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Full text of "Lettres de Mme de Sévigné : précédées d'une notice sur sa vie et du traité sur le style épistolaire de Madame de Sévigné"

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LETTRES 



DE 



M M DE SEVIGNÉ 



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PARIS , 
TYPOGRAPHIE DE F1RMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, M». 






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LETTRES 



DE 



M" DE SÉVIGNÉ, 

A 

PRÉCÉDÉES D'UNE NOTICE S4J*- SA VIF. 

ET DU TR^TÉ SUR LE STYLE ÉPISTOLÂIRK 
"' 
DE MADAME DE SÉVIGNÉ'. S / 

V ; 

PAR M.SUARD, . 

ÎECRETAIRE P£BrETl EL DE flh I II jtfl>^> llif I I I I I 



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ERANCAIS 



PARIS, 



LIBRAIRIE DE FIRM1N DLDOT FRERES, 

IMPRIMEURS DE L'iNSTITUT, 

RUE JACOB , 56. 



1846. 

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AVERTISSEMENT. 



Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame 
de Sévigné. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publié en 
1841. Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce recueil 
fait avec le goût qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces lettres, qui ne 
se trouvent point dans son édition , sont extraites , soit du choix donné par 
M. de Monmerqué (1), soit du choix moral, publié en 1824 (2), soit enfin du 
recueil complet de ses lettres, publiées par M. de Monmerqué, à qui nous 
devons la meilleure édition du texte et dont les notes si instructives sont le 
résultai d'une immense lecture. 

Parmi les additions que nous avons faites , on remarquera , dès le com- 
mencement, vingt lettres relatives au procès de Fouquet; elles offrent un 
vif intérêt , et elles sont aussi remarquables par le style que par le sujet 
qu'elles traitent. 

Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil, connaîtra 
tout ce que la correspondance de madame de Sévigné offre de plus saillant 
en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus instructif, 
sous le rapport des mœurs et de l'histoire du temps. Mais il y aura toujours 
avantage et plaisir à lire en entier cette vaste correspondance , que chacun 
cependant trouve encore trop courte, tant l'intérêt et le naturel du style 
en font oublier l'étendue au lecteur, charmé de se trouver initié à ce que 
l'âme et l'esprit de madame de Sévigné ont de plus intime, et à tous les 
secrets détails de cette époque, qui sera toujours le grand siècle de la France. 

Entre tons les ouvrages qui ont été écrits sur madame de Sévigné et 
sur son siècle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agréable et qui re- 
présente mieux l'état de la société à cette époque que celui que vient de 
publier M. walckenaer, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions 
et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intérêt, qui est souvent 
dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous raconte l'enlè- 
vement de madame de Miramion par Bussy Rabutin , ou , lorsqu'il nous 
lait assister à la lecture d'une pièce de Corneille , à l'hôtel de Rambouillet, 
en présence de madame de Sévigné, etc., etc. Nulle part on ne saurait trou- 
ver un exposé plus clair et plus précis de la Fronde. Enfin, ce qui ajoute un 
grand prix, même aux moindres détails, c'est qu'il n'en est aucun qui 
ne soit justifié par des preuves authentiques, où l'on retrouve l'érudition 
la plus étendue, qui sait se cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude 
scrupuleuse de l'historien. A. F.-D. 

(1) Ce choix , en 2 volumes , publié chez Biaise, ne contient que Ii5 lettres 

(2) Ce choix, en 3 volumes, publié chez Boulland, contient 233 lettres, sou- 
vent très-abrégées. 



NOTICE 



MADAME DE SÉVIGNÉ 



Sévigné (Marie deRabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, 
en Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Ra- 
butin, baron de Chantai, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe 
de Coulanges , conseiller d'État. La première de ces deux familles 
était d'une noblesse bien plus ancienne que la seconde : d'après 
une charte retrouvée par Bussy , l'origine des Rabutins remontait 
au XI e siècle. Marie de Rabutin était encore au berceau lorsqu'elle 
perdit son père ; le baron de Chantai fut tué en 1627, en combattant 
sous les ordres du marquis de Toiras, pour repousser les Anglais de 
l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que cinq ans. Restée orphe- 
line à l'âge de six ans , Marie de Rabutin fut placée sous la tu- 
tèle de son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636 , où elle le perdit. 
Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abbé de Coulanges , 
son oncle. C'est lui qu'elle désigne dans ses lettres sous le nom de 
Bien bon, et pour lequel elle témoigne si souvent, avec cet accent 
de sensibilité qui lui appartient , une reconnaissance toute filiale. 
Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en effet, de soins tout 
paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant d'instruc- 
tion qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir : et on leur 
permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, 
qu'on lui donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'es- 
pagnol ; le savant Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sé- 
rieuses leçons de ces deux maîtres succédèrent celles d'une cour 
élégante et polie, qui commençait à servir de modèle à l'Europe 
pour la grâce des manières et la délicatesse de l'esprit. C'était la 
cour d'Anne d'Autriche , où elle passa les plus belles années de sa 
jeunesse. 

Elle se maria jeune encore en 1644 : elle n'avait pas atteint sa 
dix-huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un 






II NOTICE 

fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent 
rendre une femme heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, 
il dissipa une bonne partie de son bien , et délaissa sa femme pour 
des maîtresses. Il était d'autant plus difficile de lui pardonner ses 
infidélités et ses désordres, qu'il joignait à son goût pour la dissipa- 
tion une humeur brusque et un caractère rude et difficile. Cepen- 
dant non-seulement madame de Sévigné resta sévèrement attachée 
à ses devoirs d'épouse, mais même l'affection qu'elle avait conçue 
pour son mari ne put s'éteindre. « Le marquis de Sévigné, dit Con- 
rart dans ses Mémoires , disait quelquefois à sa femme qu'il croyait 
qu'elle eût été très-agréable pour un autre ; mais que pour lui , elle 
ne pouvait lui plaire. On disait aussi qu'il y avait cette différence 
entre son mari et elle, qu'il l'estimait et ne l'aimait point, au lieu 
qu'elle l'aimait et ne l'estimait point. En effet , elle lui témoignait 
de l'affection : mais, comme elle avait l'esprit vif et délicat , elle ne 
l'estimait pas beaucoup, et elle avait cela de commun avec la plu- 
part des honnêtes gens ; car, bien qu'il eût quelque esprit et qu'il 
fût assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodait point de lui, 
et il passait presque partout pour fâcheux ; de sorte que peu de 
gens l'ont regretté. » Cette union si mal assortie ne dura que sept 
années. Le marquis de Sévigné et le chevalier d'Albret courtisaient 
en même temps madame de Gondran. Cette rivalité amena une 
rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de son ad- 
versaire. La blessure était mortelle : il expira peu de temps après le 
combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis 
de Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz , 
son parent, l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait 
carrière à son humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu 
quelque temps pour la Fronde aux côtés du chevalier Renaud de 
Sévigné, son oncle, qui commandait le fameux régiment de Co- 
rinthe, levé par le coadjuteur pour le parlement. 

On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame 
de Sévigné pendant son mariage et les premières années de son veu- 
vage; mais dans ces quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, 
cette vivacité spirituelle, cette grâce ingénieuse et délieate qui l'ont 
immortalisée. En 1647, elle écrivait à son cousin, le comte Bussy de 
Rabutin : « Je vous trouve un plaisant mignon , de ne m'avo'ir pas 
écrit depuis deux mois : avez- vous oublié qui je suis , et le rang 
que je liens dans la famille? Oh ! vraiment , petit cadet , je vous en 



SUR MADAME DE SÉVIGNE, III 

ferai bien ressouvenir ! si vous me fâchez, je vous réduirai au 
lambel 1 . Vous savez que je suis sur la fin d'une* grossesse, et je 
ne trouve en vous non plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais 
encore fille. Eh bien, je vous apprends , quand vous en devriez en- 
rager, que je suis accouchée d'un garçon» à qui je. vais faire sucer 
la haine contre vous avec le lait ; et que j'en ferai encore bien d'au- 
tres , seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez pas eu 
l'esprit d'en faire autant : le beau faiseur de filles ! etc. » Sans doute 
les années donneront plus d'étendue et de force à l'esprit de madame 
de Sévigné , plus de souplesse à son talent : mais on voit que dès 
cette époque elle écrivait avec une vivacité et une grâce peu com- 
munes ; et il est étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu dire qu'elle 
était loin d'écrire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la 
suite. 

Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au 
monde tant que dura leur enfance , et se réduisit au commerce de 
quelques amis. Elle remplit tous ses devoirs de mère avecunetendre 
sollicitude , qu'éclairait un jugement excellent. Afin d'être tout 
entière à ses enfants, elle ne voulut point , si jeune qu'elle fût en- 
core , profiter des occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle 
de se remarier. Ceux qui eussent voulu se faire agréer d'elle comme 
amants furent éconduits , aussi bien que les prétendants au titre 
d'époux. Parmi les premiers , on vit figurer de fort illustres per- 
sonnages. Turenne se montra quelque temps fort épris de la sé- 
duisante veuve : le prince de Conti et le surintendant Fouquet ne 
négligèrent rien pour toucher son cœur. Bussy écrivait à sa cousine 
eu 1654 : « Tenez- vous bien, ma belle cousine! telle dame qui 
n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse ; et qui peut résister 
aux finances du roi, ne résiste pas toujours aux cousins de Sa Ma- 
jesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein , je 
vois bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous 
y opposerez pas, sachant, comme vous faites , avec quelle capacité 

je me suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres. Ce 

qui m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces 
deux rivaux ; et il me semble déjà vous entendre dire : 

Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin ; 
O Die u , l'étrange peine 1 

1 Le lambel est un filet accompagné de plusieurs pendants , qui se met en 
forme de brisure dans les armoiries , pour distinguer les branches cadettes de la 



IV NOTICE 

Dois-je chasser l'ami de mon cousin ' ? 
Dois-je chasser le cousin de la reine 2 ? 

Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes , 
et que mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un 
ne vous plaira-t-elle pas 3 ; peut-être aussi , la figure de l'autre 4 : 
mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits 
depuis mon départ ; à combien $ acquits patents il a mis votre 
liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma chère cou- 
sine ; n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu , 
comme si c'était une chose solide ; et vous méprisez le bien , 
comme si vous ne pouviez jamais en manquer, etc. » De pareils 
conseils restaient sans effet sur madame de Sévigné. Assurément 
sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux insinuations 
de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une na- 
ture froide ; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une 
imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage ; et la per- 
fection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun 
de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de 
bon goût nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat , un esprit 
aussi fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal 
ne se trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le mé- 
diocre et ambitieux Conti , ni dans l'inconstant Fouquet ; encore 
moins dans le fat chevalier de Méré , et dans le diseur de bons 
mots M. du Lude, qui furent aussi au nombre des soupirants; 
encore moins dans le bonhomme Ménage , car lui aussi fut blessé 
au cœur, et risqua plus d'une fois , malgré sa timidité et sa gau- 
cherie , des déclarations qui étaient repoussées avec de piquantes 
et inoffensives plaisanteries. 

Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes 
grâces, de manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait 
dans ses refus un tact si délicat , des façons si douces et si aima- 
bles, un ascendant si fort de bon sens et de raison, que les amants 

branche aînée. Madame de Sévigné était le dernier rejeton de la branche aînée 
des Rabutins. 

1 Fouquet. 

2 Le prince de Conti. . 

3 Le prince de Conti était contrefait. 

4 Fouquet, qu'on disait ne point trouver de cruelles, devait moins ses succès 
aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit et à l'attrait d'une grande 
fortune libéralement prodiguée. 



SUR MADAME DE SEVIGNE. V 

rebutés devenaient de sincères et fidèles amis. « Il n'y a guère que 
vous dans le royaume , lui écrivait Bussy, qui puissiez réduire un 
amant à se contenter d'amitié: nous n'en voyons presque point qui, 
d'amant éconduit, ne devienne ennemi ; et je suis persuadé qu'il 
faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte 
que le dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec 
elle. » Bussy avait raison de conclure ainsi. 

Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pou- 
voir le faire sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se 
fit placer au premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur 
esprit et leur beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de 
Rambouillet duraitencore. On sait qu'elle fut une des dames les plus 
admirées du cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son 
esprit gagna encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce 
de cette société ingénieuse : elle s'y raffina , sans s'y gâter. Elle 
laissa aux femmes d'un goût moins pur, d'un jugement moins so- 
lide que le sien , les subtilités , les fadeurs , le purisme affecté. On 
la compta au nombre des précieuses l ; mais ce nom était alors 
synonyme de femme d'esprit. Quand Molière personnifia dans Ca- 
thos et Madelon la pruderie , le pédantisme et l'extravagance dont 
l'hôtel de Rambouillet avait donné les modèles, il eut grand soin de 
faire une distinction, et d'intituler sa pièce les Précieuses ridicules. 

A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu 
scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa 
cousine, on lit cet avertissement : « Nous vous verrons un jour re- 
gretter le temps que vous aurez perdu ; nous vous verrons repen- 
tir d'avoir mal employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de 
peine acquérir et conserver une réputation qu'un médisant vous 
peut ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite. » 
Il est malheureusement trop vrai que la médisance peut quel- 
quefois détruire ou compromettre les réputations les plus légi- 
times et les plus solidement établies. Si madame de Sévigné 
n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette observation , ce 
ne fut pas la faute de Bussy ; car lui-même se chargea d'être ce 
médisant dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se trou- 
vant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne 
de cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt 
de dix mille livres. Le service qu'il demandait fut promis sans 

1 Voir le Dictionnaire historique des Précieuses, par le sieur de Somaize. 



VI NOTICE 

peiiie : mais certaines formalités un peu longues , que la prudence 
de l'abbé de Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de 
la somme, Bussy se persuada qu'on l'avait joué par une promesse 
vaine : irascible comme il l'était, il crut à un mauvais procédé. 
Il avait l'habitude de se venger avec emportement de tous les torts 
dont il était ou se croyait victime : il inséra dans son Histoire amou- 
reuse des Gaules un portrait satirique de madame de Sévigné , où 
non -seulement il présentait sous un jour ridicule les qualités de son 
cœur et de son esprit, mais lui prêtait des défauts et des vices qu'elle 
n'avait jamais eus. Ainsi, méconnaissant cette vertu si pure à la- 
quelle il avait lui-même rendu hommage, il l'accusait de cacher 
sous les dehors d'une prude les désordres d'une femme galante. 
Ce portrait était pis qu'une satire, c'était une noire calomnie. Après 
avoir couru quelque temps manuscrit , il fut imprimé , avec le livre 
dont il faisait partie. Le monde fut assez juste pour ne pas se lais- 
ser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait conçue de madame 
de Sévigné : mais , quoiqu'elle fût sans effet, une telle attaque ve- 
nant d'un ami , d'un parent, porta un coup douloureux à une âme 
aussi noble, à un cœur aussi sensible. Cependant il suffit au cou- 
pable de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour 
obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment 
durable chez madame de Sévigné : bonne et indulgente comme elle 
était, le ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première 
occasion de s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'at- 
tendit même pas pour pardonner à son cousin , qu'il fût malheu- 
reux : leur réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses 
scandaleuses témérités , se fit envoyer à la Bastille. 

En 1664 , madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans 
une de ses plus chères affections. Fouquet , qui s'était résigné à 
l'aimer comme elle le voulait, et non comme il l'eût désiré, et 
qu'elle comptait au nombre de ses amis les plus dévoués , fut ar- 
rêté à Nantes, et condamné , après un long procès, à la prison pour 
le reste de ses jours. Pendant quelque temps sa vie fut en péril. 
Plusieurs membres de la commission instituée pour le juger opi- 
naient avec force pour qu'il payât de sa tête les désordres de son 
administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété les débats 
qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres écrites 
coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des diverses 
phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne avait 



iUR MADAME DE SÉVIGNÉ. VII 

été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait alors 
dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la corres- 
pondance de madame de Sévigné , il est peu de parties qui offrent 
plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre 
compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti , elle trace un 
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire ; 
elle écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres , où se déploie toute 
son imagination et tout son cœur, ont été justement regardées 
comme un trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de 
Pomponne courait risque d'être intercepté avant de parvenir à sa 
destination. Dans un temps où la persécution s'étendait sur les 
amis de Fouquet, il eût été dangereux d'être surpris à le plaindre , 
à l'admirer, et à faire circuler des réflexions sur le noble sang-froid 
de l'accusé et l'indécent acharnement des juges. Madame de Sévi- 
gné était trop fidèle à l'amitié pour s'arrêter devant ces craintes ; 
elle eut le courage de ses alarmes et de sa douleur. Par là , le sou- 
venir de son amitié pour Fouquet a mérité d'être associé à celui du 
noble dévouement que lui témoignèrent Pellisson et la Fontaine. 
Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient 
les torts des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles , en 
voyant sa fille , objet de tant de soins et de tant d'amour, croître 
chaque jour en beauté , en esprit et en grâces. Elle la présenta 
dans le monde en 1663, et la vit avec orgueil s'attirer les hom- 
mages de tout ce qu'il y avait de distingué à la ville et à la cour. 
Elle-même conservait encore assez de jeunesse pour que le monde, 
qu'elle enchantait de plus en plus par son esprit, réservât une part 
d'éloges à sa beauté. La mère et la tille formaient un couple bril- 
lant et unique , qui attirait tous les regards. Les seigneurs à la 
mode , les poètes de cour, imaginaient pour elles les compliments 
les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de 
ses plus jolis madrigaux : 

Blondins accoutumés à faire des conquêtes , 
Devant -ce jeune objet si charmant et si doux , 
Tout grands héros que vous êtes , 
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux. 
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue ■ : 
Quelle que soit l'offrande , elle n'est point reçue ; 

' Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage dOinphile dans un 
ballet de la cour. 



VIII NOTICE 

Elle verrait mourir le plus fidèle amant , 
Faute de l'assister d'un regard seulement. 
Injuste procédé, sotte façon de faire, 
Que la pucelle tient de madame sa mère , 
Et que la bonne dame au courage inhumain, 
Se lassant aussi peu d'être belle que sage , 
Encore tous les jours applique à son usage 
Au détriment du genre humain. 

La Fontaine, à Ja même époque, plaça cette dédicace en 
l'honneur de la plus jolie fille de France l , au commencement de 
la fable du Lion amoureux : 

Sévigné, de qui les attraits 

Servent aux Grâces de modèle, 

Et qui naquîtes toute belle , 

A votre indifférence près a , 

Pourriez-vous être favorable 

Aux jeux innocents d'une fable ? etc. 

Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de 

1 Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné. 

2 Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de sa mère , expli- 
que assez cette restriction de la Fontaine. On voit que cette femme , belle , ver- 
tueuse, spirituelle et savante, était froide, réservée, et même assez dédaigneuse. 
Souvent cette froideur attrista et môme blessa sa mère , dont l'humeur était 
fort différente. De là, ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres 
de madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à Paris. 
Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de Grignan. L'abbé de 
Vauxcelles a dit fort spirituellement: t En amitié, les torts sont de celui qui aime 
moins; et les imprudences, de celui qui aime trop. » Madame de Sévigné se ren- 
dit quelquefois coupable d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'a- 
bandonnant sans réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour 
elle. Les témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse .aussi vive, aussi ar- 
dente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères d'une passion, 
risquaient , on le conçoit , de fatiguer ou d'importuner une personne froide , 
grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut toujours sincère, mais ne fut pas 
toujours assez raisonnable dans son amour. L'excès ne vaut rien, même dans 
les sentiments les plus légitimes : il peut étonner et froisser l'objet même d'une 
affection si violente; il peut, aux yeux des autres, donner les apparence^ de 
l'exagération ou du mensonge à la tendresse la plus naturelle et la plus pure. 
Les esprits froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y méprendront, et ca- 
lomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent comprendre. En vengeant ma- 
dame de Sévigné de l'outrage que lui font ceux qui l'accusent de renchérir sur 
ses sentiments et de faire parade d'amour maternel, on aurait pu remarquer que 



SUR MADAME DE SE VIGNE. IX 

Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il 
n'était plus jeune : âgé de quarante ans , il avait été déjà marié 
deux fois , et avait eu deux filles de sa première femme. Mais 
madame de Sévigné le trouvait tel qu'on le pouvait souhaiter, et 
par sa naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qua- 
lités. Il était, à cette époque, attaché à la cour ; et l'estime dont il y 
jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois. Ma- 
dame de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui , en lui faisant 
attendre pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance 
de la garder auprès d'elle : cette attente fut trompée en partie. 
M. de Grignan fut appelé à un poste éminent, mais loin de Paris 
et de la cour. Quinze ou seize mois après son mariage, il alla 
remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et emmena sa 
femme avec lui. 

Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette sépara- 
tion creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle 
ne put jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à 
la grande ressource des âmes tendres contre l'absence : elle écri- 
vit des lettres , et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette 
douceur. Ainsi se forma ce précieux recueil qui devait être lu par 
la postérité et placé au nombre des plus rares monuments du génie. 

Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de 
voir rappeler son gendre à la cour, pour y occuper une place 
digne de ses services. Ce rappel n'eut pas lieu : elle ne revit sa 
fille qu'au moyen des voyages qu'elle faisait en Provence, ou des 
visites, beaucoup trop rares à son gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. 
Madame de Sévigné avait eu de l'ambition , non pour elle , mais 
pour ses enfants : aussi les vit-elle avec peine rester en chemin. 
M. de Grignan ne sortit pas de son gouvernement de Provence , 

les passions singulières et extrêmes comme la sienne ont un malheur, celui A-t 
devenir aisément suspectes d'exagération à beaucoup de gens. Disons aussi que 
l'amour maternel , quand il déborde ainsi , ne garde pas toujours toute la dignité 
qui lui convient et qu'il peut conserver même dans la familiarité de l'entretien 
le plus intime. Madame de Sévigné tombe quelquefois à l'égard de sa fille dans une 
espèce d'idolâtrie minutieuse , puérile , indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à 
l'amour et dont le lecteur, même le mieux disposé , s'étonne , dont il se sent un 
peu confus pour elle. 11 est difficile de ne pas éprouver quelque chose de cette im- 
pression , quand on la voit , à soixante ans , prodiguer mille petits soins , mille pe- 
tites caresses , mille petites flatteries à une fille de quarante , et , après une sépara- 
tion déjà longue , s'alarmer de tout pour elle, et ne pas lui laisser faire un pas, un 
mouvement, sans l'accabler de recommandations , d'avertissements, de prières. 



X NOTICE 

place importante , mais qui , en même temps qu'elle l'obligeait à 
des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite et celui de sa 
femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné, auquel 
sa mère avait acheté la charge de guidon , puis celle de sous-lieu- 
tenant des gendarmes du Dauphin , n'obtint aucun avancement. Il 
finit par se dégoûter de sa charge , et la vendit. C'était un brave 
officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries , son 
goût pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire 
son service , mais lui étaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire 
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le 
disait sa mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa 
charge, il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de 
Bretagne , pourvue d'une assez belle dot , et acheva ses jours dans 
le repos et dans la dévotion. 

Nous ne sommes pas heureux : ces mots reviennent plusieurs 
fois dans les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, 
qui ne se retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. 
Elle ne s'y fit plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était 
lasse d'y figurer sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les 
siens. Il lui aurait fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle 
n'en avait, pour se contenter du rôle qu'y jouait madame de Cou- 
langes 1 . En 1680, elle écrit des Rochers à sa fille : « Mon fils dit a 
qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies de Corneille 
charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plai- 
sir d'être obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une conte- 
nance; que pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays- 
là ; que ce n'était que par n'en avoir point que je m'en étais éloignée ; 
que cette espèce de mépris était un chagrin, et que je me vengeais 
à en médire y comme Montaigne de la jeunesse: que j'admirais 
qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je fais, entre ma- 

1 Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun titre à la cour, et 
n'avait même point, pour s'y faire présenter, les droits que donnait à madame de Sé- 
vigné l'arbre généalogique desRabutins; mais l'agrément de son esprit l'y faisait dé- 
sirer. Madame de Sévigné écrivait d'elle en 1680 : « Madame de Coulanges est à Saint- 
Germain : nous avons su par les marchands forains qu'elle fait des merveilles en 
ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux heures particulières. Son esprit 
est une dignité dans cette cour. » 

2 Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du Dauphin ; mais, en 
nuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et saisi d'un violent amour 
pour la retraite et le repos, il était sur le point de vendre sa charge, malgré 
les conseils de sa mère, qui l'engageait à prendre patience. 






SUR MADAME DE SEVIGNE. XI 

demoiselle du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au milieu de 
tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi , ma 
belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de 
Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez , vous ne vous 
accommodassiez pas fort bien de cette vie ; mais la Providence ne 
veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. 
Pour moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la for- 
tune ne rne mît dans la plus agréable situation du monde ; et puis 
tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils. » 

Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne , de l'em- 
prisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy , et de 
l'exil de M. et de M me . de Pomponne. Dans la société d'élite où elle 
vécut toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus 
que toute autre chose l'éloge de son caractère ) beaucoup d'amis 
dévoués. Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un 
grand crédit. Ceux qu'on vient de nommer, et sur la fortune des- 
quels elle avait fondé de légitimes espérances , disparurent de la 
scène brusquement, et n'eurent pas le temps de faire agir leur bonne 
volonté pour elle. Du reste, il ne faut pas croire qu'elle ne sut pas 
supporter ces mécomptes : elle était trop sage pour n'être pas ca- 
pable de se résigner. A la suite du passage qui vient d'être cité , 
elle ajoute : « Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? 
Je ne laisse pas d'en être contente ; et si j'ai des moments de mur- 
mure, ce n'est point par rapport à moi. » Ce langage était sincère. 
Sa résignation ne ressemblait point à celle de sou cousin : ce 
n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que l'or- 
gueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel 
on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce , et sa colère 
contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil. 

Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa 
fille ou ses propres voyages en Provence , madame de Sévigné ne 
vécut point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller 
passer une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des 
comptes à ses fermiers , ou pour réparer par les économies d'un 
séjour en Bretagne les dépenses qu'en bonne mère elle s'était im- 
posées pour le prodigue marquis. Alors , du milieu de cette vie de 
conversations délicates et de fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, 
elle se trouvait tout à coup transportée dans la solitude d'un anti- 
que manoir, à peine troublée par les visites de quelques provinciaux 



XII NOTICE 

insipides ou ridicules. Mais , comme on le voit par ses lettres , ces 
temps d'exil n'avaient rien de rude pour elle. Le plus grand de ses 
plaisirs , la consolation inépuisable de sa vie , la suivait partout : 
c'était cette correspondance de tous les jours qu'elle entretenait 
avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des amis dont la société ne 
lui manquait nulle part : c'étaient ses livres chéris , Virgile , Mon- 
taigne , Molière ; surtout Pascal , qu'elle mettait de moitié à tout 
ce qui est beau; Arnauldet Nicolledont le beau langage la séduisait 
aux opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la transportait 
d'admiration au point delà rendre injuste pour Racine. A ce goût 
sérieux et passionné pour l'étude , elle joignait une autre ressource 
nonmoins sûre contre l'ennui : c'était ce vif amour des beautés de 
la nature, qu'on a eu raison de remarquer comme un des traits ca- 
ractéristiques de son génie. Dans le site pittoresque au milieu du- 
quel s'élevait sa demeure , dans les bois séculaires qui l'entouraient, 
elle trouvait toujours de quoi charmer ses yeux et occuper sa pen- 
sée. Elle en parle sans cesse, elle nous les représente sous tous les 
aspects que leur donnaient les changements des saisons et les di- 
verses heures du jour, avec une admiration naïve et poétique qui 
surprend , dans cette époque si peu soucieuse des champs et des 
plaisirs simples qu'ils procurent, si exclusivement éblouie par l'é- 
légance de la vie sociale et le luxe des cours. C'est une surprise 
analogue à celle qu'on éprouve souvent en lisant la Fontaine, 
mais plus vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à trouver ce 
sentiment si vrai , si passionné des grâces négligées ou des magni- 
ficences sauvages de la nature, chez la grande dame élevée par le 
monde et pour le monde , sans cesse mêlée aux plaisirs d'une so- 
ciété exquise, où elle avait une place si brillante, que chez le poète 
indépendant et rêveur, habitué à s'inspirer du spectacle des champs 
et des bois, où d'ailleurs il cherchait ordinairement ses modèles. 

Madame de Sévigné , parvenue à la vieillesse , fit en Provence , 
dans l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des 
Grignan venait de célébrer sous ses yeux un double mariage , celui 
de son petit-fils avec la fille d'un fermier général » , et celui de 
sa petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait com- 
mencé l'éducation, avec le marquis de Siiniane; quand madame 

1 C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, il faut bien quel- 
quefois fumer ses terres. 



SUR MADAME DE SEV1GNE. XIII 

de Grignan, dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs an- 
nées, fut atteinte d'une maladie qui pendant quelque temps mit 
ses jours en péril. Madame de Sévigné, dans cette circonstance , 
ressentit avec tant de force les émotions d'une mère tendre , et 
en remplit les devoirs avec tant d'ardeur, que sa santé , jusque-là 
excellente , en fut gravement altérée. Dans l'instant où madame 
de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba dangereusement 
malade elle-même : le 10 avril 1696 , elle avait cessé de vivre. Le 
vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses lettres 
fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi : & Si 
j'avais un cœur de cristal , où vous pussiez voir la douleur triste et 
sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez 
que ma vie soit composée de plus d'années que la vôtre , vous con- 
naîtriez bien clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je sou- 
haite aussi que la Providence ne dérange point l'ordre de la nature , 
qui m'a fait naître votre mère et venir en ce monde beaucoup de- 
vant vous. C'est la règle et la raison , ma fille , que je parte la pre- 
mière ; et Dieu , pour qui nos cœurs sont ouverts , sait bien avec 
quelle instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi, etc. » 
Du vivant même de madame de Sévigné , son talent épistolaire 
était célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu 
avec intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les casset- 
tes du surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées 
dans ses Mémoires. Souvent quand une lettre charmante , comme 
elle en écrivait ^tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel 611e 
s'adressait, celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'i- 
gnorait point ces indiscrétions , et ne s'y opposait pas. Il y avait 
ainsi des lettres d'elle qui couraient de main en main, et qu'on 
désignait par un nom tiré de ce qui en faisait le sujet principal ou 
le trait le plus saillant. Madame de Coulanges lui écrivait en 1673 : 
« Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a 
dit : Madame, voilà un laquais de madame de Thianges. J'ai or- 
donné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me dire : Madame , 
c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de lui en- 
voijer la lettre du cheval de madame de Sévigné , et celle de 
la prairie ». J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, 

1 La lettre du cheval n'a pas été conservée. On a celle de la prairie , adres- 
sée à M. de Coulanges sons la date du 22 juillet 1671. Madame de Sévigné y 
raconte plaisamment la désobéissance de son valet Picard , qui n'a point voulu 



XIV NOTICE 

et je m'en suis défaite. Vos leitres font tout le bruit qu'elles méri- 
tent , comme vous voyez ; il est certain qu'elles sont délicieuses, et 
vous êtes comme vos lettres. » Il était difficile que la correspon- 
dance de madame de Sévigné , dont plusieurs échantillons avaient 
eu ainsi dans le grand monde une sorte de publicité de son vivant, 
demeurât ignorée après sa mort. Ce que la société de son temps 
avait vu de ses lettres avait fait trop de bruit pour que sa famille 
ne les conservât pas avec un soin religieux, et pour que le publie 
oubliât quel dépôt avait dû rester entre les mains de ses héritiers 
et n'en désirât point la publication. 

Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 
1726, par les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte deBussy, 
auquel madame de Simiane avait remis des copies d'uu assez grand 
nombre des manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite 
plusieurs fois : elle était encore très-incomplète. En 1754 il en pa- 
rut une autre , dont l'éditeur fut le chevalier de Perrin , ami de ma- 
dame de Simiane. La famille de madame de Sévigné n'avait point 
autorisé l'édition de l'abbé de Bussy : elle donna son autorisation 
au nouvel éditeur, entre les mains duquel elle remit les originaux 
de toutes les lettres déjà connues, et de celles qui ne l'étaient pas 
encore. Mais comme certains passages des premières éditions avaient 
soulevé beaucoup de plaintes de la part des familles sur lesquelles 
madame de Sévigné révélait des détails peu honorables, madame 
de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des modifications et 
quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il prît soin d'ar- 
ranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des conjectures fâ- 
cheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce dou- 
ble vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition de 
1754, plus complète que les précédentes , et qui, de plus, a sur 
elles l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est ce- 
pendant moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les édi- 
teurs qui se sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806 , et qui tous 
ont reproduit exactement, sauf quelques additions, le travail du che- 
valier de Perrin. Le mérite de la dernière édition , celle de M. de 
Monmerqué, est d'offrir un contrôle du travail de M. de Perrin 
par celui des éditeurs antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rare- 
ment infidèles , et une nouvelle révision du texte sur tous les origi- 

aller faner dans la prairie des Rochers. Cette lettre est fort jolie, mais un peu 
tournée. 



SUR MADAME DE SEVIGNE. XV 

naux qui ont été conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au 
public un texte véritablement restauré. La collection s'est encore 
enrichie entre ses mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le 
service rendu au public par M. de Monmerqué serait plus complet, 
si au texte réparé par ses soins il avait joint des notes plus ins- 
tructives, moins sèches, plus nombreuses. Il est vrai qu'un com- 
mentaire satisfaisant des lettres de madame de Sévigné , et propre à 
dissiper toutes les obscurités qui s'y rencontrent, exigerait un im- 
mense travail. 

Un esprit fin , délicat , pénétrant , enjoué ; une raison droite et 
sûre , souvent profonde ; une imagination active , mobile , féconde , 
qui s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une viva- 
cité singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui 
l'ont frappée ; une sensibilité vive et douce , qui a sa source , non 
dans la tête, mais dans le cœur; qui s'épanche aisément , abondam- 
ment, et dont toutes les émotions se communiquent : tels sont les 
éléments divers dont se compose le génie de madame de Sévigné. 
Pour se révéler avec toute leur force et tout leur éclat quand elle 
tient la plume, ces dons heureux de sa nature n'ont pas besoin 
que le travail et l'art viennent les élaborer, les combiner, les trans- 
former. Pour être spirituelle, aimable, profonde, entraînante , ma- 
dame de Sévigné n'a pas besoin de vouloir et de calculer; il lui 
suffit pour cela de se livrer à ses facultés : elle n'a qu'à être elle- 
même. Le naturel , l'abandon , l'élan spontané , ces qualités , chez 
elle, accompagnent toutes les autres, pour en doubler le prix. 

De là ce style négligé , naïf , expressif, plein de saillies , pitto- 
resque , hardi , varié , qui dans sa familiarité prend tous les tons et 
rassemble tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime. 
Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y 
trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle : 
elles forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instruc- 
tifs : mais cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu 
à leur succès. Ce qui fait le charme le plus puissant de ce recueil , 
c'est la mise en œuvre de tant d'événements grands et petits , par 
l'esprit et par l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe , 
ce qui séduit , c'est bien moins l'importance ou la nouveauté des 
faits , que la finesse ou l'élévation du penseur, que le coloris du 
peintre. A qui en douterait , il n'y aurait qu'à faire lire les lettres 
qu'elle écrit des Rochers : là , elle est bien loin de la cour , elle 

b. 



XVI NOTICE 

ignore toutes les nouvelles : ces lettres ont-elles moins d'agrément? 
Elle nous attache alors seulement par la nature de ses sentiments 
et de ses pensées , et par la forme dont elle les revêt ; elle nous 
intéresse aux plus petites choses, par la manière vive dont elle les 
sent , les conçoit , les exprime. 

Madame de Sévigné est naturelle, naïve : mais il faut bien se 
garder, en lui appliquant ces mots , de les prendre ou de paraître 
les prendre dans un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas , ne peut 
pas être l'instinct aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme 
semblent le croire beaucoup de ses admirateurs , qui, en appréciant 
son génie, n'ont à la bouche que les mots de candeur, ingénuité , 
abandon, et retournent et commentent ces mots en tant de façons 
et en leur laissant un sens si étendu , qu'ils font d'elle , en vérité , 
une sorte de phénomène impossible , une femme d'esprit et de gé- 
nie de la société de Louis XIV, presque aussi naturelle et aussi spon- 
tanée que l'arbre qui donne son fruit 1 . Formée à l'école des an- 
ciens par Ménage; élevée dans l'amour intelligent des choses 
délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant au milieu d'un 
monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait ; habituée , 
dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs 2 sur son esprit 
et son bien dire , madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses 
lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et 
par une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne 
travaillait point ses lettres : qui oserait l'en accuser 3 ? mais 

1 L'abbé de Vauxcelles, dans ses Réflexions sur les Lettres de madame de Sé- 
vi y né , emploie cette comparaison , sans faire entrevoir jusqu'à quel point il la 
croit juste. C'est risquer de ne donner qu'une idée fausse ou qu'une idée vague. 

2 II y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les éloges de 
son talent, toutes les définitions et toutes les appréciations admiratives de 
son esprit, que ses amis lui adressèrent à elle-même. Corbinelli allait jusqu'à 
dire , dans son style entortillé , qu'il voulait lui donner envie de la confor- 
mité que Cicéron pouvait avoir avec elle sur le genre épistolaire. Dès 16G8, 
Bussy avait fait mettre au-dessous du portrait de sa cousine, qu'il avait 
dans son salon, cette inscription, dont il lui fit part : Marie de Rabulin , 
marquise de Sévigné , fille du baron de Chaulai , femme d'un génie extraor- 
dinaire et d'une solide vertu, compatibles avec la joie et les agréments. 
Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un critique louangeur, elle 
jouait continuellement le même rôle à l'égard de sa tille. Elle ne cesse de célé- 
brer et de caractériser le style de madame de Grignan, non-seulement avec 
la complaisance d'une mère tendre, mais avec la curiosité littéraire, la criti- 
que exercée, l'acianen d'une femme de goût, d'une connaisseuse en f.iit de 
style épistolaire. 

3 II est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été matériellement impos- 






SUR MADAME DE SÉVIGNE. XVII 

croyons que , sans y mettre aucun apprêt , sans se préoccuper de 
leur succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience 
et se sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les reflexions 
fines , tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans 
peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'ob- 
jet , elle y souscrivait sans en être fière , sans en concevoir de 
hautes espérances de gloire , mais non sans en être agréablement 
flattée. Disons même qu'il est presque impossible qu'en les écri- 
vant, malgré la rapidité avec laquelle courait sa plume, elle ne se 
plut souvent à exciter encore, par un léger et facile effort, l'enjou 
ment, la finesse, la verve de son esprit, soit pour se divertir par 
cette épreuve faite en jouant sur elle-même, soit pour mieux sa- 
tisfaire son obligeant désir d'amuser sa fille ou ses amis , soit même 
pour s*attirer ces éloges, ces admirations, dont elle ne croyait, 
au reste, qu'une partie, et dont sans doute elle se fût passée très- 
aisément. Cette espèce de calcul ingénieux et rapide , qui n'est 
qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit, qu'emporte assez sa pro- 
pre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce passage, qui, nous n'en 
doutons pas , a été écrit aussi vite que d'autres : « Je ne vois pas , 
dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez à vous ; je vois un mari 
qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de vous, et qui 
peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues, des 
infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait des 
honneurs extrêmes , il faut répondre à tout cela : vous êtes acca- 
blée ; moi-même , sur ma petite boule , je n'y suffirais pas. Que fait 
votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire 
dans quelque petit cabinet , elle meurt de peur de ne plus retrou- 
ver sa place; elle vous attend dans quelque moment perdu, pour 
vous faire au moins souvenir d'elle, et vous dire un mot en pas- 
sant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je suis 
votre plus ancienne amie , celle qui ne vous a jamais abandonnée , 
la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que c'est moi qui 
vous consolais de tous les plaisirs , et qui même quelquefois vous 
les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en 
Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère troublait 
nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre : présentement 

sible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire plus de vingt lettres par mois à 
sa fille: et cela, non dans la solitude des Rochers, mais à Paris, au milieu 
des affaires, des visites, des fêtes, sans compter les correspondances avec 
d'autres , qui allaient leur train. 



XVIII NOTICE SUK MAD. DE SÉVIGNÉ. 

je ne sais plus ou j'en suis; les honneurs et les représentations me 
feront périr , si vous n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui 
dites en passant un petit mot d'amitié , vous lui donnez quelque 
espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez vite, et 
vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage 1 . Le devoir et la raison 
sont autour de vous , et ne vous donnent pas un moment de re- 
pos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés , je leur suis con- 
traire et ils me le sont : le moyen qu'ils vous laissent le temps de 
lire de pareilles lanterneries? » 

On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de 
la composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute 
idée d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de 
cette femme unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, 
et de proclamer le naturel comme étant l'attribut propre et dis- 
tinctif de son génie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour 
mieux saisir les traits de cette délicate physionomie, il faut reconnaî- 
tre que le naturel se mélange chez elle d'une douce et facile coquette- 
rie. Madame de Sévigné unit fréquemment à une naïveté très-réelle , 
des raffinements ingénieux , quelquefois même légèrement subtils. 
Elle est femme ingénue et elle est artiste habile : mais, ce qu'il ne 
faut pas oublier, son art lui-même est tout de premier mouvement ; 
ses raffinements lui coûtent peu; ils sont improvisés comme le 
reste. C'est une précieuse pleine de bonhomie, de feu et d'abandon ; 
c'est un bel esprit qui improvise d'après son âme et son cœur, et qui 
désirant déplaire aux autres , y tient bien plus pour les autres que 
pour lui-même. 

P. JACQtJINET. 

1 La préciosité de ce passage est charmante. Mais quelquefois madame de 
Sévigné tombe dans une autre espèce de préciosité plus apprêtée et moins 
agréable. Elle écrit à Bussy en 1680, à cinquante-quatre ans : « Je suis un 
peu fâchée que vous n'aimiez pas les madrigaux. Ne sont-ils pas les maris 
des épigrammes? Ce sont de si jolis ménages, quand ils sont bons! » De pareils 
traits sont rares heureusement. Madame de Sévigné n'avait pu traverser tout 
à fait impunément l'hôtel de Rambouillet. 

(Extrait du Dictionnaire encyclopédique de la France; Univers pittoresque). 



DU STYLE ËPISTOLAIRE 



DE MADAME DE SEVIGNÉ , 

PAR M. SUARD, 

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 



Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épisto- 
laire? Il est embarrassant de répondre à cette question. Le 
style épistolaire est celui qui convient à la personne qui écrit 
et aux choses qu'elle écrit. Le cardinal d'Ossat ne peut pas 
écrire comme Ninon ; et Cicéron n'écrit pas sur le meurtre de 
César du même ton dont il raconte le souper qu'il a donné en 
impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe 
au style de l'histoire , de la fable , etc. Le style de Tacite n'a 
rien de commun avec celui de Tite-Live , ni le style de la Fon- 
taine avec celui de Phèdre. 

A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on 
est parvenu à introduire dans la littérature 1 On veut tout ré- 
duire en classes et en genres ; on prend pour le terme de la 
perfection dans chaque genre le point où s'est arrêté l'écrivain 
qui a été le plus loin , et l'on semble prescrire pour modèle la 
manière qu'il a prise. Cet esprit critique , qui distingue parti- 
culièrement notre nation, a servi, il est vrai, à répandre un 
goût plus sain et plus agréable , mais a contribué en même 
temps à gêner l'essor des talents et à rétrécir la carrière des 
arts. Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter par ces 
petites règles que la pédanterie , la médiocrité , la fureur de 
juger , ont inventées et s'efforcent de maintenir. L'homme de 
génie est comme Gulliver au milieu des Lilliputiens qui l'enchaî- 
nent pendant son sommeil : en se réveillant, il brise sans effort 
ces liens fragiles que les nains prenaient pour des câbles. 

Revenons au style épistolaire. Rien ne se ressemble moins 



II SUB MADAME DE SÉVIGNÉ. 

que le style épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style 
de madame de Sévigné et celui de M. de Voltaire. Lequel faut- 
il imiter? Ni l'un ni l'autre, si l'on veut être quelque chose; 
car on n'a véritablement un style que lorsqu'on a celui de son 
caractère propre et de la tournure naturelle de son esprit, mo- 
difié par le sentiment qu'on éprouve en écrivant. 

Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées 
et ses sentiments à des personnes absentes : elles sont dictées 
par l'amitié, la confiance, la politesse. C'est une conversation 
par écrit : aussi le ton des lettres ne doit différer de celui de 
la conversation ordinaire que par un peu plus de choix dans 
les objets et de correction dans le style. La rapidité de la pa- 
role fait passer une infinité de négligences que l'esprit a le 
temps de rejeter lorsqu'on écrit , même avec rapidité ; et d'ail- 
leurs l'homme qui lit n'est pas aussi indulgent que celui qui 
écoute. 

Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du 
style épistolaire ; la recherche d'esprit , d'élégance ou de correc- 
tion y est insupportable. 

La philosophie , la politique, les arts, les anecdotes et les 
bons mots , tout peut entrer dans les lettres , mais avec l'air 
d'abandon, d'aisance et de premier mouvement, qui caractérise 
la conversation des gens d'esprit. 

Quel est celui qui écrit le mieux ? Celui qui a plus de mobi- 
lité dans l'imagination, plus de prestesse, de gaieté et d'origi- 
nalité dans l'esprit, plus de facilité et de goût dans la ma- 
nière de s'exprimer. 

Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus animé et 
le plus gai dans la conversation est-il souvent froid, sec et 
commun dans ses lettres ? C'est qu'il y a des hommes que la 
société excite , et d'autres qu'elle déconcerte. Le mouvement 
de la société est une espèce d'ivresse qui donne à l'esprit des 
uns plus de ressort et d'activité, qui trouble et engourdit l'es- 
prit des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils sont dans 
leur cabinet, la plume à la main ; ceux-ci y retrouvent l'exer- 
cice plus libre de toutes leurs facultés. 



DD STYLE ÉPIST0LA1RE. ITI 

On conçoit aisément que les femmes qui ont de l'esprit , et 
un esprit cultivé , doivent mieux écrire les lettres que les hom- 
mes même qui écrivent le mieux. La nature leur a donné une 
imagination plus mobile , une organisation plus délicate i leur 
esprit , moins cultivé par la réflexion , a plus de vivacité et de 
premier mouvement; il est plus prime sautier , comme dit 
Montaigne : renfermées dans l'intérieur de la société , et moins 
distraites par les affaires et par l'étude, elles mettent plus 
d'attention à observer les caractères et les manières; elles 
prennent plus d'intérêt à tous les petits événements qui occu- 
pent ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur sensibilité 
est plus prompte, plus vive, et se porte sur un plus grand 
nombre d'objets. Elles ont naturellement plus de facilité à s'ex- 
primer ; la réserve même que leur prescrivent l'éducation et les 
mœurs sert à aiguiser leur esprit , et leur inspire sur certains 
objets des tournures plus fines et plus délicates ; enfin , leurs 
pensées participent moins de la réflexion, leurs opinions tien- 
nent plus à leurs sentiments > et leur esprit est toujours modifié 
par l'impression du moment : de là cette souplesse et cette 
variété de tons qu'on remarque si communément dans leurs 
lettres; cette facilité de passer d'un objet à d'autres très-di- 
vers, sans effort et par des transitions inattendues, mais natu- 
relles; ces expressions et ces associations de mots, neuves et 
piquantes sans être recherchées; ces vues fines et souvent pro- 
fondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin ces négligences heu- 
reuses, plus aimables que l'exactitude. Les hommes d'esprit, 
et plus habitués à penser et à écrire, mettent tout naturelle- 
ment et comme malgré eux, dans leurs idées, une méthode 
qui y donne trop l'air de la réflexion ; et dans leur style , une 
correction incompatible avec cette grâce négligée et abandon- 
née qu'on aime dans les lettres des femmes. 

D'ordinaire , a dit , je crois, Voltaire, les savants écrivent 
mal les lettres familières, comme les danseurs font mal la 
révérence. 

Les lettres de Balzac et de Voiture , qui ont eu tant de suc- 
cès dans le siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce 



IV SUB MADAME DE SÉVIGNÉ. 

que l'amour du bel esprit est moins vif, le goût plus formé, 
et l'art d'écrire mieux connu. Il est resté de ce siècle immortel 
des lettres de deux femmes , qui vivront autant que notre 
langue : tout le monde a lu les lettres de madame de Mainte- 
non , et l'on ne peut se lasser de relire celles de madame de 
Sévigné. Mais quelle différence entre ces deux femmes célè- 
bres ! Les lettres de la première sont pleines d'esprit et de rai- 
son : le style en est élégant et naturel ; mais le ton en est 
sérieux et uniforme. Quelle grâce, au contraire , quelle variété , 
quelle vivacité dans celles de madame de Sévigné! 

Ce qui la distingue particulièrement , c'est cette sensibilité 
momentanée qui s'émeut de tout , se répand sur tout , reçoit 
avec une rapidité extrême différents genres d'impressions. Son 
imagination est une glace pure et brillante où tous les objets 
vont se peindre, mais qui les réfléchit avec un éclat qu'ils 
n'ont pas naturellement. Cette mobilité d'âme est ce qui fait 
le talent des poètes, surtout des poètes dramatiques , qui sont 
obligés de revêtir presque en même temps des caractères très- 
divers, et de se pénétrer des sentiments les plus opposés, 
lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène l'homme pas- 
sionné et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le scélé- 
rat , Néron et Burrhus , Mahomet et Zopire , etc. 

On a dit que madame de Sévigné était une caillette : cela 
peut être , si l'on entend simplement par caillette une femme 
sans cesse occupée de tous les mouvements de la société , de 
tous les mots qui échappent, de tous les événements qui s'y suc- 
cèdent; qui saisit tous les ridicules, recueille toutes les médi- 
sances ; qui conte avec la même vivacité une sottise plaisante 
et la mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et le gain 
d'une bataille. Mais comment peut-on donner le nom de cail- 
lette à une femme du meilleur ton, très-instruite, pleine d'es- 
prit, de grâces , de gaieté et d'imagination , admirée et recher- 
chée des hommes les plus distingués du siècle de Louis XIV? 

Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un 
étranger : il tient au progrès qu'a fait la société en France , où 
elle a créé un langage qui n'est bien connu que des personnes 



DU STYLE EPISTOLAIRE. V 

qui ont vécu quelque temps dans la bonne compagnie. Les fi- 
nesses de ce langage consistent particulièrement dans un grand 
nombre de termes qui , étant un peu détournés de leur sens 
primitif, expriment des idées accessoires dont les nuances se 
sentent plutôt qu'elles ne se définissent. Il y aune infinité d'ex- 
pressions et de tournures qui reviennent sans cesse dans nos 
conversations, et qui n'ont point d'équivalent dans les autres 
langues. Les mots sentiment et galanterie, qui expriment 
des idées bien distinctes pour un Français , ne peuvent se tra- 
duire ni en latin , ni en italien, ni en anglais. Il faut qu'un 
étranger soit fort avancé dans la connaissance de notre langue 
pour être en état de sentir le charme des lettres de madame 
de Sévigné et celui des fables de la Fontaine. 

Le comte de la Rivière, parent de madame de Sévigné, et 
de qui on a un recueil de lettres en deux volumes, dit quelque 
part : Quand on a lu une lettre de madame de Sévigné, on 
sent quelque peine, parce qu'on en a une de moins à lire. 
Ce mot vaut mieux que le reste du recueil. 

Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sé- 
vigné, c'est une foule de traits qui nous peignent cette cour 
brillante de Louis XIV. On aime à se trouver, pour ainsi dire, 
en société avec les plus grands personnages de ce beau règne , 
qui, malgré les censures d'une philosophie sèche et sévère, a 
toujours un éclat et un air de grandeur qui attache et qui im- 
pose. Je ne crois pas que notre siècle ait jamais le même at-< 
trait pour nos descendants. Ce qui me dégoûte de F histoire, 
disait une femme de beaucoup d'esprit , c'est de penser que ce 
que je vois aujourd'hui sera de V histoire un jour '. Ce mot est 
spirituel , mais ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des 
intrigues du Vatican ne doit pas nous dégoûter de celle de la 
république romaine. 

M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné, 
dans sa notice des écrivains du siècle de Louis XIV. « C'est 
« dommage, dit-il , qu'elle manque absolument de goût, qu'elle 
« ne sache pas rendre justice à Racine, qu'elle égale l'oraison 

1 On croit que ce mot est de madame du Défiant. 



VI SUR MADAME DE SÉVIGNÉ. 

« funèbre prononcée par Mascaron au grand chef-d'œuvre de 
« Fiéchier. » Il est vrai qu'elle a écrit qu'on se dégoûterait de 
Racine comme du café, et en cela elle a fait une double mé- 
prise ; mais il ne faut pas toujours attribuer à un défaut de 
goût une faute de goût. Les gens d'esprit se trompent tous les 
jours dans les jugements qu'ils portent de leurs contemporains : 
c'est que ce n'est pas le goût seul qui juge : les préventions 
personnelles, les affections, les rivalités, l'opinion publique, 
séduisent et égarent les meilleurs esprits. Madame de Sévigné 
avait vu naître les chefs-d'œuvre de Corneille : élevée dans 
l'admiration de ce grand homme, son enthousiasme était bien 
légitimerais, comme tout enthousiasme, il était un peu exclu- 
sif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des mœurs 
plus faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins appa- 
rente, elle crut qu'il avait dégradé le caractère de la tragédie , 
parce qu'elle comparait Racine à Corneille, et qu'elle ne 
pouvait juger de la perfection d'une tragédie que d'après cel- 
les de Corneille : Pardonnons-lui, disait-elle, de méchants 
vers en faveur des sublimes et divines beautés qui nous 
transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimi- 
tables. Despréaux en dit encore plus que moi. En se trom- 
pant ainsi , ou voit que son erreur était sans prévention et sans 
humeur. Il faut bien se garder de la mettre au rang des Nevers, 
des Deshoulières, de cette cabale acharnée qui persécutait 
Racine en protégeant Pradon. Voyez avec quelle aimable sen- 
sibilité elle parle d'une représentation à'Esther à Saint-Cyr : 
« Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce. 
« C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des 
« personnes, si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, 
« et l'on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si ai- 
« mable pièce. Tout y est simple, tout y est innocent, tout y 
<« est sublime et touchant. Cette fidélité à l'histoire sainte 
« donne du respect : tous les chants convenables aux paroles 
« sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La 
« mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle 
« du goût et de l'attention. » 



DU STYLE ÉPISTOLAIRE. VII 

Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchieiy M. de 
Voltaire s'est bien trompé. 

L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et ma- 
dame de Sévigné la trouva belle ; mais lorsqu'elle vit celle de 
Fléchier, elle n'hésita pas à lui donner la préférence. Lors 
même qu'elle se trompe , on trouve dans ses jugements et 
clans ses opinions toujours de la bonue foi, et jamais de suffi- 
sauce. 

11 me semble que ceux même qui aiment le plus cette 
femme extraordinaire ne sentent pas encore assez toute la su- 
périorité de son esprit. Je lui trouve tous les genres d'esprit : 
raisonneuse ou frivole , plaisante ou sublime , elle prend tous 
les tons avec une facilité inconcevable. Je ne puis pas me re- 
fuser au désir de justifier mon admiration par la citation des 
traits les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou 
à mes yeux, en parcourant ses lettres au hasard. 

C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce , la 
souplesse et la vivacité de son esprit brillent avec le plus d'é- 
clat. 11 n'y a rien peut-être à comparer à ce conte de l'archevê- 
que deReims, leTellier : « L'archevêque de Reims revenait fort 
« vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon ; s'il se croit 
« grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Il 
« passait au travers de Nanterre, tra, tra, tra : ils rencontrent 
« un homme à cheval : Gare ! gare! Ce pauvre homme veut se 
« ranger, son cheval ne le veut pas , et enfin le carrosse et les 
« six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme 
« et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, 
« que le carrosse fut versé et renversé : en même temps 
« l'homme et le cheval , au lieu de s'amuser à être roués , se 
«relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et 
* s'enfuient, et courent encore , pendant que les laquais et le 
«< cocher de l'archevêque même se mettent à crier : Arrête, 
< arrête ce coquin ! qu'on lui donne cent coups ! 

« L'archevêque, en racontant ceci disait: Si f avais tenu 
« ce maraud-là , je lui aurais rompu les bras et coupé les 
■ oreilles*» 



VIII SUR MADAME DE SE VIGNE. 

Voici un tableau d'un autre genre : « Madame de Brissac 
« avait aujourd'hui la colique; elle était au lit , belle et coiffée 
« à coiffer tout le monde : je voudrais que vous eussiez vu ce 
« qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage qu'elle faisait de ses 
« yeux , et des cris et des bras , et des mains qui traînaient 
« sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. 
« Chamarrée de tendresse et d'admiration, j'admirais cette pièce 
« et la trouvais si belle , que mon attention a dû paraître un 
« saisissement, dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et 
« songez que c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Mont- 
« jeu et Planci, que la scène était ouverte.» 

Ecoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Lou- 
vois; voyez comme son ton s'élève sans se gùinder. « Il n'est 
donc plus, ce ministre puissant et superbe, dont le moi oc- 
« cupait tant d'espace , était le centre de tant de choses ! Que 
d'intérêts à démêler , d'intrigues à suivre , de négociations à 
« terminer!... mon Dieu ! encore quelque temps : je voudrais 
« humilier le duc de Savoie , écraser le prince d'Orange : encore 
« un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul 
« moment. » Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bos- 
suet ? Il me semble qu'on n'est pas plus sublime avec plus de 
simplicité. 

Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du 
Rhin , oh ne savait comment l'apprendre à la duchesse de Lon- 
gueville , sa mère, qui l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer 
qu'il y avait eu une affaire: Comment se porte mon frère, dit- 
elle ? Sa pensée n'osa pas aller plus loin , ajoute madame de 
Sévigné. Ce trait n'est-il pas admirable? Le tableau qu'elle 
fait ensuite de la douleur de» cette mère tendre fait frissonner. 
« Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune 
« doit cousoler de n'être pas au nombre des heureux ; on en 
« trouve la mort moins amère.» Les lettres de madame de Sévi- 
gné sont semées de réflexions semblables , d'une vérifé frap- 
pante, exprimées d'une manière énergique, fine, originale, 
et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux. 

Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa 



DU STYLE EPIST0LA111E. IX 

connaissance qui venait de mourir : « Quand elle fut près de 

• mourir l'année passée, je disais, en voyant sa triste conva- 

■ lescence et sa décrépitude : Mon Dieu! elle mourra deux 
« fois bien près l'une de l'autre. Ne disais-je pas vrai? Un jour Pa- 
« tris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, 
« et ses amis s'en réjouissant ave« lui et le conjurant de se le- 
« ver : Hélas ! leur dit-il, est-ce la peine de se rhabiller? « 

« 11 n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain , dit-elle ailleurs, 
« il saura bien trouver ses petites consolations : c'est sa fantaisie 
« d'être content. » 

« Les longues maladies usent la douleur , et les longues es- 
« pérances usent la joie. » 

« On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps : il faut 

* être , si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues 
« injustices. » 

Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une 
grande tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux 
« (dit-elle du fameux cardinal de Retz) ! que j'envierais quel- 
« quefois son épouvantable tranquillité sur tous les devoirs de la 
« vie 1 On se ruine quand on veut s'acquitter. » 

Sa dévotion est douce et humaine. « Nous parlons quelquefois 
« de l'opinion d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine 
« à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à 

■ moins que la soumission ne vienne au secours. » 

Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, 
et la mort ! 

« La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce 
« qu'elle y mène, que par les épines qui s'y rencontrent. » 

«. Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble 
« que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souf- 
« frir la vieillesse: je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien 
« aumoins ménager de n'aller pas plus loin , de ne pointavancer 
« dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de 
« mémoire, des défigurements , qui sont près de m'outrager. 
« Mais j'entends une voix qui dit : Il faut marcher malgré 
« vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir; 



X SUR MADAME DE SEVIGNE. 

'< ce qui est une autre extrémité où la nature répugne. » 

«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: 
« voilà comme on est quand on souhaite que cette aiguille mar- 
« che : cependant elle tourne sans qu'on la voie , et tout arrive 
« à la fin. » 

Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on 
pourrait trouver maniérées en les considérant isolées, mais qui, 
vues à leur place, paraissent très-naturelles : c'est, il est vrai , 
le naturel d'une femme dont l'imagination est très-vive et l'es- 
prit très-orné. « Je ne connais plus les plaisirs, dit-elle quelque 
«< part ; j'ai beau frapper du pied , rien ne sort qu'une vie triste 
« et uniforme. » On voit qu'elle venait de lire dans Plutarque 
le mot de Pompée , qui se vantait qu'en quelque endroit de 
l'Italie qu'il frappât du pied, il en sortirait des légions prêtes à 
obéir à ses ordres. 

Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue , 
madame de Sévigné dit que son étoile pâlit. Cette figure 
n'est-elle pas heureuse et brillante, sans aucune affectation ? 

Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours 
naturel; et ce naturel se fait surtout sentir par une négligence 
abandonnée qui plaît, et par une rapidité qui entraîne. On 
sent partout ce qu'elle dit quelque part: J'écrirais jusqu'à de- 
main; mes pensées t ma plume, mon encre, tout vole. 

Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie 
d'une gaieté un peu libre pour une femme? quelle adresse 
dans la tournure ! quelle mesure dans l'expression ! Elle fait 
tout entendre sans rien prononcer. On peut se rappeler un mot 
de ce genre sur la Brinvilliers. 

Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame 
de Sévigné, c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa 
fille , dont les expressions se varient sous mille formes diverses, 
toujours sensibles, toujours intéressantes; mais ce sont les 
traits les moins propres à être cités, parce que ce ne sont or- 
dinairement que des expressions et des tournures très -simples, 
qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des 
idées accessoires qui les environnent. Quelquefois cependant 






DU STYLE EPISTOLAIKE. XI 

son sentiment s'embellit par la pensée et par l'imagination. 

Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures 
très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. « Savez- vous ce 
« que je fais de ma lunette ? écrit-elle à madame de'Grignan. Je 
« ne cesse de la tourner du côté dont elle éloigne ; les importuns 
« qui m'environnent disparaissent, et je peux ne penser qu'à 
« vous. » 

« Je regrette, dit-elle dans un autre endroit , ce que je passe 
« de ma vie sans vous, et j'en précipite les restes pour vous 
■ retrouver, comme si j'avais bien du temps à perdre. » Elle ré- 
pète plusieurs fois cette idée : « Je suis bien aise que le temps 
« coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et 
« dans un autre endroit : « Je suis si désolée de me retrouver 
« toute seule, que, contre mon ordinaire , je souhaite que le 
« temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et 
« pour m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce 
« donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a 
« point d'absence? J'avoue que , par ce côté, il n'y en a point. 
« Mais comment appelez- vous ce que l'on sent quand la pré- 
« sence est si chère? Il faut, de nécessité, que le contraire soit 
« bien amer. 

« Mon cœur est en repos quand il est près de vous ; c'est 
« son état naturel , le seul qui peut lui plaire.... 

« 11 me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de 
« tout ce que j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, de- 
« puis huit jours , j'avais fait autre chose que pleurer.... Je ne 
« sais où me sauver de vous , dit-elle ailleurs à sa fille. » 

Elle écrit au président de Moulceau : « J'ai été reçue à 
'< bras ouverts de madame de Grignan , avec tant de joie, de 
« tendresse et de reconnaissance, qu'il me semblait que je n'é- 
« tais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin. » 

Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme 
si aimable et si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la 
vérité : madame de Sévigné , avec tant d'esprit et un si bon 
esprit, avait aussi les sottises de son siècle et de son rang. Elle 
était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la voit 



XII SUE MADAME DE SEVIGISE. 

se pâmer d'admiration sur la généalogie de la maison de Ra- 
butin , que le comte de Bussy se proposait d'écrire ; elle croit 
que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle histoire. 

Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la 
grandeur de Louis XIV. Ce prince lui parla un jour , après la 
représentation ftEsther, à Saint-Cyç : sa vanité se montre et se 
répand , à cette occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est 
curieux. « Le roi s'adressa à moi , et me dit : Madame , je suis 
< assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner , je 
« répondis : Sire , je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus 
« des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui 
■ dis : Sire , il en a beaucoup , mais en vérité ces jeunes per- 
« sonnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet 
« comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah 1 pour 
« cela, reprit-il, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me 
« laissa l'objet de l'envie. Monsieur et madame la princesse me 
« vinrent dire un mot ; madame de Maintenon , un éclair : je 
« répondis à tout, car j'étais en fortune. » 

C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un 
moment par la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa 
un menuet avec madame de Sévigné. Après le menuet, elle se 
trouva près de son cousin le comte de Bussy, à qui elle dit : 
Il faut avouer que nous avons un grand roi! Oui, sans dou- 
te, ma cousine, répondit Bussy ; ce qu'il vient de faire est 
vraiment héroïque ! 11 faut avouer que de toutes les sottises hu- 
maines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanité. 



PORTRAÏT DE MADAME DE SÉVIGNÉ 



M' 10 DE LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU 1 . 



Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les em- 
bellir pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de 
leurs défauts. Pour moi, Madame, grâce au privilège d'inconnu 
dont je jouis auprès de vous , je m'en vais vous peindre tout hardi- 
ment , et vous dire vos vérités bien à mon aise , sans crainte de m'at- 
tirer votre colère. Je suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables 
à vous conter; car ce me serait un grand plaisir si , après vous avoir 
reproché mille défauts, je me voyais cet hiver aussi bien reçu de 
vous que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que vous impor- 
tuner de louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni m'amuser 
à vous dire que votre taille est admirable , que votre teint a une 
beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans; 
que votre bouche , vos dents et vos cheveux sont incomparables. Je 
ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit 
assez : mais comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne 
peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez; et 
c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc , Madame , si par 
hasard vous ne le savez pas , que votre esprit pare et embellit si fort 
votre personne , qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante, 
lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la contrainte 
est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si 
bien , que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; 
et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint 
et à vos yeux , que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que 
les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux ; et 
que , quand on vous écoute , on ne voit plus qui! manque quelque 
chose à la régularité de vos traits , et l'on vous cède la beauté du 
monde la plus achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis in- 

' Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du I er décembre 1675, que ce por- 
trait l'ut écrit par madame de la Fayette vers l'année 1659 ; madame de Sévigné 
avait alors trente-trois ans. 

MVO. !>F. SÉVIGNÉ. 



gs PORTRAIT 

connu , vous ne m'êtes pas inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus 
d'une fois l'honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir 
démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est sur- 
pris. Mais je veux encore vous faire voir, Madame , que je ne con- 
nais pas moins les qualités solides qui sont en vous , que je fais les 
agréables dont on est touché. Votre âme est grande , noble , propre 
à dispenser des trésors , et incapable de s'abaisser aux soins d'en 
amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition , et vous ne 
l'êtes pas moins aux plaisirs : vous paraissez née pour eux, et il 
semble qu'ils soient faits pour vous ; votre présence augmente 
les divertissements , et les divertissements augmentent votre beau- 
té, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'étal véritable 
de votre âme , et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce 
soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée ; mais , à la honte 
de notre sexe , cette tendresse vous a été inutile, et vous l'avez 
renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame de la Fayette. 
Ah! Madame, s'il y avait quelqu'un au monde d'assez heureux 
pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne du trésor dont elle jouit, 
et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériterait 
de souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l'amour peut soumettre 
tous ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le maître 
d'un-cœur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués 
par cet esprit galant que les dieux vous ont donné! Votre cœur, 
Madame , est sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais 
il n'y en eut un si généreux , si bien fait et si fidèle. Il y a des gens 
qui vous soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; 
mais au contraire vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne 
vous soit honorable , que même vous y laissez voir quelquefois ce 
que la prudence vous obligerait de cacher. Vous êtes la plus civile 
et la plus obligeante personne qui ait jamais été; et, par un air 
libre et doux qui est dans toutes vos actions , les plus simples com- 
pliments de bienséance paraissent en votre bouche des protesta- 
tions d'amitié ; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en 
vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance , sans qu'ils 
puissent se dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez don- 
née de l'une et de l'autre. Enûn , vous avez reçu des grâces du ciel 
qui n'ont jamais été données qu'à vous ; et le monde vous est obligé 
de lui être venue montrer mille agréables qualités qui jusqu'ici lui 
avaient été inconnues. Je ne veux point m'embarquera vous les dé- 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 3 9 

peindre toutes , car je romprais le dessein que j'ai fait de ne pas 
vous accabler de louanges; et, de plus , Madame, pour vous en 
donner qui fussent 

Dignes de vous , et dignes de paraître , 
Il faudrait être votre amant, 
Et je n'ai pas l'honneur de l'être • . 

— + il.. 1 — i — . 

PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ 

PAR LE COMTE DE BUSSY-BABUTIN; 
TrHÉ DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN. 

Marie de Rabutin , fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de 
Chantai, et de Marie de Coulanges , naquit toute pleine de grâces : 
ce fut un grand parti pour le bien ; mais pour le mérite , elle ne se 
pouvait dignement assortir. Elle épousa Henri de Sévigné, d'une 
bonne et ancienne maison de Bretagne ; et quoiqu'il eût de l'esprit, 
tous les agréments de Marie ne le purent retenir; il aima partout, 
et n'aima jamais rien de si aimable que sa femme. Cependant elle 
n'aima que lui , bien que mille honnêtes gens eussent fait des ten- 
tatives auprès d'elle. Sévigné fut tué en duel , elle étant encore 
fort jeune. Cette perte la toucha vivement : ce ne fut pourtant pas, 
à mon avis, ce qui l'empêcha de se remarier, mais seulement sa 
tendresse pour un fils et pour une fille que son mari lui avait 
laissés, et quelque légère appréhension de trouver encore un in- 
grat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici de ses 
mœurs 2 , je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta 
son bien , ne laissant pas de faire la dépense d'une personne de sa 
qualité : de sorte qu'elle donna un grand mariage à sa fille , et lui 
fit épouser François- Adhémar de Monteil , comte de Grignan , 

1 Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de Voiture , par Sar- 
razin : 

... Pour bien faire voir ces choses par écrit , 
Et dignes de Voiture, et dignes de paraître, 
Il faudrait être bel esprit, 
Et je n'ai pas l'honneur de l'être. 
1 M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne doit pas être 
pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que par conduite il n'en- 
tend pas parler des mœurs de madame de Sévigné, à l'éloge desquelles il n'a 
plus rien à ajouter; mais qu'il prend ce mot dans le sens de la gestion et de 
V administration de ses biens. 



40 PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 

lieutenant pour ie roi en Languedoc , et puis après en Provence. 
Ce ne fut pas le plus grand bien qu'elle fit à Françoise de Sévigné : 
la bonne nourriture 1 qu'elle lui donna , et son exemple , sont des 
trésors que les rois même ne peuvent pas toujours donner à leurs 
enfants. Elle en avait fait aussi quelque chose de si extraordinaire , 
que moi, qui ne suis point du tout flatteur, je ne me pouvais lasser 
de l'admirer , et que je ne la nommais plus , quand j'en parlais, que 
la plus jolie fille de France, croyant qu'à cela tout le monde la de- 
vait connaître 2 . 

Marie de Rabutin acheta encore à son fils la charge de guidon 
des gendarmes de M. le Dauphin 3 ; ce qu'elle fit habilement, n'y 
ayant rien de mieux pensé que d'attacher de bonne heure ses en- 
fants auprès d'un jeune prince , qui a toujours plus d'égards un 
jour pour ses premiers serviteurs que pour les autres. 

Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y 
avaient pas seuls mis tout le bon ordre qui y était: il faut rendre 
honneur à qui il est dû. L'abbé de Coulanges, son oncle, homme 
d'esprit et de mérite , l'avait fort aidée à cela. 

Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a 
dites en sa vie, d'un tour fin, agréable, naturellement, et sans affec- 
ter de les dire, il n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l'en- 
jouement de son père, mais beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait 
jamais avec elle; enfin elle était deces gens qui ne devraient jamais 
mourir, comme il y en a d'autres qui ne devraient jamais naître. 

Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un 
de ses portraits : 

MARIE DE RABUTIN, 

MARQUISE DE SÉVIGNÉ, 

FILLE DU BARON DE CHANTAL, 

FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE 

ET D'UNE SOLIDE VERTU, 

COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D' AGRÉMENTS 4. 

1 Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce sens. 

2 On voit par ce passage que c'était le comte de Bussy qui avait désigné ainsi 
M'ie de Sévigné. Le mot de joli avait alors plutôt la signilication de charmant 
que celle de beau. « Nos Français sont si aimables et si jolis » dit madame de 
Sevigné, lettre du 28 mars 167G. 

3 Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée avant l'année 
1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du marquis de la Fare la charge 
de sous-lieutenant des gendarmes de M. le Dauphin. 

* Cette inscription était placée au-dessous du portrait de madame de Sévi- 
gné, qui était dans le salon de M. de Bussy-Rabutin 



LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTLN 

A LA MARQUISE DE COLIGNY. 
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE ». 

Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un 
recueil de ce que nous nous sommes écrit , votre tante de Sévigné 
et moi. J'approuve votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est 
plus beau que les lettres de madame de Sévigné ; l'agréable , le ba- 
din et le sérieux y sont admirables; on dirait qu'elle est née pour 
chacun de ces caractères. Elle est naturelle, elle a une noble faci- 
lité dans ses expressions , et quelquefois une négligence hardie , 
préférable à la justesse des académiciens. Rien ne languit dans 
son style, rien n'y est forcé ; il n'y a personne qui ne crût qu'il en 
ferait bien autant : ma que sto facile èquanto difficile. 

Pour ce qui me regarde dans ce recueil , ma chère fille, je n'en 
parlerai point ; je hais les airs de vanité , et encore plus ceux d'une 
fausse modestie. Madame de Sévigné dit que je suis le fagot de son 
esprit , et moi je dis que c'est elle qui m'allume ; et ce qui me le 
persuade , c'est que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec 
elle. Mais enfin ce recueil est curieux ; et digne d'être dans le cabinet 
d'un roi honnête homme , c'est-à-dire dans celui de Louis le Grand. 
Tous les gens délicats auraient du plaisir à le lire , si on le voyait 
de notre temps : mais quel sera son prix à la postérité ? car vous 
savez , ma chère fille, qu'en matière d'esprit , 
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête 
Qu'un seul vivant à ses côtés. 

Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de ma- 
dame de Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles 
sont presque toutes dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'el- 
les ont encore leurs agréments , et qu'elles ne gâtent rien aux en- 
droits où elles se trouvent. 

BUSSY-RABUTIN. 

1 Cette lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio, écrits de la 
main du comte de Bussy , qui contiennent la copie de sa correspondance avec 
madame de Sévigné. 



LETTRES 

CHOISIES 



M ME DE SEVIGNE 



LETTRE PREMIÈRE. 

DE MADAME DE SEVIGNE AU COMTE DE BUSSY. 

AJ»aris, ce 25 novembre 1655. 

Vous faites bien l'entendu , M. le comte; sous ombre que vous 
écrivez comme un petit Cicéron , vous croyez qu'il vous est permis 
de vous moquer des gens : à la vérité , l'endroit que vous avez re- 
marqué m'a fait rire de tout mon cœur; mais je suis étonnée qu'il 
n'y eût que cet endroit de ridicule , car, de la manière dont je vous 
écrivis , c'est un miracle que vous ayez pu comprendre ce que je 
voulais vous dire ; et je vois bien qu'en effet vous avez de l'esprit , 
ou que ma lettre est meilleure que je ne pensais : quoi qu'il en 
soit , je suis bien aise que vous ayez profité de l'avis que je vous 
donnais. 

On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet 
hiver : comme vous savez , mon pauvre comte , que je vous aime 
un peu rustaudement , je voudrais qu'on vous l'accordât , car on dit 
qu'il n'y a rien qui avance tant les gens , et vous ne doutez pas de 
la passion que j'ai pour votre fortune : ainsi, quoi qu'il puisse arri- 
ver, je serai contente. Si vous demeurez sur la frontière, l'amitié 
solide y trouvera son compte ; si vous revenez , l'amitié tendre sera 
satisfaite. 

Madame de Roquelaure f est revenue tellement belle , qu'elle 
défit hier le Louvre à plate couture : ce qui donne une si terrible 
jalousie aux belles qui y sont , que par dépit on a résolu qu'elle ne 
serait pas des après-soupers , qui sont gais et galants , comme vous 
savez. Madame de Fiennes voulut l'y faire demeurer hier ; mais 
on comprit, par la réponse de la reine, qu'elle pouvait s'en re- 
tourner. 

