LE THYRSE
III« SÉRIE
Onzième Année
1909-10
REVUE D'ART
mensuelle
TOME ONZIÈME
Kevut d'Art
BUREAU DE LA REVUE :
!• — Ru» du Fort - 10
BRUXELLES
ABONNEMENTS ANNUELS :
Belgique fr. 6. >
Etranger > 6. KO
Les abonnements prennent cours le 5 septembre.
Le Thyrse
REVUE D'ART MENSUELLE FONDÉE LE 1" MAI 1899
PAR
Emile Lkjkunk, Julien Roman f, Léopold Rosy, Pol Stiévenart, Charles Viank
LE THYRSE n'a pas été créé dans le but de devenir la Revue d'un©
école d'art et, moins encore d'une secte intransigeante et pontifiante. Son
programme de libre arbitre laisse à chacun la plus entière latitude.
Il est rendu compte de tout ouvrage dont deux exemplaires parviennent
à la direction. — Sans autorisation ou citation de source, la reproduction des
articles du Thyrse n'est pas autorisée.
Le Thyrse paraît le 5 de chaque mois.
Directeur : LÉOPOLD ROSY
TOME ONZIÈME
Chroniques :
La vie intellectuelle : Léon Wéry.
Les poèmes : G. M. Rodrigue.
Les romans : Omar De Vuyst. — Léopold Rosy.
Les arts plastiques : Maurice Drapier. — Georges Buisseret. — H. C. — Ch.
D. — Oscar Liedel. — Léopold Rosy. — George Van Wetter.
La musique : Victor Hallut. — J. De L.
Le théâtre publié : François Léonard.
Les théâtres : Léopold Rosy. — Désiré-Joseph Debouck. — François Léonard.
— Maurice Pelletier-Osmont. — Constant Zarian.
Les conférences : Héléna Clément. — Désiré-Joseph Debouck. — François
Léonard. — Léopold Rosy.
Les revues : Désiré-Joseph Debouck.
Lettres de l'Étranger :
Paris : Julien Ochsé.
Hollande : Fernand Vellut.
Suisse : Hubert Krains.
Italie : Paolo Buzzi — Fernand Vellut.
Portugal : Joâo de Barros.
Russie : Constant Zarian.
Le« «iticlei paraissent soua l'entière et exclusive responsabilité de leurs auteurs.
Anniversaire.
Un premier mai, — notre confiante
et juvénile ardeur s'affirmait avec le
réveil de la nature — en 1899, parut le
numéro un du Thyr se, jourml littéraire,
artistique et scientifique, bi-mensuel.
Nous avions adopté le format de la
dernière Jeune Belgique, hommage à
notre illustre devancière; quelques-uns
— ils étaient bien deux : Charles Viane
et ce pauvre Roman — d'entre ceux qui
tinrent le Thyrse sur les fonts baptis-
maux avaient accompagné la Jeune à
sa demeure ultime. Et l'on se souve-
nait. N'est-il pas vrai qu'on fait de la
vie avec de la mort, toujours?...
En somme, qu'est-ce qui nous avait
poussés à tenter cette aventure : créer
une nouvelle revue? Est-ce qu'on sait?
Je rassemble mes souvenirs : j'avais
rencontré Viane à un banquet, et dans
la chaleur communicative du festin, nos
relations, antérieurement assez vagues,
s'étaient senties soudain sympathiques,
très sympathiques même : on avait dit
des vers, on s'était ému de se sentir
ainsi des aspirations jumelles. Et l'idée
d'avoir un journal où publier, avait
surgi. Sans tarder, on s'était réuni,
Viane rassemblant ses anciens amis du
Cornélien Moderne, éphémère revue
dont il avait été collaborateur, voire
même Secrétaire de rédaction, avec
Roman comme rédacteur en chef.
Celui-ci, notre aîné de quelques années,
devait rapidement nous en imposer
— oh! très paternellement — avec son
allure d'apôtre et la sereine majesté de
son attitude.
Pol Stiévenart, Emile Lejeune s'étaient
joints à nous. Nous formions un comité
de cinq auquel un administrateur fut
adjoint.
On fut plutôt embarrassé quand il
s'agit de choisir le titre : Floréal avait
les préférences de Viane et les miennes;
mais Roman, chargé de rédiger la pro-
clamation, sut si habilement y insinuer
le symbole du Thyrse, qu'il conquit à ce
titre, qu'il proposait, les suffrages néces-
saires à son adoption.
« Le Thyrse n'est pour nous ni un
» bâton, ni un sceptre : nous l'envisa-
» geons comme symbole, et ainsi, il
» représente l'Idée tutrice des enroule-
» ments des fleurs de l'art. En créant
» cette revue, et en y transplantant ces
» fleurs — que nous voulons aussi belles
» que possible — nous ne faisons
» qu'obéir au besoin d'expansion qui
» parle en chacun de nous et qui est
» irrésistible, même pour le plus fort de
» tous ».
C'est ainsi que s'exprimait Roman
dans la page liminaire du tome premier
De bonne heure, les Maîtres nous
accordèrent l'appui de leur talentueuse
collaboration. Parmi tous, Lemonnier
nous fut particulièrement bienveillant,
dès le début.
Oh ! l'exquise matinée de printemps,
où bien timides et bien gauches, nou->
allâmes, Viane et moi, le solliciter,
non loin du bois où il habitait. Un
soleil joyeux inondait les allées, jetîint
sur le sol la délicate dentelle des
ombres des feuillages Un vent tiède et
léger éveillait la musique dans les
arbres, au cœur frais de la forêt. Maître,
votre accueil fut si cordial, vous nous
apparûtes si beau de toute la vie débor-
Lb Thvrse — s septembre 1909.
— 2 —
dante dans la jeune clarté du printemps
radieux qu'il m'en est toujours resté une
énergie prête à toutes les audaces pour
la réussite de l'œuvre que si sympathi-
quement vous avez encouragée !
Et ce fut la lutte, sans trêve, princi-
palementpour assurer la«matérielle». Il
fallut des trésors d'habileté pour séduire
l'aboni^é récalcitrant, il fallut se faire
humble, quémandeur pour gagner à la
cause la souscription bienfaisante. La
ruse, l'éloquence^ la persuasion, l'em-
buscade, tout fut mis en œuvre pour
apaiser les incessants appels de nos
grands argentiers! Rien ne nous a
arrêtés. Nous n'avons pas craint d'être
cyniques par moment. A ceux qui,
croyant se débarrasser des importuns
que nous étions, en nous disant « Je
ne lis pas. Monsieur! » nous avons
répondu, imperturbables : « Nous ne
demandons pas que vous nous lisiez,
nous demandons que vous vous abon-
niez ! » Peut-être en avons-nous eu
quelquefois un peu de honte... Mais le
Thyrse a vécu!...
Dix ans ont passé. Notre zèle n'a pas
décru. Notre bonne humeur non plus.
Les uns ont abandonné; d'autres, et
nombreux ceux-là, sont venus à nous,
désintéressés et enthousiastes.
Parmi les fondateurs, Roman ne vit
pas les diverses phases de l'aventure
dans laquelle délibérément nous nous
étions lancés. Il mourait le 20 juillet
1900, sans se douter peut-être de la
vivacité de ce Thyrse qu'il avait si
joyeusement planté avec nous. Et au-
jourd'hui que cet anniversaire ramène
en notre cœur les souvenances loin-
taines, parmi elles nous retrouvons, sans
qu'elle s'efface, sans qu'elle s'obscurcisse,
celle de Julien Roman, poète mort à
29 ans. Les Muses l'ont aimé. Il est
mort heureux.
L'art est le népentbès des humaines douleurs.
Sans les entraves débilitantes d'un
programme étroit, le Thyrse a vécu
allègrement, doublant le cap des an-
nées les unes après les autres, à l'éton-
nement de ceux-là mêmes qui lui avaient
donné la vie. Tant de robustesse sur-
prenait. Tant de revues naissent, saluent,
disparaissent. . Celle-ci poursuivit sa
carrière avec un éclectisme sans cesse
à l'affût de manifestations nouvelles
pour son activité. Sans parti-pris, elle
accueillit, fidèle à la ligne de conduite
tracée par les fondateurs, les productions
— proses et vers — les plus variées; un
seul souci la guidait : l'art. Ses collabo-
rateurs y ont eu toujours leur franc par-
ler même si celui-ci pouvait être trouvé
déplaisant à quelque Puissant ou quel-
que Ami. La maison fut hospitalière à
toutes les opinions, à toutes les esthé-
tiques, à toutes les hardiesses. Il en est
résulté, dans l'ensemble, une diversité
d'esprit assez neuve dans une revue
comme la nôtre.
Avec des ressources modestes, elle or-
ganisa, bien avant la naissance des Uni-
versités populaires, soutenue par l'Admi-
nistration communale de Saint- Gilles,
des séances publiques d'art, des confé-
rences. Elle se mêla à la vie pubhque,
mena diverses campagnes, créa le mou-
vement pour l'érection d'un monument
à Max Waller...
Et cependant les crises de croissance
ne lui ont pas manqué. Les unes n'eu-
rent pas de répercussion sur l'aspect
extérieur de la revue, les autres, plus
profondes, aboutirent à des transforma-
tions radicales. Le Thyrse fut dirigé qua-
tre ans par un comité de rédaction très
variable dans son nombre et dans ses
éléments où dominaient cependant tou-
jours ceux de l'origine. En 1903, le
Comité de rédaction abdique ses pou-
voirs. Deux directeurs : M. Léon Wéry
et moi-même, (Goies et René Enne,
administrateurs,) assumons la responsa-
— 3 —
bilité de l'œuvre; mais nous la transfor-
mons complètement; nous modifions le
format et rendons la publication men-
suelle. C'est la deuxième série, qui dure
cinq ans avec Liebrecht et Morisseaux di-
recteurs, (Arthur Van Meehelen et Omer
De Vuyst, successivement administra-
teurs), la troisième et la quatrième année,
et Morisseaux directeur seul à la fin de la
quatrième et pendant la cinquième année
(De Vuyst, rédacteur en chef; Gauchez,
secrétaire de rédaction). Enfin ladixième
année, celle qui vient de finir, inaugure
une troisième série sous ma direction
(Gauchez, secrétaire de rédaction). Le
format de la revue est agrandi, le texte
considérablement augmenté.
J'ai indiqué, au seuil du tome dixième,
l'orientation qu'allait avoir désormais
la revue. Sans abandonner aucunement
le programme de libre arbitre, d'indé-
pendance artistique qui est l'honneur du
Thyrse, celui-ci a voulu prendre parmi
nos revues une attitude nette, déter-
minée et nécessaire. Ennemi déclaré
de la réclame personnelle, il se voue à
l'Art et à la Pensée sans restriction. Il
estime toutefois que ceux-ci sont uni-
versels et il croit qu'il faut briser les
bornes étroites oùvoudraient les enfermer
aussi bien le nationalisme littéraire que
certaines esthétiques réduites. La Revue
des œuvres de la Pensée et des Arts que
le Thyrse s'efiforce de devenir, est ou-
verte à tous les écrivains, de quelque
point de l'horizon intellectuel qu'ils
viennent. Mais il pense que le bruit ne
supplée pas la Pensée, et il regrette que
trop souvent dans notre pays cela rem-
place ceci et induise en erreur le public.
On ne saurait assez éviter des duperies
de ce genre auprès de la masse déjà si
peu disposée aux indulgences pour les
Lettres et les Arts.
Le terroir, certes, ne manque pas
d'intérêt, mais il serait désastreux d'y
limiter notre inspiration. La littérature,
l'art, peuvent scruter tous les domaines;
nous l'oublions trop souvent pour pren-
dre pour exemples certains maîtres illus-
tres et éminents sans doute, mais qui
nous fascinent trop exclusivement.
Elargissons notre vision, pénétrons da-
vantage la vie, la vie active. Il reste, à
côté du terroir, des sources vives où
abreuver la soif d'inspirations de nos
jeunes générations littéraires. Qu'elles
sachent que, non seulement les lamen-
tations amoureuses, les évocations plus
ou moins mystiques ou naturalistes,
mais la Pensée tout entière s'ofifre à
leurs spéculations dont le résultat sera
d'autant plus brillant qu'elles auront
reçu ce « don providentiel » d'expan-
sion élégante et poétique.
Mais il faut se garder des coups d'œil
superficiels, des productions hâtives qui
ne dénotent qu'une excessive fécondité
là où l'on désirait de la maturité. Il faut
éviter cette verbalité exhubérante qui
se grise de mots vides et se perd dans le
bruit auquel nul n'accorde d'importance
réelle.
Notre Intellectualité est riche de res-
sources cachées que nos écrivains ont
ignorées trop jusqu'à présent Nous avons
voulu, en élargissant nos habituelles
rubriques, en y associant progressive-
ment des études nettement idéistes, en
y juxtaposant des aperçus de la Pensée
et des Arts à l'étranger, donner au
Thyrse le caractère de revue éclectique
du rayonnement intellectuel général,
qui jusqu'à présent a fait défaut dans
notre pays.
C'est à l'accomplissement de cette
tâche que nous prions toutes les bonnes
volontés de nous aider.
LÉOPOLD ROSY.
— 4 -
Fin Septembre.
La verdure maigrit pauvrement dès Septembre ;
L'herbe se rétrécit au long des chemins roux;
La baie en sang se multiplie autour des houx ;
Le feuillage des peupliers se teinte d'ambre.
Pourtant l'été rayonne encor : c'est l'heure douce.
Septembre est le mois clair qui songe et n'agit plus ;
Il recueille les fruits abondants et velus
Parmi l'or des gazons et le bronze des mousses.
Et si Juillet fut chaud et bienveillant, les vignes
Parviennent à mùrir^ opiniâtrement,
Contre les murs tjèdes des vieux pignons flamands
Le cœur de pourpre et d'or de leurs raisins insignes.
Emile Verhaeren.
Le Piège.
Malgré l'épouvantail, malgré le chien qui jappe,
Chaque nuit, des renards, peut-être un sanglier,
Forçant la basse-cour, renversant l'espaHer,
Egorgeaient plus d'un coq, foulaient plus d'une grappe.
C'est pourquoi, près du tertre où ricane un Priape,
Je creusai, sans rien dire, un grand trou régulier
Que je couvris de fins rameaux de peuplier.
Après avoir, au fond, mis une chausse-trape.
Trois jours d'attente et d'espoirs vains. Mais, ce matin,
Dans la fosse, empalé, râlant, l'œil presque éteint,
Un jeune pâtre ensanglantait l'argile grasse.
Double fut mon bonheur : j'étais vengé deux fois,
Car, faux comme un Dolope et brutal comme un Thrace,
Ce berger, qui pillait mon domaine en sournois,
Se plaisait en public à me vaincre au pancrace.
Les Vestales.
Avec un bruit d'aulos, de tambours, de crotales,
Les trombes et le vent courent dans le matin ;
Et le Tibre, enjambant le pont du Palatin,
S'élance vers le temple où chantaient les Vestales.
Elles ont pris la lampe aux clartés capitales,
Les anciles jadis tombés d'un ciel lointain
Et le palladium de mon pays latin.
Déjà, le flot profane a recouvert les stalles.
Il baigne les genoux des prêtresses du feu,
Puis affleure les flancs chastes selon le vœu,
Puis arrose les seins parfumés d'asphodèle.
Et, tout à coup, plus d'yeux, ni noirs, ni bleus, ni d'or.
Mais, levés par les mains que l'eau cingle et martèle,
Les boucliers bombés réfléchissent encor
Notre Pallas romaine et la flamme immortelle.
Les Captives.
Nous avons vu le jour à Sichem d'Israël,
Et de Salmanazar nous sommes les captives.
Deux fois autour de nous ont mûri les olives.
Les dattes, les raisins de ce pays cruel.
Ici le ciel de Dieu n'est plus le divin ciel.
Jamais de nos vainqueurs les caresses lascives
N'ont donné de plaisir à nos lèvres passives.
Nous trouvons aux gâteaux l'amertume du fiel.
N'est-il plus de guerriers sur nos monts pleins de baumes ?
Nous écoutons, la nuit, l'oreille près du mur,
Si personne n'approche en chantant les vrais psaumes.
Nous n'entendons, hélas l parmi l'espace obscur.
Que la douceur de la musique assyrienne.
Les bruits de danse et de baisers, le talon dur
Du geôlier et le rire horrible de l'hyène.
Fernand Mazade.
l'herbe et la feuille.
Le toast.
M. Jean-Jean, l'ancien marchand de enterrer sa femme. Il n'a ni famille, ni
fer de Fontaine revient, dans sa petite enfant. Rentré ici, et la porte fermée,
maison de la rue de Leernes, d'avoir été la cérémonie est finie !
- 6 -
Au fond de la maison, dans la cham-
bre qui sert de cuisine, et donne sur le
jardin, il fait obscur et frais. La verdure
d'au-delà les vitres étincelle, aux cadres
des petites fenêtres basses, comme en
de beaux tableaux soigneusement ver-
nis. Parmi les objets familiers et bien
rangés de son ménage cossu, M. Jean-
Jean va s'asseoir devant la table de bois
blanc, proche la pompe au long ventre
de cuivre rouge. C'est là qu'il peut
goûter le mieux, en cette matinée d'été,
la fraîcheur qui monte de la citerne sous
les pierres.
M. Jean-Jean a dépassé la soixan-
taine. C'est un petit homme rose, gras
et bedonnant. Il déui tom-
bent toujours loin de sa bouche.
— II
Le comble du dilettantisme : appré-
cier les charmes du cocufiage, lorsque
cela ne vous rapporte rien.
Satiété
— Certes, disait Lucio, à l'âge où
d'autres regrettent leur jeunesse perdue,
nous ne pourrons que nous réjouir
d'avoir, enfin, échappé au pouvoir de
ces gaupes.
Et il désignait du doigt, dans la pièce
à côté, sa maîtresse et la mienne, occu-
pées à un ouvrage de broderie.
— Seul le coup de fouet du désir pour
la femme coudoyée un instant dans la
rue me réveille, disait Lucio, mais la
femme ne s'arrête pas, et je n'ai pas le
temps de la suivre.
— J'ai pu autrefois, racontait Lucio,
me faire du mal en pensant que je n'ai-
mais pas la femme avec qui je couchais,
mais aujourd'hui, bernique! je ne me
laisse plus prendre à ces contes d'en-
fant : je couche, je sais que je n'aime
pas, et qu'avec mon cœur sec, je ne puis
pas aimer, mais je n'ignore pas que si
j'aimais, ce serait tout pareil; et cela
me console.
« Le déluge, n'a pas réussi, disait
Becque ; il est resté un homme. »
Solitude
— Il est des hommes que rien ne
peut atteindre, me dit un jour Lucio;
ils sont nés solitaires : un ami les blesse,
ils rentrent en eux-mêmes; leur maî-
tresse les abandonne, ils se retrouvent
tels qu'ils étaient. Cette tranquillité que
l'on croit affectée terrifie les mortels
ordinaires, qui ont toujours envie de
s'accrocher à quelque chose, fût-ce
même à une viande pourrie.
— On ne nous comprend pas, on ne
peut pas nous comprendre, disait Lucio.
Comment! nous voulons vivre seuls, et
nous n'aspirons pas à ces plaisirs dont
ils se gavent : nous sommes fous, c'est
certain. Et ils ne se gênent pas pour
nous le dire, eux, les imbéciles, les gou-
jats et les brutes.
— Et dire que nous n'arrivons à être
seuls que dans le repos de la tombe, me
disait Lucio. C'est à vous donner envie
d'en finir tout de suite, pour ne plus ren-
contrer ces animaux-là.
Ces soirs de septembre où sous un
petit vent froid l'on se sent plus seul que
jamais, vieux et triste — et la sagesse
amère qu'ils nous donnent.
On s'habitue à la solitude comme on
s'habitue h l'idée de la mort, avec une
terreur domptée qui glace.
On aspire à être seul, comme on as-
pire à être libre, par une illusion pué-
rile sur la nature et la puissance de nos
facultés, qui ne sauraient supporter que
la vie en commun et la paresse du ser-
vage.
— Parfois, me ui>aii. i.u«„iO, au mo-
ment d'entrer dans une maison où j'al-
lais retrouver des amis, je reculais, et
pendant quelques minutes je goûtais
encore le plaisir d'être seul et d'entendre
— 12
dans une rue silencieuse le bruit léger
du vent à travers les jardins.
Que de fois à la caserne, ou au lit avec
une femme, je me suis dit : « Quel plaisir
de se sentir seul ! »
Et le réveil sonnait toujours; la femme
souriait en me tendant les lèvres 1
011 il vous semblait que vous n'auriez
jamais vingt ans! Sont-ils assez vite
venus, et ne les regrettez-vous pas,
déjà?
Science
— La Science, ce dieu moderne, disait
Lucio. Moi, je suis athée.
L'homme et la femme ont quelquefois
le goût de la solitude ; pour les hommes
elle est absolue, pour les femmes elle se
pratique à deux : elle et lui (parfois elle
et elle : cela devient tellement à la
mode).
Les femmes ne comprendront jamais
cet amour de la solitude qui est dans le
cœur de l'homme qui pense : il leur faut
toujours se frotter à quelque chose ou à
quelqu'un.
L'image tragique de Carlyle solitaire
à Cragenputtock ; mais il fallait qu'il
eût sa femme pour venir le distraire...
et l'ennuyer.
Le Vainqueur
Le Temps, maître sourd et aveugle.
Soyez fort, disent les moralistes; et le
Temps sur la route où il marche les
pousse, les entraîne, jusqu'au moment
où il les abandonne, brisés, derrière lui,
dans le fossé.
— La Science, puisqu'on y tient, je
veux bien la respecter, me disait Lucio ;
mais pour ce qui est de l'amour, je le
réserve à la Toscane et à ma petite
amie, qui s'appelle Julia.
Art
Il est des gens qui croient avoir tout
dit lorsqu'ils ont affirmé que Lycaste
« est un artiste ».
Je préférerais un homme.
Le véritable artiste, celui qui s'extasie
devant chaque beauté, et ne sent pas
combien cela même est vide, ainsi que
toutes choses ici-bas.
Le véritable artiste, celui qui est assez
sot pour ne pas voir que tout est vain,
et qui, plein de jactance, met ses émo-
tions et ses rêves au pinacle, ridicule-
ment.
Le véritable artiste, un sot à la re-
cherche du bonheur : un bonheur d'une
espèce un peu particulière, voilà tout.
— Lorsqu'un vieillard parle d'un père
de famille âgé de cinquante ans comme
d'un homme encore jeune, vous souriez,
me disait Lucio. Rappelez-vous le temps
Créer une œuvre, s'acharner après un
morceau de marbre ou sur une toile, ou
plus ridiculement encore sur des feuilles
de papier, besogne grotesque : le len-
- 13 —
demain de notre mort, cela ne nous
ressuscitera point. Et par conséquent,
à quoi bon ?
Combien heureux nous sommes qu'il
y ait eu quelques magnifiques sots, pour
nous léguer ces chefs-d'œuvre, source
éternelle de joie, d'orgueil et de satis-
faction.
Ce qu'il y a de merveilleux chez un
artiste, c'est qu'il ne pense jamais au
succès matériel ; ce qu'il y a de terrible
pour lui, c'est que ses parents et ses
proches s'en occupent toujours.
On voit certains poètes écrire beau-
coup, qui feraient mieux d'apprendre la
grammaire : ils cherchent la gloire, le
malheur est qu'on ne les lit point.
Ce sont les éternelles victimes de
Boilcau : on revisera plus tard leur
procès; pour le moment, il est instruit
et jugé : à la hotte pour le chiffonnier!
Note trouvée dans les papiers de
Lticio :
M. Abel Bonnard jugé par Hebbel :
« Que la poésie soit image, mais qu'elle
ne fasse pas étalage d'images. On ne
fait point une glace en juxtaposant des
miroirs. »
« C'est un grand artiste ! » dit un de
es pairs après l'avoir entendu chanter.
Et le public répond : « Combien
gagne-t-il par an ? »
Créer des chefs-d'œuvre pour se dis-
traire, et sourire lorsqu'on vient vous
en féliciter.
— Et après tout, disait Lucio, si c'est
une illusion que l'art, cela vaut bien
l'absinthe.
Poésie
Noie trouvée dans les papiers de
Lucio :
Pour s'expliquer cinquante querelles
littéraires et le caractère d'un très grand
nombre de candidats à l'Académie,
relire cet aphorisme de Hebbel : « Toute
médiocrité dans la poésie mène à l'hy-
pocrisie dans le caractère et dans la
\*ie».
Jamais on n'aura tout dit sur les poètes ;
jamais on ne les ridiculisera assez; on
n'arrivera jamais à leur dévider leur
chapelet au complet, à les montrer tels
qu'ils sont, fats, bornés, insipides, sans
culture, crasseux...
Et cependant, pourquoi ne pas leur
passer tout, à ces enfants tristes?
Ce mépris instinctif de la plupart des
Français pour le lyrisme et les poètes,
expression profonde d'une sagesse tem-
pérée, qui ravit lorsque l'on sait quels
vers et quels auteurs admirent presque
toujours les Allemands et les Anglais,
férus d'une poésie qu'ils ne compren-
nent pas.
— Dieu de Dieu! s'écriait Lucio en
ternîinant une chanson de douze vers;
nous devenons bien productif; il est
doux de sentir que la patrie a les yeux
fixés sur nous !
L'on racontait un jour devant Lucio
— 14 —
que le vieux Cornélius, le poète, était à
tous ceux qui le payaient : « Je sais, dit
Lucio, c'est un poète auquel la fatalité
a attaché un homme ; il faut le blâmer
de ce que par certains côtés il nous res-
semble. »
Louis Thomas.
Réflexions.
Sur l'ésotérisme verbal.
î>a prose, les mots dans leur
meilleur ordre; la poésie, les
ineilleurs mots dans leur meil-
leur ordre.
COLKRIDGE.
Edmond de Concourt rapporte dans
la préface de Chérie que Joubert adjura
un jour ainsi M"'^ de Beaumont :
« Puisse Chateaubriand garder avec
soin les singularités qui lui sont propres :
les étrangers ne trouvent que frappant
ce que les habitudes de notre langue
nous portent machinalement à croire
bizarre dans le premier moment. » Et le
noble romancier qui malgré les erreurs
naturalistes fut un grand artiste, ajoute:
« Le jour où n'existera plus chez le
lettré l'effort d'écrire personnellement,
on peut être sûr d'avance que le repor-
tage aura succédé en France à la littéra-
ture. »
Certes il importe à l'écrivain de ne
pas accepter impersonnellement la ter-
minologie de l'usage; le sens des voca-
bles varie historiquement, c'est indé-
niable. Hugo a pu dire :
Oui, le mot, qu'on le sache, est un être vivant ;
donc il doit évoluer, et, comme ils
modifient son orthographe, les siècles
modifient son acceptation. N'argumen-
tons point du pédantisme de Taine :
<t II faut employer les mots dans la
plénitude de leur sens », c'est le truisme
d'un scholastique lequel en a édicté en
esthétique et en politique, voire en phi-
losophie, quelques autres aussi insignifi-
catifs : qui peut être législateur de la
plénitude du sens d'un mot, sinon l'écri-
vain qui l'emploie ? La plupart du temps
d'ailleurs, la signification d'un terme
dépend de sa place dans la phrase; parla
juxtaposition des mots à l'intérieur des
constructions logiques mieux encore que
par les néologismes, l'écrivain travaille
plastiquement pour exprimer plus in-
tense sa vision ou sa pensée; et de telles
hardiesses verbales n'appartiennent
point qu'au génie : elles sont le devoir
de tout écrivain de bonne volonté,
amoureux des vitalités de la langue
française et soucieux de ne point la
laisser étouffer dans les ankyloses du
convenu et les scléroses des ressasse-
ments.
« Donner un sens plus pur aux mots de
la tribu», selon l'admirable vers de Mal-
larmé, est la plus haute des tâches
littéraires et par conséquence un des
meilleurs instruments intellectuels.
II
Sur le vers libre.
Que l'agréent ou non la foule et la
critique officielle, le vers libre s'est
définitivement incoi"poré aux vraies
lettres françaises, tant lui sont des
titres de noblesse irrécusable les poèmes
- 15 -
d'un Régnier, d'un Verhaeren, d'un
Viélé-Griffin. Pourquoi donc les plus
récentes générations poétiques témoi-
gnent-elles quelque prévention envers
cet outil si subtil? X'interprètent-elles
point restrictivement les justes soucis des
méthodes latines, en ne voulant point
reconnaître qu'il s'insère aisément dans
cette haute tradition littéraire? Pour
éviter toutes ces équivoques, il suffirait
de distinguer le principe même du vers
libre et les abus dont certains le disqua-
lifièrent en voilant de ses heureuses
arabesques un néant mental ou senti-
mental ; certainement le vêtement ma-
gnifique qui habille, non un être \ivant,
mais quelque mannequin de baudruche
vite dégonflée, git bientôt à terre comme
la plus vaine des loques.
Donc ne rendons pas le vers libre
responsable de telle ou telle insanité
dans les revues décadentes. Difteren-
cions-le aussi du vers prétendu libéré :
cette tentative pourrait paraître presque
hypocrite, si elle veut leurrer le goût,
et presque puérile si elle ne vise qu'à se
leurrer elle-même; elle atteste générale-
ment la plus profonde ignorance de
l'euphonie française ; un alexandrin
libéré n'est ni un alexandrin, ni un vers
libre; c'est pis qu'un bâtard : un hybride
impuissant, si même son qualificatif de
libération n'évoque point sur sa démar-
che le signe sournois et dégradant du
bagne, alors que le beau nom de vers
libre revendique implicitement l'ado-
lescence éternelle de l'inassenissable
Poésie.
Ce n'est pas en effet un esclavage que
la tradition : ceux qui parlent à tort et à
travers du classicisme devraient aller
discerner à Versailles la suprême leçon
classique : le Temps immortel et la
féconde Nature y modifient l'architec-
ture de la logique humaine dans l'en-
chantement de dorures et de patines qui
récoufortent jusqu'à nos mélancolies ; le
classicisme n'est point un moule infran-
gible, ou plutôt le cla<?sicisme est con-
tinu ; les multiples classicismes sont les
points de vue légitimes des siècles qui
se transforment ; quand on a lu beau-
coup de vers français, il est impossible
de ne pas éprouver combien la Poésie
étouffe d^ns la monotonie de leur
amble sans cesse identique ; le vers libre
au contraire, synthèse de divers élé-
ments prosodiques, s'adapte à tous les
développements de pensée, et seule sa
fluidité multiforme est capable de reflé-
ter l'ondoiement d'un paysage psycho-
logique ou d'un paysage naturiste.
Grâce à cette fluidité, la Poésie réinté-
grera toutes les conceptions interdites à
l'étroit alexandrin trop souvent con-
traint par l'inévitable cheville au pro-
saïsme non moins qu'à l'inharmonie. Le
poème sans formes fixes, lui, saura
fournir, s'il le faut, à l'Elégie ou à l'Ode,
expressions immédiates et rapides d"une
« furie » subjective, pour modeler leur
palpitation passionnée, un rythme suc-
cessivement isochrone comme une res-
piration humaine . et modèlera à l'opposé,
dans toute l'abondance des musiques
reprises et variées, le développement
complet d'épopées philosophiques, de
narrations sociales ou de thèmes pitto-
resques.
Enfin cette abondance même du vers
libre sera réglée par le souci de la rime.
Affirmons-le sans témérité; concurrem-
ment avec la mélodie mineure des
assonnances, le vers libre doit user de
ces rimes riches et rares qui estampil-
lent hautement d'éclat et de relief la
pensée; sans paradoxe, la rime riche
paraît plutôt convenir au vers libre et
l'assonnance au vers régulier, car celui-
ci par la musique nette de son mètre
accoutumé peut considérer comme su-
perflu un écho harmonieux, dont le
timbre caractéristique est presque néces-
saire pour accentuer fréquemment la
— 16 —
musique plus lointaine du vers libre.
C'est là d'ailleurs, — satisfaction de
la couleur et de la plastique, — que, si
besoin était, on réconcilierait avec notre
légitime héritage latin la conquête irré-
futable du vers-librisme, car on a trop
facilement convenu de l'associer à une
invasion nordique; protestons contre
cette conception du génie méditerra-
néen apparaissant une armature rigide
dans une' atmosphère sans ombres; de
même que la lumière brutale provoque
l'éblouissement, la transparence n'est
pas toujours de la clarté ; rien n'est aussi
translucide qu'une cloche sous laquelle
on a fait le vide; et les cieux du Midi
sont-ils si uniformément dépourvus de
mystères? On voit dans les plus lim-
pides étés sur les horizons méditerra-
néens, non pas seulement des crépus-
cules nuageux, mais des aurores
embrumées où flot et ciel s'amalgament
en un mur gris barrant le regard et si
dense que le spectateur se sent au pied
d'inviolables secrets.
Que, latin donc, le vers-librisme ne
soit pas une polyphonie indistincte et
laisse le vers blanc aux monotones
alexandrins; orfévrées par le génie
roman, les rimes riches offriront à l'œil
les scintillements appariés de pende-
loques curieusement ciselées et à l'ouie
les fraîches délices sonores de carillons
jumeaux.' Oui, faisons s'envoler le vers
futur en son mètre spontané, soit que
tantôt il effleure le sol avec des hésita-
tions élégantes, soit qu'il plane, toute
envergure déployée, dans l'Infini Grâce
à cette liberté ailée qui le rendra fami-
lier de la vie quotidienne comme des
plus hauts sommets, le rêve poétique
pourra poursuivre la meilleure ambition
hutiiainc : Le perfectionnement de la
Pensée dans l'extase de la Musique.
III
Sur une attitude poétique.
La poésie est une fête éternelle.
OZANAM.
Par cet axiome « les parallèles se
rejoignent à l'infini », la mathématique
qui se proclame toujours la plus formelle
des connaissances implique inéluctable-
ment la relativité de ces lois auxquelles
on voudrait asservir l'indomptable poé-
sie. Si notre vérité risque d'être erreur
et contradiction au-delà de la terre, les
sciences peuvent tout au plus contrôler
et expérimenter les phénomènes immé-
diats. Mais l'Art s'atteste la plus haute
mémoire où l'élite humaine consigne
magnifiquement les drames, les passions
et les espoirs des peuples; à la fois
expression et satisfaction du désir, il
surprend par l'intuition tels secrets de la
Vie et, par l'imagination^ en provoque
des formes nouvelles: son origine ainsi
n'est ni religieuse, ni sociale, elle est le
produit spontané d'une émotion subjec-
tive qui tend à se perpétuer d'autant
mieux qu'elle fut plus intense; ensuite,
fixée, cette émotion d'un état lyrique,
en créant la sympathie d'êtres, soumis à
des états analogues, doit engendrer des
conséquences éthiques ou politiques.
Ainsi l'Art extrait des enchevêtrements
phénoménaux les théorèmes apodic-
tiques de leurs répétitions; et ces dé-
monstrations progressives, en dehors de
tous les moralismcs, accroissent le butin
humain, car, une opposition du vice et
de la vertu étant inadmissible dans
l'Etre, considérons-y simplement une
adaptation indéfinissable des tendances
à la Réalité ; l'Idéal, — ce support même
de l'Art qui ne peut consister en une
transposition stricte des spectacles de la
Vie, — démontre sa nécessité comme
l'aimant indéfinissable et invincible de
l'Aspiration. Pierre Fons.
— 17 -
Albrecht Rodenbach et les fêles de Ronlers.
Pour faire connaître et comprendre
Rodenbach au public lettré du Thyrse,
'e ne saurais mieux faire que d'invoquer
ci le souvenir de Max Waller, le glo-
rieux chef d'école de la Jeune Belgique,
le modulateur mélancolique de La flûte
à Siebel, tant regretté.
Rodenbach a été avant tout un nova-
teur, et sous ce rapport il a bien réalisé
en Flandre la mission dont Max Waller
se chargea pour la littérature française
de Belgique. Avec Guido Gezelle, Hugo
Verriest et Pol de Mont, il prépara la
riche éclosion littéraire de nos jours.
Comme Max Waller, il est mort jeune
— à peine âgé de vingt-quatre ans
(1856-1880) — laissant une œuvre assez
réduite encore, très inégale, pas mûrie
pleinement, mais étincelante de pro-
messes supérieures. Comme Max Waller
aussi, il fut un admirable susciteur d'en-
thousiasmes et d'énergies, un carillon-
neur de réveil, d'action et de vie. Son
nom est devenu pour toute une jeunesse
un cri de combat et sa figure un sym-
bole; il incarne l'âme de la jeunesse fla-
mande, résume tout le moment de libé-
ration de notre peuple. Comme Max
Waller enfin, Rodenbach fut un échan-
tillon d'humanité parfaite : tous deux se
révélèrent des Jeunes hommes gœthiens.
Leur âme fut belle, pure, saturée de
grandeur, de noblesse, d'idéal, avide de
croître en tous sens, de développer ses
énergies de tous côtés; un insatiable
désir, une hantise de vérité, de liberté
et de beauté l'éperonnaient. Ils firent tous
deux de leur vie même une œuvre de
beauté grande.
Cependant l'influence de Rodenbach
s'affirma plus diverse que celle du tendre
Siebel : son activité ne s'exerça pas seu-
lement sur champ littéraire, mais se
développa, très intensément, sur des
terrains plus rudes, plus exposés, plus
lourds. Il fut un des fondateurs et un des
chefs les plus ardents du mouvement
estudiantin, qu'il organisa à la façon de
la Burschenschaft allemande; il fonda
dans tout le pays des cercles et des
ligues où il propagea les vastes idées de
la renaissance flamande, telle qu'il la
concevait, au point de vue linguistique,
artistique, politique, folkloriste, social
et économique; pour mieux défendre
ses idées, il publia la revue Het Pen-
noen, après avoir assidûment collaboré
à la Vlaamsche Vlagge. Rodenbach
mena en somme — avec quelques autres,
tels Pol de Mont, Flor. Heuvelmans,
P. Eeman, Ségher Malfait, Amaat
Vyncke, etc. — toute l'agitation de la
jeunesse flamande, pendant plusieurs
années.
Rien d'étonnant par conséquent à ce
que l'admiration de beaucoup de nos
compatriotes vise en Rodenbach plutôt
le combattant que le poète, le meneur
flamingant que l'artiste universel, ou voie
la poésie rodenbachienne à travers l'ac-
tion rénovatrice du jeune tribun, en
apprécie, par conséquent, moins les
poèmes lyriques que les hymnes natio-
naux et les pièces patriotiques.
Certes, dans un nombre assez consi-
dérable de poésies, l'harmonie et l'unité
entre ces deux personnalitt'S, le poète et
le chef militant, sont étroites : c'est l'in-
dignation, le désespoir, la fierté ou la
révolte du flamand qui décident le poète
et qui communiquent à ses vers — je
cite : Sncyssens, Wandeling langs de
Vaart, Van eene Jonkvronw, Ter
Vensler, etc. — leur souffle véhément
d'enthousiasme fervent et de passion
puissante. Il n en reste pas moins vrai
que le sentiment patriotique, l'esprit
batailleur flamingant ont déterminé, en
- i8 -
d'autres occasions, le poêle Rodenbach
à écrire des strophes peu di,?nes de son
talent, superficielles et grandiloquentes,
semblables à des harangues enflammées
de meeting, mises en vers. L'ensemble
de ces pièces combattives constitue, en
tous cas, une œuvre très inégale, plus
inégale certainement que l'œuvre pure-
ment lyrique de Rodenbach, dans la-
quelle nous trouvons parfois des poésies
parfaites, profondément senties et adé-
quatement exprimées, telles Avond, De
Zwane, Koning Freier, Es ist eine alte
Geschichte, Fantasie, etc.
La poésie de Rodenbach peut être ca-
ractérisée suffisamment par les trois
notions suivantes, nettement accen-
tuées : la virilité passionnée du senti-
ment — la plasticité précise des images
— la sonorité forte du vers, — qualités
qui feraient classer plutôt Rodenbach
parmi les poètes épiques que parmi les
grands lyriques et qui le sacraient
d'avance aus^^i poète dramatique.
Qu'on ne cherche nullement dans
Rodenbach le jeu subtil des nuances, la
dégradation précieuse des sensations, le
rythme doucement berceur de vers mur-
murés en sourdine, la tendresse quiète
et le silence mystique d'une œuvre
comme celle de son cousin Georges, le
poète de rêve des Vies Encloses, l'évoca-
teur recueilli du Voyage dans les Yeux.
Albrecht Rodenbach n'a jamais été
un analyste raffiné de ses impressions,
un ciseleur amoureux de sonnets,
caressants de contemplation douce,
d'émotion paisible, d'expression musi-
cale.
Je ne veux point en entendre parler
de ces âines latines de femmes,
qui, sentant le mal fatidique ronger
leurs bronches,
s'en vont, sous l'cjjfeuillaisson des
arbres, pour se plaindre
qu'ils sont bien lamentables, eux,
leur maitresse et les feuilles mortes...
Son art, au contraire, apparaît un
peu rude, violent, âpre, surtout très
sobre, au premier abord. Des images
nettes, fermes, décisives rendent la
vision intérieure du poète. Cependant
toujours sous l'apparente froideur des
formes — je ne parle pas ici des poésies
patriotiques qui souvent éclatent d'en-
thousiasme exubérant, sonnant haut la
gloire de notre grand passé — se cache
un sentiment très profond, très intense.
Lisez : De Zwane, Fantasie.
On pourrait comparer l'âme de Roden-
bach à une mer — une mer, dont la
surface lisse, sereine, silencieuse recèle
des profondeurs d'agitation, des remous
de rumeur éternels ; il faut un violent
coup de vent pour démasquer cette paix
trompeuse d'eau morte et pour faire
éclater les voix tumultueuses du fonds
obscur et monter les hordes barbares
des passions. Rodenbach savait brider
son émotion, quand il le fallait.
Si donc aucun vers de Rodenbach ne
constitue par soi-même un joyau de so-
norité musicale, de beauté plastique et
d'idée harmonieuse, si aucune de ses poé-
sies ne possède la perfection des formes
ni la pureté et la plénitude ordonnées des
sentiments des poésies d'un Prosper
van Langendonck ou d'un Karel van
de Woest'jne, on ne peut pas en conclure
— comme cela a été fait très injuste-
ment par certains critiques de Hollande
— à une pauvreté réelle d'émotion
sincère, vraie et de rythme vital. On ne
discute pas un tempérament d'artiste,
un genre de poésie : on les admet.
Rodenbach — homme virulent, de tem-
pérament essentiellement viril, sanguin
— était fatalement condamné à échouer
comme poète analyste. Sa nature le
portait à la synthèse, à la grande poésie,
la poésie monumentale, la poésie dra-
matique. Voyez quel violent effort, quel
effort de surhommes s'a.; itedansG?^^/;7^«,
quelle vie pleine, empoignante! Aussi
— 19 —
est-ce dans Gudrun que Rodenbach a
donné la mesure de son pouvoir. Ce
drame reste l'œuvre théâtrale la plus
solidement charpentée, la plus puis-
sante d''humanité que nous possédions ;
seul Starkadd d'Alfred Hegenscheidt
pourrait lui être comparée. Il n'y a pas
à songer à donner ici une analyse de
Gudrun : Gudrun — histoire de la
libération de Moerenland, longtemps
dominé par les Romains, grâce à
l'union fraternelle des derniers fidèles
et du peuple jeune des Winkingers,
union réalisée par l'amour de Gudrun,
l'unique fille du roi déchu et de Herwig,
le juvénil héros, chef des Wikingers
— est devenue l'image dramatisée de
notre lutte flamande. « Uit houwe
trouw werd Moerenland herboren! »
Ainsi la Flandre sera ressuscitée par
l'amour fidèle et l'union tenace de tous
ses fils...
Je ne suis pas de ceux qui clament le
génie de Rodenbach : la culture de
Rodenbach était trop peu affinée pour
lui permettre de se développer en grand
poète l3Tique. Mais Rodenbach serait
devenu un créateur dramatique de force
première.
Rodenbach mourut jeune. Mourir
jeune constitue souvent un moyen pour
arriver du coup à la gloire. Notre
mémoire attendrie gratifie le défunt de
toutes les qualités qu'il promettait de
posséder aux jours de maturité, sans se
demander si les fleurs printanières de
la floraison ne seraient pas demeurées
éternellement des promesses, incapa-
bles de trouver la sève pour mûrir en
fruits vermeils. La moindre œuvrette
posthume nous devient chère comme
un souvenir et précieuse comme une
relique. Presque sans le savoir, nous
exagérons et amplifions ainsi par
l'amour notre admiration pour l'œuvre
effective. Nous avons fait cela pour
Rodenbach, nous l'avons fait pour
Waller.
Mais indépendamment de notre vo-
lonté, Rodenbach reste dans notre
mouvement flamand une personnalité
dont la signification est plus grande que
sa valeur, le rôle plus étendu que son
œuvre, V influence plus précieuse que la
beauté fournie.
Rodenbach — je le disais déjà — est
devenu un symbole sacré de l'âme
vivante de la Flandre, l'incarnation
bénie d'un idéal collectif, une de ces
figures belles avant tout par l'affection
de leur peuple.
Cette thèse — que certains flamin-
gants au sens critique éteint et dénués
de toute clairvoyance intellectuelle con-
testent — a été péremptoirement dé-
montrée par la journée du 22 août, à
Roulers.
Cette journée, je ne l'oublierai jamais :
jamais, au grand jamais, je n'ai assisté
à pareil débordement d'enthousiasme.
L'inauguration de la statue de Roden-
bach fut tiiomphale, dans le vrai sens
du mot : les flamands ont gagné ce
jour-là une rude victoire, une victoire
(Tamour Cette statue qui maintenant
se dresse fière, glorieuse dans le ciel, il
a fallu six ou sept années d'efforts pour
l'ériger. Elle a été payée par toute la
Flandre, sou à sou. Elle a été élevée
en dehors de toute intervention gouver-
nementale, sans subsides, sans l'inter-
vention de quelques grands mécènes :
la somme nécessaire a dû être récoltée
patiemment, tenacement, avec l'aide de
tous. Chacun y a contribué de son
obole, tous ont tenu à y mettre un peu
du leur, l'étudiant sa pièce de dix cen-
times, le curé, le docteur, l'avocat, leur
pièce de cinq francs. On a désespéré, on
a cru que jamais on n'amasserait la
somme énorme exigée. On a quand
même persévéré, on a continué à faire
appel à l'amour do la jeunesse, à l'admi-
20 —
ration des aînés, on a organisé de nou-
velles fêtes, fait tout, tenté tout. Et
voilà que Rodenbach s'érige à Roulers,
admirablement sculpté par Lagae,
comme un héros, lançant son geste
vainqueur...
Cette statue, œuvre de tous, a été inau-
gurée au milieu d'une affluence de monde
telle que M. le Gouverneur Ruzette
put dire «, qu'il pleuvait des flamands »
et surtout au milieu d'une pétarade
d'enthousiasme qui à la fin devenait
réellement émouvante, à force de fer-
veur, de sincérité, de spontanéité. J'ai
vu des gens qui pleuraient. Les esprits
les plus critiques furent emballés,
attendris.
Autour de la statue se pressait l'élite
de la Flandre : littérateurs, artistes,
hommes politiques, prêtres, docteurs,
avocats, les intellectuels et les flamin-
gants militants, alors qu'autour d'eux
défilait la foule des étudiants, des bour-
geois, des paysans, qui les acclamaient.
De toute la manifestation grandiose
s'est dégagée cette impression ci : que
la journée était autre chose que la glori-
fication immédiate d'Albrecht Roden-
bach seul, le jeune poète de Gudritn,
mort à vingt-cinq ans, mais la glorifica-
tion — en Rodenbach — de toute l'âme
flamande.
Prise objectivement, l'œuvre même
de Rodenbach — ni son œuvre de litté-
rateur, ni son œuvre d'organisateur —
ne justifie point un hommage national
aussi grand, aussi passionné que celui
célébré par le peuple flamand autour du
monument de cet enfant précocement
décédé, n'explique pas l'enthousiasme
fou, l'amour excessif de cette journée
inoubliable. Mais cet hommage royal,
cet enthousiasme et cet amour s'expli-
quent quand on admet Rodenbach
comme symbole et qu'on croit à la celé
bration collective du mouvement fla-
mand même, sprécialement du mou-
vement estudiantin. Un peuple se réunit
dimanche 22 août à Roulers, en ses re-
présentants les plus illustres et les plus
obscurs, pour affirmer son droit de vi\ le
et son existence effective. C'est pour-
quoi cette journée fut aussi tcne journée
d'orgueil.
Ce fut enfin une journée de révolte. Les
prêtres et les étudiants constituaient aux
fêtes de Roulers, le gros de l'armée fla-
mande. Leur attitude fut nette, décisive,
énergique. Les évéques pourront-ils
continuer à faire oreille sourde et à
négliger les exigences de toute cette
jeunesse catholique et d'une notable
partie de leur propre clergé ? Nous po-
sons la question, sans y répondre.
L'esprit de Rodenbach a revécu le
22 août : mort, Rodenbach continue à
exercer une influence plus efficace et
plus durable que pendant sa vie — c'est
là ce que je voulais faire ressortir encore.
Des fêtes comme celles de Roulers élec-
trisent un peuple, comme elles ont re-
trempé aux feux d'un enthousiasme aussi
vrai, mon âme assez sceptique de tou-
riste, contente de la surprise.
Nous souhaitons une pareille journée
— bientôt — à Max Waller.
André de Ridder.
— 21 —
A propos de deux volumes à paraître.
Après dix ans d'un silence austère
et d'une indifférence cousine d'une ros-
serie un peu voulue, M. Albert Giraud
s'apprête à faire dans le monde littéraire
une rentrée triomphale. Ce monument
d'orgueil dans lequel il prétendait na-
guère s'être retiré, contient heureuse-
ment d'autres appartements que ceux
où L Etoile Belge a ses bureaux, et que
le local d'un petit café de la place du
Musée où il aime à se retrouver une
fois la semaine avec de vieux amis.
L'étage qu'il y habitait était au dessus
de l'entresol où se trouvent les biblio-
thèques chargées des chroniques de
Vieille France, des poètes de la Pléiade
et de ceux de X Anthologie et au dessous
des appartements particuliers de Mes-
dames Thalie et Calliope et même,
paraît-il, Erato.
J'ignore au juste s'il a renoué depuis
longtemps ses relations avec ces deux
petites cocottes, dont personnellement
je ne suis que l'un des amants de cœur.
— Monsieur Albert Giraud est trop dis-
cret pour me le dire, et ces dames crai-
gnent ma jalousie. - Tout ce que je puis
affirmer, c'est que Thalie, après lui en
avoir fermé deux ou trois fois la porte
au nez, lui a permis enfin l'accès de son
cabinet de toilette, et que quelques
entretiens plus ou moins tendres n'ont
pas même coûté au poète le prix de
l'édition d'un volume de vers chez
l'éditeur Sansot.
Il n'en fut, fort probablement pas de
même chez la môme Calliope, qui me
conta l'autre soir, à souper, au Café
Américain, tandis qu'elle baignait de la
mousse de Pomme ry ses lèvres étince-
lantes de rougeur, qu'il ne serait rentré
chez elle que par supercherie, s'étant
affublé de la blanche défroque d'un
ancien ami, mort depuis longtemps, qui
se faisait appeler tantôt Pierrot Nar-
cisse et tantôt Pierrot Lunaire. — «Même,
ajoutait-elle, que le petit Mercure, tu
sais celui qui a donné autrefois de la
part de la mère Vénus un coup de pied
à ce vieux singe de François Coppée
pour le convertir, passait chez moi la
nuit... Il a dû s'envoler par la fenêtre.» —
Calliope, après d'autres confessions
que je me garderai de mettre ici, m'a-
voua que Monsieur Albert Giraud lui
aurait même juré un amour éternel. —
« Eternel, lui aurait-il dit, comme le tra-
vail des Danaïdes » et Calliope ajouta
pour me faire mieux comprendre : « Tu
sais bien, mon chéri, les Danaïdes...
celles qui au fur et à mesure qu'elles
versaient du vin dans uq tonneau, ça
sortait par un trou. »
Mais qu'importe le verbiage de cette
petite grue indiscrète... Monsieur Albert
Giraud est revenu, comme on revient
toujours... à ses premières amours...
C'est un événement capital en l'hon-
neur duquel. Monsieur et Madame Ju-
piter vont, paraît-il, offrir un banquet
auquel seront également invités, Mon-
sieur Emile Faguet, Monsieur Francis
deCroisset, Monsieur et Madame Valère
Gille, Monsieur Hubert Kuflerath, Mon-
sieur Henry III, ci devant roy de
France, Monseigneur de Paphos, prin.at
de Chypre et prince-évêque d'Ama-
thonte. Madame Catherine de Médicis,
Mademoiselle Géniat, Monsieur Paul
Ginisty et les Frères Margueritte. Mon-
sieur Henry Liebrecht et Monsieur
François-Ch. Morisseaux seront admis
à venir dire bonjour, à l'heure du café...
Monsieur Maurice des Ombiaux a été
exclu de la liste des invités comme ayant
essayé de corrompre le traiteur pour
substituer le bourgogne à l'ambroisie...
Quant à Monsieur Léon Souguenet, un
— 22 —
nouvel arbre lui étant, paraît-il, poussé
dans le ventre, se trouvant à la veille
d'être opéré, il sera empêché... Mon-
sieur Dumont-Wilden sera retenu au
consulat Barrésien, fort occupé par ses
travaux de reconstitution de la Basse
Lotharingie. Monsieur I. Gilkin a dé-
cliné l'invitation sous prétexte que ses
quatre amis MM. Pluton, Vulcain
Satan et l'abbé Moeller n'avaient pas
été priés. Monsieur Van Arenbergh a
décliné l'Invitation, lui aussi, prévoyant
qu'il serait retenu par la facture de son
quatrième sonnet, commencé il y a
huit ans à peine.
Monsieur Albert Giraud revient à la
littérature. Après une parade coloniale
et diverses autres escarmouches poli-
tiques, où seule sa boutonnière fut bles-
sée, et saigne souvent encore, après
avoir conférencié un peu partout où il y
avait un verre d'eau, sur les poètes clas-
siques, indifférent aux polémiques mes-
quines auxquelles nous nous livrions
presque tous, indifférent même aux
jeunes gens qui venaient parfois allumer
leurs cigarettes au feu de son cigare,
sans le dire à personne, entre deux
visites à ses voisines de l'étage supé-
rieur, il a trouvé moyen d'écrire force
poèmes et quelques actes... car, nul
n'est prophète dans son pays. Monsieur
Albert Giraud qui proclamait naguère le
théâtre un art inférieur et facile, s'est
mis à en faire et fort sérieusement.
Est-ce à dire pourtant que son talent
ait subi tant de changements ? Non pas.
Son vers, tout en gardant l'allure hau-
taine et un peu raide parfois des tradi-
tions Raciniennes et Hugolâtres, a
gagné en émotion. Il s'est pour ainsi
dire humanisé, et c'est ce qui nous per-
mettra de revoir bientôt sous un jour
plus soleilleux que jamais Uoînbre des
Roses et la Guirlande des Dieux. Uoni-
des Roses nous montrera tour à tour la
mélancolie d'un trop doux bonheur, le
charme des amours éphémères, la joie
de vivre et de s'en sentir doucement
mourir...
La Guirlande des Dieux est d'une
inspiration plus haute, et surtout plus
moderne. Qu'il promène Vénus dans les
bars ou les lupanars, Apollon en aéro-
plane, ou quelqu'autre de ces messieurs
en automobile, M. Albert Giraud leur
fait regretter la Grèce Maternelle.
Je crois, entre nous, qu'il la regrette
aussi. Mais que lui importe, puisque
c'est avec justesse qu'on lui appliquerait
ce vers d'un de ses amis :
La gloire t'a donné la jeunesse immortelle.
Sylvain Bonmariage.
Les poèmes.
Théo Hannon : Au clair de la Dune
Jeangout: Le rouet d'or (id). —
(Paris, Mercure de France.) — J
(Roubaix, Edition du Beffroi )
N'est-ce donc pas les vacances pour
tous? Les poètes ne peuvent-ils durant
les beaux jours nous laisser en paix
courir par les grèves, les champs et les
(Bruxelles, O. Lamberty.) - Joseph
Paul Casïiaux : La joie vagabonde
.-J. Van Dooreu : L'Eau frissonne
bois?J'avaisjuré de n'ouvrir ces volumes
qu'en octobre, mais je n'ai pu résister
à la curiosité et j'ai cédé tout de suite
à la claire invite de cette jolie couver-
— 23 —
ture de Cassiers et de ce titre en à peu
près Ali Clair de la Dune, qui vous met
tout de suite à l'aise. Ajoutez y le nom
de Théo Hannon et cette première
page, /a lU'w^e', dessinée par H. Thomas,
une muse canaille un peu dans sou
caleçon de bain très décolleté : tout
annonce un volume ni pontifiant ni
doctoral, un vrai livre de bains de mer.
Eu effet, ce ne sont que folles balades
sur la plage, dans la brise, dans le soleil
et dans le vent : parfois sentimentale,
garni ne presque touj ours, irrévérencieu se
souvent, sa muse, en maillot de bain à
jours ou en robe claire selon l'heure,
savoure pleinement la joie de vivre,
s'amusant du temps, des promeneurs et
des marchands Elle s'arrête longtemps
devant l'étal des poissonniers :
Car devant les citrons effilés et luisants
Je rêve aux tétins d'or pâle des Japonaises.
Elle se réjouit de ce que le vent
sculpte voluptueusement les femmes,
les trousse et les retrousse sans respect.
D'autres fois, elle s'en va voir la mer
mauvaise qu'avec son esprit moqueur,
elle appelle « la mer enrhumée »; la
mélancolie chez elle ne dure guère.
Malgré son air débraillé, insouciant,
ce livre dénote chez son auteur un
métier parfait, il est bien du même qui
fit les Ritnes de joie. Ne vous souvient-il
pas de ces poèmes * Façon de Madrigal,
Buveuses de phosphore, la Fourrure »,
etc , qui classèrent dès 1881 parmi les
poètes originaux, Théo Hannon : celui-
ci ne s'est pas fait faute d'ailleurs de
reprendre au présent volume quelques
croquis parus dans Rimes de joie.
Avec le Rouet d'or de Jeangout, nous
voici en Ardenne ; le livre débute ainsi :
C'est ici le chemin des coteaux et des landes.
Coupe à ce brin de hêtre un bâton et suis moi.
I^ guide est sûr, 6 voyageur. Viens sans émoi
Vit ce pays de rêve et d'antiques légendes.
Autant le livre de Hannon est prime-
sautier, tout en pochades, autant celui-
ci est minutieux et composé. C'est une
suite de paysages et de tableaux de la
vie rurale, c'est vu avec un œil de pein-
tre, précis, fait par petites touches suc-
cessives, on dirait que chaque poème
a été écrit en plein air, devant le coin
de nature à évoquer; l'on peut dire que
c'est un bon livre, malgré que la phrase
y soit souvent courte, la forme parfois
prosaïque à force de simplicité : il est
même quelques vers que ne renierait
pas M. Emile Valen tin.
Si M. Jeangout n'a jamais pensé à ces
paroles de Boileau « Quand je fais des
vers, je songe toujours à dire ce qui
ne s'est point encore dit dans notre
langue», M. Castiaux semble y penser
toujours; malheureusement, dans la
recherche de l'originalité, l'on dépasse
aisément la mesure, surtout quand on
s'est fortement imprégné de Laforgue
(L'mfluence de l'auteur des complaintes,
n'est-ce pas le microbe du « Beffroi ? »)
Dans ces croquis de voyages, car c'est
encore un livre de vacances, l'auteur,
qui nous promène de Zélande en Pro-
vence, de Bretagne en Italie, se veut
impressionniste mais son amour du
coloris et de l'image neuve va jusqu'à
l'outrance Voici un coin du potager :,
Porcelaines eu luisances craquelées,
Les mappemondes vertes des gros choux cabus
Déhiscent,
Ecarquillant des lames lourdes de cuirasses
En métaux intriqués et rigides de vie;
Ils pâment, monstrueux,
Guerriers hiératiques du champ minuscule,
Débandant les nervures denses des armures.
Et tout auprès,
Carnage débtinnaire et sang en rutilance.
Les choux rouges coagulent leur mare épaisse.
Nous voilà loin, me semble-t-il de la
poésie, il ne s'agit plus d'impressions
vraies mais d'images baroques. Et le
rythme, que devient il dans tout ce
fatras? M. Castiaux n'a pas l'air d'y
songer beaucoup dans ses « Images au
24
long des routes », pourtant, il est bien
doué, il a parfois des trouvailles heu-
reuses, quand, par exemple, il dit :
Un hoquet de sang pourpre à l'horizon lilas
Décide l'agonie du crépuscule.
ou
Brusque, violant la paix et le charme,
Se détend comme une corde de métal,
La soudaine clangueur éclatante d'un coq,..
Il sait ce qu'est l'harmonie, je n'en
veux pour preuve que la partie de son
livre titrée « Paroles musicales » des-
quelles il faudrait détacher le beau
poème qui commence par ce vers :
Ecoute... Tristan meurt de ne revoir Ysolde.
De la musique avant toute chose. Ce
semble être la seule pensée de M. Van
Dooren dans son volume au titre si
joli L'Eaii frissonne. Ne dit-il pas lui-
même :
Je fais de petites chansons
Aux rythmes vagues et si doux
Qui ne sont rien, mais qui sont tout,
Je fais de petites chansons.
N'importe, ces riens sont charmants ;
il faudrait admirer tout simplement
« Petites chansons d'automne » si l'on
ne connaissait les poèmes de Paul
Géraldy et après lui les chansons de
Schmickrath, que M. Van Dooren ne
doit pas ignorer, car il a beaucoup de
littérature et il ne sait pas toujours s'en
dégager. Le jour où il voudra n'être
que lui-même, ce sera délicieux; lisez
pour vous en convaincre ces sonnets au
rythme lent et doux : « Poèmes des
soirs ».
G.-M. Rodrigue.
Le Salon de Qand.
Le Salon est installé tant bien que mal
dans les locaux du Casino où l'on pié-
tine la terre comme dans un simple
concours hippique et où l'éclairage, sur-
tout dans les salles du haut, est très dé-
fectueux. Au catalogue figure la série
habituelle des noms inévitables précé-
dant rénumération d'œuvres attendues.
Quelques invités étrangers fréquentent
le Salon : les uns sont notoires, d'autres
sont là en humoristes pour égayer en
pince-sans-rire, l'atmosphère de l'expo
sition, tels Pointelin avec sa Solitude
simple toile mi-brune et mi-blanche, sans
plus, et M. Schmùrr, vVilhelm de Ober-
cassel bei Dusseldorf, exposant Die
SchônJieit (fer Forin : une Berthe aux
grands pieds couchée en long, la face
dans une draperie dont la ligne droite
masque toute la « Schonheit » des for-
mes de la poitrine et du ventre.
Qu'est-ce donc qu'une «avant-saison»,
M. DeGraafJan-Paul?
Le jury de placement a fait voisiner
déplorablement bien des toiles. Detil-
leux ne se réjouira certes pas du voisi-
nage de La Modiste de Pinot pas plus
que Miss White pour sa délicate Santa
Margherita aux tons d'une si douce
mélancolie, de celui du portrait de 5. M.
le Roi de Suède par M. Bernard Oster-
man. L'infortuné souverain en frac, la
poitrine barrée d'un grand cordon bleu
est assis sur un sopha jaune, dans un
salon vert éclairé par une lumière jaune.
Salle L — Thysebacrt expose une
Porte de Ville. La couleur triste pleine
de recherches de ce peintre se retrouve
tout entière ici, mais ses silhouettes con-
servent cette allure penchée dontaucune
ne se départit. L'homme est-il à ce point
déchu, écrasé par le labeur ou le souci
— 2? —
que toute attitude noble et fière soit
exilée de nos foules modernes. François
dépare son paysasfe par des nuées soli-
difiées. U Arrivée des Corbeaux de
M. Demont note une heure de crépus-
cule de fin d'été pleine de charme.
Menet, coloriste puissant, que les rouges
passionnent nous montre sa Corrida
déjà vue à Bruxelles.
Dans le double portrait d'André Cluy-
senaer exactement dessiné, les chairs de
l'enfant manquent de vie. Tout proche
est un paysage de neige de Van Doren,
largement vu et rendu, d'une expression
saine et vigoureuse.
Salle II. — Près de l'entrée une
aquarelle de Reckelbus : Le pavillon
Louis XV, évocatrice, aux tons heureux
et fins. Une seconde toile de Van Doren
nous donne l'âpre et amère vision des
bruyères de Carapine. Lucien Simon
expose un « Portraits d'enfants » groupe
aux attitudes remarquables de vie.
Gilsoul dont la lumière me semble
moins vibrante, moins vigoureuse que
dans ses œuvres antérieures évoque les
voiles brunes, les coques vertes d'une
flottille de pêcheurs à quai dans un port
paisible de Flandre.
Dans la même salle encore, Luyten
dit la tristesse mauve d'un paysage à
l'horizon rétréci : Après l^ Averse.
Salle III. — Delaunois attire ici toute
l'attention par ses « Vigiles ». Rarement
l'Eglise St-Pierre de Louvain, qu'il est
accoutumé à peindre, lui inspira une
œuvre d'aussi troublante vérité : lumi-
neuse et recueillie à la fois.
M. Verbrugge exprime d'une même
couleur terreuse et grise le soleil de la
campagne de Rome et l'intérieur d'un
atelier. De Navez un Nu bien peint,
d'un modelé flou très savoureux, de Otte-
vaore, deux paysages aux amoncelle-
ments de mornes nuages. A noter une
toile lumineuse d'Iwan Cerf, une étude
de nu d'Henri Martin; ici et dans la
salle IV les pastels raffinés de Rodolphe
de Saegher.
Salle IV. — Un soir estival de Billiet,
décoratif avec la lune placée juste au
milieu de la toile.
C'est en cette salle que sont logés les
deux Clans tout vibrants de lumière. Le
petii pont à. V atmosphère limpide et fraî-
che, et les Astères peintes à l'heure où
le soleil mourant dore les troncs cre-
vassés des saules du bord de l'eau. Vi-
vantes aussi sont les fleurs du Rêvé
de M"^ Wyisman, traitées avec une
finesse de touche et une variété de
nuances délicates presque infinie. Un
portrait de peintre de Van Holder révèle
les qualités solides de dessin et de
coloris qui distinguent cet artiste apte à
évoquer de clairs visages de femme et
des étoffes aux molles ondulations. Ci-
tons encore l'original Matin de Langas-
kens dont l'art précieux paraît s'orienter
d'une façon définitive.
Salle V. — Attirant les regards, c'est
le Soir de grève de Laermans dont la
salle suivante abrite Le Mort tragique.
Sous le ciel crépusculaire aux tonalilos
d'un bleu métallique, — la foule des tra-
vailleurs à l'allure pesante, — dominée
par l'envol du drapeau rouge, s'avance ;
les tètes innombrables coiffées de cas-
quettes sont semblables aux pavés dont
on fait les barricades. Thomas affirme
une fois encore par une claire nature
morte, son exceptionnelle délicatesse
de vision. Léon Frédéric expose une
Religieuse assoupie.
Notons un curieux intérieur de « Bar»
signé Orpen. Deux toiles de Le Sidaner,
sont faites de tons légers, d'une déli-
cieuse harmonie, de toute la somptueuse
magie des roses éteints, des jaunes lu-
mineux, des nacres irisées... La salle
jaune et toute voisine, La fenêtre rose
au travers de laquelle on voit trembler
la g«Tl>e d'un jet d'eau alangui dans
l'ombre du jardin.
— 2(> ^
Salles VI. — Un Petit canal sous la
neige aquarelle par Reckelbus intéresse
par les mêmes qualités que le Pavillon
Louis Jt Fde la salle II. Les Vieux ba-
teaux de Baseleer solides et fermes s'éri-
gent en pleine lumière. Voici trois figu-
res de femmes savoureusement peintes
par Oleffe. Suréda note pittoresquement
les toilettes clinquantes des « dames »
d'un bar marseillais. Une marine de
Hens est surmontée de nuages trop
lourds.
Salle VIL — Willaert n'apporte aucune
note nouvelle dans la peinture des vieux
quais des villes de Flandre. L'effort de
M. Vermeylen dans Au piano est sans
doute louable, mais le résultat n'est
guère encourageant : dessin et couleurs
sont étrangement pauvres. La mer de
Cogen n'est pas assez mouvante, les
vagues mourantes de l'avant plan sont
figées.
Salle VIII. — Paul Dom a saisi avec
une remarquable intensité de vie des
silhouettes de patineurs hollandais. La
visite du niédeœi de Farasyn est sobre-
ment, exactement peinte dans une note
originale. Des peupliers d'or au milieu
d'un calme paysage de prairies chantent
la jolie Symphonie d'auto?nne de Paul
Mathieu. Dierckx a rendu d'une main
experte et sincère, une série de physio-
nomies d'enfants sans en faire de petits
vieux ou de naïves et stupides poupées.
Wagemaeckers évoque avec finesse l'ac-
cueil parfumé d'une Cour d'honneur
toute fleurie.
Salle IX. — Trois vues de Paris, trai-
tées dans un style nerveux, précis, de
Raffaëlli; un portrait de femme d'un
métier rapide et vivant signé Van Rys-
selberghe et la rayonnante Après-midi
de juin de Morren.
Salle X. — La belle Matinée de sep-
tembre en Flandre de Géo Dernier : la
grande lum.ière de l'horizon large éclaire
les bestiaux solides et puissants campés
dans l'herbe grasse et fleurie. Jean Collin,
d'un style un peu confus mais de cou-
leur réelle, note l'aspect d'un chantier
de bâtisseurs modernes. Polka! c'est
signé Melsen et c'est toute l'ironie lourde
et profonde des attitudes et des physio-
nomies des paysans campinois. C'est le
coloris truculent du peintre adonné à cet
humour placide et mordant qui le carac-
térise et lui fait une place parmi nos
artistes contemporains. On revoit avec
plaisir Inquiétude^ la toile aux tons
soyeux de Gouweloos, si caractéristi-
ques. Le Vieux bourg de Taelemans
semble avoir été peint il y a longtemps,
très longtemps. . Jacob Smits érige sa
Mater, au centre d''un panneau; une
mère sans divinité, mais idéalisée sur-
tout dans son essence humaine.
Salle XL — La salle des Cottet : un
portrait de Lucien Simon que caresse
une lumière verdâtre, une délicate effi-
gie de jeune fille, plus un émouvant
Pays de la douleur : des groupes de
pêcheurs entourent une civière sur la-
quelle repose un noyé. Mestdag a peint
les flots de la mer âpre qui s'apaise sous
l'envolée des grandes nuéesaprèsTorage.
Dans cette rapide énumération entre-
prise salle par salle, il ne saurait y avoir
place pour tenter d'établir jusqu'à quel
point les admirateurs enthousiastes de
la Mangeuse d'huîtres de James Ensor
et ses détracteurs peuvent avoir raison.
L'œuvre est là puissante, large, d'une
couleur généreuse et chaude qui nous
requiert davantage chaque fois qu'il
nous est donné de la revoir. Mais
la fougue d'une palette, l'emportement
joyeux et sensuel du coloriste peut-elle
faire admettre sans réserve d'inexcu-
sables et grossières fautes de dessin et \
de perspective. Pour nos modernes, et ^
il me souvient avoir vu ces... négligen-
ces... chez Cézanne comme chez Ensor,
le mépris de ces éléments essentiels
n'est pas si louable qu'il faille sans
-- 27 -
réser\'e leur accorder notre admiration
malgré l'asymétrie d'une bouteille et
l'évidente erreur d'une table qui ne re-
pose pas sur ses pieds.
Salle XII. — La Mare aux chevreuils
de L. G. Cambier est une page évoquant
le charme prenant et grave d'un sous-
bois de haute futaie se reflétant dans
l'eau endormie. La mélancolique rou-
geur du soleil couchant illumine les
barques dépêche de Van Beurden tandis
que la joie du plein air égaie le frais
visage du Baiser de Lambert. La cimaise
s'éclaire aussi du Vallon de Roidot.
Firmin Baes expose plus loin un très
amusant Retour de veillée : sur la route
sombre dans la nuit deux femmes s'en
vont éclairées par une lanterne. Le Ban-
quet des élèves de Lyons offre un intérêt
documentaire sans doute, mais c'est le
seul. Rien de vibrant ni de vivant
n'existe dans cette peinture sans âge.
Les salles de l'étage abritent la plupart
des médiocrités, des honorables bar-
bouillages admis par pitié ou par compas-
sion vraisemblablement. Le Prométhêe
de Jean Delville, né d'un cerveau puis-
sant et exprimé avec grandeur fait pa-
raître avec plus d'évidence la niaiserie,
la puérilité des images prétentieuses.
Tranchant sur ce ramassis d' œuvres de
brosseurs vaniteux il est juste de faire
exception pour le délicat portrait du
père de Styka, le curieux coin de New-
York de Cooper, la marine aux flots
mouvants de Lemayeur, ie Soir de Ser-
vaes, le savoureux intérieur de Thé-
venet, le Quai mouillé de Marcette, la
Jeune femme d'Avigdor et la Fillette
au soleil àe Bertram.
La sculpture est peu importante au
Salon. Rousseau et beaucoup d'autres
ne sont pas représentés. Rodin n'a en-
voyé qu'un buste, énorme, qu'on ne
peut suffisamment apprécier, dans le
cadre étroit de la salle et dans le pêle-
mêle de plâtres et de marbres, écrasés
par l'amplitude de l'œuvre du maître.
Quelques bustes intéressants : de Siegel
un buste de jeune femme, de Jespers une
tête de Jeune femme de Milan fort ex-
pressive, bien traitée ; de De Bremaec-
ker un buste réussi de Roland de Mares,
de M^'^ Bender celui de M. Discailles.
M. Canneel expose un bas-relief: La
Nuée qui a de la grandeur, Stoffijn, des
Gens pauvres, d'un sentiment intense.
De De Valériola une figure, et une sta-
tuette de Brichy, qu'il intitule Enigme,
ne manquent pas de mérite. Quand
nous aurons noté les envois de Grand-
moulin et Rombeaux, ceux du prince
Troubetzkoy si curieux dans leur diver-
sité et leur finesse de modelé, une
Judith remarquable de feu Namur, les
animaux de Bugatti, les Mulet et Cheval
des frères Collard, nous aurons à peu
près signalé tout ce qu'il faut retenir de
l'exposition de sculpture du Salon de
Gand. O. L.
Le théâtre publié.
l'.-T. Marinetti '.Poupées électrique s,
trois actes. (Sansot et 0«, Paris.)
Après avoir symbolisé par son Roi
Bombance la vulgaire frénésie des appé-
tits humains, M. F. -T. Marinetti, en
l'œuvre nouvelle qu'il intitule Poupées
électriques, développe une idée appa-
remment plus originale, mais encore
décevante malgré tout.
28 -
Une fois de plus, le Futurisme, ainsi
que le clown de Théodore de Banville,
a voulu bondir jusqu'aux étoiles ; mais
cela n'est possible que dans les poèmes
merveilleux. La vie est autre; et comme
le théâtre doit être un reflet de la vie,
ce que M. F. -T. Marinetti a parfaite-
ment compris, la conclusion de toutes
ses idées neuves s'accorde, pour être
vraisemblable, avec de très vieilles théo-
ries.
Sa pièce semble nous prouver, en
effet, que nos passions sont déterminées
par les circonstances ; que nous sommes
des jouets complexes dont le mécanisme
est livré au hasard de certains déclan-
chements, et que les heurts de la vie
nous font agir de telle ou telle sorte,
selon des lois inconnues, malgré la
flamme illusoire, légère et vacillante de
notre volonté.
Cette conclusion est-elle voulue par
l'auteur? Je n'ose le croire, étant donné
l'enthousiasme de celui-ci pour « l'hé-
roïsme quotidien » de l'âme et du corps
de l'heureuse bête humaine... Pauvre
héroïsme, si l'on accepte ce qui précède !
Mais, quoi qu'il en soit — que l'auteur
l'ait voulu ou non — ses personnages
parlent et se meuvent, aux moments les
plus vrais et les plus pathétiques de leur
existence, comme s'ils étaient forcés
d'obéir. C'est alors surtout qu'ils sont
beaux, et c'est en ces minutes mêmes
qu'ils ressemblent — ô cruelle ironie —
aux fantoches électriques qu'inventa
John Wilson C'est ainsi que vont l'un
vers l'autre Paul de Rozières et Mary,
la femme de l'inventeur; comme deux
étincelles qui palpiteraient en vain parmi
les ombres de la nuit, et qu'entraîne-
raient, vers une aurore blafarde, les
forces de l'ouragan. C'est ainsi encore,
avec un geste de poupée, que cette
femme se tue, et l'on croit presque, en
la vo5'ant tomber, que les vagues de ia
Mort la repousseront indemne sur la
plage, comme les mannequins animés
que Wilson avait jetés à la mer.
L'œuvre, dans son ensemble, est
étrange et inégale; hâtivement écrite
sans doute, elle manque d'équilibre en
ses proportions et de force progressive
en son développement; de-ci de-là, un
éclair de pensée, une phrase étincelante,
révèlent le jeune poète, admirateur pas-
sionné de Gabriele d'Annunzio; et, sous
les défauts de la pièce jeune, on sent
une lave ardente qui cherche son cra-
tère.
Souhaitons qu'elle le trouve, et qu'elle
éclate un jour aux yeux du monde, plus
belle par elle-même que tous les feux de
joie, qu'elle avait rêvé nourrir, de nos
anciennes bibliothèques.
François Léonard.
Lettre de Paris.
Discours a une distribution de prix.
Mesdames,
Cette distribution de prix, à laquelle
vous m'avez fait l'honneur de me convier
me cause un double plaisir: Celui d'avoir
l'occasion de vous voir toutes réunies,
et de voir sourire ensemble, dans
l'attente de récompenses justement
méritées, la petite fille, la jeune fille, la
mère et l'aïeule; celui surtout de voir
que l'art poétique longtemps abandonné
aux rudes mains des lionimes est enfin,
comme il le devait, ro tourné aux muses,
qui de ce fait ont été à la hauteur de la
— 29 —
tâche qui leur incombait, et du nombre
ridicule de neuf sont montées rapide-
ment à vingt cinq mille. L'une de vous
écrivait dernièrement :
« L'espace s'amplifie, notre rêve l'ex-
plore
« Et le bondissement vigoureux de
nos reins
« Nous livre l'infini...
— Mesdames, devant ce magnifique
élan, il ne reste aux hommes qu'à
s'incliner, et à reconnaître qu'il ne sont
plus de force à lutter désormais.
Vous leur avez luarquéleur place dans
l'art poétique : Mannequins de votre tir
à la cible, ils seront désormais les bien-
aimés. Ahllebien-aimé! nouveau venu
dans un monde vide jusqu'à présent, il a
rénové grâce à vous tout l'art moderne;
il a vaincu l'automobile et l'aréoplane,
car il est partout et toujours à la fois.
Vous l'étreignez dans les champs de blé,
dans les forêts, dans les fleuves et sur la
mer; vous en avez fait l'incarnation
même de la nature. Il ne lui reste plus,
au milieu de si pathétiques embrasse-
ments qu'à se lal^ser faire, en silence.
Vous avez pris possession de lui, vous
lui avez lié les mains de centaines
d'alexandrins, et fermé les lèvres d'un
baiser éternel.
Je dois cependant, malgré toute la
]oie que j'éprouve à vous saluer toutes
au seuil de tous les salons poétiques, je
dois cependant, Mesdames, vous pré-
munir contre un danger que je sens
menaçant, et peut-être plus proche que
vous ne sauriez l'imaginer. De même
que les petites filles d'autrefois brisaient
leurs poupées à force de les habiller et
de les déshabiller, ne craignez-vous pas
que par trop de tendresses et d'enthou-
giasme, vous ne finissiez par briser ce
jouet tout idéal que vous avez dressé
comme but de votre course poétique, et
qu'il ne reste plus un jour du bien-aimé
{que l'étiquette que vous lui avez collée
au front? Ménagez-le un peu, Mes-
dames, si vous en croyez mon expé-
rience ; imaginez ce que deviendraient
vos crises en huit ou douze pieds, si sou-
dain vous vous trouviez sur une arène
dont le but aurait disparu ; vous n'auriez
plus de raison d'être, vous n'auriez plus
de raison même d'exalter votre propre
beauté, qui n'existe que par le fait du
bien-aimé qui l'admire. Vous en seriez
réduites à chanter pour vous seules, et à
tordre vainement vos bras nus autour
d'une forme imaginaire ; vous en seriez
réduites à pleurer vainement le vieillis-
sement futur d'une beauté dont, Mes-
dames, vous jouissez toutes également.
Il semble que le ciel, qui vous a parées
de tous les dons de l'esprit, ait voulu y
joindre tous ceux de la nature : jamais
on ne vit tant de beaux bras nus, de
corps légers, de chevelures défaites, et
de regards profonds. L'une de vous a
dit:
Mes bras ont la douceur de la jeune pelouse,
et aussi, car les bêtes se mêlent désor-
mais à l'universelle allégresse que vous
prodiguez :
Le faon m'a regardée en bondissant de joie
J'ai vu ses jeunes flancs fiémir...
Vous avez toutes des yeux de petites
étrangères, des pieds danseurs, et des
cheveux pleins de nuit; et l'on j)eut
dire de vous toutes ces vers qui servent
d'épigraphe aux poèmes d'une de vous :
Elle mettra sa robe blanche
Et posera pour l'embaumer
Une verveine sur sa hanche
Car il lui faut un bien-aimé.
Mesdames,
Au nom des bien-aimes un peu fati-
gués do l'avenir, je vous remercie; car
vous supprimerez la laideur, et nous
vivrons désormais entourés d'Isadora
Duucan de la poésie, dont les cortèges
— 30 —
nous enlaceront de couronnes char-
mantes et parfumées; la petite fille de
sept ans donnera la main à sa grand'-
mère, et qui pourra dire d'une de vous
qu'elle est épaisse, un peu bossue et
presque chauve, puisque vous répétez
toutes en chœur :
Puisque il nous faut un bien-aimé!
Qui pourra dire que vous êtes laides,
puisque vous répétez sans cesse le con-
traire; soyez en sûres, Mesdames, nous
vous croirons de bonne foi. A moins
cependant, que vous abandonnant à
l'Eros peint en rouge, vert, orange et
bleu marine que vous adorez, les hommes
ne se retournent vers son frère fugitif le
désir, et se séparent dans des quartiers
gardés, avec de belles filles muettes et
aussi bêtes qu'il sied, pour satisfaire
tout simplement un grossier égoïsme
que toute votre poésie n'aurait pu
vaincre.
Il est inutile de vous dire, Mesdames,
que je ne serai pas de ceux-là ; l'honneur
que vous m'avez fait aujourd'hui me
gardera toujours d'oublier que vos pires
frénésies ont des mstants muets, et que
certaines de vous ont racheté par une
grâce souveraine, une harmonie véri-
table et un charme profond, les fautes
qu'on aurait tort de reprocher aux
autres. Ce ne sera pourtant pas à
celles là qu'iront les prix qu'on va vous
décerner tout-à-l' heure : Car parmi tant
de vous, Mesdames, elles sont peut-être
les seules à avoir un bien-aimé, et ce
laurier suffit à leur modestie. C'est à
votre eflort glorieux, bruyant et uni-
versel qu'iront les récompenses. Et
parmi les nombreuses lauréates du
Conservatoire Bien-aimé, des concours
si utiles organisés par les journaux
illustrés, on n'aura eu que l'embarras du
choix.
Continuez donc, Mesdames, c'est le
conseil que je vous donne, et soyez,
petites filles, mères ou grand-mères, les
bacchantes farouches de la ténébreuse
forêt de la librairie moderne, où j'espère
que de nombreux bien-aimés viendront
acheter votre volupté écrite.
Julien Ochsé.
Petite chronique.
Pour célébrer le dixième anniversaire du Thyrse, un banquet par
souscription est organisé à /'Hôtel de l'Espérance, place de la
Constitution, Bruxelles-Midi, dans la seconde quinzaine de
novembre. Le montant de la souscription est de cinqjrancs. On peut
dès à présent envoyer les adhésions à M. Léopold Rosy, Directeur
du Thyrse, rue du Foî^t, i6, Bruxelles. Nous donnerions, dans notre
prochain numéro, des détails sur l'organisation de cette fête.
Nous mettons en recouvrement nos
quittances d'abonnement pour l'année
1909-10 (tome onzième). Nous espérons
que nos abonnés voudront bien y
réserver bon accueil. Par anticipation
merci.
La Rédaction du Thyrse. — M
31
Maurice Gauchez, requis par des tra-
vaux personnels absorbants, cesse sa
collaboration régulière au Thyrse.
Nous remercions vivement notre ami
des services qu'il a rendus à la revue.
C'est M. Omer De Vuyst qui assurera
désormais la rubrique : Les Romans.
M. G. -M. Rodrigue rendra compte,
seul, des Poèmes, et M. François
Léonard du Théâtre publié.
MM Gaston Heux et F. -T. Marinetti
s'excusent de n'avoir pu,jusqu'àprésent,
assurer leur chronique. Le temps leur
a fait défaut. Afin de ne pas impatienter
nos lecteurs, ils nous ont prié de faire
appel à deux de nos confrères, qui ont
accepté les rubriques : Les Revues et
les Lettres d'Italie. Ce sont MM. Désiré-
Joseph Debouck et Paolo Buzzi.
Nous n'en remercions pas moins
Heux et Marinetti de leurs excellentes
intentions et nous pouvons espérer que
prochainement ils gratifieront le Thyrse
de quelques pages.
D'autre part, nous avons le plaisir
d'annoncer que MM. Hubert Krains et
Joâo de Barros nous tiendront au cou-
rant des manifestations artistiques et
intellectuelles en Suisse et en Portugal.
Nous souhaitons une cordiale bien-
venue à nos nouveaux collaborateurs,
nous les remercions de leur précieux
concours. Merci aux anciens qui nous
continuent leurs sympathies 1
Et maintenant, allons travailler!
Nous présentons à notre collabora-
teur et à M"'* Louis Thomas, née Ray-
monde Delaunois, nos plus vives félici-
tations et nos vœux les meilleurs à l'oc-
casion de leur récent mariage.
Les opérations du D^^ Vaientin —
Le célèbre praticien exerce à la trinité
de nos grands illustrés patriotiques.
De jeunes poètes crédules se sont con-
fiés à lui . Avec la sûreté de diagnostic
qui le caractérise, le D' Vaientin a
« mis au point » leurs vers, et afin que
la douleur fut moins cuisante, il n'a pas
consulté nos pauvres patients. Ceux-ci
ont eu la joie de reconnaître, dans de
petites lignes inégales bien policées,
publiées à leur insu, les petits monstres
dont ils étaient les auteurs et qui grâce
aux opérations énergiques du D"" Vaien-
tin, sont devenus de petits saints. Le
docteur est en passe de devenir une
« illustration européenne ».
Une cour d'Amour a lieu, paraît-il,
au Kursaal d'Ostende le 12 septembre.
M. René Dethier n'est donc pas parti
au Caire ? Ou en serait-il déjà revenu,
hélas?
A la Bibliothèque royale. — En
attendant les améliorations promises,
faisons-nous l'écho de quelques do-
léances, sans espoir, évidemment, mais
pour ne pas en perdre l'habitude, uni-
quement.
Ne pourrait-on gratifier la salle des
périodiques de bons dictionnaires, d'édi-
tions plus récentes que celles qui s'y
trouvent. Certaines datent de 1884 1 Les
revues ne pourraient-elles pas être mises
à la disposition des lecteurs un peu plus
tôt. Elles ont paru depuis longtemps
lorsqu'elles sont déposées dans les
casiers. Enfin ne pourrait-on en aug-
menter le nombre : il en est certaines,
intéressantes cependant, qui n'y figurent
pas. On objectera les crédits limités.
Qu'il nous soit permis à ce sujet de
demander si le système d'acquisition
des livres et publications tel qu'il est
pratiqué est le plus avantageux ? Nous
en reparlerons prochainement.
Aux éditions du Thyrse paraîtra
incessamment : Les Maîtres classiques
du X Vni" siècle (Bach, Haydn, Mozart,
Beethoven) par Victor Hallut. Le vo-
- 32 -
lume, avec quatre portraits hors texte
sera mis en vente au prix de deux francs.
Défiré-Joseph Debouck publiera sous
peu un recueil de Contes wallons, chez
l'éditeur Willems.
Paraîtront à nos prochains som-
maires : G. Dwelshauvers, Paul de
Reul, Albert Mockel, Touny-Lerys,
F. Noël-Nouet, G. Virrès, Joseph Chot.
(nouvelle : Le Juif Errant) André De
Ridder (Cappiello), etc.
Le Mur de Marbre, tel est le titre
d'une pièce en trois actes, due à la colla-
boration de MM. Albert Giraud et
Sylvain Bonmariage qui sera jouée cet
hiver au Théâtre royal du Parc.
Expositions : Bruxelles. — 4-27 sep-
tembre. Au Musée Moderne. 3^ salon
de l'Elan. — Molenbeek-St-Jean, 5-26
septembre. Exposition d'art appliqué
(Ecole de Dessin), rue Mummaerts.
Gand. — i" août-27 septembre. Au
Casino. Salon triennal. Secrétaire :
M. Scribe, rue de la Chênaie.
Tournai. — 12 septembre- 18 octobre.
25'"' Exposition des Beaux-Arts et d'art
appliqué. Exposition d' œuvres d'artistes
tournaisiens au xix^ siècle. Secrétaire :
10, rue des Carliers.
Paris. — 30 septembre-8 novembre.
Salon d'Automne au Grand Palais.
Aix-les-Bai?is. — Mai-septembre.
Exposition internationale des Beaux-
Arts. (Gaime, secrétaire).
Liverpool. — 20 septembre 8 janvier^
Exposition internationale ( Galerie
Walker.)
Nancy. — Juin-octobre. Exposition or-
ganisée par la Société Lorraine (Exposi-
tion de l'Est de la France). Secrétaire :
M. Pottier, rue Gaillon, 14.
Berlin. — 24 avril-septembre. Exposi-
tion de la Sécession.
Dresde. — 15 mai-i»"" octobre. Exposi-
tion internationale d'aquarelles, pastels,
arts décoratifs.
Munich. — i" juin-fin octobre. Expo-
sition internationale des Beaux-Arts
(Société des artistes et l'Union Artis-
tique de Munich). Palais de Cristal.
Venise. — 22 avril-31 octobre. Expo-
sition internationale des Beaux-Arts.
Interlaken. — 20 juillet-septembre.
(Kursaal). Exposition internationale
des Beaux-Arts.
Le Nouveau Théâtre Indépendant,
Direction et Administration, 8, rue
Pigalle, Paris, annonce la composition
de son premier spectacle de la saison.
Au programme : Quand je serai député,
de Jules Gondoin et Alphonse Greil-
samer, L! Auto de Pierre Chaffange et
M. Mazet, Maître Ruban, de Jean
Plémeur et O. de Gourcuff, La Grève
Rouge! de Jean Conti et Jean Gallien.
Mécislas Golberg. — Avec unepiétié
respectueuse qui fait le plus grand hon-
neur à son caractère, M. Jean-René
Aubert publie le Dernier Cahier de Mé-
cislas Golberg.
« Golberg, sorti de la lutte charnelle,
» est entré dans la gloire lumineuse et
» fière, et rien ne peut entraver l'essor
» du Verbe. »
Ce cahier a été composé par Golberg
et corrigé entièrement de sa main. La
mort l'a interrompu. Il contient de notre
regretté confrère La Morale des lignes,
Mes frasques directoriales, Démence
royale, Disgrâce couronnée d'épines qui
attestent tout l'imprévu, toute la subti-
hté de cet esprit délite.
Le cahier, abondamment illustré,
contient en outre des articles, études
très appréciables.
On peut se le procurer, au prix de
trois francs, chez M. Aubert, chaussée
du Port, 33, à Reims.
— 1 —
Les lettres flamandes d'aujourd'hui.
La lecture des publications officielles
qui enclosent la littérature de nos légis-
lateurs ne manque pas toujours — comme
on pourrait le croire — de certain
intérêt. Nos parlementaires n'ont pas,
il s'en faut, l'éloquence folâtre et le
sens comique ne leur a pas été départi
par la benoîte Providence. Mais les
Représentants du Peuple, pénétrés de la
grandeur de leur mission, savent drama-
tiser avec cette majesté sereine dont ils
imprègnent jusqu'aux moindres de leurs
actes. C'est ainsi que M. Daens, Hen-
derickx, Augusteyns, ont posé, en fla-
mand, au Ministre des Sciences et des
Arts cette question que reproduit le
Compte rendu analytique :
« Récemment a eu lieu à Bruxelles,
à la Maison du Livre, une réunion orga-
nisée par M. le professeur Wilmotte et à
laquelle assistait M. Gautier, directeur
de l'instruction en France.
» Il y fut décidé de procéder à une en-
quête qui, à en croire ces Messieurs,
devra avoir pour résultat de porter le
coup de grâce à l'enseignement de la
langue flamande dans la province du
Brabant, et, à notre sens, de mettre en
péril le caractère national de notre en-
seignement.
» Un professeur d'une université de
l'Etat peut-il impunément se livrer à une
telle besogne avec le concours d'étran-
gers?
» M. le Ministre estime-t-il qu'on
puisse, pour semblables réunions dis
poser d'un local subsidié par l'Etat? »
Je vous jure que cette question est
authentique autant que cette réponse
ministérielle, du plus ironique sérieux :
« Si mes renseignements sont exacts,
l'initiative de la réunion à laquelle font
allusion MM. Daens, Hcnderickx et
Augusteyns appartient à des Belges qui
ont usé du droit que leur confère l'arti-
cle 19 de la Constitution (i).
» Pour le surplus, la réunion avait un
caractère officieux et aucun texte de loi
ou de règlement ne pouvait empêcher (2)
un professeur d'une université de l'Etat
de la présider.
» Quant à la Maison du Livre elle ne
reçoit pas de subvention de mon dépar-
tement (3), qui se borne à souscrire au
Musée du Livre (4), publication dont
l'Administration a son siège en la dite
maison, oii des groupements divers tien-
nent leurs séances. »
Nos lecteurs ont immédiatement i-e-
connu la réunion qui a ému nos honora-
bles : il s'agit de la séance où fut fondée
la « section brabançonne de la Fédé-
ration internationale pour l'extension de
la culture de la langue française. » Ceux
qui y ont assisté ne se sont pas certes
douté qu'ils attentaient à l'enseigne-
ment de la langue flamande ni qu'ils
mettaient en « péril le caractère national
de notre enseignement ! »
L'opinion de trois députés de la
Nation ne les en a pas convaincus da-
vantage de l'existence de ce crime,
j'en suis persuadé, pas plus d'ailleurs
que la campagne assez intempestive
que le Laaste Nienws, sans beaucoup
d'élégance du reste, a cru devoir
mener contre ces odieux « fransquil-
lons » que nous sommes I On frémit en
imaginant ce que seraient devenus
MM. Wilmotte et ses amis, sans l'ombre
tutélaire de l'article 19 de la Constitu-
tion, qui les protège. Rassurons cepen-
dant les esprits inquiets : la section bra-
( I ) Merci, bienveillant article!
(2) Loué soit le Seigneur!
(3) Pauvre Maison !
(4) Heureux Musée!
l-K Thïrsk — 5 octobre 1
909-
— 34 —
bançonne n'a pas de dessins attenta-
toires au prestige de la langue, de la
culture flamandes. Elle n'attaque pas le
flamand, elle défend, elle sert le fran-
çais.
Propager celui-ci n'est pas, que nous
sachions, offenser celui-là. La section
« se propose d'aider au développement
» et au perfectionnement de l'enseigne-
» ment du français dans les écoles pu-
» bliques et d'organiser elle-même, s'il
» y a lieu, des cours et des bibliothèques
y> dans certaines localités. » La diffusion
de la langue française est son but essen-
tiel et il n'appartient à personne de lui
prêter des attitudes d'antagonisme mes-
quin. L'éloquente simphcité, la sincérité,
la dignité de son programme, la ferveur
profonde et sans puffisme de ses adhé-
rents pour la culture de la langue fran-
çaise, la dispensent de ces moyens d'ac-
tion sans grandeur, sans beauté aucune.
Elle ne veut pas, comme trop souvent
certains de nos farouches flamingants,
user d'autorité pour bannir ou reléguer
sans raison tout ce qui ne concourt pas
directement à la réalisation de ses
désirs.
Et vraiment, l'on serait tenté de
croire que la langue, la culture flaman-
des ne portent en elles qu'une puissance
très réduite lorsque l'on constate chez
quelques-uns de ses protagonistes une
prédilection pour l'emploi des « trucs »
de propagande douteux que chaque
jour nous apporte, principalement dans
le domaine administratif. Ils défrayent
la chronique quotidienne de nos grands
journaux. Pourtant, combien sont inu-
tiles les mesures coercitives, vexatoires,
ou les interventions vaines du genre de
celles que j'ai rapportées plus haut,
quand on se rend compte de la richesse
réelle de la culture flamande, de la
véritable et vivante robustesse de sa
littérature.
M. André De Ridder vient de publier
à ce propos un petit livre (i)qui, écrit en
français, contribuera plus efficacement,
j'en ai la conviction, à réhabiliter, si
c'est nécessaire, la culture flamande.
Avec tact, précision, sincérité il évoque
le magnifique travail de renaissance et
d'évolution que la littérature flamande
actuelle accomplit. Il lui consacre, avec
une fierté légitime, une étude probe et
digne, sans grandiloquence , comme
sans mièvrerie. On a la perception bien
nette de l'existence incontestable d'un
mouvement littéraire du plus curieux
aspect, et n'est-ce pas là une preuve
irréfutable de la perpétuation de la cul-
ture flamande? Sans contrQdit, pareille
démonstration n'est pas inutile. Elle
rencontre cette opinion assez accréditée
d'une indigence trop aisément admise,
même dans notre pays.
Sans fausse honte, M. André De
Ridder rattache les origines de cette
renaissance au courant de civilisation
universelle qui influença l'Europe intel-
lectuelle aux environs de 1 875-1 880 pour
engendrer en Angleterre le préraphaé-
lisme pictural et poétique, en France,
le symbolisme, en Hollande le mouve-
ment des Nieuwe Gids, en Belgique,
celui de la Jeune Belgique pour le
français, celui de Van Nu en Straks
pour le flamand.
Van Nu en Stracks, revue fondée à
Anvers, se garda bien de s'en prendre
aux « anciens », comme Conscience —
Hij leerde zijn volk lezen — Ledeganck,
le romantique auteur des Drie Zusters-
teden. Développant normalement la tra-
dition de leur œuvre, les novateurs du
groupe la rendirent « plus moderne et
universelle. » Une période de transi-
tion — mélange de réalisme et de roman-
tisme— où des prosateurs remarquables :
Loveling, Tony Bergman, le gracieux
(i) Les lettres flamandes d'aujourd'hui. —
Anvers. — De Nederlandsche boekhandel. 1 fr.
ir
et délicat auteur d'Ernest Staas, Armand
De Vos, Raymond Stijns, des poètes
estimables comme Van Beers, Dautzen-
berg, Decort se sont produits, témoigne
(lu développement progressif de la cul-
ture flamande, de 1 epurement lent du
goût artistique. Elle prépare Stijn Streu-
vels, ancien boulanger, puissant peintre
verbal, vigoureux descripteur, incom-
parable paysagiste littéraire; Herman
Teirlinck, romancier nerveux et nuancé ;
Vermeylen, essayiste éclectique, auteur
d'une épopée de l'humanité qu'il intitule
de Wandelende Jood (Le Juif-Errant) ;
Van Langendonck, Vande Woestyne,
poète délicat et raffiné; Cyril Buysse,
Baekelmans , Vermeersch , Maurice
Sabbe, Eeckels, Guido Gezelle, le poète
simple et sain, Vanden Oever, Declercq,
Hegenscheidt, l'auteur de Starkadd,
Van OÊfel, Rodenbach, l'éveilleur d'en-
thousiasme dont ici même M. A. De
Ridder parla avec éloquence le mois
dernier. D'autres encore ont apporté à
cette culture flamande l'hommage filial
de leurs œuvres. M. De Ridder les ana-
lyse tour à tour en critique impartial,
consacrant un hommage spécial à Stijn
Streuvels « maître incontesté du groupe,
> celui qui, avant tous, lui a communi-
» que une signification plus que locale.»
Dégageant les caractères généraux
de cette littérature actuelle l'auteur
constate : « Presque aucun de nos écri-
» vains n'échappe à la forte empreinte
* de la patrie : un amour égal pour la
» Flandre éclate à travers leur œuvre
» différente, quelque forte que soit l'em-
» preinte française que cette œuvre ait
» reçue, telle celle de M. Herman Teir-
» linck ou de M. Karel Vande Woes-
» tyne. »
Tous nos écrivains flamands sont du
substantiellement nourris de
» culture française, » ajoute-t-il .11 signale
le génie fortement descriptif des auteurs
flamands, leur sens plastique extraordi-
naire, l'amour de la ligne et de la cou-
leur, leur réalisme, et aussi le particula-
risme intense qui a enrichi la langue
des trésors puisés au plus profond des
idiomes populaires.
Il ne m'appartient pas, pour ne pas
dépasser les limites de cet article, de
m' étendre davantage sur cet excellent
ouvrage. Il est une œuvre de tendre
affection érigée à la gloire de la littéra-
ture flamande d'aujourd'hui. Sans parti
pris, comme sans aveuglement, son au-
teur a su déterminer avec preuves à
l'appui — les proses, les poèmes, les
romans, les études des écrivains de la
langue — la place enviable que la pro-
duction littérature flamande doit occuper
dans l'intellectualité continentale. Il a
su rendre infiniment sympathique l'œu-
vre littéraire contemporaine flamande
parce qu'elle est l'affirmation évidente
d'une mentalité qui eut son heure de
gloire dans le passé et dont les fils au-
jourd'hui attestent la toujours vibrante
vitalité.
En rendant ainsi un hommage à ses
confrères, M. André De Ridder a plus
fait pour la cause flamande que ne pour-
raient jamais l'espérer ceux dont les
gestes inutiles et agaçants, naïfs ou
outranciers rendent le « flamingan-
tisme » si déplaisant. Puisse M. De Rid-
der être entendu quand il condamne « ce
» mouvement flamand systématique-
» ment hostile au français *, ce flamin-
gantisme qui rêverait « d'une littérature
» flamande parquée — comme en une
» muraille de Chine — dans nos cinq
» provinces des Flandres ! »
LÉOPOLD RosY.
-36-
Proses ^'\
NUIT DE MORT.
Cette gémissante nuit appesantit un
long deuil sur nos cœurs orphelins, sur
nous tous qui sommes seuls comme des
lépreux.
Une pluie étrange imprègne l'atmo-
sphère : ses gouttes sales et épaisses,
comme les larmes maquillées des filles
des carrefours sombres, tombent lour-
dement sur les silhouettes des édifices,
sur les rues et sur les jardins, dont les
couleurs se sont noyées dans le tombeau
d'un ciel morne et grisâtre.
Les heures rampent sur nos âmes,
imbibent nos entrailles et sucent notre
sang.
Cette nuit morne est une nuit de
mort.
Un chant monotone et simple plane
sur les toits et dans ses trois notes gla-
cées et anxieuses enserre les clartés de
nos cerveaux, étouffe les flammes de
notre volonté.
Et tout est mort.
Là-bas au loin, où nous voudrions
nous enfuir, la mer n'agite plus ses
vagues joyeuses, car les souffles immen-
ses d'un monstre inconnu les ont disper-
sées pour la transformer en un marais
puant. Les rivières ont arrêté leur cours
et ont vomi des boues qui empestent et
tuent les poissons multicolores. Les
montagnes faibles et molles comme des
vieillards épuisés se sont noyées lâche-
ment dans les amertumes de la plaine,
et les arbres apeurés et effrayés ont
embrassé le sein de la terre, tels ces
chauves -souris affolées qui viennent
s'agripper dans les noirs cheveux d'un
enfant.
...et qui est ta mère, enfant?
( I ) Traduites du russe par l'auteur.
Ne disons rien, n'élevons pas nos
voix, ne faisons pas de gestes brusques,
car c'est la nuit de mort.
Au loin dans les brumes, le vieux son-
neur de l'église, qui domine les toits de
nos chimères, est monté sur le clocher
pour envoyer comme d'habitude la
langue de fer sur le cuivre résonnant de
la grosse cloche et s'est arrêté effrayé
par les folies des sons, qui pleuvaient
sur sa tête comme ces malédictions qui
martèlent notre terre.
Ne disons rien par cette nuit de mort,
n'élevons pas nos voix, ne faisons pas
de gestes brusques.
Les cadavres nous guettent.
La terre pleure
...la nuit de mort.
LES FLAMMES DE NOS LAR1\JES.
(Frag7nent).
A M"« R. Simchovitsch.
...Regarde! oh regarde, ces nuages
monstrueux suspendus sur les plaines,
et qui étouffent, et qui pèsent si impi-
toyablement sur les fleurs et les herbes I
Et ces bouleaux, minces comme des
jeunes filles élancées, chassés par la
rage du souffle des vents, malades et
affolés, penchant leurs têtes en avant
pour courir et comme des fantômes enra-
cinés dans les profondeurs de la nuit, ne
le peuvent pas. Et ces arbustes et ces
jardins qui tendent à rouler vers la folie,
à travers les hurlements de terreur et les
sanglots, et qui craquent et tombent
épuisés de faiblesse.
Entends-tu le vent ? Il gronde, rugit,
fracasse et hurle en pleurant. Oh, ce
sont les pleurs des hommes et des fleurs
qui passent sous ce ciel fuligineux, et en
mugissant sonnent les trompettes tor-
dues du malheur.
1 7
3/
Là, sur cette plaine, il y avait naguère
un chemin joyeux et menu, qui serpen-
tait, comme un ruban sur la jupe d'une
jeune fille, — et il n'y est plus.
Il y avait une maison blanche et gaie,
là-bas sur la colline tout près de la route,
où les voyageurs fatigués se reposaient,
— et, elle n'y est plus. Et dans cette
monstrueuse forêt, il y avait un vieux
gardien, il y avait un chien, il y avait
des cors qui lançaient leurs voix dans
les profondeurs, — et ils n'y sont plus.
O ma bien-aimée ! Le ciel charrie de
la lave brûlante, les vents rongent mes
habits, déchirent mes cheveux, brûlent
mes yeux et engloutissent ma voix qui
t'appelle vainement.
O ma chérie 1 Parmi l'épouvante, les
sarcasmes des affolés, les éclairs des
outrages de ce ciel noir, tu brilles comme
le soleil d'antan, et je vais vers toi.
Entends-tu? O, entends-tu ces lamen-
tations des pensées dont les siècles
accouchèrent se tordant et se déchi-
rant, et ces plaintes des vieillards éden-
tés, qui me poursuivent. Vois-tu les
rangs de ces fantômes accroupis et
leurs mains crispées? Et l'incendie de
ces lettres hiéroglyphiques que tracent
les pattes monstrueuses des éclairs. Et
ces oiseaux noirs apeurés et lâches. Et
ces cris de terreur des aigles blessés.
Je vais vers toi. Les chemins sont
moiLs et la lumière n'est plus, mais par
les zigzags des appels de ce ciel, je te
retrouverai.
Orna bicn-aimée!
— Qui es-tu ?
— J'arrive des pays lointains. J'ai
passé sur les ossements de mes frères,
jetés sur les routes tortueuses et rongés
par les pluies. J'apporte les affres de la
mort et les angoisses de la nuit. Comme
un loup écorché, j'ai laissé dans le che-
min de la souffrance des morceaux de
ma chair, des mares de mon sang em-
poisonné. Ces pierres et ces rochers
abrupts et ces forêts fantastiques ont
déchiré mon visage et égratigné mon
corps sucé par des sangsues.
J'apporte avec moi les pleurs des
vents, qui déchirent l'air et assassinent
les arbres, et si je courbe mon corps,
c'est que leur charge pèse trop lourde-
ment sur mes épaules. Empoisonné par
les éclairs, j'ai perdu mes forces et
épuisé mes muscles.
Des rides ont sillonné mon front et
mon rire est mort en se convulsant.
Ma danse est morte aussi.
Vous me demandez ce que je suis ? —
Voilà mon cœur. Je vous l'ouvrirai sans
l'aide d'une lancette — ma poitrine est
rongée par les vautours.
Voilà mon cœur.
Vous trouverez dans ce morceau de
chair ensanglanté, la pâleur des topazes,
qui brillent comme les yeux de tigres et
parfois comme les orbites des cadavres.
Ces blessures qui, avec tant d'indé-
cence, se contractent aux regards des
hommes, sont les marques des ongles
des bêtes de mes souffrances ; ces rides
sont les chemins convulsés où s'entre-
lacent les démons de mes tortures et où
ricanent âprement les brumes, les hori-
zons, les lointains et les infinis.
Voilà l'affolement qui parmi les orages
de la terreur, secoue les nerfs, fouette
le sang, brûle les poumons et écrase
l'esprit. Voilà les rêves qui tyrannisent et
torturent mon cœur. Et voilà les hail-
lons de mon âme, et voilà le visage
saccagé de mon amour.
Vous demandez qui je suis ?
Laissez moi vous dire, que quoique
pâle, crispé, torturé et convulsé, je ne
suis pas venu vous offrir mes blessures
et étaler devant vous les sons doulou-
reux de mon chant auréolé de sang.
Je ne suis point un marchand et les
biens me manquent. Mais puisque mon
-38-
front est déchiré et puisque vous avez
bien voulu, ô vierges de bonté! ouvrir vos
portes à un truand macabre, laver ses
pieds blessés et lui apporter de l'eau, je
vais vous ouvrir le cercueil de mon
esprit pour vous montrer le suaire
lugubre de mes pensées, tissées avec les
sourires tordus des éternels pendus.
Je vous dis:
— Si Vous cherchez le meilleur, sachez
bien que le meilleur parmi les serpents
est tout de même un serpent.
Et encore :
— Soyez des prisons et des geôliers
de vos chants, comme le sont ces pierres
d'Orient qui après avoir dérobé les
couleurs de l' arc-en-ciel, les gardent
pour toujours.
Et encore :
— Je vous en supplie, ne soyez jamais
les espions de vous même, et cassez vos
ongles pour ne point déchirer vos cœurs.
— Savez-vous, ô savez-vous, que
lorsque l'araignée finit l'étreinte
avec sa femelle — elle la mange, que le
chat broie, quand il le faut, le cerveau
des petits qu'il vient de mettre au jour ?
— Et bien! soyez araignées et soj^ez
chats et cassez sous vos dents les Pierres
de vos pensées.
Je vous dis:
— Si les ténèbres de la folie vous
guettent, allez vers elles, cherchez-les
parmi les cortèges hallucinants des
deuils et des horreurs, autrement elles
vous engloutiront. Si vous entrez sous
des voûtes sombres qui répercutent les
résonances funèbres de vos pas —
n'oubliez jamais que les dalles oii vous
marchez sont les toits de vos tombeaux.
Et maintenant je m'en vais. Je vais
trouver le troupeau des images blessées,
les champs semés de pétales de sang et
de chairs abaissées.
Je vous dis adieu. Je ne vous baise
pas les mains, car mes lèvres brûlent
dans le feu de mon sang.
Je vous dis, tout simplement : adieu.
... Et celle qui avait des yeux tristes
et pensifs me cria : attends ! et mit un
baiser sur mon front ensanglanté.
Constant Zarian.
Le Juîf=Errant.
Le soleil grillait le tienne surchauffé.
Les dernières, herbes échappées aux
chaleurs torrides de juillet, se mou-
raient, desséchées, faute de sève. L'air
dilaté dansait au-dessus de la lande et
les grillons, musses sous les calcaires
blancs, se taisaient.
Au milieu de la glèbe enfiévrée, les
Mahy, homme et femme, lient, sous le
ciel ardent uniformément bleu, les der-
nières bottes de seigle coupé la veille.
Le blé gisait là, en bandes ajourées,
d'un jaune clair, plissant ce champ mi-
A Maurice Gauchez.
sérable créé avec tant de peine au milieu
du plateau aride. La faux étincelante
du moissonneur avait couché les épis
mûrs, peu remplis, maigrelets, récolte
suffisante toutefois pour cette terre où
rien ne poussait d'habitude.
Secs et nerveux, les deux paysans tra-
vaillaient avec la ténacité, la vaillance
des Ardennais dressés à l'école du cheval ;
elle, Babeth, un peu moins âgée que son
mari qui frisait la soixantaine, semblait
plus vieille de dix ans. Là -bas, dans ce
pays pauvre où la terre ne nourrit ceux
— 39
qui doivent vivre d'elle qu'au prix des
pires labeurs, les femmes, si belles
qu'elles soient, passent et se fanent vite.
Le travail les use et les dessèche. Pour
s'assurer l'existence, elles s'épuisent,
comme les hommes, en de constants
efforts. Après trente ans, les visages se
rident et se boucanent, au plein air,
sous les morsures du soleil et du froid.
Les Mahy, depuis deux ans déjà,
avaient, au milieu du tienne, créé ce
champ nouveau. Ils avaient brûlé, purgé,
fumé, graissé ces arpents stériles donnés
gratuitement par la commune. Et le
seigle lentement avait poussé, frêle et
clairsemé, parmi les milliers de petits
cailloux.
Aujourd'hui, l'homme regardait, d'un
œil satisfait, les dix petites meules que
formaient les gerbes qu'il venait de lier.
Elles s'alignaient, épaisses et blondes,
coiffées du capuchon de paille qui leur
donnait des airs de grosses commères
en manteaux. Et des bluets, des coque-
licots, des miroirs de Vénus, des fleurs
de chardon piquaient leurs flancs clairs
de pointes vibrantes. Plus éclatant, le
mouchoir rouge qui couvrait la tète de
Babeth glanant les derniers épis parmi
les guérets effacés, allumait d'une tache
de sang vermeil le rectangle tondu où
hier, frissonnait encore la moisson.
Gus Mahy souriait. La récolte, sans
être grasse, était suffisante. Il ne restait
plus au paysan qu'à la charrier, en une
seule prise, jusqu'au logis. Il essuya
son front hâlé, s'aÔ'ala dans l'ombre
violette d'une meule et but, au cruchon
de fer blanc dissimulé dans le blé, une
longue gorgée de café froid, bouilli la
veille. La glaneuse s'en vint à lui, le
tablier plein d'épis. Elle dit en dépo-
sant son butin :
— En voilà encore assez pour nourrir
mes poules pendant trois jours... Vite!
Nous allons retourner, mon homme!
Il doit être dix heures au moins. Tu sais
que c'est dimanche aujourd'hui? En
nous dépêchant, nous pourrons encore
entendre un bout de grand'messe.
Tout en parlant, elle parut distraite.
Gus s'inquiéta de là fixité du regard,
tendu vers l'horizon du tienne.
— Qu'est-ce donc que tu vois-là, Ba-
beth?'"
— Bin là ! Je ne sais pas trop ce que
je vois... On dirait un vieux « roulant »
qui s'en vient de ce côté.
Puis, après une pose :
— Ma foi, ça m'a l'air d'un drôle de
gaillard. Lève-toi un peu, Gus...
Mahy se redressa, examina à son
tour.
— En effet, dit-il, voilà un person-
nage comme il n'en vint jamais dans
le pays. A-t-il l'air vieux, bon Dieu!...
D'où sort-il ? Faut croire qu'il arrive de
Matagne et qu'il aura perdu le sentier
d'Olloy. Il porte une caisse sur le dos.
— C'est un mendiant, un chemineau,
ajouta Babeth apeurée. Défions-nous,
Gus, défions-nous ! Celui-ci ne me dit
rien qui vaille. Il sent le sorcier, l'enfer
et la peste. Allons-nous en !...
— Non fait! Je ne m'en irai pas!...
Il faut que je voie cet homme- là de
tout près. Reste aussi... Voilà qu'il nous
a vus; il nous regarde, il vient à nous.
— Si c'est pour mendier, dis que tu
n'as rien en poche...
A cinquante mètres de là, surgissant
d'un rideau d'aubépines et de noise-
tiers, un vieillard s'avançait, évitant
avec peine les pierres et les ronces. Nul
être hum.ain ne paraissait supporter plus
aisément le poids des années. Le visage,
auréolé d'une chevelure touffue en-
flammée de reflets d'argent, quoique
plissé de mille rides, rayonnait encore
d'un grand éclat de vie; et longue, la
barbe blanche flottait au vent, boucles
des neiges du passé éparses sur la poi-
trine. Le corps, grand et maigre, vêtu
d'un vieil habit trop large, pliait à peine.
— 40 —
Les Mahy frissonnèrent. Les yeux de
ce vieillard les troublaient. Une même
idée leur traversa l'esprit. Cet homme
qui, si vivement, les impressionnait,
était peut-être quelque génie pervers,
un des esprits diaboliques du pays,
celui même de cette terre de misère au
milieu de laquelle il leur apparaissait.
D'où venait-il? Ce regard limpide et
pénétrant qui les couvrait, fusait comme
un rayon de feu, secouait leur volonté
fruste.
Babeth fit hâtivement un signe de
croix.
Cependant, à cinq mètres de là, le
petit vieux, essuyant son front large du
revers de sa manche, fit entendre une
voix sonore, à peine hésitante. Il de-
manda, en bon français :
— Dites-moi donc, mes amis, où je
trouverai un chemin qui me permettra
de sortir de ce maudit pays où je me
perds. Il y a-t-il un village tout près
d'ici?
— Allez devant vous, fit Mahy. Là-
bas, au bout du champ, vous trouverez
un chemin. Suivez-le. Vous descendrez
à Olloy, au milieu de la commune.
— Merci. J'ai hâte de trouver un peu
d'ombre et de me mettre à l'aise. Vous
comprenez cela. A mon âge, beaucoup
ont perdu leurs jambes et ceux qui les
conservent en voudraient bien de
neuves.
Et l'inconnu si vieux, si chevelu, si
blanc, eut un petit rire saccadé.
— Si vous êtes fatigué, ajouta Gus
en montrant la gerbe sur laquelle il
s'était assis, vous pourriez vous reposer
un brin et boire à mon bidon un coup
de café froid ?
— Merci. Vous êtes bien bon. Je ne
puis m' arrêter.
— Vous venez de loin, je gage ?
demanda timi- 47 -
Danse, danse sous le soleil,
Petite, danse...
Ton âme est bleue comme le ciel ;
Petite, danse!...
Danse, danse sur la prairie.
Petite, danse...
L'herbe est neuve comme ta vie ;
Petite, danse!...
Danse, danse sous les cyprès.
Petite, danse...
Il vaut mieux mourir que rêver;
Petite, danse!...
Chanson Nuptiale.
Le batelier qui pèche sur le Tarn
pêche pour sa mie ;...
le chasseur qui va, lorsqu'il se fait tard,
à l'afFùt, tranquille, au bord des prairies
chasse pour sa mie...
L'oiseau qui s'envole avec un brin d'herbe
revient vers le nid...
Et le moissonneur, en liant sa gerbe
sous le ciel d'été quand s'endort la nuit,
chante pour sa mie...
Moi, je suis passé sans baiser aux lèvres,
Sans herbe à mes doigts, n'ayant pas de nid,...
mais je veux, avant que ce jour s'achève,
chanter pour l'amour qui te réunit,
beau gars à ta mie...
Touny-Lerys.
(Ckanscn du Pays).
L'Amour et la Mort
Dansletempsquelalunepuissante recueillait sa lumière,(i)
L'Amour errait aux pelouses de thym du Paradis
Et tout autour de lui promenait ses yeux lumineux.
(i) .\u crépuscule.
-48-
Quand, tournant autour d'un cassier, bien en vue,
La Mort, se promenant toute seule, sous un if
Et parlant à elle-même, d'abord frappa sa vue.
« Vous devez vous en aller, dit la Mort, ces promenades
[sont miennes. »
L'Amour pleura et déploya, pour fuir, ses ailes éclatantes;
Toutefois avant de partir il dit : « Cette heure est tienne :
Tu es l'ombre de la vie, et comme la branche
Se trouve dans le soleil et ombrage tout au dessous,
Ainsi dans la lumière de la grande éternité,
La vie éminente crée l'ombre de mort;
L'ombre passera quand la branche tombera,
Mais je régnerai à jamais sur tout. »
Chant.
Larmes, vaines larmes, je ne sais ce qu'elles veulent.
Larmes qui du fond d'un divin désespoir
'Sourdent au cœur et s'amassent aux )''eux,
A la vue des heureux champs d'automne
Et à la pensée des jours qui ne sont plus.
Frais comme le premier rayon brillant sur une voile
Qui ramène nos amis de l'autre hémisphère.
Tristes comme le dernier rayon qui pourpre celle
Qui sombre sous les flots avec tout ce que nous aimons.
Ainsi tristes et frais, les jours qui ne sont plus.
Ah! tristes et étranges comme, dans d'obscures aubes d'été,
Les premiers pépiements des oiseaux à demi-éveillés
Pour des oreilles mourantes, lorsqu'à des yeux mourants
La croisée lentement devient un carreau lumineux.
Ainsi tristes et frais, les jours qui ne sont plus.
Chers comme les baisers remémorés après la mort
Et doux comme ceux-là feints par une fantaisie désespérée
Sur des lèvres qui sont pour d'autres ; profonds comme l'amour
Comme le premier amour et farouches de tout le regret ;
O mort dans la vie, les jours qui ne sont plus.
In Memoriam A. H. H.
XCIV
Combien pur de cœur et sain d'esprit.
Encouragé de quelles divines affections
Serait l'homme dont la pensée demeurerait
Une heure en communion avec les morts I
— 49 —
En vain tu appelleras, toi ou quelque autre,
Les esprits de leur chemin d'or,
A moins que, comme eux, tu puisses dire aussi :
« Mon esprit est en paix avec tout. »
Ils fréquentent le silence du cœur,
Les pensées calmes et pures,
La mémoire (qui est) comme un ciel sans nuages,
La conscience, comme une mer au repos.
Mais quand le cœur est plein de bruit
Et que le doute à côté du portail veille.
Ils ne peuvent qu'écouter aux portes
Et entendre la familière discorde en dedans.
Alfred Tennyson.
(Trad. G.-M. Rodrigue).
J.=L. Forain.
Le talent intense de M. Forain a
peut-être moins étonné son époque que
l'amertume incroyable de son âme. Et
cependant cette époque n'est ni douce
ni tendre. Mais elle a reconnu en lui un
de ses portraitistes moraux, et l'a cou-
vert d'éloges, comme on élevait pru-
demment des autels aux Euménides. Il
s'est vu rendre les hommages de la peur,
et appeler maître parce qu'une certaine
partie de la société avait trouvé en lui
son maître de haine et d'acerbe pessi-
misme. Par là il est incontestable que
M. Forain est un homme représentatif,
et son œuvre et son nom resteront liés à
l'histoire de nos mœurs.
Sa personnalité est cependant on-
doyante et diverse. Il a été, il est, tour
à tour ou simultanément, anarchiste,
antisémite, antirépublicain, catholique,
mondain, gavroche, réactionnaire. Ces
avatars ont surpris. On n'a point vu
sans stupeur le dessinateur des filles
tourner au giron de l'Eglise, le
satiriste de la finance juive fréquenter
chez les millionnaires, l'incorrigible
gamin de jadis siéger auprès de M. Cop-
pée dans les réunions de la « Patrie
française ». Mais la puissance de haine
qui anime M. Forain n'a pas désarmé.
Elle lui tient lieu de génie, elle en a fait
quelqu'un avant d'en faire quelque chose.
Il y a dans le poème de Mallarmé, le
Gtiignon, un vers où ce grand poète
parle des malchanceux, des impuissants
« qui convoitent la haine et n'ont que la
rancune ». AL Forain sait haïr, et nous
prouver que la haine peut aussi nous
forcer à trouver de la grandeur dans
l'artiste qu'elle anime. Il faut s'incliner,
même si l'on avait toujours pensé qu'un
grand artiste n'est façonné que par
l'amour.
Il semble que le désenchantement
misanthropique de M. Degas se soit
décomposé en M, Forain, et que l'hu-
meur chagrine de ce merveilleux ana-
lyste se soit extravasée jusqu'à devenir
cette toxine qui circule dans l'art cor-
rosif de son disciple. M. Degas ne hait
50 —
pas. Il observe. Il étudie avec la pa-
tienté» et ardente sagacité d'un Japonais
les tares imposées à la créature par la
civilisation, et cela enchante son goût
du dessin, son amour du caractère qui
n'admet ni beauté ni laideur dans l'étude
du \Tai. Personne n'a peint plus véridi-
quement, mais nous ne savons pas ce
que M. Degas pense des êtres qu'il
exprime. Au contraire c'est , chez
M. Forain, l'opinion qui crée le dessin,
et ainsi chacun de ses dessins est un
testament de sa haine; et comme en
chacun d'eux il semble avoir voulu
l'exprimer toute, il n'en est pas un seul
qui n'ait une signification extraordi-
naire.
Huysmans haïssait la vie contempo-
raine, et quand il l'eut, selon son ex-
pression, « vomie », il se fit catholique,
après avoir dépensé un talent magni-
fique à clamer ses détestations. M. Fo-
rain, que Huysmans goûtait beaucoup,
semble évoluer parallèlement à lui sans
en avoir les vertus. Nous le verrons
peut-être peindre des vierges. Ce ne
sera pas beaucoup plus étonnant que de
le voir peindre des femmes du monde,
étant donné son passé, mais ce sera
certainement plus intéressant pour les
critiques d'art. En attendant, il est le
traducteur des mépris dont les gens du
bon ton accablent cette démocratie dont
il est issu; la considération qu'il y gagne
est encore affermie par la crainte salu-
taire qu'on a de ces mots justes et cruels
dans un monde où il est plus aisé d'être
bien ne que de bien vivre. Là tous ont
leurs péchés secrets, et M. Forain en
est le confesseur perspicace, nullement
amène, et d'une discrétion condition-
nelle. Il entend, il retient, et il est
prompt à exprimer ; il est donc redouté,
et par là même choyé. On lui pardonne
aisément d'ailleurs de diriger les flèches
de ses mots contre ceux qu'il sert, puis-
qu'il ne tourne la pointe de son crayon
que contre l'état social qu'ils détestent.
Et c'est pourquoi M. Forain est devenu
célèbre dans un milieu qu'il avait com-
mencé par scandaliser. Son hyoocon-
drie sarcastique ne s'en est d'ailleurs
pas adoucie. Elle était trop liée à son
talent pour qu'il négligeât d'en doser
l'âcreté : et tant qu'il dessinera comme
il dessine, c'est-à-dire admirablement,
il donnera ce spectacle singulier d'un
homme qui, ayant pleinement réussi,
semble toujours aigri.
Jamais la bonté n'a tempéré une de
ses notations de la vie, atténué sa
blague féroce; l'âge et le conservatisme
sont venus sans l'apaiser. Ce n'est point
à lui qu'il faudrait dire que « le pire
n'est pas toujours certain ». Il subodore
avec délice la vilenie humaine. Il paraît
la dénoncer, mais il ne saurait s'en
passer, il l'adore, elle seule le passionne
et sollicite ses facultés d'artiste. Ces
facultés sont très belles. Si sa peinture
se ressent par trop des œuvres de
M. Degas, ses croquis ont réalisé une
synthèse très personnelle de l'attitude
et de la face humaines, et leur appa-
rente négligence est de celle qui n'est
permise qu'aux forts. Cela n'a pu être
imité. C'est le vrai caricatural, et cela
tient de la grande peinture avec une
sobriété prodigieuse, par le jaillissement
de quelques traits brisés, brusques comme
un geste de colère et implacablement
exacts. Les légendes de ces dessins, très
vantées, sont parfois belles, souvent
spirituelles; mais le dessin avait déjà
parlé. Il est si intelligent que souvent
il a l'air d'un hiéroglyphe, d-'une phrase
profonde figurée par un seul signe. Vrai-
ment c'est supérieur et personne, pas
même Lautrec, ne nous a donné cela.
Toute la vie sociale passe dans cette
série énorme. Et cependant on y étouffe.
Peu importe qu'on pense ou non comme
M. Forain. Le sujet n'aide ni ne gêne
l'estimation de sa verve, et ses démêlés
_ 51 -
avec Marianne, s'ils ravissent les natio-
nalistes, n'intéressent pas l'amateur
d'art. Mais la haine a sincrulièrement
restreint ce g^and talent. Elle seule,
traduite par la légende politique, re-
quiert les gens de parti, incapables de
goûter sans elle le charme des quelques
traits et taches que M. Forain se borne
maintenant à donner aux journaux.
Mais quelle monotone tristesse nous
saisit! Eh! quoi, cet homme à ce point
doué pour exprimer la vie n'a pas ren-
contré une figure d'amour, une dou-
ceur, un sourire, une clarté de la na-
ture? Toujours cette crispation rageuse,
cette tension mauvaise, ce rictus! Et,
s'il ne raconte que ses haines, au moins
ne soupçonnerons - nous jamais de
quels enthousiasmes déçus, de quelles
générosités trahies, de quelles aspira-
tions vaincues elles naquirent, et ne
verrons-nous jamais ce que cet homme
a pu aimer pour avoir été conduit à une
révolte pareille? Mais on ne sent pas
même de révolte en M. Forain, et s'il a
une foi on ne saurait la définir. Il regarde
les ignominies de la vie, et il ricane.
C'est sa nature, et c'est exaspérant
comme une attitude ; on est bien plus
triste de lui que de ce qu'il relate, car,
s'il est toujours armé de son rire éternel,
il n'a du moins pas de sérénité, non plus
que de passion. Jamais cette âme ne
s'est reposée, jamais elle n'a vu ce qui
est beau, désintéressé, dévoué, ingénu,
loyal ; et jamais non plus ses invectives
n'ont été dues à la sainte colère. Elle
accepte le hideux avec une effrayante
tranquillité, et le restitue tel quel avec
un talent supérieur qui, malgré sa ner-
vosité, garde toujours quelque chose de
*'roid et d'impassible dans sa netteté.
C'est là un trait bien-étrange. M. Fo-
rain me semble être le seul caricaturiste
pessimiste qui n'ait jamais laissé paraître
de l'indignation, de la passion, tout au
moins du parti-pris. L'indifférence im-
perturbable de ce chercheur de tares est
effrayante. S'il incline maintenant vers
un monde réactionnaire et chauvin,
tous les partis pourraient le revendiquer
en feuilletant son œuvre. Il les a tous
servis, non point en les aimant, mais en
divulguant les vilenies des autres, et
finalement on voit que cette enquête
seule l'intéressait. Au fond, toutes ses
variations ne sont que les modalités
diverses de son nihilisme anarchiste.
M. Forain se plaît actuellement dans
la société élégante et bien pensante sur
laquelle ses dessins de jadis nous don-
nèrent de si terribles documents. Il s'y
tient en amateur, désinvolte et cynique,
et fait la joie de tous en notant les traits
qu'il est toujours agréable de recon-
naître chez autrui quand on ne les ad-
met point en soi-même. Par ses propos
et ses croquis, il a ainsi porté de l'un à
l'autre, dans un monde restreint où tous
seretrouventquotidiennement,d'acerbes
vérités que chacun certifiait en se croyant
exempt. Le monde, qui s'estime peu,
aime ceux qui le châtient, et fête ses
frondeurs. Ainsi M. Paul Hervieu s'y
fit une place importante par quelques
très beaux romans qui sont de durs et
implacables réquisitoires, et ce n'est pas
le moindre symptôme de la démoralisa-
tion d'une société fortunée et blasonnée
que cette indulgence bizarre. Elle n'est
peut-être d'ailleurs que la suprême
vanité de gens qui se croient au-dessus
de toute critique et pensent adroit de
paraître assez forts pour faire bon visage
à leurs plus cinglants satiristes. Ainsi
fut-il à la mode d'aller s'offrir aux rudes
grossièretés du cabaretier Bruant.
La haine de Marianne, à quoi no-
blesse oblige, et qui valut jadis au pau-
vre Mac-Nab ses entrées au faubourg,
acheva de décider de la fortune de
M. Forain. Il est cependant nécessaire
de dire que son art mérite infiniment
mieux que de telles raisons de succès ;
52 -
aux yeux des écrivains et des peintres
qui le louèrent jadis, M. Forain restera
toujours le Forain àwCourrier Français,
le Forain qui débutait entre Louis Le-
g'rand et Willette, le Forain des filles,
des noceurs, des rastas et des inter-
lopes qu'il dessinait en maître et syn-
thétisait en des légendes d'une atroce
ironie. Si ce Forain-là, psychologue
autant que peintre, avait créé le second
panneau de son diptyque, si, après nous
avoir résumé la laideur née du désir de
l'argent, il nous avait montré la beauté
des intègres et des pauvres, nous hono-
rerions aujourd'hui un second Daumier.
Mais c'est Steinlen qui a peint ce que
M. Forain a oublié, et c'est en lui que
la bonté, le libéralisme et la tendresse
de Daumier revivent. Ces deux anar-
chistes ont pris deux routes bien diffé-
rentes.
