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Full text of "Le Thyrse"

LE THYRSE 



III« SÉRIE 



Onzième Année 



1909-10 




REVUE D'ART 
mensuelle 



TOME ONZIÈME 




Kevut d'Art 



BUREAU DE LA REVUE : 

!• — Ru» du Fort - 10 

BRUXELLES 



ABONNEMENTS ANNUELS : 

Belgique fr. 6. > 

Etranger > 6. KO 



Les abonnements prennent cours le 5 septembre. 



Le Thyrse 

REVUE D'ART MENSUELLE FONDÉE LE 1" MAI 1899 

PAR 

Emile Lkjkunk, Julien Roman f, Léopold Rosy, Pol Stiévenart, Charles Viank 

LE THYRSE n'a pas été créé dans le but de devenir la Revue d'un© 
école d'art et, moins encore d'une secte intransigeante et pontifiante. Son 
programme de libre arbitre laisse à chacun la plus entière latitude. 

Il est rendu compte de tout ouvrage dont deux exemplaires parviennent 
à la direction. — Sans autorisation ou citation de source, la reproduction des 
articles du Thyrse n'est pas autorisée. 

Le Thyrse paraît le 5 de chaque mois. 
Directeur : LÉOPOLD ROSY 

TOME ONZIÈME 

Chroniques : 

La vie intellectuelle : Léon Wéry. 

Les poèmes : G. M. Rodrigue. 

Les romans : Omar De Vuyst. — Léopold Rosy. 

Les arts plastiques : Maurice Drapier. — Georges Buisseret. — H. C. — Ch. 

D. — Oscar Liedel. — Léopold Rosy. — George Van Wetter. 
La musique : Victor Hallut. — J. De L. 
Le théâtre publié : François Léonard. 
Les théâtres : Léopold Rosy. — Désiré-Joseph Debouck. — François Léonard. 

— Maurice Pelletier-Osmont. — Constant Zarian. 
Les conférences : Héléna Clément. — Désiré-Joseph Debouck. — François 

Léonard. — Léopold Rosy. 
Les revues : Désiré-Joseph Debouck. 

Lettres de l'Étranger : 

Paris : Julien Ochsé. 

Hollande : Fernand Vellut. 

Suisse : Hubert Krains. 

Italie : Paolo Buzzi — Fernand Vellut. 

Portugal : Joâo de Barros. 

Russie : Constant Zarian. 

Le« «iticlei paraissent soua l'entière et exclusive responsabilité de leurs auteurs. 



Anniversaire. 



Un premier mai, — notre confiante 
et juvénile ardeur s'affirmait avec le 
réveil de la nature — en 1899, parut le 
numéro un du Thyr se, jourml littéraire, 
artistique et scientifique, bi-mensuel. 

Nous avions adopté le format de la 
dernière Jeune Belgique, hommage à 
notre illustre devancière; quelques-uns 

— ils étaient bien deux : Charles Viane 
et ce pauvre Roman — d'entre ceux qui 
tinrent le Thyrse sur les fonts baptis- 
maux avaient accompagné la Jeune à 
sa demeure ultime. Et l'on se souve- 
nait. N'est-il pas vrai qu'on fait de la 
vie avec de la mort, toujours?... 

En somme, qu'est-ce qui nous avait 
poussés à tenter cette aventure : créer 
une nouvelle revue? Est-ce qu'on sait? 
Je rassemble mes souvenirs : j'avais 
rencontré Viane à un banquet, et dans 
la chaleur communicative du festin, nos 
relations, antérieurement assez vagues, 
s'étaient senties soudain sympathiques, 
très sympathiques même : on avait dit 
des vers, on s'était ému de se sentir 
ainsi des aspirations jumelles. Et l'idée 
d'avoir un journal où publier, avait 
surgi. Sans tarder, on s'était réuni, 
Viane rassemblant ses anciens amis du 
Cornélien Moderne, éphémère revue 
dont il avait été collaborateur, voire 
même Secrétaire de rédaction, avec 
Roman comme rédacteur en chef. 
Celui-ci, notre aîné de quelques années, 
devait rapidement nous en imposer 

— oh! très paternellement — avec son 
allure d'apôtre et la sereine majesté de 
son attitude. 

Pol Stiévenart, Emile Lejeune s'étaient 
joints à nous. Nous formions un comité 



de cinq auquel un administrateur fut 
adjoint. 

On fut plutôt embarrassé quand il 
s'agit de choisir le titre : Floréal avait 
les préférences de Viane et les miennes; 
mais Roman, chargé de rédiger la pro- 
clamation, sut si habilement y insinuer 
le symbole du Thyrse, qu'il conquit à ce 
titre, qu'il proposait, les suffrages néces- 
saires à son adoption. 

« Le Thyrse n'est pour nous ni un 
» bâton, ni un sceptre : nous l'envisa- 
» geons comme symbole, et ainsi, il 
» représente l'Idée tutrice des enroule- 
» ments des fleurs de l'art. En créant 
» cette revue, et en y transplantant ces 
» fleurs — que nous voulons aussi belles 
» que possible — nous ne faisons 
» qu'obéir au besoin d'expansion qui 
» parle en chacun de nous et qui est 
» irrésistible, même pour le plus fort de 
» tous ». 

C'est ainsi que s'exprimait Roman 
dans la page liminaire du tome premier 

De bonne heure, les Maîtres nous 
accordèrent l'appui de leur talentueuse 
collaboration. Parmi tous, Lemonnier 
nous fut particulièrement bienveillant, 
dès le début. 

Oh ! l'exquise matinée de printemps, 
où bien timides et bien gauches, nou-> 
allâmes, Viane et moi, le solliciter, 
non loin du bois où il habitait. Un 
soleil joyeux inondait les allées, jetîint 
sur le sol la délicate dentelle des 
ombres des feuillages Un vent tiède et 
léger éveillait la musique dans les 
arbres, au cœur frais de la forêt. Maître, 
votre accueil fut si cordial, vous nous 
apparûtes si beau de toute la vie débor- 



Lb Thvrse — s septembre 1909. 



— 2 — 



dante dans la jeune clarté du printemps 
radieux qu'il m'en est toujours resté une 
énergie prête à toutes les audaces pour 
la réussite de l'œuvre que si sympathi- 
quement vous avez encouragée ! 

Et ce fut la lutte, sans trêve, princi- 
palementpour assurer la«matérielle». Il 
fallut des trésors d'habileté pour séduire 
l'aboni^é récalcitrant, il fallut se faire 
humble, quémandeur pour gagner à la 
cause la souscription bienfaisante. La 
ruse, l'éloquence^ la persuasion, l'em- 
buscade, tout fut mis en œuvre pour 
apaiser les incessants appels de nos 
grands argentiers! Rien ne nous a 
arrêtés. Nous n'avons pas craint d'être 
cyniques par moment. A ceux qui, 
croyant se débarrasser des importuns 
que nous étions, en nous disant « Je 
ne lis pas. Monsieur! » nous avons 
répondu, imperturbables : « Nous ne 
demandons pas que vous nous lisiez, 
nous demandons que vous vous abon- 
niez ! » Peut-être en avons-nous eu 
quelquefois un peu de honte... Mais le 
Thyrse a vécu!... 

Dix ans ont passé. Notre zèle n'a pas 
décru. Notre bonne humeur non plus. 
Les uns ont abandonné; d'autres, et 
nombreux ceux-là, sont venus à nous, 
désintéressés et enthousiastes. 

Parmi les fondateurs, Roman ne vit 
pas les diverses phases de l'aventure 
dans laquelle délibérément nous nous 
étions lancés. Il mourait le 20 juillet 
1900, sans se douter peut-être de la 
vivacité de ce Thyrse qu'il avait si 
joyeusement planté avec nous. Et au- 
jourd'hui que cet anniversaire ramène 
en notre cœur les souvenances loin- 
taines, parmi elles nous retrouvons, sans 
qu'elle s'efface, sans qu'elle s'obscurcisse, 
celle de Julien Roman, poète mort à 
29 ans. Les Muses l'ont aimé. Il est 
mort heureux. 
L'art est le népentbès des humaines douleurs. 



Sans les entraves débilitantes d'un 
programme étroit, le Thyrse a vécu 
allègrement, doublant le cap des an- 
nées les unes après les autres, à l'éton- 
nement de ceux-là mêmes qui lui avaient 
donné la vie. Tant de robustesse sur- 
prenait. Tant de revues naissent, saluent, 
disparaissent. . Celle-ci poursuivit sa 
carrière avec un éclectisme sans cesse 
à l'affût de manifestations nouvelles 
pour son activité. Sans parti-pris, elle 
accueillit, fidèle à la ligne de conduite 
tracée par les fondateurs, les productions 
— proses et vers — les plus variées; un 
seul souci la guidait : l'art. Ses collabo- 
rateurs y ont eu toujours leur franc par- 
ler même si celui-ci pouvait être trouvé 
déplaisant à quelque Puissant ou quel- 
que Ami. La maison fut hospitalière à 
toutes les opinions, à toutes les esthé- 
tiques, à toutes les hardiesses. Il en est 
résulté, dans l'ensemble, une diversité 
d'esprit assez neuve dans une revue 
comme la nôtre. 

Avec des ressources modestes, elle or- 
ganisa, bien avant la naissance des Uni- 
versités populaires, soutenue par l'Admi- 
nistration communale de Saint- Gilles, 
des séances publiques d'art, des confé- 
rences. Elle se mêla à la vie pubhque, 
mena diverses campagnes, créa le mou- 
vement pour l'érection d'un monument 
à Max Waller... 

Et cependant les crises de croissance 
ne lui ont pas manqué. Les unes n'eu- 
rent pas de répercussion sur l'aspect 
extérieur de la revue, les autres, plus 
profondes, aboutirent à des transforma- 
tions radicales. Le Thyrse fut dirigé qua- 
tre ans par un comité de rédaction très 
variable dans son nombre et dans ses 
éléments où dominaient cependant tou- 
jours ceux de l'origine. En 1903, le 
Comité de rédaction abdique ses pou- 
voirs. Deux directeurs : M. Léon Wéry 
et moi-même, (Goies et René Enne, 
administrateurs,) assumons la responsa- 



— 3 — 



bilité de l'œuvre; mais nous la transfor- 
mons complètement; nous modifions le 
format et rendons la publication men- 
suelle. C'est la deuxième série, qui dure 
cinq ans avec Liebrecht et Morisseaux di- 
recteurs, (Arthur Van Meehelen et Omer 
De Vuyst, successivement administra- 
teurs), la troisième et la quatrième année, 
et Morisseaux directeur seul à la fin de la 
quatrième et pendant la cinquième année 
(De Vuyst, rédacteur en chef; Gauchez, 
secrétaire de rédaction). Enfin ladixième 
année, celle qui vient de finir, inaugure 
une troisième série sous ma direction 
(Gauchez, secrétaire de rédaction). Le 
format de la revue est agrandi, le texte 
considérablement augmenté. 

J'ai indiqué, au seuil du tome dixième, 
l'orientation qu'allait avoir désormais 
la revue. Sans abandonner aucunement 
le programme de libre arbitre, d'indé- 
pendance artistique qui est l'honneur du 
Thyrse, celui-ci a voulu prendre parmi 
nos revues une attitude nette, déter- 
minée et nécessaire. Ennemi déclaré 
de la réclame personnelle, il se voue à 
l'Art et à la Pensée sans restriction. Il 
estime toutefois que ceux-ci sont uni- 
versels et il croit qu'il faut briser les 
bornes étroites oùvoudraient les enfermer 
aussi bien le nationalisme littéraire que 
certaines esthétiques réduites. La Revue 
des œuvres de la Pensée et des Arts que 
le Thyrse s'efiforce de devenir, est ou- 
verte à tous les écrivains, de quelque 
point de l'horizon intellectuel qu'ils 
viennent. Mais il pense que le bruit ne 
supplée pas la Pensée, et il regrette que 
trop souvent dans notre pays cela rem- 
place ceci et induise en erreur le public. 
On ne saurait assez éviter des duperies 
de ce genre auprès de la masse déjà si 
peu disposée aux indulgences pour les 
Lettres et les Arts. 



Le terroir, certes, ne manque pas 
d'intérêt, mais il serait désastreux d'y 
limiter notre inspiration. La littérature, 
l'art, peuvent scruter tous les domaines; 
nous l'oublions trop souvent pour pren- 
dre pour exemples certains maîtres illus- 
tres et éminents sans doute, mais qui 
nous fascinent trop exclusivement. 
Elargissons notre vision, pénétrons da- 
vantage la vie, la vie active. Il reste, à 
côté du terroir, des sources vives où 
abreuver la soif d'inspirations de nos 
jeunes générations littéraires. Qu'elles 
sachent que, non seulement les lamen- 
tations amoureuses, les évocations plus 
ou moins mystiques ou naturalistes, 
mais la Pensée tout entière s'ofifre à 
leurs spéculations dont le résultat sera 
d'autant plus brillant qu'elles auront 
reçu ce « don providentiel » d'expan- 
sion élégante et poétique. 

Mais il faut se garder des coups d'œil 
superficiels, des productions hâtives qui 
ne dénotent qu'une excessive fécondité 
là où l'on désirait de la maturité. Il faut 
éviter cette verbalité exhubérante qui 
se grise de mots vides et se perd dans le 
bruit auquel nul n'accorde d'importance 
réelle. 

Notre Intellectualité est riche de res- 
sources cachées que nos écrivains ont 
ignorées trop jusqu'à présent Nous avons 
voulu, en élargissant nos habituelles 
rubriques, en y associant progressive- 
ment des études nettement idéistes, en 
y juxtaposant des aperçus de la Pensée 
et des Arts à l'étranger, donner au 
Thyrse le caractère de revue éclectique 
du rayonnement intellectuel général, 
qui jusqu'à présent a fait défaut dans 
notre pays. 

C'est à l'accomplissement de cette 
tâche que nous prions toutes les bonnes 
volontés de nous aider. 

LÉOPOLD ROSY. 



— 4 - 

Fin Septembre. 

La verdure maigrit pauvrement dès Septembre ; 
L'herbe se rétrécit au long des chemins roux; 
La baie en sang se multiplie autour des houx ; 
Le feuillage des peupliers se teinte d'ambre. 

Pourtant l'été rayonne encor : c'est l'heure douce. 
Septembre est le mois clair qui songe et n'agit plus ; 
Il recueille les fruits abondants et velus 
Parmi l'or des gazons et le bronze des mousses. 

Et si Juillet fut chaud et bienveillant, les vignes 
Parviennent à mùrir^ opiniâtrement, 
Contre les murs tjèdes des vieux pignons flamands 
Le cœur de pourpre et d'or de leurs raisins insignes. 

Emile Verhaeren. 



Le Piège. 

Malgré l'épouvantail, malgré le chien qui jappe, 
Chaque nuit, des renards, peut-être un sanglier, 
Forçant la basse-cour, renversant l'espaHer, 
Egorgeaient plus d'un coq, foulaient plus d'une grappe. 

C'est pourquoi, près du tertre où ricane un Priape, 
Je creusai, sans rien dire, un grand trou régulier 
Que je couvris de fins rameaux de peuplier. 
Après avoir, au fond, mis une chausse-trape. 

Trois jours d'attente et d'espoirs vains. Mais, ce matin, 
Dans la fosse, empalé, râlant, l'œil presque éteint, 
Un jeune pâtre ensanglantait l'argile grasse. 

Double fut mon bonheur : j'étais vengé deux fois, 

Car, faux comme un Dolope et brutal comme un Thrace, 

Ce berger, qui pillait mon domaine en sournois, 

Se plaisait en public à me vaincre au pancrace. 



Les Vestales. 

Avec un bruit d'aulos, de tambours, de crotales, 
Les trombes et le vent courent dans le matin ; 
Et le Tibre, enjambant le pont du Palatin, 
S'élance vers le temple où chantaient les Vestales. 



Elles ont pris la lampe aux clartés capitales, 
Les anciles jadis tombés d'un ciel lointain 
Et le palladium de mon pays latin. 
Déjà, le flot profane a recouvert les stalles. 

Il baigne les genoux des prêtresses du feu, 
Puis affleure les flancs chastes selon le vœu, 
Puis arrose les seins parfumés d'asphodèle. 

Et, tout à coup, plus d'yeux, ni noirs, ni bleus, ni d'or. 
Mais, levés par les mains que l'eau cingle et martèle, 
Les boucliers bombés réfléchissent encor 

Notre Pallas romaine et la flamme immortelle. 



Les Captives. 

Nous avons vu le jour à Sichem d'Israël, 
Et de Salmanazar nous sommes les captives. 
Deux fois autour de nous ont mûri les olives. 
Les dattes, les raisins de ce pays cruel. 

Ici le ciel de Dieu n'est plus le divin ciel. 
Jamais de nos vainqueurs les caresses lascives 
N'ont donné de plaisir à nos lèvres passives. 
Nous trouvons aux gâteaux l'amertume du fiel. 

N'est-il plus de guerriers sur nos monts pleins de baumes ? 

Nous écoutons, la nuit, l'oreille près du mur, 

Si personne n'approche en chantant les vrais psaumes. 

Nous n'entendons, hélas l parmi l'espace obscur. 
Que la douceur de la musique assyrienne. 
Les bruits de danse et de baisers, le talon dur 

Du geôlier et le rire horrible de l'hyène. 

Fernand Mazade. 



l'herbe et la feuille. 

Le toast. 

M. Jean-Jean, l'ancien marchand de enterrer sa femme. Il n'a ni famille, ni 
fer de Fontaine revient, dans sa petite enfant. Rentré ici, et la porte fermée, 
maison de la rue de Leernes, d'avoir été la cérémonie est finie ! 



- 6 - 



Au fond de la maison, dans la cham- 
bre qui sert de cuisine, et donne sur le 
jardin, il fait obscur et frais. La verdure 
d'au-delà les vitres étincelle, aux cadres 
des petites fenêtres basses, comme en 
de beaux tableaux soigneusement ver- 
nis. Parmi les objets familiers et bien 
rangés de son ménage cossu, M. Jean- 
Jean va s'asseoir devant la table de bois 
blanc, proche la pompe au long ventre 
de cuivre rouge. C'est là qu'il peut 
goûter le mieux, en cette matinée d'été, 
la fraîcheur qui monte de la citerne sous 
les pierres. 

M. Jean-Jean a dépassé la soixan- 
taine. C'est un petit homme rose, gras 
et bedonnant. Il déui tom- 
bent toujours loin de sa bouche. 



— II 



Le comble du dilettantisme : appré- 
cier les charmes du cocufiage, lorsque 
cela ne vous rapporte rien. 

Satiété 

— Certes, disait Lucio, à l'âge où 
d'autres regrettent leur jeunesse perdue, 
nous ne pourrons que nous réjouir 
d'avoir, enfin, échappé au pouvoir de 
ces gaupes. 

Et il désignait du doigt, dans la pièce 
à côté, sa maîtresse et la mienne, occu- 
pées à un ouvrage de broderie. 



— Seul le coup de fouet du désir pour 
la femme coudoyée un instant dans la 
rue me réveille, disait Lucio, mais la 
femme ne s'arrête pas, et je n'ai pas le 
temps de la suivre. 



— J'ai pu autrefois, racontait Lucio, 
me faire du mal en pensant que je n'ai- 
mais pas la femme avec qui je couchais, 
mais aujourd'hui, bernique! je ne me 
laisse plus prendre à ces contes d'en- 
fant : je couche, je sais que je n'aime 
pas, et qu'avec mon cœur sec, je ne puis 
pas aimer, mais je n'ignore pas que si 
j'aimais, ce serait tout pareil; et cela 
me console. 



« Le déluge, n'a pas réussi, disait 
Becque ; il est resté un homme. » 

Solitude 

— Il est des hommes que rien ne 
peut atteindre, me dit un jour Lucio; 
ils sont nés solitaires : un ami les blesse, 
ils rentrent en eux-mêmes; leur maî- 
tresse les abandonne, ils se retrouvent 
tels qu'ils étaient. Cette tranquillité que 



l'on croit affectée terrifie les mortels 
ordinaires, qui ont toujours envie de 
s'accrocher à quelque chose, fût-ce 
même à une viande pourrie. 



— On ne nous comprend pas, on ne 
peut pas nous comprendre, disait Lucio. 
Comment! nous voulons vivre seuls, et 
nous n'aspirons pas à ces plaisirs dont 
ils se gavent : nous sommes fous, c'est 
certain. Et ils ne se gênent pas pour 
nous le dire, eux, les imbéciles, les gou- 
jats et les brutes. 



— Et dire que nous n'arrivons à être 
seuls que dans le repos de la tombe, me 
disait Lucio. C'est à vous donner envie 
d'en finir tout de suite, pour ne plus ren- 
contrer ces animaux-là. 



Ces soirs de septembre où sous un 
petit vent froid l'on se sent plus seul que 
jamais, vieux et triste — et la sagesse 
amère qu'ils nous donnent. 



On s'habitue à la solitude comme on 
s'habitue h l'idée de la mort, avec une 
terreur domptée qui glace. 



On aspire à être seul, comme on as- 
pire à être libre, par une illusion pué- 
rile sur la nature et la puissance de nos 
facultés, qui ne sauraient supporter que 
la vie en commun et la paresse du ser- 
vage. 



— Parfois, me ui>aii. i.u«„iO, au mo- 
ment d'entrer dans une maison où j'al- 
lais retrouver des amis, je reculais, et 
pendant quelques minutes je goûtais 
encore le plaisir d'être seul et d'entendre 



— 12 



dans une rue silencieuse le bruit léger 
du vent à travers les jardins. 



Que de fois à la caserne, ou au lit avec 
une femme, je me suis dit : « Quel plaisir 
de se sentir seul ! » 

Et le réveil sonnait toujours; la femme 
souriait en me tendant les lèvres 1 



011 il vous semblait que vous n'auriez 
jamais vingt ans! Sont-ils assez vite 
venus, et ne les regrettez-vous pas, 
déjà? 

Science 

— La Science, ce dieu moderne, disait 
Lucio. Moi, je suis athée. 



L'homme et la femme ont quelquefois 
le goût de la solitude ; pour les hommes 
elle est absolue, pour les femmes elle se 
pratique à deux : elle et lui (parfois elle 
et elle : cela devient tellement à la 
mode). 



Les femmes ne comprendront jamais 
cet amour de la solitude qui est dans le 
cœur de l'homme qui pense : il leur faut 
toujours se frotter à quelque chose ou à 
quelqu'un. 



L'image tragique de Carlyle solitaire 
à Cragenputtock ; mais il fallait qu'il 
eût sa femme pour venir le distraire... 
et l'ennuyer. 

Le Vainqueur 
Le Temps, maître sourd et aveugle. 



Soyez fort, disent les moralistes; et le 
Temps sur la route où il marche les 
pousse, les entraîne, jusqu'au moment 
où il les abandonne, brisés, derrière lui, 
dans le fossé. 



— La Science, puisqu'on y tient, je 
veux bien la respecter, me disait Lucio ; 
mais pour ce qui est de l'amour, je le 
réserve à la Toscane et à ma petite 
amie, qui s'appelle Julia. 

Art 

Il est des gens qui croient avoir tout 
dit lorsqu'ils ont affirmé que Lycaste 
« est un artiste ». 

Je préférerais un homme. 



Le véritable artiste, celui qui s'extasie 
devant chaque beauté, et ne sent pas 
combien cela même est vide, ainsi que 
toutes choses ici-bas. 



Le véritable artiste, celui qui est assez 
sot pour ne pas voir que tout est vain, 
et qui, plein de jactance, met ses émo- 
tions et ses rêves au pinacle, ridicule- 
ment. 



Le véritable artiste, un sot à la re- 
cherche du bonheur : un bonheur d'une 
espèce un peu particulière, voilà tout. 



— Lorsqu'un vieillard parle d'un père 
de famille âgé de cinquante ans comme 
d'un homme encore jeune, vous souriez, 
me disait Lucio. Rappelez-vous le temps 



Créer une œuvre, s'acharner après un 
morceau de marbre ou sur une toile, ou 
plus ridiculement encore sur des feuilles 
de papier, besogne grotesque : le len- 



- 13 — 



demain de notre mort, cela ne nous 
ressuscitera point. Et par conséquent, 
à quoi bon ? 



Combien heureux nous sommes qu'il 
y ait eu quelques magnifiques sots, pour 
nous léguer ces chefs-d'œuvre, source 
éternelle de joie, d'orgueil et de satis- 
faction. 



Ce qu'il y a de merveilleux chez un 
artiste, c'est qu'il ne pense jamais au 
succès matériel ; ce qu'il y a de terrible 
pour lui, c'est que ses parents et ses 
proches s'en occupent toujours. 



On voit certains poètes écrire beau- 
coup, qui feraient mieux d'apprendre la 
grammaire : ils cherchent la gloire, le 
malheur est qu'on ne les lit point. 

Ce sont les éternelles victimes de 
Boilcau : on revisera plus tard leur 
procès; pour le moment, il est instruit 
et jugé : à la hotte pour le chiffonnier! 



Note trouvée dans les papiers de 
Lticio : 

M. Abel Bonnard jugé par Hebbel : 
« Que la poésie soit image, mais qu'elle 
ne fasse pas étalage d'images. On ne 
fait point une glace en juxtaposant des 
miroirs. » 



« C'est un grand artiste ! » dit un de 
es pairs après l'avoir entendu chanter. 
Et le public répond : « Combien 
gagne-t-il par an ? » 



Créer des chefs-d'œuvre pour se dis- 
traire, et sourire lorsqu'on vient vous 
en féliciter. 



— Et après tout, disait Lucio, si c'est 
une illusion que l'art, cela vaut bien 
l'absinthe. 

Poésie 

Noie trouvée dans les papiers de 
Lucio : 

Pour s'expliquer cinquante querelles 
littéraires et le caractère d'un très grand 
nombre de candidats à l'Académie, 
relire cet aphorisme de Hebbel : « Toute 
médiocrité dans la poésie mène à l'hy- 
pocrisie dans le caractère et dans la 
\*ie». 



Jamais on n'aura tout dit sur les poètes ; 
jamais on ne les ridiculisera assez; on 
n'arrivera jamais à leur dévider leur 
chapelet au complet, à les montrer tels 
qu'ils sont, fats, bornés, insipides, sans 
culture, crasseux... 

Et cependant, pourquoi ne pas leur 
passer tout, à ces enfants tristes? 



Ce mépris instinctif de la plupart des 
Français pour le lyrisme et les poètes, 
expression profonde d'une sagesse tem- 
pérée, qui ravit lorsque l'on sait quels 
vers et quels auteurs admirent presque 
toujours les Allemands et les Anglais, 
férus d'une poésie qu'ils ne compren- 
nent pas. 



— Dieu de Dieu! s'écriait Lucio en 
ternîinant une chanson de douze vers; 
nous devenons bien productif; il est 
doux de sentir que la patrie a les yeux 
fixés sur nous ! 



L'on racontait un jour devant Lucio 



— 14 — 



que le vieux Cornélius, le poète, était à 
tous ceux qui le payaient : « Je sais, dit 
Lucio, c'est un poète auquel la fatalité 



a attaché un homme ; il faut le blâmer 
de ce que par certains côtés il nous res- 
semble. » 

Louis Thomas. 



Réflexions. 



Sur l'ésotérisme verbal. 

î>a prose, les mots dans leur 
meilleur ordre; la poésie, les 
ineilleurs mots dans leur meil- 
leur ordre. 

COLKRIDGE. 

Edmond de Concourt rapporte dans 
la préface de Chérie que Joubert adjura 
un jour ainsi M"'^ de Beaumont : 
« Puisse Chateaubriand garder avec 
soin les singularités qui lui sont propres : 
les étrangers ne trouvent que frappant 
ce que les habitudes de notre langue 
nous portent machinalement à croire 
bizarre dans le premier moment. » Et le 
noble romancier qui malgré les erreurs 
naturalistes fut un grand artiste, ajoute: 
« Le jour où n'existera plus chez le 
lettré l'effort d'écrire personnellement, 
on peut être sûr d'avance que le repor- 
tage aura succédé en France à la littéra- 
ture. » 

Certes il importe à l'écrivain de ne 
pas accepter impersonnellement la ter- 
minologie de l'usage; le sens des voca- 
bles varie historiquement, c'est indé- 
niable. Hugo a pu dire : 

Oui, le mot, qu'on le sache, est un être vivant ; 

donc il doit évoluer, et, comme ils 
modifient son orthographe, les siècles 
modifient son acceptation. N'argumen- 
tons point du pédantisme de Taine : 
<t II faut employer les mots dans la 



plénitude de leur sens », c'est le truisme 
d'un scholastique lequel en a édicté en 
esthétique et en politique, voire en phi- 
losophie, quelques autres aussi insignifi- 
catifs : qui peut être législateur de la 
plénitude du sens d'un mot, sinon l'écri- 
vain qui l'emploie ? La plupart du temps 
d'ailleurs, la signification d'un terme 
dépend de sa place dans la phrase; parla 
juxtaposition des mots à l'intérieur des 
constructions logiques mieux encore que 
par les néologismes, l'écrivain travaille 
plastiquement pour exprimer plus in- 
tense sa vision ou sa pensée; et de telles 
hardiesses verbales n'appartiennent 
point qu'au génie : elles sont le devoir 
de tout écrivain de bonne volonté, 
amoureux des vitalités de la langue 
française et soucieux de ne point la 
laisser étouffer dans les ankyloses du 
convenu et les scléroses des ressasse- 
ments. 

« Donner un sens plus pur aux mots de 
la tribu», selon l'admirable vers de Mal- 
larmé, est la plus haute des tâches 
littéraires et par conséquence un des 
meilleurs instruments intellectuels. 



II 



Sur le vers libre. 

Que l'agréent ou non la foule et la 
critique officielle, le vers libre s'est 
définitivement incoi"poré aux vraies 
lettres françaises, tant lui sont des 
titres de noblesse irrécusable les poèmes 



- 15 - 



d'un Régnier, d'un Verhaeren, d'un 
Viélé-Griffin. Pourquoi donc les plus 
récentes générations poétiques témoi- 
gnent-elles quelque prévention envers 
cet outil si subtil? X'interprètent-elles 
point restrictivement les justes soucis des 
méthodes latines, en ne voulant point 
reconnaître qu'il s'insère aisément dans 
cette haute tradition littéraire? Pour 
éviter toutes ces équivoques, il suffirait 
de distinguer le principe même du vers 
libre et les abus dont certains le disqua- 
lifièrent en voilant de ses heureuses 
arabesques un néant mental ou senti- 
mental ; certainement le vêtement ma- 
gnifique qui habille, non un être \ivant, 
mais quelque mannequin de baudruche 
vite dégonflée, git bientôt à terre comme 
la plus vaine des loques. 

Donc ne rendons pas le vers libre 
responsable de telle ou telle insanité 
dans les revues décadentes. Difteren- 
cions-le aussi du vers prétendu libéré : 
cette tentative pourrait paraître presque 
hypocrite, si elle veut leurrer le goût, 
et presque puérile si elle ne vise qu'à se 
leurrer elle-même; elle atteste générale- 
ment la plus profonde ignorance de 
l'euphonie française ; un alexandrin 
libéré n'est ni un alexandrin, ni un vers 
libre; c'est pis qu'un bâtard : un hybride 
impuissant, si même son qualificatif de 
libération n'évoque point sur sa démar- 
che le signe sournois et dégradant du 
bagne, alors que le beau nom de vers 
libre revendique implicitement l'ado- 
lescence éternelle de l'inassenissable 
Poésie. 

Ce n'est pas en effet un esclavage que 
la tradition : ceux qui parlent à tort et à 
travers du classicisme devraient aller 
discerner à Versailles la suprême leçon 
classique : le Temps immortel et la 
féconde Nature y modifient l'architec- 
ture de la logique humaine dans l'en- 
chantement de dorures et de patines qui 
récoufortent jusqu'à nos mélancolies ; le 



classicisme n'est point un moule infran- 
gible, ou plutôt le cla<?sicisme est con- 
tinu ; les multiples classicismes sont les 
points de vue légitimes des siècles qui 
se transforment ; quand on a lu beau- 
coup de vers français, il est impossible 
de ne pas éprouver combien la Poésie 
étouffe d^ns la monotonie de leur 
amble sans cesse identique ; le vers libre 
au contraire, synthèse de divers élé- 
ments prosodiques, s'adapte à tous les 
développements de pensée, et seule sa 
fluidité multiforme est capable de reflé- 
ter l'ondoiement d'un paysage psycho- 
logique ou d'un paysage naturiste. 
Grâce à cette fluidité, la Poésie réinté- 
grera toutes les conceptions interdites à 
l'étroit alexandrin trop souvent con- 
traint par l'inévitable cheville au pro- 
saïsme non moins qu'à l'inharmonie. Le 
poème sans formes fixes, lui, saura 
fournir, s'il le faut, à l'Elégie ou à l'Ode, 
expressions immédiates et rapides d"une 
« furie » subjective, pour modeler leur 
palpitation passionnée, un rythme suc- 
cessivement isochrone comme une res- 
piration humaine . et modèlera à l'opposé, 
dans toute l'abondance des musiques 
reprises et variées, le développement 
complet d'épopées philosophiques, de 
narrations sociales ou de thèmes pitto- 
resques. 

Enfin cette abondance même du vers 
libre sera réglée par le souci de la rime. 
Affirmons-le sans témérité; concurrem- 
ment avec la mélodie mineure des 
assonnances, le vers libre doit user de 
ces rimes riches et rares qui estampil- 
lent hautement d'éclat et de relief la 
pensée; sans paradoxe, la rime riche 
paraît plutôt convenir au vers libre et 
l'assonnance au vers régulier, car celui- 
ci par la musique nette de son mètre 
accoutumé peut considérer comme su- 
perflu un écho harmonieux, dont le 
timbre caractéristique est presque néces- 
saire pour accentuer fréquemment la 



— 16 — 



musique plus lointaine du vers libre. 

C'est là d'ailleurs, — satisfaction de 
la couleur et de la plastique, — que, si 
besoin était, on réconcilierait avec notre 
légitime héritage latin la conquête irré- 
futable du vers-librisme, car on a trop 
facilement convenu de l'associer à une 
invasion nordique; protestons contre 
cette conception du génie méditerra- 
néen apparaissant une armature rigide 
dans une' atmosphère sans ombres; de 
même que la lumière brutale provoque 
l'éblouissement, la transparence n'est 
pas toujours de la clarté ; rien n'est aussi 
translucide qu'une cloche sous laquelle 
on a fait le vide; et les cieux du Midi 
sont-ils si uniformément dépourvus de 
mystères? On voit dans les plus lim- 
pides étés sur les horizons méditerra- 
néens, non pas seulement des crépus- 
cules nuageux, mais des aurores 
embrumées où flot et ciel s'amalgament 
en un mur gris barrant le regard et si 
dense que le spectateur se sent au pied 
d'inviolables secrets. 

Que, latin donc, le vers-librisme ne 
soit pas une polyphonie indistincte et 
laisse le vers blanc aux monotones 
alexandrins; orfévrées par le génie 
roman, les rimes riches offriront à l'œil 
les scintillements appariés de pende- 
loques curieusement ciselées et à l'ouie 
les fraîches délices sonores de carillons 
jumeaux.' Oui, faisons s'envoler le vers 
futur en son mètre spontané, soit que 
tantôt il effleure le sol avec des hésita- 
tions élégantes, soit qu'il plane, toute 
envergure déployée, dans l'Infini Grâce 
à cette liberté ailée qui le rendra fami- 
lier de la vie quotidienne comme des 
plus hauts sommets, le rêve poétique 
pourra poursuivre la meilleure ambition 
hutiiainc : Le perfectionnement de la 
Pensée dans l'extase de la Musique. 



III 

Sur une attitude poétique. 

La poésie est une fête éternelle. 

OZANAM. 

Par cet axiome « les parallèles se 
rejoignent à l'infini », la mathématique 
qui se proclame toujours la plus formelle 
des connaissances implique inéluctable- 
ment la relativité de ces lois auxquelles 
on voudrait asservir l'indomptable poé- 
sie. Si notre vérité risque d'être erreur 
et contradiction au-delà de la terre, les 
sciences peuvent tout au plus contrôler 
et expérimenter les phénomènes immé- 
diats. Mais l'Art s'atteste la plus haute 
mémoire où l'élite humaine consigne 
magnifiquement les drames, les passions 
et les espoirs des peuples; à la fois 
expression et satisfaction du désir, il 
surprend par l'intuition tels secrets de la 
Vie et, par l'imagination^ en provoque 
des formes nouvelles: son origine ainsi 
n'est ni religieuse, ni sociale, elle est le 
produit spontané d'une émotion subjec- 
tive qui tend à se perpétuer d'autant 
mieux qu'elle fut plus intense; ensuite, 
fixée, cette émotion d'un état lyrique, 
en créant la sympathie d'êtres, soumis à 
des états analogues, doit engendrer des 
conséquences éthiques ou politiques. 
Ainsi l'Art extrait des enchevêtrements 
phénoménaux les théorèmes apodic- 
tiques de leurs répétitions; et ces dé- 
monstrations progressives, en dehors de 
tous les moralismcs, accroissent le butin 
humain, car, une opposition du vice et 
de la vertu étant inadmissible dans 
l'Etre, considérons-y simplement une 
adaptation indéfinissable des tendances 
à la Réalité ; l'Idéal, — ce support même 
de l'Art qui ne peut consister en une 
transposition stricte des spectacles de la 
Vie, — démontre sa nécessité comme 
l'aimant indéfinissable et invincible de 
l'Aspiration. Pierre Fons. 



— 17 - 



Albrecht Rodenbach et les fêles de Ronlers. 



Pour faire connaître et comprendre 
Rodenbach au public lettré du Thyrse, 
'e ne saurais mieux faire que d'invoquer 
ci le souvenir de Max Waller, le glo- 
rieux chef d'école de la Jeune Belgique, 
le modulateur mélancolique de La flûte 
à Siebel, tant regretté. 

Rodenbach a été avant tout un nova- 
teur, et sous ce rapport il a bien réalisé 
en Flandre la mission dont Max Waller 
se chargea pour la littérature française 
de Belgique. Avec Guido Gezelle, Hugo 
Verriest et Pol de Mont, il prépara la 
riche éclosion littéraire de nos jours. 
Comme Max Waller, il est mort jeune 
— à peine âgé de vingt-quatre ans 
(1856-1880) — laissant une œuvre assez 
réduite encore, très inégale, pas mûrie 
pleinement, mais étincelante de pro- 
messes supérieures. Comme Max Waller 
aussi, il fut un admirable susciteur d'en- 
thousiasmes et d'énergies, un carillon- 
neur de réveil, d'action et de vie. Son 
nom est devenu pour toute une jeunesse 
un cri de combat et sa figure un sym- 
bole; il incarne l'âme de la jeunesse fla- 
mande, résume tout le moment de libé- 
ration de notre peuple. Comme Max 
Waller enfin, Rodenbach fut un échan- 
tillon d'humanité parfaite : tous deux se 
révélèrent des Jeunes hommes gœthiens. 
Leur âme fut belle, pure, saturée de 
grandeur, de noblesse, d'idéal, avide de 
croître en tous sens, de développer ses 
énergies de tous côtés; un insatiable 
désir, une hantise de vérité, de liberté 
et de beauté l'éperonnaient. Ils firent tous 
deux de leur vie même une œuvre de 
beauté grande. 

Cependant l'influence de Rodenbach 
s'affirma plus diverse que celle du tendre 
Siebel : son activité ne s'exerça pas seu- 
lement sur champ littéraire, mais se 
développa, très intensément, sur des 



terrains plus rudes, plus exposés, plus 
lourds. Il fut un des fondateurs et un des 
chefs les plus ardents du mouvement 
estudiantin, qu'il organisa à la façon de 
la Burschenschaft allemande; il fonda 
dans tout le pays des cercles et des 
ligues où il propagea les vastes idées de 
la renaissance flamande, telle qu'il la 
concevait, au point de vue linguistique, 
artistique, politique, folkloriste, social 
et économique; pour mieux défendre 
ses idées, il publia la revue Het Pen- 
noen, après avoir assidûment collaboré 
à la Vlaamsche Vlagge. Rodenbach 
mena en somme — avec quelques autres, 
tels Pol de Mont, Flor. Heuvelmans, 
P. Eeman, Ségher Malfait, Amaat 
Vyncke, etc. — toute l'agitation de la 
jeunesse flamande, pendant plusieurs 
années. 

Rien d'étonnant par conséquent à ce 
que l'admiration de beaucoup de nos 
compatriotes vise en Rodenbach plutôt 
le combattant que le poète, le meneur 
flamingant que l'artiste universel, ou voie 
la poésie rodenbachienne à travers l'ac- 
tion rénovatrice du jeune tribun, en 
apprécie, par conséquent, moins les 
poèmes lyriques que les hymnes natio- 
naux et les pièces patriotiques. 

Certes, dans un nombre assez consi- 
dérable de poésies, l'harmonie et l'unité 
entre ces deux personnalitt'S, le poète et 
le chef militant, sont étroites : c'est l'in- 
dignation, le désespoir, la fierté ou la 
révolte du flamand qui décident le poète 
et qui communiquent à ses vers — je 
cite : Sncyssens, Wandeling langs de 
Vaart, Van eene Jonkvronw, Ter 
Vensler, etc. — leur souffle véhément 
d'enthousiasme fervent et de passion 
puissante. Il n en reste pas moins vrai 
que le sentiment patriotique, l'esprit 
batailleur flamingant ont déterminé, en 



- i8 - 



d'autres occasions, le poêle Rodenbach 
à écrire des strophes peu di,?nes de son 
talent, superficielles et grandiloquentes, 
semblables à des harangues enflammées 
de meeting, mises en vers. L'ensemble 
de ces pièces combattives constitue, en 
tous cas, une œuvre très inégale, plus 
inégale certainement que l'œuvre pure- 
ment lyrique de Rodenbach, dans la- 
quelle nous trouvons parfois des poésies 
parfaites, profondément senties et adé- 
quatement exprimées, telles Avond, De 
Zwane, Koning Freier, Es ist eine alte 
Geschichte, Fantasie, etc. 

La poésie de Rodenbach peut être ca- 
ractérisée suffisamment par les trois 
notions suivantes, nettement accen- 
tuées : la virilité passionnée du senti- 
ment — la plasticité précise des images 
— la sonorité forte du vers, — qualités 
qui feraient classer plutôt Rodenbach 
parmi les poètes épiques que parmi les 
grands lyriques et qui le sacraient 
d'avance aus^^i poète dramatique. 

Qu'on ne cherche nullement dans 
Rodenbach le jeu subtil des nuances, la 
dégradation précieuse des sensations, le 
rythme doucement berceur de vers mur- 
murés en sourdine, la tendresse quiète 
et le silence mystique d'une œuvre 
comme celle de son cousin Georges, le 
poète de rêve des Vies Encloses, l'évoca- 
teur recueilli du Voyage dans les Yeux. 

Albrecht Rodenbach n'a jamais été 
un analyste raffiné de ses impressions, 
un ciseleur amoureux de sonnets, 
caressants de contemplation douce, 
d'émotion paisible, d'expression musi- 
cale. 

Je ne veux point en entendre parler 
de ces âines latines de femmes, 

qui, sentant le mal fatidique ronger 
leurs bronches, 

s'en vont, sous l'cjjfeuillaisson des 
arbres, pour se plaindre 

qu'ils sont bien lamentables, eux, 
leur maitresse et les feuilles mortes... 



Son art, au contraire, apparaît un 
peu rude, violent, âpre, surtout très 
sobre, au premier abord. Des images 
nettes, fermes, décisives rendent la 
vision intérieure du poète. Cependant 
toujours sous l'apparente froideur des 
formes — je ne parle pas ici des poésies 
patriotiques qui souvent éclatent d'en- 
thousiasme exubérant, sonnant haut la 
gloire de notre grand passé — se cache 
un sentiment très profond, très intense. 
Lisez : De Zwane, Fantasie. 

On pourrait comparer l'âme de Roden- 
bach à une mer — une mer, dont la 
surface lisse, sereine, silencieuse recèle 
des profondeurs d'agitation, des remous 
de rumeur éternels ; il faut un violent 
coup de vent pour démasquer cette paix 
trompeuse d'eau morte et pour faire 
éclater les voix tumultueuses du fonds 
obscur et monter les hordes barbares 
des passions. Rodenbach savait brider 
son émotion, quand il le fallait. 

Si donc aucun vers de Rodenbach ne 
constitue par soi-même un joyau de so- 
norité musicale, de beauté plastique et 
d'idée harmonieuse, si aucune de ses poé- 
sies ne possède la perfection des formes 
ni la pureté et la plénitude ordonnées des 
sentiments des poésies d'un Prosper 
van Langendonck ou d'un Karel van 
de Woest'jne, on ne peut pas en conclure 

— comme cela a été fait très injuste- 
ment par certains critiques de Hollande 

— à une pauvreté réelle d'émotion 
sincère, vraie et de rythme vital. On ne 
discute pas un tempérament d'artiste, 
un genre de poésie : on les admet. 

Rodenbach — homme virulent, de tem- 
pérament essentiellement viril, sanguin 

— était fatalement condamné à échouer 
comme poète analyste. Sa nature le 
portait à la synthèse, à la grande poésie, 
la poésie monumentale, la poésie dra- 
matique. Voyez quel violent effort, quel 
effort de surhommes s'a.; itedansG?^^/;7^«, 
quelle vie pleine, empoignante! Aussi 



— 19 — 



est-ce dans Gudrun que Rodenbach a 
donné la mesure de son pouvoir. Ce 
drame reste l'œuvre théâtrale la plus 
solidement charpentée, la plus puis- 
sante d''humanité que nous possédions ; 
seul Starkadd d'Alfred Hegenscheidt 
pourrait lui être comparée. Il n'y a pas 
à songer à donner ici une analyse de 
Gudrun : Gudrun — histoire de la 
libération de Moerenland, longtemps 
dominé par les Romains, grâce à 
l'union fraternelle des derniers fidèles 
et du peuple jeune des Winkingers, 
union réalisée par l'amour de Gudrun, 
l'unique fille du roi déchu et de Herwig, 
le juvénil héros, chef des Wikingers 
— est devenue l'image dramatisée de 
notre lutte flamande. « Uit houwe 
trouw werd Moerenland herboren! » 
Ainsi la Flandre sera ressuscitée par 
l'amour fidèle et l'union tenace de tous 
ses fils... 

Je ne suis pas de ceux qui clament le 
génie de Rodenbach : la culture de 
Rodenbach était trop peu affinée pour 
lui permettre de se développer en grand 
poète l3Tique. Mais Rodenbach serait 
devenu un créateur dramatique de force 
première. 

Rodenbach mourut jeune. Mourir 
jeune constitue souvent un moyen pour 
arriver du coup à la gloire. Notre 
mémoire attendrie gratifie le défunt de 
toutes les qualités qu'il promettait de 
posséder aux jours de maturité, sans se 
demander si les fleurs printanières de 
la floraison ne seraient pas demeurées 
éternellement des promesses, incapa- 
bles de trouver la sève pour mûrir en 
fruits vermeils. La moindre œuvrette 
posthume nous devient chère comme 
un souvenir et précieuse comme une 
relique. Presque sans le savoir, nous 
exagérons et amplifions ainsi par 
l'amour notre admiration pour l'œuvre 
effective. Nous avons fait cela pour 
Rodenbach, nous l'avons fait pour 
Waller. 



Mais indépendamment de notre vo- 
lonté, Rodenbach reste dans notre 
mouvement flamand une personnalité 
dont la signification est plus grande que 
sa valeur, le rôle plus étendu que son 
œuvre, V influence plus précieuse que la 
beauté fournie. 

Rodenbach — je le disais déjà — est 
devenu un symbole sacré de l'âme 
vivante de la Flandre, l'incarnation 
bénie d'un idéal collectif, une de ces 
figures belles avant tout par l'affection 
de leur peuple. 



Cette thèse — que certains flamin- 
gants au sens critique éteint et dénués 
de toute clairvoyance intellectuelle con- 
testent — a été péremptoirement dé- 
montrée par la journée du 22 août, à 
Roulers. 

Cette journée, je ne l'oublierai jamais : 
jamais, au grand jamais, je n'ai assisté 
à pareil débordement d'enthousiasme. 
L'inauguration de la statue de Roden- 
bach fut tiiomphale, dans le vrai sens 
du mot : les flamands ont gagné ce 
jour-là une rude victoire, une victoire 
(Tamour Cette statue qui maintenant 
se dresse fière, glorieuse dans le ciel, il 
a fallu six ou sept années d'efforts pour 
l'ériger. Elle a été payée par toute la 
Flandre, sou à sou. Elle a été élevée 
en dehors de toute intervention gouver- 
nementale, sans subsides, sans l'inter- 
vention de quelques grands mécènes : 
la somme nécessaire a dû être récoltée 
patiemment, tenacement, avec l'aide de 
tous. Chacun y a contribué de son 
obole, tous ont tenu à y mettre un peu 
du leur, l'étudiant sa pièce de dix cen- 
times, le curé, le docteur, l'avocat, leur 
pièce de cinq francs. On a désespéré, on 
a cru que jamais on n'amasserait la 
somme énorme exigée. On a quand 
même persévéré, on a continué à faire 
appel à l'amour do la jeunesse, à l'admi- 



20 — 



ration des aînés, on a organisé de nou- 
velles fêtes, fait tout, tenté tout. Et 
voilà que Rodenbach s'érige à Roulers, 
admirablement sculpté par Lagae, 
comme un héros, lançant son geste 
vainqueur... 

Cette statue, œuvre de tous, a été inau- 
gurée au milieu d'une affluence de monde 
telle que M. le Gouverneur Ruzette 
put dire «, qu'il pleuvait des flamands » 
et surtout au milieu d'une pétarade 
d'enthousiasme qui à la fin devenait 
réellement émouvante, à force de fer- 
veur, de sincérité, de spontanéité. J'ai 
vu des gens qui pleuraient. Les esprits 
les plus critiques furent emballés, 
attendris. 

Autour de la statue se pressait l'élite 
de la Flandre : littérateurs, artistes, 
hommes politiques, prêtres, docteurs, 
avocats, les intellectuels et les flamin- 
gants militants, alors qu'autour d'eux 
défilait la foule des étudiants, des bour- 
geois, des paysans, qui les acclamaient. 

De toute la manifestation grandiose 
s'est dégagée cette impression ci : que 
la journée était autre chose que la glori- 
fication immédiate d'Albrecht Roden- 
bach seul, le jeune poète de Gudritn, 
mort à vingt-cinq ans, mais la glorifica- 
tion — en Rodenbach — de toute l'âme 
flamande. 

Prise objectivement, l'œuvre même 
de Rodenbach — ni son œuvre de litté- 
rateur, ni son œuvre d'organisateur — 
ne justifie point un hommage national 
aussi grand, aussi passionné que celui 
célébré par le peuple flamand autour du 



monument de cet enfant précocement 
décédé, n'explique pas l'enthousiasme 
fou, l'amour excessif de cette journée 
inoubliable. Mais cet hommage royal, 
cet enthousiasme et cet amour s'expli- 
quent quand on admet Rodenbach 
comme symbole et qu'on croit à la celé 
bration collective du mouvement fla- 
mand même, sprécialement du mou- 
vement estudiantin. Un peuple se réunit 
dimanche 22 août à Roulers, en ses re- 
présentants les plus illustres et les plus 
obscurs, pour affirmer son droit de vi\ le 
et son existence effective. C'est pour- 
quoi cette journée fut aussi tcne journée 
d'orgueil. 

Ce fut enfin une journée de révolte. Les 
prêtres et les étudiants constituaient aux 
fêtes de Roulers, le gros de l'armée fla- 
mande. Leur attitude fut nette, décisive, 
énergique. Les évéques pourront-ils 
continuer à faire oreille sourde et à 
négliger les exigences de toute cette 
jeunesse catholique et d'une notable 
partie de leur propre clergé ? Nous po- 
sons la question, sans y répondre. 

L'esprit de Rodenbach a revécu le 
22 août : mort, Rodenbach continue à 
exercer une influence plus efficace et 
plus durable que pendant sa vie — c'est 
là ce que je voulais faire ressortir encore. 
Des fêtes comme celles de Roulers élec- 
trisent un peuple, comme elles ont re- 
trempé aux feux d'un enthousiasme aussi 
vrai, mon âme assez sceptique de tou- 
riste, contente de la surprise. 

Nous souhaitons une pareille journée 
— bientôt — à Max Waller. 

André de Ridder. 



— 21 — 



A propos de deux volumes à paraître. 



Après dix ans d'un silence austère 
et d'une indifférence cousine d'une ros- 
serie un peu voulue, M. Albert Giraud 
s'apprête à faire dans le monde littéraire 
une rentrée triomphale. Ce monument 
d'orgueil dans lequel il prétendait na- 
guère s'être retiré, contient heureuse- 
ment d'autres appartements que ceux 
où L Etoile Belge a ses bureaux, et que 
le local d'un petit café de la place du 
Musée où il aime à se retrouver une 
fois la semaine avec de vieux amis. 
L'étage qu'il y habitait était au dessus 
de l'entresol où se trouvent les biblio- 
thèques chargées des chroniques de 
Vieille France, des poètes de la Pléiade 
et de ceux de X Anthologie et au dessous 
des appartements particuliers de Mes- 
dames Thalie et Calliope et même, 
paraît-il, Erato. 

J'ignore au juste s'il a renoué depuis 
longtemps ses relations avec ces deux 
petites cocottes, dont personnellement 
je ne suis que l'un des amants de cœur. 
— Monsieur Albert Giraud est trop dis- 
cret pour me le dire, et ces dames crai- 
gnent ma jalousie. - Tout ce que je puis 
affirmer, c'est que Thalie, après lui en 
avoir fermé deux ou trois fois la porte 
au nez, lui a permis enfin l'accès de son 
cabinet de toilette, et que quelques 
entretiens plus ou moins tendres n'ont 
pas même coûté au poète le prix de 
l'édition d'un volume de vers chez 
l'éditeur Sansot. 

Il n'en fut, fort probablement pas de 
même chez la môme Calliope, qui me 
conta l'autre soir, à souper, au Café 
Américain, tandis qu'elle baignait de la 
mousse de Pomme ry ses lèvres étince- 
lantes de rougeur, qu'il ne serait rentré 
chez elle que par supercherie, s'étant 
affublé de la blanche défroque d'un 
ancien ami, mort depuis longtemps, qui 



se faisait appeler tantôt Pierrot Nar- 
cisse et tantôt Pierrot Lunaire. — «Même, 
ajoutait-elle, que le petit Mercure, tu 
sais celui qui a donné autrefois de la 
part de la mère Vénus un coup de pied 
à ce vieux singe de François Coppée 
pour le convertir, passait chez moi la 
nuit... Il a dû s'envoler par la fenêtre.» — 

Calliope, après d'autres confessions 
que je me garderai de mettre ici, m'a- 
voua que Monsieur Albert Giraud lui 
aurait même juré un amour éternel. — 
« Eternel, lui aurait-il dit, comme le tra- 
vail des Danaïdes » et Calliope ajouta 
pour me faire mieux comprendre : « Tu 
sais bien, mon chéri, les Danaïdes... 
celles qui au fur et à mesure qu'elles 
versaient du vin dans uq tonneau, ça 
sortait par un trou. » 

Mais qu'importe le verbiage de cette 
petite grue indiscrète... Monsieur Albert 
Giraud est revenu, comme on revient 
toujours... à ses premières amours... 

C'est un événement capital en l'hon- 
neur duquel. Monsieur et Madame Ju- 
piter vont, paraît-il, offrir un banquet 
auquel seront également invités, Mon- 
sieur Emile Faguet, Monsieur Francis 
deCroisset, Monsieur et Madame Valère 
Gille, Monsieur Hubert Kuflerath, Mon- 
sieur Henry III, ci devant roy de 
France, Monseigneur de Paphos, prin.at 
de Chypre et prince-évêque d'Ama- 
thonte. Madame Catherine de Médicis, 
Mademoiselle Géniat, Monsieur Paul 
Ginisty et les Frères Margueritte. Mon- 
sieur Henry Liebrecht et Monsieur 
François-Ch. Morisseaux seront admis 
à venir dire bonjour, à l'heure du café... 
Monsieur Maurice des Ombiaux a été 
exclu de la liste des invités comme ayant 
essayé de corrompre le traiteur pour 
substituer le bourgogne à l'ambroisie... 
Quant à Monsieur Léon Souguenet, un 



— 22 — 



nouvel arbre lui étant, paraît-il, poussé 
dans le ventre, se trouvant à la veille 
d'être opéré, il sera empêché... Mon- 
sieur Dumont-Wilden sera retenu au 
consulat Barrésien, fort occupé par ses 
travaux de reconstitution de la Basse 
Lotharingie. Monsieur I. Gilkin a dé- 
cliné l'invitation sous prétexte que ses 
quatre amis MM. Pluton, Vulcain 
Satan et l'abbé Moeller n'avaient pas 
été priés. Monsieur Van Arenbergh a 
décliné l'Invitation, lui aussi, prévoyant 
qu'il serait retenu par la facture de son 
quatrième sonnet, commencé il y a 
huit ans à peine. 



Monsieur Albert Giraud revient à la 
littérature. Après une parade coloniale 
et diverses autres escarmouches poli- 
tiques, où seule sa boutonnière fut bles- 
sée, et saigne souvent encore, après 
avoir conférencié un peu partout où il y 
avait un verre d'eau, sur les poètes clas- 
siques, indifférent aux polémiques mes- 
quines auxquelles nous nous livrions 
presque tous, indifférent même aux 
jeunes gens qui venaient parfois allumer 
leurs cigarettes au feu de son cigare, 
sans le dire à personne, entre deux 
visites à ses voisines de l'étage supé- 
rieur, il a trouvé moyen d'écrire force 
poèmes et quelques actes... car, nul 



n'est prophète dans son pays. Monsieur 
Albert Giraud qui proclamait naguère le 
théâtre un art inférieur et facile, s'est 
mis à en faire et fort sérieusement. 

Est-ce à dire pourtant que son talent 
ait subi tant de changements ? Non pas. 
Son vers, tout en gardant l'allure hau- 
taine et un peu raide parfois des tradi- 
tions Raciniennes et Hugolâtres, a 
gagné en émotion. Il s'est pour ainsi 
dire humanisé, et c'est ce qui nous per- 
mettra de revoir bientôt sous un jour 
plus soleilleux que jamais Uoînbre des 
Roses et la Guirlande des Dieux. Uoni- 
des Roses nous montrera tour à tour la 
mélancolie d'un trop doux bonheur, le 
charme des amours éphémères, la joie 
de vivre et de s'en sentir doucement 
mourir... 

La Guirlande des Dieux est d'une 
inspiration plus haute, et surtout plus 
moderne. Qu'il promène Vénus dans les 
bars ou les lupanars, Apollon en aéro- 
plane, ou quelqu'autre de ces messieurs 
en automobile, M. Albert Giraud leur 
fait regretter la Grèce Maternelle. 

Je crois, entre nous, qu'il la regrette 
aussi. Mais que lui importe, puisque 
c'est avec justesse qu'on lui appliquerait 
ce vers d'un de ses amis : 

La gloire t'a donné la jeunesse immortelle. 

Sylvain Bonmariage. 



Les poèmes. 



Théo Hannon : Au clair de la Dune 
Jeangout: Le rouet d'or (id). — 
(Paris, Mercure de France.) — J 
(Roubaix, Edition du Beffroi ) 

N'est-ce donc pas les vacances pour 
tous? Les poètes ne peuvent-ils durant 
les beaux jours nous laisser en paix 
courir par les grèves, les champs et les 



(Bruxelles, O. Lamberty.) - Joseph 
Paul Casïiaux : La joie vagabonde 
.-J. Van Dooreu : L'Eau frissonne 

bois?J'avaisjuré de n'ouvrir ces volumes 
qu'en octobre, mais je n'ai pu résister 
à la curiosité et j'ai cédé tout de suite 
à la claire invite de cette jolie couver- 



— 23 — 



ture de Cassiers et de ce titre en à peu 
près Ali Clair de la Dune, qui vous met 
tout de suite à l'aise. Ajoutez y le nom 
de Théo Hannon et cette première 
page, /a lU'w^e', dessinée par H. Thomas, 
une muse canaille un peu dans sou 
caleçon de bain très décolleté : tout 
annonce un volume ni pontifiant ni 
doctoral, un vrai livre de bains de mer. 
Eu effet, ce ne sont que folles balades 
sur la plage, dans la brise, dans le soleil 
et dans le vent : parfois sentimentale, 
garni ne presque touj ours, irrévérencieu se 
souvent, sa muse, en maillot de bain à 
jours ou en robe claire selon l'heure, 
savoure pleinement la joie de vivre, 
s'amusant du temps, des promeneurs et 
des marchands Elle s'arrête longtemps 
devant l'étal des poissonniers : 

Car devant les citrons effilés et luisants 
Je rêve aux tétins d'or pâle des Japonaises. 

Elle se réjouit de ce que le vent 
sculpte voluptueusement les femmes, 
les trousse et les retrousse sans respect. 
D'autres fois, elle s'en va voir la mer 
mauvaise qu'avec son esprit moqueur, 
elle appelle « la mer enrhumée »; la 
mélancolie chez elle ne dure guère. 

Malgré son air débraillé, insouciant, 
ce livre dénote chez son auteur un 
métier parfait, il est bien du même qui 
fit les Ritnes de joie. Ne vous souvient-il 
pas de ces poèmes * Façon de Madrigal, 
Buveuses de phosphore, la Fourrure », 
etc , qui classèrent dès 1881 parmi les 
poètes originaux, Théo Hannon : celui- 
ci ne s'est pas fait faute d'ailleurs de 
reprendre au présent volume quelques 
croquis parus dans Rimes de joie. 

Avec le Rouet d'or de Jeangout, nous 
voici en Ardenne ; le livre débute ainsi : 

C'est ici le chemin des coteaux et des landes. 
Coupe à ce brin de hêtre un bâton et suis moi. 
I^ guide est sûr, 6 voyageur. Viens sans émoi 
Vit ce pays de rêve et d'antiques légendes. 

Autant le livre de Hannon est prime- 



sautier, tout en pochades, autant celui- 
ci est minutieux et composé. C'est une 
suite de paysages et de tableaux de la 
vie rurale, c'est vu avec un œil de pein- 
tre, précis, fait par petites touches suc- 
cessives, on dirait que chaque poème 
a été écrit en plein air, devant le coin 
de nature à évoquer; l'on peut dire que 
c'est un bon livre, malgré que la phrase 
y soit souvent courte, la forme parfois 
prosaïque à force de simplicité : il est 
même quelques vers que ne renierait 
pas M. Emile Valen tin. 

Si M. Jeangout n'a jamais pensé à ces 
paroles de Boileau « Quand je fais des 
vers, je songe toujours à dire ce qui 
ne s'est point encore dit dans notre 
langue», M. Castiaux semble y penser 
toujours; malheureusement, dans la 
recherche de l'originalité, l'on dépasse 
aisément la mesure, surtout quand on 
s'est fortement imprégné de Laforgue 
(L'mfluence de l'auteur des complaintes, 
n'est-ce pas le microbe du « Beffroi ? ») 
Dans ces croquis de voyages, car c'est 
encore un livre de vacances, l'auteur, 
qui nous promène de Zélande en Pro- 
vence, de Bretagne en Italie, se veut 
impressionniste mais son amour du 
coloris et de l'image neuve va jusqu'à 
l'outrance Voici un coin du potager :, 

Porcelaines eu luisances craquelées, 

Les mappemondes vertes des gros choux cabus 

Déhiscent, 

Ecarquillant des lames lourdes de cuirasses 

En métaux intriqués et rigides de vie; 

Ils pâment, monstrueux, 

Guerriers hiératiques du champ minuscule, 

Débandant les nervures denses des armures. 

Et tout auprès, 

Carnage débtinnaire et sang en rutilance. 

Les choux rouges coagulent leur mare épaisse. 

Nous voilà loin, me semble-t-il de la 
poésie, il ne s'agit plus d'impressions 
vraies mais d'images baroques. Et le 
rythme, que devient il dans tout ce 
fatras? M. Castiaux n'a pas l'air d'y 
songer beaucoup dans ses « Images au 



24 



long des routes », pourtant, il est bien 
doué, il a parfois des trouvailles heu- 
reuses, quand, par exemple, il dit : 

Un hoquet de sang pourpre à l'horizon lilas 
Décide l'agonie du crépuscule. 

ou 

Brusque, violant la paix et le charme, 
Se détend comme une corde de métal, 
La soudaine clangueur éclatante d'un coq,.. 

Il sait ce qu'est l'harmonie, je n'en 
veux pour preuve que la partie de son 
livre titrée « Paroles musicales » des- 
quelles il faudrait détacher le beau 
poème qui commence par ce vers : 

Ecoute... Tristan meurt de ne revoir Ysolde. 

De la musique avant toute chose. Ce 
semble être la seule pensée de M. Van 
Dooren dans son volume au titre si 



joli L'Eaii frissonne. Ne dit-il pas lui- 
même : 

Je fais de petites chansons 
Aux rythmes vagues et si doux 
Qui ne sont rien, mais qui sont tout, 
Je fais de petites chansons. 

N'importe, ces riens sont charmants ; 
il faudrait admirer tout simplement 
« Petites chansons d'automne » si l'on 
ne connaissait les poèmes de Paul 
Géraldy et après lui les chansons de 
Schmickrath, que M. Van Dooren ne 
doit pas ignorer, car il a beaucoup de 
littérature et il ne sait pas toujours s'en 
dégager. Le jour où il voudra n'être 
que lui-même, ce sera délicieux; lisez 
pour vous en convaincre ces sonnets au 
rythme lent et doux : « Poèmes des 
soirs ». 

G.-M. Rodrigue. 



Le Salon de Qand. 



Le Salon est installé tant bien que mal 
dans les locaux du Casino où l'on pié- 
tine la terre comme dans un simple 
concours hippique et où l'éclairage, sur- 
tout dans les salles du haut, est très dé- 
fectueux. Au catalogue figure la série 
habituelle des noms inévitables précé- 
dant rénumération d'œuvres attendues. 
Quelques invités étrangers fréquentent 
le Salon : les uns sont notoires, d'autres 
sont là en humoristes pour égayer en 
pince-sans-rire, l'atmosphère de l'expo 
sition, tels Pointelin avec sa Solitude 
simple toile mi-brune et mi-blanche, sans 
plus, et M. Schmùrr, vVilhelm de Ober- 
cassel bei Dusseldorf, exposant Die 
SchônJieit (fer Forin : une Berthe aux 
grands pieds couchée en long, la face 
dans une draperie dont la ligne droite 
masque toute la « Schonheit » des for- 
mes de la poitrine et du ventre. 



Qu'est-ce donc qu'une «avant-saison», 
M. DeGraafJan-Paul? 

Le jury de placement a fait voisiner 
déplorablement bien des toiles. Detil- 
leux ne se réjouira certes pas du voisi- 
nage de La Modiste de Pinot pas plus 
que Miss White pour sa délicate Santa 
Margherita aux tons d'une si douce 
mélancolie, de celui du portrait de 5. M. 
le Roi de Suède par M. Bernard Oster- 
man. L'infortuné souverain en frac, la 
poitrine barrée d'un grand cordon bleu 
est assis sur un sopha jaune, dans un 
salon vert éclairé par une lumière jaune. 

Salle L — Thysebacrt expose une 
Porte de Ville. La couleur triste pleine 
de recherches de ce peintre se retrouve 
tout entière ici, mais ses silhouettes con- 
servent cette allure penchée dontaucune 
ne se départit. L'homme est-il à ce point 
déchu, écrasé par le labeur ou le souci 



— 2? — 



que toute attitude noble et fière soit 
exilée de nos foules modernes. François 
dépare son paysasfe par des nuées soli- 
difiées. U Arrivée des Corbeaux de 
M. Demont note une heure de crépus- 
cule de fin d'été pleine de charme. 
Menet, coloriste puissant, que les rouges 
passionnent nous montre sa Corrida 
déjà vue à Bruxelles. 

Dans le double portrait d'André Cluy- 
senaer exactement dessiné, les chairs de 
l'enfant manquent de vie. Tout proche 
est un paysage de neige de Van Doren, 
largement vu et rendu, d'une expression 
saine et vigoureuse. 

Salle II. — Près de l'entrée une 
aquarelle de Reckelbus : Le pavillon 
Louis XV, évocatrice, aux tons heureux 
et fins. Une seconde toile de Van Doren 
nous donne l'âpre et amère vision des 
bruyères de Carapine. Lucien Simon 
expose un « Portraits d'enfants » groupe 
aux attitudes remarquables de vie. 

Gilsoul dont la lumière me semble 
moins vibrante, moins vigoureuse que 
dans ses œuvres antérieures évoque les 
voiles brunes, les coques vertes d'une 
flottille de pêcheurs à quai dans un port 
paisible de Flandre. 

Dans la même salle encore, Luyten 
dit la tristesse mauve d'un paysage à 
l'horizon rétréci : Après l^ Averse. 

Salle III. — Delaunois attire ici toute 
l'attention par ses « Vigiles ». Rarement 
l'Eglise St-Pierre de Louvain, qu'il est 
accoutumé à peindre, lui inspira une 
œuvre d'aussi troublante vérité : lumi- 
neuse et recueillie à la fois. 

M. Verbrugge exprime d'une même 
couleur terreuse et grise le soleil de la 
campagne de Rome et l'intérieur d'un 
atelier. De Navez un Nu bien peint, 
d'un modelé flou très savoureux, de Otte- 
vaore, deux paysages aux amoncelle- 
ments de mornes nuages. A noter une 
toile lumineuse d'Iwan Cerf, une étude 
de nu d'Henri Martin; ici et dans la 



salle IV les pastels raffinés de Rodolphe 
de Saegher. 

Salle IV. — Un soir estival de Billiet, 
décoratif avec la lune placée juste au 
milieu de la toile. 

C'est en cette salle que sont logés les 
deux Clans tout vibrants de lumière. Le 
petii pont à. V atmosphère limpide et fraî- 
che, et les Astères peintes à l'heure où 
le soleil mourant dore les troncs cre- 
vassés des saules du bord de l'eau. Vi- 
vantes aussi sont les fleurs du Rêvé 
de M"^ Wyisman, traitées avec une 
finesse de touche et une variété de 
nuances délicates presque infinie. Un 
portrait de peintre de Van Holder révèle 
les qualités solides de dessin et de 
coloris qui distinguent cet artiste apte à 
évoquer de clairs visages de femme et 
des étoffes aux molles ondulations. Ci- 
tons encore l'original Matin de Langas- 
kens dont l'art précieux paraît s'orienter 
d'une façon définitive. 

Salle V. — Attirant les regards, c'est 
le Soir de grève de Laermans dont la 
salle suivante abrite Le Mort tragique. 
Sous le ciel crépusculaire aux tonalilos 
d'un bleu métallique, — la foule des tra- 
vailleurs à l'allure pesante, — dominée 
par l'envol du drapeau rouge, s'avance ; 
les tètes innombrables coiffées de cas- 
quettes sont semblables aux pavés dont 
on fait les barricades. Thomas affirme 
une fois encore par une claire nature 
morte, son exceptionnelle délicatesse 
de vision. Léon Frédéric expose une 
Religieuse assoupie. 

Notons un curieux intérieur de « Bar» 
signé Orpen. Deux toiles de Le Sidaner, 
sont faites de tons légers, d'une déli- 
cieuse harmonie, de toute la somptueuse 
magie des roses éteints, des jaunes lu- 
mineux, des nacres irisées... La salle 
jaune et toute voisine, La fenêtre rose 
au travers de laquelle on voit trembler 
la g«Tl>e d'un jet d'eau alangui dans 
l'ombre du jardin. 



— 2(> ^ 



Salles VI. — Un Petit canal sous la 
neige aquarelle par Reckelbus intéresse 
par les mêmes qualités que le Pavillon 
Louis Jt Fde la salle II. Les Vieux ba- 
teaux de Baseleer solides et fermes s'éri- 
gent en pleine lumière. Voici trois figu- 
res de femmes savoureusement peintes 
par Oleffe. Suréda note pittoresquement 
les toilettes clinquantes des « dames » 
d'un bar marseillais. Une marine de 
Hens est surmontée de nuages trop 
lourds. 

Salle VIL — Willaert n'apporte aucune 
note nouvelle dans la peinture des vieux 
quais des villes de Flandre. L'effort de 
M. Vermeylen dans Au piano est sans 
doute louable, mais le résultat n'est 
guère encourageant : dessin et couleurs 
sont étrangement pauvres. La mer de 
Cogen n'est pas assez mouvante, les 
vagues mourantes de l'avant plan sont 
figées. 

Salle VIII. — Paul Dom a saisi avec 
une remarquable intensité de vie des 
silhouettes de patineurs hollandais. La 
visite du niédeœi de Farasyn est sobre- 
ment, exactement peinte dans une note 
originale. Des peupliers d'or au milieu 
d'un calme paysage de prairies chantent 
la jolie Symphonie d'auto?nne de Paul 
Mathieu. Dierckx a rendu d'une main 
experte et sincère, une série de physio- 
nomies d'enfants sans en faire de petits 
vieux ou de naïves et stupides poupées. 
Wagemaeckers évoque avec finesse l'ac- 
cueil parfumé d'une Cour d'honneur 
toute fleurie. 

Salle IX. — Trois vues de Paris, trai- 
tées dans un style nerveux, précis, de 
Raffaëlli; un portrait de femme d'un 
métier rapide et vivant signé Van Rys- 
selberghe et la rayonnante Après-midi 
de juin de Morren. 

Salle X. — La belle Matinée de sep- 
tembre en Flandre de Géo Dernier : la 
grande lum.ière de l'horizon large éclaire 
les bestiaux solides et puissants campés 



dans l'herbe grasse et fleurie. Jean Collin, 
d'un style un peu confus mais de cou- 
leur réelle, note l'aspect d'un chantier 
de bâtisseurs modernes. Polka! c'est 
signé Melsen et c'est toute l'ironie lourde 
et profonde des attitudes et des physio- 
nomies des paysans campinois. C'est le 
coloris truculent du peintre adonné à cet 
humour placide et mordant qui le carac- 
térise et lui fait une place parmi nos 
artistes contemporains. On revoit avec 
plaisir Inquiétude^ la toile aux tons 
soyeux de Gouweloos, si caractéristi- 
ques. Le Vieux bourg de Taelemans 
semble avoir été peint il y a longtemps, 
très longtemps. . Jacob Smits érige sa 
Mater, au centre d''un panneau; une 
mère sans divinité, mais idéalisée sur- 
tout dans son essence humaine. 

Salle XL — La salle des Cottet : un 
portrait de Lucien Simon que caresse 
une lumière verdâtre, une délicate effi- 
gie de jeune fille, plus un émouvant 
Pays de la douleur : des groupes de 
pêcheurs entourent une civière sur la- 
quelle repose un noyé. Mestdag a peint 
les flots de la mer âpre qui s'apaise sous 
l'envolée des grandes nuéesaprèsTorage. 

Dans cette rapide énumération entre- 
prise salle par salle, il ne saurait y avoir 
place pour tenter d'établir jusqu'à quel 
point les admirateurs enthousiastes de 
la Mangeuse d'huîtres de James Ensor 
et ses détracteurs peuvent avoir raison. 
L'œuvre est là puissante, large, d'une 
couleur généreuse et chaude qui nous 
requiert davantage chaque fois qu'il 
nous est donné de la revoir. Mais 
la fougue d'une palette, l'emportement 
joyeux et sensuel du coloriste peut-elle 
faire admettre sans réserve d'inexcu- 
sables et grossières fautes de dessin et \ 
de perspective. Pour nos modernes, et ^ 
il me souvient avoir vu ces... négligen- 
ces... chez Cézanne comme chez Ensor, 
le mépris de ces éléments essentiels 
n'est pas si louable qu'il faille sans 



-- 27 - 



réser\'e leur accorder notre admiration 
malgré l'asymétrie d'une bouteille et 
l'évidente erreur d'une table qui ne re- 
pose pas sur ses pieds. 

Salle XII. — La Mare aux chevreuils 
de L. G. Cambier est une page évoquant 
le charme prenant et grave d'un sous- 
bois de haute futaie se reflétant dans 
l'eau endormie. La mélancolique rou- 
geur du soleil couchant illumine les 
barques dépêche de Van Beurden tandis 
que la joie du plein air égaie le frais 
visage du Baiser de Lambert. La cimaise 
s'éclaire aussi du Vallon de Roidot. 
Firmin Baes expose plus loin un très 
amusant Retour de veillée : sur la route 
sombre dans la nuit deux femmes s'en 
vont éclairées par une lanterne. Le Ban- 
quet des élèves de Lyons offre un intérêt 
documentaire sans doute, mais c'est le 
seul. Rien de vibrant ni de vivant 
n'existe dans cette peinture sans âge. 

Les salles de l'étage abritent la plupart 
des médiocrités, des honorables bar- 
bouillages admis par pitié ou par compas- 
sion vraisemblablement. Le Prométhêe 
de Jean Delville, né d'un cerveau puis- 
sant et exprimé avec grandeur fait pa- 
raître avec plus d'évidence la niaiserie, 
la puérilité des images prétentieuses. 
Tranchant sur ce ramassis d' œuvres de 
brosseurs vaniteux il est juste de faire 
exception pour le délicat portrait du 
père de Styka, le curieux coin de New- 
York de Cooper, la marine aux flots 
mouvants de Lemayeur, ie Soir de Ser- 



vaes, le savoureux intérieur de Thé- 
venet, le Quai mouillé de Marcette, la 
Jeune femme d'Avigdor et la Fillette 
au soleil àe Bertram. 



La sculpture est peu importante au 
Salon. Rousseau et beaucoup d'autres 
ne sont pas représentés. Rodin n'a en- 
voyé qu'un buste, énorme, qu'on ne 
peut suffisamment apprécier, dans le 
cadre étroit de la salle et dans le pêle- 
mêle de plâtres et de marbres, écrasés 
par l'amplitude de l'œuvre du maître. 
Quelques bustes intéressants : de Siegel 
un buste de jeune femme, de Jespers une 
tête de Jeune femme de Milan fort ex- 
pressive, bien traitée ; de De Bremaec- 
ker un buste réussi de Roland de Mares, 
de M^'^ Bender celui de M. Discailles. 
M. Canneel expose un bas-relief: La 
Nuée qui a de la grandeur, Stoffijn, des 
Gens pauvres, d'un sentiment intense. 
De De Valériola une figure, et une sta- 
tuette de Brichy, qu'il intitule Enigme, 
ne manquent pas de mérite. Quand 
nous aurons noté les envois de Grand- 
moulin et Rombeaux, ceux du prince 
Troubetzkoy si curieux dans leur diver- 
sité et leur finesse de modelé, une 
Judith remarquable de feu Namur, les 
animaux de Bugatti, les Mulet et Cheval 
des frères Collard, nous aurons à peu 
près signalé tout ce qu'il faut retenir de 
l'exposition de sculpture du Salon de 
Gand. O. L. 



Le théâtre publié. 



l'.-T. Marinetti '.Poupées électrique s, 
trois actes. (Sansot et 0«, Paris.) 

Après avoir symbolisé par son Roi 
Bombance la vulgaire frénésie des appé- 



tits humains, M. F. -T. Marinetti, en 
l'œuvre nouvelle qu'il intitule Poupées 
électriques, développe une idée appa- 
remment plus originale, mais encore 
décevante malgré tout. 



28 - 



Une fois de plus, le Futurisme, ainsi 
que le clown de Théodore de Banville, 
a voulu bondir jusqu'aux étoiles ; mais 
cela n'est possible que dans les poèmes 
merveilleux. La vie est autre; et comme 
le théâtre doit être un reflet de la vie, 
ce que M. F. -T. Marinetti a parfaite- 
ment compris, la conclusion de toutes 
ses idées neuves s'accorde, pour être 
vraisemblable, avec de très vieilles théo- 
ries. 

Sa pièce semble nous prouver, en 
effet, que nos passions sont déterminées 
par les circonstances ; que nous sommes 
des jouets complexes dont le mécanisme 
est livré au hasard de certains déclan- 
chements, et que les heurts de la vie 
nous font agir de telle ou telle sorte, 
selon des lois inconnues, malgré la 
flamme illusoire, légère et vacillante de 
notre volonté. 

Cette conclusion est-elle voulue par 
l'auteur? Je n'ose le croire, étant donné 
l'enthousiasme de celui-ci pour « l'hé- 
roïsme quotidien » de l'âme et du corps 
de l'heureuse bête humaine... Pauvre 
héroïsme, si l'on accepte ce qui précède ! 
Mais, quoi qu'il en soit — que l'auteur 
l'ait voulu ou non — ses personnages 
parlent et se meuvent, aux moments les 
plus vrais et les plus pathétiques de leur 
existence, comme s'ils étaient forcés 
d'obéir. C'est alors surtout qu'ils sont 



beaux, et c'est en ces minutes mêmes 
qu'ils ressemblent — ô cruelle ironie — 
aux fantoches électriques qu'inventa 
John Wilson C'est ainsi que vont l'un 
vers l'autre Paul de Rozières et Mary, 
la femme de l'inventeur; comme deux 
étincelles qui palpiteraient en vain parmi 
les ombres de la nuit, et qu'entraîne- 
raient, vers une aurore blafarde, les 
forces de l'ouragan. C'est ainsi encore, 
avec un geste de poupée, que cette 
femme se tue, et l'on croit presque, en 
la vo5'ant tomber, que les vagues de ia 
Mort la repousseront indemne sur la 
plage, comme les mannequins animés 
que Wilson avait jetés à la mer. 

L'œuvre, dans son ensemble, est 
étrange et inégale; hâtivement écrite 
sans doute, elle manque d'équilibre en 
ses proportions et de force progressive 
en son développement; de-ci de-là, un 
éclair de pensée, une phrase étincelante, 
révèlent le jeune poète, admirateur pas- 
sionné de Gabriele d'Annunzio; et, sous 
les défauts de la pièce jeune, on sent 
une lave ardente qui cherche son cra- 
tère. 

Souhaitons qu'elle le trouve, et qu'elle 
éclate un jour aux yeux du monde, plus 
belle par elle-même que tous les feux de 
joie, qu'elle avait rêvé nourrir, de nos 
anciennes bibliothèques. 

François Léonard. 



Lettre de Paris. 

Discours a une distribution de prix. 



Mesdames, 

Cette distribution de prix, à laquelle 
vous m'avez fait l'honneur de me convier 
me cause un double plaisir: Celui d'avoir 
l'occasion de vous voir toutes réunies, 
et de voir sourire ensemble, dans 



l'attente de récompenses justement 
méritées, la petite fille, la jeune fille, la 
mère et l'aïeule; celui surtout de voir 
que l'art poétique longtemps abandonné 
aux rudes mains des lionimes est enfin, 
comme il le devait, ro tourné aux muses, 
qui de ce fait ont été à la hauteur de la 



— 29 — 



tâche qui leur incombait, et du nombre 
ridicule de neuf sont montées rapide- 
ment à vingt cinq mille. L'une de vous 
écrivait dernièrement : 

« L'espace s'amplifie, notre rêve l'ex- 
plore 

« Et le bondissement vigoureux de 
nos reins 

« Nous livre l'infini... 

— Mesdames, devant ce magnifique 
élan, il ne reste aux hommes qu'à 
s'incliner, et à reconnaître qu'il ne sont 
plus de force à lutter désormais. 

Vous leur avez luarquéleur place dans 
l'art poétique : Mannequins de votre tir 
à la cible, ils seront désormais les bien- 
aimés. Ahllebien-aimé! nouveau venu 
dans un monde vide jusqu'à présent, il a 
rénové grâce à vous tout l'art moderne; 
il a vaincu l'automobile et l'aréoplane, 
car il est partout et toujours à la fois. 
Vous l'étreignez dans les champs de blé, 
dans les forêts, dans les fleuves et sur la 
mer; vous en avez fait l'incarnation 
même de la nature. Il ne lui reste plus, 
au milieu de si pathétiques embrasse- 
ments qu'à se lal^ser faire, en silence. 
Vous avez pris possession de lui, vous 
lui avez lié les mains de centaines 
d'alexandrins, et fermé les lèvres d'un 
baiser éternel. 

Je dois cependant, malgré toute la 
]oie que j'éprouve à vous saluer toutes 
au seuil de tous les salons poétiques, je 
dois cependant, Mesdames, vous pré- 
munir contre un danger que je sens 
menaçant, et peut-être plus proche que 
vous ne sauriez l'imaginer. De même 
que les petites filles d'autrefois brisaient 
leurs poupées à force de les habiller et 
de les déshabiller, ne craignez-vous pas 
que par trop de tendresses et d'enthou- 
giasme, vous ne finissiez par briser ce 
jouet tout idéal que vous avez dressé 
comme but de votre course poétique, et 
qu'il ne reste plus un jour du bien-aimé 
{que l'étiquette que vous lui avez collée 



au front? Ménagez-le un peu, Mes- 
dames, si vous en croyez mon expé- 
rience ; imaginez ce que deviendraient 
vos crises en huit ou douze pieds, si sou- 
dain vous vous trouviez sur une arène 
dont le but aurait disparu ; vous n'auriez 
plus de raison d'être, vous n'auriez plus 
de raison même d'exalter votre propre 
beauté, qui n'existe que par le fait du 
bien-aimé qui l'admire. Vous en seriez 
réduites à chanter pour vous seules, et à 
tordre vainement vos bras nus autour 
d'une forme imaginaire ; vous en seriez 
réduites à pleurer vainement le vieillis- 
sement futur d'une beauté dont, Mes- 
dames, vous jouissez toutes également. 
Il semble que le ciel, qui vous a parées 
de tous les dons de l'esprit, ait voulu y 
joindre tous ceux de la nature : jamais 
on ne vit tant de beaux bras nus, de 
corps légers, de chevelures défaites, et 
de regards profonds. L'une de vous a 
dit: 

Mes bras ont la douceur de la jeune pelouse, 

et aussi, car les bêtes se mêlent désor- 
mais à l'universelle allégresse que vous 
prodiguez : 

Le faon m'a regardée en bondissant de joie 
J'ai vu ses jeunes flancs fiémir... 

Vous avez toutes des yeux de petites 
étrangères, des pieds danseurs, et des 
cheveux pleins de nuit; et l'on j)eut 
dire de vous toutes ces vers qui servent 
d'épigraphe aux poèmes d'une de vous : 

Elle mettra sa robe blanche 
Et posera pour l'embaumer 
Une verveine sur sa hanche 
Car il lui faut un bien-aimé. 

Mesdames, 

Au nom des bien-aimes un peu fati- 
gués do l'avenir, je vous remercie; car 
vous supprimerez la laideur, et nous 
vivrons désormais entourés d'Isadora 
Duucan de la poésie, dont les cortèges 



— 30 — 



nous enlaceront de couronnes char- 
mantes et parfumées; la petite fille de 
sept ans donnera la main à sa grand'- 
mère, et qui pourra dire d'une de vous 
qu'elle est épaisse, un peu bossue et 
presque chauve, puisque vous répétez 
toutes en chœur : 

Puisque il nous faut un bien-aimé! 

Qui pourra dire que vous êtes laides, 
puisque vous répétez sans cesse le con- 
traire; soyez en sûres, Mesdames, nous 
vous croirons de bonne foi. A moins 
cependant, que vous abandonnant à 
l'Eros peint en rouge, vert, orange et 
bleu marine que vous adorez, les hommes 
ne se retournent vers son frère fugitif le 
désir, et se séparent dans des quartiers 
gardés, avec de belles filles muettes et 
aussi bêtes qu'il sied, pour satisfaire 
tout simplement un grossier égoïsme 
que toute votre poésie n'aurait pu 
vaincre. 

Il est inutile de vous dire, Mesdames, 
que je ne serai pas de ceux-là ; l'honneur 
que vous m'avez fait aujourd'hui me 



gardera toujours d'oublier que vos pires 
frénésies ont des mstants muets, et que 
certaines de vous ont racheté par une 
grâce souveraine, une harmonie véri- 
table et un charme profond, les fautes 
qu'on aurait tort de reprocher aux 
autres. Ce ne sera pourtant pas à 
celles là qu'iront les prix qu'on va vous 
décerner tout-à-l' heure : Car parmi tant 
de vous, Mesdames, elles sont peut-être 
les seules à avoir un bien-aimé, et ce 
laurier suffit à leur modestie. C'est à 
votre eflort glorieux, bruyant et uni- 
versel qu'iront les récompenses. Et 
parmi les nombreuses lauréates du 
Conservatoire Bien-aimé, des concours 
si utiles organisés par les journaux 
illustrés, on n'aura eu que l'embarras du 
choix. 

Continuez donc, Mesdames, c'est le 
conseil que je vous donne, et soyez, 
petites filles, mères ou grand-mères, les 
bacchantes farouches de la ténébreuse 
forêt de la librairie moderne, où j'espère 
que de nombreux bien-aimés viendront 
acheter votre volupté écrite. 

Julien Ochsé. 



Petite chronique. 

Pour célébrer le dixième anniversaire du Thyrse, un banquet par 
souscription est organisé à /'Hôtel de l'Espérance, place de la 
Constitution, Bruxelles-Midi, dans la seconde quinzaine de 
novembre. Le montant de la souscription est de cinqjrancs. On peut 
dès à présent envoyer les adhésions à M. Léopold Rosy, Directeur 
du Thyrse, rue du Foî^t, i6, Bruxelles. Nous donnerions, dans notre 
prochain numéro, des détails sur l'organisation de cette fête. 



Nous mettons en recouvrement nos 
quittances d'abonnement pour l'année 
1909-10 (tome onzième). Nous espérons 
que nos abonnés voudront bien y 



réserver bon accueil. Par anticipation 
merci. 

La Rédaction du Thyrse. — M 






31 



Maurice Gauchez, requis par des tra- 
vaux personnels absorbants, cesse sa 
collaboration régulière au Thyrse. 

Nous remercions vivement notre ami 
des services qu'il a rendus à la revue. 

C'est M. Omer De Vuyst qui assurera 
désormais la rubrique : Les Romans. 
M. G. -M. Rodrigue rendra compte, 
seul, des Poèmes, et M. François 
Léonard du Théâtre publié. 

MM Gaston Heux et F. -T. Marinetti 
s'excusent de n'avoir pu,jusqu'àprésent, 
assurer leur chronique. Le temps leur 
a fait défaut. Afin de ne pas impatienter 
nos lecteurs, ils nous ont prié de faire 
appel à deux de nos confrères, qui ont 
accepté les rubriques : Les Revues et 
les Lettres d'Italie. Ce sont MM. Désiré- 
Joseph Debouck et Paolo Buzzi. 

Nous n'en remercions pas moins 
Heux et Marinetti de leurs excellentes 
intentions et nous pouvons espérer que 
prochainement ils gratifieront le Thyrse 
de quelques pages. 

D'autre part, nous avons le plaisir 
d'annoncer que MM. Hubert Krains et 
Joâo de Barros nous tiendront au cou- 
rant des manifestations artistiques et 
intellectuelles en Suisse et en Portugal. 

Nous souhaitons une cordiale bien- 
venue à nos nouveaux collaborateurs, 
nous les remercions de leur précieux 
concours. Merci aux anciens qui nous 
continuent leurs sympathies 1 

Et maintenant, allons travailler! 

Nous présentons à notre collabora- 
teur et à M"'* Louis Thomas, née Ray- 
monde Delaunois, nos plus vives félici- 
tations et nos vœux les meilleurs à l'oc- 
casion de leur récent mariage. 

Les opérations du D^^ Vaientin — 

Le célèbre praticien exerce à la trinité 
de nos grands illustrés patriotiques. 
De jeunes poètes crédules se sont con- 
fiés à lui . Avec la sûreté de diagnostic 



qui le caractérise, le D' Vaientin a 
« mis au point » leurs vers, et afin que 
la douleur fut moins cuisante, il n'a pas 
consulté nos pauvres patients. Ceux-ci 
ont eu la joie de reconnaître, dans de 
petites lignes inégales bien policées, 
publiées à leur insu, les petits monstres 
dont ils étaient les auteurs et qui grâce 
aux opérations énergiques du D"" Vaien- 
tin, sont devenus de petits saints. Le 
docteur est en passe de devenir une 
« illustration européenne ». 

Une cour d'Amour a lieu, paraît-il, 
au Kursaal d'Ostende le 12 septembre. 
M. René Dethier n'est donc pas parti 
au Caire ? Ou en serait-il déjà revenu, 
hélas? 

A la Bibliothèque royale. — En 

attendant les améliorations promises, 
faisons-nous l'écho de quelques do- 
léances, sans espoir, évidemment, mais 
pour ne pas en perdre l'habitude, uni- 
quement. 

Ne pourrait-on gratifier la salle des 
périodiques de bons dictionnaires, d'édi- 
tions plus récentes que celles qui s'y 
trouvent. Certaines datent de 1884 1 Les 
revues ne pourraient-elles pas être mises 
à la disposition des lecteurs un peu plus 
tôt. Elles ont paru depuis longtemps 
lorsqu'elles sont déposées dans les 
casiers. Enfin ne pourrait-on en aug- 
menter le nombre : il en est certaines, 
intéressantes cependant, qui n'y figurent 
pas. On objectera les crédits limités. 
Qu'il nous soit permis à ce sujet de 
demander si le système d'acquisition 
des livres et publications tel qu'il est 
pratiqué est le plus avantageux ? Nous 
en reparlerons prochainement. 

Aux éditions du Thyrse paraîtra 
incessamment : Les Maîtres classiques 
du X Vni" siècle (Bach, Haydn, Mozart, 
Beethoven) par Victor Hallut. Le vo- 



- 32 - 



lume, avec quatre portraits hors texte 
sera mis en vente au prix de deux francs. 
Défiré-Joseph Debouck publiera sous 
peu un recueil de Contes wallons, chez 
l'éditeur Willems. 

Paraîtront à nos prochains som- 
maires : G. Dwelshauvers, Paul de 
Reul, Albert Mockel, Touny-Lerys, 
F. Noël-Nouet, G. Virrès, Joseph Chot. 
(nouvelle : Le Juif Errant) André De 
Ridder (Cappiello), etc. 

Le Mur de Marbre, tel est le titre 
d'une pièce en trois actes, due à la colla- 
boration de MM. Albert Giraud et 
Sylvain Bonmariage qui sera jouée cet 
hiver au Théâtre royal du Parc. 

Expositions : Bruxelles. — 4-27 sep- 
tembre. Au Musée Moderne. 3^ salon 
de l'Elan. — Molenbeek-St-Jean, 5-26 
septembre. Exposition d'art appliqué 
(Ecole de Dessin), rue Mummaerts. 

Gand. — i" août-27 septembre. Au 
Casino. Salon triennal. Secrétaire : 
M. Scribe, rue de la Chênaie. 

Tournai. — 12 septembre- 18 octobre. 
25'"' Exposition des Beaux-Arts et d'art 
appliqué. Exposition d' œuvres d'artistes 
tournaisiens au xix^ siècle. Secrétaire : 
10, rue des Carliers. 

Paris. — 30 septembre-8 novembre. 
Salon d'Automne au Grand Palais. 

Aix-les-Bai?is. — Mai-septembre. 
Exposition internationale des Beaux- 
Arts. (Gaime, secrétaire). 

Liverpool. — 20 septembre 8 janvier^ 
Exposition internationale ( Galerie 
Walker.) 

Nancy. — Juin-octobre. Exposition or- 
ganisée par la Société Lorraine (Exposi- 
tion de l'Est de la France). Secrétaire : 
M. Pottier, rue Gaillon, 14. 

Berlin. — 24 avril-septembre. Exposi- 
tion de la Sécession. 



Dresde. — 15 mai-i»"" octobre. Exposi- 
tion internationale d'aquarelles, pastels, 
arts décoratifs. 

Munich. — i" juin-fin octobre. Expo- 
sition internationale des Beaux-Arts 
(Société des artistes et l'Union Artis- 
tique de Munich). Palais de Cristal. 

Venise. — 22 avril-31 octobre. Expo- 
sition internationale des Beaux-Arts. 

Interlaken. — 20 juillet-septembre. 
(Kursaal). Exposition internationale 
des Beaux-Arts. 

Le Nouveau Théâtre Indépendant, 

Direction et Administration, 8, rue 
Pigalle, Paris, annonce la composition 
de son premier spectacle de la saison. 
Au programme : Quand je serai député, 
de Jules Gondoin et Alphonse Greil- 
samer, L! Auto de Pierre Chaffange et 
M. Mazet, Maître Ruban, de Jean 
Plémeur et O. de Gourcuff, La Grève 
Rouge! de Jean Conti et Jean Gallien. 

Mécislas Golberg. — Avec unepiétié 
respectueuse qui fait le plus grand hon- 
neur à son caractère, M. Jean-René 
Aubert publie le Dernier Cahier de Mé- 
cislas Golberg. 

« Golberg, sorti de la lutte charnelle, 
» est entré dans la gloire lumineuse et 
» fière, et rien ne peut entraver l'essor 
» du Verbe. » 

Ce cahier a été composé par Golberg 
et corrigé entièrement de sa main. La 
mort l'a interrompu. Il contient de notre 
regretté confrère La Morale des lignes, 
Mes frasques directoriales, Démence 
royale, Disgrâce couronnée d'épines qui 
attestent tout l'imprévu, toute la subti- 
hté de cet esprit délite. 

Le cahier, abondamment illustré, 
contient en outre des articles, études 
très appréciables. 

On peut se le procurer, au prix de 
trois francs, chez M. Aubert, chaussée 
du Port, 33, à Reims. 



— 1 — 



Les lettres flamandes d'aujourd'hui. 



La lecture des publications officielles 
qui enclosent la littérature de nos légis- 
lateurs ne manque pas toujours — comme 
on pourrait le croire — de certain 
intérêt. Nos parlementaires n'ont pas, 
il s'en faut, l'éloquence folâtre et le 
sens comique ne leur a pas été départi 
par la benoîte Providence. Mais les 
Représentants du Peuple, pénétrés de la 
grandeur de leur mission, savent drama- 
tiser avec cette majesté sereine dont ils 
imprègnent jusqu'aux moindres de leurs 
actes. C'est ainsi que M. Daens, Hen- 
derickx, Augusteyns, ont posé, en fla- 
mand, au Ministre des Sciences et des 
Arts cette question que reproduit le 
Compte rendu analytique : 

« Récemment a eu lieu à Bruxelles, 
à la Maison du Livre, une réunion orga- 
nisée par M. le professeur Wilmotte et à 
laquelle assistait M. Gautier, directeur 
de l'instruction en France. 

» Il y fut décidé de procéder à une en- 
quête qui, à en croire ces Messieurs, 
devra avoir pour résultat de porter le 
coup de grâce à l'enseignement de la 
langue flamande dans la province du 
Brabant, et, à notre sens, de mettre en 
péril le caractère national de notre en- 
seignement. 

» Un professeur d'une université de 
l'Etat peut-il impunément se livrer à une 
telle besogne avec le concours d'étran- 
gers? 

» M. le Ministre estime-t-il qu'on 
puisse, pour semblables réunions dis 
poser d'un local subsidié par l'Etat? » 

Je vous jure que cette question est 
authentique autant que cette réponse 
ministérielle, du plus ironique sérieux : 

« Si mes renseignements sont exacts, 
l'initiative de la réunion à laquelle font 
allusion MM. Daens, Hcnderickx et 
Augusteyns appartient à des Belges qui 



ont usé du droit que leur confère l'arti- 
cle 19 de la Constitution (i). 

» Pour le surplus, la réunion avait un 
caractère officieux et aucun texte de loi 
ou de règlement ne pouvait empêcher (2) 
un professeur d'une université de l'Etat 
de la présider. 

» Quant à la Maison du Livre elle ne 
reçoit pas de subvention de mon dépar- 
tement (3), qui se borne à souscrire au 
Musée du Livre (4), publication dont 
l'Administration a son siège en la dite 
maison, oii des groupements divers tien- 
nent leurs séances. » 

Nos lecteurs ont immédiatement i-e- 
connu la réunion qui a ému nos honora- 
bles : il s'agit de la séance où fut fondée 
la « section brabançonne de la Fédé- 
ration internationale pour l'extension de 
la culture de la langue française. » Ceux 
qui y ont assisté ne se sont pas certes 
douté qu'ils attentaient à l'enseigne- 
ment de la langue flamande ni qu'ils 
mettaient en « péril le caractère national 
de notre enseignement ! » 

L'opinion de trois députés de la 
Nation ne les en a pas convaincus da- 
vantage de l'existence de ce crime, 
j'en suis persuadé, pas plus d'ailleurs 
que la campagne assez intempestive 
que le Laaste Nienws, sans beaucoup 
d'élégance du reste, a cru devoir 
mener contre ces odieux « fransquil- 
lons » que nous sommes I On frémit en 
imaginant ce que seraient devenus 
MM. Wilmotte et ses amis, sans l'ombre 
tutélaire de l'article 19 de la Constitu- 
tion, qui les protège. Rassurons cepen- 
dant les esprits inquiets : la section bra- 



( I ) Merci, bienveillant article! 

(2) Loué soit le Seigneur! 

(3) Pauvre Maison ! 

(4) Heureux Musée! 



l-K Thïrsk — 5 octobre 1 



909- 



— 34 — 



bançonne n'a pas de dessins attenta- 
toires au prestige de la langue, de la 
culture flamandes. Elle n'attaque pas le 
flamand, elle défend, elle sert le fran- 
çais. 

Propager celui-ci n'est pas, que nous 
sachions, offenser celui-là. La section 
« se propose d'aider au développement 
» et au perfectionnement de l'enseigne- 
» ment du français dans les écoles pu- 
» bliques et d'organiser elle-même, s'il 
» y a lieu, des cours et des bibliothèques 
y> dans certaines localités. » La diffusion 
de la langue française est son but essen- 
tiel et il n'appartient à personne de lui 
prêter des attitudes d'antagonisme mes- 
quin. L'éloquente simphcité, la sincérité, 
la dignité de son programme, la ferveur 
profonde et sans puffisme de ses adhé- 
rents pour la culture de la langue fran- 
çaise, la dispensent de ces moyens d'ac- 
tion sans grandeur, sans beauté aucune. 
Elle ne veut pas, comme trop souvent 
certains de nos farouches flamingants, 
user d'autorité pour bannir ou reléguer 
sans raison tout ce qui ne concourt pas 
directement à la réalisation de ses 
désirs. 

Et vraiment, l'on serait tenté de 
croire que la langue, la culture flaman- 
des ne portent en elles qu'une puissance 
très réduite lorsque l'on constate chez 
quelques-uns de ses protagonistes une 
prédilection pour l'emploi des « trucs » 
de propagande douteux que chaque 
jour nous apporte, principalement dans 
le domaine administratif. Ils défrayent 
la chronique quotidienne de nos grands 
journaux. Pourtant, combien sont inu- 
tiles les mesures coercitives, vexatoires, 
ou les interventions vaines du genre de 
celles que j'ai rapportées plus haut, 
quand on se rend compte de la richesse 
réelle de la culture flamande, de la 
véritable et vivante robustesse de sa 
littérature. 

M. André De Ridder vient de publier 



à ce propos un petit livre (i)qui, écrit en 
français, contribuera plus efficacement, 
j'en ai la conviction, à réhabiliter, si 
c'est nécessaire, la culture flamande. 
Avec tact, précision, sincérité il évoque 
le magnifique travail de renaissance et 
d'évolution que la littérature flamande 
actuelle accomplit. Il lui consacre, avec 
une fierté légitime, une étude probe et 
digne, sans grandiloquence , comme 
sans mièvrerie. On a la perception bien 
nette de l'existence incontestable d'un 
mouvement littéraire du plus curieux 
aspect, et n'est-ce pas là une preuve 
irréfutable de la perpétuation de la cul- 
ture flamande? Sans contrQdit, pareille 
démonstration n'est pas inutile. Elle 
rencontre cette opinion assez accréditée 
d'une indigence trop aisément admise, 
même dans notre pays. 

Sans fausse honte, M. André De 
Ridder rattache les origines de cette 
renaissance au courant de civilisation 
universelle qui influença l'Europe intel- 
lectuelle aux environs de 1 875-1 880 pour 
engendrer en Angleterre le préraphaé- 
lisme pictural et poétique, en France, 
le symbolisme, en Hollande le mouve- 
ment des Nieuwe Gids, en Belgique, 
celui de la Jeune Belgique pour le 
français, celui de Van Nu en Straks 
pour le flamand. 

Van Nu en Stracks, revue fondée à 
Anvers, se garda bien de s'en prendre 
aux « anciens », comme Conscience — 
Hij leerde zijn volk lezen — Ledeganck, 
le romantique auteur des Drie Zusters- 
teden. Développant normalement la tra- 
dition de leur œuvre, les novateurs du 
groupe la rendirent « plus moderne et 
universelle. » Une période de transi- 
tion — mélange de réalisme et de roman- 
tisme— où des prosateurs remarquables : 
Loveling, Tony Bergman, le gracieux 



(i) Les lettres flamandes d'aujourd'hui. — 
Anvers. — De Nederlandsche boekhandel. 1 fr. 



ir 



et délicat auteur d'Ernest Staas, Armand 
De Vos, Raymond Stijns, des poètes 
estimables comme Van Beers, Dautzen- 
berg, Decort se sont produits, témoigne 
(lu développement progressif de la cul- 
ture flamande, de 1 epurement lent du 
goût artistique. Elle prépare Stijn Streu- 
vels, ancien boulanger, puissant peintre 
verbal, vigoureux descripteur, incom- 
parable paysagiste littéraire; Herman 
Teirlinck, romancier nerveux et nuancé ; 
Vermeylen, essayiste éclectique, auteur 
d'une épopée de l'humanité qu'il intitule 
de Wandelende Jood (Le Juif-Errant) ; 
Van Langendonck, Vande Woestyne, 
poète délicat et raffiné; Cyril Buysse, 
Baekelmans , Vermeersch , Maurice 
Sabbe, Eeckels, Guido Gezelle, le poète 
simple et sain, Vanden Oever, Declercq, 
Hegenscheidt, l'auteur de Starkadd, 
Van OÊfel, Rodenbach, l'éveilleur d'en- 
thousiasme dont ici même M. A. De 
Ridder parla avec éloquence le mois 
dernier. D'autres encore ont apporté à 
cette culture flamande l'hommage filial 
de leurs œuvres. M. De Ridder les ana- 
lyse tour à tour en critique impartial, 
consacrant un hommage spécial à Stijn 
Streuvels « maître incontesté du groupe, 
> celui qui, avant tous, lui a communi- 
» que une signification plus que locale.» 
Dégageant les caractères généraux 
de cette littérature actuelle l'auteur 
constate : « Presque aucun de nos écri- 
» vains n'échappe à la forte empreinte 
* de la patrie : un amour égal pour la 
» Flandre éclate à travers leur œuvre 
» différente, quelque forte que soit l'em- 
» preinte française que cette œuvre ait 
» reçue, telle celle de M. Herman Teir- 
» linck ou de M. Karel Vande Woes- 
» tyne. » 

Tous nos écrivains flamands sont du 
substantiellement nourris de 



» culture française, » ajoute-t-il .11 signale 
le génie fortement descriptif des auteurs 
flamands, leur sens plastique extraordi- 
naire, l'amour de la ligne et de la cou- 
leur, leur réalisme, et aussi le particula- 
risme intense qui a enrichi la langue 
des trésors puisés au plus profond des 
idiomes populaires. 

Il ne m'appartient pas, pour ne pas 
dépasser les limites de cet article, de 
m' étendre davantage sur cet excellent 
ouvrage. Il est une œuvre de tendre 
affection érigée à la gloire de la littéra- 
ture flamande d'aujourd'hui. Sans parti 
pris, comme sans aveuglement, son au- 
teur a su déterminer avec preuves à 
l'appui — les proses, les poèmes, les 
romans, les études des écrivains de la 
langue — la place enviable que la pro- 
duction littérature flamande doit occuper 
dans l'intellectualité continentale. Il a 
su rendre infiniment sympathique l'œu- 
vre littéraire contemporaine flamande 
parce qu'elle est l'affirmation évidente 
d'une mentalité qui eut son heure de 
gloire dans le passé et dont les fils au- 
jourd'hui attestent la toujours vibrante 
vitalité. 

En rendant ainsi un hommage à ses 
confrères, M. André De Ridder a plus 
fait pour la cause flamande que ne pour- 
raient jamais l'espérer ceux dont les 
gestes inutiles et agaçants, naïfs ou 
outranciers rendent le « flamingan- 
tisme » si déplaisant. Puisse M. De Rid- 
der être entendu quand il condamne « ce 
» mouvement flamand systématique- 
» ment hostile au français *, ce flamin- 
gantisme qui rêverait « d'une littérature 
» flamande parquée — comme en une 
» muraille de Chine — dans nos cinq 
» provinces des Flandres ! » 

LÉOPOLD RosY. 



-36- 

Proses ^'\ 



NUIT DE MORT. 

Cette gémissante nuit appesantit un 
long deuil sur nos cœurs orphelins, sur 
nous tous qui sommes seuls comme des 
lépreux. 

Une pluie étrange imprègne l'atmo- 
sphère : ses gouttes sales et épaisses, 
comme les larmes maquillées des filles 
des carrefours sombres, tombent lour- 
dement sur les silhouettes des édifices, 
sur les rues et sur les jardins, dont les 
couleurs se sont noyées dans le tombeau 
d'un ciel morne et grisâtre. 

Les heures rampent sur nos âmes, 
imbibent nos entrailles et sucent notre 
sang. 

Cette nuit morne est une nuit de 
mort. 

Un chant monotone et simple plane 
sur les toits et dans ses trois notes gla- 
cées et anxieuses enserre les clartés de 
nos cerveaux, étouffe les flammes de 
notre volonté. 

Et tout est mort. 

Là-bas au loin, où nous voudrions 
nous enfuir, la mer n'agite plus ses 
vagues joyeuses, car les souffles immen- 
ses d'un monstre inconnu les ont disper- 
sées pour la transformer en un marais 
puant. Les rivières ont arrêté leur cours 
et ont vomi des boues qui empestent et 
tuent les poissons multicolores. Les 
montagnes faibles et molles comme des 
vieillards épuisés se sont noyées lâche- 
ment dans les amertumes de la plaine, 
et les arbres apeurés et effrayés ont 
embrassé le sein de la terre, tels ces 
chauves -souris affolées qui viennent 
s'agripper dans les noirs cheveux d'un 
enfant. 

...et qui est ta mère, enfant? 



( I ) Traduites du russe par l'auteur. 



Ne disons rien, n'élevons pas nos 
voix, ne faisons pas de gestes brusques, 
car c'est la nuit de mort. 

Au loin dans les brumes, le vieux son- 
neur de l'église, qui domine les toits de 
nos chimères, est monté sur le clocher 
pour envoyer comme d'habitude la 
langue de fer sur le cuivre résonnant de 
la grosse cloche et s'est arrêté effrayé 
par les folies des sons, qui pleuvaient 
sur sa tête comme ces malédictions qui 
martèlent notre terre. 

Ne disons rien par cette nuit de mort, 
n'élevons pas nos voix, ne faisons pas 
de gestes brusques. 

Les cadavres nous guettent. 

La terre pleure 

...la nuit de mort. 

LES FLAMMES DE NOS LAR1\JES. 

(Frag7nent). 

A M"« R. Simchovitsch. 

...Regarde! oh regarde, ces nuages 
monstrueux suspendus sur les plaines, 
et qui étouffent, et qui pèsent si impi- 
toyablement sur les fleurs et les herbes I 
Et ces bouleaux, minces comme des 
jeunes filles élancées, chassés par la 
rage du souffle des vents, malades et 
affolés, penchant leurs têtes en avant 
pour courir et comme des fantômes enra- 
cinés dans les profondeurs de la nuit, ne 
le peuvent pas. Et ces arbustes et ces 
jardins qui tendent à rouler vers la folie, 
à travers les hurlements de terreur et les 
sanglots, et qui craquent et tombent 
épuisés de faiblesse. 

Entends-tu le vent ? Il gronde, rugit, 
fracasse et hurle en pleurant. Oh, ce 
sont les pleurs des hommes et des fleurs 
qui passent sous ce ciel fuligineux, et en 
mugissant sonnent les trompettes tor- 
dues du malheur. 



1 7 

3/ 



Là, sur cette plaine, il y avait naguère 
un chemin joyeux et menu, qui serpen- 
tait, comme un ruban sur la jupe d'une 
jeune fille, — et il n'y est plus. 

Il y avait une maison blanche et gaie, 
là-bas sur la colline tout près de la route, 
où les voyageurs fatigués se reposaient, 
— et, elle n'y est plus. Et dans cette 
monstrueuse forêt, il y avait un vieux 
gardien, il y avait un chien, il y avait 
des cors qui lançaient leurs voix dans 
les profondeurs, — et ils n'y sont plus. 

O ma bien-aimée ! Le ciel charrie de 
la lave brûlante, les vents rongent mes 
habits, déchirent mes cheveux, brûlent 
mes yeux et engloutissent ma voix qui 
t'appelle vainement. 

O ma chérie 1 Parmi l'épouvante, les 
sarcasmes des affolés, les éclairs des 
outrages de ce ciel noir, tu brilles comme 
le soleil d'antan, et je vais vers toi. 

Entends-tu? O, entends-tu ces lamen- 
tations des pensées dont les siècles 
accouchèrent se tordant et se déchi- 
rant, et ces plaintes des vieillards éden- 
tés, qui me poursuivent. Vois-tu les 
rangs de ces fantômes accroupis et 
leurs mains crispées? Et l'incendie de 
ces lettres hiéroglyphiques que tracent 
les pattes monstrueuses des éclairs. Et 
ces oiseaux noirs apeurés et lâches. Et 
ces cris de terreur des aigles blessés. 

Je vais vers toi. Les chemins sont 
moiLs et la lumière n'est plus, mais par 
les zigzags des appels de ce ciel, je te 
retrouverai. 

Orna bicn-aimée! 



— Qui es-tu ? 

— J'arrive des pays lointains. J'ai 
passé sur les ossements de mes frères, 
jetés sur les routes tortueuses et rongés 
par les pluies. J'apporte les affres de la 
mort et les angoisses de la nuit. Comme 
un loup écorché, j'ai laissé dans le che- 
min de la souffrance des morceaux de 



ma chair, des mares de mon sang em- 
poisonné. Ces pierres et ces rochers 
abrupts et ces forêts fantastiques ont 
déchiré mon visage et égratigné mon 
corps sucé par des sangsues. 

J'apporte avec moi les pleurs des 
vents, qui déchirent l'air et assassinent 
les arbres, et si je courbe mon corps, 
c'est que leur charge pèse trop lourde- 
ment sur mes épaules. Empoisonné par 
les éclairs, j'ai perdu mes forces et 
épuisé mes muscles. 

Des rides ont sillonné mon front et 
mon rire est mort en se convulsant. 

Ma danse est morte aussi. 

Vous me demandez ce que je suis ? — 
Voilà mon cœur. Je vous l'ouvrirai sans 
l'aide d'une lancette — ma poitrine est 
rongée par les vautours. 

Voilà mon cœur. 

Vous trouverez dans ce morceau de 
chair ensanglanté, la pâleur des topazes, 
qui brillent comme les yeux de tigres et 
parfois comme les orbites des cadavres. 
Ces blessures qui, avec tant d'indé- 
cence, se contractent aux regards des 
hommes, sont les marques des ongles 
des bêtes de mes souffrances ; ces rides 
sont les chemins convulsés où s'entre- 
lacent les démons de mes tortures et où 
ricanent âprement les brumes, les hori- 
zons, les lointains et les infinis. 

Voilà l'affolement qui parmi les orages 
de la terreur, secoue les nerfs, fouette 
le sang, brûle les poumons et écrase 
l'esprit. Voilà les rêves qui tyrannisent et 
torturent mon cœur. Et voilà les hail- 
lons de mon âme, et voilà le visage 
saccagé de mon amour. 

Vous demandez qui je suis ? 

Laissez moi vous dire, que quoique 
pâle, crispé, torturé et convulsé, je ne 
suis pas venu vous offrir mes blessures 
et étaler devant vous les sons doulou- 
reux de mon chant auréolé de sang. 

Je ne suis point un marchand et les 
biens me manquent. Mais puisque mon 



-38- 



front est déchiré et puisque vous avez 
bien voulu, ô vierges de bonté! ouvrir vos 
portes à un truand macabre, laver ses 
pieds blessés et lui apporter de l'eau, je 
vais vous ouvrir le cercueil de mon 
esprit pour vous montrer le suaire 
lugubre de mes pensées, tissées avec les 
sourires tordus des éternels pendus. 
Je vous dis: 

— Si Vous cherchez le meilleur, sachez 
bien que le meilleur parmi les serpents 
est tout de même un serpent. 

Et encore : 

— Soyez des prisons et des geôliers 
de vos chants, comme le sont ces pierres 
d'Orient qui après avoir dérobé les 
couleurs de l' arc-en-ciel, les gardent 
pour toujours. 

Et encore : 

— Je vous en supplie, ne soyez jamais 
les espions de vous même, et cassez vos 
ongles pour ne point déchirer vos cœurs. 

— Savez-vous, ô savez-vous, que 
lorsque l'araignée finit l'étreinte 
avec sa femelle — elle la mange, que le 
chat broie, quand il le faut, le cerveau 



des petits qu'il vient de mettre au jour ? 
— Et bien! soyez araignées et soj^ez 
chats et cassez sous vos dents les Pierres 
de vos pensées. 

Je vous dis: 

— Si les ténèbres de la folie vous 
guettent, allez vers elles, cherchez-les 
parmi les cortèges hallucinants des 
deuils et des horreurs, autrement elles 
vous engloutiront. Si vous entrez sous 
des voûtes sombres qui répercutent les 
résonances funèbres de vos pas — 
n'oubliez jamais que les dalles oii vous 
marchez sont les toits de vos tombeaux. 

Et maintenant je m'en vais. Je vais 
trouver le troupeau des images blessées, 
les champs semés de pétales de sang et 
de chairs abaissées. 

Je vous dis adieu. Je ne vous baise 
pas les mains, car mes lèvres brûlent 
dans le feu de mon sang. 

Je vous dis, tout simplement : adieu. 

... Et celle qui avait des yeux tristes 
et pensifs me cria : attends ! et mit un 
baiser sur mon front ensanglanté. 

Constant Zarian. 



Le Juîf=Errant. 



Le soleil grillait le tienne surchauffé. 
Les dernières, herbes échappées aux 
chaleurs torrides de juillet, se mou- 
raient, desséchées, faute de sève. L'air 
dilaté dansait au-dessus de la lande et 
les grillons, musses sous les calcaires 
blancs, se taisaient. 

Au milieu de la glèbe enfiévrée, les 
Mahy, homme et femme, lient, sous le 
ciel ardent uniformément bleu, les der- 
nières bottes de seigle coupé la veille. 
Le blé gisait là, en bandes ajourées, 
d'un jaune clair, plissant ce champ mi- 



A Maurice Gauchez. 



sérable créé avec tant de peine au milieu 
du plateau aride. La faux étincelante 
du moissonneur avait couché les épis 
mûrs, peu remplis, maigrelets, récolte 
suffisante toutefois pour cette terre où 
rien ne poussait d'habitude. 

Secs et nerveux, les deux paysans tra- 
vaillaient avec la ténacité, la vaillance 
des Ardennais dressés à l'école du cheval ; 
elle, Babeth, un peu moins âgée que son 
mari qui frisait la soixantaine, semblait 
plus vieille de dix ans. Là -bas, dans ce 
pays pauvre où la terre ne nourrit ceux 



— 39 



qui doivent vivre d'elle qu'au prix des 
pires labeurs, les femmes, si belles 
qu'elles soient, passent et se fanent vite. 
Le travail les use et les dessèche. Pour 
s'assurer l'existence, elles s'épuisent, 
comme les hommes, en de constants 
efforts. Après trente ans, les visages se 
rident et se boucanent, au plein air, 
sous les morsures du soleil et du froid. 

Les Mahy, depuis deux ans déjà, 
avaient, au milieu du tienne, créé ce 
champ nouveau. Ils avaient brûlé, purgé, 
fumé, graissé ces arpents stériles donnés 
gratuitement par la commune. Et le 
seigle lentement avait poussé, frêle et 
clairsemé, parmi les milliers de petits 
cailloux. 

Aujourd'hui, l'homme regardait, d'un 
œil satisfait, les dix petites meules que 
formaient les gerbes qu'il venait de lier. 
Elles s'alignaient, épaisses et blondes, 
coiffées du capuchon de paille qui leur 
donnait des airs de grosses commères 
en manteaux. Et des bluets, des coque- 
licots, des miroirs de Vénus, des fleurs 
de chardon piquaient leurs flancs clairs 
de pointes vibrantes. Plus éclatant, le 
mouchoir rouge qui couvrait la tète de 
Babeth glanant les derniers épis parmi 
les guérets effacés, allumait d'une tache 
de sang vermeil le rectangle tondu où 
hier, frissonnait encore la moisson. 

Gus Mahy souriait. La récolte, sans 
être grasse, était suffisante. Il ne restait 
plus au paysan qu'à la charrier, en une 
seule prise, jusqu'au logis. Il essuya 
son front hâlé, s'aÔ'ala dans l'ombre 
violette d'une meule et but, au cruchon 
de fer blanc dissimulé dans le blé, une 
longue gorgée de café froid, bouilli la 
veille. La glaneuse s'en vint à lui, le 
tablier plein d'épis. Elle dit en dépo- 
sant son butin : 

— En voilà encore assez pour nourrir 
mes poules pendant trois jours... Vite! 
Nous allons retourner, mon homme! 
Il doit être dix heures au moins. Tu sais 



que c'est dimanche aujourd'hui? En 
nous dépêchant, nous pourrons encore 
entendre un bout de grand'messe. 

Tout en parlant, elle parut distraite. 
Gus s'inquiéta de là fixité du regard, 
tendu vers l'horizon du tienne. 

— Qu'est-ce donc que tu vois-là, Ba- 
beth?'" 

— Bin là ! Je ne sais pas trop ce que 
je vois... On dirait un vieux « roulant » 
qui s'en vient de ce côté. 

Puis, après une pose : 

— Ma foi, ça m'a l'air d'un drôle de 
gaillard. Lève-toi un peu, Gus... 

Mahy se redressa, examina à son 
tour. 

— En effet, dit-il, voilà un person- 
nage comme il n'en vint jamais dans 
le pays. A-t-il l'air vieux, bon Dieu!... 
D'où sort-il ? Faut croire qu'il arrive de 
Matagne et qu'il aura perdu le sentier 
d'Olloy. Il porte une caisse sur le dos. 

— C'est un mendiant, un chemineau, 
ajouta Babeth apeurée. Défions-nous, 
Gus, défions-nous ! Celui-ci ne me dit 
rien qui vaille. Il sent le sorcier, l'enfer 
et la peste. Allons-nous en !... 

— Non fait! Je ne m'en irai pas!... 
Il faut que je voie cet homme- là de 
tout près. Reste aussi... Voilà qu'il nous 
a vus; il nous regarde, il vient à nous. 

— Si c'est pour mendier, dis que tu 
n'as rien en poche... 

A cinquante mètres de là, surgissant 
d'un rideau d'aubépines et de noise- 
tiers, un vieillard s'avançait, évitant 
avec peine les pierres et les ronces. Nul 
être hum.ain ne paraissait supporter plus 
aisément le poids des années. Le visage, 
auréolé d'une chevelure touffue en- 
flammée de reflets d'argent, quoique 
plissé de mille rides, rayonnait encore 
d'un grand éclat de vie; et longue, la 
barbe blanche flottait au vent, boucles 
des neiges du passé éparses sur la poi- 
trine. Le corps, grand et maigre, vêtu 
d'un vieil habit trop large, pliait à peine. 



— 40 — 



Les Mahy frissonnèrent. Les yeux de 
ce vieillard les troublaient. Une même 
idée leur traversa l'esprit. Cet homme 
qui, si vivement, les impressionnait, 
était peut-être quelque génie pervers, 
un des esprits diaboliques du pays, 
celui même de cette terre de misère au 
milieu de laquelle il leur apparaissait. 
D'où venait-il? Ce regard limpide et 
pénétrant qui les couvrait, fusait comme 
un rayon de feu, secouait leur volonté 
fruste. 

Babeth fit hâtivement un signe de 
croix. 

Cependant, à cinq mètres de là, le 
petit vieux, essuyant son front large du 
revers de sa manche, fit entendre une 
voix sonore, à peine hésitante. Il de- 
manda, en bon français : 

— Dites-moi donc, mes amis, où je 
trouverai un chemin qui me permettra 
de sortir de ce maudit pays où je me 
perds. Il y a-t-il un village tout près 
d'ici? 

— Allez devant vous, fit Mahy. Là- 
bas, au bout du champ, vous trouverez 
un chemin. Suivez-le. Vous descendrez 
à Olloy, au milieu de la commune. 

— Merci. J'ai hâte de trouver un peu 
d'ombre et de me mettre à l'aise. Vous 
comprenez cela. A mon âge, beaucoup 
ont perdu leurs jambes et ceux qui les 
conservent en voudraient bien de 
neuves. 

Et l'inconnu si vieux, si chevelu, si 
blanc, eut un petit rire saccadé. 

— Si vous êtes fatigué, ajouta Gus 
en montrant la gerbe sur laquelle il 
s'était assis, vous pourriez vous reposer 
un brin et boire à mon bidon un coup 
de café froid ? 

— Merci. Vous êtes bien bon. Je ne 
puis m' arrêter. 

— Vous venez de loin, je gage ? 
demanda timi- 47 - 

Danse, danse sous le soleil, 

Petite, danse... 
Ton âme est bleue comme le ciel ; 

Petite, danse!... 

Danse, danse sur la prairie. 

Petite, danse... 
L'herbe est neuve comme ta vie ; 

Petite, danse!... 

Danse, danse sous les cyprès. 

Petite, danse... 
Il vaut mieux mourir que rêver; 

Petite, danse!... 



Chanson Nuptiale. 

Le batelier qui pèche sur le Tarn 

pêche pour sa mie ;... 
le chasseur qui va, lorsqu'il se fait tard, 
à l'afFùt, tranquille, au bord des prairies 

chasse pour sa mie... 

L'oiseau qui s'envole avec un brin d'herbe 

revient vers le nid... 
Et le moissonneur, en liant sa gerbe 
sous le ciel d'été quand s'endort la nuit, 

chante pour sa mie... 

Moi, je suis passé sans baiser aux lèvres, 
Sans herbe à mes doigts, n'ayant pas de nid,... 
mais je veux, avant que ce jour s'achève, 
chanter pour l'amour qui te réunit, 
beau gars à ta mie... 



Touny-Lerys. 



(Ckanscn du Pays). 



L'Amour et la Mort 

Dansletempsquelalunepuissante recueillait sa lumière,(i) 
L'Amour errait aux pelouses de thym du Paradis 
Et tout autour de lui promenait ses yeux lumineux. 



(i) .\u crépuscule. 



-48- 

Quand, tournant autour d'un cassier, bien en vue, 
La Mort, se promenant toute seule, sous un if 
Et parlant à elle-même, d'abord frappa sa vue. 
« Vous devez vous en aller, dit la Mort, ces promenades 

[sont miennes. » 
L'Amour pleura et déploya, pour fuir, ses ailes éclatantes; 
Toutefois avant de partir il dit : « Cette heure est tienne : 
Tu es l'ombre de la vie, et comme la branche 
Se trouve dans le soleil et ombrage tout au dessous, 
Ainsi dans la lumière de la grande éternité, 
La vie éminente crée l'ombre de mort; 
L'ombre passera quand la branche tombera, 
Mais je régnerai à jamais sur tout. » 



Chant. 

Larmes, vaines larmes, je ne sais ce qu'elles veulent. 
Larmes qui du fond d'un divin désespoir 
'Sourdent au cœur et s'amassent aux )''eux, 
A la vue des heureux champs d'automne 
Et à la pensée des jours qui ne sont plus. 

Frais comme le premier rayon brillant sur une voile 
Qui ramène nos amis de l'autre hémisphère. 
Tristes comme le dernier rayon qui pourpre celle 
Qui sombre sous les flots avec tout ce que nous aimons. 
Ainsi tristes et frais, les jours qui ne sont plus. 

Ah! tristes et étranges comme, dans d'obscures aubes d'été, 
Les premiers pépiements des oiseaux à demi-éveillés 
Pour des oreilles mourantes, lorsqu'à des yeux mourants 
La croisée lentement devient un carreau lumineux. 
Ainsi tristes et frais, les jours qui ne sont plus. 

Chers comme les baisers remémorés après la mort 

Et doux comme ceux-là feints par une fantaisie désespérée 

Sur des lèvres qui sont pour d'autres ; profonds comme l'amour 

Comme le premier amour et farouches de tout le regret ; 

O mort dans la vie, les jours qui ne sont plus. 



In Memoriam A. H. H. 

XCIV 

Combien pur de cœur et sain d'esprit. 
Encouragé de quelles divines affections 
Serait l'homme dont la pensée demeurerait 
Une heure en communion avec les morts I 



— 49 — 

En vain tu appelleras, toi ou quelque autre, 
Les esprits de leur chemin d'or, 
A moins que, comme eux, tu puisses dire aussi : 
« Mon esprit est en paix avec tout. » 

Ils fréquentent le silence du cœur, 

Les pensées calmes et pures, 

La mémoire (qui est) comme un ciel sans nuages, 

La conscience, comme une mer au repos. 

Mais quand le cœur est plein de bruit 

Et que le doute à côté du portail veille. 

Ils ne peuvent qu'écouter aux portes 

Et entendre la familière discorde en dedans. 

Alfred Tennyson. 

(Trad. G.-M. Rodrigue). 



J.=L. Forain. 



Le talent intense de M. Forain a 
peut-être moins étonné son époque que 
l'amertume incroyable de son âme. Et 
cependant cette époque n'est ni douce 
ni tendre. Mais elle a reconnu en lui un 
de ses portraitistes moraux, et l'a cou- 
vert d'éloges, comme on élevait pru- 
demment des autels aux Euménides. Il 
s'est vu rendre les hommages de la peur, 
et appeler maître parce qu'une certaine 
partie de la société avait trouvé en lui 
son maître de haine et d'acerbe pessi- 
misme. Par là il est incontestable que 
M. Forain est un homme représentatif, 
et son œuvre et son nom resteront liés à 
l'histoire de nos mœurs. 

Sa personnalité est cependant on- 
doyante et diverse. Il a été, il est, tour 
à tour ou simultanément, anarchiste, 
antisémite, antirépublicain, catholique, 
mondain, gavroche, réactionnaire. Ces 
avatars ont surpris. On n'a point vu 
sans stupeur le dessinateur des filles 

tourner au giron de l'Eglise, le 
satiriste de la finance juive fréquenter 



chez les millionnaires, l'incorrigible 
gamin de jadis siéger auprès de M. Cop- 
pée dans les réunions de la « Patrie 
française ». Mais la puissance de haine 
qui anime M. Forain n'a pas désarmé. 
Elle lui tient lieu de génie, elle en a fait 
quelqu'un avant d'en faire quelque chose. 
Il y a dans le poème de Mallarmé, le 
Gtiignon, un vers où ce grand poète 
parle des malchanceux, des impuissants 
« qui convoitent la haine et n'ont que la 
rancune ». AL Forain sait haïr, et nous 
prouver que la haine peut aussi nous 
forcer à trouver de la grandeur dans 
l'artiste qu'elle anime. Il faut s'incliner, 
même si l'on avait toujours pensé qu'un 
grand artiste n'est façonné que par 
l'amour. 

Il semble que le désenchantement 
misanthropique de M. Degas se soit 
décomposé en M, Forain, et que l'hu- 
meur chagrine de ce merveilleux ana- 
lyste se soit extravasée jusqu'à devenir 
cette toxine qui circule dans l'art cor- 
rosif de son disciple. M. Degas ne hait 



50 — 



pas. Il observe. Il étudie avec la pa- 
tienté» et ardente sagacité d'un Japonais 
les tares imposées à la créature par la 
civilisation, et cela enchante son goût 
du dessin, son amour du caractère qui 
n'admet ni beauté ni laideur dans l'étude 
du \Tai. Personne n'a peint plus véridi- 
quement, mais nous ne savons pas ce 
que M. Degas pense des êtres qu'il 
exprime. Au contraire c'est , chez 
M. Forain, l'opinion qui crée le dessin, 
et ainsi chacun de ses dessins est un 
testament de sa haine; et comme en 
chacun d'eux il semble avoir voulu 
l'exprimer toute, il n'en est pas un seul 
qui n'ait une signification extraordi- 
naire. 

Huysmans haïssait la vie contempo- 
raine, et quand il l'eut, selon son ex- 
pression, « vomie », il se fit catholique, 
après avoir dépensé un talent magni- 
fique à clamer ses détestations. M. Fo- 
rain, que Huysmans goûtait beaucoup, 
semble évoluer parallèlement à lui sans 
en avoir les vertus. Nous le verrons 
peut-être peindre des vierges. Ce ne 
sera pas beaucoup plus étonnant que de 
le voir peindre des femmes du monde, 
étant donné son passé, mais ce sera 
certainement plus intéressant pour les 
critiques d'art. En attendant, il est le 
traducteur des mépris dont les gens du 
bon ton accablent cette démocratie dont 
il est issu; la considération qu'il y gagne 
est encore affermie par la crainte salu- 
taire qu'on a de ces mots justes et cruels 
dans un monde où il est plus aisé d'être 
bien ne que de bien vivre. Là tous ont 
leurs péchés secrets, et M. Forain en 
est le confesseur perspicace, nullement 
amène, et d'une discrétion condition- 
nelle. Il entend, il retient, et il est 
prompt à exprimer ; il est donc redouté, 
et par là même choyé. On lui pardonne 
aisément d'ailleurs de diriger les flèches 
de ses mots contre ceux qu'il sert, puis- 
qu'il ne tourne la pointe de son crayon 



que contre l'état social qu'ils détestent. 
Et c'est pourquoi M. Forain est devenu 
célèbre dans un milieu qu'il avait com- 
mencé par scandaliser. Son hyoocon- 
drie sarcastique ne s'en est d'ailleurs 
pas adoucie. Elle était trop liée à son 
talent pour qu'il négligeât d'en doser 
l'âcreté : et tant qu'il dessinera comme 
il dessine, c'est-à-dire admirablement, 
il donnera ce spectacle singulier d'un 
homme qui, ayant pleinement réussi, 
semble toujours aigri. 

Jamais la bonté n'a tempéré une de 
ses notations de la vie, atténué sa 
blague féroce; l'âge et le conservatisme 
sont venus sans l'apaiser. Ce n'est point 
à lui qu'il faudrait dire que « le pire 
n'est pas toujours certain ». Il subodore 
avec délice la vilenie humaine. Il paraît 
la dénoncer, mais il ne saurait s'en 
passer, il l'adore, elle seule le passionne 
et sollicite ses facultés d'artiste. Ces 
facultés sont très belles. Si sa peinture 
se ressent par trop des œuvres de 
M. Degas, ses croquis ont réalisé une 
synthèse très personnelle de l'attitude 
et de la face humaines, et leur appa- 
rente négligence est de celle qui n'est 
permise qu'aux forts. Cela n'a pu être 
imité. C'est le vrai caricatural, et cela 
tient de la grande peinture avec une 
sobriété prodigieuse, par le jaillissement 
de quelques traits brisés, brusques comme 
un geste de colère et implacablement 
exacts. Les légendes de ces dessins, très 
vantées, sont parfois belles, souvent 
spirituelles; mais le dessin avait déjà 
parlé. Il est si intelligent que souvent 
il a l'air d'un hiéroglyphe, d-'une phrase 
profonde figurée par un seul signe. Vrai- 
ment c'est supérieur et personne, pas 
même Lautrec, ne nous a donné cela. 

Toute la vie sociale passe dans cette 
série énorme. Et cependant on y étouffe. 
Peu importe qu'on pense ou non comme 
M. Forain. Le sujet n'aide ni ne gêne 
l'estimation de sa verve, et ses démêlés 



_ 51 - 



avec Marianne, s'ils ravissent les natio- 
nalistes, n'intéressent pas l'amateur 
d'art. Mais la haine a sincrulièrement 
restreint ce g^and talent. Elle seule, 
traduite par la légende politique, re- 
quiert les gens de parti, incapables de 
goûter sans elle le charme des quelques 
traits et taches que M. Forain se borne 
maintenant à donner aux journaux. 
Mais quelle monotone tristesse nous 
saisit! Eh! quoi, cet homme à ce point 
doué pour exprimer la vie n'a pas ren- 
contré une figure d'amour, une dou- 
ceur, un sourire, une clarté de la na- 
ture? Toujours cette crispation rageuse, 
cette tension mauvaise, ce rictus! Et, 
s'il ne raconte que ses haines, au moins 
ne soupçonnerons - nous jamais de 
quels enthousiasmes déçus, de quelles 
générosités trahies, de quelles aspira- 
tions vaincues elles naquirent, et ne 
verrons-nous jamais ce que cet homme 
a pu aimer pour avoir été conduit à une 
révolte pareille? Mais on ne sent pas 
même de révolte en M. Forain, et s'il a 
une foi on ne saurait la définir. Il regarde 
les ignominies de la vie, et il ricane. 
C'est sa nature, et c'est exaspérant 
comme une attitude ; on est bien plus 
triste de lui que de ce qu'il relate, car, 
s'il est toujours armé de son rire éternel, 
il n'a du moins pas de sérénité, non plus 
que de passion. Jamais cette âme ne 
s'est reposée, jamais elle n'a vu ce qui 
est beau, désintéressé, dévoué, ingénu, 
loyal ; et jamais non plus ses invectives 
n'ont été dues à la sainte colère. Elle 
accepte le hideux avec une effrayante 
tranquillité, et le restitue tel quel avec 
un talent supérieur qui, malgré sa ner- 
vosité, garde toujours quelque chose de 
*'roid et d'impassible dans sa netteté. 

C'est là un trait bien-étrange. M. Fo- 
rain me semble être le seul caricaturiste 
pessimiste qui n'ait jamais laissé paraître 
de l'indignation, de la passion, tout au 
moins du parti-pris. L'indifférence im- 



perturbable de ce chercheur de tares est 
effrayante. S'il incline maintenant vers 
un monde réactionnaire et chauvin, 
tous les partis pourraient le revendiquer 
en feuilletant son œuvre. Il les a tous 
servis, non point en les aimant, mais en 
divulguant les vilenies des autres, et 
finalement on voit que cette enquête 
seule l'intéressait. Au fond, toutes ses 
variations ne sont que les modalités 
diverses de son nihilisme anarchiste. 

M. Forain se plaît actuellement dans 
la société élégante et bien pensante sur 
laquelle ses dessins de jadis nous don- 
nèrent de si terribles documents. Il s'y 
tient en amateur, désinvolte et cynique, 
et fait la joie de tous en notant les traits 
qu'il est toujours agréable de recon- 
naître chez autrui quand on ne les ad- 
met point en soi-même. Par ses propos 
et ses croquis, il a ainsi porté de l'un à 
l'autre, dans un monde restreint où tous 
seretrouventquotidiennement,d'acerbes 
vérités que chacun certifiait en se croyant 
exempt. Le monde, qui s'estime peu, 
aime ceux qui le châtient, et fête ses 
frondeurs. Ainsi M. Paul Hervieu s'y 
fit une place importante par quelques 
très beaux romans qui sont de durs et 
implacables réquisitoires, et ce n'est pas 
le moindre symptôme de la démoralisa- 
tion d'une société fortunée et blasonnée 
que cette indulgence bizarre. Elle n'est 
peut-être d'ailleurs que la suprême 
vanité de gens qui se croient au-dessus 
de toute critique et pensent adroit de 
paraître assez forts pour faire bon visage 
à leurs plus cinglants satiristes. Ainsi 
fut-il à la mode d'aller s'offrir aux rudes 
grossièretés du cabaretier Bruant. 

La haine de Marianne, à quoi no- 
blesse oblige, et qui valut jadis au pau- 
vre Mac-Nab ses entrées au faubourg, 
acheva de décider de la fortune de 
M. Forain. Il est cependant nécessaire 
de dire que son art mérite infiniment 
mieux que de telles raisons de succès ; 



52 - 



aux yeux des écrivains et des peintres 
qui le louèrent jadis, M. Forain restera 
toujours le Forain àwCourrier Français, 
le Forain qui débutait entre Louis Le- 
g'rand et Willette, le Forain des filles, 
des noceurs, des rastas et des inter- 
lopes qu'il dessinait en maître et syn- 
thétisait en des légendes d'une atroce 
ironie. Si ce Forain-là, psychologue 
autant que peintre, avait créé le second 
panneau de son diptyque, si, après nous 
avoir résumé la laideur née du désir de 
l'argent, il nous avait montré la beauté 
des intègres et des pauvres, nous hono- 
rerions aujourd'hui un second Daumier. 
Mais c'est Steinlen qui a peint ce que 
M. Forain a oublié, et c'est en lui que 
la bonté, le libéralisme et la tendresse 
de Daumier revivent. Ces deux anar- 
chistes ont pris deux routes bien diffé- 
rentes. 