1 Charlotte- Marie de Daillon, lille du comte du Ludc. 



44 LETTRES 

Le prince d'Harcourt « et la Feuillade* eurent querelle avant- 
hier chez Jeannin ; le prince disant que le chevalier de Gramont 
avait l'autre jour ses poches pleines d'argent , il en prit à témoin la 
Feuillade, qui dit que cela n'était point , et qu'il n'avait pas un 
sou. — Je vous dis que si. — Je vous dis que non. — Taisez-vous, 
la Feuillade. — Je n'en ferai rien. — Là-dessus le prince lui jette 
une assiette à la tête ; l'autre lui jette un couteau ; ni l'un ni l'autre 
ne porte : on se met entre deux , on les fait embrasser ; le soir ils se 
parlent au Louvre, comme si de rien n'était. Si vous avez jamais vu 
le procédé des académistes 3 qui ont campos , vous trouverez que 
cette querelle y ressemble fort. 

Adieu, mon cher cousin : mandez-moi s'il est vrai que vous vou- 
liez passer l'hiver sur la frontière , et croyez bien que je suis la plus 
fidèle amie que vous ayez au monde. 

2. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE 4. 

Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pour la 
seconde fois sur la sellette ; il s'est assis sans façon, comme l'autre 

1 Charles de Lorraine. 

3 François, vicomte d'Aubusson , duc de la Feuillade, pair, et depuis ma- 
réchal de France. v 

3 Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitalion. 

4 Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de Fouquet, ont été 
adressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis ministre des affaires étran- 
gères. 

Le procès de Fouquet est un des événements remarquables du règne de 
Louis XIV. Le projet de le perdre fut tramé avec un art si odieux, et la 
conduite de ses ennemis, dont plusieurs étaient ses juges, fut si passionnée, 
qu'on s'intéresserait pour lui , quand même il eût été plus coupable qu'il ne 
Tétait. Accusé et arrêté comme coupable- du désordre des finances, il fut 
condamné au bannissement pour crime d'État. Son crime était un projet vague 
de résistance, et de fuite dans les pays étrangers, qu'il avait jeté sur le papier 
quinze ans auparavant, dans le temps où les factions de la Fronde parta- 
geaient la France , et où il croyait avoir à se plaindre de l'ingratitude de Ma- 
zarin. Ce projet , qu'il avait absolument oublié , fut trouvé dans les papiers 
qui furent saisis chez lui. 

On sait qu'on était parvenu à faire croire à Louis XIV que Fouquet pou- 
vait être à craindre. Il fut accompagné d'une garde de cinquante mousque- 
taires qui le conduisirent à la citadelle de Pignerol, le roi ayant converti le 
bannissement en prison perpétuelle. On craignait qu'il ne lui restât des appuis 
formidables. Il lui resta Pellisson et la Fontaine : l'un le défendit avec élo- 
quence, et l'autre pleura ses malheurs dans une élégie très-belle et très- 
touchante, dans laquelle il osa même demander sa grâce au roi. 

Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel intérêt 
historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce choix de lettres. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 45 

fois. M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il 
a répondu qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prê- 
ter le serment. Là-dessus M. le chancelier s'est jeté dans de grands 
discours , pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le 
roi l'avait établie , et que les commissions avaient été vérifiées par 
les compagnies souveraines. 

M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par au- 
torité , que quelquefois on ne trouvait pas justes , quand on y avait 
fait réflexion. 

M. le chancelier a interrompu : Comment! vous dites donc 
que le roi abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu : C'est 
vous qui le dites, monsieur, et non pas moi : ce n'est point ma 
pensée, et j'admire qu'en l'état où je suis, vous me vouliez faire 
une affaire avec le roi. Mais , monsieur, vous savez bien vous- 
même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous 
le croyez juste ; le lendemain vousle cassez : vous voyez qu'on peut 
changer d'avis et d'opinion. 

Mais cependant , a dit M. le chancelier, quoique vous ne recon- 
naissiez pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez 
des requêtes, et vous voilà sur la sellette. Il est vrai, monsieur, 
a-t-il répondu , j'y suis ; mais je n'y suis pas par ma volonté , on 
m'y mène ; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est 
une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa 
main : peut-être pouvait-on bien me l'épargner, après les services 
que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer. 

Après cela M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pen- 
sion des gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interro- 
gations continueront, et je continuerai de vous les mander fidèle- 
ment ; je voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont ren- 
dues sûrement. 

Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri « ; et comme 
ceux qui ont donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui 
ont exécuté , on prétend faire le procès à Gadagne ; il y a des gens 
qui en veulent à sa tête : tout le public est persuadé pourtant qu'il 
ne pouvait pas faire autrement. On parle fort ici de M. d'Aleth , 
qui a excommunié les officiers subalternes du roi qui ont voulu 
contraindre les ecclésiastiques à signer. Voilà qui le brouillera avec 
monsieur votre père, comme cela le réunira avec le P. Annat ». 

1 Première expédition cimlre Alger. 
1 Confesseur de Louis XIV. 



46 LETTRES 

Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend ; je ne veux pas 
m'y abandonner : il faut que le style des relations soit court 

3. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Le jeudi 20 novembre 1664. 
M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or ; il a 
très-bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué; M. le chancelier en 
a fait reproche , et a dit que ce n'était point la coutume , étant con- 
seiller breton : « C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous 
« saluez si bas M. Fouquet. » En repassant par l'Arsenal , à pied 
pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait : 
on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de 
fontaine; il y est allé, et a dit son avis, et puis s'est retourné en 
riant vers Artagnan , et lui a dit : « N'admirez-vous point de quoi 
« je me mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces 
« sortes de choses-là. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent celte 
tranquillité admirable , je suis de ce nombre ; les autres disent que 
c'est une affectation : voilà le monde. Madame Fouquet, sa mère, 
a donné un emplâtre à la reine , qui l'a guérie de ses convulsions , 
qui étaient, à proprement parler, des vapeurs. 

La plupart , suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine 
prendra cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre 
prisonnier; mais pour moi , qui entends un peu parler des tendresses 
de ce pays-là , je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable , c'est 
le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre , disant que c'est 
une sainte que madame Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles. 

Aujourd'hui 21 , on a interrogé M. Fouquet sur lés cires et su- 
cres : il s'est impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait , 
et qui lui ont paru ridicules. Il l'a un peu trop témoigné, et a ré- 
pondu avec un air et une hauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car 
cette manière n'est pas bonne; mais, en vérité, la patience échappe : 
il me semble que je ferais tout comme lui. 

Samedi au soir. . . . 

M. Fouquet est entré ce matin à la chambre ; on l'a interrogé sur 
les octrois; il a été très-mal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce 
n'est pas , entre nous , que ce ne soit un endroit des plus glissants 
de son affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop 
fier ; il s'en est corrigé aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le sa- 
luer. On ne rentrera que mercredi à la chambre; je ne vous écrirai 
aussi que ce jour-là. Au reste, si vous continuez à me tant plain- 



DE MADAME DE SÉV1GNÉ. 47 

dre de la peine que je prends à vous écrire, et à me prier de ne point 
continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes 
lettres, et que vous vous trouvez fatigué d'y faire réponse ; mais sur 
cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes , si je 
puis; et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime 
encore vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous 
espériez d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que 
je vous fais un peu de plaisir, j'en ai beaucoup. Il se présente si 
peu d'occasions de témoigner son estime et son amitié , qu'il ne 
faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir. Je vous supplie de 
faire tous mes compliments chez vous et dans votre voisinage. La 
reine est bien mieux. 

4. — DE M me DE SÉVIGNE A M. DE POMPONNE. 

Le lundi i\ novembre 1664. 
Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement 
obligée de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. 
Croyez-vous que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? 
Je vous assure que j'y en trouve beaucoup , et que je n'ai pas 
moins de plaisir à vous entretenir, que vous en avez à lire mes let- 
tres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande 
sont bien naturels; celui de l'espérance est commun à tout le monde, 
sans que l'on puisse dire pourquoi ; mais enfin cela soutient le 
coaur. 

Mercredi , 26 novembre. 
Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa ma- 
nière a été différente ; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous 
les jours sa leçon par Boucherat ». Il a dit au rapporteur de lire 
l'article sur quoi on voulait interroger l'accusé ; le rapporteur a lu, 
et cette lecture a duré si longtemps , qu'il était dix heures et demie 
quand on eut fini. Il a dit : Qu'on fasse entrer Fouquet; et puis 
s'est repris , M. Fouquet ; mais il s'est trouvé qu'il n'avait point dit 
qu'on le fît venir; de sortequ'il était encore à la Bastille. Onl'estdouc 
allé quérir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois: 
il a fort bien répondu ; pourtant il s'est allé embrouiller sur certai- 
nes dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été 

1 Boucherat, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait «té 
charade faire mettre les scellés chez le surintendant. Il était de la commission 
chargée de la poursuite du procès. 



48 LETTRES 

bien habile et bien éveillé ; mais, au lieu d'être alerte , M. le chance- 
lier sommeillait doucement : on se regardait , et je pense que notre 
ami en aurait ri, s'il avait osé. Enfin il s'est remis, et a continué 
d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet en- 
droit où ou le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par l'é- 
vénement il aura bien dit ; car dans son malheur il a de certains pe- 
tits bonheurs qui n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les 
jours aussi doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un 
temps infini. 

Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le 
samedi au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi, 
vendredi et samedi; et il faudrait que Ton pût vous en faire tenir 
encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi , mardi et mer- 
credi; ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je 
vous conjure de faire mes compliments à votre solitaire et à votre 
chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine, ce sera 
bientôt à moi à vous en donner des nouvelles. 

5. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Du jeudi 27 novembre iGoi. 

On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. 
M. le chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux 
extrémités, et de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. 
M. Fouquet s'est fort bien tiré d'affaire , et n'est entré qu'à onze 
heures , parce que M. le chancelier a fait lire le rapporteur, comme 
je vous l'ai mandé; et, malgré toute cette belle dévotion , il disait 
tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur 'prenait tou- 
jours son parti , parce que le chancelier ne parlait que pour un 
côté; enfin il a dit: Voici un endroit sur quoi l'accusé ne pourra 
pas répondre. Le rapporteura dit : Ah ! monsieur, pour cet endroit- 
là , voici l'emplâtre qui le guérit; et a dit une très-forte raison, et 
puis il a ajouté : Monsieur, dans la place où je suis, je dirai tou- 
jours la vérité , de quelque manière qu'elle se rencontre. 

On a souri de l'emplâtre , qui a fait souvenir de celui qui a fait 
tant de bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé , qui n'a pas été une 
heure dans la chambre ; et , en sortant , plusieurs ont fait compli- 
ment à d'Ormesson de sa fermeté. 

1 Ce rapporteur était M. dOrmesson , l'un des magistrats les plus respec- 
tables de ce temps. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 49 

Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des 
dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit 
dans l'Arsenal , pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais mas- 
quée r , je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès 
de lui ; cinquante mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. 
Il paraissait assez rêveur. Pour moi , quand je l'ai aperçu , les jam- 
bes m'ont tremblé , et le cœur m'a battu si fort que je n'en pou- 
vais plus. En s'approchant de nous pour entrer dans son trou, 
M. d'Artagnan l'a poussé , et lui a fait remarquer que nous étions 
là. Il nous a donc saluées , et a pris cette miné riante que vous lui 
connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue ; mais je vous avoue 
que j'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette 
petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on 
a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié 
de moi ; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur mar- 
ché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère 
voisine ; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous 
trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher 
ami; elle a vu Sapho 2 , qui lui a redonné du courage. Pour moi , 
j'irai demain en reprendre chez elle; carde temps en temps je sens 
que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne dise mille 
choses qui doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j'ai 
l'imagination si vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir. 

6. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Lundi, I er décembre IC64 
Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait 
tirer l'affaire de M. Fouquet en longueur ; présentement ce n'est 
plus la même chose , c'est tout le contraire : on presse extraor- 
dinairement les interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris 
son papier, et a lu , comme une liste , dix chefs d'accusation, sur 
quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a dit : 
« Monsieur, je ne prétends pas tirer les choses en longueur; mais je 
« vous supplie de me donner le loisir de vous répondre : vous 

1 C'était encore l'usage que les femmes sortissent en masque , usage qu'on 
retrouve dans les comédies de Corneille , et qui nous avait été apporté d'Italie 
par les Médicis. Ces masques de velours noir, auxquels succédèrent les loups , 
étaient destinés à conserver le teint. 

2 Mademoiselle de Scudéry, sœur de l'auteur connu sous ce nom par une 
malheureuse fécondité, femme qui avait encore plus d'esprit que ses ouvrages. 



50 LETTRES 

« m'interrogez , et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma 
« réponse; il m'est important que je parle. Il y a plusieurs articles 
« qu'il faut que j'éclaircisse , et il est juste que je réponde sur tous 
« ceux qui sont dans mon procès. » Il a donc fallu l'entendre , 
contre le gré des malintentionnés ; car il est certain qu'ils ne sau- 
raient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur 
tous les chefs : on continuera de suite ; et la chose ira si vite , que 
je compte que les interrogations finiront cetfe semaine. Je viens 
de souper à l'hôtel de Nevers; nous avons bien causé , la maîtresse 
du logis et moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétu- 
des qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre; car je viens de 
recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que tout ce que je puis écrire. 
Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve , en me man- 
dant de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher solitaire. 
Il me semble que je le vois , et que je l'entends dire ce que vous me 
mandez : je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit : 
La métamorphose de Pierrot en Tartufe 1 . Cela est si natu- 
rellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous m'en croyez, 
je l'aurais trouvé au bout de ma plume. 

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, 
et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; 
MM. de Saint- Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut 
s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal , que lui-même ne 
trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont : 
M. le maréchal, lisez , je vous prie , ce petit madrigal , et voyez si 
vous en avez jaipais vu un si impertinent : paroe qu'on sait que 
depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. 
Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : Sire, Votre Majesté juge 
divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot 
et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. Le roi se mit à rire, 
et lui dit : N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat? Sire, 
il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh bien , dit le 
roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi 
qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le 
rende; je l'ai lu brusquement. Non , M. le maréchal ; les premiers 
sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette 
folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose 
que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime tou- 

1 C'est le chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 51 

jours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et 
qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité. 

Mardi 2 décembre. 

Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin , 
mais si admirablement , que plusieurs n'ont pu s'empêcher de 
l'admirer. M. Renard a dit entre autres: « Il faut avouer que cet 
« homme est incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le 
« parlement; il se possède mieux qu'il n'a jamais fait. » C'était en- 
core sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien de com- 
parable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, 
qui seront les deux derniers jours de l'interrogation, et je conti- 
nuerai encore jusqu'au bout. 

Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je sou- 
haite le plus ardemment! Adieu, mon très-cher monsieur; priez 
notre solitaire (Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je 
vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et , par modestie , j'y 
joins madame votre femme. 

Mardi 2 décembre. 

M.Fouquetaparlé aujourd'hui deux heures entières sur les six 
millions ; il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles ; tout 
le monde en était touché , chdcun selon son sentiment. Pussort 
faisait des mines d'improbation et de négative , qui scandalisaient 
les gens de bien. 

Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé im- 
pétueusement, et a dit : Dieu merci , on ne se plaindra pas qu'on 
« ne l'ait laissé parler tout son soûl. » Que dites-vous de ces paro- 
les? ne sont-elles pas d'un bon juge ? On dit que le chancelier est 
fort effrayé de l'érésipèle de M. de Nesmond , qui l'a fait mourir; 
il craint que ce ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui 
donner les sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu , 
encore serait-ce quelque chose ; mais il faut craindre qu'on ne 
dise de lui comme d'Argant : e mori corne visse l . 

Mardi au soir 

J'ai reçu votre lettre , qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un 
ingrat; jamais je n'ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant : il 
faudrait être bien exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible 

• Cermalcmme liberala, canto iy : le vers est ainsi : 
Moriva Argantc, e lai moria quai visse. 



52 LETTRES 

à des louanges comme les vôtres. Te vous assure donc que je suis 
ravie que vous ayez bonne opinion de mon cœur; et je vous assure 
de plus, sans vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que 
j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont 
on se sert ordinairement pour expliquer ce que l'on pense, et 
que j'ai une joie et une consolation sensible de vous pouvoir entre- 
tenir d'une affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt. 

Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé 
d'Effiat l'a salué en passant*; il lui a dit, en lui rendant le salut : 
« Monsieur, je suis votre très-humble serviteur, » avec cette mine 
riante et fixe que nous lui connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi 
de tendresse, qu'il n'en pouvait plus. 

Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier 
lui a dit de s'asseoir. Il a répondu: « Monsieur, vous prîtes hier avan- 
'< tage de ce que je m'étais assis ; vous croyez que c'est reconnaître 
« la chambre : puisque cela est, je vous prie de trouver bon que je 
« ne me mette pas sur la sellette. » Sur cela M. le chancelier a dit 
qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a répondu : « Je ne 
« prétends point par là faire un incident nouveau : je veux seule- 
« ment, si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire, 
« et en prendre acte; après quoi je répondrai.» 

Il a été fait comme il a souhaité ; il s'est assis, et on a continué 
la pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il 
continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle 
fort à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé 
une chose qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui 
faire savoir son arrêt par une voie enchantée, bon ou mauvais, 
comme Dieu le lui enverra, sans préambule, afin qu'il ait le temps 
de recevoir la nouvelle par ceux qui viendront la lui dire ; ajoutant 
que, pourvu qu'il ait une demi-heure pour se préparer, il est ca- 
pable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse appren- 
dre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre 
le cœur. 

On n'est point entré aujourd'hui (mercredi) en la chambre, à cause 
de la maladie de la reine, qui a été à l'extrémité : elle est un peu 
mieux. Elle reçut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce 
fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi 
et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire 
et requérir le saint sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumiè- 



DE MADAME DE SKYIGNE. 53 

rcs..La reine fit un effort pour se soulever, et le reçut avec uuc dé- 
votion qui fît fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans 
peine qu'on l'avait mise en cet état; il n'y avait eu que le roi ca- 
pable de lui faire entendre raison; à tous les autres elle avait dit 
quelle voulait bien communier, mais non pas pour mourir : on avait 
été deux heures à la résoudre. 

L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fou- 
quet déplaît iniiniment à Petit T ; on croit même qu'il engagera- 
Puis.... à faire le malade pour interrompre le cours des admira- 
tions , et avoir le loisir de prendre un peu baleine des autres 
mauvais succès. Je suis très-humble servante du cher solitaire , de 
madame votre femme, et de l'adorable Amalthée. 

7. —'DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Jeudi 4 décembre 1664. 
Enfin , les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est 
entré dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du 
long. M. Fouquet a repris la parole le premier , et a dit : Monsieur, 
je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que l'ef- 
fet qu'il vient de faire , qui est de me donner beaucoup de confu- 
sion. M. le chancelier à dit : Cependant vous venez d'entendre , et 
vous avez pu voir par là que cette grande passion pour l'État, dont 
vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que 
vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. Monsieur, a 
dit M. Fouquet , ce sont des pensées qui me sont venues dans le 
fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le cardinal, prin- 
cipalement lorsqu'après avoir contribué pi us que personne du monde 
à son retour en France, je me vis payé d'une si noire ingratitude. 
J'ai une lettre de lui et une de la reine mère, qui font foi de ce que 
je dis; mais on les a prises dans mes papiers , avec plusieurs autres. 
Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, qui était 

T Ce Petit est un nom convenu , qui doit signifier le Tellier, ou même 
Colbert. Quant à Puis..., comme , d'après le sens de la phrase, il doit être un 
des juges, et un des contraires, il y a quelque apparence que c'est Pussort. 
Dans ce cas, il faudrait aussi entendre de lui tout ce qui est dit dans les let- 
tres précédentes. 

Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien caractérisée par 
ce mot du grand Turenne, qui s'intéressait fort à Fouquet. Quelqu'un de- 
vant lui blàm&it l'emportement de Colbert, et louait la modération de le 
Tellier: Oui (répondit-il), je crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit 
pendu, ci que. M. le Tellier a plus de peur qtCil ne le soit pas. 

5. 



î)4 LETTRES 

tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de 
deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, 
je le désavoue de tout mon cœur, etje vous supplie de croire, mon- 
sieur, que ma passion pour la personne et pour le service du roi 
n'en a pas été diminuée. M. le chancelier a dit : Il est hien difficile 
de le croire , quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en diffé- 
rents temps. M. Fouquet a répondu : Monsieur, dans tous les 
temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la per- 
sonne <lu roi ; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le chef du 
conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée 
qui était contre lui. 

M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était 
échauffé, et n'était pas tout à fait le maître de son émotion. En- 
suite on lui a parlé de ses dépenses ; il a dit : Je m'offre à faire voir 
que je n'en ai fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes re- 
venus, dont M. le cardinal avait connaissance, soit par mes appoin- 
tements, soit par lebien de ma femme; et si je ne prouve ce que je 
dis , je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. En- 
fin, cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très- 
bien dit , mais avec chaleur et colère , parce que la lecture de ce 
projet l'avait extrêmement touché. 

Quand il a été parti, M. le chancelier a dit : Voici la dernière 
fois que nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approché de M. le 
chancelier, et lui a dit : Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des 
preuves qu'il y a comme il a commencé à exécuter le projet. M. le 
chancelier a répondu : Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, 
il y aurait répondu trop facilement. Là-dessus Sainte-Hélène et 
Pussort ont dit : Tout le monde n'est pas de ce sentiment. Voilà de 
quoi rêver et faire des réflexions'. A demain le reste. 

Vendredi 5 décembre. 

On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu d'importance , 
sinon autant que les gens de bien y voudront avoir égard en juge- 
ment. Voilà qui est donc fait : c'est à M. d'Ormesson à parler, il 
doit récapituler toute l'affaire : cela durera encore toute lu semaine 
prochaine , c'est-à-dire qu'entre-ci et là ce n'est pas vivre , que la 
vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable , et 
je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M. d'Ormesson m'a 
priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit jugée ; il est dans le con- 



DE MADAME DE SEVIGNE. 55 

clave , et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte 
une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute ; et j'ai eu le 
plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous 
manderai tout ce que j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma der- 
nière nouvelle soit bonne! je la désire. Je vous assure que nous 
sommes tous à plaindre ; j'entends vous et moi , et ceux qui en font 
leur affaire comme nous. Adieu, mon cher monsieur; je suis si 
triste et si accablée ce soir, que je n'en puis plus. 

8. - DE M me DE SÉV1GNÉ A M. DE POMPONNE. 

Mardi 9 décembre 1664. 
Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que 
l'incertitude est une épouvantable chose : c'est un mal que toute 
la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus , je les 
ai admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est ar- 
rivé dans les temps passés : ce qui m'étonne encore plus , c'est que 
Sapho est tout de même , elle dont l'esprit et la pénétration n'ont 
point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte, et je 
suis persuadée , ou du moins je me veux persuader, qu'elles en 
savent plus que moi. D'un autre côté, quand je raisonne avec d'au- 
tres gens moins prévenus , et dont le sens est admirable , je trouve 
nos mesures si justes , que ce sera un vrai miracle si la chose ne va 
pas comme nous la souhaitons. On ne perd souvent que d'une voix, 
et cette voix fait tout. Je me souviens de ces récusations , dont ces 
pauvres femmes pensaient être assurées ; il est vrai que nous les per- 
dîmes de cinq à dix-sept : depuis cela, leur assurance m'a donné de 
la défiance. Cependant au fond de mon cœur j'ai un petit brin d'es*- 
pérance. Je ne sais d'où il vient , ni où il va, et même il n'est pas 
assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai 
hier de toute cette affaire avec madame Duplessis " ; je ne puis 
voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les 
mêmes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais , sans en 
savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous ? Parce que j'espère. 
Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui 
disais, avec la plus grande vérité du monde, que si nous avions 
un arrêt tel que nous le souhaitons , le comble de ma joie était 

1 Madame Duplessis-Bellière, amie intime de Fouquet. C'était elle qu'il 
avait chargée de retirer ses papiers de sa maison de Saint-Mandé. Elle n'en 
eut pas le temps. Elle fut d'abord exilée, puis revint. 



&6 LETTRES 

de penser que je vous enverrais un homme à cheval , à toute bride . 
qui vous apprendrait cette agréable nouvelle; et que le plaisir d'i- 
maginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement com- 
plet. Kl le comprit cela comme moi; et notre imagination nous 
donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de campos. Cepen- 
dant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire sur le 
crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me l'avait dite ; mais 
la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redite à moi. 
Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. 
Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du pro- 
jet, c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le 
chancelier lui dit : Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un 
crime d'État. Il répondit : Je confesse, monsieur, que c'est une 
folie et une extravagance , mais non pas un crime d'État. Je sup- 
plie ces messieurs , dit-il en se tournant vers les juges , de trouver 
bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'État : ce n'est pas 
qu'ils ne soient plus habiles que nous , mais j'ai eu plus de loisir 
qu'eux pour l'examiner. Un crime d'État , c'est quand on est dans 
une charge principale , qu'on a le secret du prince, et que tout d'un 
coup on se met du côté de ses ennemis; qu'on engage toute sa fa- 
mille dans les mêmes intérêts ; qu'on fait ouvrir les portes des vil- 
les dont on est gouverneur à l'armée des ennemis , et qu'on la 
ferme à son véritable maître ; qu'on porte dans le parti tous les 
secrets de l'État. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime 
d'État. M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges 
avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. 
Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel , de plus délicat, 
et même de plus plaisant. 

Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se dé- 
fendit en détail , et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur 
le cœur que vous n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y 
aurait beaucoup perdu. Ce matin , M. d'Ormesson a commencé à 
récapituler toute l'affaire; il a fort bien parlé, et fort nettement. 
Il dira jeudi son avis. Son camarade parlera deux jours : on prend 
quelques jours encore pour les autres opinions. Il y a des juges qui 
prétendent bien s'étendre ; de sorte que nous avons encore bien à 
languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité , ce n'est pas vivre 
que d'être en l'état où nous sommes. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 57 

9. — DE M rac DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Jeudi il décembre 16G4. 

