nous l'avons dit, presque textuelle- 
ment emprunté à Philon ; or, dès le début de ce préambule ', 

i. Amstote, Physique, livre IV, cli. VI. 

2. Joannis Philoponi In Aristotelis r physicorum libres quinque posteriores 
commentaria . In physicorum IV, (5. Éd. Jlieronymus Vitelli, Berolini 1888 ; 
j». 608. 

3. Philon de Byzance, Le livre des appareils pneumatiques et des machines 
hydrauliques, 1 el m; trad. Carra de Vaux, pp. 122-123. 

/). IIehoms Alexandrin! Spiritualium liber; trad. Commandin, fol. 2, recto; 
éd. V\ . Schmidt, pp. l\- r ->. 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU LIEU ET DU VIDF. APRÈS ARISTOTE 325 

l'affirmation que l'air est un corps est formulée et justifiée par 
l'expérience à laquelle Aristote avait fait allusion. 

A cette expérience, on en peut joindre une seconde. Qu'à l'ori- 
fice supérieur delà clepsydre, on applique fortement le pouce, et 
([non sorte l'appareil de l'eau ; l'eau qu'il contient ne s'écoulera 
pas. Ce n'est plus une expérience propre à montrer la nature cor- 
porelle de l'air ; on l'invoquera pour établir que la nature ne souf- 
fre aucun vide, ce qui n'était pas l'intention d'Aristote. 

Ces deux expériences, qu'on peut l'aire successivement avec la 
pipette des laboratoires de Chimie, Simplicius les décrit Tune et 
l'autre en commentant l'allusion du Stagirite aux clepsydres. Il 
invoque ' « ceux qui montrent les clepsydres, c'est-à-dire les pre- 
neuses (ap-a; ) qui n'admettent point l'eau tant qu'elles contiennent 
de l'air; lorsqu'on aspire cet air, elles prennent et soulèvent (sÙOéw^ 
àp-rcàÇouo-i) l'eau ; elles ne la laissent point écouler, à moins qu'on 
enlève le doigt qui bouche l'ouverture supérieure, afin de per- 
mettre à l'air d'entrer en proportion de l'eau qui s'écoule. » 

Aristote avait fait allusion à une expérience, exécutée au moyen 
de la clepsydre, et destinée à prouver que l'air est un corps. Sous 
l'influence de Simplicius, une confusion va s'établir ; ou croira 
qu'il faisait allusion à une démonstration expérimentale de l'im- 
possibilité du vide. Mais Simplicius ne sera que contre son gré 
cause de celte transformation de la pensée du Philosophe ; l'expé- 
rience qu'il a rapportée, il ne l'a pas donnée comme preuve de la 
non-existence du vide. 

Ce qu'Aristote ni Simplicius ne prétendait faire, Philon de 
Byzance se proposait formellement de l'accomplir. Il entendait 
prouver par de multiples expériences que la nature ne permet à 
aucun espace vide de se produire. Il nous faut rapporter ici les 
plus importantes de ces expériences. 

« La nature du feu, dit Philon 2 , se mélange aussi avec l'air, et 
c'est pourquoi il est attiré avec lui. La preuve en sera dans ce que 
nous allons rapporter. 

» Il faut prendre un œuf de plomb, de grosseur moyenne, creux, 
mais pas trop mince, afin qu'il se brise pas quand on le manie 
rapidement. Cet œuf doit être étanche, pour l'usage qu'on en veut 
faire. Puis on le perce; dans le trou, on introduit un siphon dont 
l'extrémité pénètre dans l'œuf au point d'arriver près de sa paroi 

i. Simplicii lu Aristote! is physicorum libros quattuor priores commentaria . 
Edïdit Hermaimus Diels. In physicorum IV, 0; p. 647. 
2. Philon de Byzance, Le fifre des appareils pneumatiques, trad. Carra <le 

Vaux, pp. 126-128. 



326 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

inférieure, alin que l'eau s'écoule. Ce siphon doit être aussi très 
étanche. L'œuf est placé dans un lieu exposé au soleil. Sous l'autre 

extrémité du siphon, on place une coupe Je dis que lorsque 

l'œuf est échauffé à l'extérieur, une partie de l'air qui se trouve 
dans le siphon fuit ; et ce fait est visible aux yeux, parce que l'air, 
provenant du siphon, qui arrive dans l'eau, l'agite en y produisant 
beaucoup de globules successifs. Si ensuite vous disposez au-des- 
sus de cet œuf un ombrage et qu'il y séjourne quelque temps, vous 
voyez l'eau monter de la coupe et parvenir à l'œuf. Lorsque vous 
enlevez l'ombrage et que l'appareil se retrouve au soleil, l'eau 
qui était dedans est, de nouveau, renvoyée vers la coupe. L'œuf 
étant remis à l'ombre, l'eau y revient, et ainsi de suite indéfiniment. 

» Si vous allumez un feu et que vous l'approchiez de cet œuf de 
façon à l'échauffer, il se produit la même chose ; et quand l'œuf se 
refroidit, l'eau y revient, comme elle était. Si l'on prend de l'eau 
chaude et qu'on la verse sur l'œuf, il arrive encore ce que nous 
avons décrit 

» Cette opinion est un des fondements de ce qu'on appelle la 
Pneumatique, parce qu'elle repose sur des appareils de ce genre. 
S'il en est ainsi, c'est seulement parce qu'il ne peut exister un lieu 
vide d'air, mais que, aussitôt que l'air s'en va, d'autres corps com- 
posés avec l'air prennent sa place ; et ceux-ci sont seulement 
poussés d'une façon naturelle. C'est l'opinion adoptée par plusieurs 
physiciens ; c'est aussi la nôtre. 

» L'on prouve qu'il ne peut exister de lieu vide d'air ou de 
tout autre corps. Versez de l'eau dans un vase ; au milieu de ce 
vase, dressez quelque chose de semblable à un chandelier et pla- 
cez-y un flambeau ; renversez sur ce flambeau une amphore dont 
l'orifice vienne près de l'eau ; que le flambeau se tienne au milieu 
de l'amphore ; laissez celle-ci un peu de temps ainsi ; vous verrez 
l'eau qui est dans le vase monter vers l'amphore. Cela ne peut 
arriver que pour la cause que nous avons dite, à savoir que l'air 
emprisonné dans l'amphore s'évanouit, s'use et s'en va, à cause 
de la présence de la flamme, et qu'il ne peut pas subsister avec 
elle ; et quand l'air a été dissous par le mouvement du feu, l'eau 
monte dans la proportion de l'air qui s'est en allé. » 

Philon décrit maintenant L'expérience du siphon ; puis il pour- 
suit en ces termes ' : 

« Construisons encore un autre vase pneumatique ; c'est un des 
appareils fondamentaux de cette science. 

i. Philon de Byzance, Op. laud.,éd. cit., |>|>. i3o-i3i. 



LES THÉORIES l>U TEMPS, M UKI ET DU VIDE A.PRÈS IRISTOTE ^27 

» Prenons un œuf de cuivre ou d'argent ou d'autre matière au 
gré du constructeur ; qu'il soit creux el de la capacité d'un demi 
kist, étanche de tous les côtés. Perçons-le en un point de sa sur- 
face et introduisons par ce trou un petit tuyau. Le creux de ce 
tuyau est large d'un demi -doigi ; sa longueur est d'une coudée. Il 
adhère à L'œuf d'une façon parfaite au moyen d'une soudure 
d'étain, de façon à demeurer fixe dans ce trou et à ne laisser 
aucune fuite d'air. Perçons ensuite l'œuf, en face du tuyau, de 
petits trous étroits, proches les uns des autres comme les trous 
d'une passoire. Que ce vase soit élégant et analogue et ceux où 
l'on met le nébid. 

» Pour s'en servir, on prend une coupe dans la main gauche et 
l'on y verse de l'eau ' pure ; puis on tient l'extrémité du tuyau 
qui entre dans l'œuf, et on le plonge dans l'eau de façon à sub- 
merger tout l'œuf. Celui-ci se remplit de cette eau qui entre par 
les petits trous minces ; l'air passe par le tuyau qui est en face. 
L'opérateur bouche fortement l'ouverture du tuyau avec son 
pouce ; il sort l'œuf de l'eau et l'élève en l'air, sans qu'aucune 
partie de cette eau ne s'écoule, jusqu'à ce que l'œuf soit amené 
au-dessus de la coupe. L'opérateur ôte alors le pouce de dessus le 
tuyau et, aussitôt, l'eau s'écoule ; et si, pendant ce temps, il bou- 
che de nouveau, avec son pouce, l'orifice du tuyau, il se produit la 
même chose qu'auparavant pour les causes que nous avons dites 
plus haut. Quand l'œuf est placé dans l'eau, l'eau entre par les 
trous, comme nous l'avons dit, parce que l'air passe par le tuyau ; 
si l'air ne passait pas, l'œuf ne se remplirait pas. Une fois l'œuf 
rempli et le pouce placé sur l'ouverture du tuyau, l'eau tient, sans 
couler hors de l'œuf, parce qu'il ne peut pas y avoir un lieu vide 
d'air et que l'air n'a pas le moyen d'entrer dans le tuyau, à cause 
du pouce qui en bouche l'orifice ; les trous qui sont dans l'œuf sont 
fermés par l'eau, et l'air ne peut pas soulever l'eau ni entrer au- 
dedans d'elle, parce qu'il est plus léger qu'elle, ni l'eau couler 
parce que ses parties qui occupent les petits trous sont très déliées 
et n'ont pas beaucoup de poids pour les forcer à tomber ; et cha- 
que trou est retenu et emprisonné par le corps de l'œuf. » 

Cette dernière expérience est reproduite par Héron d'Alexan- 
drie 2 , qui traite également du siphon. Mais Héron ne parle pas 
des deux premières expériences décrites par Philon de Byzance. 

Les expériences que Philon expliquait par la nécessité d'éviter 

i. Le texte dit : du nébid pur. 

2. Heronis Alexanurini Spiritaalium liber ; trad. Commandin, VI, fol. iG ; 
éd. W. Schmidt, pp. 56-6 r. 



328 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

la production de tout espace vide ont vivement attiré l'attention 
des commentateurs grecs d'Aristote ; mais ceux-ci ont absolument 
délaissé le principe que le mécanicien Philon de Byzance invo- 
quait pour en rendre compte ; dans leurs exposés, le mot vide ne 
se rencontre même plus. 

Voici ce qui les a conduits k parler de ces expériences : 

Au cours des discussions sur la gravité absolue et la gravité 
relative qui terminent son traité Du Ciel, Aristote avait écrit ' ce 
passage fort obscur : « Lorsqu'on élève le feu, l'air ne peut être 
mû vers le haut, au lieu du feu, que de mouvement violent ; de 
môme l'eau est tirée lorsque sa surface est une (6Vav yévyjTai to stu- 
iteSov ev) et qu'on lui donne, par traction vers le haut, un mouve- 
ment plus fort que celui qui la porte vers le bas ; ainsi l'eau ne 
peut être amenée au lieu de l'air, si ce n'est de la manière que 
nous venons de dire. La terre ne peut éprouver la même chose 
parce que sa surface n'est pas une (oti oùy iv to èrçwceSov) . 

Pour interpréter ce texte peu clair, Alexandre d'Aphrodisias 
avait recours à Philon de Byzance ou aux mécaniciens de son 
école ; cette ascension de l'eau venant occuper la place de l'air, 
c'était, pensait-il, celle qu'on obtient avec une pipette ou un siphon, 
celle que détermine l'œuf échauffé de Philon ou bien encore celle 
que produisent les ventouses employées par les médecins et dont 
Philon 2 , puis Héron 3 avaient fait mention. 

Cette surface une, cet eTtûceSov ev dont parle Aristote, c'est la sur- 
face commune par laquelle l'eau est et demeure toujours contiguë 
à l'air. En effet, selon Philon 4 , « l'élément liquide est joint à l'air 
sans qu'il existe de vide entre eux deux. C'est pourquoi il arrive 
quelquefois que l'eau aille en haut, bien que la nature physique 
qui prédomine en elle la porte en bas. » 

Cette continuité qui oblige l'eau à suivre le mouvement de l'air, 
Alexandre la comparait à celle qu'une colle établit entre deux 
corps ; et cette comparaison, il l'empruntait encore à Philon 5 : 
« 11 est donc clair, disait celui-ci, que si parfois l'eau se porte en 
haut, c'est qu'elle est tirée par l'air, à cause de la continuité qui 
existe entre eux deux. C'est ce qui arrive, par exemple, dans la 
pipette avec laquelle on déguste le vin. Quand on a mis la bouche 



i. Auistote, De Cœlo, lib. IV, cap. V (Aristotelis Opéra, < ; <l. lîekker, I. I, 
p. 3i2. col h). 

2. l'un. on de Byzance, 0/>. IuihI., éd. cit., p. 120. 

3. Héron d'Alexandrie Op. laud., trad. Commandin, fol. 4> recto; éd. 
W.Schmidt, pp. 10 11. 

4. Philon de Byzance, Op. laud., éd. cit., |>. 12/i. 
f>. Philon de BYZANCE, loc. cit. 



LES THÉORIES DU TEMPS, Dl LIE! ET l>I T VIDE àPRÊS àRISTOTE 329 

sur L'extrémité de la pipette e1 aspiré doucement, l'air qui était 
dedans est tiré et, avec lui, Le corps liquide qui se trouve en lias 
de la pipette parce qu'il est adhérent à l'air, qu'il y adhère à la 
façon de l.i glu ou par toutautre mode d'attache. » 

Enfin les instruments divers décrits par Philon et ses élèves ne 
sauraient, si on les appliquait à la terre, la soulever comme ils 
soulèvent l'eau, par ce que la terre n'a pas avec l'air la contiguïté 
parfaite qui unit l'eau à ce fluide. 

Malheureusement, l'écrit qu'Alexandre avait composé sur Le De 
('<■/'/>> d'Aristote ne nous est pas parvenu. Ce que nous savons de La 
discussion dout nous venons de parler, nous ne le connaissons que 
par le commentaire de Thémistius sur le même ouvrage ; et de ce 
dernier commentaire même, nous n'avons qu'une connaissance 
bien imparfaite. 11 avait été traduitdu Grec en Syriaque, du Syria- 
que en Arabe, enfin de l'Arabe en Hébreu ; aujourd'hui, texte grec, 
texte syriaque, texte arabe sont également perdus ; le texte hébraï- 
que reste seul ; au xvi e siècle, une version latine en avait été impri- 
mée j ; plus récemment, il a été lui-même publié avec une nou- 
velle version latine 2 . Que de trahisons ont pu s'accumuler au 
cours de ces traductions successives ! 

« L'eau, disait Alexandre, au rapport de Thémistius 3 , peut-être, 
par violence, tirée vers le haut. Ainsi, par la cavité d'une pipette 
ou de quelque vase semblable, la succion de la bouche la tire vers 
le haut; en effet, l'extrémité inférieure de l'air qui se trouve dans 
la pipette, extrémité qu Aristote appelle la surface de cet air, est 
liée à l'étendue de l'eau qui se trouve au-dessous d'elle ; cette 
étendue par laquelle les deux corps ne font qu'un, il admet 
qu'elle est unique ; c'est-à-dire que cette surface est attirée lors- 
qu'on attire l'air qui se trouve dans la pipette et, avec elle, l'eau 
est également attirée ; celle-ci se trouve donc attirée par l'effet de 
la traction de l'air.... Ainsi * ont coutume de faire les corps lents à 
se mouvoir et doués de viscosité, qui servent à coller, lorsqu'on 
fait adhérer à ces corps un solide, un morceau de bois par 
exemple ou quelque chose de semblable, et qu'on le soulève 
ensuite... 

i. Themistii Peripatetici lucidissimi Paraphrasis in Libros Quatuor Aristo- 
telis de Ccelo nunc primum inlucem édita Moy.se Alatino Hebraeo Spoletino 
Medico, ne Philosopho Interprète. Ad Aloysium Estensem Gard. Amplissimum. 
Cum Privilégie Uenetiis, apud Siraonem Galiganum de {tarera. MDLXXIIII. 

2. Themistii //; libros Anstotelis de Caelo Paraphrasis. hebraice et latine. 
Edidit Samuel Landauer, Berolini, MCMII. 

.'î. Themistii Op. luud., lin. IV; éd. 1072, fol. 0/|, verso, et fol. 65, recto ', 
éd. 1902, p. 2/(1 . 

4. Ce passage ne se trouve pas dans le texte publié en 1902 ; il y est rem- 
placé par une phrase relative aux ventouses. 



330 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

» Mais la terre ne pourrait, de même, être soulevée pour occu- 
per la place de l'eau, car il ne se peut faire que l'eau et la terre 
soient tirées ensemble par suite de l'existence d'une surface ter- 
minale commune. 

» C'est pour cette même cause, c'est parce que l'air et l'eau 
sont tirées en même temps grâce à cette surface par laquelle l'eau 
est liée à l'air,... que l'eau est attirée clans le vase que l'on 
échauffe. L'air, en effet, est mû par la chaleur de ce vase et, à la 
partie supérieure, se transforme en feu ; il attire l'eau à laquelle 
il est attaché et, à son tour, il est attiré par cette eau. » 

Alexandre d'Aphrodisias avait sans doute lu le traité de Philon 
de Byzance, mais il l'avait mal lu. Philon disait que l'eau monte 
dans l'œuf échauffé lorsqu'on vient à refroidir cet œuf ; Alexandre 
veuf que l'ascension de l'eau soit causée par réchauffement même 
du vase. Cette confusion et les explications embarrassées qu'elle 
suggère à l'auteur ont contribué, par la suite, à mettre beaucoup 
de trouble dans la théorie de la ventouse et des appareils ana- 
logues. 

Thémistius, d'ailleurs, objecte ' à Alexandre que sa théorie est 
contraire à ce que nous enseigne l'expérience sensible. Qu'on atté- 
nue ou raréfie par la chaleur l'air contenu dans une ventouse, 
« qu'on ferme l'orifice du vase, qu'on le pose sur l'eau et qu'on 
enlève alors le couvercle qui clôt cet orifice ; aussitôt que l'orifice 
du vase touche la surface de l'eau, on voit l'eau monter dans la 
capacité du vase ». On ne comprend pas comment la théorie 
d'Alexandre peut rendre compte de cette observation. 

« Alexandre dit, il est vrai -, que si l'air est rendu moins dense 
et s'il est dilaté dans un plus grand volume, remplissant ainsi 
tout l'espace vide que contient le vase, puis s'il se contracte 
ensuite parce que le froid de l'eau, au moment où il la touche, 
le condense, il attire aussitôt l'eau qui lui est contiguë et à 
laquelle il cède la place » . 

A cette explication, Thémistius fait des objections qui le mon- 
trent aussi mauvais physicien qu'Alexandre. Ne va-t-il pas jusqu'à 
contester que l'air puisse se condenser ou se dilater? « Comment 
pourrait-il se faire, écrit-il, qu'un corps continu occupât un 
volume tantôt plus grand et tantôt moins grand, à moins qu'il n'y 
eût du vide répandu et diffusé dans l'intérieur des corps? Un 
corps, en effet, ne peut pénétrer un autre corps. » 



i. Tiikmistiis, Inc. cit.; éd. i5-]l\, fol. 65, recto; éd. 1902, p. 242. 
■'. TiiKuivnrs, Inc. cil. ; éd. 1 T» 7 /| , t'ol. 65, recto ; éd. Itjoâ, p. 2/}3. 



LES THÉOUIES DU TEMPS, l>r MIT ET D1 VIDE APRÈS Altisïoïi: 331 

D'ailleurs, ajoute-t-il, « si l'eau que Le vase vient toucher esl 
chaude, elle est tout de même attirée par lui. » Le phénomène 
n'a donc pas pour cause, connue le voulait Alexandre, le refroi- 
dissement de l'air par L'eau. 

Tliéuiistius ne donne aucune raison <|iii. mieux que les explica- 
tions de son prédécesseur, rende compte des effets dont ils dis- 
putent. 

Simplicius, Lorsqu'il commente Le passage d'Aristote qui a 
donné lien à cette querelle entre Alexandre et Thémistius, ne cite 
ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs; mais nous reconnaissons 
aisément qu'il admet, en grande partie. L'enseignement d'Alexan- 
dre et qu'il ne tient aucun compte des critiques de Thémistius. 

« L'eau, écrit-il 1 , est attirée par violence à. la place de l'air, 
Lorsque, comme le dit Aristote, une est la surface de l'air qui 
attire et de l'eau qui est attirée. Considérons, par exemple, les 
siphons et les ventouses médicinales à l'aide desquels on tire 
l'eau ou le sang. L'air qui attire et le liquide qui est attiré sont 
deux corps contiguS dont chacun est horné par sa surface propre. 
Tant que les surfaces de ces deux corps demeurent distinctes et 
qu'elles sont seulement en contact l'une avec l'autre, chacun de 
ces deux corps demeure à sa place. Mais si ces deux surfaces 
viennent à se confondre en une, parce qu'un corps gazeux (rcveûjwt) 
on réchauffement les met en continuité l'une avec l'autre et en 
l'ait, en quelque sorte, le mélange, alors l'un de ces deux corps 
est tiré par l'autre comme s'il en était devenu une partie, pourvu 
que le mouvement de l'air vers le haut soit plus puissant que ne 
l'est le poids propre qui entraine l'eau vers le bas; plutôt que de 
délier et de séparer l'union des surfaces, l'eau se laisse tirer vers 
le haut comme si elle était attachée à l'air. 

» Aristote résout ensuite l'objection que voici : Pourquoi 
donc la terre n'est-elle pas, comme l'eau, attirée vers le haut? 
C'est, dit-il, parce que la surface de la terre n'est pas une. Il 
n'existe pas, en effet, une surface unique qui rassemble le corps 
de la terre en une masse cohérente, comme il arrive pour L'air et 
pour l'eau ; aussi la surface de la terre n'a-t-elle pas, avec les 
surfaces des autres corps, une communauté de nature telle que la 
terre soit entraînée avec ces corps. La terre s'endette ; les surfaces 
de ses grains ne s'unissent pas les unes aux autres, à cause de la 
sécheresse de la terre; elles ne s'unissent pas davantage aux sur- 



i. Simplicii In Arîstotelis libros de Cœlo commentaria, lib IV, cap. V : 
éd. Karsten, p. 319, col. b, et p. .'{20, col. a ; éd. Heiberg, pp. 723-724. 



332 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

faces de l'eau et de l'air. (Test pourquoi, dit-il, la terre ne peut 
être tirée. 

» L'eau est tirée vers le haut dans les siphons, niais, surtout, 
dans le vase embrasé. Si nous prenons, en effet, un vase d'étroite 
embouchure et que nous en plongions l'orifice dans l'eau, l'eau 
ne s'introduit pas dans le vase. Mais si nous avons échauffé ce 
vase avec de l'eau chaude, soit en l'y plongeant, soit en versant 
cette eau sur le fond, et si, de même, nous en plongeons l'embou- 
chure dans l'eau, l'eau est attirée par lui et le remplit. En effet, 
la surface de l'eau est devenue une avec la surface de l'air con- 
tenu dans le vase ; ces surfaces ont été unies parle feu, dont c'est 
la propriété de confondre et d'amalgamer les choses différentes. 
Mais par réchauffement, l'air contenu dans le vase est raréfié ; 
devenu moins dense, il occupe plus de place ; lorsqu'il vient au 
contact de l'eau, cet air s'unit à elle par leur commune surface ; 
en même temps, il est contracté par la fraîcheur de cette eau ; 
alors il hume cette eau et l'attire à lui ; le vase prend autant d'eau 
que l'air, préalablement dilaté par la chaleur, peut, en se con- 
densant, éprouver de contraction ; aussi un vase plus échauffé 
hume-t-il une plus grande quantité d'eau. » 

Tout en s'inspirant de l'enseignement d'Alexandre d'Aphrodi- 
sias, Simplicius a su éviter les erreurs de ce commentateur ; il n'a 
conservé que ce que son prédécesseur avait emprunté de bon à 
Philon de Byzance. Mais pas plus qu'Alexandre, pas plus que 
Théniistius, il n'a gardé souvenir des passages où Philon donnait 
ses expériences comme propres à montrer qu'un espace vide ne 
saurait se produire ; pas plus qu'Alexandre ni que Théniistius, il 
n'a même prononcé le nom du vide. 