Il faudra plaindre une Société qu'on 
jugera sur les dessins de M. Forain, et 
qu'il construit à l'image de sa haine. On 
disait, en riant, de Zola, très inexacte- 
ment d'ailleurs, qu'au lieu de nettoyer 
les écuries d'Augias, « il en remettait. » 
On serait tenté de penser, en étudiant 
l'œuvre considérable de M. Forain, qui 
lui aussi « en remet » quand il note le 
vice et ses transformations dans la 
société vermoulue. Tout ce qu'il dit est 
vrai, mais il le choisit, et on sort de l'exa- 
men de son œuvre avec un grand écœu- 
rement. Comme beaucoup de nationa- 
listes, il sert la France en criant chaque 



jour au scandale et à l'effondrement, en 
sorte qu'on se demanderait avec an- 
goisse si l'on ne vit point dans le plus 
misérable des pays; mais un regard 
autour de soi rencontre tout de même de 
saines consolations, et s'agace alors du 
petit rire sec de M. Forain, de son 
méphistophélisme sans romantisme. On 
regrette qu'une intelligence si aiguë, un 
esprit si prompt et un talent si souple 
soient à demi stérilisés par le doute et 
l'amertume, par l'impuissance d'envi- 
sager l'autre face de la vie, par le désir 
maladif de la destruction et de la néga- 
tion, que seule vérifie, en art, l'élo- 
quence du désespoir indigné, par^ enfin, 
la manie de tout ramener à un mot 
cruel. Il y a là un germe morbide. Et 
c'est à cause de ce germe que cet artiste 
d'un énorme talent laisse froid. Il ne 
passionne pas, il n'est pas éloquent, il 
n'émeut jamais^ il ne fâche même pas. 
On ne saurait sans puérilité lui garder 
rancune d'une de ces épigrammes « ter- 
ribles y> qu'il distribue avec une sorte 
d'automatisme analogue à celui des fai- 
seurs d'à-peu-près. Il fait œuvre de haine 
avec une méthodique et triste applica- 
tion, et on ne pourrait pas le haïr. On ne 
peut que s'amuser de la façon dont le 
trait haineux a été barbelé par un pro- 
fessionnel. On est atteint, mais non 
touché. Et un tel but ne suffit peut-être 
pas à remplir toute une vie, quand la 
nature a mis dans l'homme qu'elle anime 
le génie de l'observation et du dessin. 
Camille Mauclair. 



Alfred Tennyson. 



Arriver tôt à la popularité, c'est peut- 
être l'événement le plus désastreux dans 
l'existence d'un poète, s'il n'a pas le 
courage de refuser toute concession à ce 



public qui l'idolâtre. La gloire est exi- 
geante et cruelle : Tennyson expie 
aujourd'hui par un oubli profond l'en- 
gouement et les dithyrambes de ses 



— 53 - 



admirateurs, car sans cet anniversaire 
de sa naissance à Somersby, le 6 août 
1809, à part quelques fervents d'art, qui 
aurait songé présentement à parler du 
poète lauréat de l'ère Victorienne, Lord 
Alfred Tennyson? 

La foule s'est vengée de ces admi- 
rations complaisantes qui voulaient que 
tout dans l'œuvre du poète national fut 
parfaitement excellent et qui plaçaient 
au-dessus de toute critique l'auteur des 
Idylles du Roi. 

« Sa réputation, dit H. D. Davray 
dans le Mercure de France, repose sur 
ce double fait qu'il exprima les croyan- 
ces, les aspirations et les goîits de la 
grande majorité de ses contemporains 
en des vers qui valent surtout par la 
suprême perfection de leur forme. Pen- 
dant soixante ans que dura sa fécondité 
poétique, il s'occupa de parfaire le style 
musical, simple et lucide, qu'il s'était 
de bonne heure formé avec une surpre- 
nante précision. 

Tennyson rédigea pour ainsi dire la 
profession de foi de son époque; il a 
interprété la mentalité de sa génération ; 
il fut le sage de l'heure présente. C'est 
là justement qu'il se limite; il ne gran- 
dira plus; au contraire, il se démodera, 
il se diminuera. Si importante qu'ait été 
sa personnalité, si absolue qu'ait été son 
autorité, il ne l'exerce plus en dehors de 
son époque, en dehors de ses contem- 
porains immédiats. » 

Je ne sais s'il tombera plus bas, mais 
nul doute qu'il remontera un jour pour 
reprendre sa place au rang des maîtres ; 
il ne sera jamais admis parmi les plus 
grands; mais il s'assiéra avec les plus 
beaux sous les arbres du Bois Sacré. 

Tennyson fut avant tout un artiste ; il 
possédait à l'extrême le souci de la 
forme ; son vers toujours musical, jamais 
négligé est de plus, d'une surprenante 
clarté qui devait lui conquérir la faveur 
de la foule peu apte à goûter une per- 



fection aussi exceptionnelle. D'ailleurs 
Tennyson lauréat, réprimant tout ins- 
tinct, tout désir qui auraient pu blesser ses 
contemporains, exprimait admirable- 
ment les sentiments de la classe 
moyenne; obligé de compter avec la 
foule dont il craignait la versatilité, il 
fut le type du parfait gentleman, l'idéal 
du bourgeois disdngué qui ne bouscule 
jamais la morale établie et se tient dans 
les limites du convenu sans oser décou- 
vrir à l'humanité quelque horizon nou- 
veau. Lui, d'abord chevalier de l'art 
pur, qui avait ciselé avec tant d'amour 
ses premiers vers où il célèbre le moyen- 
âge romanesque et les mythes antiques, 
qui avait joint à la pensée de Words- 
worth l'exquisité de Keats, il eut le tort 
de penser que, moraliste, la poésie pou- 
vait servira illustrer un plan de vie : ce 
fut l'erreur du poète lauréat, celui qui 
écrivit The Princess, In Memoriaîti, 
Maud et The Idylls of the King. 

Dans cette partie de sa production 
que la postérité élaguera graduellement 
il traite de questions sociales, de l'éman- 
cipation de la femme, de l'amour, de la 
légitimité de la guerre, de la morale ; il 
essaie d'exprimer à travers les vieilles 
légendes les aspirations de son siècle. 
Aussi les Idylles du Roi seront toujours 
pour les artistes une suite de fragments 
épiques sans unité et sans profondeur, 
où l'on sent le plus le manque d'éner- 
gie et l'absence d'originalité de l'auteur, 
qui dut, à l'amitié de la reine Victoria 
et de Gladstone d'être choisi comme 
poète lauréat devant son compétiteur 
Robert Browning, de qui l'oeuvre pour 
être moins parfaite est bien plus vigou- 
reuse et plus profonde. 

Il faut savoir discerner dans toute 
œuvre les éléments au charme étemel 
et l'on doit avouer avec Keigh Hunt, 
qu'ils sont abondants dans l'œuvre de 
Tennyson; dans celle-ci, l'on peut dis- 
tinguer trois périodes, deux époques de 



- 54 - 



suprématie, d'art, séparées par une 
époque néfaste, celle de la composition 
officielle et populaire. Sans doute tout 
n'est pas à dédaigner dans cette dernière 
partie, il y est même de très belles 
pages; il est certain que c'est la seule 
qui importe pour le gros public si même, 

— un peu comme Sully Prudhomme est 
en France l'auteur du Vase Brisé — Ten- 
nyson n'est pas en Angleterre le poète 
de TearSj idle tears^ (Larmes, vaines 
larmes), ce chant,extrait de la Princesse, 
que l'on trouve dans toutes les antho- 
logies. 

Il semblerait que cette période de 
composition incessante et de virtuosité 
inutile ait dû éteindre au cœur du poète 
toute flamme de beauté, mais — et c'est 
ici qu'il faut rendre justice à son talent 

— ce poète était si men'eilleusement 
trempé qu'à 70 ans, il put abandonner 
complètement sa manière un peu guin- 
dée, un peu conventionnelle et retrou- 
ver le frais lyrisme des premiers poèmes 
qui éclata soudain dans une éblouissante 
renaissance. 

Edmund Gosse, dans un article de 
The Mornino Post, insiste sur cette 
revivification de l'art de Tennyson. 



« Ce génie, dit-il, jaillit comme une 
fontaine impolluée dans Rizpah, dans 
The Revenge, dans The Voyage of 
Maeldune, dans d'autres glorieuses 
pièces révélées dans les ballades : « Bal- 
lads » de 1880. 

Le volume de 1885 répéta le miracle : 
ici c'était Tiresias, Frater ave atque 
vale, et cette majestueuse et adorable 
ode à Virgile : To Virgil que l'on doit 
peut-être considérer comme la pierre 
d'achèvement du monument Tennyson. 
Et ce n'était pas tout, dans sa 80" année, 
le poète publiait un autre volume 
lyrique contenant de charmantes choses 
et après sa mort paraissait La mort 
d'Oenone {The death of Oenone). De 
son lit de mort, le noble barde dictait un 
petit poème, parfait de technique, d'une 
exquise élévation de sentiment, si bien 
que nous pouvons dire que Tennyson 
mourut, comme nul poète anglais ne fit, 
avec un chant sur les lèvres, la disso- 
lution de la vie poétique et celle de 
l'existence physique étant absolument 
synchroniques. » 

Ainsi ce bel artiste descendit au vallon 
du mystère avec sérénité comme il avait 
vécu et chantant ses derniers vers. 

G. M. Rodrigue. 



Sur le poète Quy Lavaud. 



Quand parut la première plaquette de 
M. Guy Lavaud : La Floraison des 
Eaux, quelques cri tiques — peu lucides, 
à mon sens — ne manquèrent pas de 
proclamer que ce petit livre était une 
preuve nouvelle de la vitalité du sym- 
bolisme. Sont-ils aujourd'hui toujours 
aussi enthousiastes? Osent-ils voir en- 
core dans Du Livre de la Mort l'appli- 
cation des doctrines et préceptes litté- 
raires de 1885? C'est, mon Dieu, bien 



possible! car la clairvoyance fut, hélas! 
refusée au symbolisme par les fées qui 
présidèrent à sa naissance. Une doc- 
trine faite de vague et de nuées et 
n'ayant pas de bases plus solides que 
l'individualisme et la personnalité, peut 
toujours affirmer se reconnaître dans 
une œuvre originale. Il me semble bien 
plutôt que ces deux volumes font appa- 
raître devant nos yeux l'image d'un 
classique qui s'ignore. 



- 55 — 



Pour prouver ce que j'avance, je 
prendrai l'argument même utilisé par 
M. Jean Royère (i) : le rythvie, surtout, 
du poète servira de base à mes affirma- 
tions. D'ordinaire ces questions de 
technique et de prosodie me paraissent 
secondaires ; je comprends, et j'admets, 
l'usage du vers régulier ou du vers 
libre. Mais il est certains sujets — l'élé- 
gie spécialement — qui exigent la psal- 
modie même des alexandrins. Donc des 
Tythmes divers existent; cependant je 
n'en reconnais que deux : le rj'thme 
classique et le vers libre (ou rythme 
symboliste, pour user de l'heureuse ex- 
pression employée par M.Jean Royère). 
Or M. Guy Lavaud se sert d'un com- 
promis entre ces deux formes : le vers 
libéré : assonnances, élision des e muets 
devant une consonne, déplacement des 
césures, enchevêtrement des rimes mas- 
culines ou féminines, etc. Pourquoi 
conserv^er alors la superstition du nom- 
bre 12? Pourquoi donner l'apparence 
purement typographique de l'alexan- 
drin à ce vers désossé, si ce n'est par un 
préjugé de « classique quand même » ? 

M. Guy Lavaud me répondra, je le 
sais, qu'il n'a pas choisi son rythme : 
— « Comme si j'avais CHOISI! Peu de 
gens peuvent comprendre que LA FORME 
s'est imposée a moi et que je n'ai été 
le maître que du développement de ma 
pensée. (2) » — Ceci m'a l'air plus d'une 
excuse que d'une explication. Il est 
regrettable de voir un tel poète sen 
remettre à son instinct pour \2i forme àe 
ses vers! On peut comprendre que l'in- 
spiration, que la pensée même, soient 
intuitives (encore les classiques n'hési- 
taient-ils pas à les soumettre d'abord au 
jugement de la raison) mais on ne se 
représente guère un écrivain se laissant 



(1) Jean RoviRE : A pr<*f>^% d'un po^le rum- 
vtau. — M. <iuy Lavaii ■ >)bre 

1907. 

(a) Lettre de Guy Lavaud à Jean Royère. 



conduire par quelque force intérieure et 
irrésistible dans le soin de combiner la 
facture d'un poème ! Je crois trouver 
une raison bien plus simple à ce choix 
du vers libéré. M. Guy Lavaud, par 
haine de la forme classique, veut se 
créer une prosodie personnelle, et, le 
vers libre ne le satisfaisant pas pleine- 
ment, il se sert d'un compromis entre 
ces deux méthodes. 

Pourquoi ne pas admettre le vers 
régulier ? Ce n'est pas imiter servilement 
qu'accepter une forme qui s'est consti 
tuée et développée avec les siècles pour 
s'épanouir et se fixer enfin définitive- 
ment. Le -v^ers libéré — que l'on y réflé- 
chisse — n'est point un développement 
de l'alexandrin, mais simplement un 
retour aux formes primitives et barbares 
de la poésie. Car, de deux choses l'une : 
— ou bien l'on admet que chaque poète 
crée à nouveau son vers, sans utiliser 
jamais la tradition, et qu'ainsi la forme, . 
la prosodie, n'existent pas en dehors de 
chaque poète; — ou bien l'on reconnaît 
l'existence indépendante de cette poésie 
et, par conséquent, sa naissance, ses 
premiers bégaiements, ses développe- 
ments et ses progrès. La première partie 
de ce dilemme me semble insoutenable; 
ne contredit-elle pas Ihistoire de la lit- 
térature? Dans le second cas, puisque 
la poésie suit une courbe visible, il est 
aisé de vérifier si l'on avance ou si l'on 
recule. Nous devons donc conclure que 
le vers libéré est un retour vers le com- 
mencement de la prosodie. Le vers libre 
au contraire est un essai, plusieurs fois 
repris au cours des siècles, et qui se 
poursuit d'une façon parallèle au déve- 
loppement du vers régulier. Or ce vers 
libre ou rythme symboliste, M. Guy 
Lavaud ne l'admet pas pour traduire ses 
émotions; n'avais-je donc pas raison 
d'affirmer que M. Lavaud, au seul point 
de vue prosodique, s'éloignait du sym- 
bolisme? 



-56- 



D'autant plus que les dissonances 
rencontrées au milieu d'un poème régu- 
lier sont en bien plus grand nombre 
dans la première des deux plaquettes. 
Dans la seconde, au contraire, elles se 
font plus rares; on les dirait involon- 
taires. Je m'explique : presque chaque 
poème débute par des vers réguliers ; ce 
n'est qu'après quelques mstants que les 
dissonances apparaissent. Ces disson- 
nances ne seraient-elles pas plutôt de 
simples licences? Le poète semble las 
de s'être trop surveillé et le voici tout- 
à-coup qui s'oublie. Peut-être aussi le 
poète ne sacrifie-t-il la belle ordonnance 
de son poème que pour satisfaire à sa 
réputation de symboliste! Que M. Guy 
Lavaud soit bien persuadé que je ne 
m'occuperais pas de tels détails, si je ne 
voyais en lui un de nos meilleurs poètes 
d'aujourd'hui, un de ceux capables de 
restaurer la poésie ruinée par les bar- 
bares. 

Car, à part ces négligences (i) de 
forme, les autres qualités de M. Lavaud 
sont classiques. Ce poète a comme la 
passion de l'unité, de l'ordonnance et de 
la composition. La Floraison des Eaux 
que certains ont jugée monotone, me 
plaît au contraire par son unité de ton : 
chaque poème se renforce du précédent 
et, tous ensemble, ne forment plus 
qu'une seule élégie. Il en est de même 
pour Du Livre de la Mort. 

L'élégie! M. Guy Lavaud a vrannent 
renouvelé cette forme qui semblait 
devoir dépérir depuis l'effroyable Chute 
des feuilles de Mille voye I Le paysage 
qui jusqu'à ce jour n'était rien qu'un 
décor pour l'idylle, avec lui se mêle 
intimement aux états d'âme et même à 
la vie des personnages. M. Lavaud a le 
don vraiment exceptionnel des assimi- 



(i) J'emploie ce mot dans son meilleur 
sens : action de ne pas tenir compte de certaines 
choses. 



lations de la nature. Il rend plus émou- 
vant, plus pénétrant ce qui, dans la 
Bible, dans Homère, Théocrite, Virgile 
ou Mistral, n'était que comparaison : je 
veux dire, l'équilibre entre les beautés 
de la nature et celles de la femme. 
Merveilleusement, avec quel doigté ! il 
sait supprimer le terme de comparaison 
sans jamais étonner le lecteur. C'est ce 
qu'apporte surtout de nouveau et de 
pleinement réalisé, le jeune poète. 

Hier encor tu disais : « Jamais vous reverrai-je, 
O roses de la chair sur mon corps consumé 
Et refleurirez-vous, ô fleurs de rose neige, 
Sur les faibles «ameaux de ces bras dépouillés .'' » 
Tu doutais... et voici qu'elles sont revenues 
Toutes les frêles fleurs que jadis tu portais, 
Voici comme autrefois des lys dans tes mains 
Et des camélias sur ton corps reposé. [nues 
En sorte que ta Mort ressemble à ta jeunesse 
Et que devant ton lit si largement fleuri 
Me penchant sur ton front, ma morte aux belles 

[tresses, 
Je cesse de pleurer, croyant que tu souris, (i) 

Je ne voulais transcrire que les quatre 
premiers vers, mais en les copiant, je 
n'ai pas osé mutiler ce poëme. Je ne 
connais pas de plus adorable soupir. 

Comme troisième tendance classique 
je signalerai également l'impérieux be- 
soin que ressent M. Guy Lavaud d'ex- 
pliquer ses allégories. En ceci surtout le 
poète s'affirme adversaire des doctrines 
symbolistes. Enoncer un seul des termes 
de ses comparaisons, donner la seule 
matérialisation de ses symboles, ne le 
satisfait pas; sa claire raison lui demande 
dinterpréter ses images. M. Lavaud 
sait trop le prix d'une idée et il veut 
qu'on saisisse totalement sa pensée et 
non pas qu'on la déchiffre et, de ce fait, 
qu'on la déforme. Il a constaté les inter- 
prétations diverses que peuvent subir 
une seule et même image, aussi se plait- 
il à résumer nettement, en deux vers 
parfois, souvent en un, l'essentiel de sa 



(i) Du Livre de la Mort : poème VIII, p. ^i. 



57 



pensée. Je ne puis que l'approuver. En 
effet, ici encore, un nouveau dilemme 
se présente à nous, qu'il importe de 
résoudre avant de se décider à écrire! 
— ou bien l'on écrit pour une majorité 
de lecteurs, — ou bien pour une élite 
qui se trouvera presque es^clusivement 
composée d'écrivains. Dans le premier 
cas il est nécessaire d'être clair. Dans 
le second, on comprend la beauté du 
vague et de l'indéfini : les poèmes de 
Mallarmé, par exemple, peuvent servir 
de régal à une élite restreinte de poètes. 
Mais c'est ici même qu'est le nœud de la 
question. Ces poèmes sybillins qu'on 
livre à la sagacité d'un petit nombre de 
littérateurs, ne font rien que suggérer, à 
leurs lecteurs, des pensées et des images 
nouvelles; ils sont des forceps intellec- 



tuels, ils coopèrent à de neuves créa- 
tions. C'est-à-dire qu'ils se réduisent à 
l'utilité des paysages naturels ou des 
émotions intérieures. Ils sont des ins- 
tnmients de création, mais ne sont eux- 
mêmes ni une création ni de la réelle 
beauté. 

M. Guy Lavaud, au contraire, en 
déterminant ainsi sa pensée, limite la 
rêverie aux seules bornes qu'il lui a 
prescrites. Il ne laisse donc admirer que 
son œuvre et défend, de la sorte, toute 
divagation à son sujet. 

Attendons avec confiance son pro- 
chain volume oij de nouveaux progrès 
encore viendront confirmer sans nul 
doute les espoirs que nous fondons sur 
lui. 

Jean-Marc Bernard. 



Les romans. 



Florian Parmentier : Déserteur? (Paris, Gastein-Serge.) — Fersen : Et le 
Ftu s'éteignit sur la Mer (Paris, Léon Vannier.) — Jean Box : Totia (Bru- 
xelles, Paul Lacomblez.) 



Il était quelque peu téméraire d'écrire 
un roman comme celui que M. Florian 
Mer nous offre sous le titre de 
iv? Il y a toujours de la témérité 
à faire ce que d'autres ont fait de main 
>^'. Le roman de Lucien Descaves 
/.qui dénonce l'atmosphère avi- 
lissante, déprimante et même odieuse 
' 'a vie des casernes, devrait lasser les 
iteurs qui n'y peuvent rien ajouter. 
Je sais que l'auteur de Déserteur^ a 
voulu défendre une thèse et c'est en 
cela, en cela seulement, que son œuvre 
re de sa redoutable devancière : Un 
;it appelé auprès de sa mère mou- 
c, et à qui l'autorisation d'aller 
irashister est rcfii^oc, est-il déserteur 



s'il s'absente malgré la volonté de ses 
chefs ? Ainsi se pose la question, je crois. 
Ces passages de l'œuvre, où ne man- 
quent ni une certaine éloquence, ni une 
émotion sincèrement ressentie, ne com- 
prennent qu'un nombre infime de pages, 
toutes les autres étant consacrées à la 
description peu édifiante de scènes de 
chambrées. L'auteur, dont la sensibilité 
s'accommoda fort peu du régime mili- 
taire a écrit une autobiographie 
visible. Les faits dénoncés sont vus ou 
vécus, mais je ne puis m'empècher de 
croire qu'ils sont exagérés. La vie de 
soldat serait une vie infernale si, à part 
les brimades et autres mauvais tours qui 
>'y jouent à plaisir, elle était rendue 



58- 



insupportable par des exactions inhu- 
maines, des dénis de justice qui révol- 
tent et font haïr. 

Déserteur f est donc l'œuvre d'un 
écrivain à l'esprit outrancier. Ceci n'est 
pas pour déplaire. C'est de la couleur 
mais sans gradation de nuances ; de la 
couleur pas toujours belle, beaucoup 
s'en faut, car la plume de M. Florian 
Parmentier qui se veut réaliste sans 
défaillance, a abdiqué toute grâce atti- 
que. N'importe! son courageux eftort 
est louable. Il faut même passer à l'au- 
teur la fantaisie qu'il a eue d'exposer 
une thèse et de l'avoir laissée sans con- 
clusion. 

Et le Feu s'éteignit sur la Mer! J'ai eu 
un instant de joie en commençant la 
lecture du livre de M. Fersen qui 
rappelle, par son titre, l'œuvre maîtresse, 
si humaine et si vivante, de Rudyard 
Kipling ; La lumière qui s'éteint. Cepen- 
dant, je l'avoue, le charme n'a pas été 
de longue durée. Après la belle page 
dédiée à Capri, « l'île de la Clarté, de la 
Langueur et du Calme », après le 
poétique début qui semble promettre 
une œuvre hautaine, admirable, je suis 
retombé dans les détails peu captivants 
d'une histoire assez banale, dont les 
héros ne sont qu'esquissés, jébauchés ; 
fantômes qui ne disent rien que de 
trivial. 

Pourquoi faut-il que les promesses du 
début avortent si misérablement? J'en 
attribue la raison à la hâte d'une com- 
position qui ne peut être, dès lors, qu'ar- 
tificielle. Je veux étayer cette opinion 
en relevant quelques négligences impar- 
donnables comme celles-ci : 

« C'était elle qui, son petit malade, 
là-bas, était venue le voir et l'avait 
soigné ». 

« Il avait grandi ainsi, au fur et à 



mesure de sa mauvaise mine changeant 
de bahuts et de boîtes » 

J'opposerai à ces phrases obscureSj 
incompréhensibles, ces lignes qu'on 
peut lire au seuil du livre, et qui sont 
une belle évocation : 

«... l'allée droite alignait parallèle- 
ment ses cyprès orgueilleux semblables 
à du bronze. Ici, une source fusait, pisti 
frémissant, diamanté de soleil. Là-bas 
des escaliers de marbre couverts par k 
lierre et le jasmin étageaient leurs gra 
dins humides et des statues. Plus loin 
parmi les touffes de laurier, une colonn( 
corinthienne se dressait vers le ciel 
Tout en haut, enfin, voilé d'atmosphère 
luisait le mur rose du palais des Archi 
ducs : C'était beau comme la processioi 
des voluptés du monde. On aurait vouh 
là des cortèges de nudités ». 

Et le Feu s'éteignit sur la Mer es 
une œuvre inégale qui, pour être bell 
et parfaite, devait être mûrie. Fersen 1 
pouvait. 



Dans son roman Totia M. Jean Bo 
a noyé en de copieuses digressions 
un sujet ténu, à peine susceptible d'al 
menter une nouvelle. Cependant 
sous-titre « Roman colonial » laiss 
attendre mieux. On espère des évc 
cations de sites, des descriptions d 
mœurs ou de coutumes qui ont toujou 
le don d'intéresser parce que bizarre 
étranges. Rien de tout cela; mais ui 
présentation de gens sans âme dont 1 
dialogues sont sans suite, les discussioi 
sans passion. La nature extrême-orie; 
taie, dont tant d'auteurs ont vanté 
luxuriance et la splendeur, apparaît, i( 
assez terne. Quant au texte, il est éci 
agréablement, sans trop d'inspiratio 
de style courant et le critique entermii 
la lecture, comme dirait Arvers : n'aya 
rien demandé et n'ayant rien reçu. 

O. De Vuyst. 



— 59 — 



Les théâtres. 



Théâtre royal du Parc : Madame Sans Gène. Pièce en quatre actes 
de MM. V. Sardoii et E. Moreau. — Théâtre royal de l'Alcazar : 
Le Boute-en-train, Comédie en trois actes, de M. Alfred Athis. 



Assez périodiquement, des troupes 
quelque peu hétérogènes viennent faire 
revivre pour quelques soirées des pièces 
à succès, telle Madame Sans Gène, que 
Francisque Sarcey eût volontiers cata- 
loguées sous le nom de pièces pour 
« braves gens ». D'après lui, les « braves 
gens » ne sont pas ceux qui, arrivant au 
théâtre absolument harassés, fatigués, 
ont besoin d'un rire amer, macabre, de 
ce que nous appelons le rire « rosse ». 
Non, celui-là est un brave homme « qui, 
» trois ou quatre heures par jour, se 
» dép^end de ses intérêts, de ses soucis, 
» pour s'intéresser au bonheur ou au 
» malheur de personnages imaginaires, 
» ou pour rire de leurs petits ridicules ». 
Il faut croire que les braves gens sont 
fort nombreux puisqu'ils assurent régu- 
lièrement la fortune du répertoire Vic- 
torien Sardou. Sardou connaissait leur 
mentalité et puisqu'en somme, la « ros- 
serie » n'était pas son fort — ou son 
faible — il savait rendre intéressants le 
bonheur et le malheur de ses person- 
nages, et comme ceux-ci étaient sou- 
vent historiques, il leur imaginait des 
actions bien plus attrayantes que si elles 
eussent été réelles. « Quand l'Histoire 
fait du drame, a-t-il écrit un jour, elle le 
fait bien ». Quel dommage que sa mo- 
destie l'ait empêché d'ajouter : « M. Sar- 
dou le fait encore mieux qu'elle! » 

Certainement il eût dit vTailCaril 
est le maître du drame pour « braves 
gens ». Ceux-ci vont au théâtre pour 
rire - sans méchanceté — des petits 
ridicules des personnages deki comédie. 

F.t ici l'auteur écrit sa pièce sur ceux 

'a maréchale Lefebvre : généreux ;ga- 

> sont héroïquement pou- 



drés de gloire; ils sont si sympathiques, 
que le « brave homme », ignorant de 
scepticisme autantque d'humanitarisme, 
s'alarme, se réjouit, s'insinue sans s'en 
douter dans l'atmosphère de la cour 
impériale du «Corse aux cheveux plats»; 
l'émotion le gagne; il a l'âme d'un gro- 
gnard de la garde, il fait des vœux pour 
cette bonne « Sans Gêne » et s'inquiète 
vraiment des péripéties de l'aventure 
dans laquelle elle s'est lancée ; il applau- 
dit en toute sincérité quand elle triom- 
phe. Le rideau peut se baisser; le brave 
homme, vibrant encore de son alerte, 
est rassuré... Le théâtre lui a donné tout 
ce qu'il lui demande : une secousse sen- 
timentale, un délassement sans effort 
et sans qu'aucun ennui ait surgi. Le 
« brave homme » et 1' « heureux auteur » 
se sont compris 

M'^'* Andral a joué avec beaucop d'en- 
train et d'enjouement le rôle de la 
Maréchale; M. Keppens avec beau- 
coup d'autorité celui de Napoléon. 
M. Franck-Morel fît un maréchal Le- 
febvre convenable. 

A l'Alcazar, une nouvelle Direction 
où nous retrouvons le sympathique 
M. Meer, a donné comme spectacle de 
début Le Boute-en-train, comédie en 
3 actes de M. Alfred Athis. M. Jules 
Berr)- a incarné très prestement le rôle 
d'un jeune homme avenant que des 
embarras d'argent obligent à entrer 
dans la peau du prince de Sylvanie. S'il 
y gagne le crédit nécessaire, il fait la 
connaissance des mille petits désagré- 
ments des grandeurs. Vous les énuraérer 
serait trop long Homme de ressources, 
le pseudo prince surmonte heureuse- 
ment, comme vous pensez, les désagréa- 



— 62 — 



ment orgueilleux des deux héritiers. 
Gabriele D'Annunzio, aussitôt après la 
mort de Carducci, a bien voulu se pro- 
clamer royalement l'unique successeur 
du grand Défunt. 

La fiaccola che vivo Ei mi commette 
l'agiterô sulle più aspre vette. 
(Z^ flambeau vivant qu'il vie confie je vais 
P agiter/ sur les sommets les plus après.) 

M. D'Annunzio est, vraiment, la 
personnalité la plus haute de la litté- 
rature italienne de nos jours. L'in- 
domptable énergie qu'il déploie, sans 
arrêt, dans sa création multiforme est 
toujours un titre qui lui vaut bien le 
premier rang. 

M. Pascoli (son aîné) semble depuis 
quelque temps vieillir, dans ses œu- 
vres: et l'on peut dire que la curiosité 
littéraire de la jeune génération d'Italie 
est presque exclusivement éveillée par 
l'apparition d'une œuvre d'annun- 
zienne. Cela a été confirmé, cette 
année, par la représentation de Fedra 
et par la publication de Niiovi : Poe- 
metti. 

Fedra est une des tragédies les moins 
réusies' de M. D'Annunzio II est fort 
difficile de comprendre comment un 
esprit très avisé, tel que celui du poète 
d'Abruzze, ait pu encore une fois se 
laisser séduire par la chimère fossile 
d'un Théâtre Grec de ce genre. 

Le personnage de Fedra, dans sa 
décrépitude scénique, ne pouvait pas, 
quoique évoqué avec une certaine 
richesse verbale, avoir une vie nouvelle 
et aspirer à la conquête de l'avenir. 
M. D'Annunzio déploya des efforts 
héroïques pour arracher des étincelles 
de passion à ses poupées archaïques. 

Mais, dans l'ensemble de la pièce, le 
public a compris l'extrême caducité de 
tout un système artistique de pénible 
imitation classique. Le succès, dans les 
principales villes d'Italie, n'a été qu'une 
froide proclamation d'estime littéraire. 



Estime que la critique se hâta, cette 
fois, de contester fort sérieusement. 

L'un des plus beaux et rares talents 
critiques d'Italie, M. G.-A. Borgese 
nous apprend, tout simplement, que les 
vers de Fedra, sont de 7nauvais vers. » 
Cela est certain : jamais, comme dans 
cette dernière pièce, n'a éclaté le défaut 
capital de l'œuvre d'annunzienne : La 
monotonie de l'éloquence. Les éléments 
secondaires sont exprimés avec une 
solennité identique à celle des éléments 
essentiels. D'oiî, désormais, une source 
inépuisable de lassitude : quelquefois, 
on peut bien le dire, d'ennui profond. 

L'Italie invoque, à présent, un grand 
poète bien différent : le poète qui 
chante comme on pense parmi les 
étoiles et comme on parle dans les rues. 

M. Pascoli, autrefois, paraissait en 
marche vers ce but éternel de la poésie. 

Avec Myricœ nous dirons de plus : 
il chanta comme l'on chante le long des 
sentiers de la campagne. Ce fut dans 
Poemi Conviviali qu'il arriva aux som- 
mets de son art. Mais c'était déjà un art 
usé, avec un vernis professoral. Dans 
Poemetti, dans Canti di Castelvecchio, 
le poète mêla dans une admirable fusion 
ses qualités autochtones de pensée et 
de forme. La déchéance commença 
avec les Canzoni deW Olifante : et elle 
paraît continuer avec ces derniers iVi^ot^/ 
Poevietti. 

Au fond, cet homme, dans le ving- 
tième siècle, ne respire et n'exprime 
qu'une vie morte. L'Italie moderne, 
pour lui, n'est qu'un petit coin de pro- 
vince. On pourrait dire que ce qui inté- 
resse davantage ce poète, à l'heure 
actuelle, c'est le plus petit potin du 
plus petit pays dont il connaît, très 
bien, avec l'argot, les commérages. Et 
cette poésie, lorsqu'elle lance de rau- 
ques éclats de trompettes pour chanter 
une épopée rouillée comme dans \ Oli- 
fante, aboutit, presque toujours, à nous 



-67,- 



lonner le bonheur lourdaud de la 
nédiocrité humaine observée dans la 
milité d'un entourage villageois. M . Pas- 
oli. au fond, est, toujours, un écrivain 
le patois, une âme provinciale qui 
nodule son joli chant rustique. Que 
oniiaît-il, désormais, ce grand vain- 
[ueur des concours de poésie latine, de 
a vie que l'on vit, aujourd'hui, dans les 
oilieux des grandes villes où la cons- 
lience véritable de la Patrie future vient 
e former sans relâche ? 

C'est pourquoi, en Italie, les jeunes 
alents d'avenir regardent avec enthou- 
iasme le grand mouvement littéraire et 
)olitique créé par le poète F. T. Mari- 
letti sous le nom de futurisme. Cette 
loctrine libératrice qui a déjà fait le 
our du monde, triomphe quotidienne- 
nent des polémiques les plus violentes 
ît des attaques acharnées que lui livre 
a coalition des professeurs et des 
irchéologues d'Italie. Milan est la seule 
allé de la péninsule d'où pouvait partir 
m mouvement d'une si grande impor- 
ance. 

Dans ses murs vibrent tous les 

:ourants les plus nécessaires à la vie 

noderne de la Nation. L'élément éco- 

que qui attire, désormais, à son 

re tous les besoins des différentes 
[entrées d'Italie, y épouse naturel le- 

t l'élément spirituel et vient, chaque 

, le féconder. 



Ici, la vie artistique a toutes ses 
fièvres bienaisantes. Les théâtres de 
Milan dictent la loi au monde théâtral 
italien. Ses journaux dirigent le goût 
esthétique du pays. Des poètes nou- 
veaux 3' chantent et y sont écoutés. 
Giampietro Lucini (un beau talent 
révolutionnaire qui est l'aîné de ces 
jeunes écrivains) vient de lancer le 

Verso Libero (une Bible colossale de 
l'art poétique) : et il prépare Revolve- 
rate, un livre qui sera un brûlot. 

Federico De Maria, l'un des plus 
vaillants futuristes, sicilien de naissance 
et milanais d'élection, avec la Leggenda 
de la Vita a chanté une des plus auda- 
cieuse nouvelles harmonies italiennes de 
ces derniers temps. Enrico Cavarchioli 
(le plus jeune de tous ces poètes) dans 
Ranocchie Turchine a répandu tout son 
génie vibrant dans une fête de rimes 
et de rythmes qui, merveilleusement 
symboliques, expriment tout entière, 
dans une belle impétuosité futuriste, 
la vie sceptique de la modernité. Et 
bien d'autres livres paraîtront grâce à 
l'autorité du poète du Roi Bombance de 
qui la France attend le chef-d'œuvre 
princier du Futurisme et à qui la jeune 
Italie reconnaît le titre de maître dans 
une poésie digne du temps où les auto- 
mobiles filent sur la terre et les aéro- 
planes volent dans le ciel. 

Paolo Buzzi. 



Petite chronique. 



Notre uiuiijiic d'art, notre excel- 
ent ami Maurice Drapier a épousé à 
jand, le 23 septembre, Mademoiselle 
\.drienne Guequier. Nous adressons à 
lotre collaborateur et à sa femme nos 
îlus chaleureuses, nos plus vives félici- 
atio"-^ of .w><; vœux le" '^'"-^ />or-i;-...v 

Nos Samedis. — Nouà publierons 



dans notre prochain numéro le pro- 
gramme de Nos Samedis pour cet hiver. 
La première séance est fixée au 20 no- 

vcm!)re. 

Le banquet organisé à l'occasion du 
X' anniversaire du Thyrse aura heu le 
samedi 2-j novembre, à l'Hôtel de 
l'Espérance, place de la Constitution, 



-64- 



Bruxelles-Midi . M'"^ Delbove-Derboven, 
du théâtre du Parc, M"« Laure Dewin, 
du théâtre de la Monnaie, M. Georges 
Carpentier, du théâtre du Parc nous 
font l'honneur d'y assister. Nos sympa- 
thiques convives interpréteront du Gi- 
raud, du Lemonnier, du Verhaeren. 

Les adhésions peuvent être envoyées 
à la Direction du ThyrsCy rue du Fort, 
i6. La souscription est fixée à 5 franchi. 

Lettres russes. — M. Constant Za- 
rian, dont nos lecteurs apprécieront 
dans ce numéro le talent aig^u et ner- 
veux donnera désormais au Thyrse 
des Lettres russes Qu'il soit le bien 
venu parmi nous et qu'il agrée tous nos 
remerciements. 

Livres nouveaux. — A paru, aux 
éditions du Thyrse : Les Maîtres clas- 
siques du XVIII'' siècle (Bach, Haydn, 
Mozart, Beethoven) par V. Hallut, 
notre sympathique critique musical. Le 
volume, d'un format très élégant, con- 
tient quatre portraits hors texte. Adresser 
les souscriptions à la direction du Thyrse. 
Deux francs le volume. 

La librairie Etienne Hovsepian édi- 
tera bientôt Les Saisons Mystiques, le 
nouveau livre de notre ami G. Ramae- 
kers. 

Les Contes Wallons de notre jeune 
confrère Désiré-Joseph Debouck seront 
mis sous peu en vente au prix de franc 
1.75. Ils contiennent quatre contes : 
I . Le Crollé ; 2 . Conte à pleurer ; 3 . Farces 
de nistres : a) Le chat; b) Une ven- 
geance; 4. Le petit Vacher. Adresser 
les souscriptions à l'auteur, 52, rue de 
Saint-Gilles, Bruxelles-Midi. 

Styn Streuvels, le bel écrivain fla- 
mand va publier une traduction flamande 
du vivant roman de notre excellent con- 
frère Ferdinand Bouché : Les Mourlon. 

Hommage. — Les admirateurs, les 
amis et les anciens élèves du savant 



maître liégeois, M. Maurice Wilmotte, 
se sont réunis pour lui offrir à l'occasion 
de son 25^ anniversaire d'enseignement, 
un volume de Mélanges d'histoire litté- 
raire et de philologie. 

Le recueil comprendra environ 800 
pages; le prix de souscription minimum, 
donnant droit au volume et payable par 
mandat adressé à M. G. Cohen, 3, rue 
Severo, Paris XIV^, ou à la réception, a 
été fixé à 10 francs. 

Expositions. — Bruxelles. Musée 
Moderne, II* Salon annuel de l'associa 
tion d'art Union. 2-24 octobre. 

Tournai — Cercle artistique La 25* 
Exposition des Beaux-Arts et d'Art ap- 
phqué restera accessible au public jus- 
qu'au dimanche 18 octobre, de 10 heures 
à 5 heures. Pendant la même période, , 
restera ouverte, à la Halle-aux-Draps, 
\ Exposition des Œuvres d'Artistes 
Tournaisiens du XIX" siècle. Le prix 
d'entrée est fixé à i franc par personne, ^ 
donnant droit à la visite des deux Ex- 
positions. L'entrée pour l'Exposition de 
la rue des Clairisses, seule, est de 
50 cent. 

Charles Démange, le jeune auteur 
du Livre du Désir, sur qui les lettres 
françaises fondaient beaucoup d'espoir, 
est décédé à Epinal récemment, à l'âge 
de vingt cinq ans. 

Nous présentons à la famille du dé- 
funt nos respectueuses condoléances. 

Nous remettons à notre numéro de 
novembre le compte-rendu de l'exposi- 
tion, au Musée moderne, du Cercle 
L'Elan. 

L'Ecrin. Du Figaro, 25 septembre, 
signé : Ph. Emmanuel Glesener : 

J 'ai renoué connaissance avec ce Pierre 
Nozière, ce délicieux bambin de cinq 
ans qui avait commencé de respirer le 
jour au quai Malaquais.,,. 



-65- 



L' " Ame belge ". 



A propos d'un livre récent : 
Histoire de la Littérature belge d'expression française, par M. Henri LiEBRECHT. 
Préface de M. E. Picard. (Vanderlinden, éditeur à Bruxelles.) 



L'art de M. Henri Liebrecht n'est, 
en rien, un art « racine », un art « du 
terroir », un art « de chez nous » ; ce 
n'est point par la méthode tainienne 
qu''on pourrait expliquer sa formation, 
ses caractéristiques, ses qualités. Il est 
dans sa nature, il est dans sa logique 
intime de s'affranchir de tout régiona- 
lisme, de toute particularisation ; et si 
quelque jour le jeune écrivain se pré- 
occupait trop d'en faire *■ un exact 
reflet de ses ambiances », je crois bien 
qu'il irait à rencontre de sa sensibilité, 
imprudemment... Aussi, je ne m'étonne 
nullement de rencontrer, dans son 
« Histoire de la Littérature belge », 
une adhésion quasi-totale à cette théorie 
de r « Ame belge » dont on attribue 
— faussement, d'ailleurs — la paternité 
à M. Edmond Picard. Car cette théorie 
ne peut guère séduire que ceux-là de 
nos littérateurs qui bénéficient d'une 
telle « indépendance » d'inspiration. 
Les autres, eux, ne s'avoueront jamais 
« belges » — au point de vue littéraire, 
is'entend. — Les Wallons se sentent trop 
•lents des Flamands et lesFlamanas 
--- Wallons pour qu'ils puissent croire, 
les uns et les autres, à la possibilité 
d'une fusion. « 11 y a des écrivains belges, 
c'est-à-dire flamands ou wallons, mais il 
n'y a pas de littérature belge. A part de 
vagues travaux officiels qui sont belges 
dans le mauvais sens du mot, je ne vois 
guère que des œuvres qui, tout en gar- 
dant un fort accent wallon ou flamand, 
doivent énormément à l'influence fran 
^ise ou européenne ». Ainsi parle 
M. Fernand Séverin. « L'expression 
géographique et politique qu'est la 

telgique contient deux races bien 
M, Thyrsb — s novembre looo. 



distinctes qui ne sympathisent pas et 
qui sympathisent moins encore mainte- 
nant que par le passé. . . Elles ont chacune 
leur génie propre, et il est malaisé de 
concevoir le moment où ils pourront se 
confondre ». Ainsi parle M. Maurice 
des Ombiaux. « Je ne vois aucune ten- 
dance commune aux écrivains de natio- 
nalité belge... Si ce n'est celle d'aller 
s'établir à Paris ». Ainsi sourit M. Louis 
Delattre. Est-il nécessaire d'ajouter à ces 
affirmations, d'une absolue netteté, d'au- 
tres,non moins significatives, deM M. Hu- 
bert Krains,Stiernet,Demolder,Maubel, 
Carton de \Viart?(i) — Je le répète: 
c'est parce que M. Henri Liebrecht ne 
possède pas l'expérience intérieure du 
fait même — extrêmement compliqué, 
d'ailleurs — de 1' « enracination », qu'il 
peut aussi facilement adhérer à la doc- 
trine toute factice d'une « originalité 
belge ». Il n'en sent pas en lui les con- 
tradictions. Sans défiance, il confère à 
une démonstration d'historien une valeur 
esthétique, c'est-à-dire psychologique, 
que l'historien — en l'occurrence M. 
Pirenne — ne lui donne point Peut-être 
encore oublie-t-il que l'unité d'une 
nation n'est pas le signe d'une parfaite 
homogénéité, et que si, au point de vue 
patriotique, une telle homogénéité 
serait peu désirable, au point de vue 
artistique, elle est franchement néfaste. 
Mélangez les couleurs les plus écla- 
tantes de la palette, qu'en résulte-t-il ? 
Du gris. Un art qui procède d'une inspi- 
ration éclectique est un art impuissant et 
avorté. L'éclectisme est un idéal d'aca- 



(i) Voir tome I du Thyru. Enquête sur la 
situation d6s lettres belges. 



— 66 



demie. Prétendre tout accorder, tout 
unifier, tout concilier, c'est se déperson- 
naliser, s'afflaiblir, se nier, et cesser 
précisément d'être intéressant et utile 
pour autrui. Dans la compétition pour 
la gloire, seules les œuvres « typiques » 
triomphent. N'est-ce point parce qu'il a 
été si frénétiquement flamand que Ver- 
haeren a conquis une renommée univer- 
selle... 

Mais M. Henri Liebrecht ne pouvait 
qu'être séduit par une théorie qui non 
seulement lui permettait d'écrire une 
«histoire», au lieu d'un simple «tableau» 
des lettres belges, mais encore lui four- 
nissait la matière d'une conclusion pré- 
cise. Coudre bout à bout quelques 
centaines de biographies, eussent-elles 
même — et c'est le cas — les mérites de 
la documentation patiente et de la juste 
proportion, est une tâche quelque peu 
ennuyeuse, et l'on comprend fort bien 
que le poète des « Fleurs de Soie » ait 
préféré, à l'absence de tout lien entre 
les parties diverses de son œuvre, un 
lien purement artificiel. La théorie qui 
lui a servi à l'établir, il l'a abandonnée, 
d'ailleurs, quand elle pouvait devenir 
d'une application périlleuse. Il n'a pas 
entrepris d'y ramener tous les phéno- 
mènes de notre littérature et ne s'est 
jamais dissimulé la complexité et l'hété- 
rogénéité de ceux-ci. Il reconnaît com- 
bien nous furent bienfaisantes les in- 
fluences françaises, sans restrictions 
chagrines. A aucun degré, il n'est sys- 
tématique et exclusif; et si l'on peut lui 
reprocher d'avoir — dans son souci 
d'unité et de composition — peut-être 
aussi pour satisfaire aux exigences de 
l'enseignement — adopté une doctrine 
un peu simpliste, il faut lui rendre cette 
justice qu'il n'y puise pas — comme cer- 
tains — prétextes à contemplions furi- 
bondes et à pontifications faciles. La 
probité de cette attitude se remarque 
d'autant mieux que « L'Histoire de la 



Littérature belge » accumule, en ses 
pages premières et sous une autre respon- 
sabilité que celle de M. Liebrecht, tout 
ce qui pouvait lui servir de repoussoir... 
Mais quelles que soient les commo- 
dités didactiques de ce système de «l'ori- 
ginalité belge» employé, ainsi que le fit le 
jeune critique, avec tact et discrétion, 
quels que soient ses mérites simplifi- 
cateurs, il eût été préférable cependant 
de l'écarter sans la moindre hésitation. 
Il n'explique rien — ai-je dit déjà — 
de la sensibilité et de l'esprit de nos 
écrivains, et l'on chercherait vainement 
à découvrir une seule œuvre à laquelle il 
puisse s'adapter exactement: le talent 
de M. Edmond Picard lui-même y 
contredit, et de la façon la plus caté- 
gorique, (i) Il nie, au profit d'un éclec- 
tisme déplaisant, cette tendance au 
« typique » qui porta certains de nos 
compatriotes à « s'occidentaliser » 
davantage encore: le Demolder de « la 
Route d'Emeraude » et de 1' « Arche », 
le Maeterlinck d'avant Saint- Wandrille, 
le Maeterlinck de « la Princesse Ma- 
leine » et de « Pelléas », en sont des 
exemples caractéristiques. A aucun 
degré, ce système ne constitue donc une 
méthode esthétique. Mais il est une 
dernière raison de le rejeter qui doit tout 
particulièrement obliger l'historien de 
nos lettres: c'est qu'il nous est né depuis 
plus d'un demi-siècle déjà, qu'il a été un 
moment capable d'influence, qu'il a été 
expérimenté — en quelque sorte — 



(i) Le Belge est foncièrement optimiste ; 
M. Picard a écrit « Fatigue de Vivre » et rimé 
« La Désespérance de Faust »; le Belge est réa- 
liste : M. Picard aime le Théâtre Idéologique, 
le Belge est empirique : M. Picard a signé là 
« Droit pur »; Wiertz est une exception dans 
l'art « belge > : personne n'ignore qu'à la devise] 
« l'Art pour l'Art» de la Jeune Belgique, l'au 
teur du « Juré » opposa une formule d'Art 
Social... Ce sont là des contradictions fort signi 
ficatives. 



-67 



ians notre vie littéraire même et que les 
faits — dans leur implacable logique — 
je sont prononcés contre lui. Le livre de 
M. Henri Liebrecht note que, vers 1833, 
L^othomb « cherchait à déterminer la loi 
ie sociabilité belge, et à établir notre 
besoin de nationalité. Mais « la philoso- 
phie de l'histoire n'était pas encore créée 
pour nous et s'il a le pressentiment d'un 
îtat de choses qui va faire apparaître 
bientôt le caractère de la nation belge, il 
ne sait pas encore déterminer lapsycho- 
ogie de la nation. » Cette préoccupation 
requit, pendant un long temps non 
seulement nos historiens, mais aussi nos 
critiques. Et ceux-ci réussirent fort 
bien à « déterminer la psychologie de la 
nation » — longtemps avant la venue de 
ie M. Pirenne. J'en trouve la preuve 
ians une étude parue en 1857, dans le 
roi urne XV de la Revue Trimestrielle, 
sous la signature de Salvador Morhange, 
DÙ trente pages durant (i), et non sans 
éloquence, est présentée, sous son 
ispect littéraire, la doctrine de « l'âme 
belge » : cette étude ne présente pas une 
vague analogie avec les articles où 
s'avouent les desseins de nos actuels 
« nationalistes », elle est identique, en 
tous points identique! Si quelque revue 
s'avisait demain de la reproduire sans 
avertir le lecteur, elle serait considérée 
comme le parfait manifeste de 1' « âme » 
nouvelle... Contrairement à ce que croit 
M. Liebrecht, notre nationalisme ancien 
fut donc totalement conscient — je 
veux dire aussi conscient que celui dont 



(0 Di la nitionaliti litUraire au point dt mu 

''' ': Hilgiqiu. Conférence donnée au Cercle 

iqueet Littéraire de Bruxelles, le 27 mars 



nous jouissons à l'heure présente. Il 
pouvait librement affirmer son excel- 
lence par les œuvres... Où sont les œu- 
vres? Celles des Wacken. des Potvin, des 
Labarre, que M. Henri Liebrecht classe 
dans « l'école du bon sens et de la mé- 
diocrité bourgeoise ? » Ou bien omirent- 
elles de naître, le temps n'étant pas 
venu, sans doute, des encouragements 
officiels? On en jugera comme on vou- 
dra. Mais toutes les façons possibles 
d'en juger conduisent à une même con- 
clusion générale., , 



L' « Histoire de la Littérature » de 
M. Henri Liebrecht est un livre d'un 
détail consciencieux et d'une écriture 
habile, que consulteront avec fruit les 
Belges assez affranchis des traditions 
chères à leur Patrie pour s'intéresser 
au labeur littéraire d'autres Belges; ils 
trouveront en lui un guide d'information 
sûre et de totale impartialité. Mais 
c'est précisément parce que l'ouvrage 
possède les qualités qui peuvent rendre 
bienfaisant son contact avec le grand 
public, qu'il est nécessaire de mettre en 
garde contre les suggestions de la mé- 
thode factice qu'il adopte. La vie pro- 
cède par continue différenciation; si 
notre littérature se révèle fortement 
diflerenciée, elle prouve par là sa vita- 
lité ; ce n'est point l'heure, encore, de 
lui inventer une étiquette et une « lé- 
gende » de muséum. Non, rien ne 
presse. Laissons « l'âme belge » jouir 
quelque peu de son corps. Et puisque le 
dualisme est inévitable, sachons y con- 
sentir. 

LÉON WÉRY. 



— 66 



demie. Prétendre tout accorder, tout 
unifier, tout concilier, c'est se déperson- 
naliser, s'afflaiblir, se nier, et cesser 
précisément d'être intéressant et utile 
pour autrui. Dans la compétition pour 
la gloire, seules les œuvres « typiques » 
triomphent. N'est-ce point parce qu'il a 
été si frénétiquement flamand que Ver- 
haeren a conquis une renommée univer- 
selle... 

Mais M. Henri Liebrecht ne pouvait 
qu'être séduit par une théorie qui non 
seulement lui permettait d'écrire une 
«histoire», au lieu d'un simple «tableau» 
des lettres belges, mais encore lui four- 
nissait la matière d'une conclusion pré- 
cise. Coudre bout à bout quelques 
centaines de biographies, eussent-elles 
même — et c'est le cas — les mérites de 
la documentation patiente et de la juste 
proportion, est une tâche quelque peu 
ennuyeuse, et l'on comprend fort bien 
que le poète des « Fleurs de Soie » ait 
préféré, à l'absence de tout lien entre 
les parties diverses de son œuvre, un 
lien purement artificiel. La théorie qui 
lui a servi à l'établir, il l'a abandonnée, 
d'ailleurs, quand elle pouvait devenir 
d'une application périlleuse. Il n'a pas 
entrepris d'y ramener tous les phéno- 
mènes de notre littérature et ne s'est 
jamais dissimulé la complexité et l'hété- 
rogénéité de ceux-ci. Il reconnaît com- 
bien nous furent bienfaisantes les in- 
fluences françaises, sans restrictions 
chagrines. A aucun degré, il n'est sys- 
tématique et exclusif; et si l'on peut lui 
reprocher d'avoir — dans son souci 
d'unité et de composition — peut-être 
aussi pour satisfaire aux exigences de 
l'enseignement — adopté une doctrine 
un peu simpliste, il faut lui rendre cette 
justice qu'il n'y puise pas — comme cer- 
tains — prétextes à contemplions furi- 
bondes et à pontifications faciles. La 
probité de cette attitude se remarque 
d'autant mieux que « L'Histoire de la 



Littérature belge » accumule, en ses 
pages premières et sous une autre respon- 
sabilité que celle de M. Liebrecht, tout 
ce qui pouvait lui servir de repoussoir... 
Mais quelles que soient les commo- 
dités didactiques de ce système de « l'ori- 
ginalité belge » employé, ainsi que le fit le 
jeune critique, avec tact et discrétion, 
quels que soient ses mérites simplifi- 
cateurs, il eût été préférable cependant 
de l'écarter sans la moindre hésitation. 
Il n'explique rien — ai-je dit déjà — 
de la sensibilité et de l'esprit de nos 
écrivains, et l'on chercherait vainement 
à découvrir une seule œuvre à laquelle il 
puisse s'adapter exactement: le talent 
de M. Edmond Picard lui-même y 
contredit, et de la façon la plus caté- 
gorique, (i) Il nie, au profit d'un éclec- 
tisme déplaisant, cette tendance au 
« typique » qui porta certains de nos 
compatriotes à « s'occidentaliser » 
davantage encore: le Demolder de « la 
Route d'Emeraude » et de 1' « Arche », 
le Maeterlinck d'avant Saint- Wandrille, 
le Maeterlinck de « la Princesse Ma- 
leine » et de « Pelléas », en sont des 
exemples caractéristiques. A aucun 
degré, ce système ne constitue donc une 
méthode esthétique. Mais il est une 
dernière raison de le rejeter qui doit tout 
particulièrement obliger l'historien de 
nos lettres: c'est qu'il nous est né depuis 
plus d'un demi-siècle déjà, qu'il a été un 
moment capable d'influence, qu'il a été 
expérimenté — en quelque sorte — 



(i) Le Belge est foncièrement optimiste : 
M. Picard a écrit « Fatigue de Vivre » et rime 
« La Désespérance de Faust »; le Belge est réa 
liste : M. Picard aime le Théâtre Idéologique 
le Belge est empirique : M. Picard a signé 1< 
« Droit pur »; Wiertz est une exception danj 
l'art « belge » : personne n'ignore qu'à la devis< 
« l'Art pour l'Art » de la Jeune Belgique, l'au 
teur du « Juré » opposa une formule d'Ar| 
Social... Ce sont là des contradictions fort signi 
ficatives. 



-67 



dans notre vie littéraire même et que les 
faits — dans leur implacable logique — 
5e sont prononcés contre lui. Le livre de 
M. Henri Liebrecht note que, vers 1833, 
Nothomb « cherchait à déterminer la loi 
ie sociabilité belge, et à établir notre 
besoin de nationalité. Mais « la philoso- 
phie de l'histoire n'était pas encore créée 
pour nous et s'il a le pressentiment d'un 
îtat de choses qui va faire apparaître 
bientôt le caractère de la nation belge, il 
ne sait pas encore déterminer lapsycho- 
ogie de la nation. » Cette préoccupation 
requit, pendant un long temps non 
îeulement nos historiens, mais aussi nos 
:ritiques. Et ceux-ci réussirent fort 
bien à « déterminer la psychologie de la 
aation » — longtemps avant la venue de 
ie M. Pirenne. J'en trouve la preuve 
ians une étude parue en 1857, dans le 
colume XV de la Revue Triînestrielle, 
sous la signature de Salvador Morhange, 
[)ù trente pages durant (i), et non sans 
éloquence, est présentée, sous son 
aspect littéraire, la doctrine de « l'âme 
belge » : cette étude ne présente pas une 
vague analogie avec les articles où 
s'avouent les desseins de nos actuels 
« nationalistes », elle est identique, en 
tous points identique! Si quelque revue 
s'avisait demain de la reproduire sans 
avertir le lecteur, elle serait considérée 
comme le parfait manifeste de 1' « âme » 
nouvelle... Contrairement à ce que croit 
M. Liebrecht, notre nationalisme ancien 
fut donc totalement conscient — je 
veux dire aussi conscient que celui dont 



( I ) Di la nationalité littéraire au point dt viu 
d* la Helgique. Conférence donnée au Cercle 
Artistique et Littéraire de Bruxelles, le 27 mars 
1857. 



nous jouissons à l'heure présente. Il 
pouvait librement affirmer son excel- 
lence par les œuvres... Oii sont les œu- 
vres? Celles des Wacken. des Potvin, des 
Labarre, que M. Henri Liebrecht classe 
dans « l'école du bon sens et de la mé- 
diocrité bourgeoise ? » Ou bien omirent- 
elles de naître, le temps n'étant pas 
venu, sans doute, des encouragements 
officiels? On en jugera comme on vou- 
dra. Mais toutes les façons possibles 
d'en juger conduisent à une même con- 
clusion générale... 



L' « Histoire de la Littérature » de 
M. Henri Liebrecht est un livre d'un 
détail consciencieux et d'une écriture 
habile, que consulteront avec fruit les 
Belges assez aftVanchis des traditions 
chères à leur Patrie pour s'intéresser 
au labeur littéraire d'autres Belges; ils 
trouveront en lui un guide d'information 
sûre et de totale impartialité. Mais 
c'est précisément parce que l'ouvrage 
possède les qualités qui peuvent rendre 
bienfaisant son contact avec le grand 
public, qu'il est nécessaire de mettre en 
garde contre les suggestions de la mé- 
thode factice qu'il adopte. La vie pro- 
cède par continue différenciation; si 
notre littérature se révèle fortement 
différenciée, elle prouve par là sa vita- 
lité ; ce n'est point l'heure, encore, de 
lui inventer une étiquette et une « lé- 
gende » de muséum. Non, rien ne 
presse. Laissons « l'âme belge » jouir 
quelque peu de son corps. Et puisque le 
dualisme est inévitable, sachons y con- 
sentir. 

LÉON WÉRY. 



- 68 



Le vendeur d'amulettes. 

(apologue oriental.) 



Une nuit Haroun, le calife bien-aimé, 
se promenait solitaire dans les rues de 
Bagdad, quand soudain il aperçut étendu 
le long de la porte close du Bazar des 
Orfèvres, un homme revêtu d'une che- 
mise légère malgré le froid intense qui 
sévissait. 

— Qui es-tu et que fais-tu là? inter- 
rogea le Calife. 

L'homme répondit : 

— Je suis un malheureux marchand 
d'amulettes, mon commerce est mort, 
personne n'achète plus mes fétiches; 
mourant de faim j'ai bazardé tout mon 
avoir jusqu'à mes vêtements, je n'ai plus 
que cette chemise loqueteuse, je suis nu 
comme rarbre,qui préfère laisser le vent 
d'automne, lui arracher les feuilles plu- 
tôt que de succomber. 

Pris de pitié le Calife lui dit : 

— Du courage, brave homme, prends 
ceci, mange, bois et vis heureux. Ce 
disant, Haroun le bien-aimé remit au 
marchand d'amulettes une bague en or 
ornée d'un énorme rubis connu sous le 
nom à'œil d'amour. 

Ce geste accompli, le Calife continua 
tranquillement sa route. 



La nuit suivante, Haroun passa de 
nouveau devant la grande porte close 
du Bazar des Orfèvres. Quel ne fut pas 
son étonnement de retrouver le mar- 
chand d'amulettes couché au même 
endroit que la veille. Le malheureux 
était si déprimé, et si épuisé par la 
fatigue et la faim, qu'il faisait peine à 



voir. On avait nettement l'impression 
que la mort mettait autour de lui toute , 
sa sollicitude et tout son empressement. 1 

— Que fais-tu là encore, lui cria ' 
Haroun le bien-aimé, pourquoi restes-tu 
dans cet état lamentable, n'as-tu pas 
encore vendu la bague que je te donnai ; 
hier soir. I 

Agonisant, le claquedent répondit : 

— Hélas 1 Seigneur, j'ai essayé de| 
vendre la bague au superbe rubis, maisi 
les uns prétendirent qu'elle était fausse, 
d'autres que je l'avais volée,et tous sans 
pitié me chassèrent de leurs maisons, si 
bien que je suis encore en possession 
à'œil d'amour. Et le vendeur d'amu- 
lettes d'une voix éteinte ajouta philoso-| 
phiquement : Vo3'ez-vous, Seigneur, iil 
m'arrive ce qui advient à l'homme de 
basse extraction à qui Allah donne 
trop d'inteUigence, il n'a pour toute 
nourriture que la raillerie de ses sem-., 
blables. Pour moi qu'importe, mainte4, 
nant je suis riche. La mort, cette reinal 
altière mais clémente qui régit le mondell 
m'a donné son amulette; bientôt je né \ 
connaîtrai plus ni la faim, ni la soif; lesi;| 
soucis et les douleurs seront loin de!! 
moi. Je vais être heureux. :; 

Et l'homme expira. 

Les dernières paroles du mort ému 
rent le Calife jusqu'aux larmes, il \ 
pencha sur son cadavre et retira doue 
ment de ses doigts crispés la bague a 
superbe rubis, puis songeur il s'en alla 
dans la nuit à travers les rues déserte^ 
de la capitale, riche de nouvelles 
pensées. 

Ary René d'Yvermont. 



- 69 - 

Rêve polaire. ^'^ 
I 

Le Roi des Neiges 

Mon corps s'est assoupi près de mon âtre en flamme. 
La boussole du rêve invite vers le Nord. 
Partons pour le pays des fijords, 
Mon âme ! 

Abords mystérieux du Pôle inaccessible : 
Sur l'âpre majesté d'un horizon de roches 
Nocturne éclat de neiges impassibles 1... 

A mon vouloir, tel un lichen, s'accroche 
L'attrait de forcer l'impossible. 

La hantise du Nord grandit comme une approche... 

Décor occulte et net : rocs blancs, pics de glace; 
L'océan vers la nuit étage la menace 
De ces spectres figés, anguleux, cruels... 

L'eau sombre fait reluire une lueur nacrée. 

Me voici face à face 
Avec le Roi du Gel, 
Plus blanc que les Vikings à la barbe sacrée. 

Il s'est dressé, là, fatal, devant moi. 

Géant, son front couvert de neiges et de nues 
Surplombe en surplomb lourd son regard froid. 
Son geste de défi détient en angle droit 
Le pouvoir de m' ouvrir la contrée inconnue. 

— « Ouvre! scalde glacé qui gardes ce mystère : 

Le Pôle, où l'Hiver infernal 

Dévoile aux yeux le Pivot de la Terre. 

Je veux forcer ce rempart hivernal I » 



(i) Ce poème inédit est extrait du prochain volume de (icorges 
Ramaekers, Les Saisûns Afystiqtus, qui paraîtra incessamment h la 
Librairie Moderne. 



- 70 - 

— « Je suis le blanc Tyran taciturne du Nord. 
Crois-tu pouvoir franchir ma banquise infinie ? 
Où tant de vains vouloirs, en atroce agonie, 

Avec, pour seul témoin, leur désespoir, sont morts 1... » 

— « Le Paradis des neiges 

Au centre des glaçons fleurit, inviolé ! > 

— « Mais combien de périls, d'obstacles, de pièges : 
Glace, famine, gouffres voilés 

Ne t'opposeront-ils en ces lieux désolés 
Qu'il te faudra franchir, pèlerin isolé, 
A qui les ours feront en silence cortège. 
Jusqu'à l'heure où leurs crocs, pour te manger, 
De ton sang sans chaleur maculeront la neige? » 

— « La neige est chaste, ô Roi, et je veux m'y plonger. 
La reine des blancheurs célestes me protège. 

Son étoile au ciel guide mon voyage 
Comme en un bleu Noël l'astre des Mages 
Guide leur confiance au pays de la Crèche. » 

— « Ignores-tu qu'au fond de mon triste ro3'aume 
Il n'est rien des plaisirs qui font vivre les hommes. 
Pour oublier l'absence immense — ô ignavie! — 
Ton cœur n'y connaîtra, dans la torpeur des jours, 
Aucun espoir, quelque lointain qu'il soit, d'amour l 

» Ahl pas même l'émoi de suivre dans les brumes 
Les cygnes des Sagas de la Scandinavie... 

» Dans les plaines du froid, seul le Passé s'exhume. 
Tu y vivras lugubre en face de ta vie. .. » 

— « Douceur du souvenir d'avoir versé des larmes! 
Délivré de la chair dont j'ignore les charmes, 
Haussant pour Dieu mon âme à sa propre grandeur. 
Et comme un frère aimant me confortant moi-même. 
Je m'enfoncerai seul dans la candeur que j'aime. 
Dans la candeur du Nord semblable à ma candeur. » 

— « La lune est le soleil blême de ces déserts 
Où erreras sans fin ton inutile audace. » 

— « La lune éclaire, ô Roi, la chasteté des airs... 
Hiver étincelant des cristaux de l'espace... 

Et je serai pareil en marchant sur la glace 
Au Prophète divin qui marchait sur la mer. » 



* 



— 71 — 

— « La rafale en sifflant glacera ta victoire, 
Terrassera ton front qui voulait \'ivre seul 
Et t' étendra, vaincu, sur l'immense linceul. » 

— « Mon âme est immortelle et quel que soit mon sort, 
Mon œuvre, Roi du Gel, vivra dans les mémoires. 

Je suis l'esprit chrétien qui peut braver la mort. 

Je veux connaître enfin ce qu'il reste à connaître 
Des mystères du globe, où l'appel de la Croix 
N'attire plus leurs cœurs vers le Pôle de TEtre. 

Ouvre-moi ce portail de glace et, sans effroi, 
J'irai vers l'inconnu du Nord béant!... » 

— « Peut-être ! » 

II 

Le Soleil de Minuit 

La glace au loin pendant des lieues; 
Puis les neiges aux ombres bleues. 
Geôlier gris des plaines mortes, 
Le Froid a refermé la porte 
Radieuse de l'Orient. 

Seul, sous le silence du ciel, 

— Fantomatique et charriant 
Ces phantasmes de l'horizon : 
Les icebergs et les glaçons, 
Décors de mondes irréels 

Sortis des brumes qui s'espacent — 
Par le chenal artificiel 
Que son tranchant trace et retrace 
Le voilier blanc des mers de glace 
Péniblement avance et casse 
Des blocs de gel. 

Oh ! cette impasse. 

Où s'aventure son audace. 

Que prolonge l'acier tenace 

Sous le pesant ennui si grisâtre de l'air 

Et que referme dès qu'il passe. 

Inflexible tyran, l'Hiver l 

Désert sans soirs et sans matins. 
Contrée où les nuits indécises 
Sont semblables aux bnimes grises 
Et désespérantes des jours. 



— 72 — 

Ni phoques blancs, ni lamentins. 
Ni renards bleus; seuls, de grands ours 
Au poil de neige, mais balourds 
Comme des pingouins ridicules... 

Et toujours 

L'orbe des lointains nus recule 

Dans la région trouble des brumes, 

Où s'étagent en blanc des visions indécises 

D'apocalypse nébuleux. 

Rempart monstre et anguleux ! 

C'est la banquise 

Ancrée aux confins plats de la mer sans écume. 

Clair de lune en efiroi 

Sur du Froid 

Etage en terrasses ; 

Surfaces 

Immensément lisses 

Où glissent 

Les rayons de l'astre fatal. 

Dandinement blanc de cette face 

Aériennement farouche 

Dans cet esseulement total!... 

Air glacé coupant la bouche; 

Froid qui assourdit. 

Froid qui engourdit, 

Froid qui terrasse. 

Froid qui poignarde jusqu'à l'âme, 

Froid qui changerait des flammes 

En stalagmites de glace!... 

Solitude polaire ! en la nuit du salut. 
Etre le seul témoin de l'Hiver absolu!... 

O blanche Immaculée, 

O Vierge catholique. 

Ma vie est acculée 

A la nuit diabolique. 

Que ne suis-je à présent dans une basilique, 

Où l'orgue très chrétien prélude à la Noël. 

Que ne vais-je. 
Parmi les neiges. 
Vers ta crèche 
O Emmanuel 1 



- 73 — 

Mais quoi ? une aurore ingénue 
Se lève sur la glace nue 
Où reluit sa gloire ingénue. 

Dans l'air sombre un beau météore 
Se déroule — arabesque étrange — 
Suspendant sur la neige et l'aurore 
L'hiver scintillant de ses franges. 

Oh ! Noël et ce sont tes Anges 
— Ailes d'ambre, tuniques d'or — 
Célébrant la Lumière environnée de langes. 

Le Soleil a forcé les portes de la Mort I 

Baignant la blancheur bleue des plaines liliales 

La mer polaire, où rit la féerie idéale. 

Parmi les frisselis des glaces et des ailes, 

Hors de ses flots de flamme aux tendresses charnelles 

Laisse émerger soudain, dans l'ombre boréale, 

Le Soleil de minuit sur la neige éternelle! 

Triomphale éclosion de fleurs surnaturelles ! 
Sempiternel Hiver en fête de rochers 
Virginité dressant daus l'Heure maternelle 
Les prismes aériens des glaciers sans péché... 

Emblème très chrétien de la Toute-Innocence, 
La glace est par éclat, la neige est par essence, 
Le solaire décor de la grande naissance 
Que célèbre ta gloire au pôle des Hivers, 
O Soleil de minuit qui sauvas l'Univers!... 

Georges Ramaekers. 



La mystique de Rudyard Kipling. 

S'il est un truisme périmé, c'est bien toutes les chances d'être en présence 

la complication psychologique de l'en- d'un exemplaire d'humanité parfait : ce 

faut et du barbare. Leur âme a toutes fut la fortune de la race grecque, c'est 

les facultés en germe; la culture n'en celle de quelques branches germani- 

atrophia aucune. Si elle se développe ques. 

harmonieusement, grâce au milieu ou à Si nous considérons la famille euro- 

l'expérience acquise des aînés, l'on a péenne comme tripartite, Gréco- Latine, 



74 



Celte ou Germaine, nous voyons que si 
les deux premières branches ont choisi 
de développer l'une le cerveau par le 
sens spéculatif et pragmatique, l'autre 
le sentiment par la mystique, la troi- 
sième — en raison peut-être de son 
équilibre territorial, ni trop continental, 
ni trop .méditerranéen et solaire, — fait 
osciller sa vie intérieure entre son 
sentiment et son pouvoir critique. 

De bons esprits pourront y voir un 
indice de l'ordre d'invasion arya en 
Europe. Les Celtes sont mystiques, les 
Gréco-Latins cérébraux. Les Germains, 
échelon intermédiaire, tiennent des uns 
et des autres. Spéculations et hypo- 
thèses pleines de séduction pour des 
esprits ingénieux portés à faire de l'his- 
toire comme de la géométrie, dans l'es- 
pace. 

L'échantillon contemporain le plus 
parfait de Germain semble bien être 
l'Anglo-Saxon. Combien le Teuton 
semble mâtiné au prix de l'Anglais! 
Trop de Latin, de Slave, voire de Tou- 
ranien en ses veines. Mais l'Anglais! 
Toile celte brochée d'Angle, brodée de 
Saxon et surbrodée de Scandinave : 
toute la Germanie, — celle du Nord, — 
et salée dans les embruns de l'Atlan- 
tique comme des harengs dans la sau- 
mure. 

Qui n'a constaté le ménage que font 
dans un cœur britannique un drapier 
de Londres et une sorcière de coun- 
try ? Sorcière qui peut être fée et drapier 
tournant à l'armateur : cela dépend du 
degré d'évolution auquel est parvenu 
l'individu. Quand ils ne s'entendent 
point, jaillit l'humour. Des tempéra- 
ments étranges sont toujours possibles, 
comme Mérédith et Wilde : mais ce 
sont des anormaux et des littérateurs 
peu goûtés de l'ensemble de leurs com- 
patriotes. Fruits de culture exotique, 
produits tombés de la lune : la sorcière 
les déteste — leur étrangeté lui fait con- 



currence, — et le drapier ne les com- 
prend pas. 

La littérature nationale anglaise réflé- 
chit admirablement cette double ten- 
dance. Celui qui signe Shakespeare, par 
ses vues réalistes et arrivistes, plaira au 
drapier qui se réclamera de Richard ou 
de Lady Macbeth; la sorcière se délec- 
tera aux fées, spectres^ lutins que Will 
verse sur la scène par bottées comme 
un bonhomme Noël. Autre exemple : 
Dickens, dans ses Contes de Christmas; 
comme il connaît bien son public et 
que l'avarice du négociant talonnée par 
un fantasme somnambulique est bien 
faite pour la joie de quelque aldermen 
pansu! Et Chaucer, et Marlowe, et 
Swift, et Tennyson et les autres, et les 
autres! Sat prata biberunt. 

Les contemporains ? Notre science, à 
un niveau si pratique qu'ils la réduisent, 
si peu spéculative la rendent-ils, notre 
science n'en chatouille que davantage 
leur appétit de mystérieux, leur fringale 
d'inexploré, leur boulimie d'inconnu. 
Qu'ils sont bien les neveux des rêveurs 
Celtes et les fils des Scandinaves in- 
quiets! Ils se partagent les domaines 
inconnus et, armés de réalisme, les 
explorent, les mettent en coupe réglée. 
L'avenir est à Wells et le mystère cos- 
mique; Doyle pêche dans la mathèse 
psychologique avec la gaffe de la police. 
Swinburne, — sa cendre vibre encore à 
l'appel de son nom, — a fouillé dans 
Anadoria l'insoupçonné sexuel. Et si 
nous en venons à Kipling, c'est décidés 
à franchir les frontières du monde invi- 
sible conscient. 

Le sort en soit jeté! Aussi bien est-ce 
de tout le lot le plus intéressant. Anglais 
par son père, Hindou par sa mère, il 
est deux fois Arya : une essence d'Ira- 
nien, et si nous pouvons essayer une 
comparaison avec la chimie, l'élément 
hindou est balancé par l'élément saxon 
et l'atome celte s'y combine dans la 



— 75 — 



molécule Scandinave : l'Orient extrême 
et l'extrême Occident. 

Dans une étude très fouillée, (i) Mon- 
sieur André Chevrillon faisait ressortir 
ses peintures guerrières, ses rêves san- 
glants, « la jouissance » avec laquelle 
« il ravage et foule aux pieds ce que 
notre main n'ose toucher », — la figure 
humaine — , cette conception d'un Dieu 
national spécialement attaché à la gran- 
deur anglaise », ces prédications de 
« bataille et d'entreprise, d'action auda- 
cieuse jusqu'à la violence, « bref la bru- 
talité active et la religiosité biblique. 
Nécessité de l'absolu dans la violence 
active (Normand) méprisante tolérance 
pour les gentes (Anglo-Saxon) (2) sou- 
vent inquiétées par — c'est le point sen- 
sible, — une soif inextinguible de per- 
sonnalisations métaphysiques (Hindou) 
ou supra-sensibles (Celte). 

C'est cette caractéristique spéciale de 
sa personnalité, une âme de gymnoso- 
phiste ou de néo-platonicien qui s'éveille 
en cet insulaire, que nous allons tenter 
de faire ressortir. 



« Il y a peu de choses... Mais Strick- 
land a horreur de cette citation. Il pré- 
tend que je l'ai usée jusqu'à la corde. »(3) 
Kipling peut se railler : il ne s'en con- 
naît que mieux. Des choses non com- 
préhensibles relevant d'une sphère su- 
périeure : le bon sens du drapier n'ap- 
porte qu'un faible correctif, nulle tenta- 
tive de les définir, constatation sans plus 
de leur existence, nulle manie de ratio- 
cination, comme chez les philosophes 



( I ) Sur le Mur de la Ville. ( Mercuco de France, 
in 18). Sur le même point l'article remarquable 
de M Louis Fabulet, paru dans PEcho de Paris 
du 13 décembre 1907. 

(i) Hymne avant l'Action. 

(3) La Marque de la Hé!<-. 



Alexandriens. Ailleurs même, Kipling 
va jusqu'à féliciter un de ses héros de 
croire à tout sans ombre de scepti- 
cisme. Et c'est qu'en effet, il faut, pour 
croire à tout, ou bien une naïveté sans 
limites ou bien un esprit d'une force et 
d'une maturité telles qu'il a pu catalo- 
guer X phénomènes et s'en composer 
un ensemble de théories, incompréhen- 
sible peut-être pour un Francisque 
Sarcey, mais risquant fort de s'appa- 
renter aux idées d'un Villiers ou d'un 
Poë. C'est l'éternelle histoire de l'enfant 
et du vieillard enveloppés par l'homme 
d'un indulgent mépris, mais qui. au 
fond, ont raison contre sa sagesse terre- 
à-terre. « Beati pauperes spiritu. » 

Car il est des âges dans la vie morale 
tout comme dans la vie physique. De- 
mandez-le plutôt à ce jeune Wiking, 
qui, mille années avant, fut grec et, dix 
siècles après, Charlie Mears, esq., com- 
mis de banque, (i) Ne vous évoque-t-il 
pas, cet honnête garçon, ce fantastique 
personnage de Poë, tué aux Indes d'une 
flèche empoisonnée à la tempe et suc- 
combant soixante ans après en Amé- 
rique à la morsure d'un serpent — et 
toujours à la tempe? Choses nuisibles 
à croire, évidemment. « Sans cela, du 
diable si vous autres Anglais ne seriez 
pas, dans la boutique au bout d'une 
heure pour bouleverser l'équilibre du 
pouvoir et à faire du désordre ! » Sage 
réflexion d'une jeune Hindou à l'âme 
trop usée pour vouloir : Si vieillesse 
pouvait... 

— Je passe sous silence les menus 
faits courants : homme assassiné qui 
vient crier vengeance, (2) ou régiment 
massacré par traîtrise agitant le som- 
meil de quelque village perdu (3) Ce 
sont choses niées par les seuls peureux, 



( I ) La plus belle histoire du monde. 

(2) Le retour d'Imray. 

(3) La Légion perdue. 



76- 



en crainte de trouble dans leur repos. — 
L'âme revient sur terre, dix, vingt, 
trente fois peut-être jusqu'à ce qu'elle 
soit suffisamment usée pour se fondre : 
transposition du physique au moral. 
Mais n'y-a-t-il pas des amours prédes- 
tinées, des fusions d'âmes de différents 
sexes, mariages inscrits au ciel et qu'é- 
tudia Swedenborg? Ne peut-il y avoir 
de Sara pour ces Axel suffisamment 
affinés qui les aident à reconstituer le 
primitif androgyne, frère des anges, 
Seraphitùs-Seraphita ? Kipling ne l'af- 
firme, ni ne l'infirme. Il nous soumet 
un fait : deux enfants unis par un même 
songe chronique, qui sans se connaître, 
s'aiment à distance, se rencontrent... et 
s'épousent. J'ai cité Axel, mais, au dé- 
noûment près, « La Cité des Songes » 
n'a-t-elle point le même fond qu'Akë- 
dysseril ? 

Si les âmes survivent à la mort des 
jours et sont susceptibles d'union, c'est 
qu'il est une autre vie : pardonnez la 
prud'hommerie. S'il est une autre vie, 
c'est qu'il est des maîtres de la vie et la 
mort. Qu'on les nomme : Dieu, Allah, 
Brahma, ou simplement Nature, peu 
lui chaut. Ce n'est que la robe à chan- 
ger. Qu'il y en ait des hiérarchies en 
puissance de transformation, c'est en- 
core possible pour Jamblique, c'est 
même, toujours d'après Kipling, pro- 
bable. « Quelques gens tiennent qu'à 
l'Est de Suez, la Providence suspend 
son contrôle direct, l'homme y passant 
au pouvoir des dieux et des diables 
d'Asie. » Suit le châtiment d'un Anglais 
trop sensé pour croire à tout. Ces dieux 
mêmes, la prestigieuse vision de l'au- 
teur nous les fait connaître en même 
temps qu'à l'ingénieur Findlayson. (i) 
Les gens sensés diront que ce fonction- 
naire était sous l'influence de l'opium. 
Raison de plus pour être persuadé de 



leur existence, car la drogue fatale 
n'avait pu qu'exalter la perceptivité de 
Findlayson aux dépens de ses réflexes. 
Tel Hummil, des chemins de fer, qui 
est « descendu aux pays sombres et là 
fut pris pour n'avoir pu s'échapper avec 
assez de rapidité. » 

En tout cas, Brahma, endormi pen- 
dant que fonctionnent les intermé- 
diaires, peut toujours se réveiller assez 
à temps et, avec indulgence mais non 
sans fermeté, rappeler à des gens trop 
hardis l'existence de son absolu. Si vous 
tenez à en être certains, « vous n'avez, 
devant Aurelian Mac Goggin, qu'à 
mettre un instant le doigt sur vos lèvres, 
et vous verrez alors ce qui se passe. »(i) 
Cela rappellera en effet à l'imprudent 
budgétivore que pour avoir, une fois de 
trop, nié dans l'Inde l'existence dudit 
Absolu, un Anglais même peut subite- 
ment être frappé d'aphasie; mais Brahma, 
brave homme au fond, le guérira après 
trois mois de silence. 

Telle est donc la gradation des forces 
au-dessus de l'homme : âme, andro- 
gynes reconstitués, puissances intermé- 
diaires — Hannumans ou petits Jupi- 
ters d'étain, — et Dominateur des êtres. 
Celui dont on ne connaît pas l'époque 
du réveil. 

Au-dessous de nous, semblable hié- 
rarchie, mais descendante. Kipling ne 
nous a pas encore donné les impressions 
des végétaux, mais il a montré la con- 
science et la justice régnant sur les bêtes 
de la Jungle et autres lieux; et non pas 
notre justice sociale, bornée, mesquine, 
subdivisée en trop de cas, subordonnée 
à trop de principes contradictoires, mais 
la vraie, la seule Justice, celle qui dé- 
coule d'un équilibre parfait des choses, 
de la Nécessité et dont l'axe de la ba- 
lance est la Force. 

Car la Force, dans toutes ses mani- 



(i) Les bâtisseurs de ponts. 



(i) La conversion d'Aurelian Mac Goggin. 



— n 



festations, n'est-ce pas l'attribut pré- 
dominant de la vie et, conséquemment, 
de Dieu? N'est-ce pas elle, obscuré- 
ment cachée en nous, qui dirige nos pas 
vers tel ou tel horizon ou, sourdant 
obscurément dans les plantes, les fait 
jaillir en constellations de fleurs? Toute 
hypostase de la Force, synthèse uni- 
verselle, est vénérable et il ne nous 
paraît « pas si bête » en effet, ce Peroo 
qui, « la première fois qu'il entra dans la 
chambre des machines d'un steamer 
quand il était petit, fit sa prière au cy- 
lindre à basse pression ». (i) 

Cette synthèse panthéiste de la vie, 
embrassant depuis les êtres inorganisés 
eux-mêmes, jusqu'aux In\'isibles-qu'il- 
ne-faut-pas-nommer, tel est l'ensemble 
des vues éminemment mystiques de 
notre homme, à qui bien du bon sens fut 
nécessaire. Il ne devait pas, en effet, 
oscillant d'une vile humiliation à un 
orgueil enfantin, se voir ou pivot du 
monde, ou jouet aveugle de la basse 
nécessité. Ne fait-il pas penser à ces 
vieux maîtres des sciences perdues, qu'il 
connaît si bien pour les avoir étudiées 
« en Orient où sont nées les subtilités 
de Roses-Croix? » Et j'ai, suivant l'ex- 
pression de son King, comme une vague 
idée qu'il a « trouvé encore ceux qui les 
enseignent au pied de la colline de 
Yakatala ». (2) 



Lorsque nous voulons bien ne pas 
nous cuirasser de notre détestable va- 
nité d'enfants qui savent par de neuves 
expériences que l'O/rf Broivn Windsor 
est du savon et le chlore un métalloïde, 
nous sommes bien forcés de nous rendre 
compte qu'il y avait du bon, beaucoup 
de bon dans les vieilles méthodes. La 



(1) Les bâtisseurs de ponts. 

(2) Simples contes des col) •""'^ ""i^raphe. 



classification des hommes par influences 
planétaires était en particulier, bien 
commode, tant à fin d'usage personnel 
qu'en \'Tie d'une simplification toujours 
recommandable. Kipling lui-même et 
ses occultes inquiétudes nous permet- 
tent de prendre ce vieil instrument mis 
au point par son compatriote Fludd et 
de nous en servir comme spectroscope 
pour analyser la lumière astrale des 
principaux personnages de la « Comédie 
Britannique ». 
Tout d'abord l'ensemble de la troupe 

— j'entends, des caractères chers à l'au- 
teur, — est influencé de Saturne, le 
vieillard qui donne la science des choses 
cachées et leur intelligence. A remar- 
quer que les personnages masculins sont 
en général de Jupiter ou de son succé- 
dané Mars. Résumé des qualités : mé- 
thode et volonté. Quant aux person- 
nages féminins — pour être vrai, disons: 
au seul personnage féminin, car un seul 
est traité autrement qu'une perruche, 

— il est nettement de la Lune et non 
pas sujet de Phœbé mais d'Hécate, — 
mysticisme, et qui la porterait aux grands 
desseins, n'était son incurable paresse. 
« Voyez Luna à son apogée, » quand 
vous méditerez les exploits de Mistress 
Hauksbee. 

Cette « petite femme brune, mince, 
décharnée même, avec de grands yeux 
mobiles nuancés en bleu de violette et 
les plus douces manières du monde »,(i) 
ce « pétrel des tempêtes » est en effet un 
être terrible et bienfaisant, bien-aimé de 
Kipling qui rencontre en lui un rare 
spécimen de force désorbitée. Elle est 
capable de tout suivant l'occasion, de 
désorganiser un ménage comme de 
sauver un jeune homme des griffes d'une 
sotte coquette. Elle n'ira pas, comme 
Stalky ou Strickland, provoquer la For- 
tune ; elle l'attendra et, chose curieuse 



( I ) Trois et un de plus. 



78- 



mais naturelle, la trouvera à ses pieds 
et dans l'instant voulu. 

Au demeurant une excellente et intel- 
ligente créature, à moins qu'un coup de 
lune n'ait passé dans sa cervelle. Auquel 
cas elle sera telle que Moti-Guj refu- 
sant le travail, « à peu près aussi ma- 
niable qu'un canon de quatre- vingt-une 
tonnes lâché par temps de roulis ». Elle 
est la digne sœur de Bagheera la pan- 
thère, noire comme elle et comme elle 
protectrice des faibles, quand elle a le 
temps d'avoir du cœur. Elle est recon- 
naissante et l'on peut se fier à sa parole, 
mais pour elle aucune nuance entre la 
minute urgente et l'indéfini du Temps. 
De caractère, mystique? Je ne sais. 
Mais elle est par excellence la Force 
mystique, puisque indéfinissable comme 
le Sentiment, et en apparence, tout 
comme un Bonaparte ou une comète, 
hors de la norme. Vous pourrez — avec 
quelle difficulté — pénétrer l'âme de 
Miss Threegan, future Mistress Gadsby, 
la psychologie de Mistress Bremmil, la 
jugeotte si étroite de la fiancée de Dick 
Heldar et toutes autres femmes à votre 
choix, mais je vous mets au défi de con- 
naître de Mistress Hauksbee autre chose 
que les résultats de cette intelligence 
sans cadre, flottante et terrible par ce 
propre frottement. Au fait se connaît- 
elle elle-même? 

Son coup de maître est la nomination 
de Tarrion au Foreign-Office (i) Elle 
n'a rien fait, rien dit, rien bougé, mais 
le cheval nécessaire pour charger s'est, 
de lui-même arrêté à sa porte. Elle a 
dirigé les événements dans un sens 
favorable, et sans y prendre part. Aussi 
comme nous comprenons Tarrion quand 
il s'exclame : « Si Mistress Hauksbee 
avait vingt ans de moins et que je fusse 
son mari, je voudrais être vice-roi des 
Indes au bout de quinze ans ! » S'il 



avait connu le fonds de Mistress Hau- 
ksbee, Tarrion eût supprimé le premier 
conditionnel, car — dernier trait, — 
telle à vingt ans, telle à soixante; pas 
plus que Diane de Poitiers ou la Gali- 
gaï, les Mistress Hauksbee ne perdent 
jamais leur puissance. 

Mais — et c'est là son seul travers, — 
cet élément admirable de progrès est 
incapable d'un effort suivi pour soi- 
même, en dehors de sa fantaisie. Cela 
risquerait de la fatiguer. L'être qui 
pourrait la diriger, par amour, par point 
d'honneur, par reconnaissance, arrive- 
rait à tout s'il avait la volonté. C'est, 
selon Kipling, l'attribut du mâle. Vo- 
lonté ordonnée du Jovien, tel que Stalky 
ou ce « prussien de Bâtes » (i) volonté 
irréfléchie de Marsien, Dravot, par 
exemple, c'est, pour la lutte, le Nothung 
qu'il donne à ses héros. 

Cette volonté peut consister dans 
l'emprise sur soi-même, sur les événe- 
ments ou sur l'entourage : la race, le 
temps, le milieu. Je ne fais par là qu'in- 
diquer le démembrement d'une faculté 
qui, perdu l'un de ses arcs-boutants, 
cherra tout entière. Supposez Wee 
Willie Winkie, (2) enfant de la race 
dominatrice , laissant échapper une 
larme devant les Afghans prêts à enlever 
Miss Allardyce et lui-même; il eût 
cessé d'en imposer à son cercle et de 
créer ainsi une ambiance d'hésitation 
qui permet d'accourir à la compagnie E. 
C'est, d'autre part, parce que Daniel 
Dravot cesse de tenir à ses sens les rênes 
courtes, qu'il commet l'imprudence de 
prendre femme en pays « étrange », 
cause initiale de sa chute et de sa mort. 

Mais si, au contraire, l'homme sait, 
même « aux dépens d'un compatriote, 
apprendre la leçon de sa race : réfréner 
toute émotion et prendre l'étranger au 



(i) Conséquences. 



(i) Stalky and C". 

(2) Wee Willie Winkie, officier et gentleman. 



79 - 



piège au moment propice *, il aura la 
force d'influencer des auxiliaires^ d'at- 
tirer l'ennemi dans une embuscade 
longtemps à l'avance méditée et pré- 
parée et de la sorte méritera d'obtenir 
un définitif triomphe. 

Et qu'il me soit permis d'insister sur 
« Stalky ». Cette œuvre délicieuse, récit 
d'apparents enfantillages, est en réalité 
féconde en leçons et profitable d'exem- 
ples. Plein de maximes profondes — 
« Quand vous serez en face d'une situa- 
tion en dehors de la normale, agissez 
toujours d'une façon anormale », — ce 
livre, le moins connu en France de 
Kipling, est peut-être l'un de ses trois 
chefs-d'œuvre Je puis, d'emblée et sans 
désavantage, le comparer aux Livres de 
la Jungle. Stalky, c'est Mowgli dans la 
jungle scolaire : « En dehors de ce qui 
le touche immédiatement, le collégien 
est aussi ignorant que le sauvage qu'il 
admire tant; il est vrai qu'il possède 
aussi toutes les ressources des sauvages». 
Shere Khan, piétiné par les buffles, 
n'est-ce pas King, lapidé par Crotte-de- 
Lapin? 

Pour que la ressemblance soit tout à 
fait complète — tout parallèle à ses 
imperfections — il ne manque à Stalky 
que les leçons de Bagheera et la liberté : 
deux appoints qui font de Mowgli 
l'homme-type, l'homme complet, union 
parfaite de la force mystique et de la 
force volontaire, « Faunus lui-même » 
(i) dont 

I.ibidine fut la mère et Briape 

Le père, 6 Cheune Grec deux fois dieu. 

C'est ainsi que, dans Kipling, le 
Xorthman civilisé rejoint le Saxon 
nuageux et la Nature notre factice, 
fusion des deux états de la force ter- 
restre, canalisée par la Nécessité ou par 
l'Intelligence humaine. 



L'un des grands écueils de la méta- 
physique, qu'elle soit bouddhique ou 
pythagoricienne, c'est le dégoût de 
l'Action, l'abdication de la volonté 
entre les mains du Destin conscient. 
Kipling l'évite : c'est ainsi qu'il est bien 
de son île. 

Sa race en efifet connaît tous les eni- 
vrements de la puissance, toutes les 
expansions en force individuelle agis- 
sante, tous les opiums de l'imagination 
et du rêve. Il l'incarne prodigieusement, 
mieux que tout autre, favorisé qu'il est 
par son hérédité maternelle hindoue, 
qui lui permet de développer son kosmos 
sans rien perdre de sa volonté. Qu'il 
échafaude une philosophie avec des 
matériaux pris à Platon ou au Bodhisat, 
ses conceptions du monde ne lui feront 
pas perdre de vue que la beauté d'un 
être consiste dans le développement 
harmonieux de toutes ses facultés équi- 
librées dans l'adaptation parfaite à ses 
fins utiles et dans l'action, « le Jeu » (i) 
qui trempe les meilleures lames : On ne 
peut juger de la beauté d'une épée que 
jaillie du fourreau. L'homme tenant de 
l'ange et de la bête, devra avoir un es- 
prit puissant pour guider la bête et un 
corps superbe pour hospitaliser et servir 
l'ange. 

De temps à autre le drapier peut 
railler la sorcière (2) : cela ne tire pas à 
conséquence. Le bourgeois des fabliaux 
se gaussait volontiers de son curé, quitte 
à se mettre en règle au moment de faire 
son paquet. Quel dévot ne joue avec son 
idole? Le sacrilège pimente étrange- 
ment la faute. Il n'est pas donné à tous 
de pécher dignement. 

Cette double mentalité, c'est toute la 
raison d'être de l'Anglais. Supprimez 



(i) DanslcRukh. 



(i) Kim. 

(2) Au blanc et noir. 



— 8o 



cette sorte de l'Au-delà : vous avez un 
être grossier, arriviste, un commis-voya- 
geur sans gaieté. Enlevez le sens pra- 
tique : il vous reste un déséquilibré, une 
miss rêveuse et maniaque, une Ophélie 
noyée dans la moisissure d'un salon bien 
tenu et dans l'amour mystique des ani- 
maux en la personne d'un matou pelé. 
La beauté de l'Anglais est sa force, la 
force de l'Anglais est sa beauté : sa 



beauté et sa force, c'est Féquilibre, qui 
en fait un admirable exemplaire d'hu- 
manité, harmonieusement développé en 
toutes ses parties, l'équilibre, qui lui 
donne l'empire des aftaires, de la mer, 
de l'Infini, l'équilibre qui permet au 
Scandinave à la proue de sa barque de 
clamer aux peuples soumis devant son 
épée : « Et pourtant mon royaume n'est 
pas encore de ce monde ! » 

Maurice Pelletier-Osmont. 



Antonio Beltramellî. 



En France, les romanciers régiona- 
listes sont à la mode : ce sont les En- 
fances lorraines, de Moselly; Jacqiiou 
le Croquant, d'Eugène Le Roy; Mi- 
guette de Cante Cigale, de Delbousquet, 
etc., etc. En Allemagne, ce genre vient 
d'être renouvelé par le mélancolique 
Frenssen, pour le Nord (Jorn Uhl) et 
par Ludwig Thoma, humoriste savou- 
T&MX,\)0\ir\?i'Q2iY\hre(Bauerngeschichte). 
En Italie, les écrivains qui se sont con- 
sacrés à la synthèse d'une contrée défi- 
nie, sont légion, depuis le succès des 
siciliens Verga, Capuana et de Roberto. 

Antonio Beltramelli, le conteur des 
Romagnes, peut-il être rangé parmi 
ceux-là? Quoi qu'il en soit de cette clas- 
sification sans importance, un point ca- 
pital distingue Beltramelli des Grazia 
Deledda, des Salvatore di Giacomo, des 
Matilde Serao, qui sont, dans la géné- 
ration italienne actuelle, les peintres de 
mœurs locales les plus marquants : dans 
son œuvre déjà considérable, la nature 
occupe le premier plan. Et la nature, 
que le poète glorifie, ne peut apparaître 
à un esprit aussi vif, à un sentiment aussi 
spontané, qu'en l'image précise du lieu 
de dilection. La mer, pour Beltramelli, 
c'est l'incomparable Adriatique, la mer 



suave de Romagne, « d'un vert smarag- 
din, embrasée de voiles rouges •», et 
que tout un peuple adore au jour de 
Saint Laurent ; la Terre, c'est la vallée 
fleurie qui descend des roches de l'Apen- 
nin, l'âpre lande au bord des lagunes 
ou par delà les bois sauvages, ou encore, 
la Pineraie tragique et millénaire hantée 
par les souvenirs de la muette et sombre 
Ravenne. 

Faut-il retrouver en ces paysages 
d'une barbarie grandiose qu'ignore la 
molle Italie classique, le principe de la 
mentalité de notre auteur? Voilà des 
villes mortes, des cités accablées par le 
destin, comme Ravenne et Comacchio, 
et voilà d'immenses solitudes où l'indi- 
gène reste aussi étranger à la subtilité 
du Toscan qu'à la souplesse du Napoli- 
tain : la gravité joyeuse du conteur, sou- 
vent mêlée àunefière mélancohe, semble 
en effet s'inspirer des aspects de douceur 
lasse et de désolation que la Romagne 
offre tour à tour. 

Beltramelli, ce fils pieux pour qui la 
Terre bonne doit être la conseillère uni- 
que, la règle sacrée, déplore la vilenie 
des êtres que la civilisation corruptrice 
a éloignés de la Mère antique; le regret 
des cultes archaïques de la mer, du 



— «I — 



soleil et des claires fontaines l'obsède et 
lui fait dire la splendeur des choses en 
un panthéisme lyrique. 

Les personnages de ses nouvelles 
n'expriment eux-mêmes que des ins- 
tincts, des énergies émanant de la nature 
féconde et sereine. Balestar, « le frère 
du fleuve », est une force aveugle, 
comme Pscador, le faune, qui ressemble 
« aux chênes tordus, aux sapins qui ten- 
» dent leurs bras énormes vers les hori- 
» zons; son monde, c'est l'espace, ce 
» sont les forêts, — les nuées infinies 
> qui passent sans un frémissement. » 
« Il ignorait tout : ses sensations étaient 
» comparables à celles du lac qui réflé- 
» chit les aubes, les crépuscules et l'om- 
» bre des nuages. » Poussés par une sin- 
cérité vibrante, tous les hé?os de Bel- 
tramelli ont droit à ce vocable glorieux, 
ils ne connaissent d'autres lois que la 
violence et la bonté, et personnifient 
les passions les plus naturelles et les 
plus absolues ; l'amour, la haine, la dou- 
leur, éternels et indomptables comme 
les éléments, dominent en dieux impla- 
cables ces âmes victorieuses. Au delà 
des vices dégradants et des calculs mes- 
quins, une humanité supérieure, non 
contaminée par le triste mysticisme du 
Moyen Age, affirme puissamment sa 
joie de vivre. 

« Etre joyeux ». a dit André Maurel, 
» c'est posséder un cœur sans arrière- 
» pensée et irréductible. C'est être inac- 
» cessible aux petitesses humaines, pos- 
» séder une conscience infrangible, ne 
» pas douter de ses forces résistantes, 
» c'est garder, en un mot, toute la pureté 
» de son âme (i). » Nulle définition, — 
(celle-ci était destinée à Saint François 
d'Assise) — ne pourrait résumer mieux 
la tendance d'Anna Perenna, l'un des 
recueils les plus caractéristiques du ro- 
mancier italien. Chacun des chapitres 

( I ) î'etites villes d'Italie. 



de ce livre est un monument élevé à la 
mémoire d'un héros ignoré, dun soli- 
taire fruste et puissant, fort de sa virilité 
et de l'ingénuité de ses conceptions. 
Déjà, dans YAniica Madré, Beltramelli 
avait tenté l'esquisse de ces caractères 
d'exception. Mais l'imperfection de la 
forme, l'abondance et l'imprécision des 
détails avaient nui dans cette œuvre de 
début au pathétique des situations. 

Dans Anna Perenna, le ferment le 
plus généreux en grandes actions, c'est 
l'Amour. Voici comment Giacquita, le 
vieux berger, conte la légende des trois 
frères Ruta, Grisu et Oium : (les Aveu- 
gles). 

Anzula avait alors dix-huit ans; «celui 
» qui n'a pas vu le soleil ne peut parler 
» de beauté, et Anzula était pareille au 
» soleil. On allait, on venait, on passait 
» la nuit à chanter sous sa fenêtre... Les 
» vieilles disaient : Elle se mariera, elle 
» ne se mariera pas ; elle attend le soleil 
» de mai, elle attend sa porte d'or... 
» Parce que, vois-tu, la vie donne à 
» chacun son héritage; mais celui qui 
» naît beau a souvent part double; les 
» hommes se dépouillent pour les privi- 
» légiés de la terre, et c'est justice... » 

« Qui la voyait en était heureux. Un 
» beau jour d'avril ne se paie point, et 
» même ta fortune entière ne pourrait 
» compenser la joie que donnent deux 
» 3-eux de femme...» 

Les trois frères du Mont-d'Or désirent 
Anzula. « Ils étaient tous trois de même 
» taille... Ils avaient de longs cheveux 
» ondulés, et dans les yeux, une orgueil- 
» leuse hardiesse. Quand ils virent An- 
» zula, ils connurent la saveur de la dis- 
» corde, eux qui avaient vécu unis 
» comme les montagnes. Ils se regardè- 
» rent et se dirent : Elle est plus belle 
» que le monde et sera mienne l »... 

Un devin prédit aux amoureux l'inuti- 
lité de leurs espoirs, mais les frères ne 
l'écoutent point, et, comme Anzula ne 



82 



peut se décider à choisir, ils attendent, 
muets, les regards chargés de haine. 

« Vint le printemps. Au-dessus du vil- 
» lage, il y avait une forêt de grenadiers 
» qui, à la saison de l'amour, fleurissait 
» en un rouge de sang et allumait le 
» plaisir des hommes. La coutume vou- 
» lait qu'aux premiers jours de mai, on 
» célét^rât dans la forêt rouge la fête de 
» l'amour... » Or, les trois frères se dé- 
fient pour la possession de l'aimée : 

— «c Ecoutez! crie Oium... le soleil est 
» Dieu : il sauvera donc l'élu. Celui de 
» nous qui tiendra le plus longtemps les 
» yeux fixés sur le soleil, aura la pre- 
» mière nuit d' Anzula I De toute part, 
» s'élevèrent des cris de protestation, 
» mais les frères firent scintiller leurs 
» poignards, et l'on se tut... Les trois 
» visages admirables s'étaient levés au 
» ciel et dirigeaient leurs yeux d'aigles 
» vers le soleil . Pas un mouvement, pas 
» un mot : les paupières ne se fermèrent 
» point... Peu après, les frères étaient 
» aveugles. » 

Et voilà pourquoi aujourd'hui, fête 
de l'amour, les trois vieux aveugles s'en 
vont encore par la forêt, et, les yeux 
morts, cherchant la lumière, chantent... 

Le volume entier narre l'histoire im- 
muable de l'Amour, un Amour aux yeux 
d . feu, sans soupirs, sans raffinements, 
roi viril des mâles qu'une vigueur auda- 
cieuse anime. La Mort est son parte- 
naire : le Vaisseau rouge, 7m Dieu des 
HonirtitiS rudes, la Biche, le Vieux de 
la Lande, elle couronne, libératrice et 
suprême volupté, le triomphe de ces 
géants. 



Peu de temps après Anna Perenna, 
Antonio Beltramelli publiait une autre 
série de contes (J. Prijtwgeniti) dont 
plusieurs, - le Corsaire, Dèviladi Géra, 
l'Herbe sardonique, Vinzador, — rappel- 
lent l'inspiration de l'œuvre antérieure. 



Mais cependant, il semble que la tris- 
tesse de cette Pineraie — que Dante 
évoque en son Paradis terrestre, (Pur- 
gatoire, chant XVIII) et où Boccace 
situe de terribles drames, — ait attendri 
l'âme violente du Romagnol et atténué 
ses instincts farouches. Les lénifiants 
souvenirs d'enfance,auxque]s l'homme 
mûr s'arrête avec affection, ont certes 
donné les nouvelles les plus charmantes 
et les plus parfumées de celles qui sont 
dédiées aux « Aînés. » Avec une délica- 
tesse que l'on chercherait en vain dans 
les volumes précédents, Beltramelli 
redit les rêves de ses jeunes années et la 
beauté des imaginations sans frein qui 
savent se créer des mondes. A vouloir 
les analyser, un commentateur flétrirait 
ces fleurs légères, et il faut lire le Con- 
teur, les Portes du Ciel, le Roi pour en 
goûter la saveur délicieuse ei: profonde. 

Ainsi les enfants de la Pineraie, qui, 
d'un inconnu triste et malade, se font un 
roi, ignoraient encore « l'amère incerti- 
tude que les sages appellent vérité. » 
Pour eux, l'homme mj'-stérieux qui erre 
dans les bois ne pouvait être qu'un chef, 
un grand de la terre, un roi. 

« Il pouvait mettre le monde en mou- 
» vement, faire fleurir le printemps, le 
» Roi ; il pouvait faire naître magique- 
» ment des villes, des châteaux, des 
» forêts et des fleuves; il avait en sa 
» puissance le bien et le bonheur de 
» de toute créature; sur un signe de lui, 
» un jardin surgissait du désert; des 
» palais fabuleux constellés de diamants 
» et de rubis, aux colonnes d'or et d'ar- 
» gent, aux murailles de cristal, sortaient 
» de teiTe...; il pouvait nous dévorer 
» l'un après l'autre comme les petits 
» fruits du prunier, ou nous changer en 
» plantes, en statues, en torrents. » 

Cachés dans les fourrés, les enfants 
épient l'étranger et conviennent de lui 
parler. Mais une crainte respectueuse 
les retient longtemps. Un soir enfin, 



— 8: 



« Gion nous héla : Venez, venez vite! — 
» Nous franchîmes en courant l'espace 
» qui nous séparait de notre compa^^n on. 
» Il était debout à la lisière d'une étroite 
y> clairière, au milieu des tamaris et des 
» genévriers. Nous nous serrâmes au- 
» tour de lui et dirigeâmes nos regards 
» vers l'endroit qu'il nous indiquait. 

» — Est-ce le Roi ? demanda Marten 
» stupéfait. 

» — Oui. 

» — Mais que fait-il ? 

» — Je ne sais. 

» La clairière était fermée comme d'une 
» haute paroi sanglante; d'un seul côté 
» s'ouvrait un large chemin vers la mer. 

» Devant le soleil couchant se dressait 
» un pin centenaire, au feuillage énorme 
> et aux branches puissantes qui descen- 
» daient jusqu'au sol, semblables à des 
» bras. D'un rameau pendait une corde 
» noire. Le Roi était monté sur une sou- 
» che abandonnée dans l'herbe. Il tour- 
» nait le dos au soleil et nous l'avions 
» en face. 

» — Que fait-il? demandèrent les plus 
» petits. Personne ne répondit. Il était 
» rigide, solennel, ses yeux s'étaient ar- 
» rètés en une horrible fixité, tragique- 
» ment grands dans ce visage immobile. 
» Quelle onde de terreurpassa dans l'air? 
» Je sentis trembler ceux qui étaient à 
» mes côtés, et l'on entendit chuchoter, 
» tel un frémissement d'ailes : — J'ai 

peur! 

» Mais aucun de nous ne bougea, tant 

la terreur a d'invincible fascination. 

» Il leva les bras que nous vîmes noirs 
» sur le ciel, il prit la corde, s'en entoura 
» le cou, puis resta immobile encore. 

» Le cri des mendiants de la mer nous 
» parvint. Il l'entendit sans doute : il se 
» plia, se pencha et se lança. 

» Le battement de nos cœurs se per- 
» çut comme un galop rapide. Le Roi se 
» tordit, une fois, dix fois; ses bras s'ou- 
» vrirent devant le soleil; il fut sembla- 



» ble à un arc, à un reptile blessé, à une 
» corde secouée avec fureur...; finale- 
•» ment, il palpita et se raidit. Seule la 
» branche à laquelle il était attaché, os- 
» cillait encore de haut en bas comme 
» pour dire : Oui! pauvre vieux, oui!... 

* Et Broca, le marmot blond, lorsqu'il 
» vit le seigneur là-haut, dans l'espace, 
» sans mouvement, et qu'il vit au-des- 
» sus de sa tête fleurir les premières 
» étoiles, s'avança, tendit la main et dit 
» en souriant : 

y> — Veux-tu me donner la lune ! 

» Mais Marten le saisit par le bras et 
» lui cria brusquement : 

» — Tais-toi, il est mort! 

» Et, sombre image du mystère, il 
» était là, pendu, l'homme descendu du 
•» Nord, le tout-puissant de nos rêves, le 
> Roi ! » 



Toutes les créations de Beltramelli 
n'offrent point cette simplicité dans le 
dramatique, et l'écueil de son talent 
original, c'est précisément la recherche 
parfois excessive de la « situation » qui 
amène aussi quelque grandiloquence. 
Dans les volumes cités, ainsi qu'ailleurs 
(J. Canti del Faunus, etc.), les nouvelles 
les plus expressives sont celles qui se 
bornent à décrire un seul tj'pe ou à 
conter un fait unique. 

C'est encore la complication super- 
flue qui fait du Cantico un roman in- 
complet. Dans ce livre, qui prend toutes 
les allures d'une autobiographie, l'au- 
teur semble partager les vicissitudes de 
son héros. Tant que Duccio délia Bella, 
homme libre, mène une existence pré- 
caire parmi les pêcheurs de Comacchio 
ou dans les quartiers pauvres de Rome, 
le style serré, le dessin net et ferme, la 
marche décidée de la narration, présen- 
tent une belle et claire vision d'huma- 
nité indépendante. Mais Duccio s'intro- 
duit dans les salons de la Rome moderne. 



-84- 



disperse sa volonté, affaiblit son indivi- 
dualité : en même temps, le récit se relâ- 
che, et perd, avec son unité, tout son 
intérêt... 

Depuis, cependant, comme Duccio à 
l'épilogue du Cantico, Beltramelli a 
repris le chemin de ses Romagnes. Sans 



doute va-t-il, lui aussi, se libérer des 
influences anémiantes de la vie sans sin- 
cérité des villes, et, retrouvant ses bois, 
ses landes et ses lagunes, nous chanter 
le poème définitif de sa race altière et 
le rêve merveilleux de sa rude patrie... 
Fernand Vellut. 



Cappîello 



ou LE GÉNIE DE LA SILHOUETTE... COMIQUE! 



Rouveyre fait paraître un album de 
caricatures , Carcasses Divines. En 
regardant ces croquis pour la plupart 
prétentieux et inutilement méchants, 
j'ai songé aussitôt à « la géométrie 
d'âme » de Cappiello, cet autre cari- 
caturiste de personnalités parisiennes, 
et la comparaison m'a fait admirer, 
une fois do plus, la probité et le sens 
purement plastique de l'artiste, dont 
j'esquisse ici l'œuvre. 

Il est vrai que les « Carcasses divines» 
de Cappiello sont aussi terriblement 
humaines et n'ont, en vérité, rien de 
divin... si ce n'est ce titre très ironique. 
Au contraire : ces carcasses — et les 
carcasses que Cappiello daigne portrai- 
turer appartiennent toutes au monde le 
plus distingué de l'aristocratie (authen- 
tique ou truquée), de la politique et des 
arts, au monde le plus mondain de Paris 
— esquissent plutôt quelque chose du 
geste de... l'animal. L'attitude de 
M"' Brandès ressemble fabuleusement 
à celle d'une dinde valsante et celle de 
la Granier au sautillement d'un pinson 
amoureux et gamin, alors que la figure 
de M. Paul Hervieu se fige dans l'im- 
pénétrabilité d'un grand hibou héral- 
dique, oiseau de la nuit mystérieuse, et 
que M""*^ Simone le Bargy imite la 
hauteur dédaigneuse de l'autruche. La 
ressemblance de l'homme avec les 



autres... mammifères, s'accentue dans 
le célèbre dessin M"^" Séverine et ses 
bêtes, où la femme de lettres épanouit 
une bouche aussi large que celle de sa 
biche et des yeux aussi éperdus que 
ceux de sa vache. 

Je ne puis partager l'opinion de 
M. Verneuil qui, dans Art et Déco- 
ration, a écrit une étude, dans la- 
quelle il dit ceci : « Ses caricatures le 
firent d'abord connaître. Acteurs, ac- 
trices, auteurs excitèrent tour à tour la 
verve de son crayon et d'un trait aigu, 
il sut saisir à merveille la caractéristique 
physique de ceux qu'il entendait repré- 
senter. Il ne chercha pas, sans doute, à 
en exprimer la caractéristique morale, 
estimant peut-être que la caricature doit 
avoir de moins hautes visées. Il fit de 
ses personnages des pantins ressem- 
blants et ses pantins nous amusèrent. 
Doit-on leur demander davantage ? >^ 

Moi, il me semble que Cappiello a 
bien voulu extraire de ses sujets cette 
caractéristique morale et que par consé- 
quent, il a demandé davantage à un art, 
trop longtemps méconnu comme exclu- 
sivement léger. L'œuvre sérieuse de 
Cappiello portraitiste et décorateur 
(dont je ne parle point dans cette étude) 
est là pour donner à cette opinion un 
semblant de vérité et un essai de 
preuve. 



Sans qu'il possède l'âpre tristesse d'un 
Steinlen ou la férocité implacable d'un 
Forain ou d'un Léandre (dans son 
Musée des Souverains, entre autres), 
comparez l'art de Cappiello à celui de 
ces autres caricaturistes : Albert Guil- 
laume, Rabier ou Caran d'Ache... et la 
différence se spécialisera nettement, 
sans aucune équivoque. A première 
vue, il est vrai, on est obligé de sou- 
rire (le dilettante seul sourit, car 
l'homme plus grossier rit ou s'esclaffe) 
mais pas longtemps. Quand on les 
regarde un peu plus attentivement ces 
pages folles... et qu'on feuillette la 
série entière de ces pantins déhanchés, 
esquissant un geste de cake-walk baro- 
que ou de menuet démodé... à la fin, on 
ressent plutôt l'envie de pleurer. 

Car ce sont des tares que Cappiello 
crayonne, le geste ridicule du grand 
homme qu'il fixe, la position bête de 
l'académicien qu'il portraiture, le visage 
avachi et le corps dépostiché de l'actrice 
qu'il caresse de son crayon. Ses divers 
albums : une galerie pathologique, 
encombrée de curieux documents pour 
nos descendants. La satire, ainsi com- 
prise, peut du moins servir à mettre un 
cran à l'orgueil du « Tout Paris », un 
peu trop gonflé décidément — et 
l'enflure nuit à l'esthétique (des hom- 
mes ou des femmes, peu importe) — de 
la suffisance de sa beauté et de sa célé- 
brité. 

Au prime abord, on dirait que cette 
caricature reste exclusivement phy- 
sique. Comme je l'ai déjà dit, je n'en 
crois rien. Et c'est là peut-être l'élément 
de désenchantement le plus cruel de 
ces verveux croquis, que, sans conteste, 
ils sont le résultat d'une longue et fouil- 
lante étude psychologique des sujets 
exposés... en liberté. A celui qui connaît 
personnellement soit la vie intime de 
telle de ces actrices, soit l'œuvre litté- 
raire de tel maître immortel, il n'est pas 



toujours difficile de retrouver, dans 
quelques coups de crayon, la quintes- 
cence d'une vie humaine ou d'un labeur 
d'artiste..., notablement réduits au cran 
de cet impitoyable microscope-scruta- 
teur des petits « tics » familiers et du 
linge de... ménage. 

Vais-je maintenant prétendre que 
Cappiello soit un moraliste? Si cela 
vous plaît, admettez ce qualificatif... et 
s'il vous semble qu'exposer l'immoralité 
c'est contribuer à la morale, que photo- 
graphiera laideur, c'est servir la beauté, 
que diagnostiquer la maladie, c'est 
propager la santé, alors n'hésitez plus. 
Vous risquerez du reste neuf chances 
sur dix de penser juste, bien que je 
n'oserais jurer que cette morale fût 
intentionnelle. Quoi qu'il en soit, ]e 
rafîole de ces raccourcis de vie, met- 
tant à nu, d'un seul coup de main, la 
stupéfiante vanité de la comédie humai- 
ne et l'inanité paradoxale de la civili- 
sation, et j'applaudis chaleureusement 
l'effort de l'artiste qui ose cette... res- 
tauration. 

Et aussi, je connais telles pages de 
Cappiello qui sont intensément tristes : 
ainsi son affiche pour Le Friquet de 
Willy. La Polaire, dans un tricot collant 
qui fait saillir ses maigres hanches et ses 
seins menus, grimace sur une estrade 
et offre au public l'appât de son corps. 
La figure est angoissante, malgré son 
apparence comique et sa grimace 
joyeuse : quelle lassitude, quelle usure, 
quelle laideur même dans ce sou- 
rire de jolie femme! Oh, que la vie 
d'artiste est belle, le soir sous le feu 
diffus des lustres, quand scintille l'or 
des lustres et étincelient les épaules 
rosées des femmes 1 Mais ici le spec- 
tacle commence en plein jour, sous 
l'ouate crue d'un ciel blême, dans des 
décors banals. Nous sommes derrière 
la scène ou devant, si vous préférez, 
mais pas sur, quand applaudit la claque, 



— 86 — 



...lorsque tout est fini (comme chan- 
tonne la romance)... ou que tout doit 
encore commencer dans la salle obscure 
et encore vide. — Quant à la technique 
de Cappiello? Une des plus rudimen- 
taireset en même temps des plus impres- 
sionnantes que je connaisse. Elle lui 
est propre; il la monopolise comme une 
marque de fabrique, dont il est seul 
dépositaire. Il n'5^ a que Sem qui soit 
son rival et la technique de Sem (beau- 
coup plus dandy, plus snob et moins 
largement humain que Cappiellio) est 
bien la seule qui noue avec la sienne 
quelque lien de parenté. Ils parviennent 
tous deux à résumer d'un trait, de quel- 
ques lignes, une physionomie humaine : 
un trait, et voilà esquissée la plus 
humoristique et la plus fidèle silhouette. 
Ils travaillent tous deux aussi à la façon 
japonaise, c'est-à-dire à la ligne géomé- 
trique. Tel des dessins de Cappiello se 
présente presque entièrement nu : deux 
courbes, les yeux; un trait, le nez; 
quelques coups de crayons, les dents 
ricanant dans la bouche ; une large 
ondulation, les épaules et le buste, et 
puis c'est tout. C'est le même Cappiello 
cependant qui a peint le superbe portrait 
de V Enfant écossais, très fin et minu- 
tieux, vivant d'une vie toute chaude, 
d'une vie italienne. 

Cette technique toute sobre, Cappiello 
l'applique identiquement à ses affiches : 
à la synthèse du dessin, s'ajoute la syn 
thèse des couleurs, de là, un effet très 
bizarre et unique. Connaissez-vous son 
affiche pour « Nuzins 's Menthe? » Une 
danseuse, habillée de rose, à peine plus 
rose que la nudité de sa gorge et de ses 
bras, danse sur un fond sanguin. Au 
total, l'artiste a emplo3^é pour ce tableau, 
quatre teintes, encore ces teintes n'étant 
que des nuances plus ou moins relevées 
d'une même couleur fondamentale. 

De même dans cette autre affiche : un 
Romain, drapé d'une toge jaune, est 



assis devant une fiitaille brune et vide 
sa coupe remplie de vin; une couronre 
de laurier vert entoure sa tête délirance. 

A cause de cette rareté des couleurs 
— et en même temps du choix en géné- 
ral très divergent de ces couleurs, prises 
presque toujours assez fortes et tran- 
chées, même criardes — amsi un enfant 
presque entièrement jaune, est assis sur 
une chèvre toute rouge, debout sur un 
gazon d'un vert foncé uniforme — l'affi- 
che manque d'harmonie peut-être, mais 
à l'instant même, attire violemment 
l'attention. 

Aussi Cappiello ne vise-t-il pas au 
charme, mais plutôt à l'étrange et au 
curieux. Le dessin de ses affiches étant 
en général caricatural comme ses por- 
traits théâtraux et la couleur presque 
toujours bizarre, dénotant une recherche 
curieuse, ce but est facilement atteint. 
De fait, les affiches de Cappiello se dis- 
tinguent-elles irrémédiablement de tou- 
tes leurs voisines. Elles portent une griffe 
d'originalité plus résistante que les 
autres, les griffes-signature. 

Il me reste pour terminer cette petite 
étude sur Cappiello caricaturiste ("puis- 
que même en peignant des affiches, il 
demeure tel) à attirer l'attention sur la 
fidélité de cette œuvre. Qu'il crayonne 
quelque carcasse... divine, humaine ou 
animale .., ou qu'il peigne quelque por- 
trait de belle dame, côté (le portrait 
s'entend) aux hauts prix, l'œuvre de 
Cappiello demeure toujours une œuvre 
de stricte vérité esthétique et sociale. 
L'accentuation des traits — qui est la 
base de sa technique satirique — ne 
pose que mieux ses personnages; ils se 
maintiennent reconnaissables à première 
vue. Cela se comprend; puisque, préci- 
sément, Cappiello fait violemment res- 
sortir, d'une manière un peu outrée, le 
trait distinctif de leur physionomie, ce 
trait spécial qui, normalement, ne frappe 
pas l'œil inexercé du vulgaire. 



-87 



De la sorte, malgré le caractère cari- 
catural de ses compositions, Cappiello 
(un ironiste comme Caran d'Ache ne se 
hausse pas toujours à cet équilibre) a 
réussi à créer une galerie de types vrai- 
ment humains et vivants. 

Ainsi les aquarelles qu'il a tracées 
pour La carrière d'André Toitrette de 
Lucien Mùhlfeld (Edition Modem Bi- 
bliothèque) constituent un ensemble des 
plus variés et des plus véridiques et, 
nonobstant leurs déformations, des types 
comme André Touretteflel, par exem- 
ple, qu'il figure sur la couverture, mi- 
Bel Ami et mi-Vicomte de Courpière), 
M™' Tourette, Margot à la beauté vul- 
gaire de soubrette bien en chair, M . de 



Chambolles, M"»» Favart (voyez la per- 
fection de la planche page 91, où les 
types Favart, Tourette, Santeuil sont 
réunis), Paulette, Germaine, etc., vivent 
d'une vie plus vivante, paraissant re- 
muer, respirer et poser devant nous, 
jouant leur déplorable comédie mon- 
daine, que maint portrait élaboré d'après 
nature ou d'après... photographie, par 
un membre décoré de l'Institut. 

Tant mieux alors si son guignol 
déhanché de nos célébrités mondaines 
nous a appris la tristesse fréquente de 
la caricature... (ce genre supposé néces- 
sairement «humoristique» et «tordant» 
par Joseph Prudhomme)... et la possible 
amertume du rire le plus bruyant. 

André de Ridder. 



Les expositions. 



L'Elan. — La Collection du Roi. — L'Union. — A la salle Boute, 



Certes pas un seul instant nos peintres 
ne chôment. Les salles du Musée Mo- 
derne ne se vident que pour faire place à 
d'autres exposants et tout l'été, au mi- 
lieu de l'indififérence souvent injustifiée 
du public, nos artistes, imperturbables, 
continuent d'en garnir les cimaises. Tout 
cela, bien entendu, sans oublier les Ex- 
positions plus importantes telles que le 
Salon de Printemps et le Salon Triennal 
dont notre ami Liedel vous a rendu 
compte dune façon à la fois si exacte et 
si vivante. 

C'est une véritable débauche I Quel 
statisticien évaluera la surface des toiles 
que l'on décore annuellement! Je ne 
crois pas cependant que l'on peigne plus 
qu'autrefois. Si le public... et la critique 
sont submergés, c'est bien plutôt, je 
pense, parce que les peintres se laissent 
complaisamment aller à nous montrer 
les plus insignifiantes de leurs études et 



les plus malheureuses de leurs esquisses. 
Il y a là un réel danger. Je ne me dissi- 
mule pas qu'il est assez vain de le signa- 
ler mais je tenais tout de même à le 
dénoncer. 

C'est d'une manière tout à fait géné- 
rale que je parle et il ne faudrait pas voir 
dans ces constatations la cause de l'ab- 
sence de ma chronique mensuelle dans 
le dernier numéro du Thyrse où j'aurais 
dû vous parler de l'exposition de Y Elan. 
Je m'empresse de dire au contraire que 
ce fut une des plus belles expositions de 
la saison d'été. Que l'on en juge par les 
noms du fin et délicat paysagiste 
Taverne représenté par un important 
envoi; de Bytebier dont on sait la poé- 
tique vision; de Kurt Peiser qui nous 
montrait des toiles d'un sentiment âpre 
et profond ; de Chotiau, un artiste raf- 
finé dont les Natures mortes et les Por^ 
traits nous permettent de bien augurer; 



de Gastemans, de Ludwig, de Siéron, 
dont j'ai beaucoup aimé les Roses et la 
Soirée caUne et de Verstraeten. Il con- 
vient de signaler aussi de remarquables 
gravures sur bois de Meeter de Zorn, 
assez mal présentées, par exemple, et 
enfin les sculptures de Callie et de De 
Brichy. 

Ce sommaire compte rendu est loin 
de donner une idée exacte de la belle et 
probe tenue du salon de l'Elan, mais 
l'abondance des expositions du mois 
d'octobre m'oblige à abréger. 

D'abord, à tout Seigneur tout hon- 
neur, je vous parlerai de l'Exposition 
des Collections du Roi. 

Elle fit quelque bruit, cette Exposi- 
tion et pourtant, il faut bien le dire, elle 
ne présentait guère qu'un seul élément 
d'intérêt, et encore n'était-il pas d'ordre 
artistique. Pour importante que soit cette 
collection — le catalogue des tableaux 
comporte 158 numéros — elle est loin 
d'être aussi remarquable qu'on aurait pu 
s'y attendre. Elle compte évidemment 
quelques toiles tout à fait admirables ; 
des Leys, surtout, des Alfred Stevens, 
des Joseph Stevens, des Eug. Smits dont 
un Profil de jeune feinme, chef-d'œuvre 
de grâce et de séduction, deux très 
beaux Courtens, mais la plupart de nos 
peintres sont loin d'y figurer avec leurs 
œuvres les plus significatives. Si l'on 
ajoute qu'elle comporte un nombre im- 
portant d' œuvres médiocres, et que plu- 
sieurs de nos plus beaux maîtres y ont 
été oubliés, on comprendra que, pour ma 
part, je me résignerai assez aisément à 
sa dispersion. Certes, je ne me cache pas 
combien devait être délicate la tâche de 
constituer une collection semblable à 
celle qui nous occupe;je sais que d'autres 
règles et d'autres mobiles y président 
que ceux qui régissent un amateur ordi- 
naire. Cependant il semblait qu'on eût 
pu souhaiter que cette exposition offrît 
une image plus exacte de l'intéressante 



évolution de notre art national en ce 
xix^ siècle qui comptera parmi les belles 
époques de l'histoire de la peinture. 

En même temps que les collections du 
Roi attiraient le public au Musée de la 
rue de la Régence, l'Association d'art 
r Union nous conviait à son deuxième 
Salon annuel. 

Je crois avoir loué déjà l'an dernier 
l'attitude sérieuse et honnête de ce 
groupement d'artistes si différents. Tous 
les genres y voisinent, depuis les pay- 
sages lyriquement et savoureusement 
peints de Leduc qui célèbre tantôt le 
calme de son Coin tranquille ou l'âpreté 
de son Pays industriel, tantôt les 
brumes grises de Hollande ou le soleil 
éclatant de Vérone, — jusqu'aux por- 
traits élégants, raffinés et vaporeux de 
Watelet. — Voici de lumineuses toiles 
de Lemmers; un très beau portrait et 
des coins de Bruges d'une poésie re- 
cueillie de Jamar; des impressions d'Es- 
pagne dans la note âpre et violente qu'il 
affectionne de Florent Menet, Voici les 
toiles un peu décolorées, mais si tendres 
de Jacques et les paysages assez tradi- 
tionnels de Joseph François. Les por- 
traits que nous montre André Cluy- 
senaer, dont j'aurai plus loin encore 
l'occasion de parler, le signalent une 
fois de plus comme un de nos jeunes 
artistes les plus talentueux. Albert Geu- 
dens reste fidèle au culte des vieux inté- 
rieurs touchants et silencieux et aux 
coins pieux de vieilles villes flamandes. 

Je citerai encore les aquarelles de 
Jomouton, les Intérieurs d'une facture 
un peu timide de Potvin, les tableaux 
d'une observation si amusante et les 
intérieurs de Denonne, enfin les dessins 
de Rels, de Jean Droit et de Thiriar, 

Quant à la sculpture, elle est plus 
remarquable par le nombre des œuvres 
exposées que par leur qualité. Je signa- 
lerai pourtant le copieux envoi de Her- 
bays. 



89 



Ce salon comporte en outre une sec- 
tion d'art appliqué très curieuse : des 
cuirs et des bijoux de M"** Ringel-van 
de Zande, des Plats et des Vases d'une 
grande richesse de couleur de AP* Levert 
et des .. Fleurs modelées en mie de pain 
de M"* Denekam. 

Au résumé une exposition qui, si elle 
ne révolutionne rien, fait bien augurer 
de la saison qui s'ouvre. 

Pourtant je ne cacherai pas le plaisir 
plus grand que j'ai éprouvé à voir 
l'admirable exposition qu'organisèrent 
quelques artistes à la Salle Boute — car 
les galeries du Musée ne suffisent plus 
à abriter les productions de nos pein- 
tres. Déjà l'année dernière quelques 
dissidents de cercles y avaient ouvert 
une exposition. Est-ce l'exiguité de la 
salle qui se prêterait moins aux débal- 
lages, est-ce le mode de groupement qui 
permet une sélection plus sévère? En 
tout cas cette nouvelle expérience me 
semble des plus heureuses. 

Très coquettement orné de meubles 
et de fleurs, ce Salon avait un air d'inti- 
mité qui charmait. 

A l'entrée, l'architecte De Win ex- 
posait une série de plans, de projets et 
de photographies de constructions où 
se distinguaient en même temps un goût 
très sûr et une très belle compréhension 
du style moderne. 

Cluysenaar, que j'ai cité plus haut, 
avait réservé pour cette exposition son 
envoi le plus important. A côté de très 
beaux portraits, il nous montrait des 
Etudes et des Paysages d'une peinture 
solide et savoureuse et d'un sentiment 
exquis. 

Un artiste finlandais Finck, dont je 
n'ai guère apprécié l'art par trop som- 
maire arrive cependant parfois, comme 
dans son Port d' Ilelsingfors et dans 
ses eaux-fortes à des impressions vrai- 
ment remarquables. 



Hazledine afifectionne les foules et 
leur grouillement qu'il excelle à rendre : 
sa Tamise à Twikenhatn en parti- 
culier, avec son soleil, son air de fête et 
la joie des claires toilettes était d'une 
vie intense et spirituelle. 

Lemmen avait une exposition extrê- 
mement importante. Sa fécondité 
déconcerte et, en ces deux dernières 
années surtout, il s'est classé parmi les 
plus curieux et les plus originaux de nos 
peintres. Le présent Salon, après ses 
expositions de l'an dernier à la Libre 
Esthétique et à Vie et Lumière, le con- 
sacrera définitivement. Tout lui est 
motif à peindre : nus, impressions, 
natures mortes, paysages et dans cha- 
cune de ses œuvres se retrouvent la 
même séduction de couleur et le même 
charme prenant. 

On a trop rarement le plaisir d'appré- 
cier le beau talent du luministe qu'est 
Willy Schlobach, pour ne pas se réjouir 
de rencontrer ici quelques-unes de ses 
œuvres très significatives : son Verger 
était d'une exquise fraîcheur, son.^M- 
tomne d'une merveilleuse rutilance; l'at- 
mosphère qui baignait ses Meules était 
d'une lumière et d'une fluidité déli- 
cieuses et ses Côtes de Cornouailles 
étaient empreintes d'un réel sentiment 
tragique. 

Quant aux œuvres de G. -M. Stevens, 
elles affirmaient à nouveau le talent si 
raffiné de ce peintre charmant épris 
d'élégance. 

Enfin les sculpteurs Du BoisetGaspar 
complétaient cet ensemble, le premier 
avec une série de statuettes et un beau 
groupe de Baigneuses ; le second avec 
des animaux dont il rend si merveil- 
leusement la vie nerveuse et puissante. 

Je vous parlerai le mois prochain de 
l'intéressante exposition de M. Langas- 
kens au Cercle Artistique. 

Maurice Drapier. 



— 90 



Les théâtres. 



Théâtre Royal du Parc : 4 fois 7, 28, comédie en trois actes, de 
M. Romain Coolus. — La Route d'Emeraude, pièce en cinq actes, de 
M. Jean Richepin, d'après le roman d'Eugène Demolder. — Théâtre 
Royal de l'Alcazar ; Master Bob, gagnant du Derby, pièce en quatre 
actes, de MM. Henry de Brisay et Marcel Lauras. — ÎJAge d'aimer, 
comédie en quatre actes, de M. Pierre Wolfif. 



Voici quatre pièces, de mérite certes, 
dont l'acteur principal est le même : 
l'Amour. On peut même dire que dans 
deux d'entre elles il est l'acteur exclusif. 
Faut-il donc que le petit Dieu malin 
soit puissant, pour séduire ainsi cons- 
tamment le public et s'imposer au choix 
des dramaturges ? On doit évidemment 
avouer que ceux-ci apportent aux varia- 
tions sur un thème connu une bonne 
volonté, une diversité qui prédisposent 
à bien des indulgences. Si l'amour n'a 
point connu de loi, il n'ignore point les 
scrutateurs et ce nous est un plaisir 
nouveau chaque fois qu'un aspect inédit 
nous en est révélé. L'amour déçu, fer- 
ment de rancune féroce, intraitable, 
n'est peut-être pas absolument inconnu 
au théâtre, mais le milieu dans lequel 
MM. de Brisay et Lauras le font agir 
avec Master Bob, gagnant dic Derby 
vaut bien quelque attention et la vérité 
presque photographique, avec laquelle il 
est évoqué,mérite des applaudissements. 
Le milieu des courses, le monde des 
joueurs, ont une mentalité toute spéciale 
aussi intéressante qu'intéressée, et l'on 
sait si elle l'est! Que de rêves entrete- 
nus, que d'appétits suscités, que de 
mirages entrevus chez ceux que le 
démon du jeu a damnés! Master Bob 
porte leurs espoirs fervents. La pauvre 
bête est leur idole. Mais dans l'ombre 
malpropre et louche, le fameux person- 
nage : l'amour déçu et rancunier a agi, 
pour préparer la chute de l'idole à l'ins- 
tant où, dans une apothéose, elle allait 
triompher. Tous les espoirs meurtris, 



toutes les déceptions cruelles se jettent 
en orage formidable sur celui, sur ceux 
qui ont entretenu au cœur des fidèles le 
culte aveugle du cheval vaincu. Mal- 
heureux propriétaire, malheureuse fa- 
mille que la folie des parieurs écharpe, 
ensanglante, hideusement... Oh, le fris- 
son d'épouvante n'angoisse douloureuse 
éprouvée à ce spectacle lamentable du 
délire d'une foule exaspérée et mauvaise, 
se ruant sans merci à l'assaut de pau- 
vres êtres : hommes désemparés, femmes 
sans défense... Il fallait de l'audace 
pour oser mettre à la scène cette 
foule, la faire crier, hurler, la faire 
mouvoir, et pourtant éviter le ridi- 
cule, dissimuler l'artificiel que porte 
en soi tout spectacle théâtral. Et cer- 
tainement une grande part du succès 
revient à l'habile metteur en scène 
qui sut défier la réalité des situations et 
en donner l'illusion sur les planches. 
Sans doute on peut contester un intérêt 
vraiment artistique à semblable drame, 
aussi puissant que soit l'effet produit, et 
crier à la décadence du théâtre. N'exa- 
gérons rien : Il ne faut pas sacrifier les 
mouvements de la conscience humaine, 
qui sont les plus passionnants qui 
soient, aux gestes extérieurs d'indivi- 
dualités sans raffinement. Sans contre- 
dit. Mais ici, remarquons que c'est 
précisément la blessure faite à l'amour 
d'un Goldstramm qui est cause du 
délire assassin de cette foule écharpant 
le rival heureux : Durieu, et sa famille. 
L'intensité de la vengeance donnera la 
mesure de l'âpreté de la haine. Que 



— 91 — 



celle-ci eût gagné à des développements 
psychologiques plus détaillés? Peut-être. 
Master Bob n'est point une œuvre 
parfaite. Elle est un exemplaire non 
sans éclat d'une mise à la scène d'un 
milieu, d'une foule passionnés qu'une 
individualité, blessée dans son amour, 
secoue, bouleverse et exaspère jusqu'aux 
criminels emportements. La foule est 
un acteur dangereux à manier, surtout 
au théâtre. Félicitons ceux qui osent 
en user et le font avec bonheur. 

Les autres pièces ont moins d'origi- 
nalité. Regrettons le surtout pour cette 
Route d'Emeraxide dont Richepin n'a 
guère retenu que l'anecdote du livre 
prestigieux de Eug. Demolder. Bril- 
lant jouteur de rimes, le nouvel acadé- 
micien a écrit des vers étincelants sur 
l'aventure de Kobus, le cousin non renié 
du Jean de Paul Spaak, dans Kaatje, 
et il les a écrits sans oublier son roman- 
tisme, son amour des gueux,ses truands, 
prenant k Mérimée plus qu'à Demolder 
un personnage de Carmen, sans même 
omettre l'acte dans la montagne. In- 
sister sur d'autres réminiscences serait 
peut être de mauvais goût, puisqu'après 
tout l'œuvre de Richepin porte sa 
« marque » qui donne de l'intérêt à tout 
ce qu'elle touche : lyrisme, verve, pa- 
nache... 

Et nous voici devant les deux pièces 
où l'amour est l'acteur exclusif. L'd^e 
d'aimer, que Rose Syma vint jouer, il y 
a quelques années, à ce même Alcazar, 
où actuellement Jeanne Rolly fait en- 
iCore applaudir la pièce de Pierre Wolff. 
Non sans raison, puisque l'œuvre a 
presque la logique d'un théorème appli- 
qué à la passion frénétique d'une femme 
pour qui seul l'amour au monde existe. 
A quarante ans, est-ce l'âge d'aimer ? 
elle s'éprend d'un jeune homme de dix 
ans moins âgé qu'elle, qui ne tarde pas 
à la tromper. Et c'est le douloureux 
calvaire... 