Il faudra plaindre une Société qu'on
jugera sur les dessins de M. Forain, et
qu'il construit à l'image de sa haine. On
disait, en riant, de Zola, très inexacte-
ment d'ailleurs, qu'au lieu de nettoyer
les écuries d'Augias, « il en remettait. »
On serait tenté de penser, en étudiant
l'œuvre considérable de M. Forain, qui
lui aussi « en remet » quand il note le
vice et ses transformations dans la
société vermoulue. Tout ce qu'il dit est
vrai, mais il le choisit, et on sort de l'exa-
men de son œuvre avec un grand écœu-
rement. Comme beaucoup de nationa-
listes, il sert la France en criant chaque
jour au scandale et à l'effondrement, en
sorte qu'on se demanderait avec an-
goisse si l'on ne vit point dans le plus
misérable des pays; mais un regard
autour de soi rencontre tout de même de
saines consolations, et s'agace alors du
petit rire sec de M. Forain, de son
méphistophélisme sans romantisme. On
regrette qu'une intelligence si aiguë, un
esprit si prompt et un talent si souple
soient à demi stérilisés par le doute et
l'amertume, par l'impuissance d'envi-
sager l'autre face de la vie, par le désir
maladif de la destruction et de la néga-
tion, que seule vérifie, en art, l'élo-
quence du désespoir indigné, par^ enfin,
la manie de tout ramener à un mot
cruel. Il y a là un germe morbide. Et
c'est à cause de ce germe que cet artiste
d'un énorme talent laisse froid. Il ne
passionne pas, il n'est pas éloquent, il
n'émeut jamais^ il ne fâche même pas.
On ne saurait sans puérilité lui garder
rancune d'une de ces épigrammes « ter-
ribles y> qu'il distribue avec une sorte
d'automatisme analogue à celui des fai-
seurs d'à-peu-près. Il fait œuvre de haine
avec une méthodique et triste applica-
tion, et on ne pourrait pas le haïr. On ne
peut que s'amuser de la façon dont le
trait haineux a été barbelé par un pro-
fessionnel. On est atteint, mais non
touché. Et un tel but ne suffit peut-être
pas à remplir toute une vie, quand la
nature a mis dans l'homme qu'elle anime
le génie de l'observation et du dessin.
Camille Mauclair.
Alfred Tennyson.
Arriver tôt à la popularité, c'est peut-
être l'événement le plus désastreux dans
l'existence d'un poète, s'il n'a pas le
courage de refuser toute concession à ce
public qui l'idolâtre. La gloire est exi-
geante et cruelle : Tennyson expie
aujourd'hui par un oubli profond l'en-
gouement et les dithyrambes de ses
— 53 -
admirateurs, car sans cet anniversaire
de sa naissance à Somersby, le 6 août
1809, à part quelques fervents d'art, qui
aurait songé présentement à parler du
poète lauréat de l'ère Victorienne, Lord
Alfred Tennyson?
La foule s'est vengée de ces admi-
rations complaisantes qui voulaient que
tout dans l'œuvre du poète national fut
parfaitement excellent et qui plaçaient
au-dessus de toute critique l'auteur des
Idylles du Roi.
« Sa réputation, dit H. D. Davray
dans le Mercure de France, repose sur
ce double fait qu'il exprima les croyan-
ces, les aspirations et les goîits de la
grande majorité de ses contemporains
en des vers qui valent surtout par la
suprême perfection de leur forme. Pen-
dant soixante ans que dura sa fécondité
poétique, il s'occupa de parfaire le style
musical, simple et lucide, qu'il s'était
de bonne heure formé avec une surpre-
nante précision.
Tennyson rédigea pour ainsi dire la
profession de foi de son époque; il a
interprété la mentalité de sa génération ;
il fut le sage de l'heure présente. C'est
là justement qu'il se limite; il ne gran-
dira plus; au contraire, il se démodera,
il se diminuera. Si importante qu'ait été
sa personnalité, si absolue qu'ait été son
autorité, il ne l'exerce plus en dehors de
son époque, en dehors de ses contem-
porains immédiats. »
Je ne sais s'il tombera plus bas, mais
nul doute qu'il remontera un jour pour
reprendre sa place au rang des maîtres ;
il ne sera jamais admis parmi les plus
grands; mais il s'assiéra avec les plus
beaux sous les arbres du Bois Sacré.
Tennyson fut avant tout un artiste ; il
possédait à l'extrême le souci de la
forme ; son vers toujours musical, jamais
négligé est de plus, d'une surprenante
clarté qui devait lui conquérir la faveur
de la foule peu apte à goûter une per-
fection aussi exceptionnelle. D'ailleurs
Tennyson lauréat, réprimant tout ins-
tinct, tout désir qui auraient pu blesser ses
contemporains, exprimait admirable-
ment les sentiments de la classe
moyenne; obligé de compter avec la
foule dont il craignait la versatilité, il
fut le type du parfait gentleman, l'idéal
du bourgeois disdngué qui ne bouscule
jamais la morale établie et se tient dans
les limites du convenu sans oser décou-
vrir à l'humanité quelque horizon nou-
veau. Lui, d'abord chevalier de l'art
pur, qui avait ciselé avec tant d'amour
ses premiers vers où il célèbre le moyen-
âge romanesque et les mythes antiques,
qui avait joint à la pensée de Words-
worth l'exquisité de Keats, il eut le tort
de penser que, moraliste, la poésie pou-
vait servira illustrer un plan de vie : ce
fut l'erreur du poète lauréat, celui qui
écrivit The Princess, In Memoriaîti,
Maud et The Idylls of the King.
Dans cette partie de sa production
que la postérité élaguera graduellement
il traite de questions sociales, de l'éman-
cipation de la femme, de l'amour, de la
légitimité de la guerre, de la morale ; il
essaie d'exprimer à travers les vieilles
légendes les aspirations de son siècle.
Aussi les Idylles du Roi seront toujours
pour les artistes une suite de fragments
épiques sans unité et sans profondeur,
où l'on sent le plus le manque d'éner-
gie et l'absence d'originalité de l'auteur,
qui dut, à l'amitié de la reine Victoria
et de Gladstone d'être choisi comme
poète lauréat devant son compétiteur
Robert Browning, de qui l'oeuvre pour
être moins parfaite est bien plus vigou-
reuse et plus profonde.
Il faut savoir discerner dans toute
œuvre les éléments au charme étemel
et l'on doit avouer avec Keigh Hunt,
qu'ils sont abondants dans l'œuvre de
Tennyson; dans celle-ci, l'on peut dis-
tinguer trois périodes, deux époques de
- 54 -
suprématie, d'art, séparées par une
époque néfaste, celle de la composition
officielle et populaire. Sans doute tout
n'est pas à dédaigner dans cette dernière
partie, il y est même de très belles
pages; il est certain que c'est la seule
qui importe pour le gros public si même,
— un peu comme Sully Prudhomme est
en France l'auteur du Vase Brisé — Ten-
nyson n'est pas en Angleterre le poète
de TearSj idle tears^ (Larmes, vaines
larmes), ce chant,extrait de la Princesse,
que l'on trouve dans toutes les antho-
logies.
Il semblerait que cette période de
composition incessante et de virtuosité
inutile ait dû éteindre au cœur du poète
toute flamme de beauté, mais — et c'est
ici qu'il faut rendre justice à son talent
— ce poète était si men'eilleusement
trempé qu'à 70 ans, il put abandonner
complètement sa manière un peu guin-
dée, un peu conventionnelle et retrou-
ver le frais lyrisme des premiers poèmes
qui éclata soudain dans une éblouissante
renaissance.
Edmund Gosse, dans un article de
The Mornino Post, insiste sur cette
revivification de l'art de Tennyson.
« Ce génie, dit-il, jaillit comme une
fontaine impolluée dans Rizpah, dans
The Revenge, dans The Voyage of
Maeldune, dans d'autres glorieuses
pièces révélées dans les ballades : « Bal-
lads » de 1880.
Le volume de 1885 répéta le miracle :
ici c'était Tiresias, Frater ave atque
vale, et cette majestueuse et adorable
ode à Virgile : To Virgil que l'on doit
peut-être considérer comme la pierre
d'achèvement du monument Tennyson.
Et ce n'était pas tout, dans sa 80" année,
le poète publiait un autre volume
lyrique contenant de charmantes choses
et après sa mort paraissait La mort
d'Oenone {The death of Oenone). De
son lit de mort, le noble barde dictait un
petit poème, parfait de technique, d'une
exquise élévation de sentiment, si bien
que nous pouvons dire que Tennyson
mourut, comme nul poète anglais ne fit,
avec un chant sur les lèvres, la disso-
lution de la vie poétique et celle de
l'existence physique étant absolument
synchroniques. »
Ainsi ce bel artiste descendit au vallon
du mystère avec sérénité comme il avait
vécu et chantant ses derniers vers.
G. M. Rodrigue.
Sur le poète Quy Lavaud.
Quand parut la première plaquette de
M. Guy Lavaud : La Floraison des
Eaux, quelques cri tiques — peu lucides,
à mon sens — ne manquèrent pas de
proclamer que ce petit livre était une
preuve nouvelle de la vitalité du sym-
bolisme. Sont-ils aujourd'hui toujours
aussi enthousiastes? Osent-ils voir en-
core dans Du Livre de la Mort l'appli-
cation des doctrines et préceptes litté-
raires de 1885? C'est, mon Dieu, bien
possible! car la clairvoyance fut, hélas!
refusée au symbolisme par les fées qui
présidèrent à sa naissance. Une doc-
trine faite de vague et de nuées et
n'ayant pas de bases plus solides que
l'individualisme et la personnalité, peut
toujours affirmer se reconnaître dans
une œuvre originale. Il me semble bien
plutôt que ces deux volumes font appa-
raître devant nos yeux l'image d'un
classique qui s'ignore.
- 55 —
Pour prouver ce que j'avance, je
prendrai l'argument même utilisé par
M. Jean Royère (i) : le rythvie, surtout,
du poète servira de base à mes affirma-
tions. D'ordinaire ces questions de
technique et de prosodie me paraissent
secondaires ; je comprends, et j'admets,
l'usage du vers régulier ou du vers
libre. Mais il est certains sujets — l'élé-
gie spécialement — qui exigent la psal-
modie même des alexandrins. Donc des
Tythmes divers existent; cependant je
n'en reconnais que deux : le rj'thme
classique et le vers libre (ou rythme
symboliste, pour user de l'heureuse ex-
pression employée par M.Jean Royère).
Or M. Guy Lavaud se sert d'un com-
promis entre ces deux formes : le vers
libéré : assonnances, élision des e muets
devant une consonne, déplacement des
césures, enchevêtrement des rimes mas-
culines ou féminines, etc. Pourquoi
conserv^er alors la superstition du nom-
bre 12? Pourquoi donner l'apparence
purement typographique de l'alexan-
drin à ce vers désossé, si ce n'est par un
préjugé de « classique quand même » ?
M. Guy Lavaud me répondra, je le
sais, qu'il n'a pas choisi son rythme :
— « Comme si j'avais CHOISI! Peu de
gens peuvent comprendre que LA FORME
s'est imposée a moi et que je n'ai été
le maître que du développement de ma
pensée. (2) » — Ceci m'a l'air plus d'une
excuse que d'une explication. Il est
regrettable de voir un tel poète sen
remettre à son instinct pour \2i forme àe
ses vers! On peut comprendre que l'in-
spiration, que la pensée même, soient
intuitives (encore les classiques n'hési-
taient-ils pas à les soumettre d'abord au
jugement de la raison) mais on ne se
représente guère un écrivain se laissant
(1) Jean RoviRE : A pr<*f>^% d'un po^le rum-
vtau. — M. <iuy Lavaii ■ >)bre
1907.
(a) Lettre de Guy Lavaud à Jean Royère.
conduire par quelque force intérieure et
irrésistible dans le soin de combiner la
facture d'un poème ! Je crois trouver
une raison bien plus simple à ce choix
du vers libéré. M. Guy Lavaud, par
haine de la forme classique, veut se
créer une prosodie personnelle, et, le
vers libre ne le satisfaisant pas pleine-
ment, il se sert d'un compromis entre
ces deux méthodes.
Pourquoi ne pas admettre le vers
régulier ? Ce n'est pas imiter servilement
qu'accepter une forme qui s'est consti
tuée et développée avec les siècles pour
s'épanouir et se fixer enfin définitive-
ment. Le -v^ers libéré — que l'on y réflé-
chisse — n'est point un développement
de l'alexandrin, mais simplement un
retour aux formes primitives et barbares
de la poésie. Car, de deux choses l'une :
— ou bien l'on admet que chaque poète
crée à nouveau son vers, sans utiliser
jamais la tradition, et qu'ainsi la forme, .
la prosodie, n'existent pas en dehors de
chaque poète; — ou bien l'on reconnaît
l'existence indépendante de cette poésie
et, par conséquent, sa naissance, ses
premiers bégaiements, ses développe-
ments et ses progrès. La première partie
de ce dilemme me semble insoutenable;
ne contredit-elle pas Ihistoire de la lit-
térature? Dans le second cas, puisque
la poésie suit une courbe visible, il est
aisé de vérifier si l'on avance ou si l'on
recule. Nous devons donc conclure que
le vers libéré est un retour vers le com-
mencement de la prosodie. Le vers libre
au contraire est un essai, plusieurs fois
repris au cours des siècles, et qui se
poursuit d'une façon parallèle au déve-
loppement du vers régulier. Or ce vers
libre ou rythme symboliste, M. Guy
Lavaud ne l'admet pas pour traduire ses
émotions; n'avais-je donc pas raison
d'affirmer que M. Lavaud, au seul point
de vue prosodique, s'éloignait du sym-
bolisme?
-56-
D'autant plus que les dissonances
rencontrées au milieu d'un poème régu-
lier sont en bien plus grand nombre
dans la première des deux plaquettes.
Dans la seconde, au contraire, elles se
font plus rares; on les dirait involon-
taires. Je m'explique : presque chaque
poème débute par des vers réguliers ; ce
n'est qu'après quelques mstants que les
dissonances apparaissent. Ces disson-
nances ne seraient-elles pas plutôt de
simples licences? Le poète semble las
de s'être trop surveillé et le voici tout-
à-coup qui s'oublie. Peut-être aussi le
poète ne sacrifie-t-il la belle ordonnance
de son poème que pour satisfaire à sa
réputation de symboliste! Que M. Guy
Lavaud soit bien persuadé que je ne
m'occuperais pas de tels détails, si je ne
voyais en lui un de nos meilleurs poètes
d'aujourd'hui, un de ceux capables de
restaurer la poésie ruinée par les bar-
bares.
Car, à part ces négligences (i) de
forme, les autres qualités de M. Lavaud
sont classiques. Ce poète a comme la
passion de l'unité, de l'ordonnance et de
la composition. La Floraison des Eaux
que certains ont jugée monotone, me
plaît au contraire par son unité de ton :
chaque poème se renforce du précédent
et, tous ensemble, ne forment plus
qu'une seule élégie. Il en est de même
pour Du Livre de la Mort.
L'élégie! M. Guy Lavaud a vrannent
renouvelé cette forme qui semblait
devoir dépérir depuis l'effroyable Chute
des feuilles de Mille voye I Le paysage
qui jusqu'à ce jour n'était rien qu'un
décor pour l'idylle, avec lui se mêle
intimement aux états d'âme et même à
la vie des personnages. M. Lavaud a le
don vraiment exceptionnel des assimi-
(i) J'emploie ce mot dans son meilleur
sens : action de ne pas tenir compte de certaines
choses.
lations de la nature. Il rend plus émou-
vant, plus pénétrant ce qui, dans la
Bible, dans Homère, Théocrite, Virgile
ou Mistral, n'était que comparaison : je
veux dire, l'équilibre entre les beautés
de la nature et celles de la femme.
Merveilleusement, avec quel doigté ! il
sait supprimer le terme de comparaison
sans jamais étonner le lecteur. C'est ce
qu'apporte surtout de nouveau et de
pleinement réalisé, le jeune poète.
Hier encor tu disais : « Jamais vous reverrai-je,
O roses de la chair sur mon corps consumé
Et refleurirez-vous, ô fleurs de rose neige,
Sur les faibles «ameaux de ces bras dépouillés .'' »
Tu doutais... et voici qu'elles sont revenues
Toutes les frêles fleurs que jadis tu portais,
Voici comme autrefois des lys dans tes mains
Et des camélias sur ton corps reposé. [nues
En sorte que ta Mort ressemble à ta jeunesse
Et que devant ton lit si largement fleuri
Me penchant sur ton front, ma morte aux belles
[tresses,
Je cesse de pleurer, croyant que tu souris, (i)
Je ne voulais transcrire que les quatre
premiers vers, mais en les copiant, je
n'ai pas osé mutiler ce poëme. Je ne
connais pas de plus adorable soupir.
Comme troisième tendance classique
je signalerai également l'impérieux be-
soin que ressent M. Guy Lavaud d'ex-
pliquer ses allégories. En ceci surtout le
poète s'affirme adversaire des doctrines
symbolistes. Enoncer un seul des termes
de ses comparaisons, donner la seule
matérialisation de ses symboles, ne le
satisfait pas; sa claire raison lui demande
dinterpréter ses images. M. Lavaud
sait trop le prix d'une idée et il veut
qu'on saisisse totalement sa pensée et
non pas qu'on la déchiffre et, de ce fait,
qu'on la déforme. Il a constaté les inter-
prétations diverses que peuvent subir
une seule et même image, aussi se plait-
il à résumer nettement, en deux vers
parfois, souvent en un, l'essentiel de sa
(i) Du Livre de la Mort : poème VIII, p. ^i.
57
pensée. Je ne puis que l'approuver. En
effet, ici encore, un nouveau dilemme
se présente à nous, qu'il importe de
résoudre avant de se décider à écrire!
— ou bien l'on écrit pour une majorité
de lecteurs, — ou bien pour une élite
qui se trouvera presque es^clusivement
composée d'écrivains. Dans le premier
cas il est nécessaire d'être clair. Dans
le second, on comprend la beauté du
vague et de l'indéfini : les poèmes de
Mallarmé, par exemple, peuvent servir
de régal à une élite restreinte de poètes.
Mais c'est ici même qu'est le nœud de la
question. Ces poèmes sybillins qu'on
livre à la sagacité d'un petit nombre de
littérateurs, ne font rien que suggérer, à
leurs lecteurs, des pensées et des images
nouvelles; ils sont des forceps intellec-
tuels, ils coopèrent à de neuves créa-
tions. C'est-à-dire qu'ils se réduisent à
l'utilité des paysages naturels ou des
émotions intérieures. Ils sont des ins-
tnmients de création, mais ne sont eux-
mêmes ni une création ni de la réelle
beauté.
M. Guy Lavaud, au contraire, en
déterminant ainsi sa pensée, limite la
rêverie aux seules bornes qu'il lui a
prescrites. Il ne laisse donc admirer que
son œuvre et défend, de la sorte, toute
divagation à son sujet.
Attendons avec confiance son pro-
chain volume oij de nouveaux progrès
encore viendront confirmer sans nul
doute les espoirs que nous fondons sur
lui.
Jean-Marc Bernard.
Les romans.
Florian Parmentier : Déserteur? (Paris, Gastein-Serge.) — Fersen : Et le
Ftu s'éteignit sur la Mer (Paris, Léon Vannier.) — Jean Box : Totia (Bru-
xelles, Paul Lacomblez.)
Il était quelque peu téméraire d'écrire
un roman comme celui que M. Florian
Mer nous offre sous le titre de
iv? Il y a toujours de la témérité
à faire ce que d'autres ont fait de main
>^'. Le roman de Lucien Descaves
/.qui dénonce l'atmosphère avi-
lissante, déprimante et même odieuse
' 'a vie des casernes, devrait lasser les
iteurs qui n'y peuvent rien ajouter.
Je sais que l'auteur de Déserteur^ a
voulu défendre une thèse et c'est en
cela, en cela seulement, que son œuvre
re de sa redoutable devancière : Un
;it appelé auprès de sa mère mou-
c, et à qui l'autorisation d'aller
irashister est rcfii^oc, est-il déserteur
s'il s'absente malgré la volonté de ses
chefs ? Ainsi se pose la question, je crois.
Ces passages de l'œuvre, où ne man-
quent ni une certaine éloquence, ni une
émotion sincèrement ressentie, ne com-
prennent qu'un nombre infime de pages,
toutes les autres étant consacrées à la
description peu édifiante de scènes de
chambrées. L'auteur, dont la sensibilité
s'accommoda fort peu du régime mili-
taire a écrit une autobiographie
visible. Les faits dénoncés sont vus ou
vécus, mais je ne puis m'empècher de
croire qu'ils sont exagérés. La vie de
soldat serait une vie infernale si, à part
les brimades et autres mauvais tours qui
>'y jouent à plaisir, elle était rendue
58-
insupportable par des exactions inhu-
maines, des dénis de justice qui révol-
tent et font haïr.
Déserteur f est donc l'œuvre d'un
écrivain à l'esprit outrancier. Ceci n'est
pas pour déplaire. C'est de la couleur
mais sans gradation de nuances ; de la
couleur pas toujours belle, beaucoup
s'en faut, car la plume de M. Florian
Parmentier qui se veut réaliste sans
défaillance, a abdiqué toute grâce atti-
que. N'importe! son courageux eftort
est louable. Il faut même passer à l'au-
teur la fantaisie qu'il a eue d'exposer
une thèse et de l'avoir laissée sans con-
clusion.
Et le Feu s'éteignit sur la Mer! J'ai eu
un instant de joie en commençant la
lecture du livre de M. Fersen qui
rappelle, par son titre, l'œuvre maîtresse,
si humaine et si vivante, de Rudyard
Kipling ; La lumière qui s'éteint. Cepen-
dant, je l'avoue, le charme n'a pas été
de longue durée. Après la belle page
dédiée à Capri, « l'île de la Clarté, de la
Langueur et du Calme », après le
poétique début qui semble promettre
une œuvre hautaine, admirable, je suis
retombé dans les détails peu captivants
d'une histoire assez banale, dont les
héros ne sont qu'esquissés, jébauchés ;
fantômes qui ne disent rien que de
trivial.
Pourquoi faut-il que les promesses du
début avortent si misérablement? J'en
attribue la raison à la hâte d'une com-
position qui ne peut être, dès lors, qu'ar-
tificielle. Je veux étayer cette opinion
en relevant quelques négligences impar-
donnables comme celles-ci :
« C'était elle qui, son petit malade,
là-bas, était venue le voir et l'avait
soigné ».
« Il avait grandi ainsi, au fur et à
mesure de sa mauvaise mine changeant
de bahuts et de boîtes »
J'opposerai à ces phrases obscureSj
incompréhensibles, ces lignes qu'on
peut lire au seuil du livre, et qui sont
une belle évocation :
«... l'allée droite alignait parallèle-
ment ses cyprès orgueilleux semblables
à du bronze. Ici, une source fusait, pisti
frémissant, diamanté de soleil. Là-bas
des escaliers de marbre couverts par k
lierre et le jasmin étageaient leurs gra
dins humides et des statues. Plus loin
parmi les touffes de laurier, une colonn(
corinthienne se dressait vers le ciel
Tout en haut, enfin, voilé d'atmosphère
luisait le mur rose du palais des Archi
ducs : C'était beau comme la processioi
des voluptés du monde. On aurait vouh
là des cortèges de nudités ».
Et le Feu s'éteignit sur la Mer es
une œuvre inégale qui, pour être bell
et parfaite, devait être mûrie. Fersen 1
pouvait.
Dans son roman Totia M. Jean Bo
a noyé en de copieuses digressions
un sujet ténu, à peine susceptible d'al
menter une nouvelle. Cependant
sous-titre « Roman colonial » laiss
attendre mieux. On espère des évc
cations de sites, des descriptions d
mœurs ou de coutumes qui ont toujou
le don d'intéresser parce que bizarre
étranges. Rien de tout cela; mais ui
présentation de gens sans âme dont 1
dialogues sont sans suite, les discussioi
sans passion. La nature extrême-orie;
taie, dont tant d'auteurs ont vanté
luxuriance et la splendeur, apparaît, i(
assez terne. Quant au texte, il est éci
agréablement, sans trop d'inspiratio
de style courant et le critique entermii
la lecture, comme dirait Arvers : n'aya
rien demandé et n'ayant rien reçu.
O. De Vuyst.
— 59 —
Les théâtres.
Théâtre royal du Parc : Madame Sans Gène. Pièce en quatre actes
de MM. V. Sardoii et E. Moreau. — Théâtre royal de l'Alcazar :
Le Boute-en-train, Comédie en trois actes, de M. Alfred Athis.
Assez périodiquement, des troupes
quelque peu hétérogènes viennent faire
revivre pour quelques soirées des pièces
à succès, telle Madame Sans Gène, que
Francisque Sarcey eût volontiers cata-
loguées sous le nom de pièces pour
« braves gens ». D'après lui, les « braves
gens » ne sont pas ceux qui, arrivant au
théâtre absolument harassés, fatigués,
ont besoin d'un rire amer, macabre, de
ce que nous appelons le rire « rosse ».
Non, celui-là est un brave homme « qui,
» trois ou quatre heures par jour, se
» dép^end de ses intérêts, de ses soucis,
» pour s'intéresser au bonheur ou au
» malheur de personnages imaginaires,
» ou pour rire de leurs petits ridicules ».
Il faut croire que les braves gens sont
fort nombreux puisqu'ils assurent régu-
lièrement la fortune du répertoire Vic-
torien Sardou. Sardou connaissait leur
mentalité et puisqu'en somme, la « ros-
serie » n'était pas son fort — ou son
faible — il savait rendre intéressants le
bonheur et le malheur de ses person-
nages, et comme ceux-ci étaient sou-
vent historiques, il leur imaginait des
actions bien plus attrayantes que si elles
eussent été réelles. « Quand l'Histoire
fait du drame, a-t-il écrit un jour, elle le
fait bien ». Quel dommage que sa mo-
destie l'ait empêché d'ajouter : « M. Sar-
dou le fait encore mieux qu'elle! »
Certainement il eût dit vTailCaril
est le maître du drame pour « braves
gens ». Ceux-ci vont au théâtre pour
rire - sans méchanceté — des petits
ridicules des personnages deki comédie.
F.t ici l'auteur écrit sa pièce sur ceux
'a maréchale Lefebvre : généreux ;ga-
> sont héroïquement pou-
drés de gloire; ils sont si sympathiques,
que le « brave homme », ignorant de
scepticisme autantque d'humanitarisme,
s'alarme, se réjouit, s'insinue sans s'en
douter dans l'atmosphère de la cour
impériale du «Corse aux cheveux plats»;
l'émotion le gagne; il a l'âme d'un gro-
gnard de la garde, il fait des vœux pour
cette bonne « Sans Gêne » et s'inquiète
vraiment des péripéties de l'aventure
dans laquelle elle s'est lancée ; il applau-
dit en toute sincérité quand elle triom-
phe. Le rideau peut se baisser; le brave
homme, vibrant encore de son alerte,
est rassuré... Le théâtre lui a donné tout
ce qu'il lui demande : une secousse sen-
timentale, un délassement sans effort
et sans qu'aucun ennui ait surgi. Le
« brave homme » et 1' « heureux auteur »
se sont compris
M'^'* Andral a joué avec beaucop d'en-
train et d'enjouement le rôle de la
Maréchale; M. Keppens avec beau-
coup d'autorité celui de Napoléon.
M. Franck-Morel fît un maréchal Le-
febvre convenable.
A l'Alcazar, une nouvelle Direction
où nous retrouvons le sympathique
M. Meer, a donné comme spectacle de
début Le Boute-en-train, comédie en
3 actes de M. Alfred Athis. M. Jules
Berr)- a incarné très prestement le rôle
d'un jeune homme avenant que des
embarras d'argent obligent à entrer
dans la peau du prince de Sylvanie. S'il
y gagne le crédit nécessaire, il fait la
connaissance des mille petits désagré-
ments des grandeurs. Vous les énuraérer
serait trop long Homme de ressources,
le pseudo prince surmonte heureuse-
ment, comme vous pensez, les désagréa-
— 62 —
ment orgueilleux des deux héritiers.
Gabriele D'Annunzio, aussitôt après la
mort de Carducci, a bien voulu se pro-
clamer royalement l'unique successeur
du grand Défunt.
La fiaccola che vivo Ei mi commette
l'agiterô sulle più aspre vette.
(Z^ flambeau vivant qu'il vie confie je vais
P agiter/ sur les sommets les plus après.)
M. D'Annunzio est, vraiment, la
personnalité la plus haute de la litté-
rature italienne de nos jours. L'in-
domptable énergie qu'il déploie, sans
arrêt, dans sa création multiforme est
toujours un titre qui lui vaut bien le
premier rang.
M. Pascoli (son aîné) semble depuis
quelque temps vieillir, dans ses œu-
vres: et l'on peut dire que la curiosité
littéraire de la jeune génération d'Italie
est presque exclusivement éveillée par
l'apparition d'une œuvre d'annun-
zienne. Cela a été confirmé, cette
année, par la représentation de Fedra
et par la publication de Niiovi : Poe-
metti.
Fedra est une des tragédies les moins
réusies' de M. D'Annunzio II est fort
difficile de comprendre comment un
esprit très avisé, tel que celui du poète
d'Abruzze, ait pu encore une fois se
laisser séduire par la chimère fossile
d'un Théâtre Grec de ce genre.
Le personnage de Fedra, dans sa
décrépitude scénique, ne pouvait pas,
quoique évoqué avec une certaine
richesse verbale, avoir une vie nouvelle
et aspirer à la conquête de l'avenir.
M. D'Annunzio déploya des efforts
héroïques pour arracher des étincelles
de passion à ses poupées archaïques.
Mais, dans l'ensemble de la pièce, le
public a compris l'extrême caducité de
tout un système artistique de pénible
imitation classique. Le succès, dans les
principales villes d'Italie, n'a été qu'une
froide proclamation d'estime littéraire.
Estime que la critique se hâta, cette
fois, de contester fort sérieusement.
L'un des plus beaux et rares talents
critiques d'Italie, M. G.-A. Borgese
nous apprend, tout simplement, que les
vers de Fedra, sont de 7nauvais vers. »
Cela est certain : jamais, comme dans
cette dernière pièce, n'a éclaté le défaut
capital de l'œuvre d'annunzienne : La
monotonie de l'éloquence. Les éléments
secondaires sont exprimés avec une
solennité identique à celle des éléments
essentiels. D'oiî, désormais, une source
inépuisable de lassitude : quelquefois,
on peut bien le dire, d'ennui profond.
L'Italie invoque, à présent, un grand
poète bien différent : le poète qui
chante comme on pense parmi les
étoiles et comme on parle dans les rues.
M. Pascoli, autrefois, paraissait en
marche vers ce but éternel de la poésie.
Avec Myricœ nous dirons de plus :
il chanta comme l'on chante le long des
sentiers de la campagne. Ce fut dans
Poemi Conviviali qu'il arriva aux som-
mets de son art. Mais c'était déjà un art
usé, avec un vernis professoral. Dans
Poemetti, dans Canti di Castelvecchio,
le poète mêla dans une admirable fusion
ses qualités autochtones de pensée et
de forme. La déchéance commença
avec les Canzoni deW Olifante : et elle
paraît continuer avec ces derniers iVi^ot^/
Poevietti.
Au fond, cet homme, dans le ving-
tième siècle, ne respire et n'exprime
qu'une vie morte. L'Italie moderne,
pour lui, n'est qu'un petit coin de pro-
vince. On pourrait dire que ce qui inté-
resse davantage ce poète, à l'heure
actuelle, c'est le plus petit potin du
plus petit pays dont il connaît, très
bien, avec l'argot, les commérages. Et
cette poésie, lorsqu'elle lance de rau-
ques éclats de trompettes pour chanter
une épopée rouillée comme dans \ Oli-
fante, aboutit, presque toujours, à nous
-67,-
lonner le bonheur lourdaud de la
nédiocrité humaine observée dans la
milité d'un entourage villageois. M . Pas-
oli. au fond, est, toujours, un écrivain
le patois, une âme provinciale qui
nodule son joli chant rustique. Que
oniiaît-il, désormais, ce grand vain-
[ueur des concours de poésie latine, de
a vie que l'on vit, aujourd'hui, dans les
oilieux des grandes villes où la cons-
lience véritable de la Patrie future vient
e former sans relâche ?
C'est pourquoi, en Italie, les jeunes
alents d'avenir regardent avec enthou-
iasme le grand mouvement littéraire et
)olitique créé par le poète F. T. Mari-
letti sous le nom de futurisme. Cette
loctrine libératrice qui a déjà fait le
our du monde, triomphe quotidienne-
nent des polémiques les plus violentes
ît des attaques acharnées que lui livre
a coalition des professeurs et des
irchéologues d'Italie. Milan est la seule
allé de la péninsule d'où pouvait partir
m mouvement d'une si grande impor-
ance.
Dans ses murs vibrent tous les
:ourants les plus nécessaires à la vie
noderne de la Nation. L'élément éco-
que qui attire, désormais, à son
re tous les besoins des différentes
[entrées d'Italie, y épouse naturel le-
t l'élément spirituel et vient, chaque
, le féconder.
Ici, la vie artistique a toutes ses
fièvres bienaisantes. Les théâtres de
Milan dictent la loi au monde théâtral
italien. Ses journaux dirigent le goût
esthétique du pays. Des poètes nou-
veaux 3' chantent et y sont écoutés.
Giampietro Lucini (un beau talent
révolutionnaire qui est l'aîné de ces
jeunes écrivains) vient de lancer le
Verso Libero (une Bible colossale de
l'art poétique) : et il prépare Revolve-
rate, un livre qui sera un brûlot.
Federico De Maria, l'un des plus
vaillants futuristes, sicilien de naissance
et milanais d'élection, avec la Leggenda
de la Vita a chanté une des plus auda-
cieuse nouvelles harmonies italiennes de
ces derniers temps. Enrico Cavarchioli
(le plus jeune de tous ces poètes) dans
Ranocchie Turchine a répandu tout son
génie vibrant dans une fête de rimes
et de rythmes qui, merveilleusement
symboliques, expriment tout entière,
dans une belle impétuosité futuriste,
la vie sceptique de la modernité. Et
bien d'autres livres paraîtront grâce à
l'autorité du poète du Roi Bombance de
qui la France attend le chef-d'œuvre
princier du Futurisme et à qui la jeune
Italie reconnaît le titre de maître dans
une poésie digne du temps où les auto-
mobiles filent sur la terre et les aéro-
planes volent dans le ciel.
Paolo Buzzi.
Petite chronique.
Notre uiuiijiic d'art, notre excel-
ent ami Maurice Drapier a épousé à
jand, le 23 septembre, Mademoiselle
\.drienne Guequier. Nous adressons à
lotre collaborateur et à sa femme nos
îlus chaleureuses, nos plus vives félici-
atio"-^ of .w><; vœux le" '^'"-^ />or-i;-...v
Nos Samedis. — Nouà publierons
dans notre prochain numéro le pro-
gramme de Nos Samedis pour cet hiver.
La première séance est fixée au 20 no-
vcm!)re.
Le banquet organisé à l'occasion du
X' anniversaire du Thyrse aura heu le
samedi 2-j novembre, à l'Hôtel de
l'Espérance, place de la Constitution,
-64-
Bruxelles-Midi . M'"^ Delbove-Derboven,
du théâtre du Parc, M"« Laure Dewin,
du théâtre de la Monnaie, M. Georges
Carpentier, du théâtre du Parc nous
font l'honneur d'y assister. Nos sympa-
thiques convives interpréteront du Gi-
raud, du Lemonnier, du Verhaeren.
Les adhésions peuvent être envoyées
à la Direction du ThyrsCy rue du Fort,
i6. La souscription est fixée à 5 franchi.
Lettres russes. — M. Constant Za-
rian, dont nos lecteurs apprécieront
dans ce numéro le talent aig^u et ner-
veux donnera désormais au Thyrse
des Lettres russes Qu'il soit le bien
venu parmi nous et qu'il agrée tous nos
remerciements.
Livres nouveaux. — A paru, aux
éditions du Thyrse : Les Maîtres clas-
siques du XVIII'' siècle (Bach, Haydn,
Mozart, Beethoven) par V. Hallut,
notre sympathique critique musical. Le
volume, d'un format très élégant, con-
tient quatre portraits hors texte. Adresser
les souscriptions à la direction du Thyrse.
Deux francs le volume.
La librairie Etienne Hovsepian édi-
tera bientôt Les Saisons Mystiques, le
nouveau livre de notre ami G. Ramae-
kers.
Les Contes Wallons de notre jeune
confrère Désiré-Joseph Debouck seront
mis sous peu en vente au prix de franc
1.75. Ils contiennent quatre contes :
I . Le Crollé ; 2 . Conte à pleurer ; 3 . Farces
de nistres : a) Le chat; b) Une ven-
geance; 4. Le petit Vacher. Adresser
les souscriptions à l'auteur, 52, rue de
Saint-Gilles, Bruxelles-Midi.
Styn Streuvels, le bel écrivain fla-
mand va publier une traduction flamande
du vivant roman de notre excellent con-
frère Ferdinand Bouché : Les Mourlon.
Hommage. — Les admirateurs, les
amis et les anciens élèves du savant
maître liégeois, M. Maurice Wilmotte,
se sont réunis pour lui offrir à l'occasion
de son 25^ anniversaire d'enseignement,
un volume de Mélanges d'histoire litté-
raire et de philologie.
Le recueil comprendra environ 800
pages; le prix de souscription minimum,
donnant droit au volume et payable par
mandat adressé à M. G. Cohen, 3, rue
Severo, Paris XIV^, ou à la réception, a
été fixé à 10 francs.
Expositions. — Bruxelles. Musée
Moderne, II* Salon annuel de l'associa
tion d'art Union. 2-24 octobre.
Tournai — Cercle artistique La 25*
Exposition des Beaux-Arts et d'Art ap-
phqué restera accessible au public jus-
qu'au dimanche 18 octobre, de 10 heures
à 5 heures. Pendant la même période, ,
restera ouverte, à la Halle-aux-Draps,
\ Exposition des Œuvres d'Artistes
Tournaisiens du XIX" siècle. Le prix
d'entrée est fixé à i franc par personne, ^
donnant droit à la visite des deux Ex-
positions. L'entrée pour l'Exposition de
la rue des Clairisses, seule, est de
50 cent.
Charles Démange, le jeune auteur
du Livre du Désir, sur qui les lettres
françaises fondaient beaucoup d'espoir,
est décédé à Epinal récemment, à l'âge
de vingt cinq ans.
Nous présentons à la famille du dé-
funt nos respectueuses condoléances.
Nous remettons à notre numéro de
novembre le compte-rendu de l'exposi-
tion, au Musée moderne, du Cercle
L'Elan.
L'Ecrin. Du Figaro, 25 septembre,
signé : Ph. Emmanuel Glesener :
J 'ai renoué connaissance avec ce Pierre
Nozière, ce délicieux bambin de cinq
ans qui avait commencé de respirer le
jour au quai Malaquais.,,.
-65-
L' " Ame belge ".
A propos d'un livre récent :
Histoire de la Littérature belge d'expression française, par M. Henri LiEBRECHT.
Préface de M. E. Picard. (Vanderlinden, éditeur à Bruxelles.)
L'art de M. Henri Liebrecht n'est,
en rien, un art « racine », un art « du
terroir », un art « de chez nous » ; ce
n'est point par la méthode tainienne
qu''on pourrait expliquer sa formation,
ses caractéristiques, ses qualités. Il est
dans sa nature, il est dans sa logique
intime de s'affranchir de tout régiona-
lisme, de toute particularisation ; et si
quelque jour le jeune écrivain se pré-
occupait trop d'en faire *■ un exact
reflet de ses ambiances », je crois bien
qu'il irait à rencontre de sa sensibilité,
imprudemment... Aussi, je ne m'étonne
nullement de rencontrer, dans son
« Histoire de la Littérature belge »,
une adhésion quasi-totale à cette théorie
de r « Ame belge » dont on attribue
— faussement, d'ailleurs — la paternité
à M. Edmond Picard. Car cette théorie
ne peut guère séduire que ceux-là de
nos littérateurs qui bénéficient d'une
telle « indépendance » d'inspiration.
Les autres, eux, ne s'avoueront jamais
« belges » — au point de vue littéraire,
is'entend. — Les Wallons se sentent trop
•lents des Flamands et lesFlamanas
--- Wallons pour qu'ils puissent croire,
les uns et les autres, à la possibilité
d'une fusion. « 11 y a des écrivains belges,
c'est-à-dire flamands ou wallons, mais il
n'y a pas de littérature belge. A part de
vagues travaux officiels qui sont belges
dans le mauvais sens du mot, je ne vois
guère que des œuvres qui, tout en gar-
dant un fort accent wallon ou flamand,
doivent énormément à l'influence fran
^ise ou européenne ». Ainsi parle
M. Fernand Séverin. « L'expression
géographique et politique qu'est la
telgique contient deux races bien
M, Thyrsb — s novembre looo.
distinctes qui ne sympathisent pas et
qui sympathisent moins encore mainte-
nant que par le passé. . . Elles ont chacune
leur génie propre, et il est malaisé de
concevoir le moment où ils pourront se
confondre ». Ainsi parle M. Maurice
des Ombiaux. « Je ne vois aucune ten-
dance commune aux écrivains de natio-
nalité belge... Si ce n'est celle d'aller
s'établir à Paris ». Ainsi sourit M. Louis
Delattre. Est-il nécessaire d'ajouter à ces
affirmations, d'une absolue netteté, d'au-
tres,non moins significatives, deM M. Hu-
bert Krains,Stiernet,Demolder,Maubel,
Carton de \Viart?(i) — Je le répète:
c'est parce que M. Henri Liebrecht ne
possède pas l'expérience intérieure du
fait même — extrêmement compliqué,
d'ailleurs — de 1' « enracination », qu'il
peut aussi facilement adhérer à la doc-
trine toute factice d'une « originalité
belge ». Il n'en sent pas en lui les con-
tradictions. Sans défiance, il confère à
une démonstration d'historien une valeur
esthétique, c'est-à-dire psychologique,
que l'historien — en l'occurrence M.
Pirenne — ne lui donne point Peut-être
encore oublie-t-il que l'unité d'une
nation n'est pas le signe d'une parfaite
homogénéité, et que si, au point de vue
patriotique, une telle homogénéité
serait peu désirable, au point de vue
artistique, elle est franchement néfaste.
Mélangez les couleurs les plus écla-
tantes de la palette, qu'en résulte-t-il ?
Du gris. Un art qui procède d'une inspi-
ration éclectique est un art impuissant et
avorté. L'éclectisme est un idéal d'aca-
(i) Voir tome I du Thyru. Enquête sur la
situation d6s lettres belges.
— 66
demie. Prétendre tout accorder, tout
unifier, tout concilier, c'est se déperson-
naliser, s'afflaiblir, se nier, et cesser
précisément d'être intéressant et utile
pour autrui. Dans la compétition pour
la gloire, seules les œuvres « typiques »
triomphent. N'est-ce point parce qu'il a
été si frénétiquement flamand que Ver-
haeren a conquis une renommée univer-
selle...
Mais M. Henri Liebrecht ne pouvait
qu'être séduit par une théorie qui non
seulement lui permettait d'écrire une
«histoire», au lieu d'un simple «tableau»
des lettres belges, mais encore lui four-
nissait la matière d'une conclusion pré-
cise. Coudre bout à bout quelques
centaines de biographies, eussent-elles
même — et c'est le cas — les mérites de
la documentation patiente et de la juste
proportion, est une tâche quelque peu
ennuyeuse, et l'on comprend fort bien
que le poète des « Fleurs de Soie » ait
préféré, à l'absence de tout lien entre
les parties diverses de son œuvre, un
lien purement artificiel. La théorie qui
lui a servi à l'établir, il l'a abandonnée,
d'ailleurs, quand elle pouvait devenir
d'une application périlleuse. Il n'a pas
entrepris d'y ramener tous les phéno-
mènes de notre littérature et ne s'est
jamais dissimulé la complexité et l'hété-
rogénéité de ceux-ci. Il reconnaît com-
bien nous furent bienfaisantes les in-
fluences françaises, sans restrictions
chagrines. A aucun degré, il n'est sys-
tématique et exclusif; et si l'on peut lui
reprocher d'avoir — dans son souci
d'unité et de composition — peut-être
aussi pour satisfaire aux exigences de
l'enseignement — adopté une doctrine
un peu simpliste, il faut lui rendre cette
justice qu'il n'y puise pas — comme cer-
tains — prétextes à contemplions furi-
bondes et à pontifications faciles. La
probité de cette attitude se remarque
d'autant mieux que « L'Histoire de la
Littérature belge » accumule, en ses
pages premières et sous une autre respon-
sabilité que celle de M. Liebrecht, tout
ce qui pouvait lui servir de repoussoir...
Mais quelles que soient les commo-
dités didactiques de ce système de «l'ori-
ginalité belge» employé, ainsi que le fit le
jeune critique, avec tact et discrétion,
quels que soient ses mérites simplifi-
cateurs, il eût été préférable cependant
de l'écarter sans la moindre hésitation.
Il n'explique rien — ai-je dit déjà —
de la sensibilité et de l'esprit de nos
écrivains, et l'on chercherait vainement
à découvrir une seule œuvre à laquelle il
puisse s'adapter exactement: le talent
de M. Edmond Picard lui-même y
contredit, et de la façon la plus caté-
gorique, (i) Il nie, au profit d'un éclec-
tisme déplaisant, cette tendance au
« typique » qui porta certains de nos
compatriotes à « s'occidentaliser »
davantage encore: le Demolder de « la
Route d'Emeraude » et de 1' « Arche »,
le Maeterlinck d'avant Saint- Wandrille,
le Maeterlinck de « la Princesse Ma-
leine » et de « Pelléas », en sont des
exemples caractéristiques. A aucun
degré, ce système ne constitue donc une
méthode esthétique. Mais il est une
dernière raison de le rejeter qui doit tout
particulièrement obliger l'historien de
nos lettres: c'est qu'il nous est né depuis
plus d'un demi-siècle déjà, qu'il a été un
moment capable d'influence, qu'il a été
expérimenté — en quelque sorte —
(i) Le Belge est foncièrement optimiste ;
M. Picard a écrit « Fatigue de Vivre » et rimé
« La Désespérance de Faust »; le Belge est réa-
liste : M. Picard aime le Théâtre Idéologique,
le Belge est empirique : M. Picard a signé là
« Droit pur »; Wiertz est une exception dans
l'art « belge > : personne n'ignore qu'à la devise]
« l'Art pour l'Art» de la Jeune Belgique, l'au
teur du « Juré » opposa une formule d'Art
Social... Ce sont là des contradictions fort signi
ficatives.
-67
ians notre vie littéraire même et que les
faits — dans leur implacable logique —
je sont prononcés contre lui. Le livre de
M. Henri Liebrecht note que, vers 1833,
L^othomb « cherchait à déterminer la loi
ie sociabilité belge, et à établir notre
besoin de nationalité. Mais « la philoso-
phie de l'histoire n'était pas encore créée
pour nous et s'il a le pressentiment d'un
îtat de choses qui va faire apparaître
bientôt le caractère de la nation belge, il
ne sait pas encore déterminer lapsycho-
ogie de la nation. » Cette préoccupation
requit, pendant un long temps non
seulement nos historiens, mais aussi nos
critiques. Et ceux-ci réussirent fort
bien à « déterminer la psychologie de la
nation » — longtemps avant la venue de
ie M. Pirenne. J'en trouve la preuve
ians une étude parue en 1857, dans le
roi urne XV de la Revue Trimestrielle,
sous la signature de Salvador Morhange,
DÙ trente pages durant (i), et non sans
éloquence, est présentée, sous son
ispect littéraire, la doctrine de « l'âme
belge » : cette étude ne présente pas une
vague analogie avec les articles où
s'avouent les desseins de nos actuels
« nationalistes », elle est identique, en
tous points identique! Si quelque revue
s'avisait demain de la reproduire sans
avertir le lecteur, elle serait considérée
comme le parfait manifeste de 1' « âme »
nouvelle... Contrairement à ce que croit
M. Liebrecht, notre nationalisme ancien
fut donc totalement conscient — je
veux dire aussi conscient que celui dont
(0 Di la nitionaliti litUraire au point dt mu
''' ': Hilgiqiu. Conférence donnée au Cercle
iqueet Littéraire de Bruxelles, le 27 mars
nous jouissons à l'heure présente. Il
pouvait librement affirmer son excel-
lence par les œuvres... Où sont les œu-
vres? Celles des Wacken. des Potvin, des
Labarre, que M. Henri Liebrecht classe
dans « l'école du bon sens et de la mé-
diocrité bourgeoise ? » Ou bien omirent-
elles de naître, le temps n'étant pas
venu, sans doute, des encouragements
officiels? On en jugera comme on vou-
dra. Mais toutes les façons possibles
d'en juger conduisent à une même con-
clusion générale., ,
L' « Histoire de la Littérature » de
M. Henri Liebrecht est un livre d'un
détail consciencieux et d'une écriture
habile, que consulteront avec fruit les
Belges assez affranchis des traditions
chères à leur Patrie pour s'intéresser
au labeur littéraire d'autres Belges; ils
trouveront en lui un guide d'information
sûre et de totale impartialité. Mais
c'est précisément parce que l'ouvrage
possède les qualités qui peuvent rendre
bienfaisant son contact avec le grand
public, qu'il est nécessaire de mettre en
garde contre les suggestions de la mé-
thode factice qu'il adopte. La vie pro-
cède par continue différenciation; si
notre littérature se révèle fortement
diflerenciée, elle prouve par là sa vita-
lité ; ce n'est point l'heure, encore, de
lui inventer une étiquette et une « lé-
gende » de muséum. Non, rien ne
presse. Laissons « l'âme belge » jouir
quelque peu de son corps. Et puisque le
dualisme est inévitable, sachons y con-
sentir.
LÉON WÉRY.
— 66
demie. Prétendre tout accorder, tout
unifier, tout concilier, c'est se déperson-
naliser, s'afflaiblir, se nier, et cesser
précisément d'être intéressant et utile
pour autrui. Dans la compétition pour
la gloire, seules les œuvres « typiques »
triomphent. N'est-ce point parce qu'il a
été si frénétiquement flamand que Ver-
haeren a conquis une renommée univer-
selle...
Mais M. Henri Liebrecht ne pouvait
qu'être séduit par une théorie qui non
seulement lui permettait d'écrire une
«histoire», au lieu d'un simple «tableau»
des lettres belges, mais encore lui four-
nissait la matière d'une conclusion pré-
cise. Coudre bout à bout quelques
centaines de biographies, eussent-elles
même — et c'est le cas — les mérites de
la documentation patiente et de la juste
proportion, est une tâche quelque peu
ennuyeuse, et l'on comprend fort bien
que le poète des « Fleurs de Soie » ait
préféré, à l'absence de tout lien entre
les parties diverses de son œuvre, un
lien purement artificiel. La théorie qui
lui a servi à l'établir, il l'a abandonnée,
d'ailleurs, quand elle pouvait devenir
d'une application périlleuse. Il n'a pas
entrepris d'y ramener tous les phéno-
mènes de notre littérature et ne s'est
jamais dissimulé la complexité et l'hété-
rogénéité de ceux-ci. Il reconnaît com-
bien nous furent bienfaisantes les in-
fluences françaises, sans restrictions
chagrines. A aucun degré, il n'est sys-
tématique et exclusif; et si l'on peut lui
reprocher d'avoir — dans son souci
d'unité et de composition — peut-être
aussi pour satisfaire aux exigences de
l'enseignement — adopté une doctrine
un peu simpliste, il faut lui rendre cette
justice qu'il n'y puise pas — comme cer-
tains — prétextes à contemplions furi-
bondes et à pontifications faciles. La
probité de cette attitude se remarque
d'autant mieux que « L'Histoire de la
Littérature belge » accumule, en ses
pages premières et sous une autre respon-
sabilité que celle de M. Liebrecht, tout
ce qui pouvait lui servir de repoussoir...
Mais quelles que soient les commo-
dités didactiques de ce système de « l'ori-
ginalité belge » employé, ainsi que le fit le
jeune critique, avec tact et discrétion,
quels que soient ses mérites simplifi-
cateurs, il eût été préférable cependant
de l'écarter sans la moindre hésitation.
Il n'explique rien — ai-je dit déjà —
de la sensibilité et de l'esprit de nos
écrivains, et l'on chercherait vainement
à découvrir une seule œuvre à laquelle il
puisse s'adapter exactement: le talent
de M. Edmond Picard lui-même y
contredit, et de la façon la plus caté-
gorique, (i) Il nie, au profit d'un éclec-
tisme déplaisant, cette tendance au
« typique » qui porta certains de nos
compatriotes à « s'occidentaliser »
davantage encore: le Demolder de « la
Route d'Emeraude » et de 1' « Arche »,
le Maeterlinck d'avant Saint- Wandrille,
le Maeterlinck de « la Princesse Ma-
leine » et de « Pelléas », en sont des
exemples caractéristiques. A aucun
degré, ce système ne constitue donc une
méthode esthétique. Mais il est une
dernière raison de le rejeter qui doit tout
particulièrement obliger l'historien de
nos lettres: c'est qu'il nous est né depuis
plus d'un demi-siècle déjà, qu'il a été un
moment capable d'influence, qu'il a été
expérimenté — en quelque sorte —
(i) Le Belge est foncièrement optimiste :
M. Picard a écrit « Fatigue de Vivre » et rime
« La Désespérance de Faust »; le Belge est réa
liste : M. Picard aime le Théâtre Idéologique
le Belge est empirique : M. Picard a signé 1<
« Droit pur »; Wiertz est une exception danj
l'art « belge » : personne n'ignore qu'à la devis<
« l'Art pour l'Art » de la Jeune Belgique, l'au
teur du « Juré » opposa une formule d'Ar|
Social... Ce sont là des contradictions fort signi
ficatives.
-67
dans notre vie littéraire même et que les
faits — dans leur implacable logique —
5e sont prononcés contre lui. Le livre de
M. Henri Liebrecht note que, vers 1833,
Nothomb « cherchait à déterminer la loi
ie sociabilité belge, et à établir notre
besoin de nationalité. Mais « la philoso-
phie de l'histoire n'était pas encore créée
pour nous et s'il a le pressentiment d'un
îtat de choses qui va faire apparaître
bientôt le caractère de la nation belge, il
ne sait pas encore déterminer lapsycho-
ogie de la nation. » Cette préoccupation
requit, pendant un long temps non
îeulement nos historiens, mais aussi nos
:ritiques. Et ceux-ci réussirent fort
bien à « déterminer la psychologie de la
aation » — longtemps avant la venue de
ie M. Pirenne. J'en trouve la preuve
ians une étude parue en 1857, dans le
colume XV de la Revue Triînestrielle,
sous la signature de Salvador Morhange,
[)ù trente pages durant (i), et non sans
éloquence, est présentée, sous son
aspect littéraire, la doctrine de « l'âme
belge » : cette étude ne présente pas une
vague analogie avec les articles où
s'avouent les desseins de nos actuels
« nationalistes », elle est identique, en
tous points identique! Si quelque revue
s'avisait demain de la reproduire sans
avertir le lecteur, elle serait considérée
comme le parfait manifeste de 1' « âme »
nouvelle... Contrairement à ce que croit
M. Liebrecht, notre nationalisme ancien
fut donc totalement conscient — je
veux dire aussi conscient que celui dont
( I ) Di la nationalité littéraire au point dt viu
d* la Helgique. Conférence donnée au Cercle
Artistique et Littéraire de Bruxelles, le 27 mars
1857.
nous jouissons à l'heure présente. Il
pouvait librement affirmer son excel-
lence par les œuvres... Oii sont les œu-
vres? Celles des Wacken. des Potvin, des
Labarre, que M. Henri Liebrecht classe
dans « l'école du bon sens et de la mé-
diocrité bourgeoise ? » Ou bien omirent-
elles de naître, le temps n'étant pas
venu, sans doute, des encouragements
officiels? On en jugera comme on vou-
dra. Mais toutes les façons possibles
d'en juger conduisent à une même con-
clusion générale...
L' « Histoire de la Littérature » de
M. Henri Liebrecht est un livre d'un
détail consciencieux et d'une écriture
habile, que consulteront avec fruit les
Belges assez aftVanchis des traditions
chères à leur Patrie pour s'intéresser
au labeur littéraire d'autres Belges; ils
trouveront en lui un guide d'information
sûre et de totale impartialité. Mais
c'est précisément parce que l'ouvrage
possède les qualités qui peuvent rendre
bienfaisant son contact avec le grand
public, qu'il est nécessaire de mettre en
garde contre les suggestions de la mé-
thode factice qu'il adopte. La vie pro-
cède par continue différenciation; si
notre littérature se révèle fortement
différenciée, elle prouve par là sa vita-
lité ; ce n'est point l'heure, encore, de
lui inventer une étiquette et une « lé-
gende » de muséum. Non, rien ne
presse. Laissons « l'âme belge » jouir
quelque peu de son corps. Et puisque le
dualisme est inévitable, sachons y con-
sentir.
LÉON WÉRY.
- 68
Le vendeur d'amulettes.
(apologue oriental.)
Une nuit Haroun, le calife bien-aimé,
se promenait solitaire dans les rues de
Bagdad, quand soudain il aperçut étendu
le long de la porte close du Bazar des
Orfèvres, un homme revêtu d'une che-
mise légère malgré le froid intense qui
sévissait.
— Qui es-tu et que fais-tu là? inter-
rogea le Calife.
L'homme répondit :
— Je suis un malheureux marchand
d'amulettes, mon commerce est mort,
personne n'achète plus mes fétiches;
mourant de faim j'ai bazardé tout mon
avoir jusqu'à mes vêtements, je n'ai plus
que cette chemise loqueteuse, je suis nu
comme rarbre,qui préfère laisser le vent
d'automne, lui arracher les feuilles plu-
tôt que de succomber.
Pris de pitié le Calife lui dit :
— Du courage, brave homme, prends
ceci, mange, bois et vis heureux. Ce
disant, Haroun le bien-aimé remit au
marchand d'amulettes une bague en or
ornée d'un énorme rubis connu sous le
nom à'œil d'amour.
Ce geste accompli, le Calife continua
tranquillement sa route.
La nuit suivante, Haroun passa de
nouveau devant la grande porte close
du Bazar des Orfèvres. Quel ne fut pas
son étonnement de retrouver le mar-
chand d'amulettes couché au même
endroit que la veille. Le malheureux
était si déprimé, et si épuisé par la
fatigue et la faim, qu'il faisait peine à
voir. On avait nettement l'impression
que la mort mettait autour de lui toute ,
sa sollicitude et tout son empressement. 1
— Que fais-tu là encore, lui cria '
Haroun le bien-aimé, pourquoi restes-tu
dans cet état lamentable, n'as-tu pas
encore vendu la bague que je te donnai ;
hier soir. I
Agonisant, le claquedent répondit :
— Hélas 1 Seigneur, j'ai essayé de|
vendre la bague au superbe rubis, maisi
les uns prétendirent qu'elle était fausse,
d'autres que je l'avais volée,et tous sans
pitié me chassèrent de leurs maisons, si
bien que je suis encore en possession
à'œil d'amour. Et le vendeur d'amu-
lettes d'une voix éteinte ajouta philoso-|
phiquement : Vo3'ez-vous, Seigneur, iil
m'arrive ce qui advient à l'homme de
basse extraction à qui Allah donne
trop d'inteUigence, il n'a pour toute
nourriture que la raillerie de ses sem-.,
blables. Pour moi qu'importe, mainte4,
nant je suis riche. La mort, cette reinal
altière mais clémente qui régit le mondell
m'a donné son amulette; bientôt je né \
connaîtrai plus ni la faim, ni la soif; lesi;|
soucis et les douleurs seront loin de!!
moi. Je vais être heureux. :;
Et l'homme expira.
Les dernières paroles du mort ému
rent le Calife jusqu'aux larmes, il \
pencha sur son cadavre et retira doue
ment de ses doigts crispés la bague a
superbe rubis, puis songeur il s'en alla
dans la nuit à travers les rues déserte^
de la capitale, riche de nouvelles
pensées.
Ary René d'Yvermont.
- 69 -
Rêve polaire. ^'^
I
Le Roi des Neiges
Mon corps s'est assoupi près de mon âtre en flamme.
La boussole du rêve invite vers le Nord.
Partons pour le pays des fijords,
Mon âme !
Abords mystérieux du Pôle inaccessible :
Sur l'âpre majesté d'un horizon de roches
Nocturne éclat de neiges impassibles 1...
A mon vouloir, tel un lichen, s'accroche
L'attrait de forcer l'impossible.
La hantise du Nord grandit comme une approche...
Décor occulte et net : rocs blancs, pics de glace;
L'océan vers la nuit étage la menace
De ces spectres figés, anguleux, cruels...
L'eau sombre fait reluire une lueur nacrée.
Me voici face à face
Avec le Roi du Gel,
Plus blanc que les Vikings à la barbe sacrée.
Il s'est dressé, là, fatal, devant moi.
Géant, son front couvert de neiges et de nues
Surplombe en surplomb lourd son regard froid.
Son geste de défi détient en angle droit
Le pouvoir de m' ouvrir la contrée inconnue.
— « Ouvre! scalde glacé qui gardes ce mystère :
Le Pôle, où l'Hiver infernal
Dévoile aux yeux le Pivot de la Terre.
Je veux forcer ce rempart hivernal I »
(i) Ce poème inédit est extrait du prochain volume de (icorges
Ramaekers, Les Saisûns Afystiqtus, qui paraîtra incessamment h la
Librairie Moderne.
- 70 -
— « Je suis le blanc Tyran taciturne du Nord.
Crois-tu pouvoir franchir ma banquise infinie ?
Où tant de vains vouloirs, en atroce agonie,
Avec, pour seul témoin, leur désespoir, sont morts 1... »
— « Le Paradis des neiges
Au centre des glaçons fleurit, inviolé ! >
— « Mais combien de périls, d'obstacles, de pièges :
Glace, famine, gouffres voilés
Ne t'opposeront-ils en ces lieux désolés
Qu'il te faudra franchir, pèlerin isolé,
A qui les ours feront en silence cortège.
Jusqu'à l'heure où leurs crocs, pour te manger,
De ton sang sans chaleur maculeront la neige? »
— « La neige est chaste, ô Roi, et je veux m'y plonger.
La reine des blancheurs célestes me protège.
Son étoile au ciel guide mon voyage
Comme en un bleu Noël l'astre des Mages
Guide leur confiance au pays de la Crèche. »
— « Ignores-tu qu'au fond de mon triste ro3'aume
Il n'est rien des plaisirs qui font vivre les hommes.
Pour oublier l'absence immense — ô ignavie! —
Ton cœur n'y connaîtra, dans la torpeur des jours,
Aucun espoir, quelque lointain qu'il soit, d'amour l
» Ahl pas même l'émoi de suivre dans les brumes
Les cygnes des Sagas de la Scandinavie...
» Dans les plaines du froid, seul le Passé s'exhume.
Tu y vivras lugubre en face de ta vie. .. »
— « Douceur du souvenir d'avoir versé des larmes!
Délivré de la chair dont j'ignore les charmes,
Haussant pour Dieu mon âme à sa propre grandeur.
Et comme un frère aimant me confortant moi-même.
Je m'enfoncerai seul dans la candeur que j'aime.
Dans la candeur du Nord semblable à ma candeur. »
— « La lune est le soleil blême de ces déserts
Où erreras sans fin ton inutile audace. »
— « La lune éclaire, ô Roi, la chasteté des airs...
Hiver étincelant des cristaux de l'espace...
Et je serai pareil en marchant sur la glace
Au Prophète divin qui marchait sur la mer. »
*
— 71 —
— « La rafale en sifflant glacera ta victoire,
Terrassera ton front qui voulait \'ivre seul
Et t' étendra, vaincu, sur l'immense linceul. »
— « Mon âme est immortelle et quel que soit mon sort,
Mon œuvre, Roi du Gel, vivra dans les mémoires.
Je suis l'esprit chrétien qui peut braver la mort.
Je veux connaître enfin ce qu'il reste à connaître
Des mystères du globe, où l'appel de la Croix
N'attire plus leurs cœurs vers le Pôle de TEtre.
Ouvre-moi ce portail de glace et, sans effroi,
J'irai vers l'inconnu du Nord béant!... »
— « Peut-être ! »
II
Le Soleil de Minuit
La glace au loin pendant des lieues;
Puis les neiges aux ombres bleues.
Geôlier gris des plaines mortes,
Le Froid a refermé la porte
Radieuse de l'Orient.
Seul, sous le silence du ciel,
— Fantomatique et charriant
Ces phantasmes de l'horizon :
Les icebergs et les glaçons,
Décors de mondes irréels
Sortis des brumes qui s'espacent —
Par le chenal artificiel
Que son tranchant trace et retrace
Le voilier blanc des mers de glace
Péniblement avance et casse
Des blocs de gel.
Oh ! cette impasse.
Où s'aventure son audace.
Que prolonge l'acier tenace
Sous le pesant ennui si grisâtre de l'air
Et que referme dès qu'il passe.
Inflexible tyran, l'Hiver l
Désert sans soirs et sans matins.
Contrée où les nuits indécises
Sont semblables aux bnimes grises
Et désespérantes des jours.
— 72 —
Ni phoques blancs, ni lamentins.
Ni renards bleus; seuls, de grands ours
Au poil de neige, mais balourds
Comme des pingouins ridicules...
Et toujours
L'orbe des lointains nus recule
Dans la région trouble des brumes,
Où s'étagent en blanc des visions indécises
D'apocalypse nébuleux.
Rempart monstre et anguleux !
C'est la banquise
Ancrée aux confins plats de la mer sans écume.
Clair de lune en efiroi
Sur du Froid
Etage en terrasses ;
Surfaces
Immensément lisses
Où glissent
Les rayons de l'astre fatal.
Dandinement blanc de cette face
Aériennement farouche
Dans cet esseulement total!...
Air glacé coupant la bouche;
Froid qui assourdit.
Froid qui engourdit,
Froid qui terrasse.
Froid qui poignarde jusqu'à l'âme,
Froid qui changerait des flammes
En stalagmites de glace!...
Solitude polaire ! en la nuit du salut.
Etre le seul témoin de l'Hiver absolu!...
O blanche Immaculée,
O Vierge catholique.
Ma vie est acculée
A la nuit diabolique.
Que ne suis-je à présent dans une basilique,
Où l'orgue très chrétien prélude à la Noël.
Que ne vais-je.
Parmi les neiges.
Vers ta crèche
O Emmanuel 1
- 73 —
Mais quoi ? une aurore ingénue
Se lève sur la glace nue
Où reluit sa gloire ingénue.
Dans l'air sombre un beau météore
Se déroule — arabesque étrange —
Suspendant sur la neige et l'aurore
L'hiver scintillant de ses franges.
Oh ! Noël et ce sont tes Anges
— Ailes d'ambre, tuniques d'or —
Célébrant la Lumière environnée de langes.
Le Soleil a forcé les portes de la Mort I
Baignant la blancheur bleue des plaines liliales
La mer polaire, où rit la féerie idéale.
Parmi les frisselis des glaces et des ailes,
Hors de ses flots de flamme aux tendresses charnelles
Laisse émerger soudain, dans l'ombre boréale,
Le Soleil de minuit sur la neige éternelle!
Triomphale éclosion de fleurs surnaturelles !
Sempiternel Hiver en fête de rochers
Virginité dressant daus l'Heure maternelle
Les prismes aériens des glaciers sans péché...
Emblème très chrétien de la Toute-Innocence,
La glace est par éclat, la neige est par essence,
Le solaire décor de la grande naissance
Que célèbre ta gloire au pôle des Hivers,
O Soleil de minuit qui sauvas l'Univers!...
Georges Ramaekers.
La mystique de Rudyard Kipling.
S'il est un truisme périmé, c'est bien toutes les chances d'être en présence
la complication psychologique de l'en- d'un exemplaire d'humanité parfait : ce
faut et du barbare. Leur âme a toutes fut la fortune de la race grecque, c'est
les facultés en germe; la culture n'en celle de quelques branches germani-
atrophia aucune. Si elle se développe ques.
harmonieusement, grâce au milieu ou à Si nous considérons la famille euro-
l'expérience acquise des aînés, l'on a péenne comme tripartite, Gréco- Latine,
74
Celte ou Germaine, nous voyons que si
les deux premières branches ont choisi
de développer l'une le cerveau par le
sens spéculatif et pragmatique, l'autre
le sentiment par la mystique, la troi-
sième — en raison peut-être de son
équilibre territorial, ni trop continental,
ni trop .méditerranéen et solaire, — fait
osciller sa vie intérieure entre son
sentiment et son pouvoir critique.
De bons esprits pourront y voir un
indice de l'ordre d'invasion arya en
Europe. Les Celtes sont mystiques, les
Gréco-Latins cérébraux. Les Germains,
échelon intermédiaire, tiennent des uns
et des autres. Spéculations et hypo-
thèses pleines de séduction pour des
esprits ingénieux portés à faire de l'his-
toire comme de la géométrie, dans l'es-
pace.
L'échantillon contemporain le plus
parfait de Germain semble bien être
l'Anglo-Saxon. Combien le Teuton
semble mâtiné au prix de l'Anglais!
Trop de Latin, de Slave, voire de Tou-
ranien en ses veines. Mais l'Anglais!
Toile celte brochée d'Angle, brodée de
Saxon et surbrodée de Scandinave :
toute la Germanie, — celle du Nord, —
et salée dans les embruns de l'Atlan-
tique comme des harengs dans la sau-
mure.
Qui n'a constaté le ménage que font
dans un cœur britannique un drapier
de Londres et une sorcière de coun-
try ? Sorcière qui peut être fée et drapier
tournant à l'armateur : cela dépend du
degré d'évolution auquel est parvenu
l'individu. Quand ils ne s'entendent
point, jaillit l'humour. Des tempéra-
ments étranges sont toujours possibles,
comme Mérédith et Wilde : mais ce
sont des anormaux et des littérateurs
peu goûtés de l'ensemble de leurs com-
patriotes. Fruits de culture exotique,
produits tombés de la lune : la sorcière
les déteste — leur étrangeté lui fait con-
currence, — et le drapier ne les com-
prend pas.
La littérature nationale anglaise réflé-
chit admirablement cette double ten-
dance. Celui qui signe Shakespeare, par
ses vues réalistes et arrivistes, plaira au
drapier qui se réclamera de Richard ou
de Lady Macbeth; la sorcière se délec-
tera aux fées, spectres^ lutins que Will
verse sur la scène par bottées comme
un bonhomme Noël. Autre exemple :
Dickens, dans ses Contes de Christmas;
comme il connaît bien son public et
que l'avarice du négociant talonnée par
un fantasme somnambulique est bien
faite pour la joie de quelque aldermen
pansu! Et Chaucer, et Marlowe, et
Swift, et Tennyson et les autres, et les
autres! Sat prata biberunt.
Les contemporains ? Notre science, à
un niveau si pratique qu'ils la réduisent,
si peu spéculative la rendent-ils, notre
science n'en chatouille que davantage
leur appétit de mystérieux, leur fringale
d'inexploré, leur boulimie d'inconnu.
Qu'ils sont bien les neveux des rêveurs
Celtes et les fils des Scandinaves in-
quiets! Ils se partagent les domaines
inconnus et, armés de réalisme, les
explorent, les mettent en coupe réglée.
L'avenir est à Wells et le mystère cos-
mique; Doyle pêche dans la mathèse
psychologique avec la gaffe de la police.
Swinburne, — sa cendre vibre encore à
l'appel de son nom, — a fouillé dans
Anadoria l'insoupçonné sexuel. Et si
nous en venons à Kipling, c'est décidés
à franchir les frontières du monde invi-
sible conscient.
Le sort en soit jeté! Aussi bien est-ce
de tout le lot le plus intéressant. Anglais
par son père, Hindou par sa mère, il
est deux fois Arya : une essence d'Ira-
nien, et si nous pouvons essayer une
comparaison avec la chimie, l'élément
hindou est balancé par l'élément saxon
et l'atome celte s'y combine dans la
— 75 —
molécule Scandinave : l'Orient extrême
et l'extrême Occident.
Dans une étude très fouillée, (i) Mon-
sieur André Chevrillon faisait ressortir
ses peintures guerrières, ses rêves san-
glants, « la jouissance » avec laquelle
« il ravage et foule aux pieds ce que
notre main n'ose toucher », — la figure
humaine — , cette conception d'un Dieu
national spécialement attaché à la gran-
deur anglaise », ces prédications de
« bataille et d'entreprise, d'action auda-
cieuse jusqu'à la violence, « bref la bru-
talité active et la religiosité biblique.
Nécessité de l'absolu dans la violence
active (Normand) méprisante tolérance
pour les gentes (Anglo-Saxon) (2) sou-
vent inquiétées par — c'est le point sen-
sible, — une soif inextinguible de per-
sonnalisations métaphysiques (Hindou)
ou supra-sensibles (Celte).
C'est cette caractéristique spéciale de
sa personnalité, une âme de gymnoso-
phiste ou de néo-platonicien qui s'éveille
en cet insulaire, que nous allons tenter
de faire ressortir.
« Il y a peu de choses... Mais Strick-
land a horreur de cette citation. Il pré-
tend que je l'ai usée jusqu'à la corde. »(3)
Kipling peut se railler : il ne s'en con-
naît que mieux. Des choses non com-
préhensibles relevant d'une sphère su-
périeure : le bon sens du drapier n'ap-
porte qu'un faible correctif, nulle tenta-
tive de les définir, constatation sans plus
de leur existence, nulle manie de ratio-
cination, comme chez les philosophes
( I ) Sur le Mur de la Ville. ( Mercuco de France,
in 18). Sur le même point l'article remarquable
de M Louis Fabulet, paru dans PEcho de Paris
du 13 décembre 1907.
(i) Hymne avant l'Action.
(3) La Marque de la Hé!<-.
Alexandriens. Ailleurs même, Kipling
va jusqu'à féliciter un de ses héros de
croire à tout sans ombre de scepti-
cisme. Et c'est qu'en effet, il faut, pour
croire à tout, ou bien une naïveté sans
limites ou bien un esprit d'une force et
d'une maturité telles qu'il a pu catalo-
guer X phénomènes et s'en composer
un ensemble de théories, incompréhen-
sible peut-être pour un Francisque
Sarcey, mais risquant fort de s'appa-
renter aux idées d'un Villiers ou d'un
Poë. C'est l'éternelle histoire de l'enfant
et du vieillard enveloppés par l'homme
d'un indulgent mépris, mais qui. au
fond, ont raison contre sa sagesse terre-
à-terre. « Beati pauperes spiritu. »
Car il est des âges dans la vie morale
tout comme dans la vie physique. De-
mandez-le plutôt à ce jeune Wiking,
qui, mille années avant, fut grec et, dix
siècles après, Charlie Mears, esq., com-
mis de banque, (i) Ne vous évoque-t-il
pas, cet honnête garçon, ce fantastique
personnage de Poë, tué aux Indes d'une
flèche empoisonnée à la tempe et suc-
combant soixante ans après en Amé-
rique à la morsure d'un serpent — et
toujours à la tempe? Choses nuisibles
à croire, évidemment. « Sans cela, du
diable si vous autres Anglais ne seriez
pas, dans la boutique au bout d'une
heure pour bouleverser l'équilibre du
pouvoir et à faire du désordre ! » Sage
réflexion d'une jeune Hindou à l'âme
trop usée pour vouloir : Si vieillesse
pouvait...
— Je passe sous silence les menus
faits courants : homme assassiné qui
vient crier vengeance, (2) ou régiment
massacré par traîtrise agitant le som-
meil de quelque village perdu (3) Ce
sont choses niées par les seuls peureux,
( I ) La plus belle histoire du monde.
(2) Le retour d'Imray.
(3) La Légion perdue.
76-
en crainte de trouble dans leur repos. —
L'âme revient sur terre, dix, vingt,
trente fois peut-être jusqu'à ce qu'elle
soit suffisamment usée pour se fondre :
transposition du physique au moral.
Mais n'y-a-t-il pas des amours prédes-
tinées, des fusions d'âmes de différents
sexes, mariages inscrits au ciel et qu'é-
tudia Swedenborg? Ne peut-il y avoir
de Sara pour ces Axel suffisamment
affinés qui les aident à reconstituer le
primitif androgyne, frère des anges,
Seraphitùs-Seraphita ? Kipling ne l'af-
firme, ni ne l'infirme. Il nous soumet
un fait : deux enfants unis par un même
songe chronique, qui sans se connaître,
s'aiment à distance, se rencontrent... et
s'épousent. J'ai cité Axel, mais, au dé-
noûment près, « La Cité des Songes »
n'a-t-elle point le même fond qu'Akë-
dysseril ?
Si les âmes survivent à la mort des
jours et sont susceptibles d'union, c'est
qu'il est une autre vie : pardonnez la
prud'hommerie. S'il est une autre vie,
c'est qu'il est des maîtres de la vie et la
mort. Qu'on les nomme : Dieu, Allah,
Brahma, ou simplement Nature, peu
lui chaut. Ce n'est que la robe à chan-
ger. Qu'il y en ait des hiérarchies en
puissance de transformation, c'est en-
core possible pour Jamblique, c'est
même, toujours d'après Kipling, pro-
bable. « Quelques gens tiennent qu'à
l'Est de Suez, la Providence suspend
son contrôle direct, l'homme y passant
au pouvoir des dieux et des diables
d'Asie. » Suit le châtiment d'un Anglais
trop sensé pour croire à tout. Ces dieux
mêmes, la prestigieuse vision de l'au-
teur nous les fait connaître en même
temps qu'à l'ingénieur Findlayson. (i)
Les gens sensés diront que ce fonction-
naire était sous l'influence de l'opium.
Raison de plus pour être persuadé de
leur existence, car la drogue fatale
n'avait pu qu'exalter la perceptivité de
Findlayson aux dépens de ses réflexes.
Tel Hummil, des chemins de fer, qui
est « descendu aux pays sombres et là
fut pris pour n'avoir pu s'échapper avec
assez de rapidité. »
En tout cas, Brahma, endormi pen-
dant que fonctionnent les intermé-
diaires, peut toujours se réveiller assez
à temps et, avec indulgence mais non
sans fermeté, rappeler à des gens trop
hardis l'existence de son absolu. Si vous
tenez à en être certains, « vous n'avez,
devant Aurelian Mac Goggin, qu'à
mettre un instant le doigt sur vos lèvres,
et vous verrez alors ce qui se passe. »(i)
Cela rappellera en effet à l'imprudent
budgétivore que pour avoir, une fois de
trop, nié dans l'Inde l'existence dudit
Absolu, un Anglais même peut subite-
ment être frappé d'aphasie; mais Brahma,
brave homme au fond, le guérira après
trois mois de silence.
Telle est donc la gradation des forces
au-dessus de l'homme : âme, andro-
gynes reconstitués, puissances intermé-
diaires — Hannumans ou petits Jupi-
ters d'étain, — et Dominateur des êtres.
Celui dont on ne connaît pas l'époque
du réveil.
Au-dessous de nous, semblable hié-
rarchie, mais descendante. Kipling ne
nous a pas encore donné les impressions
des végétaux, mais il a montré la con-
science et la justice régnant sur les bêtes
de la Jungle et autres lieux; et non pas
notre justice sociale, bornée, mesquine,
subdivisée en trop de cas, subordonnée
à trop de principes contradictoires, mais
la vraie, la seule Justice, celle qui dé-
coule d'un équilibre parfait des choses,
de la Nécessité et dont l'axe de la ba-
lance est la Force.
Car la Force, dans toutes ses mani-
(i) Les bâtisseurs de ponts.
(i) La conversion d'Aurelian Mac Goggin.
— n
festations, n'est-ce pas l'attribut pré-
dominant de la vie et, conséquemment,
de Dieu? N'est-ce pas elle, obscuré-
ment cachée en nous, qui dirige nos pas
vers tel ou tel horizon ou, sourdant
obscurément dans les plantes, les fait
jaillir en constellations de fleurs? Toute
hypostase de la Force, synthèse uni-
verselle, est vénérable et il ne nous
paraît « pas si bête » en effet, ce Peroo
qui, « la première fois qu'il entra dans la
chambre des machines d'un steamer
quand il était petit, fit sa prière au cy-
lindre à basse pression ». (i)
Cette synthèse panthéiste de la vie,
embrassant depuis les êtres inorganisés
eux-mêmes, jusqu'aux In\'isibles-qu'il-
ne-faut-pas-nommer, tel est l'ensemble
des vues éminemment mystiques de
notre homme, à qui bien du bon sens fut
nécessaire. Il ne devait pas, en effet,
oscillant d'une vile humiliation à un
orgueil enfantin, se voir ou pivot du
monde, ou jouet aveugle de la basse
nécessité. Ne fait-il pas penser à ces
vieux maîtres des sciences perdues, qu'il
connaît si bien pour les avoir étudiées
« en Orient où sont nées les subtilités
de Roses-Croix? » Et j'ai, suivant l'ex-
pression de son King, comme une vague
idée qu'il a « trouvé encore ceux qui les
enseignent au pied de la colline de
Yakatala ». (2)
Lorsque nous voulons bien ne pas
nous cuirasser de notre détestable va-
nité d'enfants qui savent par de neuves
expériences que l'O/rf Broivn Windsor
est du savon et le chlore un métalloïde,
nous sommes bien forcés de nous rendre
compte qu'il y avait du bon, beaucoup
de bon dans les vieilles méthodes. La
(1) Les bâtisseurs de ponts.
(2) Simples contes des col) •""'^ ""i^raphe.
classification des hommes par influences
planétaires était en particulier, bien
commode, tant à fin d'usage personnel
qu'en \'Tie d'une simplification toujours
recommandable. Kipling lui-même et
ses occultes inquiétudes nous permet-
tent de prendre ce vieil instrument mis
au point par son compatriote Fludd et
de nous en servir comme spectroscope
pour analyser la lumière astrale des
principaux personnages de la « Comédie
Britannique ».
Tout d'abord l'ensemble de la troupe
— j'entends, des caractères chers à l'au-
teur, — est influencé de Saturne, le
vieillard qui donne la science des choses
cachées et leur intelligence. A remar-
quer que les personnages masculins sont
en général de Jupiter ou de son succé-
dané Mars. Résumé des qualités : mé-
thode et volonté. Quant aux person-
nages féminins — pour être vrai, disons:
au seul personnage féminin, car un seul
est traité autrement qu'une perruche,
— il est nettement de la Lune et non
pas sujet de Phœbé mais d'Hécate, —
mysticisme, et qui la porterait aux grands
desseins, n'était son incurable paresse.
« Voyez Luna à son apogée, » quand
vous méditerez les exploits de Mistress
Hauksbee.
Cette « petite femme brune, mince,
décharnée même, avec de grands yeux
mobiles nuancés en bleu de violette et
les plus douces manières du monde »,(i)
ce « pétrel des tempêtes » est en effet un
être terrible et bienfaisant, bien-aimé de
Kipling qui rencontre en lui un rare
spécimen de force désorbitée. Elle est
capable de tout suivant l'occasion, de
désorganiser un ménage comme de
sauver un jeune homme des griffes d'une
sotte coquette. Elle n'ira pas, comme
Stalky ou Strickland, provoquer la For-
tune ; elle l'attendra et, chose curieuse
( I ) Trois et un de plus.
78-
mais naturelle, la trouvera à ses pieds
et dans l'instant voulu.
Au demeurant une excellente et intel-
ligente créature, à moins qu'un coup de
lune n'ait passé dans sa cervelle. Auquel
cas elle sera telle que Moti-Guj refu-
sant le travail, « à peu près aussi ma-
niable qu'un canon de quatre- vingt-une
tonnes lâché par temps de roulis ». Elle
est la digne sœur de Bagheera la pan-
thère, noire comme elle et comme elle
protectrice des faibles, quand elle a le
temps d'avoir du cœur. Elle est recon-
naissante et l'on peut se fier à sa parole,
mais pour elle aucune nuance entre la
minute urgente et l'indéfini du Temps.
De caractère, mystique? Je ne sais.
Mais elle est par excellence la Force
mystique, puisque indéfinissable comme
le Sentiment, et en apparence, tout
comme un Bonaparte ou une comète,
hors de la norme. Vous pourrez — avec
quelle difficulté — pénétrer l'âme de
Miss Threegan, future Mistress Gadsby,
la psychologie de Mistress Bremmil, la
jugeotte si étroite de la fiancée de Dick
Heldar et toutes autres femmes à votre
choix, mais je vous mets au défi de con-
naître de Mistress Hauksbee autre chose
que les résultats de cette intelligence
sans cadre, flottante et terrible par ce
propre frottement. Au fait se connaît-
elle elle-même?
Son coup de maître est la nomination
de Tarrion au Foreign-Office (i) Elle
n'a rien fait, rien dit, rien bougé, mais
le cheval nécessaire pour charger s'est,
de lui-même arrêté à sa porte. Elle a
dirigé les événements dans un sens
favorable, et sans y prendre part. Aussi
comme nous comprenons Tarrion quand
il s'exclame : « Si Mistress Hauksbee
avait vingt ans de moins et que je fusse
son mari, je voudrais être vice-roi des
Indes au bout de quinze ans ! » S'il
avait connu le fonds de Mistress Hau-
ksbee, Tarrion eût supprimé le premier
conditionnel, car — dernier trait, —
telle à vingt ans, telle à soixante; pas
plus que Diane de Poitiers ou la Gali-
gaï, les Mistress Hauksbee ne perdent
jamais leur puissance.
Mais — et c'est là son seul travers, —
cet élément admirable de progrès est
incapable d'un effort suivi pour soi-
même, en dehors de sa fantaisie. Cela
risquerait de la fatiguer. L'être qui
pourrait la diriger, par amour, par point
d'honneur, par reconnaissance, arrive-
rait à tout s'il avait la volonté. C'est,
selon Kipling, l'attribut du mâle. Vo-
lonté ordonnée du Jovien, tel que Stalky
ou ce « prussien de Bâtes » (i) volonté
irréfléchie de Marsien, Dravot, par
exemple, c'est, pour la lutte, le Nothung
qu'il donne à ses héros.
Cette volonté peut consister dans
l'emprise sur soi-même, sur les événe-
ments ou sur l'entourage : la race, le
temps, le milieu. Je ne fais par là qu'in-
diquer le démembrement d'une faculté
qui, perdu l'un de ses arcs-boutants,
cherra tout entière. Supposez Wee
Willie Winkie, (2) enfant de la race
dominatrice , laissant échapper une
larme devant les Afghans prêts à enlever
Miss Allardyce et lui-même; il eût
cessé d'en imposer à son cercle et de
créer ainsi une ambiance d'hésitation
qui permet d'accourir à la compagnie E.
C'est, d'autre part, parce que Daniel
Dravot cesse de tenir à ses sens les rênes
courtes, qu'il commet l'imprudence de
prendre femme en pays « étrange »,
cause initiale de sa chute et de sa mort.
Mais si, au contraire, l'homme sait,
même « aux dépens d'un compatriote,
apprendre la leçon de sa race : réfréner
toute émotion et prendre l'étranger au
(i) Conséquences.
(i) Stalky and C".
(2) Wee Willie Winkie, officier et gentleman.
79 -
piège au moment propice *, il aura la
force d'influencer des auxiliaires^ d'at-
tirer l'ennemi dans une embuscade
longtemps à l'avance méditée et pré-
parée et de la sorte méritera d'obtenir
un définitif triomphe.
Et qu'il me soit permis d'insister sur
« Stalky ». Cette œuvre délicieuse, récit
d'apparents enfantillages, est en réalité
féconde en leçons et profitable d'exem-
ples. Plein de maximes profondes —
« Quand vous serez en face d'une situa-
tion en dehors de la normale, agissez
toujours d'une façon anormale », — ce
livre, le moins connu en France de
Kipling, est peut-être l'un de ses trois
chefs-d'œuvre Je puis, d'emblée et sans
désavantage, le comparer aux Livres de
la Jungle. Stalky, c'est Mowgli dans la
jungle scolaire : « En dehors de ce qui
le touche immédiatement, le collégien
est aussi ignorant que le sauvage qu'il
admire tant; il est vrai qu'il possède
aussi toutes les ressources des sauvages».
Shere Khan, piétiné par les buffles,
n'est-ce pas King, lapidé par Crotte-de-
Lapin?
Pour que la ressemblance soit tout à
fait complète — tout parallèle à ses
imperfections — il ne manque à Stalky
que les leçons de Bagheera et la liberté :
deux appoints qui font de Mowgli
l'homme-type, l'homme complet, union
parfaite de la force mystique et de la
force volontaire, « Faunus lui-même »
(i) dont
I.ibidine fut la mère et Briape
Le père, 6 Cheune Grec deux fois dieu.
C'est ainsi que, dans Kipling, le
Xorthman civilisé rejoint le Saxon
nuageux et la Nature notre factice,
fusion des deux états de la force ter-
restre, canalisée par la Nécessité ou par
l'Intelligence humaine.
L'un des grands écueils de la méta-
physique, qu'elle soit bouddhique ou
pythagoricienne, c'est le dégoût de
l'Action, l'abdication de la volonté
entre les mains du Destin conscient.
Kipling l'évite : c'est ainsi qu'il est bien
de son île.
Sa race en efifet connaît tous les eni-
vrements de la puissance, toutes les
expansions en force individuelle agis-
sante, tous les opiums de l'imagination
et du rêve. Il l'incarne prodigieusement,
mieux que tout autre, favorisé qu'il est
par son hérédité maternelle hindoue,
qui lui permet de développer son kosmos
sans rien perdre de sa volonté. Qu'il
échafaude une philosophie avec des
matériaux pris à Platon ou au Bodhisat,
ses conceptions du monde ne lui feront
pas perdre de vue que la beauté d'un
être consiste dans le développement
harmonieux de toutes ses facultés équi-
librées dans l'adaptation parfaite à ses
fins utiles et dans l'action, « le Jeu » (i)
qui trempe les meilleures lames : On ne
peut juger de la beauté d'une épée que
jaillie du fourreau. L'homme tenant de
l'ange et de la bête, devra avoir un es-
prit puissant pour guider la bête et un
corps superbe pour hospitaliser et servir
l'ange.
De temps à autre le drapier peut
railler la sorcière (2) : cela ne tire pas à
conséquence. Le bourgeois des fabliaux
se gaussait volontiers de son curé, quitte
à se mettre en règle au moment de faire
son paquet. Quel dévot ne joue avec son
idole? Le sacrilège pimente étrange-
ment la faute. Il n'est pas donné à tous
de pécher dignement.
Cette double mentalité, c'est toute la
raison d'être de l'Anglais. Supprimez
(i) DanslcRukh.
(i) Kim.
(2) Au blanc et noir.
— 8o
cette sorte de l'Au-delà : vous avez un
être grossier, arriviste, un commis-voya-
geur sans gaieté. Enlevez le sens pra-
tique : il vous reste un déséquilibré, une
miss rêveuse et maniaque, une Ophélie
noyée dans la moisissure d'un salon bien
tenu et dans l'amour mystique des ani-
maux en la personne d'un matou pelé.
La beauté de l'Anglais est sa force, la
force de l'Anglais est sa beauté : sa
beauté et sa force, c'est Féquilibre, qui
en fait un admirable exemplaire d'hu-
manité, harmonieusement développé en
toutes ses parties, l'équilibre, qui lui
donne l'empire des aftaires, de la mer,
de l'Infini, l'équilibre qui permet au
Scandinave à la proue de sa barque de
clamer aux peuples soumis devant son
épée : « Et pourtant mon royaume n'est
pas encore de ce monde ! »
Maurice Pelletier-Osmont.
Antonio Beltramellî.
En France, les romanciers régiona-
listes sont à la mode : ce sont les En-
fances lorraines, de Moselly; Jacqiiou
le Croquant, d'Eugène Le Roy; Mi-
guette de Cante Cigale, de Delbousquet,
etc., etc. En Allemagne, ce genre vient
d'être renouvelé par le mélancolique
Frenssen, pour le Nord (Jorn Uhl) et
par Ludwig Thoma, humoriste savou-
T&MX,\)0\ir\?i'Q2iY\hre(Bauerngeschichte).
En Italie, les écrivains qui se sont con-
sacrés à la synthèse d'une contrée défi-
nie, sont légion, depuis le succès des
siciliens Verga, Capuana et de Roberto.
Antonio Beltramelli, le conteur des
Romagnes, peut-il être rangé parmi
ceux-là? Quoi qu'il en soit de cette clas-
sification sans importance, un point ca-
pital distingue Beltramelli des Grazia
Deledda, des Salvatore di Giacomo, des
Matilde Serao, qui sont, dans la géné-
ration italienne actuelle, les peintres de
mœurs locales les plus marquants : dans
son œuvre déjà considérable, la nature
occupe le premier plan. Et la nature,
que le poète glorifie, ne peut apparaître
à un esprit aussi vif, à un sentiment aussi
spontané, qu'en l'image précise du lieu
de dilection. La mer, pour Beltramelli,
c'est l'incomparable Adriatique, la mer
suave de Romagne, « d'un vert smarag-
din, embrasée de voiles rouges •», et
que tout un peuple adore au jour de
Saint Laurent ; la Terre, c'est la vallée
fleurie qui descend des roches de l'Apen-
nin, l'âpre lande au bord des lagunes
ou par delà les bois sauvages, ou encore,
la Pineraie tragique et millénaire hantée
par les souvenirs de la muette et sombre
Ravenne.
Faut-il retrouver en ces paysages
d'une barbarie grandiose qu'ignore la
molle Italie classique, le principe de la
mentalité de notre auteur? Voilà des
villes mortes, des cités accablées par le
destin, comme Ravenne et Comacchio,
et voilà d'immenses solitudes où l'indi-
gène reste aussi étranger à la subtilité
du Toscan qu'à la souplesse du Napoli-
tain : la gravité joyeuse du conteur, sou-
vent mêlée àunefière mélancohe, semble
en effet s'inspirer des aspects de douceur
lasse et de désolation que la Romagne
offre tour à tour.
Beltramelli, ce fils pieux pour qui la
Terre bonne doit être la conseillère uni-
que, la règle sacrée, déplore la vilenie
des êtres que la civilisation corruptrice
a éloignés de la Mère antique; le regret
des cultes archaïques de la mer, du
— «I —
soleil et des claires fontaines l'obsède et
lui fait dire la splendeur des choses en
un panthéisme lyrique.
Les personnages de ses nouvelles
n'expriment eux-mêmes que des ins-
tincts, des énergies émanant de la nature
féconde et sereine. Balestar, « le frère
du fleuve », est une force aveugle,
comme Pscador, le faune, qui ressemble
« aux chênes tordus, aux sapins qui ten-
» dent leurs bras énormes vers les hori-
» zons; son monde, c'est l'espace, ce
» sont les forêts, — les nuées infinies
> qui passent sans un frémissement. »
« Il ignorait tout : ses sensations étaient
» comparables à celles du lac qui réflé-
» chit les aubes, les crépuscules et l'om-
» bre des nuages. » Poussés par une sin-
cérité vibrante, tous les hé?os de Bel-
tramelli ont droit à ce vocable glorieux,
ils ne connaissent d'autres lois que la
violence et la bonté, et personnifient
les passions les plus naturelles et les
plus absolues ; l'amour, la haine, la dou-
leur, éternels et indomptables comme
les éléments, dominent en dieux impla-
cables ces âmes victorieuses. Au delà
des vices dégradants et des calculs mes-
quins, une humanité supérieure, non
contaminée par le triste mysticisme du
Moyen Age, affirme puissamment sa
joie de vivre.
« Etre joyeux ». a dit André Maurel,
» c'est posséder un cœur sans arrière-
» pensée et irréductible. C'est être inac-
» cessible aux petitesses humaines, pos-
» séder une conscience infrangible, ne
» pas douter de ses forces résistantes,
» c'est garder, en un mot, toute la pureté
» de son âme (i). » Nulle définition, —
(celle-ci était destinée à Saint François
d'Assise) — ne pourrait résumer mieux
la tendance d'Anna Perenna, l'un des
recueils les plus caractéristiques du ro-
mancier italien. Chacun des chapitres
( I ) î'etites villes d'Italie.
de ce livre est un monument élevé à la
mémoire d'un héros ignoré, dun soli-
taire fruste et puissant, fort de sa virilité
et de l'ingénuité de ses conceptions.
Déjà, dans YAniica Madré, Beltramelli
avait tenté l'esquisse de ces caractères
d'exception. Mais l'imperfection de la
forme, l'abondance et l'imprécision des
détails avaient nui dans cette œuvre de
début au pathétique des situations.
Dans Anna Perenna, le ferment le
plus généreux en grandes actions, c'est
l'Amour. Voici comment Giacquita, le
vieux berger, conte la légende des trois
frères Ruta, Grisu et Oium : (les Aveu-
gles).
Anzula avait alors dix-huit ans; «celui
» qui n'a pas vu le soleil ne peut parler
» de beauté, et Anzula était pareille au
» soleil. On allait, on venait, on passait
» la nuit à chanter sous sa fenêtre... Les
» vieilles disaient : Elle se mariera, elle
» ne se mariera pas ; elle attend le soleil
» de mai, elle attend sa porte d'or...
» Parce que, vois-tu, la vie donne à
» chacun son héritage; mais celui qui
» naît beau a souvent part double; les
» hommes se dépouillent pour les privi-
» légiés de la terre, et c'est justice... »
« Qui la voyait en était heureux. Un
» beau jour d'avril ne se paie point, et
» même ta fortune entière ne pourrait
» compenser la joie que donnent deux
» 3-eux de femme...»
Les trois frères du Mont-d'Or désirent
Anzula. « Ils étaient tous trois de même
» taille... Ils avaient de longs cheveux
» ondulés, et dans les yeux, une orgueil-
» leuse hardiesse. Quand ils virent An-
» zula, ils connurent la saveur de la dis-
» corde, eux qui avaient vécu unis
» comme les montagnes. Ils se regardè-
» rent et se dirent : Elle est plus belle
» que le monde et sera mienne l »...
Un devin prédit aux amoureux l'inuti-
lité de leurs espoirs, mais les frères ne
l'écoutent point, et, comme Anzula ne
82
peut se décider à choisir, ils attendent,
muets, les regards chargés de haine.
« Vint le printemps. Au-dessus du vil-
» lage, il y avait une forêt de grenadiers
» qui, à la saison de l'amour, fleurissait
» en un rouge de sang et allumait le
» plaisir des hommes. La coutume vou-
» lait qu'aux premiers jours de mai, on
» célét^rât dans la forêt rouge la fête de
» l'amour... » Or, les trois frères se dé-
fient pour la possession de l'aimée :
— «c Ecoutez! crie Oium... le soleil est
» Dieu : il sauvera donc l'élu. Celui de
» nous qui tiendra le plus longtemps les
» yeux fixés sur le soleil, aura la pre-
» mière nuit d' Anzula I De toute part,
» s'élevèrent des cris de protestation,
» mais les frères firent scintiller leurs
» poignards, et l'on se tut... Les trois
» visages admirables s'étaient levés au
» ciel et dirigeaient leurs yeux d'aigles
» vers le soleil . Pas un mouvement, pas
» un mot : les paupières ne se fermèrent
» point... Peu après, les frères étaient
» aveugles. »
Et voilà pourquoi aujourd'hui, fête
de l'amour, les trois vieux aveugles s'en
vont encore par la forêt, et, les yeux
morts, cherchant la lumière, chantent...
Le volume entier narre l'histoire im-
muable de l'Amour, un Amour aux yeux
d . feu, sans soupirs, sans raffinements,
roi viril des mâles qu'une vigueur auda-
cieuse anime. La Mort est son parte-
naire : le Vaisseau rouge, 7m Dieu des
HonirtitiS rudes, la Biche, le Vieux de
la Lande, elle couronne, libératrice et
suprême volupté, le triomphe de ces
géants.
Peu de temps après Anna Perenna,
Antonio Beltramelli publiait une autre
série de contes (J. Prijtwgeniti) dont
plusieurs, - le Corsaire, Dèviladi Géra,
l'Herbe sardonique, Vinzador, — rappel-
lent l'inspiration de l'œuvre antérieure.
Mais cependant, il semble que la tris-
tesse de cette Pineraie — que Dante
évoque en son Paradis terrestre, (Pur-
gatoire, chant XVIII) et où Boccace
situe de terribles drames, — ait attendri
l'âme violente du Romagnol et atténué
ses instincts farouches. Les lénifiants
souvenirs d'enfance,auxque]s l'homme
mûr s'arrête avec affection, ont certes
donné les nouvelles les plus charmantes
et les plus parfumées de celles qui sont
dédiées aux « Aînés. » Avec une délica-
tesse que l'on chercherait en vain dans
les volumes précédents, Beltramelli
redit les rêves de ses jeunes années et la
beauté des imaginations sans frein qui
savent se créer des mondes. A vouloir
les analyser, un commentateur flétrirait
ces fleurs légères, et il faut lire le Con-
teur, les Portes du Ciel, le Roi pour en
goûter la saveur délicieuse ei: profonde.
Ainsi les enfants de la Pineraie, qui,
d'un inconnu triste et malade, se font un
roi, ignoraient encore « l'amère incerti-
tude que les sages appellent vérité. »
Pour eux, l'homme mj'-stérieux qui erre
dans les bois ne pouvait être qu'un chef,
un grand de la terre, un roi.
« Il pouvait mettre le monde en mou-
» vement, faire fleurir le printemps, le
» Roi ; il pouvait faire naître magique-
» ment des villes, des châteaux, des
» forêts et des fleuves; il avait en sa
» puissance le bien et le bonheur de
» de toute créature; sur un signe de lui,
» un jardin surgissait du désert; des
» palais fabuleux constellés de diamants
» et de rubis, aux colonnes d'or et d'ar-
» gent, aux murailles de cristal, sortaient
» de teiTe...; il pouvait nous dévorer
» l'un après l'autre comme les petits
» fruits du prunier, ou nous changer en
» plantes, en statues, en torrents. »
Cachés dans les fourrés, les enfants
épient l'étranger et conviennent de lui
parler. Mais une crainte respectueuse
les retient longtemps. Un soir enfin,
— 8:
« Gion nous héla : Venez, venez vite! —
» Nous franchîmes en courant l'espace
» qui nous séparait de notre compa^^n on.
» Il était debout à la lisière d'une étroite
y> clairière, au milieu des tamaris et des
» genévriers. Nous nous serrâmes au-
» tour de lui et dirigeâmes nos regards
» vers l'endroit qu'il nous indiquait.
» — Est-ce le Roi ? demanda Marten
» stupéfait.
» — Oui.
» — Mais que fait-il ?
» — Je ne sais.
» La clairière était fermée comme d'une
» haute paroi sanglante; d'un seul côté
» s'ouvrait un large chemin vers la mer.
» Devant le soleil couchant se dressait
» un pin centenaire, au feuillage énorme
> et aux branches puissantes qui descen-
» daient jusqu'au sol, semblables à des
» bras. D'un rameau pendait une corde
» noire. Le Roi était monté sur une sou-
» che abandonnée dans l'herbe. Il tour-
» nait le dos au soleil et nous l'avions
» en face.
» — Que fait-il? demandèrent les plus
» petits. Personne ne répondit. Il était
» rigide, solennel, ses yeux s'étaient ar-
» rètés en une horrible fixité, tragique-
» ment grands dans ce visage immobile.
» Quelle onde de terreurpassa dans l'air?
» Je sentis trembler ceux qui étaient à
» mes côtés, et l'on entendit chuchoter,
» tel un frémissement d'ailes : — J'ai
peur!
» Mais aucun de nous ne bougea, tant
la terreur a d'invincible fascination.
» Il leva les bras que nous vîmes noirs
» sur le ciel, il prit la corde, s'en entoura
» le cou, puis resta immobile encore.
» Le cri des mendiants de la mer nous
» parvint. Il l'entendit sans doute : il se
» plia, se pencha et se lança.
» Le battement de nos cœurs se per-
» çut comme un galop rapide. Le Roi se
» tordit, une fois, dix fois; ses bras s'ou-
» vrirent devant le soleil; il fut sembla-
» ble à un arc, à un reptile blessé, à une
» corde secouée avec fureur...; finale-
•» ment, il palpita et se raidit. Seule la
» branche à laquelle il était attaché, os-
» cillait encore de haut en bas comme
» pour dire : Oui! pauvre vieux, oui!...
* Et Broca, le marmot blond, lorsqu'il
» vit le seigneur là-haut, dans l'espace,
» sans mouvement, et qu'il vit au-des-
» sus de sa tête fleurir les premières
» étoiles, s'avança, tendit la main et dit
» en souriant :
y> — Veux-tu me donner la lune !
» Mais Marten le saisit par le bras et
» lui cria brusquement :
» — Tais-toi, il est mort!
» Et, sombre image du mystère, il
» était là, pendu, l'homme descendu du
•» Nord, le tout-puissant de nos rêves, le
> Roi ! »
Toutes les créations de Beltramelli
n'offrent point cette simplicité dans le
dramatique, et l'écueil de son talent
original, c'est précisément la recherche
parfois excessive de la « situation » qui
amène aussi quelque grandiloquence.
Dans les volumes cités, ainsi qu'ailleurs
(J. Canti del Faunus, etc.), les nouvelles
les plus expressives sont celles qui se
bornent à décrire un seul tj'pe ou à
conter un fait unique.
C'est encore la complication super-
flue qui fait du Cantico un roman in-
complet. Dans ce livre, qui prend toutes
les allures d'une autobiographie, l'au-
teur semble partager les vicissitudes de
son héros. Tant que Duccio délia Bella,
homme libre, mène une existence pré-
caire parmi les pêcheurs de Comacchio
ou dans les quartiers pauvres de Rome,
le style serré, le dessin net et ferme, la
marche décidée de la narration, présen-
tent une belle et claire vision d'huma-
nité indépendante. Mais Duccio s'intro-
duit dans les salons de la Rome moderne.
-84-
disperse sa volonté, affaiblit son indivi-
dualité : en même temps, le récit se relâ-
che, et perd, avec son unité, tout son
intérêt...
Depuis, cependant, comme Duccio à
l'épilogue du Cantico, Beltramelli a
repris le chemin de ses Romagnes. Sans
doute va-t-il, lui aussi, se libérer des
influences anémiantes de la vie sans sin-
cérité des villes, et, retrouvant ses bois,
ses landes et ses lagunes, nous chanter
le poème définitif de sa race altière et
le rêve merveilleux de sa rude patrie...
Fernand Vellut.
Cappîello
ou LE GÉNIE DE LA SILHOUETTE... COMIQUE!
Rouveyre fait paraître un album de
caricatures , Carcasses Divines. En
regardant ces croquis pour la plupart
prétentieux et inutilement méchants,
j'ai songé aussitôt à « la géométrie
d'âme » de Cappiello, cet autre cari-
caturiste de personnalités parisiennes,
et la comparaison m'a fait admirer,
une fois do plus, la probité et le sens
purement plastique de l'artiste, dont
j'esquisse ici l'œuvre.
Il est vrai que les « Carcasses divines»
de Cappiello sont aussi terriblement
humaines et n'ont, en vérité, rien de
divin... si ce n'est ce titre très ironique.
Au contraire : ces carcasses — et les
carcasses que Cappiello daigne portrai-
turer appartiennent toutes au monde le
plus distingué de l'aristocratie (authen-
tique ou truquée), de la politique et des
arts, au monde le plus mondain de Paris
— esquissent plutôt quelque chose du
geste de... l'animal. L'attitude de
M"' Brandès ressemble fabuleusement
à celle d'une dinde valsante et celle de
la Granier au sautillement d'un pinson
amoureux et gamin, alors que la figure
de M. Paul Hervieu se fige dans l'im-
pénétrabilité d'un grand hibou héral-
dique, oiseau de la nuit mystérieuse, et
que M""*^ Simone le Bargy imite la
hauteur dédaigneuse de l'autruche. La
ressemblance de l'homme avec les
autres... mammifères, s'accentue dans
le célèbre dessin M"^" Séverine et ses
bêtes, où la femme de lettres épanouit
une bouche aussi large que celle de sa
biche et des yeux aussi éperdus que
ceux de sa vache.
Je ne puis partager l'opinion de
M. Verneuil qui, dans Art et Déco-
ration, a écrit une étude, dans la-
quelle il dit ceci : « Ses caricatures le
firent d'abord connaître. Acteurs, ac-
trices, auteurs excitèrent tour à tour la
verve de son crayon et d'un trait aigu,
il sut saisir à merveille la caractéristique
physique de ceux qu'il entendait repré-
senter. Il ne chercha pas, sans doute, à
en exprimer la caractéristique morale,
estimant peut-être que la caricature doit
avoir de moins hautes visées. Il fit de
ses personnages des pantins ressem-
blants et ses pantins nous amusèrent.
Doit-on leur demander davantage ? >^
Moi, il me semble que Cappiello a
bien voulu extraire de ses sujets cette
caractéristique morale et que par consé-
quent, il a demandé davantage à un art,
trop longtemps méconnu comme exclu-
sivement léger. L'œuvre sérieuse de
Cappiello portraitiste et décorateur
(dont je ne parle point dans cette étude)
est là pour donner à cette opinion un
semblant de vérité et un essai de
preuve.
Sans qu'il possède l'âpre tristesse d'un
Steinlen ou la férocité implacable d'un
Forain ou d'un Léandre (dans son
Musée des Souverains, entre autres),
comparez l'art de Cappiello à celui de
ces autres caricaturistes : Albert Guil-
laume, Rabier ou Caran d'Ache... et la
différence se spécialisera nettement,
sans aucune équivoque. A première
vue, il est vrai, on est obligé de sou-
rire (le dilettante seul sourit, car
l'homme plus grossier rit ou s'esclaffe)
mais pas longtemps. Quand on les
regarde un peu plus attentivement ces
pages folles... et qu'on feuillette la
série entière de ces pantins déhanchés,
esquissant un geste de cake-walk baro-
que ou de menuet démodé... à la fin, on
ressent plutôt l'envie de pleurer.
Car ce sont des tares que Cappiello
crayonne, le geste ridicule du grand
homme qu'il fixe, la position bête de
l'académicien qu'il portraiture, le visage
avachi et le corps dépostiché de l'actrice
qu'il caresse de son crayon. Ses divers
albums : une galerie pathologique,
encombrée de curieux documents pour
nos descendants. La satire, ainsi com-
prise, peut du moins servir à mettre un
cran à l'orgueil du « Tout Paris », un
peu trop gonflé décidément — et
l'enflure nuit à l'esthétique (des hom-
mes ou des femmes, peu importe) — de
la suffisance de sa beauté et de sa célé-
brité.
Au prime abord, on dirait que cette
caricature reste exclusivement phy-
sique. Comme je l'ai déjà dit, je n'en
crois rien. Et c'est là peut-être l'élément
de désenchantement le plus cruel de
ces verveux croquis, que, sans conteste,
ils sont le résultat d'une longue et fouil-
lante étude psychologique des sujets
exposés... en liberté. A celui qui connaît
personnellement soit la vie intime de
telle de ces actrices, soit l'œuvre litté-
raire de tel maître immortel, il n'est pas
toujours difficile de retrouver, dans
quelques coups de crayon, la quintes-
cence d'une vie humaine ou d'un labeur
d'artiste..., notablement réduits au cran
de cet impitoyable microscope-scruta-
teur des petits « tics » familiers et du
linge de... ménage.
Vais-je maintenant prétendre que
Cappiello soit un moraliste? Si cela
vous plaît, admettez ce qualificatif... et
s'il vous semble qu'exposer l'immoralité
c'est contribuer à la morale, que photo-
graphiera laideur, c'est servir la beauté,
que diagnostiquer la maladie, c'est
propager la santé, alors n'hésitez plus.
Vous risquerez du reste neuf chances
sur dix de penser juste, bien que je
n'oserais jurer que cette morale fût
intentionnelle. Quoi qu'il en soit, ]e
rafîole de ces raccourcis de vie, met-
tant à nu, d'un seul coup de main, la
stupéfiante vanité de la comédie humai-
ne et l'inanité paradoxale de la civili-
sation, et j'applaudis chaleureusement
l'effort de l'artiste qui ose cette... res-
tauration.
Et aussi, je connais telles pages de
Cappiello qui sont intensément tristes :
ainsi son affiche pour Le Friquet de
Willy. La Polaire, dans un tricot collant
qui fait saillir ses maigres hanches et ses
seins menus, grimace sur une estrade
et offre au public l'appât de son corps.
La figure est angoissante, malgré son
apparence comique et sa grimace
joyeuse : quelle lassitude, quelle usure,
quelle laideur même dans ce sou-
rire de jolie femme! Oh, que la vie
d'artiste est belle, le soir sous le feu
diffus des lustres, quand scintille l'or
des lustres et étincelient les épaules
rosées des femmes 1 Mais ici le spec-
tacle commence en plein jour, sous
l'ouate crue d'un ciel blême, dans des
décors banals. Nous sommes derrière
la scène ou devant, si vous préférez,
mais pas sur, quand applaudit la claque,
— 86 —
...lorsque tout est fini (comme chan-
tonne la romance)... ou que tout doit
encore commencer dans la salle obscure
et encore vide. — Quant à la technique
de Cappiello? Une des plus rudimen-
taireset en même temps des plus impres-
sionnantes que je connaisse. Elle lui
est propre; il la monopolise comme une
marque de fabrique, dont il est seul
dépositaire. Il n'5^ a que Sem qui soit
son rival et la technique de Sem (beau-
coup plus dandy, plus snob et moins
largement humain que Cappiellio) est
bien la seule qui noue avec la sienne
quelque lien de parenté. Ils parviennent
tous deux à résumer d'un trait, de quel-
ques lignes, une physionomie humaine :
un trait, et voilà esquissée la plus
humoristique et la plus fidèle silhouette.
Ils travaillent tous deux aussi à la façon
japonaise, c'est-à-dire à la ligne géomé-
trique. Tel des dessins de Cappiello se
présente presque entièrement nu : deux
courbes, les yeux; un trait, le nez;
quelques coups de crayons, les dents
ricanant dans la bouche ; une large
ondulation, les épaules et le buste, et
puis c'est tout. C'est le même Cappiello
cependant qui a peint le superbe portrait
de V Enfant écossais, très fin et minu-
tieux, vivant d'une vie toute chaude,
d'une vie italienne.
Cette technique toute sobre, Cappiello
l'applique identiquement à ses affiches :
à la synthèse du dessin, s'ajoute la syn
thèse des couleurs, de là, un effet très
bizarre et unique. Connaissez-vous son
affiche pour « Nuzins 's Menthe? » Une
danseuse, habillée de rose, à peine plus
rose que la nudité de sa gorge et de ses
bras, danse sur un fond sanguin. Au
total, l'artiste a emplo3^é pour ce tableau,
quatre teintes, encore ces teintes n'étant
que des nuances plus ou moins relevées
d'une même couleur fondamentale.
De même dans cette autre affiche : un
Romain, drapé d'une toge jaune, est
assis devant une fiitaille brune et vide
sa coupe remplie de vin; une couronre
de laurier vert entoure sa tête délirance.
A cause de cette rareté des couleurs
— et en même temps du choix en géné-
ral très divergent de ces couleurs, prises
presque toujours assez fortes et tran-
chées, même criardes — amsi un enfant
presque entièrement jaune, est assis sur
une chèvre toute rouge, debout sur un
gazon d'un vert foncé uniforme — l'affi-
che manque d'harmonie peut-être, mais
à l'instant même, attire violemment
l'attention.
Aussi Cappiello ne vise-t-il pas au
charme, mais plutôt à l'étrange et au
curieux. Le dessin de ses affiches étant
en général caricatural comme ses por-
traits théâtraux et la couleur presque
toujours bizarre, dénotant une recherche
curieuse, ce but est facilement atteint.
De fait, les affiches de Cappiello se dis-
tinguent-elles irrémédiablement de tou-
tes leurs voisines. Elles portent une griffe
d'originalité plus résistante que les
autres, les griffes-signature.
Il me reste pour terminer cette petite
étude sur Cappiello caricaturiste ("puis-
que même en peignant des affiches, il
demeure tel) à attirer l'attention sur la
fidélité de cette œuvre. Qu'il crayonne
quelque carcasse... divine, humaine ou
animale .., ou qu'il peigne quelque por-
trait de belle dame, côté (le portrait
s'entend) aux hauts prix, l'œuvre de
Cappiello demeure toujours une œuvre
de stricte vérité esthétique et sociale.
L'accentuation des traits — qui est la
base de sa technique satirique — ne
pose que mieux ses personnages; ils se
maintiennent reconnaissables à première
vue. Cela se comprend; puisque, préci-
sément, Cappiello fait violemment res-
sortir, d'une manière un peu outrée, le
trait distinctif de leur physionomie, ce
trait spécial qui, normalement, ne frappe
pas l'œil inexercé du vulgaire.
-87
De la sorte, malgré le caractère cari-
catural de ses compositions, Cappiello
(un ironiste comme Caran d'Ache ne se
hausse pas toujours à cet équilibre) a
réussi à créer une galerie de types vrai-
ment humains et vivants.
Ainsi les aquarelles qu'il a tracées
pour La carrière d'André Toitrette de
Lucien Mùhlfeld (Edition Modem Bi-
bliothèque) constituent un ensemble des
plus variés et des plus véridiques et,
nonobstant leurs déformations, des types
comme André Touretteflel, par exem-
ple, qu'il figure sur la couverture, mi-
Bel Ami et mi-Vicomte de Courpière),
M™' Tourette, Margot à la beauté vul-
gaire de soubrette bien en chair, M . de
Chambolles, M"»» Favart (voyez la per-
fection de la planche page 91, où les
types Favart, Tourette, Santeuil sont
réunis), Paulette, Germaine, etc., vivent
d'une vie plus vivante, paraissant re-
muer, respirer et poser devant nous,
jouant leur déplorable comédie mon-
daine, que maint portrait élaboré d'après
nature ou d'après... photographie, par
un membre décoré de l'Institut.
Tant mieux alors si son guignol
déhanché de nos célébrités mondaines
nous a appris la tristesse fréquente de
la caricature... (ce genre supposé néces-
sairement «humoristique» et «tordant»
par Joseph Prudhomme)... et la possible
amertume du rire le plus bruyant.
André de Ridder.
Les expositions.
L'Elan. — La Collection du Roi. — L'Union. — A la salle Boute,
Certes pas un seul instant nos peintres
ne chôment. Les salles du Musée Mo-
derne ne se vident que pour faire place à
d'autres exposants et tout l'été, au mi-
lieu de l'indififérence souvent injustifiée
du public, nos artistes, imperturbables,
continuent d'en garnir les cimaises. Tout
cela, bien entendu, sans oublier les Ex-
positions plus importantes telles que le
Salon de Printemps et le Salon Triennal
dont notre ami Liedel vous a rendu
compte dune façon à la fois si exacte et
si vivante.
C'est une véritable débauche I Quel
statisticien évaluera la surface des toiles
que l'on décore annuellement! Je ne
crois pas cependant que l'on peigne plus
qu'autrefois. Si le public... et la critique
sont submergés, c'est bien plutôt, je
pense, parce que les peintres se laissent
complaisamment aller à nous montrer
les plus insignifiantes de leurs études et
les plus malheureuses de leurs esquisses.
Il y a là un réel danger. Je ne me dissi-
mule pas qu'il est assez vain de le signa-
ler mais je tenais tout de même à le
dénoncer.
C'est d'une manière tout à fait géné-
rale que je parle et il ne faudrait pas voir
dans ces constatations la cause de l'ab-
sence de ma chronique mensuelle dans
le dernier numéro du Thyrse où j'aurais
dû vous parler de l'exposition de Y Elan.
Je m'empresse de dire au contraire que
ce fut une des plus belles expositions de
la saison d'été. Que l'on en juge par les
noms du fin et délicat paysagiste
Taverne représenté par un important
envoi; de Bytebier dont on sait la poé-
tique vision; de Kurt Peiser qui nous
montrait des toiles d'un sentiment âpre
et profond ; de Chotiau, un artiste raf-
finé dont les Natures mortes et les Por^
traits nous permettent de bien augurer;
de Gastemans, de Ludwig, de Siéron,
dont j'ai beaucoup aimé les Roses et la
Soirée caUne et de Verstraeten. Il con-
vient de signaler aussi de remarquables
gravures sur bois de Meeter de Zorn,
assez mal présentées, par exemple, et
enfin les sculptures de Callie et de De
Brichy.
Ce sommaire compte rendu est loin
de donner une idée exacte de la belle et
probe tenue du salon de l'Elan, mais
l'abondance des expositions du mois
d'octobre m'oblige à abréger.
D'abord, à tout Seigneur tout hon-
neur, je vous parlerai de l'Exposition
des Collections du Roi.
Elle fit quelque bruit, cette Exposi-
tion et pourtant, il faut bien le dire, elle
ne présentait guère qu'un seul élément
d'intérêt, et encore n'était-il pas d'ordre
artistique. Pour importante que soit cette
collection — le catalogue des tableaux
comporte 158 numéros — elle est loin
d'être aussi remarquable qu'on aurait pu
s'y attendre. Elle compte évidemment
quelques toiles tout à fait admirables ;
des Leys, surtout, des Alfred Stevens,
des Joseph Stevens, des Eug. Smits dont
un Profil de jeune feinme, chef-d'œuvre
de grâce et de séduction, deux très
beaux Courtens, mais la plupart de nos
peintres sont loin d'y figurer avec leurs
œuvres les plus significatives. Si l'on
ajoute qu'elle comporte un nombre im-
portant d' œuvres médiocres, et que plu-
sieurs de nos plus beaux maîtres y ont
été oubliés, on comprendra que, pour ma
part, je me résignerai assez aisément à
sa dispersion. Certes, je ne me cache pas
combien devait être délicate la tâche de
constituer une collection semblable à
celle qui nous occupe;je sais que d'autres
règles et d'autres mobiles y président
que ceux qui régissent un amateur ordi-
naire. Cependant il semblait qu'on eût
pu souhaiter que cette exposition offrît
une image plus exacte de l'intéressante
évolution de notre art national en ce
xix^ siècle qui comptera parmi les belles
époques de l'histoire de la peinture.
En même temps que les collections du
Roi attiraient le public au Musée de la
rue de la Régence, l'Association d'art
r Union nous conviait à son deuxième
Salon annuel.
Je crois avoir loué déjà l'an dernier
l'attitude sérieuse et honnête de ce
groupement d'artistes si différents. Tous
les genres y voisinent, depuis les pay-
sages lyriquement et savoureusement
peints de Leduc qui célèbre tantôt le
calme de son Coin tranquille ou l'âpreté
de son Pays industriel, tantôt les
brumes grises de Hollande ou le soleil
éclatant de Vérone, — jusqu'aux por-
traits élégants, raffinés et vaporeux de
Watelet. — Voici de lumineuses toiles
de Lemmers; un très beau portrait et
des coins de Bruges d'une poésie re-
cueillie de Jamar; des impressions d'Es-
pagne dans la note âpre et violente qu'il
affectionne de Florent Menet, Voici les
toiles un peu décolorées, mais si tendres
de Jacques et les paysages assez tradi-
tionnels de Joseph François. Les por-
traits que nous montre André Cluy-
senaer, dont j'aurai plus loin encore
l'occasion de parler, le signalent une
fois de plus comme un de nos jeunes
artistes les plus talentueux. Albert Geu-
dens reste fidèle au culte des vieux inté-
rieurs touchants et silencieux et aux
coins pieux de vieilles villes flamandes.
Je citerai encore les aquarelles de
Jomouton, les Intérieurs d'une facture
un peu timide de Potvin, les tableaux
d'une observation si amusante et les
intérieurs de Denonne, enfin les dessins
de Rels, de Jean Droit et de Thiriar,
Quant à la sculpture, elle est plus
remarquable par le nombre des œuvres
exposées que par leur qualité. Je signa-
lerai pourtant le copieux envoi de Her-
bays.
89
Ce salon comporte en outre une sec-
tion d'art appliqué très curieuse : des
cuirs et des bijoux de M"** Ringel-van
de Zande, des Plats et des Vases d'une
grande richesse de couleur de AP* Levert
et des .. Fleurs modelées en mie de pain
de M"* Denekam.
Au résumé une exposition qui, si elle
ne révolutionne rien, fait bien augurer
de la saison qui s'ouvre.
Pourtant je ne cacherai pas le plaisir
plus grand que j'ai éprouvé à voir
l'admirable exposition qu'organisèrent
quelques artistes à la Salle Boute — car
les galeries du Musée ne suffisent plus
à abriter les productions de nos pein-
tres. Déjà l'année dernière quelques
dissidents de cercles y avaient ouvert
une exposition. Est-ce l'exiguité de la
salle qui se prêterait moins aux débal-
lages, est-ce le mode de groupement qui
permet une sélection plus sévère? En
tout cas cette nouvelle expérience me
semble des plus heureuses.
Très coquettement orné de meubles
et de fleurs, ce Salon avait un air d'inti-
mité qui charmait.
A l'entrée, l'architecte De Win ex-
posait une série de plans, de projets et
de photographies de constructions où
se distinguaient en même temps un goût
très sûr et une très belle compréhension
du style moderne.
Cluysenaar, que j'ai cité plus haut,
avait réservé pour cette exposition son
envoi le plus important. A côté de très
beaux portraits, il nous montrait des
Etudes et des Paysages d'une peinture
solide et savoureuse et d'un sentiment
exquis.
Un artiste finlandais Finck, dont je
n'ai guère apprécié l'art par trop som-
maire arrive cependant parfois, comme
dans son Port d' Ilelsingfors et dans
ses eaux-fortes à des impressions vrai-
ment remarquables.
Hazledine afifectionne les foules et
leur grouillement qu'il excelle à rendre :
sa Tamise à Twikenhatn en parti-
culier, avec son soleil, son air de fête et
la joie des claires toilettes était d'une
vie intense et spirituelle.
Lemmen avait une exposition extrê-
mement importante. Sa fécondité
déconcerte et, en ces deux dernières
années surtout, il s'est classé parmi les
plus curieux et les plus originaux de nos
peintres. Le présent Salon, après ses
expositions de l'an dernier à la Libre
Esthétique et à Vie et Lumière, le con-
sacrera définitivement. Tout lui est
motif à peindre : nus, impressions,
natures mortes, paysages et dans cha-
cune de ses œuvres se retrouvent la
même séduction de couleur et le même
charme prenant.
On a trop rarement le plaisir d'appré-
cier le beau talent du luministe qu'est
Willy Schlobach, pour ne pas se réjouir
de rencontrer ici quelques-unes de ses
œuvres très significatives : son Verger
était d'une exquise fraîcheur, son.^M-
tomne d'une merveilleuse rutilance; l'at-
mosphère qui baignait ses Meules était
d'une lumière et d'une fluidité déli-
cieuses et ses Côtes de Cornouailles
étaient empreintes d'un réel sentiment
tragique.
Quant aux œuvres de G. -M. Stevens,
elles affirmaient à nouveau le talent si
raffiné de ce peintre charmant épris
d'élégance.
Enfin les sculpteurs Du BoisetGaspar
complétaient cet ensemble, le premier
avec une série de statuettes et un beau
groupe de Baigneuses ; le second avec
des animaux dont il rend si merveil-
leusement la vie nerveuse et puissante.
Je vous parlerai le mois prochain de
l'intéressante exposition de M. Langas-
kens au Cercle Artistique.
Maurice Drapier.
— 90
Les théâtres.
Théâtre Royal du Parc : 4 fois 7, 28, comédie en trois actes, de
M. Romain Coolus. — La Route d'Emeraude, pièce en cinq actes, de
M. Jean Richepin, d'après le roman d'Eugène Demolder. — Théâtre
Royal de l'Alcazar ; Master Bob, gagnant du Derby, pièce en quatre
actes, de MM. Henry de Brisay et Marcel Lauras. — ÎJAge d'aimer,
comédie en quatre actes, de M. Pierre Wolfif.
Voici quatre pièces, de mérite certes,
dont l'acteur principal est le même :
l'Amour. On peut même dire que dans
deux d'entre elles il est l'acteur exclusif.
Faut-il donc que le petit Dieu malin
soit puissant, pour séduire ainsi cons-
tamment le public et s'imposer au choix
des dramaturges ? On doit évidemment
avouer que ceux-ci apportent aux varia-
tions sur un thème connu une bonne
volonté, une diversité qui prédisposent
à bien des indulgences. Si l'amour n'a
point connu de loi, il n'ignore point les
scrutateurs et ce nous est un plaisir
nouveau chaque fois qu'un aspect inédit
nous en est révélé. L'amour déçu, fer-
ment de rancune féroce, intraitable,
n'est peut-être pas absolument inconnu
au théâtre, mais le milieu dans lequel
MM. de Brisay et Lauras le font agir
avec Master Bob, gagnant dic Derby
vaut bien quelque attention et la vérité
presque photographique, avec laquelle il
est évoqué,mérite des applaudissements.
Le milieu des courses, le monde des
joueurs, ont une mentalité toute spéciale
aussi intéressante qu'intéressée, et l'on
sait si elle l'est! Que de rêves entrete-
nus, que d'appétits suscités, que de
mirages entrevus chez ceux que le
démon du jeu a damnés! Master Bob
porte leurs espoirs fervents. La pauvre
bête est leur idole. Mais dans l'ombre
malpropre et louche, le fameux person-
nage : l'amour déçu et rancunier a agi,
pour préparer la chute de l'idole à l'ins-
tant où, dans une apothéose, elle allait
triompher. Tous les espoirs meurtris,
toutes les déceptions cruelles se jettent
en orage formidable sur celui, sur ceux
qui ont entretenu au cœur des fidèles le
culte aveugle du cheval vaincu. Mal-
heureux propriétaire, malheureuse fa-
mille que la folie des parieurs écharpe,
ensanglante, hideusement... Oh, le fris-
son d'épouvante n'angoisse douloureuse
éprouvée à ce spectacle lamentable du
délire d'une foule exaspérée et mauvaise,
se ruant sans merci à l'assaut de pau-
vres êtres : hommes désemparés, femmes
sans défense... Il fallait de l'audace
pour oser mettre à la scène cette
foule, la faire crier, hurler, la faire
mouvoir, et pourtant éviter le ridi-
cule, dissimuler l'artificiel que porte
en soi tout spectacle théâtral. Et cer-
tainement une grande part du succès
revient à l'habile metteur en scène
qui sut défier la réalité des situations et
en donner l'illusion sur les planches.
Sans doute on peut contester un intérêt
vraiment artistique à semblable drame,
aussi puissant que soit l'effet produit, et
crier à la décadence du théâtre. N'exa-
gérons rien : Il ne faut pas sacrifier les
mouvements de la conscience humaine,
qui sont les plus passionnants qui
soient, aux gestes extérieurs d'indivi-
dualités sans raffinement. Sans contre-
dit. Mais ici, remarquons que c'est
précisément la blessure faite à l'amour
d'un Goldstramm qui est cause du
délire assassin de cette foule écharpant
le rival heureux : Durieu, et sa famille.
L'intensité de la vengeance donnera la
mesure de l'âpreté de la haine. Que
— 91 —
celle-ci eût gagné à des développements
psychologiques plus détaillés? Peut-être.
Master Bob n'est point une œuvre
parfaite. Elle est un exemplaire non
sans éclat d'une mise à la scène d'un
milieu, d'une foule passionnés qu'une
individualité, blessée dans son amour,
secoue, bouleverse et exaspère jusqu'aux
criminels emportements. La foule est
un acteur dangereux à manier, surtout
au théâtre. Félicitons ceux qui osent
en user et le font avec bonheur.
Les autres pièces ont moins d'origi-
nalité. Regrettons le surtout pour cette
Route d'Emeraxide dont Richepin n'a
guère retenu que l'anecdote du livre
prestigieux de Eug. Demolder. Bril-
lant jouteur de rimes, le nouvel acadé-
micien a écrit des vers étincelants sur
l'aventure de Kobus, le cousin non renié
du Jean de Paul Spaak, dans Kaatje,
et il les a écrits sans oublier son roman-
tisme, son amour des gueux,ses truands,
prenant k Mérimée plus qu'à Demolder
un personnage de Carmen, sans même
omettre l'acte dans la montagne. In-
sister sur d'autres réminiscences serait
peut être de mauvais goût, puisqu'après
tout l'œuvre de Richepin porte sa
« marque » qui donne de l'intérêt à tout
ce qu'elle touche : lyrisme, verve, pa-
nache...
Et nous voici devant les deux pièces
où l'amour est l'acteur exclusif. L'd^e
d'aimer, que Rose Syma vint jouer, il y
a quelques années, à ce même Alcazar,
où actuellement Jeanne Rolly fait en-
iCore applaudir la pièce de Pierre Wolff.
Non sans raison, puisque l'œuvre a
presque la logique d'un théorème appli-
qué à la passion frénétique d'une femme
pour qui seul l'amour au monde existe.
A quarante ans, est-ce l'âge d'aimer ?
elle s'éprend d'un jeune homme de dix
ans moins âgé qu'elle, qui ne tarde pas
à la tromper. Et c'est le douloureux
calvaire...