Des commentateurs d'Aristote, ceux-là mêmes qui avaient lu 
Philon de Byzance ou Héron d'Alexandrie n'ont pas invoqué les 
expériences de ces auteurs pour confirmer ce que le Stagirite 
avait enseigné touchant l'impossibilité du vide ; philosophes, ils 
n'ont pas cru que cette impossibilité pût être démontrée à l'aide 
d'instruments ; ils n'ont pas voulu suivre la méthode que les disci- 
ples de Ctésibius avaient tenté d'introduire en Physique. 

Si nous n'avons pas, parmi eux, trouvé d'expérimentateurs, 
nous n'en trouverions pas davantage parmi les Néo-platoniciens 
que nous allons entendre disserter du lieu. Ceux-ci encore sont 
de purs philosophes ; ils ne se fient qu'au raisonnement 
déductif. 



LES THÉORIES Dl TEMPS, Dl l.lll II Dl VIDE APRÈS ARISTOTE 333 

XV 

LE LIEU SELON JAMBLIQUE ET SELON SYRIANUS 

« 11 est tout à fait ridicule de prétendre que le lieu, en tant que 
lieu, possède une certaine puissance ». En écrivant cette phrase, 
Philopon, semble-t-il, visait les anciennes doctrines pythagori- 
ciennes et platoniciennes ; selon Arc h y tas de Tarente, le lieu pos- 
sédait une puissance active par laquelle il se bornait lui-même et 
bornait les corps ; selon Platon, la y wpa agissait à la façon d'un 
crible, séparait les uns des autres les éléments mélangés, et les 
conduisait à leurs lieux propres. 

Ces doctrines, Philopon les devait combattre d'autant plus 
volontiers que les Néo-platoniciens les avaient reprises et grande- 
ment développées., 

Simplicius nous apprend que Jamblique les professait de la 
manière la plus formelle ; c'est, du moins, ce que nous pouvons 
conclure de fragments empruntés, nous dit Simplicius ', au second 
chapitre du cinquième livre des commentaires que Jamblique 
avait composés sur le Timée. C'est parmi ces fragments que nous 
trouvons le passage suivant : 

« Quelle est donc la théorie qui donne du lieu une détinition 
parfaite et conforme à son essence ? Cette théorie là fait du 
lieu une puissance corporelle, qui soutient et comprime les corps, 
qui relève ceux qui tombent et rapproche ceux qui se dispersent, 
qui remplit en même temps qu'eux leur étendue et les entoure de 
tous côtés. » 

Nous reconnaissons en ces pensées un reflet non douteux de la 
doctrine qu'Archytas de Tarente avait professée au sujet du lieu; 
nous ne saurions, d'ailleurs, nous en étonner, puisqu'à maintes 
reprises, Simplicius nous signale l'influence que les idées d'Ar- 
chytas avaient exercées sur celles de Jamblique, alors que ce der- 
nier rédigeait son commentaire aux Catégories d Aristote ; puis- 
qu'il nous apprend 2 , en particulier, que Jamblique avait analysé 
le passage même où Archytas délinissait la nature du lieu. 

L'exemple de Jamblique fut, si nous en croyons Simplicius, suivi 

i. Simplicii Op. laud., lib. IV, corollarium de loco ; éd. cit., pp. 689-640. 
2. Simplicii In Aristotelis categorias commentarium. Edidit Larolus Kalb- 

fleisch. Berolini, 1907. Cap. IX, Uîoi rrjç noù y.a.znyopiv.q; p. 363. 



'À'A\ LA. COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

par Syrianus ; voici, en effet, ce que nous lisons aux commentaires 
de Simplicius sur la Physique d'Aristote ' : 

« Parmi ceux qui attribuent au lieu une forme (eI8oç) et une 
puissance dominant les corps, il faut, à mon avis, ranger le grand 
Syrianus, qui fut le maître de Proclus le Lycien ; voici, en effet, 
ce qu'il a écrit au sujet du lieu dans ses commentaires sur le dixième 
livre des Lois de Platon : L'étendue (o'.ârj-zr^.y.) « est découpée en 
» sections et subdivisions particulières, par l'effet des raisons 
» diverses de l'Ame et des formes diverses du Démiurge, [raisons 
» et formes auxquelles elle participe] par illumination ; ces diver- 
» ses subdivisions sont appropriées à tel ou tel corps ; l'étendue 
» confère elle-même, à certaines de ses parties, des qualités telles 
» qu'elles deviennent la région propre (%wpa ©IxeU) du feu, celle 
» vers laquelle, comme il est dit au Timée, le feu se porte natu- 
» rellement ; d'autres parties, elle fait la propre région de la 
» terre, celle vers laquelle la terre se porte naturellement, celle 
» au sein de laquelle elle demeure en repos, lorsqu'elle y réside. 
» Voilà pourquoi, de chacun des corps qui se meuvent présente* 
» ment ou qui demeurent en repos contre nature 2 , nous disons qu'il 
» admet un lieu (tottoç) ; mais ni le mouvement ni le repos del'éten- 
» due (SiàoTYipia) ne dépend de la nature des corps ; ni l'un ni 
» l'autre n'est produit par cette nature. » 

Arrêtons-nous un instant à ce passage de Syrianus ; nous y trou- 
vons, en effet, le premier énoncé d'une théorie que les diverses 
écoles néo-platoniciennes développeront à l'envi. Le début de ce 
passage est fort clair ; la fin, trop concise, est plus ambiguë ; nous 
n'en j)ourrons proposer qu'une interprétation problématique. 

Il nous faut, tout d'abord, concevoir une étendue (8 ioluv/iikol) cpii, 
par elle-même, serait homogène et indifférenciée ; du Démiurge 
et de l'Ame du Monde, cette étendue va recevoir l'hétérogénéité 
et la différenciation. Le Démiurge, en effet, contient en lui-même 
une multitude de formes (eîSea) ; l'Ame renferme une foule de rai- 
sons (Xôyot) ; en illuminant l'étendue, le Démiurge et l'Ame y 
engendrent une multiplicité semblable à celle qui réside en eux- 
mêmes ; ils la divisent en parties et, à ces diverses parties, ils con- 
fèrent drs propriétés distinctes ; chacune de ces parties devient, 
par Là, le domaine propre (v&pa olxeîa) de tel corps. 

L'étendue est ainsi devenue l'assemblage différencié des domai- 

i. Simplicii In Aristotelis physicorum libros quattuor priores commentaria ; 
lib. IV, oorollarium de looo; c<J. cit., p. 6x8-619. 

2. Le texte dit : /.«-« yûaiv ; maie il faut lire, croyons-nous ; nxpù. 



LES THÉORIES DU TEMPS, DU I.IKl ET DU VIDE àPRÈS A.RISTOTE 336 

oes propres aux divers corps, Cette sorte de réseau est 'il mobile 
ou immobile ? Syriauus ne répond pas à cette question. Il se con- 
tente de nous dire que l'étal de repos <»u de mouvement de l'éten- 
due ne dépend d'aucune manière de la uature des corps qui en 
occupent les diverses parties. 

Actuellement, en effet, les corps ne sont p;is tous en leurs 
domaines propres; beaucoup d'entre eux en sont écartés, soit 
qu'ils se meuvent, soit qu'une violence extérieure les maintienne 
en repos dans un domaine qui n'est pas le leur. De ces corps-là, 
on dit qu'ils sont en un lieu (sv totoj)). Syrianus, au cours du frag- 
ment que Simplicius a conservé, n'explique pas cette courte affir- 
mation. Ne veut-elle pas dire ceci : Désigner le lieu qu'occupe un 
corps, c'est dire quelle position il possède par rapport à ce réseau 
de domaines propres qu'est l'étendue différenciée ? Ce réseau n'est- 
il pas le terme auquel on rapporte le mouvement des corps ? 

Peut-être hésiterions-nous à proposer cette interprétation de la 
pensée de Syrianus si nous ne savions qu'elle est conforme à la 
théorie proposée par un des successeurs de ce philosophe, par 
Damascius. 

Nous ne possédons pas le commentaire que Syrianus avait com- 
posé sur les Lois de Platon; à ce commentaire appartenait le 
passage que nous venons d'étudier ; mais nous possédons, du 
même auteur, un commentaire sur plusieurs livres de la Méta- 
physique d' Àristote, et dans ce commentaire, se rencontre une page 
qui complète heureusement celle dont nous devons la connais- 
sance à Simplicius. 

Cette page, pour établir la théorie du lieu, fait appel à des 
idées fort semblables à celles que les Stoïciens avaient mis en 
cours touchant le mélange des corps. 

De bonne heure, le problème de la mixtion totale avait solli- 
cité l'attention des Néoplatoniciens ; déjà Plotin ' s'en était préoc- 
cupé, sans parvenir, d'ailleurs, à fixer sa conviction pour ou con- 
tre le système des Stoïciens. 

Plotin rejetait formellement l'opinion de ceux qui ne voient, 
dans le mélange, qu'une juxtaposition (irapaôémç) des corps mêlés, 
« car le mélange doit produire un tout homogène, et chacune 
des parties, si petite soit-elle, doit être composée des deux corps 
que Ton dit mélangés. — lv.-sc 8çï 77, v xpgçmv çuoiouçpèç to -àv 
TcoteXv, xal Hxocrtqy wépeç to trtuxaÔTaTOV ex twv X£Xû5<t9ou Xevouévwv 
eïvw ». 

x. Plotini Enneadis II& lib. VII, cap. I. Ed. Firmin Didot, p. 89. 



330 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Les préférences du Philosophe néoplatonicien semblent aller à 
une doctrine intermédiaire entre celle-là et celle des Stoïciens. 
« Ceux qui mélangent les seules qualités, qui juxtaposent la 
matière de chacun des deux corps à la matière de l'autre et qui, 
au sein de ces matières juxtaposées, répandent uniformément les 
qualités provenant de part et d'autre, pourraient, avec vraisem- 
blance, argumenter contre la mixtion totale. — 0-. ;jiv ouv -h; 
7coWTr|Taç u.6vaç xipvàvteç, tt)V os ÛXtjv Trap<m9évTeç IxaTépou toO 
o-côaaTOç xal ère' auTwv ÈTcàyovTSç 7aç Tûap' IxaTÉpaç Tïo'.ô-Yj-aç, mQavol 
av elev T(j> BtaêàXXetv tt,v o'.' oXwv xpâmv >:. 

Simple juxtaposition des matières, mélange total des qualités, 
c'est une supposition assez singulière et contre laquelle semblent 
s'unir les objections auxquelles se heurtent chacun des deux 
systèmes qu'elle prétend concilier. De cette opinion de Rlotin, 
d'ailleurs, Syrianus ne fera même pas mention. 

Aristote examine, au XII e livre de la Métaphysique, la nature des 
figures et des corps qui servent d'objets aux études du géomètre ; 
il discute, en particulier, l'opinion de ceux qui en font des êtres 
réels, coétendus aux corps sensibles ; cette discussion l'amène à 
formuler la proposition que voici l : « Il est impossible que deux 
solides coexistent en un même espace. Ajo ajxa orepeà elvai àoûva-rov». 

C'est contre cette proposition que Syrianus s'élève : « Puisque 
vous nous ramenez, dit-il L> , à des questions qui ont déjà été exami- 
nées au second livre, à ce qui a été dit en cet endroit 3 , nous ajou- 
terons que tout le monde ne regarde pas comme impossible la 
coexistence de deux solides. Peut-être, pour appuyer cette affir- 
mation, ne tiendra-ton aucun compte des Stoïciens, qui ne rejet- 
tent point la supposition selon laquelle les corps grossiers et maté- 
riels eux-mêmes se compénètrent les uns les autres ; peut-être 
songe ra-t-on plutôt à ceux qui supposent crue l'étendue (to rkà- 
<7TY)|jia) compénètre le Monde entier, qu'elle admet, en elle-même 
la nature corporelle tout entière ; [selon ces philosophes], cette 

i. Aristote, Métaphysique, livre XII, ch. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 61 1 ; éd. Beltker, vol. II, p 1076,00!. I>). 

a. Syriani Antiquissimi interpretis in II, XII et XIII Aristotelis libros Meta- 
physices Commentarius, a Hieronymo Bagulino, prœstantissimo philosophe», 
latinitate donuius In Âcademia Veneta, MDLV1I1. (In Aristotelis lib. Xll, 
cap. Il) loi. 44> recto et verso ; loi. 45, recto. — Schoha in Arîstotelem. Supple- 
mentum, p. 880, col. b ; p. 881, coll. a et b (Aristotelis Opéra- Edidit Acade- 
mia Regia Borussica. Vol. V. Aristotelis qui ferebantur hbrorum fragmenta. 
Scholiarum in Arîstotelem supplementum. Index Aristofelicus. Berolini, 1870). 
— Syriani in Metaphysicam comment aria. Edidit Guilelmus Kroll. Berolini, 
MCMII, pp. 84-86. 

3. Syriani Commentarius ; éd. 1558, fol. 21, verso; éd. 1870, p. 852, col. a; 
éd. 1902, p. 28. 



Les îhéories du ikmi's, m iim 1.1 bi vide aj»rès aristotë &$1 

étendue est tlivisil>l<* en même temps que l'air et que les autres 
corps [qu'elle compénètre], mais elle ne pratique, dans ces corps, 
aucune coupure et n'en éprouve aucune de leur part ; fixe, rigide, 
Immobile, exempte de tout changement, elle est établie dans le 
monde entier ; à chacun des êtres qui remplissent le monde des 
apparences [ sensibles j, elle confère un domaine (-/tôpo), un récep- 
tacle, une borne, un contour et toute chose semblable. Ces philo- 
sophes, d'ailleurs, déclarent ouvertement que cette étendue (8tà- 
arrijjia), que ce lieu (tottoç) n'est point un simple corps mathématique ; 
il ressemble, toutefois, au corps mathématique en ce qu'il est 
immatériel, immobile, impalpable, dénué de toute résistance et 
absolument pur de toute qualité passive 

» Mais pourquoi avons-nous agité tout ce discours ? Pour mon- 
trer qu'au gré de ces philosophes, au gré de tous ceux qui attri- 
buent aux corps simples et immatériels le pouvoir de se compéné- 
trer les uns les autres sans se diviser, il n'est pas impossible que 
deux corps solides coexistent ; ils déclarent seulement que l'occu- 
pation simultanée d'un même lieu par deux corps solides matériels 
et résistants est absolument impossible ; les corps immatériels sont 
semblables à des lumières qui émanent de différentes lampes et 
qui se répandent dans toute l'étendue d'une même salle ; ces 
lumières éclairent en se traversant les unes les autres sans se 
confondre ni se diviser ; peut-être voudra-t-on prétendre que ces 
lumières ne sont pas corporelles ; du moins sont-elles coétendues 
aux corps et, comme eux, disposées suivant les trois dimensions ; si 
rien ne les empêche d'occuper, les unes et les autres, un même lieu 
et d'occuper le même lieu que les corps, c'est seulement parce 
qu'elles sont simples, immatérielles, qu'elles peuvent être divisées 
sans se résoudre en parties séparées, que chacune d'elles demeure 
toujours en continuité avec sa source, qu'elle est reliée à cette source, 
en sorte qu'elle est présente lorsque cette source luit et qu'elle 
disparait lorsque la source est enlevée. Rien non plus n'empêche 
que les corps simples, ceux qui sont reliés aux âmes, ne fassent de 
même. » 

C'est Syrianus lui-même qui nous invite, en ce passage, à compa- 
rer sa théorie du lieu à la théorie stoïcienne de la compénétration 
mutuelle des corps ; il insiste, il est vrai, sur la différence qu'il 
prétend établir entre ces deux théories ; selon lui, pour que deux 
corps puissent, en même temps, occuper le même lieu, il faut et 
il suffit que l'un au moins d'entre eux soit immatériel ; au contraire, 
dit-il, les Stoïciens admettent la compénétration mutuelle de deux 
corps matériels. Cette allégation n'est point entièrement exacte ; 

M' il KM 22 



338 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

pour que deux corps puissent se compénétrer, les Stoïciens veulent, 
eux aussi, que l'un au moins d'entre eux soit un7tvsu[j.a dépourvu de 
v\r\ ; deux corps pourvus de ûXvj sont, pour les Stoïciens comme 
pour Syrianus, impénétrables l'un à l'autre. Ce qui est vrai, c'est 
que Syrianus regarde comme matériels les souffles que les Stoï- 
ciens déclarent immatériels ; les corps qu'il nomme purs et imma- 
tériels, qu'il considère comme entièrement perméables aux autres 
corps, sont, pour lui, des corps beaucoup plus subtils, beaucoup 
moins palpables et résistants que n'est l'air ; la lumière lui paraît 
propre à nous donner une idée de ces corps; mais, cette lumière, 
Cbrysippe l'avait déjà prise comme exemple de la façon dont les 
souffles se comportent à l'égard des autres corps. 

Si donc Syrianus conçoit comment l'étendue, différenciée et 
découpée en domaines propres, se laisse pénétrer par les corps 
naturels et sensibles, c'est qu'il assimile ce o'.àoTT) p. au irve-j^a stoï- 
cien, mais à un Ttvsûpia subtilisé. 

Admet-il que l'étendue exerce des forces sur les corps sensi- 
bles, qu'elle entraîne chacun d'eux vers le domaine qui lui est 
propre, comme le souffle des Stoïciens, par les pressions et les 
tensions qu'il produit, meut les corps au sein desquels il s'infuse ? 
Les passages que nous avons cités n'apportent, à cette question, 
aucune réponse positive ou négative. Mais Simplicius met formel- 
lement Syrianus au nombre de ceux qui accordent au lieu une 
puissance par laquelle il exerce son emprise sur les corps (5tSva|uç 
Twv <7Wfj.àTcov UTteprépa) ; nous devons accepter son témoignage, 
qu'informaient des documents aujourd'hui perdus ; nous devons 
penser qu'à l'imitation de Jambliquc, Syrianus accordait au lieu 
un certain pouvoir d'agir sur les corps. 



XVI 



LE LIEU SELON PROCLUS 

Simplicius nous a rappelé que Syrianus avait été le maître de 
Proclus de Lycie. Vers 430, Proclus remplaça Syrianus à la tête 
de l'Ecole d'Athènes, qu'il devait occuper jusqu'à sa mort (485) ; 
c'est alors qu'il reçut le surnom de Diadoque (6 ot.âoo'/0s, le suc- 
ceflseur). Or, ce n'est pas en vain que Simplicius, à propos delà 
théorie du lieu, «i rappelé cette paternité intellectuelle de Syria- 
nus à l'égard de Proclus, car les opinions que celui-ci professe à 



LES THÉORIES DU TK.MI's, IlL! LIEU ET DV \II>K ANUS AlllSïoli; 3t$9 

ce sujet procèdent en grande partie des opinions que celui-là avait 
émises. 

Ce que Proclus tlisail du lieu, Simplicius nous le fait connaît ic, ' 
par une citation textuelle de l'auteur néo-piatonicien. 

« Le lieu, dit Proclus, est un corps immobile, coniinu, exempt 

de matière. — Ktt'.v àp-v. 6 -zo-o; ?<t)U4 wyiriTqy, aStctipefOY, 

à'JAov. » 

Qu'entend Proclus on disant que le lieu est un corps exemj>/ de 
mu livre ? La suite de son discours va nous l'apprendre : « C'est 
un corps beaucoup moins niatrrirl que tous les autres, beaucoup 
moins que la matière dont sont formés les corps qui se meuvent. 
Or, parmi les corps qui se meuvent, la lumière est le plus sim- 
ple, car le feu est le moins corporel des éléments, et la lumière 
est ('-mise par le feu ; la lumière est donc le plus pur de tous 
les corps ; partant, c'est elle qui est le lieu. 

» 11 nous faut, dès lors, imaginer deux spbères ; l'une est for- 
mée uniquement de lumière, l'autre d'une foule de corps divers ; 
ces deux sphères ont exactement même volume. ; nous fixerons la 
première de telle sorte qu'elle ne tourne pas autour de son cen- 
tre ; nous ferons coïncider la seconde avec la première, mais, en 
même temps, nous lui communiquerons un mouvement de rota- 
tion ; nous verrons alors le Monde entier se mouvoir au sein de 
la lumière, qui demeurera immobile ; quant à l'Univers, il 
demeure immobile dans son ensemble, ce en quoi il ressemble au 
lieu, mais chacune de ses parties se meut, ce en quoi il diffère du 
lieu ». 

La doctrine de Proclus diffère, en réalité, bien moins qu'il ne 
parait de la théorie selon laquelle le lieu est identique à l'espace. 
Ceux qui — tel Jean Philopon — soutiennent cette dernière théo- 
rie proclament, assurément, que le lieu considéré par eux est abso- 
lument incorporel, qu'il n'existe pas par soi, que l'abstraction 
seule le distingue du corps logé ; mais ensuite, ils déclarent que 
le lieu est immobile, c'est-à-dire qu'en un lieu toujours le menu; 
se succèdent des corps différents ; il est donc clair qu'ils regardent 
le lieu comme une chose qui peut subsister sans qu'il y ait per- 
manence du corps logé ; partant, il est sûr qu'en dépit de leurs 
dénégations, ils font du lieu une certaine substance dont l'exis- 
tence, indépendante de celle des corps, lui est seulement simul- 
tanée ; sans qu'ils le veuillent, le lieu qu'ils considèrent se 

i. Simplicii In Aristotelis physicorum libros quattuor priores commenlaria. 
Lib. IV, corollarium de loco ; éd. cit., p. Oia. 



340 LA COSMOLOGIE HELLÉiNlQUE 

transforme en un certain corps immobile qui compénètre les corps 
mobiles. Cette inconsciente matérialisation du lieu devient bien 
visible lorsque Jean Philopon admet que ce qu'il nomme espace 
peut être borné par une surface identique à celle qui circonscrit 
l'ensemble des corps ; la pensée du Grammairien vient ici, contre 
sa volonté, rejoindre exactement celle de Proclus. 

Celle-ci, d'ailleurs, cherche à rejoindre la doctrine de Platon. 

Le lieu, tel que Proclus le conçoit, est animé et vivant ' ; et 
cependant, bien qu'animé, il demeure immobile ; étant, en effet, 
privé de matière, il est incapable d'exercer comme de subir aucune 
action. 

La vie qu'il possède, le lieu la reçoit de l'Ame du Monde qui 
est la source de toute vie. 

L'Ame du Monde se meut elle-même, et cela de deux manières ; 
elle est, en premier lieu, principe d'un mouvement qui demeure au 
sein de sa propre essence (xa~" oùaîav) et, comme telle, nous la disons 
immobile ; elle est, en second lieu, principe d'un mouvement qui 
se manifeste dans son activité (xoctt' evéoyetav) et, comme telle, nous 
l'appelons motrice. 

C'est à la première des deux vies de l'Ame, à celle qui demeure 
dans l'essence, que participe le lieu, en sorte qu'il n'éprouve aucun 
changement et demeure immobile. Le Monde, au contraire, par- 
ticipe à la vie active de l'Ame, à celle par laquelle elle joue le rôle 
de moteur ; il est donc mobile. 