M. Coolus a moins de cruauté dans le 
choix de son sujet... amoureux. 4 fois 7, 
28, c'est si l'on ose dire : le Maître de 
Forges traité par un homme d'infini- 
ment d'esprit et la situation qui, dans 
Ohnet, avait des fadeurs de salon de 
coiffure prend ici un aspect de ^^e, de 
charme, d'amabilité souriante, de pétil- 
lant, de mousseux que la troupe du Parc, 
renforcée par M^« Juliette Clarens, a 
rendue avec infiniment de talent, car le 
titre n'a d'autre mérite que l'imprévu et 
cette théorie d'un changement de carac- 
tère tous les sept ans est d'autant plus 
caduque que l'écrivain a voulu la concré- 
tiser. L'œuvre de M. Coolus a le mérite 
des boissons capiteuses : elle grise, et 
l'on s'en souvient avec l'agrément qui 
reste d'une soirée passée en compagnie 
aimable et où pas un instant l'on ne 
s'est ennuyé. 

Signalons, pour finir, l'ensemble ex- 
cellent de la troupe de l'Alcazar où il 
faut citer MM. Bosc, Bureau-Lindet, 
Hauterive, Paulet, M""** Sureau, Landry, 
Berge; le mérite de celle du Parc est 
déjà connu et si nous y avons retrouvé 
avec plaisir MM. Carpentier, Richard, 
Scott, M^^Terka Lyon, nous avons beau- 
coup apprécié dans les nouvelles recrues: 
MM. Bertic, Paul Daubry, très intel- 
ligents et bien doués tous deux, M"« De 
Brandt qui a fait très bonne figure à 
côté de sa partenaire « vedette » Lucie 
Brille, de l'Odéon, LÉOPOLD RosY. 



iHh.MKh k<n.\i, \)\u i'.\Kc : Jiinien 
d'Avène, pièce en 3 actes, tirée du 
roman de M. des Ombiaux, par M. 
Gabriel Nigond. 

Les matinées du Parc connaissent la 
douceur des comédies champêtres. 
Maurice des Ombiaux avait fait dans 
son admirable Mihien d'Avène un ta- 
bleau violent et vivant des mœurs wal- 



- 92 



lonnes. M. Gabriel Nigond, un bien 
gentil garçon, s'est souvenu qu'il était 
berrichon et gendelettres en mettant à 
la scène le roman de des Ombiaux. 

M. Nigond (Gabriel) n'a qu'un désir : 
ne se brouiller avec aucune république, 
même pas celle des lettres. Sa pièce est en 
vers, de l'espèce de ceux dits «libérés», 
produit destiné à concilier l'alexandrin 
parnassien et le moderniste vers-libre. 
Aussi les tirades succèdent-elles aux 
répliques avec mollesse et candeur. Ces 
paysans s'égorgent avec une suave vio- 
lence et une haine de bergerie de Saxe. 
Ainsi finit le torrent de des Ombiaux, 
comme tous les torrents à notre époque 
civilisatrice, par le bec en cul de poule 
d'un robinet de bains. 

Mais il y a un Dieu pour M. Nigond 
— outre la déesse Sand et la demi-déesse 
Séverine. La Providence lui a donné 
des interprètes qui ont su transformer 
cette guimauve en forêt de chênes ro- 



bustes et de vivaces noisetiers. M. Car- 
pentier fut M. Carpentier, un Mihien 
plus sauvage que ne le concédait le 
texte. M. Richard, un amoureux rus- 
tique, frisé comme un agneau, tourna 
bien des têtes. Mais la révélation de la 
journée — car il y eut une révélation ! 
— fut M"^ Andrée Roger, une ingénue, 
vous savez, une vraie, une artiste, sans 
chiqué — le vilain mot d'argot pour une 
vilaine chose! — sans mines, simple- 
ment, vraiment la petite Wallonne qui 
pour être mêlée à une tragédie rustique, 
n'en a pas moins appris que le blé ne 
pousse pas sur une toile de fond MM. 
Seran, comme Daubry, M'^'Angèle Re- 
nard comme M™* Damy, et tous les 
autres et tous les autes furent parfaits, 
et surtout Flic, chien de son état, chien 
sauveteur qui comprit que dans la pièce 
il avait à sauver quelque chose... au 
moins son rôle. 

Maurice Pelletier-Osmont. 



Les Revues. 



... Elles sont là, en face de moi, sous 
la lampe douce qui me regarde sans rien 
dire, comme une amie bien-aimée, 
muette parce qu'elle me comprend ; elles 
sont là, en un volumineux paquet rayé 
de rouge, de jaune, de vert, de bleu, — 
un régal pour l'œil, quoi! — sans comp- 
ter toutes les autres teintes bâtardes et 
inqualifiables dont les très qualifiables 
directeurs se sont ingéniés à les vêtir, 
pour ne pas singer un confrère plus 
âgé. 

Donc, ce paquet de papier noirci est 
affligé d'un embonpoint que je dirais 
désespérant, si un grand respect envers 
lui n'était venu m' habiter tout à coup 
un soir de la semaine dernière que je 
réfléchissais, (cela m' arrive), au nombre 
certainement imposant des cerveaux si 
divers dans leurs rouages compliqués et 



mystérieux, qui se sont mis à travailler 
tels des horloges de la Pensée, dans le 
temps et dans l'espace, avec le but unique 
de charmer mes loisirs, et parfois aussi, 
— il faut bien le dire pour clore cette 
interminable phrase par des points de 
suspension — dans le but de m'ennuyer 
un peu... 

Quoi qu'il en soit. Revues, com- 
pagnes des heures de spleen et d'ennui; 
Revues grandes ou petites, insigni- 
fiantes ou capti vantes,mordantes ou inof- 
fensives; Revues jaunes ou rouges ou 
vertes ou bleues, qui vivrez, adorées, 
ou qui verserez là-bas, au détour du 
chemin, je veux saluer en vous l'admi- 
rable effort incarné, varié et multiple 
des esprits, vers l'Art et vers l'insaisis- 
sable Beauté éternelle... 

Et s'il me plaît d'écrire ici ces lignes 



— 93 



qui ne vous célèbrent, point «pour rire» 
c'est surtout afin que, dans les mois à 
venir où vous m'arriverez moins inté- 
ressantes et moins neuves peut-être, 
dépourvues de cette excitation à la 
curiosité qu'éveillaient en moi celles 
i'entre vous qui m'étaient encore in- 
connues, je puisse, en les relisant, y 
puiser le courage de sourire à nouveau, 
3e mes yeux un peu las, à vos couver- 
tures toujours désespérément jaunes, 
DU grises, ou vertes, ou bleues, ou 
rouges, à la ritournelle de vos som- 
maires, dont difficilement vous parvien- 
drez à changer le ton. 



La Nouvelle Revue française {l'^ocio- 
bre) est ce qu'on peut appeler, sans faire 
un usage abusif et déplorable d'épithètes 
flatteuses, une belle et bonne revue. 

A travers « Ecce homo », la dernière 
œuvre rapidement parcourue du grand 
philosophe allemand, M. Henri Ghéon 
étudie le « Cas Nietzsche » — qui est 
celui de l'orgueil porté à son degré le 
plus élevé. 

L'auteur de Zarathoustra, désolé de 
se voir méconnu a fait lui-même son 
apologie et celle de ses livres avant la 
mort, qu'il sentait prochaine. Cet article 
de M. Ghéon vaut surtout par d'excel- 
lentes considérations sur l'œuvre de 
Nietzsche en général; — il est bien 
ipensé et non sans profondeur. 
1 — Des vers exquisement musicaux de 
MM. Guy Lavaud et Gaston Furst sont 
iiutant de fleurs qui répandent autour 
[du lecteur un parfum de fraîche poésie. 
. Valéry Larbaud signe une nouvelle 
ouce et mélancolique, et M. Laloy, de 
es intéressantes traductions de chan- 
118 chinoises. M. J. Jehl termine son 
'^"lan hallucinant et puissamment pic- 
! : « Cauêt». 
Des Notes sur les livres nouveaux 
empiètent ce beau numéro de l'excel- 



lente publication de M. André Ru}i:ers. 

Le tome XVIII de Vers et prose, la 
grande revue française dont M. Julien 
Ochsé, le correspondant parisien du 
Thyrse est devenu rédacteur en chef 
(toutes nos félicitations à notre distin- 
gué confrère), ofire un intérêt spécial 
parce qu'il renferme le déjà fameux 
Macbeth de Maeterlinck; — la préface 
de cette «adaptation » mérite de retenir 
un instant notre attention ; — à côté 
d'idées très justes sur les multiples 
traductions de Shakespeare, M. Maeter- 
linck y énonce des vérités générales qui 
ne vont pas sans être, pour lui-même, 
d'un certain danger. C'est ce que pense 
aussi La Phalange qui reproduit une 
note de Comœdia dont voici un passage. 

M. Maeterlinck dit : « Les humbles 
traducteurs sont, devant SHAKESPEARE 
comme autant de peintres assis dei'ant 
la même forêt, la même mer ou la 
înême montagne. Chacun d*eux en fera 
un tableau différent. Presque autant 
qu'un paysage, une traduction est un 
« état d'âme ». 

Comœdia répond : « Demain, un tra- 
ducteur de Monna Vanna pourra chan- 
ger un acte entier par des fantaisies de 
sa composition et invoquer... son état 
d'âme. 

Demain, Féiat d'âme d'un ADAP- 
TATEUR étranger exigera peut-être que 
le 2' acte de Pei.léas se passe chez 
Maxim. Comment s^y opposer f Affaire 
d'état d'âme .'...-» 

C'est vrai, pourtant I Que répondrait 
Maeterlinck à ces remarques piquantes? 

— Le nouveau Macbeth que nous 
donne l'auteur des Aveugler, n'en cons- 
titue pas moins une véritable merveille. 

Vers et prose publie en outre des vers 
de Henri de Régnier, de Stuart Mer- 
rill, de Julien Ochsé, de G. Apollinaire, 
d'Eisa Koeberlé, d'autres encore; — 
une page pieuse consacrée par P. Mar- 
gueritte à la mémoire du pauvre Marcel 



94 



Lami, la fin d'un drame poignant, 
Elektra, de Hugo von Hofmannsthal, 
adapté de l'allemand par Paul Strozzi et 
Stéphane Epstein ; — des Fumées sub- 
tiles, non jusqu'à l'impalpable de M. 
Louis Thomas; d'André Salmon, une 
spirituelle étude sur Stuart Merrill; de 
délicieuses ballades de Paul Fort. 

Enfin, pour nous borner à cette énu- 
mération incomplète, un substantiel 
article, illustré de reproductions de 
tableaux, sur l'œuvre de Emile Bernard, 
par Milos-Marten. — Vers et prose est 
une revue supérieure qui n'offre à ses 
lecteurs que des pièces de valeur 
réelle. 

De bonnes Guêpes, pour porter digne- 
ment ce nom, dégainent leur aiguillon, 
dût cette fantaisie leur causer parfois la 
mort, contre tous ceux qui ne leur don- 
nent point du miel et des confitures, en 
vantant, d'une voix mielleuse aussi, les 
dorures de leurs corsets et l'incroyable 
sveltesse de leurs petites personnes élé- 
gantes et prétentieuses Celles dont 
M. J. M. Bernard dirige non sans habi- 
leté le vol, se sont portées le mois der- 
nier en essaim bourdonnant vers les 
pauvres « bosses » de Henri de Régnier, 
Louis Mandin et Jean Royère, direc- 
teur de la Phalange, lequel en si bonne 
compagnie, ne peut manquer de devenir 
célèbre. — On ignore s'ils guériront des 
suites de leurs piqûres, — et j'en reste 
bien angoissé, car j'apprends de source 
certaine que M. Royère est toujours à 
l'hôpital. 

N'oublions pas de présenter à la com- 
passion du lecteur attendri, les tristes 
mines littéralement défigurées des habi- 
tuelles victimes auxquelles M"^" les 
Guêpes de la firme J.-M. Bernard et C'= 
donnent mensuellement l'aiguillon de 
leur mépris (en clamant bien haut sur 
la couverture de leur revue le nom de 
ces impertinents, qui ne seront point 
leurs amis aussi longtemps qu'ils ne leur 



auront apporté... du miel et des confi- 
tures). 

Ce sont ceux qjii ne collaboreront pas : 
MM. J. Aicard, M. Bouchor, G. Des- 
champs, Aug. Dorchain, J. -Ernest 
Charles et d'autres, sans oublier ce tou- 
jours pauvre Jean Royère pour lequel 
décidément il nous reste bien peu d'es- 
poir de guéri son. 

— Nannette! mon vieux cordon-bleu, 
avec la vitesse v des « Problèîues des 
inobiles », apportez-moi le cruchon au 
vinaigre... 

La Société Nouvelle (septembre) : 

Le Duel d'Anvers et de Bruges, de 
belles pages d'histoire que signe notre 
grand Georges Eekhoud. 

M. Louis Piérard, un des heureux élus 
de Saint- Wandrille, essaie de nous 
donner ici une peinture du spectacle 
terrifiant et admirable dont il fut témoin 
pendant la mémorable nuit du 28 août. 

Nous avons lu avec intérêt ces lignes 
quelque peu embarrassées de glose 
mutile. 

Evidemment puisque Maeterlinck lui 
a serré phal an iJ^es, phalangines, et pha- 
langettes, M. Piérard trouve le tout 
« très bien » et M™^ Georgette sublime. 
Nous avons vu l'actrice sur la scène du 
Parc; certes elle a atteint à des effets 
très grands, mais il reste néanmoins j 
vrai que M"^ Leblanc est avant tout une ' 
Française expansive dans toute la force 
du terme, et qu'elle n'a point eu ce je 
ne sais quoi de roide et froid qui même 
aux heures de passion aiguë vêt toute 
lady d'un habillement de réserve hau- 
taine. 

— En parcourant cet article, nous 
avons goûté le moment d'un sourire. 
Il faut vous dire (Ah! vous le saviez 
déjà!) que M Piérard est socialiste et 
qu'il se le répète à lui-même de crainte 
de l'oublier; et de crainte aussi peut être 
de le laisser perdre de vue par ses futurs 
électeurs... Qui sait? 



— 95 — 



Quoi qu'il en advienne, en nous par- 
lant de l'immortel Macbeth de Shakes- 
peare, traduit par le non moins immor- 
tel Maeterlinck, joué par la non moins 
éternelle Georgette Leblanc, M Piérard 
a eu une clameur de meeting qui a dû 
résonner étrangement faux dans le 
« miraculeux silence » de Saint-Wan- 
drille... C'est la phrase inévitable — si 
intruse soit-elle — où l'orateur juste- 
ment indigné, flétrit Léopold II et ses 
«millions infâmes »... 

— De M. Jules Noël qui aime jouer 
au philosophe un long et savant article 
intitulé L'athéisme, base rationnelle de 
tordre, — lequel article de raisonne- 
ment parfois peu serré, et écrit dans un 
style plutôt vague,s'émaille de quelques 
affirmations utopiques dont on peut 
tirer des effets inattendus et plaisants. 

Ainsi, s'évertuant à prouver l'absur- 
dité de la tolérance, M. Noël, après 
avoir constaté avec le « sceptique 
Grimm » que « tous les grands hommes 
ont été intolérants » et « qu'il faut 
l'être » nous affirme le plus crânement 
du monde que « Jésus et Socrate ont été 
justement mis à mort » — « Il fallait les 
combattre et les juger, ajoute t-il, non 
les tolérer car leurs doctrines portaient 
dans leuis flancs les germes de la disso- 
lution sociale ». 

Très bien ! Si M Noël avait écrit cet 
article deux mois plus tard, sans doute 
aurait-il ajouté aux noms des deux mar- 
tyrs cités plus haut, celui de Ferrer, la 
grande victime de l'intolérance espa- 
gnole ? 

Il nous reste en outre la crainte que 
nos gouvernants, subitement illuminés, 
ne viennent à mettre en pratique les 
savoureuses théories de M. Noël. 

Seigneur! Seigneur! Que feraient-ils 
d*^ vous, Monsieur Jules Noël ? 

V placer en regard de l'article précé- 
dent des pages de M. Paul Guériot : 
Religion pour le peuple? que nous lisons 



fort à propos dans la Coopération des 
idées du i" octobre. 

M. Guériot ne se frictionne pas l'ima- 
gination pour y découvrir des théories, 
des rêves, des idéals dont se bercent 
volontiers les philosophes, les socio- 
logues, les politiciens surtout; — il 
examine la question en parfaite liberté 
d'esprit, sans partialité, il y répond 
dans un style clair, et il base ses argu- 
ments sur ce qui est, sur l'état intellec- 
tuel, moral, social des peuples à l'heure 
présente, non sur de douteuses transfor- 
mations à venir dans la manière de 
penser, de sentir et vouloir de l'âme 
humaine. 

A une époque où le monde mons- 
trueusement boursoufflé d'orgueil à la 
vue de l'esprit si faible que l'aveugle la 
lueur plutôt indécise pourtant de la 
Raison — cette pâle veilleuse de tom- 
beau qu'on adore comme le plus verti- 
gineux des soleils — à une époque où 
l'homme rougit de n'être point encore 
complètement matérialiste, et veut à 
tout prix le devenir, contre lui-même 
parfois, et contre sa conscience, parce 
qu'il trouve cela de bon ton — il faut 
savoir louer M. Paul Guériot comme il 
mérite de l'être, parce qu'il a eu la fran- 
chise d'écrire ces pages sincères. 

Les Marches de l'Est : Voici une 
revue que nous proposons tout simple- 
ment à l'admiration de ceux qu'intéres- 
sent de près ou de loin, les questions 
ô! Histoire, à' Art et de Littérature. 
Parce que jamais, avouons -le, nous n'en 
vîmes de plus luxueuse. 

De cette publication trimestrielle, 
nous tenons le n" 2 de l'année cou- 
rante; et il nous sera absolument im- 
possible de dire tout ce que nous 
suggère ce recueil d'une écriture co- 
pieuse et variée, richement et abondam- 
ment illustré. 

M. René d'Avril, y signe d'étranges 
vers libres où transparaît le Maeterlinck 



96- 



des Serres chaudes et des Douze Chan- 
sons. 

Une étude puissamment intéressante 
de M. Atalone, sur le grand sculpteur 
messin : Ch. Pêtre; et une nouvelle de 
Ch. Garnir. — Des articles d'histoire : 
Dix lettres inédites dit ?naréchal Le- 
febvre. — Le blocus de Metz; sans 
oublier les admirables gravures qui les 
illustrent et qui constituent des docu- 
ments réellement précieux. 

En somme, revue d'idéal noble, qui 
se consacre à défendre en Alsace, Lor- 
raine, Luxembourg, Ardennes et Paj^s 
Wallons, la civilisation latine; revue 
recommandable à tous points de vue, 
surtout aux folkloristes qui sont une 
petite légion dans notre Wallonie, 

Homonymes — ou presque — des pré- 
cédentes, les Marges d'octobre, ren- 
ferment de fortes pages de M. Valère 
Bernard, Les Monstres; des Mélanges 
de M. Montfort parmi lesquels les notes 
spirituelles qu'il consacre aux Pointes 
sèches de notre compatriote Leben- 
Routchka; d'autres chroniques men- 
suelles, — le tout déshonoré par une 
insignifiante Musique sur Veau dont la 
plus grande qualité (!) est de n'être 
point musicale du tout, où M. L Pié- 
rard nous parle entre autres choses très 
« gaga » d'un cigare de Célèbes, des 
narines de M. Piérard, d'une série de 
curaçaos généreux, et d'une « petite 
chemise levée! » — Page banale 
que n'aurait pas commise, au retour 
d'une excursion Anvers-Flessingue ma 
sentimentale petite amie d'enfance qui a 
quinze ans, et qui fait des phrases 
romantiques, là-bas, sous les yeux scan- 
dalisés des Révérendes Sœurs Sainte- 
Marie à Saint-Nicolas .. 

L'Occident^ revue luxueuse, un peu 
froide à l'aristocrate, nous apporte un 
bel article de M. Adrien Mithouard, 
des vers originaux de André Suarès, et 
d'intéressantes pages de MM. Ch. 



Bernard, G. Batault et B. Combette. 

D'une excursion — oh! bien peu mou- 
vementée! — à travers La Belgique 
artistique et littéraire, nous avons gardé 
bon souvenir de ce qui suit : une série 
de petites proses moins réelles qu'ima- 
ginées par L. Legavre, la fin de « Fidé- 
laine », beau conte lyrique tiré d'une 
vieille légende et musicalement écrit 
par M. Honoré Lejeune; des vers de 
Ramaekers; les premières pages du 
nouveau roman de Smulders : « La ferme 
aux clabauderies »; une série de petits 
coups de bâton, très paternellement 
administrés par Edmond Picard au vol- 
canique P. Broodcoorens qui, paraît-il, 
avait imaginé de vilaines choses sur 
l'auteur de N' a- qu' un-œil ; et surtout 
des pages chaudement colorées et pleines 
d'une savoureuse poésie où M. F. Hel- 
lens explique comment le beau peintre 
de la Lys, Valérius De 5«^^/^^r, d'abord 
épris de touches plantureuses à la Cour- 
tenSy s'est peu à peu, suivant une évolu- 
tion naturelle, tourné vers l'idéal mys- 
tique et fervent des Primitifs flamands. 

La Vie Intellectuelle : Que voilà bien 
un grand titre ! M . Rency est un homme 
habile qui mérite des félicitations; il a 
compris que pour éveiller l'attention de 
nos bons boursiers, de nos marchands de 
pommes de terre et autres denrées à 
éplucher, de tous nos corpulents « épi- 
ciers de Molenbeek», une revue «belge» 
devait prendre un titre qui sonnât 
comme un bombardon à leurs oreilles 
imbéciles — sans qu'ils en compris- 
sent rien, pourtant, mais afin que, 
littéralement renversés par ce tonnerre 
d'apocalypse, ils ne voulussent point 
laisser croire qu'ils étaient tout à fait 
sourds, et mordissent au hameçon de 
l'abonnement. 

En attendant, cette Vie intellectuelle, 
admirablement éditée d'ailleurs, —cette 
Vie intellectuelle qui fait songer aux 
mers profondes et mystérieuses où 



— 97 — 



œuvrent on ne sait quels organismes qui 
plus tard peut-être renverseront les 
mondes; cette Vie intellectuelle qui 
éveille en nous les images innombra- 
bles de l'armée des artistes et des litté- 
rateurs, de tous ceux qui pensent et 
qui... se taisent, — de toute la foule des 
savants affairés de recherches, rués aux 
portes de l'Inconnu, — depuis le 
mathématicien qui par les longues nuits 
(quand cessera son malheur?) cherche 
le moyen de faire se rejoindre les 
parallèles avant l'Infini — jusqu'à l'ou- 
vrier obscur et révolté qui se brasse en 
vain l'esprit afin de trouver la solution 
d'un insoluble problème qui le tour- 
mente depuis vingt ans : manger, boire, 
téter des pipes et faire l'amour, sans 
devoir pour cela prendre chaque matin, 
le chemin de la mine ou de la fabrique ; 
— cette Vie intellectuelle, ne nous 
apporte, ce mois-ci du moins(septembre) 
rien d'aussi universel ni d'aussi varié. 
Une conférence — oh 1 oui une con- 
férence ! — intéressante ma foi, - par 
nature elles le sont toutes — de 
M. Louis Delattre aux naturels de 
Fontaine-l'Evéque; des vers de F. 
Mazade coulés au même moule solide 
où ont pris corps ceux du Thyrse de 
septembre dernier; de M. Rency, une 
nouvelle réellement divertissante et 
alertement contée ; la fin d'un article de 
sociologie signé pompeusement par 
M. Benoît Bouché, qui profite de l'occa- 
sion pour nous apprendre son titre 
vénérable de licencié en sciences éco- 
miques (ah! mon cher B. B., nous te 
croyons! nous te croyons!) de belles 
proses de M. Max Deauville ; — six 
pages de petit texte de M. Rency — 
propos de littérature très intéressants, 
disons-le, de même que ceux de MM. 
Paul de Reul et Louis Thomas. Enfin 
une lettre pétrie d'esprit à la lecture de 
laquelle nous avons eu un brin d'an- 
goisse, de nous demander si l'auteur 



(Levêque) en a accouché sans trop de 
douleurs et sans suites fâcheuses. 

Et c'est tout — Ah! non! il y a 
encore... la couverture; « très bien ! » la 
couverture, « très bien! ». — M. Rency 
profile l'ombre réellement imposante de 
ses phrases sur le tiers environ du 
fascicule ; avouons que c'est « un peu 
beaucoup » et que pour une Vie intel- 
lectuelle celle-ci est plutôt celle de 
M. Rency. 

Malgré ses 17 années d'existence, 
Wallonia, la belle revue de folklore 
que dirige le toujours vaillant Ose. 
Colson, ne vieillit pas, ne radote pas... 
et est loin, comme de méchants pour- 
raient l'insinuer de raconter les histoires 
de sa jeunesse. 

Cette revue porte en elle une jouvence ; 
elle a une source inépuisable où s'ali- 
menter : les traditions populaires, les 
contes et légendes de nos campagnes 
wallonnes : source fraîche et vivifiante 
pour la race, à laquelle, le mois dernier, 
MM. Joseph Hens, Oscar Colson et 
Joseph Vrindts nous faisaient boire 
délicieusement. 

La. Revue des Poètes (septembre) nous 
apporte tout un paquet de vers pour 
lesquels nous ne serons pas injuste au 
point de leur appliquer une comparaison 
plutôt malodorante dont usait un jour 
Max-Waller-le-Ganiin en sermonnant, 
dans la Boite au.x lettres de la Jeune 
Belgique, un certain Monsieur Helvépé. 

Il y a là en etTet de bonnes fleurs par- 
fumées de poésie, des strophes qui ont 
agréablement chanté à nos oreilles et 
dont les accents ont eu parfois un écho 
dans notre cœur. 

Dans la Phalange (20 septembre), 
lire les vers d'Eisa Koeberlé « Eros vous 
m'avez prise » et ceux de John Antoine 
Nau « Tristesses d'Alger »; un long 
article admiratif de Jean Royère à 
propos de la « Joie Vagabonde » de 
Paul Castiaux, que G.-M. Rodrigue 



98- 



nous présenta dernièrement comme le 
peintre des choux-cabus : « La critique, 
me disait un jour quelqu'un, ne sera 
jamais que l'avis d'un homme » ; et ce 
quelqu'un, on le voit, avait parfaite- 
ment raison. 

Lire aussi les pages de M. Robert de 
Souza sur la réforme de l'orthographe 
« Comment nos maîtres enseignent les 
sons français ». 

Le Divan (n° 5) : M. Albert Erlande 
chante des Emotions sur l'éternel thème 
de l'amour, et ma foi sa voix est juste, 
et il touche la lyre adroitement... 
D'autres vers de MM. J. Martin, J -M. 
Bernard et Gaston Luce. De M. Edm. 
Jaloux une nouvelle qui a titre X Amou- 
reux, et où contrairement à ce que vous 
en pourriez attendre, l'auteur ne se 
montre point jaloux du tout; d'intérêt 
peu palpitant d'ailleurs, ces pages par 
trop romantiques nous présentent un 
Laurence — oh ! très vague I — et une 
Bérénice un peu plus clairement aperçue 
mais qui a le tort de n'être point la pro- 
priétaire du Jardin de M. Barrés. Cette 
petite femme appelle M. Jaloux : « mon 
Cher! » et bras dessus, bras dessous, ils 
s'en vont faire des phrases jusque dans 
le crépuscule... 

M. Fernand Mazade est d'une mul- 
tiple et surprenante activité; nous 
avons rencontré son nom déjà au som- 
maire de la Vie Intellectuelle ;\q% Docu- 
ments du Progrès nous donnent de lui 
une étude sur Jean Richepin, légère, 
spirituelle, ce qui ne signifie pas qu'elle 
soit de la moindre superficialité, au 
contraire; Médicina publie les résultats 
d'une enquête que M. Mazade a faite 
sur La Douleur. Nous lisons ici les 
réponses de sommités médicales aux 
deux questions qui leur avaient été po- 
sées : 

1° La médecine est-elle parvenue, par- 
viendra-t-elle jamais à supprimer la 
souffrance humaine? 



2° La douleur physique est-elle sans 
utiHté? 

Avec la majorité de ses correspon- 
dants, M. Mazade conclut que l'on ne 
parviendra sans doute jamais à anéantir 
la douleur, laquelle n'est pas toujours, 
comme on pourrait le croire, sans uti- 
lité. « La souffrance, dit-il en terminant, 
est la rançon de la vie. » 

Durendal n° 9 : Des vers où M Ernest 
de Laminne voudrait faire du Verhaeren 
tourmenté ; la suite du copieux roman 
de M. H. Carton de Wiart, « Vieux 
Bruxelles », de belles pages de Jean 
Nesmy, et un article de G. de Golesco 
à propos du livre que M^^* Belpaire 
vient de consacrer à la noble mémoire 
de Constance Teichmann. — La Revue 
Théosophique publie la fin du « Christ 
futur », pages exaltées où M""* Annie 
Besant se berce d'un espoir trop beau 
pour n'être point la fumée bleue d'une 
chimère. M. Paul Castiaux nous fait 
tenir les fascicules IX et X réunis de 
son aimable anthologie «Les Bandeaux 
d'Or ». A signaler : Une heure de sep- 
tembre, d'Em. Verhaeren, des pièces de 
M. Paul Castiaux et des sonnets de 
Th. Varlet; un fragment d'une comédie 
« L'apothéose » par Ch. Vildrac; sans 
oublier d'humoristiques pages du Varlet 
déjà cité. A lire dans La Province, une 
étude sur la Tradition vendéenne dans 
l'œuvre de Rabelais par Jehan de la 
Chesnaye; des pages poétiques de 
Touny-Lerys sur la Prairie fauchée de 
George Gaudion. 

Saluons la naissance d'un nouveau 
confrère au beau titre éclectique: «L'Art 
Libre ». Le premier numéro ne manque 
pas d'intérêt. Bon courage, et bonne 
chance ! 

La Rtvue Mosane contient des son- 
nets classiques de M. Félix Bodson, 
des vers de M. Roger Richelles, encore 
des vers de M. Dantinne, et de mau- 
vais vers de M. Evrard. 



I 



- 99 - 



Il y a là aussi sur le Théâtre contem- 
porain, un article obscur et tout bonne- 
ment ridicule où, à force de nous parler 
de miijies, de muflerie, àe panmiifîis7ne, 
M. Paul Demasy s'empêtre dans le sol 
plus ou moins fangeux de son esprit. 
Ne nous dit-il pas que Mendès et Sar- 
dou « pourrissent déjà »? Hélas! nous 
les savions morts, mais nous n'aurions 
point été comme M. Demasy, forcer les 
portes de leurs tombeaux pour voir s'ils 
y pétrifient ou s'ils ont affreusement 
verdi, tels de simples mortels... C'est 
tout, c'est assez n'est-ce pas? Mais non, 
ce n'est pas tout : MM. Demasy et 
Dermée, tous les deux Paul, celui-là au 
cours de ses mauvaises pages, l'autre 
dans une note protectrice qui termine 
l'article s'appellent mutuellement « mon 
cher »; et le premier tombe en pâmoison 
admirative devant son ami et s'écrie : 
« O... O Paul Dermée! humaniste pas- 
sionné!... » etc. Cela suffit pour donner 



aux deux Paul précités et à M. Edmond 
Delsa qui a illustré la couverture, l'in- 
time conviction que la Revue Mosane 
est un organe réellement imposant qui 
tient en mams les destinées de la chan- 
celante République des Lettres fran- 
çaises. 

Mais interrompons ici ce bavardage 
léger; nous avons trop abusé déjà, de 
l'hospitalité paternelle du Thyrse\ et 
M. Rosy, son sympathique Directeur, 
aura certes de grands yeux épouvantés 
lorsqu'on lui remettra cette épaisse 
« tartine » à la confiture et au vinai- 
gre... Il nous reste à souhaiter qu'elle 
ne cause à personne le douloureux 
désagrément d'une indigestion. 

Désiré-Joseph Debouck. 



Reçu et lu avec intérêt : L'Art moderne, 
Thêatra, Les rubriqius nouvelles, la Fédération 
Artistique, Y Idéal philosophique, la Revue pour les 
Français, etc., etc. 



Petite chronique. 



Le premier de Nos Samedis de cette saison — tous consacrés à des lectures 
dialoguées, in extenso — aura Lieu samedi 20 novembre, à huit heures précises 
du soir, à l'ancien Hôtel communal, parvis Saint-Gilles {local de la Fédération 
Postscolaire), avec le concours de Madame Marie Derboven, du théâtre royal du 
Parc et de Madame Léopold Rosy. 

Au programme : Intérieur, drame en un acte; La Mort de Tintagiles, drame en 
cinq actes de M. Maurice Maeterlinck. 

A nos prochains Samedis : un acte inédit lire de /'Hallali, de Camille L^,„,'u,,ier, 
Les Racines, trois actes de Henry Maubel, Le Sculpteur de Masques, de Fernand 
Crommelynck. 

Rappelons à nos lecteurs que Nos Samedis sont publics et gratuits. Xous adressons 
des invitations aux personnes qu'on voudrait nous renseigner comtne susceptibles 
de s'y intéresser. 

Le banquet du A'*» anniversaire du Thyrse sera présidé par M. Henry Maubel, 
qui nous donne ainsi un témoignage de haute sympathie dont nous lui sai'ons pro- 
fondément gré. Cette fête lui sera une occasion d'énoncer quelques idées sur la littéra- 
ture et la vie littéraire en Belgique Comme nous l'avons déjà dit, ^Z""* Derboven et 



— 100 — 



Dewin, M. Carpentier, assisteront an banquet et interpréteront des œuvres de nos 
meilleurs écrivains. Notre ami Oscar Liedel a dessiné pour la circonstance un pro- 
gramme spirituel. Notre réunion commémorative p-end donc le caractère d'une mani- 
festation artistique. 

Rappelons qu'elle aura lieu le samedi 2y novembre, à 7 heures du soir, à l'Hôtel de 
l'Espérance, place de la Constitution. Le montant de la souscription est de cinq francs. 
On trouvera encarté dans le présent numéro un bulletin d'adhésion à adresser aussitôt 
que pçssible à M. Léopold Rosy, directeur du Thyrse, 16, rue du Fort. 



Expositions : Bruxelles. — 14 octo- 
bre-14 novembre. Au Palais des Beaux- 
Arts. Exposition de tableaux et objets 
d'art appartenant aux collections de 
S. M. le Roi. — Musée Moderne. 
Novembre XV* salon annuel du Sillon. 

Liège. — 14 novembre-5 décembre. 
Bibliothèque Centrale, Salon du Dessin 
organisé par l'œuvre des artistes. Ren- 
seignements à M. A. de Neuville, rue 
Bassange, 21, Liège. 

Nice. — Janvier-février 19 10. Expo- 
sition internationale de peinture et de 
sculpture, 

Liverpool. — 20 septembre-8 janvier. 
Exposition internationale (Galerie Wal- 
ker). 

Florence. — Décembre 1909-juin 1910. 
5^ Exposition des artistes italiens (i). 

Rome. — Février-31 octobre 1910. 
Exposition internationale des Beaux- 
Arts (i). 

M. Henri Seguin, l'éminent artiste 
si unanimement apprécié, a repris ses 
leçons particulières, chez lui, 29, rue de 
l'Evêque, à Bruxelles. 

L'abondance des matières, malgré 
les pages supplémentaires que nous 
donnons à ce numéro extraordinaire, 
nous oblige à remettre au mois pro- 
chaine des articles de Léon Wéry, 
Georges Van Wetter, Héléna Clément, 
François Léonard, Constant Zarian, 



(i) Les documents pourront être consultés à 
la Direction des Beaux-Arts, rue Henri 
Beyaert. 



Paolo Buzzi, Victor Hallut, etc. Que 
nos lecteurs et collaborateurs veuillent 
bien nous excuser en raison même des 
sacrifices que nous nous imposons pour 
faire honneur à cette « abondance de 
biens ». 

Les Bibliophiles fantaisistes. — 

Nous assistons, c'est un fait, à l'agonie 
du volume à 3 fr. 50. Les statistiques du 
dépôt légal constatent la diminution du 
nombre des romans qui paraissent 
chaque année. Est-ce à dire qu'on lise 
moins? Bien au contraire. Mais il 
s'imprime dans des collections à 95 cen- 
times, I fr, 35, etc., des ouvrages tirés 
à cinquante mille exemplaires, ou da- 
vantage. On ne vendrait pas cinq mille 
exemplaires de ces mêmes ouvrages 
publies à 3 fr. 50. 

S'en étonner serait mal connaître les 
besoms modernes. S'en plamdre serait 
vain. Les éditeurs français n'ont fait 
qu'imiter leurs confrères anglais et 
américains qui depuis longtemps ont 
mis en circulation des collections à bon 
marché. Mais à côté de ces séries popu- 
laires, les libraires étrangers offrent au i 
public des livres qui, sans constituer des 
publications de luxe réservées à quel- 
ques curieux, sont bien supérieures, par 
l'élégance du format, la beauté du 
papier et des caractères, au banal 
volume jaune de nos devantures. On ne 
trouve rien de semblable en France. 

C'est à quoi les Bibliophiles Fantai- 
sistes, (Louis Thomas, Directeur), se 
sont proposés de remédier. Nous ce 
reparlerons prochainement. 



— lOI — 



^r^'^sr^ 




Ce fut une fête 
fraternelle et cor- 
diale. Nous n'en- 
treprendrons pas 
d'en détailler les 
menus incidents 
qui lui donnèrent 
une physionomie 
si pittoresque et si 
animée, sans ja- 
mais qu'elle perdit son caractère de 
dignité et de bon ton. 

La réunion ne cessa d'être charmante 
et le repas, œuvre succulente des frères 
Antognoli, propriétaires de VHôtel de 
C Espérance, prédisposa discrètement à 
la Cène intellectuelle heureuse dont 
M. Maubel fut l'Officiant ac- 
plamé. La lumière tranquille de son 
éloquence, l'inflexion chère de sa 

toix aimée suscitèrent cette atmo- 
phère de joie sereine dont fut 

né le « banquet du dixième anniver- 
»aiie du Thyrse ». 

^ A la table d'honneur, que présidait 
„ M. Henry Maubel, avaient pris place 

^ Thtesk — 5 décembre 1909. 







0. 




M»** Héléna Clément, Gabrielle Rosy, 
Derboven, Dewin ; MM. Albert Giraud, 
Léopold Rosy, Femand Bernier, notre 
confrère de L Etoile Belge. Puis étaient 



102 — 



groupés M™« et M . MauriceDrapier et M*"* 
et M. Oscar Liedel, MM. Léon Wéry, 




Fernand Bernier 

F.-Ch. Morisseaux, anciens directeurs de 
la Revue, Orner De Vuyst, ancien rédac- 
teur en chef, Maurice Gauchez, ancien 
secrétaire de rédaction, G. -M. Rodrigue, 
Constant Zarian, François Léonard, 




O. L. 

Constant Zarian 



Gaston Heux, Victor Hallut, Désiré- 
Joseph Debouck, nos collaborateurs ha- 
bituels, puis Maurice J. Lefebvre, M™* et 
M. Franz Hellens, M™<= Neeter, MM. 
Hubert Stiernet, Georges Virrès, Gré- 
goire Le Roy, Georges Marlow, Louis 
Dumont-Wilden, Albert Mockel, Jean 
Delville, Georges Rens, Georges Ra- 
maekers, Prosper Roidot, Sylvain Bon- 
mariage, Louis Piérard, Gaston Pulings, 
Prosper-Henri Devos, les peintres Gail- 
liard et Jamar, l'ingénieur Paul Drapier, 
Gaston Chotiau, secrétaire-adjoint de 
l'Extension et de la culture de la langue 
française. 



M. Léopold Rosy se lève, au dessert, 
pour excuser les absents : M'^'= Lafon- 
taine, MM. Maurice Wilmotte, Charles 
Vanderstappen , Jean -Marc Bernard, 
José Hennebicq, Marius Renard, Isi 
Collin, Jules Noël, Louis Morichar, 
échevin de l'Instruction Publique et des 
Beaux- Arts de la commune de St-Gilles, 
René Dethier, Henri Liebrecht. Il lit le 
télégramme de félicitations du Cercle 
d'Œuvres Philanthropiques et Scolaires 
Le Taciturne, dont il est secrétaire 
depuis dix ans, le télégramme de nos 
amis de Milan, souligné d'applaudisse- 
ments : 

Milano, 2(i novembre 1909. 

Réunis ce soir après tumultueuse con- 
férence futuriste rouge abordage d'idées, 
de théories et de coups de poings contre 
les vieux bateaux des passatistes coa- 
lisés, nous toastons avec l'enthousiasme 
de nos cœurs italiens à la prospérité 
grandissante et déjà glorieuse de la 
belle revue d'avant-garde Le Thyrse. 
Marinetti, Paolo Buzzi 
et Groupe rédacteurs Poesia, poètes^^ 
peintres, sculpteurs futuristes. 

M. Rosy communique ensuite la lettre 
de M. Camille Lemonnier : 

Paris, 26 novembre 1909. 

Mon cher Rosy, 

J'aurais aimé me trouver parmi vous 
pour célébrer ensemble cette date vail- 
lante. Après dix ans de littérature, vous 
vivez encore, et peut-être vous n'ave2 
jamais été plus jeunes et plus vivants 
J'admire et j'applaudis. 

Vous êtes un de nos bataillons sacrés 
le bruit des tambours avec lesquels vou! 
avez battu la charge demeurera dan: 
nos lettres. Vous étiez alors, à côté d< 
nous, les aînés, des petits conscrits qu 
faisaient le coup de feu comme le 



— 103 — 



croyants vont à la Sainte Table. Eh ! les 
conscrits, là, à leur tour, sont devenus 
des capitaines... 

Permettez à un des chevronnés du 
temps des premières barricades de les 
saluer en s'inclinant devant votre dra- 
peau... 

A vous, mon cher Rosy, de toute ma 
cordialité dévouée. 

Camille Lemonnier. 

M. Firmin Van den Bosch a tenu éga- 
lement à faire part au Thyrse de ses 
sentiments de sympathie en ces termes : 

Gand, le 25 novembre. 

Mon cher Confrère, 

Si je n'étais retenu samedi soir par 
une obligation antérieure, j'aurais été 
heureux d'assister aux fêtes jubilaires 
du Thyrse. Votre Revue est de celles 
auxquelles nul lettré belge ne peut 
refuser son estime et sa sympathie, car 
elle s'inspire toujours de la haute disci- 
pline de l'enthousiasme et de la tolé- 
rance. Et le Thyrse réalise vraiment 
l'école d'art modèle, largement ouverte 
à tous les talents — et qui donne déjà 
à nos Lettres quelques écrivains de pre- 
mier choix. 

En cette heure d'anniversaire, veuil- 
lez donc, mon cher Confrère, agréer 
pour vous et tous vos collaborateurs, 
mes plus cordiales félicitations. Et 
croyez bien qu'en souhaitant au Thyrse 
longue vie et persévérant succès, j'ai 
conscience de faire un vœu grandement 
utile à notre Littérature. 

Jo vous charge de mon très affectueux 
souvenir pour le bel et subtil artiste, 
Henry Maubel, qui présidera vos fêtes. 
Firmin Van den Bosch. 

Le nom de M. Maubel est acclamé 
longuement. 
Puis celui-ci se lève et prononce^ au 



milieu d'un silence religieux, le discours 
suivant : 




Maubel 

Mesdames, Messieurs, 

Chaque fois que je me suis levé pour 
parler devant une assemblée ou dans 
un cercle de convives, chaque fois que 
j'ai senti le poids de ma voix faire le 
silence autour de moi, je me suis de- 
mandé ce qui m'autorisait à m'imposer 
de la sorte à mes auditeurs. Vous causiez 
gaîment, légèrement et j'entends bien 
que vous vous dites que je ferais mieux 
de me rasseoir et de me taire. Pardon- 
nez-moi 1 Si j'interromps les conversa- 
tions qui faisaient l'animation de cette 
fête, c'est dans le but de vous dire ce 
qu'elle a de grand et d'heureux. Je vou- 
drais vous rappeler que nous sommes 
réunis co soir pour une communion in- 
tellectuelle dont le pain, la chair et le 
vin que nous mangeons et buvons en- 
semble no sont que les agréables sym- 
boles. 

Manger, dit à peu près Francis Jam- 
mes, c'est prendre conscience des choses. 
Cette parole convient à ceux qui tirent 
de la chaleur de leur sang des pensées 
lumineuses et de belles images. Mais il 
est pour les hommes, une autre manière 
encore de se nourrir et nous savons, 



104 — 



depuis quelque temps, que ce n'est pas 
celle qui importe le moins à leur ri- 
chesse. Que nous ayons des manières 
passionnément différentes de le savoir, 
c'est ce qui atteste la vitalité de notre 
mouvement littéraire; c'est aussi ce qui 
fait la valeur des manifestations par les- 
quelles nous le célébrons de temps en 
temps. Il n'y a peut-être pas, à cette 
table, trois écrivains qui soient d'accord 
sur les points essentiels de leur art. En 
venant ici, malgré cela, ils nous don- 
nent un précieux témoignage de leur 
fidélité à la pensée et de leur sympathie 
pour les jeunes gens, qui pendant dix 
années, l'ont sincèrement défendue. 

Vraiment, quand je nous considère, 
je me dis qu'elle n'est pas si loin l'épo- 
que héroïque et j'ai la certitude que si 
quelque danger menaçait notre littéra- 
ture ou ceux qui s'y consacrent, nous 
serions encore capables de nous grouper 
fraternellement. Il y a des dangers 
sournois : prenons-y garde ! 

On reproche souvent aux artistes de 
ne pas aimer la vie. S'ils ne l'aimaient 
pas toute, et plus fort, et mieux que 
n'importe quels hommes, jusqu'à la 
chercher sur les sommets où elle est 
pure, pour y boire à longs traits, com- 
ment nous en donneraient-ils ces repré- 
sentations merveilleuses dont quelques- 
unes ont le caractère des choses éter- 
nelles? A vrai dire, c'est par l'équilibre 
de la vie et du rêve que l'art se crée et 
l'équilibre est difficile à garder. Les ar- 
tistes sont impressionnables; le moin- 
dre courant les entraîne; la moindre 
parole les trouble L'heure où ils se mê- 
lent à la foule est une heure d'épreuve. 

Il est plus facile assurément de tra- 
vailler dans la solitude. Nous avons tra- 
vaillé ainsi pendant des années, ne sou- 
haitant que la gloire intérieure, ce pâle 
soleil sans rayons, cette hostie jaune et 
douloureuse dans la brume. Nous nous 
entendions bien et, quand il faisait trop 



froid, nous nous serrions les uns aux au- 
tres. . . Mais la brume n'est pas longtemps 
respirable. Nous avons besoin de con- 
sécration. Douter de l'efficacité de notre 
effort nous tue. Il nous faut une certi- 
tude Où la prendrions-nous si ce n'était 
à l'opposé de nous-même? Le jour où le 
soleil des vivants a déchiré les vapeurs 
qui nous enveloppaient, nous avons été 
pareils à des enfants qui s'imaginent que 
le ciel est descendu sur la terre parce 
que le petit Noël a mis dans leur sou- 
lier trois noix dorées et une trompette 
d'un sou. 

Le succès!... la faveur du public... 
et des pouvoirs publics!... Cela nous 
est venu tout à coup, par miracle, 
comme la fortune à de pauvres gens. Il 
est naturel que, dans l'ivresse de ce 
bonheur, nous n'ayons pas toujours 
gardé le sens exact de nos possibilités et 
la claire notion des devoirs que la néces- 
sité nous dicte pour notre accomplisse- 
ment. 

Qu'est-ce que le devoir d'un poète? 
C'est d'obéir à sa sensibilité, à son ima- 
gination; c'est de prendre suffisamment 
conscience de ce qu'elles recèlent pour 
pouvoir l'exprimer dans une forme. 
Mais, dehors, la société appelle le poète. 
Elle lui parle de la morale, de la patrie, 
de la religion; elle lui parle de l'intérêt 
du peuple, du plaisir de la foule et de 
mille autres choses très respectables qui 
n'ont rien à faire dans son ouvrage. Elle 
le sollicite de paraître en lui promettant 
ses applaudissements. Il en prend de 
l'impatience et, faute d'avoir bic 
écouté la voix intime qui devrait être 
son seul guide, il lui obéit de travers. 

Messieurs, je ne vous raconterai pas 
la parabole de « l'enfant prodigue ». 
L'œuvre humaine se règle et se balan- 
ce dans une sorte d'automatisme. Une 
génération d'artistes ne ressemble, ni 
par l'esprit, ni par le caractère, à celle 
qui l'a précédée. Après être descendu 



— 105 — 



follement dans la vallée pour en arra- 
cher toutes les fleurs, on remonte... et 
l'efifort de monter invite à la réflexion. 

Peut être que le moment est venu de 
modérer notre efiréné désir d'expansion. 
Je n'en sais rien. Je vous découvre ma 
pensée. Nous sommes à la croix des 
chemins et voici, justement une maison 
où nous pourrons méditer sur ces choses 
en nous reposant un peu. Elle porte un 
joli nom païen quiévoquelajoie des dieux 
dans la nature. C'est la maison du 
« Thyrse ». Posée aux confins de la 
ville et de la campagne, elle est dis- 
crète; elle est intime; elle est claire. 
Elle a un beau jardin. Chacun y plante 
ce qu'il veut. On l'agrandit tous les ans. 
Dans la plaine qui l'entoure, il reste 
encore quelques moulins à vent pour 
les batailles de demain. C'est la maison 
du bon vouloir; c'est la maison de 
la liberté Des aspirations mêlées de 
ceux qui l'habitent, est née une idée. 
Lorsqu'il y a dix ans, les écrivains que 
nous fêtons se mirent en campagne, le 
chemin oîi ils allaient s'engager n'était 
pas tracé. Du voyage, ils ne savaient 
qu'une chose, c'est qu'ils n'avaient ni 
programme, ni doctrine... et qu'ils n'en 
voulaient pas. Cependant, leur horreur 
de ce qui limite et de ce qui contraint 
n'était rien moins qu'un sentiment de 
barbare. Ils étaient curieux des modes 
de leur temps et religieux du passé. Tout 
en écrivant du théâtre, des romans, des 
essais, des poèmes, ils entreprirent — 
j'emploie leurs propres termes — « de 
mettre le Thyrse en action ». Ils créè- 
rent les « samedis » de conférences et 
de lectures; ils s'attachèrent, vous savez 
avec quelle persévérance, à ressusciter 
l'image de Max Waller qui symbolise la 
jeunesse de nos lettres. En menant de 
front leur travail personnel et cette 
bonne œuvre de culture, ils sont arrivés, 
d'étape en étape, à s'assurer d'un but. 
Rosy, Wéry, Gauchez, Morisseaux, 



Liebrecht, De Vuyst se sont succédé à la 
direction du Thyrse sans y faire préva- 
loir des vues personnelles qui eussent 
affaibli leur revue en l'inclinant vers une 
esthétique particulière. Rosy, surtout, 
s'y est dévoué avec sa clairvoyance, 
avec son tact et sa bonté... qui n'est pas 
invisible. L'action de l'un continuait 
l'action de l'autre. Ils vivaient en répu- 
blique. La souplesse de leur groupement 
en faisait la solidité. 

Aux rameaux de l'idée qu'ils avaient 
plantée sans le savoir, toutes les con- 
ceptions ont pesé du même poids ; c'est 
pour cela que l'idée est demeurée droite 
et qu'elle a grandi. Ce qui n'était na- 
guère en eux qu'un désir sourd est de- 
venu leur volonté : entretenir en Bel- 
gique le goût — et je dirai mieux — 
le culte d'une littérature d'expression 
française ; le garder de toute atteinte; 
le propager, sans qu'il s'égare, sans qu'il 
s'altère. Quelles que soient nos ten- 
dances, nous pouvons partager leur 
joie. Ils ont fait mieux que de bâtir une 
maison, ils ont créé un foyer. Entrons- 
y. Celui qui en est l'âme nous attend sur 
le seuil avec des paroles de bienvenue. 
(Longs applaudissements). 

M. Gaston Heux prend la parole après 
le président : 

Mesdames, Messieurs, 

A peine s'éteignent autour de nous 
des paroles magistrales, qu'avec une 
présomption qui se croit juvénile, je 
réclame la parole au nom des intimes du 
Thyrse. Sans doute, je le sais, un tel 
discours a tout épuisé,.., la sagesse 
serait de se taire .. Eh! mais . précisé- 
ment puisqu'il n'y a plus rien à dire, 
c'est l'heure propice : aux Jeunes de 
parler. 

Et puis, qui sait?... Pile et face, toute 
pièce d'or a deux aspects... Côté face, le 
Thyrse porte gravée une tête de Miner- 



io6 



ve, à moins que ce ne soit ce paysage : 
l'antique jardin d'Akademos, oliviers et 
vignes, grave un peu d'être un jardin 
où réfléchissent des hommes, avec cette 
correction heureuse, d'être grave sous 
la beauté du ciel hellène. Cette face-là, 
Maubel nous l'a dite ; le côté pile nous 
appartient. 

Ehbienl je l'examine de près, cette 
face à nous concédée, et j'y découvre 
une effigie... une effigie qui nous est 
douce : c'est la tienne, mon cher Rosy. 

Tu as été le roi d'un petit royaume 
intellectuel, et ta revue en garde la 
frappe. Dût mon toast n'être spirituel 
que par là, je dirai que tu lui fus une 
âme, un principe de vie : indulgence, 
bonne grâce, intelligence, — âme de 
conciliation dans un milieu de pensées 
que de fois... trépignantes... Une âme? 
mieux que cela! quelque chose de 
moins solennel... une faveur! tu as 
réuni des esprits en bouquet. 

Tu as été pour nous un Max Waller 
sérieux... Que dis-je?les poètes futurs 
réussiront peut être un jour un « monu- 
ment Rosy » ! 

— Va! je te sens venir!... Tu me 
donnes au diable ! Qu'avais-je à t'arra- 
cher à ta chère réserve?... Car tu es un 
modeste, toi, — d'une modestie qui me 
met en mémoire... — Gageons que tu 
connais l'admirable symbole dont 
Banville a fait son profit. C'est quelque 
part, en Grèce ancienne, au fond d'une 
tanière sombre, un sanglier, — mo- 
deste comme toi, sans doute, car il ne 
sortit un instant de sa retraite volon- 
taire, que lorsqu'un Héraclès, muscles 
tendus par l'exploit, l'eut emporté 
jusqu'à l'issue et l'eut plongé dans la 
clarté. — Eh bien ! mon Cher Rosy, de 
par la volonté de tes vieux camarades, 
je fais l'Hercule, ce soir, à l'entrée de 
ta modestie. Et je te prends à bras le 
corps, avec toutes les mains qu'ils m'ont 
comme prêtées, (qu'ils se rassurent: je 



les leur rendrai dans un instant, pour 
qu'ils puissent lever leur verre) et tu as 
beau te défendre, mon vieux Sanglier, je 
t'entraîne de force à la lumière de leurs 
acclamations. {Copieux applaudisse- 
ments). 

C'est alors au tour de notre Directeur, 
M. Léopold Rosy : 




LÉOPOLD Rosy 

Mesdames, Messieurs, 

Je ne saurais trouver des paroles assez 
éloquentes pour vous dire toute la gra- 
titude que j'ai mission d'exprimer. Le 
Thyrse connaît l'honneur et la joie d'un 
hommage inaccoutumé dont il apprécie 
l'insigne éclat et dont il gardera impé- 
rissablement le souvenir. 

Voici : Après dix ans de labeur, il sent 
quelque fierté, il vous convie à fêter 
avec lui une carrière qu'il croit avoir 
remplie avec quelque mérite; mais il 
hésite; il craint le péché de vanité, 
il s'interroge et n'ose se décerner 
le satisfecit qu'il désire. Un aîné vient 
alors, qui s'était complu dans une re- 
traite qu'on pouvait supposer indif- 
férente; un aîné de qui la vie est une 
page de probité artistique; un aîné de 
qui l'œuvre est un joyau limpide dans 
l'écrin de nos richesses littéraires : Henry 
Maubel accepte de présider cette céré- 
monie et nous dit, avec la claire simpli- 
cité de son cœur : Je vous félicite! 



10/ — 



Un des nôtres se joint à lui pour me 
mettre en pleine lumière. C'est trop 
vraiment ! 

O bonheur de se sentir vivant, pour 
éprouver cette allégresse ! Le doute s'est 
dissipé. Et pourrait-on nous accuser 
d'une fatuité puérile devant les compli- 
ments si flatteurs que vient de nous 
adresser celui dont tous vous connaissez 
la sereine et pure autorité. Je le remercie 
du plus profond de l'âme. 

Vous avez bien voulu, Mesdames et 
Messieurs, vous associer à lui et appor- 
ter aujourd'hui au Thyrse vos congra- 
tulations. Nous y sommes extrêmement 
sensibles. Venus de tous les coins de 
l'horizon intellectuel, seule une mu- 
tuelle sympathie vous a guidés, car il 
est une caractéristique de la fête qui 
nous réunit aujourd'hui : aucun intérêt 
personnel et direct ne nous anime; 
uniquement une commune et sincère 
dévotion pour la grande déesse qui 
nous inspire : l'Art, nous incite à une 
fraternisation cordiale. Le Thyrse ne 
dispose d'aucune influence transcenden- 
tale : Né pauvre comme Job, il y a dix 
ans, pauvre comme Job il est resté. 
Mais l'estime que vous lui témoignez 
aujourd'hui, il vous la rend, sans au- 
cune arrière pensée, trempée au creuset 
solide de sa vive reconnaissance. Il 
remercie chaleureusement les artistes 
qui ont nom M""* Derboven, M"« De- 
win, M. Carpentier, d'avoir bien voulu, 
en cette solennité, se joindre à nous pour 
célébrer cet anniversaire et faire enten- 
dre ici la voix de nos maîtres aimés : 
Camille Lemonnier, Albert Giraud, 
Emile Verhaeren. Je salue Albert Gi- 
raud, qui, par sa présence parmi nous, 
nous accorde ce gage si recherché, 
inappréciable, de son amitié encoura- 
geante. {Applatidissements nourris.) Je 
salue Camille Lemonnier, le Maître qui, 
retenu loin de nous, a voulu nous en- 
voyer ses compliments dans des termes 



si élogieux, qu'ils nous laissent confus. Je 
salue Emile Verhaeren, que les circon- 
stances empêchent d'être des nôtres, 
mais qui, néanmoins, a tenu à nous assu- 
rer de ses sentiments bienveillants. Je 
salue nos aînés qui, à l'époque de notre 
illustre devancière, le Jeune Belgique, 
virent l'aube du réveil de notre con- 
science littéraire. J'adresse à nos con- 
frères de la Presse quotidienne, — que 
j'avais espéré voir plus nombreux ce 
soir, — eux qui sont nos plus précieux 
auxiliaires auprès du public, nos 
remerciements sans réserves et je 
saisis l'occasion pour leur dire com- 
bien nous sommes touchés chaque fois 
qu'ils nous apportent le concours si 
extraordinairement efficace de cette 
puissance invincible. Aujourd'hui nous 
n'avons à notre table que quelques uns 
de «es représentants. Ils sont les bien- 
venus parmi nous. Que la cordialité de 
notre accueil atteste combien nous ap- 
précions l'appui que peut nous réserver, 
dans ses multiples et encombrantes pré- 
occupations, le journal quotidien, cet 
Evangile moderne. 

A vous tous, sans oublier notre ami 
Liedel, l'auteur de notre spirituel pro- 
gramme, merci. 

Mesdames, Messieurs, 

On vient de vous le dire : l'époque 
« héroïque » de notre littérature n'est pas 
encore fort éloignée de nous. Cepen- 
dant, déjà, des deuils ont assombri les 
victoires de nos luttes pacifiques. Et 
notre mémoire garde pieusement le nom 
de ceux qui, avant nous, aux avants 
postes, ont tracé le chemin, où allègre- 
ment nous marchons à présent Ils sont 
morts trop tôt pour connaître la con- 
quête qu'ils ont préparée et que nous 
agrandissons quotidiennement, sans dé- 
faillance. 

Aujourd'hui, que nos regrets s'avi- 
vent donc à l'évocation de leur mé- 



io8 



moire, dans la solennité de ce moment 
où nous fêtons une réussite, que peut- 
être ils n'ont osé entrevoir. Je rends 
hommage à la mémoire d'André Van 
Hasselt, l'Annonciateur; de Charles 
Decoster, n'ayant connu que les tour- 
ments de la Vie et pour qui la Gloire 
fut d'une si décevante coquetterie ; d'Oc- 
tave Pirmez, le solitaire d'Acoz, philo- 
sophe méconnu, de qui le nom, à l'heure 
actuelle encore, doit lutter contre l'ou- 
bli; de Max Waller, le susciteur d'en- 
thousiasme, capitaine téméraire monté 
vaillamment à l'assaut des médiocrités 
qui assombrissent l'Idéal; de Georges 
Rodenbach, doux poète à la sentimen- 
talité rêveuse et élégante, mort à qua- 
rante ans; de Charles Van Lerberghe, 
disparu après une agonie lamentable, 
mais de qui l'œuvre d'épouvante, de 
grâce et d'ironie survit ardente et fière; 
de Charles de Sprimont. notre ami 
arraché à notre affection à vingt-cinq 
ans, ayant à peine eu le temps d'évo- 
quer le sourire d'une rose et, vaillant, 
d'avoir pressenti les fulgurations d'une 
épée. Je rends enfin hommage à notre 
cher Julien Roman, fondateur du Thyrse, 
mort à trente ans. Calme, serein et digne 
il est entré dans le Néant avec une 
majestueuse fierté, heureux d'avoir 
chanté, d'avoir élevé son âme constam- 
ment vers une conception haute et claire, 
prêt à s'en aller dans l'au-delà, sans 
courroux contre la vie, sans haine contre 
la mort 1 

Roman! &OYi nom est indissolublement 
joint dans ma pensée au souvenir de 
la fondation de ce Thyrse que nous 
fêtons aujourd'hui. Quelle occasion meil- 
leure aurais-je, que ce dixième anniver- 
saire, pour ressusciter un moment cette 
époque déjà lointaine où dans l'arrière 
boutique d'un « estaminet » bruxellois, 
portant un nom barbare s'il en fut : « Au 
Congo », nous nous trouvions réunis 
Viane, Roman, Stiévenart, Lejeune et 



moi pour jeter, avec des précautions 
infinies, les bases de l'œuvre qui survit 
miraculeusement! Je crois aussi que 
Lefebvre vint de temps à autre, scep- 
tique et blagueur, nous rendre visite, 
nous disant l'oraison funèbre qu'il avait 
rimée pour le dernier numéro de la 
revue. Ces vers attendent de voir le jour 
dans la poche de notre ami. Et je suis 
sûr que ce soir, avec nous, il souhaite 
qu'ils y restent longtemps ! 

L'idée d'une revue était née d'une 
rencontre assez fortuite entre Viane et 
moi : un banquet, comme aujourd'hui, où 
l'on avait dit des vers : « Tiens, tu fais 
de la poésie — Mais oui, comme toi! 
Et tu ne publies pas ? — Où ? — .\h ! 
oui, voilà î — La Jeune Belgique, morte, 
Le Coq rouge, agonisant. Le Cornélien 
moderne, défunt, La Wallonie, loin. 
Le Réveil,... Tu n'as jamais songé 
à faire une revue ? — Oh ! si — Eh bien ? 
— Oui ! Eh bien !» Nous étions accoudés 
au marbre d'un comptoir sur lequel 
l'avant-dernier « chasse-café » obligé de 
tout banquet érigeait la petite tulipe 
fauve de sa mixture corrosive. Nous 
avions un peu plus de vingt ans ! Il était 
deux heures du matin. C'est l'âge des 
grandes entreprises littéraires et c'était 
l'heure des résolutions spontanées. Au 
dernier « chasse-café », nous étions déci- 
dés : nous fonderions une revue ! Celle-ci, 
vous la connaissez! Elle était née sans 
pompe, sans apparat ; elle devait avoir le 
goût du pittoresque et ses manifestations 
parfois n'ont pas craint des hardiesses 
périlleuses : nos samedis, dont M. Mau- 
bel vous a si judicieusement exprimé 
l'esprit, trouvèrent asile d'abord chez 
un « marchand de bières » qui ne con- 
sentait à nous prêter sa salle qu'à la 
condition expresse de pouvoir débiter 
son breuvage au public de nos réunions. 
Et notre Président s'est rappelé sans 
doute la première séance à laquelle il 
assista et où le rythme des pompes à 



— 109 — 



bière accompagnait la cadence des vers 
de Musset. C'était Albert Devèze, qui 
a quitté la littérature pour les succès de 
la politique, qui conférenciait. Imper- 
turbable et convaincu, il disait la Bal- 
lade à la Lune que nous écoutions re- 
cueillis, imperturbables et convaincus. 
Un jour nous avons fait une incursion, 
très sérieusement, je vous le jure, très 
fructueusement d'ailleurs, dans l'arène 
électorale. Et voyez l'agrément de ces 
tentatives : Le propriétaire de la salle où 
nous désirions « meetinguer » n'accepta 
de nous louer son local que sur serment 
que nous n'étions pas des libertaires I 
« Car voyez-vous, Messieurs, nous dit 
» ce brave homme, je ne connais pas le 
» Thyrse et la police m'a créé des 
» ennuis récemment pour une réunion 
» d'anarchistes qui a eu lieu ici ». 

Nous drapant dans une dignité qui 
n'avait rien d'emprunté, nous avons 
demandé « aux candidats qui sollici- 
taient nos suJQfrages », c^est le mot 
qu'employa M. Carton de Wiart, quel 
serait leur vote sur la proposition de 
M. Gheude demandant de rétablir au 
budget de la province de Brabant le 
crédit pour l'encouragement aux lettres. 
L'année suivante, le crédit était rétabli. 
Il vient d'être majoré. 

Si, à certaines reprises,nous avons senti- 
passer près de nous le souffle dange- 
reux du grotesque que créent de témérai- 
res et probables incompatibilités, nous 
avons imposé le respect par la foi, la 
sincérité, l'enthousiasme, la dignité, le 
désintéres.sement, et aussi il faut le con- 
stater, la réussite de nos tentatives sou- 
vent audacieuses. 

Mesdames, Messieurs, 

L'absence de programme dogmatique, 
le libre arbitre absolu dont nous nous 
étions fait une règle, ont donné à notre 
action, toujours, une élasticité, une 
souplesse indispensable à la réalisation 



de la devise qui fut nôtre : Par les œu- 
vres et l'action! 

Notre revue fut créée à une époque in- 
décise de notre évolution littéraire 
« pour obéir au besoin d'expansion qui 
» parlait en chacun de nous et qui est 
y> irrésistible, même pour le plus fort 
» de tous ». Chacun énonçait les as- 
pirations de son individualité, sans 
les asservir aux rigueurs d'un pro- 
gramme. « L'on vit, de tout temps, 
» disions-nous, les programmes violés, 
» le but en est souvent illusoire et l'ex- 
» posé des motifs ne cache ordinaire- 
» ment, que de doux caprices de 
» parade ou d'enfantins désirs de glo- 
» riole 1 » 

Et le Thyrse s'est ouvert, largement 
hospitalier, accueillant aux conceptions 
les plus diverses des lettrés. La variété 
des aspects n'a pas été l'un de ses moin- 
dres attraits. Il ne faut pas s'y mé- 
prendre, le Thyrse, revue éclectique, ne 
fut pas une revue d'éclectiques. « Elle 
» n'entreprit point de concilier les opi- 
» nions diverses, ni de s'appliquer, sous 
» prétexte de neutralité, à éloigner pru- 
•» demment des croyances trop vives ou 
» trop extrêmes. » 

Ceux qui auraient la curiosité de 
feuilleter nos sommaires s'en convain- 
craient aisément. Dès les débuts, l'art 
pour Tart, l'art social y trouvèrent des 
défenseurs; toujours le vers libre comme 
le vers parnassien y reçurent asile; des 
écrivains, des artistes dont les théories 
esthétiques sont diamétralement op- 
posées les développèrent sans restric- 
tions ; le programme de Nos Samedis 
oflre à cet égard, par l'infinité des sujets 
qui y ont été traités, une preuve édi- 
fiante. 

Une revue, avons-nous pensé, doit, 
dans notre pays, rebelle au frisson litté- 
raire, entretenir une effervescence con- 
tinue, dont le public finit, malgré lui, 
par être touché. Elle est un « foyer », 



no — 



comme l'a si bien caractérisé tantôt 
M. Maubel. Elle réunit tous les élé- 
ments d'entretien d'une vie littéraire. 
Si elle n'agit pas, elle néglige une partie 
de sa mission qui est de susciter un cou- 
rant sympathique vers ceux qui ont 
senti en eux ce besoin d'expansion dont 
je parlais tantôt. Lorsqu'elle a publié, 
un à un, les fascicules qui composent sa 
collection, sa tâche n'est qu'en partie 
accomplie. Qu'importe que des ta- 
bleaux ornent un musée, si le musée ne 
s'ouvre pas et si la lumière ne fait pas 
étinceler ses éblouissements. Cette lu- 
mière, il nous a paru que nous pouvions 
la faire naître et nous avons essayé. 
Avec des moyens réduits, mais qui 
avaient le mérite de représenter des 
efforts purs de toute compromission, 
demandant à ceux mêmes que nous nous 
efforcions de catéchiser l'obole néces- 
saire, ne connaissant guère le mécénat 
que de nom, nous avons poursuivi pen- 
dant dix ans cette double tâche de pu- 
blier une revue et de la faire lire. Nos 
aînés nous y ont aidé. Merci, merci à 
eux. Tous ceux qui se sont succédé à la 
tête de la revue : Wéry, Liebrecht, 
Morisseaux, De Vuyst, Gauchez, moi- 
même nous avons œuvré dans ce sens ; 
nous avons regardé le mouvement lit- 
téraire avec attention et nous en avons 
noté les manifestations. Dès l'origine, 
nous publions une enquête sur la situa- 
tion des lettres belges dont les indica- 
tions précieuses ont été rappelées ré- 
cemment par Léon Wéry, ce probe et 
pur artiste, à qui je ne puis m'empêcher 
de rendre l'hommage qu'on néglige si 
souvent de lui décerner. ( Vifs applau- 
dissements). 

Nous affirmons notre respect des an- 
ciens par la publication d'un numéro 
entier consacré à Lemonnier lors des 
fêtes de 1903; nous organisons la sous- 
cription publique pour l'érection d'un 
monument à Max Waller, honorant 



ainsi et le promoteur et l'œuvre de la 
« Jeune Belgique », nous ouvrons des 
concours dramatiques, qui ont leur épi- 
logue dans une représentation de trois 
pièces à VAlcazar, et d'une au Parc, 
cette dernière sous la direction de Lie- 
brecht et Morisseaux; des concours poé- 
tiques : un concours de sonnets, un con- 
cours de vers libres; d'autres encore; 
sans compter nos Samedis qui périodi- 
quement réunissent nos invités pour 
communier intellectuellement. 

Toute cette agitation, que je quali- 
fierai de systématique, n'est pas sans 
intéresser à la revue bien des indiffé- 
rents. Et si nos collaborateurs voient 
leurs proses, leurs vers lus, ils le doi- 
vent peut-être un peu au bruit que fait 
le Thyrse. Oh ! ne nous méprenons 
pas : la pénétration est lente ! mais elle 
se fait sûrement, aidée sans cesse par un 
peu de la vie du Thyrse qui fuit imper- 
ceptible, vers celui qui passe et qui 
s'arrête pour écouter ravi les poèmes 
que vous y avez publiés, les contes et 
nouvelles que vous y avez insérés, vous 
tous qui m' écoutez, collaborateurs dé- 
voués. 

Vous avez cru devoir, mes chers amis, 
adresser personnellement à celui qui 
tient le gouvernail des compliments. 

Dois-je dire qu'ils m'ont été très sen- 
sibles et qu'ils m'ont ému infiniment. 
Je vous sais gré, à vous, mon cher Pré- 
sident, à toi, mon cher Gaston Heux, 
qui fûtes des interprètes bien trop in- 
dulgents. Je vous suis infiniment obligé 
à tous. Mais si mon rôle n'a pu être 
inaperçu, j'aurais été heureux qu'on 
n'insistât pas tant sur le peu que j'ai pu 
faire et qui n'est rien en comparaison 
du concours de chacun à l'œuvre col- 
lective. 

Fêtons- la sans nous préoccuper de 
ceux qui en ont été les artisans puisque 
tous nous pouvons en revendiquer une 
part. 



— III — 



Je vous remercie, Mesdames, Mes- 
sieurs, et vous tous qui, au cours de ces 
dix années avez, avec une patience d'au- 
tant plus louable qu'elle était sans profit 
immédiat, apporté cette collaboration si 
variée, si intéressante au Tliyrse. Je 
remercie ceux qui nous ont assuré l'exis- 
tence matérielle et particulièrement la 
commune de Saint-Gilles qui a eu foi 
dans notre œuvre dès l'origine, et dans 
les limites'd'une sagesse administrative 
mesurée, nous a accordé un appui maté- 
riel enviable. Je sais gré tout particu- 
lièrement à l'Echevin Morichar, qui sut 
persuader le Conseil Communal et nous 
conserver sa confiance. 

Dix ans, le Thyrse a poursuivi sa 
tâche, s' efforçant de ne jamais s'embar- 
rasser de considérations qui n'ont avec 
l'art que des rapports fort lointains. Les 
servants désintéressés que nous sommes 
d'un Dieu qui est assez grand pour 
accaparer notre ferseur tout entière 
n'ont pu se résoudre à embrasser telle 
ou telle théorie subtile ou mal établie 
qui livrent l'art aux disputes byzan- 
tines. Elles seraient inquiétantes pour 
son avenir, si nous ne le savions placé 
bien au dessus des questions d'Ecole, 
de Religion, de Race... L'individualité 
de chacun de nous doit régir son œuvre 
sans qu'elle s'embarrasse de se conformer 
à tels ou tels préceptes étroits. Gardons- 
nous du conformisme. Que des affinités 
se découvrent entre les personnalités, 
abstenons-nous d'en tirer des conclu- 
sions hâtives, des systématisations chan- 
ceuses. 

Si l'on a vu l'attitude du Thyrse se 
préciser sur certaines questions qui se 
sont fait jour récemment, qu'on veuille 
bien n'y voir cependant que la conti- 
nuation d'une ligne de conduite que je 

en s de retracer. 

Le Thyrse rêve d'élargir les limites de 
son action. Mais il ne veut pas se dépar- 
tir de cette déclaration qu'il inscrivait en 



tète de son premier numéro, voici dix 
ans : « Nous n'admettons pas à l'art de 
» but étranger à l'art lui-même; mais 
» nous ne pouvons nier son influence 
» sur l'esprit du monde, et c'est dès 
» lors pour nous, en quelque sorte, un 
» devoir impérieux que d'étendre cette 
» influence par les efforts du peu que 
» nous sommes, joints à ceux des 
» hommes de bonne volonté, qui vou- 
» dront bien par leurs œuvres, partici- 
» per a notre manifestation. » {Longs 
appla udissements . ) 

M. Henry Maubel lève son verre aux 
collaborateurs du Thyrse. 

M. François Ch. Morisseaux ancien 
directeur porte, fort agréablement, le 




O. L. 

F.-Ch. Morisseaux 

toast aux dames, improvisant — en s'ex- 
cusant avec coquetterie d'être pris au 
dépourvu — un agréable madrigal où il 
salue galamment « l'inspiratrice, l'es- 
sentiel de l'Art; la femme, fleur, papil- 
lon, oiseau. » 

C'est alors que Sylvain Bonmariage, 
gamin, demande de boire aussi aux 
lecteurs. Ce qui amène Grégoire Le Roy 
à demander, avec à propos, s'il y en a 
dans la salle. 

La série des discours close. M"* Laure 
Dewin, du théâtre royal de la Monnaie 
chanta une mélodie de Vandam, sur un 
poème de Van Hasselt et les strophes 
saphiques de Brahms; sa voix bien tim- 



— 112 — 



brée vibra, puissante et nuancée. L'ar- 
tiste fut saluée de bravos. 

Puis M"* Derboven, du théâtre royal 
du Parc, professeur au Conservatoire, 
dit, avec des accents pathétiques, cette 
page d'un souffle ardent, où Lemonnier, 
dans les Deux Consciences, clame les 
phases de son œuvre : « Je suis Wild- 
man » .'. Elle termina dans un grand 
enthousiasme, et lorsque cessèrent les 
applaudissements, Gauchez se leva et 
proposa d'adresser un télégramme de 
sympathie au Maître. L'envoi fut décidé 
séance tenante. 

Le Réveil ingénu d'Albert Giraud con- 
tinua le programme. M™= Derboven en 
détailla les beautés avec infiniment de 
nuances. Ce fut le signal d'une ovation 
émotionnante au Maître présent. 

Verhaeren succéda, et aux délicates 
joailleries de Giraud firent suite les ro- 
bustes et sonores poèmes : Avec mon 
cœur, avec mon sang et les baisers 
morts des défuntes années. On acclama 
l'absent, à qui sur les conseils de Gau- 
chez, debout à nouveau, on transmit un 
télégramme respectueusement cordial. 

Et quand M'"^ Derboven eut dit encore 
Le Clavecin, de Giraud, avec le même 
succès, Morisseaux proposa d'adresser 
un télégramme au poète de Hors du 
siècle. Cette spirituelle proposition fut 
le signal de nouveaux applaudissements 
à l'adresse du Maître. 

M. Carpentier, du théâtre royal du 
Parc, venait d'arriver. Il fit de nouveau 
applaudir le nom de Giraud avec la 
Mort d'Hunald ei celui de Verhaeren, 
en lisant les Mages dont il fit ressortir 
avec un art exquis l'inspiration tour à 
tour ingénue, biblique, fervente. 

Et il nous fut donné, pour terminer 
cette soirée mémorable de connaître 
un hommage imprévu. Celui de M"' 
Kalff, de l'Odéon, qui, en représenta- 
tion aux Galeries, vint après le spec- 
tacle nous apporter le charme de son 



talent : elle interpréta, toute vibrante 
d'un lyrisme contenu, une scène de 




O. L. 

Carpentier 

Pellcas et Mélisande de Maeterlinck, 
Nous remercions infiniment l'aimable 
artiste de sa gracieuse attention. 

11 était tard quand on se sépara. Pas 
un moment la cordialité de cette réu- 
nion n'avait été menacée. 

Le Thyrse se félicite de l'avoir provo- 
quée et remercie encore tous ceux qui 
lui témoignèrent avec tant d'éclat, l'es- 
time dont il s'enorgueillit et oià il puise 
pour son action de demain, de précieux 
encouragements. 

Nous donnons ci-après, pour ter- 
miner, l'affectueuse réponse que M. 
Emile Verhaeren nous a fait parvenir au 
télégramme qu'il a reçu : 

Mes chers amis, 

Croyez-bien que je vous remercie de 
la bonne pensée que vous m'avez en- 
voyée pendant la fête du Thyrse. Je 
regrette de n'avoir pu me trouver parmi 
vous : j'avais déjà quitté Bruxelles et 
j'étais quelque peu fatigué à cause des 
fêtes universitaires. Mais votre mot, qui 
me parvient ici, à Saint-Cloud, ranime 
mon regret de ne vous avoir là, près de 
moi, chers Maubel et Rosy, pour vous 



- 113 — 



serrer, avec affection et joie les deux ou 
plutôt les quatre mains. 

Votre 
Em. Verhaeren. 

Disons aussi que le Thyrse a reçu 



encore, après les fêtes, une lettre de 
félicitations de la Fédération Post-Sco- 
laire de Saint-Gilles et les excuses de 
nos amis Pelletier-Osmont, Louis Mo- 
reau, Léon Sneyers, empêchés, au der- 
nier moment, d'assister au banquet. 



La Vie Intellectuelle. 



Jules Noël : Un philosophe belge : Colins. (Editions de la « Société Nouvelle »). 
— Georges Deherme : Auguste Comte et son Œuvre. Le Positivisme. 
(V. Giard et Brière, Paris.j — ly L. Lefèvre : Essai sur la physiologie de 
l'Esprit. (Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière. — Masson et C'«, Paris.) 



Certains tiennent Colins pour le type 
assez réussi de ces idéologues creux, 
grandiloquents, autoritaires, pontifiants, 
qui semblent avoir assumé la tâche de 
démontrer avec éclat que les dogma- 
tisraes « laïcs » peuvent être tout aussi 
intolérants et intolérables que les au- 
tres, sinon davantage... D'autres voyent 
en lui — au contraire — un pur génie 
philosophique et sociologique, un pré- 
curseur, un voyant,un prophète, un demi- 
dieu... M. Jules Noël, avec enthousiasme, 
avec lyrisme, adhère à la seconde de 
ces opinions, et nous présente Colins 
comme un « grand méconnu » : ce fut, 
dit-il, « un homme qui osa comme 
Balzac, regarder en face l'Absolu, qui 
lutta avec le mystère comme Jacob avec 
l'Ange, qui, comme Œdipe, voulut 
déchiffrer l'Enigme étemelle! » 

Ce sont là, évidemment, de sublimes 
labeurs. Malheureusement, quand M. 
Noël consent à nous conter plus prosaï- 
quement la métaphysique colinsienne, il 
s'avère de flagrante façon, malgré tout 
le talent et toute la prudence du com- 
mentateur, qu'elle fut une chose assez 
inconsistante et assez médiocre! On ne 
peut guère se faire illusion à ce propos, 
et il étonne un peu que notre auteur. 



esprit fort averti, n'ait pas jugé bon — 
tout au moins en ce qui concerne le 
Colins philosophe — de mettre une 
sourdine à l'expression de ses ferveurs. 
Ceci, d'ailleurs, est significatif: M. Jules 
Noël évite de choisir le critère de l'œu- 
vre qu'il apprécie dans les doctrines 
contemporaines, qui seules peuvent lé- 
gitimement le lui fournir. S'il indique 
quelques unes des principales objections 
faites au système de l'auteur de « La 
Science Sociale », il n'en souligne guère 
l'exacte portée et les écarte par des pro- 
cédés verbaux un peu sommaires. Nous 
assistons ainsi, au profit de Colins, à la 
négation catégorique et quasi sans dis- 
cussion d'idées qui sont peut-être ce 
qu'il y a de plus stable dans la philoso- 
phie contemporaine... Et tandis que les 
théories d'un Descartes, d'un Kant, 
d'un Hegel, d'un Comte, d'un Taine... 
ne pourraient aujourd'hui, être l'objet 
que d'études historiques, voici qu'on 
nous affirme la valeur actuelle et la vérité 
absolue d'un système qui, même à 
l'époque où il fut conçu, constituait un 
flagrant anachronisme intellectuel ! 

M. J. Noël avouera, lui-même, qu'il 
y a là une légère exagération, peut-être 
même quelque... religiosité. Une philo- 



— 114 — 



Sophie grosse d'un « système sociolo- 
gique », ça tourne si facilement à la 
religiosité 1 



Il semble que l'A uguste Comte et son 
œuvre de M. Georges Deherme ait été 
écrit pour démontrer cela une fois de 
plus. Car c'est précisément l'aspect 
religieux et métaphysique du positi- 
visme qui séduit M. Deherme; c'est sur 
celui-là qu'il insiste; c'est celui-là qu'il 
commente avec tout l'enthousiasme du 
disciple le plus résolu, tandis qu'il fait 
bon marché du reste, de l'influence que 
la pensée de Comte exerça sur le déve- 
loppement des Sciences. Que dis-je? 
Cette influence que les historiens de la 
Philosophie s'accordent à reconnaître la 
seule chose vraiment intéressante du 
Positivisme, il est bien près de la con- 
damner! Ce qu'il admire et défend, 
c'est l'intolérance et l'autocratisme de 
la doctrine, ce sont ses « dogmes » hos- 
tiles à toute pensée libre, ce sont ses 
naïvetés et ses ridicules... Oh! les fré- 
nésies de l'esprit dogmatique! Tantôt 
M. Jules Noël proclamait : « Hors du 
Cohnsisme, pas de salut 1 » M. Deherme, 
à son tour, clame : « Pas de salut hors 
du Positivisme ! » Comme tout cela 
est bien fait pour donner raison à la 
boutade de certain écrivain catholique : 
« Le catholicisme a des douceurs : 
nous, au moins, nous n'avons qu'un seul 
pape ! » 



Au positivisme de M. Deherme j'op- 
poserai volontiers le positivisme de 
M. Lefèvre : l'un tire une certitude 
morale d'une pensée relativiste, l'autre, 
une méthode intellectuelle; l'un est 
prisonnier du système, l'autre le perfec- 
tionne ; l'un est d'esprit mystique, l'autre 



est d'esprit scientifique. Par cette oppo- 
sition, l'antinomie foncière du com- 
tisme, pure légende selon M. Deherme, 
se trahit. Il se trahit si bien que l'on 
pourrait puiser chez M. Lefévre une 
réfutation de la « Religion du Grand 
Etre», si celle-ci n'était fossile déjà : elle 
correspond, en effet, à l'état métaphy- 
sique de la connaissance humaine, état 
que Comte considérait comme transi- 
toire. Toute doctrine basée sur quelque 
théorie psychologique doit d'ailleurs, 
selon M. Lefèvre, disparaître pour faire 
place à des doctrines purement physio- 
logiques. « Quelle est en effet la valeur 
de la psychologie qui prend le nom de 
science et qui a pour objet l'étude des 
manifestations intellectuelles ?» — écrit 
notre auteur. — Un simple rapproche- 
ment... entre la nécessité absolue de 
connaître l'anatomie et la physiologie 
d'un organe pour comprendre et expli- 
quer sa fonction d'une part et l'état 
insuffisant de nos connaissances au sujet 
du fonctionnement du système nerveux 
d'autre part, montre clairement en 
quelle piètre estime on doit tenir et ses 
propositions et sa terminologie. Elle 
forme une œuvre si peu consistante et 
si peu positive que ses adeptes peuvent 
souvent en faire varier les conclusions 
au gré de leurs impressions person- 
nelles, sans qu'on puisse leur démontrer 
qu'ils ont tort aussi longtemps que l'on 
reste sur le même terrain et sans qu'il 
soit possible d'établir leurs affirmations 
sur des bases soHdes et convaincantes. 
Tout en elle est débile, instable et fra- 
gile. On peut se demander à quel point 
est parvenue l'interprétation des mani- 
festations intellectuelles; auquel des 
trois états d'Aug. Comte correspond la 
psychologie qui occupe tant de grands 
esprits et remplit tant de pages. Cette 
science nous parle d'affaiblissement de 
l'esprit, sans nous dire d'une façon con- 
crète et positive ce qu'est l'esprit ni 



- 115 - 



même en quoi consiste l'affaiblissement. 
Le terme intelligence est une de ses 
expressions favorites, sans qu'elle lui 
ait jamais donné un sens parfaitement 
intelligible, en lui fournissant une expli- 
cation de nature physique ou chimique. 
Elle opère des synthèses et des désa- 
grégations des facultés où « l'esprit » se 
perd facilement, parce qu'elles ne lui 
représentent rien d'accessible aux sens. 
Si l'abstraction consiste à considérer 
isolément une qualité séparée de son 
objet, la psychologie n'opère même pas 
des abstractions, car elle travaille sur 
des qualités qui ne sont pas unies à des 
objets matériels ou sur des objets sans 
réalité concevable. Pour elle, beaucoup 
de mouvementsreconnaissent pour cause 
la volonté qui, en somme, n'est pas 
autre chose que la capacité d'agir... La 
psychologie est donc bien une science 
d'explication par les mots et non par 
les choses. Elle est incontestablement 
l'état métaphysique de la connaissance 
des opérations intellectuelles. Or, nous 
savons que ce n'est jamais là le dernier 
terme évolutif de l'explication des faits. 
Ce n'est qu'un stade intermédiaire, une 
phase d'attente d'une durée plus ou 
moins longue suivant la difficulté du 
sujet, un précurseur du progrès ultime 



de la connaissance, de sa conception 
comme réalité positive... Nous pouvons 
donc avancer sans crainte et prédire 
sans erreur possible que la psychologie 
se transformera en physiologie des ma- 
nifestations intellectuelles ou qu'elle 
disparaîtra du cadre des sciences ». 

On voit par ceci que la méthode posi- 
tive n'est pas précisément celle des dis- 
ciples dogmatiques de Comte et de 
Cohns, et que le reproche de religiosité 
que je leur adressai se justifie aisément. 
Il n'y a point d'ailleurs un seul système 
philosophique ou moraliste qui puisse 
y échapper à l'heure actuelle. Il serait 
fort vain, de la part des gens aux fortes 
propensions dogmatiques, de se faire 
quelqu'illusion à ce propos. 

L. W. 

Accusé de réception ; 

Eugène Marsan : Au Pays des Fir- 
mans. Les Cannes de Paul Botcrget. 
(Edition du Divan, Paris.) — Franz 
Foulon : Jeîntnapes au point de vue 
belge. (Lamberty, Bruxelles.) — Pierre 
Baudin : La Politique réaliste à l'exté- 
rieur. (Charpentier, Paris.) — Alphonse 
Séché et Jules Bertaut : Lord Byron. 
Goethe. Collection de : La Vie anccdoc- 
tique et pittoresque des grands écrivains. 
Le volume : 2 fr. ^o. 



Les poèmes. 



Emilr Verhaeren : L*s villes à pignons (Bruxelles, Dcman.) — Olivier Calemard de i.a 
Fayettk : La Montée (Paris, Hachette et C'«.) — Jean Viom.is : Charles GtUrin (Paris, 
Mercure de France.) — Charles ('allet : Poètes nouveau.v (Paris, Revue Isis.) — Margue- 
rite Herthet : La poésie féminine française à l'étranger, I. Roumanie (Paris, Gastein 
Serge.) — Rlsa KoKBERi.ii : Décors et chants (Paris, Mercure de France.)— Lto.N Marie 
Thyliknne : Anacréon (Liège, Société belge d'éditions.) — Charles Mouli^ : Les Afignardises 
(Paris, Edition du Nain Rouge.) — Marcel Wyseur : Coups d'ailes (A. Siffcr, Gand.) — 
Comte d'Arschot : Quelçius vers {}ir\ixel\es, Paul Lacomblcz.) — Jules Leroux : Les /ranges 
du rêve (Roubaix, Kd. du Beffroi.) — Jules Leroux : A la forêt d'Ardenne (Lefèvre, à Char- 
leville.) — Pierre Rodet : La dame en nw> (Paris, Ed. du Beffroi,) — Abkl Léger : Le caur 
insoupçonné {PiTï^, Librairie Léon Vannier.) — Etzer Vilaire : Années tendres (Paris, F"is- 



- ii6 — 



bâcher, Collection des poètes français de l'étranger.) — Etzer Vilaire : Poèmes de la mort 
(id.) — Edmond Laforest : Sonnets médaillons du XIX^ siècle, ornés de 90 portraits (id.) — 
Adrien Arennes : La route douloureuse (Paris, Sansot et C'».) 



E. Verhaeren ! Celui-ci est une grande 
exception dans la littérature; n'offrant 
avec nul autre aucun point de compa- 
raison, il a sa marque à lui, qui n'appar- 
tient qu'à lui ; je sais qu'on a voulu 
l'imiter: cela s'est borné à la copie de 
certaines de ses tournures, car l'on ne 
copie pas sa vision. Il a du monde 
une interprétation toute personnelle ; 
n'est-ce pas la raison d'être d'un poète? 
Il voit comme nul autre n'a vu; même 
quand il décrit des choses humbles et 
quotidiennes, il aperçoit ce que personne 
n'a remarqué avant lui, il frappe toutes 
choses au coin de son aigiie sensibilité. 
Et pourtant, force qui se renouvelle 
constamment, il n'est jamais pareil: 
voici le IV^ cahier de Toute la Flandre 
aussi loin des Héros que celui-ci se 
différenciait des deux premiers. Il y 
chante les petites villes flamandes, 
celles qui, plus que Bruges sont mortes, 
où le carillon ne laisse plus s'épuiser 
qu'un petit air estropié, pauvres vieilles 
cités du silence qui ne comprennent 
plus leurs beffrois ni leurs églises et ne 
revivent un peu qu'aux jours de 
kermesse et de marché. Dans les Petites 
légendes il chantait l'âme de la Flandre, 
ici, il dit son cœur, sa vie épaisse de 
calme et d'honnêteté, prudente et routi- 
nière. Bien qu'il leur en veuille un peu 
de leur léthargie, 

Vos cerveaux sans révolte et vos cœurs sans 

[fierté, 
Se complaisent aux moindres choses, 
Et de pauvres apothéoses 
Font tressaillir vos vanités. 

Verhaeren décrit minutieusement, 
presque avec amour, l'existence journa- 
lière de la cité, s'exaltant lorsqu'à 
l'occasion d'une kermesse, d'une ripaille 
ou d'un cortège, il peut relâcher un 
moment la force magnifique qui bouil- 



lonne en lui. (i) Il y a, dans ce volume, 
toutes les qualité de l'intimiste des 
Heures d'après 7nidi et du coloriste 
puissant qu'il fut toujours ; d'autres vous 
diront que tel poème a la beauté d'un 
H. de Braekeleer et tel autre la fougue 
d'un Jordaens; tout n'a-t-il pas été dit 
sur le poète de la multiple splendeur ? 
moi j'hésite à prolonger un éloge dont 
peut se passer E. Verhaeren, le premier 
poète français contemporain, universel- 
lement admiré; des jeunes d'ailleurs 
sont là qui attendent. 

Dans ses essais sur une éthique natu- 
raliste (2), Pierre Fons découvrait à la 
poésie contemporaine cette tendance : 
« le besoin essentiel d'unir l'émotion à 
la raison, d'identifier l'intelligence à la 
sensibilité, de réintégrer l'humanité dans 
les choses de la Nature, — notre amour, 
passionné comme un culte, de l'Action 
et de la Vie. » Avec raison pouvait-il 
citer O. C. de la Fayette, alors seule- 
ment le poète du « Rêve des jours » 
aujourd'hui l'auteur, mort avant l'âge, 
de « la Montée » poème publié par les 
soins de ses amis. Pour la Fayette, bien 
qu'il ait pu dans un ardent désir d'idéal 
écrire ce beau vers, qui commence la 
Montée : 

Puisque tes grands yeux bleus dans l'ombre ont 

[soif d'aurore, 

l'homme est comme ce bourdon qui 
«confond la vie entière à son bourdonne- 
ment » ; mais lui, poète, redescend de 
son rêve toujours à l'heure 



(i) Je ne cite rien faute de place. Le poème 
Les Bons Fumeurs paru ici même, tome VII 
page 262, légèrement remanié, a sa place dans 
« les villes à pignons ». 

(2) Le réveil de P allas (Paris, Sansot et C», 
19 6). 



- "7 



Où la chair, anxieuse et trouble malgré l'âme, 
Frissonne de faiblesse énervée, et sourit 
De se sentir pesante, hélas ! malgré l'esprit. 

Mais s'il a replacé l'homme à son rang 
dans la nature, s'il croit que « le rythme 
universel le guide et le pénètre », il n'a 
jamais pardonné à Remy de Gouraiont 
d'avoir posé comme un axiome : « l'im- 
puissance de la pensée sur la marche 
des choses, son inutilité sociale » ; ainsi, 
toujours sollicité par deux tendances 
opposées, il nous apparaît dans sa cor- 
respondance et ses critiques qui com- 
plètent le volume et nous font mieux 
connaître la Fayette que ses derniers 
vers dans lesquels il n'a pu donner sa 
mesure. Préoccupé d'idées profondes ou 
morales, il a négligé parfois le côté ar- 
tistique de sa forme qui jamais n'est 
lâche mais souvent terne; avec une 
belle âme de poète et un merveilleux 
sentiment de la nature, sa crainte du 
vain ornement l'a fait tomber quelque- 
fois dans la sèche énumération. Mais on 
est constamment charmé par la distinc- 
tion et la hauteur de la pensée ; chez lui, 
comme a dit Henri Hertz, « l'émotion 
particulière s'élargit tout de suite en une 
expression qui est générale sans cesser 
d'être familière. » 

Il est mort sans avoir pu parfaire une 
œuvre qui l'eût placé dans notre admi- 
ration peut-être après Guérin et Samain. 

La belle figure mélancolique de Char- 
les Guérin, la voici puissamment déta- 
chée du fond même de son œuvre. Dans 
cette plaquette de luxe (dix gravures) 
où Jean Viollis s'attache surtout à mon- 
trer l'unité de la vie et des poèmes de 
Guérin, il ne clame pas une seule fois 
son amour ou son admiration, mais 
l'émotion contenue qui imprègne ces 
y^ages, les épisodes contés et les vers 
cités, avec un relief saisissant, offrent à 
notre ferveur l'ombre sympathique de 
ce noble poète, triste de son inaptitude 
au bonheur et de son impuissance, 



malgré sa toute bonté, à aimer la vie. 

Nous sommes loin de cette étude émue, 
si profondément sentie avec Charles 
Callet qui nous présente, plutôt en cita- 
tions qu'en analyses, Louis Nandin, 
Michel Puy, Roger Frêne et Louis 
Pergaud et ne peut donner que le vif 
désir de mieux connaître ces poètes de 
tempéraments si différents. 

Le volume de Marguerite Berthet, 
consacré à Ellena Vacaresco et à Julie 
Hasdeu, est le premier d'un ouvrage 
d'ensemble sur la poésie féminine fran- 
çaise au XIX* siècle. Ce que M. Berthet 
recherche, c'est de quelle façon les poé- 
tesses étrangères ont adapté au moule 
de notre poétique le génie de leur race 
et si elles ont suffisamment pénétré 
l'âme française pour nous faire à notre 
tour comprendre leur âme. Sa critique 
est consciencieuse et impartiale; mon 
seul reproche est qu'elle s'attache trop 
au détail et ne ramasse pas ses impres- 
sions en un seul faisceau. 

« Rythme douteux, rime faible, mot 
impropre note M. Berthet, ce sont là 
avec le manque d'unité, les défauts 
qu'on reproche le plus souvent aux 
poésies féminines ». Pas plus que 
Hélène Vacaresco, E^lsa Koeberlé n'a 
ces défauts : si son vers est avant tout 
musical, il n'est jamais mou; le décor 
n'est pas photographié mais peint à 
grands traits, parfois même noté d'une 
seule image synthétique. 

Elle voie d'ailleurs le paysage à tra- 
vers son amour : il semble qu'elle pro- 
mène de site en site une peine encore 
inconsolée. Son amour n'a rien de la 
frénésie caractéristique des femmes 
poètes contemporaines, il a quelque 
chose de doux et de voilé, de fémininc- 
ment étrange et de mélancolique comme 
des yeux d'enfant qui sourient à travers 
des larmes. « Décors et chants » semble 
être le prolongement d'une œuvre où 
cet amour se serait exprimé plus clair. 



II« — 



car, comme l'a dit M'"* de Staël, 
« l'amour est l'histoire de la vie des 
femmes ». 

Il y a des hommes qui ne savent non 
plus qu'aimer, témoin L. M. Thylienne 
(Lisez Léon Wauthy) qui, après son 
« Passionnément», a transposé Anacréon, 
avec trop de mollesse, hélas! Je préfère 
les Mig^nardises de M. Moulié, qui dans 
leur simplicité et leur franchise ont quel 
que chose de plus grec sans être du pas- 
tiche ; chaque tableautin est ici parfait. 
Jen'en pourrais pas dire autant de tous 
les poèmes de M . Wyseur ; mais ce débu- 
tant est plein de promesses, il note avec 
beaucoup de facilité des impressions 
toutes juvéniles; pour un oisillon qui 
essaye ses ailes, l'on peut espérer qu'il 
volera haut un jour. Qu'il châtie donc 
sa forme et qu'il endigue mieux sa sen- 
sibilité ! 

D'un troisième Belge, le comte d'Ars- 
chot, voici en un coquet petit volume, 
des vers d'amour agréables à lire et sans 
prétention comme leur titre si modeste 
« Quelques vers ». 

Ceux du Beffroi, même quand ils 
souffrent d'adorer Laforgue et que je ne 
parviens pas à les aimer, m'intéressent 
toujours : voyons les derniers venus, 
deux jeunes^ j'augure. Leur gaucherie me 
charme par sa franchise. Pierre Rodet, 
en vers musicaux chante « la Dame en 
noir » dont il a rêvé si longtemps et qui 
tant le chagrine après la possession, car 
elle est celle qui ne se donne qu'une 
fois; ne serait-ce le sort de tous nos 
rêves, sans nul charme dès qu'ils sont 
réalisés? Jules Leroux a encore bien des 
naïvetés, des réminiscences, mais il 
s'avère poète par son essai dramatique 
« le Précurseur » et sa belle ode à la 
forêt d'Ardenne. 

Le volume d'Abel Léger ne manque 
pas de qualités; à la centaine de sonnets 
qui composent les deux premières par- 
ties, il y a peu à redire ; on pourrait 



exiger çà et là plus de fermeté dans la 
facture, malgré la tendresse des sujets. 
Dans tout son livre, il a la nostalgie du 
passé; devant un paysage^ il évoque 
surtout l'autrefois ; mais il a beau vou- 
loir vivre en soi, en communion intime 
avec son rêve, comme ce poète, chanté 
par O. Wilde, qui ferme les yeux quand 
se réalise sa rêverie et dit : « Je n'ai rien 
vu, » il comprendra qu'il ne peut vivre 
isolé, que seul l'amour complétera sa 
vie et il sentira s'éveiller son « cœur 
insoupçonné. » 

De cette aimable mélancolie, il m'ef- 
frayait de tomber dans le pessimisme 
de la « Route douloureuse » : ce titre 
jeune, ces 250 pages de quelqu'un que 
j'ignorais, je n'ouvris le livre qu'avec 
crainte, mais tout de suite je reconnus 
un poète de race. Il n'hésite pas à re- 
garder en homme la vie ; il ose avouer 
ses faiblesses ; il hait la volupté mais il 
retourne à Laïs; il succombe à son ins- 
tinct, la voix des mauvais jours, il se 
résigne à ne pas connaître la finalité de 
notre existence; tout n'est qu'appa- 
rence, nous passons et la vie continue, 
le mensonge est tout, père des dieux, 
seul dieu des hommes ; comme Vigny, 
il chantera la fausseté de la femme, son 
goût de la domination et, par cela même, 
ses regrets de vieillir, etc.. Ces choses 
ont déjà été dites, mais pas comme il les 
dit; je sais que plus d'un de ses poèmes 
(je ne puis citer, faute de place) touche 
aux sources même du mystère ; ce que je 
sais aussi, c'est qu'en plus de pensées 
fortes, Arennes a du talent : son vers fort, 
d'une harmonie incomparable, moule 
l'idée non pas comme un lâche vête- 
ment de soie mais comme une cotte de 
mailles, solide et souple à la fois. S'il 
fallait évoquer un ancêtre à ce nouveau M 
venu, j'appellerais la grande ombre de " 
Ch. Baudelaire, bien qu'il n'y ait au fond 
entre eux aucun point de similitude, 
sinon l'idéalisme malgré la volupté et 



— 119 — 



l'amour de la forme impeccable. Adrien 
Arennes! je grave ce nom dans ma mé- 
moire. 

Georges Barrai, cet apôtre, car la 
langue française lui est comme une reli- 
gion qu'il s'efforce de propager en 
créant des rapprochements entre les 
poètes français de l'étranger et leur 
patrie d'élection, G. Barrai, ce « Chris- 
tophe Colomb des poètes », qui a publié 
nombre de Belges, m'envoie trois vo- 
lumes de deux Haïtiens. Je suis dis- 
pensé de vous présenter aujourd'hui le 
plus poète des deux, Etzer Vilaire, qui 
écrivit les t Poèmes de la Mort » ces 
vers, où une grande âme, dans des 
formes d'inspiration originales, se cher- 
che à travers les inquiétudes du mystère 
de son devenir, car Marguerite Coppin 
vous l'a fait connaître ici même (i). Il 



(i) Tome IX du Thyrse, page 42; 



est touchant pourtant de penser qu'à 
8000 kilomètres de Paris, dans cette île 
depuis si longtemps séparée de la 
France, se soit conservé si fort l'amour 
du beau langage français et que là-bas 
la lutte s'engage comme ici aux jours 
glorieux de la « Jeune Belgique » : aussi, 
c'est de tout cœur que je salue dans 
cette revue ces deux combattants, Etzer 
Vilaire et Edmond Laforest. 

Un livre comme les Sonnets-médail- 
lons du XIX* siècle échappe à l'analyse; 
l'auteur a choisi ses portraits parmi 
toutes les nations : poètes, romanciers, 
philosophes, savants, musiciens, pein- 
tres, sculpteurs, hommes politiques, 
E. Laforest a tout chanté avec la même 
force; il est une vaste intelligence, qui 
joint à son talent d'érudit celui d'un bel 
ouvrier d'art. Sans doute, tout n'est pas 
parfait mais Laforest a bien mérité de sa 
patrie et de la France. 

G.-M. Rodrigue. 



Le Sillon. 



Les expositions. 

- Au Cercle Artistique. — Au Studio. 



Cédant à la suggestion de ce X* anni- 
versaire, j'ai refeuilleté, ces jours der- 
niers, la collection des dix années du 
Thyrse. J'ai relu les chroniques que 
successivement signèrent Stiévenart, 
Wéry et Liedel. De la sorte il me fut 
donné par surcroît de revoir la marche 
suivie par le Cercle qui détenait, le 
mois passé, les salles du Musée Mo- 
derne. 

Il serait certes inadéquat de parler 
d' « évolution » à propos du Sillon. Les 
mêmes critiques et presque les mêmes 
termes pourraient resservir que l'on 
trouve dans tous les articles qui furent 
consacrés, les années antérieures, à la 
plupart des exposants. 



Je retrouve, dans le numéro de dé- 
cembre 1904, une subtile et pénétrante 
chronique de Léon Wéry où, parlant 
du souci à peu près exclusif de la re- 
cherche du morceau et de la virtuosité 
de quelques peintres que nous trouvons 
encore réunis cette année, il dit : « Je 
sais qu'il est aisé d'évoquer le spectre 
de la peinture littéraire pour justifier 
cette compréhension. Comme si un 
peintre pouvait frôler la littérature en 
un pays où les littérateurs eux-mêmes ne 
savent point s'abstraire, malgré tous 
leurs efforts, do la peinture? N'y aurait- 
il point plutôt, au fond de cette crainte 
si mal définie, une hésitation devant 
l'énorme difficulté d'un art complet. 



— 120 — 



prenant, passionnant, vivant? Difficulté 
énorme, dis-je, et j'insiste à ce propos. 
Car cet élément qui est l'esprit et l'âme 
des œuvres, aucun travail d'érudition 
picturale, aucune étude des techniques 
ou des pensées des maîtres ne permet 
de le saisir et de le fixer. Il est une 
chose intérieure, un fait de sensibilité 
et de conscience, voire même de sub- 
conscience. Il s'acquiert, en quelque 
sorte, par l'inexprimable vertu d'une 
grâce... » Et depuis lors, la grâce ne 
paraît pas encore les avoir touchés. Il 
semble même qu'ils veuillent de plus en 
plus — je songe à Wagemans et à 
Smeera — s'abandonner à cette facilité. 
Leur vision s'est affinée, leur palette 
s'est éclaircie, mais leur horizon ne s'est 
pas élargi. C'est la couleur seule qui 
leur importe, ce sont les aspects immé- 
diatement sensibles de la nature qui 
seuls les requièrent. Parmi les vastes 
pochades de Smeers de si délicates tona- 
lités, si vives, si aérées, mais qui toutes 
se redisent inlassablement, nous en 
cherchons vainement une qui soit plus 
qu'une notation, plus qu'un instantané 
et qui témoigne d'une observation émue 
et pénétrante de la vie. 

Cette impression devient plus nette 
encore lorsque, du panneau occupé par 
Smeers, nous passons à celui que le 
Sillon a réservé à James Ensor. Les 
tableaux de cet artiste réunis ici ne 
constituent pas une sélection dans 
l'œuvre du maître du Lampiste et du 
Salon Bourgeois : il en est qui datent de 
sa jeunesse et d'autres plus récentes, il 
y a un Intérieur, des Natures mortes, 
des dessins et cette toile admirable, si 
complète, si tragiquement poignante les 
Braconniers qui vont, êtres simples et 
frustes, portant leurs armes et leur proie, 
dans une atmosphère humide et bru- 
meuse de fin d'automne, dans la plaine 
qu'on sent infinie. 

Certes cette exposition ne nous per- 



met pas de nous informer entièrement 
sur cet artiste étrange et déconcertant. 
Tous les si divers aspects de son talent 
n'y sont pas représentés. Mais pour 
incomplète qu'elle soit, il y apparaît 
bien l'artiste exceptionnel et déroutant, 
le merveilleux coloriste que Verhaeren 
étudiait il y a quelques mois dans un 
livre enthousiaste. Coloriste, il l'est tou- 
jours, dans ses tableaux les plus assour- 
dis, dans ses intérieurs les plus recueil- 
lis comme dans ses toiles les plus écla- 
tantes; il l'est encore dans celles de ses 
œuvres qu'on peut aimer le moins. Car 
il a, au plus haut point, le sens si pré- 
cieux et si rare de la lumière et des 
ombres, de leur jeu, de leur lutte et de 
leurs oppositions, par lequel il se mani- 
feste plus et mieux luministe que la 
plupart de ceux qui se réclament de 
cette école. C'est une constante recher- 
che de couleur et de lumière que l'on 
retrouve dans toutes ses œuvres, dans 
ses eaux-fortes — devant lesquelles on 
songe à Rembrandt — dans ses Inté- 
rieurs, dans ses Masques, dans ses 
Natures niortes. Il semble même que ce 
soit presque par surcroît qu'il lui soit 
donné si souvent de traduire ainsi une 
émotion si intense comme dans ses 
Braconniers dont je parlais plus haut; 
dans sa Musique Russe, où régnent une 
concentration et un calme angoissants 
et qui fait penser à l'atmosphère lourde 
et poignante des drames ibséniens; dans 
la série de dessins Les Pauvres Gens, 
d'une pitié si émouvante; dans ses 
natures mortes tels sa Raie et ses Rou- 
gets, où s'évoque la fantastique et mys- 
térieuse vie sous-marine. 

Combien plus frappante apparaît, de- 
vant le spectacle de cet artiste toujours 
en travail, se renouvelant perpétuelle- 
ment, la stagnation de plusieurs des 
peintres du Sillon, prisonniers de leur 
pauvre formule I 

Quelques-uns cependant paraissent 



— 121 — 



chercher : tel Swyncop qui fut tou- 
jours un des artistes les mieux doués de 
ce Cercle, dont on suit avec intérêt les 
efforts et qui parfois semble même si 
près d'aboutir. A cet égard, son exposi- 
tion de cette année vaut d'être signalée, 
car ses portraits d'enfants sont très 
curieux ; tels aussi Simonin et Haustraete 
en remarquable progrès. 

Déjà l'an dernier le Sillon avait par- 
tiellement élargi ses cadres. Plusieurs 
mêmes des jeunes artistes qu'il admit 
n'en constituent pas le moindre intérêt. 

Parmi les nouveaux venus on ne peut 
guère compter Bastien qui a fait sa 
rentrée dans le Cercle où il remporta 
ses premiers succès. Il nous montre 
cette année des Marines aux tons chauds 
et savoureux et sa Maison ensoleillée où 
se projettent, çàet là, les taches sombres 
et fraîches de l'ombre des arbres. 

Navez nous donne des Nus, des 
Natures Mortes et un Portrait d'enfant 
qui témoignent d'une belle vision et d'un 
remarquable tempérament de peintre. 

Van Zevenberghen reste toujours 
coloriste hardi et vigoureux, mais il 
montre en plus un admirable sentiment 
d'intimité dans son Damier. 

Beauck affirme une préoccupation 
très artiste qui se manifeste dans le 
coloris et la composition de ses Botiquets 
et dans sa Vue de Venise. Il a presque 
totalement changé de caractère depuis 
ses Effrois dont on retrouve un souve- 
nir dans son intéressant petit Intérieur. 

Quant à M"« Denise qui, pour la pre- 
mière fois, expose chez nous, elle fait 
preuve d'un sentiment à la fois très 
délicat et robuste dans ses Portraits, 
l'un à l'huile, l'autre au pastel. Leurs 
belles harmonies argentées et la rare 
compréhension de l'enveloppe que l'ar- 
tiste y montre en font des œuvres en 
tout point remarquables. Quant à son 
Veau qui attira l'attention cette année 
à la Nationale des Beaux-Arts de Paris, 



c'est une tentative pleine d'originalité 
et d'observation juste. 

Et voici Lefebvre, retour de Ver- 
sailles. Que je comprends la mystérieuse 
et impérieuse attraction qu'exerce sur 
les artistes la mélancolique Cité des 
Eaux! Et comme la comprendront 
aussi ceux qu'auront retenus les toiles 
de Lefebvre! Des vers de Henri de 
Régnier chantent en ma mémoire. La 
belle et noble et solennelle ordonnance 
des allées, la voici magnifiée dans X Allée 
Versaillaise peinte avec une légèreté et 
une liberté étonnantes; voici X Ombre 
du Palais d'une mise en page si curieuse 
et dont l'impression est si étrangement 
émouvante avec cette terrasse déserte, 
ses urnes, les escaliers que l'on devine 
et cette ombre imposante du château que 
le soleil d'après-midi profile sur le sable. 

C'est bien le Versailles aimé des 
poètes, non pas le Versailles des fêtes et 
des grandes eaux, mais celui où revi- 
vent tant de souvenirs, où s'évoque un 
siècle unique, où l'on croit entendre 
encore des échos de menuets et de 
gavottes car l'âme de Gluck semble tou- 
jours l'habiter. 

Mais nulle part cette sensation de 
mélancolie très douce, de solitude peu- 
plée d''ombres illustres et charmantes, 
animée encore d'une vie secrète et pro- 
fonde, nulle part cette sensation n'est 
traduite aussi intensément que dans le 
Pavillon fleuri et le Pavillon morose et 
surtout dans cette toile que j'aime entre 
toutes, La Maison de M. Oudinot si 
calme, si tranquille, si intime. N'est-elle 
pas la « charmante retraite > rêvée; et 
d'être un peu délabrée, mais toute fleurie, 
n'est-elle pas plus exquise ? 

Pous s'être si heureusement passionné 
pour les paysages versaillais, Lefebvre 
n'a pas été infidèle à la figure : cette 
ravissante petite Liseuse en fait foi et je 
vous en détaillerais le charme prenant 
s'il n'était temps de terminer cet article. 



122 



Or, je m'aperçois que je n'ai parlé ni de 
Jefferys, ni de Oleffe; que de ce dernier 
j'aurais dû vous signaler d'admirables 
eaux-fortes et un curieux Portrait et 
que de Ramah, dont je m'étais promis 
de vous dire le talent aigu, la puissance 
tragique et la merveilleuse imagination, 
je ne pourrai faire que citer le nom ! 

J'aurais voulu détailler les envois des 
sculpteurs et en particulier de Wouters 
qui a réalisé la prédiction que je faisais 
l'an dernier qu'il serait un de nos meil- 
leurs sculpteurs de demain. Des autres, 
en effet, de Rombaux, le maître admi- 
rable des Filles de Satan, de Kemme- 
rich, de Puttemans et de Mascré, il 
m'aura suffi de les citer pour que vous 
sachiez que la statuaire ne le cédait en 
rien au Sillon, à la peinture. 

Je ne voudrais pas terminer sans féli- 
citer la belle artiste qu'est M"* Del- 
stanche pour ses cuirs et son coffret. 

Au Cercle Artistique. 

Le Verger — la Lys — La Maison, 
le Jardin et la Plaine — La Ville, ne 
croirait-on pas lire les sous-titres d'un 
volume de vers ? Ce sont bien en effet 
des poèmes et de clairs poèmes de 
joie que les pages lumineuses de M"^ 
De Weert, et j'ai bien du regret que 
l'espace me manque pour vous les tra- 
duire. — En même temps que M"^ De 
Weert, M. Beauck, dont j'ai parlé plus 
haut nous montrait des Fleurs encore et 
des Vues de Venise et aussi de très 
curieux Intérieurs. 



Quant à l'exposition de M. Langas- 
kens dont j'avais promis de vous entre- 
tenir ce mois-ci, je crois préférable 
d'attendre que le prochain salon de 
Pour l'Art me rende l'occasion de vous 
parler des considérations qu'elle m'avait 
suggérées. 

Au Studio. 

Une Salle nouvelle! Le besoin s'en 
faisait impérieusement sentir ? ! 

Le plus large éclectisme y règne, les 
artistes de tempéraments les plus divers 
s'y donnent rendez-vous. Jugez en par 
les noms de G. -M. Stevens que la 
recherche de l'élégance fait tomber 
parfois dans une préciosité un peu fade; 
de De Bruycker, le merveilleux aquafor- 
tiste, dont le burin cruel et précis 
évoque des ph)''sionomies étranges et 
sordides; de Gouweloos, le coloriste 
raffiné de scènes d'intérieurs qui, à côté 
de belles nudités nous montre des pay- 
sages remarquables ; de Bernier, toujours 
savoureux, dont le talent nous apparaît 
sous un aspect moins habituel mais non 
moins admirable dans ses tableaux 
Au bois et Tennis, de Pinot qui de plus 
en plus — et très heureusement — 
s'adonne à la peinture des fleurs; de 
l'aquarelliste Uytterschaut ; de M^'* 
Ronner, de Ch. Michel; du spirituel 
Am. Lynen. Il n'en fallait pas tant pour 
constituer une exposition très intéres- 
sante, inaugurant avec bonheur la jolie 
salle du Studio. 

Maurice Drapier. 



Les concerts. 



C'est Sylvain Dupuis qui, avec son 
vaillant orchestre des Populaires, fit 
cette année la réouverture de la Saison 
musicale des Concerts. Programme 
varié, intéressant surtout par le virtuose 



qui en constituait le principal attrait. 
Emile Sauer est certes, au point de vue 
de l'ensemble des qualités pianistiques, 
un de nos magiciens du clavier, car s'il 
brille par la souplesse, la légèreté, l'ex- 



123 — 



trême délicatesse de son jeu, il impres- 
sionne aussi par son style large, sa com- 
préhension haute et saine des maîtres 
classiques. Le Concerto en mi bémol de 
Beethoven, joué par Sauer, est une des 
pages les plus belles de la littérature du 
piano. Une symphonie de Haydn, d'une 
inspiration ravissante et d'une écriture 
limpide comme toutes celles de ce 
m aître ; r ouverture de Faust, de Wagner, 
et le « Caprice espagnol » de Rimsky- 
Korsakow, complétaient ce programme 
copieux. 

C'est avec une vive satisfaction que 
nous avons vu se poursuivre cette année 
l'œuvre d'extension musicale fondée et 
dirigée par Félicien Durant, qui nous 
promet pour la saison une série d'audi- 
tions des plus attrayantes et des plus 
instructives. 

Le premier grand concert d'abonne- 
ment du 14 novembre brillait par la pré- 
sence de notre virtuose De Greef, qui 
exécuta de magistrale façon le concerto 
en ré mineur de Bach, et donna du con- 
certo de Liszt une interprétation remar- 
quable. Il ne fallait pas moins que les 
doigts d'acier, le jeu hardi, l'éloquence 
fougueuse d'un Degreef pour venir à bout 
de cette œuvre hérissée de difficultés 
techniques. Aussi ce fut pour notre vir- 
tuose l'occasion d'un véritable triom- 
phe. La belle ouverture de Coriolan, de 
Beethoven, et les intéressantes varia- 
tions de Brahms sur un thème de Ha5'dn, 
encadraient ces deux numéros, avec une 
symphonie néo-classique d'Eug. d'Har- 
court, œuvre bien charpentée, d'une 
orchestration riche, voire tintamaresque, 
mais dont le mérite se borne, pensons- 
nous, à produire trop uniquement le 
« métier » du compositeur. 
I La partie la plus intéressante des 
[Concerts Durant est constituée assuré- 
it par les séances de musique de 
iubre qui ont lieu tous les mercredis 
soirs. Combien de trésors ignorés dans 



ce genre trop délaissé par nos artistes ! 
Nous avons entendu le célèbre quintette 
de Mozart, pour clarinette, deux vio- 
lons, alto et violoncelle, avec son adora- 
ble larghetto (qu'on a eu trop souvent le 
tort de jouer au violoncelle) ; un amusant 
sextuor de Beethoven, pour deux cors, 
alto, violoncelle et deux violons, œuvre 
de jeunesse qui nous montre ainsi que 
le quintette pour piano, clarinette, haut- 
bois, cor et basson, l'enfance d'un génie 
tout imbibé encore de la mélodie moza- 
rienne. D'autres exhumations encore, 
non moins intéressantes, telles que le 
Divertissement en ré majeur de Mozart, 
œuvre démodée, curieuse néanmoins par 
son absurdité même ; les chorals de Beet- 
hoven, pour quatre trombones, et enfin 
le beau quintette de Brahms, où se 
retrouve toute la note de ce musicien 
classique et pondéré, d'un académisme 
assez froid et compassé, mais si profond 
pourtant et attachant par sa technique. 

Et pourtant le public semble rester 
indifférent! Il importe qu'on le sache : 
ces séances sont uniques, et nous n'au- 
rons plus d'ici à longtemps l'occasion 
d'assister à Bruxelles à de pareilles au- 
ditions qui retracent toute l'histoire de 
la musique de chambre. 

Des lieder agréablement chantés par 
M""" Gabrielle Bernard, Emma Ringel 
et Marguerite Das mettaient un char- 
mant intermède à ces belles soirées. 

L'œuvre entreprise par Félicien Du- 
rant comprend encore une suite d'audi- 
tions populaires régulièrement données 
tous les dimanches soirs, où l'on eut 
l'occasion d'entendre des œuvres du 
plus pur classicisme. Auguste Bouilliez 
y chanta l'air du concours de « Tann- 
haùser » et Franz Doehaerd, l'excellent 
violon solo des Concerts Durant, lit 
entendre, finement détaillé, le ravissant 
concerto en mi bémol de Mozart. 

L'œuvre de Durant, comme on le 
voit, est des mieux conçues et des mieux 



124 — 



réalisées : elle comptera et fera époque 
dans l'histoire de la musique à Bruxelles. 

Il nous eut été agréable d'analyser 
quelque peu le talent de M . Francis Mac- 
millen, qui nous vint récemment don- 
ner un récital de violon à la Grande 
Harmonie. Nous aimons à croire qu'il 
possède une belle technique, un archet 
sûr, un son agréable, du moins d'après 
les quelques bribes de Concerto qui sont 
parvenues à notre oreille. Pourquoi cet 
orchestre, surtout quand on possède 
un son léger, impuissant à dominer la 
voix des instruments? 

Mac-Millen a, croyons-nous, un vif 
sentiment du rythme et un archet très 
sûr. Si le son avait quelque peu d'ampleur, 
ce serait un talent complet. 

Dans le domaine de la musique de 
chambre, la belle séance de sonates 
donnée cette année encore à la Salle 
Allemande, par Marcel Jorez et Henri 
Wellens, avait attiré un public nom- 



breux et choisi. Brahms, Sjôgren et 
César Franck qui figuraient au pro- 
gramme, reçurent de la part de ces deux 
artistes une interprétation conscien- 
cieuse et fouillée, surtout Fop. 19 de 
Sjôgren, dont Jorez, admirablement 
secondé par le pianiste Wellens, a rendu 
avec entrain la note émue et palpitante, 
particulièrement dans l'élan du presto 
final. Quant à la sonate célèbre de 
Franck, elle fut rendue, dans sa note 
douce et sévère — le « soave austero » des 
maîtres florentins — avec intelligence et 
avec amour, je dirais presque : avec 
piété, tant la mise au point en parût 
exacte, témoignage d'une religieuse 
compréhension de l'art sévère de 
Franck, épris de grave et souveraine 
beauté. Nous applaudissons sans réserve 
au bel exemple donné par Marcel Jorez 
et Henri Wellens, autant qu'au tempéra- 
ment vraiment artistique dont ils ont 
fait preuve, 

V. Hallut. 



Les théâtres. 



Théâtre Royal du Parc : Connais-toi, pièce en trois actes, de M. Paul 
Hervieu. — Théâtre Royal de l'Alcazar : La Femme X, pièce en 
cinq actes, de M. Alexandre Bisson. — Le Ruisseau, pièce en trois 
actes, de M. Pierre Wolfif. — Théâtre communal : (Cercle Royal Euterpe) 
Le Roi Petaud, pièce en trois actes, de M. Félix Bodson. 



M. Paul Hervieu est un observateur 
patient et sincère du cœur humain. 
Patiemment il en scrute les replis, sin- 
cèrement il noie ses découvertes. L'a- 
mertume de celles-ci ne l'arrête point; 
aucune de leurs cruautés ne l'émeut ; 
froidement il les expose, s'efforçant à 
une sobriété, à une concision qu'on sent 
volontaires et dédaigneuses de la verve, 
du brio; sa pensée est stylée d'une 
plume sans défaillance, son sujet enclos 
au moule sans échappement des situa- 



tions qu'il imagine ou qu'il transpose. 
Ses œuvres ont une armature solide qui 
donne évidemment une impression de 
force et de grandeur. Elles commandent 
la réflexion et troublent la quiétude de 
nos cerveaux : leur vérité puissamment 
évoquée par l'art robuste et sain de 
l'écrivain est d'autant plus émouvante 
qu'elle est exempte de développements 
parasitaires. Il }'■ a là un système qu'on 
ne peut s'empêcher d'admirer, mais qui, 
poussé trop loin, peut aboutir à de la 



— 12:; — 



sécheresse. Sans doute, au cours d'une 
représentation, la mentalité du specta- 
teur suit une évolution influencée par la 
succession des scènes. Cette évolution 
doit lo^quement prédisposer à la récep- 
tion sans étonnement des conclusions 
du problème. Car remarquons que les 
pièces de Paul Hervieu sont générale- 
ment démonstratives. Or, dans Connais- 
toi cette conclusion — un truisme que 
nous n'avons aucune peine à admettre : 
Qui se connaît ? — nous a paru préci- 
pitée parce que les éléments que le dra- 
maturge propose à notre appréciation 
pour nous y amener sont des états d'âme 
successifs et différents sans les transi- 
tions qu'on attendait et que l'écrivain a 
celées. L'action, réelle, sans contredit, a 
manqué de quelques détails qu'un roman 
n'eut point négligés. 

Le général de Sibéran, de priiicipes 
inflexibles, est successivement déçu 
dans son amour filial, dans son amour 
conjugal. Lui, qu'on nous présente d'une 
morale rigide et dogmatique, rebelle au 
pardon, se montre soudain indulgent 
quand il s'agit de son bonheur ou de ses 
malheurs personnels. Cela n'est point 
pour nous surprendre. Mais en vérité, 
dans la circonstance, les événements se 
précipitent avec trop de rapidité et le 
général nous paraît déposer les armes 
sans combattre. Que nous soyons d'une 
veulerie sans beauté vis-à-vis de nous 
mêmes, nul n'y contredira ; néanmoins 
ce n'est point sans effort que nous 
l'avouons et présenté comme il l'est 
dans Connais-toi, le personnage d' Her- 
vieu se devait une... résignation moins 
prompte. Le dramaturge nous a paru 
avoir outré sa méthode, et sa pièce, for- 
tement charpentée eut peut-être gagné 

être « assemblée » avec plus de rac- 
cords. 

Certes, il n'entre pas dans ma pensée 
d'établir une comparaison entre Connais- 
toi et la Femme X. Cette dernière pièce 



est un mélodrame suivant l'ancienne for- 
mule. Mais un rapprochement s'impose. 
Ici le mari tompé, magistrat sévère, 
chasse sans mansuétude son épouse in- 
fidèle. Ce n'est que lorsqu'il a pris cons- 
cience de la cruauté de son geste et de 
ses conséquences désastreuses, qu'il 
s'évertue à retrouver sa femme. Après 
son acte brutal, sous l'effort de sugges- 
tions révélées et puissantes, cette clé- 
mence est plus admissible. 

M. Bisson n'a pas voulu faire œuvre 
de psychologue. Il a cherché à secouer 
et le public ne dissimula point l'intérêt 
larmoyant qu'il portait à cette pauvre 
femme qu'une faute a jetée au Ruisseau, 
Ceci est aussi le titre de la pièce que 
M"« Paz Ferrer, la fille du malheureux 
fusillé de Montjuich, joue en ce moment 
à l'Alcazar. Nous avons déjà parlé de 
l'œuvre de Pierre Wolff l'an dernier. 
La sympathie que l'on manifeste aux 
filles tombées, à l'Alcazar, part-elle d'un 
bon naturel et est-elle à l'honneur de la 
sensibilité de nos concitoyens? Ces 
infortunées inspirent-elles une pitié 
qu'elles méritent : 

Ah ! n'insultez jamais une femme qui 
tombe ! 

Il est curieux de constater comment 
le public admet, au théâtre, l'assimila- 
tion de la pitié à l'amour. Bien siir, 
l'habileté de MM. Bisson et Wolff et 
l'art de leurs interprètes M™» Jane Ha- 
ding et M"« Ferrer y est pour beaucoup. 
Faut-il s'alarmer de cette confusion? 
Non, si encore elle prédisposait à l'in- 
dulgence et au pardon. Mais, hélas, 
peut-être tels honnêtes gens qui ont 
abondamment pleuré sur les malheurs 
de la Femme X, qui ont cru à la voix du 
sang et approuvé ce fils qui devine sa 
mère dans cette prostituée criminelle et 
se jette dans ses bras ; tels braves bour- 
geois qui ont sincèrement plaint la fleur 
du Ruisseau et applaudi celui qui en fait 
sa compagne, se sont dans la rue, après 



— 126 — 



le spectacle, prudemment écartés de la 
marchande d'amour qui les frôlait. Mal- 
heureusement, la portée généreuse de 
ces spectacles est douteuse ; ils attei- 
gnent notre nervosité, mais ils ne trou- 
vent pas le chemin du cœur. Ils sont 
fort conventionnels. N'en médisons 
point trop pourtant : pleurer soulage 
autant que rire, n'est-ce pas, et réjouis- 
sons-nous avec Murger du mélo où 
Margot a pleuré. 

Signalons dans l'interprétation de 
Connais-toi au Parc : M'^" Clarel qui a 
fait une rentrée légitimement applaudie, 
MM. Scott, Richard, Daubry, à l'Al- 
cazar, M'"*^ Landray et Berge, MM. 
Bosc, Hauterive, Paulet. 

Disons aussi que le chanteur popu- 
laire Mayol est venu le i" et le 2, re- 
cueillir l'ample moisson de bravos aux- 
quels il est accoutumé. 

LÉOPOLD ROSY. 

Grâce à l'effort consciencieux du 
Cercle Euterpe, une œuvre nouvelle 
et joliment fantaisiste de notre clair 
poète Félix Bodson nous a été dernière- 
ment révélée, en une fête imprévue, au 
Théâtre Flamand. 

Entre les pièces un peu lourdes du 
répertoire habituel, l'esprit léger et 
frissonnant de Wallonie a éclaté sou- 
dain, comme une fusée adamantine, 
comme un thyrse pailleté de grappes de 
bijoux, comme une gerbe de fleurs 
scintillante de rosée. 



Et ce fut, parmi ce feu d'artifice 
verbal, une glorification neuve de 
l'amour, une mise en relief, très amu- 
sante, de ses multiples influences sur 
l'organisation complexe de toute la 
comédie humaine. 

Comme il l'avait déjà fait, en Pierrot 
Millionnaire, M. Félix Bodson s'est plu 
à montrer au public quelques ficelles, 
généralement cachées, des innombra- 
bles fantoches de la vie. Avec l'iro- 
nique sourire qu'on lui connaît, il s'est 
posé, cette fois, cette grave question: 
« Qu'arriverait-il dans une société 
quelconque d'où l'amour serait exclu, 
ne fût-ce que par plaisanterie et pendant 
quelque temps? » Et, ne choisissant 
dans toutes les réponses possibles que 
les conséquences spirituellement légères 
de la plus exquise fantaisie, il nous 
montre, très gentiment, bien des choses 
qui s'envolent. Tour à tour, l'ordre, la 
politesse, le courage, l'énergie, et 
même le bonheur, quittent la Cour du 
Roi Pétaud, pour n'y revenir, vêtus 
de neuf, qu'avec la jolie Alysette dont 
les yeux jeunes recèlent la lumière 
rédemptrice. 

Grâce au constant souci d'art du 
Cercle Euterpe, l'ensemble de l'inter- 
prétation, assez homogène, mit en 
valeur la souplesse harmonieuse de 
l'écriture, et c'est pourquoi la pièce qui 
semblait n'être qu'une fusée obtint un 
véritable succès. 

François Léonard. 



Le théâtre publié. 



Honoré Lejeune : Fidélaine. 3 actes (Belgique Artistique et Littéraire). — 
Sylvain Bonmariage : L'AtUomne, i acte (Association Internationale 
des Auteurs et Compositeurs, Paris). — Pierre BROODCOORENSiJS'^/^sy^^ 
et Flourdelys, 3 actes (L. Verhellen, Bruxelles). 

La Belgique Artistique et Littéraire aurons bientôt le plaisir de voir triom- 
vient de publier une œuvre vraiment pher au Théâtre royal de Liège, et qui 
délicieuse; un conte lyrique que nous fut, l'année dernière, couronné au con- 



— 127 — 



cours organisé par Ostende-Centre 
d'Art. 

Ce conte s'intitule « Fidélaine » ; il est 
signé Honoré Lejeune, et a été mis en 
musique par M. Albert Dupuis; il a la 
beauté fraîche d'un rêve printanier, le 
charme exquis d'une légende parfumée, 
et l'on songe, en le lisant, aux pages 
les plus divines des Xiebelungen, à ces 
pluies délicates de somptuosités lumi- 
neuses que le prodigieux Wagner a tra- 
duites par des sons. 

J'ignore, jusqu'à présent, de quelle 
draperie musicale le sympathique com- 
positeur de « Jean- Michel » a revêtu 
cette œuvre nouvelle ; mais je la souhaite 
légère et fine, complexe et douce, 
ruisselante d'une féerie d'aurore, et 
mystérieuse un peu; car le livret s'y 
prête, voluptueusement. 

Emprunté à la vieille poésie germa- 
nique, le sujet en est simple, mais d'une 
simplicité lourde de fruit mûr, par le 
symbole qu'il contient : 

« A Epfenbach, près de Sinzheim, trois blan- 
ches jeunes filles qui étaient des Nixes, esprits 
des eaux, venaient tous les soirs, dans une salle 
commune du village, jusque onze heures, filer le 
lin. 

« Un jeune homme qui les aima, retarda 
l'horloge — l'heure fatidique passa. Elles ne 
reparurent plus. 

< Et le lendemain on entendit, dans le lac 
proche, des gémissements, tandis que sur l'eau, 
trois flaques de sang stagnaient. . . 

* Et le jfune homme aussi mourut. » 

Voilà le thème de la pièce, tel que l'a 
trouvé, dans la légende, l'auteur que 
nous applaudissons; mais il y a ajouté 
une beauté émouvante, en opposant au 
charme irrésistible des Nixes l'amour 
meurtri de Fidélaine, cette délicieuse 
enfant; la puissance dramatique de l'œu- 
vre a, par ce fait, été enrichie d'un sym- 
bole d'une portée générale, matériali- 
sant le conflit perpétuel de la vie et du 
rêve. Car, que sont les Nixes, les Elfes, 
les Kobolde, les Hexen, les Alrunes do 



la vieille Germanie, sinon les expres- 
sions poétiques du rêve humain, tou- 
jours désorbité par les attirances splen- 
dides de la nature extérieure? 

Et cela est, en cette pièce-ci, rendu 
de façon saisissante, avec une précision 
d'effets seéniques remarquable, et en un 
style délicatement harmonieux. 

UAîUomne de M. Sylvain Bonma- 
riage ne possède pas tant de qualités; 
néanmoins, mis à la scène, cet acte plai- 
rait par son émotion jeune et le reflet 
d'un esprit que nous eûmes maintes fois 
l'occasion d'entendre périller, en des 
pièces dont la mousse était bien souvent 
l'essentiel. 

L'auteur des « Fleurs de Vie » imite 
l'auteur de « La Bonne Intention ». L'in- 
tention en est bonne, sans doute, mais il 
est, dans la vie d'un poète, d'autres 
fleurs à cueillir. 

Par simple jeu d'imagination, M. 
Pierre Broodcoorens tente même d'en 
ajouter à celles que nous offre le mer- 
veilleux spectacle du monde. 

En sa pièce <t^Eglesygneet FlourdelysT^ 
il nous montre le Trésor découvert sous 
la Roche, l'humble et vivace fleur 
d'amour, toujours fraîche sous le poids 
de notre âme compliquée. 

Quoique chacun de nous l'ait décou- 
verte en soi-même, cette ]>etite flamme 
dans l'ombre, ce petit envol pur aux 
pétales d'enthousiasme, il eut été très 
intéressant d'en symboliser au théâtre 
la divine ténacité. Mais il eut fallu, 
pour cela, exprimer la splendeur étouf- 
fante de la vie contemporaine essayant 
d'amoindrir, sous son écrasement tou- 
jours vain, cette jolie étincelle qui souf- 
fre, palpite, se débat et sourit. 

Ce n'est pas ce qu'a fait M. Brood- 
coorens. 

Entraîné par son rêve en un pays 
splendide, mais irréel, il s'est contenté 
d'y faire naître un amour plus lyrique 
que vivant, et d'y opposer la volonté 



— 128 — 



aveugle d'un vieillard qui fut roi. L'ac- 
tion se résume en deux mots : « Le père 
fait enfermer sa fille, mais celle-ci, grâce 
à la toute-puissance de l'amour, renverse 
tous les obstacles, et se sauve. » En 
l'occurence, le seul obstacle à renverser 
est le mur du cachot^ et, en pleine scène, 
il tombe au 3* acte. 

Heureusement, sur le canevas un peu 
maigre d'un sujet ainsi compris, M. 
Pierre Broodcoorens n'a pas hésité à 



verser prodigalement les reflets, parfois 
somptueux, de son caractère. Il est, 
dans le dialogue de la pièce, des phrases 
qui ne peuvent être ni d'Eglesygne, ni 
de Flourdelys; elles sont d'un jeune 
homme irréfléchi; par contre, il en est 
d'autres qui sont dignes de Flaubert, et 
c'est surtout sur ces phrases là que nous 
bâtissons, au sujet de M. Broodcoorens, 
nos meilleures espérances. 

François Léonard. 



Les conférences. 



Je rends grâce au hasard qui, rou- 
vrant ma rubrique au nom de Léopold 
Rosy, me permet de rendre hommage 
à ce modeste et probe artiste. 

— Modeste, un littérateur encore 
jeune ! tu n'as pu écrire cela, me suggère 
ma plume. Aujourd'hui, ne s'avère-t-il 
pas que le bluff engendre le succès. 

— Chère plume, les règles souffrent 
des exceptions. Aussi ne t' étonne plus, 
si à cette épithète, j'ajoute « esprit clair, 
ferme, méthodique, philosophe souriant 
et désintéressé ». 

— Désintéressé aussi ! il n'est vrai- 
ment pas ordinaire, tu devrais me le 
présenter. 

— Avec plaisir, regarde... là-bas. 

— Je n'aperçois en pleine lumière, 
que des petits jeunes gens qui se gon- 
flent à qui mieux mieux, devant un 
miroir convexe. 

— C'est le miroir de leur vanité; 
regarde derrière eux, dans l'ombre. 

— Je vois s'estomper une physiono- 
mie sereine et légèrement ironique, qui 
les contemple. Est-ce lui? 

— Oui, regarde toujours. 

— Elle s'approche et je l'entends 
murmurer « Prenez garde mes amis vous 
pourriez éclater »... Les petits se retour- 



nent et l'invectivent, tandis qu'impassi- 
blement il s'éloigne... toujours... tou- 
jours... Où va-t-il donc ainsi? 

— Il se rapproche de la retraite 
aimée, d'où il dirige, fermement, la 
revue créée par lui, voici dix ans. 

— Une revue littéraire de dix ans 
vieille!!... écoute l'écho qui répond 
« vieille! vieille! ». 

— Ce n'est pas un écho, ce sont les 
petits bouffis de tantôt. 

— Mais s'ils attaquent cette revue c'est 
une preuve de sa vitalité; à moins d'être 
peu crâne, on n'attaque plus ceux qui 
œuvrent laborieusement avec patience, 
on les respecte. 

— Très bien, ma plume!... Mainte- 
nant es-tu satisfaite, curieuse? 

— Oui merci, excuse mon bavardage 
je n'étais plus accoutumée à rencontrer 
des « caractères». 



M. Rosy a donc conférencié, à 
l'université populaire du quartier Nord- 
Est et au Cercle d'anciens élèves de 
l'Ecole moyenne, à l'école de la rue 
de Louvain, s' ingéniant à prôner le 



— 129 — 



lyrisme de Verhaeren et la vaillance 
combative de Max Waller. 