M. Coolus a moins de cruauté dans le
choix de son sujet... amoureux. 4 fois 7,
28, c'est si l'on ose dire : le Maître de
Forges traité par un homme d'infini-
ment d'esprit et la situation qui, dans
Ohnet, avait des fadeurs de salon de
coiffure prend ici un aspect de ^^e, de
charme, d'amabilité souriante, de pétil-
lant, de mousseux que la troupe du Parc,
renforcée par M^« Juliette Clarens, a
rendue avec infiniment de talent, car le
titre n'a d'autre mérite que l'imprévu et
cette théorie d'un changement de carac-
tère tous les sept ans est d'autant plus
caduque que l'écrivain a voulu la concré-
tiser. L'œuvre de M. Coolus a le mérite
des boissons capiteuses : elle grise, et
l'on s'en souvient avec l'agrément qui
reste d'une soirée passée en compagnie
aimable et où pas un instant l'on ne
s'est ennuyé.
Signalons, pour finir, l'ensemble ex-
cellent de la troupe de l'Alcazar où il
faut citer MM. Bosc, Bureau-Lindet,
Hauterive, Paulet, M""** Sureau, Landry,
Berge; le mérite de celle du Parc est
déjà connu et si nous y avons retrouvé
avec plaisir MM. Carpentier, Richard,
Scott, M^^Terka Lyon, nous avons beau-
coup apprécié dans les nouvelles recrues:
MM. Bertic, Paul Daubry, très intel-
ligents et bien doués tous deux, M"« De
Brandt qui a fait très bonne figure à
côté de sa partenaire « vedette » Lucie
Brille, de l'Odéon, LÉOPOLD RosY.
iHh.MKh k<n.\i, \)\u i'.\Kc : Jiinien
d'Avène, pièce en 3 actes, tirée du
roman de M. des Ombiaux, par M.
Gabriel Nigond.
Les matinées du Parc connaissent la
douceur des comédies champêtres.
Maurice des Ombiaux avait fait dans
son admirable Mihien d'Avène un ta-
bleau violent et vivant des mœurs wal-
- 92
lonnes. M. Gabriel Nigond, un bien
gentil garçon, s'est souvenu qu'il était
berrichon et gendelettres en mettant à
la scène le roman de des Ombiaux.
M. Nigond (Gabriel) n'a qu'un désir :
ne se brouiller avec aucune république,
même pas celle des lettres. Sa pièce est en
vers, de l'espèce de ceux dits «libérés»,
produit destiné à concilier l'alexandrin
parnassien et le moderniste vers-libre.
Aussi les tirades succèdent-elles aux
répliques avec mollesse et candeur. Ces
paysans s'égorgent avec une suave vio-
lence et une haine de bergerie de Saxe.
Ainsi finit le torrent de des Ombiaux,
comme tous les torrents à notre époque
civilisatrice, par le bec en cul de poule
d'un robinet de bains.
Mais il y a un Dieu pour M. Nigond
— outre la déesse Sand et la demi-déesse
Séverine. La Providence lui a donné
des interprètes qui ont su transformer
cette guimauve en forêt de chênes ro-
bustes et de vivaces noisetiers. M. Car-
pentier fut M. Carpentier, un Mihien
plus sauvage que ne le concédait le
texte. M. Richard, un amoureux rus-
tique, frisé comme un agneau, tourna
bien des têtes. Mais la révélation de la
journée — car il y eut une révélation !
— fut M"^ Andrée Roger, une ingénue,
vous savez, une vraie, une artiste, sans
chiqué — le vilain mot d'argot pour une
vilaine chose! — sans mines, simple-
ment, vraiment la petite Wallonne qui
pour être mêlée à une tragédie rustique,
n'en a pas moins appris que le blé ne
pousse pas sur une toile de fond MM.
Seran, comme Daubry, M'^'Angèle Re-
nard comme M™* Damy, et tous les
autres et tous les autes furent parfaits,
et surtout Flic, chien de son état, chien
sauveteur qui comprit que dans la pièce
il avait à sauver quelque chose... au
moins son rôle.
Maurice Pelletier-Osmont.
Les Revues.
... Elles sont là, en face de moi, sous
la lampe douce qui me regarde sans rien
dire, comme une amie bien-aimée,
muette parce qu'elle me comprend ; elles
sont là, en un volumineux paquet rayé
de rouge, de jaune, de vert, de bleu, —
un régal pour l'œil, quoi! — sans comp-
ter toutes les autres teintes bâtardes et
inqualifiables dont les très qualifiables
directeurs se sont ingéniés à les vêtir,
pour ne pas singer un confrère plus
âgé.
Donc, ce paquet de papier noirci est
affligé d'un embonpoint que je dirais
désespérant, si un grand respect envers
lui n'était venu m' habiter tout à coup
un soir de la semaine dernière que je
réfléchissais, (cela m' arrive), au nombre
certainement imposant des cerveaux si
divers dans leurs rouages compliqués et
mystérieux, qui se sont mis à travailler
tels des horloges de la Pensée, dans le
temps et dans l'espace, avec le but unique
de charmer mes loisirs, et parfois aussi,
— il faut bien le dire pour clore cette
interminable phrase par des points de
suspension — dans le but de m'ennuyer
un peu...
Quoi qu'il en soit. Revues, com-
pagnes des heures de spleen et d'ennui;
Revues grandes ou petites, insigni-
fiantes ou capti vantes,mordantes ou inof-
fensives; Revues jaunes ou rouges ou
vertes ou bleues, qui vivrez, adorées,
ou qui verserez là-bas, au détour du
chemin, je veux saluer en vous l'admi-
rable effort incarné, varié et multiple
des esprits, vers l'Art et vers l'insaisis-
sable Beauté éternelle...
Et s'il me plaît d'écrire ici ces lignes
— 93
qui ne vous célèbrent, point «pour rire»
c'est surtout afin que, dans les mois à
venir où vous m'arriverez moins inté-
ressantes et moins neuves peut-être,
dépourvues de cette excitation à la
curiosité qu'éveillaient en moi celles
i'entre vous qui m'étaient encore in-
connues, je puisse, en les relisant, y
puiser le courage de sourire à nouveau,
3e mes yeux un peu las, à vos couver-
tures toujours désespérément jaunes,
DU grises, ou vertes, ou bleues, ou
rouges, à la ritournelle de vos som-
maires, dont difficilement vous parvien-
drez à changer le ton.
La Nouvelle Revue française {l'^ocio-
bre) est ce qu'on peut appeler, sans faire
un usage abusif et déplorable d'épithètes
flatteuses, une belle et bonne revue.
A travers « Ecce homo », la dernière
œuvre rapidement parcourue du grand
philosophe allemand, M. Henri Ghéon
étudie le « Cas Nietzsche » — qui est
celui de l'orgueil porté à son degré le
plus élevé.
L'auteur de Zarathoustra, désolé de
se voir méconnu a fait lui-même son
apologie et celle de ses livres avant la
mort, qu'il sentait prochaine. Cet article
de M. Ghéon vaut surtout par d'excel-
lentes considérations sur l'œuvre de
Nietzsche en général; — il est bien
ipensé et non sans profondeur.
1 — Des vers exquisement musicaux de
MM. Guy Lavaud et Gaston Furst sont
iiutant de fleurs qui répandent autour
[du lecteur un parfum de fraîche poésie.
. Valéry Larbaud signe une nouvelle
ouce et mélancolique, et M. Laloy, de
es intéressantes traductions de chan-
118 chinoises. M. J. Jehl termine son
'^"lan hallucinant et puissamment pic-
! : « Cauêt».
Des Notes sur les livres nouveaux
empiètent ce beau numéro de l'excel-
lente publication de M. André Ru}i:ers.
Le tome XVIII de Vers et prose, la
grande revue française dont M. Julien
Ochsé, le correspondant parisien du
Thyrse est devenu rédacteur en chef
(toutes nos félicitations à notre distin-
gué confrère), ofire un intérêt spécial
parce qu'il renferme le déjà fameux
Macbeth de Maeterlinck; — la préface
de cette «adaptation » mérite de retenir
un instant notre attention ; — à côté
d'idées très justes sur les multiples
traductions de Shakespeare, M. Maeter-
linck y énonce des vérités générales qui
ne vont pas sans être, pour lui-même,
d'un certain danger. C'est ce que pense
aussi La Phalange qui reproduit une
note de Comœdia dont voici un passage.
M. Maeterlinck dit : « Les humbles
traducteurs sont, devant SHAKESPEARE
comme autant de peintres assis dei'ant
la même forêt, la même mer ou la
înême montagne. Chacun d*eux en fera
un tableau différent. Presque autant
qu'un paysage, une traduction est un
« état d'âme ».
Comœdia répond : « Demain, un tra-
ducteur de Monna Vanna pourra chan-
ger un acte entier par des fantaisies de
sa composition et invoquer... son état
d'âme.
Demain, Féiat d'âme d'un ADAP-
TATEUR étranger exigera peut-être que
le 2' acte de Pei.léas se passe chez
Maxim. Comment s^y opposer f Affaire
d'état d'âme .'...-»
C'est vrai, pourtant I Que répondrait
Maeterlinck à ces remarques piquantes?
— Le nouveau Macbeth que nous
donne l'auteur des Aveugler, n'en cons-
titue pas moins une véritable merveille.
Vers et prose publie en outre des vers
de Henri de Régnier, de Stuart Mer-
rill, de Julien Ochsé, de G. Apollinaire,
d'Eisa Koeberlé, d'autres encore; —
une page pieuse consacrée par P. Mar-
gueritte à la mémoire du pauvre Marcel
94
Lami, la fin d'un drame poignant,
Elektra, de Hugo von Hofmannsthal,
adapté de l'allemand par Paul Strozzi et
Stéphane Epstein ; — des Fumées sub-
tiles, non jusqu'à l'impalpable de M.
Louis Thomas; d'André Salmon, une
spirituelle étude sur Stuart Merrill; de
délicieuses ballades de Paul Fort.
Enfin, pour nous borner à cette énu-
mération incomplète, un substantiel
article, illustré de reproductions de
tableaux, sur l'œuvre de Emile Bernard,
par Milos-Marten. — Vers et prose est
une revue supérieure qui n'offre à ses
lecteurs que des pièces de valeur
réelle.
De bonnes Guêpes, pour porter digne-
ment ce nom, dégainent leur aiguillon,
dût cette fantaisie leur causer parfois la
mort, contre tous ceux qui ne leur don-
nent point du miel et des confitures, en
vantant, d'une voix mielleuse aussi, les
dorures de leurs corsets et l'incroyable
sveltesse de leurs petites personnes élé-
gantes et prétentieuses Celles dont
M. J. M. Bernard dirige non sans habi-
leté le vol, se sont portées le mois der-
nier en essaim bourdonnant vers les
pauvres « bosses » de Henri de Régnier,
Louis Mandin et Jean Royère, direc-
teur de la Phalange, lequel en si bonne
compagnie, ne peut manquer de devenir
célèbre. — On ignore s'ils guériront des
suites de leurs piqûres, — et j'en reste
bien angoissé, car j'apprends de source
certaine que M. Royère est toujours à
l'hôpital.
N'oublions pas de présenter à la com-
passion du lecteur attendri, les tristes
mines littéralement défigurées des habi-
tuelles victimes auxquelles M"^" les
Guêpes de la firme J.-M. Bernard et C'=
donnent mensuellement l'aiguillon de
leur mépris (en clamant bien haut sur
la couverture de leur revue le nom de
ces impertinents, qui ne seront point
leurs amis aussi longtemps qu'ils ne leur
auront apporté... du miel et des confi-
tures).
Ce sont ceux qjii ne collaboreront pas :
MM. J. Aicard, M. Bouchor, G. Des-
champs, Aug. Dorchain, J. -Ernest
Charles et d'autres, sans oublier ce tou-
jours pauvre Jean Royère pour lequel
décidément il nous reste bien peu d'es-
poir de guéri son.
— Nannette! mon vieux cordon-bleu,
avec la vitesse v des « Problèîues des
inobiles », apportez-moi le cruchon au
vinaigre...
La Société Nouvelle (septembre) :
Le Duel d'Anvers et de Bruges, de
belles pages d'histoire que signe notre
grand Georges Eekhoud.
M. Louis Piérard, un des heureux élus
de Saint- Wandrille, essaie de nous
donner ici une peinture du spectacle
terrifiant et admirable dont il fut témoin
pendant la mémorable nuit du 28 août.
Nous avons lu avec intérêt ces lignes
quelque peu embarrassées de glose
mutile.
Evidemment puisque Maeterlinck lui
a serré phal an iJ^es, phalangines, et pha-
langettes, M. Piérard trouve le tout
« très bien » et M™^ Georgette sublime.
Nous avons vu l'actrice sur la scène du
Parc; certes elle a atteint à des effets
très grands, mais il reste néanmoins j
vrai que M"^ Leblanc est avant tout une '
Française expansive dans toute la force
du terme, et qu'elle n'a point eu ce je
ne sais quoi de roide et froid qui même
aux heures de passion aiguë vêt toute
lady d'un habillement de réserve hau-
taine.
— En parcourant cet article, nous
avons goûté le moment d'un sourire.
Il faut vous dire (Ah! vous le saviez
déjà!) que M Piérard est socialiste et
qu'il se le répète à lui-même de crainte
de l'oublier; et de crainte aussi peut être
de le laisser perdre de vue par ses futurs
électeurs... Qui sait?
— 95 —
Quoi qu'il en advienne, en nous par-
lant de l'immortel Macbeth de Shakes-
peare, traduit par le non moins immor-
tel Maeterlinck, joué par la non moins
éternelle Georgette Leblanc, M Piérard
a eu une clameur de meeting qui a dû
résonner étrangement faux dans le
« miraculeux silence » de Saint-Wan-
drille... C'est la phrase inévitable — si
intruse soit-elle — où l'orateur juste-
ment indigné, flétrit Léopold II et ses
«millions infâmes »...
— De M. Jules Noël qui aime jouer
au philosophe un long et savant article
intitulé L'athéisme, base rationnelle de
tordre, — lequel article de raisonne-
ment parfois peu serré, et écrit dans un
style plutôt vague,s'émaille de quelques
affirmations utopiques dont on peut
tirer des effets inattendus et plaisants.
Ainsi, s'évertuant à prouver l'absur-
dité de la tolérance, M. Noël, après
avoir constaté avec le « sceptique
Grimm » que « tous les grands hommes
ont été intolérants » et « qu'il faut
l'être » nous affirme le plus crânement
du monde que « Jésus et Socrate ont été
justement mis à mort » — « Il fallait les
combattre et les juger, ajoute t-il, non
les tolérer car leurs doctrines portaient
dans leuis flancs les germes de la disso-
lution sociale ».
Très bien ! Si M Noël avait écrit cet
article deux mois plus tard, sans doute
aurait-il ajouté aux noms des deux mar-
tyrs cités plus haut, celui de Ferrer, la
grande victime de l'intolérance espa-
gnole ?
Il nous reste en outre la crainte que
nos gouvernants, subitement illuminés,
ne viennent à mettre en pratique les
savoureuses théories de M. Noël.
Seigneur! Seigneur! Que feraient-ils
d*^ vous, Monsieur Jules Noël ?
V placer en regard de l'article précé-
dent des pages de M. Paul Guériot :
Religion pour le peuple? que nous lisons
fort à propos dans la Coopération des
idées du i" octobre.
M. Guériot ne se frictionne pas l'ima-
gination pour y découvrir des théories,
des rêves, des idéals dont se bercent
volontiers les philosophes, les socio-
logues, les politiciens surtout; — il
examine la question en parfaite liberté
d'esprit, sans partialité, il y répond
dans un style clair, et il base ses argu-
ments sur ce qui est, sur l'état intellec-
tuel, moral, social des peuples à l'heure
présente, non sur de douteuses transfor-
mations à venir dans la manière de
penser, de sentir et vouloir de l'âme
humaine.
A une époque où le monde mons-
trueusement boursoufflé d'orgueil à la
vue de l'esprit si faible que l'aveugle la
lueur plutôt indécise pourtant de la
Raison — cette pâle veilleuse de tom-
beau qu'on adore comme le plus verti-
gineux des soleils — à une époque où
l'homme rougit de n'être point encore
complètement matérialiste, et veut à
tout prix le devenir, contre lui-même
parfois, et contre sa conscience, parce
qu'il trouve cela de bon ton — il faut
savoir louer M. Paul Guériot comme il
mérite de l'être, parce qu'il a eu la fran-
chise d'écrire ces pages sincères.
Les Marches de l'Est : Voici une
revue que nous proposons tout simple-
ment à l'admiration de ceux qu'intéres-
sent de près ou de loin, les questions
ô! Histoire, à' Art et de Littérature.
Parce que jamais, avouons -le, nous n'en
vîmes de plus luxueuse.
De cette publication trimestrielle,
nous tenons le n" 2 de l'année cou-
rante; et il nous sera absolument im-
possible de dire tout ce que nous
suggère ce recueil d'une écriture co-
pieuse et variée, richement et abondam-
ment illustré.
M. René d'Avril, y signe d'étranges
vers libres où transparaît le Maeterlinck
96-
des Serres chaudes et des Douze Chan-
sons.
Une étude puissamment intéressante
de M. Atalone, sur le grand sculpteur
messin : Ch. Pêtre; et une nouvelle de
Ch. Garnir. — Des articles d'histoire :
Dix lettres inédites dit ?naréchal Le-
febvre. — Le blocus de Metz; sans
oublier les admirables gravures qui les
illustrent et qui constituent des docu-
ments réellement précieux.
En somme, revue d'idéal noble, qui
se consacre à défendre en Alsace, Lor-
raine, Luxembourg, Ardennes et Paj^s
Wallons, la civilisation latine; revue
recommandable à tous points de vue,
surtout aux folkloristes qui sont une
petite légion dans notre Wallonie,
Homonymes — ou presque — des pré-
cédentes, les Marges d'octobre, ren-
ferment de fortes pages de M. Valère
Bernard, Les Monstres; des Mélanges
de M. Montfort parmi lesquels les notes
spirituelles qu'il consacre aux Pointes
sèches de notre compatriote Leben-
Routchka; d'autres chroniques men-
suelles, — le tout déshonoré par une
insignifiante Musique sur Veau dont la
plus grande qualité (!) est de n'être
point musicale du tout, où M. L Pié-
rard nous parle entre autres choses très
« gaga » d'un cigare de Célèbes, des
narines de M. Piérard, d'une série de
curaçaos généreux, et d'une « petite
chemise levée! » — Page banale
que n'aurait pas commise, au retour
d'une excursion Anvers-Flessingue ma
sentimentale petite amie d'enfance qui a
quinze ans, et qui fait des phrases
romantiques, là-bas, sous les yeux scan-
dalisés des Révérendes Sœurs Sainte-
Marie à Saint-Nicolas ..
L'Occident^ revue luxueuse, un peu
froide à l'aristocrate, nous apporte un
bel article de M. Adrien Mithouard,
des vers originaux de André Suarès, et
d'intéressantes pages de MM. Ch.
Bernard, G. Batault et B. Combette.
D'une excursion — oh! bien peu mou-
vementée! — à travers La Belgique
artistique et littéraire, nous avons gardé
bon souvenir de ce qui suit : une série
de petites proses moins réelles qu'ima-
ginées par L. Legavre, la fin de « Fidé-
laine », beau conte lyrique tiré d'une
vieille légende et musicalement écrit
par M. Honoré Lejeune; des vers de
Ramaekers; les premières pages du
nouveau roman de Smulders : « La ferme
aux clabauderies »; une série de petits
coups de bâton, très paternellement
administrés par Edmond Picard au vol-
canique P. Broodcoorens qui, paraît-il,
avait imaginé de vilaines choses sur
l'auteur de N' a- qu' un-œil ; et surtout
des pages chaudement colorées et pleines
d'une savoureuse poésie où M. F. Hel-
lens explique comment le beau peintre
de la Lys, Valérius De 5«^^/^^r, d'abord
épris de touches plantureuses à la Cour-
tenSy s'est peu à peu, suivant une évolu-
tion naturelle, tourné vers l'idéal mys-
tique et fervent des Primitifs flamands.
La Vie Intellectuelle : Que voilà bien
un grand titre ! M . Rency est un homme
habile qui mérite des félicitations; il a
compris que pour éveiller l'attention de
nos bons boursiers, de nos marchands de
pommes de terre et autres denrées à
éplucher, de tous nos corpulents « épi-
ciers de Molenbeek», une revue «belge»
devait prendre un titre qui sonnât
comme un bombardon à leurs oreilles
imbéciles — sans qu'ils en compris-
sent rien, pourtant, mais afin que,
littéralement renversés par ce tonnerre
d'apocalypse, ils ne voulussent point
laisser croire qu'ils étaient tout à fait
sourds, et mordissent au hameçon de
l'abonnement.
En attendant, cette Vie intellectuelle,
admirablement éditée d'ailleurs, —cette
Vie intellectuelle qui fait songer aux
mers profondes et mystérieuses où
— 97 —
œuvrent on ne sait quels organismes qui
plus tard peut-être renverseront les
mondes; cette Vie intellectuelle qui
éveille en nous les images innombra-
bles de l'armée des artistes et des litté-
rateurs, de tous ceux qui pensent et
qui... se taisent, — de toute la foule des
savants affairés de recherches, rués aux
portes de l'Inconnu, — depuis le
mathématicien qui par les longues nuits
(quand cessera son malheur?) cherche
le moyen de faire se rejoindre les
parallèles avant l'Infini — jusqu'à l'ou-
vrier obscur et révolté qui se brasse en
vain l'esprit afin de trouver la solution
d'un insoluble problème qui le tour-
mente depuis vingt ans : manger, boire,
téter des pipes et faire l'amour, sans
devoir pour cela prendre chaque matin,
le chemin de la mine ou de la fabrique ;
— cette Vie intellectuelle, ne nous
apporte, ce mois-ci du moins(septembre)
rien d'aussi universel ni d'aussi varié.
Une conférence — oh 1 oui une con-
férence ! — intéressante ma foi, - par
nature elles le sont toutes — de
M. Louis Delattre aux naturels de
Fontaine-l'Evéque; des vers de F.
Mazade coulés au même moule solide
où ont pris corps ceux du Thyrse de
septembre dernier; de M. Rency, une
nouvelle réellement divertissante et
alertement contée ; la fin d'un article de
sociologie signé pompeusement par
M. Benoît Bouché, qui profite de l'occa-
sion pour nous apprendre son titre
vénérable de licencié en sciences éco-
miques (ah! mon cher B. B., nous te
croyons! nous te croyons!) de belles
proses de M. Max Deauville ; — six
pages de petit texte de M. Rency —
propos de littérature très intéressants,
disons-le, de même que ceux de MM.
Paul de Reul et Louis Thomas. Enfin
une lettre pétrie d'esprit à la lecture de
laquelle nous avons eu un brin d'an-
goisse, de nous demander si l'auteur
(Levêque) en a accouché sans trop de
douleurs et sans suites fâcheuses.
Et c'est tout — Ah! non! il y a
encore... la couverture; « très bien ! » la
couverture, « très bien! ». — M. Rency
profile l'ombre réellement imposante de
ses phrases sur le tiers environ du
fascicule ; avouons que c'est « un peu
beaucoup » et que pour une Vie intel-
lectuelle celle-ci est plutôt celle de
M. Rency.
Malgré ses 17 années d'existence,
Wallonia, la belle revue de folklore
que dirige le toujours vaillant Ose.
Colson, ne vieillit pas, ne radote pas...
et est loin, comme de méchants pour-
raient l'insinuer de raconter les histoires
de sa jeunesse.
Cette revue porte en elle une jouvence ;
elle a une source inépuisable où s'ali-
menter : les traditions populaires, les
contes et légendes de nos campagnes
wallonnes : source fraîche et vivifiante
pour la race, à laquelle, le mois dernier,
MM. Joseph Hens, Oscar Colson et
Joseph Vrindts nous faisaient boire
délicieusement.
La. Revue des Poètes (septembre) nous
apporte tout un paquet de vers pour
lesquels nous ne serons pas injuste au
point de leur appliquer une comparaison
plutôt malodorante dont usait un jour
Max-Waller-le-Ganiin en sermonnant,
dans la Boite au.x lettres de la Jeune
Belgique, un certain Monsieur Helvépé.
Il y a là en etTet de bonnes fleurs par-
fumées de poésie, des strophes qui ont
agréablement chanté à nos oreilles et
dont les accents ont eu parfois un écho
dans notre cœur.
Dans la Phalange (20 septembre),
lire les vers d'Eisa Koeberlé « Eros vous
m'avez prise » et ceux de John Antoine
Nau « Tristesses d'Alger »; un long
article admiratif de Jean Royère à
propos de la « Joie Vagabonde » de
Paul Castiaux, que G.-M. Rodrigue
98-
nous présenta dernièrement comme le
peintre des choux-cabus : « La critique,
me disait un jour quelqu'un, ne sera
jamais que l'avis d'un homme » ; et ce
quelqu'un, on le voit, avait parfaite-
ment raison.
Lire aussi les pages de M. Robert de
Souza sur la réforme de l'orthographe
« Comment nos maîtres enseignent les
sons français ».
Le Divan (n° 5) : M. Albert Erlande
chante des Emotions sur l'éternel thème
de l'amour, et ma foi sa voix est juste,
et il touche la lyre adroitement...
D'autres vers de MM. J. Martin, J -M.
Bernard et Gaston Luce. De M. Edm.
Jaloux une nouvelle qui a titre X Amou-
reux, et où contrairement à ce que vous
en pourriez attendre, l'auteur ne se
montre point jaloux du tout; d'intérêt
peu palpitant d'ailleurs, ces pages par
trop romantiques nous présentent un
Laurence — oh ! très vague I — et une
Bérénice un peu plus clairement aperçue
mais qui a le tort de n'être point la pro-
priétaire du Jardin de M. Barrés. Cette
petite femme appelle M. Jaloux : « mon
Cher! » et bras dessus, bras dessous, ils
s'en vont faire des phrases jusque dans
le crépuscule...
M. Fernand Mazade est d'une mul-
tiple et surprenante activité; nous
avons rencontré son nom déjà au som-
maire de la Vie Intellectuelle ;\q% Docu-
ments du Progrès nous donnent de lui
une étude sur Jean Richepin, légère,
spirituelle, ce qui ne signifie pas qu'elle
soit de la moindre superficialité, au
contraire; Médicina publie les résultats
d'une enquête que M. Mazade a faite
sur La Douleur. Nous lisons ici les
réponses de sommités médicales aux
deux questions qui leur avaient été po-
sées :
1° La médecine est-elle parvenue, par-
viendra-t-elle jamais à supprimer la
souffrance humaine?
2° La douleur physique est-elle sans
utiHté?
Avec la majorité de ses correspon-
dants, M. Mazade conclut que l'on ne
parviendra sans doute jamais à anéantir
la douleur, laquelle n'est pas toujours,
comme on pourrait le croire, sans uti-
lité. « La souffrance, dit-il en terminant,
est la rançon de la vie. »
Durendal n° 9 : Des vers où M Ernest
de Laminne voudrait faire du Verhaeren
tourmenté ; la suite du copieux roman
de M. H. Carton de Wiart, « Vieux
Bruxelles », de belles pages de Jean
Nesmy, et un article de G. de Golesco
à propos du livre que M^^* Belpaire
vient de consacrer à la noble mémoire
de Constance Teichmann. — La Revue
Théosophique publie la fin du « Christ
futur », pages exaltées où M""* Annie
Besant se berce d'un espoir trop beau
pour n'être point la fumée bleue d'une
chimère. M. Paul Castiaux nous fait
tenir les fascicules IX et X réunis de
son aimable anthologie «Les Bandeaux
d'Or ». A signaler : Une heure de sep-
tembre, d'Em. Verhaeren, des pièces de
M. Paul Castiaux et des sonnets de
Th. Varlet; un fragment d'une comédie
« L'apothéose » par Ch. Vildrac; sans
oublier d'humoristiques pages du Varlet
déjà cité. A lire dans La Province, une
étude sur la Tradition vendéenne dans
l'œuvre de Rabelais par Jehan de la
Chesnaye; des pages poétiques de
Touny-Lerys sur la Prairie fauchée de
George Gaudion.
Saluons la naissance d'un nouveau
confrère au beau titre éclectique: «L'Art
Libre ». Le premier numéro ne manque
pas d'intérêt. Bon courage, et bonne
chance !
La Rtvue Mosane contient des son-
nets classiques de M. Félix Bodson,
des vers de M. Roger Richelles, encore
des vers de M. Dantinne, et de mau-
vais vers de M. Evrard.
I
- 99 -
Il y a là aussi sur le Théâtre contem-
porain, un article obscur et tout bonne-
ment ridicule où, à force de nous parler
de miijies, de muflerie, àe panmiifîis7ne,
M. Paul Demasy s'empêtre dans le sol
plus ou moins fangeux de son esprit.
Ne nous dit-il pas que Mendès et Sar-
dou « pourrissent déjà »? Hélas! nous
les savions morts, mais nous n'aurions
point été comme M. Demasy, forcer les
portes de leurs tombeaux pour voir s'ils
y pétrifient ou s'ils ont affreusement
verdi, tels de simples mortels... C'est
tout, c'est assez n'est-ce pas? Mais non,
ce n'est pas tout : MM. Demasy et
Dermée, tous les deux Paul, celui-là au
cours de ses mauvaises pages, l'autre
dans une note protectrice qui termine
l'article s'appellent mutuellement « mon
cher »; et le premier tombe en pâmoison
admirative devant son ami et s'écrie :
« O... O Paul Dermée! humaniste pas-
sionné!... » etc. Cela suffit pour donner
aux deux Paul précités et à M. Edmond
Delsa qui a illustré la couverture, l'in-
time conviction que la Revue Mosane
est un organe réellement imposant qui
tient en mams les destinées de la chan-
celante République des Lettres fran-
çaises.
Mais interrompons ici ce bavardage
léger; nous avons trop abusé déjà, de
l'hospitalité paternelle du Thyrse\ et
M. Rosy, son sympathique Directeur,
aura certes de grands yeux épouvantés
lorsqu'on lui remettra cette épaisse
« tartine » à la confiture et au vinai-
gre... Il nous reste à souhaiter qu'elle
ne cause à personne le douloureux
désagrément d'une indigestion.
Désiré-Joseph Debouck.
Reçu et lu avec intérêt : L'Art moderne,
Thêatra, Les rubriqius nouvelles, la Fédération
Artistique, Y Idéal philosophique, la Revue pour les
Français, etc., etc.
Petite chronique.
Le premier de Nos Samedis de cette saison — tous consacrés à des lectures
dialoguées, in extenso — aura Lieu samedi 20 novembre, à huit heures précises
du soir, à l'ancien Hôtel communal, parvis Saint-Gilles {local de la Fédération
Postscolaire), avec le concours de Madame Marie Derboven, du théâtre royal du
Parc et de Madame Léopold Rosy.
Au programme : Intérieur, drame en un acte; La Mort de Tintagiles, drame en
cinq actes de M. Maurice Maeterlinck.
A nos prochains Samedis : un acte inédit lire de /'Hallali, de Camille L^,„,'u,,ier,
Les Racines, trois actes de Henry Maubel, Le Sculpteur de Masques, de Fernand
Crommelynck.
Rappelons à nos lecteurs que Nos Samedis sont publics et gratuits. Xous adressons
des invitations aux personnes qu'on voudrait nous renseigner comtne susceptibles
de s'y intéresser.
Le banquet du A'*» anniversaire du Thyrse sera présidé par M. Henry Maubel,
qui nous donne ainsi un témoignage de haute sympathie dont nous lui sai'ons pro-
fondément gré. Cette fête lui sera une occasion d'énoncer quelques idées sur la littéra-
ture et la vie littéraire en Belgique Comme nous l'avons déjà dit, ^Z""* Derboven et
— 100 —
Dewin, M. Carpentier, assisteront an banquet et interpréteront des œuvres de nos
meilleurs écrivains. Notre ami Oscar Liedel a dessiné pour la circonstance un pro-
gramme spirituel. Notre réunion commémorative p-end donc le caractère d'une mani-
festation artistique.
Rappelons qu'elle aura lieu le samedi 2y novembre, à 7 heures du soir, à l'Hôtel de
l'Espérance, place de la Constitution. Le montant de la souscription est de cinq francs.
On trouvera encarté dans le présent numéro un bulletin d'adhésion à adresser aussitôt
que pçssible à M. Léopold Rosy, directeur du Thyrse, 16, rue du Fort.
Expositions : Bruxelles. — 14 octo-
bre-14 novembre. Au Palais des Beaux-
Arts. Exposition de tableaux et objets
d'art appartenant aux collections de
S. M. le Roi. — Musée Moderne.
Novembre XV* salon annuel du Sillon.
Liège. — 14 novembre-5 décembre.
Bibliothèque Centrale, Salon du Dessin
organisé par l'œuvre des artistes. Ren-
seignements à M. A. de Neuville, rue
Bassange, 21, Liège.
Nice. — Janvier-février 19 10. Expo-
sition internationale de peinture et de
sculpture,
Liverpool. — 20 septembre-8 janvier.
Exposition internationale (Galerie Wal-
ker).
Florence. — Décembre 1909-juin 1910.
5^ Exposition des artistes italiens (i).
Rome. — Février-31 octobre 1910.
Exposition internationale des Beaux-
Arts (i).
M. Henri Seguin, l'éminent artiste
si unanimement apprécié, a repris ses
leçons particulières, chez lui, 29, rue de
l'Evêque, à Bruxelles.
L'abondance des matières, malgré
les pages supplémentaires que nous
donnons à ce numéro extraordinaire,
nous oblige à remettre au mois pro-
chaine des articles de Léon Wéry,
Georges Van Wetter, Héléna Clément,
François Léonard, Constant Zarian,
(i) Les documents pourront être consultés à
la Direction des Beaux-Arts, rue Henri
Beyaert.
Paolo Buzzi, Victor Hallut, etc. Que
nos lecteurs et collaborateurs veuillent
bien nous excuser en raison même des
sacrifices que nous nous imposons pour
faire honneur à cette « abondance de
biens ».
Les Bibliophiles fantaisistes. —
Nous assistons, c'est un fait, à l'agonie
du volume à 3 fr. 50. Les statistiques du
dépôt légal constatent la diminution du
nombre des romans qui paraissent
chaque année. Est-ce à dire qu'on lise
moins? Bien au contraire. Mais il
s'imprime dans des collections à 95 cen-
times, I fr, 35, etc., des ouvrages tirés
à cinquante mille exemplaires, ou da-
vantage. On ne vendrait pas cinq mille
exemplaires de ces mêmes ouvrages
publies à 3 fr. 50.
S'en étonner serait mal connaître les
besoms modernes. S'en plamdre serait
vain. Les éditeurs français n'ont fait
qu'imiter leurs confrères anglais et
américains qui depuis longtemps ont
mis en circulation des collections à bon
marché. Mais à côté de ces séries popu-
laires, les libraires étrangers offrent au i
public des livres qui, sans constituer des
publications de luxe réservées à quel-
ques curieux, sont bien supérieures, par
l'élégance du format, la beauté du
papier et des caractères, au banal
volume jaune de nos devantures. On ne
trouve rien de semblable en France.
C'est à quoi les Bibliophiles Fantai-
sistes, (Louis Thomas, Directeur), se
sont proposés de remédier. Nous ce
reparlerons prochainement.
— lOI —
^r^'^sr^
Ce fut une fête
fraternelle et cor-
diale. Nous n'en-
treprendrons pas
d'en détailler les
menus incidents
qui lui donnèrent
une physionomie
si pittoresque et si
animée, sans ja-
mais qu'elle perdit son caractère de
dignité et de bon ton.
La réunion ne cessa d'être charmante
et le repas, œuvre succulente des frères
Antognoli, propriétaires de VHôtel de
C Espérance, prédisposa discrètement à
la Cène intellectuelle heureuse dont
M. Maubel fut l'Officiant ac-
plamé. La lumière tranquille de son
éloquence, l'inflexion chère de sa
toix aimée suscitèrent cette atmo-
phère de joie sereine dont fut
né le « banquet du dixième anniver-
»aiie du Thyrse ».
^ A la table d'honneur, que présidait
„ M. Henry Maubel, avaient pris place
^ Thtesk — 5 décembre 1909.
0.
M»** Héléna Clément, Gabrielle Rosy,
Derboven, Dewin ; MM. Albert Giraud,
Léopold Rosy, Femand Bernier, notre
confrère de L Etoile Belge. Puis étaient
102 —
groupés M™« et M . MauriceDrapier et M*"*
et M. Oscar Liedel, MM. Léon Wéry,
Fernand Bernier
F.-Ch. Morisseaux, anciens directeurs de
la Revue, Orner De Vuyst, ancien rédac-
teur en chef, Maurice Gauchez, ancien
secrétaire de rédaction, G. -M. Rodrigue,
Constant Zarian, François Léonard,
O. L.
Constant Zarian
Gaston Heux, Victor Hallut, Désiré-
Joseph Debouck, nos collaborateurs ha-
bituels, puis Maurice J. Lefebvre, M™* et
M. Franz Hellens, M™<= Neeter, MM.
Hubert Stiernet, Georges Virrès, Gré-
goire Le Roy, Georges Marlow, Louis
Dumont-Wilden, Albert Mockel, Jean
Delville, Georges Rens, Georges Ra-
maekers, Prosper Roidot, Sylvain Bon-
mariage, Louis Piérard, Gaston Pulings,
Prosper-Henri Devos, les peintres Gail-
liard et Jamar, l'ingénieur Paul Drapier,
Gaston Chotiau, secrétaire-adjoint de
l'Extension et de la culture de la langue
française.
M. Léopold Rosy se lève, au dessert,
pour excuser les absents : M'^'= Lafon-
taine, MM. Maurice Wilmotte, Charles
Vanderstappen , Jean -Marc Bernard,
José Hennebicq, Marius Renard, Isi
Collin, Jules Noël, Louis Morichar,
échevin de l'Instruction Publique et des
Beaux- Arts de la commune de St-Gilles,
René Dethier, Henri Liebrecht. Il lit le
télégramme de félicitations du Cercle
d'Œuvres Philanthropiques et Scolaires
Le Taciturne, dont il est secrétaire
depuis dix ans, le télégramme de nos
amis de Milan, souligné d'applaudisse-
ments :
Milano, 2(i novembre 1909.
Réunis ce soir après tumultueuse con-
férence futuriste rouge abordage d'idées,
de théories et de coups de poings contre
les vieux bateaux des passatistes coa-
lisés, nous toastons avec l'enthousiasme
de nos cœurs italiens à la prospérité
grandissante et déjà glorieuse de la
belle revue d'avant-garde Le Thyrse.
Marinetti, Paolo Buzzi
et Groupe rédacteurs Poesia, poètes^^
peintres, sculpteurs futuristes.
M. Rosy communique ensuite la lettre
de M. Camille Lemonnier :
Paris, 26 novembre 1909.
Mon cher Rosy,
J'aurais aimé me trouver parmi vous
pour célébrer ensemble cette date vail-
lante. Après dix ans de littérature, vous
vivez encore, et peut-être vous n'ave2
jamais été plus jeunes et plus vivants
J'admire et j'applaudis.
Vous êtes un de nos bataillons sacrés
le bruit des tambours avec lesquels vou!
avez battu la charge demeurera dan:
nos lettres. Vous étiez alors, à côté d<
nous, les aînés, des petits conscrits qu
faisaient le coup de feu comme le
— 103 —
croyants vont à la Sainte Table. Eh ! les
conscrits, là, à leur tour, sont devenus
des capitaines...
Permettez à un des chevronnés du
temps des premières barricades de les
saluer en s'inclinant devant votre dra-
peau...
A vous, mon cher Rosy, de toute ma
cordialité dévouée.
Camille Lemonnier.
M. Firmin Van den Bosch a tenu éga-
lement à faire part au Thyrse de ses
sentiments de sympathie en ces termes :
Gand, le 25 novembre.
Mon cher Confrère,
Si je n'étais retenu samedi soir par
une obligation antérieure, j'aurais été
heureux d'assister aux fêtes jubilaires
du Thyrse. Votre Revue est de celles
auxquelles nul lettré belge ne peut
refuser son estime et sa sympathie, car
elle s'inspire toujours de la haute disci-
pline de l'enthousiasme et de la tolé-
rance. Et le Thyrse réalise vraiment
l'école d'art modèle, largement ouverte
à tous les talents — et qui donne déjà
à nos Lettres quelques écrivains de pre-
mier choix.
En cette heure d'anniversaire, veuil-
lez donc, mon cher Confrère, agréer
pour vous et tous vos collaborateurs,
mes plus cordiales félicitations. Et
croyez bien qu'en souhaitant au Thyrse
longue vie et persévérant succès, j'ai
conscience de faire un vœu grandement
utile à notre Littérature.
Jo vous charge de mon très affectueux
souvenir pour le bel et subtil artiste,
Henry Maubel, qui présidera vos fêtes.
Firmin Van den Bosch.
Le nom de M. Maubel est acclamé
longuement.
Puis celui-ci se lève et prononce^ au
milieu d'un silence religieux, le discours
suivant :
Maubel
Mesdames, Messieurs,
Chaque fois que je me suis levé pour
parler devant une assemblée ou dans
un cercle de convives, chaque fois que
j'ai senti le poids de ma voix faire le
silence autour de moi, je me suis de-
mandé ce qui m'autorisait à m'imposer
de la sorte à mes auditeurs. Vous causiez
gaîment, légèrement et j'entends bien
que vous vous dites que je ferais mieux
de me rasseoir et de me taire. Pardon-
nez-moi 1 Si j'interromps les conversa-
tions qui faisaient l'animation de cette
fête, c'est dans le but de vous dire ce
qu'elle a de grand et d'heureux. Je vou-
drais vous rappeler que nous sommes
réunis co soir pour une communion in-
tellectuelle dont le pain, la chair et le
vin que nous mangeons et buvons en-
semble no sont que les agréables sym-
boles.
Manger, dit à peu près Francis Jam-
mes, c'est prendre conscience des choses.
Cette parole convient à ceux qui tirent
de la chaleur de leur sang des pensées
lumineuses et de belles images. Mais il
est pour les hommes, une autre manière
encore de se nourrir et nous savons,
104 —
depuis quelque temps, que ce n'est pas
celle qui importe le moins à leur ri-
chesse. Que nous ayons des manières
passionnément différentes de le savoir,
c'est ce qui atteste la vitalité de notre
mouvement littéraire; c'est aussi ce qui
fait la valeur des manifestations par les-
quelles nous le célébrons de temps en
temps. Il n'y a peut-être pas, à cette
table, trois écrivains qui soient d'accord
sur les points essentiels de leur art. En
venant ici, malgré cela, ils nous don-
nent un précieux témoignage de leur
fidélité à la pensée et de leur sympathie
pour les jeunes gens, qui pendant dix
années, l'ont sincèrement défendue.
Vraiment, quand je nous considère,
je me dis qu'elle n'est pas si loin l'épo-
que héroïque et j'ai la certitude que si
quelque danger menaçait notre littéra-
ture ou ceux qui s'y consacrent, nous
serions encore capables de nous grouper
fraternellement. Il y a des dangers
sournois : prenons-y garde !
On reproche souvent aux artistes de
ne pas aimer la vie. S'ils ne l'aimaient
pas toute, et plus fort, et mieux que
n'importe quels hommes, jusqu'à la
chercher sur les sommets où elle est
pure, pour y boire à longs traits, com-
ment nous en donneraient-ils ces repré-
sentations merveilleuses dont quelques-
unes ont le caractère des choses éter-
nelles? A vrai dire, c'est par l'équilibre
de la vie et du rêve que l'art se crée et
l'équilibre est difficile à garder. Les ar-
tistes sont impressionnables; le moin-
dre courant les entraîne; la moindre
parole les trouble L'heure où ils se mê-
lent à la foule est une heure d'épreuve.
Il est plus facile assurément de tra-
vailler dans la solitude. Nous avons tra-
vaillé ainsi pendant des années, ne sou-
haitant que la gloire intérieure, ce pâle
soleil sans rayons, cette hostie jaune et
douloureuse dans la brume. Nous nous
entendions bien et, quand il faisait trop
froid, nous nous serrions les uns aux au-
tres. . . Mais la brume n'est pas longtemps
respirable. Nous avons besoin de con-
sécration. Douter de l'efficacité de notre
effort nous tue. Il nous faut une certi-
tude Où la prendrions-nous si ce n'était
à l'opposé de nous-même? Le jour où le
soleil des vivants a déchiré les vapeurs
qui nous enveloppaient, nous avons été
pareils à des enfants qui s'imaginent que
le ciel est descendu sur la terre parce
que le petit Noël a mis dans leur sou-
lier trois noix dorées et une trompette
d'un sou.
Le succès!... la faveur du public...
et des pouvoirs publics!... Cela nous
est venu tout à coup, par miracle,
comme la fortune à de pauvres gens. Il
est naturel que, dans l'ivresse de ce
bonheur, nous n'ayons pas toujours
gardé le sens exact de nos possibilités et
la claire notion des devoirs que la néces-
sité nous dicte pour notre accomplisse-
ment.
Qu'est-ce que le devoir d'un poète?
C'est d'obéir à sa sensibilité, à son ima-
gination; c'est de prendre suffisamment
conscience de ce qu'elles recèlent pour
pouvoir l'exprimer dans une forme.
Mais, dehors, la société appelle le poète.
Elle lui parle de la morale, de la patrie,
de la religion; elle lui parle de l'intérêt
du peuple, du plaisir de la foule et de
mille autres choses très respectables qui
n'ont rien à faire dans son ouvrage. Elle
le sollicite de paraître en lui promettant
ses applaudissements. Il en prend de
l'impatience et, faute d'avoir bic
écouté la voix intime qui devrait être
son seul guide, il lui obéit de travers.
Messieurs, je ne vous raconterai pas
la parabole de « l'enfant prodigue ».
L'œuvre humaine se règle et se balan-
ce dans une sorte d'automatisme. Une
génération d'artistes ne ressemble, ni
par l'esprit, ni par le caractère, à celle
qui l'a précédée. Après être descendu
— 105 —
follement dans la vallée pour en arra-
cher toutes les fleurs, on remonte... et
l'efifort de monter invite à la réflexion.
Peut être que le moment est venu de
modérer notre efiréné désir d'expansion.
Je n'en sais rien. Je vous découvre ma
pensée. Nous sommes à la croix des
chemins et voici, justement une maison
où nous pourrons méditer sur ces choses
en nous reposant un peu. Elle porte un
joli nom païen quiévoquelajoie des dieux
dans la nature. C'est la maison du
« Thyrse ». Posée aux confins de la
ville et de la campagne, elle est dis-
crète; elle est intime; elle est claire.
Elle a un beau jardin. Chacun y plante
ce qu'il veut. On l'agrandit tous les ans.
Dans la plaine qui l'entoure, il reste
encore quelques moulins à vent pour
les batailles de demain. C'est la maison
du bon vouloir; c'est la maison de
la liberté Des aspirations mêlées de
ceux qui l'habitent, est née une idée.
Lorsqu'il y a dix ans, les écrivains que
nous fêtons se mirent en campagne, le
chemin oîi ils allaient s'engager n'était
pas tracé. Du voyage, ils ne savaient
qu'une chose, c'est qu'ils n'avaient ni
programme, ni doctrine... et qu'ils n'en
voulaient pas. Cependant, leur horreur
de ce qui limite et de ce qui contraint
n'était rien moins qu'un sentiment de
barbare. Ils étaient curieux des modes
de leur temps et religieux du passé. Tout
en écrivant du théâtre, des romans, des
essais, des poèmes, ils entreprirent —
j'emploie leurs propres termes — « de
mettre le Thyrse en action ». Ils créè-
rent les « samedis » de conférences et
de lectures; ils s'attachèrent, vous savez
avec quelle persévérance, à ressusciter
l'image de Max Waller qui symbolise la
jeunesse de nos lettres. En menant de
front leur travail personnel et cette
bonne œuvre de culture, ils sont arrivés,
d'étape en étape, à s'assurer d'un but.
Rosy, Wéry, Gauchez, Morisseaux,
Liebrecht, De Vuyst se sont succédé à la
direction du Thyrse sans y faire préva-
loir des vues personnelles qui eussent
affaibli leur revue en l'inclinant vers une
esthétique particulière. Rosy, surtout,
s'y est dévoué avec sa clairvoyance,
avec son tact et sa bonté... qui n'est pas
invisible. L'action de l'un continuait
l'action de l'autre. Ils vivaient en répu-
blique. La souplesse de leur groupement
en faisait la solidité.
Aux rameaux de l'idée qu'ils avaient
plantée sans le savoir, toutes les con-
ceptions ont pesé du même poids ; c'est
pour cela que l'idée est demeurée droite
et qu'elle a grandi. Ce qui n'était na-
guère en eux qu'un désir sourd est de-
venu leur volonté : entretenir en Bel-
gique le goût — et je dirai mieux —
le culte d'une littérature d'expression
française ; le garder de toute atteinte;
le propager, sans qu'il s'égare, sans qu'il
s'altère. Quelles que soient nos ten-
dances, nous pouvons partager leur
joie. Ils ont fait mieux que de bâtir une
maison, ils ont créé un foyer. Entrons-
y. Celui qui en est l'âme nous attend sur
le seuil avec des paroles de bienvenue.
(Longs applaudissements).
M. Gaston Heux prend la parole après
le président :
Mesdames, Messieurs,
A peine s'éteignent autour de nous
des paroles magistrales, qu'avec une
présomption qui se croit juvénile, je
réclame la parole au nom des intimes du
Thyrse. Sans doute, je le sais, un tel
discours a tout épuisé,.., la sagesse
serait de se taire .. Eh! mais . précisé-
ment puisqu'il n'y a plus rien à dire,
c'est l'heure propice : aux Jeunes de
parler.
Et puis, qui sait?... Pile et face, toute
pièce d'or a deux aspects... Côté face, le
Thyrse porte gravée une tête de Miner-
io6
ve, à moins que ce ne soit ce paysage :
l'antique jardin d'Akademos, oliviers et
vignes, grave un peu d'être un jardin
où réfléchissent des hommes, avec cette
correction heureuse, d'être grave sous
la beauté du ciel hellène. Cette face-là,
Maubel nous l'a dite ; le côté pile nous
appartient.
Ehbienl je l'examine de près, cette
face à nous concédée, et j'y découvre
une effigie... une effigie qui nous est
douce : c'est la tienne, mon cher Rosy.
Tu as été le roi d'un petit royaume
intellectuel, et ta revue en garde la
frappe. Dût mon toast n'être spirituel
que par là, je dirai que tu lui fus une
âme, un principe de vie : indulgence,
bonne grâce, intelligence, — âme de
conciliation dans un milieu de pensées
que de fois... trépignantes... Une âme?
mieux que cela! quelque chose de
moins solennel... une faveur! tu as
réuni des esprits en bouquet.
Tu as été pour nous un Max Waller
sérieux... Que dis-je?les poètes futurs
réussiront peut être un jour un « monu-
ment Rosy » !
— Va! je te sens venir!... Tu me
donnes au diable ! Qu'avais-je à t'arra-
cher à ta chère réserve?... Car tu es un
modeste, toi, — d'une modestie qui me
met en mémoire... — Gageons que tu
connais l'admirable symbole dont
Banville a fait son profit. C'est quelque
part, en Grèce ancienne, au fond d'une
tanière sombre, un sanglier, — mo-
deste comme toi, sans doute, car il ne
sortit un instant de sa retraite volon-
taire, que lorsqu'un Héraclès, muscles
tendus par l'exploit, l'eut emporté
jusqu'à l'issue et l'eut plongé dans la
clarté. — Eh bien ! mon Cher Rosy, de
par la volonté de tes vieux camarades,
je fais l'Hercule, ce soir, à l'entrée de
ta modestie. Et je te prends à bras le
corps, avec toutes les mains qu'ils m'ont
comme prêtées, (qu'ils se rassurent: je
les leur rendrai dans un instant, pour
qu'ils puissent lever leur verre) et tu as
beau te défendre, mon vieux Sanglier, je
t'entraîne de force à la lumière de leurs
acclamations. {Copieux applaudisse-
ments).
C'est alors au tour de notre Directeur,
M. Léopold Rosy :
LÉOPOLD Rosy
Mesdames, Messieurs,
Je ne saurais trouver des paroles assez
éloquentes pour vous dire toute la gra-
titude que j'ai mission d'exprimer. Le
Thyrse connaît l'honneur et la joie d'un
hommage inaccoutumé dont il apprécie
l'insigne éclat et dont il gardera impé-
rissablement le souvenir.
Voici : Après dix ans de labeur, il sent
quelque fierté, il vous convie à fêter
avec lui une carrière qu'il croit avoir
remplie avec quelque mérite; mais il
hésite; il craint le péché de vanité,
il s'interroge et n'ose se décerner
le satisfecit qu'il désire. Un aîné vient
alors, qui s'était complu dans une re-
traite qu'on pouvait supposer indif-
férente; un aîné de qui la vie est une
page de probité artistique; un aîné de
qui l'œuvre est un joyau limpide dans
l'écrin de nos richesses littéraires : Henry
Maubel accepte de présider cette céré-
monie et nous dit, avec la claire simpli-
cité de son cœur : Je vous félicite!
10/ —
Un des nôtres se joint à lui pour me
mettre en pleine lumière. C'est trop
vraiment !
O bonheur de se sentir vivant, pour
éprouver cette allégresse ! Le doute s'est
dissipé. Et pourrait-on nous accuser
d'une fatuité puérile devant les compli-
ments si flatteurs que vient de nous
adresser celui dont tous vous connaissez
la sereine et pure autorité. Je le remercie
du plus profond de l'âme.
Vous avez bien voulu, Mesdames et
Messieurs, vous associer à lui et appor-
ter aujourd'hui au Thyrse vos congra-
tulations. Nous y sommes extrêmement
sensibles. Venus de tous les coins de
l'horizon intellectuel, seule une mu-
tuelle sympathie vous a guidés, car il
est une caractéristique de la fête qui
nous réunit aujourd'hui : aucun intérêt
personnel et direct ne nous anime;
uniquement une commune et sincère
dévotion pour la grande déesse qui
nous inspire : l'Art, nous incite à une
fraternisation cordiale. Le Thyrse ne
dispose d'aucune influence transcenden-
tale : Né pauvre comme Job, il y a dix
ans, pauvre comme Job il est resté.
Mais l'estime que vous lui témoignez
aujourd'hui, il vous la rend, sans au-
cune arrière pensée, trempée au creuset
solide de sa vive reconnaissance. Il
remercie chaleureusement les artistes
qui ont nom M""* Derboven, M"« De-
win, M. Carpentier, d'avoir bien voulu,
en cette solennité, se joindre à nous pour
célébrer cet anniversaire et faire enten-
dre ici la voix de nos maîtres aimés :
Camille Lemonnier, Albert Giraud,
Emile Verhaeren. Je salue Albert Gi-
raud, qui, par sa présence parmi nous,
nous accorde ce gage si recherché,
inappréciable, de son amitié encoura-
geante. {Applatidissements nourris.) Je
salue Camille Lemonnier, le Maître qui,
retenu loin de nous, a voulu nous en-
voyer ses compliments dans des termes
si élogieux, qu'ils nous laissent confus. Je
salue Emile Verhaeren, que les circon-
stances empêchent d'être des nôtres,
mais qui, néanmoins, a tenu à nous assu-
rer de ses sentiments bienveillants. Je
salue nos aînés qui, à l'époque de notre
illustre devancière, le Jeune Belgique,
virent l'aube du réveil de notre con-
science littéraire. J'adresse à nos con-
frères de la Presse quotidienne, — que
j'avais espéré voir plus nombreux ce
soir, — eux qui sont nos plus précieux
auxiliaires auprès du public, nos
remerciements sans réserves et je
saisis l'occasion pour leur dire com-
bien nous sommes touchés chaque fois
qu'ils nous apportent le concours si
extraordinairement efficace de cette
puissance invincible. Aujourd'hui nous
n'avons à notre table que quelques uns
de «es représentants. Ils sont les bien-
venus parmi nous. Que la cordialité de
notre accueil atteste combien nous ap-
précions l'appui que peut nous réserver,
dans ses multiples et encombrantes pré-
occupations, le journal quotidien, cet
Evangile moderne.
A vous tous, sans oublier notre ami
Liedel, l'auteur de notre spirituel pro-
gramme, merci.
Mesdames, Messieurs,
On vient de vous le dire : l'époque
« héroïque » de notre littérature n'est pas
encore fort éloignée de nous. Cepen-
dant, déjà, des deuils ont assombri les
victoires de nos luttes pacifiques. Et
notre mémoire garde pieusement le nom
de ceux qui, avant nous, aux avants
postes, ont tracé le chemin, où allègre-
ment nous marchons à présent Ils sont
morts trop tôt pour connaître la con-
quête qu'ils ont préparée et que nous
agrandissons quotidiennement, sans dé-
faillance.
Aujourd'hui, que nos regrets s'avi-
vent donc à l'évocation de leur mé-
io8
moire, dans la solennité de ce moment
où nous fêtons une réussite, que peut-
être ils n'ont osé entrevoir. Je rends
hommage à la mémoire d'André Van
Hasselt, l'Annonciateur; de Charles
Decoster, n'ayant connu que les tour-
ments de la Vie et pour qui la Gloire
fut d'une si décevante coquetterie ; d'Oc-
tave Pirmez, le solitaire d'Acoz, philo-
sophe méconnu, de qui le nom, à l'heure
actuelle encore, doit lutter contre l'ou-
bli; de Max Waller, le susciteur d'en-
thousiasme, capitaine téméraire monté
vaillamment à l'assaut des médiocrités
qui assombrissent l'Idéal; de Georges
Rodenbach, doux poète à la sentimen-
talité rêveuse et élégante, mort à qua-
rante ans; de Charles Van Lerberghe,
disparu après une agonie lamentable,
mais de qui l'œuvre d'épouvante, de
grâce et d'ironie survit ardente et fière;
de Charles de Sprimont. notre ami
arraché à notre affection à vingt-cinq
ans, ayant à peine eu le temps d'évo-
quer le sourire d'une rose et, vaillant,
d'avoir pressenti les fulgurations d'une
épée. Je rends enfin hommage à notre
cher Julien Roman, fondateur du Thyrse,
mort à trente ans. Calme, serein et digne
il est entré dans le Néant avec une
majestueuse fierté, heureux d'avoir
chanté, d'avoir élevé son âme constam-
ment vers une conception haute et claire,
prêt à s'en aller dans l'au-delà, sans
courroux contre la vie, sans haine contre
la mort 1
Roman! &OYi nom est indissolublement
joint dans ma pensée au souvenir de
la fondation de ce Thyrse que nous
fêtons aujourd'hui. Quelle occasion meil-
leure aurais-je, que ce dixième anniver-
saire, pour ressusciter un moment cette
époque déjà lointaine où dans l'arrière
boutique d'un « estaminet » bruxellois,
portant un nom barbare s'il en fut : « Au
Congo », nous nous trouvions réunis
Viane, Roman, Stiévenart, Lejeune et
moi pour jeter, avec des précautions
infinies, les bases de l'œuvre qui survit
miraculeusement! Je crois aussi que
Lefebvre vint de temps à autre, scep-
tique et blagueur, nous rendre visite,
nous disant l'oraison funèbre qu'il avait
rimée pour le dernier numéro de la
revue. Ces vers attendent de voir le jour
dans la poche de notre ami. Et je suis
sûr que ce soir, avec nous, il souhaite
qu'ils y restent longtemps !
L'idée d'une revue était née d'une
rencontre assez fortuite entre Viane et
moi : un banquet, comme aujourd'hui, où
l'on avait dit des vers : « Tiens, tu fais
de la poésie — Mais oui, comme toi!
Et tu ne publies pas ? — Où ? — .\h !
oui, voilà î — La Jeune Belgique, morte,
Le Coq rouge, agonisant. Le Cornélien
moderne, défunt, La Wallonie, loin.
Le Réveil,... Tu n'as jamais songé
à faire une revue ? — Oh ! si — Eh bien ?
— Oui ! Eh bien !» Nous étions accoudés
au marbre d'un comptoir sur lequel
l'avant-dernier « chasse-café » obligé de
tout banquet érigeait la petite tulipe
fauve de sa mixture corrosive. Nous
avions un peu plus de vingt ans ! Il était
deux heures du matin. C'est l'âge des
grandes entreprises littéraires et c'était
l'heure des résolutions spontanées. Au
dernier « chasse-café », nous étions déci-
dés : nous fonderions une revue ! Celle-ci,
vous la connaissez! Elle était née sans
pompe, sans apparat ; elle devait avoir le
goût du pittoresque et ses manifestations
parfois n'ont pas craint des hardiesses
périlleuses : nos samedis, dont M. Mau-
bel vous a si judicieusement exprimé
l'esprit, trouvèrent asile d'abord chez
un « marchand de bières » qui ne con-
sentait à nous prêter sa salle qu'à la
condition expresse de pouvoir débiter
son breuvage au public de nos réunions.
Et notre Président s'est rappelé sans
doute la première séance à laquelle il
assista et où le rythme des pompes à
— 109 —
bière accompagnait la cadence des vers
de Musset. C'était Albert Devèze, qui
a quitté la littérature pour les succès de
la politique, qui conférenciait. Imper-
turbable et convaincu, il disait la Bal-
lade à la Lune que nous écoutions re-
cueillis, imperturbables et convaincus.
Un jour nous avons fait une incursion,
très sérieusement, je vous le jure, très
fructueusement d'ailleurs, dans l'arène
électorale. Et voyez l'agrément de ces
tentatives : Le propriétaire de la salle où
nous désirions « meetinguer » n'accepta
de nous louer son local que sur serment
que nous n'étions pas des libertaires I
« Car voyez-vous, Messieurs, nous dit
» ce brave homme, je ne connais pas le
» Thyrse et la police m'a créé des
» ennuis récemment pour une réunion
» d'anarchistes qui a eu lieu ici ».
Nous drapant dans une dignité qui
n'avait rien d'emprunté, nous avons
demandé « aux candidats qui sollici-
taient nos suJQfrages », c^est le mot
qu'employa M. Carton de Wiart, quel
serait leur vote sur la proposition de
M. Gheude demandant de rétablir au
budget de la province de Brabant le
crédit pour l'encouragement aux lettres.
L'année suivante, le crédit était rétabli.
Il vient d'être majoré.
Si, à certaines reprises,nous avons senti-
passer près de nous le souffle dange-
reux du grotesque que créent de témérai-
res et probables incompatibilités, nous
avons imposé le respect par la foi, la
sincérité, l'enthousiasme, la dignité, le
désintéres.sement, et aussi il faut le con-
stater, la réussite de nos tentatives sou-
vent audacieuses.
Mesdames, Messieurs,
L'absence de programme dogmatique,
le libre arbitre absolu dont nous nous
étions fait une règle, ont donné à notre
action, toujours, une élasticité, une
souplesse indispensable à la réalisation
de la devise qui fut nôtre : Par les œu-
vres et l'action!
Notre revue fut créée à une époque in-
décise de notre évolution littéraire
« pour obéir au besoin d'expansion qui
» parlait en chacun de nous et qui est
y> irrésistible, même pour le plus fort
» de tous ». Chacun énonçait les as-
pirations de son individualité, sans
les asservir aux rigueurs d'un pro-
gramme. « L'on vit, de tout temps,
» disions-nous, les programmes violés,
» le but en est souvent illusoire et l'ex-
» posé des motifs ne cache ordinaire-
» ment, que de doux caprices de
» parade ou d'enfantins désirs de glo-
» riole 1 »
Et le Thyrse s'est ouvert, largement
hospitalier, accueillant aux conceptions
les plus diverses des lettrés. La variété
des aspects n'a pas été l'un de ses moin-
dres attraits. Il ne faut pas s'y mé-
prendre, le Thyrse, revue éclectique, ne
fut pas une revue d'éclectiques. « Elle
» n'entreprit point de concilier les opi-
» nions diverses, ni de s'appliquer, sous
» prétexte de neutralité, à éloigner pru-
•» demment des croyances trop vives ou
» trop extrêmes. »
Ceux qui auraient la curiosité de
feuilleter nos sommaires s'en convain-
craient aisément. Dès les débuts, l'art
pour Tart, l'art social y trouvèrent des
défenseurs; toujours le vers libre comme
le vers parnassien y reçurent asile; des
écrivains, des artistes dont les théories
esthétiques sont diamétralement op-
posées les développèrent sans restric-
tions ; le programme de Nos Samedis
oflre à cet égard, par l'infinité des sujets
qui y ont été traités, une preuve édi-
fiante.
Une revue, avons-nous pensé, doit,
dans notre pays, rebelle au frisson litté-
raire, entretenir une effervescence con-
tinue, dont le public finit, malgré lui,
par être touché. Elle est un « foyer »,
no —
comme l'a si bien caractérisé tantôt
M. Maubel. Elle réunit tous les élé-
ments d'entretien d'une vie littéraire.
Si elle n'agit pas, elle néglige une partie
de sa mission qui est de susciter un cou-
rant sympathique vers ceux qui ont
senti en eux ce besoin d'expansion dont
je parlais tantôt. Lorsqu'elle a publié,
un à un, les fascicules qui composent sa
collection, sa tâche n'est qu'en partie
accomplie. Qu'importe que des ta-
bleaux ornent un musée, si le musée ne
s'ouvre pas et si la lumière ne fait pas
étinceler ses éblouissements. Cette lu-
mière, il nous a paru que nous pouvions
la faire naître et nous avons essayé.
Avec des moyens réduits, mais qui
avaient le mérite de représenter des
efforts purs de toute compromission,
demandant à ceux mêmes que nous nous
efforcions de catéchiser l'obole néces-
saire, ne connaissant guère le mécénat
que de nom, nous avons poursuivi pen-
dant dix ans cette double tâche de pu-
blier une revue et de la faire lire. Nos
aînés nous y ont aidé. Merci, merci à
eux. Tous ceux qui se sont succédé à la
tête de la revue : Wéry, Liebrecht,
Morisseaux, De Vuyst, Gauchez, moi-
même nous avons œuvré dans ce sens ;
nous avons regardé le mouvement lit-
téraire avec attention et nous en avons
noté les manifestations. Dès l'origine,
nous publions une enquête sur la situa-
tion des lettres belges dont les indica-
tions précieuses ont été rappelées ré-
cemment par Léon Wéry, ce probe et
pur artiste, à qui je ne puis m'empêcher
de rendre l'hommage qu'on néglige si
souvent de lui décerner. ( Vifs applau-
dissements).
Nous affirmons notre respect des an-
ciens par la publication d'un numéro
entier consacré à Lemonnier lors des
fêtes de 1903; nous organisons la sous-
cription publique pour l'érection d'un
monument à Max Waller, honorant
ainsi et le promoteur et l'œuvre de la
« Jeune Belgique », nous ouvrons des
concours dramatiques, qui ont leur épi-
logue dans une représentation de trois
pièces à VAlcazar, et d'une au Parc,
cette dernière sous la direction de Lie-
brecht et Morisseaux; des concours poé-
tiques : un concours de sonnets, un con-
cours de vers libres; d'autres encore;
sans compter nos Samedis qui périodi-
quement réunissent nos invités pour
communier intellectuellement.
Toute cette agitation, que je quali-
fierai de systématique, n'est pas sans
intéresser à la revue bien des indiffé-
rents. Et si nos collaborateurs voient
leurs proses, leurs vers lus, ils le doi-
vent peut-être un peu au bruit que fait
le Thyrse. Oh ! ne nous méprenons
pas : la pénétration est lente ! mais elle
se fait sûrement, aidée sans cesse par un
peu de la vie du Thyrse qui fuit imper-
ceptible, vers celui qui passe et qui
s'arrête pour écouter ravi les poèmes
que vous y avez publiés, les contes et
nouvelles que vous y avez insérés, vous
tous qui m' écoutez, collaborateurs dé-
voués.
Vous avez cru devoir, mes chers amis,
adresser personnellement à celui qui
tient le gouvernail des compliments.
Dois-je dire qu'ils m'ont été très sen-
sibles et qu'ils m'ont ému infiniment.
Je vous sais gré, à vous, mon cher Pré-
sident, à toi, mon cher Gaston Heux,
qui fûtes des interprètes bien trop in-
dulgents. Je vous suis infiniment obligé
à tous. Mais si mon rôle n'a pu être
inaperçu, j'aurais été heureux qu'on
n'insistât pas tant sur le peu que j'ai pu
faire et qui n'est rien en comparaison
du concours de chacun à l'œuvre col-
lective.
Fêtons- la sans nous préoccuper de
ceux qui en ont été les artisans puisque
tous nous pouvons en revendiquer une
part.
— III —
Je vous remercie, Mesdames, Mes-
sieurs, et vous tous qui, au cours de ces
dix années avez, avec une patience d'au-
tant plus louable qu'elle était sans profit
immédiat, apporté cette collaboration si
variée, si intéressante au Tliyrse. Je
remercie ceux qui nous ont assuré l'exis-
tence matérielle et particulièrement la
commune de Saint-Gilles qui a eu foi
dans notre œuvre dès l'origine, et dans
les limites'd'une sagesse administrative
mesurée, nous a accordé un appui maté-
riel enviable. Je sais gré tout particu-
lièrement à l'Echevin Morichar, qui sut
persuader le Conseil Communal et nous
conserver sa confiance.
Dix ans, le Thyrse a poursuivi sa
tâche, s' efforçant de ne jamais s'embar-
rasser de considérations qui n'ont avec
l'art que des rapports fort lointains. Les
servants désintéressés que nous sommes
d'un Dieu qui est assez grand pour
accaparer notre ferseur tout entière
n'ont pu se résoudre à embrasser telle
ou telle théorie subtile ou mal établie
qui livrent l'art aux disputes byzan-
tines. Elles seraient inquiétantes pour
son avenir, si nous ne le savions placé
bien au dessus des questions d'Ecole,
de Religion, de Race... L'individualité
de chacun de nous doit régir son œuvre
sans qu'elle s'embarrasse de se conformer
à tels ou tels préceptes étroits. Gardons-
nous du conformisme. Que des affinités
se découvrent entre les personnalités,
abstenons-nous d'en tirer des conclu-
sions hâtives, des systématisations chan-
ceuses.
Si l'on a vu l'attitude du Thyrse se
préciser sur certaines questions qui se
sont fait jour récemment, qu'on veuille
bien n'y voir cependant que la conti-
nuation d'une ligne de conduite que je
en s de retracer.
Le Thyrse rêve d'élargir les limites de
son action. Mais il ne veut pas se dépar-
tir de cette déclaration qu'il inscrivait en
tète de son premier numéro, voici dix
ans : « Nous n'admettons pas à l'art de
» but étranger à l'art lui-même; mais
» nous ne pouvons nier son influence
» sur l'esprit du monde, et c'est dès
» lors pour nous, en quelque sorte, un
» devoir impérieux que d'étendre cette
» influence par les efforts du peu que
» nous sommes, joints à ceux des
» hommes de bonne volonté, qui vou-
» dront bien par leurs œuvres, partici-
» per a notre manifestation. » {Longs
appla udissements . )
M. Henry Maubel lève son verre aux
collaborateurs du Thyrse.
M. François Ch. Morisseaux ancien
directeur porte, fort agréablement, le
O. L.
F.-Ch. Morisseaux
toast aux dames, improvisant — en s'ex-
cusant avec coquetterie d'être pris au
dépourvu — un agréable madrigal où il
salue galamment « l'inspiratrice, l'es-
sentiel de l'Art; la femme, fleur, papil-
lon, oiseau. »
C'est alors que Sylvain Bonmariage,
gamin, demande de boire aussi aux
lecteurs. Ce qui amène Grégoire Le Roy
à demander, avec à propos, s'il y en a
dans la salle.
La série des discours close. M"* Laure
Dewin, du théâtre royal de la Monnaie
chanta une mélodie de Vandam, sur un
poème de Van Hasselt et les strophes
saphiques de Brahms; sa voix bien tim-
— 112 —
brée vibra, puissante et nuancée. L'ar-
tiste fut saluée de bravos.
Puis M"* Derboven, du théâtre royal
du Parc, professeur au Conservatoire,
dit, avec des accents pathétiques, cette
page d'un souffle ardent, où Lemonnier,
dans les Deux Consciences, clame les
phases de son œuvre : « Je suis Wild-
man » .'. Elle termina dans un grand
enthousiasme, et lorsque cessèrent les
applaudissements, Gauchez se leva et
proposa d'adresser un télégramme de
sympathie au Maître. L'envoi fut décidé
séance tenante.
Le Réveil ingénu d'Albert Giraud con-
tinua le programme. M™= Derboven en
détailla les beautés avec infiniment de
nuances. Ce fut le signal d'une ovation
émotionnante au Maître présent.
Verhaeren succéda, et aux délicates
joailleries de Giraud firent suite les ro-
bustes et sonores poèmes : Avec mon
cœur, avec mon sang et les baisers
morts des défuntes années. On acclama
l'absent, à qui sur les conseils de Gau-
chez, debout à nouveau, on transmit un
télégramme respectueusement cordial.
Et quand M'"^ Derboven eut dit encore
Le Clavecin, de Giraud, avec le même
succès, Morisseaux proposa d'adresser
un télégramme au poète de Hors du
siècle. Cette spirituelle proposition fut
le signal de nouveaux applaudissements
à l'adresse du Maître.
M. Carpentier, du théâtre royal du
Parc, venait d'arriver. Il fit de nouveau
applaudir le nom de Giraud avec la
Mort d'Hunald ei celui de Verhaeren,
en lisant les Mages dont il fit ressortir
avec un art exquis l'inspiration tour à
tour ingénue, biblique, fervente.
Et il nous fut donné, pour terminer
cette soirée mémorable de connaître
un hommage imprévu. Celui de M"'
Kalff, de l'Odéon, qui, en représenta-
tion aux Galeries, vint après le spec-
tacle nous apporter le charme de son
talent : elle interpréta, toute vibrante
d'un lyrisme contenu, une scène de
O. L.
Carpentier
Pellcas et Mélisande de Maeterlinck,
Nous remercions infiniment l'aimable
artiste de sa gracieuse attention.
11 était tard quand on se sépara. Pas
un moment la cordialité de cette réu-
nion n'avait été menacée.
Le Thyrse se félicite de l'avoir provo-
quée et remercie encore tous ceux qui
lui témoignèrent avec tant d'éclat, l'es-
time dont il s'enorgueillit et oià il puise
pour son action de demain, de précieux
encouragements.
Nous donnons ci-après, pour ter-
miner, l'affectueuse réponse que M.
Emile Verhaeren nous a fait parvenir au
télégramme qu'il a reçu :
Mes chers amis,
Croyez-bien que je vous remercie de
la bonne pensée que vous m'avez en-
voyée pendant la fête du Thyrse. Je
regrette de n'avoir pu me trouver parmi
vous : j'avais déjà quitté Bruxelles et
j'étais quelque peu fatigué à cause des
fêtes universitaires. Mais votre mot, qui
me parvient ici, à Saint-Cloud, ranime
mon regret de ne vous avoir là, près de
moi, chers Maubel et Rosy, pour vous
- 113 —
serrer, avec affection et joie les deux ou
plutôt les quatre mains.
Votre
Em. Verhaeren.
Disons aussi que le Thyrse a reçu
encore, après les fêtes, une lettre de
félicitations de la Fédération Post-Sco-
laire de Saint-Gilles et les excuses de
nos amis Pelletier-Osmont, Louis Mo-
reau, Léon Sneyers, empêchés, au der-
nier moment, d'assister au banquet.
La Vie Intellectuelle.
Jules Noël : Un philosophe belge : Colins. (Editions de la « Société Nouvelle »).
— Georges Deherme : Auguste Comte et son Œuvre. Le Positivisme.
(V. Giard et Brière, Paris.j — ly L. Lefèvre : Essai sur la physiologie de
l'Esprit. (Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière. — Masson et C'«, Paris.)
Certains tiennent Colins pour le type
assez réussi de ces idéologues creux,
grandiloquents, autoritaires, pontifiants,
qui semblent avoir assumé la tâche de
démontrer avec éclat que les dogma-
tisraes « laïcs » peuvent être tout aussi
intolérants et intolérables que les au-
tres, sinon davantage... D'autres voyent
en lui — au contraire — un pur génie
philosophique et sociologique, un pré-
curseur, un voyant,un prophète, un demi-
dieu... M. Jules Noël, avec enthousiasme,
avec lyrisme, adhère à la seconde de
ces opinions, et nous présente Colins
comme un « grand méconnu » : ce fut,
dit-il, « un homme qui osa comme
Balzac, regarder en face l'Absolu, qui
lutta avec le mystère comme Jacob avec
l'Ange, qui, comme Œdipe, voulut
déchiffrer l'Enigme étemelle! »
Ce sont là, évidemment, de sublimes
labeurs. Malheureusement, quand M.
Noël consent à nous conter plus prosaï-
quement la métaphysique colinsienne, il
s'avère de flagrante façon, malgré tout
le talent et toute la prudence du com-
mentateur, qu'elle fut une chose assez
inconsistante et assez médiocre! On ne
peut guère se faire illusion à ce propos,
et il étonne un peu que notre auteur.
esprit fort averti, n'ait pas jugé bon —
tout au moins en ce qui concerne le
Colins philosophe — de mettre une
sourdine à l'expression de ses ferveurs.
Ceci, d'ailleurs, est significatif: M. Jules
Noël évite de choisir le critère de l'œu-
vre qu'il apprécie dans les doctrines
contemporaines, qui seules peuvent lé-
gitimement le lui fournir. S'il indique
quelques unes des principales objections
faites au système de l'auteur de « La
Science Sociale », il n'en souligne guère
l'exacte portée et les écarte par des pro-
cédés verbaux un peu sommaires. Nous
assistons ainsi, au profit de Colins, à la
négation catégorique et quasi sans dis-
cussion d'idées qui sont peut-être ce
qu'il y a de plus stable dans la philoso-
phie contemporaine... Et tandis que les
théories d'un Descartes, d'un Kant,
d'un Hegel, d'un Comte, d'un Taine...
ne pourraient aujourd'hui, être l'objet
que d'études historiques, voici qu'on
nous affirme la valeur actuelle et la vérité
absolue d'un système qui, même à
l'époque où il fut conçu, constituait un
flagrant anachronisme intellectuel !
M. J. Noël avouera, lui-même, qu'il
y a là une légère exagération, peut-être
même quelque... religiosité. Une philo-
— 114 —
Sophie grosse d'un « système sociolo-
gique », ça tourne si facilement à la
religiosité 1
Il semble que l'A uguste Comte et son
œuvre de M. Georges Deherme ait été
écrit pour démontrer cela une fois de
plus. Car c'est précisément l'aspect
religieux et métaphysique du positi-
visme qui séduit M. Deherme; c'est sur
celui-là qu'il insiste; c'est celui-là qu'il
commente avec tout l'enthousiasme du
disciple le plus résolu, tandis qu'il fait
bon marché du reste, de l'influence que
la pensée de Comte exerça sur le déve-
loppement des Sciences. Que dis-je?
Cette influence que les historiens de la
Philosophie s'accordent à reconnaître la
seule chose vraiment intéressante du
Positivisme, il est bien près de la con-
damner! Ce qu'il admire et défend,
c'est l'intolérance et l'autocratisme de
la doctrine, ce sont ses « dogmes » hos-
tiles à toute pensée libre, ce sont ses
naïvetés et ses ridicules... Oh! les fré-
nésies de l'esprit dogmatique! Tantôt
M. Jules Noël proclamait : « Hors du
Cohnsisme, pas de salut 1 » M. Deherme,
à son tour, clame : « Pas de salut hors
du Positivisme ! » Comme tout cela
est bien fait pour donner raison à la
boutade de certain écrivain catholique :
« Le catholicisme a des douceurs :
nous, au moins, nous n'avons qu'un seul
pape ! »
Au positivisme de M. Deherme j'op-
poserai volontiers le positivisme de
M. Lefèvre : l'un tire une certitude
morale d'une pensée relativiste, l'autre,
une méthode intellectuelle; l'un est
prisonnier du système, l'autre le perfec-
tionne ; l'un est d'esprit mystique, l'autre
est d'esprit scientifique. Par cette oppo-
sition, l'antinomie foncière du com-
tisme, pure légende selon M. Deherme,
se trahit. Il se trahit si bien que l'on
pourrait puiser chez M. Lefévre une
réfutation de la « Religion du Grand
Etre», si celle-ci n'était fossile déjà : elle
correspond, en effet, à l'état métaphy-
sique de la connaissance humaine, état
que Comte considérait comme transi-
toire. Toute doctrine basée sur quelque
théorie psychologique doit d'ailleurs,
selon M. Lefèvre, disparaître pour faire
place à des doctrines purement physio-
logiques. « Quelle est en effet la valeur
de la psychologie qui prend le nom de
science et qui a pour objet l'étude des
manifestations intellectuelles ?» — écrit
notre auteur. — Un simple rapproche-
ment... entre la nécessité absolue de
connaître l'anatomie et la physiologie
d'un organe pour comprendre et expli-
quer sa fonction d'une part et l'état
insuffisant de nos connaissances au sujet
du fonctionnement du système nerveux
d'autre part, montre clairement en
quelle piètre estime on doit tenir et ses
propositions et sa terminologie. Elle
forme une œuvre si peu consistante et
si peu positive que ses adeptes peuvent
souvent en faire varier les conclusions
au gré de leurs impressions person-
nelles, sans qu'on puisse leur démontrer
qu'ils ont tort aussi longtemps que l'on
reste sur le même terrain et sans qu'il
soit possible d'établir leurs affirmations
sur des bases soHdes et convaincantes.
Tout en elle est débile, instable et fra-
gile. On peut se demander à quel point
est parvenue l'interprétation des mani-
festations intellectuelles; auquel des
trois états d'Aug. Comte correspond la
psychologie qui occupe tant de grands
esprits et remplit tant de pages. Cette
science nous parle d'affaiblissement de
l'esprit, sans nous dire d'une façon con-
crète et positive ce qu'est l'esprit ni
- 115 -
même en quoi consiste l'affaiblissement.
Le terme intelligence est une de ses
expressions favorites, sans qu'elle lui
ait jamais donné un sens parfaitement
intelligible, en lui fournissant une expli-
cation de nature physique ou chimique.
Elle opère des synthèses et des désa-
grégations des facultés où « l'esprit » se
perd facilement, parce qu'elles ne lui
représentent rien d'accessible aux sens.
Si l'abstraction consiste à considérer
isolément une qualité séparée de son
objet, la psychologie n'opère même pas
des abstractions, car elle travaille sur
des qualités qui ne sont pas unies à des
objets matériels ou sur des objets sans
réalité concevable. Pour elle, beaucoup
de mouvementsreconnaissent pour cause
la volonté qui, en somme, n'est pas
autre chose que la capacité d'agir... La
psychologie est donc bien une science
d'explication par les mots et non par
les choses. Elle est incontestablement
l'état métaphysique de la connaissance
des opérations intellectuelles. Or, nous
savons que ce n'est jamais là le dernier
terme évolutif de l'explication des faits.
Ce n'est qu'un stade intermédiaire, une
phase d'attente d'une durée plus ou
moins longue suivant la difficulté du
sujet, un précurseur du progrès ultime
de la connaissance, de sa conception
comme réalité positive... Nous pouvons
donc avancer sans crainte et prédire
sans erreur possible que la psychologie
se transformera en physiologie des ma-
nifestations intellectuelles ou qu'elle
disparaîtra du cadre des sciences ».
On voit par ceci que la méthode posi-
tive n'est pas précisément celle des dis-
ciples dogmatiques de Comte et de
Cohns, et que le reproche de religiosité
que je leur adressai se justifie aisément.
Il n'y a point d'ailleurs un seul système
philosophique ou moraliste qui puisse
y échapper à l'heure actuelle. Il serait
fort vain, de la part des gens aux fortes
propensions dogmatiques, de se faire
quelqu'illusion à ce propos.
L. W.
Accusé de réception ;
Eugène Marsan : Au Pays des Fir-
mans. Les Cannes de Paul Botcrget.
(Edition du Divan, Paris.) — Franz
Foulon : Jeîntnapes au point de vue
belge. (Lamberty, Bruxelles.) — Pierre
Baudin : La Politique réaliste à l'exté-
rieur. (Charpentier, Paris.) — Alphonse
Séché et Jules Bertaut : Lord Byron.
Goethe. Collection de : La Vie anccdoc-
tique et pittoresque des grands écrivains.
Le volume : 2 fr. ^o.
Les poèmes.
Emilr Verhaeren : L*s villes à pignons (Bruxelles, Dcman.) — Olivier Calemard de i.a
Fayettk : La Montée (Paris, Hachette et C'«.) — Jean Viom.is : Charles GtUrin (Paris,
Mercure de France.) — Charles ('allet : Poètes nouveau.v (Paris, Revue Isis.) — Margue-
rite Herthet : La poésie féminine française à l'étranger, I. Roumanie (Paris, Gastein
Serge.) — Rlsa KoKBERi.ii : Décors et chants (Paris, Mercure de France.)— Lto.N Marie
Thyliknne : Anacréon (Liège, Société belge d'éditions.) — Charles Mouli^ : Les Afignardises
(Paris, Edition du Nain Rouge.) — Marcel Wyseur : Coups d'ailes (A. Siffcr, Gand.) —
Comte d'Arschot : Quelçius vers {}ir\ixel\es, Paul Lacomblcz.) — Jules Leroux : Les /ranges
du rêve (Roubaix, Kd. du Beffroi.) — Jules Leroux : A la forêt d'Ardenne (Lefèvre, à Char-
leville.) — Pierre Rodet : La dame en nw> (Paris, Ed. du Beffroi,) — Abkl Léger : Le caur
insoupçonné {PiTï^, Librairie Léon Vannier.) — Etzer Vilaire : Années tendres (Paris, F"is-
- ii6 —
bâcher, Collection des poètes français de l'étranger.) — Etzer Vilaire : Poèmes de la mort
(id.) — Edmond Laforest : Sonnets médaillons du XIX^ siècle, ornés de 90 portraits (id.) —
Adrien Arennes : La route douloureuse (Paris, Sansot et C'».)
E. Verhaeren ! Celui-ci est une grande
exception dans la littérature; n'offrant
avec nul autre aucun point de compa-
raison, il a sa marque à lui, qui n'appar-
tient qu'à lui ; je sais qu'on a voulu
l'imiter: cela s'est borné à la copie de
certaines de ses tournures, car l'on ne
copie pas sa vision. Il a du monde
une interprétation toute personnelle ;
n'est-ce pas la raison d'être d'un poète?
Il voit comme nul autre n'a vu; même
quand il décrit des choses humbles et
quotidiennes, il aperçoit ce que personne
n'a remarqué avant lui, il frappe toutes
choses au coin de son aigiie sensibilité.
Et pourtant, force qui se renouvelle
constamment, il n'est jamais pareil:
voici le IV^ cahier de Toute la Flandre
aussi loin des Héros que celui-ci se
différenciait des deux premiers. Il y
chante les petites villes flamandes,
celles qui, plus que Bruges sont mortes,
où le carillon ne laisse plus s'épuiser
qu'un petit air estropié, pauvres vieilles
cités du silence qui ne comprennent
plus leurs beffrois ni leurs églises et ne
revivent un peu qu'aux jours de
kermesse et de marché. Dans les Petites
légendes il chantait l'âme de la Flandre,
ici, il dit son cœur, sa vie épaisse de
calme et d'honnêteté, prudente et routi-
nière. Bien qu'il leur en veuille un peu
de leur léthargie,
Vos cerveaux sans révolte et vos cœurs sans
[fierté,
Se complaisent aux moindres choses,
Et de pauvres apothéoses
Font tressaillir vos vanités.
Verhaeren décrit minutieusement,
presque avec amour, l'existence journa-
lière de la cité, s'exaltant lorsqu'à
l'occasion d'une kermesse, d'une ripaille
ou d'un cortège, il peut relâcher un
moment la force magnifique qui bouil-
lonne en lui. (i) Il y a, dans ce volume,
toutes les qualité de l'intimiste des
Heures d'après 7nidi et du coloriste
puissant qu'il fut toujours ; d'autres vous
diront que tel poème a la beauté d'un
H. de Braekeleer et tel autre la fougue
d'un Jordaens; tout n'a-t-il pas été dit
sur le poète de la multiple splendeur ?
moi j'hésite à prolonger un éloge dont
peut se passer E. Verhaeren, le premier
poète français contemporain, universel-
lement admiré; des jeunes d'ailleurs
sont là qui attendent.
Dans ses essais sur une éthique natu-
raliste (2), Pierre Fons découvrait à la
poésie contemporaine cette tendance :
« le besoin essentiel d'unir l'émotion à
la raison, d'identifier l'intelligence à la
sensibilité, de réintégrer l'humanité dans
les choses de la Nature, — notre amour,
passionné comme un culte, de l'Action
et de la Vie. » Avec raison pouvait-il
citer O. C. de la Fayette, alors seule-
ment le poète du « Rêve des jours »
aujourd'hui l'auteur, mort avant l'âge,
de « la Montée » poème publié par les
soins de ses amis. Pour la Fayette, bien
qu'il ait pu dans un ardent désir d'idéal
écrire ce beau vers, qui commence la
Montée :
Puisque tes grands yeux bleus dans l'ombre ont
[soif d'aurore,
l'homme est comme ce bourdon qui
«confond la vie entière à son bourdonne-
ment » ; mais lui, poète, redescend de
son rêve toujours à l'heure
(i) Je ne cite rien faute de place. Le poème
Les Bons Fumeurs paru ici même, tome VII
page 262, légèrement remanié, a sa place dans
« les villes à pignons ».
(2) Le réveil de P allas (Paris, Sansot et C»,
19 6).
- "7
Où la chair, anxieuse et trouble malgré l'âme,
Frissonne de faiblesse énervée, et sourit
De se sentir pesante, hélas ! malgré l'esprit.
Mais s'il a replacé l'homme à son rang
dans la nature, s'il croit que « le rythme
universel le guide et le pénètre », il n'a
jamais pardonné à Remy de Gouraiont
d'avoir posé comme un axiome : « l'im-
puissance de la pensée sur la marche
des choses, son inutilité sociale » ; ainsi,
toujours sollicité par deux tendances
opposées, il nous apparaît dans sa cor-
respondance et ses critiques qui com-
plètent le volume et nous font mieux
connaître la Fayette que ses derniers
vers dans lesquels il n'a pu donner sa
mesure. Préoccupé d'idées profondes ou
morales, il a négligé parfois le côté ar-
tistique de sa forme qui jamais n'est
lâche mais souvent terne; avec une
belle âme de poète et un merveilleux
sentiment de la nature, sa crainte du
vain ornement l'a fait tomber quelque-
fois dans la sèche énumération. Mais on
est constamment charmé par la distinc-
tion et la hauteur de la pensée ; chez lui,
comme a dit Henri Hertz, « l'émotion
particulière s'élargit tout de suite en une
expression qui est générale sans cesser
d'être familière. »
Il est mort sans avoir pu parfaire une
œuvre qui l'eût placé dans notre admi-
ration peut-être après Guérin et Samain.
La belle figure mélancolique de Char-
les Guérin, la voici puissamment déta-
chée du fond même de son œuvre. Dans
cette plaquette de luxe (dix gravures)
où Jean Viollis s'attache surtout à mon-
trer l'unité de la vie et des poèmes de
Guérin, il ne clame pas une seule fois
son amour ou son admiration, mais
l'émotion contenue qui imprègne ces
y^ages, les épisodes contés et les vers
cités, avec un relief saisissant, offrent à
notre ferveur l'ombre sympathique de
ce noble poète, triste de son inaptitude
au bonheur et de son impuissance,
malgré sa toute bonté, à aimer la vie.
Nous sommes loin de cette étude émue,
si profondément sentie avec Charles
Callet qui nous présente, plutôt en cita-
tions qu'en analyses, Louis Nandin,
Michel Puy, Roger Frêne et Louis
Pergaud et ne peut donner que le vif
désir de mieux connaître ces poètes de
tempéraments si différents.
Le volume de Marguerite Berthet,
consacré à Ellena Vacaresco et à Julie
Hasdeu, est le premier d'un ouvrage
d'ensemble sur la poésie féminine fran-
çaise au XIX* siècle. Ce que M. Berthet
recherche, c'est de quelle façon les poé-
tesses étrangères ont adapté au moule
de notre poétique le génie de leur race
et si elles ont suffisamment pénétré
l'âme française pour nous faire à notre
tour comprendre leur âme. Sa critique
est consciencieuse et impartiale; mon
seul reproche est qu'elle s'attache trop
au détail et ne ramasse pas ses impres-
sions en un seul faisceau.
« Rythme douteux, rime faible, mot
impropre note M. Berthet, ce sont là
avec le manque d'unité, les défauts
qu'on reproche le plus souvent aux
poésies féminines ». Pas plus que
Hélène Vacaresco, E^lsa Koeberlé n'a
ces défauts : si son vers est avant tout
musical, il n'est jamais mou; le décor
n'est pas photographié mais peint à
grands traits, parfois même noté d'une
seule image synthétique.
Elle voie d'ailleurs le paysage à tra-
vers son amour : il semble qu'elle pro-
mène de site en site une peine encore
inconsolée. Son amour n'a rien de la
frénésie caractéristique des femmes
poètes contemporaines, il a quelque
chose de doux et de voilé, de fémininc-
ment étrange et de mélancolique comme
des yeux d'enfant qui sourient à travers
des larmes. « Décors et chants » semble
être le prolongement d'une œuvre où
cet amour se serait exprimé plus clair.
II« —
car, comme l'a dit M'"* de Staël,
« l'amour est l'histoire de la vie des
femmes ».
Il y a des hommes qui ne savent non
plus qu'aimer, témoin L. M. Thylienne
(Lisez Léon Wauthy) qui, après son
« Passionnément», a transposé Anacréon,
avec trop de mollesse, hélas! Je préfère
les Mig^nardises de M. Moulié, qui dans
leur simplicité et leur franchise ont quel
que chose de plus grec sans être du pas-
tiche ; chaque tableautin est ici parfait.
Jen'en pourrais pas dire autant de tous
les poèmes de M . Wyseur ; mais ce débu-
tant est plein de promesses, il note avec
beaucoup de facilité des impressions
toutes juvéniles; pour un oisillon qui
essaye ses ailes, l'on peut espérer qu'il
volera haut un jour. Qu'il châtie donc
sa forme et qu'il endigue mieux sa sen-
sibilité !
D'un troisième Belge, le comte d'Ars-
chot, voici en un coquet petit volume,
des vers d'amour agréables à lire et sans
prétention comme leur titre si modeste
« Quelques vers ».
Ceux du Beffroi, même quand ils
souffrent d'adorer Laforgue et que je ne
parviens pas à les aimer, m'intéressent
toujours : voyons les derniers venus,
deux jeunes^ j'augure. Leur gaucherie me
charme par sa franchise. Pierre Rodet,
en vers musicaux chante « la Dame en
noir » dont il a rêvé si longtemps et qui
tant le chagrine après la possession, car
elle est celle qui ne se donne qu'une
fois; ne serait-ce le sort de tous nos
rêves, sans nul charme dès qu'ils sont
réalisés? Jules Leroux a encore bien des
naïvetés, des réminiscences, mais il
s'avère poète par son essai dramatique
« le Précurseur » et sa belle ode à la
forêt d'Ardenne.
Le volume d'Abel Léger ne manque
pas de qualités; à la centaine de sonnets
qui composent les deux premières par-
ties, il y a peu à redire ; on pourrait
exiger çà et là plus de fermeté dans la
facture, malgré la tendresse des sujets.
Dans tout son livre, il a la nostalgie du
passé; devant un paysage^ il évoque
surtout l'autrefois ; mais il a beau vou-
loir vivre en soi, en communion intime
avec son rêve, comme ce poète, chanté
par O. Wilde, qui ferme les yeux quand
se réalise sa rêverie et dit : « Je n'ai rien
vu, » il comprendra qu'il ne peut vivre
isolé, que seul l'amour complétera sa
vie et il sentira s'éveiller son « cœur
insoupçonné. »
De cette aimable mélancolie, il m'ef-
frayait de tomber dans le pessimisme
de la « Route douloureuse » : ce titre
jeune, ces 250 pages de quelqu'un que
j'ignorais, je n'ouvris le livre qu'avec
crainte, mais tout de suite je reconnus
un poète de race. Il n'hésite pas à re-
garder en homme la vie ; il ose avouer
ses faiblesses ; il hait la volupté mais il
retourne à Laïs; il succombe à son ins-
tinct, la voix des mauvais jours, il se
résigne à ne pas connaître la finalité de
notre existence; tout n'est qu'appa-
rence, nous passons et la vie continue,
le mensonge est tout, père des dieux,
seul dieu des hommes ; comme Vigny,
il chantera la fausseté de la femme, son
goût de la domination et, par cela même,
ses regrets de vieillir, etc.. Ces choses
ont déjà été dites, mais pas comme il les
dit; je sais que plus d'un de ses poèmes
(je ne puis citer, faute de place) touche
aux sources même du mystère ; ce que je
sais aussi, c'est qu'en plus de pensées
fortes, Arennes a du talent : son vers fort,
d'une harmonie incomparable, moule
l'idée non pas comme un lâche vête-
ment de soie mais comme une cotte de
mailles, solide et souple à la fois. S'il
fallait évoquer un ancêtre à ce nouveau M
venu, j'appellerais la grande ombre de "
Ch. Baudelaire, bien qu'il n'y ait au fond
entre eux aucun point de similitude,
sinon l'idéalisme malgré la volupté et
— 119 —
l'amour de la forme impeccable. Adrien
Arennes! je grave ce nom dans ma mé-
moire.
Georges Barrai, cet apôtre, car la
langue française lui est comme une reli-
gion qu'il s'efforce de propager en
créant des rapprochements entre les
poètes français de l'étranger et leur
patrie d'élection, G. Barrai, ce « Chris-
tophe Colomb des poètes », qui a publié
nombre de Belges, m'envoie trois vo-
lumes de deux Haïtiens. Je suis dis-
pensé de vous présenter aujourd'hui le
plus poète des deux, Etzer Vilaire, qui
écrivit les t Poèmes de la Mort » ces
vers, où une grande âme, dans des
formes d'inspiration originales, se cher-
che à travers les inquiétudes du mystère
de son devenir, car Marguerite Coppin
vous l'a fait connaître ici même (i). Il
(i) Tome IX du Thyrse, page 42;
est touchant pourtant de penser qu'à
8000 kilomètres de Paris, dans cette île
depuis si longtemps séparée de la
France, se soit conservé si fort l'amour
du beau langage français et que là-bas
la lutte s'engage comme ici aux jours
glorieux de la « Jeune Belgique » : aussi,
c'est de tout cœur que je salue dans
cette revue ces deux combattants, Etzer
Vilaire et Edmond Laforest.
Un livre comme les Sonnets-médail-
lons du XIX* siècle échappe à l'analyse;
l'auteur a choisi ses portraits parmi
toutes les nations : poètes, romanciers,
philosophes, savants, musiciens, pein-
tres, sculpteurs, hommes politiques,
E. Laforest a tout chanté avec la même
force; il est une vaste intelligence, qui
joint à son talent d'érudit celui d'un bel
ouvrier d'art. Sans doute, tout n'est pas
parfait mais Laforest a bien mérité de sa
patrie et de la France.
G.-M. Rodrigue.
Le Sillon.
Les expositions.
- Au Cercle Artistique. — Au Studio.
Cédant à la suggestion de ce X* anni-
versaire, j'ai refeuilleté, ces jours der-
niers, la collection des dix années du
Thyrse. J'ai relu les chroniques que
successivement signèrent Stiévenart,
Wéry et Liedel. De la sorte il me fut
donné par surcroît de revoir la marche
suivie par le Cercle qui détenait, le
mois passé, les salles du Musée Mo-
derne.
Il serait certes inadéquat de parler
d' « évolution » à propos du Sillon. Les
mêmes critiques et presque les mêmes
termes pourraient resservir que l'on
trouve dans tous les articles qui furent
consacrés, les années antérieures, à la
plupart des exposants.
Je retrouve, dans le numéro de dé-
cembre 1904, une subtile et pénétrante
chronique de Léon Wéry où, parlant
du souci à peu près exclusif de la re-
cherche du morceau et de la virtuosité
de quelques peintres que nous trouvons
encore réunis cette année, il dit : « Je
sais qu'il est aisé d'évoquer le spectre
de la peinture littéraire pour justifier
cette compréhension. Comme si un
peintre pouvait frôler la littérature en
un pays où les littérateurs eux-mêmes ne
savent point s'abstraire, malgré tous
leurs efforts, do la peinture? N'y aurait-
il point plutôt, au fond de cette crainte
si mal définie, une hésitation devant
l'énorme difficulté d'un art complet.
— 120 —
prenant, passionnant, vivant? Difficulté
énorme, dis-je, et j'insiste à ce propos.
Car cet élément qui est l'esprit et l'âme
des œuvres, aucun travail d'érudition
picturale, aucune étude des techniques
ou des pensées des maîtres ne permet
de le saisir et de le fixer. Il est une
chose intérieure, un fait de sensibilité
et de conscience, voire même de sub-
conscience. Il s'acquiert, en quelque
sorte, par l'inexprimable vertu d'une
grâce... » Et depuis lors, la grâce ne
paraît pas encore les avoir touchés. Il
semble même qu'ils veuillent de plus en
plus — je songe à Wagemans et à
Smeera — s'abandonner à cette facilité.
Leur vision s'est affinée, leur palette
s'est éclaircie, mais leur horizon ne s'est
pas élargi. C'est la couleur seule qui
leur importe, ce sont les aspects immé-
diatement sensibles de la nature qui
seuls les requièrent. Parmi les vastes
pochades de Smeers de si délicates tona-
lités, si vives, si aérées, mais qui toutes
se redisent inlassablement, nous en
cherchons vainement une qui soit plus
qu'une notation, plus qu'un instantané
et qui témoigne d'une observation émue
et pénétrante de la vie.
Cette impression devient plus nette
encore lorsque, du panneau occupé par
Smeers, nous passons à celui que le
Sillon a réservé à James Ensor. Les
tableaux de cet artiste réunis ici ne
constituent pas une sélection dans
l'œuvre du maître du Lampiste et du
Salon Bourgeois : il en est qui datent de
sa jeunesse et d'autres plus récentes, il
y a un Intérieur, des Natures mortes,
des dessins et cette toile admirable, si
complète, si tragiquement poignante les
Braconniers qui vont, êtres simples et
frustes, portant leurs armes et leur proie,
dans une atmosphère humide et bru-
meuse de fin d'automne, dans la plaine
qu'on sent infinie.
Certes cette exposition ne nous per-
met pas de nous informer entièrement
sur cet artiste étrange et déconcertant.
Tous les si divers aspects de son talent
n'y sont pas représentés. Mais pour
incomplète qu'elle soit, il y apparaît
bien l'artiste exceptionnel et déroutant,
le merveilleux coloriste que Verhaeren
étudiait il y a quelques mois dans un
livre enthousiaste. Coloriste, il l'est tou-
jours, dans ses tableaux les plus assour-
dis, dans ses intérieurs les plus recueil-
lis comme dans ses toiles les plus écla-
tantes; il l'est encore dans celles de ses
œuvres qu'on peut aimer le moins. Car
il a, au plus haut point, le sens si pré-
cieux et si rare de la lumière et des
ombres, de leur jeu, de leur lutte et de
leurs oppositions, par lequel il se mani-
feste plus et mieux luministe que la
plupart de ceux qui se réclament de
cette école. C'est une constante recher-
che de couleur et de lumière que l'on
retrouve dans toutes ses œuvres, dans
ses eaux-fortes — devant lesquelles on
songe à Rembrandt — dans ses Inté-
rieurs, dans ses Masques, dans ses
Natures niortes. Il semble même que ce
soit presque par surcroît qu'il lui soit
donné si souvent de traduire ainsi une
émotion si intense comme dans ses
Braconniers dont je parlais plus haut;
dans sa Musique Russe, où régnent une
concentration et un calme angoissants
et qui fait penser à l'atmosphère lourde
et poignante des drames ibséniens; dans
la série de dessins Les Pauvres Gens,
d'une pitié si émouvante; dans ses
natures mortes tels sa Raie et ses Rou-
gets, où s'évoque la fantastique et mys-
térieuse vie sous-marine.
Combien plus frappante apparaît, de-
vant le spectacle de cet artiste toujours
en travail, se renouvelant perpétuelle-
ment, la stagnation de plusieurs des
peintres du Sillon, prisonniers de leur
pauvre formule I
Quelques-uns cependant paraissent
— 121 —
chercher : tel Swyncop qui fut tou-
jours un des artistes les mieux doués de
ce Cercle, dont on suit avec intérêt les
efforts et qui parfois semble même si
près d'aboutir. A cet égard, son exposi-
tion de cette année vaut d'être signalée,
car ses portraits d'enfants sont très
curieux ; tels aussi Simonin et Haustraete
en remarquable progrès.
Déjà l'an dernier le Sillon avait par-
tiellement élargi ses cadres. Plusieurs
mêmes des jeunes artistes qu'il admit
n'en constituent pas le moindre intérêt.
Parmi les nouveaux venus on ne peut
guère compter Bastien qui a fait sa
rentrée dans le Cercle où il remporta
ses premiers succès. Il nous montre
cette année des Marines aux tons chauds
et savoureux et sa Maison ensoleillée où
se projettent, çàet là, les taches sombres
et fraîches de l'ombre des arbres.
Navez nous donne des Nus, des
Natures Mortes et un Portrait d'enfant
qui témoignent d'une belle vision et d'un
remarquable tempérament de peintre.
Van Zevenberghen reste toujours
coloriste hardi et vigoureux, mais il
montre en plus un admirable sentiment
d'intimité dans son Damier.
Beauck affirme une préoccupation
très artiste qui se manifeste dans le
coloris et la composition de ses Botiquets
et dans sa Vue de Venise. Il a presque
totalement changé de caractère depuis
ses Effrois dont on retrouve un souve-
nir dans son intéressant petit Intérieur.
Quant à M"« Denise qui, pour la pre-
mière fois, expose chez nous, elle fait
preuve d'un sentiment à la fois très
délicat et robuste dans ses Portraits,
l'un à l'huile, l'autre au pastel. Leurs
belles harmonies argentées et la rare
compréhension de l'enveloppe que l'ar-
tiste y montre en font des œuvres en
tout point remarquables. Quant à son
Veau qui attira l'attention cette année
à la Nationale des Beaux-Arts de Paris,
c'est une tentative pleine d'originalité
et d'observation juste.
Et voici Lefebvre, retour de Ver-
sailles. Que je comprends la mystérieuse
et impérieuse attraction qu'exerce sur
les artistes la mélancolique Cité des
Eaux! Et comme la comprendront
aussi ceux qu'auront retenus les toiles
de Lefebvre! Des vers de Henri de
Régnier chantent en ma mémoire. La
belle et noble et solennelle ordonnance
des allées, la voici magnifiée dans X Allée
Versaillaise peinte avec une légèreté et
une liberté étonnantes; voici X Ombre
du Palais d'une mise en page si curieuse
et dont l'impression est si étrangement
émouvante avec cette terrasse déserte,
ses urnes, les escaliers que l'on devine
et cette ombre imposante du château que
le soleil d'après-midi profile sur le sable.
C'est bien le Versailles aimé des
poètes, non pas le Versailles des fêtes et
des grandes eaux, mais celui où revi-
vent tant de souvenirs, où s'évoque un
siècle unique, où l'on croit entendre
encore des échos de menuets et de
gavottes car l'âme de Gluck semble tou-
jours l'habiter.
Mais nulle part cette sensation de
mélancolie très douce, de solitude peu-
plée d''ombres illustres et charmantes,
animée encore d'une vie secrète et pro-
fonde, nulle part cette sensation n'est
traduite aussi intensément que dans le
Pavillon fleuri et le Pavillon morose et
surtout dans cette toile que j'aime entre
toutes, La Maison de M. Oudinot si
calme, si tranquille, si intime. N'est-elle
pas la « charmante retraite > rêvée; et
d'être un peu délabrée, mais toute fleurie,
n'est-elle pas plus exquise ?
Pous s'être si heureusement passionné
pour les paysages versaillais, Lefebvre
n'a pas été infidèle à la figure : cette
ravissante petite Liseuse en fait foi et je
vous en détaillerais le charme prenant
s'il n'était temps de terminer cet article.
122
Or, je m'aperçois que je n'ai parlé ni de
Jefferys, ni de Oleffe; que de ce dernier
j'aurais dû vous signaler d'admirables
eaux-fortes et un curieux Portrait et
que de Ramah, dont je m'étais promis
de vous dire le talent aigu, la puissance
tragique et la merveilleuse imagination,
je ne pourrai faire que citer le nom !
J'aurais voulu détailler les envois des
sculpteurs et en particulier de Wouters
qui a réalisé la prédiction que je faisais
l'an dernier qu'il serait un de nos meil-
leurs sculpteurs de demain. Des autres,
en effet, de Rombaux, le maître admi-
rable des Filles de Satan, de Kemme-
rich, de Puttemans et de Mascré, il
m'aura suffi de les citer pour que vous
sachiez que la statuaire ne le cédait en
rien au Sillon, à la peinture.
Je ne voudrais pas terminer sans féli-
citer la belle artiste qu'est M"* Del-
stanche pour ses cuirs et son coffret.
Au Cercle Artistique.
Le Verger — la Lys — La Maison,
le Jardin et la Plaine — La Ville, ne
croirait-on pas lire les sous-titres d'un
volume de vers ? Ce sont bien en effet
des poèmes et de clairs poèmes de
joie que les pages lumineuses de M"^
De Weert, et j'ai bien du regret que
l'espace me manque pour vous les tra-
duire. — En même temps que M"^ De
Weert, M. Beauck, dont j'ai parlé plus
haut nous montrait des Fleurs encore et
des Vues de Venise et aussi de très
curieux Intérieurs.
Quant à l'exposition de M. Langas-
kens dont j'avais promis de vous entre-
tenir ce mois-ci, je crois préférable
d'attendre que le prochain salon de
Pour l'Art me rende l'occasion de vous
parler des considérations qu'elle m'avait
suggérées.
Au Studio.
Une Salle nouvelle! Le besoin s'en
faisait impérieusement sentir ? !
Le plus large éclectisme y règne, les
artistes de tempéraments les plus divers
s'y donnent rendez-vous. Jugez en par
les noms de G. -M. Stevens que la
recherche de l'élégance fait tomber
parfois dans une préciosité un peu fade;
de De Bruycker, le merveilleux aquafor-
tiste, dont le burin cruel et précis
évoque des ph)''sionomies étranges et
sordides; de Gouweloos, le coloriste
raffiné de scènes d'intérieurs qui, à côté
de belles nudités nous montre des pay-
sages remarquables ; de Bernier, toujours
savoureux, dont le talent nous apparaît
sous un aspect moins habituel mais non
moins admirable dans ses tableaux
Au bois et Tennis, de Pinot qui de plus
en plus — et très heureusement —
s'adonne à la peinture des fleurs; de
l'aquarelliste Uytterschaut ; de M^'*
Ronner, de Ch. Michel; du spirituel
Am. Lynen. Il n'en fallait pas tant pour
constituer une exposition très intéres-
sante, inaugurant avec bonheur la jolie
salle du Studio.
Maurice Drapier.
Les concerts.
C'est Sylvain Dupuis qui, avec son
vaillant orchestre des Populaires, fit
cette année la réouverture de la Saison
musicale des Concerts. Programme
varié, intéressant surtout par le virtuose
qui en constituait le principal attrait.
Emile Sauer est certes, au point de vue
de l'ensemble des qualités pianistiques,
un de nos magiciens du clavier, car s'il
brille par la souplesse, la légèreté, l'ex-
123 —
trême délicatesse de son jeu, il impres-
sionne aussi par son style large, sa com-
préhension haute et saine des maîtres
classiques. Le Concerto en mi bémol de
Beethoven, joué par Sauer, est une des
pages les plus belles de la littérature du
piano. Une symphonie de Haydn, d'une
inspiration ravissante et d'une écriture
limpide comme toutes celles de ce
m aître ; r ouverture de Faust, de Wagner,
et le « Caprice espagnol » de Rimsky-
Korsakow, complétaient ce programme
copieux.
C'est avec une vive satisfaction que
nous avons vu se poursuivre cette année
l'œuvre d'extension musicale fondée et
dirigée par Félicien Durant, qui nous
promet pour la saison une série d'audi-
tions des plus attrayantes et des plus
instructives.
Le premier grand concert d'abonne-
ment du 14 novembre brillait par la pré-
sence de notre virtuose De Greef, qui
exécuta de magistrale façon le concerto
en ré mineur de Bach, et donna du con-
certo de Liszt une interprétation remar-
quable. Il ne fallait pas moins que les
doigts d'acier, le jeu hardi, l'éloquence
fougueuse d'un Degreef pour venir à bout
de cette œuvre hérissée de difficultés
techniques. Aussi ce fut pour notre vir-
tuose l'occasion d'un véritable triom-
phe. La belle ouverture de Coriolan, de
Beethoven, et les intéressantes varia-
tions de Brahms sur un thème de Ha5'dn,
encadraient ces deux numéros, avec une
symphonie néo-classique d'Eug. d'Har-
court, œuvre bien charpentée, d'une
orchestration riche, voire tintamaresque,
mais dont le mérite se borne, pensons-
nous, à produire trop uniquement le
« métier » du compositeur.
I La partie la plus intéressante des
[Concerts Durant est constituée assuré-
it par les séances de musique de
iubre qui ont lieu tous les mercredis
soirs. Combien de trésors ignorés dans
ce genre trop délaissé par nos artistes !
Nous avons entendu le célèbre quintette
de Mozart, pour clarinette, deux vio-
lons, alto et violoncelle, avec son adora-
ble larghetto (qu'on a eu trop souvent le
tort de jouer au violoncelle) ; un amusant
sextuor de Beethoven, pour deux cors,
alto, violoncelle et deux violons, œuvre
de jeunesse qui nous montre ainsi que
le quintette pour piano, clarinette, haut-
bois, cor et basson, l'enfance d'un génie
tout imbibé encore de la mélodie moza-
rienne. D'autres exhumations encore,
non moins intéressantes, telles que le
Divertissement en ré majeur de Mozart,
œuvre démodée, curieuse néanmoins par
son absurdité même ; les chorals de Beet-
hoven, pour quatre trombones, et enfin
le beau quintette de Brahms, où se
retrouve toute la note de ce musicien
classique et pondéré, d'un académisme
assez froid et compassé, mais si profond
pourtant et attachant par sa technique.
Et pourtant le public semble rester
indifférent! Il importe qu'on le sache :
ces séances sont uniques, et nous n'au-
rons plus d'ici à longtemps l'occasion
d'assister à Bruxelles à de pareilles au-
ditions qui retracent toute l'histoire de
la musique de chambre.
Des lieder agréablement chantés par
M""" Gabrielle Bernard, Emma Ringel
et Marguerite Das mettaient un char-
mant intermède à ces belles soirées.
L'œuvre entreprise par Félicien Du-
rant comprend encore une suite d'audi-
tions populaires régulièrement données
tous les dimanches soirs, où l'on eut
l'occasion d'entendre des œuvres du
plus pur classicisme. Auguste Bouilliez
y chanta l'air du concours de « Tann-
haùser » et Franz Doehaerd, l'excellent
violon solo des Concerts Durant, lit
entendre, finement détaillé, le ravissant
concerto en mi bémol de Mozart.
L'œuvre de Durant, comme on le
voit, est des mieux conçues et des mieux
124 —
réalisées : elle comptera et fera époque
dans l'histoire de la musique à Bruxelles.
Il nous eut été agréable d'analyser
quelque peu le talent de M . Francis Mac-
millen, qui nous vint récemment don-
ner un récital de violon à la Grande
Harmonie. Nous aimons à croire qu'il
possède une belle technique, un archet
sûr, un son agréable, du moins d'après
les quelques bribes de Concerto qui sont
parvenues à notre oreille. Pourquoi cet
orchestre, surtout quand on possède
un son léger, impuissant à dominer la
voix des instruments?
Mac-Millen a, croyons-nous, un vif
sentiment du rythme et un archet très
sûr. Si le son avait quelque peu d'ampleur,
ce serait un talent complet.
Dans le domaine de la musique de
chambre, la belle séance de sonates
donnée cette année encore à la Salle
Allemande, par Marcel Jorez et Henri
Wellens, avait attiré un public nom-
breux et choisi. Brahms, Sjôgren et
César Franck qui figuraient au pro-
gramme, reçurent de la part de ces deux
artistes une interprétation conscien-
cieuse et fouillée, surtout Fop. 19 de
Sjôgren, dont Jorez, admirablement
secondé par le pianiste Wellens, a rendu
avec entrain la note émue et palpitante,
particulièrement dans l'élan du presto
final. Quant à la sonate célèbre de
Franck, elle fut rendue, dans sa note
douce et sévère — le « soave austero » des
maîtres florentins — avec intelligence et
avec amour, je dirais presque : avec
piété, tant la mise au point en parût
exacte, témoignage d'une religieuse
compréhension de l'art sévère de
Franck, épris de grave et souveraine
beauté. Nous applaudissons sans réserve
au bel exemple donné par Marcel Jorez
et Henri Wellens, autant qu'au tempéra-
ment vraiment artistique dont ils ont
fait preuve,
V. Hallut.
Les théâtres.
Théâtre Royal du Parc : Connais-toi, pièce en trois actes, de M. Paul
Hervieu. — Théâtre Royal de l'Alcazar : La Femme X, pièce en
cinq actes, de M. Alexandre Bisson. — Le Ruisseau, pièce en trois
actes, de M. Pierre Wolfif. — Théâtre communal : (Cercle Royal Euterpe)
Le Roi Petaud, pièce en trois actes, de M. Félix Bodson.
M. Paul Hervieu est un observateur
patient et sincère du cœur humain.
Patiemment il en scrute les replis, sin-
cèrement il noie ses découvertes. L'a-
mertume de celles-ci ne l'arrête point;
aucune de leurs cruautés ne l'émeut ;
froidement il les expose, s'efforçant à
une sobriété, à une concision qu'on sent
volontaires et dédaigneuses de la verve,
du brio; sa pensée est stylée d'une
plume sans défaillance, son sujet enclos
au moule sans échappement des situa-
tions qu'il imagine ou qu'il transpose.
Ses œuvres ont une armature solide qui
donne évidemment une impression de
force et de grandeur. Elles commandent
la réflexion et troublent la quiétude de
nos cerveaux : leur vérité puissamment
évoquée par l'art robuste et sain de
l'écrivain est d'autant plus émouvante
qu'elle est exempte de développements
parasitaires. Il }'■ a là un système qu'on
ne peut s'empêcher d'admirer, mais qui,
poussé trop loin, peut aboutir à de la
— 12:; —
sécheresse. Sans doute, au cours d'une
représentation, la mentalité du specta-
teur suit une évolution influencée par la
succession des scènes. Cette évolution
doit lo^quement prédisposer à la récep-
tion sans étonnement des conclusions
du problème. Car remarquons que les
pièces de Paul Hervieu sont générale-
ment démonstratives. Or, dans Connais-
toi cette conclusion — un truisme que
nous n'avons aucune peine à admettre :
Qui se connaît ? — nous a paru préci-
pitée parce que les éléments que le dra-
maturge propose à notre appréciation
pour nous y amener sont des états d'âme
successifs et différents sans les transi-
tions qu'on attendait et que l'écrivain a
celées. L'action, réelle, sans contredit, a
manqué de quelques détails qu'un roman
n'eut point négligés.
Le général de Sibéran, de priiicipes
inflexibles, est successivement déçu
dans son amour filial, dans son amour
conjugal. Lui, qu'on nous présente d'une
morale rigide et dogmatique, rebelle au
pardon, se montre soudain indulgent
quand il s'agit de son bonheur ou de ses
malheurs personnels. Cela n'est point
pour nous surprendre. Mais en vérité,
dans la circonstance, les événements se
précipitent avec trop de rapidité et le
général nous paraît déposer les armes
sans combattre. Que nous soyons d'une
veulerie sans beauté vis-à-vis de nous
mêmes, nul n'y contredira ; néanmoins
ce n'est point sans effort que nous
l'avouons et présenté comme il l'est
dans Connais-toi, le personnage d' Her-
vieu se devait une... résignation moins
prompte. Le dramaturge nous a paru
avoir outré sa méthode, et sa pièce, for-
tement charpentée eut peut-être gagné
être « assemblée » avec plus de rac-
cords.
Certes, il n'entre pas dans ma pensée
d'établir une comparaison entre Connais-
toi et la Femme X. Cette dernière pièce
est un mélodrame suivant l'ancienne for-
mule. Mais un rapprochement s'impose.
Ici le mari tompé, magistrat sévère,
chasse sans mansuétude son épouse in-
fidèle. Ce n'est que lorsqu'il a pris cons-
cience de la cruauté de son geste et de
ses conséquences désastreuses, qu'il
s'évertue à retrouver sa femme. Après
son acte brutal, sous l'effort de sugges-
tions révélées et puissantes, cette clé-
mence est plus admissible.
M. Bisson n'a pas voulu faire œuvre
de psychologue. Il a cherché à secouer
et le public ne dissimula point l'intérêt
larmoyant qu'il portait à cette pauvre
femme qu'une faute a jetée au Ruisseau,
Ceci est aussi le titre de la pièce que
M"« Paz Ferrer, la fille du malheureux
fusillé de Montjuich, joue en ce moment
à l'Alcazar. Nous avons déjà parlé de
l'œuvre de Pierre Wolff l'an dernier.
La sympathie que l'on manifeste aux
filles tombées, à l'Alcazar, part-elle d'un
bon naturel et est-elle à l'honneur de la
sensibilité de nos concitoyens? Ces
infortunées inspirent-elles une pitié
qu'elles méritent :
Ah ! n'insultez jamais une femme qui
tombe !
Il est curieux de constater comment
le public admet, au théâtre, l'assimila-
tion de la pitié à l'amour. Bien siir,
l'habileté de MM. Bisson et Wolff et
l'art de leurs interprètes M™» Jane Ha-
ding et M"« Ferrer y est pour beaucoup.
Faut-il s'alarmer de cette confusion?
Non, si encore elle prédisposait à l'in-
dulgence et au pardon. Mais, hélas,
peut-être tels honnêtes gens qui ont
abondamment pleuré sur les malheurs
de la Femme X, qui ont cru à la voix du
sang et approuvé ce fils qui devine sa
mère dans cette prostituée criminelle et
se jette dans ses bras ; tels braves bour-
geois qui ont sincèrement plaint la fleur
du Ruisseau et applaudi celui qui en fait
sa compagne, se sont dans la rue, après
— 126 —
le spectacle, prudemment écartés de la
marchande d'amour qui les frôlait. Mal-
heureusement, la portée généreuse de
ces spectacles est douteuse ; ils attei-
gnent notre nervosité, mais ils ne trou-
vent pas le chemin du cœur. Ils sont
fort conventionnels. N'en médisons
point trop pourtant : pleurer soulage
autant que rire, n'est-ce pas, et réjouis-
sons-nous avec Murger du mélo où
Margot a pleuré.
Signalons dans l'interprétation de
Connais-toi au Parc : M'^" Clarel qui a
fait une rentrée légitimement applaudie,
MM. Scott, Richard, Daubry, à l'Al-
cazar, M'"*^ Landray et Berge, MM.
Bosc, Hauterive, Paulet.
Disons aussi que le chanteur popu-
laire Mayol est venu le i" et le 2, re-
cueillir l'ample moisson de bravos aux-
quels il est accoutumé.
LÉOPOLD ROSY.
Grâce à l'effort consciencieux du
Cercle Euterpe, une œuvre nouvelle
et joliment fantaisiste de notre clair
poète Félix Bodson nous a été dernière-
ment révélée, en une fête imprévue, au
Théâtre Flamand.
Entre les pièces un peu lourdes du
répertoire habituel, l'esprit léger et
frissonnant de Wallonie a éclaté sou-
dain, comme une fusée adamantine,
comme un thyrse pailleté de grappes de
bijoux, comme une gerbe de fleurs
scintillante de rosée.
Et ce fut, parmi ce feu d'artifice
verbal, une glorification neuve de
l'amour, une mise en relief, très amu-
sante, de ses multiples influences sur
l'organisation complexe de toute la
comédie humaine.
Comme il l'avait déjà fait, en Pierrot
Millionnaire, M. Félix Bodson s'est plu
à montrer au public quelques ficelles,
généralement cachées, des innombra-
bles fantoches de la vie. Avec l'iro-
nique sourire qu'on lui connaît, il s'est
posé, cette fois, cette grave question:
« Qu'arriverait-il dans une société
quelconque d'où l'amour serait exclu,
ne fût-ce que par plaisanterie et pendant
quelque temps? » Et, ne choisissant
dans toutes les réponses possibles que
les conséquences spirituellement légères
de la plus exquise fantaisie, il nous
montre, très gentiment, bien des choses
qui s'envolent. Tour à tour, l'ordre, la
politesse, le courage, l'énergie, et
même le bonheur, quittent la Cour du
Roi Pétaud, pour n'y revenir, vêtus
de neuf, qu'avec la jolie Alysette dont
les yeux jeunes recèlent la lumière
rédemptrice.
Grâce au constant souci d'art du
Cercle Euterpe, l'ensemble de l'inter-
prétation, assez homogène, mit en
valeur la souplesse harmonieuse de
l'écriture, et c'est pourquoi la pièce qui
semblait n'être qu'une fusée obtint un
véritable succès.
François Léonard.
Le théâtre publié.
Honoré Lejeune : Fidélaine. 3 actes (Belgique Artistique et Littéraire). —
Sylvain Bonmariage : L'AtUomne, i acte (Association Internationale
des Auteurs et Compositeurs, Paris). — Pierre BROODCOORENSiJS'^/^sy^^
et Flourdelys, 3 actes (L. Verhellen, Bruxelles).
La Belgique Artistique et Littéraire aurons bientôt le plaisir de voir triom-
vient de publier une œuvre vraiment pher au Théâtre royal de Liège, et qui
délicieuse; un conte lyrique que nous fut, l'année dernière, couronné au con-
— 127 —
cours organisé par Ostende-Centre
d'Art.
Ce conte s'intitule « Fidélaine » ; il est
signé Honoré Lejeune, et a été mis en
musique par M. Albert Dupuis; il a la
beauté fraîche d'un rêve printanier, le
charme exquis d'une légende parfumée,
et l'on songe, en le lisant, aux pages
les plus divines des Xiebelungen, à ces
pluies délicates de somptuosités lumi-
neuses que le prodigieux Wagner a tra-
duites par des sons.
J'ignore, jusqu'à présent, de quelle
draperie musicale le sympathique com-
positeur de « Jean- Michel » a revêtu
cette œuvre nouvelle ; mais je la souhaite
légère et fine, complexe et douce,
ruisselante d'une féerie d'aurore, et
mystérieuse un peu; car le livret s'y
prête, voluptueusement.
Emprunté à la vieille poésie germa-
nique, le sujet en est simple, mais d'une
simplicité lourde de fruit mûr, par le
symbole qu'il contient :
« A Epfenbach, près de Sinzheim, trois blan-
ches jeunes filles qui étaient des Nixes, esprits
des eaux, venaient tous les soirs, dans une salle
commune du village, jusque onze heures, filer le
lin.
« Un jeune homme qui les aima, retarda
l'horloge — l'heure fatidique passa. Elles ne
reparurent plus.
< Et le lendemain on entendit, dans le lac
proche, des gémissements, tandis que sur l'eau,
trois flaques de sang stagnaient. . .
* Et le jfune homme aussi mourut. »
Voilà le thème de la pièce, tel que l'a
trouvé, dans la légende, l'auteur que
nous applaudissons; mais il y a ajouté
une beauté émouvante, en opposant au
charme irrésistible des Nixes l'amour
meurtri de Fidélaine, cette délicieuse
enfant; la puissance dramatique de l'œu-
vre a, par ce fait, été enrichie d'un sym-
bole d'une portée générale, matériali-
sant le conflit perpétuel de la vie et du
rêve. Car, que sont les Nixes, les Elfes,
les Kobolde, les Hexen, les Alrunes do
la vieille Germanie, sinon les expres-
sions poétiques du rêve humain, tou-
jours désorbité par les attirances splen-
dides de la nature extérieure?
Et cela est, en cette pièce-ci, rendu
de façon saisissante, avec une précision
d'effets seéniques remarquable, et en un
style délicatement harmonieux.
UAîUomne de M. Sylvain Bonma-
riage ne possède pas tant de qualités;
néanmoins, mis à la scène, cet acte plai-
rait par son émotion jeune et le reflet
d'un esprit que nous eûmes maintes fois
l'occasion d'entendre périller, en des
pièces dont la mousse était bien souvent
l'essentiel.
L'auteur des « Fleurs de Vie » imite
l'auteur de « La Bonne Intention ». L'in-
tention en est bonne, sans doute, mais il
est, dans la vie d'un poète, d'autres
fleurs à cueillir.
Par simple jeu d'imagination, M.
Pierre Broodcoorens tente même d'en
ajouter à celles que nous offre le mer-
veilleux spectacle du monde.
En sa pièce <t^Eglesygneet FlourdelysT^
il nous montre le Trésor découvert sous
la Roche, l'humble et vivace fleur
d'amour, toujours fraîche sous le poids
de notre âme compliquée.
Quoique chacun de nous l'ait décou-
verte en soi-même, cette ]>etite flamme
dans l'ombre, ce petit envol pur aux
pétales d'enthousiasme, il eut été très
intéressant d'en symboliser au théâtre
la divine ténacité. Mais il eut fallu,
pour cela, exprimer la splendeur étouf-
fante de la vie contemporaine essayant
d'amoindrir, sous son écrasement tou-
jours vain, cette jolie étincelle qui souf-
fre, palpite, se débat et sourit.
Ce n'est pas ce qu'a fait M. Brood-
coorens.
Entraîné par son rêve en un pays
splendide, mais irréel, il s'est contenté
d'y faire naître un amour plus lyrique
que vivant, et d'y opposer la volonté
— 128 —
aveugle d'un vieillard qui fut roi. L'ac-
tion se résume en deux mots : « Le père
fait enfermer sa fille, mais celle-ci, grâce
à la toute-puissance de l'amour, renverse
tous les obstacles, et se sauve. » En
l'occurence, le seul obstacle à renverser
est le mur du cachot^ et, en pleine scène,
il tombe au 3* acte.
Heureusement, sur le canevas un peu
maigre d'un sujet ainsi compris, M.
Pierre Broodcoorens n'a pas hésité à
verser prodigalement les reflets, parfois
somptueux, de son caractère. Il est,
dans le dialogue de la pièce, des phrases
qui ne peuvent être ni d'Eglesygne, ni
de Flourdelys; elles sont d'un jeune
homme irréfléchi; par contre, il en est
d'autres qui sont dignes de Flaubert, et
c'est surtout sur ces phrases là que nous
bâtissons, au sujet de M. Broodcoorens,
nos meilleures espérances.
François Léonard.
Les conférences.
Je rends grâce au hasard qui, rou-
vrant ma rubrique au nom de Léopold
Rosy, me permet de rendre hommage
à ce modeste et probe artiste.
— Modeste, un littérateur encore
jeune ! tu n'as pu écrire cela, me suggère
ma plume. Aujourd'hui, ne s'avère-t-il
pas que le bluff engendre le succès.
— Chère plume, les règles souffrent
des exceptions. Aussi ne t' étonne plus,
si à cette épithète, j'ajoute « esprit clair,
ferme, méthodique, philosophe souriant
et désintéressé ».
— Désintéressé aussi ! il n'est vrai-
ment pas ordinaire, tu devrais me le
présenter.
— Avec plaisir, regarde... là-bas.
— Je n'aperçois en pleine lumière,
que des petits jeunes gens qui se gon-
flent à qui mieux mieux, devant un
miroir convexe.
— C'est le miroir de leur vanité;
regarde derrière eux, dans l'ombre.
— Je vois s'estomper une physiono-
mie sereine et légèrement ironique, qui
les contemple. Est-ce lui?
— Oui, regarde toujours.
— Elle s'approche et je l'entends
murmurer « Prenez garde mes amis vous
pourriez éclater »... Les petits se retour-
nent et l'invectivent, tandis qu'impassi-
blement il s'éloigne... toujours... tou-
jours... Où va-t-il donc ainsi?
— Il se rapproche de la retraite
aimée, d'où il dirige, fermement, la
revue créée par lui, voici dix ans.
— Une revue littéraire de dix ans
vieille!!... écoute l'écho qui répond
« vieille! vieille! ».
— Ce n'est pas un écho, ce sont les
petits bouffis de tantôt.
— Mais s'ils attaquent cette revue c'est
une preuve de sa vitalité; à moins d'être
peu crâne, on n'attaque plus ceux qui
œuvrent laborieusement avec patience,
on les respecte.
— Très bien, ma plume!... Mainte-
nant es-tu satisfaite, curieuse?
— Oui merci, excuse mon bavardage
je n'étais plus accoutumée à rencontrer
des « caractères».
M. Rosy a donc conférencié, à
l'université populaire du quartier Nord-
Est et au Cercle d'anciens élèves de
l'Ecole moyenne, à l'école de la rue
de Louvain, s' ingéniant à prôner le
— 129 —
lyrisme de Verhaeren et la vaillance
combative de Max Waller.
Verhaeren, prototype novateur de la
poésie contemporaine, dit-il, joint au
plus puissant lyrisme, le modernisme
des sujets, du rythme et de la langue.