D'ailleurs, le lieu est le premier des êtres auxquels l'Ame com- 
munique la vie ; c'est par l'intermédiaire de la vie du lieu qu'elle 
fait vivre le monde des corps pourvus de matière ; grâce à la vie 
immobile et immuable qu'il a reçue de l'âme, le lieu communique 
aux corps matériels le mouvement par lequel chacun d'eux tend 
à occuper son lieu naturel. 

Ainsi donc l'Ame, source de vie (TCTjyaia '}uy/i), possède une vie 
incorporelle et exempte de tout changement ; les corps matériels 
sont doués d'une vie corporelle qu'accompagnent des changements 
incessants ; entre ces deux vies, se place, à titre d'intermédiaire, 
la vie du lieu; elle est corporelle, mais ne connaît pas le change- 
ment. 

Telles sont, selon Simplicius, les grandes lignes de la doctrine 
développée par Proclus. 

Cette théorie du lieu ne parait pas, d'ailleurs, être la seule que 
Proclus ait proposée : au rapport de Simplicius, il en a également 

i. Simplicius, Ibid., {>. 0i3. 



lis THÉORIES m TEMPS, Dl LIEU ET DE VIDE APRÈS A.RISTOTE 341 

indiqué une autre qui se tienl beaucoup pins près des idées d'Aris- 
tote et de Thémistius. 

Selon celle que nous venons d'indiquer, Le lieu esl un corps dénué 
de matière, répandu dans toute l'étendue de la sphère du Monde, 
qui se laisse compénétrer par tous les corps sensibles, et au sein 
duquel les corps sensibles se meuvent sans en troubler l'immo- 
bilité : « Si le lieu était pourvu de matière, dit Proclus ', il ne 
pourrait être continu ; tout corps matériel, en effet, au sein duquel 
se meuvent d'autres corps matériels, subit une division de la part 
de ces corps ; c'est ce qui a lieu lorsque notre corps se plonge 
dans l'eau. » En cette doctrine donc, comme en celle de Syria- 
nus, le lieu et le corps se compénètrent. 

Selon la seconde doctrine de Proclus, il semble que le lieu d'un 
corps soit, comme en la Physique d'Aristote, ce qui enveloppe ce 
corps. Nous avons dit à quelle difficulté se heurtait cette théorie. 
Pour trouver aux divers corps mobiles un lieu définitif qui fût 
immobile, elle était amenée à chercher, aux limites du Monde, 
une enceinte en repos ; cette enceinte fixe, elle ne la trouvait pas, 
puisque au gré d'Aristote, la sphère suprême se meut de la rota- 
tion diurne ; de là, l'embarras qui se remarque dans la théorie 
d'Aristote et, plus encore, dans celle de Thémistius. 

Cet embarras prendrait fin si, par delà les orbes célestes mobi- 
les, il existait un dernier orbe immobile; cet orbe fournirait alors, 
à tous les corps de l'Univers, l'enceinte fixe qui leur doit servir de 
lieu ; la pensée péripatéticienne parviendrait sans illogisme à son 
achèvement. 

Or, selon Simplicius -, certaines Cosmologies croyaient à l'exis- 
tence de cette sphère ultime et immobile : « Par delà ce Monde, 
la Théologie assyrienne place un autre corps plus divin que les 
autres, le ciel éthéré (to alSépio^) ; c'est également ce corps 
qu'Orphée concevait lorsqu'il disait : « Entourez toutes choses de 
» l'éther indéfinissable, et que le ciel en occupe le milieu. » 

Les progrès de l'Astronomie semblent, d'ailleurs, propres, de 
l'avis de Simplicius, à rendre vraisemblable l'existence d'une 
telle sphère. En découvrant le phénomène de la précession des 
équinoxes, Hipparque a montré que la sphère des étoiles était 
mue de deux rotations ; les astronomes ont alors été amenés à con- 
cevoir, par delà l'orbe des étoiles, un autre orbe dénué d'astre ; 
à celui-ci, ils ont attribué le mouvement diurne, tandis qu'à 
celui-là, ils gardaient seulement une lente précession d'occident 

i. Simplicius, loc. cit., p 612. 
2. Simplicius, loc. cit., p. 643. 



342 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

en orient. Pourquoi, au delà de la sphère sans astre du mou- 
vement diurne, n'imaginerait-on pas un autre orbe, sans astre et 
immobile, qui serait le lieu fixe de tous les autres corps? 

Ces considérations, Simplicius les conclut en ces termes : « Puis 
donc, comme je l'ai dit en commençant, Proclus avait recueilli 
des anciens maint témoignage de l'existence, par delà le Monde, 
de ce corps plus divin que les autres, c'est avec raison qu'il a pris 
ce corps pour lieu de tout ce Monde universel. » 

Cette phrase de Simplicius nous présente Proclus comme le 
premier philosophe qui ait songé à prendre pour lieu du Monde, 
pour terme fixe auquel tous les mouvements doivent être rappor- 
tés, une sphère immobile située par delà tous les cieux. Après 
que les théologiens catholiques auront enseigné qu'au-dessus des 
orbes mobiles, il existe un Empyrée immobile, Campanus de 
Novare, reprenant la pensée de Proclus, proposera de regarder 
cet Empyrée comme le lieu fixe de tous les corps de l'Univers. 
Suivant une idée toute semblable, Copernic, lorsqu'il aura fixé 
aux confins du Monde l'orbe des étoiles fixes, prendra cet orbe 
pour lieu invariable auquel tous les corps mobiles doivent être 
rapportés. Il importait de signaler, à l'heure même où nous la 
voyons naître, une hypothèse qu'attendait une si durable fortune. 



XIV 



LE LIEU SELON DAMASCIUS ET SIMPLICIUS 



Venons à la théorie du lieu que le philosophe Damascius, élève 
et successeur de Proclus le Diadoque, développa durant la première 
moitié du vi e siècle de notre ère. Simplicius, qui a été disciple de 
Damascius, nous donne x une exposition très complète de cette 
théorie; nous trouvons même, dans les commentaires de l'élève, 
des citations textuelles du traité IIsol otptO^oû xal totcou xal 
vpévou 2 composé par le maître. 

Le point de départ de la théorie de Damascius est celui-ci : 
Tout corps possède un attribut, inséparable de lui, qui est sa 
position, Béo-tç. Le maître de Simplicius ne parait pas avoir défini 

i. Simpmcii Op. /"/n/., lili. IV, corollarium de Ioco;éd. cit , pp. 624-04> r ). 
2. C'est li' titre indiqué par Simplicius, Op. laud., lib. IV, corollarium de 
tempore ; éd. cit., p. 77/1. 



LES THÉORIES Dl TEMPS, DU LIEU ET 1)1 VIDE Al'llïs aiusïoii; ".i'ù) 

cet attribut; il s'est bien plutôt attaché à eu distinguer les diver- 
ses espèces. 

On peut discerner «mi effet, selon lui, deux positions d'un corps : 
l'une est la position "propre du corps ou, comme nous dirions plus 
volontiers aujourd'hui, La disposition de ses diverses parties ; l'au- 
tre est la position du corps dans l'Univers. 

Parmi 1<>s positions propres du corps, il en est une qui, plus 
que toute autre, convient à sa nature ; ses diverses parties sont 
alors disposées de la manière la mieux adaptée à la perfection de 
la forme. De même, parmi les positions du corps dans l'Univers, 
il en est une qui est la meilleure possible ; elle est, pour ce corps, 
la position naturelle. 

Le lieu (tôtco;) n'est pas la position (9smç) ; il en est distinct 
comme le temps est distinct du mouvement; selon Aristote, le 
temps est la mesure numérique (àptôptoç) du mouvement ; de 
même, selon Damascius, le lieu est l'ensemble des mesures géo- 
métriques (fiirpov) qui servent à fixer la position. Voici en quels 
termes Simplicius formule ' le principe de la théorie de son maî- 
tre : « Il parait donc que le lieu est la mesure de la position des 
corps qui sont placés, tout comme on dit que le temps est le nom- 
bre qui mesure le mouvement des corps qui se meuvent. "Eoixev 
oJv 6 totcoç [AÉTpov sîvat, xi\ç twv xetjxévwv 8é(re(i)ç, ûairep 6 vpivoç àpiOpiàç 
XéveTat 7'^; :wv xivouuivcov xwrçcrsioç. » 

Pour traduire le mot [xétpov, employé par Damascius et Simpli- 
cius, nous avons dit : mesure géométrique ; nous sommes assurés 
d'avoir ainsi rendu d'une manière exacte la pensée de Damascius, 
car en un passage de son livre, cité 2 par son disciple, nous lisons 
que la mesure propre à déterminer le lieu détermine également 
la grandeur. 

Selon Damascius, donc, le lieu est un ensemble de mesures géo- 
métriques ; mais cet ensemble de grandeurs accessibles aux pro- 
cédés du géomètre sert seulement à décrire, à déterminer un attri- 
but du corps, la position ; cet attribut est essentiellement distinct 
du lieu, qui n'en est que la mesure ; la nature de cet attribut est 
inaccessible aux méthodes de la Géométrie. 

Simplicius développe 3 la théorie du lieu que Damascius a posée ; 
il la compare à la théorie d 'Aristote, afin de montrer comment 

i. Simplicii Op. luad , lib. IV, corollarium de loco ; éd. cit., p. 627. 

2. Simplicius, loc. cit.; éd. cit., p. 645. — Sur ce point, d'ailleurs, Simpli- 
cius ne s'accordait pas avec son maître ; il voulait que la mesure de grandeur 
fût distincte de la mesure de lieu (Simplicii Op. luad., lib. IV, corollarium de 
tempore ; éd. cit., p. 774). 

3. Simplicius, loc. cit. ; éd. cit., pp. 629-639. 



344 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

elle évite ou franchit les obstacles qui hérissaient la voie suivie 
par le Stagïrite. 

Selon la doctrine de Damascius, l'Univers est en un lieu tout 
aussi bien que ses diverses parties. 

S'il existe pour chacune des parties de l'Univers une position 
meilleure que toute autre, il existe aussi, pour l'Univers entier, 
une disposition qui surpasse toutes les autres en perfection : et 
cette bonne disposition de l'Univers est précisément celle qui 
résulte de la bonne position de chacune de ses parties, en sorte 
que l'Univers a sa disposition naturelle lorsque chacun des corps qui 
le composent se trouve en sa position naturelle ou essentielle (9é<uç 
otxeia, Béa - '.; û'jo-uôot)?). 

Les mesures géométriques qui déterminent la position naturelle 
de chacune des parties, déterminent, par là-même, la disposition 
naturelle de l'ensemble ; le lieu naturel des divers corps qui 
composent l'Univers est, par le fait, le lieu naturel de l'Univers. 

Un corps n'est pas toujours en sa position naturelle ; il peut 
être en une position adventice ou étrangère (Qé<nç àXXoTpîa) ; 
tandis que la première est immuable, la seconde peut changer 
d'un instant à l'autre ; en même temps que la position change, le 
lieu, qui en est la mesure, change également, en sorte que le corps 
se meut de mouvement local. 

Mais ce qu'on vient de dire d'un corps, on peut le répéter de 
l'ensemble des corps, c'est-à-dire de l'Univers. Si la disposition 
naturelle de l'Univers est unique, les dispositions adventices qu'il 
peut prendre sont innombrables ; la disposition de l'Univers, en ce 
moment, est différente de celle qu'il présentera dans une heure ; 
l'Univers entier est donc capable de mouvement local comme le 
sont ses diverses parties, et le mouvement local du Monde n'est 
que l'ensemble des mouvements locaux des corps qui le com- 
posent. 

Selon les théories qui diffèrent de la doctrine de Damascius et 
de Simplicius, le lieu est séparable du corps qui y est logé ; lors- 
qu'un ensemble de corps se meut, un même lieu reçoit successive- 
ment des corps différents. La même proposition ne peut plus être 
formulée, du moins sans précautions, par ceux qui admettent 
l'opinion de Damascius et de son disciple. La position d'un corps 
nVst pas séparable de ce corps. Lorsqu'un corps se meut, il prend, 
en un second instant, une position différente de celle qu'il occupait 
au premier instant; mais il serait inexact de dire que sa première 
position subsiste au second instant, et qu'elle est, alors, devenue la 
position d'un autre corps ; la position n'est pas une chose qu'un 



LES THÉORIES Dl TEMPS, l>l I.IKI ET DU VIDE AJPRÊS AltlSïoTK ".] io 

corps puisse cédera un autre corps. Lorsqu'un corps en oaouve- 
ment vient occuper une nouvelle position, son ancienne position 
cesse purement et simplement d'exister ; de même, si un corps 
passe du noir au blanc, à l'instant où il estdevenu blanc, sa noir- 
ceur a purement et simplement cessé d'être ; clic n'a point per- 
sisté pour devenir la noirceur d'un autre corps. 

Je me meus dans l'air; il ne faut pas croire qu'une partie de 
l'air va aba?i>ionner la place qu'elle occupait et que je vais prendre 
la place délaissée par cette masse d'air. « Les lieux ' ne se conser- 
vent pas pour être occupés successivement par moi, durant mes 
déplacements, lorsque je pars d'ici pour aller là. Ce qui subsiste, 
c'est la totalité du milieu ambiant. Dans le lieu actuel de cet air, 
il est une partie dont la mesure géométrique est capable de deve- 
nir ma mesure en un instant prochain ; et de même, à la condition 
que je me déplace, je suis en puissance d'une position dont la 
détermination géométrique coïncide avec la mesure de la position 
actuellement occupée par cette partie du milieu ambiant. Par là 
je puis, en un prochain instant, me conformer à cette mesure, et 
la détermination de ma propre position, détermination qui est mon 
lieu, peut être donnée par cette même mesure. Alors, quelque 
chose qui fait actuellement partie du lieu de l'air servira à mesu- 
rer ma propre configuration et à fixer ma position relativement à 
l'ensemble de l'air. — Oùoè yàp èrcl Yjuâiv iv Talc iJ.ss-caorà'jS'T'.v ol to-o'. 
o^Çovxai, otav evQev r/.svrc usTaëaivto, scXX' r\ oXÔttjç scrlv t\ o-io^otjivrj 
toj Tcsp'.iyovToç xal 6 êxeiv/jç totcoç ouvàuievoç xal a'jfikç xàrà tt, uipoç 
<7'j>j.>j.é-o<<K svî'.v 7:00c ~h Èaov o '.âoTuv-a ■ to-j-so xal evà) xafaoi 'j.îTaTTàc 
6|jl(oç o'jvà;jiî'. ï'/to T'^v îtpoç to uspoç éxeîvo T'^ç oXo'vrçTOç xal tov àcoopw- 
;xôv -ïrjç fjÉo-îco; ajTO'j ffUixaeTûtav. Aw xal au9tç a'JTw Buvauat, auvap- 
uoÇeaQai, xal tov oKDoptaraôv Tfjç £|rr|ç Ssaeto;, TO'JTio--:'. tov totcov, îa-yetv 
xat' sxslvov, OTav ô toj oXou àspoç tottoç xarà x'. lauTO'j ttjv Èlujv Stàara- 
c.v asTp'/jTr, xal (TUvràçY) us t?j tou àspoc. oào^t'.. » 

Selon les doctrines autres que celles de Damascius, le mouve- 
ment nécessitait l'existence d'un terme fixe ; pour (pie les corps 
célestes pussent se mouvoir, par exemple, il fallait, de toute 
nécessité, qu'il existât ou bien un corps immobile, ou bien un 
espace immobile ; rien de semblable dans la théorie dont Sim- 
plicius s'est fait le défenseur. « Bien que l'on n'identifie 2 le lieu 
ni à un corps i\\e, ni à un espace immobile, rien n'empêche les 
corps célestes de se mouvoir. — Lio-rî xav ;j.r,okv ixivrjTOV -pov-OTsOr, 



i. Simi'ucius, loc, cil ;éd. cil., p. 032. 

■>. SlMPLICIUS, Inc. cil . ('■<! cit., |). 633. 



346 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

«ro^ua Y) BtàTTr)|i.a 6 totio;, o'josv xtoXaetat xarà totcov là oùpàvia 
x'.vslcrOaî.. » 

La position d'un corps peut changer, en effet, sans qu'aucun 
autre corps garde une position invariable, en sorte que le mou- 
vement local ne suppose l'immobilité d'aucun corps. Là où il 
devient nécessaire de posséder un terme immobile, c'est lorsqu'on 
veut que ce changement de position nous devienne perceptible 
à l'aide du cbangement de certaines grandeurs géométriques ; 
qu'il n'existe aucun corps fixe, cela ne met aucun obstacle à la 
possibilité intrinsèque du mouvement local, mais cela nous empê- 
che de reconnaître et de déterminer les changements de lieu qui 
correspondent à ce mouvement. « Le Ciel ' continuerait à tourner 
de la même manière lors même qu'il n'existerait ni orient ni 
occident ni méridien ; mais nous n'aurions aucun moyen d'en 
reconnaître les diverses positions. — 'El ouv [avjts à.vatxokr\ u^té 
8u<nç tlt\ jjL7jTe [/.e<T0upàv7)[Aa, xw/j Gafferai [xèv opio'loa; 6 'Oupavoç, yijjlsIç 
Se Ttov ot.a©6pwv Sécrstov texut,7]piâ oùy s'Hoasv. » 

Ce n'est pas que la doctrine de Damascius et de Siniplicius ne 
reconnaisse un lieu fixe ; la disposition la meilleure que puisse 
affecter l'Univers est quelque chose de déterminé et d'immuable ; 
il en est de même de la mesure, de la définition géométrique de 
cette position, c'est-à-dire du lieu naturel de l'Univers. 

« La définition - de la position essentielle du Tout demeure tou- 
jours la même, que l'Univers se meuve ou qu'il demeure en repos ; 
mais cette définition-là demeurant invariable, la multitude des 
autres positions incessamment variables qui se trouvent engen- 
drées constitue une sorte de développement ; car la position 
essentielle unique de l'Univers contient toute position possible de 
cet Univers ; elle contient, de même, toute position de chacune des 
parties de l'Univers. — vèco toû 6'Xou zi[ç Géo-eco; ou<tuî>8t)ç à<p- 
opwj/x>ç 6 oiutoç ael jj-évô'., xav xivfJTatTo Tzàv xav éemr)XT[) ■ to'j os fiivovTOÇ 
èxetvou to ~Xy/Jo; twv aXXote aXXwv y'.vouévwv Géffetov olov àvéXtçiç xiç 
èart. Ilàrav yap Béffiv Toû Tuavtoç 7| tûa 7) oùffukS'rçç'rcepisyet. 'Ojjiouos Se 

Xal TWV ULOp ttOV ÊXOffTOU. )) 

Ce lieu immobile formé par la position qu'aurait l'Univers, par 
les positions qu'auraient chacune de ses parties, si le tout et les par- 
tics prenaient leur meilleure disposition, le caractère idéal en est 
admirablement décrit par Damascius dans ce passage que nous a 
gardé son disciple :t : 

i. SiMPLicius, loc. cit. ; éd. cit., p. G3/|. 
•a. Sihplicics, loc. cit. ; éd. cit., j). 032. 
3. Simplicius, loc. cit.; éd. cit., |>. 645. 



LÈS THÉORIES l>l TEMPS, DU LIEU ET l)l ; VIDE APRÈS ARISTOTE 3 r <7 

<( Ce lieu est une sorte <lc plan de la position même <le l'Uni- 
vers et de chacune de ses parties ; c'est, pour ainsi dire. Le 
moule auquel doit se conformer ce qui s'y trouve logé s'il veul 
être placé d'une manière convenable, ne point être en désordre 
et se comporter conformément à sa nature. Oïov -vrj-oyp-/^/, -u; 
ocutoç tov ttJç ~z oX.7)ç 8é<reto; xal twv uioptcùv ajTr,; xal o>; àv t'.ç ewcoi 
Tiiitoç, i'.; 8v ev7jpp.6<T8ati yp/, to xxvj.îvov, î'. uiXXoi xeIo"9ai xa?a tpàîtov 
xal uiri T'j-'xs'/'JTOa'. xal —y.oà -j'jt'.v eveiv. » 

Le lieu naturel de l'Univers demeure donc immobile lors même 
que tous les corps du Monde seraient en mouvement ; il est apte, 
dès lors, à jouer le rôle pour lequel Aristote réclamait l'im- 
mobilité «lu lieu ; il fournit le repère auquel on peut rapporter 
les positions actuelles de tous les corps mobiles, le terme immua- 
ble qui permet de discerner les mouvements. 

Telle est la doctrine de Damascius, complétée par les réflexions 
de Simplicius. Les considérations que nous avons rapportées en 
dernier lieu renferment, à notre avis, ce par quoi elle surpasse 
la théorie d' Aristote. 

Selon le Stagirite, la possibilité même du mouvement local est 
subordonnée à l'existence actuelle et concrète d'un corps immo- 
bile, qui est le lieu des corps mobiles. 

Selon Damascius et Simplicius, l'existence du mouvement local 
ne suppose l'immobilité d'aucun corps ; seule, la description géo- 
métrique de ce mouvement doit être rapportée à un repère fixe ; 
mais ce repère, qui est le lieu naturel de l'Univers, n'est réalisé, 
d'une manière actuelle, par aucun corps concret ; les divers corps 
qui composent l'Univers n'ont pas actuellement leur disposition 
naturelle ; le terme immuable auquel les mouvements sont rap- 
portés n'est pas un corps sensible et palpable ; c'est un être idéal 
que, seule, la Science physique définit et détermine. 

Ce caractère essentiel de la théorie du lieu, proposée par 
Damascius et adoptée par Simplicius, se comprend peut-être 
mieux encore si l'on compare cette doctrine à la première théorie 
de Proclus. 

Selon Proclus, la surface sphérique qui borne le Monde délimite 
à la fois deux sphères exactement superposées l'une à l'autre ; ces 
deux sphères sont, l'une et l'autre, réelles et corporelles ; l'une 
d'elles, formée de lumière, est immobile et constitue le lieu ; 
l'autre, composée de tous les corps matériels, est mobile au sein 
de la première qu'elle compénètre. 

Selon Damascius et Simplicius, la même surface sphérique 
délimite encore deux sphères exactement superposées Lune à 



Îiï8 LÀ COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

l'autre. Une de ces deux sphères est corporelle et matérielle ; elle 
est formée de tous les corps, constamment mobiles, que contient 
F Univers. L'autre est purement idéale ; elle est formée par l'en- 
semble des positions propres et essentielles de ces mêmes corps. 

La théorie de Syrianus prend place entre la théorie de Proclus 
et celle de Damascius ; l'étendue qui, selon Syrianus, sert de lieu 
aux corps naturels et qui est, comme le lieu immobile de Damascius, 
l'ensemble des domaines propres de ces corps, est assurément 
plus parfaitement exempte de matière que la sphère de feu très 
pur, de lumière considérée par Proclus; cependant, cette étendue, 
ce o'.àTT/^j.a est encore un corps ; Syrianus l'affirme d'une manière 
formelle. Au contraire, la disposition naturelle de l'Univers, à 
laquelle Damascius rapporte tout lieu et tout mouvement, n'est 
pas un corps ; Simplicius prend soin de citer ' « notre Damas- 
cius » parmi les philosophes qui regardent le lieu comme incor- 
porel y.r7Ô)'iy-o;). 

Mais n'allons pas exagérer la portée de cette affirmation. En 
déclarant que le lieu est incorporel, ni Damascius ni Simplicius 
n'entendent le priver de toute réalité ; ils ne songent aucunement 
à le regarder seulement comme un concept, comme une simple 
fiction de notre esprit. 

Nous avons déjà cité une comparaison, établie par Simplicius 2 , 
entre la théorie du temps et la théorie du lieu ; cette comparaison 
est, ici, bien instructive. 

