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Full text of "Les obsessions et la psychasthénie .."

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Travaux du laboratoire de Psychologie de la Clinique k la Salpfitri 

{Troisieme serie) 



U Pierre Janet 

Pro/esseur de Psychologie au College de France 

Les 



Obsessions 



et la 



Psychasth^m 



I 

Etudes cliniques et expirimentales 
sur les idits obsidantes, les impulsions. Us manies mentales, 
la folic du doute, les tics, les agitations, les phobies, 
les dilires du contact^ les angoisses, les sentitnents d'incompUtude, 
la neurasthenie, les modifications des sentiments du rieU 
leur pathoginie et leur traitement 



AVEC GRAVURES DANS LB TEXTfi 



Paris, F&LIX ALCAN, ^diteur, i£ 



> 



LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHENIE 



Travaox du laboratoire de Psychologic de la Gliniqne K la SalpMrl^re 

TROISIEllE StRIE 



LES OBSESSIONS 

ET 

LA PSYCHASTHfiNIE 



I 

6TUDES CLINIQUES ET EXPifeRIMENTALES 

SUR LES IDl^ES OBS^DANTES, LES IMPULSIONS, LES MANIES MENTALES, 

LA FOLIE DU DOUTE, LES TICS, LES AGITATIONS, LES PHOBIES, 

LBS DftLIRES DU CONTACT, LES ANGOISSES, LES SENTIMENTS D*INC0MPL6TUDE, 

LA NEURASTH6NIE, LES MODIFICATIONS DU SENTIMENT DU R^EL, 

LEUR PATHOG^NIE ET LEUR TRAITEMENT 



Le D« PIERRE JANET 

Professeur de Psjchologie au College de France, 
Directeur du Laboratoire de Psychologie de la Cliniquo k la Salp^tri^re 




PARIS 

FELIX ALCAN, EDITEUR 

ANCIBNNE LtBRAIRIE GERMER BA1LL1£;rE ET C» 
108, BOULEVARD S AINT-GERH AIN , 108 

1903 

Toui Uroiti riserr^s. 



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BlOUMt 

UBRARY 



A MONSIEUR LE PROFESSEUR 



TH. RIBOT 



MEMBRE DE L INSTITUT 



HoMMAGE 
DE RBSPECTVEUSE AFFECTION. 



INTRODUCTION 



Ce livre, comme mes pr^c^dents ouvrages, s^adresse aux m^de- 
cins et aux psychologues. II presente une nouvelle application 
de celte m^thode que M. Th. Ribot a si heureusement enseignee 
et qui a donn6 un caractere special a une grande partie de la 
psychologie frangaise. Cette m^thode coDsiste a uuir la m^decine 
mentale et la psychologie, a tircr de la psychologie tous les 
^claircissements qu'elle peut apporter pour la classification et 
rinterpr^tation des faits que nous presente la pathologic mentale 
et reciproquement a chercher dans les alterations morbides de 
Tesprit, des observations et des experiences naturelles qui per- 
mettent d'analyser la pensee humaine. Ce livre continue la serie 
des etudes dans lesquelles je me suis propose d'appliquer cette 
methode aux differentes maladies mentales. 

Les maladies qui font Tobjet de cette nouvelle etude sont les 
obsessions, les impulsions, les manics mentales, la folic du doute, 
les tics, les agitations, les phobies, les delires du contact, les 
angoisses, les neurasthenics, les sentiments bizarres d'etrangete 
et de depersonnalisation souvent d^crits sous le nom de n^vropa- 
thie c^rebro-cardiaque ou de maladie de Krishaber. On voit que 
ces malades ont ete d^sign^s sous des noms tres differents : ils 
sont quelquefois reunis sous le nom de « delirants deg^neres », 
de « neurastheniques )>, de « phrenastheniques » ; je les ai deja 
souvent designes sous le nom de « scrupuleux » parce que le 
scrupule constitue un caractere essentiel de leur pensee ou sous 
le nom plus precis de cr psychastheniques » qui me parait resumer 
assez bien TaSaiblissement de leurs fonctions psycho logiques. 



VIII LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHENIE 

Tous ces malades fort divers en apparence m'ont sembl^ fournir 
roccasion d'une ^tude interessante a la fois au point de vue me- 
dical et au point de yue psychologique. 

Au point de vue medical, j^essaye de r^unir Ici la description 
precise d'un grand nombre de symptomes qui me semblent avoir 
6i6 rarement Tobjet d'une dtude d'ensemble; j'essaye d^apporter 
quelque precision dans Tanalyse de toutes ces manies mentales, 
de toutes ces phobies, de tous ces sentiments anormaux qui ont 
ete trop souvent decrits incompletement et isolement et qui me 
semblent devenir beaucoup plus clairs quand ils sont rapproches 
les uns des autres. 

Ce rapprochement de divers symptomes permet aussi de pro- 
poser une reunion de diverses maladies en une seule et de con- 
struire une grande psycho-n^vrose sur le modcle de Tepilepsie ct 
de Thyst^rie, la psychasthenic, a la place de ces innombrables 
obsessions, manies, tics, phobies, delires du doute ou du contact, 
nevroses c6r6bro-cardiaques. 

J'espere aussi par la comparaison de ces divers symptomes 
r^unis dans une m6me etude apporter quelque contribution a 
Tetude du diagnostic, du pronostic et du traitement de ces aficc- 
tions qui jouent un role extr6mement important dans la patho- 
logic nerveusc. EnFin I'analyse psychologique de ces divers 
phenomenes permet de d^couvrir entre eux des caracteres com- 
muns dignes d'int^ret et d'arriver sinon a une theorie au moins a 
une interpretation provisoire destin^e surtout a reunir le plus 
grand nombre possible de ces faits dans une conception g^n^rale. 

Au point de vue psychologique, je crois qu'un grand nombre 
de ces phenomenes nous presentent des experiences tres remar- 
quables qui apportent des eclaircissements sur les plus interes- 
sants problemes. Les obsessions, les pseudo-hallucinations, les 
impulsions qui les accompagnent nous donnent une foule de 
renseignements sur les diverses categories d^idees qui se develop- 
pent dans Fesprit et sur les divers degres de leur developpement. 
Les manies mentales, les tics, les phobies permctteut d'aborder 
retude d'un grand fait, beaucoup trop laiss^ de cote d'ordinaire, 
le fait de Tagitation et de comprendre la loi de la derivation 
psychologique. Les sentiments qui accompagnent Texercice de 
nos diverses fonctions mentales sont tres mal connus ; a peine 
a-t-on examine un petit nombre d'entre eux comme le sentiment 



INTRODUCTION IX 

de Teffort et ie sentiment de la fatigue. L'etude de nos malades 
permet de p^n^trer bien plus avant dans T^tude d'un tr6s grand 
nombre de ces sentiments dits « sentiments intellectuels » ainsi 
que dans T^tude de plusieurs sentiments soeiaux tr^s importants 
pour comprendre les relations sociales. 

Quelle que soit Timportance de ces analyses psychologiques 
j'insiste sur un probleme dont la discussion revient tr^s souvent 
dans ces pages et dont T^tude forme la partie principale de cet 
ouvrage. Je veux parler de T^tude des operations psychologi- 
ques qui permettent a Thomme d'entrer en rapport avec la 
r^alite, d'agir sur elle et de saisir son existence avec certitude. 
La fonction du reel, avec les operations de la volonte, le senti- 
ment du r6el, Ic sentiment du present occupe la premiere place 
dans la hierarchic des phenom^nes psychologiques et son etude 
est aussi importante pour la m^taphysique que pour la psycho- 
logic. 

Cette etude des psychasth^niques est divisee en deux volumes, 
le second que je publierai en collaboration avec M.le P*" Raymond 
contiendra les observations cliniques d^un tr^s grand nombre de 
ces malades, plus de deux cents, il renfermera des descriptions, 
des documents psychologiques et cliniques qui ne pouvaient 
prendre place dans les etudes plus g^n^rales du premier volume, 
il apportera en quelque sorte la justification et les preuves des in- 
terpretations presentees par celui-ci. 

Le premier volume renferme la plupart des etudes relatives aux 
psychastheniques, la premiere partie est descriptive et analyti- 
que, la seconde est plus theorique et plus generate. 

Dans la premiere partie, apr^squelques indications sur les mala- 
des etudieset sur leur attitude assez caracteristique, Tetude de leurs 
obsessions sera faite d'une mani^re analytique en descendant des 
caract^res les plus apparents, jusqu'aux phenomenes plus profonds 
dont les premiers semblent dependre. C'est ainsi que j*etudierai 
d'abord le contenu ou la mati^re de ces obsessions, c'est-a-dire 
le sujet auquel s^appliquent les pensees du malade. Ainsi ce sera, 
par exemple, la pensee du demon, ou Fidee du meurtre, ou celle 
du suicide, qui tourmente le plus son esprit. Cet aspect, que 
Ton pent appeler intellectuel de Tobsession a ete, dans ces der- 
niers temps, un peu neglige, depuis que Ton a remarque tr^s jus- 
tement le role considerable que joue Vemotion dans cette mala- 



X LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHfiNIE 

die. II ne me semble pas juste de le n^gliger eompletement, il 
occupe une grande place dans les symptomes que pr^sente ce 
groupe particulier des obs^d^s que je range sous ie nom de scru- 
puleux. Peut-6tre son ^tude nous permettra-t-elle de classer ces 
diverses obsessions, de remarquer qu*il y a entre elles beaucoup 
d'analogies et que le contenu de ces id^es est loin d*etre insigni- 
fiant pour Tinterpr^tatton de la maladie. 

Ensuite, je me propose de r^unir sous ce titre « les agitations 
forcees » les divers troubles qui accompagnent les id^es obs^dan- 
tes ou qui les remplacent. J*entends par la toutes ces operations 
exager^es et inutiles qui constituent les manies mentales, les tics, 
les phobies ou les angoisses. 

EnGn, je voudrais chercher dans Tanalyse d'un 6tat psycholo- 
gique special, qui ne me parait pas 6tre pr^cis^ment une Amo- 
tion, mais qui doit se ranger dans le grand groupe des sentiments 
intellectuelsy dans Tanalyse de Tetat JC inquietude, le point de 
depart plus profond d'ou proviennent et ces idees sp^ciales et les 
diverses agitations. 

II sera plus facile alors, dans une deuxi^me partie plus g^n^- 
rale et plus synthdtique, d'examiner les differentes hypotheses 
qui ont et6 pr^sent^es pour interpreter cette curieuse alteration 
de Tesprit. Je rechercherai, a ce propos, ce que ces troubles, qui 
sont de veritables experiences psychologiques, peuvent nous 
apprendre sur le mecanisme dc Tesprit et sur Timportance de tel 
ou tel phenomene. Ces alterations de la pensee mettent en 
lumiere le role important de certains faits qui restcnt confondus 
au milieu des innombrables phenom^nes qui remplissent le cours 
de la vie normale. C'est ainsi que nous pourrons etudier « la 
fonction du reel » et les divers degres de « la tension psycholo- 
gique ». Cette meme partie contiendra egalement les etudes 
generales relatives au diagnostic, au pronostic, au traitement et 
a la place de la psychasthenic parmi les psycho-nevroses. 

Ces etudes sur les psychastheniques ont ete faites sur un assez 
grand nombrede malades ; j'ai reuni depuis quelques annees 325 
observations qui, malgre une grande et interessante diversite, me 
semblent assez comparables pour constituer un groupe. Une 
partie de ces observations a ete prise dans le service de M. Jules 
Falret a la Salpetriere ; une autre partie, la plus importante, a ete 
recueillie alaclinique de M. leP' Raymond, mais un grand nombre 



INTRODUCTION XI 

de ces malades ont H6 Studies en dehors de Thopitai. II est inte- 
ressant de remarquer d^ja que cette cat^gorie de malades se 
rencontre un peu plus souvent dans la clientele de la ville que 
dans celle de Thopital, car, ainsi qu*on le verra, un certain degre 
de culture intellectuelle joue un role dans son developpement. 

Je n'essaierai pas de r^sumer ici toutes ces observations ; il 
sufBt d^ndiquer sur leur ensemble quelques remarques g^nd- 
rales. Sur ces 3a5 malades, je compte 23o femmes et 95 hommes, 
la plus grande frequence de la maladie, dans le sexe f^minin, est 
done bien manifeste. La plupart de ces malades ont de ao a 
4o ans ; c'est a cette p^riode de la vie que la maladie prend un 
plus grand developpement ; 6 de ces sujets sont au-dessous de 
16 ans et nous permettent d*assister aux premiers symptomes du 
trouble mental, tandis que g malades qui ont d^pass^ 60 ans nous 
en pr^sentent les formes ultimes. 

Ne pouvant d^crirc avec precision tous ces malades, j'en choi- 
sirai quelques-uns qui pr^sentent les ph^nomenes de Id facon la 
plus precise et la plus int^ressante et qui, d'ailleurs, ont ^t^ Stu- 
dies avec plus de soin pendant de longues p^riodes et je grou- 
perai les autres cas autour de ces observations prises comme 
types. Les malades sur lesquels j'insisterai le plus sont surtout 
les cinq suivants : Claire (Obs. 222) \ est une jeune (ille actuel- 
lement ag^e de 28 ans, que j'ai 6tudi6e et trait^e depuis 9 ans. 
Cela prouve que la maladie ne se gu^rit pas ais^ment, puisque 
cette jeune fiUe est encore au moins une anormale, d^cid^e a ne 
pas se marier et dont on ne pent blamer la resolution. EUe habite 
la province et vient de temps en temps passer plusieurs mois a 
Paris, c'est a ces moments que je la vois r^guli^rement. Ces 
alternatives entre les p^riodes de traitement et les p^riodes 
d*interruption d^terminent des alternatives int^ressantes dans 
revolution de la maladie qui nous fourniront quelques constata- 



I. II est impossible de donner ici d'une fa^on complete toutes ces observations, 
je dois me borner h iodiquer d*une fagon sommaire les faits pr6sent^s par cbaque 
maladc et qui ont un interSt pour la discussion g<5nerale. Cependant comme ces 
observations pr6sentenl un certain int^rSt, comme el les contiennent certains rensei> 
gnements utiles, les anl<^cMenis h^r^dilaires ou personnels, la dureeet revolution de 
la maladie, les resuUats du traitement, etc., je compte les r^sumer dans le second 
volume de cet ouvrage que je publierai, je I'esp^re, procbainement en collaboration 
avec M. le pf" Rajrmond. C'est pourquoi le nom conventionncl ou les lettres qui 
d^signent un malade seront suivis dans cet ouvrage d'un numero d'ordre qui per- 
mettra de retrouver son observation dans le second volume. 



XII LES OBSESSIONS ET L\ PSYCHASTHfiNIE 

tions int^ressantes. Lise (Obs. 223), pour lui'conserver le nom 
sous lequei je I'al d6ja signal^e dans diverses Etudes, est uoe 
femme de3o ans, que je suis r^gulierement a peu pres sans inter- 
ruption depuis 5 ans. Sa maladie, tr^s grave au debut, a pu etre 
amend^e peu a peu ; c'est une femme intelligente, instruite, 
capable de bien observer. Jean (Obs. ib'j) estunhomme de 3i ans, 
dont la maladie mentale, melange de scrupule et d*hypocondrie, 
est des plus graves, et quoique je I'observe depuis un an, je 
d^sespere dis l*am6liorer autant que les malades pr6c6dentes. 
Nadia (Obs. i66), ce pseudonyme a H6 ehoisi par ia malade elie- 
meme, est une jeune fille de 28 ans, que j'observe ^galement 
depuis plus de 6 ans et qui est particuli^rement bien connue, 
puisqu'elle a Thabitude, rare chez les scrupuleux, de m'^crire de 
longues lettres, ou elle note, avec de grands details, beaueoup 
d'incidents de sa maladie. Gis^le (obs, 171) est une femme de 3o 
ans, remarquable par son aptitude a Fanalyse psychologique et 
par ses descriptions imagoes, qu'elle consent souvent a ecrire 
comme la pr^c^dente et qui m'ont souvent rendu service. Autant 
que possible, ces cinq malades seront cit^s de preference, et les 
autres, moins ^tudi^s, leur seront compares. 



PREMIERE PARTIE 

ANALYSE DES SYMPTOMES 



LE8 OBSESSIONS I. I 




CHAPITRE I 
LES IDfiES OBSfiDANTES 



Le premier phenomene qui se prcsente a Texamen chez les plus 
graves de ces malades semble etre un phenomene inteliectuel de 
Tordre le plus elev^, une idee et souvent une idee assez abstraite 
et assez compliquee. Ces idf^es se distinguent en effet des autres 
phenomenes psychologiquc par leur caractere abstrait et general: 
ce ne sont pas des sentiments ou des operations uniquement en 
rapport avec un 6tat present et particulier du sujet, ce sont des 
conceptions qui s'appliquent d'une maniere g^nerale a toute une 
p^riode de la vie ou a la vie tout entiere. L^angoisse d^terminee 
par la peur d^un couteau est un sentiment particulier. La pens^e 
que Ton est un criminel capable de tuer a coup de couteau est une 
id6e generale. Dans ce premier chapitre je n'examinerai que les 
id^es de ce genre. 

Ces idees se reproduisent dans Tesprit du malade, ainsi qu'il 
TafBrme tout d'abord, malgrc lui, d'une maniere continuelle et 
penible. Cette permanence de Tidee n'est pas justifi^e par son 
importance et son utilite pratique; aussi Tabsence d'utilite par 
rapport a la vie pratique distingue ces idees de celles du savant et 
de rinventeur et lui donne d^ja un caractere pathologique ^ Des 
idees de ce genre sont designees sous le nom A^ idees obsedantes, 

Dans nos pr^cedentes etudes sur des malades atteints d'id^es 
fixes, nous avions remarque que Vobjet de ces idees^ leur contenii, 
n'avait pas une extreme importance. Les phenomenes les plus 
importants pour determiner la nature de Tid^e et son m^canisme 
etaient constitucs par ce que Ton pent appeler la forme de 
ndee, c'est-a-dire les caracteres psychologiqucs qu'cUes pr^sen- 



I. Blocq et Onanof, Revue scienttftque, 1890. — Keraval, L'Idec fixe. Archives 
de neurologie, 1899, II, p. 6. 



4 LES IDfiES OBSfiDANTES 

talent dans leur Evolution. L'id^e ^tait-elle consciente, clairement 
reconnue comme fausse par le malade, <^tait-elieimpulsive, systema- 
tique ou non, etc. ? Telles etaient les questions les plus importantes. 
Quant au contenu de Tid^e, que le malade revat a un incendle ou a 
son petit chien ecras^ par un tramway, cela n'avait qu'une impor- 
tance secondaire. 

Au contraire, les obsessions exprimees par les malades scrupu- 
leux, que nous consid^rons maintenant, se presentent au premier 
abord comme si ^tranges que leur contenu nitrite tout d'abord 
d'attirer notre attention, car il joue un r6le important dans revo- 
lution de la maladie. 

Je me propose done, dans ce chapitre, d'6tudier d*abord le 
contenu des idees obsedanteSy I'objet de la pensee qui remplit 
I'esprit du malade. Puis, dans la deuxieme parlie de ce chapitre, 
j'examinerai la forme psychologique que prend cette idee, c'est- 
a-dire les caracteres psychologiques qui la d^terminent et qui 
semblent la distinguer des autres iddes normales. 



PREMIfiRE SECTION 
LE CONTBNU DBS IDEBS OBSl^DANTES 



Le contenu d^une idee ne pent etre connu que par des 
expressions du malade, par son attitude et son langage. II faut ^tu- 
dier en quelques mots cette attitude des malades pour se rendre 
compte des difHcultes de Tobservation. Les pens^es qui rem- 
plissent les obsessions peuvent etre rangees ensuite dans cinq 
classes : les obsessions du sacrilege, les obsessions du crime, les 
obsessions de la honte de soi, les obsessions de la honte du corps 
et les obsessions de maladie ; enfin, nous pourrons ^ la fin de 
cette premiere <5tude chercher a d^gager quelques caracteres 
g^neraux qui se retrouvent toujours dans le contenu des idees 
obs^dantes. 



i. — U expression des id6es obs6dantes. 

II est bcaucoup plus difficile qu^on ne le croit g^n^ralement de 



L'EXPRESSION DES IDfiES OBSfiDANTES 5 

decrire avec precision les idees qui tourmentent les obsedes. Ces 
malades ont en effet presque tons une attitude et une maniere de 
s'exprimer qui me parait precis^raent d^pendre de leur ^tat men- 
tal, raais qui gene singulieremenl les recherches psychologiques. 
Sans doute, ils sont doux, aimables, assez intelligents et ne pre- 
sentent ni ces coleres, ni ces entetements, ni ces confusions qui 
genent dans Texamen d'autres sujets, mais ils ont une peine infi- 
nie a parler avec precision de ce qu'ils ^prouvent et ne font I'aveu 
de leurs pensees que d'une maniere perp^tuellement incomplete, 
obscure et embarrass^e. 

Le scrupuleux, au debut de son mal, quand il s'aper^.oit que 
sa pens^e est troubl6e, commence par dissimuler soigneusement 
son 6tat a son entourage et pendant des annees, sa famille peut 
ignorer qu'il est atteint d'une maladie mentale. II faut des cir- 
constances toutes sp^ciales pour Ic decider a parler. Ger. (Obs. 
2i4 ^)» par exemplc, laisse ^chapper son secret quand, pendant une 
petite maladie, on veut la faire soigner par sa belle-soeur : dans 
son delire, elle se figure depuis plusieurs annees avoir tue la mere 
de cette jeune femme. Elle trouve trop horrible d'etre mainte- 
nant soignee par elle et se decide a expliquer pourquoi elle re- 
fuse ses soins. Ou bien il faut que la maladie ait ^te soupgonnee 
a cause de quelques manifestations exterieures mal reprimees, 
en general, a cause du bavardage que font ces malades, a mi-voix 
et que la famille, inquiete,lespressede questions. On entend Bor. 
pcndantplusieursjoursrepeter ind^finiment u non, non » des qu'elle 
est seule. Elle refuse d'expliquer ce mot a son mari. 11 faut que son 
pere vienne la supplier pour obtenir Taveu qu'elle r^siste au de- 
mon. Bien souvent d'ailleurs on amene les malades au m^decin 
simplement parce qu'on est inquiet de leur attitude mais sans 
qu'on aitpu obtenir une rev(^lation precise. Cetaveu est si impor- 
tant et le phis souvent si tardif que Legrand du SauIIe le consi- 
derait comme un 6v^nement caractcristique dans revolution de la 
maladie et faisait debuter avec lui ce qu'il appelait la secondc 
phase. 



I . Le chiffro qui suit lo nom d'un malado d^signe le num^ro quo portera son 
observation dans Ic deuxi5mo volume de cet ouvragc. Dans ce volume publie en 
collaboration avec M. lo profosseur Raymond, nous etudicrons les antecedents du 
malade, revolution qu'a eue chez )ui la maladie, les traitemenls qui ont pu dans 
ce cas avoir une influence, Etudes cliniques qui ne peuvent toutes prendre place dans 
ce premier volume. 



6 LES IDfiES OBSIiDANTES 

Quand on interroge ces malades, ils prennent un air extreme- 
ment embarrasse. lis sont hesitants, incertains cux-m^xnes sur ce 
qu'ils eprouvent et sur ce qu*ils veulent dire. Las uns comme 
Lod. (Obs, 182) poussent tout le temps des edats de rire et se 
m.oquent d'eux-mfimes comme s'il n'y avait rien de serieux dans 
leur 6tat. Les autres sont tristes, honteux^ prient qu'on n'insiste 
pas. 

Tons refuscnt absolunient de faire un recit net et precis de 
leur maladie. Je puis donner a ce propos un detail caracteris- 
tique. J'ai Thabitude, autant que cela est possible, de prier les 
malades de m'ecrirc : la feuille de papier legendaire du neuras- 
th^nique n'est pas pour me deplaire. Les descriptions sont plus 
precises par Tecriture que par la parole et le document est sou- 
vent inleressant a conserver. J'ai recueilli ainsi des confidences 
manuscrites sur la plupart des maladies mcntales, eh bien, sur 
200 scrupuleux, malgre toutes mes supplications, jc n'ai pu obte- 
nir ces lettres que de cinq malades seulement. II ne faut done 
compter que sur Tinterrogatoire et on nc tarde pas a s'apercevoir 
qu'il est extremement difficile. 

Ce ne sont cependant pas les difficultes ordinaires de Texamen 
des alienes. Le persecute refuse souvent de parler parce qu'il prcnd 
le m6dccin pour un enncmi et qu'il s'cn mefie ; le scrupuleux ne 
pr<5sente riendeserablable. II ne se defie pas du m6decin et comme 
nous le verrons, il est au contraire tout dispose a reclamer son aide. 
Le mclancolique refuse de parler par honte, par humilite; le scru- 
puleux sait presquc toujours fort bien que ses idees, ses accusations 
sont fausses. II se rend assez bien compte qu*il est un malade et 
qu'il n'a pas lieu d'etre honteux L'hystc^rique ne pent pas vous par- 
ler parce qu'cUe ignore, parce qu'elle a oublie ; le scrupuleux ou- 
blie fort peu et ce qu'il y a de plus aga^ant dans son examen c'est 
qu'il pretend toujours savoir trcs bien ce ({u^il aurait a dire et que 
cependant il le dit toujours trcs mal. II est hesitant, embrouillc, 
il se repete sans avancer, il n'acheve jamais Tidee qu'il a commen- 
cee, il n'avance jamais un mot sans le contredire Tinstant suivant 
et d'ailleurs il vous avertit charilablement que tout ce qu'il a dit 
est insulfisant, que ce n'est pas encore cela, qu'il aurait bien autre 
chose il dire et Ton pent recommencer Tinterrogatoire toujours 
avec le meme rdsultat. 

Lod. (Obs. i/|4), au milieu de ses eclats de rire, vous avertit: 
« Plus je vais, moins je comprends mes idees, comment voulez- 



LEXPUESSION DES IDI^.ES OBSfiDANTES 7 

vous que je vous les d^crive? Quand je veux expliquer uue id^e, 
elie s'enfuit, ca me fait un trou dans la tete. Je ne puis plus la 
rattraper. Quand je vous parle, qa me fait Teffet de choses si pe- 
tites... si petitesetcependant quand je suis partie, c'estsi grave. » 
Lise (Obs. 228), quand on Ta interrogee pendant deux heures, 
quand on a 6crit tout ce qu'elle disait, termine en declarant : « ne 
Foubliez pas, je dis presque toujours le contraire de ce que je 
pense et je ne peux pas retrouver mes idees quand il s'agit d'en 
parler. Je n'en dis jamais que la moitie. Ne tenez done pas compte 
de ce que j'ai dit. » La plus remarquable a ce point de vue, c'est 
Claire (Obs. 222) qui arrive toujours tres aflair^e, parce qu'elle a des 
choses importantes a me dire, qu^elle tient a les dire et qu'elle 
ne retrouvera sa tranquillite qu'aprcs avoir tout dit. On I'encou- 
rage a commencer et alors ce sont des bavardages sur la diffi- 
cultc qu'il y a a parler, sur le probleme de savoir par quoi com- 
mencer. « J'ai deja dit tout cela, je Tai dit cent fois, j'ai dA vous 
le dire, ce qui me tourmente, c'est que je n'ai pas dit Tessentiel » 
et elle pleure, et elle rit, et elle se roule sur son fauteuil; en 
supplications d'un c6te, en g^missements de I'autre, on passe plu- 
sieurs heures et alors la voila au desespoir. <( Je vais encore par- 
tir sans vous avoir dit ce que j'avais a dire, c'est si simple, je vais 
vous le dire », et la scene recommencerait encore plusieurs heures 
si on avait le temps de I'ecouter. II faut la rejivoyer avec la con- 
solation que la prochaine fois elle dira mieux. J'ai connu cette 
malade pendant dix-huit mois avant d'avoir devin^ sa principale 
idee fixe. 

Par exception, on rencontre des scrupuleux bavards comme 
Jean (Obs. 167) ou qui ecrivent beaucoup comme Nadia (166), mais 
I'espoir de les entendre parler clairement de leur maladie est 
bientot de^u. C'est un flux intarissable de paroles, de plaintes, 
de g^missements, mais avec les memes contradictions, les mcmes 
obscurit^s. Jean complique son langage d'une grande quantite de 
neologismes dont il a peu i\ peu precise le sens dans son esprit, 
mais qui sont loin de rendre son langage plus clair. (c Ah ! j'ai eu 
ma petite mesuredepuisqueje vous aiquitte ; une petite echaubouil- 
laisona fait que tout repigeonnait encore, etl'obsession mentalc et le 
fou-rire cerebral qui me labouraicnt la tele. Je ne pouvais plus r6- 
sister au besoin de me crisper les organes, eric, crac, meurs done 
en le donnant des jouissances. Ce que j'ai d(x soulever de poutrcs 
en nombre rep6t^ pour rcsistcr. Yous ne vous figurez pas comme 



8 LES IDfiES OBSEDANTES 

cela produit un ^tat fastidieux tout le long de la ligne des nerfs. » 
Et il continue ainsi pendant des heures sans arriver a se faire 
comprendre et surtout sans arriver a se satisfaire lui-meme. II 
supplie qu*on T^coute encore un quart d'heure, parce qu'il est si 
important qu'il ait tout dit. II consent a s'arreter avec la pro- 
messe que la prochaine fois il reprendra le recit interrompu. II 
est curieux de comparer a ce point de vue Claire et Jean. L'une 
ne pent pas arriver a dire dix mots, Fautre parle avec abondance 
pendant des heures enti^res. Le resultat est cependant exactement 
le m^me. Ni Tun ni Tautre ne sont arrives a une expression pre- 
cise et satisfaisante des troubles quails eprouvent. 

II en est de m6me pour ceux peu nombreux qui ^crivent. Dob. 
(Obs. 86), jeune femme de 39 ans, qui a toujours le sentiment de 
s*6tre mal expliqu^e par la parole se decide a m^^crire assez sou- 
vent. Mais toutes ses lettres, qui sont semblables au point qu'elles 
paraissent copi^esFune sur Tautre, ne contiennent que quelques 
descriptions vagues et banales, identiques a ce que disait la ma- 
lade. Nadia pretend ^prouver une peine extreme a parler : « il 
me semble, dit-elle, que cela m'etrangle » et elle adopte vite le 
systfeme de m'^crire des lettres interminables, d'abord dix ou 
vingt feuilles de papier a lettres, puis, comme ce papier ne suffit 
plus, cinq a six grandes feuilles de papier ^colier. Les mots im- 
portants sont r^p^tefi trois ou quatre fois, ils sont soulign^s un grand 
nombre de fois. Tout semble r^uni pour arriver a une precision 
satisfaisante et cependant Nadia n*est jamais satisfaite : « que vou- 
lez-vous, mes lettres sont aussi embrouillees que mes idees. » 

Sans doute, il y a la un sentiment faux, une illusion du ma- 
lade qui est toujours mec(mtent de ce qu'il a faitquoiquMI semble 
avoir fait les choses d'une maniere a peu pres suffisantc. Nous 
aurons a etudier en detail ce sentiment ct nous etudicrons jusqu'a 
quel point il est erron6 et s'il ne correspond pas a une certaine 
realite. Pour le moment, remarquons que ce sentiment du 
malade a propos de son langage, quoique tres exagere chez 
quelques-uns, est en general assez juste. Cette facon de s'exprimer 
me parait assez importantc, le desir de se confesser, aucuneraison 
serieusc qui s'y oppose ct Timpuissance oil est le malade a cxpri- 
mer clairemcnt son etat, tels sont les caractercs essentiels du lan- 
gage des obscdes scrupuleux. 

On peut observer que ce trouble de Texpression depend chez quel- 



L'OBSESSION DU SACRILEGE 9 

ques-uns d*unc Amotion de timidide et on cherchera a le rattacher 
aux autres troubles eraotionnels que le malade pr^sente en entrant 
chez le inedecin, en cherchant a lui devoiler des choses intimes. II 
y a la une partle de la verite: dans un certain nombre de cas, cette 
attitude est en partie celle des timides. Mais je crois que cette 
explication n*est que partielle. Beaucoup de ces malades ne sont 
aucunement timides avec moi, a moinsque Ton ne veuille etendre 
le mot detimidite a tons les troubles de la volonte; ily a dans leur 
difficulte d*expression quelque chose de plus general et de plus 
important. Elle depend d^une mani^re d'Mre de tout Tesprit, elle se 
rattache a une impuissance g^n^rale de rien faire avec precision, de 
rien terminer. Nous retrouverons cette impuissance avec toute son 
importance a la fin de cette ^tude ; mais comme ce caractere est 
capital, il ^tait bon de le signaler des le debut, simplement dans 
la facon dont le malade se presente et expose sa situation. 

On comprend que ce caractere ne facilite pas Tetude des mala- 
dies : dans ce cas, comme d'ailleurs presque toujours, il faut un 
temps 6norme pour eclaircir un peu ces observations psycholo- 
giques, la depense de temps est la difficult^ principale de la 
psychologic exp^rimentale. 



2. — L'obsession du sacrilege. 

Quelles que soient les difficultes qui empechent de saisir 
completement la pens^e de ces malades, on finit par se rendre 
compte dc quelques idees principales qui d'une raaniere plus ou 
moins vague constituent le fond des obsessions. 

Dans un premier groupe, il s*agit evideniment d'obsessions 
religieuses, mais ce sont des idees religieuses toutes speciales, 
ayant un aspect horrible, monstrueux en dehors de toute 
croyance raisonnable. Au lieu de se preoccuper des ^venements 
de la vie commune, de la mort d'un enfant, de Tabsence d'une per- 
Sonne aim^e, ces malades songent a des crimes religieux irr^ali- 
sables et fantastiques. 

Quelques exemples feront facilement comprendre ce caractere, 
j'en choisis d'abord deux particulierement typiques autour des- 
quels il sera facile de grouper les idees du m^me genre presentees 
par les autres malades. On. (Obs. 221), un homme de 4oans, apres 



iO LES IDIilES OBSfiDANTES 

beaucoup de tergiversations, nous fait Taveu de ce qui le tourmente 
jour et nuit. 11 vient de perdre il y a deux ans son pere et son 
oncle pour qui ii avait la plus grande affection et la plus grande 
veneration: il les pleure, cela est naturel. Va-t-il ^tre obsed^ par 
rimage de leur figure comme une hysterique pleurant son pere ? 
Non. II est obs^de par la pens^e de Tame de son oncle. Mais ce qui 
est effroyable, c'cst que Tame de son oncle est associee, juxtaposee 
ou confonduc (nous savons que ces malades s'expriment tres mal) 
avec un objet repugnant : des excrements huinains. « Cette arae 
git au fond des cabinets, elle sort du derricre de M. un tel, 
etc., etc. » 11 fait une foule de variantes sur ce joli theme et il 
pousse des cris d'horreur, se frappe la poitrine. « Peut-on con- 
cevoir abomination pareille, penser que Fame de mon oncle 
c'est de la m... » Le cas est interessant par sa grossierete, une 
idee de ce genre presente, a mon avis, un cachet tout special: elle 
avertit deja le medecin qui ne le rencontrera guere en dehors du 
delire du scrupule. 

Avant de preciser ce caractere voyons un autre cxemple encore 
plus typique. Claire, cette jeune fiUe, dont la chastete ne pent 
mcme pas 6tre soupconnce, finit apres i8 mois d'examen et d'in- 
terrogations par m'avouer Tobsession suivante qui, au premier 
abord, me paraissait invraisemblable et dont j'ai d\i plus tard 
constater la frequence chez les scrupuleuses. Elle pretend que 
c'est plus qu'une id^e, c'est quelque chose qu'elle voit et qui lui 
apparait brusquement a gauche. Acceptons pour le moment cette 
expression de la malade : « Je vois. » Nous aurons a discuter 
plus tard s'il s'agit d'une v<^ritable hallucination. Claire pretend 
voir subitement devant elle un homme tout nu ou avec plus de 
precision uniquement les parties scxuelles d'un homme, en train 
d^accomplir un acte : celui de souiller une hostic consacree. 

Voici des annees que cette jeune fille a cette image devant les 
yeux des centaines de fois par jour. De temps en temps I'image 
subit quelques legcres modifications : il y a plusieurs membres 
virils autour de Thostie, ou bien c'est une femme qui met Thostie 
sur ses parties genitales, tantot c'cst un chien qui fait ses ordures 
sur une hostie, tantot Thoslie est simplement melee avec de la 
boue, des excrements. Pendant certaines periodes de grand 
trouble, c'etait un pr^trc qui venait appliquer Thostie sur les 
parties g^nitalcs de la malade elle-memc ou sur son anus. Ces 
images provoquentune angoisse horrible, bouleversentla malade; 



L'OBSESSION DU SACRILEGE H 

lui donnent, dit-elie, a chaque fois, une espcce de crise de nerfs, 
lui enlevent toutes ses id^es, toute sa volenti. 

De telles pensees paraissent au premier abord bien etranges 
et bien exceptionnelles. Mais si on observe ces nialades on voit 
d'abord qu'elles sont chez eux tres fr^quentes. II y a un siecle 
Esquirol deorivait deja des hallucinations semblables a cclles de 
Claire. Si nous examinons plusieurs autres malades nous allons 
retrouver souvent des idees tres analogues a ces deux exemples. 
Cc sont toujours des pensees obsedantes relatives a des atten- 
tats monstrueux contre des choses religieuses ou infiniment res- 
pectables. 

Lise specule depuis des annees sur ce theme : le culte reli- 
gieux dn demon. L'idee obsedante n'est pas chez elle aussi bru- 
tale que chez les deux malades precedents, ce n'est pas une 
image simple apparaissant tout a coup, c*est une meditation 
longue et compliquee tournant autour de quelques id^es prin- 
cipales que je resume en conservant le vague de I'expression qui 
caracttirise cette malade. « II y a un principe du mal comme un 
principe du bien... le mal est un Dieu comme le bien... le con- 
traire de Dieu, venerer le contraire deDieu... quelle est la puis- 
sance du d6mon... pricr le demon autant que Dieu... si on ne 
croit pas au demon ne pas croire a Dieu non plus... demander 
au demon des services et lui donner en echange ce qu'on aime 
le plus... lui demander tout ce dont on a envie... donner au 
demon Tame de ses cnfants... etc. » La derniere idee est 
Tobsession capitale de cette malade qui est constamment tour- 
mentee par la pensee de vouer au demon I'ame de ses enfants. 

Un autre malade, Za... (Obs. 216), homme de 82 ans, r^ve ;i 
violer une vieille femme devant une ^glise. Leb... (Obs. 217), 
femme de 35 ans, se sent pouss^e par Satan a se masturber 
toutes les fois qu'elle prepare une confession. Nous verrons 
plus tard ce qu'il faut penscr du ph^nomene lui-m^me, excita- 
tion genitale au moment d*un effort pour accomplir un acte 
religieux. Pour le moment remarquons seulement que la malade 
a a ce propos une obsession « je pense tout le temps que 
le diable me pousse a faire des malpropretes pour m'empechor 
de faire mon salut... ». Pour Xy... (Obs. 218J, lemme de 55 ans, 
le diable intervicnt dans toutes ses actions, elle ne pent pas man- 
ger sa soupe ou changer de chemise sans penser qu'elle fait ii ce 
moment un acte agreable au d6mon. Lod... ne peut voir un era- 



12 LES IDfiES OBSfiDANTES 

chat par terre sans penser que c'est une hostie, ne peut donner 
a boire a son chien sans croire qu*elle donne le vin et Teau de 
rEucharistie, ne peut boIre elle-meme sans croire avaler le vin 
de la niesse. Ger... se figure qu'elle veut « tuer le bon Dieu ». 

Enfin, ce qui est banal chez tous, c*est Tid^e du blaspheme, 
« parler mal des choses divines, penser au demon en faisant des 
prieres et insulter Dieu au lieu de le prier..., ne savoir expri- 
mer que la haine de Dieu d'une facon mauvaise et grossiere, se 
revolter contre Dieu et le maudire, dire des blasphemes des 
qu'on pense a la religion... cochon de Dieu, etc. » telles sont 
les paroles que repetent un grand nombre de ces malades. 
Ceux-la raemes qui ont des obsessions d'une autre nature comme 
Vol... (96), femme de 2i ans, melent la divinite et la reli- 
gion a Icur maladie : « Je suis damnee, je lutte contre Dieu si je 
lutte contre mon cerveau malade, je me moque de Dieu si je 
consens a me soigner. » L'idee de sacrilege se mele aux autres 
id^es. 

« 
On voit par ces exemples faciles a multiplier que ces obses- 
sions, si frequentes chez les scrupuleux, ont un trait commun. 
Elles sont toutes constituees, semble-t-il,par deux pens^es asso- 
ciees: Tune d*ordre ^lev^, le plus souvent religieuse et en tons les 
cas infiniment venerable, aux yeux du sujet, Dieu, Tame, les 
enfants, I'eglise, Thostie et de Tautre une pens^e basse, r6pu- 
gnante, ignoble, les excrements, les organes g^nitaux, les paroles 
grossieres, ordurieres. Cette association constitue une insulte 
pour la premiere pensee et Ton peut dire que toutes ces obses- 
sions sont constituees par la pensee d'un sacrilege : de la le nom 
sous lequel j'ai deja eu Toccasion de les designer plusieurs fois, 
les obsessions sacrileges, Le premier fait que nous ayons ii relever 
chez nos scrupuleux c'est qu'ils sont tourmentes perpeluellement 
par la pensee du sacrilege. 



3. — L'obsession du crime. 

Les obsessions singulieres qui constituent une sorle de manie 
de sacrilege n'existenl pas seules chez ces malades. On peut 
meme dire que le plus souvent elles ne se presentent que tres 



L*OBSESSION DU CRIME 13 

tard, lorsque revolution de la malade est d6ja bien avancee. 
Chez ces memes malades on rencontre d'autres id6es un peu 
difT^rentes soit qu'elles existent encore simultanement avec les 
obsessions sacrileges, soit qu^clles aient doraine ant^rieurement 
et n'existent plus qu*a T^tat de souvenirs ; chez d^autres sujets 
moins gravement atteints on ne rencontrera pas d'id^es vraiment 
sacrileges mais uniquement ces obsessions moins graves. 

Ces malades sont tourmentes pendant des annees par des 
preoccupations toujour s du mime genre relatives d la relief ion ou 
a la morale. II nous faudra rechercher plus tard quelles sont les 
raisons qui fixent ainsi Tesprit vers un menie ordre de reflexions 
morales, pour le moment nous nous bornons a constater et a 
d^crire. Ces personnes semblent s*interesser vivement aux pro- 
blemes religieux et philosophiques, ce qui est permis a tout le 
monde, mais elles Ic font d^une fa^on absorbante, p^nible ettouta 
fait excessive. 

Lise s'interrogeait des journ^es et des nuits entieres sur la 
question du salut, elle ne s'int^ressait pas pr^cis^ment a son 
propre salut, mais a celui de son pere, plus tard au salut de 
son mari, de ses enfants. Elle spicule maintenant sur le pro- 
bl^me du bien et du mal dans le monde, sur le probl^me 
de Taction mutuelle des ames les unes sur les autres. Elle 
en arrive ^ se faire une sorte de philosophic ou de religion 
personnelle, mystique et enfantine, tandis qu*elle neglige com- 
pletement la religion oflicielle. Une autre malade, Ger..., examine 
nai'vement comment il est possible que Dieu soit dcscendu sur la 
terre pour sauver les hommes et pour la sauver en particulier 
elle-meme. Py... (i33), une fillette de i5 ans, est bourrelee 
d*inquietudes a propos de la fm du monde, cela Tamene a exami- 
ner les theories de la creation, des miracles, de Texistence de 
Dieu. <c Ce serait si teri'ible, r^pete-t-elle en pleurant a chaudes 
larmes, si Dieu n'existait pas. » On a d6ja vu que Lod... mele des 
id^es religieuses a tous ses actes m^me les plus vulgaires, elle ne 
pent passer devant une boulangeric sans s'interrogcr sur le mys- 
tere de TEucharistie et elle ne pent se d^shabiller quand elle est 
seule parce qu'elle est g^n^e par la presence continue de Dieu. 
On pourrait multiplier cesexemplesqui montrent suffisamment la 
direction religieuse et philosophique des reveries de ces malades. 

D'autresplus nombreux encore et dont T^tude est particuliere- 
ment interessante s'occupent plutot des probl6mes de morale 



14 LES IDfiES OBSfiDANTES 

concernant la conduite humaine. On..., le brave homme qui 
voyait Tame de son oncle dans les cabinets, avait ete auparavant 
pendant des annees tourment^ par Ics problemes relatifs a Thon- 
n^tete ; il s'interrogeait avec angoisse sur les preuves du droit de 
propriety, sur le devoir de reslituer, etc. Nb..., un littc^rateur 
interessant 6tudie malgre lui la nature de Tamour, de Tamiti^, de 
la charite. We... (170), une jeune fille de 19 ans, a la preten- 
tion de r^soudre le probleme de la responsabilite et veut mesurer 
jusqu'a quel degre elle est responsablc. Un homme de 82 ans, 
Za... (ai6), est entre a 20 ans au seminaire a(in de pouvoir satisfaire 
son goilt pour les questions th^ologiques, il s'absorbe dans ces 
etudes d'une fagon si anormale que le superieur le signale au 
m^decin et que celui-ci exige son renvoi du s(^minaire et Tinvite 
a changer dY^tudes. A peine sorti des speculations religieuscs, il 
va comme pousse par un instinct choisir Tetudc du droit et il 
recommence avec le nxeme acharnemcnt les discussions sur le 
bien, le mal, le crime, le delit, la punition, les droits, etc., si 
bien qu'on a dil lui interdire ces nouvelles etudes comme les 
pr^c^dentes. De pareilles etudes semblent bien permises et pa- 
raissent indiquer simplement un goiit, une direction particuliere 
et plut6t interessante de Tesprit. Mais nous aurons a ctudier la 
forme que prennent de telles pens6es et a voir combien leur 
d^veloppement est anormal. 

Pour le moment remarquons seulement que ces speculations 
ne restent privees, d^sint^ressdes chez ces malades, elles 
se m^lent toujours a des preoccupations personnelles relatives a 
des actions determin^es. Ce n'estpas d'une fa^on thcorique qu'ils 
pensent a des actes religieux, a des actions bonnes ou mauvaises, 
ils se sentent pouss^s a les accomplir. Le mal semble ne pas 
etre bien grand quand il s'agit d'actions bonnes ou indiflerentes : 
Leb... (217], une femme de 35 ans, est sans cesse poussee a 
dire des prieres, a aller a la messe, We... sent une impulsion qui 
Tentraine a se faire religieuse, a entrer dans un convent. Dor... 
a une impulsion plus curieuse, elle se preoccupe non pas de ses 
actes a elle mais de ceux des autres, elle est poussee a changer la 
conduite de son mari et en particulier a le faire confesser sans 
cesse pour la moindre des choses ; elle a une grande crise d'an- 
goisse parce qu'il a fum^ une cigarette avant de communier avec 
elle et qu'il ne veut pas aller se confesser tout de suite. 



L'OBSESSION DU CRIME 15 

Malheureusement les impulsions sont rareraent de ce genre, 
Dans la grande majority des cas ce sont des impulsions a accom- 
plir des actions mauvaises, criminelles. Les obsessions du crime 
se pr^sentent ainsi sous la forme cVune tendance^ d'une impulsion 
a commettre ces crimes, 

Za... n'a pas seulement des obsessions sacrileges qui le 
poussent, comme il dit, a « accomplir tous les p^chcs th^ologiques », 
il a des impulsions a des crimes plus terre a terre, violer une 
femme sur un banc et Tassassiner. Mb... (i36), femme de 
67 ans, est poursuivie par la tentation de frapper les gens avec 
un long couteau pointu « qui crfeve les yeux, qui entre bien ». 
Ger... est poussee a couper la t6te de sa petite fiUe, et a la 
mettre dans Teau bouillante. D'ailleurs on ne pent compter les 
scrupuleux qui ont des impulsions a frapper des gens et surtout 
a frapper leurs enfants a coups de coutcaux. Dans une conference 
que je faisais r^cemment a la Salpetriere sur ces malades, j'avais 
pu reunir cinq meres de famille, r^petant toutes en pleurant 
exactement la meme chose : que quelque chose les poussait a 
frapper leurs petits enfants avec un couteau pointu. On ne pent 
6num^rer tous ces malades, il suflfit d'cn citer quclques-uns, Lise, 
Vod... (2o3), Wks... (197), Brk... (2il), Vi..., Ger..., etc., veu- 
lent aussi frapper leurs enfants. Qes... veut se jeter sur sa mere, 
r^trangler et se suicider apr^s. 

Ces obsessions impulsives qui semblent pousser les malades 
a rhomicide sont parmi les plus fr^quentes et les plus connues. 
Schopenhauer rapportait d^ja un cas d'impulsion a Thomicide 
chez un malade qui avait conscience de Tabsurdit^ d'une sem- 
blable id^e et s'en dcsolait *. Maudsley en rapporte plusieurs 
exemples, Magnan, Saury en d^crivent de nombreux exemples. 
Dans une observation de M. Magnan, le malade veut simplement 
mordre et manger la peau qu*il aura arrach^e '. On pent done 
reunir dans un premier groupe toutes les obsessions-impulsions 
a des actes de violence quelconque. 

L'impulsion au suicide vient par ordre de frequence apres Tim- 
pulsion au meurtrc, nous la retrouverons chez beaucoup de nos 
malades, chez Nadia par exemplc qui dans une reverie roma- 
nesque arrive a se representer qu'elle se noie dans la mer Bal- 



1. Schopenhauer, I.c Uhre arbitre, trad., p. 177. 
a. Magnan, Arch, de neurohyic, 189a, i, p. 3a i. 



16 LES ID£ES OBS^DANTES 

tique. Une femme de 3o ans, Kl... (211), a 6ie pendant trois 
ans obs^dee par Timage d'un homme pendu dont on lui a raconte 
la triste fin. Ce qui la tourmentait ce n'est pas r^eliement la mort 
de cet individu, c'etait une reflexion personnelle: « Je pourrais bien 
en faire autant » et elle se sentait poussee a se pendre a ce point 
qu'il lui fallait prendre des precautions pour ne pas c^der a ce 
d^sir. Elle fermait a clef son grenier et cachait la clef, car dans 
son id^e c'^tait au grenier qu'elle irait ex^cuter ce suicide. 

Les impulsions g^nitales sont souvent parmi les plus remar- 
quables. Za... veut, coinme nous Tavons dit violer, une vieille 
femme, V..., une jeune femme mariee, se sent poussee a se 
mettre a la fenetre et a faire signe aux passants pour les inviter a 
monter chez elle. Une jeune fiUe de 22 ans, Vob... (igA), ne 
veut plus rester dans Tappartement de ses parents, elle veut se 
r^fugier « dans une prison, ou dans un convent, dans un endroit 
quelconque ou il n'y ait que des femmes », parce qu'elle est 
poussee a s'approcher de ses freres et a deboutonner leur culotte. 
a Elle ne pourra jamais resister jusqu*a son mariage, d^ja ses 
bras font malgre elle de petits mouvements, elle sent ses mains 
qui defont les boutons. » Nous aurons a rechercher s'il s'agit la 
de v^ritables hallucinations kinesthesiqucs, notons seulementici la 
forme d'image kinesth^sique que prend Tobsession, analogue a la 
forme visuelle qu^elle prenait dans les id^es sacrileges de Claire. 

Parmi ces obsessions avec impulsions genitales il faut noter 
celles de Rk..., homme de 4o ans qui depuis vingt ans se croit 
atteint d'inversion sexuelle et deplore le triste penchant qui le 
pousse vers des jeunes gens. II n'a d^excitations sexuelles 
qu*en pensant a des hommes, il declame sur la po6sie roman- 
tique des amours masculines et en m6me temps il redoute le 
sort d'un litterateur connu condamne pour cette conduite iil^gale. 
Je ne discute pas ici la question des invertis sexuels, mais je suis 
convaincu que trop souvent on a fait des theories sur I'inversion 
sexuelle a propos de simples obs^des ayant une impulsion vers 
cette action comme ils auraient une impulsion a un crime quel* 
conque. Dans le cas present, cet homme a et^ amoureux d'une 
jeune fille a 17 ans ; par consequent il n'a pas toujours ete un 
inverti sexuel ; a la suite de beaucoup d'autres obsessions il est 
parvenu a Tidee de ce crime genital particulier qui constitue 
maintenant son obsession principale. 

Ce sont surtout les impulsions a la masturbation qui jouent un 



L'OBSESSION DU CRIME 17 

grand role dans les tourments de ces malades. Deb... (i65), 
femme de 44 ans, froide avee son marl, ne pensequ*a recommen- 
cer d'anciennes masturbations, il en est de meme pour Loa... 
(i38), pour Leb..., etc. Cette pens6e forme un des ph^no- 
menes principaux de la maladie si complexe de ce pauvre Jean, 
a tout instant et a tout propos, il croit avoir des tentations de 
masturbation. Par exeraple s'il rencontre une femme dans Tomni- 
bus, s'il est forc^ par les circonstances de toucher la main d'une 
femme et meme tout simplement s'il 6prouve une Amotion quel- 
conque m^me legere, il sent plus quUl n'entend une voix lui 
disant : « Va done, crispe-toi les organes, masturbe-toi done, 
meurs en te donnant des jouissances. » Et il sent que ses nerfs 
s'agitent moitie involontairement, moitie volontairement. « II y a 
en moi une complaisance, un laisser aller pour tons ces d^sirs 
sexuels. » ^ 

Ajoutons les impulsions a d*autres actions malhonn^tes, par 
exemple, I'impulsion a voler et a mentir chez Lod... Cette impul- 
sion a voler se retrouve trfes souvent : elle joue un role dans une 
impulsion plus complexe et particulierement int6ressante, celle 
des fugues chez Go... Ce gargon de i5 ans ne pouvait parvenir 
a rester immobile dans une 6cole, des qu'il essayait de s'appli- 
qu6 a son travail, il sentait des agitations foUes qui le pous- 
serent des son enfance a faire tres souvent T^cole buisson- 
ni^re. Maintenant il a un desir fou de partir n'importe ou, de 
voyager loin de Tecole, loin de son apprentissage. Cette idee lui 
enleve tout bon sens et il faut qu'il y cede : il prend chez ses 
parents une fois 68 francs, une autre fois 3o4 francs et il s'en va. 
Son argent ne lui scrt qu'a payer le chemin de fer de la fa^on la 
plus ^conomique, et a lui assurer une bien maigre ration. II vit 
avec lo sous par jour, etsenourrit a peine. II ne prend aucunplai- 
sir a son voyage, il voyage pour voyager, pour s'eloigner loin du 
travail. II est tout le temps m^content d*6tre parti et 6crit des 
lettres a des amis et a des parents pour demander des conseils, 
il essaye de rentrer en prenant un billet pour Paris, mais il est 
forc^ de descendre quelques stations avant d'arriver et de repar- 
tir en sens inverse* II rentre quand il n'a plus aucune ressource^ 
il arrive la t6te basse, s'excusantde ses sottises et jurant qu'il ne 
recommencera plus. II a en effet un souvenir complet de toute 
Texp^dition et de la lutte qu*il a soutenue contre Tobsession. 
C*est un cas qu'il ne faut. pas confondre avec les fugues hyste- 

LE8 OBSKSSIOKS. I. — 2 



18 LES ID^ES 0BS£DANTES 

riques, mais qui rentre dans les dromofnanies que decrivalt 
M. R^gis. II se rattache a ces obsessions impulsives qui poussent 
le malade a toutes sortes d'actes criminels. 

II faut faire une place a part aux impulsions qui poussent les sujets 
a boire de I'alcool ou a absorber des poisons. Dans certains cas Tim- 
pulsion a boire rentre dans les cas precedents : la malade si sin- 
guliere que j'ai d^crite dans un ouvrage precedent 6tait pouss^e 
a boire du caf6 au lait et a manger des petits pains vol^s. Elle 
finissait par prendre vingt ou trente tasses de cafe au lait dans 
la journ^e et prenait des precautions pour pouvoir en faire pen- 
dant la nuit^ Ici le breuvage absorbe n'a pas d'importance par 
lui-m^me, c'est une impulsion a boire un breuvage defendu par 
le m^decin et consider^ com me dangereux pour son estomac. 

Le plus souvent il s'agit de boire du vin, de Talcool, des exci- 
tants sous une forme quelconque. L'obsession impulsive prend 
alors le nom de dipsomanie, D..., homme de 3o ans, a depuis 
I'age de i5 ans des p^riodes singulieres de depression sur les- 
quelles je reviendrai longuement, car leur importance pour 
rintelligence des obsessions me semble capitale. Ce n*est qu'a 
22 ans que ces p^riodes de depression se transforment et sont 
remplacees par une idee obs^dante, celle de boire. 11 r6siste 
pendant un certain temps puis finit par c^der et boit jusqu'a 
rivresse complete. Fm... (192), qui a deja des sympt<^mes de 
n^vrite alcoolique, se fait a lui-meme toutes sortes de menaces : 
« Si tu bois encore ton patron va te renvoyer, tu seras paralyse 
des jambes, tu souffriras atrocement, etc. » Et cependant il ne 
pent resister a Fimpulsion. 

Toutes ces impulsions a des crimes peuvent se rencontrer chez 
un meme sujet qui songera a la fois a Thomicide, au suicide, au 
vol ou qui reunira d'une maniere vague tons les crimes. « C'est 
comme si, repete Claire, je voulais me laisser aller, ceder a tons 
mes caprices, renoncer a toute moralite. » 

L'impulsion pourra prendre une autre forme egalement bien 
connue : elle sera negative. Les malades seront pousses a resister, 
a ne pas faire une action que la religion ou la morale comman- 
dent. Chez Claire, ce refus constitue un veritable delire a propos 
des actes religieux; refuser de faire ses Paques, refuser de faire la 
prifere, la considerer comme impossible, refuser dialler a la messe, 

I. Raymond el P. Janet, Nevroses el idies fixes, 1898, II, p. 194. 



L'OBSESSION DU CRIME 19 

refuser de manger, c*est la perp^tuelletnent ce que son impul- 
sion lui inspire. En r^alit^, il lui suffit de penser qu'une action 
est bonne pour qu'elle ait une impulsion violente a ne pas la 
faire. C*est parce qu'elle croit de son devoir de me parler, de me 
confier ses tourments, qu'elle est si incapable de le faire; une 
action qu'elle jugera indiOi^rente s'effectuera beaucoup plus faci- 
lement. Ce type se rencontre chez bicn des malades, chez Elg... 
(i6), chezTr... (ii8], qui se sentent pouss^es a ne pas faire leur 
travail, mais il est moins frequent que le pr^c6dent. 

A c6t^ de ces diverses impulsions, il faut placer une manifesta-^ 
tion plus fr^quente encore et plus importante de Tobsession cri- 
minelle, ce sont les remords, Le malade ne se sent pas actuelle- 
ment pouss^ a accomplir une action criminelle, mais il pense 
quHl Ta accomplie autrefois et il est bourrel^ de remords. 

On pent mettre, bien entendu au premier rang, les remords 
precis, portant sur tel ou tel acte d^termin^ et parmi ceux-ci 
signaler tout d'abord les remords de fautes religieuses, les d^ses- 
poirs causes par les confessions insuffisantes ou par les commu- 
nions pretendues sacrileges. II est inutile de citer des noms, car 
tons les scrupuleux ont eu ce symptome, presque toujours au d6" 
but de leur maladie. Chez quelques-uns, ces remords constituent 
un veritable acc^s de delire, tous ceux qui s'occupent de mala- 
dies mentales ont connu ces femmes affolees pendant des mois, 
parce qu'elles croient avoir fait entrer un morceau d^hostie dans 
une dentcreuse. Le fait est si banal, qu'il a6t6 bien connu etbien 
decrit par les romanciers : on pent relire a ce propos la jolie 
description de la sceur aux scrupules dans le Mus^e de b^guines 
de Georges Rodenbach*. Le m^decin aurait peut-etre a relever 
dans cettepeinturequelques inexactitudes apropos deT^tat de d6- 
mence de Soeur Marie des Anges, mais les premieres p^riodes de 
la maladie sont remarquablement d6crites, Tattitude de la soeur 
au confessionnal etses angoisses apr^s Tabsolution semblent avoir 
et6 copi^es sur nos malades. Ce genre de penitentes est sans 
doute bien connu par les pretres qui, si j*en juge par mes ma- 
lades, doivent etre assourdis par les dol^ances relatives aux an- 
ciennes communions. 

Nous constatons ensuite des remords pour tous les crimes qui 

I. Goor^cs Rodonbach, Mvaee de heguines, 189^. 



20 LES IDfiES OBSfiDANTES 

tout a rheure, se pr^sentaient comme des impulsions. II est a re- 
marquer, en effet, que les malades qui se disent pouss6s a accom- 
plir un meurtre sont souvent les m6mes qui, quelques jours apres, 
vont avoir des remords comme sHIs avaient r^ellement commis 
cet acte. Ainsi, du vivant de sa belle-mfere, Ger... 6tait pouss^e a 
la tuer; quand cette femme fut morte, elle s*accusa d*avoir caus^ 
sa mort. Vi... s'accuse d^avoir accompli toutes les actions aux- 
quellesy comme nous Tavons vu, elle se sentait pouss^e. Elle a 
caus^ la mort des gens, elle a Strangle, elle a bless6 des pas- 
sants, envoys des lettres compromettantes, vers6 du poison, 
•tromp^ son mari, etc. 

D'autres, sans avoir eu d'impulsions precises, ont perp^tuelle- 
ment et uniquement des remords. Rob... (119), qui tient une 
caisse dans une maison de commerce, est poursuivie par Tid^e 
qu'elle a mal rendu la monnaie, qu'elle a vol6. We... (i7o)se re- 
proche tous les chagrins, tons les malheurs qu'elle voit arriver 
autour d'elle, parce qu'elle s'accuse de les avoir autrefois pr^vus 
et souhaites. New... (212), homme de 3o ans, invente tout un 
veritable d^Iire retrospectif, il se reproche sa conduite ind6- 
cente a Ti^cole et il invente que tous ses maitres ont abuse de 
lui, cela devient un roman assez complique. Kl... est poussee a 
penser que son enfant n'est pas le (ils de son mari, ce probleme 
dissimule une veritable obsession de remords, c'estune maniere de 
se demander si elle a trompe son mari. Dk... (aiS) a Tidee qu'il 
y a quinze jours, il a pu tuer quelqu'un ; il va dans la rue froler 
les sergents de ville et se trouvesur le point de les prier de Tarre- 
ter. Xya... (a5) n'a pas assez bien soigne ses enfants et les a fait 
mourir. Lise, si on la croit, a fait tous les crimes possibles : com- 
munions sacrileges, meurtres, infanticides innombrables (elle 
s'accuse d'infanticide toutes les fois qu'elle a des rapports avec 
son mari non suivis de conception) actes contre nature, etc. Rk... 
a 3o ans se souvient qu^a Tage de 4 ans il venait le matin dans 
le lit de son p^re avec sa petite sceur agee de 3 ans, il croit qu'ii 
ce moment il a abus^ de sa petite sceur et il est effray^ a la pens^e 
de cet inceste. 

• Za... a des remords de ce genre assez curieux parce qu'ils 
s'accompagnent d'images innombrables analogues a de v^ritables 
tableaux. II a la manie de s'accuser de tous les meurtres dont il 
entend parler. Ainsi, on lui apprend, a la campagne, qu'un vieil- 
lard de 84 ans a 6te trouve mort sur une route. Imm^diatement, 



L'OBSESSION DU CRIME 21 

il se dit que c'est lui qui Ta tu6 pour lui prendre son argent. En 
passant pres d'une maison, il a entendu ou cru entendre le bruit 
d'un revolver et il apprend ensuite qu*un homme s'est tu6 dans 
cette maison. Aussitot il en conclut que c'est lui qui a tir6 le coup 
de revolver et tue cetindividu. L'obsession de ce remords a dur6 
deuxans. « J'^prouve, dit-il, en parlant de ces remords, toutes les 
Amotions du voleur, de Tassassin, toutes Ics tortures du reknords 
pour ces crimes imaginaires. Je vois les suites du crime, je vois 
deux agents venir me saisir au milieu des miens, je vois la pri- < 
son, le cabinet du juge d'instruction, la cour d'assises ; je me vois 
au banc des accuses, devisage par mes collegues qui chuchotent 
entre eux : on ne s^en serait jamais dout6. Je subis les angoisses de 
Tincertitude qui precedent les verdicts du jury et je travaille a 
reproduire en moi-meme les impressions du condamn^ a mort 
qu'on ligotte pour le conduire au lieu de Texecution. ' ». 

Une seconde forme de Tobsession du remords, plus grave que 
la pens^e et qui peut correspondre a une forme tres avancee de la 
maladie, c'est le remords general portant sur tons les actes de la 
vie presque sans exception. Claire serait une malade de ce genre, 
elle ne peut « r^flechir a aucunc de ses actions, quelle qu'elle soit 
sans en ^tre accabl6e de remords ». Nous etudierons ce cas (i propos 
des obsessions de honte. 

Dans certains cas, en effet, le remords portant meme sur un acte 
determine s'associe avec une honte de toutes les actions. Xyb... 
(209) pour une raison quelconque a renvoy6 sa blanchisseuse, puis 
s'est d^cidee a la reprendre. Elle croit avoir ete injuste en la ren- 
voyant, puis avoir manqu6 de decision en la reprenant. II r^sulte 
de ce remords qu'elle trouve mauvaise toute sa conduite, il ne lui 
est plus possible de rien faire correctement tant qu'elle n'a pas 
repar^ sa conduite vis-a-vis de la blanchisseuse. Elle prend des 
precautions pour etre toujours li^e a celle-ci, par exemple, elle 
veut toujours lui devoir une petite somme d'argent afin de ne plus 
pouvoir la quitter, mais jamais elle ne peut effacer le remords de 
son action irreparable. 

Une obsession curieuse me parait devoir etre rattach^e a ce 
groupe, ce sont les « remords de vocation », le malade se re- 

I. Une observation interessante que Ton peut comparer 2i celle-ci a ^t^ publico 
par M. Bramwell dans le Brain, 1895, 344 : « H invente des histoires absurdes & 
propos d*un empoisonnemcnt qu'il prepare, il se repr^scnte la trag^dic, Tenfant 
buvant le chocolak ot mourant dans une horrible agonie, etc... » 



22 LES IDfiES OBSfiDANTES 

proche d'avoir « manque sa vocation ». J^ai d^ja ^tudi6, avec 
M. le P' Raymond, Tobservation int6ressante de cette femme ob- 
s^d^e par le regret de « n'etre pas institutrice », de « n*avoir pas 
au moins epouse un instituteur » ^ On observe bien plus fr^- 
quemment des femmes qui se reprochent de n'etre pas entries dans 
un convent, de n'etre pas religieuses. C'estle castypique de Gis^le 
femme de 3o ans (i7i)> qui trouve que toute sa vie est manqu^e, 
mauvaise, que tons ses actes sont alt^r^s parce qu'elle n'est pas 
religieuse. Se reprocher une faute dans le choix d'une vocation, 
c'est une mani^re de se reprocher en g^n6ral toutes les actions 
de sa vie. 

Toutes ces obsessions a propos d'idees morales, a propos d'im- 
pulsion au crime et surtout a propos de remords ont certaine- 
ment, malgr^ leurs differences, des traits communs. C'est ce qui 
m'a permis de les ranger sous ce titre commun : les obsessions 
criminelles. 



4. — Vobsession de la bonte de soi. 

Un autre genre d'obsessions voisin des precedents, bien en- 
tendu, mais un pen plus simple peut-^tre se retrouve chez les 
scrupuleux, soit isole dans des cas relativement benins, soit en 
coexistence avec les obsessions du sacrilege et du crime dans les 
cas plus graves. II m'est difBcile de r^suraer par un mot le carac- 
tere general qui se retrouve dans les idees de ce groupe. II s'agit 
non seulement de remords proprement dits, mais de m^pris, de 
meconientement portant non seulement sur les actes, mais sur les 
facultes morales, sur la personne du sujet et plus souvent encore 
sur son corps. Le malade a constamment Tid^e que ce qu*il fait, 
que ce qu'il est, que ce qui lui appartient est mauvais. Le carac- 
tere qui me semble le plus general, c'est le sentiment de honte 
quoique dans certains eas la honte soit l^gere et qu'il s'agisse 
surtout de m^contentement. C'est pourquoi nous r^uuissons ces 
faits sous le nom gen^rique : d'obsession de honte, 

Quoique les diverses formes de cette honte se melungent as- 
sez intimement, il me semble bon d'en distinguer deux groupes 

I. Neuroses et idees fixes, II, p. i48. 



L*OBSESSION DE LA HONTE DE SOI 23 

principaux qui ont un aspect cllnique assez difierent. Dans le 
premier groupe, la honte ou le m^contentement reste a peu pres 
compl^tement dans le domaine moral et les obsessions se rappro- 
chent plus ou moins des deux classes pr^c^dentes, celui du sacri* 
l^ge et du crime. Ce que le sujet meprise en lui-m^me, c'est son 
esprit, sa volonte, son intelligence. Dans le deuxieme groupe, la 
honte porte plutot sur le cot^ physique de I'individu et le sujet 
est m^content de son corps ou de ses fonctions corporelles. Ces 
nouvelles obsessions nous rapprocheront davantage des id^es hypo- 
condriaques. 

Occupons-nous d'abord du premier groupe : la honte morale, 
Dans les cas les plus graves, chez les malades qui nous ont 
pr^sent^ les idees sacrileges et les grands scrupules, ce m^con- 
tentement, n^est pas localise a une action, il est absolument g^n^* 
ral, et porte sur toute la personne. Le type de ce genre de d^lire 
g^neralis6 est certainement Claire. Son m^contentement au debut, 
comme il arrive souvent, portait sur des actes religieux, c*est-a- 
dire sur ceux qu*elle voudrait le mieux faire. On verra de plus en 
plus rimportance du contraste chez les scrupuleux. Elle a encore 
le sentiment que les confessions, les communions ont 6t^ mal 
faites. Puis ce sont les prieres qu'elle trouve tr^s insufHsantes. 
Elle cherche des moyens pour y remddier : ce sont des prieres in- 
terminables, des confessions par ^crit prepar^es pendant 1 5 jours, 
puis des grimaces, des contorsions pour arriver a bien prier ; 
mais bient6t ces systemes sont impuissants et ces actes religieux, 
deviennent impossibles. Elle en est desesper^e, elle r^pete que le 
pouvoir de prier serait chez elle le signe de la gu^rison compile. 
Elle pleure des qu'on parle de religion devant elle mais elle a 
pr^fere renoncer a toute pratique religieuse, tellement elle est con- 
vaincue qu'elle les fait mat, d'une maniere indigne. Elle se laisse 
conduire a la messe, de temps en temps, mais ne suit rien, ne veut 
faire aucune priere. II lui faudrait de tels efforts pour en faire 
une bien qu'elle pref^rerait mourlr. Puis le m6contentement s'est 
etendu a d*autres actes, a toute chose qui lui paralt avoir un 
caractere moral quelconque, a tout ce qui pourrait etre bien. Des 
actions indifferentes au point de vue moral, ou qu'elle croit 
telles, se font facilement, elle n'a pas de systfeme pour manger 
ou pour respirer et encore ne faudrait-il pas attirer son atten- 
tion la-dessus, nl lui faire une recommandation m^dicale sur la 
nourriture, car aussitot le d6sir de bien faire en mangeant ren-> 



24 LES id£es obs£:dantes 

drait ralimentation impossible. Pour tout le reste elle est 
coDvaincue qu'elle agit tr^s mal, qu*eUe aime mal ses parents, 
soigne mal sa mere, travaille mal, etc. 

Elle exprime comme toujours ces remords d'une maniere tr^s 
vague. « C*est comme si j'avais commis tous les crimes... j'ai 
des remords comme si j'avais tu6 n'importe qui... tout le monde 
a des reproches a me faire, on ne m'en fera jamais autant que je 
m'en fais a moi-meme, autant que j'en mdrite... j*ai ^coute lemal, 
j'ai cherche tout ce qui me paraissait mal... j« n'ai pas lutte contre 
le mal... des reves insens^s, des pensees mauvaises contre la mo- 
rale, contre Dieu, deux cents fois par jour... je suis dans chaque 
action aussi coupable que les plus grands criminels. » 

Si elle arrive a convenir, car elle n'a pas perdu tout bon sens, 
que Facte accompli est en lui-meme un acte bon, qu'elle a veill^ 
sa m6re malade et que Ton ne pent pas considerer cet acte 
accompli comme reprehensible, elle entre dans des subtilites 
philosophiques et distingue Facte en lui-meme et Tintention 
volontaire de celui qui Taccomplit. La volonte a toujours ete 
mauvaise dans cette action ou plutot il n'y a eu aucune bonne vo- 
lonte, car, s'il avait fallu le faire avec bonne volonte, Facte n^aurait 
jamais pu etre accompli et elle reste tout aussi mecontentc d'elle- 
meme, quoiqu*on lui ait demontre que Faction ^tait bonne. 

Depuis qu'elle vient me voir il y a surtout une action sur 
laqu'elle s'est localise ce sentiment d'imperfection. C'est Faction 
de me raconter sa maladie, de me mettre au courant de son his- 
toire. Elle desire le faire, mais ne se figure jamais que c'est bien 
fait. Ce sont des desespoirs parce qu'elle ne m'a rien dit et, pour 
bien dire, il lui faudrait recommencer en ordre depuis le commen- 
cement; pour me raconter ce qu'elle a ^prouv^ hier il lui faudrait 
raconter ce qui s'est pass6 depuis lo ans. Elle Fa d^ja fait 
cent fois mais cela ne compte pas, car cela est mal fait ; il faudrait 
le faire mieux et elle ne pent pas y parvenir. 

Non seulement elle se croit coupable de tout faire avec imper- 
fection, mais elle tient a ce sentiment de culpability, car c'est ce 
sentiment qui I'excitera a faire mieux, qui la poussera a faire des 
efforts. Si on le lui enlevait elle tomberait encore plus bas. En 
effet la pauvre fiUe a le sentiment que Fimperfection va crois- 
sant. Elle use toujours d'une image pour exprimer sa maladie: 
c'est une chute dans un precipice dont elle a longtemps cotoye le 
bord et dans lequel elle a fini par tomber. Elle nc me donnc pas des 



L'OBSESSION DE LA HONTB DE SOI 25 

nouvelies de sa sant^, elie vient simplement m'annoncer qu^elle est 
descendue plus ou moins vite, car elle descend toujours et elle 
mourra plutot que de remonter. Tout au plus lorsqu'elle va bien 
consent-elle a m'avouer que ces mois-ci elle est descendue un peu 
moins vite. L'ascension qu'il faudrait faire pour remonter lui 
parait quelque chose d'horrible : c'est une montagne, une pyra- 
mide a escalader et ce n'est que par des proc6d^s tres difficiles 
que nous arrivons a remonter un peu de temps en temps. 

II ne s'agit pas chez elle uniquement de remords, car elle 
est tout aussi m^contente de choses dont elle ne pent se croire 
responsable. II est inutile d'insister sur chaque fonction men- 
tale : toutes les questions que Ton posera a Claire auront la 
meme r^ponse, qu*on lui parle de sa m^moire ou de son raison- 
nement, de son imagination ou meme de I'acuit^ de sa vue ce sera 
toujours la m6me chose. Elle n'estpas bonne, elle n*est paspolie, 
elle n'a plus d'afTection, elle n'est plus intelligente, plus active, 
plus capable de sentir, elle n'est plus bonne k rien. Si on insiste 
trop pour lui faire voir rexag6ration, elle r^pond toujours par cet 
argument : « Vdus ne savez pas connue autrefois, j 'eta is cent fois 
meilleure, plus douce, plus patiente, plus intelligente, etc. Je 
n'ai pas seulemeut perdu la volonte et la conscience, mais j'ai 
perdu tout ce qui faisaitmon intelligence ». Pousseesace degr6 ces 
obsessions rappellent tout a fait le d^lire des m6lancoliques et 
c'est en effet, au moins par son contenu, un d^lire m^lancolique. 
Seulement nous verrons quand nous ^tudierons la forme que 
prennent ces obsessions, ce qui s^pare le scrupuleux du melanco- 
lique. On pent le faire prevoir ici d'un mot. C'est que le m^lan- 
colique est profond^ment convaincu de sa dech^ance, tandis que 
Claire est trfes loin de croire completement tout ce qu'elle dit ou 
pcnse a ce sujet. 

Les autres malades presentent a un degrd ordinairement moins 
grave la m6me obsession. Yoici le langage de Leg...: « Je me 
figure que ce que je fais est mal, je ne sais pas toujours en quoi 
cela oQense la religion ou la morale, mais il me semble que je 
n'aurais pas dd le faire. Tenez, je vous ai regarde en parlant et je 
sens que je n'aurais pas dil vous regarder. » Ly... parle de meme. 
Dev... est curieux sur ce point parce que son appreciation, ce qui 
est rare, est artistique plutot que morale. C'est un musicien habile 
et constamment il a Tidee « qu'il joue mal, quUI est immoral de 
jouer aussi mal ». 



( 



26 LES I DEES OBS&DANTES 

Un joli cas de m^contentement syst^matique est celui de Re... 
(i4o), jeune fille sentimentale qui, 6tant 6anc^e, sent qu*elle 
n'aime pas bien son fiance et se tourmente a la recherche « de 
Faimer bi^n. » Elle en arrive a force de perfectionnements a le 
d^tester et depuis il en est ainsi de toutes ses affections qui ne lui 
paraissent jamais suffisamment parfaites et qui lui semblent si 
mauvaises que c*est comme de la haine. 

A cette obsession de mecontentement, de honte de soi-meme, se 
rattachent un certain nombre d'autres id^es obs^dantes en appa- 
rence assez diff(§rentes mais qui ont le meme caract^re psycholo- 
gique. 

i^ CeriSLins delires de doute sont en rapport avec une obsession 
de m^contentement qui porte surtout sur lesfacultes intellectuelles 
et la maladie prend alors un aspect un peu particulier qui pourrait 
^garer Tobservateur. Voici par exemple une femme de 67 ans, 
Mb... (i36) qui pr6sente au premier abord un singulier d^lire. 
Elle est poussee malgr^ clle \k etudier sur toutes ses faces un pro- 
bleme de psychologic : (c quelles sont les relations entre le sens du 
toucher et les autres sens ? Dans quelle mesure peut-on dire que 
la vue et Touie sontdes touchers lointains ? » Quoiqu'en r^alite elle 
soit tres ignorante sur ces questions, elle discute le probleme 
avec acharnement, et veut ^tablir qu'il y a action directe du monde 
ext^rieur dans le cas du toucher et action indirecte dans les autres 
sens. Cette discussion n'est qu^une forme ultime d'une obsession 
prec6dente qui s*est d^veloppee depuis des annees, peut-etre depuis 
Tenfance de la malade. Elle ^prouve un mecontentement de ses 
sens « si imparfaits, si grossiers. » Elle cherche le moins mauvais 
de tous, et arrive a accorder quelque confiance au toucher imm^- 
diat et direct, de la la recherche de ce caractfere d'etre imm^diat 
dans les autres sens. 

Pour bienconstater que ce delire du doute n*est pas ici une ma- 
ladie distincte, rappelons seulement que cette m6me malade Mb... 
est aussi honteuse de sa volont6, de sa conduite et qu'elle se sent 
capable de donner des coups avec un couteau pointu « qui entre 
bien. » Le delire du doute et meme la forme psychologique sin- 
guliere qu'il prend dans ce cas me semble n*etre qu*un Episode 
dans Tobsession de honte et de mecontentement tout a fait carac- 
ti^ristique de ces malades. 

On peut rapprocher de ce cas fobscssion curieusc de Rk... « qui 



L*OfiSESSION DE LA HONTE DE SOI 27 

est force de penser constamment a Tid^alisme, a rirr6alit6 des 
choses..., je suis honteux d*en etrc arriv6 a croire que mon pere 
n'existe pas ». On verra irequemment cette notion de Firr^alit^ 
des choses a propos des sentiments qui tourmentcnt ces malades ; 
dans les cas pr^c6dents ce sentiitient a donne naissance a une 
veritable id^e obsedante. 

Cette critique des fonctions intellectuelles qui constitue tout 
un d^lire special chez Mb... se retrouve plus ou moins att^nu6e 
chez les autres malades ; Claire va repeter : « Tout s'^teint en moi, 
j'ai perdu le sentiment du r6el, tout se voile. »Beaucoupde malades 
accusent plus encore leur intelligence. Dob... (86) se sentenvahie 
par rid^e « qu*elle est b6te, qu'elle ne pent rien comprendre, qn*elle 
va devenir foUe et qu'elle va d^lirer en pleine rue ». Cette obsession 
determine, comme on Ic verra, une terreur queTonpeut jusqu'a un 
certain point rapprocherde Tagoraphobie. Jean, ^galement, est dis- 
pose a rabaisser son intelligence; si Ton prenait au s^rieux ses 
paroles, on le croirait tout a fait idiot. II repMe sans cesse qu'il ne 
peut ni lire ni 6crire, qu'il ne pent rien comprendre aux ph6nom^nes 
naturels qui Tenvironnent. « Je suis etranger a tout. Tout ce qui 
est naturel est entache pour moi de myst&re d^inaocessibilit^. » II 
n'accepte pas qu'on lui demande le plus petit renseignement soit 
sur ses propri^tes, sur sa fortune, sur la valeur de I'argent, sur 
rien de pratique, car il r^pMe toujours que son esprit n*y peut 
rien comprendre, quHl est Stranger a la vie. Sans aller jusqu'a 
ce point Lise est toujours dispos^e a se trouver bete. EUe sent en 
elle-meme comme quelque chose qui la critique et elle ne peut 
accepter aucun compliment parce qu'elle les croit toujours faux. 

II est bien clair que ces obsessions des malades nous posent un 
tres curieux probleme de psychologic. Jusqu'a quel point ont-ils 
raison ou ont-ils tort? Sont-ils tout a fait delirants quand ils 
pretendent qu'ils sont devenus bStes ? 

Nous aurons a discuter longuement la question quand nous 
parlerons de Tetat psychologique sur lequel germent ces obses- 
sions. Pour le moment, constatons que cette obsession est ^nor« 
mement exageree, ne fdkt-ce que par sa repetition. Si Ton est 
reellement devenu bete et sans volont^, ce n'est pas une raison suffi- 
sante pour se le reprocher toute la journee, et ceux qui sont reel- 
lement betes ne se le reprochent pas ainsi. II y a done la un senti- 
ment tout particulier de honte de soi-meme qui est bien du meme 
genre que les obsessions pr^cedentes du sacrilege et du crime. 



28 LES IDEES OBSfiDANTES 

Ces malades qui se sentent constamment pousses au crime croient 
en m^ine temps qu'ils en son! capables. 

2® Les obsessions relatwes a la folie : un tres grand nombre 
de ces malades, paf exemple un homme de 46 ans, Mrc... (178), 
unefemme deaS ans, Byp... (180), etc., sont 6pouvant^s a la pen- 
s^e quMls sont fous, qu'ils ont eu ou quails vont avoir des crises de 
folie et ils recherchent en eux tous les signes de ce qu'ils ap- 
pellent la folic, a Je vois les maisons et les gens a Tenvers, je dis 
des sottises, je vais me cogner la t6te contre les murs, regardez 
done mes yeux, vous verrez comme ils sont ^gar^s. » Suivant leur 
caract^re et revolution morale de Icurs maladies, ils insistent dans 
leur obsession sur tel ou tel caractere de la folie. Zb... (175) re- 
pete qu'il voit que tout est drole dans Tunivers et que par conse- 
quent il est fou.Cas.. (177J a peur d'etre isolee : «il me semble que 
je suis seule au monde, je ne puis plus me diriger, j*ai besoin 
d'etre enfermee comme les fous. » Leo...(i73), r^pete que la folie 
lui fera cc tuer sa petite fille, et suivre le premier monsieur venu 
dans la rue. » 

Les uns pretendent, comme Leo..., que cette obsession a ete 
determin^e par la vue d*une femme folic, mais beaucoup et 
en particulier Dob. chez qui cette obsession determine des 
grandes crises d'angoisse ne peuvent invoquer cette explication. 
L'idee de folie me semble se rattacher chez eux a cette honte, a 
cette deBance qu'ils ont de leurs propres forces. 

3*^ II faut a mon avis placer ici des obsessions qui semblent sou- 
vent tres embarrassantcs, les obsessions de depersonnalisation. 
Depuis quelques annees, divers auteurs, MM. Dugas, Bernard* 
Leroy, insistent sur le phenom^ne signals autrefois par Krisha- 
ber puis par Taine, le sentiment et Tidee d'avoir perdu saperson- 
nalite. J*ai eu Toccasion de decrire deja deux cas remarquables 
de ces phenom^nes a propos de Ver. . . etde Bei. . . II me semble qu'il 
faut distinguer deux formes de la depersonnalisation : Tune qui 
consiste en un sentiment se produisant dans des conditions deter* 
minees et que nous aurons a etudier plus tard a propos de tous 
les sentiments d'insuffisance psychologique qui jouent un role 
considerable dans la pathogenic des obsessions. Mais Tautre 
forme est une veritable idee obsedante developpee vraisemblable- 
ment a Toccasion du sentiment precedent. Le sujet a sans cesse 



LOBSESSION DE LA HONTE DE SOI 29 

Fidde qu'il n'est plus lul-m^me, que ce n^est plus lui qui marche, 
qui mange, qui parle, il le r^pete meme quand Timpression ini- 
tiale de d^personnalisation a disparu. II a, a cepropos, une veri- 
table obsession : il faudra tenir compte de cette distinction dans 
r6tude de ces malades. 

II en est de m^me pour un trouble de la m^moire, voisin de 
celui-ci, qui a aussi beaucoup attir6 Tattention. 

Le phenomene du « deja-s^u » est avant tout un certain senti- 
ment intellectuel qui rentre dans le meme groupe que le senti- 
ment de depersonnalisation. Dans certains cas exceptionnels, le 
malade pent concevoir une sorte de delirea propos de ce sentiment 
et etre obsed^ par la pensee que tout ce qu'il voit est la repetition 
du passe. II en est ainsi ^videmment dans la remarquable obser- 
vation de M. Arnaud ^ Le malade, a tout moment, dans quelque 
6tat qu*il soit, ne pent fixer son attention sur aucun ev^nement 
sans avoir Tid^e que cet ^venement s'est d^ja passe exactement le 
meme, dans les memes circonstances, il y a un an. M. Arnaud 
remarque tres bien qu'il y a la une id^e surajout^e a un senti- 
ment, idee qui est devenue gen^rale et constante, tandis que le 
sentiment ne se pr^sente probablement que d'une maniere rare et 
passagere. 

4° Des obsessions plus curieuses et plus rares sont des obsessions 
d'en(fie,Fik.,, (169), ferame de 34 ans, en pr^sente un exemple 
remarquable. Cette femme, dont les antecedents hereditaires sont 
tres charges et qui a deja bien eu des troubles, a ete tres tourmen- 
tee par une maladie grave de son mari. L*obsession qui s'est de- 
veloppee depuis deux ans est une pensee d'envie a propos de 
tout ce qu*elle voit. Elle ne pent pas rencontrer une personne quel- 
conque sans tui envier immediatement quelque chose : (c celle-ci est 
bien habillee, celui-la a une bonne mine, cet autre marche bien, 
cette femme a un enfant, celle-ci un mari, voila un homme qui sait 
parler, en voici un qui est vigoureux, voici une dame qui est cha- 
ritable, cet individu qui entre dans un magasin est honnete. 9. 
Cette pensee donne lieu chaque fois dans son esprit a un long de- 
veloppement, et elle souffre d'une jalousie feroce. Detail curieux, 
il lui arrive d'etre envieuse meme des malheurs d'autrui, (c ils ont 



I. F.-L. Arnaud, Un cas d'illusion dudejk-vuou de fausse mcmoire. Ann. mid, 
psych,, mai-juin 1896. 



aO LES IDfiES OBSfiDANTES 

bien de la chance de pleurer leur p^re, en v6icl qui ont du bon» 
heur d'etre ainsi secoues par un grand malheur ». Quoique 
Texpression de Tobsession soit ici bizarre, c*est toujours la 
m6me id6e de sa propre insudfisance qui joue ie principal roie. 
Quand Fa... envie Tintelligence, la force, Tactivite des passants, 
c'est comme si elle r^p^tait qu'elle est elle-meme sans intelli- 
gence, sans force, sans activity, sans honn^tet^. On le lui fait 
dire assez facilement : « Pourquoi enviez-vous ces gens qui ont 
eu un malheur et qui pleurent? — Parce qu'il me semble qu'il 
serait bon de pouvoir pleurer et que je me sens incapable d*en 
faire autant. » 

5® Certains sujets sont obs^d^s par Tid^e de certaines 
qualit^s: I'idee de la pudeitr, I' idee de Vindependance, Voz. (122) 
repute que la liberte est le seul, Tunique bonheur auquel on 
doit aspirer toute sa vie. II est toujours tourment^ par Tid^e qu'il 
n'est pas libre, qu'il est en captivite, qu'il faut arriver a la d6li- 
vrance. Cette id^e prend m6me dans son esprit une forme symbo- 
lique bien curieuse sur laquelle je reviendrai. Mais il est evident 
que cette obsession depend de la meme id^e de honte. II est honteux 
d'avoir perdu son independance et il est obs^d^ par la pensee 
d'une liberty id^ale. 

6® II me semble juste de rattacher aux obsessions de la honte 
de soi ou du moins de placer a c6t^ de celles-ci un groupe des plus 
interessants, celui des obsessions amoureuses, J'ai d^ja d6crit 
parmi les obsessions du crime, les idees obs^dantes dans lesquelles 
dominent I'impulsion ou le remords genital. Dans ces idees la 
pens6e que Taction est mauvaise, contraire a la morale joue un 
r6le plus important que I'amour proprement dit, ef il etait juste 
de les rapprocher des obsessions du suicide, du vol, etc. Mais il 
y a des obsessions oil le ph^nomene genital, si meme il existe, ne 
joue qu'un role accessoire, tandis que I'amour moral, le besoin de 
vivre aupr^s d'une personne d^terminee, de penser constamment 
a elle, de lui subordonner toutes les actions de la vie devieot Tes- 
sentiel de I'obsession. Dans certains cas, cette obsession amou- 
reuse n'est visiblement qu'une expression legerement modifi^e de 
I'obsession de la honte de soi, ainsi qu'on vient de le voir pour 
I'obsession de jalousie. 

Le cas suivant est, acepropos, tout a faittypique : Byl... (181), 



L'OBSESSION DE LA IIONTE DE SOI ai 

jeune (ille de 21 ans, avait un caract^re deja anormal depuis l*Sge de 
10 ans. Extr^memeut entet6e, timide et sauvnge, elle refusait depuis 
loDgtemps de sortir, de voir du monde. A Tage de 17 ans, eile se 
decide a donner de sa sauvagerie eette explication bizarre : « je 
ne suispas une jeune fillecomme les autres, je suis laide, j^ai une 
figure de chat, vous ne voyez done pas comme cela est honteux 
de faire sortir une jeune fille comme moi. « Je suis un monstre, 
tout le monde se retourne quand je passe, c'est pour moi un sup- 
plice de me laisser voir ainsi. d 

Depuis trois ans, elle conserve toujours k pen pr^s la meme 
idee : « Je suis un pauvre etre a part, pas intelligente, laide, in- 
capable de tenir mon rang. » Dans ces conditions, elle a pens^ 
quelque temps au convent, puis ne s'est pas. senti une vocation 
sudGsante, et la voici qui conQoit Tidee d'un mariage extravagant. 
Elle declare a ses parents stupefaits qu^^tant majeure et libre 
d'elle-meme, elle vent ^pouser le gar^on jardinier de la maison, 
qu'elle a p6n^tr6 la nuit dans sa chambre, qu'ils sont fiances et 
que le mariage doit avoir lieu le plus tot possible. Elle a imaging 
de changer tout a fait de situation sociale, elle veut se presenter 
comme domestique et gagner sa vie avec lui. Depuis plusieurs 
mois, elle refuse de se laver les mains pour etre plus a son ni- 
veau. Aucun raisonnement n'a prise sur cette idee 6videmment 
delirante, il se pent qu'elle ait fini par s'^prendre un pen de ce 
gargon, mais Tamour n'est ici qu*une expression de I'obsession 
plus profonde de la honte de soi. 

Bien souvent ie rapport entre les deux groupes d'obsessions 
n'est pas si etroit. Si les malades ne peuvent plus se passer d*une 
personne d^terminee, s^ils se sentent seuls, s'ils croient devenir 
fous par risolement, quand elle les abandonne, c*est quails sont 
ou croient 6tre incapables de se diriger seuls et qu'ils ont un be- 
soin obs^dant de cette direction ou de cette excitation tr^s sp^- 
ciale qui les remonte. J'ai d^ja consacr^ une 6tude particuliere a 
ce groupe '. 

Nous aurons a T^tudier encore a propos des sentiments de ces 
malades, pour le moment il suiBt d*ajouter quelques observations 
typiques a celles que j'ai d^ja rapport^es. Gri... (i8a), femme de 
28 ans, pleure son amant qui Tavait retiree d'une vie de d^sordre, 



I. Le besoin de direction. Rev. phiL, fevr. 1877, P» 1*3, et Nhroses el idies fixes, 
h p. 456. 



32 LES IDfiES OBSfiDANTES 

elle ne sait plus aucunement se conduire ei Tobsession amoureuse 
est visiblement en rapport avec le besoin de direction. Tkm.., 
femme de 89 ans, a une obsession identique depuis que son 
amant s'est mari^, « il etait tyranuique et occupait toute ma vie, 
jenem'occupaisderien autre. » Chez Sim... (i85), femme de 3 1 ans^ 
le desespoir est inimaginable, Tobsession est perpetuelle jour et 
nuit. Elle croit encore- voir cet amant qui la dirigeait, s'occupe 
de lui constamment « car lui seul ^tait capable de lui donner 
Texcitation physique et morale dont elle avait besoin. » Le cas de 
Ck... (i84) est a revoir en detail car il est curieux. Cett^ femme 
de 4i ans, aboulique, phobique, obs^dee, avait trouv6 un appui et 
une direction chez une autre pauvre infirme mentale qui avait 
elle-m^me des tics de malpropret^ et qui ne savait pas se diriger. 
Ces deux femmes se sont dirig^es reciproquement comme Taveugle 
et le paralytique, elles sont parvenues a diminuer mutuellement 
leur faiblesse et ont v^cu heureuses et raisonnables pendant des 
annees. Un incident bizarre a tout perdu : une domestique renvoy^e 
s'est permis une plaisanterie grossiere, sur rafiection passionnee de 
ces deux femmes et a fait naitre en elles des scrupules sur leurs 
relations. II n'est pas rare de voir ces malades concevoir ainsi des 
scrupules a propos des traitements, ou de la direction, qui les 
gu^rissaient. Cest une des diflicultes de leur th<^rapeutique. Ck... 
est obligee de quitter son amie, mais alors elle est obs^dee par le 
regret de I'avoir quittee, elle voudrait mourir plutot que de vivre 
sans elle et des troubles tr^s graves se developpent a Foccasion 
de cette obsession amoureuse. 

Enfin, a la fin de ce groupe on peut placer un cas nssez sin- 
gulier, celui de Qi... (188), cette femme de 36 ans est obsedee par 
ridee qu*elle est une petite enfant de 10 a 12 ans; surtout lors- 
qu'elle est scule, elle se laisse aller a sauter, a danser^ a rire aux 
Eclats, elle d^fait ses cheveux, les fait flotter sur ses epaules, les 
coupe au moins en partie. Elle voudrait pouvoir s'abandonner 
completement a ce reve, d'etre une enfant, « il est si malheureux 
qu'elle ne puisse pas devant le monde jouer a cache-cache, faire 
des niches ». Cette idee n*est pas aussi etrunge, aussi isol6e 
qu'elle le parait : « je voudrais, r^p^te la malade, qu'on me 
trouve gentille, j'ai peur d'etre laide comme un pou, je voudrais 
qu'on m'aime bien, qu'on me caresse, qu'on me caline, qu'on 
me di^e tout le temps qu'on m'aime, comme on ajme les petits 
enfants. » Malgre son extravagance apparente, c'est toujours 



L'OBSESSION DE LA llONTE DU CORPS 33 

comme dans les cas pr^ce^dents, Tobsession amoureuse, Tobses- 
sioD du besoin d'etre almc sous la forme qu'il prend frequemment 
chez les scrupuleux celle d^etre aime comme un enfant. 

En examinant beaucoup de malades, on trouverait facilement 
d'autres variet^s d*obsessions qui au fond ne sont qucdes formes 
particulieres de la honte de soi. C'est un des groupes les plus 
importants que nous ayons a signaler. 



5. — L'obsession de la bonte du corps. 

Cette id6e du mdpris de soi-meme, cette obsession du mecon- 
tentement personnel porte bien plus souvent encore sur la per- 
sonne physique^ sur le corps, Les malades chez qui Ton rencontre 
ce mecontentement de leur corps sont fort nombreux, ils forment 
un groupe singulier dont on ne pourrait pas soup^onner Timpor- 
tance avant de les avoir frequentes. On pourrait les appeler tous 
des « honteux de leur corps ». Les plus complets ont une obses- 
sion relative a leur corps tout entier, a toutes ses parties et par 
consequent leur obsession gen^rale se subdivise en une foule de 
petitsd^Iiresparticuliers. Lesautres vont moins loin dans la m6me 
voie et leur obsession de honte ne porte pas sur tout Torganisme, 
mais elle se systematise sur telle pu telle partie, telle ou telle fonc- 
tion dont ils sont purticulierement honteux. J'insisterai d'abord 
sur un cas remarquable qui donne une id^e d'ensembledu premier 
groupe, puis je choisirai quelques exemples particuliers qui 
montrent la honte portant sur telle ou telle fonction. 

Une observation curieuse qu'il est malheureusement impossible 
de presenter completement sans entrer dans d^innombrables de- 
tails, est celle de Nadia (i66), une jeune fille de 27 ans, que 
je dirige autantque possible depuis plus de 5 ans. Cette jeune fille 
m*a ete adressee avec ce diagnostic un peu superficiel d'anorexie 
hysterique. Ce diagnostic ctait simplement justifie par Talimenta- 
tion plus que bizarre que cette malade s'imposait dans sa famille 
depuis des ann^es et par les scenes epouvautables qu'cllc faisait 
dfes qu'on s'avisait de modifier le regime. Elle se prescrivait a 
elle-meme deux potages par jour au bouillon leger, un jaunc 
d'oeuf, une cuiller a bouchc de vinaigre et une tasse de the extre- 
mement fort dans laquelle il fallait mettre le jus d'un citron tout 

LES OBSfJSSlONS. I. 3 



34 LES IDEtS OBSEDA^TEJ^ 

entier, soigneusementpress6. On avait pu d^couvrir, ce qui n*4tait 
pas difBcile, qu'elle avait imaging ce regime dans la crainte d'en- 
graisser, et on concluait a une anorexie hysterique. 

L'anorexie hysterique est d6ja par elle-meme une maladie fort 
bizarre, qui est loin d'etre completement elucid6e. Sous sa forme 
typique elle n'est pas aussi fr^quente qu'on le croit et les hyst^ri- 
ques conBrm^es sont loin de presenter fr^quemment ce ph^nom^ne 
au nombre de leurs innombrables accidents. Les vomissements, les 
regurgitations, les divers spasmes de ToDsophage, de Testomac, du 
diaphragme, des muscles de Tabdomen determinent aussi des trou- 
bles de Talimentation et sont beaucoup plus frequents queTano- 
rexie proprement dite. En presence d'un cas de refus complet 
d^aliments, il faut, si je ne me trompe, se mefier et songer que 
des troubles mentaux plus ou moins graves sont peut-Mre plus 
probables que Thysterie proprement dite. 

Quoi qu'il en soit, on admet jusqu'a present une anorexie hyste- 
rique ; pour la diagnostiquer il faut au moins retrouver un certain 
nombre de symptomes caract^ristiques. Bien entendu, il serait bon 
de constater soit actuellement, soit dans les antecedents des phe- 
nomenes nettement hyst^riques. Malheureusement on sait que ce 
symptome est frequemmentisole, au moins a ses debuts. Si Ton ne 
pent done retrouver en dehors la signature de Thysterie, il faut a 
mon avis que le refus d'aliments pr^scnte deux grands caracteres. 
i' On doit constater la suppression complMe ou a pen pres 
complete de la faim pendant presque tout le cours de la maladie. 
Cette perte de la faim s'accompagne souvent de troubles conside- 
rables dans les sensations de la bouche, soit pour le gout, soit 
m^me pour le toucher, d'anesthesie du pharynx, de troubles des 
mouvements des machoires et des joues, d'anesthesie de Toeso- 
phage et probablement de Testomac avec ou sans propagation de 
cette anesthesie a la peau de la region epigastrique. La perte de 
la faim est-elle directement en rapport avec ces diverses anes- 
thesies de la bouche, de Foesophage, de I'estomac qui I'accom- 
pagnent souvent mais non toujours? C'est un probleme que j*ai 
longuement discute dans nies lemons au College de France sur la 
Conscience du corps et de ses fonctions. Sans pouvoir entrer ici 
dans cette discussion je dirai seulement que Tanesthesie de ces 
organes, quand elle existe, contribue a la suppression de la faim 
et que, par consequent, elle joue un role dans le diagnostic de 
Tanorexie hysterique. 



L'QBSESSION DE LA HONTE DU CORPS 35 

2^ Un second sympt6ine, plus curieux et beaucoup moins ana- 
lyse, quoiqu'il ait d^ja 6te signale dcpuis longtemps, me parait ega- 
lement important : c'est ce besoin exagere de mouvement physique 
qui accompagne Tanorexie vraic. Les malades remuent incessam- 
ment, font d'enormes promenades, dansent dans des soirees, se 
surmenent de mille famous et elles font autant de scenes pour 
conserver leurs marches exager6es que pour refuser la nourriture. 
Ce symptome a 616 interprete de diverses manieres. Las^gue y 
voit le r^sultat d'un calcul. Ces personnes, dit-il, ont peur de 
passer pour malades, elles craignent qu'on ne se serve de leur fai- 
blesse comme d'un argument pour les forcer a manger et elles 
simulent une grande activite. M. Wallet, a propos de deux obser- 
vations curieuseSy y voit un proc^de des malades pour augmenter 
leur amaigrissement*. Elles font de I'exercice comme elles boivent 
du vinaigre pour maigrir. Sans contester le rdle que de pareils 
raisonnements ont pu jouer dans certains cas particuliers, je ne 
puis admettre que ce grand symptome aussi general depende 
toujours de reflexions, en somme, assez compliquees. 

Dans des observations interessantes que je discutais dans mes 
cours, j'ai pu montrer que Texageration du mouvement est quel- 
quefois anterieure au refus d'aliments et pr^c^de par consequent 
tons ces raisonnements. Dans un cas tr^s curieux, il s'agit d'une 
femme de trente-cinq ans, raisonnable, qui vient elle-m^me 
demander des soins, et qui par consequent ne cherche pas a faire 
illusion. Chez elle Tanorexie, ce qui est bien rare, est a repetition 
et procede par acces. A la suite d'une emotion elle se sent excitee, 
agitee comme si elle etait enlevee ainsi qu*une plume. Elle a le 
besoin de gesticuler, de parler, de marcher. Elle ne rentre plus 
chez elle, mais elle continue encore a manger, tout en disant 
qu^elle n*en sent plus le besoin : (c car elle est bien assez forte 
sans cela. )> Puis deux jours apres elle est degodtee d'unc alimen- 
tation i< inutile » et elle commence a refuser de manger. 

On approche davantage de la verite en disant que Tancsthesie 
musculaire et surtout Tanesthesie a la fatigue joue un role dans ce 
mouvement perpetuel. Je crois qu'il faut aller plus loin et dire 
que dans ce sentiment d'euphoie il y a une excitation veritable en 
rapport avec des emotions d'un mecanisme particulier; si Ton 



I. Wallet, deux cas d'anorcxic hysterique, Nouvelle ieonographie de la Salpitrihrct 
iSga^ p. 376. 



36 LES IDEKS OBSfiDANTES 

pr6fcre le langage anatomique, il y a uiie veritable excitation des 
centres moteurs corticaux. Cette excitation nous semble jouer un 
role tres considerable dans la perte du sentiment de la faim, 
peut-etre plus considerable que celui de Tanesth^sie de Testomac, 
car la faim, avant d'etre le sentiment de la mise en jeu des divers 
reflexes de la nutrition^ est un sentiment general lie a I'impres- 
sion de faiblesse et d'6puisement. Quoi qu'il en soit, il ne suffit 
pas qu'une jeune fille refuse de manger, ni m^me qu'elle ait visi- 
blement la crainte d'engraisser pour qu'on puisse appeler son 
etat une anorexic hysterique. II faut encore, outre les divers sym- 
ptomes d'hysterie que Ton pourra constater, la diminution consi- 
derable du sentiment de la faim et Texageration des mouvcments. 
En etait-il ainsi chez cette malade, Nadia, a laquclle je reviens ? 
Cette malade examinee avec le plus grand soin et a bien des 
reprises n'a jamais present^ le plus petit signe d'hysterie. Elle n'a 
aucune diminution de la sensibilite, pas plus a la region ^pigas- 
trique que sur le reste du corps. Dans son histoire on releve des 
coleres ^pouvantables, mais que Ton qualifie bien gratuitement 
d'attaques d'hysterie. Ce qui est plus important, c'est qu'elle n'a 
point du tout de veritable anorexic. Elle a parfaitement conserve 
le sentiment de la faim. Souvent, il est vrai, dans les dernicrs 
temps de la maladie, la faim est masquee, parce quHl y a des 
troubles de I'estomac inevitables npres des ann^es de ce regime : 
mais en g^n^ral Nadia a faim, elle a meme tr^s faim. On le con- 
state d'abord par ses actions : de temps en temps elle s'oublie jus- 
qu'a d^vorer gloutonnement tout ce qu'elle rencontre. Dans d*au- 
tres cas, elle ne pent r^sister au besoin de manger quelque chose, 
et elle prend des biscuits en cachette. Elle a des remords hor- 
ribles de cette action, mais elle la recommence tout de meme. On 
le constate mieux encore par ses confidences bien curieuses. Elle 
reconnait qu'il lui faut un grand effort pour se priver de manger. 
« Elle est une heroine d'avoir pu r^sister si longtemps... Quel- 
quefois je passais des heures entieres a penscr a la nourriture, 
tellement j'avais faim: j'avalais ma salive, je mordais mon mou- 
choir, je me roulais par terre, tellement j'avais euvie de manger. 
Je cherchais dans des livres des descriptions de repas et de grands 
festins, et je tachais pour trompcr ma faim de m'imaginer que je 
goi^tais moi aussi a toutes ces bonnes choses. Vraiment j'^tais abso- 
lumcnt affam^e, et malgr^ quelques dcl^faillances pour les biscuits, 
je sais quej'ai eu beaucoup de courage. » Est-ce dans Tanorexie 



L'OBSESSION DE L\ HONTE DU CORPS 37 

hyst^nque que I'on parte ainsi ? En outre, Nadia ne presente 
aucunement le trouble du mouvement des hyst6riques. II est in- 
t^ressant de remarquer qu'elle a fait justement les raisonnements 
dont parle Lasegue. Elie cherchait a bien travailler, a aller a pied 
a ses cours pour que sa m6re ne (dt pas inquiete de son refus 
d'aliments et pour que Texercice la fit maigrir, mais cela lui coA- 
tait un eiTort p^nible qu'elle nc faisait que par n^cessit6 ; le plus 
souvent et surtout maintenant, elle veut rester tranquille dans sa 
chambre et n'eprouve aucunement le besoin de marcher et de 
depenser ses forces. La maladie est done di(r(^rente. Le refus 
d*alimcnts n'est ici que la consequence d'une id6e, d'un d^lire. 

Cette idee, si on la consid^re d'une manifere superficielle, est 
evidemment la crainte d'engraisser. Nadia a peur de devenir forte 
comme sa m6re ; elle tient a rester maigre, pale, cela seul lui 
plait, est en harmonic avec son caractere ; de la une inquietude 
continuelle, elle a peur d'avoir la figure enflee, de bouffir, d'avoir 
de gros muscles, de prendre un meilleur teint. II faut 6viter avec 
grand soin de lui faire des compliments sur sa sant^ ; une mala- 
dresse de son pere qui, la revoyant au bout de quelques mois, lui a 
dit qu'elle avait meilleure mine a determine une s6rieuse rechute. 
II faut Hre prepare a r^pondre a ces questions qu'elle pose sans 
cesse : « Je vous en prie, dites-moi le fond de votre pens^e ? 
Trouvez-vous que j'aie de grosses joues rondes et roses depuis que 
je mange davantage? Par charity dites-le-moi et consolez-moi, je 
vous en prie. M'avez-vous trouv^e aussi maigre que lesautres fois? 

Faites-moi le plaisir de me dire que je serai toujours maigre 

Tenez, j'ai ct6 aujourd'hui dans un fiacre qui ne marchait pas, le 
cheval ne pouvait pas me trainer, c'est a cause de ces c6telettes 
que vous me faites manger. Je vous en supplie, rassurez-moi. » 

Mais cette pens^e obsedante n'est pas du tout une id6e fixe 
isol^e et inexpliqu^e, comme cela arrive quelquefois chez les hys- 
t^riques. Elle se rattache «h tout un systeme de pensees extre- 
mement complexe. D'abord Tembonpoint n'est pas consid6r6 
uniquement au point de vue de la coquetterie : il presente aux 
yeux de la malade quelque chose d'immoral. Elle r^pete toujours : 
« Je ne tiens pas a etre jolie, mais cela me ferait trop de honte si 
je devenais bouffie, cela me fait horreur ; si par malheur j'en- 
graissais, je n'oserais plus me faire voir a personne, pas plus 
dans la maison que dans la rue, j'aurais trop de honte. » Et 
remarquons que ce n'est pas Tob^site en elle-meme qui lui 



38 LK8 IDEES OBSKDANTES 

parait honteuse. Elle aime des personnes qui son! ires fortes et 
trouve que cela leur va bien ; c'est pour elle que ce serait immo- 
ral et honteux. Ce u'est pas seulement Tembonpoint, c'est tout 
ce qui sc rattache a Facte de manger qui m<5rite ce caractfere. 

Elle commen^a par refuser de manger en presence d'autres per- 
sonnes : il fallait qu'elle mangeut seulc, comme en cachette. Vrai- 
ment, si on pent se permettre une telle comparaison, elle se dis- 
simule pour manger, elle est g6n6e d'acconrplir cet ^cte devant 
quelqu*un, comme si on la priait d'uriner en public, et d'ailleurs 
elle-mcme reconnait que la comparaison est juste. Quand il lui 
arrive de manger un peu plus, ce qu'elle faittoujours en cachette, 
ce sont des protestations pour s'excuser comme si elle avait commis 
une indccence. Au moment des f^tes de Nod, elle s'est permis de 
goutcr a quelques boites de chocolat qu'elle envoyait a des amies. 
Kile m*a ecrit plus de dix lettres a ce sujet, avouant comme un 
crime chacun de ces bonbons, cherchant a cxpliquer, par un senti- 
ment de gourmandise ou de curiosite, un acte qu'elle regrette tant. 
Elle aurait ^te bien honteuse si on Tavait surprise en flagrant 
delit. Non seulement il ne faut pas qu'on la voie pendant qu'elle 
mange, mais il ne faut pas non plus qu'on Tentende. La mastica- 
tion a quelque chose de si vilain que cela la ferait rentrer sous 
terre, si on pouvait entendre la sienne. lei encore ce n'est pas la 
fa^on de manger en g^n^ral qu'elle meprise : on peut manger 
devant elle, elle ne trouve a cela rien de reprehensible, au con- 
traire, elle est heureusc d'offrir quelque chose aux personnes qui 
vienncnt la voir. Mais c'est sa mastication a elle, ((qui fait un bruit 
special, ridicule et d(^shonorant. Je veux bien avaler, mais on ne 
me forcera jamais a mucher ». 

II ne faudrait pas croire que cette honte se limite ainsi a Tembon- 
poiut et a Tacte de manger. Nadia a encore d'autres tourments. 
Quoiqu'elle soit mince et ait des trails plutot jolis, elle est con- 
vaincue que sa figure est non seulement bouflie, mais rouge etcou- 
verte de boutons. Comme je n'arrivais pas a voir ces fameux bou- 
tons, elle me declare (( que je n'y connais rien et que je ne sais 
pas reconnaitre des boutous qui sont entre la peau et la chair ». 
Quoiqu'il en soit, cela lui donne une figure abominablement laide 
et bien qu'elle n'ait aucune coquetterie, une personne qui se res- 
pecte ne peut pas lalsser voir une figure pareille. On se moquerait 
d'elle, ce qui la ferait horriblement soulFrir, aussi refuse-t-elle 
de se laisser voir. Parallelement au refus d'aliments s'est devc- 



L'OBSESSIOX DE L\ IIONTE DU COUPS 39 

lopp^ un autre delire qu'oa avait trop peu remarqu6, c'est la 
crainte de sortir dans la rue. Ce sont des scenes horribles pour 
arriver a sortir un peu, en voiture fermee. II faut que le cocher 
et la femme de chambre detournent la tcte au moment ou elle se 
precipite dans la voiture. Elle sort plus facilement le soir, dans 
les endroits deserts, ou elle risque peu d^etre vue. Meme dans 
sa chambre, si je la laissais faire, elle entretiendrait une demi- 
obscurit^ et elle se place toujours dans le coin le plus sombre, 
le dos tourne a la lumiere. Si on ne Tarretait pas, elle ne tarderait 
pas, comme une malade que j'ai connue, a vivre dans une obscu- 
rite complete. 

Si sa figure la g6ne ainsi, les autres parties de son corps sont 
loin de la luisser indifferente. Dcpuis Tage de quatre ans, pretend- 
elle, elle est honteusc de sa taille, parce qu'on lui aurait dit 
qu'elle etait grande pour son age. Depuis Tage de huit ans, elle 
a commence a avoir honte de ses mains qu^elle trouve longues, 
ridicules. Vers Tage de ii ans, comme elle portait des jupes 
courtes, il lui semblait que tout le mohde regardait ses jambes 
et elle nepouvait plus les soufTrir. II a lui fallu mettre des jupes 
longues et alors elle a eu honte de ses pieds, puis de ses hanches 
trop larges, de ses bras avec de gros muscles, etc. 

Bien entendu, Tarrivce de la puberte a singulierementaggrav^ 
tons ces sentiments bizarres. L'apparition des regies I'a rendue a 
moitie foUe. Quand les poils ont commence a pousserau pubis, elle 
a eteconvaincuc qu'elle etait seule au mondc aveccette monstruo- 
site et jusqu'a Tage de 20 ans elle travaillait a s'^piler « pour 
faire disparaitre cet ornement de sauvage ». Le developpement de 
la poitrine a surtout aggrave les obsessions, car les craintes rela- 
tives a la pudeur s'ajoutaient aux anciennes idees sur Tobesite. 
C'est a ce moment surtout qu'ellca commence a refuser tout a fait 
de manger ct a ne plus vouloir se montrer. Par tons les moycns 
possibles elle a cherche a dissimuler son sexe, dontelleaparticu- 
lierement honte : ses corsages, ses chapeaux, ses coiflures doivent 
se rapprocher du costume masculin. Elle coupe ses chevcux a 
demi longs et les fait bonder et elle voudrait avoir Taspect d'un 
jeune etudiant. 11 ne faudrait pas croire qu^il y a ici une inversion 
sexuelle, comme on Tadmet beaucoup trop vite dans des cas sem- 
blables. Elle scrait aussi honteuse d'etre un garcon que d'etre une 
fille. Elle voudrait etre sans aucun sexe,et meme elle voudrait 6tre 
sans aucun corps, car on voit que toutes les parties du corps 



40 LES lOr.ES OBSKDANTES 

d6terminent le meme sentiment dont le refus d*aliments n'etait 
qu'une manirestation toute partielle. 

Quelle est au fond Tid^e dominante qui determine ces apprecia- 
tions singulieres ? La pudeur jouecertainementunrole considerable 
et ce sentiment est chez elle pouss6 tout a fait a Textreme. Jamais 
depuis la premiere enfance elle n'a pu se d^shabiller devant ses 
parents et jusqu'a Tage de vingt-sept ans elle n'avait jamais con- 
senti a 6tre auscult^e par un medecin. Mais il s'y mele une foule de 
choses: un vague sentiment de culpabilite,un reprocherelatifa la 
gourmandise et a toutes sortes de vices possibles. II s'y mele sur- 
tout un sentiment plus interessant, que nous avons deja remarque 
a propos des obsessions precedentes et quiva prendre une impor- 
tance de plus en plus grande cheznos scrupuleux. « Jene voulais, 
dit-elle, ni grossir, ni grandir, ni ressembler a une femme parce 
que j'aurais voulu rester toujours petite fille. » II est visible que 
ce desir de rester enfant a joue un role considerable, car ce 
qu'elle a toujours redouts c'est de se developper, plus que d'en- 
graisser a proprement parler. Mais pourquoi ce d^sir ? La raison 
de ce souhait bizarre se resume en un mot que beaucoup de 
malades vont nous repeter: « Parce que j'avaispeur d'etre moins 
aimee. » C'est au fond cette idee qu'elle a, quand elle craint 
d'etre laide, d'etre ridicule. « On se moquera de nioi et on ne 
m'aimera plus. On trouvera que je ne suis plus comme tout le 
monde et on ne m'aimera plus. Si on me voyait bien en pleine 
lumiere on serait d^goiUe et on ne ra'aimerait plus. » 

Ce desir d'etre aimee, cette crainte inquiete de ne pas m^riter 
raffection que Ton desire tellement se m6le certaineraent dans re 
cas aux id^es de fautes possibles et aux craintes de la pudeur 
pour produire cette obsession de honte du corps. II va encore 
intervenir dans Tobservation suivante. 

II s'agit d'un cas beaucoup moins grave et surtout beaucoup 
moins complct, dans Icquel I'obscssion que nous etudions ne 
porte pas sur toutes les parties du corps mais, comme nous 
Tcivons dit au debut, sur un organe et une fonction en particulier. 
Wye... (i6o), jeune Homme de 27 ans, a eu momcntanement 
quelques obsessions criminelles, il se croyait coupable en man- 
geant la chair des animaux ; il a eu aussi quelques obsessions 
hypocondriaques relatives a des maladies de la gorge ; mais ces 
phenomenes n'ont ete que tres passagers. Le fait dominant 



rORSESSION l)K L.\ llONTE DU CORPS H 

depuis une dizaine d'ann^es c'est un m^contentement et une honte 
qui porte a peu pres exclusivement sur les mouvements de scs 
bras et de ses jambes. 

Des renfance il ^tait preocciipe de la position a donner a son 
bras gauche, il redoutait la saison de I'ete, parce qu'il n'avait 
alors plus de raison pour tenir ses mains dans ses poches et qu'il 
ne savait plus ou les mettre. Peu a peu, ce sentiment a beaucoup 
augments et il est devenu une obsession grave. « Je sens, dit-il, 
que je manque ^e spontaneite, que mes mouvements sont genes. 
Jc suis tout ankylose. Je ne sais de quel ctHe porter le bras ou la 
tete. J'ai des mouvements mecaniques. On dirait Tours du Jardin 
des Plantes. Aussi je suis forc^ de penser tout le temps :i la fac^on 
dont mon bras se balance, dont je redresse le cou. » La moindre 
des choses dans son costume peut modifier cette g^ue de son 
corps : un habit bien fait etun peu vieux le met a son aise,le cos- 
tume de chasse qui autorise quelque d^braille des mouvements le 
rend plus heureux. Au contraire un habit neuf, un costume qui 
n'irait pas a la perfection augmentent cette obsession jusqu'a lui 
rendre difficile toute sortie. II a etc pendant quelque temps 
obsede par le probleme des faux cols. Cette preoccupation des 
faux cols est loin d'etre insignifiuute. Chez deux autres malades 
que je n*ai pas pu etudier avec le m^mc soin et qui d*ailleurs se 
rapprochent de celui-ci, Tobsession scrupulcuse prenait exclusi- 
vement la forme de Tobsession du faux col. Chez ces malades et 
chezWye... surtout, ces obsessions genent les mouvements, les 
amenent a faire des contorsions et des grimaces soit pour essayer 
de rendre les mouvements normaux, soit pour dissimuler aux 
autres la gene qu'ils eprouvent. Ainsi Wye... cligne des yeux 
quand il croit que ses yeux n'ont pas un mouvemcnt naturel. 

Ces contorsions donnent souvent naissance a des erreurs de 
diagnostic. On en fait communement des tics: cela est juste 
mais il ne faut pas oublier Tobsession qu'ils manifestent. Dans 
un cas m6me Terreur futplus grave a mon avis. Un malade dont 
nous avons parle a propos des obsessions criminelles a ete ren- 
voye du service militaire a lage de vingt et un ans avec le dia- 
gnostic de choree de Sydenham, On pourrait deja remarquer 
qu'il est singulier de diagnostiquer hi choree chez un homme 
de vingt et un ans, tandis que suivant la remarque de Syden- 
ham, la choree vraie survient rarement apres la pubcrlc. Mais ici 
Terreur <^tait encore plus grave, car les mouvements de Za.,. 



42 LEvS infiES OBSfiDANTES 

(216), n'etaient que des contorsions d6terinin6es par le sentiment 
de gene et de honte et par des eflForts pour se dominer que 
nous aurons a etudier plus tard chez tons les scrupuleux. 

Qu'est-ce qui determine chez ces malades et chez Wye... sur- 
tout ce sentiment de g^ne ? C'est encore la preoccupation qu'ils 
ne sont pas comme les autres, qu'ils seront ridicules et ne seront 
pas aimes. Le d^sir de plaire les preoecupe toutc leur vie et il 
s'ajoute a une sorte de sentiment de d^sespoir, d*incapacit6 d'y 
arriver qui entre pour beaucoup dans la honte du corps. 

Dans un groupe tout voisin nous mettrons ceux quiont simple 
ment honte de leur figure, des traits de leur visage. Tk-.-l'iGi), 
jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'unc mere qui s'est sui- 
cidee, est surtout frappe par la maladie depuis qu'il a contracte 
la syphilis. II en est inquiet, honteux, mais cette honte se localise 
et determine uniquement le sentiment que son visage enlaidit, 
que sa machoire est devenue trop grande, qu*il est ridicule, et 
encore, comme toujours, indigne d'etre aime. Ul... (45), femme 
de 33 ans, se figure (c qu'elle a des convulsions dans la figure ». 
Men. . . (i63), femme de 3o ans, sent qu'elle a des convulsions dans les 
yeux que ses yeux ne sont pas naturels, qu'ils regardentdrolement. 
Ces malades ne veulent plus voir personne, ni entrer dans aucun 
lieu public. Per... (162), femme de 38 ans, a les memes terreurs 
parce qu'elle se figure que « son visage est poilu ». Enfin Pol..., 
femme de 2/4 ans est horriblement tourment^e par la pensee qu'elle 
a une petite cicatrice sur Paile gauche du nez : cette obsession 
est Tune des plus frcquentes \ En un mot, il n'y a pas un trait, 
une legere modification du visage qui ne puisse donner lieu a une 
obsession de gene et de honte. 

Quand on parle des scrupulcs relatifs au visage, il ne faut pas 
oublier le groupe qui a et^ considere comme le plus important, 
celui des malades qui out la honte de rougir. Je ne parle pas ici 
du sentiment angoissant qui se developpc en m^me temps que la 
rongeur, mais de Tid^e obsedante de cette rongeur. Les malades 
tourmentes par cette obsession sont extr(^mement frequents et, 
Tannee derniere, MM. Pitres et Regis ont consacre un article a 



I. Cf. G. Tliibicrge, Les dcrmatophobies. Presse medicate^ julllet 1898. 
a. Pitres cl Regis, L'obsession de la rongeur, crcutophobie. Archives de neuro- 
logic, 1897, u® i3, cl ibid. Mars 1902, p. 177. 



L'OBSESSION DE LV HONTE DU CORPS 43 

cette maiadic sous le nom d'ereulophobie. Ccs auteurs en ont 
d^crit des cas intdressants. J'en ai observ6 pour ma part cinq 
tout a fait caract^ristiques ; je n^insiste que sur les principaux : 
Deb... (i65), femme de quarante-quatre ans, Toq... (97), un 
docteur en medecine de vingt-sept ans, et Vol... (96), jeune 
(ilie de vingt et un ans. Chez tous ces malades les symptonics 
principabx sont a peu pres les m^mes. lis croient avoir remarque 
que leur visage, leur nez, surtout chez Vol..., rougit facile- 
ment, apres les repas, dans une chambre chaude, etc. lis ont 
a ce propos une pens^e obsedante que leur visage est rouge, en 
feu et que cela est profondement ridicule, obcene,deshonorant. 
(( Je ne faisais qu'y penser et soufTrais le martyre, je maudissais 
de n*^tre pas coramc les autres jeunes filles, je soufTrais de 
me montrer, et j'aspirais d*etrc seule dans ma chambre ; quand 
j'dtais seule, je pleurais avec desespoir, a la pens^e de Tisole- 
ment perpetuel auquel j'etais condamn6e. » Chez cellc-ci d'ail- 
leurs, cette ereutophobie a amene com me chez Nadia un refus 
d'aliment qui a n^ccssite sa sequestration dans une maison 
sp<^ciale. Elle avait eu de Tadmirsttion pour une cousine qui 
etait tres pale et, pour devenir anemiquc conime elle, elle 
s't'tait rationnde a sa fac^on. Cette craintc amene aussi le refus de 
sortir et trouble toute Texistence par un veritable dclire. 

Apres avoir decrit des faits de ce genre d\ine manierc fort inte- 
ressante, MM. Pitres et Regis font a leur propos une remarque 
psychologique : Tereutophobie est liec, disent-ils, a la conges- 
tion du visage, c'est-a-dire a un phenomene vaso-moteur. Cette 
congestion, Tereutosc simple, a precede la phobic, c'est-ii-dire 
Temotion.* Ne peut-on pas voir dans ce cas une demonstration 
interessante des theories de Lange et de James sur le mecanisme 
des emotions et une demonstration de cette hypothese qui ratta- 
che Temotion a un trouble vaso-moteur. Quelle que soit Topinion 
relative a la these de Lange et de James, que je ne discute pas 
ici, mais que je suis loin d'admettre completement, je ne puis 
croire que le fait de Tereutophobie puisse jouer de cette manierc 
un role important dans la discussion. 

C'est un tort a mon avis que de rattacher Tobsession de la ron- 
geur au fait de la rongeur elle-m^me. Quoique cela semble bizarre, 
ce n*est pas parce qu'ils sont rouges que ces malades sont obsedes 
par la pensee de la rougeur ou du moins cette rongeur elle-memc 
ne joue qu'un role tres minime dans Tobsession. D'abordon pcut 



4i LES infiES OBSftD.WTES 

<>trc creutophubc cjniiuc NaJiu suns uvoir jamais eu de rougeur. 
Cette malade qui a le teint tres mat a toujours et^ pale et n'a 
aucune disposition a la rougeur Emotive. Elie se fait cependant de 
la rougeur une obsession terrifiante. En outre Tobsession de la 
rougeur ne survient pas uniquement a la suite de rougeur veri- 
table. II est trop facile de remarquer que tons les gens qui rou- 
gissent ne sont pas des ^reutophobes. Elle survient a la suite 
d'une serie de scrupules corporels qui n'dtaientaucunement li^sa 
des phenomenes vaso-moteurs du visage. 

Toq..., jeune homme de vingt-sept ans, actuellement obs^d^ 
par la pens^e qu'il a les joues rouges, a eu depuis Tage de treize 
ans jusqu^a Tage de vingt ans une obsession toute differente. II 
etait obs^de par la honte de ses moustaches et je ne crois pas que 
dans les moustaches il y ait un phenomene vaso-moteur. Cette 
honte elle-meme se rattachait visiblement a une id^e g^nitale. 
« Je me figurais, dit-il, que j'avais une tare sexuelle parce que 
mes moustaches avaient pouss^ trop tdt. » Plus tard il se rassura 
sur ses moustaches, parce qu'a vingt ans elles devenaient plus 
naturelles et son inquietude preexistante se porta sur un autre 
ph^nom^ne, la rougeur du visage qu'il avait remarqu^e a un exa- 
men. Inversement Per... (162), qui a commence par I'ereutophobie, 
Ta remplacce maintenant par Tobsession d'etre ccpoilue » quoique 
les phenomenes vaso-moteurs du visage soient restes exactement 
les memes. II est done bon a mon avis de ne pas consid^rer ce 
symptome isolement, mais de remarquer qu'il se rattache a un 
groupe d'obsessions relatives au corps et en particulier au visage 
qui font partie, comme j'essaye de Ic montrer, d'une grande 
maladie mentale, le delire du scrupule. Quant aux phenomenes 
cmotifs que les auteurs precedents ont bicn mis en lumiere dans 
rereutophobie, ils existent comme point de depart dans beau- 
coup de ces obsessions. Nous aurons Toccasion de les etudier a 
propos des angoisses. 

Apres les hontes relatives au visage, je signale rapidement les 
obsessions relatives aux mains et surtout celles qui sont relatives 
a la proprete des mains. II est prcsque inutile de citer des exem- 
ples, car les observations seraient innombrables. Chy... a peur 
d'avoir de la graisse et surtout des petites taches de graisse sur 
ses mains, elle se lave 200 fois par jour. Qei..., jeune fille de 
vingt ans, croit qu'elle a touche quelque chose de sale, surtout 



L'OBSESSIOK DE LA IIONTE DU COUPS 45 

depuis qu'elle a eu une petite suppuration d'oreille. Elle en esthun- 
teuse, elle craint de communiquer le virus aux autres et les idees. 
de crime se m^ient a la honte du corps. C'est la forme la plus 
commune de la maladie. 

J'aime mieux insister sur une forme particuliere d'une de ces 
obsessions relative a la main, parce qu*elle est moins connue et 
pent donner naissauce a des erreurs de diagnostic. M. Seglas a 
etudi^ un malade nomme L. .. que j'avais vu avec lui il y a quel- 
ques ann^es *. Ce gargon d'une vingtaine d'annees, type de scru- 
puleux, avail eu la plupart des obsessions pr^c^demment decrites 
sur les crimes, des obsessions relatives au vol, d'autres relatives 
a Talimentation. II se faisait m^me scrupule d'avaler les microbes 
de Tair. Parmi les differents reproches qu*il se faisait, L... trou- 
vait son ^criture mauvaise. II cherchait a la reformer par des 
syst^mes que nous retrouve^ons plus tards chez tous les autres 
malades ; mais ces preoccupations et ces efforts n'avaient pas 
d'autre r^sultat que de rendre son ecriturc de plus en plus 
informe et impossible. II tenait sa plume de fa^on bizarre, Tatta- 
chait avec des ficelles et ne pouvait plus parvenir a ^crire quel- 
ques lignes de suite. M. S^glas faisait remarquer avec raison 
qu'il semblait presenter une crampe des ecrivains, alors qu'il 
n'avait qu'un d^lire de scrupule relatif a T^criture. 

J'ai eu depuis Toccasion de verifier la justesse de cette remar- 
que et je crois que dans bien des cas la prdtendue crampe des 
ecrivains n'est qu'une manifestation de scrupules de ce genre. II 
en est ainsi, parexemple, dans Tobservation de H..., dans celle 
de P6... et dans celle de Lev..., homme de trente-six ans. P6..., 
non seulcment, ne pent plus (^'crire, mais elle ne pent plus lire ni 
meme voir de Tecriture, tellement cela lui faithorreur. Lev...n'a 
la pr^tendue crampe que si on le regarde ou s'il soup9onne que 
quelqu'un pent le voir. Le dernier cas que j'ai vu est curieux : ii 
s*agit d'un homme, X..., pr^occup^ de scrupules divers et depuis 
quelquc temps de scrupules relatifs a T^criture. II ne pent 
essayer d'ecrire sans que sa main fasse un mouvement bizarre : 
rindex, au lieu d'appuyer sur la plume, se relcve tout droit en 
Tain, attitude singuliere, car d^ordinaire les doigts se resserrent 



I . Seglas» Un cas dc folic du doutc, simulant la crampe des ecrivains. Bull, de la 
Sor. incil. ties hupitaux^ a\ril iScjo, et Troubles <lu laiujmje rhec les alienes, i8yt?, 
p. aoi. 



40 LKS iDtES OBSF'daNTES 

dans ia crampe. On peut faire surlui quelques petites experiences 
interessantes. Quand il tient la plume saas ^crire, Tindex ne se 
releve pas ; bien mieux, si on lui dit de simuler T^criture, c'est- 
a-dire de faire faire a la plume tous les mouvementsde T^criture, 
mais en la laissant a quelques millimetres au-dessus da papier 
sans marquer reellement, les doigts n'eprouvent aucune gene et 
le malade peut ecrire ainsi ind^finiment. Si on rempeche de 
regarder, on peut approcher le papier de la plume jusqu*a faire 
marquer T^criture legerement et le niaiade continue a n'avoir 
aucune crampe : mais s'il s'apercoit qu*il ecrit reellement, im- 
mediatement Tindex se releve et la plume tombe. « J'ai, dit-il, 
comme une apprehension dVcrire depuis que je me suis rendu 
compte que j'^crivais mal. » Le scrupulc simule la crampe des 
(^crivains comme tout a Theure la choree. Un ^tudiant prepare en 
ce moment une these sur ce sujet que je lui iii indique : « Les 
rapports entre la crampe des ecrivains et le delire du scrupule. » 

II est probable que Ton pourrait facilement recueillir bien des 
fails de meme genre relatifs a la marche. M. S^glas a parl^ juste- 
ment des buso-phobies. On pourrait montrer que quelques-unes 
d*enirc elles ne sont que des scrupules relatifs a la marche. L*obser- 
vation d'un homme de 56 ans, Fou... (78) est sur ce point tout 
a fait concluante : les angoisses qu'il ressentait pendant la marche 
le long d'un fosse ont peu a peu donn^ naissance a des obsessions 
completes sur Timpossibilite dc la marche. Dans une these re- 
cente M. Paul Delarue* insiste sur Fidee obs6dante de Timpo- 
tenco des membres inferieurs qui se surajoute aux phobies de la 
marche. II y a un diagnostic a faire entre ces scrupules de la 
marche et I'abasie hysterique analogue a celui que nous venons 
de faire a propos de Tanorexie. 