Entretenue par une ardente névrose, sa
combativité le rallia au drapeau insur-
rectionnel de « La Jeune Belgique »,
puis à celui du Coq rotcge, l'affranchis-
sant du joug classique, subi dans ses
premières œu\Tes : « Les Flamandes »
et « Les Moines ».
Ainsi qu'un fauve « décagé » retrou-
vant sa forêt natale^ le lyrisme de Ver-
haeren enfin débridé, rugit et bondit,
ivre d'espace et de liberté, dans ses nou-
velles œuvres : Les Apparus dans mes
Chemins, Les Soirs, Les Débâcles, Les
Flafnbeaux noirs, Les Villages illu-
soires. Les Villes tentaculaires. La ra-
fale, qui emportait le poète à travers les
taillis d'une sauvage indépendance, se
calme devant la sérénité d'une aube
meilleure, qui le ramène dans la voie de
la certitude. Sous l'influence de la paix
et de la santé retrouvées, éclosent : Les
Heures claires et Les Heures ci' après-
midi (\vi\ le dirigent vers une conception
désormais plus humaine et le portent à
célébrer la beauté de l'Energie et la Joie
de vivre.
Une rapide incursion dans le domaine
du théâtre le désenchante malgré « Les
Aubes » « Le Cloitre » et « Philippe II ».
Se ralliant à la méthode adoptée par
M. Wilmotte, à propos de Verhaeren,
M. Rosy le présente sous deux faces :
l'une ethnique, d'où lui viennent ses
appétits sensuels et sa foi panthéiste,
l'autre sociale, apparaissant dans le
choix de certains sujets : « Les Aubes »,
« Les Villages illusoires », « Les Villes
tentaculaires ». La dernière étape de ce
génie accentue le généreux altruisme
et la philosophie optimiste qui s'affir-
ment dans La Multiple splendeur résu-
I mée par ce vers :
La Vie est à monter et non pas à descendre.
Il n'importe que le torrent verbal,
déterminé par le souffle d'un Verhaeren,
entraîne quelques débris de roche :
l'impulsion donnée en est-elle moins
forte et l'onde moins pure? Il faut, d'ail-
leurs, que de pareils écrivains surgissent,
de temps en temps, pour aider à l'évo-
lution d'une langue. Accentuant la
suggestion de cette persuasive confé-
rence, M. Rosy y ajoute la lecture
dialoguée du Cloître, où il incarne avec
feu Don Balthazar, tandis que M"« Ro-
sy, tendrement émotive, en Don Marc,
et d'autres interprètes convaincus sou-
tiennent son effort artistique.
L'éclectisme de bon aloi de M. Rosy
s'indique dans le choix antithétique de
sa seconde causerie, sur « Max Waller ».
Après avoir montré que notre race
peu littéraire — parce que peu expan-
sive — fut longtemps rebelle à toute
manifestation artistique et déduit qu'elle
devrait compenser l'exiguïté de son
territoire par un plus large envol esthé-
tique, M. Rosy nous rappelle qu'il
fallait * une audace » pour tenter avant
1880 l'édification d'une œuvre littéraire
en Belgique. Cette « audace » s'appela
Max Waller. En commémoration de
son geste libérateur. Le Thyrse aidé de
multiples bonnes volontés, s'efforce
depuis des années de réunir les fonds
qui permettront de confier à Victor
Rousseau l'exécution de cette effigie de
jeunesse et de beauté.
Dans un rapide historique de la vie
de Waller, M. Rosy appuie sur sa fou-
gue estudiantine qui, en le bannissant
de Louvain, le ramena à Bruxelles où
dans un magnifique isolement œuvraient
Camille Leraonnier, De Coster, Pirmez
et quelques autres Bientôt Waller réu-
nit autour d'une revue, appelée après
quelques métamorphoses « Jeune Belgi-
que », un groupe de jeunes talents fré-
missants d'indépendance et dont il fut
sacré chef de file. Violent autant que
T30 —
brave, spirituel, auHacieux, ennemi du
poncif, il entraîna dans son orbe, cette
pléïade piaffante, qui ne demandait
qu'à ruer. Ce fut une orgie d'épigram-
mes, une soûlerie de sarcasmes, un vrai
massacre de « l'officiel ».
Son Impertinence le page Siebel, —
ainsi nommé à cause de sa beauté élé-
gante, de son geste chevaleresque, de
son ironie sentimentale, fut devenu,
sans doute, un prince de la Littérature,
si la mort ne l'eut, trop tôt, envoyé re-
joindre « Daisy », l'héroïne de son der-
nier roman « au Pays du Rêve ».
L'œuvre collective : « La Jeune Bel-
gique » absorba Waller au point de lui
faire négliger son œuvre personnelle,
qui,toute restreinte qu'elle paraisse, n'en
est pas moins exquise, délicate, claire,
spirituelle, narquoise, émotive et voilée
souvent de pressentiments funèbres,
tels que le prouvent La Vie Bête,
L'Amour fantasque, La flûte à Siebel,
Greta Friedman, Lysiane de Lysias et
Daisy.
« C'est original en diable, écrivit
Giraud à son ami Waller, avec des
larmes du diable et des rires de gamin
d'Athènes. Tu es toi-même la flûte et
c'est toi, tout entier, qui passes à travers
les trous. »
Pauvre Siebel, qui « trop tôt, laissa
tomber sa flûte dans la mer » ainsi qu'il
le chante lui-même dans des vers récités
par M. Rosy, au zèle de qui s'adjoi-
gnirent encore, dans la lecture de contes
divers et de poésies charmantes, le
dévouement éclairé de M™* Rosy et la
compréhension artistique de M. R.
Grimber, alias Arthur Van Mechelen.
M. Georges Carpentier le sympa-
thique et talentueux comédien vient de
se révéler conférencier, à l'Institut des
Hautes Etudes musicales à Ixelles, où
le beau sexe lui avait formé un si nom-
breux auditoire, que c'est à peine s'il ne
dut point partager la tribune !
Dès l'abord applaudissons au choix
du sujet : Le Théâtre et la Vie.
De la pensée de Zola : L'art, c'est un
coin de nature vu à travers un tempé-
rament, M. Carpentier déduit « l'art
n'intéresse qu'autant qu'il fait vibrer
notre moi ». Donc il faut que le théâtre
soit vivant, éclectique, humain, car si la
vie influe sur le théâtre, le théâtre influe
sur la vie. Partant le comédien doit être
observateur et auto-observateur, cons-
cient et sub-conscient et se servir pour
ses interprétations de son physique, de
son cerveau et de sa sensibilité.
On peut apprendre à un néophyte la
technique : diction, articulation, assou-
plissement du corps par la gymnastique
rythmique, la danse, l'escrime, tout ce
qui concourt en somme à la composition
extérieure d'un rôle; impossible de lui
enseigner la composition interne, qui
émane d'une intelligence avisée et assi-
milatrice capable de s'imprégner de
l'esprit des âges, des races et du
rythme.
Tout acteur qui ne posséderait pas une
sensibilité nerveuse aux fluides assez
vibrants pour aimanter vers lui l'âme
collective des foules, et qui serait im-
puissant à conduire et à discipliner cette
sensibilité, n'aurait d'autre horizon que
l'échec.
L'éclectisme au théâtre veut aujour-
d'hui la mise en valeur non plus des in-
dividualités mais d'un effort commun
dirigé vers l'unité d'ensemble intronisée
par Antoine.
C'est l'œuvre du metteur en scène
dont les fonctions requièrent des dons
de psychologue de peintre, de chef
d'orchestre et d'entraîneur d'hommes.
Si la vie influe sur le théâtre par des
conditions économiques et intellec-
tuelles, le théâtre influe sur la vie, di-
131 —
rectement, par la vulgarisation artisti-
que, scientifique et philosophique dont
il est l'organe; indirectement, par sa
mission sociale : la distraction. Maintes
fois au cours de sa substantielle causerie,
en jonglant avec les idées générales et
les paradoxes, M. Carpentier a soulevé
devant nous le voile de ses rêves
d'avenir pour un théâtre idéal, qu'il
entrevoit, aurore lointaine, susceptible
de remplacer l'Eglise.
M. Carpentier, qui en toute sincérité,
s'était annoncé révolutionnaire, a certes
révolutionné par cette vivante causerie
son charmant auditoire, qui l'a entouré
à sa sortie d'une chaîne d'enthousiasme,
dont il eut bien difficile de rompre une
maille, pour s'évader vers « La Vie et le
théâtre. »
Je ne ferai que citer, n'ayant pu les
entendre, la conférence aux hôpitaux, de
M"' M. Van de Wiele sur « les opéras
populaires », celle à la Maison du Livre,
de M°« Nyst sur un voyage « au Canada >
et que des auditeurs plus heureux m'ont
déclarées pleines de mouvement et
d'intérêt.
Notre Premier Samedi
La lecture dialoguée de notre premier
samedi affichant \ Intérieur et la Mort
de Tintagiles, de Maeterlinck, avait
attiré un public nombreux, qui taxait
d'exiguïté notre gentille salle du Parvis
Saint-Gilles, tout ébahie d'être mesurée
à cette toise.
Inutile, je pense, de raconter et d'ana-
lyser ces drames; tous, en Belgique,
connaissent le metteur en scène de
synthèses exprimant des états d'âmes et
des vies spirituelles.
Ces entités, qui n'ont d'autre simili-
tude avec les humains que celle d'aimer
et de souffrir, se meuvent inquiètes et
douloureuses avec une lenteur et une
gravité de gestes renfermant toute l'an-
goisse du doute devant l'Eternité...
S}Tnboles pleins de mystères évoquant
les paraboles d'un Jésus, qui aurait
perdu la foi ! !
A ce mysticisme, il faut un cadre adé-
quat que le théâtre du Parc présenta
jadis, avec assez de bonheur. En écou-
tant La Mort de lintagiles je me rap-
pelais ces décors hallucinants : harmo-
nie en bleu nocturne coupée de rayons
lunaires tombant sur des arbres blafards;
ou encore, ténèbres tragiques percées
par l'éclair vacillant d'une lanterne qui
découvre soudain une porte de fer et
d'enfer!
Paupières mi-closes, tout à ces sou-
venirs j'entendais comme à travers un
Rêve, bruire les voix qui me semblaient
l'expression même des « Idées »...
Tintagiles, délicat, anxieux, trem-
blant malade et brusquement emporté :
notre bonheur. Sœur Ygraine dont la
vigilance première s'oublie dans le som-
meil : notre âme qui trop tôt se rassure,
jusqu'au réveil terrible dans l'effi-oi de
la catastrophe accomplie et l'affolement
de la montée au calvaire au sommet
duquel elle se brise à la porte de fer.
Ce qu'en termes plus simples on tra-
duirait : « Gens heureux fermez vos
portes et vos fenêtres, le malheur ne
cherche qu'une issue pour entrer. »
Le décor « Intérieur » : un jardin
planté de saules funèbres, appelle déjà
par son aspect, l'efifroi de l'Inconnu et
de la Mort. Si grave, si pénétrante est la
symbolique de Maeterlinck que bien
des auditeurs frissonnaient en écoutant
le vieillard et l'étranger retenir sur leurs
lèvres des paroles lourdes de malheur,
qui devaient créer de la souffrance
humaine.
N'cst-il pas atroce d'annoncer à des
parents touchés par maints automnes
que leur fille, une aube, un printemps,
— 132
vient d'emporter dans la mort, la pro-
messe d'une moisson de bonheur... »
Quand les voix se turent, le silence
troua l'atmosphère de l'inquiétude et de
l'épouvante qu'elles avaient créées. Des
bravos sahièrent les interprètes, parmi
lesquels Madame Derboven (professeur
de diction au Conservatoire) qui incarna
remarquablement une sœur Ygraine
douloureuse et angoissée auprès de
M"* Léopold Rosy, un Tintagiles na-
vrant et craintif et de M"«' Laur, Sabbé,
Lulli, MM. Rosy, Aron, qui lisaient
intelligemment les autres rôles.
HÉLÉNA Clément.
Petite chronique.
Notre prochain Samedi aura lieu samedi i8 décembre, à 8 heures
précises du soir, à lancien Hôtel communal^ parvis Saint-Gilles'
{local de la Fédération Postscolaire).
Au programme : Pierrot Narcisse, comédie en vers de Albert
Giraud.
Rappelons à nos lecteurs que Nos Samedis sont publics et gratuits.
Nous adressons des invitations aux personnes qu'on voudrait nous
renseigner comme susceptibles de s'y intéresser.
Université Nouvelle, rue de la Con-
corde, 67, Bruxelles. — M. Henri Lie-
brecht, les mercredis, à 5 heures de
l'après-midi, à partir du mercredi 15 dé-
cembre : Leçons sur l'Histoire de la
littérature belge d' expression française.
Les Bibliophiles fantaisistes dont
nous avons parlé récemment, ont eu le
rare plaisir de voir leur initiative com-
prise par un certain nombre d'auteurs
déjà célèbres: MM. Maurice Barrés, J.-E.
Blanche, Marcel et Jacques Boulenger,
René Boylesve, François de Curel,
Claude Farrère, Gérard d'Houville,
Louis Laloy, Pierre Louys, Paul Mar-
gueritte, Francis de Miomandre, No-
zière, Henri de Régnier, Laurent Tail-
hade, Jérôme et Jean Tharaud, dont ils
ont publié ou publieront des œuvres.
Chacun des volumes est imprimé avec
les caractères, le format et le papier qui
semblent le mieux convenir au sujet.
Ainsi les ouvrages, par la manière seule
dont ils sont présentés, constituent déjà
des ouvrages de bibliophile.
Ils sont toujours tirés à 500 exem-
plaires numérotés à la presse.
Les souscripteurs s'engagent à verser
une somme de 5 francs pour chaque
volume qui leur est remis par la poste
contre remboursement. La souscription
annuelle ne s'élève jamais au-dessus de
50 francs, et la Société se réserve, s'il
est publié plus de dix volumes par an,
de les offrir aux membres souscripteurs.
(Dès le i*"" novembre 1909, la Société
offre à ses souscripteurs un essai sur
M""' Colette Willy, par M. André du
Fresnois.)
Les exemplaires non souscrits sont
mis dans le commerce à un prix varia-
ble, mais qui ne s'abaisse jamais au-
dessous de 7 francs 50.
— I
Le nouveau règne.
Il ne nous appartient pas d'apprécier
ici le règne du défunt souverain, du Roi
business man. Son œuvre, pour vaste et
multiple qu'elle est, ne révèle qu'un
souci fort atténué des Belles Lettres et
des créations de la Pensée.
Orientée par une volonté admirable
vers des conceptions pratiques. l'Intelli-
gence étonnante du Monarque dédaigna
les manifestations de l'Art et de l'Intel-
lectualité pure. Sans doute, deci delà,
voulut-il consentir à témoigner quelque
intérêt à des tentatives isolées — et le
Ihyrse lui dut, lors de sa représentation
théâtrale de 1905, un léger encourage-
ment pécuniaire — mais il se garda de
généraliser ce geste et d'adopter une
attitude systématique de sympathie
envers nos écrivains, nos artistes, nos
penseurs. Il sembla les ignorer.
Ne récriminons pas. Il est mort. Paix
à ses cendres.
Cependant, le règne qui vient de finir
comporte un enseignement: Le succès des
courants d'opinion et d'action que Léo-
pold II encouragea quand il ne les sus-
cita pas, montre à quel degré la menta-
lité du pays est encore soumise à l'in-
fluence du Prince qui préside à ses des-
tinées. Le prestige royal a conservé
toute sa puissance et l'exemple d'en
haut régente la mode, dirige la vogue.
Nous plaçant au point de vue particu-
lier des arts, qui nous inquiète, nous
pouvons souhaiter que la Cour accorde
à notre production intellectuelle et artis-
tique le bénéfice de cette mode, de cette
vogue qu'elle peut créer. J'entends bien :
Evitons cet écueil d'un art courtisan!
Mais, de grâce, ne soulevons pas d'équi-
voque : Il ne s'agit pasd'as.servissement.
L'œuvre de nos poètes, de nos prosa-
teurs, de nos penseurs, de nos artistes
n'existe-t-elle pas déjà et ses dévelop-
pements vont-ils modifier leurs cours si
le nouveau Roi y prête attention ? Non !
S. M. Albert, dans son discours du
trône, a solennellement reconnu que la
culture intellectuelle d'un peuple n'est
pas étrangère à la grandeur de l'Etat!
Eh! bien, c'est là un résultat acquis,
dont il faut savoir gré au souverain. L'at-
mosphère d'indifférence que feu Léo-
pold II entretenait par son désintéresse-
ment se fait moins hostile. Il va s'en
suivre une détente dans l'opinion à notre
égard; nous serons moins traités en
« déments rêveurs » que sous le règne
précédent. Ne nous en plaignons pas.
Pour peu que le jeune cou]>le royal et
son entourage prêchent d'exemple, le
public, qui s'inspire des actes des grands,
envisagera avec moins de dédain ce qui
ne paraîtra plus * inutile au bien de la
Nation ».
Le règne qui s'inaugure a déjà cela de
consolant qu'il permet de prévoir que la
mode au moins ne sera plus contre ces
assoiffés d'idéal, de pensée et d'art que
nous avons eu l'outrecuidance d'être et
que nous aurons la joie complète de
rester.
LÉOPOLD ROSY.
Lb Thy&sk
s lanvier igio.
- 134
La cryptomanîe.
La Cryptomanie... ce vocable, digne
par son allure pédante, de quelque mo-
derne Trissotin, semble désigner un
mal nouveau cher à la pathologie. II
n'en est rien cependant, mais aucun
mot ne caractérise mieux l'instinct irré-
sistible dont je veux parler et qui porta
les hommes de tous les âges et de tous
les pays, à celer mystérieusement les
objets les plus beaux ou les plus pré-
cieux de leur temps.
A cet instinct, l'archéologie, l'ethno-
graphie, l'histoire et l'esthétique, doi-
vent une bonne part de leurs certitudes
les plus lumineuses. Quels qu'en fussent
les mobiles, en effet, il nous apparaît
souvent aujourd'hui, par ses résultats,
sous l'aspect d'une obéissance obscure à
l'occulte providence, consciente des
lointains avenirs. Un dieu caché, qui
eût voulu nous révéler le passé dans
toute sa saveur et son vrai parfum, n'eût
point employé d'autre mo3'en pour cela,
que de celer la fleur même de ce pas^-é,
sous la garde sûre des siècles, jusqu'à
l'heure propice des découvertes. Sans
doute, elles furent étonnamment di-
verses, ces causes déterminantes, qui
poussèrent l'homme d'hier et de jadis à
se priver d'objets appréciés, en les déro-
bant à tous, et à lui-même en particulier.
Il fallait pour cela un ordre secret bien
profond et bien impérieux à la fois,
aussi fût-ce principalement de la raison
religieuse qu'il émana. La croyance à
une renaissance plus heureuse, mais
matériellement semblable à l'existence
terrestre, a de tout temps aidé les
hommes à supporter les peines et les
inégahtés de la vie; c'est elle aussi, qui,
plus que tout autre sentiment, nous a
conservé l'essence lointaine et l'origi-
nalité des races éteintes.
Le mystère est d'ailleurs, par excel-
lence, l'ardent éperon des actions ex-
traordinaires, dont la portée échappe
même à leurs exécuteurs. Aujourd'hui,
la puérilité de ce mystère dévoilé nous
déconcerte, ou bien son originalité^ sa
beauté grave et puissante, nous sédui-
sent et nous instruisent singulièrement,
en parlant à la fois à notre âme et à
notre cerveau. Et nous éprouvons en
même temps cette délicieuse satisfaction
que l'on ressent, en pénétrant l'idée
supérieure, qui se dégage d'un ensemble
vu de haut, dans sa continuité et sa
véritable signification. Il en est ainsi,
lorsque nous lisons aux murs de la cha-
pelle funéraire du mort égyptien, les
offrandes de victuailles, le dénombre-
ment des serviteurs, l'image de ses
domaines, lorsque nous retrouvons dans
la tombe romaine, les poupées de la
jeune fille morte avant les noces, ou
l'obole amère et inutile entre les mâ-
choires d'un passager de l'Achéron.
Nous devons il est vrai, nous refaire
une âme ancienne, nous mettre au ni-
veau des temps évanouis; alors, la gran-
deur inquiétante de leur rêve nous péné-
trera, et éclairera de sa puissance poéti-
sante, la marche de l'esprit humain. Et
nous apprécierons d'autant mieux la
distance morale qui sépare par exemple
le « viking » sommeillant en armes, avec'
ses instruments de pêche, au fond de sa|
barque hardie, sous les pierres, du Grec;;
serein, dont les exquises petites figu-i
rines de Myrina, de Smyrne ou de Ta-',
nagra, évoquent les conceptions harmo-
nieuses, l'amour du rythme et de h
beauté lumineuse.
Mais la cryptomanie religieuse attein
son paroxysme au fond des hypogées e
dans la pénombre étouffante de l'âmi
égyptienne. Les fils des sables brûlant
poussent, d'une manière unique, cett
- Ï35
conception jusqu'à l'énorme et à l'efifroi,
avec leurs labyrinthes de corridors, les
nombreux « doubles » du mort, les ca-
chettes, splendidement décorées, au
cœur des pyramides, et enfin, la momie
elle-même, si purement sauvée de l'éphé-
mère, qu'on y peut retrouver la physio-
nomie d'un Séti, ou d'un Ramsès. Un
des traits les plus remarquables de la
cryptomanie funéraire, c'est le souci du
« double » du mort. Ce double, pour
avoir une utilité réelle, demandait une
ressemblance quasi -parfaite avec le
mort. Ainsi l'Egypte nous a donné le
« Scribe accroupi » parmi tant de mer-
veilles et certains masques aux prunelles
de cristal, singulièrement vivants, (Mu-
sée de Bruxelles), l'Argolide, ses bar-
bares masques d'or, l'Etrurie, ces per-
sonnages de terre cuite, mi-couchés, mi-
assis, qui sourient dans leur barbe ar-
chaïque, sur le couvercle de leurs sarco-
phages. Je ne m'attarderai pas aux
formes de la cryptomanie religieuse
chez les autres peuples, le sujet est trop
vaste; les ceinturons et les cestes gau-
lois, les colliers romains, les bijoux
émaillés, les armes, les objets de toutes
sortes retrouvés dans les tombes, consti-
tuent les jalons les plus solides sur les-
quels nous puissions nous reposer, lors-
que nous évoquons certaines époques.
Mais d'autres formes mystico-reli-
gieuses ont encore coloré diversement
l'instinct qui nous occupe, et cela dès
les âges premiers de l'humanité. L'hom-
me quaternaire a gravé, sur la paroi de
ses cavernes, l'image des animaux qui
l'entouraient. Il l'a fait avec naïveté,
mais souvent aussi avec une intuition
de la vérité, presque photographique, et
une rare intensité d'expression. L'on
s'est demandé dans quel but, notre loin-
tain ancêtre s'était astreint à exécuter
ces dessins et ces peintures dans des
conditions plutôt pénibles : (obscurité,
dureté, rugosité des parois, etc.) Par
analogie, l'on a conclu à une raison reli-
gieuse. Très probablement, était-ce là
une sorte d'envoûtement, destiné dans
la pensée de ses auteurs, à attirer aux
abords du campement les animaux
nécessaires à leur subsistance. Les ani-
maux reproduits ne sont d'ailleurs que
ceux dont ils pouvaient tirer profit.
Peut-être, comme l'a fait remarquer
Salomon Reinach,ces œuvres d'art, sont-
elles le premier chaînon, qui mena à
l'adoration des dieux animaux de
l'Orient, ancêtres eux-mêmes des divi-
nités anthropomorphiques. Quoi qu'il en
soit, cet art magico-réaliste qui s'est
dérobé sous le « tuf» des cavernes, pour
mieux se conserver, a fourni et fournira
peut-être encore des données inédites,
sur des aspects et des attitudes que la
paléontologie ne saurait nous rendre
qu'imparfai temen t .
Mais en dehors de ces formes reli-
gieuses, il est incontestable que la
cryptomanie est le produit d'époques
plutôt troublées. Outre l'avarice banale,
et la puissance de l^instinct jouisseur
qui dépasse le but, en croyant se réser-
ver exclusivement des richesses, c'est
surtout l'anxiété, la crainte du pillage
ou des persécutions, qui poussèrent à
confier à l'avenir inconnu, des trésors
dangereux. Imaginons des prêtres ense-
velissant jalousement le palladium et
les trésors de leur temple, sous la
menace des prochaines hordes bar-
bares, représentons-nous, courbés sous
la fatalité sans issue des luttes suprêmes,
les vaincus enterrant leurs dernières
richesses, avec l'anxiété fébrile du
soldat cachant son drapeau. Imaginons
tout cela, en contemplant les pures
œuvres d'art retrouvées à Bosco-reale,
à Hildesheim, ou même devant les
vases grossiers pleins de lourdes mon-
naies aux profils impériaux (humbles
pécules domestiques ?) et peut-être
serons-nous bien loin encore de la tra-
136
gique réalité et des deux tourmentés
qui présidèrent au mystère de leur long
sommeil.
Cryptomanie aussi, la ruse défensive,
qui inventera les portes secrètes, les
escaliers dérobés, les panneaux invisi-
bles, à ressorts, tout l'attirail dont le
romantisme a usé et abusé en général.
C'est elle qui créera les repaires indé-
couvrables où dorment les armes des
révoltes et ces mille petites combinai-
sons défensives plus ou moins mé-
chantes, propres à certaines époques
enténèbrées de dangers multiples, ou
affolées de plaisirs. Pour peu que l'on
fouille les siècles, abondent les porte-
feuilles à replis secrets, les tiroirs à
double fond, les petits coffrets inex-
pugnables comme des forteresses, et
dont certains détails, boutons, orne-
ments ou secrets intérieurs voilent
habilement la case à serrer les billets
compromettants tout aussi bien que
l'édition minuscule des livres défendus,
qu'ils soient sacrés ou libertins. Ce sont
encore, ces curieuses clefs-st5iets, ces
cannes poignardSjCes pommeaux d'épées
farcis de reliques, ces poisons déguisés
sous les apparences les plus aimables, et
tous ces objets du même genre 011
l'ingéniosité de certaines époques se
plaît à montrer sa force et son amour
des complications dissimulatrices. Par-
fois, souvent même, cela dégénère en
plaisanteries puériles comme dans les
« oyselets de Chypre » (pelotes de
parfums en forme d'oiseaux) les pots
ajourés dits « zuigerken » qui paraissent
ne pas pouvoir contenir de liquides, les
livres, bonbonnières, etc.
Ce qui est caché prête au mystère,
aux imaginations amplificatives, les
légendes découlent bientôt tout naturel-
lement des ruches précieuses où se
transfuse le miel magique du passé. Et
l'alliance est intime, aussi des légendes,
avec les mythes religieux les plus purs,
dont elles ne sont souvent que de
transformations populaires. Dans 1
domaine spirituel, d'ailleurs, les force
naturelles et les grandes lois surhu
maines se sont enveloppées de bonni
heure de splendides manteaux allégo
goriques dont la cryptologie est d'un(
incomparable beauté. Prométhée voil;
prudemment aux hommes le feu sacr(
qui les aurait aveuglés ou affolés. Cett(
cryptomanie morale est la mère de toui
les mystères religieux. D'elle daten
l'ésotérisme et l'exotérisme, c'est-à-din
la vérité aristocratique et le symboh
populaire de toutes les grandes reli
gions. L'art leur doit l'étrangeté de<
créations hindoues et égyptiennes, h
puissante splendeur des mythes grecs
le peuple de figures sculptées qui tranS'
figurent la pierre des cathédrales. En ur
mot, la force des symboles et la vérité
qu'ils enferment assurent leur longévité
en attirant vers eux les eftbrts de h
sagacité humaine.
11 semble en somme que l'on puisse
entrevoir dans l'ensemble et le résultat
de ces instincts féconds, la pérennité
d'une de ces lois qui aident à perpétuel
chez les hommes, et par leurs propres
mains, la valeur de cet autrefois tou-
jours s'accumulant et toujours plus
lointain.
Les découvertes ainsi suscitées agis-
sent de double façon ; les uns s'en tien
lient à la lettre, à la méthode étroitemen
exacte, les autres à l'esprit plus libérale
ment compréhensif, quand il n'est pa
maladroitement victime d'un enthou,
siasme sans contrôle. Les premier
archéologues ne savent éviter unearidit
si terrible qu'elle en oublie la vérit
générale, les seconds échafaudent a
gré de leur imagination hasardeuse, <
tombent de Charybde en Scylla. A
large de ce double écueil, la scien(
moderne du passé s'efforce de progre
ser sûrement et sagement, instruite p ,'
137 —
de cruelles expériences. Mais cet
enthousiasme surtout fut aussi expli-
cable que noble dans ses erreurs Qui
oserait blâmer le magnifique aveugle-
ment d'un Schliemann « voulant »
retrouver dans les sépultures mycénien-
nes les sanglants héros de l'épopée
grecque la plus sombre et la plus
brûlante. Qu'importe qu'il se soit trompé,
son erreur facilement rectifiée a produit
des fruits magnifiques. Ils n'auraient
peut-être pas mûri, si le petit employé
allemand, exalté par la lecture des
classiques grecs, n'avait su puiser en
son rêve vaillamment poursuivi, l'énorme
somme d'énergie persévérante qui lui
permit d'accomplir ses recherches.
Aujourd'hui, notre façon de scruter,
sans idées préconçues ni paradoxes,
nous permet de saisir la norme et la vie
des temps, des êtres et des choses. Par
analogie, n'arriverons-nous pas un jour
à manier, avec une certitude relative, la
clef de l'avenir, comme nous avons
appris à diriger celle du passé, aux
portes des heures éteintes? Chose cu-
rieuse, devant cet éclaircissement des
lampes de l'intelligence, la cryptomanie
fléchit, meurt ou devient consciente et
plus noble, elle se spiritualise en quel-
que sorte. Il en reste peu de traces
actuelles. Je songe cependant aux
médailles encore scellées aux pieds des
monuments^ aujourd'hui, et aux disques
d'or déposés sous le conservatoire de
Paris, et qui réveillés dans un siècle,
révéleront à nos petits fils la voix éteinte
de nos meilleurs chanteurs.
Il s'établit ainsi un pont entre le
passé, le présent et l'avenir. Plus que
jamais le passé devient éternel, tout
nous permettant, de mieux en mieux, de
le fixer sous ses formes et ses manifes-
tations les plus tangibles (photographie,
phonographe, etc.. ). Il semble bien que
nous puissions arriver, un jour, à une
espèce de négation du temps, et par
conséquent à une conception plus nette
et renouvelée de l'éternité, car en réa-
lité, ce qui a été, est, et ce qui sera, doit
déjà exister quelque part en potentiel.
De telles spéculations ne paraissent déjà
presque plus chimériques, encore que ce
ne soient que de futurs axiomes, évo-
luant vers la certitude. Peut-être, en
fin de compte, le but véritable n'est-il
voilé, à r homme-instrument, qu'afin de
réserver son courage et sa force qui
l'abandonneraient, et l'eussent aban
donné certainement, s'il s'était senti
l'infime agent, à peine le minuscule
polypier d'un continent de corail, au
lieu d'écouter les prétextes qui flattaient
son orgueil et son égoïsme.
Mais il est cependant peu d'êtres,
, assez dénués de pensée profonde, pour
ne pas sentir, à l'heure où ils travaillent
à cet avenir, comme un avertissement
secret, un encouragement tacite, sur-
tout lorsque leur œuvre est religieuse
ou créatrice.
Ce dormeur merveilleux, que nous
possédons tous en nous-mêmes, que
nous connaissons si mal, et qui se révèle
brusquement dans certaines occasions
critiques de la vie, la surconscience
psychique, enfin, n'a-t-elle jamais éclairé
vaguement certains celeurs privilégiés?
Vraiment, celui qui aurait pu deviner
l'influence et la valeur future de ce qu'il
accomplissait, aurait saisi une trame
singulière, soulevé un coin du voile,
compris le sens de bien des choses
cachées, et leur importance, au point de
vue de l'évolution de l'idéologie hu-
maine. Les faits de télépathie, les
pressentiments de l'avenir, contrôlés
aujourd'hui, et fréquents autrefois, dans
certaines contrées comme l'Inde et
l'Egypte, expliqueraient la possibilité
d'une telle clairvoyance. Ceci me remé-
more les curieuses déductions d'un de
nos compatriotes, le savant Ch. La-
grange, qui croit avoir retrouvé dans les
- 138-
dimensions intérieures des pyramides,
certaines combinaisons mathématiques,
correspondant aux principales dates
historiques, passées, présentes... et fu-
tures!
C'est évidemment la nécessité de la
cryptomanie qui força l'homme à tra-
vestir sa pensée comme ses actes,
depuis toujours, ce qui a dû atrophier
à la longue certaines intuitions retrou-
vées encor bien puissantes parfois, chez
les natures primitives. Cette ruse néces-
saire dut se traduire par des moyens
matériels analogues en quelque sorte
au « mimétisme » animal, cet instinct
particulier, qui pousse les animaux à se
confondre le plus possible avec la cou-
leur des plantes et du terrain, l'aspect
général des lieux où ils se tiennent.
C'est le seul moyen défensif de certains
êtres faibles, vis-à-vis de leurs ennemis
habituels. Il dut en être ainsi des pri-
mitifs, qui dans le même ordre d'idée,
cherchent à se rendre terribles par tous
les moyens à leur disposition : dépouilles
d''animaux, masques grimaçants, cris,
etc. L'armée de Malcolm, qui se dé-
guise en forêt, pour attaquer Macbeth,
est un exemple de ce mimétisme, tout
à fait dans l'ordre naturel. Les guerres
anciennes abondent en faits de ce
genre, que l'on retrouve un peu partout,
et qui ont pris de jolies couleurs légen-
daires.
Nous avons l'impression, lorsque nous
éprouvons le métal de cette cryptoma-
nie lointaine, que les circonstances
solennelles, tragiques et obscures dont
elle s'entoura, se sont transformées en
l'or pur de l'idéal, de la science et de
l'enthousiasme. Les formes de la ten-
dance qui nous occupe varient à l'in-
fini, et sont en général d'un intérêt
remarquable.
Je ne reviendrai plus à celles d'origine
religieuse, les plus importantes évidem-
ment. Au hasard de certaines recher-
ches, l'on est vite frappé par la décou-
verte au fond des fleuves et des rivières,
d'objets assez constamment les mêmes.
Ce sont naturellement des brocs de
grés, des objets usuels brisés, mais sur-
tout, quantité de plaques en plomb his-
toriées, très curieuses (enseignes de pè-
lerinage, minéraux, etc.). Le musée de
Cluny en possède énormément d'exem-
plaires, trouvés dans la Seine, ce qui
témoigne donc d'une intention arrêtée.
L'usage de jeter ces objets au fleuve,
n'était-il pas une survivance des offrandes
aux divinités des eaux, christianisées?
Les découvertes, faites dans quelques
lacs, témoignent d'intentions sembla-
bles, et l'origine de « l'or du Rhin » qui
peut être toute naturelle, peut aussi
avoir des raisons analogues. Comme l'a
fait remarquer un auteur singulier et
touffu, L. P. de Brinn-Gaubast, certains
lacs furent ainsi de véritables récepta-
cles, où s'entassaient les richesses en
prévision de guerres futures.
Enfin, la hâte et les procédés anciens
nous ont également servis à souhait. Les
Romains, en particulier, ne mettaient
pas à démolir les mêmes soins que nous;
les débris, simplement enterrés sur place,
exhaussaient le sol, contribuant à la for-
mation d'une aire nouvelle, sur laquelle
on rebâtissait. Cela explique bien des
fouilles fructueuses, et la superposition
régulière de fragments et d'objets d'épo-
ques successives, qui retracent sans la-
cune l'histoire des lieux. Ce dernier
exemple de cryptomanie si simple et si
inconscient est le plus fréquent. Com-
bien de monuments antiques ont servi à
élever des forteresses au moyen-âge.
L'Acropole d'Athènes, elle-même, n'y a
pas échappé. Ainsi, l'on a reconnu, il y
a quelque temps, que des édifices et des
jardins des villes de Tours et de Saintes
surtout, reposaient sur des terrasses,
dont les murs grossiers, constituaient
une véritable mine de débris romains;
— 139 —
des plus variés. Ces débris étaient d'ail-
leurs disposés avec un certain soin, et
bien cachés, ce qui ferait croire à des
projets de reconstruction de la part des
démolisseurs, après la disparition de la
cause qui les faisait agir : invasion nor-
mande, ou analogue.
Nul n'ignore non plus que l'usage de
crépir et de badigeonner les églises à la
chaux, a seul sauvé certaines fresques
anciennes, aujourd'hui retrouvées un
peu partout, et que les iconoclastes, le
style jésuite, ou l'empire surtout, ne se
fussent peut-être sans cela, pas fait faute
de détruire. C'est bien souvent aussi
l'ensevelissement précipité sous le plâ-
tras ou la maçonnerie, d'un détail
exquis, d'un fleuron, d'un cul-de-lampe
gothique ou renaissance, retrouvé à
temps, qui permet de rétablir tout l'es-
prit d'un édifice et facilite sa restitution
quasi miraculeuse. Mais, hélas, ici
encore, que de fois, l'enthousiasme trop
ardent du retrouveur, l'a lancé dans
des aventures pitoyables, au point de
vue de la probité archéologique et artis-
tique, et lui a fait prendre pour la vérité,
un rêve passablement faux.
En résumé, presque toutes les formes
profondes de la cryptomanie, peuvent
se rapporter à un égoïsme aveugle et
inconscient, à tel point, qu'il a dépassé
le but immédiat de ses contemporains.
Ce qui les fit agir, c'est ou bien le souci
d'une résurrection matérielle ou spiri-
tuelle, avec tout l'appareil de puissance,
toutes les habitudes qu'ils possédaient,
ou bien le désir de se sauver soi-même,
en sauvegardant ses richesses ou sa
subsistance, en se ménageant des
armes, de siires cachettes, ou des
moyens de fuite, et enfin la satisfaction
des multiples penchants égoïstes, qui
ont toujours déparé l'exemplaire hu-
main. La nécessité de cacher ses senti-
ments véritables, afin de surprendre un
ennemi, d'éviter sa colère ou sa ven-
geance, tous les détours de la ruse sont
de semblable origine, comme aussi ce
qu' Emerson a si bien nommé le « con-
formisme » c'est-à-dire la tendance
commune à suivre la mode, l'opinion,
les coutumes des autres hommes, au
détriment des véritables sentiments
personnels.
Donc, dans un certain sens, la cryp-
tomanie est encore une forme fréquente
de l'instinct de la conservation, maté-
rielle ou morale, qui a fait les races
puissantes au temps où elles luttaient
contre les grands obstacles, les grands
dangers et l'inconnu naturel.
Peu à peu, l'Humanité se fit à la
lutte, devint plus habile à ruser; au lieu
de se briser les ongles aux rochers, elle
se tailla des leviers si puissants, qu'au-
jourd'hui elle domine merveilleusement
tout ce formidable mystère de jadis, et
déniche jusqu'aux arcanes les plus indé-
chiffrables.
Manteau usé, que nous délaissons, la
crj'ptomanie achève de perdre son carac-
tère, obscur, fatal et magique; nous
pouvons la secouer sans crainte, et
tendre les mains au manteau de lumière
que l'avenir nous offre dès maintenant,
jusqu'au jour où ces nouvelles certitudes
céderont à leur tour devant des vérités
plus hautes et plus pures.
Aussi est-ce avec le respect dû aux
reliques ancestrales, que nous recueille-
rons toujours les messages du passé,
ces flèches qu'il décoche à notre présent,
en fuyant vers l'abîme, armé d'écaillés
fabuleuses, et le visage masqué, comme
le Parthe ironique et insaisissable des
légendes antiques.
George Van Wetter.
140 —
Les romans.
Contes Wallons, par Désiré-Joseph Debouck, (Willems-Van den Borre,
Bruxelles.) — Cyrille Van Overbergh, par René Dethier (Désiré Hallet,
Charleroi.) — Ailleurs et chez nous, par Georges Virrès (Vromant et C'^,
Bv\\^e\\e?>.)—M"''' Kaekebroeck à Paris, par LÉOPOLn Courouble (Paul Lacom-
blez, Bruxelles.) — Contes brabançons, par Charles Govaert (Collection de
la Revue des Romans, Liège.) — Camille Lemonnier, par Maurice des
Ombiaux (Ch. Carrington, Bruxelles.) — La Maison qui dort, par Camille
Lemonnier (Fasquelle, Paris.) — Le Pays wallon, par Louis Delattre
(Association des Ecrivains belges, Bruxelles.) — Contes affronteurs, par Marc
Stéphane (Cabinet du Pamphlétaire, Paris.) — Le Fils de mafetnme, par Max
Deauville (Edition de la Belgique artistique et littéraire, Bruxelles.)
Et d'abord il faut que je signale aux
amis du Thyrse une œuvre de D.-J.
Debouck qui signa, ici même, une pétil-
lante chronique des Revues, laquelle
eut le don de faire frémir quelques
sensibles ombrageux. C'est intitulé :
« Contes wallons » avec un sous-titre :
« Simples histoires de la Hesbaye » Oui,
elles sont simples, ces histoires, simples
comme les fleurs des champs, mais co-
lorées, rustiques et belles comme elles.
Il arrive que M. Debouck, oublie cette
simplicité pour écrire de prestigieuses
phrases comme celles-ci : « Novembre
— aux songes de mort — dégringole du
haut de ses trente jours dans les brumes
du passé ». Il y en a beaucoup de celles-
là. Ce qui fait surtout apprécier cette
œuvre de début, c'est une note agreste,
fruste, qui appartient à l'auteur et qui
n'appartient qu'à lui; c'est une émotion
communicative obtenue sans recherche ;
c'est une originalité qui donne au sujet,
pas neuf cependant, un relief imprévu.
« Conte à pleurer » et « Farces de rustres »
sont des scènes de belle vérité prises sur
le vif, et « Le pefit vacher » est une nou-
velle, un morceau de littérature tout
bonnement charmant. Je ne résiste pas
au désir d'en reproduire la fin, l'invita-
tion faite à une vieille mère qui saura,
trop tôt, le suicide de son enfant : « Viens
dormir^ vieille mère, viens, le sommeil
est doux et accueillant ; viens dormir, la
nuit est bonne, la nuit éternelle! Dé-
pends du mur blanchi le vieux crucifix
de cuivre, serre-le entre tes doigts brisés,
étends-toi sur ta couchette dans l'ombre
molle ; et sans penser, très doucement,
ferme tes petites lanternes d'yeux pres-
qu' éteintes, ferme tes yeux et ne les
ouvre plus!... »
Les qualités d'écrivain de M. Cyrille
Van OverberghjSi souverainement incon-
testables, ont inspiré à M. René De-
thier, une monographie documentée et
laborieuse. Il n'y a pas là, seulement, un
panégyrique mérité d'homme éminent,
mais aussi d'aigres attaques à l'adresse
de tiers qui n'ont que faire dans une
œuvre de ce genre. J'aime la nature
combattive de l'auteur des Ecrivains de
chez nous. Cependant, qu'il me peraiette
une timide observation : Qu^importe au
lecteur que l'écrivain en question soit
doublé d'un fonctionnaire et pourquoi
ce ton acerbe, dans une œuvre d'étude,
à l'adresse de « messieurs les amants de
la fantaisie et de la vie de Bohême »
M. René Dethier a de l'autorité, ses
cheveux blancs et son long passé litté-
raire la lui confèrent,c'est entendu. Mais,
pour Dieul qu'il se montre magnanime
— 141 —
envers de jeunes confrères, et qu'il ne
les écrase pas de tout le poids de ses
illustres amitiés, y compris celle de
Catulle Mendès, qui devait s'estimer
très honoré !
Evocations somptueuses, souvenirs
d'histoire et d'art, style incomparable,
voilà ce qui séduit dans « Ailleurs et
chez nous » de Georges Virrès. L'au-
teur aime, admire et, que ce soit dans
les pages consacrées à l'Italie, claire et
fastueuse, ou dans celles réservées à sa
chère et brumeuse Campine, le lecteur
le suit avec un abandon entier, heureux
d'aimer et d'admirer à son tour. Je ne
connais que des extraits des œuvies
antérieures de M. Georges Virrès. Je
me souviens de notations vives, très
simples et très éloquentes de scènes vil-
lageoises. Il m'a paru aimer les humbles
et, dans maintes pages du livre que
voici, je retrouve cette inclination à
découvrir l'âme des rustres. « Le retour»,
par l'action et la vie qu'il contient est un
beau conte parmi les plus beaux, et le
jardin où se passe la scène « Comme
dans la vie » est digne d'être celui du
« Jardinier de la Pompadour» — Ail-
leurs et chez nous est, pour moi, la révé-
lation d'un noble et rare talent.
Léopold Courouble continue imper-
turbablement la série de ses études de
mœurs bruxelloises. Cet humaniste, car
c'en est un , envoie sa « M™* Kaekebroeck
à Paris » et retrouve une veine qui n'est
pas épuisée, tant s'en faut 1 Si le séjour
de Joseph et d'Adolphine, dans la grande
ville, n'est pas de longue durée, il est
fécond en péripéties de tous genres. Il a
fallu ce déplacement ; les enfants de
l'inetîable ménage grandissent; leur mère
tient à en faire des façons de petits fran-
ide facilité verbale. Vous
veloppements ; ils sont amu-
sants au possible. Le plaisant de l'aven-
ture, c'est que le professeur de beau lan-
gage sera précisément Adolphine, celle
qui semble avoir gardé comme un droit
d'hérédité l'étrange jargon de ses pères !
A ses côtés on admire l'humeur singu-
lière de Joseph qui se contente de récri-
miner et de s'emporter contre l'innom-
mable prononciation : il dénonce le
mal mais n'applique aucun remède. Ah!
que de Kaekebroeck de l'espèce con-
tient notre bonne ville ! et comme l'au-
teur connaît bien ses modèles î Je tiens
ce livre non seulement pour une œuvre
amusante mais encore utile. L'auteur
cède la plume, parfois, au censeur peu
tendre, surtout lorsqu'il s'élève contre
l'impéritie de certains maîtres d'études.
Le censeur n'aurait-il pas raison ?
Autre chose sont les « Contes braban-
çons » de M. Ch. Govaert. Il me semble
qu'ils ne sont brabançons que parce que
le titre plaît à l'auteur. Ils ne portent
pas, en efiet, de marque d'authenticité
comme les fantaisies si amusantes de
Courouble et de Garnir. Ces heureux
auteurs écrivent une langue châtiée dès
qu'ils ôtent la parole à leurs héros bizar-
res ou populaciers. Le glossaire marol-
lien est abondant et fleuri et il en faut
si peu pour donner à leurs écrits un par-
fum de terroir qui ne trompe personne.
Il est présumable que l'auteur a dédai-
gné ce vocabulaire; il les a voulus, ces
contes, d'une tenue décente oui, mais
entendre des naturels de la rue Haute
parler un dialecte fleurant l'Académie
est un parfait anachronisme. Il s'ensuit
que Paul et Angélique ne sont pas d'ici,
le pavé que foulent ces petits étrangers
n'est pas le leur. Au surplus, ces contes
sont agréablement écrits.
C'est une monographie très intéres-
sante du maître écrivain Camille Le-
monnier, la plus complète qui ait paru
jusqu'ici, que M. Maurice des Ombiaux
— 142 —
a tracée pour la belle collection des
« Ecrivains français de la Belgique ».
L'enfance du brillant auteur est décrite
avec une profusion de détails, souvent
émouvants, et les tribulations des débuts
donnent une idée de ce que devait être,
dans une ambiance revêche, la lutte que
dut soutenir Lemonnier contre l'inertie
ou le parti-pris de ses compatriotes. Il
faut que le sol patrial ait eu, pour lui, de
l'attrait et de la toute-puissance pour
qu'il soit demeuré fidèlement à son poste
de combat, alors qu'il était aimé et ap-
précié à l'étranger. Il a eu raison. Si la
littérature d'expression française a at-
teint, en Belgique, l'admirable dévelop-
pement que nous lui connaissons, c'est au
maréchal de nos lettres que nous le
devons pour une grande part, et c'est
pourquoi aucun détail de sa belle et
laborieuse existence ne nous laisse indif-
férents. Maurice des Ombiaux a été
heureux; son livre est beau et docu-
menté à souhait. Il a œuvré avec la foi
et l'enthousiasme des hommes qui
n'ignorent pas ce qui est dû à de grands
précurseurs.
Et voici précisément, de Camille Le-
monnier, un volume de nouvelles dont
l'une d'elles prête son titre à l'œuvre
La Maison qui dort. Cette maison pai-
sible où tout se fait dans un glissement
onctueux, où la parole devient un mur-
mure, où la pensée, comme le geste,
comme le regard, est lente et douce, cette
maison, dis je, c'est la Hollande. Ce qui
se fait, ce qui se voit dans la demeure
quiète de Joost, se fait et se voit dans
les demeures de ses congénères placides
et taciturnes. C'est un plaisir de les con-
naître mieux lorsque l'introducteur est
le bon styliste qui signa tant d'œuvres
si diversement belles. — Au beau pays
de Flandre atteste que si l'écrivain peut
étendre son inspiration, dans tous les
domaines, nulle part il n'est mieux chez
lui que dans sa Flandre de dilection.
Et Mon Mari troisième compartiment
du triptyque parfait qui nous occupe, est
une œuvre d'observation fine et péné-
trante, une œuvre qui révèle, après tant
d'autres, ce qui n'est plus une révéla-
tion : une maîtrise 1
Que faut-il dire de ce nouvel ouvrage
de M. Louis Delattre Le Pays wallon?
que ce n'est pas un livre, que c'est
mieux; que c'est l'hymne enthousiaste
et brillant que chante, pour sa terre, la
terre wallonne, un de ses fils, éloquent,
évocateur accompli, tendre et aimant
avec une sincérité charmante. Suivez-le
dans ses pérégrinations; écoutez-le, vous
qui avez dans l'âme une étincelle
d'amour patrial et dites-moi si vous
pouvez l'entendre sans que vous com-
muniez avec lui dans la joie, dans la joie
de vivre, d'aimer, de contempler. Vous
me dites que des descriptions somp-
tueuses et savantes vous plaisent. Par-
bleu ! il faut l'étendue à celui qui porte
des ailes de belle envergure; il faut qu'il
plane souverainement; mais qu'il touche
terre, le sol béni, et il vous dira dans la
langue savoureuse des autochtones chez
lesquels il se repose, ces mots simples,
fleurs de terroir, qui dévoilent l'âme
candide du pacant, ou celle, fine et go-
guenarde, du loustic. Ahl suivez, vous
autres, qui voulez connaître le pôle, les
aventures peu vérifiables de ceux qui
le virent ou ne le virent pas, moi je
veux suivre ce voyageur qui décrit un
monde dans une moitié de la petite
patrie, et je le suis sur les talons pour ne
pas perdre un mot de sa verveuse et
touchante parole !
« Au directeur du Thyrse, hommage
littéraire de Marc Stéphane. Et pour lui
exprimer l'espoir que quelqu'un enfin en
Belgique, sera assez bien inspiré du dieu
des Arts pour s'apercevoir qu'un écri-
- 143 -
-ain tel que le signataire existe 1 » Telle
st l'orgueilleuse dédicace que Marc
Itéphane écrit au fronton de ses Contes
'jfronteurs. J'avoue que, tout d'abord,
ai éprouvé la crainte de ne pas voir
jstifier cette belle opinion et je pensai
j quelque grosse suffisance. J'ai lu et je
lois rendre au talent ce qui lui appar-
ient; car M. Marc Stéphane a du talent,
le qui caractérise ces contes, c'est une
rreur comme en suspens. Je sais bien
ue les éléments de ces histoires, ou
lutôt de deux d'entr'elles, sont em-
runtés au problème tenaillant de lasur-
ie qui, chez beaucoup, provoque le
ouble ou la peur. L'auteur procède
utrement pour le «drame chez les tran-
uilles y> qui ne le cède en rien au point
e vue de l'effroyable. Il serait souhai-
ible, que ce bon conteur délaissât tout
a glossaire de néologismes et un style
jntourné qui ne peuvent aboutir, pour
le lecteur, qu'à une lecture lente et labo-
rieuse. Il n'en reste pas moins certain
que M. Marc Stéphane, tout comme un
Poe, possède le secret de concentrer,
avec une acuité singulière, ce qui est
poignant et torturant et qu'il sait et ose
ouvrir de force, les portes redoutées qui
donnent sur l'épouvante.
M. Max Deauville nous donne un
roman « Le Fils de ma femme » qui est
une œuvre jolie. D'un trait vif et simple
une figure y trouve du relief. Les per-
sonnages qui font le sujet de cet ou-
vrage, aussi spirituel qu'aimable, sont
croqués avec bonheur et si la trame est
menue, elle est relevée par une pointe
de scepticisme souriant et, souvent, par
une émotion qui pénètre. J'ajouterai que
ce livre est écrit avec une élégance sans
apprêt et que l'auteur y sème un esprit
de bon aloi.
Omer De Vuyst.
Les salons.
Société Royale Belge des Aquarellistes.
Encore un anniversaire, et tout à fait
mérable celui-ci : cinquante années
existence, cela compte pour un cercle
art, surtout lorsque, comme celui-ci,
se consacre uniquement à la propa-
ition d'un seul genre. En sorte que la
ule récapitulation des expositions de
Société royale des Aquarellistes per-
ettrait de faire très complètement
listoire de l'aquarelle dans la seconde
itié du xix« siècle
Or l'évolution de cette technique pré-
~'e un réel intérêt. On sent en effet,
presque tous les peintres qui s'y
onnent, la préoccupation de sortir du
amp si limité qui semblait autrefois
ir être assigné. Cette tendance, il est
vrai, s'observe dans tous les arts où l'on
voit tous les genres^ jadis nettement
tranchés, se confondre peu à peu. Mais
c'est ici peut être qu'elle se marque le
mieux. Et ce ne sera pas sans doute la
moindre acquisition de notre époque
que ces recherches techniques, cette
confusion des méthodes qui peut donner
parfois sans doute l'impression du chaos
mais qui aura enrichi singulièrement les
moyens d'expression artistique.
La fraîcheur, la fluidité, la finesse
exquise et le caractère prime-sautier de
l'aquarelle, les artistes ont tenté, non
sans bonheur, de les rendre dans la
peinture à l'huile. De leur côté les aqua-
rellistes se sont efforcés de donner à
144 —
leurs œuvres la saveur et la solidité de
la peinture à l'huile. D'aucuns même
ont voulu en donner une illusion plus
complète et se sont attachés à en imiter
la pâte, tels feu H. Stacquet dont les
Intérieurs et les Marines rappellent
l'admirable talent.
La Société royale des Aquarellistes
se devait, pour cet anniversaire, de nous
offrir une exposition très belle et très
complète où se trouveraient représentées
toutes ces tendances, et elle n'y a point
failli.
Certes ce sont toujours les notations
aimables et anodines de paysages ou de
sites pittoresques qui dominent. Mais à
côté de celles-là que d' œuvres remar-
quables se trouvent rassemblées. J'en
citerai quelques-unes, un peu au hasard,
en regrettant de ne pouvoir m'y arrêter
davantage.
L'admirable peintre Eugène Smits
nous montre avec des aquarelles an-
ciennes telles que Aîi piano, un Portrait
et des souvenirs d'Italie, des tableaux
plus récents : les Bûcherons et une
Baigneuse.
L'humour d'A. Lynen se donne libre
cours dans ses petites anecdotes savou-
reuses d'un esprit curieux, attentif et
observateur.
Uytterschaut expose des paysages
d'une curieuse fraîcheur, parmi lesquels
je retiendrai son Bois de La Haye et
son Bois de la Cambre.
Delaunoy reste le peintre ému, re-
cueilli et pieux du pays monastique :
son Matin chez la Béguine raconte avec
un sentiment profond et poignant la vie
humble et menue des petites nonnes
recluses et ses Panneaux d Impression
d'art sont des recueils d'admirables
notations.
Parmi les Marines, et il en est pas
mal ici, il convient de citer celles de
Marcette et de Charlet.
La Belle au bois dormant ^ la Tiare
d'argent et Idole de Fernand Khnopff
sont étrangement troublantes dans leur
leur énigme et il est indéniable que
dans leur souci parfois presque exclusif
d'intellectualité, qui leur donne si sou-
vent un aspect artificiel, froid et peu
sympathique, ce sont des œuvres d'un
art hautain et singulier.
Baeseleer dont l'exposition est parti-
culièrement remarquable et qui célèbre,
avec tant d'enthousiasme, la gloire de
sa ville natale, expose plusieurs tableaux
dont chacun mériterait d'être analysé
mais dont je citerai surtout les deux
Triptyques : Anvers (Pluie, Dégel et
Neige et Anvers (Un rayon d'or sur la
ville) d'un admirable lyrisme.
Puis voici Cassiers et son lot tradi-
tionnel de Vues de Hollande, parmi
lesquelles il en est de très belles ; Claus
avec quelques brèves notations ; James
Ensor, dont l'exposition, après l'en-
semble réuni au dernier Sillon, est par-
ticulièrement intéressante, car elle nous
offre une face différente de son génie
ondoyant et subtil; des frivolités de
Ch. Michel; des paysages, des impres-
sions et des Tulipes exquises de Pinot ;
des fleurs aussi, beaucoup de fleurs de
M™" Gilsoul Hoppe; enfin Hagemans,
Dierckx, Carpentier, de curieuses aqua-
relles de Donnay et de beaux portraits
de Jacob Smits.
Maurice Drapier.
— 145 —
Les concerts.
Ainsi donc, c'en est fait! Félicien
Durant, découragé par l'indifférence
publique, n'achevée pas ses projets d'ex-
tension musicale. Une œuvre aussi vaste
et encyclopédique, d'un aussi grand
intérêt, mériterait, selon nous, d'être
mieux encouragée et même d'être sub-
sidiée par les pouvoirs publics... Mais
comment amener la foule à des audi-
tions aussi intéressantes et aussi choi-
sies, alors qu'elle est sollicitée par tant
d'autres attractions si attachantes :
le phonographe, les cinémas... que sais-
je encore?
Hâtons-nous de dire que les grands
concerts d'abonnement sont maintenus,
ainsi que les trois séances du Quatuor
Capet, qui doit nous faire entendre les
principaux quatuors de Beethoven.
En tous cas, le deuxième des grands
concerts dirigés par Félicien Durant
comptera parmi les fastes de cette insti-
tution. La huitième symphonie de Beet-
hoven y reçut une interprétation très
consciencieuse, et si l'exécution en fut
faible à certains endroits (pas assez nette
particulièrement dans les cordes), elle
peut compter parmi les bonnes que nous
ayons entendues à Bruxelles. Quant
à la belle « Sérénade » en Ré majeur, de
Brahms, écrite pour grand orchestre,
elle fut un triomphe pour l'auteur et ses
interprètes. Œuvre très développée,
évoquant la forme de la « Suite » d'or-
chestre, elle réunit ces deux qualités
primordiales : la mélodie généreuse,
abondante, et le style large, profond,
varié. Ce n'est plus ici le Brahms des
austères Symphonies; c'est celui des
Lieder et des Danses hongroises, sorti
de son académisme, et présentant, for-
tement soudés entre eux, une suite de
morceaux brillants et animés, pleins de
caractère et de jovialité, au reste sou-
tenus par une technique savante, appro-
fondie, et par une orchestration pleine
de charme et d'imprévu.
Le programme se corsait, en outre,
par la présence d'une artiste remarqua-
ble : M"^ Agnès Borgo, de l'Opéra de
Paris. Talent admirable de cantatrice-
interprète, à qui l'on n'a guère à sou-
haiter qu'un peu plus d'ampleur dans
l'organe, pour réaliser la perfection.
Agnès Borgo, du reste, n'avait pas
craint de se produire dans des pages du
plus haut style, comme l'air « Divinités
du Styx » et la scène finale du « Crépus-
cule des Dieux » qui évoquent fatale-
ment un rapprochement avec cette
artiste unique qu'est Litvinne. Elle a
néanmoins dans ces deux morceaux
écrasants, soutenu son rôle sans fai-
blesse, et s'y est vaillamment compor-
tée. Elle fut acclamée : c'était justice.
Comment exprimer à présent le
charme profond, l'attirance magique et
aussi le regret, — regret des belles
choses envolées, — que laissa, j'en suis
sûr, dans l'ame de nombreux auditeurs,
la séance de musique de chambre donnée,
sous les auspices de Durant, par la
Société des instruments anciens de
Paris? Avec quel recueillement pieux
furent écoutés ces airs délicieusement
fanés, poudrés, tout mignards et joyeu-
sement mélancoliques, qui nous plon-
gèrent, deux heures durant, dans Fatmo-
sphère charmeuse du Pays du Tendre?
Bruni, Nicoley, Lorenziti, Montéclair,
quelle âme était la vôtre, pour avoir su
créer des choses aussi profondément
exquises? Que meparle-t-on des progrès
de la musique? Mais elle existait cette
musique, il y a deux siècles, plus péné-
trante, plus intimement joyeuse, et saine,
et réconfortante que celle d'aujourd'hui!
Ce quatuor de violes, aux sonorités
146 —
moelleuses et fondues, auquel s'unissait,
mieux que le piano moderne, le carillon
vieillot et cassé du clavecin, devrait
donner à réfléchir à nos compositeurs ; à
tel point qu'il faut se demander si nos
ancêtres n'avaient pas une musicalité
plus profonde que la nôtre, eux qui se
contentaient de si peu de bruit, si peu
d'effet, de sonorités constamment douces
et comme voilées... Voilà bien le secret
de l'ancienne musique, celui auquel
Villiers de l'Isle Adan n'a peut-être pas
songé 1...
Quant à M"* Marie Buisson, qui pos-
sède les qualités les plus sérieuses de
l'art du chant, le style et l'excellence
de la voix, je me hasarderai jusqu'à dire
qu'elle mit trop de tempéramment ou
plutôt pas assez de simplicité et trop de
voix, dans les délicieuses chansons an-
ciennes qu'elle interpréta. A titre d'in-
termède, c'était néanmoins parfait.
J'aimerais avoir à ce sujet l'opinion d'un
de nos meilleurs musiciens belges, de M.
Lunssens, qui nous donnait récemment
à entendre, au Concert Populaire, une
de ses grandes ouvertures dramatiques
qui ont besoin de deux pages de com-
mentaires pour se faire comprendre...
Et encore le compositeur avait-il oublié
d'allumer sa lanterne ? On assista, comme
à chaque séance du même genre, à ce
spectacle éminemment récréatif d'un
public s' évertuant à suivre, d'après le
programme littéraire, l'idée du musi-
cien, n'y parvenant pas, « écarquillant
les yeux, et ne pouvant rien voir.. »
Beau travail, sans doute, recherche
d'effets orchestraux, triturage de mo-
tifs (?) enchevêtrement de thèmes (?),
et tout cela d'un difficile 1 J'aimerais
autant, comme disait Grétry, que ce fût
impossible...
Une Sérénade pour quatorze instru-
ments, de Bernard Sekles, exquisement
écrite, pleine de pittoresque, d'humour
et d'esprit, des tableautins finement
conçus, complétaient la partie sympho-
nique, avec les airs de ballet du « Prince
Igor » de Borodine, vigoureusement
rythmés et d'un large coloris.
L'exécutant soliste était cette fois la
violoncelliste Jeanne Delune, qui inter-
préta avec sentiment, mais avec mol-
lesse un concerto de Tartini, et donna
une exécution très sage d'un concerto
de Louis Delune, œuvre bien écrite et
d'une allure presque lyrique, qui témoi-
gne d'un artiste très expérimenté.
Au moment où j'achève ces lignes,
voici me revenir subitement le souvenir
ému d'une grande et charmante pianiste,
dont, il y a un an, j'avais encore le bon-
heur de faire l'éloge, dans ces mêmes
colonnes. Ce bonheur, nous ne l'avons
plus aujourd'hui, nous ne l'aurons plus
jamais! M"»* Kleberg-Samuel n'est plus!
L'an passé, à cette époque- elle nous
donnait, à la salle Leroy, son récital
annuel, son dernier, hélas! Nous lui
devons de charmantes heures, et aujour-
d'hui encore, l'évocation nous en rem-
plit de bonheur et de regret. Avec quelle
âme de musicienne profonde et sen-
sible, avec quel amour et quel sentiment
inné de la beauté classique, cette admi-
rable artiste n'a-t-elle pas si souvent
subjugué ses auditeurs, et tenu sous le
charme de son style, de sa fine élo-
quence, tout un auditoire recueilli ! Il
nous souviendra toujours de ses inter-
prétations uniques de Bach, de Beet-
hoven, de Schumann surtout, dont elle
connaissait tout l'œuvre par cœur, et
dont elle comprenait et exprimait toute
l'âme avec un sens profond et un art
exquis et consommé.
Et voilà qu'un refroidissement con-
tracté pendant une tournée artistique en
Suisse, nous l'enlevait en quelques jours,
brutalement, peu de temps après! Ne
semble-t-il pas que la mort est plus qu'in-
juste, et que de tels êtres devraient ne
jamais disparaître et ne jamais mourir?
V. Hallut.
- 147 -
Citons aussi le concert donné le
2 décembre dernier, à la Salle Erard,
par M"' Hélène Gobât, pianiste, au jeu
tour à tour brillant et gracieux, et
l'importante musique de chambre du
lundi 6, à la Scola musicae, consacrée
aux œuvres de Victor Vreuls. On a
retrouvé dans les morceaux interprétés
à cette dernière séance les mêmes
qualités d'invention, d'impétuosité et de
technique déjà remarquées dans les
compositions symphoniques du même
auteur, exécutées aux Concerts popu-
laires et Ysaye, et qui font surtout de
Victor Vreuls un poh'phoniste dis-
tingué Tous les exécutants mériteraient
d'être cités. N'oublions pas surtout M.
Gustave Simon, baryton, professeur au
Consers'atoire grand ducal de Luxem-
bourg, dont nous avons déjà pu appré-
cier, au cours d'un concert donné précé-
demment à la Salle allemande, et où il
tenait seul l'affiche, l'organe généreux
et le style intelligent.
J. D. L.
Les théâtres.
Théâtre royal du Parc : Stizette, comédie en trois actes, de M. Brieux. —
La Blessure, pièce en cinq actes, de M. Henry Kistemaekers. — Les Grands,
pièce en quatre actes, de MM. Pierre Veber et Serge Basset. — Théâtre
royal de l'Alcazar : Le Grand Soir, pièce en trois actes, de M. Léopold
Kampf, adaptation française de M. d'Humières.
M. Brieux doit être d'une force in-
comparable dans les sciences occultes.
Ainsi, dans cette histoire banale d'un
divorce entre époux qui s'aiment au
fond, qui voudraient se raccommoder
mais qui ne le peuvent pas, — M. Brieux
ayant voulu faire mentir le Dicton
« vouloir, c'est pouvoir » — vous seriez
tenté de croire que cette impossibilité
d'entente s'élève de par la faute de
beaux parents très provinciaux, rancu-
niers sans cœur, mais qui, à certains
moments, paraissent cependant jouir
d'assez d'intelligence et de morale chré-
tienne pour qu'il y ait incompatibilité
entre leur conscience et leur conduite
insensée? Ne leur reprochez rien, aux
pauvres vieux, pas même d'être les
sévères dispensateurs des 50,000 francs
nécessaires à l'époux menacé de faillite,
ni d'acheter la brouille avec leur belle-
fille au prix de l'argent! Ils n'en peu-
vent mais, les malheureux : « ils ne
savent pas ce qu'ils font 1 ...» S'ils agissent
ainsi c'est parce que c'est le bon plaisir
de M. Brieux — l'Hypnotiseur — de
ne point les lâcher, qu'ils n'aient « joué
la bête » pendant trois heures en face
du public larmoyant infiniment...
Heureusement, il y a cette petite
Stizette martyrisée, que s'arrachent
mutuellement papa, maman, grand-père
et bonne maman, et aussi « la tante de
sucre », la sœur à Chambert, qui n'est
pas mariée...
Mais M. Brieux est bien cruel de
faire peser l'unique intérêt de sa pièce
— il est vrai qu'il n'est pas lourd — sur
les faibles épaules d'une enfant qui doit
déployer des efforts prodigieux pour
tenir en équilibre l'édifice chancelant de
la comédie Un pouvoir d'hypnotiseur
lui aura été, ici plus qu'ailleurs, d'une
inappréciable utilité...
— 148 —
Tout se termine à merveille, tout
s'arrange comme par enchantement.
Dès que M. Brieux veut bien nous faire
la grâce de lever le charme, dès qu'il
juge avoir fait parler et gesticuler ses
acteurs pendant un temps assez long
pour que soient taries les glandes lacry-
males des spectateurs; le cœur de la
belle-mère se fond tout à coup en un
miel embaumé auquel vient boire
l'épouse pardonnée... sans que celle-ci
s'en émeuve plus que de raison, alors que
le dénoûment attendu serait plutôt de la
voir mourir foudroyée, non par le bon-
heur et la joie, mais bien sous le poids
d'un incommensurable étonnement...
Quand je vous disais que M. Brieux
est un hypnotiseur : empêcher une
femme de mourir! C'est presqu'une
résurrection.
Il n'est pas jusqu'au public qui n'ait
subi le pouvoir despotique de sa volonté
en accueillant avec sympathie une pièce
aussi inconsistante, dont l'intrigue est si
élastique et traîne l'aile parce qu'em-
combrée de hors d' œuvre peut-être spiri-
tuels mais en tout cas parfaitement
inutiles et déplacés.
Ce sont ces hors d' œuvre que le
public, h5'pnotisé, a goûtés le mieux.
Les artistes du Parc ont joué Suzette
avec le grand talent qui leur est propre.
— Mais ils ne pouvaient nous servir
autre chose que ce que leur avait pré-
paré M. Brieux. Celui-ci n'est pas le
meilleur dramaturge du monde, et il a
bien dû, il semble, s'imposer à M. Reding
par quelque sortilège hypnotiseur aussi:
celui de son nom.
D. J. D.
Cinq actes nouveaux de M. Henry
Kistemaeckers! Voilà de quoi réveiller,
parmi le public habituel du Parc, d'en-
thousiastes souvenirs! Aussi, la curio-
sité éveillée de cette foule se compli-
quait-elle d'un espoir exigeant, et c'est
pourquoi l'auteur qui nous donna jadis
cette pièce admirable « L'Instinct » ris-
quait de voir son œuvre nouvelle ac-
cueillie avec une froide sévérité.
Ce fut le cas, ces jours-ci, M. Henry
Kistemaeckers n'ayant plus atteint,
malgré un remaniement total de l'œuvre,
cette perfection tant désirée.
La « Blessure » dont il avait rêvé une
impression synthétique, est celle que
font à tout être humain, et plus spé-
cialement à chaque femme, les flèches
jolies, légères et finement aiguisées de
l'amour... Eclairs, regards, rayons qui
ouvrent parfois dans nos cœurs une
blessure large, sanglante, mortelle...
Mais est-ce l'amour, vraiment ? Celui-ci
ne peut devenir criminel que lorsque ses
flèches sont empoisonnées de jalousie.
Et, c'est par ce dernier élément surtout
que « La Blessure », « L'Instinct » et
« La Rivale » expriment la caractéris-
tique du talent de M. Henry Kiste-
maeckers, toute la vie littéraire de celui-
ci ne nous ayant montré que l'analyse
des conséquences multiples de cet
égoïsme un peu bestial, mais inévitable
encore en notre humanité.
« La Blessure », en tant qu'œuvre dra-
matique, est plutôt inférieure.
Débutant par un acte solidement
construit, elle use ensuite de moyens si
souvent employés que l'intérêt s'émousse
peu à peu. Quelques belles scènes ne
suffisent pas à excuser les autres qui
sont banales, et l'idée assez grande du
dernier acte se voile de quelques détails
malheureux.
En résumé, quoique la pièce ait été
très vaillamment défendue, elle n'a pas
obtenu grand succès. Le public est dif-
ficile; il se rappelle ce dont M. Henry
Kistemaeckers est capable, et chaque fois
que ce nom reparaît à l'affiche, il vou-
drait un chef-d'œuvre nouveau. C'est la
cruelle rançon qu'on exige de ceux qui
eurent un jour du génie.
François Léonard.
— 149 —
Aux environs de notre quinzième an-
née, la lecture des livres romanesques
et des poètes défendus exalte notre
imagination, qui se complaît à l'évo-
cation de l'Amour. Nous en éprouvons
mentalement les attraits, les charmes,
les souffrances et celles-ci, plus que tous
autres impressionnent la «folle du logis»
laissant bien souvent notre cœur intact.
Et notre besoin affectif, les penchants
généreux de cet âge nous font aimer
en rêve quelque héroïne classique, quel-
que création poétique. L'on adore
Ophélie, Desdémone, Lucie, la Dame
aux Camélias, Fantine, Adrienne Le-
couvreur, quelque Chimène. Mais si
le rêve prend corps, si, près de soi,
une femme passe en qui l'on reconnait
l'objet de ses rêves, celui-ci se concrétise
comme par enchantement. C'est le
Grand, l'Unique — du moins on le croit
— Amour pour lequel on se sent capable
de tous les dévouements et de toutes les
tortures.
Voilà ce qui arrive à Jean Brassier, le
personnage principal des Grands, la
remarquable pièce de MM. Pierre Veber
et Serge Basset, avec laquelle le théâtre
royal du Parc tient un succès. Les
auteurs ont placé leurs quatre actes en
plein lycée où ils ont noté, avec beau-
coup de finesse, l'agitation si attachante.
Ils ont donné de ce monde en réduction
(les tableaux très exacts. Dès le premier
acte, de petits faits, fort justement
observés, nous déterminent les person-
nages qui vont avoir à jouer un rôle
dans le drame que la passion de Bras-
sier va susciter dans ce milieu scolaire.
Les Grands, ce sont les élèves de
dernière année. On les voit agir comme
des hommes et leurs bons et mau-
vais sentiments vont se faire jour. Ainsi
que dans la vie courante il y aura du
mépris, de l'indifférence, de la généro-
sité, de la grandeur. Comme dit le prin-
cipal — homme de valeur, qui verra son
avancement arrêté, parce qu'on ne lui
pardonne pas de réussir — il y déjà là
tous les traits qui caractériseront plus
tard ces enfants; on peut presque à coup
sûr déterminer la voie que sui\Ta cha-
cun... A côté de ces « grands », des tj'pes
heureusement évoqués de grandes per-
sonnes : M. Chamboulin, le pion, maître
d'études sans relief, M. Bron, l'économe,
atteint par la déformation profession-
nelle. Hélène, la jeune femme du prin-
cipal, qui a la coquetterie nécessaire
pour affoler Brassier...
Tableaux d'observation qui permet-
tent l'heureux développement d'un état
pscychologique d'adolescent.
^mes Xerka Lyon, Marthe Lutzi,
Renard, MM. De Gravone, Carpentier,
Daubry, Duvernay, Delaunay sont à
citer très élogieusement dans l'interpré-
tation.
Les troubles profonds qui agitent les
peuples en gésine d'émancipation res-
suscitent à notre époque pratique et
calculatrice, la Foi absolue, et, avec elle
le Mépris de la Mort. Et mourir pour
laCauseapparaît comme la joie suprême,
le stade ultime du Bonheur! Bonheur
inégalable, bonheur plus savoureux que
l'ardentecommuniondeslèvresd'amants
éperdus. La Route qui mène au Grand
Soir libérateur est rouge du sang des
Martyrs. Eros vaincu a trébuché sur le
chemin ; il entend les clameurs annon-
ciatrices des délivrances prochaines où,
après l'exaltation des victoires décisives,
on lui rendra sans doute son carquois et
ses flèches...
Avec un peu de bonne volonté, ceci
pourrait être la conclusion du Grand
Soir de M. Léopold Kampf, qui eut les
honneurs appréciables d'une adaptation
française de M. d'Humièrcs et d'une
série de représentations réuss;
théâtre royal de VAfcazar. Qua-t-.l
manqué à l'auteur de cette œuvre pour
150 —
qu'elle fût une grande œuvre? De la
patience. Ne disons pas une longue pa-
tience, ce qui, chacun le sait, équivaut à
génie et peut être M. Kampf en a-t-il!
Mais ici, il a voulu mettre à profit trop
hâtivement l'actualité des événements
russes sans en pénétrer les éléments per-
manents. Dans l'auecdocte qu'il a mise
à la scène, il n'a pas sondé la crise d'hu-
manité à laquelle est en proie le peuple
russe, comme le furent d'autres peuples,
avec les symtômes, avec les phases, avec
les évolutions semblables qui font des
hommes héros, des femmes martyres
prêts aux sacrifices grandioses, même au
mépris de la Vie, au mépris de l'Amour !
L'éternel devenir du Monde ne fait
aucun cas des existences individuelles
et aux heures tragiques de la Destinée,
les croyants, les servants convaincus de
la cause acceptent avec simplicité le
Devoir, ses cruautés, ses exigences, ses
abnégations fussent-elles la Mort!
Mmes Berge, Sureau, Landray, MM.
Paulet^ Hauterive, Bosc, Bajart et leurs
camarades, ont avec le talent que nous
leur connaissons, interprété sans défail-
lance le drame de M. Kampf, auquel les
bruits de coulisse — fort nombreux et
bien réglés — ont donné une vie très
pathétique.
LÉOPOLD ROSY.
Les conférences.
La parole étant la traduction la plus
immédiate de l'esprit et de l'urbanité,
l'éloquence est naturellement l'apanage
du peuple le plus spirituel et le plus
aimable : le peuple français.
Cette pensée, qui dut guider les orga-
nisateurs et les protecteurs « des confé-
rences des Annales (à la Salle Patria) »
nous sera profitable. Comment en Bel-
gique ne pas se heurter aux excès du
flamingantisme^ si les flots d'un verbe
bien français, ne nous aident à atteindre
la certitude de la langue ?
M. Iwan Gilkin, dont j'eus le regret
de ne pouvoir entendre la substantielle
conférence, inaugura la série en présen-
tant ses confrères français. Puis ce fut
Richepin!... Richepin parlant devant
cet auditoire sélectionné parmi les fleurs
du Gotha féminin! Richepin le roi des
Gueux et de la Canaille, Richepin le
chantre des Caresses et des Blasphè-
mes!!! Que votre vergogne se rassure,
aucun choc n'eut lieu malgré ces con-
trastes; ce fut non pas un torrent d'élo-
quence qui nous parvint, mais une rosée
parfumée, et si finement volatilisée que
toutes ces jolies fleurs en demandèrent
encore et toujours; ce qui ramena une
seconde foisle maître à la tribune.
Son premier sujet « Les Contes de
Fées » semblait avec coquetterie, sou-
ligner la métamorphose du lion en
agneau, je n'ai pas voulu écrire du loup,
dont il imita pourtant si bien la tactique,
dans sa récitation du « Petit Chaperon
Rouge ».
Comme les légendes et les chansons,
les Contes de Fées émanent de l'âme
populaire qu'ils caractérisent; aussi le
maître mène-t-il notre attention à tra-
vers tous les pays, de la Perse à la Flan-
dre (d'où il récite la jolie légende les
« Hirondellesde Notre Dame, de M"=Van
de Wiele), à travers tous les temps, de
l'Odyssée jusqu'à la Mère l'Oye et vers
tous les fabulistes et conteurs, de Ho-
mère à Perrault, de Tasse à Andersen,
pour appuyer sa conclusion sur deux de
ses légendes : « La Fille du Roi » et
- 151 —
« Le Trésor du Pauvre ». Les Contes de
Fées sont aux petits ce que l'Illusion
est aux grands, c'est-à-dire toute la
vie... De certaines fréquentations fémi-
nines et enfantines, J. Richepin dût se
pénétrer comme Anatole France « que
les rêves du sentiment et les ombres de
la foi sont invincibles et que ce n'est pas
la raison qui gouverne les hommes ».
Les Fées, mères des Elfes et des
nymphes lui suggérèrent le désir de
jouer au Neptune et de prendre, dans sa
seconde causerie une revanche en don-
nant libre cours à sa violente passion
pour « la mer ».
Se défendant d'être conférencier il
voudrait, dit-il, inaugurer « La Confé-
rence Mutuelle», où chacun découvrant
son moi, feuilleterait son album inté-
rieur; exemple qu'il donne aussitôt en
récitant ses admirables poèmes écrits
dans la fièvre de l'enthousiasme.
Lorsque le maître, la poitrine gonflée
par le souffle du large, la voix assouplie
à tous les rythmes, clame en ses vers
colorés et chatoyants, sa fougue d'homme
pour cette divine amante, on sent passer
le grand frisson d'art inoubliable. De la
mer, il aime non seulement les paysages
multiples et changeants, mais aussi les
gens qu'il apprécie mieux qu'en poète,
en vrai matelot.
Vagabond de l'Idéal, il se saoule de
la poésie de l'immensité, de l'arôme des
vagues, de la brise du large, du désir
d'ailleurs et d'au delà. Amour sensuel
pourtant qui éclate en chauds baisers,
en désirs cinglants, en âpres sanglots,
amour du Richepin qui écrivit :
L'amour que je seas; l'amour qui me cuit
Ce n'est pas l'amour chaste et platonique
Sorbet à la neige avec un biscuit
C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.
Et pour s'excuser de s'être montré
lui-même (qu'en avait-il besoin), il
affirme que les mots qui reviennent de
la mer ne peuvent être que « salés ».
Richepin n'est pas un conférencier,
c'est un charmeur.
Aux troisième et quatrième vendredis
« des Annales » MM. Bourgault-Ducou-
dray et Dorchain nous entretinrent d'un
siècle joli, spirituel et pervers : le dix-
huitième.
Le docte professeur du conserv^atoire
de Paris après avoir parlé de la naissance
de l'opéra vers la fin du xvi* siècle, du
prétexte à ^^rtuosité qu'il de\nnt dans
la première moitié du xviP et de son
but manqué : « la résurrection de la
tragédie antique » nous rappelle que
créé par l'Italie et non par la France, il
dut ses premiers succès à Cavalli et
surtout à Lulli, qui contenta le tempé-
rament littéraire parisien en donnant
une importance réelle au livret.
Un peu plus tard, attiré par la réputa-
tion de Couperin, musicien frotté aux
belles lettres, et de Rameau, autodi-
dacte, le chevalier Gluck vint à Paris
s'éclairer à leurs lumières et en concen-
trant le prisme, modifier l'évolution
musicale, en adaptant le r}i^hme à
l'esprit du drame... Assez mince est
donc le rôle de la France en cette évolu-
tion, si l'on considère que son influence
fut contrebalancée chez Gluck, par les
progrès s}Tnphoniques germains et la
mélodie italienne.
Dois-je ajouter que les auditions de
Couperin et de Rameau malgré le talent
de leurs interprètes : M"» Auguez de
Montalant de l'Opéra -Comique ci
M"' Delcourt claveciniste ne purent
rivaliser avec un air « d'Armide » dont
le style pur, serein, élevé n'appartient
qu'à Gluck. Nous n'en sommes pas
moins reconnaissants à M. Bourgault-
Ducoudray de nous avoir, avec tant de
science, fait connaître ses prédécesseurs.
C'est encore de la corruption aimable et
fine du xviu" siècle que M. Dorchain
152 —
nous parla en évoquant le salon de
Mme la marquise du Deffand. Il était
certes malaisé de silhouetter devant cet
auditoire l'amie des encyclopédistes.
M. Dorchain pourtant s'acquitta avec
tact de cette mission.
Une jeunesse turbulente, qui valut à
la marquise les remontrances très dix-
huitième de Masillon, lui fit rapidement
connaître'' l'ennui, d'où naquirent ses
fautes et ses malheurs. Elle s'ennuya
d'abord avec son mari. Après une sépa-
ration, un rapprochement et un veuvage
qui l'enrichit, elle se dédommagea en se
consacrant au monde et à son salon, où
elle attira les plus beaux esprits et les
plus grandes dames (non les plus ver-
tueuses), par ses réceptions intelligentes,
amusantes et même gastronomiques.
Ce règne inauguré à Sceaux près de
la duchesse du Maine, fut continué et
illustré, l'hiver, à Paris. Dans son salon,
on rencontrait Voltaire, son ami et son
correspondant, l'indomptable d'Alem-
bert, Montesquieu, Dorât, Hume, les
duchesses de La VaUière, de Grammont,
de Boufflers, M"^« du Châtelet, M"«
Haïsse dont les romanesques amours
avec le chevalier de Malte, M. d'Haydie,
paraissent l'azur de cette atmosphère, et
surtout M"^ de Lespinasse, son Anti-
gone (elle était devenue aveugle), pour
qui elle eut tendresse et rancune égales
et qu'elle remplaça par la duchesse de
Choiseul.
Ame sèche, la marquise n'aima point
et ne fut guère aimée, sa mort très tar-
dive attrista tout au plus son «chien...»
Evidemment cette causerie ne nous ap-
prit rien de très neuf sur le xviir siècle
mais nilnovi sitb sole, ce que Théophile
Gautier traduisait en disant que les
hommes n'étaient même pas parvenus à
inventer un huitième péché capital.
De certains conférenciers belges à
certains conférenciers français, il n'y a
guère d'écart. Belges parlant de belges
peuvent être intéressants, quoi qu'on
en pense; c'est ce qui fut prouvé, ce
mois, par M^^^ Vande Wiele parlant des
« De Rudder » et par M. L. Rosy célé-
brant « Henri Maubel ».
C'est à la section féminine du livre et
de la Presse que M''« Van de Wiele
nous entretint de ses amis les « De
Rudder ».
Idéaliste, malgré le naturalisme ambi-
ant, Isidore De Rudder épousa peu
après ses débuts. M''*" Hélène Duménil
dont le talent en broderie était indé-
niable. — Union des cœurs et des
talents qui produisit les superbes tapis-
series en soie que tous connaissent,
Isidore De Rudder mit tout son art à
composer les dessins et sa femme à
diriger l'exécution de ces travaux de
fées
La statuaire simple, gracieuse, poé-
tique, d'Isidore De Rudder rappelant les
artistes du xviP siècle, sa connaissance
de la littérature, de la mythologie, sa
délicatesse de ciseleur à la Benvenuto,
l'inclinaient déjà vers un art raffiné et
quelque peu féminisé. Son habileté
s'affirma sur des matières ingrates telles
que porcelaines et pierreries. Aussi dans
les sujets des tapisseries retrouve-t-on
toutes les qualités d'un véritable artiste,
don du dessin et de la composition,
chaleur, richesse harmonie des teintes
et des demi teintes, instinct de la per-
spective, effets de lumière et d'ombre
saillie de figures.
Célébrés par de nombreux critiques
belges et étrangers, leurs travaux furent
appréciés par la ville de Bruxelles, la
commune de Saint- Gilles. M'"'' Hélène
De Rudder figure le côté délicieusement
féminin de ce talent, et son mari l'envol
du grand art. Leur œuvre collective, et
pourtant personnelle, reste pleine de
grâce intime et de sentiment. Leur
procédé général est éclectique, oppor-
tuniste ingénieux, avisé; ils possèdent
— 153
le savoir et le savoir-faire et sont de leur
pays et de leur époque.
Ce sujet inédit (le mérite n'est pas
mince) et traité en « expert » par la
talentueuse conférencière fait naître
chez tous les auditeurs le désir de con-
naître ces deux vaillants artistes et leurs
travaux.
M. L. Rosy donna la même impres-
sion lorsqu'il parla à l'Université popu-
laire d'Uccle avec émotion et chaleur
lu sympathique et délicat artiste Henri
Maubel. J'entends ces deux modestes
(le conférencier et son sujet !) me
prier avec instance de les laisser au
silence et à l'ombre de leur retraite.
Vussi obtempérant à leur désir vais-je
passer à d'autres, non toutefois, sans
redire le charme attendri, l'harmonie
exquise et la ciselure délicate de l'œuvre
du bel écrivain que M. Rosy fait con-
naître avec une persévérance, un enthou-
siasme, et une justesse qui l'honorent.
Notre deuxième Samedi.
La cécité du hasard dut faire coïncider
la lecture de « Pierrot Narcisse », l'œu-
vre du maître ironiste Albert Giraud^
avec l'heure solennelle et émouvante de
la mort du Roi. Malgré les grelots du
carnaval, et ses quolibets fusant comme
la mousse du Champagne, nous ne pou-
vions oublier le grand défunt (qui nous
oublia si parfaitement pourtant) qu'une
macabre et grandiose promenade aux
flambeaux, conduisait de Laeken vers le
Palais de Bruxelles.
Mais Pierrot était si beau (il le croyait
du moins) si éloquent, qu'il fixa définiti-
vement notre attention et que bientôt
nous écoutâmes avec enchantement, sa
fatuité rivaliser d esprit avec la coquet-
terie d'Eliane. L'élégance mièvre et
raffinée de cet amant de la neige,
de ce buveur de givre, amène très natu-
rellement la scène du miroir.
J'arrête à ce début analyse et appré-
ciation d'une œuvre que tous les in-
tellectuels connaissent et apprécient
comme un de nos joyaux littéraires. Ne
savent-ils pas que tant de goût, de
finesse, d'esprit et d'ironie ne peuvent
être signés qu'Albert Giraud?
Et félicitons les lecteurs (i), qui aux
côtés de M""* et M. Léopold Rosy ont
fort honorablement dialogué cette char-
mante comédie fiabesque.
HÉLÉNA Clément.
(i) MM. Dubois, Martin, Aron, Hartjens,
Petit, Roos. — Que M"!» Kerremans veuille
m'excuser d'avoir omis son nom dans mon pré-
cédent compte-rendu de la remarquable lecture
de : La m<Mrt de TtntagiUs Je me suis promis de
réparer cet oubli. Voilà qui est fait.
H.C.
Les revues.
Il est intéressant et fructueux de dé-
gager et de rapprocher l'un de l'autre,
parmi l'amas d'idées innombrables que
remuent mensuellement nos revues lit-
téraires, les articles qui ont entre eux
quelque rapport, soit qu'ils traitent le
même sujet, soit qu'ils s'occupent de
théories ou de figures d'écrivains ayant
entre elles une corrélation plus ou moins
directe.
Plusieurs publications ont donné ré-
cemment de pieuses études sur Ch.
Guérin à propos de l'inauguration, à Lu-
néville,d'un monument dû aux sculpteurs
- 154
Daillion et Lachenal, et destiné à per-
pétuer le souvenir douloureux du poète
du Cœur solitaire et du Semeur de cen-
dre. Parmi ces études, celle des Mar-
ches de l'Est que signe M. Fernand
Baldenne, est particulièrement remar-
quable par sa compréhension absolue de
l'œuvre mélancolique de Guérin et de
son âme désespérée; celle-ci est recons-
tituée à travers les livres du poète en
allé après une vie si courte, un songe
triste rarement illuminé par des vou-
loirs vers l'Action, lesquels, à peine
brandis, retombaient piteusement, tels
des oiseaux cassés, sur son cœur endo-
lori. M. Baldenne examine aussi la
technique du poète, l'évolution de
cette technique vers une forme plus clas-
sique suivant l'influence des divers
maîtres qui l'inspirèrent. De curieux
rapprochements entre strophes choisies
parmi les pièces d'un même recueil, mais
dans des volumes d'éditions différentes,
montrent quelle transformation s'est
opérée dans l'art de Guérin.
Un autre jeune récemment disparu à
l'âge de 25 ans, Charles Démange, l'au-
teur du Livre du désir, est l'objet de
deux pages émues que signent dans
La Phalange MM. Schwab et Dauchot.
Plus amer encore fut le destin de ce
jeune poète qui n'eut même pas comme
Guérin la faveur de pouvoir élever, en
quelques années de répit accordées par
l'Ange de l'Ombre, une œuvre littéraire
ayant quelque chance de redire son
nom à la postérité.
« On ne vit pas avec les morts » dit
un proverbe d'un pratique qui pue le
Vivre intensif et matériel; pour nous,
artistes, cet adage est non seulement
d'un égoïsme qui blesse, mais encore
d'une totale fausseté : tous les écrivains,
tous les esprits et tous les cœurs désirant
s'élever vers la beauté de l'Idéal doi-
vent nécessairement communier par le
rêve avec ceux qui ont souffert et pensé
voluptueusement comme eux et avant
eux, dans le temps et dans l'espace.
Après cet hommage rendu à ceux que
la Mort cruelle nous a sitôt repris, oc-
cupons nous des vivants. De plus en
plus nombreux chaque jour, les jeunes
littérateurs manifestent leurs efforts
énergiques vers l'Art, cet éternel tour-
ment qui est aussi la plus pure des con-
solations; des groupes nouveaux se for-
ment, des revues naissent pleines de pro-
messes, marchant au soleil de l'Avenir :
c'est VArt libre de Lyon auquel s'est
joint l'éphémère Epos et dont le direc-
teur M. J. Billiet paraît vraiment avoir
« quelque chose dans le ventre »; c'est
Y Ile sonnante, redevable de son nom au
bon papa Rabelais; c'est encore 5m-
cérité, un petit cahier publié mensuelle-
ment par M. L. Nazzi, un courageux
parfois un peu trop sincère, auquel nous
adressons tous nos encouragements.
Souhaitons à ces confrères nouveaux
une carrière longue et brillante; et que
leurs fondateurs échappent à la maladie
très contagieuse, ce semble, qui fait
nombre de patients parmi les Jeunes
français : celle qui vous oblige à ergoter
pendant des mois sur une seule phrase
d'un Jean Royère par exemple; à prou-
ver bon gré, mal gré, et souvent contre
soi-même combien l'on a raison; à vou-
loir, en petit Hugo prétentieux, mettre
une unité parfaite dans sa vie intellec-
tuelle, une uniformité dans ses opinions
littéraires ou autres combien chan-
geantes, on le sait. Car chaque esprit est
en constante évolution et doit, à moins
que borné et sous peine d'être insincère,
penser différemment au fil du temps et
surtout pendant ses primes années. Tout
le reste est mensonge, fatuité et orgueil.
Les Guêpes sont d'une rare force en
cette matière ; mais n'est ce pas se dé-
penser bien inutilement que de com-
poser des ballades, si bien menées
soient-elles, en l'honneur de l'auteur de
- 155 -
Sœtir de Narcisse niie, ou de rimer
d'autres épigrammes et poèmes qui ne
donneront pas plus l'immortalité à
M. Bernard qu'à M. Royère? Des œu-
vres, n'est-ce pas? Des œuvres ! Ne per-
dons pas un temps précieux, qui nous
laisse seulement l'illusion de nous ap-
partenir.
Combien l'on aime, après avoir feuil-
leté ces revues liquéfiées par des discus-
sions aussi vaines, combien l'on aime
ouvrir une publication moins puérile,
qui permette de boire à la neuve musi-
que d'un poème, de goûter quelque
prose solide ou quelque critique bien
pensée!
La Rénovation esthétique qui s'abreuve
à la source d'étemelle jouvence de l'Art
grec, nous donne une suite de délicieux
poèmes de Marguerite Gillot : simples,
naïfs, çà et là à la manière de celui qui
écrivit « De l'Angelus de l'Aube à l' An-
gélus du soir », ces vers sont la chanson
parfois balbutiée, parfois mélancolique,
mais toujours charmante d'une âme de
femme qui aime et sent profondément.
Jammes, Maeterlinck — dans ce que
leurs œuvres ont d'artificiel — voilà bien
des écrivains que vous n'irez point pro-
poser à l'admiration de M. Raphaël Cor!
Celui-ci condamne en effet M. Claude
Debussy — l'auteur de Pelléas —
auquel il nie toute inspiration et s'élève
contre ces artistes-snobs qui font penser
à l'Art japonais en ciselant de « petits
Netskés biscornus et tarabiscotés » —
Cette étude de M. Cor, publiée dans la
Revue du Temps présent, est accueillie
avec sympathie par les Rubriques
nouvelles. — Mais d'autre part, aux
pages de Pan, M. Rieu accuse M. Cor
— « qui tient en main le bon sens, cette
fleur universitaire » — de confondre la
nuance avec la chinoiserie, d'identifier
la simplicité à la puérilité », de faire
autres choses amusantes encore dont
rénumération serait essoufflante...
M. Rieu remarque, non sans un
visible plaisir que M. Cor — qui
reproche à notre époque le goût du
minuscule — se meut lui aussi fort
précautionneusement à travers des minu-
ties, lesquelles lui appartiennent en
propre...; et il déclare qu'à cause de
cet illogisme même, « il ne faut pas
frapper M. Cor, ne fût-ce qu'avec sa
fleur universitaire ». Tout cela est
bien amusant! Ce qui l'est plus, c'est
que la Revue du Temps présent, qui a
ouvert une enquête à la suite de
l'article de M. Cor, voit, après des
appréciations anti-debussystes publiées
dans son avant-dernier numéro, se
multiplier dans son fascicule de dé-
cembre les jugements favorables à
Debussy.
Et l'on sourit en constatant que parmi
les personnes invitées à apprécier le
compositeur, ce sont précisément les
grands artistes qui s'excusent, s'échap-
pent par la tangente, ou avouent tout
simplement leur admiration et leur
incompétence à émettre un jugement
aussi périlleux: il reste alors suffisam-
ment de place aux pages de la revue
pour que des amateurs, des lecteurs,
« des demoiselles de Paris » ou autres
illustres inconnus y puissent user quel-
ques plumes et un grand flacon d'encre
en nous confiant les petites choses
intimes, agréables ou désagréables
qu'éveille en eux la musique de M.
Debussy.
Et tout cela n'est pas très flatteur
pour M. Cor.
M. A. France ne sera, lui non plus,
pas très flatté de l'étude (le terme n'est-
il pas impropre?) que M. Nicolas Beau-
duin lui a consacrée dans les Rubriques
nouvelles de novembre ; ni de la réelle
satisfaction aveenfer — se brûler vivant dans le feu
diabolique du supplice terrestre! Qui
donc est le supplicier ? L'homme ou bien
le Diable ? L'homme pour l'homme —
est Diable ».
Dans les rues,dans les maisons,partout
autour de lui, il ne voit que des ombres.
qui se meuvent, qui s'agitent sur l'écran
grisâtre de l'existence, on ne sait pour-
quoi. C'est un cauchemar effroyable qui
le prend à la gorge, le saisit par les
cheveux, par les mains, entre dans l'âme
et brutalise le cœur, déchire et incendie
les entrailles, frappe sur le crâne, boule-
verse le cerveau; c'est un cauchemar
où les ombres, les ombres noires,
les ombres rouges sont les héros aux
dents de fer, aux jambes d'acier qui
lancent des chansons folles de leurs
gosiers de cuivre.
Où donc est la délivrance ?
« Je prends un morceau de la vie,
grossier et pauvre, et je crée de lui une
douce légende, car je suis poète. Crou-
pis dans la nuit, le terne et le quotidien,
ou bien mugis en un incendie furieux,
au-dessus de toi, vie; — moi, poète,
j'édifierai la légende créée du ravissant
et du beau... »
Et cette légende qu'il crée, ce monde
qu'il trouve dans les espaces interplané-
taires est vraiment poétique et émane
d'une imagination riche et développée.
« Sur rOïlé lointaine et magnifique se
trouvent tout mon amour et toute mon
âme » — dit-il et il voit sur elle « le
monde éternel du bonheur et de la tran-
quillité, le monde éternel du rêve réa-
lisé ». Il tourne le dos à la réalité qui
l'entoure et perce les ténèbres des loin-
tains pour y trouver le consolant repos.
D'une part il regarde la vie et nous
décrit sans mensonges les affres de la
réalité et de l'autre il essaye de créer un
monde où il voit réalisé tout « ce qui
nous manque ici bas, tout ce qui était
l'espérance de la terre pécheresse ». Et
ainsi toute sa production littéraire peut
se diviser en deux parties qui s'entre-
croisent, en deux tendances bien mar-
quées, l'une qui décrit, l'autre qui
invente. Certes, on ne peut faire cette
division brutalement, car il a cherché
— i6i —
à trouver tous les moyens possibles
pour affirmer la vie comme elle est, il a
chanté la beauté comme consolation, il a
montré la folie même comme délivrance,
mais il a vu bientôt que ce sont là des
palliatifs peu sérieux, qui peuvent servir
à des moments donnés, mais qui ne
peuvent être élevés à la cime de l'ab-
solu. A-t-il répondu aux questions qui
nous tourmentent? Certes, non, il n'a
pas répondu, il n'a pu répondre, mais
il n'est pas non plus demeuré inerte,
passif devant ces questions. Il ne s'est
pas attaché à un dogme admis, à une
théorie prise comme vérité, à une con-
ception qui explique tout très facile-
ment, et s'il est arrivé à cette idée, peut-
être très discutable, qu'il faut se réfugier
dans un autre monde, il a su créer ce
monde lui-même, sans répéter les
légendes poétiques qu'on nous impose
depuis des siècles. Il a cherché et en
cherchant il a gémi, il s'est tourmenté,
il a pleuré et ce sont ces tourments et
ces larmes qui nous sont chers.
de l'ours
Tu te sauveras ! mais ayant rencontré dans ton
[chemin]
La mer tourbillonante — vers la gueule de la
[bétel
Tu te retourneras.
Ces mots vécus que le génial Shakes-
peare a mit dans la bouche du roi Lear
caractérisent bien toutes les souffrances
de l'homme qui doit créer.
Fils de cette époque de 1880, quand
une tristesse lugubre régnait sur toute la
Russie, frère de Thékhov et se ratta-
chant indirectement au pessimiste
démoniaque que fut Lermontoif,
Feodor Sologoub est incontestablement
une des figures les plus intéressantes
que la Russie littéraire a connues.
Constant Zarian.
Mémento. — Dans « La Balance »
de beaux poèmes de Serge Solovieff, et
de Boris Sodovskoï — Très curieux
l'article de V. Rozanoff. « Une page
magique de Gogol. » De M™« Elhs
comme toujours très entendue, la criti-
que des livres nouvellement parus. En
somme « La Balance » est incontesta-
blement une des meilleures revues
russes.
J'allais oublier « La Colombe d'ar-
gent » d'André Biely; je me conten-
terai de la signaler, car j'espère
m'arrêter plus longuement sur la phy-
sionomie de cet auteur si intéressant, et
les traductions des «Aventures merveil-
leuses, etc. » de Charles van Lerberghe,
dans le numéro de septembre.
Lettre de Suisse.
La propriété artistique et littéraire.
Depuis l'époque où Alphonse Karr
déclarait que la propriété littéraire est
une propriété, le paradoxe de l'auteur
des Guêpes s'est mué en une vérité qui
a fait du chemin. Cette propriété est
maintenant protégée comme les autres,
bien que dans certains pays le droit
d'auteur ne soit pas encore considéré
comme une propriété, proprement dite,
mais réputé simple concession de la loi.
Elle a même donné naissance à une
des premières unions internationales,
l'Union pour la protection des œuvres
artistiques et littéraires, fondée à Berne
en 1886 et dont font partie, à l'heure
actuelle, l'Allemagne, la Belgique, le
102 —
Danemark, l'Espagne, la France, la
Grande-Bretagne, Haïti, Tltalie, le
Japon, Libéria, le Luxembourg, Mo-
naco, la Norvège, la Suède, la Suisse, la
Tunisie, ainsi que les colonies alle-
mandes, espagnoles, anglaises et fran-
çaises. La convention de Berne a été
revisée et perfectionnée par deux confé-
rences qui ont eu lieu à Paris en 1896
et à Berlin en 1908. Elle assure aux
œuvres des écrivains et des artistes des
divers états fédérés une protection qui,
à quelques exceptions près, ne s'éteint
que cinquante ans après leur mort.
L'Union possède, comme organe cen-
tral, un bureau international qui a
son siège à Berne.
Les pays qui font partie de l'Union
sont naturellement ceux où la propriété
artistique et littéraire est le mieux
défendue. Ailleurs la protection s'arrête
le plus souvent à la frontière et aban-
donne à la piraterie nationale les œuvres
des étrangers. On sait que Camille
Lemonnier aura bientôt l'honneur de
pouvoir lire ses œuvres en langue russe
et que cette traduction ne lui rapportera
pas un kopek. Même dans les pays de
l'Union, du reste, les lois n'atteignent
pas tous les délits qui peuvent se commet-
tre. C'est que la propriété intellectuelle
— la propriété littéraire surtout — n'est
pas une propriété comme une autre.
C'est la plus difficile à clôturer et celle
sur laquelle on grapille, braconne et
maraude le plus aisément. Les intéres-
sés facilitent d'ailleurs souvent par leur
indifférence les petits et même les
grands larcins. Les ouvriers aujour-
d'hui, de par la vertu des syndicats,
connaissent leurs droits aussi bien que
les industriels, les négociants et les
marchands. Mais les peintres, les sculp-
teurs, les poètes, les romanciers con-
naissent-ils les leurs? Beaucoup évi-
demment les ignorent ou les connaissent
mal. Les ouvrages qui pourraient les
éclairer ne manquent cependant pas.
Mais ce sont pour la plupart de sévères
ouvrages de droit pur et tout le monde n'a
pas la passion de Stendhal pour le style
austère du code. C'est la remarque qu'a
faite M. Poinsard, sous-directeur du
bureau international de la propriété
artistique et littéraire, et c'est ce qui lui
a donné l'idée d'écrire un livre (i)
destiné, en première ligne, à ceux que
cette question intéresse le plus. « A
l'heure actuelle, dit-il dans sa préface,
un grand nombre de personnes s'inté-
ressent, d'une manière plus ou moins
directe, à la propriété des œuvres de
l'esprit. La légion des artistes, des écri-
vains, des traducteurs, des éditeurs, des
directeurs de spectacles, des musiciens
tend à s'accroître sans cesse. Il en
résulte que les relations juridiques en
matière de droit d'auteur vont se multi-
pliant, et en même temps les occasions
de conflit ».
Ceux qui ouvriront le livre de
M. Poinsard ne doivent naturellement
pa et simultanément sous le
nez la flamme d'une bougie et le canon
d'un revolver, en me priant, sans énor-
mément de révérence, de lui exposer le
but de cette visite matinale ? Compro-
mettre Christiane était ce qui pouvait
m'arriver de moins fâcheux et j'y répu-
gnais tout à fait.
Il fallait que je m'interdisse le moindre
souffle. Je fis deux pas en avant.
Et je m'arrêtai de nouveau. Comment
me diriger dans cette nuit, et où? Une
allumette? Je me maudis de n'être pas
fumeur en prenant le soin, bien superflu^
de me fouiller. Et surtout, à quel étage
dénicherais-je la chambre de Christiane?
M 'enhardir à heurter aux portes, c'eût
été fou. Alors?
Je faillis quitter la partie. Deux scru-
pules m'en détournèrent : celui de décou-
rager une fortune jusqu'à présent des
mieux intentionnée à mon endroit; le
ciel m'avait aidé et je ne m'aiderais pasi
Celui, aussi, de me donner à moi-même
le spectacle d'une poltronnerie : je me
souciais fort de mon opinion. Puis, cette
aventure commençait à me paraître
d'une fantaisie bien bohème qui mamu-
sait ; enfin, le fruit de l'exploit offrait une
chair si merveilleusement savoureuse à
mes dents, longues non moins merveil-
leusement...
Je me remis à avancer, les bras éten-
— i68
dus. Je heurtai bientôt une rampe et, à
travers les crépitements de marches
vétustés qui m'éclataient aux oreilles
comme autant de détonations, j'attei-
gnis le premier étage.
J'évoluai, sondant l'ombre. Je recon-
nus un palier étroit et profond comme
un corridor, et deux portes, l'une à ma
gauche, l'autre en face de moi, tout au
fond. Je pris des attitudes de Peau-Rouge
sur la piste de guerre. Aux trous des ser-
rures et sous les battants, pas une lueur.
Au-delà, pas un soupir. Pourtant. . . Oui . . .
Mais non... Mais si... Une respiration se
faisait perceptible...
Frapper? Et si ce n'était pas elle qui
dormait derrière ce mur? La maison
contenait dix chambres peut-être. Il
m'échéait donc quelque neuf chances
de donner dans un guêpier contre une
de forcer l'éden convoité — convoité et
non promis ; interdit même, ce qui débi-
litait singulièrement cette pauvre
chance unique ; car Christiane réveillée
me défendrait sans doute sa porte, et
cette équipée me vaudrait de passer
pour fâcheux et butor..
La fièvre du désir l'emporta. Je
grattai à la porte.
En vain. Je grattai plus fort. Alors, il
me sembla que l'haleine s'était tue.
Mais mes sens me secouraient-ils
encore? Le sang me mugissait aux
oreilles; mon cœur avait repris son
trépignement. Je dus m'appuyer au
chambranle. Mais au lieu d'émietter
mon audace, cette suée lui commu-
niquait l'animation du désespoir, la
fureur qui lance en avant les foules
prises de panique. Je finis par appeler à
voix basse : « Christiane ! Christiane ! »
Et comme tantôt, une réminiscence me
chantait absurdement dans la tête:
« Ah I Tu trembles, carcasse ! Eh bien,
je m'en vais te faire trembler 1 »
Tout à COU)), une porte s'ouvrit au
second étage. De la lumière plongea
dans la cage d'escalier, posant contre le
mur une rampe fantastique. Je me jetai
dans l'ombre du palier, vacillant,
étranglé.
Une voix d'homme, jeune mais un
peu rauque et frelatée d'accent, de-
manda :
— Est-ce vous, Mame Moreels ?
Le poil hérissé, je me ramassai, prêt à
dégringoler les marches. La voix conti-
nua, projetée maintenant à l'intérieur
de la chambre :
— Quand je te disais que t'es pocharde.
Tout le monde roupille en bas.
Alors, une autre voix — oh! je la
connaissais, celle-là ! M'avait-elle cette
nuit assez ravagé :
— Descends tout de même, va, mon
petit coco. Je te jure que c'est pas les
rats que j'ai entendus.
— Zut, tu m'embêtes, grommela
l'homme en refermant sur lui la porte.
Dans l'ombre, je me redressai, mordu
de haine. Puis je me gourmandai. Chris-
tiane m'avait-elle celé l'existence de cet
« ami »? Je m'expliquais à présent
son ostracisme, et cette découverte,
garante de délices futures, ralluma
ma luxure. Aussitôt, je connus la
première souffrance de ces amours cra-
puleuses, comme dès la seconde heure
j'en avais éprouvé la première nausée.
Ces joies dont la fringale me soulevait,
le bélître, là-haut, s'en gavait peut-
être; j'assistais presque, témoin éperdu
et bafoué, à leurs noces goulues.
Dénouement bouffon, certes, et de haut
goût, à ce vaudeville, et qui m'aurait
déridé, si la jalousie, comme un crabe,
ne m'eût happé les viscères. Je voulus
fuir. Le pouvais-je, hélas? On était
encore éveillé au second, et cette fois,
le plus faible gémissement de l'escalier
me trahirait. Il fallait attendre.
J'attendis, debout dans la nuit dense,
tressaillant parfois aux colères du vent
soulevant une tuile. Mille pensées
— 169 —
pénibles ou atroces se jouaient de ma
rage enchaînée. Et l'une d'elles à la fin
les dominait toutes: le sentiment de
l'avilissement, en moi, de l'héroïsme de
ma race. Quoi! D'un cœur hautain,
l'Ancêtre était descendu dans l'arène
alors que s'y entredéchiraient monta-
gnards et girondins, dantonistes; et
hébertistes, robespierristes et danto-
nistes; il avait étouffé deux insur-
rections dans le Midi; trois fois, le fer
ou la balle des aristocrates avait cherché
son sein; il avait traversé la réaction
thermidorienne et la terreur blanche ; et
les dernières ardeurs de cette âme
enflammée, je les avais employées,
moi, à violer, avec des précautions
de cambrioleur, le domicile d'une co-
quine.
Déchéance! me lamentai-je; déché-
ance! Est-ce le premier triomphe d'une
gangrène que je resssens ? Dois-je m'am-
puter d'une appétence néfaste ou courir
sus à la bête afin de ne la laisser
qu'abattue? Quel est le haut fait?
Quelle, la lâcheté ?
Ma méditation tournoyait sur elle-
même. Cependant l'heure s'écoulait. Je
jugeai tout à coup que je faisais là, depuis
bien assez de temps^ grotesque figure, et
que je prenais, de l'honneur de la
carogne,un soin excessif. Je redescendis
alors tranquillement et sortis en faisant
claquer la porte.
Prosper-Henri Devos.
J'ai vu, voici deux ans...
J'ai vu, voici deux ans, le sinueux chemin
Qui suit le filet d'eau dans ses nombreux méandres.
La vierge tisserande y suspend ses filandres.
Comme feront ses sœurs, au soleil de demain.
Voici le sombre houx et puis, là-bas, le saule,
Qui laisse, au fil de l'eau, traîner ses cheveux longs.
Comme ceux d'autrefois, les caustiques frelons.
Passent, en éclair vif, et me frisent l'épaule.
J'ai vu, voici deux ans, sous le saule et le houx,
Denise, cette enfant espiègle et ravissante.
Elle frôla le loup dans l'ombre de la sente.
Mais le loup a passé tant ses regards sont doux.
Et voilà qu'aujourd'hui, je revois le beau site.
Il est le même, il a même charme et couleur ;
L'onde apporte une larme à son même pleureur;
Ce sont les mêmes taons que le soleil excite.
Et j^y revois Denise. allant, l'air sérieux .
Elle n'est plus la même et passe rougissante.
Il n'est rien de changé dans la mstique sente,
Rien que des cils faits d'ombre et voilant de beaux yeux.
— 170 —
Naïveté.
Voici l'aube sereine et légère, entr' ouvrant
Son voile, où le soleil glisse sa clarté blonde.
Plus de grisaille, enfin, dans le ciel transparent.
Aussi, pour assouvir son humeur vagabonde,
Jeannot quitte le seuil et court, en trébuchant.
Jusqu'au bout du chemin, pour lui, le bout du monde.
Il se rappelle bien le frêne, au bord du champ.
Où, l'automne dernier, sous la feuille dorée.
Un merle, beau siffleur, éparpillait son chant.
Comme ce jour est loin ! C'était à la tombée
Du soir, et les rayons rouges, à leur déclin.
Faisaient une ombre immense à Jeannot le pygmée.
Car il n'a que trois ans mais si rusé, tout plein,
Que le maître d'école a dit ce mot superbe :
« Que lui sert d'être grand puisqu'il est si malin 1 »
Mais qu'importe, à Jeannot, ce semblant de proverbe.
Il veut revoir le merle aux airs de baryton,
Et c'est pourquoi l'enfant coupe, à droite, dans l'herbe.
Car c'est là! Tout de suite, il est à croppeton
Pour mieux ouïr encor la note belle et franche ;
Mais ses doigts étonnés tourmentent son menton :
Il ne voit plus d'oiseau qui chante sur la branche !...
OiMER De Vuyst,
La Chanson des Aubes, poèmes, à paraître incessamment aux
éditions du Thyrse.
CROQUIS D'ARTISTES.
Maurîce=J. Lefebvre, peintre.
Celui-ci est un délicat et un sensuel invinciblement m'attire et me presse. >
qui pourrait dire comme le Tentateur II a voulu goûter à tout, jouir de tout
de Ruyters : « Il n'est au monde rien avec une égale plénitude ; chez lui, le
de charmant dont je puisse me défendre, sujet trahit toujours un état de son âme
Vers tout ce qui est exquis, cette fata- voluptueuse et douce, facilement im-
lité intérieure à qui rien ne résiste, pressionnable et affinée à l'extrême, et
— I/I -
il a surtout voulu chaque sujet exprimé
chaque fois dans les couleurs et l'atmos-
phère qui lui conviennent le mieux.
C'est là sa force et sa faiblesse. Sa
force est dans cette unité de sa vie et de
sa peinture, laquelle comme toute œu\Te
jaillie du fond d'un être, sentie avant
que de s'exprimer, tentera de refléter
l'extrême des multiples sensations de
l'artiste; sa peinture toute en nuances,
par cette tendance même n'est pas de
celles qui s'imposent bnisquement, son
charme agit lentement, mais une fois
que le spectateur en a été saisi, il en
garde l'impression profondément. C'est
sa faiblesse aussi, cette diversité dans le
choix des sujets et dans la manière de
les traiter : par ses nombreux aspects,
l'œuvre du peintre se dérobe à la cri-
tique synthétique; elle déroute le juge-
ment de ces gens qui aiment une œuvre
toute d'un bloc ou se contentent d'un
art issu d'une formule adroite et tou-
jours répétée, parce que devant ces
toiles ils peuvent paraître avertis et dire
sans crainte de se tromper : « Ah, un
X. » « Tiens, un Y. »
M. Lefebvre a d'ailleurs peu exposé;
les quelques toiles de genres chaque fois
différents qu'il envoie annuellement au
Sillon le font mal connaître ; l'esprit de
conception d'ailleurs de ses tableaux est
un obstacle à leur facile compréhension.
Il lui arrive de peindre par amour du
morceau, comme on dit en langage de
peintre, ainsi son petit « modèle au
repos » ou cette « Nuque rousse » qui
sue la vie : alors il s'oublie, ïl peint avec
ferveur des chairs savoureuses et nacrées
ou des intérieurs aux teintes délicate-
ment nuancées; mais le plus souvent son
esprit descend dans son cœur; vouloir
faire plus que le beau morceau l'attache
à son œuvre ; avec un grand souci d'art
et de perfection qui va jusqu'à l'obses-
sion, il voudra exprimer un état de son
âme raffinée, toujours un peu inquiète,
malgré son scepticisme. C'est pourquoi
les peintres disent que ses œuvres man-
quent de franchise et sont littéraires.
Il dédaigne les tons crus, il aime les
jeux nuancés de clairs et d'obscurs d'une
lumière douce sur des objets aux cou-
leurs tendrement mariées ou la caresse
d'une lueur discrète sur des chairs mor-
bides, voluptueusement blotties en la
tiédeur des boudoirs. Ses figures, il
adore les baigner de brume; il ne les
noie pas dans l'obscurité, mais il les
enveloppe d'une ombre transparente où
les blancs semblent s'aviver et les yeux
éclairer. Telle cette « Madone aux orfè-
vreries » dont la belle nudité dorée
resplendit dans l'atmosphère veloutée
d'une alcôve bleue (i).
Léon Wéry a bien déterminé l'art de
M. Lefebvre. « Il est peintre, dit-il, avec
plus de science, d'acuité de \ision, de
volupté du coloris que nombre de ses
confrères dont on admire la seule ri-
chesse de palette. Il ne s'arrête pas à la
tache qui n'est, somme toute, que l'in-
dication sommaire du ton. Il va plus
avant : ce ton, il le fixe dans son infinie
mobilité; il le perçoit avec tous les affi-
nements de son continu chromatisme. »
Il n'est pas arrivé, d'emblée, à cette
mobilité du ton : à ses débuts, il est
très « Sillon », il peint comme un myope
à qui l'on aurait enlevé son lorgnon et
qui voit les objets en plaques de cou-
leurs, sans détails ; puis bnisquement,
comme si la nature lui était soudain
révélée, il peint avec la minutie d'un
artiste du moyen âge, tout en restant
bien moderne dans sa facture; il y a tels
de ses portraits qui, malgré leur science,
sont d'un faire tout à fait gothique.
(i) Cette toile, exixjsL-f t-n 1904 au Sillon,
suscita l'admiration générale ; l'on parlait de la
mettre au Musée. Entre autres articles, voir
celui de Léon Wéry, Thyrst àc décembre 1904,
page 236.
— 1/2 —
Parallèlement, sa vision s'éclairait :
de ses premiers paysages, fortement sau-
cés, grattés, frottés, poncés, d'un métier
inquiet, il est arrivé lentement à pou-
voir sonner aujourd'hui de gaies clai-
ronnées de lumière, comme son « Prin-
temps versaillais ».
Versailles ! C'est dans les toiles essai-
mées un peu partout où il a évoqué la
cité des eaux, que l'on pourrait le mieux
étudier, les transformations de son ta-
lent. Ici l'artiste s'est mis tout entier;
il n'a pas aimé le parc des rois de France
pour ses parterres corrects et ses allées
régulières, il n'y a pas, comme Gaston
Latouche, transposé d'élégantes visions
mi-antiques, mi-modernes ; il n'a pas la
nostalgie du passé, il a senti Versailles
en poète. Ce qui a d'abord séduit son
âme doucement mélancolique, c'est,
comme l'a dit H. de Régnier :
La grandeur taciturne et la paix monotone
De ce mélancolique et suprême séjour
Et ce parfum de soir et cette odeur d'automne
Qui s'exhalent de l'ombre avec la fin du jour.
Il a peint d'abord les sous-bois dé-
serts, les coins ombragés, les étangs
rouilles de lentilles, il a regardé s'étein-
dre les soirs derrière de tendres feuil-
lages dans les miroirs des bassins; il a
tenu de longs colloques avec la « Dryade
outragée » si palpitante avec son nez
cassé et son sein rongé de mousse ; il a
interrogé la statue mutilée « dans l'at-
mosphère ouatée d'un sous-bois humide
devant un haut mur de lierre au delà
duquel, à des teintes argentées, se devine
le plein air, la vie. Le « bassin carré »,
il l'a choisi à l'heure délicieuse entre
toutes, en juin, à la tombée du soir;
l'on ne voit le ciel que dans l'eau au-
dessus des arbres en reflet fondu de verts
tendres et d'ors pâles si bien harmo-
nisés avec la chevelure d'une blondeur
exquise et la chair nacrée de la jeune
fille qui rêve.
Peu à peu, à mesure que s'éclaire sa
vie, il apprend à aimer le parc autre-
ment que dans l'ombre; il adore encore
les coins d'intime poésie, mais sa palette
plus souvent sourit : ce seront des ter-
rasses, des statues au soleil, le petit
pavillon français, la jolie maison des
glycines et des roses pour aboutir enfin
à ces morceaux de bravoure, élégants,
gracieux et clairs « Printemps versail-
lais », « Allée des tilleuls », « Salle des
marronniers », exposés au dernier
Sillon, (i)
En somme, si j'excepte les dernières
œuvres, l'on pourrait dire de la peinture
de Lefebvre, ce que Fromentin a dit des
petits maîtres hollandais :
« C'est une peinture qui se fait avec
application, avec ordre, qui dénote une
main posée, le travail assis, qui suppose
un parfait recueillement et qui l'inspire
à ceux qui l' étudient. L'esprit s'est
replié pour la concevoir, l'esprit se
replie pour la comprendre. Aucune n'est
plus condensée, parce qu'aucune ne
renferme plus de choses en aussi peu
d'espace et n'est obligée de dire autant
en un si petit cadre. Tout y prend par
cela même une forme plus précise, plus
concise, une densité plus grande. La
couleur y est plus forte, le dessin plus
intime, l'effet plus central, l'intérêt
mieux circonscrit ».
Il a quelque chose du métier patient
d'un Hollandais, mais cela est avivé par
je ne sais quelle pointe sensuelle d'es-
prit français, qui l'apparente autant à un
Fragonard qu'à un De Braekeleer. Si
l'on ne trouve chez lui rien de ce que
nous demandons à la peinture d'aujour-
d'hui, la gravité et la robustesse que
remplace, hélas, si souvent la rudesse,
M. J. Lefebvre possède admirablement,
avec un métier solide, ce que l'on pour-
rait appeler des qualités d'attrait, la
distinction, la grâce et le charme : et ce
n'est pas si commun.
G. -M. Rodrigue.
(i) Voir l'article de M. Drapier, Thyrse, dé-
cembre 1909.
- 173 —
Les poèmes.
Georges Ramaekers : Les Saisotis mystiques (Librairie moderne, Bruxelles.) —
Prosper Roidot : Le Jeu des dix-huit ans (Bruxelles, chez l'auteur, 15, rue
du Midi.) — Henri Martineau : Pierre Fons (Edition du Divan ) —
G. Duhamel et Ch. Virdrac : Notes sur la Technique poétique (à Paris,
tt, rue Gay Lussac). — Nicolas Beauduin : Les Triomphes (Paris, Édition
des Rubriques nouvelles.) — Adrien Huguet : Sous les Saules (Saint- Valéry-
sur-Somme, Ricard Leclercq).
« La génération nouvelle aime le réel
en profondeur. Les apparences sensibles,
les phénomènes ne sont un mur infran-
chissable que pour la connaissance
abstraite. Une âme, ayant le don et
l'émoi, crève cette toile sans effort ».
Ainsi s'exprimant, Jules Romains (i)
rejoint au but Pierre Fons qui veut
« admettre la vie dans les ordres de rela-
tivité où nous l'avons reçue, en accep-
tant l'ambiance du mystère. »
C'est Henry Martineau, dans quelques
pages de critique profonde et impartiale
qui dégage la personnalité du poète de la
Divinité quotidienne ; pour lui, P. Fons a
le souci de la sérénité et de l'harmonie
antiques ; avec un mélange de sensibilité
et d'orgueil, de mélancolie et de ten-
dresse, avec un stoïcisme adouci par
l'amour, il a analysé le problème de vivre;
le défaut de son œuvre est d'être plus une
poésie du cerveau que du cœur, souvent
une méditation, rarement une rêverie.
N'est-il pas étonnant que l'œuvre de
P. Fons, qui aboutit k une sorte de mysti-
cisme anticlérical, puisse s'appuyer sur la
même pensée de Saint Paul de Tarse,
qui servit d'épigrapheau poète G. Ramae-
kers pour le Chant des trois Règnes, son
premier volume : Ce Monde est un sys-
tème de choses invisibles manifestées
visiblejjient. En conformité avec cette
pensée, P. Fons voudra se conformer
aux lois de l'univers pour dégager la
(i) NouvtlU Revue française, août 1909, n» 7.
divinité qui est au f.md des êtres et des
choses et G Ramaekers dira : « Par la
mystique et par elle seule, le sens de
l'univers se révèle en toutes ses corres-
pondances mystérieuses, en tous ses
rapports harmoniques. »
Ainsi comprise, la première œuvre de
Ramaekers ne pouvait manquer d'être
un peu didactique; l'auteur avoue d'ail-
leurs avoir du sang de bâtisseur dans les
veines. « 11 a, comme a dit V. Kinon,
quelque chose de médiéval qui le rap-
proche de J. K. Huysmans. Médiéval, il
l'est par la rigueur de sa dogmatique,
par la netteté intransigeante de sa morale,
par l'ardeur de son mysticisme et aussi
par un certain goût de l'ordonnance S3's-
tématique, de la construction vaste et
solide, patiemment et puissamment édi-
fiée. » Mais il possède d'autre part des
dons incontestables d'artiste et de vision-
naire, en sorte que le dogme, sur lequel
il s'appuie constamment, est célébré en
des vers qui atteignent à la farouche
grandeur des textes des prophètes. Dans
son nouveau volume. Les Saisons f?iys-
liques, Ramaekers ne chante plus isolé-
ment les choses créées, mais les paysages,
les tableaux successifs de l'univers de
saison en saison en concordance avec les
mystères religieux ; son beau sentiment
de la nature, l'emporte malgré lui : aussi
il court à travers tout le volume une belle
flamme de lyrisme. Avec la sérénité d'une
âme chrétienne que n'abattrait nulle
désillusion, et la forme d'une indéraci-
— 174 -
nable conviction, il chante la lumière
incréée dans les décors de notre exil ter-
restre, il chante le soleil, ostensoir d'or
de Dieu, le Graal dont la présence
auguste guérit et vivifie. Comme « Parsi-
fal», c'est une symphonie des trois vertus
théologales: nous avons vu la passion du
soleil en l'automne, saison du repentir,
mais après l'attente confiante durant
l'hiver, saison de la Foi, nous le verrons
renaître avec la saison de Y Espérance, le
printemps, pour s'épanouir complète-
ment en la saison de \ Amour, l'été. Tel
est dans ses grandes divisions le beau
poème de Ramaekers...
Quelque chose de mystique impré-
gnait les premiers Poèmes pacifiques de
Roidot, lequel découvrait un peu d'éter-
nité dans la plus humble vie et, sûr de
sentir autour de lui une immortelle atmo-
sphère, se voulait pensif et bon, satis-
fait de peu avec en soi tout l'amour
humain; mais lentement, le poète, incli-
nant vers un scepticisme épicurien, en
arrivait presque à la négation de l'action.
Dans Au Seuil de l'Aventure, au con-
traire il acceptait du moins que, s'il n'y
a pas de but, il faut magnifier l'effort et
se réaliser suivant la voie que l'on s'est
tracée ; son roman, si bien écrit : Ferveur,
accentuait encore cette tendance : il faut
aimer la passion qui marche, inventer en
quelque sorte sa vie par l'exercice de sa
volonté. Par ces deux états extrêmes de
sa sensibilité, la courbe de vie du poète
présentait donc une brisure que vient
renouer — et peut-être continuer — son
dernier volume Le Jeu des dix-huit ans.
Ici Roidot ne situe plus ses pensées dans
des paysages ordonnés, il ne se révèle, ni
par la contemplation d'une nature idéa-
lisée, ni par l'expression de pensées qui
se veulent hautes, bonnes ou surhu-
maines; non, ici, il n'y a plus qu'un
homme avec toute sa sincérité, il accepte
la vie ordinaire, familière et sans cause,
il aime la beauté quotidienne du devoir
accompli simplement. Il nous montre un
homme, rien qu'un homme; il l'a voulu
jeune, ardent et, par je ne sais quel scru-
pule, il a chanté ses i8 ans, confiants,
enthousiastes, mais ce n'est pas sans y
laissé une certaine mélancolie sous des
dehors rieurs et fanfarons parfois, car il
y a erreur de date : celui qui chante ses
i8 ans en a au moins trente.
Ai-je dit que Ramaekers et Roidot
sont verslibristes? Il y aurait d'intéres-
santes comparaisons à faire sur des
œuvres de natures aussi différentes, mais
cela m'entraînerait trop loin : des
réflexions suggérées par leurs lectures,
les poètes G. Duhamel et Ch. Vildrac
ont trouvé matière à un volume intéres-
sant, si pas neuf; car j'estime que ces
simples notes, mieux que des livres d'éru-
dits, feront saisir au public le génie caché
dans certaines œuvres poétiques et l'ai-
deront à comprendre pourquoi tel poème
libre de Vielé Griffin a plus de beauté
que tel modèle classique de Jean
Aicard.
Au contraire de Roidot, N. Beauduin
croit encore à la mission divine du poète.
Dans : Au Sommet de la lempête, la
première partie de son livre qui est un
hymne puissant à la mer, déplorant les
grands siècles de gloire susciteurs de
héros et de dieux, en face de la veulerie
des hommes, il exaltera la mer purifica-
trice, chemin de toutes les conquêtes
neuves, qu'espère sou amour créateur et
divin. La seconde partie. Les Triomphes
chante l'âge d'or de la Grèce héroïque et
lumineuse; quelques titres suffiront à
indiquer les tendances de l'œuvre :
Orphée aux hommes, Orphée vainqueur,
les Argonautes, l'Ivresse de Pégase,
Psyché, la Colère du Centaure, l'apo-
théose d'Hercule. Inutile d'ajouter que
les poèmes sont d'un pur classique, mais
N. Beauduin possède un tel souffle qu'il
sait constamment renouveler sa verve
poétique et ses vers sont emportés d'un
175 —
lyrisme puissant comme le vent du large
qui pousse victorieuse la nef de la beauté
au sommet de la tempête.
A côté de ces cris de triomphe, bien
fluet semble l'air de flûte de M. Adrien
Huguet que M A. Dorchain a daigné
écouter sous les saules et a trouvé char-
mant : après ce compliment, je n'ai plus
rien à dire, puisque ce soir par disposi-
tion d'indulgence, j'ai, comme l'écrivit
Chateaubriand, abandonné la critique
des défauts pour celle des beautés.
G. M. Rodrigue.
P. S. Il paraît, que dans ma dernière
chronique, à propos de Laforest, je n'ai
pas dit qu'il avait écrit trois médaillons
belges : C. Meunier, A. Stevens et
Léopold II. Voilà l'omission réparée,
mon cher Monsieur.
Les expositions.
L'Estampe. — A la Salle Boute. — Au Cercle Artistique.
« Il avait fait tapisser de rouge vif le
boudoir, et sur toutes les cloisons de la
pièce, accrocher dans des bordures
d'ébène des estampes de Jan Luyken, un
vieux graveur de Hollande, presque
inconnu en France.
Il possédait de cet artiste fantasque et
lugubre, véhément et farouche, la série
de ses Persécutions religieuses y d'épou-
vantables planches contenant tous les
supplices que la folie des religions a
inventés, des planches où hurlait le
spectacle des souffrances humaines...
Ces œuvres, pleines d'abominables
imaginations, puant le brûlé, suant le
sang, remplies de cris d'horreur et d'ana-
thème, donnaient la chair de poule à des
Esseintes, qu'elles retenaient suffoqué
dans ce cabinet rouge... »
C'est par la reproduction de cette page
de A Rebours que Jules Destrée, l'ar-
tiste si raffiné, le collectionneur si averti,
commence la notice qu'il consacre à Jan
Luyken dans le catalogue du quatrième
Salon de l'Estampe.
C'est une initiative heureuse de plus
à l'actif du secrétaire de l'Estampe que
de faire présenter par des écrivains de
talent les exposants-vedettes de son
salon. Ainsi se continue l'œuvre qu'il a
voulue d'éducation et de propagande en
même temp.> que de diffusion artistique.