Verhaeren, prototype novateur de la 
poésie contemporaine, dit-il, joint au 
plus puissant lyrisme, le modernisme 
des sujets, du rythme et de la langue. 
Entretenue par une ardente névrose, sa 
combativité le rallia au drapeau insur- 
rectionnel de « La Jeune Belgique », 
puis à celui du Coq rotcge, l'affranchis- 
sant du joug classique, subi dans ses 
premières œu\Tes : « Les Flamandes » 
et « Les Moines ». 

Ainsi qu'un fauve « décagé » retrou- 
vant sa forêt natale^ le lyrisme de Ver- 
haeren enfin débridé, rugit et bondit, 
ivre d'espace et de liberté, dans ses nou- 
velles œuvres : Les Apparus dans mes 
Chemins, Les Soirs, Les Débâcles, Les 
Flafnbeaux noirs, Les Villages illu- 
soires. Les Villes tentaculaires. La ra- 
fale, qui emportait le poète à travers les 
taillis d'une sauvage indépendance, se 
calme devant la sérénité d'une aube 
meilleure, qui le ramène dans la voie de 
la certitude. Sous l'influence de la paix 
et de la santé retrouvées, éclosent : Les 
Heures claires et Les Heures ci' après- 
midi (\vi\ le dirigent vers une conception 
désormais plus humaine et le portent à 
célébrer la beauté de l'Energie et la Joie 
de vivre. 

Une rapide incursion dans le domaine 
du théâtre le désenchante malgré « Les 
Aubes » « Le Cloitre » et « Philippe II ». 
Se ralliant à la méthode adoptée par 
M. Wilmotte, à propos de Verhaeren, 
M. Rosy le présente sous deux faces : 
l'une ethnique, d'où lui viennent ses 
appétits sensuels et sa foi panthéiste, 
l'autre sociale, apparaissant dans le 
choix de certains sujets : « Les Aubes », 
« Les Villages illusoires », « Les Villes 
tentaculaires ». La dernière étape de ce 
génie accentue le généreux altruisme 
et la philosophie optimiste qui s'affir- 
ment dans La Multiple splendeur résu- 
I mée par ce vers : 



La Vie est à monter et non pas à descendre. 

Il n'importe que le torrent verbal, 
déterminé par le souffle d'un Verhaeren, 
entraîne quelques débris de roche : 
l'impulsion donnée en est-elle moins 
forte et l'onde moins pure? Il faut, d'ail- 
leurs, que de pareils écrivains surgissent, 
de temps en temps, pour aider à l'évo- 
lution d'une langue. Accentuant la 
suggestion de cette persuasive confé- 
rence, M. Rosy y ajoute la lecture 
dialoguée du Cloître, où il incarne avec 
feu Don Balthazar, tandis que M"« Ro- 
sy, tendrement émotive, en Don Marc, 
et d'autres interprètes convaincus sou- 
tiennent son effort artistique. 

L'éclectisme de bon aloi de M. Rosy 
s'indique dans le choix antithétique de 
sa seconde causerie, sur « Max Waller ». 

Après avoir montré que notre race 
peu littéraire — parce que peu expan- 
sive — fut longtemps rebelle à toute 
manifestation artistique et déduit qu'elle 
devrait compenser l'exiguïté de son 
territoire par un plus large envol esthé- 
tique, M. Rosy nous rappelle qu'il 
fallait * une audace » pour tenter avant 
1880 l'édification d'une œuvre littéraire 
en Belgique. Cette « audace » s'appela 
Max Waller. En commémoration de 
son geste libérateur. Le Thyrse aidé de 
multiples bonnes volontés, s'efforce 
depuis des années de réunir les fonds 
qui permettront de confier à Victor 
Rousseau l'exécution de cette effigie de 
jeunesse et de beauté. 

Dans un rapide historique de la vie 
de Waller, M. Rosy appuie sur sa fou- 
gue estudiantine qui, en le bannissant 
de Louvain, le ramena à Bruxelles où 
dans un magnifique isolement œuvraient 
Camille Leraonnier, De Coster, Pirmez 
et quelques autres Bientôt Waller réu- 
nit autour d'une revue, appelée après 
quelques métamorphoses « Jeune Belgi- 
que », un groupe de jeunes talents fré- 
missants d'indépendance et dont il fut 
sacré chef de file. Violent autant que 



T30 — 



brave, spirituel, auHacieux, ennemi du 
poncif, il entraîna dans son orbe, cette 
pléïade piaffante, qui ne demandait 
qu'à ruer. Ce fut une orgie d'épigram- 
mes, une soûlerie de sarcasmes, un vrai 
massacre de « l'officiel ». 

Son Impertinence le page Siebel, — 
ainsi nommé à cause de sa beauté élé- 
gante, de son geste chevaleresque, de 
son ironie sentimentale, fut devenu, 
sans doute, un prince de la Littérature, 
si la mort ne l'eut, trop tôt, envoyé re- 
joindre « Daisy », l'héroïne de son der- 
nier roman « au Pays du Rêve ». 

L'œuvre collective : « La Jeune Bel- 
gique » absorba Waller au point de lui 
faire négliger son œuvre personnelle, 
qui,toute restreinte qu'elle paraisse, n'en 
est pas moins exquise, délicate, claire, 
spirituelle, narquoise, émotive et voilée 
souvent de pressentiments funèbres, 
tels que le prouvent La Vie Bête, 
L'Amour fantasque, La flûte à Siebel, 
Greta Friedman, Lysiane de Lysias et 
Daisy. 

« C'est original en diable, écrivit 
Giraud à son ami Waller, avec des 
larmes du diable et des rires de gamin 
d'Athènes. Tu es toi-même la flûte et 
c'est toi, tout entier, qui passes à travers 
les trous. » 

Pauvre Siebel, qui « trop tôt, laissa 
tomber sa flûte dans la mer » ainsi qu'il 
le chante lui-même dans des vers récités 
par M. Rosy, au zèle de qui s'adjoi- 
gnirent encore, dans la lecture de contes 
divers et de poésies charmantes, le 
dévouement éclairé de M™* Rosy et la 
compréhension artistique de M. R. 
Grimber, alias Arthur Van Mechelen. 



M. Georges Carpentier le sympa- 
thique et talentueux comédien vient de 
se révéler conférencier, à l'Institut des 
Hautes Etudes musicales à Ixelles, où 



le beau sexe lui avait formé un si nom- 
breux auditoire, que c'est à peine s'il ne 
dut point partager la tribune ! 

Dès l'abord applaudissons au choix 
du sujet : Le Théâtre et la Vie. 

De la pensée de Zola : L'art, c'est un 
coin de nature vu à travers un tempé- 
rament, M. Carpentier déduit « l'art 
n'intéresse qu'autant qu'il fait vibrer 
notre moi ». Donc il faut que le théâtre 
soit vivant, éclectique, humain, car si la 
vie influe sur le théâtre, le théâtre influe 
sur la vie. Partant le comédien doit être 
observateur et auto-observateur, cons- 
cient et sub-conscient et se servir pour 
ses interprétations de son physique, de 
son cerveau et de sa sensibilité. 

On peut apprendre à un néophyte la 
technique : diction, articulation, assou- 
plissement du corps par la gymnastique 
rythmique, la danse, l'escrime, tout ce 
qui concourt en somme à la composition 
extérieure d'un rôle; impossible de lui 
enseigner la composition interne, qui 
émane d'une intelligence avisée et assi- 
milatrice capable de s'imprégner de 
l'esprit des âges, des races et du 
rythme. 

Tout acteur qui ne posséderait pas une 
sensibilité nerveuse aux fluides assez 
vibrants pour aimanter vers lui l'âme 
collective des foules, et qui serait im- 
puissant à conduire et à discipliner cette 
sensibilité, n'aurait d'autre horizon que 
l'échec. 

L'éclectisme au théâtre veut aujour- 
d'hui la mise en valeur non plus des in- 
dividualités mais d'un effort commun 
dirigé vers l'unité d'ensemble intronisée 
par Antoine. 

C'est l'œuvre du metteur en scène 
dont les fonctions requièrent des dons 
de psychologue de peintre, de chef 
d'orchestre et d'entraîneur d'hommes. 

Si la vie influe sur le théâtre par des 
conditions économiques et intellec- 
tuelles, le théâtre influe sur la vie, di- 



131 — 



rectement, par la vulgarisation artisti- 
que, scientifique et philosophique dont 
il est l'organe; indirectement, par sa 
mission sociale : la distraction. Maintes 
fois au cours de sa substantielle causerie, 
en jonglant avec les idées générales et 
les paradoxes, M. Carpentier a soulevé 
devant nous le voile de ses rêves 
d'avenir pour un théâtre idéal, qu'il 
entrevoit, aurore lointaine, susceptible 
de remplacer l'Eglise. 

M. Carpentier, qui en toute sincérité, 
s'était annoncé révolutionnaire, a certes 
révolutionné par cette vivante causerie 
son charmant auditoire, qui l'a entouré 
à sa sortie d'une chaîne d'enthousiasme, 
dont il eut bien difficile de rompre une 
maille, pour s'évader vers « La Vie et le 
théâtre. » 



Je ne ferai que citer, n'ayant pu les 
entendre, la conférence aux hôpitaux, de 
M"' M. Van de Wiele sur « les opéras 
populaires », celle à la Maison du Livre, 
de M°« Nyst sur un voyage « au Canada > 
et que des auditeurs plus heureux m'ont 
déclarées pleines de mouvement et 
d'intérêt. 

Notre Premier Samedi 

La lecture dialoguée de notre premier 
samedi affichant \ Intérieur et la Mort 
de Tintagiles, de Maeterlinck, avait 
attiré un public nombreux, qui taxait 
d'exiguïté notre gentille salle du Parvis 
Saint-Gilles, tout ébahie d'être mesurée 
à cette toise. 

Inutile, je pense, de raconter et d'ana- 
lyser ces drames; tous, en Belgique, 
connaissent le metteur en scène de 
synthèses exprimant des états d'âmes et 
des vies spirituelles. 

Ces entités, qui n'ont d'autre simili- 
tude avec les humains que celle d'aimer 
et de souffrir, se meuvent inquiètes et 



douloureuses avec une lenteur et une 
gravité de gestes renfermant toute l'an- 
goisse du doute devant l'Eternité... 
S}Tnboles pleins de mystères évoquant 
les paraboles d'un Jésus, qui aurait 
perdu la foi ! ! 

A ce mysticisme, il faut un cadre adé- 
quat que le théâtre du Parc présenta 
jadis, avec assez de bonheur. En écou- 
tant La Mort de lintagiles je me rap- 
pelais ces décors hallucinants : harmo- 
nie en bleu nocturne coupée de rayons 
lunaires tombant sur des arbres blafards; 
ou encore, ténèbres tragiques percées 
par l'éclair vacillant d'une lanterne qui 
découvre soudain une porte de fer et 
d'enfer! 

Paupières mi-closes, tout à ces sou- 
venirs j'entendais comme à travers un 
Rêve, bruire les voix qui me semblaient 
l'expression même des « Idées »... 

Tintagiles, délicat, anxieux, trem- 
blant malade et brusquement emporté : 
notre bonheur. Sœur Ygraine dont la 
vigilance première s'oublie dans le som- 
meil : notre âme qui trop tôt se rassure, 
jusqu'au réveil terrible dans l'effi-oi de 
la catastrophe accomplie et l'affolement 
de la montée au calvaire au sommet 
duquel elle se brise à la porte de fer. 

Ce qu'en termes plus simples on tra- 
duirait : « Gens heureux fermez vos 
portes et vos fenêtres, le malheur ne 
cherche qu'une issue pour entrer. » 

Le décor « Intérieur » : un jardin 
planté de saules funèbres, appelle déjà 
par son aspect, l'efifroi de l'Inconnu et 
de la Mort. Si grave, si pénétrante est la 
symbolique de Maeterlinck que bien 
des auditeurs frissonnaient en écoutant 
le vieillard et l'étranger retenir sur leurs 
lèvres des paroles lourdes de malheur, 
qui devaient créer de la souffrance 
humaine. 

N'cst-il pas atroce d'annoncer à des 
parents touchés par maints automnes 
que leur fille, une aube, un printemps, 



— 132 



vient d'emporter dans la mort, la pro- 
messe d'une moisson de bonheur... » 

Quand les voix se turent, le silence 
troua l'atmosphère de l'inquiétude et de 
l'épouvante qu'elles avaient créées. Des 
bravos sahièrent les interprètes, parmi 
lesquels Madame Derboven (professeur 



de diction au Conservatoire) qui incarna 
remarquablement une sœur Ygraine 
douloureuse et angoissée auprès de 
M"* Léopold Rosy, un Tintagiles na- 
vrant et craintif et de M"«' Laur, Sabbé, 
Lulli, MM. Rosy, Aron, qui lisaient 
intelligemment les autres rôles. 

HÉLÉNA Clément. 



Petite chronique. 

Notre prochain Samedi aura lieu samedi i8 décembre, à 8 heures 
précises du soir, à lancien Hôtel communal^ parvis Saint-Gilles' 
{local de la Fédération Postscolaire). 

Au programme : Pierrot Narcisse, comédie en vers de Albert 
Giraud. 

Rappelons à nos lecteurs que Nos Samedis sont publics et gratuits. 
Nous adressons des invitations aux personnes qu'on voudrait nous 
renseigner comme susceptibles de s'y intéresser. 



Université Nouvelle, rue de la Con- 
corde, 67, Bruxelles. — M. Henri Lie- 
brecht, les mercredis, à 5 heures de 
l'après-midi, à partir du mercredi 15 dé- 
cembre : Leçons sur l'Histoire de la 
littérature belge d' expression française. 

Les Bibliophiles fantaisistes dont 
nous avons parlé récemment, ont eu le 
rare plaisir de voir leur initiative com- 
prise par un certain nombre d'auteurs 
déjà célèbres: MM. Maurice Barrés, J.-E. 
Blanche, Marcel et Jacques Boulenger, 
René Boylesve, François de Curel, 
Claude Farrère, Gérard d'Houville, 
Louis Laloy, Pierre Louys, Paul Mar- 
gueritte, Francis de Miomandre, No- 
zière, Henri de Régnier, Laurent Tail- 
hade, Jérôme et Jean Tharaud, dont ils 
ont publié ou publieront des œuvres. 

Chacun des volumes est imprimé avec 
les caractères, le format et le papier qui 



semblent le mieux convenir au sujet. 
Ainsi les ouvrages, par la manière seule 
dont ils sont présentés, constituent déjà 
des ouvrages de bibliophile. 

Ils sont toujours tirés à 500 exem- 
plaires numérotés à la presse. 

Les souscripteurs s'engagent à verser 
une somme de 5 francs pour chaque 
volume qui leur est remis par la poste 
contre remboursement. La souscription 
annuelle ne s'élève jamais au-dessus de 
50 francs, et la Société se réserve, s'il 
est publié plus de dix volumes par an, 
de les offrir aux membres souscripteurs. 
(Dès le i*"" novembre 1909, la Société 
offre à ses souscripteurs un essai sur 
M""' Colette Willy, par M. André du 
Fresnois.) 

Les exemplaires non souscrits sont 
mis dans le commerce à un prix varia- 
ble, mais qui ne s'abaisse jamais au- 
dessous de 7 francs 50. 



— I 



Le nouveau règne. 



Il ne nous appartient pas d'apprécier 
ici le règne du défunt souverain, du Roi 
business man. Son œuvre, pour vaste et 
multiple qu'elle est, ne révèle qu'un 
souci fort atténué des Belles Lettres et 
des créations de la Pensée. 

Orientée par une volonté admirable 
vers des conceptions pratiques. l'Intelli- 
gence étonnante du Monarque dédaigna 
les manifestations de l'Art et de l'Intel- 
lectualité pure. Sans doute, deci delà, 
voulut-il consentir à témoigner quelque 
intérêt à des tentatives isolées — et le 
Ihyrse lui dut, lors de sa représentation 
théâtrale de 1905, un léger encourage- 
ment pécuniaire — mais il se garda de 
généraliser ce geste et d'adopter une 
attitude systématique de sympathie 
envers nos écrivains, nos artistes, nos 
penseurs. Il sembla les ignorer. 

Ne récriminons pas. Il est mort. Paix 
à ses cendres. 

Cependant, le règne qui vient de finir 
comporte un enseignement: Le succès des 
courants d'opinion et d'action que Léo- 
pold II encouragea quand il ne les sus- 
cita pas, montre à quel degré la menta- 
lité du pays est encore soumise à l'in- 
fluence du Prince qui préside à ses des- 
tinées. Le prestige royal a conservé 
toute sa puissance et l'exemple d'en 
haut régente la mode, dirige la vogue. 

Nous plaçant au point de vue particu- 
lier des arts, qui nous inquiète, nous 
pouvons souhaiter que la Cour accorde 
à notre production intellectuelle et artis- 



tique le bénéfice de cette mode, de cette 
vogue qu'elle peut créer. J'entends bien : 
Evitons cet écueil d'un art courtisan! 
Mais, de grâce, ne soulevons pas d'équi- 
voque : Il ne s'agit pasd'as.servissement. 
L'œuvre de nos poètes, de nos prosa- 
teurs, de nos penseurs, de nos artistes 
n'existe-t-elle pas déjà et ses dévelop- 
pements vont-ils modifier leurs cours si 
le nouveau Roi y prête attention ? Non ! 
S. M. Albert, dans son discours du 
trône, a solennellement reconnu que la 
culture intellectuelle d'un peuple n'est 
pas étrangère à la grandeur de l'Etat! 
Eh! bien, c'est là un résultat acquis, 
dont il faut savoir gré au souverain. L'at- 
mosphère d'indifférence que feu Léo- 
pold II entretenait par son désintéresse- 
ment se fait moins hostile. Il va s'en 
suivre une détente dans l'opinion à notre 
égard; nous serons moins traités en 
« déments rêveurs » que sous le règne 
précédent. Ne nous en plaignons pas. 
Pour peu que le jeune cou]>le royal et 
son entourage prêchent d'exemple, le 
public, qui s'inspire des actes des grands, 
envisagera avec moins de dédain ce qui 
ne paraîtra plus * inutile au bien de la 
Nation ». 

Le règne qui s'inaugure a déjà cela de 
consolant qu'il permet de prévoir que la 
mode au moins ne sera plus contre ces 
assoiffés d'idéal, de pensée et d'art que 
nous avons eu l'outrecuidance d'être et 
que nous aurons la joie complète de 
rester. 

LÉOPOLD ROSY. 



Lb Thy&sk 



s lanvier igio. 



- 134 



La cryptomanîe. 



La Cryptomanie... ce vocable, digne 
par son allure pédante, de quelque mo- 
derne Trissotin, semble désigner un 
mal nouveau cher à la pathologie. II 
n'en est rien cependant, mais aucun 
mot ne caractérise mieux l'instinct irré- 
sistible dont je veux parler et qui porta 
les hommes de tous les âges et de tous 
les pays, à celer mystérieusement les 
objets les plus beaux ou les plus pré- 
cieux de leur temps. 

A cet instinct, l'archéologie, l'ethno- 
graphie, l'histoire et l'esthétique, doi- 
vent une bonne part de leurs certitudes 
les plus lumineuses. Quels qu'en fussent 
les mobiles, en effet, il nous apparaît 
souvent aujourd'hui, par ses résultats, 
sous l'aspect d'une obéissance obscure à 
l'occulte providence, consciente des 
lointains avenirs. Un dieu caché, qui 
eût voulu nous révéler le passé dans 
toute sa saveur et son vrai parfum, n'eût 
point employé d'autre mo3'en pour cela, 
que de celer la fleur même de ce pas^-é, 
sous la garde sûre des siècles, jusqu'à 
l'heure propice des découvertes. Sans 
doute, elles furent étonnamment di- 
verses, ces causes déterminantes, qui 
poussèrent l'homme d'hier et de jadis à 
se priver d'objets appréciés, en les déro- 
bant à tous, et à lui-même en particulier. 
Il fallait pour cela un ordre secret bien 
profond et bien impérieux à la fois, 
aussi fût-ce principalement de la raison 
religieuse qu'il émana. La croyance à 
une renaissance plus heureuse, mais 
matériellement semblable à l'existence 
terrestre, a de tout temps aidé les 
hommes à supporter les peines et les 
inégahtés de la vie; c'est elle aussi, qui, 
plus que tout autre sentiment, nous a 
conservé l'essence lointaine et l'origi- 
nalité des races éteintes. 

Le mystère est d'ailleurs, par excel- 



lence, l'ardent éperon des actions ex- 
traordinaires, dont la portée échappe 
même à leurs exécuteurs. Aujourd'hui, 
la puérilité de ce mystère dévoilé nous 
déconcerte, ou bien son originalité^ sa 
beauté grave et puissante, nous sédui- 
sent et nous instruisent singulièrement, 
en parlant à la fois à notre âme et à 
notre cerveau. Et nous éprouvons en 
même temps cette délicieuse satisfaction 
que l'on ressent, en pénétrant l'idée 
supérieure, qui se dégage d'un ensemble 
vu de haut, dans sa continuité et sa 
véritable signification. Il en est ainsi, 
lorsque nous lisons aux murs de la cha- 
pelle funéraire du mort égyptien, les 
offrandes de victuailles, le dénombre- 
ment des serviteurs, l'image de ses 
domaines, lorsque nous retrouvons dans 
la tombe romaine, les poupées de la 
jeune fille morte avant les noces, ou 
l'obole amère et inutile entre les mâ- 
choires d'un passager de l'Achéron. 

Nous devons il est vrai, nous refaire 
une âme ancienne, nous mettre au ni- 
veau des temps évanouis; alors, la gran- 
deur inquiétante de leur rêve nous péné- 
trera, et éclairera de sa puissance poéti- 
sante, la marche de l'esprit humain. Et 
nous apprécierons d'autant mieux la 
distance morale qui sépare par exemple 
le « viking » sommeillant en armes, avec' 
ses instruments de pêche, au fond de sa| 
barque hardie, sous les pierres, du Grec;; 
serein, dont les exquises petites figu-i 
rines de Myrina, de Smyrne ou de Ta-', 
nagra, évoquent les conceptions harmo- 
nieuses, l'amour du rythme et de h 
beauté lumineuse. 

Mais la cryptomanie religieuse attein 
son paroxysme au fond des hypogées e 
dans la pénombre étouffante de l'âmi 
égyptienne. Les fils des sables brûlant 
poussent, d'une manière unique, cett 



- Ï35 



conception jusqu'à l'énorme et à l'efifroi, 
avec leurs labyrinthes de corridors, les 
nombreux « doubles » du mort, les ca- 
chettes, splendidement décorées, au 
cœur des pyramides, et enfin, la momie 
elle-même, si purement sauvée de l'éphé- 
mère, qu'on y peut retrouver la physio- 
nomie d'un Séti, ou d'un Ramsès. Un 
des traits les plus remarquables de la 
cryptomanie funéraire, c'est le souci du 
« double » du mort. Ce double, pour 
avoir une utilité réelle, demandait une 
ressemblance quasi -parfaite avec le 
mort. Ainsi l'Egypte nous a donné le 
« Scribe accroupi » parmi tant de mer- 
veilles et certains masques aux prunelles 
de cristal, singulièrement vivants, (Mu- 
sée de Bruxelles), l'Argolide, ses bar- 
bares masques d'or, l'Etrurie, ces per- 
sonnages de terre cuite, mi-couchés, mi- 
assis, qui sourient dans leur barbe ar- 
chaïque, sur le couvercle de leurs sarco- 
phages. Je ne m'attarderai pas aux 
formes de la cryptomanie religieuse 
chez les autres peuples, le sujet est trop 
vaste; les ceinturons et les cestes gau- 
lois, les colliers romains, les bijoux 
émaillés, les armes, les objets de toutes 
sortes retrouvés dans les tombes, consti- 
tuent les jalons les plus solides sur les- 
quels nous puissions nous reposer, lors- 
que nous évoquons certaines époques. 

Mais d'autres formes mystico-reli- 
gieuses ont encore coloré diversement 
l'instinct qui nous occupe, et cela dès 
les âges premiers de l'humanité. L'hom- 
me quaternaire a gravé, sur la paroi de 
ses cavernes, l'image des animaux qui 
l'entouraient. Il l'a fait avec naïveté, 
mais souvent aussi avec une intuition 
de la vérité, presque photographique, et 
une rare intensité d'expression. L'on 
s'est demandé dans quel but, notre loin- 
tain ancêtre s'était astreint à exécuter 
ces dessins et ces peintures dans des 
conditions plutôt pénibles : (obscurité, 
dureté, rugosité des parois, etc.) Par 



analogie, l'on a conclu à une raison reli- 
gieuse. Très probablement, était-ce là 
une sorte d'envoûtement, destiné dans 
la pensée de ses auteurs, à attirer aux 
abords du campement les animaux 
nécessaires à leur subsistance. Les ani- 
maux reproduits ne sont d'ailleurs que 
ceux dont ils pouvaient tirer profit. 
Peut-être, comme l'a fait remarquer 
Salomon Reinach,ces œuvres d'art, sont- 
elles le premier chaînon, qui mena à 
l'adoration des dieux animaux de 
l'Orient, ancêtres eux-mêmes des divi- 
nités anthropomorphiques. Quoi qu'il en 
soit, cet art magico-réaliste qui s'est 
dérobé sous le « tuf» des cavernes, pour 
mieux se conserver, a fourni et fournira 
peut-être encore des données inédites, 
sur des aspects et des attitudes que la 
paléontologie ne saurait nous rendre 
qu'imparfai temen t . 

Mais en dehors de ces formes reli- 
gieuses, il est incontestable que la 
cryptomanie est le produit d'époques 
plutôt troublées. Outre l'avarice banale, 
et la puissance de l^instinct jouisseur 
qui dépasse le but, en croyant se réser- 
ver exclusivement des richesses, c'est 
surtout l'anxiété, la crainte du pillage 
ou des persécutions, qui poussèrent à 
confier à l'avenir inconnu, des trésors 
dangereux. Imaginons des prêtres ense- 
velissant jalousement le palladium et 
les trésors de leur temple, sous la 
menace des prochaines hordes bar- 
bares, représentons-nous, courbés sous 
la fatalité sans issue des luttes suprêmes, 
les vaincus enterrant leurs dernières 
richesses, avec l'anxiété fébrile du 
soldat cachant son drapeau. Imaginons 
tout cela, en contemplant les pures 
œuvres d'art retrouvées à Bosco-reale, 
à Hildesheim, ou même devant les 
vases grossiers pleins de lourdes mon- 
naies aux profils impériaux (humbles 
pécules domestiques ?) et peut-être 
serons-nous bien loin encore de la tra- 



136 



gique réalité et des deux tourmentés 
qui présidèrent au mystère de leur long 
sommeil. 

Cryptomanie aussi, la ruse défensive, 
qui inventera les portes secrètes, les 
escaliers dérobés, les panneaux invisi- 
bles, à ressorts, tout l'attirail dont le 
romantisme a usé et abusé en général. 
C'est elle qui créera les repaires indé- 
couvrables où dorment les armes des 
révoltes et ces mille petites combinai- 
sons défensives plus ou moins mé- 
chantes, propres à certaines époques 
enténèbrées de dangers multiples, ou 
affolées de plaisirs. Pour peu que l'on 
fouille les siècles, abondent les porte- 
feuilles à replis secrets, les tiroirs à 
double fond, les petits coffrets inex- 
pugnables comme des forteresses, et 
dont certains détails, boutons, orne- 
ments ou secrets intérieurs voilent 
habilement la case à serrer les billets 
compromettants tout aussi bien que 
l'édition minuscule des livres défendus, 
qu'ils soient sacrés ou libertins. Ce sont 
encore, ces curieuses clefs-st5iets, ces 
cannes poignardSjCes pommeaux d'épées 
farcis de reliques, ces poisons déguisés 
sous les apparences les plus aimables, et 
tous ces objets du même genre 011 
l'ingéniosité de certaines époques se 
plaît à montrer sa force et son amour 
des complications dissimulatrices. Par- 
fois, souvent même, cela dégénère en 
plaisanteries puériles comme dans les 
« oyselets de Chypre » (pelotes de 
parfums en forme d'oiseaux) les pots 
ajourés dits « zuigerken » qui paraissent 
ne pas pouvoir contenir de liquides, les 
livres, bonbonnières, etc. 

Ce qui est caché prête au mystère, 
aux imaginations amplificatives, les 
légendes découlent bientôt tout naturel- 
lement des ruches précieuses où se 
transfuse le miel magique du passé. Et 
l'alliance est intime, aussi des légendes, 
avec les mythes religieux les plus purs, 



dont elles ne sont souvent que de 
transformations populaires. Dans 1 
domaine spirituel, d'ailleurs, les force 
naturelles et les grandes lois surhu 
maines se sont enveloppées de bonni 
heure de splendides manteaux allégo 
goriques dont la cryptologie est d'un( 
incomparable beauté. Prométhée voil; 
prudemment aux hommes le feu sacr( 
qui les aurait aveuglés ou affolés. Cett( 
cryptomanie morale est la mère de toui 
les mystères religieux. D'elle daten 
l'ésotérisme et l'exotérisme, c'est-à-din 
la vérité aristocratique et le symboh 
populaire de toutes les grandes reli 
gions. L'art leur doit l'étrangeté de< 
créations hindoues et égyptiennes, h 
puissante splendeur des mythes grecs 
le peuple de figures sculptées qui tranS' 
figurent la pierre des cathédrales. En ur 
mot, la force des symboles et la vérité 
qu'ils enferment assurent leur longévité 
en attirant vers eux les eftbrts de h 
sagacité humaine. 

11 semble en somme que l'on puisse 
entrevoir dans l'ensemble et le résultat 
de ces instincts féconds, la pérennité 
d'une de ces lois qui aident à perpétuel 
chez les hommes, et par leurs propres 
mains, la valeur de cet autrefois tou- 
jours s'accumulant et toujours plus 
lointain. 

Les découvertes ainsi suscitées agis- 
sent de double façon ; les uns s'en tien 
lient à la lettre, à la méthode étroitemen 
exacte, les autres à l'esprit plus libérale 
ment compréhensif, quand il n'est pa 
maladroitement victime d'un enthou, 
siasme sans contrôle. Les premier 
archéologues ne savent éviter unearidit 
si terrible qu'elle en oublie la vérit 
générale, les seconds échafaudent a 
gré de leur imagination hasardeuse, < 
tombent de Charybde en Scylla. A 
large de ce double écueil, la scien( 
moderne du passé s'efforce de progre 
ser sûrement et sagement, instruite p ,' 



137 — 



de cruelles expériences. Mais cet 
enthousiasme surtout fut aussi expli- 
cable que noble dans ses erreurs Qui 
oserait blâmer le magnifique aveugle- 
ment d'un Schliemann « voulant » 
retrouver dans les sépultures mycénien- 
nes les sanglants héros de l'épopée 
grecque la plus sombre et la plus 
brûlante. Qu'importe qu'il se soit trompé, 
son erreur facilement rectifiée a produit 
des fruits magnifiques. Ils n'auraient 
peut-être pas mûri, si le petit employé 
allemand, exalté par la lecture des 
classiques grecs, n'avait su puiser en 
son rêve vaillamment poursuivi, l'énorme 
somme d'énergie persévérante qui lui 
permit d'accomplir ses recherches. 

Aujourd'hui, notre façon de scruter, 
sans idées préconçues ni paradoxes, 
nous permet de saisir la norme et la vie 
des temps, des êtres et des choses. Par 
analogie, n'arriverons-nous pas un jour 
à manier, avec une certitude relative, la 
clef de l'avenir, comme nous avons 
appris à diriger celle du passé, aux 
portes des heures éteintes? Chose cu- 
rieuse, devant cet éclaircissement des 
lampes de l'intelligence, la cryptomanie 
fléchit, meurt ou devient consciente et 
plus noble, elle se spiritualise en quel- 
que sorte. Il en reste peu de traces 
actuelles. Je songe cependant aux 
médailles encore scellées aux pieds des 
monuments^ aujourd'hui, et aux disques 
d'or déposés sous le conservatoire de 
Paris, et qui réveillés dans un siècle, 
révéleront à nos petits fils la voix éteinte 
de nos meilleurs chanteurs. 

Il s'établit ainsi un pont entre le 
passé, le présent et l'avenir. Plus que 
jamais le passé devient éternel, tout 
nous permettant, de mieux en mieux, de 
le fixer sous ses formes et ses manifes- 
tations les plus tangibles (photographie, 
phonographe, etc.. ). Il semble bien que 
nous puissions arriver, un jour, à une 
espèce de négation du temps, et par 



conséquent à une conception plus nette 
et renouvelée de l'éternité, car en réa- 
lité, ce qui a été, est, et ce qui sera, doit 
déjà exister quelque part en potentiel. 
De telles spéculations ne paraissent déjà 
presque plus chimériques, encore que ce 
ne soient que de futurs axiomes, évo- 
luant vers la certitude. Peut-être, en 
fin de compte, le but véritable n'est-il 
voilé, à r homme-instrument, qu'afin de 
réserver son courage et sa force qui 
l'abandonneraient, et l'eussent aban 
donné certainement, s'il s'était senti 
l'infime agent, à peine le minuscule 
polypier d'un continent de corail, au 
lieu d'écouter les prétextes qui flattaient 
son orgueil et son égoïsme. 

Mais il est cependant peu d'êtres, 
, assez dénués de pensée profonde, pour 
ne pas sentir, à l'heure où ils travaillent 
à cet avenir, comme un avertissement 
secret, un encouragement tacite, sur- 
tout lorsque leur œuvre est religieuse 
ou créatrice. 

Ce dormeur merveilleux, que nous 
possédons tous en nous-mêmes, que 
nous connaissons si mal, et qui se révèle 
brusquement dans certaines occasions 
critiques de la vie, la surconscience 
psychique, enfin, n'a-t-elle jamais éclairé 
vaguement certains celeurs privilégiés? 
Vraiment, celui qui aurait pu deviner 
l'influence et la valeur future de ce qu'il 
accomplissait, aurait saisi une trame 
singulière, soulevé un coin du voile, 
compris le sens de bien des choses 
cachées, et leur importance, au point de 
vue de l'évolution de l'idéologie hu- 
maine. Les faits de télépathie, les 
pressentiments de l'avenir, contrôlés 
aujourd'hui, et fréquents autrefois, dans 
certaines contrées comme l'Inde et 
l'Egypte, expliqueraient la possibilité 
d'une telle clairvoyance. Ceci me remé- 
more les curieuses déductions d'un de 
nos compatriotes, le savant Ch. La- 
grange, qui croit avoir retrouvé dans les 



- 138- 



dimensions intérieures des pyramides, 
certaines combinaisons mathématiques, 
correspondant aux principales dates 
historiques, passées, présentes... et fu- 
tures! 

C'est évidemment la nécessité de la 
cryptomanie qui força l'homme à tra- 
vestir sa pensée comme ses actes, 
depuis toujours, ce qui a dû atrophier 
à la longue certaines intuitions retrou- 
vées encor bien puissantes parfois, chez 
les natures primitives. Cette ruse néces- 
saire dut se traduire par des moyens 
matériels analogues en quelque sorte 
au « mimétisme » animal, cet instinct 
particulier, qui pousse les animaux à se 
confondre le plus possible avec la cou- 
leur des plantes et du terrain, l'aspect 
général des lieux où ils se tiennent. 
C'est le seul moyen défensif de certains 
êtres faibles, vis-à-vis de leurs ennemis 
habituels. Il dut en être ainsi des pri- 
mitifs, qui dans le même ordre d'idée, 
cherchent à se rendre terribles par tous 
les moyens à leur disposition : dépouilles 
d''animaux, masques grimaçants, cris, 
etc. L'armée de Malcolm, qui se dé- 
guise en forêt, pour attaquer Macbeth, 
est un exemple de ce mimétisme, tout 
à fait dans l'ordre naturel. Les guerres 
anciennes abondent en faits de ce 
genre, que l'on retrouve un peu partout, 
et qui ont pris de jolies couleurs légen- 
daires. 

Nous avons l'impression, lorsque nous 
éprouvons le métal de cette cryptoma- 
nie lointaine, que les circonstances 
solennelles, tragiques et obscures dont 
elle s'entoura, se sont transformées en 
l'or pur de l'idéal, de la science et de 
l'enthousiasme. Les formes de la ten- 
dance qui nous occupe varient à l'in- 
fini, et sont en général d'un intérêt 
remarquable. 

Je ne reviendrai plus à celles d'origine 
religieuse, les plus importantes évidem- 
ment. Au hasard de certaines recher- 



ches, l'on est vite frappé par la décou- 
verte au fond des fleuves et des rivières, 
d'objets assez constamment les mêmes. 
Ce sont naturellement des brocs de 
grés, des objets usuels brisés, mais sur- 
tout, quantité de plaques en plomb his- 
toriées, très curieuses (enseignes de pè- 
lerinage, minéraux, etc.). Le musée de 
Cluny en possède énormément d'exem- 
plaires, trouvés dans la Seine, ce qui 
témoigne donc d'une intention arrêtée. 
L'usage de jeter ces objets au fleuve, 
n'était-il pas une survivance des offrandes 
aux divinités des eaux, christianisées? 
Les découvertes, faites dans quelques 
lacs, témoignent d'intentions sembla- 
bles, et l'origine de « l'or du Rhin » qui 
peut être toute naturelle, peut aussi 
avoir des raisons analogues. Comme l'a 
fait remarquer un auteur singulier et 
touffu, L. P. de Brinn-Gaubast, certains 
lacs furent ainsi de véritables récepta- 
cles, où s'entassaient les richesses en 
prévision de guerres futures. 

Enfin, la hâte et les procédés anciens 
nous ont également servis à souhait. Les 
Romains, en particulier, ne mettaient 
pas à démolir les mêmes soins que nous; 
les débris, simplement enterrés sur place, 
exhaussaient le sol, contribuant à la for- 
mation d'une aire nouvelle, sur laquelle 
on rebâtissait. Cela explique bien des 
fouilles fructueuses, et la superposition 
régulière de fragments et d'objets d'épo- 
ques successives, qui retracent sans la- 
cune l'histoire des lieux. Ce dernier 
exemple de cryptomanie si simple et si 
inconscient est le plus fréquent. Com- 
bien de monuments antiques ont servi à 
élever des forteresses au moyen-âge. 
L'Acropole d'Athènes, elle-même, n'y a 
pas échappé. Ainsi, l'on a reconnu, il y 
a quelque temps, que des édifices et des 
jardins des villes de Tours et de Saintes 
surtout, reposaient sur des terrasses, 
dont les murs grossiers, constituaient 
une véritable mine de débris romains; 



— 139 — 



des plus variés. Ces débris étaient d'ail- 
leurs disposés avec un certain soin, et 
bien cachés, ce qui ferait croire à des 
projets de reconstruction de la part des 
démolisseurs, après la disparition de la 
cause qui les faisait agir : invasion nor- 
mande, ou analogue. 

Nul n'ignore non plus que l'usage de 
crépir et de badigeonner les églises à la 
chaux, a seul sauvé certaines fresques 
anciennes, aujourd'hui retrouvées un 
peu partout, et que les iconoclastes, le 
style jésuite, ou l'empire surtout, ne se 
fussent peut-être sans cela, pas fait faute 
de détruire. C'est bien souvent aussi 
l'ensevelissement précipité sous le plâ- 
tras ou la maçonnerie, d'un détail 
exquis, d'un fleuron, d'un cul-de-lampe 
gothique ou renaissance, retrouvé à 
temps, qui permet de rétablir tout l'es- 
prit d'un édifice et facilite sa restitution 
quasi miraculeuse. Mais, hélas, ici 
encore, que de fois, l'enthousiasme trop 
ardent du retrouveur, l'a lancé dans 
des aventures pitoyables, au point de 
vue de la probité archéologique et artis- 
tique, et lui a fait prendre pour la vérité, 
un rêve passablement faux. 

En résumé, presque toutes les formes 
profondes de la cryptomanie, peuvent 
se rapporter à un égoïsme aveugle et 
inconscient, à tel point, qu'il a dépassé 
le but immédiat de ses contemporains. 
Ce qui les fit agir, c'est ou bien le souci 
d'une résurrection matérielle ou spiri- 
tuelle, avec tout l'appareil de puissance, 
toutes les habitudes qu'ils possédaient, 
ou bien le désir de se sauver soi-même, 
en sauvegardant ses richesses ou sa 
subsistance, en se ménageant des 
armes, de siires cachettes, ou des 
moyens de fuite, et enfin la satisfaction 
des multiples penchants égoïstes, qui 
ont toujours déparé l'exemplaire hu- 



main. La nécessité de cacher ses senti- 
ments véritables, afin de surprendre un 
ennemi, d'éviter sa colère ou sa ven- 
geance, tous les détours de la ruse sont 
de semblable origine, comme aussi ce 
qu' Emerson a si bien nommé le « con- 
formisme » c'est-à-dire la tendance 
commune à suivre la mode, l'opinion, 
les coutumes des autres hommes, au 
détriment des véritables sentiments 
personnels. 

Donc, dans un certain sens, la cryp- 
tomanie est encore une forme fréquente 
de l'instinct de la conservation, maté- 
rielle ou morale, qui a fait les races 
puissantes au temps où elles luttaient 
contre les grands obstacles, les grands 
dangers et l'inconnu naturel. 

Peu à peu, l'Humanité se fit à la 
lutte, devint plus habile à ruser; au lieu 
de se briser les ongles aux rochers, elle 
se tailla des leviers si puissants, qu'au- 
jourd'hui elle domine merveilleusement 
tout ce formidable mystère de jadis, et 
déniche jusqu'aux arcanes les plus indé- 
chiffrables. 

Manteau usé, que nous délaissons, la 
crj'ptomanie achève de perdre son carac- 
tère, obscur, fatal et magique; nous 
pouvons la secouer sans crainte, et 
tendre les mains au manteau de lumière 
que l'avenir nous offre dès maintenant, 
jusqu'au jour où ces nouvelles certitudes 
céderont à leur tour devant des vérités 
plus hautes et plus pures. 

Aussi est-ce avec le respect dû aux 
reliques ancestrales, que nous recueille- 
rons toujours les messages du passé, 
ces flèches qu'il décoche à notre présent, 
en fuyant vers l'abîme, armé d'écaillés 
fabuleuses, et le visage masqué, comme 
le Parthe ironique et insaisissable des 
légendes antiques. 

George Van Wetter. 



140 — 



Les romans. 



Contes Wallons, par Désiré-Joseph Debouck, (Willems-Van den Borre, 
Bruxelles.) — Cyrille Van Overbergh, par René Dethier (Désiré Hallet, 
Charleroi.) — Ailleurs et chez nous, par Georges Virrès (Vromant et C'^, 
Bv\\^e\\e?>.)—M"''' Kaekebroeck à Paris, par LÉOPOLn Courouble (Paul Lacom- 
blez, Bruxelles.) — Contes brabançons, par Charles Govaert (Collection de 
la Revue des Romans, Liège.) — Camille Lemonnier, par Maurice des 
Ombiaux (Ch. Carrington, Bruxelles.) — La Maison qui dort, par Camille 
Lemonnier (Fasquelle, Paris.) — Le Pays wallon, par Louis Delattre 
(Association des Ecrivains belges, Bruxelles.) — Contes affronteurs, par Marc 
Stéphane (Cabinet du Pamphlétaire, Paris.) — Le Fils de mafetnme, par Max 
Deauville (Edition de la Belgique artistique et littéraire, Bruxelles.) 



Et d'abord il faut que je signale aux 
amis du Thyrse une œuvre de D.-J. 
Debouck qui signa, ici même, une pétil- 
lante chronique des Revues, laquelle 
eut le don de faire frémir quelques 
sensibles ombrageux. C'est intitulé : 
« Contes wallons » avec un sous-titre : 
« Simples histoires de la Hesbaye » Oui, 
elles sont simples, ces histoires, simples 
comme les fleurs des champs, mais co- 
lorées, rustiques et belles comme elles. 
Il arrive que M. Debouck, oublie cette 
simplicité pour écrire de prestigieuses 
phrases comme celles-ci : « Novembre 
— aux songes de mort — dégringole du 
haut de ses trente jours dans les brumes 
du passé ». Il y en a beaucoup de celles- 
là. Ce qui fait surtout apprécier cette 
œuvre de début, c'est une note agreste, 
fruste, qui appartient à l'auteur et qui 
n'appartient qu'à lui; c'est une émotion 
communicative obtenue sans recherche ; 
c'est une originalité qui donne au sujet, 
pas neuf cependant, un relief imprévu. 
« Conte à pleurer » et « Farces de rustres » 
sont des scènes de belle vérité prises sur 
le vif, et « Le pefit vacher » est une nou- 
velle, un morceau de littérature tout 
bonnement charmant. Je ne résiste pas 
au désir d'en reproduire la fin, l'invita- 
tion faite à une vieille mère qui saura, 
trop tôt, le suicide de son enfant : « Viens 



dormir^ vieille mère, viens, le sommeil 
est doux et accueillant ; viens dormir, la 
nuit est bonne, la nuit éternelle! Dé- 
pends du mur blanchi le vieux crucifix 
de cuivre, serre-le entre tes doigts brisés, 
étends-toi sur ta couchette dans l'ombre 
molle ; et sans penser, très doucement, 
ferme tes petites lanternes d'yeux pres- 
qu' éteintes, ferme tes yeux et ne les 
ouvre plus!... » 

Les qualités d'écrivain de M. Cyrille 
Van OverberghjSi souverainement incon- 
testables, ont inspiré à M. René De- 
thier, une monographie documentée et 
laborieuse. Il n'y a pas là, seulement, un 
panégyrique mérité d'homme éminent, 
mais aussi d'aigres attaques à l'adresse 
de tiers qui n'ont que faire dans une 
œuvre de ce genre. J'aime la nature 
combattive de l'auteur des Ecrivains de 
chez nous. Cependant, qu'il me peraiette 
une timide observation : Qu^importe au 
lecteur que l'écrivain en question soit 
doublé d'un fonctionnaire et pourquoi 
ce ton acerbe, dans une œuvre d'étude, 
à l'adresse de « messieurs les amants de 
la fantaisie et de la vie de Bohême » 
M. René Dethier a de l'autorité, ses 
cheveux blancs et son long passé litté- 
raire la lui confèrent,c'est entendu. Mais, 
pour Dieul qu'il se montre magnanime 



— 141 — 



envers de jeunes confrères, et qu'il ne 
les écrase pas de tout le poids de ses 
illustres amitiés, y compris celle de 
Catulle Mendès, qui devait s'estimer 
très honoré ! 

Evocations somptueuses, souvenirs 
d'histoire et d'art, style incomparable, 
voilà ce qui séduit dans « Ailleurs et 
chez nous » de Georges Virrès. L'au- 
teur aime, admire et, que ce soit dans 
les pages consacrées à l'Italie, claire et 
fastueuse, ou dans celles réservées à sa 
chère et brumeuse Campine, le lecteur 
le suit avec un abandon entier, heureux 
d'aimer et d'admirer à son tour. Je ne 
connais que des extraits des œuvies 
antérieures de M. Georges Virrès. Je 
me souviens de notations vives, très 
simples et très éloquentes de scènes vil- 
lageoises. Il m'a paru aimer les humbles 
et, dans maintes pages du livre que 
voici, je retrouve cette inclination à 
découvrir l'âme des rustres. « Le retour», 
par l'action et la vie qu'il contient est un 
beau conte parmi les plus beaux, et le 
jardin où se passe la scène « Comme 
dans la vie » est digne d'être celui du 
« Jardinier de la Pompadour» — Ail- 
leurs et chez nous est, pour moi, la révé- 
lation d'un noble et rare talent. 

Léopold Courouble continue imper- 
turbablement la série de ses études de 
mœurs bruxelloises. Cet humaniste, car 
c'en est un , envoie sa « M™* Kaekebroeck 
à Paris » et retrouve une veine qui n'est 
pas épuisée, tant s'en faut 1 Si le séjour 
de Joseph et d'Adolphine, dans la grande 
ville, n'est pas de longue durée, il est 
fécond en péripéties de tous genres. Il a 
fallu ce déplacement ; les enfants de 
l'inetîable ménage grandissent; leur mère 
tient à en faire des façons de petits fran- 
ide facilité verbale. Vous 
veloppements ; ils sont amu- 
sants au possible. Le plaisant de l'aven- 



ture, c'est que le professeur de beau lan- 
gage sera précisément Adolphine, celle 
qui semble avoir gardé comme un droit 
d'hérédité l'étrange jargon de ses pères ! 
A ses côtés on admire l'humeur singu- 
lière de Joseph qui se contente de récri- 
miner et de s'emporter contre l'innom- 
mable prononciation : il dénonce le 
mal mais n'applique aucun remède. Ah! 
que de Kaekebroeck de l'espèce con- 
tient notre bonne ville ! et comme l'au- 
teur connaît bien ses modèles î Je tiens 
ce livre non seulement pour une œuvre 
amusante mais encore utile. L'auteur 
cède la plume, parfois, au censeur peu 
tendre, surtout lorsqu'il s'élève contre 
l'impéritie de certains maîtres d'études. 
Le censeur n'aurait-il pas raison ? 

Autre chose sont les « Contes braban- 
çons » de M. Ch. Govaert. Il me semble 
qu'ils ne sont brabançons que parce que 
le titre plaît à l'auteur. Ils ne portent 
pas, en efiet, de marque d'authenticité 
comme les fantaisies si amusantes de 
Courouble et de Garnir. Ces heureux 
auteurs écrivent une langue châtiée dès 
qu'ils ôtent la parole à leurs héros bizar- 
res ou populaciers. Le glossaire marol- 
lien est abondant et fleuri et il en faut 
si peu pour donner à leurs écrits un par- 
fum de terroir qui ne trompe personne. 
Il est présumable que l'auteur a dédai- 
gné ce vocabulaire; il les a voulus, ces 
contes, d'une tenue décente oui, mais 
entendre des naturels de la rue Haute 
parler un dialecte fleurant l'Académie 
est un parfait anachronisme. Il s'ensuit 
que Paul et Angélique ne sont pas d'ici, 
le pavé que foulent ces petits étrangers 
n'est pas le leur. Au surplus, ces contes 
sont agréablement écrits. 

C'est une monographie très intéres- 
sante du maître écrivain Camille Le- 
monnier, la plus complète qui ait paru 
jusqu'ici, que M. Maurice des Ombiaux 



— 142 — 



a tracée pour la belle collection des 
« Ecrivains français de la Belgique ». 
L'enfance du brillant auteur est décrite 
avec une profusion de détails, souvent 
émouvants, et les tribulations des débuts 
donnent une idée de ce que devait être, 
dans une ambiance revêche, la lutte que 
dut soutenir Lemonnier contre l'inertie 
ou le parti-pris de ses compatriotes. Il 
faut que le sol patrial ait eu, pour lui, de 
l'attrait et de la toute-puissance pour 
qu'il soit demeuré fidèlement à son poste 
de combat, alors qu'il était aimé et ap- 
précié à l'étranger. Il a eu raison. Si la 
littérature d'expression française a at- 
teint, en Belgique, l'admirable dévelop- 
pement que nous lui connaissons, c'est au 
maréchal de nos lettres que nous le 
devons pour une grande part, et c'est 
pourquoi aucun détail de sa belle et 
laborieuse existence ne nous laisse indif- 
férents. Maurice des Ombiaux a été 
heureux; son livre est beau et docu- 
menté à souhait. Il a œuvré avec la foi 
et l'enthousiasme des hommes qui 
n'ignorent pas ce qui est dû à de grands 
précurseurs. 

Et voici précisément, de Camille Le- 
monnier, un volume de nouvelles dont 
l'une d'elles prête son titre à l'œuvre 
La Maison qui dort. Cette maison pai- 
sible où tout se fait dans un glissement 
onctueux, où la parole devient un mur- 
mure, où la pensée, comme le geste, 
comme le regard, est lente et douce, cette 
maison, dis je, c'est la Hollande. Ce qui 
se fait, ce qui se voit dans la demeure 
quiète de Joost, se fait et se voit dans 
les demeures de ses congénères placides 
et taciturnes. C'est un plaisir de les con- 
naître mieux lorsque l'introducteur est 
le bon styliste qui signa tant d'œuvres 
si diversement belles. — Au beau pays 
de Flandre atteste que si l'écrivain peut 
étendre son inspiration, dans tous les 
domaines, nulle part il n'est mieux chez 



lui que dans sa Flandre de dilection. 
Et Mon Mari troisième compartiment 
du triptyque parfait qui nous occupe, est 
une œuvre d'observation fine et péné- 
trante, une œuvre qui révèle, après tant 
d'autres, ce qui n'est plus une révéla- 
tion : une maîtrise 1 

Que faut-il dire de ce nouvel ouvrage 
de M. Louis Delattre Le Pays wallon? 
que ce n'est pas un livre, que c'est 
mieux; que c'est l'hymne enthousiaste 
et brillant que chante, pour sa terre, la 
terre wallonne, un de ses fils, éloquent, 
évocateur accompli, tendre et aimant 
avec une sincérité charmante. Suivez-le 
dans ses pérégrinations; écoutez-le, vous 
qui avez dans l'âme une étincelle 
d'amour patrial et dites-moi si vous 
pouvez l'entendre sans que vous com- 
muniez avec lui dans la joie, dans la joie 
de vivre, d'aimer, de contempler. Vous 
me dites que des descriptions somp- 
tueuses et savantes vous plaisent. Par- 
bleu ! il faut l'étendue à celui qui porte 
des ailes de belle envergure; il faut qu'il 
plane souverainement; mais qu'il touche 
terre, le sol béni, et il vous dira dans la 
langue savoureuse des autochtones chez 
lesquels il se repose, ces mots simples, 
fleurs de terroir, qui dévoilent l'âme 
candide du pacant, ou celle, fine et go- 
guenarde, du loustic. Ahl suivez, vous 
autres, qui voulez connaître le pôle, les 
aventures peu vérifiables de ceux qui 
le virent ou ne le virent pas, moi je 
veux suivre ce voyageur qui décrit un 
monde dans une moitié de la petite 
patrie, et je le suis sur les talons pour ne 
pas perdre un mot de sa verveuse et 
touchante parole ! 

« Au directeur du Thyrse, hommage 
littéraire de Marc Stéphane. Et pour lui 
exprimer l'espoir que quelqu'un enfin en 
Belgique, sera assez bien inspiré du dieu 
des Arts pour s'apercevoir qu'un écri- 



- 143 - 



-ain tel que le signataire existe 1 » Telle 
st l'orgueilleuse dédicace que Marc 
Itéphane écrit au fronton de ses Contes 
'jfronteurs. J'avoue que, tout d'abord, 
ai éprouvé la crainte de ne pas voir 
jstifier cette belle opinion et je pensai 
j quelque grosse suffisance. J'ai lu et je 
lois rendre au talent ce qui lui appar- 
ient; car M. Marc Stéphane a du talent, 
le qui caractérise ces contes, c'est une 
rreur comme en suspens. Je sais bien 
ue les éléments de ces histoires, ou 
lutôt de deux d'entr'elles, sont em- 
runtés au problème tenaillant de lasur- 
ie qui, chez beaucoup, provoque le 
ouble ou la peur. L'auteur procède 
utrement pour le «drame chez les tran- 
uilles y> qui ne le cède en rien au point 
e vue de l'effroyable. Il serait souhai- 
ible, que ce bon conteur délaissât tout 
a glossaire de néologismes et un style 
jntourné qui ne peuvent aboutir, pour 



le lecteur, qu'à une lecture lente et labo- 
rieuse. Il n'en reste pas moins certain 
que M. Marc Stéphane, tout comme un 
Poe, possède le secret de concentrer, 
avec une acuité singulière, ce qui est 
poignant et torturant et qu'il sait et ose 
ouvrir de force, les portes redoutées qui 
donnent sur l'épouvante. 

M. Max Deauville nous donne un 
roman « Le Fils de ma femme » qui est 
une œuvre jolie. D'un trait vif et simple 
une figure y trouve du relief. Les per- 
sonnages qui font le sujet de cet ou- 
vrage, aussi spirituel qu'aimable, sont 
croqués avec bonheur et si la trame est 
menue, elle est relevée par une pointe 
de scepticisme souriant et, souvent, par 
une émotion qui pénètre. J'ajouterai que 
ce livre est écrit avec une élégance sans 
apprêt et que l'auteur y sème un esprit 
de bon aloi. 

Omer De Vuyst. 



Les salons. 

Société Royale Belge des Aquarellistes. 



Encore un anniversaire, et tout à fait 
mérable celui-ci : cinquante années 
existence, cela compte pour un cercle 
art, surtout lorsque, comme celui-ci, 

se consacre uniquement à la propa- 
ition d'un seul genre. En sorte que la 
ule récapitulation des expositions de 

Société royale des Aquarellistes per- 
ettrait de faire très complètement 
listoire de l'aquarelle dans la seconde 

itié du xix« siècle 
Or l'évolution de cette technique pré- 
~'e un réel intérêt. On sent en effet, 
presque tous les peintres qui s'y 

onnent, la préoccupation de sortir du 
amp si limité qui semblait autrefois 
ir être assigné. Cette tendance, il est 



vrai, s'observe dans tous les arts où l'on 
voit tous les genres^ jadis nettement 
tranchés, se confondre peu à peu. Mais 
c'est ici peut être qu'elle se marque le 
mieux. Et ce ne sera pas sans doute la 
moindre acquisition de notre époque 
que ces recherches techniques, cette 
confusion des méthodes qui peut donner 
parfois sans doute l'impression du chaos 
mais qui aura enrichi singulièrement les 
moyens d'expression artistique. 

La fraîcheur, la fluidité, la finesse 
exquise et le caractère prime-sautier de 
l'aquarelle, les artistes ont tenté, non 
sans bonheur, de les rendre dans la 
peinture à l'huile. De leur côté les aqua- 
rellistes se sont efforcés de donner à 



144 — 



leurs œuvres la saveur et la solidité de 
la peinture à l'huile. D'aucuns même 
ont voulu en donner une illusion plus 
complète et se sont attachés à en imiter 
la pâte, tels feu H. Stacquet dont les 
Intérieurs et les Marines rappellent 
l'admirable talent. 

La Société royale des Aquarellistes 
se devait, pour cet anniversaire, de nous 
offrir une exposition très belle et très 
complète où se trouveraient représentées 
toutes ces tendances, et elle n'y a point 
failli. 

Certes ce sont toujours les notations 
aimables et anodines de paysages ou de 
sites pittoresques qui dominent. Mais à 
côté de celles-là que d' œuvres remar- 
quables se trouvent rassemblées. J'en 
citerai quelques-unes, un peu au hasard, 
en regrettant de ne pouvoir m'y arrêter 
davantage. 

L'admirable peintre Eugène Smits 
nous montre avec des aquarelles an- 
ciennes telles que Aîi piano, un Portrait 
et des souvenirs d'Italie, des tableaux 
plus récents : les Bûcherons et une 
Baigneuse. 

L'humour d'A. Lynen se donne libre 
cours dans ses petites anecdotes savou- 
reuses d'un esprit curieux, attentif et 
observateur. 

Uytterschaut expose des paysages 
d'une curieuse fraîcheur, parmi lesquels 
je retiendrai son Bois de La Haye et 
son Bois de la Cambre. 

Delaunoy reste le peintre ému, re- 
cueilli et pieux du pays monastique : 
son Matin chez la Béguine raconte avec 
un sentiment profond et poignant la vie 
humble et menue des petites nonnes 



recluses et ses Panneaux d Impression 
d'art sont des recueils d'admirables 
notations. 

Parmi les Marines, et il en est pas 
mal ici, il convient de citer celles de 
Marcette et de Charlet. 

La Belle au bois dormant ^ la Tiare 
d'argent et Idole de Fernand Khnopff 
sont étrangement troublantes dans leur 
leur énigme et il est indéniable que 
dans leur souci parfois presque exclusif 
d'intellectualité, qui leur donne si sou- 
vent un aspect artificiel, froid et peu 
sympathique, ce sont des œuvres d'un 
art hautain et singulier. 

Baeseleer dont l'exposition est parti- 
culièrement remarquable et qui célèbre, 
avec tant d'enthousiasme, la gloire de 
sa ville natale, expose plusieurs tableaux 
dont chacun mériterait d'être analysé 
mais dont je citerai surtout les deux 
Triptyques : Anvers (Pluie, Dégel et 
Neige et Anvers (Un rayon d'or sur la 
ville) d'un admirable lyrisme. 

Puis voici Cassiers et son lot tradi- 
tionnel de Vues de Hollande, parmi 
lesquelles il en est de très belles ; Claus 
avec quelques brèves notations ; James 
Ensor, dont l'exposition, après l'en- 
semble réuni au dernier Sillon, est par- 
ticulièrement intéressante, car elle nous 
offre une face différente de son génie 
ondoyant et subtil; des frivolités de 
Ch. Michel; des paysages, des impres- 
sions et des Tulipes exquises de Pinot ; 
des fleurs aussi, beaucoup de fleurs de 
M™" Gilsoul Hoppe; enfin Hagemans, 
Dierckx, Carpentier, de curieuses aqua- 
relles de Donnay et de beaux portraits 
de Jacob Smits. 

Maurice Drapier. 



— 145 — 

Les concerts. 



Ainsi donc, c'en est fait! Félicien 
Durant, découragé par l'indifférence 
publique, n'achevée pas ses projets d'ex- 
tension musicale. Une œuvre aussi vaste 
et encyclopédique, d'un aussi grand 
intérêt, mériterait, selon nous, d'être 
mieux encouragée et même d'être sub- 
sidiée par les pouvoirs publics... Mais 
comment amener la foule à des audi- 
tions aussi intéressantes et aussi choi- 
sies, alors qu'elle est sollicitée par tant 
d'autres attractions si attachantes : 
le phonographe, les cinémas... que sais- 
je encore? 

Hâtons-nous de dire que les grands 
concerts d'abonnement sont maintenus, 
ainsi que les trois séances du Quatuor 
Capet, qui doit nous faire entendre les 
principaux quatuors de Beethoven. 

En tous cas, le deuxième des grands 
concerts dirigés par Félicien Durant 
comptera parmi les fastes de cette insti- 
tution. La huitième symphonie de Beet- 
hoven y reçut une interprétation très 
consciencieuse, et si l'exécution en fut 
faible à certains endroits (pas assez nette 
particulièrement dans les cordes), elle 
peut compter parmi les bonnes que nous 
ayons entendues à Bruxelles. Quant 
à la belle « Sérénade » en Ré majeur, de 
Brahms, écrite pour grand orchestre, 
elle fut un triomphe pour l'auteur et ses 
interprètes. Œuvre très développée, 
évoquant la forme de la « Suite » d'or- 
chestre, elle réunit ces deux qualités 
primordiales : la mélodie généreuse, 
abondante, et le style large, profond, 
varié. Ce n'est plus ici le Brahms des 
austères Symphonies; c'est celui des 
Lieder et des Danses hongroises, sorti 
de son académisme, et présentant, for- 
tement soudés entre eux, une suite de 
morceaux brillants et animés, pleins de 
caractère et de jovialité, au reste sou- 



tenus par une technique savante, appro- 
fondie, et par une orchestration pleine 
de charme et d'imprévu. 

Le programme se corsait, en outre, 
par la présence d'une artiste remarqua- 
ble : M"^ Agnès Borgo, de l'Opéra de 
Paris. Talent admirable de cantatrice- 
interprète, à qui l'on n'a guère à sou- 
haiter qu'un peu plus d'ampleur dans 
l'organe, pour réaliser la perfection. 
Agnès Borgo, du reste, n'avait pas 
craint de se produire dans des pages du 
plus haut style, comme l'air « Divinités 
du Styx » et la scène finale du « Crépus- 
cule des Dieux » qui évoquent fatale- 
ment un rapprochement avec cette 
artiste unique qu'est Litvinne. Elle a 
néanmoins dans ces deux morceaux 
écrasants, soutenu son rôle sans fai- 
blesse, et s'y est vaillamment compor- 
tée. Elle fut acclamée : c'était justice. 

Comment exprimer à présent le 
charme profond, l'attirance magique et 
aussi le regret, — regret des belles 
choses envolées, — que laissa, j'en suis 
sûr, dans l'ame de nombreux auditeurs, 
la séance de musique de chambre donnée, 
sous les auspices de Durant, par la 
Société des instruments anciens de 
Paris? Avec quel recueillement pieux 
furent écoutés ces airs délicieusement 
fanés, poudrés, tout mignards et joyeu- 
sement mélancoliques, qui nous plon- 
gèrent, deux heures durant, dans Fatmo- 
sphère charmeuse du Pays du Tendre? 
Bruni, Nicoley, Lorenziti, Montéclair, 
quelle âme était la vôtre, pour avoir su 
créer des choses aussi profondément 
exquises? Que meparle-t-on des progrès 
de la musique? Mais elle existait cette 
musique, il y a deux siècles, plus péné- 
trante, plus intimement joyeuse, et saine, 
et réconfortante que celle d'aujourd'hui! 

Ce quatuor de violes, aux sonorités 



146 — 



moelleuses et fondues, auquel s'unissait, 
mieux que le piano moderne, le carillon 
vieillot et cassé du clavecin, devrait 
donner à réfléchir à nos compositeurs ; à 
tel point qu'il faut se demander si nos 
ancêtres n'avaient pas une musicalité 
plus profonde que la nôtre, eux qui se 
contentaient de si peu de bruit, si peu 
d'effet, de sonorités constamment douces 
et comme voilées... Voilà bien le secret 
de l'ancienne musique, celui auquel 
Villiers de l'Isle Adan n'a peut-être pas 
songé 1... 

Quant à M"* Marie Buisson, qui pos- 
sède les qualités les plus sérieuses de 
l'art du chant, le style et l'excellence 
de la voix, je me hasarderai jusqu'à dire 
qu'elle mit trop de tempéramment ou 
plutôt pas assez de simplicité et trop de 
voix, dans les délicieuses chansons an- 
ciennes qu'elle interpréta. A titre d'in- 
termède, c'était néanmoins parfait. 

J'aimerais avoir à ce sujet l'opinion d'un 
de nos meilleurs musiciens belges, de M. 
Lunssens, qui nous donnait récemment 
à entendre, au Concert Populaire, une 
de ses grandes ouvertures dramatiques 
qui ont besoin de deux pages de com- 
mentaires pour se faire comprendre... 
Et encore le compositeur avait-il oublié 
d'allumer sa lanterne ? On assista, comme 
à chaque séance du même genre, à ce 
spectacle éminemment récréatif d'un 
public s' évertuant à suivre, d'après le 
programme littéraire, l'idée du musi- 
cien, n'y parvenant pas, « écarquillant 
les yeux, et ne pouvant rien voir.. » 
Beau travail, sans doute, recherche 
d'effets orchestraux, triturage de mo- 
tifs (?) enchevêtrement de thèmes (?), 
et tout cela d'un difficile 1 J'aimerais 
autant, comme disait Grétry, que ce fût 
impossible... 

Une Sérénade pour quatorze instru- 
ments, de Bernard Sekles, exquisement 
écrite, pleine de pittoresque, d'humour 
et d'esprit, des tableautins finement 



conçus, complétaient la partie sympho- 
nique, avec les airs de ballet du « Prince 
Igor » de Borodine, vigoureusement 
rythmés et d'un large coloris. 

L'exécutant soliste était cette fois la 
violoncelliste Jeanne Delune, qui inter- 
préta avec sentiment, mais avec mol- 
lesse un concerto de Tartini, et donna 
une exécution très sage d'un concerto 
de Louis Delune, œuvre bien écrite et 
d'une allure presque lyrique, qui témoi- 
gne d'un artiste très expérimenté. 

Au moment où j'achève ces lignes, 
voici me revenir subitement le souvenir 
ému d'une grande et charmante pianiste, 
dont, il y a un an, j'avais encore le bon- 
heur de faire l'éloge, dans ces mêmes 
colonnes. Ce bonheur, nous ne l'avons 
plus aujourd'hui, nous ne l'aurons plus 
jamais! M"»* Kleberg-Samuel n'est plus! 
L'an passé, à cette époque- elle nous 
donnait, à la salle Leroy, son récital 
annuel, son dernier, hélas! Nous lui 
devons de charmantes heures, et aujour- 
d'hui encore, l'évocation nous en rem- 
plit de bonheur et de regret. Avec quelle 
âme de musicienne profonde et sen- 
sible, avec quel amour et quel sentiment 
inné de la beauté classique, cette admi- 
rable artiste n'a-t-elle pas si souvent 
subjugué ses auditeurs, et tenu sous le 
charme de son style, de sa fine élo- 
quence, tout un auditoire recueilli ! Il 
nous souviendra toujours de ses inter- 
prétations uniques de Bach, de Beet- 
hoven, de Schumann surtout, dont elle 
connaissait tout l'œuvre par cœur, et 
dont elle comprenait et exprimait toute 
l'âme avec un sens profond et un art 
exquis et consommé. 

Et voilà qu'un refroidissement con- 
tracté pendant une tournée artistique en 
Suisse, nous l'enlevait en quelques jours, 
brutalement, peu de temps après! Ne 
semble-t-il pas que la mort est plus qu'in- 
juste, et que de tels êtres devraient ne 
jamais disparaître et ne jamais mourir? 

V. Hallut. 



- 147 - 



Citons aussi le concert donné le 
2 décembre dernier, à la Salle Erard, 
par M"' Hélène Gobât, pianiste, au jeu 
tour à tour brillant et gracieux, et 
l'importante musique de chambre du 
lundi 6, à la Scola musicae, consacrée 
aux œuvres de Victor Vreuls. On a 
retrouvé dans les morceaux interprétés 
à cette dernière séance les mêmes 
qualités d'invention, d'impétuosité et de 
technique déjà remarquées dans les 
compositions symphoniques du même 



auteur, exécutées aux Concerts popu- 
laires et Ysaye, et qui font surtout de 
Victor Vreuls un poh'phoniste dis- 
tingué Tous les exécutants mériteraient 
d'être cités. N'oublions pas surtout M. 
Gustave Simon, baryton, professeur au 
Consers'atoire grand ducal de Luxem- 
bourg, dont nous avons déjà pu appré- 
cier, au cours d'un concert donné précé- 
demment à la Salle allemande, et où il 
tenait seul l'affiche, l'organe généreux 
et le style intelligent. 

J. D. L. 



Les théâtres. 



Théâtre royal du Parc : Stizette, comédie en trois actes, de M. Brieux. — 
La Blessure, pièce en cinq actes, de M. Henry Kistemaekers. — Les Grands, 
pièce en quatre actes, de MM. Pierre Veber et Serge Basset. — Théâtre 
royal de l'Alcazar : Le Grand Soir, pièce en trois actes, de M. Léopold 
Kampf, adaptation française de M. d'Humières. 



M. Brieux doit être d'une force in- 
comparable dans les sciences occultes. 

Ainsi, dans cette histoire banale d'un 
divorce entre époux qui s'aiment au 
fond, qui voudraient se raccommoder 
mais qui ne le peuvent pas, — M. Brieux 
ayant voulu faire mentir le Dicton 
« vouloir, c'est pouvoir » — vous seriez 
tenté de croire que cette impossibilité 
d'entente s'élève de par la faute de 
beaux parents très provinciaux, rancu- 
niers sans cœur, mais qui, à certains 
moments, paraissent cependant jouir 
d'assez d'intelligence et de morale chré- 
tienne pour qu'il y ait incompatibilité 
entre leur conscience et leur conduite 
insensée? Ne leur reprochez rien, aux 
pauvres vieux, pas même d'être les 
sévères dispensateurs des 50,000 francs 
nécessaires à l'époux menacé de faillite, 
ni d'acheter la brouille avec leur belle- 
fille au prix de l'argent! Ils n'en peu- 



vent mais, les malheureux : « ils ne 
savent pas ce qu'ils font 1 ...» S'ils agissent 
ainsi c'est parce que c'est le bon plaisir 
de M. Brieux — l'Hypnotiseur — de 
ne point les lâcher, qu'ils n'aient « joué 
la bête » pendant trois heures en face 
du public larmoyant infiniment... 

Heureusement, il y a cette petite 
Stizette martyrisée, que s'arrachent 
mutuellement papa, maman, grand-père 
et bonne maman, et aussi « la tante de 
sucre », la sœur à Chambert, qui n'est 
pas mariée... 

Mais M. Brieux est bien cruel de 
faire peser l'unique intérêt de sa pièce 
— il est vrai qu'il n'est pas lourd — sur 
les faibles épaules d'une enfant qui doit 
déployer des efforts prodigieux pour 
tenir en équilibre l'édifice chancelant de 
la comédie Un pouvoir d'hypnotiseur 
lui aura été, ici plus qu'ailleurs, d'une 
inappréciable utilité... 



— 148 — 



Tout se termine à merveille, tout 
s'arrange comme par enchantement. 
Dès que M. Brieux veut bien nous faire 
la grâce de lever le charme, dès qu'il 
juge avoir fait parler et gesticuler ses 
acteurs pendant un temps assez long 
pour que soient taries les glandes lacry- 
males des spectateurs; le cœur de la 
belle-mère se fond tout à coup en un 
miel embaumé auquel vient boire 
l'épouse pardonnée... sans que celle-ci 
s'en émeuve plus que de raison, alors que 
le dénoûment attendu serait plutôt de la 
voir mourir foudroyée, non par le bon- 
heur et la joie, mais bien sous le poids 
d'un incommensurable étonnement... 

Quand je vous disais que M. Brieux 
est un hypnotiseur : empêcher une 
femme de mourir! C'est presqu'une 
résurrection. 

Il n'est pas jusqu'au public qui n'ait 
subi le pouvoir despotique de sa volonté 
en accueillant avec sympathie une pièce 
aussi inconsistante, dont l'intrigue est si 
élastique et traîne l'aile parce qu'em- 
combrée de hors d' œuvre peut-être spiri- 
tuels mais en tout cas parfaitement 
inutiles et déplacés. 

Ce sont ces hors d' œuvre que le 
public, h5'pnotisé, a goûtés le mieux. 

Les artistes du Parc ont joué Suzette 
avec le grand talent qui leur est propre. 
— Mais ils ne pouvaient nous servir 
autre chose que ce que leur avait pré- 
paré M. Brieux. Celui-ci n'est pas le 
meilleur dramaturge du monde, et il a 
bien dû, il semble, s'imposer à M. Reding 
par quelque sortilège hypnotiseur aussi: 
celui de son nom. 

D. J. D. 

Cinq actes nouveaux de M. Henry 
Kistemaeckers! Voilà de quoi réveiller, 
parmi le public habituel du Parc, d'en- 
thousiastes souvenirs! Aussi, la curio- 
sité éveillée de cette foule se compli- 
quait-elle d'un espoir exigeant, et c'est 



pourquoi l'auteur qui nous donna jadis 
cette pièce admirable « L'Instinct » ris- 
quait de voir son œuvre nouvelle ac- 
cueillie avec une froide sévérité. 

Ce fut le cas, ces jours-ci, M. Henry 
Kistemaeckers n'ayant plus atteint, 
malgré un remaniement total de l'œuvre, 
cette perfection tant désirée. 

La « Blessure » dont il avait rêvé une 
impression synthétique, est celle que 
font à tout être humain, et plus spé- 
cialement à chaque femme, les flèches 
jolies, légères et finement aiguisées de 
l'amour... Eclairs, regards, rayons qui 
ouvrent parfois dans nos cœurs une 
blessure large, sanglante, mortelle... 
Mais est-ce l'amour, vraiment ? Celui-ci 
ne peut devenir criminel que lorsque ses 
flèches sont empoisonnées de jalousie. 
Et, c'est par ce dernier élément surtout 
que « La Blessure », « L'Instinct » et 
« La Rivale » expriment la caractéris- 
tique du talent de M. Henry Kiste- 
maeckers, toute la vie littéraire de celui- 
ci ne nous ayant montré que l'analyse 
des conséquences multiples de cet 
égoïsme un peu bestial, mais inévitable 
encore en notre humanité. 

« La Blessure », en tant qu'œuvre dra- 
matique, est plutôt inférieure. 

Débutant par un acte solidement 
construit, elle use ensuite de moyens si 
souvent employés que l'intérêt s'émousse 
peu à peu. Quelques belles scènes ne 
suffisent pas à excuser les autres qui 
sont banales, et l'idée assez grande du 
dernier acte se voile de quelques détails 
malheureux. 

En résumé, quoique la pièce ait été 
très vaillamment défendue, elle n'a pas 
obtenu grand succès. Le public est dif- 
ficile; il se rappelle ce dont M. Henry 
Kistemaeckers est capable, et chaque fois 
que ce nom reparaît à l'affiche, il vou- 
drait un chef-d'œuvre nouveau. C'est la 
cruelle rançon qu'on exige de ceux qui 
eurent un jour du génie. 

François Léonard. 



— 149 — 



Aux environs de notre quinzième an- 
née, la lecture des livres romanesques 
et des poètes défendus exalte notre 
imagination, qui se complaît à l'évo- 
cation de l'Amour. Nous en éprouvons 
mentalement les attraits, les charmes, 
les souffrances et celles-ci, plus que tous 
autres impressionnent la «folle du logis» 
laissant bien souvent notre cœur intact. 
Et notre besoin affectif, les penchants 
généreux de cet âge nous font aimer 
en rêve quelque héroïne classique, quel- 
que création poétique. L'on adore 
Ophélie, Desdémone, Lucie, la Dame 
aux Camélias, Fantine, Adrienne Le- 
couvreur, quelque Chimène. Mais si 
le rêve prend corps, si, près de soi, 
une femme passe en qui l'on reconnait 
l'objet de ses rêves, celui-ci se concrétise 
comme par enchantement. C'est le 
Grand, l'Unique — du moins on le croit 
— Amour pour lequel on se sent capable 
de tous les dévouements et de toutes les 
tortures. 

Voilà ce qui arrive à Jean Brassier, le 
personnage principal des Grands, la 
remarquable pièce de MM. Pierre Veber 
et Serge Basset, avec laquelle le théâtre 
royal du Parc tient un succès. Les 
auteurs ont placé leurs quatre actes en 
plein lycée où ils ont noté, avec beau- 
coup de finesse, l'agitation si attachante. 
Ils ont donné de ce monde en réduction 
(les tableaux très exacts. Dès le premier 
acte, de petits faits, fort justement 
observés, nous déterminent les person- 
nages qui vont avoir à jouer un rôle 
dans le drame que la passion de Bras- 
sier va susciter dans ce milieu scolaire. 

Les Grands, ce sont les élèves de 
dernière année. On les voit agir comme 
des hommes et leurs bons et mau- 
vais sentiments vont se faire jour. Ainsi 
que dans la vie courante il y aura du 
mépris, de l'indifférence, de la généro- 
sité, de la grandeur. Comme dit le prin- 
cipal — homme de valeur, qui verra son 



avancement arrêté, parce qu'on ne lui 
pardonne pas de réussir — il y déjà là 
tous les traits qui caractériseront plus 
tard ces enfants; on peut presque à coup 
sûr déterminer la voie que sui\Ta cha- 
cun... A côté de ces « grands », des tj'pes 
heureusement évoqués de grandes per- 
sonnes : M. Chamboulin, le pion, maître 
d'études sans relief, M. Bron, l'économe, 
atteint par la déformation profession- 
nelle. Hélène, la jeune femme du prin- 
cipal, qui a la coquetterie nécessaire 
pour affoler Brassier... 

Tableaux d'observation qui permet- 
tent l'heureux développement d'un état 
pscychologique d'adolescent. 

^mes Xerka Lyon, Marthe Lutzi, 
Renard, MM. De Gravone, Carpentier, 
Daubry, Duvernay, Delaunay sont à 
citer très élogieusement dans l'interpré- 
tation. 

Les troubles profonds qui agitent les 
peuples en gésine d'émancipation res- 
suscitent à notre époque pratique et 
calculatrice, la Foi absolue, et, avec elle 
le Mépris de la Mort. Et mourir pour 
laCauseapparaît comme la joie suprême, 
le stade ultime du Bonheur! Bonheur 
inégalable, bonheur plus savoureux que 
l'ardentecommuniondeslèvresd'amants 
éperdus. La Route qui mène au Grand 
Soir libérateur est rouge du sang des 
Martyrs. Eros vaincu a trébuché sur le 
chemin ; il entend les clameurs annon- 
ciatrices des délivrances prochaines où, 
après l'exaltation des victoires décisives, 
on lui rendra sans doute son carquois et 
ses flèches... 

Avec un peu de bonne volonté, ceci 
pourrait être la conclusion du Grand 
Soir de M. Léopold Kampf, qui eut les 
honneurs appréciables d'une adaptation 
française de M. d'Humièrcs et d'une 
série de représentations réuss; 
théâtre royal de VAfcazar. Qua-t-.l 
manqué à l'auteur de cette œuvre pour 



150 — 



qu'elle fût une grande œuvre? De la 
patience. Ne disons pas une longue pa- 
tience, ce qui, chacun le sait, équivaut à 
génie et peut être M. Kampf en a-t-il! 
Mais ici, il a voulu mettre à profit trop 
hâtivement l'actualité des événements 
russes sans en pénétrer les éléments per- 
manents. Dans l'auecdocte qu'il a mise 
à la scène, il n'a pas sondé la crise d'hu- 
manité à laquelle est en proie le peuple 
russe, comme le furent d'autres peuples, 
avec les symtômes, avec les phases, avec 
les évolutions semblables qui font des 
hommes héros, des femmes martyres 
prêts aux sacrifices grandioses, même au 
mépris de la Vie, au mépris de l'Amour ! 



L'éternel devenir du Monde ne fait 
aucun cas des existences individuelles 
et aux heures tragiques de la Destinée, 
les croyants, les servants convaincus de 
la cause acceptent avec simplicité le 
Devoir, ses cruautés, ses exigences, ses 
abnégations fussent-elles la Mort! 

Mmes Berge, Sureau, Landray, MM. 
Paulet^ Hauterive, Bosc, Bajart et leurs 
camarades, ont avec le talent que nous 
leur connaissons, interprété sans défail- 
lance le drame de M. Kampf, auquel les 
bruits de coulisse — fort nombreux et 
bien réglés — ont donné une vie très 
pathétique. 

LÉOPOLD ROSY. 



Les conférences. 



La parole étant la traduction la plus 
immédiate de l'esprit et de l'urbanité, 
l'éloquence est naturellement l'apanage 
du peuple le plus spirituel et le plus 
aimable : le peuple français. 

Cette pensée, qui dut guider les orga- 
nisateurs et les protecteurs « des confé- 
rences des Annales (à la Salle Patria) » 
nous sera profitable. Comment en Bel- 
gique ne pas se heurter aux excès du 
flamingantisme^ si les flots d'un verbe 
bien français, ne nous aident à atteindre 
la certitude de la langue ? 

M. Iwan Gilkin, dont j'eus le regret 
de ne pouvoir entendre la substantielle 
conférence, inaugura la série en présen- 
tant ses confrères français. Puis ce fut 
Richepin!... Richepin parlant devant 
cet auditoire sélectionné parmi les fleurs 
du Gotha féminin! Richepin le roi des 
Gueux et de la Canaille, Richepin le 
chantre des Caresses et des Blasphè- 
mes!!! Que votre vergogne se rassure, 
aucun choc n'eut lieu malgré ces con- 
trastes; ce fut non pas un torrent d'élo- 



quence qui nous parvint, mais une rosée 
parfumée, et si finement volatilisée que 
toutes ces jolies fleurs en demandèrent 
encore et toujours; ce qui ramena une 
seconde foisle maître à la tribune. 

Son premier sujet « Les Contes de 
Fées » semblait avec coquetterie, sou- 
ligner la métamorphose du lion en 
agneau, je n'ai pas voulu écrire du loup, 
dont il imita pourtant si bien la tactique, 
dans sa récitation du « Petit Chaperon 
Rouge ». 

Comme les légendes et les chansons, 
les Contes de Fées émanent de l'âme 
populaire qu'ils caractérisent; aussi le 
maître mène-t-il notre attention à tra- 
vers tous les pays, de la Perse à la Flan- 
dre (d'où il récite la jolie légende les 
« Hirondellesde Notre Dame, de M"=Van 
de Wiele), à travers tous les temps, de 
l'Odyssée jusqu'à la Mère l'Oye et vers 
tous les fabulistes et conteurs, de Ho- 
mère à Perrault, de Tasse à Andersen, 
pour appuyer sa conclusion sur deux de 
ses légendes : « La Fille du Roi » et 



- 151 — 



« Le Trésor du Pauvre ». Les Contes de 
Fées sont aux petits ce que l'Illusion 
est aux grands, c'est-à-dire toute la 
vie... De certaines fréquentations fémi- 
nines et enfantines, J. Richepin dût se 
pénétrer comme Anatole France « que 
les rêves du sentiment et les ombres de 
la foi sont invincibles et que ce n'est pas 
la raison qui gouverne les hommes ». 

Les Fées, mères des Elfes et des 
nymphes lui suggérèrent le désir de 
jouer au Neptune et de prendre, dans sa 
seconde causerie une revanche en don- 
nant libre cours à sa violente passion 
pour « la mer ». 

Se défendant d'être conférencier il 
voudrait, dit-il, inaugurer « La Confé- 
rence Mutuelle», où chacun découvrant 
son moi, feuilleterait son album inté- 
rieur; exemple qu'il donne aussitôt en 
récitant ses admirables poèmes écrits 
dans la fièvre de l'enthousiasme. 

Lorsque le maître, la poitrine gonflée 
par le souffle du large, la voix assouplie 
à tous les rythmes, clame en ses vers 
colorés et chatoyants, sa fougue d'homme 
pour cette divine amante, on sent passer 
le grand frisson d'art inoubliable. De la 
mer, il aime non seulement les paysages 
multiples et changeants, mais aussi les 
gens qu'il apprécie mieux qu'en poète, 
en vrai matelot. 

Vagabond de l'Idéal, il se saoule de 
la poésie de l'immensité, de l'arôme des 
vagues, de la brise du large, du désir 
d'ailleurs et d'au delà. Amour sensuel 
pourtant qui éclate en chauds baisers, 
en désirs cinglants, en âpres sanglots, 
amour du Richepin qui écrivit : 

L'amour que je seas; l'amour qui me cuit 
Ce n'est pas l'amour chaste et platonique 
Sorbet à la neige avec un biscuit 
C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique. 

Et pour s'excuser de s'être montré 
lui-même (qu'en avait-il besoin), il 



affirme que les mots qui reviennent de 
la mer ne peuvent être que « salés ». 

Richepin n'est pas un conférencier, 
c'est un charmeur. 

Aux troisième et quatrième vendredis 
« des Annales » MM. Bourgault-Ducou- 
dray et Dorchain nous entretinrent d'un 
siècle joli, spirituel et pervers : le dix- 
huitième. 

Le docte professeur du conserv^atoire 
de Paris après avoir parlé de la naissance 
de l'opéra vers la fin du xvi* siècle, du 
prétexte à ^^rtuosité qu'il de\nnt dans 
la première moitié du xviP et de son 
but manqué : « la résurrection de la 
tragédie antique » nous rappelle que 
créé par l'Italie et non par la France, il 
dut ses premiers succès à Cavalli et 
surtout à Lulli, qui contenta le tempé- 
rament littéraire parisien en donnant 
une importance réelle au livret. 

Un peu plus tard, attiré par la réputa- 
tion de Couperin, musicien frotté aux 
belles lettres, et de Rameau, autodi- 
dacte, le chevalier Gluck vint à Paris 
s'éclairer à leurs lumières et en concen- 
trant le prisme, modifier l'évolution 
musicale, en adaptant le r}i^hme à 
l'esprit du drame... Assez mince est 
donc le rôle de la France en cette évolu- 
tion, si l'on considère que son influence 
fut contrebalancée chez Gluck, par les 
progrès s}Tnphoniques germains et la 
mélodie italienne. 

Dois-je ajouter que les auditions de 
Couperin et de Rameau malgré le talent 
de leurs interprètes : M"» Auguez de 
Montalant de l'Opéra -Comique ci 
M"' Delcourt claveciniste ne purent 
rivaliser avec un air « d'Armide » dont 
le style pur, serein, élevé n'appartient 
qu'à Gluck. Nous n'en sommes pas 
moins reconnaissants à M. Bourgault- 
Ducoudray de nous avoir, avec tant de 
science, fait connaître ses prédécesseurs. 
C'est encore de la corruption aimable et 
fine du xviu" siècle que M. Dorchain 



152 — 



nous parla en évoquant le salon de 
Mme la marquise du Deffand. Il était 
certes malaisé de silhouetter devant cet 
auditoire l'amie des encyclopédistes. 
M. Dorchain pourtant s'acquitta avec 
tact de cette mission. 

Une jeunesse turbulente, qui valut à 
la marquise les remontrances très dix- 
huitième de Masillon, lui fit rapidement 
connaître'' l'ennui, d'où naquirent ses 
fautes et ses malheurs. Elle s'ennuya 
d'abord avec son mari. Après une sépa- 
ration, un rapprochement et un veuvage 
qui l'enrichit, elle se dédommagea en se 
consacrant au monde et à son salon, où 
elle attira les plus beaux esprits et les 
plus grandes dames (non les plus ver- 
tueuses), par ses réceptions intelligentes, 
amusantes et même gastronomiques. 

Ce règne inauguré à Sceaux près de 
la duchesse du Maine, fut continué et 
illustré, l'hiver, à Paris. Dans son salon, 
on rencontrait Voltaire, son ami et son 
correspondant, l'indomptable d'Alem- 
bert, Montesquieu, Dorât, Hume, les 
duchesses de La VaUière, de Grammont, 
de Boufflers, M"^« du Châtelet, M"« 
Haïsse dont les romanesques amours 
avec le chevalier de Malte, M. d'Haydie, 
paraissent l'azur de cette atmosphère, et 
surtout M"^ de Lespinasse, son Anti- 
gone (elle était devenue aveugle), pour 
qui elle eut tendresse et rancune égales 
et qu'elle remplaça par la duchesse de 
Choiseul. 

Ame sèche, la marquise n'aima point 
et ne fut guère aimée, sa mort très tar- 
dive attrista tout au plus son «chien...» 
Evidemment cette causerie ne nous ap- 
prit rien de très neuf sur le xviir siècle 
mais nilnovi sitb sole, ce que Théophile 
Gautier traduisait en disant que les 
hommes n'étaient même pas parvenus à 
inventer un huitième péché capital. 

De certains conférenciers belges à 
certains conférenciers français, il n'y a 
guère d'écart. Belges parlant de belges 



peuvent être intéressants, quoi qu'on 
en pense; c'est ce qui fut prouvé, ce 
mois, par M^^^ Vande Wiele parlant des 
« De Rudder » et par M. L. Rosy célé- 
brant « Henri Maubel ». 

C'est à la section féminine du livre et 
de la Presse que M''« Van de Wiele 
nous entretint de ses amis les « De 
Rudder ». 

Idéaliste, malgré le naturalisme ambi- 
ant, Isidore De Rudder épousa peu 
après ses débuts. M''*" Hélène Duménil 
dont le talent en broderie était indé- 
niable. — Union des cœurs et des 
talents qui produisit les superbes tapis- 
series en soie que tous connaissent, 
Isidore De Rudder mit tout son art à 
composer les dessins et sa femme à 
diriger l'exécution de ces travaux de 
fées 

La statuaire simple, gracieuse, poé- 
tique, d'Isidore De Rudder rappelant les 
artistes du xviP siècle, sa connaissance 
de la littérature, de la mythologie, sa 
délicatesse de ciseleur à la Benvenuto, 
l'inclinaient déjà vers un art raffiné et 
quelque peu féminisé. Son habileté 
s'affirma sur des matières ingrates telles 
que porcelaines et pierreries. Aussi dans 
les sujets des tapisseries retrouve-t-on 
toutes les qualités d'un véritable artiste, 
don du dessin et de la composition, 
chaleur, richesse harmonie des teintes 
et des demi teintes, instinct de la per- 
spective, effets de lumière et d'ombre 
saillie de figures. 

Célébrés par de nombreux critiques 
belges et étrangers, leurs travaux furent 
appréciés par la ville de Bruxelles, la 
commune de Saint- Gilles. M'"'' Hélène 
De Rudder figure le côté délicieusement 
féminin de ce talent, et son mari l'envol 
du grand art. Leur œuvre collective, et 
pourtant personnelle, reste pleine de 
grâce intime et de sentiment. Leur 
procédé général est éclectique, oppor- 
tuniste ingénieux, avisé; ils possèdent 



— 153 



le savoir et le savoir-faire et sont de leur 
pays et de leur époque. 

Ce sujet inédit (le mérite n'est pas 
mince) et traité en « expert » par la 
talentueuse conférencière fait naître 
chez tous les auditeurs le désir de con- 
naître ces deux vaillants artistes et leurs 
travaux. 

M. L. Rosy donna la même impres- 
sion lorsqu'il parla à l'Université popu- 
laire d'Uccle avec émotion et chaleur 
lu sympathique et délicat artiste Henri 
Maubel. J'entends ces deux modestes 
(le conférencier et son sujet !) me 
prier avec instance de les laisser au 
silence et à l'ombre de leur retraite. 
Vussi obtempérant à leur désir vais-je 
passer à d'autres, non toutefois, sans 
redire le charme attendri, l'harmonie 
exquise et la ciselure délicate de l'œuvre 
du bel écrivain que M. Rosy fait con- 
naître avec une persévérance, un enthou- 
siasme, et une justesse qui l'honorent. 

Notre deuxième Samedi. 

La cécité du hasard dut faire coïncider 
la lecture de « Pierrot Narcisse », l'œu- 
vre du maître ironiste Albert Giraud^ 
avec l'heure solennelle et émouvante de 
la mort du Roi. Malgré les grelots du 
carnaval, et ses quolibets fusant comme 
la mousse du Champagne, nous ne pou- 



vions oublier le grand défunt (qui nous 
oublia si parfaitement pourtant) qu'une 
macabre et grandiose promenade aux 
flambeaux, conduisait de Laeken vers le 
Palais de Bruxelles. 

Mais Pierrot était si beau (il le croyait 
du moins) si éloquent, qu'il fixa définiti- 
vement notre attention et que bientôt 
nous écoutâmes avec enchantement, sa 
fatuité rivaliser d esprit avec la coquet- 
terie d'Eliane. L'élégance mièvre et 
raffinée de cet amant de la neige, 
de ce buveur de givre, amène très natu- 
rellement la scène du miroir. 

J'arrête à ce début analyse et appré- 
ciation d'une œuvre que tous les in- 
tellectuels connaissent et apprécient 
comme un de nos joyaux littéraires. Ne 
savent-ils pas que tant de goût, de 
finesse, d'esprit et d'ironie ne peuvent 
être signés qu'Albert Giraud? 

Et félicitons les lecteurs (i), qui aux 
côtés de M""* et M. Léopold Rosy ont 
fort honorablement dialogué cette char- 
mante comédie fiabesque. 

HÉLÉNA Clément. 



(i) MM. Dubois, Martin, Aron, Hartjens, 
Petit, Roos. — Que M"!» Kerremans veuille 
m'excuser d'avoir omis son nom dans mon pré- 
cédent compte-rendu de la remarquable lecture 
de : La m<Mrt de TtntagiUs Je me suis promis de 
réparer cet oubli. Voilà qui est fait. 

H.C. 



Les revues. 



Il est intéressant et fructueux de dé- 
gager et de rapprocher l'un de l'autre, 
parmi l'amas d'idées innombrables que 
remuent mensuellement nos revues lit- 
téraires, les articles qui ont entre eux 
quelque rapport, soit qu'ils traitent le 
même sujet, soit qu'ils s'occupent de 



théories ou de figures d'écrivains ayant 
entre elles une corrélation plus ou moins 
directe. 

Plusieurs publications ont donné ré- 
cemment de pieuses études sur Ch. 
Guérin à propos de l'inauguration, à Lu- 
néville,d'un monument dû aux sculpteurs 



- 154 



Daillion et Lachenal, et destiné à per- 
pétuer le souvenir douloureux du poète 
du Cœur solitaire et du Semeur de cen- 
dre. Parmi ces études, celle des Mar- 
ches de l'Est que signe M. Fernand 
Baldenne, est particulièrement remar- 
quable par sa compréhension absolue de 
l'œuvre mélancolique de Guérin et de 
son âme désespérée; celle-ci est recons- 
tituée à travers les livres du poète en 
allé après une vie si courte, un songe 
triste rarement illuminé par des vou- 
loirs vers l'Action, lesquels, à peine 
brandis, retombaient piteusement, tels 
des oiseaux cassés, sur son cœur endo- 
lori. M. Baldenne examine aussi la 
technique du poète, l'évolution de 
cette technique vers une forme plus clas- 
sique suivant l'influence des divers 
maîtres qui l'inspirèrent. De curieux 
rapprochements entre strophes choisies 
parmi les pièces d'un même recueil, mais 
dans des volumes d'éditions différentes, 
montrent quelle transformation s'est 
opérée dans l'art de Guérin. 

Un autre jeune récemment disparu à 
l'âge de 25 ans, Charles Démange, l'au- 
teur du Livre du désir, est l'objet de 
deux pages émues que signent dans 
La Phalange MM. Schwab et Dauchot. 
Plus amer encore fut le destin de ce 
jeune poète qui n'eut même pas comme 
Guérin la faveur de pouvoir élever, en 
quelques années de répit accordées par 
l'Ange de l'Ombre, une œuvre littéraire 
ayant quelque chance de redire son 
nom à la postérité. 

« On ne vit pas avec les morts » dit 
un proverbe d'un pratique qui pue le 
Vivre intensif et matériel; pour nous, 
artistes, cet adage est non seulement 
d'un égoïsme qui blesse, mais encore 
d'une totale fausseté : tous les écrivains, 
tous les esprits et tous les cœurs désirant 
s'élever vers la beauté de l'Idéal doi- 
vent nécessairement communier par le 
rêve avec ceux qui ont souffert et pensé 



voluptueusement comme eux et avant 
eux, dans le temps et dans l'espace. 

Après cet hommage rendu à ceux que 
la Mort cruelle nous a sitôt repris, oc- 
cupons nous des vivants. De plus en 
plus nombreux chaque jour, les jeunes 
littérateurs manifestent leurs efforts 
énergiques vers l'Art, cet éternel tour- 
ment qui est aussi la plus pure des con- 
solations; des groupes nouveaux se for- 
ment, des revues naissent pleines de pro- 
messes, marchant au soleil de l'Avenir : 
c'est VArt libre de Lyon auquel s'est 
joint l'éphémère Epos et dont le direc- 
teur M. J. Billiet paraît vraiment avoir 
« quelque chose dans le ventre »; c'est 
Y Ile sonnante, redevable de son nom au 
bon papa Rabelais; c'est encore 5m- 
cérité, un petit cahier publié mensuelle- 
ment par M. L. Nazzi, un courageux 
parfois un peu trop sincère, auquel nous 
adressons tous nos encouragements. 

Souhaitons à ces confrères nouveaux 
une carrière longue et brillante; et que 
leurs fondateurs échappent à la maladie 
très contagieuse, ce semble, qui fait 
nombre de patients parmi les Jeunes 
français : celle qui vous oblige à ergoter 
pendant des mois sur une seule phrase 
d'un Jean Royère par exemple; à prou- 
ver bon gré, mal gré, et souvent contre 
soi-même combien l'on a raison; à vou- 
loir, en petit Hugo prétentieux, mettre 
une unité parfaite dans sa vie intellec- 
tuelle, une uniformité dans ses opinions 
littéraires ou autres combien chan- 
geantes, on le sait. Car chaque esprit est 
en constante évolution et doit, à moins 
que borné et sous peine d'être insincère, 
penser différemment au fil du temps et 
surtout pendant ses primes années. Tout 
le reste est mensonge, fatuité et orgueil. 

Les Guêpes sont d'une rare force en 
cette matière ; mais n'est ce pas se dé- 
penser bien inutilement que de com- 
poser des ballades, si bien menées 
soient-elles, en l'honneur de l'auteur de 



- 155 - 



Sœtir de Narcisse niie, ou de rimer 
d'autres épigrammes et poèmes qui ne 
donneront pas plus l'immortalité à 
M. Bernard qu'à M. Royère? Des œu- 
vres, n'est-ce pas? Des œuvres ! Ne per- 
dons pas un temps précieux, qui nous 
laisse seulement l'illusion de nous ap- 
partenir. 

Combien l'on aime, après avoir feuil- 
leté ces revues liquéfiées par des discus- 
sions aussi vaines, combien l'on aime 
ouvrir une publication moins puérile, 
qui permette de boire à la neuve musi- 
que d'un poème, de goûter quelque 
prose solide ou quelque critique bien 
pensée! 

La Rénovation esthétique qui s'abreuve 
à la source d'étemelle jouvence de l'Art 
grec, nous donne une suite de délicieux 
poèmes de Marguerite Gillot : simples, 
naïfs, çà et là à la manière de celui qui 
écrivit « De l'Angelus de l'Aube à l' An- 
gélus du soir », ces vers sont la chanson 
parfois balbutiée, parfois mélancolique, 
mais toujours charmante d'une âme de 
femme qui aime et sent profondément. 

Jammes, Maeterlinck — dans ce que 
leurs œuvres ont d'artificiel — voilà bien 
des écrivains que vous n'irez point pro- 
poser à l'admiration de M. Raphaël Cor! 
Celui-ci condamne en effet M. Claude 
Debussy — l'auteur de Pelléas — 
auquel il nie toute inspiration et s'élève 
contre ces artistes-snobs qui font penser 
à l'Art japonais en ciselant de « petits 
Netskés biscornus et tarabiscotés » — 
Cette étude de M. Cor, publiée dans la 
Revue du Temps présent, est accueillie 
avec sympathie par les Rubriques 
nouvelles. — Mais d'autre part, aux 
pages de Pan, M. Rieu accuse M. Cor 
— « qui tient en main le bon sens, cette 
fleur universitaire » — de confondre la 
nuance avec la chinoiserie, d'identifier 
la simplicité à la puérilité », de faire 
autres choses amusantes encore dont 
rénumération serait essoufflante... 



M. Rieu remarque, non sans un 
visible plaisir que M. Cor — qui 
reproche à notre époque le goût du 
minuscule — se meut lui aussi fort 
précautionneusement à travers des minu- 
ties, lesquelles lui appartiennent en 
propre...; et il déclare qu'à cause de 
cet illogisme même, « il ne faut pas 
frapper M. Cor, ne fût-ce qu'avec sa 
fleur universitaire ». Tout cela est 
bien amusant! Ce qui l'est plus, c'est 
que la Revue du Temps présent, qui a 
ouvert une enquête à la suite de 
l'article de M. Cor, voit, après des 
appréciations anti-debussystes publiées 
dans son avant-dernier numéro, se 
multiplier dans son fascicule de dé- 
cembre les jugements favorables à 
Debussy. 

Et l'on sourit en constatant que parmi 
les personnes invitées à apprécier le 
compositeur, ce sont précisément les 
grands artistes qui s'excusent, s'échap- 
pent par la tangente, ou avouent tout 
simplement leur admiration et leur 
incompétence à émettre un jugement 
aussi périlleux: il reste alors suffisam- 
ment de place aux pages de la revue 
pour que des amateurs, des lecteurs, 
« des demoiselles de Paris » ou autres 
illustres inconnus y puissent user quel- 
ques plumes et un grand flacon d'encre 
en nous confiant les petites choses 
intimes, agréables ou désagréables 
qu'éveille en eux la musique de M. 
Debussy. 

Et tout cela n'est pas très flatteur 
pour M. Cor. 

M. A. France ne sera, lui non plus, 
pas très flatté de l'étude (le terme n'est- 
il pas impropre?) que M. Nicolas Beau- 
duin lui a consacrée dans les Rubriques 
nouvelles de novembre ; ni de la réelle 
satisfaction aveenfer — se brûler vivant dans le feu 
diabolique du supplice terrestre! Qui 
donc est le supplicier ? L'homme ou bien 
le Diable ? L'homme pour l'homme — 
est Diable ». 

Dans les rues,dans les maisons,partout 
autour de lui, il ne voit que des ombres. 



qui se meuvent, qui s'agitent sur l'écran 
grisâtre de l'existence, on ne sait pour- 
quoi. C'est un cauchemar effroyable qui 
le prend à la gorge, le saisit par les 
cheveux, par les mains, entre dans l'âme 
et brutalise le cœur, déchire et incendie 
les entrailles, frappe sur le crâne, boule- 
verse le cerveau; c'est un cauchemar 
où les ombres, les ombres noires, 
les ombres rouges sont les héros aux 
dents de fer, aux jambes d'acier qui 
lancent des chansons folles de leurs 
gosiers de cuivre. 
Où donc est la délivrance ? 

« Je prends un morceau de la vie, 
grossier et pauvre, et je crée de lui une 
douce légende, car je suis poète. Crou- 
pis dans la nuit, le terne et le quotidien, 
ou bien mugis en un incendie furieux, 
au-dessus de toi, vie; — moi, poète, 
j'édifierai la légende créée du ravissant 
et du beau... » 

Et cette légende qu'il crée, ce monde 
qu'il trouve dans les espaces interplané- 
taires est vraiment poétique et émane 
d'une imagination riche et développée. 
« Sur rOïlé lointaine et magnifique se 
trouvent tout mon amour et toute mon 
âme » — dit-il et il voit sur elle « le 
monde éternel du bonheur et de la tran- 
quillité, le monde éternel du rêve réa- 
lisé ». Il tourne le dos à la réalité qui 
l'entoure et perce les ténèbres des loin- 
tains pour y trouver le consolant repos. 

D'une part il regarde la vie et nous 
décrit sans mensonges les affres de la 
réalité et de l'autre il essaye de créer un 
monde où il voit réalisé tout « ce qui 
nous manque ici bas, tout ce qui était 
l'espérance de la terre pécheresse ». Et 
ainsi toute sa production littéraire peut 
se diviser en deux parties qui s'entre- 
croisent, en deux tendances bien mar- 
quées, l'une qui décrit, l'autre qui 
invente. Certes, on ne peut faire cette 
division brutalement, car il a cherché 



— i6i — 



à trouver tous les moyens possibles 
pour affirmer la vie comme elle est, il a 
chanté la beauté comme consolation, il a 
montré la folie même comme délivrance, 
mais il a vu bientôt que ce sont là des 
palliatifs peu sérieux, qui peuvent servir 
à des moments donnés, mais qui ne 
peuvent être élevés à la cime de l'ab- 
solu. A-t-il répondu aux questions qui 
nous tourmentent? Certes, non, il n'a 
pas répondu, il n'a pu répondre, mais 
il n'est pas non plus demeuré inerte, 
passif devant ces questions. Il ne s'est 
pas attaché à un dogme admis, à une 
théorie prise comme vérité, à une con- 
ception qui explique tout très facile- 
ment, et s'il est arrivé à cette idée, peut- 
être très discutable, qu'il faut se réfugier 
dans un autre monde, il a su créer ce 
monde lui-même, sans répéter les 
légendes poétiques qu'on nous impose 
depuis des siècles. Il a cherché et en 
cherchant il a gémi, il s'est tourmenté, 
il a pleuré et ce sont ces tourments et 
ces larmes qui nous sont chers. 

de l'ours 

Tu te sauveras ! mais ayant rencontré dans ton 

[chemin] 
La mer tourbillonante — vers la gueule de la 

[bétel 
Tu te retourneras. 



Ces mots vécus que le génial Shakes- 
peare a mit dans la bouche du roi Lear 
caractérisent bien toutes les souffrances 
de l'homme qui doit créer. 

Fils de cette époque de 1880, quand 
une tristesse lugubre régnait sur toute la 
Russie, frère de Thékhov et se ratta- 
chant indirectement au pessimiste 
démoniaque que fut Lermontoif, 
Feodor Sologoub est incontestablement 
une des figures les plus intéressantes 
que la Russie littéraire a connues. 

Constant Zarian. 

Mémento. — Dans « La Balance » 
de beaux poèmes de Serge Solovieff, et 
de Boris Sodovskoï — Très curieux 
l'article de V. Rozanoff. « Une page 
magique de Gogol. » De M™« Elhs 
comme toujours très entendue, la criti- 
que des livres nouvellement parus. En 
somme « La Balance » est incontesta- 
blement une des meilleures revues 
russes. 

J'allais oublier « La Colombe d'ar- 
gent » d'André Biely; je me conten- 
terai de la signaler, car j'espère 
m'arrêter plus longuement sur la phy- 
sionomie de cet auteur si intéressant, et 
les traductions des «Aventures merveil- 
leuses, etc. » de Charles van Lerberghe, 
dans le numéro de septembre. 



Lettre de Suisse. 

La propriété artistique et littéraire. 



Depuis l'époque où Alphonse Karr 
déclarait que la propriété littéraire est 
une propriété, le paradoxe de l'auteur 
des Guêpes s'est mué en une vérité qui 
a fait du chemin. Cette propriété est 
maintenant protégée comme les autres, 
bien que dans certains pays le droit 
d'auteur ne soit pas encore considéré 



comme une propriété, proprement dite, 
mais réputé simple concession de la loi. 
Elle a même donné naissance à une 
des premières unions internationales, 
l'Union pour la protection des œuvres 
artistiques et littéraires, fondée à Berne 
en 1886 et dont font partie, à l'heure 
actuelle, l'Allemagne, la Belgique, le 



102 — 



Danemark, l'Espagne, la France, la 
Grande-Bretagne, Haïti, Tltalie, le 
Japon, Libéria, le Luxembourg, Mo- 
naco, la Norvège, la Suède, la Suisse, la 
Tunisie, ainsi que les colonies alle- 
mandes, espagnoles, anglaises et fran- 
çaises. La convention de Berne a été 
revisée et perfectionnée par deux confé- 
rences qui ont eu lieu à Paris en 1896 
et à Berlin en 1908. Elle assure aux 
œuvres des écrivains et des artistes des 
divers états fédérés une protection qui, 
à quelques exceptions près, ne s'éteint 
que cinquante ans après leur mort. 
L'Union possède, comme organe cen- 
tral, un bureau international qui a 
son siège à Berne. 

Les pays qui font partie de l'Union 
sont naturellement ceux où la propriété 
artistique et littéraire est le mieux 
défendue. Ailleurs la protection s'arrête 
le plus souvent à la frontière et aban- 
donne à la piraterie nationale les œuvres 
des étrangers. On sait que Camille 
Lemonnier aura bientôt l'honneur de 
pouvoir lire ses œuvres en langue russe 
et que cette traduction ne lui rapportera 
pas un kopek. Même dans les pays de 
l'Union, du reste, les lois n'atteignent 
pas tous les délits qui peuvent se commet- 
tre. C'est que la propriété intellectuelle 
— la propriété littéraire surtout — n'est 
pas une propriété comme une autre. 
C'est la plus difficile à clôturer et celle 
sur laquelle on grapille, braconne et 
maraude le plus aisément. Les intéres- 
sés facilitent d'ailleurs souvent par leur 
indifférence les petits et même les 
grands larcins. Les ouvriers aujour- 
d'hui, de par la vertu des syndicats, 
connaissent leurs droits aussi bien que 
les industriels, les négociants et les 
marchands. Mais les peintres, les sculp- 
teurs, les poètes, les romanciers con- 
naissent-ils les leurs? Beaucoup évi- 
demment les ignorent ou les connaissent 
mal. Les ouvrages qui pourraient les 



éclairer ne manquent cependant pas. 
Mais ce sont pour la plupart de sévères 
ouvrages de droit pur et tout le monde n'a 
pas la passion de Stendhal pour le style 
austère du code. C'est la remarque qu'a 
faite M. Poinsard, sous-directeur du 
bureau international de la propriété 
artistique et littéraire, et c'est ce qui lui 
a donné l'idée d'écrire un livre (i) 
destiné, en première ligne, à ceux que 
cette question intéresse le plus. « A 
l'heure actuelle, dit-il dans sa préface, 
un grand nombre de personnes s'inté- 
ressent, d'une manière plus ou moins 
directe, à la propriété des œuvres de 
l'esprit. La légion des artistes, des écri- 
vains, des traducteurs, des éditeurs, des 
directeurs de spectacles, des musiciens 
tend à s'accroître sans cesse. Il en 
résulte que les relations juridiques en 
matière de droit d'auteur vont se multi- 
pliant, et en même temps les occasions 
de conflit ». 

Ceux qui ouvriront le livre de 
M. Poinsard ne doivent naturellement 
pa et simultanément sous le 
nez la flamme d'une bougie et le canon 
d'un revolver, en me priant, sans énor- 
mément de révérence, de lui exposer le 
but de cette visite matinale ? Compro- 
mettre Christiane était ce qui pouvait 
m'arriver de moins fâcheux et j'y répu- 
gnais tout à fait. 

Il fallait que je m'interdisse le moindre 
souffle. Je fis deux pas en avant. 

Et je m'arrêtai de nouveau. Comment 
me diriger dans cette nuit, et où? Une 
allumette? Je me maudis de n'être pas 
fumeur en prenant le soin, bien superflu^ 
de me fouiller. Et surtout, à quel étage 
dénicherais-je la chambre de Christiane? 
M 'enhardir à heurter aux portes, c'eût 
été fou. Alors? 

Je faillis quitter la partie. Deux scru- 
pules m'en détournèrent : celui de décou- 
rager une fortune jusqu'à présent des 
mieux intentionnée à mon endroit; le 
ciel m'avait aidé et je ne m'aiderais pasi 
Celui, aussi, de me donner à moi-même 
le spectacle d'une poltronnerie : je me 
souciais fort de mon opinion. Puis, cette 
aventure commençait à me paraître 
d'une fantaisie bien bohème qui mamu- 
sait ; enfin, le fruit de l'exploit offrait une 
chair si merveilleusement savoureuse à 
mes dents, longues non moins merveil- 
leusement... 

Je me remis à avancer, les bras éten- 



— i68 



dus. Je heurtai bientôt une rampe et, à 
travers les crépitements de marches 
vétustés qui m'éclataient aux oreilles 
comme autant de détonations, j'attei- 
gnis le premier étage. 

J'évoluai, sondant l'ombre. Je recon- 
nus un palier étroit et profond comme 
un corridor, et deux portes, l'une à ma 
gauche, l'autre en face de moi, tout au 
fond. Je pris des attitudes de Peau-Rouge 
sur la piste de guerre. Aux trous des ser- 
rures et sous les battants, pas une lueur. 
Au-delà, pas un soupir. Pourtant. . . Oui . . . 
Mais non... Mais si... Une respiration se 
faisait perceptible... 

Frapper? Et si ce n'était pas elle qui 
dormait derrière ce mur? La maison 
contenait dix chambres peut-être. Il 
m'échéait donc quelque neuf chances 
de donner dans un guêpier contre une 
de forcer l'éden convoité — convoité et 
non promis ; interdit même, ce qui débi- 
litait singulièrement cette pauvre 
chance unique ; car Christiane réveillée 
me défendrait sans doute sa porte, et 
cette équipée me vaudrait de passer 
pour fâcheux et butor.. 

La fièvre du désir l'emporta. Je 
grattai à la porte. 

En vain. Je grattai plus fort. Alors, il 
me sembla que l'haleine s'était tue. 
Mais mes sens me secouraient-ils 
encore? Le sang me mugissait aux 
oreilles; mon cœur avait repris son 
trépignement. Je dus m'appuyer au 
chambranle. Mais au lieu d'émietter 
mon audace, cette suée lui commu- 
niquait l'animation du désespoir, la 
fureur qui lance en avant les foules 
prises de panique. Je finis par appeler à 
voix basse : « Christiane ! Christiane ! » 
Et comme tantôt, une réminiscence me 
chantait absurdement dans la tête: 
« Ah I Tu trembles, carcasse ! Eh bien, 
je m'en vais te faire trembler 1 » 

Tout à COU)), une porte s'ouvrit au 
second étage. De la lumière plongea 



dans la cage d'escalier, posant contre le 
mur une rampe fantastique. Je me jetai 
dans l'ombre du palier, vacillant, 
étranglé. 

Une voix d'homme, jeune mais un 
peu rauque et frelatée d'accent, de- 
manda : 

— Est-ce vous, Mame Moreels ? 

Le poil hérissé, je me ramassai, prêt à 
dégringoler les marches. La voix conti- 
nua, projetée maintenant à l'intérieur 
de la chambre : 

— Quand je te disais que t'es pocharde. 
Tout le monde roupille en bas. 

Alors, une autre voix — oh! je la 
connaissais, celle-là ! M'avait-elle cette 
nuit assez ravagé : 

— Descends tout de même, va, mon 
petit coco. Je te jure que c'est pas les 
rats que j'ai entendus. 

— Zut, tu m'embêtes, grommela 
l'homme en refermant sur lui la porte. 

Dans l'ombre, je me redressai, mordu 
de haine. Puis je me gourmandai. Chris- 
tiane m'avait-elle celé l'existence de cet 
« ami »? Je m'expliquais à présent 
son ostracisme, et cette découverte, 
garante de délices futures, ralluma 
ma luxure. Aussitôt, je connus la 
première souffrance de ces amours cra- 
puleuses, comme dès la seconde heure 
j'en avais éprouvé la première nausée. 
Ces joies dont la fringale me soulevait, 
le bélître, là-haut, s'en gavait peut- 
être; j'assistais presque, témoin éperdu 
et bafoué, à leurs noces goulues. 
Dénouement bouffon, certes, et de haut 
goût, à ce vaudeville, et qui m'aurait 
déridé, si la jalousie, comme un crabe, 
ne m'eût happé les viscères. Je voulus 
fuir. Le pouvais-je, hélas? On était 
encore éveillé au second, et cette fois, 
le plus faible gémissement de l'escalier 
me trahirait. Il fallait attendre. 

J'attendis, debout dans la nuit dense, 
tressaillant parfois aux colères du vent 
soulevant une tuile. Mille pensées 



— 169 — 



pénibles ou atroces se jouaient de ma 
rage enchaînée. Et l'une d'elles à la fin 
les dominait toutes: le sentiment de 
l'avilissement, en moi, de l'héroïsme de 
ma race. Quoi! D'un cœur hautain, 
l'Ancêtre était descendu dans l'arène 
alors que s'y entredéchiraient monta- 
gnards et girondins, dantonistes; et 
hébertistes, robespierristes et danto- 
nistes; il avait étouffé deux insur- 
rections dans le Midi; trois fois, le fer 
ou la balle des aristocrates avait cherché 
son sein; il avait traversé la réaction 
thermidorienne et la terreur blanche ; et 
les dernières ardeurs de cette âme 
enflammée, je les avais employées, 
moi, à violer, avec des précautions 



de cambrioleur, le domicile d'une co- 
quine. 

Déchéance! me lamentai-je; déché- 
ance! Est-ce le premier triomphe d'une 
gangrène que je resssens ? Dois-je m'am- 
puter d'une appétence néfaste ou courir 
sus à la bête afin de ne la laisser 
qu'abattue? Quel est le haut fait? 
Quelle, la lâcheté ? 

Ma méditation tournoyait sur elle- 
même. Cependant l'heure s'écoulait. Je 
jugeai tout à coup que je faisais là, depuis 
bien assez de temps^ grotesque figure, et 
que je prenais, de l'honneur de la 
carogne,un soin excessif. Je redescendis 
alors tranquillement et sortis en faisant 
claquer la porte. 

Prosper-Henri Devos. 



J'ai vu, voici deux ans... 



J'ai vu, voici deux ans, le sinueux chemin 
Qui suit le filet d'eau dans ses nombreux méandres. 
La vierge tisserande y suspend ses filandres. 
Comme feront ses sœurs, au soleil de demain. 

Voici le sombre houx et puis, là-bas, le saule, 
Qui laisse, au fil de l'eau, traîner ses cheveux longs. 
Comme ceux d'autrefois, les caustiques frelons. 
Passent, en éclair vif, et me frisent l'épaule. 

J'ai vu, voici deux ans, sous le saule et le houx, 
Denise, cette enfant espiègle et ravissante. 
Elle frôla le loup dans l'ombre de la sente. 
Mais le loup a passé tant ses regards sont doux. 

Et voilà qu'aujourd'hui, je revois le beau site. 
Il est le même, il a même charme et couleur ; 
L'onde apporte une larme à son même pleureur; 
Ce sont les mêmes taons que le soleil excite. 

Et j^y revois Denise. allant, l'air sérieux . 

Elle n'est plus la même et passe rougissante. 

Il n'est rien de changé dans la mstique sente, 

Rien que des cils faits d'ombre et voilant de beaux yeux. 



— 170 — 

Naïveté. 

Voici l'aube sereine et légère, entr' ouvrant 
Son voile, où le soleil glisse sa clarté blonde. 
Plus de grisaille, enfin, dans le ciel transparent. 

Aussi, pour assouvir son humeur vagabonde, 
Jeannot quitte le seuil et court, en trébuchant. 
Jusqu'au bout du chemin, pour lui, le bout du monde. 

Il se rappelle bien le frêne, au bord du champ. 
Où, l'automne dernier, sous la feuille dorée. 
Un merle, beau siffleur, éparpillait son chant. 

Comme ce jour est loin ! C'était à la tombée 
Du soir, et les rayons rouges, à leur déclin. 
Faisaient une ombre immense à Jeannot le pygmée. 

Car il n'a que trois ans mais si rusé, tout plein, 

Que le maître d'école a dit ce mot superbe : 

« Que lui sert d'être grand puisqu'il est si malin 1 » 

Mais qu'importe, à Jeannot, ce semblant de proverbe. 

Il veut revoir le merle aux airs de baryton, 

Et c'est pourquoi l'enfant coupe, à droite, dans l'herbe. 

Car c'est là! Tout de suite, il est à croppeton 
Pour mieux ouïr encor la note belle et franche ; 
Mais ses doigts étonnés tourmentent son menton : 

Il ne voit plus d'oiseau qui chante sur la branche !... 

OiMER De Vuyst, 

La Chanson des Aubes, poèmes, à paraître incessamment aux 
éditions du Thyrse. 



CROQUIS D'ARTISTES. 

Maurîce=J. Lefebvre, peintre. 

Celui-ci est un délicat et un sensuel invinciblement m'attire et me presse. > 

qui pourrait dire comme le Tentateur II a voulu goûter à tout, jouir de tout 

de Ruyters : « Il n'est au monde rien avec une égale plénitude ; chez lui, le 

de charmant dont je puisse me défendre, sujet trahit toujours un état de son âme 

Vers tout ce qui est exquis, cette fata- voluptueuse et douce, facilement im- 

lité intérieure à qui rien ne résiste, pressionnable et affinée à l'extrême, et 



— I/I - 



il a surtout voulu chaque sujet exprimé 
chaque fois dans les couleurs et l'atmos- 
phère qui lui conviennent le mieux. 

C'est là sa force et sa faiblesse. Sa 
force est dans cette unité de sa vie et de 
sa peinture, laquelle comme toute œu\Te 
jaillie du fond d'un être, sentie avant 
que de s'exprimer, tentera de refléter 
l'extrême des multiples sensations de 
l'artiste; sa peinture toute en nuances, 
par cette tendance même n'est pas de 
celles qui s'imposent bnisquement, son 
charme agit lentement, mais une fois 
que le spectateur en a été saisi, il en 
garde l'impression profondément. C'est 
sa faiblesse aussi, cette diversité dans le 
choix des sujets et dans la manière de 
les traiter : par ses nombreux aspects, 
l'œuvre du peintre se dérobe à la cri- 
tique synthétique; elle déroute le juge- 
ment de ces gens qui aiment une œuvre 
toute d'un bloc ou se contentent d'un 
art issu d'une formule adroite et tou- 
jours répétée, parce que devant ces 
toiles ils peuvent paraître avertis et dire 
sans crainte de se tromper : « Ah, un 
X. » « Tiens, un Y. » 

M. Lefebvre a d'ailleurs peu exposé; 
les quelques toiles de genres chaque fois 
différents qu'il envoie annuellement au 
Sillon le font mal connaître ; l'esprit de 
conception d'ailleurs de ses tableaux est 
un obstacle à leur facile compréhension. 

Il lui arrive de peindre par amour du 
morceau, comme on dit en langage de 
peintre, ainsi son petit « modèle au 
repos » ou cette « Nuque rousse » qui 
sue la vie : alors il s'oublie, ïl peint avec 
ferveur des chairs savoureuses et nacrées 
ou des intérieurs aux teintes délicate- 
ment nuancées; mais le plus souvent son 
esprit descend dans son cœur; vouloir 
faire plus que le beau morceau l'attache 
à son œuvre ; avec un grand souci d'art 
et de perfection qui va jusqu'à l'obses- 
sion, il voudra exprimer un état de son 
âme raffinée, toujours un peu inquiète, 



malgré son scepticisme. C'est pourquoi 
les peintres disent que ses œuvres man- 
quent de franchise et sont littéraires. 

Il dédaigne les tons crus, il aime les 
jeux nuancés de clairs et d'obscurs d'une 
lumière douce sur des objets aux cou- 
leurs tendrement mariées ou la caresse 
d'une lueur discrète sur des chairs mor- 
bides, voluptueusement blotties en la 
tiédeur des boudoirs. Ses figures, il 
adore les baigner de brume; il ne les 
noie pas dans l'obscurité, mais il les 
enveloppe d'une ombre transparente où 
les blancs semblent s'aviver et les yeux 
éclairer. Telle cette « Madone aux orfè- 
vreries » dont la belle nudité dorée 
resplendit dans l'atmosphère veloutée 
d'une alcôve bleue (i). 

Léon Wéry a bien déterminé l'art de 
M. Lefebvre. « Il est peintre, dit-il, avec 
plus de science, d'acuité de \ision, de 
volupté du coloris que nombre de ses 
confrères dont on admire la seule ri- 
chesse de palette. Il ne s'arrête pas à la 
tache qui n'est, somme toute, que l'in- 
dication sommaire du ton. Il va plus 
avant : ce ton, il le fixe dans son infinie 
mobilité; il le perçoit avec tous les affi- 
nements de son continu chromatisme. » 

Il n'est pas arrivé, d'emblée, à cette 
mobilité du ton : à ses débuts, il est 
très « Sillon », il peint comme un myope 
à qui l'on aurait enlevé son lorgnon et 
qui voit les objets en plaques de cou- 
leurs, sans détails ; puis bnisquement, 
comme si la nature lui était soudain 
révélée, il peint avec la minutie d'un 
artiste du moyen âge, tout en restant 
bien moderne dans sa facture; il y a tels 
de ses portraits qui, malgré leur science, 
sont d'un faire tout à fait gothique. 



(i) Cette toile, exixjsL-f t-n 1904 au Sillon, 
suscita l'admiration générale ; l'on parlait de la 
mettre au Musée. Entre autres articles, voir 
celui de Léon Wéry, Thyrst àc décembre 1904, 
page 236. 



— 1/2 — 



Parallèlement, sa vision s'éclairait : 
de ses premiers paysages, fortement sau- 
cés, grattés, frottés, poncés, d'un métier 
inquiet, il est arrivé lentement à pou- 
voir sonner aujourd'hui de gaies clai- 
ronnées de lumière, comme son « Prin- 
temps versaillais ». 

Versailles ! C'est dans les toiles essai- 
mées un peu partout où il a évoqué la 
cité des eaux, que l'on pourrait le mieux 
étudier, les transformations de son ta- 
lent. Ici l'artiste s'est mis tout entier; 
il n'a pas aimé le parc des rois de France 
pour ses parterres corrects et ses allées 
régulières, il n'y a pas, comme Gaston 
Latouche, transposé d'élégantes visions 
mi-antiques, mi-modernes ; il n'a pas la 
nostalgie du passé, il a senti Versailles 
en poète. Ce qui a d'abord séduit son 
âme doucement mélancolique, c'est, 
comme l'a dit H. de Régnier : 

La grandeur taciturne et la paix monotone 
De ce mélancolique et suprême séjour 
Et ce parfum de soir et cette odeur d'automne 
Qui s'exhalent de l'ombre avec la fin du jour. 

Il a peint d'abord les sous-bois dé- 
serts, les coins ombragés, les étangs 
rouilles de lentilles, il a regardé s'étein- 
dre les soirs derrière de tendres feuil- 
lages dans les miroirs des bassins; il a 
tenu de longs colloques avec la « Dryade 
outragée » si palpitante avec son nez 
cassé et son sein rongé de mousse ; il a 
interrogé la statue mutilée « dans l'at- 
mosphère ouatée d'un sous-bois humide 
devant un haut mur de lierre au delà 
duquel, à des teintes argentées, se devine 
le plein air, la vie. Le « bassin carré », 
il l'a choisi à l'heure délicieuse entre 
toutes, en juin, à la tombée du soir; 
l'on ne voit le ciel que dans l'eau au- 
dessus des arbres en reflet fondu de verts 
tendres et d'ors pâles si bien harmo- 
nisés avec la chevelure d'une blondeur 
exquise et la chair nacrée de la jeune 
fille qui rêve. 

Peu à peu, à mesure que s'éclaire sa 
vie, il apprend à aimer le parc autre- 



ment que dans l'ombre; il adore encore 
les coins d'intime poésie, mais sa palette 
plus souvent sourit : ce seront des ter- 
rasses, des statues au soleil, le petit 
pavillon français, la jolie maison des 
glycines et des roses pour aboutir enfin 
à ces morceaux de bravoure, élégants, 
gracieux et clairs « Printemps versail- 
lais », « Allée des tilleuls », « Salle des 
marronniers », exposés au dernier 
Sillon, (i) 

En somme, si j'excepte les dernières 
œuvres, l'on pourrait dire de la peinture 
de Lefebvre, ce que Fromentin a dit des 
petits maîtres hollandais : 

« C'est une peinture qui se fait avec 
application, avec ordre, qui dénote une 
main posée, le travail assis, qui suppose 
un parfait recueillement et qui l'inspire 
à ceux qui l' étudient. L'esprit s'est 
replié pour la concevoir, l'esprit se 
replie pour la comprendre. Aucune n'est 
plus condensée, parce qu'aucune ne 
renferme plus de choses en aussi peu 
d'espace et n'est obligée de dire autant 
en un si petit cadre. Tout y prend par 
cela même une forme plus précise, plus 
concise, une densité plus grande. La 
couleur y est plus forte, le dessin plus 
intime, l'effet plus central, l'intérêt 
mieux circonscrit ». 

Il a quelque chose du métier patient 
d'un Hollandais, mais cela est avivé par 
je ne sais quelle pointe sensuelle d'es- 
prit français, qui l'apparente autant à un 
Fragonard qu'à un De Braekeleer. Si 
l'on ne trouve chez lui rien de ce que 
nous demandons à la peinture d'aujour- 
d'hui, la gravité et la robustesse que 
remplace, hélas, si souvent la rudesse, 
M. J. Lefebvre possède admirablement, 
avec un métier solide, ce que l'on pour- 
rait appeler des qualités d'attrait, la 
distinction, la grâce et le charme : et ce 
n'est pas si commun. 

G. -M. Rodrigue. 

(i) Voir l'article de M. Drapier, Thyrse, dé- 
cembre 1909. 



- 173 — 



Les poèmes. 



Georges Ramaekers : Les Saisotis mystiques (Librairie moderne, Bruxelles.) — 
Prosper Roidot : Le Jeu des dix-huit ans (Bruxelles, chez l'auteur, 15, rue 
du Midi.) — Henri Martineau : Pierre Fons (Edition du Divan ) — 
G. Duhamel et Ch. Virdrac : Notes sur la Technique poétique (à Paris, 
tt, rue Gay Lussac). — Nicolas Beauduin : Les Triomphes (Paris, Édition 
des Rubriques nouvelles.) — Adrien Huguet : Sous les Saules (Saint- Valéry- 
sur-Somme, Ricard Leclercq). 



« La génération nouvelle aime le réel 
en profondeur. Les apparences sensibles, 
les phénomènes ne sont un mur infran- 
chissable que pour la connaissance 
abstraite. Une âme, ayant le don et 
l'émoi, crève cette toile sans effort ». 

Ainsi s'exprimant, Jules Romains (i) 
rejoint au but Pierre Fons qui veut 
« admettre la vie dans les ordres de rela- 
tivité où nous l'avons reçue, en accep- 
tant l'ambiance du mystère. » 

C'est Henry Martineau, dans quelques 
pages de critique profonde et impartiale 
qui dégage la personnalité du poète de la 
Divinité quotidienne ; pour lui, P. Fons a 
le souci de la sérénité et de l'harmonie 
antiques ; avec un mélange de sensibilité 
et d'orgueil, de mélancolie et de ten- 
dresse, avec un stoïcisme adouci par 
l'amour, il a analysé le problème de vivre; 
le défaut de son œuvre est d'être plus une 
poésie du cerveau que du cœur, souvent 
une méditation, rarement une rêverie. 

N'est-il pas étonnant que l'œuvre de 
P. Fons, qui aboutit k une sorte de mysti- 
cisme anticlérical, puisse s'appuyer sur la 
même pensée de Saint Paul de Tarse, 
qui servit d'épigrapheau poète G. Ramae- 
kers pour le Chant des trois Règnes, son 
premier volume : Ce Monde est un sys- 
tème de choses invisibles manifestées 
visiblejjient. En conformité avec cette 
pensée, P. Fons voudra se conformer 
aux lois de l'univers pour dégager la 



(i) NouvtlU Revue française, août 1909, n» 7. 



divinité qui est au f.md des êtres et des 
choses et G Ramaekers dira : « Par la 
mystique et par elle seule, le sens de 
l'univers se révèle en toutes ses corres- 
pondances mystérieuses, en tous ses 
rapports harmoniques. » 

Ainsi comprise, la première œuvre de 
Ramaekers ne pouvait manquer d'être 
un peu didactique; l'auteur avoue d'ail- 
leurs avoir du sang de bâtisseur dans les 
veines. « 11 a, comme a dit V. Kinon, 
quelque chose de médiéval qui le rap- 
proche de J. K. Huysmans. Médiéval, il 
l'est par la rigueur de sa dogmatique, 
par la netteté intransigeante de sa morale, 
par l'ardeur de son mysticisme et aussi 
par un certain goût de l'ordonnance S3's- 
tématique, de la construction vaste et 
solide, patiemment et puissamment édi- 
fiée. » Mais il possède d'autre part des 
dons incontestables d'artiste et de vision- 
naire, en sorte que le dogme, sur lequel 
il s'appuie constamment, est célébré en 
des vers qui atteignent à la farouche 
grandeur des textes des prophètes. Dans 
son nouveau volume. Les Saisons f?iys- 
liques, Ramaekers ne chante plus isolé- 
ment les choses créées, mais les paysages, 
les tableaux successifs de l'univers de 
saison en saison en concordance avec les 
mystères religieux ; son beau sentiment 
de la nature, l'emporte malgré lui : aussi 
il court à travers tout le volume une belle 
flamme de lyrisme. Avec la sérénité d'une 
âme chrétienne que n'abattrait nulle 
désillusion, et la forme d'une indéraci- 



— 174 - 



nable conviction, il chante la lumière 
incréée dans les décors de notre exil ter- 
restre, il chante le soleil, ostensoir d'or 
de Dieu, le Graal dont la présence 
auguste guérit et vivifie. Comme « Parsi- 
fal», c'est une symphonie des trois vertus 
théologales: nous avons vu la passion du 
soleil en l'automne, saison du repentir, 
mais après l'attente confiante durant 
l'hiver, saison de la Foi, nous le verrons 
renaître avec la saison de Y Espérance, le 
printemps, pour s'épanouir complète- 
ment en la saison de \ Amour, l'été. Tel 
est dans ses grandes divisions le beau 
poème de Ramaekers... 

Quelque chose de mystique impré- 
gnait les premiers Poèmes pacifiques de 
Roidot, lequel découvrait un peu d'éter- 
nité dans la plus humble vie et, sûr de 
sentir autour de lui une immortelle atmo- 
sphère, se voulait pensif et bon, satis- 
fait de peu avec en soi tout l'amour 
humain; mais lentement, le poète, incli- 
nant vers un scepticisme épicurien, en 
arrivait presque à la négation de l'action. 
Dans Au Seuil de l'Aventure, au con- 
traire il acceptait du moins que, s'il n'y 
a pas de but, il faut magnifier l'effort et 
se réaliser suivant la voie que l'on s'est 
tracée ; son roman, si bien écrit : Ferveur, 
accentuait encore cette tendance : il faut 
aimer la passion qui marche, inventer en 
quelque sorte sa vie par l'exercice de sa 
volonté. Par ces deux états extrêmes de 
sa sensibilité, la courbe de vie du poète 
présentait donc une brisure que vient 
renouer — et peut-être continuer — son 
dernier volume Le Jeu des dix-huit ans. 
Ici Roidot ne situe plus ses pensées dans 
des paysages ordonnés, il ne se révèle, ni 
par la contemplation d'une nature idéa- 
lisée, ni par l'expression de pensées qui 
se veulent hautes, bonnes ou surhu- 
maines; non, ici, il n'y a plus qu'un 
homme avec toute sa sincérité, il accepte 
la vie ordinaire, familière et sans cause, 
il aime la beauté quotidienne du devoir 



accompli simplement. Il nous montre un 
homme, rien qu'un homme; il l'a voulu 
jeune, ardent et, par je ne sais quel scru- 
pule, il a chanté ses i8 ans, confiants, 
enthousiastes, mais ce n'est pas sans y 
laissé une certaine mélancolie sous des 
dehors rieurs et fanfarons parfois, car il 
y a erreur de date : celui qui chante ses 
i8 ans en a au moins trente. 

Ai-je dit que Ramaekers et Roidot 
sont verslibristes? Il y aurait d'intéres- 
santes comparaisons à faire sur des 
œuvres de natures aussi différentes, mais 
cela m'entraînerait trop loin : des 
réflexions suggérées par leurs lectures, 
les poètes G. Duhamel et Ch. Vildrac 
ont trouvé matière à un volume intéres- 
sant, si pas neuf; car j'estime que ces 
simples notes, mieux que des livres d'éru- 
dits, feront saisir au public le génie caché 
dans certaines œuvres poétiques et l'ai- 
deront à comprendre pourquoi tel poème 
libre de Vielé Griffin a plus de beauté 
que tel modèle classique de Jean 
Aicard. 

Au contraire de Roidot, N. Beauduin 
croit encore à la mission divine du poète. 
Dans : Au Sommet de la lempête, la 
première partie de son livre qui est un 
hymne puissant à la mer, déplorant les 
grands siècles de gloire susciteurs de 
héros et de dieux, en face de la veulerie 
des hommes, il exaltera la mer purifica- 
trice, chemin de toutes les conquêtes 
neuves, qu'espère sou amour créateur et 
divin. La seconde partie. Les Triomphes 
chante l'âge d'or de la Grèce héroïque et 
lumineuse; quelques titres suffiront à 
indiquer les tendances de l'œuvre : 
Orphée aux hommes, Orphée vainqueur, 
les Argonautes, l'Ivresse de Pégase, 
Psyché, la Colère du Centaure, l'apo- 
théose d'Hercule. Inutile d'ajouter que 
les poèmes sont d'un pur classique, mais 
N. Beauduin possède un tel souffle qu'il 
sait constamment renouveler sa verve 
poétique et ses vers sont emportés d'un 



175 — 



lyrisme puissant comme le vent du large 
qui pousse victorieuse la nef de la beauté 
au sommet de la tempête. 

A côté de ces cris de triomphe, bien 
fluet semble l'air de flûte de M. Adrien 
Huguet que M A. Dorchain a daigné 
écouter sous les saules et a trouvé char- 
mant : après ce compliment, je n'ai plus 
rien à dire, puisque ce soir par disposi- 
tion d'indulgence, j'ai, comme l'écrivit 



Chateaubriand, abandonné la critique 
des défauts pour celle des beautés. 

G. M. Rodrigue. 

P. S. Il paraît, que dans ma dernière 
chronique, à propos de Laforest, je n'ai 
pas dit qu'il avait écrit trois médaillons 
belges : C. Meunier, A. Stevens et 
Léopold II. Voilà l'omission réparée, 
mon cher Monsieur. 



Les expositions. 

L'Estampe. — A la Salle Boute. — Au Cercle Artistique. 



« Il avait fait tapisser de rouge vif le 
boudoir, et sur toutes les cloisons de la 
pièce, accrocher dans des bordures 
d'ébène des estampes de Jan Luyken, un 
vieux graveur de Hollande, presque 
inconnu en France. 

Il possédait de cet artiste fantasque et 
lugubre, véhément et farouche, la série 
de ses Persécutions religieuses y d'épou- 
vantables planches contenant tous les 
supplices que la folie des religions a 
inventés, des planches où hurlait le 
spectacle des souffrances humaines... 

Ces œuvres, pleines d'abominables 
imaginations, puant le brûlé, suant le 
sang, remplies de cris d'horreur et d'ana- 
thème, donnaient la chair de poule à des 
Esseintes, qu'elles retenaient suffoqué 
dans ce cabinet rouge... » 

C'est par la reproduction de cette page 
de A Rebours que Jules Destrée, l'ar- 
tiste si raffiné, le collectionneur si averti, 
commence la notice qu'il consacre à Jan 
Luyken dans le catalogue du quatrième 
Salon de l'Estampe. 