Relativement aux diverscs fonctions visc^rales, je ne fais que 
rappeler Tobservation de Rai..., que j'ai d(^ja publi6e dans le se- 
cond volume des nevroses, de cet individu qui se fait des scru- 
pules sur sa digestion et sa respiration. Convaincu qu*il ne respi- 
rait pas bien, il cherchait des systemespour respirer mieux, pour 
eviter les suffocations possibles. Puis ce furent des systemes pour 
manger : il lui fallait une bouteille d'eau pr^s de lui pour hu- 

I. I*aul Dclaruc, de la Staso-ifosophobie , Tliusc de Paris, 1 901. 



L'OBSESSION l)E L/V llONTE DU COtlPS 4* 

mecter la bouche avant chaque bouch^e. Menie en dehors des 
rcpas, il iui fallait une goutte d'eaii dans la bouche pour bien res- 
pirer *. 

Les id^es obs6dantes relatives a Talinientation et meme aux 
di verses fonctions de la deglutation, de la digestion, etc., sont 
des plus frequentes. On en a deja eu un exemple dans Tobser- 
vation de Nadia. Mais ces idees restent prcsquc toujours etroi- 
tement associees avee des phenom6nes d'angoisse et il me semble 
preferable de remettre leur description plus complete au moment 
oil j'^tudierai les phobies des fonctions dans le chapitre suivant. 

L*une des fonctions digestives a le privilege de provoquer plus 
que les autres des obsessions de honte. C'est I'evacuation 
des gazintestinaux. On ne se figure pas T^tat de folic ou peuvent 
tomber certains individus par la crainte des pets. J 'en ai public 
derniferement une belle observation*. UnhoramedeSi ans, Ch..., 
vit toujours seul, habite au sixieme pour n'avoir pas de voisins 
au-dessus de Iui, met son lit dans la cuisine, car il n'est pas pro- 
bable que d*autres personnes couchent au-dessous dans la cui- 
sine, et cependant en arrive a vouloir se tuer parce que sa mere 
va venir le surprendre dans sa retraite. Le pauvre diable ne pent 
avoir personne pres de Iui ou aux environs parce qu'il craint qu*on 
entcnde le bruit de ses gaz abdominaux et voici dix ans qu'il est 
en proie a une pareille obsession. Je viens de voir une jeune fille 
de 20 ans qui commence le meme d^lire. a Elle n'est pas faite a 
ce point de vue-Ia comme les autres, il y a dans ses parties des d^- 
fectuosites, les gaz s'echappent d^s qu'elle y pense, et elle est 
forcee d'y penser si elle est en public. Or eel accident est mons- 
trueux, mieux vaudrait mourir » ; et elle refuse de sortir, de diner 
en ville, de se marier. 

J'ai observe bien des cas comparables relatifs cette fois aux 
fonctions de la vessie. Une femme de 55 ans, ancienne scrupu- 
leuse, ayant m^me eu a Tage de 18 ans une crisc d'obsession cri- 
minelle pour laquellc Clfarcot Tavait fait isoler, Vor... (137) a ete 
troublee il y a deux ans par un eczema du perinee et des parties 
genitales. Les demangeaisons d'une part, les soins minutieux de 
proprete nccessites par le traitement d*autre part, ont attire son 
attention sur ces parties el apres la guerison de Tecz^ma elle a ^te 



I. Raymond el P. Jaiicl^ Sevroses et Idees fixes, II, 887. 
a. Id., ibi<i., II, 147. 



48 KES IOCES OBStoANTES 

cnvahie par une obsession curicuse, relative a l*acte d'uriner. Elle 
avail le sentiment qu'elie urinait mal et surtout incompletement. 
EUe s'etudiait a pousser mieux, a produire le coup de piston et 
cependant eile conservait la pensec qu'elle n'avait pas termine et 
qu'elle allait perdre les urines, ce qui fait qu*elle retournait im- 
mediatement au cabinet, recommengait ses efforts et sortait, puis 
6tait forc^e de rentrer de nouveau, cela jusqu'a cinquante fois de 
suite. li est singulier de voir le scrupuie determiner des troubles 
de la miction. 

Dans toutes les hypocondries urinaires, il ne serait pas difficile 
d'en trouver de semblables: je me rappelle Tobservation d'un 
pauvre maitre d^etudes qui avail rcnoncc a son metier, ne pou- 
vait plus assistcr a aucun cours, entrer dans aucunc rc^union, car 
il avail constamment la pensee de n'avoir pas pris suflfisammenl 
ses precautions, et il etait honteux de mouiller son pantalon en 
public. On me permettra de rappeler a ce propos une observation 
curieuse communiquee par M. le P*" Giiyon a mon frere le 
D*" Jules Janet et r^sumee dans sa these de doctoral*. Un magis- 
tral vient d'etre nomme consciller a la Cour de cassation et va 
consulter M. Guyon pour lui demander s*il doit envoyer sa de- 
mission et renoncer a cette haute fonction : cc J'ai visile, disait-il, les 
locaux oil siege la Cour de cassation el j'ai rcmarque que les ca- 
binets d'aisancc ne sont pas assez isolds. II est certain que de la 
salle des seances on pent m'entendre quandj'urinerai, ilm'est im- 
possible de resler sans uriner et il serait monstrueux de m'expo- 
ser a ce danger d'etre entendu. » Je n'ai pas Tobservation com- 
plete du sujel, mais il est bien probable que Ton y relrouverait 
lous les autres symptcNmes de nos scrupuleux. 

11 est Evident que la fonction qui sera le plus facileraent atteinte 
par le scrupuie c'est la fonction gi^nitale : j*en ai deja parle a pro- 
pos des id^es criminellcs. Dans certains cas Tobsession ne 
portera pas precisement sur la tcntalion de la masturbation ou 
rid^e des crimes genitaux, mais sur la honle des parties gdni- 
tales. L'observation de Vg... que j*ai dcja publi^e est tout a fait 
caract^ristique *. A la suite de meditations sur Tadultere il est 
obsede par la pensee de ses propres organes ; il y resscnt des dou- 



I, Jules Janet, Troubles psychopalhiques de la miction, 1890, i4. 
a. ^'evroses el Idees Jixes, II, 1G2. 



L'OBSESSION DE LA HONTE DU CORPS 49 

leurs ^tranges, il en arrive a penser constamment que ses organes 
genitnux sont appendus a son corps comme un corps Stranger et 
ne lui appartiennent pas. Voici une autre observation toute 
comparable. Wyb... (i64), un jeune homme de 22 ans, a com- 
mence par toutes sortes de scrupules religieux, puis il a 6prouv6 
des remords terribles a propos de quelques masturbations. La 
peur de toucher ses parties lui fait tenir les mains derriere le dos, 
dans des positions grotesques. li est obs6de par Todeur de ses 
parties et croit que tout le monde la sent, il se figure que ses or- 
ganes par leur grosseur ou leur forme ont quelque chose d'extra- 
ordinaire qui n'existe pas chez les autres. 

A cette honte des organes g^nitaux, il faut naturellement rattacher 
le m^contentement relatif a leur fonction ; le scrupule est Forigine 
de bien des pretendues impuissances. Qui ne connait ces jeunes 
maries tout honteux de leur sort, qui ne peuvent arriver a accom- 
plir Facte conjugal et qui sont poursuivis a ce sujet par une 
obsession de honte et de desespoir ? Nous assistions Tannic der- 
niere a une scene tragi-comique bien curieuse quand un beau- 
p^re courrouc^ trainait a la Salpetriere son gendre humble et 
r^signe. Le beau-pere demandait une attestation medicale qui lui 
permit de demander le divorce. Le pauvre gar^on expliquait 
qu'autrefois il avait ^te suffisant, mais que depuis son mariage un 
sentiment de honte et de g^ne avait tout rendu impossible. Nous 
eilimes bien de la peine a faire comprendre au beau-pere combien 
son intervention 6tait inutile et facheuse. Ces cas sont tres nom- 
breux : on les rattache souvent a diverses n^vroses, quand il n'ar- 
rivepas, pour le plus grand malheur des patients, qu'on leur parle 
de maladies de la moelle ^pini^re. 

Cette honte des parties g^nitales prend assez souvent une autre 
forme qu'il faut signaler. Deb..., femme de l\l\ ans, est depuis sa 
jeunesse honteuse de son sexe, elle regrette d'etre une femme et 
se figure qu'elle serait heureuse d'etre un homme. En rapport 
avec cette idee, elle remarque qu'elle n*a jamais eu de plaisir com- 
plet avec son mari et qu^elle serait disposee a aimer des femmes. 
Nous avons d^ja vu le m6me fait chez un homme a propos des ob- 
sessions impulsives au crime genital. IcI aussi on serait trop faci- 
lement port^ a parler d'inversion sexuclle, je r^pete que je ne 
crois dans ces cas a rien de semblable. Le plaisir incomplet de 
Deb.. . est, commd on le verra, un caractere general des scrupuleux : 
elle serait tout aussi incapable d'aller jusqu'au bout si elle avait 

LF.S OBSKSSIONS. I. l\ 



oO LES ID£ES ODSeOANTES 

des ra|)ports avec une femme. Sa pr^tendue iaverslon sexuelie n'est 
qu'un des aspects divers que peut prendre la honte du sexe. 

On remarquera que cette forme du scrupule, les obsessions de 
honte relativement au corps, est Tune des plus int^ressantes au 
point de vueclinique. Elle donne lieuatoutes sortes d*accidents : 
des anorexics, des chorees, des crampes des ecrivains, des asta- 
sies-abasics, des incontinences d'urine, desimpuissances, etc. Ces 
symptomes, comme nous le verrons, sont loin d'etre complets et 
ne peuvent pas tromperun observateur pr^venu, mais il estessen- 
tiel d'etre averti. A ce point de vue la maladie du scrupule peut 
s'etendre a tons les organes et a toutes les fonctions, determiner 
des troubles varies qu'il est important de diagnostiquer. Elle 
devient une grande n^vrose analogue par bien des c^^tes a Thys- 
terie, mais qui ne doit pas cependant jamais etre confondue 
avec elle. La distinction est aussi importante pour le pronostic 
que pour le traitement. 



e. — Les obsessions bypocondriaques. 

II faut signaler, mais avec moins d'insistance, un troisieme 
groupe d'obsessions qui se rencontrent aussi fr^quemmcnt que les 
prec^dentes chez les m^mes sujets. Ce sont des preoccupations 
qui ont rapport a leur propre sante ou a leur propre vie, en un 
mot, ce sont des preoccupations bypocondriaques. On a remarqu^ 
bien souvent que les scrupuleux sont en meme temps bypocondria- 
ques; je crois que d'ordinaire il faut accompagner cette remarque 
dequelques restrictions. Quand il s^lgit demalades jeunes, au de- 
but de leur affection, on trouve chez eux pele-ra^ledes idees scru- 
puleuses et des preoccupations bypocondriaques; mais quand la 
maladie s'est confirmee, quand ils sont entierement absorbes par 
quelque grande obsession criminelle ou sacrilege, ilsoublient de se 
preoccuper de leur sant^. Lise pense tout le temps au diable, iises 
enfants voues a Tenfer et songe a peine aux troubles de son exis- 
tence : il faut que le delire diminue pour qu'elle s'apercoive de 
ses soufTrances physiques. II en est de meme pour Claire, qui ne 
peut arriver a se preoccuper de sa sante. J'ai plus d'inqui^tudes 
sur Tetat de sa poitrine (tuberculose au debut) qu'elle n'en a elle- 
meme. En general le grand delire du scrupule exclut le delire 
hypocondriaque. 



LES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES 51 

li faut faire une exception pour Jean, qui est aussi extravagant 
commehypocondriaque que comme scrupuleux. Ce jeune homme, 
3o ans, fort bien portant au demeurant, est sans cesse pr^occup6 
par la pens6e de ia mort. li ne pent nssister a des ceremonies 
funebres sans devenir malade de terreur; il ne pent voir les em- 
ployes des pompes funebres sans fremir ; ii ne peut passer devant 
la mairie de sa petite ^ille entre neuf heures du matin et cinq 
heures du soir parce qu^a ce moment le bureau de declaration 
des dec^s est ouvert et qu*il le croirait ouvert pour Tenregistre- 
ment de son propre d^ces. En outre^ il a des preoccupations par- 
ticulieres pour tel ou tel de ses organes. Par exemple, il est tr^s 
preoccupe de son coeur, il en compte les baltements pendant des 
heures entieres et il est bouleverse quand il se figure que ce bat- 
tement est irr^gulier : « Mon coeur fait cloc... doc... poum, 
cloc... cloc... poum, ce n*est pas naturel, il est bistoiunie. » Et 
alors il fait des efforts qui ont, dit-il, pour r^sultat de replacer le 
coeur. A d'autres moments, il pousse des cris d^angoisse, appelle 
au secours, dit qu'il va mourir, parce que son cceur n'a plus a que 
des battements internes ». Ce m^me malade se figure toujours 
que son cerveau va etre detruit par sa maladie, il s*attend a une 
hemorragie cerebrate et me decrit sans cesse a un petit point 
dans le cerveau, vous savez, la fin du nerf qui remonte, c'est la 
qu*est le mal, il y a un cercle enflamme tout autour oil certaine- 
ment quelque chose peut edater )>. II montre a ce moment le 
point de la fontanelle posterieure ou les obsedes localisent sou- 
vent Icurs maux de tete. Jean a encore peur d'avoir une hernie et 
on lui fait grand plaisir en Texaminant de temps en temps ; il 
surveille son alimentation et ne boit que du lait coupe d'eau de 
goudron, etc. 

Mais ce qu*il presente au plus haut degre, c*est une terrible 
hypocondrie genitale. Pendant plus de six ans, il a souffert d*une 
preteudue maladie du gland qu'il a soignee de toutes mani^res. II 
avait ete affole en constatant que le prepuce ne recouvrait plus le 
gland et il eprouvait des douleurs intolerables par le frottement 
des vetements. II passait toute sa journee a recouvrir le gland 
avec le prepuce, a le badigeonnerd'onguents, a prendre des pre- 
cautions pour eviter les contacts, et il n*arrivait pas a attenuer 
les souffrances. II resume lui-meme assez bien son etat mental en * 
disant : a mon corps me gene et m'obs^de continuellement. » 

Les menies caracteres se retrouvent a un degre moins grave 



52 LES IDEES OBSfiDANTES 

chez Za... (216), que la moindre indisposition met hors de lui, 
tellement il est obs^d^ par la pensee de la mort. Bal... (.i55), 
femme de 32 ans, semble obs^deepar une pensee singuliere, celle 
de son age, celle de Tage de son mari et en general sur la pensee de 
Tage des personnes qui Tint^ressent, c^est parce qu'elle compte 
les annees qui les s^parent encore de la mort, la pensee de la 
mort est en rdalit^ au fond de I'obsession. 

A cote de la pensee de la mort, la pensee de toutes les mala- 
dies possibles peut devenir une idee obs^dante. On peut citer a 
ce propos une jeune fille, Qei..., qui surveille ses aliments de 
peur d'avaler des fragments d*aiguille, qui lave ses mains conti- 
nuellement de peur de s'infecter par des contacts malpropres, qui 
se mouche sans cesse sans parvenir a se d^livrer « des mou- 
cherons qui montent par le nez jusqu'a son cerveau ». 

Nous retrouvons ici, bien entendu, les obsessions relatives aux 
organes g^nitaux, il ne s'agit plus des mauvaises actions qu'ils 
font ex^cuter, ni de la honte qu'ils inspirent, mais de leurs ma- 
ladies. On ne peut enumerer les malades qui ont « des sensations 
de bri^lure, d'^puisement dans le canal... des sensations de fa- 
tigue comme si on leur avait enfonc^ un gros objet dans le rec> 
tum... la pensee constante qu*il y a dans ces parties une lesion 
irremediable, une syphilis incurable ». (Dea..., etc.). 

II suffit de rappeler les obsessions de la phtisie (Dua..., i47), 
les obsessions de la c^cit^(Mv..., i5i). Wye... (160) a des inquie- 
tudes pour sa langue dont le bout frotte ses dents. Gye... a une 
epingle arretee derrifere le sternum, Lobd... (Obs. 22) a « quel- 
que chose dans le nez qui cherche a sortir, elle a le besoin 
d'une grande hemorragie nasale ». II ne faut pas croire qu'il 
s'agit ici d*un trouble de la sensibilite du nez, c*est bien 
plut6t une idee consecutive a un singulier souvenir de famille : 
la malade est convaincue que sa tante atteinte d*un d^lire 
m^lancolique grave a ei6 guerie a la suite d'un saignement de nez, 
d'ou le d6sir obsedant d'un accident semblable. Kl... (211) res- 
sent une brulure dans la cuisse a qui est due probablement au 
passage d'une epingle que la malade aurait aval^e ». Des obser- 
vations de ce genre sont d'une grande banalite et pourraient 
etre facilement multipli^es. 

Au premier abord, ces obsessions sont bien distinctes des pr^- 



LES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES 53 

cedentes et semblent former un groupe a part, celui des obses- 
sions hypocondriaques. Je crois cependant que cette hypocondrie 
n'est pas banale et qu^elle rev6t chez les scrupuleux des carac- 
teres int^ressants qui rapprochent ces id^es nouvelles des pr^ce- 
dentes. Ces maiades ne redoutent pas tous les accidents pos- 
sibles, mais seulement certains accidents d^termin^s. lis ne 
redoutent pas les accidents qui peuvent arriver subitement, qui 
dependent du nionde exterieur et qui ne dependent pas d*eux- 
m^mes. Jean qui parle sans cesse de mort subite, ne redoute pas 
]a mort causee par un accident impossible a pr^voir ou a eviter : 
il n'a pas peur d'un d^raillement de chemin de fer ou de la chute 
d'une maison sur sa tete. Quand je lui parle de ces dangers pos- 
sibles, il dit qn'il faut se r^signer a ce qui est inevitable, qu*il ne 
pent rien faire pour se garantir contre la chute d'une cheminee et 
que par consequent il ne s'en pr^occupe pas. Que redoute-t-il 
done? Uniquementles accidents qui seraient causes par sa propre 
imprudence ou par sa propre faute. Ces congestions c6r^brales, 
ces faux pas du coeur, ces douleurs du gland sont toujours causes 
dans son imagination par les excitations g^nitales auxquelles il 
s'est abandonn^. Ce qui se dissimule au-dessous de ces id^e hypo- 
condriaques, c'est une sorte de crainte du suicide. 

II en est de meme chez Qei... dont la premiere id6e a €i6 la 
crainte de jeter elle-meme des aiguilles cass6es dans les aliments 
pour tuer ses parents et qui a maintenant la crainte de manger 
des aliments oil elle aurait mis des aiguilles cass^es. Si elle craint 
de s'infecter, c'est qu*elle a peur de ne pas avoir surveille ses 
mains qui auraient touche des objets sales. Kn un mot, dans 
quelques-uns de ces cas, je n*ose dire dans tous, Thypocondrie 
n'est pas purcment la crainte de la maladie en elle-m^me, c'est la 
crainte de causer la maladie par une faute ou une imprudence. 

Nous pouvons resumer les diverses obsessions qui viennent 
d'etre enumer^cs et dont nous avons analyst le contenu par le 
tableau suivant. 



54 LES IDfiES OBSfiDANTES 



CONTENU DES OBSESSIONS 

I. — Obsession du sacril&ge. 

' I. Obsession des problimcs religieux et moraux. 

Homicide. 



[ a. Obsession du crime & forme 
d'impulsion. 



Suicide. 
j Vol, etc. 
.Grimes g^nitaux. 



II. — Obsession du crime. ( / Fugues. 

Dipsomania, etc. 

i Resistance k des devoirs. 
[ De fautes religieuses. 
3. Obsession du crime k forme i D*homicide, de vol, etc. 
de remords. J De crimes genitaux. 

\ De vocation manqude. 

' Honte des actcs. 

— des sentiments. 

— de I'intelligence (forme de la folie du doute). 

III. — Obsession de la honte J Obsession de d6{)ersonnalisation. 
de soi. ) — du dejk vu. 

de la folie. 
de Tenvie. 
amoureuse. 

Honte d'engraisser, de grandir, do so developpcr. 
et gdne des mouvemonts du corps, 
des traits du visage, de la moustache, 
de rougir. 

IV. — Obsession de la honte j — des mains (certaines crampcs des ecrivains). 
du corps. ^ — de la marche. 

des fonclions de nutrition, 
de la miction, 
des gaz intestinaux. 
des fonctions g^nitales. 

,. ^. . , C Obsession de la mort, des pompes funcbres. 

V. — Obsessions hypocon-X , , ,. , .. , 

, . ""^ < — des maladies genitales. 

^ ' ( — des maladies de poitrino, etc. 



7. — Caractdres commuDS de ces obsessions. 

En examinant le contenu des obsessions des scrupuleux, c'esl- 
a-dire seuleraent le sujct siir lequel portent ccs pens<5es obsd*- 



CARACTfiRES COMMUNS DE CES OBSESSIONS 55 

dantes, j'ai cru pouvoir les r^partir en cinq groupes : les ob- 
sessions sacrileges, les obsessions criminelles, les obsessions de 
la honte de so!, les obsessions de la hodte du corps et les obses- 
sions hypocondriaques. Mais il ne faudrait pas en conclure 
que ces idees sont tout a fait difF^rentes les unes des autres et 
que leur reunion chez des malades du meme genre pent etre 
attribuee au hasnrd. II en est ainsi quelquefois chez les hyste- 
riques dont les id^es flxes tres diverses ont peu de points com- 
muns, surtout si Ton ne considere que leur contenu. L^une reve a 
un incendie, Tautre a la figure de son amant, la troisieme est ob- 
sedee par le souvenir du goilit des navets qu'elle a manges a la 
pension, et la quatri^me par la peur d^engraisser comme sa mere: 
les sujets des meditations pathologiques n'ont pas de caracteres 
communs. Chez les scrupuleux au contraire, malgre une assez 
grande diversite apparente, les sujets des obsessions sont ana- 
logues. 

On pent assez facilement les rattacher les unes aux autres. Le 
sacrilege n*est qu'une exag^ration du crime, la honte de soi est na- 
turellement voisine de la pens6e du crime. II ne faut pas croire que 
les obsessions corporelles, la honte du corps par exemple, soient 
isolees. Dans les descriptions d'ereutophobie on note souvent la 
honte morale qui accompagne I'idde de rougir « la malade rougit 
ou a Tobsession de rougir, remarque-t-on dans une observation, 
quand on parle devant elle d'actes ind^licats, ou si elle est 
devant des hommes dont il lui semble qu'elle pourrait 6tre la 
maitresse* ». Parmi mes malades, Ul... qui a peur des convul- 
sions du visage a surtout « peur de paraitre folle ». L'hypo- 
condrie, comme on vient de le voir, se rattache a la crainte de 
faire des sottises, elle se rattache aussi a la honte. Gbl..., 
femme de 36 ans, qui a Tobsession « du rhumatisme dans 
les mains », ne craint pas seulement la souffrance, elle est 
« humiliee a la pens6e de laisser voir des mains et des pieds qui 
grossissent ». Toutes ces obsessions sont done voisines les unes 
des autres et il est facile de mettre en Evidence des caracteres 
communs. 

i^ II est facile de remarquer que ces idees ne portent pas sur 



I. Boucher, Erythrophobie. Congres de medecine menlale. Rouen, Bo6t 1890; 
Semaine midkale, 1890, p. 292. 



56 LES IDfiES OBSfiDANTES 

des objets du monde exterieur, muls portent toujours sur des 
actes du sujet. Une hysterique comme Ze... a vu mourirson p^re, 
elle a depuis deux ans une obsession terrible qui se pr^sente 
sous forme d'une hallucination complete : c'est celle de la tete de 
son pere telle qu*elle ^tait sur son lit de mort. Son delire consiste 
dans la contemplation d'un objet, la tete de son pere, sans au- 
cune autre preoccupation. Dans ses attaques, elle hurle : « La 
lete a papa, la voici encore, elle me regarde, oh ! comrae elle est 
jaune... » elle ne fait que des descriptions. En est-il de meme 
chez nos scrupuleux ? Beaucoup d'auteurs n'h^sitent pas a Tac- 
cepter, ils considerent ces malades sous un aspect particulier, ils 
accordent toute leur attention a certaines manifestations ext^* 
rieures du delire plutdt qu*a Tetatpsychologique interieur du ma- 
lade. Ce qui les frappe surtout, c'est que ces malades refusent de 
toucher certains objets et manifestent des signes d'emotion, des 
terreurs quand on veut les forcer a faire usage de ces objets. Ce 
point de vue est mis en Evidence par le mot m^me dont ces au- 
teurs se servent pour designer ces malades ; plusieurs de ceux 
que je viens de decrire seraient appel^s par eux des phobiques, 
Ce mot de phobie mettrait en relief chez le malade : i° Temotion 
qu'il 6prouve et 2* le rapport de cette Amotion avec un objet du 
monde exterieur. II est clair que cette remarque est en grande 
partie juste et dans les descriptions pr^cedentcs on a dejn releve 
bien des cas de phobies, d*abord des phobies vulgaires : Mb..., 
Vod..., Wks..., Brk..., Vis..., Ger..., etc., ont la phobie des 
couteaux et surtout des couteaux pointus; c'est d'ailleurs une ma- 
nifestation banale qu*on retrouve chez toutes ces meres de famille 
obsedees par la pensee de tuer leurs enfamts ; Qei..., Kl..., 
Gye..., ont la phobie des aiguilles ou des epingles : ce sont la des 
cas de phobie classique. On en trouverait dans les cas precedents 
bien d'autres plus curieux : Claire, cette jeune 611e qui pretend 
avoir Thallucination du membre viril, a la phobie des bouteilles, 
Lod... a la terreur des crachats par terre sur. le trottoir, Jean, le 
type du scrupuleux genital, a la phobie des voitures et surtout 
des tramways. Dans les chapitres suivants nous etudierons sp6- 
cialement la forme sous laqueHe ces obsessions se presentent et 
nous aurons alors a signaler bien d'autres cas de phobies dont 
quelques-uns sont bien singuliers. II est done juste de dire avec 
les auteurs auxquels je faisais allusion que ces malades sont par 
un certain cote des phobiques. 



CARACTfiRES COMMUNS DE CES OBSESSIONS 57 

Cependant je pr^fere les appeler des scrupuleux et je crois que 
ce mot met en Evidence un autre point de vue. II attire I'attention 
sur les troubles de la volont6 et sur les id^es que le malade se 
fait de ces troubles d^ volonte. Je crois, en efiet, que ces phobies 
sont, an moins pour les cas que je consid^re, des phenom^nes 
tout a fait secondaires, qu'ils forment ces sortes d'id^es fixes se- 
condaires que j'ai deja eu Toccasion d'etudier. Nous verrons en 
examinant ces phobies qu*elles se developpent par association 
d*idees : Tobjet exterieur ne fait ici que rappeler par sa forme 
comme la bouteille qui fait penserau membre viril, par son usage 
comme le couteau qui fait penser au meurtre, par contiguite, par 
consonance du nom, etc., I'id^e principale dont le malade ^tait 
obs^d^ longtemps avant d*avoir eu ses phobies. Comme il vaut 
mieux faire cette discussion plus compl^tement au moment oil 
j'etudierai toutes les emotions, tons les troubles varies qui s'asso- 
cient avec le d^veloppement de I'id^e fixe, il suffitde faire main- 
tenant une remarque plus simple. 

Les malades viennent de nous presenter un assez grand nombre 
d^obsessions quails decrivent eux-m6mes comme ^tant le fait prin- 
cipal de leur maladie. Ce sont ces obsessions-la qu'il faut, pour 
le moment, nous borner a ^tudier. Peut-on dire qu'elles portent 
r^gulierement sur un objet exterieur ainsi qu'il arrive si souvent 
dans les hallucinations et les obsessions des hyst^riques. Si Ton 
considere le groupe des obsessions criminelles qui est ici le plus 
simple, il est visible que la preoccupation ne porte qu'indirecte- 
ment sur un objet, mais qu*elle porte surtout sur une action. Le 
sujet est toujours pousse a commettre des crimes ou croit en avoir 
commis, c'est-a-dire qu'il se sent entraine a certaines actions ou 
croit les avoir faites. L'obsession est ici d'une maniere incontes- 
table Tobsession d'un acte du sujet. J'ai essaye de montrer qu'il 
en est de meme pour les obsessions hypocondriaques ; le malade, 
au moins celui dont jem*occupe, ne pense pas a des accidents phy- 
siques independants de sa volont6, mais toujours a des fautes ou 
a des imprudences qu'il pent commettre lui-meme. C'est encore 
une preoccupation qui a rapport a des actes. 

On pourrait croire qu*il n'en est pas tout a fait de meme dans 
les obsessions sacrileges oil certains sujets en tres petit nombre 
ont sous les yeux des spectacles auxquels ils ne paraissent pas 
m^les. On... voit Tame de son oncle dans les cabinets, Claire voit 
le membre viril souillant une hostie. Remarquons d'abord que ces 



58 LES IDfiES OBSfiD ANTES 

formes de Tobsession sacrilege qui sont les plus curieuses sont les 
moins fr^quentes. Daus les autres observations, les malades 
pensent a vouer leurs enfauts au diable, a eracher sur des hosties, 
a donner le vin de la messe a un petit chien, a agir, en un mot. 
Mais m6me dans ces deux cas, la difTi^rence est plus apparente 
que r^elle. Ce qui desespfere On... e'est que c'est lui-meme qui 
met Tame de son oncle dans les cabinets: « Comment puis-je en 
arriver a penser une chose pareille... je devrais moins que tout 
autre imaginer de telles choses. » Dans le cas de Claire, je n'ose 
affirmer, car ses aveux sur ce point delicat sont loin d'etre pr6- 
cis ; mais il est bien probable qu^elle coUabore a la profanation 
des hosties. Elle r^pete toujours : « C'est horrible de me laisser 
aller a de tellcs choses » ; et s'il ne s'agissait que d'un pur spec- 
tacle elle n'aurait pas a se reprocher « de coupables complai- 
sances ». Enfin, il faut remarquer que de tels tableaux ne sepr^- 
sentent que chez des malades fort avanc^s dans leur delire. Pen- 
dant longtemps ces malades ont r^v^ a des actions sacrileges : 
« regarder dans les eglises les parties de Dieu, les chercher sous 
le linge qui voile le Christ, etc. » Le tableau n'est venu plus tard 
que comme un symbole qui resume des actions odieuses. 

Dans un groupe tres considerable, nous avons remarque des 
obsessions de honte qui ne portent pas pr^cis^ment sur les 
actions, mais sur toute la personnalite physique «t morale. II me 
semble que ces obsessions ne doivent pas ^tre s6par6es des pr^- 
c6dentes. D'abord elles se pr^sentent chez des malades qui ont en 
m6me temps les autres obsessions plus caract^ristiques. Claire, 
qui presente si bien Tobsession de honte pour son esprit, pr6- 
sente en meme temps un type d*obsession sacrilege. Mb..., en 
m^me temps qu'elle est mecontente de son intelligence, a des 
obsessions criminelles. D'autre part j'espere montrer dans 
une prochaine ^tude que ces obsessions sont surtout caract^ris^es 
par la forme qu'elles revetent : elles s'accompagnent de doute, 
d'interrogation, d'h^sitation, de compensation, d'expiation, de 
promesses, de serments, etc. Or ces formes si curieuses se retrou- 
vent chez tons ces malades. Nadia, dont Tobsession principale est 
la honte du corps, fait continuellement a ce propos des serments 
et des pactes, comme Lise qui a des obsessions nettement sacri- 
leges. Enfin ces diverses id^es se rattachent assez bien les unes 
aux autres. La personnalite physique et la personnalite morale se 
rapprochent intimement dans noire, esprit; si Ton est content de 



CARACTfiRES COMMUNS DE CES OBSESSIONS 60 

son esprit, on est content de sa figure et inversement ; d*autre 
part on connait les relations ^troites entre la volont^ et la per- 
sonnalit^, si bien que la critique des actes devient vite une cri- 
tique de la personne. 

Je crois done que Ton peut sans h(^siter generaliser et dire que 
le d^lire des scrupuleux porte surtout sur leurs propres actes : ce 
sont des obsessions relatives a leur {folonte et a leur personne. 

2^ II est aussi int^ressant de constater que ces actions dont 
la pens6e est obs6dante sont des actions maui^aises. Le plus sou- 
vent, quand il s'agit de sacrileges et de crimes, ce caractere 
est incontestable. Mais on peut 6tre embarrass^ quand il s*agit 
d'impulsions a des actes que rien ne condanine,comme d*entrer au 
convent et de faire confesser son mari. II faut alors ^largir le sens 
du mot mauvais : il ne s'agit pas uniquement d'actes condamn^s 
par la morale, mais d'actes condaranes par le sujet lui-meme, 
d'actions qui lui sont odieuses, qui lui paraissent ridicules, en 
un mot qu'il ne voudrait pas faire. Sur ce point Tafiirmation de 
tons les malades est des plus precises : on peut lire a ce propos 
une bien int^ressante etude publi^e par M. Josiah Royce dans 
la Psychological Bei^iewy sur un grand auteur mystique anglais 
John Bunyan, qui est en meme temps un beau type du d^lire de 
scrupule. Bunyan est « tent^ » de blasphemer contre Dieu, 
d'adorer le diable ; comme il le remarque lui-meme, le tentateurest 
une sorte d'inversion de conscience insistant sur tout ce qui est le 
plus oppos^ a ses intentions pieusesV D6sire-t-il prier Dieu, il a 
des distractions, il r^ve a des images bizarres, a celles d'un tau- 
reau, d'un balai, et il est tent^ de leur adresser ses pri^rcs. 
La tentation porte toujours sur Taction le plus oppos^e a ce quMl 
desire faire a ce moment. 

II en est ainsi pour tons nos malades. Yi... conduit son enfant a 
Tecole et veut aller le rechercher, car elle est tres inqui^te a pro- 
pos de son retour dans les rues de Paris. Elle se demande si elle 
n*a pas dit a une femme suspecte d'aller le chercher. Elle aime 
son mari par-dessus tout, aussi craint-elle de trahir ses secrets, 
de le tromper avec le premier venu, de faire signe par la fenfttre 
aux passants pour quails montent. Yod..., Wks..., adorent leurs 
enfants, et c'est toujours leurs enfants qu*elles pensent a tuer, a 

I. Josiah Roycc, Tho case of John Bunyan. Psychological Review, iSg^t p. i43. 



60 LES ID£ES OBSfiDANTES 

faire bouillir, a donner au diable. D'apres les obsessions de ces 
femmes scrupuleuses, on peut toujours deviner qui elles aiment 
mieux de leurs maris ou de leurs enfants. Je demahde a Vod... 
pourquoi elle vent toujours tuer sa petite Bile et ne songe pas a 
tuer son mari, et elle ne peut s'crap^cher de rire en disant : <( Oh, 
mon mari, je ne Taime pas assez pour penser a le tuer. » 

Quand il s^agit de jeunes filles, on peut deviner le degr^ de leur 
pudeur d*apres la nature de leurs obsessions : quand elles parlent 
des « parties de Dieu », des hosties souill^es, de crimes contre 
nature, c'est qu'elles sont parfaitement chastes. Les autrcs n^out 
plus de preoccupations sur ce sujet et songent a tuer leur m^re 
ou a voler. a C'est bien simple, me disait Qes..., je suis poussee a 
tuer ce que j'aime le mieux, je veux tuer ma mere parce que je 
n*ai qu'elle ; si j'avais un mari, je voudrais le tuer ; si j*aimais un 
petit chien, je voudrais tuer ce petit chien. » En un mot elles 
sont toujours obs^d^es par la pens^equi leur fait le plus horreur. 

M. Paulhan a fait une remarque analogue a propos du delire du 
doute quand il a dit que les idees de ces malades sont dues a 
Texag^ration de V association par contrasted. Dans un travail pre- 
cedent* j'ai eu Toccasion de discuter cette theorie ; je dois au- 
jourd'hui relever dans ma discussion une erreur partielle. 

Sans doute j^avais raison de faire observer que les malades ana- 
lys^es dans cette dlude, telles que Marcelle, et dans un des cha- 
pitres suivants, Justine, ne justifiaient pas la remarque de 
M. Paulhan. Leurs idees fixes en rapport avec des emotions ante- 
rieures, d^veloppees par un m^canisme analogue a celui de la 
suggestion, n'obeissaient pas a la loi du contraste et n'^taient 
nuUement en opposition avec les d^sirs actuels des sujets. Mais 
ces malades formaient un groupe particulier, celui des hyste- 
riques suggestibles, et j'ai eu tort de g^neraliser une remarque 
qui s*appliquait a ce groupe particulier. Les scrupuleux que nous 
etudions maintenant forment un autre groupe tres distinct du 
premier et on peut dire que chez eux les obsessions forment un 
contraste frappant avec leurs tendances dominantes. Reste a voir 
si elles doivent leur origine a Fassociation par contraste. Nous 
ne devons maintenant retenir qu'une seule chose, c'est que ces 
obsessions portent sur des actes et des actes mauvais, c^est-a-dire 



1. M. Paulhan, L'activiti mentale et les ilemenls de Vesprit, 1889, p. 3/41-357. 

2. Nevroses et Wes fixes, 1898, I, 3a. 



CARACTERES COMMUNS DE GES OBSESSIONS 61 

en opposition non avec la morale commune, mais avec les desirs 
et les volont^s du sujet ; le malade est obs^dc par la pensee d'un 
acte qu'il voudrait ne pas faire. 

3® Le troisifeme earactere qui me frappe dans le contenu de ces 
obsessions est plus difficile a exprimer, bien qu'il soit tres curieux 
et probablementtr^s important dans cette maladie. Les actes dont 
la pensee obsede les malades sont des actes extremes. Ce sont les 
actes les plus sacrileges, les plus criminels, les plus dangcreux, 
en un mot les plus odieux qu'il leur soit possible de concevoir. 
C*est une conception qui est poussee dans un certain sens jus- 
qu^aux plus extremes limites. 

II est visible que ces pauvres gens cherchent toujours a pr^ciser, 
a grossir le crime auquel ils pensent. On les ennuie fort quand 
on conserve un air calme et indifferent pendant quails enumerent 
leurs impulsions ; ils cherchent alors a ajouter des circonstances 
horribles pour provoquer notre indignation. Za..:, qui est un 
homme de trente ans, avoue en tremblant qu'il est pousse a 
commettre le peche d'amour *avec une femme. Je lui r^ponds 
tranquillement qu'a son age cela me parait assez naturel. II se 
hate d'ajouter : « Mais, Monsieur, je me represente que la chose 
se passe sur un banc. — Eh bien, soit. — Mais vous oubliez, 
repond-il en colere, que ce banc est devant une ^glise. » Jean, qui 
a de raeme des impulsions g^nitales, se consolerait encore s'il 
etait pouss^ a aimer de jeunes femmes qui soient jolies, mais il 
a des impulsions erotiques pour des femmes louches, laides et 
tres ag^es. « Un jour deux jeunes Giles sont venues nous voir, 
Tune d'elles m'a beaucoup plu et apres son depart j'etais tour- 
mente par la pensee que j'^tais mari6 avec elle. — II n'y a pas 
grand mal a cela. — Mais, Monsieur, vous ne vous figurcz pas 
que cela m'a donne des impulsions ^pouvantables : je rivals que 
j'avais des rapports avec leur mere, avec ma belle-mere ! ! ! » Au 
bout de quelque temps d'ailleurs, Timpulsion se d^veloppe tou- 
jours dans le meme sens et il est d6sol6 parce qu'il pense mainte- 
nant a sa propre mhve, Quand il s'agit de meurtre, ce sont des 
crimes « contre des petits enfants sans defense que me conseille le 
diable », dit Brk... ou <( Tassassinat d*un vieillard de quatre- 
vingt-quatre ans », dit Za..., et ils inventcnt des raffinements de 
cruaut^ et de lachet^. Toujours ils cherchent a aller le plus loin 
possible dans cette conception du crime. 



62 LES IDfiES 0BS£DANTES 

Certains d'entre eux se rendent compte de ce besoin singulier. 
Je demandals a Lisc pourquoi depuis quelques ann^es elle con- 
servait toujours la m^me idee, celle de vouer ses enfants au 
diable, tandis que auparavant elle changeait assez souvent d'ob- 
sessions. a C'est, me dit-elle, que je ne puis pas faire mieux : 
comme je pousse toujours mes idees a Tinfiniy s'il y avait une 
chose plus terrible, j'y penserais. Vouer mes enfants au diable, 
c'est le plus que je puisse faire pour le moment. » Une autre 
malade nous montre un exempie curieux de cet effort pourarriver 
a Textr^me. Ger... me r^p^te sans cesse qu*elle est poussee a 
offenser Dieu par un p6ch6 horrible et elle ne precise jamais quel 
est ce p6ch6. J'insiste vivement pour savoir de quoi il s'agit et 
j'^numere des crimes avou^s d*ordinaire par les scrupuleuses. 
« Voulez-vous faire cuire vos enfants ? — Non, ce n'est pas cela. 

— Troraper votre mari avec le diable? — Non, ce ne serait 
rien. — Voler et souiller des hosties consacrees? — Mais non, 
pis que cela. ' — Alors j'y renonce ; dites-moi quel est ce crime. 

— C*est un p6ch6 qui n'aurait jamais existe, que personne n'au- 
rait encore fait, auquel personne n'uurait pu encore penser ; eh 
bien, c'est ce peche-la que je suis poussee a faire. — Mais encore 
quel est ce p6ch6? — Je n*en sais rien. » Peut-on avouer plus 
nai'vement cet effort impuissant de Timagination ? 

Ce sont des gens qui font des efforts desesperes, qui se tor- 
turent Timagination pour arriver a Tabominable, bien que presque 
toujours ils ^chouent dans le grotesque. Cet etat d*esprit est assez 
bien decrit par I'auteur de « A rebours » et de « La-bas ». En ^cou- 
tant nos sacrileges, on pense a ce chanoine a qui nourrit des souris 
blanches avec des hosties consacrees et qui s*est fait tatouer sous 
la plante des pieds Timage de la croix, afin de pouvoir toujours 
marcher sur le Sauveur^ », Cette disposition a la recherche de 
Textreme est <^vidente dans les obsessions des scrupuleux, elle me 
parait un caract^re essentiel qu'il faut constater avant de chercher 
a rinterpr^ter. 

4® A ces caracteres s'en ajoute un autre qui me parait decouler 
des pr^c^dents, mais comme il porte sur Torigine des id^es et que 



I. Hujsmans, Ld-bas, p. 297. Dans lo m^me ouvrage, un passage curieux sur 
rimagination des crimes nouveaiix, compliqu^s d*inceste, de crimes contre nalureet 
de sacriI6ge» se tapporte au memo etat d*csprit (p. a58). 



CARAGTfiRES GOMMUiNS DE CES OBSESSIONS 6a 

tout ce travail est destine a mettre cette origiae en Evidence, il 
faut se borner a Tenoncer maintenant d'une maniere hypoth^- 
tique. Les idees fixes que nous avons 6tudi^es autrefois chez des hys- 
t^riques avaient un contenu determine par les circonstances ext^- 
rieures. Sans doute la condition essentlelle de Tidee fixe etait un 
certain ^tat d'esprit du sujet qui le rendait 6minemment sugges- 
tible ; cet engourdissement, cette diminution des fonctions cere- 
brates qui determinait le retrecissement de Tesprit et la sugges- 
tibilite ^tait le caract^re essentiel de T^tat mental hysterique. 
Mais la nature particuliere de Tidee fixe, la pens^c d'un incendie 
ou rimage d'un mort 6tait la consequence des circonstances ext^- 
rieures qui avaient determine une emotion et une suggestion a 
propos d'un incendie ou a propos d'un mort*. De telles id^es 
determinees par le m^canisme de la suggestion pouvaient etre 
appelc^es des idees fixes ejoogenes. 

Eh bien, une pareille origine peut-elle etre attribute au con- 
tenu des obsessions chez les scrupuleux ? C'est ce que les malades 
ou leurs parents supposent bien souvent: Ls... pense que ses id^es 
sacrileges sont n^es a propos des conversations philosophiques 
qu'aimait a faire son pere. Les parents de We... restent con- 
vaincus, malgre mes affirmations, que la maladie de leur fille a ete 
produite au convent par Tenseignement des religieuses. J'h^site 
beaucoup a accepter cette interpretation. Sans doute les circon- 
stances exterieures jouent un role ; les femmes qui n'ont pas 
d'enfants ne songent pas a les vouer au diable. Mais ces circons- 
tances banales qui consistent a avoir des enfants, a entendre de 
temps en temps une conversation philosophique, a etre eieve par 
des religieuses suffisent-elles pour faire naitre un delire pareil ? 
D*autre part, si le delire venait surtout de Texterieur, comment 
aurait-il des caracteres communs si remarquables chez tons les 
malades, pourquoi porterait-il toujours sur des actes, des actes 
mauvais, des actes extremes, et comment serait-il etroitement en 
rapport avec le caractere individuel du sujet? Le contenu des 
obsessions, tout en gardant ses caracteres communs, n'est pas le 
meme chez la m^re de famille, chez Thomme adulte, ou chez la 
jeune fille. Si je puis employer une expression vulgaire, il semble 
que ces malades jouent au jeu des combles et a la m^me question 



I . Voir k ce propos dc nombreux exempics dc ces idees fixes accidentcllcs par 
suggeslibilit^ : Nevroses et I dies fixes, 1898, I, 173. 



6& LES ID£ES OBSCDANTES 

r6pondent tous difT^remment, suivant leur sexe, leur age, leurs 
conditions sociales. « Quel est pour vous le comble du crime ? — 
Jeter sur ma petite fille Teau bouillante qui est sur le feu, repond 
la mfere de famille habituee aux travaux du menage; vouer mes 
enfants au diable, r6pond la m^re d'un milieu social plus 6lev6. — 
Et pour vous quel est le comble du crime ? — Mettre Tame de mon 
oncle dans les cabinets, repond Thomme reconnaissant; souiller 
les hosties par Tacte sexuel », repond la jeune fille. Cette modifi- 
cation de la reponse qui garde les m6mes caractercs communs, 
tout en s'adaptant si bien au caractere individuel, peut-elle s'ex- 
pliquer par Taction des circonstances ext^rieures sur un esprit 
suggestible ? 

On pent done se demander si les id^es fixes sont toujours exo- 
genes et si certaines categories d'id^es fixes ne meriteraient pas 
le nom d'endogenes. Leur contenu ne pourrait-il pas ^tre invente 
par le sujet lui-m^me, en vertu de certaines lois diff^rentes de 
celles de la suggestibilite ? Ces idees ne seraient-elles pas Vexpres- 
sion d'un trouble profond dans le fonctionnement c(^r6bral que le 
malade ressent et qu'il traduit d'abord par des sentiments parti- 
culiers et ensuite par des id^es obsedantes qui rdsument et 
expriment ce sentiment? Dans le cas du d^lire du scrupule en 
particulier, le malade n'est-il pas obsed^ par des pens^es particu- 
lieres relatives a ses actes, parce qu*il a r^ellement des troubles 
de la volont6 et parce qu'il a une certaine conscience de ces alte- 
rations de la volont^ ? 

I/etude du contenu des obsessions chez les scrupuleux nous 
amcnent simplement a poser ces probl^mes ; il faut continuer T^- 
tude de la forme que presentent ces obsessions et de Tetat psy- 
chologique sur lequel elles se developpent, pour preparer un peu 
sa solution. 



LA FORME DES OBSESSIONS 65 



DEUXIfiME SECTION 



LA FORME DBS OBSBSSIONS. 



Pour etablir le diagnostic d*une QfTection mentale il ne suffit 
pas de savoir le sujct ordinaire des preoccupations des malades, 
c'est-a-dire le contenu des obsessions, il faut encore ^tudier 
de quelle maniere se presentent ces preoccupations, a quelles 
lois elles obeissent dans ieur apparition et leur evolution, en un 
mot il faut examiner la forme psychologique que revetentces pen- 
sees obs^dantes. Pour bien comprendre ce probl^me, consid^rons 
certaines idees fixes des hyst^riques qui determinent de grandes 
fugues de plusieurs mois compietement oubli^es par les malades 
apr^s leur execution. Ces id^es ne se manifestent que pendant 
des somnambulismes ou dans des ecritures subconscientes, elles 
semblent tout a fait absentes de la conscience normale du sujet 
qui les ignore. Ces id^es fixes ne sont-elles pas totalement diffe- 
rentes dans leur forme psychologique de celles du persecute qui 
connait parfaitement son delire, qui est convaincu de sa r^alite 
et qui a systematise toutes ses pens6es et toutes ses actions autour 
de ia croyance a telle ou telle persecution. Gette opposition entre 
des idees dissociees qui se developpent isolement en dehors de 
la vie consciente du sujet et ces idees compietement systdmatisees 
qui sont au contraire devenues le centre de toutes les pensees est 
d'une importance capitale pour interpreter toute la malndie. Aussi 
doit-on appliquer cette recherche aux obsessions des scrupuleux 
et voir quelle place elles occupent dans la pensee, le degre et la 
forme de leur developpement. 

Pour etudier les caracteres psychologiques que revetent ces 
obsessions, les lois de leur apparition et de leur developpement, 
il est necessaire de faire quelques distinctions. Les malades ne 
restent pas toujours a la meme periode de leur maladie ; ils peu- 
vent traverser des etats de trouble tres grand ou se rapprocher 
de Tetat normal. Dans ces diverses periodes leurs obsessions ne 
conservent pas toujours les monies caracteres et une description 

LES OBSESSIONS. I. — 5 



(iO LES IDKES OBSeOANTES 

ne pourrait pas impunement etre appliquee a tous les accidents des 
scrupuleux. Je mettrai done de c6t6, pour les examiner plus com- 
pletement quand j'^tudierai revolution et les complications de la 
maladie, des etats aigus, des periodes de delire grave qui peuvent 
malheureusement survenir au cours de la maladie. Le grand carac- 
tere de tels etats, c'est que le malade a perdu a peu prfes complfe- 
tement le pouvoir de critiquer ses obsessions, de leur r^sister, 
qu'il s'abandonne a son d6lire. Ces etats se rapprochent de la 
m^lancolie anxieuse ou des diverses formes de la confusion men- 
tale : ils nous font entrer dans le domaine d'autres maladies men- 
tales. Je crois qu'il faut les considerer comme des accidents sur- 
venant au cours d^un delire du scrupule, accidents dont il faut 
discuter la possibility et la frequence, mais qu'ils ne constituent 
pas I'etat normal de ces malades. 

D'autrc part, tantot par revolution naturelle de la maladie, 
tant6t sous Tinfluence de certains traitements, ces id^es fixes peu- 
vent se reduire, diminuer d'importance ou perdentleur precision. 
Le malade sent encore qu'il est tourmente par quelque chose, 
qu'il est obsede. II pourrait par un l^ger effort retrouver Tidee 
qui le tourmente, mais il sait qu'il faut eviler cette recherche et 
il n'a qu'une notion vague de cette id^e qui Tobsede, c'est I'Stat 
s^ague de Lise, c'est Vetat implicite de Jean. Get etat fait encore 
partie de la maladie, mais c'est un degr^ efface, estomp^ que Ton 
ne pent prendre comme objet principal de Tetude. 

Dans cette description des caracteres psychologiques de I'ob- 
session du scrupuleux^ je considerai done en premier lieu le degr^ 
moyen du developpement de ces idees qui est d'ailleurs de beau- 
coup le plus frequent et le plus important. On le reconnaitra 
aux caracteres suivants. L'idee est assez nette et assez precise 
pour que le sujet sache tres bien ce qui Tobs^de, et cependant 
rintelligence du malade reste assez entiere pour que celui-ci 
puisse critiquer Tobsession et en reconnaitre au moins en partie 
Tabsurdite. 

En effet, le caractere essentiel de ces idees maladives est si 
frappant qu'il a presque toujours ete bien mis en evidence dans 
les terraes m^mes qui servent a les designer. On se sert souvent 
pour decrire cette maladie de deux termes associes, c'est, dit- 
on, une folie lucidey un delire a^^ec conscience, une obsession 
consciente, 

Cette association des termes « folie et lucidite » provoquait 



LA FORME DES OBSESSIONS 67 

autrefois Tindignation du D' Thulie ' quand il critiquait la « manie 
raisonnante » du D*" Campagne ; clle est pourtant legitime et exacte. 
Le premier de ces termes se coinprend facilement, il designe une 
id^c qui s'impose au malade et se d^veloppe dans son esprit 
d'une maniere automatique sans rapport ni avec les eirconstances 
exterieures ni avec la volonte du sujet. Le second, le mot « cons- 
cient » est, comme je Tai deja souvent remarque, assez malheureux 
a cause de Tambiguite du mot conscience, le mot dans le langage 
psychologique signifie que le sujet connait son idee, qu'il la con- 
state, qu*il en a la perception personnelle ; il s'oppose aux termes 
(( inconscient, subconscient » qui s'appliquent a des ph^nomenes 
ignores du malade. Or, dans le cas present, on veut dire que le 
malade juge son id6e, Tappr^cic au point de vue de sa r^alite, de 
son rapport avec ses autres croyances. On veut done designer une 
operation intellectuelle beaucoup plus 6lev^e que la simple con- 
science psychologique : si Ton pouvait changer Tusage il vaudrait 
mieux dire qu*il s'agit d'obsession avec jugement, d'obsession 
contr6l^e ou critiquee par le malade. 

Quoi quHI en soit, ces deux mots appliques aux scrupuleux 
spnt extremement justes. Le malade est obs^d6, tourment6 par 
une id^e qui sHmpose a lui sans qu'elle soit justi£i(^e par les eir- 
constances sans que le sujet la recherche lui-meme. C'est une 
id^e envahissante comme un d^lire ou une suggestion et cepen- 
dant le malade n'accepte pas cette idee avec la conviction d'un 
persecute ou d'un individu suggestionn^. Au moins jusqu'a un 
certain point il sent comme nous que son id^e est absurde, il la 
juge et la repousse, c'est une obsession a{>ec critique, 

II r^sulte de cette remarque generale que ces idees peuvent 6tre 
examinees a deux points de vue : i® le point de vue positif, qui 
pr^sente leur caractere obsedant et maladlf, leur puissance pour 
tourmenter le malade ; 2° le point de vue negatif nous montre I'ar- 
ret de ces idees, le point auquel se termine leur puissance. Nous 
retrouverons ces deux points de vue dans tons les caract^res des 
obsessions, dans leur permanence, dans leur puissance impulsisfe, 
dans leur representation hal/ucinatoire, dans le degre de croyance 
qui les accompagne. 



I. De Thuli6, La manie raisonnante du D^ Campagne, 1870. 



68 LES IDfiES OBSfiDANTES 



i. — La permanence et revocation de Vobsession. 

Un certain^nombre de caract^res s^parent les id^es patholo- 
giques de nos scrupuleux des id^es ou des pensees d'un homme 
normal, ce son! ces caracteres qui les rendent obsedantes. 

Au premier rang il faut placer la duree de ces preoccupations. 
La dur^e de ces obsessions chez les scrupuleux pent Mre extr^- 
mement longue. L'ldee du d^'mon chez Lise, Tidee sacrilege et 
obscene chez Claire existent chez chacune au moins depuis 12 ans. 
II en est de meme pour la plupart des obsessions que j*ai signa- 
lees, leur duree se compte toujours par ann^es. D'ailleurs si Ton en 
croit M. J. Falret, les obs^dds de ce genre conserveraient toute leur 
vie la m^me idee malgr^ des remissions apparentes. On pent dire 
que certaines idees se prolongent chez nous tons et qu'un savant 
pent poursuivre un probl^me pendant 20 ans. Ce caractere n'est 
done pas absolument d^cisif. Cependant il a une certaine impor- 
tance relative. Etant donnds la nature des esprits et le sujet de 
ces idees, on doit reconnaitre que d'ordinaire chez des esprits de 
ce genre une telle idee ne devrait pas durer 10 ans. Lise est une 
Temme intelligente et instruite : il n'est pas vraisemblable que son 
attention soit naturell.ement employee pendant 10 ans a m^diter 
sur rid6e de donner ses enfants au diable. D'ailleurs tons ces 
malades s'en etonnent eux-m^mes et ne comprenncnt pas pourquoi 
lis restent si longtemps sur le meme sujet qu'ils trouvent eux- 
memes insigniBant et grotesque. II y a done d^ja dans la dur^e un 
element pathologique qui donne a Tidi^e un caractere p^nible et 
obs^dant. 

Le second caractere, la frequence des repetitions est ici plus net 
encore. Claire pretend qu'elle a 200 fois par jour son image de 
I'hostie et du membre viril. Lise est convaincue que sa preoccu- 
pation est perp^tuelle et ne Tabandonne m6me pas pendant la 
nuit. Celle-ci a en efiet le sentiment que toute la nuit elle r6ve au 
m6me probleme et elle se reveille le matin avec le sentiment de 
n'avoir pas cess<^ d'y penscr. Nous verrons par Tetude de certains 
malades comme Jean que meme au moment oil Tidee semble dis- 
paruc dc la conscience elle subsiste cependant. Ce malade nous 
rcpete qu'il pense a sa dame d'unc maniere « implicite )). Meme 



LA PERMAXRNCE ET I/l^VOGATION DE L'OBSESSIO.N 69 

quand elle est a peu pres guerie et tranquille, Gisele salt bien que 
son id^e, ses remords de vocation ne sont pas loin, « cette idee 
me gratte toujours, le regret de la vocation religieuse c'est le chat 
qui dort, il ne faudrait pas m'amener a y penser un peu, tout ne 
demande qu'a recommencer ». On voit done que ces id^es r^ap- 
paraissent tres souvent dans I'esprit, ne disparaissent mcme 
jamais d'une maniere complHe. 

Ici encore on peut dire que Tattention volontaire peut main- 
tenir notre esprit sur un m6me sujet. Cela est bien rare et il fau- 
drait au moins que, par son int^rM, par Timportance que Tesprit 
lui accorde, une pareille prolongation de Tattention pAt se justifier. 
II est loin d'en ^tre ainsi dans nos exemples. 

Cette dur^e, cette permanence de Tid^e ne doit cependant pas 
ctre consid^r6e comme un phcnomene tout a fait automatique 
qui se prolonge de lui-meme. Le sujet pretend bien que Tidee 
vient d'elle-m^me, qu'elle persiste quoiqu'il ne fasse rien pour la 
conserver, quoiqu'il souhaite de tout son pouvoir sa disparition 
En reality il nous trompe ou il se trompe lui-merae. Lise veut etre 
soignee et guerie, cependant elle est tres agit^e a la pens^e qu'elle 
pourrait etre hypnotisable. C'est qu'elle a bien peur que pendant 
le sommeil hypnotique on n'efiace completement son obsession, 
elle y tient au fond et ne veut sacrifier que « ce qu'elle a d'exa- 
g6r6 ». Quand elle va r^ellement mieux et que Tid^e a une ten- 
dance a s'effacer a il faut qu'elle cherche a y repenser pour etre 
tranquille, je ne puis pas me decider a n'y plus penser ». En 
reality pendant que je m'efforce d'effacer ces idees elle fait « un 
eflort horrible pour ne pas les perdre et elle ne peut s'emp6cher 
d'etre heureuse quand jc ne reussis pas ». Dans un leger etat hyp- 
notique j^u'on determine sur elle et dont je reparlerai, j'essaye de 
contredire ses id^es fixes, de les dissocier, de les modifier. Cela 
provoque des crises de resistance excessivement curieuses. Elle 
s'^carte de moi avec horreur, elle se raidit en sortes de contrac- 
tures, elle serre les dents pour ne pas r^peter les paroles que je 
lui suggere. Elle supplie qu'on ne lui enleve pas des idees ensei- 
gnees par I'Eglise. Si elle ob(^it un peu c'est avec toutes sortes de 
reserves. Elle dit bien, pour expliquer ses resistances, que c'est 
le diable qui resiste et non pas elle, mais en fait elle y tient elle- 
meme beaucoup. cc Quand on a vecu dix ans avec une id^e on ne 
peut plus s'en passer. » Aussi ne cede-t-elle que trfes peu et pour 
un moment seulement avec la plus grande crainte d'engager 



70 LES IDfiES OBSfiDANTES 

Tavcnir. EUe se r6signe simplement a remettre son id^e a plus 
tard et se console en se disant (c quand je le voudrai bien, j'y 
repenserai ». 

Les raftmes entetements et les memes resistances se repro- 
duisent chez Claire et amfenent des scenes qui sent v^ritablement 
comiques. Claire vient de me dire qu'elle est desol6e de s'accuser 
elle-m^me d'immoralite, car elle sait au fond que ce n'est pas 
vrai. Je lui r^ponds en abondant dans son sens, en lui disant 
qu'elle est une jeune fiUe tres estimable et que je la sais incapable 
de toute malhonnetet^. La voici furieuse contre moi, disant que je 
me moque d^elle, que je n'en pense pas un mot, qu*elle ne tol^rera 
pas qu'on la contredise ainsi. Elle se met a pleurer et elle supplie 
qu'on ne lui enleve pas son dernier espoir. « Si je ne me croyais 
pas immorale, je ne ferais plus aucun effort pour arriver a me 
changer, je serais absolument perdue. » Jamais elle netol^reau fond 
qu'on contredise son delire. En rdalite la permanence de Tidee 
n'est pas chez les scrupuleux un fait aussi automatique que chez 
les hyst^riques; il r^sulte d'un effort permanent pour maintenir 
I'attention sur une meme id^e; c'est une sorte de manie de la 
fijcite des idees, 

Cctte frequence de Tidee est en rapport avec un autre caractere 
important, la facilite des reproductions. Si Tid^e revient si souvent 
dans Tesprit c'est qu'elle est evoquee par d'innombrables pheno- 
menes en apparence sans grands rapports avec elle. II est toute 
une categoric de malades tres nombreux qui resument leurs ma- 
ladies en disant qu'ils ont peur des couteaux. Cela signifie que la 
vue d'un couteau ou d'un instrument dangcreux eveille immedia- 
tement dans leur esprit la pensce de frapper, de tuer a coupsde 
couteau la personne qu'ils aiment le mieux. C'est la,comme on I'a 
vu, une obsession criminelle extremement frequente chez les 
scrupuleux. II en sera ainsi pour tous les objets, pour tons les 
phenomenes qui pcuvent 6tre consider^s comme faisant partie de 
Tidee obsedante a un titre quelconquc, comme objet, comme ins- 
trument du crime, comme <^lement de Taction vertueuse ou mau- 
vaise a laquelle songe le malade. Qes. . . a horreur des escaliers, des 
fen^tres parce que nous savons qu'elle pense au suicide. Vi... ne 
pent voir un puits, ni une riviere. Bor... craint les images reli- 
gieuses, les eglises, les hosties parce qu'elle a imm^diatement 
des idees sacrileges. Brk... ne pent plus voir les enfants, cela 



LA PERMANENCE ET I/fi VOCATION DE I/OBSESSION 7! 

eveille Tid^e de les tuer. Qd..., scrupuleuse qui se reproche de ne 
pas avoir bien soign^ son mari, est obsed^e par la pensee qu'il va 
avoir une fluxion de poitrine ; son obsession la prend quand il 
tousse ou quand il louche a son mouchoir. Za... qui se sent pous- 
s^e a avaler des 6pingles ou a en jeter dans les aliments des 
autres est tourmentee par son obsession quand elle doit manger 
ou quand elle doit toucher a une boite a lait. Gisele qui a des 
remords de vocation parce qu'elle n'est pas religieuse soufire de 
cetteideea proposde tous ses « devoirs dYtat ». Le fait derecoudre 
un bouton lui fait penser qu'elle a un manage, qu'elle est marine, 
qu^elle n'est pas religieuse. <c Mon enfant est devant moi comme 
un remords vivant, sa vue me fait mal. » 

Le point de depart de Tassociation peut etre moins determine. 
Ce ne sera plus un objet qui entre comme partie integrante dans 
rid^e, ce sera un objet qui par sa forme ou simplement par son 
nom ressemble a un des objets pr^'c6dents : Tassociation se fera 
par ressemblance lointaine. Xa... (2o4) est terrifiee parce qu'une 
de ses bonnes s'appelle Antoinette, ce qui fait penser a Techafaud 
et au crime. Claire ne peut plus voir de bouteilles ni d'objet 
long, sans voir le membre viril qui souille Thostie. 

II suflSra meme d'une association de contiguity dans le temps 
ou dans le lieu. Si I'objet a ete vu a un moment ou Tidee obs^dait 
Tesprit, par le fait de cette contiguite dans le temps il devient 
dor^navant capable de T^voquer. « Si j'ai eu une idee en me 
lavant les mains, elle reviendra toujours dfes que je verrai une 
cuvette. » « Je pensais a mon chien enrag6 en traversant la place 
de la Concorde, dit Fi... (83) et depuis, cette place m'est odieuse 
et je ne puis ricn tolerer qui me la rappelle. » II ne veut plus entrer 
dans son cabinet de travail parce que sa femme y a pen^tre en 
portant une robe qui peu auparavant avail traverse la place de la 
Concorde. C'est ainsi que Lod... et Lise ont pris Thorreur de 
leur mobilier, parce qu'elles se trouvaient sur telle ou telle 
chaise quand clles avaient telle ou telle idee. C'est pourquoi 
certains de ces scrupuleux sont am^liores, il faut le savoir, sim- 
plement quand on les change de milieu parce que tous les objets 
du milieu habituel ont pris une influence evocatrice. C'est pour- 
quoi enfin ils retombent malades en rentrant chez eux. « Je 
retrouve toutes mes idees en rentrant chez moi comme un paquet 
pose, dit Gisfele, chaque meuble en est un vrai nid. » Elle ne se 
rappelle les lieux et les temps que par les obsessions qu^ellc 



72 L^S IDfiES OBSfiDANTES 

avait dans ces circonstances, et en ^voquant telle p^riode de sa 
vie, elle retombe dans une obsession correspondante . 

La facilite ct la complication de ces associations d'idees peut 
aller encore plus loin, et Thistoire de Jean est tout a fait instruc- 
tive a cet egard. II a des obsessions relatives a la masturbation, 
mais tout lui rappelle la masturbation. Le nez, par exemple, lui 
semble avoir des rapports avec les organes g^nitaux parce que 
les odeurs sont excitantes et il ne peut plus porter un lorgnon : 
« c'est comme si cela me comprimait les organes. » II ne peut 
plus se moucher de m^me qu^il ne peut plus uriner a car le mou- 
chage ou Turinage me font le meme effet que la masturbation ». 

Nous avons deja vu que ses scrupules genitaux se sont particu- 
lierement localises sur deux femmes de sa connaissance. Tout ce 
qui peut lui rappeler Tune ou i'^utre de ces deux femmes va 
evoquer le delire et Ton est etonne de la subtilite de Tassociation. 
11 ne peut plus marcher avec certaines bottines parce qu'il s'est 
aper^u une fois qu'il y avait sur elles le chiffre ^9. Or la dame 
de ses pens^es avait ^9 ans quand Tobsession a commence. II a 
la peur du chiffre 58 parce qu'une autre dame est n^e en i858. 
II ne peut ^crire de lettres parce que la correspondance lui fait 
penser a un bureau de poste oil il a vu cette personne. II ne 
peut se coucher dans son lit parce que ce lit est dirige de ma- 
niere que la tete soit dans la direction de la province ou se 
trouve Tune de ces dames ; il ne peut manger a table quand il 
tourne le dos au quartier Montmartre ou il a rencontre Tautre. 
II est effray^ par tons les noms qui commencent par un A, car 
ces noms evoquent la pens^e d'un de ces prenoms. Le dernier 
incident peut dispenser d'enumerer toutes ces associations d'idees. 
On lui sert a table un giitcau qu'il trouve bon, et par malheur il 
en demande le nom. Sa mere lui repond : « c'est une Charlotte. » 
Une terrible crise s'ensuivit : II avait avale Charlotte, il avait 
sa tete dans Testomac, il Tavait dans le sang, et toutes les idees 
erotiques c^taient cpouvantablement surexcitees par cette presence 
continuelle de Charlotte au dedans de lui-meme. 

Bientot Tassociation semble se gcneraliser. II ne suflit pas 
que la moindre consonance vienne faire penser a Tune de ces 
deux personnes. Toute femme, lout objet de la toilette feminine 
et m6me la presence de sa pauvre mere suffit a Evoquer tout 
le delire. Un detail quelconque capable d'evoquer la pensee de 
rinconduite amene le m^me resultat. II suflit qu*il ait entendu 



LA PERMANENCE ET L'tlVOCATlON l)E L'OBSESSION 73 

dire qu*un personnage politique n'a pas eu une mort exemplaire 
pour qu'il ne puisse plus voir TElys^e, ni la Chambre des 
deputes, ni rien de ce qui a rapport a la politique, si bien que la 
vue d'un kiosque de journal devient le point de depart de toutes 
ses meditations sur les deux fcmmes qui le pers^cutent. 

Chez lui les associations d'id^es ne sont pas forc^ment directes, 
elles peuvent etre tout a fait indirectes et former de veritables 
cascades. II est tourment^ parce qu*il a dans sa poche un indica- 
teur des cours qui se font a Paris. Get indicateur ne semble 
pourtant rien contenir de bien critique en lui-mcme, mais il 
contient Tindication des heures du cours de M. D... auquel 
Charlotte a ^te assister une fois quand ellc est venue a Paris il y 
a 3 ans. L'incident provoque par le gateau qui s'appelait une 
Charlotte recommence dans ded circonstances plus complexes : 
Jean est tres tourmente parce que : i** il a mange du pain ; 
2^ que ce pain vient d'un certain boulanger ; 3^ lequel boulanger 
a ete recommande a sa mfere par un ami ; 4" dont la femme est 
morte r^cemment un certain jour ; 5" qui etait prdcisement I'an- 
niversaire du jour ; 6** ou il a commence a etre tourmente relati- 
vement a Charlotte. Dans ces conditions, on se demande s'il 
existe un objet que Jean puisse regarder sans qu'il 6veille par 
association son delirc. 

J'insiste sur ce phenomcne de Ti^vocation de Tobsession par 
Tassociation des idees parce qu'il joue un role tres important 
dans revolution de la maladie. C'est par la que la maladie s^etend 
et gagne en quelque sorte comme une tache d'huile. L'obsession 
qui n'^tait que localisee et qui ne d^terminait des troubles que 
sur une seule pensee semble par Tassociation des idees s'etendre 
a toutes les autres pensccs et troubler tous les actes du sujet. 

Precisement a cause de leur importance il faut bien se rendre 
compte de la nature de ces associations d'idees. Elles sont evi- 
demment singulieres et ne ressemblent pas aux associations d'idees 
que nous sommes habitues a observer dans les suggestions des 
hyst^riques par exemple. A-t-on suggere a une hysterique qu'elle 
verra un portrait sur une carte, Thallucination du portrait appa- 
rait quand elle voit cette carte dclerminee reconnaissable ii des 
signes precis, elle n'apparait pas sur une autre carte et surtout 
elle n'apparait pas arbitrairement a propos de n*iniporte quoi. 
C'est justement cette precision de Tassociation qui rend Texpe- 



7i LES IDCES OBSfiDANTES 

rience possible. De m^me la vue d*une flamme amene ['hallucination 
de rincendie et la crise d'hyst^rle d'un jeune homme,jon provoque 
encore la crise en lui montrant une allumette enflamm6e, mais 
on ne la provoque pas en lui faisant voir un paquet de cigarettes 
ou une seringue, quoique a la rigueur, d'apres ce que nous a mon- 
tr^ Jean, le paquet de cigarettes ou la seringue puissent faire 
penser a Tincendie. En un mot, dans ces cas Tassociation des 
idees est precise, parce qu'elle est organisee d'avance, qu'elle 
fait partie de la conception, du systeme d'images coordonn^es qui 
constitue Tidee fixe et qui est invariable. 

Au contraire, chejs le scrupuleux, un objet quelconque semble 
pouvoir jouer le role d'^vocateur. Quel est I'objet, quel est m^me 
le mot que Ton pourrait presenter a Jean sans qu*il trouve le 
moyen d'y rattacher son obsession erotique ? 11 semble vraiment 
que Tassocialion ne soit qu'un pretexte, une justification que le 
malade so donne a lui-meme apres coup. Les choses se passent 
comme si le malade commencait par penser lui-m6me presque 
tout le temps a son obsession et cherchait ensuite avec ingeniosite 
quel rapport lointain pourrait bien exister entre son obsession 
perp^tuelle et les objets ext^rieurs afin de justifier sa preoccu- 
pation constante. 

Cs... (4i), femme de 38 ans, grande hypocondriaque, sc plaint 
de jouer de malheur car elle rencontre tout le temps des 
objets qui lui font penser a la maladie u une bouteille de phar- 
macie jetee dans le bois de Boulogne, vous voyez que je n'ai pas 
de chance ! » Je fais prendre quelques precautions aux personnes 
qui la surveillent pour que Ton evite absolument deparler devant 
elle de maladies, de lui montrer des malades. EUe ^chappe a la 
surveillance pour aller chercher des malades et les interroger sur 
leur mal, puis elle pousse des cris de desespoir en se plaignant 
qu'une conversation a encore rappele son obsession. 11 en est 
evidemment de mcme pour Jean qui travaille a decouvrir ces 
associations d'idees bizarres dont il sc plaint. 11 est tres preoc- 
cupe par les femmes de chambre qui entrent chez ses parents et 
quand ceux-ci doivent choisir une femme de chambre nouvelle, 
il cherche avec grand soin si elle n'^veillera en lui aucune asso- 
ciation d'idees dangereuse avant d'accorder son consentement. 
Ses parents lui proposent un jour de faire entrer une femme de 
chambre dans la maison et lui demandent s'il trouve a leur choix 
quelques inconvenients. 11 examine minutieusement les noms. 



LA TENDANCE A L'ACTTON. L'ABSENCE D'EXl^.CUTION 75 

prenoms, pays et date de naissance, figure, antecedents de cette 
servante et ne trouve rien a lul reprocher : la femme de chambre 
est done admise. Jean reste tres inquiet a son sujet, il examine 
tons les jours tout ce qu'Il apprend sur elle et cependant pen- 
dant quinze jours il est forc^ de convcnir que rien en elle ne 
rappelle Charlotte. Mais quelques jours apres il accourt d(^sesper6 
me dire : « qu'un grand malheu r lui arrive, bien par hasard : il savait 
depuis Fentree de la femme de chambre qu'elleavait ^t^ domesti- 
que chez unc madame Patissier et cela ne Tavait pas trouble, mais 
brutalement, comme par un coup de baton, Patissier lui a rappele 
Galette, or parmi les amies de Charlotte il y a une madame Ga- 
lette dont elle a souvent parl6. N'est-ce pas malheureux que ses 
parents aient choisi justement une femme de chambre qui le fasse 
penser a Charlotte. » 

Sous cette forme Tassociation n*est point du tout semblabic a 
celle qui caracterise les suggestions des hysteriques. Ce n'est pas 
une association automatique resultant de liaisons d'id^es ancien- 
nement ^tablies, c'est une association cherchee et construite 
actuellement par le sujet. C'est une manie de Vassociation qui est 
une consequence de la fixity, de la permanence de Tidee ou 
plut6t, comme on I'a vu, de la manie relative a cette permanence. 
Nous retrouvons done deja dans ces premiers caractcres de la 
permanence et de revocation des idees les deux tendances carac- 
teristiques de Tobsession. II y a une exageration de la perma- 
nence et de revocation, mais cette exageration ne consiste pas 
en une necessite complete qui s'impose au sujet, il y a quelque 
chose de volontaire dans ces phenomenes et c'est ce double phe- 
nomene qui constitue une sorte de tic ou de manie. 



2. — La tendance k I'action, I'absence d'ex6cution. 

Le second caractere que nous presentent les obsessions c'est 
I'impulsion, c'est-a-dire la tendance a I'acte. Ce caractere est evi- 
demment le plus important au point de vue pratique, puisqu'il 
constitue le danger social dc cette maladie. Les obsessions crimi- 
nelles surtout vont ^tre fort graves si elles poussent les maladcs 
a accomplir reellement les meurtres, le suicide, les crimes contre 
nature auxquels ils revent. C'est aussi le caractere quiintdresse 



76 LES IDfiES OBSfiDANTES 

le plus le maladc, car il est 6pouvaute a la pens6e qu'il va execu- 
ter ces crimes et une grande partie de son mal est causae par 
cette terreur de Tex^cution. 

D^autre part, ce caractere de la tendance a Taction est si reel 
dans ces id^es que beaucoup d'auteurs ont meme admis une classe 
particuli^re parmi ces idees maladives qu*ils designerent par le 
mot d'impulsions, pour les distinguer des autres obsessions. 
Ceux qui, comme M. Arnaud, reunissent toutes ces idees sous 
le nom commun d'obsessions admettent encore parmi ces obses- 
sions un groupe qui serait specialement les obsessions impul- 
sives. Je crois qu'il faut aller plus loin encore et reconnaitre que 
rimpulsion est un caractere commun a toutes ces obsessions, bien 
qu'il presente des degr^s assez variables. 

II est clair que ce caractere sera plus net dans le groupe que 
j'ai appel^ les obsessions criminelles. « Toutes mes idees, dit 
Du..., ont une tendance a se transformer en actes, je vais Jeter 
mon chien par la fen^tre, je vais bruler un billet de banque, 
frapper un enfant, etc... » « Quand je pense au chien enrag6, j'ai 
vraiment envie de me jetersur les gens et delesmordre. » « Je suis 
poussee a voler les gens, a organiser des plans pour faire voler 
certaines personnes, a faire des sacrileges en brisant des hosties, 
a faire des choses pas convenables la nuit, etc. » Ces mots, « je 
vais faire, j'ai envie de faire, je suis pousse a faire, » reviennent 
sans cesse dans le langagedecesmalades. On a souvent d^montre 
et on pent encore le verifier en etudiant I'ex^cution des sugges 
tions hypnotiqucs que ces expressions et ces sentiments corres- 
pondent au debut de Texecution reelle, ils r^sultent de la sensa- 
tion de petites contractions musculaires, de petits mouvements 
commenc<^s dans une certaine direction. « Mes mains se dirigent 
vers le pot a tabac, disait Delbeuf quand il decrivait Tenvie de 
rouler une cigarette. » « Mes mains commencent a serrer et a 
frapper, disent tous ces impulsifs, » « mes mains s'avancent pour 
deboutonner la culotte de mon pere, disait Vob. » On peut 
d'ailleurs constater chez beaucoup ces mouvements du corps, ces 
changements de physionomie qui constituent le debut de Tac- 
tion. 

11 ne faudrait pas croire que dans les autres obsessions, ce ca- 
ractere impulsif soit absent. « Entre les obsessions du remords ou 
de la crainte d'un acte et Tobsession impulsive il n'y a pas de 
demarcation tranchee, elles sont toutes accompagnees d'une ten- 



LA TENDANCE A L'ACTION. L'ABSENCE D'EXfiCUTION 77 

dance a Tacte * ». « La phobie d'un acte a beaucoup de rapport 
avec rimpulsion a un acte : chez tous il y a coexistence de 
phobie et de propension impulsive... ' » Aussi retrouve-t-on par- 
tout ce caractere impulsif : dans les impulsions sacrileges, il y a 
des mouvements pour cracher les hosties, pour les ddchirer, des 
paroles pour blasphemer, des gestes pour exprimer le mepris. 
Dans les obsessions de honte, Claire se laisse aller a crier tout 
haut ses pens^es de honte : « Ah, que je suis coupable, j'ai la 
t6te reraplie de vilaines pensees, c'est terrible... » elle se roule 
par terre pendant des heures, elle dechire ses mouchoirs, en 
use ainsi une quarantaine en un mois, elle mange ses draps 
de lits, etc., elle est obs^dee par la pensee qu'un pr^tre lui met 
Thostie consacr^e aux parties et elle refuse d'aller a la selle, etc. 
Nous ne^consid^rons pas en ce moment les actes beaucoup plus 
nombreux que font les malades pour resister a leurs obsessions. 
Nous constatons seulement qu ils en font quelques-uns pour leur 
c6der. 

Dans les hontes du corps, les malades sont si bien pouss^s a 
se cacher, a ne pas manger, qu'ils changent toute leur existence, 
restent enferm^s pendant des ann^es, et en arrivent a des 6tats 
de maigreur effrayante. Enfin, les hypocondriaques sont pousses 
a prendre des precautions invraisemblables et Jean se vante avec 
raison d'en 6tre arrive a une vie d'ascete. II nous faudra meme 
revenir sur Tascetisme fort curieux qui resulte de la maladie du 
scrupule. II est done incontestable que, dans toutes ces obses- 
sions, il y a un caractere nettement impulsif. Sur ce point, d'ail- 
leurs se confirme la loi g^n^rale qui veut que dans toute idee 
predominante, il y ait une tendance au raouvement. 

Le probleme important consiste a savoir jusqu'a quel point 
cette tendance a Tacte est forte. Beaucoup d'auteurs et en par- 
ticulier Westphal, qui decrivait Tun des premiers ces idces, les 
appelle des impulsions irresistibles, et beaucoup font de Tirre- 
sistibilite un des caracteres essentiels au point d'appeler ces 
phenomenes des anancasmes {a^orf%ry. « L'impulsion, dit M. Bour- 

I. L. Groignac, Des impuhionset en partieuUer des obsessions impulsives. These 
de Bordeaux, 1897-98. 

a. Pitrcs et Regis, Uapport sur les obsessions au Congres de medecine de MoscoUf 
1897. p. 47. 

3. J. Donalli (de Budapesth). Arckiv. f. Psychialrie, i8yG. 



:8 L£S ID^ES OBSfiDANTES 

din, est un mode d'actlvit^ cerebrate qui determine irr^sistible- 
ment, fatalement la production d*un mouvement, d'un acte simple 
ou complexe '. » Cette irr^sistibilite semble se presenter dans 
les suggestions hypnotiques, dans les somnambulismes hyst^ri- 
ques oil le sujet accomplit rigoureusement et sans h^siter les 
actions auxquelles il r^ve. En est-il de m^me dans ces obsessions 
des scrupuleux? 

Pour un premier groupe d^observations, le plus important, car 
il contient les deux tiers des malades, la reponse ne souleve au- 
cune difGculte. Ces obs^d^s qui, si on en croit leur langage, res- 
sentent les impulsions les plus epouvantables, n*ex^cutent en 
r^alitc rien du tout. N'est-il pas curieux que dans tant d'observations 
d*obsessions criminelles portant sur plus de 200 malades^recueil- 
lies pendant une douzaine d'ann^es, je ne puisse noter aucan 
accident r^el. Je n'ai jamais vu aucun crime commis, aucun suicide 
accompli par un de ces obsedes. Ce ne pent ^tre la un fait dA au 
hasard : il faut qu'il y ait dans ces obsessions une bien faible 
tendance a passer a Facte. C'est ^videmment en plaisantant que 
Ball nous decrit son emotion en presence d'un malade de ce 
genre, k Au moment oil je vous parle, lui disait son malade, 
j'eprouve un vif d^sir de vous 6trangler, mais je me retiens. — 
Get aveu sincere venant de la part d'un homme taill6 en Hercule 
donnait ii reflechir..., nous dit Tauteur. )> Qui done a jamais 
pris au s^rieux de semblables discours des obsedes ? D'ailleurs 
Ball ajoute tout de suite : a Le point int^ressant de cette curieuse 
observation, c'est que cet homme n*a jamais commis un acte 
reprehensible ; il est toujours reste correct et a toujours pu se 
retenir au moment critique. II etait bien sur les frontieres de 
la folic ^. )) 

Ces malades disent, il est vrai, quails resistent avec beaucoup 
de peine a Timpulsion ; ils emploient toutes sortes de proced^s 
plus ou moins curieux pour rcsister. Un malade c^Iebre se liait 
les pouces avec un ruban pour resister a Timpulsion de Thomi- 
cide. Nos malades ont tons des procedes analogues que nous 
aurons a (^tudfier. II suffit de remarquer maintenant que les 
impulsions ne doivent pas Hre bien terribles puisque de pareils 



I. V. Bourdin, De I' impulsion, spdcialemeut dans ses rapports avee le crime. Th^ 
(Ic Paris, 189^. 

a. Ball, Les frontieres dc la folie. licvue scientijlque . , i883t I, p. 3. 



LA TENDANCE A l/AGTiON. L'ABSENCE D'EXfiCUTION 70 

simulacres sudisent pour les arr^ter tous. MoreP avait deja not6 
que les impulsions au suicide iraboulisseut jamais a une termi- 
naison fatale, Ladame remarque que de telles impulsions restent 
presque toujours theoriques, nous voyons que celte conclusion est 
exacte dans le plus grand nombre des cas. 

Un deuxieme groupe d^ja beaucoup plus restreint contient des 
malades qui ex^cutent r^ellement quelque chose, c'est-a-dire qui 
font certaines actions ayant un certain rapport avec leur obses- 
sion. Pr... (210), femme de 82 ans, a 6t^ trfes emue par la ren- 
contre d'un homme dans un couloir obscur, elle reste obsedee par 
la pens^e que-cet homme a r^ellement abus^ d*elle, qu'elle est 
enceinte et qu'elle veut se faire avorter. Ne pouvant r^sister da- 
vantage a cette impulsion qui la d^sespere, elle a cede et a 
pris... une cuiller^e a cafe d'huile de ricin. Ger... pour me 
prouver qu'elle ne pent r^sister a Tidee de tuer son enfant, 
me raconte qu'elle Ta pouss^e avec la main. Elle voulait a se 
ddtruire et savait qu*un flacon de laudanum la tuerait, aussi 
elle en a pris trois gouttes. C'est bien la preuve, dit-elle^ 
qu'une autre fois elle prendra le flacon tout entier ». Qes... 
qui veut se jeter par la fenetre se contente de se jeter par terre 
dans sa chambre. Vi... n'achete pas reellement du poison, commc 
elle le reve, mais elle entre cependant chez le pharmacien et 
achete deux sous de violettes, pour prendre quelque chose. Jean 
ne semble ceder en aucune maniere a ses innombrables impul- 
sions ^rotiques ; mais il vous fait observer lui-m^me qu'il ne 
ferme pas completement la braguette de son pantalon^ c*est tout 
ce qu'il pent faire comme crime genital. Les sacrileges qui songent 
a souiller les autels se bornent tout au plus a prononcer du bout 
des Ifevres le mot « cochon » en pensant au bon Dieu. D'ailleurs, 
on pourrait considerer les paroles comme des actes incomplets 
de ce genre et ces malades qui ne tuent pas commencent un peu 
a realiser leur obsession en parlant de tuer. 

A cot^ de ceux-ci, d'autres semblent realiser davantage leur 
idee, mais il faut noter qu'ils prennent eux-m<^mes des precautions 
curieuses pour que leur action n'ait aucune consequence et reste 
insignifiante. Tel est le cas int^ressant rapport^ par Ball : « on 
cite, dit-il, le cas d'un homme d'Ktat c^lebre qui a rempli dans 
son pays les fonctions politiques les plus clevees et qui, lorsqu'il 

I. Morel, Dilire emotif, p. 4oo. 



80 LES IDfiES OBSfiDANTES 

dine en ville, est invariablement accompagn^ d*un domestique 
sp^ciaiement chargd de rapporter a domicile les converts d'ar- 
gent que son maitre ne manque jamais de dumber ^ » Je suis dis- 
pose a croire que si ce personnage prenait r^ellement les couverts 
c'est parce quMI comptait sur la presence de son domestique. 
Voici un cas du m^me genre : Bs... (187), un homme de 4i ans, 
qui a rimpulsion au suicide a la suite d'une obsession amoureuse, 
commence par se mettre au telephone, appelle sa mere et son 
m^decin, v^rific s'ils I'^coutent et leur annonce que maintenant 
c'est fini et qu'il avale du chloroforme. Naturellement on court a 
son secours eton constate qu'il a reellementpris une certaine dose 
de chloroforme ; il estd'ailleurs trfes heureux de se laisser soigner. 
Ces derniers cas nous permettent de comprendre comment de 
temps en temps, d'une mani^re exceptionnelle, il pent arriver des 
accidents. L'obsede, qui ne voulait ex^cuter qu'un simulacre, a 
mal pris ses precautions et, si Tacte s'execute compl^tement, 
c*est tout a fait contre les intentions du malade. M. S^glas* fait 
aussi tres justement remarquer que Tobs^d^ pent se laisser 
aller a des actes extremes sans ceder pour cela a des impul- 
sions, lis en arrivent quelquefois, assez rarement a mon avis, 
au suicide, non parce qu'une obsession impulsive se realise, 
mais parce qu'ils sont d^sesperes par leur maladie et qu'ils se 
tuent de sang-froid. M. Nicoulau ^, dans un article int^ressant, 
montre une femme obs^d^e par Tidee et la terreur de la mort 
qui en arrive a des tentatives de suicide pour 6chapper a Tan- 
goisse causae par la crainte de la mort. En dehors de ces cas 
exceptionnels, la realisation de Timpulsion est chez les malades 
de ce groupe tout a fait insignifiante. 

II me semble necessaire d^admettre un troisieme groupe com- 
post d'un petit nombre de malades qui semblent ex<^cuter com- 
pletement ou du moins d'unc maniere assez grave des actes 
en rapport avec leurs obsessions. Ce seront, pour prendre 
quelques exemples, les honteux de leur corps qui refusent 
r^ellement de manger, les dipsomanes, les morphinomanes et 
les malades du meme genre qui s'intoxiquent r^ellemenf. 



I. Ball, Revue scientifique, i883, I, p. a. 

3. Soglas. Lemons sur les maladies mentales, 1895, p. 87. 

3. .Nicoulau. Thanalophobie et suicide. Ann. med. psychol., 189a, I, p. 189. 



LA TENDANCE A L' ACTION, L'ABSENCE D'EXfiCUTlON 81 

On a cl6ja vu le cas typique de Nadia qui, de peur de grossir, 
de se d^velopper, ne mangeait plus chaque jour qu'un peu de 
bouillon, un jaune d'ceuf, du the et du vinaigre. Voici un second 
cas du meme genre : Red...,une jeune (ille qui avait toujourset^ 
tres impressionnabie et tres scrupuleuse, a, vers i8 ans, une pre- 
miere crise de refus d'aliments. Kile fut examinee a ce moment 
par MM. Brissaud et Souques * qui publicrent une observation 
dans la nouvelle Iconographie de la Salp^triere sous ce titre Delire 
de maigreur. Elle etait en effet d'une maigreur squelettique, 
elle guerit cependant en ce sens qu*elle consentit rapidement a 
s'alimenter et reprit ses forces et son embonpoint. Mais a 20 
ans le meme accident reparut, plutot plus grave ; elle recom- 
menga a refuser de manger et en outre elle s'efforcait de provo- 
quer les vomissements quand elle avait mang^ et prit Thabitude 
de vomir tres facilement. La maigreur et la faiblesse redevinrent 
de nouveau tres inqui^tantes et elle fut reconduite a la Salpe- 
trifere oil j'ai pu 6tudier cette seconde crise. 

Elle 6tait dans un ^tat d*inanition tres avanc6, tr^s maigre, la 
peau seche, rugueuse, froide, la langue s^che et rouge, la respi- 
ration rapide, le pouts petit et pr^cipit^ ; elle avait certainement 
pouss^ tres loin le refus des aliments et les efforts de vomisse- 
ment. J^hesite cependant, comme pour Nadia et pour les m6mes 
raisons a faire de cette malade une anorexique hyst^rique. Dans 
toute son histoire, avant et apres cet accident, Red... n'a jamais 
pr^sent6 aucunphenomene hyst^rique; pendant longtemps, avant 
Tapparition des accidents graves, elle avait conserve le senti- 
ment de la faim ; elle n*a jamais eu de besoin exager^ de mouve- 
ment. D'autre part, c'etait tout a fait une scrupuleuse : elle avait 
commence par se reprocher les oublis de confession, elle avait 
imaging de s'astreindre a bien des pratiques superstitieuses 
et malgre ses efforts elle etait sans cesse inqui^te et tourment6e. 
Bile ^tait obsedee par la vue des miseres, des maladies, 
par Tetat meme de la temperature : cc c'etait sa faute s'il y 
avait tant de malades, c'etaitsa faute s'il faisait mauvais temps et 
si les pauvres gens en souffraient. » Dans ces conditions elle 
avait cru voirun cerclede feu et Tavait interprete en disant qu'elle 
<^tait damnee. Elle restait obsedee par la pensee que sa damna- 

I. Brissaud et Souques, Delire dc maigreur. NouveUe Iconographie de la Salp^- 
Irierc, 1896. 

LES OBSESSIONS. I. 6 



S^ LfeS IDfiES obs^:daNtes 

tlon la rendait indigne de manger. C*est ce qui avait d6ter- 
min6 la premiere crise de refus d'aliments, a i8 ans. Ce refus 
avait cesse a Thopital en vertu de ce raisonnement : « ici on nie 
force a manger, je ne suis done pas respousable si je ie fais. » La 
seconde crise a Tage de ao ans se rattachait ^galement au scru- 
pule d'une maniere tres nette quoique differente : elie etait deve- 
nue honteuse d'elle-m^me, a la suite de toutes les reflexions 
pr^cedentes, elle s'imagina que sa digestion etait ridicule, qu*elle 
determinait des rougeurs au visage et surtout des Eructations 
bruyantes. Elle avait d'autant plus honte de ces choses qu*elle 
devait se rendre apres son repas au cours d'un professeur dont 
elle Etait tout a fait amoureuse. C'est a ce moment qu'elle se 
sentitpoussee a ne plus manger eta vomir pour dEbarrasser Testo- 
mac. Je cite rapidement pour montrer la frequence du fait le cas 
d'un jeune homme de 26 ans, As... (102), parvenu lui aussi comme 
le montre sa photographic* a un etat de maigrcur invraisembiable. 
11 avait pris Thabitude des vomissements provoques pour des rai- 
sons du meme genre dependant de la honte du corps et de Thy- 
pocondrie. Dans ces cas, Timpulsion semble done se realiser d'une 
maniere grave par le refus d'aliraents et Tinanition. 

A ces observations, je voudrais rattacher un cas plus curieux 
oil le scrupule amene aussi une maladea faire de grandes sottises. 
On a vu Tobsession amoureuse de Byl..., cette jeune fille qui 
par suite de la honte d'elle-mEme, a force de s'imaginer qu'elle 
etait laide, indigne de tenir son rang etait devenue amoureuse 
d'un ganjon jardinier de la maison. Ce qui est curieux c*est que 
I'acte chez elle semble avoir suivi Tobsession : elle attend qu'elle 
ait 21 ans pour avoir sa liberte, la nuit a I'aide d'une Echelle 
elle monte dans la chambre de ce gargon, lui fait sa declaration, 
Tembrasse, et lui fait promettre de la demander a ses parents. 
Le lendemain elle raconte son equipee a ses parents et avec un 
entejement formidable s'obstine dans son projet de manage. Ne 
peut-on pas considerer de nouveau ce cas comme une execution 
considerable d'une obsession scrupuleuse ? Ces faits nous montrent 
done a Tinverse des precedents que dans certains cas qui ne sont 
pas frequents ces impulsions presentent une certainc force sufH- 
sante pour determiner des actes reels. 

Cependant je ne crois pas que Ton puisse d'apr^s ces seuls 

I. Cf. 2*^ volume dc cet ouvragc, observation 102. 



LA TENDANCE A L*AGTI0N. L'AliSENCE D'EXfiCUTION S'S 

exeniples rapprocher ces obsessions des suggestions ou des im- 
pulsions hyst^riques qui s'executent autoniatiqucment. L'execu- 
tion quoiqu'avancee n'est pas en r^alite complete, ces malades ne 
refusent pas tout a fait de manger, elles reduisent seulement 
d'une maniere enorme leur alimentation. Byl..., dans la chambre 
du cocher, se borne a se laisser embrasser, mais en somme ne 
lui cede pas. Une fois guerie, elle nous avouc qu^cUc n'^tait pas 
bien certaine d'aller jusqu'au bout de ce manage et qu'elle aurait 
ete bien embarrassee si ses parents n'avaient pas r^siste. Une 
deuxicme rem'arque nous montre que ces malades qui refusent de 
manger vont en somme plus loin qu'elles ne croient aller. Ce 
sont des jeunes gens tres ignorants des notions d'hygiene qui ne 
se rendent pas compte du danger de leur alimentation insuffi- 
sante. Nadia m'assure qu*elle n'avait jamais eu Tintention de 
mourir de faim et qu*elle aurait cesse si elle avait cru sa vie en 
danger. Ces malades qui, nous le verrons, ne peuvent arriver a 
croire ne sont pas convaincus par les affirmations de leur entou- 
rage, ils se comportent un peu commc les obs^des dont nous 
venons de parler qui se suicident r^ellement, quand ils croient 
ne faire qu'un simulacre. Ajoutons qu'une fois entres dans cette 
voie ils pr6sentent des troubles de Testomac et peut-etre des 
delires par inanition qui changent le caractere de la maladie. Je 
ne crois done pas que ces cas evidemment plus embarrassants 
doivent changer notre conception primitive, sur le peu de puis- 
sance de ces impulsions. 

II reste encore des obscurites dans ce probleme difficile : cer- 
taines obsessions impulsives semblent avoir le singulier privilege 
de passer a I'acte beaucoup plus regulierement que les autres. 
Je citerai par exemple la morphinomanie et la dipsomanie. 
Jc me demande si Tabsorption du poison ne change pas les 
conditions dans lesquelles se developpe Tobsession. Apres 
les premiers verres Telat mental du scrupuleux d*ordinaire 
ind^cis, hesitant, incapable d*aller jusqu'au bout de rien 
est change. Le fait est evident, et Ton connait ces ereu- 
tophobes qui ont besoin de se griser pour pouvoir affronter les 
regards. On sait aussi que la morphine lalsse dans Torganisme 
des substances capables de provoquer le besoin intense du poison 
primitif : il se pent que ces modifications de Torganisme cntrent 
pour une certaine part dans la realisation auormale de ces impul- 
sions. 



84 I ES IDltES OnS^DAXTES 

Enfin on peut ciler des cas dans lesquels des obs^d^s ont 
coromis de v^ritables crimes, je n'en ai pas observe pour ma 
part. Mais voici une curieuse observation de M. Vallon: un indi- 
>idu obsed^ depuis longtemps par Tid^e de tuer une fille publi- 
que finit par tirer sur une femme plusieurs coups de revolver *. 
Je ne puis m'empecher de douter dans ces cas de Texactitude du 
diagnostic: il me semble probable que d'autres facteurs: epilepsie, 
alcooiisme, aSaiblissement intellectuel, imbecility ont dd inter- 
venir et modifier le pronostic habituel des obsessions. C'est 
d'ailleurs ['opinion d^ja d^fendue dans le rapport de MM. Pitres 
et Regis' et dans la these de M. Le Groignac sur les im- 
pulsions'. 

Toutes les fois que j*ai eu Toccasion d'examiner un malade 
qui avait ced^ a ce genre d'obsessions, j'ai di!k constater que ce 
n'^tait pas un obs^d^ typique se rattachant aux psychastheniques 
que j'etudie dans eet ouvrage mais qu'il s*agissait d'une autre 
maladie mcntale. Voici par exemple un personnage c^lebre, le 
nomm^ Mau..., qui a ete ^tudie par.Chambard, par Luys, par bien 
d'autres et qui a echoue pendant quelque temps a la Salpetriere. 
Parmi ses innombrables obsessions, il a maintenant celle des 
« petits cheveux ». II lui faut couper les petits frisons des femmes 
dans le cou, ou les poils du pubis, et quand il les a dans sa 
possession il arrive a T^jaculation. Cette impulsion est vraiment 
chez lui tout a fait irresistible, il devient, comme il le dit, som- 
nambule et s'empare r^ellement des « petits cheveux » malgre les 
plus grands dangers. 

Dans ce cas et d^autres du m^me genre Timpulsion se realise 
complMement d'une mani^re irresistible. C'est a mon avis que le 
terrain psychologique n*est plus du tout le meme et que la ma- 
ladie est differente. Mau... a une anesthesie tactile g^n^rale, un 
r^trecissement du champ visuel a 3o°, il a des somnambulismes, 
des fugues suivies d'amn<^sic, etc. En un motc*est un hysterique, 
nous retombons dans le mecanisme de la suggestion et de Tidee 
fixe hysterique. II faut savoir* que ces maladies mentales ne sont 
pas caracterisees par le contenu de Tobsession mais par la forme 
psychologique qu'elle prennent. Une hysterique peut etre eroto- 

1. Vallon. Socieie medico -psychologique, 28 avril 1896. 

2. Pilres ct Rcf'gis, op. cit., 1897, P- ^*^' 

3. Le Groignac, Des impulsions et en particulier des obsessions impulsives. Th^se de 
Bordeaux, 1897-98. 



LA TENDANCE A LA REPReSENTATrON. L'llALLUGINATION SYMBOLIQUE 85 

mane comme Jean, mais elle r^alisera son impulsion d'une toute 
autre mani^re. Je crois done que, si on rencontre des obsessions 
quis'ex^cutent d*une toute autre maniere que celle qui vient d'etre 
decrite il est bon de les rattacher a d'autres maladies: Tepilepsic 
ou rhyst^rie par exemple et non a Tetat mental psychasthenique 
que nous etudions maintenant. 

En resume, les obsessions des scrupuleux pr^sentent une cer- 
taine tendance impulsive, une certaine disposition a passer a 
Tacte. Mais cette disposition loin d'etre irresistible comme on Fa 
dit a tort n'est jamais complete, le malade s'effraie de son impul- 
sion plus qu*il ne lui ob^it. II dprouve un singulier besoin de la 
croire terrible et irresistible ; il y a comme une vanite du crime, 
comme un secret d^sir de se croire pouss^ au crime qui lui 
fait effectuer tant bien que mal certains commencements d*ac- 
tion. Ce n'est que par accident que ces simulacres deviennent 
des realit^s. Ici encore, c'est une manie de croire a Timpulsion 
plus qu*une impulsion proprement dite. 



3. — La tendance S la representation, 1' hallucination 

symbolique. 

A cote du developpemcnt des elements moteurs et de la ten- 
dance a Taction, il Taut placer le developpemcnt des <^lemcnts 
rcpresentatifs et la tendance a Thallucination. Les obsed^s que 
nous Studious sont-ils susceptibles d'avoir au cours de leurs ob- 
sessions de v^ritables hallucinations? La question a souleve bien 
des controverses. M. Jules Falret avait soutenu autrefois* qu'un 
des caractcrcs distinctifs de ces obs^des, c'est qu'ils n'arrivent 
jamais a Fhallucination veritable : cette proposition trop absolue 
a cte vivementcontredite. Buccola, Tamburini, Seglas', Stefani', 



I. Jules Falret, Obsessions intollcctuellcs el cmotives. Rapport au Congres inter- 
national de medecine mentaie. Paris, 1889 ; Archives de neurologic, 1889, II, 274. 

a. Soglas, Do I'obscssioa hallucioatoirc et do rhallucination obsedantc. Ann. med, 
psychol., 3o nov. 1891, Legons cliniques, p. 107. 

3. Stefani, Ann. mid. psychol., 189a. 



80 LES inKES OBSflDANTES 

Catsaras*, Larroussinie^, Raymond et Arnaud^ ont soutcnu Texis- 
tence de « Tobsession hallucinatoire ». J'ai moi-meme insists a 
diverses reprises surtout en etudiant les ideas fixes de Justine sur 
les hallucinations remarquables qui accompagnaient ses obses- 
sions ^ 11 semble done qu'il y ait deux opinions tout a fait contra- 
dictoires sur ce point. 

Cette contradiction pent s'expliquer d'abord d'une maniere 
assez simple. Dans certains cas les auteurs ne parlent pas des 
m^mes malades. Je reconnais pour ma part que les obs^dees hal- 
lucin^es que j'ai decrites comme Marcelle et Justine etaient des 
hysteriques. II est probable, etant donnees la frequence et Tim- 
portance des idees fixes chez les hysteriques qu'il doit en (itre de 
meme pour quelqucs-uns des malades hallucin<^s decrits par les 
autres auteurs. La proposition de M. Falret resterait vraie pour 
les obsedes proprement dits du type psychasth^nique. 

La question reste cependant embarrassante, car au moins un 
certain nombre de ces derniers malades presentent des pheno- 
menes tout voisins de Thallucination dont la nature doit 6tre 
discutee. Les hypocondriaques arrivent a se representcr certains 
phenomenes visceraux comme s'ils avaicnt des hallucinations du 
sens organique. Je ne parle pas de leurs dysesth<^sies que j'^tu- 
dierai plus tard a propos des troubles emotlonnels. Je parle 
de representations visc^rales et tactilcs qui semblent assez 
intcnses quoique imaginalres. Une malade de Wernicke, citee 
par MM. Pitres et Regis, avait la sensation d'etre couverte de 
poux, les voyait ct entendait leur bruissement^. Une dc nos 
malades, Mae..., femme de 5o ans, qui a accouche it IVige de 
22 ans, a longtemps soufl'ert de son ventre. 11 lui prend main- 
tenant a tout instant « des crises d'accouchement », elle pretend 
tout ressentir avec precision dans les reins, dans le ventre, dans 
les jambes comme si elle accouchait : « c'est au point de s'y me- 
prcndre, dit-elle. » Deux autres ont I'idee fixe d'un vcr intes- 
tinal : chez Mort..., femme de 63rans, a le ver remontc a la gorge, 

I. Catsaras, Ann. mcH. psychol.^ 1892. 

3. Larroiissiilic, Hallucinations siicccdant k des obsessions. Archives dc neurol., 
l8()6, II, p. 33. 
3. Uaymond ct Arnaud, Ann. mcd. psychoL, 1892, II, 2o/|. 
!\. Hevue philosophique , fe>rier 1894. — ^ievroses et Idees fixes, 1898, I, p. 161, 

5. Wernicke, Deutsche med. Wochensch., 23 juin 1892 ; Pilrcs ct Regis, op. cit., 
p. 58, 



LA TENDANCE A LA riEPRfiSENTATION, L'^ALLUCINATFON SYMBOLIQUE 87 

il vientlui donner un petit coup dans la bouche puis il redescend : 
il est tantAt dans le dos, tant6t a restomac. « Vous n'entendez 
pas le ver grouiller, il me remonte de nouveau a la gorge et il 
faut que je prenne une gorg6e d'eau pour le faire redescendre ». 
Bd... a un ver solitaire dans le ventre « elle sent par ses glis- 
sements froids qu'il se pelotonne jusqu'a T^pigastre. C'est un 
ver araign^e qui a de grosses pattes velues comme une araignee ». 
Comme type d*hallucinations du sens tactile on pent ^tudier les 
fluides de Jean. II sait toujours cxactcment dans quelle direction 
est situ^e par rapport a lui la dame de ses pens^es. S'il marche 
dans cette direction ou s'il a le visage tourne vers ce point 
tout va bien : il pent a la rigueur resister. Mais ce qui est 
terrible c'est quand il tourne le dos a ce point de Tespace ; 
alors le fantome est dans son dos et se permet mille extrava- 
gances. II determine des chatouillements, des frissons, des 
« fluides » et la situation est intenable. Aussi Jean se pr^occupe-t-il 
enormdment de I'orientation de son lit dans la charabre, de sa 
chaise a table. II en change la position jusqu'a ce qu'il ait trouve 
une situation oii il ne tourne plus le dos a ce fantome dangereux. 
Le malheur c'est qu'il y a une autre personne situee dans une 
autre direction qui exerce a pen pres la m^me influence et il est 
bien difficile de trouver une situation qui ne I'expose ni a Tune, ni 
a I'autre. 

Les hallucinations auditives sont assez rares : en voici quelques 
exemples. John Bunyan, auteur mystique anglais, atteint ^videm- 
ment du delire du scrupule, entend un jour une voix qui lui dit : 
« veux-tu hiisser tes peches et avoir le ciel ou conserver tes 
peches et avoir Tenfer » et il voit J^sus dans le ciel*. M. Lepine 
cite une observation singuliere d'une malade obs^dee qui est 
contrainte d'entendre une voix repetant toujours une serie 
de 25 mots. L'observation un peu abregee me parait cependant se 
rapprocher de nos malades^. M. de Sanctis rapporte une singu- 
liere obsession musicale, obsession qui peu a peu devient impul- 
sive et contraint le sujet h chanter interieurement le m^me air '. 
Dans une observation de M. Larroussinie, des voix viennent a 
I'appui de la pens^e de la malade et formulent les memes repro- 

1. Josiah Roycc, The case of John Bunyan. Psychological Review, iSq^'i, 32. 

3. Lepine, Obsession verbale et auditive. SociHe de mMecine de Lyon, la juillet 

3, S. de Sanctis, Obsession et impulsion musicale. Policlinico^ III, n*> 4, i8q6, 



S8 LES lOEES OBSfiDANTES 

ches querobsessionMJnedenos malades, Per...,obsec[ee parune 
honte du corps relative a des poils sur son visage, entend au tra- 
vers du mur ses voisins murmurer : « poilue, poilue ! » Jean a 
aussi dc ces hallucinations auditives : il est obs^de par le souve- 
nir d'une femme de chambre en i'honneurde laquelle il eut, croit 
il, ses premieres ejaculations. Ce visage tr6s laid, d'ailleurs, nous 
Savons que Jean n'est obscde que par les femmes vieilles ou tres 
laides, se dessine de profil. II est aniine de mouvements, la bou- 
che peut s'ouvrir et le fant6me se met a rire. Ce rirc d'abord 
modere est devenu en quelques ann^es absolument enorme, c'est 
un fou rire demesure qui lui ouvre la bouche jusqu^aux oreilles. 
Ce rire est determine par les actions du pauvre Jean, car la femme 
dc chambre le surveille et se moque de lui d'une manierc indigne 
de quelque maniere qu'il se conduise. Entre-t-il dans un tramway 
ou il risque de se trouver assis aupres d'une femme, Timage de 
la femme de chambre se met a rire parce qu'il est tourmente par 
savoisine. Quittet-il le tramway etprend-iiun fiacre pour etre seul, 
la femme de chambre eclate tout a fait et lui dit : « Tu depenses 
4o sous pour ne pas te trouver en tramway avec des femmes, 
hi, hi, hi. » II est difficile de trouver des hallucinations plus com- 
pletes en apparence ; images visuellcs complexes, en mouvement, 
accompagn^es d'images tactilcs dans le dos et dans certains cas 
damages auditives. 

Les representations purement visuelles sont de beaucoup les 
plus frcquentes ; nous les trouvons d'abord chez les sacrileges. Un 
malade de M. Fer^' voyait apparaitre le membre viril. C'est aussi 
ce qui caracterise les obsessions de Claire. Elle pretend voir appa- 
raitre subitement devant elle un hommc tout nu ou plutot les 
parties sexuelles d'un homme en train de souiller une hostie con- 
sacreeetbien d*autres tableaux de m6me genre. Lod... et Lise on I 
aussi vu des hosties par terre surtout lorsqu'elles apercevaicnt un 
crachat. We... pretend qu'elle voit dans le ciel des croix et des 
saintes. Parmi les malades qui ont des obsessions criminelles, 
Xa..., une des femmes obsedees par rid^c de tuer, voit devant elle, 
a gauche, une figure travcrsce au niveau des yeux par un long 
couteau de cuisine (fig. i) D'ailleurs cetle hallucination du cou- 



I. Larrou^slnic, Ilallucinalions huccedant a des obsessions. Archives de neurologic, 
1896. 
3. F6rc, Pathologic des emotioiiSt p. 4 16. 



LA TENDANCE A LA RElMif.SENTATION. L'HALLUCINATION SYMBOLIQUE 89 

teau pointu est fr^quente, on la retrouve chez Mb... et chcz plu- 
sieurs autres. Vod... se voit couper le cou a sa petite fille. « Je 
me voyais la saigner, la mettrc dans un cercueil et jeter la boite 
dans une grande mare d'eau sale. » Fa... qui croit avoir des im- 
pulsions ^rotiques, « voit tons les hommes dans la rue se d^bou- 
tonner et courir apres elle ». Jean voit non seulcment la servante 
au fou rire lui apparaitre a droite mais la dame de ses pens^es 
Charlotte perpetuellement devant lui ou dans sa t^te. 




Fig. I — Dessin fait par la malado ello-m^ine pour repreientor son hallucination, 
le couteau est vu d*ane mani6re beaucoup plus nelte quo los traits du visage. 

Dans le groupe des hontcux les hallucinations sont particulie- 
rcment curieuses. Une hallucination Ires fr(^quente est celle d'un 
trou, d\in precipice dans lequel ils vont tomber ou dans lequel 
ils sont tombes. Claire a longtcmps cotoyc un grand precipice, 
maintenant elle est au fond du trou et elle voit bien qu*il lui est 
impossible de remonter. Hi..., femmc de ^7 «ns, « voit morale- 
ment un trou dans lequel il lui semble qu'clle tombe ; si elle ne 
parvient pas a se tirer de la elle se tucra plutot que de rester au 
fond w. On se souvient que Pascal, qui d'ailleurs avait bien des 
symptomes de la maladie du scrupule, voyait a ses coles un pre- 
cipice. On a beaucoup discut^ sur rhallucination de Pascal : si 
elle est historiquie, cc qui est fort douteux, il faudrait la rappro- 
cher des autres hallucinations du meme genre chez des scrupu- 
leux, ce serait le meilleur moyen d'en comprendre la nature. 

II faut aussi rattacher au meme groupe les cas suivants qui me 
paraissent particulieremcnt interessants. Un jcunc homme de 
20 ans, Voz..., vient se plaindre d'un trouble singulier : il est dis- 
trait dans ses etudes et dans ses plaisirs par un spectacle genant, 
il voit sans cesse devant lui un mur, et cc mur il Ic rcconnait bien : 
c'est celui de la premiere cour du lycee. II est aussi g6ne dans 



90 LES inCES OBSI^DANTES 

scs promenades, car il marche saus cesse etroilement environne 
par 4 arbres, deux en avant et deux derriere lui. Ce sont l\ arbres 
bien connus de la cour du lycee. Enfin il est encore plus embar- 
rass^ quand il voit des chaines ou des cordes qui sont tendues 
devant lui, qui s*enroulent autour des arbres precedents et qui lui 
barrent lechemin\ Rp..., un homme d*une trentaine d'ann^es, 
que je viens d'eludier avec M. le P*" Raymond, voit passer devant 
lui un personnage a une distance d*a pen pres 5 metres- Ce per- 
sonnage, qui est presque toujours le directeur d'une grande 
Ecole, a tant6t Fair souriant, tantot Tattitude et le visage cour- 
rouce et menacant. Ces cas pourraient ctre multiplies facilement, 
car ils sont en realite tres nombreux. 

Ces phdnom^nes se presentent avec Tapparence d'hallucinations : 
ce sont des phenomenes psychologiques qui semblent dans la 
conscience du sujet se confondre avec le phenomene de la per- 
ception exterieure, quoiquc pour un observateur plac^ en dehors 
du sujet, il n'y ait pas d'objet r^el en rapport avec cette percep- 
tion. Ils semblent representer un systeme damages correspondant 
a un objet, ils paraisscnt avoir Tapparence de Texteriorit^, et 
s'imposer d'une maniere irresistible. Aussi le sujet les donne-t-il 
pour des hallucinations. Le jcune Yoz..., Claire et Rp... viennent 
consulter le medecin en demandant a c^tre gueris de leurs halluci- 
nations et, si on se borne a une observation superficiellc, on les 
prcndra evidemment pour des hallucin^s. Cependant Texistence 
d'hallucinations completes serait un fait singulier chez les scru- 
puleux. Comment ces malades qui n'arrivaient pas a Timpulsion 
complete, a Texecution reelle de leurs idees, arrivent-ils a la 
representation complete qui est un phenomene du m6me genre. Il 
ne faudrait Tadmettre qu'apres un examen demonstratif. 

Or, chez la plupart de ces malades, ces pretendues hallucinations 
ne resistent pas a Texamen. « Tout objet blanc, disait Lod..., me 
fait penser a Thostie, surtout quand il est sale, me force a regarder 
a deux fois, mais, quand je regarde, je vois bien que je me suis 
trompee. Ce n'etait qu'un crachat par terre. » Lise reconnait meme 
tres bien qu'elle s'avance dans son delirc presque jusqu'au mo- 
ment d*avoir des hallucinations, mais qu'elle s'arrete en de^a. 



1. J'ai deja prcscnlc ce cas a la Sociele de 2)sychologlc. Ihilletin de VlfiStUul psy- 
chologique, juin 1901, p. 188. 



LA TENDANCE A LA REPEir.SENTATION. L'lIALLUClNATION SYMBOLIQUE 91 

« Dans nies grandes peurs du demon je sentais que j'allais coni- 
mencer a voir quelque chose mais a ce moment je m'arretais. » II 
ne faut pas se tromper au langage de We... EUe ne voit pas 
dans le ciel dcs croIx et des saintes, clle cherehe si elle les voit, 
ce qui n'est pas la m(^mc chose. « J'ai peur de les voir, je veux 
voir si franchement je les vois. » Tout cehi ne ressemblc pas a de 
rhallucination. 

En reality ii ne resle qu'un tres petit nombre de cas embarras- 
sants. Mais on pent alors faire sur ces hallucinations les reraarques 
suivantes. i® Ces hallucinations ne sont pas completes et sonl 
loin de presenter toutes les couleurs, tous les details que Ton 
verrait dans un objet reel, il en resulte qu'elles sont vagues et 
manquent de ncttete. II faut insister uu pen et ne pas trop 
inquieter les malades en mettant en doute leurs hallucinations 
pour obtenir tous les aveux sur ce point. Xa.. qui dessinait 
le couteau au travers de la figure, remarque bien que la figure est 
devinee plut(^t qu'elle n'est vue. « J'ai besoin, dit-elle avec 
naivete, de dessiner cette image pour me rendre bien compte d^ 
ce qu'elle repr^sente. » Quoique Claire semble voir les images 
les plus terribles, il est facile de constater que ce spectacle 
manque beaucoup de precision. II est impossible de lui faire dire 
la forme de ce pretendu membre viril, la place qu'il occupe par 
rapport a Thostie. Elle n'a jamais su me dire s'il il etaita la droite 
ou a la gauche de Thostie ct dans bien des cas, elle s'embrouille 
encore davantage : c'est quelque chose qui doit etre commc un 
membre viril sans qu'elle sache bien cc que c'est. u En tous cas 
je suis bien convaincue que c'est quelque chose de sale. » Pour 
unc image visuelle, c'est pen net. 

Le dernier jeune homme Rp... scrait fort embarrasse pour 
decrire le personnage qu'il voit, car il a trop peur pour le 
regarder, il sait qu'il le voit, mais en realite, il ne Fa jamais bien 
vu. Les hallucinations de Jean malgre leur precision apparentc 
sont tout il fait du meme genre. Ces figures sont vagues, efi'acees, 
« c'est comme si je la voyais, c'est comme si elle me parlait ». Ce 
sont des images sans couleur et des paroles sans bruit. Le plus 
souvent ces images semblent m6me s'elfacer encore plus. « Je ne 
vois pas le fantt^me de M... puisqu'elle est derriere mon dos, 
mais je sais qu'cllc y est. » II arrive a employer a ce propos un 
mot qui est int^ressant. « je ne vois pas tout a fait, dit-il, cela 
reste implicite. » II entend par la qu'il n'y a presque aucune 



92 LES 1DI5:ES OBSfiD ANTES 

image precise, qu'il y a a peine un petit signe vague qui sufiit 
pour Tavertir. « Je n'ai rien dans I*idee qui soil precis, je ne vois 
pas sa figure, je n^entends pas sa voix, je ne murmure pas son 
noin et cependant je sais que je pense tout le temps a elle ». 
Comme je ne pouvais guere me contenter de cette obsession per- 
sistante odieuse qui n'^tait rien, qui ne consistait en aucun fait 
psyehologique, j'ai insists et Jean pretend avoir fait dans certains 
cas cette remarque curieuse. « Charlotte a en r^alite une voix trfes 
forte et fait rouler les r. Cette prononciation m'a frappe et quand 
je suis obs^de implicitement ']e sens dans la bouche, sur la langue, 
comme un tres petit roulemcnt d'r. Cela suflfit, je sais queje pense 
constamment a Charlotte. » Dans d'autres cas il sent dans son 
front comme si une lettre de son nom 6tait ^crite. C'est a ces 
images tres petites que se reduisent les obsessions et c^est lui 
qui en tire comme conclusions toutes ces pretendues hallucina- 
tions. Une remarque interessante, c*est que ces hallucinations 
implicites font beaucoup soufTrir les malades, « plus c'est vague 
et implicite, plus c'est odieux ». Le defaut de precision, disait 
d^ja Iloffding, donne un sentiment de terreur tout particulier : 
nous aurons a Tetudier avec plus de soins en parlant de Tinqui^- 
tude de ces malades. 

Ce n'est pas une pure diminution dans Tintensite des images, 
c'est un defaut de complexity : des categories essentielles d'images 
font completement defaut. II est impossible d'ajouter les images 
qui manquent et de preciser Thallucination. Chez les hyst^riques 
hypnotisables, on pent faire naitre Thallucination en eveillant 
dans Tesprit du sujet les images les unes a la suite des autres. 
J*ai monire autrefois que cette complexity croissante, cc develop- 
pemenl automatique des elements de Tidee jouaient un grand 
role dans Thallucination ^ Mais ici les malades n'arrivcnt pas a 
voir mieux et Tattention supprime au contraire le peu qu'ils 
voyaient. 

2** Beaucoup d'auleurs et en particulier M. Seglas ont aussi 
remarque que ces hallucinations n'avaient pas le caractere de 
Text^riorite si important dans la perception et dans les halluci- 
nations completes. Cette remarque est juste pour un certain 
nombrc de malades. 

I. Automalismc ps^chologiquc, 1889. p. aoi, accidents men taux des h^stdriqucs, 



LA TENDANCE A LA REPRESENTATION, L'HALLlJClNATrON SYMBOLIQUE 03 

Si les hallucinations de Jean manquent de precision, elles man- 
quent aussi d*exterioril6, 11 est dispos6 ii les localiser dans « le cer- 
velet » ou bien dans le front « au somniet a droitc, ou elles ont 
fini par determiner comme une saillie de Tos ». Aussi reconnait-il 
lui-m^me la nature du ph^nomene « c*est, dit-il, mon fou rire 
cerebral. »- Claire est tres embarrass^'e quand on veut lui faire 
pr^ciser la place ext^rieure de son image, elle croit que Ten- 
semble est a gauche, mais elle ne salt pas bien ou. a D'ailleurs, 
si elle ne peut pas bien pr^ciser Tendroit, ce n'est pas de sa faute, 
Tobjet est trop loin... non pas trop loin en distance... e'est au 
loin comme si c'^tait une autre personne qui le verrait... Cette 
autre personne verrait que c*est bien un membre viril, verrait 
bien sa place, moi je ne le vois pas. )) Sans parler ici des troubles 
de la personnalite que cette phrase r^vele, nous noterons seule- 
ment combien la localisation exterieure reste vague. 

Cependant je n'osefai pas dire que ces hallucinations manquent 
tout a fait d*ext6riorit^, comme M. Sc^glas le disait a la Soci6t^ 
psychologique. II y a des malades qui ont le sentiment de cette 
ext^riorite. Voz... voit les arbres, le mur, les chaines, en dehors 
de lui : « c'est bien en dehors de moi puisque cela m'empeche d'a- 
vancer, il me semble que cela mebarre le chemin. »Rp... soutient 
que rimage de son directeur est a 5 metres devant lui. M^me pour 
les malades precedents Jean et Claire qui (inissent par mettre 
Thallucination dans leur tete, il ne faut pas conclure trop vite. 
C'est quand on les interroge, quand on les force a reflcchir qu'ils 
h^sitent a consid^rer leur image comme exterieure. Au debut 
quand ils parlent spontanement ils aflfirment que Timage appa- 
rait « devant eux, a Texterieur ». Pourquoi done changcnt-ils d'avis 
a la reflexion, c'est qu'ils sont eux-memes etonnes qu^une image 
puisse etre exterieure quand elle manque d'un caractere essentiel 
des choses ext^rieures. 

3** Le fait le plus important, en eflFet, ce n'est pas precisement 
que ces images manquent d'exteriorlte, c'est qu'elles manquent r/& 
realUe. Ce caractere tres important se rattache au sentiment de la 
croyance, de la certitude. Un objet nous parait reel quand nous 
mettons tons nos actes, tons nos sentiments en accord avec Timage 
qu'il pr^sente. Or, nos sujets serendent compte que cette hallu- 
cination n^est pas pour eux une r^alit^. Ils disent eux-m^mes que 
cesont « des sortes d'hallucinations, » « des irrealites ». Leur tour- 
ment consistc precisement a douter de la r^alite de ces images, ii 



J. LES IDEES OBSEDATTE^ 

s'lDterro^rer sor leor existence. L'une de ces malades se demande 
saDS e<?s«e si elle a la rocalion reli^eose ; elle suppose que cette 
TfMration. si r>lle existaiu se manlleslerait par des signes divius, 
par la lision de saintes dans le ciel. Anssi se demande-t-elle toat 
I^ temps si elle a vn des ^^inles dans le ciel: un moment elle yo«s 
d.t que oui. et I'inslant apres elle reconnait qu'elle sera it bien fachee 
d'eo a^oir %'o. Le malade qui voit passer le directeur de TEcole est 
'ians le meme cas : il a la manie des presages^ pour se decider a 
a^ir dans nn sens on dans I'antre malgre son aboulie il veut voir 
pa«>ser son directeor sonriant ou menacant, et il s*interroge pour 
saToir s*Il la bien vu. Xon seulement.ee sentiment de realite ex- 
terieure fait defaul, mais il est curieux de remarquer qu'il n'appa- 
raitra jamais. Si ce phenomene ne differait de T ha Unci nation 
ordinaire que par un moindre de<:^re. il devrait par le progres de 
la maladie se rapprocher du sentiment de la realite. Eh bien, si 
res maiades arrivaient jamais a la conviction de leurs hallucina- 
tion^. ii< seraient gueris« ou du moins ils changeraient la nature 
de leur maladie, ce que nous n^observons pas. Ces images memes, 
si eiles apparaissent vaguement exterieures avant la reflexion, 
res tent tou jours pour eux irreelles et douteuses. 

i' i^es hallucinations presenlent encore un autre caractere impor- 
ted nt, c'est qu eiles sont symboliques : elles ne sont pas constituees 
par la representation dun objet interessant en lui-meme, mais 
par I'evcMration d'un si^rne qui resume une quantite d*autres pen- 
sees. La manie du trunbole est si importante chez les scrupuleux 
que nous ne pouvons Petudier ici d'une maniere incidente, il 
sutfit de si^^naler ce caractere qu'elle donne a i'hallucination. 

On voit d'apres ces observations que les hallucinations des 
scrupuleux sont loin d etre identiques aux hallucinations com- 
pb'tes des hysteriques et des alcooliques. C'est la conclusion a 
laquelle par^iennent de nonibreux auteurs en particulier M. Pick ^ 
et M. FrancoUe". On p4>uvait leur appliquer le mot de pseudo- 
h;«Iluciriations qui a et*' propose par le D*" Kandinsky a propos 
de ma lades du nieme ir»*nre ^ Un malade croit changer de natio- 



I. \. I't k fVn^itt, UeU-rp'lie Bc/ichun^rcn zwisclien Z^^-angs^orstellungcn und 

2- X. francyUe. £>»:•< bailuciiiatii>n$ diles [isvohiques. DuUetin de la Society de me- 
'V >/- ..^r.'y u /'^ Bf':i'i'i^, join i^^<|8. 

-5 ly Kar:J'r-k*. Oli>4'nati<iii< rliniqiios siir Ie« liallticiitations sonsorielles, 
C^-i''-'. y '.' / S'^i'trhhtOk w.'V, i5^>j, cilt'iar >\ . JauK^^, Psyhohj*j\ II, ii6. 



La tendance a la GROYANGE ET L.V CRltlQUE DE L'OBSESSION 95 

nalite et devenir sujct singlais, ii cc propos il i^oil apparaitre un 
lion qui lui met les pattes sur lesepaules. II remarque lui-m^me 
qii'il n'a pas ele eHVaye conime il l*aurait ^t^ par un lion veritable, 
il comprenait bien que c'etait un embleme national anglais. Nos 
malades comprennent de m^me que ces pr^tendues images ne 
sont que des emblcmes, des symboles pour resumer de longues 
meditations et rendre en quelque sorte Tidee plastique, ils ne les 
prennent pas pour des r^alit^s comme feraient les vrais hallu- 
cin^s. 

Nous pouvons done repondre d'une nianiere plus complete au 
probleme pos^ au debut de ce paragraphe. Si nous laissons de 
cote les obsedes hysteriques qui ont des hallucinations incontes- 
tables, les scrupuleux peuvent-ils presenter ce phenomene ? lis 
pr^sentent sans doute une certaine apparence d'hallucination, les 
pseudo-hallucinations ou les hallucinations symboliques, mais 
M. Falret avait raison de faire observer qu'ils ne presentent pas 
Thallucination proprement dite. 

Ici encore nous voyons une tendance vers la representation 
hallucinatoire qui n'aboutit pas completemcnt. Le sujet semble 
pousser la representation aussi loin que possible. II s'entete avoir 
apparaitre Timage ext^rieure et r^elle, il la cherche, mais il ne 
la voit pas reellement, c'est encore une sorte de manie de riiallu- 
cination plus que Thaliucination reelle. 



4. — La tendance d la croyance et la critique de 
r obsession. 

Si Tobsession est loin de se realiser complctement, si les hallu- 
cinations qui Taccompagnent quelquefois sont loin d'etre com- 
pletes, le malade accepte-t-il au moins comme une croyance les 
idees qu'il vient d'exprimer ? II est facile de constater que cenou- 
veau caractere n'est pas plus complet que les precedents. On 
constate en efiet presque toujours Ires facilement que le malade 
est le premier a mettre en doute les sacrileges, les accusations 
dont il semble si pr^occupe. 

Ce caractere se manifcstc d<^ja par des traits de la conduite des 
malades. On les voit venir spontanement, seuls, chez le medccin 



OG LES IDISES OBSfiDANTES 

et ohez le medecin alieniste ; ils deroandent a etre soign^s a cause 
de certaines idees qu'ils dt^signent. lis savcnt done irhs bien qu'ils 
ont des idees fausses et ils savent quelles sont ces id^es fausses ; 
car jamais ils ne parleront des autres au medecin. D^autre part, 
il est facile de remarquer qu'en presence des Strangers ils 
savent admirablement dissimuler ces m6mes id^es, ce qu'ils ne 
feraient evidemment pas, s^ils les croyaient exactes. Claire qui 
s'accuse de tout avec un tel desespoir, qui se roule par terre 
en gemissant, se releve des qu'elle entend sonner a ha porte, ra- 
juste bien vite sa toilette, se montre correcte et meme gaie avec 
les personnes etrangeres qui viennent d'entrer pendant une de 
scs crises : elle accepte meme des compliments sur sa conduite. 
Lise, dans son salon, ne laisserait jamais soupQonner ce qu'elle 
pense : bien mieux, elle joue une sorte de comedie, car elle af- 
fecte de se raoquer des gens supcrstitieux et il parait que bien 
des personnes trouvent qu'elle verse avec exageration dans le 
camp des libres penseurs. Rob... s*accuse de ne pas rendre 
exactement la monnaie aux clients qui se presentent a la caisse. 
On lui a proposed cent fois, quand elle est dans une grande crise, 
d'envoyer un employe a Tadresse du client pour verifier le compte 
et lui ofTrir une reparation ; elle n'a jamais voulu accepter. 
N'est-ce pas une preuve manifeste qu'elle sait bien au fond 
avoir fait un compte exact ? 

Les declarations des malades sont d'ailleurs en parfait accord 
avec ces observations relatives a leur conduite. Ces personnes 
n'hesiteront pas a vous dire : « Je sais tres bien que je n'ai fait 
aucun mal, il est inutile d'interroger personne pour verifier ». 
Lod... ou Claire qui se declarent des miserables plus coupables 
que les plus grands criminels ne peuvent, si on insiste, d^couvrir 
une faute precise a avouer, et elles Knissent par se facher si 
j'examine devant elles les fautes qu'une jeune fiUe pent commettre 
en leur demandant s^rieusemeut si elles les ont commises. « Si 
une personne, disait Lise, me racontait la moitie des choses que 
je viens vous dire, je la croirais completement folic. » Un detail 
fort curieux chez elle, c'est qu'elle a une soeur moins ag^e qui 
commence exactement le meme delire. Lise, le reconnait parfai- 
tement, elle suit avec chagrin la marche de la maladie mentale 
chez sa scEur : « Dieu que ma soeur est bete de penser les m^mes 
sottises que moi. » 

Nadia repete sans cesse au milieu de scs plus grandes agita- 



LA TENDANCE A LA CROYANGE ET LA CRITIQUE DE L'OBSESSION 97 

tions : « Je trouve ces idees ridicules, je les meprise moi-m6me, 
je voudrais tellcment etre en dehors de cespetites miseres qui me 
tourmentent tellement, je ne pourrais done jamais renvoyer ces 
id6es que je d^teste, c'est mon destin qui le veut ainsi. II est 
encore bien plus tristc de savoir ce que valent toutes ces belles 
id^es et de ne pouvoir m'en debarrasser, tout en reconnaissant 
combien elles sont sottes ». Jean lui-meme ne pent pas s^emp6- 
cher de se trouver ridicule: « Todieux, Tabsurde, le ridicule d'une 
maladie comme celle-lh, dit-il souvent, est inqualifiable ». « Le 
• second homme qui est en moi, dit Rk..., se moque terriblement 
de moi et de mes sottises. » 

Apr^s ces constatations, il faut cependant faire des reserves 
qui ne sont pas toujours sudisamment faites quand on parle 
de la conscience de ces obsessions. 11 ne faut pas aller jus- 
qu'a dire que ces malades ne croient pas du tout a la r^alit^ de 
leurs obsessions. S'il en 6tait ainsi, ils n'auraient aucune souf- 
france, aucune maladie. 