Avec un bel enthousiasme, M. Robert
Sand s'applique, non pas, évidemment,
à réhabiliter cet art si curieux de
l'estampe, mais à lui donner un essor
nouveau. Il semblait bien, en effet, que
les arts photographiques dussent lui
donner un coup mortel. Mais si, déplus
en plus, les procédés scientifiques ont
supplanté la gravure dans la reproduc-
tion des œuvres d'art qu'ils parviennent
à rendre avec une vérité, une servilité
que jamais ne pourrait atteindre un
artiste, si consciencieux fût-il, on a bien
compris cependant quil restait pour les
graveurs, à côté de ce champ, où si sou-
vent ils s'étaient confinés, un vaste
domaine qui leur était propre.
Aussi assistons-nous en ce moment à
une renaissance de cet art et, chez
nous, le Cercle de l'Estampe, et surtout
son Secrétaire, n'y seront pas étran-
gers.
Donc, après nous avoir fait connaître
et révélé dans ses trois expositions pré-
cédentes maints et maints artistes étran-
gers et avoir célébré plusieurs maîtres
disparus tels que Hippolyte Boulenger,
Goya, Piranèse et Rops, l'Estampe, cette
— 176 —
année, dédie son salon à la gloire de Jan
Luyken et de Charles De Groiix.
Cette exposition de dix-huit planches
de Jan Luyken fut certainement pour
presque tous les visiteurs de l'Estampe
et même pour ceux qui avaient gardé de
A Rebours le souvenir de cet hallucinant
artiste, une véritable révélation. Comme
l'on comprend, devant ces œuvres et
après la lecture de la notice de Destrée,
si instructive dans sa brièveté, l'étrange
fascination que dut exercer sur l'esprit
torturé de J. K. Huysmans le génie afto-
lant de Luyken,
D'une génération qui connut les affres
et les horreurs des luttes religieuses, les
angoisses s'exaspérèrent,chez le graveur,
jusqu'au délire. « Calviniste fervent, sec-
taire endurci, affolé de cantiques et de
prières, il composait des poésies reli-
gieuses qu'il illustrait, paraphrasait en
vers les psaumes, s' abîmait dans lalecture
delà Bible d'oùil sortait, extasié, hagard,
le cerveau hanté par des sujets sanglants,
la bouche tordue par les malédictions de
la réforme, par des chants de colère et
de terreur. » En effet, c'est bien la ter-
reur sacrée qui semble avoir inspiré des
planches telles que les Plaies d'Egypte,
le Sinai, la Destruction de Jérusalem et
du temple et les Martyres des Chrétiens
où se déroule avec une abondance et
une précision presque sadiques de détails,
toute la série des supplices dont son
esprit était hanté. Partout, même dans
ses œuvres les moins tourmentées régnent
une vie, un grouillement frénétique et
toujours cette même épouvante du mys-
tère et de l'inconnu, comme dans cette
planche merveilleuse, Le Voyage à la
Nouvelle Zemble où l'on voit les mate-
lots aux prises avec un de ces monstres
formidables et apocalyptiques dont son
imagination terrifiée peuplait les mers
inexplorées.
Avec Charles De Groux, c'est à des
préoccupations plus humaines que nous
revenons. En quelques pages, Camille
Lemonnier nous donne, au début du
catalogue, une synthèse admirable de
l'art si ému de l'auteur du Bénédicité. Il
est difficile, après ces lignes définitives,
d'ajouter quelque chose à l'étude de ce
peintre. Cependant, dans les dessins que
l'Estampe nous montre, apparaît un
aspect bien différent de son talent et si,
à propos de telles de ses œuvres on peut
rappeler le nom de Millet et parler de la
« soumission — que tous deux ils tradui-
sent — des âmes simples au devoir quoti-
dien de la reconnaissance envers la vie et
ce qui l'exprime pour les chrétiens. Dieu»,
ici se reconnaissent une amertume et
un sarcasme, une ironie cruelle et déses-
pérée et je ne sais rien de plus sinistre-
ment drôle que ces dessins aux légendes
d'un humour tragique ni que cette maca-
bre fantaisie, le Cloueur de Cercueils.
Aussi est-ce une sensation exquise de
détente et de charme que l'on éprouve
en arrivant devant les lithographies de
Belleroche : 84 numéros dans lesquels
l'artiste parisien célèbre la louange de la
femme moderne, en étudie la physio-
nomie nuancée et subtile, en dégage la
ps3xhologie si mobile.
L'exposition de Charles Cottet nous
ramène à une vision plus tragique, plus
poignante,etplus profonde aussi de la vie.
Les eaux-fortes exposées à l'Estampe,
sans nous apprendre rien de bien neuf
sur son talent n'en sont pas moins infi-
niment remarquables car nulle œuvre de
cet artiste n'est indifférente. Il s'est fait le
chantre ému des populations rudes et
résignées des côtes bretonnes, il a décrit
leur pays en des pages admirables et a
dit leurs misères avec l'accent le plus
pénétrant. Ce sont elles encore qui l'oc-
cupent surtout ici et il n'est rien de plus
émouvant ni de plus pathétique que ce
Triptyque du pays de la mer, que cet
Enterrement breton (et notez que je cite
un peu au hasard) ni que La Tristesse,
177-
la douleur du corps humain y cette œuvre
de soufifrance et de pitié exaspérées. Dans
toutes, d'ailleurs, il reste lecoloriste puis-
sant que nous connaissons et quelques-
unes de ses eaux-fortes en couleurs,
Avila, Pont en Royaux en témoignent
particulièrement.
La gravure sur bois a trouvé un fer-
vent en Arthur Jacquin dont la curieuse
technique est étudiée par Verneuil et
dont certaines planches sont singulière-
ment impressionnantes dans leur parti-
pris de simplification.
Enfin voici un illustrateur, et l'un des
plus admirables qui soient : Alberto Mar-
tini I Combien rares sont les dessinateurs
qui ont pu s'assimiler si parfaitement
l'œuvre que leur crayon ou leur burin
devait commenter! Les contes d'effroi,
d'angoisse, de torture, l'imagination hal-
lucinante, les cauchemars d'Edgard Poë
se trouvent ici rendus avec l'art le plus
étonnant. L'illustration s'identifie au
texte avec tant de précision que vouloir
en parler serait vouloir récrire l'œuvre
du poète américain. Et l'on sort de cette
exposition — car on a réuni ces œuvres
dans la petite salle dont la demi-lumière
contribue encore à les rendre plus
effrayantes — saisi d'horreur et d'épou-
vante.
Pour signaler avec quelques détails les
artistes mis en vedette par les orga-
nisateurs de ce Salon, j'ai dû passer
maints artistes dont les œuvres méri-
taient pourtant une mention. L'impor-
tance que prend cette chronique ne me
permet malheureusement pas d'y reve-
nir comme je l'aurais voulu et je ne
pourrai que citer le vénéré maître Danse
qui nous montre entre autres œuvres,
une admirable reproduction de l'^w/Jx/r-
quement pour Cythère ; H. De Groux
avec un très beau portrait de son père et
son véhément Christ aux outrages;
Hazledine et ses tragiques vues de la
Tamise ; Claus; Chahine dont on se rap-
pelle certainement la belle exposition de
l'an dernier et qui nous donne cette fois
de très belles études de chantiers ; Gisbert
Combaz, Khnopff, Finch, Ensor, Marc-
Henry Meunier, Victor Mignot avec de
délicieuses impressions de Versailles et
ses Hauts-Fourneaux (d'après Adler),
toutes eaux-fortes en couleur d'une
extrême habileté, et d'autres encore que
je m'excuse de devoir passer sous silence.
A LA Salle Boute
Exposition Lucien Frank
Plusieurs fois j'ai eu l'occasion de
signaler lesœuvressi délicates de Lucien
Frank. Cette fois, c'est à la Salle Boute
qu'il nous conviait. J')' ai retrouvé avec
joie — est-ce un éloge ou une critique ? —
les notes si exquises dont j'ai déjà dit le
charme. C'est surtout l'heure indécise où
tombe le soir, où la lumière des becs de
gaz se mêle à la clarté mourante du jour,
ce sont les bruines ou la brume impréci-
sant la perspective des rues et des bou-
levards qui requièrent le peintre et il en
tire des effets d'une extrême séduction.
Au Cercle Artistique
Exposition Franz Gailliard
Au moment où je terminais cet article
s'ouvrait, au Cercle Artistique l'exposi-
tion de notre ami Franz Gailliard. Les
lecteurs du Thyrse connaissent bien ce
peintre et se rappellent certainement la
belle étude que lui consacra Léon Wéry.
Mais Gailliard est de ceux dont chaque
exposition vaut d'être commentée car
toujours un nouveau progrès, une nou-
velle recherche s'y remarquent. Aussi
ai-je tenu à en parler dès aujourd'hui.
C'est la Grèce, après Paris, après
l'Italie, que Gailliard chante maintenant
et c'est une impression merveilleuse, un
enchantement unique que de trouver
réunies, baignées de soleil, interprétées
1/8
avec un tact extrême, les études qu'il a
rapportées de là-bas.
Apeine est-on entré que déjà le charme
opère. Les seuls titres des œuvres sont
des évocations. Ils sont admirables et
sans nulle mélancolie ces temples en
ruines, ces paysages sacrés traversés du
vol des cigognes, ces colonnes déca-
pitées, ces amoncellements de marbre.
Ce sont des œuvres d''art auxquelles
chaque année a ajouté une beauté et qui
restent harmonieuses malgré tout.
Les Bois et la Mer, la Porte des
Lionnes de Mycènes, les Reflets des Cou-
chants sur le Parthénon sont parmi les
plus belles toiles de Gailliard et je sou-
haite ardemment de pouvoir bientôt
revoir au Musée moderne cette œuvre
admirable, X Ombre des nuées sur l'Acro-
pole d'une grandeur si émouvante.
Maurice Drapier.
Les concerts.
L'événement musical du mois est
sans conteste, l'exécution de 1' « Orféo »
de Monteverde, au Concert Populaire.
L'œuvre date de 1607. Elle constitue,
après les essais timides de Péri et
Caccini, la première partition d'opéra
sérieux qui ait été écrite en Italie, à
l'époque de la Renaissance. Entendue
aujourd'hui, à notre époque de fièvre
musicale, de dramatisme effréné, de
complications rythmiques et harmo-
niques de toute espèce, elle apparaît
réellement comme l'aube de tout notre
art dramatique et théâtral. Ces stances
naïves, avec leurs ritournelles, ces
chœurs simples, mais bien conçus et
bien traités, ces accompagnements
caractéristiques, tout cet ensemble revêt
je ne sais quelle grâce antique, quelle
fraîcheur, et quelle sincérité d'expres-
sion... Et de temps à autre telle phrase,
tel récit, comme les plaintes d'Orféo, et
la « Sinfonia » du m* acte, nous font
entrevoir une grandeur et une intensité
dramatiques émouvantes... Des accords
hardis, une mélodie pleine d'invention,
une volonté aussi de revêtir d'un carac-
tère chaque personnage, en lui donnant
son orchestre à lui seul, toujours formé
d'un même groupe d'instruments, tout
cela a quelque peu surpris et dérouté le
public, mal averti et incapable de se
rendre compte des intentions du compo-
siteur. Que n'avait-on, pour la circons-
tance, ajouté au programme une petite
notice qui eût éclairé les auditeurs ? Le
public, non prévenu, accueillit assez
froidement cette œuvre unique et réelle-
ment belle, et sembla moins s'émouvoir
de la musique elle même que s'intéresser
au crin-crin de la guitare et à la soufflerie
primitive de l'orgue de régale... On com-
prit beaucoup mieux les fragments de
«Parsifal » qui nous furent donnés ensuite,
mais sauter de Monteverde à Wagner,
voilà de ces bonds peu ordinaires dans
un programme. Il est vrai que Sylvain
Dupuis ne s'effraie pas pour si peu.
Le Concert Durant du 8 janvier bril-
fait par la présence d'un excellent
soliste: le baryton Louis Frôlich, qui
interpréta avec art, sentiment et aussi
avec autorité, le charmant air du
Laboureur, des Saisons et les Plaintes
de Amfortas, de « Parsifal». Schumann,
Wagner et Strauss occupaient la partie
symphonique, d'une interprétation
satisfaisante, avec quelques faiblesses
à déplorer dans l'exécution, surtout de
la part du quatuor.
— 179 —
Le 23 janvier, après Monteverde il
nous était donné d'entendre à Bruxelles
deux charmants intermèdes de l'an-
cienne école italienne également. La
Servante maîtresse, de Pergolèse, et Le
Peintre amoureux de Duni ; deux
maîtres rivaux nous révèlèrentles trésors
charmants de l'école napolitaine du dix-
huitième siècle. Duui, plus superficiel et
plus léger, a aussi plus d'esprit comi-
que et de gaîté que son rival. . . mais com-
bien Pergolèse lui est supérieur par la
profondeur du sentiment musical! Et
que sa « Servante maîtresse » est une
œuvre incomparable de couleur et de
style ! La musique est aussi bien plus
scénique et d'une réelle psychologie.
Ces deux œuvres excellemment mises à
point par M. Vermandèle, reçurent de
là part de M»» A. Tyckaert une inter-
prétation réellement classique et très
distinguée.
Il nous est agréable de pouvoir men-
tionner ici la charmante audition
donnée par l'école de musique de Saint-
Gilles à l'occasion de la distribution des
prix. Les conservatoires nous habituent
à ces auditions qui sont devenues
aujourd'hui de sérieux concerts. M"""
Frédérici, T'Kint, Vandyck, et L. Gan-
tier, ainsi que MM. De Leener, Wul-
put, et Petit, se sont fait valoir dans
un répertoire choisi et des plus éten-
dus... Voilà qui promet pour l'avenir.
Aussi faut-il en savoir gré à l'excellente
direction de M. Léon Soubre, qui nous
a dotés d'une école de musique digne de
figurer a côté de ses rivales.
V. Hallut.
Les théâtres.
Théâtre de la Renaissance (Avenue de la Reine, 199). — La Madeleine
repentie, pièce nouvelle en deux actes, de M. Charles Desbonnets. — Clapotin,
pièce nouvelle en trois actes, de MM. Candrey et Clerc. — Théâtre royal
DE l'Alcazar. — Prostituée, pièce en cinq actes, tirée du roman de M. Victor
Margueritte, par M. Henri Desfontaines. — Le Marquis de Priola, pièce en
trois actes, de M. Henry Lavedan. — Les Amants de Sazy, pièce en trois
actes, de M Romain Coolus. — Théâtre royal du Parc. — Comme les
Feuilles, pièce en quatre actes, de Giacosa, traduction de M"* Darsenne.
Une nouvelle pièce d'un jeune auteur
belge vient de remporter un gros succès.
Quoique mal interprétée, elle a conquis
d'emblée toutes les sympathies, et ce,
plus encore par l'art qu'elle contient que
par l'éraotion qu'elle communique.
\ussi importe-t-il de signaler cette vic-
toire, malgré son apparente modestie,
car elle attire notre attention sur un
jeune qui promet.
La Madeleine Repentie àe M. Charles
Desbonnets nous offre en effet le spec-
tacle assez rare d'une simplicité de
lignes, d'une beauté de proportions qui
séduit, surtout lorsqu'elle s'allie, comme
ici, à un conflit passionnel rendu violent
par la concision même de l'intrigue.
A vrai dire, celle-ci n'est pas absolu-
ment originale; elle semble inspirée
d'une scène de la Tosca, et l'atmosphère
qui l'entoure est assez semblable à celle
du Grand Soir; néanmoins, ce qui
dénote en ces deux actes des qualités
personnelles, c'est le naturel du dialogue
traduisant avec une exactitude presque
photographique le tumulte des senti-
— i8o
ments, et cette beauté nette de l'ensem-
ble, faite du souci de la forme et d'un
équilibre harmonieux entre les diverses
parties du sujet. Aucun ornement inu-
tile ne vient encombrer le déroulement
bref de l'action, et il en résulte une vraie
impression d'art, mêlée à un reflet de
vie d'une émouvante sincérité.
François Léonard.
On nous convia aussi à une autre
comédie nouvelle, comme disait le pros-
pectus, mais d'un modèle fort suranné :
Clapotin qui figura avec la Madeleine
repentie au spectacle d'ouverture du
« Théâtre de la Renaissance ». Tentative
hasardeuse : une salle de spectacle pres-
que dans la banlieue avec une troupe de
fortune et des moyens financiers réduits.
Ceux qui l'entreprirent, avec la vaillance
juvénile qui convenait à leur âge, mais
qui ne pouvait suppléer à l'indigence de
leurs moyens matériels, puiseront dans
cette expérience pleine de périls, de
fructueux enseignements pour les futures
campagnes qu'ils organiseront. Clapotin
n'étaitpaspour passionnerlesfoulesqu'il
eût fallu impressionner. Non qu'elle man-
quât d'habilité scénique, mais le sujet
n'offrait guère de palpitantes situations
ni d'imprévus développements. Lenobil-
lon de contrebande, décavé, qui croit
épouser la jeune fille riche et courtise la
mère; le père, gros parvenu, que tente le
blason ; l'amoureux sympathique, l'oncle
prudent, de conseil sage, ont trop souvent
fait l'ordinaire des fabricants de pièces
àdénouemcntmoral,où l'on voitle fourbe
démasqué et la vertu récompensée, pour
nous émouvoir encore. M. Raymond
Colleye, directeur du Théâtre de la
Renaissance, a une revanche à prendre.
Nous la lui souhaitons éclatante.
Ce fut un mois extraordinairement
intéressant, et tous les genres occupèrent
l'affiche du théâtre du Parc et du théâtre
de l'Alcazar suscitant une variété d'im-
pressions du plus haut attrait.
Voici d'abord, à l'Alcazar, le succès
persistant de Prostituée, la pièce tirée du
roman de Victor Margueritte. Celui-ci,
tout comme M. Brieux, croit à la portée
éducative du théâtre. Conviction louable
certes, qui nous vaut des pièces forcé-
ment déclamatoires. Elles sont doulou-
reuses, par la nature du sujet, qui em-
prunte son intérêt aux plaies sociales : ici
il s'agit de montrer dans toute sa hideur
le martyr de ce «bétail d'amour» comme
on l'a appelé. Après avoir tenté de nous
émouvoir avec le Ruisseauetla Femme X,
sur le sort des victimes du commerce de
la chair dans des circonstances assez
spéciales et fausses, l'Alcazar nous en
donne des tableaux plus exacts. Il ne
s'agit plus ici de la prostituée idéalisée,
mais de la femme publique, telle que
l'homme, le grand coupable, l'a faite.
Sans doute, tous les éléments qui tendent
à la rendre sympathique sont réunis
dans la pièce de M. Margueritte, depuis
la première chute jusqu'à la déchéance
finale et lamentable, jusqu'à la mort.
Mais ils sont admissibles, les documents
sont authentiques,et ont permis à l'auteur
une sincérité indignée dont l'effet est
évident sur le public. Ceci n'est pas à
dédaigner et n'aurait-on retenu que cette
phrase lapidaire mais combien éloquente:
Lisez des livres sai7is, que le drama-
turge aurait atteint un but dont il faut le
féliciter.
M"* Béer a donné au personnage de
Rose un naturel très caractéristique et
M. Hauterive une distinction correcte
à celui du bon médecin. Leurs cama-
rades — parmi lesquels M. Bosc, qui
témoigne d'une souplesse d'adaptation
remarquable, et M™* Herdies, très pitto-
resque, — les ont très convenablement
secondés.
La direction de l'Alcazar, qui multiplie
les occasions de se rendre sympathique, a
— i8i -
fait paraître à l'affiche, coup sur coup,
deux reprises vraiment heureuses : Le
Marquis de Priola avec M. Le Bargy et
M"* Juliette Clarens; les Amants de
Sazy avec M""' Ariette Dorgère. Autant
la première impressionne par sa solide
armature, autant la seconde amuse par
la fantaisie légère de sa trame. Saz}' n'a,
parmi ses amants, aucun Priola, elle
n'aime pas Don Juan. Elle prête son
corps, en souriant, et quand elle donne
son cœur, c'est pour rien, parce qu'elle
aime. C'est une bonne fille. Ce n'est pas
un caractère.
Priola est un artiste du vice ; il jouit
de sa puissance malfaisante; il raffine
ses cruautés; il n'aime jamais, il meur-
trit les cœurs, en virtuose de la méchan-
ceté. C'est un type qui restera dans notre
littérature comme celui du séducteur
moderne ardemment sollicité par des
conquêtes sans que son cœurs émeuve, et
des victoires où sa férocité erotique se
délecte.
La pièce de M. Coolus est un aimable
badinage émaillé de mots exquis tissé
sur une situation douteuse. Celle de
M. Lavedan est une comédie puissante,
révélatrice d'un tempérament où se
condense la «culture artistique du mal ».
Et voici que loin des conflits sans
cesse renouvelés de l'amour, le Parc
nous a offert le très prenant spectacle
d'un drame humain, grand dans sa tou-
chante simplicité. Quelle est l'action du
malheur sur une famille à qui la fortune
cesse de sourire ? Selon les dispositions de
chacun, il y aura de nobles victoires sur
l'adversité, il y aura de mornes défaites
dans le désarroi moral et sentimental.
Les uns résisteront à la tourmente, les
autres iront à la dérive, vers les incon-
nus lamentables, comme les feuilles.
Patiemment Giacosa déroule devant
nous les tableaux impressionnants de la
misère qui atteint ses personnages, de
la lutte qu'ils entreprennent, avec les
accidents, les succès, les déboires de
cette famille. Il note, avec un scrupule
d'historien, les traits du caractère de
chacun, qui rendent si vraisemblable-
ment humaines l'évolution, la disloca-
tion de cet intérieur, qui finira par se
régénérer, délesté de ses éléments de
dépression et de défaillance. Dans le tour-
billon dangereux des aventures sans scru-
pule, ils s'en iront, comme les feuilles...
Spectacle infiniment passionnant par
le côté si douloureusement humain qu'il
nous révèle, spectacle intensément
artiste et poignant par le côté d'observa-
tion émue qui nous confronte avec une
réalité profondément'émotionnante,sans
sensibleries pitoyables. Il faut féliciter
la troupe du Parc qui nous a donné de
Comme les Feuilles, une interprétation
de discrétion contenue. M'"'^Terka Lyon,
Hamont, MM. Seran, Scott, Daubry,
ont fait preuve d'un sens des nuances
très remarqué.
LÉOPOLD RosY.
Les conférences.
Une fièvre nouvelle et contagieuse
sévit, à Bruxelles, cet hiver : la confé-
rencite. Cas isolés d'abord, réunis aujour-
d'hui en véritables épidémies sous les
plus puissants patronages : « Annales
de Paris », « Amis de la Littérature »,
«Cercle Artistique», «Conférences inter-
nationales » et d'autres et d'autres encore.
Aussi je propose au Comité de l'Exposi-
tion, un pavillon spécial, où les orateurs
— I«2 —
en mal d'éloquence se gargariseront à
l'aise et formeront par le nombre, si ce
n'est par l'attention, un auditoire...
mutuel.
Pendant, ce mois — coïncidence
curieuse — tous ces fils de Démosthène
dirigèrent leur ejBfort lingual vers l'his-
toire.... celle des autres d'abord et puis
chacun un peu la sienne. L'altruisme
n'est-il pas une vertu pour les autres?
En diplomate, nous débuterons par le
sourire et le parfum des conférences
aimables de la Salle Patria. C'est à
M. Fierens-Gevaert qu'échut l'honneur
de guider vers le repos éternel, la défunte
année. Il le fit, en « vrai belge », blague-
rait Octave Mirbeau, puisque cet enter-
rement fut accompagné de « chansons »...
Dans l'envolée des notes joyeuses,
M. Fierens avait semé des trémolos, que
sa virtuosité fit apprécier à son délicat
auditoire. Impossible de nier son art de
dire, sa technique et son érudition cachées
sous de jolis couplets, et la diversité de
ses analyses allant de l'hymne religieux
aux chansons d'amour et de la ronde à
la berceuse.
Ce lui fut occasion de broder sur
l'éternel thème « âme wallonne et âme
flamande» quelques variations célébrant
la race germaine après la race latine.
Deux charmantes interprètes M'^^ Reine
Davanzi et M"^ Marguerite Rollet appor-
tèrent à cette musicale conférence l'ap-
pui de leur voix souples et jeunes.
M"* Davanzi soutint avec une prédilec-
tion marquée « l'âme flamande », en
mimant avec une réelle intensité d'ex-
pression des histoires artistement ryth-
mées, par M. F. Beauck.
Y! ouverture de 1910 fut sonnée par
M. d'Esparbès, en accords claironnant
l'épopée napoléonienne. Aucune recher-
che technique, guère de philosophie, ni
de thèse, mais un très agréable histori-
que présenté sous forme de contes et de
poèmes récités. Plus que le soleil d'Aus-
terlitz, le déclin rouge de Waterloo l'at-
tire et chauffe son enthousiasme ; soufile
héroïque, patriotisme exalté des « vieux
de la Vieille » devant l'agonie des aigles.
Thème grandiose et vibrant s'il en fût et
que M. d'Esparbès soutient avec plus de
bonheur dans ses œuvres que dans sa
conférence. Sa talentueuse partenaire,
M"« Roch, de la « Comédie Française »
détailla avec un art incomparable « Les
Voix Intérieures » de Victor Hugo et
« Les Grognards » de Théophile Gautier.
Suivant son confrère dans l'histoire,
M.Georges Cain^ sous une forme ima-
gée, vivante, enthousiaste parfois et plus
souvent ironique, opposa à 1' « Agonie
des Aigles », le « Retour des Lys ».
Leur lutte suprême, le pâle triomphe
des royalistes figuré par la cour de
Louis XVIII et de Charles X et par
Madame Royale, l'orpheline du Temple,
ne lui inspirèrent qu'une médiocre admi-
ration et quelques coups de griffe; il
réserva patte de velours et ronronne-
ments joyeux, aux artistes contempo-
rains, les Lamartine, les Hugo, les Cha-
teaubriand, les Géricault et les Delacroix.
Pour enclore notre esprit dans le cadre
de l'époque, on nous fit admirer après
de vieilles estampes, deux charmantes
ballerines de l'Opéra : M'^=* Meunier et
Chasles, qui nous rappelèrent par leur
costume et par leur maintien, les grâces
du «temps». Force nous est bien, faute
de place, de remettre à notre prochaine
rubrique, les deux dernières conférences
des « Annales », pour en arriver aux
« Amis de la Littérature » représentés à
l'Hôtel de Ville par M. Georges Rency.
Chargé de caractériser l'âme et l'in-
fluence wallonnes, M. Rency s'acquitta
de cette mission avec habileté et aussi
avec une mesure et une modération
qu'on aurait cru dictées parle spectre de
l'âme belge veillant à ses côtés, telle la
statue du commandeur 1 Exorde prudent,
souhaits de continuité dans l'union cor-
- i83-
diale et politique de deux fractions du
pays, qui à l'instar de la France réunis-
sant provençaux et bretons, normands et
lorrains, doivent marcher fraternelle-
ment sous le même régime.
M. Rency oublie la question des races,
tous les Français sont latins, est-ce le cas
de tous les Belges ? L'instinct, la grande
loi naturelle, qu'en fait-il ? On pourrait
lui opposer la race israëlite,dont les fils,
jetés de par le monde,sous toutes les lati-
tudes et tous les régimes, n'en restent
pas moins admirablement unis et soli-
daires.
MM. Delattre, desOmbiaux, Séverin,
Mockel, Glesener^ Krains, Garnir et
quelques autres représentent aux yeux
de M. Rency les Wallons les plus carac-
téristiques. Sans contester le mérite de
ceux-ci, j'eusse souhaité qu'il en nommât
d'autres (une nomenclature est si vite
faite!). Comment oublier Rodenbach
(né à Tournai et de culture flamande
comme Albert Giraud, né à Louvain, est
de culture latine) Henri Maubel,
^mes Blanche Rousseau, Marie Closset,
MM. Maurice Wilmotte, le comte
Albert du Bois, Franz Mahutte, Arnold
Goffin, Hector Chainaye, Henri Xizet.
Reconnaissons en toute équité que
M. Rency avec une technique et une
philosophie remarquables, un style
coloré, a déduit adroitement les causes
de la diflérenciation wallonne et fla-
mande.
De l'Hôtel de Ville au Cercle Artisti-
que, nous voici à la « Série de Confé-
rences sur le Romantisme » aspect géné-
ral présenté sous deux formes : par un
ennemi, le critique français, M. LasseiTe
et par un ami, le poète Albert Giraud.
En objectif, le critique dédaigne et
dénigre le lyrisme effréné du roman-
tisme dont le poète, en vrai subjectif,
admire la sensibilité et l'imagination. Ce
ne fut pas un plaidoyer avec réponses
acides du tac au tac, mais deux thèses
entre lesquelles je vous laisse choisir.
La vieille querelle entre le classicisme
et le romantisme s'est amplifiée, nous dit
M. Lasserre, au point de devenir, au
XIX' siècle, un conflit général. S'ap-
puyant sur la définition d'Auguste
Comte : « Le Romantisme est la sédi-
tion de l'individu contre l'espèce » et sur
celle de M. Brunetière : « Le Roman-
tisme c'est le triomphe de l'individua-
lisme, l'émancipation entière et absolue
du «moi», M. Lasserre fait remonter
l'origine de ce sentiment de révolte et
d'indépendance à J.-J. Rousseau. Il lui
reproche cabotinage, iudividualisme
forcené, rêverie romanesque, inquiétude
étalée, incapacité de se connaître à cause
de son impuissance à se mesurer.
Sédancourt lui sert de passerelle pour
arriver à Chateaubriand, qu'il juge rêveur
nostalgique incontentable, épris de
succès, passionné et sec, incandescent
et glacé, esprit amer, qui a dit : < La
société nem'intéressepas,jesuisrhomme
de la solitude» et qui, partant, contribua
à rendre son art complètement anti-
social et à en faire la « littérature du
déclassé ».
Après avoir indiqué la corrélation
existant entre les principes du Roman-
tisme et ceux de la Révolution, consé-
quemment l'illogisme des romantiques
légitimistes, M. Lasserre prévoit cette
objection : les lyriques ont rempli leur
mission littéraire. A quoi il répond: la
valeur esthétique du romantisme est plus
étendue parce que la morale et la philo-
sophie littéraire se touchent, comme le
prouve Sainte-Beuve, en démontrant
ainsi le renouvellement des littératures.
Concédant au romantisme la recru-
descence du culte de la nature, l'apport
de lyrisme personnel d'émotions plus
poétiques que sociales, « d'impression-
nettes » telles que la mélancolie et l'en-
nui, il l'accuse de pauvreté d'idées sous
la magnificence des mots de pathétique
— i84 —
mis au service de petites choses, de fai-
blesse psychologique émanant de sa
philosophie anti-sociale et enfin d'une
déformation de l'exactitude, quant au
fond et à l'Esprit.
Delacroix n'affirmait-il pas que le
Beau c'est la réunion de toutes les con-
venances et Gœthe que, si le classicisme
est sain^ le romantisme est malsain. Pour
revenir au classicisme, un art ne doit pas
servilement imiter les anciens, il lui
suffira de posséder l'équilibre de l'intel-
ligence, la santé physique et morale.
C'est une erreur de croire que la
plante humaine peut vivre isolée, l'air de
famille des classiques n'enleva rien à leur
originalité et à leur gloire. La grandeur
de l'art ce n'est pas l'individuel, c'est
« l'humain » ....
A la doctrine de M. Lasserre on pour-
rait opposer l'opinion d'Anatole France:
« L'art n'a pas la vérité pour objet, il
faut la demander aux sciences et non à
la littérature, qui n'a et ne peut avoir
d'autre objet que le Beau. »
Je m'excuse de cette courte réfutation
qui semblerait un empiétement sur le
terrain du talentueux contradicteur de
M.Pierre Lasserre. M, Albert Giraud se
rappelant que l'époque romantique fut
celle 011 l'on raisonna le plus mal, res-
treint, avec habileté, le débat à la seule
littérature. Pourquoi dit-il, reprocher au
romantisme la victoire de l'imagination
sur la raison ? Cette prépondérance dan-
gereuse en histoire et en politique ne
l'est point en littérature, où la sensibilité
et l'imagination sont qualités indispen-
sables des créateurs. L'intelligence et la
raison ne donnent qu'une lumière froide,
l'art, c'est la chaleur de la vie.
L'origine du romantisme ne remonte
pas au |xvrii= siècle, elle est plus loin-
taine, affirme l'histoire. N'y eut-il pas des
préromantiques en Angleterre : Shakes-
peare et ses disciples, en Allemagne :
Gœthe, en France : Montaigne, Rabelais,
Agrippa d' Aubigné, les poètes de l'école
lyonnaise, Ronsard et sa pléiade, tous
n'ont-ils pas le style débridé, pittoresque
et fantasque nécessaire à cette caracté-
risation? Le style dit Louis XIII au
commencement du xviP siècle inspira
au xix^ les Ruy Blas, les Capitaine
Fracasse et les Cyrano. Le lyrisme de
Corneille, la sensibilité de Racine et du
douloureux Pascal ne sont-ils point
romantiques ?
Au xvir siècle la littérature dirigée
vers le théâtre subordonna, comme le
voulait ce genre, l'imagination à la rai-
son; au xix% apothéose de la poésie
lyrique, l'imagination est reine. N'ou-
blions pas qu'il existe un équilibre
instable et que partant, on peut, sans
tomber, incliner du côté de ses qualités
naturelles. Les romantiques ont trouvé
cet équilibre dans les chefs-d' œuvres, où
ils ont réalisé leur idéal, en quoi ils
furent les continuateurs des classiques,
dans la mesure où cette soumission était
nécessaire à l'art.
Impossible, comme le prétendent les
bureaucrates de la littérature et les phar-
maciens de l'histoire, de sectionner l'his-
toire de la pensée humaine; les morts
revivent en nous, c'est leur pensée, qui
nous suggestionne. Hugo fut nourri de
la sève classique, Musset pétri de la
pensée du xviiP siècle, rima, en quel-
que sorte, les idées de Diderot, les ro-
mantiques de 1830 sont bien les descen-
dants des romantiques de 1640.
Malgré certaines réserves concernant
V. Hugo, Dumas père, Sainte-Beuve,
Musset, Gautier, Vigny, M. LasseiTe
oublie de mentionner l'afflux de chefs-
d'œuvre, véritable couronne lyrique,
produit par ce romantisme, qui nous
valut Lamartine, V. Hugo, Musset,
Leconte de Lisle, Baudelaire.
Le réquisitoire de M. Lasserre contre
la littérature d'imagination n'a rien
prouvé; ce n'est pas parce que d'aucuns
— i85 —
chez nos voisins du Sud, veulent une
restauration qu'il faille tout renverser!
« L'orléans d'ailleurs est une étoile qui
ne se porte plus en France. »
Mon rôle de critique me réduit hélas,
à faire cette sèche dissection ! Le riche
coloris, la subtihté de la pensée, la clarté
de l'esprit, l'ironie des traits donnèrent
à cet exposé une vie incomparable.
Cette rubrique, commencée par le sou-
rire des « Annales », se terminera par le
rire d'une conférence-vaudeville, débitée
par M. S. Bonmariage, à la Fédération
post-scolaire de Saint Gilles, qui a pour
président M. F. Dernier En parlant
d'un sujet sévère : « La Culture dans
les Lettres belges » et sans le secours
d'une chanteuse, on peut être un amu-
sant conférencier. Et la chose étant
rare, le mérite n'est pas si mince!
Au lieu de s'offusquer, l'auditoire pré-
venu de se trouver devant un humoriste,
s'amusa franchement de ses paradoxes,
de ses anecdotes, de ses saillies impré-
vues.
M. Bonmariage affirma ne connaître
pas ou guère le mouvement littéraire
belge, aussi, ajouta-t-il, c'est une raison
pour en parler. Taine, détracteur de notre
aptitude aux belles-lettres, serait étonné
de voir, comment unité et prospérité
politiques firent naître un mouvement
littéraire qui, frotté à notre école de pein-
ture flécliissante, est devenu descriptif et
plastique.
Si la littérature est le reflet d'une épo-
que, nous sommes de petites âmes,
vivant en des temps secondaires, règne
du toc, temps de cabotinage et de maquil-
lage, où le but de tous est de s'enrichir.
S'enrichir pourquoi? Tel qui s'enrichit
avec habileté est incapable de se ruiner
avec élégance. La prodigalité et l'oisi-
veté sont souvent difficiles à pratiquer.
Aussi, les vrais artistes au lieu de s'em-
bourgeoiser, vivent dans le passé et se
résument dans une attitude.
Après éloge et lecture des poèmes de
MM. Elie Marcuse et Georges Marlow,
M. Bonmariage effleura la question des
âmes (et de trois!), niant la possibilité
d'une fusion intellectuelle qu'aucune
union politique n'amènera. Le nationa-
lisme, c'est une histoire inventée par
quelques vieux renards, qui ont trouvé
les raisins trop verts.
Toutes ces opinions pailletées de
scintillements semblaient jetées avec
aisance et désinvolture par un spirituel
sceptique.
NOTRE TROISIÈME SAMEDI.
Plus d'une fois l'art exquis de M.
Henry Maubel sollicita mon attention
et ce me fut un plaisir d'y être ramenée
par la dernière lecture, au Thyrse, des
Racines
Cette pièce en trois actes, qui met en
scène des âmes plutôt que des corps,
caractérise admirablement la mentalité
de cet écrivain, son dédain des vérités
trop crues, des lumières trop vives,
son esthétique de la nuance et de la
modulation, sa philosophie tour à tour
douloureuse et optimiste, s'exprimant
par des réticences et des mots suspendus
sur les lèvres.
Ce Jacques, desRacines,qui secherche,
souffre et s'inquiète en silence, ce cher-
cheur d'idéal aux aspirations vers Tail-
leurs et l'au-delà me semble pétri avec
l'âme de M. Henry Maubel.
Son hésitation à quitter le sol natal où
l'attachent les racines de son esprit et
de son cœur, sa lutte, sa souffrance, et
jusqu'à la catastrophe, qui dénoue son
angoisse et lui apporte, après l'air du
large un instant respiré, la clarté défi-
nitive et l'apaisement final, tout laisse
transparaître l'âme de celui, qui a fait
dire à Jacques : « Je ne fais pas les livres,
je laisse les livres se faire en moi ».
Mentalité émotive, élevée, sereine et
— I(
aussi éloignée que son héros de tous les
batteurs d'estrade d'aujourd'hui,
HÉLÉNA Clément.
P. S. Notons Tes mérites d'une inter-
prétation, qui a fait saillir, en toute sim-
plicité et sincérité, les beautés de
l'œuvre. A côté du silencieux «Jacques-»
la grave et studieuse « Ella », si intelli-
gemment comprise et incarnée par
M"« Rosy, nous a délicieusement émue.
Les autres rôles furent convenable-
ment lus par M"« G. Laur, MM. Aron,
Dubois, Martin, Hartjens.
Lettres portugaises.
Le Lyrisme.
Conférence prononcée à « l'Université Nouvelle » de Bruxelles.
Mesdames, Messieurs,
Avant de vous parler des œuvres et
des figures vraiment représentatives de
la littérature portugaise, il faut que je
vous dise que cette littérature possède
un caractère distinctif qui la différencie
nettement de toutes les autres de l'Eu-
rope : c'est un sentiment d'enthousiasme
ou d'amour devant la nature ou la vie,
amour plutôt attendri que fougueux,
plutôt délicat que violent. Ce sentiment
imprègne d'ailleurs toute l'âme natio-
nale ; chez nous on aime par amour de
l'amour, et on aime jusqu'à la tristesse
qui provient de l'intensité de nos émo-
tions. Nous avons même en portugais un
mot, absolument intraduisible, qui ex-
prime bien notre façon d'être : c'est le
mot Saudade, qui veut dire quelque
chose comme regret douloureux et agréa-
ble en même temps, et qu'un de nos plus
grands écrivains du xix* siècle définis-
sait :
« un amer plaisir des malheureux. »
En effet, ce que nous désirons tou-
jours, c'est d"être émus, c'est d'avoir une
sensibilité continuellement vibrante et
frémissante. Peu importe la douleur, si
elle est un signe de vie. Au fond, il y a
quelque chose de mystique dans cet
amour enveloppant et fort, au moyen
duquel nous incorporons à nous-même
tout le monde extérieur, tout le monde
réel, et qui ne nous laisse presque jamais
faire de l'ironie ou maudire nos malheurs
mélodramatiquement. Je donne à ce
sentiment le nom de lyrisme, puisqu'il
n'est, en somme, que l'exaltation perpé-
tuelle de la vie. Ce lyrisme est le trait
commun de toutes les œuvres des écri-
vains portugais : vous le trouverez dans
la poésie, dans le roman, dans le théâtre
de chez nous. Il est le caractère essentiel,
fondamental, irréductible, de la littéra-
ture portugaise. Et mieux que cette affir-
mation, deux ou trois exemples choisis
dans notre histoire littéraire, vont vous
prouver aisément ce que j'avance et qui,
au premier abord, peut vous paraître trop
paradoxal.
L'influence si connue de la poésie pro-
vençale, de la poésie troubadouresque, a
été très grande au Portugal. Soit qu'elle
réveillât en nous des qualités non encore
révélées, extériorisées, soit que (comme
le prétend notre grand historien littéraire
Theophilo Braga) elle ait été beaucoup
moins importante, parce quecettepoésie,
apparue d'abord dans le noyau péninsu-
laire d'où est né le Portugal, a irradié
jusqu'en Provence et en est revenue plus
i87-
forte et plus caractérisée, le fait est que,
pendant le xiii*^ et le xiv^siècles.la poésie
troubadouresque se développe énormé-
ment au Portugal, sous l'influence de la
littérature du midi de la France. Mais
est-ce que cette influence a été complète,
absolue ? Est-ce qu'elle nous a entière-
mentfaçonnés? En aucune façon. Certains
poètes, des moindres, en tout cas, l'ont
vraiment subie, comme d'autres subiront
plus tard l'influence espagnole. Mais
chez la plupart et, surtout, chez les meil-
leurs, notre lyrisme apparaît clairement,
lyrisme que nous ne trouvons point chez
les poètes provençaux de cette époque.
En effet, Gaston Paris dit, en parlant de
la poésie des troubadours français :
« L'amour y occupe toujours la place prépon-
dérante, et c'est presque toujours un amour con-
ventionnel, qui a ses règles et ses formules,
comme la poésie qui lui sert d'expression, et la
musique dont cette poésie est accompagnée. Les
poètes adressent leurs hommages lyriques à des
dames qui s'en font gloire, en sorte que la pré-
caution obligatoire de ne les désigner que par un
5^n^/ convenu n'est le plus souvent qu'un jeu,
comme d'ailleurs toute cette poésie. Il est con-
venu, entre autres choses, qu'un homme ne peut
aimer qu'une femme mariée, généralement de
plus haut rang que lui; et cela se comprend, étant
donnée la nature de cet amour,fait tout entier de
soumission et d'aspiration. On chante sa dame
surtout pour être admiré des connaisseurs, et on
la chante dans les formes voulues... >
Cette critique de Gaston Paris ne pour-
rait jamais être appliquée à la poésie por-
tugaise du moyen âge. Il y a en elle,
certes, de la soumission et une conti-
nuelle aspiration en face de la femme que
le poète aime : mais ces deux sentiments
ne proviennent jamais de la position
sociale de celle-ci ; mais tout simplement
de la nature de l'amour qu'on a pour elle,
amour si grand qu'il se croit petit et sans
valeur par égard à son inspiratrice. Les
troubadours portugais ne se sont jamais
préoccupés du rang de leur dame. Le roi
D. Diniz, le plus grand poète de cette
époque, semble même avoir choisi plu-
sieurs de ses meilleures inspirations dans
des sujets populaires. Il n'y a, chez lui,
rien de convenu, rien d'artificiel. Voyons,
par exemple, une de ses poésies. La tra-
duction n'en peut donner le rythme, ni
la beauté qui résulte de certains assem-
blages de mots. Mais elle vous donnera
peut-être une suggestion des vers.
DLALOGUE
Oh ! fleurs, fleurs du pin verdoyant
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon
[ami?
— Hélas, mon Dieu, où est-il ?
Oh! fleurs, fleurs du vert rameau
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon
[aimé ?
— Hélas, mon Dieu, où est-il ?
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon
[ami.
De celui qui a trahi les'serments qu'il m'a faits .'
— Hélas, mon Dieu, où est-il ?
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon
[aimé.
De celui qui a menti après avoir promis?
— Hélas, mon Dieu, où est-il?
< Vous nous demandez où est votre ami,
> Et nous vous dirons qu'il est bien vivant...
— Hélas, mon Dieu, où est-il ?
» Vous nous demandez où est votre ami,
» Et nous vous dirons qu'il est bien portant...
— Hélas, mon Dieu, où est-il?
> Et nous vous dirons qu'il est bien vivant
» Et qu'il sera ici avant le délai fixé...
— Hélas, mon Dieu, où est-il?
» Et nous vous dirons qu'il se porte bien,
» Et qu'il sera avec vous avant la fin du délai... »
— Hélas, mon Dieu, où est-il?
Ce sont des vers d'une grande saveur
populaire, simples, délicieux de fraîcheur
ingénue. Mais ce n'est pas seulement
l'émotion qui caractérise notre poésie
troubadouresque.
Comme Ta fait justement remarquer
le célèbre critique allemand Wilhem
Storck, en parlant de la poésie primitive
portugaise, il y a des diflférences essen-
tielles de technique entre cette poésie et
celle des autres nations à cette époque.
Ainsi : l'emploi fréquent de l'assonance
remplaçant la rime; la construction
I«8 —
simple de la strophe qui se réduit souvent
à deux vers, quelquefois même à deux
hémistiches, bien que nettement séparés
tous les deux; et surtout, le parallélisme
des idées qui se répètent, en général,
dans deux strophes, uniquement diiBfé-
renciées par la rime ou par une légère
variation de la phrase poétique, mais
jamais essentiellement par le contenu.
C'est ce qui arrive dans le «Dialogue »
que je viens de transcrire. Il y a encore
d'autres différences importantes, mais
trop techniques pour qu'il vaille la peine
de les détailler toutes.
Storck dira aussi : « ce genre de poésie
est sans modèle et sans égale dans
aucune littérature ». Où trouverez-vous
en effet,des poèmes,écrits au xiii« siècle,
dont le charme puisse égaler celui
de cette petite composition ;
« Dame dont le corps est svelte
Je suis né dans une terre de malheur.
Car je n'ai plus jamais perdu souci
Ni anxiété depuis que je vous ai vue...
Quelle terre de malheur, celle où je suis né,
— Madame — pour vous et pour moi.
Avec cette anxiété qui ne finira plus
Je suis né dans une terre de malheur...
Car je vous aime sans vouloir vous aimer
Et cela vous fait de la peine, à vous aussi.
Quelle terre de malheur, celle où je suis né
— Madame — pour vous et pour moi !
Hélas! captif et infortuné
Je suis né dans une terre de malheur.
Car j'ai toujours vainement cherché
Un bien que je n'ai jamais pu atteindre !
Quelle terre de malheur, celle où je suis né
— Madame — pour vous et pour moi !
Comment exprimer d'une façon plus
délicate l'impossibilité et la profondeur
d'un amour qui nous tient au cœur ? Cette
sorte de résignation, cette mélancolie
fière qui n'est pas désespérée, mais qui
aime plutôt ce qui la cause, — voilà des
sentiments bien portugais que vous ne
rencontrerez que difficilement chez les
poètes contemporains des autres pays.
A titre de curiosité je vous traduirai
encore une petite chanson de la même
époque, où la mer a le rôle principal.
Il y a en elle, comme en plusieurs autres,
d'ailleurs, le germe de cette anxiété que
nous aurons toujours en face de l'océan,
anxiété triste ou héroïque, selon les cas :
Le roi du Portugal
A fait construire des barques.
Et dans ces barqu
d'une grande signification.
A présent, M. Butti vient de donner
le Castello del SognOj un grand poème
dramatique en vers, sur le type du Faust
de Gœthe, ce qui nous prouve encore
la grandeur habituelle de son inspira-
tion : la valeur poétique de cette œuvre
peut paraître douteuse. M. Butti en a
publié autrefois les premiers fragments
dans « Poesia », la grande revue inter-
nationale et futuriste dirigée à Milan
par le poète Marinetti. Cependant ceux-
ci, soit dit avec franchise, révélèrent,
d'un coup sûr, la médiocrité du poète,
si l'on entend par poète le musicien,
presque fatidique, du Verbe. Des vers
durs et plats ; des réminiscences exces-
sives de thèmes classiques ou des non
moins excessives nonchalances moder-
nistes; des images sans originalité; des
cadences très peu variées; des mots et
des accents dépourvus de cet indéfi-
nissable esprit démoniaque qui révèle
la grande poésie.
Mais le public italien, qui ne com-
prend pas encore grand chose de sa
— 193 —
poésie, pourra même être ébloui par
cette composition théâtrale inusitée,
comme il a été ébloui par une autre
œuvre poétiquement insuffisante : la
Cena délie Bejfe de M. Sem Benelli.
Celui-ci est un jeune écrivain doué de
qualités fort peu extraordinaires. Après
un volume de vers, médiocre : Unfiglio
dei tempi et une pièce tragique en vers :
la Maschera di Bruto écrasée par l'iné-
vitable réminiscence du Lorenzaccio de
De Musset, M. Benelli vient d'obtenir
iin succès inouï sur les théâtres italiens
avec cette Cena délie Bejfe^ un ragoût
de la vie florentine medicéenne, mani-
pulé avec de l'habileté cuisinière sur le
réchaud des contes classiques de sa
région (le poète est toscan), farcie de
drogues tantôt grotesques et tantôt tra-
giques; le tout composé, évidemment,
pour les goûts d'un public facile à se
contenter. Ce sera grâce aux goûts gros-
siers de ce public que le poète pourra se
populariser et s'acheter des chalets au
bord de la mer.
Le haut théâtre italien, qui selon
l'avis de beaucoup de penseurs n'existe
pas encore, oscille donc aujourd'hui
parmi les sublimes monstruosités de
M. D'Annunzio et les grimaces acroba-
tiques de M. Benelli. Pour ceux qui
aiment les spectacles de marionnettes
et de mœurs anciennes, et pour ceux
qui aiment les hommes en smoking et
les femmes en décolleté, bien des au-
teurs de bonne volonté s'évertuent à
leur servir chaque jour des plats plus ou
moins savoureux. Mais il manque encore
chez nous le grand athlète solitaire qui,
au théâtre, évoquera, le Mystère du
Phénomènehumain,leMystère divin aux
yeux et à l'esprit de la foule attentive.
Celui qui essaye, comme M. F. -T. Ma-
rinetti, un art révolutionnaire universel,
doit faire ses comptes avec les plus ter-
^ ribles coalitions, parfois à coups de poing
et d'épée, en une de ces batailles qui
ont rendu célèbres les premières du Roi
Bombance et des Poupées électriques.
Paolo Buzzi.
Les chants ailés de Paolo Buzzi sont
plus souples, et plus fermes en même
temps que les aéroplanes imparfaits que
nous avons vu évoluer, lourds, gauches,
incertains et raides. Mais il ne faut pas
chicaner à propos d'un titre : la préface
de F. T. Marinetti, nouvelle procla-
mation futuriste, est, pour le livre de
Buzzi, une étiquette plus insistante et
plus significative. Elle nous fait croire
que Buzzi, se range parmi les futuristes:
soit. J'avoue ne pas percevoir la néces-
sité du programme précis que le préfa-
cier expose éloquemment. L'école
nouvelle serait-elle la première à expri-
mer l'idéal de l'homme de l'avenir,
à chanter l'espoir toujours renaissant
d'un monde plus grandiose ? ou bien, sa
volonté de créer va-t-elle se borner à la
recherche de formes nouvelles? Se lais-
sera-t-elle tromper par l'illusion de la
nouveauté, lorsqu'elle aura parlé chimie
ou évoqué l'automobile, la machine à
voler, le funiculaire, « qui chante parmi
» les mille fleurs alpestres et les pine-
» raies lugubres, pareil à une berceuse
» aux vocables romanches...? > Et
cependant combien peu importe le
futurisme ou l'archaïsme du héros et du
décor, à côté du vol libre de la pensée I
Hâtons-nous de dire que l'originalité
de P. Buzzi ne témoigne pas de cette
conception mesquine. Il prend du crité-
rium futuriste ce qui s'y trouve de plus
clair et de plus louable : Nous enseignons
aujourd'hui, dit F. T. Marinetti, «l'héro-
ïsme méthodique et quotidien, le goût
de la désespérance, par laquelle le cœur
donne tout son rendement, l'habitude
de l'enthousiasme, l'abandon au ver-
tige. »
Et, dès Y Hymne à la Guerre qui
— 194 —
commence le volume, le fougue sonore
et l'élan vigoureux du poète, nous prou-
vent qu'il possède les qualités indispen-
sables à la réalisation d'un bel idéal,
fermé aux petits poètes :
Etre comme le Dieu, meurtrier !
Briser, détruire, de près et de loin 1
Donnez-moi la mitrailleuse parfaite de l'avenir,
Ou Jes dix mille épées brandies par les bras
I romains I
Au reste, la psychologie de P. Buzzi
est facile à fixer par quelques citations
rapides.
Le poète est l'exilé qui cherche l'aire lointaine,
[sans limite,
Pour y fonder sa Métropole de Visions et son
[Empire.
Ce rêve poétique de P. Buzzi, — la vie
libre et forte — surgit à chaque page du
livre :
Je cherche à boire le charme divin, l'électrisation
Du vol, du heurt, du bruit qui m'emplit de musi-
[que les sens.
Et ce sont là les aéroplanes de sa
pensée grosse d'espoirs et d'énergies;
mais ce « songe d'étoiles » et le présent
odieux se disputent l'âme du poète :
Je crois un peu au Dragon, un peu au Dieu
encore.... je ne sais; sur mon âme toujours pous-
sent le bon et le mauvais champignon, la Gloire
et la Peur.
L'atavisme, le poids du passé retar-
dent la libération :
Moi, vieillard maigriot.âme de mille siècles.
Corrompue, amère, lasse,
Dans un corps — encore — d'éphèbe. —
.... Je retournerai dans la prison puissante,
Où je commande
Et suis commandé :
Je débriderai, de rage, mes poulains idéaux,
Sur la piste du rêve, le cœur mort au soir las...
.... Je suis un très pauvre fils de civilisé.
Qui adore la barbarie.
Souvent, en effet, les aspirations gran-
dioses délaissent P. Buzzi et font place
à un sentiment plus délicat, mélange de
mélancolie romantique et de réalisme
l'observation pittoresque. Tels sont s<
Petits poèmes rustiques de vérité, où '.
forme toute moderne encore, a des coi
leurs moins vives et un dessin plus préci
A ces charmants tableaux il faut con
parer deux odes à la nature : A la Co
Une bachique et Symphonie de l'Engc
dine. Ici les images les plus brillantes (
les plus neuves célèbrent le délire de '.
couleur :
« C'est le règne des luxures ophtalmique
l'ivresse de l'espace et du soleil. »
Personnellement, et les raisons e
importent peu, ce sont ces chants d
peinture lyrique que je préfère en l'œi
vre si puissante du poète milanais. Ma
je ne doute pas qu'il n'ait mis davantag
de son âme ardente dans le Dithyraml
napolitain, — à la gloire de la pui
poésie, — et surtout dans V Epitaphe pri
lixe milanaise. Buzzi a, des satiriques, ]
belle violence et la volupté de la haine
Je te hais, Milan, mère des grasses laiteries
Où la plus belle chose est l'étable au fumier
[plus pourri,
Je n'interroge pas, parmi les brouillards eï li
[funiéi
Les siècles de ta grandeur bourgeoise...
A Monza, on vendrait comme un chapeau
La Couronne de Fer ;
A Lodi, un fromage frais vaut plus que la mémoii
De Bonaparte passé sur le pont ;
A Magenta, la rizière mord les belles jambes nu(
Des filles face à l'Ossuaire qui ricane...
Brûle ! sur tes cendres se dressera peut-être u
[jour la cité futuri
La première ville de fer italienne
La force de l'Italie,
qui travaille face à l'univers, et régé
nèrera les muscles, les consciences
l'idéal :
Que les poètes, sur les cent pyramides chantei
[hai
La force du Futur, la nouvelle Raison de l'Ital
Ressurgie de ses décombres pestilentiels
Et de ses funestes cohues lascives ! i
Tes feux funéraires, ô Sicile,
— 195
Tes délires musicaux, ô Naples,
Tes mélancolies divines, 6 Rome,
Tes luxures tacites, ô Venise !
Convergent à cette Babylone éclatante du Nord,
Les vers de P. Buzzi, harmonieux par-
fois, et parfois durs et sonnants comme
des coups de marteau, n'avaient donc
guère besoin de programme : et son
esprit sincèrement vibrant, enthousiaste,
ennemi de la laideur, atteint au seul but
de tout poète, la Beauté.
Cet enthousiasme, au contraire, fait
un peu défaut dans le petit volume —
également édité par la revue Poesia —
où Gian Pietro Lucini, en ses Carme di
Angoscia e di Speranza, chante les
désastres de Sicile et de Calabre. Le
sujet, certes, prête moins aux envolées
lyriques : mais il me semble que les beaux
vers du poète finissent par lasser à cause
de leur uniformité de sens et d'expres-
sion, et deviennent une monotone com-
plainte. A vrai dire, comment juger d'un
talent sur un morceau aussi court et où
les vers sonores sont nombreux, mais
assourdis par la phrase un peu longue, et
touffue. A la fin du poème, cependant,
la voix s" élève pour clamer l'espoir :
Italie, amour et douleur .., elle est muscle,
Elle est chair saignante; . . Race grande
D'Italie, trésor inépuisé, Frères, travaillons !
On sent là que le poète vaut mieux
que le thème qu'il a choisi.
Fernand Vellut.
Petite chronique.
Sotre prochain Samedi est fixé au 26 février^ à 8 heures du
soir, au local de la Fédération post-scolaire de Saint-Gilles,
parvis Saint-Gilles, i.
Au programme : Lecture dialoguée d'un acte iiiédit tiré de
/'Hallali, de Camille Lemonnier, avec le concours de M"^' Derboven,
du théâtre royal du Parc, professeur au Conservatoire royal
de Bruxelles.
Rappelons que Nos Samedis sont publics et que nous adressons
des invitations aux personnes qu'on voudrait bien tious signaler.
Lettres portujj^aises. — L'étude que
M. Joâo de Barros nous donne dans ce
numéro sur le lyrisme portugais est une
ntroduction aux chroniques qu'il nous
'era l'honneur de nous envoyer, dans la
[ lui te, sur la. littérature portugaise contem-
poraine.
Nous remercions de tout cœur notre
sminent confrère.
Livres nouveaux annoncés. —
Chansons pour Loulou, une plaquette de
vers de C. Mathy. La Cariatide, pièce
en trois actes, de Gaston Heux.
Expositions. — Le Salon de \b. Libre
Esthétique s'ouvrira au début de mars au
Musée depeinturemodernede Bruxelles.
Son programme, strictement limitatif.
196
retracera dans quelques-unes de ses
expressions caractéristiques l'évolution
du Paysage moderne en Belgique et en
France. Un choix d'estampes emprun-
tées à l'œuvre desprincipaux paysagistes
du Japon complétera la partie rétrospec-
tive de l'exposition. En outre, la mémoire
du sculpteur Alexandre Charpentier,
mort l'année dernière, y sera évoquée par
un ensemble de médailles, de bas-reliefs,
de figures et d'objets d'art appartenant
aux galeries de l'État et à des collections
particulières.
Bruxelles. — i^"" mai- 15 novembre.
Exposition internationale des Beaux-
Arts, au Palais du Cinquantenaire. —
Février. Exposition d' œuvres du dessi-
nateur Jean Droit à la Galerie du
Roi.
Paris. — Février. Septième Salon
de l'Ecole française au Grand Palais
des Champs-Elysées. — 15 avril-30 juin.
Salon de la Société nationale des
Beaux- Arts, au Grand Palais. — i" mai-
30 juin. Exposition de la Société des
Artistes français, au Grand Palais des
Champs-Elysées.
Lyon. — 17 février- 17 avril. 23™* Expo-
sition annuelle de la Société lyonnaise
des Beaux- Arts (Palais municipal). Ren-
seignements chez le secrétaire de l'Expo-
sition, rue Confort, 24, à Lyon.
Nice. — Février. 22^ Exposition
internationale de peinture et de sculp-
ture.
Cannes. — 10 février-iomars.8^ Expo-
sition internationale des Beaux-Arts.
Renseignements au secrétariat général,
9, rue Bossu, Cannes.
Monte-Carlo. — Janvier à octobre.
18' Exposition internationale des Beaux-
Arts de la principauté de Monaco.
Rome. — Février-31 octobre. Expo-
sition internationale des Beaux- Arts.
Renseignements à l'Administration des
Beaux- Arts, rue Beyaert.
Venise. — 22 avril-31 octobre. Exf
sition internationale des Beaux- Arts.
Buenos- Ayres. — 25 mai-30 septemb
Exposition internationale des Beai
Arts à l'occasion du centenaire de i'In(
pendance Argentine. S'adresser au dép
tement des Beaux- Arts.
Santiago. — Septembre. Expositi
internationale des Beaux-Arts à l'oc*
sion du premier centenaire de l'Inc
pendance nationale.
Un Square Paul Verlaine deva
la Prison de Mons. — La Soci
Nouvelle a pris Finitiative d'une pétiti
demandant à la ville de Mons de donr
le nom de Paul Verlaine au square qui
trouve devant la prison où fut éc
Sagesse.
Concerts Durant. — La deuxièr
séance des instruments anciens de Par
remise pour cause de deuil national,
pourra avoir lieu avant le mois de m;
prochain.
L'Ecrin, — D2ins\d. Belgiçtce artii
que et littéraire, p. 194 (février 191
ligne 20, de Sylvain Bonmariage :
« La pensée de mon ami devait s'égai
hors du siècle à cette instant mémorab
car en entendant ces mots âme belge
lorgnon lui tomba du nez...
» Qu'avez-vous donc? me demanc
t-il en les ramassant, voulez vous un p
àejleur d'oranger f »...
En les ramassant! Est-ce que le n
de Giraud était tombé avec son lorgn(
en cette instant? Pauvre Giraud 1
Dans En France, le roman des frèr
Marins- Ary Leblond, lauréats, pour 19
du prix Concourt :
« Puis il regarda, avec le besoin
s'oublier dans la niât. »
S'oublier?... Soyons discrets.
— 197 —
Maurice Wilmotte.
On vient de célébrer par une fête
rillante qui rassembla, autour d'une
ible de banquet, l'élite du monde intel-
îctuel belge, le 25* anniversaire d'en-
îignement de Maurice Wilmotte.
>' enseignement ? Est ce assez dire, et
e faut-il pas ajouter de luttes, de
ombats, de propagande, d'apostolat?
M. Wilmotte a publié, il n'y a pas
)ngtemps, un livre où, étudiant l'œuvre
'Emile de Laveleye, d'Agénor de
rasparin et d'Emile Faguet, il a insent
e titre : Trois Semeurs d'Idée. A vrai
ire, à ces trois semeurs d'idées, il con-
iendrait d'en joindre un quatrième :
est lui-même.
Ceux qui, avec dédain parfois, ont
fifecté de ne voir en lui que le philolo-
ue, ignorent combien sa science est
ouriante, aisée, perspicace, mobile et
ive Ahl s'ils avaient entendu les
elles leçons de Liège, où, au-dessus
es vilains bancs noirs de la Faculté
es Lettres, il répandait, comme une
3sée sur les esprits, ses idées délicates
ar l'amour courtois au moyen âge, sur
i femme chez Chrestien de Troyes, sur
i sensibilité de Racine, annonçant déjà
elle plus exaspérée de Rousseau. Et le
este menu et fin, soulignant tout cela
Bmblait se poser sur les poèmes comme
Lir des fleurs pour les ouvrir. Les yeux
es auditeurs s'éveillaient sous les re-
ards brillants qui souriaient derrière le
Ince-nez, ironiques parfois, souvent
ttendris, car Maurice Wilmotte aime
» œuvres qu'il commente et ceux à
ui il les révèle.
Puis, l'instant d'après, une remarque
hilologique, util© pour établir un clas-
ament de manuscrits, et nous étions
imenés à la science.
Peu d'hommes rassemblent en eux
ette double faculté de pouvoir révéler
art et enseigner la doctrine.
Il semble que le philologue dont
M. Wilmotte, au banquet du 12 février,
tentait la réhabilitation puisse seul réa-
liser ce prodige. Renan l'a montré et,
avant lui, les grands érudits de la
Renaissance : Pétrarque, Boccace,
Erasme... La science, analysant les
formes du langage et ses transforma-
tions par des méthodes qui se rappro-
chent de celle de la phj'siologie et des
sciences naturelles, doit nous conduire
de la Lettre à l'Esprit. Elle établit par
des comparaisons de manuscrits et des
textes contemporains la véritable Lettre
pour arriver au véritable Esprit. Si elle
s'attarde à de minutieux examens de
phonèmes, c'est pour fixer plus exacte-
ment le dialecte d'une œuvre et aider à
la comprendre mieux en la situant dans
le temps et dans l'espace.
N'est-ce pas ainsi que M. Wilmotte
put restituer au Hainaut cette chante-
fable d'Aucassin et Nicolette d'une si
malicieuse naïveté, qui apparaît comme
un petit Don Quichotte, léger et subtil
où le bourgeois picard raille les amours
courtoises et les aventures chevaleres-
ques.
Les origines et l'éducation de Maurice
Wilmotte expliquent assez bien la dou-
ble tendance qui se fit jour en lui.
Il aime à rappeler sa grand'mère fran-
çaise, fille d'un officier de Napoléon et
qui « avait le siècle ». Elle transmit à
sa fille et par elle à son petit-fils cette
élégance, cette indépendance d'esprit,
cette finesse critique du xviil* siècle.
Aussi n'est-ce pas merveille, si né en
1861, le futur professeur fit ses pre-
mières lectures et ses premières dictées
dans Voltaire. Il est resté beaucoup
du voltairien en lui. Mais par son père,
fils d'un chaudronnier, batteur de cui-
vre, qui avait fait son chef-d'œuvre, il
est de vieille souche liégeoise et il se
uvsav
— igS —
sentira toujours de profondes sympa-
thies pour ce peuple dont, en un bon
livre « Le Wallon », il glorifiera la
langue dans le passé et le présent.
Après des études de droit, quelcon-
ques, mais de solides études classiques,
il continuait à se passionner pour la
littérature française et se rendit à Paris
dans un but assez vague : apprendre à y
lire les vieux textes. G. Paris, qui l'aima
beaucoup, s'intéressa à lui ; P. Meyer,
Arsène Darmesteter l'initièrent à la lan-
gue du moyen âge. Mais leurs cours ne
suffisaient pas à cette activité impatiente.
11 suivait aussi ceux de Taine et ce fut
une joie dans les cénacles universitaires
(on s'en souvient encore ici) lorsque
Taine, ayant dénié aux Flamands tout
génie littéraire, s'attira du jeune étu-
diant belge une réponse qui devait avoir
quelque éloquence, puisque le grand phi-
losophe ne dédaigna pas d'y répondre.
Par la coupable et trop modeste négli-
gence de M. Wilmotte, cette lettre n'a
pas pris place dans la correspondance
de Taine. Elle a été publiée cependant
dans la « revue wallonne » de 1893,
Taine y écrivait notamment ceci :
« J'aurais voulu dire ce que je pense de votre
littérature nouvelle, de M. Camille Lemonnier
qui est un véritable écrivain et un narrateur de
premier ordre, de plusieurs jeunes poètes qui
ont formé leur style d'après Adrien Brauwer et
Jordaens. Pour Conscience, je l'ai lu et j'avoue
que je trouve son talent médiocre. Peut-être
suis-je gâté là-dessus par les habitudes pari-
siennes; ce que nous entendons par le style, me
semble manquer partout, dans toutes les proses
contemporaines, excepté en Angleterre, en
France et chez le Russe Tourgueneff. Par style
nous entendons le choix des mots et le tour des
phrases ; à nos yeux, c'est là la marque sensible
d'un écrivain; on le reconnaît et on le nomme à
l'instant sur trois lignes de lui non signées,
comme sur une seule figure on nomme à l'ins-
tant un véritable peintre. »
Après l'université française, M. Wil-
motte voulut connaître l'Allemagne. Il
suivit les cours du célèbre romaniste
allemand Suchier, à Halle, et celui-(
écrivait récemment qu'il était fier d
voir M. Wilmotte le considérer comm
son maître. Cette sympathie du sa van
allemand s'est marquée par sa collabc
ration aux « Mélanges Wilmotte » œi;
vre collective dédiée par des savants d
tous les pays : Monod, Lanson, Lefranc
Bédier, Novati, Menendez Pidal, Ster
gel, Wahlund, etc., etc., au maître lié
geois. (i)
Ayant quitté Halle, il visita Berli
où enseignait Tobler, le meilleur cor
naisseur de la syntaxe de l'ancien frar
çais, et Bonn, oij Fôrster continuait 1
tradition de Diez, le père de la Philc
logie romane. M. Wilmotte refusa u:
lectorat à Bonn : il préféra enseigner
l'école normale des Humanités de Liég
où il fut nommé officieusement par un
lettre de Van Humbeek en 1884, off:
ciellement en 1885.
C'est à l'école du jeune maître que s
formèrent notamment Auguste Doutrc
pont, son collègue à l'Université d
Liège, wallonisant distingué, et George
Doutrepont, professeur à l'Université d
Louvain, à qui l'on doit une savante his
toire de la Littérature française en Be
gique à l'époque des ducs de Bourgognt
Lui-même cependant ne cessait d
rassembler des notes et publiait de 18?
à 1890 ses Essais de dialectologie wa
lonne, première et seule tentative d
classification des dialectes wallons a
moyen âge; en même temps d'autre
études parues dans la Revue des Pato
gallo-romans tentaient de tracer d<î
limites plus précises encore dans le pr<
sent.
M. Wilmotte fut donc un des précu
seurs de cette géographie linguistiqi
dont l'atlas de Gillieron devait deven
le monument et il ouvrait la voie ai
vaillants travailleurs Feller, Haust,Doi
(i) Paris, Champion 1910 : 2 vol. in-8«.
— 199 —
jepont qui, actuellement, à la Société
le Littérature wallonne travaillent à
îxplorer le domaine wallon et à faire le
rrand dictionnaire de la langue wal-
onne.
Mais la littérature n'avait pas pour
:ela cessé de préoccuper le jeune pro-
cesseur. Après la suppression de l'école
îormale des Humanités et son passage
i l'Université à la section du doctorat
jn Philosophie et Lettres consacrée à la
ïhilologie romane, il retourna à la litté-
■ature. Ce n'est pas qu'on lui eût accordé
quelque grand cours dépassant l'audi-
:oire restreint de la section. Le ministre
ivait dit : « Il n'est pas possible d'étendre
e cercle d'influence de M. Wilmotte. »
Delui-ci se dédommagea en promenant
me élite d'élèves attentifs et charmés à
Tavers tous les siècles de la littérature.
Et c'est ainsi qu'il put écrire ses
< Etudes critiques sur la tradition Litté-
'aire en France y> où l'évolution d'un
hème lyrique ou d'un genre est esquis-
►ée depuis le xir siècle jusqu'à nos jours
lans omettre un seul stade intermé-
liaire. Lui seul est assez familier avec
ous les siècles pour pouvoir accomplir
:e tour de force.
En même temps, ne se désintéressant
l'aucun aspect de la pensée contempo-
aine et de la pensée belge en particulier,
lont il fut lui-même un des représen-
ants marquants, il donnait ses conclu-
ions dans un livre large et compréhen-
if: la Belgique morale et politique où,
luivant un mot d'Emile Vandervelde,« il
■e montrait aussi sévère pour ses amis
luindulgent pour ses ennemis. »
Ce n'était pas assez : M. Wilmotte,
«nscient de l'importance de la culture
rançaise en Belgique et dans le monde,
it ayant eu à présider un congrès de la
angue française à Liège en 1905, se
lonna corps et âme à cette œuvre nou-
velle : la propagation de la langue fran-
sùse dans le monde.
Un second congrès tenu à Arlon, en
1909, vint préciser la portée du mouve-
ment. Les associations fondées à Liège,
à Bruxelles, à Arlon, à Luxembourg, à
Maestricht multiplièrent l'action de l'ini-
tiateur, qui alla lui-même faire une reten-
tissante campagne en Orient « pour ce
souverain sans sceptre ni couronne qui
s'appelle le génie français » comme a dit
H. Potez.
Dans une revue comme celle-ci, ce
qu'il importe de souligner encore, c'est
la profonde sympathie du critique pour
tout ce que les lettres belges produisirent
de meilleur. Aucun fétichisme pour les
autorités, mais, avec une sincère admira-
tion pour les génies consacrés, les
Verhaeren, les Maeterlinck, les Lemon-
nier, les Giraud, etc., une attention tou-
jours bienveillante pour les jeunes, ceux
qui seront les gloires de demain.
Mais Verhaeren a mieux exprimé cela
que personne ne pourrait le faire dans
une lettre qui fut lue aux applaudisse-
ments de tous, le 12 février :
« Je me récuse pour juger le savant
» mais j'estime que le critique littéraire
» est d'une perspicacité vive, d'un juge-
» ment sûr et étendu et d'un goût ferme.
» Et à tant de qualités foncières s'ajoute
T> l'ardeur des découvertes et la sympa-
» thie pour ce qui éclora demain. Je
» dois à Maurice Wilmotte beaucoup et
» j'aime à lui témoigner, devant tous ses
» amis réunis ce soir, ma reconnaissance
» ardente et mon amitié solide. »
Si long qu'il soit, cet article a pu à
peine esquisser cette vie si chargée de
faits et d'œuvres ; on a négligé le confé-
rencier et l'improvisateur à la parole
spirituelle et légère, qui égratigne en
flattant, le polémiste agressif et mordant,
dont l'éloge a par là même plus de prix
(et je sais des écrivains français qui y
sont plus sensibles qu'à tout autre),
l'homme dont l'intimité est exquise et
charmante, le plus fin causeur qui fût
— 200 —
jamais, l'ami enfin, le plus chaud et le
plus dévoué quand il aime et c'est à
celui-ci surtout que nous voudrions sou-
haiter, en terminant, de fêter, après cinc
lustres encore, de glorieuses noces d'oi
avec la science et les lettres.
Gustave Cohen.
Le mystère.
CONTE
Les gens qui avaient échangé, pendant
le jour, quelques paroles entrecoupées
de silencesprofonds, frissonnèrent quand
vint le soir.
— Vous irez?
— Nous irons, mais oui, nous irons !
On était à cette époque de l'année où
l'automne pourrissant donne aux marais
des teintes orangées, d'autant plus vives
que le ciel est plus bas.
— Hier, il y avait trois cents per-
sonnes !
— On l'a entendu ?
— Tout le monde l'a entendu !
Et voilà que les vieux souvenirs han-
taient les vieilles cervelles. La jeunesse
d'aujourd'hui n'interroge pas, comme les
anciens, l'énigme que l'ombre apporte
avec le vent dans chaque coin de la
contrée. Les jeunes n'entendent plus, ils
ne voient plus ce que percevaient les
ancêtres. Qui donc, des générations ac-
tuelles, a jamais ouï dans les branches
des chênes les musiques mélodieuses des
chattes enchantées, réunies en une bande
ailée? On oublie les morts qui hurlaient
jadis, au cœur des sapinières où le prêtre,
prenant la défense des vivants harcelés
par les spectres, avait forcé les âmes tor-
turées àséjourner jusqu'après l'expiation
de leurs fautes.
Ces temps reviendraient-ils mainte-
nant?
L'heure grise du crépuscule choit dans
les ténèbres' absolues. Depuis que les
nuages ont envahi le ciel, il y a une
rumeur de tempête au bout de l'horizon.
Parfois, les paysansquirentrentchezeuXj
préoccupés, inquiets, nerveux, senteni
sur leur visage des gouttes de pluie; ils
enfoncent dans l'air mou de la nuit, et le
vent, par saccades, par à-coups pesantSj
passe sous le ciel fermé.
Les lumières, aux fenêtres des cabanes,
révèlent, ça et là, le chemin du village,
le chemin caillouté et son accotement
sablonneux. L'obscurité est plus dense
après cette éclaircie, comme aussi après
que l'on a regardé, au loin, les vitres
jaunes et brillantes des maisonnettes
perdues dans la plaine.
Quand huit heures sonnèrent derrière
les auventsdu clocher invisible, on enten-
dit des portes qui s'ouvraient. Un long
moment s'écoula avant que le murmure
des voix et le glissement des pas sur h
route s'étouffassent dans le soir compact
Chacun hésitait à partir le premier, &
d'autres portes grinçaient. Tout le villagt
fut prêt pour l'aventure. Sans savoir ver:
quel prodige ils allaient, des rustre:
s'étaientmisinconsciemment en marche
ils furent suivis; il en vint de chaqu<
chaume, de chaque abri où les lampe;
s'éteignaient, où le silence et le vid«
s'installaient près de l'âtre.
La foule avançait et toujours les parole
étaient basses. On se reconnaissait pour
tant;quelques-unssecherchaient,sedevi
naient. Il y avait des traînards qui s'attar
daient dans l'ombre complice. Des gai
çons et des filles enlacés sentaient leu
cœur battre de crainte, mais leurs lèvre
se touchaient. Le vent grondait lointai
— 201
aement, il ne balayait plus le sol, on l'en-
:endait là-haut, près des nuages qui
levaient remplir le ciel, et la foule mar-
:hait, silencieuse, oppressée, et des
imants vivaient dans le rêve mêlé à la
réalité.
Lorsque les paysans approchèrent des
Bangen, qui sont de grands marais
îerrés entre des collines plantées de
sapins, lorsque se pressentit l'espace de
:iel au-dessus des eaux fangeuses, si
profondes à dix mètres de la route, si
perfides, que le pays dénomma ces
roseaux les Judas, lorsque les paysans
furent devant le -marécage, ils s'arrê-
tèrent; les gens qui formaient le premier
rang cherchèrent à reculer, mais derrière
3UX la foule devenait impénétrable. Le
îilence parut une chose tangible, il rem-
plissait l'étendue noire comprise entre
es bourbes et le firmament sans étoiles.
Si des amoureux se tenaient encore par
a main, ils sentirent leurs doigts trem-
Dler. Et ce qui devait arriver, ce qui était
irrivé la veille, l'avant-veille, ce qui
doublait la région, dominait les campa-
gnes, et multipliait les craintes et les
ingoisses, se réalisa de nouveau.
Une voix cria ; elle était rauque, elle
îtait afifreuse. Elle vint du bout du maré-
cage, elle monta dans le ciel, on l'enten-
lit au ras des roseaux. Elle fut à droite,
îlle fut à gauche. Un instant elle passa
\\ près de la foule, que les rustres épou-
rantés hurlèrent et que leurs clameurs
couvrirent la plainte mystérieuse, les
pleurs, les grincements de l'au-delà, cette
(Toix enfin, qui, pareille à un oiseau de
nuit, semblait avoir des ailes, et qui agi-
:ait le Mystère, le redoutable et redouté
lère, comme jadis, au temps où les
lin^ctres étaient enfants.
Ils demeurèrent tous longtemps, long-
temps, retombés dans le vide de leurs
Imes, les paysans apeurés. Quand la soli-
tude redevint vraiment la solitude, sans
le trouble de ce cri surnaturel, ils parti-
rent comme ils étaient venus. Leurs
paroles et leurs pas faisaient à peine une
rumeur vague, pareille à celle du vent
qui glissait haut dans le ciel, sous les
nuages pesants.
Hari, le galant avéré d'Anne-Mie,
accompagnait la jeune fille. Il ne l'enla-
çait plus, parce que le grand Pol marchait
à côté d'elle. Tous trois étaient seuls à
oublier le cri tragique de la nuit.
Elle pensait : Pol, qui ne se souciait
plus de moi. voudrait-il me reprendre,
et, s'il le veut, abandonnerai-je Hari?
Hari, d'humeur peu endurante, serrait
les poings, et se promettait de couper
court à toute entreprise, dût-il employer
la force.
Le grand Pol s'avouait qu'Anne-Mie
était tentante, et il se trouvait libre,
ayant couru les kermesses sans fixer son
choix. Somme toute, l'ancienne amie
restait la meilleure aubaine du pays.
Pol se rapprocha d'Anne-Mie de façon
à frôler son bras; la fille appuya du côté
d'Hari, qui, devinant le manège, repoussa
brusquement Anne-Mie et en même
temps l'intrus.
— Et pourtant vous n'avez pas bu?
dit, avec impertinence, le grand Pol,
bousculé, à son compagnon de route.
Sourdement, roulant les mots dans son
gosier, Hari menaça :
— Ceux qui me barrent le chemin
s'en repentissent I
L'emprise de la nuit fut peut-être la
plus forte en cet instant. L'ombre s'im-
posa-t-elle à leurs rancunes? Mais ils se
turent, mais ils furent pareils à tout le
village, et minuit ébranlant le clocher,
quand ils atteignirent l'agglomération
paysanne, les douze coups de l'heure
tombèrent comme au fond d'un puits,
dans le noir et dans l'inconnu.
202 —
Pol a retrouvé sa place dans le cœur
d'Anne-Mie!
Cette pensée meurtrit le front et la
poitrine d'Hari. Il a vu la belle, il a vu
le rival, qui sortaient du bois de l'Eglise.
Elle s'échappait furtivement du côté du
village, et Hari, mordu par le soupçon,
avait contourné les halliers, et il aperçut
Pol qui, à longues enjambées, disparais-
sait dans les bruyères.
Il n'avait pas bondi après lui . La haine,
qui le serrait de son étau, l'empêchait de
rejoindre ce misérable. Il se composa un
visage tranquillepourreparaîtreau milieu
des siens. Ses sourcils très épais qui se
rejoignaient souvent, au-dessus de ses
yeux bruns, eussent révélé son agitation
intérieure; des fois, il passait la main
dans ses cheveux crépus avec un geste
résolu, et pourtant ses grosses lèvres se
forçaient au sourire et montraient ses
dents blanches.
Il s'absorba avec ses frères, pendant le
repas de midi, dans l'interrogation sem-
piternelle, dans l'énigme insoluble, qui
se levait, chaque nuit, des Bangen
fangeux.
L'après-dînée, il eut le courage de
s''astreindre à des mots joyeux en rencon-
trant Anne-Mie, tandis que son cœur
saignait sa peine; ils s'entretinrent, les
yeux dans les yeux, et, lentement, la
passion glissadenouveau dans ses veines.
Hari s'interrogeait maintenant sans
trêve et il se défiait de ses propres soup-
çons. Toute la journée fut pleine pour lui
d'appréhensions et d'espoirs, de doutes
repoussés et de confiances appelées.
Il parvint à se persuader que sa jalousie
était vaine, et, dans les ténèbres, sur la
routedesmaraiSjilretrouva l'oubli contre
le cœur d'Anne-Mie. On marchait cepen-
dant vers les bas-fonds hantés.
La voix avait poussé une plainte éper-
due ce soir-là, pareille à l'appel d'un
homme en danger.
Alors un sentiment étrange boule-
versa la conscience d'Hari; il se sign;
dans un grand geste, il gémit comme ui
enfant, et sa compagne s' effrayant plu
de son émotion que du prodige de i'om
bre, il la supplia de se taire.
Malgré les feux du ciel illimité, malgr
la douceur des constellations, dans cett
nuit si différente des autres nuits, il m
toucha plus, jusqu'au village, la main d<
son amie.
Elle craignit qu'il ne connût la vérité
Cette vérité, chacun la savait ! Anne
Mie, jolie, convoitée pour l'éclat de se
yeux, pour sa bouche rouge et sa taill(
ferme, était devenue semblable au]
femmes qui allument les convoitises afii
d'y répondre. Elle était devenue la fill<
facile, la paysanne d'amour, celle don
rêvent les gars roux, avec la courte visièn
de leur casquette sur leur regard obstiné
celle en l'honneur de qui galopent leur;
jambes nerveuses dans les grègues dt
velours fauve. Qui sait, le sarrau blei
d'un villageois rassis se serait peut-êtri
enflammé à ce contact, comme le vestoi
collant des jeunes rustres ? Ah ! quand h
cabaret mauvais, l'antre dénoncé par 1»
prêtre, s'allumait de rouge au fond d'ui
soir dominical, et que la musique rauqu*
soulevait les danseurs, elle passait di
l'un à l'autre, les yeux mi-fermés, 1;
bouche entr' ouverte, frémissante et trou
blante. Mais Pol la gardait le plus long
temps contre lui. Et, par la porte di
bouge, qui tournait un instant et coulai
sa lumière dans la campagne, Hari|
enfin averti, enfin convaincu, buvait s'
honte, se saoulait de rancœur, et l'aimai
jusqu'à en pleurer...
Une fois, Pol était sorti et il jetait dei
rière l'amant des mots de risée, des mot
de mépris, qui rejoignaient le malheu
reux dans sa fuite.
Tous ces gaillards bravaient somm
toute le ciel ou l'enfer, car savait-on d
— 203 —
uelles profondeurs venait la plainte du
ays, la détresse des marais, le frisson
es eaux pourries, que leur ivresse ou-
liait et méprisait peut-être ?
Hari qui avait perdu la force de se
enger, lui si prompt jadis aux repré-
ailles, au châtiment de ceux qui eussent
ntravé un instant son action, Hari
entait que ses forces étaient à la merci
'une autre puissance.
Quand Anne-Mie daignait y consentir,
[ lui tendait les bras, et lorque la belle le
epoussait, sa bouche se contractait et
ardait sa plainte.
Voici le ciel noir, la nuit lourde, et le
oyage inquiet vers les Bangen, enfouis
ans l'ombre impénétrable. Ils sont
loins nombreux, les rustres. Depuis
uinze jours — déjà — le cri monte et se
leurt, et beaucoup ont renoncé à ques-
ionner le Mystère.
Ce soir, après une courte attente, le
cri part du fond des marais. Il est loin-
tain encore; il approche.
Hari et Anne-Mie se tiennent à l'écart.
Pol est venu les rejoindre. Ils écoutent,
ils écarquillent les yeux.
Le cri se fait pressant, il appelle, il
devient humain.
Hari, la peau moite, le cœur fou, s'est
rapproché de Pol. Il se trouve derrière
lui . Ses mains s'abattent soudain
autour du cou de son rival pour Fétran-
gler.
Les gens n'oublièrent jamais les cris
de terreur qui jaillirent tout à coup de
l'abîme, cette nuit-là. L' effroi aux trous-
ses, la panique au ventre, ils regagnèrent
le village, la cabane, la lumière. Une
femme dominait de sa plainte aiguë toutes
les voix, et un homme savait bien que
l'enfer, à son tour, allait le prendre !
Georges Virrès.
Vers
Dans le jardin tranquille et clair de matin calme
Où le recueillement des brumes s'extasie
Mon rêve avec, en main l'offrande de ma vie
S'en est allé par ce matin de vaste calme.
Comme en de lentes processions blanches
Dans la piété ensoleillée des blancs dimanches
Ces anges blancs porteurs de palmes.
Pour lui, sur son chemin, les fleurs
Avec la fraîche joie de leurs couleurs,
Avec leur ombre frêle, aussi, sont des paroles
D'intime apaisement et de divin repos;
Et les vols vits, soudain posés des fols oiseaux
Passent insoucieux comme des mots frivoles.
Et le chemin s'avance
Dans une telle transparence
De lumière infrangible et d'ombre insaisissable
Et de scintillement coruscants dans le sable
Que les arbres avec leur vie, avec leur voix
Marquent la trace de ses pas
Dans le silence.
— 204 —
Et mes pensées sont droites comme des allées
Et claires comme des herbes dans le soleil,
Et tel est mon esprit si vierge de tourmentes
Qu'il marche sur les eaux fanées, les eaux dormantes
De mes tristesses vieilles
Sans moirer d'un frisson la paix de leur sommeil.
Toute souffrance est morte au cœur de la lumière
Et toute peine est confondue en sa clarté
L'âme renaît par elle à sa virginité
Première.
Tout l'être, sens à sens, s'épand en elle!
Et sa bonté
Avec des lèvres de chaleur lénifiante
Sur mes yeux, d'une longue et suave caresse,
Pose l'oubli des heures de détresse
Oij ma si faible volonté
Agonisait, d'avoir été trop confiante.
Mon cerveau
Avait laissé errer par les sentiers nouveaux
A peine encor frayés de l'espérance humaine
Mon esprit
Vierge de tout mépris, de toute haine ;
Et mon esprit
Dès qu'il crût voir l'aube lointaine
Du bien, qui rayonnait sur les vouloirs futurs.
Sans même avoir pour le guider sa défiance
L'espoir nourri de certitude immense
Vers elle, à l'aventure.
Etait parti.
Pourtant il était revenu, un soir,
Sa force en sang et son espoir
En deuil.
Il avait vu vers lui se redresser l'orgueil
Mesquin, tout hérissé de préjugés hostiles;
Les fouillis obstinés des intérêts futiles
Avaient tressé leurs ronces au travers de ses pas
Pour en mordre sa belle ardeur et son beau songe ;
Et des chemins haineux qu'il ne connaissait pas
Avaient meurtri sa marche aux cailloux des mensonges.
Il en avait souffert longuement. Mais ici,
Dans l'ample et radieuse paix, voici
— Par cette heure ineffable où sa douleur s'achève
— 205 —
En un oubli si simplement éclos
Des jours flétris au jardin clos
De son passé — qu'il ne voit plus, qu'il ne sent plus
Que la vague de rêve dont le vaste flux,
Comme un large bonheur de souffrance apaisée,
Se déroule de l'infini de la clarté
Et vient, en un baiser de très pure bonté,
S'éteindre aux pieds endoloris de ma pensée.
Les roses m'ont aimé ce soir, dans la lumière.
Le crépuscule bleu d'été les imprégnait
De volupté silencieuse, où se baignaient
Mes sens plus purs et plus fervents que des prières.
Les roses m'ont aimé intensément ; je dois
Avoir pensé longtemps ce soir, au milieu d'elles ;
Et ma pensée, de leur présence était si belle
Que j'ai senti des pétales baiser mes doigts.
Elles avaient penché, toutes, vers ma venue
Leur intime visage au bord de mon chemin ;
Et j'entends maintenant, très doux et très lointain,
L'appel de toutes celles que je n'ai pas vues.
Corolles ! Il s'avive encor de frêles flammes
De point en point parmi la nuit du jardin noir
Et leur clarté longtemps, comme les yeux du soir.
Veille mon corps couché parmi les herbes calmes.
Parfums ! Parfums des fleurs que la nuit a éteintes
A cette heure, et venus de partout; mon esprit.
Mon corps, mes bras, mes mains, mon être entier est pris
Follement, invinciblement dans leur étreinte.
Dans le jardin où les beaux soirs ont effeuillé,
Muettement, leurs grands pétales d'ombre ; où seule
Ma vie s'étend parmi la vie des feuilles folles ;
Et dans l'odeur qui monte des gazons mouillés ;
Et dans toute cette heure de tendresse immense
Si intime que pas un souffîe ne l'eflîeure,
Et que la nuit, pour elle, a fermé sur les fleurs
Ses paupières d'obscurité et de silence;
Parmi l'amour divin, puissant et doux des choses
Qui de partout descend vers moi, je me recueille.
Je sens que rien de moi n'est hors de lui. Je cueille
De mes lèvres, la joie sur les lèvres des roses.
Georges Claude.
— 206 —
stances
A Madame la comtesse Gantier de Camy.
J'ai pressenti l'automne à vous voir languissante
et qui vous promeniez
silencieuse, pleurant votre patrie absente
sous les grands marronniers.
Les feuilles d'or, hélas! jonchaient déjà la terre
et vos pieds les foulaient
que rythmait votre marche indolente et légère
et des voix vous disaient :
«Vous êtes triste, enfant, mais l'automne est plus triste
où fermente la mort
et la plainte sans fin de tout ce qui existe
monte comme un remords.
Nous savons aujourd'hui la douceur de l'entendre
briser notre raison
tandis que pâle et las, ce soleil de septembre
défaille à l'horizon.
Nous savons à présent tout ce qu'il nous en coûte
d'avoir naguère aimé,
et notre âme se perd dans les landes du doute
par ce soir embaumé.
Mais s'il fut doux d'aimer, s'il est amer de vivre
de croire et de souffrir
peut-être vaut-il mieux, un soir que vous enivre
le désir de mourir
et levant vers la vie un sourire qui doute,
naïf comme un enfant,
laisser son sang vermeil se mêler goutte à goutte
à celui du couchant.
Four ma cousine Anne-Marie.
Vous souvient-il encor, madame, qu'autrefois,
(c'est effrayant de voir combien le temps passe)
Nous aimions la prairie, les étangs et les bois.
— Chaque année nous passions la saison de la chasse
au vieux château plein de vieux meubles encombrants,
qu'éclairait mal, le soir, la lumière des lampes.
Aux murs fanés pendaient d'anciennes estampes
— 207 —
et les portraits de nos arrière grands-parents.
Et c'étaient les beaux jours d'une enfance joyeuse
que nous vivions sans nous inquiéter de rien
à suivre les détours des allées ombrageuses,
à lire, à ne rien faire, à caresser les chiens.
— Mais nous eûmes seize ans. Je partis en voyage
et ne revins que tard cet automne au château.
Je vous revis. Plus grave était votre visage.
Vos cheveux d'or ne vous tombaient plus dans le dos
et c'est alors qu'un soir où vous m'aviez suivie
au parc silencieux, en tremblant d'une voix
faible, je vous ai dit : « Je t'aime, Anne-Marie »,
— Et nous avons pleuré pour la première fois.
S. BONMARIAGE.
Hugo et Baudelaire en Belgique.
K II paraît que Victor Hugo et l'Océan
sont brouillés. Ou il n'a pas eu la force
supporter l'océan, ou l'océan /7//-;«^>«(2
st ennuyé de lui. C'était bien la peine
irranger soigneusement un palais sur
rocher! » (i).
Habitation luxueuse et fantasque, en
et, cette maison de Victor Hugo per-
ée sur le rocher de Guernesey. Sa fa-
ie blanche et symétrique contrastait
)lemment avec son intérieur hétéro-
te et quelque peu mystérieux pour le
iiteur. Aux murs de grandes salles,
inciens meubles, simples et hauts,
nnaient à certains coins de cette
^eure la fière et pâle beauté des habi-
ions seigneuriales. D'autres pièces,
is capricieusement garnies, s'enca-
lient de frontons sculptés, d'arabes-
es, de torsades ; partout, des bibe-
s étranges en laque noire et rouge,
j faïences, des magots, des chimères,
» peintures aux faunes géantes et sym-
liques, des mosaïques compliquées et
'autes Une complexité fantaisiste
de styles avait présidé à la décoration de
ce château, riche comme le palais d'un
doge, bizarre comme une pagode chi-
noise ou un temple hindou. On l'eût pris
aisément pour l'antique manoir d'un
héros de Walter Scott, habité par un
grand mandarin en exil.
De son cabinet de travail-véranda,
tout au haut de la maison, la vue se per-
dait dans l'immense horizon du ciel et
de la mer qu'il contempla pendant vingt
années de sa vie, car jamais, quoi qu'en
dise Baudelaire, Victor Hugo n'aban-
donna définitivement sa retraite. Pen-
dant ce long séjour, il passa quelque
temps en Belgique, à maintes reprises ;
mais Guernesey resta toujours son rocher
d'exil, et, malgré tout, il eut la force de
braver l'océan.
« Pour une âme indignée et calme,
dit-il, c'est un bon voisinage que cet
océan en plein équilibre quoique en
pleine tempête, et rien n'est fortifiant
comme ce spectacle de la colère majes-
tueuse »(i).
i) Lettre de Baudelaire du la février 1865.
(i) Lettre du 18 décembre 1869.
— 20S —
A son ardent désir de revoir la France,
aux appels mêmes des proscrits libérés
par les amnisties de 1859 et 1869, Hugo
répond : « Avant peu tombera la barrière
d'honneur que je me suis imposée par ce
vers :
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.
Alors, et seulement alors, je rentrerai (ij.»
î^es premiers temps de l'exil avaient
dû l'accabler de toute la torpeur des tris-
tesses nostalgiques, mais bientôt, l'expa-
triation vint nimber son front d'une
auréole, qui maintenant l'illuminait. Il
se savait, à toujours, la figure symbolique
du poète banni qui clame et gémit sur le
rocher désert. Nouveau Napoléon de
Sainte-Hélène, ce rôle de Prométhée en-
chaîné convenait merveilleusement à sa
taille, et sans avoir le cœur mordu par le
vautour, il subissait avec orgueil cette
déportation monie, sans plaisirs, mais
riche et resplendissante de gloire. Ce
n'est donc pas uniquement par point
d'honneur, comme il le proclame, sil
attendit jusqu'au 4 septembre 1870 pour
rentrer en France avec « le droit et la
liberté. »
Au mois de mai 1865, Baudelaire se
trouvait chez nous lorsque Hugo se
réinstalla momentanément à Bruxelles.
De temps à autre, il fixait sa résidence
dans la capitale, pour ses travaux d'abord,
et ses affaires de famille. Il y séjourna
vraisemblablement alors pour marier son
fils Charles, qui devait épouser M"^ Alice
Lehaene le 18 octobre 1865.
Il habitait une maison au quartier
Léopold, rue de l'Astronomie. A cette
époque, Baudelaire alla quelquefois pas-
ser la soirée chez Victor Hugo qui rece-
vait certains jours de la semaine. L'au-
teur de La Légende des Siècles, d'après
ce que nous dit Baudelaire, lui avait fait
la cour; c'était pour répondre à ses poli-
tesses et surtout aux sollicitations d
Madame Hugo, dont la beauté spler
dide et l'esprit tenaient d'une femm
exceptionnelle, qu'il s'y rendit. C'éta:
un sentiment de politesse innée qi
l'avait ainsi conduit à fréquenter le gran
exilé : « J'ai cru qu'un littérateur françai
en Belgique, ne pouvait, écrit-il à Saint(
Beuve, se dispenser de faire une visite
Victor Hugo » (i).
Baudelaire connaissait Hugo poi
s'être fait présenter rue Royale; il h
avait même dédié deux pièces de vers o
il avouait avoir imité un peu sa manière
Malheureusement, il avait été désillt
sionné, par la suite, en voyant avec quell
facilité Hugo traitait de poète le demie
rimailleur. Cette sympathie, cette fra
ternité intellectuelle, pour peu qu'ell
existât réellement lors du procès de
Fleurs du Mal, avait eu depuis de non:
breuses occasions de s'affaiblir. Osait-:
sincèrement compter sur l'amitié qu
Victor Hugo lui manifesta à propc
de son livre ? Tous les vrais littérateur
avaient soutenu Baudelaire; le plu
grand de tous pouvait-il rester en dehoi
de cette manifestation, lui qui, en toute
occasions, distribuait si bénévolement c
avec tant de prodigalité les compliment
et les sacres !
Dès toujours, Baudelaire avait sépar
en Hugo le poète et l'homme; s'il adm:
rait le poète, qu'il reconnaissait dou
d'un génie spécial, il parlait avec dédai
de l'homme « sot et bête. »
A vrai dire, il était ennuyé par l'aigl
dont les ailes planaient haut et proj(
talent l'ombre autour de lui. Son non
comme un tonnerre, roulait sur toutfi
les cîmes et emplissait l'âme de tout
chose. Ses Misérables vendu 300.000 fni
paraissant le même jour en neuf langue 1
dans dix capitales de l'Europe; cett]
première édition épuisant en trois mo.
(i) Lettre du 12 septembre 1869.
(i) Lettre du 2 janvier 1866.
— 309 —
"'"'-'"<? de 400.000 exemplaires; ce banquet
iOusiaste et mémorable de l'éditeur
iicroix invitant l'Europe à fêter l'au-
--^ur d'un livre ; c'était un succès excep-
pi ionnel, unique ; c'était le comble de la
"K gloire; c'était ma^.ifîer le veau d'or!
^ ;^ui-même, pourtant, à la parution des
'^ Contemplai ions et de la Légende des
■i iiècles avait louange Hugo en plusieurs
irticles de belle et très haute critique ! Il
fl ivait fait remarquer, avec un petit point
^ l'ironie il est vrai, que les Misérables
n îtait « le livre bienvenu, le livre à applau-
iir, le livre à remercier »; et dans sacor-
■espondance, il n'avait nullement hésité
i dénommer cette œuvre «le déshonneur
i'Hugo. »
L'impérieux sentiment humain, l'im-
>érieux sentiment social, l'impérieuse
K)nté venait de s'épanouir dans les
Misérables. Elle flottait éparse déjà dans
plusieurs poèmes de 1848, époque où il
je fit, dit Baudelaire, une alliance adul-
tère, une alliance monstrueuse et bizarre
sntre l'école littéraire de 1830 et la
démocratie. Olympio (Victor Hugo)
renia la fameuse doctrine de Y Art pour
l'Art pour prêcher le peuple, et sa litté-
rature se teinta des couleurs révolution-
naires et philanthropiques. Baudelaire
avait écrit : V Art pour l'Art, Hugo pen-
sait : XArt pour le Progrès. Concepts
peu différents quant au but peut-être,
mais entre lesquels Baudelaire ne voulut
jamais reconnaître d'étroite parenté.
Depuis lors, les idées humanitaires
furent fort en honneur dans la famille de
Victor Hugo et dans le cercle de ses
disciples, tombés dans la démocratie
«comme papillon dans la gélatine. »
Cette politique froissait au vif Baude-
laire qui, toujours, en son for intérieur,
avait voué une éternelle rancune à la dé-
mocratie et à toute idée de progrès. Le
Hugo de la préface du Roi s'amuse et
du plaidoyer social contre la peine de
mort ; le Hugo dictant des proclamations
enflammées, tâchant de soulever le
peuple et d'organiser la résistance au
Coup d'Etat du 2 décembre 1851; le
Hugo des Châtiments et de Napoléon le
Petit, il l'abominait, le blasphémait :
Hugo, poète social 1
Lui aussi avait accepté les doctrines
révolutionnaires démocratiques, lui aussi
consentit à être républicain ; il faisait le
mal, le sachant. Il disait : « Vive la révo-
lution! » comme il disait : Vive la des-
truction ! Vive l'expiation ! Vive le châ-
timent, vive la mort ! Au fond, « de ce
tendre et profond amour du peuple »
comme il s'en « foutait ! » Que tout Paris
fût Orléaniste ou Républicain, il n'en
avait cure, et s'il avait dû participer à
l'élection il n'aurait pu voter que pour
lui, n'étant d'aucun parti et sa politique
dépendant uniquement de ses nerfs. Il
était capable de crier aujourd'hui : A bas
la calotte! s'il se trouvait au contact
d'un curé souillon, et le lendemain
d'exalterlesJésuites si quelque Proudhon
de la démocratie l'ennuyait de ses décla-
mations banales. Mais lui, au moins,
n'avait pas été dupe !
Hugo, alors, était en plein soleil de
gloire. La fortune souriait à sa renom-
mée, tandis que Baudelaire, bafoué,
incompris, errait dans l'inconnu et la
gêne. Toutes ces raisons avaient exaspéré
le poète pauvre contre l'auteur des
Misérables qui, avec bien d'autres,
George Sand, Janin, Musset, Villemain,
Deschanel, Lamartine, bénéficièrent des
épithètes mordantes et excessives de
son amitié haineuse. Par deux fois d'ail-
leurs, survinrent d'autres incidents plus
particulièrement de nature à dissocier
cette fraternité d'écrivains. Que l'on se
rappelle tout d'abord l'article malheu-
reux intitulé « Les Hommes de demain »
où Jean Rousseau, dans le Figaro des
6 et 13 juin 1858, accusait Baudelaire
d'avoir dit en plein divan Lepelletier :
« Hugo! qui ça, Hugo? Est-ce qu'on
connaît ça... Hugo? »
Baudelaire lui-même, à propos de
~ 210 —
l'anniversaire de Shakespeare, n'avait-il
pas pris le dieu à partie ?
Au mois d'avril 1864, la ville d'Avon,
pavoisée de bannières et d'oriflammes,
célébrait les fêtes organisées par le comte
de Carlisle à la gloire de Shakespeare.
L'enthousiasme suscité en faveur de l'au-
teur de Ro7?iéo et de Macbeth passa sur
l'Europe entière, telle une bouffée d'en-
cens. Tous les pays voulurent s'associer
dans un commun élan d'admiration pour
saluer un poète que sa grandeur rendait
cosmopolite. Les écrivains français for-
més en comité décidèrent, personnelle-
ment, d'organiser un banquet le 23 avril
1864 à l'occasion du trois centième anni-
versaire de la naissance du génie (i).
Mais l'honneur posthume rendu au grand
écrivain anglais n'était, en France, qu'un
prétexte de festivités en faveur du barde
national Victor Hugo.
Le vrai but de cette manifestation fut
démasqué dans une lettre insérée dans
le Figaro du 14 avril 1864. Baudelaire,
que l'on suppose être l'auteur de cet
article, après avoir blasphémé contre
certains membres du comité : Guizot;
Villemain, « cette mandragore sans âme
destinée à faire triste figure devant la
statue du poète le plus passionné du
monde » ; Biéville ; Legouvé ; Saint-Marc
Girardin ; Jules Fabre ; arrache le voile
et découvre les dessous de cette mani-
gance :
« Cette fête, lisons-nous, n'a d'autre
dessein que de préparer et chauffer le
succès du livre de Victor Hugo sur
Shakespeare; livre qui, comme tous ses
livres, plein de beauté et de bêtises,
désolera peut-être ses plus sincères admi-
rateurs. Et puis, vous savez que nous
sommes dans un temps de partage et
qu'il existe une classe d'hommes dont le
gosier est obstrué de discours et de cr
non utilisés dont, très naturellement, i'
cherchent le placement. C'est l'occasio
pour eux de toaster au Danemark
ensuite à Jean Valjean, à l'abolition d
la peine de mort, à l'abolition de 1
misère, à la Fraternité universelle, à 1
diffusion des lumières au vrai J.-C
législateur des chrétiens, etc. Enfin,
toutes ces stupiditéspropres à ce xix= sit
cle où nous avons le fatigant bonheur d
vivre et où chacun est, à ce qu'il parai
privé du droit naturel de choisir se
frères » (i).
Le Figaro jouait volontiers du coud
et n'éprouvait aucune crainte à crie
bien haut la vérité. Il était beaucoup 1
à Bruxelles. Tous ceux qui, au Cerd
des Arts, se piquaient un peu de litt(
rature ou fréquentaient la famille Hug(
eurent connaissance de cette diatrib(
C'est à ce moment qu'un membre de ]
« bande Hugo » fit courir des brui'
infâmes sur l'auteur des Fleurs du Ma
allant jusqu'à faire croire aux Bruxello
que leur hôte était un affilié de la poli(
française.
Ordinairement, c'était le mercre(
soir qu'on se réunissait à la table du die
romantique. On était une dizaine :
dieu, M'"^ Adèle Hugo, Charles Hug(
François-Victor Hugo, Gustave Fr
dérix, un des meilleurs écrivains de
presse belge et française, Juliette Drou
et M"* Alice Lehaëne. Baudelaire ne pa
lait guère qu'à Madame Victor Hugo q
lui portait un intérêt touchant, matern
même. Il y semblait attiré par le grar
(i) Banquet d'ailleurs interdit par le gou-
vernement de Bonaparte qui s'inquiéta de ces
fêtes.
(i) Texte du toast proposé par Victor Hu
au Comité Shakespeare : Actes et Paroles, lett
du 16 avril 1864 :
« A Shakespeare et à l'Angleterre, à la réussi
définitive des grands hommes de l'intelligence
h la communion des peuples dans le progrès
dans l'idéal I »
— 211 —
cœur, l'observation fine et les sentiments
toujours hauts de la maîtresse du logis.
C'était pour l'un et pour l'autre une
heure agréable. M. G. Frédérix, le chro-
niqueur de Y Indépendance belge, nous
raconte que M"' Hugo avait plaisir à
entendre causer de Sainte-Beuve^ pour
qui le titre de « grand poète » n'était
point de trop. Charles, de son côté,
éprouvait une satisfaction raffinée aux
jeux subtils de la conversation ; sa verve,
éclatante pourtant, ne plaisait pas préci-
sément au poète ; et la conversation un
peu sèche de François-Victor l'intéres-
sait peu, surtout lorsqu'il développait
devant lui son plan majestueux à' éduca-
tion internationale. Le célèbre, (c'est ain si
qu'il désigne Hugo) lui aussi, faisait par-
fois des discours de deux heures. Ne
sachant pas parler facilement à toute
heure, surtout quand il avait envie de
rêver, Baudelaire se laissait sermonner,
il faisait le bon enfant, et il pensait en
lui-même à une méchante gravure repré-
sentant Henri IV à quatre pattes portant
ses enfants sur son dos. A la fin, exaspéré
de ces lassantes démonstrations, il lui
avait un jour répondu : « Monsieur, vous
sentez-vous assez fort pour aimer un
merdeux qui ne pense pas comme vous ? »
Le pauvre innocent en avait été tout
suffoqué !
C'était auprès de M'"» Hugo qu'il
paraissait trouver contentement, con-
fiance, et goûter à son prix cette hospi-
talité chaude. Par contre, il ne parlait
jamais à deux ou trois jeunes femmes
d'assez bonne mine, et pourtant non sans
esprit, qu'il rencontrait là. Nous ne
croyons pas, dit M. Frédérix, qu'il ait
adressé une seule fois la parole à
M"»* Charles Hugo qui avait pourtant de
la bonne grâce, de la beauté et de la
simplicité. Devant cette jeune épousée,
comme devant son amie, M™* Léon
Bérardi, une bruxelloise distinguée que
lo8 grands poètes n'intimidaient pas trop,
Baudelaire gardait ses lèvres pincées,
son regard aigu, sa dédaigneuse poli-
tesse, soigné de sa personne, net et muet.
Son wagnérisme avait parfois satisfac-
tion en cette maison où la musique était
honorée. Victor Hugo, qui a parlé
puissamment de Beethoven dans son
William Shakespeare, était peu acces-
sible à la musique, et très impatienté
qu'on se permît d'appliquer des notes
plus ou moins harmonieuses sur sa poé-
sie... Ne disait-il pas, la veille encore
de la publication des Chansons des rues
et des bois : « J'avais envie d'écrire à la
première page de ce livre: défense de dé-
poser de la musique le long de ces vers ».
Sa femme et ses fils, d'ailleurs, con-
fondaient dans une même indifférence,
Beethoven et Offenbach. Mais la jeune
Madame Charles Hugo — la jeunesse
ne doute de rien — avait hardiment fait
transporter son piano dans le nouveau
logis^ un petit piano d'Erard, et Baude-
laire, sans souci de l'ennui probable de
ses hôtes, disait parfois, après le dîner,
à un ami(i) de la famille de Hugo, lequel
connaissait les œuvres modernes et avait
lu etrelu leTannhauser : «Allons, jouez-
nous la Rapsodie de Listz ou faites-nous
entendre quelques nobles accords de
Wagner ». Telle était sa formule habi-
tuelle pour qu'on lui fît entendre le
Chœur des Pèlerins, la Marche des
Chevaliers ou la Prière d'Elisabeth, de
ce Tannhauser qu'il avait si passionné-
ment défendu et si bien caractérisé à
Paris (2).
Pendant huit mois, Baudelaire fré-
(i) L'ami de la maison à qui on demandait de
jouer du Tannhauser, veut bien m'écrire M. AI
fred Frédérix, était certainement mon père, qui
avait publié dans la Trihune de Liège un article
sur la première exécution de l'ouverture du
Tannhauser à la Société l'Émulation, le 28
mars 1855.
(2) D'après le feuilleton de V Indipindance
Btlgiy du 30 juin 1887, signé G. Frédérix.
212 -—
quenta la famille Hugo, Vers la fin de
novembre 1865 il cessa de la voir aussi
assidûment; la maladie, depuis un mois,
le retenant des jours entiers dans sa
chambre. Il ne vit plus personne.
Madame Adèle Hugo qui fut dans le
cénacle la seule personne qui l'estimât
et l'affectionnât sincèrement, le sachant
assez sérieusement malade, lui écrivit un
mot pour prendre des nouvelles de sa
santé : « Qu'au moins, lui dit-elle, vos
ennuis soient adoucis par la conviction
que vous avez en nous des amis d'un
dévouement absolu. Votre couvert est
toujours mis ici, ne laissez donc pas
votre place vide ». Le couvert resta
servi, mais l'hôte ne vint plus. Au début
de 1866 la famille Hugo rentra à Guer-
nesey. Baudelaire, plus affligé, quelque
temps après retournait à Paris. Sa longue
agonie pas plus que sa mort n'arra-
chèrent, que je sache, un mot de regret
à la plume de Victor Hugo. Seule, Adèle
Foucher, presque aveugle, immobile en
son fauteuil de Houteville-House, dut
prêter une pensée émue à celui qui l'avait
un peu consolée dans son triste calvaire
d'épouse.
Maurice Kunel.
A Bropos îe Feiiiiête sir la litléralnre Dalioiiale, par Sylvaiii BoBiDariage
(I)
J'imagine volontiers que ce nom,
chantant les mélodies de l'hymen, n'est
autre qu'un pseudonyme commun à quel-
ques jolies personnes du sexe, qui nous
confient ainsi leur rêve intime et leur
ultime espérance.
Sylvain Bonmariage est, en effet, amu-
sant comme une petite femme. J'entends
— entendez aussi — parler de ces ultra-
mondaines aux yeux de porcelaine, aux
cils peints, aux visages de poupées auto-
matiques qui ne se tournent pas deux fois
au lieu d'une; — de ces statuettes articu-
lées qui savent depuis huit jours ce
qu'elles feront dans quinze, qui disent
des phrases toutes prêtes, parfumées,
poudrerizées, artificielles comme leur
joli minois, qui aiment recevoir des visites
et surtout en rendre.
Ceci, par exemple, leur offre l'occasion
de préparer sur le pot au lait du service
à thé de Madame X, ou sur la pince à
sucre du même service appartenant à
(1) La Belgique artistique et littéraire, no» de
décembre, janvier et février.
Madame Z., une petite phrase très remar-
quée, sentant bon, fleurant doux, qu'elles
diront dans 3 mois et 26 jours quand
M. Y archicomte Sigenti viendra pendant
3 minutes 1/4 asseoir dans le canapé
grenat ses grâces roides.
Il arrive aussi que ces gentils oiseaux
— de passage? hélas ! non ! — viennent
se faire héberger et clamer leurs... chan-
sons chez M. Paul André, envahissant le
rez-de-chaussée, le premier et le second
étages de \a. Bel^iç ne Art is tique, s^lix?, se
soucier du sort réservé à ces chers criti-
ques: Daxhelet, Séverin, Pierron, Geor-
ges, Goffin, auxquels il ne reste qu'un
coin de la mansarde et qui rêvent sous
la tabatière, au clair de lune, tandis que
Paul André surveille le pot-au-feu dans
la cuisine-cave...
Mais trêve à la plaisanterie 1 Appelons
Sylvain Bonmariage : Monsieur, puis-
qu'aussi bien il a fumé chez Gilkin des
cigares « sableux et noirs. »
Nous avons d'ailleurs, « au nom de la
grâce souveraine! de la sincérité du
cœur I ! et du bon goût ! 11 » suffisam-
— 213 —
ment présenté nos hommages respec-
tueux à la gentille personne que cache
peut-être le supposé pseudonyme.
M, Bonmariage s'en fut donc évaluer
lasuperficiedescabinetsdetravaild'Iwan
Giîkin et de Georges Eekhoud ; fumer
un cigare chez Verhaeren, une cigarette
chez Valère Cille, défoncer les fauteuils
de Giraud (son ami) et boire l'apéritif en
compagnie de Maurice des Ombiaux.
Puis M. Bonmariage s'en retourna
chez lui en se frottant les mains, heureux
d'avoir fait bavarder les plus illustres
génies au sujet de cette petite bête d'âme
belge que M. Picard n'a plus même l'hon-
neur d'avoir mise au monde.
Il n'y a pas longtemps, dans un article
déhcieusementironiquepubhé ici-même,
Léon Wéry rappelait l'enquête organisée
par le Tkyrse, voici dix ans, à propos
de la question sur laquelle ont ergoté
M. Bonmariage et ses collaborateurs; en
ces temps-là, l'auteur Aqî, Attitudes, un
célèbre volume que je ne connais pas,
était encore en nourrice sans doute (i) ;
en tout cas. il n'avait point encore
ramené M. Giraud dans le siècle...
A la suite d'une comparaison entre ces
deux enquêtes, nous avons découvert
chez nos écrivains, une grande puissance
d'évolution. Rares, en effet, sont ceux
qui ont conservé à quelques années d'in-
tervalle, le même sentiment au sujet de
l'âme belge et de la littérature natio-
nale. M. Picard, oui; et en cela il a
une fameuse tête carrée de Flamand
(ceci est un éloge débordant d'admira-
tion). Messieurs André et Séverin mê-
lent de l'eau avec leur vin, pour dire la
chose en vers béquillant sur des hiatus.
Quant à M M Gilkin et Carton de Wiart,
ils ont exécuté un cumulet complet au
trapèze de l'Idée,
Mais il n'importe, si tous sont sin-
cères : il n'y a que les imbéciles qui ne
changent pas, dit-on; et c'est très vrai.
Nous tenions simplement à signaler aux
âme-belgistes une nouvelle qualité de
leurs personnalités si distinguées — qua-
lité qu'ils ne manqueront pas de décou-
vrir à leur tour, ne fût-ce qu'en germe,
dans les sept millions d'âmes de leurs
compatriotes.
Puisque nous sommes à parler de ce
fameux canard (l'âme évidemment;
manière de lui donner une forme), nous
tenons aussi à émettre notre méchant
avis, encore que M . Bûiiniariage ne nous
l'ait pas demandé.
Les partisans de l'âme belge sont,
comme on l'a dit, des Flamingants hon-
teux, des Flamands égoïstes, des man-
geurs de Wallonie, qui croient, comme le
Parisien, — o dérision ! — que Paris c'est
la France et que la Flandre à elle seule
forme toute la Belgique.
Voyez Monsieur Gilkin; il découvre
l'âme belge dans les romans flamands
de Lemonnier (le Petit Homme de Dieu
par exemple). Parle-t-il de Delattre et
de des Ombiaux ? Ce sont, énonce-t-it,
des évocateurs du monde wallon. Il ne
dit pas avoir trouvé dans leurs œuvres
le plus petit lambeau de la pauvre âme...
Alors, la Wallonie, ce n'est plus la
Belgique? Les Wallons, ce ne sont plus
des Belges? « Tant mieux! » criera Col-
leye ; « Bravo ! » hurlera Chainaye. Et
Desbonnets ricanera : « On nous chasse! »
Ils ne diront plus maintenant que c'est
nous qui voulons l'annexion à la France !»
Style de meeting. — Péroraison.
En vérité, mes frères wallons, je vous
le dis! Les gens du Nord sont d'insi-
nuants et perfides soldats armés pour les
lentes mais sûres batailles! Réveillez-
vous I Prenez garde! On vous vole (i)!
(i) Moi aussi d'ailleurs; — M. Piérard lui,
venait justement de faire sa première com-
munioQ...
( I ) M. Eekhoud classe Krains parmi les écri-
vains d'inspiration flamande. C'est d'une rapacité
inouie...
— 214
On vous tue I On vous mange ! ! Et vous
ne dites rieni et vous continuez à rire
au soleil, à chanter de petites choses
d'innocence et d'amour en regardant la
Meuse aux yeux bleus...
Nous approuvons aveuglément, les
faitset gestes desWallons militants, nous
applaudissons à leur souci de défendre
notre caractère, nos mœurs et nos tra-
ditions — ce que nous avons de plus
précieux. Puisse du moins leur effort
attirer l'attention du pa5'-s sur la justesse
de leurs revendications !
.... Il nous reste à remercier M. Bon-
mariage, non seulement de nous avoir
fourni l'occasion de nous mettre en
colère (ce qui est parfois salutaire) mais
encore d'avoir apporté maintes choses
excellentes à «l'humanité souffrante».
A Théo Hannon, uu sujet de poésie
joyeuse; à Giraud le prétexte d'allonger
un coup de griffe au poète de la Nuit et
à Verhaeren l'occasion d'exalter Piérard
et Gauchez. Remercions le surtout, non
pas tant parce qu'il a comparé Valère
Gille à une cigarette ni donné cette
admirable définition de Paul André :
« C'est un Monsieur qu'on voit partout
et qui est toujours pressé », mais surtout
parce qu'il nous a fait ces révélations
importantes et mystérieuses :
Le bureau de M. Eekhoud est plus
étroit que celui de M. Gilkin (cela vient
à propos éclairer nos projets de cam-
briolage). L'eau tombait du ciel comme
d'un arrosoir {ceci démontre l'utilité des
parapluies). Le vent me décoiffait à cha-
que coin de rue (importance du modeste
cordon prévu par les chapeliers — gens
infiniment intelligents, on le voit). Et
pour terminer, ceci, en substance : « Je
suis l'ami de Régnier, Arthur Symons,
Moréas et Merrill au m êm e titre q u'Em ile
Verhaeren. »
— Voilà qui n'est pas pour nous éton-
ner beaucoup, par exemple. Il y a
des collectionneurs d'illustres amitiés,
comme on trouve des amateurs de boîtes
à allumettes et de cartes postales.
Désiré-Joseph Debouck.
Les romans.
Franz Hellens : Lf5 Hors-le-Vent (Bruxelles, Oscar Lamberty.) — Louis
Alibert : Fatal Inceste (Édition du « Chroniqueur de Paris ».) — Jean
Thorel : Geneviève Btirnet (Paris, Librairie Paul OUendorfif.) — Max
Reboul : L'Amour Roi (Paris, Librairie Paul Ollendorfif.) — A. Michel :
L'Église Sainte-Gudide (Bmxelles, Albert De Boeck, Editeur.) — René
JOFFROY : Nomeny (Nancy, Albert Barbier, Éditeur.) — Mémorial du ban-
quet Van den Gheyn. — ADRIEN MiTHOUARD : Les Marches de l'Occident
(Paris, Stock, Éditeur.)
Une première œuvre de M. Franz
Hellens, En Ville Morte, avait fait
naître de belles espérances; c'était plein
de réelles promesses. Les voici tenues,
ces promesses, car LesHors-le- Vent sont
une œuvre quasi-définitive. Le titre de
ce nouveau livre en rappelle d'autres.
ceux que trouvait Léon Cladel, ce mer-
veilleux styliste, pour des œuvres qu'ai-
ment à relire les rétifs qui n'inclinent
que peu vers certaine littérature hâtive
et indigente. Mais ce n'est pas seule-
ment un titre qui fait songer au génial
paysan du Quercy. D'autres affinités le
— ai; —
rappellent. C'estrabondance des images,
la couleur tonnante d'une vision large,
prenante, éloquente et descriptive et
aussi l'inclination du poète, à qui la plèbe
ofifre des ressources insoupçonnées. —
Les Soirs de Gand, qui fait partie de
l'ouvrage en question, est une page
superbe. L'atmosphère trouble qui pèse
sur les eaux mortes de la vieille ville
semble noyer cette prose, parfois étran-
ge, mais souverainement forte. Il faut
dire beaucoup de bien de Salles d'attente
et d'autres nouvelles qui annoncent un
écrivain supérieurement doué.
Est-ce une thèse, ou tout simplement
une gageure? M. Louis Alibert s'est
attaché à légitimer l'union d'un frère
avec une sœur consanguine. Le Fatal
Inceste est un roman oîi la naïveté de
l'auteur s'étale avec une continuité
déconcertante. Dans quel monde a-t-il
donc choisi des personnages si conven-
tionnels? Ils se meuvent en automates,
n'empruntant à la vie que des gestes
faux que leur veut un auteur dont le
talent n'égale pas la témérité.
On ne sait dans quel genre littéraire il
convient de classer cette œuvre de
M. Jean Thorel, Geneviève Burnet. Ce
n'est pas du Richebourg et cependant
un sentimentalisme simpliste et benêt
larmoie dans nombre de ces pages. Ce
n'est pas non plus un roman « ohnète »
et cependant il est uniment superficiel.
Alors? — Pour n'en pas médire, disons
qu'il est honnête.
Et on en pourrait dire autant du livre
de M. Max Reboul : L'Amour Roi, s'il
ne rachetait pas des faiblesses par une
psychologie mieux étudiée et plus vrai-
semblable. Encore doit-on le lire sans
songer au dernier livre qui eut l'heur de
plaire, car on le refermerait sans trop de
regret.
La monographie que consacre M. A.
Michel à l'Église Sainte-Gudule est inté-
ressante. C'est un petit guide très utile
que le visiteur consultera avec fruit. Cette
brochure détaille des curiosités ou des
souvenirs que nos compatriotes ignorent
peut-être.
En un mémorial de banquet offert
au R. P. Van den Gheyn, S. J., par de
fidèles amis et admirateurs, à l'occasion
de sa nomination de conservateur de la
Bibliothèque royale, figurent les discours
qui y ont été prononcés et qui sont des
mieux venus. La louange du savant a
été faite par MM. Godefroid Kurth,
A. J. Wauters, Frédéric Al vin et Joseph
Van den Heuvel. La spirituelle riposte
du maître dont beaucoup des nôtres
connaissent lagran-^e a ninité a achevé
de donner à cette fête un caractère de
belle et bonne simplicité.
Ceux qui s'intéressent aux questions
archéologiques et historiques trouveront
grand plaisir à la lecture d'une brochure
que M. René Joifroy consacre à la petite
ville lorraine de Nomeny. En historien
soucieux et véridique, l'auteur apporte à
l'appui de ses démonstrations des preuves
découvertes dans les archives de la vaille.
C'est une œuvre de chercheur patient et
probe.
Le brillant écrivain Adrien Mithouard,
l'auteur des Pas sur la Terre nous con-
vie à méditer sur les Marches de l'Occi-
dent qui sont Venise la byzantine et
Grenade la mauresque. Ce livre est, tout
à la fois, de bonne érudition et de
poésie. La première est acquise par une
étude approfondie qu'on devine sévère;
la seconde, innée, est foncièrement en-
thousiaste. Les tableaux des sites et des
splendeurs architecturales, que trace une
plume de noblesse élégante, restent gra-
vés dans la mémoire; car, que ce soit la
morne perspective d'une lagune morte,
le portrait de la Vierge géante et re-
doutable, la Vierge mégère de l'église
Santa Maria, ou encore, la mort de la
Marrabaise, l'écrivain se révèle, une
fois de plus, descriptif et fécond, sans
apprêt et sans effort.
Omer De Vuyst.
— 2l6
Les expositions.
Pour l'Art. — Cercle Artistique. — Salle Forst, a Anvers.
De tous nos cercles d'art, celui-ci est
l'un des plus notoires. Près de vingt
expositions l'ont consacré, il compte
parmi ses membres plusieurs artistes
marquants et même illustres et chaque
année, quelle que pût être la tenue géné-
rale de son exposition on était assuré d'y
trouver quelque toile poignante et pathé-
tique de Laermans, quelque harmonieux,
rythmique et noble panneau décoratif de
Fabry et de Ciamberlani, quelque sculp-
ture frémissante de vie de Victor Rous-
seau.
Dire que ces artistes se sont abstenus,
c'est dire en même temps que l'intérêt de
ce Salon est singulièrement réduit, d'au-
tant plus que les envois des autres mem-
bres du Cercle sont loin de compenser
ces défections !
Je suis sur que, dès maintenant, notre
ami Gaston Heux, le nouveau secrétaire
de Pour l'Art, médite pour l'an prochain
une belle revanche : elle nous est due et
elle est due aussi à la réputation de ce
cercle qui ne résisterait pas à plusieurs
expériences comme celle-ci.
N'allez pas croire au moins que les
œuvres de mérite soient absentes de cette
exposition. Il en est même de très remar-
quables et le voisinage de tant d'antres
en devient d'autant plus désagréable.
Malgré les abstentions de Fabry et de
Ciamberlani, la peinture décorative n'a
pas complètement émigré. Elle est
représentée ici par M. Langaskens.
Plusieurs fois déjà j'ai eu le plaisir de
signaler l'effort de ce jeune peintre et je
suis heureux que ce salon me fournisse
l'occasion dédire mon sentiment au sujet
de son talent, de façon plus explicite que
je n'ai pu le faire jusqu'ici.
De tous les jeunes artistes qu'entraîna
l'admirable mouvement créé chez nous
par les Delville, les Fabry, les Montald,
les Levêque, les Ciamberlani vers lapein-
ture décorative, Langaskens semble le
mieux doué et le plus intéressant. Pour-
tant, je n'oserais dire que ses essais furent
toujours heureux. C'est qu'il s'est butté
à une difficulté qu'il vaincra sans doute
mais dont il est loin de triompher encore.
La peinture décorative, en effet, vouée
presque inévitablement au symbolisme
et exigeant d'autre part une réalisation
plastique parfaite, veut une maturité de
pensée et de talent à laquelle Langaskens
n'estpasencore parvenu. Sesconceptions
ne manquent pas d'ingéniosité mais le
symbolisme en est souvent maladroit et
puéril; quant à ses tons très réels de
coloriste, il aurait dû les soumettre à une
longue et sévère discipline avant de les
exercer en des œuvres aussi considé-
rables.
Pour imparfaites qu'elles soient je les
préfère pourtant aux toiles de Camille
Lambert dont j'avais souvent admiré
les qualités picturales mais qui s'est
laissé aller dans sa Course à la fortune
et dans ses Bains de Mer à une bien
déplaisante vulgarité.
Amédée Lynen, lui, reste toujourségal
à lui-même. Une inépuisable fantaisie,
une imagination jamaisen défaut s'allient
chez lui à l'observation la plus minu-
tieuse. Chacune de ses œuvres semble
l'illustration de quelque conte savoureux
et pittoresque fourmillant de détails
imprévus, de rapprochements, d'ana-
chronismes irrésistibles.
Parmi les paysages, rares sont ceux
qui nous émeuventou requièrent l'atten-
tion. Les toiles de Viérin, de Viandier,
de Fichefet sont certes aimables et non
sans mérite, la Rivière débordée de
De Haspe est d'une belle et large vision,
— 21/ —
les coins de \ille esquissés par Opsomer
font regretter qu'il se soit contenté de
l'envoi de ces simples cartes de visite —
à signaler du même YHojnme au cierge,
d'une peinture solide — mais seul peut-
être Ad. Hamesse nous retient par le
sentiment délicat de ses notations aux
fraîcheurs d'idylle, par la fluidité de
l'atmosphère délicieusement mouillée de
sa Matinée d Automne et par la poésie
prenante qui se dégage de son Heure
vespérale où le crépuscule voile de ses
vapeurs bleuâtres le mystère de la
forêt.
Quant à Ottevaere, je suis heureux de
pouvoir noter l'énorme progrès qu'il a
réalisé dans presque toutes les toiles
qu'il nous montre et particulièrement
dans ses Dunes, son Heure silencieuse
et ses Javelles. 11 semble de plus en
plus se dépouiller de cette gaucherie qui
paralysait si souvent ses moyens d'ex-
pression dans des œuvres où pourtant
se marquait toujours un noble souci de
style.
L'envoi de Van Holder m'a un peu
déçu : je me plaisais à voir en lui un por-
traitiste de grand avenir et le Portrait
qu'il expose ici est loin de le montrer en
progrès. Je dois dire en revanche que j'ai
infiniment goûté le charme et la poésie
de sa Quiétude et l'intimité exquise de
cette vieille maison de campagne enso-
leillée.
Firmin Baes s'avère une fois de plus le
peintre ému des intérieurs humbles et de
la vie quotidienne des gens du peuple.
Quant à Alfred Vcrhaeren, son nom seul
évoque ses œuvres aux splendeurs con-
ventionnelles où rutilent les rouges et les
ors des chasubles et des accessoires
sacrés.
Pour les sculpteurs je citerai Braecke
avec des médailles, une belle Statue
décorative ut un groupe : Femmes de
pêcheurs; Wolfers avec un groupe élé-
gant en marbre l'Eternelle idylle et sur-
tout l'animalier Jean Gaspar avec d'admi-
rables Etudes de Chiens.
Enfin je ne puis oublier le remarquable
panneau brodé de M"^* De Rudder : Echo
et Narcisse, l'un des plus beaux qu'elle
ait réalisés.
Cercle Artistique.
Henri Thomas.
Dès ses débuts, Henri Thomas eut la
rare fortune de séduire à la fois ses con-
frères et le public. Le cas est trop excep-
tionnel pour ne pas le rappeler.
Je me souviens encore de la sensation
que provoqua à l'un des derniers salons
triennaux l'exposition de sa Venus et de
son Escalier ro?^^e. Sensation bien natu-
relle : il s'agissait d'un artiste tout jeune
et qui, du coup, s'imposait à l'attention.
A vrai dire, c'étaient des éléments
différents qui séduisaient, devant ces
toiles, les peintres et les amateurs. Les
premiers admiraient le sens exquis du
coloriste, la facilité de sa technique,
l'habileté de la composition et de la
mise en page, tandis que les seconds en
aimaient surtout le caractère anecdotique
et, avouons-le, ce que ces œuvres déga-
geaient de capiteux et de pervers.