C'est une initiative heureuse de plus 
à l'actif du secrétaire de l'Estampe que 
de faire présenter par des écrivains de 
talent les exposants-vedettes de son 
salon. Ainsi se continue l'œuvre qu'il a 



voulue d'éducation et de propagande en 
même temp.> que de diffusion artistique. 
Avec un bel enthousiasme, M. Robert 
Sand s'applique, non pas, évidemment, 
à réhabiliter cet art si curieux de 
l'estampe, mais à lui donner un essor 
nouveau. Il semblait bien, en effet, que 
les arts photographiques dussent lui 
donner un coup mortel. Mais si, déplus 
en plus, les procédés scientifiques ont 
supplanté la gravure dans la reproduc- 
tion des œuvres d'art qu'ils parviennent 
à rendre avec une vérité, une servilité 
que jamais ne pourrait atteindre un 
artiste, si consciencieux fût-il, on a bien 
compris cependant quil restait pour les 
graveurs, à côté de ce champ, où si sou- 
vent ils s'étaient confinés, un vaste 
domaine qui leur était propre. 

Aussi assistons-nous en ce moment à 
une renaissance de cet art et, chez 
nous, le Cercle de l'Estampe, et surtout 
son Secrétaire, n'y seront pas étran- 
gers. 

Donc, après nous avoir fait connaître 
et révélé dans ses trois expositions pré- 
cédentes maints et maints artistes étran- 
gers et avoir célébré plusieurs maîtres 
disparus tels que Hippolyte Boulenger, 
Goya, Piranèse et Rops, l'Estampe, cette 



— 176 — 



année, dédie son salon à la gloire de Jan 
Luyken et de Charles De Groiix. 

Cette exposition de dix-huit planches 
de Jan Luyken fut certainement pour 
presque tous les visiteurs de l'Estampe 
et même pour ceux qui avaient gardé de 
A Rebours le souvenir de cet hallucinant 
artiste, une véritable révélation. Comme 
l'on comprend, devant ces œuvres et 
après la lecture de la notice de Destrée, 
si instructive dans sa brièveté, l'étrange 
fascination que dut exercer sur l'esprit 
torturé de J. K. Huysmans le génie afto- 
lant de Luyken, 

D'une génération qui connut les affres 
et les horreurs des luttes religieuses, les 
angoisses s'exaspérèrent,chez le graveur, 
jusqu'au délire. « Calviniste fervent, sec- 
taire endurci, affolé de cantiques et de 
prières, il composait des poésies reli- 
gieuses qu'il illustrait, paraphrasait en 
vers les psaumes, s' abîmait dans lalecture 
delà Bible d'oùil sortait, extasié, hagard, 
le cerveau hanté par des sujets sanglants, 
la bouche tordue par les malédictions de 
la réforme, par des chants de colère et 
de terreur. » En effet, c'est bien la ter- 
reur sacrée qui semble avoir inspiré des 
planches telles que les Plaies d'Egypte, 
le Sinai, la Destruction de Jérusalem et 
du temple et les Martyres des Chrétiens 
où se déroule avec une abondance et 
une précision presque sadiques de détails, 
toute la série des supplices dont son 
esprit était hanté. Partout, même dans 
ses œuvres les moins tourmentées régnent 
une vie, un grouillement frénétique et 
toujours cette même épouvante du mys- 
tère et de l'inconnu, comme dans cette 
planche merveilleuse, Le Voyage à la 
Nouvelle Zemble où l'on voit les mate- 
lots aux prises avec un de ces monstres 
formidables et apocalyptiques dont son 
imagination terrifiée peuplait les mers 
inexplorées. 

Avec Charles De Groux, c'est à des 
préoccupations plus humaines que nous 



revenons. En quelques pages, Camille 
Lemonnier nous donne, au début du 
catalogue, une synthèse admirable de 
l'art si ému de l'auteur du Bénédicité. Il 
est difficile, après ces lignes définitives, 
d'ajouter quelque chose à l'étude de ce 
peintre. Cependant, dans les dessins que 
l'Estampe nous montre, apparaît un 
aspect bien différent de son talent et si, 
à propos de telles de ses œuvres on peut 
rappeler le nom de Millet et parler de la 
« soumission — que tous deux ils tradui- 
sent — des âmes simples au devoir quoti- 
dien de la reconnaissance envers la vie et 
ce qui l'exprime pour les chrétiens. Dieu», 
ici se reconnaissent une amertume et 
un sarcasme, une ironie cruelle et déses- 
pérée et je ne sais rien de plus sinistre- 
ment drôle que ces dessins aux légendes 
d'un humour tragique ni que cette maca- 
bre fantaisie, le Cloueur de Cercueils. 

Aussi est-ce une sensation exquise de 
détente et de charme que l'on éprouve 
en arrivant devant les lithographies de 
Belleroche : 84 numéros dans lesquels 
l'artiste parisien célèbre la louange de la 
femme moderne, en étudie la physio- 
nomie nuancée et subtile, en dégage la 
ps3xhologie si mobile. 

L'exposition de Charles Cottet nous 
ramène à une vision plus tragique, plus 
poignante,etplus profonde aussi de la vie. 
Les eaux-fortes exposées à l'Estampe, 
sans nous apprendre rien de bien neuf 
sur son talent n'en sont pas moins infi- 
niment remarquables car nulle œuvre de 
cet artiste n'est indifférente. Il s'est fait le 
chantre ému des populations rudes et 
résignées des côtes bretonnes, il a décrit 
leur pays en des pages admirables et a 
dit leurs misères avec l'accent le plus 
pénétrant. Ce sont elles encore qui l'oc- 
cupent surtout ici et il n'est rien de plus 
émouvant ni de plus pathétique que ce 
Triptyque du pays de la mer, que cet 
Enterrement breton (et notez que je cite 
un peu au hasard) ni que La Tristesse, 



177- 



la douleur du corps humain y cette œuvre 
de soufifrance et de pitié exaspérées. Dans 
toutes, d'ailleurs, il reste lecoloriste puis- 
sant que nous connaissons et quelques- 
unes de ses eaux-fortes en couleurs, 
Avila, Pont en Royaux en témoignent 
particulièrement. 

La gravure sur bois a trouvé un fer- 
vent en Arthur Jacquin dont la curieuse 
technique est étudiée par Verneuil et 
dont certaines planches sont singulière- 
ment impressionnantes dans leur parti- 
pris de simplification. 

Enfin voici un illustrateur, et l'un des 
plus admirables qui soient : Alberto Mar- 
tini I Combien rares sont les dessinateurs 
qui ont pu s'assimiler si parfaitement 
l'œuvre que leur crayon ou leur burin 
devait commenter! Les contes d'effroi, 
d'angoisse, de torture, l'imagination hal- 
lucinante, les cauchemars d'Edgard Poë 
se trouvent ici rendus avec l'art le plus 
étonnant. L'illustration s'identifie au 
texte avec tant de précision que vouloir 
en parler serait vouloir récrire l'œuvre 
du poète américain. Et l'on sort de cette 
exposition — car on a réuni ces œuvres 
dans la petite salle dont la demi-lumière 
contribue encore à les rendre plus 
effrayantes — saisi d'horreur et d'épou- 
vante. 

Pour signaler avec quelques détails les 
artistes mis en vedette par les orga- 
nisateurs de ce Salon, j'ai dû passer 
maints artistes dont les œuvres méri- 
taient pourtant une mention. L'impor- 
tance que prend cette chronique ne me 
permet malheureusement pas d'y reve- 
nir comme je l'aurais voulu et je ne 
pourrai que citer le vénéré maître Danse 
qui nous montre entre autres œuvres, 
une admirable reproduction de l'^w/Jx/r- 
quement pour Cythère ; H. De Groux 
avec un très beau portrait de son père et 
son véhément Christ aux outrages; 
Hazledine et ses tragiques vues de la 
Tamise ; Claus; Chahine dont on se rap- 



pelle certainement la belle exposition de 
l'an dernier et qui nous donne cette fois 
de très belles études de chantiers ; Gisbert 
Combaz, Khnopff, Finch, Ensor, Marc- 
Henry Meunier, Victor Mignot avec de 
délicieuses impressions de Versailles et 
ses Hauts-Fourneaux (d'après Adler), 
toutes eaux-fortes en couleur d'une 
extrême habileté, et d'autres encore que 
je m'excuse de devoir passer sous silence. 

A LA Salle Boute 
Exposition Lucien Frank 

Plusieurs fois j'ai eu l'occasion de 
signaler lesœuvressi délicates de Lucien 
Frank. Cette fois, c'est à la Salle Boute 
qu'il nous conviait. J')' ai retrouvé avec 
joie — est-ce un éloge ou une critique ? — 
les notes si exquises dont j'ai déjà dit le 
charme. C'est surtout l'heure indécise où 
tombe le soir, où la lumière des becs de 
gaz se mêle à la clarté mourante du jour, 
ce sont les bruines ou la brume impréci- 
sant la perspective des rues et des bou- 
levards qui requièrent le peintre et il en 
tire des effets d'une extrême séduction. 

Au Cercle Artistique 
Exposition Franz Gailliard 

Au moment où je terminais cet article 
s'ouvrait, au Cercle Artistique l'exposi- 
tion de notre ami Franz Gailliard. Les 
lecteurs du Thyrse connaissent bien ce 
peintre et se rappellent certainement la 
belle étude que lui consacra Léon Wéry. 
Mais Gailliard est de ceux dont chaque 
exposition vaut d'être commentée car 
toujours un nouveau progrès, une nou- 
velle recherche s'y remarquent. Aussi 
ai-je tenu à en parler dès aujourd'hui. 

C'est la Grèce, après Paris, après 
l'Italie, que Gailliard chante maintenant 
et c'est une impression merveilleuse, un 
enchantement unique que de trouver 
réunies, baignées de soleil, interprétées 



1/8 



avec un tact extrême, les études qu'il a 
rapportées de là-bas. 

Apeine est-on entré que déjà le charme 
opère. Les seuls titres des œuvres sont 
des évocations. Ils sont admirables et 
sans nulle mélancolie ces temples en 
ruines, ces paysages sacrés traversés du 
vol des cigognes, ces colonnes déca- 
pitées, ces amoncellements de marbre. 
Ce sont des œuvres d''art auxquelles 



chaque année a ajouté une beauté et qui 
restent harmonieuses malgré tout. 

Les Bois et la Mer, la Porte des 
Lionnes de Mycènes, les Reflets des Cou- 
chants sur le Parthénon sont parmi les 
plus belles toiles de Gailliard et je sou- 
haite ardemment de pouvoir bientôt 
revoir au Musée moderne cette œuvre 
admirable, X Ombre des nuées sur l'Acro- 
pole d'une grandeur si émouvante. 

Maurice Drapier. 



Les concerts. 



L'événement musical du mois est 
sans conteste, l'exécution de 1' « Orféo » 
de Monteverde, au Concert Populaire. 

L'œuvre date de 1607. Elle constitue, 
après les essais timides de Péri et 
Caccini, la première partition d'opéra 
sérieux qui ait été écrite en Italie, à 
l'époque de la Renaissance. Entendue 
aujourd'hui, à notre époque de fièvre 
musicale, de dramatisme effréné, de 
complications rythmiques et harmo- 
niques de toute espèce, elle apparaît 
réellement comme l'aube de tout notre 
art dramatique et théâtral. Ces stances 
naïves, avec leurs ritournelles, ces 
chœurs simples, mais bien conçus et 
bien traités, ces accompagnements 
caractéristiques, tout cet ensemble revêt 
je ne sais quelle grâce antique, quelle 
fraîcheur, et quelle sincérité d'expres- 
sion... Et de temps à autre telle phrase, 
tel récit, comme les plaintes d'Orféo, et 
la « Sinfonia » du m* acte, nous font 
entrevoir une grandeur et une intensité 
dramatiques émouvantes... Des accords 
hardis, une mélodie pleine d'invention, 
une volonté aussi de revêtir d'un carac- 
tère chaque personnage, en lui donnant 
son orchestre à lui seul, toujours formé 
d'un même groupe d'instruments, tout 



cela a quelque peu surpris et dérouté le 
public, mal averti et incapable de se 
rendre compte des intentions du compo- 
siteur. Que n'avait-on, pour la circons- 
tance, ajouté au programme une petite 
notice qui eût éclairé les auditeurs ? Le 
public, non prévenu, accueillit assez 
froidement cette œuvre unique et réelle- 
ment belle, et sembla moins s'émouvoir 
de la musique elle même que s'intéresser 
au crin-crin de la guitare et à la soufflerie 
primitive de l'orgue de régale... On com- 
prit beaucoup mieux les fragments de 
«Parsifal » qui nous furent donnés ensuite, 
mais sauter de Monteverde à Wagner, 
voilà de ces bonds peu ordinaires dans 
un programme. Il est vrai que Sylvain 
Dupuis ne s'effraie pas pour si peu. 

Le Concert Durant du 8 janvier bril- 
fait par la présence d'un excellent 
soliste: le baryton Louis Frôlich, qui 
interpréta avec art, sentiment et aussi 
avec autorité, le charmant air du 
Laboureur, des Saisons et les Plaintes 
de Amfortas, de « Parsifal». Schumann, 
Wagner et Strauss occupaient la partie 
symphonique, d'une interprétation 
satisfaisante, avec quelques faiblesses 
à déplorer dans l'exécution, surtout de 
la part du quatuor. 



— 179 — 



Le 23 janvier, après Monteverde il 
nous était donné d'entendre à Bruxelles 
deux charmants intermèdes de l'an- 
cienne école italienne également. La 
Servante maîtresse, de Pergolèse, et Le 
Peintre amoureux de Duni ; deux 
maîtres rivaux nous révèlèrentles trésors 
charmants de l'école napolitaine du dix- 
huitième siècle. Duui, plus superficiel et 
plus léger, a aussi plus d'esprit comi- 
que et de gaîté que son rival. . . mais com- 
bien Pergolèse lui est supérieur par la 
profondeur du sentiment musical! Et 
que sa « Servante maîtresse » est une 
œuvre incomparable de couleur et de 
style ! La musique est aussi bien plus 
scénique et d'une réelle psychologie. 
Ces deux œuvres excellemment mises à 
point par M. Vermandèle, reçurent de 



là part de M»» A. Tyckaert une inter- 
prétation réellement classique et très 
distinguée. 

Il nous est agréable de pouvoir men- 
tionner ici la charmante audition 
donnée par l'école de musique de Saint- 
Gilles à l'occasion de la distribution des 
prix. Les conservatoires nous habituent 
à ces auditions qui sont devenues 
aujourd'hui de sérieux concerts. M""" 
Frédérici, T'Kint, Vandyck, et L. Gan- 
tier, ainsi que MM. De Leener, Wul- 
put, et Petit, se sont fait valoir dans 
un répertoire choisi et des plus éten- 
dus... Voilà qui promet pour l'avenir. 
Aussi faut-il en savoir gré à l'excellente 
direction de M. Léon Soubre, qui nous 
a dotés d'une école de musique digne de 
figurer a côté de ses rivales. 

V. Hallut. 



Les théâtres. 

Théâtre de la Renaissance (Avenue de la Reine, 199). — La Madeleine 
repentie, pièce nouvelle en deux actes, de M. Charles Desbonnets. — Clapotin, 
pièce nouvelle en trois actes, de MM. Candrey et Clerc. — Théâtre royal 
DE l'Alcazar. — Prostituée, pièce en cinq actes, tirée du roman de M. Victor 
Margueritte, par M. Henri Desfontaines. — Le Marquis de Priola, pièce en 
trois actes, de M. Henry Lavedan. — Les Amants de Sazy, pièce en trois 
actes, de M Romain Coolus. — Théâtre royal du Parc. — Comme les 
Feuilles, pièce en quatre actes, de Giacosa, traduction de M"* Darsenne. 



Une nouvelle pièce d'un jeune auteur 
belge vient de remporter un gros succès. 
Quoique mal interprétée, elle a conquis 
d'emblée toutes les sympathies, et ce, 
plus encore par l'art qu'elle contient que 
par l'éraotion qu'elle communique. 
\ussi importe-t-il de signaler cette vic- 
toire, malgré son apparente modestie, 
car elle attire notre attention sur un 
jeune qui promet. 

La Madeleine Repentie àe M. Charles 
Desbonnets nous offre en effet le spec- 
tacle assez rare d'une simplicité de 



lignes, d'une beauté de proportions qui 
séduit, surtout lorsqu'elle s'allie, comme 
ici, à un conflit passionnel rendu violent 
par la concision même de l'intrigue. 

A vrai dire, celle-ci n'est pas absolu- 
ment originale; elle semble inspirée 
d'une scène de la Tosca, et l'atmosphère 
qui l'entoure est assez semblable à celle 
du Grand Soir; néanmoins, ce qui 
dénote en ces deux actes des qualités 
personnelles, c'est le naturel du dialogue 
traduisant avec une exactitude presque 
photographique le tumulte des senti- 



— i8o 



ments, et cette beauté nette de l'ensem- 
ble, faite du souci de la forme et d'un 
équilibre harmonieux entre les diverses 
parties du sujet. Aucun ornement inu- 
tile ne vient encombrer le déroulement 
bref de l'action, et il en résulte une vraie 
impression d'art, mêlée à un reflet de 
vie d'une émouvante sincérité. 

François Léonard. 

On nous convia aussi à une autre 
comédie nouvelle, comme disait le pros- 
pectus, mais d'un modèle fort suranné : 
Clapotin qui figura avec la Madeleine 
repentie au spectacle d'ouverture du 
« Théâtre de la Renaissance ». Tentative 
hasardeuse : une salle de spectacle pres- 
que dans la banlieue avec une troupe de 
fortune et des moyens financiers réduits. 
Ceux qui l'entreprirent, avec la vaillance 
juvénile qui convenait à leur âge, mais 
qui ne pouvait suppléer à l'indigence de 
leurs moyens matériels, puiseront dans 
cette expérience pleine de périls, de 
fructueux enseignements pour les futures 
campagnes qu'ils organiseront. Clapotin 
n'étaitpaspour passionnerlesfoulesqu'il 
eût fallu impressionner. Non qu'elle man- 
quât d'habilité scénique, mais le sujet 
n'offrait guère de palpitantes situations 
ni d'imprévus développements. Lenobil- 
lon de contrebande, décavé, qui croit 
épouser la jeune fille riche et courtise la 
mère; le père, gros parvenu, que tente le 
blason ; l'amoureux sympathique, l'oncle 
prudent, de conseil sage, ont trop souvent 
fait l'ordinaire des fabricants de pièces 
àdénouemcntmoral,où l'on voitle fourbe 
démasqué et la vertu récompensée, pour 
nous émouvoir encore. M. Raymond 
Colleye, directeur du Théâtre de la 
Renaissance, a une revanche à prendre. 
Nous la lui souhaitons éclatante. 

Ce fut un mois extraordinairement 
intéressant, et tous les genres occupèrent 
l'affiche du théâtre du Parc et du théâtre 



de l'Alcazar suscitant une variété d'im- 
pressions du plus haut attrait. 

Voici d'abord, à l'Alcazar, le succès 
persistant de Prostituée, la pièce tirée du 
roman de Victor Margueritte. Celui-ci, 
tout comme M. Brieux, croit à la portée 
éducative du théâtre. Conviction louable 
certes, qui nous vaut des pièces forcé- 
ment déclamatoires. Elles sont doulou- 
reuses, par la nature du sujet, qui em- 
prunte son intérêt aux plaies sociales : ici 
il s'agit de montrer dans toute sa hideur 
le martyr de ce «bétail d'amour» comme 
on l'a appelé. Après avoir tenté de nous 
émouvoir avec le Ruisseauetla Femme X, 
sur le sort des victimes du commerce de 
la chair dans des circonstances assez 
spéciales et fausses, l'Alcazar nous en 
donne des tableaux plus exacts. Il ne 
s'agit plus ici de la prostituée idéalisée, 
mais de la femme publique, telle que 
l'homme, le grand coupable, l'a faite. 
Sans doute, tous les éléments qui tendent 
à la rendre sympathique sont réunis 
dans la pièce de M. Margueritte, depuis 
la première chute jusqu'à la déchéance 
finale et lamentable, jusqu'à la mort. 
Mais ils sont admissibles, les documents 
sont authentiques,et ont permis à l'auteur 
une sincérité indignée dont l'effet est 
évident sur le public. Ceci n'est pas à 
dédaigner et n'aurait-on retenu que cette 
phrase lapidaire mais combien éloquente: 
Lisez des livres sai7is, que le drama- 
turge aurait atteint un but dont il faut le 
féliciter. 

M"* Béer a donné au personnage de 
Rose un naturel très caractéristique et 
M. Hauterive une distinction correcte 
à celui du bon médecin. Leurs cama- 
rades — parmi lesquels M. Bosc, qui 
témoigne d'une souplesse d'adaptation 
remarquable, et M™* Herdies, très pitto- 
resque, — les ont très convenablement 
secondés. 

La direction de l'Alcazar, qui multiplie 
les occasions de se rendre sympathique, a 



— i8i - 



fait paraître à l'affiche, coup sur coup, 
deux reprises vraiment heureuses : Le 
Marquis de Priola avec M. Le Bargy et 
M"* Juliette Clarens; les Amants de 
Sazy avec M""' Ariette Dorgère. Autant 
la première impressionne par sa solide 
armature, autant la seconde amuse par 
la fantaisie légère de sa trame. Saz}' n'a, 
parmi ses amants, aucun Priola, elle 
n'aime pas Don Juan. Elle prête son 
corps, en souriant, et quand elle donne 
son cœur, c'est pour rien, parce qu'elle 
aime. C'est une bonne fille. Ce n'est pas 
un caractère. 

Priola est un artiste du vice ; il jouit 
de sa puissance malfaisante; il raffine 
ses cruautés; il n'aime jamais, il meur- 
trit les cœurs, en virtuose de la méchan- 
ceté. C'est un type qui restera dans notre 
littérature comme celui du séducteur 
moderne ardemment sollicité par des 
conquêtes sans que son cœurs émeuve, et 
des victoires où sa férocité erotique se 
délecte. 

La pièce de M. Coolus est un aimable 
badinage émaillé de mots exquis tissé 
sur une situation douteuse. Celle de 
M. Lavedan est une comédie puissante, 
révélatrice d'un tempérament où se 
condense la «culture artistique du mal ». 

Et voici que loin des conflits sans 
cesse renouvelés de l'amour, le Parc 
nous a offert le très prenant spectacle 
d'un drame humain, grand dans sa tou- 
chante simplicité. Quelle est l'action du 



malheur sur une famille à qui la fortune 
cesse de sourire ? Selon les dispositions de 
chacun, il y aura de nobles victoires sur 
l'adversité, il y aura de mornes défaites 
dans le désarroi moral et sentimental. 
Les uns résisteront à la tourmente, les 
autres iront à la dérive, vers les incon- 
nus lamentables, comme les feuilles. 

Patiemment Giacosa déroule devant 
nous les tableaux impressionnants de la 
misère qui atteint ses personnages, de 
la lutte qu'ils entreprennent, avec les 
accidents, les succès, les déboires de 
cette famille. Il note, avec un scrupule 
d'historien, les traits du caractère de 
chacun, qui rendent si vraisemblable- 
ment humaines l'évolution, la disloca- 
tion de cet intérieur, qui finira par se 
régénérer, délesté de ses éléments de 
dépression et de défaillance. Dans le tour- 
billon dangereux des aventures sans scru- 
pule, ils s'en iront, comme les feuilles... 

Spectacle infiniment passionnant par 
le côté si douloureusement humain qu'il 
nous révèle, spectacle intensément 
artiste et poignant par le côté d'observa- 
tion émue qui nous confronte avec une 
réalité profondément'émotionnante,sans 
sensibleries pitoyables. Il faut féliciter 
la troupe du Parc qui nous a donné de 
Comme les Feuilles, une interprétation 
de discrétion contenue. M'"'^Terka Lyon, 
Hamont, MM. Seran, Scott, Daubry, 
ont fait preuve d'un sens des nuances 
très remarqué. 

LÉOPOLD RosY. 



Les conférences. 



Une fièvre nouvelle et contagieuse 
sévit, à Bruxelles, cet hiver : la confé- 
rencite. Cas isolés d'abord, réunis aujour- 
d'hui en véritables épidémies sous les 
plus puissants patronages : « Annales 



de Paris », « Amis de la Littérature », 
«Cercle Artistique», «Conférences inter- 
nationales » et d'autres et d'autres encore. 
Aussi je propose au Comité de l'Exposi- 
tion, un pavillon spécial, où les orateurs 



— I«2 — 



en mal d'éloquence se gargariseront à 
l'aise et formeront par le nombre, si ce 
n'est par l'attention, un auditoire... 
mutuel. 

Pendant, ce mois — coïncidence 
curieuse — tous ces fils de Démosthène 
dirigèrent leur ejBfort lingual vers l'his- 
toire.... celle des autres d'abord et puis 
chacun un peu la sienne. L'altruisme 
n'est-il pas une vertu pour les autres? 

En diplomate, nous débuterons par le 
sourire et le parfum des conférences 
aimables de la Salle Patria. C'est à 
M. Fierens-Gevaert qu'échut l'honneur 
de guider vers le repos éternel, la défunte 
année. Il le fit, en « vrai belge », blague- 
rait Octave Mirbeau, puisque cet enter- 
rement fut accompagné de « chansons »... 
Dans l'envolée des notes joyeuses, 
M. Fierens avait semé des trémolos, que 
sa virtuosité fit apprécier à son délicat 
auditoire. Impossible de nier son art de 
dire, sa technique et son érudition cachées 
sous de jolis couplets, et la diversité de 
ses analyses allant de l'hymne religieux 
aux chansons d'amour et de la ronde à 
la berceuse. 

Ce lui fut occasion de broder sur 
l'éternel thème « âme wallonne et âme 
flamande» quelques variations célébrant 
la race germaine après la race latine. 
Deux charmantes interprètes M'^^ Reine 
Davanzi et M"^ Marguerite Rollet appor- 
tèrent à cette musicale conférence l'ap- 
pui de leur voix souples et jeunes. 
M"* Davanzi soutint avec une prédilec- 
tion marquée « l'âme flamande », en 
mimant avec une réelle intensité d'ex- 
pression des histoires artistement ryth- 
mées, par M. F. Beauck. 

Y! ouverture de 1910 fut sonnée par 
M. d'Esparbès, en accords claironnant 
l'épopée napoléonienne. Aucune recher- 
che technique, guère de philosophie, ni 
de thèse, mais un très agréable histori- 
que présenté sous forme de contes et de 
poèmes récités. Plus que le soleil d'Aus- 



terlitz, le déclin rouge de Waterloo l'at- 
tire et chauffe son enthousiasme ; soufile 
héroïque, patriotisme exalté des « vieux 
de la Vieille » devant l'agonie des aigles. 
Thème grandiose et vibrant s'il en fût et 
que M. d'Esparbès soutient avec plus de 
bonheur dans ses œuvres que dans sa 
conférence. Sa talentueuse partenaire, 
M"« Roch, de la « Comédie Française » 
détailla avec un art incomparable « Les 
Voix Intérieures » de Victor Hugo et 
« Les Grognards » de Théophile Gautier. 

Suivant son confrère dans l'histoire, 
M.Georges Cain^ sous une forme ima- 
gée, vivante, enthousiaste parfois et plus 
souvent ironique, opposa à 1' « Agonie 
des Aigles », le « Retour des Lys ». 
Leur lutte suprême, le pâle triomphe 
des royalistes figuré par la cour de 
Louis XVIII et de Charles X et par 
Madame Royale, l'orpheline du Temple, 
ne lui inspirèrent qu'une médiocre admi- 
ration et quelques coups de griffe; il 
réserva patte de velours et ronronne- 
ments joyeux, aux artistes contempo- 
rains, les Lamartine, les Hugo, les Cha- 
teaubriand, les Géricault et les Delacroix. 

Pour enclore notre esprit dans le cadre 
de l'époque, on nous fit admirer après 
de vieilles estampes, deux charmantes 
ballerines de l'Opéra : M'^=* Meunier et 
Chasles, qui nous rappelèrent par leur 
costume et par leur maintien, les grâces 
du «temps». Force nous est bien, faute 
de place, de remettre à notre prochaine 
rubrique, les deux dernières conférences 
des « Annales », pour en arriver aux 
« Amis de la Littérature » représentés à 
l'Hôtel de Ville par M. Georges Rency. 

Chargé de caractériser l'âme et l'in- 
fluence wallonnes, M. Rency s'acquitta 
de cette mission avec habileté et aussi 
avec une mesure et une modération 
qu'on aurait cru dictées parle spectre de 
l'âme belge veillant à ses côtés, telle la 
statue du commandeur 1 Exorde prudent, 
souhaits de continuité dans l'union cor- 



- i83- 



diale et politique de deux fractions du 
pays, qui à l'instar de la France réunis- 
sant provençaux et bretons, normands et 
lorrains, doivent marcher fraternelle- 
ment sous le même régime. 

M. Rency oublie la question des races, 
tous les Français sont latins, est-ce le cas 
de tous les Belges ? L'instinct, la grande 
loi naturelle, qu'en fait-il ? On pourrait 
lui opposer la race israëlite,dont les fils, 
jetés de par le monde,sous toutes les lati- 
tudes et tous les régimes, n'en restent 
pas moins admirablement unis et soli- 
daires. 

MM. Delattre, desOmbiaux, Séverin, 
Mockel, Glesener^ Krains, Garnir et 
quelques autres représentent aux yeux 
de M. Rency les Wallons les plus carac- 
téristiques. Sans contester le mérite de 
ceux-ci, j'eusse souhaité qu'il en nommât 
d'autres (une nomenclature est si vite 
faite!). Comment oublier Rodenbach 
(né à Tournai et de culture flamande 
comme Albert Giraud, né à Louvain, est 
de culture latine) Henri Maubel, 
^mes Blanche Rousseau, Marie Closset, 
MM. Maurice Wilmotte, le comte 
Albert du Bois, Franz Mahutte, Arnold 
Goffin, Hector Chainaye, Henri Xizet. 

Reconnaissons en toute équité que 
M. Rency avec une technique et une 
philosophie remarquables, un style 
coloré, a déduit adroitement les causes 
de la diflérenciation wallonne et fla- 
mande. 

De l'Hôtel de Ville au Cercle Artisti- 
que, nous voici à la « Série de Confé- 
rences sur le Romantisme » aspect géné- 
ral présenté sous deux formes : par un 
ennemi, le critique français, M. LasseiTe 
et par un ami, le poète Albert Giraud. 
En objectif, le critique dédaigne et 
dénigre le lyrisme effréné du roman- 
tisme dont le poète, en vrai subjectif, 
admire la sensibilité et l'imagination. Ce 
ne fut pas un plaidoyer avec réponses 
acides du tac au tac, mais deux thèses 



entre lesquelles je vous laisse choisir. 

La vieille querelle entre le classicisme 
et le romantisme s'est amplifiée, nous dit 
M. Lasserre, au point de devenir, au 
XIX' siècle, un conflit général. S'ap- 
puyant sur la définition d'Auguste 
Comte : « Le Romantisme est la sédi- 
tion de l'individu contre l'espèce » et sur 
celle de M. Brunetière : « Le Roman- 
tisme c'est le triomphe de l'individua- 
lisme, l'émancipation entière et absolue 
du «moi», M. Lasserre fait remonter 
l'origine de ce sentiment de révolte et 
d'indépendance à J.-J. Rousseau. Il lui 
reproche cabotinage, iudividualisme 
forcené, rêverie romanesque, inquiétude 
étalée, incapacité de se connaître à cause 
de son impuissance à se mesurer. 

Sédancourt lui sert de passerelle pour 
arriver à Chateaubriand, qu'il juge rêveur 
nostalgique incontentable, épris de 
succès, passionné et sec, incandescent 
et glacé, esprit amer, qui a dit : < La 
société nem'intéressepas,jesuisrhomme 
de la solitude» et qui, partant, contribua 
à rendre son art complètement anti- 
social et à en faire la « littérature du 
déclassé ». 

Après avoir indiqué la corrélation 
existant entre les principes du Roman- 
tisme et ceux de la Révolution, consé- 
quemment l'illogisme des romantiques 
légitimistes, M. Lasserre prévoit cette 
objection : les lyriques ont rempli leur 
mission littéraire. A quoi il répond: la 
valeur esthétique du romantisme est plus 
étendue parce que la morale et la philo- 
sophie littéraire se touchent, comme le 
prouve Sainte-Beuve, en démontrant 
ainsi le renouvellement des littératures. 

Concédant au romantisme la recru- 
descence du culte de la nature, l'apport 
de lyrisme personnel d'émotions plus 
poétiques que sociales, « d'impression- 
nettes » telles que la mélancolie et l'en- 
nui, il l'accuse de pauvreté d'idées sous 
la magnificence des mots de pathétique 



— i84 — 



mis au service de petites choses, de fai- 
blesse psychologique émanant de sa 
philosophie anti-sociale et enfin d'une 
déformation de l'exactitude, quant au 
fond et à l'Esprit. 

Delacroix n'affirmait-il pas que le 
Beau c'est la réunion de toutes les con- 
venances et Gœthe que, si le classicisme 
est sain^ le romantisme est malsain. Pour 
revenir au classicisme, un art ne doit pas 
servilement imiter les anciens, il lui 
suffira de posséder l'équilibre de l'intel- 
ligence, la santé physique et morale. 

C'est une erreur de croire que la 
plante humaine peut vivre isolée, l'air de 
famille des classiques n'enleva rien à leur 
originalité et à leur gloire. La grandeur 
de l'art ce n'est pas l'individuel, c'est 
« l'humain » .... 

A la doctrine de M. Lasserre on pour- 
rait opposer l'opinion d'Anatole France: 
« L'art n'a pas la vérité pour objet, il 
faut la demander aux sciences et non à 
la littérature, qui n'a et ne peut avoir 
d'autre objet que le Beau. » 

Je m'excuse de cette courte réfutation 
qui semblerait un empiétement sur le 
terrain du talentueux contradicteur de 
M.Pierre Lasserre. M, Albert Giraud se 
rappelant que l'époque romantique fut 
celle 011 l'on raisonna le plus mal, res- 
treint, avec habileté, le débat à la seule 
littérature. Pourquoi dit-il, reprocher au 
romantisme la victoire de l'imagination 
sur la raison ? Cette prépondérance dan- 
gereuse en histoire et en politique ne 
l'est point en littérature, où la sensibilité 
et l'imagination sont qualités indispen- 
sables des créateurs. L'intelligence et la 
raison ne donnent qu'une lumière froide, 
l'art, c'est la chaleur de la vie. 

L'origine du romantisme ne remonte 
pas au |xvrii= siècle, elle est plus loin- 
taine, affirme l'histoire. N'y eut-il pas des 
préromantiques en Angleterre : Shakes- 
peare et ses disciples, en Allemagne : 
Gœthe, en France : Montaigne, Rabelais, 



Agrippa d' Aubigné, les poètes de l'école 
lyonnaise, Ronsard et sa pléiade, tous 
n'ont-ils pas le style débridé, pittoresque 
et fantasque nécessaire à cette caracté- 
risation? Le style dit Louis XIII au 
commencement du xviP siècle inspira 
au xix^ les Ruy Blas, les Capitaine 
Fracasse et les Cyrano. Le lyrisme de 
Corneille, la sensibilité de Racine et du 
douloureux Pascal ne sont-ils point 
romantiques ? 

Au xvir siècle la littérature dirigée 
vers le théâtre subordonna, comme le 
voulait ce genre, l'imagination à la rai- 
son; au xix% apothéose de la poésie 
lyrique, l'imagination est reine. N'ou- 
blions pas qu'il existe un équilibre 
instable et que partant, on peut, sans 
tomber, incliner du côté de ses qualités 
naturelles. Les romantiques ont trouvé 
cet équilibre dans les chefs-d' œuvres, où 
ils ont réalisé leur idéal, en quoi ils 
furent les continuateurs des classiques, 
dans la mesure où cette soumission était 
nécessaire à l'art. 

Impossible, comme le prétendent les 
bureaucrates de la littérature et les phar- 
maciens de l'histoire, de sectionner l'his- 
toire de la pensée humaine; les morts 
revivent en nous, c'est leur pensée, qui 
nous suggestionne. Hugo fut nourri de 
la sève classique, Musset pétri de la 
pensée du xviiP siècle, rima, en quel- 
que sorte, les idées de Diderot, les ro- 
mantiques de 1830 sont bien les descen- 
dants des romantiques de 1640. 

Malgré certaines réserves concernant 
V. Hugo, Dumas père, Sainte-Beuve, 
Musset, Gautier, Vigny, M. LasseiTe 
oublie de mentionner l'afflux de chefs- 
d'œuvre, véritable couronne lyrique, 
produit par ce romantisme, qui nous 
valut Lamartine, V. Hugo, Musset, 
Leconte de Lisle, Baudelaire. 

Le réquisitoire de M. Lasserre contre 
la littérature d'imagination n'a rien 
prouvé; ce n'est pas parce que d'aucuns 



— i85 — 



chez nos voisins du Sud, veulent une 
restauration qu'il faille tout renverser! 
« L'orléans d'ailleurs est une étoile qui 
ne se porte plus en France. » 

Mon rôle de critique me réduit hélas, 
à faire cette sèche dissection ! Le riche 
coloris, la subtihté de la pensée, la clarté 
de l'esprit, l'ironie des traits donnèrent 
à cet exposé une vie incomparable. 

Cette rubrique, commencée par le sou- 
rire des « Annales », se terminera par le 
rire d'une conférence-vaudeville, débitée 
par M. S. Bonmariage, à la Fédération 
post-scolaire de Saint Gilles, qui a pour 
président M. F. Dernier En parlant 
d'un sujet sévère : « La Culture dans 
les Lettres belges » et sans le secours 
d'une chanteuse, on peut être un amu- 
sant conférencier. Et la chose étant 
rare, le mérite n'est pas si mince! 

Au lieu de s'offusquer, l'auditoire pré- 
venu de se trouver devant un humoriste, 
s'amusa franchement de ses paradoxes, 
de ses anecdotes, de ses saillies impré- 
vues. 

M. Bonmariage affirma ne connaître 
pas ou guère le mouvement littéraire 
belge, aussi, ajouta-t-il, c'est une raison 
pour en parler. Taine, détracteur de notre 
aptitude aux belles-lettres, serait étonné 
de voir, comment unité et prospérité 
politiques firent naître un mouvement 
littéraire qui, frotté à notre école de pein- 
ture flécliissante, est devenu descriptif et 
plastique. 

Si la littérature est le reflet d'une épo- 
que, nous sommes de petites âmes, 
vivant en des temps secondaires, règne 
du toc, temps de cabotinage et de maquil- 
lage, où le but de tous est de s'enrichir. 
S'enrichir pourquoi? Tel qui s'enrichit 
avec habileté est incapable de se ruiner 
avec élégance. La prodigalité et l'oisi- 
veté sont souvent difficiles à pratiquer. 
Aussi, les vrais artistes au lieu de s'em- 
bourgeoiser, vivent dans le passé et se 
résument dans une attitude. 



Après éloge et lecture des poèmes de 
MM. Elie Marcuse et Georges Marlow, 
M. Bonmariage effleura la question des 
âmes (et de trois!), niant la possibilité 
d'une fusion intellectuelle qu'aucune 
union politique n'amènera. Le nationa- 
lisme, c'est une histoire inventée par 
quelques vieux renards, qui ont trouvé 
les raisins trop verts. 

Toutes ces opinions pailletées de 
scintillements semblaient jetées avec 
aisance et désinvolture par un spirituel 
sceptique. 

NOTRE TROISIÈME SAMEDI. 

Plus d'une fois l'art exquis de M. 
Henry Maubel sollicita mon attention 
et ce me fut un plaisir d'y être ramenée 
par la dernière lecture, au Thyrse, des 
Racines 

Cette pièce en trois actes, qui met en 
scène des âmes plutôt que des corps, 
caractérise admirablement la mentalité 
de cet écrivain, son dédain des vérités 
trop crues, des lumières trop vives, 
son esthétique de la nuance et de la 
modulation, sa philosophie tour à tour 
douloureuse et optimiste, s'exprimant 
par des réticences et des mots suspendus 
sur les lèvres. 

Ce Jacques, desRacines,qui secherche, 
souffre et s'inquiète en silence, ce cher- 
cheur d'idéal aux aspirations vers Tail- 
leurs et l'au-delà me semble pétri avec 
l'âme de M. Henry Maubel. 

Son hésitation à quitter le sol natal où 
l'attachent les racines de son esprit et 
de son cœur, sa lutte, sa souffrance, et 
jusqu'à la catastrophe, qui dénoue son 
angoisse et lui apporte, après l'air du 
large un instant respiré, la clarté défi- 
nitive et l'apaisement final, tout laisse 
transparaître l'âme de celui, qui a fait 
dire à Jacques : « Je ne fais pas les livres, 
je laisse les livres se faire en moi ». 

Mentalité émotive, élevée, sereine et 



— I( 

aussi éloignée que son héros de tous les 
batteurs d'estrade d'aujourd'hui, 

HÉLÉNA Clément. 

P. S. Notons Tes mérites d'une inter- 
prétation, qui a fait saillir, en toute sim- 
plicité et sincérité, les beautés de 



l'œuvre. A côté du silencieux «Jacques-» 
la grave et studieuse « Ella », si intelli- 
gemment comprise et incarnée par 
M"« Rosy, nous a délicieusement émue. 
Les autres rôles furent convenable- 
ment lus par M"« G. Laur, MM. Aron, 
Dubois, Martin, Hartjens. 



Lettres portugaises. 

Le Lyrisme. 
Conférence prononcée à « l'Université Nouvelle » de Bruxelles. 



Mesdames, Messieurs, 

Avant de vous parler des œuvres et 
des figures vraiment représentatives de 
la littérature portugaise, il faut que je 
vous dise que cette littérature possède 
un caractère distinctif qui la différencie 
nettement de toutes les autres de l'Eu- 
rope : c'est un sentiment d'enthousiasme 
ou d'amour devant la nature ou la vie, 
amour plutôt attendri que fougueux, 
plutôt délicat que violent. Ce sentiment 
imprègne d'ailleurs toute l'âme natio- 
nale ; chez nous on aime par amour de 
l'amour, et on aime jusqu'à la tristesse 
qui provient de l'intensité de nos émo- 
tions. Nous avons même en portugais un 
mot, absolument intraduisible, qui ex- 
prime bien notre façon d'être : c'est le 
mot Saudade, qui veut dire quelque 
chose comme regret douloureux et agréa- 
ble en même temps, et qu'un de nos plus 
grands écrivains du xix* siècle définis- 
sait : 

« un amer plaisir des malheureux. » 

En effet, ce que nous désirons tou- 
jours, c'est d"être émus, c'est d'avoir une 
sensibilité continuellement vibrante et 
frémissante. Peu importe la douleur, si 
elle est un signe de vie. Au fond, il y a 
quelque chose de mystique dans cet 
amour enveloppant et fort, au moyen 



duquel nous incorporons à nous-même 
tout le monde extérieur, tout le monde 
réel, et qui ne nous laisse presque jamais 
faire de l'ironie ou maudire nos malheurs 
mélodramatiquement. Je donne à ce 
sentiment le nom de lyrisme, puisqu'il 
n'est, en somme, que l'exaltation perpé- 
tuelle de la vie. Ce lyrisme est le trait 
commun de toutes les œuvres des écri- 
vains portugais : vous le trouverez dans 
la poésie, dans le roman, dans le théâtre 
de chez nous. Il est le caractère essentiel, 
fondamental, irréductible, de la littéra- 
ture portugaise. Et mieux que cette affir- 
mation, deux ou trois exemples choisis 
dans notre histoire littéraire, vont vous 
prouver aisément ce que j'avance et qui, 
au premier abord, peut vous paraître trop 
paradoxal. 



L'influence si connue de la poésie pro- 
vençale, de la poésie troubadouresque, a 
été très grande au Portugal. Soit qu'elle 
réveillât en nous des qualités non encore 
révélées, extériorisées, soit que (comme 
le prétend notre grand historien littéraire 
Theophilo Braga) elle ait été beaucoup 
moins importante, parce quecettepoésie, 
apparue d'abord dans le noyau péninsu- 
laire d'où est né le Portugal, a irradié 
jusqu'en Provence et en est revenue plus 



i87- 



forte et plus caractérisée, le fait est que, 
pendant le xiii*^ et le xiv^siècles.la poésie 
troubadouresque se développe énormé- 
ment au Portugal, sous l'influence de la 
littérature du midi de la France. Mais 
est-ce que cette influence a été complète, 
absolue ? Est-ce qu'elle nous a entière- 
mentfaçonnés? En aucune façon. Certains 
poètes, des moindres, en tout cas, l'ont 
vraiment subie, comme d'autres subiront 
plus tard l'influence espagnole. Mais 
chez la plupart et, surtout, chez les meil- 
leurs, notre lyrisme apparaît clairement, 
lyrisme que nous ne trouvons point chez 
les poètes provençaux de cette époque. 
En effet, Gaston Paris dit, en parlant de 
la poésie des troubadours français : 

« L'amour y occupe toujours la place prépon- 
dérante, et c'est presque toujours un amour con- 
ventionnel, qui a ses règles et ses formules, 
comme la poésie qui lui sert d'expression, et la 
musique dont cette poésie est accompagnée. Les 
poètes adressent leurs hommages lyriques à des 
dames qui s'en font gloire, en sorte que la pré- 
caution obligatoire de ne les désigner que par un 
5^n^/ convenu n'est le plus souvent qu'un jeu, 
comme d'ailleurs toute cette poésie. Il est con- 
venu, entre autres choses, qu'un homme ne peut 
aimer qu'une femme mariée, généralement de 
plus haut rang que lui; et cela se comprend, étant 
donnée la nature de cet amour,fait tout entier de 
soumission et d'aspiration. On chante sa dame 
surtout pour être admiré des connaisseurs, et on 
la chante dans les formes voulues... > 

Cette critique de Gaston Paris ne pour- 
rait jamais être appliquée à la poésie por- 
tugaise du moyen âge. Il y a en elle, 
certes, de la soumission et une conti- 
nuelle aspiration en face de la femme que 
le poète aime : mais ces deux sentiments 
ne proviennent jamais de la position 
sociale de celle-ci ; mais tout simplement 
de la nature de l'amour qu'on a pour elle, 
amour si grand qu'il se croit petit et sans 
valeur par égard à son inspiratrice. Les 
troubadours portugais ne se sont jamais 
préoccupés du rang de leur dame. Le roi 
D. Diniz, le plus grand poète de cette 
époque, semble même avoir choisi plu- 



sieurs de ses meilleures inspirations dans 
des sujets populaires. Il n'y a, chez lui, 
rien de convenu, rien d'artificiel. Voyons, 
par exemple, une de ses poésies. La tra- 
duction n'en peut donner le rythme, ni 
la beauté qui résulte de certains assem- 
blages de mots. Mais elle vous donnera 
peut-être une suggestion des vers. 

DLALOGUE 

Oh ! fleurs, fleurs du pin verdoyant 
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon 

[ami? 

— Hélas, mon Dieu, où est-il ? 
Oh! fleurs, fleurs du vert rameau 
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon 

[aimé ? 

— Hélas, mon Dieu, où est-il ? 
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon 

[ami. 
De celui qui a trahi les'serments qu'il m'a faits .' 

— Hélas, mon Dieu, où est-il ? 
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon 

[aimé. 
De celui qui a menti après avoir promis? 

— Hélas, mon Dieu, où est-il? 
< Vous nous demandez où est votre ami, 

> Et nous vous dirons qu'il est bien vivant... 

— Hélas, mon Dieu, où est-il ? 

» Vous nous demandez où est votre ami, 

» Et nous vous dirons qu'il est bien portant... 

— Hélas, mon Dieu, où est-il? 

> Et nous vous dirons qu'il est bien vivant 
» Et qu'il sera ici avant le délai fixé... 

— Hélas, mon Dieu, où est-il? 

» Et nous vous dirons qu'il se porte bien, 

» Et qu'il sera avec vous avant la fin du délai... » 

— Hélas, mon Dieu, où est-il? 

Ce sont des vers d'une grande saveur 
populaire, simples, délicieux de fraîcheur 
ingénue. Mais ce n'est pas seulement 
l'émotion qui caractérise notre poésie 
troubadouresque. 

Comme Ta fait justement remarquer 
le célèbre critique allemand Wilhem 
Storck, en parlant de la poésie primitive 
portugaise, il y a des diflférences essen- 
tielles de technique entre cette poésie et 
celle des autres nations à cette époque. 
Ainsi : l'emploi fréquent de l'assonance 
remplaçant la rime; la construction 



I«8 — 



simple de la strophe qui se réduit souvent 
à deux vers, quelquefois même à deux 
hémistiches, bien que nettement séparés 
tous les deux; et surtout, le parallélisme 
des idées qui se répètent, en général, 
dans deux strophes, uniquement diiBfé- 
renciées par la rime ou par une légère 
variation de la phrase poétique, mais 
jamais essentiellement par le contenu. 
C'est ce qui arrive dans le «Dialogue » 
que je viens de transcrire. Il y a encore 
d'autres différences importantes, mais 
trop techniques pour qu'il vaille la peine 
de les détailler toutes. 

Storck dira aussi : « ce genre de poésie 
est sans modèle et sans égale dans 
aucune littérature ». Où trouverez-vous 
en effet,des poèmes,écrits au xiii« siècle, 
dont le charme puisse égaler celui 
de cette petite composition ; 

« Dame dont le corps est svelte 

Je suis né dans une terre de malheur. 

Car je n'ai plus jamais perdu souci 

Ni anxiété depuis que je vous ai vue... 

Quelle terre de malheur, celle où je suis né, 

— Madame — pour vous et pour moi. 

Avec cette anxiété qui ne finira plus 
Je suis né dans une terre de malheur... 
Car je vous aime sans vouloir vous aimer 
Et cela vous fait de la peine, à vous aussi. 
Quelle terre de malheur, celle où je suis né 

— Madame — pour vous et pour moi ! 

Hélas! captif et infortuné 
Je suis né dans une terre de malheur. 
Car j'ai toujours vainement cherché 
Un bien que je n'ai jamais pu atteindre ! 
Quelle terre de malheur, celle où je suis né 

— Madame — pour vous et pour moi ! 

Comment exprimer d'une façon plus 
délicate l'impossibilité et la profondeur 
d'un amour qui nous tient au cœur ? Cette 
sorte de résignation, cette mélancolie 
fière qui n'est pas désespérée, mais qui 
aime plutôt ce qui la cause, — voilà des 
sentiments bien portugais que vous ne 
rencontrerez que difficilement chez les 
poètes contemporains des autres pays. 



A titre de curiosité je vous traduirai 
encore une petite chanson de la même 
époque, où la mer a le rôle principal. 
Il y a en elle, comme en plusieurs autres, 
d'ailleurs, le germe de cette anxiété que 
nous aurons toujours en face de l'océan, 
anxiété triste ou héroïque, selon les cas : 

Le roi du Portugal 

A fait construire des barques. 

Et dans ces barqu 
d'une grande signification. 

A présent, M. Butti vient de donner 
le Castello del SognOj un grand poème 
dramatique en vers, sur le type du Faust 
de Gœthe, ce qui nous prouve encore 
la grandeur habituelle de son inspira- 
tion : la valeur poétique de cette œuvre 
peut paraître douteuse. M. Butti en a 
publié autrefois les premiers fragments 
dans « Poesia », la grande revue inter- 
nationale et futuriste dirigée à Milan 
par le poète Marinetti. Cependant ceux- 
ci, soit dit avec franchise, révélèrent, 
d'un coup sûr, la médiocrité du poète, 
si l'on entend par poète le musicien, 
presque fatidique, du Verbe. Des vers 
durs et plats ; des réminiscences exces- 
sives de thèmes classiques ou des non 
moins excessives nonchalances moder- 
nistes; des images sans originalité; des 
cadences très peu variées; des mots et 
des accents dépourvus de cet indéfi- 
nissable esprit démoniaque qui révèle 
la grande poésie. 

Mais le public italien, qui ne com- 
prend pas encore grand chose de sa 



— 193 — 



poésie, pourra même être ébloui par 
cette composition théâtrale inusitée, 
comme il a été ébloui par une autre 
œuvre poétiquement insuffisante : la 
Cena délie Bejfe de M. Sem Benelli. 
Celui-ci est un jeune écrivain doué de 
qualités fort peu extraordinaires. Après 
un volume de vers, médiocre : Unfiglio 
dei tempi et une pièce tragique en vers : 
la Maschera di Bruto écrasée par l'iné- 
vitable réminiscence du Lorenzaccio de 
De Musset, M. Benelli vient d'obtenir 
iin succès inouï sur les théâtres italiens 
avec cette Cena délie Bejfe^ un ragoût 
de la vie florentine medicéenne, mani- 
pulé avec de l'habileté cuisinière sur le 
réchaud des contes classiques de sa 
région (le poète est toscan), farcie de 
drogues tantôt grotesques et tantôt tra- 
giques; le tout composé, évidemment, 
pour les goûts d'un public facile à se 
contenter. Ce sera grâce aux goûts gros- 
siers de ce public que le poète pourra se 
populariser et s'acheter des chalets au 
bord de la mer. 

Le haut théâtre italien, qui selon 
l'avis de beaucoup de penseurs n'existe 
pas encore, oscille donc aujourd'hui 
parmi les sublimes monstruosités de 
M. D'Annunzio et les grimaces acroba- 
tiques de M. Benelli. Pour ceux qui 
aiment les spectacles de marionnettes 
et de mœurs anciennes, et pour ceux 
qui aiment les hommes en smoking et 
les femmes en décolleté, bien des au- 
teurs de bonne volonté s'évertuent à 
leur servir chaque jour des plats plus ou 
moins savoureux. Mais il manque encore 
chez nous le grand athlète solitaire qui, 
au théâtre, évoquera, le Mystère du 
Phénomènehumain,leMystère divin aux 
yeux et à l'esprit de la foule attentive. 
Celui qui essaye, comme M. F. -T. Ma- 
rinetti, un art révolutionnaire universel, 
doit faire ses comptes avec les plus ter- 
^ ribles coalitions, parfois à coups de poing 
et d'épée, en une de ces batailles qui 



ont rendu célèbres les premières du Roi 
Bombance et des Poupées électriques. 
Paolo Buzzi. 



Les chants ailés de Paolo Buzzi sont 
plus souples, et plus fermes en même 
temps que les aéroplanes imparfaits que 
nous avons vu évoluer, lourds, gauches, 
incertains et raides. Mais il ne faut pas 
chicaner à propos d'un titre : la préface 
de F. T. Marinetti, nouvelle procla- 
mation futuriste, est, pour le livre de 
Buzzi, une étiquette plus insistante et 
plus significative. Elle nous fait croire 
que Buzzi, se range parmi les futuristes: 
soit. J'avoue ne pas percevoir la néces- 
sité du programme précis que le préfa- 
cier expose éloquemment. L'école 
nouvelle serait-elle la première à expri- 
mer l'idéal de l'homme de l'avenir, 
à chanter l'espoir toujours renaissant 
d'un monde plus grandiose ? ou bien, sa 
volonté de créer va-t-elle se borner à la 
recherche de formes nouvelles? Se lais- 
sera-t-elle tromper par l'illusion de la 
nouveauté, lorsqu'elle aura parlé chimie 
ou évoqué l'automobile, la machine à 
voler, le funiculaire, « qui chante parmi 
» les mille fleurs alpestres et les pine- 
» raies lugubres, pareil à une berceuse 
» aux vocables romanches...? > Et 
cependant combien peu importe le 
futurisme ou l'archaïsme du héros et du 
décor, à côté du vol libre de la pensée I 

Hâtons-nous de dire que l'originalité 
de P. Buzzi ne témoigne pas de cette 
conception mesquine. Il prend du crité- 
rium futuriste ce qui s'y trouve de plus 
clair et de plus louable : Nous enseignons 
aujourd'hui, dit F. T. Marinetti, «l'héro- 
ïsme méthodique et quotidien, le goût 
de la désespérance, par laquelle le cœur 
donne tout son rendement, l'habitude 
de l'enthousiasme, l'abandon au ver- 
tige. » 

Et, dès Y Hymne à la Guerre qui 



— 194 — 



commence le volume, le fougue sonore 
et l'élan vigoureux du poète, nous prou- 
vent qu'il possède les qualités indispen- 
sables à la réalisation d'un bel idéal, 
fermé aux petits poètes : 

Etre comme le Dieu, meurtrier ! 
Briser, détruire, de près et de loin 1 
Donnez-moi la mitrailleuse parfaite de l'avenir, 
Ou Jes dix mille épées brandies par les bras 

I romains I 

Au reste, la psychologie de P. Buzzi 
est facile à fixer par quelques citations 
rapides. 

Le poète est l'exilé qui cherche l'aire lointaine, 

[sans limite, 
Pour y fonder sa Métropole de Visions et son 

[Empire. 

Ce rêve poétique de P. Buzzi, — la vie 
libre et forte — surgit à chaque page du 
livre : 

Je cherche à boire le charme divin, l'électrisation 
Du vol, du heurt, du bruit qui m'emplit de musi- 

[que les sens. 

Et ce sont là les aéroplanes de sa 
pensée grosse d'espoirs et d'énergies; 
mais ce « songe d'étoiles » et le présent 
odieux se disputent l'âme du poète : 

Je crois un peu au Dragon, un peu au Dieu 
encore.... je ne sais; sur mon âme toujours pous- 
sent le bon et le mauvais champignon, la Gloire 
et la Peur. 

L'atavisme, le poids du passé retar- 
dent la libération : 

Moi, vieillard maigriot.âme de mille siècles. 

Corrompue, amère, lasse, 

Dans un corps — encore — d'éphèbe. — 

.... Je retournerai dans la prison puissante, 

Où je commande 

Et suis commandé : 

Je débriderai, de rage, mes poulains idéaux, 

Sur la piste du rêve, le cœur mort au soir las... 

.... Je suis un très pauvre fils de civilisé. 

Qui adore la barbarie. 

Souvent, en effet, les aspirations gran- 
dioses délaissent P. Buzzi et font place 
à un sentiment plus délicat, mélange de 



mélancolie romantique et de réalisme 
l'observation pittoresque. Tels sont s< 
Petits poèmes rustiques de vérité, où '. 
forme toute moderne encore, a des coi 
leurs moins vives et un dessin plus préci 
A ces charmants tableaux il faut con 
parer deux odes à la nature : A la Co 
Une bachique et Symphonie de l'Engc 
dine. Ici les images les plus brillantes ( 
les plus neuves célèbrent le délire de '. 
couleur : 

« C'est le règne des luxures ophtalmique 
l'ivresse de l'espace et du soleil. » 

Personnellement, et les raisons e 
importent peu, ce sont ces chants d 
peinture lyrique que je préfère en l'œi 
vre si puissante du poète milanais. Ma 
je ne doute pas qu'il n'ait mis davantag 
de son âme ardente dans le Dithyraml 
napolitain, — à la gloire de la pui 
poésie, — et surtout dans V Epitaphe pri 
lixe milanaise. Buzzi a, des satiriques, ] 
belle violence et la volupté de la haine 

Je te hais, Milan, mère des grasses laiteries 
Où la plus belle chose est l'étable au fumier 

[plus pourri, 
Je n'interroge pas, parmi les brouillards eï li 

[funiéi 
Les siècles de ta grandeur bourgeoise... 
A Monza, on vendrait comme un chapeau 
La Couronne de Fer ; 

A Lodi, un fromage frais vaut plus que la mémoii 
De Bonaparte passé sur le pont ; 
A Magenta, la rizière mord les belles jambes nu( 
Des filles face à l'Ossuaire qui ricane... 
Brûle ! sur tes cendres se dressera peut-être u 
[jour la cité futuri 
La première ville de fer italienne 
La force de l'Italie, 

qui travaille face à l'univers, et régé 
nèrera les muscles, les consciences 
l'idéal : 

Que les poètes, sur les cent pyramides chantei 

[hai 
La force du Futur, la nouvelle Raison de l'Ital 
Ressurgie de ses décombres pestilentiels 
Et de ses funestes cohues lascives ! i 

Tes feux funéraires, ô Sicile, 



— 195 



Tes délires musicaux, ô Naples, 

Tes mélancolies divines, 6 Rome, 

Tes luxures tacites, ô Venise ! 

Convergent à cette Babylone éclatante du Nord, 

Les vers de P. Buzzi, harmonieux par- 
fois, et parfois durs et sonnants comme 
des coups de marteau, n'avaient donc 
guère besoin de programme : et son 
esprit sincèrement vibrant, enthousiaste, 
ennemi de la laideur, atteint au seul but 
de tout poète, la Beauté. 



Cet enthousiasme, au contraire, fait 
un peu défaut dans le petit volume — 
également édité par la revue Poesia — 
où Gian Pietro Lucini, en ses Carme di 
Angoscia e di Speranza, chante les 



désastres de Sicile et de Calabre. Le 
sujet, certes, prête moins aux envolées 
lyriques : mais il me semble que les beaux 
vers du poète finissent par lasser à cause 
de leur uniformité de sens et d'expres- 
sion, et deviennent une monotone com- 
plainte. A vrai dire, comment juger d'un 
talent sur un morceau aussi court et où 
les vers sonores sont nombreux, mais 
assourdis par la phrase un peu longue, et 
touffue. A la fin du poème, cependant, 
la voix s" élève pour clamer l'espoir : 

Italie, amour et douleur .., elle est muscle, 
Elle est chair saignante; . . Race grande 
D'Italie, trésor inépuisé, Frères, travaillons ! 

On sent là que le poète vaut mieux 
que le thème qu'il a choisi. 

Fernand Vellut. 



Petite chronique. 

Sotre prochain Samedi est fixé au 26 février^ à 8 heures du 
soir, au local de la Fédération post-scolaire de Saint-Gilles, 
parvis Saint-Gilles, i. 

Au programme : Lecture dialoguée d'un acte iiiédit tiré de 
/'Hallali, de Camille Lemonnier, avec le concours de M"^' Derboven, 
du théâtre royal du Parc, professeur au Conservatoire royal 
de Bruxelles. 

Rappelons que Nos Samedis sont publics et que nous adressons 
des invitations aux personnes qu'on voudrait bien tious signaler. 



Lettres portujj^aises. — L'étude que 
M. Joâo de Barros nous donne dans ce 
numéro sur le lyrisme portugais est une 
ntroduction aux chroniques qu'il nous 
'era l'honneur de nous envoyer, dans la 
[ lui te, sur la. littérature portugaise contem- 
poraine. 

Nous remercions de tout cœur notre 
sminent confrère. 



Livres nouveaux annoncés. — 

Chansons pour Loulou, une plaquette de 
vers de C. Mathy. La Cariatide, pièce 
en trois actes, de Gaston Heux. 



Expositions. — Le Salon de \b. Libre 
Esthétique s'ouvrira au début de mars au 
Musée depeinturemodernede Bruxelles. 
Son programme, strictement limitatif. 



196 



retracera dans quelques-unes de ses 
expressions caractéristiques l'évolution 
du Paysage moderne en Belgique et en 
France. Un choix d'estampes emprun- 
tées à l'œuvre desprincipaux paysagistes 
du Japon complétera la partie rétrospec- 
tive de l'exposition. En outre, la mémoire 
du sculpteur Alexandre Charpentier, 
mort l'année dernière, y sera évoquée par 
un ensemble de médailles, de bas-reliefs, 
de figures et d'objets d'art appartenant 
aux galeries de l'État et à des collections 
particulières. 

Bruxelles. — i^"" mai- 15 novembre. 
Exposition internationale des Beaux- 
Arts, au Palais du Cinquantenaire. — 
Février. Exposition d' œuvres du dessi- 
nateur Jean Droit à la Galerie du 
Roi. 

Paris. — Février. Septième Salon 
de l'Ecole française au Grand Palais 
des Champs-Elysées. — 15 avril-30 juin. 
Salon de la Société nationale des 
Beaux- Arts, au Grand Palais. — i" mai- 
30 juin. Exposition de la Société des 
Artistes français, au Grand Palais des 
Champs-Elysées. 

Lyon. — 17 février- 17 avril. 23™* Expo- 
sition annuelle de la Société lyonnaise 
des Beaux- Arts (Palais municipal). Ren- 
seignements chez le secrétaire de l'Expo- 
sition, rue Confort, 24, à Lyon. 

Nice. — Février. 22^ Exposition 
internationale de peinture et de sculp- 
ture. 

Cannes. — 10 février-iomars.8^ Expo- 
sition internationale des Beaux-Arts. 
Renseignements au secrétariat général, 
9, rue Bossu, Cannes. 

Monte-Carlo. — Janvier à octobre. 
18' Exposition internationale des Beaux- 
Arts de la principauté de Monaco. 

Rome. — Février-31 octobre. Expo- 
sition internationale des Beaux- Arts. 
Renseignements à l'Administration des 
Beaux- Arts, rue Beyaert. 



Venise. — 22 avril-31 octobre. Exf 
sition internationale des Beaux- Arts. 

Buenos- Ayres. — 25 mai-30 septemb 
Exposition internationale des Beai 
Arts à l'occasion du centenaire de i'In( 
pendance Argentine. S'adresser au dép 
tement des Beaux- Arts. 

Santiago. — Septembre. Expositi 
internationale des Beaux-Arts à l'oc* 
sion du premier centenaire de l'Inc 
pendance nationale. 

Un Square Paul Verlaine deva 
la Prison de Mons. — La Soci 
Nouvelle a pris Finitiative d'une pétiti 
demandant à la ville de Mons de donr 
le nom de Paul Verlaine au square qui 
trouve devant la prison où fut éc 
Sagesse. 

Concerts Durant. — La deuxièr 
séance des instruments anciens de Par 
remise pour cause de deuil national, 
pourra avoir lieu avant le mois de m; 
prochain. 

L'Ecrin, — D2ins\d. Belgiçtce artii 
que et littéraire, p. 194 (février 191 
ligne 20, de Sylvain Bonmariage : 

« La pensée de mon ami devait s'égai 
hors du siècle à cette instant mémorab 
car en entendant ces mots âme belge 
lorgnon lui tomba du nez... 

» Qu'avez-vous donc? me demanc 
t-il en les ramassant, voulez vous un p 
àejleur d'oranger f »... 

En les ramassant! Est-ce que le n 
de Giraud était tombé avec son lorgn( 
en cette instant? Pauvre Giraud 1 

Dans En France, le roman des frèr 
Marins- Ary Leblond, lauréats, pour 19 
du prix Concourt : 

« Puis il regarda, avec le besoin 
s'oublier dans la niât. » 

S'oublier?... Soyons discrets. 



— 197 — 

Maurice Wilmotte. 



On vient de célébrer par une fête 
rillante qui rassembla, autour d'une 
ible de banquet, l'élite du monde intel- 
îctuel belge, le 25* anniversaire d'en- 
îignement de Maurice Wilmotte. 
>' enseignement ? Est ce assez dire, et 
e faut-il pas ajouter de luttes, de 
ombats, de propagande, d'apostolat? 

M. Wilmotte a publié, il n'y a pas 
)ngtemps, un livre où, étudiant l'œuvre 
'Emile de Laveleye, d'Agénor de 
rasparin et d'Emile Faguet, il a insent 
e titre : Trois Semeurs d'Idée. A vrai 
ire, à ces trois semeurs d'idées, il con- 
iendrait d'en joindre un quatrième : 
est lui-même. 

Ceux qui, avec dédain parfois, ont 
fifecté de ne voir en lui que le philolo- 
ue, ignorent combien sa science est 
ouriante, aisée, perspicace, mobile et 
ive Ahl s'ils avaient entendu les 
elles leçons de Liège, où, au-dessus 
es vilains bancs noirs de la Faculté 
es Lettres, il répandait, comme une 
3sée sur les esprits, ses idées délicates 
ar l'amour courtois au moyen âge, sur 
i femme chez Chrestien de Troyes, sur 
i sensibilité de Racine, annonçant déjà 
elle plus exaspérée de Rousseau. Et le 
este menu et fin, soulignant tout cela 
Bmblait se poser sur les poèmes comme 
Lir des fleurs pour les ouvrir. Les yeux 
es auditeurs s'éveillaient sous les re- 
ards brillants qui souriaient derrière le 
Ince-nez, ironiques parfois, souvent 
ttendris, car Maurice Wilmotte aime 
» œuvres qu'il commente et ceux à 
ui il les révèle. 

Puis, l'instant d'après, une remarque 
hilologique, util© pour établir un clas- 
ament de manuscrits, et nous étions 
imenés à la science. 

Peu d'hommes rassemblent en eux 
ette double faculté de pouvoir révéler 
art et enseigner la doctrine. 



Il semble que le philologue dont 
M. Wilmotte, au banquet du 12 février, 
tentait la réhabilitation puisse seul réa- 
liser ce prodige. Renan l'a montré et, 
avant lui, les grands érudits de la 
Renaissance : Pétrarque, Boccace, 
Erasme... La science, analysant les 
formes du langage et ses transforma- 
tions par des méthodes qui se rappro- 
chent de celle de la phj'siologie et des 
sciences naturelles, doit nous conduire 
de la Lettre à l'Esprit. Elle établit par 
des comparaisons de manuscrits et des 
textes contemporains la véritable Lettre 
pour arriver au véritable Esprit. Si elle 
s'attarde à de minutieux examens de 
phonèmes, c'est pour fixer plus exacte- 
ment le dialecte d'une œuvre et aider à 
la comprendre mieux en la situant dans 
le temps et dans l'espace. 

N'est-ce pas ainsi que M. Wilmotte 
put restituer au Hainaut cette chante- 
fable d'Aucassin et Nicolette d'une si 
malicieuse naïveté, qui apparaît comme 
un petit Don Quichotte, léger et subtil 
où le bourgeois picard raille les amours 
courtoises et les aventures chevaleres- 
ques. 

Les origines et l'éducation de Maurice 
Wilmotte expliquent assez bien la dou- 
ble tendance qui se fit jour en lui. 

Il aime à rappeler sa grand'mère fran- 
çaise, fille d'un officier de Napoléon et 
qui « avait le siècle ». Elle transmit à 
sa fille et par elle à son petit-fils cette 
élégance, cette indépendance d'esprit, 
cette finesse critique du xviil* siècle. 
Aussi n'est-ce pas merveille, si né en 
1861, le futur professeur fit ses pre- 
mières lectures et ses premières dictées 
dans Voltaire. Il est resté beaucoup 
du voltairien en lui. Mais par son père, 
fils d'un chaudronnier, batteur de cui- 
vre, qui avait fait son chef-d'œuvre, il 
est de vieille souche liégeoise et il se 



uvsav 



— igS — 



sentira toujours de profondes sympa- 
thies pour ce peuple dont, en un bon 
livre « Le Wallon », il glorifiera la 
langue dans le passé et le présent. 

Après des études de droit, quelcon- 
ques, mais de solides études classiques, 
il continuait à se passionner pour la 
littérature française et se rendit à Paris 
dans un but assez vague : apprendre à y 
lire les vieux textes. G. Paris, qui l'aima 
beaucoup, s'intéressa à lui ; P. Meyer, 
Arsène Darmesteter l'initièrent à la lan- 
gue du moyen âge. Mais leurs cours ne 
suffisaient pas à cette activité impatiente. 
11 suivait aussi ceux de Taine et ce fut 
une joie dans les cénacles universitaires 
(on s'en souvient encore ici) lorsque 
Taine, ayant dénié aux Flamands tout 
génie littéraire, s'attira du jeune étu- 
diant belge une réponse qui devait avoir 
quelque éloquence, puisque le grand phi- 
losophe ne dédaigna pas d'y répondre. 
Par la coupable et trop modeste négli- 
gence de M. Wilmotte, cette lettre n'a 
pas pris place dans la correspondance 
de Taine. Elle a été publiée cependant 
dans la « revue wallonne » de 1893, 
Taine y écrivait notamment ceci : 

« J'aurais voulu dire ce que je pense de votre 
littérature nouvelle, de M. Camille Lemonnier 
qui est un véritable écrivain et un narrateur de 
premier ordre, de plusieurs jeunes poètes qui 
ont formé leur style d'après Adrien Brauwer et 
Jordaens. Pour Conscience, je l'ai lu et j'avoue 
que je trouve son talent médiocre. Peut-être 
suis-je gâté là-dessus par les habitudes pari- 
siennes; ce que nous entendons par le style, me 
semble manquer partout, dans toutes les proses 
contemporaines, excepté en Angleterre, en 
France et chez le Russe Tourgueneff. Par style 
nous entendons le choix des mots et le tour des 
phrases ; à nos yeux, c'est là la marque sensible 
d'un écrivain; on le reconnaît et on le nomme à 
l'instant sur trois lignes de lui non signées, 
comme sur une seule figure on nomme à l'ins- 
tant un véritable peintre. » 

Après l'université française, M. Wil- 
motte voulut connaître l'Allemagne. Il 
suivit les cours du célèbre romaniste 



allemand Suchier, à Halle, et celui-( 
écrivait récemment qu'il était fier d 
voir M. Wilmotte le considérer comm 
son maître. Cette sympathie du sa van 
allemand s'est marquée par sa collabc 
ration aux « Mélanges Wilmotte » œi; 
vre collective dédiée par des savants d 
tous les pays : Monod, Lanson, Lefranc 
Bédier, Novati, Menendez Pidal, Ster 
gel, Wahlund, etc., etc., au maître lié 
geois. (i) 

Ayant quitté Halle, il visita Berli 
où enseignait Tobler, le meilleur cor 
naisseur de la syntaxe de l'ancien frar 
çais, et Bonn, oij Fôrster continuait 1 
tradition de Diez, le père de la Philc 
logie romane. M. Wilmotte refusa u: 
lectorat à Bonn : il préféra enseigner 
l'école normale des Humanités de Liég 
où il fut nommé officieusement par un 
lettre de Van Humbeek en 1884, off: 
ciellement en 1885. 

C'est à l'école du jeune maître que s 
formèrent notamment Auguste Doutrc 
pont, son collègue à l'Université d 
Liège, wallonisant distingué, et George 
Doutrepont, professeur à l'Université d 
Louvain, à qui l'on doit une savante his 
toire de la Littérature française en Be 
gique à l'époque des ducs de Bourgognt 

Lui-même cependant ne cessait d 
rassembler des notes et publiait de 18? 
à 1890 ses Essais de dialectologie wa 
lonne, première et seule tentative d 
classification des dialectes wallons a 
moyen âge; en même temps d'autre 
études parues dans la Revue des Pato 
gallo-romans tentaient de tracer d<î 
limites plus précises encore dans le pr< 
sent. 

M. Wilmotte fut donc un des précu 
seurs de cette géographie linguistiqi 
dont l'atlas de Gillieron devait deven 
le monument et il ouvrait la voie ai 
vaillants travailleurs Feller, Haust,Doi 



(i) Paris, Champion 1910 : 2 vol. in-8«. 



— 199 — 



jepont qui, actuellement, à la Société 
le Littérature wallonne travaillent à 
îxplorer le domaine wallon et à faire le 
rrand dictionnaire de la langue wal- 
onne. 

Mais la littérature n'avait pas pour 
:ela cessé de préoccuper le jeune pro- 
cesseur. Après la suppression de l'école 
îormale des Humanités et son passage 
i l'Université à la section du doctorat 
jn Philosophie et Lettres consacrée à la 
ïhilologie romane, il retourna à la litté- 
■ature. Ce n'est pas qu'on lui eût accordé 
quelque grand cours dépassant l'audi- 
:oire restreint de la section. Le ministre 
ivait dit : « Il n'est pas possible d'étendre 
e cercle d'influence de M. Wilmotte. » 
Delui-ci se dédommagea en promenant 
me élite d'élèves attentifs et charmés à 
Tavers tous les siècles de la littérature. 

Et c'est ainsi qu'il put écrire ses 
< Etudes critiques sur la tradition Litté- 
'aire en France y> où l'évolution d'un 
hème lyrique ou d'un genre est esquis- 
►ée depuis le xir siècle jusqu'à nos jours 
lans omettre un seul stade intermé- 
liaire. Lui seul est assez familier avec 
ous les siècles pour pouvoir accomplir 
:e tour de force. 

En même temps, ne se désintéressant 
l'aucun aspect de la pensée contempo- 
aine et de la pensée belge en particulier, 
lont il fut lui-même un des représen- 
ants marquants, il donnait ses conclu- 
ions dans un livre large et compréhen- 
if: la Belgique morale et politique où, 
luivant un mot d'Emile Vandervelde,« il 
■e montrait aussi sévère pour ses amis 
luindulgent pour ses ennemis. » 

Ce n'était pas assez : M. Wilmotte, 
«nscient de l'importance de la culture 
rançaise en Belgique et dans le monde, 
it ayant eu à présider un congrès de la 
angue française à Liège en 1905, se 
lonna corps et âme à cette œuvre nou- 
velle : la propagation de la langue fran- 
sùse dans le monde. 



Un second congrès tenu à Arlon, en 
1909, vint préciser la portée du mouve- 
ment. Les associations fondées à Liège, 
à Bruxelles, à Arlon, à Luxembourg, à 
Maestricht multiplièrent l'action de l'ini- 
tiateur, qui alla lui-même faire une reten- 
tissante campagne en Orient « pour ce 
souverain sans sceptre ni couronne qui 
s'appelle le génie français » comme a dit 
H. Potez. 

Dans une revue comme celle-ci, ce 
qu'il importe de souligner encore, c'est 
la profonde sympathie du critique pour 
tout ce que les lettres belges produisirent 
de meilleur. Aucun fétichisme pour les 
autorités, mais, avec une sincère admira- 
tion pour les génies consacrés, les 
Verhaeren, les Maeterlinck, les Lemon- 
nier, les Giraud, etc., une attention tou- 
jours bienveillante pour les jeunes, ceux 
qui seront les gloires de demain. 

Mais Verhaeren a mieux exprimé cela 
que personne ne pourrait le faire dans 
une lettre qui fut lue aux applaudisse- 
ments de tous, le 12 février : 

« Je me récuse pour juger le savant 
» mais j'estime que le critique littéraire 
» est d'une perspicacité vive, d'un juge- 
» ment sûr et étendu et d'un goût ferme. 
» Et à tant de qualités foncières s'ajoute 
T> l'ardeur des découvertes et la sympa- 
» thie pour ce qui éclora demain. Je 
» dois à Maurice Wilmotte beaucoup et 
» j'aime à lui témoigner, devant tous ses 
» amis réunis ce soir, ma reconnaissance 
» ardente et mon amitié solide. » 

Si long qu'il soit, cet article a pu à 
peine esquisser cette vie si chargée de 
faits et d'œuvres ; on a négligé le confé- 
rencier et l'improvisateur à la parole 
spirituelle et légère, qui égratigne en 
flattant, le polémiste agressif et mordant, 
dont l'éloge a par là même plus de prix 
(et je sais des écrivains français qui y 
sont plus sensibles qu'à tout autre), 
l'homme dont l'intimité est exquise et 
charmante, le plus fin causeur qui fût 



— 200 — 



jamais, l'ami enfin, le plus chaud et le 
plus dévoué quand il aime et c'est à 
celui-ci surtout que nous voudrions sou- 



haiter, en terminant, de fêter, après cinc 
lustres encore, de glorieuses noces d'oi 
avec la science et les lettres. 

Gustave Cohen. 



Le mystère. 



CONTE 



Les gens qui avaient échangé, pendant 
le jour, quelques paroles entrecoupées 
de silencesprofonds, frissonnèrent quand 
vint le soir. 

— Vous irez? 

— Nous irons, mais oui, nous irons ! 
On était à cette époque de l'année où 

l'automne pourrissant donne aux marais 
des teintes orangées, d'autant plus vives 
que le ciel est plus bas. 

— Hier, il y avait trois cents per- 
sonnes ! 

— On l'a entendu ? 

— Tout le monde l'a entendu ! 

Et voilà que les vieux souvenirs han- 
taient les vieilles cervelles. La jeunesse 
d'aujourd'hui n'interroge pas, comme les 
anciens, l'énigme que l'ombre apporte 
avec le vent dans chaque coin de la 
contrée. Les jeunes n'entendent plus, ils 
ne voient plus ce que percevaient les 
ancêtres. Qui donc, des générations ac- 
tuelles, a jamais ouï dans les branches 
des chênes les musiques mélodieuses des 
chattes enchantées, réunies en une bande 
ailée? On oublie les morts qui hurlaient 
jadis, au cœur des sapinières où le prêtre, 
prenant la défense des vivants harcelés 
par les spectres, avait forcé les âmes tor- 
turées àséjourner jusqu'après l'expiation 
de leurs fautes. 

Ces temps reviendraient-ils mainte- 
nant? 



L'heure grise du crépuscule choit dans 
les ténèbres' absolues. Depuis que les 
nuages ont envahi le ciel, il y a une 



rumeur de tempête au bout de l'horizon. 
Parfois, les paysansquirentrentchezeuXj 
préoccupés, inquiets, nerveux, senteni 
sur leur visage des gouttes de pluie; ils 
enfoncent dans l'air mou de la nuit, et le 
vent, par saccades, par à-coups pesantSj 
passe sous le ciel fermé. 

Les lumières, aux fenêtres des cabanes, 
révèlent, ça et là, le chemin du village, 
le chemin caillouté et son accotement 
sablonneux. L'obscurité est plus dense 
après cette éclaircie, comme aussi après 
que l'on a regardé, au loin, les vitres 
jaunes et brillantes des maisonnettes 
perdues dans la plaine. 

Quand huit heures sonnèrent derrière 
les auventsdu clocher invisible, on enten- 
dit des portes qui s'ouvraient. Un long 
moment s'écoula avant que le murmure 
des voix et le glissement des pas sur h 
route s'étouffassent dans le soir compact 
Chacun hésitait à partir le premier, & 
d'autres portes grinçaient. Tout le villagt 
fut prêt pour l'aventure. Sans savoir ver: 
quel prodige ils allaient, des rustre: 
s'étaientmisinconsciemment en marche 
ils furent suivis; il en vint de chaqu< 
chaume, de chaque abri où les lampe; 
s'éteignaient, où le silence et le vid« 
s'installaient près de l'âtre. 

La foule avançait et toujours les parole 
étaient basses. On se reconnaissait pour 
tant;quelques-unssecherchaient,sedevi 
naient. Il y avait des traînards qui s'attar 
daient dans l'ombre complice. Des gai 
çons et des filles enlacés sentaient leu 
cœur battre de crainte, mais leurs lèvre 
se touchaient. Le vent grondait lointai 



— 201 



aement, il ne balayait plus le sol, on l'en- 
:endait là-haut, près des nuages qui 
levaient remplir le ciel, et la foule mar- 
:hait, silencieuse, oppressée, et des 
imants vivaient dans le rêve mêlé à la 
réalité. 

Lorsque les paysans approchèrent des 
Bangen, qui sont de grands marais 
îerrés entre des collines plantées de 
sapins, lorsque se pressentit l'espace de 
:iel au-dessus des eaux fangeuses, si 
profondes à dix mètres de la route, si 
perfides, que le pays dénomma ces 
roseaux les Judas, lorsque les paysans 
furent devant le -marécage, ils s'arrê- 
tèrent; les gens qui formaient le premier 
rang cherchèrent à reculer, mais derrière 
3UX la foule devenait impénétrable. Le 
îilence parut une chose tangible, il rem- 
plissait l'étendue noire comprise entre 
es bourbes et le firmament sans étoiles. 
Si des amoureux se tenaient encore par 
a main, ils sentirent leurs doigts trem- 
Dler. Et ce qui devait arriver, ce qui était 
irrivé la veille, l'avant-veille, ce qui 
doublait la région, dominait les campa- 
gnes, et multipliait les craintes et les 
ingoisses, se réalisa de nouveau. 

Une voix cria ; elle était rauque, elle 
îtait afifreuse. Elle vint du bout du maré- 
cage, elle monta dans le ciel, on l'enten- 
lit au ras des roseaux. Elle fut à droite, 
îlle fut à gauche. Un instant elle passa 
\\ près de la foule, que les rustres épou- 
rantés hurlèrent et que leurs clameurs 
couvrirent la plainte mystérieuse, les 
pleurs, les grincements de l'au-delà, cette 
(Toix enfin, qui, pareille à un oiseau de 
nuit, semblait avoir des ailes, et qui agi- 
:ait le Mystère, le redoutable et redouté 
lère, comme jadis, au temps où les 
lin^ctres étaient enfants. 

Ils demeurèrent tous longtemps, long- 
temps, retombés dans le vide de leurs 
Imes, les paysans apeurés. Quand la soli- 
tude redevint vraiment la solitude, sans 
le trouble de ce cri surnaturel, ils parti- 



rent comme ils étaient venus. Leurs 
paroles et leurs pas faisaient à peine une 
rumeur vague, pareille à celle du vent 
qui glissait haut dans le ciel, sous les 
nuages pesants. 



Hari, le galant avéré d'Anne-Mie, 
accompagnait la jeune fille. Il ne l'enla- 
çait plus, parce que le grand Pol marchait 
à côté d'elle. Tous trois étaient seuls à 
oublier le cri tragique de la nuit. 

Elle pensait : Pol, qui ne se souciait 
plus de moi. voudrait-il me reprendre, 
et, s'il le veut, abandonnerai-je Hari? 

Hari, d'humeur peu endurante, serrait 
les poings, et se promettait de couper 
court à toute entreprise, dût-il employer 
la force. 

Le grand Pol s'avouait qu'Anne-Mie 
était tentante, et il se trouvait libre, 
ayant couru les kermesses sans fixer son 
choix. Somme toute, l'ancienne amie 
restait la meilleure aubaine du pays. 

Pol se rapprocha d'Anne-Mie de façon 
à frôler son bras; la fille appuya du côté 
d'Hari, qui, devinant le manège, repoussa 
brusquement Anne-Mie et en même 
temps l'intrus. 

— Et pourtant vous n'avez pas bu? 
dit, avec impertinence, le grand Pol, 
bousculé, à son compagnon de route. 

Sourdement, roulant les mots dans son 
gosier, Hari menaça : 

— Ceux qui me barrent le chemin 
s'en repentissent I 

L'emprise de la nuit fut peut-être la 
plus forte en cet instant. L'ombre s'im- 
posa-t-elle à leurs rancunes? Mais ils se 
turent, mais ils furent pareils à tout le 
village, et minuit ébranlant le clocher, 
quand ils atteignirent l'agglomération 
paysanne, les douze coups de l'heure 
tombèrent comme au fond d'un puits, 
dans le noir et dans l'inconnu. 



202 — 



Pol a retrouvé sa place dans le cœur 
d'Anne-Mie! 

Cette pensée meurtrit le front et la 
poitrine d'Hari. Il a vu la belle, il a vu 
le rival, qui sortaient du bois de l'Eglise. 
Elle s'échappait furtivement du côté du 
village, et Hari, mordu par le soupçon, 
avait contourné les halliers, et il aperçut 
Pol qui, à longues enjambées, disparais- 
sait dans les bruyères. 

Il n'avait pas bondi après lui . La haine, 
qui le serrait de son étau, l'empêchait de 
rejoindre ce misérable. Il se composa un 
visage tranquillepourreparaîtreau milieu 
des siens. Ses sourcils très épais qui se 
rejoignaient souvent, au-dessus de ses 
yeux bruns, eussent révélé son agitation 
intérieure; des fois, il passait la main 
dans ses cheveux crépus avec un geste 
résolu, et pourtant ses grosses lèvres se 
forçaient au sourire et montraient ses 
dents blanches. 

Il s'absorba avec ses frères, pendant le 
repas de midi, dans l'interrogation sem- 
piternelle, dans l'énigme insoluble, qui 
se levait, chaque nuit, des Bangen 
fangeux. 

L'après-dînée, il eut le courage de 
s''astreindre à des mots joyeux en rencon- 
trant Anne-Mie, tandis que son cœur 
saignait sa peine; ils s'entretinrent, les 
yeux dans les yeux, et, lentement, la 
passion glissadenouveau dans ses veines. 

Hari s'interrogeait maintenant sans 
trêve et il se défiait de ses propres soup- 
çons. Toute la journée fut pleine pour lui 
d'appréhensions et d'espoirs, de doutes 
repoussés et de confiances appelées. 

Il parvint à se persuader que sa jalousie 
était vaine, et, dans les ténèbres, sur la 
routedesmaraiSjilretrouva l'oubli contre 
le cœur d'Anne-Mie. On marchait cepen- 
dant vers les bas-fonds hantés. 

La voix avait poussé une plainte éper- 
due ce soir-là, pareille à l'appel d'un 
homme en danger. 

Alors un sentiment étrange boule- 



versa la conscience d'Hari; il se sign; 
dans un grand geste, il gémit comme ui 
enfant, et sa compagne s' effrayant plu 
de son émotion que du prodige de i'om 
bre, il la supplia de se taire. 

Malgré les feux du ciel illimité, malgr 
la douceur des constellations, dans cett 
nuit si différente des autres nuits, il m 
toucha plus, jusqu'au village, la main d< 
son amie. 

Elle craignit qu'il ne connût la vérité 



Cette vérité, chacun la savait ! Anne 
Mie, jolie, convoitée pour l'éclat de se 
yeux, pour sa bouche rouge et sa taill( 
ferme, était devenue semblable au] 
femmes qui allument les convoitises afii 
d'y répondre. Elle était devenue la fill< 
facile, la paysanne d'amour, celle don 
rêvent les gars roux, avec la courte visièn 
de leur casquette sur leur regard obstiné 
celle en l'honneur de qui galopent leur; 
jambes nerveuses dans les grègues dt 
velours fauve. Qui sait, le sarrau blei 
d'un villageois rassis se serait peut-êtri 
enflammé à ce contact, comme le vestoi 
collant des jeunes rustres ? Ah ! quand h 
cabaret mauvais, l'antre dénoncé par 1» 
prêtre, s'allumait de rouge au fond d'ui 
soir dominical, et que la musique rauqu* 
soulevait les danseurs, elle passait di 
l'un à l'autre, les yeux mi-fermés, 1; 
bouche entr' ouverte, frémissante et trou 
blante. Mais Pol la gardait le plus long 
temps contre lui. Et, par la porte di 
bouge, qui tournait un instant et coulai 
sa lumière dans la campagne, Hari| 
enfin averti, enfin convaincu, buvait s' 
honte, se saoulait de rancœur, et l'aimai 
jusqu'à en pleurer... 

Une fois, Pol était sorti et il jetait dei 
rière l'amant des mots de risée, des mot 
de mépris, qui rejoignaient le malheu 
reux dans sa fuite. 

Tous ces gaillards bravaient somm 
toute le ciel ou l'enfer, car savait-on d 



— 203 — 



uelles profondeurs venait la plainte du 
ays, la détresse des marais, le frisson 
es eaux pourries, que leur ivresse ou- 
liait et méprisait peut-être ? 

Hari qui avait perdu la force de se 
enger, lui si prompt jadis aux repré- 
ailles, au châtiment de ceux qui eussent 
ntravé un instant son action, Hari 
entait que ses forces étaient à la merci 
'une autre puissance. 

Quand Anne-Mie daignait y consentir, 
[ lui tendait les bras, et lorque la belle le 
epoussait, sa bouche se contractait et 
ardait sa plainte. 

Voici le ciel noir, la nuit lourde, et le 
oyage inquiet vers les Bangen, enfouis 
ans l'ombre impénétrable. Ils sont 
loins nombreux, les rustres. Depuis 
uinze jours — déjà — le cri monte et se 
leurt, et beaucoup ont renoncé à ques- 
ionner le Mystère. 



Ce soir, après une courte attente, le 
cri part du fond des marais. Il est loin- 
tain encore; il approche. 

Hari et Anne-Mie se tiennent à l'écart. 
Pol est venu les rejoindre. Ils écoutent, 
ils écarquillent les yeux. 

Le cri se fait pressant, il appelle, il 
devient humain. 

Hari, la peau moite, le cœur fou, s'est 
rapproché de Pol. Il se trouve derrière 
lui . Ses mains s'abattent soudain 
autour du cou de son rival pour Fétran- 
gler. 

Les gens n'oublièrent jamais les cris 
de terreur qui jaillirent tout à coup de 
l'abîme, cette nuit-là. L' effroi aux trous- 
ses, la panique au ventre, ils regagnèrent 
le village, la cabane, la lumière. Une 
femme dominait de sa plainte aiguë toutes 
les voix, et un homme savait bien que 
l'enfer, à son tour, allait le prendre ! 
Georges Virrès. 



Vers 

Dans le jardin tranquille et clair de matin calme 
Où le recueillement des brumes s'extasie 
Mon rêve avec, en main l'offrande de ma vie 
S'en est allé par ce matin de vaste calme. 
Comme en de lentes processions blanches 
Dans la piété ensoleillée des blancs dimanches 
Ces anges blancs porteurs de palmes. 

Pour lui, sur son chemin, les fleurs 

Avec la fraîche joie de leurs couleurs, 

Avec leur ombre frêle, aussi, sont des paroles 

D'intime apaisement et de divin repos; 

Et les vols vits, soudain posés des fols oiseaux 

Passent insoucieux comme des mots frivoles. 

Et le chemin s'avance 

Dans une telle transparence 

De lumière infrangible et d'ombre insaisissable 

Et de scintillement coruscants dans le sable 

Que les arbres avec leur vie, avec leur voix 

Marquent la trace de ses pas 

Dans le silence. 



— 204 — 

Et mes pensées sont droites comme des allées 

Et claires comme des herbes dans le soleil, 

Et tel est mon esprit si vierge de tourmentes 

Qu'il marche sur les eaux fanées, les eaux dormantes 

De mes tristesses vieilles 

Sans moirer d'un frisson la paix de leur sommeil. 

Toute souffrance est morte au cœur de la lumière 
Et toute peine est confondue en sa clarté 
L'âme renaît par elle à sa virginité 
Première. 

Tout l'être, sens à sens, s'épand en elle! 

Et sa bonté 

Avec des lèvres de chaleur lénifiante 

Sur mes yeux, d'une longue et suave caresse, 

Pose l'oubli des heures de détresse 

Oij ma si faible volonté 

Agonisait, d'avoir été trop confiante. 

Mon cerveau 

Avait laissé errer par les sentiers nouveaux 

A peine encor frayés de l'espérance humaine 

Mon esprit 

Vierge de tout mépris, de toute haine ; 

Et mon esprit 

Dès qu'il crût voir l'aube lointaine 

Du bien, qui rayonnait sur les vouloirs futurs. 

Sans même avoir pour le guider sa défiance 

L'espoir nourri de certitude immense 

Vers elle, à l'aventure. 

Etait parti. 

Pourtant il était revenu, un soir, 

Sa force en sang et son espoir 

En deuil. 

Il avait vu vers lui se redresser l'orgueil 

Mesquin, tout hérissé de préjugés hostiles; 

Les fouillis obstinés des intérêts futiles 

Avaient tressé leurs ronces au travers de ses pas 

Pour en mordre sa belle ardeur et son beau songe ; 

Et des chemins haineux qu'il ne connaissait pas 

Avaient meurtri sa marche aux cailloux des mensonges. 

Il en avait souffert longuement. Mais ici, 

Dans l'ample et radieuse paix, voici 

— Par cette heure ineffable où sa douleur s'achève 



— 205 — 

En un oubli si simplement éclos 

Des jours flétris au jardin clos 

De son passé — qu'il ne voit plus, qu'il ne sent plus 

Que la vague de rêve dont le vaste flux, 

Comme un large bonheur de souffrance apaisée, 

Se déroule de l'infini de la clarté 

Et vient, en un baiser de très pure bonté, 

S'éteindre aux pieds endoloris de ma pensée. 



Les roses m'ont aimé ce soir, dans la lumière. 

Le crépuscule bleu d'été les imprégnait 

De volupté silencieuse, où se baignaient 

Mes sens plus purs et plus fervents que des prières. 

Les roses m'ont aimé intensément ; je dois 

Avoir pensé longtemps ce soir, au milieu d'elles ; 

Et ma pensée, de leur présence était si belle 

Que j'ai senti des pétales baiser mes doigts. 

Elles avaient penché, toutes, vers ma venue 

Leur intime visage au bord de mon chemin ; 

Et j'entends maintenant, très doux et très lointain, 

L'appel de toutes celles que je n'ai pas vues. 

Corolles ! Il s'avive encor de frêles flammes 

De point en point parmi la nuit du jardin noir 

Et leur clarté longtemps, comme les yeux du soir. 

Veille mon corps couché parmi les herbes calmes. 

Parfums ! Parfums des fleurs que la nuit a éteintes 

A cette heure, et venus de partout; mon esprit. 

Mon corps, mes bras, mes mains, mon être entier est pris 

Follement, invinciblement dans leur étreinte. 

Dans le jardin où les beaux soirs ont effeuillé, 
Muettement, leurs grands pétales d'ombre ; où seule 
Ma vie s'étend parmi la vie des feuilles folles ; 
Et dans l'odeur qui monte des gazons mouillés ; 
Et dans toute cette heure de tendresse immense 
Si intime que pas un souffîe ne l'eflîeure, 
Et que la nuit, pour elle, a fermé sur les fleurs 
Ses paupières d'obscurité et de silence; 
Parmi l'amour divin, puissant et doux des choses 
Qui de partout descend vers moi, je me recueille. 
Je sens que rien de moi n'est hors de lui. Je cueille 
De mes lèvres, la joie sur les lèvres des roses. 

Georges Claude. 



— 206 — 

stances 

A Madame la comtesse Gantier de Camy. 

J'ai pressenti l'automne à vous voir languissante 

et qui vous promeniez 
silencieuse, pleurant votre patrie absente 

sous les grands marronniers. 

Les feuilles d'or, hélas! jonchaient déjà la terre 

et vos pieds les foulaient 
que rythmait votre marche indolente et légère 

et des voix vous disaient : 

«Vous êtes triste, enfant, mais l'automne est plus triste 

où fermente la mort 
et la plainte sans fin de tout ce qui existe 

monte comme un remords. 

Nous savons aujourd'hui la douceur de l'entendre 

briser notre raison 
tandis que pâle et las, ce soleil de septembre 

défaille à l'horizon. 

Nous savons à présent tout ce qu'il nous en coûte 

d'avoir naguère aimé, 
et notre âme se perd dans les landes du doute 

par ce soir embaumé. 

Mais s'il fut doux d'aimer, s'il est amer de vivre 

de croire et de souffrir 
peut-être vaut-il mieux, un soir que vous enivre 

le désir de mourir 

et levant vers la vie un sourire qui doute, 

naïf comme un enfant, 
laisser son sang vermeil se mêler goutte à goutte 

à celui du couchant. 

Four ma cousine Anne-Marie. 

Vous souvient-il encor, madame, qu'autrefois, 
(c'est effrayant de voir combien le temps passe) 
Nous aimions la prairie, les étangs et les bois. 
— Chaque année nous passions la saison de la chasse 
au vieux château plein de vieux meubles encombrants, 
qu'éclairait mal, le soir, la lumière des lampes. 
Aux murs fanés pendaient d'anciennes estampes 



— 207 — 

et les portraits de nos arrière grands-parents. 
Et c'étaient les beaux jours d'une enfance joyeuse 
que nous vivions sans nous inquiéter de rien 
à suivre les détours des allées ombrageuses, 
à lire, à ne rien faire, à caresser les chiens. 

— Mais nous eûmes seize ans. Je partis en voyage 
et ne revins que tard cet automne au château. 

Je vous revis. Plus grave était votre visage. 

Vos cheveux d'or ne vous tombaient plus dans le dos 

et c'est alors qu'un soir où vous m'aviez suivie 

au parc silencieux, en tremblant d'une voix 

faible, je vous ai dit : « Je t'aime, Anne-Marie », 

— Et nous avons pleuré pour la première fois. 

S. BONMARIAGE. 



Hugo et Baudelaire en Belgique. 



K II paraît que Victor Hugo et l'Océan 
sont brouillés. Ou il n'a pas eu la force 
supporter l'océan, ou l'océan /7//-;«^>«(2 
st ennuyé de lui. C'était bien la peine 
irranger soigneusement un palais sur 
rocher! » (i). 

Habitation luxueuse et fantasque, en 
et, cette maison de Victor Hugo per- 
ée sur le rocher de Guernesey. Sa fa- 
ie blanche et symétrique contrastait 
)lemment avec son intérieur hétéro- 
te et quelque peu mystérieux pour le 
iiteur. Aux murs de grandes salles, 
inciens meubles, simples et hauts, 
nnaient à certains coins de cette 
^eure la fière et pâle beauté des habi- 
ions seigneuriales. D'autres pièces, 
is capricieusement garnies, s'enca- 
lient de frontons sculptés, d'arabes- 
es, de torsades ; partout, des bibe- 
s étranges en laque noire et rouge, 
j faïences, des magots, des chimères, 
» peintures aux faunes géantes et sym- 
liques, des mosaïques compliquées et 
'autes Une complexité fantaisiste 



de styles avait présidé à la décoration de 
ce château, riche comme le palais d'un 
doge, bizarre comme une pagode chi- 
noise ou un temple hindou. On l'eût pris 
aisément pour l'antique manoir d'un 
héros de Walter Scott, habité par un 
grand mandarin en exil. 

De son cabinet de travail-véranda, 
tout au haut de la maison, la vue se per- 
dait dans l'immense horizon du ciel et 
de la mer qu'il contempla pendant vingt 
années de sa vie, car jamais, quoi qu'en 
dise Baudelaire, Victor Hugo n'aban- 
donna définitivement sa retraite. Pen- 
dant ce long séjour, il passa quelque 
temps en Belgique, à maintes reprises ; 
mais Guernesey resta toujours son rocher 
d'exil, et, malgré tout, il eut la force de 
braver l'océan. 

« Pour une âme indignée et calme, 
dit-il, c'est un bon voisinage que cet 
océan en plein équilibre quoique en 
pleine tempête, et rien n'est fortifiant 
comme ce spectacle de la colère majes- 
tueuse »(i). 



i) Lettre de Baudelaire du la février 1865. 



(i) Lettre du 18 décembre 1869. 



— 20S — 



A son ardent désir de revoir la France, 
aux appels mêmes des proscrits libérés 
par les amnisties de 1859 et 1869, Hugo 
répond : « Avant peu tombera la barrière 
d'honneur que je me suis imposée par ce 
vers : 

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. 

Alors, et seulement alors, je rentrerai (ij.» 
î^es premiers temps de l'exil avaient 
dû l'accabler de toute la torpeur des tris- 
tesses nostalgiques, mais bientôt, l'expa- 
triation vint nimber son front d'une 
auréole, qui maintenant l'illuminait. Il 
se savait, à toujours, la figure symbolique 
du poète banni qui clame et gémit sur le 
rocher désert. Nouveau Napoléon de 
Sainte-Hélène, ce rôle de Prométhée en- 
chaîné convenait merveilleusement à sa 
taille, et sans avoir le cœur mordu par le 
vautour, il subissait avec orgueil cette 
déportation monie, sans plaisirs, mais 
riche et resplendissante de gloire. Ce 
n'est donc pas uniquement par point 
d'honneur, comme il le proclame, sil 
attendit jusqu'au 4 septembre 1870 pour 
rentrer en France avec « le droit et la 
liberté. » 

Au mois de mai 1865, Baudelaire se 
trouvait chez nous lorsque Hugo se 
réinstalla momentanément à Bruxelles. 
De temps à autre, il fixait sa résidence 
dans la capitale, pour ses travaux d'abord, 
et ses affaires de famille. Il y séjourna 
vraisemblablement alors pour marier son 
fils Charles, qui devait épouser M"^ Alice 
Lehaene le 18 octobre 1865. 

Il habitait une maison au quartier 
Léopold, rue de l'Astronomie. A cette 
époque, Baudelaire alla quelquefois pas- 
ser la soirée chez Victor Hugo qui rece- 
vait certains jours de la semaine. L'au- 
teur de La Légende des Siècles, d'après 
ce que nous dit Baudelaire, lui avait fait 
la cour; c'était pour répondre à ses poli- 



tesses et surtout aux sollicitations d 
Madame Hugo, dont la beauté spler 
dide et l'esprit tenaient d'une femm 
exceptionnelle, qu'il s'y rendit. C'éta: 
un sentiment de politesse innée qi 
l'avait ainsi conduit à fréquenter le gran 
exilé : « J'ai cru qu'un littérateur françai 
en Belgique, ne pouvait, écrit-il à Saint( 
Beuve, se dispenser de faire une visite 
Victor Hugo » (i). 

Baudelaire connaissait Hugo poi 
s'être fait présenter rue Royale; il h 
avait même dédié deux pièces de vers o 
il avouait avoir imité un peu sa manière 
Malheureusement, il avait été désillt 
sionné, par la suite, en voyant avec quell 
facilité Hugo traitait de poète le demie 
rimailleur. Cette sympathie, cette fra 
ternité intellectuelle, pour peu qu'ell 
existât réellement lors du procès de 
Fleurs du Mal, avait eu depuis de non: 
breuses occasions de s'affaiblir. Osait-: 
sincèrement compter sur l'amitié qu 
Victor Hugo lui manifesta à propc 
de son livre ? Tous les vrais littérateur 
avaient soutenu Baudelaire; le plu 
grand de tous pouvait-il rester en dehoi 
de cette manifestation, lui qui, en toute 
occasions, distribuait si bénévolement c 
avec tant de prodigalité les compliment 
et les sacres ! 

Dès toujours, Baudelaire avait sépar 
en Hugo le poète et l'homme; s'il adm: 
rait le poète, qu'il reconnaissait dou 
d'un génie spécial, il parlait avec dédai 
de l'homme « sot et bête. » 

A vrai dire, il était ennuyé par l'aigl 
dont les ailes planaient haut et proj( 
talent l'ombre autour de lui. Son non 
comme un tonnerre, roulait sur toutfi 
les cîmes et emplissait l'âme de tout 
chose. Ses Misérables vendu 300.000 fni 
paraissant le même jour en neuf langue 1 
dans dix capitales de l'Europe; cett] 
première édition épuisant en trois mo. 



(i) Lettre du 12 septembre 1869. 



(i) Lettre du 2 janvier 1866. 



— 309 — 



"'"'-'"<? de 400.000 exemplaires; ce banquet 

iOusiaste et mémorable de l'éditeur 

iicroix invitant l'Europe à fêter l'au- 

--^ur d'un livre ; c'était un succès excep- 

pi ionnel, unique ; c'était le comble de la 

"K gloire; c'était ma^.ifîer le veau d'or! 

^ ;^ui-même, pourtant, à la parution des 

'^ Contemplai ions et de la Légende des 

■i iiècles avait louange Hugo en plusieurs 

irticles de belle et très haute critique ! Il 

fl ivait fait remarquer, avec un petit point 

^ l'ironie il est vrai, que les Misérables 

n îtait « le livre bienvenu, le livre à applau- 

iir, le livre à remercier »; et dans sacor- 

■espondance, il n'avait nullement hésité 

i dénommer cette œuvre «le déshonneur 

i'Hugo. » 

L'impérieux sentiment humain, l'im- 
>érieux sentiment social, l'impérieuse 
K)nté venait de s'épanouir dans les 
Misérables. Elle flottait éparse déjà dans 
plusieurs poèmes de 1848, époque où il 
je fit, dit Baudelaire, une alliance adul- 
tère, une alliance monstrueuse et bizarre 
sntre l'école littéraire de 1830 et la 
démocratie. Olympio (Victor Hugo) 
renia la fameuse doctrine de Y Art pour 
l'Art pour prêcher le peuple, et sa litté- 
rature se teinta des couleurs révolution- 
naires et philanthropiques. Baudelaire 
avait écrit : V Art pour l'Art, Hugo pen- 
sait : XArt pour le Progrès. Concepts 
peu différents quant au but peut-être, 
mais entre lesquels Baudelaire ne voulut 
jamais reconnaître d'étroite parenté. 

Depuis lors, les idées humanitaires 
furent fort en honneur dans la famille de 
Victor Hugo et dans le cercle de ses 
disciples, tombés dans la démocratie 
«comme papillon dans la gélatine. » 

Cette politique froissait au vif Baude- 
laire qui, toujours, en son for intérieur, 
avait voué une éternelle rancune à la dé- 
mocratie et à toute idée de progrès. Le 
Hugo de la préface du Roi s'amuse et 
du plaidoyer social contre la peine de 
mort ; le Hugo dictant des proclamations 
enflammées, tâchant de soulever le 



peuple et d'organiser la résistance au 
Coup d'Etat du 2 décembre 1851; le 
Hugo des Châtiments et de Napoléon le 
Petit, il l'abominait, le blasphémait : 
Hugo, poète social 1 

Lui aussi avait accepté les doctrines 
révolutionnaires démocratiques, lui aussi 
consentit à être républicain ; il faisait le 
mal, le sachant. Il disait : « Vive la révo- 
lution! » comme il disait : Vive la des- 
truction ! Vive l'expiation ! Vive le châ- 
timent, vive la mort ! Au fond, « de ce 
tendre et profond amour du peuple » 
comme il s'en « foutait ! » Que tout Paris 
fût Orléaniste ou Républicain, il n'en 
avait cure, et s'il avait dû participer à 
l'élection il n'aurait pu voter que pour 
lui, n'étant d'aucun parti et sa politique 
dépendant uniquement de ses nerfs. Il 
était capable de crier aujourd'hui : A bas 
la calotte! s'il se trouvait au contact 
d'un curé souillon, et le lendemain 
d'exalterlesJésuites si quelque Proudhon 
de la démocratie l'ennuyait de ses décla- 
mations banales. Mais lui, au moins, 
n'avait pas été dupe ! 

Hugo, alors, était en plein soleil de 
gloire. La fortune souriait à sa renom- 
mée, tandis que Baudelaire, bafoué, 
incompris, errait dans l'inconnu et la 
gêne. Toutes ces raisons avaient exaspéré 
le poète pauvre contre l'auteur des 
Misérables qui, avec bien d'autres, 
George Sand, Janin, Musset, Villemain, 
Deschanel, Lamartine, bénéficièrent des 
épithètes mordantes et excessives de 
son amitié haineuse. Par deux fois d'ail- 
leurs, survinrent d'autres incidents plus 
particulièrement de nature à dissocier 
cette fraternité d'écrivains. Que l'on se 
rappelle tout d'abord l'article malheu- 
reux intitulé « Les Hommes de demain » 
où Jean Rousseau, dans le Figaro des 
6 et 13 juin 1858, accusait Baudelaire 
d'avoir dit en plein divan Lepelletier : 
« Hugo! qui ça, Hugo? Est-ce qu'on 
connaît ça... Hugo? » 

Baudelaire lui-même, à propos de 



~ 210 — 



l'anniversaire de Shakespeare, n'avait-il 
pas pris le dieu à partie ? 

Au mois d'avril 1864, la ville d'Avon, 
pavoisée de bannières et d'oriflammes, 
célébrait les fêtes organisées par le comte 
de Carlisle à la gloire de Shakespeare. 
L'enthousiasme suscité en faveur de l'au- 
teur de Ro7?iéo et de Macbeth passa sur 
l'Europe entière, telle une bouffée d'en- 
cens. Tous les pays voulurent s'associer 
dans un commun élan d'admiration pour 
saluer un poète que sa grandeur rendait 
cosmopolite. Les écrivains français for- 
més en comité décidèrent, personnelle- 
ment, d'organiser un banquet le 23 avril 
1864 à l'occasion du trois centième anni- 
versaire de la naissance du génie (i). 
Mais l'honneur posthume rendu au grand 
écrivain anglais n'était, en France, qu'un 
prétexte de festivités en faveur du barde 
national Victor Hugo. 

Le vrai but de cette manifestation fut 
démasqué dans une lettre insérée dans 
le Figaro du 14 avril 1864. Baudelaire, 
que l'on suppose être l'auteur de cet 
article, après avoir blasphémé contre 
certains membres du comité : Guizot; 
Villemain, « cette mandragore sans âme 
destinée à faire triste figure devant la 
statue du poète le plus passionné du 
monde » ; Biéville ; Legouvé ; Saint-Marc 
Girardin ; Jules Fabre ; arrache le voile 
et découvre les dessous de cette mani- 
gance : 

« Cette fête, lisons-nous, n'a d'autre 
dessein que de préparer et chauffer le 
succès du livre de Victor Hugo sur 
Shakespeare; livre qui, comme tous ses 
livres, plein de beauté et de bêtises, 
désolera peut-être ses plus sincères admi- 
rateurs. Et puis, vous savez que nous 
sommes dans un temps de partage et 
qu'il existe une classe d'hommes dont le 



gosier est obstrué de discours et de cr 
non utilisés dont, très naturellement, i' 
cherchent le placement. C'est l'occasio 
pour eux de toaster au Danemark 
ensuite à Jean Valjean, à l'abolition d 
la peine de mort, à l'abolition de 1 
misère, à la Fraternité universelle, à 1 
diffusion des lumières au vrai J.-C 
législateur des chrétiens, etc. Enfin, 
toutes ces stupiditéspropres à ce xix= sit 
cle où nous avons le fatigant bonheur d 
vivre et où chacun est, à ce qu'il parai 
privé du droit naturel de choisir se 
frères » (i). 

Le Figaro jouait volontiers du coud 
et n'éprouvait aucune crainte à crie 
bien haut la vérité. Il était beaucoup 1 
à Bruxelles. Tous ceux qui, au Cerd 
des Arts, se piquaient un peu de litt( 
rature ou fréquentaient la famille Hug( 
eurent connaissance de cette diatrib( 
C'est à ce moment qu'un membre de ] 
« bande Hugo » fit courir des brui' 
infâmes sur l'auteur des Fleurs du Ma 
allant jusqu'à faire croire aux Bruxello 
que leur hôte était un affilié de la poli( 
française. 



Ordinairement, c'était le mercre( 
soir qu'on se réunissait à la table du die 
romantique. On était une dizaine : 
dieu, M'"^ Adèle Hugo, Charles Hug( 
François-Victor Hugo, Gustave Fr 
dérix, un des meilleurs écrivains de 
presse belge et française, Juliette Drou 
et M"* Alice Lehaëne. Baudelaire ne pa 
lait guère qu'à Madame Victor Hugo q 
lui portait un intérêt touchant, matern 
même. Il y semblait attiré par le grar 



(i) Banquet d'ailleurs interdit par le gou- 
vernement de Bonaparte qui s'inquiéta de ces 
fêtes. 



(i) Texte du toast proposé par Victor Hu 
au Comité Shakespeare : Actes et Paroles, lett 
du 16 avril 1864 : 

« A Shakespeare et à l'Angleterre, à la réussi 
définitive des grands hommes de l'intelligence 
h la communion des peuples dans le progrès 
dans l'idéal I » 



— 211 — 



cœur, l'observation fine et les sentiments 
toujours hauts de la maîtresse du logis. 

C'était pour l'un et pour l'autre une 
heure agréable. M. G. Frédérix, le chro- 
niqueur de Y Indépendance belge, nous 
raconte que M"' Hugo avait plaisir à 
entendre causer de Sainte-Beuve^ pour 
qui le titre de « grand poète » n'était 
point de trop. Charles, de son côté, 
éprouvait une satisfaction raffinée aux 
jeux subtils de la conversation ; sa verve, 
éclatante pourtant, ne plaisait pas préci- 
sément au poète ; et la conversation un 
peu sèche de François-Victor l'intéres- 
sait peu, surtout lorsqu'il développait 
devant lui son plan majestueux à' éduca- 
tion internationale. Le célèbre, (c'est ain si 
qu'il désigne Hugo) lui aussi, faisait par- 
fois des discours de deux heures. Ne 
sachant pas parler facilement à toute 
heure, surtout quand il avait envie de 
rêver, Baudelaire se laissait sermonner, 
il faisait le bon enfant, et il pensait en 
lui-même à une méchante gravure repré- 
sentant Henri IV à quatre pattes portant 
ses enfants sur son dos. A la fin, exaspéré 
de ces lassantes démonstrations, il lui 
avait un jour répondu : « Monsieur, vous 
sentez-vous assez fort pour aimer un 
merdeux qui ne pense pas comme vous ? » 
Le pauvre innocent en avait été tout 
suffoqué ! 

C'était auprès de M'"» Hugo qu'il 
paraissait trouver contentement, con- 
fiance, et goûter à son prix cette hospi- 
talité chaude. Par contre, il ne parlait 
jamais à deux ou trois jeunes femmes 
d'assez bonne mine, et pourtant non sans 
esprit, qu'il rencontrait là. Nous ne 
croyons pas, dit M. Frédérix, qu'il ait 
adressé une seule fois la parole à 
M"»* Charles Hugo qui avait pourtant de 
la bonne grâce, de la beauté et de la 
simplicité. Devant cette jeune épousée, 
comme devant son amie, M™* Léon 
Bérardi, une bruxelloise distinguée que 
lo8 grands poètes n'intimidaient pas trop, 



Baudelaire gardait ses lèvres pincées, 
son regard aigu, sa dédaigneuse poli- 
tesse, soigné de sa personne, net et muet. 

Son wagnérisme avait parfois satisfac- 
tion en cette maison où la musique était 
honorée. Victor Hugo, qui a parlé 
puissamment de Beethoven dans son 
William Shakespeare, était peu acces- 
sible à la musique, et très impatienté 
qu'on se permît d'appliquer des notes 
plus ou moins harmonieuses sur sa poé- 
sie... Ne disait-il pas, la veille encore 
de la publication des Chansons des rues 
et des bois : « J'avais envie d'écrire à la 
première page de ce livre: défense de dé- 
poser de la musique le long de ces vers ». 
Sa femme et ses fils, d'ailleurs, con- 
fondaient dans une même indifférence, 
Beethoven et Offenbach. Mais la jeune 
Madame Charles Hugo — la jeunesse 
ne doute de rien — avait hardiment fait 
transporter son piano dans le nouveau 
logis^ un petit piano d'Erard, et Baude- 
laire, sans souci de l'ennui probable de 
ses hôtes, disait parfois, après le dîner, 
à un ami(i) de la famille de Hugo, lequel 
connaissait les œuvres modernes et avait 
lu etrelu leTannhauser : «Allons, jouez- 
nous la Rapsodie de Listz ou faites-nous 
entendre quelques nobles accords de 
Wagner ». Telle était sa formule habi- 
tuelle pour qu'on lui fît entendre le 
Chœur des Pèlerins, la Marche des 
Chevaliers ou la Prière d'Elisabeth, de 
ce Tannhauser qu'il avait si passionné- 
ment défendu et si bien caractérisé à 
Paris (2). 

Pendant huit mois, Baudelaire fré- 



(i) L'ami de la maison à qui on demandait de 
jouer du Tannhauser, veut bien m'écrire M. AI 
fred Frédérix, était certainement mon père, qui 
avait publié dans la Trihune de Liège un article 
sur la première exécution de l'ouverture du 
Tannhauser à la Société l'Émulation, le 28 
mars 1855. 

(2) D'après le feuilleton de V Indipindance 
Btlgiy du 30 juin 1887, signé G. Frédérix. 



212 -— 



quenta la famille Hugo, Vers la fin de 
novembre 1865 il cessa de la voir aussi 
assidûment; la maladie, depuis un mois, 
le retenant des jours entiers dans sa 
chambre. Il ne vit plus personne. 

Madame Adèle Hugo qui fut dans le 
cénacle la seule personne qui l'estimât 
et l'affectionnât sincèrement, le sachant 
assez sérieusement malade, lui écrivit un 
mot pour prendre des nouvelles de sa 
santé : « Qu'au moins, lui dit-elle, vos 
ennuis soient adoucis par la conviction 
que vous avez en nous des amis d'un 
dévouement absolu. Votre couvert est 



toujours mis ici, ne laissez donc pas 
votre place vide ». Le couvert resta 
servi, mais l'hôte ne vint plus. Au début 
de 1866 la famille Hugo rentra à Guer- 
nesey. Baudelaire, plus affligé, quelque 
temps après retournait à Paris. Sa longue 
agonie pas plus que sa mort n'arra- 
chèrent, que je sache, un mot de regret 
à la plume de Victor Hugo. Seule, Adèle 
Foucher, presque aveugle, immobile en 
son fauteuil de Houteville-House, dut 
prêter une pensée émue à celui qui l'avait 
un peu consolée dans son triste calvaire 
d'épouse. 

Maurice Kunel. 



A Bropos îe Feiiiiête sir la litléralnre Dalioiiale, par Sylvaiii BoBiDariage 



(I) 



J'imagine volontiers que ce nom, 
chantant les mélodies de l'hymen, n'est 
autre qu'un pseudonyme commun à quel- 
ques jolies personnes du sexe, qui nous 
confient ainsi leur rêve intime et leur 
ultime espérance. 

Sylvain Bonmariage est, en effet, amu- 
sant comme une petite femme. J'entends 
— entendez aussi — parler de ces ultra- 
mondaines aux yeux de porcelaine, aux 
cils peints, aux visages de poupées auto- 
matiques qui ne se tournent pas deux fois 
au lieu d'une; — de ces statuettes articu- 
lées qui savent depuis huit jours ce 
qu'elles feront dans quinze, qui disent 
des phrases toutes prêtes, parfumées, 
poudrerizées, artificielles comme leur 
joli minois, qui aiment recevoir des visites 
et surtout en rendre. 

Ceci, par exemple, leur offre l'occasion 
de préparer sur le pot au lait du service 
à thé de Madame X, ou sur la pince à 
sucre du même service appartenant à 



(1) La Belgique artistique et littéraire, no» de 
décembre, janvier et février. 



Madame Z., une petite phrase très remar- 
quée, sentant bon, fleurant doux, qu'elles 
diront dans 3 mois et 26 jours quand 
M. Y archicomte Sigenti viendra pendant 
3 minutes 1/4 asseoir dans le canapé 
grenat ses grâces roides. 

Il arrive aussi que ces gentils oiseaux 
— de passage? hélas ! non ! — viennent 
se faire héberger et clamer leurs... chan- 
sons chez M. Paul André, envahissant le 
rez-de-chaussée, le premier et le second 
étages de \a. Bel^iç ne Art is tique, s^lix?, se 
soucier du sort réservé à ces chers criti- 
ques: Daxhelet, Séverin, Pierron, Geor- 
ges, Goffin, auxquels il ne reste qu'un 
coin de la mansarde et qui rêvent sous 
la tabatière, au clair de lune, tandis que 
Paul André surveille le pot-au-feu dans 
la cuisine-cave... 

Mais trêve à la plaisanterie 1 Appelons 
Sylvain Bonmariage : Monsieur, puis- 
qu'aussi bien il a fumé chez Gilkin des 
cigares « sableux et noirs. » 

Nous avons d'ailleurs, « au nom de la 
grâce souveraine! de la sincérité du 
cœur I ! et du bon goût ! 11 » suffisam- 



— 213 — 



ment présenté nos hommages respec- 
tueux à la gentille personne que cache 
peut-être le supposé pseudonyme. 

M, Bonmariage s'en fut donc évaluer 
lasuperficiedescabinetsdetravaild'Iwan 
Giîkin et de Georges Eekhoud ; fumer 
un cigare chez Verhaeren, une cigarette 
chez Valère Cille, défoncer les fauteuils 
de Giraud (son ami) et boire l'apéritif en 
compagnie de Maurice des Ombiaux. 

Puis M. Bonmariage s'en retourna 
chez lui en se frottant les mains, heureux 
d'avoir fait bavarder les plus illustres 
génies au sujet de cette petite bête d'âme 
belge que M. Picard n'a plus même l'hon- 
neur d'avoir mise au monde. 

Il n'y a pas longtemps, dans un article 
déhcieusementironiquepubhé ici-même, 
Léon Wéry rappelait l'enquête organisée 
par le Tkyrse, voici dix ans, à propos 
de la question sur laquelle ont ergoté 
M. Bonmariage et ses collaborateurs; en 
ces temps-là, l'auteur Aqî, Attitudes, un 
célèbre volume que je ne connais pas, 
était encore en nourrice sans doute (i) ; 
en tout cas. il n'avait point encore 
ramené M. Giraud dans le siècle... 

A la suite d'une comparaison entre ces 
deux enquêtes, nous avons découvert 
chez nos écrivains, une grande puissance 
d'évolution. Rares, en effet, sont ceux 
qui ont conservé à quelques années d'in- 
tervalle, le même sentiment au sujet de 
l'âme belge et de la littérature natio- 
nale. M. Picard, oui; et en cela il a 
une fameuse tête carrée de Flamand 
(ceci est un éloge débordant d'admira- 
tion). Messieurs André et Séverin mê- 
lent de l'eau avec leur vin, pour dire la 
chose en vers béquillant sur des hiatus. 
Quant à M M Gilkin et Carton de Wiart, 
ils ont exécuté un cumulet complet au 
trapèze de l'Idée, 



Mais il n'importe, si tous sont sin- 
cères : il n'y a que les imbéciles qui ne 
changent pas, dit-on; et c'est très vrai. 
Nous tenions simplement à signaler aux 
âme-belgistes une nouvelle qualité de 
leurs personnalités si distinguées — qua- 
lité qu'ils ne manqueront pas de décou- 
vrir à leur tour, ne fût-ce qu'en germe, 
dans les sept millions d'âmes de leurs 
compatriotes. 

Puisque nous sommes à parler de ce 
fameux canard (l'âme évidemment; 
manière de lui donner une forme), nous 
tenons aussi à émettre notre méchant 
avis, encore que M . Bûiiniariage ne nous 
l'ait pas demandé. 

Les partisans de l'âme belge sont, 
comme on l'a dit, des Flamingants hon- 
teux, des Flamands égoïstes, des man- 
geurs de Wallonie, qui croient, comme le 
Parisien, — o dérision ! — que Paris c'est 
la France et que la Flandre à elle seule 
forme toute la Belgique. 

Voyez Monsieur Gilkin; il découvre 
l'âme belge dans les romans flamands 
de Lemonnier (le Petit Homme de Dieu 
par exemple). Parle-t-il de Delattre et 
de des Ombiaux ? Ce sont, énonce-t-it, 
des évocateurs du monde wallon. Il ne 
dit pas avoir trouvé dans leurs œuvres 
le plus petit lambeau de la pauvre âme... 

Alors, la Wallonie, ce n'est plus la 
Belgique? Les Wallons, ce ne sont plus 
des Belges? « Tant mieux! » criera Col- 
leye ; « Bravo ! » hurlera Chainaye. Et 
Desbonnets ricanera : « On nous chasse! » 
Ils ne diront plus maintenant que c'est 
nous qui voulons l'annexion à la France !» 

Style de meeting. — Péroraison. 

En vérité, mes frères wallons, je vous 
le dis! Les gens du Nord sont d'insi- 
nuants et perfides soldats armés pour les 
lentes mais sûres batailles! Réveillez- 
vous I Prenez garde! On vous vole (i)! 



(i) Moi aussi d'ailleurs; — M. Piérard lui, 
venait justement de faire sa première com- 
munioQ... 



( I ) M. Eekhoud classe Krains parmi les écri- 
vains d'inspiration flamande. C'est d'une rapacité 
inouie... 



— 214 



On vous tue I On vous mange ! ! Et vous 
ne dites rieni et vous continuez à rire 
au soleil, à chanter de petites choses 
d'innocence et d'amour en regardant la 
Meuse aux yeux bleus... 

Nous approuvons aveuglément, les 
faitset gestes desWallons militants, nous 
applaudissons à leur souci de défendre 
notre caractère, nos mœurs et nos tra- 
ditions — ce que nous avons de plus 
précieux. Puisse du moins leur effort 
attirer l'attention du pa5'-s sur la justesse 
de leurs revendications ! 



.... Il nous reste à remercier M. Bon- 
mariage, non seulement de nous avoir 
fourni l'occasion de nous mettre en 
colère (ce qui est parfois salutaire) mais 
encore d'avoir apporté maintes choses 
excellentes à «l'humanité souffrante». 

A Théo Hannon, uu sujet de poésie 
joyeuse; à Giraud le prétexte d'allonger 
un coup de griffe au poète de la Nuit et 
à Verhaeren l'occasion d'exalter Piérard 
et Gauchez. Remercions le surtout, non 



pas tant parce qu'il a comparé Valère 
Gille à une cigarette ni donné cette 
admirable définition de Paul André : 
« C'est un Monsieur qu'on voit partout 
et qui est toujours pressé », mais surtout 
parce qu'il nous a fait ces révélations 
importantes et mystérieuses : 

Le bureau de M. Eekhoud est plus 
étroit que celui de M. Gilkin (cela vient 
à propos éclairer nos projets de cam- 
briolage). L'eau tombait du ciel comme 
d'un arrosoir {ceci démontre l'utilité des 
parapluies). Le vent me décoiffait à cha- 
que coin de rue (importance du modeste 
cordon prévu par les chapeliers — gens 
infiniment intelligents, on le voit). Et 
pour terminer, ceci, en substance : « Je 
suis l'ami de Régnier, Arthur Symons, 
Moréas et Merrill au m êm e titre q u'Em ile 
Verhaeren. » 

— Voilà qui n'est pas pour nous éton- 
ner beaucoup, par exemple. Il y a 
des collectionneurs d'illustres amitiés, 
comme on trouve des amateurs de boîtes 
à allumettes et de cartes postales. 

Désiré-Joseph Debouck. 



Les romans. 

Franz Hellens : Lf5 Hors-le-Vent (Bruxelles, Oscar Lamberty.) — Louis 
Alibert : Fatal Inceste (Édition du « Chroniqueur de Paris ».) — Jean 
Thorel : Geneviève Btirnet (Paris, Librairie Paul OUendorfif.) — Max 
Reboul : L'Amour Roi (Paris, Librairie Paul Ollendorfif.) — A. Michel : 
L'Église Sainte-Gudide (Bmxelles, Albert De Boeck, Editeur.) — René 
JOFFROY : Nomeny (Nancy, Albert Barbier, Éditeur.) — Mémorial du ban- 
quet Van den Gheyn. — ADRIEN MiTHOUARD : Les Marches de l'Occident 
(Paris, Stock, Éditeur.) 



Une première œuvre de M. Franz 
Hellens, En Ville Morte, avait fait 
naître de belles espérances; c'était plein 
de réelles promesses. Les voici tenues, 
ces promesses, car LesHors-le- Vent sont 
une œuvre quasi-définitive. Le titre de 
ce nouveau livre en rappelle d'autres. 



ceux que trouvait Léon Cladel, ce mer- 
veilleux styliste, pour des œuvres qu'ai- 
ment à relire les rétifs qui n'inclinent 
que peu vers certaine littérature hâtive 
et indigente. Mais ce n'est pas seule- 
ment un titre qui fait songer au génial 
paysan du Quercy. D'autres affinités le 



— ai; — 



rappellent. C'estrabondance des images, 
la couleur tonnante d'une vision large, 
prenante, éloquente et descriptive et 
aussi l'inclination du poète, à qui la plèbe 
ofifre des ressources insoupçonnées. — 
Les Soirs de Gand, qui fait partie de 
l'ouvrage en question, est une page 
superbe. L'atmosphère trouble qui pèse 
sur les eaux mortes de la vieille ville 
semble noyer cette prose, parfois étran- 
ge, mais souverainement forte. Il faut 
dire beaucoup de bien de Salles d'attente 
et d'autres nouvelles qui annoncent un 
écrivain supérieurement doué. 

Est-ce une thèse, ou tout simplement 
une gageure? M. Louis Alibert s'est 
attaché à légitimer l'union d'un frère 
avec une sœur consanguine. Le Fatal 
Inceste est un roman oîi la naïveté de 
l'auteur s'étale avec une continuité 
déconcertante. Dans quel monde a-t-il 
donc choisi des personnages si conven- 
tionnels? Ils se meuvent en automates, 
n'empruntant à la vie que des gestes 
faux que leur veut un auteur dont le 
talent n'égale pas la témérité. 

On ne sait dans quel genre littéraire il 
convient de classer cette œuvre de 
M. Jean Thorel, Geneviève Burnet. Ce 
n'est pas du Richebourg et cependant 
un sentimentalisme simpliste et benêt 
larmoie dans nombre de ces pages. Ce 
n'est pas non plus un roman « ohnète » 
et cependant il est uniment superficiel. 
Alors? — Pour n'en pas médire, disons 
qu'il est honnête. 

Et on en pourrait dire autant du livre 
de M. Max Reboul : L'Amour Roi, s'il 
ne rachetait pas des faiblesses par une 
psychologie mieux étudiée et plus vrai- 
semblable. Encore doit-on le lire sans 
songer au dernier livre qui eut l'heur de 
plaire, car on le refermerait sans trop de 
regret. 

La monographie que consacre M. A. 
Michel à l'Église Sainte-Gudule est inté- 
ressante. C'est un petit guide très utile 
que le visiteur consultera avec fruit. Cette 



brochure détaille des curiosités ou des 
souvenirs que nos compatriotes ignorent 
peut-être. 

En un mémorial de banquet offert 
au R. P. Van den Gheyn, S. J., par de 
fidèles amis et admirateurs, à l'occasion 
de sa nomination de conservateur de la 
Bibliothèque royale, figurent les discours 
qui y ont été prononcés et qui sont des 
mieux venus. La louange du savant a 
été faite par MM. Godefroid Kurth, 
A. J. Wauters, Frédéric Al vin et Joseph 
Van den Heuvel. La spirituelle riposte 
du maître dont beaucoup des nôtres 
connaissent lagran-^e a ninité a achevé 
de donner à cette fête un caractère de 
belle et bonne simplicité. 

Ceux qui s'intéressent aux questions 
archéologiques et historiques trouveront 
grand plaisir à la lecture d'une brochure 
que M. René Joifroy consacre à la petite 
ville lorraine de Nomeny. En historien 
soucieux et véridique, l'auteur apporte à 
l'appui de ses démonstrations des preuves 
découvertes dans les archives de la vaille. 
C'est une œuvre de chercheur patient et 
probe. 

Le brillant écrivain Adrien Mithouard, 
l'auteur des Pas sur la Terre nous con- 
vie à méditer sur les Marches de l'Occi- 
dent qui sont Venise la byzantine et 
Grenade la mauresque. Ce livre est, tout 
à la fois, de bonne érudition et de 
poésie. La première est acquise par une 
étude approfondie qu'on devine sévère; 
la seconde, innée, est foncièrement en- 
thousiaste. Les tableaux des sites et des 
splendeurs architecturales, que trace une 
plume de noblesse élégante, restent gra- 
vés dans la mémoire; car, que ce soit la 
morne perspective d'une lagune morte, 
le portrait de la Vierge géante et re- 
doutable, la Vierge mégère de l'église 
Santa Maria, ou encore, la mort de la 
Marrabaise, l'écrivain se révèle, une 
fois de plus, descriptif et fécond, sans 
apprêt et sans effort. 

Omer De Vuyst. 



— 2l6 



Les expositions. 



Pour l'Art. — Cercle Artistique. — Salle Forst, a Anvers. 



De tous nos cercles d'art, celui-ci est 
l'un des plus notoires. Près de vingt 
expositions l'ont consacré, il compte 
parmi ses membres plusieurs artistes 
marquants et même illustres et chaque 
année, quelle que pût être la tenue géné- 
rale de son exposition on était assuré d'y 
trouver quelque toile poignante et pathé- 
tique de Laermans, quelque harmonieux, 
rythmique et noble panneau décoratif de 
Fabry et de Ciamberlani, quelque sculp- 
ture frémissante de vie de Victor Rous- 
seau. 

Dire que ces artistes se sont abstenus, 
c'est dire en même temps que l'intérêt de 
ce Salon est singulièrement réduit, d'au- 
tant plus que les envois des autres mem- 
bres du Cercle sont loin de compenser 
ces défections ! 

Je suis sur que, dès maintenant, notre 
ami Gaston Heux, le nouveau secrétaire 
de Pour l'Art, médite pour l'an prochain 
une belle revanche : elle nous est due et 
elle est due aussi à la réputation de ce 
cercle qui ne résisterait pas à plusieurs 
expériences comme celle-ci. 

N'allez pas croire au moins que les 
œuvres de mérite soient absentes de cette 
exposition. Il en est même de très remar- 
quables et le voisinage de tant d'antres 
en devient d'autant plus désagréable. 

Malgré les abstentions de Fabry et de 
Ciamberlani, la peinture décorative n'a 
pas complètement émigré. Elle est 
représentée ici par M. Langaskens. 

Plusieurs fois déjà j'ai eu le plaisir de 
signaler l'effort de ce jeune peintre et je 
suis heureux que ce salon me fournisse 
l'occasion dédire mon sentiment au sujet 
de son talent, de façon plus explicite que 
je n'ai pu le faire jusqu'ici. 

De tous les jeunes artistes qu'entraîna 
l'admirable mouvement créé chez nous 



par les Delville, les Fabry, les Montald, 
les Levêque, les Ciamberlani vers lapein- 
ture décorative, Langaskens semble le 
mieux doué et le plus intéressant. Pour- 
tant, je n'oserais dire que ses essais furent 
toujours heureux. C'est qu'il s'est butté 
à une difficulté qu'il vaincra sans doute 
mais dont il est loin de triompher encore. 
La peinture décorative, en effet, vouée 
presque inévitablement au symbolisme 
et exigeant d'autre part une réalisation 
plastique parfaite, veut une maturité de 
pensée et de talent à laquelle Langaskens 
n'estpasencore parvenu. Sesconceptions 
ne manquent pas d'ingéniosité mais le 
symbolisme en est souvent maladroit et 
puéril; quant à ses tons très réels de 
coloriste, il aurait dû les soumettre à une 
longue et sévère discipline avant de les 
exercer en des œuvres aussi considé- 
rables. 

Pour imparfaites qu'elles soient je les 
préfère pourtant aux toiles de Camille 
Lambert dont j'avais souvent admiré 
les qualités picturales mais qui s'est 
laissé aller dans sa Course à la fortune 
et dans ses Bains de Mer à une bien 
déplaisante vulgarité. 

Amédée Lynen, lui, reste toujourségal 
à lui-même. Une inépuisable fantaisie, 
une imagination jamaisen défaut s'allient 
chez lui à l'observation la plus minu- 
tieuse. Chacune de ses œuvres semble 
l'illustration de quelque conte savoureux 
et pittoresque fourmillant de détails 
imprévus, de rapprochements, d'ana- 
chronismes irrésistibles. 

Parmi les paysages, rares sont ceux 
qui nous émeuventou requièrent l'atten- 
tion. Les toiles de Viérin, de Viandier, 
de Fichefet sont certes aimables et non 
sans mérite, la Rivière débordée de 
De Haspe est d'une belle et large vision, 



— 21/ — 



les coins de \ille esquissés par Opsomer 
font regretter qu'il se soit contenté de 
l'envoi de ces simples cartes de visite — 
à signaler du même YHojnme au cierge, 
d'une peinture solide — mais seul peut- 
être Ad. Hamesse nous retient par le 
sentiment délicat de ses notations aux 
fraîcheurs d'idylle, par la fluidité de 
l'atmosphère délicieusement mouillée de 
sa Matinée d Automne et par la poésie 
prenante qui se dégage de son Heure 
vespérale où le crépuscule voile de ses 
vapeurs bleuâtres le mystère de la 
forêt. 

Quant à Ottevaere, je suis heureux de 
pouvoir noter l'énorme progrès qu'il a 
réalisé dans presque toutes les toiles 
qu'il nous montre et particulièrement 
dans ses Dunes, son Heure silencieuse 
et ses Javelles. 11 semble de plus en 
plus se dépouiller de cette gaucherie qui 
paralysait si souvent ses moyens d'ex- 
pression dans des œuvres où pourtant 
se marquait toujours un noble souci de 
style. 

L'envoi de Van Holder m'a un peu 
déçu : je me plaisais à voir en lui un por- 
traitiste de grand avenir et le Portrait 
qu'il expose ici est loin de le montrer en 
progrès. Je dois dire en revanche que j'ai 
infiniment goûté le charme et la poésie 
de sa Quiétude et l'intimité exquise de 
cette vieille maison de campagne enso- 
leillée. 

Firmin Baes s'avère une fois de plus le 
peintre ému des intérieurs humbles et de 
la vie quotidienne des gens du peuple. 
Quant à Alfred Vcrhaeren, son nom seul 
évoque ses œuvres aux splendeurs con- 
ventionnelles où rutilent les rouges et les 
ors des chasubles et des accessoires 
sacrés. 

Pour les sculpteurs je citerai Braecke 
avec des médailles, une belle Statue 
décorative ut un groupe : Femmes de 
pêcheurs; Wolfers avec un groupe élé- 
gant en marbre l'Eternelle idylle et sur- 



tout l'animalier Jean Gaspar avec d'admi- 
rables Etudes de Chiens. 

Enfin je ne puis oublier le remarquable 
panneau brodé de M"^* De Rudder : Echo 
et Narcisse, l'un des plus beaux qu'elle 
ait réalisés. 

Cercle Artistique. 
Henri Thomas. 

Dès ses débuts, Henri Thomas eut la 
rare fortune de séduire à la fois ses con- 
frères et le public. Le cas est trop excep- 
tionnel pour ne pas le rappeler. 

Je me souviens encore de la sensation 
que provoqua à l'un des derniers salons 
triennaux l'exposition de sa Venus et de 
son Escalier ro?^^e. Sensation bien natu- 
relle : il s'agissait d'un artiste tout jeune 
et qui, du coup, s'imposait à l'attention. 

A vrai dire, c'étaient des éléments 
différents qui séduisaient, devant ces 
toiles, les peintres et les amateurs. Les 
premiers admiraient le sens exquis du 
coloriste, la facilité de sa technique, 
l'habileté de la composition et de la 
mise en page, tandis que les seconds en 
aimaient surtout le caractère anecdotique 
et, avouons-le, ce que ces œuvres déga- 
geaient de capiteux et de pervers. 