Quand sur un point particulier, on pent les amener a mieux 
coraprendre Tabsurdite de leur idee, ils en sont pour un temps 
plus ou moins long d^barrass^s. Par exemple, j'explique a 
Lise avec beaucoup de peine que les enfants ne sont pas respon- 
sablcs des fautes des parents, elle finit par reconnaitre qu'elle a 
compris et que j'ai raison; a la suite de cette demonstration, 
pendant plusieurs mois, elle renonce a vouer ses enfants au diable. 
Get heureux effet d'une explication montre bien que ces ma- 
lades n'avaient pas sur ce point des id«^es bien claires et qu'ils 
accordaient une certaine croyancea leurs obscssjons tout en ayant 
Fair de les tourner en ridicule. 

D'ailleurs, avec un peu de patience, on finit par leur faire avouer 
ce sentiment. Lise reconnait parfaitcmcnt qu'il y a dans ses 
idees religieuses sur le diable un fond mysterieux dont elle ne 
comprend pas bien Tabsurditd; elle comprend mal ce qu'on lui 
dit sur le demon, ou ne le comprend qu'un instant. Jean ou Claire 
veulent bien declarer eux-memes que leur maladie est ridicule, 
mais ils n'admettent pas qu'on le leur declare. Si on insiste sur la 
negation de leurs idees, ils se tournent du cote de Taffirraative 
et recommencent a nous presenter ces debuts d'actcs et d'images 
hallucinatoires qui ont et6 decrits. II faudrait a ce propos revenir 
sur tous les caracteres positifs de Tobsession^ car ceux-ci nous 

LES OBSESSIONS. L — 7 



U8 LES iDfiES OBSfiDANTES 

montrent bien que Tidee absurde a bien line ccrtaine r^alite, une 
certaine puissance dans Tesprit des nialades et par consequent 
n'est pas sans une certaine croyance. 

Comment se melent alors et se juxtaposent ceite critique qui 
semble aller jusqu'au d^faut de croyance, a la negation et cette 
tendance a Inaction, a la representation qui forme une croyance ? 
D'abord on pent dire que les deux phenonienes n*existent pas 
simultanement. La croyance n'existerait que dans les periodes de 
crise et la critique dans les pc^riodes de luciditc. Cela est vrai en 
partie et il y a des moments de crise que nous etudierons plus 
sp^cialemcnt ou la croyance est certainement plus grande. Mais 
je ne crois pas que la difTcrence entre la crise et Tetat de lucidite 
soit jamais tranch^e comme elle Test chez les hysteriques. Ces 
malades n'arrivent jamais ni h croire completement, ni a nier 
completement, leur delire. lis restent dans un etat interm^diaire 
rempli de contradictions; ils reconnaissent que leur idee n*est 
pas conforme a Topinion generale et qu'il ne faut pas Texprimer 
en public devant des gens « peu au courant de leur situation », 
ils veulent bien 6tre malades sur un point mais pas sur tons et le 
plus souvent ils oscillent suivant les difT^rents moments du temps. 

Ils restent done dans un ^tat de doute extrememcnt penible 
dont nous trouvons un type dans le cas de Je... Cette femme de 
5i ans a une attitude humble, inquiete et cependant agit^e. u Jene 
pcux plus rien faire depuis 3 mois, je n'ai plus de goiit a rien, je 
ne sors pas, je ne peux plus m'habiller, c'est a cause de ce mal- 
heureux bonnet. J'ai vole le bonnet d'une de mes voisines... Mais 
elle dit que non, je sais bien que je ne Tai pas vole, j'en suis 
incapable... Je crois Tavoir vole pas pour le garder, mais pour le 
Jeter dans le feu... Mais il y a une grille autour du po6le et je 
n'avais pas la clepour Touvrir. .. etc.)). Elle restedans Th^sitation 
indcfinie. Cet 6tat de doute se rattache d^ailleurs tres bien aux 
faits prccedemment 6tudi<5s: la croyance resulte de ce fait que 
I'id^e entierement ddveloppee a atteint Taction et la perception : 
la vraic croyance fait agir et fait voir. Ces deux grands caracteres 
de la croyance etant absents il est tout naturel que le sujet n'y 
parvienne pas. 

On a voulu faire une maladie spccialc de ce doute sous le noni 
de delire du doute (Legrand du Saulle), puis on en a fait une 
obsession speciale (Arnaud). Je crois que le doute n'est pas une 



DliVELOPPEMENT INCOMPLET DE L'lDliE OBSI^IDANTE 9d 

obsession, c'est une forme que peut prendre telle ou telle obses- 
sion. Je... doute a propos dii bonnet vole, comme Lise a propos 
des enfantsvou^s au diable, comme Claire a propos de son immo- 
ralit(^, comme Jean doute de la m^ningite qu'il craint de s'etre 
donn^e en lisant une colonne du journal. C'est une forme gen^rale 
que prend Tobsession avec developpement incomplet chez les 
scrupuleux. 

Ce doute general chez tous est plus ou moins marque chez 
quelques-uns et peut prendre des formes plus particulieres qui 
constituent les autres formes du scrupule. 



5. — Developpement incomplet de l'id6e obsidante. 

Je viens d'^tudier quatre caracteres de Tobsession scrupuleuse : 
la duree et la reproduction facile de TiJ^e, la tendance a Taction, 
la tendance a la representation hallucinatoire, la croyance, parce 
que ces caracteres determinent Timportance et le role des idees 
et indiquent le degre de leur developpement. 

On comprend facilement la signification de ces caracteres en 
etudiant les suggestions hypnotiques ou certaines id^es fixes des 
hysteriques. Pour le montrer je rappellerai en deux mots un cas 
remarquable sur lequel j'ai deja longuement insistc *. Depuis 20 ans 
Justine est obsedee par Tidee d'une maladie, celle du cholera. II 
lui sufTit de penser a une maladie, de voir un h6pital, de sentir 
Todeur de Tacide phenique pour que son esprit soit envahi par 
cette idee. EUe pousse alors des cris de terreur, contracture ses 
jambes, vomit, perd les urines et les selles. En meme temps elle 
entend le glas des cloches, entend des voix crier « cholera, cho- 
lera », voit des cadavres de choleriques, sent leur odeur, etc. ; 
elle est convaincue qu'elle est atteinte du cholera, elle Fa m^me 
en rcalite autant que cela est possible. 

A cet exemple ancien je voudrais ajouter un fait du m^me 
genre tout aussi caracteristique. Lee..., jeune femme de 26 ans, 
dejii graveraent atteinte d'hysterie, qui a deja eu des attaques 
et de la choree par imitation d'une danse de Saint-Guy, a decou- 
vert un jour que son amant la trompait avec une jeune fille 

1. Nevroses et idees fixes, I, p. iSg. 



iOO L£S iDfiES OBSfiDANTES 

qu'elle connait blen. De la une jalousie feroce ct Tidee fixe de la 
vengeance : elle pensc constamment a cette vengeance, s'en 
represente d'avance toutes les perip6ties ; elle veut tuer sa 
rivale dans les bras de Tamant coupable et pour echappcr 
aux consequences elle veut se tuer elle-m^me. Cette idee gran- 
dit, se precise de plus en plus, si bien qu'un jour Lee... iin 
revolver a la main, s'embusque a une fenc^tre et quand elle voit 
passer sa rivale dans une voiture pros dc son amant, elle tire 
deux coups sur eux, s'enfuit et va se jeter dans la riviere. Ces 
actes tres reels n'eurent heureusemcnt aucunc consequence 
grave : personue ne fut atteint et Lee... fut rcrtiree de la riviere 
simplcraent ^vanouie. Comme on reconnul sou ctat, on se borna 
a la transporter a la Salpetriere dans le service dc \I. Raymond. 
La elle presente a tout instant I'accident suivant : a propos de la 
moindre chose, parce qu'elle regarde dans'la cour, parce qu'elle voit 
une malade causer avec un honime, parce qu'on prononce un mot 
devant elle, la voici qui se trouble, cesse de parler et garde les 
yeux fixes. Elle se dirige vers une armoire et semble y prendre un 
objet qu'elle garde dans la main droite ; elle s*approche de la 
fenetre, regarde dans la cour avec un air de fureur, tend son bras 
droit, semble decharger un revolver en poussant un cri, puis se 
met a courir en travers de la salle, elle finit par se jeter par terre 
et reste 6vanouie. En un mot elle joue de nouveau, mais cette fois 
sans realite exterieure, la scene du meurtre et du suicide. Des 
hallucinations nombreuses ont simplement remplace les percep- 
tions absentes puisque les circonstances ont chang(^. 

Dans ces observations on pent noter entre autres faits impor- 
tants les caracteres suivants. i® Pendant une longue p^riode, plus 
de 20 ans chez Justine, Tidec reapparait subitement a propos de 
certaines associations d'idees, comme si on declenchait un rcssort 
qui fait fouctionner un mc^canisme automatique sans aucun eflf'ort 
du sujet. 2^ Le passage de Tidee a Facte est (itonnamment rapide et 
complet. Les mouvements, les actions en rapport avec Tidc^e fixe 
sont immediatement executes et d'unemaniere aussi complete que 
possible, etant donnees les circonstances. 3° On constate aussi le 
passage egalement rapide et complet de I'idec a Thallucination qui 
envahit tons les sens et se presente avec le plus grand degr^ de com- 
plexite et de realite. 4" Le sujet, au moins pendant une p^riode de- 
tcrminee est absolument convaincu de la realite de son id^e fixe. 



DfiVELOPPEMENT INCOMPLET DE LIDEE OBSfiDANTE 101 

J*ai essaye souvent de r^sumer ces caractcres essentiels de 
la suggestion hysteriquc par la notion du dcveloppemcnt des 
idees. Une id^e, en effet, pent etre consid^ree comme un en- 
semble, un systeme d'images empruntees a divers sens ', ayant 
chacune des propriet^s sp^ciales et diversement coordonnees les 
lines avec les autres. La pens6e d*un bouquet de roses ou la 
pensee d*un chat, de meme que la pens^e d^assassiner ou de 
donner ses enfants au diable est toujours au fond un systeme de 
ce genre plus ou moins complique. Ce qui donne aux id^es des 
aspects tres particuliers et distincts les uns des autres, c*est le 
degr6 de d6veloppement que pent prc^senter ce systeme. Le plus 
souvent ces systemes se reproduisent dans notre esprit d^unefagon 
tout a fait sp^ciale ou abregee, par exemple I'image sonore ou 
kinesthcsiquc du mot (leur ou du mot chat se reproduira scule 
ou a peu pres et suflfira pour repr^senter tout le systeme com- 
plexe dont elle n'est qu'un petit element. L'effort de la pensee 
consiste dans ce cas non a d^velopper Tidee de fleur ou Tidee de 
chat mais a adapter, a coordonner cctte image rapide avec les 
sensations nouvelles et actuelles de maniere a constituer et a 
d^velopper jusqu'au bout d'autres systemes d'images dont les 
premiers ne sont que des elements. 

Au contraire, une idee pent se developper complctement 
lorsque tout le systeme d*images qu'elle contient en puissance se 
realise complctement, que les diverses images apparaissent 
simultanement ou a la suite les unes des autres en conservant 
leur coordination. En effet, ces images sont rattachees les unes 
aux autres de telle sorte que la presence de Tune d'entre 
elles sulfit pour evoquer les autres dans un ordre determine. 
Chaque image entraine avec elle les consequences physiolo- 
giqucs ou psychologiques qui en dependent, les unes determi- 
nant des mouvementa des muscles, les autres des mouve- 
ments des organes scnsoriels, les autres des modifications 
vasculaires et des ctats d'emotion. II est facile de constater que 
toutes les idees qui parviennent a cettc seconde forme de d^ve- 
loppement complct envahissent complctement Tesprit du sujet et 
sont accompagnees de conviction profonde. Au contraire les 
idees qui en restent a la premiere forme sont vagues, n'occupent 



I. Antomatisme [isychologique, 1889, p. aoo. Accidents mcntaux des hysleriqucs, 
i8()3, p. a3 ; yevroscs ct Idiesjixes, i8y8, I, 16a. 



102 LES IDt^ES OBSfiDANTES 

qu'une petite partle de I'esprit et peuvent n'6tre accompagn^es 
il'aucunc croyance. 

On voit ties bien par les experiences de suggestion le passage 
graduel de la premiere forme a la seconde quand dans Tesprit du 
sujet ridee se developpe, c'est-a-dire deroule tons les elements 
qu^elle contenait implicitement grace a Teducation ant<^rieure et 
tend de plus en plus a se completer. Le sujet passe de Tidee 
abstraite a Tidee concrete qui lui parait de plus en plus reelle et 
a laquellc il accorde le plus en plus de croyance. 

En decrivant la maniere dont se presentait Tidee Gxe du cholera 
chez Justine j'ai pu montrer que c'etait grace au developpement 
parfait de tons les elements conlenus dans cette idee qu'elle 
pouvait prendre cette puissance c^norme de conviction et se trans- 
Cormer en une r^alite incontestable. En un mot toutes ces etudes 
anciennes brievement r^sumees nous amenent a penser que la 
conviction est en rapport avec le developpement que les idees 
prennent actuellement et qu'au contraire le defaut de croyance 
est en rapport avec un developpement tout a fait incomplet de 
ces memes idc^es. 

Sans discuter completement la question de la nature de la 
croyance ne pouvons nous pas appliquer a nos malades scru- 
puleux le resultat de ctss anciennes etudes, ne pouvons-nous pas 
soupvonner que leurs obsessions n'entrainent pas la convic- 
tion parce que ce sont des idees a developpement tres incomplet. 
C*est cette difference capitate justement remarquee depuis 
longtemps qui a donne lieu a la distinction importante entre les 
idees fijces admises completement par Tesprit du malade et les 
obsessions qui restent toujours incompletes et qui n'entrainentpas 
la conviction. 

L*ctude que nous venons de faire ne nous montre-t-elle pas 
qu'a ce point de vue Tobsession des scrupulcux ne pr<^sente pas 
la meme forme que celle des hysteriques. L'apparitionde Tidee est 
beaucoup moins neltc : Tassociation des idees qui Tamene est beau- 
coup plus large et plus vague. Kile n'est pas due au dcclenchement 
:iutomatique d*un ressort, mais a une recherche du sujet. L'execu- 
tion est tres loin d\^tre complete et les actes quand ils existent ne 
sont qu'ebauches. [/hallucination n'est qu'apparente et la repre- 
sentation ne se complete pas assez pour prendre le caractcre de 
reality extcrieure. Nous pouvons resumer ces caracteres en un 



^ 



DfiVELOPPEMENT INGOMPLET DE LlDfiE OBSfiDANTE 103 

mot. L'obsession des scrupuleux est caracterisee par un develop- 
pement tres incomplet des ^l^ments contenus dans I'id^e et elie 
dilTere sur ce point de la suggestion et de i'idee fixe hyst^rique 
oil ce developpement est aussi complet que possible. 

II en r^sulte que sur ce point Tobsession des scrupuleux se 
rapproche des id^es normales caracterisees elles aussi par un 
developpement incomplet. Sans doute nous avons observe qu'il y 
a plus de duree, plus de facilite d'e vocation, plus de tendance a 
Tacte et a la representation que dans la moyenne des id^es nor- 
males, surtout si I'on tient compte du contenu de ces idees et du 
peu d'importance qu'un homme normal leur attacherait. Le degr^ 
dc developpement est done plus grand que dans la vie normale, 
on pent dire qu'il est variable suivant les cas, mais qu'il est tou- 
jours intermediaire entre le faible developpement normal et le 
developpement complet des suggestions hysteriques, sans arriver 
jamais ni a Tun ni a Tautre terme. Le fait le plus anormal a ce 
point de vue c'cst, comme nous Tavons remarque, la duree et la 
frequence de pareilles idees plutot que leur grand developpe- 
ment. 

II n*en est pas moins vrai qu'aprcs cet examen on ne pent 
s'empecher de constater que par leur force, leur degre de deve- 
loppement, leurs elements positifs, ces obsessions ne different 
pas enormement des pensees normales et on reste etonne du 
trouble qu'elles amencnt dans la vie des malades. Pour compren- 
dre ce trouble il faut done examiner encore ces malades a d'autres 
points de vue, chercher Ics autres symptomcs qui accompagnent 
leurs idees obsedentes et voir si ces nouveaux symptomes ne 
doanent pas a Tobsession son caractere pathologique et sa raison 
d'etre. 



CHAPITRE II 
LES AGITATIONS FORCfiES 

Les obsessions proprement ditcs, c'est-h-dire les id^es repre- 
sentant dans Tesprit du sujet des ev^nemcnts, des objets ct surtout 
des actions d'une maniere gdneralc nc nous ont pas paru avoir un 
developpcment suflisant pour expliquer la maladic. II existe cvidem- 
ment d'autres phc^nomencs pathologique qui s'ajoutent a Tobses- 
sion et qui determinent son caractere peniblc ct maladif. Nous 
remarquons alors que les monies malades sont tourmentds par un 
autre groupe de syinptomes qu*il ne faut pas confondre avec 
Tobsession proprement dite. lis se plaignent que sans se repr6- 
senter une idee d^terminee, ils sont cependant forces de pensfer 
d'une maniere exagerce, que leur tete travaille malgre eux, 
qu'ils sont de memc forces d'accomplir des mouvements au moins 
inutiles et de remucr sans aucune necessite, enfin qu'ils eprou- 
vent d'une maniere irresistible des Amotions violentes sans que 
celles-ci soient suffisamment justifiees par les circonstances pre- 
sentes. Ces operations tres diverses sembleut quelquefois s'effec- 
tuer a propos des obsessions, niais elles existent tres souvenl 
sans qu'il y ait une obsession, c'cst-a-dire une idee generale bien 
precise ;' elles constituent un autre groupe de symptomes plus 
simples que les premiers. A cote des idees obsedantes (Zwangs- 
vorstellungen), comme disait tres bien un auteur allemand, 
M. Thomsen, il y a des processus obscdants (/Avangsvorgange)* 
dont le cadre est beaucoup plus large. 

Ces processus obs<»dants ont comme caractere essentiel au 
moins apparent de se devclopper d'une maniere presque irresis- 
tible, sans le consentement expres du malade. Quoique ce carac- 
tere soit a examiner et a discuter, on pent au debut admettre 



1. ThoiiiMMi (Bonn), Contribution a IcHiido ciiniquc ties icircs obsedantes. Arch, 
f, P.^ychiatr, und .\i'rvcnh-ankli., XX.V11, 1895, 



LES AGITATIONS FORCfiES 105 

Timportance de cette apparence et en tcnir compte dans la designa- 
tion de ce groupe de phenomenes. Je suls trcs embarrasse pour 
adopter un terme general qui designe tous ces phenomenes de ma- 
nias mentaks^ de rumination mentale, de tics, d'agitations motrices, 
de phobies d'angoisses, et cependant je crois essentiel de les reunir 
en un groupe unique. M. J. Donath, de Budapest*, se trouvant en 
presence de la meme difficult^, a propose le mot « anancasmes n de 
(ivayxa^ci), forcer). Le mot n'est pas sans interet, mais il est si 
etrange et si peu usit6 que j'hesite a I'adopter pour titre de ce 
chapitre. Les Allemands ont des expressions assez heureuses, 
« Zwangsprocessus, Zwangsvorgange » : je me borne a les 
traduire en y ajoutant cependant un detail. Ces opt^rations forcees 
ne sont pas des operations normales, ce sont des opc^rations de 
pensee, d'acte, d'6motion, qui sont a la fois excessii>es^ steriles 
et d'ordre inferieur, A la fin de ce chapitre, quand nous connai- 
trons mieux ces operations, nous verrons combien ces caractcres 
sont importants. II me semble que le mot « agitation » r^unit 
assez bien ces divers caractcres : aussi, faute de mieux, je reunirai 
ce second groupe de symptomes sous ce nom « les agitations 
forcees, » 

Les agitations forcees peuvcnt etre divisees en trois groupes 
suivant qu'il s'agit surtout de pensees, de monvements on de 
phenomenes emotionnefs, en remarquant que dans chaque 
groupe Tagitation pent se presenter d'une maniere systematiqne 
ou d'une maniere diffuse. On pent done au debut de cetle etude 
et d'une maniere tout a fait sommaire classer ces agitations forcees 
d*apres le tableau suivant dont les titres seront justifiecs ulte- 
rieurement : 

( Systcmaliques, les manies 
... , \ mentales. 

li.Losag.laUonsmenUlc... a uij^^,^ /„ rumination 

\ f mentale, 

Les agitations forcees . ) S^stemaliquos, les tics. ^ 

j 3. Les agitations motrices. . .^ DifTuscs, les crises d'agi- 
1 i tation. 

_ _ . . , . „ < SYstcmaliqucs, les phobies, 

^3. Les agitations emoUonnellcs.| ^.^^^^^ ^^^ angoisses, 

Dans unc derniere section nous reunirons les caractcres communs 
a ces difTdrents groupes. 

1. J. Donath (Rudapcslh), yirchiv. f. Psychialrie, 1896. 



106 LES AGITATIONS FORCfiES 



PREMIERE SECTION 



LES AGITATIONS MBNTALES 



Les plus remarquables cle ces agitations, celles qui ont le 
rapport le plus etroit avec les obsessions, sont des agitations 
mentales, des operations d'ordre intellectuel, des reflexions, des 
comparaisons, des recherches qui se d6veloppent rapideraent 
et pendant des heures dans Tesprit du sujet ou s'imposent a lui 
d'une maniere en apparenee irresistible. Quand ces agitations de 
la pensee sont systeinatiqucs elles constituent les tics intellectuels 
dont parlait Azam*, les stigmates psychiques, comme les appelait 
Grasset ou simplement les manies mentales, suivant Texpression 
vulgaire qui me semble suflisamment claire. On pent remar- 
quer que ces operations meriteraient presque toujours le nom de 
manies mentales du scrupule car il s'agit toujours d'operations 
intellectuelles interminables a propos dc tres petites choses qui 
occupent dans Tesprit du sujet une place tout ii fait dispropor- 
tionnee avec leur importance reelle. 

Quand ces agitations forcecs dc la pensee sont diffuses, elles 
forment les phenomenes connus sous le nom dc fuite dc la pen- 
see, de mentisnie, de rumination mentale. 



i. — Les manies mentales de roscillation. 

Les premieres et les plus typiques de ces manies, celles que le 
defaut de croyance caractcristique de Tobsession nous faisait pr^- 
voir sont les manies de I' oscillation, L'esprit n'arrive pas a une 
conviction complete, a une decision unique, mais il continue 
jndnHniment a osciller entre deux termes. Get etat de doute 
que Montaigne appelait un mol oreiller pour les t^tes bien faites 

I. Azam, Revue scicntijiqnc, 1891, I, p. 6 1 8. 



r 



LES MANXES MENTALES DE L'OSCILLATION 107 

devient pour les tetes de nos malades un instrument de torture. 
Si la manie porte sur des idees, dcs representations, elle prend la 
forme de manie du doutc ou de Tinterrogation, si elle porte sur des 
actes elle devient la manie de la deliberation ou de Th^sitation. 



I. — La manie de I' interrogation. 

Beaucoup de malades s'interrogenl a propos des sensations 
elles-memes : Nadia se regarde devant la glace et se demande si 
elle est pale oui ou non, si elle est aussi pale qu'hier. Vi... en 
goutant la soupe se demande si elle a oui ou non le gout du poi- 
son, tf Je doute de Tcvidence, dit Za... Quand j'ai fait quelque 
chose je la reeommencerai vingt fois et la vingti^me fois je ne 
serai pas sur de Tavoir faite et de ne pas avoir fait un crime a la 
place. » 

Us s'interrogent aussi sur leurs sentiments, Fa... (169), qui a des 
obsessions criminelles et des impulsions a tromper son mari^ se 
demande si elle trouve les autres hommes mieux que son mari 
ou inversement, et Re... (i4o) cherche ind^finiment si oui ou non 
elle aime son fianc^. 

Naturellement les interrogations porteront bien plus souvent sur 
les souvenirs. Lise a-t-cllc voue son enfant au bleu ? II serait essen- 
tiel de le savoir: certaincs circonstnnces la poussent a croire que 
oui, certaines autres a penser que non. Des que la consideration 
des unes Tincline a une opinion, les autres se prdsentent avec plus 
de force et le balancement continue pendant des heures a propos 
de ces souvenirs. Bor... a-t-elle dit des blasphemes dans I'eglise ? 
Ce n'est ni oui, ni non: elle ne le decide jamais. Lod... at elle oui 
ou non de mauvaises pensees? II lui est impossible de le savoir. 
« Je me crois assassin, ditZa..., empoisonneur, le dernier des cri- 
minels et je passe mes jours et mes nuits a me prouver a moi-m^me 
que ce n'est pas possible, Thomme sense qui est en moi repete que 
c'esl le comble de Tabsurde, et cependant je ne suis calme que pour 
un moment et j'en arrive a nc plus savoir si oui ou non j'ai commis 
ce crime. » Zo... recherche si elle a mis des epingles dans le 
dos des gens et examine minutieusement tons les mouvements 
qu*elle a accomplis. 

We... cherche de meme si elle a fait va?u d'etre religieuse, 
Bor..., si pendant la communion, elle a pousse son voisin du 
coude, Je..., si elle a pris un timbre-poste il y a deux ans. « Je me 



108 LES AGITATIONS FORCfiES 

souviens bien d'etre entree dans la chambre oil 6tait ce timbre, 
mais je ne me souviens pas de la position qu^ont gardee mes mains 
et c'est la ce qu'iUaiit retrouver. » C'est toujours Tinstant essen- 
liel qui est oublie et qu'il faut rechercher en gemissant. 

Nous retrouverons ces recherchcs plus importantcs encore 
dans d'autres manies mentales plus completes. Ici nous notons 
seulemcnt Tindecision, le douteet la manic de Toscillation entre 
deux solutions. 



2. Les manies de l' hesitation, de la deliberation. 

Quand le doute porte sur des actes, il prend Taspect d'une 
hesitation, d'une deliberation interminable. 

Tr... (ii8), jeune fiUe de 26 ans, a presenteau debut de sa mala- 
die, vers Tage de 20 ans, unc manie d'oscillation tres curieuse 
par sa nettete. Son metier consistait ii faire des fleurs en porce- 
lainc, die devait prendre un petale en pate tout prepare et lui 
donncr avec le doigt une courbure, une gaufrure elegante. Pen- 
dant longtemps, elleavait fait ce travail avec succeset avec rapidite. 
On s'apergut qu'elle travaillait de plus en plus lentcment, puis 
qu'elle nc pouvait plus terminer aucun petale. Au moment de 
donner la courbure a la pate, elle pensait a une forme possible, 
puis a une autre qui serait peut-etre plus elegante, elle rcvenait a 
la premiere forme, puis a la seconde et ainsi indefiniment sans 
parvenir a terminer un petale. 

Loy..., age de 56 ans, doit renoncer a sa situation de uotaire, 
car il n'arrivc plus a signer un acte. Chaque signature qu'il doit 
donner cveille Tidee d'une malhonn<^tetc qu'il va accomplir, il 
s'interroge pour savoir s'il pent passer outre et accomplir Tacte 
malhonnete, s'il doit ne pas se laisser entrainer, s'il doit croire 
que I'acte est insignifiant, s'il doit consulter avant de signer, 
etc., etc. 

Nadia ne veut pas manger de peur d'engraisscr et de n'etre 
plus aimee, d*autre part, elle a reconnu devant sa mere que Tidc^e 
etait absurdc et elle a promis de manger. Kile a done fait deux 
promesses : Tune a clle-m6me, Tautre a sa mere : laquelle faut-il 
tenir? Si elle mange, elle sera honteuse de n'avoir pas eu d*6ner- 
gie, elle meritera d'engraisser reellement ; si elle ne mange pas, 
elle aura des remords d'avoir manque de parole a sa mere... et 
Thesitation va se prolonger indc^finiment. « Faut-il se decider a 



LES MANIES MENTALfeS DE L'OSClLLATroN 100 

sortir, se demande Lise de la m^me raaniere, et par la s'exposer 
a donner au diable l^ame de scs enfants on faut-il rester a la 
maison et renoncer a une sortie utile. » 

Jean nous presente les exemples Ics plus curicux de ces delibe- 
rations interminables, car chez lui les deux parties de la delibe- 
ration semblent etre personnifiees par les deux femmes qui sont 
Tobjet principal de ses obsessions. Doit-il oui ou uon monter 
dans un tramway? S'il y monte, le voisinage des femmes va ra- 
mener Tobsession de Charlotte. Cette pensee de Charlotte d^ter- 
miiiera des (luides dans tous les membres, des tentations de 
masturbation, des crispations des organes, etc. S'il ne monte 
pas dans le tramway et s'il prend un fiacre va-t-il 6viter tout 
cela et etre tranquille? En aucune facon : il aura Tobsession d'une 
autre persoiine, celle de la femme de chambre Elise dont la tete 
iui apparaitra avec une expression narquoise. Cette tete se niettra 
a rire de plus en plus^ semblera lui parler et se moquer de lui. 
« Tu ne montes pas en tramway, tu vas payer un fiacre quarante 
sous et cela parce que tu as pcur des remmes, hi, hi, hi. » Comment 
choisir sans tomber de Charybde en Scylla ? 

11 en est de meme pour tous les actes. S'agit-il de jouer du 
piano pres de sa mere, Charlotte envoie des (luides et Elise se 
moque de lui : « Tu veux cesser quand ta mere est la parce qu*elle 
te donne des excitations, eh bien, attend un pen, eric, crac. » 
Son pantalon le gene, Charlotte donne Tidee de le decoudre a 
la braguette « pour que les organes soient plus a Taise », mais 
Elise est prise de fou rire a la pensee du pantalon decousu. Entre 
les deux, Jean ne sait plus que faire. « Je ne puis pas prendre de 
decisions, je vois les consequences de part et d*autre, je suis 
comme Tane entre deux bottes de foin : que je fasse blanc, que je 
fasse noir, j'aurai toujours ma petite mesure de phenomencs. » 

Cetle hesitation est gcnerale chez lui et les pensces hypocon- 
driaqucs la dc^terminent aussi bien que les pensces relatives aux 
p^ches sexuels. Ainsi il tient absolument a suivre un traitement 
hydrotherapique et je lui conseille de prendre des douches. 
Voici quelqucs-unes de ses rcllexions a ce sujet: « Sans doute, la 
douche a ses avantages, elle est tonique pour le syst^me ner- 
veux, mais elle est excitante, elle me donne des excitations. Apres 
une douche je dois sans cesse reraucr les doigts et pour qu*on 
ne le voie pas, je les remue dcrriere mon dos, comme cela... Ce 
mouvement est agagant, il est dangereux, car il pourrait m'exciter 



110 LES AGITATIONS rOllC£ES 

les organes... il vaudrait mieux des bains tiedes que m'a jadis 
conseille mon vieux medecin. Oui, mais le bain est aplatissant ; 
il m'abrutit, m*enleve toute energie et tout pouvoir d'aipplication, 
il pourrait me faire tomber dans la torpeur... 11 est vrai <|ue la 
douche a sur ce point un grand avantagc, elle est tonique ei 
reconfortante, je ne la prendrai pas froide, ni chaude, mais tiede, 
a 28", il faudra prendre des precautions pour ne pas diriger Ic 
jet sur la colonne vertebrale et pour remonter bien de chaque 
cote... Oui, mais je Tai deja essayce ainsi, c^est tout de meme 
excitant et cela pourrait ramener les fluides et les tentations... 
Ce danger est le plus grand en somme, il vaut mieux un bain 
tiede, un bain alcalin, on m'a dit que c'etait ealmant ; seulemcnt 
apres les bains de ce genre il faut renoncer a toute activity et moi 
qui me desole dcjk de n'avoir pas de situation, pas d'occupation... 
Une douche me vaudrait evidemment mieux pour me tirer de 
la... )) Si on ne Tinterrompt pas, il continuera ainsi pendant 
plusieurs hcurcs. 

On comprcnd combien cette hesitation va troubler Taction. 
Mais nous verrons chez les scrupuleux bien d'autres troubles de 
Taction, ce qui nous amenera pen a peu a rechercher si ce trouble 
de Taction volontaire n'est pas le fait le plus important de la 
maladie. 



3. — Les manies du presage on de l' interrogation du sort. 

A cote de la manie de Tinterrogation, il faut placer un pheno- 
mene qui me semble voisin, la manie de Tinterrogation du sort 
ou la manie des presages. Le malade ne pouvant arriver lui-meme 
a la solution de la question qu'il s*est posee ou ne pouvant tran- 
cher son hesitation sur une action cherche partout des rai- 
sons qui peseut d'un cote ou de Tautre; il s'en remet a quelque 
affirmation exterieure. Mais il lui faut une aflfirmation ext^rieure 
qu'il ne puisse pas discuter, une affirmation mysterieuse et in- 
^ c^mpr^hensible, aussi cherche-t-il a obtenir la decision du sort. De 
riiome quand nous hesitons entre deux actions qui nous paraissent 
I'gales ou du moins quand nous n'avons pas Tenergie suffisante 
pour reconnaitre quelle est la meilleure, nous jouons a pile ou 
iace. 

V'oici quelques exemples de cette manie frequente et bizarre : 
Vy... se tourmente pour savoir s'il croit en Dieu ou s'il n y croit 



i 



LES MANIES MENTALES DE L'OSCILLATION lii 

pas et il se repcte la phrase suivante : « Si en marchant dans la 
rue je puis eviter de traverser Tombre des arbres, o'est que je 
crois en Dieu, si je traverse Tombre, c'est que je n'y crois pas. » 
On trouve On... le front fortement appuye sur un carreau de vitre. 
Voici ce qu'il pense: « Si \e carreau n'est pas cassequand j'appuie, 
c'est que je nc suis pas sacrilege, s*il casse, je le suis », et de 
fait, il n'appuie pas bien fort. « Si je ne casse pas ce verre que je 
scrre, dit Lise, c'est que je n'ai pas voue mes cnfants au diable. » 
M Si je marche du pied droit, dit Bor..., c'est que j'ai pense du 
mal de Dieu. » « Si je me coiffe de telle facon, dit Vi..., je ferai 
casser la jambe a raon gar^on. » « Si le bon Dieu m'envoic Ics 
id^es de d^faire les morts dans les cimctieres, c'est que ma petite 
fille sera mechante... Si je vais trois dimanches de suite a la 
messe sdns fetes intermediaires, c'cst que Dieu veut me sauver. » 
(Ger...), etc... 

Les choses se compliquent quand il est didicile de constater le 
phenomene qui sert de presage, car alors le doute recommence 
sur lui et cela donne lieu a toute une nouvelle interrogation. Ainsi 
We... se demande si elle doit oui ou non devenir religieuse. Elle 
conclut dans sa sagesse que si Dieu la veut comme religieuse, il 
lui fera voir des presages dans le ciel, c'est-a-dire des croix et des 
figures de saintes, et la voici le nez en Tair a regarder le ciel et a 
se demander si elle y voit des croix et des images de saintes. Ce 
problemc devient tout un nouvcau d^lire avec doutes, interroga- 
tions, examen perpetuel du ciel, et ce qu'il y a de plus malheu- 
reux, incertitude sur les souvenirs. Aujourd'hui, elle ne voit 
pas de croix ni de saintes dans le ciel, mais en a-t-elle vu hier? 
li faut rechercher I'emploi des moments de la journee et la voici 
saisie d'une inquietude. Comme au fond elle nc veut pas etre reli- 
gieuse, elle ne veut pas avoir vu de presages et elle a la crainte 
d'en avoir vu. 

Cette facon de s'en remettre au destin du soin de decider pour 
nous est tres caracteristique et on la retrouve dans beaucoup 
d'observations anciennes. Le mystique anglais Bunyan s^interroge 
en marchant sur une route et se demande s'il a oui ou non sauve 
sa foi. Le tentateur lui suggere Tidee qu'il pent Ic decider en v<i- 
riflant si ses prieres sont oui ou non capables de faire des mi- 
racles. Que dans une prierc, il demande a Dieu de changer les 
flaques d'eau en endroits sees et les tas de boue en poussiere 
seclie et qu'il v^rifie cnsuite. II lui vient en idee que s'il fait 



11^ LES AGITATIONS FOaCfeES 

cette verification et qu'elle ne r^ussisse pas, il se croira damn^. 
« S'il en est ainsi, je h'essayerai pas encore, je veux attendre un 
peu pour le fa ire. » * 

J. -J. Rousseau qui, par bien des cotes, etait un maladc tout a 
fait semblable a ceux que j'etudie ici, note dans ses Confessions 
qu'il se sentait pousse a r^soudre les questions insolubles par un 
procede semblable. « La peur de Tenfer m'agitait encore souvent; 
je me demandais : en quel etat suis-je ? Si je mourais a Tinstant 
meme, serais-je damne?... Toujours craintif, et flottant dans cette 
cruelle incertitude j'avais recours, pour en sortir, aux expedients 
les plus risibles et pour lesquels je ferais volontiers enfermer un 
homme si je lui en voyais faire autant... Je m^avisais de me faire 
une espece de pronostic pour calmer mon inquietude. Je me dis : 
je m'en vais jeter cette pierre contre Tarbre qui est vis-a-vis de 
moi ; si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de 
damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d^une main 
tremblante et avec un horrible battement de coeur, mais si heu- 
reusement qu'elle va frapper au beau milieu dc Tarbre ; ce qui 
veritablement n'etait pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir 
fort gros et fort pr^s. Depuis lors, je n*ai plus doute de mon 
salut *. )) Rousseau se dit rassure sur son salut par une scule 
experience heureuse, c'est qu'il n'etait guere malade a ce moment. 
Nos maladcs ne sont pas si faciles a satisfaire et Ton a vu que la 
recherche des presages devenait chez eux une veritable manic, 
aussi interminable que la manic des interrogations dont elle me 
parait d^river. 

M. Van Eeden^ decrit sous le nom de manie de superstition une 
interessante variete dc manies mentales. Son malade attache une 
signification prophetique a des faits insignifiants : une cravate de 
l<*Ile couleur lui promet bonheur ou m;.lheur, une borne 'qu'il 
ttiuche ou non de sa canne decide de sa destinee. Ce n^est pas la 
iMie maladie particuliere et rare, comme Tautour semble le penser : 
r t;ftt une forme asscz fr^quente de la manie de Tinterrogation. 

Ces premiers phenom6nes, les manies du doute, de la delibe- 
ration, de rinterrogation, des presages se relient comme on voit 
rtroitement. Elles peuvent former un premier groupc dont le trait 

I Josiali Uoyce, The case of Bunjan. Psyrholofjical Review, 189^, 137. 
a. .I.-J. Uousscau, Les Confessions, I, liv. VI, edit, des criiv., 1839, XV, p. 4^7- 
3^ Van Eedon, lievue de rhypnotisnie, 1892, p. i3. Psycliolht^rapie, 1894. Gf. M. 
Uraiuwcll, Brain, 1895, p. 335. 



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Li:S MAMES l)E L'Al DELA '" li3 



caracteristique est roscillation de rcsprit. II y a un balancement 
entre deux idees, le oui et le non, et Tesprit n'arrive pas a se 
fixer definilivement ni sur I'une ni surTaulre. II cherche avec effort 
des raisons pour ou contre et il n'arrive pas a se satisfaire malgr^ 
rinterrogation des presages. 



2. — Les manies de I'au deJd. 

L'esprit toujours instable peut cependant ne pas osciller iude- 
Gniment entre deux termes opposes. II lui sudit de d^passer le 
terme donne, de le remplacer par quelque chose d'autre, d'aller 
simplement au dela. C'est le caractere que je retrouve dans unie 
foule de manies dont je ne puis signaler que les principales. 

I . — Les manies de la precision, 

Le malade qui ne peut arrivcr a la certitude a besoin pour se 
rassurer d'environner ses actes et ses pens^es de tout ce qui peut 
les preciser, les materialiser en quelque sorte. Legrand du Saulle 
le remarquait d^ja : «sous Tinfluence d*habitudes inveterccs d'ona- 
nisme, dit-il, le malade eut une sorte de precision maladive, 
d'attention exager^e, provenant d'un certain manqufe de confiance 
en lui. ' » 

Nous retrouvons ce besoin chez beaucoup de nos malades. Jean 
est tout a fait d^sesper^ de ma fa^on de rediger une ordonnance 
pour les douches, il veut qu'on indique la temperature exacte, la 
pression en chiffres, le nombre de secondes, Tendroit du dos oil 
doit frapper le premier jet, la ligne que le jet doit tracer sur le 
corps en faisant des detours pour ^viter certains points, Tendroit 
du dos par lequel il faut finir, etc : il doit epouvanter son dou- 
cheur. II lui faut faire chaque chose a sa date et il aurait des 
remords ^pouvantables s'il lisait un journal d'une date ancicnne 
«c'est un desordre, ce n'est pas a cette date qu'il devait etre lu. » 
Wo. s'^puise a prendre des notes minutieuses sur tous leslivres 
qu'elle lit, a tenir un journal de tous les incidents de la journd'e, 
a tout noter par ^crit avec precision. 

I. Legrand du Saulle, Folic du doute, p. 17. 

LE8 OBBE8SION8. I. 8 



114 LES AGITATIONS FORCfeES 

J'ai signalc autrefois a propos de la parole interieure une ma- 
lade F... qui avail l*habitude bizarre de se rcpeter en dedans le 
nom des objels qu'elle voyait : « c'est un pave, c'est un arbre, 
e'est un tas d'ordures.' » Je n'avais pas compris a ce moment la 
raison de ce besoin. En r^alite c'etail une serupuleuse, qui crai- 
gnait en passant pres des gens de leur fairc du mal, qui retournait 
en arri^re pour voir si elle n'avait pas cogne les chevaux, qui 
s'interrogeaitindefiniment pour,savoir si elle avait paye, etc. Cctte 
denomination perpetuelle des objets etait chez elle en rapport 
avec une manie de precision. 

D'autres auront la manie des ifenficnttons, qui difiere peu de 
la precedente. R... identique sur ce point a un malade de M. Ar- 
naud tale perpetuellement ses veteraents et surtout ses poches 
a pour verifier si tout est bien a sa place, si elle est bien tiree a 
quatre epingles, si elle n'a perdu aucun petit objct. »Ser... tou- 
chc a chaque instant ses oreilles (c pour voir si elle a toiijours 
ses boucles d'orcille » on verra que cette manie devient souvent 
i'origine des tics. II est inutile de rappeler les malades bien 
connus qui verifient indefiniraent si la porte est bien ferm^e, si 
le gaz est eleint, si la leltre est bien dans la boite, etc. 

A la meme manie de precision se rattache /a manie de la fixite 
des idees qui a deja ^te decrite ii propos de la forme des obses- 
sions. 

« 

II faut placer dans un groupe voisin les manies de I'ordre, On 
voit souvent debuter la maladie du scrupule chez les enfants 
comme chez Ser..., chez les enfants de Lise, par la manie de 
plier leurs robes exactement dans les memes plis, de ranger leurs 
v(^tements le soir en se couchant, de mettre de I'ordre dans leurs 
armoires d'une facon tout a fait exag^ree et ridicule. Plus tard la 
manie devient grave, Lkb..., femme de 22 ans, ne pent plus souf- 
frir qu'aucune personne pas meme son mari entre dans sa 
chambre : « j'ai trop peur qu'on ne derange mes affaires, siquel- 
qu'un derangeait chez moi une ^pingle cela me rendrait afireuse- 
ment malade. » Vk..., femme de 58 ans, s*epuise depuis 20 ans 
a mettre de Tordre dans son menage, elle refuse de manger et de 
de dormir « avant qu'elle n'ait mis tout en ordre » et elle ne 
pent y parvenir « car elle voudrait la perfection et elle a ^16 de- 

I. Mevroses et Idees fixes, I, p. 23. 



LEs man:es de i;au DEL.\ II5 

bordec. » Qsa... eproiive toujuui!) le besuiu de ruugcr « ses 
aflaires, ses papiers, c'est pour lui un besoin de simplification 
perp6tuel. » 

Claire met de Tordre non seulement dans ses objets mais 
encore dans ses iddes. II faut qu'elle pense la meme chose a la 
m6me heure, a la meme place. II fautqu^elle ne pense pas plus un 
jour qu'un autre, il faut surtout qu'elle raconte les 6vt»nements 
dans un ordre determine. Personne n'obtiendra qu'elle raconte 
tout de suite ce qu'elle a eprouve hier : il lui faut reprendre les 
choses par le commencement et reciter par ordre chronologique 
ce qu'ellc a eprouv^ depuis lo ans avant d'en arriver a la journee 
pr^eedente. 

Mettons a c6i6 la nianie de la symetrie dont M. Azam nous 
donne un exemple : « il lui faut toujours ranger les objets la 
moitie a sa droite, la moitie a sa gauche... Si elleamisle piedsur 
une pierre un pen saillante, elle se sent forc6ede rechercher pour 
Tautre pied une sensation analogue. Lorsqu^elle a place une main 
sur du marbre ou sur tout autre objet froid elle est contrainte de 
faire subir a Tautre organe symetrique i^ne impression ana- 
logue ^ » 

Jean a des besoins analogues : si en levant les yeux il a remar- 
que un objet rouge a sa droite il lui faut d^tourner la tete et 
cherche a fixer son regard sur un objet rouge fixe a gauche. 
M. Flournoy, dans son livre sur les synopsies ^ signale une symv- 
tromanie typographique : « les noms et les mots qui ne sont pas 
composes d'un nombre regulier de lettres m'ont toujours fait une 
impression desagreabic et cause un vrai chagrin ii mcs yeux. Les 
titres de livres, les enseignes de magasin me donncnt toujours 
sous ce rapport un vrai travail : je compte les lettres, et si elles 
ne sont pas en nombre pair, je coupe les mots de facon a mettre 
une lettre isolee au milieu des autres; ainsi pour les mots Japon, 
seule, je les ccris en pensee de cette maniere : Ja-p-on, sc-u-lew. 

On a souvent remarqu^ Timportance dn contraste et de la con^ 
treidiction chez ccs maladcs, M. Raggi^ rapporte Tobservation 



1. Azam, Les toques. Revue scienlifique, 1891, I. 618. 

2. Flournoy, Les synopsies, i8q3, p. aai. 

3. Raggif Archivio ilaUano per la malallic nervose, 1887. 



i16 LES AGITATIONS FORCeES 

d*un jeune homme de 20 ans qui, par instants, ne pouvait ouvrir 
la bouchc sans Hrc force de faire les raisonnements les plus ab- 
surdes et souvent meme dc dire lout le contraire de ce qu*il 
aurait voulu. M. Seglas, qui cite cc cas, ajoutc plusieurs obser- 
vations du meme genre ^. « Ce qui le peine le plus, dit son ma- 
lade, c'est qu'il lui arrive par moments de se contredire lui-meme 
et au moment oil il veut exprimer une idee de dire tout le con- 
traire de ce qu'il veut. » MM. Pitres et Regis* donnent plusieurs 
excmples curieux de ce phenomene. « C'est, disent-ils, la manic 
blasphematoire de Verga. » Dans la priere on voit « maudit » au 
lieu de « benit », « enfer » au lieu de « ciel », « Wilde Sau (sanglier 
sauvage) » au lieu de « Liebe Frau (notrc Dame))) au lieu de «je 
vous ai au cccur )) elle pense «je vous ai au cul )) au lieu dc « mon 
Diou je n'adorc que vous » elle pense « j 'adore ca » ct elle croit 
voir un derriere )). On observe facilement des faits scmblables : 
Bunyan pense a adorer un balai, une ordure quand il veut prier 
Dieu, Claire, Vy... et bien d'autres pensent a se masturber quand 
elles veulent preparer une confession et Qi... (ii3) se sent forcee 
d'appeler « cochon » les gens qu'elle respecte le plus. 

Les auteurs qui rappellent de tels faits les rattachent volontiers 
a quelquc loi profonde de I'esprit. M. de Sanctis, dans un article 
interessant, parle de Tassociation par contraste qu'il expliquc ainsi : 
« Un certain exercice force de Tattention inhibe et ^loigne Timage 
a laquelle il s'applique et favorise I'opposition et la vicloire de I'as- 
sociation par contraste ^)). II y a beaucoup de v^rite dans celte 
remarque que je reprendrai plus tard, mais il ne faut pas oublier 
que les ph^nomenes de contraste prdsentes par les scrupuleux ne 
sont pas tonjours des phenomenes primitifs, spontanes, ce 
sont des phenomenes voulus, cherches par le malade, c'est bien 
souvent une manie de precision, de comparaison, d'opposition 
extrc^me qui le pousse a chercher ce terme qui fait si bien 
contrpstc. 

C'est aussi de la meme maniere que je comprendrai les asso- 
ciations d'idees extravagantes que presentent certains malades et 
qui scmblent jouer un role ^norme dans la reproduction des 



1. Soglas, Lri;ons cUniques sur les maladies ncrveuses el mentales, 1896, p. 129. 

2. Pilrcs ct Regis, op. rit., p. .'4 5. 

3. S. de Sanctis, Fenomem di ronfraslo in psuohtjia. Rome, 1895. 



LES MANTES l)E L AU DELA tl7 

obssesions. J'en ai d^ja cite beaucoup a ce propos, en void encore 
une. Jean trouvc de Tobscenit^ dans la duree de trois quarts 
d'heure ; une vlsite de trois quarts d'heure serait obscene parce 
qu'il a appris qu'un personnage est reste trois quarts d'heure 
avec une feinme avant de mourir. Ce sont la a mon avis des manies 
rnentales d'association et non de v<5ritables associations irrefl^- 
chies et ces manies d'association ne sont que des consequences 
des manies de la precision. 

La nianie de proprete se presente frequemment, nous la 
retrouverons dans bien des cas, en particulier a propos des pho- 
bies, mais elle sc rattache aussi a ce besoin de faire les choses 
avec ncttete, avec precision. Vk... se lave les mains ind^finiment, 
sans crainte precise de souillure, simplement parce que « les 
mains mal lavees, c'est du desordre ». 

La micromanie merite qu'on s'y arr^te : il est Evident que 
beaucoup de ces malades accordent plus d'importance a ce qui 
est petit qu'a ce qui est grand, Chu . . . , fenime de 36 ans, recherche 
avec anxiete les cc petites micttes de graisse, les miettes de salet^x) 
mais ne s'occupe pas « des grandes saletes ». Bow... a peur 
(c des petits bruits » non des grands. (( Un coup de canon ne me 
fait rien, mais j'ai envie de tuer les gens qui machent, qui se 
curent les dents, qui toussent... » M. Stadelmann de Wurzbourg* 
rapporte une jolie observation d'un homme de 3o ans, pr^occupe 
depuis la puberty par la preoccupation de ce que deviendront 
dans Tavcnir divers objets insignifiants, une mouche qui vole, 
une allumettc eteinte, la cendre d*un cigare, les taches de bougie 
tombees a terre, etc. M. Farez rapporte aussi des obsessions et 
des degouts pour des tres petits objets, bouts d'allumettes, 
taches de bougie^. II est inutile d'insister sur Timportance que 
ces malades attachent aux « petits microbes ». Dans cette preoc- 
cupation de ce qui est petit entre evidemmentla manie de I'atten- 
tion et de la precision. 



1. Stadelmann (Wurzbourg), Trailcmcnt psychiquo. SocicU d'hypnologie et dc 
psychoUtgie, 20 mars 1900. 

2. P. Farcz, Cas do phobic consciontc. Sociele d'hypnologie et de psychologic, 
ao mars 1900. 



118 



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Li i-i".'^ i '• ■•-• -•- '•- -' »^ p'*--- *-?* foi* ;-e I a: fiirt*f- h irrine* con- 
^^nj21-"ii-*it- '-- '-.'^ **'/., ^'-r.*. 'i*'* cji* i-e iD*-ii*(i.r< f^traifc-l -aire 
ch-tz i-^ !::•:- " * ** '7^- "-" ^.-'i*. I^"^ aKr!e* 0*- iitj*.ftai»cf t** d< iii:»rl de 
ton* \i'i i.-.-i^*^ -"^ ^* r,o'r.K,ute 03 «3ji recMfi*! j'lii»ri:re du 
cheaii:i It r'tr '.•" a t»/rt. a moo a%i«. dc tf w»iif.i 3*-reT en fux 
que la r:-T. ■!-•<?• r* -If I*:* d»r<rrire un;<{'jei»<-iit comme des hy- 
iH»rmne>i^ -*■*. S. ! on remarquaJt que €<• soat des srrapulciix, 
nirils out I^ rr. ir.i«r l»-'liri;r*^r toule leur altentioD 5.or ce pi»int et 
(jirils napprenn^ffjl en r#:alite ricn d'aulre, on traaverait cette 
inemoire moins m^rrveill'U^e. 

Dans une secoride forme les maladcs accordent une ^rrande im- 
portance a certain!* nombres determines : Lisedoonesa preference 
Jiux nombres 2, 3, '1, S;^, qui represcntent telle ou telle de ses 
ideos obsedantes. Jean deteste les nombres 6, li, 20, prononces 
par Charlotte, 22, date du jour oil la femme de chambre Ta 
quittc, 57, Tage de (Charlotte, 53, date de sa naissance, etc. 

On a depuis longlenipH si^nale le besoin de compter. M. Gi- 
nestoux a preseiile w la nociele (Panatoniie et de physiologie de 
Bordeaux, en iHcjy, un jeuiie hoininc de 27 ans qui depuis Tage 
de 10 ans comple touleH leH lellros eontenues dans les phrases 
'i Til pense, qu'il dil, (|u'll eerit ou qu'il entend, sans que ce tra- 
^^il pht'iionienal soil eepiMulunl une gi^ne ou une fatigue potirlui * : 



\ 



LES MANIES DE L'AU DEL.\ 119 

le dernier point serait a verifier. On connait le malade celebre 
de Legrand du Saiille qui en entrant chez le m^decin lui deman- 
dait la permission de compter d'abord Ics boutons de son gilet. 
Jean n'a*t-il pas imagine de compter le nombre de lettres qui 
dans Talphabct separent les diff^rentes lettres d'un mot : le mot 
c( mere » est pour lui 7, 12, 12 ; car entre M et E il y a 7 lettres 
cl 12 enlre R et E. Zo... se croit obligee de compter toutes les 
epingles qui sont dans la maison afin de verifier si elle n'en met 
pas dans la soupe. 

Enfin dans des cas plus complexes les mhlades ont besoin de 
compter jusqu'a des nombres determines : Ser... et F... exigent 
que chaque question leur soil repctee trois fois avant qu'elles 
daignent repondre. Mw..., jeune fille de 28 ans, compte malgre 
elle le nombre de doigts avec lequel elle touche un objet : pour 
rien au monde elle ne voudrait toucher un objet avec 7 doigts a 
la fois, aussi pour Feviter prend-elle la resolution de ne rien tou- 
cher qu'avec une seule main. Rien n'y fait, elle a touche I'objet 
completement avec trois doigts et legerement avec le quatrieme, 
cela fait 3 doigts 1/2 et elle pense forcement que si elle avait mis 
les deux mains cela ferait 3 1/2 X 2 c'est-a-dire 7. Jean compte 
ainsi une foule de choses, le nombre de fois qu'il avale sa salive, 
les battements de son coeur; il compte par 4 et par multiples de 
4. « un, deux, trois, quatre, il faut que je les compte sans quoi 
j'etouflerais et je ne pouvais pas m'arreter avant quatre; cinq, 
six, sept, vous savez qu'on ne pent pas s'arreter a sept ; huit, 
j'ai ete oblige d'aller jusqu'a huit. Si Texcitation etait tres forte, 
il faudrait encore une s^rie de quatre. Quelquefois il faut aller 
jusqu*a 32, 64)). Je remarque en passant que ce compte des batte- 
ments du coeur est tout a fait imaginaire : j'ai essaye une fois de 
compter moi-mcme son pouls pendant qu'il comptait a sa fa^on les 
battements du ca»ur, noscomptes etaient absolument discordants. 
II compte ainsi toutes sortcs d'actions bizarrcs que nous retrouve- 
rons a propos de la lutte contrc les obsessions et a propos de la 
manie decompensation. Un autre malade Vy... me disait naive- 
nient qu'il avait besoin de compter pour se raccrocher a quelque 
chose. Je crois que ce malade a raison, Tarithmomanie n^est pas 
une obsession specinle, une idee fixe isolc^e, c*est une manie men- 
tale, une sorte de besoin pathologique de precision qui peut 
s'appliquer a toutes les obsessions, et memc a des idees quel- 
conques. 



120 LES AGITATIONS FORCfiES 



3. — Les mantes clii symbole. 

Je di^signe par ce mot une tendance et tin besoin tres curieux 
qui me semhient n'avoir pas ete suflisamment remarques : c'est le 
l)esoin dc traduire en images, en representations sensibles les 
sentiments et les idees. Ce besoin se constate d'abord dans le 
langagc des malades. On est frappe de Tabus qu'ils font des 
ni^taphores pour exprimer leur etat. « Je suis un pauvre petit 
oiseau sans plumes... je suis au milieu d^un labyrinthe avec d'in- 
nombrables couloirs obscurs, — je suis comme un saccouchepar 
terre et Thumanite danse dcssus. )> II faudrait recopier tons leurs 
discours pour mettre ce signe en evidence. 

Le symbole se retrouve encore bien plus dans les images que 
se repr^sentent les scrupuleux, images qui donnent naissance aux 
pseudo-hallucinations que nous avons ^tudiees prec^demment. On 
a dA ctre <^tonne du contenu singulier de ces pseudo-hallucina- 
tions. D*ordinaire Thallucination reproduit un spectacle particu- 
liercment impressionnant qui merite de rcster dans la memoire ; 
une hysterique a Thallucination dc la t^tc de son pere sur son 
lit de niorty une autre de la figure de son amant qui Tembrasse. 
Ici nous avons signals chezVoz... Thallucination du mur du lycee, 
de !\ arbres qui reutourent pendant qu'il. marche, chez Rp... 
riiallucinatiou dc la silhouette d'un homme qui passe. Comment 
cos images banales ont-oUes pu attirer assez Tattention pour se 
reproduire ainsi indefiniment? En realite, ce ne sont pas de sim- 
ples souvenirs, ce sont des images qui ont un sens, une significa- 
tion et cette signification est plus importante que Timage elle- 
nit^me : en un mot ce sont des symboles. 

Rp... qui voit passer devant lui a 5 metres de distance le direc- 
teur de Tecole avec un visage souriant ou courrouce est un scru- 
puleux qui a la mauie des presages. II s'est dit que son entre- 
prise r<^ussirait s*il voyait passer devant lui son directeur avec le 
visage souriant. II va tout a Theure s'interroger, nous le savons, 
et se demander si le visage etalt souriant ou non, peu importe. 
L*essentiel ii romarquer main tenant c'est que cette vision iraagi- 
naire de la figure du directeur est devenue un symbole qui 
resume les bous et mauvais presages. Yoz..., ce jeune homme de 
23 ans, qui a des pseudo-hallucinations si curieuses du mur, des 
arbres du lycee, des chainos qui lui bar rent le chemin, eprouve 



L 



LES MANIES DE L VU DELA 121 

au supreme degr^ un sentiment tr^s frequent chez les s'crupuleux 
et aussi chez les pers^cut^s, un amour passionne, obs^dant de la 
liberte avec {'impression qu'elle lui est ravie. « Je sens toujours 
comme une limitation qui me contraint, qui m'arr^te, je suis ob- 
sede par la pens^e de eontrainte et de limite a mon action... » 
Nous aurons a etudier la genese de ce sentiment si curieux et si 
frequent; pour le moment remarquous comme il est bien sym- 
bolise par les images que voit le malade, le mur du college, les 
arbres de la cour entre lesquels il croit marcher sans cesse, les 
cordes qui le lient. Peut-on trouver plus parfaite hallucination 
symbolique ? 

Chez d*autres malades nous trouverons beaucoup d*autres 
exemples moins brillants : chez Jean les deux images de femme 
symbolisent Tunc celle de Charlotte, la tentation, Tautre, celle 
de la femme de chambrc qui rit, la conscience. Chez Claire nous 
avons deja insiste sur Timage du membre viril et de Thostie qui 
symbolisent le crime sacrilege ; chez la meme malade le precipice 
repr^sente la maladie et ses progres. Ce dernier symbole est si 
nature! que d'autres personnes, en particulier Lise, me discnt 
eprouver aussi ce sentiment de descendre et d'avoir besoin d'un 
effort pour ne pas se rcpresenter une descente mat^rielle dans 
un trou. Les saintes dans le ciel sont pour We... le symbole de 
la vie religieuse et le visage de Tenfant est pour Gisele le symbole 
des devoirs conjugaux. 

Des objets et non des images peuvcnt devenir des symboles. 
Le faux col est pour Vy... le symbole de la gene et de la eon- 
trainte, comme le journal est pour Jean le symbole de tons les 
crimes politiques et genitaux. De la sont venues bien des terreurs de 
ces objets. 

Cette manie du symbole se retrouve aussi dans certains actes 
el dans certains mouvemenls : pivoter siir ses talons, c'est pour 
Led... le symbole de la religion « parce qu'on tourne ainsi de 
ciHe pour saluer I'autel quand on passe devant. Fcrmer le poing, 
c'est comme si on insultait Dieu, fermer brusquement un tiroir, 
c'est envoyer Dieu promener ». Nous en verrons bien des 
exemples en dtudiant les tics. Remarquons seulement que la 
manie de la proprete qui etait deja une consequence des 
raanies de precision se rattache aussi souvcnt au symbole. La 
soeur aux scrupules de Uodcnbach epoussette sans cesse sa 
cornette pour faire tomber les poussieres, symboles des pctits 



i22 LES AGITATIONS FORCfiES 

peches^ et Vk... se lave les mains avec du savon blanc toutes 
les fois qu'elle a pense a mentir. 

Ccttc manie du synibole joue un grand role dans les im- 
pulsions et, si on la m^connait, on s'expose a de graves erreurs. 
On a vu que ces malades ont des commencements d'actes, 
pousser du doigt sa petite fille, boire un petit purgatif, ouvrir un 
bouton de la braguette, j'ai deja cit6 trop d'exemples pour y 
revenir. D'autresn'ontquc Timage kinesthesique d'un mouvement 
qui commence. Plusieurs autcurs ont vu la Texplicatlon deTobses- 
sion impulsive : les sentiments de ces representations de mouve- 
ment, de ces pctits mouvements commences donneraient au malade 
ridde qu'il est pousse a accomplir quelque chose. II en est quel- 
quefois ainsi chez les hystcriques qui ont des actes automatiques 
<ivec subconscience, mais il n'en est pas ainsi chez les scrupuleux 
qui font eux-mcmes ces petites actions, conimc des symboles du 
crime, pour se donner a eux-m6mes Tillusion d'c^tre pousses au 
crime et pour pouvoir se faire plaindre et proteger. 

Cette manie du symbole me sembic jouer un tres grand role 
dans la maladie et quand nous discutcrons la gencse des obses- 
sions elles-memes, nous verrons que beaucoup ne font que sym- 
boliser un trouble antericurcment ressenti. Quant a cette manie 
elle-meme, elle me parait seraltacher aux phenomenes precedents, 
comme la manie arithmetique, elle depend du besoin de preciser, 
d'exprimer avec une neltete, d'une manicre matcrielle, des senti- 
ments et des id<^es a propos dcsquels le malade n'arrive jamais 
a la certitude. 



!\. — Les manies de la recherche. — La manie du passe, 
la manie de Vavcnir, 

Le travail mental me semble se compliqucr quand il d(§passe 
les circonstances environnant Tacte present et qu'il porte sur de 
tout autres faits, en particulier sur des fails passes. 

Pour r^pondre au probleme pose par Tlnterrogation primitive : 
c( ont-ils oui ou non commis une action reprehensible ? » les ma- 
lades sonl amenes a se rcmemorer exactemenl les actes ancien- 
nement accomplis. Par excmplc, Ce... a des souprons sur tel ou 
tel acte de la journce, il s'arrete el cherche a se rappeler exacte- 

1. Uodcnbach, La sceur aux scrupuleSj p. 80. 



LES MANIES DE L'AU DELA 123 

ment les diverses actions qu'il a faites, les diverscs phases par 
lesquelles a passe chaque action. II passe dcs heures a verifier 
dans SB m^moire comment il a pass^ d'un mouvement insignifiant 
a un autre aussi futile. Si par malheur dans cette revue, il y a un 
instant dont le souvenir ne lui soit pas precis, le voilii au comble 
du desespoir. Qu'a-t-il pu faire dans cet instant? C'est la que se 
g-lisse Tobscssion et il fait les plus grands efTorts de m^moire 
pour se convaincre que pendant cette sccondc, il n'a pas accompli 
quelque horreur. II en est de m6me pour Dk... : « a quel moment 
a-t-il pu tuer cette femme ? de quelle maniere s y cst-Jl pris ? 
quel est Tinstant de la journc^e oil il n'^tait pas occupe a autre 
chose ? » II emploie dcs heures a cette recherche. 

La recherche indefinie est un des grands caractcres de Lise, 
car, pour son malheur, elle ne se pose ces questions que sur une 
epoque cloigneeoii la verification minutieusede Temploidu temps 
est horriblement difficile. II y a un an, le vendredi soir de telle 
date, s'est-elle laissce aller a vouer ses enfants au diable? Pour le 
savoir, il faut rechercher, si a cette epoque, elle a ddsire quelque 
chose assez forlement pour prier le* diable de le lui accorder, si 
elle a cede a la tentalion d'obtenir ce qu'elle desirait par le sacrifice 
des enfants, ou si elle a su resislcr en disant la formule d'exor- 
cismes : « Non, non, 4t 3, 2. » Voila un petit probleme qui n'cst 
pas facile a resoudre: il faut trouver minutieusement Temploi de 
son temps afin de constater une sorte d'alibi moral. <( Ca ne dis- 
parait pas une minute de mon esprit. Je sens que jc recherche tout 
le temps et cc sontdes heures d'immobilite dans cette recherche 
stupide. » Or, elle recherche ainsi toutes les promesses qu'elle a 
pu faire a Dieu ou au diable, toutes les paroles qu'elle a prononcees, 
tous les signes qu'elle a faits jusqu'a s'affoler completement. 

Un cas interessant de cette manic de rechercher un souvenir est 
celui de Bre... (i4i)» femme de 42 ans ; elle a perdu son mari il y a 
trois ans dans dcs conditions assez emotionnantes. Depuis ce mo- 
ment, elle a le sentiment qu'elle a oublie la figure de son mari. Nous 
aurons a etudier jusqu'a quel point cet oubli est reel. Pourle mo- 
ment nous constatons que cc pretcndu oubli est le point de depart 
d'une manie de recherche. II lui faut arrivcr a se represenler vi- 
suellement la figure de son mari: elle se sert pour y parvenir des 
portraits, des descriptions, des souvenirs de toutes sortes, elle tra- 
vaille nuit et jour et ne parvient pas suffisamment a son gre i\ 
cette representation. Puis elle s'excitc a rechercher de la meme 



124 LES AGITATIONS FORCfiES 

maniere le souvenir de s.i voix, de ses actions, etc. Elle croil avoir 
oublie tout ce qui le concerne, avoir oublie de la mcme maniere 
tous les visages d'homme et ne plus meine se souvenir d'avoir ete 
niariee et elle s*epuise a rctrouver avec precision tous ces sou- 
venirs. 

C'est a cette manie de rechercher des souvenirs que se rap- 
portent le plus souvent les manies qui out ete ddcrites par Char- 
cot et Magnan * sous le noin d' o no mato manies. Dans le cas le plus 
remarquable decrit par ces auteurs, le inaladc recherche toute la 
nuit le nom d'une petite (ille dont il a lu Thistoire dans le journal ; 
son etat de crise determine par cette manie de recherche est epou- 
vantablc jusqu'a cc que le matin il puisse retrouver dans un journal 
le nom de Georgette. 

On pourrait citer bien des exemples semblables : Hg... (i3o), 
femme de 5o ans, a H6 conduitc a la manie des recherches d'une ma- 
niere singulicre : elle a etc tres cnnuyce parce que Ton a biiti un mur 
devant la fenetre de sa cuisine et toute la journee elle se demandait 
ce qui se passait derriere ce mur. La manie s*est peu a peu d6placce 
et maintenant elle remarque une ressemblance quelconque ii pro- 
pos de la figure d*un passant et il faut absolument qu'elle trouvc 
le nom de la personnc qui pr^sente cette ressemblance avec le 
passant. Cha... (i3i), un homnie dc 76 ans, est encore ii cet age 
tourmentc par une manic semblable. A-t-il dans la journee cause 
avec une personne peu connue, il faut absolument qu'il retrouvc le 
nom et I'adresse de cette personne, et il passe des jours et des 
nuits a rechercher dans sa memoire ces renseignements. Aussi 
des qu'il nous aborde, nous prie-t-il d'inscrire notre nom etnotre 
adresse sur un carnet qu'il ne quittc jamais. 

C'est aussi a cette manie du pass6 qu'il faut rattacher toutes les 
manies de vememorntion qui peuvcnt prendre des formes varices. 
M. Raymond en a d6crit un cas curieux : « Un homme de 
[\o ans, quand il voyage, regarde toujours altentivement les sites 
qui se deroulent sous ses ycux; Iorsqu*il a parcouru une certaine 
zone, il cherche ii se remcmorcr Taspect du paysage aper(;u. S'il 
ne pent pas y arriver, il soufTre tellement qu*il refait souvent le 
voyage pour combler les lacunes de sa memoire... Parfois, il 

I. Charcot ct Magnan, Onomatomauio. Archives de neurologic, scplcmbro i885. 



LES M.\NIES DE L'AU DELA 125 

transige avec lui-merac et envoie un domestique verifier eertaincs 
particularites restees incertaines dans son esprit *. » 

Dans un cas de M. Lowenfeld', la manie du passe semble encore 
plus independante de la recherche et de Tinterrogation. Depuis 
I'age de i3 ans, le malade se plaint « que la pens^e est envahie 
par des souvenirs obsedants d'une exactitude photographique... » 
II en rcsulte, ditl'auteur, « un efiacement remarquable du moment 
present, le malade vit plus dans le pass^ que dans le present ». 
C'est la une remarque tres importante, raais elle a rapport a des 
phenomenes essentiels que nous devons etudier plus tard isolc^* 
ment. Chez une de nos malades, chez 'Cz. . . , femme de 33 ans, nous 
retrouvons cetle manie de rememoration sans recherche precise : 
« Autrefois, dit-elle, je rechcrchais mes souvenirs pour savoir si 
je devais me reprocher quelque chose, pour me rassurer sur ma 
conduite, mais maintenant ce n*est plus du tout la m^me chose. 
Je me raconte tout le temps ce que j'ai fait il y a huit jours, il y a 
quinze jours, j'en arrive a voir les choses exactement et je n'ai 
aucun inter^t a les rcvoir, cela m'agace tout simplement, mais 
cela revient malgre moi. 5) 

A cette manie du passe on pent joindre certalnes manies de 
conservation des objets, certaines manies de collection. Plusieurs 
maiades (Nadia, Lod..., etc.), gardent precieusement des tiroirs 
pleins de petits papiers sur lesquels sont ecrits leurs serments, leurs 
pro'messes ou simplement des resumes de leur vie, d'autres con- 
servent des enveloppes, des lettres (Jean), des boites en carton 
(U...), des chiflbns (Vk...), et ne veulent pas que Ton detruise 
rien. M. S. de Sanctis^ a decrit ces manies de collection, mais 
son etude vise surtout des maladcs difT^rents des notrcs, atteints 
de paralysie gen^rale ou de divers d^lires systematiques, quel- 
ques-uns seulemcnt de ses exemples se rapprochent des cas que 
j*eludie ici. 

Dans tons les cas precedents la manie pousse les maiades a 
depasser le moment present par la recherche et la consideration 
du passe. 



I. F. Raymond, Journal de medecine et de chirurgie pratiques, 1899, P- ^^^* 
a. howenfcXd (Munich) Psychiatrische Worhensrhrift, 10 juiii 1899. 
'S. S. tic Sanctis, Collc/ionismo c iminilsi colle/ionisli. liolL delta iiwieta Lanci- 
slana detjli ospedali di liomn, XVII, fasc. 1, 1897. 



126 LES AGITATIONS FORGOES 

La recherche peut aussi porter sur l*avenir, les malades cher- 
chent quelles sont les consequences lointaines de leurs actions ou 
cherchent a se represenler siinplcment les evenements futurs. 
Jean appelle cela scs pressentiments, il imagine toujours tout ce 
qui va arriver dans i5 jours, dans un mois et il se plonge dans 
cette contemplation. Bab..., femme de 28 ans, pr^sente une 
malndie de Tavenir curieuse, des imaginations obsedantes, tout a 
fiiit analogue aux souvenirs obsedants de Lovvenfeld. Devant le ber- 
ceau de sa petite fiUe qui a 18 mois elle cherche quelle robe elle 
mettra au mnriage de cette enfant « ct cette ceremonie de raariage 
me tracasse enorm^ment, il faut que je combine toute la cere- 
monie, toutes les invitations, que je cherche comment je pourrai 
payer la robe de la mariee, c'est une veritable fatigue ». Lise 
d^passe toujours Ic moment present se r6p6tant cc qui arrivera 
quand elle aura fini ce travail, quand elle sera vieille, quand elle 
sera morte. « J 'arrive toujours i\ la pensee de la mort parce que 
c'est le dernier terme. » Nous retrouverons cette pens<^e a propos 
des manies de Textrc^me. 

5. — Les manies de V explication. 

La recherche peut d6passer les faits du passe et ceux de Tave- 
nir ; elle peut porter sur tons les problcmes scienti6ques ou phi- 
losophiques. C'est la recherche pour la recherche, sans int^ret 
imm^diat. 

Cette forme dc la manie est la plus connue, elle se trouve 
d^crite souvent sous le nom dc folic de Tinterrogation, folic me- 
laphysique, etc. C'est le Gruhelsuchtj le Fragetrieb des auteurs 
allemands, c'est Tune des formes de la psychasthenic qui a et<^ 
(Idcrite en premier lieu par Griesinger. Un de ses malades ne 
pouvait entendre le mot « beau » sans se poser malgrc lui une 
serie inextricable et indefinie de questions sur les problemes les 
plus obstrus de resthetique. Le mot « etre » le lan^ait dans la 
serie des discussions metaphysiques. « Je mine ma sant^, disait- 
il, en pensant sans cesse a des problemes que la raison ne pourra 
jamais r^soudre ct qui malgre les efibrts les plus <^nergiques de 
ma volonte me fatiguent sans treve. Le cours de ces id^es est 
incessant... Cette reflexion metaphysique est trop continue pour 
6tre naturelle..., chaque fois que ces idees reviennent, je tente 
de les chasser et je m'exhorte a suivre la voie naturelle de la 



LES MANIES DE L*AU DELA 127 

pensee, ;i iie pas m'erabroiiillcr le cervcaii dc choscs abstraites 
et insolubles ct cependant je ne puis me soustraire a Timpulsion 
cootinuelle qui martele mon esprit. )) Depuis ce travail de Crie- 
singer, cetle manie mentale a cte decrite bien souvent. « L'obses- 
sion peut prendre la forme interrogative, disait M. Saury : 
« Pourquoi les couleurs sont-elles in^galcmentr^parties, les arbres 
verts, les pantalons rouges, le deuil en noir ? Pourquoi les hommes 
ne sont-ils pas plus grands?' » Une observation de M. Ladame 
est fort remarquable : il s'agit d'une femme qui depuis Tenfance 
se posait a elle-meme toute espcce de questions insolubles dont 
elle cherchait en vain la reponse de maniere a troubler toute son 
aetivitc. Ce sont dcs questions relatives a la creation (Schopfungs- 
fragen). « Est-ce que le monde a pu se faire tout seul ? Peut-on 
diviser un objet en parties infiniment petites ? Comment Tame 
sort-elle du corps, etc. ?' » 

J'ai pu observer chez de nombreux sujets tons les degrees de 
ces recherches depuis les questions les plus humbles sur le cos- 
tume, jusqu'aux plus grands problemes metaphysiqucs. Elg..., 
jeune femme de ig ans, s'interroge a propos du costume que 
porte la personne qu'elle regarde : « Pourquoi porte-t-on un 
tablicr? Pourquoi met-on une robe..? Pourquoi les messieurs 
n*ont-iIs pas de robes ? » et quand elle s'absorbe dans ces 
questions elle ne peut ni ^couter ni repondre. Un homme de 87 
ans, Qs..., s'interroge sur la fabrication des objets, « comment 
a-t'OD pu faire une maison ? un bee de gaz?... » II essaye 
de s*arreter en murmurant : « Allons, ne t'emballe pas, n'y 
pense pas, » mais il revient a la question : « Comment pcut-on 
faire briller du gaz? Comment de Fair peut-il s'enflammer et 
eclairer ?.. » Rost... se borne a chercher a la definition du 
violet ». Za... s'interroge sur des problemes de morale : a Qu'est- 
ce qu'unc mauvaisc pens^e ? En ai-je eu avec ou sans mon 
consentement ? Car tout est la, mais qu'est-ce que c'est qu'un 
coDsentement ?» Za... est reste 3 ans a m(l»diter sur le mot 
a consentir » sans arriver a une solution. 

Nem..., apres avoir eprouv6 un sentiment d'6tonnement en 
voyant un individu qui lui paraissait drole, trouve tout surprenant 
et s'interroge sur tout. « Comment se fait-il qu'il tonne, qu'il y 



1. Saury. Folic des degenfr^s, p. 03. 

2. Ladame, Ann. niM. lisych., 1890, II, 384 . 



128 LES AGITATIONS FORCtlKS 

ait des eclairs, qu*il y ait un soleil, qu'il fasse jour ou nuit? Si 
on n'avait pas de rivieres et pas d*eaii comment est-ce qu'on ferait 
pour boire, pour laver ? Et si on n'avait pas d*yeux comment est- 
ce que Ton ferait pour voir ? » 

^Nb..., a propos de la critique des sens et de Tintelligence se 
pose une foule de problemes philosophiques : non seulement, 
comme nous Tavons vu, elle interroge sur le caractere direct ou 
indirect de la perception sensible, mais elle cherche aussi a com- 
prendre la nature de Tentendemcnt, la signification de la parole 
ou de r^criture. « Comment des petits points noirs sur le papier 
peuvent-ils contenir une pensee ? Comment les mots viennent-ils 
dans ma bouche en meme temps que je pense ? Est-ce done une 
indication de la pensee? Je me perds lii-dedans... Comment la 
parole qui est un bruit peut-elle transporter la pensee qui n'est 
pas une chose materielle..? Ah, si jepouvais oublier touted^?... 
Comment se fait-il que je comprenne une personne en dehors de 
moi ? Comment se fait-il que j'aime ma fille qui est en dehors de 
moi ? » 

II est curieux de remarquer que ces speculations ne se presen- 
tent pas uniquement chez les personnes intelligentcs et cultivees, 
elles se retrouvent prcsque identiques chez des femmes du peuple 
absolument sans education. Nadia, qui est une femme tres ins- 
truite et qui a beaucoup lu, s'interroge « sur la religion, sur la 
vie future, sur les mystcres de Tame... que devicndra mon 
ame, que deviendra Tame du monde ? » Cela semble assez 
nature!. MaisIIm..., femme de 21 ans, domestique a la campagne, 
habituee aux durs travaux d'une ferme, qui sait a peine lire et 
qui ne sait pas ecrire, est tourmentee apres un accouchement par 
les memes idees. « Je ne puis pas savoir comment cela se fait qu^il 
y ait du monde, pourquoi y a-t-il des arbrcs, des betes, qu'est- 
ce que tout cela va devenir plus tard quand tout sera (ini ?... » 
II y a la un besoin de speculation, de travail mental, qui s'cf- 
fectue ind^pcndamment des connaissanccs acquises et des cape- 
cit^s du sujct pour discuter les problemes qu'il se pose. 

6. — Les manies des precautions, 

Les recherches precedentes s'appliquaient surtout aux id^es, 
nous allons retrouver a propos des actions des manies du m^me 
genre que Ton pent aussi considerer comme des consequences du 



LES MANIES DE L'AtJ DlDtA 120 

besoin de precision. On remarqiiera en premier lieu, la manie 
des precaiilions, c'est-ii-dire le besoin de faire une foule de 
petites actions accessoircs qui sont destinees a rendre plus facile 
une action principale ou a empecher une action que Ton rcdoute. 
Zo..., qui a Tobsession des epingles, se dctourne des boites au 
laity fait des detours dans la rue pour nc pas passer aupres des 
marchands de comestibles, elle mange elle-m6me tres lentement, 
divise ses aliments a Tinfini, etc. Dk... se met en t^te d'6crire 
sur un carnet tout ce qu'il fait au cours de la journ^e a6n de ne 
rien oublier. Cha..., qui a la manic dc rechercher les noms 
et adresses des personnes qui lui parlcnt, ne vous aborde 
jamais sans vous prier d'^crire tout dc suite votre nom ct votre 
adresse sur un carnet qu'il porte constamment. Nadia prend 
toutes sortes de precautions dans son alimentation, j'en ai 
deja parl^, elle se couvre le visage, ordonne a sa femme de 
chambre une attitude speciale quand elle passe devant elle, 
etc. La manie des precautions se manifeste dans ses lettres 
surchargees de mots soulign^s et terrainecs toujours par la for- 
mule : (c veuillez, je vous pric, avoir la bonte de ne montrer cette 
lettre a personne et de la brAler. » Vob... ne s^endort pas sans 
coudre le bas de sa chemise en dessous de ses pieds, sans 
attacber les manches de sa chemise aux draps par des 6pingles, 
afin d*eviter pendant le sommeil les masturbations. 

Jean presente bien des actions bizarres en rapport avec ses 
precautions : il marche tres lentement a petits pas, il prend de 
grandes precautions au tournant des rues, car s'il se permettait 
un mouvement un pen brusque, il y aurait un « Irottement psy- 
chique » de ses parties qui provoquerait la masturbation et ses 
terriblcs consequences. Un jour, mais une fois seulcment, il a 6te 
jusqu'a decoudre son pantalon ct a enlever la doublure (c pour 
gagner de la place » et il est rest6 une soiree avec son pantalon 
d^cousu sans ^tre plus tranquille d'ailleurs. II continue toujours 
a tenir ses jambes tres ecartees quand il est assis, il arrange sa 
chemise et son calccon de mani^re speciale. II ne pent coupcrson 
pain quand il est debout, ce qui occasionne I'idee de se crisper, 
il change la place de son lit, etc., il a des artifices pour se mou- 
cher « sans ebranlement », il reduit Tactc d*uriner et ecarte les 
mictions jusqu'a perdre les urines par regorgement, etc. 

Chez Claire il faut noter que cc besoin de precautions amene 
une extraordinaire ct perpetuelle surveillance d'elle-meme. C'est 

LES OB8ES8IO?i8. 1. g 



130 LtS AGITATIONS FORCfifiS 

un effort perp^tuel pour elre sur le qui-vive, « je ne me donne pas 
une minute de liberty et j'absorbe toutes mes forces dans cette 
surveillance de moi-m6me ». La nuit meme, elle s'oblige a rester 
parfaitement immobile dans une position ddtermin^e et elle y 
r^ussit au prix d'une courbature de tout le corps. Les membres 
ne peuvent pas se laisser aller au repos, ils sont constamment a 
demi raidis. Nous retrouverons le meme symptome chcz Lise, dans 
les grandes periodes de surveillance d'ellc-meme, et nous aurons 
a r^tudier encore comme une des manifestations physiques de 
r^tat d^inqui^tude. 

A cette manie on peut rattacher la manie de la lenteur si cu- 
rieuse chez Vk... Ce n'est pas une lenteur naturelle en rapport 
avec Taboiilie, c'est une lenteur voulue, calculce dans tous les 
actes qui lui paraissent avoir quclque importance. II lui faut une 
demi-heure pour mettre son jupon et une autre demi-heure pour 
passer une robe, « si je vais plus vite je ne suis pas sAre que ce 
soit bien fait et la vue des gens presses qui vont vite m'enerve ». 

Parmi ces precautions que prennent les malades, la plus simple 
et la plus banale de toutes, ce sont des precautions de proprele. 
Comme ils ont peur de faire avec leurs mains un acte qu'ils 
redoutent et comme, ainsi qu'on Fa vu, leurs craintes portent sur 
de petites choses, le meilleur moyen de garantir leurs mains, c'est 
de les laver. II en r^sulte qu'un tres grand nombre de ces ma- 
lades ont passe par une p^riode oil ils se lavaient les mains per- 
petuellement. II est inutile de citcr ici des noms, nous avons une 
vingtaine de malades qui se lavaient ainsi continuellement. 
D'autres se preoccupent aussi de la proprete de leurs vetements 
et passent leur temps a les brosser, « de peur qu'il ne soit 
tomb^ dessus une mictte d'hostie, » ou bien ils lavent les 
meubles, les essuyent sans cesse de peur de la poussiere, des mi- 
crobes, des parccUcs metalliques. 

Quelqucfois cette manie de proprct<^* est tres loin de s'alHer 
avec une proprete rcelle. U... a surtout des id^eshypocondriaques 
et la craintc du microbe de la phtisie. Elle se lave continuelle- 
ment les mains, mais elle a peur de toucher un objet de sa chambre 
et elle ne peut pas tolerer qu'une autre pcrsonne y touche. II en 
resulte que la salle n*est jamais nettoyee, que le lit n'est jamais 
touche et que des ordures invraisemblables s'amoncellent en un 
veritable fumier. Quand j'ai commence a soigner cette personue, 



LES MANlES DE L'AU DELA 131 

j'ai Ad lui faire couper une chevelure ^norme, transformee en 
malelas infect qu'il etait impossible dc hettoyer autrement et ce 
resultat bizarre provenait d'une manie de proprete. 

Bien entendu la manie de la proprete se compliquera des 
doutes precedents; apres s'etre lav^s, ils doutent qu'ils se soient 
laves et ils recommencent a se laver. Cette manie se joint a celle 
des interrogations et celle des repetitions, (c Ledoute, dit Legrand 
du Saulle, s'est mis au service du delire du contact et il se de- 
mande s'il s'est bien lav6 les mains ^ » 



7. — Les manies de la repetition et du retour en arriere, 

Malgre ces efforts de precision et ces precautions les malades 
sent toujours pen satisfaits de leur action. Ils veulent essayer de 
faire mieux les choses, de se satisfaire eux-memes. Dans le cas le 
plus simple et le moins delirant, ils recommencent Facte tout 
simplement, mais ils ne sont pas plus satisfaits la seconde fois 
que la premiere et alors ils recommencent indefiniment : nous arri- 
vons aux manies de la repetition qui sont parmi les plus fr^- 
quentes et les plus importantes. 

Une jeune fille Tr..., que nous avons deja vu hesiter pour 
donner la forme definitive a un p^tale de rose en arrive a ne plus 
pouvoir faire aucun mouvement sans le recommencer plusieurs 
fois : elle se leve de sa chaise et ne s'en va pas, mais se rasscoit et 
recommence a se lever; elle prend un verre puis le repose, le re- 
prend, le repose et continue ce manege indefiniment. Ce - . . pour s'as- 
surer que la porte est bien ferm^e la rouvre et la ferme et cela une 
dizaine de fois de suite. Ce sympt^me de fermer plusieurs fois de 
suite la porte ou le bee de gaz est tout a fait banal, il commence 
m^me chez les individus a peu pres sains dans toutes les p^riodes 
d'affaiblissement et de distraction. Mais Ce... va plus loin, car il 
recommence indefiniment une addition, si bien qu'il ne pent 
plus arriver a faire ses comptes. a Un homme sain d'esprit et 
bien portant, disait Ball, est oblig6 de renoncer a la lecture car 
des qu*il a tourne une page, il croit en avoir saute une et recom- 
mence de nouveau sans pouvoir avancer *)). 

Dans certains cas il s'agit d'actes particuliers que les malades 



I. Legrand du SauUc. Folic du doute, jj. Sg. 

a. Ball, Fron litres do la folic. Revue scientifique, i883, I, p. 3. 



132 LKS AGITATIONS FORCfiKS 

recommencent indefiniment tandis qu'ils n'hcsitent pas pour Ics 
autres. Vor... (iSy), quand die a urine, eprouve un m^conten- 
tement que j'ai d^ja signalc, aussi relourne-t-elle imniediate- 
ment aux cabinets, elle en ressort « sans etre certaine d'avoir 
^vacu6 lesderniereffgoultes )). Elle retournc ainsi soixante fois aux 
cabinets avant de se coucher et ne s'arrdte que tout a fait 
epuis^e de fatigue. 

Un de nos malades Rk... r^pete chaque phrase qu'il lit, chaque 
phrase quMl prononce ou bien il fait repeter chaque phrase que 
Ton prononce devant lui : « Mon Dieu, pense-t-il, voila encore 
une phrase qui s'en va dans rcternitc et je ne I'ai pas bien com- 
prise ». 

D^autres pour ne pas recommencer indefiniment se fixent une 
limite, un nombre de fois determine. Nous retrouvons ici cet 
amour pour les chiflres, dont la precision apparente les enchante 
et ils recommenceront Tacte quatre fois, dix fois, esperant par la etre 
surs qu'il sera bien fait.Nadia veut faire chaque action six fois 
Ser... se borne a trois fois, Jean a quatre fois ou a un multiple de 
quatre. Rien n'y fait malheureusement, car ils ne sont plus si^rs 
maintenant d'avoir bien compte : pour etre satisfaits, il ne leur 
faut plus recommencer Tacte mais la serie des actions. Une pauvre 
femme pour se tranquilliser veut reciter une dizaine de chapelet, 
puis elle la recommence parce qu'elle croit qu'il en manque, 
aussi fait-elle des dizaines de quatre heures du matin jusqu'amidi. 

Une forme curieuse de ce besoin de recommencer, forme qui 
donne lieu a bien des erreurs, c'est le hesoin du retour en arriere. 
Pour recommencer Taction il ne faut pas s'eloigner du milieu oii 
elle doit^tre faite, il ne faut pas quitter trop vite les circonstances 
au milieu desquelles Tacte doit avoir lieu. Ces malades dcsirent 
done ne pas c]ianger de place. Cette haine du changemenl, fon- 
damentale chez eux, en raison de leur aboulie est ici fortifiee par 
le desir d'etre a meme de recommencer les pensc^es, les senti- 
ments, les actes dans les memes conditions ou ils ont deja etc 
accomplis. lis cherchent done, comme Claire a retourner en 
arriere, a reprendre la meme pensee aux memes heures, 
au meme endroit. Ils craignent qu'on ne les deplace malgrc 
eux et trop rapidement. Des que Claire est a Paris elle veut 
repartir a la campagne « comme il me semble, dit-elle, que 
je n'ai jamais fait ce je devais, je crois aussi que jc ne suis pas a 



LES MANIES DE L'AU DEL.\ 133 

la place qu'il faudrait, que je devrais retourner a la place prece- 
dente ». On comprend quel trouble terrible apportent les voyages 
en chemin de fer qui entrainent rapidement loin dc la place pre- 
cedente. Cela met cette jeune fille au desespoir, elle voudrait 
revenir en arrifere, a son point de depart, au moins a la station 
precedente. 

Cette idee est tres frequente. M. Ameline signalait au dernier 
congres de psychologic une jeune fille du service de M. Magnan 
qui n'aimait pas, en chemin de fer, voir les maisons rester en 
arriere a mesure que le train avangait. « L'impression du sol qui 
fuit sous mes pas me lais^ un vide et tout en me rendant compte 
que je dois continuer mon chemin, j'eprouve des hc^sitations ii 
poursuivre vers mon but. Quand je suis arrivee il me semble que 
j'ai 6te trop vite ; il faut que je retourne a mon point de depart. 
Quand au lieu de faire un trajet a pied, je le fais en voiturc, 
j'eprouve le m^me vide en voyant les maisons et tout fuir sur la 
route et si je n'^tais pas en voiture, il me semble que je m'ar- 
reterais * » . 

On retrouve ce retour en arriere chez F^..., chez Byl..., qui 
croit toujours « laisser un vide derriere elle en passant trop 
vite ». Je crois que cette manic de retourner a la m^me place et 
au meme moment ou a debute Taction, joue quelquefois un role 
dans la phobic des chemins de fer. II est facile de voir qu*elle se 
rattache non seulcment a la manic de la repetition mais aussi a 
a la manic du symbole ; ce retour en arriere est une fa^on de 
syniboliser le besoin de recommencer, le mecontentement de 
Taction. 



8. — Les manies des procedes et les manies de la perfection. 

Souvent les malades ne sc bornent pas a reipeter I'acte, ils 
cherchent a le perfectionner, a le rendre plus complet. Ils inven- 
tent des trues, des procedes pour faire mieux Taction. 

L... inventait des systemes pour ecrire. II attachait si bicn sa 
plume a tons les doigts dc la main succcssivement qu'il en ctait 
arrive a ne plus ecrire du tout et que sa maladie etait prise au 
premier abord pour une crampe des ecrivains. Rai... avait 



I. AmcUne, ConsidiTalions sur la psjcho-physiologio des obsessions ct des im- 
puisions degcncralives, Comptes rendus du IV*' Congres dc psycholofjie, 1901, p. 57a. 



LES AGITATIONS FORCfiES |3i 

d'abord invent^ des systemes potlr ecrire bien, pour lenir sa 
plume, pour mettre la ponctuation, pour reciter, pour aiguiser 
des couteaux et il en arrivait a ne plus pouvoir Ecrire une ligne, 
ni faire aucun metier ; puis il inventa des systcraes pour bien 
fumer. « En tout, dit-il, j'aspire a Fidi^al, je creuse le sujet et je 
disseque a fond. » Enfin, ce qui causa son plus grand malheur, 
il inventa des systemes pour deglutir et pour respirer. II veut 
avaler une gouttc d*eau entre chaque respiration, il fait des gri- 
maces, des crachements, des rots et devient aussi repugnant que 
malheureuxV 

Vor... ne se borne pas, comme on Ta vu, a r^p^terles mictions 
cinquante fois de suite, elle cherche, "elle combine des procedes 
pour « uriner bien », elle etudle la theorie du coup de piston et 
m^dlte a tort et a travers sur quelqucs idees vagues qu'elle a sai- 
sies de la physiologic de la miction chez Thomme sans deviner 
qu'elles ne s'appHqucnt pas aux femmes. « N'y aurait-il pas 
quelque mouvement, quelque grimace a faire avec le ventre pour 
uriner bien..? » Je n'Insiste pas sur la manie de la perfection 
dans la masturbation qui est plus fr^quente que Ton ne le croit. 

Cette manic de la perfection joue aussi un grand role dans 
certains troubles souvent designes sous le nom d'onomatomanie. 
Ce nom trop vague d^signait simplement un trouble quelconque 
rclatifs aux mots, ce pouvait etre une obsession, une manie de 
repetition, une manie de recherche, etc. On vient de voir Cha... 
rechercher pendant toute une nuit le nom et Tadresse des per- 
sonncs qui lul ont parle dans la journee. Dans d'autres cas, il 
s'agit plutol de manie de la perfection. Pn... (iSg), homme de 
5o ans, atteint surtout d'obsessions hypocondriaques s'est mis en 
tete de chasser les preoccupations sur sa sante par une phrase 
caballstlque qu'Il doit rep^ler pour se tranquilliser. II doit dire : 
« C'est assez, allons diner, nous verrons apres. » Malheureuse* 
ment cette phrase n'a tout son effct que si elle est bien dite. II 
ne la trouve pas assez bien dite, 11 U\ rcpetc, ccla ne lul sufGt pas. 
II la crie ii tuc-tete ou la dit a voix basse, il cherche comment 11 
pourrait la dire ; il prie sa femme de Tecoutcr, de Taider, de la 
repeter avec lui ; il Imagine dc descendre avec sa femme au fond 
de la cave, d'eleindre la lumicre et de crier la phrase en choeur 

I. Rajrmond cl Plerro Janet, Nevroses el IdScs fixes, II, p. 385. 



LES MANIES DE L'AU DELA 135 

dans robscurite ctil remonte d^sesp^r^ parce qu'il n'a pas encore 
trouve « le nioyen de la bien dire ». Une observation int^res- 
sante de M. S^glas sur un malade qui a un mot sur le bout de la 
langue et qui ne parvient pas a le bien rep^ter me parait se rap- 
porter a des ph^nomenes analogues ^ 

Le delire le plus curieux que j'aie constate a propos de cette 
manie du niieuxest celuid'unefemmedeSoans, Loa... (i38). Apro- 
pos de quelques masturbations, elle a des remords et s'efFraye en 
pensant qu'elle n'a pas eprouve d'unc fa^on correcte la satisfac- 
tion genitale. Elle Jittribue a cette satisfaction incomplete un en- 
gourdissement qu'elle ressent et elle va a la recherche du bon- 
heur. Son mari nc lui sulTit phis, elle donne des rendez-vous a tort 
et a travers ; elle ne s'y rend pas toujours, mais cependant elle essaye 
quelquefois si elle aura plus de succfes avec un autre, elle revient 
toujours desillusionnee et ddsesper6e. Cette fcmme semble avoir 
un delire ^rotique, tandis qu'il ne s'agit que d'une manie de la 
perfection chez une scrupuleuse. Ce singulier trouble doit Mre 
frequent puisque je le retrouve exactement semblable chez une 
autre femme, Len... « Je ne me rendais pas compte de ce que 
c'^tait que Texistence, j'^tais trop naive, il faudrait changer, 
arriver a 6tre comme les autres femraes... il me faut ma na- 
ture,., je n'arrive pas a 6prouver ce que Ton doit, il me semble 
que ce n'est jamais termini, je continuerai ind^finiment... » II 
se pent qu'il y ait quelque chose de vrai dans ses plaintes, nous 
Ic verrons plus tard. Mais il n'en est pas moins exact qu'elle a une 
manie bizarre, celle de chercher, par tons les moyens, cette 
jouissance parfaite, celle de rever tout le temps a ce probleme 
comme s'il n y avait pas d'autre but possible dans la vie. 

9. — Les manies de I' extreme et de Vinjini, 

Toutes ces manies aboulissent a la meme tendance, celle de 
pousser toutes les operations mentales a Textreme, aussi loin 
qu'il est possible d'arriver. Nous avons deja vu cette manie se 
manifester fortement dans les caracteres des obsessions, il est 
inutile de revenir sur le caractere extreme des sacrileges, des im- 



I. Scglas, Deux cas cConomatonianic. Dullelin de la Societe mSdieale des hdpitaux, 
17 avril 1887. 



i:n LES AGITATIONS FORCEES 

pulsions, des remords, dcs hontes que ces inalades imaginent. 
Buc..., une femme de 33 ans, qui se rend compte de cette manie, 
inc disait encore •: « C'est ridicule, mon cerveau travaille tout le 
temps h des idccs extraordinaires. . . je voudrais arriver a des choses 
epouvantables, a des crimes inouis, ou bien a des fortunes, a des 
voyages incroyables, enfm il faudrait que ce soit extravagant. » 

On a aussi vu cette manie se manifester a propos des recher- 
clics, Lise, par exemple, dans ses conceptions sur Tavenir, arrive 
toujours Ji penser a sa mort, a ce qui arrivera apres sa mort, 
ou bien si clle regarde en arriere, « elle arrive tout de suite au 
neant qui a pr^c^de la naissance ». Bal... ne peut sortir de la 
contemplation (( du dernier au dela )>, sa manie des explications 
portc sur le commencement et la fin du monde, sur les destinies 
de Tame, du monde, etc. 

II Taut encore ajouter quelques applications nouvelles de cette 
manie. On la retrouve dans la manie des generalisations, dans la 
manie de Tabsolu qui se manifoste souvent. « Des que je me sens 
un peu faible, dit Claire, j'en arrive a concevoir que tout est im- 
possible, que personne au monde ne peut rien faire, que pcr- 
sonne n'est religieux, que pcrsonne ne peut guerir ». Jean nous 
pr^sente quelques beaux exemples de cette manie de la genera- 
lisation a Finfini. Une pcrsonne de sa connaissance vient de moufir 
dans un quarlier a TEst de sa petite ville, « il lui semble que ce 
quartier est desolc, vide de tout; a force d'y penser il croit que 
tout ce quartier Est est mort, qu'il ne renferme plus aucun ctre vi- 
vant; bientot il en est ainsi de tout ce qui est a TEst. Toute la 
region Est de la France au dela de Vincennes est vide, il n'y a 
plus' que de la tcrre et de I'herbe ». La manie du « tout ou rien » 
est commune chez ces personnes « il leur faut la perfection en 
amour ou bien ce n'est pas la peine de sortir de Tignorance... » 
« j'aimerais mieux ne pas uriner du tout nous dit Vor... que de ne 
pas uriner dans la perfection ». Dans un autre cas, ceiui de Qs..., 
bomniede 37 ans, Textreme prend dojii Tapparence numcrique« je 
suis force .de chercher a multiplier onormement les choses aux- 
quclles je pense, je cherche i\ imaginer sur une nier immense des 
centaines, des milliers de bateaux, puis dcs milliers de milliers 
de bateaux et je m'epuise a los multiplier encore ». 

Mais la notion de rinfini se degage encore mieux de Tobservation 
suivante, interessante a divers points de vue. Un jeune homme de 
25 ans, Vil..., dans une lettre que je lui demande d*ecrire me 



LES MANIES HE LAU DELA 137 

decrit ainsi son obsession : « Tidee principale qui me tourmente 
le plus, c'est Fidee de reternite : elle passe pour moi dudomaine 
de la raison dans celul de la scnsibilite et me cause des douleurs 
intolerables. Je sens letemps durerindefiniment, Tespace s'allonger 
toujours, quelque chose comme un crescendo sans arr6t, il me 
semble que mon etre gonfle progressivement, prend la place de 
tout, se grossit d'univers et de siccles, puis une sorte d*eclate- 
ment et tout dispnrait me laissant une douleur atroce dans la tete 
etdans Testomac. Ce travail d'esprit me poursuit pt m'accable d'un 
decouragement profond. C'est done vrai que Teternite ex^iste, je 
viens de la voir, de la sentir trop ^videmment pour que cela soit 
une simple forme de mon esprit, mais alors que m'importe 
les quelques instants de ma vie, que m'importe le bonheur, le 
raalheur ou le ncant eternel ? C'est reternite qui est effrayante. 
Quelque chose sans fin, c/est horrible. Toujours du bonheur, et 
aprcs ? Encore du bonheur ; et apres ? Et apres ? Cela est aussi 
horrible que toujours souflrir ou toujours ne rien etre. L'6ternit6 
existera quand m^me il n'y aura rien. Les distractions les plus 
vives sont impuissantes a chasscr ces impressions de mon cer- 
veau, tout mon corps en est comme impr^gne, si j'essaye de 
raisonner, je m'enfonce encore plus et je sens bien que ce sera 
indefini, interminable, ce n'est pas le resultat d'un syllogisme, 
c'est le resultat d'une perception immediate, evidente, plus evi- 
deute mdme que la conscience de mon moi... » 

Je reprcndrai Tctude de ce phenomene remarquable a propos 
des phenomenes de Fangoisse. Pour le moment, je remarque 
seulement qu'il s'agit bien d'un scrupuleux, honteux de lui- 
nieme, qui se croit sans personnalito, qui se reprochc tout ce 
qu'Il pense, qui critique et analyse ses sentiments jusqu'a les 
metamorphoser en leur contraire. « Ces questions me font tant 
plaisir ou tant souflrir, je ne sais si c'est Tun ou I'autre, car mon 
plaisir me semble a la fois 6trepoussetrop loin et rester incomplet 
etje ncsais pas si cen'est pas uneespece de douleur. » II a lamanie 
de pousscr lout a I'infini, de chercher ce qu'il y a apres le plaisir 
qu'il eprouve, ce que serait un plaisir plus grand, encore plus 
grand, etc. C'est a I'idee d'espace et de temps que cetle manie 
s'applique le mieux, aussi finit-il par en etre obscde. 11 est rare 
de trouver cette manic aussi explicite, mais en realite elle est 
contcnue dans toutes les manies de Tau dela. 

Toutes ces manies de Tau dela presentaient en eflet comme 



138 LES AGIT\TIO>S FORCfiES 

caractere essentiel une agitation de I'esprit incapable de s'arreter 
sur une pensee et qui etait sans cesse force de la depasser pour y 
ajouter quelque chose, puis -encore une autre chose sans repos et 
sans fin. Une agitation seniblable conduit infailHblement a la 
pensee de rextreme et de Tinfini. 



3. — Les manies de la reparation. 

Malgre tons ces efforts et ces procedes varies quitous semblent 
avoir pour but de perfcctionner Faction ou Tidee, le sujet n'arrive 
pas a etre satisfait. Aussi se Hvre-t-il a une autre s^rie d'exercices 
qui ont pour but de rcparer, d'effacer autant que possible les 
vices de Taction precedente. Ce sont ces manies que je rapproche 
sous le titre de manies de la reparation. 

I. — Les manies de la compensation. 

La premiere est une simple compensation. Apres Taction dite 
d^fectueuse, il faut en faire une autre qui semble souvent Hre 
choisie d'une manierearbitraire, qui dans d'autres cas est opposee 
a la precedente pour la compenser. 

Quand Bunyan avait trouve dans la Bible un mot dont la signi- 
fication lui paraissait dcsngreable et decouragoante il lui fallait 
trouver dans les livres saints un autre mot dont la signification 
Alt encourageante pour compenser le premier '\ Une observation 
interessante de Ladame semble se rapprocher de ce groupe : 
u Quand je marche, dit le malade, et que les mauvaises Idees mc 
prennent, je dois m'arreter pour revcnir d'un pas en arriere, pour 
corriger la mauvaise pensee, c'est comme si je corrigeais une 
erreur dans un livre de comptc -. » 

Nadia s'est r^signee a manger pour m'obeir, mais a la condition 
de prendre aussitot apres le rcpas quelque chose qui la fasse 
maigrir a quelque chose d'amaigrissant, puisque vos cotelettes 
sont grossissantes ». Autrefois, elle prenait une cuilleree de vi- 
naigre ; je Tai araenee a accepter une petite tasse d'une tisane que 



1. Jo^iuh Rovcc, Tlie case of Bun van. PsYrhohtjiml Review, i8i)4, p. 1 36. 
J. Ladame, Ann. medic, psych., 1890, II, 383. 



LES MANIES DE LA REPARATION 139 

j'ai baptisce amaigrissante. Elle sail niaintenant que je la trompe 
et que sa tisane est faite de th6 et de camomille; peu importe, elle 
a besoin de la prendre encore, le symbole suffit pour falre la 
compensation. 

Quand les necessites de la politesse ont contraint Jean bien 
malgre lui a toucher lamaind'une femme,il faut, pour compenser, 
toucher bien vite la main d'un homme. Aussi quand il est seul 
lesoiravec sa mere et que celle-ci lui tend la main avant d'aller 
se coucher, se trouve-t-il dans « une situation horrible ». II n'ose 
pas reTuser sa main, mais il passe ensuite une nuit bien p^nible 
puisqu'il n*a pu toucher la main d'lin homme pour compenser. 
Quand il est entre a Teglise de la Madeleine (qui porte un nom 
de femme), il faut qu'il entre au moins un instant dans une autre 
eglise pour efTacer cette impression. 

Cette manie de la compensation presente bien des variet^s dont 
la principale est la manie suivante, Tunc des plus importantes au 
point de vue clinique. 

2. — Lcs manies de V expiation, 

L'expiation n'est qu'une forme de la compensation avec ces 
deux caract^res sinon surajout^s, au moins precises. Le premier 
acte qui est le point de depart de la manie semble au sujet hon- 
teux et immoral, il s*agit surtout des malades honteux d^eux- 
raemes ou de leur corps. La deuxieme action qui doit compenser 
la premiere a un caractere desagr^able, p6niblc, elle prend 
I'apparence d'une punition. 

« 11 faut toujours, dit Pn..., que je fasse quelque chose pour sou- 
lager ma conscience et il cherche a repeter avec perfection sa 
formule : « Allons diner, il ne faut plus penser a cela. » liil... 
(71), qui a honte dialler a la selle, nV va qu'en faisant des r^v^- 
rences « pour s'excuser ». Claire qui croit avoir une hostie coUee 
a Tanus, et qui, par consequent, redoute cgalement d'aller a la 
selle, ne consent a y aller qu'en s'agenouillant dans les cabinets 
quelqucfois des heures entieres avant et apr^s. Zei... (i42), qui a 
« envie de dire des gros mots au bon Dieu » veut faire des prieres 
pour expier et elle s'agenouille a chaque instant. Comme la 
priere ne lui parait pas bien dite, elle se condamno a ne pas 
manger et c'est la une cause de refus d'aliments. Rn... (i46) se 
condamne, pour expier ses mauvaises id^es^ a doaner un coup 



no LES AGITATIONS FORCfiES 

de coude dans les ineubles aupres desquels il passe. On prevoit 
que ce ph^nomene va jouer un role dans les tics. 

Au lieu d'expier par une action reellement ex^cutee au mo- 
ment nieme, lis veulent expier en promettant de faire une action 
desagreable plus tard ou en promettant de sacrifier un plaisir quails 
se promettaient. L... se promet a lui-m^me de se mettre en prison 
cinq minutes pour expier ses actions indelicates et Mw... (i45) 
se figure qu'un voyage agreable a hicyclette qu*elle esp^rait ne se 
fera pas parce qu'elle ne sMiabille pas assez vite. Cette promesse 
d' expiation finit par se repeter pour tons Ics autres actes meme 
insignifiants. « Si je marche, si je touche ce fauteuil, si je bois 
ce verre, le voyage a bicyclette ne se fera pas. » 

Ce sont des faits du m^me genre avec un plus haut degre de 
complication qui joucnt le r6le principal dans la maladie de Lise. 
« Pour me punir d'avoir maudit Dieu, repele tout Ic temps Lise, 
il faut que je me fixe une chose desagreable a faire, donner moo 
ame au demon, par exemple. » Et ainsi pour tout ce qu'elie peut 
se reprocher : a propos de tous les actes qui la preoccupent et 
ils sont noinbreux, il faut quVlle fasse une expiation pour se ras- 
surer. Si ellc s'accuse de mensonge, d'impudicite, il faut expier 
el par consequent accepter un changcnient de sejour desagreable, 
ou accepter qu'un de ses enfants meure, ou vouer son ame ct 
celle de ses enfants au demon, etc. Au debut, il ne s'agissait que 
d'expiations personnelles, elle ne voulait reparer que ses propres 
fautes, mais bientot Tidee d*expiation s'est gcneralisee. II faut 
expier pour son oncle, pour un frere qui n'est pas religieux; il 
faut expier pour un homme politique qui vient de mourir d'une 
facon peu edifiante, il faut expier pour Texplosion d*une pou- 
driere, etc. « En un mot, dit-elle, j'ai des rages d'expier pour 
tout le monde. » Le mot meme '< expier » finit par la fasciner, elle 
le cherche dans tous lesdictionnaireset apprend Tarticle parcceur. 

Ce qui est bicn etrange, c'est que je retrouve exaclement la 
meme maladie chez la sirur de cette malade. Ellc a une foule de 
scrupules, s*aceuse d\iimer une amie plus que sa famille, d*aimer 
a jouer du piano, da voir ponse a rEucharistie devanl une bou- 
lan:^erie, etc., et pour toutes ees mauvaises actions imaginaires 
« le regret ne suifit pas il faut une compensation. II faut toujours 
une petite chose pour satisfaire Dieu, »> Ce sont chez elle des 
tics, des simagrees. beaucoup plus simples que chez Lise. Kile 
doit manger quelque temps dans une assiette vide, se dcshabiller 



LES MANIES DE LA ni5PARATI0N i4i 

ct se rhabiller, ouvrir line armoire, prendre iin air triste tout.e la 
matinee avec ses parents pour compenser Tapres-midi oil elle 
s'amusera avec une amie. C'est plus pueril, mais c'est le meme 
trouble psychologique. Je ne crois pas que dans ce cas il s'agisse 
de suggestion ou de maladie communiquee par contagion; il 
s*agit d'un meme trouble psychologique, profond, her^ditaire qui, 
en evaluant chez les deux soeurs, amene chez toutes deux les 
memes manifestations. 

Chez ces deux dernicres maladcs, on trouve une varlante de 
Texpiation et de la promesse. Elles acceptent la peine sans se re- 
procher rien, uniquement comme payemcnt d'une grace qu'elles 
demandent. Des qu'elles souhaitent quelquc chose, elles pensent 
qu'clles doivent expier pour voir ce souhait s'accomplir. « Je 
n^aurai telle chose que je desire que si je fais un present aud^mon 
on a Dieu... Si mon petit neveu malade guerit, je donnerai au 
demon Tame de mes enfants, si je retrouve ce bijou perdu, je 
donnerai aussi Fame de mon oncle. )> 

Ces malades qui ont la manie de Texpiation en arrivent a un 
petit commerce avec le cicl et Fenfer qui est tout a fait curieux. 
Elles sont en retard ou en avance dans le paiement de leurs 
dettes, elles s'effrayent et elles se hatent d'expier bien vite quand 
dies croient avoir trop d'arri^re. 

3. — Les manies des pactes. 

Au lieu de consid^rer Taction presente et de chercher a la 
compenser, au lieu de considt*rer Taction passce et de cher- 
cher a Texpicr, les malades pensent encore plus souvent a 
Taction future et ils s'engagent par avance a la reparer. lis pro- 
mettent de subir quelques chruiments penibles, tantot s'ils fortt, 
tant(H s'ils ne font pas une certaine action sur laquelle leur atten- 
tion est attiree : ces engagements prennent la forme de serments 
ou Aq pactes, 

M. van Eeden, sous le nom de manie de superstition, decrit 
un cas que nous avons dejii rattachc^ a la manic des presages; 
ce m<\me malade a en outre la manie de faire des va^ux : « si 
pendant Thcure qui vient je cede a un seul de mes caprices, je 
consens a avoir une apoplexie avant 24 heures*. » Dans la these 

I. Van Eedcn, Psycholherapie, 189/1. ^^- Milne Bramwell, Brain, iSgS, p. 335. 



n2 LES AGItAtlONS POftCI^.ES 

de Lnnteires * se trouve signale un cas souvent cit6 a propos d'un 
malade qui a horreur du nombre i3. « Si je fais d'ici a demain un 
seu] ncte superstitieux, que toutes les etoiies du ciel solent iS, 
que Dieu soit i3... Si, quand le surveillant sera arriv6 en se 
promenant a tel pupitre, ou si au premier coup de cloche je ne 
suis pas arrive a tel passage de nion travail, eh bien, je veux 
mourir et aller aussitot a Dieu... )) On a souvent reproduit ce cas 
comme une curiosite et cependant rien n'est aussi banal que ce 
symptome. 

« Si je ne fais pas 26 signes de croix sans m'arr^ter, dit 
Vr... (48), femme de 25 ans, qu'il arrive malheur a toute ma 
famille)), « si je me masturbe une seule fois, que toute ma vie 
soitbrisee, dit Toq... (97) », « sijenetouche pas ce meuble avant 
que ma m^re ne rentre, ditRn..., filiette de i3 ans, je mourrai 
dans la semaine )>. « Si je fais la cuisine en regardant mon cou- 
teau, je consens a mourir demain, se dit Vks..., qui a des impul- 
sions criminellesa tuer sa petite Glle avec un couteau. » « Si je suis 
gaie un vendredi, je vais me tuer le dimanche. » (Ger...) « Si je 
ne me decide pas a me faire religieuse, je jure que je me marierai 
avec le premier homme qui passera » (We.)... 

Nadia est tout a fait remarquable par sa manie des serments. 
(( Je jure de ne pas toucher ce meuble (c'^tait un de ses tics) 
sinon un grand malheur m'arrivera..., je jure de recommencer ma 
priere du matin 10 fois, 20 fois, 1000 fois, sinon un malheur arri- 
vera a ceux que j'aime. » Plus tard les pactes arrivent bien 
entendu a propos de la honte du corps et dc Tobsession d*en- 
graisser qui s'^tait surajoutee, aje jure par tous les saints du 
paradis que je ne toucherai plus h une seule miette de pain, sinon 
toutes sortesde malheurs arriveront a mafamille etamoi-m^me. » 
Ces serments se compliquent et deviennent de plus en plus ter- 
ribles en vertu de cette disposition a pousser les choses a Fex- 
tr6me que nous avons deja not^e. (( Je jure sur la tete de mon 
pere, de ma mere, de mon id^al (elle d^signe ainsi un person- 
nagedont elle etait devenue amoureuse), je jure par tousles saints 
du paradis, par le Saint-Esprit, par Dieu le pere que je ne man- 
gcrai aujourd'hui qu'un jaune d'oDuf, el si je manque a ma parole, 
je ne devicndrai jamais une grandc artiste, je ne serai pas com- 



I. Lanloires, FJssai descriptif sttr les troubles pSYchopathiques avec lucidite d'esprit. 
These, 1880, p. laS, p. 4^. 



LES MANIES DE LA RlfipARATlON 143 

positeur, maman mourra bientot et nion ideal aussi. » Comme 
elle nc tient pas ses serments et ne peut pas arriver a les tenir, 
elle en est desesper^e et se torture rimngination pour trouver 
une maniere de les faire plus precise et plus terrible qui ait plus 
d'influence sur sa pauvre yoloiite. Au lieu de se borner a les dire 
elle les ^crit sur des papiers qu'elle porte sur son co^ur ; elle va 
les relire agenouillee devant le lit de sa mere sur lequelle elle a 
mis une bible. Rien n'y fait et ses serments non tenus ne servent 
qu'a la pr^occuper davantage. 

Chez ces malades le pacte semble etre un moycn de r^parer 
Taction defectueuse ou une excitation pour leur faire accomplir 
une action desiree a tort ou a raison. Mais peu a peu la manie se 
developpe et se reproduit a propos de toute action meme insi- 
gnifiante qu'ils font ou qu'ils veulent faire, Texpiation ou le pacte 
n'est plus qu^un obstacle de plus a Taction, cette manie se rap- 
proche alors de celle des presages et de celle de Tinterrogation 
du sort, (c Si je touche cet objet ma mere succombera», se dit 
Mw... a chaque moment. Si elle desire une chose agr^able, elle se 
croit forcee dejurer d'y renoncer a propos de tons les actes. 
Ainsi elle prepare une promenade a bicyclette et a chaque ins- 
tant elle est forci^e de jurer « si je fais cette lecture, je jure que je 
ne sortirai pas; sije prends mon mouchoir, je jure que je n'irai pas 
a bicyclette,... il faut pourtant bien que je me mouche, ajoute-t- 
elle avec tristesse ». Puis quand arrive Tinstant de la promenade 
elle n'ose plus sortir parce qu'elle a si souvent jure de ne pas le 
faire. Ainsi le serment semble annihiler les actes futurs et 
arrele egalement Tacte present. 

Sous cette forme la manie des serments et des pactes est extre- 
mement fr^quente quoique souvent meconnue et elle joue un trcs 
grand role dans ces maladies de la volont^. 

4. — Les monies des conjurations, 

Dans les cas plus graves, quand les malades ne sont pas seulc- 
ment m^contents de leurs«actions mais encore qu*ils se sentcnt 
pouss^s a faire des actions reprehensiblcs ils luttent contre Tim- 
pulsion en lui opposant une action quails croicnt bonne, qu'ils 
croient destinee a conjurer la mauvaise tentation. Ces manies de 
conjuration sont tout a fait caract^ristiques des scrupuleux et ser- 
veul bien souvent a faire reconnaitre une maladie jusque-la cachee. 



Ui LES AGITATIONS FORCfiES 

Presque tousces malades, Bor..., Xy..., Claire, Ger..., Lise ont 
ete surpris faisant un geste du bras ou parlant toutes seules et 
repetant pcDdant des hcures des mots comme : «non, non,... je 
ne veux pas... va-t-en... cc n'esl pas vrai. » C*est parce que au 
dedans d'elle-meme une autre voix blasph^mait et avait envie de 
dlre^: « salaud, vache, cochon », u Tadresse du bon Dieu : la 
malade protestait par rexclamation qu'on avait surprise. 

II est impossible d'enumerer toutes les formules de conju- 
ration que Ton peut rencontrer; elles sont innombrables^ 
Une des choses les plus interessantes a relever dans ces repon- 
ses, ces resistances a Tobsession, c'est que ce sont des reponsos 
abregees, des signes qui n^ont de valeur que par leur signification 
symbolique. M. Paulhan a justemenl insists surce role des repre- 
sentations symboliques dans la volonte^. 

Un premier groupe est constitu^ par de petits mouvements, de 
simples gestes, lever un doigt en Pair, remuer les doigts derriere 
le dos ou dans la poche, lever les yeux au plafond, frapper un 
meuble, etc. Nous reverrons ces ph^nomenes a propos des tics. 

Le plus souvent la conjuration se fait par une phrase ou un 
mot. Lise r^pete « chut, va-t-en » comme si elle parlait au diable, 
mais en realite elle repcte cette formule pour chasser une idee 
quelconque meme quand il ne s'agit pas du diable. Vob... s^ecrie 
« non, je ne le ferai pas, arriere Satan. » Gisele « advienne que 
pourra, pour le moment fini » et Bu... (85) repetetoute la journee 
la singuliere formule suivante : aMaman, ratan, bibi, bitaquo, je 
vais mourir. » 

Dans beaucoup de cas ces formules cabalistiquesde conjuration 
sont emprunt^es a Tarithm^tique etdeviennent des nombres, sans 
doute a cause du caractere abstrait et precis du nombre qui le 
fait aimer par les scrupulcux dont Tesprit toujours vague aspire 
sans cesse a la precision. Ou bien la manic arithmdtiquc amene 
le sujet a rep^tcr sa formule un nombre de fois determine. Lise 
emploie des nombres qui correspondent dans sa pensee a telle 
ou telle idee fixe ou qui rt^sument une grande resistance contre 
elle. II lui arrive de r^peter des journees entieres, au dedans 
d'ellc-m6me « un, deux, quatre, six. » Ce qui est une resistance 



I. Cf. Bcllcl, Moyens de dejense et psycholherapie dans robsession. Th&se de Bor- 
deaux, 1898. 

3. Paulhan, Revue phihsophi(jue, i884, II, 083. 



LES MANIES DE LA RfiPARATlON 145 

contre les idecs designees par ces nutn^ros. Quand elle est seule 
on peut Fentendre murmurer des phrases comme celleci, bien 
incompr^hensibles pour un profane. c(Le contraire de Dieu... 
quatre, trois, deux, cent soixante-quinze mille. » Cela veut dire 
qu*elle a pens^ au culte du d^mon et, qu'elle a lanc6 la forniule 
de resistance. Pour rien au monde elle n'abandonnerait ces for- 
mules qui la protfegent contre elle-m6me ; pendant des essais de 
sommeil hypnotique, elle r^pete tout le temps « quatre, trois, 
deux, » ce qui ne facilite pas le traitement. 

Pour lutter contre ses impulsions gcnitales Jean doit murmurer 
la syllabe « t^ >i qui est, parait-il, une abr^viation du mot a assez », 
mais il faut la dire un nombre de fois determine, quatre fois, huit, 
seize, trente-deux ou soixantle-quatre fois, par multiples de quatre 
suivant ses manies arithm^tiques. « Je sens venir une douce erec- 
tion, je sens mes tentatives de laisser aller, alors je balbutie mes 
syllabes de cloture : allons pas de phenomenes, t^ te t^ t6, il faut 
le dire par quatre, ce n'est pas suffisant: t^, vous savez que je ne 
peux m'arreter a cinq, t6 i6 te, a huit jepeux m'arreter quand la 
tentation n'est pas trop forte, mais il faudrait aller a seize quand 
c'est grave. » Ce ne sont pas toujours des mots que le nialade r^pete 
ainsi, souvent il compte des gestes. Quand il croit avoir une tete de 
femme dans Festomac apres avoir mange une charlotte ou un pain 
suspect il lui faut faire des secousses des muscles abdominaux 
quatre, huit ou seize fois « c*est le seul moycn de la faire sortir ». 

Enfin j'observe chez Jean une forme plus curieuse de conjura- 
tion, c*est un acte mental, un eflbrt imaginaire. 11 se reprc^sente 
que les (luides envoy^s par les femmes autour de lui sont comme 
autant de fils t^nus qui se dirigent vers sa tete et avec des ciseaux 
imaginaires il faut qu*il serepr^sente Facte decouper ces fils. Dans 
d'autres cas, il faut qu^il se represente visuellement des lignes 
qui se coupent a angle aigu disposees symetriquement par quatre. 
La representation imaginaire des figures que ce malade a bien 
voulu dessiner est, parait-il, un remede souverain pour ^carter 
les images obscenes (figure 2). Cette manie de se repr^senter des 
lignes derive d*une manie pr^cedente du meme malade. II doit 
evoquer des poutres de bois qui lui semblent placees tres haul 
dans Fair a un kilometre au-dessus de sa tete et par un effort 
d^imagination il doit les faire descendre par terre, ou bien il evo- 
que Fimage d'un homme qui marche dans les airs et il doitegale- 
ment, par un effort d*imagination, le forcer a prendre pied a 

LKS OB8B98I0N8. I. — lO 



i'i6 LES AGITATIONS FORCfiES 

terre. II parait que cctte derniere operation est fort difficile, car il 
fait de grands eflbrts et des contorsions de tout le corps pour 
parvenir a Taccomplir. 




< 



« 




Fio. a. — Reproduction d'un dessin du malade. 

De pareilles formules, de semblables actions se transforment 
rapidement chez ces esprits faibles ct ne tardent pas a devenir 
elles aussi une manie et une impulsion. Les malades ne veiilent 
pas coder le dernier mot et autant de fois que Timpulsion se pre- 
sente, autant de fois il faut lui r^pondre. De la une preoccupation 
de la reponse qui devient aussi grave que Tobscssion ellc-meme. 
Lise n'osait plus dormir de peur que pendant le sommeil une idee 
se prcsentut et qu'elle n'ei^t pas la presence d*esprit de repondre. 
Les malades se tourmentent autant pour les conjurations que pour 
les impulsions elles-m^raes. 



4. — Les agitations mentales diffuses. 

Ces diverses manies mentales semblent, au premier abord, tres 
nombreuses, on pent ^num^rer leurs diverses vari^tes dans le 
tableau ci-contre. 

Chacun des malades se figure d*ordiuaire qu'il est seul au 
monde de son espece et il arrive souvent a faire partager au me- 
decin sa conviction : de la toutes ces maladies bizarres, maladie 
de superstition, folic du doute, manie de la perfection, arithmo- 
manie, onomatomanie, etc., qui ne sont a mon avis que des varie- 
t^s accidentelles des manies scrupuleuses erig^es en entit^s cli- 



LES AGITATIONS MENTALES DIFFUSES 



U7 



niques. C*est le menie probleme que nous avons dejii rencontre a 
propos des idees obs^dantes et qui doit avoir ici la m^rne solu- 
tion. Aussi devons-nous rechercher les relations que ces diverses 
manies ont les unes avec les autres et le fond commun d^excita- 
tion mentale diffuse qui se retrouve dans chacune d'elles. 



I. Manie de fos 
cillation 



\ 






Manies men tales. 



II. Manies de Tau 
delk. 



1 . Manie de I'interrogation . 

2 . — de r hesitation et de la deliberation . 

3. — de I'interrogation du sort et manic 

des presages, etc. 

^. Manie de la precision. 
5. — de I'ordre. 
0. — de la sy metric. 

7. — du contrasle. 

8. — do Tassociation des idees. 

9. — de la lentcur. 

10. Micromanie. 

1 1 . Manie arithmetique. 



12. — du symbole. 

i3. — de la recherche dans le passe. 

1 4- — de la recherche dans Tavenir. 

1 5. — des explications. 

16. — des precautions. 

17. — de la repetition et du relour en 
arrifere. 

18. — du mieux et manie des proc^d^s. 
\ 19. — de Textr^me et deTinBni, etc. 

!20. Manie de la compensation. 

21. — de I'cxpialion. 

22. — des sermcnls et des pactes. 

. 23. — des conjurations, etc. 



I. — Unite clinique des manies mentales. 

Quelques malades, pour des raisons qui tiennent a revolution 
de leurs troubles et que nous etudierons plus tard, semblent affec- 
tionner certaines manies particulieres. Lise fait des promesses 
pour expier, Nadia pr^ffere les serments, Jean se borne aux com- 
pensations; Claire cherche des proc^d^s de perfectionnement, 
Zo... prend des precautions etZei... se contente de r^peter les 
actes. Ces differences dans la variety de la manie habituelle donnent 
m^me a certains malades une physionomie assez distincte. II est 
certain que Rai..., qui cherche des procedes pour manger bien, 
pour respirer mieux et qui pour y parvenir crache et rote conti- 



148 LES AGITATIONS FORCfiES 

nuellement, ne ressemble pas ext^rieurement a Lise qui, tout 
a fait immobile, s'interroge silencieusement sur les promesses 
qu'elle a pu faire au diable. Mais cette remarque faite, il faut se 
hater d'ajouter que cctte difference dans Taspect exterieur des 
malades est pen profonde. 

En reality, si on suit avee soin rhistoire de ces malades, on voit 
qu'a cote dc la manie principale aujourd'huipredominante, ils ont 
une quantity d'autres manies secondaires dont ils ne se plaignent 
pas et qui se rapportenta toutes les autres formes observees chez 
les autres sujets. En outre, il est tres facile de constater qu'a 
d'autres epoques de leur vie ils ont donnd le premier rang a 
d'autres manies. Jean, dont les compensations sont si remar- 
quables, a en meme temps la manie de la conjuration, celle des 
precautions, celle des presjlges, etc. We... qui interroge le sort a 
aussi la manie des conjurations et des pactes. Claire a la manie de 
la repetition, celle du retour en arriere,;«t celle des expiations, etc. 
Lise a cote de ses promesses au d6mon a Tinterrogation, Tarithmo- 
manie, la conjuration, etc. Myl... (98) qui a maintenant la manie 
de la precision et la micromanic a commence, il y a trois ans, par la 
manic des recherches et des procdd6s : Zo... actuellement tour- 
mentee par la manie des precautions a eu autrefois la manie de 
Texpiation. Yor... pr^sente maintenant les procedcs urinaires, il 
y a dix ans elle ^tait tourment^e par les serments. Gisele qui fail 
actuellement des conjurations a eu les interrogations, les precau- 
tions, les pactes. 

En un mot, il est bien rare qu'un malade qui vient sc plaindre 
d'une de ces manies ne connaisse pas par experience toutes les 
autres. Vient-il d*avouer un besoin de retour en arriere, on peut 
sans hesitation lui demander s'il est bien rassur^ a propos des 
serments qu'il a faits. On peut ainsi surprcndre le malade en lui 
decrivant des bizarreries mentales qu'il a presentees et qu'il 
croyait parfaitement inconnues. L*interrogatoire est pour ainsi 
dire formule d*avance, comme celui de Thysterique ; les ques- 
tions sont diflerentes, mais les reponses sont aussi bien prevues* 
Enfin, certaines experiences peuvent mettre encore en evidence 
cette relation qui existe au point de vue cliniqueentreces diverses 
manies. Si par divers traitements on arrive a supprimer on a di- 
minuer chez un malade certaine manie, on le voit plus ou moins 
rapidement tomber dans une autre. J'ai empeche Nadia de faire 
des serments qui eugageut Tavenir, elle prend I'habitude de se 



LES AGITATIONS MENTALES DIFFUSES 149 

borner a des conjurations dans le present et elle reste tout aussi 
tourmentee par cette nouvelle manie. Si je lui supprimc celle-ci, 
ce seront des precautions interminables pr^cisement pour ne pas 
s'exposer a faire ce que je lui ai d^fendu. II en est de m^me plus 
nettement encore chez Jean, il remplace une compensation pav 
une autre : il- arrive, « vous ne vous (igurez pas avec quel effort », 
a aller se coucher apres avoir serr6 la main de sa mere sans cher- 
cher son frere pour lui serrer la main en dernier, mais il se lave 
la main droite huit fois a Teau bien froide, et quand il vient me 
raconter ce haut fait il voudrait recevoir des compliments. Je 
veux supprimer toute compensation, alors il y aura avant Taction 
d'interminables deliberations. II va rester une heure a la porte 
d'une eglise sans se decider a entrer ou a s'en aller : « s'il 
entre, il sait bien qu'il aura besoin de compenser ce sanctuaire 
par un autre et M. Janet Ta absolument defendu ; mais s'il ne com- 
pense pas, il s'expose a etre poursuivi par des fluides, lequel est 
pref(^rable les reproches qu'il pr^voit ou les fluides ? » Claire 
remplace le retour en arriere par les recherches ou par les pactes. 
II en est ainsi bien souvent au cours des traitements. 

Ce melange et cette succession des diverses manies chez le 
ra^me individu nous montre deja qu*au point de vue clinique ces 
diverses manies doivent ^tre tres voisines les unes des autres et 
qu'elles doivent toutes dependre d'une meme disposition mentale 
qui en est chez tons le point de depart. Cette disposition est evi- 
demment une agitation de Tesprit, un besoin de faire travailler la 
pensee qui se montre d'une maniere plus complete dans la simple 
rumination mentale. 



2. — La rumination mentale, 

Les manies mentales pr^c^dentes nous montraient une activit6 
mentale dans un sens determine toujours le meme, Tagitation de 
Tesprit etait syst^matisee. Trfes souvent, ces diverses manies se 
combinent, se m^langent plus ou moins confusement et le caractere 
de la systematisation devient moins visible. II en r6sulte un phe- 
nomene psychologique extremement curieux dont Timportance au 
point de vue de Tintcrpr^tation de Tesprit ne me semble pas avoir 
ete encore suffisamment mise en Evidence. 

C'est un singulier travail de la pensee qui accumule les asso- 
ciations d*idees, les questions sur les questions, les expiations, 



i:/l LES AGITAT1035S FORCEES • 

les pactes de maDiere a former on inextricable d^dale. De temps 
en temps, les associations dldees ramenent comme parhasard una 
des questions do debot et alors le malade recommence tous les 
rabachages precedents, il toorae ainsi en cercle comme Lisa ; ou 
bien ces hasards font naitre one idee toot a fait diflerente qui lance 
la pensee sor one autre piste et ce sont a des embranchements 
d*idees »», comme dit Lod... Le travail est plos ou moins compli- 
que suivant rintelligence et le degre de culture du sujet, mais qu'il 
tourne en cercle ou qu'il enfile des embranchements, il n'arrive 
jamais une conclusion, il ne pent jamais « tirer la barre » et 
s'epuise dans un tra^-ail aussi interminable qu'inutile. 