Alors déjà, cependant, des réserves
s'exprimaient, on reprochait à l'artiste
des réminiscences évidentes et l'on pro-
nonçait les noms de Rops et de Stevens.
La critique était facile et de plus perspi-
caces eurent vite compris que Thomas
possédait et dénotait assez de qualités
personnelles pour se Hbérer bientôt de
ces influences. Ils ne se trompaient pas.
Mais comment espérer que, si vite, le
peintre abandonnerait ce qui faisait le
plus clair de son succès auprès du grand
public. C'eût été, certes, d'un admirable
désintéressement, mais il eut été excessif
de l'exiger de l'artiste.
Aussi retrouvons-nous, à cette expo-
sition du Cercle Artistique, ces Femmes
2l8 —
qui fument, ces impressions de bars et
de music-hall, ces ph3'sionomies vicieu-
ses, fanées et flétries, ces attitudes
canailles que Thomas s'est plu si souvent
à noter.
Pourtant j'avoue que tout cela me
paraît sonner bien faux. L'artiste me
semble exploiter un cliché, développer
une formule. Et puis ne croit-il pas avoir
tiré de l'étude de ce monde spécial tout
l'intérêt que sa nature lui permettait d'y
trouver ? ,
Nous nous disons que Rops avait écrit
d'un style plus acéré le poème satanique
que Thomas a lu et relu.
Si paradoxale que pût paraître cette
remarque, je dirais que cette partie de
son œuvre est un peu naïve si le mot
n'avait pris, je ne sais pourquoi, un sens
désobligeant, comme si ce n'était pas le
plus précieux éloge qu'on pût faire d'un
artiste que de constater qu'il a gardé
toute sa fraîcheur de sentiment et toute
son ingénuité.
En elles, Thomas a trouvé le meilleur
de son inspiration et c'est en s'y aban-
donnant qu'il nous a donné ces œuvres
charmantes de sincérité où son instinct
de peintre et sa véritable personnalité
que rien ne contrarie plus se révèlent
entièrement.
A exprimer les choses familières et
l'atmosphère qui les entoure, il se montre
plus artiste et déploie avec une grâce
exquise ses qualités de peintre affiné en
même temps que son métier se fait plus
subtil à la fois et plus souple.
Son Jardin en témoigne, si frais, si
intime avec ses fines gammes de gris et
de vert, racontant tout une vie paisible
et de calme bonheur. Et la même sensa-
tion nous pénètre devant ses Roses
Noisettes embaumant l'intérieur repo-
sant et tranquille dans le demi-jour que
filtre la blancheur des rideaux et devant
tant d'autres pages où il chante la dou-
ceur des intimités.
A ce point de vue la récente exposi-
tion de Henri Thomas fut presque une
révélation. Elle semble fixer de la plus
heureuse façon l'orientation de l'artiste.
Maurice Drapier.
Salle Forst, a Anvers.
Exposition de Bremaecker.
Parmi des toiles de M"* Marcotte,
dont quelques-unes méritaient un véri-
table intérêt, M. de Bremaecker exposa
ici du 12 au 22 février une série
de sculptures fort réussies. Ce n'est pas
la marque d'une très grande personna-
lité qu'il faut demander à M. de
Bremaecker; pourtant si quelques atti-
tudes ou quelques gestes font parfois un
instant songer au grand Meunier, il faut
aussi reconnaître à M, de Bremaecker un
très beau savoir-faire dans les méplats —
qu'il caractérise et différencie très
heureusement — et dans certaines
draperies, bien creusées, bien fouillées
et harmonieusement ajustées. Il manque
surtout à ce sculpteur une conception
bien définie; il y a de l'hésitation dans
nombre de figures et dans leur expres-
sion . Le beau buste de jeune homme inti-
tulé Rancune^ donne moins l'impression
voulue par l'artiste, que celle d'un
jeune poète frappé d'une soudaine et
formidable inspiration. Ophélie me
paraît une œuvre mal conçue, si tant est
qu'elle soit conçue; je passe encore sur
ce que la figure a de plébéen et je me
demande en somme par quoi cette jeune
fille se rattache au titre de l'œuvre. En
général, d'ailleurs, les types féminins de
M. de Bremaecker m'ont semblé peu
aristocratiques et il n'est pas jusqu'à ce
Mystère de la Vie, symbolisé par une
femme posant un doigt sur sa bouche,
et présentant un gland de chêne, que je
ne trouve d'inspiration trop peu dis-
tinguée. Mais M, de Bremaecker a des
moyens; ses deux Eternel Féîninin nous
— 219 —
le prouvent ; qu'il mette autant de
noblesse dans l'expression de ses figures
que dans certains de leurs gestes, qu'il
approfondisse sont art au point de vue
de la culture et il ne tardera guère
à devenir un de nos artistes les plus
complets et les plus équilibrés.
Georges Buisseret.
Les théâtres.
Théâtre royal du Parc : Le Mur de Marbre, pièce inédite en trois actes,
de MM. Sylvain Bonmariage et Albert Giraud. — Le Bon Billet, comédie
en un acte, en vers, de M. Georges Rivollet. — Le Fils naturel^ comédie en
cinq actes, dont un prologue, par Alexandre Dumas, fils. — Matinée Maeter-
linck. — Matinée Jeanne Tordeus. — Théâtre royal de l'Alcazar :
Le Refuge, pièce en trois actes, de M. Dario Xicodémi. — La Retraite, pièce
en quatre actes, de M. F. A. Beyerlein, traduite par MM. Remon et Valen-
tin. — La Fiole, comédie en un acte, de M. Max Maurey. — L'Ami des
Femmes, pièce en cinq actes, d'Alexandre Dumas, fils. — Théâtre Com-
munal : Cercle Royal « Euterpe», Le Retour d'Ulenspiegel, comédie en un
acte, en vers, de M. Jacques Wappers. — Maître Suzanne, comédie en trois
actes, de Eugène Landoy.
M. Lucien Solvay, dans le feuilleton
théâtral quepublie régulièrement l'Etoile
Belge, faisait remarquer récemment la
présence « dans l'air » de certaines idées
dont le théâtre offrait, simultanément
sur plusieurs scènes, le spectacle sous
divers aspects. Et il établissait un très
juste rapprochement entre le Mur de
Marbre représenté au Parc et la Vierge
folle, de Henry Bataille, que Paris vient
d'applaudir. Continuant ses investiga-
tions,ne pourrait-on dire que la « Vierge
folle » nous a été présentée dans de bien
nombreux avatars ce mois-ci au Parc, à
YAlcazarl Elle s'appelle Claire dans la
Retraite, Dora, dans le Refuge, Clara,
dans le Fils naturel, Jeanne, dans le
Mur de Marbre... Et Jeanne de Cimerose,
dans \'Ami des Fimmes, n'est-elle pas
aussi une vierge... folle, mais restée
vierge pourtant?
En vérité, c'est la soif d'amour de
toutes ces femmes qui crée l'intrigue de
chacun de ces drames. Et soif d'amour à
l'aube de la vie, devant l'inconnu de
l'existence. Faut-il, de cette rencontre
singulière, conclure à une mentalité
déterminée et assez actuelle du public
de nos salles de spectacle ?
Sans doute dira-t-on que toutes ces
pièces sont loin d'être contemporaines.
Mais le flair, peut-être inconscient, de
nos directeurs de théâtre ne subit-il pas
l'influence d'une curiosité informulée,
mais admissible néanmoins : voir les
conséquences, dans notre société bour-
geoise, de l'accession de la jeune fille à
l'acte d'amour, suivant les aspirations de
son cœur et les objurgations pressantes
de ses sens?
L'émancipation du cœur, la libération
des sens ne se concilient pas avec les
convenances, déclareront AI M. Giraud
et Bonmariage : la jeune fille se brisera
contre le Mur de Marbre des rigides
conventions sociales protégeant la fa-
mille sacro-sainte. Mais M. Xicodémi,
qui est italien, jugera le cas avec plus de
— 220
passion ; et sans nier les difficultés, les
péripéties douloureuses où se débattront
les amants en marge du code, il trouvera
des âmes assez trempées de mansuétude
orgueilleuse pour consentir au spectacle
du triomphe de l'amour, malgré le mé-
pris des lois, dans lequel l'amour est
né. Si le conflit trouve asile dans une
caserne prussienne, l'auteur allemand
le dénouera tragiquement, lui, bruta-
lement, d'un coup de feu qui attein-
dra la jeune fille, victime expiatoire.
Alexandre Dumas, plus moralisateur,
imbu d'un rôle apostolique, absoudra la
femme, la vengera de la lâcheté de l'a-
mant. Le Fils naturel, né de coupables
amours, honorera sa mère, humiliera son
père, par la grandeur de son âme!
Et davantage moraliste encore, Y Ami
des Feimnes ramènera dans les voies
conjugales la pauvre femme qu'a effrayée
l'amour. Celui-ci lui reviendra sous les
formes assagies d'un mari qui fut sans
délicatesse pour sa pudeur effarouchée,
le soir de ses noces.
Ne serait-on pas tenté de donner à ce
semblant de débat cette conclusion
prudhommesque, avec ordre du jour
motivé : la vérité est dans le mariage?
Méfions-nous pourtant de traiter la
question de cette manière absolue. Mais
constatons, plutôt, la différence d'aspect
que présente ce sujet selon le temps et
selon la latitude. Avec Dumas, s'avère
l'influence romantique, huraanitariste,
philanthropique, de la littérature de
l'époque. Nonobstant les qualités
dramatiques, la trame intéressante, les
traits d'esprit restés heureux, la pièce a
vieilli; elle excite la curiosité, ne sus-
cite plus d'émotion. M. Nicodémi, hom-
me du Midi, reste romantique un peu. La
fougue de sa race l'excuse et explique
probablement le dénoùment qui satisfait
l'indulgence générale, tout objective,
des spectateurs pour les amants contra-
riés. Mais M. Beyerlein a fait du théâtre
réaliste, a été jusqu'au bout de son sujet,
sans concessioaà la sensibilité commune
et bravement a marqué de sang la vic-
time irrémédiable. MM. Giraud et Bon-
mai iage, logiques aussi, ont sacrifié leur
petite héroïne. Mais remarquez qu'ici,
c'est Jeanne elle-même qui se tue, non
sans s'être repentie, tandis que dans la
Retraite, apparaît en justicier le père
de Claire, farouche dans son autorité
compromise, l'âme en détresse devant
son honneur atteint. Ne faisons pas de
déductions hâtives, mais il n'est pas
cependant interdit de signaler ces par-
ticularités très sensibles.
Chacun des auteurs a développé son
sujet avec son tempérament personnel,
selon l'esprit de sa race, les contingences
du moment...
Ne nous attardons pas à rééditer sur
les procédés dramatiques d'Alexandre
Dumas fils ce qui a été dit et bien dit, à
signaler l'excellente école d'art de la
scène, que constitue son théâtre pour
les jeunes auteurs.
Lorsque la Retraite parut, cette
pièce forte, émouvante, si éloquemment
évocative des milieux du caporalisme
prussien et de l'esprit de caste militaire
allemand fut également envisagée dans
ses intentions et sa forme.
Avec le Refuge, nous assistons à une
œuvre nouvelle. Elle est fougueuse,
violente, et le souffle de passion qui
accélère l'intrigue a suffisamment de
puissance pour atténuer certaines invrai-
semblances . Mais plus d'une scène ardem-
ment vibrante, d'un métier solide, a su
secouer nos nerfs et produire un effet
très sûr.
Le Mur de Marbre, que l'on attendait
avec une curieuse impatience, a été une
déception. Le sujet, nous l'avons dit, ne
manquait pas d'intérêt, mais l'intrigue
n'est pas suffisamment étoffée. Elle est
à peine indiquée. Le personnage qui a
— 221 —
tenté MM. Giraud et Bonmariage exi-
geait, précisément à cause de la comple-
xité un peu exceptionnelle de sa psycho-
logie, une présentation plus fouillée. On
eut l'impression d'un sujet traité à la
hâte par quelque collégien pressé de le
livrer au public, dans l'ivresse d'une
découverte. Et pourtant nous sommes
loin d'une situation tout à fait originale.
On attendait mieux d'une collaboration
à laquelle le maître Giraud avait daigné
associer son nom.
Décidément notre littérature régio-
nale ne semble pas encore mûre pour les
grands succès dramatiques. La plupart
des pièces du cru, qui jusqu'à présent
nous ont été offertes, apparaissent d'un
développement pauvre. L'auteur semble
ne pas avoir l'optique scénique, ne pas
se rendre compte de l'effet de la pièce
qu'il écrit et il paraît toujours à bout de
souffle. Cela semble laborieux et étriqué.
Le mouvement de la scène se dérobe à
sa vision. Serait ce que nous n'avons pas
suffisamment développé le sens de l'ob-
servation ? N'observant pas assez la vie,
nous ne voyons pas suffisamment nos
créations ou nous les voyons mal. Le
public est insatisfait, et mécontent. Si
nous voulons le conquérir, il faudra que
nous étoffions nos pièces et donnions à
nos personnages l'illusion de la vie réelle.
Ce sont là des concessions qui ne nous
obligeront en rien à nous départir du
respect que nous devons à nos pensées,
à notre style.
M . Landoy, Y 2i\i\.t\ixàe Maître Suzanne
a, lui, les qualités de métier désirable. Sa
pièce, vaudeville sans autre prétention,
n'a pas de ces indigences que j'ai signa-
lées plus haut. Elle est copieuse, vivante,
alerte. Le sujet? Les mécomptes d'un
ménage où l'homme et la femme sont
avocats. Très spirituellement, l'auteur a
signalé les incompatibilités qui en résul-
tent, dans des scènes parfois vraiment
réussies, avec le secours de quelques
types comiques, un peu chargés de ci,
de là. Mais n'ai-je pas dit qu'il s'agissait
d'un vaudeville? L'occasion est rare,
d'applaudir un vaudevilliste natif de
Belgique et nous le faisons d'autant plus
volontiers qu'il dénote une connaissance
plus exacte des obligations de métier,
qu'un auteur ne peut négliger s'il veut
atteindre le public.
Le Cercle Euterpe qui l'avait mis à son
affiche avait fait précéder cette pièce du
Retour d' Ulenspiegel, de Jacques Wap-
pers, un acte en vers, bien tournés et
souvent beaux, fort gentiment agencé,
où l'action emprunte ses personnages à
notre épopée du xvi» siècle, mais qui
n'ont du temps que les costumes et les
noms. C'est l'étemelle chanson d'amour
dont on nous dévoile la sincérité, grâce
à un stratagème ingénieux. Acte char-
mant, à dénoùment un peu hâtif,dans sa
conclusion inutilement nationaliste.
Nous eûmes à applaudir encore au
cours du mois, deux autres pièces en un
acte : le Bon Billet qui accompagnait le
M tir de Marbre au Parc : fantaisie pétil-
lante où M. Rivollet exerça sa verve
congrument, grâce à une fort aimable
aventure de la belle Ninon de Lenclos ;
et la Fiole, une de ces œuvrettes légères
et grivoises, amusantes, de Max Maurey,
que nous a donnée l'Alcazar.
Pour être complet, n'oublions pas la
matinée Maeterlinck organisée au Parc
avec le concours de M Louis Piérard,
conférencier qui parle d'abondance et de
M"' Marie Kalfif, la très impressionnante
artiste qui vint au banquet du x' anni-
versaire du Thyrse lire des scènes de
Maeterlinck et qui les relut ici, avec
d'autres, pour le fort littéraire agrément
du trop rare auditoire.
Adressons à présent tous nos éloges
aux vaillantes troupes du Parc et de
l'Alcazar, qui assurent, avec une endu-
rance remarquable, d'aussi multiples
— 222 —
représentations, à côté des vedettes que
nous eûmes l'honneur de revoir : à
l'Alcazar, la merveilleuse Réjane, mal à
l'aise un peu dans le Refuse, M''« Der-
moz, très pathétique à côté de la grande
artiste, M. Garry, émouvant dans sa
sobriété de jeu; Adrienne Berr, de
rOdéon, dans la Retraite ; le triomphant
Lebargy, dans VAmi des Femmes, —
au Parc, Juliette Clarel, dans le Fils
naturel.
Les artistes amateurs du Cercle
Euterpe ont droit à une mention très
honorable pour la manière heureuse
avec laquelle ils ont défendu les œuvres
de nos compatriotes. Citons plus spécia-
lement M'°«'* Carley, Bertrand, Michaud,
MM. Debièvre, Louvois. Nos félicita-
tions au régisseur, M. H. Jahan.
LÉOPOLD ROSY.
La section brabançonne pour la
culture et l'extension de la langue
française a eu l'heureuse idée d'orga-
niser en l'honneur de M"« J. Tordeus,
qui prend sa retraite, une matinée au
théâtre royal du Parc, le 23 février.
M"* Tordeus, en sa qualité de profes-
seur de déclamation au Conservatoire,
fut, pour l'extension de la langue et de
la culture françaises, un talentueux et
précieux auxiliaire. Et l'hommage qui
lui a été rendu fut des plus légitimes.
Nous nous y associons pleinement. Au
cours de cette matinée, un succès
pour les organisateurs, on eut le plaisir
de réentendre deux actes de Rojtie
vaincue, la tragédie d'Alexandre Parodi
et le Passant de Coppée, avec le con-
cours de M"" Dudlay, Derboven et
Bovy, élèves de M"' Tordeus.
Les conférences.
L'état de santé de M"»* Héléna Clé-
ment ne lui a pas permis d'assister aux
dernières conférences organisées par les
Amis de la Littérature. Nous espérons
que l'inaction de notre gracieuse colla-
boratrice sera de courte durée.
M. Georges Virrès, l'auteur tant ap-
précié de la Bruyère ardente^ de Vin-
connu tragique et de ce tout récent
Ailleurs et chez nous, n'est pas seule-
ment un de nos plus savoureux roman-
ciers, c'est encore un causeur disert,
doué d'une parole sympathique et émo-
tive, et tout vibrant d'une sincérité pro-
fonde qui donne à chacune de ses pen-
sées une force capable d'imposer le res-
pect.
C'est lui qui fit la deuxième confé-
rence des « Amis de la Littérature. »
De même que M. Rency avait exalté
l'âme et le paysage wallons, de même
M. Virrès se chargea de déterminer
la part d'inspiration que les Lettres
françaises de Belgique doivent à l'in-
fluence du milieu flamand sur maints
écrivains qui sont de nos gloires les plus
éclatantes.
L'an passé, dans un discours sonnant
comme un clairon, Verhaeren avait fait,
si je puis dire, la synthèse de l'âme fla-
mande, découvrant dans les écrivains
de Flandre les descendants directs des
grands peintres d'autrefois.
M. Virrès, en maints endroits aurait
pu nous redire ce qu'avait clamé, de sa
voix vibrante, l'auteur des Villages illu-
soires ; si l'on y pense, les deux sujets
traités étaient identiques puisqu'ils étu-
diaient tous deux l'influence du paysage
l'un en nature, l'autre sur les toiles que
gardent nos musées. Mais M. Virrès
— 223 —
s'est gardé des généralisations; il nous
a parlé simplement, amicalement de
sa Campine aimée; sa voix avait le
parfum sauvage de la bruyère lors des
soirs de septembre et des éclats
de crépuscule ensanglanté quand, là-
bas, de l'autre côté de la terre, le soleil
enflambe le rêve mélodieux et odorant
des bois de sapins. Il nous a conduit, de
son clair village de Lummen, au petit
bourg de la Dune que Lemonnier a mis
tout entier dans une phrase mélancoli-
que de l'éternelle chanson des flots, des
bruines salées et de la saveur âpre des
embruns. « C'était à Furnes, près de la
mer ! » Chemin faisant il a traversé le
Polder de Georges Eekhoud, l'Escaut
de Verhaeren et la Flandre lumineuse
de cet autre Claus admirable, qu'est le
peintre du Vent dans les moulins. Nous
avons retrouvé ensuite toutes les cou-
leurs du paysage flamand et son par-
fum mystique dans les divers livres que
M. Virrès a rapidement passés en revue
avec ses auditeurs.
Le brillant romancier a terminé sa
causerie par la glorification des poètes
français de Flandre, de Verhaeren en
particulier, et de Victor Kinon — dont
il nous a lu une page splendide, mal-
heureusement déflorée par ce vers, qui
est déjà célèbre, en son genre :
« Je transpire et je vais ôter mon paletot. >
Cette agréable conférence a obtenu
un succès non moins grand que mérité.
D. J. D.
Nous empruntons à un confrère le
compte-rendu de la conférence de M.
Louis J3umont-\Vilden sur Xe^InJluences
étrangères dans notre littérature :
Parlant d'abord de l'influence fran-
çaise, il fait remarquer que depuis trente
ans nous vivons sur une équivoque, à
cause de l'expression malheureuse : lit-
térature belge d'expression française,
due d'ailleurs à un analyste délicat,
Francis Nautet. Dira-t-on de Hamilton
qu'il fiit un écrivain écossais d'expres-
sion française, de Rousseau qu'il fut un
écrivain suisse d'expression française ou
bien d'un Chamisso qu'il fut un écrivain
français d'expression allemande? La
vérité c'est que tout écrivain, qu'il soit
Lapon, Malgache ou Hottentot, relève
de la littérature française dès l'instant
où il écrit en français ou s'y essaie. Ce-
pendant M. Dumont-Wilden fait une
différenciation très nette entre les écri-
vains français de France et ceux de Bel-
gique. On pourrait invoquer tout d'abord
la faute de français faite sciemment et
dont on se glorifie; mais cela devient de
plus en plus rare. Il y a mieux : pour un
jeune Belge qui, quoique n'ayant jamais
quitté Saint-Gilles, fait des pièces bien
parisiennes comme M. Francis de
Croisset, que d'écrivains dont le mérite
réside dans des vertus de terroir, dans
un ton particulier, qui est parfois un peu
germanique, comme chez Verhaeren.
Après un court exposé historique,
M. Dumont-Wilden conclut que depuis
la fin du xviir siècle l'influence fran-
çaise a été toujours pour notre pays, au
point de vue intellectuel, l'excitant né-
cessaire.
Il montre le rôle joué successivement
par les émigrés de 1789, de 1815, (Cam-
bacérès, David^ de 1852, (Proudhon,
Bancel, Louis Blanc, Victor Hugo), de
1871. (Cette dernière émigration fut l'un
des facteurs déterminants de la transfor-
mation de Bruxelles en une grande ville,
en une capitale européenne).
A côté de ces influences historiques et
morales, il y a l'influence du livre, du
papier imprimé, le romantisme, Balzac,
Flaubert; le naturalisme, le Parnasse,
Cladel; le symbolisme, Charles- Louis
Philippe, Barrés, Mithouard, Gide, etc.
C'est, à le bien prendre, l'influence de
Paris, de la capitale sur la province.
224 —
Quant aux autres influences étran-
gères, nous les avons subies par le canal
de la France; elles nous sont arrivées
en transit par les traductions.
Les influences germanique et anglaise
se font sentir sur un Eekhoud, un Mae-
terlinck, un Van Lerberghe, un Ver-
haeren.
Pour conclure, tout en réprouvant le
plagiat, l'imitation, il croit que les in-
fluences étrangères sont bienfaisantes et
qu'il serait puéril de vouloir s'y sous-
traire.
La conférence et le conférencier ont
eu un gros succès.
Les revues.
Verlaine en Ardennes. — L'Aube. — Arlequin. — Les Loups. — Le Mouvement
idéaliste et religieux en France. — Deux revues théâtrales. — Notes simples,
douces et aigres-douces. — Me^nento.
C'est encore des Marches de l'Est
qu'il me faut parler avant tout, de cette
riche publication qui s'impose définitive-
ment à nous comme la plus belle, la plus
superbement artistique que nous ayons.
M. Thomas Braun est un chercheur
heureux. Il avait caressé le pieux rêve de
recueillir les souvenirs se rattachant aux
nombreux séjours que fit dans nos
Ardennes le pauvre Lélian. Et il a la
satisfaction de nous apporter à ce sujet
des documents inédits et curieux.
Verlaine écrivit les Romances sans
paroles à Jehonville, dans une maison
très pittoresque au large pignon-façade
percée de fenêtres asymétriquement
disposées; mais le poète a surtout connu
nos Ardennes au temps de sa jeunesse,
lorsqu'en collégien appliqué, fils aimant
et gars heureux, « qui se souciait moins
d'écrire que de chasser », il venait passer
les vacances de septembre à Paliseul,
chez une tante à laquelle il conserva
toute sa vie un souvenir attendri.
« Bon Dieu 1 » écrivait-il plus tard en
revivant ces souvenances, « que je me le
rappelle donc dans tous ses détails, ce joli
village où j'arrivais quand septembre
venait, grandi de quelques centimètres,-
pression sur chaque exemplaire de catalogues
prospectus, prix-courants, calendriers ou im'
>rimés de réclames analogues, relatifs à des
sUblissements commerciaux situés à l'étranger.
De deux choses l'une : ou M. Wau-
prermans croit à l'adoption de son projet,
MI il n'y croit pas. S'il n'y croit pas, il
l'a commis qu'une gaminerie indigne
i'un représentant de la nation; il a
roulu, comme on dit, « faire le malin » ;
insi qu'un enfant mal élevé, il a tiré
rrévérencieusement la langue au grand
rèro français. Si celui-ci n'est pas ira-
«•Mionné, c'est qu'il a mauvais carac-
tère et M. Wauwermans en aura bien
du chagrin. L'honorable représentant
élève la naïveté à la hauteur d'une insti-
tution : Sous prétexte de représailles
économiques^ proposer de taxer les pu-
blications quotidiennes et périodiques
étrangères, créer des obstacles pour
leur entrée dans le pays; s'imaginer
qu'on va atteindre, de la sorte, les inté-
rêts français, ici, en Belgique, et que
notre puissant voisin va reculer, atténuer
ses projets douaniers au seul aspect
d'épouvantails semblables! Vraiment,
la malice est un peu grossière, mise à nu
de la sorte, et la pasquinade de M. Wau-
wermans se réduit à une pirouette de
clown qui n'amuse que le tapis et n'ef-
fraye pas même les enfants.
Mais diable! aurait-il quelque espoir
de faire adopter ces draconiennes me-
sures? Allons, ce serait insensé d'y
croire :
La presse est libre! rendons-en grâce
aux Constituants qui l'ont solennelle-
ment décrété dans l'article 18 de la
Constitution. Cette liberté est entière,
absolue. Et le texte lapidaire qui le
proclame a été préféré à tout autre, afin
qu'aucune équivoque ne pût subsister.
Ignorez- vous, M. Wauwermans, que
vos prédécesseurs ont aboli, par les lois
du 25 mai 1848 et du 8 juin 1883, l'impôt
du timbre qui, frappant les journaux et
les écrits périodiques, entravait cette
liberté de la presse? Et savez vous que
cette exemption s'étend même aux jour-
naux qui sont imprimés à l'étranger et
importés en Belgique f (i)
Voudriez-vous donc rétablir l'impôt
sous une forme douanière? Que diriez-
vous si Ton s'avisait de vinculer de la
sorte nos autres libertés : la liberté de
(1) A. Giron.
A Trtmk — 5 arril
1910.
230 —
l'enseignement, la liberté d'association,
la liberté d'opinion, celle des cultes?...
Alors, quoi? Vous substituant au
surintendant des Finances, avez-vous
rêvé que l'Etat battît monnaie en impo-
sant l'intellectualité étrangère? Fi,
donc! Ce serait indigne d'un ancien
littérateur, fût-il médiocre. Qu'il puisse
germer dans l'esprit d'un adolescent de
réclamer, mettons 3,000 francs, parce
qu'on l'a appelé, par exemple, abcès
froid, passe encore, ces temps sont loin.
Mais que le pays fasse monter la garde
à la frontière pour rançonner la Pensée
qui vient, en rosée bienfaisante, vivi-
fier, féconder par un commerce intime
la mentalité, l'intelligence de la Nation,
ce serait un crime sans nom ! Les doua-
niers belges ne sauraient devenir des
traqueurs d'Intellectualité. Prêter à
l'Etat ces moyens de gonfler ses caisses
de vil métal, rêver de lui procurer des
ressources par ces procédés serait faire
injure à la Belgique, si elle les accep-
tait. Elle faillirait odieusement à son
devoir de gardienne vigilante de la
Pensée de ses enfants. Celle-ci désire
ardemment communier en toute liberté
avec celle des autres nations. Qu'il
prenne garde, celui qui oserait forger
des entraves à ses légitimes et impérieux
vouloirs 1
La Pensée grandit et fortifie dans une
atmosphère de liberté qui ne connaît
pas de frontière Nous voudrions même
un épanouissement moins pondéré.
Chaque jour notre cœur souhaite davan-
tage une éclosion plus vive, plus fer-
vente, plus vigoureuse,plus décisive. Des
efforts tenaces, sans cesse multipliés et
sans cesse accrus, aiguillonnent nos
volontés vers une libération des esprits
plus grande, une réceptivité plus com-
plète. Et les efforts, sans être tout à fait
vains, se butent à une apathie qu'il faut
attaquer dans un corps à corps hardi.
M. Wauwermans n'en a donc pas
conscience, ou bien n'en a-t-il cure? Il
veut tarifier, marchander l'aide qui nous
vient précieusement du dehors en en-
serrant le pays dans une muraille de
Chine.
Ou bien envisage-t-il d'un cœur
léger un isolement mental ? Le pays
souffre déjà d'une anémie intellectuelle :
on y lit trop peu, les créations de la
Pensée et des Arts n'y trouvent qu'un
crédit relatif que nous voulons conso-
lider.
Nous nous opposerons énergiquement
à tout coup de main, d'où qu'il vienne,
qui serait de nature à compromettre la
régénérescence de notre conscience spi-
rituelle. Elever la digue des droits d'en-
trée contre les courants d'idées qui, du
dehors, viennent stimuler nos possibi-
lités intellectuelles, serait diminuer un
des adjuvants efficaces de notre mission.
Nous ne le tolérerons pas! Déjà deux
groupements importants : la Section
brabançonne pour la culture et l'exten-
sion de la langue française, Y Associa-
tion des Ecrivains belges s'en sont émus,
avec de nombreux confrères. La protes-
tation sera unanime car,M . Maubel ne l'a-
t-il pas déclaré solennellement lors des
fêtes de notre X^ anniversaire : « J'ai la
» certitude que si quelque danger mena-
» çait notre littérature ou ceux qui s'y
» consacrent, nous serions encore capa-
» blés de nous grouper fraternellement.»
LÉOPOLD ROSY.
— 231 —
Soir d'enterrement ^'\
C'est fini, la vieille Gustine est bien
tranquille, bien tranquille... pour tou-
jours.
Les deux garnements à la figure
rieuse, et qui se faisaient des niches,
viennent de galoper vers l'église avec
la civière.
Le vicaire repasse, accompagné du
sacristain nu-tête, portant, sur le bras,
l'étole noire à bordure jaune et le sur-
plis blanc d'où sort la tête hirsute du
goupillon. Ils marchent vite, pressés
par d'autres besognes.
Beaucoup plus loin, ceux qui ont
suivi la bière de Gustine Doguet vont
lentement, avec le souci de ne pas dé-
passer le groupe des parents.
Bien qu'ils ne soient que beau-frère
et neveux, au retour, les Doguet du
Grand Magasin s'avancent d'abord;
puis, les Doguet du Rèwe et les autres
Doguet de Hesbaye.
On arrive à la maison des premiers,
en face de l'hôtel de ville. Une grande
faulx dorée en surmonte la porte. Le
trottoir récemment rafraîchi est encore
humide par places. Sous le soleil, la
arge et haute vitrine remplie d'usten-
siles de métal, réfléchit la pompe com-
munale surmontée de sa lanterne.
Gisbert, l'aîné, s'arrête, se range et,
d'un geste de la main, invite à entrer.
Mais une partie — ceux qui portent des
casquettes de soie — remercie en regar-
dant l'étalage et rejoint le mari de la
morte, Eloi Doguet, le serrurier, qui
marche déjà, s' acheminant vers sa de-
meure.
C'est une pauvresse de maisonnette
lans étage, accroupie dans l'humidité
jui verdit, jusqu'à rai-hauteur, son badi-
(i) Fragment de La HauU Plaiiu<\\x\ paraîtra
■ octobre.
geon d'ocre clair. Le chemin s'arrête là,
découragé; une haie le barre sur laquelle
s'aère une toile de matelas tachée.
Devant, enfoncé au milieu de la pe-
louse banale qui blanchit les lessives,
un ruisseau, le Rèwe, coule, bordé d'un
archipel de dalles bleues irrégulières,
où les femmes aux bras nus s'agenouil-
lent pour rincer leur linge.
Dans la cuisine au sol d'argile battue,
pareil à l'aire des granges, Phémie, pe-
tite, sèche et droite, toute en pointes,
au regard noir et aux cheveux plaqués,
accueille les arrivants de quelques pro-
pos brefs en avançant des chaises.
Ils s'assoient silencieux autour de la
table. La jeune fille découpe un gros
pain de charcuterie, fleurant l'ail, qui
luit entre deux hautes piles de tartines,
pendant qu'Eloi retire sa veste en sou-
pirant :
— Enfin.,., enfin...
François, le cousin de Barlenge,
osseux et glabre, paraît particulièrement
en appétit Ayant étendu sur sa tranche
de viande une couche de moutarde, il
tire de la poche de son gilet, qui lui pend
mi-déboutonné dans l'aîne, sa serpette
à manche de bois et coupe ensemble le
pain et la viande, pour en confectionner
des cavaliers plus épais que ceux qui
suivent la voiture de M. le doyen, le jour
de la Saint-Eloi. Il les enfourne tour à
tour, entre ses lèvres minces. Quelques
lents et puissants coups de mâchoires
relèvent en mesure sa casquette aux
tempes. Puis, on voit descendre la co-
pieuse bouchée, à la façon des noix avec
leur coquille, le long du col d'un dindon
engraissé pour la fête.
On parle peu.
Phémie promène sans cesse, de l'un à
l'autre, son grand pot de café, les invi-
tant à « taire comme chez eux ».
— 232 —
Après le repas, elle verse de petites
gouttes de clair genièvre de Huy.
Le cousin François, fixant Eloi et
donnant un léger coup de tète du côté
de la fenêtre, demande :
— Alors, avec les autres, c'est tou-
jours la même chose ?
Le serrurier se remue sur sa chaise et
regarde ses pieds :
— On ne les a pas vus ici, de toute la
maladie, répond-il, amer.
— Ils ont honte de nous, dit Nestor,
le mari de la fille aînée.
— Avez-vous remarqué les airs du
jeune ?
— Le président, he ! appuyé Phémie,
avec une moue de moquerie.
Achille, le cadet, tortille sa moustache
d'un air ennuyé,
A ce moment, la porte s'entrebâille.
Une petite figure ratatinée apparaît,
entre un béguin blanc et un châle noir.
Ses yeux font rapidement le tour des
têtes, puis se perdent dans les nom-
breuses rides, pendant qu'on entend une
voix fatiguée :
— Bonjour, bonjour... — Ceux de
Namur sont déjà repartis.
La vieille se met à table, sans lever le
regard.
— Avez-vous pris le café, ma tante
Sophie, demande Phémie, d'un ton peu
engageant.
— Heu..., j'en ai bu une tasse, ma
fille ; mais, avec toutes leurs tartes, leurs
bonbons, leurs sucreries et leurs vins...,
je mangerais bien un bout de pain.
Elle arrange les plis de sa cotte.
Eloi fait un signe de tête au cousin
François :
— Comment peut-on quitter une mai-
son où l'on est si bien traitée?
Sophie ne veut pas entendre. Elle se
penche à droite, lève sa jupe, va cher-
cher, dans ses dessous, une boîte à tabac
et, sans en offrir, en aspire une bonne
pincée.
Lorsqu'elle a mangé deux longues
tartines, sans ôter ses mitaines noires,
elle passe le bout de ses doigts jaunis
aux deux coins enfoncés de sa bouche
et s'informe de la famille de François.
Puis, elle dit :
— Excusez, il faut que je m'en aille;
j'ai promis d'être à la station à quatre
heures.
Son départ n'est pas plus bruyant que
son arrivée.
— Vieille sotte! prononce Eloi. Et
Phémie ajoute :
— Elle va de l'un à l'autre pour voir
et raconter.
— Mais, elle est avec eux...?
— Ah ! pour ça^ oui ! Gisbert est son
dieu; c'est lui qui sait tout; c'est lui qui
touche ses coupons.
— Ils l'attirent, reprend Phémie, c'est
pour son argent; c'est bien sûr; d'ail-
leurs, ce qu'ils ont..,, ce qu'ils ont..., il
y a beaucoup de choses..,
— Ceux qui restent les derniers à la
maison sont toujours advantagés, af-
firme François en regardant le plafond
et en se passant la main sur la cuisse,
— Vous l'avez dit, mon parent, vous
l'avez dit! Voilà le point! Pourtant,
c'est injuste.
— Sûrement, A chaquin s'part.
Les sèches pommettes de François
sont allumées ; il balance en avant son
haut buste, raide et maigre qui, vu de
profil, prend l'aspect d'un long et impi-
toyable couperet tranchant les portions
égales. Il répète :
— A chaquin s'part! A chaquin
s'part !
— Tout est resté là, tout, reprend
Eloi,
Après quelques instants :
— Le magasin, évalué sept cents
francs ! Il contenait pour des milliers et
des milliers...
He... He...
Je pense à mon pauvre père... Quand
— 2S3 —
l'ouvTage chômait, il fabriquait des
cuillers. Toute la Hesbaye a mangé la
soupe dans ses cuillers. Il recommençait
sans cesse, il en avait parfois des cofifres
pleins! Il mourut, à quatre-vingt-six
ans. ., un jeudi : le mercredi, il en avait
encore fondu huit douzaines...
Et l'on n'en a jamais rien retrouvé,
pas ça! — il fait claquer l'ongle de son
pouce sous sa dent.
Eloi vide son verre, détourne et hoche
la tête.
Le cousin François, comme si l'on
parlait d'un million volé, arrondit les
yeux. Il relève lentement sa taille, prend
son temps, rapproche les lèvres en cul
de poule et souffle :
-Pfù... Pfù...
Phémie, le regard concentré, un bras
contre la taille, rassemble les miettes
de pain sous le majeur de l'autre main :
— Oui, oui... Et la lunette, donc,
papa ?
— Ah! oui, la lunette de mon oncle
Zéphyr! reprennent plusieurs en même
temps, rompant la sourdine de circon-
stance.
Sous le tas des mauvaises herbes trop
firaiches, au milieu du champ, le feu
couve, laissant à peine passer quelque
acre filet de fumée. Mais souffle le coup
de vent ! tout crépite et mille flammettes
dardent leurs langues.
La lunette de mon oncle Zéphyr! Les
voix, les yeux, les gestes se hérissent
d'étincelles, les mots oublient qu'ils
sonnent dans la maison d'une morte et
s'enflent de la fraternelle jalousie.
Le visage d'Eloi, sous la concentra-
tion des regards et l'effet de [l'alcool,
prend un air noir. Le serrurier se frappe
la poitrine :
- Ça, je l'ai là! La lunette, elle me
revenait, je l'ai là!
Mon père y tenait comme à ses yeux ;
c'est une pièce de famille. Lorsque je
l'ai réclamée, parce que je suis l'aîné,
Martin me l'a refusée :
— Elle est aussi bien chez moi que
chez toi, prétendit-il. N'empêche que
c'est ici qu'elle devrait se trouver. C'a
été leur chance, mais, ils ne la porteront
pas en paradis!
Un parent de Visé, qui n'a pas encore
ouvert la bouche et qui ne comprend
pas, s'enhardit :
— Est-ce quelque chose de rare, cette
lunette?
La question lâche presque Eloi :
— Rare! Rare! Mais, je le crois bien,
rare! C'est la lunette de mon oncle
Zéph}T, le marin! Elle est longue
comme ça !
Il ouvre les bras.
— Puis, c'est notre honneur, hein !
C'est l'honneur de notre famille.
— Elle a bien deux mètres, renchérit
Phémie.
— Ohhô! ohhô!...
— Et toute en cuivre. C'est un roi qui
la lui avait donnée.
— Il paraît qu'on voit d'un bout de la
mer à l'autre.
— C'est ça qu'il n'a jamais eu d'acci-
dent, remarque gravement le cousin
François qui, pas plus qu'un autre de ces
simples batteurs de la haute plaine n'a
vu la mer.
— Mon oncle Zéphyr était beaucoup
plus âgé que mon père, explique Eloi.
Je me souviens de l'avoir vu revenir :
un homme aussi large que la porte! Il
portait de petits ronds d'or aux oreilles;
ça préserve des rougeurs aux yeux,
comprenez... le fort vent?
On venait du Condroz pour le voir;
on était sur de le trouver à la Rose,
chez Tavie — que Dieu ait son âme! —
où il fumait toute la journée sa grosse
pipe en buvant son litre... 11 en aurait
bu trois d'affilée! Un homme... Seule-
ment, il fallait se contenter de le regar-
der de loin, parce que mon oncle Zéphyr
ne disait pas grand'chose et n'était pas
commode. Il n'aimait de compagnie que
celle de Fred, son perroquet, qu'il por-
- 234 -
tait sur son épaule et qui jurait, comme
lui, dans toutes les langues du monde.
Il vous aurait renversé un bœuf d'une
bourrade I
Blaret était fier de lui, quoi ! Au moins
vingt médailles, cinquante ans sur l'eau !
Il avait été en Afrique, en Amérique, à
Jérusalem, à Dunkerque, que sais-je?
partout.
Quand il revint, on voulut de suite le
nommer maïeur, mais, il haussa les
épaules.
— Il en avait sans doute bien vu?
demande l'homme de Visé, ébahi.
— Vu, vu ! on en ferait des livres et
des livres, et personne ne les croirait.
Le souvenir du marin les enthousias-
mait. L'âme héroïque du vieux cour-
reur d'océans, de l'étalon libre, électri-
sait leurs âmes de chevaux de cirque, et
la petite maison de la pauvre Gustine
Doguet, embrumée de tabac et em-
puantée par l'alcool, se transformait en
une espèce de caboulot de port, où
crachent , crient , tapent du poing ,
avalent gin sur gin, des matelots en
bordée, après dix mois de mer.
Un jour, recommence Eloi, il fut pris,
avec l'un de ses hommes, par des sau-
vages. Ils mangèrent son compagnon
sous ses yeux. Alors, Zéphyr Doguet,
de fureur, déchira ses habits et, tout nu,
n'ayant plus que ses souliers et sa cas-
quette, il se mit à crier, en wallon,
toutes les injures qui lui revenaient :
« Laids ?nârlicos ! — Grosses ves-
seies! — Hôiite si ploictf — Mâssis ré-
coulisses/ »
— Ha, ha halha ha!
— Il roulait des yeux terribles et exé-
cutait des cumulets de rage, comme un
vrai possédé, si bien que les sauvages
prirent peur et laissèrent tomber les
restes des bras et des jambes du matelot
qu'ils dévoraient.
— C'est un sorcier, pensèrent-ils; et
ils se mirent à ramper autour de lui.
tremblant, poussant des cris aigus de
gorets à l'abattoir. Ils imploraient leur
pardon .
Toute la tablée, même ceux qui con-
naissent par cœur cette fameuse odyssée,
écoute subjuguée :
— Quel gaillard! Ha, ha ha! Quel
gaillard! s'écrie le cousin François, en
relevant sa casquette d'une tape brusque
et en prolongeant son gros rire.
— Et les trois jours sur une planche,
donc. Papa...? rappelle Phémie.
— Trois jours et trois nuits, au milieu
de la mer qui le roulait, l'élevait, le
noyait : plitch! platch! plitch! — Trois
jours et trois nuits!
— Comment est-il possible derésister?
— A la fin, mon oncle Zéphyr prit sa
lunette qu'il avait au dos, car elle ne le
quittait jamais...
— Même qu'il l'avait encore chez les
sauvages, interrompt Nestor.
— C'est vrai, je l'avais oublié. — Mon
oncle prit sa lunette et aperçut, au loin,
un navire.
Il appela et fut sauvé, conclut naïve-
vement Eloi.
Mais, on n'en finirait pas! ajoute-t-il,
on n'en finirait pas! —
Il remplit les verres.
— Lorsqu'il sentit la mort, il donna
la lunette à mon père : « Tiens, dit-il,
ça porte bonheur ». — Elle nous reve-
nait, et voilà...
L'ombre commençait à remplir la
salle. L'homme de Visé se leva : l'heure
de son train était arrivée, Achille et
Nestor le reconduisirent à la station.
Le cousin François repartait à pied.
Eloi en manches de chemise sortit avec
lui. Ils coupèrent à travers le pré du
Rèwe.
La lune allongeait leurs ombres sur
l'herbe. Devant eux, la tour de l'église,
toute blanche dans la douce lumière.
- ^35 -
A chaque pas, le serrurier tire l'autre
par le bras. Ils s'arrêtent :
— Ce qui me fait de la peine, mon
parent, c'est notre Achille. Ce garçon-là
se ronge. Il a recherché, vous le savez,
sa cousine CéHe, du Grand Magasin, une
bonne fille, la meilleure de la maison.
Mais, ils sont trop fiers, il leur faudrait
un mylord !
— Bah! les affaires d'amour, ça s'ar-
range...
— Non, non, ils sont trop fiers... Ils
l'appellent « le musicien » parce que, le
dimanche, la semaine faite, il va jouer
les bals...
Ça damne Phémie, qui leur arrache-
rait les yeux. —
Le mince Eloi s'arrête et redresse la
tête. Il élève en l'air l'index de la main
droite et, d'une voix qui s'alentit et va
s' enflant, sans transition :
— Pour les cuillers, je ne dirais rien,
mais — il secoue rudement son doigt
levé, puis serre le poing et le lance avec
force vers la terre — pour la lunette, ils
me la recracheront, un jour ou l'autre!
— A chaquin s' part, approuve Fran-
çois.
Mais il paraît pressé de partir.
Eloi change soudain de ton et tend la
main :
— Allons, mon parent, merci d'être
venu. Bien des compliments à la femme
et aux enfants.
Il retourne lentement vers la maison,
les mains dans les poches, le regard à
terre.
Un rossignol chante. Eloi reste im-
mobile au bord du Rèwe, pour écouter.
L'oiseau est par delà le pré des archers,
dans les arbres qu'on voit là-bas, tout
noirs : ce sont les mélèzes du cimetière.
Eloi perçoit la cadence de l'oiseau
d'aussi près qu'il entend dans sa mémoire
la voix de Gusline.
Vers cette heure, quand il avait laissé
tomber ses paupières fatiguées, le men-
ton sur la poitrine et la pipe sur les
genoux, elle lui disait en lui touchant
doucement l'épaule :
— Viens, Eloi, nous irons coucher.
Cette pauvre vieille Gustine, à côté de
qui il a vécu quarante bonnes années, et
qui est là toute seule, enfouie pour ja-
mais dans la terre...
Eloi soupire profondément :
— Enfin..., enfin...
Il balance, à droite et à gauche, sa
tête lourde et rentre.
Phémie a gagné sa mansarde, après
avoir baissé la mèche de la lampe posée
sur la table, au milieu des verres, des
mares de liqueur et des cendres de
pipe.
Dans cette obscurité nuageuse, la
petite flamme à l'air de brûler pour une
loge funéraire.
Sans penser à aviver la lumière, Eloi
se verse une goutte, la boit d'un trait,
remplit. Il s'assied, appuie le front sur
son bras replié et s'assoupit, la porte
grande ouverte.
Mais, le souvenir de la défunte obsède
maintenant son demi-sommeil : il donne,
sur la table, un coup de poing qui fait
tressauter les verres.
On entend du bruit dans le grenier,
Phémie apparaît dans l'étroit escalier,
pieds nus et en chemise. Elle s'approche
de son père qui semble dormir et lui
met la main sur l'épaule :
— Pa, nous irons nous coucher.
— Oui, Gustine, répond-il.
Brusquement, il relève la tête, regarde
sa fille : l'expression de terreur qu'ex-
prime d'abord sa face, se mue en une
crispation douloureuse...
Tous deux se prennent à sangloter.
Hubert Stiernet.
— 236 —
Le Bonheur.
Etre heureux, tout à fait heureux, quelles alaraies !
Celui qui nous apporte un délice absolu
Est pas à pas suivi par le porteur de larmes.
Comme l'eumolpe noir, dans le soir révolu,
Meurt d'avoir approché la torche radieuse,
L'homme tombe en touchant au bonheur qu'il voulut.
Un aiguillon de guêpe est sous la scabieuse.
Et combien de tueurs ont caché le couteau
Au milieu de la branche odorante et joyeuse.
Ne crois pas à ton rêve : il finira bientôt.
Lorsqu'un ami t'invitera sur la colline.
Donne-lui rendez-vous au penchant du coteau.
J'ai construit ma maison non loin de la ravine,
Et jamais Diana, que j'adore, n'y vint.
Il ne faut pas baiser une bouche divine.
Evite la bacchante. Elude le sylvain.
Mais, si l'un deux t'entraîne à la fête splendide.
Mêle une plante amère au doux parfum du vin,
Et taille dans ton cœur la part de l'Euménide.
La Source d'Aganippe.
Elle sort, comme l'Hippocrène,
D'un rocher de quatre couleurs
Que firent éclater les pleurs
D'une oréade souterraine.
Elle arrose, à côté d'Ascra,
Des arbres noirs ; et leurs racines
Lui donnent l'odeur de résines
Dont Hésiode s'enivra.
Le long des pierrailles en pente
Vers la demeure où je naquis,
La source aux caprices exquis
Murmure et sourit et serpente.
En traversant le bois sacré,
Où beaucoup de fleurs sont écloses.
Elle prend le parfum de roses
Que Thamyris a célébré.
Et l'union saine et propice
De cette odeur, de ce parfum.
Forme un arorae peu commun,
Puisque seul j'en sais le délice.
•
Ici, tout près, là-bas, très loin,
L'homme et l'étoile, tout varie.
Il est pourtant dans ma patrie
Un objet qui ne change point.
Qu'on apporte le blé sur l'aire
Ou l'olive sous le pressoir,
Qu'il soit le matin ou le soir,
La fontaine est féconde et claire.
Au pied de l'autel d'Herkeios,
Juste au milieu du péristyle,
Elle jaillit, fraîche et subtile.
Parmi les feuilles de lotos.
Sur les dalles environnantes
Rampent des lierres chevelus
Où, quand le soleil ne luit plus,
Dorment des mouches frissonnantes.
Mais, sitôt que du jour léger
A l'orient brille l'antenne,
L'abeille, autour de la fontaine,
Se réjouit de voltiger.
Parce que l'eau les éclabousse.
Les jambes du Zeus immortel
Et les symboles de l'autel,
Çà et là, se couvrent de mousse.
Et, sans cesse, parmi le bruit
Harmonieux du jet qui tombe,
Accourent tantôt la colombe
Et tantôt les oiseaux de nuit.
Une fois, à l'heure fantasque
Où la lune éblouit le pré,
J'ai vu le hibou révéré
Se poser au bord de la vasque.
- 23S -
Longuement, il se contempla
Dans l'eau que ride un peu la brise.
Je n'avais aucune surprise
Qu'il fût venu comme cela.
Je pensais que c'est le présage
Que Pallas, à qui tous les ans
Je porte de riches présents,
A compris que j'étais un sage.
Or, doux et grave, reflété
Dans le miroir frais et fluide,
L'oiseau de l'Athèna splendide
But trois fois avec volupté.
Au ciel sans rives et sans voiles
La lune semblait s'élargir.
Près d'elle achevaient de fleurir
Toutes les plus belles étoiles.
Et quand, reprenant son essor.
Le hibou partit vers l'Attique,
La fontaine, un instant magique.
Chanta comme une flûte d'or.
O toi mon seul breuvage, eau vive
Née au pays de mes aïeux,
Tu m'as gardé le cœur pieux
Et l'âme rêveuse et naïve I
Fernand Mazade.
Le chanoine Quillaume.
SOUVENIRS PERSONNELS.
Pendant mes années d'université, il malheureux; sachante obéissait incons-
m'arriva plusieurs fois de passer quel- ciemment à une loi générale : la géné-
ques jours de vacances à Beauraing, chez rosité, chez les humains, décroît en
ma grand'mère paternelle, qui termina raison directe de l'argent qu'ils possè-
paisiblement dans ce village une exis- dent. Elle mourut âgée de quatre-vingt-
tence de luttes et de difficultés. Elle dix ans; sa foi était profonde. Tout en
vivait modestement et, bien que pauvre, se montrant, dans l'observation de ses
elle avait toujours assez pour aider les devoirs religieux, plus stricte que la
— 239 —
plupart des défenseurs bruyants de
l'Eglise, ma grand'mère était exempte
de bigoterie ; elle savait tenir tête au
prêtre, si celui-ci obéissait à la lettre
plus qu'à l'esprit de sa foi et s'il préten-
dait restreindre abusivement la liberté,
qui est le droit fondamental de chacun.
Cette femme d'énergie et de cœur savait
combien elle était plus religieuse en son
âme que tel fils de vacher devenu prêtre
pour avoir une situation sociale d'appa-
rence honorable.
La vie lui avait fait traverser bien des
luttes. Née au château de Lisogne, fille
d'un membre du Conseil des Cinq-Cents,
qui fut entraîné à la ruine par sa géné-
rosité et ses goûts larges et dispendieux,
elle se chercha un gagne-pain dans l'en-
seignement, passa, à force de volonté
tenace, des examens auxquels rien dans
son enfance ne l'avait préparée et se
créa ainsi une existence libre et digne ;
elle épousa un maître d'école qui n'était
pas plus riche qu'elle, et éleva ses cinq
fils, vaillamment. Quand ses enfants
l'eurent quittée et qu'elle eut perdu son
mari, elle passa ses dernières années à
Beauraing.
Je la revois dans mes souvenirs, avec
son visage osseux, son profil d'une
beauté régulière et sévère, ses traits
accentués; je revois aussi son grand
châle gris et son bonnet; je revois
la petite maison modeste au bord de la
route montante, avec ses quatre
chambres, deux en bas, deux à l'étage,
séparées par le corridor et l'escalier. Du
jardin, l'on apercevait le village, avec
l'église et l'école, puis une vallée que
mon regard descendait longtemps eu
rêvant, entraîné par la same et sainte
passion de l'au-delà.
J entendis alors pour la première fois
parler de l'abbe Guillaume. Il était curé-
doyen de Beauraing. J'avais appris qu'il
était très dévoué à ma grand' mère; mais
d un autre côté, ses adversaires poli-
tiques ne lui épargnaient pas les
critiques: il savait leur tenir tête.
D'après ce que l'on disait, il était
orateur, écrivain, humaniste; au sur-
plus, très cultivé et d'éducation dis-
tinguée, il se détachait en contraste sur
le fond de vulgarité et de médiocrité
que le clergé partage avec la bourgeoisie
capitaliste et réactionnaire dont il forme
l'une des armées de défense. L'abbé
Guillaume, en ce temps-là, représentait
pour moi un personnage de récit, car,
pendant mes années d'université, je ne
le rencontrai jamais et n'eus aucune
raison de lui rendre visite.
Je passai ensuite un temps assez long
à l'étranger; ma grand' mère mourut
pendant mon absence. Au retour, le
hasard m'ayant conduit à continuer
pour mon compte, l'étude des langues
anciennes poursuivie, en même temps
que la philosophie, à l'université, j'y
trouvai un intérêt beaucoup plus vivant
qu'autrefois dans les classes; je
m'informai, je lus, je cherchai en
tout sens, et mes études personnelles
m'amenèrent à la poésie liturgique, au
latin des hymmes et des séquences.
Le livre de Remy de Gourmont
sur le latin mystique avait été une
révélation pour moi et, dans mon
enthousiasme, je m'étais réjoui de cet
enrichissement inattendu d'un moyen
d'expression quej'aimais. J'insistai, dans
plusieurs articles, sur l'intérêt que pré-
senterait l'étude du latin complétée par
les plus belles œuvres du moyen âge, et
je me réjouis d'apprendre que cette
réforme était préconisée par l'abbé
Guillaume, curé-doyen de Beauraing. La
diU'éience était grande pourtant entre
ses arguments et les miens, ainsi que je
vais le raconter. Je me plaçais exclusi-
vement au point de vue de l'art et
de l'évolution des formes poétiques.
Tout en admettant ce genre de considé-
rations, il poursuivait un autre but. Les
240 —
circonstances voulurent que je fisse
sa connaissance. Je repris le chemin de
Beauraing, où je croyais ne devoir
retourner jamais.
L'impression que j'éprouvai cette fois
fut étrange : le train avait remplacé la
vieille diligence qui stationnait soit à
Givet, soit à Dinant ; de Givet, la route
était monotone, mais si l'on venait de
Dinant par Falmignoul, la vue de la
vallée de la Meuse, au-dessus de la-
quelle on s'élevait peu à peu, avait une
beauté de lignes et en même temps un
charme intime dont la nuance émotive
était d'une qualité très particulière. Ce
que je revis intact, c'est le parc immense
et sauvage du château qui avait appar-
tenu à la famille d'Ossuna; le feu avait
détruit l'habitation splendide; des pans
de mur énormes rappelaient sa grandeur
et sa force. A l'abri de ces murs,
M. Charneux. l'ancien propriétaire de
« l'Ami de l'Ordre », avait construit une
maison basse et spacieuse, s'étendant en
superficie, à la manière des maisons
qu'on voit dans les villages, où l'on
dispose de beaucoup de terrain. Du
temps où le château, avec sa cour d'hon-
neur et ses larges tours, régnait parmi
les grands arbres, je m'étais promené
souvent dans le parc solitaire, et j'y avais
écrit, d'une plume ultra lyrique, une
nouvelle, déchirée depuis; je m'instal-
lais alors dans un pavillon, sur la hau-
teur, et le vent de l'espace ensoleillé
traversait mes feuillets et mes rêves.
Cette fois, ce furent de longues causeries
avec l'abbé Guillaume et les hôtes du
« Père Charneux. ».
Le doyen de Beauraing était un homme
solide et corpulent, sans pourtant rap-
peler les curés bedonnants et rouges de
trogne dont la caricature se plaît à illu-
miner la figure ; son visage n'avait pas
de traits spécifiques; je mis un long
temps à me représenter nettement son
image quand j'essayais de m'en sou-
venir. En ce moment encore, les lignes
de sa physionomie m'échappent tout à
fait, tandis que j'entends résonner sa
voix ; il parlait élégamment, sans aucune
expression wallonne et sans intonation
incorrecte. Il avait été autrefois curé de
Châtillon et son esprit était imbu d'une
culture littéraire toute française. Cette
parole aisée et vivante était au service
de convictions toujours sincères, tou-
jours sérieuses. Toutes ses convictions,
quelles qu'elles fussent, se ramenaient à
une conviction fondamentale, à une foi
catholique sévèrement orthodoxe. Tout
ce que pensait et voulait l'abbé Guil-
laume relevait de sa croyance en Dieu
et de sa soumission à l'Eglise : cette foi
lui fermait bien des horizons, mais elle
n'avait rien de formaliste.
Chez moi, l'admiration pour les
« Classiques chrétiens » avait surgi
d'une émotion purement artistique;
l'abbé Guillaume au contraire subordon-
nait toute préoccupation d'art à la seule
idée de Dieu; et si, selon lui, l'art des
hymnes de l'Eghse était pénétrant et
décoratif à la fois, c'était l'inspiration
morale et religieuse qui avait élevé ses
auteurs à la perfection, c'était la
croyance qui leur avait donné le soufiie.
De telles affirmations n'avaient, chez lui,
rien de voulu; elles étaient exemptes
de toute mondanité et de n'importe
quel snobisme. Souvent, dans les longs
entretiens que j'eus avec l'abbé Guil-
laume, soit à Beauraing, soit chez moi,
je crus entendre l'éloquent et terrible
archidiacre du premier acte d'Axel :
Statcrux, dum volvitur orbis.
Nous étions donc d'accord quand il
s'agissait de combattre une éducation
exclusivement formaliste et cicéro-
nienne; mais les raisons morales de
l'abbé Guillaume me plaisaient moins.
Il croyait, en bon catholique, à une
morale absolue. Selon moi, la vie est
trop complexe pour qu'on la résume en
— 241 -
quelques principes, et, à bien observer
les faits, il n'y a pas une morale, mais
des morales multiples et diverses, va-
riant suivant l'état de la société où elles
naissent, le tempérament des individus
qui les pratiquent et le courant dominant
des idées. Laquelle est la vraie ?Quesnon
mal posée. Laquelle est la meilleure?
Question insoluble. Ceux qui rêvent
l'expansion la plus belle des personnali-
tés libres répugnent à toute morale ; ils
savent qu'une morale devient aisément
un dogme et qu'au fond, c'est l'affirma-
tion de la vie qui importe avant tout.
Ces remarques faites, il n'est pas
défendu, me semble-t-il, d'être compré-
hensif envers tous ceux qui ont le senti-
ment de leurs idées. L'abbé Guillaume
était indubitablement de ceux-là. Son
auteur préféré était Saint Augustin ; il
le louait d'avoir si profondément com-
pris le cœur humain : n'avait-il pas
souffert et cherché lui-même? Contrai-
rement à la mode actuelle de l'Eglise,
il le préférait aux docteurs dont les
systèmes indiquent une prédominance
marquée de la raison sur le sentiment.
Peut-être découvrait-il une analogie
entre notre société et la décadence
romaine; il pensait sans doute que celui
qui se réjouit plus que quiconque en
revoyant le ciel limpide est aussi celui
' a traversé les plus noires tempêtes.
i)érait-il qu'en parlant le langage du
cœur l'Eglise recruterait, tantôt ou
demain, de nouveaux et fervents adeptes
et qu'elle retrouverait la vigueur des
époques de croyance active? Sans le
dire, il s'apercevait certes de la tiédeur
des laïques pieux et n'ignorait pas que
le clergé se recrute de plus en plus
difficilement et n'attire que rarement à
lui des personnalités de marque. Avait-il
l'illusion de penser que cette crise fût
passagère pour l'Eglise? Peut être. Il
fallait en tous cas tenter, selon lui, de
ranimer les courages. Aussi était-ce un
moyen d'éveiller l'enthousiasme reli-
gieux, au jugement de l'abbé Guillaume,
que d'étudier l'art des Classiques chré-
tiens.
Où le poète cherchait la splendeur
des images, le rythme et le timbre des
vers, la notation de tendances spiri-
tuelles intenses et mouvementées, le
prêtre voyait l'affirmation de la foi par
des œuvres fortes et impressionnantes :
c'était, à travers ces œuvres, la foi qu'il
voulait raviver. Il se mit au travail et
publia, avec quelques collaborateurs,
une collection de classiques comparés :
rapprocher deux poètes, un classique
païen et un classique chrétien, c'était,
selon lui, provoquer les esprits à penser,
à analyser, à comprendre mieux l'un
et l'autre et à déterminer leurs mérites
respectifs.
La collection à laquelle il consacra
ses ressources et son savoir débuta par
deux recueils de morceaux choisis.
Puis on passa aux auteurs : ce fut d'abord,
pour la littérature latine, l'étude com-
parée d' œuvres d'Horace et d'Adam de
Saint Victor ; pour la littérature grecque,
Isocrate et Saint Grégoire de Xazianze;
l'on doit à Messieurs l'abbé Baelde,
Legrain, Sterpin et Conrotte un texte
soigné, accompagné de notes intéres-
santes. Ne pas s'attacher uniquement à
la forme, mais étudier la pensée et, avec
la pensée, les moyens d'expression,
l'art de l'écrivain, tel était le but que
poursuivait l'abbé Guillaume. Entre-
prise hardie, en un temps où les études
gréco-latines étaient attaquées par de
nombreux pédagogues; les partisans des
humanités d'autre part n'étaient guère
disposés à étendre leurs programmes
au moyen âge : ils préféraient se borner
à défendre leurs positions.
Puis, les adeptes de la culture forma-
liste n'admettaient pas que l'on attachât
moins d'importance désormais à la syn-
taxe, à la disposition, au plan de l'œuvre
— 2^2 —
qu'à l'idée et au sentiment : l'œuvre,
dans sa réalisation, leur semblait plus
précise et plus sûre que la recherche de
l'état d'âme du poète et de sa source
d'inspiration : l'abbé Guillaume rencon-
tra ses adversaires les plus décidés parmi
les Jésuites, selon qui la foi n'avait rien
à gagner à l'étude comparative des
chrétiens et des païens ; elle devait rester
cantonnée dans les cours de religion;
quant à l'éloquence et au style, Cicéron
et Horace les enseignaient mieux que
les poésies liturgiques chrétiennes. Les
partisans des classiques chrétiens, dont
la thèse était très maladroite s'il s'agis-
sait des Grecs, croyaient avoir beau jeu
en répliquant que le latin classique avait
simplement imité la littérature grecque,
tandis qu'au moyen âge, la langue latine
avait pris un tour original, avec une
rythmique moins artificielle et une am-
pleur inconnue jusque là.
Ils avaient raison, incontestablement,
en ceci : il était arbitraire de limiter à
un siècle unique l'étude des chefs-d'œu-
vre de la littérature latine; une langue
vit, évolue: il est nécessaire de la pren-
dre à plusieurs moments de son évolu-
tion. Mais il n'était pas juste de dimi-
nuer l'importance des Latins de l'époque
d'Auguste. Virgile n'existerait pas sans
la culture grecque, dit-on. Soit! Mais sa
création d'images, l'harmonie de son
vers, la notation des impressions, des
couleurs, des formes, son sens de la vie
deschoses lui sontbienpersonnels;ilason
rythme à lui. Le réalisme d'Horace, son
observation précise de la grande ville,
la description de ses occupations, ses
préférences et ses colères : autant de
caractères que l'on chercherait en vain
chez d'autres poètes.
Enfin, la méthode comparative pré-
conisée par l'abbé Guillaume est une
arme qui se retourne aisément contre
lui. Qui dit que, de la comparaison, les
chrétiens sortiront vainqueurs ? Le con-
traire a eu lieu souvent. Il semble même
que les formes de l'idéal païen répon-
dent plus pleinement aujourd'hui aux
tendances profondes de notre société :
individualisme, liberté, affirmation de
soi et de la force de chacun, suppression
des idoles et des préjugés de toute
espèce. Il était sans doute plus méri-
toire encore pour l'abbé Guillaume, dans
ces circonstances, de ne pas se décou-
rager; il ramait à contre courant, ce
qui est souvent inutile mais toujours
héroïque.
Ses efforts et sa sincérité reçurent l'ap-
probation de l'évêque de Namur dont il
relevait; l'abbé Guillaume devint cha-
noine honoraire et on lui permit d'es-
sayer l'application de son sj'stème au
collège Saint-Joseph à Virton. Il aban-
donna sa cure et se consacra entière-
rement aux Classiques comparés. L'abbé
Baelde, son ami et collaborateur dévoué,
fut nommé préfet des études au même
Collège.
Doué d'une grande énergie morale,
émotif et enthousiaste, l'abbé Baelde
s-'était fait une idée très haute des
devoirs du prêtre; bien qu'il souffrît de
l'asthme au point d"être obligé parfois
de passer plusieurs nuits assis dans un
fauteuil, il ne perdait rien de sa vail-
lance et de sa lucidité d'esprit. Ses
goûts personnels le portaient vers
l'étude et l'interprétation des écrivains;
il était philologue d'instinct et s'appli-
quait à perfectionner ses dispositions.
Aussi fut-il, pour l'œuvre des Classiques
chrétiens, une précieuse recrue. Il était
plus près du peuple que le chanoine
Guillaume; il comprenait mieux aussi
les poètes contemporains les plus hardis,
quand leurs vers évoquaient de belles
et fortes images; je lui lus /e Fléau
d'Emile Verhaeren :
La mort a bu du sang
Au cabaret des trois cercueils.
- 343 —
Je me rappellerai toujours l'impres-
sion directe que lui donnait l'œuvre
d'un grand poète. D'origine flamande,
il était accessible à la culture germa-
nique; le chanoine Guillaume, avec son
éducation française, s'adaptait moins
aisément aux tendances de la philologie
allemande; Baelde savait en prendre ce
qu'il jugeait utile.
Je rencontrai pour la dernière fois le
chanoine Guillaume et l'abbé Baelde au
Congrès de l'enseignement secondaire
qui se tint en 1901 et je pris la parole
pour défendre leur tentative, au point
de vue de l'éducation d'art et de la
connaissance de l'histoire et de l'évolu-
tion du latin et du grec. Le chanoine
Guillaume no prononça que peu de
mots : depuis plusieurs années, un can-
cer à la langue paralysait sa volonté;
il supporta la souffrance avec un calme
et un courage admirables; il parvenait
le plus souvent à dominer son mal et
évitait d'en parler; oubliant ses dou-
leurs, il concentrait son énergie à défen-
dre, par la parole et par l'écrit, les idées
auxquelles il était attaché.
Voici neuf ans que des voies diver-
gentes nous éloignèrent les uns des
autres; l'enseignement de la philosophie
et mes travaux personnels m'absorbè-
rent de plus en plus; le milieu social
dans lequel je vis est très dififérent de
celui des prêtres et peu à peu, je les
perdis de vue, lui et ses collaborateurs.
L'œuvre des classiques chrétiens s'est-
elle développée? L'expérience tentée
par ses promoteurs a-t-elle donné des
résulats heureux? Je n'en sais rien et,
dans ces dernières années, je n'en ai
plus rien entendu. Souvent je pensais à
cette période de ma vie pendant laquelle
les belles sonorités et les couleurs vives
des hymnes et des séquences m'avaient
attiré, mais le temps me manquait pour
suivre la littérature, chaque jour plus
étendue, qui se développe autour de
cette question.
Tout cela s'estompait graduellement
dans une mémoire plus grise chaque
jour et plus lointaine quand, en rentrant
de vacances, au mois de septembre der-
nier, je trouvai la lettre qui m'annon-
çait la mort du chanoine Guillaume. A-
t-on consacré à cet homme des articles
nécrologiques dignes de lui ? Je l'ignore.
Je me promis, pour ma part, de ne pas
lui refuser l'offrande de mes souvenirs et
je l'apporte avec émotion sur son tom-
beau.
Georges Dwelshauvers.
La Vie Intellectuelle.
Yves Delage et M. Goldsmith :
Les Théories de l' Evolution, E. Flam-
marion, Paris. (Bibliothèque de Phi
losophie Scientifique). 3 fr. 50.
Le Darwinisme eut le sort de tous les
systèmes qui, grâce au livre de vulgari-
sation, à la conférence, au cours popu-
laire, au journalisme, touchèrent l'esprit
public, devinrent célèbres et fournirent
aux disputeurs de la morale, de la socio-
logie, de la politique et de la littérature
leurs arguments familiers : il futdéformé,
travesti, corrompu, sophistiqué, en un
mot, adapté à la mentalité qu'il s'imagi-
nait discipliner. Il n'était qu'une simple
hypothèse scientifique et une hypothèse
qui, plus que toute autre, exigeait de
patients et longs travaux de vérification
avant d'être acceptée comme méthode
- 244 —
d'explication biologique : on en tira
tout de suite des « certitudes » et des
dogmatismes. Des morales « scienti-
fiques » s'esquissèrent, qui donnèrent
une signification finaliste aux principes
de la « compétition pour la vie » et de
la « sélection naturelle » : n'était-il pas
évident que, par le jeu des sélections, la
société future ne pouvait qu'atteindre
aux plus admirables harmonies et aux
plus parfaites « adaptations » ! On in-
venta le « Progressisme» et les « paradis
laïcs ». La vie, qui n'avait pas de sens
pour une foule de gens, pour la bonne
raison que ces gens n'en possédaient pas
eux-mêmes, devint compréhensible,
puisqu'un but social lui était reconnu,
puisque l'Humanité devenait un être
continu, infiniment perfectible, aux
destinées terrestres bien définies. L'es-
thétique, qui jusque là avait montré des
préférences spiritualistes marquées ,
découvrit dans le système les éléments
d'une beauté neuve ; la Force fut glori-
fiée en ses modes multiples : Violence,
Césarisme, Argent, Machinisme, Ex-
pansionnisme..., comme la plus haute
manifestation du « génie vital ». Les
savants eux-mêmes oublièrent parfois
toute prudence. Ils omirent d'observer
que le Darwinisme, formulé en une
époque de troubles économiques, se
laissait gouverner par une mentalité
qu'il n'avait pas créée, fournissait des
justifications à des idées des plus sus-
pectes, où l'analyse eût rencontré jus-
qu'à des survivances de préjugés créa-
tionnistes, et qu'il acceptait ainsi, avec
les interprétations sentimentales de la
foule, sa manie d'affirmation, son esprit
finaliste et religieux. Beaucoup d'en-
tr'eux ne surent pas éviter les ridicules
du lyrisme et du prophétisme...
Aujourd'hui, l'équivoque a pris fin.
Le livre que viennent de publier M . Yves
Delage et M. Goldsmith sur « Les
Théories de l'Evolution » nous montre
avec précision combien la science est
loin, à l'heure présente, de ce moralisme
et de ce messianisme pour lesquels elle
eut, autrefois, quelque sympathie. Si le
principe sélectionniste continue à ins-
pirer encore certaines littératures écono-
miques, critiques, politiques. . la science
l'a complètement rejeté. Pour elle, les
formules de « lutte pour la vie », de
« résistance et de victoire du mieux
adapté », de « la nécessité crée l'or-
gane », de « perfectionnement continu
et automatique », ne signifient plus
grand chose. « Les critiques adressées à
l'idée de la sélection naturelle agissant
sur les petites variations individuelles
et amenant, sans le secours d'aucun
autre facteur, toute l'évolution phylo-
génétique, sont si sérieuses et basées
sur des preuves si irrécusables qu'il est
impossible désormais de lui reconnaître
ce rôle exclusif. Elle peut, incontesta-
blement, éliminer les variations nuisi-
bles, mais on s'accorde de plus en plus
à reconnaître qu'elle ne peut faire déve-
lopper les variations utiles. Le progrès
des organes utiles s'explique au contraire
très bien par leur fonctionnement même
mais cela n'est évident que dans les
limites de la vie de l'individu et cesse
de l'être aussitôt que nous passons à ses
descendants. Pour que ceux-ci puissent
bénéficier du résultat heureux de l'exer-
cice d'un organe chez le parent, il faut
que ce résultat ait pu leur être transmis.
Or la difficulté de concevoir le méca-
nisme de la transmission des caractères
acquis s'applique surtout aux caractères
d'usage, c'est-à-dire à ceux qui condui-
sent le plus directement à l'adaptation.»
Ainsi donc la sélection, chaque fois
qu'elle intervient, joue un rôle tout con-
servateur, jamais un rôle adaptateur à
des milieux anciens ou nouveaux, jamais
un rôle améliorateur. « Lorsque nous
parlons d'animaux supérieurs ou infé-
rieurs, ajoutent nos auteurs, nous n'en-
— 245
tendons aucunement par là que les pre-
miers soient mieux adaptés que les
seconds aux conditions de leur exis-
tence : il est certain, au contraire, qu'un
protozaire vit dans son milieu aussi bien
qu'un vertébré supérieur dans le sien et
que le parasite le plus dégradé n'a rien
à envier sous ce rapport à un animal
supérieur obligé dans sa vie libre à
exercer toutes ses facultés pour pré-
server son existence contre les dangers
qui la menacent. » L'homme « chef-
d'œuvre de la nature », cela est donc
bien près d'être une formule n'expri-
mant autre chose que la vanité de
l'homme! Et l'idée de Progrès, que de-
vient-elle donc, cette idée providen-
tielle, dont tous les sectarismes et toutes
les critiques font un si fréquent emploi ?
Le principe de la sélection naturelle
éliminé de la science presque totale-
ment, elle se trouve sans aucune base
logique. On pourrait même prétendre
que la vie à son apparition, ayant dû
précisément rencontrer les conditions
les plus favorables à sa détermination,
ses conditions idéales, toute évolution
et toute mutation démontrent, par leur
nécessité même, le fait d'une constante
régression vitale... En tout cas, et l'ac-
cord est quasi unanime à ce propos, y
eùt-il même progrès relatif dans le
monde organique, la « lutte pour l'exis-
tence » serait loin de l'engendrer ou de
le favoriser. Car on a constaté que « les
nouvelles variations apparaissent non
pas là où la lutte pour l'existence est la
plus vive, c'est-à-dire dans les condi-
tions les plus défavorables, mais au
contraire là où cette lutte est la plus
atténuée, où les besoins des êtres sont
satisfaits » Nous voici donc exactement
aux antipodes des compréhensions sé-
lectionnistes ; c'est par l'expansion
d'une puissance latente, par le dévelop-
pement d'un caractère interne, que s'ex-
pliqueraient les phénomènes que l'on
imaginait autrefois créés par des in-
fluences extérieures, par des influences
climatériques et économiques...
Telles sont les conclusions générales
qu'impose le livre de M. Delage et
Goldsmith. J'ajouterai que dans leur
détail scientifique, les multiples théories
qu'il expose sont, même pour l'esprit
simplement curieux des choses de l'his-
toire naturelle, attrayantes au possible.
Car l'histoire naturelle peut être at-
trayante — croyez-le — sans avoir été
habillée « poétiquement » dans les ate-
liers de Saint Wandrille ou de Cambo...
Georges Deherme : La Crise sociale.
Bloud et C', place Saint-Sulpice, 7,
Paris. — Prix : 3 fr. 50.
Centralisation à outrance, parlemen-
tarisme tyrannique, incohérent, cor-
rompu et corrupteur, fonctionnarisme
sinécuriste, incapable et ruineux, ab-
sorption de tout esprit d'initiative indi-
viduelle et de toute énergie d'associa-
tion indépendante par la politique et
l'Etat, telles étaient, selon Taine, les
manifestations les plus caractéristiques
de la décadence de la société française
du XIX* siècle. Une nouvelle forme de
despotisme, avec quelques illusions éga-
litaires, quelques satisfactions de vanité
bourgeoise, voilà, prétendait l'auteur des
Origines de la France contemporaine^
tout ce qu'on avait gagné à la Révo-
lution française. En plus, le spectacle
du « gorille lubrique et féroce », du
« carnassier primitif », de la « bête do
proie » présentés en liberté...
Il semble que M. Deherme se soit
appliqué, dans la « Crise Sociale », en
invoquant des faits d'hier et d'aujour-
d'hui, à montrer combien le maître de
\' Intelligence avait vu clair et juste.
Même thèse : méfaits d'une centralisa-
tion sans tempéraments, d'un parlemen-
8««
— 246 —
tarisme et d'un fonctionnarisme despo-
tiques, avortement de l'idéologie révo-
lutionnaire. Mais notre auteur est un
peu moins pessimiste que Taine. Le
syndicalisme lui fournit quelques pré-
textes d'espérance ; il découvre en lui
certaines tendances à reconstituer le
corporatisme d'autrefois, avec son esprit
positif et respectueux des traditions aux-
quelles il applaudit. Le malheur est que
la mentalité jacobine s'efforce de le
détourner de ses voies logiques : l'espoir
est donc bien mince... Aussi M. Deher-
me indique-t-il un autre remède à la
« Crise Sociale » : qu'au lieu d'être su-
bordonnée à la transformation écono-
mique, la transformation morale la pré-
cède et la dirige, et tout sera pour le
mieux dans le meilleur des mondes...
Malgré la similitude des thèses, M.
Deherme n'a pas invoqué l'autorité de
Taine. On en aperçoit tout de suite la
raison. C'est que, par transformation
morale, notre auteur entend la victoire
des principes chers à M. Charles Maur-
ras et à ses amis de 1' « Action fran-
çaise », ou celle des « hautes vérités »
promulguées par Auguste Comte et ses
fervents disciples Laffite et Deherme.
Taine ayant insisté sur ce fait que
la Révolution n'avait été que l'abou-
tissement d'un état social antérieur,
qu'elle n'avait été qu'une phase de la
maladie dont la France souffrait depuis
longtemps déjà, il eût été imprudent
d'évoquer le souvenir des conclusions
des Origines. La logique tainienne
admise, que pourrait bien signifier, en
effet, cette théorie qui nous offre le
retour aux royautés de droit divin ou
l'inauguration d'un absolutisme « de
droit positiviste » comme condition
essentielle de régénération sociale? Pas
grand chose, et M. Deherme eût dû
s'abstenir de conclure. Amoins de réfuter
les idées de Taine sur l'Ancien régime...
Mais l'auteur ne l'a pas même tenté !
La dialectique de M. Deherme est
donc plus que suspecte. Il est visible
que c'est uniquement le procès de la
République qu'il a voulu instruire. Pré-
occupation politique ? Non sans doute.
Mais certes préoccupation d'idéologue
systématique : ses convictions positi-
vistes l'obligeant à l'éloge des tyrannies
absolutistes et des « retours aux saines
traditions », il a tu soigneusement le
principal argument — et il s'agit d'un
argument de fait — que l'on peut op-
poser à la thèse comtiste. On peut donc
trouver de bonnes raisons — tout en
approuvant la critique fort vive qu'il
fait des formes actuelles du parlemen-
tarisme et du démocratisme français —
pour se refuser à reconnaître l'excel-
lence des remèdes qu'il propose. Ce
n'est vraiment que pour les gens d'es-
prit simpliste qu'une contemption de la
république prend le sens d'un éloge de
la royauté : l'une ne contient pas l'autre,
pas plus, par exemple, que le pragma-
tisme scientifique de M. Poincaré ne
contient l'affirmation de la valeur ab-
solue des religions... Entre ces opi-
nions, il y a place pour le plus total
scepticisme — scepticisme politique
d'une part, philosophique d'autre part.
Il semble que l'auteur de « la « Crise
Sociale » n'y ait point pensé...
LÉON WÉRY.
LÉOPOLD RosY : La Religion dans
l'enseignement public. (Extrait de la
Revue de Belgique).
Après un exposé historique des rap-
ports de l'Eglise et de l'Enseignement
officiel, exposé de documentation abon-
dante et précise, L. Rosy écrit un élo-
quent plaidoyer en faveur de la laïcité
totale de l'éducation publique. « Après
avoir constaté l'état traditionnaliste de
l'enseignement religieux, conclut-il, on
— 247
doit admettre en envisa.^eant la con-
ception moderne de l'éducation, la
déchéance dont est frappé l'enseigne-
ment, à l'école, des dogmes religieux,
même au regard de l'éducation morale :
celle-ci est hautement compatible avec
une instruction purement laïque ».
« panoramique » toutefois : mais le
sujet est si vaste. Un peu trop tendan-
cieux, aussi. En esthétique, M. Van
Wetter semble encore attardé en quel-
qu'idéalisme à la Victor Cousin et paraît
fort indifférent à l'œuvre des psycho-
logues et des physiologues contempo-
rains.
Maurice Wilmotte : Une Histoire
des lettres belges. (Extrait de la
Revue de Belgique).
Il s'agit de Y Histoire de la Littérature
belge de M. Henri Liebrecht, dont il
fut parlé ici récemment. M. Maurice
Wilmotte, qui est philologue, et philo-
logue passionné, s'est fait un devoir
d'en signaler les multiples erreurs. Il
s'est appliqué à démontrer que l'érudi-
tion de M. Liebrecht était tout aussi
improvisée que sa ferveur nationaliste
et il y a parfaitement réussi.
George Van Wetter : Le sentiment
de la Beauté et son évolution dans la
peinture et la sculpture au XIX^ siècle.
(Extrait des mémoires de la classe
des Lettres de l'Académie de Bel-
gique).
Un très méritoire essai de philosophie
de l'art du xix« siècle. Un peu trop
Marius Boisson: UAme sceptique.
« Savoir se taire est la meilleure des
forces », c'est là une des pensées nom-
breuses que formule M. Boisson. Est-ce
une ironie de l'auteur vis-à-vis de lui-
même ? UAme sceptique compte près
de 300 pages, 300 pages fort copieuses ! . . .
« Je n'aime pas à ce que l'on parle de
moi et bientôt, j'espère, j'aurai réussi
à n'en plus parler », écrit-il encore Or,
il consacre le bon tiers du volume à la
«Synthèse de son Œuvre futur t^M. Bois-
son nous annonce déjà dix- huit ouvrages
à paraître prochainement : romans,
drames, comédies, essais critiques et
philosophiques, poèmes!!) et un autre
tiers à reproduire les éloges que lui
valurent, en quelque revue amie, ses
précédents ouvrages! Oui, vraiment,
M. Marius Boisson est trop du Midi
pour faire un parfait sceptique!
L. W.
Les poèmes.
Albert Gieaud : La Guirlande des Dieux (Bruxelles, Lamertin). — Louis Tho.mas : Les
douze Livres pour Lily (Paris, les Bibliophiles fantaisistes). — Jean DE BosscHÈRE : Biale-
Gryne, des poivies et des images (Paris, Bibliothèque de l'Occident). — Alfred Mortier :
Le Temple sans idoles (Paris, Mercure de France). — Jean-Marc Ber.vard : Quelques Essais
(Paris, Nouvelle Librairie Nationale). — Omer De V^uyst : La Chanson des Aubes (Bruxelles,
Edition du Thyrse). — C. Mathv : Chansons pour Loulou (Bruxelles, O. Mayolez et J. Audi-
arte). — Maurice Kunel : Sur la Flûte de Roseau (Bruxelles, la Belgique Artistique et
Littéraire). — Roger Dévigne : Les liAtisseurs de Villes (Paris, Gastcin Serge). — Charles
Batilliot : Le Rosaire des Soirs (Paris, Sansot et O*). — Marguerite Gillot : Le Passé
(Paris, Vers et Prose). — Jean Bouchor : Le Soleil dans la Forêt (Paris, Pion Nourrit
— 248 —
et C'»). — Isabelle Dudit : Amour et Maternité (Paris, Sansot et C'»). — Henri Dklisle :
Au Large (Paris, Edition du Beffroi). — Charles Dousdebès : La Journée Blanche {Vans,
Librairie des Annales). AxNdré Mabille de Poncheville : Marie Antoinette à Trianon (Paris,
■Bernard Grasset). — Robert Vallet : Premiers Frissons (Paris, G. Vasseur). — Maurice
BouÉ DE ViLLiERS : Poèmes héroïques (Paris, la Revue Française). — Adolphe Dejardin :
Frissons (Hodimont, A. Kaiser). — Adrien Huguet : Le Poète Jacques Leclercq (Abbeville,
F. Paillart).
La haine n'est qu'une forme de
l'amour : le jour où dans cette revue,
j'ai incidemment critiqué A. Giraud, je
parlais comme un amant déçu dans sa
passion, car j'ai adoré Giraud longtemps
avant ' de pouvoir aimer Verhaeren.
Aujourd'hui, malgré que je retrouve
dans La Guirlande des Dieux les quel-
ques vers incriminés, je suis heureux de
faire amende honorable ; voici enfin de
vrais beaux vers, de ces vers qui vous
emportent l'âme comme une immortelle
symphonie, de ces vers de grand poète
dont on a dit « que la séduction mysté-
rieuse opère moins par la pénétration de
la pensée que par la qualité de son
extériorité verbale » Trop souvent, il a
fallu me contenter de vers de premier
coup d'œil, qui paraissent bons au pre-
mier abord ; nulle part, je n'ai rencontré
ces rythmes souples, nerveux, pleins et
sonores, déroulant leurs riches périodes
avec une pareille aisance; nulle part, je
n'ai trouvé cette flamme interne qui
vivifie, cette énergie ni ce charme à la
poésie. C'est le verbe fait chair : chez
Giraud, la forme fait si bien corps avec
l'idéequel'on prendrait pour delafacilité
ce qui est la marque d'un talent rare et
précieux, la griffe d'un artiste fervem-
ment et hautainement épris de son art.
Giraud est demeuré le prêtre prestigieux
de l'art pour l'art : comme dans Hors
du Siècle, il clame ici très haut son culte
de la beauté; ainsi dans Le Visage
d'Apollon, ainsi dans La Mort de
Marsyas, oii le chèvre pieds
voit soudain dans ses viles prunelles
Entrer avec l'éclair les divins méconnus
Et gardant dans ses yeux leurs formes éternelles
Ayant nié les Dieux meurt de les avoir vus !
Mais, en général, dans ce volume,
l'âme du poète, avec une vierge ten-
dresse s'est penchée plus vers la vie. La
forme parallèlement s'est adoucie : d'au-
tres qui, comme Guérin, ont voulu orien-
ter leur art toujours vers plus de fermeté,
plus de force, ont trouvé la sécheresse
et la dureté; au contraire, A. Giraud,
sans rien perdre de son énergie, s'est
voluptueusement attendri ; son vers,
dans sa plénitude, a plus de douceur.
Ecoutez le début de cette adorable
Psyché.
Loin du lit nuptial, toute seule, la nuit,
Tenant encore en main la lampe criminelle.
Psyché, fuyant l'amour que sa chair porte en elle.
Pleure dans la forêt son rêve évanoui.
Pâle, un long cri figé dans sa bouche enfantine.
Ensanglantant sa grâce aux ronces du chemin.
Elle garde à jamais dans son cœur trop humain
Le reflet meurtrier de l'image divine.
Ses vers ont une beauté étrange, in-
quiétante, presque sensuelle : ils me
font songer impérieusement à son En-
dymion endormi du Baiser de Diane.
Le charme est si grisant de sa chair pâle et rose
Qu'il vous prend à la gorge un désir de pleurer.
Il faudrait des mots spéciaux pour dire
l'émotion intime, l'intense sensation de
poèmes impeccables comme Soir d'oc-
tobre, la Peur du voyage, Sommeil et
d'autres qu'il serait fastidieux de citer.
Je ne veux pas déflorer en les analy-
sant ces vers, dont lui-même a pu dire :
Ces vers où ma douleur devient de la lumière.
Ces vers oîi ma tendresse a longuement saigné
Comme un soleil couchant dans l'or d'une ver-
[rière,
— 249 —
Prenez le volume, lisez-le, un soir,
pour vous seul, tout haut, et si vous
n'êtes pas conquis, renoncez à jamais à
contempler la Beauté l
Lisez ce sonnet « Les deux Amis » :
Dans le rayonnement de la lumière blonde
Que répand ce matin la grâce du printemps.
Parmi les jets d'eau vive et les rameaux flottants,
Nous goûtons sur ce banc la douceur d'être au
[monde.
La divine clarté lentement comme une onde.
Dans un silence d'or pleut des cieux éclatants
Et verse à flots vermeils dans nos cœurs incon-
[stants
Le rire intérieur d'une ivresse profonde.
Le Dieu resplendissant auquel nous nous ofi'rons
De son doigt radieux trace sur nos deux fronts
Le signe de la Lyre avec des étincelles;
Et nos esprits jumeaux, tout gorgés de soleil.
Sentent vibrer en eux d'un tremblement pareil
Les poèmes futurs et les amours nouvelles.
Nicolas Beauduin, le poète des Triom-
phes, ne dit-il pas excellemment (i) :
« Un poème plaît indépendamment de
son sens par la musique des périodes,
leur balancement rythmique, leur nom-
bre. On apprécie la splendide beauté
des mots autant que la pensée elle-
même. C'est que les mots ont une
valeur expressive sinon supérieure tout
au moins égale à leur valeur significa-
tive ».
Développant cette pensée, Beauduin
démontre que le réalisme n'est pas
œuvre d'art et que le rôle du poète est
précisément de transfigurer les réalités.
« La création artistique, déduit-il, a
toujours été une élimination et un
choix ».
C'est ce qu'oublient beaucoup de
poètes aujourd'hui, Louis Thomas entre
autres, qui veut comme V^andeputte
(i) N. BcAiJDUiK : L* lyrism* transfogurûUur.
(Les Rubriques nouvelles, i*' mars 1910.)
* faire de l'art avec sa vie quotidienne »
et néghge parfois le côté artistique sous
prétexte de fixer mieux la réalité. Dans
les XII livres correspondant aux douze
mois, s'il n'a voulu chanter que ses
amours avec Lily, soit, ne soyons pas
de ces sots, dont il parle dans la jeune
revue Chloé, « qui veulent savoir et
comprendre quand il s'agit de respirer
des fleurs ». D'ailleurs, il y a tant de
choses exquises dans ces XII livres, des
vers d'une étonnante souplesse et d'une
harmonie adorable, que l'on oublie faci-
lement les négligences; il faut les lire
comme il les a écrits.
Pourquoi vouloir toujours chercher
Des raisons aux choses ?
Pourquoi vouloir du doigt courber
La pâleur des roses ?
O mon vieux cœur, n'écoute pas
Le veut, ni personne ;
Mais remarque ce qui tout bas
En ta chair s'étonne.
(Les giboulées de mars. XIX.)
Ce sont des vers gamins, écrits au
jour le jour, presque sans y songer, des
fantaisies gracieuses, jeunes, un peu
lestes parfois. Louis Thomas a quelque
chose d'un Henri Heine sans mélan-
colie; ses vers valent surtout par leur
sincérité et quand plus tard l'on
voudra déterminer la mentalité des
jeunes gens d'aujourd'hui, il faudra
chercher dans les œuvres des poètes
comme L. Thomas. Nous sommes
sortis du pessimisme et nous nous con-
formons de plus en plus au désir de
vivre qui est l'universelle aspiration et
dont une des manifestations les plus
tangibles est l'amour; d'accord avec
Champfort, la jeunesse veut < la femme
faite pour commercer avec notre fai-
blesse, avec notre folie, mais non avec
notre raison ». Ainsi la muse de C.
Mathy est cousine un peu de celle de
L. Thomas. Ses vers aussi ont parlois
des airs négligés, mais, primesautiers.
— 350
alertes, ils ne sont jamais guindés. Pour
Mathy, l'amour est plutôt une sympa-
thie d'épiderme, parfois une sympathie
d'esprit mais jamais une communion
dame. Sa Loulou avec des façons
impertinentes ou canailles est bonne
fille, au fond
Loulou riante et capiteuse
Au cœur léger et déplorable
Divinement belle et menteuse
Avec une science adorable.
Elle a un cœur qui tourne à tous les
vents; le poète ne lui demandera rien
qu'elle ne puisse donner et si leur amour
fut court, il brûla bien :
Rayons donc de nos cœurs sans plaies
Vous, du mien, Loulou, moi, du vôtre
Notre nom écrit k la craie.
Le Temple sans Idoles est encore un
livre d'amours : avant que d'être poète,
A. Mortier se voudrait le chantre sin-
cère de l'amour. Ce volume écrit sans
autre prétention est pourtant d'une belle
tenue artistique, il lui manque bien peu
pour être parfait. Il se différencie aussi
des deux précédents en ce que la passion
y est analysée avec plus de profondeur
et plus d'inquiétude. Il y a quelque
chose de Baudelairien dans les senti-
ments de ce poète qui ne peut s'aban-
donner complètement à l'amour caprice
et savoure le plaisir d'aimer dans l'hor-
reur du doute; il sait que toute la
métaphysique fit bien moins pour l'uni-
vers qu'un atour de femme, mais parce
que la chair sépare autant qu'elle unit et
parce que, comme dit Monelle « tout
amour qui dure est haine » il croira pou-
voir trouver dans la passion autre chose
que l'enchantement charnel. « Celle-ci,
dit il, j'aurais pu l'aimer éternellement»
et l'instant d'après il raille son senti-
ment : « Si je parle de la sorte, c'est
peut-être parce qu'elle est morte ».
Ainsi la femme reste pour lui un corps
sans âme, un temple sans idole... et
pourtant,
Douleur qui se croit joie, angoisse d'allégresse
O volupté, tes cris sont des cris de détresse !
Les vers d'amour de Ch. Batilliot
sont plus frêles; il a écrit de délicats son-
nets où il évoque ses tendresses en la
douceur des soirs ; mais il n'a pas su se
garder toujours d'un faux pessimisme
tout livresque et bien jeune, même de
quelques incorrections et de mots usés,
d'expressions toutes faites.
Les poèmes de Marguerite Gillot
sont adorables ; ils ne rappellent en rien
les vers des autres femmes poètes ;
simples, d'une émotion contenue, ils
chantent l'harmonieuse mélancolie d'un
cœur qui, au moment où il sent une
vie nouvelle palpiter en lui, regarde les
débris du miroir de sa jeunesse et s'aper-
çoit que chaque éclat mire encore un
peu de sa peine.
Et c'est pourquoi je laisse aller mes songes
Au gré de l'ombre qui les prolonge.
Au gré du passé qui revient
Lorsque je puis encor pleurer mes jours anciens. ;
Il y a loin de la simplicité de M"* Gil-
lot au raffinement de Jea7i de Bosschère.
Son livre, merveilleusement édité par \
Buschman d'Anvers, attire comme une ;
femme trop jolie et il intimide un peu
comme elle; l'on reste un peu décon-
certé devant ces gravures d'un dessin
savant et d'une fantaisie à la Aubrey
Beardsley et devant ces poèmes en
prose, tout en images rares, dans les-
quels sur un fond de rêves viennent se
brocher des détails de réahté; cette
figure énigmatique, insexuée de Beale
Gryne est troublante dans ce décor de
féerie. Certaines de ces proses ont quel-
que chose d'hermétique qu'il ne faut pas
chercher à comprendre, ce sont des
fleurs étranges qu'il faut se contenter
d'admirer et de respirer; il en est qui
ne s'ouvrent pas tout de suite, mais dès
qu'elles sont écloses, leur parfum s'af-
firme obsédant : ainsi je garde en ma
mémoire le souvenir de poèmes « La
Pêche nocturne, Sous les Fleurs, la
- 251 -
Mélodie, le Parfum, Prière bleue, Do-
rianède, etc. »
Mais je me suis attardé, il me faudra
passer rapidement en revue les derniers
volumes qui se sont accumulés sur ma
table durant mon inaction forcée de
plus d'un mois : toute lecture me fut
interdite; les poètes voudront bien par-
donner ma concision, je leur ferai la
part plus large à l'occasion des œuvres
qui suivront.
Maurice Kunel a modulé agréable-
ment quelques airs païens; il excelle
dans les descriptions ; s'il n'a pas réussi
toujours ses chansons amoureuses ou
ses poèmes parnassiens, il a de délicats
poèmes d'inspiration antique.
M"^^ Dtidit a écrit laborieusement un
gros volume de vers dans ce goût-ci :
Il vient un moment où le vernis s'égratigne...
Lorsque je vous aimais, je vous en croyais digne;
Mais vous ne l'étiez pas, je puis donc oublier
Le passé... puis savoir encor vous pardonner.
J'aimais un homme en vous qui n'était pas vous
[même;
A lui j'avais donné toute ma foi suprême;
Mais maintenant, Monsieur, ne nous connaissant
[plus,
Nous n'aurons pas à voir d'autres malentendus!
N'est-ce pas amusant?
De Vuyst, dans sa Chanson des A ubes
a voulu éterniser la grâce des attitudes
des enfants et l'exquisité de leurs mots;
c'est d'un art difficile : les deux poèmes
publiés dans notre numéro de février,
mieux que moi vous renseigneront sur
la belle tenue de l'œuvre.
Les Bâtisseurs de ville, voici un livre
déconcertant par beaucoup d'art et
beaucoup de négligence : il renferme
des morceaux déclamatoires, du faux
art social plein d'incorrections rythmi-
ques et grammaticales ; pourtant par son
Intermède et d'autres pièces superbes,
l'auteur a prouvé qu'il était un pur
poète, quand il veut se contenter d'être
cela tout simplement sans vouloir stig-
matiser ou moraliser.
Marie Antoinette à Trianon, une char-
mante plaquette où est évoquée durant
ses jours de bonheur la délicieuse amie
de M"« de Lamballe.
Henri Delisle a l'âme d'un poète
tendre et délicat, mais en poésie le don
ne suffit pas; il faut suppléer à ses
qualités naturelles par le travail ; le vers
est souvent court, haletant.
Jean Bouchor dans sa « presque pré-
face » bien inutile annonce « qu'il a
porté ses soins sur les images qui sont
l'âme de la poésie et le rythme qui est
la raison d'être du vers ». 11 condamne
* Bouillet, Manuel et autres Ponsard »
et il ne commet que des... oserai-je
écrire... vers comme ceux-ci :
L'homme est un être exquis. Toute mon indul-
[gence
Lui reste acquise et j'ai, pour son intelligence.
Le respect que l'on doit à l'éternelle erreur.
Il s'agite, se meut, en proie à la fureur
La plus comique. Dieux ! Faut- il qu'il se
[remue, etc,
La paille et la poutre?
Si au moins il avait lu Louis Bouilhet?
connait-il la colombe?
Ch Dousdebès nous montre les menus
gestes quotidiens d'une jeune fille sage,
en vers tendres et délicats d'une char-
mante simplicité.
Citons pour finir les Frissons : sous
ce titre, des promesses de Adolphe
Dejardin et des vers quelconques de
Robert Vallet. Notons quelques beaux
poèmes héroïques de M. Botté de Vil-
liers et une étude conscienscieuse d'A.
Huget sur le mouvement poétique à
St- Valéry au xvii« siècle.
J'allais oublier les « quelques essais >
de J. M. Bernard : mais celui-ci est
trop connu des lecteurs du Thyrse pour
que j'insiste sur la beauté de son talent
ferme et clair; ces purs poèmes trop
divers ne se prêtent d'ailleurs guère à
l'analyse synthétique; l'auteur me four-
nira, je l'espèro, bientôt l'occasion d'une
plus longue chronique.
G.-M. Rodrigue.
— 2S2 —
Les expositions.
La Libre Esthétique. - Cercle Artistique. — Salle Boute. — Salle
DE la Chronique. — L'Art Contemporain a Anvers.
La Libre Esthétique.
L' Evolution dic Paysage.
Les organisateurs d'expositions ont,
depuis quelques années, trouvé un
moyen ingénieux de renouveler l'inté-
rêt de leurs tentatives. Ce moyen — je
l'ai à plusieurs reprises signalé — con-
siste à récapituler l'œuvre de tel ou tel
artiste ou à célébrer tel ou tel maître
oublié ou insuffisamment connu.
Le succès obtenu par les diverses ex-
positions rétrospectives qui nous furent
offertes y encourageait d'ailleurs et tous
ceux qui s'intéressent à l'histoire de
l'art ne purent que se féliciter de si heu-
reuses initiatives.
Jamais encore cependant effort aussi
complet que celui-ci n'avait été tenté
chez nous. Mais on ne pouvait s'attendre
à moins de la part d'Octave Maus. Il y
avait là pour lui, du reste, une épreuve
intéressante à faire, et après tant d'an-
nées consacrées inlassablement à défen-
dre et à propager l'art moderne, on
s'explique que l'organisateur de la Libre
Esthétique ait voulu enfin mesurer les
résultats obtenus et les progrès accom-
plis et s'assurer que ses travaux n'avaient
pas été vains.
Et puis, n'y eut-il pas aussi chez lui
un peu de la coquetterie de l'artiste
amoureux des difficultés? Songe-t-on
à ce que représente de démarches
patientes et de persévérante diplomatie
la réunion de tant d' œuvres et la com-
position, malgré d'inévitables lacunes,
d'un ensemble assez complet pour que
ce titre L' Evolution du Paysage au
XIX' siècle ne paraisse pas trop préten-
tieux.
Certes il en est de graves, de lacunes :
bien des maîtres, et des plus grands, tels
que Rousseau, Millet et Manet sont
négligés ; d'autres y sont mal et même
parfois fâcheusement représentés. Mal-
gré tout, cette exposition permet de se
rendre un compte assez exact de ce que
fut l'évolution du paysage au siècle
passé.
Siècle ardent, passionné, secoué de
convulsion, où se coudoient à chaque
instant le meilleur et le pire ! Les écoles
se heurtent, les aspirations les plus
diverses s'entrechoquent, les esprits fer-
mentent.
« Devant les eaux, le ciel, les mon-
tagnes, on se sent devant des êtres
achevés et toujours jeunes, dit Taine
dans les dernières pages de son Voyage
e?i Italie. L'accident n'a pas de prise
sur eux, ils sont les mêmes qu'au pre-
mier jour; le même printemps leur
versera tous les ans, à pleines mains, la
même sève; nos défaillances cessent au
contact de leur force et notre inquiétude
s'amortit sous leur paix ».
Quoi d'étonnant donc que, au sortir
du formidable bouleversement de la fin
du xviir siècle les artistes se soient
tournés vers la contemplation de la
nature? Aussi, vers 1825, vit-on soudain
tout une pléiade d'artistes quitter Paris
— car ils étaient, chose curieuse, presque
tous Parisiens — et aller demander à
la campagne la paix bienfaisante et
sereine.
Alors apparut l'une des plus capti-
vantes figures de l'histoire de la pein-
ture, une sorte de bienheureux Fra
Angelico du paganisme et du panthéisme
renaissant, celui que maintenant encore
on ne peut s'empêcher d'appeler le père
Corot.
— 253
Presque inconsciemment, il créa l'art
le plus raffiné, le plus délicat le plus
personnel. Songez donc que, jusque là,
sauf de rares exceptions, le « genre du
paysage » n'était con-sidéré que comme
un aimable pas?e-temps, qu'il était as-
treint aux lois les plus saugrenues, que
Valenciennes, lui-même paysagistepour-
tant, reprochait par exemple à Lorrain,
dans ses Réflexions et Conseils sur le
genre du paysage, « que les dieux, les
demi-dieux, les nymphes, les satyres
fussent trop étrangers à ses beaux sites»!
Mais jamais les fées n'avaient en faveur
d'un mortel dispensé à la fois tant de
dons : une sensibilité incomparable,
l'œil le plus délicat, la nature la plus
suave mêlée de l'épicurisme le plus can-
dide. Il s'en va à travers champs « cour-
tiser la belle dame », selon son expres-
sion; il écoute chanter en lui le chœur
merveilleux des sources, du vent, des
oiseaux; il traduit tout cela dans la
langue la plus originale et la plus ado-
rable. « Il cherche les tons fins et il les
trouve », disent de lui les Concourt.
Nulle passion ne semble l'agiter, mais
il vibre à toutes les beautés. Il découvre
dans la nature des trésors de tendresse
que nul autre encore n'avait devinés. Il
a voyagé, mais il aurait pu rester aussi
bien toujours dans sa charmante retraite
au bord des étangs de Ville d'Avray et
il n'aurait pas peint un chef-d'œuvre de
moins. Il lui suffisait de regarder passer
les heures « en robes diverses et chan-
geantes » de l'aube au crépuscule; il lui
suffisait d'un arbre qui s'incline, d'un
étang qui miroite, d'une lisière de forêt
baignée de lumière humide, de la can-
deur d'un matin.
Un art si personnel, si subjectif devait
fatalement rester trop inimitable pour
exercer une influence bien nette sur
l'évolution du paysage. Il a appris à voir,
il a révélé des beautés, mais son secret,
il l'a emporté avec lui.
Théodore Rousseau, au contraire, est
bien l'initiateur du paysage moderne.
« C'est, dit Fromentin, un homme inter-
médiaire et de transition entre la Hol-
lande et les peintres à venir ».
Artiste ardent, inquiet, il voulait
« jouer sur le grand clavier et toucher à
toutes les harmonies. L'arbre qui bruit,
la bruyère qui pousse, voilà pour moi 'a
grande histoire, celle qui ne changera
pas, écrivait-il. Si je parle bien leur
langage, j'aurai parlé la langue de tous
les temps ». Or il l'a parlé merveilleu-
sement et il est profondément regret-
table que nulle œuvre ne le rappelle ici.
Seuls Dupré, avec le Gué et Diaz, le
peintre multiforme, le précieux joailler,
l'un des plus rares artistes du siècle passé,
avec quelques Sous-bois, représentent
l'école de Barbizon, ce groupe d'ar-
tistes qui les premiers aimèrent et firent
aimer en France, la nature pour elle-
même.
Mais en cette période ardente et exal-
tée, en cette ère de bouleversement,
s'est perdu le culte des fortes et saines
disciplines.
Les romantiques avaient aéré l'art
poussiéreux des classiques, ils avaient
ouvert largement toutes les fenêtres.
Les réalistes allaient casser les vitres :
avec Courbet éclate le 1848 de la pein-
ture.
Après tant d'années déjà et dans la
calme et sereine atmosphère des collec-
tions et des Musées, nous avons peine à
percevoir encore l'écho de ces luttes.
Les tableaux du maître d'Omans
réunis à la Libre Esthétique, son Sous-
bois, ses Environs d'Ornaus ne donnent
guère la mesure, malgré leur beauté, de
ses dons étonnants, de son habileté à
triturer les riches matières, de sa puis-
sance de coloriste. S'il ne fut peut-être
pas, comme il le proclamait lui-même
avec son habituelle et comique jactance,
celui qui peignait le mieux de tout
254 —
Paris, il fut certainement l'un de ceux
qui peignaient le mieux et il lui a man-
qué bien peu de chose pour pouvoir être
classé parmi les très grands peintres.
Quant à Daubigny, il serait bien
fâcheux pour la mémoire de cet admi-
rable artiste qu'on le jugeât uniquement
d'après les trois paysages exposés ici.
De ces artistes, la Libre Esthétique
nous conduit immédiatement aux Mo-
dernes. Ni Troyon, ni Millet, en effet
n'y trouvent place.
Pas plus qu'aucune autre école, r/;«-
pressionnisine n'offrit un phénomène de
génération spontanée. Courbet déjà
avait indiqué la formule du plein air et
Delacroix en avait été hanté —on le voit
dans son œuvre et ill'a dit plus explici-
tement dans son Journal — par le souci
constant de conserver à ses tableaux la
fraîcheur et la sincérité d'impression des
esquisses; il avait même entrevu et
exprimé des vérités que les peintres
d'après 1870 allaient scruter davantage
et plus profondément.
Jamais encore on n'avait poussé aussi
loin l'étude de la lumière, de ses mille
aspects divers, des accidents qu'elle
produit. D'une façon méthodique, pres-
que scientifique, avec un souci extrême
— on pourrait presque dire exagéré de
l'exactitude — les peintres modernes se
mirent à faire sur nouveaux frais l'étude
du paysage. J'aurais voulu, si je n'avais
craint d'être entraîné trop loin, entre-
prendre l'étude de cette tendance infi-
niment curieuse, essayer d'en montrer
l'origine, tâcher de faire sentir la part
considérable de vérité qu'elle renferme
et aussi la part des erreurs auxquelles
elle a conduit. Je me propose du reste
d'y revenir plus tard, car cette question
suscite trop de problèmes et de trop
complexes pour qu'elle puisse être ab-
sorbée au cours d'un tel compte rendu
déjà bien long.
Devant ces Pissaro, ces Sisley, ces
Jongkindt, devant ces Renoir — dont
la Prairie est une merveille de fraîcheur
— ces Monet dont les Dindons sont une
page magistrale et définitive et peut-
être l'œuvre la plus complète de ce
Salon, devant toutes ces toiles, nous
avons peine à nous expliquer l'âpreté
des critiques qu'elles provoquèrent.
Nous voyons bien cependant ce que
leur vision avait de neuf et d'original et
ce que leur technique apportait d'incon-
testables progrès.
Une fois ouverte, il n'y avait plus de
raison de s'arrêter. Du moment où l'on
en était venu à demander à la peinture
une traduction exacte et presque for-
melle des réalités de la lumière, on
devait aboutir à cette débauche de clarté
et de couleur, à cette crudité de ton que
nous voyons éclater dans la dernière
salle de la Libre Esthétique.
Je veux laisser pour une étude ulté-
rieure cette question infiniment intéres-
sante du pointillisme et des divers autres
procédés qu'utilisent la plupart des -^
peintres d'aujourd'hui. ;
Je me bornerai à signaler au hasard '
des toiles admirables de Signac et de
Seurat, de bizarres Van Gogh, Le vieux
port de Menton d'Anna Boch, des Van
Rysselberghe, un Claus, des Vuillard,
de très beaux Gauguin aux tons assour-
dis de tapisserie, le Village toscan et la
Statue sojis les feuilles de Dufrénoy, les
quatre toiles de Lemmen et surtout
son Printemps, des Cross, des Laprade,
des Flandrin.
Me voici arrivé aux termes de cet
article et je n'ai parlé, ni de Fourmois,
le premier en date de nos paysagistes
et l'un des plus beaux, ni de Boulanger,
ni de Dubois, ni de De Greef,ni de Baron,
ni de Verheyden, ni de Vogels, ni de
Heymans, ni d'autres encore. Je
retrouve, dans mon catalogue, au sujet
de ces artistes, des notes enthousiastes,
car il n'est guère, de tous les peintres
255 —
que j'ai cités et dont j'ai parlé plus
lon^ement, de toiles qui vaillent plus
ou même autant que les leurs. Que l'on
ne voie donc pas, dans mon silence une
marque de dédain.
Mais j'ai voulu, me conformant ainsi,
je pense, au désir même de l'organisa-
teur de cette exposition esquisser à
grands traits l'histoire du paysage au
XIX' siècle. Or, il faut bien reconnaître
que, à cet égard, nos peintres furent
remorqués par les artistes français, que
ceux-ci furent les initiateurs, que les
divers mouvements artistiques dans
notre pays ne furent que les échos des
leurs et que si les premiers montrèrent
une fois de plus que chez nous, comme
le remarque Balzac « rien ne se façonne
à demi », il n'en reste pas moins que,
au point de vue historique, essentiel
ici, le mérite revient surtout aux maîtres
français qui ouvrirent la voie.
Comme, et avec beaucoup de raison,
on a vu souvent dans le mouvement
impressionniste français une influence
des articles japonais, la Libre Esthétique
nous a offert, dans la première salle, le
spectacle infiniment curieux d'estampes
des maîtres principaux de l'art nippon
au XVIII' et au xix* siècle. Ces œuvres
admirables^ appartenant à la collection
Stoclet sont étudiées en quelques pages
substantielles par M. Stoclet lui-même,
et je ne pourrais mieux faire que d'y
renvoyer le lecteur.
Enfin, ce salon était décoré d'oeuvres
nombreuses du sculpteur Charpentier
récemment disparu ; du Bustede Balzac,
d'une Eve et d'un marbre Psyché regar-
dant l'amour, de Rodin et d'un très
beau portrait de Paul Dubois.
Cercle Artistique. —Salle Boute.
Salle de la Chronique.
Après cette si longue chronique, on
m'excusera de passer un peu rapide-
ment sur les autres expositions qui, le
mois dernier, sollicitèrent les critiques.
Je ne pourrai que signaler l'exposition
Merckaert au Cercle artistique : vues de
villes et de canaux dont quelques unes
très remarquables et, à la Salle Boute,
celle d'un groupe de jeunes peintres :
Navez avec des Intérieurs et des Natures
înortes d'une peinture savoureuse et
solide; Claes avec des vues de Ver-
sailles et de St-Cloud d'une ingénieuse
mise en page et d'un sentiment délicat,
si parfois il leur arrive de s'alourdir un
peu; Genot, avec des notations d'une
jolie fraîcheur; J.-M. Canneel avec
d'amusants dessins et Eug. Canneel, un
sculpteur que j'ai plusieurs fois déjà cité
ici et dont les remarquables progrès
permettent de bien augurer.
Enfin, les lecteurs du Thyrse ne me
pardonneraient pas si je ne leur parlais
de l'exposition de notre ami Liedel à la
Salle de la Chronique, car ils ont eu
trop souvent l'occasion d'apprécier le
spirituel et verveux illustrateur dont les
dessins plusieurs fois égayèrent les
marges de cette revue. Ils se rappellent
sûrement les charges récentes qui s'en-
cadraient dans le compte-rendu du ban-
quet récent du Thyrse.
C'est dans ses croquis de théâtre
qu'excelle surtout Liedel. En quelques
traits, avec une étonnante vérité, il rend
une attitude, un geste^ un tic. Parfois
peut-être voudrait-on à ces dessins plus
d'acuité, qu'ils fussent plus nettement
de la charge ou plus complètement des
portraits.
Je ne peux évidemment songer à
parler des quarante dessins réunis par
notre ami, mais je signalerai la fantaisie
sinistre de \' Opération avec sa légende
Défense de circuler sur les travaux, qui
est une trouvaille.
Maurice Drapier.
— 2S6 —
L'Art Contemporain a Anvers.
Il n'est pas douteux que l'actuel salon
de VArl Conte f?iporain, témoigne de
quelque fatigue, non chez les artistes,
mais chez les organisateurs. Il semble
bien qu'il y ait au sein de cette vaillante
société de VArt Contemporain un
fléchissement d'ardeur et de foi ; au fait,
la faute en est peut-être au public qui
ne parvient décidément pas à s'intéres-
ser de la manière qu'il faudrait à d'aussi
courageux et nobles efforts. Et c'est
dommage, car l'on commençait vrai-
ment à faire là de bonne besogne de
vulgarisation artistique. Encore deux
salons semblables à celui-ci et nous
conclurons que le rôle de VArt Con-
temporain est terminé. Ce n'est pas que
ce présent salon réunisse un ensemble
médiocre de toiles, mais que de déjà
vul A de rares exceptions près, tout,
pour ce qui concerne la période mo-
derne, a déjà figuré ailleurs, et même
ici, à VArt Contemporain. Et d'autre
part, l'exposition n'est pas assez com-
plète, elle contient trop d'hiatus et de
lacunes, que pour que l'on puisse rai-
sonnablement la regarder comme une
« rétrospective ». Dans son ensemble,
elle est donc d'un intérêt très faible, il
ne s'en dégage point de pensée géné-
rale, tel que ce fut le cas pour le si beau
salon de 1908.
Néanmoins quelques beaux noms au
catalogue, quelques œuvres admirables
à la cimaise. Leys, Baertsoen, Baeseleer,
Ensor, Delaunois, Walter Vaes, Charles
Mertens, Van Rysselberghe, Mellery,
Hageman. Cette liste, seule, trouve
déjà l'éclectisme le plus décidé. — Ce
serait évidemment pour moi un plaisir
que de m' arrêter devant quelques-unes
des toiles les plus belles, et de les com-
menter; il faut pourtant que je sacrifie
ce plaisir, car ce serait faire inutile beso-
gne, dans une revue comme le Thyrse,
pour les lecteurs de laquelle toutes ces
œuvres sont déjà du connu, de l'archi-
connu. A quoi bon, en somme, leur
reparler de La Mangeuse d'Huîtres ou
de la Grande Vue d'Ostende de Ensor,
des Intérieurs de Saint- Pierre à Louvain
de Delaunois, de Pays d'industrie sous
la Neige de Baertsoen, et de tant d'au-
tres œuvres? J'aurais l'air de les décou-
vrir et je ne veux pas me donner ce
ridicule.
Georges Buisseret.
Les concerts.
Félicien Durant poursuit avec succès
la campagne de vulgarisation musicale
qu'il a entreprise. Les deux derniers
concerts d'abonnement, de programme
varié, eurent le succès des précédents et
brillèrent surtout par les soli. Le violon-
celliste Joseph HoUmann donna du
concerto de St-Saëns, qui lui fut dédié
par le maître, une interprétation remar-
quable de style et de correction classi-
que. Quant au violoniste Lucien Capet,
professeur au Conservatoire national de \
Paris, il exécuta le concerto de Mozart \
avec toute la' finesse, le brio et l'élé- '
gance que comportait le morceau. ;
La deuxième séance de musique an- s
cienne donnée sous les auspices de
Durant, par la Société des Anciens ins-
truments de Paris, obtint de la part d'un
public nombreux et choisi, un succès
des plus légitimes. MM. Henri et Marcel
Casadesus jouent de la viole d'amour et
- 257 -
de la viole de gambe en artistes con-
sommés d'une technique parfaite et d'un
goût exquis et récoltèrent un succès
enthousiaste dans la suite de Gabbazzi et
le concert pour viole d'amour de Asioli.
Quant aux airs tendres de Destouches
et au ballet de Montéclair, ils reçurent
une interprétation soignée, dans les
sonorités moelleuses et fondues du
quatuor Casadesus, un des ensembles
les plus homogènes qu'il nous ait été
donné d'entendre jusqu'ici.
Grande et importante audition le
dimanche 13 mars aux Populaires. Con-
sacrée à Wagner et à Richard Strauss,
les deux plus puissants pol}'phonistes de
notre époque, elle nous mit à même de
comparer les deux maîtres. Strauss
brille surtout par l'instrumentation, le
coloris, l'art d'orchestrer des idées,
comme dans ses poèmes s}Tnphoniques
de « Mort et Transfiguration » et « Till
Ulenspiegel » où l'on sent la volonté
d'assouplir la forme musicale et de
l'accommoder à la pensée. Quant au mo-
nologue d'Electra,il n'est guère possible
de porter un jugement sur un fragment
aussi peu étendu, d'autant plus que
M°" Plaichinger, cantatrice de l'Opéra
impérial de Berlin, n'avait rien fait pour
donner à ce fragment du relief et de la
vie, pas plus du reste qu'au formidable
final du « Crépuscule des dieux » où
l'excellence de la voix et du timbre ne
purent cacher le manque de tempéra-
ment et l'impassibilité de l'artiste.
Dans le domaine sjTnphonique^ no-
tons un nouvel efifort réalisé par le
cercle « Crescendo » qui, sous l'habile
direction de Léon Poliet, s'est fait à
nouveau apprécier dans différentes œu-
vres modernes, entr' autres la « Mer » de
Gilson. M"' Berthe Bernard et M. Emile
Wilmars ont au cours de ce même con-
cert, permis d'apprécier leur remar-
quable talent de pianiste et ont réalisé
une collaboration des plus artistiques
dans un ravissant concerto de Mozart et
les charmantes « Esquisses » de Schu-
mann pour deux pianos.
Une vaillante et distinguée cantatrice,
Fany Hiard, donnait à la salle alle-
mande le 8 mars dernier, un récital de
chant qui fut des plus applaudis. Douée
d'une voix claire, sympathique et d'un
timbre excellent, Fany Hiard a inter-
prété dans un style parfait, une suite de
lieder de toutes les écoles. Nous avons
particulièrement goûté la mélodie de
Lekeu : « Sur une tombe » et le « Furet
du bois » de Pierre de Bréville, comme
tout à fait adaptés à son organe Et tout
cela fut dit avec art, méthode et sim-
plicité comme il convient à la vraie
musique de chambre.
Deux intermèdes, du plus haut intérêt
pianistique, furent donnés par la pianiste
Berthe Bernard, qui se tailla un joli
succès dans la « Toccate et Fugue » de
Bach, et les « Jardins sous la Pluie » de
Debussy.
V. Hallut.
Les théâtres.
Théâtre Royal du Parc : Poliche, comédie en quatre actes, de M. Henry
Bataille. — La Rencontre, pièce en quatre actes, de M Pierre Berton.— Les
Deux Ecoles, pièce en quatre actes, de M. Alfred Capus. — Théâtre royal
DE l'Alcazar : Ces Messieurs, pièce en quatre actes, de M. G. Ancey. —
Le Demi-Monde, pièce en cinq actes, de Alexandre Dumas fils. — Zaza^
— 258
pièce en cinq actes, de MM. Pierre Berton et Ch. Simon. — Gaby, comédie
en trois actes, de M. Georç-es Thurner. — Tournée du Théâtre de la
Porte Saint-Martin. Chanteder, pièce en quatre actes et un prologue,
en vers, de M. Edmond Rostand.
La saison, comme un vêtement usé,
touche à sa fin : on multiplie les reprises.
C'est d'abord au Parc : les Deux Ecoles,
d'A. Capus qui y étale à nouveau son
sourire de conciliation, optant avec cer-
titude pour l'école de l'indulgence, fût-
ce même au prix d'un peu de perversité
et au, grand dam de l'austère et trop
grave vertu ! Prétexte à mots jolis, à
toilettes élégantes que portaient avec
distinction et assurance M""'^ Méry,
Fériel, Daussmond, TerkaLyon.
A VAlcazar:Ces Messieurs,\2L comédie
d'Ancey, qui ne suscite plus les orages
d'antan, ramenée qu'elle est à ses justes
proportions : œuvre bien charpentée,
adroite, qui constitue une vive satire des
mœurs de sacristie, lorsqu'elles pro-
voquent, par une déformation de la
croyance, la monomanie religieuse et
mystique. Le talent de M. Ancey ne
peut être mis en doute. M. Burguet, le
créateur du rôle de Jean-Marie, l'a bien
servi.
On connaît Zaza,qui fut un des grands
succès de Réjane, et où M"'* Suzanne
Munte a voulu se produire. Elle a
incarné avec bonheur cette Sapho de
café-concert, quelque peu vulgaire, mais
attendrissante, au hasard d'assez invrai-
semblables péripéties. Le tour de main
de MM. Berton et Simon a su néan-
moins masquer l'artificiel de cette
« grande passion » et lui prêter une
certaine sincérité.
M.LeBargy,qui affectionne YAlcazar,
et c'est tout à la louange de la direction,
nous a ressuscité pour quelques soirs le
Demi-Monde. La pièce de Dumas fils
trouve en M. Ch. Le Bargy l'interprète
idéal et celui-ci a rajeuni ce bavard,
spirituel et perspicace Olivier De Jalin,
plus averti des situations dramatiques
qu'un auteur ne l'est des trucs de théâ-
tre A tel point qu'on se figure que c'est
lui qui a fait la pièce, à moins que ce
ne soit Dumas qui se soit mis en scène.
Il mène une intrigue dans un monde
spécial qu'il qualifie d'un mot qui restera
— et dont la signification évoluera —
et dénoue cette intrigue avec ses propres
moyens. La fourberie est démasquée, la
vertu récompensée, tout le monde est
satisfait : De Jalin, Dumas, le pubhc.
Celui-ci n'a cessé d'être intéressé.
Mais voici du nouveau : Chanteder!
Nouveau ? On en a tant parlé que c'est
déjà ancien. Qui ne connaît Chanteder f
Que d'opinions contradictoires.
Pour ne pas me faire remarquer, j'ai
aussi été voir Chanteder. Entre le pané-
gyrique absolu et la détraction outran-
cière, — Chanteder n'a mérité « ni cet
excès d'honneur, ni cette indignité! »-
n'y a-t-il pas de place pour une opinion
intermédiaire. Reconnaissons loyale-
ment que Rostand a osé introduire dans
le répertoire théâtral moderne une for-
mule non encore usitée. Cette hardiesse
eût pu tomber sous le ridicule. A ce
point de vue, la réclame exaspérante qui
a précédé la représentation de ces quatre
actes n'a, probablement, pas été inutile-
ment imaginée, pour prévenir les esprits
et les yeux. Accordons qu'il y a là un
excès de prudente habileté peu coinpa-
tible avec la conscience artistique. In-
clinons-nous, puisque cela nous a immu-
nisé contre un ahurissement qui aurait
pu être fatal à la couvée de Fhomme de
Cambo. Pour délivrer celle-ci, le metteur
en scène a fait des prodiges, que déparent
à peine certaines puérihtés visibles...
Et Chanteder a chanté.
— 259 —
Un effort considérable, une virtuosité
déconcertante, un luxe de mots étour-
dissants, une verve surabondante, servis
par un goût douteux à mainte reprise...
Une action fort simple qu'anime la
magie déconcertante, je voudrais dire
kaléïdoscopique, du vers. . Une allé-
gorie transparente : M. Rostand a fait
acte de patriotisme. En Chantecler vit et
chante le coq gaulois, mais un coq à
sentiments nationalistes. Quand il est
sorti de l'œuf — Xaffaire n'était pas
oubliée — il a dû crier : Vive V armée!
Mais il y a si longtemps.
Maintenant, il va promener dans le
monde son cocorico sonore, tout à sa
mission à!éveilleur^ dont il a pu douter
un jour, sous l'influence d'une passion,
peut-être étrangère aux honnêtes aspi-
rations de son cœur. Brave, héroïque,
généreux, laborieux, il va continuer sa
tâche sans plus de défaillances...
M. Henry Bataille scrute ses person-
nages jusqu'aux profonds replis de l'âme.
Poète, il prend conscience de leurs mi-
sères morales, il sent leurs souffrances,
il contemple leurs douleurs. Avec une
âpreté violente, il nous les livre, de toute
la beauté de son talent, de toute la force
de son éloquence,
Poliche est l'homme qui fait rire, pour
que Rosette, qui aime ça, ait pour lui
quelques égards. Il est le symbole de
ces lamentables humains qui sont gais
pour étouffer, dans leur rire, le bruit de
leurs sanglots. Poliche est fou d'amour
pour Rosette et Rosette, le cœur vacant,
lui a accordé ses faveurs, parce que
l'histrion l'amuse. Il joue un rôle.
Il l'abandonne : il est perdu I Rosette
a pitié de lui, mais ne peut l'aimer.
Et c'est la rupture désespérante...
Donnée simple, comme on voit, dont
certaines situations ont, paraît-il, of-
fusqué le public du Théâtre Français.
Et pourtant, dégagé de son affabulation
scénique — le premier acte est hésitant,
le dernier inutile — quel drame pre-
nant, passionné, vibrant, cruel où pleure
un cœur sanglant de la blessure téré-
brante de l'amour, un cœur qui s'ingénie
à des combinaisons inattendues, pour
ramasser les miettes d'une festin de
volupté. M. De Féraudy a incamé le
personnage de Poliche avec l'art péné-
trant qu'on lui connaît et a vraiment
donné l'impression du frisson angoissant
que M. Bataille a fait passer dans son
drame.
\jdi Rencontre àQ M. Pierre Berton a
toutes les qualités qu'il faut pour réussir :
L'épouse aristocrate et dédaigneuse,
l'époux, roturier, mais illustre. Anti-
nomie. L'âme sœur qui passe. Attrac-
tion. Rencontre. Conjonction. Mais
l'épouse apprend. Et comme elle est
loin d'être blanche, la scène qu'elle fait
à sa rivale tourne à son désavantage.
Le mari outragé chasse enfin l'épouse
coupable. La rencontre finit bien.
L'auteur, qui connaît le métier théâ-
tral, a traité cette pièce dans la note
grave et sentencieuse. Ce n'est pas sans
agrément. Cela nous éloigne du capu-
sistne qui devient un peu fade à la lon-
gue. Et le spectacle est des plus
attrayant : M"' Sorel nous y a montré
un côté dramatique de son talent et il ne
manque pas de vigueur et M"« T. Lyon
a soutenu avec succès son rôle à côté de
sa redoutable partenaire. MM. Grand,
Carpentier, Scott, complétaient fort
dignement l'interprétation.
Et voici pour terminer cette longue
chronique: Grti^y. L'œuvrede M. Thurner
a déconcerté maint spectateur. Cepen-
dant elle est fort intéressante. Il ne
s'agit ici ni d'un mélo brutal, ni d'une
bénévole comédie. Non. Nous assistons
aux péripéties émouvantes d'un drame,
où seules les âmes semblent engagées,
dont tout l'intérêt réside dans le mou-
vement de ces âmes l'une vers l'autre,
guidées par une sorte de fatalité qui
26o
arrête son aveugle besogne devant la
détresse affectueuse d'un cœur honnête
et aimant. Cela se passe dans un milieu
où rien n'incite à la violence, mais où,
dans la quiétude matérielle, se déve-
loppent des sentiments. L'action exté-
rieure en est fort atténuée et peut-être
pourrait-on reprocher à M. Thurner de
ne pas avoir suffisamment « étoffé »
l'exposé de la vie intérieure dont on
sent ses personnages animés. Il en
résulte un peu de précipitation parfois
dans la succession des scènes.
Néanmoins l'œuvre est d'un intérêt
assez intense et mérite un accueil des
plus sympathique, d'autant mieux que la
troupe de l'AlcazarMt de fort louables
efforts pour en faire valoir les qualités.
Félicitons donc l'auteur et ses interprètes
MM'^^^S Munte, Dieudonné, Devigny,
MM. Paulet, Hauterive, Bosc et leurs,
camarades. Léopold Rosy.
Le théâtre publié.
Gaston Béraud : Vers la Gloire, 3 actes — Edouard Buisseret : Iphigénie
à Tauris, 2 actes en vers. — Edouard Daanson : Le Mal d' Amour ^
2 actes en vers.
C'est avec un réel plaisir que j'ai lu
ces jours-ci la pièce de M. Gaston
Béraud, intitulée Vers la gloire et dont
le théâtre du Parc nous donna, l'année
dernière, quelques représentations.
Epinglant comme épigraphe à son
livre cette phrase de M"»^ de Staël;
« Pour une femme, la gloire ne peut être
que le deuil éclatant de son bonheur. »
M. Gaston Béraud s'est proposé, évi-
demment, de nous présenter, en son
héroïne, l'incarnation douloureuse et
cruelle d'une volonté orgueilleusement
tendue vers la gloire, en dépit de la vie
simple et banale, heureuse sans diffi-
culté.
Mais l'intrigue qu'il a choisie nous
montre aussi, et surtout, la douleur d'un
être vivant à côté de cette aspiration, ne
pouvant la partager et se sentant
humilié par elle ; d'un cœur sincère,
plein de bonté et d'amour, que blesse
involontairement mais terriblement
aussi, le mensonge de l'orgueil.
Pierre et Marthe Sauron, lui modeste
employé de banque et elle fille d'écri-
vain, sont mariés depuis peu et s'ado-
rent. Mais la jeune femme, à son tour,
écrit; le succès lui vient, puis la noto-
riété; la gloire enfin, comme une divi-
nité farouche, s'installe au foyer, et,
devant elle, l'amour recule, lentement.