M, d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu 
sur un certain article du marc d'or, Pussort a dit : Voilà qui est 
contre l'accusé. 11 est vrai , a dit M. d'Ormesson ; mais il n'y a 
pas de preuves. Quoi! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces 
deux officiers-là ? Non , a dit M. d'Ormesson. Ah ! cela ne se peut 
pas, a répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le procès , a dit 
M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement : Ah ! 
monsieur, vous deviez le dire plus tôt ; voilà une lourde faute. 
M. d'Ormesson n'a rien répondu; mais si Pussort lui eût dit en- 
core un mot , il lui eût répondu : Monsieur, je suis juge, et non 
pas dénonciateur. Ne vous souvient-il plus de ce que je vous con- 
tai une fois à Fresne? Voilà ce que c'est : M. d'Ormesson n'a dé- 
couvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. M. le chance- 
lier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il lui a dit 
qu'il ne fallait point parler du projet , et c'est par malice ; car plu- 
sieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier voudrait 
bien que M. d'Ormesson n'en fit point voir les preuves , qui sont 
ridicules , afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner. 

Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui 
composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera 
samedi. Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils 
s'assembleront tous dès le matin , et ne se sépareront point qu'après 
avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. 
Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault va solli- 
citer partout , et fait voir un écrit du roi , où on lui fait dire qu'il 
trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur 
avis sur la soustraction des papiers ; que c'est lui qui les a fait pren- 
dre ; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé ; que ce 
sont des papiers qui touchent son état , et qu'il le déclare , afin qu'on 
ue pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon pro- 
cédé? N'êtes-vous point désespéré qu'on fasse la chose de cette 
façon à un prince qui aimerait la justice et la vérité , s'il les con- 
naissait? Il disait l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un 
homme dangereux ; voilà ce qu'on lui met dans la tête. Enfin , 
nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à 
bride abattue ; les menaces , les promesses , tout est en usage ; si 
nous avons Dieu pour nous , nous serons les plus forts. Vous au- 



58 LETTRES 

rez peut-être encore une de mes lettres ; et si nous avons de bonnes 
nouvelles , je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. 
Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas; je ne comprends 
pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre so- 
litaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu. 

Samedi 13 décembre. 

On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Or- 
messon dît son avis aujourd'hui , afin que le dimanche passât par- 
dessus , et que Sainte-Hélène , recommençant lundi sur nouveaux 
frais , fît plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au ban- 
nissement perpétuel, et à la confiscation de ses biens au roi. M. d'Or- 
messon a couronné par là sa réputation. L'avis est un peu sévère x ; 
mais prions Dieu qu'il soit suivi. Il est toujours beau d'aller à 
l'assaut le premier. 

10. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Mercredi 17 décembre 1664. 

•Vous languissez , mon pauvre monsieur, mais nous languissons 
bien aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait 
mardi un arrêt ; car, n'ayant point eu de mes nouvelles , vous avez 
cru que tout était perdu; cependant nous avons encore toutes nos 
espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson avait 
rapporté l'affaire et opiné ; mais je ne vous parlai point assez de 
l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par cette action. J'ai ouï 
dire à des gens du métier que c'est un chef-d'œuvre que ce qu'il a 
fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur 
des raisons si solides et si fortes ; il y mêla de l'éloquence, et même 
de l'agrément. Enfin jamais liomme de sa profession n'a eu une 
plus belle occasion de paraître, et ne s'en est mieux servi. S'il 
avait voulu ouvrir la porte aux louanges , sa maison n'aurait pas 
désempli ; mais il a voulu être modeste , et s'est caché avec soin. 
Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène , parla lundi et mardi : 
il reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il di- 
sait , et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire : 

« Tout sévère qu'était cet avis, le roi aggrava encore la peine. Les dilapi- 
dations de Fouquet étaient coupables. Mais le cardinal Mazarin , qui don- 
nait moins, prenait beaucoup plus. Le désordre des temps et l'exemple étaient 
une excuse. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 59 

il opina , sans s'appuyer sur rien , que M. Fouquet aurait la tête 
tranchée , à cause du crime d'État. Et pour attirer plus de monde 
à lui , et faire un trait de Normand, il dit qu'il fallait croire que le 
roi donnerait grâce et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pour- 
rait faire. Ce fut hier qu'il fit cette belle action , dont tout le monde 
fut touché , autant qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson. 

Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de vé- 
hémence , tant de chaleur, tant d'emportement , tant de rage, que 
plusieurs juges en furent scandalisés; et on croit que cette furie 
peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé 
de force sur la fin de son avis, et a dit, sur ce crime d'État , qu'un 
certain Espagnol nous devait faire bien de la honte , qui avait eu 
tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avait brûlé sa maison , parce que 
Charles de Bourbon r y avait passé ; qu'à plus forte raison nous 
devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet ; que , pour 
le punir, il n'y avait que la corde et les gibets ; mais qu'à cause 
des charges qu'il avait possédées , et qu'il avait plusieurs parents 
considérables, il se relâchait à prendre l'avis de M. de Sainte-Hé- 
lène. 

Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est on- 
cle de M. Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user 
si honnêtement. Pour moi , je saute aux nues quand je pense à 
cette infamie. Je ne sais si on jugera demain , ou si l'on traînera 
l'affaire toute la semaine. Nous avons encore de grandes salves à 
essuyer ; mais peut-être que quelqu'un reprendra l'avis de ce pauvre 
M. d'Ormesson , qui jusqu'ici a été si mal suivi. Mais écoutez, 
je vous prie , trois ou quatre petites choses qui sont très-véritables , 
et qui sont assez extraordinaires. Premièrement , il y a une co- 
mète qui paraît depuis quatre jours : au commencement, elle n'a 
été annoncée que par des femmes , on s'en est moqué ; mais à pré- 
sent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la nuit passée, 
et la vit fort à son aise. M. de Neuré , grand astrologue , dit 
qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. du Foin , qui 
l'a vue avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais 
veiller cette nuit pour la voir aussi : elle paraît sur les trois 
heures; je vous en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le 
déplaisir. 

Berrier est devenu fou , mais au pied de la lettre ; c'est-à-dire 

1 Le connétable de Bourbon , qui , sous François I er , alla servir Chirïes- 
Quint contre la France. 



60 LETTRES 

qu'après avoir été saigné excessivement , il ne laisse pas d'être en 
fureur; il parle de potences, de roues ; il choisit des arbres exprès; 
il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable , qu'il le 
faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et assez 
à point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui a dit, sur le 
point de recevoir son arrêt , que MM. de Bezemaux , gouverneur 
de la Bastille, et Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis 
pas si assurée) l'avaient pressé plusieurs fois de parler contre 
M. Fouquet et contre de Lorme; que moyennant cela ils le feraient 
sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et le déclare avant que d'être jugé. 
Il a été condamné aux galères. Mesdames Fouquet ont obtenu une 
copie de cette déposition , qu'elles présenteront demain à la cham- 
bre. Peut-être qu'on ne la recevra pas , parce que l'on est aux opi- 
nions ; mais elles peuvent le dire ; et comme ce bruit est répandu , 
il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. N'est-il pas 
vrai que tout ceci est bien extraordinaire ? 

Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Mas- 
nau : il était malade à mourir, il y a huit jours , d'une colique né- 
phrétique; il prit plusieurs remèdes, et se fit saigner à minuit. Le 
lendemain, à sept heures, il se fit traîner à la chambre de justice; il 
y souffrit des douleurs inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir ; 
il lui dit : Monsieur, vous n'en pouvez plus, retirez-vous. 11 lui ré- 
pondit : Monsieur, il est vrai ; mais il faut mourir ici. ftf. le chan- 
celier, le voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant s'opiniâtrer : Hé 
bien, monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart 
d'heure ; et dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si con- 
sidérable , qu'en vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les 
hommes étaient dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme 
rentra gai et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure. 

Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette 
grande affaire. On ne parle d'autre chose ; on raisonne, on tire des 
conséquences , on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint , 
on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, 
mon pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où 
l'on est présentement ; mais c'est une chose divine que la résigna- 
tion et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours 
ce qui se passe , et tous les jours il faudrait faire des volumes à 
sa louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père ' 
de l'aimable* billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a en- 
' Arnauld d'Andilly, traducteur de rhistorien Josèphe. 



DE MADAME DE SE VIGNE. Cl 

voyées. Hélas! je les ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites- 
lui que je suis ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et 
que pour moi je l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière 
lettre. Hé! mon Dieu, vous me payez au delà de tout ce que je fais 
pour vous; je vous dois du reste. 

11. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Vendredi 19 décembre 1664. 

Voici un jour qui nous donne de grandes espérances ; mais il faut 
reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pussort opina 
mercredi à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt , Fériol, Héraut , à 
la mort encore. Roquesante finit la matinée; et, après avoir parlé 
une heure admirablement bien , il reprit l'avis de M. d'Ormesson. 
Ce matin nous avons été au-dessus du vent , car deux ou trois in- 
certains ont été fixés ; et tout d'un article nous avons eu la Toison , 
JMasnau, Verdier, la Baume etCatinat, de l'avis de M. d'Ormesson. 
C'était à Poncet à parler ; mais , jugeant que ceux qui restent sont 
quasi tons à la vie, il n'a pas voulu parler, quoiqu'il ne fut qu'onze 
heures. On croit que c'est pour consulter ce qu'on veut qu'il dise, 
et qu'il n'a pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. 
Voilà où nous en sommes, qui est un état si avantageux, que la joie 
n'en est pas entière; car il faut que vous sachiez que M. Colbert est 
tellement enragé, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste 
qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre monsieur, 
nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheureux, au 
moins avec la vie sauve , qui est une grande affaire. Nous verrons 
demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six. Voici 
ceux qui restent : le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, Voi- 
sin , Pontchartrain , et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en 
faut de bons, à ce reste-là. 

Samedi. 

Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est 
sauvé : il a passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson , et neuf à ce- 
lui de Sainte-Hélène. Je suis si aise, que je suis hors de moi ». 

1 Bureau de la commission qui jugea Fouquet : 

DONS. ' CONTRAIRES. 

D'Ormesson. Sainte-Hélène. 

Le Feron. Pussort. 

Moussy. Gisaucourt. 



G2 LETTRES 

Dimanche au soir. 

Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plai- 
sir d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une 
grande diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à 
Livry. Enfin il est arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu ! 
que cette nouvelle vous a été sensible et douce, et que les moments 
qui délivrent tout d'un coup le cœur et l'esprit d'une si terrible 
peine, font sentir un inconcevable plaisir! De longtemps je ne 
serai remise de la joie que j'eus hier ; tout de bon , elle est trop 
complète; j'avais peine à la contenir. Le pauvre homme apprit 
cette nouvelle par l'air r , peu de moments après, et je ne doute 
pas qu'il ne l'ait sentie dans toute son étendue. Ce matin le roi a 
envoyé son chevalier du guet à mesdames Fouquet, leur recom- 
mander de s'en aller toutes deux à Montluçon en Auvergne , le 
marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et le jeune Fouquet 
à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au roi qu'elle 
avait soixante et douze ans ; qu'elle suppliait Sa Majesté de lui don- 
ner son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui appa- 
remment ne serait pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point en- 
core su son arrêt. On dit que demain on le fait conduire àPigne- 
rol; car le roi change l'exil en une prison. On lui refuse sa femme, 
contre toutes les règles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de 
votre joie pour tout ce proeédé : la mienne est augmentée , s'il se 
peut, et me fait bien mieux voir la grandeur de notre victoire. Je 
vous manderai fidèlement la suite de cette histoire : elle est curieuse. 
Voilà ce qui s'est passé aujourd'hui ; à demain le reste. 

Lundi au soir. 

Ce matin à dix heures on a amené M. Fouquet à la chapelle de 

BONS. CONTRAIRES. 

Brillac. Fériol. 

Renard. Nogués. 

Bernard. Héraut. 

Roquesante. Poncet. 

La Toison. Le chancelier 

La Baume. 
Verdier. 
Masnau. 
Catinat. 
Ponlchar train. 
1 Par des signaux. * 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. G3 

la Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit : Mon- 
sieur, il faut me dire votre nom , afin que je sache à qui je parle. 
M. Fouquet a répondu : Vous savez bien qui je suis , et pour mon 
nom je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai dit à la chambre; et 
pour suivre le même ordre , je fais mes protestations contre l'arrêt 
que vous m'allezlire. On a écrit ce qu'il disait , et en même temps 
Foucault s'est couvert, et a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a entendu 
découvert. Ensuite on a séparé de lui Pecquet et Lavalée, et les 
cris et les pleurs de ces pauvres gens ont pensé fendre le cœur de 
ceux qui ne l'ont pas de fer; ils faisaient un bruit si étrange, que 
M. d'Artagnan a été obligé de les aller consoler; car il semblait que 
c'était un arrêt de mort qu'on vînt de lire à leur maître. On les a 
mis tous deux dans une chambre à la Bastille; on ne sait ce qu'on 
en fera. 

Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d'Arta- 
gnan : pendant qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Or- 
messon , qui venait de reprendre quelques papiers qui étaient en- 
tre ies mains de M. d'Artagnan. M. Fouquet l'a aperçu; il l'a salué 
avec un visage ouvert , et plein de joie et de reconnaissance ; il lui a 
même crié qu'il était son très-humble serviteur. M. d'Ormesson lui 
a rendu son salut avec une très-grande civilité, et s'en est venu, le 
cœur tout serré, me conter ce qu'il avait vu. 

A onze heures , il y avait un carrosse prêt , où M. Fouquet est 
entré avec quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante 
mousquetaires. Il le conduira jusqu'à Pignerol, où il le laissera 
en prison sous la conduite d'un nommé Saint-Mars , qui est fort 
honnête homme , et qui prendra cinquante soldats pour le garder. 
Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de chambre : si vous 
saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui avoir 
ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée! C'est une chose inconce- 
vable ; on en tire même des conséquences fâcheuses, dont Dieu le 
préserve , comme il a fait jusqu'ici ! 11 faut mettre sa confiance en 
lui , et le laisser sous sa protection , qui lui a été si salutaire. On 
lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la mère n'irait qu'au 
Parc, chez sa fille qui en est abbesse. L'Écuyer suivra sa belle-sœur ; 
il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi se nourrir ailleurs. Monsieur 
et madame de Charost vont toujours à Ancenis. M. Bailly, avocat 
général , a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt, avant le juge- 
ment du procès, qu'il devait bien remettre la compagnie du grand 



64 LETTRES 

conseil en honneur, et quelle serait déshonorée si Chamillart, Pus- 
sort et lui allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous : 
voilà une grande rigueur. Tantœne animis cœlestibus iras * ! 

Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles 
vengeances rudes et basses nesauraient partir d'un cœur comme ce- 
lui de notre maître. On se sert de son nom, et on le profane, comme 
vous voyez. Je vous manderai la suite : il y aurait bien à causer sur 
tout cela ; mais il est impossible par lettres. Adieu , mon pauvre 
monsieur ; je ne suis pas si modeste que vous , et , sans me sauver 
dans la foule, je vous assure que je vous aime et vous estime très- 
fort. J'ai vu aujourd'hui la comète; sa queue est d'une belle lon- 
gueur. J'y mets une partie de mes espérances. Mille compliments à 
votre chère femme, 

12. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M. DE POMPONNE. 
Jeudi au soir, janvier 1665. 

Enfin , la mère , la belle-fille et le frère ont obtenu d'être ensem- 
ble; ils s'en vont à Montluçon, au fond de l'Auvergne. La mère 
avait permission d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille ; mais sa 
belle-fille l'entraîne. Pour M. et madame de Charost, ils sont par- 
tis pour Ancenis ; Pecquet et Lavalée sont encore à la Bastille. Y a- 
t-il rien au monde de si horrible que cette injustice ? On a donné un 
autre valet de chambre au malheureux. M. d'Artagnan est sa seule 
consolation dans le voyage. On dit que celui qui le gardera à Pi- 
gnerol est un fort honnête homme. Dieu le veuille ! ou , pour mieux 
dire, Dieu le garde! Il l'a protégé si visiblement , qu'il faut croire 
qu'il en a un soin tout particulier. La Forêt , son défunt écuyer, 
l'aborda comme il s'en allait; il lui dit : Je suis ravi de vous voir, 
je sais votre fidélité et votre affection : dites à nos femmes qu'elles 
ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste, et que je me porte 
bien. En vérité, cela est admirable. Adieu, mon cher monsieur; 
soyons comme lui, et ayons du courage, ne nous accoutumons 
point à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi. 

Madame de Grignan 2 est morte. 

Vendredi au soir. 

Il me semble, par vos beaux remercîments, que vous me donniez 
mon congé ; mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire 

1 ViuGiLC, Énéid., liv. i. 

A Angélique-Claire d'Angennes, première femme de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. G5 

quand il me plaira ; et dès qu'il y aura des vers du Pont-Neuf et 
autres , je vous les enverrai fort bien. Notre cher ami est par les 
chemins. Il a couru un bruit qu'il était bien malade ; tout le monde 
disait : Quoi! déjà... On disait encore que M. d'Artagnan avait 
envoyé demander à la cour ce qu'il ferait de son prisonnier malade, 
et qu'on lui avait répondu durement qu'il le menât toujours , eu 
quelque état qu'il fût. Tout cela est faux ; mais on voit par là ce 
qu'on a dans le cœur, et combien il est dangereux de donner des 
fondements sur quoi on augmente tout ce qu'on veut. Pecquet et 
Lavalée sont toujours à la Bastille ; en vérité , cette conduite est ad- 
mirable. On recommencera la chambre après les Rois. 

Je crois que les pauvres exilés sont arrivés présentement à leur 
gîte. Quand notre ami sera au sien , je vous le manderai ; car il le 
faut mettre jusqu'à Pignerol , et plût à Dieu que de Pignerol nous 
le puissions faire venir où nous voudrions bien l ! Et vous , mon 
pauvre monsieur, combien durera encore votre exil ? J'y pense bien 
souvent. Mille compliments à monsieur votre père. On m'a dit que 
madame votre femme est ici; je Tirai voir. J'ai soupe hier avec une 
de nos amies ; nous parlâmes de vous aller voir. 

13. — DE MADAME DE SE VIGNE A MENAGE. 

i3juin(iG68). 

Votre souvenir m'a donné une joie sensible , et m'a réveillé tout 
l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir 
de ma jeunesse , et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de 
la perte d'un bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au 
lieu du plaisir que j'ai senti , il me semble qu'on devrait pleurer : 
mais, sans examiner d'où peut venir ce sentiment, je veux m' at- 
tacher à celui que me donne la reconnaissance que j'ai de votre 
présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me soit agréable , puisque 
mon amour-propre y trouve si bien son compte, et que j'y suis cé- 
lébrée parle plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour l'hon- 
neur de vos vers , que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me 
faites. Telle que j'ai été , et telle que je suis , je n'oublierai jamais 
votre véritable et solide amitié , et je serai toute ma vie la plus re- 
connaissante comme la plus ancienne de vos très-humbles ser- 
vantes. 

La marquise de Se vigne. 

1 Fouquet mourut en 1680, dans sa prison (selon l'opinion commune^. 

0. 



66 LETTRES 

14. — DE MADAME DE SÉVIGNE AU COMTE DE BUSSY- 
BABUTIN. 

Paris, ce 2G juillet iGtiH. 

Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre , et 
puis notre procès sera flni. 

Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me repro- 
chez finement que je ne fais pas grand cas des malheureux , mais 
qu'en récompense je battrai des mains pour votre retour; en un 
mot, que je hurle avec les loups , et que je suis d'assez bonne com- 
pagnie pour ne pas dédire ceux qui blâment les absents. 

Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays- 
ci, mon cousin ; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de 
m'accuser de faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres , 
comme dit madame de Bouillon 1 , mais je n'ai pas celle-là; cette 
pensée n'est que dans votre tête, et j'ai fait mes preuves ici de gé- 
nérosité sur le sujet des disgraciés 2 , qui m'ont mise en honneur 
dans beaucoup de bons lieux , que je vous dirais bien si je voulais : 
je ne crois donc pas mériter ce reproche, et il faut que vous rayiez 
cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons à vous. 

Nous sommes proches , et de même sang ; nous nous plaisons , 
nous nous aimons , nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous 
me parlez de vous avancer de l'argent sur les dix mille écus que 
vous aurez à toucher dans la succession de M. de Châlons 3 ; vous 
dites que je vous l'ai refusé , et moi je dis que je vous l'ai prêté ; car 
vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en est témoin , que 
mon cœur le voulut d'abord , et que lorsque nous cherchions quel- 
ques formalités pour avoir le consentement de Neuchèse 4 , afin d'en- 
trer en votre place pour être payé, l'impatience vous prit ; et, m' étant 
trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour 
vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi , vous le fîtes, 
et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à notre nom et à la jus- 
tice même, le plaisir d'être loué de votre ouvrage; vous savez qu'une 

» Marie-Anne Mancini, femme de Godef roi -Maurice de la Tour, duc de 
Bouillon. 

2 Le cardinal de Retz , Pellisson , Pomponne et autres. 

3 Jacques de Neuchèse, évèque de Châlons, grand oncle de madame de 
Se vigne. 

4 L'héritier de l'évoque de Châlons. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 67 

dame de vos amies 1 vous obligea généreusement de le brûler; elle 
crut que vous l'aviez fait, je le crus aussi; et quelque temps après, 
ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet de M. Fou- 
quet et le mien , cette conduite acheva de me faire revenir ; je me 
raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne ; mais avec quelle 
sincérité? Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bour- 
gogne, et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que 
vous aviez jamais eue dans mon amitié ; je revins entêtée de votre 
société. 11 y eut des gens qui me direntence temps-là : « J'ai vu votre 
« portrait entre les mains de madame de la Baume, je l'ai vu. » 
Je ne répondis que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux 
qui s'amusaient à croire à leurs yeux. « Je l'ai vu », me dit-on encore 
au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en riant 
à Corbinelli ; il reprit le même souris moqueur qui m'avait déjà 
servi en deux occasions, et je demeurai cinq à six mois de cette 
sorte , faisant pitié à ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour 
malheureux arriva où je vis moi-même, et de mes propres yeux bi- 
garrés 2 , ce que je navais pas voulu croire. Si les cornes me fus- 
sent venues à la tête , j'aurais été bien moins étonnée. Je le lus et 
je le relus , ce cruel portrait; je l'aurais trouvé très-joli , s'il eût été 
d'une autre que de moi et d'un autre que de vous ; je le trouvai même 
si bien enchâssé et tenant si bien sa place dans le livre , que je n'eus 
pas la consolation de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de 
vous. Je le reconnus à plusieurs choses que j'en avais ouï dire , 
plutôt qu'à la peinture de mes sentiments , que je méconnus en- 
tièrement. Enfin je vous vis au Palais-Royal , où je vous dis que 
ce livre courait. Vous voulûtes me conter qu'il fallait qu'on 
eût fait ce portrait de mémoire , et qu'on l'avait mis là : je ne 
vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis qu'on 
m'avait'donnés, et dont je m'étais moquée. Je trouvai que la place 
où était ce portrait était si juste , que l'amour 3 paternelle vous avait 
empêché de vouloir défigurer cet ouvrage en l'ôtant d'un lieu où il 

1 Madame de Monglas. 

2 Madame de Sévigné fait ici allusion à ce passage des Amours des Gaules ; 
« Madame de Sévigné est inégale jusques aux prunelles deg yeux et jusques aux 
« paupières; elle a les yeux de différentes couleurs; et les yeux étant les mi- 
« roirs de l'àme, ces inégalités sont comme un avis que donne la nature, h 
« ceux qui l'approchent , de ne pas faire un grand fondement sur son ami 
q lié. » 

; ' Ce mot s'employait alors au féminin. 



65 LETTRES 

tenait si bien son coin. Je vis que vous vous étiez moqué et de ma- 
dame de Monglas et de moi, que j'avais été votre dupe , que vous 
aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me 
trouver bien innocente , en voyant le retour de mon cœur pour 
vous, et sachant que le vôtre me trahissait : vous savez la suite. 

Être dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée; être 
le livre de divertissement de toutes les provinces , où ces choses-là 
font un tort irréparable; se rencontrer dans les bibliothèques, et 
recevoir cette douleur, par qui ? Je ne veux point vous étaler da- 
vantage toutes mes raisons; vous avez bien de l'esprit; je suis assu- 
rée que si vous voulez faire un quart d'heure de réflexions, vous 
les verrez et vous les sentirez comme moi. Cependant que fais-je, 
quand vous êtes arrêté ? Avec la douleur dans l'âme , je vous fais faire 
des compliments, je plains votre malheur, j'en parle même dans 
le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de ma- 
dame delà Baume 1 , pour en être brouillée avec elle. Vous sortez 
de prison, je vous vais voir plusieurs fois, je vous dis adieu quand 
je partis pour Bretagne; je vous ai écrit , depuis que vous êtes chez 
vous, d'un style assez libre et sans rancune ; et enfin je vous écris 
encore , quand madame d'Époisses me dit que vous vous êtes cassé 
la tête 2 . 

Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie , en vous con- 
jurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gar- 
dez ma lettre , et la relisez , si jamais la fantaisie vous prenait de 
le croire ; et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une 
chose qui se fût passée entre deux autres personnes ; que votre in- 
térêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas ; avouez que vous avez 
cruellement offensé l'amitié qui était entre nous , et je surs désar- 
mée. Mais de croire que , si vous répondez , je puisse jamais me 
taire, vous auriez tort, car ce m'est une chose impossible. Je ver- 
baliserai toujours; au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous 
l'avais promis, j'écrirai en deux mille; et enfin j'en ferai tant, par 
des lettres d'unelongueur cruelle et d'un ennui mortel , que je vous 
obligerai, malgré vous, à me demander pardon, c'est-à-dire à me 
demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce. 

1 Elle avait fait imprimer en Hollande , sans l'aveu de Bussy , le manuscrit 
des Amours des Gaules, qu'il lui avait conlié. 