Selon le parallèle que développe Simplicius, le lieu naturel ou 
essentiel (6 tôtco? ouctmoStiç) correspond au temps primordial et 
substantiel (6 ypovo; -owtoç, 6 yoovo; Iv uironràTsi,) ; le premier est 
immobile et le second exempt d'écoulement. Au contraire, la 
position adventice, la 9é<nç, correspond au temps fluent ; ce temps 
comme cette position existent au sein des choses changeantes que 
les sens révèlent à notre aine ; le temps qui s'écoule est la mesure 
du mouvement par lequel change la position adventice. 

Or le temps primitif, le temps substantiel n'est point du tout, 
au gré de Damascius, une fiction de notre esprit ; bien au con- 
traire, notre esprit n'en saurait acquérir la pleine intuition ; il 
peut seulement en démontrer l'existence. Ce temps premier et 
substantiel existe seulement au sein de la Nature, où il demeure 
éternel et immuable. 

Il est clair que Damascius et Simplicius attribuent au lieu essen- 
tiel Ja même sorte d'existence qu'au temps essentiel ; il est clair 

1. SlMI'l.lCII S, Inr. cil ; <■<!. cil., |). 6oi. 

2. Simplicius, loc. cit. : éd. cit.. pp. 638-639. — Vide supra, p. 267. 



LKS THÉORIES Du TEMPS, DU LIEU ET Dl VIDE AI'KKS A.RISTOTE 349 

qu'ils en font une forme éternelle el immuable qui réside en Ja 
Nature, c'est-à-dire en cet être mis par Le Néo-platonisme immé- 
diatement au-dessous de L'Ame du Monde, au dernier rang des 
hypostases divines. 

Ce lieu essentiel, cel ordre nature] du Monde, c'est donc la 
forme qui conférerait au Monde sa perfection, celle qu'il tend à 
reconquérir lorsqu'il en a été écarté par violence ; le lieu essen- 
tiel est ainsi la cause finale de tous les mouvements naturels qui 
se remarquent dans l'Univers ; c'est pourquoi Simplicius nous 
dit ' que le lieu est, pour Damascius, « ce qui travaille à la per- 
fection des corps, tÔîcoç TeXsa-toupYOç twv <rwu.àTU)v ». 

Evidemment, le lieu essentiel travaille à la perfection des corps 
en conférant (à chacun d'eux le désir, l'appétit de son domaine 
propre. Que ce soit la pensée de Damascius, nous le pourrons 
conclure d'un passage écrit par Théophraste et que Simplicius 
cite '- parmi ceux dont son maître a pu s'inspirer pour construire 
sa théorie du lieu. En eil'et, Théophraste écrivait dans ses Physiques: 

« Peut-être le lieu n'a-t-il par lui-même aucune espèce d'es- 
sence, mais est-il simplement dénommé par la, place et la position 
des divers corps, en tenant compte de leurs natures et puissances. 
Ainsi en est-il pour les animaux, pour les plantes et pour tous les 
êtres hétérogènes, qu'ils soient animés ou inanimés, mais pourvu 
qu'ils soient doués d'une nature apte à leur imposer une forme 
déterminée ; dans ceux-ci, les diverses parties ont une certaine place 
et une certaine position à l'égard de l'essence prise dans son ensem- 
ble ; c'est pourquoi l'on dit que chacune de ces parties est dans sou 
domaine (ywpa) lorsqu'elle occupe la place qui lui est naturelle, 
attendu que chacune des parties du corps désire et réclame le lieu 
et la position qui lui appartiennent. » 

Ce passage est intéressant, car il forme une sorte de transition 
entre la théorie du lieu naturel, telle qu'Aristote l'avait for- 
mulée, et la théorie de ce même lieu, telle que Damascius la 
conçoit. 

Pour Aristote, les éléments et leurs mixtes ont seuls des lieux 
naturels, et ces lieux où se doivent porter les corps graves ou 
légers sont définis indépendamment de ces corps ; c'est le centre du 
Monde et la concavité de l'orbe lunaire, qui sont déterminés par 
la seule considération du Ciel ; la notion générale de lieu est logi- 
quement antérieure à la notion de lieu naturel ; Aristote le marque 



i. Simplicius, loc. cit. ; éd. cit., p. 60 1. 
2. Simplicius, loc. cit. ; éd. cit., p. 639. 



«JoO LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

clairement en ne traitant des lieux propres des corps graves et 
légers qu'après avoir exposé la théorie générale du lieu. 

Théophraste modifie la définition du lieu naturel de telle sorte 
qu'elle ne suppose pas l'éclaircissement préalable de la notion de 
lieu ; pour lui, chaque corps a la position qui lui est propre lors- 
que toutes les parties de l'Univers se sont disposées de la manière 
qui convient à la nature du Monde. Cette disposition-là est précisé- 
ment le terme fixe auquel Damascius proposera de rapporter les 
positions adventices diverses des coq>s mobiles. 

Le lieu essentiel, la disposition naturelle du Monde travaille 
donc à la perfection des corps à titre de cause finale de leurs 
mouvements naturels. Devons-nous croire qu'au gré de Damascius, 
le lieu travaille aussi d'une autre manière à la perfection de l'Uni- 
vers, qu'il est cause efficiente des mouvements naturels, qu'il est 
doué d'un pouvoir actif et exerce sur les corps des forces capables 
de les conduire aux places qui leur sont propres ? Simplicius 
semble nous y inviter. Il nous dit ', en effet, quelle admiration 
Damascius professait, en général, pour les doctrines de Jambli- 
que ; il cite 2 la théorie du lieu proposée par Jamblique comme 
un avant-coureur de celle que Damascius a formulée ; il semble 
qu'il faille, de là, tirer cette conclusion : Comme Jamblique, Damas- 
cius attribuait au lieu le pouvoir d'exercer certaines forces sur les 
corps, d'agir sur eux à la façon dont, au dire des Stoïciens, le 
souffle agissait sur la matière. 

i. SiMPLicn Op. html., lib. IV, corollariuia de temporel éd. cil., p. yg5. 
2. Simplicius, O/j. lautl ., lil). IV, corollarium de locq ; éd. cit., p. 63g. 



CHAPITRE VI 
LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS ARÏSTOTE 



LES PRINCIPES DE LA DYNAMIQUE Pi:illI'ATETH.Ii;\M: 
ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE 

Nous avons vu 1 comment la Dynamique que professait Aristote 
et, peut-on dire, toute l'Antiquité après lui, reposait sur ce prin- 
cipe : Tout mobile qui se meut avec une vitesse finie est soumis à 
une puissance et à une résistance ; la vitesse du mobile est pro- 
portionnelle au rapport de la puissance à la résistance. 

Lorsqu'un corps grave tombe dans l'air ou dans l'eau, la puis- 
sance, c'est le poids du grave ; la résistance, c'est la résistance 
de l'air ou de l'eau. Toutes eboses égales d'ailleurs, cette rési- 
stance est proportionnelle à la densité du milieu que traverse le 
grave. 

Dans un milieu, donc, de densité nulle, dans le vide, un grave 
ne pourrait se mouvoir avec une vitesse finie ; sa chute serait 
instantanée. 

Tel est un des arguments que le Péripatétisme opposait à 
l'existence du vide. 

Le Stoïcisme, qui croyait à la possibilité du vide, se voyait 
contraint de réfuter cei argument. Ce qu'il était parvenu à lui 
répliquer, nous l'apprenons par la lecture de Jean Philopon. 

Les raisonnements qui nous vont occuper sont l'objet d'une 
longue digression; Pbilopon l'a jointe aux commentaires de ce 

i. V. Chapitre IV, § X, pp. 192-197. 



352 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

qu'Aristote avait dit du vide au quatrième livre de la Physique*. 

Selon l'opinion d'Aristote, il serait absurde de demander sui- 
vant queiie loi se fait la chute d'un grave en déclarant de quel 
grave il s'agit, mais sans donner aucune autre indication ; pour 
que la question prenne un sens, il faut encore désigner le milieu 
au sein duquel ce grave doit tomber. La gravité d'un corps ne 
saurait donc être déiinie d'une manière absolue ; elle ne l'est 
qu'à l'égard d'un certain milieu. 

C'est là-contre que s'élève le Grammairien. Le poids d'un corps 
est une chose absolue, qui lui appartient en propre, abstraction 
faite de tout autre corps, de tout milieu. 

« La gravité 2 n'a pas à être considérée par rapport à quelque 
chose d'autre. C'est une qualité qui subsiste par elle-même (aurri 
xaO' aùr/jv) dans les corps ; elle est la cause active du mouvement 
vers le bas,..., pourvu qu'il y ait un milieu au travers duquel elle 
ait à déplacer le mobile, et, parce milieu, j'entends le vide (Xéyw 
&7j toù xevoû"). » 

Voilà formulé le principe essentiel dont Philopon développera 
les conséquences : Ce qui caractérise essentiellement le poids d'un 
corps, c'est le mouvement que ce corps prendrait dans le vide. 

« Ainsi 3 la pesanteur (jiiapuTYjç) ou la légèreté (xo-jcpôr^;) n'existe 
pas par l'intermédiaire de quelque chose d'autre (&Y aXXo) dans 
les corps qui possèdent poids ou légèreté ; elle y existe par ces 
corps eux-mêmes (St.' au Ta). La pesanteur est la cause active 
(tcoitjtixov a'vuov) du mouvement vers le bas, la légèreté, celle du 
mouvement vers le haut, lorsque les corps qui ont pesanteur ou 
légèreté sont placés en milieu contraire à leur nature, et qu'il n'y 
a aucun obstacle à leur mouvement... 

» Certainement, donc, et en toute circonstance, le poids que le 
corps possède par nature (ri s^utoç paroi) le porte vers son lieu 
propre, et il ne l'y porte par rien d'autre que lui-même, pourvu 
toutefois qu'il n'y ait pas quelque empêchement. 

» Mais puisque le pouvoir de porter vers le bas ou vers le haut, 
c'esl par elles-mêmes que les forces (aï poraxi) le possèdent, et non 
par quelque autre chose, si la pesanteur diffère d'un corps à un 

i. Joannis Orammatici /// Aristotelis physicorum libros commentaria, 
éd. \~)I\-i, lib. IV, digressio, fol. 3o, col. a, à fol. 34, col. a ; éd. i58i, lib. IV, 
digressio. j>. 202, col. a, ;t j>. 209, col. b. ; éd. 1888, lib. IV, corrollarium de 
inani, pp. *>7 r»-(i<j3 . Pour la description de ces éditions, v. la note 5 de la j>. 3i4- 

2. Joannis (jIrammatici Op. /aud.,éd. 1.542, fol. 3o, col. d ; éd. i58i, p. 2o3, 
col. a ; éd. 1888, p. 678. 

3. Joannis (Jrammatici Op. laud., éd. 1672, fol. 3o, col. d et fol, 3i, col. a ; 
éd. i58i, p. 2o3, coll. a et b ; éd. 1888, pp. 679-680. 



LA DYNAMIQUE DES HELLENES APRÈS ARI8T0TE 'A.Y.i 

autre, forcémenl la chute sera, elle aussi, différente, et poinl 
pour une autre raison que cette pesanteur différente. 

» Le poids n'est pas, en effet, du nombre des choses qui sont 
relatives à quelque autre chose. Nous en dirons autant de la 
légèreté. » 

Chaque corps prendrait donc, dans le vide, un mouvement de 
chute ou d'ascension caractéristique de son poids ou de sa légè- 
reté. Que va-t-il advenir si le corps se meut dans un milieu 
plein ? 

« Si un certain temps ' est, par chaque poids pris en lui-même, 
requis pour accomplir son mouvement, il n'arrivera nullement, 
cependant, qu'un seul et même poids, en un même temps, parcourre 
le même espace, que cet espace soit plein ou qu'il soit vide... Un 
certain temps se trouvera consommé par le milieu résistant. La 
pression de ce milieu et, aussi, la division qu'il y faut pratiquer 
rendent, en cilet, le milieu plus dit'tieile à mouvoir... Mais des exem- 
ples rendront le raisonnement plus facile à comprendre. Suppo- 
sons que le mobile soit une pierre, que cette pierre parcourre un 
espace d'un stade dans le vide, et que le temps nécessaire- 
ment employé par le mobile pour franchir ce stade soit une heure. 
Si nous concevons maintenant que ce même espace d'un stade 
soit plein d'eau, la pierre ne parcourra plus ce stade en une 
heure, mais, à ce temps, un certain autre temps sera ajouté par le 
milieu résistant. Supposons que la division de l'eau requière une 
autre heure. Ce même corps qui, dans le vide, employait une 
heure à son mouvement, dans l'eau en emploiera deux. Que 
l'eau soit ensuite subtilisée et devienne de l'air; si l'air est deux 
fois plus subtil que l'eau, le temps qui était employé à diviser 
l'eau sera amoindri dans le même rapport; or ce temps était une 
heure ; [il ne sera plus qu'une demi-heure], et le mobile par- 
courra, dans l'air, le même chemin en une heure et demie. Que 
l'air soit rendu encore deux fois plus subtil ; le mouvement 
s'accomplira en une heure et quart. Si la subtilité du corps [qui 
remplit l'espace à franchir], est accrue à l'infini, il en résultera 
une diminution à l'infini du temps qui est employé à diviser le 
milieu, j'entends par là l'heure unique [qui a été ajoutée] ; mais 
jamais cette heure ne sera épuisée, car le temps est divisible à 
l'infini ; puis donc qu'en raréfiant le milieu, on n'épuise jamais le 
temps, puisque toujours, au mouvement accompli au travers de ce 
milieu, s'ajoute une partie de l'autre heure, partie inversement pro- 

i. Joannis Philoponi Ojk luud., éd. i54'2, toi. 3i, coll. a et b. ; éd. r58i 

p. 2o/j, col. a; éd. 1888, pp. 681-682. 

DUHK.U 23 



354 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

portioimelle à la subtilité du milieu, il est évident que jamais le 
stade ne sera parcouru, dans le plein, en un même temps que dans 
le vide ; dans le vide, le mouvement se fait en une heure, dans le 
plein en une heure et une fraction. Si subtil, en effet, que l'on sup- 
pose le milieu, jamais l'heure [additionnelle] ne sera épuisée, en 
sorte que jamais un même espace ne sera parcouru, étant plein, 
dans un même temps que s'il était vide ». 

Aristote voulait que toute succession, dans la chute d'un grave, 
provint de la résistance du milieu; si l'on diminuait à l'infini 
cette résistance, on devait faire croître à l'infini la vitesse du 
mobile. 

A cette doctrine qui nous parait aujourd'hui si étrange, Philo- 
pon substitue celle qui nous est familière. Par elle-même, et sans 
aucune résistance extérieure, la chute d'un grave serait succes- 
sive ; accomplie dans le vide, cette chute se ferait suivant une loi 
qui dépend seulement du grave considéré ; dans un milieu plein, 
la résistance du milieu retarde cette chute ; si, en rendant le 
milieu de plus en plus rare et subtil, on affaiblit indéfiniment cette 
résistance, on diminue à l'infini le retard qui en résulte ; mais la 
vitesse de la chute ne croit pas, de ce chef, à l'infini ; elle a 
pour limite la vitesse avec laquelle le grave tomberait dans le 
vide. 

Imaginer cette théorie qui devait, un jour, supplanter la théorie 
péripatéticienne, ne fut sans doute pas chose aisée; nous le com- 
prendrons mieux lorsque nous aurons pris connaissance du temps 
et des efforts qu'une telle substitution a requis. 

Philopon ne se borne pas à exposer sa doctrine ; à l' encontre de 
celle d'Arigtote, il drosse des objections. Qu'un mouvement se 
puisse faire en un temps fini, bien que le mobile ne rencontre 
aucune résistance extrinsèque, les circulations célestes en fournis- 
sent un exemple manifeste ' : 

« S'il existait un espace vide, séparé de tout corps, rien n'em- 
pêcherait les corps non seulement de se mouvoir, au travers de 
cet espace, en un certain temps, mais même d'avoir, dans leur 
mouvement, plus de lenteur ou plus de vitesse... Cette proposi- 
tion, il nous faut tenter de La démontrer directement. 

» En premier lieu, nous trouvons le mouvement circulaire ; il 
n'y a pas un seul et môme mouvement circulaire, mais des mou- 
vements circulaires différent», car chacune des sphères [célestes] 
se pneut différemment, celle-ci plus vite et celle-là plus lentc- 

i. Joanms Philopon] Op. laud., éd. 1542, loi. 32, col. c ; éd. i58i, p. 206, 
col. b, et p. 207, col. ;i ; éd. 1888, |>p. G8y-0(jo. 



LA DYNA.MHjl E DES III I.1.IMS APRÈS AIUSTOTE 355 

iiinii ; d'autre parti un mobile mû d'un mouvement de révolution 
ne si 1 ummiI pas au travers d'un milieu; une sphère céleste u'a, 
d'aucune manière, un soq mouvement, à diviser un autre corps; 
elle tourne sur elle-même sans couper rien de corporel ; de 
plus, l;t sphère inerrante, par sa face externe, ne touche rien ; et 
Cependant, ces sphères qui ne divisent aucun corps se meuvent 
dans le temps, et les unes se meuvent plus vite, les autres plus 
lentement ; si donc un certain temps est employé à accomplir un 
mouvement, si ce qui est en mouvement est plus rapide ou plus 
lent, la cause n'en est pas en ceci que le mouvement se fait au 
travers d'un milieu ; c'est parce que la force (Syvainç) qui se trouve 
en chacun des divers mobiles est différente, que la vitesse est plus 
grande ou plus petite. Qu'un certain temps soit toujours con- 
sommé dans le mouvement, môme par le mouvement le plus 
i'a pi: le, tel que celui de la sphère inerrante, la cause en est, 
croit-on à juste titre, la forme même du mouvement ; j'entends 
par là que tout mouvement part d'ici pour aller là (ocÙto to t/Jç 
xw^o-etoç elSoç avciov, Xévco or, to 7to9ev ~o\ elvat, Ttâa-av xivr|<nv) ; il 
est impossible, en effet, qu'une seule et même chose se trouve, 
au même instant (vuv), en deux lieux différents. » 

Tel est, en ses traits essentiels, l'enseignement de Jean Phi- 
lopon. 

L'importance de cette doctrine si nouvelle, si différente de 
l'enseignement d'Aristote, fut remarquée tout d'abord. En parti- 
culier, elle n'a pas échappé à Simplicius. Celui-ci n'aime guère 
le Grammairien dont, la plupart du temps, il traite les opinions 
avec sévérité. Ici, cette sévérité fait place à une certaine faveur. 
L'élève de Damascius ne va pas, au sujet du mouvement dans le 
vide, jusqu'à abandonner la théorie péripatéticienne pour prendre 
celle de Philopon ; du moins expose-t-il cette dernière et recon- 
nait-il que, pour cpii l'admet, les arguments d'Aristote perdent 
toute valeur. 

Après avoir exposé comment, au gré du Stagirite, tous les poids 
tomberaient instantanément dans le vide, il ajoute ' : 

« La différence entre les mouvements provient aussi, connue 
Aristote lui-même le dit et l'affirme, des mobiles eux-mêmes, selon 
qu'ils ont un plus grand poids (§otzt\) ou un poids moindre ; en 
sorte que les corps, de même qu'ils diffèrent entre eux en ce qui 
touche aux autres puissances (8uvàjjieiç), diffèrent relativement à 

i. Simplicii //( Aristotelis Physicorum libros qug,ttuor prioreç somment aria. 
Edidil Hermannus Diels. Berolini, tVTOCCCLXXXIJ: lib. IV. cap. VIII. pp. 677- 
678). 



356 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ces puissances qui concernent le poids (xa-à ttjv pomrjv). Ainsi, le 
mouvement ne sera plus instantané, et le vide ne sera pas non 
plus dans un certain rapport avec le plein. En efi'et, si le mobile 
se meut plus vite, cela ne proviendra pas uniquement du vide, ni 
seulement de ce que le milieu se laisse aisément diviser, mais 
cela proviendra aussi de la puissance propre (olxeta Bûvaptç) du 
mobile. » 

Bien que Simplicius n'ait pas cité le Grammairien, nous recon- 
naissons en celui-ci l'inspirateur de ce passage. Il n'est même 
j)as inutile d'avoir lu Philopon pour comprendre comment le 
principe que Simplicius se borne à formuler, rend caduque, en 
effet, toute l'argumentation d'Aristote. 

A l'enseignement de Philopon, Simplicius n'a pas fait que cet 
emprunt; il en a fait encore un autre ; nous Talions rencontrer 
en examinant les réponses qu'a reçues cette question : Tous 
les corps tomberaient-ils dans le vide avec la même vitesse ? 



11 



TOUS LES CORPS TOMBENT-ILS, DANS LE VIDE, AVEC LA MEME VITESSE? — 
RÉPONSES DIVERSES DONNÉES A CETTE QUESTION DANS l'aNTIQIITÉ 

Tous les corps, quel qu'en soit le poids, tomberaient, dans le 
vide, suivant la même loi ; si, dans un milieu tel que l'air, nous 
voyons un corps très pesant tomber plus vite qu'un corps beau- 
coup moins pesant, c'est que le milieu oppose une résistance au 
mouvement du grave et qu'au rapport du grand poids, cette 
résistance est moindre qu'au rapport du faible poids. 

Cette loi de notre Mécanique était aussi un des principes essen- 
tiels de la Physique atoinistique. Un connaît les beaux vers par 
Lesquels Lucrèce le formule avec une irréprochable préci- 
sion ' : 

(juod si forte aliquis crédit graviora potesse 
Corpora, quo citius rectum per Inane feruntur, 
Incidere a supero levioribus, atque ita plagas 
Gignere, quœ possint genitaleis reddere motus, 
Avius a vera longe ratione recedit. 
Nam per aquas quaecunque cadunt atque aéra deorsum, 

i. Titi Lucretii Cari Dererum naiura liber secuudus, vers 224 sqq. 



LA DYNAMIQUE DKS BELLÈNES APRÈS ARISTOTE 357 

lice pro ponderibus celare necesse 'si : 
Propterea, quia corpus aquœ. naturaque tennis 
Acris haud possunt seque rem quamque morari ; 
Scd citius cedunl gravioribus exsuperata. 
At contra nnlli de nulla parte, neque ullo 
Tempore, Innne potest vacuum snbsistere reii, 
(Juin, sua quod natura petit, concedere pergat, 
Oninia quapropter dehent per Inane quietuiu 
JEque ponderibus non œque concita ferri. 
Haud igitur poterunt levioribus incidere unquam 
Ex supero graviora, neque ictus gignere per se, 
Qui varient motus, per quos natura genat res. 

Cette doctrine des Atoinistes trouve, en Aristote, un adversaire ; 
le Stagirite en tire argument contre la possibilité même du vide. 

Il commence par rappeler 1 les propositions que sa Dynamique 
tient pour assurées 2 : 

« Nous voyons les corps qui possèdent une force plus grande 
de pesanteur ou de légèreté, pourvu qu'ils se comportent de la 
même manière sous le rapport des figures [qui les termi- 
nent], parcourir plus vite un même espace, et cela dans le rap- 
port qu'ont, les unes à l'égard des autres, les grandeurs [de force 
qu'ils possèdent]. — 'Opûfxev vàp Ta pziÇto poTCTjv syov-a r, (Sàpuç v) 
xou©6ty|TOç, èàv T&XXa 6|aoÛj.k eyr ~ '"ï ^'/^u-ac - '., Qârrov coepojjieva to 
icov vwplov, xal xaTa AÔyov ov eyouvi Ta [xeyéQrj icpos àXXïjXa. » 

Cette loi, Aristote la regarde comme entièrement générale, quel 
que soit le milieu au sein duquel se fait le mouvement. Il en con- 
clut donc qu' « il en sera aussi de même dans le vide, &<rze xal Stà 

TOÛ XEVO'J ». 