Ce phenomene est souTcnt decrit sous le nom de fuite des idees, 
volee des idees, « ideen flucht b '. Legrand du Saulle le designait 
sous le nom de rumination meniale que nous conservous ^. Le fait 
est si remarquable qu^il faut encore en revoir quelques exemples 
aGn de pouvoiren degager les caracterespsvchologiques assent iels. 

Voici une rumination de Ger..., une femme du peuple trespeu 
instruite. Une apres-midi de jeudi, elle songe a preparer le diner 
et prend un pot afin de dialler chez la fruitiere acheter pour quel- 
ques sous de bouillon. Elle s*arr^te sur Tescalier avec la pensee 
qu'il faut reflechir un moment s*il n'y a rien de reprehensible a 
acheter du bouillon chez la fruitiere 'manie de precision) « en ge- 
neral non, mais c'est aujourd^hui jeudi, il faut faire attention ace 
detail : qu'est-ce que la fruitiere va penser en lui voyant acheter 
du bouillon aujourd^hui ^manie de Tinterrogation) ? Si elle croit 
qyt> c*est pour faire la soupe ce soir, il n'y a pas grand mat, 
mais on peut supposer que la fruitiere croira autre chose (nianie 
des suppositions) ; elle croira peut-^tre que je veux en faire une 
iuijpe pour demain vendredi. Si elle suppose cela ellevaetre scan- 
iLlisee a cause de moi : c^est bien ma nature de donner toujours 
aux autres le mauvais exemple [obsession criminelle) : si j*ai fait 
croire cela a la fruitiere j'ai commis un acte qui en lui-menie ne 
parait pas tres grave mais qui est horrible par sa signification ; 
ci'la signifie que je me moque du bon Dieu (manie du symbole). 
TiiUle la question revient a savoir si la fruitiere peut supposer 
que je mangerai mon bouillon demain plutot que ce soir. Com- 

I Aschaffenbiirp, La voice des idees. Ideen Flucht. Congrh des alienisles alle- 
mtm*f>, i^o'i. Archives de neurolo'jie, i8f)5, I, p. Sa^- 

5, Legrand du Saulle, 1878, cf. CuUcrc, les frontieres de la folic , p. 65 ; Raymond 
el \mand. Ann. med. psych., i8«)3, IL p. 78. 



k 



LES AGITATIONS MENTALES DIFFUSES 15I 

ment fera-l-elle une pareille supposition ? En r^fl^chissant a ce qui 
pourra me rester dans raon garde-manger pour la soupe de ce 
soir. La derniere fois que je Tai vue, c*est-a-dire hier matin, lui 
ai-je donne a penser qu'il me restait de la soupe pour jeudi soir, 
quelle parole lui ai-je bien pu dire hier matin (manie des re- 
cherches dans le passe et embranchement d'idees). » La voici main- 
tenant qui travaille a se rem^morer tout ce qu*elle a bien pu dire 
a la fruitiere, malheureusement le souvenir ne revient pas assez 
complet et elle finit par se dire (c que si la fruitiere lui a fait a'un 
moment mauvais visage, c'est qu'elle lui a dit quelque chose d'ex- 
traordinaire, mais voila, la fruitiere lui a-t-elle fait a un moment 
mauvais visage, impossible de le savoir avec precision... non, de- 
cidement le mieux c'est de demander conseil au mari ; mais le 
mari va repondre, c'est si^r : tu m'embetes avec ton vendredi ; 
et le seal resultat, c'est qu'elle aura fourni a son mari Tocca- 
sion de dire du mal du bon Dieu, la voila bien qui scandalise tout 
le monde ; quel horrible ^tat criminel est le sien. Vraiment tout 
vaudrait mieux que ce crime perpetuel et si Dieu lui accordait de 
ne plus scandaliser tout le monde, elle lui promettrait bien de 
faire n'importe quoi. Mais si Dieu lui demande de tuer sa petite 
fille (manie des pactes], il pent le demander puisque c'est Tenfant 
d'une mere coupable qui sera coupablc comme elle. Yaut-il 
mieux continuer a scandaliser tout le monde ou consentir a tuer 
sa petite fille avec un couteau de cuisine..., etc. » Trois heures 
aprcs le debut de ces belles reflexions, le mari rentre ehez lui et 
trouve Ger... dcbout sur le palicr de Tescalier, son pot vide a la 
main: elle n'avait pu se decider ni a allcr chez la fruitiere, ni a 
entrer chez elle en renoncant a faire cette %oupe. 

Les ruminations paraissent un peu plus compliquees et les raison- 
nements plus subtils si on prend un sujet d*un milieu social plus 
tMeve, mais cette difTerence est loin d'etre aussi considerable qu'on 
pourrait le supposer. Nadia sort assez emue d'une conversation 
qu'elle vient d'avoir avec son pere ; celui-ci a essaye de lui faire com- 
prendre qu'il est juste de manger pour vivre et que c'est un devoir 
pour elle. Nadia ne d&manderait pas mieux que d'acccpter cette 
croyance u ce serait une solution, une tranquillite, mais quelque 
chose s*y oppose, c*estle souvenir des innombrablessermentsqu*elle 
a faits. Qu'arrivera-t-il si elle manque a de tcls serments (manie des 
pactes et des interrogations). D'autre part, si c'est mal de man- 
quer a ses serments, c'est aussi tres mal de refuser d'ecouter les 



152 LES AGITATIONS FORGOES 

supplications de ses parents. Elle a fait aassi des serments pour 
promeltre d'obeir a ses parents et de ne plus faire pleurer.sa mere; 
lesquels de ces deux serments comptent le plus? On lui a dit qu'il 
ne faut pas tenir compte des serments qui sont evidemment 
ridicules, mais lesquels sont evidemment ridicules et doit-elle 
les supprimer si elle n^a pas I'evidence qu'ils sont tels ? La di- 
rection qu'on lui a donnee est en somme hypothetique et cVst 
a elle a decider en dernier ressort (manie de Toscillation). Heu- 
reusement, elle a pris la precaution de ne rien ecrire relativement 
a ces pactes, ce qui n'est pas ecrit ne compte pas (manie de la 
precision), niais n'est-il pas possible qu^elle ait ecrit sans s'en 
rendre compte : une lettre quelconque ecrite a une amie pent 
avoir la signification d'un pacte (manie du symbole), comment 
savoir si ce n'est pas arrive. Si j 'arrive a tourner la tete cinq fois de 
suite avant que ma gouvernante ne se retourne, je n*aurai rien pro- 
mis, si je n'y arrive pas le pacte existe (tic et manie des presages)... 
J'ai reussi, mais qu*importe, ma mere n^est-elle pas morte, 
j'avais tant de fois jure sur sa t^te, c'est pour cela qu'elle est 
morte; si je manque de nouveau a mes serments, mon pere 
mourra et mon ideal aussi. Est-ce que je suis maudite ? etc. » La 
rumination continue dans ce sens pendant plusieurs heures sans 
que Nadia arrive a une solution sur la question posce au debut : 
elle cbercbait en somme s'il fallait accepter ou nier rafBrmation 
de son pere que son devoir etait de manger pour vivre, elle est 
encore au meme point et ne sait pas davantage si elle croit ou ne 
croit pas ce qu^on lui a dit. 

Je n'insiste plus que sur un troisieme exemple de ces rumina- 
tions complexes interessant par les circonstances dans lesquelles 
il se prodiiit. Lod... est en train de jouer du piano et comme 
elle est assez musicienne, elle commence a y prendre un certain 
plaisir; ce plaisir va se developper et donner naissance a une 
jouissance artistique qu*elle connait pour Favoir eprouvee autrefois 
et qu'elle attend, mais a ce moment une foule de pens^es com- 
mencent a surgir dans sa conscience. « Ce n'est pas un travail 
qu'elle fait la puisqu*elle prend du plaisir. Estce que Dieu permet 
que Ton puisse ainsi s'oublier dans des plaisirs (manie de la per- 
fection et du remords), il faut effacer ce plaisir egoVste en.faisant 
quelques petites choses pour la gloire de Dieu (manie de Texpia- 
tion". II faut se condamner, faire une triste figure toute la journee. 
Oui, mais cela va ennuyer ses parents: lequel vaut le mieux : 



LES AGITATIONS MENTALES DIFFUSES 153 

ne rien faire pour Dieu ou ennuyer ses parents (manie de Tinter- 
rogation)? Les Idees vont encore rester en litige sans que je puisse 
tirer la barre » et elle continue a m^diter ainsi toute la matinee. 
On pourrait multiplier ind^finiment ces exemples, il est tres 
facile de les imaginer en combinant de mille manieres toutes les 
diverses categories des manies mentales que nous avons analysees 
de maniere a rormer des erabranchements de pensees ou des 
cercles d'id^es tout a fait interminables. 



3. — La rii^erie forcee, 

Dans les ruminations precedentes on pent encore retrouver la 
trace de diverses manies mentales, la syst^matisation maladive est 
incomplete mais elle existe encore en partie. Je crois qu'il faut 
rapprocher de ces malades un groupe tres interessant de sujets 
dont Ic caract^re maladif n'est pas toujours bien compris. 

Void un exemple qui pr^cisera le ph^nomene que je consid^re. 
line femme de ^4 ans, Lib... (iiy), tres intelligente, tres raison- 
nable, se plaint d'un trouble de la tete qui depuis 20 ans derange 
toute son existence, Temp^che de jouir de la vie, de travailler et 
meme de dormir. Ce trouble, c'est la rSverie qui s' impose d'une 
maniere irresistible « il me semble, dit-elle, que je suis forcee de 
penser trop, que je suis oblige de me raconter des histoires, de 
discuter avec mol-meme, de me souvenir, de raisonner d'une 
maniere tout a fait exag^ree et inutile ». Cette femme reste toujours 
tres calme, tres tranquille, elle n'a point de tics, encore molns 
d'emotlons ou d'angoisses, mais a propos de tout ev^nement ou 
de toute action elle a Tesprit assailli par d'interminables reveries. 
Le plus souvent elle pent dissimuler sa reverie et elle semble 
agir, causer avec les person nes presentes ou llreun livre; mais elle 
ne se donne que tres peu a ces occupations, la plus grande 
partie de son esprit estoccup^e ailleurs par la reverie continuelle. 
Dans blen des cas, d6s que Faction devient difficile ou demande 
plus d'attentlon, Lib... devient incapable de la faire. Elle ne 
pent plus suivre une conversation au milieu de plusieurs per- 
sonnes, elle ne pent plus comprendre une lecture difficile. Le 
sommeil surtout est presque completement supprlme et est rem- 
place par cette reverie perpetuelle. 

Je n^etudierai pas muintenant les troubles de la volonte et de 
Tattentlon qui jouent un grand r6le dans cette observation, je ne 



15i LES AGITATIONS FORCfiES 

considere maintenant que la reverie elle-meme. Le caractere le 
plus curieux de cette reverie c'est qu'elle ne contient en appa- 
rence aucun des sympt^mes pathologiques que nous venons 
d'etudier. Lib... n'a certaineraent aucune obsession, blen mieux 
elle ne presente aucunement ce que nous venons d'appeler une 
manic mentale. Aucune idee obsedante ne revient regulierement, 
il n'y a pas de processus mental, interrogation, recherche, 
comparaison qui joue un role reellement predominant. Cette 
reverie est tres variee, le plus souvent elle n*est pas desagrt^able 
en elle-m^me, et surtoutelle n'est pas d^raisonnable. Ce sont des 
reflexions, des rememorations, du passe, des imaginations de 
Tavenir des discussions, des meditations qui n'ont de patholo- 
gique que leur exageration et leur irr^sistibilite. « Ce que je 
regrette, dit-elle, c'est d'etre obligee de penser ainsi un million 
de choses absolument inutiles, quand je f'erais bien mieux de 
m*occupcr de mon travail ou de dormir. Ce sont des tableaux 
innombrables et des bavardages sans fin que je ne puis arreter 
que pour un moment et avec une peine extreme. » 

Ce symptome de la reverie forcee me parait tres important, il 
se retrouve chez beaucoup de nos malades. « Ce n^est pas ma 
faute, dit Vk..., si je ne fais rien, il me vient des idees en sura- 
bondancc, j'en suis submergee. » a II me semble,dit Lgh..., qu'il 
m'arrive ii Tintcrieur des flots d*idces qui se succedent avec une 
rapidite inoui'e. Ce ne sont pas toujours des idces folles, je vous 
assure, ni des interrogations absurdes. Toutes ces idees me sem- 
blent seduisantes : il y aurait de bons motifs pour m'arr^ter sur 
toutes. Mais je ne puis choisir, je suis oblige de passer de Tune 
a Taulre, c'est dans ma tete un remue-menagc d'idees invrai- 
semblable. » Lise sent bien qu'ii de certains moments « toute sa 
vie se concentre dans sa t^te, que le reste du corps est comme 
endormi et qu'elle est forcee de penser cnormement sans pouvoir 
s'arr6ter. Sa memoire devient extraordinaire el se developpe 
demesuremeht sans qu*elle puisse la diriger par Tattcntion ». 
Wo..., qui a maintenant des manies mcntales bien nettes (manie 
de la verification et manie des pactes), reconnait tres bien qu'il 
n'en a pas toujours et^ ainsi. « Pendant bien des ann^es mes 
reveries n*^taient pas comriie aujourd'hui toujours dans le meme 
sens, je savais bien que je pensais trop, que mon esprit s'em- 
brouillait de choses a cote, que je n'en finissais pas de penser 
cent choses au lieu d'une seule. Dcpuis longtemps mes pensecs 



r 



LES AGITATIONS HEfJTALES DIFFUSES 155 

tournaient dans le vide sans pouvoir s'accrocher a rien de pre- 
cis... » II sera litres facile de retrouver cet elat mental de la reverie 
forcee an d^but de bien des cas de maladie des obsessions. Meme 
chez les individus a peu pres normaux, ceshistoires interminables 
que Ton se raconte, ces meditations faciles qui se substituent au 
travail et a Tattention sont des plus frequentes. 

Ces reveries forcees ont ete, comme la rumination precedente, 
decrites sous le nom de fuite des idees, de volee des id^es car ce 
sont des phenomenes tres voisins. Riles correspondent aussi, si je 
ne me trompe, a ce qui a ete decrit sous le nom de mentisme « sorte 
d'efTervescence intellectuelle particuliere, dans laquelle, pour me 
servir de la definition d'un auteur qui en ^tait atteint lui-m^me, 
Dumont de Monteux, nous voyons, avec un sentiment tres net, des 
pens^es qui nous sont 6trangeres, que nous ne connaissons pas 
comme notresy et qui s'^tant introduites du dehors, puUulent, se 
meuvent avec la plus grande rapidite * ». 

Dans Tetude des obsessions on s'est beaucoup occupe et avec 
raison des angoisses diOPuses, c*est-a-dire des agitations emotion- 
nelles diffuses. 11 me parait necessaire d'attirer aussi Fattention 
sur ces reveries forcees qui sont des agitations mentales diffuses. 

Si nous rapprochons les reveries forcees, et les ruminations 
mentales de toutes les manies mentales qui ont ete decrites pr^- 
c^demment, nous voyons qu'il existe chez ces malades un grand 
travail mental qui se d^veloppe d'une maniere anormale. Ce tra- 
vail est en apparence assez considerable : il comprend la plupart 
des operations intellectuelles, associations des idc^es, memoire, 
imagination, jugement, raisonnement, toutes sortes d'operations 
qui s*effectuent surtout sur des images et des idees abstraites. Ce 
travail n'est pas sans diflicult^ ni sans efforts, il est souvent fati- 
gant et penible. Malheureusement il presente un caractere Evident 
au premier abord, il est parfaitement inutile et sterile: qu'il soil 
systematique ou diffus, il n'aboutit jamais a rien de reel ni d'utile; 
c'est pourquoi il justifie le nom que nous lui avons donne d'agita- 
tion mentale. Cette agitation est forcee, ellc s'irapose au sujet d*une 
maniere particuliere ; mais ce caractere tres important se retrouve 
exactement le m^me dans les mouvements forces etdans les emo- 
tions forcees, il sera ^tudie plus utilement .Via fin de ce chapitre. 

I. Dumont dc Monteux, d*apr6s S6glas, Lemons cliniques sur les maladies mentales 
et nerueuses, 1895, p. 69. 



i56 LES AGITATIONS FORCfiES 



DEUXIfiME SECTION 



LES AGITATIONS MOTRICBS 



La plupart des troubles mentaux precedents s'accompagnaient 
de quelques mouvements, ne fiit-ce que de paroles ou d'ecriture. 
Mais ces mouvements ^taient en realite peu de chose et la prin- 
cipalc depense de force se faisait dans les phenoraenes de pensee. 
Au contraire, chez les memes malades, on observe des troubles 
surtout moteurs oil une sorte xl*excitation semble se depenser en 
mouvenient, accompagn^e d*une somme de pens^es conscientes 
assez minime. 

Ces mouvements presentent au premier abord les mcmes carac- 
t^resd^ja remarqucs dans tons ces phenomenes forces. lis sepro- 
duisent sans etre en rapport ni avec les clrconstances ext^rieures 
ni avec les desirs du sujet ; cependant ils ne sont pas absolument 
inconscients, ils ne s'ex6cutent pas tout a fait sans la participa- 
tion de la conscience ni meme de la volonte du sujet. Le malade 
sent au moins en partie qu'ils s'accomplissent et qu'ils s'accom- 
pHssent parce qu'il veut bien les accomplir, mais il se sent 
contraint d*avoir cette volonte inutile et absurde : ce sont tout a 
fait, suivant Texpression d'un malade « des travaux forces )). 

De meme que pour les pensees, ces mouvements forces peuvent 
etre syst^matiques ou difTus; quand ils sont systematiques ils 
constituent les tics, et quand ils sont diffus les crises d'agi- 
tation. 



i. — Les agitations motrices syst6matis6es. — Les tics. 

I/c^tude de ce phenomcne est relativement recente, il 6tait 
autrefois confondu vaguement avec les convulsions et les spas- 
nies; mais en raison de Tint^ret qui s'attache aujourd'hui aux 
etudes de psychologic pathologique, le tic a ^te Tobjet de 



i 



LES AGITATIONS MOTRICES SrSTfiMATISfiES. — LES TICS 157 

beaucoup de travaux recents qui ont au moins pr^cis^ le pro- 
bleme. J^emprunterai d'abord a ccs etudes int^ressantes les ^16- 
ments d'une determination du tic, c'est-a-dire les caracteres 
essentiels qui constituent le tic. Puis je resumerat brievement la 
description de quelques tics importants pr^sent^s par mes malades 
en insistant surtout sur les caracteres psychologiques de ces 
ph^nomenes. 

I . — Les caracthres des tics. 

Le premier caractere qui a etc bien mis en evidence, c'est la 
syst^matisation du tic, son analogic avec cet ensemble systema- 
tise de mouvemcnts qui constitue un acte. Trousseau comprenait 
encore le tic d'une maniere assez vague : il le caracterisait 
(c par des contractions rapidcs g^neralement limitees a un 
petit nombre dc muscles, habituellement aux muscles de la 
face, mais pouvant afTecter d'autres muscles du cou, du tronc, 
des membres * » Rn somme il ne parlait que de la petitesse 
el de la rapidite du mouvement : quelques secousses d*epi- 
lepsie partielle pourraient ainsi etre confondues avec des tics. 
Charcot', Gilles de la Tourette', Guinon* ont chcrche a distin- 
guer et a grouper au moins quelques tics tr^s exag^r^s et faciles 
a reconnaitre. En outre des caracteres precedents, petitesse du 
mouvement et sa rapiditc, ils ont insiste sur sa regularite et sur sa 
ressemblance avec des actes determines. <c Les tics, disait Charcot, 
reparaissent toujours les memes chez un m^me sujet, et de plus 
ils reproduisent en les exagerant cependant certains mouvements 
uutomatique^ complexes d*ordre physiologique appliques a un 
but, ce sont en quelquc sorte, en d'autres termes, la caricature 
d'actes dc gestes naturels*^... » 

L'auteur qui a le plus contribue a faire connaitre le tic et a le 
distinguer cliniquement des phenoraenes convulsifs voisins est 
M. Brissaud. Dans ses lecons a la Salp^triere il est revenu a plu- 
sieurs reprises sur la distinction interessante du spasme etdu tic*. 

1. Trousseau, CUniques de I'lldtel-Uieu, 1873, 11, p. 267, p. 464- 

a. Charcot, Lemons du mardi, II, p. iH. 

3. Gillcs de la Tourelte, i885. 

4. Guifjon, 1886. 

5. Charcot, Lemons du mardi, 1888-89, P- ^^^• 

6. firissaud, Le^ns sur les maladies nerveuses, i'^ serie, 1896, p. 5i3. 



i56 



LES AGITATIONS FORCEES 



/ 



/ 



deuxi£:me SECTIOI' 



LBS AGITATIONS 



re deja 

en evi- 

irritation 

ul muscle, 

i6me nerf. 

facial, le 

est en rea- 

. ermines par 

ixienie fron- 

c^rebrale au- 

int^ressant ce 

on seulement 

'S grimaces de 

larynges, etc. ; 

_ i iiypoglosse, du 

..i«/ii qui nc pent se comprendre 

,,Mi Lie 1 ecorcc c^rebrale. 

.,0 ijvstomatique, cette relation du tic avec les actions 

/rouve confirm^ dans la plupartdes Etudes ult^rieures. 



La plupart des troubles w 
de quelques mouvements, 
Mais ces mouvements ^ 
cipale depensc de for 
Au contraire, che^ 
surtout moteurF 
mouvement, r 
assez minir 

Ces m' 
teres <^ 
dui*^ - ^ 



.' *'\-i^re essentiel du tic, dit M. Oddo ', est le caractere 

•' niiei ou mieux pseudo-mtentionnel, car I intention volon- 

' ^^ ^^,'5paru depuis longtemps dans le tic. II n*en est pas moins 

"^ ^ lie los mouvements des tiqueurs sont coordonnes pour Tac- 

' plissement d'un acte toujours le m^me. Le tic est un mou- 

*^ „oiil essentiellement figure, la choree est constituee par un mou- 

,,.riient amorphe. » 

MM. Meige et Feindel ont encore insiste sur ce caractere en 
|i,i faisant jouer un grand role dans la classification des tics. « Les 
lies doivent Hre classes, disent-ils^, non d'apres les muscles qui 
iiitervienncnt dans le mouvement, mais d'apres les actes dent le 
lie est la caricature. Ainsi on distinguera des ^ics ties patipieres, 
t>:kttements, clignottements analogues aux actes determines par un 
iorps etranger dans Tivil, par une trop vive lumiere, des ^ics des 
yt*tu\ elevations, mouvements lateraux, analogues aux actes deter- 
niia^s par la presence de corps etrangers, par des troubles de la 
vision. 

Les lies da /ler, reniilement, battement, froncement des narines, 

I. ('.. Ovldo. Les lies. Presse m/fZ/.-.t/c. l8«»t), I, i8t). 

1- Meii:e el Feindel. l.es causes pn»»icalrioe< el la j»alhoirenie des tics de la face 
H All cou. >'>*•*>/€• de neurol-fjie. ii> a^ril UH>I- 



\ 



LES AGITATIONS MOTRIGES SYSTfiMATISI^ES. — LES TIGS 159 

ndent aux actes suivant, aspiration justifiec par un 
lent passager des voies nasales, dilatation des narines 
'a gene ou la cuisson d'une petite plaie. 
la bouchey des levres, de la langue, les moues, les 
rdillages, les plncements, les rictus, les inachon- 
lutitions, etc. correspondent aux mouvements 
>^ nellicule dans les ger^ures des levres, pour 

■*, 'i branle, pour tater un endroit de la bou- 

^ t6te, secousses, hochements, on trouve 

ints les d^placements, les redressements 

^nts pour se debarrasser de la g^ne 

r un vetement, etc. ». 

Mt aussi M. Oddo, sont des abr^via- 

ui s, d'exclamations, de mots d'injures*. » 

^ lies Ju cou, dans le torticolis mental; le mouvement 

correspondnnt est un effort pour eviter la douleur d*une fluxion 

dentaire, pour Eviter une douleur musculaire, pour eviter un 

courant d'air et proteger le cou en relevant les vetements, pour 

dissimuler une tristesse, pour regarder dans la rue, etc. 

Dans les tics de Tepaule, on retrouvera le geste du colporteur 
d^crit par M. Grasset*, geste de charger un ballot sur son ^paule, 
et beaucoup de gestes professionnels du m^rac genre. Dans des 
tics du pied que j'ai decrits^ on retrouvera les claudications d^ter- 
minees par la douleur d*un cor, les retractions des orteils dans 
une chaussure trop courte, etc. 

En se plagant au m6me point de vue M. Meige fait encore une 
distinction interessante entre les tics classiques qui consistent en 
un mouvement rapide et des tics d'atUiude, des tics toniques en 
quelque sorte qui consistent dans la conservation d^une attitude : 
celle-ci represente toujours une action mais une action perma- 
nente^. II rappelle a ce propos le cas de trismus de machoires que 
j'avais ^tudi^ avec M. Raymond^: un brave pretre qui craignait 



1. C. Oddo, Presse mid., op. cit., 1899, 11, 190. 

2. (irassei, Nouvelle honographie de la Salpetriere, 1897. 

3. Raymond et P. Janet, Nolo sur deux tics du pied. iVonvelh honographie de la 
Salp^lriere, '899. p. 353. 

\. H. Meige, Hisloire d'un liqueur. Journal de medecine el de chirurgie pratiques^ 
20 aoiit 1 90 1. 

5. Nevroses et Idees fixes, II, p. 38 1. 



160 LES AGITATIONS FORCfiES 

de se montrer Indiscret et de laisser ^chapper le secret du confes- 
sionnal, en ^tait venu a ne plus pouvoir desserrer les dents et 
devait se mettre un bouchon dans ia bouche pour pouvoir faire un 
sermon. M. Meige ^tudie aussi a ce propos une observation de 
tiqueur tout a fait remarquable qui pour arr^ter un mouvement 
de son ^paule prend une attitude permanente et tient son bras 
colle au corps, appuy^ sur I'^pigastre. 

Le second caractere du tic egalement bien mis en lumiere par 
la plupart de ces auteurs c'est que le tic est un acte inopportune 
intempestif. « Le tic, disait Charcot, n^est que la caricature d'un 
acte, d'un geste naturel... le mouvement complexe du tic n^est 
pas absurde en soi, il est absurde, illogique parce qu'il s'op^re 
hors de propos sans motif apparent ^ » « Le tic, disait M. Noir 
dans son etude int^ressantc, est la reproduction habituelle mais 
intempestive d'iin geste... *» et M. Guinon disait aussi: « le tic est 
un mouvement convulsif, habituel et conscient resultant de la 
contraction involontaire d*un ou dc plusieurs muscles du corps et 
reproduisant le plus souvent, mais d'une fa^on intempestive 
quelque geste reflexe ou automatique de la vie habituelle. » 

J*ajouterai dans le meme sens que, si le tic est un acte, il ne 
faut pas cependant oublier que c'est un acte sterile qui ne produit 
rien. II est evident qu'il ne produit rien d'utile, mais je crois que 
Ton pent meme dire dans Ic plus grand nombre des cas qu'il 
n'est meme pas capable de faire du mal. Cc qui nuit au sujet 
c'est le fait d'etre un tiqueur, c'est Tensemble des phcnom&nes, 
des troubles qui accompagnent le tic. Mais Tacte lui-mt^me qui 
est le tic, le mouvement de la tete, le torticolis, le clignemenl 
des yeux, la grimace de la bouche ne font pas grand mal. J*ai 
decrit une jeunc (ille qui avait le singulier tic de tomber brus- 
quement a genoux tons les dix pas dans la rue aussi bien que 
dans sa chambre', et j*ai remarque avec etonnement que dans ces 
agenouillements brusques elle ne se fait jamais de mal aux 
genoux. Cette ineillcacite du tic est int^ressante, elle est a rap- 
procher de Tinutilitd complete des manies mentales et devra 



I. Charcol, Legons du mardi, 1888-89, p. /i6^. 

•Jt. J. Noir, Etude sur les tics chez les imbeciles et chez les degenhh, 1893. 

3. Xevroses et Jd^esjlces, II, 39a. 



LES AGITATIONS M0TRICE8 SYSTfiMATISfiES. - LES TICS 161 

etre rappel^e quand nous etudierons les troubles de la volonte qui 
determinent ces agitations steriles. 

Cette impuissance du tic se rattache a un autre caractere quHl 
ne faut pas oublier quand on insiste sur le rapprochement du tic 
et de Facte. Si on laisse de c6t^ les hyst^riques qui ont des tics 
un peu particuliers et chez qui la reproduction de Tacte pent etre 
plus complete, chez Les psychasth^niques qui sont les vrais 
liqueurs, le tic nest /ms un acte complete 

Quand As... a la singuliere habitude de se faire vomir apres 
chaque rcpas en s'introduisant deux doigts au fond de la bouche, 
tout en trouvant lui-meme que Facte est inopportun, absurde et 
dangereux, on ne pent pas dire qu*il a un tic. C/cst une impul- 
sion en rapport avec des obsessions de honte du corps et d'hy- 
pocondrie. U n*y aura ticqu*au moment o^i Facte se sera peu a peu 
simplism et quand As... n'a plus que quelqucs spasmes, quelques 
regurgitations, quelques rots apres chaque repas. II faut conserver, 
je crois, dans la notion du tic Fid^e ancienne de Trousseau que le 
tic est un petit mouvement incomplet, d*aulantplus que ce carac- 
tere d'etre incomplet n'est pas sans importance chez les scrupu- 
leux. Leur micromanic, leur manie de la precision, du symbole, les 
predispose a rechercher ces petits mouvements incomplets. Si le 
tic estainsi un mouvement incomplet, il peut se r^duire a tres peu 
de chose, devenir un mouvement des plus simples dans lequel la 
systemaiisation toujours fondamentale au d^but devient de moins 
en moins visible. Ser... leve continuellement la main droite afin 
de toucher sa boucle dWeille et de verifier si elle ne Fa pas 
perdue. Ici le mouvement est tres bien systematise, mais peu a 
peu il se reduit et elle n*a plus qu^une secousse de Findex qui se 
leve brusquement. Ce petit mouvement est encore bien un tic par 
ses origtnes et par F^tat mental qui Faccompagne, mais si on le 
considerait isol^ment il serait difficile d'y voir une systematisation 
bien nette. 

C'est en considi^rant des cas de ce genre que M. Bourdin* en 
vient a contester la systematisation du tic et a nier qu'il reproduise 
des actes. Les mouvements du tic sont, a son avis, beaucoup trop 
simples et trop bizarres. Get auleur en vient jusqu'a rattacher 
les tics, au moins les tics simples a une lesion fonctionnelle de 

I. Bourdin, L' impulsion spicialement dans ses rapports avec le crime. Th5se de 
Paris, 1894, p. 55. 

UE8 OBSESSIONS . 1. — II 



162 LES AGITATIONS FORCfiES 

^ la moelle qui se traduit par des d^charges motrices. Une semblable 
erreur serait impossible si I'on remontait a Torigine du mouve- 
ment et si i'on remarquait que ce qui caract^rise surtout le 
tic c'est le trouble mental qui le determine et qui, pendant tres 
longtemps si ce n'est loujours, continue a Taccompagner. 

M. Brissaud avalt dcja remarqu^ que la syst^matisation du tic 
conduisait a son 6tude psychologique. Dans bien des cas, dit-il, 
le tic serait impossible h diagnostiquer si Ton n^examinait que 
le mouvemcnt lui-meme, si Ton ne tenait pas compte des antece- 
dents et de Tetat mental qui a prepare le tic et qui raccora- 
pagne. 

Aussi la plupart des travaux r^ccnts sur les tics sont-ils en 
somme des etudes de psychologic plus ou moins avouees dans 
lesquelles on cherche surtout a determiner Taspect mental de cc 
phenomene. Parmi les contributions les plus interessantes a cftte 
etude il faut citer le memoire de Tokarski', les articles de 
MM. Oddo', Dubois de Saujon', Meige*, Feindel, Hartenberg^ 
La plupart de ces travaux se placent surtout au point de vue 
therapeutique et devront etre ^tudi^s a propos des divers traite- 
ments de T^tat psychasthenique. Nous remarquons sculement ici 
qu'ils notcnt tons deux aspects dans le tic, le mouvement syste- 
matique et le phenomene mental concomitant. 

En effet le tic est accompagnd par des phenomenes de con- 
science, de volonte et de pensee. En premier lieu ce mouvement 
est conscient; je parle toujours ici du psychasthenique et non de 
Thysterique. Le sujet sait parfaitement qu'il ferme les yeux, qu'il 
touriie la tcte, qu'il s^agenouille. II le sent d'autant mieux qu*il a 
le sentiment de laire Iuim6mele mouvement et de le faire volon- 
tairement. Cette intervention de la volonte personnelle du sujet 
est si importante qu*il peut parfaitement faire son tic a tel mo- 
ment plutot qu'a tel autre, qu'il peut le supprimer momentane- 

I Tokarsky, R61c des idees, desmomonls psycliiques dans la production des lies. 
SociHe medicale des neurologisles et alienisles de Moscou, dec. 1892. Arch, de Neuro- 
logic t 1898. 1, 34 1. 

a. Oddo, op. cil. Presse medicale, 1899, II, 189. 

3. Dubois de Saujon, Les tics. Sociele de Iherapeuiique, 27 mars 1901. 

4. li. Meige el E. Feindel, fitat mental des liqueurs. Progrhs medical, 78eplembre 
1901. 

5. Hartenbcrg, Trailement d'un cas de tic sans angoisse. Revue de psychologic cli- 
nique et thS rapeutique, jAn\iCT 1899, p. 17. 



LES AGITATIONS MOTRICES SYSTfiMATISfiES. — LES TICS 163 

ment, le remettre a plus tard et le recommencer quand il le veut 
(Guinon, J. Noir, Brissaud). 

Une preuve curieuse de celle intervention de la conscience et de 
la volont6 ce sont les erreurs que le malade commet souvent dans 
Texecution de son tic. Fous... (loi), qui a un torticolis mental, 
'tient toujours la tete inclin^e a gauche; quand elle est distraite et 
pr^occupee au cours d'un examen de son tic, elle se trompe et 
pendant une partie de la le^on tient la tete a droite. 

D'autres preuves ont et^ emprunt^es surtout par M. Brissaud 
a Tetude des proc^d^s qu'emploient les malades pour arreter 
momentan^ment leurs tics. Dans la plupart de ces torticolis men- 
taux que decrivait M. Brissaud, le malade pent lui-meme arreter 
le tic par un true quelconque, par un leger appui de ses doigts 
sur la t^te ou de sa tete sur un mur. Or il est impossible d'^tablir 
ainsi une lutte entre notre main et notre tete, ou bien entre nos 
deux mains. L'attitude definitive qui resulte de cette pr6tcndue 
lutte est une attitude accept^e, voulue par le sujet lui-meme et 
si le malade peut arreter son tic en appuyant la main sur le men- 
ton, c'est qu*en somme il veut bien arreter son tic. Dans bien des 
cas, d*ailleurs, le sujet choisit pour arreter le tic un mouvement 
qui serait absurde s'il s^agissait r^ellement de lutter contre lui. 
Une de nos malades a un tic qui rejette la t6te en arriere, elle 
Tarrete en touchant le front avec I'index *, ce mouvement devrait 
en r^alite repousscr la tete en arriere : il est simplcment pour la 
malade Toccasion de vouloir abaisser la tete en avant. 

On peut aussi signaler tous les proc6des qui guerissentplus ou 
moins longtemps les tics. II suflit quelquefois d'expliquer au 
malade ce que c'est que son tic, comment il le fait lui-meme, 
comment il peut I'arr^ter s'il veut bien yconsentir pour que le tic 
ccsse pendant un temps plus ou moins long. Dans d'autres cas il 
suffit que le malade croie a Tefficacite d'uh remfede, d*une pom- 
made quelconque appliqu^e sur le cou ou sur le bras pour qu'il 
cesse au moins pendant quelque temps son mouvement absurde. 
Tous ces faits montrent done que le tic n'est pas un mouvement 
compl^tement automatique mats qu'il est en grande partie un acte 
conscient et volontaire. 

Mais pourquoi le malade {>eut''il faire cet acte absurde? Le plus 
souvent on peut dire qu'il ne le sait pas du tout, il se sent force 

I. N^roses et Idees fixes, II, p. 875. 



161 LES AGITATIONS FORCfiES 

de le vouloir sans savoir pourquoi. Si on insiste, si on remonte 
tout a Fait a I'origine du tic on retrouve presque toujours d*uoe 
maniere vague des besoins de preciser, de perfectionner, de veri- 
fier ou des besoins de compenser, de r6parer queique chose 
qui font songer aux manies mentales que nous venons d*^tudier. 
L'une des plus interessantes parmi les malades de M. Dubois 
(de Saujon) se sent fovcee de se baisser par terre comme pour 
ramasser tin objet^ elle se sent obligee a faire cet acte avec une 
perfection speciale, il Taut que ie dos de sa main toucbe le sol ; 
elle a la manie de compter jusqu'a trois, de regarder trois fois 
un objet ou une personne, de heurter son coude droit contre sa 
poitrine jusqu'a ce qu*il choque une petite Erosion et alors de 
pousser un petit cri, etc. *. Nous verrons parmi nos malades bien 
des cas semblables, ou une manie mentale force la volonte a 
accomplir le tic. 

Le tic est done en r^sum^ un ensemble de mouvements syste- 
matis^s, un acte reproduit r^gulierement et fr^quemment, mais 
d'une maniere tout a fait intempestive, inutile et incomplete 
parce que la volonte se sent forcee de Taccomplir. On retrouve 
ici tout a fait les caracteres d^ja constates dans toutes les manies 
mentales, c'est pourquoi il sera utile dans T^num^ration des tics 
de les rapprocher de ces manies. 

2. — Les tics de perfectionnement, 

Le premier groupe des manies mentales nous a paru etre 
constitue par des manies d'oscillation par des doutes et des de- 
liberations. De telles manies sont presque exclusivement men- 
tales, elles contiennent des operations qui s'accompagnent diflTi- 
cilement de mouvements materiels. 

Si Ton voulait rechercher Tattitude qui accompagne ce genre 
de manies, il faudrait considerer comme tics les immobilites, ce 
qui serait souvent assez juste. Lise s'arr^te bien souvent com- 
pletement immobile au milieu d'une action. Tantot elle prend 
d'avance une position qui puisse justifier aux yeux des specta- 
teurs son immobility, par exemple, elle tient un livre a la main. 
Tantot, surtout si elle ne se croit pas surveillee, elle reste immo- 
bile dans une position quelconque, debout, le pied lev^ pour 

I. I)ulK)is (Jc Saujon, Societe de th6rapeulique, 27 mars 1901. 



LES AGITATIONS MOTRICES SYSTfiMATISliES - LES TICS 1G5 

avancer et eile s'arrete indeGniment. Get arret demande encore 
un eflbrt musculairc, c'est bien un tic d'attitude. II lui semble 
qu*elle ne doit pas bouger avant d'avoir trouv^ ce qu'elle cher- 
chait, avant d'etre sortie de son doutc. Claire se force ainsi a 
rester immobile dans son lit en gardant la premiere position 
jusqu'au matin, et elle se reveille toute raidie. 

Le second groupe des manies, les manies de Tau dela impli- 
quent de nombreux mouvements et bien souvent ces mouvements 
semblent au sujet etre forces par la manie sous-jaoente. Quand 
ces manies s*accompagnent ainsi de tics, elles sont mentalement 
moins developpees et ne contiennent guere toutes les subtilites 
que nous venons de decrire. Elles contiennent simplement Tidee 
vague ou le sentiment qu'il faut perfeclionner Facte ou le ph6- 
nom^ne primitif, y ajouter quelque chose, et que le mouvement 
du tic est une adjonction urgente. 

Un grand nombre de tics se rattachent a ces manies de preci- 
sioHy de verification qui sont parmi les plus fr^quentes. Un ma- 
lade de Brissaud secoue la tete pour mettre son chapeau bien en 
place. Nadia et Claire inqui^tes sur leur personne ont besoin de 
verifier leur etat, elles detournent rapidement les yeux pour se 
regarder en passant dans toutes les glaces : il a fallu dans Tap- 
partement de Nadia couvrir toutes les glaces. Nadia, en outre, 
tate perpetuellement son corps, ses jambes, sa poitrine pour 
verifier rapidement si elle n'a pas engraisse. 

Myl... preoccupe au d^but par ses maux de t^te secoue de 
temps en temps la t^te <( pour savoir si elle est bien a sa place ». 
Fok... prcoccup6 de T^tat de son ventre le secoue par une brus- 
que contraction des muscles droits; Ul. .. fait une grimace avec 
ses yeux « pour sentir s'ils ne sont pas 6gar^s » Ser..., agde de 
i6 ans, se touche a tout instant Torcille et frappc trois petits 
coups sur sa t^te c< pour 6tre s6re que la bouclc d'orcille est 
bien attach^e et qu'elle ne tombe pas ». Beaucoup, comme nous 
Tavons vu, secouent leur tdte pour voir si leur col les gene. Peu a 
peu rid^e, la recherche determinee qui amenait ces mouvements 
s'elTace a peu prfes de I'esprit ou n'est plus representee qu'a 
peine par un bref sentiment d^inquietude et le mouvement se 
fait rapidement, d'une manicre incomplete et perpetuelle. Ul... n*a 
plus qu'un petit mouvement de rotation des yeux que Ton croirait 
convulsif, Myl... un petit hochement de tete. 



IC6 LES AGITATIONS FORCfiES 

La manie de la syjnelrie ameue des tics de la marche comnie 
chez la maiade de Azam qui saute d*une pierre sur I'autre pour 
procurer a ses deux pieds des sensations analogues. 

La mnnie du symbole dcvieut le point de depart d'un tres 
grand nombre de tics, puisque, ainst que nous Favons vu, des 
mouvements resument et expriment des id^es. Lod... imagine 
une signification religieuse ou irreligieuse a certains actes, Ter- 
mer le poing c^est comme si on disait : je ne crois pas en Dieu; 
comme elle pense a chaque instant qu'elle ne croit pas en Dieu 
et comme elle a besoin de formuler vite cette pensee pour ne 
pas en etre trop d^rangee dans le cours de la vie, elle se con- 
tente d^esquisser rapidement le geste de Termer le poing. Si elle 
Tait a chaque instant Tacte de se retourner a demi dans la rue, 
c'est que ce geste represente pour elle la pens6e de la religion, 
« c'est comme si en traversant une 6glise on se retournait devant 
le tabernacle ». 

Jean a une interpretation semblable bien bizarre : il se croit 
toujours en butte aux tentations g^nitales et il considere une 
petite satlsTaction comme I'image du plaisir sexuel. Or il a eprouv6 
un jour quelque plaisir en se grattant le nez : ce plaisir etait 
d'autant plus impressionnant qu'il lui rappelait une impression 
vivede ses anciennes masturbations : il les accomplissait, parait-il, 
en s'ecrasant le nez contre un mouchoir ayant appartenu a la 
Temme de chambre. De la natur^Uement une association d*id6es 
symbolique entre le Tait de se gratter le nez et la pensee des plai- 
sirs sexuels, Tun devient le symbole de I'autre ; mais comme le Tait 
de se gratter le nez est beaucoup plus simple et dans son esprit 
beaucoup moins dangereux que la masturbation, le symbole 
remplaceperpetuellement Timpulsion g^nitale. Ces interpretations 
compliqu^es sont venues se mcler a une habitude malpropre, lui 
ont donne de Timportance et ont contribue a la fixer. Le meme 
maiade a sans cesse besoin d^un appui moral, il symbolise ce 
besoin en tenant toujours sou bras droit a demi lev^ au-dessus de 
sa tete et appuy^ sur un objet plus dleve, n c'est comme si je 
me reposais sur quelqu'un de plus Tort que moi a mon cM^ ». 

Le meme sentiment a joue un role dans la formation d*un ve- 
ritable torticolis spasmodique, chez Brk..., <c j'ai toujours eu be- 
soin de m^appuyer, je voudrais avoir un soutien, un ami, je ne 
sais pas comment cela a anient le besoin d'appuyer ma tete de 
cute sur mon epaule ». 



LES AGITATIONS MOTRICES SYSTfiMATISfiES — LES TICS 167 

Par la meme raison que prec^demment, ces mouvements ont 
plus ou moins perdu leur interpretation et Lod... se retourne en 
marchant, Jean se gratte le nez ou s'arrache les ongles ou leve le 
bras en Fair, Brk... tient la tete de cdte a peu pres perp^tuelle- 
ment sans trop savoir pourquoi et en apparence malgre eux. 

On pourrait rattacher a ce besoin de symbole le tic int^ressant 
attribue par Rodenbach a la so&ur aux scrupules « de temps en 
temps de son mouchoir d^pli^ elle se tapotait, elle s'epoussetait, 
aurait-on dit^ comme pour eparpiller Tinvisible chute surelle de 
la poussiere, ces molecules du silence ^ ». 

La manie de la tentation, la manie de Vimpulsion qui joue un 
grand role dans les obsessions criminelles a determine les tics 
de Sau... (i3], enfant de i6 ans, elle a Tidee fixe qu^elle veut se 
tuer. « On voitbienque cette idee est serieuse, dlt-elle, puisque, 
malgre moi, mon bras commence tout le temps des petits mou- 
vements pour me Trapper, pour piquer ». Nous avons d^ja vu 
beaucoup d'exemples semblables a propos des obsessions du 
crime. 

II faut faire une assez grande place a la manie du contraste, 
qui est toute voisine de la manie de ^impulsion, M. S^glas re- 
marquait d^ja que les tics de langage sont souvent en contra- 
diction avec Texpression normale des sentiments du moment'. 
Beaucoup de psychastheniques, au moment de faire un acte avec 
attention, pensent aux operations tout a fait opposees qui seraient 
contraires a leurs desirs et qu'ils redoutent; chez beaucoup cette 
pens^e reste un simple phenomene conscient et ils font une 
rumination surlapensee de ces actes opposes. Mais chez quelques- 
uns cespensees amenent une action en contraste avec Facte ini- 
tial. Do..., toutes les fois qu'il s'agit de faire un mouvement de- 
licat, se sent g6ne par Tid^e de faire une maladresse, il croit qu'il 
va Jeter le verre par terre, commettre une incongruite. Son pouce, 
au lieu de saisir Tobjct, se pHe fortement dans la paume de la 
main. Peu a peu ce tic se produit presque sans reflexion etDo... 
ne pent plus accomplir aucun acte delicat. II en r^sulte qu'il ne 
pent plus ecrire a cause de ce tic : le pouce se met dans la paume 
avant qu'il n'ait touche la plume. La crampe des ^crivains est un 



1. G. Rodenbach, Musee de beg nines, p. 86. 

2. Scglas, Le langage chez les alUnis, i8ga, p. aga. 



168 LES AGITATIONS FORCEES 

syndrome qui peut avoir bien des origines diverses, mais qui 
se produit souvent par ce mecanisme. 

Gi... (ii3) pr^sente an cas remarquable de coprolalie, cettc 
malade a eu des tics de la danse, elle se seDtait forc^e de tourner, 
de faire des belles manieres*, c'^tait un tic en rapport avec ses 
preoccupations sur le theatre oil son (ils allait trop souvent. 
Quand ce tic Tut gueri, elle commen^a a pousser des cris epou- 
vantables et a nous agoniser de sottises : cc cochon, chameau, tu 
me fais ch... ». Elle pouvait fort bien resister a ce tic dans la rue 
en presence d'etrangers. Ces malades, nous le savons, s'ar- 
retent toujours dans Timpulsion au moment oil Tacte pourrait 
devenir serieux. Mais (c elle etait pouss6e a crier ces injures » 
dans rhopital, quand elle me voyait. « Je voudrais ^tre polie, 
dit-elle, me bien tenir et je suis obligee de penser a des sottises 
que je ne voudrais pas faire, il me semble que je suis obligee de 
les faire. » Ce tic n'est-il pas Texpression de la manie de Timpul- 
sion et de la manie du contraste. 

Les tics de Ren^e ^ sont du raeme genre, elle a horreur des 
chats, des chiens, elle a ete effray^e par un petit patissier idiot 
qui parlait comme un enfant, elle voudrait ne plus du tout penser 
a tout cela, elle est obligee d'y penser, de chercher toutes les cir- 
constanccs qui Vy font penser (manie des associations), de cher- 
cher si elle peut y penser sans danger (manie des tentations) et 
la voici qui crie « miaou, oua, oua, Zozo, ma nounou, petite 
femme, putain, bordel, etc. ». 

Les manies prec^dentes jouent encore un role dans les tics qui 
imitcnt des maladies. Gauc...^ estpr^occup^ par lapens^e du ta- 
bes, il craint((qu*iln*y ait quelque chose dans ses jambes », surtout 
depuis qu'il a vu pratiquer Texamen des reflexes rotuliens. 11 
cherche si ces reflexes ont quclque chose de bizarre, et malgre 
lui il leve ses jambes en Tair des que Ton touche son genou, il 
marche avec de grandes secousses des jambes. Ren^e, Bor... ont 
le tic de se tenir de travers, elles ont a la fois Tid^equ'elles sont 
atteintes de coxalgie et Tidee qu'elles jouent lacomcdie, il y a un 
singulier sentiment de doute qui se surajoute au tic de la d-mar- 
che. 



I. Raymond el P. Janet, Nevroses et Idees fixes, II, p. 34 1. 
a. Pierre Janet, Accidenls menlaux des hysteriqnes, p. i58. 
3. I^evroses et Idies fixes, II, p. 393. 



LES AGITATIONS MOTRICES SYSTfiMATISfiES — LES TICS 169 

Beaucoup detorticolis spasmodlques comme celui de Buq... 
sont lies avec une inquietude sur les courants d'air, sur la mala- 
die du cou, avec un besoin de verifier la maladie, avec des phe- 
nomenes de contraste. 

Voici maintenant les tics qui se rattachent a la manie de la 
propretey a la manie des precautions : bien des malades qui ont 
eu la manie de se laver les mains conservent meme apres la gue- 
rison apparente le tic de frotter les mains Tune contre Tautre. 
Zo... qui a eu peur d^avaler des epinglcs a des tics de machon- 
nement, de toux, de crachottement. Faut-il rappeler les tics de 
Jean qui ecarte les jambes, qui s'arr^te un instant aux coins des 
rues, qui se leve pour couper son pain, etc. 

Les manies de recommencer les actes laisscront aussi comme 
residus des petits mouvements incomplets ou des tics, s'asseoir 
en deux ou trois fois, tatonner en touchant les portes, se retour- 
ner a demi des qu'on fait un acte, repeter les choses deux ou trois 
fois. Voici a ce propos une curieuse observation de M. S^glas. 
Une raalade avance dans les rues en faisant des cercles, « elle doit 
faire un tour en sens inverse sur le trottoir oppose a(in de faire 
un rond avant d'avancer* ». C*est un tic en rapport avec la manie 
du retour en arriere. 

La manie des procedes determine les grognements et les rots 
deRai... qui veut « respirer bien », les spasmes de la main de 
L... qui « veut ^crire avec perfection ». Un jeune homme de 
i[\ ans Yog..., inquiet et timide est poursuivi depuis son enfance 
par le d^sir de a parler bien devant le monde ». II en arrive a 
b^gayer et a grimacer d'une maniere abominable. « Les tics de la 
figure sont venus peu a peu, dit-il, comme des mouvements pour 
faciliter le langage, pour m'aider, me soulager. » Des mauvais 
mouvements de la langue qui Tempechent d'avaler se sont deve- 
loppeschez Ev... femme de 3g ans de la m6me maniere. Une g^ne 
de la deglutition a ete le point de depart d'eflforts d'attention et 
de tics de toute espece dans les machoires, dans la langue et 
dans le pharynx. Bien des cas de spasme de FQesophage rentrent 
dans ce groupe. 

Peut-on rattacher ^galement a ce groupe le tic singulier d'une 
jeune fille de 19 ans, Dey... (io5) qui s'arrache les cheveux un a 

I. Seglas, Societe medico- psychologique, jaiwicr 1888. 



170 LES AGITATIONS FORCfiES 

un jusqu'a presenter de grandes plaques simulant la pelade. 
(( C'est parce qu'elle ne peut pas travailler, pas faire attenlion, 
sans se secouer, se gratter : ^a Texcitc ct Tencourage, elle a pris 
ainsi I'habitude de s'arrachcr tous les cheveux. » 

II y a ainsi un ties grand nonibre de tics qui ne sont pas pr^- 
cisement accompagn^s par des ruminations analogues a cellcs 
que nous avons observccs dans les manies mentales de Tau deia, 
mais qui semblent en rapport avec des besoins, des sentiments 
analogues a ceux qui out inspire les manies de I'au dcla. 

3. — Les tics de defense, 

Dans d'aulres eas, le phenomene mental qui accompagne le tic 
est un pent different, le malade se sent pousse a aecomplir le 
mouvement, non pour faire mieux quelque chose, mais pour re- 
parer, pour compenser quelque chose de (acheux, pour sc de- 
fendre contre une influence nuisible. 

M. Meige a rapporte un beau cas de ce genre. Son malade pour 
arreter un tic de Tepaule gauche, eprouve le besoin de saisir le 
bras malade avec la main droite. Bientot la main droite preseute 
aussi un tic celui de serrer, tiruiller, tortiller de toute maniere 
le bras recalcitrant, ct finit par determiner des lesions. Cette 
batailie absurde des deux mains etait pour le malade un besoin 
extreme et obsedant^ 

« Le sourire obsedant » dont parle Bechterew est plutot un tic 
du sourire chez un honteux de son corps. Le malade, Ires timide 
et tres honteux, a imagine de sourire quand on le regarde, c'cst 
une formule de conjuration. Ce sourire se repr^sente malgre lui, 
ou plutot il se croit force de sourire des que quelqu\in a les ycux 
(ixcs sur lui ou simplement des qu'il pense que quelqu*un peut 
le voir^ 

Un malade de MM. Pitres et Regis a des manies mentales de 
conjuration « pousse cette pierre du pied deux fois et il ne t'ar- 
riverarien » sedit-il sans cesse. « Les actes deviennent a la longue 
automatiques, disent les auteurs, mais pendant longtemps ils ont 
ete precedes par une idee^ ». 

1. Mcigo, Uistoire d'un liqueur, Journal de medecine et de chirurgie pratiques, 
a5 aoiU 1901. 

a Rechlercw, Revue de psychologies 1899, 35. 
3. Pilrcs cl UcgLs, op cit.y 53. 



LES AGITATIONS MOTRICES SYSTfiMATISfiES. — LES TICS 17i 

Parmi mes maladcs, les exemples sont trop nombreux pour 
pouvoir 6tre tous ^numeres. As..., homme de 26 ans, Ad... 
(49), fenime de ^9 ans, Qsa., homme de 55 ans, sont inquiets de 
leur estomac, iis en souffrent legerement et se sentenl gonfl^s. 
lis ont la honte de manger et pensent qu'il vaudrait mieux ne pas 
manger, mais comme ils ne peuvent s'en abstcnir tout a fait, 
ils reparenl le repas, les uns par des efforts de vomissements et 
des vomissements reels, Tautre par des rots interminables et des 
secousscs du ventre. Ces tics de vomissement ont chez les psy- 
chastheniques une importance considerable. Je ne puis que les 
signaler ici dans cette enumeration des tics, il faudra revenir sur 
leur pathogenic et leurs consequences. 

Te..., age de 20 ans, a la suite d*une marche avec des souliers 
trop courts, conserve, un ticde recroquevillcment des orteils et de 
raideur de toute la jambe. Qk..., pour lutter contre la fatigue 
de Tecriture doit ecrire a genoux, puis dans des postures de plus 
en plus bizarres. 

Xy... repousse avec la main droite un objet imaginaire qui 
viendrait sur elle; Zo... fait « hem, hem », pour ne plus penser 
aux epingles; Myl... 6bauche un signe de croix; Be..., poursuivie 
par la pens^e qu'elle a dans le ventre un ver-araign^e, dissipe 
cette crainte en se frottant le ventre a droite, ce tic est si conti- 
nue! qu'il determine toujours Tusure de ses robes a cet en- 
drott. Lae... (80), homme de 28 ans, obsed6 par la pensee 
de la rage, a eu d'abord des sortes de crises qui lui semblaient 
en rapport avec la rage. Dans ses crises ses os craquaient, il en 
est arrive a se borner a un petit mouvement singulier, il lui suffit 
de faire craquer ses articulations pour 6tre comme debarrasse de 
la pensee de la rage. Ce m6me malade passe ses mains sur son 
pantalon parce qu'il a I'id^e qu'un chicn le frole et que par ce 
mouvement il ecarte Tidee : ces deux mouvements finissent par 
constituer de v^ritables tics. 

On voit que chez toUs ces malades le tic est comme une reduc- 
tion de la manie mentale, soit que la manie mentale ait ete 
autrefois tout a fait complete, soit qu'elle ne fasse que debuter 
et reste encore embryonnaire, soit meme qu'elle n'existe pas 
sous une forme intellectuelle et soit complctement remplac^e par 
cette agitation motrice systematisee. En general on pent dire que 
la manie mentale est d'autant moins developpee que le tic moteur 
est plus complet. Mais ce sont des tendances analogues qui de- 



172 LES AGITATIONS F0RCI5ES 

terminent Tun ou I'autre de ccsdeux phenomenes et c'estla ceque 
j'ai voulu mettre en evidence en montrant que les tics pouvaient 
etre group^s a pen prcs de la m6me manicre que les manies men- 
tales. 



2. — Les agitations motrices diffuses. * 
Les crises d'agitation. 

Chez d'autres malades ies mouvements deviennent bien plus 
considerables et en meme temps plus vagues, ils semblent consti- 
tuer de veritables crises convulsives. Je crois qu'il Taut insister 
sur ces agitations motrices difTuses analogues aux agitations men- 
tales dilTuses. Elles jouent un role considerable dans la maladie 
et doivent egalement jouer un role important dans son interpre- 
tation. 

I . — La crise des efforts. 

La plus curieuse de ces crises pent rccevoir le nom de crise 
des efforts, Le malade raecontcnt de lui-m^me, d^sirant mieux 
faire, en conclut naturellement qu'il doit faire ce qui permct aux 
kommes normaux dese transformer, c'est-a-dire des efforts; mais 
ceux-ci, pour son malheur, tourncnt bien vite a la manie. II y 
a la un point delicat, parce que nous verrons plus tard en ^tu- 
diant les procedes th6rapeutiques que certains efforts sont reelle- 
ment tres bons pour le malade et qu'il se transforme par des 
efforts d'attention. Mais ces efforts utiles doivent etre diriges par 
le medecin et doivent avoir une nature particulifere. II est rare 
que le malade trouve tout seul les efforts utiles a faire et nous 
ne parlous pas de ceux«ci, en ce moment. Les efforts que le malade 
imagine sont une serie d'actions asscz r^gulieres, quoique moins 
stereotypies que les tics, fatigantes ct p6nibles, qu'il croit ne- 
cessairc d'accomplir pour donner a son acte cccaractere de certi- 
tude et de satisfaction qui lui manque toujours. 

Les malades qui font des efforts de ce genre, chez qui ces 
efforts tourncnt a la manie et constituent de veritables crises sont 
assez nombreux. Vy... essaye de se donner des convulsions pour 
faire un mouvcment qui soit parfait; elle ^prouve le besoin de 
pousser comme pour aller a la selle. Tr... fait des efforts comma 
pour soulever un fardcau, avant d'ouvrir une porte ou de faire ses 
priercs et se contorsionne pendant des heures. 



LES AGITATIONS MOTRICES DIFFUSES. — LES CRISES D^AGITATION 173 

Le type vraiment extraordinaire de ce genre de manie c'est 
Claire. Cette malade a plusieurs fois par jour des periodes de 
contorsions 6pouvantables qui ont et^ prises bien souvent pour des 
crises d'hysterie et qui, a mon avis, ne leur ressemblenten aucune 
nianiere. Ce sontdes contorsions volontaires ou quasi-volontaires : 
quand elle sent ou se figure sentir qu'une action est mauvaise, 
qu'une pens6e est honteuse, qu*elle va avoir son image obedante 
da membre viril et de Thostie, die croit qu^elle doit faire quelque 
chose pour modifier l*acte ou eloigner Fimage. Ce quelque chose, 
c'est ce qu'elle appelle des efforts. Th^oriquement, ses efforts 
sont moraux ; au d^but, elle avait la t^te dans les mains, Ics yeux 
en I'air, le regard perdu tres loin et elle se livrait a un travail de 
rumination mentale. Mais peu a peu elle s'est convaincue que les 
efforts moraux doivent etre Jiccompagnes d'efforts physiques cor- 
respondants et elle a commence a prendre des attitudes speciales ; 
ainsi il faut quVlle soit assise ou couch^e, en raidissant la jambe 
gauche, en ayant la bouche ouverte et la tete aussi basse que 
possible, les yeux ferm^s ou d^mesur^ment ouverts. Puis elle 
prit Thabitude de faire des niouvements desordonn^s des bras et 
des jambes jusqu'a se mettre absolument en nage et a dprouvr des 
douleurs dans tons les muscles. Elle plie le tronc et le releve en 
mouvements rythmiques de salutation, elle secoue le thorax par de 
grands mouvements respiratoires. Elle porte ses mains a sa 
bouche, ronge ses ongles jusqu'au sang, suce et mord ses doigts : 
ces dernieres manies ont fini par developper d'enormes callosites 
aux articulations des doigts. Quand elle ne mange pas ses mains, 
elle mange ses mouchoirs et ses draps: en un hiver, elle a r^duit en 
charpie une cinquantaine de mouchoirs. Enfin, en se livrant a 
cet exercice, elle ne cesse d'avoir a la figure d'horribles gri- 
maces. Toutes ces contorsions se prolongent sans interruption 
pendant plusieurs heures. 

La malade se figure que ces mouvements physiques suivent des 
mouvements paralleles a sa pens^e : « si je vois Tid^e tout au 
fond de moi, il Taut que je baisse la tete tres has pour la cher- 
cher ; si je la vois en haut, il me semble que ma volonte s*6lance 
pour la saisir etque mon corps en fait autant... II me semble que 
c'est mon coeur qui pense, il faut que je cherche la pensee par 
des mouvements de la poitrinc et en augmentant les battements 
du coeur... Ma vie est a Tombilic, il faut que je secoue le ventre 
pour la retrouver. » On voit bien ici se meler aux efforts la manie 



174 LES AGITATIONS FORCfiES 

du syrabolc et on pouvrait appliquer ici les remarques dc M. Ribot 
siir I'analogie de TelTort moral et de reObrt physique : u le sen- 
timent de Teffort eprouve quand nous cherchons notre route a 
travers une masse d'id^es obscures et enchevetr^es n*est qu*une 
forme affaiblie du sentiment que nous avons en cherchant notre 
route dans une foret 6paisse et sombre » *. 

Bien cntendu toutes ces contorsions violentes et toutes ces 
pensees amenent toutes sortes de perturbations viscerales, des 
troubles de la respiration qui est exageree et anxieuse, des 
troubles du ca}ur qui bat a tout rompre. Mais ce qui est surtout 
provoque a la suite de cette agitation et de ces mouvements 
abdominaux c'est une grande excitation gcnitale et les efforts 
se terminent tout simplement par une veritable masturbation. Je 
signale Textr^me importance de cette substitution de I'excitation 
gcnitale aux efforts volontaircs. 

Nous retrouverons ces faits dans les prochains paragraphes oil 
nous etiidicrons les phenomenes ^motifs de Tangoisse. Je ticns 
seulement a rcmarquer ici que cette malade a plutot les pheno- 
menes ext^ricurs de Tangoisse que Tangoissc elle-meme. El/e ne 
se plaint pas du tout de souffrir pendant cette crise d'efforts. « Les 
mouvements de sa poitrine et de son coeur, dit-clle tres juste- 
ment, sont dus a Tessouniement tout simplement )>. L'agitatioti 
dans ce cas reste motrice beaucoup plus qu'emotionnelle. 

Un exemple bien curicux de ces crises d*efforts est celui de 
Lrm. (232), un homrae de quarante ans. Ses crises bizarres se coni- 
pliquent de manic du symbole et d'obsessions de persecution. Ce 
pauvre diable avail, comme tons les scrupuleux, besoin de syni- 
pathie et il avnit Thorreur de la lutte. A la suite d'une querelle 
insignifiante avcc un individu qui etait son associe et son meilleur 
ami, il garde, sinon une idee obs^dante, au moins un sentiment 
obsedant, c'cst qu'il est en lutte contre cet individu, X. 11 lui semble 
que X. I'attaque, qu'il faut lui repondre, quoique ce soit bieu 
penible, qu*il est necessaire de se defendre. Sans avoir aucunc 
hallucination, en sachant bien qu'il est seul, que X. n'est 
pas present, il se sent oblige de hitter contre lui. La lutte est 
materielle : il se met debout, lance des coups de poing et des 
coups de pied avec fureur, il se demene comme un forcen^, 

I. Ribot, Lts maladies dc la volonti, p 107. (Paris, F. Alcan.) 



LES AGITATIONS MOTRICES DIFFUSES. - LES CRISES D' AGITATION 175 

se frappe lui-m^me, se mord les poings et finit par tomber par 
terre epuis^ par de tels efforts et ruisselant de sueur. II ne faut 
pas oublier que ce malade n'a aucun delire, il salt tres bien « que 
X. est son meiileur ami et que, s'il etait la, il se garderait bien de 
le toucher », mais cette lutte mat<^rielle est ie symbole d'une lutte 
morale (( qu'il devrait faire, s'il avait du coeur » ; elle est le 
r^sultat d'efforts inouVs qu'il se sent oblig^ de faire. 

Quelquefois les crises d'efforts sont plus precises, plus syst6- 
matis^es encore et se rapprochent des tics. Je n'insisterai pas sur 
ces nfialades, hommes ou femmes, qui font des efforts inouVs pour 
arriver a la perfection dans la masturbation. Je prendrai comme 
exemple une crise d'efforts qui se presente asscz fr^quemment et 
qui est bien typique. Un Homme de 55 ans, Qsa.., comme on Tad^ja 
vu, a des digestions penibles et souvent des vomissements plus ou 
moins volontaires pour decharger Testomac, vomissements qui se 
rapprochent des tics. De temps en temps, a la suite de troubles 
pr^monitoircs dont je parlerai plus tard, il sent que son estomac 
le tourmente davantage et il s'agite de toutcs manieres, il a des 
ruminations mentales sur la mort, sur ses parents qui ne Taiment 
pas assez ; puis il marchc, nc peut plus tenir en place, puis il 
essaie de boire un peu, il suce des bonbons, il commence a secoucr 
son estomac par des spasmes de I'abdomen. Puis il essaie de vomir, 
mais il pretend s*y ^tre pris trop tard, ne plus pouvoir vomir ou 
du moins ne pas vomir assez bien. II vomit un peu, il crache 
enormement, mais il sent que ce n'est pas sudisant, quMl serait 
gueri s'il pouvait rendre une certaine gorg^e de bile qui ne vient 
pas. Et ce sont pendant des heures d'epouvantables efforts pour 
vomir cette gorg^e de bile, des contorsions de tons les membres 
et de tous le corps. Parvenus a ce degre les efforts different a peine 
de ceux de Claire, si ce n'est que de temps en temps il y a un 
violent mouvement de vomissement. La crise peut durer une nuit 
entiere, elle s'arr^te soit apres un petit vomissement quelconque, 
soit par Tc^puisement du malade qui finit par s'endormir. Je 
relrouve ces crises d'efforts pour vomir chez deux autres malades, 
en particulier chez un enfant de 12 ans qui a fait de grandes crises 
semblables toutes les fois que ses parents lui faisaient manger 
autre chose que de la gelee de viande et des pruneaux, les seuls 
aliments qu'il put dig^rer sans crise. 



176 LES AGITATIONS FORCfiES 



2. — Les crises de marche et les crises de parole. 

J'h^site a rattacher a des tics ordinaires des ph^nomenes de 
mouvement plus complexes et surtout plus prolonges que Ton 
rencontre souvent chez les memes malades dans les m^mes cir- 
Constances. Ces malades sont troubles a propos d'un acte ou 
d'une idee et, au lieu de se livrer a des recriminations mcntales, ils 
^prouvent le besoin plus ou moins irresistible de marcher. 

Leur enervement ne se calme que lorsqu'ils ont marchd tres 
longtemps sans se livrer a aucune violence. Nous avons vu que 
Cha... a des manles de recherche et d'interrogation : il a ren- 
contre une personne qu*il a eu le malheur de regarder avec 
attention, immediatement il se demande a qui cette personne res- 
semble, quel est le nom et Tadresse de cette personne qui lui 
ressemble ; il faut qu'il recherche ind^finiment ces ressemblances 
et ses adresses. Cette recherche, si elle u'aboutit pas tout de 
suite, se transforme en une agitation qui le force a marcher de 
long en large dans sa chambre, il va tourner comme un animal 
en cage pendant une nuit entiere et le calme ne reviendra que 
quand il tombera 6puise de fatigue. Car..., une femme de 28 ans, 
arrete aussi Tahgoisse determin^e par Tid^e de la folic en mar- 
chant indefiniment. Cr... (io4), homme de 44 ans, est bouleverse 
par la moindre Amotion et aussitcH il faut qu'il sorte de chez lui 
et qu'il fasse des courses 6normes. 

Un malade de M. Souques se rapproche de ceux-ci : apres des 
crises de dipsomanie ou a la place de ces crises, il ^prouve le 
besoin de marcher pendant plusieurs jours et rentre 6puise V II 
en est de m^me dans un cas de M. Magnan. Cc sujet interrompt 
ses tics par de grands mouvements et par de grandes marches '. 

Ic..., age de 18 ans^ presente tout a fait les memes symptomes, 
c'est un scrupuleux, timide, mecontent de ce qu'il fait. II se met 
a sa table de travail avec Tintention de faire un travail meilleur 
que les autres, il essayc d*y mettre toute son attention. Mais cet 
effort Tagace et Tagite, il ^prouve un besoin invincible de mar- 
cher pour se calmer. Aussi sort-il de chez lui et commence-t-il a 



I. Souques, Impulsions dipsomaniaqucs prolongees sous forme ambulatoire. Arch, 
de neurologic, 189a, II, 6t. 

a. Magnan, Sociele nwdico-psychol., 28 mai i885. 



LES AGITATIONS MOTRIGES DIFFUSES. - LES CRISES DAGITATION 177 

errer dans les rues de Paris, ii ne recherche jamais de camarades 
et satisfait sa manie seul comme un dipsomane ; il prend tou- 
jours ies inemes rues, vieilles et solitaires autant que possible et 
il tourne dans le meme quartier pendant cinq ou six heures puis 
il rentre calm^ et satisfait. 

C'estla, si Ton veut, une variety des fugues, mais c'est une 
variety assez distincte. Ce n'est pas la marche en avant irraison- 
nec, inconsciente de T^pileptique vrai. Ce n'est pas la fugue hys- 
terique pendant un ^tat second suivi d'amn^sie: le malade rentre 
tranquillement chez lui sans r6veil, sans surprise et se spuvient 
en general assez bien de tout ce qui s'est passe. Ce n'est pas non 
plus tout a fait Timpulsion a la fuite, ou aux voyages que Ton 
la rencontre chez ces in^mes psychasth^niques ' et que M. Regis a 
appelee la dromomanie. Dans ces impulsions il y a une idee qui 
pousse le malade vers un but, il pense a aller vers un certain 
endroit, a fuir le travail comme on Ta vu dans une des observa- 
tions rapportdes dans le premier chapitre de cet ouvrage. Dans 
les crises que j'etudie ici, il n'y a pas la d'id6e qui determine 
la marche, d'obsession qui pousse au voyage, c'est la marche 
pour la marche. C'est une operation forcee que le malade execute 
de meme qu'il travaillait dans ses ruminations mentales. 

Dans d'autres cas la marche est remplacee par quelque autre 
exercice physique egalement exagere et inutile. M. Tissi6 a d6- 
crit a ce propos des cas remarquables de manie du canotage 
chez de jeunes psychastheniques qui ne peuvent resister au besoin 
irresistible de s'exciler et de se surmener dans les sports ^ 

On pent rattacher a ces crises de marche les besoins de parler 
ou meme d'^crire qui prennent les malades dans les memes cir- 
constances. Fy..., (34) femme de 35 ans,sujet remarquablea bien 
des points de vue, a des obsessions de honte, craint de devenir 
folle, et a ce moment se sent agit^e « soulev6c comme une 
plume ». II faut qu'elle aille et vienne et surtout qu'elle parle, 
qu'elle parle indefiniment a n'importe qui, qu'elle racontc ses 
peines « tout ce qu'il ne faudrait pas dire ». Elle bavarde ainsi 

I. P. Denomm^, Les impuhions morbides d la deambulation au point de vue medico- 
legal. Th^se de Lyon, 1890. Dubourdieu, La dromomanie des deyenerh. Th^se de 
Bordeaui, 189a. 

3, Tissi^ (Bordeaux). Un cas d'impulsion sportive ou ludomanie. Journal de me- 
decine de Bordeaux^ a6 janv. 189C, p. 35. 

LES OBSESSIONS. I. — 13 



478 LES AGITATIONS FORCEES 

toute la null et ne se calnie le matin qu*en dcrivant une vingtaine 
de pages de son journal. Jean cede a un besoin du m6me genre 
quand il vient chez nioi el me supplie « simplement de Tecouter 
pour Ic soulager... II ne pent rien dire de tout cela chez lui, cela 
rendrait ses parents trop malheureux et il faut qu'il le dise » et 
pendant une heure et demie ou deux heures il parle, il parlc sans 
s'arreter un instant, sur le fou rire de la femme de chambre 
borgne, sur une piece de deux sous qu'il a en poche et qui a 
ete touch^e par une femme, ce qui met des fluides dans son 
pantalon, sur les timbres-poste qui font penser a la politique et 
au personnage qui est mort apres etre reste trois quarts d'heure 
avec une dame, sur un petit chien qui en le touchant a failli lui 
gourfouler la verge.. , etc., etc. » II se sent soulage « d^tendu »» 
quand il a (ini. Peu lui importe ce qu'il a dit, il a simplement 
epuis^ en paroles une agitation qui n'arrivait pas a se depenser 
autrcment. 

3, — Les crises d' excitation. 

Enfin les agitations motrices peuvent etre encore plus diffuses, 
encore plus incoordonnees. 

Apropos dequelqueelTort impuissant do la volont6ou de Fatten- 
tion, ou a propos d'une legere emotion, les voici qui se levenl 
toutd'un coup, qui renoncent a leur travail en declarant qu'ils en 
sont definitivemeiit incapables ou meme qui interrompent une 
manie mentale, une rumination interrogative, parexemple, et qui 
se livrent a une agitation d(^sordonnee. Nadia veut essayer de me 
jouer un morceau de piano, elle s'arrete au bout de quelques 
mesures, mecontente d'elle-meme et recommence; meme arret au 
meme point, meme recommencement ; puis ellc s'impatiente, se 
livre a son bavardage ordinaire de formules et de pactes « si je 
ne joue pas bien ce morceau tout entier, je veux mourir cesoir... 
si je ne le joue pas bien c'est a cause de moi que ma mere est 
morte, etc. » Maintenant fagitation, de mentale qu'elle dtait de- 
vient physique; la malade se leve, jette sa musique, et alors la voici 
qui va et vient dans la piece, renversant les meubles, jetant les 
coussins, cassant les vases. Au moment le plus fort de sa maladie, 
elle brisait beaucoup d'objets et semblait dans un etat de fureur 
maniaque, en apparence dangereuse a approcher. En r^alit^ elle 
n'a jamais fait de mal a personnc, et m^me elle ne brisait que 
des objets insignifiants ; de meme que Claire dans ses crises 



LES AGITATIONS xMOTRlCES DIFFUSES. - LES CRISES D* AGITATION 179 

d'efforts, eile restait tottjours capable de s'arreter au point qui 
lui semblait necessaire et de cesser hrusquement s'il entrait 
une personne a qui elle ne voulait pas se montrer dans cet 6tat. 
Ces crises d'agitation ne sont pas rares chez les scrupuleux et 
peuvent se presenter sous diflerentes formes. Chez Tf..., homme 
de 32 ans, ce sont des crises de tremblerlient ou « un bcsoin fou de 
casser de la vaisselle ». Chez Ho... (99), fillette de i3 ans, cc sont 
d'abord des tics divers qui se m<^lent, se r^petent : elle met les 
doigts dans son nez, ronge ses ongles, se frotte le venire, puis 
des contorsions de tout le corps, puis des cris de toutc espece 
qu'elle ne peut pas retenir, dit-elle » c'est comme si j'avais le 
devoir moral de me secouer, de crier ». M. Dubois de Saujon 
d^crit de meme « un tiqueur si agit6 qu'on eiit pu croire a une 
choree suraigu^* ». M. Pitres* d^crit aussi des tics convulsifs 
generalises qui, dit-il, ont re^u difTdrents noms, choree electrique 
de Henoch -Bergeron, electroiepsie de Tordeus, nevrose convul- 
sive rhytmee de Guerlin. Plusieurs des malades precedents pour- 
raient ^tre rapproches de ces descriptions, car ils ressembient 
ii ce moment a des chor6iques extremement agit^s. 

D'autres, comme Lkb..., femme de 28 ans, tourmcntee par une 
obsession du suicide, Sy..., femme de 29 ans, qui a une obses- 
sion d'homicide, Af... (39), Kn... (37), vont, viennent, sautent, 
gesticulent, cricnt et cassent tout; puis elles finissent par sepr6- 
cipiler sur leur lit, ou m^me par tomber a terre et se tordent 
dans tons les sens comme en proie a une grande crise convulsive. 

Dans quelques cas la ressemblance de ces agitations avec une 
crise d'hysterie devient si grande que, a la simple inspection, le 
diagnostic est impossible. Qes..., obsed^e, comme on Ta vu, par 
ridee de tuer sa mere, pretend r^sistcr a Tobsession en se jetant 
par lerre et en faisant des contorsions. Avant qu'elle n'entrat a 
rhopital, cet acte avait visiblement son cachet, on voyait bien 
qu'elle ne perdait pas conscience, qu'elle se couchait elle-meme 
par terre et qu'elle avait des contorsions volontaires. Dcpnis 
qu'elie a sejourn^ longtemps dans une salle oil il y a de vraies 
hyst^riques et des 6pileptiques, elle a perfectionne son procede 



1. DuboiH de Saujon, Societe de IhSrapeuliqaet 27 mars 1901. 

2. Pilres, Tics convulsifs generalises. SocUtS de mSdecine el de chirurtjie de Bor- 
deaux, 31 decembre 1900. 



180 LES AGITATIONS FORCfiES 

et je mettrais aujourd'hui au d6fi un observateur stranger de 
faire Ic diagnostic, en voyant simplement sa chute brusque et 
ses convulsions. 

Quoique je compte reprendre a part dans un chapitre special 
le diagnostic entre les phenomenes psychastheniques et les troubles 
hysteriques, je rappelle ici ce qui distingue une crise d'hysterle 
typique de ces agitations motrices des psychastheniques. Ces 
malades ne perderit jamais conscience d'^une maniere complete, 
ils n'ont pas d'amn^sie nette apres la crise, ils sont toujours ca- 
pables d'arreter leur crise a n*iraporte quel moment, s'ils en 
comprennent la n^cessite ; ils n'ont pas d*automatisme veritable, 
ils n'assistent pas aux phenomenes, ils les font eux-m^mes ; ils 
ont conscience de faire eflbrt pour produire tons ces mouvements 
et ils se sentent simplement pousses a les faire. Ces caracteres 
sont inverses dans une crise d'hyst6rie qui serait typique. Dans 
les cas incomplets le diagnostic ne peut etre fait que par Tetude 
des phenomenes antecedents et de toute revolution de la 
maladie. 

Dans tons ces mouvements on retrouve facilement les caracteres 
essentiels des agitations. Ce sont evidemment des mouvements 
exageres et inutiles: il n'y pas lieu de demontrer que ces efforts, 
ces excitations sont inadaptes a la situation donnee et inutiles, 
eomme etaient les tics. II est bon de rappeler que ces mouvements 
sont simples, grossiers, sans delicatesse et sans precision reelle. 
Les tics representent grossierement un acte, mais un acte execute 
d'une maniere tres incorrecte; les marches, les crises de contor- 
sions sont des mouvements simples sans delicatesse. N*a-t-on pas 
remarquc ce petit detail que Ic... se salit beaucoup plus dans 
ces crises de marche, qu'il ne le ferait dans une promenade exe- 
cutee dans des conditions normales. On remarquera que les lies 
et surtout les crises d'cxcitation donnent lieu a des mouvements 
symetriques : les deux epaules se levent en meme temps, les deux 
bras frappent a la fois des coups de poing ou se tordent de la 
meme maniere. Ces mouvements symetriques frequents chez les 
enfants se retrouvent chez les sujets fatigues, comme le remar- 
quc M. Fere ils indiquent une diminution de la complexite du 
mouvement, une sorte de decadence motrice'. II est trop evident 
que les sujets sont capables dans d'autres circonstances de mou- 
vements bien plus precis, plus adaptes et plus delicats. Nous 



LES AGITATIONS MOTRICES DIFFUSES 



LES CRISES DAGITATION 181 



retrouvons done ici le troisieme caractere dejii note dans les agi- 
tations mentales, le caractere injerieur des monvements qui 
constituent ces agitations motrices. 

Dans ces derniers phenomenes de grande agitation motrice, 
les efVorts de pensee, les ruminations mentales ont beaucoup 
diminu^ quoiqu*il en subsiste encore des traces. On voit qu'une 
agitation motrice a pu remplacer presque completement les agita- 
tions mentales precedentes. Non seulement cette agitation mo- 
trice peut prendre dans les tics une forme systematisee analogue 
aiix menies mentales, mais elle peut prendre une forme difTuse 
analogue a la rumination mentale et a la reverie forct^e. 

On peut done r^sumer par le tableau ci-contre les principales 
formes des agitations motrices. 

LBS AGITATIONS FORCEBS MOTRICES 



k forme systematisee, 
les tics. 



i forme diffuse, 
les agitations. 



les tics 

de 

perfectionnement. 



les tics 
de defense. 



les immobilites, 

les ticsde verification, 

— de pr^ision, 

— do symbole, 

— d'impuhion, 

— de contraste, 

— de precaution, 

— de recommencement, etc. 

les tics de lutte, 

— de reparation, 

— de conjuration, etc. 



les crises des efforts, 
de marche, 
— de parole, 
d'excitation. 



I = 



I. F^ri, Revue scientijique, 1890, I, 816. 



182 LES AGITATIONS FORCfiES 



TROISIEME SECTION 
LBS AGITATIONS EMOTIONNBLLES 



En m6me temps que se developpent ces obsessions, ces in- 
nombrables manies mentales et ces agitations motrices que nous 
venous d'enum^rer se presentent chez un certain nombre de ces 
memes malades des troubles emotionnels qui ont une tres grnndc 
importance. Les sujets les mettent souvent au premier plan parcc 
qu'ils sont tres douloureux et plusieurs parmi les auteurs qui ont 
^tudie les obsessions sont disposes a considerer ce symptome 
comme ie point de depart de tous les autres. II est done necessaire 
de I'examiner avec quelque soin, 

Ces emotions presentent ie caractere general de ces phenome- 
nespsychastheniques, clless'imposent au sujet sans rapport legi- 
time ni avec les circonstances ext6rleures ni avec ses propres pen- 
sees, elles sontconsiderees par la personne meme qui les <5prouve 
comme exager^es, inopportunes et absurdes. Mais Ie malade croit 
impossible de les eviter, il ne les subit pas tout a fait passivement 
comme un phenomene purement physique qui Ie frappc, il s\ 
abandonne avec une certaine complaisance parce qu^il croit, 
parce qu'il sent qu'il ne peut pas faire autrement. Ce sont les 
caracteres des operations forcees, qui se retrouvent dans des emo- 
tions comme dans des caiculs et des mouvements. 

Ces emotions qui s*imposent ont presque toujours un caractere 
desagreable, elles se rapprochent de la douleur, de la tristesse et 
de la peur. Tantot cette peur est precise, syst^matis^e, elle a des 
caracteres emotionnels nets et s^accompagne de perceptions et 
d'idt'cs assez precises : dans ce cas les agitations 6mottonnelles 
sont syst^matisees et ont recu Ie nom d^algies ("AXyo?, douleur) 
ou plus souvent de phobies (<&66o;, peur), tantot elles sont diffuses 
sans rapport avec une pens^e determin^e et elles constituent les 
angoisses. Dans notre 6tude des phobies nous rechercherons 
surtout les formes precises qu'elles prennent dans tel ou tel cas 
determine ; dans notre etude des angoisses nous examinerons les 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTCMATISEES — LES PHOBIES 183 

phenomenes generaiix qui constituent ces emotions pathologiques 
et qui existaient d^jii plus ou moins masques dans toutes les 
phobies. 



i. — Les agitations imotionnelles systimatisies. 
Les pbobies. 

Ces emotions forcees, qui prennent une forme un peu speciale 
suivant les phenomenes a propos desquels elles se d^veloppent, 
paraissent etre innombrables. Pendant une periodechaque autcur 
decouvrait une phobie nouvelle et la baptisait d'un nom grcc. 
On inventa ainsi la misophobie, la canophobie, la nosophobie, 
Tagoraphobie, Tereutophobie, la microphonophobie, la peur des 
petits bruits, Tamaxophobie ou peur des voitures, la siderodro- 
mophobie, la peur des chemins de fer, la dysmorphophobie, la 
peur des diflbrmit^s, la triskaidecaphobie, la peur du nombrc 
treize, etc. Je n'ai pas la pretention de les ^uum^rer toutes ; il 
suflfit d'indiquer certains groupes ou les principales se rangent 
facilement et qui servent a mettre en relief certains caracteres 
psychologiques. 

I. Les classifications des phobies. 

La classification de ces phobies semblc fort difficile puisque 
elle a ete essayee bien des fois sans qu^une classification se soit 
imposee. M. Freud, qui a beaucoup etudid ces nevroses d'an- 
goisse, admet trois classes*: i^ les phobies traumatiques, relevant 
surtout de Thysteric; 2*^ les phobies communes, peurs exagerees 
des choses que tout le monde craint un peu, la nuit, la solitude, 
la mort, la maladie ; 3° les phobies d*occasion, agoraphobic et 
autres phobies raaladives. Le premier groupe nenousint^resse pas 
ici et d'ailleurs se rattache a de tout autres phenomenes ; 
j^avoue ne pas voir nettement la distinction des deux autres grou- 
pes, les agoraphobics par exemple et les phobies de la solitude 
me paraissent se rapprocher par tant d*intermediaires que cette 
distinction n'a guere d*utilite. 

I. Freud, Revue neurologique, 3o Janvier iSgb. 



18i LES AGITATIONS FORCfiES 

M. R^gis dans son manuel de medecine mentale^ admettait une 
classification simple d'apres les principaux groupes d'objets qui 
donnent naissance a la phobic : i° phobia des objets (rupophobie, 
peur des objets sales] ; 2^ phobie des lieux, des elements, des 
maladies (agoraphobie, astrophobie, bacillophobie) ; 3^ phobic 
des etrcs vivants (zoophobie, anthropophobie, gynephobie). Cette 
classification est conserv^e dans le rapport de MM. Pitres et 
Regis sur les obsessions ^ Elle est ^videmment commode, niais 
elle est purement exterieure et ne nous apprend rien sur les ca- 
racteres psychologiques qui sdparent ccs phobies les uncs des 
autres. 

M. Marrel dans sa these sur les phobies ^ me semble avoir fait 
une tentative interessante en essayant de les classer, non d'apres 
les objets, mais d'apres le trouble mental qui se produit a I'occa- 
sion de Tobjet. II admet trois groupes : i^ les phobies relatives a 
un trouble sensoriel de la sensibility g^n6rale, du toucher, de la 
vue, du sens musculaire, de Tou'ie, du go6t ou de Todorat ; 2^ les 
phobies relatives a un trouble de la perception ou de Timagina- 
tion ; 3^ les phobies relatives a un trouble dans les idees ou les 
sentiments. L*id^e me semble juste, mais il me semble que Tau- 
teur ne fait pas une place suflisante au trouble des actes et au 
trouble des sentiments. 

llln essayant de combiner la classification d^apres la nature des 
objets et la classification d'apres les troubles psychologiques, 
je proposerai d'admettre 4 groupes : i^ les algies ou phobies 
du corps qui ont leur point de depart dans le corps meme 
du sujet et sont d^terminees surtout par des troubles a propos 
des perceptions simples ; 2^ les phobies des objets qui ont 
leur point de depart dans la perception des objets exterieurs 
et sont d^terminees surtout par le trouble des actions ; 3® les 
phobies de situations dans lesquelles le trouble emotionnel 
n'est pas determine par la vue d*un objet simple mais par la per- 
ception d'un ensemble de circonstances qui constituent la situa- 
tion actucUe du sujet. Le trouble existe a la fois dans les actes 
et dans les sentiments; k^ les phobies des idees oil une pen- 
see, meme abstraite, suflit pour amener Temotion intense et dou- 

1. Regis, Manuel de medecine menlale, 189a, p. 270. 

2. Pilres el Rc^is, op. c'U., p. 27. 

3. Marrel, Les phobies , etude sur la psychologic pathologique de la peur. Thbse d« 
Paris, 1895. 



LES AGITATIONS fiMOTIONlSELLES SYSTfiMATISfiES — LES PHOBIES 185 

loureuse: rattention, le jugement, la croyance, sont suriout en 
cause. 

2. — Les algies. 

Beaucoup de psychastheniques prcsentciit, en apparenCe comme 
les hyst^riques, sur certains points du corps, des regions dou- 
loureuses oii ils ne peuvent supporter aucun contact, ni aucun 
mouvement. Quand on effleure ces parties, ou quand ils doivent 
faire fonctionner ces organes, les malades semblent ^prouver des 
douleurs etdes troubles tout a fait enormes et, bien entendu, tout 
a fait disproportionncs avec la modi6cation operee ; ils ont des 
troubles de la circulation et de la respiration, ils sont couverts 
de sueur, ils se contorsionnent, reculent avec des gestes d'^pou- 
vante et poussent des cris de souffrance. Ces douleurs dispro- 
portionnees, ces emotions inopportunes se produisent dans deux 
circonstances l^gerement differentes. Tant6t elles sont a peu pres 
continuelles, a propos d*une partie determinee du corps, mc^me 
quand cette partie reste immobile: ce sont les algies proprement 
dites. Tantot elles ne se d^veloppent qu'au moment oil I'organe 
doit entrer naturellement en fonction, ce sont les phobies des fonc- 
lions. U est evident d'ailleurs que dans bien des cas ces deux 
troubles se rapprochent et se confondent. 

Nous considerons d'abord le phenomene des algies, Leurct^ 
signalait d^ja une jeune fille « qui se croit frapp^e gravement et 
qui pousse de hauts cris quand on la louche sculement du bout du 
doigt ». Legrand du SauUe rapportait I'observation d'une femme 
qui avait Tobsession d*un cancer au scin et qui y soufTrait constam- 
ment*. Les observations de ce genre devinrent bientot trfes nom- 
breuses dans les ouvrages de Beard, de Charcot, de lluchard, de 
Bouveret, deVerneuil.Je rappellerai seulement Farticle int^ressant 
de M. Galippe sur les obsessions dentaires^. Cet auteur decrit toutes 
les soufTranccs terribles qui se developpcnt chez certaines per- 
sonnes a propos de dents absolument saines, les angoisses d'une 
malade <c qui sent un amoindrissement de sa personnalite » parce 
que Ton veut lui faire porter de fausses dents; il insiste sur les 
cas de cancer imaginaires de la bouche et de la langue. Ala m^me 



I. Leurei, Fragments psjchologiques sur la folic » i84o p. 86. 

3. Legrand du Saulle, FoUe du doute^ p. a8. 

3. Galippe, Les obsessions dentaires. Archives de neurologic, 1891, I, p. i. 



186 LES AGITATIONS FORCtES 

^poque M. Paul Blocq reunit justement tous les phenomenes de 
ce genre sous le nom de topoalgies, « Je propose, dit-il \ de de- 
signer sous le nom de topoaigie une variety importante de neu- 
rasth^nie monosymptomatique dans laquelle on constate seu- 
lement une douleur fixe, localisee dans une region variable, mals 
non en rapport avec un district aoatomiquement ou physiologi- 
quement d^Iimite... C'est la manifestation clinique de la per- 
sistance d'une image sensitive fixe, analogue dans le domaine dela 
sensibilite a ce qu'est Tidee fixe dans le domaine de Tintelligence. » 

On trouve de telles algics sur tous les points du corps. L'ob- 
session de Her... (6i), semblable a celle recueillie par Legrand 
du Saullc, nous montre une telle douleur sicgeant en sein. Cette 
femme de 38 ans, toujours tres impressionnable, s'effraye a propos 
d'une grossesse ; elle i^prouve au cours de celle-ci une petite g6ne 
au sein, s'en inquicte, le regardc ct le tatc constamment. Elle con- 
suite sottementdes livres de mcdecine et finit par ressentir des dou- 
leurs tres p^niblcs ct angoissantes au moindre contact de ce sein. 
Mc...^, qui a Tobsession de la phtisie presente deux regions de 
la poitrine: Tune en avant sous la clavicule, Tautre en arriere sous 
Tomoplate a droite oii elle souflre un mal bizarre, <( si quelque 
chose touche ces regions, m6me legeremenl, je me sens prete a 
defaillir et a etouHer ». Fik... (i58) femme de 57 ans, epouvantee 
par un diagnostic absurde d'angine de poitrine conserve une ter> 
rible algie de la poitrine au niveau du c<Bur. 

Ja... (5o), qui a eu de telles souiTranccs pendant longtemps a 
Tuterus, les a maintenant « sous la pcau du visage ou doit circul^rr 
un sang corrompu qui procure des raideurs et des tiraillemcnts 
horribles ». Divcrscs sensations cittanees peuvent, en elfet, de- 
venir le point de depart de ces algies: M. Brocq signalait, sous 
le nom d'acarophobie, une dysesthesie cutanee avec prurit 
intense qu'il rattachait a une vesanie par idee fixe' et M. Thi- 
bierge reunissait sous le nom de dermatophobie des syraptomes 
varies tels que la peladophobie, les phobies engendrees par 
Therpes genital, la syphiliphobie, Tacarophobic de Brocq *, etc. 

1. Paul Blocq, Siir un syndrome caractorise par de la topoaigie, ncuraslhenie mo- 
nosymptomatique a forme douloureuse. Gazette hebd. de med. et de chir., mai 1891. 

2. iSevroses et ideesjixes^ II, p. 28^. 

3. Brocq, Journal do mcdecine et de chirurgie pratiques, 1895, p. QO. 
3. Thibierge, Dcrmatophobies. Pressc niedicnle, QJuillet 1898. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATISEES. - LES PHOBIES 187 

Qnelquefois ces douleurs soot ititerpretees par les malades 
qui disent eprouver toutes sortes de sensation's bizarres. Une 
malade de M. Hirschberg, tout en se rendant compte de son etat 
et en trouvant « ses sensations ineptes » ne pcut s'empechcr de 
sentir des a greuouilles qui se promcnent dans son dos, des lan- 
gues d'animaux degoi!ktants qui la lechent, des vers, des intestins 
pourris qui glissent le long de son dos *. » 

Les algies de la tSte forment un groupe int^ressant, elles se 
rattachent naturellcment aux cephalees qui existent si frequem- 
ment chez tous ces malades. Mais eiles ajoutent a ces cephalees 
ordinatres une ^norme exag^ration de la douleur et des troubles 
emotionnels repartis dans tout Torganisme. Cl... (57), femme de 
28 ans, se frotte constamment le vertex au. point qu'elle a use les 
cheveux a cet endroit et que le sommet de la t6te est denude: 
son aigie de la tete est presque constante. Au contraire Talgie de 
la t^te chez Box... (58), femme de 5o ans, se pr^sente par crises 
qui ne durent que quelques heures ou quelques jours. Elle porte 
alors attache sur la tete un enorme paquet d'ouate, destin6 a 
calmer la douleur et a eviter les plus lagers attouchements. En 
outre elle se tient constamment debout la tete appuyee en arriere 
contre un mur destine a la soutenir « sans quoi elle tomberait 
avec une enorme douleur » il y a tic et torticolis mental en m^me 
temps que algie. 

J'ai d^ja decrit dans le second volume des n^vroses^ le cas de 
Bi..., femme de35 ans, qui s'est cogne le coude et qui a ressenti 
lyusquement la douleur classique au petit doigt par Tirritation 
du cubital, cette douleur Fa impressionnee vivemcnt et dorena- 
vant pendant des annees elle nc pent ressentir un contact au petit 
doigt sans Eprouver une angoisse. Le cas de Van..., femme de72 
ans, est analogue : elle s*est fait il y a iSniois une coupure au petit 
doigt, et depuis ce moment elle se plaint perp6tuellement de ce 
doigt qui ne pr^sente aucune lesion, a S'il fait chaud ce doigt a 
une temperature insupportable, s'il fait froidil refroidit tout son 
corps. » Elle eric toute la nuit comme si ce petit doigt la torturait, 
pendant la journee elle se cache dans un coin pour pleurer sur 



1 . K. Hinchberg, N^vrose paresthesique chez une dcgcnerde. Reviie neurologique, 
i89'4. 

2. Nevroses et Idees Jixes, II, p. 3o5. 



188 LES AGITATIONS FORCfiES 

son petit doigt. A table elle prend un couteau et fait semblant de 
voulolr se couper ce petit doigt ; puis elle va au travers de I'appar- 
tement comme une folle et menace de se jeter par la fenetre pour 
ne plus sentir son petit doigt. Une autre femme de 34 ans, 
impressionn^e parce qu*elle a appris qu'une cousine avait de Ten- 
flure aux jambes, conserve une douleur angoissante a la jambe 
droite et ne veut plus marcher sans envelopper cette jambe 
d^^nornies couches de coton. 

On devine que les organes genitaux vont devenir le siege 
de predilection de pareilles douleurs angoissantes. J'ai publie 
avec M. Raymond une observation remarquable a ce sujet*, il 
s'agit d'un pretre qui apres avoir eutendu parler d'un aduitere 
surprenant reste obsede par la pensee des rapports genitaux. II 
avait constamment dans Tesprit la pensee et mcme Timage de ces 
deux amants dans les bras Tun de Tautre. Au bout d'une annee, 
rimagese simplifia, mais pour devenir plus bizarre et plus genante 
encore. II nepensaitetne voyaitplusque les organes genitaux femi- 
nins, il ne pouvait voir une femme, parler a une femme, n'importe 
Iaquelle,sans qu'il futconvaincu de voir ses organes genitaux sous 
ses vctements. Au bout de bien des annees, il constata un nou- 
veau changemeut dans la forme de la maiadie. « A force de rai- 
sonner la chose, j'ai commence a penser a mes propres organes 
^exuelset non plus a ceux de la femme. Mais cette preoccupation 
amena un autre d^sagr^ment, elle produisit bientot une irritation 
physique et developpa une hypersensibilit^ du penis et du scro- 
tum tres d^sagreablc. » Le meme malade en arriva quinze ai^s 
apres le debut a une derniere forme. II pensc constamment que 
ses organes genitaux sont appendus a son corps comme un corps 
etranger et ne lui appartiennent pas ; il ne sait plus si c'est lui 
qui a conscience des impressions faites sur eux. Mais il n'en res- 
sent pas moins une angoisse horrible au moindre contact. 

Les algi^s jpuent un role important dans Thistoire de Jean : 
il a des (luides qui lui courent dans le dos quand il tourne le dos 
au pays oil se trouve Charlotte. II a des (c plaques d'hype* 
resth^sies » sur les regions des jambes qui dans le tramway ont 
^td frolees par la robe d'une dame. Mais surtout, il a abomina- 
blement soufTcrt pendant six ans d^une maiadie invraisemblable 

I. ^e\)roses et Idies fixes ^ il, obs, 48, p. i6a. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATISfiES. — LES PHOBIES 189 

du gland et des testicules. A la suite des masturbations et des 
lerreurs qu*elles engendrerent il se mit a souffrir du gland, sur- 
tout quand celui-ci ^tant a d^couvert pouvait frotter contre les 
v^tements ou avait simplement « un frottement psychique » 
contre le robe d'urte dame. Get organe servait de point de depart 
a des angoisses epouvantables : pour le gu^rir il usa de tous les 
onguents, puis il voulut le maintenir constamment couvert par 
le prepuce qui malheureusement reculait ; pour faire descendre 
le prepuce sans y toucher, ce qui eiit ^te dangereux, il imagina 
de le faire descendre par une secousse du ventre. Cette secousse 
perpetuellement rep^tee irrita les testicules qui devinrent a leur 
tour le point de depart d*angoisses et le pauvre gargon fut horri- 
blement malheureux. 

Chez les fenimes, ces algies des orgones genitaux sonl encore 
plus dangereuses que chez les hommes, car elles donnent lieu, 
bien trop souvent encore aujourd'hui, a de dangereuses opera- 
tions chirurgicales. Vr... (55), apres avoir tromp^ son mari, 
a de grands remords et de grandes craintes ; son inquietude 
m^lee a Tid^e d'une maiadie qu'elle a d'abord pretext^e pour 
refuser de s'enfuir avec son amant, determine cette douleur aux 
parties genitalcs et aux ovaires : elle reste huit mois sur son 
lit sans consentir a faire le moindre mouvement des jambes ou du 
tronc. II faut la chloroformer pour pouvoir palper son ventre et 
on se decide a une operation chirurgicale qui perraet simple- 
ment de constater des organes parfaitemeut sains. 

II faut placer a cot^ de ces algies g^nitales les algies de la i^essie 
et de Vuretre si fr^quentes surtout chez Thomme et caus^es le plus 
souvent par les craintes des maladies veneriennes. Cpt... (56), par 
exemple, un homme de 48 ans, soufTre depuis vingt ans de son 
uretre, quoique d'innombrables examens qui ont ^te faits n'aient 
jamais pu decouvrir aucune lesion : il croit avoir des pertes s^mi- 
nales que Ton n'a jamais pu constater. « II y a la une fuite par 
laquelle toute mon cnergie s'en va. w Beaucoup d'autres ont « des 
brililures et des epuiscments dans le canal. » J'ai observe bien 
souvent, surtout chez des hommes, dc terribles algies de la vessic, 
presque toujours accompagnees du lie de la pollakiurie. « lis 
soufTrent constamment comme des damnes » et ne sont soulages 
un instant qu'en urinant ou en essayant d'uriner toutes les cinq mi- 
nutes, lis vont se faire sonder par tous les sp^cialistes, « pour 



190 LES AGITATIONS FORCfiES 

que i'on trouve Ic cnlcul » bien heureux quand ils n^ajoutcnt pas 
ainsi line cystite infectieuse a leur algie. 

Enfin, on est etonne d'apprendre que les allies de Vqnus 
occupent constamment certains esprits. Lf... (92), une femme de 
/|6 ans, nous avoue que » depuis bien des annces son anus a joue 
le principal r6le dans son existence. » De petttes hemorroides sont 
d'ordinaire le point de depart de ces preoccupations et de ces 
algics. Quelquefois eiles s'accoinpagnent de tics coninie chez Bhu. .. 
(54), femme de ^3 ans, qui depuis des annees « ne consentait a 
s*asseoir que sur une seule fesse » et qui depuis six mois ne veut 
plus s*asseoir du tout. 

Comnie j'ai souvent essaye de le d^montrer, par I'etude des 
ph^nomenes hyst^riqucs, Ic corps humain se divise en regions 
psychologiques aussi bien qu'en regions anatomiques, ce sont des 
rc^gions constituees dans la conscience par Tassociation fonction- 
nelle des diverses sensations qui proviennent de ce point du corps 
ou qui s'y rattachent, qu'une certaine unite anatomique dans un 
centre certical special corresponde ou non a cette unite psycho- 
logique qui fait la region psychologique ; chacune de ces regions, 
du bras, du cocur, des parties genitales, etc. est susceptible de 
devenir le point de depart d^une de ces algies. 

3. — Les phobies des fond ions corporelles. 

Les phobies des fonctions sont des phc^nomenes tres voisins. IjC 
type peut 6trc Vakinesia algera de Mosbius dont Zr... (60), 
femme de 47 ans, offre un exemple des plus nets. Son bras et 
son t^paule sont en r^alit^ intacts et ne pr^sentent ni paralysie, iii 
contracture, mais elle a la lerreur des mouvements de T^paule et 
n'ose plus rcmuer les bras a cause des angoisses qu'elle ressent 
si Tepaule est mise en mouvcment. J'ai d^ja decrit un fait ana- 
logue relatifaux mouvements de la jambe et de la cuisse \ 

On peut rattachcr a ces phobies du moiivenient des memhres 
certains cas de crampc des ecrivains dans lesquels on note raoins 
un tic localise a la main et au bras qu'un etat emotif general, 
une angoisse avec trcniblement, suffocation et palpitations car- 
diaques des que le malade veut essayer d'ecrire. 

On peut y rattacher aussi les diverses basophobies decrites par 

I. Nevroses et idies fixes, II, 3ii. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATISfiES - LES PHOBIES 101 

Seglas et Biswanger^ Quelquefois elles se ddveloppcnt a la suite 
de paralysies plus ou moins reelles, comme dans unc obser- 
vation de M. Grasset'; le plus souvent elles ne s'accompagnent 
d'aucun trouble reel du mouvement. Fou (72), homme de 58 ans, 
s'est effray^ de la marche parce que, pour se rendre h Tatelier, 
il doit longer un fosse. II n'a pas simplement la peur du fosse 
ou la peur des grands espaces a traverser: non, il a peur de 
marcher n'importe ou, il avance a tout petits pas, en tr6pidant, 
il recule d*un pas de temps en temps, puis il tombe ou plutot 
il s'asseoit par terre, « car la marche lui donne des sueurs froides 
et il faut qu'il se repose ». 

Enftn il me semble que Ton pent ranger dans le meme groupe 
de phobies des fonctions des membres, la singuliere aOfection qui 
a ^le r6cemment decrite par M. Haskovec de Prague sous le nom 
de akathisie (a, y.aOtCw, s'asseoir)'. J'en decrirai longuement dans 
le second volume de cet ouvrage un cas remarquable, celui de 
Rul (3g) homme de /|0 ans qui depuis une dizaine d*ann^es ne 
pent plus rester assis. Quand il est assis depuis quelques mi- 
nutes, il faut qu'il se cramponne a la chaise parce qu'il se sent 
souleve en Tair, il a des palpitations, des ^touffements, des sueurs 
surprcnantes : son visage exprime Tangoissc d*une maniere remar- 
quable. A mon avis, il ne s'agit pas d'un ph^nomene hyst^rique 
analogue a Tastasie-abasie, comme le pense M. Haskovec, mais 
d\ine agitation a la fois motrice et cmotionnclle qui survient a 
propos de Tacte de rester assis, parce que cette position, au moins 
dans ce cas, est associee avec Tid^e du travail dont ce pauvrc 
homme est devenu incapable. C'est un phcnom^ne de phobic et 
d'agitation qui peut se ranger dans les phobies des fonctions. 

Les fonctions de nutrition donnent lieu a d'innombrables pho- 
bies tres importantes a cause de leurs cons<^quences. J^ai deja si- 
gnale a propos de la honte du corps ces maladcs qui refusent de 
manger parce que cette action leur parait honleuse. D'autres re- 

I. Seglas, Deliove ct Houlioche, Soc. med. des hopilnux, 17 novembre iSgS. L. 
Ilallion ct J,-B. Charcot, D^sbasies d'origino nerveuse. Archives dc neurol., 1895, I, 
p. 81. G. Ballel, Les aslasics-abasies, ebasics amnesiques, abasles par obsession ct 
|iar id^s fixes. Semainc medicale, la Janvier 1898. 

a. J. Grassct, Basophobie ou abasie pbobiquc cbcz un heiniplegiqiie. Semaine 
midicale, i5 aoiU iSg^* p. 366. 

3. L. Haskovec (Prague). L'akalbisie, Revue neurolotjique, 3o novembre 1901, 
p. 1107. 



i92 LES AGITATIONS FORCfiES 

fusent de manger ct se condamnent presque a rinanition parce 
que cette action leur est douloureuse et leur fait peur. Te... (66), 
jeune fille de i8 ans, sans phenomenes d'anorexie hyst^rique, ne 
pent parvenir a manger quoiqu'elle le desire, a Quand je vois les 
aliments, quand j'essaye de les porter a ma bouche, eela se serre 
dans ma poitrine, cela me fait ^toufler, cela me brfile dans le 
co^ur. II me semble que je meurs et surtout que je perds la 
tete. » 

Dans ce groupe, Tobservation de Gel... (67), femmede /j8 ans, 
est assez singuli^re. Ordinairement, les maiades ont peur de 
manger et repousscnt plus ou moins les aliments. Celleci a peur 
de ne pas manger assez, elle a peur de refuser de manger. Vers 
Fage de 21 ans, elie a eu un premier acces sous la forme com- 
mune du refus d'aliments : apres avoir sevre un enfant, elle avait 
eu des inquietudes, des remords, des troubles de la digestion. 
Moitie parce qu'elle avait des remords, moitie parce qu'elle 
soudrait de Testomac, elle commenca a refuser Talimentation et 
a avoir de I'horreur et de Tangoisse en essayant de manger. Cetle 
maladie se gu^rit, puis recommenca et disparut encore. Le troi- 
sieme acces qui est survenu au moment de la menopause est tout 
a fait rinverse des precedents. Le malade mange parfaitement, ma!s 
elle a peur que sa maladie ne la reprenne, qu'elle soit empech^e de 
manger par une peur et qu'ainsi elle n'arrive a mourir de faim ; 
il en rcsulte qu'elle mange avec angoisse par la peur d'avoir peur 
de manger. 

Une des phobies des plus curieuses et semblet-il pratiquement 
des plus importantes qui se rattache aux fonctions de nutrition, 
est la phobic de la d<l»glutition. On en trouvera plusicurs obser^'a- 
tions detainees dans le second volume de cet ouvrage, je signale 
en particulier Tobservation de Fok... (69), femme de 4o ans; de 
Rib... (68), femme de 29 ans, de Les... (70), homme de 4o ans, chez 
tons, les phenomenes sont exactement les memes. Ces maiades qui 
ont faim, qui digerent bien et qui veulent se nourrir ne peuvent 
y parvenir parce qu'ils ont la terreur d'avaler la nourriture. lis 
croient qu'ils vont avalcr de travers, qu'ils vont s'etouBer et mourir 
subitement, ils imaginent des proc^des pour avaler dans la per- 
fection et sans danger. Pour cela il est necessaire de continuer a 
respirer en avalant, de respirer juste au moment oil Ton avale, etc. 
Dans ces conditions, il n'cst pas surprenant qu'ils n'arrivent a 
rien : la moindie gorg^e de liquide dans la bouche leur cause 




LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATIs1EE?*^LES PHOBIES i93 

d*intoI^rables angoisses et leur am^ne des sueurs fi:oides sur tout 
le corps. lis ne peuvent se nourrir qu^en absorbant un liquide 
goutte a goutte et Fok... met une journ^e entiere pour absorber 
deux jaunes d^oeuf d^lay^s dans une cuiller^e de jus de viande. 

Ensuite on observe les phobies de la digestion, Le moindre 
trouble de la digestion, la moindre pesanteur d'estomac cause 
des angoisses et ces malades ont cc ia mort devant les yeux » 
quand il leur arrive d*avoir un peu de pyrosis. Une forme cu- 
rieuse de ce trouble determine des douleurs a la (in de la diges- 
tion, surtout la nuit et reveille les malades par une crise de ter- 
reur qui survient en g^n6ral vers une heure du matin. Lyx..., 
femme de 28 ans, se reveille a cette heure toutes les nuits : pale, 
les yeux hagards, elle se contorsionne, pretend avoir d'horribles 
douleurs qui partent de Testomac et attend sa mort prochaine. 
Dans d'autres cas plus communs, Tangoisse se d^veloppe meme 
dans la journ6e a propos de toutes les digestions. Qsa... (108) 
homme de 55 ans, scrupuleux typique depuis son enfance, qui a 
traverse a peu pres toutes les phases de la maladie, est surtout 
tourmente depuis une dizaine d'ann^es par la phobic de la diges- 
tion. A rinverse des malades precedents qui ont la phobic de 
Talimentation ou la phobie de la deglutition, il a le d^sir de man- 
ger et c( mange tout ce que Ton veut lui donner » ; ilvoudraitmeme 
continuer a manger, car ses tourments ne vont commencer qu*au 
moment oil il cesse de manger. A ce moment, Testomac s'agite, 
se gonfle, se tortille « la masse alimentaire remue comme dans 
un sac, tous les membres sbnt brisks et remplis d'inquietudes, 
le moindre mouvement tire sur Testomac comme si tous les 
muscles y avaient leur point d'attache, les yeux sont retires a 
rinterieur du cerveau, toutes les pens^es sont teint^es de souf- 
frances, etc. » Ces troubles s'accompagnent chez ce malade de 
tics, il a le tic de sucer quelque chose pendant qu*il digere, et 
fait une consommation invraisemblable des boules de gomme, 
enfin il pr^sente le tic des vomissements qui a deja ct^ decrit. Si 
on le force a retarder le vomissement, Tangoisse augmente avec 
agitation motrice et agitation viscerate et peut amener dans les 
cas grave une crise que j'ai d^crite sous le nom de la crise des 
efforts de vomissement. Les m^mes ph^nom^nes s'observent chez 
beaucoup d*autres malades, car ces phobies de la digestion sont 
par mi les plus fr^quentes. 

La digestion intestinale cause les phobies du ventre^ les sensa- 

L£8 OBSESSIONS. I. — 1 3 



104 LES AGITATIONS FORCfiES 

tions <c d'un ver qui a des pattes d'araignee qui se pelotonne 
avec des glissements froids ». 

Enfin, Hil..., femme de 4o ans, nous montre la phobie de la 
defecation, « Elle va s'en aller en diarrhee, elle va perdre ses 
aliments, elle souOTre tant a cette pens^e qu'elle aime mieux 
mourir tout de suite que d'aller a^la selle. » Rt il Taut les sup- 
plications de toute la famille pour la decider a ce sacrifice. Les 
hypocondriaques urinaires et genitaux sont innombrables et 
presque toujours leurs obsessions s^accompagnent de phobie de 
la fonction, il est inutile d^y insister. 

On peut observer des phobies plus curieuses portant sur les 
fonctions de relation. On connait /^« phobies dii langage^, Bq. . 
(65), homme de 38 ans, est soign^ depuis cinq ans pour de preten- 
dues lesions du larynx : il a ^td dans plusieurs villes d'eau, il a suhi 
toutes sortes de traitements. C'est que depuis des annees la parole 
lui est de plus en plus didScile; qutind il essaye de parler, il ressent 
une faiblesse g^nerale, ses jambes flageolent^ sa respiration s'arr^te 
et son corps se couvre de sueur. Aussi n'assaye-t-il jamais de parler 
quand il est debout, car il tomberait. 11 rattache tons ces troubles 
a des lesions tuberculeuses qu'il doit avoir dans la gorge. I/exa- 
men le plus attentifque M. Cartaz a bien voulu rep^ter demontre 
que le larynx est absolument sain. Un peu de pharyngite surve- 
nue il y a des annees et Tinquietude causee par son metier de 
m^canicien « qui Texpose aux poussieres du charbon » ont deter- 
mine la forme de cette phobie. 

Les sens speciaux sont susceptibles de presenter les memes 
angoisses et les memes dyscsthcsies. Uodorat devient penible 
quand Todeur s'associe avec une des manies des scrupuleux. 
Big... (6), femme de /jg ans, a peur de sentir une odeur surtout 
de la narine gauche, car ccla lui donnerait des angoisses. Wy.-- 
(i64) craint les odeurs qui toutes rappellent Todeur des parties 
g^nitales, et Ds... (i5/j), femme de 21 ans, aurait des angoisses si 
elle sentait une odeur » car pour sentir il faut aspirer par 
le nez et cela fait mouter dans le nez des petiles betes, des 
mouches, des punaises qui iraient jusqu'au cerveau ». Elle est 
obligee pour compenser une odeur de se moucher ind^finiment. 

I. Cf. Clier\in, Des phobies verbales. Paris, 1895. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATISfiES. - LES PHOBIES 195 

L'oiile est int^ress^e bien souvent dans toutes Ics phobies des 
bruits. Ot... (75), hommc de 53 ans, retire des afiairesy prend en 
degoikt son appartement, son quartier, se sent 6motionn^ par le 
bruit qu'on y entend et en arrive a une terrible dyscsth6sie de 
TouVe. II lui faut vivre dans une chambrematelass^e pour qu'aucun 
bruit ne parvienne jusqu'a lui. Chez Bow... (76) s'ajoute un detail 
particulier : tous les bruits n'aSectent pas douloureusement 
Toreille, mais seulement les petits bruits : bruit d^un fouet dans 
la rue, bruit d'une porte qui se ferme, c'est la microphonophobie. 
On retrouve ici Tattention des scrupuleux pour les petites choses 
que nous avons not6e dans leurs manies de la precision. 

Ucpil donne naissance a un trouble remarquable qui semble 
une maladie sp^ciale, cVst la photophohie ou au raoins une des 
varietes de la photophobie. Mv..., (i5i) femme de txi ans a assiste 
un soir a un concert ou jouait devant elle un musicien aveugle, elle 
n*a pu s'emp^cher de Tobserver toute la soiree. Le lendemain, elle 
prie son mari de la mener consulter un oculiste, celui-ci examine 
les yeux qui ne pr^sentaient a ce moment encore aucunc douleur 
et ne constate aucune alteration. Cependant Mv... n'est pas ras- 
sur^e, elle declare cet oculiste incompetent, et va en voir un 
autre, puis un troisieme. Son agitation croissant, on la force a 
s'expliquer et elle finit par avouer qu*elle est poursuivie par la 
pens^e d'etre aveugle, qu'elle examine sa vue continuellement, 
que la nult elle s'^veille en sursaut pour allumer une lumiere et 
verifier si elle voit clair. Chez cette malade s'est d^veloppee pen 
a peu une horrible algie de la paupiere et des yeux; il sufht 
d*approcher le doigt des paupieres pour provoquer des hurle- 
ments et de terribles angoisses. Meme ph^nomene a peu pres 
identique chez Mb... (i56) et chez Ria... (62) qui ont aussi peur 
d'etre aveugles. 

Ces dysesth^sies des yeux peuvent amener les malades a re- 
douter la lumiere et a vivre dans Tobscurit^. C'est ce qui arrive 
dans Tobservation remarquable de Rs... (63). Cette femme, agee 
de 5g ans, a toujours eu des troubles de la volonte, elle etait 
inquiete, hypocondriaque, tres exigeante et tres autoritaire, ce 
qui arrive souvent chez les abouliques, comme on le verra dans 
le chapitre suivant. A Tage de 56 ans, peu apr^s la menopause, 
elle eut a subir une epouvantable secousse : on amena chez elle 
sa 6IIe, jeune femme mariee depuis peu, qui venait d'etre hor- 
riblement brdlee dans un incendie. Rs... soigna sa fille avec cou- 



196 LES AGITATIONS FORCCES 

rage pendant trois jours sans pouvoir la sauver. La mort de ceite 
jeune femme ne sembia pas determiner chez elle une violente 
emotion, Rs... s*6tonnait de n'avoir pas asscz de chagrin, de 
ne pas pouvoir pleurer. Quelque temps apres elle commenca 
a se plaindre de ses yeux, parlant de calaracte, de paralysle, etc. 
« Elle ne pouvait se servir de ses yeux a volontc, elle ne pouvait 
regarder; quand elle fixait un objet, surtout un objet 6clair^, elle 
eprouvait une gene, une emotion penible qui la sufibquait. » 
Bientot elle prit Thabitude de tenir les yeux mi-clos puis ferm^s 
et de se comporter comme une aveugle. 

Ria... [62), jeune femme de 26 ans, couvreconstammentsesyeux 
d*un grand bandeau et refuse de voir la lumiere « car les objets 
dansent d'une maniere odieuse et eflVayante ». Cela lui donne 
de terribles angoisses a la pens^e qu*elle va perdre la vue. Le 
point de depart est plus curieux, apres une operation abdomi- 
nale determinee d*ailleurs par une algie uterine, elle eut ce sen- 
timent de bizarrerie, d etrangete dans la perception des objets 
qui joue un role si considerable chez les psychastheniques. Elle 
en conclut que sa vue etait en jeu, qu'elle voyait mal, qu'elle 
allait perdre la vue et presenta pen ii pen les symptc^mes de cette 
photophobie. 

L*observation de Bry . . . 6^ , jeune homme de 1 6 ans, nous pr^sente 
des crises de photophobie un pen diflerentes : les phenomenes 
mentaux sont reduits et les phenomenes organiques tr^s aug- 
mentes. L'cedeme des paupieres, la congestion de la conjonctive, 
le larmoiement, Thydrorrhee nasale qui lui fait mouiller cinquante 
mouchoirs en vingt-quatre heures sont des plus remarquables. 
Les crises sont courtes et se repetent tons les quinze ou vin^s 
jours depuis I enfance. C'est la une forme diHerente de la mala- 
die, qui me semble se rapprocher des phenomenes epileptiques 
cl que nous aurons a discuter au point de vue clinique dans le 
serbod volume de cet ouvrage. 

Tiiutes ces algies et toutes ces phobies des fonctions presen- 
trtat des caracteres communs, elles se developpent a proposd'une 
sensation determinee par lexcitation d'une partie du corps : la 
pe^u, les muscles, le pharynx, Toreille, les yeux. On pourrait 
cfoireque cette region est hyperesthesiee et qu^une maladie locale 
dclermine ces sensations douloureuses. CVst ce qui amene si 
54hijvent les operations chirurgicales en particulier sur les 



LES AGITATIONS fiMOTlONNELLES SYSTfiMATlSfiES - LES PHOBIES 197 

ovaires. Cependant un examen attentif permet de constater 
que I'organe est parfaitement sain. Bien mleux les sensations 
determinees par cet organe ne sunt aucunement troubl^es, il 
n*y a pas d'anesthesie, ni meme d'hyperesthesie veritable. Rs... 
dont la photophobie est si remarquable qui reste depuis trois ans 
sans ouvrir les yeux, qui se conduit tout a fail comme une aveugle 
a et^ Tobjet de bien des examens par plusieurs oculistes : non 
seulement Toeil est absolument sain, niais la vision est complete- 
ment conserv^e, ni Tacuit^ visuelle, ni le sens des couleurs, ni le 
champ visuel n*ont subi la plus l6gcre alteration, elle voit 
raieux que la plupart des personnes de son age. Chose curieuse, 
quand elle est ainsi Tobjet d'un examen medical, elle ne bouge 
pas, tient les yeux ouverts sans se plaindre de rien, elle accepte 
qu'on dirige un rayon lumineux dans rQ3il pour voir les reflexes, 
tandis qu'elle aurait des angoisses horribles pour regarder un 
objet. 

On pourrait dire que la sensation intelligente est conservee 
mais qu'il y a un sens special de la douleur qui est seul hyper- 
esthesia dans ces regions. J'ai souvent essay6 de mesurer la sen- 
sibility a la douleur avec une aiguille dont la pression variable 
peut ^tre exactement determin^e, j'ai fait modifier dans ce sens 
I'appareil de Cheron pour mesurer la tension sanguine. J'ai 
d'abord determine la sensibility a la douleur de la m^me region 
chez un individu normal, puis j^ai voulu mesurer cette memesen- 
sibilite chez les malades qui pretendaient ne pas pouvoir etre 
touches a cette region sans souflrir enormement. II faut pour cela 
commencer par les rassurer, leur fairecroire que Texamen medi- 
cal est utile, arreter un peu leurs ruminations et leurs obsessions, 
les intdresser a ce petit problfeme, leur apprendre a r^pondre exac- 
tement a quel moment le contact de Taiguille devient pour euxune 
piqure douloureuse. Beaucoup ne laissent pas faire Texp^rience : 
Mv... poussait des cris quand que je voulais approcherTinstrument 
de ses tempes ou de ses paupieres et je n'ai pu obtenir sur elle 
aucun chiffre precis. Mais d'autres se decident a permettre cet 
examen : on est tout surpris de constater qu'ils arretent Tinstru- 
ment au meme degre que Thomme normal et que par consequent 
iU ont conserve la meme sensibilite douloureuse, ni moindre, ni 
plus grande. Dans quelques cas, il y a plutot une certaine dimi- 
nution de la sensibilite. Ces dysesthesies ne sont done pas des 
troubles de la sensation de la region, ce sont des troubles gen^- 



198 LES AGITATIONS FORCfiES 

raux, des Amotions envahissant tout Torganisme qui se produlsent 
apropos dela sensation de la region. Nous retrouverons la meme 
loi a propos des autres phobies, c^est ce qui nous permettra de 
r^unir toutes ces angoisses pour en chercher les caracteres g^ne- 
raux. 



4. — Les phobies des objets (Delire da contact), 

Ce m6me 6tat qui rcssemble a une Amotion trcs douloureuse 
se produit bien plus souvent a la suite de la perception des 
objets. Comme cette emotion est tr^s redoutee par le malade, il 
en r^sulte une crainte, une peur de Tobjet qui en est Toecasion : 
c^est ce qui caracterise les phobies des objets. 

La phobic se developpe quelquefois des que Tobjet est per^u 
n'lmporte par quel sens meme quand il est percu par la vue ou 
I'ou'i'e. (( Suis-je folle ou ne le suis-je pas, disait une malade de 
Legrand du Saulle, faudra-t-il done me s^questrer dans une 
maison d'ali^n^s, parce que je tremble a la vue d'un chien et que 
je n'ose rien toucher chez mol ? Mais a quoi me sert done ma 
raison* ? » II en est de meme pour ceux qui ont peur de voir 
les ^toilcs (astraphobie) ou qui ont peur d*entendre les orages -. 
Bunyan apres avoir pris beaucoup de plaisir a sonner les cloches 
se fit un scrupule de ce plaisir et depuis resscntit une peur terrible 
rien qu'on voyant ou en entendant les cloches ^. 

Parmi nos malades, Xa..., qui a Tobsession de Thomicide, a, 
bien entendu, la phobic des couteaux, de tous les instruments 
tranchants ou pointus ; mais en outre elle ne pent voir sans souf- 
france une branche d*arbre coupee, une fleur rouge ni meme un 
papier rouge. Elle a des crises de phobic, si on veut la faire pro- 
mener dans le bois de Boulogne, parce qu'elle a rencontre un 
jour dans une all^e un morceau de papier rouge. Elle a surtout 
peur qu'on ne fasse une allusion a Tun de ces objets terrifiants, 
elle a des phobies a propos de tel ou tel mot qu'il lui suffit d'en- 
tendre ou a propos d'une personne qui a autrefois prononce le 
mot et qu'elle ne pent plus revoir. Myl... (98) a ses phobies en 
voyant un salon rouge ou en voyanl la lunc. Mii... (i83) a le meme 
phenomene en voyant certaines rues de Paris qui font penser a 

I. Legrand du Saullc, Folie du douie, p. 26. 

a. Ciillerrc. Folie heredilaire, p. 63. 

3. Josiah Rojrcc, Psycholotjical Uevicw, 189^, p. i34. 



LES AGITATIONS fiMOTlONNELLES SYSTfiMATISfiES. - LES PHOBIES 199 

la vllle de Lyon ou a ^tc commis un crime et Gisele en voyant sa 
petite fille qui lui rappelle le mariage et sa vocation r^Iigieuse 
manqii^e. Fi... (83), comme beaucoup d'autres malades, a ces 
terreur en voyant un chien, ou m^me en voyant sa femme parce 
qu*elle porte une robe qui a trains place de la Concorde, rendez- 
vous habituel, paralt-il, des chiens enrages, c*est la lyssophobie, 
rhydrophobie morale de Trousseau. Jean s'effraye en voyant des 
femmes dans les tramways ou en mangcant un repas servi par 
une femme. II est done evident que la vision ou Taudition pent 
6tre le point de depart de ces phobies. 

Cependant c'est le contact qui determine le plus souvent ces 
crises de peur angoissante ; Tobservation a d^ja et^ faite par 
EsquiroP. U d^crit une femme de 34 ans qui se frotte constam- 
ment les mains « elle a peur que quelque chose de valeur ne reste 
attache a ses doigts. » Legrand du Saulle insiste surtout sur ce 
role du toucher puisqu'il veut, bien a tort a mon avis, faire de 
cette crainte une maladie speciale ou du moins une phase speciale 
de la maladie sous le nom de a folic du contact » : « une dame,dit-il, 
a d'abord peur des fnutes d'orthographe, puis elle a la crainte de 
toucher tout ce qui sert a ecrire » '. Trelat accepte la m^nie idee, 
il decrit une personne qui se figure que tout son linge est empoi- 
sonne et que le contact en serait mortcl ^. M. J. Falret explique des 
phobies semblables par la crainte que les objets ne soient de valeur 
ou ne soient sales ^. « Une malade d^crite par M. Tamburini ne 
peut plus toucher aucun objet de son appartement parce qu'elle 
les croit « souilUs par Turine des rats^ ». Une femme, raconte 
Fer^*, a fini parne plus pouvoir marcher sans avoir constamment 
les orifices des narines et de la bouche obtur^s par une bande de 
tissu destin^e a empecher les parcelles d'hostie qui pouvaient 
^tre contenues dans Tatmosphere de penetrer dans son corps 
pendant qu'elle n*6tait pas en elat de grace. » Bien des auteurs 

I. Esquirol, Maladies mentales, H, p. 63. 

a. Legrand du Saulle, Folic du doiUe, p. 33, a5, 27. Cf. un cas sembiable, decrit 
par Baillarger. Ann. med. psych., juillet 1866, p. 92. 

3. Trelat, Folic lucide, p. 23. 

4. Falrel, Maladies mentales, p. 5 12. Cf. Saury, Degencres, p. 79, 83, 85. Cul- 
lerre. Folic herediiaire, p. 76, 79, 80. 

5. Tamburini. Kivista sperimentale di frcniatria. VlII, i884» p. 4. 

6. Fere, Paiholofjie des emotions, 1892, p. 4i5 (Paris, F. Alcan) Ballet, Traite 
de mcdccine de Charcot et Bouchard, VI, p. 1 179. 



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LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTEMATISEES. — LES PHOBIES 201 

de I'usage des objets de leur role dans une action, il est tout na- 
tiirel que chez les scrupules, les phobies portent tout particulie- 
rement sur le contact. C*est ce qui nous est bien montrd par cer- 
taines phobies du contact sur lesquelles j'insiste en terminant et 
qu'on pourrait appeler les phobies du contact professionncl. 
M. Grasset a cite la phobic du m^decin, pour les instruments de 
son metier, M. B^rillon' insiste sur la phobic du notaire pour son 
6tude, du mecanicien pour sa machine. Parmi nos maladcs, 
Nera. . . , couturiere, ne pent toucher a ses ciscaux et Pt. . . , barbier, 
ne peut toucher un rasoir. II ne faut pas dire qu'il s'agit ici de la 
phobie des objets tranchants car la premiere ne peut pas non 
plus toucher un mMre et le second a horreur de toucher la barbe 
ou de toucher du savon. Lch... (78), homme de 38 ans, t^legra- 
pbiste, a la suite d'une pleurcsie grave, prend la crainte de ne 
pouvoir travailler et la peur des appareils t^l^graphiques et m6me 
des bureaux de poste. 

Ces derniers exemples nous montrent que Facte et surtout Tacte 
professionnel doit jouer un role dans ces phobies. Le fait est 
moins visible mais on le retrouve dans toutes les autres phobies 
des objets. Dans beaucoup de cas, comme j*ai essay^ de le mon- 
trer ailleurs, le contact flc/f/" c'est-a-dire le contact qui r6sulte 
d'un mouvement, d'un acle du sujet est infinimcnt plus redoute 
que le contact passif dans lequel Tobjet est simplemcnt approch^ 
du sujet'. lu... (( pour rien au monde ne touchera elle-meme les 
v^tements oil elle imagine avoir fait tomber des fragments 
d'hostie » mais si je prends moi-meme la robe et I'approche de 
ses mains elle se r^signe a subir le contact en disant : « c'est 
vous qui faites Taction et qui prenez la responsabilite.. » L'objet 
qui determine Tangoisse est surtout un objet qui intervient dans 
une action qu'il faudrait executer, c'est une notion que je signale 
en passant et sur laquelle il faudra revenir, en etudiant les carac- 
teres generaux et Tinterpretation de ces phobies. 

5. — Les phobies des situations (agoraphobic). 
Ces m^mes phobies peuvent se d^velopper dans d'autres cir- 



1. Beri Hon, Phobies neurastheniqiies envisagces au point de vue professionnel. 
Revue de ihypnolisme, 1896, p. 33. 
2. Nevroses el idies fixes, I, p. 8. 



202 LES AGITATIONS FORCfiES 

constanceS) a propos de perceptions plus complexes, qui portent 
non plus sur un objet detcrmioe mais sur un ensemble de faits 
et d'impressions du sujet, c*est-a-dire sur une situation physique 
ou morale du sujet. 

Dans un premier groupe de cas il s'agit de la perception d'une 
situation physique : le type de ces phobies est celle qui se d^ve- 
loppe quand le malade se sent isole, c'esta-dire quand un en- 
semble de circonstances, une situation qu*il per^oit, fait naitre 
en lui Timpression de vide autour de lui. Deja Leurct en i834 
decrivait un cas de ce genre en le rattachant a Thypocondrie : « il 
est quelquefois six mois sans sortir; lorsqu'il sort, c*est en voiture 
et toujours accompagne d'une personne qui puisse lui porter se- 
cours en cas de besoin, pendant la promenade. II est tres rare 
qu*il descende de voiture et quand cela arrive, il faut que la per- 
sonne dont il est accompagn^ se tienne tout pres de lui ; il ne 
traverserait pas une place ou un pont; a peine s'il traverserait une 
rue. Sur une place il est comme au milieu d'un desert, ou lout 
manque a celui qui a besoin de tout^ » Leuret fait simplement 
de cet etat une « hypocondrie engendree par le luxe et Toisivele » 
et il note justement son rapport avec le defaut de volonte. 