Alors déjà, cependant, des réserves 
s'exprimaient, on reprochait à l'artiste 
des réminiscences évidentes et l'on pro- 
nonçait les noms de Rops et de Stevens. 
La critique était facile et de plus perspi- 
caces eurent vite compris que Thomas 
possédait et dénotait assez de qualités 
personnelles pour se Hbérer bientôt de 
ces influences. Ils ne se trompaient pas. 
Mais comment espérer que, si vite, le 
peintre abandonnerait ce qui faisait le 
plus clair de son succès auprès du grand 
public. C'eût été, certes, d'un admirable 
désintéressement, mais il eut été excessif 
de l'exiger de l'artiste. 

Aussi retrouvons-nous, à cette expo- 
sition du Cercle Artistique, ces Femmes 



2l8 — 



qui fument, ces impressions de bars et 
de music-hall, ces ph3'sionomies vicieu- 
ses, fanées et flétries, ces attitudes 
canailles que Thomas s'est plu si souvent 
à noter. 

Pourtant j'avoue que tout cela me 
paraît sonner bien faux. L'artiste me 
semble exploiter un cliché, développer 
une formule. Et puis ne croit-il pas avoir 
tiré de l'étude de ce monde spécial tout 
l'intérêt que sa nature lui permettait d'y 
trouver ? , 

Nous nous disons que Rops avait écrit 
d'un style plus acéré le poème satanique 
que Thomas a lu et relu. 

Si paradoxale que pût paraître cette 
remarque, je dirais que cette partie de 
son œuvre est un peu naïve si le mot 
n'avait pris, je ne sais pourquoi, un sens 
désobligeant, comme si ce n'était pas le 
plus précieux éloge qu'on pût faire d'un 
artiste que de constater qu'il a gardé 
toute sa fraîcheur de sentiment et toute 
son ingénuité. 

En elles, Thomas a trouvé le meilleur 
de son inspiration et c'est en s'y aban- 
donnant qu'il nous a donné ces œuvres 
charmantes de sincérité où son instinct 
de peintre et sa véritable personnalité 
que rien ne contrarie plus se révèlent 
entièrement. 

A exprimer les choses familières et 
l'atmosphère qui les entoure, il se montre 
plus artiste et déploie avec une grâce 
exquise ses qualités de peintre affiné en 
même temps que son métier se fait plus 
subtil à la fois et plus souple. 

Son Jardin en témoigne, si frais, si 
intime avec ses fines gammes de gris et 
de vert, racontant tout une vie paisible 
et de calme bonheur. Et la même sensa- 
tion nous pénètre devant ses Roses 
Noisettes embaumant l'intérieur repo- 
sant et tranquille dans le demi-jour que 
filtre la blancheur des rideaux et devant 
tant d'autres pages où il chante la dou- 
ceur des intimités. 



A ce point de vue la récente exposi- 
tion de Henri Thomas fut presque une 
révélation. Elle semble fixer de la plus 
heureuse façon l'orientation de l'artiste. 
Maurice Drapier. 

Salle Forst, a Anvers. 
Exposition de Bremaecker. 

Parmi des toiles de M"* Marcotte, 
dont quelques-unes méritaient un véri- 
table intérêt, M. de Bremaecker exposa 
ici du 12 au 22 février une série 
de sculptures fort réussies. Ce n'est pas 
la marque d'une très grande personna- 
lité qu'il faut demander à M. de 
Bremaecker; pourtant si quelques atti- 
tudes ou quelques gestes font parfois un 
instant songer au grand Meunier, il faut 
aussi reconnaître à M, de Bremaecker un 
très beau savoir-faire dans les méplats — 
qu'il caractérise et différencie très 
heureusement — et dans certaines 
draperies, bien creusées, bien fouillées 
et harmonieusement ajustées. Il manque 
surtout à ce sculpteur une conception 
bien définie; il y a de l'hésitation dans 
nombre de figures et dans leur expres- 
sion . Le beau buste de jeune homme inti- 
tulé Rancune^ donne moins l'impression 
voulue par l'artiste, que celle d'un 
jeune poète frappé d'une soudaine et 
formidable inspiration. Ophélie me 
paraît une œuvre mal conçue, si tant est 
qu'elle soit conçue; je passe encore sur 
ce que la figure a de plébéen et je me 
demande en somme par quoi cette jeune 
fille se rattache au titre de l'œuvre. En 
général, d'ailleurs, les types féminins de 
M. de Bremaecker m'ont semblé peu 
aristocratiques et il n'est pas jusqu'à ce 
Mystère de la Vie, symbolisé par une 
femme posant un doigt sur sa bouche, 
et présentant un gland de chêne, que je 
ne trouve d'inspiration trop peu dis- 
tinguée. Mais M, de Bremaecker a des 
moyens; ses deux Eternel Féîninin nous 



— 219 — 



le prouvent ; qu'il mette autant de 
noblesse dans l'expression de ses figures 
que dans certains de leurs gestes, qu'il 
approfondisse sont art au point de vue 



de la culture et il ne tardera guère 
à devenir un de nos artistes les plus 
complets et les plus équilibrés. 

Georges Buisseret. 



Les théâtres. 



Théâtre royal du Parc : Le Mur de Marbre, pièce inédite en trois actes, 
de MM. Sylvain Bonmariage et Albert Giraud. — Le Bon Billet, comédie 
en un acte, en vers, de M. Georges Rivollet. — Le Fils naturel^ comédie en 
cinq actes, dont un prologue, par Alexandre Dumas, fils. — Matinée Maeter- 
linck. — Matinée Jeanne Tordeus. — Théâtre royal de l'Alcazar : 
Le Refuge, pièce en trois actes, de M. Dario Xicodémi. — La Retraite, pièce 
en quatre actes, de M. F. A. Beyerlein, traduite par MM. Remon et Valen- 
tin. — La Fiole, comédie en un acte, de M. Max Maurey. — L'Ami des 
Femmes, pièce en cinq actes, d'Alexandre Dumas, fils. — Théâtre Com- 
munal : Cercle Royal « Euterpe», Le Retour d'Ulenspiegel, comédie en un 
acte, en vers, de M. Jacques Wappers. — Maître Suzanne, comédie en trois 
actes, de Eugène Landoy. 



M. Lucien Solvay, dans le feuilleton 
théâtral quepublie régulièrement l'Etoile 
Belge, faisait remarquer récemment la 
présence « dans l'air » de certaines idées 
dont le théâtre offrait, simultanément 
sur plusieurs scènes, le spectacle sous 
divers aspects. Et il établissait un très 
juste rapprochement entre le Mur de 
Marbre représenté au Parc et la Vierge 
folle, de Henry Bataille, que Paris vient 
d'applaudir. Continuant ses investiga- 
tions,ne pourrait-on dire que la « Vierge 
folle » nous a été présentée dans de bien 
nombreux avatars ce mois-ci au Parc, à 
YAlcazarl Elle s'appelle Claire dans la 
Retraite, Dora, dans le Refuge, Clara, 
dans le Fils naturel, Jeanne, dans le 
Mur de Marbre... Et Jeanne de Cimerose, 
dans \'Ami des Fimmes, n'est-elle pas 
aussi une vierge... folle, mais restée 
vierge pourtant? 

En vérité, c'est la soif d'amour de 
toutes ces femmes qui crée l'intrigue de 
chacun de ces drames. Et soif d'amour à 



l'aube de la vie, devant l'inconnu de 
l'existence. Faut-il, de cette rencontre 
singulière, conclure à une mentalité 
déterminée et assez actuelle du public 
de nos salles de spectacle ? 

Sans doute dira-t-on que toutes ces 
pièces sont loin d'être contemporaines. 
Mais le flair, peut-être inconscient, de 
nos directeurs de théâtre ne subit-il pas 
l'influence d'une curiosité informulée, 
mais admissible néanmoins : voir les 
conséquences, dans notre société bour- 
geoise, de l'accession de la jeune fille à 
l'acte d'amour, suivant les aspirations de 
son cœur et les objurgations pressantes 
de ses sens? 

L'émancipation du cœur, la libération 
des sens ne se concilient pas avec les 
convenances, déclareront AI M. Giraud 
et Bonmariage : la jeune fille se brisera 
contre le Mur de Marbre des rigides 
conventions sociales protégeant la fa- 
mille sacro-sainte. Mais M. Xicodémi, 
qui est italien, jugera le cas avec plus de 



— 220 



passion ; et sans nier les difficultés, les 
péripéties douloureuses où se débattront 
les amants en marge du code, il trouvera 
des âmes assez trempées de mansuétude 
orgueilleuse pour consentir au spectacle 
du triomphe de l'amour, malgré le mé- 
pris des lois, dans lequel l'amour est 
né. Si le conflit trouve asile dans une 
caserne prussienne, l'auteur allemand 
le dénouera tragiquement, lui, bruta- 
lement, d'un coup de feu qui attein- 
dra la jeune fille, victime expiatoire. 
Alexandre Dumas, plus moralisateur, 
imbu d'un rôle apostolique, absoudra la 
femme, la vengera de la lâcheté de l'a- 
mant. Le Fils naturel, né de coupables 
amours, honorera sa mère, humiliera son 
père, par la grandeur de son âme! 
Et davantage moraliste encore, Y Ami 
des Feimnes ramènera dans les voies 
conjugales la pauvre femme qu'a effrayée 
l'amour. Celui-ci lui reviendra sous les 
formes assagies d'un mari qui fut sans 
délicatesse pour sa pudeur effarouchée, 
le soir de ses noces. 

Ne serait-on pas tenté de donner à ce 
semblant de débat cette conclusion 
prudhommesque, avec ordre du jour 
motivé : la vérité est dans le mariage? 
Méfions-nous pourtant de traiter la 
question de cette manière absolue. Mais 
constatons, plutôt, la différence d'aspect 
que présente ce sujet selon le temps et 
selon la latitude. Avec Dumas, s'avère 
l'influence romantique, huraanitariste, 
philanthropique, de la littérature de 
l'époque. Nonobstant les qualités 
dramatiques, la trame intéressante, les 
traits d'esprit restés heureux, la pièce a 
vieilli; elle excite la curiosité, ne sus- 
cite plus d'émotion. M. Nicodémi, hom- 
me du Midi, reste romantique un peu. La 
fougue de sa race l'excuse et explique 
probablement le dénoùment qui satisfait 
l'indulgence générale, tout objective, 
des spectateurs pour les amants contra- 
riés. Mais M. Beyerlein a fait du théâtre 



réaliste, a été jusqu'au bout de son sujet, 
sans concessioaà la sensibilité commune 
et bravement a marqué de sang la vic- 
time irrémédiable. MM. Giraud et Bon- 
mai iage, logiques aussi, ont sacrifié leur 
petite héroïne. Mais remarquez qu'ici, 
c'est Jeanne elle-même qui se tue, non 
sans s'être repentie, tandis que dans la 
Retraite, apparaît en justicier le père 
de Claire, farouche dans son autorité 
compromise, l'âme en détresse devant 
son honneur atteint. Ne faisons pas de 
déductions hâtives, mais il n'est pas 
cependant interdit de signaler ces par- 
ticularités très sensibles. 

Chacun des auteurs a développé son 
sujet avec son tempérament personnel, 
selon l'esprit de sa race, les contingences 
du moment... 

Ne nous attardons pas à rééditer sur 
les procédés dramatiques d'Alexandre 
Dumas fils ce qui a été dit et bien dit, à 
signaler l'excellente école d'art de la 
scène, que constitue son théâtre pour 
les jeunes auteurs. 

Lorsque la Retraite parut, cette 
pièce forte, émouvante, si éloquemment 
évocative des milieux du caporalisme 
prussien et de l'esprit de caste militaire 
allemand fut également envisagée dans 
ses intentions et sa forme. 

Avec le Refuge, nous assistons à une 
œuvre nouvelle. Elle est fougueuse, 
violente, et le souffle de passion qui 
accélère l'intrigue a suffisamment de 
puissance pour atténuer certaines invrai- 
semblances . Mais plus d'une scène ardem- 
ment vibrante, d'un métier solide, a su 
secouer nos nerfs et produire un effet 
très sûr. 

Le Mur de Marbre, que l'on attendait 
avec une curieuse impatience, a été une 
déception. Le sujet, nous l'avons dit, ne 
manquait pas d'intérêt, mais l'intrigue 
n'est pas suffisamment étoffée. Elle est 
à peine indiquée. Le personnage qui a 



— 221 — 



tenté MM. Giraud et Bonmariage exi- 
geait, précisément à cause de la comple- 
xité un peu exceptionnelle de sa psycho- 
logie, une présentation plus fouillée. On 
eut l'impression d'un sujet traité à la 
hâte par quelque collégien pressé de le 
livrer au public, dans l'ivresse d'une 
découverte. Et pourtant nous sommes 
loin d'une situation tout à fait originale. 
On attendait mieux d'une collaboration 
à laquelle le maître Giraud avait daigné 
associer son nom. 

Décidément notre littérature régio- 
nale ne semble pas encore mûre pour les 
grands succès dramatiques. La plupart 
des pièces du cru, qui jusqu'à présent 
nous ont été offertes, apparaissent d'un 
développement pauvre. L'auteur semble 
ne pas avoir l'optique scénique, ne pas 
se rendre compte de l'effet de la pièce 
qu'il écrit et il paraît toujours à bout de 
souffle. Cela semble laborieux et étriqué. 
Le mouvement de la scène se dérobe à 
sa vision. Serait ce que nous n'avons pas 
suffisamment développé le sens de l'ob- 
servation ? N'observant pas assez la vie, 
nous ne voyons pas suffisamment nos 
créations ou nous les voyons mal. Le 
public est insatisfait, et mécontent. Si 
nous voulons le conquérir, il faudra que 
nous étoffions nos pièces et donnions à 
nos personnages l'illusion de la vie réelle. 
Ce sont là des concessions qui ne nous 
obligeront en rien à nous départir du 
respect que nous devons à nos pensées, 
à notre style. 

M . Landoy, Y 2i\i\.t\ixàe Maître Suzanne 
a, lui, les qualités de métier désirable. Sa 
pièce, vaudeville sans autre prétention, 
n'a pas de ces indigences que j'ai signa- 
lées plus haut. Elle est copieuse, vivante, 
alerte. Le sujet? Les mécomptes d'un 
ménage où l'homme et la femme sont 
avocats. Très spirituellement, l'auteur a 
signalé les incompatibilités qui en résul- 
tent, dans des scènes parfois vraiment 



réussies, avec le secours de quelques 
types comiques, un peu chargés de ci, 
de là. Mais n'ai-je pas dit qu'il s'agissait 
d'un vaudeville? L'occasion est rare, 
d'applaudir un vaudevilliste natif de 
Belgique et nous le faisons d'autant plus 
volontiers qu'il dénote une connaissance 
plus exacte des obligations de métier, 
qu'un auteur ne peut négliger s'il veut 
atteindre le public. 

Le Cercle Euterpe qui l'avait mis à son 
affiche avait fait précéder cette pièce du 
Retour d' Ulenspiegel, de Jacques Wap- 
pers, un acte en vers, bien tournés et 
souvent beaux, fort gentiment agencé, 
où l'action emprunte ses personnages à 
notre épopée du xvi» siècle, mais qui 
n'ont du temps que les costumes et les 
noms. C'est l'étemelle chanson d'amour 
dont on nous dévoile la sincérité, grâce 
à un stratagème ingénieux. Acte char- 
mant, à dénoùment un peu hâtif,dans sa 
conclusion inutilement nationaliste. 

Nous eûmes à applaudir encore au 
cours du mois, deux autres pièces en un 
acte : le Bon Billet qui accompagnait le 
M tir de Marbre au Parc : fantaisie pétil- 
lante où M. Rivollet exerça sa verve 
congrument, grâce à une fort aimable 
aventure de la belle Ninon de Lenclos ; 
et la Fiole, une de ces œuvrettes légères 
et grivoises, amusantes, de Max Maurey, 
que nous a donnée l'Alcazar. 

Pour être complet, n'oublions pas la 
matinée Maeterlinck organisée au Parc 
avec le concours de M Louis Piérard, 
conférencier qui parle d'abondance et de 
M"' Marie Kalfif, la très impressionnante 
artiste qui vint au banquet du x' anni- 
versaire du Thyrse lire des scènes de 
Maeterlinck et qui les relut ici, avec 
d'autres, pour le fort littéraire agrément 
du trop rare auditoire. 

Adressons à présent tous nos éloges 
aux vaillantes troupes du Parc et de 
l'Alcazar, qui assurent, avec une endu- 
rance remarquable, d'aussi multiples 



— 222 — 



représentations, à côté des vedettes que 
nous eûmes l'honneur de revoir : à 
l'Alcazar, la merveilleuse Réjane, mal à 
l'aise un peu dans le Refuse, M''« Der- 
moz, très pathétique à côté de la grande 
artiste, M. Garry, émouvant dans sa 
sobriété de jeu; Adrienne Berr, de 
rOdéon, dans la Retraite ; le triomphant 
Lebargy, dans VAmi des Femmes, — 
au Parc, Juliette Clarel, dans le Fils 
naturel. 

Les artistes amateurs du Cercle 
Euterpe ont droit à une mention très 
honorable pour la manière heureuse 
avec laquelle ils ont défendu les œuvres 
de nos compatriotes. Citons plus spécia- 
lement M'°«'* Carley, Bertrand, Michaud, 
MM. Debièvre, Louvois. Nos félicita- 
tions au régisseur, M. H. Jahan. 

LÉOPOLD ROSY. 



La section brabançonne pour la 
culture et l'extension de la langue 
française a eu l'heureuse idée d'orga- 
niser en l'honneur de M"« J. Tordeus, 
qui prend sa retraite, une matinée au 
théâtre royal du Parc, le 23 février. 
M"* Tordeus, en sa qualité de profes- 
seur de déclamation au Conservatoire, 
fut, pour l'extension de la langue et de 
la culture françaises, un talentueux et 
précieux auxiliaire. Et l'hommage qui 
lui a été rendu fut des plus légitimes. 
Nous nous y associons pleinement. Au 
cours de cette matinée, un succès 
pour les organisateurs, on eut le plaisir 
de réentendre deux actes de Rojtie 
vaincue, la tragédie d'Alexandre Parodi 
et le Passant de Coppée, avec le con- 
cours de M"" Dudlay, Derboven et 
Bovy, élèves de M"' Tordeus. 



Les conférences. 



L'état de santé de M"»* Héléna Clé- 
ment ne lui a pas permis d'assister aux 
dernières conférences organisées par les 
Amis de la Littérature. Nous espérons 
que l'inaction de notre gracieuse colla- 
boratrice sera de courte durée. 

M. Georges Virrès, l'auteur tant ap- 
précié de la Bruyère ardente^ de Vin- 
connu tragique et de ce tout récent 
Ailleurs et chez nous, n'est pas seule- 
ment un de nos plus savoureux roman- 
ciers, c'est encore un causeur disert, 
doué d'une parole sympathique et émo- 
tive, et tout vibrant d'une sincérité pro- 
fonde qui donne à chacune de ses pen- 
sées une force capable d'imposer le res- 
pect. 

C'est lui qui fit la deuxième confé- 
rence des « Amis de la Littérature. » 

De même que M. Rency avait exalté 



l'âme et le paysage wallons, de même 
M. Virrès se chargea de déterminer 
la part d'inspiration que les Lettres 
françaises de Belgique doivent à l'in- 
fluence du milieu flamand sur maints 
écrivains qui sont de nos gloires les plus 
éclatantes. 

L'an passé, dans un discours sonnant 
comme un clairon, Verhaeren avait fait, 
si je puis dire, la synthèse de l'âme fla- 
mande, découvrant dans les écrivains 
de Flandre les descendants directs des 
grands peintres d'autrefois. 

M. Virrès, en maints endroits aurait 
pu nous redire ce qu'avait clamé, de sa 
voix vibrante, l'auteur des Villages illu- 
soires ; si l'on y pense, les deux sujets 
traités étaient identiques puisqu'ils étu- 
diaient tous deux l'influence du paysage 
l'un en nature, l'autre sur les toiles que 
gardent nos musées. Mais M. Virrès 



— 223 — 



s'est gardé des généralisations; il nous 
a parlé simplement, amicalement de 
sa Campine aimée; sa voix avait le 
parfum sauvage de la bruyère lors des 
soirs de septembre et des éclats 
de crépuscule ensanglanté quand, là- 
bas, de l'autre côté de la terre, le soleil 
enflambe le rêve mélodieux et odorant 
des bois de sapins. Il nous a conduit, de 
son clair village de Lummen, au petit 
bourg de la Dune que Lemonnier a mis 
tout entier dans une phrase mélancoli- 
que de l'éternelle chanson des flots, des 
bruines salées et de la saveur âpre des 
embruns. « C'était à Furnes, près de la 
mer ! » Chemin faisant il a traversé le 
Polder de Georges Eekhoud, l'Escaut 
de Verhaeren et la Flandre lumineuse 
de cet autre Claus admirable, qu'est le 
peintre du Vent dans les moulins. Nous 
avons retrouvé ensuite toutes les cou- 
leurs du paysage flamand et son par- 
fum mystique dans les divers livres que 
M. Virrès a rapidement passés en revue 
avec ses auditeurs. 

Le brillant romancier a terminé sa 
causerie par la glorification des poètes 
français de Flandre, de Verhaeren en 
particulier, et de Victor Kinon — dont 
il nous a lu une page splendide, mal- 
heureusement déflorée par ce vers, qui 
est déjà célèbre, en son genre : 

« Je transpire et je vais ôter mon paletot. > 

Cette agréable conférence a obtenu 
un succès non moins grand que mérité. 

D. J. D. 

Nous empruntons à un confrère le 
compte-rendu de la conférence de M. 
Louis J3umont-\Vilden sur Xe^InJluences 
étrangères dans notre littérature : 

Parlant d'abord de l'influence fran- 
çaise, il fait remarquer que depuis trente 
ans nous vivons sur une équivoque, à 
cause de l'expression malheureuse : lit- 
térature belge d'expression française, 



due d'ailleurs à un analyste délicat, 
Francis Nautet. Dira-t-on de Hamilton 
qu'il fiit un écrivain écossais d'expres- 
sion française, de Rousseau qu'il fut un 
écrivain suisse d'expression française ou 
bien d'un Chamisso qu'il fut un écrivain 
français d'expression allemande? La 
vérité c'est que tout écrivain, qu'il soit 
Lapon, Malgache ou Hottentot, relève 
de la littérature française dès l'instant 
où il écrit en français ou s'y essaie. Ce- 
pendant M. Dumont-Wilden fait une 
différenciation très nette entre les écri- 
vains français de France et ceux de Bel- 
gique. On pourrait invoquer tout d'abord 
la faute de français faite sciemment et 
dont on se glorifie; mais cela devient de 
plus en plus rare. Il y a mieux : pour un 
jeune Belge qui, quoique n'ayant jamais 
quitté Saint-Gilles, fait des pièces bien 
parisiennes comme M. Francis de 
Croisset, que d'écrivains dont le mérite 
réside dans des vertus de terroir, dans 
un ton particulier, qui est parfois un peu 
germanique, comme chez Verhaeren. 

Après un court exposé historique, 
M. Dumont-Wilden conclut que depuis 
la fin du xviir siècle l'influence fran- 
çaise a été toujours pour notre pays, au 
point de vue intellectuel, l'excitant né- 
cessaire. 

Il montre le rôle joué successivement 
par les émigrés de 1789, de 1815, (Cam- 
bacérès, David^ de 1852, (Proudhon, 
Bancel, Louis Blanc, Victor Hugo), de 
1871. (Cette dernière émigration fut l'un 
des facteurs déterminants de la transfor- 
mation de Bruxelles en une grande ville, 
en une capitale européenne). 

A côté de ces influences historiques et 
morales, il y a l'influence du livre, du 
papier imprimé, le romantisme, Balzac, 
Flaubert; le naturalisme, le Parnasse, 
Cladel; le symbolisme, Charles- Louis 
Philippe, Barrés, Mithouard, Gide, etc. 

C'est, à le bien prendre, l'influence de 
Paris, de la capitale sur la province. 



224 — 



Quant aux autres influences étran- 
gères, nous les avons subies par le canal 
de la France; elles nous sont arrivées 
en transit par les traductions. 

Les influences germanique et anglaise 
se font sentir sur un Eekhoud, un Mae- 
terlinck, un Van Lerberghe, un Ver- 
haeren. 



Pour conclure, tout en réprouvant le 

plagiat, l'imitation, il croit que les in- 
fluences étrangères sont bienfaisantes et 
qu'il serait puéril de vouloir s'y sous- 
traire. 

La conférence et le conférencier ont 
eu un gros succès. 



Les revues. 



Verlaine en Ardennes. — L'Aube. — Arlequin. — Les Loups. — Le Mouvement 
idéaliste et religieux en France. — Deux revues théâtrales. — Notes simples, 
douces et aigres-douces. — Me^nento. 



C'est encore des Marches de l'Est 
qu'il me faut parler avant tout, de cette 
riche publication qui s'impose définitive- 
ment à nous comme la plus belle, la plus 
superbement artistique que nous ayons. 

M. Thomas Braun est un chercheur 
heureux. Il avait caressé le pieux rêve de 
recueillir les souvenirs se rattachant aux 
nombreux séjours que fit dans nos 
Ardennes le pauvre Lélian. Et il a la 
satisfaction de nous apporter à ce sujet 
des documents inédits et curieux. 

Verlaine écrivit les Romances sans 
paroles à Jehonville, dans une maison 
très pittoresque au large pignon-façade 
percée de fenêtres asymétriquement 
disposées; mais le poète a surtout connu 
nos Ardennes au temps de sa jeunesse, 
lorsqu'en collégien appliqué, fils aimant 
et gars heureux, « qui se souciait moins 
d'écrire que de chasser », il venait passer 
les vacances de septembre à Paliseul, 
chez une tante à laquelle il conserva 
toute sa vie un souvenir attendri. 

« Bon Dieu 1 » écrivait-il plus tard en 
revivant ces souvenances, « que je me le 
rappelle donc dans tous ses détails, ce joli 
village où j'arrivais quand septembre 
venait, grandi de quelques centimètres,- 
pression sur chaque exemplaire de catalogues 
prospectus, prix-courants, calendriers ou im' 
>rimés de réclames analogues, relatifs à des 
sUblissements commerciaux situés à l'étranger. 

De deux choses l'une : ou M. Wau- 
prermans croit à l'adoption de son projet, 
MI il n'y croit pas. S'il n'y croit pas, il 
l'a commis qu'une gaminerie indigne 
i'un représentant de la nation; il a 
roulu, comme on dit, « faire le malin » ; 
insi qu'un enfant mal élevé, il a tiré 
rrévérencieusement la langue au grand 
rèro français. Si celui-ci n'est pas ira- 
«•Mionné, c'est qu'il a mauvais carac- 



tère et M. Wauwermans en aura bien 
du chagrin. L'honorable représentant 
élève la naïveté à la hauteur d'une insti- 
tution : Sous prétexte de représailles 
économiques^ proposer de taxer les pu- 
blications quotidiennes et périodiques 
étrangères, créer des obstacles pour 
leur entrée dans le pays; s'imaginer 
qu'on va atteindre, de la sorte, les inté- 
rêts français, ici, en Belgique, et que 
notre puissant voisin va reculer, atténuer 
ses projets douaniers au seul aspect 
d'épouvantails semblables! Vraiment, 
la malice est un peu grossière, mise à nu 
de la sorte, et la pasquinade de M. Wau- 
wermans se réduit à une pirouette de 
clown qui n'amuse que le tapis et n'ef- 
fraye pas même les enfants. 

Mais diable! aurait-il quelque espoir 
de faire adopter ces draconiennes me- 
sures? Allons, ce serait insensé d'y 
croire : 

La presse est libre! rendons-en grâce 
aux Constituants qui l'ont solennelle- 
ment décrété dans l'article 18 de la 
Constitution. Cette liberté est entière, 
absolue. Et le texte lapidaire qui le 
proclame a été préféré à tout autre, afin 
qu'aucune équivoque ne pût subsister. 

Ignorez- vous, M. Wauwermans, que 
vos prédécesseurs ont aboli, par les lois 
du 25 mai 1848 et du 8 juin 1883, l'impôt 
du timbre qui, frappant les journaux et 
les écrits périodiques, entravait cette 
liberté de la presse? Et savez vous que 
cette exemption s'étend même aux jour- 
naux qui sont imprimés à l'étranger et 
importés en Belgique f (i) 

Voudriez-vous donc rétablir l'impôt 
sous une forme douanière? Que diriez- 
vous si Ton s'avisait de vinculer de la 
sorte nos autres libertés : la liberté de 



(1) A. Giron. 



A Trtmk — 5 arril 



1910. 



230 — 



l'enseignement, la liberté d'association, 
la liberté d'opinion, celle des cultes?... 

Alors, quoi? Vous substituant au 
surintendant des Finances, avez-vous 
rêvé que l'Etat battît monnaie en impo- 
sant l'intellectualité étrangère? Fi, 
donc! Ce serait indigne d'un ancien 
littérateur, fût-il médiocre. Qu'il puisse 
germer dans l'esprit d'un adolescent de 
réclamer, mettons 3,000 francs, parce 
qu'on l'a appelé, par exemple, abcès 
froid, passe encore, ces temps sont loin. 
Mais que le pays fasse monter la garde 
à la frontière pour rançonner la Pensée 
qui vient, en rosée bienfaisante, vivi- 
fier, féconder par un commerce intime 
la mentalité, l'intelligence de la Nation, 
ce serait un crime sans nom ! Les doua- 
niers belges ne sauraient devenir des 
traqueurs d'Intellectualité. Prêter à 
l'Etat ces moyens de gonfler ses caisses 
de vil métal, rêver de lui procurer des 
ressources par ces procédés serait faire 
injure à la Belgique, si elle les accep- 
tait. Elle faillirait odieusement à son 
devoir de gardienne vigilante de la 
Pensée de ses enfants. Celle-ci désire 
ardemment communier en toute liberté 
avec celle des autres nations. Qu'il 
prenne garde, celui qui oserait forger 
des entraves à ses légitimes et impérieux 
vouloirs 1 

La Pensée grandit et fortifie dans une 
atmosphère de liberté qui ne connaît 
pas de frontière Nous voudrions même 
un épanouissement moins pondéré. 
Chaque jour notre cœur souhaite davan- 
tage une éclosion plus vive, plus fer- 
vente, plus vigoureuse,plus décisive. Des 
efforts tenaces, sans cesse multipliés et 
sans cesse accrus, aiguillonnent nos 



volontés vers une libération des esprits 
plus grande, une réceptivité plus com- 
plète. Et les efforts, sans être tout à fait 
vains, se butent à une apathie qu'il faut 
attaquer dans un corps à corps hardi. 

M. Wauwermans n'en a donc pas 
conscience, ou bien n'en a-t-il cure? Il 
veut tarifier, marchander l'aide qui nous 
vient précieusement du dehors en en- 
serrant le pays dans une muraille de 
Chine. 

Ou bien envisage-t-il d'un cœur 
léger un isolement mental ? Le pays 
souffre déjà d'une anémie intellectuelle : 
on y lit trop peu, les créations de la 
Pensée et des Arts n'y trouvent qu'un 
crédit relatif que nous voulons conso- 
lider. 

Nous nous opposerons énergiquement 
à tout coup de main, d'où qu'il vienne, 
qui serait de nature à compromettre la 
régénérescence de notre conscience spi- 
rituelle. Elever la digue des droits d'en- 
trée contre les courants d'idées qui, du 
dehors, viennent stimuler nos possibi- 
lités intellectuelles, serait diminuer un 
des adjuvants efficaces de notre mission. 
Nous ne le tolérerons pas! Déjà deux 
groupements importants : la Section 
brabançonne pour la culture et l'exten- 
sion de la langue française, Y Associa- 
tion des Ecrivains belges s'en sont émus, 
avec de nombreux confrères. La protes- 
tation sera unanime car,M . Maubel ne l'a- 
t-il pas déclaré solennellement lors des 
fêtes de notre X^ anniversaire : « J'ai la 
» certitude que si quelque danger mena- 
» çait notre littérature ou ceux qui s'y 
» consacrent, nous serions encore capa- 
» blés de nous grouper fraternellement.» 

LÉOPOLD ROSY. 



— 231 — 



Soir d'enterrement ^'\ 



C'est fini, la vieille Gustine est bien 
tranquille, bien tranquille... pour tou- 
jours. 

Les deux garnements à la figure 
rieuse, et qui se faisaient des niches, 
viennent de galoper vers l'église avec 
la civière. 

Le vicaire repasse, accompagné du 
sacristain nu-tête, portant, sur le bras, 
l'étole noire à bordure jaune et le sur- 
plis blanc d'où sort la tête hirsute du 
goupillon. Ils marchent vite, pressés 
par d'autres besognes. 

Beaucoup plus loin, ceux qui ont 
suivi la bière de Gustine Doguet vont 
lentement, avec le souci de ne pas dé- 
passer le groupe des parents. 

Bien qu'ils ne soient que beau-frère 
et neveux, au retour, les Doguet du 
Grand Magasin s'avancent d'abord; 
puis, les Doguet du Rèwe et les autres 
Doguet de Hesbaye. 

On arrive à la maison des premiers, 
en face de l'hôtel de ville. Une grande 
faulx dorée en surmonte la porte. Le 
trottoir récemment rafraîchi est encore 
humide par places. Sous le soleil, la 
arge et haute vitrine remplie d'usten- 
siles de métal, réfléchit la pompe com- 
munale surmontée de sa lanterne. 

Gisbert, l'aîné, s'arrête, se range et, 
d'un geste de la main, invite à entrer. 
Mais une partie — ceux qui portent des 
casquettes de soie — remercie en regar- 
dant l'étalage et rejoint le mari de la 
morte, Eloi Doguet, le serrurier, qui 
marche déjà, s' acheminant vers sa de- 
meure. 

C'est une pauvresse de maisonnette 
lans étage, accroupie dans l'humidité 
jui verdit, jusqu'à rai-hauteur, son badi- 



(i) Fragment de La HauU Plaiiu<\\x\ paraîtra 
■ octobre. 



geon d'ocre clair. Le chemin s'arrête là, 
découragé; une haie le barre sur laquelle 
s'aère une toile de matelas tachée. 

Devant, enfoncé au milieu de la pe- 
louse banale qui blanchit les lessives, 
un ruisseau, le Rèwe, coule, bordé d'un 
archipel de dalles bleues irrégulières, 
où les femmes aux bras nus s'agenouil- 
lent pour rincer leur linge. 

Dans la cuisine au sol d'argile battue, 
pareil à l'aire des granges, Phémie, pe- 
tite, sèche et droite, toute en pointes, 
au regard noir et aux cheveux plaqués, 
accueille les arrivants de quelques pro- 
pos brefs en avançant des chaises. 

Ils s'assoient silencieux autour de la 
table. La jeune fille découpe un gros 
pain de charcuterie, fleurant l'ail, qui 
luit entre deux hautes piles de tartines, 
pendant qu'Eloi retire sa veste en sou- 
pirant : 

— Enfin.,., enfin... 

François, le cousin de Barlenge, 
osseux et glabre, paraît particulièrement 
en appétit Ayant étendu sur sa tranche 
de viande une couche de moutarde, il 
tire de la poche de son gilet, qui lui pend 
mi-déboutonné dans l'aîne, sa serpette 
à manche de bois et coupe ensemble le 
pain et la viande, pour en confectionner 
des cavaliers plus épais que ceux qui 
suivent la voiture de M. le doyen, le jour 
de la Saint-Eloi. Il les enfourne tour à 
tour, entre ses lèvres minces. Quelques 
lents et puissants coups de mâchoires 
relèvent en mesure sa casquette aux 
tempes. Puis, on voit descendre la co- 
pieuse bouchée, à la façon des noix avec 
leur coquille, le long du col d'un dindon 
engraissé pour la fête. 

On parle peu. 

Phémie promène sans cesse, de l'un à 
l'autre, son grand pot de café, les invi- 
tant à « taire comme chez eux ». 



— 232 — 



Après le repas, elle verse de petites 
gouttes de clair genièvre de Huy. 

Le cousin François, fixant Eloi et 
donnant un léger coup de tète du côté 
de la fenêtre, demande : 

— Alors, avec les autres, c'est tou- 
jours la même chose ? 

Le serrurier se remue sur sa chaise et 
regarde ses pieds : 

— On ne les a pas vus ici, de toute la 
maladie, répond-il, amer. 

— Ils ont honte de nous, dit Nestor, 
le mari de la fille aînée. 

— Avez-vous remarqué les airs du 
jeune ? 

— Le président, he ! appuyé Phémie, 
avec une moue de moquerie. 

Achille, le cadet, tortille sa moustache 
d'un air ennuyé, 

A ce moment, la porte s'entrebâille. 
Une petite figure ratatinée apparaît, 
entre un béguin blanc et un châle noir. 
Ses yeux font rapidement le tour des 
têtes, puis se perdent dans les nom- 
breuses rides, pendant qu'on entend une 
voix fatiguée : 

— Bonjour, bonjour... — Ceux de 
Namur sont déjà repartis. 

La vieille se met à table, sans lever le 
regard. 

— Avez-vous pris le café, ma tante 
Sophie, demande Phémie, d'un ton peu 
engageant. 

— Heu..., j'en ai bu une tasse, ma 
fille ; mais, avec toutes leurs tartes, leurs 
bonbons, leurs sucreries et leurs vins..., 
je mangerais bien un bout de pain. 

Elle arrange les plis de sa cotte. 
Eloi fait un signe de tête au cousin 
François : 

— Comment peut-on quitter une mai- 
son où l'on est si bien traitée? 

Sophie ne veut pas entendre. Elle se 
penche à droite, lève sa jupe, va cher- 
cher, dans ses dessous, une boîte à tabac 
et, sans en offrir, en aspire une bonne 
pincée. 



Lorsqu'elle a mangé deux longues 
tartines, sans ôter ses mitaines noires, 
elle passe le bout de ses doigts jaunis 
aux deux coins enfoncés de sa bouche 
et s'informe de la famille de François. 
Puis, elle dit : 

— Excusez, il faut que je m'en aille; 
j'ai promis d'être à la station à quatre 
heures. 

Son départ n'est pas plus bruyant que 
son arrivée. 

— Vieille sotte! prononce Eloi. Et 
Phémie ajoute : 

— Elle va de l'un à l'autre pour voir 
et raconter. 

— Mais, elle est avec eux...? 

— Ah ! pour ça^ oui ! Gisbert est son 
dieu; c'est lui qui sait tout; c'est lui qui 
touche ses coupons. 

— Ils l'attirent, reprend Phémie, c'est 
pour son argent; c'est bien sûr; d'ail- 
leurs, ce qu'ils ont..,, ce qu'ils ont..., il 
y a beaucoup de choses.., 

— Ceux qui restent les derniers à la 
maison sont toujours advantagés, af- 
firme François en regardant le plafond 
et en se passant la main sur la cuisse, 

— Vous l'avez dit, mon parent, vous 
l'avez dit! Voilà le point! Pourtant, 
c'est injuste. 

— Sûrement, A chaquin s'part. 

Les sèches pommettes de François 
sont allumées ; il balance en avant son 
haut buste, raide et maigre qui, vu de 
profil, prend l'aspect d'un long et impi- 
toyable couperet tranchant les portions 
égales. Il répète : 

— A chaquin s'part! A chaquin 
s'part ! 

— Tout est resté là, tout, reprend 
Eloi, 

Après quelques instants : 

— Le magasin, évalué sept cents 
francs ! Il contenait pour des milliers et 
des milliers... 

He... He... 

Je pense à mon pauvre père... Quand 



— 2S3 — 



l'ouvTage chômait, il fabriquait des 
cuillers. Toute la Hesbaye a mangé la 
soupe dans ses cuillers. Il recommençait 
sans cesse, il en avait parfois des cofifres 
pleins! Il mourut, à quatre-vingt-six 
ans. ., un jeudi : le mercredi, il en avait 
encore fondu huit douzaines... 

Et l'on n'en a jamais rien retrouvé, 
pas ça! — il fait claquer l'ongle de son 
pouce sous sa dent. 

Eloi vide son verre, détourne et hoche 
la tête. 

Le cousin François, comme si l'on 
parlait d'un million volé, arrondit les 
yeux. Il relève lentement sa taille, prend 
son temps, rapproche les lèvres en cul 
de poule et souffle : 

-Pfù... Pfù... 

Phémie, le regard concentré, un bras 
contre la taille, rassemble les miettes 
de pain sous le majeur de l'autre main : 

— Oui, oui... Et la lunette, donc, 
papa ? 

— Ah! oui, la lunette de mon oncle 
Zéphyr! reprennent plusieurs en même 
temps, rompant la sourdine de circon- 
stance. 

Sous le tas des mauvaises herbes trop 
firaiches, au milieu du champ, le feu 
couve, laissant à peine passer quelque 
acre filet de fumée. Mais souffle le coup 
de vent ! tout crépite et mille flammettes 
dardent leurs langues. 

La lunette de mon oncle Zéphyr! Les 
voix, les yeux, les gestes se hérissent 
d'étincelles, les mots oublient qu'ils 
sonnent dans la maison d'une morte et 
s'enflent de la fraternelle jalousie. 

Le visage d'Eloi, sous la concentra- 
tion des regards et l'effet de [l'alcool, 
prend un air noir. Le serrurier se frappe 
la poitrine : 

- Ça, je l'ai là! La lunette, elle me 
revenait, je l'ai là! 

Mon père y tenait comme à ses yeux ; 
c'est une pièce de famille. Lorsque je 
l'ai réclamée, parce que je suis l'aîné, 
Martin me l'a refusée : 



— Elle est aussi bien chez moi que 
chez toi, prétendit-il. N'empêche que 
c'est ici qu'elle devrait se trouver. C'a 
été leur chance, mais, ils ne la porteront 
pas en paradis! 

Un parent de Visé, qui n'a pas encore 
ouvert la bouche et qui ne comprend 
pas, s'enhardit : 

— Est-ce quelque chose de rare, cette 
lunette? 

La question lâche presque Eloi : 

— Rare! Rare! Mais, je le crois bien, 
rare! C'est la lunette de mon oncle 
Zéph}T, le marin! Elle est longue 
comme ça ! 

Il ouvre les bras. 

— Puis, c'est notre honneur, hein ! 
C'est l'honneur de notre famille. 

— Elle a bien deux mètres, renchérit 
Phémie. 

— Ohhô! ohhô!... 

— Et toute en cuivre. C'est un roi qui 
la lui avait donnée. 

— Il paraît qu'on voit d'un bout de la 
mer à l'autre. 

— C'est ça qu'il n'a jamais eu d'acci- 
dent, remarque gravement le cousin 
François qui, pas plus qu'un autre de ces 
simples batteurs de la haute plaine n'a 
vu la mer. 

— Mon oncle Zéphyr était beaucoup 
plus âgé que mon père, explique Eloi. 
Je me souviens de l'avoir vu revenir : 
un homme aussi large que la porte! Il 
portait de petits ronds d'or aux oreilles; 
ça préserve des rougeurs aux yeux, 
comprenez... le fort vent? 

On venait du Condroz pour le voir; 
on était sur de le trouver à la Rose, 
chez Tavie — que Dieu ait son âme! — 
où il fumait toute la journée sa grosse 
pipe en buvant son litre... 11 en aurait 
bu trois d'affilée! Un homme... Seule- 
ment, il fallait se contenter de le regar- 
der de loin, parce que mon oncle Zéphyr 
ne disait pas grand'chose et n'était pas 
commode. Il n'aimait de compagnie que 
celle de Fred, son perroquet, qu'il por- 



- 234 - 



tait sur son épaule et qui jurait, comme 
lui, dans toutes les langues du monde. 
Il vous aurait renversé un bœuf d'une 
bourrade I 

Blaret était fier de lui, quoi ! Au moins 
vingt médailles, cinquante ans sur l'eau ! 
Il avait été en Afrique, en Amérique, à 
Jérusalem, à Dunkerque, que sais-je? 
partout. 

Quand il revint, on voulut de suite le 
nommer maïeur, mais, il haussa les 
épaules. 

— Il en avait sans doute bien vu? 
demande l'homme de Visé, ébahi. 

— Vu, vu ! on en ferait des livres et 
des livres, et personne ne les croirait. 

Le souvenir du marin les enthousias- 
mait. L'âme héroïque du vieux cour- 
reur d'océans, de l'étalon libre, électri- 
sait leurs âmes de chevaux de cirque, et 
la petite maison de la pauvre Gustine 
Doguet, embrumée de tabac et em- 
puantée par l'alcool, se transformait en 
une espèce de caboulot de port, où 
crachent , crient , tapent du poing , 
avalent gin sur gin, des matelots en 
bordée, après dix mois de mer. 

Un jour, recommence Eloi, il fut pris, 
avec l'un de ses hommes, par des sau- 
vages. Ils mangèrent son compagnon 
sous ses yeux. Alors, Zéphyr Doguet, 
de fureur, déchira ses habits et, tout nu, 
n'ayant plus que ses souliers et sa cas- 
quette, il se mit à crier, en wallon, 
toutes les injures qui lui revenaient : 

« Laids ?nârlicos ! — Grosses ves- 
seies! — Hôiite si ploictf — Mâssis ré- 
coulisses/ » 

— Ha, ha halha ha! 

— Il roulait des yeux terribles et exé- 
cutait des cumulets de rage, comme un 
vrai possédé, si bien que les sauvages 
prirent peur et laissèrent tomber les 
restes des bras et des jambes du matelot 
qu'ils dévoraient. 

— C'est un sorcier, pensèrent-ils; et 
ils se mirent à ramper autour de lui. 



tremblant, poussant des cris aigus de 
gorets à l'abattoir. Ils imploraient leur 
pardon . 

Toute la tablée, même ceux qui con- 
naissent par cœur cette fameuse odyssée, 
écoute subjuguée : 

— Quel gaillard! Ha, ha ha! Quel 
gaillard! s'écrie le cousin François, en 
relevant sa casquette d'une tape brusque 
et en prolongeant son gros rire. 

— Et les trois jours sur une planche, 
donc. Papa...? rappelle Phémie. 

— Trois jours et trois nuits, au milieu 
de la mer qui le roulait, l'élevait, le 
noyait : plitch! platch! plitch! — Trois 
jours et trois nuits! 

— Comment est-il possible derésister? 

— A la fin, mon oncle Zéphyr prit sa 
lunette qu'il avait au dos, car elle ne le 
quittait jamais... 

— Même qu'il l'avait encore chez les 
sauvages, interrompt Nestor. 

— C'est vrai, je l'avais oublié. — Mon 
oncle prit sa lunette et aperçut, au loin, 
un navire. 

Il appela et fut sauvé, conclut naïve- 
vement Eloi. 

Mais, on n'en finirait pas! ajoute-t-il, 
on n'en finirait pas! — 

Il remplit les verres. 

— Lorsqu'il sentit la mort, il donna 
la lunette à mon père : « Tiens, dit-il, 
ça porte bonheur ». — Elle nous reve- 
nait, et voilà... 



L'ombre commençait à remplir la 
salle. L'homme de Visé se leva : l'heure 
de son train était arrivée, Achille et 
Nestor le reconduisirent à la station. 

Le cousin François repartait à pied. 
Eloi en manches de chemise sortit avec 
lui. Ils coupèrent à travers le pré du 
Rèwe. 

La lune allongeait leurs ombres sur 
l'herbe. Devant eux, la tour de l'église, 
toute blanche dans la douce lumière. 



- ^35 - 



A chaque pas, le serrurier tire l'autre 
par le bras. Ils s'arrêtent : 

— Ce qui me fait de la peine, mon 
parent, c'est notre Achille. Ce garçon-là 
se ronge. Il a recherché, vous le savez, 
sa cousine CéHe, du Grand Magasin, une 
bonne fille, la meilleure de la maison. 
Mais, ils sont trop fiers, il leur faudrait 
un mylord ! 

— Bah! les affaires d'amour, ça s'ar- 
range... 

— Non, non, ils sont trop fiers... Ils 
l'appellent « le musicien » parce que, le 
dimanche, la semaine faite, il va jouer 
les bals... 

Ça damne Phémie, qui leur arrache- 
rait les yeux. — 

Le mince Eloi s'arrête et redresse la 
tête. Il élève en l'air l'index de la main 
droite et, d'une voix qui s'alentit et va 
s' enflant, sans transition : 

— Pour les cuillers, je ne dirais rien, 
mais — il secoue rudement son doigt 
levé, puis serre le poing et le lance avec 
force vers la terre — pour la lunette, ils 
me la recracheront, un jour ou l'autre! 

— A chaquin s' part, approuve Fran- 
çois. 

Mais il paraît pressé de partir. 
Eloi change soudain de ton et tend la 
main : 

— Allons, mon parent, merci d'être 
venu. Bien des compliments à la femme 
et aux enfants. 

Il retourne lentement vers la maison, 
les mains dans les poches, le regard à 
terre. 

Un rossignol chante. Eloi reste im- 
mobile au bord du Rèwe, pour écouter. 
L'oiseau est par delà le pré des archers, 
dans les arbres qu'on voit là-bas, tout 
noirs : ce sont les mélèzes du cimetière. 
Eloi perçoit la cadence de l'oiseau 
d'aussi près qu'il entend dans sa mémoire 
la voix de Gusline. 



Vers cette heure, quand il avait laissé 
tomber ses paupières fatiguées, le men- 
ton sur la poitrine et la pipe sur les 
genoux, elle lui disait en lui touchant 
doucement l'épaule : 

— Viens, Eloi, nous irons coucher. 
Cette pauvre vieille Gustine, à côté de 

qui il a vécu quarante bonnes années, et 
qui est là toute seule, enfouie pour ja- 
mais dans la terre... 

Eloi soupire profondément : 

— Enfin..., enfin... 

Il balance, à droite et à gauche, sa 
tête lourde et rentre. 

Phémie a gagné sa mansarde, après 
avoir baissé la mèche de la lampe posée 
sur la table, au milieu des verres, des 
mares de liqueur et des cendres de 
pipe. 

Dans cette obscurité nuageuse, la 
petite flamme à l'air de brûler pour une 
loge funéraire. 

Sans penser à aviver la lumière, Eloi 
se verse une goutte, la boit d'un trait, 
remplit. Il s'assied, appuie le front sur 
son bras replié et s'assoupit, la porte 
grande ouverte. 

Mais, le souvenir de la défunte obsède 
maintenant son demi-sommeil : il donne, 
sur la table, un coup de poing qui fait 
tressauter les verres. 

On entend du bruit dans le grenier, 
Phémie apparaît dans l'étroit escalier, 
pieds nus et en chemise. Elle s'approche 
de son père qui semble dormir et lui 
met la main sur l'épaule : 

— Pa, nous irons nous coucher. 

— Oui, Gustine, répond-il. 
Brusquement, il relève la tête, regarde 

sa fille : l'expression de terreur qu'ex- 
prime d'abord sa face, se mue en une 
crispation douloureuse... 
Tous deux se prennent à sangloter. 

Hubert Stiernet. 



— 236 — 
Le Bonheur. 

Etre heureux, tout à fait heureux, quelles alaraies ! 
Celui qui nous apporte un délice absolu 
Est pas à pas suivi par le porteur de larmes. 

Comme l'eumolpe noir, dans le soir révolu, 
Meurt d'avoir approché la torche radieuse, 
L'homme tombe en touchant au bonheur qu'il voulut. 

Un aiguillon de guêpe est sous la scabieuse. 
Et combien de tueurs ont caché le couteau 
Au milieu de la branche odorante et joyeuse. 

Ne crois pas à ton rêve : il finira bientôt. 
Lorsqu'un ami t'invitera sur la colline. 
Donne-lui rendez-vous au penchant du coteau. 

J'ai construit ma maison non loin de la ravine, 

Et jamais Diana, que j'adore, n'y vint. 
Il ne faut pas baiser une bouche divine. 

Evite la bacchante. Elude le sylvain. 

Mais, si l'un deux t'entraîne à la fête splendide. 

Mêle une plante amère au doux parfum du vin, 

Et taille dans ton cœur la part de l'Euménide. 



La Source d'Aganippe. 

Elle sort, comme l'Hippocrène, 
D'un rocher de quatre couleurs 
Que firent éclater les pleurs 
D'une oréade souterraine. 

Elle arrose, à côté d'Ascra, 
Des arbres noirs ; et leurs racines 
Lui donnent l'odeur de résines 
Dont Hésiode s'enivra. 

Le long des pierrailles en pente 
Vers la demeure où je naquis, 
La source aux caprices exquis 
Murmure et sourit et serpente. 



En traversant le bois sacré, 
Où beaucoup de fleurs sont écloses. 
Elle prend le parfum de roses 
Que Thamyris a célébré. 

Et l'union saine et propice 
De cette odeur, de ce parfum. 
Forme un arorae peu commun, 
Puisque seul j'en sais le délice. 

• 

Ici, tout près, là-bas, très loin, 
L'homme et l'étoile, tout varie. 
Il est pourtant dans ma patrie 
Un objet qui ne change point. 

Qu'on apporte le blé sur l'aire 
Ou l'olive sous le pressoir, 
Qu'il soit le matin ou le soir, 
La fontaine est féconde et claire. 

Au pied de l'autel d'Herkeios, 
Juste au milieu du péristyle, 
Elle jaillit, fraîche et subtile. 
Parmi les feuilles de lotos. 

Sur les dalles environnantes 
Rampent des lierres chevelus 
Où, quand le soleil ne luit plus, 
Dorment des mouches frissonnantes. 

Mais, sitôt que du jour léger 
A l'orient brille l'antenne, 
L'abeille, autour de la fontaine, 
Se réjouit de voltiger. 

Parce que l'eau les éclabousse. 
Les jambes du Zeus immortel 
Et les symboles de l'autel, 
Çà et là, se couvrent de mousse. 

Et, sans cesse, parmi le bruit 
Harmonieux du jet qui tombe, 
Accourent tantôt la colombe 
Et tantôt les oiseaux de nuit. 



Une fois, à l'heure fantasque 
Où la lune éblouit le pré, 
J'ai vu le hibou révéré 
Se poser au bord de la vasque. 



- 23S - 

Longuement, il se contempla 
Dans l'eau que ride un peu la brise. 
Je n'avais aucune surprise 
Qu'il fût venu comme cela. 

Je pensais que c'est le présage 
Que Pallas, à qui tous les ans 
Je porte de riches présents, 
A compris que j'étais un sage. 

Or, doux et grave, reflété 
Dans le miroir frais et fluide, 
L'oiseau de l'Athèna splendide 
But trois fois avec volupté. 

Au ciel sans rives et sans voiles 
La lune semblait s'élargir. 
Près d'elle achevaient de fleurir 
Toutes les plus belles étoiles. 

Et quand, reprenant son essor. 
Le hibou partit vers l'Attique, 
La fontaine, un instant magique. 
Chanta comme une flûte d'or. 



O toi mon seul breuvage, eau vive 
Née au pays de mes aïeux, 
Tu m'as gardé le cœur pieux 
Et l'âme rêveuse et naïve I 



Fernand Mazade. 



Le chanoine Quillaume. 

SOUVENIRS PERSONNELS. 

Pendant mes années d'université, il malheureux; sachante obéissait incons- 

m'arriva plusieurs fois de passer quel- ciemment à une loi générale : la géné- 

ques jours de vacances à Beauraing, chez rosité, chez les humains, décroît en 

ma grand'mère paternelle, qui termina raison directe de l'argent qu'ils possè- 

paisiblement dans ce village une exis- dent. Elle mourut âgée de quatre-vingt- 

tence de luttes et de difficultés. Elle dix ans; sa foi était profonde. Tout en 

vivait modestement et, bien que pauvre, se montrant, dans l'observation de ses 

elle avait toujours assez pour aider les devoirs religieux, plus stricte que la 



— 239 — 



plupart des défenseurs bruyants de 
l'Eglise, ma grand'mère était exempte 
de bigoterie ; elle savait tenir tête au 
prêtre, si celui-ci obéissait à la lettre 
plus qu'à l'esprit de sa foi et s'il préten- 
dait restreindre abusivement la liberté, 
qui est le droit fondamental de chacun. 
Cette femme d'énergie et de cœur savait 
combien elle était plus religieuse en son 
âme que tel fils de vacher devenu prêtre 
pour avoir une situation sociale d'appa- 
rence honorable. 

La vie lui avait fait traverser bien des 
luttes. Née au château de Lisogne, fille 
d'un membre du Conseil des Cinq-Cents, 
qui fut entraîné à la ruine par sa géné- 
rosité et ses goûts larges et dispendieux, 
elle se chercha un gagne-pain dans l'en- 
seignement, passa, à force de volonté 
tenace, des examens auxquels rien dans 
son enfance ne l'avait préparée et se 
créa ainsi une existence libre et digne ; 
elle épousa un maître d'école qui n'était 
pas plus riche qu'elle, et éleva ses cinq 
fils, vaillamment. Quand ses enfants 
l'eurent quittée et qu'elle eut perdu son 
mari, elle passa ses dernières années à 
Beauraing. 

Je la revois dans mes souvenirs, avec 
son visage osseux, son profil d'une 
beauté régulière et sévère, ses traits 
accentués; je revois aussi son grand 
châle gris et son bonnet; je revois 
la petite maison modeste au bord de la 
route montante, avec ses quatre 
chambres, deux en bas, deux à l'étage, 
séparées par le corridor et l'escalier. Du 
jardin, l'on apercevait le village, avec 
l'église et l'école, puis une vallée que 
mon regard descendait longtemps eu 
rêvant, entraîné par la same et sainte 
passion de l'au-delà. 

J entendis alors pour la première fois 
parler de l'abbe Guillaume. Il était curé- 
doyen de Beauraing. J'avais appris qu'il 
était très dévoué à ma grand' mère; mais 
d un autre côté, ses adversaires poli- 



tiques ne lui épargnaient pas les 
critiques: il savait leur tenir tête. 
D'après ce que l'on disait, il était 
orateur, écrivain, humaniste; au sur- 
plus, très cultivé et d'éducation dis- 
tinguée, il se détachait en contraste sur 
le fond de vulgarité et de médiocrité 
que le clergé partage avec la bourgeoisie 
capitaliste et réactionnaire dont il forme 
l'une des armées de défense. L'abbé 
Guillaume, en ce temps-là, représentait 
pour moi un personnage de récit, car, 
pendant mes années d'université, je ne 
le rencontrai jamais et n'eus aucune 
raison de lui rendre visite. 

Je passai ensuite un temps assez long 
à l'étranger; ma grand' mère mourut 
pendant mon absence. Au retour, le 
hasard m'ayant conduit à continuer 
pour mon compte, l'étude des langues 
anciennes poursuivie, en même temps 
que la philosophie, à l'université, j'y 
trouvai un intérêt beaucoup plus vivant 
qu'autrefois dans les classes; je 
m'informai, je lus, je cherchai en 
tout sens, et mes études personnelles 
m'amenèrent à la poésie liturgique, au 
latin des hymmes et des séquences. 
Le livre de Remy de Gourmont 
sur le latin mystique avait été une 
révélation pour moi et, dans mon 
enthousiasme, je m'étais réjoui de cet 
enrichissement inattendu d'un moyen 
d'expression quej'aimais. J'insistai, dans 
plusieurs articles, sur l'intérêt que pré- 
senterait l'étude du latin complétée par 
les plus belles œuvres du moyen âge, et 
je me réjouis d'apprendre que cette 
réforme était préconisée par l'abbé 
Guillaume, curé-doyen de Beauraing. La 
diU'éience était grande pourtant entre 
ses arguments et les miens, ainsi que je 
vais le raconter. Je me plaçais exclusi- 
vement au point de vue de l'art et 
de l'évolution des formes poétiques. 
Tout en admettant ce genre de considé- 
rations, il poursuivait un autre but. Les 



240 — 



circonstances voulurent que je fisse 
sa connaissance. Je repris le chemin de 
Beauraing, où je croyais ne devoir 
retourner jamais. 

L'impression que j'éprouvai cette fois 
fut étrange : le train avait remplacé la 
vieille diligence qui stationnait soit à 
Givet, soit à Dinant ; de Givet, la route 
était monotone, mais si l'on venait de 
Dinant par Falmignoul, la vue de la 
vallée de la Meuse, au-dessus de la- 
quelle on s'élevait peu à peu, avait une 
beauté de lignes et en même temps un 
charme intime dont la nuance émotive 
était d'une qualité très particulière. Ce 
que je revis intact, c'est le parc immense 
et sauvage du château qui avait appar- 
tenu à la famille d'Ossuna; le feu avait 
détruit l'habitation splendide; des pans 
de mur énormes rappelaient sa grandeur 
et sa force. A l'abri de ces murs, 
M. Charneux. l'ancien propriétaire de 
« l'Ami de l'Ordre », avait construit une 
maison basse et spacieuse, s'étendant en 
superficie, à la manière des maisons 
qu'on voit dans les villages, où l'on 
dispose de beaucoup de terrain. Du 
temps où le château, avec sa cour d'hon- 
neur et ses larges tours, régnait parmi 
les grands arbres, je m'étais promené 
souvent dans le parc solitaire, et j'y avais 
écrit, d'une plume ultra lyrique, une 
nouvelle, déchirée depuis; je m'instal- 
lais alors dans un pavillon, sur la hau- 
teur, et le vent de l'espace ensoleillé 
traversait mes feuillets et mes rêves. 
Cette fois, ce furent de longues causeries 
avec l'abbé Guillaume et les hôtes du 
« Père Charneux. ». 

Le doyen de Beauraing était un homme 
solide et corpulent, sans pourtant rap- 
peler les curés bedonnants et rouges de 
trogne dont la caricature se plaît à illu- 
miner la figure ; son visage n'avait pas 
de traits spécifiques; je mis un long 
temps à me représenter nettement son 
image quand j'essayais de m'en sou- 



venir. En ce moment encore, les lignes 
de sa physionomie m'échappent tout à 
fait, tandis que j'entends résonner sa 
voix ; il parlait élégamment, sans aucune 
expression wallonne et sans intonation 
incorrecte. Il avait été autrefois curé de 
Châtillon et son esprit était imbu d'une 
culture littéraire toute française. Cette 
parole aisée et vivante était au service 
de convictions toujours sincères, tou- 
jours sérieuses. Toutes ses convictions, 
quelles qu'elles fussent, se ramenaient à 
une conviction fondamentale, à une foi 
catholique sévèrement orthodoxe. Tout 
ce que pensait et voulait l'abbé Guil- 
laume relevait de sa croyance en Dieu 
et de sa soumission à l'Eglise : cette foi 
lui fermait bien des horizons, mais elle 
n'avait rien de formaliste. 

Chez moi, l'admiration pour les 
« Classiques chrétiens » avait surgi 
d'une émotion purement artistique; 
l'abbé Guillaume au contraire subordon- 
nait toute préoccupation d'art à la seule 
idée de Dieu; et si, selon lui, l'art des 
hymnes de l'Eghse était pénétrant et 
décoratif à la fois, c'était l'inspiration 
morale et religieuse qui avait élevé ses 
auteurs à la perfection, c'était la 
croyance qui leur avait donné le soufiie. 
De telles affirmations n'avaient, chez lui, 
rien de voulu; elles étaient exemptes 
de toute mondanité et de n'importe 
quel snobisme. Souvent, dans les longs 
entretiens que j'eus avec l'abbé Guil- 
laume, soit à Beauraing, soit chez moi, 
je crus entendre l'éloquent et terrible 
archidiacre du premier acte d'Axel : 
Statcrux, dum volvitur orbis. 

Nous étions donc d'accord quand il 
s'agissait de combattre une éducation 
exclusivement formaliste et cicéro- 
nienne; mais les raisons morales de 
l'abbé Guillaume me plaisaient moins. 
Il croyait, en bon catholique, à une 
morale absolue. Selon moi, la vie est 
trop complexe pour qu'on la résume en 



— 241 - 



quelques principes, et, à bien observer 
les faits, il n'y a pas une morale, mais 
des morales multiples et diverses, va- 
riant suivant l'état de la société où elles 
naissent, le tempérament des individus 
qui les pratiquent et le courant dominant 
des idées. Laquelle est la vraie ?Quesnon 
mal posée. Laquelle est la meilleure? 
Question insoluble. Ceux qui rêvent 
l'expansion la plus belle des personnali- 
tés libres répugnent à toute morale ; ils 
savent qu'une morale devient aisément 
un dogme et qu'au fond, c'est l'affirma- 
tion de la vie qui importe avant tout. 

Ces remarques faites, il n'est pas 
défendu, me semble-t-il, d'être compré- 
hensif envers tous ceux qui ont le senti- 
ment de leurs idées. L'abbé Guillaume 
était indubitablement de ceux-là. Son 
auteur préféré était Saint Augustin ; il 
le louait d'avoir si profondément com- 
pris le cœur humain : n'avait-il pas 
souffert et cherché lui-même? Contrai- 
rement à la mode actuelle de l'Eglise, 
il le préférait aux docteurs dont les 
systèmes indiquent une prédominance 
marquée de la raison sur le sentiment. 
Peut-être découvrait-il une analogie 
entre notre société et la décadence 
romaine; il pensait sans doute que celui 
qui se réjouit plus que quiconque en 
revoyant le ciel limpide est aussi celui 

' a traversé les plus noires tempêtes. 

i)érait-il qu'en parlant le langage du 
cœur l'Eglise recruterait, tantôt ou 
demain, de nouveaux et fervents adeptes 
et qu'elle retrouverait la vigueur des 
époques de croyance active? Sans le 
dire, il s'apercevait certes de la tiédeur 
des laïques pieux et n'ignorait pas que 
le clergé se recrute de plus en plus 
difficilement et n'attire que rarement à 
lui des personnalités de marque. Avait-il 
l'illusion de penser que cette crise fût 
passagère pour l'Eglise? Peut être. Il 
fallait en tous cas tenter, selon lui, de 
ranimer les courages. Aussi était-ce un 



moyen d'éveiller l'enthousiasme reli- 
gieux, au jugement de l'abbé Guillaume, 
que d'étudier l'art des Classiques chré- 
tiens. 

Où le poète cherchait la splendeur 
des images, le rythme et le timbre des 
vers, la notation de tendances spiri- 
tuelles intenses et mouvementées, le 
prêtre voyait l'affirmation de la foi par 
des œuvres fortes et impressionnantes : 
c'était, à travers ces œuvres, la foi qu'il 
voulait raviver. Il se mit au travail et 
publia, avec quelques collaborateurs, 
une collection de classiques comparés : 
rapprocher deux poètes, un classique 
païen et un classique chrétien, c'était, 
selon lui, provoquer les esprits à penser, 
à analyser, à comprendre mieux l'un 
et l'autre et à déterminer leurs mérites 
respectifs. 

La collection à laquelle il consacra 
ses ressources et son savoir débuta par 
deux recueils de morceaux choisis. 
Puis on passa aux auteurs : ce fut d'abord, 
pour la littérature latine, l'étude com- 
parée d' œuvres d'Horace et d'Adam de 
Saint Victor ; pour la littérature grecque, 
Isocrate et Saint Grégoire de Xazianze; 
l'on doit à Messieurs l'abbé Baelde, 
Legrain, Sterpin et Conrotte un texte 
soigné, accompagné de notes intéres- 
santes. Ne pas s'attacher uniquement à 
la forme, mais étudier la pensée et, avec 
la pensée, les moyens d'expression, 
l'art de l'écrivain, tel était le but que 
poursuivait l'abbé Guillaume. Entre- 
prise hardie, en un temps où les études 
gréco-latines étaient attaquées par de 
nombreux pédagogues; les partisans des 
humanités d'autre part n'étaient guère 
disposés à étendre leurs programmes 
au moyen âge : ils préféraient se borner 
à défendre leurs positions. 

Puis, les adeptes de la culture forma- 
liste n'admettaient pas que l'on attachât 
moins d'importance désormais à la syn- 
taxe, à la disposition, au plan de l'œuvre 



— 2^2 — 



qu'à l'idée et au sentiment : l'œuvre, 
dans sa réalisation, leur semblait plus 
précise et plus sûre que la recherche de 
l'état d'âme du poète et de sa source 
d'inspiration : l'abbé Guillaume rencon- 
tra ses adversaires les plus décidés parmi 
les Jésuites, selon qui la foi n'avait rien 
à gagner à l'étude comparative des 
chrétiens et des païens ; elle devait rester 
cantonnée dans les cours de religion; 
quant à l'éloquence et au style, Cicéron 
et Horace les enseignaient mieux que 
les poésies liturgiques chrétiennes. Les 
partisans des classiques chrétiens, dont 
la thèse était très maladroite s'il s'agis- 
sait des Grecs, croyaient avoir beau jeu 
en répliquant que le latin classique avait 
simplement imité la littérature grecque, 
tandis qu'au moyen âge, la langue latine 
avait pris un tour original, avec une 
rythmique moins artificielle et une am- 
pleur inconnue jusque là. 

Ils avaient raison, incontestablement, 
en ceci : il était arbitraire de limiter à 
un siècle unique l'étude des chefs-d'œu- 
vre de la littérature latine; une langue 
vit, évolue: il est nécessaire de la pren- 
dre à plusieurs moments de son évolu- 
tion. Mais il n'était pas juste de dimi- 
nuer l'importance des Latins de l'époque 
d'Auguste. Virgile n'existerait pas sans 
la culture grecque, dit-on. Soit! Mais sa 
création d'images, l'harmonie de son 
vers, la notation des impressions, des 
couleurs, des formes, son sens de la vie 
deschoses lui sontbienpersonnels;ilason 
rythme à lui. Le réalisme d'Horace, son 
observation précise de la grande ville, 
la description de ses occupations, ses 
préférences et ses colères : autant de 
caractères que l'on chercherait en vain 
chez d'autres poètes. 

Enfin, la méthode comparative pré- 
conisée par l'abbé Guillaume est une 
arme qui se retourne aisément contre 
lui. Qui dit que, de la comparaison, les 
chrétiens sortiront vainqueurs ? Le con- 



traire a eu lieu souvent. Il semble même 
que les formes de l'idéal païen répon- 
dent plus pleinement aujourd'hui aux 
tendances profondes de notre société : 
individualisme, liberté, affirmation de 
soi et de la force de chacun, suppression 
des idoles et des préjugés de toute 
espèce. Il était sans doute plus méri- 
toire encore pour l'abbé Guillaume, dans 
ces circonstances, de ne pas se décou- 
rager; il ramait à contre courant, ce 
qui est souvent inutile mais toujours 
héroïque. 

Ses efforts et sa sincérité reçurent l'ap- 
probation de l'évêque de Namur dont il 
relevait; l'abbé Guillaume devint cha- 
noine honoraire et on lui permit d'es- 
sayer l'application de son sj'stème au 
collège Saint-Joseph à Virton. Il aban- 
donna sa cure et se consacra entière- 
rement aux Classiques comparés. L'abbé 
Baelde, son ami et collaborateur dévoué, 
fut nommé préfet des études au même 
Collège. 

Doué d'une grande énergie morale, 
émotif et enthousiaste, l'abbé Baelde 
s-'était fait une idée très haute des 
devoirs du prêtre; bien qu'il souffrît de 
l'asthme au point d"être obligé parfois 
de passer plusieurs nuits assis dans un 
fauteuil, il ne perdait rien de sa vail- 
lance et de sa lucidité d'esprit. Ses 
goûts personnels le portaient vers 
l'étude et l'interprétation des écrivains; 
il était philologue d'instinct et s'appli- 
quait à perfectionner ses dispositions. 
Aussi fut-il, pour l'œuvre des Classiques 
chrétiens, une précieuse recrue. Il était 
plus près du peuple que le chanoine 
Guillaume; il comprenait mieux aussi 
les poètes contemporains les plus hardis, 
quand leurs vers évoquaient de belles 
et fortes images; je lui lus /e Fléau 
d'Emile Verhaeren : 

La mort a bu du sang 

Au cabaret des trois cercueils. 



- 343 — 



Je me rappellerai toujours l'impres- 
sion directe que lui donnait l'œuvre 
d'un grand poète. D'origine flamande, 
il était accessible à la culture germa- 
nique; le chanoine Guillaume, avec son 
éducation française, s'adaptait moins 
aisément aux tendances de la philologie 
allemande; Baelde savait en prendre ce 
qu'il jugeait utile. 

Je rencontrai pour la dernière fois le 
chanoine Guillaume et l'abbé Baelde au 
Congrès de l'enseignement secondaire 
qui se tint en 1901 et je pris la parole 
pour défendre leur tentative, au point 
de vue de l'éducation d'art et de la 
connaissance de l'histoire et de l'évolu- 
tion du latin et du grec. Le chanoine 
Guillaume no prononça que peu de 
mots : depuis plusieurs années, un can- 
cer à la langue paralysait sa volonté; 
il supporta la souffrance avec un calme 
et un courage admirables; il parvenait 
le plus souvent à dominer son mal et 
évitait d'en parler; oubliant ses dou- 
leurs, il concentrait son énergie à défen- 
dre, par la parole et par l'écrit, les idées 
auxquelles il était attaché. 

Voici neuf ans que des voies diver- 
gentes nous éloignèrent les uns des 
autres; l'enseignement de la philosophie 



et mes travaux personnels m'absorbè- 
rent de plus en plus; le milieu social 
dans lequel je vis est très dififérent de 
celui des prêtres et peu à peu, je les 
perdis de vue, lui et ses collaborateurs. 
L'œuvre des classiques chrétiens s'est- 
elle développée? L'expérience tentée 
par ses promoteurs a-t-elle donné des 
résulats heureux? Je n'en sais rien et, 
dans ces dernières années, je n'en ai 
plus rien entendu. Souvent je pensais à 
cette période de ma vie pendant laquelle 
les belles sonorités et les couleurs vives 
des hymnes et des séquences m'avaient 
attiré, mais le temps me manquait pour 
suivre la littérature, chaque jour plus 
étendue, qui se développe autour de 
cette question. 

Tout cela s'estompait graduellement 
dans une mémoire plus grise chaque 
jour et plus lointaine quand, en rentrant 
de vacances, au mois de septembre der- 
nier, je trouvai la lettre qui m'annon- 
çait la mort du chanoine Guillaume. A- 
t-on consacré à cet homme des articles 
nécrologiques dignes de lui ? Je l'ignore. 
Je me promis, pour ma part, de ne pas 
lui refuser l'offrande de mes souvenirs et 
je l'apporte avec émotion sur son tom- 
beau. 

Georges Dwelshauvers. 



La Vie Intellectuelle. 



Yves Delage et M. Goldsmith : 
Les Théories de l' Evolution, E. Flam- 
marion, Paris. (Bibliothèque de Phi 
losophie Scientifique). 3 fr. 50. 

Le Darwinisme eut le sort de tous les 
systèmes qui, grâce au livre de vulgari- 
sation, à la conférence, au cours popu- 
laire, au journalisme, touchèrent l'esprit 
public, devinrent célèbres et fournirent 



aux disputeurs de la morale, de la socio- 
logie, de la politique et de la littérature 
leurs arguments familiers : il futdéformé, 
travesti, corrompu, sophistiqué, en un 
mot, adapté à la mentalité qu'il s'imagi- 
nait discipliner. Il n'était qu'une simple 
hypothèse scientifique et une hypothèse 
qui, plus que toute autre, exigeait de 
patients et longs travaux de vérification 
avant d'être acceptée comme méthode 



- 244 — 



d'explication biologique : on en tira 
tout de suite des « certitudes » et des 
dogmatismes. Des morales « scienti- 
fiques » s'esquissèrent, qui donnèrent 
une signification finaliste aux principes 
de la « compétition pour la vie » et de 
la « sélection naturelle » : n'était-il pas 
évident que, par le jeu des sélections, la 
société future ne pouvait qu'atteindre 
aux plus admirables harmonies et aux 
plus parfaites « adaptations » ! On in- 
venta le « Progressisme» et les « paradis 
laïcs ». La vie, qui n'avait pas de sens 
pour une foule de gens, pour la bonne 
raison que ces gens n'en possédaient pas 
eux-mêmes, devint compréhensible, 
puisqu'un but social lui était reconnu, 
puisque l'Humanité devenait un être 
continu, infiniment perfectible, aux 
destinées terrestres bien définies. L'es- 
thétique, qui jusque là avait montré des 
préférences spiritualistes marquées , 
découvrit dans le système les éléments 
d'une beauté neuve ; la Force fut glori- 
fiée en ses modes multiples : Violence, 
Césarisme, Argent, Machinisme, Ex- 
pansionnisme..., comme la plus haute 
manifestation du « génie vital ». Les 
savants eux-mêmes oublièrent parfois 
toute prudence. Ils omirent d'observer 
que le Darwinisme, formulé en une 
époque de troubles économiques, se 
laissait gouverner par une mentalité 
qu'il n'avait pas créée, fournissait des 
justifications à des idées des plus sus- 
pectes, où l'analyse eût rencontré jus- 
qu'à des survivances de préjugés créa- 
tionnistes, et qu'il acceptait ainsi, avec 
les interprétations sentimentales de la 
foule, sa manie d'affirmation, son esprit 
finaliste et religieux. Beaucoup d'en- 
tr'eux ne surent pas éviter les ridicules 
du lyrisme et du prophétisme... 

Aujourd'hui, l'équivoque a pris fin. 
Le livre que viennent de publier M . Yves 
Delage et M. Goldsmith sur « Les 
Théories de l'Evolution » nous montre 



avec précision combien la science est 
loin, à l'heure présente, de ce moralisme 
et de ce messianisme pour lesquels elle 
eut, autrefois, quelque sympathie. Si le 
principe sélectionniste continue à ins- 
pirer encore certaines littératures écono- 
miques, critiques, politiques. . la science 
l'a complètement rejeté. Pour elle, les 
formules de « lutte pour la vie », de 
« résistance et de victoire du mieux 
adapté », de « la nécessité crée l'or- 
gane », de « perfectionnement continu 
et automatique », ne signifient plus 
grand chose. « Les critiques adressées à 
l'idée de la sélection naturelle agissant 
sur les petites variations individuelles 
et amenant, sans le secours d'aucun 
autre facteur, toute l'évolution phylo- 
génétique, sont si sérieuses et basées 
sur des preuves si irrécusables qu'il est 
impossible désormais de lui reconnaître 
ce rôle exclusif. Elle peut, incontesta- 
blement, éliminer les variations nuisi- 
bles, mais on s'accorde de plus en plus 
à reconnaître qu'elle ne peut faire déve- 
lopper les variations utiles. Le progrès 
des organes utiles s'explique au contraire 
très bien par leur fonctionnement même 
mais cela n'est évident que dans les 
limites de la vie de l'individu et cesse 
de l'être aussitôt que nous passons à ses 
descendants. Pour que ceux-ci puissent 
bénéficier du résultat heureux de l'exer- 
cice d'un organe chez le parent, il faut 
que ce résultat ait pu leur être transmis. 
Or la difficulté de concevoir le méca- 
nisme de la transmission des caractères 
acquis s'applique surtout aux caractères 
d'usage, c'est-à-dire à ceux qui condui- 
sent le plus directement à l'adaptation.» 
Ainsi donc la sélection, chaque fois 
qu'elle intervient, joue un rôle tout con- 
servateur, jamais un rôle adaptateur à 
des milieux anciens ou nouveaux, jamais 
un rôle améliorateur. « Lorsque nous 
parlons d'animaux supérieurs ou infé- 
rieurs, ajoutent nos auteurs, nous n'en- 



— 245 



tendons aucunement par là que les pre- 
miers soient mieux adaptés que les 
seconds aux conditions de leur exis- 
tence : il est certain, au contraire, qu'un 
protozaire vit dans son milieu aussi bien 
qu'un vertébré supérieur dans le sien et 
que le parasite le plus dégradé n'a rien 
à envier sous ce rapport à un animal 
supérieur obligé dans sa vie libre à 
exercer toutes ses facultés pour pré- 
server son existence contre les dangers 
qui la menacent. » L'homme « chef- 
d'œuvre de la nature », cela est donc 
bien près d'être une formule n'expri- 
mant autre chose que la vanité de 
l'homme! Et l'idée de Progrès, que de- 
vient-elle donc, cette idée providen- 
tielle, dont tous les sectarismes et toutes 
les critiques font un si fréquent emploi ? 
Le principe de la sélection naturelle 
éliminé de la science presque totale- 
ment, elle se trouve sans aucune base 
logique. On pourrait même prétendre 
que la vie à son apparition, ayant dû 
précisément rencontrer les conditions 
les plus favorables à sa détermination, 
ses conditions idéales, toute évolution 
et toute mutation démontrent, par leur 
nécessité même, le fait d'une constante 
régression vitale... En tout cas, et l'ac- 
cord est quasi unanime à ce propos, y 
eùt-il même progrès relatif dans le 
monde organique, la « lutte pour l'exis- 
tence » serait loin de l'engendrer ou de 
le favoriser. Car on a constaté que « les 
nouvelles variations apparaissent non 
pas là où la lutte pour l'existence est la 
plus vive, c'est-à-dire dans les condi- 
tions les plus défavorables, mais au 
contraire là où cette lutte est la plus 
atténuée, où les besoins des êtres sont 
satisfaits » Nous voici donc exactement 
aux antipodes des compréhensions sé- 
lectionnistes ; c'est par l'expansion 
d'une puissance latente, par le dévelop- 
pement d'un caractère interne, que s'ex- 
pliqueraient les phénomènes que l'on 



imaginait autrefois créés par des in- 
fluences extérieures, par des influences 
climatériques et économiques... 

Telles sont les conclusions générales 
qu'impose le livre de M. Delage et 
Goldsmith. J'ajouterai que dans leur 
détail scientifique, les multiples théories 
qu'il expose sont, même pour l'esprit 
simplement curieux des choses de l'his- 
toire naturelle, attrayantes au possible. 
Car l'histoire naturelle peut être at- 
trayante — croyez-le — sans avoir été 
habillée « poétiquement » dans les ate- 
liers de Saint Wandrille ou de Cambo... 



Georges Deherme : La Crise sociale. 
Bloud et C', place Saint-Sulpice, 7, 
Paris. — Prix : 3 fr. 50. 

Centralisation à outrance, parlemen- 
tarisme tyrannique, incohérent, cor- 
rompu et corrupteur, fonctionnarisme 
sinécuriste, incapable et ruineux, ab- 
sorption de tout esprit d'initiative indi- 
viduelle et de toute énergie d'associa- 
tion indépendante par la politique et 
l'Etat, telles étaient, selon Taine, les 
manifestations les plus caractéristiques 
de la décadence de la société française 
du XIX* siècle. Une nouvelle forme de 
despotisme, avec quelques illusions éga- 
litaires, quelques satisfactions de vanité 
bourgeoise, voilà, prétendait l'auteur des 
Origines de la France contemporaine^ 
tout ce qu'on avait gagné à la Révo- 
lution française. En plus, le spectacle 
du « gorille lubrique et féroce », du 
« carnassier primitif », de la « bête do 
proie » présentés en liberté... 

Il semble que M. Deherme se soit 
appliqué, dans la « Crise Sociale », en 
invoquant des faits d'hier et d'aujour- 
d'hui, à montrer combien le maître de 
\' Intelligence avait vu clair et juste. 
Même thèse : méfaits d'une centralisa- 
tion sans tempéraments, d'un parlemen- 



8«« 



— 246 — 



tarisme et d'un fonctionnarisme despo- 
tiques, avortement de l'idéologie révo- 
lutionnaire. Mais notre auteur est un 
peu moins pessimiste que Taine. Le 
syndicalisme lui fournit quelques pré- 
textes d'espérance ; il découvre en lui 
certaines tendances à reconstituer le 
corporatisme d'autrefois, avec son esprit 
positif et respectueux des traditions aux- 
quelles il applaudit. Le malheur est que 
la mentalité jacobine s'efforce de le 
détourner de ses voies logiques : l'espoir 
est donc bien mince... Aussi M. Deher- 
me indique-t-il un autre remède à la 
« Crise Sociale » : qu'au lieu d'être su- 
bordonnée à la transformation écono- 
mique, la transformation morale la pré- 
cède et la dirige, et tout sera pour le 
mieux dans le meilleur des mondes... 
Malgré la similitude des thèses, M. 
Deherme n'a pas invoqué l'autorité de 
Taine. On en aperçoit tout de suite la 
raison. C'est que, par transformation 
morale, notre auteur entend la victoire 
des principes chers à M. Charles Maur- 
ras et à ses amis de 1' « Action fran- 
çaise », ou celle des « hautes vérités » 
promulguées par Auguste Comte et ses 
fervents disciples Laffite et Deherme. 
Taine ayant insisté sur ce fait que 
la Révolution n'avait été que l'abou- 
tissement d'un état social antérieur, 
qu'elle n'avait été qu'une phase de la 
maladie dont la France souffrait depuis 
longtemps déjà, il eût été imprudent 
d'évoquer le souvenir des conclusions 
des Origines. La logique tainienne 
admise, que pourrait bien signifier, en 
effet, cette théorie qui nous offre le 
retour aux royautés de droit divin ou 
l'inauguration d'un absolutisme « de 
droit positiviste » comme condition 
essentielle de régénération sociale? Pas 
grand chose, et M. Deherme eût dû 
s'abstenir de conclure. Amoins de réfuter 
les idées de Taine sur l'Ancien régime... 
Mais l'auteur ne l'a pas même tenté ! 



La dialectique de M. Deherme est 
donc plus que suspecte. Il est visible 
que c'est uniquement le procès de la 
République qu'il a voulu instruire. Pré- 
occupation politique ? Non sans doute. 
Mais certes préoccupation d'idéologue 
systématique : ses convictions positi- 
vistes l'obligeant à l'éloge des tyrannies 
absolutistes et des « retours aux saines 
traditions », il a tu soigneusement le 
principal argument — et il s'agit d'un 
argument de fait — que l'on peut op- 
poser à la thèse comtiste. On peut donc 
trouver de bonnes raisons — tout en 
approuvant la critique fort vive qu'il 
fait des formes actuelles du parlemen- 
tarisme et du démocratisme français — 
pour se refuser à reconnaître l'excel- 
lence des remèdes qu'il propose. Ce 
n'est vraiment que pour les gens d'es- 
prit simpliste qu'une contemption de la 
république prend le sens d'un éloge de 
la royauté : l'une ne contient pas l'autre, 
pas plus, par exemple, que le pragma- 
tisme scientifique de M. Poincaré ne 
contient l'affirmation de la valeur ab- 
solue des religions... Entre ces opi- 
nions, il y a place pour le plus total 
scepticisme — scepticisme politique 
d'une part, philosophique d'autre part. 
Il semble que l'auteur de « la « Crise 
Sociale » n'y ait point pensé... 

LÉON WÉRY. 



LÉOPOLD RosY : La Religion dans 
l'enseignement public. (Extrait de la 
Revue de Belgique). 

Après un exposé historique des rap- 
ports de l'Eglise et de l'Enseignement 
officiel, exposé de documentation abon- 
dante et précise, L. Rosy écrit un élo- 
quent plaidoyer en faveur de la laïcité 
totale de l'éducation publique. « Après 
avoir constaté l'état traditionnaliste de 
l'enseignement religieux, conclut-il, on 



— 247 



doit admettre en envisa.^eant la con- 
ception moderne de l'éducation, la 
déchéance dont est frappé l'enseigne- 
ment, à l'école, des dogmes religieux, 
même au regard de l'éducation morale : 
celle-ci est hautement compatible avec 
une instruction purement laïque ». 



« panoramique » toutefois : mais le 
sujet est si vaste. Un peu trop tendan- 
cieux, aussi. En esthétique, M. Van 
Wetter semble encore attardé en quel- 
qu'idéalisme à la Victor Cousin et paraît 
fort indifférent à l'œuvre des psycho- 
logues et des physiologues contempo- 
rains. 



Maurice Wilmotte : Une Histoire 
des lettres belges. (Extrait de la 
Revue de Belgique). 

Il s'agit de Y Histoire de la Littérature 
belge de M. Henri Liebrecht, dont il 
fut parlé ici récemment. M. Maurice 
Wilmotte, qui est philologue, et philo- 
logue passionné, s'est fait un devoir 
d'en signaler les multiples erreurs. Il 
s'est appliqué à démontrer que l'érudi- 
tion de M. Liebrecht était tout aussi 
improvisée que sa ferveur nationaliste 
et il y a parfaitement réussi. 



George Van Wetter : Le sentiment 
de la Beauté et son évolution dans la 
peinture et la sculpture au XIX^ siècle. 
(Extrait des mémoires de la classe 
des Lettres de l'Académie de Bel- 
gique). 

Un très méritoire essai de philosophie 
de l'art du xix« siècle. Un peu trop 



Marius Boisson: UAme sceptique. 

« Savoir se taire est la meilleure des 
forces », c'est là une des pensées nom- 
breuses que formule M. Boisson. Est-ce 
une ironie de l'auteur vis-à-vis de lui- 
même ? UAme sceptique compte près 
de 300 pages, 300 pages fort copieuses ! . . . 
« Je n'aime pas à ce que l'on parle de 
moi et bientôt, j'espère, j'aurai réussi 
à n'en plus parler », écrit-il encore Or, 
il consacre le bon tiers du volume à la 
«Synthèse de son Œuvre futur t^M. Bois- 
son nous annonce déjà dix- huit ouvrages 
à paraître prochainement : romans, 
drames, comédies, essais critiques et 
philosophiques, poèmes!!) et un autre 
tiers à reproduire les éloges que lui 
valurent, en quelque revue amie, ses 
précédents ouvrages! Oui, vraiment, 
M. Marius Boisson est trop du Midi 
pour faire un parfait sceptique! 

L. W. 



Les poèmes. 



Albert Gieaud : La Guirlande des Dieux (Bruxelles, Lamertin). — Louis Tho.mas : Les 
douze Livres pour Lily (Paris, les Bibliophiles fantaisistes). — Jean DE BosscHÈRE : Biale- 
Gryne, des poivies et des images (Paris, Bibliothèque de l'Occident). — Alfred Mortier : 
Le Temple sans idoles (Paris, Mercure de France). — Jean-Marc Ber.vard : Quelques Essais 
(Paris, Nouvelle Librairie Nationale). — Omer De V^uyst : La Chanson des Aubes (Bruxelles, 
Edition du Thyrse). — C. Mathv : Chansons pour Loulou (Bruxelles, O. Mayolez et J. Audi- 
arte). — Maurice Kunel : Sur la Flûte de Roseau (Bruxelles, la Belgique Artistique et 
Littéraire). — Roger Dévigne : Les liAtisseurs de Villes (Paris, Gastcin Serge). — Charles 
Batilliot : Le Rosaire des Soirs (Paris, Sansot et O*). — Marguerite Gillot : Le Passé 
(Paris, Vers et Prose). — Jean Bouchor : Le Soleil dans la Forêt (Paris, Pion Nourrit 



— 248 — 

et C'»). — Isabelle Dudit : Amour et Maternité (Paris, Sansot et C'»). — Henri Dklisle : 
Au Large (Paris, Edition du Beffroi). — Charles Dousdebès : La Journée Blanche {Vans, 
Librairie des Annales). AxNdré Mabille de Poncheville : Marie Antoinette à Trianon (Paris, 
■Bernard Grasset). — Robert Vallet : Premiers Frissons (Paris, G. Vasseur). — Maurice 
BouÉ DE ViLLiERS : Poèmes héroïques (Paris, la Revue Française). — Adolphe Dejardin : 
Frissons (Hodimont, A. Kaiser). — Adrien Huguet : Le Poète Jacques Leclercq (Abbeville, 
F. Paillart). 



La haine n'est qu'une forme de 
l'amour : le jour où dans cette revue, 
j'ai incidemment critiqué A. Giraud, je 
parlais comme un amant déçu dans sa 
passion, car j'ai adoré Giraud longtemps 
avant ' de pouvoir aimer Verhaeren. 
Aujourd'hui, malgré que je retrouve 
dans La Guirlande des Dieux les quel- 
ques vers incriminés, je suis heureux de 
faire amende honorable ; voici enfin de 
vrais beaux vers, de ces vers qui vous 
emportent l'âme comme une immortelle 
symphonie, de ces vers de grand poète 
dont on a dit « que la séduction mysté- 
rieuse opère moins par la pénétration de 
la pensée que par la qualité de son 
extériorité verbale » Trop souvent, il a 
fallu me contenter de vers de premier 
coup d'œil, qui paraissent bons au pre- 
mier abord ; nulle part, je n'ai rencontré 
ces rythmes souples, nerveux, pleins et 
sonores, déroulant leurs riches périodes 
avec une pareille aisance; nulle part, je 
n'ai trouvé cette flamme interne qui 
vivifie, cette énergie ni ce charme à la 
poésie. C'est le verbe fait chair : chez 
Giraud, la forme fait si bien corps avec 
l'idéequel'on prendrait pour delafacilité 
ce qui est la marque d'un talent rare et 
précieux, la griffe d'un artiste fervem- 
ment et hautainement épris de son art. 
Giraud est demeuré le prêtre prestigieux 
de l'art pour l'art : comme dans Hors 
du Siècle, il clame ici très haut son culte 
de la beauté; ainsi dans Le Visage 
d'Apollon, ainsi dans La Mort de 
Marsyas, oii le chèvre pieds 

voit soudain dans ses viles prunelles 
Entrer avec l'éclair les divins méconnus 
Et gardant dans ses yeux leurs formes éternelles 
Ayant nié les Dieux meurt de les avoir vus ! 



Mais, en général, dans ce volume, 
l'âme du poète, avec une vierge ten- 
dresse s'est penchée plus vers la vie. La 
forme parallèlement s'est adoucie : d'au- 
tres qui, comme Guérin, ont voulu orien- 
ter leur art toujours vers plus de fermeté, 
plus de force, ont trouvé la sécheresse 
et la dureté; au contraire, A. Giraud, 
sans rien perdre de son énergie, s'est 
voluptueusement attendri ; son vers, 
dans sa plénitude, a plus de douceur. 
Ecoutez le début de cette adorable 
Psyché. 

Loin du lit nuptial, toute seule, la nuit, 
Tenant encore en main la lampe criminelle. 
Psyché, fuyant l'amour que sa chair porte en elle. 
Pleure dans la forêt son rêve évanoui. 

Pâle, un long cri figé dans sa bouche enfantine. 
Ensanglantant sa grâce aux ronces du chemin. 
Elle garde à jamais dans son cœur trop humain 
Le reflet meurtrier de l'image divine. 

Ses vers ont une beauté étrange, in- 
quiétante, presque sensuelle : ils me 
font songer impérieusement à son En- 
dymion endormi du Baiser de Diane. 

Le charme est si grisant de sa chair pâle et rose 
Qu'il vous prend à la gorge un désir de pleurer. 

Il faudrait des mots spéciaux pour dire 
l'émotion intime, l'intense sensation de 
poèmes impeccables comme Soir d'oc- 
tobre, la Peur du voyage, Sommeil et 
d'autres qu'il serait fastidieux de citer. 

Je ne veux pas déflorer en les analy- 
sant ces vers, dont lui-même a pu dire : 

Ces vers où ma douleur devient de la lumière. 
Ces vers oîi ma tendresse a longuement saigné 
Comme un soleil couchant dans l'or d'une ver- 

[rière, 



— 249 — 



Prenez le volume, lisez-le, un soir, 
pour vous seul, tout haut, et si vous 
n'êtes pas conquis, renoncez à jamais à 
contempler la Beauté l 

Lisez ce sonnet « Les deux Amis » : 

Dans le rayonnement de la lumière blonde 
Que répand ce matin la grâce du printemps. 
Parmi les jets d'eau vive et les rameaux flottants, 
Nous goûtons sur ce banc la douceur d'être au 

[monde. 

La divine clarté lentement comme une onde. 
Dans un silence d'or pleut des cieux éclatants 
Et verse à flots vermeils dans nos cœurs incon- 

[stants 
Le rire intérieur d'une ivresse profonde. 

Le Dieu resplendissant auquel nous nous ofi'rons 
De son doigt radieux trace sur nos deux fronts 
Le signe de la Lyre avec des étincelles; 

Et nos esprits jumeaux, tout gorgés de soleil. 
Sentent vibrer en eux d'un tremblement pareil 
Les poèmes futurs et les amours nouvelles. 

Nicolas Beauduin, le poète des Triom- 
phes, ne dit-il pas excellemment (i) : 
« Un poème plaît indépendamment de 
son sens par la musique des périodes, 
leur balancement rythmique, leur nom- 
bre. On apprécie la splendide beauté 
des mots autant que la pensée elle- 
même. C'est que les mots ont une 
valeur expressive sinon supérieure tout 
au moins égale à leur valeur significa- 
tive ». 

Développant cette pensée, Beauduin 
démontre que le réalisme n'est pas 
œuvre d'art et que le rôle du poète est 
précisément de transfigurer les réalités. 
« La création artistique, déduit-il, a 
toujours été une élimination et un 
choix ». 

C'est ce qu'oublient beaucoup de 
poètes aujourd'hui, Louis Thomas entre 
autres, qui veut comme V^andeputte 



(i) N. BcAiJDUiK : L* lyrism* transfogurûUur. 
(Les Rubriques nouvelles, i*' mars 1910.) 



* faire de l'art avec sa vie quotidienne » 
et néghge parfois le côté artistique sous 
prétexte de fixer mieux la réalité. Dans 
les XII livres correspondant aux douze 
mois, s'il n'a voulu chanter que ses 
amours avec Lily, soit, ne soyons pas 
de ces sots, dont il parle dans la jeune 
revue Chloé, « qui veulent savoir et 
comprendre quand il s'agit de respirer 
des fleurs ». D'ailleurs, il y a tant de 
choses exquises dans ces XII livres, des 
vers d'une étonnante souplesse et d'une 
harmonie adorable, que l'on oublie faci- 
lement les négligences; il faut les lire 
comme il les a écrits. 

Pourquoi vouloir toujours chercher 

Des raisons aux choses ? 
Pourquoi vouloir du doigt courber 

La pâleur des roses ? 

O mon vieux cœur, n'écoute pas 

Le veut, ni personne ; 
Mais remarque ce qui tout bas 

En ta chair s'étonne. 

(Les giboulées de mars. XIX.) 

Ce sont des vers gamins, écrits au 
jour le jour, presque sans y songer, des 
fantaisies gracieuses, jeunes, un peu 
lestes parfois. Louis Thomas a quelque 
chose d'un Henri Heine sans mélan- 
colie; ses vers valent surtout par leur 
sincérité et quand plus tard l'on 
voudra déterminer la mentalité des 
jeunes gens d'aujourd'hui, il faudra 
chercher dans les œuvres des poètes 
comme L. Thomas. Nous sommes 
sortis du pessimisme et nous nous con- 
formons de plus en plus au désir de 
vivre qui est l'universelle aspiration et 
dont une des manifestations les plus 
tangibles est l'amour; d'accord avec 
Champfort, la jeunesse veut < la femme 
faite pour commercer avec notre fai- 
blesse, avec notre folie, mais non avec 
notre raison ». Ainsi la muse de C. 
Mathy est cousine un peu de celle de 
L. Thomas. Ses vers aussi ont parlois 
des airs négligés, mais, primesautiers. 



— 350 



alertes, ils ne sont jamais guindés. Pour 
Mathy, l'amour est plutôt une sympa- 
thie d'épiderme, parfois une sympathie 
d'esprit mais jamais une communion 
dame. Sa Loulou avec des façons 
impertinentes ou canailles est bonne 
fille, au fond 

Loulou riante et capiteuse 
Au cœur léger et déplorable 
Divinement belle et menteuse 
Avec une science adorable. 

Elle a un cœur qui tourne à tous les 
vents; le poète ne lui demandera rien 
qu'elle ne puisse donner et si leur amour 
fut court, il brûla bien : 

Rayons donc de nos cœurs sans plaies 
Vous, du mien, Loulou, moi, du vôtre 
Notre nom écrit k la craie. 

Le Temple sans Idoles est encore un 
livre d'amours : avant que d'être poète, 
A. Mortier se voudrait le chantre sin- 
cère de l'amour. Ce volume écrit sans 
autre prétention est pourtant d'une belle 
tenue artistique, il lui manque bien peu 
pour être parfait. Il se différencie aussi 
des deux précédents en ce que la passion 
y est analysée avec plus de profondeur 
et plus d'inquiétude. Il y a quelque 
chose de Baudelairien dans les senti- 
ments de ce poète qui ne peut s'aban- 
donner complètement à l'amour caprice 
et savoure le plaisir d'aimer dans l'hor- 
reur du doute; il sait que toute la 
métaphysique fit bien moins pour l'uni- 
vers qu'un atour de femme, mais parce 
que la chair sépare autant qu'elle unit et 
parce que, comme dit Monelle « tout 
amour qui dure est haine » il croira pou- 
voir trouver dans la passion autre chose 
que l'enchantement charnel. « Celle-ci, 
dit il, j'aurais pu l'aimer éternellement» 
et l'instant d'après il raille son senti- 
ment : « Si je parle de la sorte, c'est 
peut-être parce qu'elle est morte ». 
Ainsi la femme reste pour lui un corps 
sans âme, un temple sans idole... et 
pourtant, 



Douleur qui se croit joie, angoisse d'allégresse 
O volupté, tes cris sont des cris de détresse ! 

Les vers d'amour de Ch. Batilliot 
sont plus frêles; il a écrit de délicats son- 
nets où il évoque ses tendresses en la 
douceur des soirs ; mais il n'a pas su se 
garder toujours d'un faux pessimisme 
tout livresque et bien jeune, même de 
quelques incorrections et de mots usés, 
d'expressions toutes faites. 

Les poèmes de Marguerite Gillot 
sont adorables ; ils ne rappellent en rien 
les vers des autres femmes poètes ; 
simples, d'une émotion contenue, ils 
chantent l'harmonieuse mélancolie d'un 
cœur qui, au moment où il sent une 
vie nouvelle palpiter en lui, regarde les 
débris du miroir de sa jeunesse et s'aper- 
çoit que chaque éclat mire encore un 
peu de sa peine. 

Et c'est pourquoi je laisse aller mes songes 

Au gré de l'ombre qui les prolonge. 

Au gré du passé qui revient 

Lorsque je puis encor pleurer mes jours anciens. ; 

Il y a loin de la simplicité de M"* Gil- 
lot au raffinement de Jea7i de Bosschère. 
Son livre, merveilleusement édité par \ 
Buschman d'Anvers, attire comme une ; 
femme trop jolie et il intimide un peu 
comme elle; l'on reste un peu décon- 
certé devant ces gravures d'un dessin 
savant et d'une fantaisie à la Aubrey 
Beardsley et devant ces poèmes en 
prose, tout en images rares, dans les- 
quels sur un fond de rêves viennent se 
brocher des détails de réahté; cette 
figure énigmatique, insexuée de Beale 
Gryne est troublante dans ce décor de 
féerie. Certaines de ces proses ont quel- 
que chose d'hermétique qu'il ne faut pas 
chercher à comprendre, ce sont des 
fleurs étranges qu'il faut se contenter 
d'admirer et de respirer; il en est qui 
ne s'ouvrent pas tout de suite, mais dès 
qu'elles sont écloses, leur parfum s'af- 
firme obsédant : ainsi je garde en ma 
mémoire le souvenir de poèmes « La 
Pêche nocturne, Sous les Fleurs, la 



- 251 - 



Mélodie, le Parfum, Prière bleue, Do- 
rianède, etc. » 

Mais je me suis attardé, il me faudra 
passer rapidement en revue les derniers 
volumes qui se sont accumulés sur ma 
table durant mon inaction forcée de 
plus d'un mois : toute lecture me fut 
interdite; les poètes voudront bien par- 
donner ma concision, je leur ferai la 
part plus large à l'occasion des œuvres 
qui suivront. 

Maurice Kunel a modulé agréable- 
ment quelques airs païens; il excelle 
dans les descriptions ; s'il n'a pas réussi 
toujours ses chansons amoureuses ou 
ses poèmes parnassiens, il a de délicats 
poèmes d'inspiration antique. 

M"^^ Dtidit a écrit laborieusement un 
gros volume de vers dans ce goût-ci : 

Il vient un moment où le vernis s'égratigne... 
Lorsque je vous aimais, je vous en croyais digne; 
Mais vous ne l'étiez pas, je puis donc oublier 
Le passé... puis savoir encor vous pardonner. 
J'aimais un homme en vous qui n'était pas vous 

[même; 
A lui j'avais donné toute ma foi suprême; 
Mais maintenant, Monsieur, ne nous connaissant 

[plus, 
Nous n'aurons pas à voir d'autres malentendus! 

N'est-ce pas amusant? 

De Vuyst, dans sa Chanson des A ubes 
a voulu éterniser la grâce des attitudes 
des enfants et l'exquisité de leurs mots; 
c'est d'un art difficile : les deux poèmes 
publiés dans notre numéro de février, 
mieux que moi vous renseigneront sur 
la belle tenue de l'œuvre. 

Les Bâtisseurs de ville, voici un livre 
déconcertant par beaucoup d'art et 
beaucoup de négligence : il renferme 
des morceaux déclamatoires, du faux 
art social plein d'incorrections rythmi- 
ques et grammaticales ; pourtant par son 
Intermède et d'autres pièces superbes, 
l'auteur a prouvé qu'il était un pur 
poète, quand il veut se contenter d'être 
cela tout simplement sans vouloir stig- 
matiser ou moraliser. 

Marie Antoinette à Trianon, une char- 



mante plaquette où est évoquée durant 
ses jours de bonheur la délicieuse amie 
de M"« de Lamballe. 

Henri Delisle a l'âme d'un poète 
tendre et délicat, mais en poésie le don 
ne suffit pas; il faut suppléer à ses 
qualités naturelles par le travail ; le vers 
est souvent court, haletant. 

Jean Bouchor dans sa « presque pré- 
face » bien inutile annonce « qu'il a 
porté ses soins sur les images qui sont 
l'âme de la poésie et le rythme qui est 
la raison d'être du vers ». 11 condamne 
* Bouillet, Manuel et autres Ponsard » 
et il ne commet que des... oserai-je 
écrire... vers comme ceux-ci : 

L'homme est un être exquis. Toute mon indul- 

[gence 
Lui reste acquise et j'ai, pour son intelligence. 
Le respect que l'on doit à l'éternelle erreur. 
Il s'agite, se meut, en proie à la fureur 
La plus comique. Dieux ! Faut- il qu'il se 

[remue, etc, 

La paille et la poutre? 

Si au moins il avait lu Louis Bouilhet? 
connait-il la colombe? 

Ch Dousdebès nous montre les menus 
gestes quotidiens d'une jeune fille sage, 
en vers tendres et délicats d'une char- 
mante simplicité. 

Citons pour finir les Frissons : sous 
ce titre, des promesses de Adolphe 
Dejardin et des vers quelconques de 
Robert Vallet. Notons quelques beaux 
poèmes héroïques de M. Botté de Vil- 
liers et une étude conscienscieuse d'A. 
Huget sur le mouvement poétique à 
St- Valéry au xvii« siècle. 

J'allais oublier les « quelques essais > 
de J. M. Bernard : mais celui-ci est 
trop connu des lecteurs du Thyrse pour 
que j'insiste sur la beauté de son talent 
ferme et clair; ces purs poèmes trop 
divers ne se prêtent d'ailleurs guère à 
l'analyse synthétique; l'auteur me four- 
nira, je l'espèro, bientôt l'occasion d'une 
plus longue chronique. 

G.-M. Rodrigue. 



— 2S2 — 



Les expositions. 



La Libre Esthétique. - Cercle Artistique. — Salle Boute. — Salle 
DE la Chronique. — L'Art Contemporain a Anvers. 



La Libre Esthétique. 
L' Evolution dic Paysage. 

Les organisateurs d'expositions ont, 
depuis quelques années, trouvé un 
moyen ingénieux de renouveler l'inté- 
rêt de leurs tentatives. Ce moyen — je 
l'ai à plusieurs reprises signalé — con- 
siste à récapituler l'œuvre de tel ou tel 
artiste ou à célébrer tel ou tel maître 
oublié ou insuffisamment connu. 

Le succès obtenu par les diverses ex- 
positions rétrospectives qui nous furent 
offertes y encourageait d'ailleurs et tous 
ceux qui s'intéressent à l'histoire de 
l'art ne purent que se féliciter de si heu- 
reuses initiatives. 

Jamais encore cependant effort aussi 
complet que celui-ci n'avait été tenté 
chez nous. Mais on ne pouvait s'attendre 
à moins de la part d'Octave Maus. Il y 
avait là pour lui, du reste, une épreuve 
intéressante à faire, et après tant d'an- 
nées consacrées inlassablement à défen- 
dre et à propager l'art moderne, on 
s'explique que l'organisateur de la Libre 
Esthétique ait voulu enfin mesurer les 
résultats obtenus et les progrès accom- 
plis et s'assurer que ses travaux n'avaient 
pas été vains. 

Et puis, n'y eut-il pas aussi chez lui 
un peu de la coquetterie de l'artiste 
amoureux des difficultés? Songe-t-on 
à ce que représente de démarches 
patientes et de persévérante diplomatie 
la réunion de tant d' œuvres et la com- 
position, malgré d'inévitables lacunes, 
d'un ensemble assez complet pour que 
ce titre L' Evolution du Paysage au 
XIX' siècle ne paraisse pas trop préten- 
tieux. 

Certes il en est de graves, de lacunes : 



bien des maîtres, et des plus grands, tels 
que Rousseau, Millet et Manet sont 
négligés ; d'autres y sont mal et même 
parfois fâcheusement représentés. Mal- 
gré tout, cette exposition permet de se 
rendre un compte assez exact de ce que 
fut l'évolution du paysage au siècle 
passé. 

Siècle ardent, passionné, secoué de 
convulsion, où se coudoient à chaque 
instant le meilleur et le pire ! Les écoles 
se heurtent, les aspirations les plus 
diverses s'entrechoquent, les esprits fer- 
mentent. 

« Devant les eaux, le ciel, les mon- 
tagnes, on se sent devant des êtres 
achevés et toujours jeunes, dit Taine 
dans les dernières pages de son Voyage 
e?i Italie. L'accident n'a pas de prise 
sur eux, ils sont les mêmes qu'au pre- 
mier jour; le même printemps leur 
versera tous les ans, à pleines mains, la 
même sève; nos défaillances cessent au 
contact de leur force et notre inquiétude 
s'amortit sous leur paix ». 

Quoi d'étonnant donc que, au sortir 
du formidable bouleversement de la fin 
du xviir siècle les artistes se soient 
tournés vers la contemplation de la 
nature? Aussi, vers 1825, vit-on soudain 
tout une pléiade d'artistes quitter Paris 
— car ils étaient, chose curieuse, presque 
tous Parisiens — et aller demander à 
la campagne la paix bienfaisante et 
sereine. 

Alors apparut l'une des plus capti- 
vantes figures de l'histoire de la pein- 
ture, une sorte de bienheureux Fra 
Angelico du paganisme et du panthéisme 
renaissant, celui que maintenant encore 
on ne peut s'empêcher d'appeler le père 
Corot. 



— 253 



Presque inconsciemment, il créa l'art 
le plus raffiné, le plus délicat le plus 
personnel. Songez donc que, jusque là, 
sauf de rares exceptions, le « genre du 
paysage » n'était con-sidéré que comme 
un aimable pas?e-temps, qu'il était as- 
treint aux lois les plus saugrenues, que 
Valenciennes, lui-même paysagistepour- 
tant, reprochait par exemple à Lorrain, 
dans ses Réflexions et Conseils sur le 
genre du paysage, « que les dieux, les 
demi-dieux, les nymphes, les satyres 
fussent trop étrangers à ses beaux sites»! 
Mais jamais les fées n'avaient en faveur 
d'un mortel dispensé à la fois tant de 
dons : une sensibilité incomparable, 
l'œil le plus délicat, la nature la plus 
suave mêlée de l'épicurisme le plus can- 
dide. Il s'en va à travers champs « cour- 
tiser la belle dame », selon son expres- 
sion; il écoute chanter en lui le chœur 
merveilleux des sources, du vent, des 
oiseaux; il traduit tout cela dans la 
langue la plus originale et la plus ado- 
rable. « Il cherche les tons fins et il les 
trouve », disent de lui les Concourt. 
Nulle passion ne semble l'agiter, mais 
il vibre à toutes les beautés. Il découvre 
dans la nature des trésors de tendresse 
que nul autre encore n'avait devinés. Il 
a voyagé, mais il aurait pu rester aussi 
bien toujours dans sa charmante retraite 
au bord des étangs de Ville d'Avray et 
il n'aurait pas peint un chef-d'œuvre de 
moins. Il lui suffisait de regarder passer 
les heures « en robes diverses et chan- 
geantes » de l'aube au crépuscule; il lui 
suffisait d'un arbre qui s'incline, d'un 
étang qui miroite, d'une lisière de forêt 
baignée de lumière humide, de la can- 
deur d'un matin. 

Un art si personnel, si subjectif devait 
fatalement rester trop inimitable pour 
exercer une influence bien nette sur 
l'évolution du paysage. Il a appris à voir, 
il a révélé des beautés, mais son secret, 
il l'a emporté avec lui. 



Théodore Rousseau, au contraire, est 
bien l'initiateur du paysage moderne. 
« C'est, dit Fromentin, un homme inter- 
médiaire et de transition entre la Hol- 
lande et les peintres à venir ». 

Artiste ardent, inquiet, il voulait 
« jouer sur le grand clavier et toucher à 
toutes les harmonies. L'arbre qui bruit, 
la bruyère qui pousse, voilà pour moi 'a 
grande histoire, celle qui ne changera 
pas, écrivait-il. Si je parle bien leur 
langage, j'aurai parlé la langue de tous 
les temps ». Or il l'a parlé merveilleu- 
sement et il est profondément regret- 
table que nulle œuvre ne le rappelle ici. 
Seuls Dupré, avec le Gué et Diaz, le 
peintre multiforme, le précieux joailler, 
l'un des plus rares artistes du siècle passé, 
avec quelques Sous-bois, représentent 
l'école de Barbizon, ce groupe d'ar- 
tistes qui les premiers aimèrent et firent 
aimer en France, la nature pour elle- 
même. 

Mais en cette période ardente et exal- 
tée, en cette ère de bouleversement, 
s'est perdu le culte des fortes et saines 
disciplines. 

Les romantiques avaient aéré l'art 
poussiéreux des classiques, ils avaient 
ouvert largement toutes les fenêtres. 
Les réalistes allaient casser les vitres : 
avec Courbet éclate le 1848 de la pein- 
ture. 

Après tant d'années déjà et dans la 
calme et sereine atmosphère des collec- 
tions et des Musées, nous avons peine à 
percevoir encore l'écho de ces luttes. 

Les tableaux du maître d'Omans 
réunis à la Libre Esthétique, son Sous- 
bois, ses Environs d'Ornaus ne donnent 
guère la mesure, malgré leur beauté, de 
ses dons étonnants, de son habileté à 
triturer les riches matières, de sa puis- 
sance de coloriste. S'il ne fut peut-être 
pas, comme il le proclamait lui-même 
avec son habituelle et comique jactance, 
celui qui peignait le mieux de tout 



254 — 



Paris, il fut certainement l'un de ceux 
qui peignaient le mieux et il lui a man- 
qué bien peu de chose pour pouvoir être 
classé parmi les très grands peintres. 

Quant à Daubigny, il serait bien 
fâcheux pour la mémoire de cet admi- 
rable artiste qu'on le jugeât uniquement 
d'après les trois paysages exposés ici. 

De ces artistes, la Libre Esthétique 
nous conduit immédiatement aux Mo- 
dernes. Ni Troyon, ni Millet, en effet 
n'y trouvent place. 

Pas plus qu'aucune autre école, r/;«- 
pressionnisine n'offrit un phénomène de 
génération spontanée. Courbet déjà 
avait indiqué la formule du plein air et 
Delacroix en avait été hanté —on le voit 
dans son œuvre et ill'a dit plus explici- 
tement dans son Journal — par le souci 
constant de conserver à ses tableaux la 
fraîcheur et la sincérité d'impression des 
esquisses; il avait même entrevu et 
exprimé des vérités que les peintres 
d'après 1870 allaient scruter davantage 
et plus profondément. 

Jamais encore on n'avait poussé aussi 
loin l'étude de la lumière, de ses mille 
aspects divers, des accidents qu'elle 
produit. D'une façon méthodique, pres- 
que scientifique, avec un souci extrême 
— on pourrait presque dire exagéré de 
l'exactitude — les peintres modernes se 
mirent à faire sur nouveaux frais l'étude 
du paysage. J'aurais voulu, si je n'avais 
craint d'être entraîné trop loin, entre- 
prendre l'étude de cette tendance infi- 
niment curieuse, essayer d'en montrer 
l'origine, tâcher de faire sentir la part 
considérable de vérité qu'elle renferme 
et aussi la part des erreurs auxquelles 
elle a conduit. Je me propose du reste 
d'y revenir plus tard, car cette question 
suscite trop de problèmes et de trop 
complexes pour qu'elle puisse être ab- 
sorbée au cours d'un tel compte rendu 
déjà bien long. 

Devant ces Pissaro, ces Sisley, ces 



Jongkindt, devant ces Renoir — dont 
la Prairie est une merveille de fraîcheur 
— ces Monet dont les Dindons sont une 
page magistrale et définitive et peut- 
être l'œuvre la plus complète de ce 
Salon, devant toutes ces toiles, nous 
avons peine à nous expliquer l'âpreté 
des critiques qu'elles provoquèrent. 
Nous voyons bien cependant ce que 
leur vision avait de neuf et d'original et 
ce que leur technique apportait d'incon- 
testables progrès. 

Une fois ouverte, il n'y avait plus de 
raison de s'arrêter. Du moment où l'on 
en était venu à demander à la peinture 
une traduction exacte et presque for- 
melle des réalités de la lumière, on 
devait aboutir à cette débauche de clarté 
et de couleur, à cette crudité de ton que 
nous voyons éclater dans la dernière 
salle de la Libre Esthétique. 

Je veux laisser pour une étude ulté- 
rieure cette question infiniment intéres- 
sante du pointillisme et des divers autres 
procédés qu'utilisent la plupart des -^ 
peintres d'aujourd'hui. ; 

Je me bornerai à signaler au hasard ' 
des toiles admirables de Signac et de 
Seurat, de bizarres Van Gogh, Le vieux 
port de Menton d'Anna Boch, des Van 
Rysselberghe, un Claus, des Vuillard, 
de très beaux Gauguin aux tons assour- 
dis de tapisserie, le Village toscan et la 
Statue sojis les feuilles de Dufrénoy, les 
quatre toiles de Lemmen et surtout 
son Printemps, des Cross, des Laprade, 
des Flandrin. 

Me voici arrivé aux termes de cet 
article et je n'ai parlé, ni de Fourmois, 
le premier en date de nos paysagistes 
et l'un des plus beaux, ni de Boulanger, 
ni de Dubois, ni de De Greef,ni de Baron, 
ni de Verheyden, ni de Vogels, ni de 
Heymans, ni d'autres encore. Je 
retrouve, dans mon catalogue, au sujet 
de ces artistes, des notes enthousiastes, 
car il n'est guère, de tous les peintres 



255 — 



que j'ai cités et dont j'ai parlé plus 
lon^ement, de toiles qui vaillent plus 
ou même autant que les leurs. Que l'on 
ne voie donc pas, dans mon silence une 
marque de dédain. 

Mais j'ai voulu, me conformant ainsi, 
je pense, au désir même de l'organisa- 
teur de cette exposition esquisser à 
grands traits l'histoire du paysage au 
XIX' siècle. Or, il faut bien reconnaître 
que, à cet égard, nos peintres furent 
remorqués par les artistes français, que 
ceux-ci furent les initiateurs, que les 
divers mouvements artistiques dans 
notre pays ne furent que les échos des 
leurs et que si les premiers montrèrent 
une fois de plus que chez nous, comme 
le remarque Balzac « rien ne se façonne 
à demi », il n'en reste pas moins que, 
au point de vue historique, essentiel 
ici, le mérite revient surtout aux maîtres 
français qui ouvrirent la voie. 

Comme, et avec beaucoup de raison, 
on a vu souvent dans le mouvement 
impressionniste français une influence 
des articles japonais, la Libre Esthétique 
nous a offert, dans la première salle, le 
spectacle infiniment curieux d'estampes 
des maîtres principaux de l'art nippon 
au XVIII' et au xix* siècle. Ces œuvres 
admirables^ appartenant à la collection 
Stoclet sont étudiées en quelques pages 
substantielles par M. Stoclet lui-même, 
et je ne pourrais mieux faire que d'y 
renvoyer le lecteur. 

Enfin, ce salon était décoré d'oeuvres 
nombreuses du sculpteur Charpentier 
récemment disparu ; du Bustede Balzac, 
d'une Eve et d'un marbre Psyché regar- 
dant l'amour, de Rodin et d'un très 
beau portrait de Paul Dubois. 

Cercle Artistique. —Salle Boute. 
Salle de la Chronique. 

Après cette si longue chronique, on 
m'excusera de passer un peu rapide- 



ment sur les autres expositions qui, le 
mois dernier, sollicitèrent les critiques. 

Je ne pourrai que signaler l'exposition 
Merckaert au Cercle artistique : vues de 
villes et de canaux dont quelques unes 
très remarquables et, à la Salle Boute, 
celle d'un groupe de jeunes peintres : 
Navez avec des Intérieurs et des Natures 
înortes d'une peinture savoureuse et 
solide; Claes avec des vues de Ver- 
sailles et de St-Cloud d'une ingénieuse 
mise en page et d'un sentiment délicat, 
si parfois il leur arrive de s'alourdir un 
peu; Genot, avec des notations d'une 
jolie fraîcheur; J.-M. Canneel avec 
d'amusants dessins et Eug. Canneel, un 
sculpteur que j'ai plusieurs fois déjà cité 
ici et dont les remarquables progrès 
permettent de bien augurer. 

Enfin, les lecteurs du Thyrse ne me 
pardonneraient pas si je ne leur parlais 
de l'exposition de notre ami Liedel à la 
Salle de la Chronique, car ils ont eu 
trop souvent l'occasion d'apprécier le 
spirituel et verveux illustrateur dont les 
dessins plusieurs fois égayèrent les 
marges de cette revue. Ils se rappellent 
sûrement les charges récentes qui s'en- 
cadraient dans le compte-rendu du ban- 
quet récent du Thyrse. 

C'est dans ses croquis de théâtre 
qu'excelle surtout Liedel. En quelques 
traits, avec une étonnante vérité, il rend 
une attitude, un geste^ un tic. Parfois 
peut-être voudrait-on à ces dessins plus 
d'acuité, qu'ils fussent plus nettement 
de la charge ou plus complètement des 
portraits. 

Je ne peux évidemment songer à 
parler des quarante dessins réunis par 
notre ami, mais je signalerai la fantaisie 
sinistre de \' Opération avec sa légende 
Défense de circuler sur les travaux, qui 
est une trouvaille. 

Maurice Drapier. 



— 2S6 — 



L'Art Contemporain a Anvers. 

Il n'est pas douteux que l'actuel salon 
de VArl Conte f?iporain, témoigne de 
quelque fatigue, non chez les artistes, 
mais chez les organisateurs. Il semble 
bien qu'il y ait au sein de cette vaillante 
société de VArt Contemporain un 
fléchissement d'ardeur et de foi ; au fait, 
la faute en est peut-être au public qui 
ne parvient décidément pas à s'intéres- 
ser de la manière qu'il faudrait à d'aussi 
courageux et nobles efforts. Et c'est 
dommage, car l'on commençait vrai- 
ment à faire là de bonne besogne de 
vulgarisation artistique. Encore deux 
salons semblables à celui-ci et nous 
conclurons que le rôle de VArt Con- 
temporain est terminé. Ce n'est pas que 
ce présent salon réunisse un ensemble 
médiocre de toiles, mais que de déjà 
vul A de rares exceptions près, tout, 
pour ce qui concerne la période mo- 
derne, a déjà figuré ailleurs, et même 
ici, à VArt Contemporain. Et d'autre 
part, l'exposition n'est pas assez com- 
plète, elle contient trop d'hiatus et de 
lacunes, que pour que l'on puisse rai- 
sonnablement la regarder comme une 



« rétrospective ». Dans son ensemble, 
elle est donc d'un intérêt très faible, il 
ne s'en dégage point de pensée géné- 
rale, tel que ce fut le cas pour le si beau 
salon de 1908. 

Néanmoins quelques beaux noms au 
catalogue, quelques œuvres admirables 
à la cimaise. Leys, Baertsoen, Baeseleer, 
Ensor, Delaunois, Walter Vaes, Charles 
Mertens, Van Rysselberghe, Mellery, 
Hageman. Cette liste, seule, trouve 
déjà l'éclectisme le plus décidé. — Ce 
serait évidemment pour moi un plaisir 
que de m' arrêter devant quelques-unes 
des toiles les plus belles, et de les com- 
menter; il faut pourtant que je sacrifie 
ce plaisir, car ce serait faire inutile beso- 
gne, dans une revue comme le Thyrse, 
pour les lecteurs de laquelle toutes ces 
œuvres sont déjà du connu, de l'archi- 
connu. A quoi bon, en somme, leur 
reparler de La Mangeuse d'Huîtres ou 
de la Grande Vue d'Ostende de Ensor, 
des Intérieurs de Saint- Pierre à Louvain 
de Delaunois, de Pays d'industrie sous 
la Neige de Baertsoen, et de tant d'au- 
tres œuvres? J'aurais l'air de les décou- 
vrir et je ne veux pas me donner ce 
ridicule. 

Georges Buisseret. 



Les concerts. 



Félicien Durant poursuit avec succès 
la campagne de vulgarisation musicale 
qu'il a entreprise. Les deux derniers 
concerts d'abonnement, de programme 
varié, eurent le succès des précédents et 
brillèrent surtout par les soli. Le violon- 
celliste Joseph HoUmann donna du 
concerto de St-Saëns, qui lui fut dédié 
par le maître, une interprétation remar- 
quable de style et de correction classi- 
que. Quant au violoniste Lucien Capet, 



professeur au Conservatoire national de \ 
Paris, il exécuta le concerto de Mozart \ 
avec toute la' finesse, le brio et l'élé- ' 
gance que comportait le morceau. ; 

La deuxième séance de musique an- s 
cienne donnée sous les auspices de 
Durant, par la Société des Anciens ins- 
truments de Paris, obtint de la part d'un 
public nombreux et choisi, un succès 
des plus légitimes. MM. Henri et Marcel 
Casadesus jouent de la viole d'amour et 



- 257 - 



de la viole de gambe en artistes con- 
sommés d'une technique parfaite et d'un 
goût exquis et récoltèrent un succès 
enthousiaste dans la suite de Gabbazzi et 
le concert pour viole d'amour de Asioli. 

Quant aux airs tendres de Destouches 
et au ballet de Montéclair, ils reçurent 
une interprétation soignée, dans les 
sonorités moelleuses et fondues du 
quatuor Casadesus, un des ensembles 
les plus homogènes qu'il nous ait été 
donné d'entendre jusqu'ici. 

Grande et importante audition le 
dimanche 13 mars aux Populaires. Con- 
sacrée à Wagner et à Richard Strauss, 
les deux plus puissants pol}'phonistes de 
notre époque, elle nous mit à même de 
comparer les deux maîtres. Strauss 
brille surtout par l'instrumentation, le 
coloris, l'art d'orchestrer des idées, 
comme dans ses poèmes s}Tnphoniques 
de « Mort et Transfiguration » et « Till 
Ulenspiegel » où l'on sent la volonté 
d'assouplir la forme musicale et de 
l'accommoder à la pensée. Quant au mo- 
nologue d'Electra,il n'est guère possible 
de porter un jugement sur un fragment 
aussi peu étendu, d'autant plus que 
M°" Plaichinger, cantatrice de l'Opéra 
impérial de Berlin, n'avait rien fait pour 
donner à ce fragment du relief et de la 
vie, pas plus du reste qu'au formidable 
final du « Crépuscule des dieux » où 
l'excellence de la voix et du timbre ne 
purent cacher le manque de tempéra- 
ment et l'impassibilité de l'artiste. 



Dans le domaine sjTnphonique^ no- 
tons un nouvel efifort réalisé par le 
cercle « Crescendo » qui, sous l'habile 
direction de Léon Poliet, s'est fait à 
nouveau apprécier dans différentes œu- 
vres modernes, entr' autres la « Mer » de 
Gilson. M"' Berthe Bernard et M. Emile 
Wilmars ont au cours de ce même con- 
cert, permis d'apprécier leur remar- 
quable talent de pianiste et ont réalisé 
une collaboration des plus artistiques 
dans un ravissant concerto de Mozart et 
les charmantes « Esquisses » de Schu- 
mann pour deux pianos. 

Une vaillante et distinguée cantatrice, 
Fany Hiard, donnait à la salle alle- 
mande le 8 mars dernier, un récital de 
chant qui fut des plus applaudis. Douée 
d'une voix claire, sympathique et d'un 
timbre excellent, Fany Hiard a inter- 
prété dans un style parfait, une suite de 
lieder de toutes les écoles. Nous avons 
particulièrement goûté la mélodie de 
Lekeu : « Sur une tombe » et le « Furet 
du bois » de Pierre de Bréville, comme 
tout à fait adaptés à son organe Et tout 
cela fut dit avec art, méthode et sim- 
plicité comme il convient à la vraie 
musique de chambre. 

Deux intermèdes, du plus haut intérêt 
pianistique, furent donnés par la pianiste 
Berthe Bernard, qui se tailla un joli 
succès dans la « Toccate et Fugue » de 
Bach, et les « Jardins sous la Pluie » de 
Debussy. 

V. Hallut. 



Les théâtres. 



Théâtre Royal du Parc : Poliche, comédie en quatre actes, de M. Henry 
Bataille. — La Rencontre, pièce en quatre actes, de M Pierre Berton.— Les 
Deux Ecoles, pièce en quatre actes, de M. Alfred Capus. — Théâtre royal 
DE l'Alcazar : Ces Messieurs, pièce en quatre actes, de M. G. Ancey. — 
Le Demi-Monde, pièce en cinq actes, de Alexandre Dumas fils. — Zaza^ 



— 258 



pièce en cinq actes, de MM. Pierre Berton et Ch. Simon. — Gaby, comédie 
en trois actes, de M. Georç-es Thurner. — Tournée du Théâtre de la 
Porte Saint-Martin. Chanteder, pièce en quatre actes et un prologue, 
en vers, de M. Edmond Rostand. 



La saison, comme un vêtement usé, 
touche à sa fin : on multiplie les reprises. 
C'est d'abord au Parc : les Deux Ecoles, 
d'A. Capus qui y étale à nouveau son 
sourire de conciliation, optant avec cer- 
titude pour l'école de l'indulgence, fût- 
ce même au prix d'un peu de perversité 
et au, grand dam de l'austère et trop 
grave vertu ! Prétexte à mots jolis, à 
toilettes élégantes que portaient avec 
distinction et assurance M""'^ Méry, 
Fériel, Daussmond, TerkaLyon. 

A VAlcazar:Ces Messieurs,\2L comédie 
d'Ancey, qui ne suscite plus les orages 
d'antan, ramenée qu'elle est à ses justes 
proportions : œuvre bien charpentée, 
adroite, qui constitue une vive satire des 
mœurs de sacristie, lorsqu'elles pro- 
voquent, par une déformation de la 
croyance, la monomanie religieuse et 
mystique. Le talent de M. Ancey ne 
peut être mis en doute. M. Burguet, le 
créateur du rôle de Jean-Marie, l'a bien 
servi. 

On connaît Zaza,qui fut un des grands 
succès de Réjane, et où M"'* Suzanne 
Munte a voulu se produire. Elle a 
incarné avec bonheur cette Sapho de 
café-concert, quelque peu vulgaire, mais 
attendrissante, au hasard d'assez invrai- 
semblables péripéties. Le tour de main 
de MM. Berton et Simon a su néan- 
moins masquer l'artificiel de cette 
« grande passion » et lui prêter une 
certaine sincérité. 

M.LeBargy,qui affectionne YAlcazar, 
et c'est tout à la louange de la direction, 
nous a ressuscité pour quelques soirs le 
Demi-Monde. La pièce de Dumas fils 
trouve en M. Ch. Le Bargy l'interprète 
idéal et celui-ci a rajeuni ce bavard, 
spirituel et perspicace Olivier De Jalin, 



plus averti des situations dramatiques 
qu'un auteur ne l'est des trucs de théâ- 
tre A tel point qu'on se figure que c'est 
lui qui a fait la pièce, à moins que ce 
ne soit Dumas qui se soit mis en scène. 
Il mène une intrigue dans un monde 
spécial qu'il qualifie d'un mot qui restera 
— et dont la signification évoluera — 
et dénoue cette intrigue avec ses propres 
moyens. La fourberie est démasquée, la 
vertu récompensée, tout le monde est 
satisfait : De Jalin, Dumas, le pubhc. 
Celui-ci n'a cessé d'être intéressé. 

Mais voici du nouveau : Chanteder! 
Nouveau ? On en a tant parlé que c'est 
déjà ancien. Qui ne connaît Chanteder f 
Que d'opinions contradictoires. 

Pour ne pas me faire remarquer, j'ai 
aussi été voir Chanteder. Entre le pané- 
gyrique absolu et la détraction outran- 
cière, — Chanteder n'a mérité « ni cet 
excès d'honneur, ni cette indignité! »- 
n'y a-t-il pas de place pour une opinion 
intermédiaire. Reconnaissons loyale- 
ment que Rostand a osé introduire dans 
le répertoire théâtral moderne une for- 
mule non encore usitée. Cette hardiesse 
eût pu tomber sous le ridicule. A ce 
point de vue, la réclame exaspérante qui 
a précédé la représentation de ces quatre 
actes n'a, probablement, pas été inutile- 
ment imaginée, pour prévenir les esprits 
et les yeux. Accordons qu'il y a là un 
excès de prudente habileté peu coinpa- 
tible avec la conscience artistique. In- 
clinons-nous, puisque cela nous a immu- 
nisé contre un ahurissement qui aurait 
pu être fatal à la couvée de Fhomme de 
Cambo. Pour délivrer celle-ci, le metteur 
en scène a fait des prodiges, que déparent 
à peine certaines puérihtés visibles... 
Et Chanteder a chanté. 



— 259 — 



Un effort considérable, une virtuosité 
déconcertante, un luxe de mots étour- 
dissants, une verve surabondante, servis 
par un goût douteux à mainte reprise... 
Une action fort simple qu'anime la 
magie déconcertante, je voudrais dire 
kaléïdoscopique, du vers. . Une allé- 
gorie transparente : M. Rostand a fait 
acte de patriotisme. En Chantecler vit et 
chante le coq gaulois, mais un coq à 
sentiments nationalistes. Quand il est 
sorti de l'œuf — Xaffaire n'était pas 
oubliée — il a dû crier : Vive V armée! 
Mais il y a si longtemps. 

Maintenant, il va promener dans le 
monde son cocorico sonore, tout à sa 
mission à!éveilleur^ dont il a pu douter 
un jour, sous l'influence d'une passion, 
peut-être étrangère aux honnêtes aspi- 
rations de son cœur. Brave, héroïque, 
généreux, laborieux, il va continuer sa 
tâche sans plus de défaillances... 

M. Henry Bataille scrute ses person- 
nages jusqu'aux profonds replis de l'âme. 
Poète, il prend conscience de leurs mi- 
sères morales, il sent leurs souffrances, 
il contemple leurs douleurs. Avec une 
âpreté violente, il nous les livre, de toute 
la beauté de son talent, de toute la force 
de son éloquence, 

Poliche est l'homme qui fait rire, pour 
que Rosette, qui aime ça, ait pour lui 
quelques égards. Il est le symbole de 
ces lamentables humains qui sont gais 
pour étouffer, dans leur rire, le bruit de 
leurs sanglots. Poliche est fou d'amour 
pour Rosette et Rosette, le cœur vacant, 
lui a accordé ses faveurs, parce que 
l'histrion l'amuse. Il joue un rôle. 
Il l'abandonne : il est perdu I Rosette 
a pitié de lui, mais ne peut l'aimer. 
Et c'est la rupture désespérante... 
Donnée simple, comme on voit, dont 
certaines situations ont, paraît-il, of- 
fusqué le public du Théâtre Français. 
Et pourtant, dégagé de son affabulation 
scénique — le premier acte est hésitant, 



le dernier inutile — quel drame pre- 
nant, passionné, vibrant, cruel où pleure 
un cœur sanglant de la blessure téré- 
brante de l'amour, un cœur qui s'ingénie 
à des combinaisons inattendues, pour 
ramasser les miettes d'une festin de 
volupté. M. De Féraudy a incamé le 
personnage de Poliche avec l'art péné- 
trant qu'on lui connaît et a vraiment 
donné l'impression du frisson angoissant 
que M. Bataille a fait passer dans son 
drame. 

\jdi Rencontre àQ M. Pierre Berton a 
toutes les qualités qu'il faut pour réussir : 
L'épouse aristocrate et dédaigneuse, 
l'époux, roturier, mais illustre. Anti- 
nomie. L'âme sœur qui passe. Attrac- 
tion. Rencontre. Conjonction. Mais 
l'épouse apprend. Et comme elle est 
loin d'être blanche, la scène qu'elle fait 
à sa rivale tourne à son désavantage. 
Le mari outragé chasse enfin l'épouse 
coupable. La rencontre finit bien. 

L'auteur, qui connaît le métier théâ- 
tral, a traité cette pièce dans la note 
grave et sentencieuse. Ce n'est pas sans 
agrément. Cela nous éloigne du capu- 
sistne qui devient un peu fade à la lon- 
gue. Et le spectacle est des plus 
attrayant : M"' Sorel nous y a montré 
un côté dramatique de son talent et il ne 
manque pas de vigueur et M"« T. Lyon 
a soutenu avec succès son rôle à côté de 
sa redoutable partenaire. MM. Grand, 
Carpentier, Scott, complétaient fort 
dignement l'interprétation. 

Et voici pour terminer cette longue 
chronique: Grti^y. L'œuvrede M. Thurner 
a déconcerté maint spectateur. Cepen- 
dant elle est fort intéressante. Il ne 
s'agit ici ni d'un mélo brutal, ni d'une 
bénévole comédie. Non. Nous assistons 
aux péripéties émouvantes d'un drame, 
où seules les âmes semblent engagées, 
dont tout l'intérêt réside dans le mou- 
vement de ces âmes l'une vers l'autre, 
guidées par une sorte de fatalité qui 



26o 



arrête son aveugle besogne devant la 
détresse affectueuse d'un cœur honnête 
et aimant. Cela se passe dans un milieu 
où rien n'incite à la violence, mais où, 
dans la quiétude matérielle, se déve- 
loppent des sentiments. L'action exté- 
rieure en est fort atténuée et peut-être 
pourrait-on reprocher à M. Thurner de 
ne pas avoir suffisamment « étoffé » 
l'exposé de la vie intérieure dont on 
sent ses personnages animés. Il en 



résulte un peu de précipitation parfois 
dans la succession des scènes. 

Néanmoins l'œuvre est d'un intérêt 
assez intense et mérite un accueil des 
plus sympathique, d'autant mieux que la 
troupe de l'AlcazarMt de fort louables 
efforts pour en faire valoir les qualités. 
Félicitons donc l'auteur et ses interprètes 
MM'^^^S Munte, Dieudonné, Devigny, 
MM. Paulet, Hauterive, Bosc et leurs, 
camarades. Léopold Rosy. 



Le théâtre publié. 



Gaston Béraud : Vers la Gloire, 3 actes — Edouard Buisseret : Iphigénie 
à Tauris, 2 actes en vers. — Edouard Daanson : Le Mal d' Amour ^ 
2 actes en vers. 



C'est avec un réel plaisir que j'ai lu 
ces jours-ci la pièce de M. Gaston 
Béraud, intitulée Vers la gloire et dont 
le théâtre du Parc nous donna, l'année 
dernière, quelques représentations. 

Epinglant comme épigraphe à son 
livre cette phrase de M"»^ de Staël; 
« Pour une femme, la gloire ne peut être 
que le deuil éclatant de son bonheur. » 
M. Gaston Béraud s'est proposé, évi- 
demment, de nous présenter, en son 
héroïne, l'incarnation douloureuse et 
cruelle d'une volonté orgueilleusement 
tendue vers la gloire, en dépit de la vie 
simple et banale, heureuse sans diffi- 
culté. 

Mais l'intrigue qu'il a choisie nous 
montre aussi, et surtout, la douleur d'un 
être vivant à côté de cette aspiration, ne 
pouvant la partager et se sentant 
humilié par elle ; d'un cœur sincère, 
plein de bonté et d'amour, que blesse 
involontairement mais terriblement 
aussi, le mensonge de l'orgueil. 