« Mais c'est impossible », ajoute-t-il tout aussitôt ; et, pour éta- 
blir cette seconde affirmation, il reproduit le raisonnement même 
des Atoinistes : « Pour quelle cause, en effet, les corps se mou- 
vraient-ils plus vite les uns que les autres? Cela a lieu nécessai- 
rement dans le plein parce que le corps qui est de plus grande 
puissance (icr/ù;) divise plus vite [le milieu]... » Mais, dans le 
vide, « tous les corps seront assurément d'égale vitesse, ia-oTayrj 
apa toxvt' earat. Or c'est impossible ». 

Les commentateurs d' Aristote, Averroès par exemple 3 , ont été, 

i. Aristote, Physique, livre IV, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 296 ; éd. Bekker, vol. I, p. vit», col. a), 

2. Voir Ch. IV, § X, p ro,3 

3. Aristotelis Physicorum libri VIII cum Averrois (Iordubensis in eosdem 
magnis commentariis ; lil>. IV, summa sçcunda, cap. III, comm. 74. 



358 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

parfois, surpris et comme scandalisés par ce raisonnement. Aris- 
tote y semble admettre que les corps se meuvent dans le vide 
avec une certaine vitesse, cependant, il vient d'enseigner que la 
chute d'un grave dans le vide serait instantanée, si elle était pos- 
sible; il semble qu'il se contredise. 

Ils n'ont point compris l'intention d'Aristote. Celui-ci, qui croit 
le vide impossible, ne peut parler du mouvement dans le vide 
sans aller à l'encontre de sa propre pensée. Aussi, tous les rai- 
sonnements où il fait intervenir le mouvement dans le vide 
sont-ils, comme l'a fort bien vu Saint Thomas d'Aquin 1 , des argu- 
ments ad homincm ; il accorde à ses adversaires une des propo- 
sitions de leur enseignement, et il s'efforce de montrer que cette 
proposition contredit à quelque aphorisme communément reçu. 
Ici, par exemple, il accorde que si le vide existait, tous les corps 
y tomberaient avec la même vitesse, et il montre, que ce corol- 
laire est incompatible avec la loi générale de la chute des corps 
dans un milieu quelconque. 

Cette loi, conséquence directe des principes de Dynamique 
qu'Aristote a formulés au septième livre de la Physique, peut 
s'énoncer ainsi : Si des corps, tous de même grandeur et de même 
figure, mais formés par des substances différentes, tombent en 
des milieux différents, la vitesse de la chute de chacun d'eux sera 
proportionnelle au poids du corps qui tombe et en raison inverse 
de la densité du milieu. 

A l'énoncé de cette loi, Aristote avait eu soin de joindre cette 
restriction que les corps considérés doivent être terminés par des 
surfaces identiques, « èoev -aXXa 6p.oiw; s'^r, -zol; cry^uao-f. ». Il avait 
fait observer, en effet, qu'en changeant la figure d'un corps, en 
l'aiguisant en pointe, par exemple, on changeait la résistance du 
milieu et, partant, la vitesse de chute du grave. 

La loi qu'Aristote invoquait contre les Atomistes fut très généra- 
lement reçue dans l'Antiquité ; souvent môme, en l'énonçant, on 
négligeait la restriction que le Philosophe y avait mise. Nous en 
trouvons la preuve dans un texte qui remonte certainement a l'An- 
tiquité grecque -, et que les Arabes ont transmis à la Chrétienté 
latine en l'attribuant à Euclide. 

Ce fragment, dont les copies manuscrites ne sont rien moins 
que rares, a été imprimé à plusieurs reprises. Ilerwagen (Ilerwa- 

i . S. ThomjE A.QC1NATIS Expositio in libros physicorum Arîstotelis, lit). IV, lect. 
XIII. 

2. Les lettres employées dans les démonstrations s'y succèdent suivant 
l'ordre caractéristique : '/, l>, g, d< e, z, h, t. C'est, selon Hultsch, la marque 
certaine que l'ouvrage original était écrit en grec. 



LA DYNAMIQUE DES HELLENES APRÈS IRIST0T1 .'M> 

gins) en a inséré une paraphrase Latine dans L'édition des œuvres 
d'Euclide qu'il donna à Baie en L537. Au sujet de l'origine de ce 
fragment, qu'il intitule De ponderoso ei levi, Herwagen ae donne 1 
que ce renseignemenl sommaire : « Dans Le temps même que cette 
œuvre touchait à sa fin, quelqu'un m'apporta un petil livre ou, 
plutôt, un fragment (car il parait mutilé) De levi et ponderoso', je 
L'ai ajouté ». 

La paraphrase d'Herwagen fut textuellement reproduite dans 
les éditions des œuvres d'Euclide données, à Baie, en 1546 et en 
1558. Grégory l'a également insérée, avec une correction tacite, 
dans l'édition d'Euclide qu'il publia à Oxford, en 1747. 

En 1565, l'abbé Pierre Forcadel, de Béziers, publia à Paris le 
Livre des poids, faussement attribué à Archimède 3 ; il inséra, àla 
suite de cet ouvrage, une traduction française du texte latin 
donné par Herwagen. 

En ces dernières années, Maximilien Curtze a découvert à 
Dresde, dans le manuscrit catalogué Db. 86, un texte latin du 
petit traité attribué à Euclidc ; il l'a publié 3 en mettant en regard 
le texte remanié qu'avait donné Herwagen. 

Le titre exact du fragment manuscrit est le suivant : Liber 
Euclidis de gravi et levi et de comparatione corporum ad invicem. 
Il procède par définitions et théorèmes, à la manière euclidienne. 

Parmi les définitions, relevons celles-ci : 

« Des corps égaux en force (virtus) sont des corps qui, au sein 
du même air ou de la même eau, se meuvent de chemins égaux 
en des temps égaux. 

» Ceux qui parcourent des espaces égaux en des temps inégaux 
sont dits différents en force (fortitudo). 

» Celui qui est le plus grand en force (virtus) est celui qui 
emploie le moins de temps. 

» Des corps de même genre sont des corps qui, étant égaux, ont 
des forces (yirtutes) égales. 

» Si des corps égaux en grandeur sont différents en force (virtus) 
par rapport au même air ou à la môme eau, ils sont de genre dif- 
férent. » 

i. CA'. Heiberg, Litterargeschichtliche Studien iiber Eutrfid, Leipzig 1882. p. 10. 

2. Le livre rf' Archimède des pois, qui aussi est dict des choses tombantes en 
l'humide, traduict et commenté par Pierre Forcadel de Bezîes lecteur ordi- 
naire du Roy es Mathématiques en l'Université de Paris Ensemble ce qui se 
trouve du Livre gTEuclide intitulé du léger et du pesant traduict et commenté 
par le mesme Forcadel. A Paris, (liiez Charles Perier, demourant en la rue 
S. Iean de Beauvais, au Bellerophon . i565. Avec privilège du Roy. 

3. Maximilian Cuktze, Zwei Beitr'àge zur Geschichte der Physik (JBibliotheca 
Mathematica, S^Folge, Bd. I, p. 5i, 1900). 



360 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Des théorèmes qui font suite à ces définitions, voici les énoncés : 

« Si, en des temps égaux, des corps parcourent des espaces 
inégaux, celui qui parcourt le plus grand espace est de plus grande 
force (virtus). » 

<( Si deux corps sont de même genre et si l'un d'eux est multi- 
ple de l'autre, la force (virtus) de celui-là sera dans le même rap- 
port à la force de celui-ci. » 

« Pour des corps de même genre, le rapport en grandeur est le 
même que le rapport en force (potentiel). » 

« Si deux corps équivalent en genre à un même troisième corps, 
ils sont de même genre. » 

« Si des corps ont même rapport en grandeur et en force (virtus). 
ils sont de même genre. » 

Dans toutes ces propositions, les mots virtus, fortitudo, potentia, 
ont le sens que prennent, dans la langue d' Aristote, les mots wrvtiç, 
poTïT), cuvais. La pensée qui s'y trouve exprimée est évidemment 
issue de celle que nous avons entendu formuler par le Stagirite ; 
mais elle est devenue, pour ainsi dire, plus grossière et plus bru- 
tale ; elle a délaissé les précautions dont Aristote l'entourait ; de la 
restriction relative à la figure des corps, il n'est plus question ; 
quant à la restriction relative à la grandeur, elle est formellement 
et explicitement exclue La Dynamique péripatéticienne y a pris, 
en somme, cette forme simplifiée à l'excès : Des corps différents, 
quels que soient leurs natures, leurs volumes et leurs figures, tom- 
bent, dans un même milieu, avec des vitesses proportionnelles 
à leurs poids. 

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que les physiciens grecs 
eussent tous adopté cette forme grossière de la loi qu' Aristote avait 
formulée d'une manière beaucoup plus précise et restreinte. Sim- 
plicius, par exemple, garde avec soin toutes les restrictions que le 
Stagirite y avait apportées et les énonce avec le plus grand soin 1 . 
Voici comment il s'exprime : « Toutes choses égales d'ailleurs (twv 
yàp àXXcov T(ov aùxwv ovtwv), nous voyons les corps qui possèdent 
une plus grande force (poir^) de pesanteur ou de légèreté se por- 
ter plus vite vers le bas ou vers le haut. Si, par exemple, on 
Laisse tomber deux sphères de même grandeur, l'une d'or et l'autre 
d'argent, la sphère; d'or tombera plus vite. Il faudrait qu'il en 
fut de même dans le vide, si le mouvement se faisait au travers 
du vide Aristote dit que les corps qui se meuvent ainsi se 

i. Simi-ui;ii //( Aristotelis physicorwn lil>ms quattuor prîores commentaria. 
Edidil Hermaanus Diels. Berolini, MDCCCLXXXII. Lib. IV, cap. VIII, 
pp. 678 679. 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES UPRÈS MtlMuii ;{<i| 

meuvenl selon le rapport de force (porrr\) qnils ont l'un à l'égard 
de l'autre. » 

Jean Philopon attaque vivemenl l'argument qu'Aristote adressé 
contre les Alomistes, et il L'attaque de deux côtés à la lois. Aris- 
tote a regardé comme avérée une certaine loi générale de la chute 
des corps ; il en a conclu que, dans le vide, les graves ne tom- 
baient pas tous avec la même vitesse, connue le prétendent les 
partisans de Leucippe, de Démocrite et d'Epicure. Le Grammai- 
rien conteste, dune part, l'exactitude de la loi admise par Aris- 
tote : mais il conteste, d'autre part, que, dans le vide, tous les 
corps doivent, quel (pie soit leur poids, tomber avec la même 
vitesse. 

Voyons d'abord comment il argumente contre le principe 
qu'Aristote tient pour reçu : Des corps de même grandeur et de 
même figure tombent avec des vitesses qui sont proportionnelles 
aux poids de ces corps et en raison inverse des densités des 
milieux qu'ils traversent. 

Pour bien comprendre cette argumentation, il convient, tout 
d'abord, de remarquer ceci : Le Grammairien regarde les deux 
parties de cette loi comme si indissolublement liées l'une à l'autre, 
que ruiner la première partie, celle qui rend la vitesse propor- 
tionnelle au poids du grave, c'est jeter bas la seconde, celle qui 
fait varier la vitesse en raison inverse de la densité du milieu. 

« Ce n'est pas en accord avec la vérité, dit notre auteur 1 , 
qu'Aristote fait cette supposition : Le rapport qu'ont entre eux les 
milieux au travers desquels se font les mouvements est aussi le 

rapport qu'ont entre elles les durées de ces mouvements Ce qui 

donne, à cette proposition, un semblant de probabilité, ce qui ne 
permet pas d'en prendre la preuve en défaut, c'est l'impossibilité 
où nous sommes de déterminer quel rapport de densité (crùorounç) 
il y a entre l'air et l'eau, dans quelle mesure l'eau est plus dense 
(-ayjTspo;) que l'air, ou bien tel air plus dense que tel autre air. 
Mais, par la considération des mobiles, cela, [qu'Aristote fait une 
fausse supposition], se peut démontrer. 

» Admettons, en effet, que le rapport des durées des deux 
chutes soit aussi le rapport [des densités] des milieux au travers 
desquels se fait le mouvement, lorsqu'un seul et même mobile 
tombe successivement en deux milieux différents. Puisque, d'autre 
part, la différence entre les mouvements ne provient pas seule- 

i. Joannis Grammatici Philoponi /// Aristotelis physicorum libros commenta- 
ria ; 1 i 1 > [V, collarium (i(* inaoi . éd. i54.2, fol 3i, coll. a, l> el c. ; éd. i.*iHi, 
p. ao4i col. b ; éd. grecque de iSSS, pp. 682-684. 



302 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ment des milieux au travers desquels ils se font, mais encore des 
mobiles eux-mêmes, dès lors, si le milieu au travers duquel se 
fait le mouvement demeure identique à lui-même tandis que les 
corps uiûs diffèrent par leurs poids (x<xtqc xk<; poTràç), il est raison- 
nable de penser que le rapport des poids entre eux est le rap- 
port [inverse] qu'ont, entre elles, les durées des mouvements ; 
en sorte que si le poids est double, le mouvement se fait en moitié 
moins de temps, et que si un poids de deux livres parcourt, dans 
l'air, un espace d'un stade en une demi-heure, un poids d'une 
livre parcourra ce même espace en une heure l 

» Mais cela est absolument faux, et l'on s'en peut convaincre 
par l'évidence expérimentale (svàpyeia) elle-même beaucoup mieux 
({lie par toute démonstration fondée sur des raisonnements. 

» Qu'on laisse, en effet, tomber d'une même hauteur deux poids 
qui diffèrent l'un de l'autre dans un rapport extrêmement grand ; 
on verra que le rapport des poids ne coïncidera aucunement avec le 
rapport [inverse] des durées de chute ; [de cette grande différence 
entre les poids], résultera une différence beaucoup plus petite 
entre les durées ; en sorte que si les poids ne différaient pas l'un 
de l'autre dans une mesure extrêmement grande, que l'un, par 
exemple, fût seulement le double et l'autre la moitié, les durées 
de chute n'auraient plus entre elles aucune différence ou, du moins, 
si elles en avaient encore une, ce ne serait plus une différence 
sensible ; les poids, cependant, n'auraient pas entre eux une telle 
différence insensible, mais ils seraient, l'un à l'autre, dans un rap- 
port double. 

» Ainsi donc lorsque les mobiles sont différents, tandis qu'ils 
sont mus au travers d'un seul et même milieu, le rapport que ces 
corps ont entre eux n'est pas égal au rapport [inverse] qu'ont 
entre elles les durées des mouvements ; dès lors, si les mobiles 
sont identiques, taudis que les milieux qu'ils traversent par leurs 
mouvements sont différents, comme l'air et l'eau, il est raisonnable 
de penser que le rapport qu'ont entre eux l'air et l'eau n'est pas 
égal au rapport qu'ont entre elles les durées des mouvements dans 
l'air et dans l'eau.... 

» La différence des durées ne correspond pas au même rapport 
que la différence des corps | qui servent de milieuj ; si l'on prend 
un corps deux fois moins dense (8wtXa<uu>s XstctiJv), il ne sera pas 
traversé dans une durée deux fois moindre, mais bien dans une 
durée plus considérable [que celle-ci]. En outre, comme il a été dit 

i. Dans li' texte, les mots èv jjutcuaûu, h &pn ont été intervetis. 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS ARISTOTE 363 

plus haut, sil'on diminue'dans un certain rapport la densité du corps 
[qui forme le milieu , on diminue d'autant Le temps additionnel 
qui provient de la résistance du milieu ; mais on ne le consomme 
jamais entièrement; on le diminue seulement dans le rapport où 
la densité a été diminuée, comme on l'a dit ; car un corps deux l'ois 
moins dense ne sera pas traversé en un temps deux lois moindre. » 

Avant ainsi refusé tout crédit à la loi de la chute des graves 
invoquée par Aristote, Philopon serait à l'aise pour accorder 
cet axiome des Atomistes : Tous les corps tombent, dans le vide, 
avec la même vitesse. Cependant, c'est ce qu'il ne fera pas. « Que 
le mouvement se lasse maintenant dans le vide, dit-il 1 , il n'y aura 
pas nécessité que tous les corps se meuvent avec même vitesse. 
"Oti pièv o'Jv xal et o'.x xsyoû èytvsTO t\ xîvvjcrtç, ou/. y,v àvàyxr) Irro-y.yù); 
-7.77a y.'.'/z'.-j'ly.', » 

Gomment Aristote s'y prend-il, en effet, pour acculer tout par- 
tisan du mouvement dans le vide à recevoir l'axiome des Ato- 
mistes? Il regarde comme assuré qu'aucune cause ne peut donner 
à des corps qui tombent des vitesses différentes, si ce n'est la 
résistance du milieu ; il en conclut que toute différence entre les 
vitesses de chute disparaîtra, là où la résistance aura disparu avec 
le milieu même. 

Pour Philopon, qui regarde la gravité comme une qualité abso- 
lue, inhérente à chaque corps, définie indépendamment de toute 
considération du milieu où le corps est plongé,, cette conclusion 
n'a plus rien de forcé. La gravité particulière à chaque corps ne 
pourra-t-elle, même abstraction faite de toute résistance, même 
si le mouvement a lieu dans le vide, imprimer au corps une chute 
dont la vitesse lui sera propre ? 

Notre auteur va donc maintenir, à l'encontre d' Aristote, que des 
poids différents pourraient tomber, dans le vide, avec des vitesses 
différentes ; et pour cela, il va établir que, dans le plein, les dif- 
férences entre les vitesses de chute des divers corps n'ont pas pour 
unique cause les différences de résistance du milieu. 

« Si c'était, en effet, la seule cause du mouvement inégal ', 
des corps inégaux en poids, portés au travers d'un seul et même 
milieu, devraient être mus avec une égale vitesse, puisqu'aucune 
différence n'est produite par les poids, et que le mouvement diffé- 
rent provient uniquement de ce que les milieux sont différents. Or 

1. Je.vx Philopon, /or. cit., éd. [5^2, fol. 3i, col. a; éd. i58j, p. 2o3, col. h; 
éd. grecque de 1888, y. *>Xo. 

2. Jeax Philopon, /or. cit., éd. i.")/c2, fol. Ho, coll. c et d. et fol. 3 1, col. a ; 
éd, i58i, p. 202, col. b, et p. 20^, col. a ; éd. grecque de 1888, pp. 678-679. 



30 1 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

cela est contraire à l'évidence. Évidemment, en effet, des corps 
inégaux [en poids], mus au travers d'un même milieu, se meuvent 
inégalement vite ; de même que les causes motrices qui sont en 
eux sont différentes, il est nécessaire aussi qu'elles produisent des 
activités (svepveiou) différentes ; et cela, lors même que les corps 
qui servent de support ( Otto/s t;j.s va) à ces causes ne seraient pas mus 
au travers d'un corps, mais dans le vide 

» Puis donc que la pesanteur est la cause active du mouvement 
vers le bas, comme il semble à Aristote lui-mêiiie, lors même, 
dis-je, que l'espace au travers duquel elle transporte le mobile 
serait le vide, dès là que la cause active du mouvement sera dif- 
férente, étant donné qu'il n'y aurait aucune résistance, de toute 
nécessité il se produira, même dans le vide, un mouvement dif- 
férent ; ainsi, lors même que le vide existerait, l'inégalité des mou- 
vements ne serait pas supprimée. 

» Supposons, en effet, que des corps inégaux, lorsqu'ils ne se meu- 
vent pas dans un milieu, mais dans le vide, ne possèdent pas, par 
eux-mêmes, la cause qui rend leurs mouvements inégaux. Lors- 
qu'un poids d'un talent et un poids d'une livre tomberont au tra- 
vers de l'air, pourquoi donc, alors, le poids d'un talent tombera - 
t-il plus vite ? C'est, [dans les deux cas], un seul et même air ; il 
doit servir de cause aux mêmes effets. 

» Il est maintenant évident que les poids des divers corps 
sont naturellement disposés, les uns mieux, les autres moins bien, 
à les porter vers le bas ; par là-même, ils déterminent la diffé- 
rence qui se rencontre entre les mouvements inégaux ; et celui qui 
est le plus puissant à porter vers le bas (|AâXXov xairtôoopov) est aussi 

celui qui divise le mieux le milieu Ce n'est pas parce qu'il 

sépare le mieux le milieu que le plus grand poids est plus puis- 
sant à porter en bas ; c'est parce qu'il est plus puissant à porter 
en bas qu'il sépare mieux 

» l'uis donc (pie les corps possèdent, par eux-mêmes, une force 
plus grande ou moindre pour porter en bas, alors même qu'ils 
se mouvront dans le vide, ils garderont évidemment en eux cette 
même différence ; celui qui est plus pesant parcourra un même 
espace vide en un temps moindre, et celui qui est de moindre 
poids en un temps plus considérable, non qu'ils rencontrent une 
résistance moindre ou plus grande, mais parce qu'ils sont plus ou 
moins puissants pour porter en bas, et cela dans le rapport de 
Leurs p >ids naturels. » 

Simplicius, peu disposé, en général, à suivre l'opinion du Gram- 
mairien, a reconnu, cependant, la valeur de cette réfutation de 



LA DYNAMIQUE DES BELLÈNES APRÈS ARISTOTE .'{<>.> 

l'argument d'Aristote ; après avoir rapporté les éloges qu'Alexan- 
dre d'Aphrodisias décerne à cet argument, ruineux pour la théorie 
de Leucippe, de Démocrite et d'Epicure, l'élève de Damascius 

poursuit en ces ternies ' : 

« A celui qui entend cela il serait, me semble-t-il, bien aisé de 
dire : Si, toutefois, c'est le poids (pomrç) qui est cause du mouvement 
des corps, et le plus grand poids qui t'ait le mouvement plus rapide, 
pourquoi les corps ne se mouvraient-ils pas dans le vide ? Qu'il y 
ait un milieu à diviser, et que cette division soit plus ou moins 
facile, il eu résulte que le mouvement devient plus rapide ou 
plus lent ; niais ce n'est pas là ce qui cause le poids ; le fait 
que le milieu est ou non facile à diviser ajoute quelque chose à 
la différence des poids naturels, étant donné que cette différence 
existe ; de même, en effet, que les autres qualités homogènes 
sont plus grandes en de plus grands corps, ainsi en doit-il être du 
poids ; d'une manière générale, c'est le poids qui est la cause de 
la division du milieu, bien plutôt que la division du milieu n'est la 
cause du poids, et cela aussi bien là où le milieu oppose une cer- 
taine résistance que là où il n'en oppose point. » 

En ces propos, nous reconnaissons très aisément l'écho des 
paroles de Pbilopon ; mais si nous n'avions pas entendu ces paro- 
les, il nous serait bien difficile de saisir exactement ce que Sini- 
plicius nous veut signifier ; ce commentateur qui, en général, 
rapporte si clairement et si exactement les théories qu'il a dessein 
de discuter, s'est borné ici à de brèves et obscures indications. 

Bien qu'il fasse une évidente allusion à l'enseignement de Pbi- 
lopon, Simplicius ne nomme pas cet auteur ; ii ne cite guère le 
Grammairien que pour le combattre. Il ne faudrait pas toutefois, 
en la circonstance présente, prende occasion du silence de Sim- 
plicius pour l'accuser d'injustice à l'égard de Jean d'Alexandrie. 
Cette théorie qu'il indique sommairement, ii était sans doute en 
droit de la considérer comme une façon de penser très ancienne, 
que Jean Pbilopon avait exactement et complètement exposée, 
mais dont il n'était pas l'inventeur. A côté des Péripatéticiens, au 
gré desquels des corps de masse (fïàpoç) différente tombent, 
dans l'air, avec des vitesses différentes par cela seul qu'ils divisent 
le milieu avec plus ou moins de facilité, il se trouvait, dès le 
second siècle avant Jésus-Christ, des mécaniciens pour soutenir 
que la diversité de ces chutes provient de ce qu'un poids-force (poirii) 

i. Simplicii In Aristotelis physicorum libros quattuor priores commentaria. 
Edidit Hermannus Diels. Berolini, MDCCCLXXXII, Lib. IV, cap. VIII, 
l'P- 679-680. 