L'homme, affolé, timide, se croyant
inférieur, souffre en son amour-propre,
sent de jour en jour s'élargir la blessure
de son âme, mais, humblement héro-
ïque, se tait. Cependant, Marthe,
atteinte aussi en son bonheur, le devine
et veut le sauver. S'adressant à l'un de ses
amis, directeur de journal, elle parvient
à faire engager Pierre comme administra-
teur d'une grande revue, moyennant des
appointements élevés qu'elle paie elle-
même, secrètement... Inutile strata-
gème, qui retarde un peu mais en le
rendant encore plus cruel, le dernier
supplice de leur amour, irrémédiable-
ment condamné. Le pauvre homme,
découvrant enfin la vérité, ne peut,
malgré le motif généreux du mensonge,
échapper à la honte nouvelle qui
l'écrase, et, vaincu, le cœur plein de
— 201 —
désespérance, et d'amertume, il
repousse, pour toujours, celle que
seule il aima.
Ce sujet original, exprimé avec
une émouvante sincérité, se développe
clairement et logiquement en trois actes
de belle allure et d'heureuses propor-
tions; le dialogue y est rapide; la
pensée y est juste ; c'est une belle pièce,
en un mot.
h' Iphigénie à Tanris de M. Edouard
Buisseret — deux actes nouveaux sur
un sujet très ancien — brille surtout
par les qualités d'un style extrêmement
soigné, harmonieux et souple, bien fait
pour s'adapter à la noblesse de la for-
mule tragique.
Malgré l'apparente témérité qu'il y
avait à traiter une fois de plus ce
qu'a immortalisé Gœthe, cette tentative
n'était pas dépourvue de grandeur, et
l'audace de M. Buisseret nous aurait
donné entière satisfaction si la version
antique avait été complètement
respectée (étant donné le style de
l'œuvre nouvelle, c'eut été très beau) ou
si l'élément neuf avait été à la fois
logique et surhumain.
Modifiant le dénouement qu'avait
imaginé Euripide, M. Buisseret a cru
possible le meurtre d'Oreste par Iphi-
génie ; soit ; mais il a essayé d'expliquer
ce geste par une obéissance soudaine et
inconsciente à la volonté des dieux, et
c'est là, je trouve, une explication bien
insuffisante. Ce crime n'étant pas motivé
par des passions humaines, il fallait y
préparer longuement le lecteur, montrer,
dans l'âme d'Iphigénie, le confit violent
qui éclate entre son devoir et son amour;
expliquer le développement de ce con-
flit, ses sursauts et ses craintes, jusqu'au
geste fatal. Il y avait moyen de créer
là une scène magnifique ; de montrer,
par exemple, dans le dialogue, le vol
noir des Erinnyes rôdant d'abord autour
d'Oreste, jetant leurs ombres ensuite
sur l'âme d'Iphigénie et entraînant peu
à peu celle-ci dans leur horrible tour-
billon.
M. Buisseret, voulant raccourcir l'ac-
tion pour lui donner plus de force, n'a
pas atteint le but qu'il poursuivait.
C'est surtout regrettable dans cette
œuvre-ci, car elle est bien écrite, et,
étant remaniée, elle pourrait devenir un
petit bijou de simple mais fine élégance;
elle est, au point de vue du style, claire
et limpide comme un pur diamant.
Vous parlerais-je aussi de cette autre
pièce « Le Mal d'Amour » par M.
Edouard Daanson? Si on la jouait, ce
serait un gros succès de rire ; mais que
l'auteur ne s'y trompe pas; ce ne serait ni
l'imprévu de sa pensée, ni la fantaisie de
son expression, ni aucune des quahtés
de l'esprit qu'eut Molière et que lui
aussi, hélas, croit avoir; ce ne serait rien
de tout cela qui donnerait à sa pièce
cette apparence de valeur ; tout le
monde rirait, mais ce serait de M. Daan-
son lui-même, n'en déplaise à son jeune
orgueil. S'il veut faire la joie du public
par le spectacle même de sa naïveté,
qu'il continue! Mais s'il a rêvé faire de
l'art, qu'il n'oublie pas que l'art est diffi-
cile, et que pour produire une œuvre, il
faut, par le travail, et généreusement,
transformer en beauté pour l'offrir en-
suite à la foule^ le meilleur de son cœur
et de son cerveau.
François Léonard.
— 202 —
Les conférences.
Le succès des conférences organisées
à l'Hôtel-de-Ville par les Amis de la
Littérature diminue, dirait-on, de soirée
en soirée; le public belge, qu'on espérait
conquérir, se lasse, et redevient indif-
férent; les efforts se perdent, seinble-t-
11, Mais la raison n'en serait-elle pas
dans le choix des sujets traités plutôt
que dans la soi-disante apathie de cette
foule à qui M. Edmond Picard, chaque
fois qu'il se trouve en face d'elle,
reproche une ignorance voulue de notre
art national ?
Ce que le public désire avant tout, c'est
apprendre à connaître, sans ejfort per-
sonnel, les œuvres dont on lui a promis
de lui parler. Il eut été, en conséquence,
plus habile d'offrir à ce grand juge
anonyme et impartial, après l'étude
d'ensemble (où les auditeurs furent
nombreux et assidus) une étude détail-
lée, auteur par auteur, et une série de
lectures d'œuvres marquantes, sans
même les discuter. Le public, par ce
fait, aurait connu les livres belges, et il
n'est pas douteux qu'après ces auditions
lui donnant une idée d'ensemble, il
aurait eu le désir de savourer plus à
l'aise, plus en détail, la beauté de ces
œuvres par des lectures personnelles.
Ce n'est pas ce que les Amis de la
Littérature ont fait. Chaque série de
leurs conférences, au lieu de s'appro-
cher méthodiquement du but poursuivi,
le montre de loin sous un aspect nou-
veau, s'occupe d'une idée générale qui
s'y rattache, répète que le but est mer-
veilleux, mais exige du public qu'il y
aille voir lui-même. Et, il faut le
constater, c'est ce que celui-ci ne^ fait
pas.
Certes, les conférences de cette saison
ne sont nullement dépourvues d'intérêt.
Les talents sérieux y exposant cette
idée d'ensemble « Les influences qu'eut
à subir notre littérature nationale »
n'abdiquent point leurs mérites, et ils
y font briller, selon leur caractère, une
ardeur combattive ou une élégante
argumentation. Mais, pour le public,
ce ne sont là que des joutes parfois très
jolies entre un chevalier visible et un
invisible ennemi; l'art belge, dans la j
curiosité et dans le plaisir de l'auditoire,
ne compte, hélas, presque pour rien.
Ainsi, ce fut le cas encore pour cette
4* conférence où M. Firmin Van den
Bosch prit la parole, et nous fît l'histo-
rique des rapports qui existèrent, depuis
i88o jusqu'à nos jours, entre le journa-
lisme belge, cette force ancienne, d'une
part, et la littérature belge d'autre part,
cet élan jeune, nouveau, d'abord imper-
tinent et radieux, puis grave, puissant,
admirable et mûr. Et ce spectacle de
trente ans de lutte pittoresque, se ter-
minant par la réconciliation lente,
réfléchie et heureuse de ces frères enne-
mis, dont l'un, dans l'intervalle, avait
gagné quelque sagesse, et dont l'autre
avait tout simplement et harmonieuse-
ment grandi, fut pour M. Firmin Van
den Bosch l'occasion d'évoquer quel-
ques silhouettes claires, quelques duels
isolés, mais jamais, cependant, de véri-
table bataille. Car, malgré la gloire
réelle de nos lettres, la vie littéraire en
Belgique est encore bien trop neuve,
trop fraîche, et trop semblable encore à
nos campagnes paisiblement ensoleil-
lées, pour entendre sur les routes le pas
rythmé des cohortes enthousiastes et le
cliquetis des grandes polémiques. Notre
littérature, adolescente et belle, robuste
et encore engourdie, s'éveille à la joie
de vivre, mais elle n'a pas encore
vécu.
François Léonard.
— 263 —
Petite chronique.
Samedi 16 avril, à 8 1J2 heures du soir, au préau de l'école, place de Bethléem
(Saint-Gilles-Bruxelles-Midi)
SÉANCE LITTÉRAIRE
organisée, sous les auspices de la Fédération postcolaire. par le Thyrse, revue d'art,
avec le concours de :
Mesdames Derboven, du Théâtre Royal du Parc, professeur au Conservatoire,
Léopold Rosy: MM. Maurice Chômé, professeur au Conso-vatoire, Léopold Rosy,
directeur du Thyrse.
LECTURE DIALOGUÉE DE
-L'HALLALI-
Drame lyrique inédit en quatre actes, tirés de son roman, par Camille Lemonnier en collaboration
avec M™* Jeanne Landra. (Partition de M. Guillaume Astresse.)
Xous remercions chaleureusement le Maître qui nous fait l'inappréciable honneur
de nous réservei' la primeur de sa nouvelle œuvre.
Xous sommes persuadés que l'on répondra enfouie à ce geste si sympathique de notre
grand Ecrivain et que ceux qui voudront l'acclamer seront si nombreux et fervents
qu'ils transformeront, en une manifestation à l'adresse du Maître Ecrivain, la
solennité littéraire à laquelle nous avons la joie de les convier.
L'abondance des matières nous oblige
à remettre à noire prochain numéro le
compte rendu des intéressants volumes
d'histoire d'Hector Fleischman.
Le monument Max Waller. — . Le
Comité a, comme on sait, sollicité l'in-
tervention des administrations commu-
nales. Quelques-unes ont refusé, d'au-
tres n'ont pas même répondu, mais en
revanche, il en est certaines qui ont mis
un véritable empressement à souscrire.
A défaut de tableau d'honneur, inscri-
vons leur nom dans les colonnes de
cette revue, où le souvenir de Waller
ne s'est pas perdu, afin qu'elles soient
entourées du respect des écrivains et
citées en exemple à celles qui jusqu'à
présent n'ont point cru devoir émettre
leur avis. Voici, avec le montant de leur
souscnption, la liste de ces administra-
tions qui ont le culte des lettres :
Ville de Bruxelles : i.ooo francs, ville
de Louvain : 50 fi"., communes de
Watermael- Boisfort : 2ofr.,de Laeken :
50 fr., d'Amay 5 fr., ville de Charleroi :
25 fr., communes de Lummen : 25 fr.,
de St-Gilles-Bruxelles : 200 fr., de
Schaerbeek : 50 fr., de Dison : 25 fr., de
St-Josse-ten-Xoode : 50 fr., d'Ixelles :
100 fr., commune d'Uccle : 25 fr., ville
de Tournai : 25 fr., communes d'Hou-
deng-Aimerie : 5 fr., de Molenbeek-St-
jean : 50 fr.. de Herstal : 50 fr., de
Hodimont: 20 £r., de Marcinelle: 20 fr.,
de Esneux : 20 fr., ville de Mons : 50 fr.
Les Conseils provmciaux du Brabant
et du Hainaut ont voté un subside, l'un
de 1000, l'autre de 500 francs.
Rodin fut citoyen d'Ixelles, vers
1870, et y habita une très modeste
chambre, rue du Bourgmestre, 15. Il
avait 30 ans. Aujourd'hui que le voilà
arrivé à la gloire, on a songé à commé-
morer ce passage à Ixelles, en donnant
— 264
le nom de l'artiste à une avenue nou-
velle reliant les étangs à la Petite Suisse.
Une pétition dans ce sens, provoquée
par M. Taymans, a été adressée à
i'Echevin des Beaux Arts, M. le député
Cocq. Nul doute qu'il n'y soit fait bon
accueil.
Expositions : Bruxelles. — 18 mars-
17 avril. Salon de la Libre Esthétique au
musée moderne.
Bruxelles. — Mai-novembre. Exposi-
tion dé « L'art belge au xvii* siècle »
principalement sous le règne d'Albert et
Isabelle.
Bruxelles. — i^"^ mai- 15 novembre.
Exposition internationale des Beaux-
Arts, au Palais du Cinquantenaire.
Anvers. — 13 mars- 18 avril. Salon an-
nuel de l'Art Contemporain,
Liège. — i^' mai-31 mai. Salon annuel
du Printemps. Secrétaire-général M.Al-
bert de Neuville.
Liège. — Mai-juillet, Au parc de la
Boverie : Exposition régionale liégeoise
d'Art ancien et moderne.
Paris. — 15 avril-30 juin. Salon de la
Société nationale des Beaux-Arts, au
Grand Palais.
Paris. — I" mai-30 juin. Exposition
de la Société des Artistes français au
Grand Palais des Champs-Elysées,
Monte-Carlo. — Janvier à octobre.
Exposition internationale des Beaux-
Arts de la principauté de Monaco.
Venise. — 22 avril-31 octobre. Expo-
sition internationale des Beaux-Arts.
Florence. — La 5' exposition de l'As-
sociation des artistes italiens a lieu jus-
qu'en juin,
Rome. — Février-31 octobre. Exposi-
tion internationale des Beaux-Arts. Ren-
seignements à l'Administration des
Beaux- Arts.
Munich. — 25 mai- 7 août. Exposition
de la Société des Artistes indépendants.
Buenos-Ayres. — 25 mai-30 septem-
bre. Exposition internationale des
Beaux-Arts. S'adresser au Département
des Beaux- Arts.
Santiago. — Septembre 19 10. Exposi-
sition internationale des Beaux-Arts à
l'occasion du premier centenaire de
l'Indépendance nationale
M"* Germaine Lievens, élève du
maître Arthur De Greef, professeur au
Conservatoire royal de Bruxelles, don-
nera un Récital de piano, le lundi
II avril 1910, à 8 1/2 heures, en la salle
Patria, rue de la Chancellerie.
Cartes chez les éditeurs de musique.
Chantecleriana, — Un romancier
qui a eu l'agrément de lire le manuscrit
de Chanteder, tel qu'il devait être joué,
avant les coupures, dit avec une sorte
de désespoir comique, à un auteur dra-
matique bien connu :
— Vous savez qu'à la scène, il man-
que plus de trois cents vers?
— Ah! répondit l'auteur, sans la
moindre émotion... Ce sont les poules
qui les auront mangés.
{Le Cri de Paris).
Errata. — Il s'est glissé dans notre
dernière chronique des Revues, deux
erreurs qu'il ne nous paraît pas inutile
de redresser.
Un lapsus calami nous a fait confon-
dre Jules Bois avec Léon Bloy. C'est
l'auteur de Y Invendable dont M. Gré-
goire a pris la défense dans V Arlequin
de février. Nous retirons, en outre, notre
observation finale à M. J.-M. Bernard,
à propos de son éreintement de l'auteur
de la Furie (Les Guêpes de janvier),
éreintement que, dans notre pensée,
par suite d'une lecture inattentive, nous
croyions dirigé contre le robuste écri-
vain du Mendiant ingrat.
D. J. D.
Dans notre dernier n°, p. 201, 2« co-
lonne, avant-dernier alinéa, lire : repen-
tent au lieu de repentissent.
— 2(i^ —
A propos du flamîngantîsme.
De mauvaises langues ont crié et
crient encore sur tous les toits que les
flamingants exagèrent leurs revendica-
tions linguistiques. Et malheureuse-
ment, le silence coupable de quelques
personnalités flamandes, avec la désap-
probation tacite qu'il implique, a prêté
un certain crédit à ces rumeurs. Ainsi,
en plein Parlement, par exemple, on a
eu le regret de voir des hommes d'Etat
éminents et flamands se retrancher
derrière une réserve qu'ils estiment
prudente et raisonnable, alors que de
petits députés flamingants de rien du
tout fonçaient sur cette question épi-
neuse, tète perdue et avec une vaillance
auprès de laquelle celle de Don Qui-
chotte courant sus aux moulins à vent,
nous paraît bien tiède.
Nous exagérons? Je voudrais bien
savoir en quoi. Que demandons-nous
en somme? Tout bonnement qu'on ne
reconnaisse plus à la langue française la
demi-prépondérance qu'elle avait eue
jusqu'à présent, en Belgique, et que sem-
blaient justifier l'éclat que lui donnèrent
d'admirables artistes, le prestige dont
elle jouit dans le monde entier et l'usage
quasi universel qu'on en fait. Ces rai-
sons sont spécieuses : la langue fla-
mande, elle aussi, n'a-t-elle pas eu,
n'a-t-elle pas encore de brillants écri-
vains, et n'est-elle pas parlée par de
nombreux individus ?
Où je ne suis plus d'accord avec mes
amis, c'est quand ils invoquent cet
autre argument : tous les Flamands
savent au moins s'exprimer quelque
peu en français; pourquoi les Wallons
n'apprendraient-ils pas à en faire autant
en flamand ?
A priori, l'argument paraît péremp-
toire; mais en y réfléchissant un peu,
je crois qu'il se tourne contre nous : car
si les Flamands n'ignorent pas la langue
française, on est en droit d'admettre
que c'est parce que l'expansion de
celle-ci ou sa nécessité est flagrante;
tandis que si la généralité des Wallons
ne parle pas la langue flamande, ma foi,
il n'est pas excessif de conclure que c'est
parce que le besoin ne s'en fait pas
sentir et qu'ils peuvent parfaitement
s'en passer. C'est plutôt mortifiant pour
notre adorable « moedertaal » et il me
semble qu'il vaudrait mieux que nous
« frottions l'éponge là-dessus. »
Car dans l'intérêt même de nos reven-
dications, nous devons montrer une
prudence de serpent. Ce qui ne veut pas
dire que nous devons être craintifs. Ah !
non! Et nous saurons joindre à cette
prudence, quand il le faudra, la voix
éclatante et farouche de l'âne.
Et précisément, une occasion superbe
s'offre à nous d'enfler nos poumons.
Mes amis, un grave abus a échappé à
vos méticuleuses investigations : il s'agit
de l'emploi exclusif de la langue fran-
çaise dans les relations diplomatiques.
Ne vous récriez pas, rien n'est plus
exact. Oui, les destinées du monde se
règlent en français ! Qu'une simple
phrase d'un rapport d'ambassade soit
mal comprise parun diplomate flamand,
et nous voilà à deux doigts de la guerre.
On n'ose y songer sans frémir.
Aussi nous faut-il protester, — avec
énergie, — contre cette dangereuse
iniquité. Et nous avons le devoir de
sommer les nations allemande et an-
glaise, notamment, dont les langues
respectives sont dans de nombreuses
bouches et ont autant d'importance, si
pas plus, que la langue flamande, oui,
nous devons les sommer de se joindre
à nous pour une revendication qui les
intéresse autant que nous. Que les
Ls Thyrsb — s mai 1910.
— 2t(i -
rapports diplomatiques soient traduits
en flamand et dans les langues que l'on
est convenu d'appeler véhiculaires. Et
si, pour de déplorables raisons de cour-
toisie, les grands hommes des nations
intéressées s'obstinent à fermer les yeux
sur la gravité de la situation actuelle et
continuent à tolérer la prépondérance
blessante de cet idiome français, eh
bien! nous, les vaillants lions flamin-
gants, qui n'avons pas l'échiné si souple,
ni la cerveau si étroit, nous ne désar-
merons pas, dussions-nous mourir de
notre isolement orgueilleux!
Oh! ce n'est pas la mort qui nous
fera jamais trembler! Et si la guerre
que j'évoquais tantôt^ éclatait, qu'on le
sache bien, nous serions les premiers à
voler à la frontière et à offrir largement
nos poitrines à la gueule des canons !
Notre courage est d'ailleurs légen-
daire. La récente manifestation d'Anvers
ne l'a-t-elle pas mis, une fois encore,
en relief?
Tout le monde connaît les faits. Nous
nous formâmes en un cortège imposant
de plusieurs dizaines de personnes et
nous parcourûmes la métropole ahurie
en poussant de grands cris, en trimbal-
lant des bannières sur lesquelles s'étalait
cette fîère devise:^/ wat waalsch is,
valsch is, et en attaquant de nombreux
citoyens. La chose vaut qu'on s'y
arrête un peu, en raison des critiques
sévères qu'elle provoqua. Je me plais
d'abord à vanter tout l'esprit délicat que
comporte la devise précitée, qu'un esprit
timoré trouvera peut-être exagérée.
Evidemment, il doit bien y avoir un
Wallon ou deux qui ne sont pas faux.
Mais quel est l'homme doué d'un cœur
généreux, comme l'est tout bon
flamingant, qui n'a jamais été la victime,
la belle victime de ce viscère ? ,
Monsieur Souguenet, qui est un écri-
vain très distingué et que l'on peut
hardiment comprendre parmi les deux
Wallons dont il s'agit ci-dessus, nous
a reproché aigrement nos violences
à l'égard de passants paisibles. -
Monsieur Souguenet, pour qui je
confesse avoir énormément d'estime,'
m'a très chagriné à ce propos et je vais
lui démontrer qu'il s'est mépris ou qu'on
l'a mal renseigné. 1
Je ne suis pas du tout partisan des '
coups de poing et des coups de pied
en manière de polémique: ce sont
des procédés qui dénotent toujours un
certain manque d'éducation. Mais je
déclare solennellement à Monsieur
Souguenet que si mes amis se sont
laissés aller à cette gymnastique répré-
hensible, c'est par pure fantaisie. Je
concède volontiers que cette fantaisie a
coûté quelques blessures; mais je suis
convaincu que les Wallons enontodieu
sèment amplifié la gravité.
Et puis M. Souguenet a-t-il pensé
un instant que mes amis ont peut-être
été provoqués et qu'il se trouvaient alors
en état de légitime défense? Qu'il
me prouve donc que les papas et les
mamans houspillés étaient pacifiques et
inoffensifs.
Non, les flamingants ne sont pas
des tigres féroces, comme on l'a pré-
tendu. Ils sont au contraire d'une
mansuétude rare. En voulez vous des
preuves ? Elles sont innombrables.
Il s'imprime en plein cœur de la
Flandre des journaux rédigés en
français. Avez-vous jamais entendu dire
que les flamingants aient monté à
l'assaut de leurs bureaux qu'ils sacca-
gèrent et dont ils écartelèrent les
occupants ?
La Flandre fut la mère d'écrivains
tels que Maeterlinck, Verhaeren,
Rodenbach et tant d'autres, qui, reniant
leur origine, se transfugièrent dans
la littérature française où ils occupent,
paraît-il, des places en vue. Un flamin-
gant a-t-il jamais levé une main justi-
— id'j —
;iere sur ces traîtres pour leur admi-
îistrer une correction méritée ?
Et ici même à Bruxelles, en région
lamande donc, les deux premières
icènes belges n'ont-elles pas un réper-
oire entier de pièces écrites en français?
truelle dérision ! L'une d'elles a même
représenté des opéras en allemand et
3n italien. Pourtant la Monnaie et le
Parc ne flambent pas encore.
Ah ! je nous mets en garde, mes
amis : oui, nous sommes trop mansuets
et c'est ce qui nous perdra. Non seule-
ment, nous subissons servilement le
gaulois, mais nous nous laissons
evolement piller par tous nos voisins.
lEt je constatais encore tantôt en lisant
'un journal de Paris, Dieu me pardonne,
combien de mots français sont presque
jidentiques aux mots correspondants
flamands. Et quand je songe que les
mêmes parentés inavouables et arbi-
traires nous lient à d'autres peuples, je
ne puis m'empêcher de jeter ce cri
d'alarme : mes amis, notre autonomie
linguistique, base fondamentale de notre
race, est fortement ébranlée et son
écroulement est fatal si nous ne la
consolidons pas Cette pieuse mission
incombe surtout aux intrépides chefs
flamingants dont les noms illustres, je
veux le croire, brillent comme des
étoiles de première grandeur au firma-
ment artistique flamand. Car il s'agit
en cette occurence, d'adresser un ulti-
matum enflammé à toutes les académies
des belles-lettres de la terre, leur en-
joignant l'ordre d'expurger leurs diction-
naires respectifs de tous les vocables
flamands dénaturés. « Noter > ressem-
ble à « noteeren ». « prétendre » à
« pretendeeren », « monter » à « mon-
teeren » : que la France raye ces
mots de son vocabulaire. « Ouate »
offre, il me semble, quelque analogie
avec « wat t>\ et «alcool » n'est-il pas
un travestissement hypocrite de « alko-
hol »? Messieurs les académiciens,
imbibez votre ouate d'alcool, faites-en
un autodafé et qu'on n'en entende plus
jamais parler. « Hollande » ne consti-
tue-t-il pas un cynique plagiat de
« Holland » ? Que le mot « fromage »
disparaisse à tout jamais de la langue
française.
Et quand cet élagage aura été cons-
ciencieusement pratiqué partout oii il
aura été jugé nécessaire, notre « moeder-
taal » s'épanouira comme une floraison
magnifique et unique. Son intégrale
beauté s'imposera à tous les peuples
civilisés, et même à ceux qui ne le sont
pas. De puissants parfums de fraternité
s'exhaleront d'elle et qui sait ? Peut-être
aurons-nous alors la joie d'entendre
chanter par l'univers réconcilié, ce
chœur formidable et doux :
Français, Prussiens, Anglais, ne
sont q lie des prénoms,
Flamands, est notre nom de famille.
C. Mathy.
Une matinée d'été,
(nouvelle).
Nous marchions à travers routes et
champs, cueillant au passage tantôt un
bleuet sombre, tantôt un flamboyant
pavot.
Nous parlions, et presque à notre
insu, toujours, nous abordions quelque
question d'intérêt vital. Emportés par
nos individualités très différentes, nous
— 26^
ne parvînmes jamais à nous mettre
d'accord.
Parfois les sentiers trop étroits, ou
l'état des chemins, détrempés par de
récentes pluies, nous empêchaient d'a-
vancer ensemble. Durant ces trêves
forcées, nos esprits continuaient encore
à peser les arguments de nos opinions
toujours si tranchantes, dans leur ab-
solue opposition.
Nous étionsjeunes, nous étions beaux:
nous avions l'enthousiasme de la jeu-
nesse et de la beauté.
Pourtant, avec loyauté, nous cher-
chions à raisonner objectivement et
juste.
— Vous clamez vos théories, très
belles et tout idéalistes, basées sur la
conception d'un amour unique, en de-
hors duquel, par la raison, par la volonté,
tout désir, tout sentiment charnel, se-
raient vaincus. L'esprit atteindrait à
une élévation telle, que serait exclu
tout acte, toute impulsion même qui
n'aurait pas sa source dans la réflexion
seule. L'homme vraiment noble, dites-
vous, ne peut ressentir l'amour qu'une
fois dans sa vie ; il s'interdira toute ca-
resse, et finira par vaincre la séduction.
Les êtres supérieurs, de culture raffinée,
ne céderont donc jamais aux entraîne-
ments des sens?
— Jamais! Et ma devise serait assez
semblable au vieil adage allemand, qui
affirme :
Nur einmal bliiht in Jahre der Mai,
Und einmal im Leben die Liebe.
— Le grand Amour, l'amour unique,
auquel vous subordonnez si absolument
l'union des sexes, demande un concours
exceptionnel, presqu'impossible de cir-
constances heureuses. Ainsi vous voulez
sevrer d'aifection la majorité des hom-
mes? Cependant tout être humain a
droit au bonheur — bien plus, a le devoir
d'être heureux — car seul l'homme heu-
reux peut pleinenent faire valoir ce qu'i
a de meilleur en lui : la Bonté et 1:
Beauté !
— Et après, ... ces passades...? La
désillusion, l'amertume, le dégoût.
— Pourquoi? si l'illusion a été sin
cère? Elle aura duré, ce qu'elle aun
duré. Et le souvenir en sera lumineux
encore. Cet amour que vous réprouvez
s'il ne peut être scellé par le serment de
fidélité de toute une existence, ce besoii
de tendresse que vous niez, auquel voui
vous leurrez de pouvoir échapper pa
votre supériorité, moi, je l'affirme, iné
luctable!
— Vous faites bon marché de la vertu,
de la chasteté, de l'honneur !
— De l'honneur? Oh! non. Mais l'hon-
neur le plus exalté peut se passer d<
chasteté. Le véritable honneur consista
à s'estimer soi-même, et non pas à être
estimé des autres. L'honneur! c'est la
conscience des devoirs envers soi-même
et envers autrui, tandis que ce qu'où
appelle « vertu » n'a aucun rapport avec
ces devoirs-là, et n'est construit que
par l'ambiance. Combien admirables et
enviables, l'homme et la femme, qui
auraient l'audace de s'organiser la vie,
conformément à leurs plus intimes aspi-
rations individuelles.
— Ils s'exposeraient à des souffiances
d'autant plus aiguës que leur sensibilité
serait plus vive !
— Mais leurs joies aussi seraient d'une
intensité sans pareille.
— Selon vous, on aimerait donc, ici,
aujourd'hui ; ailleurs, demain ?
— Peut-être, — mais jamais avec...
préméditation, si je puis emplo3'er ce
terme. Ne vous méprenez pas sur la
signification de mes paroles; je combats
l'ascétisme que vous prêchez sans faire
l'apologie du sensualisme,
— Mais vous laissez une trop grosse
part à l'impulsion...
— Croyez-vous? Un regard, un sou-
— 269 —
ire, un silence, peuvent émouvoir au
>oint de déchaîner des tempêtes, et sur-
out chez les êtres les plus affinés. Un
égard, un sourire en silence — et voilà
'éclosion d'énergies inassouvies — qui
'^ous poussent vers la destinée en
narche.
— Dans ces tempêtes-là, l'esprit et
'âme n'ont rien à voir!
— Pourquoi? Souvent le cœur et les
ans ne font qu'un. Naturellement,
nnocemment, — oui, je sais, l'innocence,
iucore un point où nous ne sommes pas
l'accord ! — sans avoir été aucunement
e but, — la caresse, l'étreinte pourront
lévenir le résultat d'une attirance intel-
ecluelle, basée sur la s}Tnpathie, sur
l'amitié, le respect mutuels. Ce besoin
î'affectueuse tendresse entre deux êtres
oyaux, sera comme la preuve même de
eur parfaite communion d'âme.
— Quel paradoxe !
— D'avoir été amants, ils peuvent
lemeurer amis. Ils sont jeunes, ils sont
jeaux, leurs conceptions sont enthou-
es, — comment leurs corps, eux
, ne le seraient-ils pas?
— Toujours l'enthousiasme! Quand
e calme, le raisonnement, la pondéra-
ion reprendront le dessus, ils seront les
premiers à se jeter la pierre, ils s'en
ï'oudront d'avoir profané leur intimité
:laire.
— Je ne vois pas qu'il y ait profana-
ion. C'est l'hypocrisie extrême d'une
noralité inique, ce sont les conventions
îdieuses. — n'adtnettent-elles pas uni-
k'ersellement la polygamie, cachée sous
ies apparences d'austérité légale? — ce
jont ces conventions-là qui nous ont
faussé le jugement. La morale est une
:hose individuelle : comment peut-on
■ivrir sa propre sincérité, étouffée
— l'amas de suggestions et d'affirma-
tions d'autrui? Le baiser spontané,
ngé sous l'empire du désir, n'est
^. condamnable. Ce qui seul est vil.
c'est le mensonge; ce qui seul est haïs-
sable, c'est de faire de la peine à autrui.
— Parfaitement, notre raison doit
inters-enir pour entraver de toute sa
puissance nos velléités instinctives.
Suivons le philosophe : « Agis de telle
« sorte, que tu traites toujours l'homme
» soit dans ta personne, soit dans la
» personne d'autrui, comme une fin, et
» que tu ne t'en serves jamais comme
» un moyen». — Mais encore faut-il de
l'ordre, des règles, de l'équilibre.
— De l'équilibre, oui, seulement le
vôtre n'est pas le mien. Le chemin
aplani, l'étendue à niveau bas, ne sau-
raient me tenter ou me suffire; l'altière
voie des altitudes n'est accessible qu'à
de rares privilégiés, — parmi lesquels
je ne suis pas... Mon équilibre sera donc
celui des vallées et des montagnes,
celui des douleurs et des joies; — elles
se compenseront peut-être et formeront
une route difficile sans doute, mais pos-
sible.
— Et l'idéal, qu'en faites-vous?
— Comme si l'idéalité était autre
chose qu'une sensualité dévoyée! —
J'ai mon idéal aussi, — je crois au dieu
qui enfanta la neuvième Symphonie, qui
conçut Faust, mais je renie celui qui
voudrait étouffer la vie qui bouillonne
en moi.
— Vous chercherez donc votre sou-
tien, non dans les conventions sociales,
mais dans les lois de votre propre na-
ture, en rejetant notre critérium de la
moralité? On ne saurait impunément
enfreindre les règles consacrées ; il fau-
drait de la vaillance, de l'héroïsme
même. Les femmes, surtout, en souffri-
raient, si votre théorie prenait racine.
— Les femmes souffriraient ? Mais
oubliez-vous donc, qu'une femme irré-
prochable au point de vue « vertu », est
honorée et respectée, même si elle est
fausse, paresseuse, coquette? Tandis
qu'une femme loyale, généreuse et hon-
~ 270 —
nête dans le vrai sens du mot, si elle
réclame le droit à la vie normale, se
verra refuser l'estime de la société!
Quoi d'étonnant, que sa volonté de
vivre une existence complète se révolte ?
Elle sait que le but n'est pas de se
résigner à n'user qu'en partie les droits
à la vie et de s'enfermer dans sa « Tour
d'Ivoire » suivant le terme consacré
depuis Alfred de Vigny... Liberté ne
signifie pour elle, en réalité, qu'escla-
vage et douleur. Le soir, après une
journée de labeur, que trouve-t-elle?
]])es paperasses, quelque livre ouvert?
— quand tout son être se tend vers des
bras familiers, vers une présence amie,
qu'elle cherche en vain ! — Cependant,
le droit absolu de sa personne est indé-
niable. La seule tendresse impulsive est
morale !
— J'admets que la monogamie légale
est une institution qui fonctionne mal.
L'union libre, — cette expression même
est séduisante, — m'apparaît belle,
idéalement noble, mais réalisable seu-
lement dans un avenir lointain. De nos
jours, cet idéal-là est impraticable en-
core. J'apprécie le charme exquis d'une
personnalité gracieuse, jolie, d'un esprit
élevé, mais de là à confondre les senti-
ments qu'ils inspirent avec l'amour...
L'amour est comme cette divinité orien-
tale qu'on ne peut implorer plus d'une
fois, sans commettre un sacrilège : elle
n'exauce qu'une fois!
— Les lois implacables de la nature
ne connaissent que la beauté et l'ar-
deur. L'être voulant, l'être pensant,
l'être vraiment supérieur, se donnera, à
son heure et à son choix.
— Je ne peux admettre qu'un galant
homme, qu'une femme vraiment digne. . .
L'être humain est plus qu'un simple
animal ; ... et, même parmi les animaux,
nous en rencontrons, qui sont stricte-
ment monogames.
— Oui, la monogamie pourrait être
entrevue comme l'œuvre possible d'und
époque encore éloignée, où hommes et
femmes vivraient dans les conditions lea
plus parfaites. La sélection serait si
intimement une avec toutes les aspiraJ
tions de l'individu, que le vœu idéal :;
un homme pour une femme, une femme
pour un homme, — pourrait se réaliser,
peut-être... Mais, pour le présent, laj
monogamie n'est ni chez l'homme, ni
chez l'animal, un signe distinctif de
supériorité.
— Si l'on doit faire remonter l'amour
à son origine animale, il faut admettre
pourtant, que de nos jours, l'amour hu-
main n'a plus rien de commun avec cette
origine-là, et qu'il s'est affiné par la
civilisation. S'il prend sa source dans
l'attirance sexuelle, ce formidable fac-
teur a été déguisé pour l'être civilisé
sous une multitude d'ornements divers,
d'ordre sentimental et spirituel.
— Les attraits se feront plus subtils,
la sélection aura plus d'exigences. Mais
en raison directe des innombrables fa-
cettes dont étincelleront pour lui l'âme,
l'esprit, le corps, — l'être humain sera
capté par le charme de ce miroitement,
lequel, en sa séduisante diversité, inex-
orablement, l'entraînera vers une même
résultante.
— Jamais ! ! Et tandis que vous m'avez
tenu ce beau et véhément discours qui
ne m'a, d'ailleurs, pas convaincu le
moins du monde, je vous ai amenée
vers ce petit talus, où vous pourrez un
peu vous reposer et continuer encore à
émettre de ces idées, qui vont à ren-
contre de celles qu'avouent la majorité
des femmes...
Nous nous assîmes, un peu las. Pas
un bruit, personne. La campagne exha-
lait une odeur de fièvre. Des carrés de
terre en friche, des moissons jaunes, des
prairies rases s'étendaient à perte de
vue, sous la voûte d'un gris d'acier; aux
— 271
confins de l'horizon, dans une réverbé-
ration blafarde, de gros nuages translu-
cides se surplombaient, menaçants. Des
mjTiades d'insectes minuscules, tour-
noyaient, ivres d'espace.
Quelques graminées, des brins de
paille^ des herbes folles.
— Il est temps de rentrer ?
— Oui.
— Partons ?
— Non...
Brusquement, vous m'avez enlacée;
deux fois, étroitement, vos lèvres ont
brûlé mes lèvres.
— ... Vous voulez donc me fâcher ?
— Non, oh non!...
Mais déjà, vos bras m'ont attirée,
toute contre vous, et passionnément
votre bouche a pris la mienne...
Doucement je me suis dégagée de
votre étreinte...
— Pardonnez -moi! Je ne sais com-
ment j'ai pu... Combien vous devez
m'en vouloir!... Pardonnez-moi? Il
m'est impossible de rassembler mes
pensées; je n'y comprends rien, absolu-
ment... Ah, elles se tiennent, mes théo-
ries... Et moi, me voilà tombé de bien
haut! Mais parlez donc, dites-moi...
Courbé en avant, vous cachiez votre
tète contre vos genoux.
— Donnez-moi la main ?
Vous me la tendîtes, sans vous re-
dresser. Lentement, je me penchai
vers vous, j'entourai votre cou de mon
bras, je mis ma joue contre la vôtre.
Nettement, je perçus les battements de
nos cœurs. Enfin, je parvins à maîtriser
mon émotion.
— Ne vous faites pas trop de repro-
ches... J'ai du chagrin à vous voir ainsi
tout désemparé...
— Je vous ai fait de la peine...
— Les théories, vous le voj'-ez, sont
fragiles parfois. Les vôtres ressemblent
un peu à la logique, qui ne veut pas
admettre de nuances. C'est sur les
nuances cependant, que reposent toutes
les vérités, — et qu'y a-t-il de plus vrai
que la vie ? Nous mourons tous les jours
un peu; ils sont si rares, les instants, où
nous ^^vons... M'avez- vous fait de la
peine? — Je ne peux pas vous en vou-
loir. Bien malgré vous, vous venez de
le prouver : nous ne sommes pas uni-
quement une âme dans un corps, mais
un corps doué du besoin sublime de
tressaillir, de \'ibrer, d'aimer. Il n'existe
aucune puissance supérieure aux droits
glorieux de la Vie !
Venez, rentrons...
Stéphanie Chandler.
Fièvre
Dans le glauque sommeil des eaux molles que griffe
Le reflet sulfureux de la lune... sans bruit,
Un fantôme verdâtre, et dont le corps reluit,
Soudain a surgi là, cruel hiéroglyphe I
Ses gestes, lacérant l'ombre qui se rebiffe,
Ont dardé son horreur, dont je tremble aujourd'hui,
Vers ma force, ma joie et ma vie; et j'ai fui,
Sentant poindre en mon cœur l'éclair bleu de sa griffe.
— l^JZ —
Haletante, affolée, en mes yeux élargis,
La flamme de mon âme a sous les feux rougis
De l'ardente douleur, éclaté, purpurine.
Ma raison a faibli, puis, pâle comme un lys,
Est tombée; et j'ai vu, dans la brume, Osiris
Dont le triomphe noir m'écrasait la poitrine.
Printemps.
Pourquoi vos yeux sont-il baissés ?
Pourquoi regardez-vous ces roses ?
Leurs bouquets sont éclaboussés
De clair soleil, mais vous pensez
A d'autres choses.
Votre regard, presque peureux,
Semble se cacher sous les feuilles;
Pourtant, il devrait être heureux.
Ce rayon d'âme, ce cri bleu
Que l'ombre cueille.
Vous vous taisez? Décidément,
Vous devez en vouloir au peintre
Qui mit tant d'or au firmament
Qu'il en écrase, en ce moment.
L'arc en plein cintre.
Mais que vois-je au bord de vos cils ?
Est-ce un éclair neuf qui se joue
Parmi les grâces de l'avril
Et qui fond, comme du grésil,
Sur votre joue?
C'est une larme?... Vous pleurez?...
Votre silence me supplie?...
Oh, je comprends! Ciel ! Espérez...
J'ai vu dans vos yeux éplorés
Que votre âme est jolie...
Ecoutez-moi... Votre âme, ainsi
Qu'un oiseau blessé, bat des ailes,
Et je la vois, là. . . Non ?. . . Mais si I
Votre sourire tremble aussi,
Rival de Praxitèle.
— 273 —
Les ailes battent; elles sont d'or;
Déjà le chagrin noir recule
Devant la clarté de l'essor
Qui s'illumine, vibre et sort
Joyeux du crépuscule.
Ne pleurez plus ; regardez moi ;
Je vais vous dire un beau poème
Tout plein de douceur et d'émoi,
Mais très court, je ne sais pourquoi...
Le voici... « Je vous aime. »
François Léonard.
Les romans.
Louis Delattre : Les Carnets d'un Médecin de Village (Bruxelles, Association
des Ecrivains belges). — Jeanne Landre : Echalote et ses Amants (Paris,
Louis Michaud). — Prosper-Henri De vos : Un Jacobin de Van CVIII
(Bruxelles, Association des Ecrivains belges). — A. Flament : Les Ecri-
vains belges d" aujourd" hui {Bruxelles, J. Lebègue et C**).
Après s'être complu dans la grâce de
ces sujets si simples qui demeurent
ces dans la mémoire de ceux qui
onnaissent, Louis Delattre nous fait
jaimer d'autres facettes de son bril-
talent. Je connais ses déjà loin-
s Contes de jnon Village dont
la sincérité égale celle des Marion-
"cs rustiques. Rien de plus vrai, de
. vif que ces personnages, ces tics
Icomme palpables, ces gestes inoubliés.
' >i sont, d'ailleurs, les choses et
gens qui entourent Friquet. —
[Aujourd'hui, l'auteur nous donne une
• re imprévue; sa ronde bonhomie
fait plus rare, sa sensibilité s'y
lise et nous touche profondément.
oui, Louis Delattre a, dans ses
\Carnets d'un Médecin de Village,
issé ces jolies historiettes qu'agré-
te toujours quelque type au profil
: ^ant. Comme dans ce Pays Wallon
dont j'eus la joie de signaler, ici-même,
la superbe tenue, il a élargi son horizon,
dépeint plus amplement, voulu des
situations poignantes ou tragiques et
tout ceci sans négliger le détail qui, dans
l'œuvre de notre auteur, est la caracté-
ristique de son originalité.
Ces « Carnets » ont des pages invaria-
blement belles. Tout est à citer dans
cette œu\Te, mais je me souviendrai
com'nc des plus nobles œuvres du « Cas
du Docteur Rose » qui est un conte
digne d'Hoffman. Il 3' a aussi « Sylvie
au Jardin » et le « Châle de Noces » qui
sont de grandes choses et dautres,
et d'autres...
Et maintenant un souvenir: 1
quelque vingtans paraissait, à Bru.xelles,
où les tentatives de l'espèce n'étaient
pas rares, une revue intitulée : — ai-je
bon souvenir? — « Le Roman pour
tous » Le directeur de cette feuille
accueillait, parfois, les essais du débu-
tant qui osait ouvrir à lui ses folles espc-
274 —
rances ; être inséré ! J'étais alors pres-
que un enfant, mais, attentif à tout ce
qui s'écrivait ici, je retins le nom d'un
élu, objet de notre envie, qui parvint
à forcer l'entrée de ce temple de
mémoire. La pièce reçue avait pour
titre: Gosseline de Gz^^î^jv. Louis Delattre
s'en souvient-il ?
J'y songe, ce soir, à ces heures loin-
taines, heureux de la belle fortune
littéraire de l'auteur de la «. Gosseline »
seuls vers que je connaisse de lui. Et je
referme ces « Carnets d'un Médecin de
Village » certains de les rouvrir souvent,
car on aime à rouvrir des livres qui
contiennent, à la fois, tout le charme et
tout l'enchantement.
C'est une œuvre remarquablement
écrite que cette Echalote et ses Amants,
par Jeanne Landre.Spirituelle,originale,
décolletée au point que la gaze la plus
fluide pèse comme une chape de plomb
aux graciles épaules de cette gourgan-
dine d'Echalote qui amuse par ses
réparties faubouriennes, par son bagout
argotique, mais qui, je l'avoue, n'appelle
pas la sympathie. Il s'agit ici d'un livre
de réalisme autrement sincère que celui
de Zola lui-même. La présente Echalote
rejette Claudine au couvent malgré
votre verve étourdissante, ô Willy ! —
Echalote mérite de demeurer — et elle
demeurera sans doute — comme le type
accompli et définitif d'un être vénal et
vicieux. Ce qui déconcerte, c'est que ce
type a été si vigoureusement esquissé
par une plume féminine. Cette plume
a des plongées de bistouri et ce qu'elle
crève n'est pas propre, il faut oser le
dire.
Un livre de débutant : Un Jacobin
de Van CVIII, de Prosper - Henri
Devos; mais, déjà, c'est une œuvre
de penseur et de probe écrivain. Les
personnages qui y discutent et polé-
miquent, sont purement représentatifs
et façonnés selon les concepts philo-
sophiques de l'auteur; — si ce texte est
animé d'une vie intense et forte c'est
que M. Devos oppose à ses propres
affirmations ou hypothèses, tous les élé-
ments susceptibles de les combattre
ou de les détruire. On devine aisément
les ressources que trouve un esprit
averti d'analyste dans un procédé
qu'aimait Diderot et qui nous valut
son admirable Neveu de Rameau. —
M. P. Devos mérite des éloges. Il n'est
certes, pas téméraire de lui prédire une
place enviable parmi les écrivains jeunes
qui s'affirment des mieux doués,
M. A. Flament, inspecteur de l'En-
seignement primaire, vient de rassem-
bler à l'intention des enfants, des écrits
d'auteurs belges. Il a demandé à nombre
d'entre ceux-ci une page susceptible
d'être entendue et comprise par son
jeune public. Le livre : Les Ecrivains
belges d'aujourd'hui vient d'être lancé
mais il ne répond pas totalement à ce
que son auteur en espérait.
La plupart des pièces qui figurent
dans cette anthologie dépassent, et de
haut, la compréhension des enfants. Ce
sont, le plus souvent, des extraits d' œu-
vres applaudies qui s'adressent aux lec-
teurs de culture raffinée. M. Flament
l'a si bien compris que, au lieu de consa-
crer le livre à l'enfance, il l'oÔre aux
adultes des classes moyennes.
Il résulte donc de cet essai que nos
auteurs semblent dédaigner d'écrire
pour les petits. Pourquoi? Serait-ce sous
le prétexte discutable que cette littéra-
ture-là est d'ordre secondaire? Cette
opinion est trop accréditée pour qi;
nous cherchions une autre raison aux
faits que nous signalons. Il est certain
que s'il visait au niveau strict de la
compréhensivité enfantine , l'auteur
aboutirait au terre à-terre le plus déplo-
275 —
rable. Il est non moins certain qu'en
écrivant pour l'enfant des choses plus
relevées, mainte image lui paraîtra
obscure malgré toute la simplicité des
traits que l'auteur aura voulue. Mais
qu'importe, l'ensemble aura eu l'heur
de plaire et c'est assez!
Au surplus, ces petites histoires servi-
raient à délecter les grands enfants que
Dous sommes. Qui oserait prétendre que
c si Peau d'Ane lui était conté, il n'y
prendrait un plaisir extrême? » Cela
repose, vraiment, des tirades alambi-
quées, des gestes extatiques et des
périodes creuses!
Lisez dans le livre qui nous occupe ce
conte admirable de Demolder : L Héri-
tage de la Mère Labouvolle. Vous n'y
découvrirez pas la naïveté charmante
d'Andersen, ni la fantaisie ravie de
Grimm, ni l'imagination débordante de
Perrault. Mais vous concevrez que les
enfants suivront, délicieusement émus,
les péripéties de cette histoire d'une
Misère. Je gage que les petits heureux
trouveront des mots de pitié pour ces
petits pauvres, et qu'ainsi s'éveillera, en
eux, le sentiment altruiste qui attestera
qu'au contact des tristesses de ce monde
les enfants, tout comme les hommes,
deviennent meilleurs.
C'est l'apathie des bons écrivains qui
est cause de l'extraordinaire éclosion
d'oeuvres médiocres que collectionnent,
à l'usage des petits écoliers, les Marne
de Tours et d'ailleurs. N'est-il pas évi-
dent que des œuNTes saines et fortes,
simples et jolies, instructives et agréa-
bles sont nécessaires pour relever le
goût et pour éveiller la beauté au cœur
des cent milliers de lecteurs de demain ?
Omer De Vuyst.
Trois livres d'histoire.
Hector Fleischmann : Mémoires de Charlotte de Robespierre, A. Michel,
Paris. 5 francs. — Joséphine infidèle, Méricaut, Paris. 3 fr, 50. — Rachel
intime, Fasquelle, Paris. 5 francs.
Charlotte de Robespierre n'a point
joué de rôle historique. Mais elle com-
plète le trio familial. Pour les historiens
elle a fait mieux : elle a éclairé la vie de
Maximihen. C'est un titre à leur recon-
naissance. Elle n'a pas besoin d'en
avoir d'autre. Ses Mémoires ont été
pillés et arrangés. M. Lenôtre, qui en a
arrangé bien d'autres en furetant mal
dans les vieilles maisons et les vietix
rs, en sait quelquechose, M.
. .V .ichmann les pubHe, les commente,
les discute en homme avisé, relève les
1rs, fait ses réserves. C'est d'autant
— ux qu'il ne cache pas son « admira-
tion » pour le Tigre. Mais surtout il fait
sortir de la nuit le rédacteur des Mé-
moires. Et la vie de Charlotte est désor-
mais connue : roman, oui roman, d'une
femme qui ne fut ni grand homme, ni
Egérie, mais qui passa sa vie à l'ombre
d'une vie énorme et qui, heureusement
oubliée après Thermidor, languit qua-
rante ans encore, ne songeant qu'aux
morts et à son Mort, dans une misère
approximative, avec des souvenirs dont
les événements qui se déroulaient sous
ses yeux — si prodigieux et si vain-
queurs pour elle fussent-ils — ne pou-
vaient mordre le profil gigantesque.
« Joséphine infidèle fait aimer Napo-
léon », dit M. Fleischmann. Il n'avait
— 2"]^
pas besoin de justifier son « amour »
pour les Napoléonides (après la légende
napoléonienne, voici que s'annonce le
phénomène de l'apothéose finale bien
connu dans l'histoire des religions).
Nous le connaissions par ses publica-
tions et il est excusable. On aime de
moindres choses. Pour nous, qui n'ai-
mons ni le mari ni la femme, nous
comptons les coups et ils sont ici rude-
ment assénés. Les mânes de la « bonne»,
de la « tendre », de la « douce » José-
phine^ ne pardonneront pas à l'auteur. Il
la nudifie proprement. Qu'elle fût « bête
et sotte », créole « avariée » (M. de
Vogué) et que Bonaparte — il ne s'agit
pas encore de Napoléon — ce Jean-Jean
ardent, fût berné, tout cela est plutôt
curieux. Mais le but de M. Fleischmann
est plus élevé. Il veut étudier scientifi-
quement le rôle de l'amour chez Napo-
léon et ses deux femmes. 11 l'a fait pour
le mâle. Il le fait pour la première f
Il le fera pour la seconde. L'œuvre tend
à justifier le premier de ses écarts afin
de le grandir dans l'ensemble. Nous
apprécierons le but et le résultat quand
nous aurons vu la suite.
Et la Beauharnais est disséquée. Je
vous assure qu'il n'en reste pas lourd.
Cet « oiseau des îles » si... luxuriant de
plumage et... de reste est anatomisé de
façon menue. Et cela fait un joli volume
de haut intérêt historique et de belle
psychologie : ou plutôt une psycho-
physiologie féminine qui grouille de
détails, de preuves, très vivante, hardie,
qui dit les mots crûment et donne au
cœur... le regret de n'avoir point été des
intimes du sujet.
Juive, femme, tragédienne, telle fut
Rachel. Que fut-elle d'abord? On la
croyait tragédienne. Elle le fut à coup
sûr. Elle fut juive surtout. Et femme
avant tout. On pouvait le supposer.
On ne s'en doutait point. Elle eut des
amants riches qui l'enrichirent. La
juive pourrait dire si elle les prit pour
l'argent seulement. Elle en eut dont
on ne connaît que le prénom. Elle
dut les connaître autrement. Au vrai,
elle mêla le tout : le cœur, l'ar-
gent... et le reste. Elle fut ainsi vrai-
ment femme. Et c'est la femme avant
tout que nous projette avec minutie
M. Fleischmann. Une inconnue, il faut
l'avouer. Une Rachel nouvelle sort du
fond du désert. Mais elle n'est pas bril-
lante de clarté. Qu'importe. Elle est
mieux ainsi. Elle est plus intéressant
parce que plus vraie. Et l'on comprenu
que l'auteur se soit passionné pour son
sujet. La tragédie qu'elle a galvanisée t
qui l'a enrichie ne s'en portera pas plus
mal en sa tombe. Mais l'histoire pos-
sède désormais, grâce à M. Fleisch-
mann, le portrait en pied — on l'avait à
peine jusqu'à la taille — d'une des sœurs
des grandes actrices du xviir et du
xix^ siècles, âmes tendres et heureuse-
ment sans scrupules, débordantes d
talent et d'amour, fines et sensibles,
libertines, tragiques à la scène seule-
ment et jouant pour de bon, chaque nuit,
la passion dont elles tonitruaient les
éclats ou soulignaient délicatement les,
teintes, aux chandelles, chaque soir.
Ainsi le hasard réunit sur notre table,
en même temps, trois livres semblables
et divers. Trois femmes — une inconnue,
une méconnue, une mal connue ; — trois
milieux — la Convention, la cour, la
scène ; — trois époques — la Révolution,
l'Empire, la seconde République et le
second Empire; — trois tranches d'his-
toire — révolutionnaire, impériale, théâ-
trale ; — trois quarts de siècle en meni
morceaux.
— ^n
Et l'on a l'impression d'un labeur
énorme. M. Fleischmann est un érudit.
Son œuvre est déjà considérable. Il
Fouille les archives publiques et privées
et trouve de l'inédit. Il a du flair : ses
découvertes étonnent. S'il ne fixe pas les
caractères généraux d'une époque ou
les lois du processus historique, il aide
à les trouver. Il remue les documents à
la pelle et avec sagacité les commente,
les discute : il éclaire. Il a aussi l'enthou-
siasme et il fait beau le voir mettre en
pièces ses adversaires. Nous aimons
cela. L'histoire frigide est lamentable.
Pourvu qu'elle soit impartiale dans ses
observations, il nous suffit. Et si nous
ne partageons pas toutes les vues de
l'auteur, nous applaudissons à ses dé-
couvertes et à ses œuvres.
Victor Devogel.
Les expositions.
Au Cercle Artistique : Geo
Dernier.
Geo Dernier occupe les deux salles du
Cercle. C'est beaucoup, mais c'est loin
d'être trop! Soixante douze toiles! Cela
permet à l'artiste d'attester les res-
sources multiples de son art qui a des
incursions charmantes, imprévues, ré-
ussies : voici des notations de plages
qui nous apportent la fraîcheur de l'air
du large avec des tons délicats et clairs,
où par moment une tache, vive mais
sans violence, semble concentrer la
lumière et créer des vibrations récréant
l'œil.
\ oici des paysages aux larges hori-
-. aux cieux tourmentés ou sereins.
)as, une mise en page inattendue :
une ferme, dont on ne voit que le mur
e, est placée tout en haut du tableau,
L elle occupe toute la largeur. C'est
d'un recueillement presque austère. Ici,
l'artiste a « miniaturisé » et, sans désa-
vouer la grandeur du paysage dont la
toile donne, malgré tout, l'impression, il
a délicatement détaillé le troupeau de
ruminants. C'est presque mignard.
Les pinceaux de l'artiste ont des res-
sources déconcertantes.
L'envoi, comme bien l'on pense, est
constitué surtout par les toiles où s'af-
firme la maîtrise habituelle. La majesté
des cygnes, l'ingénuité des poulains, la
tendre hébétude des veaux, la grâce
inquiète des daims lui sont prétexte à
des « plein air > qu'anime la vie et que
magnifie la santé de ses hôtes. Le Fos-
teau, qui lui fournit tant de sujets déjà,
est amplement représenté; établcs, écu-
ries aux colorations chaudes que l'artiste
interprète avec franchise, sans hésita-
tion, nous montrent un luxe de bétail,
d'animaux, ses modèles de dilection.
Et ce sont encore des paysages aux
plantureuses prairies, grassement peintes,
aux cieux immenses et tourmentés, c'est
la pelouse des Anglais ainsi que l'allée
des Cavaliers, évoquant les splendeurs
de notre Dois de la Cambre, cette der-
nière toile dans une harmonie de fauves
et de verts des plus chatoyante.
Il est difficile de tout citer : Geo
Dernier a exposé les fruits d'un labeur
énorme qui atteste une diversité d'inspi-
ration et de moyens des plus intéres-
sants. Son exposition remarquable con-
firme une maîtrise, celle d'un peintre
qui œuvre de franche couleur pour le
plaisir des yeux, évoquant de préférence
278 —
la nature dans ses aspects les plus capti-
vants, alors qu'elle revêt la parure cha-
toyante des bêtes puissantes qui la peu-
plent. Et si des sujets qui s'éloignent de
cette manière ont le don de séduire sa
fantaisie, il les peint avec un égal souci
d'affirmer son talent qui ne ruse pas
avec le procédé mais qui, hardiment,
étend la couleur suivant les enseigne-
ments des maîtres d'autrefois, qu'il
continue très dignement.
Nous avons, l'an dernier, consacré
un article à Bernier. Son exposition
d'aujourd'hui vient démontrer la vérité
de nos très favorables impressions
d'alors. L. R.
Au Studio, rue des Petits Carmes.
L'Exposition des femmes artistes y
eut lieu dans le courant d'avril.
Exposition plutôt médiocre. Malgré,
le nom plein de promesses de M"« Uyt-
terschaut, l'exposante la plus talentueuse, 1
sans conteste, fut M"^ Catz-Enthoven,
l'artiste hollandaise bien connue, qui.
remporta précédemment plus d'un suc-
cès. Sa touche très grasse, éprise de
coloris vibrants, reste toujours aussi'
savoureuse et l'on constate avec plaisir?
un progrès dans l'harmonisation deS'
tons. Ceux-ci moins heurtés qu'aupara-
vant donnent une expression plus soi-
gnée aux types que peint M"« Catz.
Remarqué une de ces têtes de vieille
Hollandaise, qu'elle excelle à inter-
préter — une jeune fille aux bluets et
coquelicots, de touche délicate, — une
Pierrette joliment campée.
M'"^ Catz soutient bravement la re-
nommée des femmes peintres.
H. C.
Les concerts.
Le dernier concert d'abonnement
dirigé par Félicien Durant clôturait
dignement la série des grandes auditions
données par cette œuvre d'extension
musicale, à laquelle on ne peut refuser
les meilleurs éloges.
L'exécution du « Concerto brande-
bourgeois » de Bach, une de ces pages
qui sont des merveilles par la fermeté
d'écriture et leur force rythmique, fut
irréprochable, de même que la « Sym-
phonie fantastique », cette haute fan-
taisie de Berlioz, et peut-être ce qui
restera de meilleur de cet apôtre fervent
de la musique réaliste. Enfin la« Grande
Pâque Russe », ouverture d'un copieux
effet musical et à grande allure, de
Rimsky-Korsakow, termina ce pro-
gramme symphonique, qui fut au point
de vue de l'interprétation, un des plus soi-
gnés, notamment la Symphonie fantas
tique, dont la mise au point fut excej
lente, et l'exécution une des meilleure
qui aient été données à Bruxelles.
M. Laurent Swolfs, l'ex-pensionnairt
de la Monnaie, se fit entendre dans les
airs de Gluck, Kienzl et Moussorgsk;
Voix bien timbrée, style juste, artiste
très consciencieux, auquel il ne manque
plus que de perfectionner un peu ]a
diction.
Mais l'œuvre de Durant ne se borne
point là ; à côté des grands concerts, il
organise des séances de musique c\e
chambre dont le programme est de
mieux inspiré. Nous avons eu les deux
séances de musique ancienne, qui furent
pour beaucoup une révélation. Celles ci
279 —
furent suivies de trois séances données
par le quatuor Capet de Paris, et consa-
crées aux principaux quatuors de Beet-
hoven.
On ignore trop les trésors de la mu-
sique de chambre, surtout ces fameux
quatuors de Beethoven, dont les exécu-
s sont si rares, hélas! à Bruxelles.
js devons au quatuor Capet, admi-
rable de finesse, de légèreté et de pré-
cision, cette joie bien précieuse de nous
avoir fait entendre une série d'œuvres du
plus haut intérêt et dans les meilleures
conditions d'interprétation. Nous notons
pour mémoire, l'exquis et pimpant
scherzo de l'op. i8 n° i; l'allégretto
fugué du n° 4 et l'admirable op. n° 131,
avec son prélude austère et ses alterna-
tives de joie et de douleur, ses pensées
funèbres traversées de rondes folles,
tourbillons d'idées joyeuses et fantas-
ques. Et l'op. 132 avec son adagio so-
nore et doux comme un choral! Les
derniers quatuors de Beethoven sont
indescriptibles. Appartiennent-ils à la
musique ou sont-ils des poèmes vivants?
Par leur forme bizarre et tourmentée et
leur variété de mouvements, remplis
d'interruptions, de heurts, de saccades,
ne sont-ils pas la vie elle-même telle
que la vécut Beethoven dans ses
dernières années, cette vie troublée,
agitée, aux visions riantes et sombres,
avec ses rêves, ses cauchemars et ses
phantasmes, coupés d'appels vibrants à
la réalité?
Nous devons au quatuor Capet une
exécution irréprochable de ces pages
uniques. Admirablement secondé par
*'*^I. Hewitt, Henri et Marcel Casa-
us, Lucien Capet provoqua maintes
fois l'enthousiasme par ses brillantes
■lités de virtuose, l'excellence de la
lorité, la sûreté du coup d'archet et
la pureté du style.
Ce fut un véritable rega: d'art aus?-i
que le récital, donné à la Grande Har-
monie, par Félia Litvinne, dont les
triomphes au théâtre de la Monnaie
sont restés dans toutes les mémoires.
Outre le cycle complet des « Amours
du Poète » de Schumann, que l'éminente
artiste a chanté dans une nouvelle tra-
duction d'elle-même, le programme
comprenait un air d'Alceste, des lieder
de Beethoven, Fauré, Moussorgsky et
le final de « Tristan et Yseult. »
A ses côtés se produisait un jeune
violoncelliste de grand talent : Paul
Bazelaire, qui obtint grand succès dans
un concerto de Boêllmann ; et le pianiste
Lauweryns qui accompagna tout le
concert avec la maîtrise qu'on lui con-
naît.
Un remarquable récital de piano nous
fut donné à la Salle Patria, le 11 avril,
par Germaine Lievens, une des élèves
les plus distinguées du maître De Greef.
Germaine Lievens possède la fougue,
l'ampleur et l'élan qui donne à son
interprétation une grande puissance
d'expression. Elle produisit grand efifet
dans le « Prélude Choral et fugue »
de César Franck, ainsi que dans
r « Appassionata » de Beethoven, par
ses qualités éminentes de compréhen-
sion et de style, et aussi, il faut le dire,
par cette perfection du mécanisme qui
caractérise les disciples de De Greef.
Dans la sonate de Chopin, elle fit
preuve d'une grande délicatesse, et
obtint enfin grand succès dans le
Scherzo-Caprice, d'Erasme Raway, une
page d'un grand intérêt pianistique.. On
ne peut que louer cette grande artiste,
non seulement d'avoir fait preuve d'un
talent sérieux et d'une technique appro-
fondie, mais d'avoir présenté, dans un
récital, quatre œuvres importantes et
d'une aussi grande valeur. C'est d'un
bel exemple et d'une réelle vaillance!
A signaler encore le récital donné par
le violoniste Schkolnik. élève de Thom-
son, et qui notamment dans la Chaconne
— 28o —
de Bach, fit preuve de qualités de
mécanisme et d'une sûreté peu ordinaire
du coup d'archet. Dans l'ensemble, avec
les concertos de Ernst et Tschaïkowsky,
exécution assez froide, mais soignée, et
d'une impeccable correction.
V. Hallut.
Au souvenir de la triomphante reprise
de Lysistrata au Parc, restera impérissa-
blement joint celui de ce deuil horri-
fiant : Renée Félyne est morte ! Et
la disparition de l'être de grâce, de jeu-
nesse, de beauté et de talent qui incar-
nait avec une souplesse d'attitudes tout
athéniennes la radieuse Lysis, serre le
cœur indiciblement.
Oh ! mort ! à quelle volupté stupide
obéissiez-vous pour cueillir ainsi de vos
doigts osseux et repoussants, une fleur
vivante qui s'épanouissait, éblouissante,
dans la lumière ?
De quel satanique désir de sensations
morbides étiez vous animée pour toucher
de vos mains frigides cette chair jeune
et ardente qui vibrait au souffle de la vie
et dont les frémissements chantaient
l'hymne à la beauté?
De quel besoin de sang jeune et chaud
étiez-vous avide pour plonger ainsi vos
ongles acérés dans le cœur qui hier
encore battait si allègrement en l'hon-
neur de la vie ?
Oh î mort ! votre bouche a mis aux
lèvres de celte femme le baiser empoi-
sonné et vos ricanements ont fait taire
à jamais, par leur sinistre claquement.
Les théâtres.
Théâtre Royal du Parc, Lysistrata, comédie en quatre actes et un prologue, par M. Mauricel
Donnay, d'après Aristophane, musique de M. Amédée Dutacq. — Théâtre Royal de|
l'Alcazar : L' Après midi byzantine, comédie en un acte de M. Nozière, musique de scène dej
M. Esteban-Marti. — Le Chat et le Chérubin, pièce en un acte et irois parties, de M. Jeai;
Bernac, d'après la pièce chinoise de M. Chester Bailey-Fernald, musique de scène
M. Gabriel Marie. — L'Ecrasé, comédie en un acte, de M. Maurice Froyez. — Par une Nui
d'Eté, comédie inédite en un acte, de M. Armory. — Salle Ravenstein : La Madone!
deux actes de M. Paul Spaak. — La Jeune Fille à la Fenêtre, poème de M. Camille Lemonnier,!
musique de M Samuel-Holeman. — La Tragédie Florentine, de Oscar Wilde.
les modulations harmonieuses de sa voix
caressante.
Oh ! mort ! qui l'emportez dans votre
course impitoyable,' arrêtez un moment
que nous la saluions avant qu'elle
entre pour toujours au royaume de-
ombres et que nous déposions sur s;
bière le rameau vert de nos regrets.
Elle avait fait de Lysistrata une créa-
tion délicieuse, figurant à ravir cette
femme d'Athènes, fine, vive, spirituelle,
parlant de sujets scabreux avec une élé-
gance et une discrétion si charmantes,
une aisance si sereine que nul n'y eût
pu voir de graveleuses intentions. Certes,
l'œuvre elle-même est d'une mesure
exquise, les auteurs y ont dépensé ur
verve libertine exempte de grossièreté
Elle peut choquer la pubibonderii.
mais ne peut effaroucher les esprits que
les hardiesses, même grivoises, de con-
ceptions et de mots ne peuvent que
récréer.
Les auteurs? Oui, ils sont deux, mais
le talent de l'un a pénétré le talent de
l'autre, l'adaptation moderne a su, à
propos, utiliser la version antique.
L'œuvre a une unité, une pureté de
lignes si claire qu'on voit, à la lumièr
— 28l —
du génie antique, s'animer nos mœurs
et la satire moderne y mordre et provo-
quer unmouvementdistrayantet aitiste.
On a dit d'Aristophane : «Les Grecs,
» cherchant un sanctuaire indestructible,
» trouvèrent l'âme d'Aristophane ». Il
serait téméraire sans doute d'attribuer
dès à présent à l'âme de Maurice Donnay
le dangereux honneur d'être un sanc-
tuaire indestructible. Mais pourtant le
rapprochement s'impose. Si l'écrivain
n'a pas le mérite de l'invention de cette
fable de Lysistrata, ne peut-on pas dire
de lui comme de son illustre confrère
grec qu'il a peintà merveille, en maniant
la périlleuse arme de l'ironie, les mœurs
de ses contemporains, raillant leurs
défauts... et leurs qualités, excusant
leurs vices... et leurs vertus?
La Direction du Parc avait monté
Lysistrata avec un soin dont il faut la
louer. La troupe a apporté une bonne
humeur et beaucoup de conviction à
l'interprétation. Citons particulièrement
M"* De Brandt, qui a joué avec une
ingénuité délicieuse et susurré d'une
voix fort agréable le rôle de Callyce, la
jeune fille qui ne veut pas mourir sans
avoir connu l'Amour.
L'évocation de l'antique a aussi tenté
M. Nozière.Byzance et ses courtisanes;
l'éternel féminin; Hippolyte, cocher de
cirque, en qui s'incarne la beauté docile
et puissante du mâle; Clinias, jeune
-culpteur, dont la perversité habile a
ison des plus rebelles amoureuses. Et
est, autour de ces personnages, la re-
constitution de la Byzance lascive,
dans son atmosphère d'érotisme, de
voluptés subtiles ou exacerbées. Indu-
bitablement, la comédie de M. Nozière
(les qualités de style, mais elle a paru
'te.
ouvementée et partant d'un
itérèt dramatique plus intense fut le
ite qui se dé-
\\\Q : le quar-
tier chinois de San Francisco. C'est cette
atmosphère curieuse qui lui prête son
charme principal et lui donne un attrait
du meilleur aloi. Le conte est fort simple
et d'une psychologie rudimentaire. Mais
il est agrémenté de développements
originaux qui ne manquent pas de
poésie et de profondeur. Sans compter
que le dénoùment est fort moral : ce
traître, qui a voulu s'emparer d'une
jeune fille et n'a pas craint de tuer le
fiancé de celle-ci, qui s'opposait à ses
projets, meurt, assassiné par le père de
sa victime. Et le justicier prononce cette
sentence : « Et quand le cadavre est
au bord de l'au-delà, l'expiation com-
mence. »
M. Hauterive a interprété ici avec
beaucoup de talent son rôle de vieux
philosophe, alors que dans V Après-midi
byzantine, il avait composé le rôle
d' Hippolyte, attestant une souplesse
d'adaptation fort méritoire. MM. Paulet,
Bosc, Bajart, M'"'^ Landray, Berge,
De Vigny, Devimeur eurent l'occasion,
dans ces deux pièces de faire valoir leurs
qualités très réelles.
Deux piécettes : l'Ecrasé et Par une
xVuit d'été, dont l'une fut amusante,
l'autre moins, complétaient le spectacle.
L'Ecrasé nous a donné l'occasion de
revoir M™' Dupeyron qui ne se lasse
pas de faire applaudir les formes dévêtues
de son corps, fort belles d^ailleurs.
A LA SALLE Ravenstein, la Vie
Intetlecttielle nous conviait à une soirée
d'art, le 26 avril. Nous avons répondu
à son invitation. Fort aimablement, le
régisseur a fait appel à l'imagination des
auditeurs pour suppléer à l'absence de
décors. On se serait cru aux Samedis du
Thyrsef Et l'on a entendu La Madone,
l'ainiabie comédie de Paul Spaak et la
Tragédie Florentine, d'Oscar Wilde,
jouées par M "• Montigny, MM. Renier
et Norét. Ces acteurs ont interprété les
œuvres avec intelligence.
— 282 —
Mais l'intérêt principal de la soirée
fut l'exécution de la Jeune Fille à la
Fenêtre. Le poème, d'une belle simpli-
cité de lignes, est de Camille Lemonnier.
M. Samuel y a adapté une musique
assez évocative qui, dans le prélude sur-
tout, ne manque pas d'une certaine fraî-
cheur d'inspiration. Mais il n'a pu se
défendre de puérilités et de prolixité
qui ont provoqué quelque lassitude.
Anssi les applaudissements n'ont-ils pas
été aussi nourris que le méritaient !a
poésie troublante du texte et le talent
incontestable que révélait la composi-
tion.
LÉOPOLD ROSY.
Les conférences.
LÉONARD DE ViNCi, par Joséphln
Peladan.
A Y Institut des Arts, un public nom-
breux et passablement curieux est venu
écouter M. Joséphin Peladan, le mage
au manteau de pourpre. Mais, non pour-
tant, le sar est très conforme aux usages,
il est de noir vêtu, cravaté de blanc et
comme un vulgaire conférencier s'assoit
derrière la petite table oii s'érige modes-
tement le verre d'eau obligatoire. Et
M. Peladan va parler pendant une heure,
d'abondance, avec conviction, avec un
enthousiasme respectueux et disert de
Leonardo da Vinci. Non pas du peintre,
mais du Penseur qui s'est révélé lorsque,
sur le déclin de sa vie, il s'est mis à
coordonner ses notes, de 1516 à 151 9, à
la cour de François I"'. Et le conféren-
cier souligne l'honneur qui revient à ce
Roi de France d'avoir accueilli le génial
vieillard à sa cour.
C'est dans cette retraite que Léonard
établit les formules de l'expérimenta-
lisme, qui est à la base de la Science
moderne, et qu'il délimite le domaine
du mystère. C'est donc à tort qu'on
revendique ses méthodes comme l'apa-
nage du matérialisme.
Seulement Léonard eut conscience du
prurit d'évidence qui tourmente l'hu-
manité et faisant la part de la croyance
et de l'expérience, il les a nettement
différenciées. « A moins de mauvaise foi
» ce sont deux terrains sur lesquels le
» prêtre et le professeur ne se peuvent
» rencontrer ». Inventant la méthode
analogique il a déterminé les rapports
du monde moral au monde matériel. S'il
existe du mollusque à l'homme une
gradation ascensionnelle, il en existe
une autre de l'homme à l'ange, cette
dernière résolvant le besoin d'imagina-
tion qui travaille les êtres humains.
L'art satisfait ce besoin d'imagination.
Il est un rite sacré qui bannit 1' « ama-
teur », être abominable. Les artistes
sont des sages qui transforment en chi-
mères les désn-s inavouables du péché...
La sagesse, c'est de découvrir la beauté
artiste cachée dans la nature et dans
l'homme. L'artiste est celui qui, dans
l'état de « voyance », dévoile l'âme des
choses. Et l'on évoque le sourire de la J
Joconde, celui du Saint Jean qui sont "
au Louvre et le sourire du Sphinx qui
se dresse au bord du désert. Ils parlent
à ceux qui les interrogent. Aussi l'artiste
doit être universel, doit s'enrichir du
plus de rapports quitte à ne choisir
qu'un moyen d'expression.
Et Léonard est cet esprit d'harmonie.
Il est croyant selon l'évangile de Saint
Jean. Qu'est ce que la vie? Nul ne le
sait. Mais c'est la Vérité ! Celle-ci est en
283 -
nous. Conversons avec les sphinx, les
œuvres d'art, qui en sont les expressions
éternelles!
Le conférencier a la parole facile, la
phrase familière ; il y trouve une assu-
rance téméraire; il erre un peu parmi
<es notes, éparpille ses idées, embrouille
son sujet ; il parle de Léonard physicien
qui réfute l'occultisme, repousse l'éso-
térisme — ce qui a mécontenté Jean
Del ville — il a foncé sur l'Institut —
M. Picard, qui a fondé une Académie,
a froncé le sourcil — il a agoni les rapins
— et les bourgeois ont applaudi, tout
comme les artistes ou ceux qui se
croient tels ont battu des mains au
massacre de l'amateur...
Quoi d'étonnant dès lors qu'il y eut
dans cette conférence un peu de confu-
sion qui a quelque peu nui au succès de
l'orateur. Celui-ci n'en a pas moins satis-
fait l'espoir que nous avions d'entendre
une étude captivante et substantielle.
L. R.
Camille Lemonnier
AUX « Amis de la Littérature. »
Les Amis de la Littérature ont
clôturé la série de leurs conférences
de cette saison, par un digne, par un
superbe couronnement. Aussi leur
dernière séance fut-elle mieux qu'un
succès; ce fut un véritable triomphe.
Ce soir là — 9 avril — un maître
parlait d'un autre maître. Lemonnier,
tout vibrant d'un enthousiasme jeune,
intarissable, exaltait la mémoire du
génial De Coster, le poète de la Mère
Flandre, le chantre d'Uylenspiegel,son
fils, le héros aux exploits glorieux, qui
continue à vivre à travers la Race.
La salle gothique de l'Hôtel de Ville
est littéralement envahie par une foule
ardente qui salue de bravos l'entrée de
Camille Lemonnier. Edmond Picard
arrive, paternel et bon comme toujours,
dit quelques paroles spirituelles et s'as-
sied, tandis que, debout, le Maître com-
* mence d'une voix émue son admirable
discours.
Après avoir dépeint le milieu béotien
dans lequel vivaient nos littérateurs
avant 1880, après avoir rappelé des
souvenirs personnels qui ne manquent
point de saveur — telle cette causerie
que fit Baudelaire, dans notre capitale,
à des bancs déserts, — le conférencier
parle du grand Decoster et de ses
œuvres.
Celles-ci n'ont point connu et ne
connaissent pas encore chez nous la
juste gloire qui leur re\ient.
Voici X'Uylenspiegel, cette fresque
énorme, véritable chant héroïque où rit,
pleure, palpite, vit, souflre et revit sans
mourir jamais, l'âme étemelle de tout
un peuple, de toute une race. Livre
admirable que traverse d'un bout à
l'autre, comme un vent gonflé d'amour,
un ardent souflBe d'épopée.
Camille Lemonnier appelle volontiers
le grand romancier « Notre Père De
Coster », suivant l'expression filiale de
Fierens-Gevaert. Il le propose comme
une leçon patriotique toujours vivante,
comme un exemple glorieux. Et dire
que l'on oublie, dans notre pays, cet
homme qui a immortalisé les gens de
Flandre, alors que l'Allemagne tout
entière achète et lit comme une bible,
la traduction complète de ses œuvres!
Le Maître exprime toutes ces idées
avec une mâle énergie, dans cette lan-
gue superbe, cette langue riche et vi-
brante dont seul il a le secret.
Et il conclut par un suprême sursum
corda, fouettant les indifférences, exal-
tant, forçant les enthousiasmes et les
admirations ;
« Je sens battre sur mon cœur les
cendres de Claes! » dit Uylenspiegel,
chaque fois que son cœur bat pour la
patrie. C'est que, dans une pincée de
— 284 —
cendres^ il y a la race, et la terre et la
transmission des âges. Mais un livre
aussi est de la substance chaude et éter-
nelle quand, comme celui de Ch. De
Coster, il est à la fois composé des cen-
dres d'hier et de l'argile où se sculpte
demain ; quand, comme le sien encore,
il est fait d'essence patriale et d'huma-
nité générale... Vous qui m' écoutez,
emportez au moins la leçon que le pre-
mier en date et en génie de nos livres
doit être pour vous le livre par excel-
lence. ^
Comme les cendres tressaillantes de
Claes, portez-le, profondément, au cœur
de votre cœur ! »
Une ovation interminable salue cette
péroraison. Des admirateurs ont déposé
devant notre illustre doyen une palme,
que M. Edmond Picard lui remet, d'un
geste qui eût pu avoir un peu plus d'élé-
gance et de distinction, semble-t-il.
On crie, on acclame, on bat des
mains interminablement.
... Et nous mettrons, à cette page, en
guise de signet, une brindille de laurier
vert, dans le livre d'or de nos sou-
venirs.
'Notre quatrième Samedi.
Lecture de Y Hallali, pièce inédite en 4 actes,
tirée de son roman, par Camille Lemonnier,
avec collaboration de M™'' J. Landre pour le
libretto et de M. G. Astresse pour la musique.
Il appartient aux Maîtres de nous
donner de grandes et utiles leçons. —
Les jeunes littérateurs, en effet, obser-
vent les faits et gestes des aînés, écou-
tent les paroles sorties de leurs bouches
vénérables; — et comme ces gestes et
ces paroles partent de très haut, vien-
nent d'êtres dominant les piédestaux de
la Gloire, ils en acquièrent une signifi-
cation qui porte en elle quelque chose
d'éternel, et dont l'influence heureuse
est parfois très grande sur les nouvelles
générations.
En réservant au Thyrse la faveur et
l'honneur de faire connaître au public
son drame inédit L'Hallali, le Maître
Camille Lemonnier — que je salue ici
au nom de notre enthousiaste phalange
tout entière — ne nous a pas seulement
donné une précieuse marque d'estime
et de confiance dont nous le remercions
infiniment et dont nous avons le droit
d'être fiers; — mais il semble avoir
voulu surtout encourager la campagne
hautement louable (et trop peu appré-
ciée par ceux-là mêmes qu'elle défend)
entreprise par le vaillant LéopoldRosy,
en faveur du Théâtre Belge (expression
consacrée).
Alors que de vagues débutants sem-
blent redouter de confier à notre Direc-
teur des pièces qui jamais, sans doute^
ne verront les feux de la rampe, crai-
gnant, dirait-on, d'enlever à leurs pro-
ductions immortelles (comment mour-
raient-elles puisqu'elles ne viendront
jamais au jour), une inappréciable
saveur d'inédit; le Maître, lui, généreu-
sement, sans compter, n'a pas hésité à
accorder au Thyrse la primeur d'une de
ses merveilleuses créations.
Eh I l'on dira bien que le public auquel
s'adressent nos Samedis n'est pas tant
nombreux qu'il puisse autour d'un nom
faire une rumeur écoutée de gloire! ni
attirer sur la tête d'un dramaturge les
bénédictions d'un directeur de théâtre !
Mais il n'en est que mieux choisi,
notre public, et par le fait, plus apte à
une compréhension d'art, et possédant
d'autres aptitudes à la critique intelli-
gente, que celui des feux d'artifice, par
exemple, ou des nationales Kermesses
aux boudins.
D'ailleurs tous les grands artistes
n'ont-ils pas trouvé leurs premiers ad-
mirateurs parmi une élite dont l'enthou-
siasme a peu à peu gagné la foule ?
Mais venons à parler de cette belle
soirée du 16 avril qui restera, elle aussi,
parmi nos meilleurs souvenirs.
— 28^ —
Ce fut d'abord une causerie charmante
de Léopold Rosy sur le théâtre de Ca-
mille Lemonnier; rapidement le confé-
rencier passe en revue les diverses
pièces qu'a données le Maître, en fait
une courte analyse et termine sa sub-
stantielle étude par quelques indications
au sujet de V Hallali, l'attrait particulier
de la séance.
Madame Derboven, ensuite, dit avec
une belle fierté, la page des Deux Cons-
ciences où Wildman clame le droit de
tout artiste et de tout penseur au respect
sinon à l'admiration de chacun.
Fuis, grâce à l'intelligente interpréta-
tion d'un groupe de lecteurs (i) aux-
quels va toute notre reconnaissance, les
phases terrifiantes du drame se dérou-
lèrent devant notre esprit angoissé d'un
dénouement tragique; l'imagination put
se donner carrière au pays du fantas-
tique et de l'irréel; — une contrée hal-
lucinée, peuplée de visions plus grandes
que nature — tels ces spectres qu'on
aperçoit parfois entre ciel et terre, sur
les nuages, et qui écrasent par leurs pro-
portions gigantesques.
Cet extraordinaire seigneur de Que-
vauquant est diabolique dans son ago-
nie Toute une race palpite en lui ; elle
pantèle au bord du gouffre, elle meurt,
elle saigne rouge, mais parfois se relève
(i) M"'«« Derboven et Rosy, MM.
Dewolf, Dubois et Aron.
Rosy,
avec des cris de volupté, plus cruelle et
plus terrible, parce qu'elle sait et veut
sa mort.
Le baron, héros à sa manière, qui eût
fait un admirable ty^e de brigand est
le personnage central de la pièce; —
grand, eftrayamment au milieu de sa
famille dégénérée, il se détache de l'en-
semble de l'œuvre comme une obsession
à la Rops, un Semeur d Ivraie dispro-
portionné et fou qui jette l'épouvante
dans l'âme de ceux qui l'approchent.
Rosy a eu, à son endroit, cette com-
paraison heureuse : « On dirait un vau-
tour obligé de vivre dans une basse-
cour. »
Le drame du Maître est puissamment
original et très bien construit ; écrit dans
une langue assouplie — espèce de prose
rythmée qui n'en garde pas moins beau-
coup de couleur et de force, il est des-
tiné à produire la plus grande impres-
sion.
Signalons sa finale admirable, qui
constitue une véritable trouvaille ; ces
paroles du prêtre à Sybille criminelle :
« Et maintenant, mon enfant, je vous
écoute. »
Que nous reste-t-il à dire ? Si ce n'est
à souhaiter bonne réussite au composi-
teur M. Astresse; afin que cet Hallali
que toute une foule a déjà acclamé,
résonne bientôt par le monde comme un
chant de victoire I
Désiré-Joseph Debouck.
Les revues.
Trois articles nécrologiques. — Les Rubriques nouvelles. — Dur end a .x
Revue des Lettres et des Arts. — Les Entretiens idéalistes. — A propos du
vers libre (Nouvelle Revue Française. — Les Guêpes. — La Phalange. — Les
Marges. — L'Ile sonnante. — Le Divan). — Paul Adam. — Rémy de Gour-
mont. —Jules Renard. — Notes diverses.
Encore une fois la grande Faucheuse,
rouge et soûle, a bu du sang
au cabaret des Trois cercueils.
Et trois jeunes artistes s'en sont allés,
— 286 —
sur les tombeaux desquels, de pieuses
mains ont déposé des couronnes tressées
avec les roses du regret.
C'est d'abord Ch. L. Philippe, le ro-
mancier déjà célèbre de Croqidgnole,
La Mère et l'Enfant, Bubu de Mont-
parnasse, etc., sans oublier ce tout ré-
cent Charles Blanchard publié par la
Nouvelle Revue Française — lequel,
bien qu'inachevé, peut être considéré
comme un véritable chef-d'œuvre.
Edouard Rod, lui aussi, s'est vu briser
la plume entre les doigts, — brutale-
ment, dans la rue, il a été terrassé.
C'est une noble et grande figure qui
disparaît avec lui. Il ne manquait à sa
gloire que la consécration académique ;
mais Rod n'en voulut point ; une trop
grande modestie fleurissait dans son
cœur, à côté d'une inépuisable bonté.
C'est ce que nous rappellent des Sou-
venirs émus que signe M. Chabault dans
la Revue du Temps présent.
Enfin, Moréas, stoïquement s'est
éteint en pleine maturité, emportant
du moins dans la tombe, la consolation
suprême de laisser après lui une chanson
immortelle et d'impérissables gestes de
Beauté. — M. André du Fresnois lui dit
un noble adieu dans le n° 4 àl Arlequin.
Que ces défunts amants de l'Art dor-
ment en paix et continuent à songer loin
des entraves charnelles; que leurs âmes
vivent et chantent dans les sphères
bleues de l'Idéal, entrevues aux vitraux
de leurs Rêves; et que leurs noms
aimés, roulant comme des échos sonores
par delà les âges, abordent aux grèves
lointaines de l'immortalité 1
On pourrait dire que les grands ar-
tistes font semblant de mourir; en
vérité, ils restent bien vivants parmi
nous. Leur présence nous entoure, nous
imprègne; nous parlons journellement
d'eux ; nous leur vouons une admiration
enthousiaste que les ans ne tiédissent
point. En leur consacrant des études
dans les revues et les journaux, nous
forçons le public à garder le culte du
Souvenir.
C'est ainsi, que l'ombre de Flaubert
était récemment évoquée dans les Ru-
briques nouvelles par M. Henri Steckel.
Celui-ci nous fournit de captivants dé-
tails sur la vie du grand romancier et
sur ses manuscrits inédits, conservés à
la Villa Tanit. Une lettre de Berlioz à
Flaubert prête à cet article un attrait
tout particulier.
Robuste aussi, malgré la maladie, et
noble, comme celle d'un martyr, la figure
de J. K. Huysmans se détache des do-
cuments inédits que publie, dans sa
revue, le directeur de Durendal. On
peut aimer ou ne pas aimer, quant au
fond, l'œuvre de Huysmans catholique :
mais ce que l'on doit admirer en lui, c'est
cette incroyable et sublime énergie
dont il a fait preuve jusque dans la
mort.
En lisant les lettres qu'il écrivit à
M. l'abbé Moeller au moment même de
la publication de la Cathédrale, on aura
une idée de toutes les attaques aux-
quelles le romancier chrétien fut en
butte et l'on verra combien courageuse-
ment il les supporta.
Bien intéressantes sont les quelques
pages écrites par M, Delhonny, dans la
Revue des Lettres et des Arts, à propos
de « Henri Heine, poète allemand,
esprit français ».
M. Delhonny met en relief l'originale
dualité qui existe chez ce beau génie.
Eprise de mystères et de légendes, son
inspiration est bien de source germa-
nique; elle jaillit de l'âme même du
vieux terroir. D'une sentimentaHté un
peu précieuse, Heine s'exprime pourtant
en une langue presque toujours dénuée
de recherche ; car il tient en horreur les
tirades emphatiques.
D'autre part, sur ses douleurs peut-
être trop complaisamment entretenues,
— 2%7 —
il étend le voile à peine transparent
d'une ironie toute française, comme si,
pris de pudeur, il voulait cacher ses plaies
saignantes aux regards profanes. Parfois
son rire trop bruyant sonne creux, est
amer comme un sifflet de saule frais
taillé aux lèvres d'un enfant en pleurs.
Heine eût pu chanter sur une flûte,
comme Max Waller^ ce refrain triste :
« Mes vers qui font semblant de rire
Et sanglotent très doucement. »
Puisque nous sommes à parler des
grands morts, disons un mot aussi de
ce géant de Barbey. Il s'est levé de la
tombe, immensément, superbement;
et il publie dans Les entretiens idéa-
listes quelques pages inédites.
— Cependant, au pied de ces beaux
phares qui illuminent la route jusque
dans l'avenir, le flot mouvant des Idées
continue à couler. Parmi cette mer tour-
mentée des productions de l'esprit, les
courants sont multiples. Ils entraînent
et passionnent, parfois, toute une foule
d'écrivains; mais parmi ceux-ci il en est
de courageux par nature qui les remon-
tent où, inébranlables, ne bougent pas.
Tout récemment, MM. Vildrac et
Duhamel ont, par une Etude sur le vers
libre, déchaîné la publication d'un nom-
bre considérable d'articles, les uns en-
thousiastes de la poésie nouvelle, les
autres restant plutôt tièdes, les derniers
enfin ouvertement hostiles au mou-
vement. Il n'est pas de revue qui n'ait
hospitalisé le sien. Plusieurs émettent
des vues intéressantes sur la question
tant discutée du Vers-librisme.
Ce fut d'abord, une étude de Michel
Arnauld, publiée ùdiW&Xdi Nouvelle Revue
Française. Pondéré, calme, un tantinet
sceptique même, il s'y déclarait égale-
ment peu satisfait et de la forme classi-
que et de la technique nouvelle. Il était
dans l'attente d'une formule idéale à
trouver. S'il reprochait à l'alexandrin et
aux strophes régulières, une rigide mo-
notonie peu faite pour s'adapter à la
gamme infinie en nuances des sensations
et des idées, il leur reconnaissait, néan-
moins, un rythme bien caractérisé et
la belle musique des rimes, deux choses
indispensables pour qu'un poème soit un
chant et se fixe, avec une beauté immua-
ble, dans la mémoire.
M. Henri Ghéon a répondu aux ob-
jections de M. Michel Arnauld. Quoi-
que enthousiaste partisan de la Poésie
nouvelle, M. Ghéon partage plutôt les
vues de M. Vildrac que celles de
M. Duhamel. Ce n'est pas que ces deux
poètes aient, dans leur brochure, exposé
séparément leur manière de voir. Mais
leurs œuvres sont là pour nous révéler
qu'en certains passages — celui qui
condamne la rime et l'assonance, par
exemple — c'est l'avis de M. Duhamel
qui a prévalu.
M. Jean Bernard, lui, avait dans les
Guêpes de janvier déjà, exprimé nette-
ment son opinion. Il est inutile de dire
ici dans quel camp s'est rangé M. Ber-
nard. Tout le monde le sait irréducti-
blement classique, ce qui ne l'empêche
pas d'écrire en vers libres. C'est là de
bel éclectisme.
Puis ce fut — l'inévitable contrepoids
du précédent, un article de M. Jean
Roy ère, dans la Phalange de mars.
Le cher camarade de M. Bernard ayant
mis trois mois à y réfléchir, sa réponse,
qu'il intitule d'un air plutôt indififérent :
Sur la Poésie actuelle, est anormalement
intéressante.
Dans le n" 20 des Marges, M. Marc
Lafargue et un sien ami firent de 1" esprit
huit pages durant, si bien qu'en fin de
compte, le lecteur ne savait pas trop si les
deux copains n'avaient point voulu se
payer les tètes de MM. Vildrac et
Duhamel, et la sienne.
Ulle sonnante, elle aussi a sonné sa
cloche. M. Callet ne nous y apprend
rien de bien extraordinaire sous le rap-
port de l'inédit. — Enfin, Jean Mariel,
comme un sage, a parlé dans le Divan
de mars.
Les idées émises par M. Mariel sont
de nature à plaire beaucoup; je crois
que l'avenir est de leur côté.
«En employant les mètres classiques,
dit-il, en les combinant à tous les mètres
impairs que Verlaine sut manier avec
tant de bonheur, ne pourrait-on créer
un vers libre doué véritablement de sou-
plesse et conservant ses qualités ryth-
miques ?»
On souhaiterait aussi voir conserver les
rimes, mais en les mêlant, en les ren-
dant moins tyranniques; dételle sorte
que l'émotion puisse jaillir, la pensée
s'exprimer sans rencontrer des entraves
à l'élan du lyrisme.
De tout ceci que résulte-t-il ? Bien peu
de choses, n'est-ce pas? Ce n'est pas tant
les discussions, si nombreuses soient-
elles, qui créeront le vers libre nouveau.
Avant tout, disent MM. Vildrac et
Duhamel à la fin de leur ouvrage, « il
faut être un poète», c'est-à-dire qu'il
faut créer^ faire des vers. Néanmoins, ces
échanges de vues peuvent avoir leur
raison d'être, puisque, (écrit un jeune
qui les aime par dessus tout) : « Elles
créent l'atmosphère oii doit vivre le
poète ; elles sont l'aliment du vrai génie
poétique ; elles l'éveillent, le nour-
rissent et le fortifient. »
M. Paul Adam croirait qu'elles sont
surtout bonnes et recommandables parce
qu'étant un prétexte à ne point laisser
se rouiller les plumes. Le puissant ro-
mancier expose, dans la Phalange^ les
effets utiles de la fécondité littéraire, de
la culture des digressions, sur l'œuvre
d'un écrivain.
Il y a évidemment là une question de
tempérament. Tout le monde n'a pas la
nature exubérante de l'auteur du Trust.
Lui, tandis qu'il élabore Irène, la Force,
V Enfant d'Austerlitz, le Mystère des
Foules, les Mouettes, il écrit parallèle-
ment des essais : Basile et Sophia, la
Morale de la France, les Inipérialismes,
la Morale de l'Amour, \ Icône et le
Croissant, d'autres encore. C'est très
beau, cela.
Les pages de M. Paul Adam, inti-
tulées Remarques sur la fécondité litté-
raire, sont une volée de bois vert aux
« paresseux grinchus ».
Pourvu seulement, qu'elles n'encoura-
gent pas, dans leur labeur terne, cer-
tains hommes dits de lettres, qui pour-
raient s'éprendre amoureusement du
conseil : ceux là qui, par suite d'une
prolixité absorbante, ne s'élèvent jamais
au-dessus d'une égale, d'une immuable
médiocrité.
M. André Gide est, à sa façon, un
amateur de Rémy de Gourynont L'amu-
sant amateur ! Et qu'elles sont capti-
vantes, en vérité, ces pages de la Nou-
velle Revue Française, où il découvre
certain côté risible et vide dans la
pensée de son confrère (si l'on peut
dire) I
M. Jules Renard reste bien ce chas-
seur d'images qui « saute du lit de bon
matin et ne part que si son esprit est net,
son cœur pur, son corps léger comme un
vêtement d'été ». C'est dire combien son
style aussi sera net, précis, plein de lu-
mière claire. J'imagine un Jules Renard
très ennuyé quand il lui arrive de lâcher
une phrase de plus de trois lignes. Son art
simple est tout en traits délicats; on
dirait des dessins écrits, à la manière
de Donnay. Mais toutes ces images
constituent autant de trouvailles.
Poil de Carotte, T^diï exemple, en four-
mille. Et les histoires naturelles ne sont
pas moins remarquables. Qui ne connaît
ces admirables Mondons, cette Famille
d'arbres et ce Grillon qui « par une
chaînette dont la poulie grince, descend
jusqu'au fond de la terre? »
— 289
Les essais de Jules Renard, publiés
dans le dernier n** de Vers et Prose,vïOM%
remettent en mémoire ces merveilles.
Toutefois ils nous ont paru, à certains
endroits, moins concis et moins heureux
que les œuvres du même auteur, dont
nous parlions plus haut.
Notes :
— La Belgique artistique et littéraire
a publié dans son fascicule de mars un
conte de M. Hubert Stiernet intitulé
\ Aéroplane, qui est un petit chef-
d'œuvre.
— Les Argonautes, sont une revue
assez intéressante. M.Lemercier d'Erm,
directeur, y célèbre ses mérites sur tous
les airs, populaires et autres.
— Dans les Documents du Progrès a
paru une étude de M. Léon Bocquet sur
le Sonnet de Quinze vers. Le directeur
du Beffroi en attribue l'invention à
M. Femand Mazade, que le Thyrse
s'honore de compter parmi ses collabo-
rateurs.
— M. Merlet fait de bonne critique
dans ses Propos mensuels.
A Lire. Les admirables heures de soir
d'Emile Verhaeren, dans la Phalange;
Y Œuvre de Léon Dierx, par Henry De-
rieux dans Y Art libre; les Bandeaux
d'or .-poèmes de Jouve, Castiaux, Varlet
et Duhamel. — Chloé : vers de Francis
Carco.
La Revue critique des idées et des
livres : La cocarde de Barrés, par H.
Clouard. Isis : Poèmes de Touny-
Lerj's et de A. de Bersaucourt.
La Vie intellectuelle : Une préface de
Paul Adam et une lettre de Rome, par
Ch. Van Lerberghe.
Finale : Je suis ineffablement recon-
naissant aux deux poètereaux de cin-
quième ordre, qui, malgré la tempéra-
ture, se sont mis en bras de chemise pour
rimer à mon endroit neuf vers caramé-
liques. Ceux-ci hélas ! ont bien peu de
chances de redire à la Postérité que
j'étais un terne individu et que ces Mes-
sieurs des Guêpes avaient de l'esprit à
revendre. J'en remercie non moins cha-
leureusement, ces Messieurs, qui me
sont devenus, depuis très sympathiques.
Leur attention me comble, il faut bien
le dire; je n'en demandais pas tant.
Désiré-Joseph Debouck.
Lettres russes,
La philosophie des « Masques », de L. Andreeff (i).
Mesdames, Messieurs,
Ce qui forme toute la base de l'art
russe, c'est la douleur. Elle passe, cos-
tumée et masquée de différentes façons,
dans toutes les œuvres ; elle suggère des
pensées âpres et douloureuses, elle mène
vers les chemins ensanglantés de la re-
( I ) Conférence prononcée à la Société Logo-
Arcbiste.
cherche, et fatale et impitoyable, elle
dicte sa volonté et martyrise le créateur.
Muse douloureuse au front courroucé,
aux yeux pleins d'angoisse — c'est elle
qui a inspiré les chefs-d'œuvre de l'art
russe.
Dostoevsky parla des misères de la
réalité, du crime et du châtiment, des
horreurs de la maison morte, il décrivit
les détresses des petits, des miséreux, il
jeta les étincelles de son esprit révolté
— 290
et alluma un bûcher où s'enflammèrent
les maux de cette terre glaciale et où
brûla son cœur ulcéré.
Gogol qui débuta en peintre en-
thousiaste de sa belle patrie, l'Ukraine,
et chanta un chant sublime et pourpré à
la nature, finit par pleurer jusqu'à la
folie. Les choses et les êtres prirent des
bosses et des cornes difformes et dansè-
rent une danse infernale sur son âme
tourmentée. Il fit des efiforts inouïs pour
rire et n'eut qu'une grimace doulou-
reuse qui clama horreur.
Gogol, en, une nuit désormais célèbre,
brûla son dernier chef-d'œuvre, — c'est
la Vie, monstre qui l'étoufifait, qu'il vou-
lut brûler.
La beauté sainte et tragique de la lutte
héroïque pour le bien immortel, la
pensée profonde devant les choses et les
êtres, l'âpre recherche de la vérité, qui
échappe malgré tout, le souci constant
de s'élever au-dessus de soi et de tenir
en bride les sentiments divers qui le dé-
vorent, telle fut et telle reste la vie du
grand artiste qu'est le patriarche de
« Jasnaïa Poliana ». Tolstoï en Russie
est le symbole de tout un siècle. En lui
se dévisage, d'une façon claire et simple,
toute la multiplicité du caractère russe
où on se heurte à des contradictions
bizarres, étonnantes, à des antipodes
tragiques. C'est d'un grand plaisir intel-
lectuel et moral que de méditer sur la
vie et les œuvres de ce génie passant
dans les torrents de l'existence, la tête
haute, scrutant et cherchant jusqu'à son
dernier souffle. Ne croit-on pas assister
à une scène biblique quand on voit ce
vieillard maigre et affaibli, s'écrier de-
vant le monde entier : « Je ne peux plus
me taire, je ne peux vivre de cette ma-
nière, mettez à ma tête aussi, puisque
vous mettez à la tête des autres un sac
et un bonnet, pour me pousser à bas
d'un banc, de façon à ce que, par mon
propre poids, je resserre autour de mon
vieux cou la corde savonnée. »
La douleur, ai-je dit, est à la base de
l'art russe, elle l'est parce que dans
toutes les manifestations de la vie elle
forme le ton fondamental.
Schopenhauer disait que l'élément
essentiel de la vie qui domine et souffre
s'éclaircit et se dessine complètement,
seulement dans l'homme. Cette pensée
fut l'idée directrice de la philosophie,
de ce grand martyr de notre temps,
qu'est Fr. Nietsche, et c'est elle qui
l'amena à dire que dans l'œuvre d'art se
découvre l'unité interne de tous les
êtres, l'unité métaphysique de l'éternel
fondement de l'Univers. Il est à remar-
quer que lui aussi, après les auteurs
russes, vient à cette conclusion que le
but de la nature dans la multiplicité de
ses processus n'est point la joie, le bon-
heur, le contentement parasite d'une
tranquillité constante, mais la douleur ^
qui est le chemin rocailleux menant au
sommet désiré de la formation morale
tout être conscient.
Le peintre des recherches dans le
domaine de la morale, le poète « de la
folie et de l'horreur », le psychologue
de la solitude écrasante, Léonide An-
dreeff, a suivi aussi ce chemin.
Depuis bientôt dix ans il retient
l'attention des lecteurs russes. Pas une
de ses œuvres ne passe inaperçue, mais
chacune soulève une discussion âpre et
des commentaires multiples qui sont
possibles seulement en Russie. C'est que
chaque fois qu'il parle, il touche une des
blessures de l'âme de sa patrie.
La douleur découverte, l'abîme muet
de l'effrayant silence du tombeau,
l'aveugle brouillard des cauchemars et
de la folie, les brûlures de l'amour
outragé. Voilà les éléments artistiques
qui cimentent ses œuvres.
Le héros d'une de ses pièces. « Vers
les Etoiles », caractérise ainsi l'homme
en général : « L'homme ne pense que
sur sa vie et sur sa mort, et pour
cela même il lui est aussi terrible de
— 291 —
vivre et aussi ennuyeux qu'à une
puce égarée dans un caveau... Pour
remplir le vide horrible, il invente beau-
coup d'une façon belle et forte, mais
même dans ses inventions il ne parle
que de sa mort, que de sa vie - et son
effroi augmente. Et il devient ressem-
blant au tenancier d'un musée de figures
en cire. Pendant la journée il bavarde
pour ceux qui fréquentent son établisse-
ment et leur prend de l'argent, mais la
nuit dans sa solitude il rôde avec effroi
parmi les morts »...
S'il était permis de comparer l'auteur
à un de ses héros, j'aurais volontiers dit
qu'Andreeff, pour ce qui concerne le
fond spirituel de son être, ressemble
étrangement au tenancier du musée
dont il parle.
Seul, enfoncé en un tombeau de
doutes, l'esprit cabré sous l'angoisse
qui l'écrase, les yeux largement ouverts,
comme pour fixer et approfondir, il
passe dans la vie et observe. Il sait voir.
Et une fois qu'il a vu, il saisit les côtés
drôles, les lignes bien marquées, les
couleurs criardes, pour dessiner à grands
coups de brosses des portraits ou plutôt
des masques, aux grimaces difformes,
aux folies des regards et aux rides pro-
fondes. Et il sait « raconter ». Dans des
phrases riches, sonores, où se déchaî-
nent parfois les forces sauvages des ava-
lanches, les bruits des cascades, les cris
terribles des bêtes blessées ; dans des
phrases sculpturales qui dénotent la main
sûre et avisée du maître martelant le
marbre, il raconte, chante et crie la vie
et la mort.
Il y a pourtant dans son art un côté
que je considère comme un défaut.
Chaque fois qu'on lit un de ses contes ou
une de ses nouvelles on sent l'effort de
l'auteur de démontrer une idée précon-
çue et souvent même, ce qui est pire,
une thèse. A coup sûr, c'est le côté
faible d' Andreeff, mais je ne cacherai pas
que justement ces défauts faciliteront
pour beaucoup ma tâche qui consiste
à exposer devant vous ses idées et son
art, le plus clairement possible.
Ainsi, pour démontrer, cette idée très
juste, que l'homme pour l'homme est un
mystère, une énigme aussi difficile à
résoudre, que les secrets les plus pro-
fonds de l'Univers, il écrivit, au com-
mencement de sa carrière littéraire, un
conte, en un style encore réaliste, por-
tant le dtre : <^ Pas de pardon ».
Au maître d'école, Krilow, homme
bilieux et étrange, vient à la tête l'idée
bizarre, entre toutes imbécile, de se faire
passer pour un espion. L'auteur expli-
que d'ailleurs les raisons; cette idée lui
est venue « du %ide de l'estomac affamé
et méchant ».
Il déclare haut devant les gens qu'il
est un espion, et attend avec impatience
le résultat de son acte, qui le frappe
d'une façon terrible, car tout le monde,
sans difficultés, sans étonnement, prend
très naturellement au sérieux, ce qu'il
vient d'avancer. Personne ne trouve de
raisons pour douter de la possibilité
d'une aussi monstrueuse action La jeune
fille devant qui il plaisante le prend au
sérieux, avec une facilité, une légèreté
étonnante et tous ceux qui se trouvaient
par hasard dans la salle le croient
aussi...
Krilow est surpris, frappé, meurtri de
ce qu'on peut le prendre aussi simple-
ment, aussi facilement pour un espion
et essaye de répéter l'expérience devant
sa femme légitime. Mais, hélas! elle
aussi croit à la confession de son mari.
Plus que cela. Beaucoup de traits dans
le caractère du maître bilieux restaient
vagues et incompréhensibles depuis
leur vie commune et maintenant la con-
fession du mari vient à temps pour
éclairer beaucoup de choses qu'elle cher-
chait vainement à comprendre.
Voici la scène :
— 292 —
— Je suis un espion — dit-il à sa
femme ?
— Comment.
— Un espion, oui. Comprends-tu?
« Marie Iwanowna s'affaisse drôle-
ment, comme une pâte qu'on vient de
trouer et après avoir frappé ses mains
l'une contre l'autre, prononce :
— Je le savais bien — malheureuse
que je suis. Mon Dieu! Mon Dieu!
« Après avoir bondi vers sa femme,
Mitrofan Wasilievitsch, agite son poing
devant sa figure, fait un effort pour ne
pas lui donner un coup et commence à
crier si haut que dans la salle à manger
la vaisselle cesse de sonner et toute la
maison devient silencieuse.
— Imbécile! mille fois imbécile! Je
le savais bien, mon Dieu! Mais com-
ment pouvais-tu savoir? Douze ans!
Douze ans! Grand Dieu! Ma femme,
mon amie... toutes mes pensées, l'ar-
gent, tout... »
Après douze ans de vie commune,
Krilow, n'est pas compris même par sa
femme, avec laquelle il a partagé ses
« pensées, son argent, tout... »
N'est-ce pas là en réalité, un drame
dont nous sommes tous chaque jour les
spectateurs? N'est-ce pas une doulou-
reuse vérité à laquelle nous pensons si
souvent?
Et quelle doit être la situation du
maître d'école, après le coup terrible
qu'il vient de recevoir des hommes?
Sera-ce le poignard, le rasoir ou bien le
poison? Il y pense, mais à la fin il choi-
sit le pire — la solitude.
Tous les héros d'Andreeff sont des
solitaires. Cela frappe tous ceux qui
connaissent ses œuvres. Chez chacun de
ses héros, tôt ou tard « la conscience de
la solitude, comme un éclair illumine
l'abîme noir qui l'éloigné... du monde
entier et des hommes »,
« Il était mortellement solitaire — le
« Gouverneur » — et même il ne sentait
pas cela, comme si toujours, dans toutes
les journées de sa vie longue et variée la
solitude était un état naturel et inviola-
ble, comme la vie elle-même ! »
Et plus augmente le nombre des
hommes qui l'entourent, plus âprement,
plus douloureusement il ressent l'inévi-
tabilité de l'atroce solitude, plus claire-
ment il comprend qu'il est impossible
de lier, d'enchaîner fortement sa vie
avec la vie des autres.
Certes, l'histoire est là pour nous dire
que souvent les intérêts économiques,
les malheurs, les goûts communs, l'idéal
qui jette ses rayons sur les mêmes
fronts, unissent les hommes pour une
action d'ensemble, pour une perfection
à réaliser, mais cette union efface-t-elle
l'effroi de la solitude? — Non. Et c'est
bien cela qui rend terrible l'imbécile
géant,la foule des villes,car en elle nous
voyonsl'absardité de la vie d'un homme
pris à part, répétée mille fois, des cen-
taines de mille fois. A cette thèse, An-
dreeff a consacré d'abord un conte qu'il
appelle : « La Ville », et puis un autre
qu'il intitule : « La malédiction de la
bête ».
« La ville était énorme et peuplée, et
il y avait dans ce qu'elle était si peuplée
et si énorme quelque chose d'opiniâtre,
d'invincible, d'indifféremment brutal.
Du poids colossal de ses maisons gon-
flées et en pierres, elle écrasait la terre
sur laquelle elle s'était mise debout, et
les rues entre les maisons étaient
étroites, tordues et profondes, comme
les fentes sur le rocher ». « Et le plus
effroyable de tout — continue l'auteur
— étaient des hommes qui circulaient
dans les rues. Leur nombre était grand,
et ils étaient tous des inconnus et des
étrangers, et ils vivaient tous de leur vie
particulière, fermée pour les yeux des
autres; naissaient et mouraient inces-
samment et il n'y avait ni commence-
ment, ni fin à cette avalanche ».
293 —
« Et plus augmentait le nombre des
hommes qui ne se connaissaient pas,
plus devenait terrible la solitude de
chacun. Et dans ces noires et tracas-
sières nuits, Pétrofif, souvent ressentait
un besoin de crier de peur, de se cacher
quelque part dans une cave profonde et
de rester là-bas tout seul. Alors on peut
penser seulement à ceux qu'on connaît
et ne pas se sentir si infiniment solitaire,
parmi l'énormité des êtres étrangers. »(ij
Dans « La malédiction de la bête»,
Andreff est effrayé par * cette ressem-
blance tragique et fatale de ce qui doit
être différent », par « cette égorgeante
nécessité pour chacun de prendre une
même forme : avoir un nez, un estomac,
sentir et penser selon les mêmes ma-
nuels de logique et de psychologie, »
La nature elle-même ne peut soulager
ce sentiment, car les nuages « ces mon-
ceaux de vapeurs touffues, difformes et
sans figures » lui sont étrangers ; les re-
jaillissements des vagues ne soufflent
sur lui que du froid et du limon; « l'in-
difiérence de l'éternité du coucher du
soleil enflammé me fait peur ». Et
l'homme vivant dans la nature ressent
un besoin impérieux d'aller en ville, de
voir des hommes qui vivent et s'agitent.
« Je veux des maisons en pierres, —
dit-il. — Je veux de l'électricité que
j'allume moi-même, que j'éteins moi-
même! Te rappelles-tu la nuit, sous la
fenêtre, le chant des trams, le claque-
ment des sabots sur l'asphalte, l'odeur
de la poussière humide, la circulation
intense de la foule échauffée, les paroles
flammées d'or, de vert et de rouge, brû-
lant sur l'immensité des maisons...
— « Chocolat et cacao »... C'est de ces
mots que tu parles .. — lui demande son
amie.
— Oui, «chocolat et cacao» — répond
avec défi l'homme. Et que me dit le
(i) Andreeû * La Ville >.
soleil! — Eternité. Et que me disent la
lune et les étoiles ? — Eternité et mj's-
tère. Je ne veux pas de l'éternité et du
mystère. Je veux du « chocolat et du
cacao ». Je veux que même sur le ciel il
soit inscrit ce que je comprends, ce qui
est doux et ne m'effraye pas ».
Vous remarquerez facilement ici le
besoin de l'homme de mentir à soi-même
intentionnellement pour échapper aux
questions qui le dévorent, à la solitude de
ses méditations, le besoin de se plonger
dans quelque chose qui lui fera oublier
son propre moi; l'espoir de trouver la
vérité si non dans la lumière du soleil,
au moins dans la beauté artificielle de
^électricité : la foi en ce que le « cho-
colat et le cacao » lui donneront cette
satisfaction morale de la vie qu'il cherche
vainement partout.
La ville aussi lui refuse cette satisfac-
tion. Parcourant les rues et les places,
entrant dans la foule, dans les établis-
sements, il commence à comprendre
que son effroi ne fera qu'augmenter.
Et en effet, avez-vous observé cette
chose terrible qu'est la vie des villes?
Ici, tout se fait mécaniquement, machi-
nalement. Tout tourne, tout marche et
court, on ne sait pourquoi et vers quel
but. La ville est le néant de l'individua-
lité. En venant à la ville, on achète un
costume à la mode, un chapeau, une
canne, on met une fleur à la bouton-
nière, — comme tout le monde. On
fréquente les cafés, on va au théâtre, au
musée, — comme tout le monde. On
pense, on agit, on discute, — comme
tout le monde. Quel état sinistre et
bruyant que de faire une chose, parce
que les autres la font !
Et l'homme d'Andreefif non seulement
ne trouve pas de délivrance dans le spec-
tacle stupide qui l'entoure, mais tout au
contraire maintenant il a peur de s'unir
avec les choses vers lesquelles il tendait
ardemment ; maintenant il a conscience
— 294
du non-sens objectif de toute la vie hu-
maine et mondiale.
Meurtri de désespoir, effrayé par
l'inutile et la trop quotidienne existence
des gens de la ville, les nerfs tendus et
le cœur affolé, il s'arrête devant le spec-
tacle d'un phoque mourant dans un
bassin étroit et sale du jardin zoologi-
que, et croit entendre le dernier cri de
la bête emprisonnée.
... « Tout d'un coup glacé par un sen-
timent indescriptible, je compris que le
phoque — maudissait. Il s'est mis de-
bout dans son sale cuveau, au milieu de
l'immense ville et il maudit par la malé-
diction de la bête et cette ville, et les
hommes, et la terre, et le ciel... Il n'at-
tendait pas de réponse; seul, mourant,
il ne cherchait pas à comprendre; il
maudissait les siècles et les espaces, il
jetait sa voix dans leur vide monstrueux
et fou. Et il me semblait : avec ses
malédictions sortent ensemble des tom-
beaux les ombres gigantesques des
siècles défunts, qui marchent solennel-
lement dans le brouillard ensanglanté;
et d'autres encore les suivent, et la
bande infinie des ombres gigantesques,
pâles, saignantes, revêtent silencieuse-
ment la terre et dirigent leur chemin
effroyable dans l'espace. »
Voilà la tragédie non seulement de la
vie d'un seul homme, mais de la vie de
toute l'humanité, de toute la terre, à
laquelle l'homme s'empresse de joindre
la sienne.
« J'ai peur de la malédiction de la
bête. Pourquoi me maudit-il ! Pourquoi ?
Est-ce ma faute que la terre est si mau-
vaise? » Et en s'adressant à la bête :
« Nous maudirons ensemble. Crie, crie
encore plus fort! Pour que la ville
t'entende, et la terre, et le ciel! Crie le
danger, crie l'effroi de cette vie, crie la
mort! Et maudis, maudis, et à ta malé-
diction de la bête je joins ma dernière
malédiction de l'homme!
Et l'homme affolé court vers sa bien-
aimée qui l'attend pour le soulager et
opposer aux maux de l'homme conscient
et solitaire son amour infini et conso-
lateur.
Constant Zarian.
(A suivre.)
Lettres italiennes.
Femmes écrivains : M"""^ M. Serao, Neera, Sfinge, Deledda.
Des deux femmes de lettres les plus
célèbres d'Italie, M™' Mathilde Serao et
M"* Neera (Anna Radius Zuccari) cette
dernière tient encore la première ligne
de bataille. Chaque année elle nous
donne un roman, ou un livre de petites
chansons, ou un recueil de contes, ou
une gerbe de pensées. Crevalcore, il
Canzoniere délia Nonna, la Sottana del
Diavolo, le Idée d'iina Donna, ce sont
des ouvrages fort répandus dans le
public italien : et, incessamment, nous
aurons Forze Occulte, un roman tout à
fait nouveau qui sera une étude très
délicate d'âmes modernes et antithé-
tiques. L'art de M™*' Neera, comme
presque toujours l'art d'Italie, est d'ins-
piration régionale. Cette femme connaît
à merveille — et elle sait rendre avec
une très simple puissance de style,
simple jusqu'à en paraître quelquefois
banale — l'âme médiocre mais formi-
dable de la vieille bourgeoisie lombarde,
ses petites passions, ses patiences endor-
— 295 -
mies, son esprit de relativisme écono-
mique et d'acquiescement passif à tout
ce qui ne confine pas à son activité labo-
rieuse. Cette bourgeoisie se réveille
cependant et, bon gré malgré, ne fût-ce
que pour s'envoler en automobile, de-
vient fxituriste. Mais M'"'' Neera paraît
très peu pressentir ces nouveaux frissons.
Elle se renferme dans des silences énig-
matiques : et nous écrit les Idée d'xtna
Donna (les Idées d'une Femme) qui n'est
qu'un essai glacial d' anti-féminisme :
très audacieux, sans doute : mais, néan-
moins, d'une valeur éthique moderniste
très discutable.
]\jme Mathilde Serao, infiniment plus
grande artiste, mais peut-être moins pro-
fonde que M""* Neera, se repose depuis
quelque temps sur ses lauriers très
abondants, qui suffiront à couronner sa
vieillesse de fière napolitaine. Elle a évo-
qué tous les aspects psychologiques de
sa race depuis les plus véhéments, les
plus colorés et jusqu'aux plus savoureux.
M'°* Serao et M""' Neera ont, désor-
mais, l'âge des grand'mamans; mais
elles sont, toutes deux, admirablement
vivantes, vives, spirituelles : leurs yeux
noirs ont encore l'éclat de la jeunesse :
et leurs idéals sont, plus que jamais,
vivaces à la flamme de l'espoir. Le Nord
et le Sud de l'Italie d'hier sont symbo-
lisés éloquemment par ces deux vénéra-
bles princesses de la littérature féminine :
le Nord hermétique, méditatif, d'un laco-
nisme calculateur : le Sud bruyant, exu-
bérant, impulsif, d'une expansivité ba-
billarde. Deux mondes avec des lumières
et des mouvements tout à fait antipo-
diques, deux véritables petits hémis-
phères d'un même univers où l'âme de
la Patrie, qui était hier désunie, parait
ardemment s'ériger, aujourd'hui, dans
une accolade de fraternité esthétique.
Peu de femmes glorieuses sont sincère-
ment aimées dans leur Pays comme
Neera, la milanaise et Mathilde Serao,
la napolitaine. Et peu de femmes, glo-
rieuses ou non, se vouent réciproque-
ment une amitié aussi sincère que celle
des deux romancières italiennes.
Mais nous voulons parler aussi de
deux jeunes femmes écrivains éminentes
et particulièrement chères à l'Italie
pour l'évocation très poétique des
régions natales qu'elles ont donnée
dans leurs livres. M""* Sfinge et M""*
Grazia Deledda.
M"* Sfinge est une grande dame de
Romagne qui porte, avec une altière
beauté, un nom, aussi illustre dans
l'histoire de sa terre d'origine que dans
l'histoire de l'Italie moderne. Elle est
de la famille comtale des Codronchi
Argeli d'Imola, fille du comte Giovanni
qui fut député des plus illustres, séna-
teur du Royaume, ministre de l'Instruc-
tion Publique, vice-président du Sénat
et gouverneur de Sicile à l'époque des
Fasci (fédérations socialistes) anéantis
par Crispi, dont il était un des amis les
plus fidèles. M""' Sfinge est un écrivain
très noble, d'une clarté psychologique
pénétrante, d'un courage indomptable,
d'une loyauté qui ressemble à celle des
femmes classiques auxquelles on donnait
à résoudre les questions les plus com-
pliquées d'art et d'amour. M™* Sfinge a
traité le Roman et la Novella (conte)
d'une main de maître. Je veux men-
tionner // Colpevole (le Coupable) et
L'^r^rf^ (l'Héritier), des essais d'un art
très passionné, où l'âme de la Romagne
faite d'une fierté presque antique et
d'une générosité toute aborigène, flambe
à chaque page. Un autre roman, qui est
parmi les meilleurs de la littérature ita-
lienne de ces dernières années, La
ViUitna (La Victime) est une étude de
femme campée avec une belle hardiesse
et je voudrais presque dire, avec de la
volupté anatomique. M""* Sfinge vient
de publier récemment L'A nima gemella
(l'Ame jumelle) dans la première Revue
— 296
d'Italie, La Nuova Antologia de Rome.
Ce qui lui a valu les louanges les plus
flatteurs de son directeur M. Maggiorino
Ferraris (un des plus considérables hom-
mes de lettres et de politique de l'Europe
contemporaine). M'''* Sfînge a un style
tout personnel, dépourvu de réthorique,
ferme, clair, aigu comme une lame de
couteau. La langue italienne, sous sa
plume, est un instrument délicieuse-
ment facile et précis. Ses descriptions
sont des tableaux à couleurs triom-
phales : son dialogue est plein d'ardeur
et de naturel, on y sent l'écrivain qui
aime le théâtre et qui pourra y triom-
pher. En effet. M""* Sfinge tient achevés
deux drames très beaux : Regina di
GoLconda et il Nido qui seront, bientôt,
jugés par le public italien. M""* Sfinge
est une audacieuse, comme tous les
véristes de nature. Son art ne reconnaît
aucun droit aux réticences hypocrites et
aux pudeurs stupides. Elle n'est pas pré-
cisément toujours accessible aux demoi-
selles. La tragédie humaine, M"»' Sfinge
la donne telle qu'elle la voit de ses
grands yeux bleus de Minerve qui
entend tout et ose tout interpréter.
Cet art magnifique du Roman ré-
gional, de M'"' Grazia Deledda, com-
mence à se compromettre avec le somp-
tueux maniérisme.
Ecrivain sarde, jeune encore, elle
jouit d'une renommée retentissante. Ses
deux premiers romans intéressèrent
beaucoup l'Italie : Cenere, Edera.
C'étaient des livres qui peignaient au
vif la terre et l'âme de la Sardaigne,
cette cendrillon des régions italiennes.
L'excès photographique des systèmes
représentatifs semble être le défaut
capital de l'art de M™* Grazia Deledda.
Ses personnages, presque exclusivem.ent
rustiques, commencent à nous laisser
indifférents. Depuis, les intrigues de ses
romans et de ses contes se ressentent i
quelquefois d'artifices, exagérés : même
dans leur simplicité, les descriptions de
cette vie là, si éloignée de nous et
presque exotique, ne nous émeuvent
plus avec l'intensité légitime d'autrefois.
L'Itahe attend, même de ses femmes,
un art souverainement national. Parmi
toutes, M'"^ Sfinge, la chanteuse épique
d'Adélaïde Cairoli, Cornélie mère des
Gracques de l'Italie nouvelle, nous
paraît, dorénavant, pour la pureté et la
hauteur de l'idéal, la plus apte à ce
rôle magnifique de génie et de patrio-
tisme. Paolo Buzzi.
Petite chronique.
M. le Comte d'Arschot^ à qui les
lettres doivent notamment des vers
d'une fort agréable inspiration, d'un
charme délicat, vient d'être nomméChef
de Cabinet de S. M. le Roi.
Nos félicitations à notre noble...
confrère.
Concours de beauté. — Pour l'Expo
sition, on réunit les portraits de nos lit-
térateurs. Ne craint-on pas des scènes
regrettables? Quand on aura mis en ]
présence nos irascibles gens de lettres,
M. Picard ne va-t-il pas tirer la langue \
aux anti-âmebelgistes, M. Bonmariage
ne descendra-t-il pas de son cadre pour
.... serrer la main à M . Maurice Gauchez
et M. Rency, saisissant le martinet du ;
père F'ouettard, ne va-t il pas se préci- ,
piter sur M Maurice Wilmotte?
- ^91 —
Le « festival de littérature dramatique belge ».
En 1905, lorsqu'on fêta, avec le luxe
.rifère que l'on sait, les soixante-
nze ans de bonheur et de prospérité
la Belgique, petite par son terri-
le, mais grande... vous connaissez
l'antienne, on oublia de convier aux
réjouissances la Littérature, cette Cen-
drillon tard venue, que, parmi ses
filles chéries, l'heureuse Belgique adore
avec une si touchante indifférence. Cen-
drillon pleura, quelque peu dépitée. Et
la bonne ville de Bruxelles, qui l'enten-
dit, jura de la venger. En 19 10, l'occa-
sion se présenta. Une grande manifesta-
tion de l'activité nationale eut lieu. La
capitale, fée tutélaire et compatissante,
vota quinze mille francs pour conduire
la fête la belle Cendrillon, parée de
chlamyde, la branche de lierre
t le masque de I halte. La fête eut
eu au théâtre Royal du Parc; mais
igré son déguisement, Cendrillon
t reconnue et, contrairement à ce
ue raconte Perrault, avant même
'elle fût annoncée; les Grands du
ys, peu désireux de se trouver en sa
mpagnie, s'abstinrent de paraître au
ipectacle. Il en vint bien quelques-uns ;
mais ils furent fort tristes et penauds,et
l'on ne sut jamais si c'était d'être ainsi
i8olés,oubien,si c'était de honte de voir
les leurs si mal polis. On ne leur en eut
s moins de la reconnaissance et on
les admira même d'avoir osé, de la sorte
braver les préjugés. Mais M. Reding,
qui dirigeait le théâtre,et qui est homme
de ressources, fit appel au menu peuple,
aux artistes, aux gens de plume, comme
6n le fait dans les circonstances tra-
giques où les destinées de la Nation
sont compromises. Et tout ce monde,
auquel se joignirent quelques bourgeois,
petits et grands, de bonne volonté,
prêts aux généreux mouvements,
accueillit avec joie les six cents billets
de faveur que lui transmit pour cha-
que soirée, le très aimable M. Hérin,
secrétaire du théâtre royal du Parc.
Cela dura quinze jours environ, mais ce
qui donna du piquant à l'aventure, ce
fut l'intervention d'un certain M. Mau-
rice Maeterlinck à qui l'on avait em-
prunté, sans son autorisation, pour cor-
ser la fête, un costume de religieuse :
celui de Sœur Béatrice. Quand il l'ap-
prit, déjà deux fois on en avait utilisé
les vêtements. On dut les rendre et
Fon en eut quelque désappointement.
Heureusement, il y a, dans la loge
des artistes du Parc, pour faire face
immédiatement aux contretemps, des
costumes que l'on doit à un M. Spaak.
Et si l'on fut privé des atours de Sœur
Béatrice, le public put applaudir ceux
de Kaatje. C'est le titre que notre
Cendrillon vit inscrit en grandes lettres
au fronton du théâtre, ce soir-là, en
son honneur. Et, sans se lasser, le
public applaudit avec une sincérité con-
vaincue, un enthousiasme sans forfan-
terie, la petite Cendrillon parée de la
chlamyde de ThaHe et portant le
masque et la guirlande de lierre sym-
boliques...
Telle est l'histoire véridique du « fes-
tival de littérature dramatique belge »
qui eut lieu à Bruxelles, en Brabant, à
l'occasion de l'Exposition internatio-
nale et universelle de 1910.
Et telle est l'histoire que raconteront
à leurs petits enfants, plus tard, MM.
Gilkin, Lemonnier, Picard, Spaak, Van-
zype, Verhaeren, les auteurs qui eurent
leur nom au programme. Peut-être
ajouteront-ils que le succès qu'ils ob-
tinrent, les uns très grand, les autres
moins, leur fut très doux, car il fut
spontané et sans arrière pensée.
jLk Thyrse — 5 juin 1910.
10
— 298 —
Ce furent donc MM. Gilkin, Lemon-
nier, Picard, Spaak, Vanzype, Ver-
haeren, et aussi, dans les conditions
assez particulières que l'on a vues,
M. Maurice Maeterlinck, à qui échut
l'honneur d'être élus pour représenter
la littérature dramatique française de
Belgique. Peut-être n' eût-on pas vu
sans déplaisir un jeune — Van Offel
n'avait-il pas été annoncé? — être
joint à cette série, et sans doute eût-
on applaudi à un hommage possible à
rendre, entre autres, à cet éternel oublié
qu'est Maubel. N'aurait-on pas dû être
heureux de profiter des circonstances, où
il n'était point question de bénéfice à
réaliser, pour nous donner trois repré-
sentations de son Eau et le Vin, par
exemple.
Mais ne récriminons pas. On a choisi
des noms connus. Les erreurs étaient
moins probables. Et pourtant, n'en fût-
ce pas une que ce regrettable Triînoidl-
latet Méliodon, que je veux bien croire
d'une philosophie très profonde, puisque
son auteur lui-même l'affirme; mais
j'avoue, à ma courte honte, ne point
l'avoir découverte et aussi ne point avoir
été séduit par cette littérature grossière.
Evidemment l'adultère en est absent,
mais la vulgarité, hélas, y règne en
maîtresse. Parmi tant de «pensées» que
M. Edmond Picard met dans la bouche
de son personnage Tournebourne,jen'ai
pas trouvé celle-ci qui eût été de mise :
« Qui court après l'esprit, attrape la sot-
tise ». Démontrer que l'amitié, comme
toute chose humaine, est fragile, pouvait
séduire l'esprit universel de « Notre
Oncle ». Et qui l'eût blâmé d'en avoir
poursuivi la réalisation scénique s'il ne
s'était laissé aller à une pitrerie informe,
sans autre caractéristique que celle d'une
bravade au public devant lequel on a
l'air de se camper en criant : « Moi, i'ose
ce que personne n'a osé. Je secoue tout!
le monde et ceux qui ne sont pas de mon 1
avis sont des imbéciles! Ah 1 l'on nie I
l'âme belge ! Eh bien, je vais montrer, j
moi, qu'elle existe, voyez la mienne!...» ^
Ce fut douloureux. Cet homme dont|
la vitalité ardente nous a tant de fois
tiré des applaudissements, nous le,
voyons avec un indicible serrement de
cœur, se livrer à des extravagances séni-
les, usant en épithètes folles, en imagi-
nations débridées, sa belle combativité
d'antan contre ses adversaires, cons-
ternés de tant d'intolérantes diatribes. ï
Dans la pièce qu'on nous a donnée, se|
retrouve cette manière. |
C'était bouffon. Et l'on a ri. ^
Mais quel contraste avec la « tenue »
si réconfortante des autres spectacles :
Sœur Béatrice, le mystère féerie, au
symbole touchant de la rémission des
péchés à ceux qui ont souffert, écrit dans
cette langue harmonieuse dont Maeter-
linck se sert en Maître.
Un Mâle, qui marque une date dans
l'histoire du théâtre. L'œuvre de Le-
monnier, qui nous évoque le prestigieux
roman dont elle est extraite, est belle
malgré le redoutable souvenir de celui-
ci. Elle est vivante, colorée — encore
que le patoisement général ne nous ait
pas paru des plus heureux — elle laisse
sourdre vers nous, à travers les tableaux
qui la composent, les pénétrants parfums
de la belle forêt qui en est certes le
grand et lyrique acteur et que les exi-
gences scéniques et dramatiques rédui-
sent forcément à un rôle très effacé.