Pierre et Marthe Sauron, lui modeste 
employé de banque et elle fille d'écri- 



vain, sont mariés depuis peu et s'ado- 
rent. Mais la jeune femme, à son tour, 
écrit; le succès lui vient, puis la noto- 
riété; la gloire enfin, comme une divi- 
nité farouche, s'installe au foyer, et, 
devant elle, l'amour recule, lentement. 
L'homme, affolé, timide, se croyant 
inférieur, souffre en son amour-propre, 
sent de jour en jour s'élargir la blessure 
de son âme, mais, humblement héro- 
ïque, se tait. Cependant, Marthe, 
atteinte aussi en son bonheur, le devine 
et veut le sauver. S'adressant à l'un de ses 
amis, directeur de journal, elle parvient 
à faire engager Pierre comme administra- 
teur d'une grande revue, moyennant des 
appointements élevés qu'elle paie elle- 
même, secrètement... Inutile strata- 
gème, qui retarde un peu mais en le 
rendant encore plus cruel, le dernier 
supplice de leur amour, irrémédiable- 
ment condamné. Le pauvre homme, 
découvrant enfin la vérité, ne peut, 
malgré le motif généreux du mensonge, 
échapper à la honte nouvelle qui 
l'écrase, et, vaincu, le cœur plein de 



— 201 — 



désespérance, et d'amertume, il 
repousse, pour toujours, celle que 
seule il aima. 

Ce sujet original, exprimé avec 
une émouvante sincérité, se développe 
clairement et logiquement en trois actes 
de belle allure et d'heureuses propor- 
tions; le dialogue y est rapide; la 
pensée y est juste ; c'est une belle pièce, 
en un mot. 

h' Iphigénie à Tanris de M. Edouard 
Buisseret — deux actes nouveaux sur 
un sujet très ancien — brille surtout 
par les qualités d'un style extrêmement 
soigné, harmonieux et souple, bien fait 
pour s'adapter à la noblesse de la for- 
mule tragique. 

Malgré l'apparente témérité qu'il y 
avait à traiter une fois de plus ce 
qu'a immortalisé Gœthe, cette tentative 
n'était pas dépourvue de grandeur, et 
l'audace de M. Buisseret nous aurait 
donné entière satisfaction si la version 
antique avait été complètement 
respectée (étant donné le style de 
l'œuvre nouvelle, c'eut été très beau) ou 
si l'élément neuf avait été à la fois 
logique et surhumain. 

Modifiant le dénouement qu'avait 
imaginé Euripide, M. Buisseret a cru 
possible le meurtre d'Oreste par Iphi- 
génie ; soit ; mais il a essayé d'expliquer 
ce geste par une obéissance soudaine et 
inconsciente à la volonté des dieux, et 
c'est là, je trouve, une explication bien 
insuffisante. Ce crime n'étant pas motivé 
par des passions humaines, il fallait y 
préparer longuement le lecteur, montrer, 
dans l'âme d'Iphigénie, le confit violent 
qui éclate entre son devoir et son amour; 
expliquer le développement de ce con- 



flit, ses sursauts et ses craintes, jusqu'au 
geste fatal. Il y avait moyen de créer 
là une scène magnifique ; de montrer, 
par exemple, dans le dialogue, le vol 
noir des Erinnyes rôdant d'abord autour 
d'Oreste, jetant leurs ombres ensuite 
sur l'âme d'Iphigénie et entraînant peu 
à peu celle-ci dans leur horrible tour- 
billon. 

M. Buisseret, voulant raccourcir l'ac- 
tion pour lui donner plus de force, n'a 
pas atteint le but qu'il poursuivait. 
C'est surtout regrettable dans cette 
œuvre-ci, car elle est bien écrite, et, 
étant remaniée, elle pourrait devenir un 
petit bijou de simple mais fine élégance; 
elle est, au point de vue du style, claire 
et limpide comme un pur diamant. 

Vous parlerais-je aussi de cette autre 
pièce « Le Mal d'Amour » par M. 
Edouard Daanson? Si on la jouait, ce 
serait un gros succès de rire ; mais que 
l'auteur ne s'y trompe pas; ce ne serait ni 
l'imprévu de sa pensée, ni la fantaisie de 
son expression, ni aucune des quahtés 
de l'esprit qu'eut Molière et que lui 
aussi, hélas, croit avoir; ce ne serait rien 
de tout cela qui donnerait à sa pièce 
cette apparence de valeur ; tout le 
monde rirait, mais ce serait de M. Daan- 
son lui-même, n'en déplaise à son jeune 
orgueil. S'il veut faire la joie du public 
par le spectacle même de sa naïveté, 
qu'il continue! Mais s'il a rêvé faire de 
l'art, qu'il n'oublie pas que l'art est diffi- 
cile, et que pour produire une œuvre, il 
faut, par le travail, et généreusement, 
transformer en beauté pour l'offrir en- 
suite à la foule^ le meilleur de son cœur 
et de son cerveau. 

François Léonard. 



— 202 — 



Les conférences. 



Le succès des conférences organisées 
à l'Hôtel-de-Ville par les Amis de la 
Littérature diminue, dirait-on, de soirée 
en soirée; le public belge, qu'on espérait 
conquérir, se lasse, et redevient indif- 
férent; les efforts se perdent, seinble-t- 
11, Mais la raison n'en serait-elle pas 
dans le choix des sujets traités plutôt 
que dans la soi-disante apathie de cette 
foule à qui M. Edmond Picard, chaque 
fois qu'il se trouve en face d'elle, 
reproche une ignorance voulue de notre 
art national ? 

Ce que le public désire avant tout, c'est 
apprendre à connaître, sans ejfort per- 
sonnel, les œuvres dont on lui a promis 
de lui parler. Il eut été, en conséquence, 
plus habile d'offrir à ce grand juge 
anonyme et impartial, après l'étude 
d'ensemble (où les auditeurs furent 
nombreux et assidus) une étude détail- 
lée, auteur par auteur, et une série de 
lectures d'œuvres marquantes, sans 
même les discuter. Le public, par ce 
fait, aurait connu les livres belges, et il 
n'est pas douteux qu'après ces auditions 
lui donnant une idée d'ensemble, il 
aurait eu le désir de savourer plus à 
l'aise, plus en détail, la beauté de ces 
œuvres par des lectures personnelles. 

Ce n'est pas ce que les Amis de la 
Littérature ont fait. Chaque série de 
leurs conférences, au lieu de s'appro- 
cher méthodiquement du but poursuivi, 
le montre de loin sous un aspect nou- 
veau, s'occupe d'une idée générale qui 
s'y rattache, répète que le but est mer- 
veilleux, mais exige du public qu'il y 
aille voir lui-même. Et, il faut le 
constater, c'est ce que celui-ci ne^ fait 
pas. 

Certes, les conférences de cette saison 
ne sont nullement dépourvues d'intérêt. 
Les talents sérieux y exposant cette 



idée d'ensemble « Les influences qu'eut 
à subir notre littérature nationale » 
n'abdiquent point leurs mérites, et ils 
y font briller, selon leur caractère, une 
ardeur combattive ou une élégante 
argumentation. Mais, pour le public, 
ce ne sont là que des joutes parfois très 
jolies entre un chevalier visible et un 
invisible ennemi; l'art belge, dans la j 
curiosité et dans le plaisir de l'auditoire, 
ne compte, hélas, presque pour rien. 

Ainsi, ce fut le cas encore pour cette 
4* conférence où M. Firmin Van den 
Bosch prit la parole, et nous fît l'histo- 
rique des rapports qui existèrent, depuis 
i88o jusqu'à nos jours, entre le journa- 
lisme belge, cette force ancienne, d'une 
part, et la littérature belge d'autre part, 
cet élan jeune, nouveau, d'abord imper- 
tinent et radieux, puis grave, puissant, 
admirable et mûr. Et ce spectacle de 
trente ans de lutte pittoresque, se ter- 
minant par la réconciliation lente, 
réfléchie et heureuse de ces frères enne- 
mis, dont l'un, dans l'intervalle, avait 
gagné quelque sagesse, et dont l'autre 
avait tout simplement et harmonieuse- 
ment grandi, fut pour M. Firmin Van 
den Bosch l'occasion d'évoquer quel- 
ques silhouettes claires, quelques duels 
isolés, mais jamais, cependant, de véri- 
table bataille. Car, malgré la gloire 
réelle de nos lettres, la vie littéraire en 
Belgique est encore bien trop neuve, 
trop fraîche, et trop semblable encore à 
nos campagnes paisiblement ensoleil- 
lées, pour entendre sur les routes le pas 
rythmé des cohortes enthousiastes et le 
cliquetis des grandes polémiques. Notre 
littérature, adolescente et belle, robuste 
et encore engourdie, s'éveille à la joie 
de vivre, mais elle n'a pas encore 
vécu. 

François Léonard. 



— 263 — 



Petite chronique. 



Samedi 16 avril, à 8 1J2 heures du soir, au préau de l'école, place de Bethléem 
(Saint-Gilles-Bruxelles-Midi) 

SÉANCE LITTÉRAIRE 

organisée, sous les auspices de la Fédération postcolaire. par le Thyrse, revue d'art, 
avec le concours de : 

Mesdames Derboven, du Théâtre Royal du Parc, professeur au Conservatoire, 
Léopold Rosy: MM. Maurice Chômé, professeur au Conso-vatoire, Léopold Rosy, 
directeur du Thyrse. 

LECTURE DIALOGUÉE DE 

-L'HALLALI- 

Drame lyrique inédit en quatre actes, tirés de son roman, par Camille Lemonnier en collaboration 
avec M™* Jeanne Landra. (Partition de M. Guillaume Astresse.) 

Xous remercions chaleureusement le Maître qui nous fait l'inappréciable honneur 
de nous réservei' la primeur de sa nouvelle œuvre. 

Xous sommes persuadés que l'on répondra enfouie à ce geste si sympathique de notre 
grand Ecrivain et que ceux qui voudront l'acclamer seront si nombreux et fervents 
qu'ils transformeront, en une manifestation à l'adresse du Maître Ecrivain, la 
solennité littéraire à laquelle nous avons la joie de les convier. 



L'abondance des matières nous oblige 
à remettre à noire prochain numéro le 
compte rendu des intéressants volumes 
d'histoire d'Hector Fleischman. 

Le monument Max Waller. — . Le 

Comité a, comme on sait, sollicité l'in- 
tervention des administrations commu- 
nales. Quelques-unes ont refusé, d'au- 
tres n'ont pas même répondu, mais en 
revanche, il en est certaines qui ont mis 
un véritable empressement à souscrire. 
A défaut de tableau d'honneur, inscri- 
vons leur nom dans les colonnes de 
cette revue, où le souvenir de Waller 
ne s'est pas perdu, afin qu'elles soient 
entourées du respect des écrivains et 
citées en exemple à celles qui jusqu'à 
présent n'ont point cru devoir émettre 
leur avis. Voici, avec le montant de leur 
souscnption, la liste de ces administra- 
tions qui ont le culte des lettres : 
Ville de Bruxelles : i.ooo francs, ville 



de Louvain : 50 fi"., communes de 
Watermael- Boisfort : 2ofr.,de Laeken : 
50 fr., d'Amay 5 fr., ville de Charleroi : 
25 fr., communes de Lummen : 25 fr., 
de St-Gilles-Bruxelles : 200 fr., de 
Schaerbeek : 50 fr., de Dison : 25 fr., de 
St-Josse-ten-Xoode : 50 fr., d'Ixelles : 
100 fr., commune d'Uccle : 25 fr., ville 
de Tournai : 25 fr., communes d'Hou- 
deng-Aimerie : 5 fr., de Molenbeek-St- 
jean : 50 fr.. de Herstal : 50 fr., de 
Hodimont: 20 £r., de Marcinelle: 20 fr., 
de Esneux : 20 fr., ville de Mons : 50 fr. 
Les Conseils provmciaux du Brabant 
et du Hainaut ont voté un subside, l'un 
de 1000, l'autre de 500 francs. 

Rodin fut citoyen d'Ixelles, vers 
1870, et y habita une très modeste 
chambre, rue du Bourgmestre, 15. Il 
avait 30 ans. Aujourd'hui que le voilà 
arrivé à la gloire, on a songé à commé- 
morer ce passage à Ixelles, en donnant 



— 264 



le nom de l'artiste à une avenue nou- 
velle reliant les étangs à la Petite Suisse. 
Une pétition dans ce sens, provoquée 
par M. Taymans, a été adressée à 
i'Echevin des Beaux Arts, M. le député 
Cocq. Nul doute qu'il n'y soit fait bon 
accueil. 

Expositions : Bruxelles. — 18 mars- 
17 avril. Salon de la Libre Esthétique au 
musée moderne. 

Bruxelles. — Mai-novembre. Exposi- 
tion dé « L'art belge au xvii* siècle » 
principalement sous le règne d'Albert et 
Isabelle. 

Bruxelles. — i^"^ mai- 15 novembre. 
Exposition internationale des Beaux- 
Arts, au Palais du Cinquantenaire. 

Anvers. — 13 mars- 18 avril. Salon an- 
nuel de l'Art Contemporain, 

Liège. — i^' mai-31 mai. Salon annuel 
du Printemps. Secrétaire-général M.Al- 
bert de Neuville. 

Liège. — Mai-juillet, Au parc de la 
Boverie : Exposition régionale liégeoise 
d'Art ancien et moderne. 

Paris. — 15 avril-30 juin. Salon de la 
Société nationale des Beaux-Arts, au 
Grand Palais. 

Paris. — I" mai-30 juin. Exposition 
de la Société des Artistes français au 
Grand Palais des Champs-Elysées, 

Monte-Carlo. — Janvier à octobre. 
Exposition internationale des Beaux- 
Arts de la principauté de Monaco. 

Venise. — 22 avril-31 octobre. Expo- 
sition internationale des Beaux-Arts. 

Florence. — La 5' exposition de l'As- 
sociation des artistes italiens a lieu jus- 
qu'en juin, 

Rome. — Février-31 octobre. Exposi- 
tion internationale des Beaux-Arts. Ren- 
seignements à l'Administration des 
Beaux- Arts. 

Munich. — 25 mai- 7 août. Exposition 
de la Société des Artistes indépendants. 

Buenos-Ayres. — 25 mai-30 septem- 
bre. Exposition internationale des 



Beaux-Arts. S'adresser au Département 
des Beaux- Arts. 

Santiago. — Septembre 19 10. Exposi- 
sition internationale des Beaux-Arts à 
l'occasion du premier centenaire de 
l'Indépendance nationale 

M"* Germaine Lievens, élève du 
maître Arthur De Greef, professeur au 
Conservatoire royal de Bruxelles, don- 
nera un Récital de piano, le lundi 
II avril 1910, à 8 1/2 heures, en la salle 
Patria, rue de la Chancellerie. 

Cartes chez les éditeurs de musique. 

Chantecleriana, — Un romancier 
qui a eu l'agrément de lire le manuscrit 
de Chanteder, tel qu'il devait être joué, 
avant les coupures, dit avec une sorte 
de désespoir comique, à un auteur dra- 
matique bien connu : 

— Vous savez qu'à la scène, il man- 
que plus de trois cents vers? 

— Ah! répondit l'auteur, sans la 
moindre émotion... Ce sont les poules 
qui les auront mangés. 

{Le Cri de Paris). 

Errata. — Il s'est glissé dans notre 
dernière chronique des Revues, deux 
erreurs qu'il ne nous paraît pas inutile 
de redresser. 

Un lapsus calami nous a fait confon- 
dre Jules Bois avec Léon Bloy. C'est 
l'auteur de Y Invendable dont M. Gré- 
goire a pris la défense dans V Arlequin 
de février. Nous retirons, en outre, notre 
observation finale à M. J.-M. Bernard, 
à propos de son éreintement de l'auteur 
de la Furie (Les Guêpes de janvier), 
éreintement que, dans notre pensée, 
par suite d'une lecture inattentive, nous 
croyions dirigé contre le robuste écri- 
vain du Mendiant ingrat. 

D. J. D. 

Dans notre dernier n°, p. 201, 2« co- 
lonne, avant-dernier alinéa, lire : repen- 
tent au lieu de repentissent. 



— 2(i^ — 



A propos du flamîngantîsme. 



De mauvaises langues ont crié et 
crient encore sur tous les toits que les 
flamingants exagèrent leurs revendica- 
tions linguistiques. Et malheureuse- 
ment, le silence coupable de quelques 
personnalités flamandes, avec la désap- 
probation tacite qu'il implique, a prêté 
un certain crédit à ces rumeurs. Ainsi, 
en plein Parlement, par exemple, on a 
eu le regret de voir des hommes d'Etat 
éminents et flamands se retrancher 
derrière une réserve qu'ils estiment 
prudente et raisonnable, alors que de 
petits députés flamingants de rien du 
tout fonçaient sur cette question épi- 
neuse, tète perdue et avec une vaillance 
auprès de laquelle celle de Don Qui- 
chotte courant sus aux moulins à vent, 
nous paraît bien tiède. 

Nous exagérons? Je voudrais bien 
savoir en quoi. Que demandons-nous 
en somme? Tout bonnement qu'on ne 
reconnaisse plus à la langue française la 
demi-prépondérance qu'elle avait eue 
jusqu'à présent, en Belgique, et que sem- 
blaient justifier l'éclat que lui donnèrent 
d'admirables artistes, le prestige dont 
elle jouit dans le monde entier et l'usage 
quasi universel qu'on en fait. Ces rai- 
sons sont spécieuses : la langue fla- 
mande, elle aussi, n'a-t-elle pas eu, 
n'a-t-elle pas encore de brillants écri- 
vains, et n'est-elle pas parlée par de 
nombreux individus ? 

Où je ne suis plus d'accord avec mes 
amis, c'est quand ils invoquent cet 
autre argument : tous les Flamands 
savent au moins s'exprimer quelque 
peu en français; pourquoi les Wallons 
n'apprendraient-ils pas à en faire autant 
en flamand ? 

A priori, l'argument paraît péremp- 
toire; mais en y réfléchissant un peu, 
je crois qu'il se tourne contre nous : car 



si les Flamands n'ignorent pas la langue 
française, on est en droit d'admettre 
que c'est parce que l'expansion de 
celle-ci ou sa nécessité est flagrante; 
tandis que si la généralité des Wallons 
ne parle pas la langue flamande, ma foi, 
il n'est pas excessif de conclure que c'est 
parce que le besoin ne s'en fait pas 
sentir et qu'ils peuvent parfaitement 
s'en passer. C'est plutôt mortifiant pour 
notre adorable « moedertaal » et il me 
semble qu'il vaudrait mieux que nous 
« frottions l'éponge là-dessus. » 

Car dans l'intérêt même de nos reven- 
dications, nous devons montrer une 
prudence de serpent. Ce qui ne veut pas 
dire que nous devons être craintifs. Ah ! 
non! Et nous saurons joindre à cette 
prudence, quand il le faudra, la voix 
éclatante et farouche de l'âne. 

Et précisément, une occasion superbe 
s'offre à nous d'enfler nos poumons. 
Mes amis, un grave abus a échappé à 
vos méticuleuses investigations : il s'agit 
de l'emploi exclusif de la langue fran- 
çaise dans les relations diplomatiques. 
Ne vous récriez pas, rien n'est plus 
exact. Oui, les destinées du monde se 
règlent en français ! Qu'une simple 
phrase d'un rapport d'ambassade soit 
mal comprise parun diplomate flamand, 
et nous voilà à deux doigts de la guerre. 
On n'ose y songer sans frémir. 

Aussi nous faut-il protester, — avec 
énergie, — contre cette dangereuse 
iniquité. Et nous avons le devoir de 
sommer les nations allemande et an- 
glaise, notamment, dont les langues 
respectives sont dans de nombreuses 
bouches et ont autant d'importance, si 
pas plus, que la langue flamande, oui, 
nous devons les sommer de se joindre 
à nous pour une revendication qui les 
intéresse autant que nous. Que les 



Ls Thyrsb — s mai 1910. 



— 2t(i - 



rapports diplomatiques soient traduits 
en flamand et dans les langues que l'on 
est convenu d'appeler véhiculaires. Et 
si, pour de déplorables raisons de cour- 
toisie, les grands hommes des nations 
intéressées s'obstinent à fermer les yeux 
sur la gravité de la situation actuelle et 
continuent à tolérer la prépondérance 
blessante de cet idiome français, eh 
bien! nous, les vaillants lions flamin- 
gants, qui n'avons pas l'échiné si souple, 
ni la cerveau si étroit, nous ne désar- 
merons pas, dussions-nous mourir de 
notre isolement orgueilleux! 

Oh! ce n'est pas la mort qui nous 
fera jamais trembler! Et si la guerre 
que j'évoquais tantôt^ éclatait, qu'on le 
sache bien, nous serions les premiers à 
voler à la frontière et à offrir largement 
nos poitrines à la gueule des canons ! 

Notre courage est d'ailleurs légen- 
daire. La récente manifestation d'Anvers 
ne l'a-t-elle pas mis, une fois encore, 
en relief? 

Tout le monde connaît les faits. Nous 
nous formâmes en un cortège imposant 
de plusieurs dizaines de personnes et 
nous parcourûmes la métropole ahurie 
en poussant de grands cris, en trimbal- 
lant des bannières sur lesquelles s'étalait 
cette fîère devise:^/ wat waalsch is, 
valsch is, et en attaquant de nombreux 
citoyens. La chose vaut qu'on s'y 
arrête un peu, en raison des critiques 
sévères qu'elle provoqua. Je me plais 
d'abord à vanter tout l'esprit délicat que 
comporte la devise précitée, qu'un esprit 
timoré trouvera peut-être exagérée. 
Evidemment, il doit bien y avoir un 
Wallon ou deux qui ne sont pas faux. 
Mais quel est l'homme doué d'un cœur 
généreux, comme l'est tout bon 
flamingant, qui n'a jamais été la victime, 
la belle victime de ce viscère ? , 

Monsieur Souguenet, qui est un écri- 
vain très distingué et que l'on peut 
hardiment comprendre parmi les deux 



Wallons dont il s'agit ci-dessus, nous 
a reproché aigrement nos violences 
à l'égard de passants paisibles. - 
Monsieur Souguenet, pour qui je 
confesse avoir énormément d'estime,' 
m'a très chagriné à ce propos et je vais 
lui démontrer qu'il s'est mépris ou qu'on 
l'a mal renseigné. 1 

Je ne suis pas du tout partisan des ' 
coups de poing et des coups de pied 
en manière de polémique: ce sont 
des procédés qui dénotent toujours un 
certain manque d'éducation. Mais je 
déclare solennellement à Monsieur 
Souguenet que si mes amis se sont 
laissés aller à cette gymnastique répré- 
hensible, c'est par pure fantaisie. Je 
concède volontiers que cette fantaisie a 
coûté quelques blessures; mais je suis 
convaincu que les Wallons enontodieu 
sèment amplifié la gravité. 

Et puis M. Souguenet a-t-il pensé 
un instant que mes amis ont peut-être 
été provoqués et qu'il se trouvaient alors 
en état de légitime défense? Qu'il 
me prouve donc que les papas et les 
mamans houspillés étaient pacifiques et 
inoffensifs. 

Non, les flamingants ne sont pas 
des tigres féroces, comme on l'a pré- 
tendu. Ils sont au contraire d'une 
mansuétude rare. En voulez vous des 
preuves ? Elles sont innombrables. 

Il s'imprime en plein cœur de la 
Flandre des journaux rédigés en 
français. Avez-vous jamais entendu dire 
que les flamingants aient monté à 
l'assaut de leurs bureaux qu'ils sacca- 
gèrent et dont ils écartelèrent les 
occupants ? 

La Flandre fut la mère d'écrivains 
tels que Maeterlinck, Verhaeren, 
Rodenbach et tant d'autres, qui, reniant 
leur origine, se transfugièrent dans 
la littérature française où ils occupent, 
paraît-il, des places en vue. Un flamin- 
gant a-t-il jamais levé une main justi- 



— id'j — 



;iere sur ces traîtres pour leur admi- 
îistrer une correction méritée ? 

Et ici même à Bruxelles, en région 
lamande donc, les deux premières 
icènes belges n'ont-elles pas un réper- 
oire entier de pièces écrites en français? 
truelle dérision ! L'une d'elles a même 
représenté des opéras en allemand et 
3n italien. Pourtant la Monnaie et le 
Parc ne flambent pas encore. 

Ah ! je nous mets en garde, mes 
amis : oui, nous sommes trop mansuets 
et c'est ce qui nous perdra. Non seule- 
ment, nous subissons servilement le 
gaulois, mais nous nous laissons 

evolement piller par tous nos voisins. 

lEt je constatais encore tantôt en lisant 
'un journal de Paris, Dieu me pardonne, 
combien de mots français sont presque 
jidentiques aux mots correspondants 
flamands. Et quand je songe que les 
mêmes parentés inavouables et arbi- 
traires nous lient à d'autres peuples, je 
ne puis m'empêcher de jeter ce cri 
d'alarme : mes amis, notre autonomie 
linguistique, base fondamentale de notre 
race, est fortement ébranlée et son 
écroulement est fatal si nous ne la 
consolidons pas Cette pieuse mission 
incombe surtout aux intrépides chefs 
flamingants dont les noms illustres, je 
veux le croire, brillent comme des 
étoiles de première grandeur au firma- 
ment artistique flamand. Car il s'agit 
en cette occurence, d'adresser un ulti- 



matum enflammé à toutes les académies 
des belles-lettres de la terre, leur en- 
joignant l'ordre d'expurger leurs diction- 
naires respectifs de tous les vocables 
flamands dénaturés. « Noter > ressem- 
ble à « noteeren ». « prétendre » à 
« pretendeeren », « monter » à « mon- 
teeren » : que la France raye ces 
mots de son vocabulaire. « Ouate » 
offre, il me semble, quelque analogie 
avec « wat t>\ et «alcool » n'est-il pas 
un travestissement hypocrite de « alko- 
hol »? Messieurs les académiciens, 
imbibez votre ouate d'alcool, faites-en 
un autodafé et qu'on n'en entende plus 
jamais parler. « Hollande » ne consti- 
tue-t-il pas un cynique plagiat de 
« Holland » ? Que le mot « fromage » 
disparaisse à tout jamais de la langue 
française. 

Et quand cet élagage aura été cons- 
ciencieusement pratiqué partout oii il 
aura été jugé nécessaire, notre « moeder- 
taal » s'épanouira comme une floraison 
magnifique et unique. Son intégrale 
beauté s'imposera à tous les peuples 
civilisés, et même à ceux qui ne le sont 
pas. De puissants parfums de fraternité 
s'exhaleront d'elle et qui sait ? Peut-être 
aurons-nous alors la joie d'entendre 
chanter par l'univers réconcilié, ce 
chœur formidable et doux : 

Français, Prussiens, Anglais, ne 
sont q lie des prénoms, 

Flamands, est notre nom de famille. 
C. Mathy. 



Une matinée d'été, 

(nouvelle). 



Nous marchions à travers routes et 
champs, cueillant au passage tantôt un 
bleuet sombre, tantôt un flamboyant 
pavot. 



Nous parlions, et presque à notre 
insu, toujours, nous abordions quelque 
question d'intérêt vital. Emportés par 
nos individualités très différentes, nous 



— 26^ 



ne parvînmes jamais à nous mettre 
d'accord. 

Parfois les sentiers trop étroits, ou 
l'état des chemins, détrempés par de 
récentes pluies, nous empêchaient d'a- 
vancer ensemble. Durant ces trêves 
forcées, nos esprits continuaient encore 
à peser les arguments de nos opinions 
toujours si tranchantes, dans leur ab- 
solue opposition. 

Nous étionsjeunes, nous étions beaux: 
nous avions l'enthousiasme de la jeu- 
nesse et de la beauté. 

Pourtant, avec loyauté, nous cher- 
chions à raisonner objectivement et 
juste. 

— Vous clamez vos théories, très 
belles et tout idéalistes, basées sur la 
conception d'un amour unique, en de- 
hors duquel, par la raison, par la volonté, 
tout désir, tout sentiment charnel, se- 
raient vaincus. L'esprit atteindrait à 
une élévation telle, que serait exclu 
tout acte, toute impulsion même qui 
n'aurait pas sa source dans la réflexion 
seule. L'homme vraiment noble, dites- 
vous, ne peut ressentir l'amour qu'une 
fois dans sa vie ; il s'interdira toute ca- 
resse, et finira par vaincre la séduction. 
Les êtres supérieurs, de culture raffinée, 
ne céderont donc jamais aux entraîne- 
ments des sens? 

— Jamais! Et ma devise serait assez 
semblable au vieil adage allemand, qui 
affirme : 

Nur einmal bliiht in Jahre der Mai, 
Und einmal im Leben die Liebe. 

— Le grand Amour, l'amour unique, 
auquel vous subordonnez si absolument 
l'union des sexes, demande un concours 
exceptionnel, presqu'impossible de cir- 
constances heureuses. Ainsi vous voulez 
sevrer d'aifection la majorité des hom- 
mes? Cependant tout être humain a 
droit au bonheur — bien plus, a le devoir 
d'être heureux — car seul l'homme heu- 



reux peut pleinenent faire valoir ce qu'i 
a de meilleur en lui : la Bonté et 1: 
Beauté ! 

— Et après, ... ces passades...? La 
désillusion, l'amertume, le dégoût. 

— Pourquoi? si l'illusion a été sin 
cère? Elle aura duré, ce qu'elle aun 
duré. Et le souvenir en sera lumineux 
encore. Cet amour que vous réprouvez 
s'il ne peut être scellé par le serment de 
fidélité de toute une existence, ce besoii 
de tendresse que vous niez, auquel voui 
vous leurrez de pouvoir échapper pa 
votre supériorité, moi, je l'affirme, iné 
luctable! 

— Vous faites bon marché de la vertu, 
de la chasteté, de l'honneur ! 

— De l'honneur? Oh! non. Mais l'hon- 
neur le plus exalté peut se passer d< 
chasteté. Le véritable honneur consista 
à s'estimer soi-même, et non pas à être 
estimé des autres. L'honneur! c'est la 
conscience des devoirs envers soi-même 
et envers autrui, tandis que ce qu'où 
appelle « vertu » n'a aucun rapport avec 
ces devoirs-là, et n'est construit que 
par l'ambiance. Combien admirables et 
enviables, l'homme et la femme, qui 
auraient l'audace de s'organiser la vie, 
conformément à leurs plus intimes aspi- 
rations individuelles. 

— Ils s'exposeraient à des souffiances 
d'autant plus aiguës que leur sensibilité 
serait plus vive ! 

— Mais leurs joies aussi seraient d'une 
intensité sans pareille. 

— Selon vous, on aimerait donc, ici, 
aujourd'hui ; ailleurs, demain ? 

— Peut-être, — mais jamais avec... 
préméditation, si je puis emplo3'er ce 
terme. Ne vous méprenez pas sur la 
signification de mes paroles; je combats 
l'ascétisme que vous prêchez sans faire 
l'apologie du sensualisme, 

— Mais vous laissez une trop grosse 
part à l'impulsion... 

— Croyez-vous? Un regard, un sou- 



— 269 — 



ire, un silence, peuvent émouvoir au 
>oint de déchaîner des tempêtes, et sur- 
out chez les êtres les plus affinés. Un 
égard, un sourire en silence — et voilà 
'éclosion d'énergies inassouvies — qui 
'^ous poussent vers la destinée en 
narche. 

— Dans ces tempêtes-là, l'esprit et 
'âme n'ont rien à voir! 

— Pourquoi? Souvent le cœur et les 
ans ne font qu'un. Naturellement, 
nnocemment, — oui, je sais, l'innocence, 
iucore un point où nous ne sommes pas 
l'accord ! — sans avoir été aucunement 
e but, — la caresse, l'étreinte pourront 
lévenir le résultat d'une attirance intel- 
ecluelle, basée sur la s}Tnpathie, sur 
l'amitié, le respect mutuels. Ce besoin 
î'affectueuse tendresse entre deux êtres 
oyaux, sera comme la preuve même de 
eur parfaite communion d'âme. 

— Quel paradoxe ! 

— D'avoir été amants, ils peuvent 
lemeurer amis. Ils sont jeunes, ils sont 
jeaux, leurs conceptions sont enthou- 

es, — comment leurs corps, eux 
, ne le seraient-ils pas? 

— Toujours l'enthousiasme! Quand 
e calme, le raisonnement, la pondéra- 
ion reprendront le dessus, ils seront les 
premiers à se jeter la pierre, ils s'en 
ï'oudront d'avoir profané leur intimité 
:laire. 

— Je ne vois pas qu'il y ait profana- 
ion. C'est l'hypocrisie extrême d'une 
noralité inique, ce sont les conventions 
îdieuses. — n'adtnettent-elles pas uni- 
k'ersellement la polygamie, cachée sous 
ies apparences d'austérité légale? — ce 
jont ces conventions-là qui nous ont 
faussé le jugement. La morale est une 
:hose individuelle : comment peut-on 

■ivrir sa propre sincérité, étouffée 
— l'amas de suggestions et d'affirma- 
tions d'autrui? Le baiser spontané, 

ngé sous l'empire du désir, n'est 
^. condamnable. Ce qui seul est vil. 



c'est le mensonge; ce qui seul est haïs- 
sable, c'est de faire de la peine à autrui. 

— Parfaitement, notre raison doit 
inters-enir pour entraver de toute sa 
puissance nos velléités instinctives. 
Suivons le philosophe : « Agis de telle 
« sorte, que tu traites toujours l'homme 
» soit dans ta personne, soit dans la 
» personne d'autrui, comme une fin, et 
» que tu ne t'en serves jamais comme 
» un moyen». — Mais encore faut-il de 
l'ordre, des règles, de l'équilibre. 

— De l'équilibre, oui, seulement le 
vôtre n'est pas le mien. Le chemin 
aplani, l'étendue à niveau bas, ne sau- 
raient me tenter ou me suffire; l'altière 
voie des altitudes n'est accessible qu'à 
de rares privilégiés, — parmi lesquels 
je ne suis pas... Mon équilibre sera donc 
celui des vallées et des montagnes, 
celui des douleurs et des joies; — elles 
se compenseront peut-être et formeront 
une route difficile sans doute, mais pos- 
sible. 

— Et l'idéal, qu'en faites-vous? 

— Comme si l'idéalité était autre 
chose qu'une sensualité dévoyée! — 
J'ai mon idéal aussi, — je crois au dieu 
qui enfanta la neuvième Symphonie, qui 
conçut Faust, mais je renie celui qui 
voudrait étouffer la vie qui bouillonne 
en moi. 

— Vous chercherez donc votre sou- 
tien, non dans les conventions sociales, 
mais dans les lois de votre propre na- 
ture, en rejetant notre critérium de la 
moralité? On ne saurait impunément 
enfreindre les règles consacrées ; il fau- 
drait de la vaillance, de l'héroïsme 
même. Les femmes, surtout, en souffri- 
raient, si votre théorie prenait racine. 

— Les femmes souffriraient ? Mais 
oubliez-vous donc, qu'une femme irré- 
prochable au point de vue « vertu », est 
honorée et respectée, même si elle est 
fausse, paresseuse, coquette? Tandis 
qu'une femme loyale, généreuse et hon- 



~ 270 — 



nête dans le vrai sens du mot, si elle 
réclame le droit à la vie normale, se 
verra refuser l'estime de la société! 
Quoi d'étonnant, que sa volonté de 
vivre une existence complète se révolte ? 
Elle sait que le but n'est pas de se 
résigner à n'user qu'en partie les droits 
à la vie et de s'enfermer dans sa « Tour 
d'Ivoire » suivant le terme consacré 
depuis Alfred de Vigny... Liberté ne 
signifie pour elle, en réalité, qu'escla- 
vage et douleur. Le soir, après une 
journée de labeur, que trouve-t-elle? 
]])es paperasses, quelque livre ouvert? 
— quand tout son être se tend vers des 
bras familiers, vers une présence amie, 
qu'elle cherche en vain ! — Cependant, 
le droit absolu de sa personne est indé- 
niable. La seule tendresse impulsive est 
morale ! 

— J'admets que la monogamie légale 
est une institution qui fonctionne mal. 
L'union libre, — cette expression même 
est séduisante, — m'apparaît belle, 
idéalement noble, mais réalisable seu- 
lement dans un avenir lointain. De nos 
jours, cet idéal-là est impraticable en- 
core. J'apprécie le charme exquis d'une 
personnalité gracieuse, jolie, d'un esprit 
élevé, mais de là à confondre les senti- 
ments qu'ils inspirent avec l'amour... 
L'amour est comme cette divinité orien- 
tale qu'on ne peut implorer plus d'une 
fois, sans commettre un sacrilège : elle 
n'exauce qu'une fois! 

— Les lois implacables de la nature 
ne connaissent que la beauté et l'ar- 
deur. L'être voulant, l'être pensant, 
l'être vraiment supérieur, se donnera, à 
son heure et à son choix. 

— Je ne peux admettre qu'un galant 
homme, qu'une femme vraiment digne. . . 
L'être humain est plus qu'un simple 
animal ; ... et, même parmi les animaux, 
nous en rencontrons, qui sont stricte- 
ment monogames. 

— Oui, la monogamie pourrait être 



entrevue comme l'œuvre possible d'und 
époque encore éloignée, où hommes et 
femmes vivraient dans les conditions lea 
plus parfaites. La sélection serait si 
intimement une avec toutes les aspiraJ 
tions de l'individu, que le vœu idéal :; 
un homme pour une femme, une femme 
pour un homme, — pourrait se réaliser, 
peut-être... Mais, pour le présent, laj 
monogamie n'est ni chez l'homme, ni 
chez l'animal, un signe distinctif de 
supériorité. 

— Si l'on doit faire remonter l'amour 
à son origine animale, il faut admettre 
pourtant, que de nos jours, l'amour hu- 
main n'a plus rien de commun avec cette 
origine-là, et qu'il s'est affiné par la 
civilisation. S'il prend sa source dans 
l'attirance sexuelle, ce formidable fac- 
teur a été déguisé pour l'être civilisé 
sous une multitude d'ornements divers, 
d'ordre sentimental et spirituel. 

— Les attraits se feront plus subtils, 
la sélection aura plus d'exigences. Mais 
en raison directe des innombrables fa- 
cettes dont étincelleront pour lui l'âme, 
l'esprit, le corps, — l'être humain sera 
capté par le charme de ce miroitement, 
lequel, en sa séduisante diversité, inex- 
orablement, l'entraînera vers une même 
résultante. 

— Jamais ! ! Et tandis que vous m'avez 
tenu ce beau et véhément discours qui 
ne m'a, d'ailleurs, pas convaincu le 
moins du monde, je vous ai amenée 
vers ce petit talus, où vous pourrez un 
peu vous reposer et continuer encore à 
émettre de ces idées, qui vont à ren- 
contre de celles qu'avouent la majorité 
des femmes... 

Nous nous assîmes, un peu las. Pas 
un bruit, personne. La campagne exha- 
lait une odeur de fièvre. Des carrés de 
terre en friche, des moissons jaunes, des 
prairies rases s'étendaient à perte de 
vue, sous la voûte d'un gris d'acier; aux 



— 271 



confins de l'horizon, dans une réverbé- 
ration blafarde, de gros nuages translu- 
cides se surplombaient, menaçants. Des 
mjTiades d'insectes minuscules, tour- 
noyaient, ivres d'espace. 

Quelques graminées, des brins de 
paille^ des herbes folles. 

— Il est temps de rentrer ? 

— Oui. 

— Partons ? 

— Non... 

Brusquement, vous m'avez enlacée; 
deux fois, étroitement, vos lèvres ont 
brûlé mes lèvres. 

— ... Vous voulez donc me fâcher ? 

— Non, oh non!... 

Mais déjà, vos bras m'ont attirée, 
toute contre vous, et passionnément 
votre bouche a pris la mienne... 

Doucement je me suis dégagée de 
votre étreinte... 

— Pardonnez -moi! Je ne sais com- 
ment j'ai pu... Combien vous devez 
m'en vouloir!... Pardonnez-moi? Il 
m'est impossible de rassembler mes 
pensées; je n'y comprends rien, absolu- 
ment... Ah, elles se tiennent, mes théo- 
ries... Et moi, me voilà tombé de bien 
haut! Mais parlez donc, dites-moi... 



Courbé en avant, vous cachiez votre 
tète contre vos genoux. 

— Donnez-moi la main ? 

Vous me la tendîtes, sans vous re- 
dresser. Lentement, je me penchai 
vers vous, j'entourai votre cou de mon 
bras, je mis ma joue contre la vôtre. 
Nettement, je perçus les battements de 
nos cœurs. Enfin, je parvins à maîtriser 
mon émotion. 

— Ne vous faites pas trop de repro- 
ches... J'ai du chagrin à vous voir ainsi 
tout désemparé... 

— Je vous ai fait de la peine... 

— Les théories, vous le voj'-ez, sont 
fragiles parfois. Les vôtres ressemblent 
un peu à la logique, qui ne veut pas 
admettre de nuances. C'est sur les 
nuances cependant, que reposent toutes 
les vérités, — et qu'y a-t-il de plus vrai 
que la vie ? Nous mourons tous les jours 
un peu; ils sont si rares, les instants, où 
nous ^^vons... M'avez- vous fait de la 
peine? — Je ne peux pas vous en vou- 
loir. Bien malgré vous, vous venez de 
le prouver : nous ne sommes pas uni- 
quement une âme dans un corps, mais 
un corps doué du besoin sublime de 
tressaillir, de \'ibrer, d'aimer. Il n'existe 
aucune puissance supérieure aux droits 
glorieux de la Vie ! 

Venez, rentrons... 

Stéphanie Chandler. 



Fièvre 



Dans le glauque sommeil des eaux molles que griffe 
Le reflet sulfureux de la lune... sans bruit, 
Un fantôme verdâtre, et dont le corps reluit, 
Soudain a surgi là, cruel hiéroglyphe I 

Ses gestes, lacérant l'ombre qui se rebiffe, 

Ont dardé son horreur, dont je tremble aujourd'hui, 

Vers ma force, ma joie et ma vie; et j'ai fui, 

Sentant poindre en mon cœur l'éclair bleu de sa griffe. 



— l^JZ — 

Haletante, affolée, en mes yeux élargis, 

La flamme de mon âme a sous les feux rougis 

De l'ardente douleur, éclaté, purpurine. 

Ma raison a faibli, puis, pâle comme un lys, 
Est tombée; et j'ai vu, dans la brume, Osiris 
Dont le triomphe noir m'écrasait la poitrine. 



Printemps. 

Pourquoi vos yeux sont-il baissés ? 
Pourquoi regardez-vous ces roses ? 
Leurs bouquets sont éclaboussés 
De clair soleil, mais vous pensez 
A d'autres choses. 

Votre regard, presque peureux, 
Semble se cacher sous les feuilles; 
Pourtant, il devrait être heureux. 
Ce rayon d'âme, ce cri bleu 
Que l'ombre cueille. 

Vous vous taisez? Décidément, 
Vous devez en vouloir au peintre 
Qui mit tant d'or au firmament 
Qu'il en écrase, en ce moment. 
L'arc en plein cintre. 

Mais que vois-je au bord de vos cils ? 
Est-ce un éclair neuf qui se joue 
Parmi les grâces de l'avril 
Et qui fond, comme du grésil, 
Sur votre joue? 

C'est une larme?... Vous pleurez?... 
Votre silence me supplie?... 
Oh, je comprends! Ciel ! Espérez... 
J'ai vu dans vos yeux éplorés 

Que votre âme est jolie... 

Ecoutez-moi... Votre âme, ainsi 
Qu'un oiseau blessé, bat des ailes, 
Et je la vois, là. . . Non ?. . . Mais si I 
Votre sourire tremble aussi, 
Rival de Praxitèle. 



— 273 — 

Les ailes battent; elles sont d'or; 
Déjà le chagrin noir recule 
Devant la clarté de l'essor 
Qui s'illumine, vibre et sort 

Joyeux du crépuscule. 

Ne pleurez plus ; regardez moi ; 
Je vais vous dire un beau poème 
Tout plein de douceur et d'émoi, 
Mais très court, je ne sais pourquoi... 
Le voici... « Je vous aime. » 

François Léonard. 



Les romans. 



Louis Delattre : Les Carnets d'un Médecin de Village (Bruxelles, Association 
des Ecrivains belges). — Jeanne Landre : Echalote et ses Amants (Paris, 
Louis Michaud). — Prosper-Henri De vos : Un Jacobin de Van CVIII 
(Bruxelles, Association des Ecrivains belges). — A. Flament : Les Ecri- 
vains belges d" aujourd" hui {Bruxelles, J. Lebègue et C**). 



Après s'être complu dans la grâce de 

ces sujets si simples qui demeurent 

ces dans la mémoire de ceux qui 

onnaissent, Louis Delattre nous fait 

jaimer d'autres facettes de son bril- 

talent. Je connais ses déjà loin- 

s Contes de jnon Village dont 

la sincérité égale celle des Marion- 

"cs rustiques. Rien de plus vrai, de 

. vif que ces personnages, ces tics 

Icomme palpables, ces gestes inoubliés. 

' >i sont, d'ailleurs, les choses et 

gens qui entourent Friquet. — 

[Aujourd'hui, l'auteur nous donne une 

• re imprévue; sa ronde bonhomie 

fait plus rare, sa sensibilité s'y 

lise et nous touche profondément. 

oui, Louis Delattre a, dans ses 

\Carnets d'un Médecin de Village, 

issé ces jolies historiettes qu'agré- 

te toujours quelque type au profil 

: ^ant. Comme dans ce Pays Wallon 

dont j'eus la joie de signaler, ici-même, 



la superbe tenue, il a élargi son horizon, 
dépeint plus amplement, voulu des 
situations poignantes ou tragiques et 
tout ceci sans négliger le détail qui, dans 
l'œuvre de notre auteur, est la caracté- 
ristique de son originalité. 

Ces « Carnets » ont des pages invaria- 
blement belles. Tout est à citer dans 
cette œu\Te, mais je me souviendrai 
com'nc des plus nobles œuvres du « Cas 
du Docteur Rose » qui est un conte 
digne d'Hoffman. Il 3' a aussi « Sylvie 
au Jardin » et le « Châle de Noces » qui 
sont de grandes choses et dautres, 
et d'autres... 

Et maintenant un souvenir: 1 
quelque vingtans paraissait, à Bru.xelles, 
où les tentatives de l'espèce n'étaient 
pas rares, une revue intitulée : — ai-je 
bon souvenir? — « Le Roman pour 
tous » Le directeur de cette feuille 
accueillait, parfois, les essais du débu- 
tant qui osait ouvrir à lui ses folles espc- 



274 — 



rances ; être inséré ! J'étais alors pres- 
que un enfant, mais, attentif à tout ce 
qui s'écrivait ici, je retins le nom d'un 
élu, objet de notre envie, qui parvint 
à forcer l'entrée de ce temple de 
mémoire. La pièce reçue avait pour 
titre: Gosseline de Gz^^î^jv. Louis Delattre 
s'en souvient-il ? 

J'y songe, ce soir, à ces heures loin- 
taines, heureux de la belle fortune 
littéraire de l'auteur de la «. Gosseline » 
seuls vers que je connaisse de lui. Et je 
referme ces « Carnets d'un Médecin de 
Village » certains de les rouvrir souvent, 
car on aime à rouvrir des livres qui 
contiennent, à la fois, tout le charme et 
tout l'enchantement. 

C'est une œuvre remarquablement 
écrite que cette Echalote et ses Amants, 
par Jeanne Landre.Spirituelle,originale, 
décolletée au point que la gaze la plus 
fluide pèse comme une chape de plomb 
aux graciles épaules de cette gourgan- 
dine d'Echalote qui amuse par ses 
réparties faubouriennes, par son bagout 
argotique, mais qui, je l'avoue, n'appelle 
pas la sympathie. Il s'agit ici d'un livre 
de réalisme autrement sincère que celui 
de Zola lui-même. La présente Echalote 
rejette Claudine au couvent malgré 
votre verve étourdissante, ô Willy ! — 
Echalote mérite de demeurer — et elle 
demeurera sans doute — comme le type 
accompli et définitif d'un être vénal et 
vicieux. Ce qui déconcerte, c'est que ce 
type a été si vigoureusement esquissé 
par une plume féminine. Cette plume 
a des plongées de bistouri et ce qu'elle 
crève n'est pas propre, il faut oser le 
dire. 

Un livre de débutant : Un Jacobin 
de Van CVIII, de Prosper - Henri 
Devos; mais, déjà, c'est une œuvre 
de penseur et de probe écrivain. Les 
personnages qui y discutent et polé- 






miquent, sont purement représentatifs 
et façonnés selon les concepts philo- 
sophiques de l'auteur; — si ce texte est 
animé d'une vie intense et forte c'est 
que M. Devos oppose à ses propres 
affirmations ou hypothèses, tous les élé- 
ments susceptibles de les combattre 
ou de les détruire. On devine aisément 
les ressources que trouve un esprit 
averti d'analyste dans un procédé 
qu'aimait Diderot et qui nous valut 
son admirable Neveu de Rameau. — 
M. P. Devos mérite des éloges. Il n'est 
certes, pas téméraire de lui prédire une 
place enviable parmi les écrivains jeunes 
qui s'affirment des mieux doués, 

M. A. Flament, inspecteur de l'En- 
seignement primaire, vient de rassem- 
bler à l'intention des enfants, des écrits 
d'auteurs belges. Il a demandé à nombre 
d'entre ceux-ci une page susceptible 
d'être entendue et comprise par son 
jeune public. Le livre : Les Ecrivains 
belges d'aujourd'hui vient d'être lancé 
mais il ne répond pas totalement à ce 
que son auteur en espérait. 

La plupart des pièces qui figurent 
dans cette anthologie dépassent, et de 
haut, la compréhension des enfants. Ce 
sont, le plus souvent, des extraits d' œu- 
vres applaudies qui s'adressent aux lec- 
teurs de culture raffinée. M. Flament 
l'a si bien compris que, au lieu de consa- 
crer le livre à l'enfance, il l'oÔre aux 
adultes des classes moyennes. 

Il résulte donc de cet essai que nos 
auteurs semblent dédaigner d'écrire 
pour les petits. Pourquoi? Serait-ce sous 
le prétexte discutable que cette littéra- 
ture-là est d'ordre secondaire? Cette 
opinion est trop accréditée pour qi; 
nous cherchions une autre raison aux 
faits que nous signalons. Il est certain 
que s'il visait au niveau strict de la 
compréhensivité enfantine , l'auteur 
aboutirait au terre à-terre le plus déplo- 



275 — 



rable. Il est non moins certain qu'en 
écrivant pour l'enfant des choses plus 
relevées, mainte image lui paraîtra 
obscure malgré toute la simplicité des 
traits que l'auteur aura voulue. Mais 
qu'importe, l'ensemble aura eu l'heur 
de plaire et c'est assez! 

Au surplus, ces petites histoires servi- 
raient à délecter les grands enfants que 
Dous sommes. Qui oserait prétendre que 
c si Peau d'Ane lui était conté, il n'y 
prendrait un plaisir extrême? » Cela 
repose, vraiment, des tirades alambi- 
quées, des gestes extatiques et des 
périodes creuses! 

Lisez dans le livre qui nous occupe ce 
conte admirable de Demolder : L Héri- 
tage de la Mère Labouvolle. Vous n'y 
découvrirez pas la naïveté charmante 
d'Andersen, ni la fantaisie ravie de 
Grimm, ni l'imagination débordante de 



Perrault. Mais vous concevrez que les 
enfants suivront, délicieusement émus, 
les péripéties de cette histoire d'une 
Misère. Je gage que les petits heureux 
trouveront des mots de pitié pour ces 
petits pauvres, et qu'ainsi s'éveillera, en 
eux, le sentiment altruiste qui attestera 
qu'au contact des tristesses de ce monde 
les enfants, tout comme les hommes, 
deviennent meilleurs. 

C'est l'apathie des bons écrivains qui 
est cause de l'extraordinaire éclosion 
d'oeuvres médiocres que collectionnent, 
à l'usage des petits écoliers, les Marne 
de Tours et d'ailleurs. N'est-il pas évi- 
dent que des œuNTes saines et fortes, 
simples et jolies, instructives et agréa- 
bles sont nécessaires pour relever le 
goût et pour éveiller la beauté au cœur 
des cent milliers de lecteurs de demain ? 
Omer De Vuyst. 



Trois livres d'histoire. 

Hector Fleischmann : Mémoires de Charlotte de Robespierre, A. Michel, 
Paris. 5 francs. — Joséphine infidèle, Méricaut, Paris. 3 fr, 50. — Rachel 
intime, Fasquelle, Paris. 5 francs. 



Charlotte de Robespierre n'a point 
joué de rôle historique. Mais elle com- 
plète le trio familial. Pour les historiens 
elle a fait mieux : elle a éclairé la vie de 
Maximihen. C'est un titre à leur recon- 
naissance. Elle n'a pas besoin d'en 
avoir d'autre. Ses Mémoires ont été 
pillés et arrangés. M. Lenôtre, qui en a 
arrangé bien d'autres en furetant mal 
dans les vieilles maisons et les vietix 
rs, en sait quelquechose, M. 
. .V .ichmann les pubHe, les commente, 
les discute en homme avisé, relève les 
1rs, fait ses réserves. C'est d'autant 
— ux qu'il ne cache pas son « admira- 
tion » pour le Tigre. Mais surtout il fait 
sortir de la nuit le rédacteur des Mé- 



moires. Et la vie de Charlotte est désor- 
mais connue : roman, oui roman, d'une 
femme qui ne fut ni grand homme, ni 
Egérie, mais qui passa sa vie à l'ombre 
d'une vie énorme et qui, heureusement 
oubliée après Thermidor, languit qua- 
rante ans encore, ne songeant qu'aux 
morts et à son Mort, dans une misère 
approximative, avec des souvenirs dont 
les événements qui se déroulaient sous 
ses yeux — si prodigieux et si vain- 
queurs pour elle fussent-ils — ne pou- 
vaient mordre le profil gigantesque. 



« Joséphine infidèle fait aimer Napo- 
léon », dit M. Fleischmann. Il n'avait 



— 2"]^ 



pas besoin de justifier son « amour » 
pour les Napoléonides (après la légende 
napoléonienne, voici que s'annonce le 
phénomène de l'apothéose finale bien 
connu dans l'histoire des religions). 
Nous le connaissions par ses publica- 
tions et il est excusable. On aime de 
moindres choses. Pour nous, qui n'ai- 
mons ni le mari ni la femme, nous 
comptons les coups et ils sont ici rude- 
ment assénés. Les mânes de la « bonne», 
de la « tendre », de la « douce » José- 
phine^ ne pardonneront pas à l'auteur. Il 
la nudifie proprement. Qu'elle fût « bête 
et sotte », créole « avariée » (M. de 
Vogué) et que Bonaparte — il ne s'agit 
pas encore de Napoléon — ce Jean-Jean 
ardent, fût berné, tout cela est plutôt 
curieux. Mais le but de M. Fleischmann 
est plus élevé. Il veut étudier scientifi- 
quement le rôle de l'amour chez Napo- 
léon et ses deux femmes. 11 l'a fait pour 

le mâle. Il le fait pour la première f 

Il le fera pour la seconde. L'œuvre tend 
à justifier le premier de ses écarts afin 
de le grandir dans l'ensemble. Nous 
apprécierons le but et le résultat quand 
nous aurons vu la suite. 

Et la Beauharnais est disséquée. Je 
vous assure qu'il n'en reste pas lourd. 
Cet « oiseau des îles » si... luxuriant de 
plumage et... de reste est anatomisé de 
façon menue. Et cela fait un joli volume 
de haut intérêt historique et de belle 
psychologie : ou plutôt une psycho- 
physiologie féminine qui grouille de 
détails, de preuves, très vivante, hardie, 
qui dit les mots crûment et donne au 
cœur... le regret de n'avoir point été des 
intimes du sujet. 



Juive, femme, tragédienne, telle fut 
Rachel. Que fut-elle d'abord? On la 
croyait tragédienne. Elle le fut à coup 
sûr. Elle fut juive surtout. Et femme 



avant tout. On pouvait le supposer. 
On ne s'en doutait point. Elle eut des 
amants riches qui l'enrichirent. La 
juive pourrait dire si elle les prit pour 
l'argent seulement. Elle en eut dont 
on ne connaît que le prénom. Elle 
dut les connaître autrement. Au vrai, 
elle mêla le tout : le cœur, l'ar- 
gent... et le reste. Elle fut ainsi vrai- 
ment femme. Et c'est la femme avant 
tout que nous projette avec minutie 
M. Fleischmann. Une inconnue, il faut 
l'avouer. Une Rachel nouvelle sort du 
fond du désert. Mais elle n'est pas bril- 
lante de clarté. Qu'importe. Elle est 
mieux ainsi. Elle est plus intéressant 
parce que plus vraie. Et l'on comprenu 
que l'auteur se soit passionné pour son 
sujet. La tragédie qu'elle a galvanisée t 
qui l'a enrichie ne s'en portera pas plus 
mal en sa tombe. Mais l'histoire pos- 
sède désormais, grâce à M. Fleisch- 
mann, le portrait en pied — on l'avait à 
peine jusqu'à la taille — d'une des sœurs 
des grandes actrices du xviir et du 
xix^ siècles, âmes tendres et heureuse- 
ment sans scrupules, débordantes d 
talent et d'amour, fines et sensibles, 
libertines, tragiques à la scène seule- 
ment et jouant pour de bon, chaque nuit, 
la passion dont elles tonitruaient les 
éclats ou soulignaient délicatement les, 
teintes, aux chandelles, chaque soir. 



Ainsi le hasard réunit sur notre table, 
en même temps, trois livres semblables 
et divers. Trois femmes — une inconnue, 
une méconnue, une mal connue ; — trois 
milieux — la Convention, la cour, la 
scène ; — trois époques — la Révolution, 
l'Empire, la seconde République et le 
second Empire; — trois tranches d'his- 
toire — révolutionnaire, impériale, théâ- 
trale ; — trois quarts de siècle en meni 
morceaux. 



— ^n 



Et l'on a l'impression d'un labeur 
énorme. M. Fleischmann est un érudit. 
Son œuvre est déjà considérable. Il 
Fouille les archives publiques et privées 
et trouve de l'inédit. Il a du flair : ses 
découvertes étonnent. S'il ne fixe pas les 
caractères généraux d'une époque ou 
les lois du processus historique, il aide 
à les trouver. Il remue les documents à 
la pelle et avec sagacité les commente, 



les discute : il éclaire. Il a aussi l'enthou- 
siasme et il fait beau le voir mettre en 
pièces ses adversaires. Nous aimons 
cela. L'histoire frigide est lamentable. 
Pourvu qu'elle soit impartiale dans ses 
observations, il nous suffit. Et si nous 
ne partageons pas toutes les vues de 
l'auteur, nous applaudissons à ses dé- 
couvertes et à ses œuvres. 

Victor Devogel. 



Les expositions. 



Au Cercle Artistique : Geo 
Dernier. 

Geo Dernier occupe les deux salles du 
Cercle. C'est beaucoup, mais c'est loin 
d'être trop! Soixante douze toiles! Cela 
permet à l'artiste d'attester les res- 
sources multiples de son art qui a des 
incursions charmantes, imprévues, ré- 
ussies : voici des notations de plages 
qui nous apportent la fraîcheur de l'air 
du large avec des tons délicats et clairs, 
où par moment une tache, vive mais 
sans violence, semble concentrer la 
lumière et créer des vibrations récréant 
l'œil. 

\ oici des paysages aux larges hori- 
-. aux cieux tourmentés ou sereins. 
)as, une mise en page inattendue : 
une ferme, dont on ne voit que le mur 
e, est placée tout en haut du tableau, 
L elle occupe toute la largeur. C'est 
d'un recueillement presque austère. Ici, 
l'artiste a « miniaturisé » et, sans désa- 
vouer la grandeur du paysage dont la 
toile donne, malgré tout, l'impression, il 
a délicatement détaillé le troupeau de 
ruminants. C'est presque mignard. 

Les pinceaux de l'artiste ont des res- 
sources déconcertantes. 



L'envoi, comme bien l'on pense, est 
constitué surtout par les toiles où s'af- 
firme la maîtrise habituelle. La majesté 
des cygnes, l'ingénuité des poulains, la 
tendre hébétude des veaux, la grâce 
inquiète des daims lui sont prétexte à 
des « plein air > qu'anime la vie et que 
magnifie la santé de ses hôtes. Le Fos- 
teau, qui lui fournit tant de sujets déjà, 
est amplement représenté; établcs, écu- 
ries aux colorations chaudes que l'artiste 
interprète avec franchise, sans hésita- 
tion, nous montrent un luxe de bétail, 
d'animaux, ses modèles de dilection. 

Et ce sont encore des paysages aux 
plantureuses prairies, grassement peintes, 
aux cieux immenses et tourmentés, c'est 
la pelouse des Anglais ainsi que l'allée 
des Cavaliers, évoquant les splendeurs 
de notre Dois de la Cambre, cette der- 
nière toile dans une harmonie de fauves 
et de verts des plus chatoyante. 

Il est difficile de tout citer : Geo 
Dernier a exposé les fruits d'un labeur 
énorme qui atteste une diversité d'inspi- 
ration et de moyens des plus intéres- 
sants. Son exposition remarquable con- 
firme une maîtrise, celle d'un peintre 
qui œuvre de franche couleur pour le 
plaisir des yeux, évoquant de préférence 



278 — 



la nature dans ses aspects les plus capti- 
vants, alors qu'elle revêt la parure cha- 
toyante des bêtes puissantes qui la peu- 
plent. Et si des sujets qui s'éloignent de 
cette manière ont le don de séduire sa 
fantaisie, il les peint avec un égal souci 
d'affirmer son talent qui ne ruse pas 
avec le procédé mais qui, hardiment, 
étend la couleur suivant les enseigne- 
ments des maîtres d'autrefois, qu'il 
continue très dignement. 

Nous avons, l'an dernier, consacré 
un article à Bernier. Son exposition 
d'aujourd'hui vient démontrer la vérité 
de nos très favorables impressions 
d'alors. L. R. 

Au Studio, rue des Petits Carmes. 

L'Exposition des femmes artistes y 
eut lieu dans le courant d'avril. 



Exposition plutôt médiocre. Malgré, 
le nom plein de promesses de M"« Uyt- 
terschaut, l'exposante la plus talentueuse, 1 
sans conteste, fut M"^ Catz-Enthoven, 
l'artiste hollandaise bien connue, qui. 
remporta précédemment plus d'un suc- 
cès. Sa touche très grasse, éprise de 
coloris vibrants, reste toujours aussi' 
savoureuse et l'on constate avec plaisir? 
un progrès dans l'harmonisation deS' 
tons. Ceux-ci moins heurtés qu'aupara- 
vant donnent une expression plus soi- 
gnée aux types que peint M"« Catz. 

Remarqué une de ces têtes de vieille 
Hollandaise, qu'elle excelle à inter- 
préter — une jeune fille aux bluets et 
coquelicots, de touche délicate, — une 
Pierrette joliment campée. 

M'"^ Catz soutient bravement la re- 
nommée des femmes peintres. 

H. C. 



Les concerts. 



Le dernier concert d'abonnement 
dirigé par Félicien Durant clôturait 
dignement la série des grandes auditions 
données par cette œuvre d'extension 
musicale, à laquelle on ne peut refuser 
les meilleurs éloges. 

L'exécution du « Concerto brande- 
bourgeois » de Bach, une de ces pages 
qui sont des merveilles par la fermeté 
d'écriture et leur force rythmique, fut 
irréprochable, de même que la « Sym- 
phonie fantastique », cette haute fan- 
taisie de Berlioz, et peut-être ce qui 
restera de meilleur de cet apôtre fervent 
de la musique réaliste. Enfin la« Grande 
Pâque Russe », ouverture d'un copieux 
effet musical et à grande allure, de 
Rimsky-Korsakow, termina ce pro- 
gramme symphonique, qui fut au point 



de vue de l'interprétation, un des plus soi- 
gnés, notamment la Symphonie fantas 
tique, dont la mise au point fut excej 
lente, et l'exécution une des meilleure 
qui aient été données à Bruxelles. 

M. Laurent Swolfs, l'ex-pensionnairt 
de la Monnaie, se fit entendre dans les 
airs de Gluck, Kienzl et Moussorgsk; 
Voix bien timbrée, style juste, artiste 
très consciencieux, auquel il ne manque 
plus que de perfectionner un peu ]a 
diction. 

Mais l'œuvre de Durant ne se borne 
point là ; à côté des grands concerts, il 
organise des séances de musique c\e 
chambre dont le programme est de 
mieux inspiré. Nous avons eu les deux 
séances de musique ancienne, qui furent 
pour beaucoup une révélation. Celles ci 



279 — 



furent suivies de trois séances données 
par le quatuor Capet de Paris, et consa- 
crées aux principaux quatuors de Beet- 
hoven. 

On ignore trop les trésors de la mu- 
sique de chambre, surtout ces fameux 
quatuors de Beethoven, dont les exécu- 
s sont si rares, hélas! à Bruxelles. 
js devons au quatuor Capet, admi- 
rable de finesse, de légèreté et de pré- 
cision, cette joie bien précieuse de nous 
avoir fait entendre une série d'œuvres du 
plus haut intérêt et dans les meilleures 
conditions d'interprétation. Nous notons 
pour mémoire, l'exquis et pimpant 
scherzo de l'op. i8 n° i; l'allégretto 
fugué du n° 4 et l'admirable op. n° 131, 
avec son prélude austère et ses alterna- 
tives de joie et de douleur, ses pensées 
funèbres traversées de rondes folles, 
tourbillons d'idées joyeuses et fantas- 
ques. Et l'op. 132 avec son adagio so- 
nore et doux comme un choral! Les 
derniers quatuors de Beethoven sont 
indescriptibles. Appartiennent-ils à la 
musique ou sont-ils des poèmes vivants? 
Par leur forme bizarre et tourmentée et 
leur variété de mouvements, remplis 
d'interruptions, de heurts, de saccades, 
ne sont-ils pas la vie elle-même telle 
que la vécut Beethoven dans ses 
dernières années, cette vie troublée, 
agitée, aux visions riantes et sombres, 
avec ses rêves, ses cauchemars et ses 
phantasmes, coupés d'appels vibrants à 
la réalité? 

Nous devons au quatuor Capet une 
exécution irréprochable de ces pages 
uniques. Admirablement secondé par 
*'*^I. Hewitt, Henri et Marcel Casa- 
us, Lucien Capet provoqua maintes 
fois l'enthousiasme par ses brillantes 
■lités de virtuose, l'excellence de la 
lorité, la sûreté du coup d'archet et 
la pureté du style. 

Ce fut un véritable rega: d'art aus?-i 
que le récital, donné à la Grande Har- 



monie, par Félia Litvinne, dont les 
triomphes au théâtre de la Monnaie 
sont restés dans toutes les mémoires. 

Outre le cycle complet des « Amours 
du Poète » de Schumann, que l'éminente 
artiste a chanté dans une nouvelle tra- 
duction d'elle-même, le programme 
comprenait un air d'Alceste, des lieder 
de Beethoven, Fauré, Moussorgsky et 
le final de « Tristan et Yseult. » 

A ses côtés se produisait un jeune 
violoncelliste de grand talent : Paul 
Bazelaire, qui obtint grand succès dans 
un concerto de Boêllmann ; et le pianiste 
Lauweryns qui accompagna tout le 
concert avec la maîtrise qu'on lui con- 
naît. 

Un remarquable récital de piano nous 
fut donné à la Salle Patria, le 11 avril, 
par Germaine Lievens, une des élèves 
les plus distinguées du maître De Greef. 
Germaine Lievens possède la fougue, 
l'ampleur et l'élan qui donne à son 
interprétation une grande puissance 
d'expression. Elle produisit grand efifet 
dans le « Prélude Choral et fugue » 
de César Franck, ainsi que dans 
r « Appassionata » de Beethoven, par 
ses qualités éminentes de compréhen- 
sion et de style, et aussi, il faut le dire, 
par cette perfection du mécanisme qui 
caractérise les disciples de De Greef. 
Dans la sonate de Chopin, elle fit 
preuve d'une grande délicatesse, et 
obtint enfin grand succès dans le 
Scherzo-Caprice, d'Erasme Raway, une 
page d'un grand intérêt pianistique.. On 
ne peut que louer cette grande artiste, 
non seulement d'avoir fait preuve d'un 
talent sérieux et d'une technique appro- 
fondie, mais d'avoir présenté, dans un 
récital, quatre œuvres importantes et 
d'une aussi grande valeur. C'est d'un 
bel exemple et d'une réelle vaillance! 

A signaler encore le récital donné par 
le violoniste Schkolnik. élève de Thom- 
son, et qui notamment dans la Chaconne 



— 28o — 



de Bach, fit preuve de qualités de 
mécanisme et d'une sûreté peu ordinaire 
du coup d'archet. Dans l'ensemble, avec 



les concertos de Ernst et Tschaïkowsky, 
exécution assez froide, mais soignée, et 
d'une impeccable correction. 

V. Hallut. 



Au souvenir de la triomphante reprise 
de Lysistrata au Parc, restera impérissa- 
blement joint celui de ce deuil horri- 
fiant : Renée Félyne est morte ! Et 
la disparition de l'être de grâce, de jeu- 
nesse, de beauté et de talent qui incar- 
nait avec une souplesse d'attitudes tout 
athéniennes la radieuse Lysis, serre le 
cœur indiciblement. 

Oh ! mort ! à quelle volupté stupide 
obéissiez-vous pour cueillir ainsi de vos 
doigts osseux et repoussants, une fleur 
vivante qui s'épanouissait, éblouissante, 
dans la lumière ? 

De quel satanique désir de sensations 
morbides étiez vous animée pour toucher 
de vos mains frigides cette chair jeune 
et ardente qui vibrait au souffle de la vie 
et dont les frémissements chantaient 
l'hymne à la beauté? 

De quel besoin de sang jeune et chaud 
étiez-vous avide pour plonger ainsi vos 
ongles acérés dans le cœur qui hier 
encore battait si allègrement en l'hon- 
neur de la vie ? 

Oh î mort ! votre bouche a mis aux 
lèvres de celte femme le baiser empoi- 
sonné et vos ricanements ont fait taire 
à jamais, par leur sinistre claquement. 



Les théâtres. 

Théâtre Royal du Parc, Lysistrata, comédie en quatre actes et un prologue, par M. Mauricel 
Donnay, d'après Aristophane, musique de M. Amédée Dutacq. — Théâtre Royal de| 
l'Alcazar : L' Après midi byzantine, comédie en un acte de M. Nozière, musique de scène dej 
M. Esteban-Marti. — Le Chat et le Chérubin, pièce en un acte et irois parties, de M. Jeai; 
Bernac, d'après la pièce chinoise de M. Chester Bailey-Fernald, musique de scène 
M. Gabriel Marie. — L'Ecrasé, comédie en un acte, de M. Maurice Froyez. — Par une Nui 
d'Eté, comédie inédite en un acte, de M. Armory. — Salle Ravenstein : La Madone! 
deux actes de M. Paul Spaak. — La Jeune Fille à la Fenêtre, poème de M. Camille Lemonnier,! 
musique de M Samuel-Holeman. — La Tragédie Florentine, de Oscar Wilde. 



les modulations harmonieuses de sa voix 
caressante. 

Oh ! mort ! qui l'emportez dans votre 
course impitoyable,' arrêtez un moment 
que nous la saluions avant qu'elle 
entre pour toujours au royaume de- 
ombres et que nous déposions sur s; 
bière le rameau vert de nos regrets. 

Elle avait fait de Lysistrata une créa- 
tion délicieuse, figurant à ravir cette 
femme d'Athènes, fine, vive, spirituelle, 
parlant de sujets scabreux avec une élé- 
gance et une discrétion si charmantes, 
une aisance si sereine que nul n'y eût 
pu voir de graveleuses intentions. Certes, 
l'œuvre elle-même est d'une mesure 
exquise, les auteurs y ont dépensé ur 
verve libertine exempte de grossièreté 
Elle peut choquer la pubibonderii. 
mais ne peut effaroucher les esprits que 
les hardiesses, même grivoises, de con- 
ceptions et de mots ne peuvent que 
récréer. 

Les auteurs? Oui, ils sont deux, mais 
le talent de l'un a pénétré le talent de 
l'autre, l'adaptation moderne a su, à 
propos, utiliser la version antique. 
L'œuvre a une unité, une pureté de 
lignes si claire qu'on voit, à la lumièr 



— 28l — 



du génie antique, s'animer nos mœurs 
et la satire moderne y mordre et provo- 
quer unmouvementdistrayantet aitiste. 

On a dit d'Aristophane : «Les Grecs, 
» cherchant un sanctuaire indestructible, 
» trouvèrent l'âme d'Aristophane ». Il 
serait téméraire sans doute d'attribuer 
dès à présent à l'âme de Maurice Donnay 
le dangereux honneur d'être un sanc- 
tuaire indestructible. Mais pourtant le 
rapprochement s'impose. Si l'écrivain 
n'a pas le mérite de l'invention de cette 
fable de Lysistrata, ne peut-on pas dire 
de lui comme de son illustre confrère 
grec qu'il a peintà merveille, en maniant 
la périlleuse arme de l'ironie, les mœurs 
de ses contemporains, raillant leurs 
défauts... et leurs qualités, excusant 
leurs vices... et leurs vertus? 

La Direction du Parc avait monté 
Lysistrata avec un soin dont il faut la 
louer. La troupe a apporté une bonne 
humeur et beaucoup de conviction à 
l'interprétation. Citons particulièrement 
M"* De Brandt, qui a joué avec une 
ingénuité délicieuse et susurré d'une 
voix fort agréable le rôle de Callyce, la 
jeune fille qui ne veut pas mourir sans 
avoir connu l'Amour. 

L'évocation de l'antique a aussi tenté 
M. Nozière.Byzance et ses courtisanes; 
l'éternel féminin; Hippolyte, cocher de 
cirque, en qui s'incarne la beauté docile 
et puissante du mâle; Clinias, jeune 
-culpteur, dont la perversité habile a 

ison des plus rebelles amoureuses. Et 

est, autour de ces personnages, la re- 
constitution de la Byzance lascive, 
dans son atmosphère d'érotisme, de 
voluptés subtiles ou exacerbées. Indu- 
bitablement, la comédie de M. Nozière 

(les qualités de style, mais elle a paru 
'te. 
ouvementée et partant d'un 

itérèt dramatique plus intense fut le 

ite qui se dé- 
\\\Q : le quar- 



tier chinois de San Francisco. C'est cette 
atmosphère curieuse qui lui prête son 
charme principal et lui donne un attrait 
du meilleur aloi. Le conte est fort simple 
et d'une psychologie rudimentaire. Mais 
il est agrémenté de développements 
originaux qui ne manquent pas de 
poésie et de profondeur. Sans compter 
que le dénoùment est fort moral : ce 
traître, qui a voulu s'emparer d'une 
jeune fille et n'a pas craint de tuer le 
fiancé de celle-ci, qui s'opposait à ses 
projets, meurt, assassiné par le père de 
sa victime. Et le justicier prononce cette 
sentence : « Et quand le cadavre est 
au bord de l'au-delà, l'expiation com- 
mence. » 

M. Hauterive a interprété ici avec 
beaucoup de talent son rôle de vieux 
philosophe, alors que dans V Après-midi 
byzantine, il avait composé le rôle 
d' Hippolyte, attestant une souplesse 
d'adaptation fort méritoire. MM. Paulet, 
Bosc, Bajart, M'"'^ Landray, Berge, 
De Vigny, Devimeur eurent l'occasion, 
dans ces deux pièces de faire valoir leurs 
qualités très réelles. 

Deux piécettes : l'Ecrasé et Par une 
xVuit d'été, dont l'une fut amusante, 
l'autre moins, complétaient le spectacle. 
L'Ecrasé nous a donné l'occasion de 
revoir M™' Dupeyron qui ne se lasse 
pas de faire applaudir les formes dévêtues 
de son corps, fort belles d^ailleurs. 

A LA SALLE Ravenstein, la Vie 
Intetlecttielle nous conviait à une soirée 
d'art, le 26 avril. Nous avons répondu 
à son invitation. Fort aimablement, le 
régisseur a fait appel à l'imagination des 
auditeurs pour suppléer à l'absence de 
décors. On se serait cru aux Samedis du 
Thyrsef Et l'on a entendu La Madone, 
l'ainiabie comédie de Paul Spaak et la 
Tragédie Florentine, d'Oscar Wilde, 
jouées par M "• Montigny, MM. Renier 
et Norét. Ces acteurs ont interprété les 
œuvres avec intelligence. 



— 282 — 



Mais l'intérêt principal de la soirée 
fut l'exécution de la Jeune Fille à la 
Fenêtre. Le poème, d'une belle simpli- 
cité de lignes, est de Camille Lemonnier. 
M. Samuel y a adapté une musique 
assez évocative qui, dans le prélude sur- 
tout, ne manque pas d'une certaine fraî- 
cheur d'inspiration. Mais il n'a pu se 



défendre de puérilités et de prolixité 
qui ont provoqué quelque lassitude. 
Anssi les applaudissements n'ont-ils pas 
été aussi nourris que le méritaient !a 
poésie troublante du texte et le talent 
incontestable que révélait la composi- 
tion. 

LÉOPOLD ROSY. 



Les conférences. 



LÉONARD DE ViNCi, par Joséphln 
Peladan. 

A Y Institut des Arts, un public nom- 
breux et passablement curieux est venu 
écouter M. Joséphin Peladan, le mage 
au manteau de pourpre. Mais, non pour- 
tant, le sar est très conforme aux usages, 
il est de noir vêtu, cravaté de blanc et 
comme un vulgaire conférencier s'assoit 
derrière la petite table oii s'érige modes- 
tement le verre d'eau obligatoire. Et 
M. Peladan va parler pendant une heure, 
d'abondance, avec conviction, avec un 
enthousiasme respectueux et disert de 
Leonardo da Vinci. Non pas du peintre, 
mais du Penseur qui s'est révélé lorsque, 
sur le déclin de sa vie, il s'est mis à 
coordonner ses notes, de 1516 à 151 9, à 
la cour de François I"'. Et le conféren- 
cier souligne l'honneur qui revient à ce 
Roi de France d'avoir accueilli le génial 
vieillard à sa cour. 

C'est dans cette retraite que Léonard 
établit les formules de l'expérimenta- 
lisme, qui est à la base de la Science 
moderne, et qu'il délimite le domaine 
du mystère. C'est donc à tort qu'on 
revendique ses méthodes comme l'apa- 
nage du matérialisme. 

Seulement Léonard eut conscience du 
prurit d'évidence qui tourmente l'hu- 
manité et faisant la part de la croyance 



et de l'expérience, il les a nettement 
différenciées. « A moins de mauvaise foi 
» ce sont deux terrains sur lesquels le 
» prêtre et le professeur ne se peuvent 
» rencontrer ». Inventant la méthode 
analogique il a déterminé les rapports 
du monde moral au monde matériel. S'il 
existe du mollusque à l'homme une 
gradation ascensionnelle, il en existe 
une autre de l'homme à l'ange, cette 
dernière résolvant le besoin d'imagina- 
tion qui travaille les êtres humains. 
L'art satisfait ce besoin d'imagination. 
Il est un rite sacré qui bannit 1' « ama- 
teur », être abominable. Les artistes 
sont des sages qui transforment en chi- 
mères les désn-s inavouables du péché... 
La sagesse, c'est de découvrir la beauté 
artiste cachée dans la nature et dans 
l'homme. L'artiste est celui qui, dans 
l'état de « voyance », dévoile l'âme des 
choses. Et l'on évoque le sourire de la J 
Joconde, celui du Saint Jean qui sont " 
au Louvre et le sourire du Sphinx qui 
se dresse au bord du désert. Ils parlent 
à ceux qui les interrogent. Aussi l'artiste 
doit être universel, doit s'enrichir du 
plus de rapports quitte à ne choisir 
qu'un moyen d'expression. 

Et Léonard est cet esprit d'harmonie. 
Il est croyant selon l'évangile de Saint 
Jean. Qu'est ce que la vie? Nul ne le 
sait. Mais c'est la Vérité ! Celle-ci est en 



283 - 



nous. Conversons avec les sphinx, les 
œuvres d'art, qui en sont les expressions 
éternelles! 

Le conférencier a la parole facile, la 
phrase familière ; il y trouve une assu- 
rance téméraire; il erre un peu parmi 
<es notes, éparpille ses idées, embrouille 
son sujet ; il parle de Léonard physicien 
qui réfute l'occultisme, repousse l'éso- 
térisme — ce qui a mécontenté Jean 
Del ville — il a foncé sur l'Institut — 
M. Picard, qui a fondé une Académie, 
a froncé le sourcil — il a agoni les rapins 
— et les bourgeois ont applaudi, tout 
comme les artistes ou ceux qui se 
croient tels ont battu des mains au 
massacre de l'amateur... 

Quoi d'étonnant dès lors qu'il y eut 
dans cette conférence un peu de confu- 
sion qui a quelque peu nui au succès de 
l'orateur. Celui-ci n'en a pas moins satis- 
fait l'espoir que nous avions d'entendre 
une étude captivante et substantielle. 

L. R. 

Camille Lemonnier 
AUX « Amis de la Littérature. » 

Les Amis de la Littérature ont 
clôturé la série de leurs conférences 
de cette saison, par un digne, par un 
superbe couronnement. Aussi leur 
dernière séance fut-elle mieux qu'un 
succès; ce fut un véritable triomphe. 

Ce soir là — 9 avril — un maître 
parlait d'un autre maître. Lemonnier, 
tout vibrant d'un enthousiasme jeune, 
intarissable, exaltait la mémoire du 
génial De Coster, le poète de la Mère 
Flandre, le chantre d'Uylenspiegel,son 
fils, le héros aux exploits glorieux, qui 
continue à vivre à travers la Race. 

La salle gothique de l'Hôtel de Ville 
est littéralement envahie par une foule 
ardente qui salue de bravos l'entrée de 
Camille Lemonnier. Edmond Picard 
arrive, paternel et bon comme toujours, 



dit quelques paroles spirituelles et s'as- 
sied, tandis que, debout, le Maître com- 
* mence d'une voix émue son admirable 
discours. 

Après avoir dépeint le milieu béotien 
dans lequel vivaient nos littérateurs 
avant 1880, après avoir rappelé des 
souvenirs personnels qui ne manquent 
point de saveur — telle cette causerie 
que fit Baudelaire, dans notre capitale, 
à des bancs déserts, — le conférencier 
parle du grand Decoster et de ses 
œuvres. 

Celles-ci n'ont point connu et ne 
connaissent pas encore chez nous la 
juste gloire qui leur re\ient. 

Voici X'Uylenspiegel, cette fresque 
énorme, véritable chant héroïque où rit, 
pleure, palpite, vit, souflre et revit sans 
mourir jamais, l'âme étemelle de tout 
un peuple, de toute une race. Livre 
admirable que traverse d'un bout à 
l'autre, comme un vent gonflé d'amour, 
un ardent souflBe d'épopée. 

Camille Lemonnier appelle volontiers 
le grand romancier « Notre Père De 
Coster », suivant l'expression filiale de 
Fierens-Gevaert. Il le propose comme 
une leçon patriotique toujours vivante, 
comme un exemple glorieux. Et dire 
que l'on oublie, dans notre pays, cet 
homme qui a immortalisé les gens de 
Flandre, alors que l'Allemagne tout 
entière achète et lit comme une bible, 
la traduction complète de ses œuvres! 

Le Maître exprime toutes ces idées 
avec une mâle énergie, dans cette lan- 
gue superbe, cette langue riche et vi- 
brante dont seul il a le secret. 

Et il conclut par un suprême sursum 
corda, fouettant les indifférences, exal- 
tant, forçant les enthousiasmes et les 
admirations ; 

« Je sens battre sur mon cœur les 
cendres de Claes! » dit Uylenspiegel, 
chaque fois que son cœur bat pour la 
patrie. C'est que, dans une pincée de 



— 284 — 



cendres^ il y a la race, et la terre et la 
transmission des âges. Mais un livre 
aussi est de la substance chaude et éter- 
nelle quand, comme celui de Ch. De 
Coster, il est à la fois composé des cen- 
dres d'hier et de l'argile où se sculpte 
demain ; quand, comme le sien encore, 
il est fait d'essence patriale et d'huma- 
nité générale... Vous qui m' écoutez, 
emportez au moins la leçon que le pre- 
mier en date et en génie de nos livres 
doit être pour vous le livre par excel- 
lence. ^ 

Comme les cendres tressaillantes de 
Claes, portez-le, profondément, au cœur 
de votre cœur ! » 

Une ovation interminable salue cette 
péroraison. Des admirateurs ont déposé 
devant notre illustre doyen une palme, 
que M. Edmond Picard lui remet, d'un 
geste qui eût pu avoir un peu plus d'élé- 
gance et de distinction, semble-t-il. 

On crie, on acclame, on bat des 
mains interminablement. 

... Et nous mettrons, à cette page, en 
guise de signet, une brindille de laurier 
vert, dans le livre d'or de nos sou- 
venirs. 

'Notre quatrième Samedi. 

Lecture de Y Hallali, pièce inédite en 4 actes, 
tirée de son roman, par Camille Lemonnier, 
avec collaboration de M™'' J. Landre pour le 
libretto et de M. G. Astresse pour la musique. 

Il appartient aux Maîtres de nous 
donner de grandes et utiles leçons. — 
Les jeunes littérateurs, en effet, obser- 
vent les faits et gestes des aînés, écou- 
tent les paroles sorties de leurs bouches 
vénérables; — et comme ces gestes et 
ces paroles partent de très haut, vien- 
nent d'êtres dominant les piédestaux de 
la Gloire, ils en acquièrent une signifi- 
cation qui porte en elle quelque chose 
d'éternel, et dont l'influence heureuse 
est parfois très grande sur les nouvelles 
générations. 



En réservant au Thyrse la faveur et 
l'honneur de faire connaître au public 
son drame inédit L'Hallali, le Maître 
Camille Lemonnier — que je salue ici 
au nom de notre enthousiaste phalange 
tout entière — ne nous a pas seulement 
donné une précieuse marque d'estime 
et de confiance dont nous le remercions 
infiniment et dont nous avons le droit 
d'être fiers; — mais il semble avoir 
voulu surtout encourager la campagne 
hautement louable (et trop peu appré- 
ciée par ceux-là mêmes qu'elle défend) 
entreprise par le vaillant LéopoldRosy, 
en faveur du Théâtre Belge (expression 
consacrée). 

Alors que de vagues débutants sem- 
blent redouter de confier à notre Direc- 
teur des pièces qui jamais, sans doute^ 
ne verront les feux de la rampe, crai- 
gnant, dirait-on, d'enlever à leurs pro- 
ductions immortelles (comment mour- 
raient-elles puisqu'elles ne viendront 
jamais au jour), une inappréciable 
saveur d'inédit; le Maître, lui, généreu- 
sement, sans compter, n'a pas hésité à 
accorder au Thyrse la primeur d'une de 
ses merveilleuses créations. 

Eh I l'on dira bien que le public auquel 
s'adressent nos Samedis n'est pas tant 
nombreux qu'il puisse autour d'un nom 
faire une rumeur écoutée de gloire! ni 
attirer sur la tête d'un dramaturge les 
bénédictions d'un directeur de théâtre ! 

Mais il n'en est que mieux choisi, 
notre public, et par le fait, plus apte à 
une compréhension d'art, et possédant 
d'autres aptitudes à la critique intelli- 
gente, que celui des feux d'artifice, par 
exemple, ou des nationales Kermesses 
aux boudins. 

D'ailleurs tous les grands artistes 
n'ont-ils pas trouvé leurs premiers ad- 
mirateurs parmi une élite dont l'enthou- 
siasme a peu à peu gagné la foule ? 

Mais venons à parler de cette belle 
soirée du 16 avril qui restera, elle aussi, 
parmi nos meilleurs souvenirs. 



— 28^ — 



Ce fut d'abord une causerie charmante 
de Léopold Rosy sur le théâtre de Ca- 
mille Lemonnier; rapidement le confé- 
rencier passe en revue les diverses 
pièces qu'a données le Maître, en fait 
une courte analyse et termine sa sub- 
stantielle étude par quelques indications 
au sujet de V Hallali, l'attrait particulier 
de la séance. 

Madame Derboven, ensuite, dit avec 
une belle fierté, la page des Deux Cons- 
ciences où Wildman clame le droit de 
tout artiste et de tout penseur au respect 
sinon à l'admiration de chacun. 

Fuis, grâce à l'intelligente interpréta- 
tion d'un groupe de lecteurs (i) aux- 
quels va toute notre reconnaissance, les 
phases terrifiantes du drame se dérou- 
lèrent devant notre esprit angoissé d'un 
dénouement tragique; l'imagination put 
se donner carrière au pays du fantas- 
tique et de l'irréel; — une contrée hal- 
lucinée, peuplée de visions plus grandes 
que nature — tels ces spectres qu'on 
aperçoit parfois entre ciel et terre, sur 
les nuages, et qui écrasent par leurs pro- 
portions gigantesques. 

Cet extraordinaire seigneur de Que- 
vauquant est diabolique dans son ago- 
nie Toute une race palpite en lui ; elle 
pantèle au bord du gouffre, elle meurt, 
elle saigne rouge, mais parfois se relève 



(i) M"'«« Derboven et Rosy, MM. 
Dewolf, Dubois et Aron. 



Rosy, 



avec des cris de volupté, plus cruelle et 
plus terrible, parce qu'elle sait et veut 
sa mort. 

Le baron, héros à sa manière, qui eût 
fait un admirable ty^e de brigand est 
le personnage central de la pièce; — 
grand, eftrayamment au milieu de sa 
famille dégénérée, il se détache de l'en- 
semble de l'œuvre comme une obsession 
à la Rops, un Semeur d Ivraie dispro- 
portionné et fou qui jette l'épouvante 
dans l'âme de ceux qui l'approchent. 

Rosy a eu, à son endroit, cette com- 
paraison heureuse : « On dirait un vau- 
tour obligé de vivre dans une basse- 
cour. » 

Le drame du Maître est puissamment 
original et très bien construit ; écrit dans 
une langue assouplie — espèce de prose 
rythmée qui n'en garde pas moins beau- 
coup de couleur et de force, il est des- 
tiné à produire la plus grande impres- 
sion. 

Signalons sa finale admirable, qui 
constitue une véritable trouvaille ; ces 
paroles du prêtre à Sybille criminelle : 
« Et maintenant, mon enfant, je vous 
écoute. » 

Que nous reste-t-il à dire ? Si ce n'est 
à souhaiter bonne réussite au composi- 
teur M. Astresse; afin que cet Hallali 
que toute une foule a déjà acclamé, 
résonne bientôt par le monde comme un 
chant de victoire I 

Désiré-Joseph Debouck. 



Les revues. 

Trois articles nécrologiques. — Les Rubriques nouvelles. — Dur end a .x 

Revue des Lettres et des Arts. — Les Entretiens idéalistes. — A propos du 
vers libre (Nouvelle Revue Française. — Les Guêpes. — La Phalange. — Les 
Marges. — L'Ile sonnante. — Le Divan). — Paul Adam. — Rémy de Gour- 
mont. —Jules Renard. — Notes diverses. 



Encore une fois la grande Faucheuse, 
rouge et soûle, a bu du sang 



au cabaret des Trois cercueils. 
Et trois jeunes artistes s'en sont allés, 



— 286 — 



sur les tombeaux desquels, de pieuses 
mains ont déposé des couronnes tressées 
avec les roses du regret. 

C'est d'abord Ch. L. Philippe, le ro- 
mancier déjà célèbre de Croqidgnole, 
La Mère et l'Enfant, Bubu de Mont- 
parnasse, etc., sans oublier ce tout ré- 
cent Charles Blanchard publié par la 
Nouvelle Revue Française — lequel, 
bien qu'inachevé, peut être considéré 
comme un véritable chef-d'œuvre. 

Edouard Rod, lui aussi, s'est vu briser 
la plume entre les doigts, — brutale- 
ment, dans la rue, il a été terrassé. 

C'est une noble et grande figure qui 
disparaît avec lui. Il ne manquait à sa 
gloire que la consécration académique ; 
mais Rod n'en voulut point ; une trop 
grande modestie fleurissait dans son 
cœur, à côté d'une inépuisable bonté. 
C'est ce que nous rappellent des Sou- 
venirs émus que signe M. Chabault dans 
la Revue du Temps présent. 

Enfin, Moréas, stoïquement s'est 
éteint en pleine maturité, emportant 
du moins dans la tombe, la consolation 
suprême de laisser après lui une chanson 
immortelle et d'impérissables gestes de 
Beauté. — M. André du Fresnois lui dit 
un noble adieu dans le n° 4 àl Arlequin. 

Que ces défunts amants de l'Art dor- 
ment en paix et continuent à songer loin 
des entraves charnelles; que leurs âmes 
vivent et chantent dans les sphères 
bleues de l'Idéal, entrevues aux vitraux 
de leurs Rêves; et que leurs noms 
aimés, roulant comme des échos sonores 
par delà les âges, abordent aux grèves 
lointaines de l'immortalité 1 

On pourrait dire que les grands ar- 
tistes font semblant de mourir; en 
vérité, ils restent bien vivants parmi 
nous. Leur présence nous entoure, nous 
imprègne; nous parlons journellement 
d'eux ; nous leur vouons une admiration 
enthousiaste que les ans ne tiédissent 
point. En leur consacrant des études 



dans les revues et les journaux, nous 
forçons le public à garder le culte du 
Souvenir. 

C'est ainsi, que l'ombre de Flaubert 
était récemment évoquée dans les Ru- 
briques nouvelles par M. Henri Steckel. 
Celui-ci nous fournit de captivants dé- 
tails sur la vie du grand romancier et 
sur ses manuscrits inédits, conservés à 
la Villa Tanit. Une lettre de Berlioz à 
Flaubert prête à cet article un attrait 
tout particulier. 

Robuste aussi, malgré la maladie, et 
noble, comme celle d'un martyr, la figure 
de J. K. Huysmans se détache des do- 
cuments inédits que publie, dans sa 
revue, le directeur de Durendal. On 
peut aimer ou ne pas aimer, quant au 
fond, l'œuvre de Huysmans catholique : 
mais ce que l'on doit admirer en lui, c'est 
cette incroyable et sublime énergie 
dont il a fait preuve jusque dans la 
mort. 

En lisant les lettres qu'il écrivit à 
M. l'abbé Moeller au moment même de 
la publication de la Cathédrale, on aura 
une idée de toutes les attaques aux- 
quelles le romancier chrétien fut en 
butte et l'on verra combien courageuse- 
ment il les supporta. 

Bien intéressantes sont les quelques 
pages écrites par M, Delhonny, dans la 
Revue des Lettres et des Arts, à propos 
de « Henri Heine, poète allemand, 
esprit français ». 

M. Delhonny met en relief l'originale 
dualité qui existe chez ce beau génie. 
Eprise de mystères et de légendes, son 
inspiration est bien de source germa- 
nique; elle jaillit de l'âme même du 
vieux terroir. D'une sentimentaHté un 
peu précieuse, Heine s'exprime pourtant 
en une langue presque toujours dénuée 
de recherche ; car il tient en horreur les 
tirades emphatiques. 

D'autre part, sur ses douleurs peut- 
être trop complaisamment entretenues, 



— 2%7 — 



il étend le voile à peine transparent 
d'une ironie toute française, comme si, 
pris de pudeur, il voulait cacher ses plaies 
saignantes aux regards profanes. Parfois 
son rire trop bruyant sonne creux, est 
amer comme un sifflet de saule frais 
taillé aux lèvres d'un enfant en pleurs. 

Heine eût pu chanter sur une flûte, 
comme Max Waller^ ce refrain triste : 

« Mes vers qui font semblant de rire 
Et sanglotent très doucement. » 

Puisque nous sommes à parler des 
grands morts, disons un mot aussi de 
ce géant de Barbey. Il s'est levé de la 
tombe, immensément, superbement; 
et il publie dans Les entretiens idéa- 
listes quelques pages inédites. 

— Cependant, au pied de ces beaux 
phares qui illuminent la route jusque 
dans l'avenir, le flot mouvant des Idées 
continue à couler. Parmi cette mer tour- 
mentée des productions de l'esprit, les 
courants sont multiples. Ils entraînent 
et passionnent, parfois, toute une foule 
d'écrivains; mais parmi ceux-ci il en est 
de courageux par nature qui les remon- 
tent où, inébranlables, ne bougent pas. 

Tout récemment, MM. Vildrac et 
Duhamel ont, par une Etude sur le vers 
libre, déchaîné la publication d'un nom- 
bre considérable d'articles, les uns en- 
thousiastes de la poésie nouvelle, les 
autres restant plutôt tièdes, les derniers 
enfin ouvertement hostiles au mou- 
vement. Il n'est pas de revue qui n'ait 
hospitalisé le sien. Plusieurs émettent 
des vues intéressantes sur la question 
tant discutée du Vers-librisme. 

Ce fut d'abord, une étude de Michel 
Arnauld, publiée ùdiW&Xdi Nouvelle Revue 
Française. Pondéré, calme, un tantinet 
sceptique même, il s'y déclarait égale- 
ment peu satisfait et de la forme classi- 
que et de la technique nouvelle. Il était 
dans l'attente d'une formule idéale à 
trouver. S'il reprochait à l'alexandrin et 



aux strophes régulières, une rigide mo- 
notonie peu faite pour s'adapter à la 
gamme infinie en nuances des sensations 
et des idées, il leur reconnaissait, néan- 
moins, un rythme bien caractérisé et 
la belle musique des rimes, deux choses 
indispensables pour qu'un poème soit un 
chant et se fixe, avec une beauté immua- 
ble, dans la mémoire. 

M. Henri Ghéon a répondu aux ob- 
jections de M. Michel Arnauld. Quoi- 
que enthousiaste partisan de la Poésie 
nouvelle, M. Ghéon partage plutôt les 
vues de M. Vildrac que celles de 
M. Duhamel. Ce n'est pas que ces deux 
poètes aient, dans leur brochure, exposé 
séparément leur manière de voir. Mais 
leurs œuvres sont là pour nous révéler 
qu'en certains passages — celui qui 
condamne la rime et l'assonance, par 
exemple — c'est l'avis de M. Duhamel 
qui a prévalu. 

M. Jean Bernard, lui, avait dans les 
Guêpes de janvier déjà, exprimé nette- 
ment son opinion. Il est inutile de dire 
ici dans quel camp s'est rangé M. Ber- 
nard. Tout le monde le sait irréducti- 
blement classique, ce qui ne l'empêche 
pas d'écrire en vers libres. C'est là de 
bel éclectisme. 

Puis ce fut — l'inévitable contrepoids 
du précédent, un article de M. Jean 
Roy ère, dans la Phalange de mars. 
Le cher camarade de M. Bernard ayant 
mis trois mois à y réfléchir, sa réponse, 
qu'il intitule d'un air plutôt indififérent : 
Sur la Poésie actuelle, est anormalement 
intéressante. 

Dans le n" 20 des Marges, M. Marc 
Lafargue et un sien ami firent de 1" esprit 
huit pages durant, si bien qu'en fin de 
compte, le lecteur ne savait pas trop si les 
deux copains n'avaient point voulu se 
payer les tètes de MM. Vildrac et 
Duhamel, et la sienne. 

Ulle sonnante, elle aussi a sonné sa 
cloche. M. Callet ne nous y apprend 



rien de bien extraordinaire sous le rap- 
port de l'inédit. — Enfin, Jean Mariel, 
comme un sage, a parlé dans le Divan 
de mars. 

Les idées émises par M. Mariel sont 
de nature à plaire beaucoup; je crois 
que l'avenir est de leur côté. 

«En employant les mètres classiques, 
dit-il, en les combinant à tous les mètres 
impairs que Verlaine sut manier avec 
tant de bonheur, ne pourrait-on créer 
un vers libre doué véritablement de sou- 
plesse et conservant ses qualités ryth- 
miques ?» 

On souhaiterait aussi voir conserver les 
rimes, mais en les mêlant, en les ren- 
dant moins tyranniques; dételle sorte 
que l'émotion puisse jaillir, la pensée 
s'exprimer sans rencontrer des entraves 
à l'élan du lyrisme. 

De tout ceci que résulte-t-il ? Bien peu 
de choses, n'est-ce pas? Ce n'est pas tant 
les discussions, si nombreuses soient- 
elles, qui créeront le vers libre nouveau. 
Avant tout, disent MM. Vildrac et 
Duhamel à la fin de leur ouvrage, « il 
faut être un poète», c'est-à-dire qu'il 
faut créer^ faire des vers. Néanmoins, ces 
échanges de vues peuvent avoir leur 
raison d'être, puisque, (écrit un jeune 
qui les aime par dessus tout) : « Elles 
créent l'atmosphère oii doit vivre le 
poète ; elles sont l'aliment du vrai génie 
poétique ; elles l'éveillent, le nour- 
rissent et le fortifient. » 

M. Paul Adam croirait qu'elles sont 
surtout bonnes et recommandables parce 
qu'étant un prétexte à ne point laisser 
se rouiller les plumes. Le puissant ro- 
mancier expose, dans la Phalange^ les 
effets utiles de la fécondité littéraire, de 
la culture des digressions, sur l'œuvre 
d'un écrivain. 

Il y a évidemment là une question de 
tempérament. Tout le monde n'a pas la 
nature exubérante de l'auteur du Trust. 
Lui, tandis qu'il élabore Irène, la Force, 



V Enfant d'Austerlitz, le Mystère des 
Foules, les Mouettes, il écrit parallèle- 
ment des essais : Basile et Sophia, la 
Morale de la France, les Inipérialismes, 
la Morale de l'Amour, \ Icône et le 
Croissant, d'autres encore. C'est très 
beau, cela. 

Les pages de M. Paul Adam, inti- 
tulées Remarques sur la fécondité litté- 
raire, sont une volée de bois vert aux 
« paresseux grinchus ». 

Pourvu seulement, qu'elles n'encoura- 
gent pas, dans leur labeur terne, cer- 
tains hommes dits de lettres, qui pour- 
raient s'éprendre amoureusement du 
conseil : ceux là qui, par suite d'une 
prolixité absorbante, ne s'élèvent jamais 
au-dessus d'une égale, d'une immuable 
médiocrité. 

M. André Gide est, à sa façon, un 
amateur de Rémy de Gourynont L'amu- 
sant amateur ! Et qu'elles sont capti- 
vantes, en vérité, ces pages de la Nou- 
velle Revue Française, où il découvre 
certain côté risible et vide dans la 
pensée de son confrère (si l'on peut 
dire) I 

M. Jules Renard reste bien ce chas- 
seur d'images qui « saute du lit de bon 
matin et ne part que si son esprit est net, 
son cœur pur, son corps léger comme un 
vêtement d'été ». C'est dire combien son 
style aussi sera net, précis, plein de lu- 
mière claire. J'imagine un Jules Renard 
très ennuyé quand il lui arrive de lâcher 
une phrase de plus de trois lignes. Son art 
simple est tout en traits délicats; on 
dirait des dessins écrits, à la manière 
de Donnay. Mais toutes ces images 
constituent autant de trouvailles. 

Poil de Carotte, T^diï exemple, en four- 
mille. Et les histoires naturelles ne sont 
pas moins remarquables. Qui ne connaît 
ces admirables Mondons, cette Famille 
d'arbres et ce Grillon qui « par une 
chaînette dont la poulie grince, descend 
jusqu'au fond de la terre? » 



— 289 



Les essais de Jules Renard, publiés 
dans le dernier n** de Vers et Prose,vïOM% 
remettent en mémoire ces merveilles. 
Toutefois ils nous ont paru, à certains 
endroits, moins concis et moins heureux 
que les œuvres du même auteur, dont 
nous parlions plus haut. 

Notes : 

— La Belgique artistique et littéraire 
a publié dans son fascicule de mars un 
conte de M. Hubert Stiernet intitulé 
\ Aéroplane, qui est un petit chef- 
d'œuvre. 

— Les Argonautes, sont une revue 
assez intéressante. M.Lemercier d'Erm, 
directeur, y célèbre ses mérites sur tous 
les airs, populaires et autres. 

— Dans les Documents du Progrès a 
paru une étude de M. Léon Bocquet sur 
le Sonnet de Quinze vers. Le directeur 
du Beffroi en attribue l'invention à 
M. Femand Mazade, que le Thyrse 
s'honore de compter parmi ses collabo- 
rateurs. 

— M. Merlet fait de bonne critique 
dans ses Propos mensuels. 

A Lire. Les admirables heures de soir 



d'Emile Verhaeren, dans la Phalange; 
Y Œuvre de Léon Dierx, par Henry De- 
rieux dans Y Art libre; les Bandeaux 
d'or .-poèmes de Jouve, Castiaux, Varlet 
et Duhamel. — Chloé : vers de Francis 
Carco. 

La Revue critique des idées et des 
livres : La cocarde de Barrés, par H. 
Clouard. Isis : Poèmes de Touny- 
Lerj's et de A. de Bersaucourt. 

La Vie intellectuelle : Une préface de 
Paul Adam et une lettre de Rome, par 
Ch. Van Lerberghe. 

Finale : Je suis ineffablement recon- 
naissant aux deux poètereaux de cin- 
quième ordre, qui, malgré la tempéra- 
ture, se sont mis en bras de chemise pour 
rimer à mon endroit neuf vers caramé- 
liques. Ceux-ci hélas ! ont bien peu de 
chances de redire à la Postérité que 
j'étais un terne individu et que ces Mes- 
sieurs des Guêpes avaient de l'esprit à 
revendre. J'en remercie non moins cha- 
leureusement, ces Messieurs, qui me 
sont devenus, depuis très sympathiques. 
Leur attention me comble, il faut bien 
le dire; je n'en demandais pas tant. 
Désiré-Joseph Debouck. 



Lettres russes, 

La philosophie des « Masques », de L. Andreeff (i). 



Mesdames, Messieurs, 

Ce qui forme toute la base de l'art 
russe, c'est la douleur. Elle passe, cos- 
tumée et masquée de différentes façons, 
dans toutes les œuvres ; elle suggère des 
pensées âpres et douloureuses, elle mène 
vers les chemins ensanglantés de la re- 



( I ) Conférence prononcée à la Société Logo- 
Arcbiste. 



cherche, et fatale et impitoyable, elle 
dicte sa volonté et martyrise le créateur. 

Muse douloureuse au front courroucé, 
aux yeux pleins d'angoisse — c'est elle 
qui a inspiré les chefs-d'œuvre de l'art 
russe. 

Dostoevsky parla des misères de la 
réalité, du crime et du châtiment, des 
horreurs de la maison morte, il décrivit 
les détresses des petits, des miséreux, il 
jeta les étincelles de son esprit révolté 



— 290 



et alluma un bûcher où s'enflammèrent 
les maux de cette terre glaciale et où 
brûla son cœur ulcéré. 

Gogol qui débuta en peintre en- 
thousiaste de sa belle patrie, l'Ukraine, 
et chanta un chant sublime et pourpré à 
la nature, finit par pleurer jusqu'à la 
folie. Les choses et les êtres prirent des 
bosses et des cornes difformes et dansè- 
rent une danse infernale sur son âme 
tourmentée. Il fit des efiforts inouïs pour 
rire et n'eut qu'une grimace doulou- 
reuse qui clama horreur. 

Gogol, en, une nuit désormais célèbre, 
brûla son dernier chef-d'œuvre, — c'est 
la Vie, monstre qui l'étoufifait, qu'il vou- 
lut brûler. 

La beauté sainte et tragique de la lutte 
héroïque pour le bien immortel, la 
pensée profonde devant les choses et les 
êtres, l'âpre recherche de la vérité, qui 
échappe malgré tout, le souci constant 
de s'élever au-dessus de soi et de tenir 
en bride les sentiments divers qui le dé- 
vorent, telle fut et telle reste la vie du 
grand artiste qu'est le patriarche de 
« Jasnaïa Poliana ». Tolstoï en Russie 
est le symbole de tout un siècle. En lui 
se dévisage, d'une façon claire et simple, 
toute la multiplicité du caractère russe 
où on se heurte à des contradictions 
bizarres, étonnantes, à des antipodes 
tragiques. C'est d'un grand plaisir intel- 
lectuel et moral que de méditer sur la 
vie et les œuvres de ce génie passant 
dans les torrents de l'existence, la tête 
haute, scrutant et cherchant jusqu'à son 
dernier souffle. Ne croit-on pas assister 
à une scène biblique quand on voit ce 
vieillard maigre et affaibli, s'écrier de- 
vant le monde entier : « Je ne peux plus 
me taire, je ne peux vivre de cette ma- 
nière, mettez à ma tête aussi, puisque 
vous mettez à la tête des autres un sac 
et un bonnet, pour me pousser à bas 
d'un banc, de façon à ce que, par mon 
propre poids, je resserre autour de mon 
vieux cou la corde savonnée. » 



La douleur, ai-je dit, est à la base de 
l'art russe, elle l'est parce que dans 
toutes les manifestations de la vie elle 
forme le ton fondamental. 

Schopenhauer disait que l'élément 
essentiel de la vie qui domine et souffre 
s'éclaircit et se dessine complètement, 
seulement dans l'homme. Cette pensée 
fut l'idée directrice de la philosophie, 
de ce grand martyr de notre temps, 
qu'est Fr. Nietsche, et c'est elle qui 
l'amena à dire que dans l'œuvre d'art se 
découvre l'unité interne de tous les 
êtres, l'unité métaphysique de l'éternel 
fondement de l'Univers. Il est à remar- 
quer que lui aussi, après les auteurs 
russes, vient à cette conclusion que le 
but de la nature dans la multiplicité de 
ses processus n'est point la joie, le bon- 
heur, le contentement parasite d'une 
tranquillité constante, mais la douleur ^ 
qui est le chemin rocailleux menant au 
sommet désiré de la formation morale 
tout être conscient. 

Le peintre des recherches dans le 
domaine de la morale, le poète « de la 
folie et de l'horreur », le psychologue 
de la solitude écrasante, Léonide An- 
dreeff, a suivi aussi ce chemin. 

Depuis bientôt dix ans il retient 
l'attention des lecteurs russes. Pas une 
de ses œuvres ne passe inaperçue, mais 
chacune soulève une discussion âpre et 
des commentaires multiples qui sont 
possibles seulement en Russie. C'est que 
chaque fois qu'il parle, il touche une des 
blessures de l'âme de sa patrie. 

La douleur découverte, l'abîme muet 
de l'effrayant silence du tombeau, 
l'aveugle brouillard des cauchemars et 
de la folie, les brûlures de l'amour 
outragé. Voilà les éléments artistiques 
qui cimentent ses œuvres. 

Le héros d'une de ses pièces. « Vers 
les Etoiles », caractérise ainsi l'homme 
en général : « L'homme ne pense que 
sur sa vie et sur sa mort, et pour 
cela même il lui est aussi terrible de 



— 291 — 



vivre et aussi ennuyeux qu'à une 
puce égarée dans un caveau... Pour 
remplir le vide horrible, il invente beau- 
coup d'une façon belle et forte, mais 
même dans ses inventions il ne parle 
que de sa mort, que de sa vie - et son 
effroi augmente. Et il devient ressem- 
blant au tenancier d'un musée de figures 
en cire. Pendant la journée il bavarde 
pour ceux qui fréquentent son établisse- 
ment et leur prend de l'argent, mais la 
nuit dans sa solitude il rôde avec effroi 
parmi les morts »... 

S'il était permis de comparer l'auteur 
à un de ses héros, j'aurais volontiers dit 
qu'Andreeff, pour ce qui concerne le 
fond spirituel de son être, ressemble 
étrangement au tenancier du musée 
dont il parle. 

Seul, enfoncé en un tombeau de 
doutes, l'esprit cabré sous l'angoisse 
qui l'écrase, les yeux largement ouverts, 
comme pour fixer et approfondir, il 
passe dans la vie et observe. Il sait voir. 
Et une fois qu'il a vu, il saisit les côtés 
drôles, les lignes bien marquées, les 
couleurs criardes, pour dessiner à grands 
coups de brosses des portraits ou plutôt 
des masques, aux grimaces difformes, 
aux folies des regards et aux rides pro- 
fondes. Et il sait « raconter ». Dans des 
phrases riches, sonores, où se déchaî- 
nent parfois les forces sauvages des ava- 
lanches, les bruits des cascades, les cris 
terribles des bêtes blessées ; dans des 
phrases sculpturales qui dénotent la main 
sûre et avisée du maître martelant le 
marbre, il raconte, chante et crie la vie 
et la mort. 

Il y a pourtant dans son art un côté 
que je considère comme un défaut. 
Chaque fois qu'on lit un de ses contes ou 
une de ses nouvelles on sent l'effort de 
l'auteur de démontrer une idée précon- 
çue et souvent même, ce qui est pire, 
une thèse. A coup sûr, c'est le côté 
faible d' Andreeff, mais je ne cacherai pas 



que justement ces défauts faciliteront 
pour beaucoup ma tâche qui consiste 
à exposer devant vous ses idées et son 
art, le plus clairement possible. 

Ainsi, pour démontrer, cette idée très 
juste, que l'homme pour l'homme est un 
mystère, une énigme aussi difficile à 
résoudre, que les secrets les plus pro- 
fonds de l'Univers, il écrivit, au com- 
mencement de sa carrière littéraire, un 
conte, en un style encore réaliste, por- 
tant le dtre : <^ Pas de pardon ». 

Au maître d'école, Krilow, homme 
bilieux et étrange, vient à la tête l'idée 
bizarre, entre toutes imbécile, de se faire 
passer pour un espion. L'auteur expli- 
que d'ailleurs les raisons; cette idée lui 
est venue « du %ide de l'estomac affamé 
et méchant ». 

Il déclare haut devant les gens qu'il 
est un espion, et attend avec impatience 
le résultat de son acte, qui le frappe 
d'une façon terrible, car tout le monde, 
sans difficultés, sans étonnement, prend 
très naturellement au sérieux, ce qu'il 
vient d'avancer. Personne ne trouve de 
raisons pour douter de la possibilité 
d'une aussi monstrueuse action La jeune 
fille devant qui il plaisante le prend au 
sérieux, avec une facilité, une légèreté 
étonnante et tous ceux qui se trouvaient 
par hasard dans la salle le croient 
aussi... 

Krilow est surpris, frappé, meurtri de 
ce qu'on peut le prendre aussi simple- 
ment, aussi facilement pour un espion 
et essaye de répéter l'expérience devant 
sa femme légitime. Mais, hélas! elle 
aussi croit à la confession de son mari. 
Plus que cela. Beaucoup de traits dans 
le caractère du maître bilieux restaient 
vagues et incompréhensibles depuis 
leur vie commune et maintenant la con- 
fession du mari vient à temps pour 
éclairer beaucoup de choses qu'elle cher- 
chait vainement à comprendre. 

Voici la scène : 



— 292 — 



— Je suis un espion — dit-il à sa 
femme ? 

— Comment. 

— Un espion, oui. Comprends-tu? 

« Marie Iwanowna s'affaisse drôle- 
ment, comme une pâte qu'on vient de 
trouer et après avoir frappé ses mains 
l'une contre l'autre, prononce : 

— Je le savais bien — malheureuse 
que je suis. Mon Dieu! Mon Dieu! 

« Après avoir bondi vers sa femme, 
Mitrofan Wasilievitsch, agite son poing 
devant sa figure, fait un effort pour ne 
pas lui donner un coup et commence à 
crier si haut que dans la salle à manger 
la vaisselle cesse de sonner et toute la 
maison devient silencieuse. 

— Imbécile! mille fois imbécile! Je 
le savais bien, mon Dieu! Mais com- 
ment pouvais-tu savoir? Douze ans! 
Douze ans! Grand Dieu! Ma femme, 
mon amie... toutes mes pensées, l'ar- 
gent, tout... » 

Après douze ans de vie commune, 
Krilow, n'est pas compris même par sa 
femme, avec laquelle il a partagé ses 
« pensées, son argent, tout... » 

N'est-ce pas là en réalité, un drame 
dont nous sommes tous chaque jour les 
spectateurs? N'est-ce pas une doulou- 
reuse vérité à laquelle nous pensons si 
souvent? 

Et quelle doit être la situation du 
maître d'école, après le coup terrible 
qu'il vient de recevoir des hommes? 
Sera-ce le poignard, le rasoir ou bien le 
poison? Il y pense, mais à la fin il choi- 
sit le pire — la solitude. 

Tous les héros d'Andreeff sont des 
solitaires. Cela frappe tous ceux qui 
connaissent ses œuvres. Chez chacun de 
ses héros, tôt ou tard « la conscience de 
la solitude, comme un éclair illumine 
l'abîme noir qui l'éloigné... du monde 
entier et des hommes », 

« Il était mortellement solitaire — le 
« Gouverneur » — et même il ne sentait 



pas cela, comme si toujours, dans toutes 
les journées de sa vie longue et variée la 
solitude était un état naturel et inviola- 
ble, comme la vie elle-même ! » 

Et plus augmente le nombre des 
hommes qui l'entourent, plus âprement, 
plus douloureusement il ressent l'inévi- 
tabilité de l'atroce solitude, plus claire- 
ment il comprend qu'il est impossible 
de lier, d'enchaîner fortement sa vie 
avec la vie des autres. 

Certes, l'histoire est là pour nous dire 
que souvent les intérêts économiques, 
les malheurs, les goûts communs, l'idéal 
qui jette ses rayons sur les mêmes 
fronts, unissent les hommes pour une 
action d'ensemble, pour une perfection 
à réaliser, mais cette union efface-t-elle 
l'effroi de la solitude? — Non. Et c'est 
bien cela qui rend terrible l'imbécile 
géant,la foule des villes,car en elle nous 
voyonsl'absardité de la vie d'un homme 
pris à part, répétée mille fois, des cen- 
taines de mille fois. A cette thèse, An- 
dreeff a consacré d'abord un conte qu'il 
appelle : « La Ville », et puis un autre 
qu'il intitule : « La malédiction de la 
bête ». 

« La ville était énorme et peuplée, et 
il y avait dans ce qu'elle était si peuplée 
et si énorme quelque chose d'opiniâtre, 
d'invincible, d'indifféremment brutal. 
Du poids colossal de ses maisons gon- 
flées et en pierres, elle écrasait la terre 
sur laquelle elle s'était mise debout, et 
les rues entre les maisons étaient 
étroites, tordues et profondes, comme 
les fentes sur le rocher ». « Et le plus 
effroyable de tout — continue l'auteur 
— étaient des hommes qui circulaient 
dans les rues. Leur nombre était grand, 
et ils étaient tous des inconnus et des 
étrangers, et ils vivaient tous de leur vie 
particulière, fermée pour les yeux des 
autres; naissaient et mouraient inces- 
samment et il n'y avait ni commence- 
ment, ni fin à cette avalanche ». 



293 — 



« Et plus augmentait le nombre des 
hommes qui ne se connaissaient pas, 
plus devenait terrible la solitude de 
chacun. Et dans ces noires et tracas- 
sières nuits, Pétrofif, souvent ressentait 
un besoin de crier de peur, de se cacher 
quelque part dans une cave profonde et 
de rester là-bas tout seul. Alors on peut 
penser seulement à ceux qu'on connaît 
et ne pas se sentir si infiniment solitaire, 
parmi l'énormité des êtres étrangers. »(ij 

Dans « La malédiction de la bête», 
Andreff est effrayé par * cette ressem- 
blance tragique et fatale de ce qui doit 
être différent », par « cette égorgeante 
nécessité pour chacun de prendre une 
même forme : avoir un nez, un estomac, 
sentir et penser selon les mêmes ma- 
nuels de logique et de psychologie, » 

La nature elle-même ne peut soulager 
ce sentiment, car les nuages « ces mon- 
ceaux de vapeurs touffues, difformes et 
sans figures » lui sont étrangers ; les re- 
jaillissements des vagues ne soufflent 
sur lui que du froid et du limon; « l'in- 
difiérence de l'éternité du coucher du 
soleil enflammé me fait peur ». Et 
l'homme vivant dans la nature ressent 
un besoin impérieux d'aller en ville, de 
voir des hommes qui vivent et s'agitent. 
« Je veux des maisons en pierres, — 
dit-il. — Je veux de l'électricité que 
j'allume moi-même, que j'éteins moi- 
même! Te rappelles-tu la nuit, sous la 
fenêtre, le chant des trams, le claque- 
ment des sabots sur l'asphalte, l'odeur 
de la poussière humide, la circulation 
intense de la foule échauffée, les paroles 
flammées d'or, de vert et de rouge, brû- 
lant sur l'immensité des maisons... 

— « Chocolat et cacao »... C'est de ces 
mots que tu parles .. — lui demande son 
amie. 

— Oui, «chocolat et cacao» — répond 
avec défi l'homme. Et que me dit le 



(i) Andreeû * La Ville >. 



soleil! — Eternité. Et que me disent la 
lune et les étoiles ? — Eternité et mj's- 
tère. Je ne veux pas de l'éternité et du 
mystère. Je veux du « chocolat et du 
cacao ». Je veux que même sur le ciel il 
soit inscrit ce que je comprends, ce qui 
est doux et ne m'effraye pas ». 

Vous remarquerez facilement ici le 
besoin de l'homme de mentir à soi-même 
intentionnellement pour échapper aux 
questions qui le dévorent, à la solitude de 
ses méditations, le besoin de se plonger 
dans quelque chose qui lui fera oublier 
son propre moi; l'espoir de trouver la 
vérité si non dans la lumière du soleil, 
au moins dans la beauté artificielle de 
^électricité : la foi en ce que le « cho- 
colat et le cacao » lui donneront cette 
satisfaction morale de la vie qu'il cherche 
vainement partout. 

La ville aussi lui refuse cette satisfac- 
tion. Parcourant les rues et les places, 
entrant dans la foule, dans les établis- 
sements, il commence à comprendre 
que son effroi ne fera qu'augmenter. 

Et en effet, avez-vous observé cette 
chose terrible qu'est la vie des villes? 
Ici, tout se fait mécaniquement, machi- 
nalement. Tout tourne, tout marche et 
court, on ne sait pourquoi et vers quel 
but. La ville est le néant de l'individua- 
lité. En venant à la ville, on achète un 
costume à la mode, un chapeau, une 
canne, on met une fleur à la bouton- 
nière, — comme tout le monde. On 
fréquente les cafés, on va au théâtre, au 
musée, — comme tout le monde. On 
pense, on agit, on discute, — comme 
tout le monde. Quel état sinistre et 
bruyant que de faire une chose, parce 
que les autres la font ! 

Et l'homme d'Andreefif non seulement 
ne trouve pas de délivrance dans le spec- 
tacle stupide qui l'entoure, mais tout au 
contraire maintenant il a peur de s'unir 
avec les choses vers lesquelles il tendait 
ardemment ; maintenant il a conscience 



— 294 



du non-sens objectif de toute la vie hu- 
maine et mondiale. 

Meurtri de désespoir, effrayé par 
l'inutile et la trop quotidienne existence 
des gens de la ville, les nerfs tendus et 
le cœur affolé, il s'arrête devant le spec- 
tacle d'un phoque mourant dans un 
bassin étroit et sale du jardin zoologi- 
que, et croit entendre le dernier cri de 
la bête emprisonnée. 

... « Tout d'un coup glacé par un sen- 
timent indescriptible, je compris que le 
phoque — maudissait. Il s'est mis de- 
bout dans son sale cuveau, au milieu de 
l'immense ville et il maudit par la malé- 
diction de la bête et cette ville, et les 
hommes, et la terre, et le ciel... Il n'at- 
tendait pas de réponse; seul, mourant, 
il ne cherchait pas à comprendre; il 
maudissait les siècles et les espaces, il 
jetait sa voix dans leur vide monstrueux 
et fou. Et il me semblait : avec ses 
malédictions sortent ensemble des tom- 
beaux les ombres gigantesques des 
siècles défunts, qui marchent solennel- 
lement dans le brouillard ensanglanté; 
et d'autres encore les suivent, et la 



bande infinie des ombres gigantesques, 
pâles, saignantes, revêtent silencieuse- 
ment la terre et dirigent leur chemin 
effroyable dans l'espace. » 

Voilà la tragédie non seulement de la 
vie d'un seul homme, mais de la vie de 
toute l'humanité, de toute la terre, à 
laquelle l'homme s'empresse de joindre 
la sienne. 

« J'ai peur de la malédiction de la 
bête. Pourquoi me maudit-il ! Pourquoi ? 
Est-ce ma faute que la terre est si mau- 
vaise? » Et en s'adressant à la bête : 
« Nous maudirons ensemble. Crie, crie 
encore plus fort! Pour que la ville 
t'entende, et la terre, et le ciel! Crie le 
danger, crie l'effroi de cette vie, crie la 
mort! Et maudis, maudis, et à ta malé- 
diction de la bête je joins ma dernière 
malédiction de l'homme! 

Et l'homme affolé court vers sa bien- 
aimée qui l'attend pour le soulager et 
opposer aux maux de l'homme conscient 
et solitaire son amour infini et conso- 
lateur. 

Constant Zarian. 

(A suivre.) 



Lettres italiennes. 

Femmes écrivains : M"""^ M. Serao, Neera, Sfinge, Deledda. 



Des deux femmes de lettres les plus 
célèbres d'Italie, M™' Mathilde Serao et 
M"* Neera (Anna Radius Zuccari) cette 
dernière tient encore la première ligne 
de bataille. Chaque année elle nous 
donne un roman, ou un livre de petites 
chansons, ou un recueil de contes, ou 
une gerbe de pensées. Crevalcore, il 
Canzoniere délia Nonna, la Sottana del 
Diavolo, le Idée d'iina Donna, ce sont 
des ouvrages fort répandus dans le 
public italien : et, incessamment, nous 



aurons Forze Occulte, un roman tout à 
fait nouveau qui sera une étude très 
délicate d'âmes modernes et antithé- 
tiques. L'art de M™*' Neera, comme 
presque toujours l'art d'Italie, est d'ins- 
piration régionale. Cette femme connaît 
à merveille — et elle sait rendre avec 
une très simple puissance de style, 
simple jusqu'à en paraître quelquefois 
banale — l'âme médiocre mais formi- 
dable de la vieille bourgeoisie lombarde, 
ses petites passions, ses patiences endor- 



— 295 - 



mies, son esprit de relativisme écono- 
mique et d'acquiescement passif à tout 
ce qui ne confine pas à son activité labo- 
rieuse. Cette bourgeoisie se réveille 
cependant et, bon gré malgré, ne fût-ce 
que pour s'envoler en automobile, de- 
vient fxituriste. Mais M'"'' Neera paraît 
très peu pressentir ces nouveaux frissons. 
Elle se renferme dans des silences énig- 
matiques : et nous écrit les Idée d'xtna 
Donna (les Idées d'une Femme) qui n'est 
qu'un essai glacial d' anti-féminisme : 
très audacieux, sans doute : mais, néan- 
moins, d'une valeur éthique moderniste 
très discutable. 

]\jme Mathilde Serao, infiniment plus 
grande artiste, mais peut-être moins pro- 
fonde que M""* Neera, se repose depuis 
quelque temps sur ses lauriers très 
abondants, qui suffiront à couronner sa 
vieillesse de fière napolitaine. Elle a évo- 
qué tous les aspects psychologiques de 
sa race depuis les plus véhéments, les 
plus colorés et jusqu'aux plus savoureux. 

M'°* Serao et M""' Neera ont, désor- 
mais, l'âge des grand'mamans; mais 
elles sont, toutes deux, admirablement 
vivantes, vives, spirituelles : leurs yeux 
noirs ont encore l'éclat de la jeunesse : 
et leurs idéals sont, plus que jamais, 
vivaces à la flamme de l'espoir. Le Nord 
et le Sud de l'Italie d'hier sont symbo- 
lisés éloquemment par ces deux vénéra- 
bles princesses de la littérature féminine : 
le Nord hermétique, méditatif, d'un laco- 
nisme calculateur : le Sud bruyant, exu- 
bérant, impulsif, d'une expansivité ba- 
billarde. Deux mondes avec des lumières 
et des mouvements tout à fait antipo- 
diques, deux véritables petits hémis- 
phères d'un même univers où l'âme de 
la Patrie, qui était hier désunie, parait 
ardemment s'ériger, aujourd'hui, dans 
une accolade de fraternité esthétique. 
Peu de femmes glorieuses sont sincère- 
ment aimées dans leur Pays comme 
Neera, la milanaise et Mathilde Serao, 



la napolitaine. Et peu de femmes, glo- 
rieuses ou non, se vouent réciproque- 
ment une amitié aussi sincère que celle 
des deux romancières italiennes. 

Mais nous voulons parler aussi de 
deux jeunes femmes écrivains éminentes 
et particulièrement chères à l'Italie 
pour l'évocation très poétique des 
régions natales qu'elles ont donnée 
dans leurs livres. M""* Sfinge et M""* 
Grazia Deledda. 

M"* Sfinge est une grande dame de 
Romagne qui porte, avec une altière 
beauté, un nom, aussi illustre dans 
l'histoire de sa terre d'origine que dans 
l'histoire de l'Italie moderne. Elle est 
de la famille comtale des Codronchi 
Argeli d'Imola, fille du comte Giovanni 
qui fut député des plus illustres, séna- 
teur du Royaume, ministre de l'Instruc- 
tion Publique, vice-président du Sénat 
et gouverneur de Sicile à l'époque des 
Fasci (fédérations socialistes) anéantis 
par Crispi, dont il était un des amis les 
plus fidèles. M""' Sfinge est un écrivain 
très noble, d'une clarté psychologique 
pénétrante, d'un courage indomptable, 
d'une loyauté qui ressemble à celle des 
femmes classiques auxquelles on donnait 
à résoudre les questions les plus com- 
pliquées d'art et d'amour. M™* Sfinge a 
traité le Roman et la Novella (conte) 
d'une main de maître. Je veux men- 
tionner // Colpevole (le Coupable) et 
L'^r^rf^ (l'Héritier), des essais d'un art 
très passionné, où l'âme de la Romagne 
faite d'une fierté presque antique et 
d'une générosité toute aborigène, flambe 
à chaque page. Un autre roman, qui est 
parmi les meilleurs de la littérature ita- 
lienne de ces dernières années, La 
ViUitna (La Victime) est une étude de 
femme campée avec une belle hardiesse 
et je voudrais presque dire, avec de la 
volupté anatomique. M""* Sfinge vient 
de publier récemment L'A nima gemella 
(l'Ame jumelle) dans la première Revue 



— 296 



d'Italie, La Nuova Antologia de Rome. 
Ce qui lui a valu les louanges les plus 
flatteurs de son directeur M. Maggiorino 
Ferraris (un des plus considérables hom- 
mes de lettres et de politique de l'Europe 
contemporaine). M'''* Sfînge a un style 
tout personnel, dépourvu de réthorique, 
ferme, clair, aigu comme une lame de 
couteau. La langue italienne, sous sa 
plume, est un instrument délicieuse- 
ment facile et précis. Ses descriptions 
sont des tableaux à couleurs triom- 
phales : son dialogue est plein d'ardeur 
et de naturel, on y sent l'écrivain qui 
aime le théâtre et qui pourra y triom- 
pher. En effet. M""* Sfinge tient achevés 
deux drames très beaux : Regina di 
GoLconda et il Nido qui seront, bientôt, 
jugés par le public italien. M""* Sfinge 
est une audacieuse, comme tous les 
véristes de nature. Son art ne reconnaît 
aucun droit aux réticences hypocrites et 
aux pudeurs stupides. Elle n'est pas pré- 
cisément toujours accessible aux demoi- 
selles. La tragédie humaine, M"»' Sfinge 
la donne telle qu'elle la voit de ses 
grands yeux bleus de Minerve qui 
entend tout et ose tout interpréter. 

Cet art magnifique du Roman ré- 
gional, de M'"' Grazia Deledda, com- 



mence à se compromettre avec le somp- 
tueux maniérisme. 

Ecrivain sarde, jeune encore, elle 
jouit d'une renommée retentissante. Ses 
deux premiers romans intéressèrent 
beaucoup l'Italie : Cenere, Edera. 

C'étaient des livres qui peignaient au 
vif la terre et l'âme de la Sardaigne, 
cette cendrillon des régions italiennes. 

L'excès photographique des systèmes 
représentatifs semble être le défaut 
capital de l'art de M™* Grazia Deledda. 
Ses personnages, presque exclusivem.ent 
rustiques, commencent à nous laisser 
indifférents. Depuis, les intrigues de ses 
romans et de ses contes se ressentent i 
quelquefois d'artifices, exagérés : même 
dans leur simplicité, les descriptions de 
cette vie là, si éloignée de nous et 
presque exotique, ne nous émeuvent 
plus avec l'intensité légitime d'autrefois. 

L'Itahe attend, même de ses femmes, 
un art souverainement national. Parmi 
toutes, M'"^ Sfinge, la chanteuse épique 
d'Adélaïde Cairoli, Cornélie mère des 
Gracques de l'Italie nouvelle, nous 
paraît, dorénavant, pour la pureté et la 
hauteur de l'idéal, la plus apte à ce 
rôle magnifique de génie et de patrio- 
tisme. Paolo Buzzi. 



Petite chronique. 



M. le Comte d'Arschot^ à qui les 

lettres doivent notamment des vers 
d'une fort agréable inspiration, d'un 
charme délicat, vient d'être nomméChef 
de Cabinet de S. M. le Roi. 

Nos félicitations à notre noble... 
confrère. 

Concours de beauté. — Pour l'Expo 
sition, on réunit les portraits de nos lit- 



térateurs. Ne craint-on pas des scènes 
regrettables? Quand on aura mis en ] 
présence nos irascibles gens de lettres, 
M. Picard ne va-t-il pas tirer la langue \ 
aux anti-âmebelgistes, M. Bonmariage 
ne descendra-t-il pas de son cadre pour 
.... serrer la main à M . Maurice Gauchez 
et M. Rency, saisissant le martinet du ; 
père F'ouettard, ne va-t il pas se préci- , 
piter sur M Maurice Wilmotte? 



- ^91 — 



Le « festival de littérature dramatique belge ». 



En 1905, lorsqu'on fêta, avec le luxe 
.rifère que l'on sait, les soixante- 
nze ans de bonheur et de prospérité 
la Belgique, petite par son terri- 
le, mais grande... vous connaissez 
l'antienne, on oublia de convier aux 
réjouissances la Littérature, cette Cen- 
drillon tard venue, que, parmi ses 
filles chéries, l'heureuse Belgique adore 
avec une si touchante indifférence. Cen- 
drillon pleura, quelque peu dépitée. Et 
la bonne ville de Bruxelles, qui l'enten- 
dit, jura de la venger. En 19 10, l'occa- 
sion se présenta. Une grande manifesta- 
tion de l'activité nationale eut lieu. La 
capitale, fée tutélaire et compatissante, 
vota quinze mille francs pour conduire 
la fête la belle Cendrillon, parée de 
chlamyde, la branche de lierre 
t le masque de I halte. La fête eut 
eu au théâtre Royal du Parc; mais 
igré son déguisement, Cendrillon 
t reconnue et, contrairement à ce 
ue raconte Perrault, avant même 
'elle fût annoncée; les Grands du 
ys, peu désireux de se trouver en sa 
mpagnie, s'abstinrent de paraître au 
ipectacle. Il en vint bien quelques-uns ; 
mais ils furent fort tristes et penauds,et 
l'on ne sut jamais si c'était d'être ainsi 
i8olés,oubien,si c'était de honte de voir 
les leurs si mal polis. On ne leur en eut 
s moins de la reconnaissance et on 
les admira même d'avoir osé, de la sorte 
braver les préjugés. Mais M. Reding, 
qui dirigeait le théâtre,et qui est homme 
de ressources, fit appel au menu peuple, 
aux artistes, aux gens de plume, comme 
6n le fait dans les circonstances tra- 
giques où les destinées de la Nation 
sont compromises. Et tout ce monde, 
auquel se joignirent quelques bourgeois, 
petits et grands, de bonne volonté, 
prêts aux généreux mouvements, 



accueillit avec joie les six cents billets 
de faveur que lui transmit pour cha- 
que soirée, le très aimable M. Hérin, 
secrétaire du théâtre royal du Parc. 
Cela dura quinze jours environ, mais ce 
qui donna du piquant à l'aventure, ce 
fut l'intervention d'un certain M. Mau- 
rice Maeterlinck à qui l'on avait em- 
prunté, sans son autorisation, pour cor- 
ser la fête, un costume de religieuse : 
celui de Sœur Béatrice. Quand il l'ap- 
prit, déjà deux fois on en avait utilisé 
les vêtements. On dut les rendre et 
Fon en eut quelque désappointement. 
Heureusement, il y a, dans la loge 
des artistes du Parc, pour faire face 
immédiatement aux contretemps, des 
costumes que l'on doit à un M. Spaak. 
Et si l'on fut privé des atours de Sœur 
Béatrice, le public put applaudir ceux 
de Kaatje. C'est le titre que notre 
Cendrillon vit inscrit en grandes lettres 
au fronton du théâtre, ce soir-là, en 
son honneur. Et, sans se lasser, le 
public applaudit avec une sincérité con- 
vaincue, un enthousiasme sans forfan- 
terie, la petite Cendrillon parée de la 
chlamyde de ThaHe et portant le 
masque et la guirlande de lierre sym- 
boliques... 

Telle est l'histoire véridique du « fes- 
tival de littérature dramatique belge » 
qui eut lieu à Bruxelles, en Brabant, à 
l'occasion de l'Exposition internatio- 
nale et universelle de 1910. 

Et telle est l'histoire que raconteront 
à leurs petits enfants, plus tard, MM. 
Gilkin, Lemonnier, Picard, Spaak, Van- 
zype, Verhaeren, les auteurs qui eurent 
leur nom au programme. Peut-être 
ajouteront-ils que le succès qu'ils ob- 
tinrent, les uns très grand, les autres 
moins, leur fut très doux, car il fut 
spontané et sans arrière pensée. 



jLk Thyrse — 5 juin 1910. 



10 



— 298 — 



Ce furent donc MM. Gilkin, Lemon- 
nier, Picard, Spaak, Vanzype, Ver- 
haeren, et aussi, dans les conditions 
assez particulières que l'on a vues, 
M. Maurice Maeterlinck, à qui échut 
l'honneur d'être élus pour représenter 
la littérature dramatique française de 
Belgique. Peut-être n' eût-on pas vu 
sans déplaisir un jeune — Van Offel 
n'avait-il pas été annoncé? — être 
joint à cette série, et sans doute eût- 
on applaudi à un hommage possible à 
rendre, entre autres, à cet éternel oublié 
qu'est Maubel. N'aurait-on pas dû être 
heureux de profiter des circonstances, où 
il n'était point question de bénéfice à 
réaliser, pour nous donner trois repré- 
sentations de son Eau et le Vin, par 
exemple. 

Mais ne récriminons pas. On a choisi 
des noms connus. Les erreurs étaient 
moins probables. Et pourtant, n'en fût- 
ce pas une que ce regrettable Triînoidl- 
latet Méliodon, que je veux bien croire 
d'une philosophie très profonde, puisque 
son auteur lui-même l'affirme; mais 
j'avoue, à ma courte honte, ne point 
l'avoir découverte et aussi ne point avoir 
été séduit par cette littérature grossière. 
Evidemment l'adultère en est absent, 
mais la vulgarité, hélas, y règne en 
maîtresse. Parmi tant de «pensées» que 
M. Edmond Picard met dans la bouche 
de son personnage Tournebourne,jen'ai 
pas trouvé celle-ci qui eût été de mise : 
« Qui court après l'esprit, attrape la sot- 
tise ». Démontrer que l'amitié, comme 
toute chose humaine, est fragile, pouvait 
séduire l'esprit universel de « Notre 
Oncle ». Et qui l'eût blâmé d'en avoir 
poursuivi la réalisation scénique s'il ne 
s'était laissé aller à une pitrerie informe, 
sans autre caractéristique que celle d'une 
bravade au public devant lequel on a 
l'air de se camper en criant : « Moi, i'ose 



ce que personne n'a osé. Je secoue tout! 
le monde et ceux qui ne sont pas de mon 1 
avis sont des imbéciles! Ah 1 l'on nie I 
l'âme belge ! Eh bien, je vais montrer, j 
moi, qu'elle existe, voyez la mienne!...» ^ 

Ce fut douloureux. Cet homme dont| 
la vitalité ardente nous a tant de fois 
tiré des applaudissements, nous le, 
voyons avec un indicible serrement de 
cœur, se livrer à des extravagances séni- 
les, usant en épithètes folles, en imagi- 
nations débridées, sa belle combativité 
d'antan contre ses adversaires, cons- 
ternés de tant d'intolérantes diatribes. ï 
Dans la pièce qu'on nous a donnée, se| 
retrouve cette manière. | 

C'était bouffon. Et l'on a ri. ^ 

Mais quel contraste avec la « tenue » 
si réconfortante des autres spectacles : 
Sœur Béatrice, le mystère féerie, au 
symbole touchant de la rémission des 
péchés à ceux qui ont souffert, écrit dans 
cette langue harmonieuse dont Maeter- 
linck se sert en Maître. 

Un Mâle, qui marque une date dans 
l'histoire du théâtre. L'œuvre de Le- 
monnier, qui nous évoque le prestigieux 
roman dont elle est extraite, est belle 
malgré le redoutable souvenir de celui- 
ci. Elle est vivante, colorée — encore 
que le patoisement général ne nous ait 
pas paru des plus heureux — elle laisse 
sourdre vers nous, à travers les tableaux 
qui la composent, les pénétrants parfums 
de la belle forêt qui en est certes le 
grand et lyrique acteur et que les exi- 
gences scéniques et dramatiques rédui- 
sent forcément à un rôle très effacé. 