BQ£> LA CoS.MoLiKJIK HKU.ÉNlnUE 

différent correspond à une niasse (^ipps) différente. La coexis- 
tence de ces deux doctrines nous est très clairement indiquée par 
PI] don de Byzance au quatrième livre de son traité de Génie mili- 
taire (BeXotcouxwv àovoç A) '. 

« Que l'on prenne, dit Philon, deux masses semblables par le 
genre [du corps qui les forme] et par la figure (ojo BaoY] quoi? :w 
yivî'. xal 7w oy^a-:'.), mais que l'une des deux soit égale à une 
mine et l'autre à deux mines ; qu'on laisse, de liaut, tomber ces 
deux masses ; je dis que la masse de deux mines tombera avec 
beaucoup plus de vitesse (Ttocpà -o\l> -zx/iov oi^ti^z-v.) . Le même 
raisonnement s'applique aux autres masses ($apwv), en sorte <;ue 
toujours, d'une manière analogue, la plus grande tombe plus vite 
que la plus petite ; soit parce que la plus grande masse (jâàpoç), 
selon le dire de certains physiciens, a plus de puissance (pâXXov 
où-rj-y.'.) pour fendre et diviser l'air; soit parce qu'à la plus grande 
masse correspond aussi un plus grand poids-force (-û aî^ov. 
^àpsj, xal poTTT, tîÀsuov), et qu'un accroissement plus considérable 
de la [vitesse de] chute résulte d'un poids plus grand {izy.zi-i-y. 
oà TTÂs'lw 007i7jV maÂAov à'jçE'.y 77,v xa-à xàOsTOv çdoû(ïv). » 

La théorie que Philon résume en ces dernières ligues est bien 
celle qu'enseignera Jean Philopon ; mais, moins osé que le Gram- 
mairien d'Alexandrie, le grand Mécanicien de Byzance ne choisit 
pas entre cette théorie et celle d'Aristote. Par ailleurs, encore, il 
se montre moins observateur des phénomènes que Jean le Chré- 
tien ; il annonce que, dans l'air, une masse de deux mines tom- 
bera beaucoup plus vite qu'une niasse d'une mine ; Philopon a 
reconnu qu'entre les vitesses de chute de ces deux corps, la diffé- 
rence serait presque insensible. 

i. Victor Phou, La Chirobalislc d'Héron d' Ale.randrie, ch. IV (Nqfiees ri 
extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et autres bibliothèque.s, 
t. XXVI, seconde partie, 1877, p. 98). — A la suite de la citation que nous 
allons rapporter, V. Prou écrit : 

« Pli i Ion appuie sa démonstration sur des exemples qu'il serait trop long 
d'exposer, niais qui sont contraires aux principes, 1rs mieux établis aujour- 
d'hui, de la Physique, Au fond, Philon sent d'instinct les phénomènes natu- 
rels. Mais il confond à chaque instant la vitesse d'un mouvement avec l'effet 
delà force vive. Dans la comparaison qu'il donne ci-dessus de la chute des 
corps, l'aï respecté la distinction entre, les deux faits, et restitué à chacun son 
rôle effectif. Chose remarquable, les connaissances de Philon se montrent 
habituellement exactes, à fa condition de rendre aux termes par lesquels il 

décrit des pbénomènep certains une précision qui, trop souvent, semlde 

impossible à sa plume. » La méthode suivie par V. Prou dans sa traduction 
nous paraît tout à l'ait fâcheuse. Certaines distinctions auxquelles nous som- 
mes habitués ae son) pas seulement étrangères au langage de Philon ; elles le 

sont aussi à sa pensée. Ep les introduisant dans ses raisonnements, on les 
rapproche des nùires, au moins en apparence; mais on les détourne entière- 
ment du sens que l'auteur entendait leur attribuer. 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS ARISTOTE 'M')l 

Si Pliiloii de Byzance csl demeuré indécis entre la théorie péripa- 
téticienne el celle que devait, un jour, développer Jean Philopon, 
Héron d'Alexandrie s'est nettement déclaré en faveur de cette 
dernière. Il nous le dit en l'une des Questions qui se trouvent au 
au second livre de ses Mécaniques ' : Voici cette question : 

« Question /. Pourquoi les grands poids tombent-ils à terre dans 
un temps moindre que les poids légers ? — Parce que, de même 
que le mouvement de ces corps est plus facile quand ils sont mus 
extérieurement par une; puissance plus grande, de même, s'ils 
sont sollicités intérieurement par une plus grande puissance, ils 
se meuvent plus aisément. Or la puissance et l'attraction, dans les 
phénomènes physiques, se communiquent en plus grande quantité 
aux poids lourds qu'aux poids légers. » 

Ainsi la réaction contre la Dynamique péripatéticienne avait 
déjà trouvé qui Ja poussât avant que le Grammairien d'Alexandrie 
s'en fit le chef. 

Contre Aristote, Jean Philopon soutient donc que l'on peut 
attribuer, aux graves tombant dans le vide, une vitesse finie, 
sans être tenu de leur attribuer à tous la môme vitesse ; cette 
proposition, il raisonne juste en l'affirmant ; si tous les corps tom- 
bent dans le vide suivant la même loi, c'est, selon le langage de 
la Mécanique moderne, que les poids des corps sont proportion- 
nels à leurs masses ; c'est là une vérité, mais une vérité contin- 
gente, que l'expérience seule peut nous enseigner. Lorsqu'il pré- 
tendait en faire une proposition nécessaire, que l'on ne pouvait plus 
nier dès qu'on admettait la possibilité de la chute des graves dans 
le vide, Aristote se trompait. 

Reste à voir si, eu réfutant cette erreur d' Aristote, Jean le 
Grammairien ne pousse pas trop loin la réaction. 

Tout d'abord, la ligure que l'on donne à un poids inilue-t-elle 
sur la vitesse avec laquelle ce poids tomberait dans le vide ? Très 
clairement et très justement, Philopon le nie - : « On s'informera 
peut-être des causes qui rendent différents les mouvements de 
corps qui n'ont pas même ligure ; on demandera pour quelle rai- 
son un corps sphérique tomberait plus vite qu'un corps plat, si h; 
mouvement s'accomplissait dans le vide. Nous répondrons : Il est 
vrai qu'il en est ainsi lorsque le mouvement s'accomplit au travers 

i. Les Mécaniques ou l'Elévateur de Héron d'Alexandrie publiées /;<>///■ la 
première fois sur la version arabe de Qostâ ibn Luqa et traduites en fran- 
eaiê /)"/• le Baron ('.aura de Vaux. Iv\ trait du Journal Asiatique. Paris, [Sg4j 
p. i/|.> du tirage à part. 

2. Jean Philopon, loc. cit.; éd. 1542, fol. 33, coll. c et d ; éd. 1 58 1 , p. 208, 
coll. a et b ; éd. grecque 1888, pp. 694-695. 



36S LA COSMOLOGIE HELLÉMQUË 

de milieux corporels ; entre des corps de même poids, celui qui 
est de figure large tombe plus lentement parce qu'une plus grande 
quantité d'air le supporte, et qu'un même poids divise plus diffi- 
cilement une quantité d'air plus grande. Mais si le mouvement 
s'accomplit dans le vide, la différence par laquelle il sera plus rapide 
ou plus lent proviendra uniquement de l'inégalité des poids ; la 
diversité des figures ne produira plus aucune différence ; pourvu 
qu'ils aient même poids, un corps sphérique et un corps large 
tomberont dans le même temps ; il n'y a plus rien, en effet, qui 
résiste moins ou davantage ; c'est le poids naturel (o'jo-lxtq poTrrç} 
qui, seul, agit en ce mouvement ; puis donc que le poids naturel 
est égal et semblable, et qu'il n'existe rien qui résiste plus ou 
moins, il est nécessaire que le mouvement soit égal et semblable.» 

Ces considérations semblent appeler un corollaire : Dix pierres 
identiques, séparées l'une de l'autre, tombent, dans le vide, avec 
la même vitesse. Les réunir et les rassembler, c'est seulement 
modifier la figure de leur ensemble sans en changer le poids. Une 
pierre de même nature que chacune des dix premières, mais 
dix fois plus grosse que chacune d'elles, doit tomber, dans le 
vide, avec la même vitesse que chacune des dix petites pierres. 
Si donc des corps formés de substances différentes et dont, par 
conséquent, les poids spécifiques sont différents, pourraient fort 
bien tomber, dans le vide, avec des vitesses différentes, il ne peut 
plus en être de même pour des corps formés de la même sub- 
stance ; quelque divers que soient leurs volumes et, partant, leurs 
poids, ils doivent tous tomber dans le vide suivant la même loi. 

Giambattista Benedetti et Galilée développeront un jour ce rai- 
sonnement ; ils en tireront même des conclusions qu'il ne justifie 
pas. On s'attendrait à le rencontrer dans les commentaires de Phi- 
lopon. Mais le Grammairien ne le donne pas et ne le tiendrait pas 
comme concluant ; en effet, il parait nier la proposition qui y est 
reçue comme axiome ; lorsqu'on réunit plusieurs corps pour en 
former un corps unique, il parait ne pas croire que le poids de ce 
dernier soit égal à la somme des poids des premiers. 

« Si vous réunissez ensemble, dit-il ', deux poids (jâàpoç) d'une 
livre, le produit de leur réunion sera plus pesant que les deux 
poids [séparés l'un de l'autre] ; il n'en résultera pas seulement, en 
effet, un poids de deux livres, mais un poids plus considérable. 

i. Joannis I'hiloponi /// Aristotelis physicorum librum tertium commentaria, 
cap. V. Ed. i. r >42, fol. 72, col. c (Le traducteur a ajouté tout un développe- 
ment étranger au texte <le Philopoa); éd. i58i, p. 127, col. h ; éd. grecque de 
1887, F- 4 2 o. 



LA DYNAJliyl'E DES BELLENES APRES ARISTOTE 36$ 

De môme, si vous divisez un volume <|iii pèse deux livres en deux 
pai-ties égales, chacune des deux parties n'aura pas un poids d'une 
livre, mais un poids moindre. 

» Lors donc qu'on réunit ensemble des choses semblables, elles 
deviennent plus puissantes; elles s'affaiblissent si on les sépare. 
Ainsi en est-il pour les mouvements. Plus un poids est ramassé, 
plus vite il se meut. Cinq pierres quelconques, distinctes les unes 
des autres, même si on les juxtapose, ne feront pas ainsi un mou- 
vement plus rapide qu'une d'entre elles; si on les ramasse, au 
contraire, et les réunit en une seule, celle-ci se mouvra beaucoup 
plus vite. Il en est de même des corps légers. » 

Il convient toutefois d'être prudent dans l'interprétation de ce 
texte. 

Il se trouve dans la discusion du problème de l'infini, dans une 
partie, donc, où il n'est aucunement question de mouvement dans 
le vide. Si Philopon restreint son affirmation au mouvement dans 
un milieu plein, elle exprime une grande vérité, que Giambattista 
Benedetti et même Galilée, dans ses premières œuvres, auront le 
tort de méconnaître. L'aurait-il maintenue même pour le mouve- 
ment dans le vide? C'eût été rejeter la notion de poids spécifique 
qui, certainement, était, de son temps, tout à fait familière à la 
Science grecque, et que définissaient nettement de petits traités 
élémentaires, comme le Livre des poids attribué à Euclide. Rien 
ne nous autorise à prêter à Jean le Grammairien une telle mécon- 
naissance de la vérité, alors que nous l'avons vu jusqu'ici, alors 
que nous le verrons encore juger d'une manière si perspicace des 
questions de Mécanique. 

En soutenant, toutefois, cette opinion erronée, il n'eut fait que 
suivre l'exemple d'un mécanicien célèbre, de Héron d'Alexandrie. 
Voici, en effet, en quels termes formels s'exprime celui-ci, dans une 
des questions qui figurent au second livre de ses Mécaniques ' : 

« Question 5. Pourquoi le même poids, lorsqu'il est plat, tombe- 
t-il à terre plus lentement que lorsqu'il est sphérique ? — Ce n'est 
pas, comme plusieurs le pensent, parce que le corps étendu 
oppose, par sa surface, une plus grande résistance à l'air, au lieu 
que le corps sphérique, ayant toutes ses parties rentrées les unes 
dans les autres, n'oppose à l'air qu'une faible résistance ; c'est 
parce que le poids qui tombe à plat est composé de parties nom- 
breuses dont chacune reçoit de la puissance en proportion de son 



i. Les Mécaniques ou V Élévateur de Hkron d'Alexandrie ; trait. Carra de 
Vaux, p. i46 du tirage à part. 

DUHEM 24 



3^0 LA COSMOLOGIE HELLÉiNIQUE 

étendue ; donc, dans le mouvement de ce corps, chacune de ses 
parties possède une part de la puissance qui le meut, correspon- 
dant à son propre poids, et il n'est pas soumis tout entier à une 
puissance unique. » 

Si cette opinion était exacte, ce n'est pas seulement dans l'air 
qu dans un milieu résistant, c'est aussi dans le vide qu'une sphère 
tomberait plus vite qu'un disque plat de même matière et de même 
masse. 

Tel est le corollaire erroné auquel Héron se trouvait conduit par 
l'emploi de cet axiome ' : « Lorsqu'on réunit des choses de même 
espèce, la puissance en est augmentée ; elle est affaiblie lorsqu'on 
les sépare. — Suviovra ^b/xk ot/.os'.or, Suvap.ix(OTepa ytvsTat, 8tatpoù(Jieva 
Se àaOsvéarepa. » 

Cet axiome était un des principes favoris du Néo-platonisme. 
Plotin le formule expressément : « Plus une forme, dit-il 8 , va 
se diffusant au sein de la matière, plus elle devient faible en 
comparaison de celle qui demeure dans l'unité. En effet, toute 
chose qui se dilate éprouve, en elle-même, une atténuation — Kal 
vào ocra) lov £»-? tvjv 'jXt,v s/Ti-aTa'., totw àa-Qevéa-Tepov tou èv évi [aévov- 
toç, 'AoîoraTat, vàp eauuoû 7rav Suaràpievov ». Et l'auteur affirme que 
cette proposition s'applique aux choses les plus diverses, telles que 
la force, la chaleur etc. 

Proclus répète l'enseignement de Plotin : 

« Toute puissance, dit-il 3 , lorsqu'elle est plus complètement 
réunie, a, par là-même, plus d'infinitude qu'elle n'en a lorsqu'elle 
est subdivisée. — flàc-a 8uva|juç, IvuctoTépa ous-a, t^ç ïr)or)ôuvQ|AévYiç 
àîtetipoTepa. — Si le premier degré d'infinitude, en effet, appar- 
tient à ce qui est plus voisin de l'Un, celle-là, parmi les puissan- 
ces, qui est, de plus près, apparentée à l'Un sera infinie à un j>lus 
haut degré que celle qui en est plus lointaine ; or, en se subdivi- 
sant, une puissance perd sa conformité avec l'Un (to IvoetSéç) ; et 
c'est en demeurant dans cette conformité, en restant cohérente 
par l'absence de tout partage, qu'elle surpassait en force les autres 
puissances. 

» Même au sein des choses qui ont des parties, les puissances, 
lorsqu'on les rassemble, prennent plus d'union [et plus de force] ; 
lorsqu'on les disjoint, au contraire, elles se disséminent et s'affai- 

i. Jean Philopon, loc, cit., p. 420 do L'édition grecque île 1887. 

2. I'lotini Enneadis Y œ lib. V1H, cap. I; éd. Firmin Didot, Parisiis, 
Ml «.CCI, Y, p. .''./,(,. 

o. Procli SucCESSORiS Platonici ïnstitutio theologica. Kdidit Fridericus 
Creuzer. Francofurti ad Mœnum .MDC.WII, XCV, p. il\i ; Parisiis, MDCCCLV, 
XCV, p. LXXXI. 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS Altisn.il. M \ 

Missent — Kal y*P ^ v ~°'-" fAepwrotç ai Suvà^etç o-uvayou-evai ;jiv 
sviÇovTat, LuepiÇéuevai 8è TcoXXa'rcXaffiàÇovTat xai ajjLUàpoûvTat. » 

Cette proposition, assurément, entraîne le corollaire (prononçai I 
Héron d'Alexandrie : Un corps perd de son poids si on l'aplati! ci 
Le distend afin d'en éloigner les diverses parties les unes des 
antres. 

Ce corollaire, Philopon a eu soin de le déclarer faux lorsqu'il a 
traité du mouvement dans Le vide. Mais, par inadvertance peut- 
être, il en a formulé un autre, qui est presque semblable à celui- 
là, à un moment où il se proposait d'appuyer d'exemples le prin- 
cipe que nous venons d'énoncer, et non de raisonner sur la Dyna- 
mique. 11 n'est pas défendu de croire qu'il se fût corrigé s'il eût 
songé, en cette circonstance, à faire appel à ses connaissances de 
Mécanique. 



III 

LE MOUVEMENT DES PROJECTILES. — LA TBÉORIE d'aRISTOTE 

Parmi les arguments qu'Aristote a dressés contre la possibilité 
du mouvement dans le vide, il en est un que nous avons passé 
sous silence, et c'est le suivant ' : 

« Si les projectiles se meuvent alors que ce qui les a lancés 
n'est plus en contact avec eux, c'est par la réaction du mouvement 
tourbillonnaire, comme le disent quelques-uns, ou bien parce que 
l'air violemment ébranlé leur imprime une vitesse plus rapide que 
le mouvement par lequel le projectile est porté vers son lieu pro- 
pre. Mais, dans le vide, rien de tout cela ne peut arriver. — 'Et', 
vjv u.êv x'.vÙTai toc p'.-TO'jusva tqG tooravTOç o'jy àicropivou , v) o',' àvT'.- 

TOOWTOWt.V. ÛffTCSO eVMH EGOTIV, 7) Blà TO CdQeÏV TOV (iWQéyTa y.Î0X Oa.TTfO 

y.Ïst^vj -? t ; Toû tocrôévTOÇ epopâj, f\y »épeTai zl; ~r; owçîov tÔtov. Ev os 
:w xev<j) o'jokv to'jtcov ïvoéyz-y.'. •j-y.zyz'.v. » 

La théorie d'où cet argument tire sa force est une des plus 
étranges du Péripatétisme ; mais elle est, en même temps, une 
de celles qui découlent le plus logiquement des principes de cette 
philosophie. 

Aucun corps inanimé ne peut être en mouvement s'il n'est sou- 
mis à l'action d'un moteur qui soit distinct de lui et extérieur à 
lui; il faut que ce moteur, pendant toute la durée du mouve- 



i. Aristote, Physique, livre, IV, ch. VIII (Ahistoteus Opéra, éd. Didot, 
t. II, p. 2g5 ; éd. Bekker, vol. I, p. 2il\, col. a). 



372 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

ment, lui soit constamment appliqué, soit sans cesse en contact 
avec lui. Cet axiome est l'un des plus essentiels de toute la doc- 
trine d'Aristote ; c'est lui qui porte toute la théorie des mouve- 
ments célestes ; c'est lui qui conduit le Stagirite à la connaissance 
des premiers moteurs immobiles, c'est-à-dire des seuls dieux qu'il 
adore. 

Or, à qui se réclame d'un semblable axiome, le mouvement 
de la flèche, après qu'elle a quitté la corde de l'arc, apparaît 
comme un phénomène qu'il est malaisé d'expliquer. 

A cette flèche en mouvement, il faut adjoindre un moteur qui 
soit distinct d'elle-même et qui, toutefois, pendant toute la durée 
du mouvement, soit contigu avec elle. Ce moteur ne peut pas être 
une certaine impulsion, une certaine énergie, une certaine pro- 
priété conférée à la flèche par l'arc qui l'a lancée, car le moteur 
serait alors intrinsèque à la chose mue. Que peut être ce moteur, 
sinon l'air qui environne la flèche? 

L'air est donc ' l'instrument nécessaire de tout mouvement vio- 
lent d'un projectile, en quelque sens que ce mouvement soit dirigé, 
que le mobile ait été lancé vers le haut ou vers le bas ; l'action 
de l'air est également apte à jouer le rôle de pesanteur ou de 
légèreté ; l'air est moteur léger lorsqu'il s'agit de produire un 
mouvement vers le haut, lorsque la force projetante l'a ébranlé 
et a commencé à le mouvoir dans cette direction ; il est moteur 
lourd lorsqu'il faut déterminer un mouvement de descente ; à l'un 
comme à l'autre mouvement, il fournit la puissance communiquée 
qui lui est nécessaire. « LTpoç àu^o-ïspa oe ûa-Ttep opyyytù yp-^a'. tco 
àépi • Ttécpuxe vàp oùtoç xai xoucpoç elvai xal (âapiiç. Ty,v p.èv oùv avco 
tco'.tÏcs!. œopàv /j xoûooç, o~av wa-Qr, xal Xàêr, Tr/ivàpv7jv à-ruo ttjç 0'jvàjj.ôco.;, 
Trjv ot xà-ïo) TcàÀ'.v y, fia.pùç' «Sa-Tcsp vàp svaoàd/aira TtapaSiStutnv éxaTépw. » 

C'est donc l'air, ébranlé par le moteur initial, qui maintient le 
mouvement du projectile, qui lui communique plus de vitesse dans 
le sens où le moteur l'a lancé que la pesanteur ne lui en commu- 
nique pour rejoindre le sol. Mais cet air même, quel moteur le 
maintient en mouvement ? La difficulté n'est point résolue ; elle 
n'est que déplacée. 11 faudra accorder à l'air ce qu'on a refusé à la 
flèche, la propriété de demeurer en mouvement après que le pre- 
mier moteur est revenu au repos ; il faudra admettre que cet 
air, une fois agité, peut, pendant un certain temps, non seule- 
ment demeurer son propre moteur, mais encore servir de moteur 
au projectile. 

i. Aristote, 1)1- Cœlo lil>. III, cap. H (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 4'5j éd. Bekker, vol. I, j>. 3oi, col. b). 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS ARISTOTE .T7!{ 

Semblable illogisme n'a point arrêté Aristote ' : « Il faut do 
toute nécessité reconnaître, dit-il, que le premier moteur confère 
la puissance de mouvoir soit à l'air, soità L'eau, soit à quelqu'une 
de ces substances qui sont aptes, par nature, à être, à la fois, 
moteur et chose mue. — 'AvaYXY) Syj toJto jjlsv Xéystv, ôVt to tcôûtov 
x'.v^o-av tcoisI olôv ts xtveïv, r, tov oespa toioutov y, to uBajp rç ti aXXo 
toioutov Ô 7céouxs xivsw xal xivel?6ai. » 

Ainsi un corps solide, dès l'instant qu'il cesse d'être mû, cesse 
de se mouvoir lui-même et de mouvoir les antres corps ; il n'en est 
pas de même si le corps ébranlé est l'air on quelque autre fluide. 
« Il ne cesse pas * d'être moteur dès là qu'il ce. se d'être chose 
mue ; au moment on le premier moteur cesse de le mouvoir, il 
cesse d'être chose mue, mais il continue à être moteur, et c'est 
pourquoi il ment le corps étranger auquel il adhère. — 'AXX' oOy 
Sua iraùexai xivoûv xal xivotiuevov, àXXà xivouaevov uèv a;j.a, oxav o 
x'.vcôv TOXuo"ir|Taii x'.vcôv, x'.voJv os rut. èartv. A'.o xal xivetTai ti àXXou 

ÈvÔjJLSVOV. » 

Le mouvement de l'air et du projectile ne dure pas sans cesse ; 
il prend fin en trois temps qu' Aristote définit ainsi :! : 

L'air cesse d'abord de mouvoir le corps auquel il est contigu, 
et cela a lieu « lorsque sa puissance pour mouvoir devient trop 
faible à l'égard de ce corps contigu (otav IXaTTiov r\ osivafnç toû x».veïv 

SVyévYiTai T(ô î7(j)[J.£Vm) ». 