Les Etapes, cette pièce de probe con-
ception, dont les développements ont
l'éloquence sobre et grave qui sied aux
œuvres qui tendent aux vérités cruelles :
Demain, pour mieux édifier à son tour,
remanie ce que hier a construit. La
science est inéluctablement soumise à
cette loi fatale.
Le Cloître, qui met en scène ce micro-
— 299 —
cosme où l'on voit vivre et s'agiter les
cassions éternelles, où se côtoient les
nlus divers spécimens de l'âme humaine
avec ses tares et ses beautés, ses défauts
et ses vertus, où s'agrippent les tradi-
tionnelles mentalités et les systèmes
modernes, et où s'avère la Rédemption
salvatrice dans la Justice qui s'embaume
au souffle ingénu de la Bonté, (i)
Kaatje, le conte délicat qui charme
les âmes tendres, les enveloppant dans
sa poésie humble et caressante et se
résolvant, après les agitations vaines
vers des horizons hantés d'inaccessibles
mirages, dans la quiète communion de
deux cœurs d'enfants, l'un tout neuf
dans son ingénuitéjl'autre dont les vibra-
tions agitées ne demandent qu'à se
calmer.
Et enRn Etudiants russes, \2ij>ièce quasi
inédite de Iwan Gilkin. Un gouverne-
ment incapable devant une révolution
impuissante, a-t-on dit, de la révolution
russe. Gilkin nous a évoqué les convul-
sions qui résultent pour le peuple russe
de cette situation. Et il a essayé de nous
en esquisser les raisons par une repré-
sentation du tempérament russe synthé-
tisé par le personnage principal : Egor,
être supérieur que l'inquiétude tiraille
sans merci. Le raccourci du théâtre n'a
pas permis les investigations psycho-
logiques que nécessitait un programme
aussi vaste. Et l'on n'a point manqué
d'y observer des défauts inévitables de
transition. Malgré les développements
parfois trop copieux, l'action a des
(i) Le Cloître vient d'être réédité en même
temps que Philippe II, en un seul volume sous
le titre : Deux Drames. (Mercure de France,
3 fr. 50.)
brisures, des brusqueries, qui ont rompu
l'intérêt. Néanmoins les qualités litté-
raires, autant que l'impartialité dans
l'exposé très déhcat,etle croquis parfois
fort réussi de certains types, ont valu à
cette pièce un gros succès auquel l'in-
terprétation courageuse et intelligente
de la troupe a contribué. Celle-ci fut
d'ailleurs, au cours de ce « festival »,
digne de tous les éloges.
Elle dépensa autant de vaillance que
de talent. Pour être juste, il faudrait
nommer tout le monde. Citons cepen-
dant hors de pair: M""*^ Clarel, Lyon,
Herdies, De Brandt ; MM. Carpentier,
Daubry, De Gravone surtout, qui fut
supérieur dans le Cloître et Etudiants
russes, Achten, Séran.
Il serait impossible, je crois, de dé-
gager de ces pièces, si diverses, des
caractères généraux pour conclure à
l'existence d'un théâtre belge autonome.
Ce sont des œuvres qui font partie du
patrimoine dramatique de langue fran-
çaise et elles peuvent y faire figure.
Certes, à plus d'une, on pourrait faire
grief d'inhabiletés scéniques ; ce sont là
questions de métier bien accessoires si
l'on juge au point de vue artistique uni-
quement. Dans le cas présent, c'est le
seul qui nous préoccupe. Disons, à la
louange des écrivains qui furent repré-
sentés qu'aucune de ces pièces n'a fait
de concession au mauvais goût, que le
mobile mercantile en est absent. Elles
furent écrites avec cette préoccupation
primordiale de créer une œuvre d'art
avant tout et si le succès est venu, il
ne fut sollicité par aucune manœuvre
blâmable. C'est l'honneur des lettres
d'ici. Puissent-elles ne jamais l'oublier!
LÉOPOLD RosY.
— '500 —
HISTOIRE NATURELLE
Croquis de basse=cour
(1)
LES OIES.
Voici les oies, mes douces amies, aux
blancheurs de fiancées.
J'ai rêvé tant de fois, devant la pureté
de leur plumage, et tant de fois aussi, j'ai
pleuré de n'être plus candide comme elles;
— et c'est parce qu'elles donnent une
étemelle leçon d'innocence à la dépra-
vation des hommes, que je ne veux point
médire de leurs grâces déhanchées...
— C'est, sur terre, le clair matin de
printemps ; — elles vont vers la mare
qui dort comme une flaque de soleil au
creux du pré reverdi. Un jars fièrement
conduit la bande, qui s'avance à la file
et dévale le coteau, cahin-caha, d'une
lourde marche de paysannes en sabots.
De grandes ailes blanches par instants
battent, comme un éparpillement de
pétales de lys immenses semés au gré
du vent.
Elles passent en face de moi ; elles se
dandinent avec importance sur leurs
pattes informes; elles portent majes-
tueusement leurs cous immuables,
comme des symboles.
Dans leur plumage immaculé, on
dirait de jeunes communiantes qui vont
vers r Eau-sainte, laver leurs âmes pâles
d'imagmaires souillures; — et l'Etang
les accueille et les bénit en chantant,
par la voix des roseaux, le cantique
suave de la lumière reflétée que ride à
peine la caresse d'une brise.
Alors leurs cous rigides, au bout des-
quels flambent de gros becs jaunes, sont
des cierges purs, allumés tout à coup
par l'éclat de leurs coincoins de cuivre.
... Et voici que j'ai tout à fait oublié, au
fond de ma poche, le crayon d'humoris-
tique caricaturiste qui me les eût fait voir
dans les verres déformants de l'ironie.
(i) Voir T/i}'rse d'ioût 1909 : Les Poules.
Je connaîtrai du moins la douceur du
renoncement et du sacrifice, s' il me vient,
plus tard, le regret de ne les avoir point
montrées : affligées d'une poitrine de
mégère, à grand peine contenue dans la
rigidité d'un plastron amidonné; boi-
teuses comme des mères-grand ; portant
en guise de bec une carotte charnue, et
ayant stupidement marché, comme des
aveugles, sur des pelures d'oranges en-
gluées.
— Et en cela encore, les oies, qui
m'auront donné une leçon nouvelle,
auront droit à ma reconnaissance...
LES CANARDS.
Cette nappe d'eau bleue, vernissée de
soleil clair, est comme le miroir même
de l'heure paisible.
C'est sur ses rives, dans la prairie de
velours, non loin des peupliers sensibles
et du ruisseau batifoleur et enfantin que,
pendant les journées blondes, au bon
temps, je vais m'asseoir, lisant mes
poètes, ou rêvant, les yeux lustrés dej
lumière, l'âme mêlée à la vie de la terre!
et des choses.
Je n'y suis pas seul ; — il y a aussi les ;
cousins qui dansent sur l'onde d'inter-
minables quadrilles; — les abeilles qui^
ronflent comme des cloches dans les:
fleurs de la berge; — il y a toute la viej
active et mystérieuse des herbes et des :
eaux ; — mais il y a surtout messieurs j
les canards, qui béquillent leurs formesj
emplumées jusqu'à la mare rafraîchis- j
santé.
Ils y viennent clopin-clopant tels dej
petits vieux rhumatisés; ils ont des?
mines sévères de religieux maussadesi
et incompris qui discourent sans cesse]
sur la folie des hommes.
Je les appelle « les petits tailleurs »,i
— 501
parce qu'ils ont l'air grave et mélancoli-
que du jeune homme difforme qui, au vil-
lage, tire l'aiguille derrière la vitre verte.
Comme lui, ils sont bossus et déhanchés,
comme lui aussi, ils portent toujours une
paire de grands ciseaux : leur bec jaune
qu'ils ouvrent et referment avec un bruit
métallique.
On dirait qu'ils découpent d'invisibles
patrons dans l'atmosphère en soie bleue
du pré fleuri. Ne sont-ils point les cou-
turiers des Ondines et des Nymphes
gracieuses qui, les nuits de lune, dan-
sent de féeriques ballets sur la surface
du lac, et pour lesquelles ils confection-
nent des vêtements de silence et d'azur?
Ils aiment l'Eau, mystiquement, comme
une sainte Providence; ils en sont les
petites âmes familières et ingénues ; elle
les caresse fraîchement, sans les mouil-
ler. Cependant, par un excès de pru-
dence, tels des célibataires rangés, ils
érigent vers le ciel le défi, l'ironie plan-
tée droit de leurs solides manches de
parapluies; maison ne les vit jamais tirer
du fourreau ces objets qui leur assurent,
il semble,une préservation bien superflue.
Une fois l'an, leur existence de philo-
sophes désabusés s'éclaire ; ils mâchon-
nent moins désespérément leurs coin-
coins qu'on n'écoute pas. — De petites
choses de vie frêle, des boules légères
poudrées d'un tendre duvet de mimosas,
mettent dans la horde triste un peu de
soleil Tous maintenant, en bande folle,
voguent joyeux sur l'onde parmi le rêve
blanc des nénuphars; et ils fendent de
larges becs dans un rire démesuré.
Mais bientôt, les blonds petits pa-
quets d'amour ont grandi ; leur plumage
devient sombre, prend des teintes d'acier
bleu, qui ramènent avec elles les moroses
et infinies pensées.
Les canards sont à nouveau les tail-
leurs bossus et déhanchés d'avant l'éclo-
sion; — ils ont cessé d'être les jardiniers
de l'Amour qui cisaillaient l'atmosphère
lumineuse de rires, à larges coups de
becs, comme le paysan réjoui qui tond
les haies, au bord du chemin, quand doit
passer Messire le Printemps.
Et, certains jours, ils paraissent bien
las de vivre près de l'Eau, la fiancée du
Silence, aux lèvres fermées.
Sans doute, d'aucuns désespèrent tout
à fait de l'existence, cette chose obscure
que toutes les philosophies et profondes
rêveries au bord de l'Etang — miroir de
l'Eternité — ne parviendront pas à
éclairer, mais qui restera désespérément
bouchée comme l'horizon suant la
brume, un soir d'octobre, sur la prairie.
C'est pourquoi on en voit qui piquent
une tête dans l'onde avec une ferme
volonté d'en finir au plus vite; — seule-
ment, ils n'ont pas toujours le courage
de mettre à exécution leur sinistre pro-
jet. Il en est même qui, amusés de ce
petit jeu de bravoure l'exécutent par
pure distraction — leur vie étant si mo-
notone; — d'autres veulent par là faire
trembler un compagnon peureux; —
d'autres encore, taquins comme des
enfants gâtés ne cherchent qu'à ennuyer
r Etang en troublant son accord avec cette
puissance redoutable invincible : l'Hori-
zontale.
Pauvres canards! dites, sait-on ce qui
se passe en eux ?
Peut-être, lourds et dégénérés, re-
grettent-ils, lorsqu'ils voguent sur l'onde
et se penchent si mélancoliquement vers
le miroir du ciel ; peut-être, malgré les
fleurs agrestes des berges, la caresse du
soleil et les chansons bleues des oiseaux,
regrettent-ils l'espace immense et clair
dont ils ne possèdent plus que l'image
illusoire, et où ils voudraient s'envoler
comme leurs frères, les sauvages, les
vrais, les fiers, s'envoler vers la Lumière
en formant un angle aux rigides arêtes
d'éternité, entre lesquelles ~ qui sait?
— voyage l'œil de Dieu...
Désiré-Joseph Debouck.
(Extrait des Pages agresttsj.
— 302 —
Sonnets.
Nul ne pourra savoir à qui j'aurais rêvé
De donner ardemment ma tendresse et ma vie,
Nul ne devinera quelle ombre j'ai suivie
Car parmi tous mes vers aucun nom n'est gravé.
Nul n'aura plus que moi cependant éprouvé
Les désirs dont mon âme est encore envahie,
Nul n'aura plus souffert de ma poignante envie
D'atteindre à l'idéal que je n'ai pas trouvé.
Toi pour qui j'écrivis pourtant ce vain poème,
Sans vouloir l'avouer, tu sais fort bien qui j'aime.
Mais tu n'as pas osé me crier : j'ai compris !
Notre amour fut trop pur, hélas, pour cette terre.
Mieux vaut l'ensevelir au linceul du mystère
Et personne ici bas ne nous aura surpris.
Pourquoi donc m'as-tu dit ces amères paroles,
Qui m'ont rendu tout triste et dont j'aurais pleuré
Si je ne t'aimais pas assez pour espérer,
De ta bouche, un beau jour, d'autres mots qui consolent.
Peut-être penses-tu que mon cœur est frivole.
Que je t'écoute mal, que j'ai dénaturé
Quelque vague propos sans doute murmuré
Au hasard parmi tant de phrases qui s'envolent.
Pour toi, tu le sais bien, mon amour est profond.
Tu devrais pressentir le chagrin que me font
Ces vaines cruautés qu'il me faut bien entendre.
Il vaudrait mieux, vois-tu, te taire auprès de moi ;
Au moins je pourrais croire encor, de bonne foi.
Que nous nous chérissons d'une même âme tendre.
Aux jardins désertés où seuls régnent les dieux,
Une à une les fleurs sur leurs tiges se penchent
Et dans les bosquets noirs déjà les nymphes blanches
Voilent leurs seins de marbre avec leurs bras frileux.
Les ronds points sont plus grands et moins mystérieux
Avec leurs hauts tilleuls dressant leur vaines branches
Dont les rameaux taillés, au crépuscule, tranchent
Sur l'azur verdissant et plus pâle des cieux.
— 303 —
Une tristesse étreint, lourde, indéfinissable,
Cependant que vos pas s'impriment sur le sable
Où meurt tout doucement votre ombre à vos côtés.
Pourtant, à la surface, aux bassins qui s'endorment,
On voit, du fond de l'eau, la dépouille des ormes
Avec leurs feuilles d'or jeter de la clarté.
Abel Léger.
Doléance.
Motif de mosaiqiu.
C'est ime nouvelle
et douloureuse
doléance
d'une pucelle
malheureuse
(mais pas d'Orléans)
d'une pucelle
fine et belle
(assez pour ma romance)
C'est ainsi...
Ses yeux semblaient deux étoiles
Sur des cieux de blanches toiles
— C'est assez banal !
(Tu le dis.)
Mais sa bouche où sa langue bouge,
une nerveuse flamme rouge :
un tentant fanal
dans la nuit !
(tu me suis ?)
Ses bras semblaient deux balustrades
blanches d'ésotériques rades
— C'est assez curieux !
(le trouves-tu?)
Mais ses seins où deux seings saignent
(bourgeons que les couchants teignent)
un bouquet spécieux,
odorant
(Tu comprends?)
— Mais enfin !
Ohllafin:
Et le fait est — trêve d'amphigourisme —
qu'à sa trentième année
n'ayant pas trouvé d'amant
Elle en fut désespérée
Et mourut languissamment.
(Tu saisis ?)
— 304 —
*
* #
Et comme tme âme
Paul Verlaine.
Mon âme a des tranquillités parfois
comme un vieux voile blanc que, lentes, des mains vierges
filèrent autrefois
pour la foi
Et les ostensoirs antiques.
Mon âme a des placidités parfois
comme un long cierge droit, de ces droits et longs cierges,
que l'on voit quelquefois
(au moins moi !)
Dans de très vieux chœurs gothiques.
Mon âme a des rayonnements parfois
comme un cœur très blessé et très saint qu'on héberge
(j'y trouve chaque fois
quel émoi ?)
Dans des reposoirs rustiques.
Oh! mon âme, que n'en est-il point ainsi toujours?
toujours et tous les jours?
tous les jours et toujours?
Le Pèlerin.
Tel un pâle pèlerin vêtu d'une pauvre pèlerine
jepérégrine
par de drôles de chemins
vers la porte des demains
où se tendront mes mains
pour l'aumône...
(quelle aumône ?)
— Allons ! bancal bossu, misérable ménestrel
Lève-toi de ta pierre Béthel
Et pince ta mandoline
Nous danserons, pince 1
Nous sauterons, pince !
Nous boirons, pince 1
Nous prierons, pince !
Nous prierons Saint- Antoine,
Puis! va.
— 305 —
Le compagnon
du cochon !
Et les filles
sont gentilles
ma foi !
(N'est-ce pas que ces dévots, par ces temps-ci, n'ont plus
[que peu de Foi ?)
Gaudrioles,
cabrioles,
farandoles
folles I
Nous prierons Saint Cochon, le compagnon d'Antoine.
— Je suis un pâle pèlerin vêtu d'une pauvre pèlerine.
Pince la mandoline !
André Lebrun.
Le Lit.
Comme le corps est seul, ce soir, sur le grand lit.
Naïvement les mains se sont croisées.
Les yeux se taisent. La ville est morte, ensommeillée.
Mais, dans le corps, l'âme se gonfle et réfléchit.
On a brisé les fils qui l'attachaient au monde.
Plus de rumeur, plus de lumière, plus de parfum,
Plus rien : l'Ame qui songe.
Ah I qu'on est isolé ce soir au fond de soi.
Le cœur égal et doux palpite et se débat
Et c'est la vie qui lutte et flambe.
Rien que la vie 1...
Des souvenirs emprisonnés rompent leurs chaînes
Et surgissent du fond du passé qui noircit :
De vieux cris désolés, de pauvres vieilles haines
Et la voix éraillée des peines poussiéreuses.
Mon Dieu, que tout cela est bien mort aujourd'hui
Que nous crûmes, jadis, irréparable !
Morts aussi les levers de soleil sur la chair
Et sur nos torses nus les mains de nos amies,
Mort le spasme adorable où nous mourrions un peu ;
La rosée au soleil s'est toute évaporée...
— 3o6 —
Prisonnier de la vie, prisonnier de soi-même,
Comme on est isolé, ce soir, au fond de soi ;
On ne peut plus mentir et l'âme est trop sincère
Et l'on est pauvre avec ses larmes et ses joies.
Car, malgré la fraîcheur des yeux où l'on se perd,
Malgré les rires d'or et les bonnes paroles.
Malgré l'élan royal des chairs qui s'entremêlent,
On sait qu'on restera toujours seul sur la terre.
Instruments.
Une flûte module.
Un souffle égal et doux dans l'air silencieux
Monte en volutes.
Une flûte module et sanglote.
Le chant des violons s'éveille,
C'est le vent qui susurre et glisse sur les fleurs.
Dans un bruissement d'abeilles...
Le chant des violons s'éveille et pleure. ..
Des cloches d'argent tintent en riant.
Des poussières d'or tombent des cymbales,
Et le doux haut-bois clair et résigné
Est comme un baiser sur des yeux aimés.
Comme un essaim d'oiseaux mystiques
Palpite dans le ciel sonore,
Les notes de toutes les cordes
Bondissent de la harpe d'or.
La douleur alors des violoncelles.
Grave, retentit jusqu'au fond de l'âme
Et les blancs archets aux cœurs délaissés
Tissent de longs voiles.
à M,.,
Ardeur des mains! Splendeur des seins! Douceur des cilsl
— Deux âmes affolées dans deux corps qui se frôlent —
Vertige de la lèvre entre les lèvres chaudes
Oubli du monde ! Ivresse claire ! Lueurs limpides...
— 307 —
Le soleil sur la mer et l'amour sur les yeux,
Un attendrissement de la mer sur le sable.
— Confusion sonore de vagues —
Et la fraîcheur des chairs qui se fondent.
Et puis, c'était la joie de fleurir et de rire.
Les repos éclatants et les pleurs parfumés,
La confiance et la fidélité
Cueillaient pour l'avenir une moisson de souvenirs.
Nous vivions avec des visages d'enfant,
De graves visages si doux.
Que nous lisions au silence des nuits d'été
Nos deux bonheurs reflétés en nous.
Te souviens-tu du petit jardin triste,
Aux plateblandes violettes.
Il faisait bon, sous les caresses
Fermer les yeux et se taire.
Le soir tombait sur les cytises
Et tuait l'orgueil des roses...
Il montait à mes lèvres closes
Des paroles lumineuses.
... Et nous nous sentions si forts
Dans l'obscurité profonde
D'entendre palpiter nos corps,
Sous l'étreinte des mains blondes.
Claude-Roger Marx.
Mes Amours.
A Renc Fauchûis, acteur et poète.
A tous les longs moments de mes lentes journées,
Dont ma pensée a languissamment fait le tour,
Des soirs voluptueux aux pures matinées,
Le corps lâche et soumis, je rêvai de l'amour.
Je rêvai d'un amour aux lèvres tôt décloses.
Aux doigts légers du poids de tous les souvenirs,
Belle et fragile fleur, naissant avec les roses,
Morte avec le soleil qui les vit s'entrouvrir.
...D'un instant éperdu de volupté furtive.
Qui s'endort aux bras blancs de sa propre langueur.
D'un coup d'aile envolé vers la changeante rive,
Avant-goût d'infini dont s'afifame mon cœur.
- 30^ -
Je rêvai d'un amour d'artiste et de poète,
Qui prendrait en bouquet, pour me les offrir mieux,
Tous les mots parfumés, avec un air de fête,
...D'un amour délicat, factice et dangereux.
...D'un amour automnal qui se sait éphémère.
Comme un goût d'amertume aux lèvres d'un baiser.
Et se penche, et gémit, comme une douce mère,
Qui sent, très lentement, son fils agoniser,
...D'un amour très subtil et que mélancolise
La chute d'une feuille ou l'adieu d'un oiseau;
Il s'éteint, triste un peu, dans une douceur grise,
Et glisse entre vos doigts comme glisse de l'eau.
Je rêvai d'un amour durant toute la vie.
Contre la loi du monde, et contre son espoir;
Sa chaîne est faite en fleurs et se nomme l'envie,
Il ignore à jamais l'affreux mot de devoir.
D'un grand amour de vent, de tempête et d'orage,
Dont la flamme est très rouge et ne s'éteint jamais;
La mort glauque peut seule arrêter son passage,
Le plus fou de tous ces amours, je le voulais.
Il est venu vers moi, le voyageur nocturne,
Il est venu poser sa tête entre mes bras.
De sa lèvre brûlant ma lèvre taciturne,
Et c'est le seul amour que je n'attendais pas.
JuNiA Letty.
Délire.
Ce soir bien près de la fenêtre
Laissez-moi,
Car doucement je vais renaître
A l'air froid.
Poussez, poussez le volet sombre
Au-dehors,
Il emplit la chambre de l'ombre
De la mort;
Or je veux quitter en un rêve
L' Ici-bas,
Afin qu'en moi l'espoir se lève...
Mais hélas 1
— 309 —
S'il faut une muse aux pensées
Pour fleurir
Les miennes alors sont vouées
A périr...
Ramenez donc le volet sombre
Du dehors,
Il peut m' emplir, s'il veut, de l'ombre
De la mort.
Jean Cheyre.
La jeunesse de Fouquier=TinviIle
(I)
Féconde, grasse et opulente, la Picar-
ie déroule vers les confins de l'horizon
les champs de blé onduleux, balaie des
agues dorées de ses moissons des
laines unies, et par le Vermandois, le
anterre, le Ponthieu, le Boulonnais, le
'alois, l'Amiénois et la Thiérache,
erres pacifiques et riches, témoigne de
a prospérité. Noble prolongement de
a belle Ile-de-France, elle donne au
royaume une race obstinée, rude, forte,
prudente aussi, d'un esprit vif et aiguisé,
ni, chez Camille Desmoulins, paraîtra,
lus tard, le génie même de la race. Là,
le bonne heure, les hommes se sont mis
la peine. Un heureux soleil ne leur
lit pas mûrir les lourds fruits du Midi;
es eaux chassent vers ici le froid de
•urs humides brumes, en imprègnent le
il et forcent au labeur. Devenue riche,
i terre a enrichi les hommes, a formé le
inds des fortunes péniblement édifiées,
i, en faisant de ses paysans des châte-
ains, les a laissés laboureurs. Tel Eloy
(i) Notre collaborateur Hector Fleischmann
ra ce mois à la librairie des Annales poli
•t littéraires, à Paris, un nouveau volume
ir la Terreur : Les Çouiissts du Tribunal Rêva-
Jutionnaire (FouquitrTinville iniinuj. Nous en
oflfrons aujourd'hui aux lecteurs du Thyrse un
chapitre inédit.
Fouquier de Tinville, seigneur d'Hé-
rouêl.
Ce seigneur a, suivant l'us féodal, droit
à la girouette sur sa maison, au moulin,
au premier banC d'office de l'église, mais
il ne continue pas moins de mener sa
charrue dans les terres d'Auroir et de
Foreste, qui, jusqu'en 1698, ont appar-
tenu à Charles du Passage. Ces terres,
c'est toute la fortune des Fouquier, mais
fortune solide qui, partagée entre les
cinq enfants, leur assurera une opulence,
un bien-être, survivant même aux désas-
tres agraires de la Révolution, du moins
pour l'aîné de la famille.
Eloy Fouquier de Tinville est né en
1695. A quelle époque a-t-il pris le titre
de seigneur d'Hérouêl? Il semble assez
difficile de le savoir avec précision. Ce
qui demeure établi, c'est qu'il y a droit,
puisqu'on le voit ainsi désigné dans
divers actes de la procédure de sa suc-
cession. Il a épousé une demoiselle
Marie-Louise Martine, née à Villers-
Saint-Christophe, en 17 18, fille d'un
conseiller rapporteur du Point d'Hon-
neur au bailliage de Saint-Quentin.
Le ménage habite à Hérouël, aujour-
d'hui Foreste, et c'est làquenaissenttous
lesenfants'.en 1745, Pierre Eloyjen 1745,
Antoine-Quentin; en 1749, Jean-Louis;
— 310
en 1752, Charles-François; puis deux
enfants encore : Quentin, en 1755, et,
en 1747, Louise-Pélagie. Cette dernière
se mariera avec M* Claude-Honoré
Torchon, qui, dans un acte de 1778,
signe comme avocat au Parlement, avec
le titre de seigneur de la terre de Lihu.
Cette sœur et ce beau-frère, que nous
retrouvons dans la vie de Fouquier-
Tiaville, à propos du baptême d'une de
ses filles, n'y apparaîtront plus jamais.
Ils s'effaceront et s'éteindront quelque
part, oubliés, inconnus, on ne sait quand,
on ne sait où.
L'aîné d'Antoine-Quentin est Pierre-
Eloy, héritier, à la mort de son père,
survenue le 22 juillet 1759, du titre de
seigneur de Tinville et d'Hérouël. Ses
goûts semblent, au début de sa carrière,
le porter vers les armes. A trente ans, il
est écuyer, fourrier des logis du Roi.
Plus tard, on le trouve député du bail-
liage de Saint-Quentin à la Consti-
tuante. Son rôle y est des plus effacé.
La session terminée, il revient dans
l'Aisne comme juge de paix du canton
de Vermand, et, lors des élections à la
Convention, il se trouve parmi les sup-
pléants. Il n'eut jamais l'occasion de
siéger. Pendant la Terreur, il n'entretint
avec son frère que des relations presque
nulles. C'est ce qu'on peut supposer
devant l'absence de toute lettre de sa
part à l'accusateur public. La réaction
thermidorienne venue, Fouquier-Tin-
ville emprisonné, il ne se rangea point
parmi ceux-là qui accablaient l'homme
tombé. Nous savons, par des lettres de
l'accusateur public à sa femme, que
Pierre-Eloy était venu à Paris pour
s'occuper du procès de son frère. « Mais
qu'y ferait-il ? demande le prisonnier à
sa femme, sinon qu'il pourra t'épargner
quelques démarches, car tu dois être
bien fatiguée. » Le procès terminé,
Fouquier regagne le Vermandois. Des
débris de la fortune paternelle il se
constitue une assez large aisance. Sous
l'Empire, il devient membre du collège
électoral de l'Aisne et meurt en 1810, à
l'âge de 65 ans.
Il laissait un fils, lequel adhéra au
coup d'Etat du 2 décembre et fut fait
sénateur par le second Empire. Pierre-
Eloy avait ajouté à son nom de Fou-
quier celui d'Hérouël. C'est celui que
portent aujourd'hui ses descendants,
A Antoine-Quentin fut attribué le
nom de la terre de Tinville. Le troisième
frère, Charles -François, prit celui de
Vauvillé. Né en 1752, il sembla vouloir
suivre la carrière choisie par Antoine-
Quentin. A trente ans, il se qualifie de
bachelier et semble en être demeuré là.
Il s'est fixé sur une des terres de la
famille, à Auroir, et, comme ses frères,
s'occupe de l'exploitation agricole du
domaine. C'est une belle terre, féconde
et riche, qui, à l'infini, étend ses plaines
unies, coupées çà et là de légers vallon-
nements. Aujourd'hui, elle est telle
qu'alors. C'est là que Saint-Eloy a fondé
un oratoire fameux, de là le nom d'Oroir
ou Auroir. * Saint-Eloy, est-il dit dans
les Annales de Noyon, Saint-Eloy qi
prioit jour et nuict, avoit ou trouvoit ses
oratoires partout, en quelque lieu que la
nécessité le portast, au Mont-Saint-Eloy,
s'il s'acheminoit à Tournesis, à Oroir, si^
à Ham. » De là vient que la chapelle di
château d' Auroir est consacrée à l'évèque
du Vermandois. La cloche, qui 3' appell(
les rustres du domaine a été baptisée, ei
1771, par le curé de Saint Quentin. Ell<
est là encore, dans son minime clocher,^
muette désormais et sans voix, depuis
les jours perdus de la splendeur seigneu-
riale. Jusqu'à sa mort, Charles-François
Fouquier de Vauvillé gère le domaine,
l'accroît, en constitue une terre riche,
base de la fortune du fils qu'il a, ei
179 1, de Françoise Delvigne, au temps
où il est administrateur du district d<
Saint-Quentin. Il meurt en 1825. Deu3
311 -
autres frères de Fouquier disparaissent
sans postérité : Jean-Louis, à Paris, le
3 août 1771, et Quentin, lequel, à son
nom, a ajouté celui de Forest. Ce der-
nier, avocat au Parlement, se trouve
réduit, après la suppression du baneau,
à prendre le poste de receveur du dis-
trict de Saint-Quentin. Il paraît avoir
vécu à l'écart de ses autres frères, réduit
à une existence assez médiocre et diffi-
cile.
A l'âge de soixante-douze ans, on
le trouve devenu secrétaire de la mairie
de Saint-Quentin. Ce fut chez lui que
se retira, pendant les quelques semaines
de la belle saison, la veuve de l'accu-
sateur public. Lui seul l'accueillait, avec
une tristesse résignée et touchante,
craintif et peureux de remuer les
cendres du tragique passé des années de
la Terreur. Quand il mourut, la veuve
demeura seule, plus pauvre que jamais,
véritablement sans famille.
En moins de quarante ans, la famille
Fouquier s'était considérablement éten-
due. Aucune de ses alliances ne l'avait
fait déroger. Ses membres étaient entrés
dans des familles de haute bourgeoisie,
voire de robe, riches, et estimées.
D'année en année, elle s'accrut,
attachée à ce sol picard par de pro-
fondes et vivaces racines, continuant la
tradition léguée par l'ancêtre. Ils sont
nombreux, aujourd'hui encore, les
Fouquier qui cultivent ce sol où les
aïeux poussèrent leur nistique charrue,
où dorment les morts de leur race.
Tous, - hormis celui qu'on jeta, le
18 floréal an III, au charnier Saint- Paul,
— gisent là, sous les herbes toujours
reverdies de la terre natale. C'est là
encore, après avoir assisté au désastre
de son fils, qu'est venue reposer la mère
de l'accusateur public. Sous les dalles
bleues et fraîches de la petite église
d'Hérouël, le père dormait; elle seule
demeurait debout, condamnée au ter-
rible cauchemar du procès de floréal.
Sans doute, par ce nommé Asselin qu'on
voit, au temps du procès, servir d'inter-
médiaire entre M""» Fouquier-Tinville
et Fouquier d'Hérouël, la vieille mère
apprend les détails du drame qui se
joue, là-bas, dans la Maison de Justice
noire et sinistre, au bord de la rivière.
Elle sait ainsi que des juges ont con-
damné au supplice qu'a subi le Roi, et
qui a été celui de la Reine, ce fils qui
est parti, voilà trente ans déjà, vers ce
Paris qui lui a réservé un ausgi horri-
fique destin. Depuis près de dix ans,
elle ne l'a point revu; des lettres ont
apporté de brèves nouvelles; par les
gazettes, on a appris son rôle dans la
Terreur. Et maintenant la vieille femme
sait que c'en est fini. Ce fils, elle ne le
reverra plus. Prend-elle alors en hor-
reur les lieux où elle l'a vu enfant, ou
est-elle chassée du village par l'hostilité
des paysans? On ne sait. Elle quitte
cependant Hérouël pour aller à Ham,
peu distant de là. Six ans encore, elle y
traîne une vie efiacée, dont on ne sait
rien, qu'enveloppe l'ombre d'une des-
tinée aussi tragiquement traversée de
l'éclair de la catastrophe. C'est là qu'elle
meurt, sous le Consulat, et qu'on dresse,
à la date du 16 messidor an IX, son
acte de décès.
Les fils ramenèrent la morte à
Hérouèl et l'ensevelirent près du père,
du seigneur des terres de Tinville et
d'Hérouël. Désormais, pour tous ces
frères parents et alliés, ce fut l'oubli,
le silence, l'ombre. Aucun d'eux ne
tenta de se hausser à la lumière et
à l'éclat de l'histoire. L'accusateur
public, seul, s'y était sacrifié et seul
il comparut devant la renommée avec
sa tragique auréole. Les autres retour-
nèrent à la terre de leur race. Ces
paysans demeurèrent fidèles à la glèbe
natale et continuèrent l'œuvre à peine
interrompue du père. Leurs charrues
— 312
sillonnèrent les champs de Tinville,
d'Hérouël, d'Auroir et de Vauvillé;
ils creusèrent le sillon du frère disparu ;
et fauchèrent l'or houleux de ses
moissons.
Elle est là toujours, la maison natale
de l'accusateur public, flanquée de la
ferme ancestrale où le colombier pointe
vers le ciel sa mince flèche. Pour qui
la regarde avec les yeux du souvenir,
elle évoque tout un passé paisible et
heureux. Là, ce tragique enfant du
sol picard a vécu ses premiers ans ; il
a passé sous ce porche en ruines; ces
paysages familiers et pacifiques ont
été les siens. Rien de ce qui fut cet
autrefois obscur et charmant de son
enfance n'a changé ici, dans ce village
silencieux qui dort sous le givre de
ce jour d'hiver où nous le visitons. Vers
les mêmes champs de naguère partent
les chevaux; sur le même toit grince
et gire la girouette criarde. Ce vieil
arbre, dépouillé maintenant, a toujours
incliné ses branches, et penché son
ombre bleue et fraîche vers le logis du
fermier-gentilhomme. Là, le jeune Fou-
quier a joué; là, peut-être, il a rêvé à
son avenir. Ses rêves, alors, lui promet-
taient la vie heureuse et opulente de
ceux de sa race. C'est d'ici, de ce seuil
usé, qu'il partit pour gagner, sur la route
de Ham, la diligence de Paris. Ses yeux,
une dernière fois, purent errer sur la
périssable beauté de ces harmonieux
paysages, s'emplir à jamais de leur
nobles lignes françaises. Cela, cette
vision et ces aspects, ne les conservera-
t-il point jalousement, comme un cher
trésor de ses jeunes années, même aux
rudes et rouges heures de 94? Qu'est-ce,
sinon que tout cela qui se dresse et
passe dans son aveu : « J'aimerais mieux
être laboureur ! » A ces regrets, ses
destins le dérobèrent. Seuls, au lende-
main de l'holocauste de floréal an III,
ses frères demeurèrent ici, et on les voit,
dans cette vieille maison hantée du
spectre du guillotiné, on les évoque, le
soir, sous la lampe tremblante et fami-
lière du logis silencieux, on les entend
parler de celui qui expia si cruellement,
si terriblement la faute commise en
désertant la terre natale où il ne creusa
pas le sillon de ses pères.
Hector Fleischmann.
A propos d'Emile Verhaeren.
Georges Buisseret : L'Evolution
idéologique d' Emile Verhaeren. (Edi-
tions du Mercure de France, fr. 0.75.)
« La plus grande partie de la pensée
consciente chez un philosophe, disait
Nietzsche, est secrètement menée par
ses instincts et forcée à suivre une voie
tracée. — Pour peu que nous admettions
ce déterminisme, voilà singulièrement
diminué le crédit des plus grands cons-
tructeurs de systèmes. Et qu'alors se
présente à nous un poète dédaigneux
du jargon métaphysique et des vaines
abstractions, un poète trop ingénu, trop
véritablement profond pour simuler
l'impossible désintéressement intellec-
tuel de l'homme des Sorbonnes, et que
ce poète, en sa langue un peu rude, ex-
prime fortement les espoirs et les certi-
tudes qui agitent son cœur et notre
cœur, c'est celui-là que nous écouterons
de préférence à d'autres, c'est à lui que
la jeunesse portera son amour, son admi-
ration — et sa confiance. Emile Ver-
haeren est ce poète; il est venu à son
— 313 -
heure, précisément à l'instant où l'on
avait le plus besoin d'une poignée de
paroles fortes et exaltantes... Ces pa-
roles, il ne les trouva pourtant qu'après
bien des luttes et au bout d'une longue
évolution. »
C'est cette évolution que M. Georges
Buisseret s'est appliqué à nous
décrire. Les lignes que j'emprunte à son
étude disent quelle fut sa méthode:
montrer la relation des pensées expri-
mées par Verhaeren à sa sensibilité
lyrique, rétablir le sens psychologique
de sa « philosophie ». Cette tâche
exigeait certaines qualités spéciales, une
compréhension précise des choses de la
\'ie intérieure, une science avertie des
multiples manifestations de l'intel-
lectualité contemporaine: c'est donc
constater que le critique possède ces
qualités que de dire qu'il l'a menée à
bonne fin. Et la constatation prend le
sens d'un vif éloge: une telle compré-
hension et une telle science se ren-
contrent si rarement chez nos critiques !
Est-ce à dire qu'elles soient ici par-
faites! Non, et pour le démontrer
j'opposerai M. Buisseret à lui-même. Il
a une tendance assez prononcée à
conférer à la « philosophie » de
Verhaeren une valeur générale, une
valeur de « système moral », que le
mot même de philosophie trahit. Or si
tout phénomène intellectuel est la
traduction d'un état de sensibilité, si
l'intelligence est menée par les instincts,
— comme lui-même l'affirme — je ne
vois rien qui rende légitime cette
tendance. Pourquoi le Verhaeren
malade et pessimiste des Flambeaux
noirs doit-il — par exemple — être
considéré comme possédant moins de
certitudes que le Verhaeren optimiste
et serein des Heures claires f Si l'on
doit réduire toute idée à quelque réalité
vitale première, à une formule dyna-
mique en quelque sorte, où prendre
le critère qui autorise une telle préfé-
rence ? La maladie confère à certains
hommes un affinement de sensibilité et
une lucidité d'esprit admirables : au
point de vue de l'intensité de la vie
intérieure, est-elle inférieure à la santé?
Elle est anormale, soit, mais tout dans
le génie est anormal ! Verhaeren est à
mon sens une succession d'états psy-
chologiques dont les plus typiques pos-
sèdent chacun une valeur propre. Ils
s'enchaînent, mais ne se subordonnent
pas les uns aux autres, et la dernière
phase de l'évolution verhaerenienne
n'est point une conclusion.,.
Le reproche que je fais ici à M. Buis-
seret c'est donc d'avoir donné, parfois,
au mot évolution le sens de progrès et
de perfectionnement continus. Il laisse
supposer par là qu'il se dégage des
pensées dernières duMaîtreun enseigne-
ment, tandis que, fidèle à sa méthode
nietzschéenne, il devrait ne voir en
elles qu'un renseignement. Il pose même
le poète en exaltateur de la jeunesse
contemporaine, en « professeur d'opti-
misme » : Cet optimisme a-t-il un sens
en dehors de Verhaeren et peut-il se
communiquer et se propager sans dégé-
nérer en pur verbalisme? Et cette
propagation peut-elle signifier autre
chose qu'une absence ou une faiblesse
d'individualité chez ceux qui paraissent
en bénéficier !
Mais il n'y a chez M. Buisseret — je
le répète — qu'une tendance à accepter
une telle compréhension « moraliste ».
Très souvent il réagit contre elle, vic-
torieusement. Maintes fois même il
insiste à ce propos : le « sens de la vie »
qu'exprime le Maître, c'est le sens de
«sa » vie; sa philosophie est « sa *
philosophie. Des doctrines qu'il projette
extérieurement par la puissance de son
lyrisme, le critique écrira qu' « il n'est
pas sur qu'elles soient accessibles à tous
les poètes ou applicables par tous. Leur
314 -
grandeur, leur force sont à la mesure
de la grandeur et de la force de qui les
conçut; appelées à la vie par Verhae-
ren peut-être ne sont-elles bonnes que
pour un Verhaeren. » Mais pourquoi
n'être point plus catégorique? Ce serait
précisément l'originalité de la méthode
de considérer 1' « idéologie » et le ly-
risme du poète, non en eux-mêmes et
avec leur « sens extérieur», mais comme
des « expressions » d'une force solitaire
par sa grandeur même. Logiquement,
l'anti-intellectualisme de M. Buisseret
eut dû aboutir à cela...
Mais cet anti-intellectualisme est une
attitude critique extrêmement difficile
à maintenir, surtout à propos de Ver-
haeren. Lesrestrictions que fait M. Buis-
seret au sujet de la signification du
socialisme ancien et de l'actuel « natio-
nalisme » du poète, ainsi que celles,
plus générales que je viens de citer,
montrent qu'il n'est pas loin d'en ac-
quérir la pleine conscience, et cela suffit
déjà amplement à distinguer son étude
de tant d'autres qui se bornent à en-
tourer d'un verbalisme abondant des
vers évidents par eux-mêmes.
L. W.
Emile Verhaeren : Les Rythmes
souverains. (Mercure de France).
Le talent d'Emile Verhaeren aboutit,
dans sa maturité, à cette multiple splen-
deur où la vie humaine se trouve magni-
fiée. Et son ardeur et son exhubérance,
il les exalte, sans honte devant les
gestes simples et grands des humains,
victorieux dans la nature !
Ceux-ci ne rythment-ils pas souverai-
nement les pulsations de la terrestre
épopée ?
Voici une œuvre nouvelle qui s'élève
radieuse à la gloire de l'Homme, Roi
du Monde, souverain héroïque du do-
maine où il règne : la Bonne Demeter
féconde. Verhaeren érige l'Humanité
confiante dans sa Destinée, fière de sa
Mission, orgueilleuse de son courage et
contemplant avec joie l'accomplisse-
ment de son éternelle ascension vers
l'Infini inaccessible. N'a-t-il pas dit :
La vie est à monter et non pas à descendre ?
Il loue le Paradis, prestigieux. Eve en
aperçoit le seuil, là-bas :
L'ange était accueillant, la porte était ouverte;
Mais détournant la tête, elle n'y rentra pas.
Préférer Fâpre volupté de vivre ici bas
à l'amollissante et coupable félicité des
immobilités dans l'Eden de l'Au-delà,
quel symbole du Devoir Humain !
Et le poète accorde sa lyre pour
chanter tous ceux qui, au cours des
siècles, l'ont accompli avec noblesse.
Individus ou collectivités, ils ont ap-
porté au perpétuel enfantement des
civilisations neuves leur part de beauté,
d'effort, de ferveur, d'enthousiasme, de
délire.
Chaque geste servait à quelque autre plus large,
Et lui vouait l'instant de son utile ardeur
Et la vague portant la carène et sa charge
Leur donnait pour support sa lucide splendeur.
La belle immensité exaltait la gabare,
Dont l'étrave marquait les flots d'un long chemin,
L'homme qui maintenait à contrevent la barre,
Sentait vibrer tout le navire entre ses mains.
Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abîmes.
D'accord avec chaque astre et chaque volonté.
Et maîtrisant ainsi les forces unanimes,
Semblait dompter et s'asservir réternité.
Sur ces vers se clôt ce recueil nouveau
où l'inspiration puissante du poète s'est
donnée derechef libre cours, dans toute
sa force, sa véhémence, sa robustesse,
son imagination émerveillée, claire et
saine.
Qu'un sujet de pareille envergure soit
exempt de mièvreries, qui s'en plaindra;
qu'il ait des rugosités par moments et
que par endroits des mots très roturiers
— 315 —
ou tout simplement sans relief semblent
déparer le vers, faut-il s'y arrêter ?
Ces poèmes ravivent en nous notre
respect de l'homme et de la vie. Ceux-ci
pâtissent si souvent d'un injuste dédain
qu'il faut savoir gré au poète qui dans le
langage des dieux sait louer leurs mérites
et leurs vertus.
L.R.
Le portrait belge au XIX* siècle.
Il est vraiment remarquable que, de
tous les genres^ celui du portrait soit
celui qui ait le moins souffert des modes
et des théories. Les époques mêmes les
plus léthargiques ou les plus néfastes
pour la peinture nous en ont laissé des
témoignages, et il sera beaucoup par-
donné à David et à son école pour
les admirables effigies qu'ils nous ont
léguées.
C'est que là, il n'y a plus ni discus-
sions, ni esthétiques qui tiennent. Le
problème posé à l'artiste est à la fois
rigoureux et simple. Ce n'est pas à dire
qu'une seule solution s'impose, mais la
fantaisie et la vision personnelle de l'ar-
tiste y trouvent moins que partout ail-
leurs l'occasion de s'exercer. Aussi ne
trouvons-nous pas dans cette exposition
du portrait au xix« siècle que nous ofifre
cette année la Société royale des Beaux-
Arts, les différences essentielles qui
séparaient les paysagistes du siècle der-
nier et que la Libre Esthétique nous
faisait voir récemment.
Les préoccupations de couleur et de
lumière qui agitèrent les peintres mo-
dernes, ne pouvaient pas évidemment ne
pas se traduire dans le portrait; mais
comme se sont adoucis et atténués ici
les contrastes qui nous frappaient à l'ex-
position des paysages.
Il semble que, devant la figure hu-
maine, les esthétiques les plus différentes
ou même les plus contradictoires se ré-
concilient.
C'est qu'il s'agit ici pour le peintre de
toute autre chose encore que de traduire
sa sensibilité propre, de faire vibrer la
lumière ou de chanter la poésie des
heures. Il doit faire vivre son modèle, en
exprimer la psychologie, mettre en
valeur son caractère et ses traits essen-
tiels, ceux que la griffe du temps n'at-
teindra pas, et laisser dans l'ombre ceux
qui ne sont pour ainsi dire qu'acciden-
tels et passagers et que les années effa-
ceront ; bref, tout en restant observateur
précis et scrupuleux et en rendant la
physionomie propre de son personnage,
en dégager la vie profonde et en faire
transparaître l'âme. Faute de quoi, ce
portrait, intéressant peut-être pour les
familiers et les proches du modèle, sera
incapable de nous émouvoir et aura
perdu toute valeur du moment où se
seront effacés de la mémoire les traits
qu'il était chargé de ressusciter.
Pourquoi donc un portrait de Holbein,
de Rembrandt, de Latour, — je prends à
dessein des artistes aussi éloignés l'un de
l'autre, — pourquoi nous arrête-t-il ?
Nous y percevons bien les détails mys-
térieux qui confèrent la ressemblance, je
ne sais quoi nous avertit que cette oeuvre
est l'exacte transcription d'un visage qui
a vécu, mais en même temps nous y
sentons s'agiter des pensées, des pas-
sions qui nous agitent nous-mêmes et
une sympathie secrète nous lie à elle.
C'est toujours nous-mêmes que nous
aimons dans une œuvre dart.
C'est assez dire les écueils aux-
quels se sont heurtés presque tous les
— 3i6 —
peintres qui se sont adonnés au portrait.
Il n'est guère, en somme, à moins qu'ils
ne soient très médiocres, de paysages
qui ne nous séduisent par l'un ou l'autre
côté, mais on compterait aisément les
portraits qui nous retiennent dans une
exposition.
Aussi faut-il savoir gré aux organisa-
teurs de ce Salon d'avoir pu réunir tant
d'œuvres intéressantes et curieuses.
Au premier rang, il faut signaler l'en-
semble de l'admirable artiste qui domine
toute cette exposition, je veux dire Lié-
vin De Winne. Un tel peintre ne peut
que gagner à être étudié dans une série
de ses œuvres, si incomplète qu'elle soit,
qu'elles expriment la grâce, la séduc-
tion, le charme féminins, la force majes-
tueuse d'un souverain, où la sévère aus-
térité d'un juge. Quiconque a vu son
Premier-Président Leclercq, ne peut
oublier cette figure imposante, toute
blanche sous des cheveux blancs, où
seul les yeux semblent vivre, mais
d-'une telle vie et d'un éclat si hautain !
Une lumière étrange et fatale s'en dé-
gage et je ne sais quoi aussi d'inquié-
tant et d'implacable pour avoir fouillé
tant de cœurs, être descendu au fond
de tant d'âmes. Il semble que l'homme
se soit effacé derrière les plis rouges de
la toge et qu'il soit devenu la personni-
fication du code. Je ne sais que Lenbach,
dans les temps modernes, qui ait for-
mulé d'aussi absolus symboles.
A côté de De Winne, voici quelques
portraits et esquisses de cet admirable
peintre, mort trop jeune pour donner
toute sa mesure : Ed. Agneessens.
Quelles œuvres savoureuses que %2iLoge
et son portrait de iJ/"»» Vanderstappen
et quelle grâce il a enclose dans cette
délicieuse tête de M""^ Bourêe-Janssen !
Dans la salle suivante, nous sommes
transportés de soixante-dix ans en
arrière! Et vraiment on n'a pas envie
de rire de ces modes désuètes, de ces
physionomies de parlementaires péné-
trés de leur rôle et de leur mission. Il y
a là de très beaux Navez, dont aucun
cependant ne fait oublier son admirable
Famille de Hemptinne et un portrait
à' Auguste Orts par Wiertz, qui raconte
toute une époque !
Voici maintenant la salle consacrée à
Emile Wauters. Séduisant, brillant et
superficiel, lui aussi dépeint une époque;
une époque bien différente, il est vrai,
celle qui récolte ce que la précédente a
semé, avec son général de cour, ses
grandes dames, son financier calé, son
prélat souriant d'un sourire indulgent
et malicieux qui semble regarder d'un
œil amusé parce qu'il a confessé toute
cette société.
Puis s'offre à nous toute une série de
portraits encore : le Maître d'armes, de
Charles Hermans, admirable de force
élégante et où se retrouve les merveil-
leuses qualités de coloriste et les déli-
cates harmonies de gris du maître de
Y Aube; une délicieuse Jeune fille d'Al-
fred Stevens ; le Peintre Taelemans et
le Portrait d'une dame âgée de Eug.
Smits, impressionnants de vie profonde
et réfléchie; deux Dubois; quelques effi-
gies de Evenepoel, le jeune artiste si tôt
disparu, après avoir conquis déjà la par-
faite maîtrise et dont chaque œuvre avive
nos regrets de son départ prématuré;
des portraits de facture précise et ar-
chaïque de Leys; celui de M. Vinçotte
par de Lalaing, l'un des plus beaux de
cette exposition et bien d'autres encore
qu'il serait intéressant de passer en re-
vue si je ne devais clore cet article, —
non pas cependant avant d'avoir signalé
parmi les modernes le portrait Willy
Finch par Ensor; celui, si délicat de
^me y Rousseau par Van den Eek-
houdt; un autre d'Alfred Bastien et
enfin le portrait, adorable de jeunesse et
de fraîcheur de M'"* Paul Dubois par
Van Rysselberghe.
Maurice Drapier.
- Z^7 —
Le théâtre publié.
Marcel Loumaye : L'Actrice, 4 actes; Le Bouquet de Violettes^ 2 actes.
{La Belgique Artistique et Littéraire.)
Dans la paisible clarté d'automne,
tandis que les petites vagues de la Meuse
clapotent étrangement et se bleuissent,
au long des quais, des premières cas-
sures nettes qui annoncent l'hiver,
M. Marcel Loumaye se demande, au
cœur de sa cité absolument tranquille (i),
de quelle façon il pourrait enrichir notre
littérature nationale. Il rêve; il oublie
les légendes qui charmèrent son en-
fance ; il voudrait écrire quelque chose
de nouveau, et ne voit pas danser, dans
l'air, autour de lui, l'âme multiple et
jolie de sa race qui le regarde et l'inter-
pelle amoureusement. Enfin, il se
décide; il composera des pièces comme
en font à Paris les meilleurs auteurs
qu'il a lus; ces pièces sont bonnes; elles
ont du succès ; pourquoi lui n'en aurait-
il pas?
Octobre lui suffit pour mettre sur
pied une première œuvre, en quatre
actes, intitulée « L'Actrice » et ayant
pour thème le conflit qui peut exister
entre l'amour et la vocation artistique ;
en décembre, il écrit « Le Bouquet de
Violettes », deux actes ayant pour but
de nous montrer la mélancolie du
retour au foyer conjugal après l'ivresse
déçue de l'adultère.
Maintenant, si vous le voulez bien,
lisons ensemble ces deux pièces; ce
n'est pas long; chacun de ces actes
n'exige à la scène que cinq minutes de
dialogue.
Voici, prises au hasard, quelques
scènes de « L'Actrice » :
Henri (à sa fiancée, comme se parlant à lui-
mCme :) Mon mariage me fera déjà suffisamment
de tort ! (Se reprenant :) Mais j'aime ma petite
(I) Huy.
Suzanne, moi, je l'aime follement; tant pis si je
me nuis!... Je suis un imbécile, comme me l'a
dit mon oncle et ancien tuteur M. Flébize,
lorsque je lui ai annoncé que j'allais t'épouser!...
Ah ! si tu avais vu sa mine, d'abord ahurie, puis
sévère, puis colérique ! Tu sais qu'il a tini par
me menacer de me déshériter ?
...Henri (à sa femme :) ...mon avenir d'avocat,
d'homme politique! .. mon avenir au bout
duquel il y a peut être la gloire!... Car, enfin,
j'ai du talent, c'est certain: j'ai fait mes preuves...
Avec cela, de la volonté, de la persévérance,
une certaine audace en même temps que du
savoir-vivre... En un mot, tout ce qu'il faut
pour réusir.
...Suzanne: Mon pauvre Henri!... Quelles
idées te mets-tu donc en tête.'' Ne sais-tu pas (\\ie
je t'aime, que je suis ta petite femme aimante et
dévouée, que je n'appartiens qu'à toi seul ?... Ne
le sais-tu pas, dis ? — Henri : Quelque chose en
moi me le crie, mais je ne veux pas l'entendre...
...Suzanne: ...Tu causais, dans ton bureau,
avec une ctiente. Je te l'avoue : après vous avoir
écouté quelque temps, j'ai eu la curiosité de
regarder par le trou de la serrure...
...Suzanne : C'est une affaire décidée, au con-
traire. Je retourne chez ma mère.
En voilà assez, n'est ce pas, pour
vous donner une idée d'ensemble de
cette pièce ? Passons à l'autre :
Bertht (à son amie Marie :) ...En cet instant,
je revois toute ma vie... Oh 1 comme le passé est
douloureux derrière moi!,.. Pense qu'on m'a
mariée de force à un homme qui, profitant de
mon inexpérience, avait honteusement abusé de
moi., que j'étais mère à seize ans...
...Berthe (à Roger)... Vois-tu, chéri, il ne
faut jamais me faire de la peine, jamais la n^ain-
dre peine, . Il faut que tu sois pour elle à la fois
un amant qui l'adore et la comble de cai esses,
un père qui la guide et la protège, et une mère
qui l'entoure de soins et la console quand elle a
du chagrin...
...(Pierre, le mari de Berthe traverse 1« scène;
avant de s'éloigner, il jette un coup d'œil scruta-
teur sur les deux amoureux qui s'entretiennent
à voix base.) Jierihe (à mi-voix ;) Il est parti.
Roger (de même :) Oui, mais il vaut tout de
même mieux que je me retire : ce n'est pas le
-318-
moment de l'indisposer. Berthe (de même :)
Méchant de me quitter si vite! Mais tu sais,
quand nous serons tout à fait l'un à l'autre, je
ne te lâcherai plus; tu seras mon prisonnier!
Roger (de même :) Sois tranquille, je trouverai
toujours moyen de m'échapper !
Comme vous voyez, ces pièces sont
amusantes. Ce n'est peut être pas ce
que M. Marcel Loumaye a voulu, mais
enfin, c'est amusant tout de même.
François Léonard.
Lettres russes.
La philosophie des masques de L. Andreeff (suite et fin) (i).
« Sur toute la vie de Vasili Fiveisky
pesait une sévère et énigmatique fata-
lité » ~ ainsi Andreeff commence l'ana-
lyse du héros d'un de ses contes. Il aurait
pu, par les mêmes paroles, commencer
tous ses contes et toutes ses nouvelles.
Legymnasien Pawel («Le Brouillard»),
raisonne sur « la triste vie dépourvue de
sens » et sur « la vie, où tout est incom-
préhensible, où tout se passe avec une
nécessité brutale ». Dans « Lazare » les
hommes se sentent comme «des esclaves
soumis à la vie exigeante, des serviteurs
dociles du terriblement silencieux
« Rien ». « Et comme réponse lui fut le
silence » sont les premières paroles du
« Silence ». Et cette ville si méprisée par
l'auteur parce que dans sa grandeur «il y
avait quelque chose d'opiniâtre, d'invin-
cible et d'indifféremment brutal », et ce
« Mur » qu'il décrivit d'une façon si sai-
sissante, contre lequel viennent se briser
la foi et l'espérance des hommes, tout
cela lui apparaît, tel un Destin, telle une
Fatalité, le Quelqu'un en gris que nous
trouverons plus loin.
« Nous frappâmes de nos poitrines
le mur et il se colora du sang de
nos blessures, mais resta sourd et
immobile... Immobile et haut était le
mur et insensible il parait les hurle-
ments .. — Donne moi mon enfant! —
dit la femme. Et nous tous, nous nous
taisions, en souriant furieusement, et
(i) Voir notre numéro précédent.
nous attendions ce que répondra le
mur... nous attendions impatients, ter-
ribles, ce que répondra le lâche assas-
sin... Mais lui, — lui, se taisait. Plein de
mensonge et de lâcheté, il feignait de
ne pas entendre, et le rire méchant
ébranla nos joues ulcérées, et une rage
folle remplit nos cœurs douloureux.
Mais lui se taisait toujours, insensible et
bête, et alors la femme avec courroux
agita ses mains maigres et jaunes et jeta
inexorablement : Sois donc maudit ! toi,
qui tuas mon enfant ! »
L'homme regardant la vie qui l'en-
toure, les horreurs qui l'obligent à pous-
ser des cris fous, l'homme faisant des
efiforts surhumains pour concentrer
toutes ses forces intellectuelles afin de
pouvoir se rendre compte de la com-
plexité de ce Quelque chose qui est
fatal, de ce Quelque chose qui n'a pas
de sentiment et qui, lourd et gigan-
tesque, pèse sur sa pauvre tête, cet
homme tombe et finit par un même cri
fou : je maudis. Ce mystique est indéfi-
nissable. « Quelque chose » reçoit une
forme sensible et un type visible sous le
nom de « Quelqu'un en Gris », dans une
des meilleures pièces d' Andreeff.
Là, il se met debout devant l'homme
dans toute sa force, et pas à pas obser-
vant et suivant les scènes de sa vie, il
verse le poison de sa fatale indifférence
sur toutes ses pensées, sur tous ses mou-
vements et ses actes. Il n'est pas, mais
il est là, terrible et révoltant; il n'est
— 319 —
pas, mais il marche, mais il guette, et
l'homme le voit, ou plutôt le sent et
prend conscience de lui. De là, la tra-
gédie complexe, profonde, qui existe
depuis toujours dans l'humanité, dans
l'homme. Dans la belle pièce « la vie de
V homme » qui incontestablement prendra
place à côté des meilleurs chefs-d'œuvre
de la littérature mondiale, Andreefif a
pu montrer l'âpreté de cette lutte, des-
sinant, comme toujours dans ses der-
nières œuvres, à grands coups de pin-
ceaux.
L'auteur a pris un Homme, mot
qu'on a le droit d'écrire avec une lettre
majuscule : homme de grand talent,
artiste, énergique, un être nécessaire à
la vie et ailé du bonheur d'un amour
partagé. Le jeune lutteur est convaincu
qu'il est le m^tre de sa vie. Inconnu,
sans fortune, il passe des journées sans
manger, supporte la misère avec sa jeune
femme sans protester, et ne doute pas
un instant de ce que toutes ces difficultés
sont passagères et le moment viendra où
il sera le vainqueur. Comme il est fier,
fort et beau, dans la description d' An-
dreefif, cet Homme prêt à lutter avec le
Destin !
« Hé toi, comment t' appel le-t- on là
bas : Fatalité, diable ou bien la vie, je
te jette mon gant, je te provoque à la
lutte. Les hommes de petite foi s'in-
clinent devant ton pouvoir énigma-
tique; ton visage de pierre leur suggère
l'efifroi, dans ton silence ils entendent
la naissance des malheurs et leur chute
terrible. Mais moi, je suis brave et fort
et je te provoque à la lutte.
» A ton croupissement pernicieux
j'oppose ma vaillante et vive force; à
ton obscurité mon rire clair et sonore!
Tu possèdes un front en pierre, dé-
pourvu de raison — je lui jette les bou-
lets de ma pensée scintillante ; tu pos-
sèdes un cœur en pierre, dépourvu de
pitié — recule, je verse en lui le poison
brûlant des cris de révolte !...
» Couvert de blessures, versant du
sang vermeil, je rassemblerai mes forces
pour crier : tu n'as pas encore vaincu,
méchant fléau de l'homme! »
L'homme fier arrive relativement vite
aux hauteurs de la vie. Il est nerveux
et victorieux. Mais après les victoires
suivent les malheurs. Le talent pâlit;
les forces s'épuisent; un vaurien, sans
raison, blesse son fils d'un coup de
pierre, et « le bal » de la « Vie de
l'Homme » est remplacé chez lui par la
conscience déshonorante de sa faiblesse
de vivre comme il veut, en homme et
en maître de son destin.
Sa vieille épouse écrasée par l'anéan-
tissement de la vie de son fils, ne peut
plus supporter les malheurs. L'homme
fier est vaincu. Il se met maintenant à
genoux devant celui qui est le plus fort.
« Je prie, le vois-tu? J'ai plié mes
vieux genoux, je me suis affaissé devant
toi, j'embrasse la terre. — Tu vois ? Il
se peut qu'il me soit arrivé de t'insulter,
eh bien! pardonne moi, pardonne. Il est
vrai, j'ai été insolent, orgueilleux, j'ai
exigé au lieu de prier, j'ai souvent con-
damné. Pardonne moi. Et si tu veux, si
Ta volonté est telle, punis, mais seule-
ment laisse moi mon fils. Laisse le, je Te
prie. Ce n'est pas la miséricorde que je
Te demande, ce n'est pas la pitié, non,
mais seulement la justice... je prie, à
genoux, affaissé, embrassant la terre —
rends la vie à mon fils. J'embrasse Ta
terre ! »
Indifféremment écoute la prière du
père et de la mère Quelqu'un qu'on
appelle Lui.
Le fils est mort. La prière docile que
l'homme lui adressa, oubliant sa fierté
— 320
d'an tan, ne répara pas le malheur. Alors
l'Homme, comme auparavant la bête,
jeta sa malédiction.
« Tu as outragé une femme, vaurien I
Tu as tué un garçon !
» Je maudis tout ce qui est donné par
toi!... Je maudis mon cœur, ma tête —
et je rejette tout, en arrière, sur ta face
cruelle, Destin affolé, sois maudit, sois
maudit pour toujours! Et par la malé-
diction je te vainc... »
...Indifféremment Quelqu'un en Gris
écoute la malédiction.
Remarquez ce dernier passage :
l'homme dit qu'il a vaincu! Vaincu,
parce qu'il a maudit. Le dieu d'Andreeff
est un dieu effroyable, indifférent et
ennemi de l'homme. Cette conception
est toute nouvelle et, si le temps me le
permettait, j'aurais pu vous démontrer,
en suivant cette idée dans toute l'his-
toire de la littérature, comment fatale-
ment l'humanité devait aboutir, minée
de plus en plus par la souffrance, qui
augmente de jour en jour, à une nou-
velle religion où le dieu traditionnel des
chrétiens, à barbe blanche et plein de
bonté découvrirait sa face monstrueuse
pour imposer à l'humanité non point le
renoncement, mais la lutte. Andreeff a
été un des premiers pour sentir le véri-
table Dieu. Ses œuvres sont comme un
immense soupir de la pensée logique.
Son scepticisme dérive de sa pensée.
C'est bien cela qui le fait parler avec
tant de sarcasme et dans son « Judas »
et dans sa « Pensée. » Mais il n'oubhe
pas qu'il y a encore un autre côté dans
la vie intérieure de l'homme : la région
de ce qu'on appelle le sentiment.
Et voilà pourquoi à travers son scep-
ticisme amer, sa furie contre l'homme
et la vie, les douleurs de sa pensée im-
puissante, perce l'espérance, certes, im-
précise, vague mais pleine de sentiment
intense. Les hommes sont comme des
bêtes féroces qui tuent leurs apôtres, les
hommes sont des esclaves et les meil-
leurs sont ceux qui savent cacher et
dissimuler leurs actes et leur pensée,
mais si on s'approchait d'un homme
pareil, pour l'embrasser, le caresser et
lui demander ses secrets, alors il s'écou-
lerait de lui, ainsi que des saletés d'une
blessure déchirée, toutes sortes de men-
songes, de vilenies, etc. (« Judas. »)
Eh bien, en dépit de cela, vous vous
étonnez en lisant les paroles magni-
fiques que l'auteur a mises dans la bouche
d'un de ses héros, il est vrai, d'un anar-
chiste, qui dit : « La terre mérite le man-
teau royal. » Cette terre qui porte depuis
toujours la casaque révoltant du prison-
nier.
D'aucun verront là une contradiction.
Et comme j'ai l'honneur de me trouver
dans une enceinte où la « logique »
est prise en très grande considération,
on pourra, avec raison, d'ailleurs, me
demander d'expliquer cette inconsé-
quence.
Pour l'auteur de « Sawwa » la raison
n'est pas cette faculté toute puissante
qui explique tout et la logique comme
telle n'existe pas. Ce que lui dicte
simultanément le « non » et le « oui »,
c'est une voix vague et indéfinissable
qui gite dans l'intérieur de son être, dans
le mystère de son âme. Il comprend
très bien qu'il y a une division entre sa
pensée et son sentiment, car il a hâte
d'expliquer cela dans « La Défense. »
L'accusateur foudroyait l'accusé.
« Le procureur était terrible et sans
pitié, comme la logique même, dit-il
avec sarcarsme, cette logique dont rien
d'autre n'existe de plus tnensonger au
?nonde quand par elle on veut mesurer
l'dîne humaine ».
Un critique, M. Tchoukowsky, avec
beaucoup de raison, a remarqué que
— 321 —
chez Andreeff tous les t>-pes ressemblent
étrangement à des « gueules », non
seulement au point de vue physique,
mais aussi au point de vue moral. Sa
pièce « La faim » est une effroyable
caricature de la société moderne, des-
sinée au noir fusain dans des lignes
hardies, où toutes les classes en lutte
apparaissent. Il y a là des ou\'Tiers qui
ressemblent aux instruments dont ils se
servent, l'un est comme un marteau,
l'autre comme une courroie qui mur-
mure, le troisième un levier et voilà
encore un qui dit : « Je suis une petite
\is avec une tête coupée en deux. Je
suis vissé hermétiquement. Et je me
tais. Mais je tremble avec le tout, et le
bruit étemel est dans mes oreilles. » Il
y a des paysans qui ressemblent à des
gorilles, des vagabonds et des person-
nages de bas-fonds représentant quelque
chose d'extrêmement sauvage, rappe-
lant de loin des hommes, avec des fronts
très bas, des crânes difformes, des mâ-
choires développées, habillés dans des
costumes fantastiques et sales; parmi
ces monstres brillent seuls les soute-
neurs avec leur mise à la mode, leurs
cravates éclatantes et les coiffures soi-
gnées sur des têtes de microcéphales.
Vous voyez des masques difformes, les
uns très sombres, les autres très rouges
et vous voyez des masques horriblement
méchants, horriblement pâles ou bien
très blancs avec du rouge sur les joues.
Inutile de rappeler les ingénieurs, les
fonctionnaires, les juges, les curés qui
viennent sur la scène, leurs marques ne
sont pas moins effroyables.
On a reproché à Andreeff la forme des
œuvres de ces dernières années. En
effet, si dans la conception de la vie de
l'auteur de « Judas », jusqu'à présent
peu de chose s'est modifié, il est certain
par contre qu'il a complètement changé
la manière de s'exprimer. Si ses pre-
mières œuvres étaient écrites dans les
formes traditionnelles des grands maîtres
réalistes, ses dernières productions mar-
quent une étape vers une nouvelle ma-
nière. Les lignes simples de ses dessins
se sont tordues convulsivement pour
prendre des courbes bizarres, doulou-
reuses, mais toujours sincères dans leur
puissance.
La m5'opie de certains critiques n'a
pas voulu comprendre qu'une telle
transformation chez un véritable artiste
qui cherche est naturelle et compréhen-
sible. L'erreur évidente de ces messieurs
consiste, dans leur imbécile obstination,
à voir derrière une œuvre d'art l'homme
avec la souplesse de son cerveau sen-
sible, la multiplicité de son âme blessée,
la supra délicatesse de tout son orga-
nisme vibrant. Il existe des questions
qui hantent la pensée des uns mais qui
étonnent les autres ; de même il y a des
couleurs, des sons, des parfums qui
enchantent certains hommes mais qui
n'existent pas pour beaucoup d'autres,
et cela est ainsi pour tout ce qui con-
cerne la vie large et ardente et peut-être
aussi la mort inconnue et effroyable.
L. Andreeff n'a jamais été un spectateur
tranquille des choses et des événements,
encore moins un homme venu avec une
conception préconçue pour satisfaire la
parasite passivité mentale des uns et la
curieuse oisiveté des autres. Il a vibré
et changé avec la vie. Regardant de
près ce qui l'entourait, approfondissant
de plus en plus les questions qu'il s'était
posées, cherchant âprement à con-
naître et à comprendre, il a touché le
plus près possible les blessures du cœur
mondial. Et voilà pourquoi, quand les
reflets lumineux de la vie augmentèrent
dans leur force, s'allumèrent en un
incendie destnicteur dans l'âme de
l'écrivain, il fut obligé de laisser la
forme première de ses œu\Tes. Au lieu
de s'adonner à des analyses délicates
de ses héros, au lieu de faire de petits
— 323 -
tableaux d'aquarelle, il cassa ses petits
pinceaux et commença des tableaux
immenses sur lesquels crièrent les cou-
leurs éclatantes et rirent dans des gri-
maces de folie les masques de la vie.
Dans la grande foire de l'existence,
parmi les marchands de quiétude, les
cris des charlatans qui tirent les dents
par des méthodes récentes et sûres,
parmi les mensongères joies des arti-
fices des caroussels tournants et de l'ap-
parente splendeur en carton découpé, il
ouvrit ^on musée sinistre de figures en
cire, se mit devant sa gigantesque bou-
tique et cria ainsi à la foule : « J'ai passé
dans vos rangs, j'ai souffert avec vous
pour amasser des secrets des profon-
deurs de vos âmes. J'ai entendu des
cris sauvages qui perçaient l'air, j'ai
vu les folles étincelles de vos yeux,
et vos cœurs ensanglantés ont palpité
dans mes mains tremblantes. J'ai plongé
mon regard dans les yeux monstrueux
de vos jours et de vos nuits, et j'ai gardé
l'empreinte de vos traits. J'ai vu aussi
le cancan de vos joies et il me parut que
ce sont des bêtes blessées sautant con-
vulsivement pour soulager leurs dou-
leurs. Et je me suis dit : Dansent-ils,
rient-ils ou passent-ils en des larmes
comme derrière des corbillards — ils ne
pensent qu'à la vie et à la mort.
J'ai ouvert ce musée sinistre pour que
chacun puisse voir ici son image. J'ai
mis au même rang les meilleurs et les
pires et ils ont eu peur de se regarder
ouvertement, car ils savaient bien que
l'abîme qui les sépare est imaginaire.
Aux regards clignotants et traîtres où
fume la bêtise sournoise et atroce, ils
versent les uns sur les autres le poison
de leur haine de cafard ».
Voilà ici la face pitoyable d'un homme
qui porte des faux-cols et des manchettes
en papier et qui aime les négresses. C'est
un homme ordinaire et même sympa-
thique, mais regardez un peu dans le
fond de son âme et vous verrez l'effroya-
ble et le fantastique. Toute sa person-
nalité morale, toute la richesse de son
être s'est encadrée en une phrase, en une
même exclamation maigre : « J'aime
beaucoup les négresses. Il y a en elles
quelque chose d'exotique. »
C'est un mensonge, car jamais il n'a
vu et n'a aimé une négresse. Mais toute
sa vie il a vécu avec cette phrase. Dé-
pourvu de sentiment, de foi et d'idée il
n'a possédé que :
— J'aime beaucoup les négresses. Il
y a en elles quelque chose d'exotique.
En répétant ces mêmes paroles il a
fait une carrière, il s'est marié, s'est fait
connaître et estimer, et même au moment
fatal quand il devait rendre son dernier
soupir, il n'a pu dire rien d'autre au
prêtre qui le confessait que :
— Moi, mon père, j'aime beaucoup
les négresses. Il y a en elles quelque
chose d'exotique.
Changez la phrase et vous reconnaî-
trez ceux qui vous entourent et peut-
être vous même.
A côté de lui, voilà celui qui se croit
être coq et bat des mains comme si
elles étaient des ailes, et cet autre qui
ramasse partout des papiers colorés et
les conserve comme des millions; et
cette fille apeurée par l'idée qu'après sa
mort on lui achètera un cercueil trop
court qui ne lui permettra pas d'allonger
ses pieds. Venez, entrez, et vous en
verrez beaucoup d'autres et vous enten-
drez mes récits. Et quand on vous
demandera, comme Lipa demande à
Sawwa, si vous n'avez peur de rien, vous
pourrez répondre comme lui :
— « Moi? — jusqu'à présent, de rien,
et dans l'avenir je ne crois pas non plus.
Peut-il exister, Lipa, quelque chose de
plus effroyable encore que la naissance
de l'homme. Ta question ressemble à
celle qu'on pourrait poser à un noyé :
et quoi, oncle, n'as-tu pas peur d'être
— 323 —
mouillé? — Si depuis que j'ai vu la vie
je n'ai pas eu peur, il ne reste plus rien
d'autre pour m'effrayer. La vie, oui.
Voilà, j'étreins de mes yeux la terre
tout entière, tout le petit globe, et je ne
vois rien de plus effroyable que l'homme
et la vie humaine, »
Ainsi nous parle L. Andreefif.
Constant Zarian.
Littératures étrangères.
George Meredith (i) (1828-1909).
— SoPHus Claussen (2).
« Modem Love », poème étrange et
Êascinant ! L'assujettissement est dou-
loureux intensément de ces deux êtres
qui ne peuvent se comprendre ;
Pareils à des effigies sculptées, on eût pu les voir
Sur leur tombe nuptiale, une épée entre eux,
Chacun aspirant à l'épée par qui tout est disjoint.
La volupté peut les rejeter aux bras
l'un de l'autre, le cœur est adultère.
C'est une erreur intellectuelle de croire
l'amour immortel : la nature joue pour
des saisons et non pour des éternités.
Le rustre, sans réflexion, est plus sage
qui prend la femme à sa vraie valeur. Le
poète voudrait à l'aimée plus de cerveau,
il la désirerait plus près de son esprit,
mais le sens des femmes est encore tout
mêlé de leurs sens et quand l'esprit vou-
dra maîtriser le limon, d'un limon gros-
sier, il sera envahi. Le poète en vain
voudra revenir à la nature, vainement il
se penchera vers un nouvel amour,
l'ancien, comme un fantôme, se dressera
toujours entre lui et sa nouvelle idole.
La douleur de cet amoureux, qui
( I ) L'Amour moderne, poème par George Me-
redith, traduction A. Fontainas (Paris, La
Phalange).
(2) De Thuli à Ecbatane, poèmes de Sophus
Claussen, traduits par Guy-Charles Gros (Paris,
Vers et Prose).
s'analyse, est poignante : elle s'intensifie
par ce qu'elle a de contenu et de noble.
D'ailleurs une caractéristique de Mere-
dith, c'est que, dans ses œuvres, rien
d'horrible jamais n'arrive. Symons a pu
dire : « Pour lui et ses personnages, ne
rien faire est en soi presque un acte;
chaque conversation est une précipita-
tion de l'action mentale. »
En lisant « Amour moderne » je me
suis souvenu de cette scène profondé-
ment triste, à la fin de « Richard Fe-
verel » du même auteur, quand Lucy,
malgré la cruelle blessure du départ de
Richard, danse et chante pour calmer
l'enfant, sur qui s'égouttent abondam-
ment ses larmes.
Meredith s'ofifre toujours ainsi, inquié-
tant et fascinant comme cette jeune
femme qui sourit avec des larmes dans
les yeux. Vous avez beau lui trouver des
défauts, vous finissez par être subjugué
et pourtant c'est en vain que vous ana-
lysez ses œuvres, poèmes ou romans, la
raison de leur charme échappe toujours.
Comme dit A. Ruj'ters dans l'admirable
étude qu'il consacra à Meredith : (i)
« Le fer glisse sur cette cuirasse dorée
sans trouver le joint, et si, à le regarder
de près, nous parvenons à isoler les
raisons que nous avons de l'estimer,
force nous est bien de constater que le
principe qui combine de si riches ma-
tières continue de nous échapper et que
(i) Nouvelle Revue françaiu, juillet 1909.
— 324 —
nous ne saurions rien dissocier sans
rompre du même coup l'unité morale
qui fait la grandeur de l'œuvre. »
La raison, c'est dans cette unité
morale que Ruyters la cherchera et, de
déduction en déduction, il conclura :
« Meredith toujours écrit pour Mere-
dith. Son art s'est dévoué à lui-même et
jamais ne lui a servi qu'à produire de son
cœur, de l'homme tel qu'il le voulait,
de l'existence telle qu'il l'approuvait,
l'expression la plus lyrique, la plus sty-
lisée et la plus vivante à la fois.
Le poète A. Fontainas n'a pas trahi
Meredith: il était tout désigné pour
rendre excellemment l'œuvre du poète
anglais, qui n'est pas sans quelque affi-
nité avec celle de Mallarmé.
Si, même en prose, Meredith fut
surtout poète, ses vers ne sont rien
moins que lyriques: l'écueil, pour
Fontainas n'était donc pas à craindre
sur lequel vint parfois se briser G. C.
Gros.
La beauté d'un poème lyrique réside
surtout dans le choix des mots, la
musique interne des vers et la nou-
veauté de l'image, qualités que doit
nécessairement annihiler la transpo-
sition dans une autre langue, Ils doivent
être riches excessivement les poèmes
essentiellement lyriques qui résistent
à une traduction littérale. C'est le mérite
de G. C. Gros d'avoir su choisir, parmi
les quinze volumes du poète danois, des
poèmes assez remarquables et de leur
avoir gardé suffisamment de couleur
et de caractère pour nous les rendre
intéressants et attachants.
Voici le poème qui ouvre le volume •
Un rève de beauté fut toute ma vie.
Ccst pourquoi j'ai marché, c'est pourquoi j'ai
C'est pourquoi l'on m'a ouvert. [frappé,
Bruissements ! envolées ! [la danse ;
Etre attendu sur le seuil, se rencontrer dans
Saisir la victoire, la consécration, la couronne.
La Beauté a pris pitié de moi,
La Sagesse m'a donné de l'eau de son puits.
J'aime encore ce monde de péché.
J'ai choisi ce court poème, faute de
place, et parce qu'il n'est guère possible
de détacher un fragment d'une longue
pièce.
A côté de poèmes d'amour délicats et
mélancoliques et d'autres d'une aiguë
sensibilité, tintent des vers d'une iro-
nique fantaisie, tandis que des visions
animées de villes et de vivantes impres-
sions de voyages voisinent avec des
poèmes philosophiques : ainsi de Thulé
à Ecbatane, c'est du rêve à la réalité,
mais chez S. Glausen, comme chez tous
les vrais poètes, la vie et le rêve ne
s'opposent point l'une à l'autre, ils se
confondent; le lyrisme illumine la
simple réalité et en crée de la beauté.
G. -M. Rodrigue.
JOAO DE Barros : La littérature por-^.
tugaise. (Magathàes et Moniz. Porto.)
Notre correspondant portugais vient
de réunir, dans un élégant volume, les
conférences « réalisées » à « l'Université
nouvelle » et au « Gercle Polyglotte de
Bruxelles », sur la littérature portugaise.
Il en a sous-titré le recueil : « Esquisse
de son évolution. » Et de fait on dégage
à lire ce volume une idée d'ensemble de
cette littérature. On en acquiert l'évi-
dence de caractères propres : l'origina-
lité notamment, qui résulte de ce lyrisme
particulier que M. Joào de Barros exH
posa récemment, ici même, avec élo-
quence et sincérité. L'auteur, qui est
ardemment patriote, exalte avec passion
le génie littéraire de son pays, nous
initie à ses beautés réelles qui portent
l'empreinte d'un tempérament puisant
en lui-même l'essentiel de sa richesse.
L'intérêt de l'œuvre de M. de Barros
est incontestable; elle nous révèle toute
une littérature touffue et sympathique.
— 325 -
jiont seuls quelques échos nous étaient
iamiliers; elle est attachante par la
pnviction même que met l'écrivain à
lous persuader de l'admirable effort
l'Art et de Pensée qu'il nous convie
à applaudir. Et nous le faisons avec
joie, heureux d'acclamer ce petit peuple
qui, à regarder sans fin la mer, a senti
son âme s'élever et les horizons lointains
agrandir la vision de ses yeux.
L.R.
Entretiens spirituels avec Monsieur de Banville.
Le Futurisme ^'^.
La tristesse des soirs de pluie s'égoutte
)esamment au dehors. Nulle amie à la
aille légère... et je ne puis baiser ce soir
es doigts blancs qui chiffonnaient à
'automne dernier, les milles langues
eigeuses des chrysanthèmes se tordant
urmon vase vert de Corée. Pour bercer
ur terre mon ennui, il me reste l'espoir
t une pipe de Gold Flake. Je prends au
lasard des rayons un Banville : bonne
ccasion pour causer avec mon vieux
asdtre.
Je relève la tête. Il est devant moi,
nfoui dans le fauteuil, jambes croisées,
es doigts roulant une immatérielle ciga-
ette. C'est la sagesse qui me rend visite,
issimulée sous un masque de Pierrot
•osthume.
— Eh bien 1 mon fils, chantonne la
oix aigrelette, bonne saison pour tra-
ailler. De la pluie, de la solitude, du
abac. Vous êtes gâtées, jeunesses I
- Ah ! tout est bu 1 tout est mangé,
Qon bon maître !
— Et vous n'êtes pas ivre? Bizarre
empérament ou pauvre cave! Mais
inexploré en deçà ou en delà du rêve?
— Seriez- vous futuriste? vous? Cal-
iope se voilera la face.
— En compagnie de M. Sylvain Bon-
(i) Uu manifeste fulminant vient d'annoncer
lU monde, la fondation k Milan, d'un groujx; du
«intres futuristes.
mariage, elle doit en avoir perdu l'habi-
tude, si toutefois elle condescend à
couronner des feux si ingénus. Mais à
des bars, elle préfère encore, je pense,
la \irginité des éthers. Pour de tels
voyages, les aéroplanes vaudront bien-
tôt Pégase. Beaucoup plus même. Pin-
dare n'avait qu'une monture. Vous, c'est
avec 6o chevaux-vapeur que vous vio-
lerez l'infini.
—Vous plaisantez agréablement. Tout
ce futurisme n'est pas sérieux.
— Que vous voilà bien, genus irrita-
bile, avec votre jalousie ! Voilà un mou-
vement qui nous eût fait bondir il y a
presque un siècle. A la bataille, vous
préférez le débinage! Ah! ces jeunes!
Si au moins vous blaguiez!
— Mais on essaie; et M. Adolphe
Brisson...
— Fil quelles déplorables relations
vous avez ! Pourquoi pas Sarcey ? Mais,
malheureux enfant, êtes-vous encore
capable de lire l'étiquette d'un pot à
moutarde? M. Brisson a peur! il s'effraie
de ces appétits barbares! il abhorre la
force brutale ! il aime les tableaux, tout
comme il apprécie le bœuf à la mode.
De grâce, ne parlons point des grimauds
et des cuistres. Au vrai, nul, je pense,
n'a pris la chose comme il la fallait
prendre.
— Vous en jugez à votre aise; aux
Champs Elysées, vous goûtez mille
326 —
charmes, et les bienfaits de la pure Rai-
son sont le moindre de vos apanages.
— Mais non, mais non ! Réfléchissez :
qu'est-ce qu'un Italien ? Un Machiavel
qui serre ses ruses sous un manteau de
bouffon. Est-il du Midi? C'est la cape
rayée de Scapin. Est-il du Nord? C'est
celle de l'illustrissime Capitan Fracasso.
Marinetti est de Milan : Nord de l'Ita-
lie : Machiavel et Fracasso. Et voilà!
— Sherlock Holmes! Tout de même,
Fracasso est plus agressif que nature.
Il faut savoir lire entre les lignes.
— Ta! ta! ta ! les lettres tuent l'esprit
qui ne vivifie pas toujours quand il sur-
vit : au grand désespoir de M. Claretie,
d'ailleurs. D'abord, Marinetti n'a guère
plus de vingt-cinq ans. Et qu'il le sait
bien, le fat! Puis, nous autres poètes,
n'avons jamais passé pour des agneaux.
Somme toute, le manifeste futuriste
n'est guère plus révolutionnaire que les
décrets littéraires qui Font précédé.
Imaginez- vous l'effet produit par la
« Deffence et Illustration »? Tudieuî
quel pavé dans la mare aux grenouilles !
Brûlez les musées et pillez les sacrés
trésors de ce temple delphique, c'est
toujours défaire. Défaire et faire, c'est
toujours travailler. Ergo, glue, glue,
glue. Est-ce pas raisonné? »
Pour que mon bon maître parle de son
XVP siècle, il faut que l'affaire soit
grave; mais me trompé-je? Le voici qui
évoque sa jeunesse. Le sujet, décidé-
ment, le tient au cœur.
« — Et nous-mêmes, mon ami, et
nous-mêmes! Marinetti menace-t-il de
saigner les Philistins? Arbore-t-il des
gilets sang de bœuf et s'adonne-t-il la
taille d'un mignon poignard de Tolède?
C'est tout au plus s'il porte un aéroplane
en épingle de cravate ! Comparez la
première du roi Bombance et celle
à' Hernani !
— C'est que, mon vieux maître, l'Es-
pagne n'est pas plus le royaume du
Ventre que Ruy Gomez ne ressemble à
Vachenruget.
— Eh! je ne vous ai pas parlé
de la valeur, je vous ai parlé de l'am-
biance. Non, mon petit, il n'est ni plus
ni moins violent que ses ancêtres de
race ou de littérature. Ce bon Marinetti,
il le serait plutôt moins. Pardieu, tout
changement ou velléité de changement
bouleversent. Ah ! quand on a dépassé
quarante ans, on n'aime pas se voir jeter
au panier; quand on est femme, c'est
l'âge où la galanterie commence à se
raffiner. Ah! soit que l'on désire être
nommé conservateur de musée ou ,
bibliothécaire, soit que l'on ait un fils \
peu génial ou un petit cousin à pourvoir |
d'une sinécure, on craint de voir dispa- \
raître l'objet de la curée. Quand on a des j
biceps de 18 centimètres de tour et une j
bedaine de chef de bureau, la gifle n'a
rien d'engageant. Quand l'estomac ré-
clame de la camomille, on devient mora-
liste. On méprise la vitesse quand on n'a
pas d'automobile, et quand les femmes
ne goûtent pas d'un homme, c'est alors
que cet homme commence à goûter la
femme. Tout ceci revient à : « Quand
on n'a pas de génie, on ne pardonne
pas à autrui de vouloir montrer le sien. »
— Et voilà pourquoi les «Annales» ne
sont pas muettes.
— Je vous dirais bien que, l'amour et
la haine ne faisant qu'un, on aime par
les mêmes raisons que l'on hait. Si vous
faites de mauvais tableaux, vous détes-
terez les musées où vous ne pouvez
entrer sans rougir. Si vous avez dix
mille francs, quittes et francs de toutes
charges, vous apprécierez les Demoi-
selles Santos Dumont. Enfin si tu mé-
prises la femme, tu te réjouiras avec
M. de Fersen et comme lui...
— Merci bien! Très peu pour moi!
— Salut Macbeth! Tu seras
futuriste !
— Le faudrait-il ?
— 327 —
— Eh ! non, petite bête ! soyez vous,
et soignez vos rimes. Peu importent,
Jacques, Joseph et F.-J. Marinetti en
regard de votre personnalité. Notez
qu'il y a d'excellents principes dans le
manifeste et qui tous reviennent au
conseil susdit : « Soyez vous! » Ne
faites pas du Flaubert, ni du Beetho-
ven, ni du Léonard. Votre métier une
fois connu — encore qu'on ne le con-
naisse jamais à fond — brûlez les
bibliothèques et les musées — en pen-
sée, en pensée seulement. N'y retour-
nez pas pour vous, mais pour votre
fatigue. Dites des femmes comme le
vieux Corneille :
Et sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu,
Aime les toutes, mais en Dieu !
Vous les aimerez toujours assez autre-
ment. Souvenez-vous que les grands
Grecs étaient de bons atlhètes et que
nulle pensée impure ne vient à un corps
bien musclé et qui fait jouer ses muscles.
Aimez la guerre : comme Ronsard,
clamez à la délibération :
Mais puisqu'il faut mourir,
Donne-moi que soudain, je te puisse encourir
Ou pour l'honneur de Dieu, ou pour servir mon
[prince.
Navré, poitrine ouverte, au bord de ma province.
— La guerre et la violence, mon bon
maître, je ne demande pas mieux. Mais
les gendarmes? Et le Congrès de La
Haye ?
— Est-ce que ça compte, tout cela,
pour un poète lyrique ? Pour vous, tenez,
je vais manquer de respect à mon père
Hugo : de la tuberculose d'Olympio,
libérez-nous, Seigneur I Et faites-en au-
tant de la neurasthénie symbolique ou
de l'anémie laforquienne I Le poète est
un dieu, sapristi ! ce n'est pas une fausse-
couche 1
— Alors, revivra-il Futurisme ?
— Autre danger : le poète est encore
moins un valet. Tenez, ce qui m'a exas-
péré dans cette levée de boucliers, c'est
l'aplatissement de ceux qui se croient
nos confrères .. et leur fatuité. Tous les
futuristes ont du génie : ils le disent si
ingénument que « Poesia » leur en don-
nera en prime, n'en doutez pas. Aussi,
comme ils remercient, comme ils paient
d'avance ! C'est le cher et immortel père
du roi Bombarce ! ou le splendide Mari-
netti ! « Unique poète » susurrera Sapho 1
L'un de ces sportulaires, plus cynique
ou plus fin, dira bien : « Avoir du génie.
C'est la seule école admissible, à mon
gré. Homère en était, et Corneille et
Mallarmé. Vous aussi, mon cher con-
frère et moi, naturellement. » Au pié-
destal de fleurs qui submerge la statue,
celui-là a joint son bouquet, mais qui est
de « vergissmeinnicht ». J'apprécie tant
de prudence.
— Il en est un pourtant qui a donné la
note juste, mon vieux maître, c'est
M. de Montesquiou.
— Oui mais voilà! Il est de race,
celui-là et comme tout bon gentil-
homme, il sait tout, sans rien apprendre,
ou si vous préférez comme s'il n'avait
rien appris. Comme il a bien pensé :
« Au fond, petit Marinetti, tu fais bien
le malin, mais que serais-tu sans Léo-
nard, ousansl'Alighieri? Tu veux con-
quérir les étoiles : c'est d'un brave
homme. Mais vois-tu, l'autre est entré
au Paradis par droit de cité. Tu le re-
commences, comme tu recommences
Benvenuto dans ton désir de massacre
ou le désir dans ton besoin de faire
comme les oiseaux. Italien, tu es, Italien
tu resteras. Ni plus! ni moins! » Et avec
quelques fleurs, le sourire, en un mot la
manière, voilà comme on fait la leçon
au plus splendide dos Italianissimes l
— Il est vrai. De deux choses l'une :
ou Marinetti est convaincu, ou il ne l'est
pas. Dans les deux cas il est bon de lui
répondre avec le sérieux d'un âne qu'on
étrille.
- 328
— C'est de bonne prudence et de ju-
dicieuse philosophie. Mais, voyez-vous,
tout compte fait, cette tentative, iro-
nique ou non, ne me déplaît point, de
loin. Elle mérite la sympathie. Le mal
de l'époque, de toutes les époques, est
visé et atteint. Froide ironie ou fantaisie
grandiloquente, l'arme a touché le
monstre : la médiocrité. Ce monstre n'en
mourra point. Car il est d'œuvre divine
comme le chaos : rudis indigestaque
moles. Mais la lignée des clairvoyants
peut impunément tolérer les sots. Dans
la phalange sacrée un sot vaut mieux
qu'un imbécile ou qu'un neutre. Et par-
donnez tout à qui a ou veut avoir la
flamme. Pour d'une folle rapière ébor-
gner les étoiles, il faut croire aux étoiles
et posséder une rapière. Hélas mon ami !
combien sont-ils qui lèvent encore le nez
au ciel en comparaison de ceux qui ont
remplacé le glaive d'Achille par un cou-
teau à papier, — en bois ? »
Maurice Pelletier-Osmont.
Petite chronique.
A peine s'éteignent les dernières pa-
roles des oraisons funèbres, prononcées
pour Moréas, qu'un nouveau deuil frappe
les lettres françaises : Jules Renard dis-
paraît, en pleine maturité. Il avait relati-
vement peu écrit ; mais il était parvenu
à une concision, une simplicité voisines
de la perfection, se gardant pourtant
presque toujours de la sécheresse. Obser-
vateur incomparable, il avait découvert
chez les humbles, les plus humbles, et
même chez les bêtes, les traits décisifs
et poétiques, et les notant avec un scm-
pule délicat et charmant, il avait donné
des petits tableaux de la vie rustique, de
la vie modeste, qui sont presque autant
de chefs-d'œuvre.
Le Congrès des œuvres intellec-
tuelles de langue française se tiendra
les 3-5 septembre. M. Fûrstenhoff,
secrétaire général, rue de Pologne, 28, à
Bruxelles, tient des circulaires de propa-
gande à la disposition des personnes qui
lui en feront la demande.
A propos d'Académie. — On connaît
notre sentiment. Les. vains honneurs qui
s'attachent à la qualité d'académicien
nous indilïèrent.
Quant à l'utilité des compagnies du
genre,elle est pour le moins douteuse.Que
celles qui existent persistent^ par habi-
tude, nous n'y contredirons point. Ainsi
comprenons-nous que la. Sectio?i braban-
çonne pour la culture et l'extension de la
langue française ait prié l'Académie
française de nommer des membres cor-
respondants à l'étranger et partant en
Belgique, tout comme les autres com-
pagnies illustres qui forment l'Institut
de France. Sous la coupole on est tout
disposé à donner suite à ce vœu. C'est
un succès pour la section. Il gène la Vie
intellectuelle, on se demande bien pour-
quoi? L'hommage qu'on rendra à nos
écrivains e}i les nommant correspon-
dants de l'Académie française aura-t-il
si peu de valeur? On imprime pour les
ridiculiser le vocable « larbin ! » Notre
irrespect pour les Académies n'ira
jamais jusqu'à prononcer de pareils gros
mots. Vraiment, c'est manquer de me-
sure, et M. Picard, qui le premier,
paraît-il, a employé l'épithète, nous fait
bien de la peine. Il nous avait autorisés
à compter sur plus d'urbanité, quand il
s'agit d'Académie et d'académiciens.
L'Ecrin. — De notre spirituel con-
frère Pourquoi Pas f
Durant la période d'organisation, on a ren-
voyé tous ceux qui demandaient un renseigne-
ment ou un ordre de Ponce à Pilaie...
Lh Ih.Mi'LE A g : Les Mains tendues (Paris, Edition du BeÊFroi). —
Marcel Rogniat : Péchés de jeunesse (Paris, E. Sansot et C'*). — E. Stié-
NON : Entre nous (Bruxelles, J. Lebègue et C'«). — Robert Veyssié : Grain
de Foule (Paris, Edition de la Renaissance contemporaine). — J. F. Louis
Merlet : Histoires pour les grands enfants (Paris, Société de l'Edition
libre). — Mathieu Bastin et Adolphe Dejardin : Histoires tragiques
(Verviers, A. Kaiser). — Paul Prist : Le Piédestal (Bruxelles, Louis Ver-
hellen). — Valentine de Saint-Point : Une femme et le désir (Paris,
Messein).
Créer une atmosphère, une ambiance
dans laquelle se meuvent des person-
nages d'autrefois, qui nous suggère
cette pensée, à nous qui avons le
recul nécessaire: « Oui, c'est ainsi que
cette société devait vivre et agir » voilà
ce qu'a réalisé admirablement M. Car-
ton de Wiart dans son roman Les
Vertus bourgeoises.
11 serait même juste d'ajouter que
peu d'oeuvres sont mieux adaptées aux
époques que des auteurs se sont
proposés de nous décrire. Tout y est
narré avec une vérité qui fait que
nous semblons être des témoins et c'est
un mérite attestant la force d'un
ouvrage qui n'emprunte rien à l'em-
phase ni aux subtilités coutumières.
Les Vertus bourgeoises sont une œuvre
de belle et bonne facture littéraire.
Voilà pour la forme de ce roman.
Quant au fond, à sa signification,
à sa portée — car il touche à l'his-
toire — chacun le jugera d'après
sa propre philosophie. On suit avec
grand intérêt les attitudes complexes et,
peut-être, un peu incertaines de Thierry
de Longprez et, sans doute ne lui par-
donnerait-on pas la fragilité de ses con-
victions si on ne le savait sous la puis-
sance de deux belles créatures de perdi-
tion, qui font taire les tressauts d'un
cœur resté candide et bon.
Aussi comprend-on bien les remords
de Thierry, qui commit des actions
presque déshonorantes pour faire figure
dans un clan de conspirateurs français
dont les dites dames étaient le galant
ornement. Les menées de ces conspira-
teurs sont décrites avec maîtrise comme
aussi l'irréductible maintien de M.Char-
lier de Longprez dans son rigorisme
- 336 —
entier. De douces figures de fiancée et
de sœur séduisent malgré leur efface-
ment ; des foules se heurtent et partici-
pent à l'animation qui fait que cette
belle œuvre est à lire et à aimer.
Une femme et le désir, par Valentine
de Saint- Point. Il s'agit ici du désir des
autres, adorateurs mâles et même fe-
melles. Elle, la femme, est sans désir :
Aude n'aime qu'elle même. Aude est la
belle insensible qui voit venir à elle les
passionnés : elle les provoque sans les
accueillir. Et nous la trouvons, Aude,
lisant, un soir de lassitude et d'ennui,
les épîtres, toutes les épîtres qu'inspira
son étrange beauté. Si l'impassible adu-
lée prend un relief vigoureux, il n'en
est pas de même de ses admirateurs qui
ont le même geste, à peu près. Ainsi,
peut-être, l'auteur l'a-t-il voulu.
Dites, M. Rogniat, quel est l'auteur
qui ne voudrait avoir commis quelques
Péchés de Jeunesse comme les vôtres?
Ce sont là des péchés dont vous ne
rougirez jamais ; vous les habillez d'une
mousse si fluide, d'un scepticisme si
léger que, lors même que vous voulus-
siez le contraire, ils s'avéreraient fran-
çais, spirituellement. Louis Thomas
nous a donné de ces pages joyeuses
mais, bien que je prise fort sa fantaisie^
je préfère la vôtre qui se présente si
verveuse, si inattendue, avec une grâce
de si bon aloi. Vos esquisses amou-
reuses, sous les diverses latitudes où
vous les situez, sont des modèles
d'exactitude et de finesse, et, entr'au-
tres, votre « hantise » ce conte aux
péripéties un peu menues mais si étour-
dissant d'aperçus et de vivacité, fait
qu'il faut considérer vos Péchés de Jeu-
nesse comme des vertus très promet-
teuses d'une gloire littéraire.
Pour écrire des Histoires tragiques,
deux jeunes gens collaborèrent et de
leur collaboration résultèrent trente
pages de texte. Dans la pensée jumelle
des auteurs, les histoires qu'ils écrivi-
rent furent épouvantables. Elles le sont
moins pour le lecteur, car elles n'appor-
tent même pas un frisson. Ces histoires
ne sont donc ni tragiques, ni terribles et,
puisqu'il ne faut faire aux enfants nulle
peine... — pourquoi pas? — elles sont
quelconques, disons-le froidement...
Voici les entretiens d'une institutrice
avec ses élèves et ce recueil est intitulé
Entre nous. Ce ne sont pas des exem-
ples secs et suffisants qu'un magister
discoureur donne à ses victimes, mais
des conversations empreintes d'une
morale élevée qui trouvera un écho
dans le cœur des enfants lecteurs de ces
pages. Ils les liront avec d'autant plus
de fruits, que ces pages sont écrites
dans une langue très belle et qu'elles
révèlent en M™^ Stiénon un auteur qui
a, pour leur parler, l'autorité d'une âme
avisée et sensible unie à la connaissance
parfaite du petit monde qu'il fait agir
et penser.
Ces Histoires pour les grands enfants ^
par J. -F. -Louis Merlet, sont de lecture
attachante. Elles sont de signification
très diverses et, toutes, portent l'em-
preinte d'une conception originale,
hardie, d'un esprit que n'effraye aucune
vérité. Sous une apparence de froideur,
l'auteur sait émouvoir et tel conte, par
sa fin imprévue, découvre le but de
l'auteur qui est de nous arrêter de force
devant le cas exposé et de provoquer la
réflexion. Ceci est d'un art sobre et
volontaire.
Conter des histoires même avec agré-
ment est-ce assez pour faire œuvre
d'artiste? Il est certain que ces histoires
perdent de leur pouvoir de plaire et de
- 337
charmer si elles ne sontpas charpentées,
bâties logiquement. Ainsi, il y a dans
le livre de M. Robert Veyssié : Grain
de Foîile, des défauts que n'excuse pas
le prestige d'une écriture châtiée. Ces
défauts se manifestent toujours dans la
conception du sujet. Ce Grain de Foule,
par exemple, ce gavroche qui ne le cède
en rien à l'autre, le légendaire, est plai-
sant à considérer tant qu'il exerce sa
« blague » dans la rue, qui est sienne.
Mais lorsque l'auteur nous le montre
dans l'usine, obéissant au remords
d'avoir volé et se mutilant la main qui
osa le larcin, il y a là du faux qui dé-
tonne et la situation voulue tragique
en devient triviale. C'est le reproche
qu'on pourrait faire à d'autres de ces
contes : manque de naturel, psycho-
logie fantaisiste... et c'est dommage.
Etrange Piédestal que celui de Paul
Prist ! Quel est l'artiste digne de ce titre
qui voudrait de la gloire au prix de
l'infamie? Ce Montoisy, ce peintre, dont
la belle et fière attitude se mue, dès les
premières pages du livre, en l'exécrable
conduite qui le mène jusqu'à proposer à
sa femme de servir, par sa beauté, ses
desseins d'arriviste, quel fantoche! Et
comme après cela ses remords sont
risibles. Ce roman, pas mal construit,
contient des extravagances qui déflo-
rent les plus belles pages. Paul Prist,
qui ne manque pas, pourtant, de puis-
sance créatrice, a puisé parfois dans la
chronique scandaleuse. (Voir Willy.)
Et bien, non, Madame, Les Mains
tendues ne le sont pas dans la lumière.
Le début de votre livre avait fait espé-
rer une belle étude du cœur féminin que
vous connaissez si bien, et voilà qu'en
feuilletant ces pages on se détache de
cette passionnette sans grand caractère.
Votre amant falot et si inconsistant n'est
pas de ce monde, et là où les sentiments,
dans leur torturant contraste, devaient
nous faire aimer cette aventure, nous
n'avons trouvé, comme votre héroïne,
que désillusion. Est-ce à dire que rien
dans ce petit livre ne retient le lecteur?
Certes, non. Il y a des descriptions
vigoureuses d'une nature très belle qui
font regretter que l'action ne soit digne
du décor. Omer De Vuyst.
Jehanne d'Orliac : Le Cahier des
charges. (Sansot, Paris.)
Voici un livre admirable. On sort de
sa lecture comme d'un jardin parfumé,
avec le désir d'y retourner. La pureté
du style y est pareille à la fraîcheur
d'une eau impolluée et murmurante. Et
notre esprit a frisonne dans le ravisse-
ment.
Des charges ? Oui, si on les comprend
aiguës sans méchanceté, spirituelles
sans fiel, adroites sans déformations
outrées.
Une observation pénétrante servie
par un don d'expression exacte, subtile,
imagée, sur laquelle brode le précieux
stylet de l'ironie. Celle-ci peut être
acerbe et la plume que tient M"' d'Orliac
fait sentir ses pointes, elle peut être
compatissante et alors elle ne peut celer
les émotions d'un cœur mélancolique :
« Certes, notre désir de paix est incon-
» testable et justifié, mais ce n'est pas à
» nous à la posséder... nous n'en savons
» que faire... il faut que ce soit elle qui
» nous possède... et cette paix là,... ce
» sont les grands cyprès qui la filent
» autour de nous comme des quenouilles
» inlassables... »
Ceci est la conclusion d'une de ces
« charges » : Le Droit des Autres qui est
un petit chef-d'œuvre de finesse, épi-
logue sur les obstacles constants qu'élève
contre la paix de notre vie le droit des
autres, et aussi les propres inquiétudes,
jamais inapaisées, de notre « sociabilité.»
Il»
-"33^
Il est de ces « charges » qui sont des
raccourcis de drames, émouvants dans
la fermeté de l'écriture; il en est qui
sont des « portraits » d'un dessin sobre
et nerveux, qui ont la prenante élo-
quence des eaux-fortes où chante la
lumière ou bien l'attrait chatoyant des
tableaux où les objets semblent vivre
de la clarté des couleurs ou encore la
patine délicate des vieilles estampes...
Le Cahier des charges, œuvre d'un
talent sain, apporte à la moisson actuelle
des ouvrages en prose la riche gerbe qui
s'adorne des rares quahtés de la jeune
école française : la lucide simplicité du
style dédaigneuse du verbalisme, la
grâce des images, la sincérité de l'ob-
servation et du sentiment.
L. R.
Les poèmes.
VERS UN CLASSICISME,
La poésie est à un tournant de son
évolution : il semble que les poètes
dédaignent le vague, le flou et le mysté-
rieux. Les symbolistes avaient cherché
à rendre l'inexprimable, le ténébreux;
les nouveaux poètes veulent serrer la
vie de plus près et, selon leurs tempéra-
ments, les uns la veulent chanter sim-
plement tandis que les autres s'efforcent
d'en rendre magnifiquement les aspects
d'éternité. La tendance nouvelle est
d'être humain avant tout, de pénétrer
mieux et plus profondément la nature;
pourtant il ne faut pas, sous couleur de
simplicité nous rendre toute banale
l'écœurante réalité; il ne nous faut pas
non plus un balbutiement puéril, ni une
énumération sèche, ni une froide com-
pilation scientifique.
L'heure n'est plus de l'originalité à
outrance; pour un peu l'on en revien-
drait à cette parole bouddhique. « Celui-
là seul est sage qui sait voir les choses
en dehors de leur individualité ».
Jules Romains n'a-t-il pas voulu re-
créer « l'unanisme ».
Depuis sa première œuvre « la Vie
unanime », que j'ai signalée ici, je guet-
tais l'apparition d'un nouveau volume;
je ne sais ce qu'apporta son « Premier
livre de prières » mais la dernière
œuvre (i) m'est une déception. Je sais
que c'est la pensée, la volonté de l'au-
teur de détruire tout individualisme en
lui, mais le but ici a tué la poésie : il
n'y a plus dans « Un être en marche »
qu'intellectualité ; avec un peu d'appli-
cation, chacun pourrait écrire son poème
unanime.
Dans la première partie de son œuvre,
J. Romains fait « l'épopée », au point de
vue unanime, s'entend, de la prome-
nade d'une pension de jeunes filles et
dans la seconde partie, qu'il intitule
lyrique, il chante la promenade du
poète unanime à travers la ville.
Je dis « il chante » un peu à tort, car
son poème n'a rien d'un chant, le rythme
y est purement mécanique; il y a par
accident une petite pièce rimée presque
jolie en strophes de 4 vers, deux alexan-
drins et deux vers de quatre syllabes :
dans le reste du volume, plus de rimes,
les phrases allongent l'une après l'autre
leur douze syllabes, puis tout-à-coup
sans que rien le justifie, le mouvement
est plus haletant, l'auteur précipite sa
(i) Jules Romains : Uti être en marche.
(Paris, Mercure de France, 3.50.)
— 339 —
pensée en petits vers de 4 syllabes; il n'y
1 pas de raison pour que cela finisse et
pourtant crac, le voilà qui aligne de
longues files de faux alexandrins que
suivent, en longues théories monotones,
des vers de 5, de 4, de 8 ou de 9 syl-
labes Cela n'a souvent du vers que la
forme tj-pographique, car il écrira :
Les yeux craignent le son ;
On dirait qu'ils entendent
Le bruit des wagons rudes
Et qu'ils se ferment pour
Remplacer le silence
Par la douceur de l'ombre.
Il est triste de voir dilapider un tel
talent, car malgré sa volonté d'annihiler
sa personnalité.
Mes yeux n'ont pas de regard ;
Ils ne voient rien et me tendent
Une espèce de miroir.
J'ai mon âme en haut de moi ;
Je la tiens, je lui défends
De descendre et de partir.
malgré lui, dis-je, ses dons de poète
éclatent dans de fulgurantes images qui
viennent rompre à coups d^éclairs la
mécanique monotonie du poème.
Ainsi de même qu'il disciplinait sa
pensée, il voulait la forme de ses vers
bien arrêtée. C'est une tendance géné-
rale de nos jours; les jeunes abandonnent
de plus en plus le vers libre. Celui-ci
a eu son heure; après le Parnasse, il fut
nécessaire; si le symbolisme nous a
donné un métier qui ne nous satisfait
plus complètement, du moins aura-t-il
eu une heureuse influence, assouplir
encore le vers romantique et le vers
nouveau gardera certes quelque chose
de l'harmonie de la laisse symboliste.
D'ailleurs une forme ne peut périr
quand elle a donné des œuvres comme
celles de V' erhaeren, Vielé Griffin, Van
Lerberghe ou de Régnier.
C'est le principal de ce qu'on peut
déduire de l'enquête de Marinetti (i)
sur le vers libre. Des diverses réponses,
les plus intéressantes sont celles de
Vielé Griffin, Camille Mauclair et Henri
Ghéon. Certains comme Henri de
Régnier semblent se désintéresser de
la question, tandis que d'autres qui
n'écrivent qu'en vers réguliers, avouent
leur admiration. « Le vers libre, a pu
dire le poète de « la Clarté de Vie » est
deux fois iraditionnalistej dans son
souci de l'adéquation de la forme à la
pensée et celui de l'ordre asymétrique.
La symétrie est une chose absurde en
poésie, le dernier livre de J. Romains
suffirait à en faire la preuve; celle d'un
Racine ou d'un Hugo n'est qu'appa-
rente : la beauté de leurs vers n'est pas
seule dans le nombre; aussi pourrait-on
poser en règle première du vers nou-
veau la suppression de la césure fixe.
Les règles d'ailleurs ne sont pas im-
muables, puisque les poètes ignorent les
raisons pour lesquelles ils les suivent.
Les sjTnbolistes ont brisé l'ancien ap-
pareil, déjà bien usé, des règles proso-
diques; ils ont continué l'évolution
romantique, jusqu'à la véritable anar-
chie. Aujourd'hui pourtant, si le vers
régulier ne nous satisfait plus, le désordre
nous fait horreur. Cependant l'on ne
peut ramener l'art d'une époque dis-
parue, ni l'imiter; il faut être de son
temps, la tradition n'est pas une rou-
tine. C'est pourquoi Michel Arnauld, (2)
celui-là même qui donna à l'Ermitage
de si remarquables études sur Gœthe,
désirerait conserver le vers libre, mais
il le voudrait ordonné de telle façon
qu'il put le lire comme l'auteur l'a
écrit et surtout qu'il pût en gar-
der la forme en la mémoire. Quel-
( I ) F. T. Marinetti : EnqtUtt intirnationaU
sur U vers lihrt tt maniftsU du Futurisme (Milan,
éd. Poesia).
i^i) Nouvelle Rtxnu français*, \** janvier 19 10.
- 340 —
qu'un imprudemment répondit à cela :
« Le vers libre discipliné n'est plus le
vers libre », comme si cette discipline
devait être mécanique.
Henri Ghéon (i) prétend d'ailleurs
que cette discipline existe et il propose
la strophe analytique, dans laquelle
« chaque unité expressive de la pensée,
chaque unité logique du discours, créera
une imité rythmique » et ainsi la strophe
sera l'expression totale et harmonique de
la pensée. Qu'importe la façon dont on
arrive au but, pourvu que le chant soit
beau. Comme le dit N. Beauduin, (2)
« l'art véritable n'est jamais étriqué ».
La technique n'a qu'une importance
secondaire. Ce qui fait le charme, l'in-
vincible rayonnement qu'exerce la gé-
nération nouvelle, c'est sa foi inébran-
lable dans la vie, dans l'effort.
Elle s'est enfuie du scepticisme dis-
solvant. Sa conception du monde se
distingue de celle de l'antiquité, du
moyen âge et de la renaissance, par une
plus grande unité, par une valeur plus
égale attribuée à tout ce qui existe, et
cela est dû à sa plus profonde compré-
hension des processus naturels. »
La génération nouvelle a l'obsession
de plus d'unité; elle s'achemine vers un
classicisfne ; elle ne peut retourner au
classicisme, en art on ne fait pas ma-
chine arrière, « il y a en art un fonds,
ce qu'on appelle l'immuable, ce qui s'op-
pose à la mode, à tout l'artificiel des
conventions et des goûts du jour. Et c'est
certainement à l'expression de ce fonds
qu'un vrai poète s' attachera ».
Si je cite N . Beauduin, c'est parce qu'il
m'aidera à expliquer N. Beauduin : ce-
lui-ci justifie pleinement ce qui, si sou-
vent, fut répété : la critique, quoique
l'on veuille s'abstraire, reste toujours
personnelle. Quand le poète des
«Triomphes» (i) écrit : « La jeune litté-
rature, éprise d'une discipline profon-
dément latine et française, l'a bien com-
pris, elle qui se tend avec foi vers une
sorte d'oratorio triomphal, vers de
vastes sj'^mphonies poétiques où le chant
sera mis en valeur, poèmes d'une signi-
fication largement humaine, d'un lan-
gage polyrythmique, d'une déclamation
faite pour être entendue et comprise,
alors c'est surtout à lui que je songe, à sa
« Divine folie » (2) qui vient de paraître.
Cette « divine folie » c'est celle dont
parle Platon et qui est la joie de créer.
Elle est synthétisée par quelques types
de profonde humanité élus parmi les
plus belles et les plus grandes figures de
la légende et de l'histoire : l'enchaîné
(Prométhée), le poète (Le Tasse), le
Christ, le roi pénitent (David), Salomon,
Job, Samson, Michel-Ange.
Prométhée souffre de vouloir se con-
naître : son désir de savoir, voilà le vau-
tour qui lui ronge obstinément le cœur;
si sa souffrance du moins le rend meil-
leur et le grandit, il garde encore en soi
le doute amer de la stérilité de sa souf-
france et comme le soleil, seul dieu pour
lui visible, reste silencieux, il se résigne
à accepter l'énigme qui lie l'homme à
l'animal, il se soumet aux lois inélucta-
bles avec une héroïque douceur, pres-
sentant déjà que l'homme ne pourra se
grandir vraiment que par l'amour. Le
Christ achèvera cette pensée : lui, qui
n'a pu donner que sa vie et son sang, il
demande à son père de redescendre sur
la terre pour y souffrir et lutter parmi
les hommes :
Je reprendrais ma place et je dirais ta gloire
Et ton règne céleste et ta force notoire,
Mais seulement, Seigneur, le jour sacré, le jour
Où sur le monde entier luirait l'immense
[Amour.
{i) Nouvelle Revue française, i«' avril 1910.
(3) Rubriques nouvelles, !«• mai et !«■ juin 19 10.
(i ) Voir le Thyrse de février 1910, page 174.
(2) Nicolas Beauduin ; La divine folie (Paris,
Les Rubriques nouvelles, 3 ix. 50).
- 341 -
David, le roi luxurieux pleure d'avoir
senti son corps plus puissant que son
âme, Salomon superbe et triomphant
est misérable, car il a connu la vanité des
choses, Job est tenté par Satan, Samson
a eu la faiblesse de l'amour parmi des
êtres lâches et bas, ainsi tous ont suc-
combé aux lois humaines. Tous d'ail-
leurs doivent s'agenouiller devant la
Mort; ils peuvent comme
Michel-Ange, debout, ivre d"ombre et de force
Sous la fièvre d'ardeur qui dilatait son torse,
Modeler la nature en un geste vermeil,
Et, nouveau Jehovah, recréer le soleil,
il faut se résigner et se réfugier dans
« l'Illusion magique », la divine folie.
Je veux tout posséder, je veux tout accomplir,
Et l'existence morne, il me faut la remplir
D'un rêve foudroyant et riche qui l'embrasse;
J'y mettrai tant de feu, tant de foi, tant d'extase,
Que ce néant futile, équivoque et banni,
Deviendra tout un monde et tout un infini.
Voilà du vrai lyrisme et du meilleur;
il y a dans tout le volume un souffle de
vitalité qui exalte et emporte ce que
l'œuvre paraît avoir de trop littéraire,
de trop savant ou de trop philosophique,
car j'entends déjà les reproches que
pourront faire à cette œuvre les gens qui
prônent un art soit disant simple, un
art d'une naïveté si empruntée que Gi-
raud a pu dire de tels poèmes simples
que c'étaient « les salivations d'un vieux
nègre retombé en enfance ».
Je tiens pourtant pour sincère l'art de
N. Beauduin; d'ailleurs qui le condam-
nerait devrait nier l'œuvre de Ver-
haeren : il y aurait à faire un rapproche-
ment entre les Rythmes souverains et la
Divine folie, l'on pourrait comparer le
génie latin et le génie germain dans
leurs conceptions de Michel-Ange à la
Sixtino : le parallèle no serait pas tout
au désavantage du poète latin.
Le vers eurythmique de N. Beauduin
sera peut-être, à côté du vers libre, celui
de la nouvelle génération : la césure fixe
n'existe plus; plus de cheville puisque
le mélange des mètres est permis,
l'hiatus est toléré, l'allitération est un
moyen de beauté, la seule tyrannie est
celle, si nécessaire au vers français, de
la rime, encore celle-ci se réduit-elle à
l'écho sonore, à l'assonance. Il y a peu
de beaux vers isolés, mais il y a de belles
périodes.
A côté du vers de N. Beauduin, celui
de Louis Mercier (i) se ressent tout de
suite d'une contrainte.
Et quand la foule vit, au seuil de l'ossuaire,
Lazare, en son linceul, apparaître debout.
Livide, frissonnant et clignant des paupières,
Comme undormeur qu'on vient d'éveiller tout
[à coup.
Elle eut peur du prodige et s'enfuit dans la
[crainte.
De voir le Très-Haut face à face et de mourir.
Au demeurant, c'est un beau livre : le
vers est riche, les images sont grandes
et les pensées nobles. La figure de
Lazare ressuscité est intéressante : il se
voudrait donner tout entier au bonheur
de vivre, mais ses sœurs l'interrogent
sur l'au-delà du tombeau et Lazare ne
se souvient pas; il voudrait aimer comme
autrefois, mais son amante se prosterne
à ses pieds.
Elle était devant lui comme on est devant Dieu.
L^ mère qui vient d'enterrer son
enfant lui demande un mot de conso-
lation, mais Lazare ne sait rien du
tombeau. La populace lui demande
des miracles, mais Lazare est un
doux qui ne peut qu'aimer et croire.
Plus traditionnaliste encore que L.
Mercier nous apparaît Henri Allorge (2)
qui s'est dépeint dans ces vers:
(1) Louis Mbrci&r : Lazart U rtssuscitè,
suivi de Pence Pilate (Paris, Calmann Lévy,
3 fr. 50).
(3) Henri Allorge : \J Essor éternel (Pari-^,
librairie P!"" ' '"•• !■-■
— 342 —
O poète, reçois avec des mains très pures
Le feu resplendissant qui te vient des aïeux;
Entretiens en la flamme avec un soin pieux,
Et puisses-tu laisser pour les races futures
Plus brillant le flambeau que tu reçus des
[Dieux !
Ce n'est pas de la rêverie, mais plutôt
des méditations; c'est bien du même
poète qui écrivit ce volume de vers qui
fit sensation « L'âme géométrique »
malgré qu'ici il paraisse véritablement
inspi^ré. La noblesse de l'inspiration,
la beauté des images, la grandeur
des pensées et la fermeté du rythme font
aimer l'auteur et s'il fallait, à son pro-
pos, évoquer un poète aimé, m'apparaî-
trait la figure si noble et si sympathique
de Sully Prudhomme.
Comme nous voilà loin du vers libre !
Faut-il ajouter que Henri Allorge
vient d'obtenir, en partage avec
Alexandre Arnoux et d'autres, un
prix Davaine.
Voici un autre lauréat de l'Académie,
W. Chapman (i) qui partage avec Val-
lery Radot, le poète des Grains de
Myrrhe et Hélène Seguin le prix Archon-
Despérouses. Je ne sais comment se pra-
tique la distribution de ces prix, mais
elle donne lieu à de singuliers rappro-
chements. Les « Ra5'ons du Nord » ne
renferment pas mal de prose rimée, ce
sont presque tous poèmes de circon-
stance avec des vers comme ceux-ci :
Le soleil flamboyant du progrès illumine
Les trésors de pays sans borne et sans rivaux.
Comme Hamlet, je lis des mots, des
mots.
Que veut dire cette strophe qui ter-
mine le poème que A. Dorchain propose
à notre admiration, dans les Annales,
où je lis les noms des lauréats?
Il (le poète) plane sans frayeur, sans contrainte^
[sans règles;
Et les yeux sur le ciel de l'art qui le ravit,
Tout baigné des rayons de l'idéal, il vit
Dans la communion des anges et des aigles.
Il semble d'ailleurs qu'à la Revue dei
PoèteSfV on n'édite que des médiocrités ;
le mot d'ordre est ici se ressembler; je
songe à ces dominos noirs, (dont parle,
je crois, M'"« de Staël), qui, pour recon-
naître leur image dans la glace, devaient
faire un signe de tête.
Voici de Riberolles : (i) à part les quel-
ques poèmes du « Foyer » ce ne sont
encore que des pièces de circonstances j
elles ne manquent pas de facilité ni de
cadence, mais à la correction d'un
rimeur, je préférerai toujours les fautes
d'un vrai poète.
Paul de Chèvremont, (2) avec de la
fantaisie et de l'esprit, a quelque chose
d'un poète du xvilP siècle : il vous fait
un joli poème sur n'importe quel sujet,
sur une boîte de pralines, par exemple,
sur un parapluie ou sur un face à main
ou bien il dit mille choses précieuses sui
les charmes de son amie. La joliesse
n'est point l'art.
Il y a dans ces volumes de petits
papiers où, à se contenter de louangei
les auteurs, l'on trouve une critique
toute faite; chacun de ces trois livres
de la Revue des Poètes est un chef-
d'œuvre. Si j'en crois le papillon qui
s'échappe maintenant de ce gros vo-
lume, Edmond Gojon (3) est un de nos
jeunes les mieux doué. « Les pages sur
Paris, le poème de la chevelure, le livré
d'Hélène avec leurs visions grandioses,
leurs images hardies et neuves et la
(i) W. Chapman : Les Rayons du Nord.
(Paris, la Revue des poètes, 3.50).
(i) A. de Riberolles : La Ronde des Idées.
(Paris, la Revue des poètes, 3. 50).
(2) Paul de Chèvremont : Images blanches et
noires (Pins, la Revue des poètes, 3.50.)
(3) Edmond Gojon : Le Visage penché (Paris,
E. Fasquelle, 3 fr. 50).
- 343 -
force lyrique de leur mouvement que
règle ute forme toujours impeccable,
font de cette œuvre très moderne l'une
des meilleures de la poésie contempo-
raine!»,
Oseni-je regarder ce jeune homme
en face tt relever ce « Visage penché » ?
Le Iout poème qui ouvre le livre
laisse asse: paraître sa suffisance; le
Jardin de mon oncle, je le laisse à
J. Ochsé à qui il est dédié ; passons toute
cette littérature « Chanson dit poète
pauvre:», ah! voici le livre d Hélène;
le thène d'amour, l'auteur l'a-t-il su
rajeunir' qu'apporte-t-il qui n'ait pas
été dit? des mots encore, des mots
creux. A propos de lettres d'amour^ il
écrit :
Ah! je voudrais les coudre entre elles, pour en
Avec du fer, avec des ronces et du crin [faire
Un habit de douleur, un brûlant scapulaire.
C'est à peine si dans le poème titré
le Retour, il y a par ci par là des éclairs
de vrais sentiments. La meilleure partie
du livre serait encore le Refuge de l'en-
fance que ne cite pas le complaisant
prospectus. En somme, ce volume
aurait, aussi bien que d'autres, qui furent
primés, mérité un prix de l'académie.
G.-M. Rodrigue.
P. S. La poste m'a remis en avril,
sans son contenu, une bande à mon nom
afifranchie de 20 centimes, timbrée de
Paris XVI, place Chopin : prière à
l'auteur de renouveler son envoi.
Le Salon des Beaux=Arts.
Messieurs les peintres sont gens
fo:t dépourvus de philosophie. Tandis
que tout, dans l'organisation de l'actuel
tnennal, était fait pour provoquer
1 humour et l'ironie, ils s'oublièrent
en de lourdes indignations. Ils allèrent
même jusqu'à s'assembler en de tumul-
tueux meetings protestataires. Il fallait
les entendre faire le procès de l'Admi-
nistration! Il fallait les entendre com-
parer à une grange le hall du Cinquan-
tenaire et les salles de la collection
Michotte à quelque installation de laby-
rinthe forain ; parler de scandale à
propos de certaine location de tapis,
juger malséant le soin qu'on prit de
les reléguer loin du Solbosch. Il
fallait surtout les entendre commenter
les divers incidents qui agrémen-
tèrent l'inauguration officielle! Tudieu,
quelle musique!
A mon avis, ces belles colères contre
l'administration trahissent plus de naï-
veté que de bon sens. Ces messieurs
découvrent-ils donc aujourd'hui seule-
ment le vr«ù caractère du Mécénat
qu'exerce l'Etat! S'imaginent-ils donc
que ce Mécénat a quelque autre raison
d'être que des extensions de cadres
administratifs, de « laborieuses » mis-
sions en Italie, et quelques satisfactions
données à la vanité organisatrice de
braves gens titrés et rentes, en quête
d'un passe-temps aristocratique !
Sans doute, dans les discours, les
papiers officiels, les cantates, les confé-
rences « âme belge », on célèbre sur
les modes lyriques, les « glorieuses
manifestations du génie pictural de la
race » ; on affirme qu'elles constituent,
les dites manifestations, « les plus beaux
fleurons de notre couronne artistique »;
ou avoue « de légitimes fiertés » à ce
propos. Mais qui peut se laisser prendre
à cette littérature ! Une pudeur budgé-
taire, ce lyrisme 1 Tout le monde s;iit
~ 344
cela. Et voici précisément que des ar-
tistes dont, à toutes les occasions, on
vante le parfait esprit réaliste, agissent
comme si dételles constatations banales
bouleversaient toutes leurs notions des
choses et de la Vie! Où donc ça se
passe-t-il d'autre façon? En France,
dans les Allemagnes,au Kamchatka?Où
donc? — Je le répète : par son organi-
sation, l'actuel Salon ne fit que préciser
ses principes intimes, que réaliser son
essentielle logique. Loin de s'éton-
ner qu'il soit tel, il y aurait plutôt lieu
de s'émerveiller chaque fois qu'il ne l'est
point. Oh! si lagent irritable et ingrate
des Peintres pouvait prendre exemple
sur la gent sensible des Poètes ! Quelle
admirable leçon celle-ci lui donne-
rait! Trois mètres de cimaise... par-
don, d'espalier, dans une galerie obs-
cure... et si vous voyiez leurs joies, leurs
reconnaissances, leurs fiertés, leurs dila-
tations, à nos nourrissons des muses !
Quant à la peinture, est-il bien néces-
saire d'en parler longuement! Les expo-
sitions des produits du « génie pictural
de la race » sont si fréquentes — Sillon,
Pour l'Art, Indépendants, Beaux-Arts,
Printemps, Salle Boute, Cercle Artis-
tique... — que nos triennaux devien-
nent sans inédit et sans surprise. Sans
doute, le plaisir est grand toujours de
retrouver des œuvres comme le Mort
de Laermans, le Soir et L'Atito7nne de
Claus, V Ecole de Platon de Delville, la
Mangeuse d'huîtres d'Ensor, la Nuit de
Heymans, les Pâturages de Bernier,
les Bouleaux de Verstraeten, d'autres
encore. Et l'avantage n'est point mince de
savoir reconnaître,de loin, les inévitables
Lempoels, Cambier, Detilleux et autres
qui jouent, dans nos salons, des rôles
utiles d' « éléments de comparaisons » :
on passe vite, et c'est du temps gagné...
Mais un certain sentiment de malaise,
qui tient à ce manque d'imprévu, est
difficilement évitable. Si les yeux sont
satisfaits, l'esprit, lui, ne l'est point.
Quelque chose froisse sa logique. Cette
idée que, puisque fatalement les Trien-
naux répètent les exposition^ particu-
lières et les expositions de cercles, ils
devraient se donner une mission de
sélection intelligente et offrir ainsi,
périodiquement, un tableau complet, ou
presque, d'un moment de la oeinture
belge, cette idée lui parait d'une réalisa-
tion si simple^ que la voir méconnue lui
cause une réelle déception. N'est-ce
point là, en effet, le seul enseignement
dont soient capables, aujourd'hui, les
grands salons de peinture? Ce salon
représentatif, le critique et l'awateur,
grâce à leurs souvenirs, le coustituent
en imagination de façon si parfaite,
qu'ils ne peuvent pas ne pas ressentir
vivement l'incohérence de celui qu'on
leur présente. Et cette année, le voisi-
nage des Sections étrangères, et pr.nci-
palement celui de la Section française,
où se manifeste, tout au moins, une
tendance à se soucier d'une telle syn-
thèse, rend cette incohérence plus sen-
sible encore...
Bien entendu, j'analyse simplement
ici l'impression générale, chez beaucoup
un peu confuse, que procure la visite de
l'actuelle Triennale, Je n'ai nul dessein
de « formuler des vœux » en vue du per- j
fectionnement de ^institution. Ce serait '
là chose fort vaine, dénotant quelque in-
génuité. Les institutions collectives sont
vouées à la médiocrité en vertu de leur
principe même : il faut apprendre à ne
leur rien demander qui contrarie leu'
nature foncière... En consentant à cette
Sagesse, nous en trouverons, d'ailleurs,
la récompense. Faisant bon marché de
l'incohérence de l'ensemble, nous pour-
rons d'autant mieux nous plaire à cer-
tains détails charmants, aux nus deGou-
-345 -
weloos, de Colin, de Navez, soyeux,
nen'eux, savoureux, au paysage subtile-
ment lumineux de Biuard, à un Opso-
mer plein d'obsen'ation narquoise, aux
Lambert même, quoique papillotants à
l'excès, à de très beaux Oleffe; à... —
mais évitons les palmarès,n 'est-ce pas !—
Ces œuvres là sauvent le Salon de la
monotonie et de la banalité. Elles lui
conservent une apparence de raison
d'être. C'est plus que rien.
Jacques Leblanc.
Le * blanc et noir » au Salon,
Aujourd'hui, mieux que jamais, notre
race éprise de colorations savoureuses,
a su en exprimer toute la puissance, en
refléter l'impression vivante et animée,
même dans le « Blanc et Noir » ainsi
nommé, parce que le blanc et le noir
(qui n'existent pas au sens absolu dans
la nature)... n'y jouent non plus qu'un
rôle vraiment minime. Bien plus sou-
vent, en eJBfet, les belles tonalités fauves,
brunes ou sanguines, tentent particu-
lièrement nos dessinateurs et nos gra-
veurs, et ce n'est donc là, en somme,
qu'une rubrique fatalement restrictive,
englobant par à peu près tous les genres
dont le mode d'interprétation principal
est le dessin, cette éternelle probité