2 Le bruit s'était répandu que Bussy avait été blessé par la cbute d'une car- 
niebe : il n'en était rien. 



DE MADAME DE SEVIGiNÉ. 09 

Au reste , j'ai senti votre saignée ; n'était-ce pas le 17 de ce mois ? 
Justement : elle me fit tous les biens du monde , et je vous en re- 
mercie. Je suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de don- 
ner votre bras au lieu du mien. 

Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec 
un placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé ; car, pour 
moi, je ne le connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous 
pouvez vous assurer que, si je pouvais vous rendre service, je le 
ferais, et de bon cœur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l' in- 
térêt extrême que j'ai toujours pris à votre fortune ; vous croiriez 
que ce serait le Rabutinage qui en serait la cause : mais non, c'é- 
tait vous , c'est vous encore, qui m'avez causé des afflictions tristes 
et amères, en voyant ces trois nouveaux maréchaux de France*. 
Madame de Villars, qu'on allait voir, me mettait devant les yeux 
les visites qu'on m'aurait rendues en pareille occasion , si vous aviez 
voulu. 

Je vous remercie de vos lettres au roi , mon cousin ; elles me fe- 
raient plaisir à lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me 
semble qu'elles devraient faire cet effet-là sur notre maître : il est 
vrai qu'il ne s'appelle pas Rabictlncomme moi. 

La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom 
me paraît assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les hon- 
neurs. 

15. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-BABUT1N. 

A Paris , ce 4 septembre 1668. 

Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer à terre : ou re- 
prenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut 
mieux que je vous donne la vie, et que nous vivions en paix. Vous 
avouerez seulement la chose comme elle s'est passée, c'est tout ce 
que je veux. Voilà un procédé assez honnête : vous ne me pouvez 
plus appeler justement une petite brutale. 

Je ne trouve pas que vous ayez conservé une grande tendresse 
pour la belle qui vous captivait autrefois ; il en faut revenir à ce que 
vous avez dit : 

A la cour, 
Quand on a perdu l'estime , 
On perd l'amour. 

' Ces trois maréchaux étaient MM. de Créqui, de Bellefonds et d'Humières. 



70 LETTRES 

M. de Montausier vient d'être fait gouverneur de M. le Dauphin. 
Je l'ai comblé de biens , je t'en veux accabler ' . 

Adieu , comte. Présentement que je vous ai battu , je dirai par- 
tout que vous êtes le plus brave homme de France , et je conterai 
notre combat le jour que je parlerai des combats singuliers. Ma 
fille vous fait ses compliments. L'opinion que vous avez de sa for- 
tune nous console un peu. 

16. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-BABURIN. 

A Paris, ce 4 décembre 1668 
N'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie , et où 
je ne voulais pas vous tuer à terre ? J'attendais une réponse sur cette 
belle action : vous n'y avez pas pensé ; vous vous êtes contenté de 
vous relever, et de reprendre votre épée , comme je vous l'ordon- 
nais. J'espère que ce ne sera pas pour vous en servir jamais con- 
tre moi. 

11 faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, 
vous donnera de la joie : c'est qu'enfin la plus jolie fille de France 
épouse, non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes 
hommes du royaume : c'est M. de Grignan, que vous connaissez 
il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à 
votre cousine , et même son père et son fils , par une bonté extra- 
ordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et se 
trouvant d'ailleurs , et par sa naissance , et par ses établissements , 
et par ses bonnes qualités , tel que nous le pouvions souhaiter, nous 
ne le marchandons point , comme on a accoutumé de faire : nous 
nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. 11 
paraît fort content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons 
des nouvelles de l'archevêque d'Arles son oncle, son autre oncle Fé- 
vêque d'Uzès étant ici , ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin 
de l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu 
manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le 
public paraît content, c'est beaucoup : car on est si sot, que c'est 
quasi sur cela qu'on se règle. 

Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me con- 
tentiez, s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous 

* Allusion à ces vers de Corneille dans Cinna , V e acte, scène 3 : 

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ; 
Je t'en avais coiublù , je t'en veux accabler. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 7t 

avez mis au bas du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée 
à un gentilhomme breton, honoré des alliances de Vassé et de Ra- 
butin. Cela n'est pas juste, mon cher cousin; je suis depuis peusi 
bien instruite de la maison de Sévigné, que j'aurais sur ma conscience 
de vous laisser dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse 
en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir 
de cette occasion pour étaler leur marchandise ; voici la nôtre : 

Quatorze contrats de mariage de père en fils ; trois cent cinquante 
ans de chevalerie ; les pères quelquefois considérables dans les 
guerres de Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelque- 
fois retirés chez eux comme des Bretons, quelquefois de grands biens, 
quelquefois de médiocres , mais toujours de bonnes et de gran- 
des alliances ; celles de 350 ans , au bout desquels on ne voit que 
des noms de baptême, sontdu Quelnec , Montmorency , Baraton et 
Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces femmes avaientpour maris 
des Rohan et des Clisson ; depuis ces quatre , ce sont des Guesclin , 
des Coaquin , des Rosmadec , des Clindon , des Sévigné de leur 
même maison ; des du Bellay , desRieux , des Bodegal , des Plessis- 
Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à 

Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai , il faut m'en croire 

Je vous conjure donc , mon cousin, si vous me voulez obliger, de 
changer votre écriteau; et si vous n'y voulez point mettre de bien, 
n'y mettez point de rabaissement. J'attends cette marque de votre 
justice, et du reste d'amitié que vous avez pour moi. 

17. — DE M me DE SEVIGNE AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN. 

A Paris , ce 7 janvier 16(59. 

Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la 
lettre où je vous donnais la vie , que j'étais en peine de vous , et 
je craignais qu'avec la meilleure intention du monde de vous par- 
donner (comme je ne suis pas accoutumée à manier une épée), je ne 
vous eusse tué sans y penser. Cette raison seule me paraissait 
bonne à vous pour ne m'avoir point fait de réponse. Cependant vous 
me l'aviez faite , et l'on ne peut pas avoir été mieux perdue qu'elle 
ne l'a été. Vous voulez bien que je la regrette encore. Tout ce que 
vous écrivez est agréable; et si j'eusse souhaité la perte de quelque 
chose, ce n'eût jamais été pour cette lettre-là. Vous me dites très- 
naïvement tous les écriteaux qui sont au bas de mes portraits ; je 
suis persuadée que ceux qui en ont parlé autrement ont menti ; 



72 LETTRES 

mais celui où vous me louez sur l'amitié, qu'en dites-vous ? J'en- 
tends votre ton, et je comprends que c'est une satire selon votre pen- 
sée ; mais comme vous serez peut-être le seul qui la preniez pour 
une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette louange m'est ac- 
quise par des raisons assez fortes, je consens que ce que vous avez 
écrit demeure écrit à l'éternité : et pour vous , monsieur le comte, 
sans recommencer ni notre procès ni notre combat, je vous dirai 
que je n'ai pas manqué un moment à l'amitié que je vous devais. 
Mais n'en parlons plus : je crois que dans votre cœur vous en êtes 
présentement persuadé. 

Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, 
le Bouchet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé ,- et 
qui vous paraissent barbares , vous dirait qu'il faut baisser le pavil- 
lon devant elles. 

Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins f hélas ! je ne 
les aime que trop , et je ne suis que trop sensiblement touchée de 
ne pas voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les orne- 
ments qui lui étaient dus ; mais il se faut consoler, dans la pensée 
que l'histoire lui fera la justice que la fortune lui a si injustement 
refusée. Il ne faut donc pas que vous me querelliez sur le cas 
que je fais de quelques maisons, au préjudice de la nôtre : je dis 
seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j'en ai vu. 

Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de 
Grignan : il est vrai que c'est un très-bon et un très-honnête 
homme, qui a du bien, de la qualité, une charge, de l'estime 
et de la considération dans le monde. Que faut-il davantage? 
Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue. Puisque 
vous êtes de cette opinion, signez la procuration que je vous 
envoie, mon cher cousin , et soyez persuadé que , par mon goût , 
vous seriez tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous 
y tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce 
pays-ci, je ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement , 
et mille fois je médis en moi-même : Bon Dieu! quelle diffé 
rence ! On parle de guerre , et que le roi fera la campagne. 

18. — DE M mc DE SÉVTGNÉ A M. DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi G août 1670. 
Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné In plus jolie femme 
du monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut on 



DE MADAME DE SEV1GNE. 73 

vous aimer plus tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus 
chrétiens? Peut-on souhaiter plus passionnément d'être avec 
vous? Et peut-on avoir plus d'attachement à tous ses devoirs? 
Cela est assez ridicule, que je dise tant de bien de ma fille; mais 
c'est que j'admire sa conduite comme les autres , et d'autant plus 
que je la vois de plus près ; et qu'à vous dire vrai , quelque bonne 
opinion que j'eusse d'elle sur les choses principales, je ne croyais 
point du tout qu'elle dût être exacte sur toutes les autres au 
point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde aussi lui rend 
bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui lui 
sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, 
c'est que le public n'est ni fou ni injuste : madame de Grignan 
doit être trop contente de lui pour disputer contre moi présente- 
ment. Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas 
concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri , pour l'amour 
de vous et pour l'amour d'elle. Je vous prie que si vous avez 
encore quelque bourrasque à essuyer de votre] bile, vous en 
obteniez d'attendre que ma fille soit accouchée. Elle se plaint en- 
core tous les jours de ce qu'on l'a retenue ici, et dit tout sérieuse- 
ment que cela est bien cruel de l'avoir séparée de vous. Il sem- 
ble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à deux cents 
lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et de lui 
témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle accouchera 
heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener 
dans l'état où elle était; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni 
même pour sa réputation , que d'y accoucher au milieu de ce qu'il 
y a de plus habile , et d'y être demeurée avec la conduite qu'elle a. 
Si elle voulait, après cela, devenir folle et coquette, elle léserait 
plus d'un an avant qu'on pût le croire , tant elle a donné bonne 
opinion de sa sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans 
qui sont ici de la vérité de tout ce que je dis. La joie que j'en ai 
a bien du rapport à vous, car je vous aime de tout mon cœur, 
et suis ravie que la suite ait si bien justifié votre goût. Je ne vous 
dis aucune nouvelle; ce serait aller sur les droits de ma fille. Je 
vous conjure seulement de croire qu'on ne peut s'intéresser plus ten- 
drement que je fais à ce qui vous touche. 



MAD. DE SÉVIGNÉ. 



74 LETTRES 

19. — DE M me DE SÉVIGNE A M. DE GRIGNAN. 

A Paris , vendredi 28 novembre 1670. 
Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de 
toute raison ; elle se porte très-bien , et je vous écris en mon pro- 
pre et privé nom. Je veux vous parler de M. de Marseille J , et vous 
conjurer, par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, 
de suivre mes conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les 
manières des provinces , et je sais le plaisir qu'on y prend à 
nourrir les divisions ; en sorte qu'à moins que d'être toujours en 
garde contre les discours de ces messieurs, on prend insensible- 
ment leurs sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je 
vous assure que le temps ou d'autres raisons ont changé l'es- 
prit de M. de Marseille : depuis quelques jours il est fort adouci , 
et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, 
vous trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles , 
jusqu'à ce qu'il ait fait quelque chose de contraire ; rien n'est plus 
capable d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de 
la défiance ; il suffit souvent d'être soupçonné comme ennemi, 
pour le devenir : la dépense en est toute faite, on n'a plus rien à 
ménager. Au contraire, la confiance engage à bien faire; on est 
touché de la bonne opinion des autres , et on ne se résout pas fa- 
cilement à la perdre. Au nom de Dieu , desserrez votre cœur, et 
vous serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez 
pas. Je ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son cœur, 
avec toutes les démonstrations qu'il nous fait, et dont il serait 
honnête d'être la dupe, plutôt que d'être capable de le soupçonner 
injustement. Suivez mes avis, ils ne sont pas de moi seule : 
plusieurs bonnes têtes vous demandent cette conduite, et vous 
assurent que vous n'y serez pas trompé. Votre famille en est 
persuadée : nous voyons les choses de plus près que vous : tant 
de personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de bon sens, 
ne peuvent guère s'y méprendre. 

Madame de Coulanges 2 m'a mandé que vous m'aimiez; quoique 
ce ne me soit pas une nouvelle, je dois être fort aise que cette ami- 
tié résiste à l'absence et à la Provence , et qu'elle se fasse sentir 
dans les occasions. 

» Toussaint de Forbin-Janson , évoque de Marseille. 
2 Madame de Coulanges était à Lyon dans ce temps-là . 



DE MADAME DE SEVIGNE. 75 

20. DE M mc DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, lundi 15 décembre 1670. 
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante , la plus 
surprenante , la plus merveilleuse , la plus miraculeuse , la plus 
triomphante , la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singu- 
lière , la plus extraordinaire , la plus incroyable , la plus imprévue , 
la plus grande, la plus petite , la plus rare, la plus commune , la 
plus éclatante , la plus secrète jusqu'à aujourd'hui , la plus bril- 
lante , la plus digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve 
qu'un exemple dans les siècles passés : encore cet exemple n'est-il 
pas juste ■ ; une chose que nous ne saurions croire à Paris, com- 
ment la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier misé- 
ricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame de 
Rohan et madame d'Hauterive 2 ; une chose enfin qui se fera di- 
manche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose 
qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je 
ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le donne en 
trois ; jetez-vous votre langue aux chiens ? Hé bien ! il faut 
donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, 
devinez qui? Je vous le donne en quatre , je vous le donne en dix , 
je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit : Voilà qui est 
bien difficile à deviner! c'est madame de la Vallière. Point du 
tout, madame. C'est donc mademoiselle de Retz? Point du tout ; 
vous êtes bien provinciale. Ah ! vraiment, nous sommes bien bêtes, 
dites-vous : c'est mademoiselle Colbert. Encore moins. C'est assu- 
rément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. 11 faut donc à 
la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la per- 
mission du roi, mademoiselle, mademoiselle de mademoi- 
selle , devinez le nom ; il épouse Mademoiselle , ma foi ! par ma foi ! 
ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle , Mademoiselle, 

1 Anquelil croit que madame de Sévigné veut parler ici de Marie, sœur de 
Henri VII, roi d'Angleterre , et veuve de Louis XII, qui se remaria, trois mois 
après la mort du roi , au duc de Suffolk , qu'elle avait aimé avant d'être reine 
de France. 

2 Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Léon,iille unique du duc 
de Rohan , célèbre dans l'histoire de nos guerres de religion , se maria par 
inclination, en 1645, avec Henri Chabot, simple gentilhomme sans fortune. 
Madame d'Hauterive, iille du duc de Villeroi, veuve du comte de Tournon 
et du duc de Chaulnes , se maria en troisièmes noces à Jean Vignier, mar- 
quis d'Hauterive , et depuis ce mariage son père ne voulut plus la voir. 



76 LETTRES 

fille de feu Monsieur », Mademoiselle , petite-fille de Henri IV, ma- 
demoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Mont- 
pensier, mademoiselle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine 
du roi ; Mademoiselle , destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti 
de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de dis- 
courir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si vous di- 
tes que nous avons menti , que cela est faux , qu'on se moque de 
vous , que voilà une belle raillerie , que cela est bien fade à imagi- 
ner ; si enfin vous nous dites des injures , nous trouverons que vous 
avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu; les lettres 
qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons 
vrai ou non. 

21. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, vendredi 19 décembre 1670. 

Ce qui s'appelle tomber du haut des nues , c'est ce qui arriva hier 
au soir aux Tuileries ; mais il faut reprendre les choses de plus loin. 
Vous en êtes à la joie , aux transports , aux ravissements de la prin- 
cesse et de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose 
fut déclarée , comme je vous l'ai mandé. Le mardi se passa à parler, 
à s'étonner , à complimenter ; le mercredi , Mademoiselle fit une 
donation à M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres , 
les noms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le 
contrat de mariage qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, 
en attendant mieux , quatre duchés : le premier , c'est le comté 
d'Eu , qui est la première pairie de France et qui donne le premier 
rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute la 
journée ; le duché de Saint-Fargeau , le duché de Châtellerault : 
tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut dressé ensuite , 
où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin , qui était hier , 
Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat , comme il l'a- 
vait dit ; mais , sur les sept heures du soir , la reine , Monsieur et 
plusieurs barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire fai- 
sait tort à sa réputation ; en sorte qu'après avoir fait venir Made- 
moiselle et M. de Lauzun, le roi leur déclara , devant M. le Prince, 
qu'il leur défendait absolument de songer à ce mariage. M. de Lau- 
zun reçut cet ordre avec tout le respect , toute la soumission , toute 
!a fermeté et tout le désespoir que méritait une si grande chute. 

1 Gaston de France, duc d'Orléans , frère de louis XIII. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 77 

Pour Mademoiselle, suivant son humeur , elle éclata en pleurs , en 
cris , en douleurs violentes , en plaintes excessives ; et tout le jour 
elle a gardé son lit , sans rien avaler que des bouillons. Voilà un 
beau songe, voilà un beau sujet de roman ou de tragédie, mais 
surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement : c'est 
ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin , sans fin , sans cesse ; 
nous espérons que vous en ferez autant : Efvà tanto vi bacio le 
mani. 

22. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, mercredi 24 décembre 1670. 

Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle 
et de M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes 
les règles du théâtre ; nous en disposions les actes etles scènes l'autre 
jour; nous prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures , 
et c'était une pièce parfaite. Jamais il ne s'est vu de si grands chan- 
gements en si peu de temps ; jamais vous n'avez vu une émotion si 
générale; jamais vous n'avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. 
de Lauzun a joué son personnage en perfection; il a soutenu ce 
malheur avec une fermeté , un courage , et pourtant une douleur 
mêlée d'un profond respect, qui l'ont fait admirer de tout le monde. 
Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les bonnes grâces du roi, 
qu'il a conservées , sont sans prix aussi , et sa fortune ne paraît pas 
déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi ; elle a bien pleuré , 
elle a recommencé aujourd'hui à rendre ses devoirs au Louvre , 
dont elle avait reçu toutes les visites. Voilà qui est fini. Adieu. 

23. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, mercredi 31 décembre 1670. 
J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement 
où vous avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 
de ce mois : le sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon es- 
prit , et combien vous avez jugé droit , en croyant que cette grande 
machine ne pourrait pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. 
La modestie m'empêche de vous louer à bride abattue là-dessus , 
parce que j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que vous. Je dis 
à ma fille le lundi : Jamais ceci n'ira à bon port jusqu'à dimanche ; 
et je voulus parier , quoique tout respirât la noce , qu'elle ne s'achè- 
verait point. En effet , le jeudi le temps se brouilla , et la nuée creva* 

7. 



78 LETTRES 

le soir à dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudi, 
j'allai dès neuf heures du matin chez Mademoiselle, ayant eu avis 
qu'elle allait se marier à la campagne , et que le coadjuteur de 
Reims I faisait la cérémonie ; cela était ainsi résolu le mercredi au 
soir; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le mardi 2 . Made- 
moiselle écrivait ; elle me fit entrer, elle acheva sa lettre ; et puis , 
comme elle était au lit , elle me fit mettre à genoux dans sa ruelle ; 
elle me dit à qui elle écrivait , et pourquoi , et les beaux présents 
qu'elle avait faits la veille , et le nom qu'elle avait donné ; qu'il n'y 
avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle voulait se ma- 
rier. Elle me conta une conversation mot à mot qu'elle avait eue 
avec le roi; elle me parut transportée de la joie de faire un homme 
bien heureux ; elle me parla avec tendresse du mérite et de la recon- 
naissance de M. de Lauzun; et sur tout cela je lui dis : « Mon Dieu, 
« Mademoiselle, vous voilà bien contente ; mais que n'avez- vous 
« donc fini promptement cette affaire dès lundi ? Savez-vous bien 
« qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de 
« parler , et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire 
« si loin une affaire si extraordinaire? » Elle me dit que j'avais 
raison; mais elle était si pleine de confiance, que ce discours ne 
lui fit alors qu'une légère impression. Elle retourna sur les bonnes 
qualités et sur la bonne maison de Lauzun. Je lui dis ces vers de 
Sévère dans Polijeucte : 

Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix: 
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 

Elle m'embrassa forfT Cette conversation dura une heure ; il est 
impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréa- 
ble durant ce temps , et je le puis dire sans vanité, car elle était 
aise de parler à quelqu'un; son cœur était trop plein. A dix heu- 
res , elle se donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela 
son compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles , et n'en 
eut point. L'après-dînée , elle s'amusa à faire ajuster elle-même 
l'appartement de M; de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui 
arriva. Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la 
trouvai dans son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle 
m'appela , m'embrassa , me mouilla toute de ses larmes. Elle me 
dit : Hélas ! vous souvient-il de ce que vous me dîtes hier? Ah! 

' Chartes-Maurice le Telliér. 

2 I.mizun voulait d'abord être marié dans la chapelle des Tuileries. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 79 

quelle cruelle prudence! ah ! la prudence! Elle me fit pleurer à force 
de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois ; elle est fort affligée, 
et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses dou- 
leurs; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé , dans cette occasion , 
des sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. 
Ceci entre nous deux et madame de Coulanges ; car vous jugez bien 
que cette causerie serait entièrement ridicule avec d'autres. Adieu. 

24. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi 6 février 167 1. 
Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; 
je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, 
je ne la trouve plus; et tous les pas qu'elle fait l' éloignent de moi. 
Je m'en allai donc à Sainte-Marie toujours pleurant et toujours 
mourant : il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en 
effet, quelle rude séparation! Je demandai la liberté d'être seule ; 
on me mena dans la chambre de madame du Housset, on me fit 
du feu; Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché ; 
j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sanglotter ; toutes mes 
pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan , vous pou- 
vez penser sur quel ton ; j'allai ensuite chez madame de la Fayette, 
qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était 
seule, et malade et triste de la mort d'une sœur religieuse, elle 
était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint ; 
on ne parla que de vous , de la raison que j'avais d'être touchée , 
et du dessein de parler comme il faut à Mellusine 1 . Je vous réponds 
qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville vous rendra un bon compte 
de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez madame de la 
Fayette ; mais en entrant ici , bon Dieu ! comprenez-vous bien ce 
que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais tou- 
jours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes ; mais je vis tout dé- 
meublé , tout dérangé , et votre petite fille qui me représentait la 
mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris? Les réveils 
de la nuit ont été noirs , et le matin je n'étais point avancée d'un 
pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa avec madame 

1 Madame de Marans, sœur de mademoiselle de Montalais, iille d'honneur 
de Madame. Mellusine est le nom d'une fée célèbre dans nos vieux romans 
do chevalerie. Madame de Marans avait tenu des propos sur madame de Cri- 



80 LETTRES 

de la Troche ■ à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me 
■remit dans les premiers transports ; et ce soir j'achèverai celle-ci 
chez M. de Coulanges , où j'apprendrai des nouvelles : car , pour 
moi , voilà ce que je sais , avec les douleurs de tous ceux que vous 
avez laissés ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments , si je 
voulais. 

25. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 9 février 167 1. 

Je reçois vos lettres , comme vous avez reçu ma bague ; je fonds 
en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre 
par la moitié : on croirait que vous m'écrivez des injures ou que 
vous êtes malade, ou qu'il vous est arrivé quelque accident, et c'est 
tout le contraire ; vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le 
dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abon- 
dance. Vous continuez votre voyage sansaucune aventure fâcheuse ; 
et lorsque j'apprends tout cela , qui est justement tout ce qui me 
peut être le plus agréable , voilà l'état où je suis. Vous vous amusez 
donc à penser à moi, yous en parlez, et vous aimez mieux m' écrire 
vos sentiments que vous n'aimez à me le dire; de quelque façon 
qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n'est com- 
prise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites 
sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse; 
mais si vous songez à moi , soyez assurée aussi que je pense con- 
tinuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée 
habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si Ton faisait 
son devoir : rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui 
avance toujours , et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours 
dans les grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que 
ce carrosse ne verse ; les pluies qu'il fait depuis trois jours me 
mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une 
carte devant mes yeux ; je sais tous les lieux où vous touchez : vous 
êtes ce soir à JN T evers; vous serez dimanche à Lyon, où vous re- 
cevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par madame 
de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres : peut-être que 
la troisième viendra ; c'est la seule consolation que je souhaite, 
pour.d' autres , je n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable 

« Marie Godde de Varennes , veuve du marquis de la Troche , conseiller 
au parlement de Rennes. 



DE MADAME DE SEVIGi\E. 8! 

de voir beaucoup de monde ensemble ; cela viendra peut-être , mais 
il n'en est pas question encore. Les duchesses de Verneuil et 
d'Arpajon 1 me veulent réjouir; je les en ai remerciées : je n'ai 
jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce pays-ci. Je fus sa- 
medi tout le jour chez madame de Villars 2 à parler de vous , et à 
pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au ser- 
mon de M. d'Agen 3 et au salut, et chez madame de Puisieux, et 
chez madame de Pui-du-Fou , qui vous fait mille amitiés. Si vous 
aviez un petit manteau fourré , elle aurait l'esprit en repos. Au- 
jourd'hui je m'en vais souper au faubourg tête à tête 4. Voilà les 
fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour 
vous : c'est une dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu Adhé- 
mar 5 qu'un moment; je m'en vais lui écrire, pour le remercier de 
son lit ; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire 
un véritable plaisir , ayez soin de votre santé , dormez dans ce joli 
petit lit, mangez du potage , et servez-vous de tout le courage qui 
me manque. Continuez à m' écrire. Tout ce que vous avez laissé 
d'amitiés ici est augmenté : je ne finirais point à vous faire des com- 
pliments , et à vous dire l'inquiétude où l'on est de votre santé. 

Mademoiselle d'Harcourt fut mariée avant- hier ; il y eut un 
grand souper maigre à toute la famille ; hier, un grand bal et un 
grand souper au roi , à la reine , à toutes les dames parées : c'était 
une des plus belles fêtes qu'on puisse voir. 