Plus tard ce symptc^me est decrit tres frequemment comme une 
phobic sous le nom ii agoraphobic qui lui a ^t^ donn^, je crois, 
par Westphal en 1872*. Une des descriptions les plus completes 
est celle de Legrand du Saullc en 1877 et 1878 : cet auteur en fait 
une nevrose speciale distincte de la folic du douteet du delire du 
contact, ce qui me parait tres inexact. <( La peur des espaces, dit 
Legrand du Saulle, est un etat nevropathique tres particulier, 
caracterise par une ungoisse, une impression anxieuse vive ou 
m6me une veritable terreur, se produisant subitementen presence 
d'un espacc donne... c'cst une emotion comme en presence d'un 
danger, du vide, d*un precipice, etc. Un malade commence par 
avoir des coliques dans la rue, avec faiblesse des jambes ; il s'in- 
quiete et en deux mois arrive a la terreur complete de marcher... 



1. Leiircl, Fragments pSYchotogiques sur la folie, iSS'i, p. 892. 

2. Westphal, Agoraphobic, Archiv fur Psychiatrie, III, 1872. William, Agora- 
phobia. Hoslon med. and Surg. Journal, 1872. Weber, Agoraphobia. /6W., 1872. 
Cordes, Agoraphobia, Arehiv fur Psychiatrie. Ill, 1872. Perroud, Note sur Tagora- 
phobic, Lyon medical, 1873. Dechanibre, Do Fagoraphobio. Gaz. hebd, de med. el 
de chir., 1873. Bourdin, Horrcur du vide, agoraphobic. Encyclopedic des lettres^des 
sciences et des arts, 1878, etc. 



LES AGITATIONS fiMOTlONNELLES SYSTfiMATlSfiES. - LES PHOBIES 203 

La peDsee d^6tre abandonne dans le vide le glace d'effroi et la 
conviction d'une assistance quelle qu'elle soit Tapaise sans effort. 
Point de peur sans le vide, point de calme sans Tapparence d*un 
semblant de protection \ » 

Yoici quelques exemples de ces phobies du vide emprunt^s 
aux observations de nos malades. Lise a peur de la solitude qui 
est, en effet, plutot mauvaise pour elle parce qu^elle favorise le 
developpement de ses reveries et de sa manie des pactes. 
Deb... (i65), Bor..., etc. ont peur des ponts, des grandes places, 
Por..., femme de 23 ans « etouffe de terreur dans les rues ou il 
D*y a personno). Ilnu... (87) ne pent plus marcher seule; elle a peur 
detomber, d'etre paralys^e, de devenir folle : « je vois le vide de 
chaque cote... qiiand je vois des maisons cela ne me fait plus le 
meme effet. « Leo. . . (i 78) redoute les grandes places ou les grandes 
agglomerations de monde... elle est plus tranquille quand elle est 
avec un petit nombre de personnes en qui elle a confiance. L'ago- 
raphobie de Sc...* presente quelque inter^t, parce qu'elle 
simule des vertiges ; comme le malade a eu ant^rieurement des 
ecoulements d'oreilles, on a diagnostiquc^ son etat » vertige de 
Meniere. En realite, il n*a aucun des symptomes de ce vertige, 
Tangoisse qu*il ressent dans la rue est idcntique a celle qu'il 
eprouve quand il touche des cartes ou quand il pense au nombre 
treize. Bu... (85), un homme de 4o ans, apres s'etre d'abord fait 
accompagner au dehors, ne pent plus faire un pas seul meme dans 
son appartemcnt; un malade celebre de M. Azam'* exigeait que 
sa femme Taccompagnut jusqu'a la porte des cabinets d'aisance 
et en lui parlant de loin, lui fit constamment comprendre qu'elle 
rcstait pros de lui ; Bu... ne pent se satisfaire par cet expedient 
et il exige que sa femme entre toujours avec lui. 

On voit bien d'apres ces exemples que ce n'est paspr^cis^ment 
la grande place qui provoque la phobic, c'est Timpression de se 
trouver seul sans appui physique ou moral dans un endroit qui ne 
leur est pas familier. Des que cette impression est dissip^e, Tagora- 
phobie disparait. Lep... (88), femme de ^9 ans, est agoraphobe de- 
puis que son fils est parti au service militaire, elle se sent seule, et 
alors elle redoute de sortir, ne pent traverser les places et a besoin 



I. Legrand du Saullc, Agoraphobic. Cf. Magnan, Lemons, p. 179. 

a. Nevroies et Idees fixes, II, p. 83. 

3. Azam, Entre la raison ct la folic, les toques. Hevuc scienlifique, 189 1, I, 6i5. 



204 LES AGITATIONS FORCfiES 

de (( longer les murs des petites rues » mais cette angoisse disparail 
des qu'elle donne la main a un enfant. Oz..., femme de 3i ans, se 
contente a moins de frais, il lul suflSt de porter a son bras un 
panier, c'est pour elle un point d'appui habituel « mais il Taut 
quHl soit lourd, je sens alors que je tlens quelque chose de 
ferme, quand il est vide je ne peux pas avancer ». Bo... se borne 
a transporter avee elle un petit banc pour s*asseoir dessus s'il le 
fallait et cette perspective la rassure. Une autre femme de 35 ans, 
Fie..., a besoin de s'appuyer sur son parapluie (c avec mon para- 
pluie j'irai n'importe oii, sans mon parapluie je n*ai plus d'6qui- 
libre, il n'y a que Tepicier du coin chez qui je peux aller sans 
parapluie ». 

Tous ces details se trouvent bien pr<^cises par Tobservation de 
Jean. II a constamment besoin d'avoir un appui materiel du cote 
gauche et se tient toujours la main gauche fortement accroch^e a 
quelque meuble ou quelque objet. Si ce point d'appui lui manque 
dans les salles de cours par exemple il sent un creux, un vide a 
gauche qui pent devenir effroyable. II n'a pas pr^cis^ment la 
peur d'une grande place quelconque, mais il a des phobies terri- 
bles quand il est dans un quartier 6loign<§, loin de sa maison et 
surtout loin de son medecin. C'est pour la meme raison que le 
sejour a la campagne lui fait horreur : « Les m6decins de lacam- 
pagne ne connaissent pas ces affections-la , il faudrait des heures 
et des jours pour leur expliquer ma maladie et je ne pourrais pas 
le faire. C'est horrible d'avoir le fou rire labourant les nerfs, le 
fantome de la mort, le coeur excite loin de tout medecin compe- 
tent. )) A Paris le pare Monceau a le privilege de determiner 1r 
meme impression parce qu'il ressemble a la campagne. Jean a 
encore les m^mes phobies quand il se sent tourne vers telle ou 
telle direction, quand il est dans un chemin de fer en marche, 
quand il est dans une chambre trop petite, dans une salle de 
conferences, etc. Dans les licux d<^couverts, il a besoin de sentir 
toujours une protection; dans les lieux ferm^s, il faut qu'il %'oie 
toujours une sortie facile : il ne consent jamais a avancer dans 
une salle de conferences, car il faut qu'il se tienne toujours tres 
pres de la porte. 

Je n'ajouterai plus que Tobscrvation de Dob... (86) sur laquelle 
il faudra rcvenir a propos de Tangoisse. Cette jeune femme de 
33 iins a des acces d'angoisse qui la prennent des qu'elle est 
seule dans la rue ; ces acces ont commence a Tage de I2 ans et 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATISfiES. — LES PHOBIES 205 

vont toujours en aggravant. Ce qu'elle redoute c'est en somme un 
acces de folie « qui la ferait courir comma une folle, la ferait 
causer du scandnle en public ». Elle a moins peur la nuit, parce 
qu^on ne la verrait pas si elle etait folle, on voit ici Pobsession 
de honte ; elle prefcre Ics rues ou il y a dcs boutiques afin de 
pouvoir s*y refugier, c'est maintenant le sentiment du besoin de 
protection. 

A I'agoraphobie doit se rattacher une autre phobic, celle des 
endroits clos, la claustrophobie^ signal6e parBeardde New- York, 
par Raggi de Bologne et d6crite par Ball en 1879*. « C'est, dit 
Cullerre, une angoisse constrictive comparable a celle qu'on 
pourrait ressentir en rampant a travers un passage de plus en 
plus etroit*. » On peut y rattacher bien des faits du meme genre, 
la phobic d'etre dans un theatre, la phobie d'etre dans un 
chemin de fer que I'on ne peut pas faire arrcter, etc., dans une 
voiture, Tamaxophobie (i'lx^Ca, voiture) si on veut conserver ce . 
mot de Ball *. 

C'est ainsi que Rt... (gS) « a une peur terrible d'etouffer dans 
les voitures qui sont des petites boltes ferm^es, dans les wagons 
de chemin de fer qui passent dans des tunnels ». Xo... n*a pas 
peur d'etouffer en chemin de fer mais il craint d'etre indispose 
dans le wagon sans pouvoir sortir et il ne peut plus faire aucun 
voyage sans de terribles angoisses. Nae... (g^) fait des scenes 
^pouvantables quand il faut la mettre dans une voiture ou dans 
un wagon : elle veut que la porte reste ouverte et elle menace a 
cbaque instant de s'elancer au dehors. Tantot la voiture ne va 
pas assez vite, tantot elle va trop vite, ou bien une autre voiture 
s'approche trop pres ; elle prie qu'on la retienne pour qu'elle ne 
s*elance pas au dehors et quand on la retient elle etouffe et il faut 
lui faire respirer de Tether. Les scenes les plus curieuses ont 
lieu quand elle est dans sa chambre et qu'il pleut fortement au 
dehors, elle regarde la rue, s'effraye de I'eau qui tombe, pense 
qu'elle ne pourra plus sortir parce qu'il y a trop d'eau, que I'eau 
va monter au premier etage puis au quatri^me ou elle est, qu'elle 
sera noyee contre le plafond ; la respiration lui manque, elle 

I. Ball, Claustrophobic. Ann. med. psych., novcmbrc 1879. 
a. Cullerre, Les frontieres de la folie, 1888, p. 61. 

3. E. Doyen, Quel<fues considerations sur les ter rears morbides et le dHire imotif en 
general. These de Paris, i885. 



206 LES AGITATIONS FORCfiES 

rougit et palit et finalement eile tombe evanouie. Nous revien- 
drons sur ces evanouissements ; pour le momeDt nous notons 
seulement les formes diverses que prennent ces phobies. 

Les malades de ce premier groupe ont besoin, comme on Fa vu, 
de I'appui, du secours des autres hommes, ils redoutent d'etre 
seuls, s^par^s des hommes, et par ce c6i6 on peut dire qu'il y a 
d^ja dans ces phobies un sentiment social. Mais s'ils demandent 
a 6tre secourus par des hommes, c'est parce qu'ils redoutent 
certains dangers physiques, c'est la situation physique qu'ils 
redoutent, le vide, la hauteur, le resserrement, etc. Au contraire, 
dans d*autres cas, Temotion angoissante est essentiellement deter- 
min^e par la perception d'une situation morale et surtout d'une 
situation sociale. On peut considerer comme type de ce second 
groupe Tangoisse causae par la rougeur du visage, Vereutophobie. 
Cette localisation particuliere de la phobic a ete signalee en i846 
dans un m^moire de Casper (Berlin). Nous devons remercier MM. 
Pitres et R^gis d'avoir public une traduction de cette observation 
remarquable et difficile a se procurer'. Le malade d^crit tr^s Lien 
les troubles de la volont^ et de Tattention, le doute, la timidity, 
qui ont pr^par^ la phobic et qui, a mon avis, jouent un grand 
role dans son explication. 

MM. Pieron et Vaschide viennent obligeamment de me commu- 
niquer une observation ^galement assez ancienne et pen connue 
du meme ph^nomfene publi^e par le D** Duboux en 1874*. « Parmi 
les causes de la rougeur, dit cet auteur, il me semble que le grand 
naturaliste (Darwin) en a oublie une tres int^ressante : cette cause 
de rougeur est la crainte de rougir. Supposez qu'un individu 
rougisse une premiere fois sous Tune des influences indiqu6es par 
Darwin (telle que la honte ou la pudeur). Le sentiment qu'il 
eprouve en sentant sa face s'empourprer est p^nible et humiliant ; 
il cherche a refouler cette bouflfde sanguine ; ses efforts sont inu- 
tiles et vont m6me directement contre leur but; la rougeur n'en 
devient que plus intense. II rcdoute d'etre expose de nouveau a 
une confusion pareille : le fait de Tappr^hension et de la resistance 
amcne une rougeur plus intense que celle de la honte. II sait 

I. Gasper, Biographic d*une id6e fixe, traduitc par le D^* Lalanne, publice par 
MM. Pitres el Regis. Arch, de neurol., 1902, I, p. 270. 

a. Duboux, k propos de la rougeur, Hull, de la Soe. med. de la Suisse liomande, 
septembre 1874, p. 817. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATISfiES. — LES PHOBIES 207 

maiDtenant qu'il suffit de craindre de rougir pour rougir; il n& 
pourra s'empecher de craindre et de rougir. 

Lorsqu'il se sentira expos^ aux regards, particulierement a ceux 
de I'autre sexe, la crainte de rougir viendra Tassaillir et la honte 
^nticipee empourprera son visage, toute lutte est inutile : sous 
rinfluence de la volonte, la face peut presenter d'abord une paleur 
l^gere, remplac^e bient6t par la rougcur redout^e. Il pourra 
m^me arriver que seul, a Tabri de lout regard, Tindividu rougisse, 
s'il craint, pour son cerveau par exemple, Tinducnce de la con- 
gestion. Cette crainte constante a chaque instant realisee devient 
pour rindividu un supplice de Tantale renvers^ ; du naturel peut- 
etre le plus hardi et le plus sociable, il deviendra d'une timidite 
et d'une sauvagerie ridicules ; il 6vitera toutes les occasions de se 
produire, il recherchera la solitude ; les devoirs de soci^te et 
quelquefois les devoirs professionnels lui deviendront horrible- 
ment penibles; sa vie sera litt^ralenient brisee par une niaiserie. 

Cette sorte de nes^rose ou de psyc/wse, moins rare qu'on ne 
pourrait le croire, est surtout fr6quente chez les fenimes. Parmi 
lesindividus afTectes, je connais un certain nombre de personnages 
eminents dans les sciences ou la politique, et entre autres un phy- 
siologiste cel^bre que toute science ne preserve pas et dont la 
timidite est proverbiale. » Cette observation interessante surtout 
par sa date relive deja le caractere pathologique du phenomene, 
le rattache aux n^vroscs et aux psychoses sans bien indiquer ce- 
pendant Tanalogie avec les autres phobies. 

Westphal, en 1877, dans un m^moire sur les obsessions, cite 
un cas semblable. M. Boucher (de Rouen) a public en 1890 un 
cas int^ressant ^ et tout a fait net de cette phobie. Les auteurs 
qui ont le plus attir^ Fattention sur le ph^nom^ne et qui lui 
ont donu''^ le nom sous lequel il est connu sont MM. Pitres et 
R^gis*. Au mot erithrophobie qui d^signe la peur d*une couleur 
rouge quelconque, ils ont substitu^ le mot ercuthophobie (IpsjOs^, 
rongeur de la honte). Leur travail a 6te Toccasion d'une foule 
d'etudes sur cette phobie particuliere et sur son interpretation. 
On en trouvera la bibliographic dans le dernier travail de 



I. Boucher (Rouen), Sur une forme particuliere d^obsessions chez une hcreditaire. 
CongT^s de m6d. mcntale de Rouen, 1890. Arch, de neurol.^ i8go, II, p. 280. 

a. Pitres el Regis, Obsession de la rougeur (ereulophobie). Arch, de neuruL, 1897, 
I, p. I. 



208 LES AGITATIONS FORGOES 

MM. Pitres et Regis' el dans la derDiere etude dont j'ai eu 
cooDaissaDce, celle de M. Claparede*. 

J^emprunte a ce deroier auteur uo resume rapide de Taspect 
caracteristique d'un malade ereutophobe : a il n*ose plusse montrer 
en public, ni meme sortir daus la rue. S'il s'agit d'uue femme, elle 
n'ose plus rester eu presence d*un homme, de peur que sa rongeur 
intempestive ne soil Toccasion de propos malireillants sur son 
compte, s'il s^agit d*un hommeyil fuira les femmes. Comme cepen- 
dant les n^cessites de la vie obligent Tereutophobe a ne pas vivre 
absolument isoU, il va inventer certains stratagemes pour masquer 
son infirmite. Au restaurant, il se plongera dans la lecture d*un 
journal pour qu^on n^aper^oive pas son visage ; dsins la rue, il se dis- 
simulera sous son parapluie, son parasol ou sous les larges ailes de 
son chapeau. II sortira de preference le soir, a la nuit tombante, 
ou, au contraire, par une journ^e de grand soleil, afin que son teint 
^carlate n'ait rien d*extraordinaire. S*il est pris a Timproviste, il 
s^essuiera la figure avec son mouchoir, se mouchera, fera semblant 
de ramasser un objet sous un meuble ou ira regarder par la fen^tre 
afin de dissimuler la rongeur qui vient. Parfois il recourt a la 
poudre de riz, plus souvent a Falcool ; il espere par ce dernier 
moyen noyer sa coloration morbide dans celle de Tethylisme. 
Pour un motif analogue il supplie le m^decin ou le pharmacien de 
lui donner une drogue qui lui teigne le visage en rouge. II cherche 
et combine dans sa tete tons les moyens de rem^dier a son mal. 
Cette crainte perp^tuelle, cette incertitude, a cbaque instant, du 
moment qui va suivre, retentit sur tout son caractere, Taigrit, 
Firrite. La vie pour F^reutophobe est un veritable calvaire : a 
chaque pas, il voudrait en avoir fini avec cette insupportable exis- 
tence et va jusqu'a maudire T^tre qui lui a donn^ le jour. » 

Quelques auteurs^ en particulier M. Tbibierge, ont rang^ cette 
maladie parmi les dermatophobies a cote des syphiliphobies et 
des acarophobies. Ce n*est pas, je crois, mettre suffisamment en 
relief le caractere essentiel de Tereutophobie. II no faut pas 
croire en efiet que la rongeur du visage soit le caractere essen- 
tiel de Tereutophobie ; comme je Tai deja remarqu^ a propos 



I. Pi Ires el Regis, £reulophobie. .4rr/i. de nenroL, mars 190a. p. 181. 
a. £d. Oarapede, L*obse!>sion de la rougeur k propos d'un cas d'ereulhophobie. 
Arch, de psychoI'Mjie de lo Suisse romande, 1902, p. 807. 



LES AGITATIONS fiMOTlONNELLKS SYSTfiMATISfiES. — LES PHOBIES 209 

des obsessions, bien des gens ont la rongeur Emotive dn visage 
sans etre des ereutophobes et il y a des ereutophobes comme 
Nadia qui sont incapables de rougir r^ellement. 

II est facile de voir que !e fait de la rougeur du visage a pen 
d^importance dans cette phobie, qu'il joue simplement le r6le d'un 
pretexte pour justifier une angoisse dont Torigine est plus pro- 
fonde. Pour le comprendre, il faut remarquer que Tobsession de 
la rougeur se transfornie bien souvent et que d'autres pr^texles 
eoipruntes presque toujours a I'apparence du visage succ^dent a 
Tereutophobie ou la precedent ou alternent avec elle. Ainsi que 
je I'ai d6ja montr^ dans une etude pr6c6dente*, Toq..., actuelle- 
ment angoiss^ par la pensee qu'il a Ics joues rouges, a eu autrefois 
des angoisses a la pensee de ses moustaches qui avaicnt pouss^ 
trop tAt. Per... (162), femme de 38 ans, autrefois ereutophobe, a 
mainlenant la phobie des poils sur son visage. UI... (45) a eu 
autrefois de i5 a 20 ans de T^reutophobie proprement dite, 
maintenant, a 33 ans, elle n'a plus peur de rougir devant le 
monde, mais elle a peur de palir, d'avoir des convulsions dans 
la figure et surtout dans les yeux qui la rendraient laide et 
ridicule au moment de demander quelque chose a une personne. 

En outre, il est impossible de s^parer T^reutophobie des 
BDgoisses provoquees par d^autres modifications de Tattitude ou 
du visage dans lesquelles il n'est pas question de rougeur. 
Klu..., bien qu'il parle correctement, a la peur de b^gayer 
quand il se trouve devant des etrangers, il ne peut sc faire 
inscrire a une ecole,il ne peut demander son chemin a un agent, 
ni prendre un billet de chemin de fer, tellement il est angoiss6 a 
la pensee qu'il pourra non pas rougir, mais begayer devant ces per- 
sonnes. D'autres, comme Pol..., ont des angoisses a la pensee 
d\ine cicatrice qu'elles ont sur le nez, quand elles sentent que des 
etrangers peuvent la remarquer, c*est la maladie que Morselli 
a decrite sous le nom de djsm or phobie^, Tk... (i45), jeune 
horn me de 2 4 ans, a la phobie de sa mdchoirc qu'il croit trop 
grande. Bechterew a d6crit le malade epouvante par le sourire 
obsedant qu'il a constamment sur les levres et je pourrais placer 
en opposition le cas de Wgn..., jeune homme de 26 ans, angoisse 



1. La maladie du scrupule et Taboulie delirante, Revue philosophique, 1901, I, 
p. 337 el 507. 

2. Morselli, La dysmorphophobic et la taph^pliobie. Riforma medica, 1891, n° i85. 

LES OBSESSIONS. L — 1 4 



210 LES AGITATIONS FORCfiES 

a cause de ia paraiysie de ses levres « incapables de jamais sou- 
rire naturellement ». On a deja vu a propos des obsessions, le cas 
de Wye... (i44) dont les angoisses sont provoqu^es « par la rai- 
deur du visage et les mouvements mecaniques des menibres, » on 
pourrait enumerer toutes sortes de variet^s de ces phobies tout 
a fait analogues, a mon avis, a T^reutophobie proprement dite. 

Le caractfere essentiel qui se retrouve en eflet dans toutes ces 
phobies, c'est le sentiment d'etre devant des hommes, d'etre en 
public et le fait d'aroiV a agir en public. M. Hartenberg a raison 
de rattacher Tereutophobie aux maladies de la timidite ^ Tousces 
malades n*ont aucune peur de rougir ou de palir, ou de grimacer, 
ou de sourire, ou de ne pas sourire quand ils sont seuls, et la 
rongeur ou la grimace, si elle survenait a ce moment, ne les 
impressionnerait aucunement. On pourrait done appeler ces phe- 
nomenes des phobies sociales ou des phobies de la soci^te. 

Dans ce groupe rentreront aussi les phobies du mariage qui 
sont si fr^quentes (Hnu... (87), De...)*. On pent y rattacher aussi 
des phobies en rapport avec certaines situations sociales. Bal... 
(i55) est epouvant^e a la pensee de faire la classe devant des 
enfants. Ku... (42), femme de 87 ans, a de singulieres terreurs 
a la pensee d'avoir des domestiques : sa bonne Tintimide, elle 
n'ose rien lui commander ni lui reprocher. Elle a surtout la 
terreur de son concierge et elle a des angoisses a la pensee qu'elle 
pourrait 6tre raal avec ce fonctionnaire necessaire. 

Toutes ces phobies, qu'ellcs se rattachent au type de Tagora- 
phobie, de la claustrophobic, des phobies sociales, me paraissent 
avoir un point commun. Elles ne sont pas comme les pr^c^dentes 
uniquement en rapport avec un objet ^veillant Tidee d'un acte, 
mais elles sont determin^es par la perception d'une situation et 
par les sentiments auxquels cette perception donne naissance. 



6. — Les phobies des idees, 

Les phobies se d^veloppent souvent encore sans qu'il y ait a 
leur point de depart, ni une sensation localisee, ni la perception 
d*un objet, ni meme la perception d'une situation ; elles survien- 
nent simplemcnt a la suite d'une idee qui se pr^sente d'une ma- 



I. Hartenberg, Les timides et la timiditi, rgoi, p. 201 (Paris, F. AJcan). 
a. AViTOses et Idies fixes, II, p. 87. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES SYSTfiMATIS#.ES - LES PIIOBIES 21 1' 

niere abstraite dans Tesprit du nialade. II suffirait de r^peter ici 
toutes les id^es obsedantes qui ont ^t^ ^tudi^es dans le premier 
chapitre. Presque toutes ces idees s'accompagnent de phobies. 
A propos des obsessions sacrileges on remarquera la phobie du 
demon, de Tenfer, du blaspheme, etc. Un malade comme Ki... 
(219) eprouvc ces Amotions angoissantes a propos de toutes pen- 
sees religieuses ou philosophiques. II faut qu^il ^vite de penser 
a Dieu ou a la religion et pendant une p6riode il avait pris en 
liorreur Tid^e abstraite de la causalite qui le faisait penser a la 
creation et a la divinity. L'id^e d'infini qui determinait chez Vil... 
des ruminations si remarquables s'accompagnait souvent de ph6- 
nomenes d'angoisse bien caract^ristiques. 

II en sera de meme pour les id^es criminelles. Leg... vit dans la 
crainte de d^sirer du mal au monde ; elle a peur de penser a faire 
venir des enfants difTormes. On... (221] a des angoisses a propos 
de rid^e de mentir, de Tid^e « de suivre des femmes au th^Atre ». 
Za... (216) a eu cette Amotion a la pens^e qu'il pourrait copier a 
un examen et il Ta maintenant a la seule pensee d'un examen. Ces 
malades redoutent toutes les circonstances comme les conversa- 
tions ou les lectures qui pourraient faire naitre ces m6mes idees. 
C'est ainsi que We... (170) a peur des journaux et meme a peur de 
Timprimerie parce que les journaux dans leurs faits divers ^veil- 
lent la pensee des crimes. lis finissent par avoir peur des imagi- 
nations les plus vagues, des pensees les plus abstraites. We... a 
peur de chercher a se repr^senter en imagination le membre viril 
et Za... a peur (c de se repr^senter une idee quelconque parce que 
ce pourrait etre une idee mauvaise ». 

M6mes observations encore pour les obsessions de honte. Ceux 
qui ont Tobsession de la folic, et ils sont nombreux, ont cette 
emotion a propos de la pensee de la folic. « Je soufTre, dit L60..., 
a la pensee que je deviens folic. Je me vois enferm^e, je me sens 
Tair idiote et cela nie donne une angoisse horrible. » Byp... 
(180), femme de 28 ans, croit voir son frfere qui est enferm^ a 
Sainte-Anne, venir au-devant d'elle et elle Tentend qui lui dit : 
c( tu scras folle comme moi. » A ces mots elle soufTre a en defail- 
lir au milieu de la rue. De..., femme de 33 ans, a une idee 
fixe assez compliquee qui tient a la fois de la honte de soi et de 
la honte du corps. Elle ne pent concevoir sans horreur la pensee 
du mariage parce qu'elle s'en croit tout a fait indigne au point dc 
vue moral et aussi au point de vue physique. Ce sont des senti- 



212 LES AGITATIONS FORGOES 

ments d'incapacit^ pour tenir sa maison, pour rempllrses devoirs, 
pour clever des enfants et en m^me temps des idees de difibrmite 
des organes genitaux, des pensee de n*etre pas comme toutes les 
femmes. Nous connaissons tous ces fails et ee cas s'ajoute seule- 
meat aux pr^c6dents mais ce qu'il faut ajouter ici, c'est que la 
pensee des (lancailles rend cette femme nialade et que des amis 
maladroits en insistant pour la marier ont determine une crise 
de terreur et raeme des accidents dclirants analogues a la confu- 
sion mentale, sur lesquels il nous faudra revenir quand nous par- 
lerons des complications du delire du scrupule. Les regrets de 
vocation amenent chez Gisfele... (171) et chez Ri...' de grandes 
angoisses d6s que I'une a Tidee de la vie religieuse et des que 
Tautre pense au metier d'institutrice. De m^me, Nadia a des 
angoisses quand elle pense seulement a engraisser, quand elle 
se figure seulement qu*on pourrait lui trouver meilleure mine. 
Toutes nos obsessions de la honte du corps s*accompagnent en 
r^alit6 de phobies. 

Enfin il suffit de signaler les innombrables phobies liees aux 
idees hypocondriaques. Morselli en signalait une curieuse, sous 
les noms de taph^phohie, c'est-a-dire la crainte d'etre euterre 
vivant *. 01..., femme de 87 ans, a des angoisses a la pensee des 
chaleurs, de la fi^vre typhoTde, du suicide, etc. II est inutile de 
rappeler que Jean a des phobies en pensant aux m^ningites et aux 
congestions et que Pn... (i3g] est pris par des crises d^angoisse 
a la seule pensee qu'on pourra lui prouver Pair malade, ce qui 
est juste le contraire de Nadia. Parmi les phobies plus banales il 
faut mettre au premier rang la phobic de Tid^e de la mort. 
Ml... (i56), femme de 4o ans, est d'abord obs^dee par le visage 
de sa (ille qui vient de mourir. Nous avons d^ja discut6 ce qu il 
faut penser de ces hallucinations. A la suite d'une petite opera- 
tion pour un abces au cou, elle reporte ses idees de mort sur 
elle-m^me et elle a des angoisses ^pouvantables d^s qu'elle pense 
a la mort ou meme a la vie. 

II est bon de remarquer que ces phobies des id^es se melent 
intimement avec toutes Ics phobies pr^c^dentes : tr^s souvent, 
comme le remarque Legrand du Saulle, il suffit du souvenir d*un 
objet ou d'une situation pour reproduire la crise; la seule vue 



1. Nhroies et Ideei fixes, II, p. i48, 

2. Morselli, La Riforma medtca, 1891, no i85. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. — LES ANGOISSES 213 

d'un dessin qui repr^sente Tint^rieur de Saint-PIerre-de-Rome le 
faitchanceler sur ses jambes^ Chezbeaucoup de nos malades il en 
est de ni^me : la seule pens^e de la femme produit chez Jean 
« un etat fastidieux)) et la pensee dialler seule a une le^on de des- 
sin donne mal au coeur a Dob... 

D'autre part dans les phobies d*objets ou de situation se melent 
souvent des id^es compliquees. Un malade de Westphall a de la 
claustrophobie dans un theatre ; mais e'est qu'il se repete des pen- 
sees de ce genre : « qu'est-ce que je deviendrai si le feu delate 
dans la salle et si a ce moment-la j'ai un acccs? je ne pourrai pas 
me sauver*. » Jean dans toutes ses phobies fait ou a fait des rai- 
sonnements semblables. 

On vo!t qu*il y a un grand nombre d'opdrations intellectuelles 
qui peuvent determiner ces phobies comme prec^demment les 
sensations, les perceptions, ou les sentiments. 



2. — Les agitations 6motionnelles diffuses. 
Les angoisses. 

II surtit de r^peter brievement a propos des phobies ce que 
nous avons d^ja ^tudie a propos des manies mentales : ni au 
point de vue clinique, ni au point de vue psychologique, ces diver- 
ses phobies ne Torment des ph^nom^nes veritablement distincts 
les uns des autres. M. J. Falret faisait d^ja remarquer tres juste- 
ment que toutes ces peurs sont solidaires les unes des autres : 
« Tagoraphobie se rencontre souvent, disait-il, chez le meme indi- 
vidu avec la peur d'une ^pee nue, la crainte de tomber d'une 
fenetre, la frayeur en voiture ou le d^Iire dn toucher ». Ball sou- 
tenait la meme opinion quand il proposait d'englober tons les cas 
d*agoraphobie, de claustrophobie, de topophobie sous le titre 
commun de phenomenes vertigincux^. Cette conception me parait 
beaucoup plus juste que celle soutenue par Legrand du SauUe et 
par quelques autres auteursqui voulaient faire de certaines de ces 
phobies et en particulier de Tagoraphobie des maladies distinctes. 



I. Legrand du Saullc, Agoraphobie, p. i5, a3, 67. 

a. )d., ibid., p. 8, 18. 

3. Ball, Lc8 fronti^rcs de la folic. Revue scientijique, i883, I, p. 4. 



211 LES AGITATIONS FORCfiES 

Oq peut facilement remarquer que lesmemes noms de malades 
sont cites a propos des diverses phobies : Jean en particulier les a 
cues a pen pres toutes, et quand on le gu6rit de I'une, il retombe 
dans I'autre. La difKrence entre iine agoraphobie el une phobie 
du contact n'existe guere que dans des circonstances exterieures 
qui ont modifie i*aspect d*une m^me disposition psychologique 
fondamentale. En eflet toutes ces phobies semblcnt constituees 
par deux groupes de ph^nomenes, l*un accessoire et variable, 
Tautre fondamental et immuable. Les phenomencs accessoires 
sont les sensations, les perceptions, les sentiments qui provo- 
quent un etatde trouble, qui se melent avec lui et lui donuent un 
aspect particulier; le phenomene essentiel qui se retrouve tou- 
jours c'est unc perturbation de tout I'individu physique et moral 
designee d'une maniere generale sous le nom d'angoisse. De 
meme que les manies mentales nous conduisaient au phenomene 
de la rumination, les tics au phenomene de Tagitation motrice, 
de meme toutes les phobies nous conduisent a Tctude de Tan- 
goisse. 

I. — Uangoisse diffuse, 

Les diverses phobies pr^sentent le phenomene de Tangoisse 
associ6 et combing avec des sensations, des perceptions ou des 
sentiments ; ce phenomene peut aussi se presenter ind^pendam- 
ment d'une phobie determin^e. On a souvent remarqu6 que cer- 
tains malades sont dans un ^tat constant d'anxi6t^ diffuse : «En 
outre de toutes les phobies particulieres, disait M. Ribot, il existe 
quelques observations d'un etat vague mais permanent d'anxiete 
ou de terreur qu'on a nomm^ panophobic ou pantophobie ; c'cst 
un etat ou Ton a peur de tout et de rien, oil I'anxi^t^, au lieu 
d'etre rivt^e a un objet toujours le meme, flotte conime dans un 
reve et ne se fixe que pour un instant au hasard des circonstan- 
ces, passant d*un objet a un autre*. )> MoreP, Weir Mitchell 
Mac Farlane decrivaient deja ces « etats d'anxiete », ces elals 
d*angoisse. Recemment M. Freud ^ a beaucoup insiste sur cet etat 
constituant ce qu'il appelle a la n<^vrose d'angoisse ». 
flC^''^ MM. Pitres et Regis, qui fout de cet 6tat d'anxidte diffuse le 



1. Ribot, Psychologie des sentiments, 1896, p. 2ii (Paris, F. Alcan). 

2. Morel, Delire emoiif, p. Sgn. 

3. S. Freud, Obsessions el phobies. Revue neurologique, 3o Janvier iSgS. 



LES AGITATIONS fiMOTlOXNELLES DIFFUSES. ^ LES ANGOISSES 215 

ph^nomene essentiel des phobies et des obsessions, en rappor- 
tent des cas remarquables parmi lesquels je rappelleral celui-ci. 
Une dame de 52 ans, nerveuse, impressionnable rcssentit un 
grand chagrin a la suite de la mort de sa mere, il y a 12 ans; 
elle presente a ce moment une grande depression morale sans 
troubles morbldcs proprement dits. Trois ans apres, a la suite 
d*une autre mort, celle d'une amie, elle entra dans un etat d'emo- 
tivite morbidc diffuse, avec « attente qnxieuse ». La malade etait 
constamment en etat de souilrance vague, en 6tat latent d'angoissc, 
qui eclatait sous forme de paroxysme a la moindre occasion. Une 
voiture passait-elle pendant qu*elle marchait sur le trottoir dans 
la rue, aussitot elle tombait en crise, craignant qu'une roue ne se 
detachat et ne vint a T^craser. Au moindre vent, une tuile allait 
glisser d'un toit et lui fendre la tete. A table les aliments ullaient 
r^toufier. D'autrcs fois, a peine sortie de chez elle, I'angoisse 
survenait, s'objectivant sur cette idee que quelqu^un des siens 
venait peut-etre de mourir tout d'un coup et elle etait forc^e de 
revenir sur ses pas pour se rassurer. Chaque ev^nement, chaque 
incident, chaque acte de sa vie devenait ainsi matiere a d^charge 
pour son angoisse momentanement sp^cialis^e par leha8ard^ 

Les observations de ce genre sont parmi les plus banales, on 
pent reprendre beaucoup des cas precedents et remarquer que 
chez certains sujets les phobies se multiplient. L*angoisse ne se 
produit pas a propos d'un seul objet, mais a propos d'un grand 
nombre. On ne pent enuraerer les objets qui dans certaines cir- 
constances sont susccptibles de faire naitre Taagoisse chez 
Jean, tout ce qui se rapporte au sexe, tout ce qui se rapporte a 
la poste, tout ce qui se rapporte a la politique, a la religion, a 
la sante, a la mort, etc. L^angoisse finit par Hre presque indd- 
termin^e et se reproduit continuellement a propos de n'importe 
quot : elle pent etre consid^r^e comme diffuse. 

II y a des cas plus nets encore ou Tangoisse est presque 
pcrmanente, ou se produit par acces tres rep^t^s, sans que le 
sujet attache aucune pens^e a ces angoisses, sans qu*il donne 
m^me une justification apparente d*ordre intellectuel, comme on 
a vu que Jean le fait toujours^Une femme de 38 ans, Cs... (4i), 
toujours emotive et impressionnable, a ete tres boulevers^e vers 



I. Pitrcs et Regis, Semeiologic des obsessions el des idees fixes. Rapport au 
congrbs de medecine de Moscou, 1897, p. 19, 



216 LES AGITATIONS FORCfiES 

Tage de 3i ans. Elle relevait a peine d'un accouchement quand la 
garde commit la maladresse de lui dire que Tenfant ue respirait 
pas et paralssait mort ; elle sentit comme un violent choc dans la 
t6te, et depuis resta toute changee. Cette premiere perturbation 
dura plusieurs raois et se gu^rit a peu prefe. II y eut une rechute 
terrible quand un m^decin lui demanda si elle n'avait pas d'albu- 
mine dans les urines. Depuis ce moment elle est reside pendant 
plus de trois ans dans Tetat. suivant. Une dizaine de fois par jour, 
sans aucune espece de raison, de pr^texte, au moins en appa- 
rence, elle se met a s'agiter, elle remue, frappe les meubles, elle 
prend une respiration haietante, le cceur bat rapidement, elle 
pleure, se desole, se plaint d'etre souffrante, malheurcuse, d'at- 
tendre elle ne sait quoi, d'avoir peur de quelque chose d'inconnu. 
Jamais ^lle n^a une peur precise, une raison a son d^sespoir ; de 
temps en temps elle pretend bien que les personnes pr^sentes lui 
out dit un mot qui I'a impressionn^e, mais elle ne sait pas pour- 
quoi ce mot Ta impressionn^e, et souvent elle n'invente aucune 
raison. C'est la crise d'angoisse pure, sans elements intellectuels, 
et se produisant d'une manicre tout a fait diffuse. 

Je voudrais insister un peu sur Tobservation de Ku... (42) parce 
que les details de ce cas joueront un role dans Tinterpr^tation des 
phenomenes. C'est une femmede 87 ans, toujoursfaible ettimide; 
toute sa vie elle a et^ tourmentee par la crainte de blesser les 
gens, par ce besoin d'un milieu sympathique sur lequel je revien- 
drai, car il est un des caracteres les plus curieux de Tesprit des 
scrupuleux. II y a dix-huit mois un incident ridicule a change son 
existence ; elle a 6t6 appel^e comme t^moin par le commissaire 
de police pour donner son opinion sur la conduite d*un de ses voi- 
sins. Get incident a sudi pour la mettre dans un ^tat tout a fait 
anormal qui a dur^ plusieurs ann^es. Cette longue maladie pent 
se diviser en trois p^riodes : dans la premiere qui a dure trois 
mois il y a eu grande agitation mentale, une rumination perp^- 
tuelle et diffuse a laquelle nous avons d6']h fait allusion ; dans la 
seconde qui a rempli une dizaine de mois, Tagitation a ete surtout 
motrice, c'cst une de ces malades avec pseudo-crises d*hyst^rie 
que j'ai examinees a propos de Tagitation diffuse. Enfin la maladie 
a pris une troisieme forme : « les crises sont bien plus doulou- 
reuses, dit la malade, parce qu'elles sont devenues internes. » 
Cela signifie dans son langage qu'il y a beaucoup moins de mou- 
vements convulsifs des membres, de cris et de gesticulations, 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. — LES ANGOISSES 217 

tnais que ces mouvements exterieurs sont remplac^s par des mou- 
vemeDts visceraux : spasmes du diaphragme et du venire particu- 
lierement curieux, tremulation perp^tuelle de rabdomen qui 
remplacc la respiration, naus^es, vomissements, diarrh^es, etc. 
Ces angoisses surviennent a chaque instant par crises plus ou 
moins longues a propos de tous les incidents possibles, en rcalite 
sans rime ni raison. II y a un etat d'angoisse presque perpetuel, 
<c une angoisse vague qui flotte dans Tair, disait Freud, et qui ne 
demande qu'a se fixer sur n'imporle quoi. » 

On retrouvera un grand nombre d'observations semblables 
dans le second volume de cet ouvrage. Je renvoie en particulier a 
celles de Gy...(46), de Jo... (43), de Hb... (47), Dn.., (49). Les 
angoisses de cetle derniere malade s^nt particulierement remar- 
quables parce qu'elles se produisent une dizaine de fois pendant 
le sommeil de la nuit et ne surviennent le jour que si la malade 
essaye de s'endorrair. II faudra revenir sur ce fait en ^tudiant les 
conditions pathog^niques de Tangoisse. Ces quelques observations 
sont suflisantes pour montrer que Tangoisse ne prend pas tou- 
joars la forme systematique des phobies, mais que tres souvent 
ellc est vague, diffuse, sans rapport avec un ph^nomene intel- 
lectuel determine. Cette forme semble si importante que certains 
auteurs, comme M. Freud, ont voulu en faire une maladie sp6- 
ciale, distincte de Tobsession et de la neurasthenic, sous le nom 
de n^vrose d'angoisse. C'est une interpretation clinique qu'il 
faudra discuter. 



2. — Troubles phrsiologiques de F angoisse, 

Apres avoir constate les diverses formes systematis^es ou dif- 
fuses que Tangoisse pent rev^tir il faut maintenant cpnsiderer ce 
phenomene en lui-m^me et voir de quels elements il est compost 
dans la plupart des cas ou il se pr^sente, il faut rechercher les 
caracteres gen^raux de I'angoisse. Ces caracteres me semblent de 
deux espfeces : un grand nombre sont des caracteres physiolo- 
giques qui seront etudi^s en premier lieu, mais il me semble qu'il 
y a un second groupe compose par des phenomenes psychologi- 
quesetdont Tetude ne doit pas etre negligee. 

M. Freud enumere ainsi les principales formes que peut prendre 
la crise d'angoisse, c'est-a-dirc les principaux ph^nomenes qui la 



218 LES AGITATIONS FORCfiES 

constituent et qui dans tel ou tel ens peuvent se developper isole- 
ment : 

1® Des troubles cardiaques avec palpitations, arythmie, tachy- 
cardic, ailant jusqu'aux etnts asystoliques les plus graves ; 

2® Des troubles respiratoiresdyspnec: nerveuse, acces d'asthme; 

3° Les dcsordres de Tapparcil digestif: acces de fringale ou 
de boulimie, faim paroxystique, souvent associee a des vertiges, 
Isoifparoxystique, diarrh^e periodique ou chronique; 

4** Des acces de vertiges ou d'etourdissements, ils consistent en 
un malaise special accompagne de Timpression que le sol se de- 
place, que les jambes s'efTondrent, ils peuvent nieme amener des 
acces d'evanouissement profonds; 

5^ Des paresth^sies ; # 

6** Des terreurs nocturnes ou reveils angoissants ; 

7® Des fr^missements musculaires et des tremblements ; 

8^ Des sueurs profuses survenant souvent la nuit ; 

9* Des ph^nom^nes vasculaires et congestifs analogues a 
ceux que Ton observe dans la forme vaso-motrice de la neuras- 
thenic ; 

lo® Du tenesme et des besoins imp^rieux d'uriner *. 

Les autres ph^nomenes que M. Freud ajoute : Tirritabilite ge- 
n^rale, Tincapacite de supporter aucune excitation sensorielle, 
Tattente inquiete, Tobsession, se rapportent plutot aux troubles 
psychologiques. 

M. Hartenberg ajoute quelques symptomes interessants, des 
acces de baillements, le phenomene du doigt mort, des amai- 
grissements p^riodiques. 

J^insiste seulement sur les ph^nomenes physiologiques qui se 
sont presentes le plus fr^quemment chez mes malades et je 
n'etudie ici que les phenom^nes de la crise d'angoisse en laissant 
de cote des troubles gendraux de la sante qui persistent en dehors 
de Tattaque d'angoisse proprenient dite. 

Jc desirais soumettre ces troubles a une analyse precise et 
autant que possible prendre quelques mesures et quelques gra- 
phiques, ainsi que j'avais pu le faire pour un certain nombre 



I. S. Freud, de Vicnne, Sur la legitimite do scparer de la neurasth<^iiie un syn- 
drome dcfini sous le nom « do nevrose d'angoisso ». Neurolog. Cenlraiblattf 1890, 
n^* a, resume par ilartcnbcrg, La nevrose d'amjoisse, 1902, p. 3. 



LES AcJlTATIONS fiMOTlONNELLES DIFFUSES. — LES ANGOISSES 219 

de phenomenes hyst^riques. Je dois faire observer que de telles 
Etudes sont beaucoup plus diflTicilcs sur ce genre de malades 
et je suis un peu etonne quand je vois bien des auteurs parler 
avec tant d'assurance des modifications physiologiques des psy- 
chastheniques, comme s'ils avaient pu les observer et les mesurer 
avec precision. Leurs crises d'angoisse ne se produisent pas a 
heure dite, au moment le plus favorable a I*observation. Bien au 
contraire, i! y a dans I'^tat mental de ces malades des dispositions 
curieuses qui empechent les crises de se produire de cette maniere. 
Nous avons vu qu'ils peuvent presque toujours arreter ou sup- 
primer leurs crises quand il y a des etrangers a qui ils veulent les 
cacher. Claire, qui se roule par terre dans ses crises d'efforts, se 
releve aussitot des que quelqu'un entre et rajuste avec le plus grknd 
calme le desordre de sa toilette. Dans ces conditions consentiront- 
ils a laisser venir leur crise dans le laboratoire ? En outre nous 
verrons plus tard un autre caractfere int^ressant, c'est qu'ils sont 
tres facilement consoles, rassur^s par la presence de la personne 
qui les soigne ou simplement les ^tudie. « Comment voulez-vous 
que j'aie des angoisses devant vous, me repete Jean, mais chez 
vous, c'est le seul endroit oil je sois tranquille, je voudrais etre 
toujours aupres de vous et je n*aurais jamais rien. » Par defini- 
tion meme Tagoraphobe a des terreurs dans la solitude, il ne les 
aura pas dans un laboratoire, quand il est examine par son m^- 
decin. C'est pourquoi a mon grand regret je n'ai pu reunir autant 
de documents precis, dc graphiques quejeTaurais voulu sur ces 
troubles. J'ai eprouve, je Tavoue, une deception quand j'ai dii 
constater que sur deux cents malades observes pendant des 
ann^es, j'ai eu assez rarement Toccasion favorable pour observer 
moi-m^me dans dc bonnes conditions ces grands ph^nom^nes 
^motionnels dont les malades parlent toujours mais qui s'eflTacent 
tres rapidement des qu'on desire les analyser. 

Cependant j'ai pu faire quelques experiences en petit nombre 
dont je crois devoir tenir compte dans Tanalyse de ces perturba- 
tions physiologiques. 

Ces malades se plaignent beaucoup d'^prouver pendant Tan- 
goisse des troubles du mouvement des membres. Je ne parle pas 
ici des grandes agitations qui peuvent quelquefois accompagner 
les angoisses. Les excitations motrices sont d'ordinaire peu com- 
patibles avec Tangoissc proprement dite, qunnd il y a grande 



220 LES AGITATIONS FORCfiES 

soufTrance morale le mouvement exterieur n'est pas tres conside- 
rable, et reciproquement. ^ 

Ceque Ton observe souvent ce sont desspasmes, des secousses, 
chez Dob... par exemple, des sortes de crampes qui ne vont 
jamais jusqu'a la contracture chez Mb..., et surtout du tremble- 
ment des bras et des jambes(Cum..., Bo..., Vim...*, Dob..., etc.). 
Chez Buc... ce tremblement des jambes a meme et^ pris dansun 
examen pour du clonus. Quand le raalade est calme il est Evident 
qu'il n'y a aucun tremblement ^pileptoide de la jambe et que 
celui-ci est dd au trouble emotionnel. 

Beaucoup de malades se plaignent d'etre comme paralysees de 
perdre toute force dans les membres, « mes jambes, dit Fie..., 
femme de 35 ans, sont comme de la laine, je me sens tomber par 
terre », « tantot mes jambes se d^robent sous moi, dit Vim..., 
tantot ce sont mes bras qui m'abandonnent. II n'y a pas moyende 
tenir la plume pour ^crire ». « Je vais tomber par terre, la terre 
m'attire, dit Dob... » J'ai voulu verifier cette faiblesse musculaire 
qui n'est pas sans quelque importance. 

A plusieurs reprises j*ai pu examiner ces malades qui pretendent 
etre paralyses pendant I'angoisse : la paralysie ou meme la paresie 
est un ph^nomene qui doit se verifier assez facilement. Eh bien, 
je n^ai pas pu constater autre chose qu^un l^ger degr^ d^afiaiblis- 
sement de T^nergie du mouvement volontaire qui disparaissait 
assez vite des que Ton encourageait le sujet. Lkb... pretend 
avoir les bras paralyses pendant Tangoisse ; j*ai pris la force de 
ses mains au dynamometre de Cheron-Verdin d*abord pendant 
son etat le plus normal, puis pendant la crise, en faisant serrer 
dix fois rinstrument et en prenant la moyenne. Voici la serie des 
chifTres obtenus a Tetat normal : 

Main droite : 2^, 21, 2i, 24> I9) 22, 24* 23, 23, 23, moyenne 
22,4; 

Main gauche : 21, 22, 24? 21, ig, 19, 21, 21, 21, moyenne 
21,0. 

Autre experience egalement a Tetat normal : 

Main droite : 25, 2^, 23, 23, 24, 24, 23, 24, 22, 25, moyenne 
23,7 ; 

Main gauche: 25, 26, 23, 24, 23, 25, 25, 25, 25, 25, moyenne 
24,6. 

I. Nevroses et Idhs fixes, 11. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. - LES ANGOISSES 221 

Voici maintenant Texp^rience qui a pu ^tre faite une fois pen* 
dant r^tat pathologique : 

Main droite : 22, 25, 24, 22, 22, 28, 25, 28, 28, 25, raoyenne 
23,4; 

Main gauche : 21, 21, 21, 20, 21, ig, 26, 21, ig, 21, raoyenne 
20,4. 

L'experience n'est malheureusement pas assez r^pet^e pour 
donner de conclusions bien nettes, on pent reraarquer que raerae 
a r^tat normal la force est faible, et qu'il n'y a pas de grandes 
variations au cours des dix pressions cons^cutives, le sujet me 
parait faire peu d'efTorts merae au debut et se fatiguer peu, cela 
se rattache a son aboulie g^n6rale. Mais ce qui est frappant, c'est 
le peu de diflference entre les series obtenues a T^tat normal 
et celles qui sont obtenues pendant Tangoisse. La paralysie dont 
se plaint cette malade ^'est pas bien facile a appr^cier objective- 
ment. J'arrive au m^me resultat chez 8 autres malades : la diffi^- 
rence entre les moyennes de dix pressions faites dans I'^tat 
normal et les moyennes de dix pressions pendant Tangoisse est 
insignifiante. 

Si on constate difficilement de la paralysie veritable, on observe 
souvent de Tataxie, de Tincoordination. Les mouvements sont 
troubles par les secousses et les spasmes et ils manquent de pr6* 
cision. On constate que les actes delicats ne peuvent plus etre 
executes, Nadia cesse de pouvoir jouer du piano et Jean ne pent 
plus ^crire. Son ecriture devlent deplorable toutes les fois qu'il 
est trouble, et pendant les crises d'angoisse il est incapable de 
tenir une plume. En dehors des phobies de la parole qui, bien 
entendu, rendent le langage impossible, dans beaucoup d'an- 
goisses la parole devient saccadee, h^sitante, embrouillee. Cer- 
tains malades ont pendant ces crises une parole tout a fait 
speciale qui permet de reconnaitre leur etat. 

Si nous passons aux fonctions viscerales il faut rappeler que 
les angoisses d'un certain nombre de malades determinent des 
excitations g^nitales. Chez les uns comme chez Jean, ces excita- 
tions et les erections sont en rapport avecdcs obsessions erotiques 
et Ton pent dire que ce sont les reveries des sujets qui ont amen6 
Texcitation. 

Mais chez d'autres et en particulier chez Claire ct chez plu- 
sieurs autres Texcitation genitale se produit la premiere comme 



222 LES AGITATIONS FORCfiES 

une sorte de derivation de Tangoisse ou de Tagitation motrice et 
les obsessions ^rotiques ne viennent qu'a la suite. Hb... (^7), 
femme de 4o ans, toujours timor^e et scrupuleuse, est restee 
toute sa vie tres calme au point de vue genital. A la suite de la 
mort de son pere, elle se sent seule et abandonn^e, elle a des 
crises de d^sespoir. A ce moment elle a une excitation genitale, 
jusque-la inconnue et ne peut r^sister au besoin de se mastur- 
ber. « Apres Tavoir fait elle se sent mieux, moins delaissee ct 
plus courageuse. » On peut rattacher a cette excitation des 
organes genitaux de curieuses exagerations de secretion. Ku.... 
dans ses angoisses « perd de Teau par le vagin comme une femme 
qui accouche )>. II ne s'agit pas d*une secretion purulente qui se 
rattache a quelque m^trite, c'est une secretion aqueuse r^ellement 
trfes considerable qui n'existe qu'au moment de ces excitations et 
qui disparatt ensuite. 

Les troubles gastro-intestinaux en rapport avec Tobsession et 
Tangoisse doivent ^tre importants mais ils sont difHciles a etu- 
dier. En efTet il ne faut pas oublier que tons ces malades ont au 
supreme degr^ T^tat neurasthenique dans lesquels les troubles 
de Testomac et de Tintestiu sont fondamentaux. Presque toujours 
leur alimentation, leur digestion gastrique, leurs fonctions intes- 
tinales sont tres d6fectueuses et cela d'une maniere constante. 
Nous aurons a les ^tudier en examinant T^tat g^n^ral de leur 
sante physique. Mais il est bien difficile de constatersi quelques- 
uns de ces troubles digestifs concordent exactement avec la crise 
d'angoisse. Chez beaucoup de malades il n'en est pas ainsi,nous 
aurons meme a signaler chez Lise, par exemple, et chez Gisele 
une sorte d'alternance entre les troubles psychiques et les 
troubles gastriques. II faudrait maintenant constater des troubles 
digestifs aigus 'au moment de Tangolsse. Legrand du Saulle 
remarquait d6ja qu'ils sont rares et il faisait observer que les 
agoraphobes ne vomissent pas, ce qui les distingue des autres 
vertigineux. 

Cependant on constate quelquefols des troubles de Talimenta- 
tion et de la digestion qui coincident avec Tangoisse. La plupart 
des malades refusent de manger pendant leurs angoisses. Ku... 
est restee six semaines presque sans alimentation, et il ne s'agis- 
sait pas ici d'un refus d'aliments dependant d'une obsession, mais 
d'un d^goCkt en rapport avec Tangoisse. D'autres ont des crises 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. - LES ANGOISSES 223 

de boulimie comme Lkb... (lOo) qui a ce moment voudrait d^vo* 
rer, mais je ne suis pas sur que cette boulimie d^pende unique- 
ment de Tetat de Testomac et ne soil pas en rapport avec un sen- 
timent general de faiblesse que nous retrouverons parmi les 
troubles moraux. 

Parmi ceux qui continuent a manger, un grand nombre 
comrae Gr...,Bu..., Bx...(20o) se plaignent de naus^es p6nibles, 
une seule malade Claire a rendu deux ou trois fois son repas au 
milieu de ses contorsions. Bien entendu nous mettons a part ceux 
qui ont dcs tics de vomissements, des crises d'eflbrts de vomisse- 
ments, des phobies de la digestion, il fandrait tous les rappeler 
ici. Ce qui est plus frequent c'est que les maladcs sans tics et 
sans phobies particuli^res se rapportant a la digestion souffrent 
cependant de la digestion, se sentent Testomac gonfl^, le ventre 
serr^y qu'ils ont des spasmes de Toesophage, qu'ils sentent la 
boule qui monte a la gorge, qu'ils se plaignent d'avoir la bouche 
seche, pateuse et am^re. Bx... a constamment ce mauvais 'go6t 
dans la bouche tout le temps que dure la p^riode de phobic. 
Chez quelques-uns ces troubles vont jusqu*a Tindigestion, quand 
la crise survient peu de temps apres un repas. 

II faut noter aussi les crises singuli^res de diarrhee que Ton 
observe de temps en temps. Chez Xo... c'est un veritable flux 
intestinal rdp^te et extremement p^nible. Chez Gisele, chez Lise 
c'est un ^tat lient^rique qui s'^tablit quand elles sont angoiss^es 
et les aliments sont rendus sans aucune digestion. Chez plusieurs, 
chez Gs... en particulier une s^cr^tion aqueuse continue a flots 
meme quand les matieres sont rendues par excitation des glandes 
de rintestin. II y a une hydrorrh^e intestinale comme une hydror- 
rhee uterine et nasale. 

Enfin il faut noter chez plusieurs de la pollakiurie et plus 
rarement de la polyurie vraie; dans une demi-journee d'angoisse 
Claire rend trois litres d'urine. Plusieurs autres m'ont indiqu^ le 
m^me fait sans Favoir mesur6. 

Avec les fonctions de la circulation nous arrivons a des 
troubles qui sont plus nettemcnt en rapport avec Tangoisse. 
Beaucoup de malades se plaignent de soufTrir au ccpur a ce mo* 
meat et ils ont a ce propos comme toujours des descriptions 
imagees et symboliques. « Je ressens, dit Al... (i5), quelque 
chose qui me resserre et me gene a gauche et qui monte jusqu'a 



221 LES AGITATIONS FORCfiES 

la gorge, c*est conime un caillot qui serait dans le coeur et qui 
arr6leralt le sang », « je souffre horriblement, dit Mm... (5), 
femme dc 32 ans, parce que le coeur d^borde et que ce tropplein 
du coeur se r^pand tout autour..., le coeur baigne dans Tennui 
comme s'il avait et6 plongc^ dans un vase rempli d'ennui. » On ne 
sait trop le phenomene physiologique qui se cache sous ces m^ta- 
phores. 

Plusieurs malades comme Claire pr^tendent sentir qu*elles 
arr6tent leur coeur. Ce serait un phenomene plus facile a verifier 
mais je n*ai jamais pu constater ces arrets du coeur ni m^me de 
v^ritables ralentissements du pouls, les malades disent toujours 
qu'ils vont toniber en syncope, qu'ils se sentent pres de s'evanouir, 
mais je n'ai jamais observe au cours de Tangoisse de v^ritables 
syncopes cardiaques. Les pertes de conscience sur lesquelles nos 
aurons a revenir sont de tout autre nature. 

Ce que Ton constate veritablement et cela d*accord avec le dire 
des malades ce sont des palpitations cardiaques « mon coeur est 
declanch^, dit Fy..., il bat comme si Ton retirait le balancier 
d'une pendule. » Brk... parle des chocs violents de son coeur et 
Jean ne tarit pas sur ce sujet. D*apres lui son coeur a non seule- 
ment des battements pr^cipites mais des battements enormes qui 
provoquent des chocs douloureux sur la poitrine et que Ton doit 
entendre au loin : ce declanchement du coeur, comme il Tappelle 
lui aussi, est ce qu'il redoute le plus au maximum de Tangoisse, 
c'est pour T^viter qu'il fait toutes ces operations de rumination 
mentale. II arr^te ses battements en les comptant suivant sa manie 
quatre par quatre. J*ai deja fait remarquer a ce propos que ce comptc 
est purement imaginaire. Malgr6 les exagerations relatives a ces 
chocs cardiaques, il est certain a Tauscultation que leur coeur bat 
souvent tres fort et tres vite. II n'est pas rare de constater lOO, 
no pulsations par minute et plus, surtout chezceux qui s'agitent 
beaucoup; quelquefois comme chez Claire ces palpitations se 
prolongent toute une journee meme apr6s la fin de la crise d'an- 
goisse. 

La pression du sang dans les arteres est beaucoup ^tudiee 
aujourd'hui dans les etats n^vropathiques : M. de Fleury croit que 
des modifications de la tension au-dessus ou au-dessous de la 
normale jouent un grand role dans la neurasthenic \ Je trouve 

1. De Flciiry, Les grands sympt6mes neurasihSniques, igoi.p. 69 (Paris, F. Alcan). 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. — LES ANGOISSES 225 

pour ma part ces mesures de tensioa du sang assez difficiles a 
prendre chez Thomme. Je me servais au d^but de l^appareil de 
Charon et j'ai remarqu^ que, si je faisais prendre par plusieurs 
personnes, puis par moi-meme, la tension d'un sujet au meme 
moment, nous arrivions a des resultats absolument discordants et 
cette contradiction m'a d^courag^. Depuis, je me suis servi de 
Tappareil de Potnin et les resultats me semblent un peu plus 
precis, je ne crois cependant pas pouvoir attribuer a ces chiflres 
une extreme precision. 

Beaucoup de sujets me semblent conserver une tension a peu 
pres normale, Jean qui est si angoisse m*a pr^sent^ le plus sou- 
vent i4i i5 ou i6; sur trois sujets j'ai observe des chiffres de 19 
et de 20, c'est-a-dire sup^rieurs a la normale, ce sont des sujets 
qui s'agitent; chez deux autres : Lise et Gis^le les chiffres de 
9 et de 11, ce sont des sujets qui semblent plutot immobiles 
dans leur angoisse. Une seule observation m'a laiss^ une impres- 
sion assez nette: Rk... est venu me trouver un matin parce qu'il 
avait et^ pris dans la nuit, a trois heures du matin, d'une de ses 
obsessions avec manie mentale d'interrogation qui avait peu a 
peu amen^ une angoisse. La figure ^tait tout a fait d^compos^e, 
cet homme de 4o ans ordinairement sanguin etait bl^me, il avait 
la peau froide, le coeur battait 60 pulsations seulement et la pres- 
sion mesur^e avec le sphigmomanometre de Potain me paraissait 
nettement tres basse, 9 ou 10 au plus. J'ai pu le remonter par 
une serie de proced^s, que j'indiquerai plus loin, le forcer au 
travail et a Teffbrt et je vis peu a peu son teint changer, la 
figure se colorer. La pression que j'ai reprise ^tait au moins 
de 16. Dans ce cas Tangoisse a manifestement coincide avec les 
sympt6mes d^affaiblissement cardiaque. 

Mais j'hesiterais beaucoup a g^n^raliser cette observation. 
D'autres auteurs, en particulier MM. Vaschide et Marchand* ont 
constats une augmentation de la pression arterielle de 2 centi- 
metre et demi en moyenne. La pression normale de leur sujet ^tait 
de 18,5 et sous Tinfluence de Tangoisse (il s^agissait d'un 6reu- 
tophobe) elle s*^levait a ai centimetres. J'ai observe moimeme 



I. Vaschide et Marchand, Contribution k I'^tude de la psycho- physiologic des 
Amotions k propos d*un cas d*^reutophobie. Revue de Psychiatric, juillet 1900. 
Ufficio che le condizioni meniali hanno sulle modificazioni della respirazione et 
della circulazione periferica. Rivista sperimentale di freniatria, 1900. 

LK8 OBSESSIONS. I. 1 5 



526 LES AGITATIONS FORCfiES 

cette ^l^vation dans certains cas, sans compter les cas plus nom- 
breux encore ou la pression a ^t^ trouvee normale. 

Les troubles des vaso-moteurs ont 6t6 6galement pr^sentes 
comme essentiels. M. Ribot, avec Wundt et Mosso, croit que le 
relachement momentane de Tinnervation vaso-motrice cause la 
rongeur du visage et se pr^sente comme une compensation de 
Tacc^I^ration des battements du coBur\ MM. Pitres et R^gisfont 
jouer un role considerable a cette dilatation des vaisseaux cutanes 
qui accompagne Tereutophobie. Je fais simplement remarquer ici 
que ces ph6nom^nes vaso-moteurs sont tr^s variables dans Tan- 
goisse : si on constate la rongeur chez quelques-uns, on observe 
chez d'autres une paleur livide qui meme me semble plus fr^- 
quente. II y a quelquefois des alternatives assez rapides de rou- 
geur et de paleur; enfin chez beaucoup la coloration des tegu- 
ments reste tout a fait normale. 

Les experiences que Ton pent faire sur Tetat des vaso-moteurs 
de la main ne doivent pas ^tre generalisees trop vite : il n*est pas 
certain que la circulation du reste du corps- et surtout du cer- 
veau pr^sente les memes modifications. J'ai pu appliquer dans 
deux cas le pl^tismographe deMM. Hallion et Comte pendant les 
angoisses rendues 6videmment plus mod^r^es par Texperience. 
Dans un cas le trace de la circulation capillaire etait identique 
a celui que j'avais pris pendant Tetat normal. Dans Tautre le 
. trace des pulsations etait fort reduit tandis qu'il etait assez fort a 
retat normal : cela indiquerait un certain degre de constriction 
vasculaire. MM. Vaschide et Marchand dans leurs etudes sur un 
ereutophobe^ constatent deux formes du pouls radial et du pouls 
capillaire suivant que Temotion et Tangoisse sont faibles ou devien- 
nent plus intenses, « a la premiere correspond un pouls rapide, 
avec un dicrotisme accentue et un sommet pointu et a la seconde, 
un pouls lent, avec une pulsation rapetissante et un dicrotisme 
legerement attenue. Le pouls capillaire ne presente aucun dicro- 
tisme net; sous Tinfluence d'une emotion de la premiere catego- 
ric, il est rapide et la ligne graphique devient moins ondulee. 
L'idee de rougir provoque une legere vaso-dilatation, tandis 
que la presence d'une personne etrangere est accompagnee d'une 
vaso-constriction avec effacement considerable de la pulsation, le 

I. Ribot, Psychologic des sentiments, 477- 

a. Vaschide et Marchand, op. cit., les traces qui ne sont pas publies dans Tar- 
tide fran^ais se Irouvent dans Tf^dition italienne, Riv. sper. d. freniatria, 1900. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES — LES ANGOISSES 227 

pouls se ralentissant. Dans les deux cas, le sujet rougit et pour- 
tant on constate tantot une vaso-dilatation, il est vrai, l^g^re, 
tant6t une vaso-constriction, ce qui nous fait penser qu'il est 
pr^matur^ d'admettre TidcSe de vaso-dilatation conime synonyme 
de la rougeur * ». 

Des troubles de la s^cr^tion sudorale s'ajoutent a ces modifi- 
cations vaso-motrices, beaucoup de ces malades sont converts de 
sueur. Cessueurs sont naturelles chez Claire, car elleselivreaune 
gymnastique eflPr^n^e, mais d'aulres comme Al..., Dv..., Ul,.., 
Lkb. .,etc.,ontla figure et les mains couvert^s de sueur quoiqu'ils 
gardent Timmobilite, comme la peau se refroidit par vaso-constric- 
tion en meme temps que la sueur s'6coule, celle-ci paratt fr^quem- 
mentfroide*. Un malade curieuxRul..., homme de 4o ans, qui ne 
pent rester immobile sur une chaise et que nous avons pr6sent6 
comme un cas d'akathisie, a le front convert de grosses gouttes de 
sueur si on le force a rester assis plus de quelques minutes. 

Les troubles physiologiques les plus visibles et les incontes- 
tables sont toujours les troubles des mouvements respiratoires. 
Tons les malades qui ont des angoisses se plaignent de ne pas 
respirer, d'^touffer ; Lkb... se plaint d'avoir des resserrements a 
la poitrine, des g^nes de la respiration; « il me semble, dit 
Bt... (44), que je m'arrete de respirer ». « Je sentais que 
j'etouffaisy dit sans cesse Fy..., je sentais que rien ne remuait 
dans ma poitrine et il me semblait que les autres personnes ne 
devalent pas respirer non plus ; alors ce devait etre la fin du 
monde, tout le monde mourait ^touff^, et comme mes ^toufTe- 
ments augmentaient je me suis trainee chez la concierge pour lui 
demander si elle ^touflfait aussi ». 

Ces troubles respiratoires ne sont pas purement subjectifs ; on 
peut facilement les constater. MM. Yaschide et Marchand, dans 
le travail pr^cedemment cite observent que la seule id^e de rou- 
gir provoque chez leur malade une acceleration de la respiration 
avec augmentation de Tamplitude, et que Tangoisse plus intense 
amene un ralentissement avec irr^gularites et fausses respira- 
tions en saccades'. 



I. Vaschide ct Marchand, op. cit., p. ao4. 

a. Hartenberg, Les timides et la timidiU, p. 27. 

3. Vaschide et Marchand, op. cit , p. ao3. 



m 



LE9 AGITATIONS FORCfiES 



Mes observation m'ont permis de constater des fiiits analogues. 
On observe a premiere vue que plusieurs parmi ces angoiss^s 
respirent trop vite. On voit, par exemple, que Ku... est haletante, 
elle a meme une tremulation du ventre extremement curieuse 
et j'ai beaueoup regrett^ de ne pouvoir prendre le graphique de 
sa respiration. Ces petites seeousses continuelles du ventre sont 
dues a un tremblement du diaphragme, les mouveinents sont a 
la fois tr^s superficiels et tres rapides. 

Ces caracteres deviennent encore plus visibles quand on peut 
prendre les graphiques. Je repete a ce propos combien il est diffi- 
cile de r^ussir cette experience sur ce genre de malades. Le plus 
souvent la crise d'angoisse disparait pendant que je les mene 
avec moi au laboratoire et que je dispose les appareils. Quelque- 
fois mais rarement Tangoisse persiste et s'aggrave au contraire 
a la vue des appareils; niais alors il est impossible de tenir le 
sujet tranquille sur son fauteuil; il s'agite beaueoup et si on 
insiste il casse tons ces appareils delicats, comme cela m*est 
arrive avec Lkb... 

II en resulte que sur un si grand nombre de malades je n*ai pu 
prendre qu'un petit nombre de graphiques et que les troubles 
doivent 6tre en r^alite plus accentues que ces quelques figures ne 
nous les montrent. La figure 3 nous montre seulementune legere 



r^^./^.r\r\r^\.^ 









Fig. 3, — Respiration angolssee de Chm... -iS respirations par minute. — Ces eraphiqai 
sent pris avec le pneumographe de Verdin, les lignes horltontales et verticales servei 
de reperes. La fleche horizontale indique dans quel sens le graphique doit Aire lu. U 
fltehe veriicale dans quel sens s'inscrit Tinspiratlon. T. Respiration thoracique. A. Res- 



ent 



piration abdominale. s. Le temps en secondes. 



polypnee chez Chm..., 28 respirations par minute, on note aussi 
un l^ger tremblement dans les mouvements de Fabdomen. II est 
probable que les troubles se sont r^duits pendant que je disposals 
Texp^rience. Ul... (45), dans la figure 4> nous pr^sente deja les 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. — LES ANGOISSES 229 

m^mes ph6nomenes plus accentu^s; il y a 25 respirations parmi« 
nute et elles sont beaucoup plus irr^gulieres ; la respiration 
abdominale est a peu pres supprim^e et remplac^e par une tre- 
mulation d^sordonnee. 



i^l^/J^ 



^Mi \ 



,HH►^^444^HH4*t:M'»4-H►^^11w^%t* 



-nW^ 



Fio. It, '— Respiralion angoisj^ee de Ul... quand elle essaye de regardcr quelqu'un dans les 
jeux. 20 respirations par minute. 



Dans la figure 5 la polypn^e de Lkb... est tout a fait ^norme, 
88 respirations par minute, avec de grandes irregularit^s. Un 
autre type de respiration dans Tangoisse est celui que nous 






* Aj,^^AArt4*-w/ 



'^^^'W..v 



..v*^--'- '-•*wv.^^y*l^-^^^y-^^, 



Flo. 'b. — Respiration angoissee de Lkb... 88 respirations par minute. 



voyons, dans la figure 6 prise sur Sy... ; il n*y a pas de polypnee, 
il y a au contraire diminution du nombre des respirations, lo a 
peine par minute. Mais la'respiration se fait par soupirs brusques, 
et profonds. Chaque inspiration est une sorte de mouvement 
convulsif surtout du diaphragme. Meme quand la raalade est un 
peu calm^e (figure 7) elle conserve quelque cbose de cette respira- 
tion brusque. Ces deux troubles principaux, la polypnee et les 
spasmes inspiratoires, se combinent le plus souvent et la figure 8 
prise sur Rib... (68) doit presenter le trouble le plus commun: la 



230 



LES AGITATIONS FORCeES 




o 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. — LES ANGOISSES 231 

resptration tres irreguliere surtout au diaphragme est entre- 
coupee de grands soupirs convulsifs. 




Fig. 7. — Respiration de Sy., quand Tangoisse diminue. 18 respirations par minate. 



Je n'ai pu qu*une seule fois mesurer au spirometre de Verdin 
la quantite d'air absorbe et je Tai trouv^e malgr6 la polypn^e 
Ires inftrieure a la normale ; je n*ai pu, comme je Tavais fait 
pour les hysteriques, faire Tanalyse des gaz de la respiration. II 
est probable que Ton verrait la d'autres troubles qui s'ajouteraient 
aux precedents. 



fv A 



(vJ^l 



v_v~SV 






Fig. 8. — UespiralioD angoissee de Rib... 26 respirations par minute, soupirs et polypnee, 
irrcgularile complete de la respiration abdominaie. 



Tels sont sommairement resumes les principaux troubles phy- 
siologiques que Ton observe dans les angoisses. 



232 LES AGITATIONS FORCfiES 



a. — Troubles psychologiques de I'angoissey I'angoisse mentale, 

II existe dans Tangoisse des troubles physiologiques, nous les 
avons constates: il est merae probable, comme nous Tavons 
r^p^t^, que ces troubles doivent ^tre souvent plus considerables 
que nous n'avons pu Tobserver et surtout Tenregistrer. Dans des 
circonstances plus heureuses on pourra noter encore plus de 
modifications cardiaques, vaso-motrices et respiratoires. Mais 
faut-il en conclure que ces alterations sont tout dans Tangoisse 
des scrupuleux et qu'elle est uniquement la conscience en retour 
de ces quelques modifications organiques. Je crois qu'il y a sur 
ce point bien des r<5serves a faire. 

Cette discussion sera reprise a propos des diverses theories de 
la maladie. Pour le moment il suflit de constater que ces ma- 
lades se plaignent encore et souvent bien davantage de troubles 
qu'ils eprouvent dans la t^te et de grandes perturbations de leur 
conscience M. Arnaud remarquait justement que « Tangoisse est 
surtout c^rebrale intellectuelle, c'est une anxi^t^ mentale plutot 
qu*une angoisse organique* », sans aller peut-etre aussi loin, je 
dirai simplement ici que I'angoisse n'est pas seulement visc^rale, 
qu'elle est 6galement cerebrale et intellectuelle. 

Dans bien des cas cette seconde partie de Tangoisse semble 
6tre la principale et pent meme subsister seule ; en un mot, a cole 
de Tangoisse visc^rale qui pent se trouver chez un simple car- 
diaque en acccs d'asystolie et qui n'a rien de specifique, existe 
une angoisse mentale qui est propre aux scrupuleux et qui par 
consequent a ici beaucoup d'importance. 

Ces malades decrivent tons des sensations, des souffrances 
qu*ils ressentent dans la t^te et que nous aurons a revoir en 
detail. lis insistent beaucoup sur certains sentiments tr6s peni- 
bles qui sont exclusivementd'ordre mental. «J'eprouve,ditDob..., 
des sentiments ^tranges dans ces moments de d^tresse morale ou 
je m'acharnea ressaisir ma raison. » lis ont, en efTet, le sentiment 
dominant qu'ils pertent la tote (Dob..., Jean, Cer...). C'est a ce 
moment qu'ils croient tons devenir fous. <( Je sens dans ma tete 
comme un bourdonnement, a la fois une exaltation etune torpeur, 
la peur de devenir folle m'a saisie» (Fy...). « II me passe des id^es 

I. Aroaud, Les theories des Tobsession. Archives de neurologies 190a, II. p. 266. 



LES AGITATIONS fiMOTIONNELLES DIFFUSES. - LES ANGOISSES 233 

dr6les tout d'un coup, j'ai le sentiment frappant que je deviens 
folle et c'est alors que j^ai peur. J'ai envie de crier moi-m^me que 
je deviens folle et idiote » (Sy...). 

Un autre sentiment tres bien not6 par Claire, c'est celui de 
mourir ((Je perds non seulement la raison mais la vie, dit-elle,il 
me semble que je meurs, heureusement que c'est tres rapide. » lis 
ont aussi le sentiment de ne plus percevoir le monde exterieur. 
<€ Vous ne pouvez pas comprendre le nuage, le rideau noir, dit 
sans cesse Jean, qui vous tombe sur les yeux et sur la tete a ce mo- 
ment-Ia. » (( Ce qui me donne Fanxi^te, dit Dob..., c'est que j'ai 
le sentiment de ne plus comprendre oil je suis, qui je suis, que 
j*ai comme un froid et un engourdissement dans toute la tete. » 

Enfin ils ont le sentiment de perdre leur liberte, de devenir 
comme des automates, de ne plus pouvoir commander a leurs 
actes et c'est ce qui leur donne de telles terreurs de faire des 
sottises. (( Quel moment, ^crit Dob..., non decid^ment je n'ai 
plus une parcelle de volont^, je suis comme une 6pave battue par 
les flots et ma tete se perd parce que je sens que je ne suis plus 
du tout maitresse de moi. » 

Ces sentiments me par^issent de la plus grande importance 
dans I'angoisse, ils soulevent un probleme capital qui, si je ne me 
trompe, n'a encore ete bien entrevu que par M. Seglas*, le pro- 
bleme des troubles psychologiques qui se manifestent pendant la 
crise et qui existent peut-etre perpetuellement a un degre 
moindre chez les scrupuleux. 

11 faut analyser ces alterations des fonctions psychologiques 
avant de chercher a interpreter le m^canisme des obsessions et 
des processus irr^sistibles. II me semble dilficile de s^parer 
r^tude des troubles psychologiques pendant la crise d'angoisse 
mentale de celles des troubles psychologiques qui existent plus ou 
nrioins constamment chez les obsed^s, les uns n'^tant que les 
exag^rations des autres. Aussi les etudierons-nous simultan^ment 
sous le nom de stigma tes psychologiques des psychastheniques 
dans le chapitre suivant. 

Pour le moment, contentons nous de resumer dans un tableau 
les principales formes des agitations emotionnelles qui viennent 
d'etre etudi^es. 



I. Scglas, Lemons cliniqnes sur les maladies mentales et nerveuses, iSqS. 5* le^on, 
p. ii8. 



234 



LES AGITATIONS FORCEES 



AGITATIONS FORCEES ^MOTIONNELLBS 



les phobies 
du corps. 



A forme / les phobies des objcls, 
syslcmatiqiie. \ 



los phobies 
des situations. 



\es phobies des idi'es 



de la poilrine, 

des seins, 

de la peau, 
. de la t^te, 
j les algies. . . ^ jes dents, de la langue, 

des membres, 

des organes genitaux, 

de la vessie, de I'uretre, 

de I'anus, etc. 

des mouveraents des bras, 

de Tecrilure, 

de la nnkarche, 

de Tali mentation, 
. de la deglutition, 
les phobies I de la digestion, 
dos fonctions. . \ de la ddf^cation, 

de la respiration, 

de la parole, 

de Todorat, 

de Touie, 

de la vue, etc. 

des objets dangereux, 

des objets sales, 

des objets de valeur, 

des hommes ou des femmes, 

des animaux, 

des instruments proressionnels. etc. 

des situations ( agoraphobic. 

physiques ) pbobie dos endroiU Aleves, 
( claustrophobic, etc. 
ereutophobie, 
djfsmorphophobie, 
situations ] pbobie des poils, des traits de la 
socialcs ^ figure, des mouvements du 
visage ou des membres. 
phobies des domestiques, 
— du manage, etc. 

des idces rcligieuses, 

des idees morales, 

de ridce de mort, 

de Tidcc de maladie, etc. 



^ Mes angoisses phjsiologiques. 

dilTuse y . 

\ les angoisses mentalcs. 



digestives, 

circulatoires, 

respiratoires. 



UNITfi GLINIQUE DES AGITATIONS FORGfiES 235 



QUATRlfiME SECTION 



CARACTERBS GENERAUX DES AGITATIONS FORCEES 



Cette longue analyse de toutes sortes d'operations Torches qui 
envahissent Tesprit des malades, avait pour but non seulement 
de decrire leurs tres norabreuses vari^l^s mais encore d'^tablir 
entre elles quelque ordre en les r^unissant par classes, en les 
ramenant a quelques types principaux. Nous sommes ainsi par- 
venus a constater trois classes ou trois types principaux de ces 
phenomenes : 

i^ Des operations intellectuelles que nous avons reunies 
sous le titre de manies mentales et de ruminations mentales; 

3** Des mouveraents irresistibles que nous avons r^unis sous le 
nom de tics et de crises d'agftation ; 

3^ Des angoisses visc^rales d^terinin^es par des troubles orga- 
niques surtout de la circulation et de la respiration. 

Malgr6 ces distinctions il estn^cessaire derechercherlescarac- 
tcres communs appartenant a tons ces groupes. 



i. — Unit6 clinique des agitations torches. 

En general Tenseignement clinique jusqu'a ces dernicres 
ann^es s'est montre dispose a separer ces trois groupes de syipp- 
tomes et a les considerer comme autant de maladies distinctes. 
Le groupe des mouvements forces constituait la maladie des tics 
que Ton plaqait a part, les ruminations mentales formaientla/b/ie 
du doute et les phenomenes ^motionnels se rangeaient sous le titi e 
de du delire contact ou de phobies, 

Les premiers auteurs qui ontdecrit les obsessions, m^mequand 
ils ne cedaient pas a la tentation d'eriger chaque manic en mala- 
die ind^pendante etaient toujours disposes a distinguer formelle- 
ment ces divers groupes de symptomes. Griesinger, en i868, 



236 LES AGITATIONS FORCfiES 

mettait a part la manie du pourquoi et du comment dont il faisait une 
obsession avec conscience sous forme de question et de doute. II 
ne faisait pas la moindre allusion aux troubles du mouvement, ni 
aux troubles de T^motion. Bien mieux il allait jusqu^a soutenir 
que dans le d^lire du doute il n'y avait aucun trouble emotionnel. 
Quand Legrand du Saulle chercha a r^sumer ce que Ton savait 
sur ces manies bizarres, il ^crivit deux petits livres : Tun sur le 
syndrome intellectuel qu*il appelait la folie du doute, Tautre sur 
le syndrome emotionnel qu'il designait sous le nom de Tun de 
ses types principaux, Tagoraphobie. Plus tard, il fut bien oblige 
de remarquer qu'il y avait des rapports entre ces deux maladies 
et il imagina de faire de ces deux syndromes deux phases succes- 
sives d'une m6me maladie : les sujets devaient suivant lui debuter 
par le d^lire du doute et terminer ensuite par une seconde pe- 
riode ou se montrait la crainte de toucher certains objets. 

Apres lui on conserva encore presque toujours la distinction 
des deux syndromes, sans admettre son correctif et sans en faire 
deux phases successives d'une m^me maladie. M. Cullerre ne 
veut pas admettre avec Legrand du Saulle, que le di^lire du tou- 
cher, soit une seconde phase de la folie du doute. cc Fin r^alite, 
dit-il \ ce symptome a une existence indepehdante et merite 
d'etre examine a part. » M. Ladame^, dans son ^tude remar- 
quable sur ces maladies, termine en donnant deux observations 
qui a son avis demon trent a la complete independnnce de la folie 
du doute et du delire du toucher ». C'est a peine s*il admet que 
ces deux maladies distinctes s*associent quelquefois comme la 
pleuresie et la pneumonie. 

Cependant depuis quelque temps Topinion inverse se deve- 
loppe, les derniers travaux sur les tics de M. Dubois (de Saujon)et 
de M. Meige nous ont montr^ bien souvent la coexistence des 
manies mentales et des phobies avec les tics. M. Ritti^, dans son 
etude sur la folie du doute, montrait deja en 1875 qu'un rappro- 
chement de cette maladie avec le delire du contact serait legitime. 
Krafft Ebing, i883,Wille, 1883, Mendel, 1888, expriment des opi- 



I. Cullerre, Les frontier es de la folie ^ 1888, p. 78. 

a. Ladame, Confjres de Psychiatrie de Berlin, 1891 , et Revue de Vhypnoiisme, 1891, 
p. i35. 

3. Rilti, Gazette hebdotnadaire, n" ^2, 1877, ^^ article « Folic du doute » du Die- 
tionnaire encyclopedique. 



UNITfi CLINIQUE DES AGITATIONS FORCfiES 237 

nioDs analogues. M. Magnan en r^unissant tous ces fails sous le 
nom de « delire des deg^n^resa beaucoup iortifi^ celte opinion ». 

Les distinctions completes que Ton ^tablissait autrefois entre 
ces trois groupes de symptomes semblent au premier abord assez 
justifiees en clinique. Un individu qui a un grand nombre de tics, 
qui cligne des yeux, tourne la t^te, secoue ses mains, prend une 
physionomie bien speciale qui semble le distinguer des malades 
troubles par un autre groupe de symptomes. Tout entier a ses 
mouvements il ne nous parle guere des troubles mentaux qui 
le genent beaucoup moins et qui d'ailleurs sont moins deve- 
loppes que ses tics. De m6me une personne qui a de grandes 
ruminations abstraites ne ressemble pas a celle qui a de grandes 
angoisses. 

II est certain par exemple que Ton ne pent pas confondre com- 
pletement Lise et Dob..., I'une est toujours complfetement calme, 
ne manifeste aucun trouble, elle serait plutot trop immobile, ses 
agitations et ses souffrances sont purement int^rieures, elle se 
borne a d'interminables ruminations mentales ; I'autre est une 
femme agit^e, pleurant et criant qui est prise de terreur au mi- 
lieu de la rue et qui court comme une folle pour rentrer chez 
elle : Taspect clinique est evidemment different. On pent mcme 
remarquer aussi un fait qui justifie en partie la conception de 
Legrand du Saulle et que cet auteur signalait deja^ c'est que Tun 
des ph^nomenes semble jusqu'a un certain point etre antagoniste 
de Tautre. Plus les malades ruminent, moins ils ont de mouve- 
ments d'agitation et m^me d'angoisse respiratoire, plus ils sont 
agites physiquement, moins ils ont d'agitation mentale. 11 est 
done juste de distinguer ces trois groupes cliniques, c'est ce que 
nous avons fait en repartissant ces symptdmes en trois classes dis- 
tinctes : la predominance de Tun ou de Tautre fera si Ton veut 
trois vari^t^s de la maladie. 

II est impossible d'aller plus loin : les liens qui unissent les 
ruminations, les tics et les angoisses sont des plus ^troits. D'abord 
les malades passent tr^s souvent de Tun a Tautre. Un certain 
nombre suivent la marche indiquee par Legrand du Saulle et 
vont du doute aux phobies: Claire a longtemps rumin^ sur la religion 

I. Legrand du Saulle, Folic da doute, p. 89. 



238 LES AGITATIONS FORCfiES 

avantd'avoir ses crises d'agitation, ses terreurs devaiit leseglises, 
les cabinets ou les bouteilles, Ul... a eu des scrupules, des rumi- 
nations sur le bien et le mal avant d'etre une agoraphobe. On 
pourrait tout aussi bien ^num^rer des malades qui ont suivi 
I'ordre inverse: De... avait des phobies g^nitales puis elle s*est 
mise k s'interroger sur la fa^on dont elle ^tait faite, sur Tamour, 
etc., etc., Nem... a eu longteoips la phobic des conteaux, des 
fourchettes puis elle a commence un d^lire d'interrogation sur la 
fft^on Aoni les hommes sont faits, sur la nature du monde. Ud 
grand nombre ont commence par avoir des tics puis ont ^volue 
vers les doutes et les phobies, Nu... (112), gu^rie de ses tics par 
un traitement s^v^re, commence les manies d*iaier rogation ; la 
marche inverse se rencontre ^galement. Ces evolutions diverses 
sont a discuter au point de vue du pronostic, il suflit de remar^ 
quer ici qu'elles existent toutes. 

II faut observer en second lieu que ces divers phenom^nes se 
remplacent les uns les autres avec la plus grande facility, soit 
spontan6ment au cours de la maladie, soit artificiellement quand, 
au cours du traitement, on cherche a supprimer une de ces agi- 
tations. Tons les auteurs ont remarqu^ que la resistance a la 
manie mentale am^ne Tangoisse. Si le malade s'efforce de ne pas 
verifier, de ne pas recommencer, de ne pas compenser, de ne pas 
expier, il a des suffocations et des palpitations cardiaques : au 
contraire il se calme si on le laisse donner libre cours a ses be- 
soins de rumination. Jean a donne la main a sa mere, il a Tid^e 
de compenser en touchant la main d'un homme, s'il cfede et s'il 
arrive a serrer la main d'un homme, il est sans doute m^con- 
tent parce qu'il fait une absurdite, mais il ne souffre pas. Si ce 
besoin surgit le soir quand il est seul avec sa m^re et si par 
consequent il ne pent pas satisfaire sa manie, il a des angoisses 
une partie de la nuit et une grande agitation motrice. Si Pn... 
ne repete pas sa phrase : « Allons diner, etc. » il est augoisse et 
sa femme aime mieux « Tentendre dire ses betises plutot que de 
le voir suffoquer ». Dans bien des cas, les tics, les agitations 
motrices, les masturbations ni^mes viennent a la place de rumi- 
nations que Ton veut supprimer et inversement. 

Enfin il ne faut pas oublier les sujets comme Jean qui sem- 
blent avoir eu,presque tout le temps, des tics, des ruminations et 
des phobies de toute esp^ce. Chez les malades s^rieusement 
atteints on trouve souvent ces divers sympt6mes qui ^voluent 



LES CRISES D»AGITATION FORCfiE 239 

cote a cote et il est facile de remarquer que dans les Etudes pr^- 
c^dentes les memes malades sont cites a propos des diverses agi- 
tations Torches. 

Je ne crois done pas que, au point de vue clinique, on puisse 
admettre une separation complete entre ces divers groupes de 
sympt^mes. Leur union est encore v6rifi6e par Tidentite profonde 
des caracteres psychologiques que I'on observe dans les uns et 
dans les autres. 



2. — Les crises d' agitation torcSe. 

Apres cette longue analyse il faut essayer de d^gager les 
caracteres psychologiques qui se retrouvent d'une maniere gene- 
rale dans ces ruminations, dans ces agitations motrices et dans 
ces angoisses. Je ne recherche pas encore leur interpretation, je 
voudrais seulement ramener a quelques faits simples cette diver- 
sit6 ^norme de manifestations dans laquelle on sent tant de con- 
fusion. 

i. — Les periodes de crise. 

Ces singuliers ph6nomenes moraux ne semblent pas au premier 
abord, au moins chez la plupart des malades, 6tre continuels, ils 
se presentent par crises plus ou moins fr6quentes et plus ou 
moins longues. C'est la un caractere essentiel qu'il faut placer 
au premier rang. 

Ce caractere est incontestable pour les agitations et les phobies 
avec angoisses visc^rales, ilestbien Evident queNadia ne bouscule 
pas les meubles toute la journec et que Claire ne fait pas conti- 
nuellement des eflbrts et des contorsions ; il y a des periodes 
d^agitations et des periodes de repos au moins relatif. Quand 
nous avons pris le graphique de la respiration de Sy..., nous 
avons mis en opposition sa respiration pendant la p^riode de 
sufTocation et sa respiration pendant la periode de calme. Pour 
ces deux categories de ph^nomenes les crises sont done bien 
marquees. 

Ce caractere pent sembler un peu moins net quand il s'agit des 
ruminations mentales. Chez beaucoup de sujets les ph^nomenesse 
prolongent d'une maniere a peu pres indefinie : c'est le cas d*ail- 



240 LES AGITATIONS FORCfiES 

leurs de la plupart des grands maladcs. Lise pretend qu'elle ne 
sort plus jamais de la rumination qui accompagne perp^tuelle- 
ment toutes les actions de sa vie. A c6t<^ de Taction reelle, par 
exemple, pendant qu'elle fait travailler ses enfants, ou meme a 
cot^ de la pens^e r^elle, pendant qu'elle cherche a lire et a com- 
prendre un livre, il y a toujours un ^norme travail imaginaire qui 
porte sur des scrupules, des hesitations, des pactes, des preoccu- 
pations de la vie future, des r6ponses, des formules de conjuration 
comme 4> 3, 2, et cela ne cesse a peu pres jamais. Dans lesperiodes 
de bonne sante relative la rumination s'eloigne et voila tout ; elle 
parait plus lointaine a cela devient implicite, comme disait Jeani). 
Mais la malade a toujours la conscience vague que ce travail 
continue a se faire dans sa t^te : « meme quand je vais bien, dit 
Gisele, il y a toujours dans ma tete un petit ronchonnement. » 
' Mais il n'en est ainsi que chez de grands malades un peu 
exceptionnels. Beaucoup de scrupuleux, surtout au d^but de la 
maladie n'ont que des ruminations courtes, quelquefois d*une 
dizaine de minutes a peine. Dans la plupart des cas, chez Lod..., 
Nadia, Zei..., Zo..., par exemple, les ruminations se prolongent 
d'une maniere grave pendant une heure ou deux, puis s*apaisent 
plus ou moins completement. Wo... sent tres bien qu'elle a des 
crises de calcul ou de perfectionnement de ses pri^res ; elle 
peut m^me reculer une crise, la remettre a plus tard et la 
reprendre pour la liquider. 

Meme chez les sujets qui semblent avoir la rumination conti- 
nuelle, il y a visiblement des exacerbations momentan^es qui les 
forcent a raster immobiles, la iHe tombant sur leurs genoux, 
puis des diminutions pendant lesquelles le « petit ronchonne- 
ment » ne les empeche pas de vaquer a peu pres a leurs occu- 
pations. 11 semble que chez eux les crises se m^lent Tune avec 
Tautre, que la premiere n'a pas le temps de se terminer comple- 
tement avant que le deuxieme ne commence. Les tics eux-memes 
ne sont continuels qu'en apparence. Non seulement ils disparais- 
sent pendant le sommeil, mais pendant de longues p^riodes de 
la journ^e, surtout quand le sujet est seul et qu*on ne lui demande 
rien, ils existent a peine. 

En un mot aucune de ces agitations forc6es ne constitue un 
6tat permanent stable du sujet, elles se developpent par crises en 
rapport avec certaines occasions. 



LES CRISES D'AGITATION FORC^E 241 



2. — Point de depart des crises. 

Mats quelles sont ces occasions qui servent de point de depart 
a la crise : on ne saurait trop y insister, car c*est la un des points 
essenttels qu'il est n^ccssaire de bien constater avant de chercher 
a rinterpreter. Je ne cherche pas en ce moment les conditions 
physiques ou morales qui determinent le d^but de la maladie ou 
le debut d'une periode d^aggravation pendant laquelle les crises 
sont plus fr^quentes, je cherche seulement les faits qui sont 
Toccasion a propos de laquelle paraissent se developper Kes crises 
d'agitation forcee. 

i^ Dans un premier groupe de cas la r^ponse est parfaitement 
simple. Ces crises commencent toujours a Toccasion diune action 
\*olontaire. II suQit de passer en revue tons les exemples que j'ai 
cit<^s pour voir que dans un grand nombre c^est le d6but d'un 
acte, c'est le d^sir d'accomplir un acte qui am^ne les agita- 
tions et les angoisses. La crise d*agitation de Nadia debute 
quand elle 'essaye de me jouer un morceau de piano, les crises 
d'efibrts de Claire se d^veloppeut quand elle veut faire ses 
prieres, se mettre a table ou simplement aller aux cabinets. Tout 
un groupe de phobies, celles que j'ai appelees phobiesdesobjtts, 
ne sont en somme que des phobies d'actes. Je crois que la pre- 
miere designation de ces ph^nomenes sous le nom de « d^Iire du 
contact » a ete tout a fait facheuse et qu'elle a entrain^ lesobser- 
vateurs dans une voie fausse. Ce mot semble indiquer que le con- 
tact et Tobjet sont ici importants et on a imagine autant de 
phobies que d'objets. L'objet n'esticia mon avis qu'une occasion, 
ainsi que le contact, parce que Ton n'agit pas sans toucher a des 
objets, mais I'essentiel c'est I'acte. La malade de Legr^nd du 
Saulle qui a la phobie des objets qui servent a 6crire a en r^alit^ 
sa crise de phobie quand elle veut ecrire. Mrc... a I'angoisse 
quand il fabrique ou veut fabriquer des couteaux pointus, Ger... 
quand elle veut ranger des v^tements, Pr... quand elle veut se 
purger, Jean a des tics, ou des ruminations ou des angoisses quand 
il veut voyager, cnvoyer une lettre, se moucher, seraser, se laver, 
traverser une place. 

11 y a certaines categories d'actes qui donnent souvent nais- 
sance a des phobres ce sont les actes professionnels. On voit que, 
Lch...(78), t<il<^graphiste, a peur du telegraphe, du bureau de 

LES OBSESSIONS. L — l6 



^42 LES AGITATIONS FORGOES 

poste. Va-t-on dire que la phobie se developpe parce qu'il voit, 
qu'il touche, un appareil t^l^graphique? Non, c'est quand il veut 
reprendre son metier : ce qui le prouve e'est qu'on a beau modi- 
fier ses fonctions, on ne le gu^rit pas. Comme le m^decin avail 
parl^ de « maladie du contact » on ne lui fit plus toucher Tap- 
pareil telegraphique, on le fit ecrire, recopier des bandes, il 
prit la phobie des bandes ; on voulut Temployer a tenir des re- 
gistres, il prit la phobie des registres, du bureau de poste, etc. 
C'est Tacte professionnel qui est le point de depart essential. 

Un autre groupe important de phobies, que j'ai d^sign^es sous 
le nom 'd'algies, de phobies du corps, donne lieu a des remar- 
ques analogues : ce sont des actes du corps, des fonctions corporel- 
les, qui provoquent Tangoisse. Remuer un membre, remuerle petit 
doigt, marcher surtout dans beaucoup de basophobies et m(^me 
d'agoraphobies, manger, deglutir comme on Ta vu chez tons les 
phobiques de la deglutition, dig^rer, uriner, exercer les fonctions 
g^nitales, aller a la selle, etc., voila les fonctions et les actes qui 
jouent le role essentiel. Quand il s'agit des dysesth^sies des sens, 
c'est Tacte de flairer, Tacte d'entendre, Tacte de voir qui est le 
point de depart de la crise. 

II en est de mcme pour les tics, le sourire obs^dant survient 
quand il faut entrer dans un salon, parler a une personne peu 
connue, faire en un mot un acte difficile. Les tics avec coprolalie 
ne surviennent chez Qi... que si elle doit se lever de sa chaise et 
parler a quelqu'un; c'est quand elle vient a Thopital me demander 
des bons de douche qu'elle est forcee de crier « Salaud, tu me 
faisch... ». Les tics de Lod..., qui fait claquer les doigts, qui 
ferme le poing en pensant a Dieu commencent qudnd elle doit 
s'installer au piano. Un grand nombre de tiqueurs ne font leurs 
grimaces comme Ul... qu*au moment ou ils doivent s'adresser a 
quelqu'un. Ul... a commence ses tics quand elle devait « voir des 
dames pour chercher une place... », elle les a maintenant quand 
elle doit entrer dans un omnibus. 

On pent faire la mcme remarquc ii propos des ruminations, ce 
sont les actes qui les provoquent le plus souvent. On vient de 
voir la rumination de Ger... commencer quand elle veut descendre 
chercher du bouillon pour le diner. Jean commence a ruminer 
quand il veut monter en omnibus, quand il veut s'asseoir a table, 
se laver, uriner, etc., Lise, quand elle veut ecrire une lettre, 
dieter un devoir a ses enfants. Fi..., un notaire de 4S ans, quand 



LES CRISES D'AGITATION FORCfiE 2^ 

il doit signer un acte, hesite et se met a ruminer. C^est le cas le 
plus general et le plus simple. On ne saurait assez insister sur 
son importance, car il nous fait pr^voir qu*il s'agit d'une maladie 
de la volont^ et nous y reviendrons quand nous discuterons les 
phenomenes d'aboulie si importants dans cette maladie. 

Pour avoir cet effet, pour devenir ainsi le point de depart de 
la crise, il faut que Facte soit volontaire ; une action involontaire, 
automatique, ex(§cut^e par distraction n^a aucunement cet effet. 
Cela est bien naturel, car autrement les malades ue pourraient 
jamais bouger ; lis remuent cependant et ils accomplissent une 
foule d'actions qui n'amenent aucun trouble moral parce qu'elles 
ne les pr^occupent pas. Legrand du Saulle remarquait d^ja que 
tt si le malade est tres preoccupe et s'il a Tesprit tendu il traverse 
la place sans ressentir quoi que ce soit* ». Lise se met a table et 
mange avec une parfaite indifference, elle s'habille et fait des' 
visites sans aucun trouble; Bu... travaille a son metier habituel 
sans avoir de phobies ; Jean lui-m^me pent avoir Tesprit tran- 
quille au milieu des actions les plus graves pour lui s'il est 
distrait ; quand il va diner en ville, il donne la main a des 
dames sans faire de ruminations. Le fait essentiel c'est done 
que Taction soit volontaire, c'est-a-dire qu'elle soit nouvelle 
dans une certaine mesure et que le sujet essaye de la ratta- 
cher a toute sa personnalit^. 

II ne faut pas oublier qu'il pent s'agir d^actions negatives 
aussi bien que de positives : prendre la rt^solution de ne pas faire 
une action, refuser d<^(initivement quelque chose sera Toccasion 
de Fangoisse et de la rumination aussi bien que Teffort pour faire 
Taction ou pour accepter la proposition. On se souvient qu'un 
grand nombre des ruminations ont commence a Toccasion de la 
pens^e d*un acte criminel ou desagr^able que le sujet voulait 
repousser. Ici encore la meme remarque trouve sa place, si c^est 
par distraction que le malade s'ecarte d'une situation dange- 
reuse, il n'y aura pas de rumination. Claire me r^pete qu'elle ne 
peut rien faire pour soigner sa sant^, que si elle veut eviter de se 
mettre dans un courant d'air, elle va imm^diatement discuter 
indefiniment ; au meme moment je remarque qu*elle s'est rassise 
et qu'elle refuse de sortir parce qu'elle a vu qu'il pleuvait. CVst 



I. Legrand du Saulle, Agoraphobic, p. 63. 



^44 LES AGITATIONS FORCfiES 

toujours I'acte volontaire sous sa forme positive ou negative qui 
joue le role principal. • 

2® Le deuxieme ph^nomene qui joue un role preponderant 
com me point de depart de ces crises, c*est V attention. En effet, 
les agitations motrices, les ruminations, les angoisses comnien- 
cent aussi dans d*autres circonstances quand il s'agit simple- 
ment d'id^es et non pas d'actes. Je remarque alors que ces ideas 
provocatrices demandaient pour etre comprises un certain effort 
d'attention ou bien etaient propos^es a I'acceptation ou a la 
croyance. C'est Teffort pour faire attention et surtout Teffort pour 
croire ou pour nier comme tout a Theure I'effort pour agir qui 
semble etre la cause de ce singulier travail mental. 

Une (illette de i5 ans, Ho..., est forc^e de faire ses tics a quand 
commence la classe a Tecole d elle se secoue, se met les doigts 
dans le nez, ronge ses ongles, frotte son ventre, pense a ses poils 
au pubis « parce que Ja dictee est difficile ». On pent observer 
le fait chez un grand nombre d'enfants et la maitresse d'^cole 
Lkb... n'echappe pas a la loi. Elle est tres tranquille pendant 
les recreations ; elle cligne des yeux et secoue son epaule quand 
il faut recommencer la classe et surtout « quand il faut faire la 
legon aux grandes, ce qui demande plus d'attention. » Renee a 
ses tics quand elle veut lire un livre et Ic... est « invinciblement 
pousse a marcher indefiniment quand il se met a sa table de 
travail pour ecrire ses devoirs. » Le fait est banal et se verifie 
tres facilement. 

Tout un groupe d'angoisses pent etre designe sous le nom de 
phobies des idees. EUes naisscnt a propos de Teffort d*attention 
pour adopter ou repousser certaines croyances. Essayer de se 
faire une opinion sur la religion, sur Dieu, sur le demon, sur 
Tenfer, voila ce qui determine les angoisses de Lise et de bieii 
d*autres. Ki... a des angoisses quand il essaye de faire attention 
a la causalite ou a une idee philosophique quelconque. 

L'attention portant sur des idees morales sur le devoir, le men- 
songe, le crime, rend tous ces malades anxieux. Mais il n'cst pas 
necessaire qu'il s'agisse d'idee morale capable, de rappeler leurs 
obsessions de scrupule. Une attention quelconque, sur une lettre, 
sur un journal determine des phobies et des ruminations chez 
Za...; Jean redoute « toute application d'esprit » qui amene des 
palpitations de cwur. Le fait negatif a la meme valeur que le 



LES CRISES D'AGITATION FORCfiE 245 

fait positif : un effort pour nier une histoire absurde sufEt 
pour ramener toutes les ruminations de Lise. 

Enfin il faut encore ici faire la meme remarque que prec^dem- 
ment, il ne s'agit pas d'une \d6e, d'une croyance quelconque 
agissant sur notre conduite presque a notre insu, il s'agit d'une 
croyance volontaire et attentive. Cha... ne se pose pas de ques- 
tions quand il enseigne la musique. Claire a beau affirmerqu'elle 
ne peut croire a rien, il est Evident cependant qu'elle est con- 
vaincue d'une foule de choses : elle croit qu'il fait jour, que j'ha~ 
bite a Paris, qu'elle parle francais, etc. Toutes ces croyances sont 
impliqu^es dans le simple fait de m'ecrire une lettre, mais elle 
n'y fait pas attention, et ces croyances ne la troublent pas. C'est 
en somme Tacte d'attention amenant Tacceptation ou la negation 
qui a une influence tout naturellement analogue a celle de la 
volont^. 

3*^ Un autre ph^nomene peut devenir le point de depart de 
certaines ruminations ou de certaines phobies, c'est Tc^motion ou 
du moins un certain genre d*^motion. 

Legrand du Saulle ' cite ce fait curieux : « d^s qu'il faisait une 
tentative de coi't, ses pensees surgissaient aussitot avec la plus 
grande intensity et glayaient toute disposition a la rigidity p^- 
nienne. » Cette observation int^ressante est tout a fait banale : je 
ne puis, on le comprend, raconter en detail les singulieres con- 
fessions que m'ont faites un grand nombre de ces malades a pro- 
pos de leurs emotions g^nitales. Mais je puis relever ce fait 
principal : T^motion g^nitale est tres souvent le point de depart 
des ruminations, des tics et des angoisses. Les malades ont le 
desir, ils se sentent plus ou moins excites, et a ce moment com- 
mencent des agitations, des angoisses ou d'interminables rumi- 
nations mentales. C'est aussi I'instant ou plusieurs d'entrc etix 
sont saisis par un invincible besoin d'uriner ou d'aller a la selle 
ou commencent leurs tics. 

II en est de meme pour la douleur physique ou morale. Lise a 
une tres singuliere mani^re de ressentir les douleurs de I'accou- 
chement. C'est a ce moment que son esprit est envahi au supreme 
degre par les manics du serment, des pactes, par des ruminations 
interminables et odieuses. Les douleurs morales ont le meme 

I. Legrand du Saulle, Folic du doule, 16. 



2i6 LES AGITATIONS FORCfiES 

eOet. a La joie ou la peine^ dit Mm...^ me fontperdrel'^quillbre et 
me font retomber dansmes reveries ». a Les situations lugubres, 
dit Jean, me donnent des agitations et des crises de fou-rire. » 

La colere, chez Lise, est aussi le point de depart de rumina- 
tions et elle redoute meme a ce propos le plaisir esthetique. 
(( Quand je jouais du piano, j*y prenais plaisir, je m'y donnais, je 
m'emballais, cela me faisait perdre Tdquilibre, me faisait retom- 
ber dans toutes mes pens^es c*esi pourquoi je me suis mise a 
jouer toujours froidement. » II est singulier de constater que ce 
detail se retrouve mot a mot dans Tobservation d*une autre malade 
Lod..., c'est au moment oil Temotion artistique va parvenir a son 
comble, va determiner une jouissance, que se d^clanchent ses 
absurdes raisonnements. De meme une petite Amotion qui com- 
mence determine chez Cr... les crises d'agitation et les besoins 
de marcher pendant plusieurs heures. Chez un bien grand 
nombre de malades comme chez Renee, Qi..., etc., on determine 
une crise de tics en ferniant brusquement une porte, en deter- 
minant chez eux le d^but d'une surprise ou d'une peur. 

Je crois que tout lin groupe de phobies rentrent dans ce cas, 
celles qui sont d^termin^es par la perception d'une situation, par 
un sentiment et dont le type est i'agoraphobie. Les ponts, les 
grandes places, les grandes rues font naitre chez bien des per- 
sonnes une petite Amotion determinee, en rapport avec le senti- 
ment de la grandeur, de Tespace, de Tisolement et c'est cette 
petite (Amotion qui d^clanche les grands phenom^nes de la rumi- 
nation et de Tangoisse. J*ai vu a ce propos un cas d'agoraphobie 
bien curieux que Ton pourrait appcler Tagoraphobie admi- 
rative. Qs... ne peut se promener au Trocadero, « la vue de 
tant de maisons Texcite, il lui semble que c*est beau, grandiose, 
etonnant. C'est au d^but un sentiment agr^able d admiration, 
puis cela change. Je suis force de me demander comment pour- 
rais-je faire moi-meme pour batir tant de maisons, comment les 
hommes ont-ils pu amener tant de pierres ? puis mes genoux 
tremblent, ma poitrine se serre, mon coeur bat, j'etouffe et je me 
sauve pour rentrer. » D'autres phobies debutent quand le malade 
est en public devant des hommes, parce que alors se developpe 
r^motion de la timidite qui est suivie par Tangoisse, chez Ul..., 
Lkb..., Meu..., par exemple. Enfin dans certains cas la situation 
doit naturelleraent faire naitre chez tout homme de la peur et 
c*estcelte peur qui est suivie soit de rumination, soil d'angoisse. 



LES CRISES D' AGITATION FORCfiE 267 

II y a la tout un r6le curieux de remotion qui ne nous parait 
guere connu et sur lequel il faudra revenir ; pour le moment 
nous signalons seulement ce fait que les crises d*agitation 
forcee d^butent a propos des Amotions, comme a propos des 
actes et des attentions. 

4° Enfin je signale avec plus d*h^sitation et a titre de curiosite 
one autre occasion de ces crises que j^ai observ^e plusieurs fois 
d'une maniere incomplete et une seule fois d*une maniere tout 
a fait nette. Dn... (49). femme de 3o ans, qui a toujours ^te 
une scrupuleuse, a eu des crises d'agitation et d'angoisse a propos 
de plusieurs des causes precedentcs, surtout a propos des actes. 
Voici maintenant a quel propos ces ra6mes crises se deve- 
loppent. Elle se couche pour s'endormir et commence a s'as- 
soupir : tant que Tassoupissement est leger, tout va bien, elle reste 
tranquille dans son lit. Mais le sommeil va devenir profond ; a ce 
moment elle se reveille subitement avec une ^norme angoisse, 
elle se sent etouffer et ne pent s'empecher de crier. La malade 
ne pcrd aucunement connaissance,elle voudrait ne pas crier pour 
ne pas reveiller ses compagnes, mais sa resistance est inutile et 
ne provoque qu'une lutte plus douloureuse. 

11 faut qu'elle hurle et se contorsionne de mille manicres, c*est a 
la fois une crise d'angoisse et une crise d'agitation motrice comme 
celles de Nadia. Au bout de cinq a dix minutes tout se calme et 
la malade essaye de se rendormir, car elle en ^prouve un grand 
bcsoin ; de nouveau elle reste calme dans Tassoupissement leger 
puis des que le sommeil devient un peu plus profond la crise 
recommence. 11 n'y a pas ici d'idee fixe relative au sommeil 
qui explique ce r6veil par un r^ve comme dans Tobservation de 
Zy...* et il n'est pas question d'hyst^rie, C'est un phenomcne 
analogue a toutes les crises prdc^dcntes, il se d6veloppe seu- 
lement dans des circonstances singulieres a propos du debut du 
sommeil profond. Ce fait se rapproche de certaines observations 
deja signalees dans lesquelles Tagitation forcc^e commenrait a 
propos d'un debut d*une lonclion physiologique, a propos de la 
deglutition ou de la digestion par exemple. 

En resum6 je constate que ces crises d'agitations forcees, qu'il 
s'agisse de tics, d^excitations, de ruminations ou d'angoisses, 

I. Mevroses et Idees fixes, I, p. 355. 



2i8 LES AGITATIONS FORCfiES 

commeDcent presque toujours a propos de Tun ou de Tautre de 
ces quatre phdnomfenes princlpaux, I'acte volontaire, rattentlon, 
r^motion, Teffort pour s*endormir profond^ment. Nous pourrons 
dorenavant designer ces ph^nomenes provocateurs sous le nom 
de phenomknes primaires, tandis que les agitations forcees qui 
viennent a la suite seront consid^r^s comme des phenomhnes 
secondaires. 



3. — Substitution des pbinomines secondaires 
aux primaires. 

Dans les cas les plus nets, cet acte, cette croyance, cette Amo- 
tion qui constituent le phenom^ne primaire, loin de parvenir a 
leur ternie, disparaissent completement, c'est la a mon avis le fait 
capital de la rumination de Tagitation et de Tangoisse. On consi- 
dere d^ordinaire ces agitations coinme des ph^nom^nes positifs 
caract^ris6s par la presence d'un grand nombre d*id^es ou d'^mo- 
tions qui envahissent Tesprit, inais il ne faut pas oublier que ces 
troubles sont aussi et avant tout des phenomenes n^gatifs, carac- 
t6ris6s par la suppression d'un acte, d'une croyance, d*une Amo- 
tion qui auraient dii se produire. Nous avons vu Ger... se lever 
son pot a la main pour aller chercher du bouillon chez la fruiti^re; 
il ne sufiit pas de remnrquer qu'elle a eu pendant deux heures sur 
Tescalier de belles ruminations a propos du maigre du vendredi ; 
il ne faut pas oublier ce fait au moins aussi important c'est que le 
bouillon n'a pas ^te cherche et que la soupe n*a pas ^t^ faite. II en 
est de m6me pour les croyances : un probleme est pose aTattention, 
une operation mentale commence qui devrait aboutir a la croyance 
ou au refus de Tid^e, operation qui n*est faite en reality que si le 
sujet arrive a Tune ou a Tautre. Quand la rumination survient 
pendant plusieurs heures ou quand les angoisses surviennent, le 
sujet se releve, la crise terniin^e, dans le m6me ^tatqu'auparavant 
ne sachant pas s'il croit ou s'il ne croit pas, en un mot, que 
rop6ration n'a pas 6te faite. 

II est tr^s important de constater des faits analogues a propos 
des Amotions, le fait que je me borne a signaler ici se confirmera 
d'ailleurs de plus en plus. L'excitation g^oitale est le point de 
depart de phobies ou dc ruminations, mais il faut encore ajouter 



SUBSTITUTION DES PHfiNOMfiNES SECOXDAIRES AUX PRIMAIRES 249 

que ces ph^nomenes secondaires qui s*y ajoutent ne semblent 
pas du tout favorables au developpement de I'excitation. Bien au 
contraire le plus souvent its am^nent Tarret complet de toute 
Teaiotion. Quand Lise a d'^pouvantables ruminations au moment 
des douleurs de raccouchement, elle a sans doute des soufTrances 
morales, mais elle n'a plus les souffrances physiques qu*elle de- 
vrait avoir. Elle ne gagne pas au change, car ses angoisses morales 
sont horribles ; mais je fais remarquer que des reveries sur la 
damnation des enfants, sur Teternit^ des pein^s de Tenfer, des 
interrogations sur le probleme de savoir si elle est folle, si elle 
va quitter les siens pour allcr demeurer toujours dans une mai- 
son de fous, que tout cela est tr^s p^nible sans doute, mais 
que ce n'est pas la douleur* qu'une femme .doit ressentir en 
accouchant. 

Le plaisir de jouer du piano disparait aussi comme I'admiration 
du paysage, quand des agitations surviennent a propos de ces 
Amotions. Une question bien plus delicate se pose a propos du 
sentiment de la timidity et du sentiment de la peur. Ces senti- 
ments sont trfes souvent le debut des ph^nomenes forces et plu- 
sieurs de ceux-ci, en particulicr certaines angoisses, leur ressem- 
blent beaucoup. C'est pourquoi on a appel^ ces phf^nomenes des 
phobies et on les a souvent consid^r^s comme le developpement, 
Texag^ration de la peur ou dc Tintimidation. Je ne crois pas que 
ce soit tout a fait juste au moins dans tons les cas.Chez beaucoup 
de malades la peur precise, determinee, qu*ils auraient dans cette 
circonstance s'ils se portaient bien, disparait, elle est remplacee 
par de Tagitation motrice ou de la rumination qui n*est pas de la 
peur, et quand la phobic survient elle prend des caractcres spe- 
ciaux qui la distinguent de la peur proprement dite. cc Je vois 
des squelettes dnns le mus^e, cela m'aurait donne autrefois une 
vraie peur, maintenant j'ai des angoisses vagues avec le senti- 
ment de devenir folle, ce n'est pas du tout la meme chose. » La 
peur semble avoir perdu sa precision, son rapport avec un 
objet determiner elle est devenue plus vague etplus ^l^mentairc. 

Dans les cas les plus nets Ton observe ainsi la suppression 
totale des phenom^nes primaires, c'est-a-dire de Tacte, de Inat- 
tention, de Temotion qui 6tait le point de depart de la crise. Dans 
les cas moins nets ces ph^nomenes primaires ont simplement 
diminue et presentent des alterations que nous aurons a etudier 
dans le chapitre suivant. 



250 LES AGITATIONS FORGfiES 

A Toccasion de ces phenomencs primaires qui, comme nous 
Tavons vu, iie s'accomplissent pas ou s'acconiplissent d'une 
maniere qui ne satisfait pas la conscience du malade et a la place 
de ces ph^nomenes se developpent brusquement dans Tesprit 
une tout autre categoric d*operations que Ton peut consid^rer 
comme secondaires. Tantot ce sont des mouvements varies, des 
tics, des efforts, des crises d'agitation, tant6t ce sont des troubles 
visceraux, des palpitations, des suffocations, des angoisses, tantot 
ce sont des operations mentales, des ruminations. 

Dans toutes les manies de perfectionnement on voit que le 
sujet cherche a ajouter quelque cho^e au premier acte, dans les 
manies de rt^paration il veut effacer le premier acte par quelque 
autre pensee. Dans les manies d*oscillation il ne peut pas rester 
en place sur le premier phenomene et il passe incessamment a 
quelque autre. En un mot le caractere essentiel de toutes ces ma- 
nies c'est qu'a Toccasion du premier phenomene insuffisant ou 
mieux a la place de ce premier phenomene I'esprit place autre 
chose « je ne puis pas en rester la, disent-ils tons, il me semble 
que si j^en restais a ce premier point il arriverait des choses 
^pouvantables » et tous en somme ob^isscnt a ce besoin en sub- 
stituant un second travail au premier. 

Quel est ce second travail qui constitucessentiellement la rumi- 
nation, Tagitation ou Tangoisse. Au premier abord, ces pheno- 
menes secondaires sembient de m^me nature que les primaires : 
ce sont toujours des actes a faire, des croyanccs a preciser, des 
Amotions a ressentir. Cependant les phenomenes sont toin d^^tre 
identiques. 

D'abord ce ne sont pas des actes reels, c'est-a-dire des opera- 
tions de rhomme qui apportent un changement plus ou moins 
profond et plus ou moins durable dans le monde exterieur. Les 
mouvements que le malade execute sont en general insigni- 
fiants. Ce sont des gesticulations, des secousses des bras, de la 
t6le, ou des paroles prononcees a mi-voix : « non, non, te, te, te, 
te, 4, 3, 2. » Les mouvements sembient plus importants dans les 
efforts comme ceux de Claire ou dans les agitations motrices 
comme celles de Nadia. Mais ces crises ont des caracteres bien 
spcciaux qui restreignent leur importance. Les malades n^accom- 
plissent aucun acte vraiment utile ou vraiment reprehensible : ils 
s'agitent, crient, menacent quelquefois leurs proches, mais en 
realite les malades que nous etudions ici ne font jamais de mal a 



SUBSTITUTION DES PHfiNOMfiNES SECONDAIRES AUX PRIMAIRES 251 

persoane. Quand ils s*en prennent aux objets et menacent de 
tout briser il y a enorm^ment d*exageration dans leur attitude, 
lis ne cassent que des objets insignifiants auxquels ils ne tien- 
nent pas. Si un jour Nadia a renvers6 un encrier, je crois que 
c*est tout a fait par hasard et qu'elle a et6 la premiere tres dupe 
de ce resultat de ses agitations ; le plussouvent cesactes absurdes 
disparaissent des qu'ils pourraient prendre quelque importance. 
Les malades s*y laissent aller, par exeniple quand ils sont seuls 
oa devant des personnes qui les connaissent assez pour n'avoir 
plus rien a apprendre en les voyant, mais des qu'entrent des 
strangers pour lesquels ces grimaces pourraient etre revela- 
trices, ils se reprennent et touts'arrete au moins momentan^ment. 
Claire est remarquable a ce point de vue et ne consent « a faire 
la folle y> que devant sa mere, sa domestique ou son m^decin. 
Enfin, on a deja vu, en ^tudiant les tics, que ce sont des mou- 
vennents simples, maladroits, souvent symetriques, comme dans 
Tenfance, en un mot des mouvements d'ordre tres inftrieur. 

Dans d'autres cas ces ph^nomenes semblent plus complexes 
puisqu'il y a de nombreuses pens^es. Ce que vaut cette pens^e 
estbien precise par ce mot de rumination mentale, c'est une ope- 
ration qui reste simplement mentale, intellectuelle et qui n*arrive 
pas a devenir reelle sous forme de croyance ou d'action. Ce sont 
des images legeres, incompletes, des mots surtout exprimant 
des iddes vagucs qui surgissent a la place de Taction concrete 
que le sujet n'execute pas. Le sujet s'embrouille au milieu d'in- 
nombrables idees abstraites qui peuvent etre rattachees d'une 
maniere quelconque a la pensee primitive. « 11 me semble, dit 
Gisele, que j^approfondis Tid^e d'une action tres simple que jene 
fais pas; j'en vois tous les details meme des details tres lointains 
qui s'y rattachent a peine ; je me fais Teffet d'etre entree dans 
ridee, elle me tient, m'enserre de tous cot^s et je ne puis plus 
en sortir. Cest comme si j'avais en moi-meme un second moi 
d^traqu^ qui voit tout ce que Ton peut penser a propos de la 
moindre action. » 

II est trop Evident qu'ils n'inventent rien dans leurs rumina- 
tions : de ces heures de meditation si profonde il ne sort jamais 
un fragment d'idee a peu pres interessante ; il n'en sort pas non 
plus une seule croyance. II est facile de voir que le malade ne 
prend pas au serieux toutes les sottises qu*il radote; ses menaces, 
ses idees de culpabilite ou de danger restent pour lui tout ii fait 



252 LES AGITATIONS FORCfiES 

superficielles puisqu'il ne met jamais ses actions en rapport avec 
dies. 

D'autre part, ces idees manifestent en r^alit^ pen ({'intelli- 
gence : on pent dire que cette rumination est enfantine et qu'elle 
est bete. Je m'etonnais beaucoup, au d^but de ces etudes, de la 
discordance qu'il y avait entre les ruminations d'une personne et 
son niveau intellectuel. Lise est une femmc instruite, qui a lu 
un certain nombre d'ouvrages philosophiques, les comprend 
assez bien et dans ses conversations montre un esprit assez large. 
Ses ruminations ressemblent aux questions obstinees des petits 
enfants qui ont la manie du « comment » et du « pourquoi ». 
D'autre part ses bavardages sont remplis par les plus basses 
superstitions : ce sont des raisonnements sur le diable et le bon 
Dieu, des petits marchandages avec le ciel et avec Tenfer dignes 
d'une religion de peuplade negre. La malade sait fort bien que 
c'est stupide, elle se rend compte que c'est de beaucoup au- 
dessous de son niveau mental habituel, il en est ainsi chez tous 
et Ton pent dire que ces pens6es semblent manifcster un retour 
a Tenfance et un retour a la barbaric. 

La rumination se rapproche anssi du reve dont elle a le vague, 
la r^p^tition monotone et Tincoherence. Un autre caractfere du 
r^ve qui se retrouve dans ces ruminations c'est la declamation. 
Le reve, comme on sait, est declamateur « une puce me pique, dit 
Descartes et je reve a un coup d*epee.» De mcme dans ces rumi- 
nations tout est pris au tragique ; il ne s'agit que de mort, de 
crimes contre nature, d'infanticide, de pacte avec les demons. U 
y a un contraste ridicule entre le fait et I'expression quand on 
entend Nadia s'ecrier : « si je fais une seule fausse note dans 
mon morceau, je jure par Fame de ma mere que j'irai en enfer 
ce soir et mon id^al aussi. » La declamation qui est un grand 
caractere des maladies mentales domine dans le delire de perse- 
cution oil la moindre offense prend Taspect d'une cruaute inouie, 
elle fait aussi le fond de ces ruminations oil tout est grandi 
dans Texpression beaucoup plus que le sujet ne le pense en 
realite. 

Les idees qui envahissent Tesprit pendant la rumination repr6- 
sentent done des idees d'un autre age, des idees d'enfance, des 
pensees d'une civilisation ancienne et inferieure ou d'un milieu 
social plus humble, et des idees analogues au r^ve. Ne puis-je pas 
dire en conclusion que ce sont des idees infirieures a celles que 



CARACTfiaES APPARENTS DES AGITATIONS 253 

le sujet devrait normalement avoir dans les circonstances ou il se 
trouve plac6. 

Les angoisses paraissent des phenomenes plus importants puis- 
qu'elles donnent lieu a de grandes souffrances. Mais on peut remar- 
quer que leur importance est plus apparente que rdelle : ces grands 
mouvements visc^raux, ces palpitations du coeur, ces respira- 
tions rapides sont le plus souvcnt sans aucun danger et amenent 
moins de syncopes, moins d'^vanouissements, moins de maladies 
s^rieuses que les Amotions r^elles et moins bruyantes. On connait 
beaucoup de maladies produites par des emotions, mais il est 
bien rare qu'on les observe apres des agoraphobics ou des ^reu- 
tophobies. 

Ces emotions pathologiques^ en efTel, ne sont pas des Amo- 
tions precises en rapport avec une situation r^elle, ce sont les 
emotions les plus simples^ les plus elementaires et les plus 
abstraites en quelque sorte. Les angoisses se rapprochent de la 
peur qui est la plus AlAmentaire des emotions, qui existe tout a 
fait au debut de revolution des sentiments. Et meme, comme 
on Fa vu, Tangoisse n'est pas precisAment de la peur, c'est une 
Amotion encore plus AlAmentaire que celle de la peur. En rAalitA 
ce sont des convulsions viscerales tres dAsordonnAes, comme les 
mouvements eux-mAmes dans les agitations motrices. On peut 
done les considArer comme des phenomenes infArieurs au-dessous 
des Amotions qui devraient reellement se dAveloppcr a ce mo- 
ment. 

En un mot, aux phAnomenes primaires qui ne sont pas exAcutAs 
ou qui sont exAcutAs avec un certain trouble se substituent des 
phAnomenes secondaires qui ont comme caractAre essentiel d'Atre 
des phAnomenes psychologiques exagArAs sans doute, mais AlA- 
mentaires, infArieurs, sans rapport avec la rAalitA extArieure et 
par consAquent tout a fait inutiles. 



3. — Caract^res apparents des agitations. 

A cotA de ces caracteres essentiels de la crise se placeut certains 
caracteres apparents qui jouent un grand role dans les descrip- 
tions classiques des obsessions, fa conser{>ation de la conscience 
pendant la crise^ rirresisUbilite de ces agitations et la satisfaction 



254 LES AGITATIONS FORCfiES 

conseculii^e a la fin de la crise. Ces caracteres qui soiit compris 
en general d'une facon tres vague nous semblent beaucoup moins 
importants que ceux qui viennent d'etre Studies. II suffit de las 
signaler rapidement ici pour niontrer qu'ils rentrent en r^alit^ 
dans un groupe de fails beaucoup plus vaste, celui des sentiments 
6prouv6s par le sujet pendant les crises et qu'ils nous amenent 
a une nouvelle ^tude. 

En premier lieu, le caractfere insignifiant des operations secon* 
daires est jusqu'a un certain point appreci^ par le sujet lui-m^me 
qui semble se rendre assez bien compte de Finutilite et de 
Tabsurdite de telles operations. C'est la ce qu'on appelle la 
consen*ation de la conscience pendant la crise. 

Faut-il entendre par la que le sujet sait comme nous que ces 
mouvements, ces efforts, ces proc^des de perfectionnement, ces 
recherches mentales n'ont aucun sens et que ce sont des r^ves 
pu^rils ? Evidemment non, car alors it n'aurait aucune maladie; 
s'il arrivait a la negation nette et definitive sur un point, il aurait 
termini ce premier acte qui est le point de depart de tout le 
reste et il n*aurait pas de rumination. En reality il n*arrive 
jamais a cette negation, car il nous demande toujours, comme 
il se le demande a lui-meme : Est-ce que je suis maudit a cause 
de mes serments ? Est-ce que je ne dois pas chercher a faire 
mieux ? Est-ce qu*il n'y a pas de danger? Ce qu'on appelle 
conscience de la rumination ne doit pas ^tre pris dans le sens 
de negation dc la rumination. 

Faut-il entendre par cette conscience de Tobsession que les 
fonctions psychologiques restent intactes pendant cette periode? 
Nous aurons a 6tudier ce probleme en detail dans le chapitre 
suivant, mais des maintenant la r^ponse est probable. Peut-on 
considerer comme intact T^tat mental d*un sujet qui ne peut 
parvenir au terme des actes volontaires, des croyances, des 
emotions qu'il commence et qui remplace ces actes par des ope- 
rations inutiles et absurdes ? II est bien probable que la con- 
science dans ce sens n*est pas conservee. 

La conscience que le malade a de la valeur de ses phenomenes 
secondaires me semble consister simplement en ce fait, qu*il ne 
se livre pas complctement a ces operations, qu^il n'est pas com- 
pletement envahi par Tagitation, par Tinterrogation, par Tan- 
goisse. L'operation lui semble incomplete et il ne se laisse pas 
aller a un veritable delire. II critique ces operations, il en est 



CARACTfeRES APPA RENTS DES AGITATIONS 255 

Discontent comme il 6tait ro^content des operations primaires: 
il applique ses manias du doute a ses ruminations elles-memes. 
Nous retrouvons ici les m6mes sentiments d^insufHsance** qui 
existent partout mais qui ici rendent service au malade en Fem- 
p&chant de di^lirer compl^tcment. 

Un autre caractere presente presque toujours en second lieu 
semble avoir plus d'importance, c'est V irresistibilite du processus 
mental pathologique. Ces trois operations secondaires : les mou- 
vements, les ruminations, les angoisses sont toujours representees 
comme s'imposant au sujet d'une maniere irresistible. Zwangs- 
vorstellungen disait Westphal, Zwangsprocessus disait M. Mes- 
chede, diathese d'incoercibilite psychique, disait M. Tanzi ^ 
M. J. Donath de Buda-Pest * avait meme propose pour r^unir 
tous ces faits le nom bizarre d'anancasmes (ovdcY^Ti). 

Ce caractere est pourtant moins clair qu'on ne se Timagine. 
Veut-on dire par la que ces phenomenes sont determines, qu'etant 
donnees certaines circonstances physiologiques et psychologiques 
qui en sont les conditions, ils ne peuvent pas ne pas se produire ? 
Mais c'est la simplement Texpression de la loi gSneralc du deter- 
minisme a laquelle sont soumis tous les phenomenes sans excep- 
tion qu'ils soient pathologiques ou non. Pourquoi ne pas dire 
aussi que le syllogisme, la colfere, la melancolie ou la demence 
sont des zwangsprocessus ? 

Veut-on dire par la que ce sont des operations qui amenent 
toujours regulierement a leur suite Texecution d'un acte auquel 
pense le sujet ? Si Ton parle d'homicides, de suicides, de vols, 
d'actes veritables, c'est-a-dire d*aclions qui modifient la realite 
donnee peut-on dire que les obsedes presentent des impulsions 
irresistibles ? En aucune facon : ces malades, qui n'arrivent pas a 
executer les choses les plus simples, executent encore bien moins 
les actions complexes et invraisemblables dont ils ont Tidee. 
Nous avons vu que les obsessions des scrupuleux n'aboutissent 
jamais ni a Texecution materielle, ni h, la croyance, ni a 
Thallucination ; en ce sens elles ne sont done aucunement irre- 
sistibles. 