L'air cesse ensuite de mettre en mouvement l'air qui se trouve 
devant lui, bien qu'il soit lui-même en mouvement ; cela arrive 
« lorsque l'air précédemment ébranlé ne le fait plus moteur, mais 
seulement chose mue (orav [/.Yjxé'U -oi^ar, to icpoTepov xtvoûv, àXXà 
xtvoûixevov jxévov). » 

Enfin, cet air cesse nécessairement de jouer ces deux rôles, le 
rôle de chose mue aussi bien que le rôle de moteur, et tout mou- 
vement prend fin : « Taûra 8' àyâyxT) àaa raxusa-Qai, to [xsv x'.voùv to 
oà xivoûixevov, xal rÀjV oXtjv xtvyio'iv ». 

Qu'est-ce que cette àvTtTcepiarao-iç qu' Aristote, au quatrième livre 
de sa Physique, a mentionné au nombre des explications possibles 
du mouvement des projectiles ? Simplicius va nous en donner la 
définition précise. 

« Il y a àvTMrepwrartç, nous dit ce commentateur \ lorsqu'entre 

i. Ahistote, Physique, livre VIII, ch. X (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, 
p. 365; éd. Bekker, vol. I, p. 267, col. a). 

2. Ahistote, loc. cit. 

3. Aristote, foc. cit. 

4. Simplicii //; Aristotelis physicorum libros quattuor posteriores commenta- 
ria. Edidit HermannusDiels. Berolini, MDCCGXGV. Lib. VIII, r.-ip. .X. p. i35o. 



374 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

des corps qui se poussent et se chassent l'un l'autre, il y a échange 
de lieux. Le corps qui en chasse un autre demeure au lieu du 
corps qu'il a chassé ; celui-ci, à son tour, chasse le corps qui lui 
est contig'u ; cela se répète autant de fois qu'il y a de corps, jus- 
qu'à ce que le dernier d'entre eux se trouve au lieu du corps qui 
a été le premier à chasser les autres ». 

Cette àvTwreptffrao-iç, c'est donc le mouvement tourhillonnaire tel 
que Platon le décrivait au Tintée-, tel que Descartes l'introduira 
dans toute sa Physique. Le projectile chasse l'air qui se trouve 
immédiatement -devant lui ; cette masse d'air en chasse une autre, 
et il en est ainsi jusqu'à ce que la poussée atteigne les parties du 
fluide qui viennent remplir, en arrière du projectile, l'espace 
délaissé par celui-ci. 

Ce mouvement tourhillonnaire, Aristote ne le croit pas capable 
d'expliquer la marche du projectile \ L'àvtUepÛJtttiTt^, en effet, 
exige que chacun des corps pris dans le tourbillon soit à la fois 
moteur à l'égard de celui qui se trouve devant lui et chose mue à 
l'égard de celui qui est derrière ; un tel mouvement ne peut s'en- 
tenir lui-même ; tout le cycle de corps doit demeurer en repos : 
« r H S' ocvtwceôiâ-totinç apia itàvîa. juveïéfQatt. Tzoïtl xal xivs'.v, wtfts xal 
Tiausa-'iai,. » 

Il reste donc que la seule cause qui puisse entretenir la course du 
projectile, c'est le mouvement qui, de proche en proche, à partir 
de la machine balistique, se propage d'une couche d'air à une 
autre. C'est par une telle transmission de mouvement qu'au début 
de son Acoustique (Ilepl àxousrtôv), Aristote explique fort justement 
la propagation du son. En même temps qu'elle se transmet dans 
l'air, l'onde que l'appareil projetant a engendrée entraine le pro- 
jectile auquel l'air est adhérent. 

Telle est, au sujet du mouvement des projectiles, l'étrange 
théorie d'Aristote. 

IV 

LE MOUVEMENT DES PROJECTILES. — LA THÉORIE DAIUSTOTE 
ET L'ÉCOLE PÉRIPATÉTICIENNE 

Cette théorie, qui nous paraît un défi au bon sens, a sans 
doute été acceptée sans contestation par tout le Péripatétisnie. De 
cette adhésion unanime, nous pouvons citer maint témoignage. 

i. A.R18T0TB, Physique, livre VIII, ch. X (Ahisîôtelib Opéra, éd. Didot, t. N, 
p. 3G0 : éd, Brkker, vol. I, p. 267,00!. a). 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS ARISTOTE 375 

Voici, d'abord, celui des Questions mécaniques. 
Les Questions mécaniques sont-elles d'Aristote ? 

Sur l'ordre de Sylla, le philosophe Audronicus de Rhodes dressa 
la liste de tous les ouvrages que l'on attribuait, de son temps, à 
Aristote et à Théophraste. La liste des œuvres d'Aristote, dressée 
pat Audronicus, nous a été conservée par divers auteurs *, par 
Diogène de Laërte, par Hesychius. Une autre liste, dressée par 
un philosophe du nom de Ptolémée, nous est parvenue, traduite 
en Arabe et accompagnée du nom par lequel les Arabes désignaient 
chacun des ouvrages énumérés. La liste de Diogène de Laërte 
mentionne ~ : Un livre des Questions mécaniques (M-/-,ycmxù)v iupo- 
ê/vTjijiàTcov a'). Celle d'IIesychius porte 3 : Mriyav.xôv a'. Celle du 
philosophe Plutarque indique 4 des Questions relatives à l'art et 
ajoute que les Arabes les nommaient Michabrblimatam. Il est donc 
très certain qu'Andronicus de Rhodes et Ptolémée mettaient au 
compte d'Aristote l'ouvrage qui nous est parvenu sous le titre 
de Mr,yav//.à ■rcpoëX'rçuaTa. 

Est-ce une preuve suffisante d'authenticité ? Beaucoup d'érudits 
le contestent et regardent les Questions mécaniques comme apo- 
cryphes. Nous n'avons pas la prétention de trancher ici le débat, 
de déclarer si ces questions sont ou ne sont pas d'Aristote. Il nous 
suffira d'observer, ce qui n'est pas douteux, qu'elles sont constam- 
ment inspirées par les doctrines que le Stagirite professait en 
Dynamique, et qu'elles ont vu le jour, au plus tard, au second 
siècle avant notre ère. 

Or ce très ancien document de la Mécanique péripatéticienne 
tient, au sujet du mouvement des projectiles, un langage analogue 
à celui d'Aristote, mais plus étrange encore. Le projectile ébranle, 
à chaque instant, l'air qui l'entoure, et l'air ébranlé, à son tour, 
pousse le projectile ; c'est par ce continuel échange d'impulsions 
mutuelles que le projectile ne tombe pas aussitôt qu'il n'est plus 
au contact de la machine balistique. 

« Pourquoi, dit la trente-quatrième question 5 , une chose ne se 
meut-elle pas du mouvement qui est le sien », c'est-à-dire du 
mouvement que lui donnerait sa gravité ou sa légèreté naturelle, 
« lorsque ce qui l'a lancée ne l'accompagne plus mais, au con- 

r. Aristotelis Opéra. Edidil Academia Régie Borussica. Vol. V. Aristotelis 
qui ferebantur librorum fragmenta collegit Valentinus Rose. 

2. Sous le n° ia3. 

3. Sous le n° 1 i/|. 
l\. Sous le no 18. 

5. Aristote, Questions mécaniques, 34 [33] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. IV, p. y3 ; éd. Bekker, vol. II, p. 85S, col. a). 



376 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

traire, la laisse aller ? N'est-ce pas évidemment que le premier 
moteur a fait en sorte qu'une chose en pousse une autre et que 
celle-ci, à son tour, pousse la première ? — At.à u cpépsxoâ -n. où r/jv 
a'JTO'J oopkv u.7j àxoÀo'jOo'JVTO; toÙ w^o'jvto^ à).Xà70Ù àcssvro; ; r, Zr^wôxK 
£-oîrj(T£ "zoioîjxov to irptoirov, a)ç Oâ-spov wOslv, xal xo'j-ïo stsoov ; Cela 
s'arrête quand la première des deux choses qui poussent n'est plus 
assez puissante pour faire que le projectile pousse à son tour, et 
lorsque le poids du projectile entraîne celui-ci mieux que ne le fait 
la puissance de ce qui le pousse en avant. — Haue-rai os, ôrav [xrjxsT'. 
ouvrai tco'-s^v tÔ 7ipio f ;)oûv xô c2spôu.£vov, cot-î wQeïv, xal ô'xav xo to'J 
sspouivo'j (âàpoç oétc'/-, ij.àA),ov, -r/jç £'.; 'à irpoQev ôuvàjjicoj; toÛ coOoùv- 
~o;. )) 

Si nous doutions que cette chose mise en branle par le projec- 
tile, et qui le pousse à son tour, ne fût l'air, il nous suffirait de lire 
la question suivante, où il est dit ' : « qu'un projectile est porté 
d'autant plus loin qu'il a mis l'air en mouvement sur une plus 
grande profondeur ("H ôri too-oùtov ©épeTou to cpspopisvov, og-ov av 
àépa xivniffip elç (3à0oç ;) » 

L'auteur des Questions mécaniques semble inquiet de cette affir- 
mation d'Aristote : L'air garde la force de mouvoir, alors même 
qu'il a cessé d'être mû. Et en effet, cette affirmation contredit aux 
principes mêmes sur lesquels se fonde la théorie du mouvement 
des projectiles. Il pense avoir trouvé le moyen d'éviter cet illo- 
gisme ; le projectile pousse l'air qui se trouve devant lui; cet air 
ébranlé vient, à son tour, à l'arrière du projectile pour le pousser 
en avant ; chacun des deux corps en mouvement, air et projectile, 
trouve ainsi dans l'autre, conformément aux principes de la Dyna- 
mique péripatéticienne, un moteur qui lui est extérieur eteontigu. 

Cette hypothèse est bien celle de Yy.v-'.-tpi'j-y.'j'.;, qu'Aristote 
déclarait incapable d'assurer le mouvement du projectile. Le fait 
que les Questions mécaniques proposent précisément l'explication 
que le Stagirite repoussait dans sa Physique est une des meil- 
leures raisons que l'on puisse invoquer contre l'authenticité de ces 
Questions. 

Les Péripatéticiens fidèles à renseignement du Maître s'accor- 
dent avec lui pour condamner ce recours au mouvement tourbil- 
Lonnaire. Ainsi en est-il d'Alexandre d'Aphrodisias, dont Sinipli- 
cius nous rapporte les propos 2 . « Après avoir dit que la doctrine 

i. Aristote, Questions mécaniques, 35 [34] (Ahistotelis Opéra, cil. Didot, 
i. IV, p. 7 3; éd. I5<'kkd-, vol. II, p. 858, col. a). 

:>.. Simpliuii /// Aristotelis physicorum libros quattuor posteriores commen- 
taria. Edidit Hermannus Diels, Berolini, MDGGCXCIV ; lib. VIII, cap. X, 
p. i35i. 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES APRÈS ARISTOTE ^77 

selon Laquelle le mouvemenl des projectiles provient de PàvTMte- 

ptarao-iç esl celle de Platon, Alexandre émet L'opinioD que L'àv- 

T'.7tsp'laTaT'-; n'est pas la cause du mouvement même, qu'elle en est 
seulement une perturbation et une inégalité. — 'Erai&ri 8è ô Aaé;- 
avSpoç to'j H).7.to)vjç: oo;av eïvaî oyiai r^v xarà avTMtepîoTaa-iv vtveOat t/,v 

Ttôv pwc to uuiv<ov xlvr,<n.v, ou uiv?oi o'joà auTYjç T7jv avTWtepîorowtv 

at/ûav xivvîffSto? vouiÇei, aXXà ttjv àv(ou.aXîav xai avwénrjTa. » 

Alexandre interprète, avec autant de fidélité que de précision, la 
théorie d'Aristote. Selon cette théorie l , l'air « ne prend pas seu- 
lement, à l'instrument projetant, le principe et le commencement 
de ces deux choses qu'expriment les mots : être mû et : mouvoir. Il 
tient également de cet instrument une puissance telle que, mû de 
lui-même, il ait le pouvoir de mouvoir, parce que, d'une certaine 
manière et pour peu de temps, il est devenu automobile. — 'Qçt/jv 
*?'/^ v f"^ v xa ''"° svSoTtfxov xai toû xtvstcQat 'jtzo toù pwrroùvroç eDoricoévai 
woTtep xai toj xiveïv, èo-vyjxÉvat uivroiTcap' sxeîvou 3tivau.iv TOtaÛT/jv, foç 
sç auTOÛ xivoiiu.evov xivetv SùvacQai, tooitov Ttvà yivoa.evov itpôç oXivov 
aÙTOxtvYiTov ». L'air « possède une puissance propre qu'il a emprun- 
tée au moteur — Oixetav Suvaiuv l?-/z\ roxpà toù xtvïjcravroç ajT7,v 
Xaêov. » 

Cette qualité motrice communiquée à l'air par le moteur primi- 
tif, cette puissance propre (olxeta Suvapuç), Alexandre la compare 
à celle que le feu communique à l'eau ; après, en effet, quelle a 
été éloignée du feu, l'eau demeure chaude pendant un certain 
temps et, en outre, elle est capable d'échauffer les corps que l'on 
y plonge. 

Au sujet du mouvement des projectiles, Thémistius - suit si 
exactement la trace d'Alexandre qu'il va souvent jusqu'à repro- 
duire presque textuellement les expressions de ce dernier. 

Pas plus qu'Alexandre, Thémistius ne veut expliquer la marche 
des projectiles au moyen du mouvement tourbillonnaire. « L'àvrtrce- 
pwrao-iç se produit nécessairement, dit-il, par l'effet du mouvement 
des projectiles, car l'air s'y trouve déplacé d'une face à la face 

opposée ; mais ce n'est pas par là que le mouvement a lieu 

L'àvTMtepwraertç est un simple échange de positions, un simple 
déplacement en forme de ronde (u.eTa^wpirçfftç) ; mais elle n'a rien 
qui soit capable d'exercer des forces ni de déterminer un mouve- 
ment — Aoa<mxov 8è oùSèv oûre xtv/jTtxov v\ avrutepîoTaçriç evei. » 

Si l'air meut le projectile, c'est par une puissance motrice qui 

i. Simpligius, /oc. cil. p. 1 3/| 7 . 

2. Themisth In Aristotelis pht/sica paraphrasis. Edidit Henricus Schenkl, 
Berolini, MCM; lil>. VIII, cap. X, [>[>. 234-235. 



378 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

lui est propre, une olxeîa Suvajuç, encore que cette puissance n'y 
réside que pour peu de temps. De cette puissance, Thémistius 
s'attache à préciser la définition en éloignant toute notion erronée 
qui chercherait à s'y introduire. 

Une comparaison était, sans doute, courante dans les écoles ; 
Sirnplicius nous l'a conservée ' ; cette puissance motrice donnée à 
l'air par l'instrument balistique, cette xWjtixTj Biivajnç oiooj/ivr,, on 
la comparait à l'aimantation que la pierre magnétique communi- 
que à distance au fer, à l'électrisation que l'ambre développe à 
distance sur le fétu de paille, car cette aimantation, cette électri- 
sation meuvent le fer ou le fétu vers la pierre ou l'ambre. 

Thémistius rejette ces assimilations 9 qui lui paraissent inexac- 
tes ; la qualité motrice que le fer reçoit lorsqu'il est en présence 
d'un aimant ne lui appartient pas en propre ; ce n'est point une 
olxeia Sûvajjuç ; il la perd lorsqu'on éloigne l'aimant ; on ne savait 
pas alors, en effet, que le fer peut demeurer aimanté en l'absence 
de la pierre qui lui a donné son aimantation. 

Pour faire comprendre ce qu'est cette puissance, Thémistius 
reprend la comparaison imaginée par Alexandre d'Aphrodisias : 
« L'air qui se trouve auprès [de la machine balistique] est-il seule- 
ment mis en mouvement ? Ne prend-il pas aussi la puissance de 
mouvoir ? Et, certes, une puissance qui ne soit pas semblable à la 
qualité que le fer acquiert auprès de la pierre d'aimant, mais une 
puissance qui soit rendue comme sa chose propre, qui soit faite 
bien à lui ? De môme, je pense, le corps embrasé n'est pas seu- 
lement échauffé par le feu. Ne lui prend-il pas, en outre, le pou- 
voir d'échauffer à son tour, et ce pouvoir, ne le donne-t-il pas sans 
cesse ? — "H ou [xovov XtVÊÏTlu 6 Tth\tflw à/jp, àXXà xal ouvajji.iv îoû" 
xtveïv Aajjtêàvei ; xal tauT/jv §7) où/^ oïav ta ftapot Tt\ç X»16ou crt.orjpt.ov, 
aA/V (ocrTx o'.xî'lav Tcot/^cra'. xal éautoû, aicWcep olixai xal urcô toù «Uâèç tô 
Ttuptvov o'j Ôepjjuuvstat, jji6vqv, aXXa xal où vaut, iv olxtiav toù SepiAûâveiV 
Xapëâvei xal -aû-r^v ael BîSwcKy ; » 

Sirnplicius rapporte la condamnation prononcée par Alexandre 
contre la théorie qui explique le mouvement des projectiles par 
ràm7repw"»a<ri$ ; mais avant de la rapporter, il en atténue l'effet, il 
ouvre une échappatoire : « L'àvtt.fteplo-tao'iç, dit-il a , n'est qu'un 
échange de lieux entre les corps ; partant, elle ne contribue en rien 
au mouvement du projectile, à moins de supposer, comme le dit 
Aristote lui-même, que les corps qui meuvent rendent aussi 

i. Simplicius, loc. cit., p. I.'î/jG. 

■?.. Thémistius, loc. cit. 

'.'>. Simplicius, loc. cit., p. t35ï, 



LA DYNAMIQUE DES BËÏAÊJES iPHÊS àRISTOTE 379 

les corps qu'ils mettent en mouvement capables de mouvoir à 
leur tour (tôt xivoûvta x&l xwelvoiàts rtôieîv rà xtvoûjAéva). Alors, en 
effet, l'air qui vient occuper le lieu <lu projectile, met en mouve- 
: n i > 1 1 1 ce même projectile et, en même temps, l'ait qu'il meuve ce 
qui se trouve devant lui. Il n'est donc pas possible de dissiper les 
doutes qui ont été élevés an sujet du projectile à moins de suppo- 
ser qu'un corps mis en mouvement prend, à son tour, au corps qui 
l'a mû, une puissance motrice (to x».vou[Aèvov /.al x'.v^tv/y.v Sûvajuv 
Xaaêàvs'.v tcatpèt toû XLVoÛVTOç). » 

Si Simplicius montre ici, en dépit de l'enseignement d'Alexan- 
dre, une telle indulgence à l'égard de l'hypothèse de l'àvtwteôl- 
TTacr-.ç, c'est qu'en une autre circonstance, dans son commentaire au 
quatrième livre de la Physique, il s'est ouvertement déclaré en 
faveur de cette hypothèse. « Lorsque le jet a lieu dans un milieu 
plein, disait-il en cet endroit ', le projectile est mû parce que l'air 
qui se trouve devant le projectile, chassé en avant par la pression 
(vj;j.r,) de la machine balistique, se meut de mouvement tourbil- 
lonnaire (tô ivtMtsptitf'ttfrOou) ; en efl'et, comme cet air est plus facile 
à mouvoir que le projectile, il est chassé en avant ; comprimé par 
la violence qu'il subit, il se retourne en tourbillon (àvtiïeepder'to'- 
asvo;) et pousse devant lui le projectile. Comme cela se reproduit 
continuellement, le mouvement du projectile persiste d'une 
manière continue jusqu'au moment, qui survient au bout de peu 
de temps, où la pression (pupi) de l'air mû de mouvement tour- 
billonnaire se trouve affaiblie au point que le mouvement naturel 
du projectile la surpasse en force ; alors le projectile tombe. » 

Après avoir montré que Platon, au Timée, parle de ce mouve- 
ment cyclique, de ce tourbillon qu'Aristote a nommé àv-r'.-sp-l- 
c-77.7',;, Simplicius reprend une seconde fois l'explication qu'il vient 
de donner, afin d'en mieux marquer tous les détails. « Si donc, 
dit-il -, le mouvement du projectile persiste d'une manière conti- 
nue, c'est parce que l'air, chassé, en même temps que le projectile, 
par la machine balistique, et mû violemment, chasse devant lui ce 
projectile ; comme il est plus facile à mouvoir que le projectile, 
cet air, tant qu'il garde la puissance qu'il tient de la machine 
balistique, chasse devant lui le projectile, tandis qu'à son tour 
l'air qui se trouve derrière celui-là, comprimé par la violence du 
mouvement et chassé en même temps que celui-là, vient confluer 
sur le projectile. Il en est ainsi jusqu'au moment, qui survient au 

i. Simplicii In Avistotelis phyeicorum libros qtiattuov priores commentavia* 
Edidit Hermauous Diels. Berolini, MDCCCLXXXII. Lib. IV, cap. MM. p. 668. 

2. Simplicius, /oc. cit., p. 669. 



380 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

bout de peu de temps, où la puissance qui réside en cet air se 
trouve affaiblie au point que le mouvement naturel du projectile 
vers le bas la surpasse en force. 

» L'air se meut aisément; mais pour être mû et transporté, il a 
besoin d'un certain principe ; ce principe, il le prend dans l'im- 
pulsion violente du projectile (Seojjlsvoç àpyvi* tivoç Ttpoç -zh juvew-Qaï, 
T£ xal ospso-Gat, Taur/jv Xaëwv sv Tr, toù pvrcTojjtivou ^.z-zk (3taç occdéo-ei) ; 
comme il est, en quelque sorte, adhérent au projectile, la com- 
pression le fait affluer sur ce projectile ; par une action violente, 
il met en branle la marche en avant et l'impétuosité de ce projec- 
tile, alors même que la machine balistique ne lui est plus pré- 
sente ; il en est ainsi jusqu'au moment, qui survient au bout de 
peu de temps, où ce transport violent, produit par la compres- 
sion, s'affaiblit. 

» Ainsi s'explique le mouvement d'un projectile au sein d'un 
milieu plein. » 

Simplicius nous a livré toute sa pensée avec son habituelle 
clarté ; c'est la poussée de l'air en mouvement qui fait progresser 
le projectile ; mais c'est l'impulsion du projectile qui ébranle l'air. 
C'est bien la théorie de l'àvTtuspwracHç, telle que les Questions 
mécaniques l'avaient sommairement indiquée. 



LE MOUVEMENT DES PROJECTILES. LA THÉORIE DE JEAN PHIL0P0N 

Cette théorie de ràv-'.—pioraa-^, qui prend l'air comme cause du 
mouvement du projectile et le projectile comme cause du mouve- 
ment de l'air, Aristote et, après lui, Alexandre d'Aphrodisias et 
Théniistius ont compris qu'il était absurde de la regarder comme 
une explication. Mais l'explication à laquelle ils accordaient leur 
confiance est-elle moins absurde? N'est-il pas ridicule de cher- 
cher dans le mouvement, si pauvre d'énergie, qu'un choc commu- 
nique à l'air la puissance qui empêche un dard pesant de tomber 
et qui l'entraîne avec violence ? D'ailleurs, cette puissance par 
laquelle l'air demeure un certain temps en mouvement et reste 
capable de mouvoir d'autres corps après que le moteur qui l'a mis 
en branle a cessé d'agir, cette puissance par laquelle il est devenu, 
fût-ce pour peu de durée, automobile, ïtpoç ôXCyov aÙT0X'lv/]T0^, 
nVst-elle pas en contradiction avec le principe même de la Dyna- 
mique péripatéticienne ? L'air et Les autres fluides n'usurpent-ils 



LA DYNAMIQUE DES HELLÈNES Al'UKS ARISTOTE 38 1 

pas, par la propriété qu'on leur accord*', le privilège exclusif des 
êtres animés? 