Les Etapes, cette pièce de probe con- 
ception, dont les développements ont 
l'éloquence sobre et grave qui sied aux 
œuvres qui tendent aux vérités cruelles : 
Demain, pour mieux édifier à son tour, 
remanie ce que hier a construit. La 
science est inéluctablement soumise à 
cette loi fatale. 

Le Cloître, qui met en scène ce micro- 



— 299 — 



cosme où l'on voit vivre et s'agiter les 
cassions éternelles, où se côtoient les 
nlus divers spécimens de l'âme humaine 
avec ses tares et ses beautés, ses défauts 
et ses vertus, où s'agrippent les tradi- 
tionnelles mentalités et les systèmes 
modernes, et où s'avère la Rédemption 
salvatrice dans la Justice qui s'embaume 
au souffle ingénu de la Bonté, (i) 

Kaatje, le conte délicat qui charme 
les âmes tendres, les enveloppant dans 
sa poésie humble et caressante et se 
résolvant, après les agitations vaines 
vers des horizons hantés d'inaccessibles 
mirages, dans la quiète communion de 
deux cœurs d'enfants, l'un tout neuf 
dans son ingénuitéjl'autre dont les vibra- 
tions agitées ne demandent qu'à se 
calmer. 

Et enRn Etudiants russes, \2ij>ièce quasi 
inédite de Iwan Gilkin. Un gouverne- 
ment incapable devant une révolution 
impuissante, a-t-on dit, de la révolution 
russe. Gilkin nous a évoqué les convul- 
sions qui résultent pour le peuple russe 
de cette situation. Et il a essayé de nous 
en esquisser les raisons par une repré- 
sentation du tempérament russe synthé- 
tisé par le personnage principal : Egor, 
être supérieur que l'inquiétude tiraille 
sans merci. Le raccourci du théâtre n'a 
pas permis les investigations psycho- 
logiques que nécessitait un programme 
aussi vaste. Et l'on n'a point manqué 
d'y observer des défauts inévitables de 
transition. Malgré les développements 
parfois trop copieux, l'action a des 



(i) Le Cloître vient d'être réédité en même 
temps que Philippe II, en un seul volume sous 
le titre : Deux Drames. (Mercure de France, 
3 fr. 50.) 



brisures, des brusqueries, qui ont rompu 
l'intérêt. Néanmoins les qualités litté- 
raires, autant que l'impartialité dans 
l'exposé très déhcat,etle croquis parfois 
fort réussi de certains types, ont valu à 
cette pièce un gros succès auquel l'in- 
terprétation courageuse et intelligente 
de la troupe a contribué. Celle-ci fut 
d'ailleurs, au cours de ce « festival », 
digne de tous les éloges. 

Elle dépensa autant de vaillance que 
de talent. Pour être juste, il faudrait 
nommer tout le monde. Citons cepen- 
dant hors de pair: M""*^ Clarel, Lyon, 
Herdies, De Brandt ; MM. Carpentier, 
Daubry, De Gravone surtout, qui fut 
supérieur dans le Cloître et Etudiants 
russes, Achten, Séran. 

Il serait impossible, je crois, de dé- 
gager de ces pièces, si diverses, des 
caractères généraux pour conclure à 
l'existence d'un théâtre belge autonome. 

Ce sont des œuvres qui font partie du 
patrimoine dramatique de langue fran- 
çaise et elles peuvent y faire figure. 
Certes, à plus d'une, on pourrait faire 
grief d'inhabiletés scéniques ; ce sont là 
questions de métier bien accessoires si 
l'on juge au point de vue artistique uni- 
quement. Dans le cas présent, c'est le 
seul qui nous préoccupe. Disons, à la 
louange des écrivains qui furent repré- 
sentés qu'aucune de ces pièces n'a fait 
de concession au mauvais goût, que le 
mobile mercantile en est absent. Elles 
furent écrites avec cette préoccupation 
primordiale de créer une œuvre d'art 
avant tout et si le succès est venu, il 
ne fut sollicité par aucune manœuvre 
blâmable. C'est l'honneur des lettres 
d'ici. Puissent-elles ne jamais l'oublier! 
LÉOPOLD RosY. 



— '500 — 



HISTOIRE NATURELLE 

Croquis de basse=cour 



(1) 



LES OIES. 

Voici les oies, mes douces amies, aux 
blancheurs de fiancées. 

J'ai rêvé tant de fois, devant la pureté 
de leur plumage, et tant de fois aussi, j'ai 
pleuré de n'être plus candide comme elles; 
— et c'est parce qu'elles donnent une 
étemelle leçon d'innocence à la dépra- 
vation des hommes, que je ne veux point 
médire de leurs grâces déhanchées... 

— C'est, sur terre, le clair matin de 
printemps ; — elles vont vers la mare 
qui dort comme une flaque de soleil au 
creux du pré reverdi. Un jars fièrement 
conduit la bande, qui s'avance à la file 
et dévale le coteau, cahin-caha, d'une 
lourde marche de paysannes en sabots. 
De grandes ailes blanches par instants 
battent, comme un éparpillement de 
pétales de lys immenses semés au gré 
du vent. 

Elles passent en face de moi ; elles se 
dandinent avec importance sur leurs 
pattes informes; elles portent majes- 
tueusement leurs cous immuables, 
comme des symboles. 

Dans leur plumage immaculé, on 
dirait de jeunes communiantes qui vont 
vers r Eau-sainte, laver leurs âmes pâles 
d'imagmaires souillures; — et l'Etang 
les accueille et les bénit en chantant, 
par la voix des roseaux, le cantique 
suave de la lumière reflétée que ride à 
peine la caresse d'une brise. 

Alors leurs cous rigides, au bout des- 
quels flambent de gros becs jaunes, sont 
des cierges purs, allumés tout à coup 
par l'éclat de leurs coincoins de cuivre. 
... Et voici que j'ai tout à fait oublié, au 
fond de ma poche, le crayon d'humoris- 
tique caricaturiste qui me les eût fait voir 
dans les verres déformants de l'ironie. 



(i) Voir T/i}'rse d'ioût 1909 : Les Poules. 



Je connaîtrai du moins la douceur du 
renoncement et du sacrifice, s' il me vient, 
plus tard, le regret de ne les avoir point 
montrées : affligées d'une poitrine de 
mégère, à grand peine contenue dans la 
rigidité d'un plastron amidonné; boi- 
teuses comme des mères-grand ; portant 
en guise de bec une carotte charnue, et 
ayant stupidement marché, comme des 
aveugles, sur des pelures d'oranges en- 
gluées. 

— Et en cela encore, les oies, qui 
m'auront donné une leçon nouvelle, 
auront droit à ma reconnaissance... 

LES CANARDS. 

Cette nappe d'eau bleue, vernissée de 
soleil clair, est comme le miroir même 
de l'heure paisible. 

C'est sur ses rives, dans la prairie de 
velours, non loin des peupliers sensibles 
et du ruisseau batifoleur et enfantin que, 
pendant les journées blondes, au bon 
temps, je vais m'asseoir, lisant mes 
poètes, ou rêvant, les yeux lustrés dej 
lumière, l'âme mêlée à la vie de la terre! 
et des choses. 

Je n'y suis pas seul ; — il y a aussi les ; 
cousins qui dansent sur l'onde d'inter- 
minables quadrilles; — les abeilles qui^ 
ronflent comme des cloches dans les: 
fleurs de la berge; — il y a toute la viej 
active et mystérieuse des herbes et des : 
eaux ; — mais il y a surtout messieurs j 
les canards, qui béquillent leurs formesj 
emplumées jusqu'à la mare rafraîchis- j 
santé. 

Ils y viennent clopin-clopant tels dej 
petits vieux rhumatisés; ils ont des? 
mines sévères de religieux maussadesi 
et incompris qui discourent sans cesse] 
sur la folie des hommes. 

Je les appelle « les petits tailleurs »,i 



— 501 



parce qu'ils ont l'air grave et mélancoli- 
que du jeune homme difforme qui, au vil- 
lage, tire l'aiguille derrière la vitre verte. 
Comme lui, ils sont bossus et déhanchés, 
comme lui aussi, ils portent toujours une 
paire de grands ciseaux : leur bec jaune 
qu'ils ouvrent et referment avec un bruit 
métallique. 

On dirait qu'ils découpent d'invisibles 
patrons dans l'atmosphère en soie bleue 
du pré fleuri. Ne sont-ils point les cou- 
turiers des Ondines et des Nymphes 
gracieuses qui, les nuits de lune, dan- 
sent de féeriques ballets sur la surface 
du lac, et pour lesquelles ils confection- 
nent des vêtements de silence et d'azur? 
Ils aiment l'Eau, mystiquement, comme 
une sainte Providence; ils en sont les 
petites âmes familières et ingénues ; elle 
les caresse fraîchement, sans les mouil- 
ler. Cependant, par un excès de pru- 
dence, tels des célibataires rangés, ils 
érigent vers le ciel le défi, l'ironie plan- 
tée droit de leurs solides manches de 
parapluies; maison ne les vit jamais tirer 
du fourreau ces objets qui leur assurent, 
il semble,une préservation bien superflue. 

Une fois l'an, leur existence de philo- 
sophes désabusés s'éclaire ; ils mâchon- 
nent moins désespérément leurs coin- 
coins qu'on n'écoute pas. — De petites 
choses de vie frêle, des boules légères 
poudrées d'un tendre duvet de mimosas, 
mettent dans la horde triste un peu de 
soleil Tous maintenant, en bande folle, 
voguent joyeux sur l'onde parmi le rêve 
blanc des nénuphars; et ils fendent de 
larges becs dans un rire démesuré. 

Mais bientôt, les blonds petits pa- 
quets d'amour ont grandi ; leur plumage 
devient sombre, prend des teintes d'acier 
bleu, qui ramènent avec elles les moroses 
et infinies pensées. 

Les canards sont à nouveau les tail- 
leurs bossus et déhanchés d'avant l'éclo- 
sion; — ils ont cessé d'être les jardiniers 
de l'Amour qui cisaillaient l'atmosphère 
lumineuse de rires, à larges coups de 



becs, comme le paysan réjoui qui tond 
les haies, au bord du chemin, quand doit 
passer Messire le Printemps. 

Et, certains jours, ils paraissent bien 
las de vivre près de l'Eau, la fiancée du 
Silence, aux lèvres fermées. 

Sans doute, d'aucuns désespèrent tout 
à fait de l'existence, cette chose obscure 
que toutes les philosophies et profondes 
rêveries au bord de l'Etang — miroir de 
l'Eternité — ne parviendront pas à 
éclairer, mais qui restera désespérément 
bouchée comme l'horizon suant la 
brume, un soir d'octobre, sur la prairie. 
C'est pourquoi on en voit qui piquent 
une tête dans l'onde avec une ferme 
volonté d'en finir au plus vite; — seule- 
ment, ils n'ont pas toujours le courage 
de mettre à exécution leur sinistre pro- 
jet. Il en est même qui, amusés de ce 
petit jeu de bravoure l'exécutent par 
pure distraction — leur vie étant si mo- 
notone; — d'autres veulent par là faire 
trembler un compagnon peureux; — 
d'autres encore, taquins comme des 
enfants gâtés ne cherchent qu'à ennuyer 
r Etang en troublant son accord avec cette 
puissance redoutable invincible : l'Hori- 
zontale. 

Pauvres canards! dites, sait-on ce qui 
se passe en eux ? 

Peut-être, lourds et dégénérés, re- 
grettent-ils, lorsqu'ils voguent sur l'onde 
et se penchent si mélancoliquement vers 
le miroir du ciel ; peut-être, malgré les 
fleurs agrestes des berges, la caresse du 
soleil et les chansons bleues des oiseaux, 
regrettent-ils l'espace immense et clair 
dont ils ne possèdent plus que l'image 
illusoire, et où ils voudraient s'envoler 
comme leurs frères, les sauvages, les 
vrais, les fiers, s'envoler vers la Lumière 
en formant un angle aux rigides arêtes 
d'éternité, entre lesquelles ~ qui sait? 
— voyage l'œil de Dieu... 

Désiré-Joseph Debouck. 

(Extrait des Pages agresttsj. 



— 302 — 

Sonnets. 

Nul ne pourra savoir à qui j'aurais rêvé 

De donner ardemment ma tendresse et ma vie, 

Nul ne devinera quelle ombre j'ai suivie 

Car parmi tous mes vers aucun nom n'est gravé. 

Nul n'aura plus que moi cependant éprouvé 
Les désirs dont mon âme est encore envahie, 
Nul n'aura plus souffert de ma poignante envie 
D'atteindre à l'idéal que je n'ai pas trouvé. 

Toi pour qui j'écrivis pourtant ce vain poème, 
Sans vouloir l'avouer, tu sais fort bien qui j'aime. 
Mais tu n'as pas osé me crier : j'ai compris ! 

Notre amour fut trop pur, hélas, pour cette terre. 
Mieux vaut l'ensevelir au linceul du mystère 
Et personne ici bas ne nous aura surpris. 



Pourquoi donc m'as-tu dit ces amères paroles, 

Qui m'ont rendu tout triste et dont j'aurais pleuré 

Si je ne t'aimais pas assez pour espérer, 

De ta bouche, un beau jour, d'autres mots qui consolent. 

Peut-être penses-tu que mon cœur est frivole. 
Que je t'écoute mal, que j'ai dénaturé 
Quelque vague propos sans doute murmuré 
Au hasard parmi tant de phrases qui s'envolent. 

Pour toi, tu le sais bien, mon amour est profond. 
Tu devrais pressentir le chagrin que me font 
Ces vaines cruautés qu'il me faut bien entendre. 

Il vaudrait mieux, vois-tu, te taire auprès de moi ; 
Au moins je pourrais croire encor, de bonne foi. 
Que nous nous chérissons d'une même âme tendre. 



Aux jardins désertés où seuls régnent les dieux, 
Une à une les fleurs sur leurs tiges se penchent 
Et dans les bosquets noirs déjà les nymphes blanches 
Voilent leurs seins de marbre avec leurs bras frileux. 

Les ronds points sont plus grands et moins mystérieux 
Avec leurs hauts tilleuls dressant leur vaines branches 
Dont les rameaux taillés, au crépuscule, tranchent 
Sur l'azur verdissant et plus pâle des cieux. 



— 303 — 

Une tristesse étreint, lourde, indéfinissable, 
Cependant que vos pas s'impriment sur le sable 
Où meurt tout doucement votre ombre à vos côtés. 

Pourtant, à la surface, aux bassins qui s'endorment, 
On voit, du fond de l'eau, la dépouille des ormes 
Avec leurs feuilles d'or jeter de la clarté. 

Abel Léger. 



Doléance. 

Motif de mosaiqiu. 

C'est ime nouvelle 
et douloureuse 
doléance 
d'une pucelle 
malheureuse 
(mais pas d'Orléans) 
d'une pucelle 
fine et belle 
(assez pour ma romance) 

C'est ainsi... 
Ses yeux semblaient deux étoiles 
Sur des cieux de blanches toiles 

— C'est assez banal ! 
(Tu le dis.) 

Mais sa bouche où sa langue bouge, 
une nerveuse flamme rouge : 

un tentant fanal 

dans la nuit ! 

(tu me suis ?) 
Ses bras semblaient deux balustrades 
blanches d'ésotériques rades 

— C'est assez curieux ! 
(le trouves-tu?) 

Mais ses seins où deux seings saignent 
(bourgeons que les couchants teignent) 

un bouquet spécieux, 

odorant 

(Tu comprends?) 

— Mais enfin ! 
Ohllafin: 

Et le fait est — trêve d'amphigourisme — 
qu'à sa trentième année 
n'ayant pas trouvé d'amant 
Elle en fut désespérée 
Et mourut languissamment. 

(Tu saisis ?) 



— 304 — 

* 

* # 

Et comme tme âme 

Paul Verlaine. 

Mon âme a des tranquillités parfois 

comme un vieux voile blanc que, lentes, des mains vierges 

filèrent autrefois 

pour la foi 
Et les ostensoirs antiques. 

Mon âme a des placidités parfois 

comme un long cierge droit, de ces droits et longs cierges, 

que l'on voit quelquefois 

(au moins moi !) 
Dans de très vieux chœurs gothiques. 

Mon âme a des rayonnements parfois 
comme un cœur très blessé et très saint qu'on héberge 
(j'y trouve chaque fois 
quel émoi ?) 
Dans des reposoirs rustiques. 

Oh! mon âme, que n'en est-il point ainsi toujours? 
toujours et tous les jours? 
tous les jours et toujours? 



Le Pèlerin. 



Tel un pâle pèlerin vêtu d'une pauvre pèlerine 

jepérégrine 
par de drôles de chemins 
vers la porte des demains 
où se tendront mes mains 
pour l'aumône... 
(quelle aumône ?) 

— Allons ! bancal bossu, misérable ménestrel 
Lève-toi de ta pierre Béthel 
Et pince ta mandoline 
Nous danserons, pince 1 
Nous sauterons, pince ! 
Nous boirons, pince 1 
Nous prierons, pince ! 
Nous prierons Saint- Antoine, 



Puis! va. 



— 305 — 

Le compagnon 
du cochon ! 
Et les filles 
sont gentilles 
ma foi ! 

(N'est-ce pas que ces dévots, par ces temps-ci, n'ont plus 

[que peu de Foi ?) 
Gaudrioles, 
cabrioles, 
farandoles 
folles I 
Nous prierons Saint Cochon, le compagnon d'Antoine. 
— Je suis un pâle pèlerin vêtu d'une pauvre pèlerine. 
Pince la mandoline ! 

André Lebrun. 



Le Lit. 



Comme le corps est seul, ce soir, sur le grand lit. 
Naïvement les mains se sont croisées. 
Les yeux se taisent. La ville est morte, ensommeillée. 
Mais, dans le corps, l'âme se gonfle et réfléchit. 

On a brisé les fils qui l'attachaient au monde. 

Plus de rumeur, plus de lumière, plus de parfum, 

Plus rien : l'Ame qui songe. 

Ah I qu'on est isolé ce soir au fond de soi. 

Le cœur égal et doux palpite et se débat 

Et c'est la vie qui lutte et flambe. 

Rien que la vie 1... 

Des souvenirs emprisonnés rompent leurs chaînes 

Et surgissent du fond du passé qui noircit : 

De vieux cris désolés, de pauvres vieilles haines 

Et la voix éraillée des peines poussiéreuses. 

Mon Dieu, que tout cela est bien mort aujourd'hui 

Que nous crûmes, jadis, irréparable ! 

Morts aussi les levers de soleil sur la chair 
Et sur nos torses nus les mains de nos amies, 
Mort le spasme adorable où nous mourrions un peu ; 
La rosée au soleil s'est toute évaporée... 



— 3o6 — 

Prisonnier de la vie, prisonnier de soi-même, 
Comme on est isolé, ce soir, au fond de soi ; 
On ne peut plus mentir et l'âme est trop sincère 
Et l'on est pauvre avec ses larmes et ses joies. 

Car, malgré la fraîcheur des yeux où l'on se perd, 
Malgré les rires d'or et les bonnes paroles. 
Malgré l'élan royal des chairs qui s'entremêlent, 
On sait qu'on restera toujours seul sur la terre. 



Instruments. 

Une flûte module. 

Un souffle égal et doux dans l'air silencieux 

Monte en volutes. 

Une flûte module et sanglote. 

Le chant des violons s'éveille, 

C'est le vent qui susurre et glisse sur les fleurs. 

Dans un bruissement d'abeilles... 

Le chant des violons s'éveille et pleure. .. 

Des cloches d'argent tintent en riant. 
Des poussières d'or tombent des cymbales, 
Et le doux haut-bois clair et résigné 
Est comme un baiser sur des yeux aimés. 

Comme un essaim d'oiseaux mystiques 
Palpite dans le ciel sonore, 
Les notes de toutes les cordes 
Bondissent de la harpe d'or. 

La douleur alors des violoncelles. 
Grave, retentit jusqu'au fond de l'âme 
Et les blancs archets aux cœurs délaissés 
Tissent de longs voiles. 



à M,., 

Ardeur des mains! Splendeur des seins! Douceur des cilsl 
— Deux âmes affolées dans deux corps qui se frôlent — 
Vertige de la lèvre entre les lèvres chaudes 
Oubli du monde ! Ivresse claire ! Lueurs limpides... 



— 307 — 

Le soleil sur la mer et l'amour sur les yeux, 
Un attendrissement de la mer sur le sable. 
— Confusion sonore de vagues — 
Et la fraîcheur des chairs qui se fondent. 

Et puis, c'était la joie de fleurir et de rire. 

Les repos éclatants et les pleurs parfumés, 

La confiance et la fidélité 

Cueillaient pour l'avenir une moisson de souvenirs. 

Nous vivions avec des visages d'enfant, 
De graves visages si doux. 
Que nous lisions au silence des nuits d'été 
Nos deux bonheurs reflétés en nous. 

Te souviens-tu du petit jardin triste, 
Aux plateblandes violettes. 
Il faisait bon, sous les caresses 
Fermer les yeux et se taire. 

Le soir tombait sur les cytises 
Et tuait l'orgueil des roses... 
Il montait à mes lèvres closes 
Des paroles lumineuses. 

... Et nous nous sentions si forts 
Dans l'obscurité profonde 
D'entendre palpiter nos corps, 
Sous l'étreinte des mains blondes. 

Claude-Roger Marx. 



Mes Amours. 

A Renc Fauchûis, acteur et poète. 

A tous les longs moments de mes lentes journées, 
Dont ma pensée a languissamment fait le tour, 
Des soirs voluptueux aux pures matinées, 
Le corps lâche et soumis, je rêvai de l'amour. 

Je rêvai d'un amour aux lèvres tôt décloses. 
Aux doigts légers du poids de tous les souvenirs, 
Belle et fragile fleur, naissant avec les roses, 
Morte avec le soleil qui les vit s'entrouvrir. 

...D'un instant éperdu de volupté furtive. 
Qui s'endort aux bras blancs de sa propre langueur. 
D'un coup d'aile envolé vers la changeante rive, 
Avant-goût d'infini dont s'afifame mon cœur. 



- 30^ - 

Je rêvai d'un amour d'artiste et de poète, 
Qui prendrait en bouquet, pour me les offrir mieux, 
Tous les mots parfumés, avec un air de fête, 
...D'un amour délicat, factice et dangereux. 

...D'un amour automnal qui se sait éphémère. 
Comme un goût d'amertume aux lèvres d'un baiser. 
Et se penche, et gémit, comme une douce mère, 
Qui sent, très lentement, son fils agoniser, 

...D'un amour très subtil et que mélancolise 
La chute d'une feuille ou l'adieu d'un oiseau; 
Il s'éteint, triste un peu, dans une douceur grise, 
Et glisse entre vos doigts comme glisse de l'eau. 

Je rêvai d'un amour durant toute la vie. 
Contre la loi du monde, et contre son espoir; 
Sa chaîne est faite en fleurs et se nomme l'envie, 
Il ignore à jamais l'affreux mot de devoir. 

D'un grand amour de vent, de tempête et d'orage, 
Dont la flamme est très rouge et ne s'éteint jamais; 
La mort glauque peut seule arrêter son passage, 
Le plus fou de tous ces amours, je le voulais. 

Il est venu vers moi, le voyageur nocturne, 
Il est venu poser sa tête entre mes bras. 
De sa lèvre brûlant ma lèvre taciturne, 
Et c'est le seul amour que je n'attendais pas. 

JuNiA Letty. 



Délire. 

Ce soir bien près de la fenêtre 

Laissez-moi, 
Car doucement je vais renaître 

A l'air froid. 

Poussez, poussez le volet sombre 

Au-dehors, 
Il emplit la chambre de l'ombre 

De la mort; 

Or je veux quitter en un rêve 

L' Ici-bas, 
Afin qu'en moi l'espoir se lève... 

Mais hélas 1 



— 309 — 

S'il faut une muse aux pensées 

Pour fleurir 
Les miennes alors sont vouées 

A périr... 

Ramenez donc le volet sombre 

Du dehors, 
Il peut m' emplir, s'il veut, de l'ombre 

De la mort. 

Jean Cheyre. 



La jeunesse de Fouquier=TinviIle 



(I) 



Féconde, grasse et opulente, la Picar- 

ie déroule vers les confins de l'horizon 

les champs de blé onduleux, balaie des 

agues dorées de ses moissons des 

laines unies, et par le Vermandois, le 

anterre, le Ponthieu, le Boulonnais, le 

'alois, l'Amiénois et la Thiérache, 

erres pacifiques et riches, témoigne de 

a prospérité. Noble prolongement de 

a belle Ile-de-France, elle donne au 

royaume une race obstinée, rude, forte, 

prudente aussi, d'un esprit vif et aiguisé, 

ni, chez Camille Desmoulins, paraîtra, 

lus tard, le génie même de la race. Là, 

le bonne heure, les hommes se sont mis 

la peine. Un heureux soleil ne leur 
lit pas mûrir les lourds fruits du Midi; 
es eaux chassent vers ici le froid de 
•urs humides brumes, en imprègnent le 
il et forcent au labeur. Devenue riche, 
i terre a enrichi les hommes, a formé le 
inds des fortunes péniblement édifiées, 
i, en faisant de ses paysans des châte- 
ains, les a laissés laboureurs. Tel Eloy 



(i) Notre collaborateur Hector Fleischmann 

ra ce mois à la librairie des Annales poli 

•t littéraires, à Paris, un nouveau volume 

ir la Terreur : Les Çouiissts du Tribunal Rêva- 

Jutionnaire (FouquitrTinville iniinuj. Nous en 

oflfrons aujourd'hui aux lecteurs du Thyrse un 

chapitre inédit. 



Fouquier de Tinville, seigneur d'Hé- 
rouêl. 

Ce seigneur a, suivant l'us féodal, droit 
à la girouette sur sa maison, au moulin, 
au premier banC d'office de l'église, mais 
il ne continue pas moins de mener sa 
charrue dans les terres d'Auroir et de 
Foreste, qui, jusqu'en 1698, ont appar- 
tenu à Charles du Passage. Ces terres, 
c'est toute la fortune des Fouquier, mais 
fortune solide qui, partagée entre les 
cinq enfants, leur assurera une opulence, 
un bien-être, survivant même aux désas- 
tres agraires de la Révolution, du moins 
pour l'aîné de la famille. 

Eloy Fouquier de Tinville est né en 
1695. A quelle époque a-t-il pris le titre 
de seigneur d'Hérouêl? Il semble assez 
difficile de le savoir avec précision. Ce 
qui demeure établi, c'est qu'il y a droit, 
puisqu'on le voit ainsi désigné dans 
divers actes de la procédure de sa suc- 
cession. Il a épousé une demoiselle 
Marie-Louise Martine, née à Villers- 
Saint-Christophe, en 17 18, fille d'un 
conseiller rapporteur du Point d'Hon- 
neur au bailliage de Saint-Quentin. 

Le ménage habite à Hérouël, aujour- 
d'hui Foreste, et c'est làquenaissenttous 
lesenfants'.en 1745, Pierre Eloyjen 1745, 
Antoine-Quentin; en 1749, Jean-Louis; 



— 310 



en 1752, Charles-François; puis deux 
enfants encore : Quentin, en 1755, et, 
en 1747, Louise-Pélagie. Cette dernière 
se mariera avec M* Claude-Honoré 
Torchon, qui, dans un acte de 1778, 
signe comme avocat au Parlement, avec 
le titre de seigneur de la terre de Lihu. 
Cette sœur et ce beau-frère, que nous 
retrouvons dans la vie de Fouquier- 
Tiaville, à propos du baptême d'une de 
ses filles, n'y apparaîtront plus jamais. 
Ils s'effaceront et s'éteindront quelque 
part, oubliés, inconnus, on ne sait quand, 
on ne sait où. 

L'aîné d'Antoine-Quentin est Pierre- 
Eloy, héritier, à la mort de son père, 
survenue le 22 juillet 1759, du titre de 
seigneur de Tinville et d'Hérouël. Ses 
goûts semblent, au début de sa carrière, 
le porter vers les armes. A trente ans, il 
est écuyer, fourrier des logis du Roi. 
Plus tard, on le trouve député du bail- 
liage de Saint-Quentin à la Consti- 
tuante. Son rôle y est des plus effacé. 
La session terminée, il revient dans 
l'Aisne comme juge de paix du canton 
de Vermand, et, lors des élections à la 
Convention, il se trouve parmi les sup- 
pléants. Il n'eut jamais l'occasion de 
siéger. Pendant la Terreur, il n'entretint 
avec son frère que des relations presque 
nulles. C'est ce qu'on peut supposer 
devant l'absence de toute lettre de sa 
part à l'accusateur public. La réaction 
thermidorienne venue, Fouquier-Tin- 
ville emprisonné, il ne se rangea point 
parmi ceux-là qui accablaient l'homme 
tombé. Nous savons, par des lettres de 
l'accusateur public à sa femme, que 
Pierre-Eloy était venu à Paris pour 
s'occuper du procès de son frère. « Mais 
qu'y ferait-il ? demande le prisonnier à 
sa femme, sinon qu'il pourra t'épargner 
quelques démarches, car tu dois être 
bien fatiguée. » Le procès terminé, 
Fouquier regagne le Vermandois. Des 
débris de la fortune paternelle il se 



constitue une assez large aisance. Sous 
l'Empire, il devient membre du collège 
électoral de l'Aisne et meurt en 1810, à 
l'âge de 65 ans. 

Il laissait un fils, lequel adhéra au 
coup d'Etat du 2 décembre et fut fait 
sénateur par le second Empire. Pierre- 
Eloy avait ajouté à son nom de Fou- 
quier celui d'Hérouël. C'est celui que 
portent aujourd'hui ses descendants, 

A Antoine-Quentin fut attribué le 
nom de la terre de Tinville. Le troisième 
frère, Charles -François, prit celui de 
Vauvillé. Né en 1752, il sembla vouloir 
suivre la carrière choisie par Antoine- 
Quentin. A trente ans, il se qualifie de 
bachelier et semble en être demeuré là. 
Il s'est fixé sur une des terres de la 
famille, à Auroir, et, comme ses frères, 
s'occupe de l'exploitation agricole du 
domaine. C'est une belle terre, féconde 
et riche, qui, à l'infini, étend ses plaines 
unies, coupées çà et là de légers vallon- 
nements. Aujourd'hui, elle est telle 
qu'alors. C'est là que Saint-Eloy a fondé 
un oratoire fameux, de là le nom d'Oroir 
ou Auroir. * Saint-Eloy, est-il dit dans 
les Annales de Noyon, Saint-Eloy qi 
prioit jour et nuict, avoit ou trouvoit ses 
oratoires partout, en quelque lieu que la 
nécessité le portast, au Mont-Saint-Eloy, 
s'il s'acheminoit à Tournesis, à Oroir, si^ 
à Ham. » De là vient que la chapelle di 
château d' Auroir est consacrée à l'évèque 
du Vermandois. La cloche, qui 3' appell( 
les rustres du domaine a été baptisée, ei 
1771, par le curé de Saint Quentin. Ell< 
est là encore, dans son minime clocher,^ 
muette désormais et sans voix, depuis 
les jours perdus de la splendeur seigneu- 
riale. Jusqu'à sa mort, Charles-François 
Fouquier de Vauvillé gère le domaine, 
l'accroît, en constitue une terre riche, 
base de la fortune du fils qu'il a, ei 
179 1, de Françoise Delvigne, au temps 
où il est administrateur du district d< 
Saint-Quentin. Il meurt en 1825. Deu3 



311 - 



autres frères de Fouquier disparaissent 
sans postérité : Jean-Louis, à Paris, le 
3 août 1771, et Quentin, lequel, à son 
nom, a ajouté celui de Forest. Ce der- 
nier, avocat au Parlement, se trouve 
réduit, après la suppression du baneau, 
à prendre le poste de receveur du dis- 
trict de Saint-Quentin. Il paraît avoir 
vécu à l'écart de ses autres frères, réduit 
à une existence assez médiocre et diffi- 
cile. 

A l'âge de soixante-douze ans, on 
le trouve devenu secrétaire de la mairie 
de Saint-Quentin. Ce fut chez lui que 
se retira, pendant les quelques semaines 
de la belle saison, la veuve de l'accu- 
sateur public. Lui seul l'accueillait, avec 
une tristesse résignée et touchante, 
craintif et peureux de remuer les 
cendres du tragique passé des années de 
la Terreur. Quand il mourut, la veuve 
demeura seule, plus pauvre que jamais, 
véritablement sans famille. 

En moins de quarante ans, la famille 
Fouquier s'était considérablement éten- 
due. Aucune de ses alliances ne l'avait 
fait déroger. Ses membres étaient entrés 
dans des familles de haute bourgeoisie, 
voire de robe, riches, et estimées. 
D'année en année, elle s'accrut, 
attachée à ce sol picard par de pro- 
fondes et vivaces racines, continuant la 
tradition léguée par l'ancêtre. Ils sont 
nombreux, aujourd'hui encore, les 
Fouquier qui cultivent ce sol où les 
aïeux poussèrent leur nistique charrue, 
où dorment les morts de leur race. 
Tous, - hormis celui qu'on jeta, le 
18 floréal an III, au charnier Saint- Paul, 
— gisent là, sous les herbes toujours 
reverdies de la terre natale. C'est là 
encore, après avoir assisté au désastre 
de son fils, qu'est venue reposer la mère 
de l'accusateur public. Sous les dalles 
bleues et fraîches de la petite église 
d'Hérouël, le père dormait; elle seule 
demeurait debout, condamnée au ter- 



rible cauchemar du procès de floréal. 
Sans doute, par ce nommé Asselin qu'on 
voit, au temps du procès, servir d'inter- 
médiaire entre M""» Fouquier-Tinville 
et Fouquier d'Hérouël, la vieille mère 
apprend les détails du drame qui se 
joue, là-bas, dans la Maison de Justice 
noire et sinistre, au bord de la rivière. 
Elle sait ainsi que des juges ont con- 
damné au supplice qu'a subi le Roi, et 
qui a été celui de la Reine, ce fils qui 
est parti, voilà trente ans déjà, vers ce 
Paris qui lui a réservé un ausgi horri- 
fique destin. Depuis près de dix ans, 
elle ne l'a point revu; des lettres ont 
apporté de brèves nouvelles; par les 
gazettes, on a appris son rôle dans la 
Terreur. Et maintenant la vieille femme 
sait que c'en est fini. Ce fils, elle ne le 
reverra plus. Prend-elle alors en hor- 
reur les lieux où elle l'a vu enfant, ou 
est-elle chassée du village par l'hostilité 
des paysans? On ne sait. Elle quitte 
cependant Hérouël pour aller à Ham, 
peu distant de là. Six ans encore, elle y 
traîne une vie efiacée, dont on ne sait 
rien, qu'enveloppe l'ombre d'une des- 
tinée aussi tragiquement traversée de 
l'éclair de la catastrophe. C'est là qu'elle 
meurt, sous le Consulat, et qu'on dresse, 
à la date du 16 messidor an IX, son 
acte de décès. 

Les fils ramenèrent la morte à 
Hérouèl et l'ensevelirent près du père, 
du seigneur des terres de Tinville et 
d'Hérouël. Désormais, pour tous ces 
frères parents et alliés, ce fut l'oubli, 
le silence, l'ombre. Aucun d'eux ne 
tenta de se hausser à la lumière et 
à l'éclat de l'histoire. L'accusateur 
public, seul, s'y était sacrifié et seul 
il comparut devant la renommée avec 
sa tragique auréole. Les autres retour- 
nèrent à la terre de leur race. Ces 
paysans demeurèrent fidèles à la glèbe 
natale et continuèrent l'œuvre à peine 
interrompue du père. Leurs charrues 



— 312 



sillonnèrent les champs de Tinville, 
d'Hérouël, d'Auroir et de Vauvillé; 
ils creusèrent le sillon du frère disparu ; 
et fauchèrent l'or houleux de ses 
moissons. 

Elle est là toujours, la maison natale 
de l'accusateur public, flanquée de la 
ferme ancestrale où le colombier pointe 
vers le ciel sa mince flèche. Pour qui 
la regarde avec les yeux du souvenir, 
elle évoque tout un passé paisible et 
heureux. Là, ce tragique enfant du 
sol picard a vécu ses premiers ans ; il 
a passé sous ce porche en ruines; ces 
paysages familiers et pacifiques ont 
été les siens. Rien de ce qui fut cet 
autrefois obscur et charmant de son 
enfance n'a changé ici, dans ce village 
silencieux qui dort sous le givre de 
ce jour d'hiver où nous le visitons. Vers 
les mêmes champs de naguère partent 
les chevaux; sur le même toit grince 
et gire la girouette criarde. Ce vieil 
arbre, dépouillé maintenant, a toujours 
incliné ses branches, et penché son 
ombre bleue et fraîche vers le logis du 
fermier-gentilhomme. Là, le jeune Fou- 
quier a joué; là, peut-être, il a rêvé à 



son avenir. Ses rêves, alors, lui promet- 
taient la vie heureuse et opulente de 
ceux de sa race. C'est d'ici, de ce seuil 
usé, qu'il partit pour gagner, sur la route 
de Ham, la diligence de Paris. Ses yeux, 
une dernière fois, purent errer sur la 
périssable beauté de ces harmonieux 
paysages, s'emplir à jamais de leur 
nobles lignes françaises. Cela, cette 
vision et ces aspects, ne les conservera- 
t-il point jalousement, comme un cher 
trésor de ses jeunes années, même aux 
rudes et rouges heures de 94? Qu'est-ce, 
sinon que tout cela qui se dresse et 
passe dans son aveu : « J'aimerais mieux 
être laboureur ! » A ces regrets, ses 
destins le dérobèrent. Seuls, au lende- 
main de l'holocauste de floréal an III, 
ses frères demeurèrent ici, et on les voit, 
dans cette vieille maison hantée du 
spectre du guillotiné, on les évoque, le 
soir, sous la lampe tremblante et fami- 
lière du logis silencieux, on les entend 
parler de celui qui expia si cruellement, 
si terriblement la faute commise en 
désertant la terre natale où il ne creusa 
pas le sillon de ses pères. 

Hector Fleischmann. 



A propos d'Emile Verhaeren. 



Georges Buisseret : L'Evolution 
idéologique d' Emile Verhaeren. (Edi- 
tions du Mercure de France, fr. 0.75.) 

« La plus grande partie de la pensée 
consciente chez un philosophe, disait 
Nietzsche, est secrètement menée par 
ses instincts et forcée à suivre une voie 
tracée. — Pour peu que nous admettions 
ce déterminisme, voilà singulièrement 
diminué le crédit des plus grands cons- 
tructeurs de systèmes. Et qu'alors se 
présente à nous un poète dédaigneux 



du jargon métaphysique et des vaines 
abstractions, un poète trop ingénu, trop 
véritablement profond pour simuler 
l'impossible désintéressement intellec- 
tuel de l'homme des Sorbonnes, et que 
ce poète, en sa langue un peu rude, ex- 
prime fortement les espoirs et les certi- 
tudes qui agitent son cœur et notre 
cœur, c'est celui-là que nous écouterons 
de préférence à d'autres, c'est à lui que 
la jeunesse portera son amour, son admi- 
ration — et sa confiance. Emile Ver- 
haeren est ce poète; il est venu à son 



— 313 - 



heure, précisément à l'instant où l'on 
avait le plus besoin d'une poignée de 
paroles fortes et exaltantes... Ces pa- 
roles, il ne les trouva pourtant qu'après 
bien des luttes et au bout d'une longue 
évolution. » 

C'est cette évolution que M. Georges 
Buisseret s'est appliqué à nous 
décrire. Les lignes que j'emprunte à son 
étude disent quelle fut sa méthode: 
montrer la relation des pensées expri- 
mées par Verhaeren à sa sensibilité 
lyrique, rétablir le sens psychologique 
de sa « philosophie ». Cette tâche 
exigeait certaines qualités spéciales, une 
compréhension précise des choses de la 
\'ie intérieure, une science avertie des 
multiples manifestations de l'intel- 
lectualité contemporaine: c'est donc 
constater que le critique possède ces 
qualités que de dire qu'il l'a menée à 
bonne fin. Et la constatation prend le 
sens d'un vif éloge: une telle compré- 
hension et une telle science se ren- 
contrent si rarement chez nos critiques ! 

Est-ce à dire qu'elles soient ici par- 
faites! Non, et pour le démontrer 
j'opposerai M. Buisseret à lui-même. Il 
a une tendance assez prononcée à 
conférer à la « philosophie » de 
Verhaeren une valeur générale, une 
valeur de « système moral », que le 
mot même de philosophie trahit. Or si 
tout phénomène intellectuel est la 
traduction d'un état de sensibilité, si 
l'intelligence est menée par les instincts, 
— comme lui-même l'affirme — je ne 
vois rien qui rende légitime cette 
tendance. Pourquoi le Verhaeren 
malade et pessimiste des Flambeaux 
noirs doit-il — par exemple — être 
considéré comme possédant moins de 
certitudes que le Verhaeren optimiste 
et serein des Heures claires f Si l'on 
doit réduire toute idée à quelque réalité 
vitale première, à une formule dyna- 
mique en quelque sorte, où prendre 



le critère qui autorise une telle préfé- 
rence ? La maladie confère à certains 
hommes un affinement de sensibilité et 
une lucidité d'esprit admirables : au 
point de vue de l'intensité de la vie 
intérieure, est-elle inférieure à la santé? 
Elle est anormale, soit, mais tout dans 
le génie est anormal ! Verhaeren est à 
mon sens une succession d'états psy- 
chologiques dont les plus typiques pos- 
sèdent chacun une valeur propre. Ils 
s'enchaînent, mais ne se subordonnent 
pas les uns aux autres, et la dernière 
phase de l'évolution verhaerenienne 
n'est point une conclusion.,. 

Le reproche que je fais ici à M. Buis- 
seret c'est donc d'avoir donné, parfois, 
au mot évolution le sens de progrès et 
de perfectionnement continus. Il laisse 
supposer par là qu'il se dégage des 
pensées dernières duMaîtreun enseigne- 
ment, tandis que, fidèle à sa méthode 
nietzschéenne, il devrait ne voir en 
elles qu'un renseignement. Il pose même 
le poète en exaltateur de la jeunesse 
contemporaine, en « professeur d'opti- 
misme » : Cet optimisme a-t-il un sens 
en dehors de Verhaeren et peut-il se 
communiquer et se propager sans dégé- 
nérer en pur verbalisme? Et cette 
propagation peut-elle signifier autre 
chose qu'une absence ou une faiblesse 
d'individualité chez ceux qui paraissent 
en bénéficier ! 

Mais il n'y a chez M. Buisseret — je 
le répète — qu'une tendance à accepter 
une telle compréhension « moraliste ». 
Très souvent il réagit contre elle, vic- 
torieusement. Maintes fois même il 
insiste à ce propos : le « sens de la vie » 
qu'exprime le Maître, c'est le sens de 
«sa » vie; sa philosophie est « sa * 
philosophie. Des doctrines qu'il projette 
extérieurement par la puissance de son 
lyrisme, le critique écrira qu' « il n'est 
pas sur qu'elles soient accessibles à tous 
les poètes ou applicables par tous. Leur 



314 - 



grandeur, leur force sont à la mesure 
de la grandeur et de la force de qui les 
conçut; appelées à la vie par Verhae- 
ren peut-être ne sont-elles bonnes que 
pour un Verhaeren. » Mais pourquoi 
n'être point plus catégorique? Ce serait 
précisément l'originalité de la méthode 
de considérer 1' « idéologie » et le ly- 
risme du poète, non en eux-mêmes et 
avec leur « sens extérieur», mais comme 
des « expressions » d'une force solitaire 
par sa grandeur même. Logiquement, 
l'anti-intellectualisme de M. Buisseret 
eut dû aboutir à cela... 

Mais cet anti-intellectualisme est une 
attitude critique extrêmement difficile 
à maintenir, surtout à propos de Ver- 
haeren. Lesrestrictions que fait M. Buis- 
seret au sujet de la signification du 
socialisme ancien et de l'actuel « natio- 
nalisme » du poète, ainsi que celles, 
plus générales que je viens de citer, 
montrent qu'il n'est pas loin d'en ac- 
quérir la pleine conscience, et cela suffit 
déjà amplement à distinguer son étude 
de tant d'autres qui se bornent à en- 
tourer d'un verbalisme abondant des 
vers évidents par eux-mêmes. 

L. W. 

Emile Verhaeren : Les Rythmes 
souverains. (Mercure de France). 

Le talent d'Emile Verhaeren aboutit, 
dans sa maturité, à cette multiple splen- 
deur où la vie humaine se trouve magni- 
fiée. Et son ardeur et son exhubérance, 
il les exalte, sans honte devant les 
gestes simples et grands des humains, 
victorieux dans la nature ! 

Ceux-ci ne rythment-ils pas souverai- 
nement les pulsations de la terrestre 
épopée ? 

Voici une œuvre nouvelle qui s'élève 
radieuse à la gloire de l'Homme, Roi 
du Monde, souverain héroïque du do- 
maine où il règne : la Bonne Demeter 



féconde. Verhaeren érige l'Humanité 
confiante dans sa Destinée, fière de sa 
Mission, orgueilleuse de son courage et 
contemplant avec joie l'accomplisse- 
ment de son éternelle ascension vers 
l'Infini inaccessible. N'a-t-il pas dit : 

La vie est à monter et non pas à descendre ? 

Il loue le Paradis, prestigieux. Eve en 
aperçoit le seuil, là-bas : 

L'ange était accueillant, la porte était ouverte; 
Mais détournant la tête, elle n'y rentra pas. 

Préférer Fâpre volupté de vivre ici bas 
à l'amollissante et coupable félicité des 
immobilités dans l'Eden de l'Au-delà, 
quel symbole du Devoir Humain ! 

Et le poète accorde sa lyre pour 
chanter tous ceux qui, au cours des 
siècles, l'ont accompli avec noblesse. 
Individus ou collectivités, ils ont ap- 
porté au perpétuel enfantement des 
civilisations neuves leur part de beauté, 
d'effort, de ferveur, d'enthousiasme, de 
délire. 

Chaque geste servait à quelque autre plus large, 
Et lui vouait l'instant de son utile ardeur 
Et la vague portant la carène et sa charge 
Leur donnait pour support sa lucide splendeur. 

La belle immensité exaltait la gabare, 
Dont l'étrave marquait les flots d'un long chemin, 
L'homme qui maintenait à contrevent la barre, 
Sentait vibrer tout le navire entre ses mains. 

Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abîmes. 
D'accord avec chaque astre et chaque volonté. 
Et maîtrisant ainsi les forces unanimes, 
Semblait dompter et s'asservir réternité. 

Sur ces vers se clôt ce recueil nouveau 
où l'inspiration puissante du poète s'est 
donnée derechef libre cours, dans toute 
sa force, sa véhémence, sa robustesse, 
son imagination émerveillée, claire et 
saine. 

Qu'un sujet de pareille envergure soit 
exempt de mièvreries, qui s'en plaindra; 
qu'il ait des rugosités par moments et 
que par endroits des mots très roturiers 



— 315 — 



ou tout simplement sans relief semblent 
déparer le vers, faut-il s'y arrêter ? 

Ces poèmes ravivent en nous notre 
respect de l'homme et de la vie. Ceux-ci 



pâtissent si souvent d'un injuste dédain 
qu'il faut savoir gré au poète qui dans le 
langage des dieux sait louer leurs mérites 
et leurs vertus. 

L.R. 



Le portrait belge au XIX* siècle. 



Il est vraiment remarquable que, de 
tous les genres^ celui du portrait soit 
celui qui ait le moins souffert des modes 
et des théories. Les époques mêmes les 
plus léthargiques ou les plus néfastes 
pour la peinture nous en ont laissé des 
témoignages, et il sera beaucoup par- 
donné à David et à son école pour 
les admirables effigies qu'ils nous ont 
léguées. 

C'est que là, il n'y a plus ni discus- 
sions, ni esthétiques qui tiennent. Le 
problème posé à l'artiste est à la fois 
rigoureux et simple. Ce n'est pas à dire 
qu'une seule solution s'impose, mais la 
fantaisie et la vision personnelle de l'ar- 
tiste y trouvent moins que partout ail- 
leurs l'occasion de s'exercer. Aussi ne 
trouvons-nous pas dans cette exposition 
du portrait au xix« siècle que nous ofifre 
cette année la Société royale des Beaux- 
Arts, les différences essentielles qui 
séparaient les paysagistes du siècle der- 
nier et que la Libre Esthétique nous 
faisait voir récemment. 

Les préoccupations de couleur et de 
lumière qui agitèrent les peintres mo- 
dernes, ne pouvaient pas évidemment ne 
pas se traduire dans le portrait; mais 
comme se sont adoucis et atténués ici 
les contrastes qui nous frappaient à l'ex- 
position des paysages. 

Il semble que, devant la figure hu- 
maine, les esthétiques les plus différentes 
ou même les plus contradictoires se ré- 
concilient. 

C'est qu'il s'agit ici pour le peintre de 



toute autre chose encore que de traduire 
sa sensibilité propre, de faire vibrer la 
lumière ou de chanter la poésie des 
heures. Il doit faire vivre son modèle, en 
exprimer la psychologie, mettre en 
valeur son caractère et ses traits essen- 
tiels, ceux que la griffe du temps n'at- 
teindra pas, et laisser dans l'ombre ceux 
qui ne sont pour ainsi dire qu'acciden- 
tels et passagers et que les années effa- 
ceront ; bref, tout en restant observateur 
précis et scrupuleux et en rendant la 
physionomie propre de son personnage, 
en dégager la vie profonde et en faire 
transparaître l'âme. Faute de quoi, ce 
portrait, intéressant peut-être pour les 
familiers et les proches du modèle, sera 
incapable de nous émouvoir et aura 
perdu toute valeur du moment où se 
seront effacés de la mémoire les traits 
qu'il était chargé de ressusciter. 

Pourquoi donc un portrait de Holbein, 
de Rembrandt, de Latour, — je prends à 
dessein des artistes aussi éloignés l'un de 
l'autre, — pourquoi nous arrête-t-il ? 
Nous y percevons bien les détails mys- 
térieux qui confèrent la ressemblance, je 
ne sais quoi nous avertit que cette oeuvre 
est l'exacte transcription d'un visage qui 
a vécu, mais en même temps nous y 
sentons s'agiter des pensées, des pas- 
sions qui nous agitent nous-mêmes et 
une sympathie secrète nous lie à elle. 
C'est toujours nous-mêmes que nous 
aimons dans une œuvre dart. 

C'est assez dire les écueils aux- 
quels se sont heurtés presque tous les 



— 3i6 — 



peintres qui se sont adonnés au portrait. 
Il n'est guère, en somme, à moins qu'ils 
ne soient très médiocres, de paysages 
qui ne nous séduisent par l'un ou l'autre 
côté, mais on compterait aisément les 
portraits qui nous retiennent dans une 
exposition. 

Aussi faut-il savoir gré aux organisa- 
teurs de ce Salon d'avoir pu réunir tant 
d'œuvres intéressantes et curieuses. 

Au premier rang, il faut signaler l'en- 
semble de l'admirable artiste qui domine 
toute cette exposition, je veux dire Lié- 
vin De Winne. Un tel peintre ne peut 
que gagner à être étudié dans une série 
de ses œuvres, si incomplète qu'elle soit, 
qu'elles expriment la grâce, la séduc- 
tion, le charme féminins, la force majes- 
tueuse d'un souverain, où la sévère aus- 
térité d'un juge. Quiconque a vu son 
Premier-Président Leclercq, ne peut 
oublier cette figure imposante, toute 
blanche sous des cheveux blancs, où 
seul les yeux semblent vivre, mais 
d-'une telle vie et d'un éclat si hautain ! 
Une lumière étrange et fatale s'en dé- 
gage et je ne sais quoi aussi d'inquié- 
tant et d'implacable pour avoir fouillé 
tant de cœurs, être descendu au fond 
de tant d'âmes. Il semble que l'homme 
se soit effacé derrière les plis rouges de 
la toge et qu'il soit devenu la personni- 
fication du code. Je ne sais que Lenbach, 
dans les temps modernes, qui ait for- 
mulé d'aussi absolus symboles. 

A côté de De Winne, voici quelques 
portraits et esquisses de cet admirable 
peintre, mort trop jeune pour donner 
toute sa mesure : Ed. Agneessens. 
Quelles œuvres savoureuses que %2iLoge 
et son portrait de iJ/"»» Vanderstappen 
et quelle grâce il a enclose dans cette 
délicieuse tête de M""^ Bourêe-Janssen ! 

Dans la salle suivante, nous sommes 
transportés de soixante-dix ans en 
arrière! Et vraiment on n'a pas envie 
de rire de ces modes désuètes, de ces 



physionomies de parlementaires péné- 
trés de leur rôle et de leur mission. Il y 
a là de très beaux Navez, dont aucun 
cependant ne fait oublier son admirable 
Famille de Hemptinne et un portrait 
à' Auguste Orts par Wiertz, qui raconte 
toute une époque ! 

Voici maintenant la salle consacrée à 
Emile Wauters. Séduisant, brillant et 
superficiel, lui aussi dépeint une époque; 
une époque bien différente, il est vrai, 
celle qui récolte ce que la précédente a 
semé, avec son général de cour, ses 
grandes dames, son financier calé, son 
prélat souriant d'un sourire indulgent 
et malicieux qui semble regarder d'un 
œil amusé parce qu'il a confessé toute 
cette société. 

Puis s'offre à nous toute une série de 
portraits encore : le Maître d'armes, de 
Charles Hermans, admirable de force 
élégante et où se retrouve les merveil- 
leuses qualités de coloriste et les déli- 
cates harmonies de gris du maître de 
Y Aube; une délicieuse Jeune fille d'Al- 
fred Stevens ; le Peintre Taelemans et 
le Portrait d'une dame âgée de Eug. 
Smits, impressionnants de vie profonde 
et réfléchie; deux Dubois; quelques effi- 
gies de Evenepoel, le jeune artiste si tôt 
disparu, après avoir conquis déjà la par- 
faite maîtrise et dont chaque œuvre avive 
nos regrets de son départ prématuré; 
des portraits de facture précise et ar- 
chaïque de Leys; celui de M. Vinçotte 
par de Lalaing, l'un des plus beaux de 
cette exposition et bien d'autres encore 
qu'il serait intéressant de passer en re- 
vue si je ne devais clore cet article, — 
non pas cependant avant d'avoir signalé 
parmi les modernes le portrait Willy 
Finch par Ensor; celui, si délicat de 
^me y Rousseau par Van den Eek- 
houdt; un autre d'Alfred Bastien et 
enfin le portrait, adorable de jeunesse et 
de fraîcheur de M'"* Paul Dubois par 
Van Rysselberghe. 

Maurice Drapier. 



- Z^7 — 



Le théâtre publié. 



Marcel Loumaye : L'Actrice, 4 actes; Le Bouquet de Violettes^ 2 actes. 
{La Belgique Artistique et Littéraire.) 



Dans la paisible clarté d'automne, 
tandis que les petites vagues de la Meuse 
clapotent étrangement et se bleuissent, 
au long des quais, des premières cas- 
sures nettes qui annoncent l'hiver, 
M. Marcel Loumaye se demande, au 
cœur de sa cité absolument tranquille (i), 
de quelle façon il pourrait enrichir notre 
littérature nationale. Il rêve; il oublie 
les légendes qui charmèrent son en- 
fance ; il voudrait écrire quelque chose 
de nouveau, et ne voit pas danser, dans 
l'air, autour de lui, l'âme multiple et 
jolie de sa race qui le regarde et l'inter- 
pelle amoureusement. Enfin, il se 
décide; il composera des pièces comme 
en font à Paris les meilleurs auteurs 
qu'il a lus; ces pièces sont bonnes; elles 
ont du succès ; pourquoi lui n'en aurait- 
il pas? 

Octobre lui suffit pour mettre sur 
pied une première œuvre, en quatre 
actes, intitulée « L'Actrice » et ayant 
pour thème le conflit qui peut exister 
entre l'amour et la vocation artistique ; 
en décembre, il écrit « Le Bouquet de 
Violettes », deux actes ayant pour but 
de nous montrer la mélancolie du 
retour au foyer conjugal après l'ivresse 
déçue de l'adultère. 

Maintenant, si vous le voulez bien, 
lisons ensemble ces deux pièces; ce 
n'est pas long; chacun de ces actes 
n'exige à la scène que cinq minutes de 
dialogue. 

Voici, prises au hasard, quelques 
scènes de « L'Actrice » : 

Henri (à sa fiancée, comme se parlant à lui- 
mCme :) Mon mariage me fera déjà suffisamment 
de tort ! (Se reprenant :) Mais j'aime ma petite 



(I) Huy. 



Suzanne, moi, je l'aime follement; tant pis si je 
me nuis!... Je suis un imbécile, comme me l'a 
dit mon oncle et ancien tuteur M. Flébize, 
lorsque je lui ai annoncé que j'allais t'épouser!... 
Ah ! si tu avais vu sa mine, d'abord ahurie, puis 
sévère, puis colérique ! Tu sais qu'il a tini par 
me menacer de me déshériter ? 

...Henri (à sa femme :) ...mon avenir d'avocat, 
d'homme politique! .. mon avenir au bout 
duquel il y a peut être la gloire!... Car, enfin, 
j'ai du talent, c'est certain: j'ai fait mes preuves... 
Avec cela, de la volonté, de la persévérance, 
une certaine audace en même temps que du 
savoir-vivre... En un mot, tout ce qu'il faut 
pour réusir. 

...Suzanne: Mon pauvre Henri!... Quelles 
idées te mets-tu donc en tête.'' Ne sais-tu pas (\\ie 
je t'aime, que je suis ta petite femme aimante et 
dévouée, que je n'appartiens qu'à toi seul ?... Ne 
le sais-tu pas, dis ? — Henri : Quelque chose en 
moi me le crie, mais je ne veux pas l'entendre... 

...Suzanne: ...Tu causais, dans ton bureau, 
avec une ctiente. Je te l'avoue : après vous avoir 
écouté quelque temps, j'ai eu la curiosité de 
regarder par le trou de la serrure... 

...Suzanne : C'est une affaire décidée, au con- 
traire. Je retourne chez ma mère. 

En voilà assez, n'est ce pas, pour 
vous donner une idée d'ensemble de 
cette pièce ? Passons à l'autre : 

Bertht (à son amie Marie :) ...En cet instant, 
je revois toute ma vie... Oh 1 comme le passé est 
douloureux derrière moi!,.. Pense qu'on m'a 
mariée de force à un homme qui, profitant de 
mon inexpérience, avait honteusement abusé de 
moi., que j'étais mère à seize ans... 

...Berthe (à Roger)... Vois-tu, chéri, il ne 
faut jamais me faire de la peine, jamais la n^ain- 
dre peine, . Il faut que tu sois pour elle à la fois 
un amant qui l'adore et la comble de cai esses, 
un père qui la guide et la protège, et une mère 
qui l'entoure de soins et la console quand elle a 
du chagrin... 

...(Pierre, le mari de Berthe traverse 1« scène; 
avant de s'éloigner, il jette un coup d'œil scruta- 
teur sur les deux amoureux qui s'entretiennent 
à voix base.) Jierihe (à mi-voix ;) Il est parti. 
Roger (de même :) Oui, mais il vaut tout de 
même mieux que je me retire : ce n'est pas le 



-318- 



moment de l'indisposer. Berthe (de même :) 
Méchant de me quitter si vite! Mais tu sais, 
quand nous serons tout à fait l'un à l'autre, je 
ne te lâcherai plus; tu seras mon prisonnier! 
Roger (de même :) Sois tranquille, je trouverai 
toujours moyen de m'échapper ! 



Comme vous voyez, ces pièces sont 
amusantes. Ce n'est peut être pas ce 
que M. Marcel Loumaye a voulu, mais 
enfin, c'est amusant tout de même. 
François Léonard. 



Lettres russes. 

La philosophie des masques de L. Andreeff (suite et fin) (i). 



« Sur toute la vie de Vasili Fiveisky 
pesait une sévère et énigmatique fata- 
lité » ~ ainsi Andreeff commence l'ana- 
lyse du héros d'un de ses contes. Il aurait 
pu, par les mêmes paroles, commencer 
tous ses contes et toutes ses nouvelles. 
Legymnasien Pawel («Le Brouillard»), 
raisonne sur « la triste vie dépourvue de 
sens » et sur « la vie, où tout est incom- 
préhensible, où tout se passe avec une 
nécessité brutale ». Dans « Lazare » les 
hommes se sentent comme «des esclaves 
soumis à la vie exigeante, des serviteurs 
dociles du terriblement silencieux 
« Rien ». « Et comme réponse lui fut le 
silence » sont les premières paroles du 
« Silence ». Et cette ville si méprisée par 
l'auteur parce que dans sa grandeur «il y 
avait quelque chose d'opiniâtre, d'invin- 
cible et d'indifféremment brutal », et ce 
« Mur » qu'il décrivit d'une façon si sai- 
sissante, contre lequel viennent se briser 
la foi et l'espérance des hommes, tout 
cela lui apparaît, tel un Destin, telle une 
Fatalité, le Quelqu'un en gris que nous 
trouverons plus loin. 

« Nous frappâmes de nos poitrines 
le mur et il se colora du sang de 
nos blessures, mais resta sourd et 
immobile... Immobile et haut était le 
mur et insensible il parait les hurle- 
ments .. — Donne moi mon enfant! — 
dit la femme. Et nous tous, nous nous 
taisions, en souriant furieusement, et 



(i) Voir notre numéro précédent. 



nous attendions ce que répondra le 
mur... nous attendions impatients, ter- 
ribles, ce que répondra le lâche assas- 
sin... Mais lui, — lui, se taisait. Plein de 
mensonge et de lâcheté, il feignait de 
ne pas entendre, et le rire méchant 
ébranla nos joues ulcérées, et une rage 
folle remplit nos cœurs douloureux. 
Mais lui se taisait toujours, insensible et 
bête, et alors la femme avec courroux 
agita ses mains maigres et jaunes et jeta 
inexorablement : Sois donc maudit ! toi, 
qui tuas mon enfant ! » 

L'homme regardant la vie qui l'en- 
toure, les horreurs qui l'obligent à pous- 
ser des cris fous, l'homme faisant des 
efiforts surhumains pour concentrer 
toutes ses forces intellectuelles afin de 
pouvoir se rendre compte de la com- 
plexité de ce Quelque chose qui est 
fatal, de ce Quelque chose qui n'a pas 
de sentiment et qui, lourd et gigan- 
tesque, pèse sur sa pauvre tête, cet 
homme tombe et finit par un même cri 
fou : je maudis. Ce mystique est indéfi- 
nissable. « Quelque chose » reçoit une 
forme sensible et un type visible sous le 
nom de « Quelqu'un en Gris », dans une 
des meilleures pièces d' Andreeff. 

Là, il se met debout devant l'homme 
dans toute sa force, et pas à pas obser- 
vant et suivant les scènes de sa vie, il 
verse le poison de sa fatale indifférence 
sur toutes ses pensées, sur tous ses mou- 
vements et ses actes. Il n'est pas, mais 
il est là, terrible et révoltant; il n'est 



— 319 — 



pas, mais il marche, mais il guette, et 
l'homme le voit, ou plutôt le sent et 
prend conscience de lui. De là, la tra- 
gédie complexe, profonde, qui existe 
depuis toujours dans l'humanité, dans 
l'homme. Dans la belle pièce « la vie de 
V homme » qui incontestablement prendra 
place à côté des meilleurs chefs-d'œuvre 
de la littérature mondiale, Andreefif a 
pu montrer l'âpreté de cette lutte, des- 
sinant, comme toujours dans ses der- 
nières œuvres, à grands coups de pin- 
ceaux. 

L'auteur a pris un Homme, mot 
qu'on a le droit d'écrire avec une lettre 
majuscule : homme de grand talent, 
artiste, énergique, un être nécessaire à 
la vie et ailé du bonheur d'un amour 
partagé. Le jeune lutteur est convaincu 
qu'il est le m^tre de sa vie. Inconnu, 
sans fortune, il passe des journées sans 
manger, supporte la misère avec sa jeune 
femme sans protester, et ne doute pas 
un instant de ce que toutes ces difficultés 
sont passagères et le moment viendra où 
il sera le vainqueur. Comme il est fier, 
fort et beau, dans la description d' An- 
dreefif, cet Homme prêt à lutter avec le 
Destin ! 

« Hé toi, comment t' appel le-t- on là 
bas : Fatalité, diable ou bien la vie, je 
te jette mon gant, je te provoque à la 
lutte. Les hommes de petite foi s'in- 
clinent devant ton pouvoir énigma- 
tique; ton visage de pierre leur suggère 
l'efifroi, dans ton silence ils entendent 
la naissance des malheurs et leur chute 
terrible. Mais moi, je suis brave et fort 
et je te provoque à la lutte. 

» A ton croupissement pernicieux 
j'oppose ma vaillante et vive force; à 
ton obscurité mon rire clair et sonore! 
Tu possèdes un front en pierre, dé- 
pourvu de raison — je lui jette les bou- 
lets de ma pensée scintillante ; tu pos- 
sèdes un cœur en pierre, dépourvu de 



pitié — recule, je verse en lui le poison 
brûlant des cris de révolte !... 

» Couvert de blessures, versant du 
sang vermeil, je rassemblerai mes forces 
pour crier : tu n'as pas encore vaincu, 
méchant fléau de l'homme! » 

L'homme fier arrive relativement vite 
aux hauteurs de la vie. Il est nerveux 
et victorieux. Mais après les victoires 
suivent les malheurs. Le talent pâlit; 
les forces s'épuisent; un vaurien, sans 
raison, blesse son fils d'un coup de 
pierre, et « le bal » de la « Vie de 
l'Homme » est remplacé chez lui par la 
conscience déshonorante de sa faiblesse 
de vivre comme il veut, en homme et 
en maître de son destin. 

Sa vieille épouse écrasée par l'anéan- 
tissement de la vie de son fils, ne peut 
plus supporter les malheurs. L'homme 
fier est vaincu. Il se met maintenant à 
genoux devant celui qui est le plus fort. 

« Je prie, le vois-tu? J'ai plié mes 
vieux genoux, je me suis affaissé devant 
toi, j'embrasse la terre. — Tu vois ? Il 
se peut qu'il me soit arrivé de t'insulter, 
eh bien! pardonne moi, pardonne. Il est 
vrai, j'ai été insolent, orgueilleux, j'ai 
exigé au lieu de prier, j'ai souvent con- 
damné. Pardonne moi. Et si tu veux, si 
Ta volonté est telle, punis, mais seule- 
ment laisse moi mon fils. Laisse le, je Te 
prie. Ce n'est pas la miséricorde que je 
Te demande, ce n'est pas la pitié, non, 
mais seulement la justice... je prie, à 
genoux, affaissé, embrassant la terre — 
rends la vie à mon fils. J'embrasse Ta 
terre ! » 

Indifféremment écoute la prière du 
père et de la mère Quelqu'un qu'on 
appelle Lui. 

Le fils est mort. La prière docile que 
l'homme lui adressa, oubliant sa fierté 



— 320 



d'an tan, ne répara pas le malheur. Alors 
l'Homme, comme auparavant la bête, 
jeta sa malédiction. 

« Tu as outragé une femme, vaurien I 
Tu as tué un garçon ! 

» Je maudis tout ce qui est donné par 
toi!... Je maudis mon cœur, ma tête — 
et je rejette tout, en arrière, sur ta face 
cruelle, Destin affolé, sois maudit, sois 
maudit pour toujours! Et par la malé- 
diction je te vainc... » 

...Indifféremment Quelqu'un en Gris 
écoute la malédiction. 

Remarquez ce dernier passage : 
l'homme dit qu'il a vaincu! Vaincu, 
parce qu'il a maudit. Le dieu d'Andreeff 
est un dieu effroyable, indifférent et 
ennemi de l'homme. Cette conception 
est toute nouvelle et, si le temps me le 
permettait, j'aurais pu vous démontrer, 
en suivant cette idée dans toute l'his- 
toire de la littérature, comment fatale- 
ment l'humanité devait aboutir, minée 
de plus en plus par la souffrance, qui 
augmente de jour en jour, à une nou- 
velle religion où le dieu traditionnel des 
chrétiens, à barbe blanche et plein de 
bonté découvrirait sa face monstrueuse 
pour imposer à l'humanité non point le 
renoncement, mais la lutte. Andreeff a 
été un des premiers pour sentir le véri- 
table Dieu. Ses œuvres sont comme un 
immense soupir de la pensée logique. 
Son scepticisme dérive de sa pensée. 
C'est bien cela qui le fait parler avec 
tant de sarcasme et dans son « Judas » 
et dans sa « Pensée. » Mais il n'oubhe 
pas qu'il y a encore un autre côté dans 
la vie intérieure de l'homme : la région 
de ce qu'on appelle le sentiment. 

Et voilà pourquoi à travers son scep- 
ticisme amer, sa furie contre l'homme 
et la vie, les douleurs de sa pensée im- 
puissante, perce l'espérance, certes, im- 
précise, vague mais pleine de sentiment 



intense. Les hommes sont comme des 
bêtes féroces qui tuent leurs apôtres, les 
hommes sont des esclaves et les meil- 
leurs sont ceux qui savent cacher et 
dissimuler leurs actes et leur pensée, 
mais si on s'approchait d'un homme 
pareil, pour l'embrasser, le caresser et 
lui demander ses secrets, alors il s'écou- 
lerait de lui, ainsi que des saletés d'une 
blessure déchirée, toutes sortes de men- 
songes, de vilenies, etc. (« Judas. ») 
Eh bien, en dépit de cela, vous vous 
étonnez en lisant les paroles magni- 
fiques que l'auteur a mises dans la bouche 
d'un de ses héros, il est vrai, d'un anar- 
chiste, qui dit : « La terre mérite le man- 
teau royal. » Cette terre qui porte depuis 
toujours la casaque révoltant du prison- 
nier. 

D'aucun verront là une contradiction. 
Et comme j'ai l'honneur de me trouver 
dans une enceinte où la « logique » 
est prise en très grande considération, 
on pourra, avec raison, d'ailleurs, me 
demander d'expliquer cette inconsé- 
quence. 

Pour l'auteur de « Sawwa » la raison 
n'est pas cette faculté toute puissante 
qui explique tout et la logique comme 
telle n'existe pas. Ce que lui dicte 
simultanément le « non » et le « oui », 
c'est une voix vague et indéfinissable 
qui gite dans l'intérieur de son être, dans 
le mystère de son âme. Il comprend 
très bien qu'il y a une division entre sa 
pensée et son sentiment, car il a hâte 
d'expliquer cela dans « La Défense. » 

L'accusateur foudroyait l'accusé. 

« Le procureur était terrible et sans 
pitié, comme la logique même, dit-il 
avec sarcarsme, cette logique dont rien 
d'autre n'existe de plus tnensonger au 
?nonde quand par elle on veut mesurer 
l'dîne humaine ». 

Un critique, M. Tchoukowsky, avec 
beaucoup de raison, a remarqué que 



— 321 — 



chez Andreeff tous les t>-pes ressemblent 
étrangement à des « gueules », non 
seulement au point de vue physique, 
mais aussi au point de vue moral. Sa 
pièce « La faim » est une effroyable 
caricature de la société moderne, des- 
sinée au noir fusain dans des lignes 
hardies, où toutes les classes en lutte 
apparaissent. Il y a là des ou\'Tiers qui 
ressemblent aux instruments dont ils se 
servent, l'un est comme un marteau, 
l'autre comme une courroie qui mur- 
mure, le troisième un levier et voilà 
encore un qui dit : « Je suis une petite 
\is avec une tête coupée en deux. Je 
suis vissé hermétiquement. Et je me 
tais. Mais je tremble avec le tout, et le 
bruit étemel est dans mes oreilles. » Il 
y a des paysans qui ressemblent à des 
gorilles, des vagabonds et des person- 
nages de bas-fonds représentant quelque 
chose d'extrêmement sauvage, rappe- 
lant de loin des hommes, avec des fronts 
très bas, des crânes difformes, des mâ- 
choires développées, habillés dans des 
costumes fantastiques et sales; parmi 
ces monstres brillent seuls les soute- 
neurs avec leur mise à la mode, leurs 
cravates éclatantes et les coiffures soi- 
gnées sur des têtes de microcéphales. 
Vous voyez des masques difformes, les 
uns très sombres, les autres très rouges 
et vous voyez des masques horriblement 
méchants, horriblement pâles ou bien 
très blancs avec du rouge sur les joues. 
Inutile de rappeler les ingénieurs, les 
fonctionnaires, les juges, les curés qui 
viennent sur la scène, leurs marques ne 
sont pas moins effroyables. 

On a reproché à Andreeff la forme des 
œuvres de ces dernières années. En 
effet, si dans la conception de la vie de 
l'auteur de « Judas », jusqu'à présent 
peu de chose s'est modifié, il est certain 
par contre qu'il a complètement changé 
la manière de s'exprimer. Si ses pre- 
mières œuvres étaient écrites dans les 



formes traditionnelles des grands maîtres 
réalistes, ses dernières productions mar- 
quent une étape vers une nouvelle ma- 
nière. Les lignes simples de ses dessins 
se sont tordues convulsivement pour 
prendre des courbes bizarres, doulou- 
reuses, mais toujours sincères dans leur 
puissance. 

La m5'opie de certains critiques n'a 
pas voulu comprendre qu'une telle 
transformation chez un véritable artiste 
qui cherche est naturelle et compréhen- 
sible. L'erreur évidente de ces messieurs 
consiste, dans leur imbécile obstination, 
à voir derrière une œuvre d'art l'homme 
avec la souplesse de son cerveau sen- 
sible, la multiplicité de son âme blessée, 
la supra délicatesse de tout son orga- 
nisme vibrant. Il existe des questions 
qui hantent la pensée des uns mais qui 
étonnent les autres ; de même il y a des 
couleurs, des sons, des parfums qui 
enchantent certains hommes mais qui 
n'existent pas pour beaucoup d'autres, 
et cela est ainsi pour tout ce qui con- 
cerne la vie large et ardente et peut-être 
aussi la mort inconnue et effroyable. 
L. Andreeff n'a jamais été un spectateur 
tranquille des choses et des événements, 
encore moins un homme venu avec une 
conception préconçue pour satisfaire la 
parasite passivité mentale des uns et la 
curieuse oisiveté des autres. Il a vibré 
et changé avec la vie. Regardant de 
près ce qui l'entourait, approfondissant 
de plus en plus les questions qu'il s'était 
posées, cherchant âprement à con- 
naître et à comprendre, il a touché le 
plus près possible les blessures du cœur 
mondial. Et voilà pourquoi, quand les 
reflets lumineux de la vie augmentèrent 
dans leur force, s'allumèrent en un 
incendie destnicteur dans l'âme de 
l'écrivain, il fut obligé de laisser la 
forme première de ses œu\Tes. Au lieu 
de s'adonner à des analyses délicates 
de ses héros, au lieu de faire de petits 



— 323 - 



tableaux d'aquarelle, il cassa ses petits 
pinceaux et commença des tableaux 
immenses sur lesquels crièrent les cou- 
leurs éclatantes et rirent dans des gri- 
maces de folie les masques de la vie. 

Dans la grande foire de l'existence, 
parmi les marchands de quiétude, les 
cris des charlatans qui tirent les dents 
par des méthodes récentes et sûres, 
parmi les mensongères joies des arti- 
fices des caroussels tournants et de l'ap- 
parente splendeur en carton découpé, il 
ouvrit ^on musée sinistre de figures en 
cire, se mit devant sa gigantesque bou- 
tique et cria ainsi à la foule : « J'ai passé 
dans vos rangs, j'ai souffert avec vous 
pour amasser des secrets des profon- 
deurs de vos âmes. J'ai entendu des 
cris sauvages qui perçaient l'air, j'ai 
vu les folles étincelles de vos yeux, 
et vos cœurs ensanglantés ont palpité 
dans mes mains tremblantes. J'ai plongé 
mon regard dans les yeux monstrueux 
de vos jours et de vos nuits, et j'ai gardé 
l'empreinte de vos traits. J'ai vu aussi 
le cancan de vos joies et il me parut que 
ce sont des bêtes blessées sautant con- 
vulsivement pour soulager leurs dou- 
leurs. Et je me suis dit : Dansent-ils, 
rient-ils ou passent-ils en des larmes 
comme derrière des corbillards — ils ne 
pensent qu'à la vie et à la mort. 

J'ai ouvert ce musée sinistre pour que 
chacun puisse voir ici son image. J'ai 
mis au même rang les meilleurs et les 
pires et ils ont eu peur de se regarder 
ouvertement, car ils savaient bien que 
l'abîme qui les sépare est imaginaire. 
Aux regards clignotants et traîtres où 
fume la bêtise sournoise et atroce, ils 
versent les uns sur les autres le poison 
de leur haine de cafard ». 

Voilà ici la face pitoyable d'un homme 
qui porte des faux-cols et des manchettes 
en papier et qui aime les négresses. C'est 
un homme ordinaire et même sympa- 
thique, mais regardez un peu dans le 



fond de son âme et vous verrez l'effroya- 
ble et le fantastique. Toute sa person- 
nalité morale, toute la richesse de son 
être s'est encadrée en une phrase, en une 
même exclamation maigre : « J'aime 
beaucoup les négresses. Il y a en elles 
quelque chose d'exotique. » 

C'est un mensonge, car jamais il n'a 
vu et n'a aimé une négresse. Mais toute 
sa vie il a vécu avec cette phrase. Dé- 
pourvu de sentiment, de foi et d'idée il 
n'a possédé que : 

— J'aime beaucoup les négresses. Il 
y a en elles quelque chose d'exotique. 

En répétant ces mêmes paroles il a 
fait une carrière, il s'est marié, s'est fait 
connaître et estimer, et même au moment 
fatal quand il devait rendre son dernier 
soupir, il n'a pu dire rien d'autre au 
prêtre qui le confessait que : 

— Moi, mon père, j'aime beaucoup 
les négresses. Il y a en elles quelque 
chose d'exotique. 

Changez la phrase et vous reconnaî- 
trez ceux qui vous entourent et peut- 
être vous même. 

A côté de lui, voilà celui qui se croit 
être coq et bat des mains comme si 
elles étaient des ailes, et cet autre qui 
ramasse partout des papiers colorés et 
les conserve comme des millions; et 
cette fille apeurée par l'idée qu'après sa 
mort on lui achètera un cercueil trop 
court qui ne lui permettra pas d'allonger 
ses pieds. Venez, entrez, et vous en 
verrez beaucoup d'autres et vous enten- 
drez mes récits. Et quand on vous 
demandera, comme Lipa demande à 
Sawwa, si vous n'avez peur de rien, vous 
pourrez répondre comme lui : 

— « Moi? — jusqu'à présent, de rien, 
et dans l'avenir je ne crois pas non plus. 
Peut-il exister, Lipa, quelque chose de 
plus effroyable encore que la naissance 
de l'homme. Ta question ressemble à 
celle qu'on pourrait poser à un noyé : 
et quoi, oncle, n'as-tu pas peur d'être 



— 323 — 



mouillé? — Si depuis que j'ai vu la vie 
je n'ai pas eu peur, il ne reste plus rien 
d'autre pour m'effrayer. La vie, oui. 
Voilà, j'étreins de mes yeux la terre 



tout entière, tout le petit globe, et je ne 
vois rien de plus effroyable que l'homme 
et la vie humaine, » 
Ainsi nous parle L. Andreefif. 

Constant Zarian. 



Littératures étrangères. 



George Meredith (i) (1828-1909). 
— SoPHus Claussen (2). 

« Modem Love », poème étrange et 
Êascinant ! L'assujettissement est dou- 
loureux intensément de ces deux êtres 
qui ne peuvent se comprendre ; 

Pareils à des effigies sculptées, on eût pu les voir 
Sur leur tombe nuptiale, une épée entre eux, 
Chacun aspirant à l'épée par qui tout est disjoint. 

La volupté peut les rejeter aux bras 
l'un de l'autre, le cœur est adultère. 
C'est une erreur intellectuelle de croire 
l'amour immortel : la nature joue pour 
des saisons et non pour des éternités. 
Le rustre, sans réflexion, est plus sage 
qui prend la femme à sa vraie valeur. Le 
poète voudrait à l'aimée plus de cerveau, 
il la désirerait plus près de son esprit, 
mais le sens des femmes est encore tout 
mêlé de leurs sens et quand l'esprit vou- 
dra maîtriser le limon, d'un limon gros- 
sier, il sera envahi. Le poète en vain 
voudra revenir à la nature, vainement il 
se penchera vers un nouvel amour, 
l'ancien, comme un fantôme, se dressera 
toujours entre lui et sa nouvelle idole. 

La douleur de cet amoureux, qui 



( I ) L'Amour moderne, poème par George Me- 
redith, traduction A. Fontainas (Paris, La 
Phalange). 

(2) De Thuli à Ecbatane, poèmes de Sophus 
Claussen, traduits par Guy-Charles Gros (Paris, 
Vers et Prose). 



s'analyse, est poignante : elle s'intensifie 
par ce qu'elle a de contenu et de noble. 
D'ailleurs une caractéristique de Mere- 
dith, c'est que, dans ses œuvres, rien 
d'horrible jamais n'arrive. Symons a pu 
dire : « Pour lui et ses personnages, ne 
rien faire est en soi presque un acte; 
chaque conversation est une précipita- 
tion de l'action mentale. » 

En lisant « Amour moderne » je me 
suis souvenu de cette scène profondé- 
ment triste, à la fin de « Richard Fe- 
verel » du même auteur, quand Lucy, 
malgré la cruelle blessure du départ de 
Richard, danse et chante pour calmer 
l'enfant, sur qui s'égouttent abondam- 
ment ses larmes. 

Meredith s'ofifre toujours ainsi, inquié- 
tant et fascinant comme cette jeune 
femme qui sourit avec des larmes dans 
les yeux. Vous avez beau lui trouver des 
défauts, vous finissez par être subjugué 
et pourtant c'est en vain que vous ana- 
lysez ses œuvres, poèmes ou romans, la 
raison de leur charme échappe toujours. 
Comme dit A. Ruj'ters dans l'admirable 
étude qu'il consacra à Meredith : (i) 

« Le fer glisse sur cette cuirasse dorée 
sans trouver le joint, et si, à le regarder 
de près, nous parvenons à isoler les 
raisons que nous avons de l'estimer, 
force nous est bien de constater que le 
principe qui combine de si riches ma- 
tières continue de nous échapper et que 



(i) Nouvelle Revue françaiu, juillet 1909. 



— 324 — 



nous ne saurions rien dissocier sans 
rompre du même coup l'unité morale 
qui fait la grandeur de l'œuvre. » 

La raison, c'est dans cette unité 
morale que Ruyters la cherchera et, de 
déduction en déduction, il conclura : 
« Meredith toujours écrit pour Mere- 
dith. Son art s'est dévoué à lui-même et 
jamais ne lui a servi qu'à produire de son 
cœur, de l'homme tel qu'il le voulait, 
de l'existence telle qu'il l'approuvait, 
l'expression la plus lyrique, la plus sty- 
lisée et la plus vivante à la fois. 

Le poète A. Fontainas n'a pas trahi 
Meredith: il était tout désigné pour 
rendre excellemment l'œuvre du poète 
anglais, qui n'est pas sans quelque affi- 
nité avec celle de Mallarmé. 

Si, même en prose, Meredith fut 
surtout poète, ses vers ne sont rien 
moins que lyriques: l'écueil, pour 
Fontainas n'était donc pas à craindre 
sur lequel vint parfois se briser G. C. 
Gros. 

La beauté d'un poème lyrique réside 
surtout dans le choix des mots, la 
musique interne des vers et la nou- 
veauté de l'image, qualités que doit 
nécessairement annihiler la transpo- 
sition dans une autre langue, Ils doivent 
être riches excessivement les poèmes 
essentiellement lyriques qui résistent 
à une traduction littérale. C'est le mérite 
de G. C. Gros d'avoir su choisir, parmi 
les quinze volumes du poète danois, des 
poèmes assez remarquables et de leur 
avoir gardé suffisamment de couleur 
et de caractère pour nous les rendre 
intéressants et attachants. 

Voici le poème qui ouvre le volume • 

Un rève de beauté fut toute ma vie. 

Ccst pourquoi j'ai marché, c'est pourquoi j'ai 

C'est pourquoi l'on m'a ouvert. [frappé, 

Bruissements ! envolées ! [la danse ; 

Etre attendu sur le seuil, se rencontrer dans 
Saisir la victoire, la consécration, la couronne. 

La Beauté a pris pitié de moi, 



La Sagesse m'a donné de l'eau de son puits. 
J'aime encore ce monde de péché. 

J'ai choisi ce court poème, faute de 
place, et parce qu'il n'est guère possible 
de détacher un fragment d'une longue 
pièce. 

A côté de poèmes d'amour délicats et 
mélancoliques et d'autres d'une aiguë 
sensibilité, tintent des vers d'une iro- 
nique fantaisie, tandis que des visions 
animées de villes et de vivantes impres- 
sions de voyages voisinent avec des 
poèmes philosophiques : ainsi de Thulé 
à Ecbatane, c'est du rêve à la réalité, 
mais chez S. Glausen, comme chez tous 
les vrais poètes, la vie et le rêve ne 
s'opposent point l'une à l'autre, ils se 
confondent; le lyrisme illumine la 
simple réalité et en crée de la beauté. 
G. -M. Rodrigue. 

JOAO DE Barros : La littérature por-^. 
tugaise. (Magathàes et Moniz. Porto.) 

Notre correspondant portugais vient 
de réunir, dans un élégant volume, les 
conférences « réalisées » à « l'Université 
nouvelle » et au « Gercle Polyglotte de 
Bruxelles », sur la littérature portugaise. 
Il en a sous-titré le recueil : « Esquisse 
de son évolution. » Et de fait on dégage 
à lire ce volume une idée d'ensemble de 
cette littérature. On en acquiert l'évi- 
dence de caractères propres : l'origina- 
lité notamment, qui résulte de ce lyrisme 
particulier que M. Joào de Barros exH 
posa récemment, ici même, avec élo- 
quence et sincérité. L'auteur, qui est 
ardemment patriote, exalte avec passion 
le génie littéraire de son pays, nous 
initie à ses beautés réelles qui portent 
l'empreinte d'un tempérament puisant 
en lui-même l'essentiel de sa richesse. 

L'intérêt de l'œuvre de M. de Barros 
est incontestable; elle nous révèle toute 
une littérature touffue et sympathique. 



— 325 - 



jiont seuls quelques échos nous étaient 
iamiliers; elle est attachante par la 
pnviction même que met l'écrivain à 
lous persuader de l'admirable effort 
l'Art et de Pensée qu'il nous convie 



à applaudir. Et nous le faisons avec 
joie, heureux d'acclamer ce petit peuple 
qui, à regarder sans fin la mer, a senti 
son âme s'élever et les horizons lointains 
agrandir la vision de ses yeux. 

L.R. 



Entretiens spirituels avec Monsieur de Banville. 

Le Futurisme ^'^. 



La tristesse des soirs de pluie s'égoutte 
)esamment au dehors. Nulle amie à la 
aille légère... et je ne puis baiser ce soir 
es doigts blancs qui chiffonnaient à 
'automne dernier, les milles langues 
eigeuses des chrysanthèmes se tordant 
urmon vase vert de Corée. Pour bercer 
ur terre mon ennui, il me reste l'espoir 
t une pipe de Gold Flake. Je prends au 
lasard des rayons un Banville : bonne 
ccasion pour causer avec mon vieux 
asdtre. 

Je relève la tête. Il est devant moi, 
nfoui dans le fauteuil, jambes croisées, 
es doigts roulant une immatérielle ciga- 
ette. C'est la sagesse qui me rend visite, 
issimulée sous un masque de Pierrot 
•osthume. 

— Eh bien 1 mon fils, chantonne la 
oix aigrelette, bonne saison pour tra- 
ailler. De la pluie, de la solitude, du 
abac. Vous êtes gâtées, jeunesses I 

- Ah ! tout est bu 1 tout est mangé, 
Qon bon maître ! 

— Et vous n'êtes pas ivre? Bizarre 
empérament ou pauvre cave! Mais 
inexploré en deçà ou en delà du rêve? 

— Seriez- vous futuriste? vous? Cal- 
iope se voilera la face. 

— En compagnie de M. Sylvain Bon- 



(i) Uu manifeste fulminant vient d'annoncer 
lU monde, la fondation k Milan, d'un groujx; du 
«intres futuristes. 



mariage, elle doit en avoir perdu l'habi- 
tude, si toutefois elle condescend à 
couronner des feux si ingénus. Mais à 
des bars, elle préfère encore, je pense, 
la \irginité des éthers. Pour de tels 
voyages, les aéroplanes vaudront bien- 
tôt Pégase. Beaucoup plus même. Pin- 
dare n'avait qu'une monture. Vous, c'est 
avec 6o chevaux-vapeur que vous vio- 
lerez l'infini. 

—Vous plaisantez agréablement. Tout 
ce futurisme n'est pas sérieux. 

— Que vous voilà bien, genus irrita- 
bile, avec votre jalousie ! Voilà un mou- 
vement qui nous eût fait bondir il y a 
presque un siècle. A la bataille, vous 
préférez le débinage! Ah! ces jeunes! 
Si au moins vous blaguiez! 

— Mais on essaie; et M. Adolphe 
Brisson... 

— Fil quelles déplorables relations 
vous avez ! Pourquoi pas Sarcey ? Mais, 
malheureux enfant, êtes-vous encore 
capable de lire l'étiquette d'un pot à 
moutarde? M. Brisson a peur! il s'effraie 
de ces appétits barbares! il abhorre la 
force brutale ! il aime les tableaux, tout 
comme il apprécie le bœuf à la mode. 
De grâce, ne parlons point des grimauds 
et des cuistres. Au vrai, nul, je pense, 
n'a pris la chose comme il la fallait 
prendre. 

— Vous en jugez à votre aise; aux 
Champs Elysées, vous goûtez mille 



326 — 



charmes, et les bienfaits de la pure Rai- 
son sont le moindre de vos apanages. 

— Mais non, mais non ! Réfléchissez : 
qu'est-ce qu'un Italien ? Un Machiavel 
qui serre ses ruses sous un manteau de 
bouffon. Est-il du Midi? C'est la cape 
rayée de Scapin. Est-il du Nord? C'est 
celle de l'illustrissime Capitan Fracasso. 
Marinetti est de Milan : Nord de l'Ita- 
lie : Machiavel et Fracasso. Et voilà! 

— Sherlock Holmes! Tout de même, 
Fracasso est plus agressif que nature. 
Il faut savoir lire entre les lignes. 

— Ta! ta! ta ! les lettres tuent l'esprit 
qui ne vivifie pas toujours quand il sur- 
vit : au grand désespoir de M. Claretie, 
d'ailleurs. D'abord, Marinetti n'a guère 
plus de vingt-cinq ans. Et qu'il le sait 
bien, le fat! Puis, nous autres poètes, 
n'avons jamais passé pour des agneaux. 
Somme toute, le manifeste futuriste 
n'est guère plus révolutionnaire que les 
décrets littéraires qui Font précédé. 
Imaginez- vous l'effet produit par la 
« Deffence et Illustration »? Tudieuî 
quel pavé dans la mare aux grenouilles ! 
Brûlez les musées et pillez les sacrés 
trésors de ce temple delphique, c'est 
toujours défaire. Défaire et faire, c'est 
toujours travailler. Ergo, glue, glue, 
glue. Est-ce pas raisonné? » 

Pour que mon bon maître parle de son 
XVP siècle, il faut que l'affaire soit 
grave; mais me trompé-je? Le voici qui 
évoque sa jeunesse. Le sujet, décidé- 
ment, le tient au cœur. 

« — Et nous-mêmes, mon ami, et 
nous-mêmes! Marinetti menace-t-il de 
saigner les Philistins? Arbore-t-il des 
gilets sang de bœuf et s'adonne-t-il la 
taille d'un mignon poignard de Tolède? 
C'est tout au plus s'il porte un aéroplane 
en épingle de cravate ! Comparez la 
première du roi Bombance et celle 
à' Hernani ! 

— C'est que, mon vieux maître, l'Es- 
pagne n'est pas plus le royaume du 



Ventre que Ruy Gomez ne ressemble à 
Vachenruget. 

— Eh! je ne vous ai pas parlé 
de la valeur, je vous ai parlé de l'am- 
biance. Non, mon petit, il n'est ni plus 
ni moins violent que ses ancêtres de 
race ou de littérature. Ce bon Marinetti, 
il le serait plutôt moins. Pardieu, tout 
changement ou velléité de changement 
bouleversent. Ah ! quand on a dépassé 
quarante ans, on n'aime pas se voir jeter 
au panier; quand on est femme, c'est 
l'âge où la galanterie commence à se 
raffiner. Ah! soit que l'on désire être 
nommé conservateur de musée ou , 
bibliothécaire, soit que l'on ait un fils \ 
peu génial ou un petit cousin à pourvoir | 
d'une sinécure, on craint de voir dispa- \ 
raître l'objet de la curée. Quand on a des j 
biceps de 18 centimètres de tour et une j 
bedaine de chef de bureau, la gifle n'a 
rien d'engageant. Quand l'estomac ré- 
clame de la camomille, on devient mora- 
liste. On méprise la vitesse quand on n'a 
pas d'automobile, et quand les femmes 
ne goûtent pas d'un homme, c'est alors 
que cet homme commence à goûter la 
femme. Tout ceci revient à : « Quand 
on n'a pas de génie, on ne pardonne 
pas à autrui de vouloir montrer le sien. » 

— Et voilà pourquoi les «Annales» ne 
sont pas muettes. 

— Je vous dirais bien que, l'amour et 
la haine ne faisant qu'un, on aime par 
les mêmes raisons que l'on hait. Si vous 
faites de mauvais tableaux, vous détes- 
terez les musées où vous ne pouvez 
entrer sans rougir. Si vous avez dix 
mille francs, quittes et francs de toutes 
charges, vous apprécierez les Demoi- 
selles Santos Dumont. Enfin si tu mé- 
prises la femme, tu te réjouiras avec 
M. de Fersen et comme lui... 

— Merci bien! Très peu pour moi! 
— Salut Macbeth! Tu seras 

futuriste ! 

— Le faudrait-il ? 



— 327 — 



— Eh ! non, petite bête ! soyez vous, 
et soignez vos rimes. Peu importent, 
Jacques, Joseph et F.-J. Marinetti en 
regard de votre personnalité. Notez 
qu'il y a d'excellents principes dans le 
manifeste et qui tous reviennent au 
conseil susdit : « Soyez vous! » Ne 
faites pas du Flaubert, ni du Beetho- 
ven, ni du Léonard. Votre métier une 
fois connu — encore qu'on ne le con- 
naisse jamais à fond — brûlez les 
bibliothèques et les musées — en pen- 
sée, en pensée seulement. N'y retour- 
nez pas pour vous, mais pour votre 
fatigue. Dites des femmes comme le 
vieux Corneille : 

Et sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu, 
Aime les toutes, mais en Dieu ! 

Vous les aimerez toujours assez autre- 
ment. Souvenez-vous que les grands 
Grecs étaient de bons atlhètes et que 
nulle pensée impure ne vient à un corps 
bien musclé et qui fait jouer ses muscles. 
Aimez la guerre : comme Ronsard, 
clamez à la délibération : 

Mais puisqu'il faut mourir, 
Donne-moi que soudain, je te puisse encourir 
Ou pour l'honneur de Dieu, ou pour servir mon 

[prince. 
Navré, poitrine ouverte, au bord de ma province. 

— La guerre et la violence, mon bon 
maître, je ne demande pas mieux. Mais 
les gendarmes? Et le Congrès de La 
Haye ? 

— Est-ce que ça compte, tout cela, 
pour un poète lyrique ? Pour vous, tenez, 
je vais manquer de respect à mon père 
Hugo : de la tuberculose d'Olympio, 
libérez-nous, Seigneur I Et faites-en au- 
tant de la neurasthénie symbolique ou 
de l'anémie laforquienne I Le poète est 
un dieu, sapristi ! ce n'est pas une fausse- 
couche 1 

— Alors, revivra-il Futurisme ? 

— Autre danger : le poète est encore 
moins un valet. Tenez, ce qui m'a exas- 



péré dans cette levée de boucliers, c'est 
l'aplatissement de ceux qui se croient 
nos confrères .. et leur fatuité. Tous les 
futuristes ont du génie : ils le disent si 
ingénument que « Poesia » leur en don- 
nera en prime, n'en doutez pas. Aussi, 
comme ils remercient, comme ils paient 
d'avance ! C'est le cher et immortel père 
du roi Bombarce ! ou le splendide Mari- 
netti ! « Unique poète » susurrera Sapho 1 
L'un de ces sportulaires, plus cynique 
ou plus fin, dira bien : « Avoir du génie. 
C'est la seule école admissible, à mon 
gré. Homère en était, et Corneille et 
Mallarmé. Vous aussi, mon cher con- 
frère et moi, naturellement. » Au pié- 
destal de fleurs qui submerge la statue, 
celui-là a joint son bouquet, mais qui est 
de « vergissmeinnicht ». J'apprécie tant 
de prudence. 

— Il en est un pourtant qui a donné la 
note juste, mon vieux maître, c'est 
M. de Montesquiou. 

— Oui mais voilà! Il est de race, 
celui-là et comme tout bon gentil- 
homme, il sait tout, sans rien apprendre, 
ou si vous préférez comme s'il n'avait 
rien appris. Comme il a bien pensé : 
« Au fond, petit Marinetti, tu fais bien 
le malin, mais que serais-tu sans Léo- 
nard, ousansl'Alighieri? Tu veux con- 
quérir les étoiles : c'est d'un brave 
homme. Mais vois-tu, l'autre est entré 
au Paradis par droit de cité. Tu le re- 
commences, comme tu recommences 
Benvenuto dans ton désir de massacre 
ou le désir dans ton besoin de faire 
comme les oiseaux. Italien, tu es, Italien 
tu resteras. Ni plus! ni moins! » Et avec 
quelques fleurs, le sourire, en un mot la 
manière, voilà comme on fait la leçon 
au plus splendide dos Italianissimes l 

— Il est vrai. De deux choses l'une : 
ou Marinetti est convaincu, ou il ne l'est 
pas. Dans les deux cas il est bon de lui 
répondre avec le sérieux d'un âne qu'on 
étrille. 



- 328 



— C'est de bonne prudence et de ju- 
dicieuse philosophie. Mais, voyez-vous, 
tout compte fait, cette tentative, iro- 
nique ou non, ne me déplaît point, de 
loin. Elle mérite la sympathie. Le mal 
de l'époque, de toutes les époques, est 
visé et atteint. Froide ironie ou fantaisie 
grandiloquente, l'arme a touché le 
monstre : la médiocrité. Ce monstre n'en 
mourra point. Car il est d'œuvre divine 
comme le chaos : rudis indigestaque 
moles. Mais la lignée des clairvoyants 



peut impunément tolérer les sots. Dans 
la phalange sacrée un sot vaut mieux 
qu'un imbécile ou qu'un neutre. Et par- 
donnez tout à qui a ou veut avoir la 
flamme. Pour d'une folle rapière ébor- 
gner les étoiles, il faut croire aux étoiles 
et posséder une rapière. Hélas mon ami ! 
combien sont-ils qui lèvent encore le nez 
au ciel en comparaison de ceux qui ont 
remplacé le glaive d'Achille par un cou- 
teau à papier, — en bois ? » 

Maurice Pelletier-Osmont. 



Petite chronique. 



A peine s'éteignent les dernières pa- 
roles des oraisons funèbres, prononcées 
pour Moréas, qu'un nouveau deuil frappe 
les lettres françaises : Jules Renard dis- 
paraît, en pleine maturité. Il avait relati- 
vement peu écrit ; mais il était parvenu 
à une concision, une simplicité voisines 
de la perfection, se gardant pourtant 
presque toujours de la sécheresse. Obser- 
vateur incomparable, il avait découvert 
chez les humbles, les plus humbles, et 
même chez les bêtes, les traits décisifs 
et poétiques, et les notant avec un scm- 
pule délicat et charmant, il avait donné 
des petits tableaux de la vie rustique, de 
la vie modeste, qui sont presque autant 
de chefs-d'œuvre. 



Le Congrès des œuvres intellec- 
tuelles de langue française se tiendra 
les 3-5 septembre. M. Fûrstenhoff, 
secrétaire général, rue de Pologne, 28, à 
Bruxelles, tient des circulaires de propa- 
gande à la disposition des personnes qui 
lui en feront la demande. 

A propos d'Académie. — On connaît 
notre sentiment. Les. vains honneurs qui 
s'attachent à la qualité d'académicien 
nous indilïèrent. 

Quant à l'utilité des compagnies du 



genre,elle est pour le moins douteuse.Que 
celles qui existent persistent^ par habi- 
tude, nous n'y contredirons point. Ainsi 
comprenons-nous que la. Sectio?i braban- 
çonne pour la culture et l'extension de la 
langue française ait prié l'Académie 
française de nommer des membres cor- 
respondants à l'étranger et partant en 
Belgique, tout comme les autres com- 
pagnies illustres qui forment l'Institut 
de France. Sous la coupole on est tout 
disposé à donner suite à ce vœu. C'est 
un succès pour la section. Il gène la Vie 
intellectuelle, on se demande bien pour- 
quoi? L'hommage qu'on rendra à nos 
écrivains e}i les nommant correspon- 
dants de l'Académie française aura-t-il 
si peu de valeur? On imprime pour les 
ridiculiser le vocable « larbin ! » Notre 
irrespect pour les Académies n'ira 
jamais jusqu'à prononcer de pareils gros 
mots. Vraiment, c'est manquer de me- 
sure, et M. Picard, qui le premier, 
paraît-il, a employé l'épithète, nous fait 
bien de la peine. Il nous avait autorisés 
à compter sur plus d'urbanité, quand il 
s'agit d'Académie et d'académiciens. 

L'Ecrin. — De notre spirituel con- 
frère Pourquoi Pas f 

Durant la période d'organisation, on a ren- 
voyé tous ceux qui demandaient un renseigne- 
ment ou un ordre de Ponce à Pilaie... 



Lh Ih.Mi'LE A g : Les Mains tendues (Paris, Edition du BeÊFroi). — 
Marcel Rogniat : Péchés de jeunesse (Paris, E. Sansot et C'*). — E. Stié- 
NON : Entre nous (Bruxelles, J. Lebègue et C'«). — Robert Veyssié : Grain 
de Foule (Paris, Edition de la Renaissance contemporaine). — J. F. Louis 
Merlet : Histoires pour les grands enfants (Paris, Société de l'Edition 
libre). — Mathieu Bastin et Adolphe Dejardin : Histoires tragiques 
(Verviers, A. Kaiser). — Paul Prist : Le Piédestal (Bruxelles, Louis Ver- 
hellen). — Valentine de Saint-Point : Une femme et le désir (Paris, 
Messein). 



Créer une atmosphère, une ambiance 
dans laquelle se meuvent des person- 
nages d'autrefois, qui nous suggère 
cette pensée, à nous qui avons le 
recul nécessaire: « Oui, c'est ainsi que 
cette société devait vivre et agir » voilà 
ce qu'a réalisé admirablement M. Car- 
ton de Wiart dans son roman Les 
Vertus bourgeoises. 

11 serait même juste d'ajouter que 
peu d'oeuvres sont mieux adaptées aux 
époques que des auteurs se sont 
proposés de nous décrire. Tout y est 
narré avec une vérité qui fait que 
nous semblons être des témoins et c'est 
un mérite attestant la force d'un 
ouvrage qui n'emprunte rien à l'em- 
phase ni aux subtilités coutumières. 
Les Vertus bourgeoises sont une œuvre 
de belle et bonne facture littéraire. 

Voilà pour la forme de ce roman. 



Quant au fond, à sa signification, 
à sa portée — car il touche à l'his- 
toire — chacun le jugera d'après 
sa propre philosophie. On suit avec 
grand intérêt les attitudes complexes et, 
peut-être, un peu incertaines de Thierry 
de Longprez et, sans doute ne lui par- 
donnerait-on pas la fragilité de ses con- 
victions si on ne le savait sous la puis- 
sance de deux belles créatures de perdi- 
tion, qui font taire les tressauts d'un 
cœur resté candide et bon. 

Aussi comprend-on bien les remords 
de Thierry, qui commit des actions 
presque déshonorantes pour faire figure 
dans un clan de conspirateurs français 
dont les dites dames étaient le galant 
ornement. Les menées de ces conspira- 
teurs sont décrites avec maîtrise comme 
aussi l'irréductible maintien de M.Char- 
lier de Longprez dans son rigorisme 



- 336 — 



entier. De douces figures de fiancée et 
de sœur séduisent malgré leur efface- 
ment ; des foules se heurtent et partici- 
pent à l'animation qui fait que cette 
belle œuvre est à lire et à aimer. 

Une femme et le désir, par Valentine 
de Saint- Point. Il s'agit ici du désir des 
autres, adorateurs mâles et même fe- 
melles. Elle, la femme, est sans désir : 
Aude n'aime qu'elle même. Aude est la 
belle insensible qui voit venir à elle les 
passionnés : elle les provoque sans les 
accueillir. Et nous la trouvons, Aude, 
lisant, un soir de lassitude et d'ennui, 
les épîtres, toutes les épîtres qu'inspira 
son étrange beauté. Si l'impassible adu- 
lée prend un relief vigoureux, il n'en 
est pas de même de ses admirateurs qui 
ont le même geste, à peu près. Ainsi, 
peut-être, l'auteur l'a-t-il voulu. 

Dites, M. Rogniat, quel est l'auteur 
qui ne voudrait avoir commis quelques 
Péchés de Jeunesse comme les vôtres? 
Ce sont là des péchés dont vous ne 
rougirez jamais ; vous les habillez d'une 
mousse si fluide, d'un scepticisme si 
léger que, lors même que vous voulus- 
siez le contraire, ils s'avéreraient fran- 
çais, spirituellement. Louis Thomas 
nous a donné de ces pages joyeuses 
mais, bien que je prise fort sa fantaisie^ 
je préfère la vôtre qui se présente si 
verveuse, si inattendue, avec une grâce 
de si bon aloi. Vos esquisses amou- 
reuses, sous les diverses latitudes où 
vous les situez, sont des modèles 
d'exactitude et de finesse, et, entr'au- 
tres, votre « hantise » ce conte aux 
péripéties un peu menues mais si étour- 
dissant d'aperçus et de vivacité, fait 
qu'il faut considérer vos Péchés de Jeu- 
nesse comme des vertus très promet- 
teuses d'une gloire littéraire. 

Pour écrire des Histoires tragiques, 



deux jeunes gens collaborèrent et de 
leur collaboration résultèrent trente 
pages de texte. Dans la pensée jumelle 
des auteurs, les histoires qu'ils écrivi- 
rent furent épouvantables. Elles le sont 
moins pour le lecteur, car elles n'appor- 
tent même pas un frisson. Ces histoires 
ne sont donc ni tragiques, ni terribles et, 
puisqu'il ne faut faire aux enfants nulle 
peine... — pourquoi pas? — elles sont 
quelconques, disons-le froidement... 

Voici les entretiens d'une institutrice 
avec ses élèves et ce recueil est intitulé 
Entre nous. Ce ne sont pas des exem- 
ples secs et suffisants qu'un magister 
discoureur donne à ses victimes, mais 
des conversations empreintes d'une 
morale élevée qui trouvera un écho 
dans le cœur des enfants lecteurs de ces 
pages. Ils les liront avec d'autant plus 
de fruits, que ces pages sont écrites 
dans une langue très belle et qu'elles 
révèlent en M™^ Stiénon un auteur qui 
a, pour leur parler, l'autorité d'une âme 
avisée et sensible unie à la connaissance 
parfaite du petit monde qu'il fait agir 
et penser. 

Ces Histoires pour les grands enfants ^ 
par J. -F. -Louis Merlet, sont de lecture 
attachante. Elles sont de signification 
très diverses et, toutes, portent l'em- 
preinte d'une conception originale, 
hardie, d'un esprit que n'effraye aucune 
vérité. Sous une apparence de froideur, 
l'auteur sait émouvoir et tel conte, par 
sa fin imprévue, découvre le but de 
l'auteur qui est de nous arrêter de force 
devant le cas exposé et de provoquer la 
réflexion. Ceci est d'un art sobre et 
volontaire. 

Conter des histoires même avec agré- 
ment est-ce assez pour faire œuvre 
d'artiste? Il est certain que ces histoires 
perdent de leur pouvoir de plaire et de 



- 337 



charmer si elles ne sontpas charpentées, 
bâties logiquement. Ainsi, il y a dans 
le livre de M. Robert Veyssié : Grain 
de Foîile, des défauts que n'excuse pas 
le prestige d'une écriture châtiée. Ces 
défauts se manifestent toujours dans la 
conception du sujet. Ce Grain de Foule, 
par exemple, ce gavroche qui ne le cède 
en rien à l'autre, le légendaire, est plai- 
sant à considérer tant qu'il exerce sa 
« blague » dans la rue, qui est sienne. 
Mais lorsque l'auteur nous le montre 
dans l'usine, obéissant au remords 
d'avoir volé et se mutilant la main qui 
osa le larcin, il y a là du faux qui dé- 
tonne et la situation voulue tragique 
en devient triviale. C'est le reproche 
qu'on pourrait faire à d'autres de ces 
contes : manque de naturel, psycho- 
logie fantaisiste... et c'est dommage. 

Etrange Piédestal que celui de Paul 
Prist ! Quel est l'artiste digne de ce titre 
qui voudrait de la gloire au prix de 
l'infamie? Ce Montoisy, ce peintre, dont 
la belle et fière attitude se mue, dès les 
premières pages du livre, en l'exécrable 
conduite qui le mène jusqu'à proposer à 
sa femme de servir, par sa beauté, ses 
desseins d'arriviste, quel fantoche! Et 
comme après cela ses remords sont 
risibles. Ce roman, pas mal construit, 
contient des extravagances qui déflo- 
rent les plus belles pages. Paul Prist, 
qui ne manque pas, pourtant, de puis- 
sance créatrice, a puisé parfois dans la 
chronique scandaleuse. (Voir Willy.) 

Et bien, non, Madame, Les Mains 
tendues ne le sont pas dans la lumière. 
Le début de votre livre avait fait espé- 
rer une belle étude du cœur féminin que 
vous connaissez si bien, et voilà qu'en 
feuilletant ces pages on se détache de 
cette passionnette sans grand caractère. 
Votre amant falot et si inconsistant n'est 
pas de ce monde, et là où les sentiments, 



dans leur torturant contraste, devaient 
nous faire aimer cette aventure, nous 
n'avons trouvé, comme votre héroïne, 
que désillusion. Est-ce à dire que rien 
dans ce petit livre ne retient le lecteur? 
Certes, non. Il y a des descriptions 
vigoureuses d'une nature très belle qui 
font regretter que l'action ne soit digne 
du décor. Omer De Vuyst. 

Jehanne d'Orliac : Le Cahier des 
charges. (Sansot, Paris.) 

Voici un livre admirable. On sort de 
sa lecture comme d'un jardin parfumé, 
avec le désir d'y retourner. La pureté 
du style y est pareille à la fraîcheur 
d'une eau impolluée et murmurante. Et 
notre esprit a frisonne dans le ravisse- 
ment. 

Des charges ? Oui, si on les comprend 
aiguës sans méchanceté, spirituelles 
sans fiel, adroites sans déformations 
outrées. 

Une observation pénétrante servie 
par un don d'expression exacte, subtile, 
imagée, sur laquelle brode le précieux 
stylet de l'ironie. Celle-ci peut être 
acerbe et la plume que tient M"' d'Orliac 
fait sentir ses pointes, elle peut être 
compatissante et alors elle ne peut celer 
les émotions d'un cœur mélancolique : 

« Certes, notre désir de paix est incon- 
» testable et justifié, mais ce n'est pas à 
» nous à la posséder... nous n'en savons 
» que faire... il faut que ce soit elle qui 
» nous possède... et cette paix là,... ce 
» sont les grands cyprès qui la filent 
» autour de nous comme des quenouilles 
» inlassables... » 

Ceci est la conclusion d'une de ces 
« charges » : Le Droit des Autres qui est 
un petit chef-d'œuvre de finesse, épi- 
logue sur les obstacles constants qu'élève 
contre la paix de notre vie le droit des 
autres, et aussi les propres inquiétudes, 
jamais inapaisées, de notre « sociabilité.» 



Il» 



-"33^ 



Il est de ces « charges » qui sont des 
raccourcis de drames, émouvants dans 
la fermeté de l'écriture; il en est qui 
sont des « portraits » d'un dessin sobre 
et nerveux, qui ont la prenante élo- 
quence des eaux-fortes où chante la 
lumière ou bien l'attrait chatoyant des 
tableaux où les objets semblent vivre 
de la clarté des couleurs ou encore la 



patine délicate des vieilles estampes... 
Le Cahier des charges, œuvre d'un 
talent sain, apporte à la moisson actuelle 
des ouvrages en prose la riche gerbe qui 
s'adorne des rares quahtés de la jeune 
école française : la lucide simplicité du 
style dédaigneuse du verbalisme, la 
grâce des images, la sincérité de l'ob- 
servation et du sentiment. 

L. R. 



Les poèmes. 

VERS UN CLASSICISME, 



La poésie est à un tournant de son 
évolution : il semble que les poètes 
dédaignent le vague, le flou et le mysté- 
rieux. Les symbolistes avaient cherché 
à rendre l'inexprimable, le ténébreux; 
les nouveaux poètes veulent serrer la 
vie de plus près et, selon leurs tempéra- 
ments, les uns la veulent chanter sim- 
plement tandis que les autres s'efforcent 
d'en rendre magnifiquement les aspects 
d'éternité. La tendance nouvelle est 
d'être humain avant tout, de pénétrer 
mieux et plus profondément la nature; 
pourtant il ne faut pas, sous couleur de 
simplicité nous rendre toute banale 
l'écœurante réalité; il ne nous faut pas 
non plus un balbutiement puéril, ni une 
énumération sèche, ni une froide com- 
pilation scientifique. 

L'heure n'est plus de l'originalité à 
outrance; pour un peu l'on en revien- 
drait à cette parole bouddhique. « Celui- 
là seul est sage qui sait voir les choses 
en dehors de leur individualité ». 

Jules Romains n'a-t-il pas voulu re- 
créer « l'unanisme ». 

Depuis sa première œuvre « la Vie 
unanime », que j'ai signalée ici, je guet- 
tais l'apparition d'un nouveau volume; 
je ne sais ce qu'apporta son « Premier 



livre de prières » mais la dernière 
œuvre (i) m'est une déception. Je sais 
que c'est la pensée, la volonté de l'au- 
teur de détruire tout individualisme en 
lui, mais le but ici a tué la poésie : il 
n'y a plus dans « Un être en marche » 
qu'intellectualité ; avec un peu d'appli- 
cation, chacun pourrait écrire son poème 
unanime. 

Dans la première partie de son œuvre, 
J. Romains fait « l'épopée », au point de 
vue unanime, s'entend, de la prome- 
nade d'une pension de jeunes filles et 
dans la seconde partie, qu'il intitule 
lyrique, il chante la promenade du 
poète unanime à travers la ville. 

Je dis « il chante » un peu à tort, car 
son poème n'a rien d'un chant, le rythme 
y est purement mécanique; il y a par 
accident une petite pièce rimée presque 
jolie en strophes de 4 vers, deux alexan- 
drins et deux vers de quatre syllabes : 
dans le reste du volume, plus de rimes, 
les phrases allongent l'une après l'autre 
leur douze syllabes, puis tout-à-coup 
sans que rien le justifie, le mouvement 
est plus haletant, l'auteur précipite sa 



(i) Jules Romains : Uti être en marche. 
(Paris, Mercure de France, 3.50.) 



— 339 — 



pensée en petits vers de 4 syllabes; il n'y 
1 pas de raison pour que cela finisse et 
pourtant crac, le voilà qui aligne de 
longues files de faux alexandrins que 
suivent, en longues théories monotones, 
des vers de 5, de 4, de 8 ou de 9 syl- 
labes Cela n'a souvent du vers que la 
forme tj-pographique, car il écrira : 

Les yeux craignent le son ; 
On dirait qu'ils entendent 
Le bruit des wagons rudes 
Et qu'ils se ferment pour 
Remplacer le silence 
Par la douceur de l'ombre. 

Il est triste de voir dilapider un tel 
talent, car malgré sa volonté d'annihiler 
sa personnalité. 

Mes yeux n'ont pas de regard ; 

Ils ne voient rien et me tendent 

Une espèce de miroir. 

J'ai mon âme en haut de moi ; 

Je la tiens, je lui défends 

De descendre et de partir. 

malgré lui, dis-je, ses dons de poète 
éclatent dans de fulgurantes images qui 
viennent rompre à coups d^éclairs la 
mécanique monotonie du poème. 

Ainsi de même qu'il disciplinait sa 
pensée, il voulait la forme de ses vers 
bien arrêtée. C'est une tendance géné- 
rale de nos jours; les jeunes abandonnent 
de plus en plus le vers libre. Celui-ci 
a eu son heure; après le Parnasse, il fut 
nécessaire; si le symbolisme nous a 
donné un métier qui ne nous satisfait 
plus complètement, du moins aura-t-il 
eu une heureuse influence, assouplir 
encore le vers romantique et le vers 
nouveau gardera certes quelque chose 
de l'harmonie de la laisse symboliste. 
D'ailleurs une forme ne peut périr 
quand elle a donné des œuvres comme 
celles de V' erhaeren, Vielé Griffin, Van 
Lerberghe ou de Régnier. 

C'est le principal de ce qu'on peut 



déduire de l'enquête de Marinetti (i) 
sur le vers libre. Des diverses réponses, 
les plus intéressantes sont celles de 
Vielé Griffin, Camille Mauclair et Henri 
Ghéon. Certains comme Henri de 
Régnier semblent se désintéresser de 
la question, tandis que d'autres qui 
n'écrivent qu'en vers réguliers, avouent 
leur admiration. « Le vers libre, a pu 
dire le poète de « la Clarté de Vie » est 
deux fois iraditionnalistej dans son 
souci de l'adéquation de la forme à la 
pensée et celui de l'ordre asymétrique. 

La symétrie est une chose absurde en 
poésie, le dernier livre de J. Romains 
suffirait à en faire la preuve; celle d'un 
Racine ou d'un Hugo n'est qu'appa- 
rente : la beauté de leurs vers n'est pas 
seule dans le nombre; aussi pourrait-on 
poser en règle première du vers nou- 
veau la suppression de la césure fixe. 

Les règles d'ailleurs ne sont pas im- 
muables, puisque les poètes ignorent les 
raisons pour lesquelles ils les suivent. 
Les sjTnbolistes ont brisé l'ancien ap- 
pareil, déjà bien usé, des règles proso- 
diques; ils ont continué l'évolution 
romantique, jusqu'à la véritable anar- 
chie. Aujourd'hui pourtant, si le vers 
régulier ne nous satisfait plus, le désordre 
nous fait horreur. Cependant l'on ne 
peut ramener l'art d'une époque dis- 
parue, ni l'imiter; il faut être de son 
temps, la tradition n'est pas une rou- 
tine. C'est pourquoi Michel Arnauld, (2) 
celui-là même qui donna à l'Ermitage 
de si remarquables études sur Gœthe, 
désirerait conserver le vers libre, mais 
il le voudrait ordonné de telle façon 
qu'il put le lire comme l'auteur l'a 
écrit et surtout qu'il pût en gar- 
der la forme en la mémoire. Quel- 



( I ) F. T. Marinetti : EnqtUtt intirnationaU 
sur U vers lihrt tt maniftsU du Futurisme (Milan, 
éd. Poesia). 

i^i) Nouvelle Rtxnu français*, \** janvier 19 10. 



- 340 — 



qu'un imprudemment répondit à cela : 
« Le vers libre discipliné n'est plus le 
vers libre », comme si cette discipline 
devait être mécanique. 

Henri Ghéon (i) prétend d'ailleurs 
que cette discipline existe et il propose 
la strophe analytique, dans laquelle 
« chaque unité expressive de la pensée, 
chaque unité logique du discours, créera 
une imité rythmique » et ainsi la strophe 
sera l'expression totale et harmonique de 
la pensée. Qu'importe la façon dont on 
arrive au but, pourvu que le chant soit 
beau. Comme le dit N. Beauduin, (2) 
« l'art véritable n'est jamais étriqué ». 
La technique n'a qu'une importance 
secondaire. Ce qui fait le charme, l'in- 
vincible rayonnement qu'exerce la gé- 
nération nouvelle, c'est sa foi inébran- 
lable dans la vie, dans l'effort. 

Elle s'est enfuie du scepticisme dis- 
solvant. Sa conception du monde se 
distingue de celle de l'antiquité, du 
moyen âge et de la renaissance, par une 
plus grande unité, par une valeur plus 
égale attribuée à tout ce qui existe, et 
cela est dû à sa plus profonde compré- 
hension des processus naturels. » 

La génération nouvelle a l'obsession 
de plus d'unité; elle s'achemine vers un 
classicisfne ; elle ne peut retourner au 
classicisme, en art on ne fait pas ma- 
chine arrière, « il y a en art un fonds, 
ce qu'on appelle l'immuable, ce qui s'op- 
pose à la mode, à tout l'artificiel des 
conventions et des goûts du jour. Et c'est 
certainement à l'expression de ce fonds 
qu'un vrai poète s' attachera ». 

Si je cite N . Beauduin, c'est parce qu'il 
m'aidera à expliquer N. Beauduin : ce- 
lui-ci justifie pleinement ce qui, si sou- 
vent, fut répété : la critique, quoique 
l'on veuille s'abstraire, reste toujours 
personnelle. Quand le poète des 



«Triomphes» (i) écrit : « La jeune litté- 
rature, éprise d'une discipline profon- 
dément latine et française, l'a bien com- 
pris, elle qui se tend avec foi vers une 
sorte d'oratorio triomphal, vers de 
vastes sj'^mphonies poétiques où le chant 
sera mis en valeur, poèmes d'une signi- 
fication largement humaine, d'un lan- 
gage polyrythmique, d'une déclamation 
faite pour être entendue et comprise, 
alors c'est surtout à lui que je songe, à sa 
« Divine folie » (2) qui vient de paraître. 

Cette « divine folie » c'est celle dont 
parle Platon et qui est la joie de créer. 
Elle est synthétisée par quelques types 
de profonde humanité élus parmi les 
plus belles et les plus grandes figures de 
la légende et de l'histoire : l'enchaîné 
(Prométhée), le poète (Le Tasse), le 
Christ, le roi pénitent (David), Salomon, 
Job, Samson, Michel-Ange. 

Prométhée souffre de vouloir se con- 
naître : son désir de savoir, voilà le vau- 
tour qui lui ronge obstinément le cœur; 
si sa souffrance du moins le rend meil- 
leur et le grandit, il garde encore en soi 
le doute amer de la stérilité de sa souf- 
france et comme le soleil, seul dieu pour 
lui visible, reste silencieux, il se résigne 
à accepter l'énigme qui lie l'homme à 
l'animal, il se soumet aux lois inélucta- 
bles avec une héroïque douceur, pres- 
sentant déjà que l'homme ne pourra se 
grandir vraiment que par l'amour. Le 
Christ achèvera cette pensée : lui, qui 
n'a pu donner que sa vie et son sang, il 
demande à son père de redescendre sur 
la terre pour y souffrir et lutter parmi 
les hommes : 

Je reprendrais ma place et je dirais ta gloire 
Et ton règne céleste et ta force notoire, 
Mais seulement, Seigneur, le jour sacré, le jour 
Où sur le monde entier luirait l'immense 

[Amour. 



{i) Nouvelle Revue française, i«' avril 1910. 
(3) Rubriques nouvelles, !«• mai et !«■ juin 19 10. 



(i ) Voir le Thyrse de février 1910, page 174. 
(2) Nicolas Beauduin ; La divine folie (Paris, 
Les Rubriques nouvelles, 3 ix. 50). 



- 341 - 



David, le roi luxurieux pleure d'avoir 
senti son corps plus puissant que son 
âme, Salomon superbe et triomphant 
est misérable, car il a connu la vanité des 
choses, Job est tenté par Satan, Samson 
a eu la faiblesse de l'amour parmi des 
êtres lâches et bas, ainsi tous ont suc- 
combé aux lois humaines. Tous d'ail- 
leurs doivent s'agenouiller devant la 
Mort; ils peuvent comme 

Michel-Ange, debout, ivre d"ombre et de force 
Sous la fièvre d'ardeur qui dilatait son torse, 
Modeler la nature en un geste vermeil, 
Et, nouveau Jehovah, recréer le soleil, 

il faut se résigner et se réfugier dans 
« l'Illusion magique », la divine folie. 

Je veux tout posséder, je veux tout accomplir, 
Et l'existence morne, il me faut la remplir 
D'un rêve foudroyant et riche qui l'embrasse; 
J'y mettrai tant de feu, tant de foi, tant d'extase, 
Que ce néant futile, équivoque et banni, 
Deviendra tout un monde et tout un infini. 

Voilà du vrai lyrisme et du meilleur; 
il y a dans tout le volume un souffle de 
vitalité qui exalte et emporte ce que 
l'œuvre paraît avoir de trop littéraire, 
de trop savant ou de trop philosophique, 
car j'entends déjà les reproches que 
pourront faire à cette œuvre les gens qui 
prônent un art soit disant simple, un 
art d'une naïveté si empruntée que Gi- 
raud a pu dire de tels poèmes simples 
que c'étaient « les salivations d'un vieux 
nègre retombé en enfance ». 

Je tiens pourtant pour sincère l'art de 
N. Beauduin; d'ailleurs qui le condam- 
nerait devrait nier l'œuvre de Ver- 
haeren : il y aurait à faire un rapproche- 
ment entre les Rythmes souverains et la 
Divine folie, l'on pourrait comparer le 
génie latin et le génie germain dans 
leurs conceptions de Michel-Ange à la 
Sixtino : le parallèle no serait pas tout 
au désavantage du poète latin. 

Le vers eurythmique de N. Beauduin 
sera peut-être, à côté du vers libre, celui 
de la nouvelle génération : la césure fixe 



n'existe plus; plus de cheville puisque 
le mélange des mètres est permis, 
l'hiatus est toléré, l'allitération est un 
moyen de beauté, la seule tyrannie est 
celle, si nécessaire au vers français, de 
la rime, encore celle-ci se réduit-elle à 
l'écho sonore, à l'assonance. Il y a peu 
de beaux vers isolés, mais il y a de belles 
périodes. 

A côté du vers de N. Beauduin, celui 
de Louis Mercier (i) se ressent tout de 
suite d'une contrainte. 

Et quand la foule vit, au seuil de l'ossuaire, 
Lazare, en son linceul, apparaître debout. 
Livide, frissonnant et clignant des paupières, 
Comme undormeur qu'on vient d'éveiller tout 

[à coup. 
Elle eut peur du prodige et s'enfuit dans la 

[crainte. 
De voir le Très-Haut face à face et de mourir. 

Au demeurant, c'est un beau livre : le 
vers est riche, les images sont grandes 
et les pensées nobles. La figure de 
Lazare ressuscité est intéressante : il se 
voudrait donner tout entier au bonheur 
de vivre, mais ses sœurs l'interrogent 
sur l'au-delà du tombeau et Lazare ne 
se souvient pas; il voudrait aimer comme 
autrefois, mais son amante se prosterne 
à ses pieds. 

Elle était devant lui comme on est devant Dieu. 

L^ mère qui vient d'enterrer son 
enfant lui demande un mot de conso- 
lation, mais Lazare ne sait rien du 
tombeau. La populace lui demande 
des miracles, mais Lazare est un 
doux qui ne peut qu'aimer et croire. 

Plus traditionnaliste encore que L. 
Mercier nous apparaît Henri Allorge (2) 
qui s'est dépeint dans ces vers: 



(1) Louis Mbrci&r : Lazart U rtssuscitè, 
suivi de Pence Pilate (Paris, Calmann Lévy, 
3 fr. 50). 

(3) Henri Allorge : \J Essor éternel (Pari-^, 
librairie P!"" ' '"•• !■-■ 



— 342 — 



O poète, reçois avec des mains très pures 
Le feu resplendissant qui te vient des aïeux; 
Entretiens en la flamme avec un soin pieux, 
Et puisses-tu laisser pour les races futures 
Plus brillant le flambeau que tu reçus des 

[Dieux ! 

Ce n'est pas de la rêverie, mais plutôt 
des méditations; c'est bien du même 
poète qui écrivit ce volume de vers qui 
fit sensation « L'âme géométrique » 
malgré qu'ici il paraisse véritablement 
inspi^ré. La noblesse de l'inspiration, 
la beauté des images, la grandeur 
des pensées et la fermeté du rythme font 
aimer l'auteur et s'il fallait, à son pro- 
pos, évoquer un poète aimé, m'apparaî- 
trait la figure si noble et si sympathique 
de Sully Prudhomme. 

Comme nous voilà loin du vers libre ! 
Faut-il ajouter que Henri Allorge 
vient d'obtenir, en partage avec 
Alexandre Arnoux et d'autres, un 
prix Davaine. 

Voici un autre lauréat de l'Académie, 
W. Chapman (i) qui partage avec Val- 
lery Radot, le poète des Grains de 
Myrrhe et Hélène Seguin le prix Archon- 
Despérouses. Je ne sais comment se pra- 
tique la distribution de ces prix, mais 
elle donne lieu à de singuliers rappro- 
chements. Les « Ra5'ons du Nord » ne 
renferment pas mal de prose rimée, ce 
sont presque tous poèmes de circon- 
stance avec des vers comme ceux-ci : 

Le soleil flamboyant du progrès illumine 
Les trésors de pays sans borne et sans rivaux. 

Comme Hamlet, je lis des mots, des 
mots. 

Que veut dire cette strophe qui ter- 
mine le poème que A. Dorchain propose 
à notre admiration, dans les Annales, 
où je lis les noms des lauréats? 



Il (le poète) plane sans frayeur, sans contrainte^ 

[sans règles; 
Et les yeux sur le ciel de l'art qui le ravit, 
Tout baigné des rayons de l'idéal, il vit 
Dans la communion des anges et des aigles. 

Il semble d'ailleurs qu'à la Revue dei 
PoèteSfV on n'édite que des médiocrités ; 
le mot d'ordre est ici se ressembler; je 
songe à ces dominos noirs, (dont parle, 
je crois, M'"« de Staël), qui, pour recon- 
naître leur image dans la glace, devaient 
faire un signe de tête. 

Voici de Riberolles : (i) à part les quel- 
ques poèmes du « Foyer » ce ne sont 
encore que des pièces de circonstances j 
elles ne manquent pas de facilité ni de 
cadence, mais à la correction d'un 
rimeur, je préférerai toujours les fautes 
d'un vrai poète. 

Paul de Chèvremont, (2) avec de la 
fantaisie et de l'esprit, a quelque chose 
d'un poète du xvilP siècle : il vous fait 
un joli poème sur n'importe quel sujet, 
sur une boîte de pralines, par exemple, 
sur un parapluie ou sur un face à main 
ou bien il dit mille choses précieuses sui 
les charmes de son amie. La joliesse 
n'est point l'art. 

Il y a dans ces volumes de petits 
papiers où, à se contenter de louangei 
les auteurs, l'on trouve une critique 
toute faite; chacun de ces trois livres 
de la Revue des Poètes est un chef- 
d'œuvre. Si j'en crois le papillon qui 
s'échappe maintenant de ce gros vo- 
lume, Edmond Gojon (3) est un de nos 
jeunes les mieux doué. « Les pages sur 
Paris, le poème de la chevelure, le livré 
d'Hélène avec leurs visions grandioses, 
leurs images hardies et neuves et la 



(i) W. Chapman : Les Rayons du Nord. 
(Paris, la Revue des poètes, 3.50). 



(i) A. de Riberolles : La Ronde des Idées. 
(Paris, la Revue des poètes, 3. 50). 

(2) Paul de Chèvremont : Images blanches et 
noires (Pins, la Revue des poètes, 3.50.) 

(3) Edmond Gojon : Le Visage penché (Paris, 
E. Fasquelle, 3 fr. 50). 



- 343 - 



force lyrique de leur mouvement que 
règle ute forme toujours impeccable, 
font de cette œuvre très moderne l'une 
des meilleures de la poésie contempo- 
raine!», 

Oseni-je regarder ce jeune homme 
en face tt relever ce « Visage penché » ? 

Le Iout poème qui ouvre le livre 
laisse asse: paraître sa suffisance; le 
Jardin de mon oncle, je le laisse à 
J. Ochsé à qui il est dédié ; passons toute 
cette littérature « Chanson dit poète 
pauvre:», ah! voici le livre d Hélène; 
le thène d'amour, l'auteur l'a-t-il su 
rajeunir' qu'apporte-t-il qui n'ait pas 
été dit? des mots encore, des mots 
creux. A propos de lettres d'amour^ il 
écrit : 



Ah! je voudrais les coudre entre elles, pour en 
Avec du fer, avec des ronces et du crin [faire 
Un habit de douleur, un brûlant scapulaire. 

C'est à peine si dans le poème titré 
le Retour, il y a par ci par là des éclairs 
de vrais sentiments. La meilleure partie 
du livre serait encore le Refuge de l'en- 
fance que ne cite pas le complaisant 
prospectus. En somme, ce volume 
aurait, aussi bien que d'autres, qui furent 
primés, mérité un prix de l'académie. 
G.-M. Rodrigue. 

P. S. La poste m'a remis en avril, 
sans son contenu, une bande à mon nom 
afifranchie de 20 centimes, timbrée de 
Paris XVI, place Chopin : prière à 
l'auteur de renouveler son envoi. 



Le Salon des Beaux=Arts. 



Messieurs les peintres sont gens 
fo:t dépourvus de philosophie. Tandis 
que tout, dans l'organisation de l'actuel 
tnennal, était fait pour provoquer 
1 humour et l'ironie, ils s'oublièrent 
en de lourdes indignations. Ils allèrent 
même jusqu'à s'assembler en de tumul- 
tueux meetings protestataires. Il fallait 
les entendre faire le procès de l'Admi- 
nistration! Il fallait les entendre com- 
parer à une grange le hall du Cinquan- 
tenaire et les salles de la collection 
Michotte à quelque installation de laby- 
rinthe forain ; parler de scandale à 
propos de certaine location de tapis, 
juger malséant le soin qu'on prit de 
les reléguer loin du Solbosch. Il 
fallait surtout les entendre commenter 
les divers incidents qui agrémen- 
tèrent l'inauguration officielle! Tudieu, 
quelle musique! 

A mon avis, ces belles colères contre 
l'administration trahissent plus de naï- 



veté que de bon sens. Ces messieurs 
découvrent-ils donc aujourd'hui seule- 
ment le vr«ù caractère du Mécénat 
qu'exerce l'Etat! S'imaginent-ils donc 
que ce Mécénat a quelque autre raison 
d'être que des extensions de cadres 
administratifs, de « laborieuses » mis- 
sions en Italie, et quelques satisfactions 
données à la vanité organisatrice de 
braves gens titrés et rentes, en quête 
d'un passe-temps aristocratique ! 

Sans doute, dans les discours, les 
papiers officiels, les cantates, les confé- 
rences « âme belge », on célèbre sur 
les modes lyriques, les « glorieuses 
manifestations du génie pictural de la 
race » ; on affirme qu'elles constituent, 
les dites manifestations, « les plus beaux 
fleurons de notre couronne artistique »; 
ou avoue « de légitimes fiertés » à ce 
propos. Mais qui peut se laisser prendre 
à cette littérature ! Une pudeur budgé- 
taire, ce lyrisme 1 Tout le monde s;iit 



~ 344 



cela. Et voici précisément que des ar- 
tistes dont, à toutes les occasions, on 
vante le parfait esprit réaliste, agissent 
comme si dételles constatations banales 
bouleversaient toutes leurs notions des 
choses et de la Vie! Où donc ça se 
passe-t-il d'autre façon? En France, 
dans les Allemagnes,au Kamchatka?Où 
donc? — Je le répète : par son organi- 
sation, l'actuel Salon ne fit que préciser 
ses principes intimes, que réaliser son 
essentielle logique. Loin de s'éton- 
ner qu'il soit tel, il y aurait plutôt lieu 
de s'émerveiller chaque fois qu'il ne l'est 
point. Oh! si lagent irritable et ingrate 
des Peintres pouvait prendre exemple 
sur la gent sensible des Poètes ! Quelle 
admirable leçon celle-ci lui donne- 
rait! Trois mètres de cimaise... par- 
don, d'espalier, dans une galerie obs- 
cure... et si vous voyiez leurs joies, leurs 
reconnaissances, leurs fiertés, leurs dila- 
tations, à nos nourrissons des muses ! 



Quant à la peinture, est-il bien néces- 
saire d'en parler longuement! Les expo- 
sitions des produits du « génie pictural 
de la race » sont si fréquentes — Sillon, 
Pour l'Art, Indépendants, Beaux-Arts, 
Printemps, Salle Boute, Cercle Artis- 
tique... — que nos triennaux devien- 
nent sans inédit et sans surprise. Sans 
doute, le plaisir est grand toujours de 
retrouver des œuvres comme le Mort 
de Laermans, le Soir et L'Atito7nne de 
Claus, V Ecole de Platon de Delville, la 
Mangeuse d'huîtres d'Ensor, la Nuit de 
Heymans, les Pâturages de Bernier, 
les Bouleaux de Verstraeten, d'autres 
encore. Et l'avantage n'est point mince de 
savoir reconnaître,de loin, les inévitables 
Lempoels, Cambier, Detilleux et autres 
qui jouent, dans nos salons, des rôles 
utiles d' « éléments de comparaisons » : 
on passe vite, et c'est du temps gagné... 



Mais un certain sentiment de malaise, 
qui tient à ce manque d'imprévu, est 
difficilement évitable. Si les yeux sont 
satisfaits, l'esprit, lui, ne l'est point. 
Quelque chose froisse sa logique. Cette 
idée que, puisque fatalement les Trien- 
naux répètent les exposition^ particu- 
lières et les expositions de cercles, ils 
devraient se donner une mission de 
sélection intelligente et offrir ainsi, 
périodiquement, un tableau complet, ou 
presque, d'un moment de la oeinture 
belge, cette idée lui parait d'une réalisa- 
tion si simple^ que la voir méconnue lui 
cause une réelle déception. N'est-ce 
point là, en effet, le seul enseignement 
dont soient capables, aujourd'hui, les 
grands salons de peinture? Ce salon 
représentatif, le critique et l'awateur, 
grâce à leurs souvenirs, le coustituent 
en imagination de façon si parfaite, 
qu'ils ne peuvent pas ne pas ressentir 
vivement l'incohérence de celui qu'on 
leur présente. Et cette année, le voisi- 
nage des Sections étrangères, et pr.nci- 
palement celui de la Section française, 
où se manifeste, tout au moins, une 
tendance à se soucier d'une telle syn- 
thèse, rend cette incohérence plus sen- 
sible encore... 

Bien entendu, j'analyse simplement 
ici l'impression générale, chez beaucoup 
un peu confuse, que procure la visite de 
l'actuelle Triennale, Je n'ai nul dessein 
de « formuler des vœux » en vue du per- j 
fectionnement de ^institution. Ce serait ' 
là chose fort vaine, dénotant quelque in- 
génuité. Les institutions collectives sont 
vouées à la médiocrité en vertu de leur 
principe même : il faut apprendre à ne 
leur rien demander qui contrarie leu' 
nature foncière... En consentant à cette 
Sagesse, nous en trouverons, d'ailleurs, 
la récompense. Faisant bon marché de 
l'incohérence de l'ensemble, nous pour- 
rons d'autant mieux nous plaire à cer- 
tains détails charmants, aux nus deGou- 



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weloos, de Colin, de Navez, soyeux, 
nen'eux, savoureux, au paysage subtile- 
ment lumineux de Biuard, à un Opso- 
mer plein d'obsen'ation narquoise, aux 
Lambert même, quoique papillotants à 
l'excès, à de très beaux Oleffe; à... — 



mais évitons les palmarès,n 'est-ce pas !— 
Ces œuvres là sauvent le Salon de la 
monotonie et de la banalité. Elles lui 
conservent une apparence de raison 
d'être. C'est plus que rien. 

Jacques Leblanc. 



Le * blanc et noir » au Salon, 



Aujourd'hui, mieux que jamais, notre 
race éprise de colorations savoureuses, 
a su en exprimer toute la puissance, en 
refléter l'impression vivante et animée, 
même dans le « Blanc et Noir » ainsi 
nommé, parce que le blanc et le noir 
(qui n'existent pas au sens absolu dans 
la nature)... n'y jouent non plus qu'un 
rôle vraiment minime. Bien plus sou- 
vent, en eJBfet, les belles tonalités fauves, 
brunes ou sanguines, tentent particu- 
lièrement nos dessinateurs et nos gra- 
veurs, et ce n'est donc là, en somme, 
qu'une rubrique fatalement restrictive, 
englobant par à peu près tous les genres 
dont le mode d'interprétation principal 
est le dessin, cette éternelle probité