Veut-on dire que les operations dont Texecution est reguliere 



1. Tanzi, Archivio iialiano per le malatie nervose, 1891. 

2. J. Donath, Archio f&r Psychiatrie, 1896. 



256 LES AGITATIONS F0RC£ES 

et n^cessaire ce sont ces operations secondaires et inf^rieures, 
tics, agitation motrice, efforts, ruminations, Amotions angois- 
santes ? Cela semble ainsi un pen plus juste, car ces processus 
secondaires se d^roulent en effet assez rr^quemment et r^guliere- 
ment dans les conditions que nous avons indiqu^es. Est-ce la 
une n^cessite particuli^rement absolue qui nitrite a la rumination 
mentale le titre d'irr^sistible qu*on n'a pas Thabitude d'appliquer 
a une crise d'hyst^rie ou d'epilepsie ? En aucune fa^on : ces pro- 
cessus peuvent se transformer les uns dans les autres, si je m'op- 
pose a ce que Cha... cherche mon adresse en se promenant a 
grands pas, il interrompt r^ellement son travail, mais il a une 
crise de suffocation, ce qui n*est pas une recherche mentale. 
D*ailieurs des malades peuvent eux-m^mes tout arr^er: M. Bris- 
saud a beaucoup insiste pour montrer que les tics peuvent etre 
momentan^ment supprim^s par la volonte. Nous Tavons d^ja veri- 
fie bien souvent pour tons ces phenom^nes, Qi..., quia une copro- 
lalie si remarquable a Thopital, cesse completement dans les rues 
de peur de mauvaises aventures, Claire suspend ses contorsions 
des que quelqu'un vient a entrer, Wo..., plong^e dans ses rumi- 
nations a propos d^un conipte, remet la crise a plus tard parce 
qu' « on Tappelle pour diner et qu'il y a du monde ». D*ailleurs 
c'est en se servant de cet arret volontaire, difficile peut-etre 
mais toujours possible que Ton arrive a restreindre ces troubles 
psychologiques. D'autre part, comme je Tai remarque des le 
debut, ces operations forcees ne s^ex^cutent pas automatiquement 
a rinsu du sujet comme T^criture subconsciente des hyst^riques. 
Nous avons vu que le malade y participe et qu'il doit meme faire 
des efforts conscicnts pour les ex^cuter. Tout cela constitue-t-il 
de rirresistibilit6 reelle ? 

Je crois que ce qualificatir d'irresistible a 6te appliqu^ a ces 
faits non par le ra^decin observant du dehors, mais par le malade 
lui-m6me et qu'il exprime simplement un sentiment que le sujet 
eprouve relativement a ces phenomfenes secondaires. Les malades 
r^petent tons qu'ils ont perdu leur liberte, leur volonte cc je n'ai 
plus un atome de volonte, je suis emport^e par une force etran- 
gere, je ne m'appartiens plus, etc. ». Ces phrases sont perp^- 
tuelies sous toutes les formes. Elles expriment un fait que je crois 
important dans la pathologic mentale et qui joue en particulicr 
un role capital dans le d^lire de persecution : la perte du senti- 
ment de hi libcrtt^. Ce sentiment de liberte vrai ou faux, peu 



CARAGTfiRES APPARENTS DES AGITATIONS 257 

importe, accompagne chacun de nos actes volontaires et il se 
perd dans des circonstances pathologiques quHi serait tres impor- 
tant de pouvoir bien determiner. 

Le sentiment de la perte de la liberty correspond ici a deux 
choses : d'abord a un sentiment d'incapacit^ et d'impuissance qui 
est du a ce que le phenomene primaire, acte volontaire, attention, 
croyance, Amotion sup6rieure que le sujet d^sirait, quUl voulait, 
qu'il avait meme commence ne se produit pas, n'arrive pas au 
terme prevu et qu'il y a une deception, puis a cet autre fait, 
c*est qu'a la place du ph^nom^ne esp^r^ s*en produit un autre 
qui est inutile, absurde et dans certains cas douloureux. L*irre- 
sistibilite est done un sentiment du malade qui rentre dans la 
categoric de tons ces sentiments de m^contentement, qui, comme 
on Fa vu, ACcompagnentTarr^t des actes volontaires. PourF^tudier 
plus completement nous arrivons a cet examen des alterations 
mentales chez le scrupuleux dont nous avons d^ja vu la n^cessite. 

Enfin le troisieme caractere que Ton attribue d'ordinaire a ces 
phenomenes, c'est la satisfaction qu'eprouve le malade quand il a 
obei a rimpulsion qui le pousse. Cette formule que Ton r^pete 
toujours me semble comme les pr^cedentes tres vague et souvent 
discutable. 

Le malade n'execute presque jamais une action bien precise, ce 
n'est done point dans Tex^cution finale d'une impulsion, qu'il 
eprouve du contentement. Yeut-on dire par la qu'il est heureux 
d'avoir accompli des tics, des ruminations, d'avoir ^prouv^ des 
angoisses ? II Eprouve bien un certain soulagement tres naturel 
quand cette crise p^nible est finie, mais il n'est ni fier, ni heu- 
reux d'avoir de nouveau cede a un besoin qu'il trouve ridicule. 
Je n'ai gu^re vu les malades satisfaits a la fin de leur crise, ils 
sont fatigues et honteux d'eux-memes. MM. Pitres et R^gis * 
font la meme remarque et disent qu*il s'agit plutot d'un apaise- 
ment consecutif. 

Vcut-on dire qu'il y a un etat de satisfaction pendant la dur^e 
memo de Top^ration forcee. M. Roubinovitch cite un cas ou le 
malade est heureux de retourner a sa rumination '. Ccla me parait 



I. Pitres et R^gis, op. cii., 54- 

3. Roubinovitch, Etat de satisfaction pendant la dur^e m6me de I'obsession con* 
tinue. Congrea de$ alienistes frangais^ La Uochelle, 1893. 

LES OBSESSIOMS. 1. — 11 



258 LES AGITATIONS FORCfiES 

plus juste, mais a la condition de faire une distinction indispen- 
sable. De ces trois operations Torches il y en a une qui est parti- 
culierement douloureuse c*est Tangoisse, tandis que les deux 
autres sont moralcment penibles, mais ne sontpas physiquement 
douloureuses. En outre cette op6ration penible, Tangoisse, peut, 
au moins chez certains malades, remplacer les agitations motrices 
ou les ruminations, si celles-ci sont arret^es par un effort de 
voIont6. Si le malade supprime ses manies, cesse de tiquer, il 
aura de Tangoisse, s'il s*abandonne de nouveau a ses manies 
d^expiation, a ses tics, il sera au moins d^barrassd de Tangoisse. 
Comme le malade a fort pen d'^nergie et de courage, il aime 
mieux se laisser aller a toutes ses sottises plutot que de s^expo- 
ser a des suffocations penibles. Cette satisfaction que Ton note 
chez le malade qui c^de a certaines impulsions me parait ^tre 
simplement une preference pour certains de ses phenomenes 
pathologiques plutot que pour les autres, simplement parce 
qu'ils determinent moins de douleur physique. C'est une resigna- 
tion a un moindre mal plutot qu^une satisfaction. 

En un mot, ces trois caracteres de la conservation de la 
conscience, de Tirresistibilite, de la satisfaction que Ton donne 
toujours comme les caracteres essentiels de la crise d'agitation 
forc^e ne sont pas des caracteres psychologiques objectifs re* 
connus par le m^decin. Ce sont des caracteres subjectifs, c'est- 
a-dire des sentiments de doute, d'absence de liberte, de resigna- 
tion que le malade exprime lui-meme a propos de ses crises. 
Pour comprendre ces caracteres nous sommes done ameues a 
etudier les sentiments qu'eprouvent les psychastheniques a 
propos de leurs crises, leur 6tat mental pendant la crise et en 
dehors de la crise. 

Si nous laissons de cote ces sentiments subjectifs pour nous 
borner a resumer ici les caracteres objectifs, les crises d'agitation 
forcec nous paraissent essentiellement un ensemble d'operations 
psychologiques, des pens^es, des actes, des. Amotions qui sont 
inutiles et d'ordre inf^rieur et qui se d6veIoppent d*une maniere 
exag^ree a Toccasion d'un acte, d'une attention, d'une croyancc, 
d'une emotion qui n'ont pas pu s'ex^cuter ou qui ne sont executes 
que d'une maniere tres incomplete. Pour comprendre cette alte- 
ration du phenomene primaire qui est Toccasion du dedaoche- 
meut des phenomenes d'agitation forc^e il nous faut encore 



CAR\CTfeRES APPARENTS DES AGITATIONS 2J9 

examiner Tetat des fonctions psychologiques du sujet, de sa 
volonte, de son attention. Ces 6tudes doivent se joiudre a celle 
des sentiments dont je viens de parler et nous permettront de 
nous faire une id^e generate de ces crises. 



CHAPITRE III 
LES STIGMATES PSYCH ASTHfiNIQUES 



Les premiers auteurs qui ont d^crit des obsessions ont 6t^ 
surtout frapp^s de ce fait que les malades ne ddliraient pas a 
proprement parler. Ceux-ci n'arrivaient jamais a etre convaincus 
de leurs idees d^Iirantes, ilsluttaient centre elles et se montraient 
les premiers a les declarer fausses et ridicules. Devant ces decla- 
rations les observateurs concluaient a la luciditc de Tesprit et a 
rint6grit6 des fonctions psychologiques. Legrand du Saulle allait 
jusqu'a dire que Tintelligence restait parfaite et la liberty morale 
intacte pendant la crise. La conservation de la conscience, et par 
ce mot on entendait Tint^grit^ des fonctions psychologiques aussi 
bien que Tappr^ciation exacte de la valeur des idees, ^tait deve- 
nue un des caracteres classiques de la crise d'obsession, a plus 
forte raison personne ne songeait a soup^onner des troubles de 
ces fonctions psychologiques dans Fintervalle des crises. 

M. S^glas, Tun des premiers, je crois, a mis en doute cette 
fameuse conservation de la conscience : (c Est-il bien juste de 
dire, remarque-t-il, que la conservation de la conscience soit 
toujours complete chez Tobs^de, avant, pendant et apres les 
paroxysmes* ? » Get auteur ne croit pas que, surtout pendant 
la crise, les obs^des aient « la notion complete de tous les ele- 
ments constituant a ce moment leur personnalite. La syothese 
secondaire obnubile et m^me efface la conscience principale. » 
Aussi admettait-il pendant que la crise il y avait des alterations 
des divcrses fonctions psychologiques, quoique elles ne fussent 
pas directement engag^es dans Tobsession elle-meme. 

Si Ton veut bien y reflechir, ces troubles psychologiques pen- 
dant la crise d'obsession, et j*ajouterai meme en dehors de la 
crise, sont infiniment vraisemblables. Est-il possible que des pen- 

I. J. Seglas, Lemons sur les maladies mentales el nerveuses, 1895, p. 118. 



LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES 261 

sees absurdes, des manies inutiles et ridicules, des craintes 
injustifiees viennent remplir un esprit pendant plusicurs heures 
s'il est parTaitement sain et capable de leur r^sister. Cela est 
tout a fait contraire a tout ce que nous savons deja sur la sugges- 
tion et sur les id^es fixes des hysteriques. Les phenom^nes ne 
soot sans doute pas absolument comparables, mais il y a une ana- 
logie sudisante pour que nous supposions chez les obsed^s comme 
chez les hysteriques une ccrtaine insuflfisance de resistance qui 
permette ce developpement parasitaire. Bien plus, toutes ces 
manies sont au fond de mauvaises habitudes, elles ont dd naitre 
et grandir avant de constituer ces crises et par consequent m^me 
avant les crises, m^me dans leur intervalle, Tesprit qui a favorise 
un pareil developpement ne devait pas etre bien normal. En un 
mot il serait tres important, pour mieux comprendre les obses- 
sions, de savoir sur quel terrain elles se d^veloppent et de 
constater les alterations fondamentales des fonctions psycholo- 
giques qui en ont probablement 6t^ le point de depart. 

Ce sont ces modifications dans le fonctionnement des opera* 
tions psychologiques ind^pendamment de Tobsession et des ope- 
rations Torches que je designe sous le nom de sligmates psychas- 
theniqneSf analogues a ces « stigmates psychiques des tiqueurs » 
dont parlait deja Charcot quand il concevait bien la necessity de 
leur etude ^ 

Malheureusement Tetude de ces stigmates psychasth^niques 
est encore plus difficile a faire que celle des stigmates hyste- 
riques. On sait quelle difficulte apporte a Tetudc des hysteriques 
leur suggestibilite ; il est toujours tres difficile, surtout si Ton 
veut faire des experiences, de savoir ce qui est un trouble psycho- 
logique fondamental et ce qui a ete ajoute par des suggestions 
maladroites. Ici, les obsessions et les manies mentales des sujets 
apportent des difficultes encore plus grandcs. Beaucoup de ces 
malades sont disposes a croire que leurs facultes sont alterees, soit 
en verlu d'obsessions de honte, soit en vertu d'obsessions hypo- 
condriaqucs, peut-on croire a leurs appreciations d'eux-memes ? 
Par exemple, est-il possible de se faire une idee exacte de I'etat 
mental de Claire en Tinterrogeant sur ses propres facultes ? Elle a 
rhabitude de se croire completement idiote, de se rabaisser en 

I. Charcot, Lemons du mardi, II, i6. 



262 LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES 

tout ; aussi va-t-elle vous faire une description fantastique de ses 
propres facult^s comme si elle voulait passer pour une demente. 
D'autre part, si au lieu d*interroger les sujets on examine leur 
conduite dans des cas d^termin^s, on verra qu'un grand nombre 
d'actes sont arret^s, inhibes par des manies mentales et cepen- 
dant il ne faut pas croire a leur suppression : si Ton rencontre 
Bu... assis par terre le long d'un mur et incapable de traverser 
la place il ne faut pas en conclure qu*il ne sait pas marcher. Ces 
deux diflScult^s peuvent fournir des objections perp^tuelles contre 
tons ceux qui essayent de d^crire les stigmates des psychasthe- 
niques, on pourra toujours me r^pondre que tel trouble de la 
perception ou de la volonte est produit par une id^e quelconque, 
par une manie, un tic ou une angoisse qui a arrete I'acte au 
moment oil je Tobscrvais. 

Cependant ces stigmates doivent exister et il y a certainement 
des troubles du fonctionnement mental qui sont ant^rieurs logi- 
quement et chronologiqueraent aux idees fixes et aux manies. 
C*est pourquoi, tout en reconnaissant ces dangers, je crois n^- 
cessaire de tenter celte recherche en prenant le plus de pre- 
cautions possible. D'abord, sauf dans des cas assez rares, les 
experiences compliqu6es me semblent a pen pr^s impossibles, 
elles ont Tinconv^nient d'attirer I'attention du sujct et de provo- 
quer toutes ces reflexions et ces operations Torches que Ton 
redoute; il faut user de Tobservatlon et surtout de la comparaison 
des divers sujets. II y a des troubles qui sont int^ressants par 
leur grande generality et qui apparaissent chez les sujets ayant 
des obsessions, des manies mentales ou des phobies absolument 
difTerenteSy et n^ayant jamais en Tesprit dirige sur ces troubles. 
On observe aussi des troubles qui se developpent avant la nais- 
sance des manies mentales et des obsessions, que nous retrouvoos 
chez des malades simplement neurastheniques, n'ayant encore 
aucune operation forcee. Enfin le raisonnement pent dans une 
petite mesure confirmer les remarques precedentes, quand il nous 
montre que ces troubles psychologiques ont ete chez le malade 
le point de depart et non la consequence des obsessions. Mai- 
gre ces precautions je continue a croire la recherche de ces trou- 
bles tres difficile et la liste que j'en donnc me semble devoir 
etre souvent modifiee. 

Ces troubles psychologiques ne m'ont pas semble etre de nature 
diirerente pendant la crise ou en dehors de la crise, je n*etablirai 



LES STIGMATES PSYCIlASTHfiNIQUES 263 

done pas a ce point de vue de divisions, il suflfit de se rappeler 
que les troubles les plus exag^r^s se presentent pendant la crise 
et qu'ils existent toujours chez les grauds malades a un degr6 
plus faible pendant les intervalles des crises. 

Ces troubles se presentent a Tobservateur de deux manieres, 
d'abord d'une maniere simplement subjective sous la forme de 
sentiments que ressent le sujet et qu'il exprime plus ou moins 
bien. I^a conscience est un rdactif plus delicat que nos appareils 
et eile accuse des troubles que nous ne serons pas capables de 
mettre en evidence d'une maniere objective. Ccpendant dans les 
cas les plus nets nous pouvons constater ces troubles par la 
conduite du sitjet et dans des cas determines ind^pendamment 
des sentiments quMl en exprime. J'^tudicrai d'sibord ces senti- 
ments subjectifs, puis je chercherai a mettre en Evidence ces 
m^mes troubles sous leur aspect objectif. 

Enfin je signalerai plus rapidement dans une troisieme section 
des troubles des fonctions physiologiques qui sont plus connus, 
car ils se retrouvent plus ou moins dans toutes les nevroses. 



26i LES STIGMATES PSYCHASTUfiNlQUES 



PREMlfiRE SECTION 
Sentiments d'incomplbtude 



Le mot « incompl^tude » est ud barbarisme que je prie le 
lecteur d'excuser, je n'ai pu designer micux le fait essentiel dont 
tous les sujets se plaignent, le caractere inachev^, insuflisant, in- 
complet quails attribuent a tous leurs phenomenes psychologiques. 

Ces sentiments qu'eprouve lesujet a proposde sespropres opera- 
tions mentalessonttres varies etse modifient incessamment sous les 
plus legeres influences. Je les distinguerai surtout d'apres les 
ph^nom^nes qui leuV donneirt naissance^suivant qu*ils se d^velop- 
pent a propos des actions, a propos des operations intellectuelles, 
a propos des Amotions et des sentiments ou bien a propos de 
la conscience de la personnalite. 



i. — Sentiments d'incomplitude dans Vaction. 

Les crises qui sont constitutes par les operations forc6es, les 
ruminations, les agitations, les angoisses, debutent tres souvent 
a propos d'une action. Le sujet doit faire quelque acte, il Ta 
meme commence ou accompli en partie et son espi;it se trouve 
envahi par ces phenomenes en apparence irr^sistibles. II est tout 
naturel de se demander si dans cette action il y a quelque chose 
d'anormal, quelque chose qui puisse expliquer Tapparition de la 
crisc. Dans les cas les plus simples, ainsi que nous Tavons vu. 
Taction est completement supprimee ; mais il n'en est pas ainsi 
toujours, dans bien des cas Tobservateur ne voit rien dans celte 
action qui manifeste le trouble objectlvement, Tacte semble avoir 
ete a peu prcs normal. Ainsi, Wo... a de grandes crises de rumi- 
nation a Toccasion d'une priere ou d'une addition qu'elle vient 
de faire. Le mari qui Tobserve constate cependant que la priere 
a ete recitee correclement a demi voix exactement comme les 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS L'ACTION 265 

autres soirs, que Taddition a ^t^ bien faite et que le r^sultat 
inscrit est juste. II en est ainsi bien souvent et, a premiere vue, 
nous ne constatons dans ces actions rien d'anormal. 

Mais le sujet n'est pas du m^me avis que Tobservateur plac^ 
en dehors et il a dans Tesprit, a propos de cet acte, un ensemble 
de ph^nomfenes ires curieux. Ce ne sont pas des id6es, c*est-a-dire 
des pensees abstraites et g^n^rales s'appliquant a cet acte et a 
d'autres, comme il en aura dans les obsessions, ce sont des sen- 
timents, c'est-a-dire un ph^nomene plus concret s'appliquant a 
un ^tat determine et a un seul. Le sentiment pris dans ce sens 
est pour la connaissance des faits internes Tanalogue de la per- 
ception pour la connaissance des objets ext^rieurs. C'est une 
connaissance plus complexe que la simple sensation, une connais- 
sance form^e par le groupement de plusieurs faits ^l^mentaires, 
mais s*appliquant cependant a un seul Tait concret. 

En general Tattention des psychologues n'a pas 6t6 sufii- 
samment attir^e sur ces sentiments qui accompagnent le d^velop- 
pement de la volont^. lis n'ont guere analyse avec soin qu'un 
seul d'entre eux, le sentiment de Veffort, Hoffding est Tun de 
ceux qui ont le mieux signals Timportance d'autres sentiments 
du meme genre : dans le chapitre vii de son manuel il insiste 
sur la conscience de la volont^, sur le sentiment de la resolution. 
Ces sentiments qui accompagnent les operations de Tesprit 
sont a mon avis particulicrement importants dans la pathologic 
mentale et serviront un jour a interpreter une foule de delires. 

Pour le moment constatons que chez le scrupuleux les actes 
volontaires sont Toccasion d'une foule de sentiments anormaux, 
qui peuvent se r^sumer en un mot: le sujet sent que Taction n'est 
pas bien faite, qu^elle n'est pas faite complctement, qu*il lui 
manque quelque chose. Dans les premieres manies de perfection 
ce sentiment est deja tres visible. Souvent il prend la forme mo- 
rale : Tacte n'est pas bon moralement, c*cst ce que Ton voit dans 
la manie des efforts. Souvent il s'agit simplement du point de 
vue pratique, Tacte n'est pas suffisant pour arriver a son but, il 
ne semble pas capable de produire la satisfaction cherchee, de 
la toutes les recherches du mioux,toutes les manies des procedes, 
enfin Tacte ou Pid^e ou m^me Temotion parait manquer de net- 
tete, ne pas avoir les caracleres specifiques qui lui appartiennent, 
tXve trop vagues, de la le besoin d'agir lentemcnt, de recom- 
mencer et toutes les manies de la precision. 



266 LES STIGMATES PSYCHASTHfiMQUES 

Dans le deuxieme groupe, celui des manies de reparation, le 
sentiment que le sujet ^prouve a propos de son acte ou de son 
idee est encore plus visible, Tacte n*est pas seulement insuifi- 
sant, il est franehement mauvais, ici encore ce n'est pas unique- 
ment mauvais au point de vue moral, c'est dangereux pour la vie, 
pour la sant^, c'est ridicule, maladroit, incapable d'arriver au 
but. « J'ai le sentiment de rater tout ce que je fais, je ne fais que 
des choses absurdes, disent sans cesse tons ces malades, ce que 
je veux c'est retrouver ma vie, j*ai bien le droit de vivre comme 
tout le monde » et toutes les manies de reparation et tous les 
tics de defense semblent se rattacher a ce sentiment fonda- 
mental. 

Dans les manies d'oscillation ce sentiment de mecontentement 
semble se generaliser, il ne porte pas sur une scule idee que Ton 
pent reparer en pensanta une autre, il porte sur toutes les idees 
possibles, le sujet les essaye successivement sans etre satisfait 
d*aucune. 

Ces sentiments se retrouvent a propos des crises d'agitation et 
des angoisses. C*est parce que Tacte semble impossible, qu'il y a 
des agitations, c'est parce qu*il semble imparfait, qu'il y a des 
efforts et des tics. Les angoisses se rapprochent des peurs et 
des d^sespoirs et quand elles se d6veloppent, Facte parait au sujet 
dangereux, effrayant ou ridicule. 

Si nous cherchons a analyser ce sentiment de mecontentement 
nous voyons qu'il se decompose en une serie de sentiments plus 
^l^mentaires relatifs a Taction. Ces sentiments n'existent pas seu- 
lement au debut des crises, ils existent souvent et dans quelques 
cas d*une maniere continuelle a propos de tous les actes que le 
sujet veut accomplir. C'est la un des symptomes primordiaux de 
la maladie qui existait bien avant que les ruminations, les an- 
goisses et, surtout, les obsessions ne se soient d^veloppees. 

I . — Sentiment de difficulte. 

Pour apprecier la variete de ces sentiments il faut suivre Tacte 
volontaire depuis son debut et voir la suite des sentiments engcn- 
dres dans Tesprit du malade. Ces personnes ^prouvent d'avance 
des sentiments p^nibles a la penst^e qu*il faudra agir, ils redou- 
lent faction par-dessus tout. Leur r^ve, comme ils le disent tous, 
scrait une vie ou il u*y aurait plus rien a faire. « Je voudrais. 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS L' ACTION 267 

disait Fa... (169), une chose malheureusement bien difficile, je vou- 
drais pouvoir faire toutes les actions a la Tois, une fois pour toutes 
et ne plus avoir jamais rien a faire... ce d<^sir d'en avoir fini me 
donne quelquefois du courage, je me hate de finir pour qu'on ne 
me parle plus de Taire quelque chose. » 

Cette horreur de Taction volontaire se rattache a un sentiment 
exagere de la difliculte de Facte, le sentiment de Teflbrt et sur- 
tout la provision de Teflbrt qui existe chez tout homme a la pen- 
see d*un acte devient ici enorme. « Pas une seule chose, repete 
Jean avec dcsespoir, qui ne presente d^enormes didicultes, des 
qu^il s'agit de la faire. » cell y a la, me dit Fz... (59), des resolutions 
a prendre, il faudrait r^pondre a une lettre, il faudrait pour cela 
penscr a ce que je dois ^crire, avoir la conception de Taffaire. 
Oh, je suis epuis^ rien que de songer a tout cela, cela va faire 
marcher Torchestre dans ma tete, non il vaut mieux ne pas y 
songer pour le moment. » 

(f Je me demande, dit Nadia, comment je puis arriver a faire 
quelquefois des choses comme tout le monde. C'est tellement dif- 
ficile, j'en suis tout a fait decouragee d'avance. Je crois que j'ai 
de la volonle au fond, si je ne fais pas ce que vous voulez, c'est 
qu*il y a des difficult^s epouvantables qui m'enlevent toute mon 
energie. » II est bon de remarquer que ces paroles ne s^appli- 
quent aucunement a des actions en rapport avec les idees obs6- 
dantes de la malade et que je ne lui demandais ni de manger ni 
de sortir ; il s'agissait simplement de commencer une tapisserie 
pour avoir une petite occupation. 

Une de ces difficultes qui arretent le sujet c'est qu'il se repr^- 
sente d'avance son insncces. II sent qu'il va faire les choses trfes 
mal, d'une facon immornle et ridicule « j'ai une apprehension 
pour tout ce que je dois entreprendre, il me semble que si je 
commence je vais faire des horreurs d, il est bon de remarquer 
que ce malade Bu... est simplement un agoraphobe et qu*il ne 
s*agit pas d*actes pouvant ^veiller ses phobies. « Je me connais, 
dit Nadia, il suffit qu'il y ait une mauvaise action a cote de celle 
que je veux faire, je ferai la mauvaise... vous voulez que je me 
remette a jouer du piano, mais avec mes doigts rouill^s je vais 
Ires mal jouer, j^ennuierai toute le monde en recommen<;ant, 
je ne peux pas me decider a- jouer si mal que cela, ce serait 
honteux. » 

Un sentiment voisin est le sentiment de VinuUlile de raction, 



268 LES STIOMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

surtout de son peu de valeur relativement aux efforts qu'elle va 
couter. (( Rien ne vaut la peine d'etre commence... a quoi cela 
sert-il... se donner tant de mal pour aboutir a quoi... autant vaut 
se tenir tranquille... » 

2. — Sentiment d'incapacite. 

Une variante du m^me sentiment nous fournira le sentiment 
d'incapacite. Quand le sentiment d'incapacite porte sur un acte 
determine il se rapproche un peu plus des obsessions : il en est 
ainsi dans le cas de De..., « qui s*effraye du manage, qui n'a rien 
de ce qu'il faut pour rendre un homme heureux, pour clever des 
enTants, pour tenir un manage, etc. » Mais beaucoup plus souvent 
ce sentiment d'incapacite est general « je n'ai plus de goiU ii 
rien, je n'ai plus la force de faire quoi que ce soit » Dd... (18;. 
« La vie m'effraye, dit Lo..., je sens que je nc pourrai rien en 
faire » un peu plus et ce sera le sentiment de paralysie comme 
chez Kl... qui trouve le mouvement demande « presque impos- 
sible » elle s'arrete a « presque impossible », il est a remarquer 
que ces malades n'arrivent jamais a une idee aussi nette que celle 
de Timpossibilit^ absolue. 

lis ont un sentiment de faiblesse enorme a la pens^e de faire un 
acte, sentiment qu'ils n'eprouvent pas quand ils ne songent pas a 
agir. J'ai observe chez Lkb..., femme de 22 ans, un ph^nomene 
curieux: elle est trfes calme sur sa chaise et ne reclame rien tant 
qu'on ne lui demande aucun effort ; si je Tencourage a agir, a tra- 
vailler un peu, elle gerait sur la difficult^ de Tacle « chez une per- 
sonne qui se sent si faible » et la voici qui commence une crise 
de boulimie. Elle reclame a manger tout de suite, sinon elle va 
tomber de faiblesse a elle va devenir folle, ou enrag6e, ou s'eva- 
nouir, si elle ne mange pas tout de suite ». On pent arreter ce 
besoin Enorme de nourriture, non en lui donnant a manger, mais 
en la tranquillisant sur Taction a accomplir. Si on lui declare 
qu'elle est trop faible pour travailler, qu'il vaut mieux rester a 
se rcposer, elle se calme et ne demande plus a manger. C'esl 
en examinant des faits de ce genre que je suis dispose a croire 
au grand role du sentiment de la faiblesse et surtout de la fai- 
blesse cerebrale dans le sentiment de la faim. On voit ici que 
ce sentiment de faiblesse et d'incapacite s'^veille a la pens^e d'ac- 
complir un acte. 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS L'ACTION 269 

Ce sentiment de faiblesse, d'impuissanee personnelle me parait 
jouer un role dans un langage bizarre que je retrouve chez plu- 
sieurs. lis font toujours appel a une puissance myst^rieuse qui 
les d^barrasserait de Taction et surtout de la complexite de la 
situation donn^e. « II me semble que j^attends quelque chose 
avant d*agir, j*attends qu'une fee ait mis tout en ordre d^un coup 
de baguette... » (Yk...) <( Je compte sur les magiciens, dit Rk..., 
ils vont tout preparer et je pourrai alors agir. » « Ah, dit Qsa..., 
si un miracle me permettait de faire peau neuve, me d^barrassait 
d'un passe lourd, vous verriez que j'agirais tres bien, mais la 
complexity des choses me tarabuste ; c'est trop dur pour moi, si le 
ciel ne m'aide pas. » 

3. — Sentiment d' indecision . 

Un des sentiments essentiels de la volonte, c'est le sentiment 
de la resolution, de la decision. Ce sentiment, comme dit Iloif- 
ding, nous montre qu'une volition a reellement pris naissance, il 
distingue les possibles (le souhait et Timagination) du reel (la re- 
solution). « L'un des caracteres particuliers de la resolution, 
forme la plus nette de la volonte, c'est que Tesprit s'y concentre 
ou s*y aiguise en regardant Taction possible comme la sienne 
propre. Avant d'ex^cuter reellement Tacte, nous le reconnaissons, 
nous le percevons comme faisant partie de notre moi. Nous Tadop- 
tons ou anticipons sur lui, nous considerons comme un acte 
acheve ce qui, vu du dehors, n'est encore qu'une simple possibi- 
lity. Par opposition a Taction interne exprim^e par la resolution, 
la multitude des souhaits et des imaginations variables ne sont 
que de pures possibilites*. » 11 y a done dans le sentiment de reso- 
lution un sentiment d'unite comme si une seule tendance avait 
persiste, un sentiment du developpement de cette tendance qui 
devient plus forte qu^auparavant, un sentiment de personnalite 
puisque Taction est adoptee et nous semble dependre de nous- 
meme, un certain sentiment de plaisir qui accompagne la Gin 
d'une lutte et Texaltation de la force. 

Aucun de ces sentiments ne se developpe naturellement chez 
les scrupuleux, ils n'ont jamais le sentiment d'ensemble, qu'ils 



I. H. HdfTding. Esquisse d'ane psychologic fondle sur Vexpdrience, traduction 
L. Poilevin, 1900, p. 44^. 



270 LES STIGMATES PSYGHASTHfiNIQUES 

sont decides oa s'ils Tont, ils le sentent faible et Incomplel et ils 
ont constamment peur de le perdre. Ka..., homme de 67 ans, 
que je choisis precis^ment parce qu'il n^a pas de v^ritables 
manies ni de vraies obsessions, veut que ses actions soient faites 
tres vite, il est impatient d'en voir Texecution « parce qu'il a peur 
que sa decision ne se maintienne pas, il est si rare qu'il en ait 
pris une. » Rt... (89), femme de 35 ans, n'arrivant jamais au sen- 
timent de decision, se figure qu'elle n'ose pas prendre un parti. 

L'histoire de Tr. .. est amusante sur ce point, elle nous 
pr^sente comme une image concrHe du sentiment d'ind^cision. 
Cette jeune fiile que j*ai d6ja cit^e a propos des manies de la 
deliberation, a comme profession le modelage des fleurs en por- 
celaine : elle est laiss^e a son inspiration pour la forme et la 
courbe elegante des p^tales. Le premier signe de sa maladie 
c'est qu'elle gagne moins d'argent dans sa journ^e, parce qu'elle 
fait plus lentement ses petales de roses : en eOet elle h^site tou- 
jours entre deux plis, ou deux courbes a adopter et elle ne sent 
plus comme autrefois que pour tel p^tale donn^ le pli est d^finitif, 
elle dit tres bien qu*ayant le p^tale en main meme quandil devrait 
etre termini, elle continue a se representer deux ou trois formes 
possibles et non plus une seule comme autrefois: ce sentiment s*ac- 
compagne d'une sorte de petite douleur a la place du petit plaisir 
qu'elle avait autrefois a terminer un pdtale et a le trouver joli. 

Pen a pen le meme sentiment envahit d'autres actes. Ayant un 
pen d'dconomies elle devait employer quelque argent a s'acheter 
un objet de toilette, a Autrefois j'aurais su choisir et le choix fait 
j'aurais eu un plaisir, je sens que je n^ai pas choisi, que je continue 
a me representer plusieurs objets a la fois et m^me si j'en prends 
un, je n'aurai pas de plaisir. » Qei... remarque tres bien elle-meme 
que les decisions et les choix ne se terminent pas dans son esprit, 
que rien n'est fini et que cela est p^nible. La meme phrase se 
retrouve partout « pas de terminaison, dit Gis^le. Je nepeux tirer 
la barre, ditLod... Je ne puis me decider, ni prendre un parti, 
dit Lise : si je recommence la discussion, c'est parce que je sens 
qu'il reste deux idees ». Non seulement Nadia mais toutes les 
personnes de sa famille ont ce sentiment d'h^siter toujours, 
d'avoir de la peine a se decider : « j'ai beaucoup de volonte en 
theorie, dit Nadia, mais je suis trop fatigu^e pour avoir Fair 
d'en avoir »;ces jeunes Biles ont lasinguliere habitude de prendre 
des precautions contre elles-m6mes pour rendre leurs decisions 



SENTIMENTS D'lNCOMPLfiTUDE DANS L'ACTION 271 

irrevocables. Quand Tune d'entre elles avail pris ou a molti^ pris 
une petite decision queleonque, bien insignifiante d'ailleurs, sur 
la couleur d*un ruban ou sur une lettre a 6crire, elle devait le 
notifier a chacune de ses sceurs ou bien l'6crire sur un papier 
afin de ne plus pouvoir changer. Y a-t-il bien loin de cette habi- 
tude puerile aux serments et aux pactes ? Quant a Jean, c'est chez 
lui la douleur d'une indecision perp^tuelle: bienentendu Facte est 
recule jusqu'a ses dernieres limites et a inesure qu^approche Tins- 
tant ou la decision va etre inevitable, ses souffrances augmentent, 
mais ce trouble est d^ja chez lui tout a fait pathologique, il devient 
une manie de Toscillation plus qu'un des troubles des sentiments. 
Aussi ces malades desirent-ils toujours qu'une autre personne 
ou meme une divinity prenne les resolutions pour eux. « C'est 
la responsabilite de mes actes que je ne peux pas prendre, dit 
Wo..., je demande enormdment d'avis, de conseils, et meme si 
j*ai une opinion personnelle, je finis toujours par suivre ces 
conseils, c*est moins p^nible que de me decider d^apres moi- 
meme... » « Ah I si je pouvais 6tre toujours simple manoeuvre, 
me dit un artiste Qsa..., obeir a quelqu'un qui me dispenserait 
de choisir... si quelqu'un me donnait toujours le plan, la place 
des figures, le reste irait bi^n, mais la decision, c'est atroce... » 
Je rattacherai aussi a ce sentiment une disposition curieuse a se 
repr^senter un changement impr6vu des decisions. « Eh bien oui, 
c*est decide, dit Jean, mais s'il arrive des circonstances graves, 
je ne sais pas d*avance lesquelles qui m*empechent de faire ce 
que je vous aipromis, ilne faudra pasm'envouloir, voussavezbien 
que tout pent arriver. » Cette observation se trouve bien not^e 
dans un roman celebre. a II pensait qu*a tout prendre ces enga- 
gements n'etaient que de la pure convention, sans signification 
precise, et que d'ailleurs personne n'etait si!kr du lendemain, et 
ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas quelque evenement extraor- 
dinaire qui emporterait, avec la vie, Thonneur et le deshonneur. 
Cette faQon habituelle de raisonner bouleverse souvent les de- 
cisions en apparence les plus arretees\ » 

4. — Sentiment de gSne dans V action. 
Si le sentiment d'unite de la decision n'existe pas, nous ne 

1. ToUtoi'. La guerre et la paix, I, p. 33. 



272 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

voyons pas non plus ce sentiment de facility, d^entrainement qui 
est da au ddveloppement d'une seule tendance persistante : il est 
remplac6 par un sentiment de g^ne, de resistance dans Taction. 
Ce sentiment pent se pr^ciser plus tard et les malades vont pre- 
tendre que c*est telle ou telle manie, telle ou telle phobie, telle 
ou telle id^e qui les gene pour agir, mais il est visible qu*au debut 
ils ne savent pas eux-memes ce qui les gene ou plutot que cette 
gene est extremement variable et produite par n'importe laquelle 
des tendances non definitivement eliminees. 

Le fait est tr^s net chez Byl..., jeune fille de 21 ans. Elle finit 
par faire des sottises tellement elle est agac<^e par ce sentiment 
de gene constante pour tout ce qu'elle veut faire. Claire, Nadia 
et toutes les autres d^crivent le meme sentiment au debut de 
leur mal. « Oh la gene, la g^ne que j'ai ressentie toute ma vie 
des qu'il Taut faire un acte quelconque, quel supplice ! » (Meu...) 
« je ne puis done pas vivre sans 6tre gen^e ! » (Vol...) « Toute 
ma vie le supplice de la g6ne, jamais un acte qui se soit fait 
naturellement. .. » (Yk...) « Toujours quelque chose qui entrave 
mes entournures ». (Jean) II ne faut pas se figurer que ce senti- 
ment de gene n*existe que dans Temotion d'intimidation, il existe 
chez Rk... quand il s^agit de commencer dans son cabinet un 
travail sur la litt^rature francaise, aussi bien que chez Brk... 
quand elle doit se mettre a coudreune robe ; chez Vol... quand 
elle travaille pour son manage, c^est le sentiment de la difGcult^ 
de Facte non plus quand on le prepare par Timagination, mais 
quand on le realise on ne saurait trop insister sur Timportance 
de ce sentiment. 

5. — Sentiment d'automatisme. 

Dans la decision il ya,comme nous Tavons remarqu^^un senti- 
ment de possession, de personnalit^, puisque Taction noussemble 
adoptee par nous-memes; on ne sera pas surpris de voir ce senti- 
ment manquer totalement chez les scrupuleux, c'est ce qui pro- 
duit le sentiment d*automatisme dont Timportance dans les 
maladies mentales, est, a mon avis, tout a fait considerable. Le 
malade de Ball ddcrit tr^s bien cette impression « dans cet etat 
atroce il faut cependant que j'agisse comme avant sans savoir 
pourquoi. Quelque chose qui ne me parait pas r^sider en moi me 
poussc a continucr comme avant et je ne puis pas me rendre 



SENTIMENTS D'iNGOMPLfiTUDE DANS L'AGTION 273 

compteque j'agis reellement, tout est m^canique en moi et se fait 
inconsciemment ^ ». 

Tous DOS malades tiennent le meme langage, les mots « ma- 
chines, automates, m^caniques » revlennent constamment dans 
leur langage : « je ne suis qu'une machine, dit Lise, et je dois 
faire des efforts bien p^nibles pour rester quelqu'un. » « J'agts 
toujours en reve, dit Nadia, comme une somnambule. » « Je suis 
dans mes acces un automate, dit Dob;.., je vois mes mains et 
mes pieds, je les sens faire des actions sans que je les veuille. 
Pourquoi ne feraient-ils pas des sottises puisqu'ils agissent sans 
moi ? Quand je suis dans un chemin de fer en marche, je sens 
mes mains qui veulent ouvrir la portiere de la meme faconqueje 
les sens dessiner quand je travaille. » M^me pensee chez Day..., 
« ce n'est pas moi qui agis, alors pourquoi mes mains ne pour- 
raient-elles pas me faire mal, me blesser puisque je sens depuis 
longtemps qu'elles agissent seules, pourquoi en presence d'^tran- 
gers ne me laisserais-je pas aller a des actes de grossicret^ puisque 
je ne me gouverne pas. » Ce sentiment joue un role dans toute 
la maladie de Claire, « elle s'exaspere de faire les choses comme 
une machine, elle ne peut pas s'y r^signer » et elle fait des 
eiforts comiques pour essayer d'echapper a ce sentiment. Quand 
on la pousse trop a accomplir une action, que Ton bouscule son 
hesitation, elle a une fagon d'agir assez curieuse, elle cesso brus- 
quement d'hesiter et fait Paction tout de suite a la condition 
qu'elle soit simple. Par excmplc elle se roule sur son fauteuil 
depuis une demi-lieure sans parvenir a me remettre une lettre 
qu^elle a a la main, je (inis par me facher ; alors elle se leve 
et me donne la lettre tout de suite. Mais elle reste d^sol^e 
« ce n*est pas moi qui ai fait Taction, ma main a marche toute 
seule... c'est mon corps, ce n^est pas ma volonte... je vous Tai 
dit de bouche et non pas de cceur... c^est ma machine qui a fait 
cela, c'est une de mes autres personnes ». On voitcombien le sen- 
timent d'automatisme se mele chez ces malades a toutes les 
manies pr^c^demment d^crites. 

6. — Sentiment de domination. 
Un degr^ de plus dans ce sentiment d'absence d'action person- 

I. Ball, Revue scientifique, i88a, 11, 43. 

L£S oa3Kssioi«s. 1. — 1 8 



274 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

uelle, d'autoniatisme et Ics malades vont dire qu'il y a quelque 
chose d'exterieur qui pese sur eiix, qui determine leurs actes ; 
en un mot lis vont attribuer a des volonles etrangeres Tac- 
tion qu'ils ne senlent plus dependre de leur propre volonte. 
Vau..., jeune filic de 19 ans, qui est tout a fait unc scrupuleuse, 
se plaint ainsi : a depuis quatre mois il me vient des idees baro- 
ques, il me semblc que je suis obligee de les penser, de les dire ; 
quelqu'un me fait parler, on me suggere des mots grossiers, ce 
n'est pas ma faute si ma bouche marche malgre moi, il y a long- 
temps que ce n'est pas moi qui agis. » « Une force irresistible 
me pousse, ditDob..., je suis comme fascinee. » « Je ne peux 
plus me retenir, dit Claire, c'est comme un fleuve qui m'entraine, 
c'est comme si on m'enlevait ma liberte, comme si on me com- 
mundait d'avoir des pensees deshonnetes, je souifrirais moins en 
faisant un acle mauvais avec ma liberie, qu'en faisant meme des 
actions bonnes, toujours poussee par quelqu'un. » 

On comprend bien que dans cette voie les malades vont bien- 
tot avoir d'autres sentiments bizarres ddrivant du premier. Le 
moins dangereux va elre un desir fou, un amour passionne de 
cette liberty qu'ils croient avoir perdue : je ne puis expliquer 
autrement que comme une reaction contre le sentiment de domi- 
nation, Tamour singulier de la liberte qui manifestent tant de 
malades. On est, en eflct, surpris d\ine contradiction dans leurs 
sentiments, lis ont besoin de direction, ils reclament un directeur 
de conscience et un maitre ct cependant ils se vantent de rester 
librcs ; ils s'effarouchent si on leur commandc Irop ouvertemenl 
et ils parlent sans cesse d^une independance qui leur convient 
si peu. « Ce que je d^teste le plus au monde, dit Nadia, c'est 
d'obeir a quelqu'un, si je fais des progres je ne veux pas qu'ils 
viennent des autres, je veux sentir qu'ils viennent de moi, de ma 
propre liberte... » Lise se plaint toujours de manquer de liberte, 
« il y a quelque chose qui me gene dans toutcs mes actions, c'est 
que je ne suis jamais libre... c'est cela qui determine mon aga- 
cement. » Le plus curieux est Voz..., jeune homme de 23 ans, qui 
d^clame constamment sur la liberte. « C'est un devoir d'avoir un 
amour fou de la liberte... il faut qu'on Taime par-dessus tout... 
ce mot a pour moi unsens precis c'est le bonheur supr^meauquel 
je tends de toutes mes forces. » 

D'autres sentiments et d'autres id^es plus dangereuses peu- 
veut sortir du meme point de depart. Jean a constamment Tidee 



SENTIMENTS D*lNGOMPLf.TUDE dXT^ T/VCTION 275 

qu'il est trompe, qiril est dupe par dcs gens plus habilcs que lui. 
« Je suls coiistnmmeiit un garcon qu'on roule et qui s'en rend 
rompte... » II aime, ou il croit aimer une jeunc fille et il inter- 
prete bien singulierement son amour a c'cst comme si la belle- 
mere nravait tendu un pi^ge, je suis furieux de m'dtre laiss^ 
rouler, attraperw. 

La plupart vont avoir simplement le sentiment qu'on leur en 
veut, qu*on les persecute : Voz... est persecute par ses profes- 
seurs, Rp... par ses parents qui out dd Topprimer dans son 
enfance et qui doivent encore avoir la patte sur lui par Tinter- 
mediairc dc juifs puissants. Le delire de persc^culion est tr^s voi- 
sin du delire du scrupule. et je m'etonne qu^'on les ait aussi 
completenient separcs Tun de Tautre ; nous aurons a eludier ce 
rapprochement. 

Un sentiment frequent c'est celui d'une domination irresistible 
et mysterieuse qui dans un tres grand nombre de cas estcomparee 
a Tobligation morale ou religieuse. « II me semble que c*est 
immoral d'agir ainsi, il me semble qu'il y a quelque obligation 
morale, quelque devoir sacre qui me pousse a agir ou qui m'em- 
peche d'agir)), c'est la un langage bien frequent chez des malades 
qui n'ont pas encore, je le repete, d'obsession sacrilege ou d*ob- 
session criminelle. 

Mais souvent Tidee d*obligation myst6rieuse est plus nette 
encore : « Quand j'etais petit, dit Rp..., je sentais une puissance 
mysterieuse qui me poussait, m'enlevait ma libert(^, je croyais 
alors que c'6tait la sainte Vierge, maintenant je sens la meme 
chose et je me dcmande s'il n'y a pas un sort contre moi. » 
« Cela m'exaspere, dit Nadia, de sentir loujours quelque chose 
de mystcrieux qui me retient en arriere et nrempi^che de 
reussir dans mes ambitions... il me semble qu'il y a une i'atalite 
contre moi et elle ne me quittera pas tanl que je vivrai.., il me 
semble qu'il y a une fatality qui plane au-dessus de ma tete et 
qui ne me quitte jamais... c'est mon destin qui amenera ce que je 
redoutc le plus et qui me fera engraisser afin que je sols encore 
plus tourmentee... il y a une Force qui me pousse ii faire des 
serments idiots, c'est le demon qui me pousse. » « J'ai sans 
cesse, dit Gisele, le sentiment d'une puissance superieure qui 
m'etreint, le sentiment que je lulte contre quelque chose de 
superieur, c'est cette puissance que j*ai appelee Dieu et que j'ai 
aussi envie d'appeler le diable » et Lise parle tout le temps de 



276 LES STIGMATES PSYCHASTHfiXIQUES 

m^me : « il me semble que je profane quelque chose de sacre eo 
luttant contre ectte puissance sup^rieure, c'est la ce qui me donne 
constamment Tidee du d^mon ». 



7. — Sentiment de m^contentement, 

Plusieurs auteurs ont insists sur le sentiment de satisfaction 
qui accompagne toule action, toute creation, c'est la joie de la 
puissance, la joie d'etre cause*. Ce sentiment de satisfaction, 
remarque M. Lapie^, existe dans la creation de quol que ce soil, 
m6me de la laideur, de I'erreur, de la souflTrance. Cela est peut- 
ctre juste pour Thomme normal mais cela est absolument faux 
pour les individus dont la volont^ est malade. Les scrupuleux 
restent mecontents de leur action et d'eux-memes « puisque je 
ne puis arriver a faire les choses bien du premier coup, dit 
Cph... (116), il faut me les laisser recommencer, je souRVe trop 
de cette action insuflisante ». 

« Si vous m'avicz laiss^e faire des efforts, j^aurais fait Facte 
moi-m6me, et maintenant je suis desol^e d'avoir agi comme une 
machine » (Claire). « II est horrible de voir que mon action est 
encore inachev^c, me dit Simone, je n'ai pas T^nergie qu'il faut 
pour achever,.. je suis un etre inachev^. Donnez-moi done le 
coup de pouce, le feu sacr^, donnez-moi quelque chose pour me 
continuer )). Ce sentiment de mecontentement est en g^n^ral mal 
exprime, il semble s'appliquer a la perfection objective du r^sultat 
de Taction et comme ce rcsultat nous parait suflisant, nous trou- 
vons que ce sentiment est delirant. Nadia n'est jamais satisfaite 
d'une broderie qu'elle fait, elle veut toujours la defaire, la re- 
commencer. Ceux qui examinent sa broderie et qui la trouvent 
parfaite ne comprennent rien a ce besoin ; c'est que la malade 
se place a un tout autre point de vue. Elle se plaint de n'avoir 
pas eprouve pendant son Iravail les sentiments d'unite, de 
personnalit^, de libcrte qui accompagnent les resolutions et 
les volitions ordinaires et c'est pour cela qu'elle trouve que sa 
broderie est mal faite. C'est pour la meme raison que Lise est 
m^contente delamusique qu'elle fait, de ses lectures, de tout son 
travail. 



I. R. Groos, Les jeux dcs aniinaux. Trad., frang. (Paris, F. Alcan), 190a, p. 84. 
a. P. Lapie, Logique de la volonUy 1903, p. 80. 



SENTIMENTS D'lNGOMPLfiTUDE DANS L'ACTION 277 

Une variety interessante de ce sentiment est I'impression de 
mensonge, de faussete, de comedie que Ton retrouve si frequem- 
ment chez les psychasth^niques. Bien des tiqueurs qui ont des 
torticolis psychiques ou des deviations de la taille connaissent 
mieux que leur medecin la nature de leur mal : (c Mon m^decin 
etait inquiet et se demandait si je n'avais pas une coxalgie tuber- 
culeuse, je n'etais pas tourmentee comme lui, car je sentais bien 
que c'etait une comedie, il me semblait que je jouais la co- 
medie et que je ne pouvais pas faire autrement. » Cette impres- 
sion se retrouve meme quand les nialadcs n'ont aucun tic et ne 
trompent en rdalite personne. « Ne croyez pas ce que je viens 
de vous dire, dit Claire, je crois que j'ai menti, j'ai toujours 
rimpression que je ne dis pas la verite. » « Ma vie est una 
comedie perp^tuelle, dit Giselc, il me semble toujours que je 
joue un role et que je n'agis pas sinccrement. » On verra toute 
rimportance de ce sentiment en le rapprochant des sentiments 
de r6ve et d'irreel que nous allons retrouver a chaque instant. 

Une autre vari^te va etre le seniimeni d'humilitey dehonte qui se 
trouve chez quelques malades. Toq... ne se croit bon a rien,il se 
croit au-dessous de tons les autres,et Jean (init parse croire incapa- 
ble de quoique ce soit ; il ne veut plus rien essayer, rien tenter, con- 
vaincu de son inferiority. « C'est triste, d'etre pour tout le monde 
un objel de risee et de passer a mon age pour un parfait imbe- 
cile. » La moindre des choses exaspere ce sentiment d'infe- 
riorite. En entrant dans une reunion il a depose sa canne au 
vestiaire et il s'apergoit que plusieurs des assistants ont conserve 
la leur ; de la un desespoir car il se sent nioins queux et il est 
plus gene que jamais. 

Le sentiment de honte se retrouve chez une foule de sujets 
qui n*ont pas de veritables obsessions de honte, ils eprouvent 
ce sentiment d'une maniere passagere el le trouvent eux-memes 
ridicule. A bien plus forte raison ce sentiment est-il considerable 
chez tons les malades chez qui nous avons decrit les obsessions 
de la honte du soi et les obsessions de la honte du corps. C'est 
un des sentiments essentiels des scrupuleux, mais j'ai insists 
pour montrer qu'il se developpait a la suite d'une foule de senti- 
ments d'inachevement et d'incompletude de Taction. 

M. Mourre, dans une ^tude sur Taboulie, a montr^ I'impor- 



278 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

tance du sentiment de rinutilile des efforts^. Ces mahides cessent 
de faire des cflorts inutiles, ils pcrdent nieme leurs manias qui 
scmblaient constitucr resseutiel de leur maladie, lis ne rcpetent 
plus, ils ne font plus de grimaces, mais ils sont loin d'etre 
gueris. Au contraire ils sont bien plus malades, ils ne veulcnt 
plus agir ; ils restent absolument iramobiles dans un ctat d'abru- 
tissemcMit et de desespolr. En voyant revolution de la maladie 
nous observerons de ces crises chez Lise, chez Claire, chez 
bien d'autres. Claire avait en rcalite des scrupules religieux, 
ellc voulait tres bien fairc ses prieres ct pendant des anners 
elle avait des crises d'agitation ct d'angoisses a propos de ces 
prieres. On peut s'etonner de voir que maintenant elle a re- 
nonce absolument a tout exercice religieux : « Tout est inutile, ]e 
n'arrive a rien, je suis perdue et cela m'estbien ^gal, je n*essaye 
meme plus de me sauver. » Remarquons pour en tenir coniple 
plus tard qu'a cc moment la malade n'a plus ses crises d'agita- 
tion. Toutes nos malades qui au debut ont tant souflfert a propos 
des confessions ct communions finissent par y renoncer com- 
pletement et par ne plus approcher d'une eglise. 11 faut bien 
connaitre ce phenomene du decouragement complet et de Tahan- 
don d'un acte, de certaines categories d'actes ou m(ime de tous 
les actes pour pouvoir se rendre compte de Tetat d'un de ces 
malades. 

8. — Sentiments d' intimidation, 

Dans les cas extremes tous les sentiments que je viens de 
decrire sc manifestent a propos de tous les actes quels qu'ils soient. 
Mais il est evident que dans les cas moins graves ces senti- 
ments ne survicnnent qu'a propos de certains actes et non a 
propos de tous. 

Quels sont done les actes qui ont le singulier privilege de les 
faire naitre ? Cc ne sont pas les actions insignifiantes que rhabi- 
tude a dejii rendues automatiques; Claire ne se preoccupe pas de 
marcher, dc manger, de respirer. Les actions pour lesquellcs ce 
sentiment s'eveille sont celles qui precisement ne sont pas d'or- 
dinaire automatiques, celles qui attirent Tattention. Plus un acte 
est fait d'ordinaire avec attention, plus il est a proprement parler 

1. UaroM Mourrc. T Vboiilitv fifvae pliilosophiifuc, i^cw, II, 2S\. 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE D.WS L'ACTION 279 

volontnire, plus il a chance d'eveiller tous ces sentiments d'insu(Ii- 
sance de la volonte. On comprend done que ces actes soient 
variables suivant les sujets, les uns, et ils sont nombreux, sont 
surtout pr^occupes d'actes religieux et le trouble s'eveille au 
debut dans les eglises. Tout a fait au d6but Claire ne ressent ce 
sentiment de didiculte, ces indecisions, cet automatisme qu'au 
moment de faire ses prieres et de se confesser. Chez d*autres 
Tacte grave va ctre Tacte professionnel : envoyer des dep^clics 
ou rouler des petales de rose en porcelaine, etc. 

Mais il y a une categoric d'actes qui ont le privilege d'etre 
didiciles et importants pour tout le monde et d'exiger une cer- 
taine somme d'attention volontaire, ce sont les actes qui doivent 
elre executes en public devant nos semblables. Je ne vois pas 
dans la timidite un phenomene special, ce nVst a mesyeux qu'un 
cas de tous les troubles precedents. Aussi nous ne serons pas 
etonnes que tous ces malades soient des timides, c'est-a-dire 
qu*ils eprouvent au supreme degr6 les troubles precc^dents quand 
ils doivent accomplir des actes devant des temoins. Mt..., lemme 
de /|i ans, est surtout genee dans ses actes quand sa femme de 
chambre est presente, c'est a ce moment qu'elle sent son action 
automatique et ridicule. « Je suis genee, dit Fie..., quand il y a 
deux personnes qui me regardent. » aJe ressens un clTet etrange, 
dit Ei..., femme de 4^ ans, quand il y a du monde il me semble 
que j'agis betement, que je ne suis plus libre de faire ce que je 
fais, je relrouve ma liberte quand je suis seule. » On retrouve- 
rait les mcmes sentiments chez Dob..., chez Jean, et surtout 
chez Nadia. Celle-ci a, comme on Ta vu, un si grand besoin d'af- 
feclion qu'elle voudrait se montrer aimable avec tout le monde et 
elle fait plus d'attention que jamais a sa conduite quand clle est 
avec des personnes a qui elle veut plaire. « Cela meg^nede dire 
des choscs aimables que je voudrais bien dire, je me trouvc stti- 
pide, je suis tout a fait degoutee de moi meme. » Je ne discule 
pas ici Ic role des phenomenes cmotifs dans les phenomenes 
d'intimidation, je constate seulement que les sentiments d^insuf- 
fisance de Taction se montrent souvent dans les mc^mes circon- 
stances oil cette emotion prcnd naissance. 

9. — Sentiments de revolte, 
Enfin il ne faut pas oublier que la volonte n'est pas toujours 



280 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

active et ne determine pas uniqucment des actes positifs, il y a 
une volonte negative, celle qui refuse one action et une volonte 
en quelque sorte passive qui accepte les choses donn^es et les 
situations telles qu'elles sont. II Taut un certain efibrt pour 
s'adaptcr a un evenement, pour reorganiser sa vie en tenant 
compte de ce qui vient d'arriver. Eh bien ces deux formes de la 
volonte donnent naissance exactement aux m6mes sentiments 
que la volonte active. Nous pourrions retrouver les memes 
genes, les m^^mes sentiments de difUculte, d*automatisme, de 
fatalite quand ii s'agit de r^sister a une impulsion ou a un 
desir. Mais j*insiste sur la derniere forme qui est plus curieuse. 
Ces malades ont le sentiment qu'ils n*acceptent jamais les 
choses, qu'ils sont incapablcs de se rdsigner. « Je ne puis pas 
comprendre, dit Lise, qu'une chose est impossible et il me 
semble toujours que je fais des souhaits et meme des efforts 
pour atteindre une chose que je devrais savoir irrealisable, c'est 
encore a ce moment que j'ai Tid^e d'lnvoquer une puissance 
mysterieuse qui fera ce que je desire et cela me fait encore pen- 
scr au demon. Yoici plus de douze ans que Nadia a perdu sa 
mere, elle se figure toujours que ce malheur est arriv^ hier et 
qu'il ne pent arriver qu'a elle. Elle n'a pas encore accepts que 
ce soit une chose faite et irreparable, ct Yoici vingt ans que j'ai 
perdu ma grand'mere, dit Bal..., et je la pleure comme au pre- 
mier jour ; je ne pourrai done jamais prendre mon parti de sa 
mort et .accepter qu'elle soit morte. » 

Tons ces divers sentiments qui se presentent a propos de Tac- 
tion se rattachent tons les uns aux autres. lis contiennent tous 
un sentiment fondamental : c'estque Taction est incomplete. Pour 
les designer j*ai ete oblige de forger un mot et je propose de les 
appeler des sentiments d'incompletude, Ce mot est plus juste 
que Ic terme « sentiment d'imperfection » qui implique a tort un 
desir de perfection au-dessus de la moyenne ; il me semble aussi 
plus juste que le terme <( sentiment d'insufTisance », car il ne 
s'agit pas d'une insuflisance quelconque, il s'agit de Tabsence de 
terminaison definitive et complete, L'idee exprimee par le mot 
complet me parait la principale et ce mot devait intervenir dans 
la designation de ces sentiments tout particuliers. Le mot 
« incompletude » a et^ employe par bien des malades, il me 
semble (aire image et je crois que son usage va 6tre bien justifie 



LINCOMPLfiTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES 281 

par I'etude des autres sentiments du meme genre qui se pr^sen- 
tent a propos des perceptions et des emotions. 



2. — Sentiments d'incompl6tude dans les operations 
intellectuelles. 

Les crises pr^cedentes de rumination, d'agitation ou d*angoisse 
commencent a l*occasion d'un travail intellectuel, d*une per- 
ception, d'un effort d'attention comme a I'occasion d'un acte vo- 
lontaire. On retrouve a propos de cette operation intellectuelle 
les memes sentiments que nous avons constates a propos des 
actes volontaires. 



I. — Sentiments de difficnlte des ope rat ions intellectuelles, 

Ces maladcs pr^tendent d'abord que le travail de I'esprit leur 
est devenu a peu pres impossible, a cause des difficult^s qu'il 
pr^sente et des souffrances qu'il leur cause. Tons se plaignent 
d'avoir des douleurs dans la tcte quand ils veulent appliquer leur 
esprit ; nous avons vu d'ailleurs que Tattention est tres souvent le 
point de depart des agitations, des ruminations et des angoisses. 
Aussi Jean a-t-il une grande terreur de Tattention, « qui va lui 
donner des coups a Testomac... », ii faut des exhortations et des 
precautions inouies pour obtenir quelques instants de lecture. 
Lise egalenient se plaint des fatigues que lui cause la lecture, des 
difBcultes qu'elle (^*prouve a faire un petit calcul. Beaucoup de 
sujets comme Vob..., Ck... s'epouvantent et se mettent en colere 
si on essaye de fixer leur attention ou de leur faire accepter une 
occupation reguliere. 

Cette resistance s^explique en partie par le sentiment qu'ils ont 
de Vinsuffisance de leur attention : ils sentent qu'ellc ne se fixe 
pas et n'arrive pas a Tunite. « Quand je tiens une conversation, 
dit Jui..., je voudrais bien pouvoir penser a ce que je dis. » 
Lise sent toujours un engourdissement, un etat vague, une g^nc 
enorme dc la pensee ; elle n^a jamais la disposition de Tesprit tout 
entier, elle sent qu'elle he se donne jamais completement a ce 
qu'ellc fait « ce que je lis, m^me ce que je regardo, n'cst pas bien 



282 LES STIGMATES PSYCHASTHGNIQUES 

net pour nioi, c'est que je pcnse tonjours a autre chose ». Gisele 
se fixe plus facilement sur des idees que sur dcs ohjets, cela est 
a retenir, mais menic quand il s*agit dcs idees abstraites qu'elle 
preferc elle ne peut jamais peiiscr ii uiie scule idee a la fois, a il 
sullit que je veuille appliquer inon cervcau pour qu'il brode ». 
11 en est de m6me dans rubservalion de Vor... (iSy) « qui n'cst 
jamais cntierenient a scs additions ». « Je ne puis pas clucider 
mes idees^... je suis comme sous Ic coup d'un ramollissement... 
je ne suis pas a cc que vous me dites... je ne suis pas toute 
entiere a Tendroil oil est mon corps... » Ce sont des paroles 
rcpetees a chaque instant par bien des maladcs. 

line variante du sentiment precedent consiste dans Ic senti- 
ment d*instabilitL% Ic maladc sent qu'il quittc tout le temps la 
chose qu'il considcrait. « Jc ne m'attache a mcs idees qu*une mi 
nute, une seconde a peine, je ncpuis pas penscrde la mcme facon 
et avec la m(>me force deux sccondes de suite. » « Rien n'est fixe, 
rien n'est stable dovant moi parcc que je ne puis pas m'arrc^ter 
sur cc point. » M. Duprat * a beaucoup insiste sur Timportance 
de ce sentiment d'instabilite et sur le role qu'il joue dans la 
pathogenic de certains troubles mentaux. 

2. — Sentiment de perception incomplete. 

Cette faiblesse que les maladcs pretendent ressentir dans leur 
faculte d'attention semble avoir des consequences puisqu'ils se 
plaignent tons d'eprouver des alterations de la perception dcs ob- 
jets ext(^rieurs. Ces troubles consistent comme toujours en sen- 
timents bizarreSy anormaux qu*ils eprouvent a propos de ces ope- 
rations. 

Le plus commun de ces sentiments est une impression dc inal 
percevoir, de percevoir incoiftplctcment. De lit toutes ces oppres- 
sions si connues que Ton retrouve dans la bouche de tons les psy- 
chasthcniques. « (^'est comme si je voyais les chosesau travers d'un 
voile, d*un brouillard, d'un nuagc, c'est comme si j'entendais au 
travers d'un mur qui me separe de la realite. » Ce fait est lout a 
fait banal et la description en est deja ancienne et fort connue. 
Hillod fait les remarques suivantcs a propos d*une de ses malades 

I. Diiprat, L'iristabililr menOilr, iScjiS (Paris, F. Alcan). 



L'INCOMPLfiTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES 283 

abouliques : « Kile assure qifelle se trouve dans la situation d'une 
personne qui n'est ni morte ni vivante, qui vivrait dans un som- 
meil continue!, a qui les objets apparaissent coinme enveloppes 
d'nn nuage, a qui les personnes scmblent se mouvoir coninie des 
ombres et les paroles venir d'un monde lointain*. » 

Un malade de Krishaber cxpliquait ainsi d*unc manieretres fine 
ce sentiment de perception incomplete : « II se faisait comme une 
atmosphere obscure aulour de ma personne, je voyais cependant 
tres bien qu*il faisait grand jour. Lc mot « obscur » ne rend pas 
exactement ma pensee ; il faudrait dire u dumpf » en allemand 
qui signifie aussi bien lourd, epais, terne, (^teint. Cette sensation 
etait non seulement visuelle, mais cutanee. L'atmosphere dumpf 
in'enveloppait, je la voyais, je la sentais, c'etait comme une couche, 
iin quelque chose mauvais conducteur qui m*isoIait du monde 
exterieur '. . . » 11 est inutile d'ajouter d'autres exemples qui seraient 
absolument semblables : j'insiste seulement pour rappeler (jue de 
tols sentiments ne sont pas particuliers, comme le croyait Krishaber, 
a une n^vrose speciale, mais qu'ils se retrouvent a chaque instant 
sous la forme simple <( du voile, du nuage » ou sous des formes 
plus speciales chez tons les psychastheniques. 

L'une de ces formes speciales les plus curieuses est constituee 
par le sentiment de jamais-ifu et d'etrange. Dans bcaucoup d'ob- 
servations, Krishaber remarque que les objets semblent etrangcs, 
qu'ils deviennent droles, qu'ils sont plats et qu'un homme appa- 
rait a ces malades comme une image decoupee et sans relief. 

Le malade de Ball vit se produire un changement brusque, 
etrange dans Tapparence des objets qui ne Ini paraissaient plus les 
memes ; il ne leur trouvait plus de relief, c'est-a-dire plus d'appa- 
rence naturelle^. Ces expressions se trouvent repetees si souvcnt 
par nos malades qu*il faut se borner a citer brievement quelques 
exemples. « Les choses ne me paraissent plus de la mc^me laeon 
qn'autrefois. » (Lap...) a Quand jc suis fatiguee, mes yeux sont 
alTectes du meme trouble que mes oreilles, tout ce que jc vois, les 
dcssins du mur de ma chambrc me paraissent 6tranges comme le 
sonde mes paroles. » (Dob...) « Le monde est drolement fait, 



f. Billocl, Ann. mrd. psyrhoL, iS\~. 

2. Krishaber, W'vropathit' rrrrbrocanUwjiw, 1873. 

.S. Hall, lievtie srientijiijuc, 1883, II. j». \'i. 



284 LES STIGMATES PSYGHASTHfiMQUES 

singulier, degoutant. » (Brk. .) « C'est comma si je voyais les 
choses pour la premiere fois... clles ont un aspect etonnant, 
drole, Gomme si je ne les avais pas vues depuis tres longtemps. » 
(Dod. . .) (c Depuis que je suis malade, les objets me paraissent plats, 
sans relief, sales, etranges. » (Pr...), « il me sembic que tout est 
faux, meme les objets que je vois. » (Claire) « quand je sors, il me 
semble que ma rue n'est plus pareille, qu'il y a tres longtemps que 
je ne Tai vue, c'est comme une ville que je n*ai pas vue depuis Ires 
longtemps ». (Qb... i^) « tout a coup les choses exterieures me 
font Teffet de devenir droles, il y a quelque chose qui n'est pas 
comme de coutume. Je perds la notion de Texact, c'est comme une 
deformation de la realite. » (Gisele) « tout ce que je vois, tout ce 
que j'entends est comme inconnu, tout i\ fait etrange, il me semble 
que je n'ai pas compris, c'est pour cela que je rcpete en dedans 
le nom de tous les objets que je vois, c'est pour cela que j'ai 
besoin de les toucher plusieurs fois ». (Cht...). Vod... en voyant 
une de ses amies la regarde avec etonnement, elle trouve si drole 
que cette amie ait deux trous au milieu de la figure, ce sont les 
yeux qui lui font cet effet etrange. 

M. Dugas a signale une forme singuliere de ce sentiment 
d'^trangete. « Dans Tacces de M..., la vision parait surcxcitee, 
elle dcvicnt nette, d^taillee et precise, plus exactement elle cesse 
d'etre schematique et abstraite, le malade remarque la forme et 
la couleur de chaque feuille d'arbre... chaque dos de Hvre lui 
apparait avec sa physionomie propre, son relief et sa teinte carac> 
teristique, la transformation qui s'opere alors dans la vision des 
choses est marquee par la predominance du detail sur Tcn- 
semble *. » Dans des <5as semblables une manie de precision se 
joint souvent au sentiment d'incompletude de la perception. Du 
moins il me semble qu'il en est ainsi dans le cas suivant assez 
analogue. <c Apres le diner, dit Jean, je suis tourmente par les 
couleurs du salon ; elles apparaissent si nettes, si precises sur 
tous les objets que cela est Strange et genant. Cela m'obligc 
a chercher une couleur rouge a droite quand mon ceil s'est pose 
sur une couleur rouge u gauche, c'est une fatigue de plus. » 

On peut remarquer a propos de la perception cxtericure un autre 
sentiment voisin du sentiment de Tetrangc, Ic sentiment de deifon- 

I. L. Dugas, Un ca;* dc depcrsonnallsation. Revue phihsophujnef 1898, I, 5o'i. 



L'lNCOMPLfiTUDE DANS LES OPfiRATlONS INTELLECTUELLES 285 

bleinent qui va jouer un r6le plus important dans la perception 
personnelle. Dd...» femme de 24 ans, apres una troisieme gros- 
sesse a le sentiment de ne pas se r^veiller bien, de rester comme 
dans un r6ve, elle trouve que tout est strange « c'est comme si, 
dit-elle, je voyais tous les objets doubles ». Fya..., femme de 20 
ans, a le m^me sentiment pendant scs crises d'angoisses, a il me 
passe un voile devant les yeux et il me semble que je vois 
double ». Gisele a des doutes sur ce qu'elle volt et se demande si 
ellc voit double. II est curieux de remarquer que ce sentiment de 
diplopie ne correspond pas a un trouble precis objectivement ap- 
preciable. Quand on leur demande la place de la seconde image par 
rapport a la premiere, en un mot, quand on veut preciser leur di- 
plopie, les maladesne peuvent plus rt^pondre et sont obliges d'avouer 
qu*ils ne voient en reality qu'un seul objet, mais que cela leur 
procure un sentiment de trouble comme s'ils en voyaient deux. 

Aux troubles precedents de la perception exlerieure j*ajouterai 
un petit sentiment bizarre sur lequel nion attention a etc attiree 
parce que trois ou quatre malades s*en sont plaints exactement 
de la meme maniere, le sentiment de desorientation. Gisele, en 
particulier, dit que lorsqu'elle est tres mat, elle a une certaine 
peine a se conduire non seulement dans la ville, mais m6me 
dans son appartement, il n'y a plus de coordination entre la place 
des diff^rents objets par rapport les uns aux nutres ; les rues, 
les maisons, les portes et les fenetres de Tappartement semblent 
avoir perdu leur place relative et la malade se trouve toute d^so- 
rient^e. Ppi... me parle tout a fait de la meme facon ; depuis 
qu'il est malade il ne s*oriente plus consciemment dans Paris. 
II ne perd pas son chemin, car il connait la ville depuis long- 
temps, mais c'est en quelque sorte inconsciemment qu'il rentre 
chez lui : s'il essaye avant de partir de se repr^senter le chemin, 
la direction de la place de Passy par rapport au Quartier Latin, 
il ne pent aucunement y parvenir; il se souvient cependant qu'il 
faisait tres bien cette operation avant d'«>tre malade. Je ne pre- 
tends pas que cette desorientation soit un caractere n^ccssaire 
des scrupuleux, Jean pousse au contraire a Textreme le sens de 
la direction puisqu'il y a certaines directions auxquelles il ne 
pent pas tourner le dos sans recevoir des fluides ; mais chez les 
malades qui ont des troubles nets de la perception ce petit fait 
s'ajoute aux sentiments de nuage et d'etrange. 



< 



826 * LES STIGMATES PSYCUASTHfiNrQUES 

l!!n(in, ces objets pcrcus vaguement, etranges, dedoubles parais- 
sent encore blen souvent se rnpetisser el s*eloii(ner. Ce sentiment 
d*^loignenient des objets sc compliqiie prcsque toujours d'un sen- 
timent (Cisolementy puisquc le siijot se sent lui-menie loin des 
choses et s^par<^ d\dles. « l^our beaucoup, disait Krishaber, les 
objets paraisscnt sc rapetisser ct s'eloigner a Finfini. Le malade 
ne reconnait plus le son de sa voix ; elle liii semble venir de tres 
loin et se perdrc dans Tcspace sans pouvoir atteindro Toreille des 
intcrlocuteurs dont les reponses sont difticilcment percues... » 
Dans sa these sur « le sentiment de dcja vu », M. Bernard Leroy 
remarque souvent que la fausse reconnaissance est accompagui^e 
par le sentiment de petitesse et d'^loignement des objets \ 

cc Tout s'eloigne de moi » repe^tcnt nombre de nos malades, 
les objets sont dans le lointain et ils deviennent petits, petits... » 
(Claire, Lise, Wc..., etc.). Dans quelques cas rares, il peut se 
produire ici un trouble de la vision analogue aux spasmes d'ac- 
commodation bien connus chez les hysteriques, mais le plus 
souvent il n'cn est rien. Ces malades qui pretendent que les 
objets sont loin et petits les touchent a leur place et font des 
mouvemcnts corrects pour les prendre des qu'on leur demande 
de le faire ; ils (inissent par reconnaitrc que les objets sont restes 
semblables, mais qu'ils leur donnent Timpression d*i^tre loin el 
d'<^lrc petits. M. Bernard-Leroy me semble bien decrire ce phe- 
nomene, quand il dit « qu'il s*agit moins d'un eloignemcnt ma- 
teriel que d'un eloignement moral, Tillusion visuclle sc Irouvc 
sous la dependance de I'impression d'^loignemenl, d'isolement, 
de fuite du monde' ». 

Ces sujets ne reconnaissent plus le monde ordinaire, ils Ic 
sentent disparu, eloigne d'eux, separe d'eux par une barriere in- 
visible, par le voile, le niur dont nous avons deja parle, et ils 
traduisent ce sentiment d'unc manierc symbolique en parlant 
d'eloignement materiel ct de petitesse. 

Ce sentiment peut etre pousse a Textreme : Tun des sujets dc 
M. Bernard-Leroy croyait c< Hotter dans les espaces interplan^- 
taires et se croyait separe de tons les univers, dans une sorle 
cViso/emenl vosmiqne n. J'ai vu deux malades qui avaient des 
rellexions de ce genre. Gel... r^pele tout le temps qu*il lui 



1. K. Uornani I^croy, i/illusion df fansst' rrroniiaissanre, 1898 (Paris. F. Alcaii). 

2. \^c^u'd^d -Leroy, Ht'vue pUilosophitf lie, i8(j8, 11. lOo. 



LiNCOMPLfiTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLEGTUELLES 287 

semble avoir qiiitte la terre et elre tombee dans une autre pla- 
nele, elle voudrait bien revenir siir la teri'e oil sont tous les siens. 
X..., femme de 3o ans, pendant six scmaines, apres une fievre 
lyphoide, a eu IMmpression qu'ellc ^lait (c loin de la ten e el loin 
tin systeme solaire ». L'Arc de Triomphe qu'elle voyait de ses 
fenetres etait une copie de TArc de Triomphe terrestre « quUls 
avaient faite dans une autre plancte ». On voit que ces interpre- 
tations delirantes auxquelles le malade croit plus ou moins vicnnent 
compliquer le sentiment de Tctrange et de Tt^loignement. 

3. — Sentiment de conception imaginaire. 

A un degre plus avance, les malades n'ont plus seulemenl le 
sentiment que leurs perceptions sont mauvaises, insulHsantes, 
bizarres ; mais ils ont encore le sentiment que leur operation n'est 
plus du tout une perception de Tobjet ext6rieur, mais une autre 
operation, une conception plus ou moins imaginaire. II y a tou- 
jours quclque diflicultc, ainsi que je Tai indiquc souvent, a distin- 
guer Tune de Taulre une perception actuelle, un souvenir ou un 
rcve'. Nos malades se trompent maintenant tout a fait et ils ont a 
propos d'une perception les m^mes sentiments qu'a propos du 
souvenir ou de Timagination. 

On a beaucoup etudie dans ces dcrnieres annees le phenomcne 
de la Tausse reconnaissance ou du deja vu, dans lequcl le sujet a 
r impression que tous les details de sa situation actuellc sont la 
reproduction d'une situation identique dt^ja vecue par lui autre- 
fois. Les descriptions anciennes de Wigan, i8/|4, de Jensen, 
i8<)8, de Sander, 1878, de Angel, 1877,5001 lout a fait classiques. 
« Cest, disait un malade de Wigan, une impression soudaine 
que la scene a laquelle nous venous d'assister a Tinslant (quoiquo 
etant donnee la nature m^me des circonstances elle n'ait pas ete 
vue anlerieurement) s'est dejii trouvee sous nos yeux autrefois avec 
les memes personnes, causant entre ellcs, assises exactement dans 
les monies positions, exprimant les mt^mes sentiments dans les 
roemes termes. Les poses, les expressions, les gestes, tel son de 
voix, il semble que Ton se souvienne de tout et que tout cela attire 
notre attention pour la seconde fois^. » On trouvera bien des des- 



I. Necroses el 'uUe» fixes, II, p. i()8. 

a. NN igan. The duality of Mind, iSVi, p. i^4. 



288 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

criptions de ce genre dans le travail de M. Arnaud^ et dans la 
these de M. Bernard Leroy^. 

Ce sentiment du pass^ se retrouve assez souvent chez nos ma- 
lades et je rappelle les deux cas suivants, Lo... est souvent sur- 
prise de voir que sa vie actuelle reproduit identiquement (c mot 
pour mot » une p^riode de sa vie pass^e. « Dans certains moments 
qui passent vite, dit Claire, il me semble que je les ai d^ja vecus... 
je retrouve Facte que je fais, la pensee que j'ai, tout comme si je 
les revivais de nouveau, et cela me produit un sentiment tres im- 
pressionnant. » 

Je ne puis etudier ici le ph^nomene du d^ja vu dans tons les 
details, je rappelle seulement qu'il ne constitue pas un trouble 
de la memoire comme on le dit trop souvent, mais un trouble dc 
la perception. C'est une appri^ciation fausse du caractere de la 
perception actuelle qui prend plus ou moins Taspect d'un phdno- 
mene reproduit au lieu d'avoir Faspect d'un ph^nomene nouvelle- 
mentpercu. Dans mes cours sur la m6moire en 1897, j'ai essaye de 
montrer que le a d^ja vu » rentre dans les sentiments d'automa- 
tisme. Le sujet qui sent son activity diminu^e ne retrouve plus le 
sentiment du petit effort de synthese qui accompagne chaque 
perception normale, il croit reciter, c'est ce qui donnc a la per- 
ception Tapparence d'un ph^nomcne passe. La localisation a telle 
ou telle date devient une affaire d'interprelation, quand ce senti- 
ment donne naissance a une obsession. II me semble necessaire 
maintenant de faire rentrer le phenomene du « deju vu » dans 
un groupe plus considerable, celui des sentiments d'incomple- 
tude. 

Quand on dit que les ^v^nements de la perception pr^sente 
prennent aux yeux du sujet Tapparence de souvenirs, il ne faut 
pas ceder compl^tement a une illusion et croire que Fapparence 
est complfetement celle d'un souvenir. Jamais le malade, sauf quand 
il y a un delirc surajoute comme dans le cas de M. Arnaud, ne 
cede completement a Tillusion ; jamais il n'aflirme que Tevenement 
actuel soit r^ellement un souvenir du pass^, jamais il ne sc conduit 
comme si c*etait un souvenir. Le sentiment du deja vu est plutot 
une negation du caractere present du phenomene qu^une aHirma- 
tion de son caractere passe. Le sujet, a moins qu'il n'arrive lui- 



1. Arnaud, Le sciilimenl de « deja vu ». Ann. med. psych. y 1896, p. 8. 

2. E. Bernard Leroy, L'Ulusion de fausse reconnaissance ^ 1898. 



LnNCOMPLfiTUDE DANS LES OPI^RATIONS INTELLEGTUELLES 289 

m^ine a des interpretations, sent tout simplement que les pheno- 
menes n'excitent pas en lui le meme sentiment que des choses 
presentes, qu*ils ressemblent sur ce point a des choses passees. 
II y a presque toujours une difference importante entre « le d6ja- 
vu » et le vrai souvenir du pass^. Le passe a le caractere d'etre 
connu, d'Mre habituel, il ne nous 6tonne pas ; au contraire, le 
(( deja-vu » conserve toujours un sentiment de vague, d'^trange ; 
il se rapproche toujours des sentiments precedents du voile, de 
Tetrangete dont il n'est en r^alit^ qu'une forme particuliere. 

-Aussi n'est-il pas surprenant que ce sentiment pr^sente des 
vari^tes et qu41 ne soit pas toujours interprete comme un senti- 
ment de souvenir. Dans quelques cas assez rares d'ailleurs, si je 
ne me trompe, le sujet sentant toujours que le fait n'est pas pre- 
sent, car c'est la le fait fondamental, est dispose a le situer dans 
Tavenir. « II me semblait que ce que j^entendais 6tait ce qui allait 
elre dit ou fait*. » Nadia se plaint bien souvent de ne pas etre 
dans le present, de ne pas se rendre compte de ce qui existe dans le 
present. « J'ai, dit-elle, de droles d'impressions, il me semble que 
les choses n'existent pas r^ellement, mais que j*ai des pressenti- 
ments de leur existence. Tout a I'heure j'attendais votre visite et 
je me la reprdsentais, et bien maintenant j*ai envie de dire que 
c'est la mueme chose, l^tes-vous vraiment la ? » C'est a propos de 
sentiments de ce genre que quelques auteurs ont parl^ de sentiment 
de pressentiment', de sentiment de a promn^sie^ ». II est facile 
de voir que ce n'est qu'une variante du sentiment precedent. 

Un autre sentiment bien plus naturel se d^veloppera frequem- 
ment a la place des precedents, c'est le sentiment de rimaginaire, 
de VirreeL « L'impression du deja vu, disait M. Paul Bourget*, 
s accompagne d*une espece de sentiment impossible a analyser que 
la realite est un reve. » On trouvera une foule d'exemples de ce 
sentiment de Tirreel dans les observations de Krishaber. a Quand 
je vois mes camarades d'hopital, je me dis a moi-m^me: ce sont 
les figures d'un reve... » « Meme en touchant et en voyant, le 
monde m'apparait comme une gigantcsque hallucination... )> On 
retrouvera ces memes paroles chez le malade de Ball, dans les 

1. Bernard Leroy, op. cit., p. 211. 

3. A. Lalande, Les paramn^siest Revue philosophiques, 1898, II, p. 4^5. 

3. Fr. W. Myers, Proceedings of the society for psychical Research, i8()5, p. 3V4' 

4. Bernard Leroy, op, cit., p. 1O9. 

LES OBSESSIONS. I- 7 



200 LES STIGMATES PSY'CHASTHfiNIQUES 

observations de M. Dugas, de M. Bernard Leroy, etc., c'est iin 
des sentiments les plus frequemment observes. A mon avis, il est 
beaucoup plus frequent, plus caract^ristique et plus interessant 
pour la psychologie que le sentiment du « d^ja vu » qui a ^te trop 
souvent 6tudi6 d*une maniere isol^e. 

Pour ma part, c'est le sentiment que j'ai le plus souvent observe 
chez les psychasth<^niques. Je ne puis citer que quelques expres- 
sions de ce sentiment au milieu d^une foule d'autres. a Je ne vis 
plus sur terre, dit Pot... dans les p^riodes de grave maladie. 
puisque je ne vois plus rien qui existe reellement. Je ne puis pas 
me mettre dans Tid^e que vous et les gens qui m^cntourent vous 
vivez reellement, vous etes de vraies personnes. n Cette malade 
est int^ressante parec que dans tons les intervalles des crises, 
quand la maladie diminue, elle se f^licite « de retrouver enfin des 
objets reels ». D'autres, comme To... ou Mb..., n'ont ce sentiment 
qu*a propos des perceptions visuelles ou auditives, « elles ont 
besoin de toucher, comme saint Thomas, pour se rendre un peu 
compte que Fobjet existe... ». On se rappelle Tobsession « de la 
veracite des sens, de la priority du toucher, sens direct au milieu 
des sens indirects... » qui s'est d^veloppee chez Mb... a ce propos. 

Une expression dont les maladcs aiment beaucoup a se servir 
pour designer ce trouble de leurs perceptions est celle de m'P, 
quoique ce soit, bien entendu, une simple metaphore ainsi que le 
remnrque M. Dugas, car il n'est pas du tout certain que Ton ait 
un sentiment semblable dans le'^ veritable reve. Tons repetent 
comme Lo... : « je vis dans le reve, dans les espaces, je ne sens 
pas les choses de ce monde. » « Je vois tout au travers d'un 
voile, d'un brouillard, j'entends parler comme si j'^tuis dans un 
reve » (Dd...), « Je ne distingue vraiment pas bien ce que j'ai 
vecu et ce que j*ai reve » (Gisele). Pendant de longues periodes 
Nadia r^pete « qu'elle se sent drole', quVlle se sent comme dans 
un reve perp^tuel. » 

Les 6v^nements les plus graves ne les sortent pas toujours de 
leur etat de r^ve. On a commis la sottise ^norme de marier Lo... 
elle semble n'avoir rien compris a ce qui s'est pass^, elle resle 
toute surprise qu'on Tappelle Madame et ne pent parvenir a com- 
prendre que tout cela n^est pas un simple reve. 

II y a m^me des malades qui vont encore plus loin dans ces 
sentiments d'incompletude de la perception ext^rieure et qui 



L*lXCOMPLfiTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES 201 

ont le sentiment d'avoir perdu tout a fait certaines perceptions. 
Btu..., un€ femrae de 56 ans, dont I'observation est tout a fait 
remarquable pour Tetude de la maladie de Krishaber, repete 
constamment : « Je suis enTerm^e dans un tombeau... quelle 
horreur que Tisolement absolu ! II n'y a personne, personne 
autour de moi. Je ne vois que du noir, un noir d*encre, meme 
quand il y a du soleil je ne vois rien, rien que du noir. » II est 
toujours surprenant en examinant de tels malades de constater 
qu'ils n*ont absolument aucun trouble de la vision, qu'ils distin- 
gaent tons les plus petits objets et les reconnaissent sans hesi- 
tation. Hot..., jeune (ille de 17 ans, arrive en se plaignant d*^tre 
aveugle. a Est-ce que je pourrai encore voir clair, est-ce que je 
pourrai guerir et voir clair? » En r^alite elle lit les plus petites 
lettres du tableau de Wecker a la distance de 5 metres. — Ret... 
va chez tons les m^decins qui traitent les oreilies et pretend ^tre 
sourde quoique on ne constate aucune surdity objectivement. Ce 
sont deja des obsessions qui se d^veloppent a propos des sen- 
timents d'incompl^tude de la perception. 

4. — Sentiment de disparition du temps. 

A cot^ de ce trouble de la perception des ^venemcnts dans Fes- 
pace, il est juste de placer un fait analoque a propos du temps. 

Les etudes sur les sentiments des malades a propos du temps 
pendant lequel se deroulent les plienomenes seraient a mon avis 
des plus int^ressantes ; clles ont ^t^ tr^s rarement faites car elles 
sont fort didiciles. On constate au premier abord les faits les plus 
incoh^rents chez les differents malades ou chez le m^me sujet. II 
faut, je crois bien, separer les appreciations qu'ils portent pendant 
qu'ils sont malades, sur leur etat de sante anterieur ou sur les 
phenom^nes de leur p^riode de maladie. 

Quand le malade songe a son etat de sant^ antdrieur a T^poque 
oil il ^tait bien portant, 011 il avait le sentiment du reel, il me 
semble dispose a le reculer enormenient, dans le temps, a avoir a 
ce propos un sentiment exager^ du cours du temps. Voici comment 
s^exprime un malade de Krishaber: « II me semblait 6tre trans- 
ports extremement loin de ce monde et machinalement je pro- 
non^ais a haute voix ces paroles : je suis bien loin, bien loin. Je 
savais tres bien cependant que je n'Stais pas SloignS, je me souve- 
nais tr^s distinctement de ce qui m'etait arrive, mais entre le 



292 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

moment qui avail pr^ced^ et cclui qui avait suivi mon attaque, il 
y avait un intervalle immense en dur^e, une distance comme de la 
terre au soleil... » Si on se place exactement dans la meme situa- 
tion et si on interroge le sujet sur le temps ^coul^ depuis son etat 
de sant^ jusqu*a F^tat actuel de maladie, il repond comme le 
malade de Krishaber : « Ma jeunesse heureuse est scpar^e de moi 
par des siecles, dit Claire. » « Ma crise n'a commence en r^alite 
que depuis trois jours, me dit Kl..., mais c'est une cternite, il y a 
si longtemps que je suis etonn^e de me souvenir de ce que je faisais 
avant d'etre malade. » Est-ce bien la un sentiment du temps, n'esl- 
ce pas le meme sentiment d*eloignement qui poussait le sujet a 
mettre des espaces infinis entre lui et les choses reelles, 11 se s^pare 
de sa vie reelle anterieure par des si^cles, comme tout a Theure il 
separait son corps de la terre ct du systeme solaire. 

On trouve des sentiments qui portent plus exactement sur le 
temps.quand on prend la precaution de ne pas sortir de la periode 
de maladie et meme de la periode pendant laquelle la maladie est 
reside la meme, 

J'ai note ce detail avec soin dans mon observation deja publico 
de Bei... Cette jeune fille atteintedu sentiment de dcpersonnalisa- 
tion se plaignait qu*elle avait perdu le sens du temps, ellene coni- 
prenait pas la signification des mots : hicr, aujourd'hui, demain ; 
la journec s*^coulait sans quVlle edi compris comment, elle 
croyait toujours etre au meme moment, « hier, aujourd^hui, 
demain me paraissent la meme chose, comme un grand vide, » 
elle pouvait se rendre compte de ce trouble bizarre en le compa- 
rant a ce qu'elle 6prouvait autrefois quand elle faisait correcte- 
ment la distinction des divers moments du temps*. Beaucoup de 
malades sont du m^me genre, Ver..., PI... (20) et par moments 
aussi,Nadia : il est clair que cette derniere ne se rend pas compte 
de r^loignement des annees, elle reste toujours exactement la 
meme et quoiqu'elle ait 3o ans, elle croit etre rest^e tout a fait 
comme une enfant. 

Lise a fait sur ce point des remarques plus nettes : elle est sur- 
prise de la facon dont le temps s'ecoule pendant qu'elle est malade : 
« Les heures passent tout a fail sans que je m'en aper^oive, je reste 
trois heures a mediter et quand je me secoue j'ai le sentiment que 
je ne me suis laiss^e aller que cinq minutes a peine. J*ai el6 tres 

I. Mevroses et hUesJixes, II, p. 63. 



L'INCOMPLfiTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES 293 

malade toute cette semaine et en revenant vous voir j'avais Tim- 
pression de sortir de chez vous, je ne puis pas me figurer qu'il y 
a huit jours d'ecoules... Pendant mes periodes de maladie, le 
temps est toujours trcs court... s'il existe... ou plutot je n*en sais 
rien, // me semble quil ny a plus de temps quand je suis trfes 
malade... » M. Fouill^e disait d^ja « m^nie chez rhomme, 11 y a 
des cas maladifs ou toute notion du temps semble disparue, oii 
r^tre agit par vision machinate des choses dans Tespace sans 
distinction du passe et du present^ ». 

On explique ordinaircment ces faits en disant que le sujet 
s'absorbe dans le sentiment du present. Quoiqu'il soit didicile 
d'avancer sur ce point autre chose que des hypotheses je serai 
dispose a dire que mes malades perdent la notion du temps d'une 
maniere bien plus complete, parce qu*ils perdent le sentiment du 
present. Pendant la dur^e de leur crise, quand la perception ne 
donne que de Tirreel ou du pass^, ils n'ont point le sentiment du 
present, c*est du moins cequ'expriment des malades comme Bei... 
et Lise « qui sont dans un reve et ne sententplus le temps s^ecou- 
ler ». 

Ces modifications du sentiment du temps prendront plus tard 
une grande importance, nous ne pourrons ici que les signaler et 
attirer Tattention sur elles. 



5. — Sentiments d'inintelUgence. 

Les modifications deTattention ne determinent pas seulement 
les sentiments pr^c^dents a propos de la perception ext^rieure, ils 
determinent des sentiments du meme genre a propos de toutes les 
operations de Tesprit, de toutes les conceptions, de toutes les 
idees. Les souvenirs et les idees ont le meme caractere de vague et 
d'irr^el que le monde exterieur. <( Ma vie pass^e, dit Claire, me 
parait appartenir a un autre monde, qui n*est pas reel, tout cela 
est si loin de moi, je nc peux pas m*expliquer bien mes idees, je 
fais des efforts pour atteindre une id^c claire, il faudrait pour cela 
ouvrir une petite porte qui est dans ma tete, Tidee claire est 
derrierc cette porte mais je ne puis parvenir h Tatteindre. » 
Dob... gemit indefiniment sur la peine qu'elle a a exprimer et 

I. Fouiil6e, Introduction a la genhe de Videe de Temps, par Gu^rau, 1890 (Paris, 
F. Alcan). 



294 LES STIGMATES PSYCH ASTHfiNlQUES 

a comprendre ses id^es, elle desespere d'arriver a la precision. 
Qi... se d^sole parce qu*elle ne peut plus comprendre son fils 
ni sc faire comprendre par lui « on dirait que depuis deux ans 
notrc maison se translbrme en une Tour de Babel. » 

Ce vague de Tid^e provoque certainement divers sentiments se- 
condaires que Ton a remarques chez ces malades, d'abord le senti- 
ment du mystere, Tidee qu'ils sont entoures de choses profonde- 
ment incomprehensibles, ensuite le besoin de chercher, Teffort 
pour se d^brouiller au milieu de toutes ces choses qu'ils ne com- 
prenncnt pas. « Les choses mystiques et niysterieuses me font du 
mal et m'atlirent,. je sens si bien le myst^rieux » (Gisele). Chez 
Gat... et chez Pot... la progression est bien visible : au debut 
ellesont des sentiments douloureux d*automatisme, d*irreel, d'obs 
curite et ce n'est qu'apres qu'elles se mettent a interroger. 
<c Pourquoi ces gens qui ont Tair droles sont-ils sur terre ? Pour- 
quoi vit-on puisqu'on doit mourir ? » Le goAt des questions m^- 
taphysiques se rattache a diverses tendances, nous en voyons ici 
un exemple. 

Les malades semblent se rendre compte que cette obscurite 
tient a quelque chose, a une operation mcntale mal faite, ils ont 
constamment comme Jo... le sentiment qu'ils ont oubli6 quelque 
chose, qu'il leur manque une operation mentale. Ver... dc meme 
qu'il se plaint d'avoir perdu sa personne se plaint d'avoir perdu 
scs idees : dans son langagc sans precision psychologique il dit 
sans cesse » qu'il ne se fait pas d'id^es des choses, qu*il ne peut 
pas poursuivre ses idees. » II a ete a Tenterrement d'un de ses 
oncles et se plaint de nc pas se faire Tidee qu'il est mort. « Que 
voulez-vous, dit-il en terminant, la vie est de penser et je ne pense 
pas. )> 

D*autres se rendent mieux compte qu*ils ont des idc^es nom- 
breuses mais qu*ils ne les unifient pas, ne les coordonnent pas : 
« mon attention est sans cesse 6parpillee, dit Lise. » a J'ai trop 
d'idees compliquees a la fois, dit Nadia », Xyb... se rend compte 
qu'ellc ne met pas les choses a leur place. Elle a des doutos et 
des scrupules relativement a une domestique, « je ne suis pas 
naturelle avec elle, il faudrait qu'elle ait sa place dans mon ima- 
gination comme domestiquc, les places des idees me semblent 
changees. II faudrait que les choses soient ^quilibrees de nou- 
veau ». Ppi... se sent toujours faible dans son travail, il ne peut 



L'INCOMPLfiTUDE DANS LES OPfiRATIONS INTELLECTUELLES 295 

pas avoir de vues d'ensemble, embrasser une 6tude, a il me faut 
indefiniment prendre chaque petit coin de la question ». 

On pent rattacher a ce sentiment d'incoordination certains be- 
soins qu'eprouvent les sujets. lis ont, disent-ils, une soif d*ap- 
prendre, ilsvoudraientqu^on leurRtdes demonstrations, qu'onleur 
fit comprendre des id^es generates capables de mettre de Tordre 
dans leur esprit. Ce desir se symbolise dans la pensee de Jean qui 
aspire a des enseignements d'une simplicite et d'une g^n^ralit^ 
inouies. II est impossible de trouver un livre qui soit de son goiit : 
« Comment peut-on lui faire lire des details a lui qui ne sait 
rien de Tensemble ? » A 32 ans, il ne veut lire que des manuels 
et des manuels tres gen^raux; il ne pent pas lire un manuel 
d'histoire de France avant d'avoir lu un manuel d'histoire uni- 
verselle et avant de s'interesser a une notion scientifique quel- 
conque, le voici qui veut ^tudier les « lemons de choses » qu'on 
donne aux petits enfants. Ces gouts correspondent a des senti- 
ments bizarres relatifs a la clarte de la mcthode deductive, a un 
besoin ridicule de subordination et de coordination qui se rat- 
tache, si je ne me trompe, a la souffrance causae par la lacune 
pr^cedente. 

5. — Sentiment de dotite. 

Nous arrivons au sentiment le plus connu de ces malades, celui 
que Ton prend bien trop souvent comme repr^sentant de tous les 
autres. M^me surce point il y a souvent des malentcndus, ainsion 
se borne a dire que ces malades ont la manie du doute, la manie 
de rinterrogation. Ce n'est la qu'une des formes du doute qu*ils 
peuvent presenter : a c6te de ces manies de s'interroger sur un 
point comme sur Texistence de Dieu, ils ont un doute perp^tuel 
qui est un simple sentiment portant plus ou moins sur tous les 
actes de la vie. J'avais insiste sur cette distinction dans mes an- 
ciennes etudes sur Taboulie. MM. Raymond et Arnaud la font 
egalement avec neltete*. C'est pourquoi apr^s avoir decrit les 
manies de recherches nous arrivons maintenant aux sentiments 
du doute. 

Les malades doutent au d^but des choses qui sont evidemment 
les plus obscures et qu'ils comprennent le moins, c'est-a-dire des 

I. Rajmond et Arnaud, Ann. m^d. psych., 1893, ll» aoa. 



296 LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES 

choses religieuses. a Quand j*ai commence a etre malade, dit 
Bal..., j'ai perdu la foi de mon enfance, je ne savais pas pour 
quelle raison je ne croyais plus et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour 
retrouver la foi, mais inutilement. » Claire commen^a par sentir 
que la foi religieuse s'en allait « c'<^tait un dcfautde coniiance en 
Dieu, quelquechosc qui s'eteignait en moi comme une lumierequi 
s'eloignait. » Son education, ses desirs, toutes ses id^es la ratta- 
chaient a la religion, aussi se d^solait-elle du doute qui Tenvahis- 
sait. II est curieux de remarquer que cet affaiblissement de la foi 
n'est pas causd par des lectures, des discussions, ne depend pas 
d'arguments. Sa raison, si on pent ainsi dire, n*a pas perdu la foi 
religieuse et serait incapable de formuler la moindre objection. 
C*est une vieille erreur que de se figurer la croyancc toujours de- 
terminee par des raisons et le doute par des arguments : la foi 
chez cette malade se perd sans raison en vertu du meme me- 
canismc qui fait paraitre le monde (Strange et qui amene le senti- 
ment de ddpersonnalisation. 

Quand la maladie s'aggrave, le doute commence a porter sur 
des choses qui d'ordinaire sont crues plus facilement. Les ma- 
lades perdent confiance dans les personnes environnantes. Claire 
ne pent plus croire cc qu'on lui dit, n'a plus de confiance dans 
le langage de ses parents. Lod... de meme ne croit plus qu'unc 
seule personnc, c'cst sa scBur, aucune autre ne pent la rassurcr 
sur n'importe quoi. « Je sais bien que Ton a raison, dit Lise, je 
le sais, mais je ne puis pas ^tre convaincue... » <c Je sais que ce 
que vous me dites est vrai, me r^pond Gis^le, ma raison me le 
representc ainsi, mais mon impression persiste... impossible 
d'etre convaincue dans le fond. » « Je veux vous croire, je me 
repetc que je vous crois... mais ce n'est pas ma faute, je ne le 
sens pas... il me reste quelque chose, un doute, un vague, un 
je ne sais quoi... » (Claire, Fik..., etc.) A toute autorite, elles 
opposent le d6sir d'une autorite plus grande, si le mddecin leur 
parle, elles voudraicnt le pretrc et si c'est le prdlre, elles lui rc- 
prochent de ne pas 6tre archev6que ou pape « et encore si le 
pape me parlait, je ne le croirais pas, car il se pourrait qu'il m'ail 
mal comprise et que sa reponse infaillible ne s'applique pas a la 
question » (Claire), de m6me que la confiance est disparue sans 
raisons, de m6me des raisons sont tout a fait incapables de la ra- 
mener. Si ce d^faut de confiance dans les personnes s'exagere et 
s'isole, comme il arrive chez Simone, que je compte etudier dans 



L'INCOMPLfiTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES 297 

un autre ouvrage sur la psychologie des persecutes, le doute se 
rapprochera de la persecution. 

Un degre de plus et les malades vonl douter de leur propre 
avenir ou de leur propre passe. L'absence d'espoir, Tavenir 
sombre qui se pr^sente comme un trou noir est un grand carac- 
tere de ces malades. Am... ne pent rien croire de ce qui arrivera 
demain et malgre toute evidence nc salt pas oil elle sera, si elle 
sera r^ellement sortie, si elle saura marcher dans la rue; Simone 
prend meme une terreur folic de Tavenir, elle ne veut meme plus 
y penser et n'essaye pas de se representer rien au dela de Tins- 
tant present. D'autres douteront du pass^ et 6prouveront le 
besoin de verifier leurs souvenirs. c( Kst-ce bien moi qui ai fait 
ceci ou cela ? » 

Enfin, les malades se mettent a douter du present, et sentent 
qu'ils ne sont pas sures de ce qu'ils voient. « Depuis longtemps, 
dit un malade de Legrand du Saullc, j*avais pris Thabitude de me 
parler a moi-meme, pour elre siir que j'etais ici ou la, pour m*en 
donner des preuves. * » « Je vols bien ceci, dit Ges..., mais au 
fond je n'en suis pas plus si^re que cela et je retourncrai vingt fois 
dans cette chambre pour voir si Tobjet y est bien, sans en ^tre 
plus siire. Vous avez beau me raffirmer, je crois que vous pouvez 
vous tromper. » On voit ici comment les manies se greflent sur 
les sentiments d*incompldtude. Cc doute de la r^alitd nous mene 
au sentiment de Tetrange, a retonncment que certains malades, 
comme To..., eprouvent en presence des choses et au sentiment 
de rirreel que nous avons deja etudie. Tous ces sentiments en 
effel dependent etroitement les uns des autres. 

A ces sentiments de doute se rattachent aussi des sentiments 
de decouragement que nous avons vus a propos de la volonte et 
qui peuvent se generaliser, a je crois que tout est impossible, dit 
Claire, non seulement pour moi, mais pour tous les autres )> des 
sentiments de defiance, des soupcons. Ces malades ne sont jamais 
rassures et prennent des precautions interminables pour qu*on 
ne les trompe pas, pour qu^on ne livre pas leurs secrets. Enfin, ce 
doute va donner naissance au besoin perpetuel d'une affirmation 
etrangere que nous retrouvcrons dans leurs besoins de direction. 

Tous ces sentiments relatifs aux fonctions intellectuelles sont 
analogues a ceux qui ont ete constates a propos des operations 

I. Legrand du Saullc, FoUe da doute, p. ^7. 



298 LES STIGMATES PSYGHASTHENIQUES 

volontaires. Ce sont des sentiments d'inachevcmenl : k Vous poii- 
vez etre tranquille, dit Lise, je n'arriverai pas a delirer comple- 
tement, je suis incapable de penser quelque chose completement, 
merae une sottise. » Je puis done leur appliquer le meme notn 
que precedemment et en faire aussi des sentiments d*incompIetude. 



3. — Sentiments d'incomplitude dans les Amotions. 

Tres souvent les crises de rumination, d'agitation ou d'angoisse 
semblent determinees par des emotions : c'est la un fait important 
sur lequel j'ai deja insists. Beaucoup d'auteurs en ont tire une 
conclusion tres grave, c'est que T^motion determine la crise a 
cause de son exageration et ils ont admis sans discussion que les 
emotions des psychasthcniques ctaient trop grandes, trop fortes. 
Sans entrer ici dans cctte discussion, je remarquerai seulement 
que ce n*est pas toujours la ce que pensent les malades d^eux- 
memes et qu'ils ont de tout autres sentiments a propos de leurs 
propres emotions. 



I. — Sentiments d' indifference. 

Un malade, cit^ autrefois par Esquirol, s*exprimait ainsi : 
« Mon existence est incomplete, les fonctions, les actes de la vie 
ordinaire me sont restes, mais dans chacun d^eux il manque 
quelque chose, d sa{>oir la sensation qui leur est propre et la joie 
qui leur succede. Chacun de mes sens, chaque partie de moi-m^nie 
est pour ainsi dire separee de moi et ne peut plus me donner 
aucun sentiment. )> 

Les malades eprouvent,en effet, tr^s souvent un m^contentement 
fort curieux a propos de leurs Amotions et surtout a propos des 
emotions qui semblent determiner les crises d'agitations,forc6es : 
quil s'agisse de Temotion genitale ou de Temotion de la colere, 
il leur semble que T^motion s'arrete avant de devenir complete 
et qu*elle se transforme en une autre operation mentale, les ru- 
minations, les tics et les angoisses. « Je nc peux pas, dit Ijse, 
arriver au bout d'une emotion ou d\in sentiment, c'est la ce qui 
me donne des scrupules. » Cette appreciation des emotions et 



SENTIMENTS D'lNCOMPLfiTUDE DANS LES fiMOTIONS 299 

des sentiments est tres generate et comme le phenomene a son 
importance, il Taut en rapporter quelques exemples. 

cc II me semble, dit Pot..., que je ne reverrai plus mes enfants, 
tout me laisse indifT^rente et froide..., je voudrais pouvoir me de- 
sespcrer, crier de douleur, je sais que je devrais 6tre malheu- 
reuse, mais je n'arrive pas a TMre..., je n'ai pas plus de plaisir 
que de peine, je sais qu'un repas est bon, mais je Tavale puisqu*il 
le faut, sans y trouver le plaisir que j'aurais eu autrefois. Les joies 
ont fui, les peines aussi, je vais a Tenterrement de mon grand- 
pere et je n'ai mcme pas une crise de chagrin... II y a une epais- 
seur enorme qui m'empeche de ressentir les impressions mo- 
rales, qui m'emp^che de sentir mcme de la peine. » On retrouve 
ici a propos des emotions les memes expressions a du mur, de 
Tepaisseur » qui servaient d^ja a bien des malades pour carac- 
teriser le trouble de la perception ext^rieure. 

Nem... n'estplus lameme, elle nes*occupe plus ni de son marini 
de son enfant. « Je voudrais bien cssayer de penser a ma petite (ille, 
mais je ne peux pas, la pensee de mon enfant me traverse a peine 
Tesprit, elle passe et ne me laisse aucun sentiment » . « II me semble, 
ditBrk..., que depuis un an je n*aime plus personne. » « Mes en- 
fants me g^nent, dit Xyb..., je ne suis pas pour eux ce que j'^tais 
avant, je n'existe plus au point de vue maternel, je voudrais bien 
m'y interesser, maisje ne veux pas. » « Autrefois j'ctais peureuse, 
dit Gay... et vous n'auriez pas pu me faire enlrer dans cette 
salle pleine de squelettes (le musee de la Salpetriere); mainte- 
nant cela ne me fait rien du tout, jc ne me sens m6me pas 
effray^e... tout m'est egal. » <f Je n'aimc plus les gens, dit Gisele, 
il ne me semble pas que j'aime comme les autres, comme j'aimais 
avant; j'ai Timpression qu'ils m'aiment mieux que je ne les 
aime. Je vis repll^e sur moi-meme comme une ^goiste qui 
pourtant se detesterait. Je ne me fache plus de rien, je n'ai plus 
peur de rien, je ne m'interessc plus h rien, tout glisse sur moi 
comme sur une toile ciree, tout est emousse. » 

Voici les remarques de Claire sur ses propres emotions : « les 
Amotions s'arr^tent, ne se developpent pas, elles se perdent et 
n*arrivent pas jusqu'a moi, une chose qui aurait dA m'effrayer 
me laisse calme, je n'ai pas de la peur, j'ai trop de calme; 
j^eprouve quand meme les joies et les peines, mais afiaiblies... II 
est tres rare que je puisse rire, je souris mais je ne puis rire de 
bon coeur, une joie comme une peine cela reste au loin, cela reste 



300 LES STIGM\TES PSYCHASTHfiNIQUES 

en I'air et c'ost la ce qui me d^sole le plus, de n'avoir plus 

de coeur.... 11 se reveille quelquefois puis il retombe Vous 

ne voulez pas croire que je n'ai pus de c(eur, je n'ai que Fair 
d'aimer ma mere. Au fond tout m'est egal, je ne desire pas 
guerir, je suis insouciante, j'aimerais tant pouvoir avoir beau- 
coup de chagrin. Je voudrais ^tre boulevers^e, souffrir beaucoup : 
Hre SI tranquille, si calme, cela m'effraye ». 

On retrouve le meme sentiment d'incompletude des Amotions 
dans le phenomene si complexe de la timidity. « II y a des copurs, 
disait tres bien M. Dugas, qui ne savent pas adapter leurs senti- 
ments aux circonstances... On pent prendre Amiel comme type 
quand il se plaint d'etre devenu incapable de sentir : mon ca?ur 
n*ose jamais parler serieusement, dit-il, je badine toujours avec 
le moment qui passe et je n'ai que T^motion retrospective \ » 

On retrouve egalement ce sentiment d'emotion insuflisante dans 
le sentiment perpetuel d'ennui^ si banal chez tons les psychasthe- 
niqucs qu'il est inutile de rappeler leurs intarissables gemisse- 
mentsa ce sujet. Chez beaucoup Tennui estevidemment en rapport 
avec Taboulie et Taprosexie ; ils s^ennuient parce qu'ils ne font 
rien. Mais j'ai ete ^tonne de voir un profond sentiment dVnnui 
chez des maladcs qui continuent cependant a s*occuper suffisam> 
mcnt. C'est que Taction et le travail ne leur dounaient pas <c la 
sensation qui leur est propre et la joie qui leur succede ». Cast 
qu'ils restaient toujours indiflF^rents et que, comme disait tres bien 
I'un d*eux, « on s'ennuie de ne pas soufTrir, aussi bien que de ne 
pas jouir ». 

A ces sentiments d*incompletude des Amotions je rattacherai 
aussi un sentiment d'une nature un peu diflferente, le sentiment 
que ces sujets ont a propos de leur sommeil. 

Si le sommeil pent etre lui aussi, comme on Ta vu, le point 
de depart des crises d'angoisses et d*agitation, on ne sera pas 
ctonne de constaler que dans certains cas il donnc naissance aux 
memes sentiments d'incompletude. Claire, comme beaucoup de 
ces malades, n'arrive pas a avoir un sommeil complet, elle ne 
dort qu'a moitie, il lui semble toujours « qu*il y a une personne 
qui continue a penser aussi nettement que si elle etait eveillee... 
Je n'ai qu'une personne qui dort, les autres veillent et revent 

I. Dugas, La timidite, Revue philosophique, 1896, 11, p. 569. 



SENTIMENTS D'lNCOMPLfiTUDE DANS LES EMOTIONS 301 

et elles ne revent pas toutes la meme chose » aussi continue-t-elle 
a ^prouver la meme inquietude pendant le sommeil que pendant 
la veille. 

Lise a le sentiment qu'elle dort a moltie, qu'elle reste a rumi- 
ner eomme pendant la veille; au reveil elle a le sentiment d'avoir 
dormi d'une mani^re tres incomplete. Quand elle va mieux, elle 
se reveille en sursaut, etonnee de dormir si profond6ment, d'une 
maniere qui contraste avec son sommeil habitueliement si incom- 
plet. 

2. — Sentiment d' inquietude. 

A c6t^ de ce sentiment d'incompletude il faut decrire un etat 
d'espi'it tout a fait essentici chez les obsedes, c*est le sentiment 
d'inqui^tude. « Un trait caracteristique qui reunit tons ces etats en 
apparence si divers, c'est Tinquietude intellectuellc, qu'on pent 
comparer a la lypemanie anxieuse qui correspond a une inquie- 
tude affective*. » A mon avis tous ces malades ont presque per- 
petuellement une inquietude a la fois intellectuelle et emotive. 

(1 Je suis inquiet », c*est un mot que tous les malades ont per- 
petuellement a la bouche. w Inquietudes perpetuelles, dit Brk..., 
telle est ma vie c'est Tinquietude qui mc mene a Tahurissement. » 
<' J'ai toujours un esprit inquiet, tourment^ comme s'il allait 
m'arriver je ne sais quel grand malheur. » (Kl...). « Ma maladie, 
dit Nadia, c'est d'avoir Tesprit inquiet, je guerirais si je pouvais 
avoir un peu de s^curit^. » « Inquietude, tourment constant, repute 
Claire, c'est la mon grand mal. » « Rn somme j'ai toujours une mou- 
che qui me digonne, je suis malade d'inqui^tude, nous dit tres bien 
Gisele, malade de peur dans le doute, je n'ai pas de confiance en 
moi, ni en Dieu, ni en rien ; je n*ai pas la paix; je fais des efforts 
surhumains pour avoir cette paix et mon ame est toujours emmail- 
lotee dans Tinqui^tude. J'ai peur pour mes sentiments, pour mes 
actions, j'ai peur pour mes idees, peur de mon cerveau dont je ne 
me sens plus la maitressc, j*ai peur de lutter, peur de tout enfin 
et de ne je sais quoi, el au fond je ne sais meme pas si j'ai 
peur. C'est une inquietude poussee a un degr6 enorme comme 
si on attendait toujours quelqu'un de trts cher expose peut-etre 
a un tres grand danger, on ne sait lequel. » 

Cette inquietude ressemble en effet beaucoup a la peur et Ton 

I. Ball, Revue icientijiqae, 1882, II, ^2. 



302 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

voit que les mahides emploient souvent ce mot, je ne crois pas 
cepeiidant que le ph^nomenc soil tout a fait identique. La peur 
est un ^tat plus precis, plus determine qui fait naitre en nous des 
sensations positives et qui eveille des idees d*un danger connu 
avec precision. L'inqui^tude est beaucoup plus vague, ni I'etat oil 
Ton est, nila cause de cet ^tat, ni les actions a faire pour i'expri- 
mer ou pour en sortir ne sont bien determin^es. D*ailleurs, on 
constate la diffi^rence chez les malades eux-memcs. Quand on les 
prie de faire attention, ils reconnalssent qu'ils n'ont pas verita- 
blcment peur; « il vaudrait mieux avoir une vraie peur, ditCisetc, 
ce serait moins penible. » On observe certains sujets chez lesquels 
les emotions soi>t tres diminuees ou meme supprim^es et qui de- 
puisleur maladie sont devenus incapables d'avoir peur. Cette ma- 
lade Gay... qui se plaignait de ne plus avoir peur en regardant 
des squelettes ajoute : « je n'ai plus de peur, je vois que cela ne 
me fait plus rien... cependant je reste toujours tellement iu- 
quietc ». Pour ces raisons, je crois done que Tinqui^tude, sur* 
tout celle des scrupuleux, n'est pas de la peur, pas plus d'ailleurs 
qu*elle n*est aucune autre Amotion precise. 

L'inquietude me parait un ph^nomene complexe, elle contient 
en premier lieu une excitation a Taction exagoree, inutile, infe- 
rieure, a Tagitation : Tinquiet sent qu*il faut faire quelque chose 
pour sorlir de son etat, il ne sait pas trop quoi et il ne pent 
pas restercinq minutes en place, [/inquietude contient en second 
lieu une souflVance, un etat de conscience p6nible. Mais Tessentiel 
est cause par le sentiment que T^tat ou Ton est n'est pas stable, 
d^finitif, complet. II y a une inquietude d'action quand on sent que 
Taction n'est pas terminee, qu'il reste quelque chose a faire, que la 
decision n'est pas prise. II y a une inquietude intellectuelle quand 
on sent que Tattention n^est pas (ixee, que la perception n^est pas 
prcScise, que le monde a un aspect etrangc et irr^cl. II y a une in- 
quietude emotionnelle, quand on ne parvient pas carrement a un 
etat de plaisir net, de souPfrance nette, de veritable peur. Un mal- 
heur precis ne donne pas d'inquietude, pas plus qu\in danger 
reel. Mais ces divers etats sont justement ceux que je viens de 
decrire sous le noni de sentiments d'incompletude, dans les actes, 
les perceptions et les Amotions. L'inquietude est done essentielle- 
ment constitute par les sentiments d'incompletude auxquels s^a- 
joutent un sentiment de malaise el une excitation a faire effort 
pour en sortir. 



SENTIMENTS DlNCOMPLfiTUDE DANS LES fiMOTIOXS 303 

L'observation des malades d^montre cette interpretation ; I'in- 
quietude a commence chez Claire avec les premiers doutes reli- 
gieux vers Tage de 18 ans, c'est-a-dire avec les premiers senti- 
ments d'incompl^tude, c'est a ce moment qu*ellc a eu des 
inquietudes pour sa foi, pour ses confessions, des inquietudes 
sur « la lumi^re qui s'en allait ». Lobd..., femme de 35 ans, nous 
dit tres bien : « Quand je suis inquiete, c*estcomme si je n'avais 
pas termini quelque chose, comme s'il restait a propos de tout 
quelque chose de pressant a accomplir. » « J'ai un besoin de 
completer quelque chose, dit Gisfele, je cherche toujours ce que 
je devrais faire, ce que je devrais surveiller, ce que je devrais 
chercher, mon esprit ne me parait jamais assez occupy, assez 
emotionne, il cherche toujours ce qu'il aurait a faire, a sentir 
d'autre. » 

Un sentiment de ce genre pent evidemment Hre la consequence 
de certaines idees fixes. Mais il Aiut remarquer qu'il existe chez 
tous les malades quelles que soient leurs obsessions. II ne me 
semble pas certain que Tinquietudc soit reellement determinee 
par le motif qu'invoque le sujet pour Texpliquer. Si on retire ce 
motif il en prend immediatement un autre, les motifs changent 
indefiniment et Tinquietude reste la meme. Quand les malades 
vont mieuxetqu'ils n'ont plus en r^alite d*obsessions precises, its 
restent inquiets pendant quelque temps et par habitude, disent-ils, 
lis continuent a chercher ce qui pourrait bien les tourmenter. 
« C'est un fond d'habitude, dit Lise, qui m'empeche encore de 
dormir tranquille. » Chez beaucoup de malades, ces inquietudes 
existent longtemps avant la maladie proprement dite, Mus..., 
Mb..., Lise reconnaissent qu'elles ont ete ainsi depuis Tenfance. 
Jean etail inquiet au lyc^e a cause des devoirs, des lecons, des 
pensums ; il devenait malade quand il y avait une composition de 
recitation a preparer, comme aujourd'hui il est tourmente par les 
femmes, les fluides, les omnibus et les lettres a mettre a la 
poste. L'inquietude me semble done etre un sentiment fonda- 
mental anterieur aux obsessions par lesquelles le malade cherche 
souvent a la justifier : c'est la forme complexe que prennent plu- 
sieurs de ces sentiments d'incompletude. 

3. — Le besoin d' excitation. — U ambition. 
Pour sortir de cette soulTrance inquiete les malades cherchent 



304 LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES 

instinctivement quelque chose qui pousse plus loin leurs senti- 
ments insuflisantSy qui les excite. C'est ce besoin que nous avons 
deja vu se nianifestcr grossierement dans le besoin de poisons 
excitants, dans la dipsomanie, dans la morphinomanle, dans la 
recherche de Texcitation g^nitale paiTaite chez certains eroto- 
inanes. On le voit encore dans a le besoin de faire des sottises 
pour se rcveiller » dans « le besoin fou de sensations nouvelles ». 
Nous le reverrons encore sous bien des formes varices, en parti- 
culier a propos des besoins de direction et d^aflection. 

L'inqui^tude contient aussi une partie active, elle excite a faire 
des efforts. Cette remarque est verifi^e par Texistence d'un sen- 
timent inattendu chez nos scrupuleux, Vambition. lis sont d a- 
bord tons des consciencieux, ils s'efforcent de faire les choses 
jusqu*au bout pr6cisement parcc qu'elles leur paraissent tou- 
jours insuflisantes. Jean ^tait un eleve modele dans sa medio- 
crite, il se serait rendu malade plutot que de ne pas faire son 
devoir jusqu'au bout, il preuait toutes les precautions possibles 
pour ne jamais mdcontenter un maitre. Encore maintenant Vor... 
a 5o ans, reconnaitqu'elle a une conscience ridicule : elle se force 
dans son menage a faire toutes les choses pcnibles ; quand elle 
commence un livre elle se croit obligee de le lire jusqu'au bout 
sans passer une ligne, m6me si le livre Tennuie. Men... travaille 
toute la journ^e sans se permettrc aucun repos, « il me semble 
que si je cessais de travailler un moment je n'aurais plus le droit 
de manger ». Cette activity inquiete depasse le present : « il faut 
toujours, dit Lise, que je pense a plus tard, que je cherche ce 
que je ferai aprfes cela, que je depasse ce travail, que j'aille au 
dela ». Ce besoin va devenir une manic etnous Tavons justement 
etudi^ sous le nom de manie de Tau dela, mais les sujets ont ce 
besoin avant d'etre malades, ils Tont toute leur vie et je crois 
que c'est au debut un trait de caractere en rapport avecleur per- 
p^tuelle inquietude. 

Un degr^ de plus dans le meme sens et Ton comprend com- 
ment se developpe une sorte d'nmbition insatiable. Nadia n'est 
jamais satisfaite de la facon dont elle joue du piano, elle veut ^tre 
« une tout a fait grande artiste,... moi, je suis le ver de terre, 
dit-elle, et mon idc^al, c'est I'etoile et je voud'rais devenir plus digne 
de lui. II me semble que je veux toujours devenir Tegale des plus 
grands hommes, quoique je sache bien que je n'ai jamais et^ 
bonne ii grand'chosc... Mcme si j'avais pu reussir a etre une grande 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS LA PERCEPTION PERSONNELLE 305 

musicienne je n^aurais jamais 6te contente, j'aurais toujours voulu 
grimper plus haul encore... Mon ambitioD n'a pas de limites ». 

Quelle que soit la situation a laquelle its parviennent, les scru- 
puleux en sont toujours m^contents, ils revent toujours mieux, 
toujours autre chose. II est bien probable que ces sentiments bi- 
zarres sont quelquefois le principe d'une activite utile et qu'ils 
ont inspire des ambitions genercuses ; mais il est vrai aussi qu'ils 
peuvent etre plus souvent Ic point de depart de jalousies mala- 
dives et d'une sorte de delire des grandeurs. « J'ai Tambition de 
tout, dit Fa..., cela me rend jalouse de tout, oh ! si j*^tais comme 
les gens qui sont dans cette voiture, comme cette belle dame,... 
je voudrais arriver au comble de la fortune et de la gloire... et 
je ne serais peut-^tre pas encore satisfaite. » 

Tous ces sentiments dHncompletude que les sujets eprouvent 
a propos de leurs Amotions sont bien analogues a ceux qui ont 
^t^ constates a propos de Faction et de Tintelligence et ils me- 
ritent bien le meme nom. 



4. — Sentiments d'incomplitude dans la perception 

personnelle. 

M. S^glas, en d^crivant la crise d'obsession,signalait quelques 
phenomenes tr^s interessants qu'il considerait comme Tindica- 
tion d'un trouble de la conscience pendant la crise. « L'un d'eux, 
dit-il, un agoraphobe, s'exprime ainsi : au bout de quelques pas, 
il me semble que je me d^double, je perds la conscience de mon 
corps qui me semble 6tre en avant de moi... j'ai bien conscience 
que je dois marcher; mais je n'ai pas conscience de ma propre 
identity, que c'est bien moi qui marche. Je fais des efforts pour 
me prouver que c'est bien moi et souvent il me faut interpeller 
un passant, entrer dans un magasin, pour parler, pour demander 
quelque chose afin de me donner une nouvelle preuve que je suis 
reellement bien moi...* » Un autre malade, garcon de 12 ans, 
tourment^ par des obsessions, des manies du doute et du toucher 
reste un instant en arri^re de son precepteur, il account etfar^ 
en s^^criant qu*on Tavait abandonn^ en arriere, qu'il fallait 

I. S^glas, Le^ns cliniques sur les maladies menlales, 1895, p. i3t. 

LBS OB8HS8IO:«S. I. — 30 



300 LES STIGMATES PSYCHASTH^NIQUES 

retourner le chercher, qu'il 6tail perdu. Le meme malade, en 
voyant passer une voilure celliilaire, est pris d'une grande peur, 
craignant d'avoir 6t^ enimen^ par le garde qui Taurait rcgarde 
en passant ^ Ces deux observations semblaient mettre en evi- 
dence un trouble remarquable de la conscience personnelle. 

Des faits semblables ont et^ en r^alite observes depuis fort 
longtenips. Les observations de Krishaber' connues sous le nom 
de « nevrose c^r^bro-cardiaque » ont 6i^ rendues c^lfebres par 
Taine « Dans les premiers temps, aussitot apres mes attaques, 
disait un de ces malades, il m*a sembl^ que je n*etais plus de ce 
nionde, que jc n'existais plus, que je n'existais pas. Je n'avais pas 
le sentiment d'etre un autre, non, il me semblait que Je nesistais 
pas du (out. Je tatais ma tete, mes membres, je les sentais. 
Neanmoins il me fallait une grande contention d'esprit et de 
vol6nte pour croire a la r^alit^ de ce que je toucliais... » « J'avais, 
dit un autre malade, un ardent d^sir de revoir mon ancien monde, 
de rede^enir i'ancien moi, C'est ce d6sir qui m'a empeche de me 
tuer..., j'etais un autre et je haissais, je m^prisais cet autre; il 
m^etait absolument odieux, il est certain que c'^tait un autre qui 
avait revetu ma forme et pris mes fonctions » et Taine ajoutait : 
« Le sujet ne se reconnait plus, il trouve toutes ses sensations 
changecs et il dit a je ne suis pas »,plus tard il dira a je suis un 
autre ». 11 semble se trouver dans le monde pour la premiere fois 
(sentiment d*6tranget^), il croit que ses actions lui echappent, 
qu'il assiste a ses actions en spectateur'. » 

Plus tard ces observations se multiplierent, je rappelle celle 
de Ball qui est remarquable : « An mois de juin iSy^, ^crit son 
malade, j'eprouvai a peu pr^s subitcment sans aucune douleur ni 
etourdissement un changement dans la fa^on de voir, tout roe 
parut drole, Strange, bien que gardant les memes formes et les 
m^mes couleurs (sentiment d'^tranget^ de la perception). En d6- 
cembrc 1880 plus de 5 ans apres, je me sentis diminuer, dispa- 
raitre : il ne restait plus de moi que le corps vide. Depuis cette 
epoque ma personnalite est disparue d'une fagon complete, et 
malgre tout ce que je fais pour reprendre ce moi-meme ^chappe, 
je ne le puis. Tout est devenu de plus en plus etrange autour de 



I. S6glas, ibid.y p. iSg. 

a. Krishaber, De la nhyropaihie cirihro-cardiaque^ 1873, observation 38. 

3. Taine, De VinLcUigencet II, p. 463-467. 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS LA PEHCEPTION PERSONNELLE 307 

moi et maintenant non seulement je ne sais ce que je suis, mais 
je ne puis me rendre compte de ce qu^on appelle rexistenee, la 
reality*. » 

Ces cas sous leur fornie typique sont si etranges qu'ils ont con- 
tinue a attirer Tattention. Dans un article public par la Reime 
philosophiqne, M. Dugas propose de designer le ph^nomene sous 
le nom de sentiment de depersonnniisation^ il observe que ce 
sentiment se trouve lie avec un autre phenomene curieux, le 
€< deja vu », c'est-a-dire que le sentiment de depersonnalisation 
s'associe souvent avec la fausse reconnaissance. » Souvent le sujet 
atteint de fausse reconnaissance avait conscience de devenir 
autre, il se sentait rester le meme en devenant deux. J'^coutais 
unevoix, dit un malade, comme celle d*une personne ^trangere, 
mais en meme temps je la reconnaissais comme mienne, ce moi 
qui parlait me faisait Teffet d'un moi perdu, tres ancien ct sou- 
dainement retrouve^. » Cette impression le malade ne Ta pas 
seulement a propos de sa parole, mais il Ta aussi a propos de 
ses mouvements, de ses actes et il en arrive a Talienation de sa 
personne, a la depersonnalisation^. 

J'ai eu Toccasion de rapporter deux observations tout a fait 
remarquables du meme genre, celles de Bei... et celle de Ver... *. 
Les deux malades sont identiques dans les grands traits : a la suite 
d'^motions ils perdent la conscience d'eux-m6mes, ils continuent 
cependant a ex^cutcr d*une facon correcte toutes les operations 
psycholbgiques, ils sentent tout, se souviennent de tout, parlent, 
agissent, d'une fa^on a peu pres normale ; mais ils r^petent tou- 
jours : ce n*est pas moi qui sens, c'est comme si ce n'etait pas moi qui 
parle, qui mange, comme si ce n'etait pas moi qui souffre, comme 
si ce n'etait pas moi qui dors, a Elle voyait clair, eutendait hien, 
sentait correctement, pouvait se mouvoir sans peine, mais elle se 
cherchait elle-meme en ayant Timpression qu'elle n^etait plus 
la, quelle avait disparu, que les choses pr^sentes n^avaient pas de 
rapport avec sa person n<ilite. Depuis ce moment elle repete tou- 
jours la meme chose : mais ou suis-je ? que suis-je devenue ? ce 
n'est pas moi qui mange, ce n'est pas moi qui travaille, je ne me 
vois pas faire ceci ou cela, il y a queique chose qui me manque. » 

1. Ball, Revue scientifique, 1888, 11, p. 43. 
3. Dugas, Revue philosophiqae, 1898, I, 5oi. 

3. Id., ibid., 5o3. 

4. Raymond el Pierre Janel, Nivroses et Idies fixes, II, p. 62. 



niOfhi 



30S LES STIGMATES PSYCHASTHfi^JlQUES 

Recemment M. Bernard- Leroy, qui avail d^ja public, a propos 
de ces fails, une discussion sur laquelle je revicndrai, a pr^sente 
au congres de psychologic un nouveau cas remarquable, lout a 
fail idcnlique aux pr^c^denls. II s'agil d'une femme de 4i ans 
qui esl lombee malade graducUement a la suite d^emolions vives 
el prolong^es. Ellc s^agile conlinuellcmenl el se livre a Texecu- 
lion de mouvemenls bizarres el compliqu^s, clle se tale les mains, 
les bras, prom^nc les mains sur sa l^te el son qou. Ellc d^grafe 
meme son corsage pour l&ler sa poilrine, clle fail claquer ses 
niachoires, se lire les cheveux, se lire le pavilion de Toreille... 
ellc dil qu*ellc ne sent plus rien ou du moins ne senl plus rieu 
comme autrefois el que dhs lors c'esl plus fort qu*elle. (C'esl la 
le ph^nom^ne des manies de verifications, des tics, des agita- 
r^i> lions motrices que nous connaissons chez ces malades). 

« II faul qu'elle late. C'esl insensible lout cela, dil-elle en se 
palpant Torcille. Quand je me peigne je ne sens pas mes cheveux, 
ni mes mains quand je me lave, ni mes levres quand j'embrnsse. 
Que c'esl malheureux d'^lre vivanle el de ne pas pouvoir voir les 
siens quand ils sonl la. Je ne vois pas du loul comme avanl, je 
n'entends 'pas comme avanl, il me semble ne pas entendre le 
bruit de mes pas, cela me g^ne pour marcher, je ne me rappelle 
plus ricn, je ne sais plus rien, je n'ai plus aucune emotion... » 
En reality on ne constate aucune diminution appreciable d'aucune 
sensibility, elle semble avoir des souvenirs precis quand on 
rinterroge el elle parail 6prouver les emotions normales ^' 

MM. PitreselR^gis, en rapportanl les observations deM. S^glas, 
font observer que dans ces cas la conscience n'esl poinl troublee 
d'une maniere complete. « Si on entend le mot conscience au 
poinl de vue clinique en lant que perception exacte des pheno- 
menes psychiques ^prouv^s, il est ^videnl que sauf de Irbs rares 
exceptions la conscience est conserv^e dans I'obsession ; si les 
malades constalenl ce dedoublemenl, s'ils Tanalysenl si correc- 
lemenl el si finement, c'esl qu*ils en onl conscience*. » Ces 
auteurs rappellenl seulemenl ici ce fait importanl que I'appr^cia- 
lion inlellectuelle des obsessions est conservee, que le delire de 



1. Bernard Leroy, D^personnalisation. Comptes-rendus du congrhs de psychologic 
de 1900, p. 48a. 

2. Pilres el Regis, op. cit,, p.^o. 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS LA PERCEPTION PERSONNELLE 309 

Tobs^de est incomplet et ne determine ni conviction, ni impulsion 
complete. Mais la conservation de Tintelligence proprement dite, 
corame faculte de critique et de jugement n'empeche aucunement 
{'alteration d'autres ph^nom^nes psychologiques qui entrent dans la 
conscience personnelle. Si ces observations de M. S^glas et toutes 
les autres semblables, car je les crois tres nombreuses, ne nous 
montrent pas un trouble du jugement critique mais simplement 
un trouble de la conscience personnelle elles n'en sont pas 
moins tres importantes pour Tinterpretation des obsessions elles- 
memes. 