Si Ton veut renoncer au principe selon Lequel le mouvement de 
tout corps inanimé requiert L'action, incessamment présente, d'un 
moteur étranger ; si L'od veut qu'un moteur puisse communiquer 
au mobile une certaine puissance motrice (xivTrjxuai 8ûva|uç) par 
laquelle il continuera, après L'arrêt ou L'éloignement du moteur, 
non seulement à, se mouvoir lui-même, mais encore à mouvoir 
d'autre corps, pourquoi réserver a L'air, à L'eau, aux autres tlui- 
des, l'aptitude à recevoir une telle puissance? Pourquoi refuser 
cette aptitude au projectile? Qu'on la lui accorde, et toute diffi- 
culté disparait. 

Cette proposition, que le sens commun semble dicter, il ne 
s'est pas trouvé dans l'Ecole péripatéticienne un seul homme, je 
ne dis pas pour l'admettre, mais simplement pour l'énoncer ; 
exemple bien étrange de l'aveuglement que l'esprit de secte peut 
produire ! 

S'il est peut-être possible d'excuser iVristote, Alexandre, Thé- 
mistius en supposant que la véritable doctrine ne leur avait jamais 
été présentée, que les illogïsines de leur théorie ne leur avaient 
pas été signalés, cette excuse n'est plus de mise à l'égard de Sim- 
plicius ; en effet, avant que celui-ci ne composât la rédaction de 
ses commentaires, la vérité avait été proclamée, et par un auteur 
qu'il connaissait bien, encore qu'il ne l'aimât guère ; nous vou- 
lons parler de Jean Philopon. 

Jean Philopon commence par soumettre la théorie de l'àvct- 
Tispwrao-'.s à une discussion longue et minutieuse ' dans laquelle il 
montre tout ce que cette théorie contient d'inadmissible ; puis il 
continue en ces termes : 

« Gela dit du raisonnement qui déclare que les corps mus de mou- 
vement violent sont mus par le déplacement tourbillonnaire (àvut- 
Tceptffirounç) de l'air, venons à un autre raisonnement. Celui-ci 
regarde comme plus vraisemblable cette supposition : L'air, mis 
en branle dès le début, en tire un principe de mouvement ; il 
est mû d'un mouvement plus vif que celui qui, par la nature, 
entraine le projectile ; il chasse ainsi ce projectile en raccom- 
pagnant, jusqu'au moment où la puissance motrice (xtwiTOttj 
Suvapiiç) qui lui a été infusée vient à s'affaiblir. Xu fond, c'est dire 

i. Ioannis Philoponi In Aristotelis Physicorum libros quinque posteriores 
commentaria . Edidit Hieronymus Vitelli. lïerolini, MDCCCLXXXVIII. Lib. IV, 
cap. VJII, pp. 639-042; éd. i542, fol. 24, coll. b, c, d ; éd. i588, pp. 191, coll. a 
et b, et p. 192, col. a. Les traductions latines de ces deux éditions sont des 
paraphrases très peu Fidèles. 



38*2 LA COSMOLOGIE HELLENIQUE 

la même chose ; l'argumentation qui va être exposée contre 
ce raisonnement s'applique aussi à celui qui invoque l'àvTt,- 
TceptarouTiç. 

)> A ceux qui tiennent ces raisonnements, il faut, tout d'abord, 
poser cette question : Celui qui jette violemment une pierre, 
est-ce en poussant l'air qui se trouve derrière la pierre qu'il con- 
traint celle-ci à prendre un mouvement contre nature ? Ou bien 
celui qui lance la pierre cèdc-t-il aussi à cette pierre une puis- 
sance motrice (xivTjTtxr) Sûvajxiç) ? 

» S'il ne cède à la pierre aucune puissance, si c'est seulement 
en chassant l'air qu'il meut ainsi la pierre ou que la corde meut 
la flèche, quel avantage y avait-il donc à appliquer la main à la 
pierre ou, à la flèche, la corde de l'arc ? On pourrait, en elfet, 
sans faire application de l'une ni de l'autre, poser simplement 
la flèche au bout d'un morceau de bois semblable à une ligne 
déliée, faire de même pour la pierre, puis, à l'aide de dix mille 
machines, chasser une grande quantité de l'air qui se trouve der- 
rière ces corps; évidemment, en effet, plus grande sera la quan- 
tité d'air ébranlée, plus violent sera le mouvement qui lui est 
donné, et mieux cet air sera capable de chasser le projectile, plus 
loin il le pourra lancer ; or, lors même que vous auriez posé la 
flèche ou la pierre comme sur une ligne ou sur un point dénué 
de toute largeur, lors même que vous auriez mis en mouvement, 
à l'arrière, tout l'air possible avec toute la force possible, la flèche 
[ni la pierre] ne sera pas déplacée d'une coudée ; si donc l'air, 
poussé avec une force beaucoup plus grande, n'a pas mû ces corps, 
il est bien évident que, pour les projectiles et les traits, ce n'est pas 
l'air chassé par la main ou par la corde qui est le moteur. Pour- 
quoi, en effet, cet air serait-il plus apte à accompagner le pro- 
jectile si l'instrument de jet est appliqué à ce projectile que 
s'il ne l'est pas? Et d'ailleurs, puisque la corde est immédiate- 
ment appliquée à la flèche, et la main à la pierre, puisqu'il n'y a, 
eu tir elles, aucun intervalle, quel serait donc cet air qui est mis 
en mouvement derrière le projectile? Quant à l'air qui se trouve 
sur les côtés, s'il est mis enmouvement, qu'importe au projectile? 
Cet air et le projectile sont chassés chacun pour son compte. 

» Par ces considérations et par beaucoup d'autres, on doit 
reconnaître qu'il est, impossible que les corps mus par violence 
soient mis en mouvement de cette façon. 11 est nécessaire, au con- 
traire, qu'une certaine puissance motrice incorporelle soit cédée 
au projectile par l'instrument de jet ('A).à' àvà-po) xlv7,t!.xyîv uva 
Suvaiuv ào"(î)ixaTOV èvolooc-Oa'. uttg toù pv-rroûvros T<j> p'.-ToujJtivtj)) ; l'air 



LA DYNAMIQUE DÈS HELLÈNES APRÈS ARISÎOTE 383 

chassé ne contribue absolument pas à ce mouvement ou n'y con- 
tribfiie que fort peu. 

» Mais si c'est de la sorte que sont mus les corps animés <lr 
mouvement violent, il est, «les lors, ('vident que si on lançait, dans 
le vide, une flèche ou une pierre, par violence ou contre nature, 
ce corps y serait transporté beaucoup mieux [que dans le plein] ; 
il n'aurait aucun besoin que quelque chose d'extérieur à lui-même 
le poussât. 

» Cette raison — je parle de celle-ci, qu'une certaine énergie 
motrice incorporelle est cédée au projectile par l'instrument de 
jet (oxi svépyetà tu ào-oWaTo; xivtjtixt] evStâoTat i>—b tou pMrcouvTOç 
-ziù pwrcoujJiiv(j>), et que c'est là le motif pour lequel il faut que l'in- 
strument balistique soit appliqué au projectile — cette raison, 
dis-je, ue deviendra certes pas plus difficile à recevoir si nous 
appelons en témoignage, en sa faveur, cette proposition évidente : 
Certaines énergies sont envoyées aux yeux par les choses visibles, 
comme l'enseigne Aristote. Nous voyons, en effet, que certaines 
énergies sont émises, sous forme incorporelle, par les couleurs, et 
teignent les corps opaques (orepeà = solides) qui leur sont présen- 
tés ; ainsi en est-il quand un rayon de soleil rencontre des cou- 
leurs, comme on le peut voir clairement lorsqu'un rayon solaire 
passe au travers de vitres colorées ; que ce rayon, qui a traversé 
la vitre [colorée], tombe, en effet, sur un corps opaque, et celui-ci 
se teint d'une couleur semblable à celle qui a été traversée par le 
rayon. Il est donc évident que des corps peuvent, en d'autres 
corps, engendrer, sous forme incorporelle, certaines énergies. 

» Quoi donc ? Si le projectile est une pierre ou un trait, si, 
d'autre part, le moteur, ce qui produit la violence, c'est l'homme, 
qu'est-ce qui empêche qu'un corps ne soit lancé, alors même que 
le milieu serait vide ? Maintenant, en effet, alors que le milieu est 
plein, qu'il met obstacle aux mouvements des corps, que les corps 
en mouvement sont obligés de diviser ce milieu, ces corps sont, 
tout de même, mis en mouvement. Si donc le milieu était vide, 
qu'est-ce qui empêcherait de lancer une flèche, une pierre ou 
quelque autre chose, du moment qu'il y a l'instrument de jet, le 
projectile et l'espace (ovroç xal toj piraroûvroç xal toû punrouuévou xal 
t^ç y/'V'A-) ? » 

Ce n'est pas l'air qui meut le projectile ; il n'est, au contraire, 
qu'un obstacle à son mouvement ; le projectile irait plus vite et 
plus loin si l'air ne lui résistait pas ; c'est le langage que vient de 
nous faire entendre Jean d'Alexandrie ; c'est le langage même du 
sens commun. 



384 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

Le sens commun suffit à nous enseigner que si le projectile 
continue à se mouvoir quelque temps après qu'il a quitté notre 
main, s'il peut ébranler les obstacles qu'il frappe, il n'en faut pas 
chercher le principe hors de lui, mais en lui ; le sens commun 
suffit à nous apprendre qu'en lançant le projectile, nous n'y avons 
rien infusé de corporel ; le sens commun nous découvre donc 
cette puissance par laquelle le projectile persiste dans son mou- 
vement et reste apte à le communiquer. 

Cette puissance motrice (xw^tixt) Sûva|uç), cette énergie cinéti- 
que (evépyeta xt,v7)TtX7]J que le moteur a, au début du mouvement, 
communiquée au projectile, le sens commun la connaît à la façon 
dont il connaît toutes choses ; il en a une notion vague, purement 
qualitative, complexe, inanalysée ; le vague et la complexité de 
cette idée lui permettent de la comparer à d'autres idées égale- 
ment indécises et compliquées, alors qu'une connaissance plus 
précise et plus détaillée condamnerait ces rapprochements. 

Cette puissance motrice, le sens commun la compare à une 
force, telle que le poids d'un corps, parce qu'il rassemble dans 
l'idée confuse et sous le nom mal défini de force tout ce qui déter- 
mine ou favorise un mouvement. La Mécanique viendra plus tard 
montrer que cette puissance n'est, en rien, comparable à une 
force, qu'elle est un concept d'autre nature. 

A cette puissance motrice, le sens commun attribue, tout à la 
fois, de multiples propriétés. Entre ces propriétés, la Mécanique, 
un jour, fera un triage ; les unes seront conférées à la quantité de 
mouvement ou à sa composante suivant la direction que suit le 
mobile ; les autres seront réservées à la force vive ou énergie 
cinétique. 

Pour que la Mécanique soit en état d'introduire, au sein 
des connaissances troubles et confuses du sens commun, toutes 
ces clartés et toutes ces distinctions, il faudra attendre que le 
temps de Leibniz, de Huygens et de Newton soit arrivé, que 
Galilée, que Descartes, que Beeckman, que Pierre Gassend aient 
accompli leur œuvre. Jusqu'au xvu° siècle, la Dynamique progres- 
sera suivant les principes imprécis et inanalysés du sens com- 
mun ; elle suivra donc la tradition de Philopon ; mais ce progrès, 
nous ne le verrons point inaugurer avant le xiv e siècle ; alors 
seulement l'Université de Paris commencera de substituer une 
Dynamique sensée à la Dynamique d'Aristotc. 



LA m.YWIIul I. DES HELLÈNES A.PRÈS A.MSTOTE .'{S."> 



VI 



LE MOUVEMENT l>KS PROJECTILES. 
JEAN PIJILOPON A.-T-1L EU DES PRÉCURSEURS? 

La théorie du mouvement des projectiles donnée par Philopon 
est si parfaitement conforme à L'enseignement du sens commun 
qu'il serait puéril de dire du Grammairien qu'il l'a inventée. Mais 
si l'on peut prétendre que cette théorie a été connue de tout 
homme raisonnable, capable d'observer les faits les plus communs 
et de réfléchir sur ses observations, il est permis aussi de se 
demander si Jean d'Alexandrie a été le premier à la formuler 
explicitement, le premier à l'opposer aux étranges divagations de 
L'Ecole péripatéticienne. 

Pour répondre à cette question, il faudrait connaître tous les 
écrits où des auteurs, étrangers au Péripatétisme, ont traité de 
Dynamique. Or, de tels écrits, presque rien ne nous est par- 
venu. 

Parmi les mécaniciens de profession, on acceptait sans doute, 
sans les discuter, les enseignements du sens commun ; aussi 
n'éprouvait-on point le besoin de les formuler d'une manière 
explicite, capable d'exclure toute confusion avec la théorie péri- 
patéticienne ; dès lors, les ternies employés étaient si vagues 
qu'un disciple d'Aristote eût pu les admettre aussi bien qu'un 
adversaire du Stagirite. 

C'est la réflexion qu'inspire un très court passage écrit par Philon 
de Byzance au quatrième livre de son grand traité de Génie mili- 
taire (BeÀoitouxcôv Àoyoç S') : 

« Je dis ' que plus vive sera la détente des battants [de l'engin 
chalcotone], plus loin sera lancé le trait. En effet, plus sera vif le 
déplacement de la corde archère, plus rapide sera le mouvement 
qu'elle mettra en activité dans le trait, de sorte que, par la per- 
sistance du mouvement, en un temps égal, le trait sera transporté 
sur un plus long espace — H yàp o^\)T&xt\ çpopà vrjç to^itiSoç 
TocvuxàTOV èvepYâÇexai tw fâéAei xtVTfjffiv, oJote èv lo-to yoôvcp TcAeiova 
tôtcov èvey^TJvat o-.à to cruve^èç t/Jç epopâç. » Il est malaisé de voir en 
ces quelques lignes une esquisse des idées que déclarera Philo- 

i. Victor Prou, Le chirobaliste d'Héron d'Alexandrie (Notices et extraits 
des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, t. XXVI, Deuxième partie, 1877, 
P- 97)- 

DUHKM 25 



386 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

pon ; plus malaisé d'y reconnaître une adhésion à la doctrine péri- 
patéticienne. 

Faut-il, comme le croit M. Haas ', attribuer plus de portée à 
une opinion qu'Hipparque tenait en son écrit : Sur la, chute des 
corps pesanl 's, Qepl twv où fia.pùvr\ , va. xorcto ospopisvtov ? Voici cette 
opinion, que Simplicius nous a conservée 2 : 

« Dans la projection d'un corps au dessus du sol, la cause du 
déplacement vers le haut, c'est la force qui projette vers le 
haut (àvapp'l'j;ac,-a iayjjç) jusqu'à ce que la puissance du projectile 
(to'J 0t.7cTow.ev0u Siivapuç) prenne de la vigueur; plus cette force 
projetante a de vigueur, plus vite est l'ascension du mobile ; 
mais, comme elle va en diminuant, il arrive, d'abord, que le 
mobile ne monte pas avec une vitesse uniforme (ev ou.oup Transi) ; 
puis, il advient que le mobile se met à descendre, parce que ce 
qui subsiste, pour ainsi dire, de la puissance projetante dirigée 
vers le haut (àvaiceui^àa-a oùvap.!.ç) se trouve égalé par la pesanteur 
propre [du mobile] ; comme cette puissance devient de plus en 
plus faible, le corps qui descend se meut toujours de plus en plus 
vite (sç'.t/^AO'J oà [j.àAA0v vivouiv/)? tq xaTaçspôusvov àel p.àÂÀov Oànov 
ώoeaOat.) ; il atteint sa plus grande vitesse lorsque cette puissance, 
à la fin, l'abandonne (xal Tàxwra o~av sxêÎvt) teXéwç kiziXsliv^). » 

Nous avons cité en entier ce passage d'Hipparque ; au prochain 
paragraphe, les dernières phrases retiendront notre attention ; 
pour le moment, ce sont les premières seules qui l'appellent. 

Faut-il voir, en ces phrases, la preuve qu'Hipparque, au lieu 
d'attribuer à l'agitation du milieu fluide l'entretien du mouvement 
des projectiles, mettait cet entretien sur le compte d'une puis- 
sance imprimée dans la substance même du mobile? 

Qu'Hipparque ait admis l'existence d'une telle puissance, nda 
csl fort possible. Mais il serait très imprudent d'en voir le témoi- 
gnage assuré dans ce que le grand astronome, au rapport de Sim- 
plicius, disait de la chute accélérée des graves. La. force qui pro- 
jet le vers le liant, l'ocvappi^aca ivyyq dont il parle pourrait fort bien 
être cette traction que, selon la Physique péripatéticienne, l'air 
ébranlé exerce sur le projectile. En voici une preuve : 

La trente-troisième des Questions mécaniques attribuées à Aris- 



i. A h i mm E. I!aas, Ueher die Originalit&t der physikalischen Lchrm des 
Johannes Philoponus (Bibliotheca mathematica, .> u ' Folge, Bd. VI, p. 337, 
1906). 

2. Simi'i.iui //■ [ristatelis de Ccelo commentaria, Kdiiiii J. L. Heiberg, 
Berolini, MDCCCXCTV; lib. I, cap. VIII, pp. 2O4-265. 



LA DYNAMIQUE ItKS BELLKNES APRÈS ARISTOTE M7 

tote demande 1 pourquoi les projectiles Larges ne tardenl pas à 
s'arrêter. « N'est-ce pas, répond-elle, parce que la force (•.-/;,-) 
prend fin, ou bien à cause de La rotation, ou bien parce que le 
j)oi(ls du mobile finit par devenir plus puissant que la force proje- 
tante (tavùç p'.j7.7a? » L'expression employée ici est La même que 
celle dont Hipparque fait usage. Or, cette question se termine par La 
réflexion que voici : « N'est-Ll pas absurde de disputer à ce sujet en 
laissant de côté le principe » qui peut seul résoudre le problème ? 
Quel est donc ce principe? C'est ce que dit, tout aussitôt, La trente- 
quatrième question 2 . Celle-ci nous apprend que le mou veinent des 
projectiles est maintenu par l'àvTWcepîoraffiç et que le projectile 
s'arrête Lorsqu'en ce mouvement cyclique, un moteur n'est plus 
assez puissant pour communiquer au mobile suivant la force de 
mouvoir à son tour. Un partisan de Va.Yzvizepvxzct.nq, peut donc par- 
ler de force projetante, iKvsyûq p^ào-a; sans renoncer à sa Physi- 
que, il peut tenir le même langage qu'Hipparque. 

On en doit, sans doute, dire autant de certains passages des 
Questions mécaniques que l'on croirait, au premier abord, inspirés 
par la Dynamique de Jean Philopon. 

Ainsi la trente-deuxième question demande 3 pourquoi il est 
plus facile de tirer un corps dans une certaine direction lorsqu'il 
se meut déjà dans ce sens que lorsqu'il est au repos; pourquoi, 
d'autre part, le mouvement du corps rend plus difficile la traation 
en sens contraire. 

A la première demande, l'auteur répond que « le corps déjà en 
mouvement dans la môme direction fait quelque chose de sem- 
blable à ce que fait le moteur qui l'entraîne (tw wQqûvu ô'jxowv 
tcqisï) ; il se comporte comme si quelqu'un accroissait la puissance 
et la vitesse du moteur (w<xrep h> si a.i>%r\rre',é v.; -y,v tov xwoûvtoç 
8tivau.lv /al i'j:/'jtc{Z'j). » 

Evidemment, on peut interpréter tout cela dans le sens de la 
Dynamique de Philopon ; si le corps en mouvement dans une 
certaine din : tien fait la même chose que ce que fait le moteur 
qui le pousse en ce sens, c'est, peut-on dire, parce qu'il possède 
en lui-même une certaine v.':n,-v/;), Syvapuç par laquelle son mou- 
vement est entretenu. Mais que l'on y prenne garde; cette inter- 
prétation n'a rien de forcé ; si l'on veut bien peser les termes que 

i. Aristote, Questions Mécaniques, 33 [3a] (Amstotelis Opéra, éd. Didot, 
t. IV, p. 73 ; éd. Bekker, vol. II, p. 858). 

-.. Aristote, Questions mécaniques, 34 [33] (Aiustoteus Opéra, éd. Didot, 
t. IV, p. 73 ; éd. Bekker, vol. II, p. 858, col. ;i). 

3. Aristote, Questions mécaniques, 32 [3i] (Aristotelis Opéra, éd. Didot, 
t. IV, pp. 72-73; éd. Bekker, vol. II, p. 858, col. ;t). 



388 LA COSMOLOGIE HELLÉNIQUE 

nous venons de rapporter, on verra qu'il n'en est aucun dont ne 
puisse user un partisan de l'àvriTcepto-caffiç. 

En résumé, donc, hors le commentaire de Jean Philopon à la 
Physique d'Aristote, nous ne possédons aucun texte où l'attribu- 
tion du mouvement des projectiles à l'air ambiant soit formelle- 
ment rejetée. 



VII 



LA CHUTE ACCÉLÉRÉE DES GRAVES 

Lorsqu'un corps pesant tombe librement, la vitesse de sa chute 
croit d'un instant à l'autre. Ce fait a été sûrement connu des la 
plus haute antiquité ; Aristote en fait mention, à plusieurs repri- 
ses, comme dune vérité communément admise. « Toujours, 
dit- il \ le mobile qui tend vers le lieu de son repos semble se mou- 
voir d'un mouvement accéléré ; au contraire, le corps qui se 
meut de mouvement violent ralentit sa course. — 'AWa tô pt.èv 
larâuevov àel ooxel «pépsa-OaL Oàrrov, to Ôè [3ïa xouvavTtov. » 

Gomment cette accélération qui affecte la chute des graves 
a-t-elle pu être constatée? Simplicius cite 2 deux observations pro- 
pres à la mettre en évidence : 

Lorsqu'un filet d'eau tombe d'un lieu élevé, d'une gouttière par 
exemple, il se montre continu au voisinage de son origine ; mais, 
bientôt, l'accélération de la chute sépare les unes des autres les 
gouttes d'eau qui tombent à terre isolées. 

Quand une pierre tombe d'un lieu élevé, elle frappe l'obstacle 
plus violemment si on l'arrête vers la fin de sa chute qu'au milieu 
ou au commencement ; ce choc plus violent est la marque d'une 
plus grande vitesse. 

Simplicius emprunte ces observations à un écrit intitulé : Du 
mouvement, ïlepl xv/rço-ecoç, composé par Straton de Lampsaquc. 
Mais il est clair qu'elles ont pu être faites de tout temps et qu'il 
serait puéril d'en chercher le premier auteur. 

La première des deux observations rapportées par Straton de 




2. Simplicii In Aristotelis physicorum libros quattuor posteriores commen 
taria, Edidil Hermannus Diels; lil». V, cap. VI, p. 916. 



LA DYNAMIQUE I H : S HELLÈNES APRÈS A.R1ST0TE 389 

Lampsaque se trouve exposée d'une manière précise dans un 
traité d'origine grecque; ce traité est un des ouvrages que le 
Moyen-Age chrétien attribuai soit collectivemenl aux Auctores de 
ponderibus, soit, en particu