MM. Pitres et R^gis font observer ensuite que ces observa- 
tions sur le sentiment de d^doublement de la personnalit^ ne sc 
rapportent a notre etude actuelle sur le groupe tres homogene 
des psychastheniques, sur la maladie des obsessions, a Ces faits, 
disent-ils, Torment une categoric sp^ciale appartenant a Tautoma- 
tisme psychique au moins autant qu'a Tobsession, les malades 
qui se d^doublent au point de se croire en avant d'eux-memes ou 
de se chercher ailleurs ont autre chose que de Tobsession simple, 
ils eprouvent un ph^nomene analogue a certains effets de duality 
hysterique* ». Je ne puis pas partager cettc opinion, le dedouble- 
ment hystcrique pent exceptionnellement donncr naissance a des 
expressions a pen pres semblables, mais en regie g^n^rale il ne 
se pre^sente pas du tout sous cet aspect. Dans Thysterie il y a 
subconscience veritable, les phenom^nes psychologiques forment 
deux groupes independants qui s'ignorent reciproquement, mais 
chacun de ces groupes conserve sa personnalite. Ici il n'y a pas de 
dedoublementreel, on ne constate ni anesthesie, ni amnc^sie, on ne 
peut mettre en evidence aucune lacune dans le groupe principal 
des phenomenes, mais il y a un sentiment general qui porte sur 
Tensenible de tous ces faits et qui les repr^sente a la conscience 
comme changes, comme insuflfisamment rattach^s a la personna- 
lite, c'est la un fait diflferent de Thyst^rie proprement dite. 

M. Bernard-Leroy en cherchant le diagnostic de ces troubles dit 
« qu'il a 6limin^ successivement les diagnostics de folic du 
doute, de syndrome des negations, de m^Iancolie, de confusion 
mentale, d'hypocondrie, et qu'il range ces faits dans la n^vropa- 
thie cerebro-cardiaque de Krishaber* ». Qu'il s'agisse de la 



I. Pitres ct Regis, op. cit., p. 4o. 

a. Bernard Leroy, Comptes-rendus du congrhs de psychologie de 1900, p.- 487. 



310 LES STIGMATES PSYCH AS TIlfiNIQUES 

maladie de Krishaber, cela est incontestable, puisque cette mala- 
die n'est constituee avec nettete que par cet unique sympt^me de 
la depersonnalisation. Le diagnostic veritable consiste a recher- 
cher dans lequel des groupes morbides aujourd'hui reconnus 
rentre cette nevrose de Krishaber. II est egalement facile d'eli- 
miner'Ie syndrome des negations, la melancolie, la confusion 
mentale. Mais je ne partagc plus Topinion de Tauteur quand il 
elimine la folic du doute, Thypocondrie et probableroent aussi les 
obsessions dont il ne parle pas. La malade meme qu*il d^crit a 
des doutes, elle a mcme des manies mentales de verification per- 
petuelle, ses attouchements incessants ne sont pas autre chose 
que des tics en rapport avec des manies de verification. Tons les 
maladcs prcccdemment d^crits ceux de Krishaber, ceux de Ball, 
ceux de M. S^glas, celui de M. Dugas ont en meme temps des 
doutes, des manies et des obsessions. II est int^ressant de rap- 
peler a ce propos la suite de Tobservation de Bei, que je publiais 
en 1898. Apr^s 18 mois de depersonnalisation pure pendant 
lesquels la malade ne se pr^occupait que de la perte de son moi, 
Bei... est devenue un peu plus tranquille sur sa personne, elic 
a oublie en partie le sentiment qu'elle ^prouvait ; mais elle s*est 
mise a presenter des crises d'interrogation a propos des souve- 
nirs : il faut qu^elle recherche ce qu*elie a fait la veille, si elle 
a ete au bal il y a huit jours ou si elle n*y a pas et6, etc. Ce sont 
de veritables crises de rumination caract^ristiques de la folic du 
doute, c'est-a-dire de Tune des formes de Tdtat psychasthdnique. 
Mes nouvelles observations du sentiment de depersonnalisation 
auxquelles je vais faire allusion tout a Theure, observations qui 
sont nombreuscs, portent toutcs sur des obs6d6s. Enfin chez la 
plupart des obsedds, des maniaques, des phobiques que je vieus 
d'etudicr dans les chapitres precedents on trouve au moins en 
germe ce sentiment de depersonnalisation. Je suis done dispose 
a croire que le sentiment de depersonnalisation est un des symp- 
tomes de Tetat psychasthenique et qu'ily a lieu de le rapprocher 
de tons les phenomenes precedemment Studies. 

Nous nous trouvons alors en presence d*un autre probleme, de 
quel groupe de phenomenes s'agit-il dans ces cas de deperson- 
nalisation ? Je crois que bien souvent il s*agit de veritables idees 
obsedantes. Certains de ces malades ont fini par concevoir une 
idee plus ou moins generale a propos des troubles de leur per- 
sonnalite. lis sont obsedes par la pensee qu'ils ont perdu leur 



SENTIMENTS D'llSCOMPLfiTUDE DANS LA PERCEPTION PERSONNELLE 311 

moi, comme d'autres par la pensee quails ont perdu leur mora- 
lite ; c'est une obsession qui rentre dans la cat^gorie des obses- 
sions de la honte de soi, et je Tai deja signal^e a ce propos. 

Dans d'autres cas se developpent a ce sujet des manies men- 
tales d'interrogation et de verification comme on vient de le voir. 
Mais dans un tres grand nombre de cas, je pense que, surtout au 
debut, quand la maladie est simple, il s'agit d'un sentiment que 
le malade ^prouve a propos de tons ses phenom^nes de con- 
science. Tons ces malades n'ont pas comme Claire la manie de 
se rabaisser, comment se seraient-ils rencontres sur une idee 
vraiment aussi etrange et en dehors des pens^es communes. 
Cetle idee se pr^sente brusquement chez Bei..., chez Ver..., 
chez PI... avant toute manie mentale qui chez Bei... ne com- 
mence que 2 ans plus tard. Enfin dans une discussion tres impor- 
tante nous aurons a comparer ce fait avec un sentiment qui est 
decid^ment tres frequent chez les 6pileptiques, et il est evident 
qu'il ne s*agisse pas chez. eux d'idees obs^dantes. Je crois done 
que ce trouble de la personnalit^ est souvent une alteration 
psychologique primitive chez le scrupuleux et qu'il r6vele une 
insudisance de la perception personnelle. 

Ainsi entendus les sentiments de trouble de la personnalit^ 
sent tres frequents chez nos malades et prdsentent divers 
degr^s. 

I . — Sentiment d'etrangete du moi, 

D... au debut d'une crisc de dipsomanie sent un trouble dans 
sa personne a il me semble que je m'efibndre, que mon etre tout 
entier devicnt conjus et etrange, c'est un 6tat intolerable et 
j'^prouve le besoin de faire des folies pour en sortir ». Vof..., 
femme de 38 ans, qui a ^te mordue par un chien, le premier jour 
de ses regies, en conserve une vive impression ; elle n'est pas tout 
de suite tourment^e par Tobsession du chien enrag6 qui ne 
viendra que plus tard. Pendant plusieurs mois elle reste tour- 
ment^e par un sentiment qu*elle exprime de la maniere suivante: 
<c II me semble que je suis humili^e d*avoir 6{e mordue, c*est 
comme si cola m*avait (l^trie, je ne suis pas comme j*6tais aupa- 
ravant, je ne suis plus la meme, Je suis une personne drole, infe- 
rieurej plus basse que je netais. » 

KI..., pendant les periodes d'abaissement qui precedent la 



312 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

crise des agitations Torches comme une aura, se sent drole, 
« je me sens comme enveloppee par quelque chose qui n'est pas 
moi, c'est a cela que je reconnais que je vais avoir une crise et 
que jc vais m'interroger sur la naissance de mon enfant ». 

Tr... r^pete sans cesse qu' « elle n'est pas elle-m^me a la fa^on 
ordinaire, qu'elle ne veut pas Hre iin 4tre a part et qu*elle fera 
des efforts (agitation motrice] pour retrouver sa personne natu- 
relle. 

2. — Sentiment de dedoublement. 

Un autre trouble du sentiment de la personnalit6 d^ja plus pro- 
fond c'est le sentiment de division, de d6doublement : on le 
rencontre tres commun^ment. Moreau (de Tours) remarquait 
d^ja qu'il est frequent dans les monomanies^ Krishaber le si- 
gnale a plusieurs reprises : cc Une idee des plus etranges qui s'im- 
pose a mon esprit malgr6 moi, dit un de ses malades, c'est de 
me croire double , je sens un moi qui pense et un moi qui 
execute ^ » w Je «ie fais Teffet d'etre double, je sens comme 
deux pensees qui se combattent, dit ^galement un malade de 
M. Seglas^, Tune qui est bien mienne, qui cherche a raisonner 
mais sans succes, Tautre qui me serait en quelque sorte imposee 
et que je subis toujours. » 

J'ai observ6 un sentiment de d^doublement plus ou moins ac- 
centuc a peu prcs chez tons mes malades et je pourrais presenter 
ici une centaine d*exemples. Je signale seulement quelques va- 
rietes de cc phenomene. « On me discute en dedans, c'est comme 
s'il y avait en moi deux personnes. » (Pr... 210) <c Je renferme 
deux hommes, le raisonnable et I'irraisonnable qui luttent constara- 
ment Tun contre I'autre. » (Za... 216) « Je suis comme dedouble, 
je me donne en spectacle a.moi-meme. » (Nah...) « Pourquoi 
que qa me double » (Ver.,.) « Depuis la fin de ma grossesse, tout 
me paraissait nouveau et Strange et il me semblait que je deve- 
nais double... » (Dd...) 18) <( C'est comme s'il y avait en moi 
deux moi, Tun pense sur la vie un tas de choses auxquelles je nc 
pensais jamais, Tautre repete : pourquoi faire toutes ces betiscs » 
(Pot... 19). 



I. Moreau (de Tours), Psychologie morbide, 1859. P- ^*^^- 
a. Krishaber, La nivropathie cerSbro-cardiaque, observ. 6. 
3. S^glas, Legons cliniques sur les maladies mentales, 1895, p. laS 



SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE DANS LA PERCEPTION PERSONNELLE 313 

Dob...cionDe de ce dedoublement une expression materielle 
qui si elle etait gdn^rale nous conduirait a faire jouer un role a 
la dualite des hemispheres. « J'^prouve un sentiment qui me fait 
horreur, je marche comme dans un reve, ma tete me semble 
nettement divisee en deux parties Tune tout entiere plong^c dans 
rinertie la plus profonde, dans une sorte de r6ve, a tel point 
que Topil de ce cAte me semble fixe, Tautre partie reste lucide 
et m'appartient seule ; c'est insupportable. » 

Lise se sent toujours Tesprit dedoublc en plusieurs personnes 
et elle sent toujours en elle-m^me plusieurs pens^es qui se 
deroulent simultanement et indcpendamment. « II y a toujours, 
dit-elle, une partie de mon cerveau qui est libre et qui fait ce 
qu'elle veut. Je ne parle jamais sans avoir une autre id6e en tete. 
J'ai toujours le besoin de penser a trente-six choses a la fois, une 
ne me sufBt pas. » Elle va jusqu^a dire que la nuit elle ne dort 
jamais complfetement. « Quand je dors tout ne dort pas. II y a 
un cot^ qui ne dort pas, qui ne sait a quoi penser et qui s^ennuie. 
II en resulte que les deux cotes de la tete se disputent. Si je 
pense a maudire Dieu, une partie de Tesprit Taccepte et Tautre 
pas et je ne sais plus laquelle a raison. » Quand elle va miciix 
elle est tout etonnee de ne plus avoir deux idees a la fois et cela 
la gene. Cela est si vrai et si curieux, qu'elle se reveille en sur- 
saut la nuit. comme nous Tavons deja vu, sentant qu'il y a en 
elle quelque chose d'anormal parce qu'elle dort tout entiere. 

Si Lise ne parle jamais que de deux personnes, il n'en est pas 
de meine de Claire. Pour elle la personne d'autrefois est absolu- 
meot disparue, elle est partie, c'etait la bonne. « 11 me semble 
qu'elle n'existe plus en moi, qu'elle plcure a cM6 de moi, qu'elle 
est en delire, ma vraie personne n'arrive plus a se rendre 
compte des choses. Pour remplacer cette vraie personne il en est 
survenu une autre, moins bonne, qui a ced6 le pas a une troi- 
sieme, a une quatrieme. II s'est form6 au moins six personnes, des 
bonnes et des mauvaises qui se presentent simultailement ou suc- 
cessivement, qui se manifestent par des voix, qui se traitent r6ci- 
proquement de Judas. » Trois de ces personnes lui paraissent 
assez precises, les autres sont vagues, on ne sait ce qu'elles 
pensent. En general elles se disputent et ne pensent jamais 
toutes la meme chose. Pour accepter completement une action 
ou une id^e il lui faudrait la faire accepter par les six personnes 
et elle se repete cette idee autant de fois quMl y a de personnes. 



314 LES STIGMATES PSYCH VSTHfiNlQUES 

mais ce travail est interminable. Elle n*arrive jamais au bout pnrce 
qu'il y a des reveries qui s'intercalent. « C'est pour cela, dit- 
elle, qu'une idee n^est jamais accept(^e completement, il me 
semble toujours qu*il y a des personnes qui ne Font pas com- 
prise. » Comnie chez Lise, ce dedoublement etrange existe aussi 
pendant le sommeil. « Dans le sommeil il y a moins de personnes, 
il n'y en a plus que quatre, mais elles revent toutes les quatre 
ensemble. II y en a une dont le reve est si loin et si vide qu'on 
ne sait plus ce qut c*est, une autre dont le reve est vague mais 
perceptible, une autre plus proche : c*est la plus mauvaise. » 

Quand elle va mieux il lui semble qu^elle remonte en suppri- 
mant les personnes les plus rdcemment formees, c'est ce qu'elle 
appelhe « pa^er des personnes. » On peut les « passer physi- 
quement » quand elle retrouve Tetat de sensibilite organique qui 
lui paraissaijt appartenir a une personne anterieure; mais il est bien 
plus difficile de les « passer moralemcnt », c'est-a-dire d*uni(ier 
leurs iddes : il en reste toujours plusieurs qui se disputent. 
Au contraire quand elle va mal, quand elle descend, elle reprend 
des personnes. « Au debut j*avais en moi deux personnes qui 
pensaient deux choses a la fois, maintenant il y en a six ou huit. » 

Dans cette derniere observation tres complexe on remarque 
une expression bizarre « ma vraie personne pleure a cote de 
moi )). Si on insiste, Claire raconte imm^diatement une foule de 
circonstances ou elle voit ainsi sa vraie personne en dehors d'elle. 
Souvent elle se voit en dehors « jolie, aimable, vive, bonne, 
comme elle ^tait autrefois, c'est une figure si diff<6rente de ce que 
je suis aujourd'hui, » le plus souvent elle se voit triste : sa vraie 
personne pleure sur elle-meme. Ces hallucinations bizarres qui 
consistent a se voir soi-m^me en dehors sont fr^quemmeut citees 
a propos du sentiment dc la depersonnalisation. Le malade ago- 
raphobe cit^ par M. Seglas se voyait a quelques metre en 
avant de son corps. M. Bernard Leroy cite une malade « qui se 
voyait apparaitrc devant elle a trois ou quatre metres... en merae 
temps elle avait Timpression d^etre comme transportee en dehors 
de son corps veritable, il lui scmblait qu'elle assistait comme 
simple temoin au deroulemcnt de ses propres etats de conscience 
comme s'ils avaient et^ ceux d'une personne ^trang^re*. » J'ai 
deja dit a propos des obsessions ce que je pensais des halluci- 

I. Bernard Leroj, licvue phUosophique, 18^8, II, p. 161. 



\ 



v 



SENTIMENTS D'.INCOMPLfiTUDE DANS LA PERCEPTION PERSONNELLE 316 

jiations du scrupuleux, elles sont incompletes et manquent de 
reality. Le sujet (c croit se voir pleurer en dehors, il n'en est 
pas sur ; il lui semble qu^ii devrait etre en dehors a pleurer 
sur lui-mdme ». Ces images sont des' symboles plus ou moins 
precis, plus ou moins vivement color^s que le sujet, en vertu de 
ses manies de precision et de symbole, s'eflbrce de concevoir 
pour exprimer ce sentiment de dedoublement : le sentiment lui- 
ni^me reste le phenom^ne essentiel. 



3. — Sentiment de depersonnalisation complete. T ^ -' 

Deja dans bien des cas precedents, aux sentiments d'^trangete 
du moi, de dedoublement de la personnc, se joig^iait un sentiment 
de depersonnalisation plus ou moins complete. Claire nous dit 
tres bien que sa personne actuelle est divisee, dedoublee, mais 
que c*est la une personne d^ja artificielle et surajoutee, la» vraie 
personne, celle d'autrefois, est completement partie, elle est en 
dehors, a cot^, elle pleure. C'est un cas tout a fait idcntique a 
ceux dont parlait Taine : « au debut, la personne est morte, puis 
elle devient autre )>. 

Dans des cas moins complexes on trouvera simplement la dis- 
parition, la mort de la personne normale. Aux deux cas, que j'ai 
deja Studies, ceux de Ver... et de Bei... * j'ajoute en resume 
quelques cas nouveaux. PI..., fcmme de 28 ans, commence la 
depersonnalisation a la suite d*unc grossesse, elle sent qu'elle 
n*est pas naturellc, qu'ellc ne vit pas conime elle vivait autrefois, 
elle cherche a se retrouver en se regardant dans la glace et elle 
ne se reconnait pas « il est bizarre qu'clle sente encore la souf- 
france, puisqu'elle n'est plus rien ; ses bras et ses jambes mar- 
chent seuls car elle n*existe plus... Je raisonne comme tout le 
monde et je vous assure que ce n*est plus moi, je sens bien que 
je mange et cependant ce n'est pas moi qui mange, c'est telle- 
ment drole que je ne pcux pas detourner mon esprit de cette 
maladie ». Cette femmc en meme temps ne pent plus agir car 
quelque chose la retient et la force a repeter Indefiniment le debut 
d'un acte. Elle repele indefiniment des efforts qui sont des tics 
et des petits mouvements convulsifs « car elle a peur de mourir 
tout a fait si elle ne les fait pas ». Elle a done a cote du senti- 

I. Mhroses el Idies fixes, II. p. 61 ct sq. 



316 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

ment de la depersonnalisation deux manies raentales caracteris- 
tiques, celle de la repetition et celle des efforts. 

Ck..., femme de 4i ans (obsession amoureuse, besoin de' di- 
rection, obsession de remords, manie de la recherche, manie 
de Texpiation], ne demande qu'une seule chose a c'est de 
retrouver sa pauvre et chetive personnalite ; pourrai-je re- 
troiiver jamais ce pauvre moi qui depuis trots ans me semble 
disparu, tantot il me semble que c'est moi qui souffre, tantot 
j'ai besoin de me voir devant la glace pour savoir que je ^uis 
encore moi-meme, je suis obligee de faire des efforts pour 
ne pas croirc que je suis morte ». 
^'^ Leo..., femme de 36 ans (phobie des orages, des epingles, de 
la mort, manie des expiations): « je ne sais ou je suis, je ne sais 
d'oii je viens, je perds Tid^e de moi-m6me, je me trouve si drole 
que je me crois a moitie morte et a moitie vivante, je suis tou- 
jours occup^e a me demander si j'existe encore. » To... (folie du 
doute typique avec manic de la recherche) se demande avec an- 
goisse si elle est encore elle-meme « ou si elleest un meuble, un 
animal, un pore que Ton saigne ». Dob..., pendant la crise 
d'agoraphobie, est effray^e par sa propre voix « ma voix a une 
sonority etrange, qui me fait mal, je suis convaincue que ce n'esl 
pas moi qui parle, je ne reconnais plus mes membres, j'ai besoin 
de rdfl^chir et de me retenir, pour ne pas aller me chercher 
moi-meme, car il me semble que je suis reside en arriere, » on 
voit que celle-ci parle tout a fait comme la malade de M. S^glas. 
Gisele, dont j*ai bien souvent cit6 deja les obsessions de voca- 
tion et toutes les manies mentales, a par moment des peurs ter- 
ribles « parce que tout d'un coup, dit-elle, il me semble que je ne 
suis plus moi, que je nens de mourir, et cela me donne le senti- 
ment de la folie. » 

Enfin jerappellerai Tobservation de Pot... qui est tres complete, 
cette femme de 32 ans, toujours scrupuleuse, tombe malade apres 
une troisieme grossesse, voici ce qu'elle m'ecrit : « je ne com- 
prends plus la vie, ni le monde, ni moi-m^me, j'ai perdu toutc 
conscience de mon etre. II me semble que je ne vis plus que 
matc^riellement, que mon ame est s^par^e de mon corps... J'en 
arrive a me demander si j'existe d'aucune maniere... Je me figure 
ne plus etre sur terre,... sij'ai une vie quelconque c'est dans un 
autre monde... Je ne puis plus me mettre dans la tete que moi et 
les miens nous sonimes vivants... Jc suis lasse d'une vie pareille 



SENTIMENTS D'lNCOMPLfiTUDE DANS LK PERCEPTION PERSONNELLE 317 

qui dure ind^finiment sans que je puisse me rendre compte de- 
puis combien de temps, je ne la comprends plus. Quand ces sen- 
timents me prennent j'eprouve le besoin que les miens me 
caressent afin de me persuader que je suis blen aupres d'eux et 
je leur reproche de ne pas me faire sentir que je ne suis pas 
morte. » Tous les troubles de la perception des choses, de la 
perception du moi, de la notion du temps, du besoin d'etre aime 
se retrouvent dans cette observation. 

Sans chercher ici a interpreter ces sentiments de d6personna- 
lisation, je voudrais seulement relever leurs relations avec les 
phcnomenes precedents. M. Dugas montrait dcjii que ce sentiment 
de depersonnalisation se rapprochait du sentiment de fausse recon- 
naissance dn « dejh-vu », il parlait aussi tres justement a ce propos 
du sentiment d*apathie, d'atonie morale. Un malade de Krishaber 
qu'il cite disait qu'ilagit par une impulsion etrangere a lui-meme, 
automatiquement^ « J*agis comme un m^canisme qui fonctionne 
apres qu'on a retire la clef, qui sert a le remonter. » En un mot 
M. Dugas se montrait dispose a r^unir en un groupe les senti- 
ments de depersonnalisation, de d^ja-vu, d*apathie, de domina- 
tion. M. Bernard Leroy veut^galement faire rentrer le sentiment 
de d^personnalisation dans un groupe plus vaste, celui des sen- 
timents d'^trangcte. (les sentiments d'^trangete peuvent, dit-il, 
se presenter sous quatre formes: i° le sujet a sentiment inana- 
lysable que la reality est un reve ; 2° il a Timpression d'^loigne- 
nient, de fuite du monde exterieur ; 3** ce sont les proprcs actes 
du sujet qui lui apparaissent avec cette couleur d'etrangete, d'inat- 
tendu; il traduit alors son impression en disant qu'il lui semble 
que ce soient les actes d\in autre ; /i'* enfin survient ce que Ton 
peut appeler la forme complete de Timpression de depersonnali- 
sation lorsque le sujet se sent Stranger a toutes ses perceptions, 
actions, souvenirs, pris en bloc''. 

Ces rapprochements sont tres interessants et a mon avis in- 
dispensable, depuis longtemps je souticns qu*il est juste de les 
faire plus etendus encore ainsi que je viens de le dire a propos 
des sentiments d^elranget^ de la perception et de deja-vu. Dans 



I. Dugas, Bevue philosophique, 1898, I. 5o3. 

a. Bernard Lcroy, Sur I'illusion dite de d^personnalisalion. Revue philosophique, 
1898, II. p. J 58. 



318 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

mes comws de 1897 et i8g8 sur fes sentiments intellectuels qui 
accompagnent Te fiMMtionnement de la volonte et de la m^moire 
j'avais essciy^ de montrer (\ue \% sentiment de d^ja vu, les senti- 
ments d'^trange, les sentiments de d^personnalisation se rappro- 
chaient des sentiments de perte de liberty, d^aclion m^canique, 
de domination et rentraient dans le groupe des sentiin^iiis d'auto- 
matisme. Je continue a concevoir ce groupe de la m^me maoiere, 
mats quand il s'agit des scrupuleux il me semble plus juste de 
faire rentrcr tout ce groupe de ph^nomfenes dans les sentiments 
d'incompletude dont on a d^jh vu bien des formes. 

Ce qui caract^rise le sentiment de la d6personnalisation comme 
Irs sentiments precedents, c'est que le sujet sent la perception 
de sa personne incomplete, inachevee. <( Je ne puis pas arriver 
jusqu*a Tunite de ma personne, repetent-ils tous, je ne puis pas 
m'atteindrc moi-meme... » Au fond, ils savent bien tons qu'ils 
ne sont pas ri^ellcment dedoubl^s et qu'ils ne sont pas morts, et 
malgr^ leurs expressions souvent exager6es ils n'ontpas un senti- 
ment positif de multiplicity et de mort. II serait trop facile de 
montrer qu'un sentiment positif de ce genre est une conception 
contradictoire et irrealisable. Ce qu'ils ont en r^alit^ c'est le sen- 
timent n^gatifde n'etre pas assez un, de nV^re pas assez vivant, 
de n'etre pas assez reel, lis devraient dire et on leur fait dire 
tres facilement des qu'on insiste un peu. « Je ne sens pas assez 
la r^alite de ma personne. » C*est la ce qu'ils traduisent dans 
leur langnge symbolique par les mots » je sens que ma personne 
est morle » sans se rendre compte de Tabsurdite de ces lermes. 
Ce sentiment fondamental qui existe sous ce langage est done le 
meme que nous avons rencontre a propos de Taction, de Tintelli- 
gcnce, et des emotions, un sentiment perpetuel d'incompletude : 
c'est lui dont il faudra rechercher Texplication. 



LES S^'MPTOMBS DE RfiTRfiClSSEMENT OU CHAMP DE LA CONSCIENCE 319 



DEUXlfiME SECTION 



LeS INSUFFISANCRS PSYCHOLOGIQUBS. 



Si la' plupart de ces sentiments pathologiques sont des ph^no- 
mencs primitifs et non des Id^es obsi^dantes, il faut se demander 
quelle est leur signiGcation. Correspondent-ils a des troubles 
dans Ic fonctionnement mental que nous puissions appr^cier au- 
trement que par les sentiments conscients du sujet ? Comme nos 
precedes d'investigation soit psychologiques, soit physiologiques 
sont encore tres rudimentaires, ce probleme est tres difficile a 
r^soudre et 11 faut bien souvent nous borner a des indications 
que nous donne Tobservation. 



i. — Les symptdmes de rStrScissement du cbamp de 
la conscience. 

Quand on examine ces malades qui se plaignent d'avoir perdu 
leur personnalile, de ne plus voir les choses comme elles sont, 
de ne plus pouvoir agir, ni sentir comme autrefois, la premiere 
idee qui vient a Tesprit, c'est que Ton va facilement constater en 
eux des suppressions de fonctions psychologiques connues et Ton 
songe immediatement aux troubles qui ont ete souvent decrits 
chez les sujets hyst^riques. Observe-t-on chez les scrupuleux des 
disparitions de sensations, de souvenirs, de mouvements comme 
chez les hyst^riques ? 

C'est la premiere question que nous avons a r^soudre. 

I. — Les anesthisies . 

I/existence d'anesth6sies, en particulier, aurait ici une tres 
grande importance : il semble qu'elle expliquerait assez bien cer- 
tains sentiments de privation, d'incompletude que Ton rencontre 



320 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

a chaque pas chez ces malades. Je me suis done beaucoup pr^oc- 
cup^ de r^tude de la sensibility chez les serupuleux, sans ^tre 
parvenu, je dois Tavouer a des resultats bien nets. 

11 est d'abord incontestable qu'on n'observe jamais chez eux 
les grandes anesth^sies des hysteriques. Jamais je n*ai trouve 
chez ces malades de ces vastes regions du corps, de ces visceres 
ou la sensibility consciente parait tout a fait abolie et oii on ne 
pent manifester la persistance d'une certaine sensation que par 
des proc^d^s particuliers. Jamais on n^observe ces pertes du sens 
musculaire, qui s'accompagnent de paralysie complete ou du syn- 
drome de Lasfegue, (mouvement les yeux ouverts, paralysie et 
catalepsie les yeux fermes, etc.) : ce premier point est tout a fait net 
meme pendant les plus grandes crises de rumination ou d*an- 
goisse. Pincez un de ces sujets pendant la crise la plus violente 
ou levez son bras en Tair, il se retournera toujours et ne main- 
tiendra pas son bras en Tair. 

D'autre part, chez la plupart des sujets qui ne sont pas tres 
malades et surtout qui ne Ic sont pas depuis tr^s longtemps, soit 
pendant T^tat a peu pres normal, soit pendant la crise on ne pent 
avec nos moyens d'investigation actuels constater aucune altera- 
tion nette de la sensibility. Comme ce point est capital, voici 
quelques observations et quelques chifTres. Chez Bei... et Ver..., 
ces deux sujets qui soutiennent si dr6lement qu'ils ont perdu 
leur personne et qui repetent sans cesse : « ce n'est plus moi 
qui cause, qui marche, qui sent, qui vit, qui dort. » L^^tat de la 
sensibilite a et6 particulierement etudi6. a Nous etions disposes 
a penser, disais-je a ce propos, que ces sujets ne doivent pas 
avoir de leur corps et de leurs visceres les m^mes sensations 
qu'autrefois. Mais en cherchant a constater ces troubles de la 
sensibility supposes a priori nous eprouvons un etonnement. Chez 
Bei..., il n'y a aucune anesthesie : Ta^sthesiometre donne 2 a 5 
millimetres a la face palmaire des doigts, 20 millimetres a droite 
et 25 a gauche, a la face inf^rieure du poignet. Ces sensations 
sont nettcs, sans erreurs, ne s'accompagnent d'aucune douleur, 
d'aucuu chatouillement, elles sont localisees au dos de la main, 
par exemplc avec unc precision de 2 a 3 millimetres, elles se 
pr^sentent tout a fait comme chez Thomme normal. 

Pour appr^cier et mesurer au moins d'une maniere grossiere 
les sensations diles a du sens musculaire ou kinesthesique » qui 
nous paraissaient avoir ici quelque importance, nous nous soniraes 



LES SYMPTOMES DE RfiTRfiCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE 321 

servis de ia m^thode des poids. Nous faisons soupeser au sujet 
des petits cyltndres, des cartouches de fusil, comine Tavait fait 
autrefois Gallon. Ces cartouches sont toutes absolumcnt sem- 
blables en apparence, mais elles sont remplics de plonib de ma- 
niere a presenter des poids inegaux bien determines, et le sujet 
doit en prenant ces cartouches, en les remuant, en les soupesant, 
appr^cier la difference de poids, dire laquelledes deux cartouches 
qu'on lui presente est la plus lourde ou la plus leg^re. Afin de rendre 
ces experiences comparables, il est n^cessaire de choisir un poids, 
toujours le meme pour tons les sujets, qui serve de point de de- 
part. Nous avons adopte le poids de lo grammes ct nous exprimons 
les reponses du sujet et le resultat de cette petite experience par 
una fraction. Le d^nominatcur dcsigne le poids pris comme point 
de depart, c'est-a-dire lo grammes, le numerateur le poids addi- 
tionnel ndcessaire pour que le malade accuse une difference. 
En admettant cette representation, la sensibilite musculaire pour 
les poids sera chez Bei... i dixieme pour la main droite et de 2 
dixiemes pour la main gauche. Ce sont a peu pres les chiffres 
que Ton obticnt chez un individu normal qui n'est pas particu- 
lierement eduque pour ce genre de recherches. 

Le sens auditif a ete examine par M. Gelle qui n'a pu constater 
aucune modification. Le sens visuel n'est aucunement altere, 




Fio. 9. — Champ visuel de Bei. 



Tacuiteest totale pour Toeil droit el de 9 dixiemes pour TumI gauche, 
le champ visuel est tout a faitgrand(fig. 9). Lessensibililesviscerales 
sontevidemmentdifTicilesa mesurerelnousneprelendons rienattir- 



LES OBSESSIONS. 



1 - 



322 LES STIGMATES PSYGHASTH^NlQUES 

mer : mais enfin cette jeune fille a faim et soifii Theure des repas, 
mange de ires bon appetit, digere parraitement, ^prouve le be- 
soin d'uriner et d'aller a la selle; ellc se sent suflfoquee si on lui 
ferme les narines, en un mot elle ne se comporte pas du tout 
comme les hysteriques anorexiques avec anesthesies visc^rales. 
Cependant, malgre cette conservation apparente de toutes les 
sensibilites, elle continue a dire : « Je ne vois pas, je n*entends 
pas, c'est rigolo, je ne sens rien, c'est tres drole d'etre comma 
cela. n 

La meme etude a et6 refaite surVer... ; en voici la conclu- 
sion : « II n'y a pas un stigmate d'anesth^sie ciiez ce gar^on. II 
distingue les pointes de Tiesth^siometre a 20 milltmetres sur la 



a 


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1 






Fig. 10. — Champ visuel de Ver.. 



face inferieure du poignet droit ; il distingue des poids trfes legers: 
il soufTre des qu'on le pique ; le gout, Touie, Todoral, la vue 
n'ont rien d'altere ; le champ visuel est a 90** dans chaqiic cpil 
(fig. 10]. S'agit-il de troubles de la sensibilite visc6rale ? lis sont 
plus probables encore que les precedents, car cette sensibilite 
jout; un grand role dans la personnalit6. Mais oil sont ces trou- 
bles? II a In faim, la soif, le besoin d'uriner, etc., il sent ce qu'il 
avale, distingue les goi!its comme autrefois. Nous ne pouvons 
cependant pus d^crire les anesthesies visc^rales dont nous ne 
constatons aucun indice. Les supposer, en vertu de theories phi- 
losophiques, qui rattachent le sentiment de la personnalite a 
ces sensibilites ce serail oublier les regies el6raentaires de Tob- 
servation clinique. )) 



LES SYMPTOMES DE RfiTRfiClSSEMfiNT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE 323 

Depuis ces Etudes, M. Bernard Leroy a eu Toccasion de reraire 
les memes recherches sur un cas tout a fait semblable. 11 arrive 
exactement au mcme r^sultat, c'est qu'on ne peut constater exp6- 
rimentalement aucune espece de troubles de la sensibilite. « Je 
constate d'abord, dit-il, que le malade ne presente aucune anes- 
ihesie tactile, aucune diminution appreciable de la sensibilite ; la 
localisation des sensations se fait normalemcnt avec precision. La 
sensibility a la douleur ne me parait pas diminuee et la sensibi- 
lite thermique non plus. La vue semble egalement n'avoir rien 
perdu de son acuity ; le champ visuel est de dimensions nor- 
malesV » 

Si nous passons a d'autres malades qui ont des obsessions, des 
manies, des angoisses varices, voici quelques chifTres que nous 
avons relev^s : Bu..., grand agoraphobe examine au milieu d'une 
crise, distingue les pointes de raesthesiometrc au bout des doigts 
quand ellcs sont s^par^es de 2 ou 3 millimetres; a la face infi^- 
rieure du poignet droit il les distingue quand elles sont s^parees 
de 35 millimetres, a la face inferieure du poignet gauche il les 
distingue a 3o millimetres ; le champ visuel de chaque ceil s'^tend 
a go". Ger. .., examinee vers la fin d'une grande crise de rumi- 
nation mentale, a partout une sensibility tactile normale : Vxs- 
thesiometre donne 3 millimetres au bout des doigts, 25 a la face 
inferieure du poignet, 3o sur Tavant-bras; le sens musculaire 
examine par les poids donne i/io. Qei..., qui se plaint de ne 
plus sentir le plaisir ni la douleur, a partout une sensibility tactile 
normale, je mesure le sens de la douleur avec Talg^simetre a 
ressort (appareil de Cheron pour la mesure de la pression san- 
guine transform^ par Taddition d*une pointe et par une gradua- 
tion difTerente) et je trouve 25 sur le dos de la main, ce qui est 
normal. Les ni^mes constatations sont faites sur Red..., Vod..., 
Bor..., Lod... (aesth. au poignet 35, alg^simetre sur le dos de 
la main 20, champ visuel go). Si on veut observer la sensibility 
au plus fort d'une crise d'angoisse, ce qui est diflicile, conime 
on Ta vu parce que la mise en observation arrete la crise, on 
peut se trouver en presence de sujets qui ne veulent pas se 
laisser toucher, qui prennent peur de I'instrument et on peut 
avoir beaucoup de peine a obtenir une reponse. Quand on Tob- 



I. Hernani Lcroy, Dc I'illusion clile dc la depersonnalisation. Comptes rendus da 
cony res de psycholoyie de 1900, p. 48 a. 



3-24 LES STIGMATES PSYGHASTH^NIQUES 

tient, elle est normale, tout au plus indique-t-elle un peu de 
diminution en rapport avec T^tat de distraction du sujet. 

On peut rencontrer une difficult^ sp^ciale quand on expcriraente 
sur les grands douteurs qui hesitent a repondre parce quails ne 
sont jamais siirs de rien. J'essaye d*appliquer raesthesiometre a 
Vi... en pleine crise de rumination et d*hesitation ; clle pretend 
n*^tre jamais sure s'il y a unc pointe ou deux pointes ct il faut 
que j'exige une r^ponse, meme si elle ne se sent pas certaine de 
son exactitude. La moyenne de ces experiences faites dans ces 
conditions sur la face infi^rieure du poignet droit donne 4o : cc 
chiflTre semble indiquer une legfere diminution. Cependant ^lant 
donnees les innombrables chances d'erreur, j'avais admis autre- 
fois qu'il fallait au moins 60 pour admettre une hypoesth^sie hys- 
teriquecliniquement interessante : le chifTre constate sur Vi..., 
en est encore eloigne. II est vraisemblable d'ailleurs que ce chif- 
fre un peu elev^ est en rapport avec le besoin de certitude du su- 
jet, M. Binet a fort bien montr^ que le chiflTre donne par IVsthe- 
siometrc est modifi6 considerablement par le degr^ d*interprela- 
tion que fait le sujet de scs sensations tactiles* et il est bien 
probable qu'il est 6leve par le besoin de precision, par le desir 
de ne consid^rer commes doubles que des sensations reellement 
bien distinctes. On peut done dire que chez la plupart de ces 
malades psychasth^niques les methodes actuelles de mesure ne 
mettent pas en Evidence d'anesth^sie appreciable. 

II faut mettre a part un dernier groupe fort int^ressant dans 
lequel on peut relever assez nettement des diminutions appr<^- 
ciables de la sensibilite, surlout pendant les crises. MM. Buccola 
et Seglas ont remarquc des cas oil la sensibilite 6tait diminu^e-. 
J'en ai observe aussi quelqucs-uns. 

Quelques malades emploient d'abord des expressions que nous 
sommes habitues a rencontrer dans la bouche des anesth^siques. 
« Pendant la crise, dit Bal..., mes mains me semblent ^tre dures 
et froides »; « il me semble, dit Buq..., que j'ai la peau engourdie 
et que j'y ressens comme des fourmis, on dirait des bestioles qui 
me courent sur le corps. » Mio... (186) se plaint de sentir le ecu 

1. A Bind, Eslil possible de mesurer la sensibilite tactile d'uiie personne axec 
la methode de Weber? Communication k la soci^te de psychologic. Bulletin de Cinsti- 
tat psyeholwjique, mai igoii p. i45. 

2. Seglas, Lemons cHniques sur les maladies mentales, 1896, p. 70. 



LES SYMPTOMES DE RfiTRfiCISSEMENT DU CHAMP DE SA CONSCIENCE 325 

el la gorge pleins de boutons. Je n'ai pu examiner ces deux 
malades qu*en dehors des crises et j*ai di^ constater que malgre 
leur dire la sensibilite ^tait normale. 

Chez d'autres les verifications donncnt quelques r^sultats, Qb... 
se plaint de sentir plus confusement du cAt^ droit, cc c6te lui 
parait plus engourdi et plus gros que Tautrc, c'est la le langage 
de quelques hysteriques : j*obtiens a Ta^sth^siometre unc difference 
minime mais nettement appreciable : 5o sous le potgnet droit et 
3o a gauche. 

Tr... se plaint qu*elle perd le goi^t, Todorat et que toute la 
face s'engourdit, je trouve la sensibilite de la face normale, mais 
le goAt est reellement diminue et Todorat est presque disparu. 
11 est vrai qu'il faut ici tenir conipte de cette secheresse des 
muqueuses qui existe souvent chez ces malades. 

Les deux malades qui m'ont semble le plus intdressants au 
point de vue des troubles de la sensibility sont Lise et Claire. 
Use a not(^ bcaucoup de details qui montrent son grand cngour- 
dissement. Pendant une crise de rumination elle s'est coup^ la 
main sans s'en apercevoir ; elle devient surtout indiffiSrente a la 
temperature, il lui est arriv^ en s'habillant d'etre absorbee par ses 
idees et de rester debout une demi-heure a demi nue dans une 
piece tres froide sans en 6tre incommodee ; elle me raconte que 
donnant un jour un bain a son enfant tout en se laissant aller a 
rever elle Fa briile et s*est elle-m^me bri\le les mains sans sentir 
que le bain ^taittrop chaud. Elle pretend qu'au moment oil Tidee 
est forte, elle voit moins et elle entend a peine. 

Les experiences de verifications sont comme toujours tres dif- 
ficiles et quand Tattention est attiree on ne constate plus d'aussi 
grandes anesthesies. Le tact proprement dit mesur6 a IVsthesio- 
metre n*est que pcu diminue, la vue et TouVe sont a peine modi- 
fies, mais j'ai et6 frappe de trouver uneassez serieuse diminution 
du sens de la douleur. Une injection hypodermique qui est dou- 
loureuse a Tetat normal devient tout a fait indifferente pendant les 
periodes de rumination. Les mesures de la sensibilite doulou- 
reuse avec Talgesimetre donnent des differences assez nettes pour 
que Ton puisse les resumer dans un schema. On constate pendant 
les crises de rumination une hypoalgesle g^nerale surtout carac- 
teristique a droite sur la poitrine et sur Tepaule. Les chiffres 
sont 5o et meme 85 et io5, tandis que quand le malade va bien, 
en particulier a la suite de stances dont nous parlerons, elle 



326 LES STIGMATES PSYGHASTHfiNIQUES 

ne liiisse pas cnfoncer Taiguille a plus de 20 ou 35 (fig. 11 et 

fig. 12). 

Chez Claire les troubles de sensibilite sont encore plus nets. 
Quand elle se plaint que son corps est mort, qu'il y a comme un 
trou sous son sein droit oil tombc sa personnalit^, il y a quelque 
chose d'objcctivement appreciable. II y a une serie de regions du 
corps au larynx, aux deux seins, a Tepigastre, a la partie inferieure 
de Tabdomen ou Fengourdissement est notable surtout ii droite. 




Fio. II. — £lal de la sco'sibililt' de Lise pendant une {leriode de niminaUon mesuree arcc 
ralgeMmetre a ressort — Analgesic plus accentuee a droite. 



[.a douleur de la piqAre dans ces regions n'est appreci^e qu'a io5 
tandis qu'au poignet elle est sentie a 3o. Le contact d*un cheveu, 
suivant la methode de Bloch, qui est nettement per^u Jans les 
regions avoisinantes cesse d'etre peryu quand il arrive dans ces 
regions. J'ai meme pu, cc qui est tout a fait exceptionnel pour 
cos malades, etablir une sorte de schema de la sensibilite comme 
on fait pour les hysteriques (fig. i3). II ne faut pas oublier que 
les parties ombr6es de cette figure ne correspondent pas a de 
Tanesthesie vraie, mais tout au plus a une diminution de la sensi- 



LES SYMPTOMES DE RfiTRfiCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE 327 

bilite, surtout de la sensibility a la ilouleur. En considerant cette 
figure on verra qu'elle ressemble tout a fait a celle que nous avons 
deja publiee a propos d*hysleriques ayant des idees fixes g^nita- 
les*. On sait que les sensations et les images venant de certaines 
parties du corps ayant une fonction determinee et, par consequent, 
ayant une cerlaine qualite commune, se groupent, s'associent 
dans certaines Amotions de maniere a constituer. des regions psy- 
chologiques. La sensibilite des parties genitales, du pubis, des 




15 15 



Fig. I a. — Ctat de la sensibilite de Lise mesure de la m^me maniere pendant uno p<iriode 
plus normale. — Sensibilite k la douleur a pen pres normale. 



seins et quelquefois de I'ombilic forme un systeme qui est li^ a 
toutes les emotions ou id^es genitales : il est interessant de re- 
marquer que chez une scrupuleuse ayant depuis une douzaine 
d^ann^es des obsessions genitales la sensibilite de toutes ces re- 
gions est troublee comme elle Tesl dans Thyst^rie. J*ai d(^ja rap- 
porte Tobservation d'un homme qui, apres 20 ans de meditation 
sur des obsessions de ce genre, en arrive aussi a une hypoesth^sie 

1. Nevroses et IdSes fixes, II, p. 434- 



328 LES STIGM\TES PSYCIlASTHfiNIQUES 

des parties genitales : la difference avec Thysterie est toujours la 
m6me, rinsensibilite est tres incomplete et ne porte nettement 
que sur la douleur. 





Fig. 1 3. — Schema de la repartition do Thypoesthesie choz Claire 
X Localisation de la cephalalgie. 

En resume nous n'avons rencontrd de troubles de la sensibilite 
appreciables que dans un petit nombre de cas et encore ces trou- 
bles portent-ils presque exclusivement sur la sensibility a la dou- 
leur et dependent-ils ^troitement du degre de Tattention. Dans 
rimmcnse majorite des cas, il n'y avait aucun trouble precis des 
sensations tactiles et des sensibilites speciales, enfin dans aucun 
cas nous n'avons pu noter de grandes et profondes anesthesies. 

Je n'insiste pas sur Tamn^sie et sur la paralysie, car vraiment 
je n'ai rien observe chez mes malades qui rappelle meme de loin 
ce que Ton observe chez les hysteriques ; il n*y a guere que des 
symptomes subjectifs. « Bei. . . soutient qu'elle n'a aucune mcmoire, 
que depuis son accident elle ne se souvient de rien. II ne faudrait 
pas, disions-nous*, la croirc sur parole et nous figurer qu'ellepre- 



I. Xcvroses et UUes fixes, II, {1.65, p. 73. 



LES SYMPTOMES DE RfiTRlSCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE 329 

sente des amnesie reelles et ^lendues, interrogez-la, si vous vou- 
lez, nous vous mcttons au defi de trouver un oubli r6el ». « Ver... 
a imaging de dire qu'il avait perdu la memoire et il voulait memc 
se faire dispenser du service militaire sous pr^texte d*amn6sie : 
<c je ne rae souviens de rien, dit-il, je ne puis pas tenir une 
conversation, car je ne puis suivre aucune id^e » c'est la ce qu*il 
d^crit mais meme embarras que tout a Theure, si vous cherchez 
quelle forme d'amnesie II presente vous n*en pourrez trouver 
aucune. Interrogez-le sur tout ce que vous voudrez, il vous re- 
pondra avec des details interminables : et il continue a dire je 
n'ai aucune memoire, tandis que sa parole a montr^ tous les sou- 
venirs possibles. » 

Claire pretend aussi avoir perdu la memoire, ne plus se sou- 
venir du passe et ne pouvoir apprendre le present. En r^alite elle 
raconte a peu prfes tout et quand j'ai essaye de lui faire apprendre 
lo syllabes en les pronon^ant devant elle, elle y est arriv^e cor- 
rectement apres i3 auditions. Cela ne montre pas une grandc 
puissance d'attention, mais cela n'est pas de Tamndsie. 

Gisele se plaint d*avoir par moment des paralysies completes, 
je ne les ai jamais constatees : cette difficulte que la malade eprouve 
a marcher dans certaines circonstances se rattache a ces sortes 
de crises de fatigue qui surviennent frdquemment chez ces su- 
jets; ce ne sont aucunement de v^ritables paralysies. 

2. — Les mou\*ements aubconscients . 

Un autre ph^nomene que Ton est tout dispose a rechercher 
chez les scrupuleux c'cst le mouvement involontaire et subcon- 
scient dont le type ideal est Tecriture automatique des mediums. 
I^es raalades parlcnt comme s'ils constatalent sans cesse en eux ' 
des phenomenes de ce genre « j*agis sans me faire d'id^es de ce 
que je fais, dit Ver..., mes mains s'occupcnt, ce n'est pas moi 
qui m'occupe, » ces malades parlent certainement d'automatismo 
beaucoup plus que les mediums eux-memes. 

Mais la verification expt^rimentale ne correspond pas du tout a 
cette apparence, j'ai essaye sur un grand nombre de ces sujets 
psychastheniques de reproduire les experiences classiques qui 
consistent a deviner le nombre qu'ils pensent par le mouvement 
de leursdoigts, les experiences du pendule enregistreur, de Tecri- 
ture automatique au moyen de la tablette, etc. : dans la grande 



330 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

majority des cas, les resultats sont absolument mils. Exception- 
nellement j'obtiens quelques gestes sugg^rt^s a Tetat de veille 
chez Lise, mais elle n'oublie pas sa main, elle la sent remuer et 
ecrire, elle pent toujours Tarr^ter qiiand elle veut et il y a beau- 
coup de complaisance dans son obeissance. Claire dit toujours 
qu'elle agit sans s'en rendre compte ; mais certainement cela ne 
lui arrive pas quand je veux le verifier. Elle obeit un peu aux 
mouvements suggeres, elle y a quelques mouvements en appa- 
rence involontaires du doigt, mais comme Lise elle peut toujours 
se surveiller, se reprendre : la subconscience n*est jamais com- 
plete. D'ailleurs cette question doit 6tre generalis^e en cher- 
chant ce que deviennent chez ces malades les phcnomenes d'hyp- 
notisme, et de suggestion. 

3. — Le sommeil hypnotique. 

J'ai eu Foccasion d*etudier cette question de Thypnotisrae chez 
les obs^des avec quelque soin, car la plupart des malades recla- 
maient precisement la suggestion hypnotique comme le remede 
de leurs id^es fixes et ils s'y pr^taient de la meilleure foi du 
monde avec le plus vifdesirdese laisser endormir; sur quelques- 
uns d'entre eux j*ai pu prolonger les essais pendant trois et 
meme cinq ans pour ainsi dire sans interruption. 

Arriventils au sommeil hypnotique? lei il Taut faire attention 
a prcciser les termes, les scrupuleux sont des individus chez 
lesquels tout consiste en nuances et en mesures. Si Ton cherche 
un sommeil hypnotique veritable et complete un somnambulisme 
typique, il faut obtenir deux choscs : i° pendant T^tat de som- 
meil un developpement intellectuel suflisant pour que le sujel 
puisse parler ou du moins comprcndre la parole et agir en confor- 
mity avec la suggestion sans se rcveiller; 2° un oubli complet au 
r^veil. 

Ces caractercs on ne les obtient jamais chez les scrupuleux. 
L'une des hypnoses les plus completes est celle de Lise. Les 
seances ont ete repetees cinq ans tons les huit jours, nous verrons 
plus tard pour quelle raison. Aujourd'hui encore elle n'est pas 
parvenue au second phenomene caracteristique Toubli du som- 
nambulisme. Cet oubli existe un peu, les souvenirs sont confus, 
mais a la condition qu'elle ne fasse aucun effort pour les recher- 
cher. Si elle les recherche, ses souvenirs se pr^cisent et reappa- 



LES SYMPTOMES DE RfiTRfiCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE 331 

raissent fort bien. Et encore cet oubli l^ger dont elle se contente 
n'a commence a apparaitre qu*a la 53*' stance. 

Quant a cette hypnose elle-menie, elle consiste simplement en 
un engourdissement dans lequel le sujet a de la peine a rerauer, 
a ouvHr les yeux. Cet etat ressemble a ce que Lise 6prouve spon- 
tanement quand elle retombe dans une idee fixe, dans une rumi- 
nation en pensant au demon. Mais ce qui est caracteristiqu'e, c*est 
qu'elle pent triompher de cet engourdissement; si elle y tient, 
elle peut faire un eObrt volontaire et arriver a ouvrir les yeux ; 
elle peut aussi par un effort remuer et parler. Mais alors ces 
niouvements, et la parole surtout, la r^veillent, si bien qu'elle se 
plaint d'etre troublee, si je veux la faire parler pendant qu'elle 
dort. Ajoutez que Tesprit reste lucide, qu'elle ne perd jamais con- 
science et continue a se surveiller pendant Thypnose. 

Dans ce cas cependant il y a quelques ph^nomenes d*hypnose 
interessants obtenus par une prolongation extraordinaire des 
essais : il y a un engourdissement notable, non seulement des 
mouvements mais, ce qui est plus curieux, des id^es. La malade 
a de la peine a retrouver ses id^es fixes et a les decrire, il y a des 
choses qu'elle ne peut pas arriver a exprimer dans cet etat et 
qu*elle exprime bien etant reveiilee, elle conserve meme quelques 
heores apres la seance un certain engourdissement et une l^gere 
envie de dormir. Enfin cet ^tat est devenu chez elle assez habi- 
tuel pour se reproduire sur un signe, par exemple quand je lui 
mets la main sur le front. 

Chez les autres malades je n'obtiens m^me pas ce resultat in- 
complet. Lod... a ii peine les paupieres un pen tremblantes, rien 
de plus, aucun engourdissement ni des mouvements, ni des idees, 
bien enlendii aucun trouble de la memoire. Chez We... petit de- 
but d'engourdissement apres une vingtaine de seances, aucun 
oubli apres la seance. Chez On..., chezTr..., rien de plus. Mb... 
s*endort un pen plus, mais ne presente pas d'oubli. Kl... arrive a 
une somnolence tres incomplete avec persistance des souvenirs. 

Chez Claire, les essais sont dilliciles, elle est si longue a faire 
aucun acte, qu'elle est interminable avant d'accepter qu'on 
essaye de Tendormir; elle voudrait me parler auparavant, dire ce 
qui lui charge la conscience en commen^anl par le commencement. 
Ce recit, a supposer qu'elle puissc le faire, serait interminable, 
puis elle a des craintes sur ce qu'elle dira pendant le sommeil, des 
scrupules sur I'hypnose qui retardent les essais. Enfin h force de 



332 LES STIGMATES PSYCHASTmiNIQUES 

patience je suis parvenu a essayer s^rieusement au moins 3o 
fois, ce qui serait largement suflisant pour hypnotiser complele- 
ment une personuc un pen predisposee : Ics resultats sont insi- 
gnifiants : tete lourdc, quelques tremblements des paupieres, un 
pen de resolution des membres, le tout ccsse des qu'elle vcut se 
secouer, meme sans mon ordre. 

Get insucces vraiment considerable dans Thypnotisme des 
scrupuleux tient-il uniquement a la faoon dont j'ai dirig^ les es- 
sais ? Je ne puis pas le croire, quand je mets en Tace de ces 
malades le nombre aujourd'hui tres considerable d'hystcriques 
que j'ai pu amener a tons les degres possibles du somnambulisme. 
U y aurait done la un premier fait, c'est que le meme auteur, en 
procedant de la meme maniere, determine Thypnotisme coinme il 
le veut chez les hysteriques en quelques seances, tres souvent en 
une seule, et qu'il ne parvient a rien chez les scrupuleux m^me eti 
plus de cent stances comme dans le cas exceptionnel de Lise. Mais 
il y a plus a dire, le hasard a fait que beaucoup de nies malades 
soit avant, soit apres avoir cte etudi^s par moi, ont passe entre les 
mains de plusieurs de mes confreres qui ont fait les meme lenta- 
tives. Quelques-uns ont essaye de se faire illusion en appelant 
hypnotisme n'importe quel engourdissement, mais toutes les 
fois que j'ai pu avoir des renseignements precis, j*ai constate 
qu'aucun d'eux n'avait rien obtenu de plus que moi. 

Pour ne citer qu'un exemple Jean a et^ longtemps soigne par 
M. Dumontpallier qui avec une grande confiance a fait tous ses 
efforts pour Thypnotiser ; apr^s des essais trfes nombreux 
M. Dumontpellier a etc oblige de dire au malade « qu*il avait 
Fesprit trop vagabond pour arriver au sommcil provoque ». 
J'ai remarqu^ aussi que les auteurs qui ont une grande pra- 
tique de Thypnolisme, comme M. Bernheim, se montrent 
adroits et devinent rien qu'a Tallure et au recit de ces malades 
qu'ils ne sont pas hypnotisables. Dans quatrc de mes observations 
M. Bernheim a habilemcnt refus^ de tenter un trailement par 
rhypnotisme : je ne dis pas qu'il ait eu rdison au point de vue 
therapeulique, ces essais d'hypnotisation peuvent avoir, comme 
nous le verrons plus tard, des resultats utiles; mais au point de 
vue scientifique je trouve qu'il a completement raison en consi- 
derant ces malades comme rebelles au sommeil hypnotique. 

Mes recherches sur ce point, je suis heureux de le constater, 
sont tout a fait d'accord avec les conclusions auxquellesMM. Pitres 



LES SYMPTOMES DE n^TRlvCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE 333 

et R^gis sont parvenus. « D'une facon g6nerale les obsddds pre- 
sentent cette particularitc curicuse que, ires sensibles a raction 
de la suggestion ordinaire, an reconfort moral du m<^decin, ils 
sont rebelles a la suggestion hypnotique qui n'a pas souvent prise 
sur eux. Ils ressemblenl encore en cela aux neurasth^niques quise 
trouvent momentan^ment soulag^s et meme gu^ris de leurs niaux 
par une simple visite du m^decin et qui ne sont pas d'habitude 
hypnotisables ^ » 

II est vrai que quelques auteurs, en tres petit nombre, ont pu- 
blic des observations de sommeil hypnotique determine cliez des 
agoraphobes ou des obsedes. M. Berillon en « signale' plusieurs, 
M. Auguste Voisin surtout en a d6crit un tres grand nombre au 
congres de Psychologic tenu a Munich en 1896^: « Phobies et 
nianics multiples, habitudes de religiosite, am(^liorations par la 
suggestion hypnotique. — Manies et phobies multiples, craintes 
de manquer a des promesses, sommeil absolu a la 2° seance, gue- 
rison a la 4° seance. — Agoraphobic, claustrophobic, peur des 
cheniins de fer et des voitures, sommeil hypnotique en une 
seance, gu<^rison en 3 stances, etc... » J'avoue que je suis rest^ 
tres etonne en entendant ces communications. 

Ces opinions opposees ne me paraissent pouvoir s'expliquer 
que de deux famous. Ou bien les auteurs, uniquement pr^occupcs 
du point de vue thcrapeutique,ne se sont pas inqui^t^s de preciser 
le diagnostic de Tetat qu'ils ont appel^ sommeil hypnotique, ou 
bien, ils ne se sont pr^occupes que du contenu de Tobsession et 
non du diagnostic de la nevrose sous-jacente et ils ont eu alTaire 
a des id^es fixes chez des hysteriques. Je reste dispose a croire 
que Tun des grands caracteres des psychastheniques c'est de ne 
pas pouvoir presenter Tetat de somnambulisme naturel ou pro- 
voque qui, au contraire, caract^rise les hysteriques. 



4. — La suggestion. 
Pendant ces etats hypnotiques tout a fait insuffisants et mal 



I. Pitres et Regis, op. cit., p. 100. 

3. Berillon, Soc'iHi de mhlecine et de chiruryic pratiques, 8 jiiin 1893. 

3. A. Voisin, Dritter internationaier Congress fur Psycholwjie in Miinchen, 1897, 
p. 38i), et Emploi de la suggestion hypnotique dans certaines formes d'atiination 
mtntale, 1897. 



334 LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES 

determines j'ai cependant essayc de pousser le plus loin possible 
les experiences de suggestion. 

C'est encore chez Lise que j'ai obtenu les ri^sultats les plus 
interessants. J'ai essay6 de determiner les ph^nom^nes- de 
suggestion les plus simples, les attitudes et les mouvements par 
suggestion et je lui ai sugg^re que son poing se fermait bien fort 
et qu'elle ne pouvait plus Touvrir. A la i3^ seance seulement cette 
suggestion a eu un resultat qui semblait assez net, le poing se 
fermait et paraissait contracture. Depuis ce moment les sugges> 
tions de mouvement ont semble avoir quelque succes. On peut 
actuellement determiner quelques mouvements du bras, de la 
jambe qui se levcnt en Fair ou suivent ma main comme s'ils 
etaient attires par elle. Depuis la 28" stance quelques suggestions 
peuvent meme s*executer apr^s le sommeil. La nialade prend un 
papier et le d^jchire comme je Tavais commande pendant le som- 
meil ; elle pretend ne pas faire d'edbrt volontaire pour accomplir 
cet acte ; il semble m^me que les actes suggeres s'accomplisseut 
mieux si Lise n'y fait pas attention. 

Malgre CCS resultats en apparence positifs il y a deux remar- 
ques a faire sur ces actes : 1° 11 n'y a jamais eu oubli de la 
suggestion apres leur execution. 2*^ L'impulsion n'a jamais ete 
assez forte pour vaincrc la volonte de la malade, les mouvements 
s'accomplissent bien d'une fa^on en apparence automatique 
sans eflbrts volontaires, mais a la condition que Lise le per- 
niette, les laisse faire en pensant a autre chose : des qu'elle 
veut s'y opposer elle les supprime toujours d'une fa^on defini- 
tive. Ces remarques sont particulierement netles a propos des 
contractures. Celles-ci a un moment semblaient tres develop- 
pees chez Lise et envahissaient tons les membres : on pou- 
vait pendant le sommeil la raidir entierement. Mais il fatlait 
toujours que la malade s'y pr^tat, si elle s*avisait de chcrcher ii 
detruire ces contractures ou si je lui demandais de chercher a les 
defaire, elle reprenait presque inimediatemenl la libre disposi- 
sition de ses mouvements quelquefois apres une sorte de lutte. 

II faut aussi rcmarquer que jamais les suggestions n*ont pu 
etre developpees au dela de celtc forme tout elementaire, jamais 
je n'ai pu obtenir par suggestion des actes plus complexes, jamais 
surtout je n'ai pu faire naitre dc reves, ni d'hallucinations. Lise 
pense bien a une rose quand je lui dis d'y penser, il y a pendant 
quelque temps une certaine fixite de Tidee et d'une image un peu 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 335 

rudimentaire. Dans les circonstances les plus favorables elle croit 
y r^ver, mais il n'y a pas d'illusion et jamais elle ne voit le rose 
en dehors d'ellememe. II est cgalement impossible, m6me a la 
56* stance, de determiner de Tanesth^sie veritable : elle pretend 
sentir un pen moins la piqiire, mais elle la sent tout de meme et 
ne laisse pas enfoncer Fepingle plus profondi^ment. 

Les memes r^sultats de la suggestion se retrouvent chez quel- 
ques autres sujets avec cettc diderence que les phdnomenes de 
suggestion sont chez eux en general beaucoup moins accentues, 
quelques mouvements automatiques sugg6r<^s chez Ger..., chez 
We..., chez Claire et c'est tout. Les autres malades obsddes, 
liqueurs, phobiques quand ils sont bien des psychasth^niques et 
non des hysteriques ne sont suggestibles en aucune mani^re. 

II ^tait interessant de mettre en evidence par des experiences 
nombreuses sudisamment prolongees le peu d'importance des 
mouvements subconscients, du sommeil hypnotique, des sugges- 
tions chez les psychastheniques. Ce caract^re quoique simplement 
negatif me semble avoir une certaine importance dans Tinterpr^- 
tatron de leur ^tat mental. 



2. — Les troubles de la volonti. 

Si Ton ne constate pas chez les scrupuleux les troubles precis 
et assez sp^ciauxqui caracterisent les hysteriques, il ne faut pas 
en conclure que tous Icurs sentiments d'incompletude soient 
erron^s et qu'ils n'aient pas des troubles fondamentaux ant^rieurs 
a leurs propres sentiments ct surtout a leurs id6es fixes. Ces 
troubles se trouvent surtout dans Tactivite volontaire qui est pro- 
fondement troublee chez ces malades bien avant que Ton constate 
leur maladie etdans beaucoup de cas, si je ne me trompe, depuis 
Kenfance. La description detaillce de ces troubles de la volonte 
serait interminable, je Tai deja faite si souvent dans mes autres 
travaux que je crois pouvoir me borner ici a une enumeration 
rapide des principaux symptomes par ordre de gravity crois- 
sante. 

I. — L' indole nee. 

Presque toutes ces personnes presentent quelquefois depuis 



336 LES STIGMATES PSYGHASTHfiNIQUES 

leur premiere enfance un caractere bien reconnaissable : ee sonl 
des mous, des indolents, des paresseux. Avecdes tcrmes variables, 
les families et les malades eux-m^mes d^crlventtoujours ce ni^me 
caractere « quelle enfant molle, disait-on de Tr..., on diraitqu^il 
faut la battre aussi bien pour la faire jouer que pour la faire Ira- 
vailler. » Claire a toujours et^, sans doute, une bonne enfant, elie 
pretend qu'elle etait plus active autrefois et que maintenant les 
actes sont supprimes par les idees maladives ; mais ce n'est pas 
tout a fait exact, elle a toujours 6te paresseuse, elle a toujours cu 
le degoiit du travail « elle se souvient qu*6tant jeune elle avait 
deja besoin de s*exciter au travail par des menaces ou des pro- 
messes qu'elle se faisait a elle-meme n. Notons que c'est une 
jeune fiUe qui n*a jamais eu la manie du serment et que cepcndant 
le travail ne se faisait chez elle que par des excitations du nieme 
genre. 

Sera-t-on etonne d'apprendre que Jean a toujours ^te « en- 
dormi, apathique, indolent, sans energie ». Quoique done d'une 
intelligence plutot sup^rieure a la moyenne il n'est jamais arrive 
ai rien, m6me dans son college. Cette paressc est done fondamen- 
tale, bien ant^rieure aux manies et aux obsessions, on la retrouve 
chez tons les malades, sinon pendant toutc la vie comme chez 
les precedents,, au moins pendant toutes les periodes maladives. 

2. — L' irresolution. 

Cette moUesse gen^rale pent se decomposer en un certain 
nombre de troubles particuliers de Taction, le plus frappant est 
ant^rieur a Facte mfime, c'est une indecision perp^tuelle qui 
existe a.monavis en fait, bien avant que le malade n'en ait Ic 
sentiment et qu*il n'en parle bien, avant qu*il n'ait des crises de 
doute et de d6lib<^ration. Tous les auteurs qui ont parle des 
obsedes et des douteurs ont bien decrit cette indecision V Que 
d'exemples on pourrait citer de cette irresolution, choisis, je 
le repute, tout a fait en dehors des crises d'excitation patho- 
logique'. Tod..., tout enfant, passait des heures interminables a 
ranger son tiroir parce qu'elle « ne pouvait jamais decider si 
un objet devait iHre a droite ou a gauche. » Bsn..., une fenime 
qui a actuellemcnt 5i ans, raconte en riant des incidents de sa 

I. Gf. Raymond ct Ariiaud, Arm. med. psych., 189a, II, 199. 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 337 

jeunesse : « elle a 6te tr^s malheureuse quand on a voulu la 
forcer a ranger sa chambre elle-m6me, car elle hesitait ind^- 
finiment sur la place d'un bibelot. » Qei... a toujours ^t^ mal- 
heureuse quand il fallait choisir une robe, un chapeau ou une 
distraction. Min... ne sait jamais ce qu*il veut faire, il lui fautdes 
jours et des jours pour savoir s*il veut profiter d'une journ^e de 
vacance et faire une promenade cc ce que j'ai toujours aim6 le 
mieux, dit-il, c'est qu'un camarade d^cidat pour moi: son opinion 
me donnait une sorte de coup de fouet » aussi ne sortait-il jamais 
seul et m^me a 20 ans, il ne quittait pas les jupons de sa m^re. 
Bien entendu ces hesitations vont devenir curieuses quand les 
resolutions a prendre sont plus graves ; il est int^ressant de voir 
que ces personnes hesitent entre des actions tout a fait oppos^es, 
tellement distantes qu*au premier abord la comparaison meme 
semble impossible. Toutes ces femmes par exemple, comme Fya. . ., 
hesitent pour se marier entre plusieurs jcunes gens, mais Ren^e 
fait mieux, elle passe des ann^es a hesiter entre la vie religieuse 
et la vie d'actrice dans un petit theatre. Cette derniere existence 
d*ailleurs elle se la represente tres bien comme une vie de d6- 
sordre. Mais comme elle le dit dans son naif langage, elle est 
rest^e des annees a se demander si « elle voulait faire la noce ou 
^tre une sainte ». Si la decision semble 6tre prise, elle change et 
disparait pour le plus l^ger obstacle, ces personnes aiment les 
pr^textes et renoncent a ce qu^elles avaient decide pour un 
nuage, un rayon de soleil ou une migraine plus ou moins r^elle. 

Ce caract^re est au plus haut degr6 chez deux de mes malades 
principales : Claire, depuis son enfance, et a plus forte raison au 
cours de sa maladie, ne se decide a rien d*une mani^re ferme, elle 
change sans cesse d*occupation, laisse une chose, la reprend, la 
laissede nouveau : elle a voulu ^tre religieuse, puis elle y a renonc6, 
ridee revient de temps en temps puis disparait; elle ne sait pas 
si elle veut ou ne veut pas se marier. Elle oscille pour tout, et 
cela en dehors, je le r^pete, de tout delire : en voici un exemple 
entre mille : elle a ecrit une lettre pour me la. remettre, il lui 
a fallu un grand effort pour T^crire. Elle vient chez moi et cache 
sa lettre ne voulant plus que je la voie, puis un quart d^heure 
apres elle me dit qu'elie Ta ^crite et me la montre, puis elle la 
remet dans sa poche, puis elle me la donne et la voici qui se 
jette sur moi pour me la retirer des mains; m6me scfene 
parce qu'elle veut et ne veut pas qu'on essaye de Thypuotiser etc. 

LS8 OBSESSIONS. I. — 22 



338 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

Lise a toujours v^cu de m6me, elle a eu des hesitations pour 
la vie religieuse, pour le mariage, pour presque toutes Ics actions. 
Aujourd'hui, quand elle sort dans la rue, elle ne sait plus de 
quel cote elle veut aller et il lui arrive de rentrer au bout de 
quelques pas plut6t que de choisir entre les diverses courses 
qu'elle pourrait avoir a faire. 

3. — La lenteur des actes, 

M^me si Taction est d^cidee, elle se fait tr^s lentement et cela 
avant qu'il n'y ait des manies ou des ruminations pour Tarr^ter. 
La lenteur de ces personnes pour se lever du lit est classique : il 
leur faut des heures pour savoir si elles sont reveillees ou non. 
Leur lenteur a faire leur toilette, a prendre leurs repas^a ecrire 
une lettre, a faire en general une action quelconque est observee 
tout a fait dans la premiere jeunesse. Claire devenait exigeante 
sur ce point, elle voulait qu'on lui laissat des heures pour ecrire 
un petit mot, pour se preparer a sortir, pour se mettre a table. 
Comme nous Tavons remarque autrefois chez les hyst^riques, 
comme MM. Raymond et Anaud Tout d^crit chez un aboulique, 
ces malades fractionnent Tacte, ils emploient une premiere 
journ^e a chercher du papier a lettre, une seconde a prendre 
une enveloppe et peut-^tre qu*en huit jours ils arriveront a 
6crire une lettre. 

4. — Les retards. 

Cette conduite amene une consequence inevitable, c*est qu'iis 
n'arrivent jamais a rien en m^me temps que les autres personues, 
au moment ou il le faudrait. Lorsqu'ils sont intclligents ils gemis- 
sent comme Ka... sur ce trait de caract^re qui leur a nui dans 
toute leur carriere, ils ne sont jamais prets a temps pour saisir 
une occasion quelconque, « je laisse toujours passer le moment et 
je n'arrive a rien ». Ils remettent toujours Teffort au dernier 
moment possible : Claire ne me parlera un peu qu'a la fin de sa 
visite quand decidement je ne puis pas la garder plus longtemps ; 
elle ne fera quelques efforts pour se gu^rir qu'a la fin de son 
sejour a Paris, quand elle voit qu'il faut rentrer chez elle. 

Un caract^re curieux qui en resultc, c'est Tabsence totale de la 
notion de Theure. 11 n'y a rien de plus terrible que d'avoir des 
rendez-vous avec des scrupuleux : un retard d'une heure ou deux^ 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 339 

quand ils n*ont pas d'id^e fixe sur ce point, leur parait si peu de 
chose et si insignifiant qu'ils croient en arrivant m^riter des 
compliments. On m*a fait remarquer que ce caractere de n'etre 
jamais a Theure, qui est si net chez Xyb... (209), Vk. .., etc., est 
un veritable caractere de famille, que Ton retrouve chez les 
parents, les fr^res et les soeurs des malades. 



5. — La faiblesse des efforts, 

11 est bien Evident que ces malades auront une grande faiblesse 
morale, nous avons vu qu'ils abandonnent Taction pour le 
moindre pr^texte. II me semble qu'ils ont encore une certaine 
faiblesse physique au moins dansTeffort instantan6, j'ai fait beau- 
coup de mesures dynamomdtriques, esp6rant, comme je Tai dit, 
trouver la preuve d*une certaine paralysie pendant les 6tats d'an- 
goisse. Comme on I'a vu dans le chapitre pr6c6dent, les expe- 
riences sur ce point n*ont rten de decisif : mais elles me laissent 
une autre impression. Je suis dtonne de la faiblesse des chiffres 
que Ton trouve comme raoyenne,'ainsi Bu..., homme vigoureux 
de ^2 ans, a comme moyenne de 10 experiences avec la main 
droite, 3i. Jean, gar^on bien muscle de 32 ans, a comme 
moyenne de la main droite 28,5 et de la main gauche 28. Qes..., 
une forte jeune femme de 25 ans, moyenne de la main droite, 22,3, 
de la main gauche 20,7. Claire, moyenne dela main droite 25,5, de la 
main gauche 16,9. Lise moyenne de 10 pressions dela main droite, 
dans une premiere experience 25, /| de la main gauche, 23,9 dans 
une seconde experience moyenne de la main droite 23,4 pour la 
main gauche 21,7. Ces chilfres evidemment ne signifient pas une 
paralysie, mais ils sont faibles et indiquent tres peu d'eCForts. 

Les malades cependant se figurent qu'ils font sans cessc des 
efforts physiques et moraux enormes. Lise a pour le moindre 
progrds un sentiment d'eObrt, de raidissement des membres 
comme si elle accomplissait des oeuvres extraordinaires, il en est 
de meme pour Claire. 

* 6. — La fatigue. 

D^s qu'ils ont fait le moindre effort physique ou moral les 
psychastheniques sont epuises et ressentent un horrible senti- 
ment de fatigue. « C'est un manteau de fatigue qui tombe sur 



3i0 



LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 



moi », dit Lf. .., femme de 46 ans, ce sentiment s'accompagnede 
douleurs aux articulations et dans les muscles, de derobement 
des jambes, de laisser aller de tout corps. Jean se laisse tomber 
6tendu sur un lit et ne pent plus bouger. 

Moralement on observe aussi qu'ils ne peuvent plus suivreune 
id^e, que leur attention ne se fixe plus du tout. Wo... fait uu 
effort pour une addition : « J*ai un sentiment de courbature hor- 
rible, j'ai ddpens^ un gros effort qui a ^puise mon attention, men 
esprit ne se fixe plus, tout papillote devant moi. » Jean s^epuise 
pour une lecture de quelques lignes. II faut tenir grand compte 
de cette fatigue rapide dans le traitement. 



6. — Le desordre des actes. 

Ce caractere semblera curieux chez ces personnes qui ont la 
manie de la precision et de Tordre, il est cependant incontes- 
table. On sait qu'il n'y a pas de chambre plus sale que celle 









Fio. \k. 



d'une femme qui a la manie de la propret^ : U..., qui a la 
phobie des microbes, ^tait arriv^e a faire de sa chambre un veri 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 341 

table fumier. De meme il n'y a rien de plus d^sordonn^ que la 
chambre et la table d'une personne atteinte de la manie de 
Tordre : ces personnes rangent avec une precaution minutieuse 
deux ou trois objets et n'arrivent pas a mettre de Tordre dans le 
reste. Ce caractere du desordre dans les actes se manifeste quel- 
quefois dans r^criture : ce fragment d'une lettre d'un de ces 
maladcs qu'il m*a autoris^ a reproduire (fig. i4) est tout a fait 
caracteristique. Son ecriture est aussi embrouillee que le sont 
ses pensees et il est aussi incapable de la rendre claire que de 
mettre un pen de suite dans sa conduite. On pent remarquer 
aussi a ce sujet que son ecriture devient de plus en plus desor- 
donnee et illisible quand on avance vers la fin de ses Icttres a 
cause de la fatigue rapide. 

II faut rapprocher de ce desordre une maladresse des mou- 
vements qui me parait tr^s interessante. Beaucoup de ces mala- 
des ne peuvent toucher aucun objet sans le casser, ils ne peu- 
vent apprendre aucun travail a cause de leur inhabilete manuelle. 
J'ai voulu faire faire a Jean quelques petit travaux, lui apprendre 
a coudre des livres, a coller des papiers : on ne se figure pas 
comme il d^chire et salit sans aboutir a rien. Chez d*autres ce 
caractere n'est pas constant et n'existe que dans les periodes de 
maladie. Simone, qui veut coller une construction en carton, se 
desole d'etre devenue si sale et si maladroite, tandis que plus 
jeune elle faisait ce petit travail avec une precision merveil- 
leuse. 

7. — L'inachevement. 

Dans le m6me ordre d'idees quand on considere les caracteres 
qui manifestent un I^ger trouble de la volonte anterieure aux niu- 
nies et aux obsessions, il faut insister sur un detail souvent observe 
par la famillc elle-m^me. Ces personnes commencent quelque- 
fois des actions mais ne les achevent jamais : chezKa...,ce carac- 
tere existe a son insu d'une fa^on tout a fait curieuse. II n'a pas 
la moindre id^e fixe sur ce point, il ne sait meme pas que sa 
femme a constamment observe ce trait de sa conduite : qu'il soit 
assis a un travail ou qu'il commence a ratisser une all6e de son 
jardin pour se distraire, il n'acheve jamais ce qu'il a commence, 
il en est degoDt^ un peu avantla fin. II fait de meme en mangeant 
c;t n*acheve jamais ce qu'il a mis dans son assiette, il y a la une 



3i2 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

instability toute particuliere qui lui fait prendre en degoAt les 
chosesquand elles approchent de leurfin. 

Ce caractere se retrouve chez tons les autres malades et cod- 
tribue a leur instabilite caract^ristique. Get inachevement des 
actes correspond au doutc et a Toscillation des id^es, comme Ta 
remarqu6 autrefois Debs dans son « tableau de Tactivite volon- 
taire » si remarquablc pour Tepoque ^ : « les velleites sont dans 
le pouvoir volontaire ce que dans Tintelligence sont les conjec- 
tures, jugements douteux auxquels Tesprit n'attache qu*un com- 
mencement d^adh^sion et qu'il abandonne sans effort un instant 
apres. De meme qu'il y a tous les degres de la croyance, il y a 
entre la v^ll^it^ et la resolution parfaite qui s'acheve un nombre 
infini de volitions difieremment energiques. » 

8. — U absence de resistance. 

On donne souvent comme preuve de la force de volonte conservee 
paries obsed^s leur resistance aTimpulsion. « II n*est pas absolu- 
mentvrai de dire comme on le croit g^neralement que la volonte 
chez les obsedes soit tres amoindrie. Beaucoup sont susceptibles 
de donner des preuves d'uneenergie peu commune etc'est tres reelle- 
mentqu'ilscombattent leurideefixe...'.)) Je ne suis pascertainque 
cette pr^tendue resistance a Timpulsion soit une preuve d'^ner- 
gie peu commune. Us ont des manies de se dire, de se croire, de 
se montrer en proie a des tentations et ils ont des manies de lut- 
ter d^sesp^rement contre une impulsion quails invcntent. Ce qui 
serait une preuve d'6nergie ce serait de cesser ce combat gro- 
tesque et de penser a autre chose et c'estce qu'ils ne peuvent pas 
fa ire. 

Comme nous Tavons souvent remarque la faiblesse n'existe pas 
seulementdans la voIont6 active, mais aussi dans la volonte qui se 
borne a resister passivement. Ces malades qui ne font rien eux- 
m^mes sont incapables de resister a ceux qui veulent faire quel- 
que chose. Ils ne savent ni lutter, ni se d^fendre contre ceux qui 
les d^pouillent et les tourmentent. J'ai ^te tres frappe de ce trait 
de caractere dans Tenfance de tous les malades. lis sont tres 



1 . A. Debs, Tableau de Vaciiviii volontaire pour servir d la science de Viducation, 
i844. p. a5. 
a. Pilres et R^gis, op. cii., p. 36. 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 3i3 

malheureux dans les internals, ils deviennent les victimes, les 
soufTre-douIeurs detous leurscamarades. Dk... (2i5)a toujours^te 
tourmente au college. Jean surtout a eu sur ce point une jeunesse 
deplorable: a 12 ou i3 ans il etait la victinie de tons les eleves 
du lyc^e. 11 n'etait pas de farce qu'on essayat de lui faire, on lui 
faisait supporter la consequence de toutes les fautes de ses ca- 
marades et on tournait constamment en ridicule ses qualit^s 
memes, son honnetet6 et sa bont^ : a Je savais bien, dit-il, que 
j*aurais di\ me defendre, je savais bien que j'^tais meme plus 
fort que beaucoup de ceux qui me tourmentaient le plus, mais je 
ne pouvais supporter la pens6e de me battre, au moment de me 
defendre, je devenais tremblant, paralyse, j'ai toujours ete un 
pauvre 6tre sans defense. » On dira certainement ici que Temo- 
lion paralysait la volonte, nous verrons plus tard ce qu'il faut 
penser de cette theorie. Pour le moment constatons simplement 
le fait c*est qu'ils s'^motionnent au lieu de se defendre, et qu'en 
fait ils ne se defendent pas. 

Une des consequences singulieres de cette absence de lutte, 
c'est que, pour avoir la paix, ils obeissenta tont le monde.Quand 
on parle de ces malades, on dit toujours qu'ils se laissent 
conduire, qu'on leur fait faire et dire tout ce qu'on veut et 
qu'ils obeissent au premier venu. Bei...,^ Claire cedent au dernier 
qui leur parle et on pent les amener a se dejuger a peu de 
moments d'intervalle. On en tire comme conclusion que ce sont 
des individus tr^s suggestibles. Cette conclusion serait en con- 
tradiction avec les experiences que je viens de relater a propos 
de rhypnotisme et de la suggestion, aussi je ne la crois pas 
vraie. Leur obeissance n'est pas du tout de la suggestion, comme 
celle des hysteriques. 

Une hysterique suggestionnee adopte Facte, se laisse envahir 
par la pcnsee qui est semee en elle,etla pousse a Textreme, elle 
croit avoir decide elle-meme Taction et, pour peu qu*on insiste, 
elle invente m^me les motifs de sa resolution, en un mot elle se 
croit libre et se donne tout enti^re a Facte. Le scupuleux ne fait 
qu^obeir, il le fait a contre-ccDur en se sentant humilie, en rai~ 
sonnant fort bien et en trouvant stupide Facte qu'il n'adopte pas, 
il ne pousse pas cet acte a Fextreme, il n'en fait que le moins 
possible sans y mettre de croyance, d'enthousiasme, ni de senti- 

1. i\evroses et Idees Jhces, II, p. 63. 



344 LES STIGMATES PSYCHASTimMQUES 

ment de liberty. Pourquoi le fait-il alors? Pour deux raisons, d*a- 
bord parce qu'il faudrait lutter pour resister a ceux qui com- 
mandent et ensuite parce qu'il faudrait prendre la resolution de 
faire autre chose : deux choses qu'il ne pent pas faire. C'est 
pourquoi son ob^issance n'est pas du tout la meme que celle de 
rindividu suggestionn^. 

9. — Le misoneisme, 

Les caracteres precedents etaient en somme assez legers, nous 
arrivons a des caracteres de plus en plus graves qui se pr^sentent 
quand la maladie avance et qui dWdinaire accompagnent alors 
des manies et des obsessions, quoique a mon avis ils n^en depen- 
dent pas. 

Jusqu^a present les actes etaient mal fails, avec hesitation, len- 
teur, faiblesse, mais ils finissaient par etre faits tout de m^nie. 
Voici maintenant certains actes qui se suppriment, c'est-a-dire 
certaines actions que le sujet ne parvient pas a faire et cela au 
debut, sans savoir pourquoi. Nous voyons d'abord disparaitre des 
actions nouvelles, toutes celles qui demandent une adaptation a 
des circonstances nouvelles. J'ai tant insiste autrefois sur ce fait, 
caracteristique de Faboulie qu*il suflSt de le rappeler. « Tout ce 
qui est nouveau me fait peur », dit Nadia en ne se rendant pas 
compte qu^elle donne la definition du misoneisme. Tons ces scru- 
puleux sont des individus routiniers qui recommenceront inde- 
finiment avec ennui et tristesse la meme existence monotone et 
qui sont incapables d'aucun effort pour la changer. 

Au caract^re precedent il faut naturellement rattacher I'impos- 
sibilite d'interrompre les habitudes une fois acquises, ces personnes 
out une peine enorme a s'accoutumer a une situation nouvelle, 
c'est parmi eux que Ton observe ces individus curieux qui « ne 
peuvent pas s'habituer a leur femme » quand ils se marient 
(Ka...) et qui une fois habitues apr^s un grand nombre d'annees 
ne peuvent plus s'en passer. C*est parmi eux que Ton trouve 
toutes les « manies )> dans le sens vulgaire du mot avant qu^il n'y 
eiit de veritables manies mentales : se coucher de la meme ma- 
niere, avoir la meme place a table, la meme plume et le m^me 
papier buvard, etc. « Ce qui change mes habitudes me boule- 
verse tou jours, dit Lise. » Nous verrons, en etudiant revolution 
de la maladie, comment les grands changements, changement 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 345 

d'appartement comme changementde situation et surtout le grand 
changement du mariage provoquent les graves rechutes. 



lO. — Les aboulies sociales^ la timidite, 

Apres les actes nouveaux il y a une categoric d*actes qui sont 
tres fr^quemment supprim^s, ce sont les actes sociaux, ceux qui 
doivent ^tre accomplis d^ant quelques personnes ou qui dans 
leur conception impliquent la representation de quelques-uns de 
DOS semblables. 

Cette impuissance a agir devant les hommes, cette aboulie 
soclale me parait constituer Tessentiel de la timidite. Bien des 
auteurs ont deja insist^ sur ces troubles de la volontd et de Tac- 
tion dans la timidite; « La timidity, dit M. Dugas, trouble les 
mouvements volontaires, paralyse la volont^. Elle atteint plus 
souvent les mouvements ordonn6s en respectant les mouvements 
instinctifs et ressemble a Faboulie... ' » « cette aboulie att^nu6e 
qu'on nomme la timidity, disait aussi M.Lapie*. M. Hartenberg, 
dans son etude int^ressante sur les timides, insiste surtout 
sur I'aspect emotif que prend le phenom^ne de la timidity, 
mais il note bien cependant cette suppression des actes qu'il 
appelle une abstention. « Illviter les occasions de se mon- 
trer, voila le soin du timide ; comme ces occasions consistent 
en contacts sociaux il en r^sulte une tendance a rechercher 
risolement... il y a chez lui une inhibition qui paralyse momen- 
tan^ment la volont^, qui retient le mot sur les levres, qui 
emp^che aussi bien le timide de refuser que d'accepter, qui I'em- 
p^che m6me d'exprimer les sentiments de reconnaissance ou de 
tendresse '. » 

Cette inhibition ou mieux cette disparition de Facte volontaire 
en presence des hommes, car nous aurons a voir si c'est bien une 
inhibition, joue un r(Me enorme chez presque tons les malades 
psychasth^niques. 11 en est bien peu qui a un moment de leur 
existence et quelquefois pendant toute leur vie n'aient 6t^ rendus 
impuissants par la timidite. 

Yoici un bel exemple de cette timidite : « independamment des 



1. Dugas, La Timidite, Revue philosophique, 1896, IL p. 56a. 

2. P. Lapie, Logique de la volonti, 190a, p. 2g^. (Paris, F. Alcan). 

3. Hartenberg, Les limides et la timidiU, p. 89. (Paris, F. Alcan). 



316 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

membres de ma famille, dit une malade, il a ^te tres restreini le 
nombre des personnes avec qui je n'ai pas 6t^ g^nee. Devant la 
plupartj'^taisabsolumentparalysee, une simple addition jene pou- 
vais pas la faire devant quelqu'un. J'etais obligee d'etre fausse pour 
masquer cette impuissance^ de chercher des pretextes, de casser mon 
crayon, d'aller chercher un canif^je faisaismon addition au dehors, 
a la derobee. J'avais le sentiment que si j'accusais cette impuis- 
sance ce serait fini, que je serais perdu^, que je n'arriverais plus 
a rien ». 

Ne pas pouvoir jouer du piano devant des temoins, ne plus 
pouvoir travailler si on vous regarde, ne plus pouvoir meme 
marcher dans un salon et surtout nc plus pouvoir parler devant 
quelqu'un, avoir la voix rauque, aigu6 ou rester aphone, ne plus 
trouvcr une seule pens6e a exprimer quand on savait si bien au- 
paravant ce qu'il fallait dire, c'est le sort commun de toutes ces 
personnes, c'est Thistoire banale qu'ils racontent tous. « Quand 
je veux jouer un morceau de piano devant quelqu'un, dit Nadia, 
et meme devant vous que je cOnnais heaucoup, il me semble 
que Taction est difficile, qu'Il y a des genes a Taction et, si je 
veux surmonter, c'est un effort extraordinaire, j'ai chaud a la 
tete, je me sens perdue et je voudrais que la terre s'ouvre pour 
m'engloutir. » Cat..., un homme de 3o ans, se sauve d^s qu'il 
cntend quelqu'un entrer, il a de la peine a faire sa classe devant 
ses eleves « je ne ferais r^ellement bien ma classe que si je la 
faisais tout seul sans Aleves et surtout sans directeur ». « Je vou- 
drais vous parler, disent Dob... ou Claire, 'etje ne peux pas, cela 
s'arrete dans ma gorge, je suis une heure pour demander quelque 
chose d'insignifiant. Je ne vous parle r^ellement bien que si je 
suis seule, si vous n'^tes pas la. » Lev... fait bien ses comptes 
dans le sous-sol du magasin, mais ne pent plus ^crire un chiffre, 
car il est pris par la crampe des ^crivains, quand il est mis au 
premier devant le public. Tous repetent comme Simone : « Je 
serais parfaite; je ferais tout si je pouvais etre tout a fait seule, 
comme une sauvage dans une ile deserte ; la societt^ est faite 
pour empecher les gens d*agir, j'ai de la volonl6 pour tout, mais 
je n'ai cette volonte que si je suis seule. » 

On admet d'ordinaire que ces troubles de la timidite sont des 
phenomenes emotionnels. Qu'il y ait des troubles emotionnels, 
des angoisses chez les timides, j'en suis convaincu ; il y a aussi 
chez eux de Tagltation motrice, des tics et meme de la ru- 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi Si? 

mination mentale, dont on ne parle pas assez. Mais il ne faut pas 
oubiier cju'il y a chez eux de Timpuissance volontaire. M. Har- 
tenberg, qui explique tout par T^motion, le remarque Iui-m6nie 
a propos d'Amiel a le manque de foi simple, Tindecision par 
defiance de moi, remettent presque toujours tout en question 
dans ce qui ne concernc que ma vie personnelle. J'ai peur de 
la vie objective et recule devant toute surprise, demande ou 
promesse qui me realise; j'ai la terreur de Taction et ne me 
sens a Faiseque dans la vie impersonnelle, desinteressee, subjec- 
tive de la pensee. Pourquoi cela ? Par timidite^ », et M. Harten- 
berg ajoute « veut-il dire par la qu'au moment d'accomplir un 
acte, il est arrets brusquement par une emotion poignante qui le 
paralyse? Non, ce qu'il designe par timidity, c'est la peur ins- 
tinctive d'agir, c'est aussi la peur de prendre une determination 
avec les consequences utiles ou facheuses qu'elle comporte. C'est 
sa maladie de lavolonte en somme qu'il appelle timidite^ ». 

Pourquoi hesite-t-on a appliquer cette remarque si juste aux 
autres cas de timiditePOn est frapp^ de ce fait que lestimides 
incapables de faire une action en public, la font dans la perfection, 
quand ils sont seuls. Nadia joue du piano dans la perfection 
quand elle se croit seule, et Cat... ferait tres bien sa classe s'il n*y 
avait pas d'eleves, on en conclut qu'ils ne sont pas impuissants a 
faire I'acte et qu'il faut faire appel a un trouble exterieur a Tacte 
lui-meme pour expliquer sa disparition dans la societe. 

II y a la un malentendu, Tacte de faire une classe imaginaire 
sans eleves et Tacte de faire une classe reelle devant des Aleves 
en chair et en os ne sont pas le m^mc acte. Le second est 
bien plus complexe que le premier, il renferme outre Tenonce 
des m^mes idees, des perceptions, des attentions complexes a des 
objets mouvants et variables, des adaptations innombrables a des 
situations nouvelles et inattendues, qui transforment complete- 
ment Taction. Pourquoi un individu aboulique peut-il faire le 
premier acte et ne peut-il pas faire le second? Je r^ponds sim- 
plement, parce que le second est bien plus diflficile que le premier. 
II en est ainsi dans tons les actes sociaux, car il n*y a rien de 
plus complexe pour des hommes que les relations avec les hommes. 
Que des emotions, des agitations motrices, des crampes des ^cri- 



1. Kmielt Journal intime, IT, 193. 

2. Hartenberg, Les iimides et la iimidite, p. 106. 



348 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

vains, des tics viennent s'ajouter, ou roieux se substituer a cet 
acte qui ne s'accomplit pas, c'est un grand ph^nomene secon- 
daire dont il faudra tenir conipte, mais le fait essentiel c'est 
rincapacite d'accomplir Tacte complexe et en particuiier Taclc 
social. 

C'est ce que Ton v^rifie par Texamen des diverses formes de 
cette timidity. La timidite fait le grand malheur de ces personnes, 
elles ont un sentiment qui les pousse a desirer raflTection, a se 
faire diriger, a confier leurs tourments et elles n'arrivent pas a 
pouvoir se montrer aimables, a pouvoir meme parler. Nadia 
r^pete sans cesse : cc je crois que je ne serais pas devenue si 
d^traquee si j'avais eu le courage de confier mes tourments a 
quelqu'un, mais malgr^ moi j'al toujours 6te tres renfermee. » 
Ce sont tons des a renferm^s » qui sentent beaucoup, mais qui 
n'arrivent pas a exprimer et surtout qui n'arrivent pas a exprimer 
devant leurs semblables parce que Texpression est un acte et 
Texpression sociale un acte complexe et que les actes complexes 
leur deviennent impossibles. 

II en resulte encore une contradiction, ces personnessontpour- 
suivies par le besoin d'aimer et d^etre aim^es, ils ne songent qu'a 
se faire des amis, d'autre part ils m^ritent Taffection : extreme- 
ment honn^tes, ayant une peur terrible de froisser quelqu*un, 
n'liyant aucune resistance et disposes a c^der sur tons les points, 
ne devraient-ils pas obtenir tr6s facilement les amities qu'ils 
recherchent ? Eh bien en r^alite ils sont sans amis, ce sont des 
isoles qui ne rencontrent de sympathie nulle part et qui souf- 
frent cruellement de leur isolement. Comment comprendre cette 
contradiction? C'est que pour se faire des amis il faut agir, par- 
ler, et le faire a propos. Pour attirer Tattention des gens et se 
faire comprendre d'eux, il faut saisir le moment oil ils doiventvous 
ecouter, dire et faire a ce moment ce qui le pent mieuxnous faire 
valoir. Or nos scrupuleux sont incapables de saisir une occasion, 
comme J.- J. Rousseau, ils trouvent dans I'escalier le mot qu'il 
faudrait dire au salon. Ont-ils Tidee, ils ne se d^cident pas a 
I'exprimer et s'ils s'y decident comme ce pauvre Jean, ils veulent 
bien parler tons seuls quand il n'y a personne, mais ne peuvent 
plus parler des qu'il y a quelqu'un. Pour que quelqu'un s'int^- 
resse a eux il faut qu'il les devine, qu'il fasse tous les efforts 
pour les mettre a Taise, pour leur faciliter Texpression. Alors ils 
s'accrochcront a lui avec passion et prendront des affections folles 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 349 

dont nous aurons a parler. Un tel bonheur leur arrive rarement 
et presque toujours ils le paient tres cher. Tous ces caract^res de 
timidity et de leurs relations sociales dependent au fond de leur 
aboulie fondamendale ; la diminution ou la disparition des actes 
sociaux qui se manifestent dans la timidity est un des ph^nomenes 
essentiels de Taboulie du psychasth^nique. 

12. — Les aboulies professionnelles , 

Apres les aboulies sociales, les aboulies pour les actes de la 
profession se pr^sentent tres souvent. Nous avons d6ja ^tudi^ des 
phobias professionnelles, presque toujours elles ont commence 
par un « d^goi^t ^norme du metier qui semblait plus fatigant que 
tout autre, ridicule, honteux... » (An... no) M. B^rillon et 
M. Bramwell citent un pretre qui ne peut monter en chaire, un m^- 
decin qui ne peut faire une ordonnance \ Je trouve ce sentiment dans 
toutes les professions, chez TeccUsiastique, le professeur, I'insti- 
tuteur, le violoniste a Torchestre, le mar^chal ferrant, le ma^on. 
Cast que le metier est encore Tensemble des actions le plus con- 
siderables des hommes qui agissent pen. C'est la que Taboulie 
commence a se faire sentir. 

II est int^ressant de remarquer qu'une des premieres aboulies 
qui ont et6 d^crites, celle du notaire de Billod est une aboulie pro- 
fessionnelle, ce sont les actes de son etude que le malade ne peut 
plus signer* cen'est que plus tard que Taboulie s'etend a d'autres 
actes. 

1 3. — UahouUe et V inhibition. 

Nous arrivons aux troubles les plus graves, qui se pr^sentent le 
plus souvent dans une circonstance bien determin6e, au d^but 
de ces crises, de « ph^nomenes forces » de ces ruminations, de 
ces agitations motrices ou de ces angoisses que nous avons 
etudiees dans le chapitre precedent. 

D'ordinaire on neconsid^reces crises qu'a un seul point devue: 
au point de vue du d^veloppement anormal que prennent dans 
la crise les ph^nomenes secondaires : pens^es, mouvements ou 
Amotions. Si Ton veut bien y faire attention il y a dans ces crises 

I. Bramwell, On imperative ideas. Brain, iSgS, p. 336. 
a. Billod, Maladies de la volonii, p. 177. 



3oO LES STIGMiVTES PSYCHASTHfiNIQUES 

un autre phenom^ne n^gatif, celui-la, mais encore plus impor- 
tant que le premier. C^est I'arret, la suppression complete de 
Tacte volontaire que les sujets 6taient en train d'accomplir quaod 
la crise a commence. 

On a vu en effet que tres souvent ces crises commenyaient a 
propos d'action. Ger... descendait chercher du bouillon, Nadia 
voulait me jouer un morceau de piano, Jean voulait mettre une 
lettre a la poste. Or non seulement ces sujets se sont mis a 
delirer, a avoir des mouvements incoherents et des peurs 
mais encore Tacte commence s'est arr6t6 et n'a pas H6 accompli. 

On divise souvent les obsessions en deux groupes distingu^s 
par M. Regis et acceptes par M. S^glas. D'un cote on place les 
obsessions impulsives dans lesquelles le sujet est pousse a 
accomplir malgr6 lui des actes inutiles ou absurdes : briser tout, 
faire d'interminables r6(lexions ou se laisser aller a des emotions. 
De I'autre on admet les obsessions inhibitrices qui arretent uoe 
action, suppriment un phenomene en train de s'accomplir. Cette 
distinction pent 6tre utile dans la pratique : chez quelques malades 
rinhibition pent ^tre plus remarqu^e et chez d'autres rimpulsion 
a Facte pathologique pent 6tre consid^r^e comme pluspenible et 
mise en premier lieu. Mais cc ne sont la que des difF^rences de 
point de vue. A mon avis ces crises pr^sentent simultan^ment 
rinhibition ou meme Tarret et Timpulsion. 

II y a un phcnomfene de supprim6 et un autre qui prend uu 
d^veloppcment ^norme a sa place. Voici un exemple qui montrera 
bien, je crois, combien cette distinction entre Tobsession inhi- 
bition et Tobsession impulsion est en r^alitc^ pen de chose et 
depend d'un accident dans Tappr^ciation des malades. Le hasard 
a fait que j'aie eu deux malades ayant exactement le meme acci- 
dent, mais qui par suite du milieu ou elles sont plac^es le d^si- 
gnaient chacune d'une maniere diflerente. Ces deux malades, 
Xyb... (209) el Vk..., sont toutes deux incapables de tenir leur 
menage ; un acte en particulier est devenu impossible et pro- 
voque de grandes crises de rumination, c'est Tacte qui consiste 
a payer les d^penses faites par la bonne : ni Tune ni Tautre nc 
pent se decider a regler ces comptes. Quand elles commencent 
a faire ce calcul, les hesitations surviennent, les doutes sur 
Taddition, les recherches, les craintes de voler la bonne, les 
angoisses, etc., et la crise de rumination ou d^angoisse dure 
plusieurs heures. Ce dernier fait constitue, si Ton veut, un 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 351 

gros ph^nomene impulsif, mais ce qu'il ne faut pas oublier c'est 
qu'il y a a cot^ un autre ph^nomene qui consiste en ce que la 
bonne n'a pas et6 pay6e^ phenomene que Ton peut appeler une 
inhibition. L'une de ces maladesest seule chezelle avecdesenfants 
trop jeunes pour tenir le menage a sa place, ce qui fait que Ton 
remarque principalement le phenomene n^gatif. La malade et sa 
famille se plaignent surtout d'une impuissance, d'un empechement 
que Xyb... ressent pour payer sa bonne et on fait de cette ma- 
ladie une obsession inhibitrice. Vk..., au contraire, est entour^e 
de jeunes filles assez agecs pour avoir pris completement la direc- 
tion du menage a*la place de leur mere, on se resigne done a ce 
que celle-ci ne paye pas la bonne ; mais ce qui pafait important, 
c'est qu'elle soufTre de ses ruminations et Ton vient dire que Vk... 
a des impulsions a compter, a s'interroger, a parler toute seule. 
Rn un mot, la maladie apparait plutot chez Tune sous son aspect 
inhibitoire, chez Tautre sous son aspect impulsif, quoiqu'elle 
soitau fond exactement la meme dans les deux cas. 

Ce fait de I'arr^t plus on moins complet de certains actes ou 
m^me de tons les actes est Tun des ph^nomenes les plus essen- 
tiels de T^tat mental de Tobsed^. On a beau dire qu'il a conserve 
la conscience intacte, il y a toujours une lacune considerable, 
c est qu'il est absolument incapable d'accomplir un certain acte a 
propos duquel a commence la crise. Pendant sa crise d'agitation 
Nadia est incapable de jouer son morceau de piano ou de sortir de 
sa chambre, ou de tourner son visage a la lumiere, ou de manger 
son dejeuner, etc. L'acte supprime varie suivant Taction que le 
sujet ^tait en train d'accomplir au moment ou la crise a com- 
mence, mais il y en a toujours un de supprime. II en est de 
meme pour Lise : « Des que cette phrase est formee dans mon 
esprit, dit-elle, si je fais cette action, je donne mes enfants au 
diable, je n'y suis plus, ma volonte est arretc^e... » Jean veut 
coromencer a uriner quand surgit dans son esprit la pensce 
qu'il n'est pas loin d'une administration de pompes funcbres et 
qu'il a failli avoir affaire a ces tristes maisons a cause de ses 
masturbations, il a une grande crise de ruminations et de 
phobies, mais en m^me temps c'est fini : il ne peut plus ouvrir 
son pantalon et il ne peut plus uriner. Claire est ainsi arretee 
dans ses prieres, dans ses repas, dans ses promenades, dans 
Tacte m^me d'aller aux cabinets, etc. « II me prend des genes 
pour agir, tantc^t pour une action, tant6t pour une autre, d 



352 LES wSTIGMATES PSYCIlASTHeNIQUES 

II semble, comme le disait M. Sautarei, dans une these sur 
rinhibition genitale, tc que le sujet essaye vainenient de transfor- 
mer une id^e en un acte, que sa volont^ n'est plus sudisante 
pour actionner son systeme moteur; les efforts qu*il tente a cet 
^gard n'aboutissent qu'a augmenter son trouble et son angoisse'». 
C'est la un des grands troubles de la maladie, quand il se pre- 
sente chez les grands malades, il s'associe avec les autres troubles 
la rumination et Tangoisse, et c'est un probleme important de 
savoir s*il faut le considerer comme la consequence de ces agi- 
tations ou s'll faut le regarder comme un trouble primitif. Pour 
le moment, je me contente de signaler sa frequence et son im- 
portance parmi les troubles de la volont^ que pr^sentcnt ces 
malades. 

1 4. — Les fatigues insurmontables . 

Cette aboulie pent s*6tendre et supprimer un nombre d'actes 
encore plus grand sans determiner en meme temps ces crises 
d'agitation. II s'agit d'un ph^nomene tres curieux et encore assez 
peu connu que pr^sentent souvent ces malades. Ce sont des crises 
d^^puisement accompagn^es d'un sentiment de> fatigue tout si fait 
inoui*. 

En dehors du sentiment de fatigue constant il y a chez eux de 
v6ritables crises de fatigue. Ces crises surviennent chez Fz... a la 
suite du coit, chez Gis^le a la suite de grand travail pour une 
c^remonie, chez Jean a la suite des efforts d'attention, chez la 
plupart des malades, Nadia, Lise, Brk... (24) a la suite des efforts 
qu*elles ont faits pour triompher de leurs id6es obs^dnntes: e'est 
un des accidents que Ton est exposd a d<^terminer dans le traite- 
ment de ces malades. Le sujet se sent tout a fait t^puis6 : a c'est, 
dit Jean, une horrible fatigue, a croire qu'on va toniber evanoui, 
qu'on va se coucher par terre. » a C'est une fatigue a ni'en 
trouver mal, dit Brk..., il y a un tel poids sur mes membres 
et sur mes yeux et sur mon estomac que je deviens incapable 
de rien faire. » Le fait est que dans ces cas les malades devien- 
nent incapables de rien faire, ils restent couches ou se trai- 
nent sur des fauteuils pendant des heures et des jours. Nadia, 



I. Sautarel, Contribution d VStude des obsessions et en particulier de Vinhibition 
ginitale. These de Bordeaux, 1897, p. 98. 



LES TROUBLES DE LA VOLONTfi 353 

Gis^Ie ne bougent presque plus pendant plusieurs jours et 
sentent leurs sens engourdis « toutes les sensations dans du 
coton (Gisele) ». 

Les autres Lise, Brk..., se trainent peniblement et n^ont meme 
plus la force de penser a leurs obsessions, elles ne pensent a rien. 
C'est m^me pour Brk... une sorte de bonheur que cette absence 
d'idees « apres tant d*ugitation de Tesprit il y a un grand bien-etre 
a ne penser a rien ». Ic... non seulement ne pense a rien mais il 
trouve du plaisir a ne pas faire le plus petit mouvement. « Si dans 
son lit une position fausse ou le contact d'un objet lui est penible 
il aime mieux supporter cette geneind^finimentplutot que de faire 
le moindre mouvement pour T^carter. » 

En general ces crises qui sont en rapport avec un effort pr^- 
c^dent et une fatigue durent pen et le malade ne tarde pas a re- 
prendre plus d'activit^ et en meme temps malheureusement il 
retrouve son agitation physique et morale. 

i5. — Les inerties, 

Enfin au dernier terme, Taboulie s*^tend encore, les malades 
n'attendent pas que Facte soit rendu impossible par nne inhibi- 
tion, une crise ou une fatigne, ils se souviennent de la difficult^ 
qu'ils ont ^prouvee pour agir, ils Texagerent par Timagination et 
en arrivent a ne plus rien faire du tout. On remarque bien vite 
que tons ces malades ne savent plus rien faire, restent des jour- 
u^es entieres sans aucune occupation : a je n'ai plus de goiit a 
rien...,je tiens les objets en main sans rien faire..., je ne puis 
plus avoir aucune occupation... » (Ce... (i24), Cht..., Mio... (208), 
Vob...(i9/4). 

Ceux qui avaient un travail finissent par le cesser, Sy... ne 
pent plus coudre, ni meme s'occuper a lire, Ver... cesse absolu- 
ment de travailler et n'accepte plus aucune occupation. Cat... 
qui ^tait instituteur desire rester au lit sans rien faire; si on le 
force a se lever il reste assis sans bouger. Ce d^sir de rester 
couch^ se retrouve tres souvent, il caract^rise Chy. .., Za... (216), 
Xyb... (209), etc. Presque tons restent immobiles des heures 
entieres et passent leur vie assis dans un coin. 

Plus la maladie se prolonge, plus elle s*aggrave et plus on voit 
augmenter cette inertie caract^ristique, si bien qu'a la iin les 
grands malades ne peuvent plus quitter leur chambre, ne peu- 

LKS OBSESSIONS. I. — 2 3 



35/i LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

vent plus recevoir personne et achevent leur vie dans i*isolement 
et rim mobility. 

La volonte active s'est montree troubiee d^s le debut de la vie: 
on notait d'abord Tindolence, Tirresolution, ia lenteur, les retards, 
la faiblesse des efforts, le dcsordre, la maladresse, rinachevement, 
le d^faut de resistance, puis on a vu certains actes disparaitre, 
d'abord les actes nouvcaux, les changements de conduite, puts 
les actes sociaux dans la timidite, les actes professionnels, des 
actes quelconques qui sont genes, puis annules et supprimes. Les 
sujets ont des crises d'^puisement, puis enfin une inertia geue- 
rale et constante. Cet ensemble de troubles de la volonte forme 
un stigmate essentiel de Tetat psychasth^nique et il est essentiel 
d'en tenir compte pour chercher les rapports qu'il presenie avee 
les autres accidents. 



3.— Troubles de Vintelligence. 

Les troubles de Tintelligence proprement dite sont beaucoup 
moins evidents, beaucoup plus diflUciles a constater que ceuxde 
Tactivite volontaire. C'est un point qui avait deja frappe les pre- 
miers observateurs quand ils appelaient cette maladie une folie 
avec conscience, avec conservation dujugement et de la critique. 
Loin de paraitre inintelligents les scrupuleux semblent tros sou- 
vent avoir une intelligence sup^rieure, etre capables de tout dans 
le doraaine de Tesprit pourvu qu'on ne leur demande pas d ac- 
tion. C'est ce que Amiel note deja tres bien sur lui-meme : 
« aimer, rever, sentir, apprendre, comprendre, je puis tout pourvu 
qu'on me dispense de vouloir, c'est ma penle, mon instinct, iiion 
defaut, mon p^ch^. J'ai une sorte d'horreur primitive pour Tam- 
bition, pour la lutte, pour la haine,pour tout ce qui disperse Tame 
en la faisant dependre des choses et des buts ext<^rieurs. * >». 
Ce developpement intellectuel n'est pas toujours de pure appa- 
rence : j'ai souvent ele frapp^ de la sup^riorite intellectuelle veri- 
table d'un grand nombre de ces malades. 

En lisant les pages precedentes on a dd remarquer parmi les 
nombreuses paroles des sujets que j^ai citees une foule d'expres- 

I. Amiel, Journal intime, I, p. i68. 



TROUBLES DE L'lNTELLlGENCE 355 

sioDs pittoresques, de cocnparaisons ing^nieuses, de m^taphores 
heureusement venues. Leur conversation en est 6maill6e, il y en 
a avee qui on voudrait tout ecrire et tout conserver : Gisele en 
)):irticulier a un langage extraordinaire et vraiment tout a fait 
seduisant. Sous ce brillant des mots, il y a beaucoup d*observa- 
lions fines et justes : les scrupuleux sont trfes souvent de remar- 
quables psychologues. Gisele fait Tanalyse de Tamour aussi bien 
qirau pays du tendre, Jean est celebre pour son appreciation 
des caracteres et des personncs, il disseque ^tonnamment les 
motifs de conduite et il n'est bete que quandil parle de sa ma- 
ladie. 

On trouvc chez eux toutes sortcs de talents etde connaissances, 
lis sont souvent tres artistes: Claire dessine tres bien, beaucoup 
sont des musiciennes hors lignecomme Nadia. On trouve parmi 
eux des litterateurs delicats, on serait surpris de voir parmi les 
malades que j*ai cites quelques ^crivains connus. Rk.. ., traduit des 
textes grecs en vers elegants et fait ainsi toute une anthologie de 
poetes grecs. Les idees qu'ils arrivent a concevoir sont souvent 
surprenantes pour leur milieu : on a vu les reflexions de Vil... sur 
rinfini du bonheur et du malheur, les analyses de Mb... sur la per- 
ception. Une malade de Th^pital absolument ignorante de toute 
etude de psychologie m*exprimait le r^sultat de ses reflexions sur 
les lois des associations des id^es, une pauvre femme de la cam- 
pagne atteinte du doute des perceptions en arrivait a decouvrir 
avec etonnement Fhomologie des membres chez les poissons, les 
oiseaux, les mammiferes, I'homme. Le cas le plus frappant de cette 
superiority intellectuelle est celui de Nadia. Cette jeune fille parle 
et ecrit couramment cinq langues : Tanglais, le fran^ais, Talle- 
mand, Titalien, le russe. J'ai eu Toccasion de la mettre en rela- 
tion avec une jeune fille russe qui m*a assure qu'eile parlait le 
russe tout a fait correctement, comme les autres langues. Elle lit 
enormement, et connait a fond la litterature de ces cinq langues 
dont elle pent parler avec une memoire surprenante. Elle est 
surtout trfes artiste ; non seuleraent elle a une virtuosite remar- 
quabie sur le piano et sur le violon mais elle compose de la mu- 
sique avec une connaissance trfes suffisante de Tharmonie, ce que 
j'ai pu faire verifier en donnant a lire de ses morceaux a des 
personnes competentes. Elle a un goOt tr^s pur dans toutes les 
choses d'art, et peut inventer, dessiner et executer toutes sortes 
de decorations. Ce serait certainement au point de vue du go6t 



356 LES STIGMATES PSYGHASTHfiNlQUES 

une femme sup^rieure. Des reflexions de ce genre pourraient ^tre 
faites, a dlfT^rents degr^s bien entendu pour la plupart de ces 
malades et apres les avoir beaucoup fr^quent^s j'ai I'impression 
que leur groupe est superieur a la moyenne intellectuelle des 
gens normaux pris au hasard. 

Cependant il est evident que leur intelligence n'est pas com- 
plete et qu'il doit y avoir des lacunes pour permettre le develop- 
pement de tons les troubles qu'il pr^sentent. II faut les rechcr- 
cher en examinantles facult^squisemblentpouvoir etre troublees. 

I . — Les amnesies. 

D'apres ce que je viens de dire, il est evident que les troubles 
se rencontreront peu parmi les ph^nom^nes intellectuels abstraits: 
les raisonnements, les jugements, la generalisation sont tout a 
fait corrects surtout quand ces operations s^executent d'une ma- 
ni^re involontaire sans que les malades aient a fixer leur atten- 
tion volontairement. 

La memoire semble bien souvent etre plutot exageree, Wo... 
a de la minutie dans les souvenirs, elle pent, probablement par 
suite d*une longue habitude de cet exercice, se rememorer toutes 
les sensations qu'elle a eprouvees d'un moment a un autre, tous 
les mots prononces pendant une visite. Lise conserve indefmi- 
ment le souvenir de tous les plus petits incidents de sa vie, elle 
se plaint de ne pas savoir oublier ; la memoire de Jean, on la 
deja vu, touche k Tinvraisemblable. Ces souvenirs sont si nels 
que beaucoup de ces malades, comme le disait LoweiTeld, vneiit 
plus dans le passe que dans le present. 

Malgre ce caractere general de la memoire des psychaslht*- 
niques, plusieurs auteurs ont constate des alterations des souve- 
nirs dans certaines circonstances particulieres. M. Seglas re- 
marque que revocation des souvenirs est quelquefois pleioe 
d'incertitude *, surtout quand il s'agit de retrouver le souvenir 
d'une crise. Les malades croient egalement avoir une ires niau- 
vaise memoire et s'en plaignent bien souvent. Dans les cas Je 
depersonnalisation, ils soutiennent avoir perdu leurs souvenirs 
comme leurs sensations. Bien souvent les crises d'interrogation 
sont causees par Tincapacite ou sont les sujets de retrouver uo 

I. Seglas, Legons cliniques sur les maladies mentaUs, p. 137. 



TROUBLES DE L'lNTELLlGENCE ^ 367 

souvenir. Bre... (i4i) en est un exemple remarquable : depuis 
qu'elle a perdu son mari, elle est tourment^e par le chagrin 
d'avoir oubli^ sa physionomie, les traits de son visage, elle ne 
pent ^voquer dans son imagination cette image qu'elle ch^rissait. 
Aussi passe-t-elle ses journ^es a rechercher la figure de son mari, 
les photographies lui semblent insudisantes, elle ne Iqs reconnait 
pas suflisamment, il faut qu'elle cherche mieux ; a force de cher- 
cher, elle sent qu'elle oublie de plus en plus tout ce qui a rapport 
a la figure du mari. Ainsi elle pent evoquer, dans son imagination, 
des fleurs, des monuments, TArc de Triomphe, des figures de 
renimes,mais non des figures d'hommes, et surtout pas des figures 
d'hommes portant des moustaches. Elle oublie la voix du mari, 
ses paroles, son metier et meme son mariage. Cette malade res- 
semble au cas c^lebre presente par Charcot comme une perte de 
la representation visuelle, elle a la conception logique que (c son 
mari avait des yeux noirs, un grand nez et une moustache foncee, 
raais elle ne pent pas se le representer devant les yeux ». II est 
probable que le malade de Charcot, qui pouvait « d^finir Togive 
et non se la representer », ^tait un scrupuleux du meme genre. 

Que faut-il penser de ces amnesics au moins apparentes ? M. 
Sdglas remarque justement qu'elles sont paroxystiques- se pr6- 
sentent par crise avec une impulsion violente a chercher, que Ton 
ne retrouve pas dans d'autres amnesics \ 

Nl^me dans ces moments de crise ces amnesics sont-elles tou- 
jours r^elles et profondes? On remarque facilement, surtout dans 
les cas de depersonnalisations, que les sujets n'ont pas r^elle- 
inent ces oublis. Des qu'ils veulent bien se laisser aller, ils racon- 
tent tout ce qu'on leur demande. II n'est pas necessaire d'6voquer 
des souvenirs subconscients comme chez les hyst^riques, il suflGt 
que revocation ne soit pas volontaire. Ce qu'ils font mal en effet 
c'est revocation volontaire, ils ont comme des crampes de Tatten- 
tion sur un point et ne peuvent la mouvoir pour passer a revo- 
cation de faits voisins : des qu'ils ne se surveillent plus ils expri- 
ment facilement tous les souvenirs. 

Cette persistance des souvenirs se retrouve, a mon avis, presque 
toujours et je ne suis pas tout a fait d'accord avec M. Seglas 
quand il admet un certain degre d'amnesie des periodes de crise. 
Cette amn6sie serait importante car elle rapprocherait ces crises 

I. Seglas, Troubles du langage chez les alUnes, p. loo. 



358 LES STIGMATES PSYCH ASTHfiNIQUES 

du somaambulisme : elle ne me parait pas bien nette. La plupart 
de mes sujets m*ont raconte leurs crises de ruroination et dW 
goisse avec un luxe inou'i de details. Jean pourrait raconter 
combien de fois son coeur a fait a ploc ploc » et comblen a iia 
di!k soulever de.poutres en nombre repute », il n'a pas du tout 
d'amnesie et je crois qu'il en est ainsi de presque tous les 
autres. Les malentendus sur ce point dependent, je crois, de 
deux choses. D'abord il ne fuut pas que le malade fasse Irop 
d'efforts volontaires pour retrouver le souvenir de la crise, il faut 
attendre que le recit lui vienne a Tesprit spontanement, ensuite 
il faut eviter de rechercher ce r^cit trop tot apres la crise elle- 
meme. 

Ces malades se rappellent d'autant mieux une chose qu'elle est 
plus ancienncy ils m'ont serable avoir souvent un certain degrade 
« memoire retardante^ ». Cela s'accorde d'ailleurs avec la re- 
marque pr^c^dente, on sait que revocation volonlaire des sou- 
venirs est d*autant plus difficile que le souvenir est plus recem- 
ment acquis, d*autant plus facile qu'il est plus ancien : il est tout 
naturel qu*avec une puissance d^attention et d'^vocation volontaire 
faible la memoire soit retardante. 

Je crois cependant que Ton pent dans certains cas constater 
apres les crises certains oublis quand on interroge les malades 
non sur leurs propres id^es et leurs propres sentiments, mats sur 
les ev^nements qui ont eu lieu en dehors d'eux pendant cette 
p^riode. Claire sait bien qu'elle est restee a genoux aux cabinets 
parce qu'il lui semblait qu'elle avail une hostie collee a I'anus et 
qu'elle faisait des efforts pour (c passer cette idee » ; elle sait 
comment I'idee s'est d^roulee, les mouvements qu'elle a faits. Mais 
il est visible qu'elle ne sait pas si c'est sa mere ou sa bonne qui 
est venue la chercher et I'a forcee a cesser ses contorsions. D'au- 
tres malades, Gb... ou Sy..., qui ont ^t^ malades toute la journeet 
ne savent plus ou elles ont ^t^, si elles ont mange ou non, si on 
leur a parle. II y a la un certain degr^ d'amzuesie continue pour 
les ^v^nements exterieurs en rapport cvidemment avec un etatde 
distraction. 

D'ailleurs, d'une maniere gen^rale, les troubles de la memoire 
les plus nets que pr^sentent les psychastheniques se rattacheot 
au type de Yamnesie continue, Le malade semble Cvidemment 

I. Cf. Neuroses et Idees fixes, I, p. iSa. 



TROUBLES DE LINTELLIGENCE 359 

distrait, il irepete souvent la meme chose, il radote, il oublie qu'il 
vient de nous raconter tout cela et quand on le lui fait remarquer 
il pretend qu'il n*a pas fait ces questions et qu*on ne lui a pas 
repondu. « II m'est impossible de rctenir un mot, disait deja un 
malade de Baillarger, apres avoir lu et relu une lettre, rien ne 
me reste, a mesure que je lis, j'oublie. II en est de meme en ^cri- 
vant, j'oublie ce que je viens d*ecrire*. » Chez quelques malades 
que j'ai deja d^crits dans mon etude pr^cedente sur a Tamn^sie 
continue », en particulier dans le cas de Sch... (observation IV)', 
qui se rattache tout a fait a notre groupe des psychastheniques, 
on trouve une amnesie des evenenients recents qui se developpe 
d*une maniere continue a mesure que la vie se deroule : a Elle ne 
peut faire aucune course, aucune commission, car aussitot dans la 
rue elle perd et le souvenir des adresses et le souvenir meme de 
ce qu'elle doit faire. Ou bien, au contraire, elle fait les choses 
plusieurs fois, tout ^tonn^e par exemple de trouver son lit deja 
fait ou surprise de constater que sa soupe n'est pas mangeable car 
elle Ta sal^e dix fois. Ce n'est qu'en raisonnant sur ses occupa- 
tions habituelles qu^elle peut supposer assez vaguement ce 
qu'elle a fait hier ou ce matin. Cetoubli n'est pas continuellement 
aussi profond et aussi rapide, il augmente aux anniversaires de 
la catastrophe, il diminue dans Tintervalle. » Les autres observa- 
tions de cette etude surTamnesie continue avaient surtout rapport 
u des hysteriques chez lesquelles d'ailleurs le symptdme est bien 
plus accentu^. Mais il serait facile d'ajouter ici bien des cas aussi 
nets chez des psychastheniques. On retrouve Tamn^sie continue 
rhez des tiqueurs comme Myl... ou As... ou Lrm..., chez des 
phobiques comme Ku... ou Dob... « qui ne sait plus a quoi elle 
a employe ses journees », chez des obsed^s comme Bei..., « inca- 
pable de se rappeler au bout de deux minutes ce qu*elle vient 
de faire », chez Claire « qui oublie tout au fur et a mesure )). 
Malgre la banality de ce symptAnie que I'on retrouvera chez 
presque tons les malades, je crois cependant qu'il ne faut pas 
s^attendre a le trouver parfaitement net chez les psychastheniques 
comme chez quelques hysteriques ou comme dans la psychose 
poljnevritique de Korsakof. Trfes souvent les souvenirs reappa- 
raissentplus ou moins complets au boutd'un certain temps quand 



1. Baillarger, Recherches snr les maladies mcntales, 1890, I, p. 568. 

2. Nevroseset Idits fixes, I, p. 11 5. 



360 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

le sujet ne cherche plus a les ^voquer volontairement. 11 y a 
surtout m6nioire retardante et troubles de Tattention dans la fixa- 
tion et revocation des souvenirs. 

3. — Arr4t de V instruction. 

Ces troubles se manifestent d'ailleurs de bien des mani^res. 
Les sujets n*ont ^videmment pas profite de I'instruction qu'lls 
ont regue coinme auraient fait des indtvidus normaux. Lo... (2i3u 
qui a suivi tous les cours possibles, ne salt en realite pas grand'- 
chose, elle est en retard sur les jeunes femmes de son age placees 
dans les memes conditions. Le fait est encore plus manifeste chez 
Jean. II a suivi toutes les classes du lycee, il a €i€ aide et dirige 
autant que possible, je persiste a le croire intelligent d*apres son 
langage et ses analyses psychologiques et morales. Cependantil 
est arrive tres peniblement a des examens elementaires, il n'a pu 
continuer Tetude du droit et en somme il ne salt presque plus 
rien de ce qu'on a essaye de lui apprendre. J*ai deja signale le 
sentiment bizarre qui le pousse a demander des iddes g6nerales, 
mais ce sentiment correspond a quelque chose de juste. II a une 
m^moire extraordinaire des dates, des faits bruts, mais il n'a 
aucunc instruction generale. La maladie de Red... a commence 
plus tard, vers i8 ans, ses progres se sont arretes a ce moment 
et les etudes scientifiques qu'elle suivait parfaitement auparavant 
sont devenues trop difficiles pour elle. 

Ces lacunes se manifestent surtout dans lesexercices qui deman- 
dent de la precision et de la composition. On pourrait croire que 
ces arithmomanes qui veulent toujours compter et qui recherchent 
une si grande precision vont avoir des dispositions pour les ma- 
thematiques. Ce serait une grande erreur: ils ont tous horreur 
des mathematiques proprement dites et sont incapables de com- 
prendre le moindre raisonnement geometrique ou de resoudre un 
petit probleme. J*ai essaye bien souvent de fairc devant eux un 
raisonnement de ce genre, aucun ne m'a meme laisse aller jus- 
qu*au bout, il est evident qu'ils n y comprenaient rien. Un exer- 
cice que la plupart n*arrivent pas a faire davantage, c'est une 
composition par ecrit sur un sujet quelconque. Ils redoutent 
surtout les sujets descriptifs oil il est question d'objets reels; ils 
aiment mieux les idees, surtout les idees abstraites. Gisele remarque 
qu'elle comprend mieux les idees que les choses concretes. 



TROUBLES DE L'INTELLIGENCE 361 

Wye... veul bien s'occuper de psychologic mais^ non de physio- 
logic, c'est la un fait important sur lequel nous reviendrons. 
Mais ils ne peuvent mettrc leurs id^es en ordre, ils veulent poii- 
voSr en parler d'abondance, a tort et a travcrs; ils ne peuvent pas 
coordonner une composition ^crite. C'est une des raisons pour 
lesquelles ils ont tant de peine a vous 6crire et quelquefois a vous 
parler. 

Nous retrouvons ici un caractere curieux que nous avons si- 
gnale des le debut de cetle etude en decrivant Tattitude des nia- 
lades. Leur embarras, ieur di({icult6 pour exprimer leurs troubles 
ne dependent pas seulement de leurs idees, de leurs sentiments 
de gene, mais aussi de Timpuissance de leur esprit a coordonner 
et a exprimer. 

3. — Inintelligence des perceptions, 

II n'est pas facile de mettre en evidence par une experience 
rapide cette incapacite intellectuelle.Presque toujours lesmalades 
sont encore capables de fixer Tesprit pendant un moment quand 
on les excite : ils ne se comportent pas comme certaines hysteriques 
qui lisent tout haut quelques lignes, qui les r6citent m^me et ne 
comprennent absolument rien a ce qu*elles ont lu. II est n^ces- 
saire de les faire lire plus longtemps des morceaux un peu plus 
s^rieux, il est bon surtout de les laisser lire seuls quelques instants 
et de les interroger ensuite sur ce qu'ils ont lu. J'ai fait souvent 
cette experience chez Tr..., chez Lo... et chez Claire et j'ai sou- 
vent constate que ces sujets avaient tres mal compris leur lecture. 
Elles me priaient toujours de les laisser recommencer et relire 
plusieurs fois de suite le m^me morceau. Ce n'etait pas tout a 
fait une manie de repetition et un sentiment faux de m6contente- 
roent : Tintelligence du morceau etait reellement tres insufli- 
sante. 

On peut quelquefois constater plus encore et voir que les 
malades n'ont pas seulement des obsessions conscientes, comme 
on les appelle, dont ils reconnaissent bien la faussete. lis ont 
des idees fausses sur leur situation et sur les personnes qui les 
environnent. Ils ne se rendent pas compte dc Topinion quails 
inspirent, ils croient que leur situation n'est pas grave dans les 
cas les plus desesp^r^s, ils continuent a croire possible une 



362 LES 8TIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 

foule de choses impraticables. Lo... s^est mariee, a quitte ses 
parents, a habile deux mois avec son mari sans prendre cette situa- 
tion au serieux et sans la comprendre; elle quitte subitement son 
mari et rctourne chez ses parents ; le mari demande le divorce, 
etc. Rien de tout cela n'interrompt ses reves, cette jeune femme 
repete en souriant qu'elle est toute surprise de s'entendre appeler 
Madame, qu'elle ne se rend pas compte d'avoir r^ellement ete 
marine. II est certain que cette pauvre femme ne sent point du 
tout la gravite de sa situation. Xyb... a renvoy6 une domestique 
puis elle Ta reprise quelque temps apres. En dehors de ses hesi- 
tations et de ses obsessions elle se fait sur cet acte une apprecia- 
tion tout a fait fausse. Elle croit devoir a cette domestique des 
reparations extraordinaires, elle croit que les « rapports ordinaires 
de maitre a domestique n'existent plus entre elles deux, cette bonne 
n*a plus sa place dans mon imagination comme domestique, elle 
se sent liee vis-a-vis de sa bonne par quelque chose, etc. ». J'in- 
siste sur ce point, Ics malades n'ont pas seulenient des obsessions 
conscientes, ils ont des idccs inexactes qui peuvent facilement 
devenir des idees delirantes. 

Ce defaut de Tintelligence ne se manifeste pas d^ordinairedans 
la simple conversation, on n'observe un trouble dans les percep- 
tions auditives que dans deux cas, d'abord quand les malades 
sontau milieu d'une crfse de rumination ou d'angoisse tres forte, 
souvent ils ne comprenncnt plus rien a ce qu'on leur dit, mais ce 
trouble ne dure en general que pen de temps. On I'observe aussi 
quand ils essayent d'ecouter pendant assez longtemps une con- 
ference ou un sermon. Claire se desolait au d^but parce qu'elle 
ne pouvait plus comprendre les sermons, elle accusait ses senti- 
ments religieux; en realite elle ne pouvait suivre la parole du pre- 
dicatcur que pendant peu de temps. Jean met beaucoup de zele 
a suivre des conferences litteraires mais il n'en profite guere, car 
il ne peut ^couter le professeur plus de quelques minutes, son 
esprit s'en va et pense a autre chose. 

4. — Troubles de I' attention, 

Ces alterations dans le r^sultat du travail mental revelent des 
troubles assez graves de Tattention. C'est en effet un fait d'ob- 
servation vulgaire que Tctat de distraction perpetuelledesobs^des. 



TROUBLES DE L'INTELLIGENCE 363 

Baillarger notait deja <( la lesion de Tattention dans la monoma- 
nieS). Buccola et Tamburini ont insists sur Texag^ration de 
Tattention spontanee et raffaiblissement de Tattention volon- 
taire. 

On pent dire que c'est la le trouble principal qui consiste non 
dans une suppression des facultes intellectuelles mais dans une 
difficulte de fixer rattention. lis ont toujours Tesprit distrait 
par quelque preoccupation vague et ne se donnent jamais entiere- 
ment a Tobjet qu'on leur propose. II r^sulte de cette division de 
I'esprit qu'il ne donne que peu de force pour Top^ration prin- 
cipale. lis ont de la peine a effectuer les operations mentales des 
qu'elles deviennent un peu difliciles, ils comprennent mal, n'ont 
pas de vues d'ensemble, s'embrouillentextr^mement vite des que 
Fobjet d^etude est un peu complique : Xyb... avouequ'elle perd la 
tete des qu'elle a plusieurs operations a faire a la fois. S'il entre 
quelqu'un pendant qu*on lui parte ellenecomprend plus. Ellevou- 
drait comme d'ailleurstous les autres etre dansle plus grand calme 
pour lire une phrase ou repondre a une question. « Des que je 
regois une visite, dit Lib... (117) je ne puis plus fixer mon atten- 
tion meme sur une simple broderie, j'ai la t^te pleine de choses, 
il Taut que je sois absolument seule pour me fixer un peu sur 
quelque chose. » « II m'est devenu bien diflicile d'etre presente, 
dit Wo..., a chaque instant les gens me secouent et me disent : 
a quoi penses-tu ? Je sens surtout cette difHcultd quand j'essaye 
dejouerde la musique a quatre mains, je ne puis pourtant pas 
dire a la personne qui joue avec moi: je n'y suis pas, attends- 
moi. II me faut un effort ^norme pour continuer a peu pres et 
ne pas partir sur quelque recherche. » 

Meme quand Tattention se fixe un peu elle a toujours un autre 
defaut, c'est son extreme brievete. II ne faut pas maintenir long- 
temps la m^me operation, le malade cesse vite de s'y interesser : 
Jean ne pent suivre une etude que quelques minutes, meme sans 
qu'il ait de manies a ce sujet il se met au bout de trois ou quatre 
minutes a vous faire rep^ter et ne comprend plus, il en est de 
meme chez Mm... qui ne pent pas prolonger une conversation 
plus d'un quart d'heure. Claire change sans cesse d'occupation, 
elle laisse une chose et la recommence, elle s'agace de ne pas 

I. Baillarger, De la 168ion de rattention dans la monomanie. Ann. mid. psych., 
i846. II, 168. 



364 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

pouvoir fixer Tattention et tombe dans ses manies. Lise se plaint 
de ne plus pouvoir aller jusqu'au bout d'une addition. Chez 



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Fig. 1 5. — Courbe de« temps de reaction ^ des excitations tactiles chez Boi. — Ixis exci- 
tations lactiles ont lieu sur le dos de la main gauche, les mouvements sent faiti par la 
main gauche. — Dureo de rexp^rience: i5 minutes. 



Simone le fait devient grossier : je reussish Tarracher a ses idees 
fixes en Tinteressant a Tanalyse botanique d'une fleur : tout va 



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Fig. 1 6. — Courbe des temps de ruction simple a des excitations tactilcs chez Bel. — Les 
excitations tactiles ont lieu sur le dos de la main droite. — L'exp^rience a une daree de 
3o minutes. — En A, premiere partie du graphique pendant les la premieres minutes; 
en B, derniere partie pendant Ics la dernieres minutes. 



tres bien au debut en ecoutant avec attention elle devient ainiable, 
elle demande ce qu'elle ne comprend pas et ne manifeste plus de 



TROUBLES DE LINTELLIGENCE 



305 



delire. Ces belles dispositions ne diirent pas plus dc quatre ou 
cinq minutes; puis je vois bien que sa figure change, elle se bute 
et ne comprend plus, elle se frotte le front conime si elle y souf- 




Fio. 17. — Courbe des temps de 
reaction simple k dos excita- 
tions aaditives chez Bei. . . 



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Fig. 18. — Courbe des temps de 
reaction simple k des excita- 
tions visuelles chez Bei... 



frait, si je continue elle va se facher et tomber dans une crise 
d'agitation delirante. 







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Fia. ig. — Courbe des temps de reaction simple k des excitations tactiles chez Qes., 



On observe le fait inverse quand il s'agit d'une association 
d'idees qui revient ni^caniquement. Le sujet y revient sans cesse, 
il ne pent plus parler d'autre chose. « Je remarquais, dit Tr^lat, 



366 LES STIGMATES PSYCIIASTHeMQLES 

que lorsque sesid^es ^taient port^es sur un sujet, 11 ne pensait qu'a 
cela et ne parlait plus d'au\re chose V » 

J'aurais vivement d^sir^ rendre manifesle cette brievete de Tat- 
tention par des mesures et des graphiques et verifier Tobservation 
de M. Buccola sur raugmentation des temps de reaction. Les dif- 
ficultes sont tres grandes : les grands malades ne se prMent pas 
aux experiences, les autres sont momentan^ment modifies par le 
dispositif memc, enfin les precedes de mesure de Tattention sont 
encore insutlisants. J*ai cependant essays d*oblenir chez quelques 
malades le graphique des temps de reaction suivant une methode 
qui a ete discutc^e dans un ouvrage pr^cddent ', Les graphiques 
de Tattention par la courbc des temps de reaction, pris chez 
Bei..., ne sont pas tres caracteristiques. Quand il s'agit de temps 
de reaction simple a des excitations tactiles faites sur le dos de 
la main gauche ou de la main droitc, la courbe est a peine au- 
dessus de la normale, et elle s'eleve fort pen sous Finfluence de 
la fatigue, comme on le voit dans les figures i5 et 16 empruntees 
a notre livre sur les n^vroses^ et qnl represcntent une experience 
d*un quart d*heure de dur^e. Dans les figures 17 et 18 qui repre- 
scntent des temps de reaction a des excitations auditives et a 
des excitations visuelles on note une elevation notablemeot plus 
grande des courbes qui nous montrc mieux la diminution de 
Tattention. 

Les deux courbes (figures 19 et 20) obtenues par les memes 
proced<^s sur Qes... sont interessantes : la courbe des reactions a 
des excitations tactiles et cclle des reactions a des excitations 
visuelles sont toutes deux beaucoup trop elevees. Cette elevation 
est un peu moins grande dans la figure 21 qui montre la courbe 
des reactions de Gei... a des excitations visuelles. J'ai deja fait 
remarquer toutes les critiques dont est passible ce mode de me- 
sure de I'attention. Ces recherches n'ajoutent que peu a nos 
observations precedentes sur la faiblesse de Tattention, elles ne 
font que les confirmer. 



I. Tr^lal, FoUe lucide, p. 57. 

a. \h'ro$es et Itit^es fixes ^ 1, chapitrc a, La mesure de TaUenlion et le graphique 
des temps de reaction, p. 69. 

3. Neuroses ei Idees fixes, 11, p. 69. 




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n p« »=- 



368 



LES STIGMATES PSYGHASTHfiNIQUES 




Fig. ai. — Courbe des temps de reaction simple a des exoitatioas visuelles ches Gei.. 



5. — HSverie, 



De cette disparition de rattention tl resulte que leurs pensees 
ressemblent beaucoup plus a uq etat de r^ve, a une reverie per- 
p(^tuelle. Chaque fait provoque des associations d'idees qui vonl 
absolument a la derive sans que le malade puisse les diriger. 
« Mes idees, dit Lise, ne sont jamais nettes au fond, je suis inca- 
pable de ni'y debrouiller. Elles viennent subitement, occupent 
Tesprit une demi-journee et puis s'en vont. J'ai une paralysie 
dans la t^te qui nr^inpeche de les secouer. » We... (170) reve 
toule la journee, clle reniarque elle-m^me que ses idees se pre- 
sentent la nuit en r^ve de la meine fa^on que dans la journee. 
II n'y a pas pour elle une grande difference enlre la veille el 
le somineil. 

Chez Claire la reverie est tres bien d^crite. « Je r^ve toujours 
tant de choses que je n'en sais meme pas la moiti^. » Ce ne 
sont pas toujours des idees ayant rapport a son d^lire, ce 
sont des choses qu'elle a vues, qui viennent, elle ne sait d'oii, 
qui se melent confus^ment et elle ne pent fixer une de ses id^es 
sans qu'il en vienne une foule d'autres tout autour. « Quand je 
regarde en arriere je ne sais pas comment j*ai vecu, je trouvedes 



TROUBLES DE L'lNTELLIGENGE 36^ 

reveries sans (in sur tout. Toutes mes pens^es se tournent en 
reve; quand on me parle, quand on me touche, on me fait sursau- 
ter comme si je n'y 6tais plus, comme si j'etais toujours dans un 
siutre monde. » 

Gisele a remarqu6 qu'elle n*est jamais entierementa ce qu*elle 
fait parce qu'il y a toujours trois vies en elle : la vie ext^rieure en 
rapport avec les choses du dehors, c'est la moins developp^e, la 
vie interieure des reflexions, la plus int^ressante et la plus deve- 
lopp^e et une troisieme vie dont elle se rend mal compte et 
qu'elle sent au fond d'elle-meme comme si quelque chose revait 
en elle encore plus profond^ment. Ces divisions de la pensee 
qui se produisent quand diminue Tefibrt de Tattention justi- 
fieraient ce mot bien juste de M. Espinas « une conscience 
afTaiblie c'est une conscience dispers^e ». On ne sera plus ^tonn^ 
de la reverie de Lib... que j'ai decrite comme un accident une 
agitation mentale diffuse : ce n'est que Texageration d'un stigmate 
([ue nous retrouvons sous une forme att^nu^e chez tons les autres 
malades. 

Dans ces conditions il semble bien didicile que ces esprits 
puissent arriver a une conclusion nette sur un fait ou sur un 
raisonnement. Krafft-Ebing, disait justcment que ce qui frappe 
immediatement c'est Timpossibilite d'amener ces malades a une 
conclusion ^ Ce sentiment de doute que nous avons constats dans 
les sentiments d'incompletude est Texpression dans la conscience 
de ce travail insudisant de Tattention. « C'est, disait M. Ribot, 
un etat d'h^sitation constante pour les motifs les plus vains avec 
inipuissance d'arriver a un r^sultat definitif. )> 



6. — Eclipses mentafes, 

Je voudrais signaler a propos de ces troubles de Tattention un 
ph^nomene tres curieux dont on verra bientot toute Timportance. 
Simone vient se plaindre d'6prouver souvent un singulier arret 
de la pensee. Tout d'un coup elle s*arrete au milieu d'une con- 
versation et reste un petit moment sans parler puis elle se 
retrouve, quelquefois elle continue sa conversation comme si rien 
n^^tait arrive et ses parents sont seuls a avoir remarqu^ la petite 

1. KraflTl-Eblng, Psychiatrie, traduct. 1897, p. 544. 

2. Ribot, Les Maladies de la volonte, p. 59 (Paris, F. Alcan). 

LES OBSESSIONS. I. — 3^ 



370 LES STIGMATES PSYCH ASTHfiNIQUES 

interruption ; souvent elle reste un peu troubl^e et a besoin de 
quelques efforts pour savoir oii elle en ^tait. Ce fait me parait 
d'autant plus curieux que chez cette jeune fille il a pr^c^d^ de 
quelques mois et comme annonce Tarriv^e de grandes obsessions 
de honte du corps qui ont pris pendant longtemps un assez grand 
d^veloppement. Le meme fait se pr^sente chez Gis^le, grande 
scrupuleuse. Suivant son expression « elle perd ses id^es», mais 
il parait, a ce qu'elle pretend, que c'est la up ph^nomene fre- 
quent dans sa famille et que ses freres ont aussi Thabitude de 
perdre de temps en temps leurs id^es. 

La diminution de Tattention peut done aller chez quelques-uns 
jusqu'a des Eclipses de la pensee comme la diminution de la 
volont^ arrive a Tinertie complete. 



3. — Troubles des Amotions et des sentiments. 

L'6tude des Amotions et des sentiments de ces malades serail, 
je crois, particuliferement fructueuse, parce qu'elle expliquerait 
beaucoup d^autres faits, mais on trouve toujours la meme diffi- 
cult^ ; les troubles qui se presentent et qui sont incontestables 
sont-ils les r^sultats des id^es absurdes du malade, sont-ils cr^^s 
par son d^lire ou sont-ils anterieurs a ce d^lire et forment-ils le 
fond naturel de la maladie? Bien souvent les malades eux-memes 
rattachent le trouble de leurs emotions a une sorte de retenue 
qu'ils supposent presque volontaire, c^est ce que font souvent les 
timides : « II y a en moi» disait AmieP, une raideur secrMe a 
laisser paraftre une Amotion vraie, a dire ce qui peut plaire, a 
m'abandonner au moment present, sotte retenue que j*ai toujours 
observ^e avec chagrin... mon coeur n'ose jamais parler s^rieuse- 
ment, je badine toujours avec le moment qui passe etj*ai F^roo- 
tion retrospective. II repugne a ma nature r^fractaire de recon- 
naltre la solennite de Theure ou je suis, un instinct ironique 
qui provient de ma timidite me fait toujours glisser leg^rement 
sur ce que je liens sous pretexte d*autre chose et d'un autre 
moment... La peur de Tentrainement et la defiance de moi-raeme 
me poursuivent jusque dans Tattendrissement. » Get arr^t des 

I. Amiel, Journal intime, 1, p. i5i. 



TROUBLES DES ^MOTIONS ET DES SENTIMENTS 371 

sentiments est-il vraiment une retenue par crainte de Tentrai- 
n€ment, ou bien au contraire cette pretendue retenue n'est-elle 
pas inventee pour Texpliquer ? 

Le meme probl^me se pose a propos des id^es de scrupule qui 
semblent ^tre la raison de cet arr^t des Amotions. Lod... se plaint 
d'une chose qui Tenerve au plus haut point, e'est qu'elle ne pent 
plus s^amuser, se r^jouir, prendre du plaisir de bon coeur a quelquc 
chose. Quand ^excitation agreable arrive et quele plaisir va surve- 
nir» elle est arret^e, ne pent plus se livrer au sentiment quel qu'il 
soit, il faut qu'elle pense a autre chose et ses id6es ordinaires, 
ses probl^mes surgissent : il faut qu'elle les resolve d'abord, avant 
de continuer la jouissance. Un chapeau lui plait-il, aussitot surgit 
ridee que c'est une satisfaction egoiste. Veut-elle passer outre, 
elle a des remords comme si « elle avait Tid^e d'envoyer la reli- 
gion promener ». Ecoute-t-elle une comddie au theatre, il lui 
faut <( remettre droites ses id^es sur Dieu » avant de s'int^resser 
a la pi^ce. Elle ne pent prendre plaisir a la musique qu'elle joue, il 
faudrait d'abord se d^barrasser de Tidee qu'elle pense mal de Dieu. 
Elle a une amie qu'elle aime beaucoup et ne pent se laisser aller 
au plaisir de I'afiection, au simple plaisir de Tembrasser, car il lui 
vient I'idee qu'elle aurait bien pu I'embrasser sur les levres et que 
ce serait contraire a la pudeur. 

En ^coutant ce langage, on est port6 a penser qu'elle est sur- 
tout d^lirante, que c'est elle qui se supprime ses plaisirs a 
cause des scrupules qui la pers^cutent, et on est tent6 de lui dire : 
« Ne pensez plus au bon Dieu et a la morale et vous vous amuserez. > 
La question est plus delicate, car cet arr^t du plaisir se re-* 
trouve chez beaucoup de malades qui n'ont pas pr6cisement des 
obsessions ni des phobies a ce sujet et dont les emotions s'arre- 
teot cependant de la meme maniere sans qu'il y ait une id^e 
d^termin^e ni une angoisse pouvant servir de pr^texte a cet arr^t. 
Chez beaucoup des idees surgissent et pullulent apres cet arret 
mais sans avoir aucun rapport avec I'^motion ant^c^dente, chez 
d'aatres I'arret de T^motion n'est suivi d'aucun trouble particu- 
lier. II semble done qu'il exisle chez ces malades un trouble fon- 
damental des Amotions et des sentiments ind^pendant des autres 
phdnomenes que nous venons d'^tudier. 

D'autre part, on voit se developper chez beaucoup de ces ma- 
lades un grand nombre de sentiments sp^ciaux que Ton ne ren- 
contre pas au moins au m6me degre chez les individus normaux. 



372 LES STIGMATES PSYGlIASTllENIQUES 

Chez quelques-uns ces besoins ou ces amours bizarres sont ac- 
compagnes par des phenom^nes intellectuels, des obsessions du 
m^me genre, mais chez beaucoup il n*en est pas ainsi et les sen- 
timents anormaux se d^veloppent en dehors des reflexions du 
sujet presque a son insu. Ces sentiments sont voisins des seoti- 
ments d'Incompletude qui viennent d'etre Studies, mais ils ne 
sont pas identiques a ces phenomenes : ce sont plut6t des alte- 
rations des sentiments naturels qui existent chez tous les hommes. 
Ces remarques nous conduisent a ^tudier dans les paragraphes 
suivants ces modifications primitives des emotions et des sen- 
timents. 

I. — Indifference. 

II faut mettre en premiere ligne comme modification primitive 
une modification tres importante et inattendue des Amotions. On 
est toujours dispose a croire que ces malades sont des emotifs et 
Ton se figure qu'ils ressentent au supreme degre toutes les emotions 
et tous les sentiments. II y a peut-etre dans cette opinion quelque 
v^rite, si on considere les emotions-chocs qui bouleversent rapi- 
dement F^quilibre de la pensee ; mais cette opinion est certaine- 
ment tr^s exager^e si on ^tudie les Emotions-sentiments qui doi- 
vent se prolonger un certain temps et qui consistent dans la 
conscience de tendances plus ou moins d^velopp^es. 

En effet, il est essentiel de constater que la plupartdes mala- 
des se plaignent d'etre devenus tout a fait indiflTErents. Al..., 
femme de 27 ans, devenue maladc apr^s un mariage absurdo 
uvec un individu a demi ali^ne et perverti sexuel, et apres un 
proces scandaleux de plus de deux ans de dur^e remarque tres 
bien le changement qui s'est fait dans son caractere. Au commen- 
cement de ses aventures elle 6tait excit^e, en colere, tres 
d^solee de son mariage, de son proces, en un mot de ses mal- 
heurs qu'elle ressentait vivement. Tres souvent elle se laissait a 
des crises de d^sespoir, elle pleurait et se lamentait. Maiatenant 
tout est change, elle ne pleure plus, ne se desole plus, est deve- 
nue indifferente a tout, elle pense a son mari sans que cela lui 
fasse ricn : « je n'ai pas de d^sir, dit-elle, pas de regrets, pas 
d'ambition, rien n'est mauvais, rien ne me g^ne, rien ne me con- 
traric, rien ne me fait plaisir. » Nadia se plaint de ne pouvoir 
6tre emotionn^e et de ne pouvoir pleurer sa mere. Kl... et Wks..., 
qui etaient autrefois tres vives et tres coleres sont devenues cal- 



TROUBLES DES fiMOTIONS ET DES SENTIMENTS 373 

mes et n'ont plus leurs acces d'lrritation. Vil... est indifTerente 
a la realite et ne s'int^resse qu^a des r^ves. Ce qui est surtout 
atteint par I'indifF^rence ce sont les sentiments affectueux pour 
la famille et pour les amis et cette froideur contraste avec I'amour 
qu'ils ont d'un autre ciHe pour ceux qu'ils ont choisis comme 
directeurs de conscience. 

D^apres les confidences de quelques malades on pent faire des 
remarques sur une emotion qui d*ordinaire est intense, T^motion 
genitale. II est curieux de remarquer que des personnes autrefois 
tres excitables sur ce point sont devenues presque entierement 
froides et ressente^nt un veritable engourdissement genital, cette 
remarque a ^te faite sur une douzainede sujets. Chez quelques- 
uns cet engourdissement determine m^me une recherche exag6- 
r^e et bizarre de I'excitation sexuelle qui pent se transformer en 
un veritable d^lire, comme on le voit dans les observations de 
Lea... et de Len... Plusieurs se laissent aller a la masturbation, 
avec une sorte de fr^nesie pour a arriver jusqu'au bout » de Temo- 
tion, cequ'ils sont devenus incapables de faire. 

Chez beaucoup de malades, hommes ou femmes, cet arr^t de 
r^motion genitale n'est accompagn6 d'aucune de ces manies ni 
d*aucune autre obsession. Leurs troubles intellectuels ou leurs 
phobies portent sur de tout autres questions ; ils n'ont aucunc 
disposition a se reprocher Tacte genital accompli dans des con- 
ditions normales et legitimes, ils n'ont aucune envie de le trans- 
former ou de le perfectionner. Ils constatent seulement qu'ils 
eprouvaient autrefois une Amotion violente qui grandissait jusqu'i) 
un maximum, puis s'arretait brusquement en laissant un senti- 
ment de satisfaction et d'apaisement et que maintenant les choscs 
sont chang^es, que cette Amotion commence, qu'ellesed^veloppeim- 
parfaitement, etqu'elle n*arrive jamais au maximum suivi d*apaise- 
ment. Bien mieux, quelques-uns n'avaient fait aucune attention a ce 
fait et sont tout surpris quand on le leur fait remarquer. II y a done, 
a cote du sentiment d'incompl^tude genitale que nous avons 
signals et qui pouvait ^tre plus ou moins juste, un engourdisse- 
ment reel qui ne semble pas dependre de I'appreciation du sujet. 

II ne faudrait pas en conclure que tons ces sentiments soientcom- 
pletementdisparuset que nous soyons en presence de cette anesthc' 
sie morale que Ton observe chez quelques hystdriques. Les ma- 
lades ont Temotion ou du moins ils commencent ii Tavoir, 



1 



37& LES STIGMATES PSYCHASTH£NIQUES 

mais ces emotions commenc^es s'arretent rapidementy cessent de 
se d^velopper ou se traDsformeDt en ruminations ou en angoisses. 
Le malade se rend compte que son sentiment n*est pas complet, 
n*est pas fini et d'autre part ii redoute ces transformations p^ni- 
bles. II en vient a redouter lui-m^me ces sentiments insuffisants, 
qui, sHl essaye de les qaener plqs loin, donnent naissance a des 
crises douloureuses et il finit par ajouter une restriction volontaire 
a cet arret qui survenait d'abord naturellement. Depuis qu'il a des 
scrupules, On... craint les col^res, les Amotions, il a peur de Texci- 
tation sexuelle, peur de la surprise, « peur de se laisser emballer 
par quoi que ce soit ». II se rend ^videmment plus indifferent 
quHl ne le serait spontan^ment. 

Comme le fait me parait extr^mement important je rapporte 
encore sur ce point Tobservation de Lise qui confirme toutes les 
remarques pr^c^dentes. Cette personne semble ^tre inacces- 
sible a toute Amotion. « II y a longtemps qu'elle a renonce 
il prendre plaisir h quelque chose et elle ne songe m^me pas a 
s'en plaindre. » L'indiff^rence est not^e non par la malade, mais 
par la famille qui la constate et me raconte ces details. Lise n'a 
pas d'amie intime, pas de d^sirs, pas de caprices, pas decraintes 
sinenses meme quand les enfants sont malades, pas d'impatience 
vis-a-vis d*un mari tout a fait insupportable: elle est admirable de 
calme et de raison. Si on la savait raisonnable, on pourrait admirer 
ce calme, mais comme nous savons le d^sordre de sou esprit, on 
peut se demander si cette sagesse n'est pas un symptdme patho- 
logique. 

Quand on cherche Toriglne de cette indifference, on est dis- 
pose au premier aborda la croire volontaire. On remarquequ^elle 
a H6 tr^s affectueuse, qu'elle a encore quelquefois une grande deli- 
catesse de sentiments ; elle pr6tend qu^elle est capable de se mettre 
en colere comme une autre personne et de ressentir la douleur et 
rindignation. Mais tout cela n^existe plus qu'en puissance et ne se 
d^veloppe plus jamais; car il lui semble qu'elle s'arrete elle-m^me : 
« si les Amotions se d^veloppaient jusqu'a un certain point, dit- 
elle, mes id^es, mes terribles id^es sur le diable, les enfants vou^s, 
etc.,surgiraientetmedomineraientd'une mani^re irresistible. Sije 
me laisse aller a Texcitation ou It la colere une minute, je ne suis 
plus maitresse de mes idees, elles surgissent avec force et vonl 
persister longtemps ». II en r^sulte qu^elle a une peur affreuse de 
se laisser aller a une Amotion, elle se surveille continuellement, ne 



TROUBLES DES EMOTIONS ET DES SENTIMENTS 375 

se laisse jamais aller h un 6tat emotif complet; meme au milieu 
des scenes violentes auxquelles elle assiste elle conserve son sang- 
froid, il y a toujours une partie d'elle-meme, qui n'y prend pas 
de part. Elle a ^galement peur de se laisser aller a une emotion 
en assistant au theatre ou en ^coutant de la musique ; en un mot 
elle travaille k maintenir en elle un ^tat d'indifTi^rence, si bien 
qu'elle se Ggure que c*est elle-meme qui arr^te les Amotions. 

Je crois que sa volont6 et sa prudence contribuent un peu a dimi- 
nuerlesph6nom^ne6 : maisd'apresson aveu etd*apres Tobservation 
des autres malades, ses Amotions s'arreteraient toutes seules a un 
degr^ peut-Mre'un peu sup6rieur et se transformeraient contre sa 
volonte en ruminations et en angoisses. Celles-ci sont evidemment 
des ph^nomenes d'une autre nature que les Amotions de joie, d^afTec- 
tion, de plaisir artistique qui avaient commence a se developper. 
On pent noter a ce propos un petit detail assez demonstratif. Lise 
a supporte pendant dix ans sans se facher et sans se plaindre les 
bizarreries de caractere de son mari. Quand elle commence a se 
guerir, elle ne pent plus conserver le meme calme. Quoiqu*elle 
desire encore arreter les Amotions et surtout les manifestations 
des Amotions elle n'y parvient plus et malgre sa volonte elle s'ir- 
rite et elle souffre de ce mariage. C'^tait done bien son etat ma- 
ladif qui Temp^chait d'en souffrir. 

Ces observations sont tout a fait concordantes, elles sont fa- 
ciles a verifier et montrent que ces malades ont beaucoup moins 
de sentiments et d'^motions normales qu*on n'est dispose a le 
croire. 



2. — Sentiments melancoliques, 

Les sentiments qui subsistent avcc une certaine acuite sont 
des sentiments de tristesse analogues a ceux que Ton rencontre 
chez les melancoliques. La suppression de toute Amotion vive 
jointe a la depression de toute activity donnent naissance a un 
sentiment perp^tuel d' ennui. M. Tissi^ remarque fort bien le role 
du sentiment de Tennui dans toutes les fatigues. « Le sentiment 
de Tennui domine toutes les psychoses et on le retrouve toujours 
a un moment donn6 de Tentrainement intensif chez tons les su- 
jets les plus gais et les mieux 6quilibres\.. » U n'est pas surpre- 

I. T\%i\i. Revue scientifique, 1896, II, p.64a. 



376 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

nant que I'on retrouve ce seutiment chez tous nos psychasth^ni- 
ques perp^tuellement fatigues. 

Ku..., Dk..., Dd..., etc., tous d'ailleurs r^petent qu'ils ne peu- 
vent prendre leur part des joies de la vie pas plus que de ses 
soufirancesd^ailleurset qu'ils s'ennuientincurablement. Lise... pre- 
tend qu'elle 6tait ainsi d^s sa premiere enfanee, qu'elle ne s*amu- 
sait jamais compl6tementetqu*elle n'a jamais pu selaisser altera an 
plaisir ou a une Amotion quelconque a cause d*un fond d'ennui 
incurable. 

lis n'ont pas de veritables douleurs mais ils ont une tristessc 
vague qui consiste plutot dans Tabsence de toute joie que dansuo 
reel sentiment de chagrin, c*est une nuance de Tcnnui. Qsa... 
(io8) est toujours morose : « il n'aime pas a voir des gens gais 
qui Texasp^rent, il sent qu'il pourrait Hre capable de gait^ si sa 
maladie ne le separait pas de toutes choses ». Claire se plaint dc 
s'attrister elle-meme continuellement : (c je ne m'aime pas moi- 
m^me... parce que je me deteste..., je m*ennuie et m'attriste de 
me voir moi-m^me ». 

Gisele, Jean, Nadia g^missent sur cette existence terne a la- 
quelle ils sont condamn^s a j'ai toujours ^te tres triste m^me 
dans les moments les plus heureux de ma vie, c'est une existence 
gat^e ». (( Je ne puis meme pas prendre un plaisir pur dans la 
musique que j'ainie tant ; je mele de la tristesse a tout, j'ai un 
esprit merveilleusement organist pour ^tre malheureux. » 

Ce sentiment de tristesse donne sa nuance a toutes les percep- 
tions et a toutes les idees. Claire etend cet ennui et cette tris- 
tesse a tout Tunivers « il nie semble que tout le monde doit etre 
malheureux et tous les endroits qui me plaisaient autrefois me 
paraissent tristes comme si tout ce monde qui est si peu r^el 
^tait toujours sur le point de mourir, de s'ecrouler ». Jean exa- 
gere encore comme toujours ces dispositions m^lancoliques : a 
bien des reprises il est envahi a propos de certaines personnes 
«t de certains endroits par « le sentiment de la fin du monde ». 
Quand il quitte un endroit ou il s'est plu, quand il apprend la 
mort d'un parent qui habitait telle region, quand il a dans un 
endroit une Amotion triste, deprimante,il est envahi par un senti* 
ment de tristesse profonde, par un sentiment de mort qui s'ap- 
plique uniquement a cet endroit. Nous avons deja vu de ces sen- 
timents de mourir dans les angoisses morales, mais ce qu'il y a 
de particulier dans cette observation de Jean c'est que le senti-. 



TROUBLES DES fiMOTIONS ET DES SENTIMENTS 377 

ment s*associe avec la pens^e d*une region « dans ce pays tout 
est mort, c*est la fin du monde pour ce pays ». Bientot la manie 
de generalisation va s^emparer du sentiment et toute la region 
aux alentours, tout TOuest de la France va ^tre mort. II est facile 
de voir le lien de tels sentiments avec les delires m^lancoliques : 
chez nos malades, ilsrestent a Tetat de sentiments vagues sans se 
transformer en une id^e nette ici surtout en une id^e accept^e et 
crue par le sujet. 

3. — E mo twite. 

On rencontre cependant des malades qui paraissent se corn- 
porter autrement et d'apres lesquels s'est form^e cette opinion 
commune que les obs^des sont extr^mement ^motifs. 

Ce sont d*abord les timides, presque tous nos scrupuleux ont 
ete des timides, or « pour etre timide, dit M. Hartenberg, il 
faut d'abord etre enclin a eprouver une certaine Amotion dans 
certaines circonstances... c'est une reaction Emotive spontan^e, 
aveugle, irresistible qui survient par le seul fait de se presenter 
en public, comme le vertige se produit a la vue d'un precipice < ». 
Ce sont ensuite les tiqueurs « qui sont tous des ^motifs, 
attaints d'une afTectivite desordonn^e* ». Puis tous les phobiques 
dont la maladie consiste dans une tendance irresistible a des 
emotions disproportionnees. 

Aussi n'estil pas surprcnant que beaucoup de nos malades se 
plaignent de leur emotivite excessive : par exemple Vr..., Brk... 
remarquent que chez eux la moindre impression prend des pro- 
portions etiormes, une surprise, une parole adressee brusque- 
ment, la vue d'un accident dans la rue leur donne des chaleurs a 
ia tete, des palpitations de coeur, des suffocations, des respirations 
en soupir pendant plus de lo minutes, « la moindre des contra- 
rietes dit Za..., devient pour moi au bout de quelque temps 
la cause de tremblements nerveux, de secousses dans tous les 
membres et de crises de larmes tout a fait absurdes )>. Wo... se 
met a fondre en larmes pour la moindre des choses. Ces emotions 
exagerees se presentent surtout quand il s'agit de se montrer, de 
faire un acte en public: quand Ul... est devant quelqu'un elle se 
sent serree a la gorge, elle sent un gros poids qui lui ecrase la 



I. Hartenberg, Les timides et la timiditi, p. 5, p. i66. 
a. Meige et Feindel, Prog res medical, 7 sept. 1901. 



378 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

poitrine, elle suffoque, elle sent comme des convulsions dans 
tOds les muscles de la face et des yeux. Cette description est 
banale, on la trouverait r^p6t^e par des centaines de malades. 

Est-ce la de Temotion complete et ce caract^re contredit-il le 
pr6c6dent? Dans un sens oui, c'est unecertaine forme d'^motioD« 
c'est en r6alit^ plus ou moins completement la crise d'angoisse 
qui apparatt, et ne semble-t-il pas qu'avoir des crises d*an- 
goisse a tout propos c'est ^tre un ^motif ? 

II me semble cependant qu'il y a bien des reserves a faire a propos 
de cette 6motivit6. Cette emotion pr^sented*abordun caractere bien 
curieux qui merite d'attirer Tattention : elle est retardante, 
« retrospective », comme disait Amiel. Ces malades restent sou- 
vent parfaitement calmes devant rev6nement qui devrait les 6mo- 
tionner, ils se comportent comme s'ils ^taient tout a fait indiffi^- 
rents. Les reflexes cardiaques et vaso-moteurs qui, suivant la 
th^orie de Lange et de James, devraient accompagner immediate- 
ment r^v^nement, anterieurement a tout travail proprement ce- 
rebral ne se produisent pas du tout. Cependant tout n'est pas 
termini : au bout de quelques heures ou au bout de quelques 
jours un travail s'est fait dans le cerveau a propos de cet ^v^ne- 
ment et les malades ont des palpitations, des tremblements inter- 
minables comme s'ils etaient violemment ^mus par cet evenement 
quiydanssarealitepresente, a semble passer inapergu. Claire releve 
un homme qui s'est blesse en cherchant k se suicider, elle a un 
calme incomprehensible chez une jeune fille, elle reste indifferente 
toute la journee ; mais elle est malade d*emotion le lendemain. 
Meme observation dans une foule de circonstances chez Nadia, 
chez Jean, chez Gis^le, Dob..., Kl..., etc. Ce fait de T^motion 
retardante me paratt trfes interessant, il doit etre rapproche de 
cette action retardante qui caracterise les abouliques, de cette 
memoire retardante sur laquelle je viens d*insister. En un mot, 
chez certains malades, un evenement n*a d*action, ne fait naitre 
le phenomene psychologique en apparence approprie que lors- 
qu'il est passe depuis un certain temps. 

Un autre caractere de cette emotion des psychastheniques 
c'est qu'elle reste une emotion vague, indeterminee, une angoisse, 
c'est-a-dire la plus basse des emotions ct qu'elle est tres peo 
adaptee a Tevenement qui la determine. 

Les malades eux-memes remarquent que cette emotion a an 
caractere bizarre, c'est qu'elle est toujours la meme, elle survient 



TROUBLES DES EIMOTIONS ET DES SENTIMENTS 379 

aussi bien a propos des 6v^nements qui devraient faire naitre de 
la peur, qu*a propos de ceux qui devraient faire naitre de la colere 
ou de ceux qui devraient faire naitre de la joie. On pent le veri- 
fier tr^s bien avee Ul... qui a les memes ph^nomenes de sufibca- 
tion, de convulsions de la face et des yeux en recevant une lettre 
qu'elle attend ou en entrant dans un omnibus. Les crises d'an- 
goisse de Cs... semblent 6tre en rapport avec son d6lire hypo- 
coodriaque et d^buter quand on parte de maladie devant elle ou 
quand elle voit une fiole de pharmacie, mais elles surviennent 
cxactement semblables, quand elle rencontre une amie dans la 
rue ou quand elle regoit une page de « batons » faits par son petit 
gargon qui a quatre ans. Lae... exprime cette banality de son 
Amotion d'une maniere bizarre. II a et^ ou a cru etre mordu par 
un chien eurag6 a Tage de i5 ans ; depuis il eprouve perp^tuel- 
lement une angoisse toute sp^ciale qu'il a baptis6e lui nieme 
« Temotion du chien enrage », elle consiste en maux de t^te 
sp^ciaux, tournoiement dans le ventre, secousses de la jambe 
gauche et besoin de regarder, de toucher cette jambe pour voir 
« si un chien ne la lechepas », pour ^carter ce chien. Eh bien, il 
ne peut plus avoir aucune autre Amotion que celle-la <c c'est trop 
fort, je ne peux plus etre amoureux, si j*embrasse une femme, cela 
me donne uniquement mon Amotion du chien enrag^ et malgr6 
moi je d^tourne la t6te pour voir si un chien ne me fr6le pas la 
jambe ou ne me l^che pas le pouce ». 

Un detail curieux, c^est que ces crises d*angoisse peuvent se 
presenter chez des sujets comme chez Jean ou Nadia qui viennent 
de nous r^p^ter et de nous montrer qu'ils ne peuvent pas avoir 
d'^motion. lis out des crises qu'on appelle des phobies qui res- 
semblent vaguement a de la peur et ils protestent qu'ils ne sont 
plus susceptibles d'6prouver la peur ; ils ont des agitations motrices 
qui ressemblent assez vaguement du reste, comme je I'ai dit, a 
de la colore et ils se plaignent de ne plus pouvoir sUndigner ni 
se facher : c'est que ces crises ne sont pas des Amotions normales 
de peur ou de colere et qu'elles se substituent a ces Amotions nor- 
males au moment ou leur developpement s'arrete. En un mot, quand 
on remarque que ces malades ont de Temotivite, cela ne veut 
pas dire qu'ils sont plus susceptibles que les autres personnes 
d'avoir des Amotions normales et complMes, mais qu'ils sont plus 
disposes sous I'influence du moindre choc a commencer des cri- 
ses d'agitation motrice ou d'angoisse. 



380 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNlQUES 



4. — Emotions sublimes. 

Pour ^tre complet dans ce chapitre et indiquer sommairement 
les sentiments et les Amotions qui se pr^sentent chez les scrupu- 
leux, je dois indiquer une emotion tres singuliere qu'il m*est 
tres difTiciie d'expliquer completcment et sur laquelle je crois 
n^cessaire de revenir plus tard apres avoir acquis quelques notions 
g^n^rales sur la psychologie de ces malades. J'ai observe ces 
emotions snr une dizaine de personnes avec des symptomes assez 
semblables pour qu*elles ne me parussent pas des phenom^nes 
accideutels. 

On a vu que d'ordinaire et pendant la majeure partie de leur 
vie ces malades sont deprimes, tristes, incapables de s'^lever aux 
actes, a Tattention, ii Temotion normale : de temps en temps chez 
quelques-uns d'entre eux se produit une exaltation extraordinaire 
qui les soul^ve au-dessus de leur niveau habituel et leur donne 
pour un moment des Amotions de bonheur ineffable, des senti- 
ments d^activite surhumaine, d'intelligence tout a fait complMe. 
M. Lanteires, dans sa th^se' sur les troubles psychopathiques avec 
lucidit(^ signalait d6ja un peu vaguement que certains malades 
^prouvent tout d'un coup « une sorte d*extase, une sorte d'6rc- 
thisme nerveux avec de voluptueux frissons ». 

Yoici quelques exemples de ce fait singulier Gs... en contem- 
plant les maisons du haut du Trocad^ro est enflamm6 d*eathou- 
siasme, il a des sentiments d'admiration merveilleux et il oublie 
pour un instant toutes ses miseres : « II me semble que c*est 
trop beau, trop grandiose, que je suis soulev6 au-dessus de moi- 
meme; sur le moment cela me cause un enorme plaisir, mais cela 
m'epuise, me fait trembler les jambes et il me semble que je 
vais tomber ^vanoui, incapable de supporter ce bonheur. » 

Fy..., en se promenant dans la campagne, se sent comma grisee 
par le grand air (( tout me parait delicieux, il me semble que je 
vais ^clater de bonheur, jamais je n^avais eprouve cela, la journee 
passe comme un reve, le temps marche cinquante fois plus vite qu'ii 
Paris. Je me sens meilleure et il me semble qu'il n'y a pas degens 
m^chants comme dans les autres pays, toutes les figures sont sym- 



I. Lan ieircs, Essdi descriptif sur les troubles psychopathiques avee lucidiU d'esprit, 
Tbfese, i885. p. AA. 



TROUBLES DES fiMOTIONS ET DES SENTIMENTS 38» 

pathiques et il me semble que je suis a Tage d*or. Les expressions 
me viennent plus facilement, moi qui ne peux pas ouvrir la bou- 
che quand il y a une personne, je parlerais devant une assembl6e ». 
Nadia aussi a eprouve par Instants, mais incompletement, ces sen- 
timents au moment de son amour Insens6 pour un grand musicien. 
Nah..., homme de 21 ans, sent par moment « une stupefaction 
sacree qui cause un bonheur In6ni ». Gv..., homme de 26 ans, 
« se sent enleve au-dessus de sa condition, il croit marcher sur 
une autre terre oii I'on est meilleur et plus fort ». L'un des 
plus curieux sur ce point c'est Jean qui a baptist ce ph^nomene 
d'un nom que je conserve en partie : a les sensations sublimes 
et solennelles. » De temps en temps, mais rarement, il est pris de 
cette sensation quand II r^ve a une occupation Intelllgente et elevee 
qui lui plairait, mais qui est en contradiction complete avec son 
caractere ; par exemple quand II r^ve qu'Il est depute a la Chambre 
et que devant les tribunes bien plelnes II prononce un grand dis- 
cours politique. II ressent alors un petit frisson par tout le corps 
mais qui n'a rien des fluldes p^nibles, il sent le coeur calme et 
ralenti, ses muscles sont a la fois forts et comme detendus, au 
lieu desa marche humble a petits pas, la t^tebalss^e, II se redresse 
et marche a grand pas d'un air important, il a de Texcitation intel- 
lectuelle, il comprend bien les choses et ressent la soif de s'in- 
struire, enfin et surtoutll a un sentiment de bonheur qu'il n'^prouve 
jamais. « Ce sont des Impressions divines qui me prouvent 
I'existence de Tame dans le corps, » 

Ces emotions sublimes durentpeu d*ordinaIre,elles sontpresque 
toujours ch^rement payees par les malades. Gs... tombe bien vite 
dans une rumination p^nlble sur le nombre infini des maisons, et 
recommence les questions : « Comment a-t-on pu les construire ? 
comment a-t-on pu les compter? » II a de nouveau un horrible 
sentiment de depression. Fy... (34 termlne son Idylle a la cam- 
pagne par une petite crise avec perte de conscience et emission 
d^urlne dont nous aurons a discuter la nature et le pauvre Jean 
retombe piteuscment de la tribune; Texcitatlon s'est propagee aux 
organes g6nitaux, a ramen^ la pens^e de la masturbation et toutes 
les angolsses plus grandcs qu'auparavant. 

Je trouve ces Amotions excesslvement curleuses : elles forment 
un contraste avec le sentiment ordinaire de chute qui carac- 
terise le scrupuleux. En outre, elles etablissent une liaison tres 
int^ressante avec d'autres malades dont je ne m*occupe pas 



382 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

ici, mais que j^esp^re pouvoir ^tudier un jour, les extatiques. Je 
suis arrive non sans quelque 6tonnement a cette concIusioD que 
les extatiques ne sont pas des hyst^riques comme je le croyais 
primitivement, mais qu'ils se rattaehent bien plut6t au groupe des 
scrupuleux. En les 6tudiant il faudra raontrer que les extatiques 
ont des crises de rumination, d'angoisse et de chute comme les 
scrupuleux ; il est int^ressant de montrer ici que les scrupuleux 
ont au moins en germe des crises d'extase. 

5. — Le besoin de direction, 

A c6t6 da trouble fondamental des Amotions, a cot^ du senti- 
ment d*incompl^tudeet probablementiicause de lui se developpent 
chez nos scrupuleux des sentiments tout particuliers en rapport 
avec des tendances speciales qui n'existent pas au meme degre 
chez des individus normaux, Tun des plus importants est le besoin 
de direction, 

J*ai d^ja eu Toccasion d'insister sur ce sentiment surtout a pro- 
pos dc ces exag^rations pathologiques. Avant de donner naissance 
a des troubles morbides ce sentiment existe a T^tat normal chez 
certaines personnes et contribuent a constituer leur caractfere. 
C'est ce qui arrive au plus haut degre pour les scrupuleux. 
Je hifsse de c6t6 ici ceux qui ont des obsessions amoureuscs et 
qui fiout ;iu d^sespoir parce qu'ils ont perdu une personne qui les 
iln igcEiU, jeprendsdes malades qui ont de toutes autres obsessions 
oil de toutes autres manies et je constate que ce sentiment existe 
chez eiix pour ainsi dire a leur insu. Ces personnes ^prouvent un 
rorlijin plaisir a ob^ir, a recevoir tout formulas les jugcments 
qirib dt)ivent avoir, les decisions qu'ils doivent prendre. Ins- 
tiiielivenient ils se mettent sous les ordres de quelqu'un et leur 
sou mission une fois efiectuce ils ne se donnent plus jamais la 
peine de controler ou de discuter les ordres que cette personne 
leur donne, les jugements qu'elle leur inspire, les exemples 
iprdle ](3ur montre, ils ne veulent plus rien faire sans I'avis de 
cette personne. 

Cc ctiiactere est d^crit par tons les observateurs. Legrand du 
Sutitlf [uile « le besoin d'6tre rassurd qui conduit le malade chez 
Jf^ mcdecin aux heures les plus insolites^ ». II decrit une dame de 

I. I'Ck'-niiid du Saulle, Folic du doute, p. 35. 



L 



I 



..^ r 




TROUBLES DES fiMOTIONS ET DES SENTIMENTS 383 



3o ans qui se fait dinger par un petit garcon de 8 ans« il ne m'en 
Taut pas d'avantage, dit-elle, pour que j'6vite une crise^ ». Bail- 
larger remarque chez les douteurs « ce besoin ^norme d*afHrma- 
tioD 6trang^re' ». « lis ne peuvent agir que sous rimpulsion des 
aotres, disaient MM. Raymond et Arnaud de leurs malades^. » 
Aox cas nombreux que j*ai d6ja d^crits^, je n'ajoute que quelques 
examples. 

Ps..., jeune fille de 23 ans, s'abandonne ainsi entre les mains 
d*une religieuse qu'elle a choisie et la force de tout decider dans 
savie. Bu... (85) appelle sa femme tout le temps et ne I^ve pas 
le petit doigt sans lui en demander la permission. Dua... (i35), 
femme de 27 ans, ne pent plus faire un pas sans Tordre de son 
m^decin, elle 6prouve le besoin de tout lui raconter, de lui 
faire des confessions enti^res sous des pr^textes quelconques. 
Elle demande conseil sur tout meme a propos des choses les 
moins m^dicales et ob^it minutieusement. Mbo... ob^it a sa 
soeur et Vi... est dirigee par son enfant qui a 10 ans a peine. 
KI... se conduit exactement de meme: sans me connaitre, elle 
se confie completement et se met a ne plus penser que par 
moi. Lise se rend bien compte qu'elle a ce besoin d'une fagon 
ridicule, elle a essay6 a plusieurs reprises de le satisfaire avec des 
amies, avec des pr^tres et elle doit r^sister pour ne pas trop s'y 
laisser aller. Malgr^ elle elle se sent inqui^te lorsqu*eIle est loin 
de moi <( sentir que je suis libre pendant plusieurs mois^ c*est 
comme quelque chose de terrible ; je vais etre tres mal au com- 
mencement, puis j*irai mieux a la fin par la pens^e que le terme 
de ma liberty approche ». Claire a tout a fait le m6me caractire, 
elle est heureuse quand elle est comprise, c*est-a-dire quand 
quelqu'un se rend compte de sespens^es, de ses besoins,et decide 
pour elle. Au bout de quelques visites a peine elle s'accroche 
d^sesper^ment a moi, ne veut plus me quitter, et pretend qu^elle 
ne pourra plus vivre si je ne lui dicte pas « mot a mot tout ce 
qu'elle doit faire et penser dans la journ^e. » Za..., Rk..., m'ecri- 
vent a chaque instant des lettres suppliantes pour me demander 
<( de r^pondre imm^diatement ce qu'ils doivent croire. » Xo... de- 

f . Legrand du Saulle, i6ic/., p. 38. 

a. Baillargcr, OEMMrtt, I, p. a 18. Gf. Gullerre, Frontihre de la folic, p. 70. 

3. Raymond et Arnaud, Ann. mid. psych., 189a, II, 199. 

4. L 'influence somnambulique et le besoin de direction . Revue philosophiqae, 1 897 , 
I. p. 1 13 el Nhroses el Idees fixes, I, p. 4a3. 



384 LES STIGMATES PSYCllASTHfiNIQUES 

mande en me quittant des ordres et des aflirmations par dcrit et 
Jean « ne vit que sur la perspective de venir me voir. » 

Quand ces malades n^ont pas a leur disposition un directeur 
de conscience qui leur convienne, il n'est pas d*eirorts qu'ils ne 
fassent pour en trouver un. « Je me suis mise volontairemcnt, dit 
Gisele, sous une d^pendance morale, j*ai cherch6 a substituer 
une autre pens6e a celle qui me hante, une volonte a la mienoe, 
je sens tellement qu'il me faut a tout prix obeir. » Elle a cherche 
a se confier a un pretre. Mais elle a ete bien vite effray^e en 
voyant que son sentiment de d^pendance se compliquait de senti- 
ments profanes. 

Inversement quand ils ont perdu cette direction si n^cessaire, ces 
malades tombent dans le plus complet d^sordre. Gri... (8a). jeune 
femme de 28 ans, a eu depuis Tage de i5 ans toutes especes de 
troubles de la volonte, des crises d'agitation, des phobies, etc. ; elle 
fmit par trouver un amant qui lui impose une tenue correcte, qui 
obtient un travail regulier et une attention suffisante. Sous cette 
influence, la malade oublie tons ses troubles et se porte parPai- 
tement pendant cinq ans. Depuis que cet amant Ta quitt^e elle 
retombe dans le plus complet desordre, elle est tourroentee 
par des obsessions et surtout, bien entendu, par un amour 
obs^dant pour ce directeur perdu. I/observation de Ck..., 
que j'ai d<^ja cit^e, est des plus amusante. Cette pauvre femme 
de 4i ans, apr^s avoir eu toutes les obsessions et les pho- 
bies, a rencontr^ vers Tage de 3o ans une autre pauvre femme 
tourmentee par des manies de proprete qui amenaient pratique- 
ment une grande salet6. Ces deux infirmes de la volonte se sont 
consolees, soutenues et reform^es mutuellement, elles ont forme 
pendant dix ans un couple admirable, parfaitement raisonnable, 
comme Taveugle et le paralytique. Une aventure lamentable les 
a separ^es : une domestique renvoyee a tenu, parait-il, un propos 
qui tendait a mettre en doute la morality de TafTection mutuelle 
des deux vieilles dames. Celles-ci sont alors troublees par un 
scrupule sur leur amiti^ et croient devoir se s^parer. On verra 
a propos du traitement, que Tobsed^ prend ainsi des scrupules 
par rapport a celui qui le traite et le dirige et que ces scrupules 
sont un signe s^rieux de rechute. Dans le cas present les deux 
malades recommencerent un veritable d^lire avec obsession de 
toute espece, obsessions de crime, de remords, d'hypocondrie 
jusqu'a ce que j'aie reussi a les r6unir de nouveau. 



TROUBLES DBS ^MOTIONS ET DES SENTIMENTS 385 

En etudiant des cas de ce genre j'ai montre que le sentiment 
depend principalement du besoin de faire faire par un autre Facte 
de volont^ devenu diflficile. « Le malade, disais-je a ce propos\ n'a 
en reality aucune resolution, aucune idee dans une circonstance 
donn^e, il faut que le directeur fasse lui-meme la synthese que 
son sujet ne pent pas faire ef lui impose la resolution toute faite. 
C*est la tres souvent ce que les douteurs viennent demander a 
ieur medecin, quand ils lui racontent leur vie etleurs incertitudes. 
« Faut-il me facher avec cette personne qui m'a regards de tra- 
vers? — Faut-il faire nion menage? — Faut-il me marier? — 
Faut-il acheter une robe? — Faut-il recevoir mon amant? etc. » 
Ce sont entre mille les questions que m'ont posees les malades, 
questions que Ton ne pent declarer insigniGantes quand on les 
voit determiner de telles souffrances et de tels delires. Pen leur 
imporle la response ; pourvu qu'elle soit nette et decisive, ils sont 
Imm^diatement soulages... On comprend maintenant le role du 
directeur et comment il doit en r^alit^ vouloir pour les ma- 
lades. » 

6. — Le besoin d' excitation. 

Le besoin de direction ne se pr^sente pas toujours sous cette 
forme simple que je viens de rappeler. Dans bien des cas, il est 
evident que les sujets savent ce quails ont a faire et ne deman- 
dent pas d'indications a ce sujet. Ce qu'ils demandent, c*est 
simplement une excitation capable d'enrichir la resolution d*un 
cortege d'emotions qui lui manquent afin qu'elle ait la force de se 
realiser. « Dans des cas plus simples, disais-je autrefois a ce 
propos, le directeur va simplement fortifier la resolution que le 
malade avait deja a peu pres formulee. II la fortifie en Tenrichis- 
sant, en y ajoutant par le fait meme des circonstances dans les- 
quelles il se trouve plac^, des details et des emotions qui lui 
faisaient defaut. Le confessionnal, la consultation, le titre sacer- 
dotal ou medical, et surtout la fameuse ordonnance m^dicale dont 
tant de railleries n'ont pu entamerla formidable autorite, rendent 
deja de grands services. Mais il faut souvent que le directeur 
ajoute plus encore, qu*il use de la menace, de Tironie, de la caresse, 
de la priere, qu'il s'adresse a tous les sentiments qu'il sait exister 
encore dans le coeur du sujet et quHl les reveille Tun apres Tautre 

I. Nevroses et Idees fixes ^ I, p. ^']0. 

LE8 OBSKSSIO^S. I. a5 



386 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

pour les forcer a faire cortege a Tid^e chanceiante. — Vous man- 
querez a des engagements qui maintenant sont publics, vous serez 
ridicule aux yeux de Monsieur un tei, vous aflligerez une per- 
Sonne que vous aimez, etc. — Que de fois j'ai dA faire jouer tous 
ces ressorts de la rh^torique, pour obtenir qu'un malade boive 
un verre d'eau ou change de chemise, comme s'ii s*agissait 
d'obtenir les resolutions les plus graves ^ » 

Aux malades que j'ai cites dans le travail precedent, on peut 
facilement en ajouter beaucoup d'autres, je rappelle seulement 
que Claire ne reclame pas seulement un directeur, mais cc quel- 
qu'un qui Texcite, qui la remonte, il doit me secouer pour me faire 
faire ce que je sais bien devoir faire. » Le pauvre Bu... a besoin 
que sa femme lui donne des claques sur le derriere, « cela m'hu- 
milie de me voir traits comme un petit enfant et cela me donne 
quelque Anergic... ». 

Chez beaucoup, le r6le de Texcitation est encore plus conside- 
rable. II ne s'agit plus seulement d'une excitation particuli^re qui 
s*ajoute a un conseil, afin de pousser a Tex^cution d'une action, 
c'est une excitation quelconque capable de pousser le sujel jus- 
qu'a une Amotion. Ces malades ^prouvent tr^s difficilement les 
emotions completes et comme on le verra, ils sont beaucoup mieux 
quand ils arrivent a les eprouver. Aussi cherchent-ils tous les 
moyens possibles pour se procurer ces Amotions et eprouvent-ils 
un besoin pressant souvent presque irresistible de retrouver la 
cause de cette excitation. De la Torigine du go6t pour Talcool, 
pour la morphine, pour toutes sortes de poisons. De la ce besoin 
etrange et bien caracteVistique de « faire des sottises, des excen- 
tricites, n'importe quoi d'etrange qui nous sorte de notre engour- 
dissement ». 

II arrive souvent que la cause de Texcitation emotionnante est 
une personne determinee qui arrive a exciter physiquement el 
moralement ces engourdis. II en resulte une passion particulifere 
pour cette personne qui se rapproche des amours precedents 
inspires par besoin de direction mais qui se developpc par un me- 
canisme un peu different. Ainsi la passion folle, obsedante de Sim... 
(i85) pour un amant ne s'explique guere par le besoin de direc- 
tion, car cet amant ne la dirige en aucune mani^re, mais elle s'ex- 
plique tr^s bien par la difference que la malade remarque entre 

I. Nivroses el Id^es fixes, I, p. 470. 



TROUBLES DES ^MOTIONS ET DES SENTIMENTS 387 

le mari et Tamant : « Mon mari iie fail pus travailler ma tete suf- 
fisaniment, il ne salt rien, ne m'apprend rien, ne m'etonne pas. 
J'ai besoin qu'on me donne de nouvelles idees, de nouvelles im- 
pressions, d'nutres emotions. II ne sait pas me faire soulFrir un 
peu et je ne peux pas aimer quelqu^un qui ne sait pas me faire 
souffrir, car j'en ai besoin de temps en temps... L'aiitre m'etonne 
par sa froideur, par sa cruaut^, par son absence de tout senti- 
ment... Un peu de remords, de crainte,' rendait enfin la chose plus 
pimentee qu'avec le mari et c'est la ce qui me faisait du bien. » 
La passion egalement maladive de Nadia pour le musicien X... 
serait inexplicable si Ton n'y cherchail que le besoin de direction, 
puisque X... ne iui a jamais pari6 et ne pouvait aucunement din- 
ger son esprit. Mais voici un fragment de lettre qui explique trfes 
bien cette passion : « Les concerts de X... ont et6 pour moi une 
revelation, ils m'ont tellement enthousiasmee que je ne me suis 
jamais remise de cette emotion : je ne puis pas expliquer refTet 
que cela m'a fait. Quand je suis sortie de la salle apres le premier 
de ces concerts, mes jambes et tout mon corps tremblaient telle- 
ment que je ne pouvais plus marcher et j'ai passe la nuit a pleu- 
rer... Mais je ne souffrais pas ^ bien au contraire il me semblait 
que je sortais d*un r^ve qui remplissait ma vie auparavant, que 
je voyais mieux les choses comme elles sont, que j'etais dans un 
veritable ciel de bonheur (En un mot, elle ^prouve a ces concerts 
un de ces sentiments d*excitation que Jean appelait un sentiment 
sublime, elle se trouve relev^c au-dessus de son apathie ordi- 
naire). Mon seul espoir pendant des annees a et^ de Tentendre 
de nouveau et d'dprouver les memes sentiments. Je crois, en effet, 
comme on me Ta tant reproche, que j'ai eu une passion pour Iui, 
mais ma passion n'est pas le meme genre de passion que celle des 
autres personnes, de cela je suis s6re. II me semblait avoir sur 
moi une influence surnaturelle et pouvoir seul me tlrer de mon 
reve perpetuel. » Je trouve cette lettre trfes interessante pour ex- 
pliquer certains amours piatoniques spuvent signalees chez les 
obs^des, il s^agit ici d'une excitation artistique que la malade 
aspire a retrouver. 

L*excitation peut ne pas ^tre produite par une personne r^elle 
el avoir cependant le meme r^sultat. « J'ai irbs souvent le besoin, 
dit Gisele d*aller voir la statue de Notre-Dame des Victoires, on 
dirait que c*est chez moi une manie, c'est que cette statue a une 
impression sp^ciale de force, cela me regrimpe de la regarder. » 



388 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

Je signale a sa place avec ces quelques exemples ce singulier 
besoin d'excitation, nous aurons k le discuter de nouveau a propos 
des interpretations de la maladie et de ses traitements. 

7. — Le besoin il' aimer, 

De pareils sentiments deviennent facilementvoisinsde Tamour. 
Quelques malades y echappent, ils se contentent d'une direction 
froide ou d\in amour paternel, mais on comprend bien que beau- 
coup de ces personnes vont transformer ces sentiments en senti- 
ments amoureux, bien cntendu en comprenant Tamour d'une 
certaine maniere. Gisele le sent si bien qu'elle m^dite perp^tuel- 
lement sur Tamour, elle devine tres bien les difierentes especes 
d'amour : « Tamour qui donne, c*cst celui qui dirige, qui protege 
et Tamour qui se donne, c'est le besoin de s'incarner en un au- 
tre, de se donner, de s^abandonner, de consolider une impres- 
sion de faiblesse qui cherche unc force, c'est un sacrifice de sa 
personne pour vivre en quelque chose de sup^rieur». Or elle 
avoue tres bien qu'elle a le second amour et non le premier, car, 
suivant une jolie expression qu'elle affectionne, elle a toujourseu 
« le besoin de se blottir ». 

On constate chez elle au supreme degr^ ce besoin immodere 
de confession qui lui fait sans n^cessite livrer sa vie entiere. A 
plusieurs reprises elle a essaye de se mettre sous la direction mo- 
rale et sous la d^pendance de quelqu*un, le mari comme toujours 
lui a semble insuilisant pour ce r6le: (( il ne me comprend pas ». 
Son rftve « de rencontrer une volont^ droite et ferme dont onpeut 
jouir sans mal » a semble un moment salisfait, quand elle a ete 
dirigee par unpr^tre; malheureusement elle melait bien vite a sa 
docilit<^ d'autres sentiments et il a fallu cesser. C'est le malheur 
de ces femmes qui cherchent une direction morale etqui trouvent 
qu'elle se confond trop vite avec I'amour physique. J'ai deja cito 
bien des cas de ces personnes qui evidemment ne s'abandonnent 
que pour obtenir un maitre. L'histoire de Sim... est encore typi- 
que sur ce point, elle aimait tant a se sentir sous sa dependance. 
elle avait tellement besoin d'un maitre capable de I'exciter qu'elle 
a tout fait pour lui plaire, sans meme qu'il exigeat beaucoup, tout 
simplement parce qu'elle esp^rait le retenir davantage. 

II est curieux de remarquer que ces malades sont quelquefois 
tres superieurs intellectuellement aux maitres qu'elles se don- 



TROUBLES DES ^MOTIONS ET DES SENTIMENTS 389 

nent, elles sentent bien que c'est un imbecile, mais elles trouvent 
SI doux d*ob6ir qu*elies ne veulent pas prendre la peine de juger. 
Nous retrouvons cc m^me besoin de direction m^le d^amour chez 
New...y chez Bs..., chez Lod... qui a ainsi une passion bizarre 
pour une jeune fille, il a exists chez Nadia. Elle s*^tait prise de 
passion pour un grand musicien qui ^tait devenu son id^al, son 
dieu, qui repr^sentait pour elle tout ce qu'ii y avait de beau, de 
noble, de grand sur cette terre, elle faisait tout en pensanta lui, 
elle consentait meme a manger. Elle aurait tout sacrifie pourpou- 
voir le suivre, pour Tavoir a elle toute seule et etre son esclave, 
ft la vie n'est rien pour moi si je n'ai pas quelqu*un a admirer, i» 
aimer, a ecouter, il me semble que celui que j'aime est comme un 
bon rocher auquel je suis attachee au milieu d'une mer en tern- 
p6te J) . 

Rk... avoue en gemissant «qu'a^o ans il cherche encore le 
parfait ami, qui dirige et qui console, celui que Ton aime 
plus que tout, un frere cadet qui ait plus de t^te que moi ». Wye.. . 
a ete longtemps un amoureux de college*, il a eudes amours fous 
pour plusieurs de ses camarades dont il voulait f'aire « ses mai- 
tres bien-aimes », encore a Tage de 4o ans, il ne songequ^a aimer 
et a rencontrer Tamour. Toujours il est preoccupy de savoir s'il 
a plu, s'il estaim^; il ne veut Iravailler, faire un effort, que pour 
arriver a aimer. 

Ce besoin d*aimer me parait complexe, d*un cote il serattache, 
comme on Ta bien vu, au besoin de direction, mais de Tautre il 
tient au besoin d^excitation. L'objet aime doit « les amuser, les 
sortir de leur milieu morne, les relever par un mot aimable ». 
Mais il doit aussi etre une cause d'excitation par le devouement 
qu'il reclame. Ces maladesont un besoin immod^rede se devouer 
parce qu'il leur faut la pensee d'un but qui excite leur activite et 
leur Amotion. 

8. — Besoin d'etre aime, 

II me semble cependant que toutes les affections de ces 
malades ne s'expliquent pas uniquenient parce besoin d'cmprun- 
ter a autrui une direction ou une excitation. Quand Ku... ^prouve 



I. Sur les amours de college, ^oir Marro, Puherte, traduct., p. 60. Get auleiir 
qui tient grand comple du c6t6 physique de ces amours ne me parait pas insistor 
assez sur les besoins moraux que je signale ici. 



390 LES STIGMATES PSYCIIASTHfiNIQUES 

un besoin intense d'etre aim^e par son concierge, quand elle 
pense avec terreur a une brouille possible avec ses voisins ou a 
un malentendu avec sa bonne, il ne me semble pas qu'elle 
veuille comme les prec^dentes demander une direction ou une 
excitation a son concierge, a ses voisins ou a sa bonne. Beaucoup 
de ces malades comme Kl..., Bal..., Voz..., Qsa...,*parlent sans 
cesse de leur besoin « de manieres afTables autour d'eux, d'un 
milieu sympathique, » ilsont des inquietudes mortellesa la pensee 
qu'ils pourraient bien ctre indiSerents ou antipathiques a quel- 
ques personnes de leur entourage et alors ils prennent des 
precautions inoui'es cc pour ne faire de la peine a personne, pour 
ne pas deplaire a quelqu'un, pour se faire pardonner ce qu*ils 
peuvent avoir de deplaisant. » Wye... se demande avec angoisse 
quel a ete son effet sur les personnes du salon, si tout le monde 
le trouve aimable, il serait au d^sespoir d'avoir, je ne dis pa$ 
froisse quelqu*un, raais d'avoir d^plu a quelqu'un. « Un visage 
mecontent me met au supplice et m'enleve toutes mes forces. » 
Lrm... (282) avoue « qu'il n'a jamais pu supporter la pensee que 
quelqu'un etait fache contre lui, il voudrait 6tre convaincu de la 
sympathie de tons, vivre dans une atmosphere de sympathie. » 

Ce sentiment n'est ^videmment pas identique au precedent, 
les malades ne demandent rien aux personnes qui les envi- 
ronnent, mais je crois qu'ils craignent quelque chose. lis 
craignent une hostilite, une lutte qui exigerait de leur part des 
efforts. (( Dans ce besoin de sympathie universelle, me disait tr^s 
bien Yoz..., un jeune homme de 22 ans, il y a tout simplementla 
peur d'avoir a se battre, n'est-ce pas horrible de sentir qu*on est 
en concurrence avec quelqu'un. » 

Cc sentiment se manifeste souvent dans les rapports des maitres 
avec les domestiques. Un tres grand nombre de ces malades ont 
pris Thabitude de ne jamais parler eux-m^mes a leurs domesti- 
ques : Qsa... prend toujours sa femme comme intermediaire pour 
leur demander la moindrc des choses. C'est evidemment la pear 
de rencontrer des resistances, d'avoir a commander, a lutter qui 
intervient dans ces cas. 

Bien entendu cette crainte de la lutte peut sc meler avec tous 
les sentiments precedents et constituer certains a besoins d'etre 
aime » plus ou moins complexe. Voici Texpression touchante 
d'un de ces sentiments : a Mon rcve, dit Qi... femme de 35 ans, 
serait d'etre une jeune fille phtisique. fttre poitrinaire, que cc 



TROUBLES DES fiMOTIONS ET DES SENTIMENTS 391 

seraitcharinanti On donne aux poitrinaires tout ce qu'iis veulent, 
on les gate, on n'exige rien d'eux avec des airs m6chants. Je 
voudrais tant 6tre aim^e ainsi, et surtout qu^on me le dise tout 
le temps, qu*on me le fasse sentir, qu*on me force a croire que 
c'est bien vrai. » 



9. — La crainte de risolement, 

Un autre aspect de ces m^mes sentiments sera la crainte de 
I'isolement. J'ajoute seulement quelques exemples aux cas que 
j*ai d^ja signales dans un autre travail. Dob. . . (86) explique ainsi sa 
maladie : « mes souffrances viennent d'un manque de satisfaction 
ducoeur... tons les actes deviennent faciles avec quelqu'un prfes 
de soi et impossibles quand on est seul. » 

Pou... est si malheureuse quand elle est seule qu'elle cesse de 
manger et ne mange qu'en soci^t^. On pourrait 6num^rer toute 
une s^rie de ces femmes : Lkb..., Fy..., VI..., Mm..., etc., qui 
g^missent de leur isolement. « Leui^ mari ne leur parle pas assez, 
ii est sombre, il ne cause pas assez, il ne les comprend pas : si je 
le craignais un peu, cela vaudrait plutot mieux : on ne peut pour- 
tant pas vivre seule. » « Quand je suis seulc, dit Pi..., je marche 
dans le vague, il me semble que je n'ai plus d'id^es, que tout 
devient dr6le et j^ai peur de tout et de tons. » 

Ce que ces personnes redoutent quand elles ont peur d'etre 
seules c'est de se trouver sans direction, sans excitation et sans 
protection. 

10. — Le retour a Venfance. 

Un degr6 de plus et ces sentiments s'exagerent, jusqu'a don- 
ner au caractere un aspect bien singulier, ces personnes jouent 
une sorte de comedie, ils se font petits, nai'fs, calins, ils jouent 
rignorance complete et aiment a passer a pour un peu bebetes. » 
C'est qu'ils veulent ^tre dirig^s encore plus ^troitement que les 
autres, c*est qu'ils d^sirent aussi une direction douce qui les 
amene a tous les actes, a tons les plaisirs en aplanissant les 
voies. Ils veulent que non seulement on leur indique les actes 
a faire, mais qu'on les amuse, qu^on les distraye, qu'on les fasse 
jouer aussi bien que travailler ; en un mot ils veulent qu'on les 
traite comme des petits enfants et ils essayent de meriter ce 
traitement. 



392 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

Mill..., a 20 ans, ne quitte pas les juponsde sa m^re et « il veut 
qu'elle le gronde comme son beb^. » Ger..., a 35 ans, reclame 
« une pension d^enfants, e'est la qu'elle serait le mieux ». Gisele, 
a 27 ans, aime « a faire Tenfant avec les gens, e'est un pli qu'elle 
prend bien facilement». Or..., fenime de ^o ans, avoue elle-m^me 
qu'elle a besoin de se croire a Tage de 16 ans, qu'il lui faut 
toujonrs ses parents aupres d'elle comme aupr^s d'une petite 
jeune fille. C..., femme de 25 ans, voudrait que Ton s*occupat 
d'elle constamment comme d'un petit enfant, il ne lili semble pas 
qu'elle ait grandi. On a d^ja vu ce caractere chez Nadia a propos 
de la honte du corps, si elle a peur de se d^velopper, de voir s» 
poitrine grossir, ce n*est pas, comme on le croirait, par pudeur, 
c'est qu'elle a peur de paraitre plus agee, de ne plus 6tre traitee 
en toute petite (ille, de ne plus etre aim^e comme une enfant; 
quoiqu'elle ait trente ans, elle ne pent croire qu'elle ait plus de 
1 5 ans et, on obtient tout d'elle en la traitant en petit enfant. Ai» 
fond c'est le meme besoin qui existe chez Jean, il veut non seule- 
ment qu'on le dirige, mais il veut qu'on lui dicte tout « il lui 
semble qu'il serait si heureux s'il ^tait comme un petit enfant 
sur les genoux d'une grande personne ». 

L'observation laplusremarquable est celle deQi... (188), femme 
de 35 ans, qui est poursuivie par le d^sir de sauter a la corde, de 
couper ses cheveux courts, de les laisser flotter dans le dos et 
qui reve d'etre appel^e « Nenette ». £videmment il y a la une 
obsession, mais elle s'est developp^e sur le caractere pr^c6- 
dent : « On aime un enfant pour ses espi^gleries, dit-elle sans 
cesse, pour son bon petit cceur, pour ses gentillesses, et que 
lui demande-t-on en retour, de vous aimer, rien de plus. C'est 
la ce qui est bon, mais je ne puis pas dire cela a mon mari, il 
ne me comprendrait pas. Tenez, je voudrais tant 6tre encore 
petite, avoir un pere ou une mere qui me tiendrait sur ses ge- 
noux, me caresserait les cheveux... mais, non, je suis Madame^ 
mfere de famille, il faut tenir son interieur, etre serieuse, refl6- 
chir toute seule, oh quelle vie ! » 

II. — U amour de Vhonn4tete, 

D'autres sentiments derivent de ceux-ci. Je n'insiste pas dans 
ce travail sur les sentiments mystiques, car je compte reprendre 
leur etude dans un travail sur les extatiques. On comprend que 



TROUBLES DES ^MOTIONS ET DES SENTIMENTS 31.3 

ce besoin de direction et d'excitation par ce qui est Strange, mys- 
terieux conduise aux sentiments religieux amene a s'abandonner 
amoureusement a la divinite. On retrouve souvent le germe de 
pareils sentiments chez des scrupuleux bien loin de T^tat exta- 
tique, nous avons vu Gisfele chercher de Tenergie dans la contem- 
plation d^une statue de la Yierge. Bal..., Fy... se plaisent dans 
la pens6e de la mort et de Tautre vie « ou le bon Dieu recueillc 
les petites ames ». Ces sentiments, en se d^veloppant, donnent 
a la maladie un caract^re un peu special. 

Dans ce travail je signale surtout les sentiments d*honnetete 
parce qu'ils ont un rapport plus etroit avec les obsessions crirai- 
nelles qui sont Tobjet de cette ^tude. On est frappe de constater 
chez les individus de ce groupe des sentiments moraux extraordi- 
nairement d^veloppes. lis tiennent enormement a etre tres sin- 
ceres, Rk..., Nadia ont Thorreur du mensonge et protestent avec 
indignation des qu'on peut les soup^onner d'une petite fausset^. 
II est evident que Nadia ne comprcnd pas les complaisances so- 
ciales qui obligent souvent ii farder la v6rite : elle s'en indigne 
outre mesure. On est frapp^ de Thonn^tete de Toq..., de Brk... 
a Je n'ai pas de m^rite a ^tre honnMe, dit celle-ci, si quelque 
chose dans ma conduite d^plaisait a ma conscience scrupuleuse 
je serais trop malheureuse, la vie me serait trop penible. » Kl..., 
Bal... ont pour un rien le sentiment de la justice violee. Voz... ne 
peut pas se resigner a etre recu a un examen, tandis qu'un autre 
de ses camarades est refuse, parce que cela ne lui semble pas ab- 
solument juste. Sur ce point T^tat d'esprit des scrupuleux justifie 
leur nom. 

Que faut-il penser de ces beaux sentiments de justice ? Ne 
pourrait-on pas songer que la justice est surtout utile aux faibles 
et que Thonnetete est surtout n6cessaire a ceux qui ne veulent 
avoir d'affaires avec personne? N'est-ce pas trop rabaisser ces 
beaux sentiments que de remarquer leur rapport etroit avec le 
besoin d'etre protege et la crainte de la lutte? 

12. — Le besoin d'autorite, 

Un sentiment plus curieux qui semble au premier abord en 
contradiction avec les precedents c'est le besoin excessif d'auto- 
rite et de commandement. Ce sentiment et cette tendance carac- 
terise ce qu'on appelle « des autoritaires ». 11 nous semble avoir 



394 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

et^ tr^s peu analyst et etre en g6n6ral tr^s mal compris par les 
psychologues. 

Constatons d'abord qu*il existe tr^s fr^quemment chez les 
individus n^vropathes, plus ou moins obs^d^s et qui out 
pr6cis^ment toutes sortes de troubles de rattention et de la vo- 
Iont6. Nadia dans sa famille ^tait devenue tout a fait intolerable : 
depuis son enfance elle se vantait de n'ob^ir a personne et de 
faire ob6ir tout le monde. (( Personne au monde ne reussira a 
avoir de Tinfluence sur moi, je suis n^e avee un caract^re tres do- 
minateur. » Depuis la mort de sa mere qui la dirigeait encore un 
peu, elle tourmentait afTrcusement son pere et ses sa;urs, elle 
exigeait d'eux une ob^issance de tons les instants a ses caprices 
ridicules ; elle avait ^videmment une tendance a leur imposer la 
meme vie absurde qu'elle avait adoptee pour elle-meme. Elle ne 
permettait pas a ses sceurs de recevoir une visile, de s'habiller 
pour sortir : un peu plus elle leur aurail impost le meme regime 
alimentaire qu'elle avait choisi. Quand on lui r6sistait quelque 
peu, elle ac^/Usait tout le monde d'injustice, de cruaut^ envers 
elle et se livrait a des scenes de violence. Gisele et Sim... ont la 
m6me pretention singuliere, c'est de dominer absolument leur 
mari, de lui faire faire tout cc qu'elies veulent, de r^gler toute 
la maison conform^ment a leurs caprices : elles sont convaincues, 
bien a tort cependant, que le mari n'a aucune volonte, aucune 
energie et qu'il est parfaitement incapable de leur r^sister. D'ail- 
leurs elles montrent dans Torganisation de la maison une activite 
devorantc, courant partout, s'occupant de tout, dictant a chacuD 
ses actions, son attitude, jusqu'a ses idees. « Elle ne pent pas 
tolerer, me disait le mari de I'une d*elles, chez moi, chez ses 
cnfants, chez aucune des personnes qui Tapprochent un mot, ud 
geste qu'elle n'ait pas dicte. » Je retrouve le meme caractere 
chez Fy... (34) et chez beaucoup d'autres. J'ai 6i^ etonn6 de le 
rencontrer sinon chez les malades elles-memes au moins chez 
les parents, chez la m^re surtout des malades a un tel point que 
j*ai 6te dispose a dire : « mere autoritaire, fille scrupuleuse ». 
La mere de Ku..., de Zo..., de Sim... elle-meme, semblent avoir 
ce meme egoi'sme implacable qui commande jusqu^aux plus petits 
details et qui en meme temps inspire une ardeur infatigable a 
s'occuper de ces petits details qu'on exige. 

D'ailleurs ces autoritaires formeront deux groupes dont la dis- 
tinction offre ici peu d'interet : Tautoritaire violent qui veut 



TROUBLES DES fiMOTIONS ET DES SENTIMENTS 395 

tmposer ses pens6es et ses caprices par la force et rautorltaire 
doux qui exige en g6missant au nom du respect, de rafTection 
qa'on lui doit, qui declare a chaque instant qu'on ie fait mourir 
de chagrin si on montre ia moindre independance. 

Ce caractere a beaucoup attir^ mon attention, et au d^hut il me 
paraissait fort inexplicable, en contradiction avec ce que je 
savais de la volonte faible de ces malades, avec ces innombrables 
besoins de direction, besoins d'etre ainie qui caract^risaient ies 
niemes scrupuleux. Le plus Strange, en effet, c'est que ces deux 
besoins en apparence contradictoires coincident tr^s souvent 
chez la raeme personne. Chez Sim... et chez Gisele on voit cette 
folic de commander, mais en meme temps on observe un besoin 
egalement fou d'etre aim6 par tout le monde, et un d^sespoir 
quand Ies personnes tourmentees par elles ne manifestent pas 
en retour une grande affection. La mere de Sim... battait ses 
enfants si elles avaient eu quelque independance dans un minus- 
cule detail et Tinstant suivant se mettait a pleurer parce que ses 
enfants ne paraissaicnt pas Taimer suflTisamment. 

Bien mieux, ces monies malades nous ont d^ja present^ la 
folic de Tobeissance. Nadia quand elle m'eut connu quelque 
temps me fit un jour un compliment qui m'a beaucoup flatt^ : 
« Vous etes une personne encore plus ent^tee que moi, je n'au- 
rais pas cru que cela fAt possible. » Elle est enchant^e de Tavoir 
trouv^e cette personne, non seulement elle lui obeit mais elle 
veut lui ob^ir encore plus comme un petit enfant, tandis qu'elle 
reste extr^mement exigeante vis-a-vis de son pere et de ses soeurs. 
Sim... se donne a un amant pour avoir un maitre et elle est 
enchant^e de son incroyable duret6. Nous avons vu Gisele 
chercher un maitre en se confiant a un pretre. On trouvera simul- 
tanement chez ces personnes un autoritarisme effrdne pour une 
partie de leur famille et une soumission ridicule vis-a-vis d'un 
fils ou d^un etranger. 

Ces caract^rcs nous montrent qu'il ne s'agit pas la d*une veri- 
table puissance de la volonte. Les grands volontaires sont des 
chefs, et ne sont pas des autoritaires : tout le monde en a senti 
la difference. lis commandent les grandes choses, en inspirant 
une direction generale a la conduite et surtout en commandant 
d'une facon avantageuse pour leurs subordonnes ; les autoritaires 
commandent dans Ies petites choses plus que dans les grandes, 



396 LES STIGMATES PSYGHASTHfiNIQUES 

ne donnent aucune direction g^n6rale et laissent trop voir que le 
commandemeDt a toujours pour objet leur propre inUret et non 
celui des sujets. 

La raison de ce com ma nd em en t ne parait etre exactement la 
m^me que ia raison de leur obeissance : la difliculte de leur adap- 
tation au monde r^el. Ce sont des gens d*activit^ mentale faible, 
pour qui tout effort nouveau d'adaptation, d'organisation est p^- 
nible et qui cependant 6prouvent au supreme degr^ le besoin 
d\ine vie adaptee et ordonnee. lis veulent que les autres fassent 
leur besogne ou du moins leur facilitent la tache. Au lieu de se 
modeler sur le milieu ambiant comme fait Tetre qui s'adapte, ils 
veulent que le milieu ambiant se modele sur eux, pour qu'ils 
n'aient pas a s^adapter. Nous avons vu que le milieu le plus embar- 
rassant pour le scrupuleux, c'est le milieu social ; les variations 
du milieu social causent ses timidites et toutes ses crises d'an- 
goisse. C'est ce milieu social qu'il veut modeler sur lui-meme et 
dont il exige la parfaite conformite avec ses propres maniercs 
d'etre. 

Voici des exemples exager^s qui feront comprendre ma pens^e. 
Bow... (76) est a son bureau et essaye de fixer son attention 
sur une lecture : le voici qui entre dans une crise de fureur parce 
qu'il entend une domestique qui balaye une piece a cot^. Le 
bruit du balai le distrait, et evoque dans son esprit des images 
d'une autre action que sa lecture et en raison de sa faiblesse 
d'attention rerapeche de lire. II veut ^dieter que dans la maison 
tout le monde doit lire en meme temps que lui. Vk... ne peut 
plus arriver a se laver les mains, parce que de sa chambre elle 
entend la cuisiniere qui fait couler de I'eau sur Tevier: « que 
peut-elle faire de cette eau ? Quelque chose de sale assur^ment. 
Cela me donne des idees d*eau de vaisselle, de graillon et vous 
comprenez bien que cela m'emp^che de prendre I'id^e que mes 
mains sont propres. Je voudrais, si cela etait possible, que tout 
le monde dans toute la maison du haut en bas fasse des choses 
propres, quand je cherche a me laver les mains. » Ces deux eas 
me plaisent beaucoup, car ils me semblent expliquer le m^canisme 
de Tautoritarisme. Ces faibles d'esprit ne peuvent pas faire une 
chose, croire a une chose, jouir d'une chose, si les autres 
homnies en font en meme temps quelque autre, en croient quelque 
autre, si d'autres hommes ont une autre jouissance. De la ce besoin 
d'lmposer Tuniformite ; de la aussi ce melange Strange du besoin 



TROUBLES DES EMOTIONS ET DES SENTIMENTS 397 

d'etre dirige, aim^, associ^ au besoin de commander. Ce sont 
deux m^thodes qui se superposent et ne se contredisent pas pour 
;irriver a radaptation vitale. Par rautoritarisme on cherche a 
rcndre le milieu horaogene et par Tob^issance on cherche a 
se faire adapter aux variations que le milieu a conserv^es. 

M. Murisier, dans son excellent petit livre sur la pathologie du 
sentiment religieux', explique tresbien d'une maniere analogue la 
fcirmation du fanatisme religieux. Des esprits faibles ne se sen- 
tent pas rassures dans leur propre croyance, se sentent ebranl^s 
dans leurs pr^tendues convictions quand ils voient a cote d'eux 
des gens qui croient autrement. Ils ont besoin de les faire dispa- 
ruitre soit en les convertissant soit en les d^truisant pour pouvoir 
croire tout a leuraise. Ce n'est pas la foi religieuse qui a allume 
les bilchers du moyen age, le veritable croyant assiste indifferent 
aux negations d'autrui : c'est le doute religieux ou plutot c'est la 
terreur du doute religieux, qui a inspir6 les fanatiques. Je suis 
heureux en retrouvant le ph^nomene voisin de Tautoritarisme 
chez de v^ritables malades atteints cette fois d'un delire du 
doute evident de completer cette interpr<^tation. 

Tons ces troubles de sentiments se rattachent les uns aux 
autres, leur ensemble vient completer le tableau des troubles que 
la volont^ et Tintelligence nous avaient deja pr^sente d*une ma- 
il ifere plus objective. 

1. E. Murisier, Les Maladies du sentiment religieux, (Paris, F. Alcan), igoi. 



398 LES STIGMATES PSYCHASTHENIQUES 



TROISIfiME SECTION 



LBS INSUFFISANCBS PHYSIOLOGIQUBS 



Beaucoup de psychasth^niques pr^occupesde leurs obsessions,, 
de leurs manies mentaies ou de leurs phobies ne se plaiguent que 
de symptomes psychologiques et I'observateur pourrait etre dis- 
pose au premier abord a croire simplement a une maladie de 
I'esprit. Certains maiades, au moins pendant un certain temps, 
justifient cette illasion. Rk... est un homme de ^o ans, grand, 
fort, ie teint frais, sans troubles physiologiques apparents, II d'u 
que des scrupules et des manies de recherche qui suflfisent a ie 
torturer. Mais c'est la une exception trfes rare et peut-etre plus 
apparente que r^elle ; Ie plus souvent un examen attentif reveiera 
une foule de troubles physiologiques qui font de T^tat psychas- 
theniques une maladie de tout Torganisme. 

On ne saurait trop insister sur ce point essentiel : les obsed^s 
par leur bavardage, par la description interminable de leurs pen- 
sees extraordinaires detournent Ie m^decin de Texamen organique 
qui ne devrait jamais etre neglige. Leur aspect physique est pres- 
que toujours caract^ristique : ils sont tres souvent amaigris, 
ils sont pales et ont les traits tir^s, leur peau seche a un mauvais 
aspect, leur langue est saburrale, leur haleine est mauvaise et 
presque toujours cet aspect physique se modifie compl^tement en 
meme temps qu'ils retrouvent Ie calme de Tesprit. En un mot, 
quelle que soit Tinterpr^tation que Ton donne de leur etat men- 
tal, il ne faut pas oublier quails sont surtout et avant tout des 
maiades. 



1. — Troubles des tonctions nerveuses. 

Sans doutetous les troubles prec^demment ^tudi^s, obsessions^ 
agitations, insuflisances psychologiques etaient en rapport avec 



TROUBLES DES FONCTIONS NERVEUSES 399 

des troubles, des fonctions c^r^brales, mais its constituaient sur- 
tout des troubles psychologiques. II Taut placer a c6t6 des 
troubles des fonctions physiologiques du systeme nerveux, trou« 
bles encore peu connus mais qui serviront sans doute plus tard 
pour interpreter les precedents. 

I. — Cephalalgies et rachialgies, 

Un premier fait, des plus importants, nous montre que ces 
troubles de Tesprit sont en rapport avec unfonctionnement anor- 
mal, une alteration pathologique du cerveau. Ce sont les douleurs 
que la plupart des malades ressentent dans la tete. 

Ces douleurs sont toujours situ^es par eux dans la tete, mais la 
s'iirrete leur accord : il y a une diversite surprenante dans la des- 
cription des formes ou des modalites de cette douleur et dans le 
siege qu'ils lui attribuent. II est bien probable que dans ces des- 
criptions imagees il y a beaucoup de choses insignifiantes. On 
s'en rendra compte plus tard, quand on saura la veritable raison 
de ces douleurs, nous en sommes encore a la periode empirique 
des anciens medecins qui notaient avec precision les caracteresdu 
pouls capricant et du pouls duriuscule, nous sommes obliges de 
recueillir telies quelles les expressions des malades. 

Si nous nous occupons en premier lieu de la forme, des modalites 
de la douleur nous avons d'abord ceux qui ont peu d^imagination 
et qui disent simplement qu'ils ont mal a la tetc, qu'ils ressentent 
une gene, une douleur plus ou moins grave dans la tete. Nous au- 
rons ensuite ceux qui parlent d'engourdissement « j'ai la cervelle 
paralysee)) (Bsn... lo). <( J'ai la tete engourdie » (Claire) « il y a 
un coin de ma tete qui est engourdi et qui a envie de dormir » 
(Vod... 3o3), « j'eprouve une sorte de torpeur (Dob... 86) ». 

Un certain nombre de malades se plaignent de phenomenes de 
mouvement dans la tete « il y a commc des corps etrangers qui 
courent sous la peau du crane, et a Tinterieur des eOets bizarres, 
des contractions, des torsions, des ecartements qui pousscs a 
un certain point sont tout a fait angoissants » (Gisele). Jean sent 
« comme s*il avait des objets qui tournent dans le cerveau sans 
qu'il puisse les arreter, des roues, des poulies, des ailes de mou- 
lin; il ne voit rien, il n'entend rien, il sent qu'il y a une petite 
poulie qui tourne ». 

D'autres sensations peuvent etre comparees a des demangeai- 



iOO LES STIGMATES PSYCH ASTIlENIQUES 

sons: « il rae semble, dit Mt... (12), que Ton m'arrache des mu- 
cosites sur le sommet de la t^te ou bien je sens conime des four- 
mis sur la t6te. » Ck... sent des tiraillements au-dessus du crane 
(( comme si un (il invisible le coulissait ». 

Nous arrivons aux malades tres nombreux qui traduisent leurs 
impressions par des sensations sonores et qui ont des bruits, des 
craqueraents dans la tete (Lap..., Qb... i4), des cr^pitements 
(Gisele). L'observation la plus interessante a ce point de vue se- 
rait celle de Fr... (69) a laquelle je renvoie : il a toujours des 
bruits dans la tete tantot tres forts quand il a subi une fatigue 
quelconque, sifdets de chemin de fer, coups de pistoiet, cloches, 
ou bien quand il est repose des bruits plus faibles, une cas- 
cade d*eau, le train qui passe, Teau bouillante, le chant de la 
cigale : depuis 4 ans ces bruits n^out jamais cesse. II ne faut 
pas confondre ces bruits avec les bourdonnements ou les sifQe- 
ments qui r^sultent des v^ritables maladies de Toreille et surtout 
de la sclerose de Toreille moyenne, car ces persounes n*ont aucun 
des signes d'une lesion de Toreille. J'ai tcnu a faire examiner avec 
grand soin le dernier malade Fz... par M. Gell^ qui m*a assure 
que Toreille etait intacte. D'ailleurs ces bruits ne sont pas situes 
dans les oreilles mais dans la t6te, c*est encore, si je ne me 
trompe, une interpretation analogue aux prec^dentes des memes 
ph6nomenes cerebraux. 

Je signale aussi les impressions de froid (Gisele) qui dure pen- 
dant des heures ou celles plus frequentes de chaleur anormale. 
(( On me desseche le cerveau en le chauDant (Dob...). » 

Parmi les impressions plus frequentes encore il faut noter celle 
de pesanteur : « c'est une barre pesante sur la tete, un bandeau, 
une couronne de plomb, une meurtrissure par un poids, une 
brique lourde (Gisele, Dob..., etc.), une brique lourde en travers 
de la tete (Lag..., Qb...). » C'est, en un mot, le casque classique 
des neurastheniques. 

La plus interessante des expressions, celle qu'on retrouve a 
peu pres chez la moitie des malades, scule ou surajoutee aux 
autres est celle de vide. « Ma tete est videe » (Al... i5, Day.,., 
Lobd... 22). « Ma tete est vide, dit Ver..., c*est comme si je 
n*avais pas de tete ou plutcU rien dans la tete. » Lise pretend 
qu'elle a xi besoin de combler ce vide avec ses idees » et Claire 
soutient que « la tete est vide et en meme temps remplie par 
un caillou pesant, ce sont les mauvaises idees qui forment ce 



TROUBLES DES FONCTIONS NERVEUSES iOl 

caillou au milieu du vide », on remarque Tanalogie entre ces 
deux malades. 

Apr^s la forme de cette douleur ce qui est tres iut^ressant 
a relever c'est sa localisation. Remarquons d^abord qu^elle est 
tres rarement laterale ; je n*ai remarqu^ qu'un petit nombre de 
malades pretendant souflrir plus d*un cot^ que de Tautre : Vod... 
(qo3), Claire, Lise, disent quelquefois qu*elles souOrent, qu'elles 
sont engourdies, qu'elles ont des bri!ilures surtout a droite. Gisele 
sent un liquide qu'on injecte a droite, Fz.., a plus de bruits a 
droite, la tete semble a Lise grossir a droite. Deux de ces mala- 
des : Claire et Lise, avaient deja certains troubles legers de la 
sensation cutanee situ6s ^galement a droite, on ne pent done pas 
faire intervenir ici le croisement des hemispheres. 

Quelquefois la douleur est g^n^rale dans toute la t^te, souvent 
elle est plutot superficielle Lise, remarque que ce n'est pas tres 
profond, il lui semble que cela descend a mesure qu*elle est plus 
malade. Mais la plupart des localisations dans Timmense majority 
des cas se font sur la ligne m^diane. 

Nous avons d'abord un premier groupe de malades qui situent 
cette douleur sur Ic front, le malade de Ball disait d6ja quUl avait 
une g^ne sur le front, entre les yeux, au haut du nez. Fie... a une 
compression au milieu du front, Brk. . . (24)» Vod. . . ont un poids entre 
les yeux sur la racine du nez, comme un frein que Ton serre. 
Car... (176) une brdlure au front, au-dessus des sourcils, elle 
croit aussi a une predominance a droite. 

Une localisation d6ja beaucoup plus fr^quente c'est celle du 
vertex, la douleur est analogue au fameux clou des hyst^riques. 
Lobd... (22) se demande si sa mere ne lui a pas donn^ des coups a 
cet endroit quand elle ^tait petite, elle a remarqu^ elle-m^me 
que c'etait la place de la fontanelle des petits enfants. Vod..., 
Claire ont « la tete tout ^caUe a cet endroit », Lise y sent comme 
une grosseur, etc. On pourrait ^videmment citer a propos de la 
douleur du vertex un bon tiers des malades. 

Nous arrivons a la localisation de beaucoup la plus frequente : 
la localisation occipitale. Tantot elle est vague, « jc souffre en 
arriere de la tete » (Brk...), « j'ai une calotte de plomb en arri^re » 
(Vi...) « c'est le derriere de la t^te ma region mauvaise oil il y a 
unegri{re,un poids et oil se font entendre tons mes bruits »(Fr...). 
Mt..., Jean, Cs..., Gisele localisent leurs ph^nomenes bizurres 

LE8 OBSESSIONS. L — aU • 



^ 



m LES STIGMATES PSYCHASTIIlfiNIQUES 

en arri^re, a I'occiput. Tant6t la localisation occipitale presente 
un pen plus de precision ; beaucoup de malades comme Gisele, 
Voz. . . (i 22), Rai. . . d^signent avec le doigt un point situe sur la ligne 
m^diane a quelques centimetres au-dessus de la bosse occipitale 
et qui me parait correspondre au point lambda des anatomistes, 
au point de rencontre des sutures occipito-pari^tales. Fy... pre- 
tend meme qu'elle a eu longtemps comme des petits boutons ace 
point et Bei... pretend que ce point se creuse sous les coups de 
marteauqu'elle y ressent perp^tuellement. Cette localisation me 
parait chez les scrupuleux encore plus fr^quente que les prec^- 
dentes et jecrois qu'elle existe dans prfes de la moitie des cas. 

On ne pent guere avoir la pretention d'expliquer actuellcment 
le m^canisme de ces douleurs bizarres, il n'est pas vraisemblable 
que les malades apprccient directement par des sensations T^tat 
de leur substance c^r^brale, ils ne I'appr^cient qu'indirectement 
par la conscience de leurs operations mentales, ce qui fait naitre 
tons les sentiments anormaux que nous avons d^crits. Je ne crois 
pas que Ton puisse expliquer la sensation de vide par la perte 
de certaines sensations produites normalement par le cerveau 
lui-meme. Sur Ver... qui presentait cette impression au supreme 
degr6y je n'ai pu constater aucun trouble des sensations que pro- 
cure d^ordinaire la t^te : il n*y a aucune anesthesie des teguments 
du crane et il ne semble pas non plus avoir des troubles des sen- 
sation du poids de la tete. Le malade sent tr^s bien un poids que 
je mets sur sa tete, il discerne les yeux fermes les inclinaisons 
que je communique a sa tete. Autant que Ton peut le dire il me 
semble aussi, qu*il a conserve une certaine sensibility interne : 
j'ai essay^ de le placer pendant quelque temps la tete en bas, il 
sent comme tout le monde TafTlux du sang, la chaleuret la pesan- 
teur de la tete. Pour verifier davantagc la sensibiiite de la surface 
cerebrale il faudrait lui ouvrir la tete, mais ces observations sufli- 
sent pour que Ton puisse consid^rer comme tout a fait hypoth^- 
tique rinterpretation qui attribue dans ces cas ce sentiment de 
vide a une anesthesie cer6brale spc^ciale : il ne faut pas rcsoudre 
les problemes par des anesthesics inv^rifiables et imaginaires. 

Un malade, LI. . . (226), me sugg^rait sa propre explication qui m'a 
paru int^ressante : « quandnous disons que la tete est vide cen'est 
pas que nous sentions quelque chose de particulier en dedans, 
c'est que nous sentons d'une maniere douloureuse les enveloppes 



TROUBLES DES FONCTIONS NERVELSES 403 

du cerveau, le crane et la peau, cette sensation anormale du crane 
attire Tattention sur la p^riph^rie et nous fait remarquer le vide 
en dedans. Quand je ne sens plus mon cr^ne, je n*ai plus Tid^e de 
vide. » L'explication de ce malade vaut au moins autant que la 
plupart de celles qui ont ^t^ propos^es. 

II semble aujourd'hui probable que la sensibilite intracra- 
nienne n'existe que dans les meninges, dans le p^rioste et dans 
les OS du crane; il en r^sulte que la plupart des maux de tete 
sont dus a des modifications qui atteignent les meninges et 
en particnlier, comme les belles Etudes de M. Sicard viennent 
de le montrer, a des modifications dans la tension du liquide 
c^phalo-rachidien. II faut done supposer que, soiten raison de trou- 
bles s6cr^toires ou de troubles vaso-moteurs, le liquide cephalo- 
rachidien est en quantity exager^e ou insuffisante ; cette suppo- 
sition n*a rien d'absurde si on songe a tons les troubles 
s^cretoires et vaso-moteurs que nous allons observer du c6t6 de la 
peau, des muqueuses et surtout de Testomac. Pourquoi les petites 
glandes recemment decouvertes et qui s^cretent le liquide cephalo- 
rachidien ne seraient-elles pas ^galement troubles ? 

Cette modification de la tension du liquide c^phalo-rachidien 
est aussi probablement en rapport avec des troubles circulatoires. 
Angel, en i884i rapportait les vertiges de la neurasthenic a des 
congestions d'origine vaso-motrice ' et il d^montrait la surdis- 
tension du sang dans le cerveau, par Tetude d'un trouble vaso- 
moteur observe a la pi^riph^rie sur lequel nous reviendrons a 
propos de la circulation. L'a(}*aiblissement du tonus arteriet amfe- 
nerait des dilatations frequentes des vaisseaux c^r^braux. Cela 
expliquait comment T^coulement des regies, lesommeil qui deter- 
mine Tanemie peuvent amener souvent la diminution de ces maux 
de tete, le rcpos agit dans le m^me sens en produisant une deri- 
vation et en relevant le tonus art^riel. Le travail cerebral augmente 
la c^phal^e en determinant un accroissement de la congestion. 

M. Auguste Voisiu', puis plus recemment M. Lubetzki ^, ont 



1 . Angel, Expcrimentelle zur Pathologic und Therapie der cerebralen Neuras- 
thenia. Arch.f. Psych., Berlin, i884, XV, p. 6i8. 

2. A. Voisin, £tude sur la temperature des parois du cr^ne. Congrh international 
de nUdecine mentale. Paris, 1878. Le^ns cliniqaes sur les maladies mentales, i883, 
p. 109. 

1^3. Lubetzki, Recherches cliniqaes et expirimenlales sur la cause de la ciphalie neu- 
rasthenique. Thfese Paris, 1899. 



m LES STIGMATES PSYCllASTHfiNIQUES 

cherch^ a preciser ces actions par des Etudes de thermometrie 
c^rebrale. Par I'emploi d'un thermometre de surface tres sensible, 
ils ont cherch^ a etablir les points suivants : i® que la tempera- 
ture des parois du crane chez les neurasth^niques a c^phal^e est 
sensiblement plus elevee que celle que Ton observe chez les indi- 
vidus bien portants, cette elevation pouvait atteindre plus de 2 de- 
gres; 2" Que chez les neurasth^niques sans c^phalee, Tel^vation de 
la temperature n*est pas bien appreciable; 3^ Qu^en general le 
thermometre indique chez le m^me individu une temperature 
plus elevee la ou si^ge le maximum de la cephalee. 4*^ Que 
lorsque la cephalee diminue, la temperature diminue egalement\ 
Malheureusement ces mesures sont tres discutables, M. Francois 
Franck faisait deja observer il y a quelques annees qu*il fallait 
une augmentation enorme de la temperature cerebrale pour 
determiner en dehors du crane une modification appreciable au 
thermometre. 

Si ces observations encore isolees etaient confirmees, elles jus- 
tifieraient notre interpretation generale que les cephalees sont 
dues a des modifications de la pression du liquide cephalo-ra- 
chidien, elles-memes dependantes de troubles secretoires et cir- 
culatoires. Les cephalees resteraient sans doute une consequence de 
Tengourdissement fonctionnel des centres nerveux, mais une 
consequence tres indirecte et non une sensation immediate de cet 
engdurdissement. 

Quant aux formes varlees que le malade attribue a ses douleurs 
cerebrales, nous nesommes pas capables de lesexpliquer,comple- 
tement elles doivent dependre du degre de ces modifications de la 
pression intra-cerebrale et d*une foule de sensations concomitantes. 
Des contractions musculaires de tons les muscles qui s'inserent sur 
le crane et qui determinent des douleurs siegeant dans leurs ten- 
dons, des troubles de la vue ou des muscles moteurs de Toeil, des 
troubles de Touie et en outre des sentiments varies d'incomple- 
tude, de bizarrerie, d'isolement, viennent se joindre dans Tesprit 
du sujet a la sensation principale de douleur et determinent ces 
nuances variees de la cephalee qu'il aime a exprimer par des me- 
taphores et des symboles. 

Quant a la localisation j*ai deja eu Toccasion d'exprimer quelle 

1. Lubetzkij Th&se» 1899, p. 33. 



TROUBLES DES FONGTIONS NERVEUSES 405 

etait mon opinion a ce sujet ^, je ne puis pas croire que Thomme 
ait conscience de la place de ses diverses circonvolutions et qu'il 
ressente une douleur a la place de la circonvolution qui fonc- 
tionnele moinsbien. II s^agitla d^une localisation beaucoup moins 
importante : le malade sent une douleur vague qui a son point de 
depart principal dans les meninges et il la localise vaguement a 
Tendroit du crAne qui est le plus en rapport avec elles et qui a 
conserve la plusgrande sensibility. J^ai eu Toccasion de refairesur 
LI... (226) qui avait un beau crane chauve,'une experience que 
j'ai deja d^crite qui consiste a rechercher centimetre par centi- 
metre, la sensibility de la peau du crane a la douleur. En em- 
ployant mon alg^simetre a ressort, j'ai constate que le crane est 
en g^n^ral peu sensible, il faut que Tinstrument marque de 26 
a 3o pour que le malade reconnaisse une piqi!kre. Or, il y a deux 
' regions assez petites qui tranchent tres nettement sur Tensemble 
parleur sensibilite ; c*est justcment le vertex et le point lambda 
ou Taiguille ne marque plus que 10 ou i5. Ces deux regions sont 
celles des fontanelles : est-il impossible que Fabsence de tissu 
osseux pendant plusieurs ann^es de Tenfance, le petit mouvement 
que les fontanelles ont pendant la respiration de Tenfant, la suture 
longtemps incomplete et la presence du perioste conservent a ces 

endroits cette sensibility exager^e. Ce serait en raison de cette 

sensibilite que le malade localiserait a ce point une douleur res- 

sentie d*une maniere vague. 

Bien entendu il faut tenir compte d'une foule de circonstances 

accessoires qui, en attirant Tattention, de- 

terminent la localisation a un point plutot ^^'^'H ^\ 

qu*a un autre. E..., gargon de i5 ans (tics et / 

manies mentales), a une cicatrice au sommet I 

du front, a gauche, r^sultat d*une petite bles- ^ 

sure determinee par une chute dans la pre- >\ 

miere enfance ; la figure 22 represente un \ 

schema donl je me suis souvent servi pour \ 

noter la place attribuee par les malades a 

leurs cephalees, la croix indique Tendroit iJ^uJuonle u'^c^h^f^^^ 

de cette petite cicatrice, l^gere d'ailleurs et 

non adherente a Tos. Le malade a pris Thabitude de localiser a 

ce point anormal tons ses maux detete. La sechercsse desnarines, 

I. Neuroses et Idees fixes, II, p. 118, Sig, 45a. 



406 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

la g^ne de la respiration, des crampes du muscle frontal ou du 
muscle occipital et des muscles de la nuque d^terminent chez 
les autres malades la localisation en avant et en arriere. 



A ces douleurs cerebrales il faut joindre les douleurs dans les 
vertcbres lombnires, la rachialgie. Ce symptome ne me semblait 
pas avoir un grand int^ret, mais j'ai ^16 ^tonne de voir que quel- 
ques auteurs lui donnaient une certaine importance pour diagnos- 
tiquer la neurasth^nie de ce qu'ils appelaient la nevrose d'an- 
goisse*. 

J'^tudierai plus tard cette question de diagnostic, pour le mo- 
ment je remarque seulement que la rachialgie est frequente chez 
les malades que j'ai observes, quelle que soit la forme de leurs trou- 
bles psychasteniques. Wo..., qui a des maniesde la recherche et 
des obsessions sacrileges ou criminelles la presente comme Dob, 
Jean, £tc., qui ont des angoisses, comme Es... qui a des tics. La 
rachialgie est peut-etre un peu moins frequente que la c^pha- 
lalgic, mais elle existe dans un nombre de cas assez consid^- 
sable pour que Ton ne puisse pas, a mon avis, faire de ce symp- 
tome un caractere distinctif des neurasth^niques sans troubles 
mentaux. 

M. de Fleury remarque justement que la rachialgie est sou- 
vent en rapport avec des fatigues ou des spasmes des muscles 
lombaires ; j'en suis convaincu, mais je ne crois pas impossible 
que duns ce phenomene des troubles circulatoires de la moelle et 
des modifications de la pression intrarachidicnnes ne puissent 
jouer un r6le comme dans la cephalalgie. 

2. — Troubles du sommeil. 

L^importance du sommeil est si grande dans les n^vroses, son 
rapport avec la volonte et Tattention est si probable qu'il faut 
placer ici une note rapide sur les modifications du sommeil chez 
nos malades. 

Dans un premier groupe,le sommeil semble peu trouble, aucon- 
trairc les sujets sontplut6t de grands dormeurs. Lo... (2i3) depuis 
son enfance dort plut6t trop. A 20 ans il lui faut encore 12 heu- 
res de sommeil par jour et encore il lui arrive de se rcndormir 

I. Harlenborg, La nivrose (TangoUse, 1902 (Paris, F. Alcan). 



TROUBLES DES FOISCTIONS NERVEUSES 407 

dans la journ^e. Ce cas est assez frequent et un bon nombre de 
ces malades ont un sommeil lourd et prolonge. Dans ces cas il 
faut noter que le sommeil n'est pas trouble par les idc^es qui 
tourmentent la veille. Comme on Pa remarque souvent, les re- 
ves du sommeil profond ne reproduisent pas les emotions de la 
journee. 

Chez quelques sujets ce sommeil lourd devient par moments 
tout a fait excessif et pathologique : il arrive assez souvent que 
Bu... (85) dorme 2 4 heures de suite; une fois il est reste endormi 
deux jours et une nuit. Lo... a dessommeils malgre elie au mi- 
lieu de la journee, il en est de m^me chez Vod... Chez Je... ces 
sommeils exager^s surviennent par p6riodes : pendant une quin- 
zaine de jours elle va etre engourdie, elle va etre prise a chaque 
instant par des sommeils qui se prolongent plusieurs heures. 
Pendant cette p^riode elle n*a plus d'obsessions et n'est plus 
tourmentee par ses interrogations et ses recherches continuelles. 
Je crois que ces sommeils exag^r^s doivent 6tre rapprochds de 
ces periodes de fatigues ^normes que nous avons ^tudiees a 
propos des troubles de Tactivite, ce sont des phenomenes du 
meme genre. 

Dans un autre groupe de malades peut-etre plus nombreux que 
le premier, le sommeil est trouble : il est devenu plus leger, il reste 
incomplet et il est traverse par des r^ves penibles. Claire est tour- 
mentee la nuit comme le jour quoique a un degre un pen moins 
fort. II lui semble qu'elle ne dort pas tout entiere « il y a toujours 
deux ou trois de mes personnes qui ne dorment pas, cependant 
j'ai moins de personnes pendant le sommeil, il y en a quelques- 
unes qui dorment un pen. Ces personnes ont des reves et des re- 
ves qui ne sont pas les mcmes ; je sens qu'il y en a plusieurs qui 
^ r6vent a d'autres choses ». Ces reves de Claire sont presque tons 
d'un genre bienconnu, elle poursuit quelque chose qu*elle nepar- 
vient jamais a atteindre, elle se perd dans d'interminables cou- 
loirs, elle ouvre des milliers de portes et elle a le sentiment 
qu'elle n'arrivera jamais au bout. Ce reve « du lubyrinthe » me 
parait la continuation sous une forme plusimagee des recherches, 
des eflbrts intcrminables ct infructueux que cette personne fait 
continuellement pendant la veille, c*est le meme etat d'esprit qui 
continue dans les deux ^tats a Tinverse de ce qui se passait 
dans les sommeils profonds. 

Beaucoup d'autrcs malades Bei..., Tr..., etc., se plaignent de 



408 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

ne pouvoir pas dormir compl^tement. Lise se reveille au moin- 
dre bruit et le matin elle a le sentiment qu^elle n'a pas dormi, 
qu'elle est restee au debut du sommeil n qu'elle ne pent pas plus 
achever le sommeil qu'elle ne pent terminer un acte ou un sen- 
timent quelconque». Elle dort plut6t mieux quand elle est tr^s 
malade et qu^elle s*est epuisee toute la journ^e dans ses rumina- 
tions. Quand elle est en voie d^am^lioration, elle est ^tonnee du 
changement de son sommeil : a J'etais habitude a dormir d'une 
maniere bizarre en continuant mes discussions, maintenant il 
m'arrive de me r^veiller en sursaut, ^tonnee de cette facon 
nouvelle de dormir tranquille ; cela me fatigue de dormir de cette 
facon. » En un mot il y a un changement du sommeil quand elle 
va mieux, et ce changement la trouble au d^but. 

II est souvent juste de faire intervenir dans ces troubles du 
sommeil des phenomenes physiologiques analogues a ceux qui 
nous ont paru jouer un role dans les cephalalgies. Des troubles 
vaso-moteurs, des phenomenes de congestion sont invoqu^s pour 
les expliquer par Angel, par Lubetzki et par plusieurs auteurs. 
M. de Fleury rattache Tinsomnie a des modifications de la ten- 
sion sanguine : le sommeil normal exigerait une tension moyenne 
de 9 a 12 centimetres de mercure mesuree a la radiale; au-dessus 
de ce chiffre on observerait des insomnies par hypertension, 
au-dessous des insomnies par hypotension ^ 

II y a quelque verity dans ces remarques, mais jc crois devoir 
observer, comme je I'ai montre autrefois', que le sommeil est un 
ph^nomene mixte, il ne depend pas seulement des phenomenes 
physiologiques extrac^rebraux pour ainsi dire, circulation, ten- 
sion cephalo-rachidienne, mais encore de faits psycho-physiolo- 
giques qui ont lieu dans Tintimit^ du cerveau. Par un c6i6 le som- 
meil estun acte, il demande une certaine Anergic pour etre de- 
cide au moment opportun et pour etre accompli correctement. 
Les mauvaises habitudes, les tics, les manies mentales intervien- 
nent dans le sommeil : on a d^ja vu Tobservation de Dn... (4g) 
dans laquelle des agitations et des angoisses apparaissent a I'oc- 
casion du debut du sommeil comme a propos du d^but des actes. 
Par bien des points I'insomnie des psychastheniques se rap- 
proche de leur aboulie. 



1 . De Fleury, Les grands symptomes neurasth^niques, tqoi , p. i3o (Paris, F. Alcan). 

2. Sligmates mentaux des hjsUriqueSt 1893, p. 137. 



TROUBLES DES FONCTIONS DIGESTIVES 409 



3. — Les modifications des reflexes. 

A tousles troubles nerveux deja signales il Taut ajouterquelques 
modifications des reflexes. II faut remarquer que ces modifica- 
tions sont rares et peu nettes : Tetat psychastheniques porte evi- 
demment plus sur les fonctions superieures du systeme nerveux 
et trouble peu les fonctions dementaires et les reflexes. Cepen- 
dant chez une dizaine de personnes je remarque que les reflexes 
des membres inferieurs sont exag^res. Je ne suis pas convaincu 
qu'il s^agisse uniquement d*une exageration du mouvement quasi 
volontaire et en rapport avec Tagitation motrice ou les tics. Je 
crois que Ton observe quelquefois chez les ueurasth^niques une 
veritable exageration des reflexes des membres inferieurs qui 
semble accompagner Tengourdissement cerebral. Je dois d'ail- 
leurs ajouter que je n*ai observe nettement nl le clonus du pied, 
ni le ph^nomene de Babinski, m^me en examinant des maladcs 
qui out des phobies de la marche, des derobements des jambes 
ou des crises de fatigue portant surtout sur les membres infe- 
rieurs. C^est la une remarque importante, tres utile pour le 
diagnostic souvent tres difliclle de ces symptomes qui simulent 
quelquefois des maladies de la moelle ^piniere. 

J'insiste surtout sur une dilatation remarquable des pupilles 
que Ton constate chez Claire, chez Qes..., et chez plusieurs 
autres ; il n y a pas suppression complete mais v^ritablement 
paresse et diminution du reflcxe lumineux. Cette dilatation dimi- 
nue quand les malades sont un peu mieux et peut servir d'indice 
pour suivre leur amelioration. 



2. — Troubles des fonctions digestives. 

Les troubles des fonctions de la nutrition sont beaucoup plus 
nets, plus indc^pendants de Tetat mental des malades. L*aspect 
g^n^ral de ceux-ci est presque toujours mauvais : ils sont mai- 
gres, ont un mauvais teint et changent de mine et d'aspect d'une 
fa^on tres rapide et tres frequente, Jean ou GIsele prennent tout 
d'un coup des aspects extremement mis^rables et on les croirait 
sous le coup d'une grave maladie. 






408 LES STIGMATES PSVr' 

ne pouvoir pas dormir r^ 

dre bruit et le mat'- .//♦'^'^ 

qu'elle csl r* ' ,.,.^^'^ 

aehever le ' ^- /^ ,/ ^*" existe chez la grande 

Limcnt qy ^/a' /'^S>''*"^ P^r les troubles de la 

111 ji lade i.p^.*'^''iiii"'^'^^ d'l^^ ^"^ neuf fois sur dix on a 

tioasi. j^ /^^. .^••j^'' ^^''/^^/ /"«'»'> ""c exception extraordinaire 

chan' ^'"'''!! •^'''''C//''' 1//J avoir un assez bon cstomac : tous 



mar 
m 



i 

i 



^^*"':\^ ''*.if(ri)le avoir un assez Don esiomac : i' 

J-^'"\, J*'' "LfP ^'" *^^^pnon ont des troubles gastriques. 

''^yV' 'L^g^^^^lg CCS malades presenlent une exagdration 

'%^'^'\ ii^'^^'^\^*soin perpetuel de nourriture. M. J. Roux, 

^^IV' ^^ \eressanie sur la fium, rapporte Tobservation 

/ f//^ ^^"le fc^'^^ atteinte aprcs un accouchement d'une 

*^'^!r^^^''^^^^ lie '. ^^"^ ^® ^^^^ perpetuellement en 6tat de defail- 

">jy '■''"'''' cprend un peu d'energie qu'apres avoir absorbs un 

/ '''"' ' ' arri^^^^' J'^' observe plusieurs sujets de ce genre : 

pt'if .tioe fi"^ ^® ^^ ^"*> obsedee, phobique, et surtout 

>>''*", demande constamment a mangrer et, si on la laisse 

^'''* ' ivvnre toule la journee. « Elle a besoin de revivre et pour 

^"^*^ /*? '"^"S^^** continuellement... elle est comme morte de 

^* ' ^ tJlt^ devrait manger continuellement sans s'arreter et si 

p ffjvnit pas toujours empechc^e de manger, sa maladie serait 

i.ii ii^^^^ dcpuis longtemps. » J'ai deja signalc le cas de Lkb... 

oo) 4^'^ I't^clame a manger des qu*on veut obtenir d'elle le plus 

pftil t'^ii^rt. Pi... a dans sa poche un morceau de pain et une 

trniH'^^*' «li^ JHmbon et il « les mange sur Tescalier avant d'entrer 

chez qiH^qirun afin de se donner quelque assurance ». Ce sont la 

(]cs pht'noruenes analogues aux besoins d'excitation par Talcool 

(HI 1*1 morphine en rapport avec des sentiments de faiblesse 

physique e*t mentale. On le remarque tres bien dans Tobserva- 

tii)n (tc Lkb,.. qui oublie sa boulimie quand on la laisse inerte, 

jilmij^/u* fl;ms ses reveries et qui ne reclame a manger qu'au 

iiHMnt*ni LIU la dilficulte dun effort lui rappelle son sentiment de 

Cv^ f \;t^eralions de Tappetit sont done tout a fait acciden- 
U'lles ; III general, la grande majorite des psychastheniques 
msmi^e Uni peu. Ces malades n'ont aucun appetit et ils sont 
plutiit (lt'f(*iiUes de toute alimentation. 

I, J Ki.jiu, Ln /aim. Elude psycho phjsiologique^ i^97» P- 28. 



TROUBLES DES FONGTIONS DIGESTIVES 4H 

Les douleurs commencent presque toujours des que les malades 
ont mange, Brk..., Nadia, Za..., Mrc..., etc., commencent a souf- 
frir aussitot et se plaignent de crampes et de briilures. Quel- 
ques-iins (Claire, Qs...)ont des vomissements, mais cephenomene 
n'est pas ires frequent. Ce qui est constant, c'est que Testomac 
est gonfle et pesant ; les malades etouflent, ont des bail- 
lements, sont forces de se desserrer. A Texamen on observe 
souvent du gonflement ^pigastrique et on constate surtout un 
bruit de clapotement determine par toute secousse. Ce bruit se 
fait entendre plus ou moins bas suivant que Testomac est plus ou 
moins distendu, tres souvent il descend jusqu'a I'ombilic et 
quelquefois bien au-dessous. La digestion est lente, les malaises 
se prolongent jusqu*au repas suivant et les malades ont le senti- 
ment que le premier repas n'est pas diger^ quand ils prennent le 
second. Ils ont des brtklures, du pyrosis, ils ont la langue sabur- 
rale, ils sentent un gout infect dans la bouche et bien souvent 
d*atroces migraines ne tardent pas a suivre ces mauvaises diges- 
tions (Bal..., Claire, Gisele, etc.). 

Ce tableau pent presenter quelques vari^tes, Lise diflTere un pen 
de la description generate en ce que le plus souvent elle ne sent 
rien pendant la digestion et ne se plaint de rien ; mais je suis 
dispos<^ a croire qu'elle est beaucoup trop absorbee par ses id^es 
pour se rendrc compte de ce qu*elle ^prouve. Elle mange d'une 
fa^on mecanique, tres rapidement sans savoir ce qu'elle avale, 
elle a Testomac enormement clapotant, elle a souvent des indi- 
gestions suivies de vomissements ou des diarrhees immediate- 
ment apres le repas dans lesquelles elle rend les aliments presque 
intacts. Cependant elle ne souflre pas de Testomac et se plaint 
seulement de ressentir une fatigue enorme pendant la periode 
digestive. 

Chez Gisele egalement il y a lieu de remarquer quelques parti- 
cularit^s du trouble gastrique. Elle digere toujours difHcilement 
avec du gonflement et meme de la gene du coeur par refoulement, 
mais par p^riodes elle commence de grands troubles gastriques tout 
speciaux. Le debut en est assez brusque : elle sent une irritation 
de la gorge, des br^lures dans Toesophage et dans Testomac, la 
langue devient blanche brusquement et va rester saburrale pen- 
dant une assez longue periode, la digestion est pour ainsi dire 
supprim^e, les aliments sont rendus dans une diarrhee presque 
immediatement apres avoir ^te absorbes. Comme la malade pre- 



412 LES STIGMATES PSYCH ASTHfiNlQUES 

cedente et bien plus qu'elle, Gis^le sent dans sa t^te le contre 
coup de ses troubles digestifs. Des qu'elle a mang6 elle eprouve 
une violente douleur a I'occiput et cette douleur est telle qu'elle 
la redoute et refuse Talimentation. II en resulte que pendant ces 
crises singulieres de I'estomac, durant quelquefpis plusieurs 
moisy la malade semble avoir une autre obsession, au lieu d'etre 
preoccup^e par ses remords de vocation, elle a Tid^e fixe de 
refuser les aliments ou d'absorber des quantites minimes de 
nourriture. 

L'alternance qui se pr^sente ici est un des ph^nomenes les plus 
singuliers que pr^sentent les troubles de I'estomac chez les psychas- 
th^niques. Chez une vingtaine de malades, avec beaucoup de r^gu- 
laritc, j^ai observe Talternance entre les troubles psychiques et les 
troubles gastriques : il est Evident que Gisele est moins scrupu- 
leuse, moins obs^d^e par ses remords de vocation quand elle est 
malade de I'estomac. II en est de meme de Lise, quand elle est tres 
obsedee, elle mange bien et ne parle pas de son estoroac; quand 
Tetat d'esprit est meilleur, elle se plaint de fortes crampes d'esto- 
mac, d'indigestions, de paralysie abdominale. II en est de meme 
chez Lod..., chez Bal..., et chez un tres grand nombre d'autres 
malades. 

Pour expliquer ces singulieres alternances entre les troubles 
mentaux et les troubles gastriques j'avais d'abord suppose que 
le trouble gastrique etait a pen pres permanent et que pendant 
les p^riodes de trouble mental les malades cessaient de s'en 
apercevoir a cause de Texces de leurs pr<^occupations morales. 
Cette explication me semble maintenant insuflisante au moins 
pour certains sujets. Pendant la periode de douleur gastrique, 
Lise a des diarrhees immddiatement apres le repas et elle ne les 
a pas pendant la periode d'obsession ; dans la premiere periode 
elle maigrit, tandis qu'elle engraisse dans la seconde. II est pro- 
bable que Talternance doit ^tre plus profonde : les choses se 
passent comme si le trouble nerveux portait tantot sur les centres 
des fonctions psychiques, tantot sur les centres visceraux. 

II est en eflet evident que ces troubles gastriques ont leur point 
de depart dans un trouble nerveux. Je ne puis reprendre ici 
Tetude de cette maladie speciale de Testomac neurasthenique qui 
a ^t^ tr^s bien analysee dans bien des ouvrages^ La plupart de 

I. Cf. BouYcret, La neurasthenic; LevLllain, Neurasth^nie, ^. ^^; lleim » Dys- 



TROUBLES DES FONCTIONS DIGESTIVES 413 

ces troubles se rattachent a trois ph^nomenes principaux : i® II y a 
une paralysie motrice de resloraac qui devient flasque, s'abaisse, 
se laisse disteudre par les aliments, les liquides et les gaz ; 2° on 
constate le defaut de s^er^tion des glandes gastriques, la pauvrete 
du liquide secret^ en acide chlorhydrique et en pepsine: la 
plupart des analyses de sue gastrique qui ont €16 faites dans ces 
conditions niontrent un etat d'hypochlorhydrle ; 3° enfin les ali- 
ments mal dig^r^s, stagnants dans Testomac dilate, subissent des 
fermentations anormales, donnent naissance a des acides et a 
des produits toxiques qui modifient Tetat du sang et vont avoir 
un retentissement sur le systeme nerveux central et jouer un rdle 
dans les migraines. 

Dans quelques cas rares il s*agit au contraire d'hypersth^nie 
gastrique, suivant le mot de M. Robin, avec spasme et hyperse- 
cretion d'acide chlorhydrique. C'est la maladie de Reissmann, 
cette maladie pent indirectement affaiblir le systeme nerveux 
central et determiner des troubles psychasth^niques. II faut en 
tenir compte dans le traitement. Mais c'est la a mon avis une 
exception dans la psychasthenic vraie et primitive. Les hyperse- 
cretions gastriques qui se presentent quelquefois au debut de Tali- 
mentation sont un feu de paille, comme disait M. de Fleury, et Tetat 
fondamental reste le plus souvent une paresie motrice et secre- 
toire. Ces troubles gastriques des psychastheniqucs ne sont pas, 
comme cela pent arriver quelquefois chez les hysteriques, directe- 
ment en rapport avec une idee. M. Dubois de Berne ^ me semble 
exagerer quand il dit que toute dyspepsie nerveuse est justiciable 
de la suggestion. Beaucoup de ces malades n'ont aucune idee 
fixe relative a leur digestion. Ce n'est qu'indirectement, par la 
faiblesse des fonctions cerebrates, que la pensee influe ici sur 
Testomac. 

En etudiant les circonstances qui font varier la maladie dans 
divers sens, on verra comment une excitation heureuse, fiit-elle' 
simplement morale, transforme la digestion et comment cette 
adynamic gastriques est en rapport avec un abaissement de toutcs 
les fonctions nerveuses. 



pepsie des neurasthiniques, Th6se, Paris, 1898 ; Soupault, Les dyspepsies nerveuses^ 
Thfese, Paris, 1898.; A. Mathieu, La neurasthinie, 1899; A. Uobin, Maladies de 
Vestomac, 1900 ; De Floury, op. cit., 1901, p. i48. 

I . Dubois (de Berne), Troubles gastro-intestinaux du nervosismc. Revue de mede- 
cine, 10 juillet 1900. 



41 i LES STIGMATES PSYCH ASTHfiNIQUES 



2. — Troubles intestinaua: , 

Des modifications abdominales et intestinales accompagnent 
presque toujours ces troubles gastriques. On est !e plus souvent 
frapp^ de la flaccidit^ de Tabdomen si bien decrite par M. Gle- 
nard ^ On note chez Lise, chez Ger..., etc., la diminution de 
tension, la mollesse de la paroi qui n'oflre aucune resistances le 
ballottement visceral, le ventre en gourde, en bissac. Quelquefois 
j'ai observe que les deux muscles droits relach^s s'ecartent Tun 
de Tautre d*une mani^re tout a fait anormale, ce qui pent donner 
lieu accidentellement au pincement des visceres signale par Gi- 
bert (Le Havre). 

Puis on constate le prolapsus, Fabaissement de la masse intes- 
tinale, et dans quelques cas des prolapsus visc^raux tels que le 
rein flottant (n6phrophtose), le foie mobile (h^patoptose), la rate 
mobile (spleroptose), etc. Les autres signes decrits par M. Gl^nard, 
retroitesse du c61on, le boudin ca^cal, le cordon sigmoi'dal, la 
corde colique transverse, le battement 6pigastrique sont plus 
rares. 

Des troubles de la digestion intestinale accompagnent toujours 
ces modifications de la statique abdominale. En dehors de ces diar- 
rh^es qui succedent qu.elquefois a une indigestion complete, on 
note, dans Timmense majorite des cas, une constipation opiniatre 
avec selles glaireuses, de temps en temps accompagn^es de muco- 
sites dess^chees et quelquefois d'un pen de sang. Ron...,Ab... (7], 
Be... (i48), sont des types remarquables de cetle coincidence 
entre le delire du scrupule et la colite muco-membraneuse. Chez 
la derniere malade les filaments muco-membraneux ont joue un 
role dans la formation de Tobsession hypocondriaque du « ver 
araignee ». 

Le plus rcmarquable exemple est celui de Nadia : on pent dire 
que pour soigner cette malade il faut etre perp^tuellement preoc- 
cupe de sa constipation. II s'agit ici de choses serieuses, comme 
nous le verrons en parlant des complications : elle pent faire des 



1. Cf. Gu^niol, 1879. Gl^nard. 1885-87. Coularel, 1890. Traslour, Les disS- 
quUihrh du ventre, entiroptosiques et dilatis, 189a. Gl^nard, Exploration du venire. 
Revue de medecine, 1887. 



TROUBLES DES FONGTIONS DIGESTIVES 415 

retentions prolong<^es des matieres fecales qui d^terminentles ^tats 
les plus dangereux et dans lesquels il faut pratiquer un veritable 
curettage de la fosse rectale. Ces retentions produisent des ph^- 
nomenes d^auto-infection plus ou moins graves chez les divers 
malades ; chez Nadia ils ont ^t^ accompagnes par des ^tats de 
confusion mentale pendant trois mois et m^me par de la nevrite 
p^ripherique, mais chez tous les autres sujets ils amenent au 
moins une aggravation de T^tat menial. 

De tels troubles ne sont pas uniquement mecaniques, suivant 
la th^orie de M. Glenard, ni uniquement chiniiques, suivant la 
th^orie de M. Bouchard, ils sont ^videmment en rapport avec 
la depression nerveuse qui se manifestait deja par tant d'autres 
signes. M. Brocchi (de Plombi^res)* signalait deux observations 
d'entero-colite muco-membraneuse, survenues a la suite d*emo- 
tion. Nous aurons a discuter bien des faits semblables. 



3. — Troubles de la nutrition. 

Ces troubles de la digestion retentissent sur la nutrition g^ne- 
rale. Sauf des cas assez rares d'ob^site, les malades sont maigres. 
Jean, pendant des ann^es, pr^sentait une maigreur elTrayante ; 
malgre une alimentation plus que suflfisante et une digestion 
presque toujours passable, il reste etonnamment maigre et garde 
un teint plutot mauvais. Lise, toujours tres maigre, maigrit encore 
d'une facon remarquable, quand elle traverse une mauvaise p^riode 
mentale. Elle a passe de 54 kilogrammes a 46 en 3 mois, sous 
rinfluence de crises r^pet^es de ruminations sur le demon. Quand 
on reussit a calmer son esprit, elle reprend rapidement du poids 
et augmente de pr^s de 5oo grammes par semaine. lo..., dans une 
crise d'hypocondric qui a dur^ lo mois, a eu tous les troubles 
digestifs precedents et a perdu 20 kilogrammes. 

Gisele pour sa taille excessive (I'^fSs), a un poids tr^s petit de 
57 kilogrammes. Pendant certaines periodes elle maigrit encore 
plus, s'epuise et semble dans un etat desespere. Comme chez la 
malade precedente le poids augmente rapidement des que Tesprit 
se calme. J^ai suivi ainsi une vingtaine de malades en prenant leur 



I. A. Brocchi (de Plombi^res), A propos de la pathog^nie de renl^ro-coUte 
muco-membraneuse. Presse inedicale, 2S aoiit igoi. 



416 LES STIGMATES PSYCHASTHfiNIQUES 

poids chaque semaine ; il est inutile de reprodiiire ces colonnes 
de chiOres, le r6sultat general est une concordance curieuse entre 
l'am6lioration mentale et Taugmentation du poids. 

II n^est pas surprenant que de pareils troubles de nutrition fa- 
vorisent toutes les infections et que dans plusieurs de ces cas il 
n'y ait des lesions tuberculeuses. Mais le plus souvent on observe 
plutot les symptomes de rarthritisme. Le rhumatisme chronique 
d^formant est frequent surtout chez les malades ag^s: Germ..., 
d^ja a 26 ans, a les doigts effiles et d^formes, Xa... (2o4) a 65 ans 
a les genoux hypertrophies, toutes les articulations des doigts 
gonilees et d6forniees, il en est de m6me chez treize de ces 
malades. 

Ces remarques suflfisent a montrer que I'etat psyschasth^nique 
n*est pas seulement un trouble moral, mais un trouble de toute 
la nutrition de Torganisme. 

4. — Troubles urinaires, 

Les fonctions urinaires ne pr^sentent guere chez les psychas- 
th6niques ces troubles caract^ristiques que Ton voit souvent chez 
les hysteriques : on n'observe pas ces retentions completes ou 
ces incontinences qu'il faut discuter et interpreter dans d'autres 
n^vroscs. 

Ccpendant chez deux malades, chez Brk... en particulier, j'ai 
observe des crises de polyurie assez nettes : Turine emise a ete 
une fois de trois litres dans une journee. Cette polyurie precede 
chez elles les p^riodes de fatigue insurmontable. 

Chez les autres malades les troubles des fonctions urinaires ne 
sont pas sp6ciaux a ces fonctions, ce sont des tics de repetition 
determinant quelquefois de la poUakiurie ou la recherche de la 
perfection urinaire, comme on Ta vu dans Fobservation de Vor... 

L^analysc des urines scrait particulierement interessante si 
elle pouvait etre assez precise pour donner des indications 
particulieres a la maladie. Malheureusement les donnees de cette 
analyse sont encore bien vagues et se retrouvent dans les diverses 
formes de Tarthritisme. 

Les analyses totales que j'ai fait faire, en petit nombre il est 
vrai, une vingtaine environ, ne m'ont rien donne^ d'interessant : 
i'observe en general une diminution de Turee, une certaine augmen- 



THOLBLES DES FONGTIONS DIGESTIVES 417 

tation de Tacide urique etde Tacide phosphorique. Je constate cette 
augmentation de l*indican et du skatol, de ces produits en rap- 
port avec les fermentations intestinales, qui a deja 6ie signalee par 
M. de Fleury', mais je nesuis pas frapp^comme lui par l*augmcn- 
tation du chlorure de sodium chez ceux qui ont des troubles gas- 
triques. Je constate le plus souvent pour les 2^ heures io^',20 
(Lise), 9*^5o (Lise), i3^,65o (Bal...), ii grammes (Dob...), ce 
sont des chifTres normaux, la moyenne etant de lo a 12^. 

Ce qui a ete particulierement Tobjet de mes Etudes c'est Taci- 
dite urinaire. Frapp^ de Timportance des travaux de M. Joulie 
sur ce point, j'avais essay6 de les verifier en examinant a ce point 
de vue les urines des n^vropathes.Je dois tons mes remcrciements 
a M. Lacroix, interne en pharmacie de la Salpetriere qui, avec 
une tres grande complaisance