Madame d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconceva- 
ble , ayant perdu toutes ses amies , convaincue de tout ce que ma- 
dame Scarron avait toujours défendu, et de toutes les trahisons 
du monde 6 . Mandez-moi quand vous aurez reçu mes lettres. Je 
fermerai tantôt celle-ci. 

Lundi au soir. 

Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse 

1 Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisième femme de Louis, duc 
d'Arpajon. La duchesse de Verneuil était tille du chancelier Séguier. 

2 Mère du maréchal duc de ce nom. 

3 Claude Joly, célèbre prédicateur, depuis évêque d'Agen. 

4 Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard. 

5 Joseph Adhémar deMonteil , frère de M. deGrignan, connu d'abord sous 
le nom d' Adhémar, fut appelé le chevalier de Crignan, après la mort de 
Charles-Philippe d' Adhémar son frère; et, s'étant marié dans la suite avec 
N... d'Oraison , il reprit le nom de comte d' Adhémar. 

6 II parait qu'elle écrivait à M. de Béthune , ambassadeur en Pologne , ce qui 
se passait de plus particulier à la cour. 



82 LETTRES 

à M. l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a char- 
mée : hélas! je la méritais bien par la distinction démon amitié 
pour vous. 

Madame de Fontevrault ■ fut bénite hier ; MM. les prélats furent 
un peu fâchés de n'y avoir que des tabourets. 

Voici ce que j'ai su de la fête d'hier : toutes les cours de l'hôtel 
de Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra 
d'abord dans l'appartement de mademoiselle de Guise 2 , fort éclairé, 
fort paré ; toutes les dames se mirent à genoux autour de ia reine , 
sans distinction de tabourets : on soupadans cet appartement. Il 
y avait quarante dames à table ; le souper fut magnifique ; le roi 
vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à table; on 
monta plus haut, où tout était préparé pour le bal. Le roi mena la 
reine , et honora l'assemblée de trois ou quatre courantes , et puis 
s'en alla au Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle 
ne voulut point venir à l'hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais 

Je veux voir le paysan de Sully , qui m'apporta hier votre lettre ; 
je lui donnerai de quoi boire : je le trouve bien heureux de vous 
avoir vue. Hélas ! comme un moment me paraîtrait , et que j'ai de 
regret à tous ceux que j'ai perdus ! Je me faits des dragons 3 aussi 
bien que les autres. Adieu , ma chère enfant , l'unique passion de 
mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi tou- 
jours , c'est la seule chose qui me peut donner de la consolation. 

26. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, mercredi il février 1671. 
Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénè- 
trent le cœur ; il y en a une qui ne revient point : sans que je les 
aime toutes , et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de 
vous , je croirais n'avoir rien perdu. Je trouve qu'on ne peut rien 
souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues : elles sont , pre- 
mièrement , très-bien écrites ; et, de plus, si tendres et si naturel- 
les , qu'il est impossible de ne les pas croire ; la défiance même en 

1 Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, célèbre par son esprit et 
par son savoir. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de mesdames de Thïau- 
ges et de Montespan. 

2 Marie de Lorraine , qui mourut en 1688 , à 93 ans. 

3 Expression familière entre la mère et la lille, pour dire des chagrins, des 
inquiétudes. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 83 

serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité qui se maintient 
toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et 
la menterie demeurent accablées sous les paroles, sans pouvoir per- 
suader ; plus leurs sentiments s'efforcent de paraître , plus ils sont 
enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent; vos paroles ne 
servent, tout au plus , qu'à vous expliquer; et, dans cette noble 
simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. Voilà, 
ma fille , comme vos lettres m'ont paru ; jugez quel effet elles me 
font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée 
de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez juger par là de 
ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des senti- 
ments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les 
vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage : je suis assurée que 
mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire; mais je ne veux 
pas que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait : tant pis 
si je vous cachais , vous êtes encore plus aimable quand on a tiré 
le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre 
perfection : nous l'avons dit mille fois. Pour moi , il me semble que 
je suis toute nue , qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait 
aimable ; je n'ose plus voir le monde , et , quoi qu'on ait fait pour 
m'y remettre , j'ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou , 
ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de compren- 
dre ce que je sens ; j'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre , 
et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa femme ; ils vous ai- 
ment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans 
me vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de 
vous avoir prêté son lit : nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût 
pas été meilleur pour lui de troubler votre repos , que d'en être 
cause ; nous n'eûmes pas la force de pousser cette folie , et nous 
fûmes ravis de ce que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes 
à Moulins aujourd'hui ; vous y recevrez une de mes lettres : je ne 
.vous ai point écrit à Briare ; c'était ce cruel mercredi qu'il fallait 
écrire ; c'était le propre jour de votre départ : j'étais si affligée et 
si accablée, que j'étais même incapable de chercher de la consola- 
tion en vous écrivant. Voici donc, ma troisième et ma seconde à 
Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues : quand on 
est fort éloigné , on ne se moque plus des lettres qui commencent 
par /ai reçu lu vôtre, etc. La pensée que vous avez de vous éloi- 
gner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours en delà , est une 



84 LETTRES 

de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et enfin, 
comme vous dites , vous vous trouverez à deux cents lieues de moi ; 
alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon 
tour, je me mettrai à m'éloigner aussi de mon côté , et j'en ferai 
tant , que je me trouverai à trois cents : ce sera une belle distance , 
et ce sera aussi une chose digne de mon amitié , que d'entrepren- 
dre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis touchée 
du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous : vous savez 
combien j'ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur 
de votre vie ; conservez bien ce trésor ; vous êtes vous-même char- 
mée de sa bonté , faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je 
finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu'à Lyon vous serez si étourdie 
de tous les honneurs qu'on vous y fera , que vous n'aurez pas le 
temps de lire tout ceci; ayez au moins celui de me mander tou- 
jours de vos nouvelles , comme vous vous portez, et votre aimable 
visage que j'aime tant, et si vous vous embarquez sur ce diable 
de Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille * à Lyon. 

Mercredi au soir. 
Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent ; 
elle m'a été donnée par un fort honnête homme que j 'ai questionné 
tant que j'ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se 
peut dire. Il était bien juste, ma fille , que ce fût vous la première 
qui me fissiez rire , après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous 
me mandez de M. Busche est original, cela s'appelle des traits dans 
le style de l'éloquence; j'en ai donc ri, je vous l'avoue; et j'en 
serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre chose que 
pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche, qui 
amenait vos chevaux : je l'arrêtai, et, tout en pleurs, je lui de- 
mandai son nom ; il me le dit ; je lui dis en sanglottant : M. Busche, 
je vous recommande ma fille , ne la versez point; et , quand vous 
l'aurez menée heureusement à Lyon , venez me voir pour me dire 
de ses nouvelles ; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai as- 
surément : ce que vous me mandez sur son sujet augmente beau- 
coup le respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez 
point bien , vous n'avez point dormi ; le chocolat vous remettra : 
mais vous n'avez point de chocolatière , j'y ai pensé mille fois : 
comment ferez-vous? Hélas! mon enfant, vous ne vous trompez 

1 M. de Forbin-Janson, depuis cardinal. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 85 

point , quand vous croyez que je suis occupée de vous encore plus 
que vous ne l'êtes de moi , quoique vous me le paraissiez plus que 
je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher ceux qui en 
veulent bien parler ; si vous m' écoutez , vous entendez bien que j'en 
parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une visite à l'abbé Guêton, 
pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n'ai encore vu 
aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes , 
c'est qu'ils veulent m'empêcher de penser à vous, et cela m'offense. 
Adieu, ma très-aimable, continuez à m'écrire et à m'aimer; 
pour moi , je suis tout entière à vous , j'ai des soins extrêmes de 
votre enfant. Je n'ai point de lettresde M. de Grignan, et je ne laisse 
pas de lui écrire. 

27. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBJGNAN. 

Vendredi 13 février 167 [ , chez M. de Coulances. 
Monsieur de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon : 
je vous conjure , ma chère enfant , si vous vous embarquez , de 
descendre au Pont-Saint-Esprit. Ayez pitié de moi ; conservez-vous, 
si vous voulez que je vive. Vous m'avez si bien persuadée que vous 
m'aimez , qu'il me semble que, dans la vue de me plaire, vous ne 
vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous conduirez 
votre barque. Hélas ! qu'elle m'est chère et précieuse cette petite 
barque que le Rhône m'emporte si cruellement! J'ai ouï dire qu'il 
y avait eu un dimanche gras , mais ce n'est que par ouï dire ; et je ne 
l'ai point vu. J'ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir 
quatre personnes ensemble. J'étais au coin du feu de madame de la 
Fayette. L'affaire de Mellusine est entre les mains de Langlade I , 
après avoir passé par celles de M. de la Rochefoucauld et de d'Hac- 
queville. Je vous assure qu'elle est bien confondue et bien méprisée 
par ceux qui ont l'honneur de la connaître. Je n'ai pas encore vu 
madame d'Arpajon 2 ; elle a une mine satisfaite qui m'importune. 
Le bal du mardi gras pensa être renvoyé ; jamais il ne fut une telle» 
tristesse 3 ; je crois que c'était votre absence qui en était cause. Bon 
Dieu ! que de compliments j'ai à vous faire ! que d'amitiés ! que de 
soins de savoir de vos nouvelles ! que de louanges l'on vous donne ! 

1 Homme attaché à la maison de Bouillon , et depuis secrétaire du cabinet. 

2 Voyez la note de la lettre du 9 février 1671. 

3 Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y parurent point ; celle-ci, 
après avoir écrit au roi , venait de se réfugier au couvent de Chaillot. 



86 LETTRES 

Je n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles 
dont vous êtes aimée , estimée, adorée; mais , quand vous aurez 
mis tout cela ensemble , soyez assurée , ma fille , que ce n'est rien 
en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne vous quitte pas 
un moment; je pense à vous sans relâche , et de quelle façon ! J'ai 
embrassé votre fille, et elle m'a baisée et très-bien baisée de votre 
part. Savez-vous bien que je l'aime cette petite , quand je songe de 
qui elle vient ? 

29. — DE M rac DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 18 février 1671. 

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux : pour les 
miens, vous savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous com- 
prenez bien, ma belle, que, delà manière dont vous m'écrivez, il 
faut bien que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quel- 
que chose de l'état où je suis, joignez, ma bonne , à la tendresse et 
à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne, la petite 
circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès 
de mes sentiments. Méchante! pourquoi me cachez-vous quelque- 
fois de si précieux trésors ? Vous avez peur que je ne meure de 
joie ; mais ne craignez- vous pas aussi que je ne meure du déplaisir 
de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à témoin de 
l'état où il m'a vue autrefois ; mais quittons ces tristes souvenirs , 
et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâ- 
cheuse. Ce ne sont point des paroles , ce sont des vérités. Madame 
de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour 
moi : je vous conjure d'en garder le fond ; mais plus de larmes , je 
vous en prie : elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis pré- 
sentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin , et quel- 
quefois je suis quatre ou cinq heures tout comme une autre; mais 
peu de chose me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu , 
une parole , une pensée un peu trop arrêtée , vos lettres surtout , 
les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous ; 
voilà desécueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent sou- 
vent. J'ai vu Raymond chez la comtesse du Lude; elle me chanta 
un nouveau récit du ballet ; mais si vous voulez qu'on le chante , 
chantez-le. Je vois madame de Villars ; je me plais avec elle , parce 
qu'elle entre dans mes sentiments; elles vous dit mille amitiés. 
Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que 



DE MADAME DE SEVIGNE. 87 

j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me témoignez. 
Je suis assez souvent dans ma famille , quelquefois ici le soir par 
lassitude , mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot ; 
elle pleure bien, je m'y connais. Faites quelque mention de cer- 
taines gens dans vos lettres , afin que je le leur puisse dire. Je vais 
aux sermons des Mascaron et des Bourdaloue ; ils se surpassent 
à l'envi. Voilà bien de mes nouvelles ; j'ai fort envie de savoir des 
vôtres , et comment vous vous serez trouvée à Lyon : pour vous 
dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route , 
et où vous avez couché tous les jours : vous étiez dimanche à 
Lyon ; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous 
m'avez donné envie de m'informer de la mascarade du mardi gras : 
j'ai su qu'un grand homme plus grand de trois doigts qu'un autre, 
avait fait faire un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, 
et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connaît point du 
tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée 1 . Du 
reste, il faut que je dise comme Voiture : Personne n'est encore 
mort de votre absence , hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval 
n'ait été d'une tristesse excessive , vous pouvez vous en faire hon- 
neur : pour moi., j'ai cru que c'était à cause de vous; mais ce n'est 
point assez pour une absence comme la vôtre. J'envoie pour cette 
fois cette lettre en Provence ; j'embrasse M. de Grignan, et je 
meurs d'envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j'ai reçu une 
lettre , j'en voudrais tout à l'heure une autre : je ne respire que 
d'en recevoir. 

Vous me dites des merveilles du tombeau de M", de Montmo- 
rency 2 , et de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez 
extrêmement bien , personne n'écrit mieux : ne quittez jamais le 
naturel , votre tour s'y est formé , et cela compose un style parfait. 
J'ai fait vos compliments à madame de la Fayette et à M. de la 
Rochefoucauld et à Langlade : tout cela vous aime , vous estime 
et vous sert en toute occasion. Vos chansons m'ont paru jolies ; 



1 II s'agit ici du roi, qui, désolé du dépari de Mme de la Vallière , ne voulut 
point mettre cet habit magnifique; et cette dame n'est autre que madame de 
Montespan , désignée par une contre-vérité. La plaisanterie un grand homme, 
etc., est empruntée à Molière. Voyez le Médecin malgré lui. 

1 Henri II, duc de Montmorency , maréchal de France , fut décapité à Tou- 
louse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux troubles excités par Cas- 
ton , duc d'Orléans. 



88 LETTRES 

j'en ai reconnu les styles. Ah ! mon enfant , que je voudrais bien 
vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir 
passer, si c'est trop demander que le reste ! Hé bien ! par exem- 
ple , voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu'il 
m'ennuie de ne vous plus avoir : cette séparation me fait une dou- 
leur au cœur et à l'âme , que je sens comme un mal du corps. Je 
ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m'avez 
écritessur le chemin : ces soinssont trop aimables, et font bien leur 
effet aussi ; rien n'est perdu avec moi ; vous m'avez écrit de par- 
tout : j'ai admiré votre bonté ; cela ne se fait point sans beaucoup 
d'amitié ; autrement on serait plus aise de se reposer et de se cou- 
cher. L'impatience que j'ai d'avoir encore de vos nouvelles 
et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je suis en peine 
de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce 
furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire , à laquelle 
vous avez tant fait de civilités. Que vous êtes honnête de vous en 
être souvenue comme d'une de vos anciennes amies ! Hélas J de 
quoi ne me souviens-je point ? Les moindres choses me sont chè- 
res; j'ai mille dragons. Quelle différence ! je ne revenais jamais 
ici sans impatience et sans plaisir : présentement j'ai, beau chercher, 
je ne vous trouve plus ; et comment peut-on vivre quand on sait 
que , quoi qu'on fasse , on ne trouvera plus une si chère enfant? Je 
vous ferai bien voir si je la souhaite , par le chemin que je ferai 
pour l'aller chercher. J'ai reçu une lettre de M. de Grignan ; il n'y 
en a point pour vous. Il me mande qu'il reviendra cet hiver; vous 
quittera-t-il? ou le suivrez-vous ? Faites-moi réponse. 

M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Ver- 
sailles jusqu'à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la 
cour. Le roi la reçut avec des larmes de joie ; et M me de Montespan 
avec des larmes... Devinez de quoi. L'on a eu avec l'une et l'autre 
des conversations tendres. Tout cela est difficile à comprendre , 
il faut se taire. 

29. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Vendredi, 20 février 1671. 
Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos 
nouvelles : songez, ma chère fille , que je n'en ai point eu depuis 
la Palice ; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon, 
ni de votre route jusqu'en Provence ; je suis bien assurée qu'il me » 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 89 

viendra des lettres ; je ne doute point que vous ne m'ayez écrit ; 
mais je les attends, et je ne les ai pas : il faut se consoler, et s'a- 
muser en vous écrivant. Vous saurez , ma petite , qu'avant-hier au 
soir, mercredi , après être revenue de chez M. de Coulanges , où 
nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire , je songeai à me 
coucher ; cela n'est pas extraordinaire ; mais ce qui l'est beaucoup, 
c'est qu'à trois heures après minuit j'entendis crier au voleur, au 
feu ; et ces cris si près de moi , si redoublés , que je ne doutai point 
que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu'on parlait de ma pauvre 
petite-fille ; je ne doutai point qu'elle ne fût brûlée : je me levai 
dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'em- 
pêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement qui 
est le vôtre, je trouvai tout dans une grande tranquillité ; mais je 
vis la maison de Guitaud tout en feu ; les flammes passaient par- 
dessus la maison de madame de Vauvineux : on voyait dans nos 
cours , et surtout chez M. de Guitaud , une clarté qui faisait hor- 
reur : c'étaient des cris , c'était une confusion , c'était un bruit 
épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ou- 
vrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours : M. de Guitaud m'en- 
voya une cassette de ce qu'il a de plus précieux ; je la mis dans mon 
cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les 
autres : j'y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassa- 
deur de Venise, tous ses gens, la petite de Vauvineux qu'on portait 
tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles et vais- 
selles d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux fai- 
sait démeubler : pour moi, j'étais comme dans une île, mais j'a- 
vais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et son 
frère donnaient de très-bons conseils ; nous étions dans la conster- 
nation : le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on 
n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de 
ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère 
qui brûlait au troisième étage ; sa femme s'attachait à lui , et le re- 
tenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa 
mère, et la crainte de blesser sa femme , grosse de cinq mois ; enfin 
il me pria de tenir sa femme , je le fis : il trouva que sa mère avait 
passé au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut 
aller retirer quelques papiers ; il ne put approcher du lieu où ils 
étaient : enfin il revint à nous dms cette rue où j'avais fait asseoir 



90 LETTBES 

sa femme : des capucins , pleins de charité et d'adresse , travaillè- 
rent si bien qu'ils coupèrent le feu r . On jeta de l'eau sur le reste 
de l'embrasement , et enfin le combat finit faute de combattants, 
c'est-à-dire après que le premier et le second étage de l'anticham- 
bre et de la petite chambre et du cabinet , qui sont à main droite du 
salon , eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui 
restait de la maison , quoiqu'il y ait pour Guitaud pour plus de 
dix mille écus de perte: car on compte de faire rebâtir cet apparte- 
ment, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux tableaux à 
M. le Blanc, à qui est la maison : il y avait aussi plusieurs ta- 
bles , miroirs , miniatures , meubles , tapisseries. Ils ont un grand 
regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de 
M. le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut 
songer à madame de Guitaud ; je lui offris mon lit ; mais madame 
Guêton la mit dans le sien , parce qu'elle a plusieurs chambres 
meublées. Nous la fîmes saigner ; nous envoyâmes quérir Boucher : 
il craint bien que cette grande émotion ne la fasse accoucher de- 
vant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvre madame Guê- 
ton; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins, 
parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m'al- 
lez demander comment le feu s'était mis à cette maison; on n'en 
sait rien , il n'y en avait point dans l'appartement où il a pris : 
mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits 
n'aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous? Guitaud était nu 
en chemise avec des chausses ; madame de Guitaud était nu-jambes, 
et avait perdu une de ses mules de chambre ; madame de Vauvi- 
ueux était en petite jupe sans robe de chambre; tous les valets , 
tous les voisins, en bonnets de nuit : l'ambassadeur était en robe 
de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la 
sérénissime ; mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de 
la poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose; 
on la voyait tout entière : elle est blanche , grasse , potelée, et sur- 
tout sans aucune chemise , car le cordon qui la devait attacher avait 
été perdu àla bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. 
Je prie Deville 2 de faire tous les soirs une ronde pour voir si le 
feu est éteint partout ; on ne saurait trop avoir de précaution pour 

1 Les capucins remplissaient cet office volontairement ; le corps des pom 
piers ne fut créé qu'en 1699. — 2 Maître d'hôtel de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 91 

éviter ce malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable; en 
un mot , je vous souhaite tous les biens , et je prie Dieu qu'il vous 
garantisse de tous les maux. 

30. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671. 
Le Rhône , ma chère fille , me tient fort au cœur ; je crois que 
vous êtes arrivée heureusement ; mais j'aimerais bien à le savoir 
par vous : j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de 
tout le reste. Il nous semble que vous arrivâtes samedi à Arles ; il 
nous semble que M. de Grignan est venu au-devant de vous au 
Saint-Esprit; il nous semble qu'il a été ravi de vous revoir et de 
vous ravoir; il nous semble que vous avez fait comme mercredi 
votre entrée à Aix; et puis il nous semble que vous êtes bien 
lasse. Ma chère enfant , reposez-vous , au nom de Dieu ; tenez- 
vous au lit , restaurez-vous ; et contez-moi bien l'état où vous êtes. 
Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous 
en favorisez? Les autres languissent après. Le petit mot pour ma 
tante ne se peut payer ; on est encore fort loin de vous oublier. On 
m'a tantôt dit mille horreurs de cette montagne de Tarare : que je 
la hais! Il y a un autre certain chemin où la roue est en l'air, et 
l'on tient le carrosse par l'impériale ; je ne soutiens pas cette idée ; 
mais il n'est plus question de tout cela. 

Réponse à la lettre de Vienne. 

Je la reçois présentement cette aimable lettre ; ne voyez-vous 
point comme je la reçois , et avec quelle tendresse je la lis ? Je 
crois que vous ne me demandez pas que je puisse être de sang- 
froid en cette occasion. Il est vrai que la dignité de beauté où 
vous avez été élevée n'est pas d'une petite fatigue ; si vous n'étiez 
point belle , vous vous reposeriez : il faut choisir. Votre paresse me 
fait peur, ne la croyez pas sur ce choix; il n'y a rien de si aimable 
que d'être belle; c'est un présent de Dieu quil faut conserver. 
Vous savez comme j'aime votre beauté ; mon amour-propre m'y 
fait prendre intérêt : je vous la recommande pour l'amour de moi. 
Il me semble qu'on me va trouver bien habile en Provence d'avoir 
fait un si joli visage , si doux et si régulier. Vous êtes fâchée que 
votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis rangée, j'en 
suis ravie : je ne comprends pas ce que peuvent faire avec moi mes 



92 LETTRES 

paupières bigarrées 1 . Mais ne croyez-vous point que M. de Cou- 
langes et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous 
faites ? Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône ; vous 
les trouvez beaux, et ce fleuve n'est composé que d'eau comme 
les autres : pour moi, j'en ai une idée extraordinaire; il me sem- 
ble qu'on devrait dire : 

Mille sources de sang forment cette rivière , 

Qui , traînant des corps morts et de vieux ossements , 

Au lieu de murmurer, fait des gémissements 2 . 

Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine : en 
attendant, je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre 
chose que d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette ; il l'a fait plus 
volontiers qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifiée et 
bien décontenancée : je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot à 
dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis ; 
mais il faut que cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aver- 
sion que vous ayez pour les fatigues d'un long voyage , vous ne 
devez songer qu'à vous mettre en état de les recommencer. J'ai 
dit à M. de la Rochefoucauld ce que vous trouvez des fatigues des 
autres , et l'application que vous en faites : il m'a chargée de mille 
amitiés pour vous, mais d'un si bon ton, et accompagnées de si 
agréables louanges , qu'il mérite d'être aimé de vous. 

Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à 
être nommé dans mes lettres : je vous remercie d'avoir fait men- 
tion de Brancas. Vous aurez vu votre tante 3 au Saint-Esprit, et 
vous aurez été reçue comme une reine. Ma fille , je vous conjure de 
me bien mander tout cela, et de me parler de M. de Grignan et 
de M. d'Arles <*. Vous savez que nous avons réglé que l'on hait au- 
tant les détails des personnes qui sont indifférentes, qu'on les aime 
de celles qui ne le sont pas ; c'est à vous à deviner de quel nombre 
vous êtes auprès de moi. Mascaron , Bourdaloue, me donnent tour 

» Voyez la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67. 

2 Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son Temple de la Mort : 

Mille sources de sang y font mille rivières , 

Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements, 

Au lieu de murmurer, font des gémissements. 

3 Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourt, et sœur 
de Marguerite d'Ornano , mère de M. de Grignan. 

4 François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles, commandeur des or- 
dres du roi, oncle de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 93 

à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent , pour le moins , 
me rendre sainte : dès que j'entends quelque chose de beau, je vous 
souhaite ; vous avez part à tout ce que je pense : j'admire en moi, 
tous les jours , les effets naturels d'une extrême amitié. Je vous 
embrasse tendrement , embrassez-moi aussi. Une petite amitié à 
mon coadjuteur : pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si 
glorieux de vous avoir, qu'il n'écoute plus personne. 

31. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , mardi 3 mars 1671 . 
Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi ; 
j'écris de provision , mais c'est par une raison bien différente de 
celle que je vous donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à 
quelqu'un une lettre qui ne devait partir que dans deux jours : c'é- 
tait parce que je ne me souciais guère de lui , et que dans deux 
jours je n'aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout le contraire : 
c'est que je me soucie beaucoup de vous, que j'aime à vous entre- 
tenir à toute heure , et que c'est la seule consolation que je puisse 
avoir présentement. Je suis aujourd'hui toute seule dans ma cham- 
bre, par l'excès de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout; je 
me suis fait un plaisir de dîner ici, et je m'en fais un de vous écrire 
hors de propos : mais, hélas ! vous n'avez pas de ces sortes de loi- 
sirs. J'écris tranquillement , et je ne comprends pas que vous puis- 
siez lire de même : je ne vois pas un moment où vous soyez à vous; 
je vois un mari qui vous adore , qui ne peut se lasser d'être auprès 
de vous , et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des 
harangues , des infinités de compliments , de civilités, de visites ; 
on vous fait des honneurs extrêmes , il faut répondre à tout cela , 
vous êtes accablée. Que fait votre paresse pendant tout ce fracas ? 
Elle souffre , elle se retire dans quelque petit cabinet , elle meurt 
de peur de ne plus retrouver sa place ; elle vous attend dans quel- 
que moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle , et 
vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez- vous oubliée? 
Songez que je suis votre plus ancienne amie , celle qui ne vous a 
jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours; 
que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs , et qui même 
quelquefois vous les faisais haïr ; qui vous ai empêchée de mourir 
d'ennui , et en Bretagne et dans votre grossesse : quelquefois votre 
mère troublait nos plaisirs , mais je savais bien où vous repren- 



94 LETTRES 

dre; présentement je ne sais plus où j'en suis ; les honneurs et les 
représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me 
semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui 
donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan ; mais vous 
passez vite,'et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir 
et la raison sont autour de vous,etne vous donnent pas un moment 
de repos ; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis 
contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous laissent le temps 
de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma chère enfant, 
que je songe à vous continuellement , et je sens tous les jours ce 
que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur cer- 
taines pensées ; si l'on ne glissait pas dessus , on serait toujours en 
larmes , c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne 
me blesse le cœur ; toute votre chambre me tue : j'y ai fait mettre 
un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue ; une fenêtre 
de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Ha<3- 
queville, et par où je vous rappelai,<mefaitpeurà moi-même, quand 
je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, 
car je suis folle quelquefois ; ce cabinet , où je vous embrassai sans 
savoir ce que je faisais; ces Capucins «, où j'allai entendre la messe; 
ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été 
de l'eau qu'on eût répandue ; Sainte-Marie, madame de la Fayette, 
mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le 
lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et en- 
core tous les jours , et tous les entretiens de ceux qui entrent dans 
mes sentiments : ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'ou- 
blierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, 
il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à 
ses pensées et aux mouvements de son cœur : j'aime mieux m'oc- 
cuper de la vie que vous faites maintenant; cela me fait une di- 
version, sans m' éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet , 
qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc 
à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens 
d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présente- 
ment , et je reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nou- 
velles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me 
permettre cette lettre d'avance ; mon cœur en avait besoin ,^e n'en 
ferai pas une coutume. 
1 L'église des Capucins de la rue d'Orléans au Marais. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 95 

32. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 4 mars 1671. 
Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous 
avez été ! et que je vous aurais mal teuu ma parole , si je vous avais 
promis de n'être point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien 
qu'il est passé : mais il est impossible de se représenter votre vie si 
proche de sa fin, sans frémir d'horreur, et M. de Grignan vous 
laisse embarquer pendant un orage; et quand vous êtes téméraire, 
il trouve plaisant de l'être encore plus que vous ; au lieu de vous 
faire attendre que l'orage soit passé , il veut bien vous exposer. 
Ah! mon Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide , et de vous 
dire que , si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et ne souf- 
frirait point que vous traversassiez le Rhône par un temps comme 
celui qu'il faisait ! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en 
cette occasion ! ce Rhône qui fait peur à tout le monde , ce pont 
d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes 
ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une 
arche ; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés 
dans un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, 
et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la 
maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? 
De bonne foi , n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche 
«t si inévitable ? Une autre fois ne serez-vous point un peu moins 
hasardeuse? Une aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle point 
voir les dangers aussi terribles qu'ils le sont? Je vous prie de m'a- 
vouer ce qui vous en est resté ; je crois du moins que vous avez 
rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée ; pour moi , je suis per- 
suadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous 
ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir con- 
servée dans cette occasion, que de m'avoirfait naître. C'est à M. 
•de Grignan que je m'en prends; le coadjuteur a bon temps ; il n'a 
été grondé que pour la montagne de Tarare; elle me paraît pré- 
sentement comme les pentes de Nemours. M. Busche 1 m'est venu 
voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a 
bien menée : je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes , et puis je 
lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous 
paraîtra bien ridicule ; vous la recevrez dans un temps où vous ne 

1 Le conducteur de madame de C.risnan. 



96 LETTRES 

songerez plus au pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, pré- 
sentement? C'est le malheur des commerces si éloignés; il faut 
s'y résoudre, et ne pas même se révolter contre cet inconvé- 
nient : cela est naturel, et la contrainte serait trop grande d'é- 
touffer toutes ses pensées ; il faut entrer dans l'état naturel où l'on 
est, en répondant à une chose qui tient au cœur : vous serez 
donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de 
votre séjour à Arles ; je sais que vous y aurez trouvé bien du 
monde. Ne m' aimez- vous point de vous avoir appris l'italien? 
Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avec ce vice-légat : 
ce que vous dites de cette scène est excellent ; mais que j'ai peu 
goûté le reste de votre lettre ! Je vous épargne mes éternels re- 
commencements sur ce pont d'Avignon, je ne l'oublierai de 
ma vie. 

33. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 
A Paris, mercredi n mars 1671. 
Je n'ai point encore reçu vos lettres ; j'en aurai peut-être avant 
que de fermer celle-ci : songez , ma chère enfant , qu'il y a huit 
jours que je n'ai eu de vos nouvelles ; c'est un siècle pour moi. 
Vous étiez à Arles ; mais je ne sais rien par vous de votre arrivée 
à Aix. Il me vint hier un gentilhomme 1 de ce pays-là, qui était 
présent à cette arrivée, et qui vous a vue jouer à petite prime avec 
Vardes 2 , Bandol, et un autre; je voudrais pouvoir vous dire comme 
je l'ai reçu , et ce qu'il m'a paru , de vous avoir vue jeudi dernier. 
Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir pu quitter M. de Gri- 
gnan, j'admire bien plus celui-ci de vous avoir quittée: il m'a 
trouvée avec le père Mascaron, à qui je donnais un très-beau 
dîner : comme il prêche à ma paroisse , et qu'il vint me voir l'au- 
tre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui 
donner un repas ; il est de Marseille , et a trouvé fort bon d'en- 
tendre parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que 
vous avez eu trois ou quatre démêlés à votre avènement : ma fille, 
on ne parvient point à ne pas avoir de ces malheurs en province , 
mais, comme il n'y a peut-être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, 
j'attendrai que vous m'en parliez , avant que de vous dire mon 

1 M. de Julianis, 

2 Le marquis de Vardes, disgracié par Louis XIV , était alors relégué dans 
son gouvernement d'Aigues-Morles. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 97 

avis sur ce sujet. Tai demandé à ce gentilhomme si vous n'étiez 
point bien fatiguée ; il m'a dit que vous étiez très-belle ; mais vous 
savez que mes yeux pour vous sont plus justes que ceux des autres : 
je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée, au travers de leurs 
approbations. J'ai -été enrhumée ces jours-ci , et j'ai gardé ma cham- 
bre; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir 
voir: l'abbé Têtu 1 m'a fort priée de le distinguer en vous écri- 
vant. Je n'ai jamais vu une personne absente être si vive dans tous 
les cœurs ; c'était à vous qu'était réservé ce miracle : vous savez 
comme nous avons toujours trouvé qu'on se passait bien des gens; 
on ne se passe point de vous : ma vie est employée à parler de 
vous : ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je cherche le 
plus. N'allez point craindre que je sois ridicule ; car, outre que le 
sujet ne l'est pas , c'est que je connais parfaitement bien et les gens 
et le lieu , et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu 
de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue 
et au Mascaron : j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre; un 
demi-quart des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte. 

Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout 
m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi ; je suis 
plus touchée que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin , je re- 
pleure sur nouveaux frais , je ne vois goutte dans votre cœur , je 
me représente cent choses désagréables que je ne puis dire , je ne 
vois pas mêmeceque pense M. de Grignan ; et tout est brouillé , je 
ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois accablée d'honneurs, 
et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous portez ; rien n'est 
plus grand ni plus considéré ; nulle famille ne peut être plus 
aimable : vous y êtes adorée, à ce que je crois , car le coadjuteur 
ne m'écrit plus ; mais j'ignore comment vous vous portez dans 
tout ce tracas ; c'est une sorte de vie étrange que celle des pro- 
vinces ; on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous faites 
des merveilles , et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles 
vous coûtent , soit pour vous plaindre , soit pour ne vous plaindre 
pas. 

Je reçois votre lettre , ma chère enfant , et j'y fais réponse avec 
précipitation parce qu'il est tard : cela me fait approuver les avan- 

1 Jacques Têtu, abbé de Belval ; c'était un personnage vaporeux plaint par 
M. deSévigné, et dont M. de Coulanges se moquait. Il était de l'Académie 
française. 



98 LETTRES 

ces de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos 
aventures à votre arrivée n'est pas vrai; j'en suis très-aise; ces 
sortes de petits procès dans les villes de province, où l'on n'a rien 
autre chose dans la tête, font une éternité d'éclaircissements, et 
c'est assez pour mourir d'ennui. Mais vous êtes bien plaisante, 
madame la comtesse , de montrer mes lettres : où est donc ce prin- 
cipe de cachotterie pour ce que vous aimez ? Vous souvient-il avec 
quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? 
Vous pensez m'apaiser par vos louanges , et me traiter toujours 
comme la Gazette de Hollande ; je m'en vengerai. Vous cachez les 
tendresses que je vous maDde, friponne; et moi je montre quel- 
quefois , et à certaines gens, celles que vous m'écrivez. Je ne veux 
pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que je pleure tous les 
jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu'on voie que vous 
m'aimez , et que, si vous avez mon cœur tout entier, j'ai une 
place dans le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me de- 
mande : Ne suis-je point nommé? Et je dis : Non, pas encore, 
mais vous le serez. Par exemple , nommez-moi un peu M. d'Or- 
messon, et les Mesmes ' ; il y a presse à votre souvenir; ce que 
vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé : ils ont raison , ma fille , 
vous êtes aimable, et rien n'est comme vous. Voilà, du moins, ce 
que vous cacherez , car, depuis Niobé , jamais une mère n'a parlé 
comme je fais. Pour M. de Grignan , il peut bien s'assurer que , 
si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. 
Comment ! ne me pas remercier 'd'un tel présent ! ne me point dire 
qu'il est transporté ! Il m'écrit pour me la demander, et ne me re- 
mercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il 
peut fort bien être accablé ainsi que vous ; ma colère ne tient à 
guère , et ma tendresse pour vous deux tient à beaucoup. Tout ce 
que vous me mandez est très-plaisant ; c'est dommage que vous 
n'ayez eu le temps d'en dire davantage. Mon Dieu ! que j'ai d'en- 
vie de recevoir de vos lettres! Il y a déjà près d'une demi-heure que 
je n'en ai reçu. Je ne sais aucune nouvelle : le roi se porte fort bien; 
il va de Versailles à Saint-Germain, de Saint- Germain à Versailles; 
tout est comme il était. La reine fait souvent ses dévotions, et va au 
salut du saint sacrement. Le père Bourdaloue prêche : bon Dieu! 
tout est au-dessous des louanges qu'il mérite. J^'autre jour notre 

1 Jean-Antoine de Mesmes, président à mortier, et son lils Jean-Jacques , 
comte d'Avaux. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 99 

abbé eut un démêlé avant le sermon avec M. de Noyon », qui lui 
lit entendre qu'il devait bien quitter sa place à un homme de la 
maison de Clermont : on a fort ri de ce titre, pour avoir la place 
d'un abbé à l'église ; on a bien reconté là-dessus toutes les clefs 
de la maison de Tonnerre , et toute la science du prélat sur la pai- 
rie. Je dîne tous les vendredis chez le Mans 2 avec M. de la Ro- 
chefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait 
la joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa ser- 
vante aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui 
ferai mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un 
voyage, c'est à vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes 
ni à mon ami Corbinelli ; je les crois retournés en Languedoc. 
J'aime votre fille à cause de vous; mes entrailles n'ont point en- 
core pris le train des tendresses d'une grand'mère. 

34. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 13 mars 1671. 
Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à 
vous écrire paisiblement ; rien ne m'est si agréable que cet état. 
J'ai dîné aujourd'hui chez madame de Lavardin 3 , après avoir été 
en Bourdaloue, où étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que 
j'appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui 
était au monde était à ce sermon, et ce^sermon était digne de tout 
ce qui l'écoutait. J'ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée 
autant de fois auprès de moi ; vous auriez été ravie de l'entendre , 
et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. delà Roche- 
foucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin , le 
compliment que vous lui faites; on a fort parlé de vous. M. d'Am- 
bres y était avec sa cousine de Brissac ; il a paru s'intéresser beau- 
coup à votre prétendu naufrage; on a parlé de votre hardiesse : 
M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître brave, 
dans l'espérance que quelque charitable personne vous en empê- 
cherait ; et que, n'en ayant point trouvé , vous aviez du être dans 
(e même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire 

1 François de Clermont-Tonnerre , évèque et comte de Noyon, réunissait 
en sa personne tous les genres de vanité, surtout celle de la naissance. 

2 Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évèque du Mans , commandeur des 
ordres du roi. 

3 Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de Beaumanoir, marquis de 
Lavardin . 



100 LETTRES 

une grande diablesse de femme , plus grande que Riberpré de 
toute la tête ; elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui 
vinrent de front , les bras aux côtés : c'est une grande femme tout 
à fait. J'ai été faire des compliments pour vous à l'hôtel de Ram- 
bouillet; on vous en rend mille. Madame de Montausier est au dé- 
sespoir de ne vous point voir. J'ai été chez madame du Puy-du- 
Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez madame de Maillanes ; 
je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j'ai de faire 
toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles delà reine en- 
ragées , vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Lu- 
dres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une pe- 
tite chienne qui était à ïhéobon 1 ; cette petite chienne est morte 
enragée; de sorte que Ludres , Coëtlogon etRouvroy sont parties 
ce matin pour aller à Dieppe , et se faire jeter trois fois dans la 
mer. Ce voyage est triste ; Benserade en était au désespoir ; Théo- 
bon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine 
ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute 
cette aventure. Ne trouvez-vous point que Ludres ressemble à An- 
dromède ? Pour moi , je la vois attachée au rocher, et ïréville 2 sur 
un cheval ailé, qui tue le monstre. Ahl Zézu! matame te Gri~ 
gnan, l'êtranze sose fétre zetée toute nue tans la mer 3 . 

Voilà bien des lanternes , et je ne sais rien de vous : vous croyez 
que je devine ce que vous faites ; mais j'y prends trop d'intérêt , 
et à votre santé , et à l'état de votre esprit , pour vouloir me bor- 
ner à ce que j'en imagine : les moindres circonstances sont chères 
de ceux qu'on aime parfaitement , autant qu'elles sont ennuyeuses 
des autres : nous l'avons dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvi- 
neux vous fait cent compliments ; sa fille a été bien malade; ma- 
dame d'Arpajon l'a été aussi : nommez-moi tout cela avec madame 
de VerneuiH , à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom 5 , 

1 Marie-Élisabeth de Ludres , chanoinesse de Poussay , qui fut aimée du 
roi. — Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au marquis de Cavoie. — 
Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-Vallier. —Lydie de Rochefort- 
Théobon , mariée au comte de Beuvron ; toutes quatre alors filles d'honneur 
de la reine. 

2 Henri-Joseph dePeyre, comte de Tréville , capitaine lieutenant des mous- 
quetaires. 

3 Manière de prononcer de madame de Ludres. 

4 Charlotte Séguier , veuve du duc de Sully, et mariée en secondes noces à 
Henri de Bourbon , duc de Yerneuil, fils naturel de Henri IV. 

* Bossuct. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 101 

qu'il m'a envoyée avec im billet fort joli. Votre frère entre sous les 
lois de JNinon », je doute qu'elles lui soient bonnes; il y a des es- 
prits à qui elles ne valent rien ; elle avait gâté son père ; il faut le 
recommander à Dieu : quand on est chrétienne , ou du moins 
quand on le veut être , on ne peut voir les dérèglements sans cha- 
grin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous nous avez 
dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était pour 
la première fois de sa vie , elle était transportée d'admiration ; elle 
est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. 
Je lui ai donné une belle copie de votre portrait; il pare sa 
chambre, où vous n'êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de 
l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que vous gardiez mes 
lettres, voyez si vous n'avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, 
ma très-aimable enfant; vous dirai-je que je vous aime? c'est se 
moquer d'en être encore là ; cependant , comme je suis ravie quand 
vous m'assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, 
afin de vous donner de la joie , si vous êtes de mon humeur : et ce 
Grignan mérite-t-il que je lui dise un mot? 

Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles : 
pour moi je n'en sais point, je serais toute propre à vous dire que 
le chancelier 2 a pris un lavement. 

Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Ma- 
dame de Gêvres 3 arrive , belle , charmante et de bonne grâce ; ma- 
dame d'Arpajon était au-dessus de moi; je pense que la duchesse 
s'attendait que je lui dusse offrir ma place ; ma foi , je lui devais 
une incivilité de l'autre jour, je la lui payai comptant , et ne bran- 
lai pas. Mademoiselle était au lit, madame de Gêvres a donc été 
contrainte de se mettre au-dessous de l'estrade; cela est fâcheux. 
On apporte à boire à Mademoiselle , il faut donner la serviette; je 
vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre ; je pousse 
madame d'Arpajon; elle m'entend , et se dégante; et, d'une très- 
bonne grâce , avance un pas , coupe la duchesse , et prend et donne 
la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte ; elle 
était montée sur l'estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela , 
pour voir donner la serviette de plus près par madame d'Arpajon. 

1 Mademoiselle de Lenclos. 

2 Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris celte pre- 
eautioo. 

3 Première femme de Léon Potier de Gêvres , duc de Trcsmes. 



102 LETTRES 

Ma fille, je suis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé : 
a-t-on jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon, qui est 
dans la ruelle , un petit honneur qui lui vient tout naturellement ? 
Madame de Puisieux s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait 
lever les yeux , et moi j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela 
on m'a dit cent mille biens de vous , et Mademoiselle m'a com- 
mandé de vous dire qu'elle était fort aise que vous ne fussiez point 
noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmes chez ma- 
dame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles : voilà de terri- 
bles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je ne suis plus 
dévote: hélas ! j'aurais bien besoin des matines et de la solitude 
de Livry; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la Fon- 
taine , quand vous devriez être en colère ; il y a des endroits jolis, 
et d'autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d'avoir bien 
fait, et en voulant mieux faire on fait plus mal. 

35. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me . DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 18 mars 1671. • 

Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considéra- 
blement. J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix : 
mais vous ne me dites pas si votre mari était avec vous , ni de 
quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me 
le représentez très-plaisamment, aussi bien que votre embarras et 
vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n'étais-je avec vous! ce n'est 
pas que j'eusse mieux fait que vous , car je n'ai pas le don de pla- 
cer si juste les noms sur les visages ; au contraire, je fais tous les 
Jours mille sottises là-dessus : mais il me semble que je vous aurais 
aidée , et que j'aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai 
que c'est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de civili- 
tés; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, 
de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous 
avez à vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mau- 
vais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre ; faites- 
vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule. 

11 y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de 
Paris. Le roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, 
et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi ? Pour avoir 
trompé au jeu , et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes 
ajustées. Le cartier fut interrogé par le roi même : il nia d'abord ; 



DE MADAME 'DE SEVIGN& 103 

enfin, sur ie pardon que Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il fai- 
sait ce métier depuis longtemps; on dit même que cela se répan- 
dra plus loin, car il y a plusieurs maisons où il fournissait de ces 
bonnes cartes rangées. Le roi a eu beaucoup de peine à se résou- 
dre à déshonorer un homme de la qualité de S ; mais voyant 

que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient rui- 
nés, Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à faire éclater 
cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres, que toujours 
il faisait va-tout sur la dame de pique , parce que tous les pi- 
ques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente- 
un de trèfle , et disait : Le trèfle ne gagne point contre le pique en 
ce pays-ci. S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre 
de madame de la Vallière , pour leur faire jeter dans la rivière tou- 
tes les cartes qu'ils avaient , sous prétexte qu'elles n'étaient point 
bonnes , et avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans 
cette belle vie s'appelle Pradier, et s'est éclipsé aussitôt que le roi 
défendit à S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il avait 
été innocent , se mettre en prison , et demander qu'on lui fit son 
procès; mais il na pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Lan- 
guedoc plus sûr : bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe , 
après un malheur comme celui-là. Voilà de quoi on parle unique- 
ment. 

Madame d'Humières 1 m'a chargée de mille amitiés pour vous ; 
elle s'en va à Lille , où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. 
Le maréchal de Bellefonds , par un pur sentiment de piété , s'est 
accommodé avec ses créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, 
et donné plus de la moitié du revenu de sa charge a , pour achever 
de payer les arrérages. Cette exécution est belle , et fait bien voir 
que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre 
jour cette duchesse de Ventadour ; elle était belle comme un ange. 
Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire : il faut 
m'en croire, car vous savez comme j'aime la mode excessive. La 
Martin 3 l'avait brétaudêe par plaisir comme un patron de mode : 
elle avait donc tous les cheveux coupés sur la tête , et frisés natu- 
rellement et par cent papillotes qui lui font souffrir mort passion 
toute la nuit. Cela fait une petite tête de chou ronde, sans que rien 

1 Louise-Antoinette-Thérèse de la Châtre, maréchale d'Humières. 

2 De premier maître d'hôtel du roi. 

î Fameuse coiffeuse de ce temps-là. 



1 04 LETTBES 

accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus ridicule chose que 
l'on pût imaginer : elle n'avait point de coiffe ; mais encore 
passe, elle est jeune et jolie; [ mais toutes ces femmes de Saint- 
Germain, et cette la Mothe surtout, se font testonner par la Martin ; 
cela est au point'que le roi et toutes les dames sensées en pâment 
de rire : elles en sont encore à cette jolie coiffure que Montgobert ' 
sait si bien ; je veux dire ces boucles renversées. Voilà tout ; on se 
divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode jusqu'à la 
folie. 

36. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

Du même jour 18 mars 167 1 . 

Avant que d'envoyer mon paquet , je fais réponse à votre lettre 
du 11 , que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retarde- 
ments de la poste. 

Monsieur de Barillon a . 

J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois 
mots, qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront vrais. Sachez 
donc, madame, que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l'ai dit; 
et que si jamais je gouverne , la Provence n'aura plus de gouvernante. En 
attendant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples 
que Dieu a soumis à vos lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans 
regret. 

Madame de Sé'vigné. 

C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me 
trouve guère avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres 
sans pleurer. Je ne le puis, ma fille : mais ne souhaitez point que je 
le puisse ; aimez mes tendresses , aimez mes faiblesses : pour moi 
je m'en accommode fort bien. Je les aime bien mieux que des sen- 
timents de Sénèque et d'Epictète. Je suis douce, tendre, ma chère 
enfant, jusques à la folie ; vous m'êtes toutes choses ; je ne connais 
que vous. Hélas! je suis bien précisément comme vous pensez , 
c'est-à-dire , d'aimer ceux qui vous aiment et qui se souviennent 
de vous; je le sens tous les jours. Quand je trouvai Mellusine 3 , 

1 Demoiselle de compagnie de madame de Grignan. 

2 Conseiller d'État ambassadeur en Angleterre. 

3 Mail aine de Marans. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 105 

le cœur me battit de colère et d'émotion , elle s'approcha ; comme 
vous savez , et me dit : Hé bien ! madame , êtes-vous bien fâchée? 
— Oui , madame, lui dis-je ; on ne peut pas plus. — Ah ! vraiment 
je le crois; il faudra vous aller consoler. — Madame, n'en prenez 
pas la peine , ce serait une chose inutile. — Mais, me dit-elle , 
n' êtes-vous pas chez vous ? — Non , madame , on ne m'y trouve 
jamais. Voilà notre dialogue. Je vous assure qu'elle est débellée , 
comme dit Coulanges : il ne me semble pas qu'elle ait une langue 
présentement. Mais je veux revenir à mes lettres qu'on ne vous 
envoie point; j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? 
croyez- vous qu'on les garde? Hélas ! je conjure ceux qui prennent 
cette peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture, 
et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs , du moins ayez soin 
de les faire recacheter , afin qu'elles arrivent tôt ou tard. Vous parlez 
de peinture : vraiment vous m'en faites une de l'habit de vos dames , 
qui vaut tout ce qu'une description peut valoir. Vous dites que vous 
voudriez bien me voir entrer dans votre chambre, et m' entendre 
discourir. Hélas! c'est ma folie que de vous voir, de vous parler, 
de vous entendre ; je me dévore de cette envie, et du déplaisir de ne 
vous avoir pas assez écoutée, pas assez regardée : il me semble 
pourtant que je n'en perdais guère les moments ; mais enfin , je 
n'en suis pas contente , je suis folle ; il n'y a rien de plus vrai ; mais 
vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je necomprends pas comme on 
peut tant penser à une personne : n'aurai-je jamais tout pensé? Non, 
que quand je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très- 
joli. Je lui ferai réponse, et je le prie de m'aimer toujours ; pour 
votre fille, je l'aime; vous savez pourquoi et pour qui. 

37. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 23 mars 1671. 

Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? 
Voilà M. de Coulanges qui a reçu les siennes , et qui me vient in- 
sulter. Il m'a montré votre réponse à X ex-voto , qui est tellement 
à mon gré, que je l'ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous 
écrivez à ma fantaisie ! Cet ex-voto , qui fut fait au bout de la table 
où je vous écrivais , me réjouit fort, et me fit souvenir du jour que 
je fus si malheureusement pendue : vous souvient-il combien vous 
me fûtes cruelle ce jour-là ? Vous me condamnâtes sans miséri- 
corde , et toute la sollicitation de d'Hacque ville ne put pas même 



106 LETTRES 

vous obliger à revoir mou procès. Il est vrai que je fis une grande 
faute ; mais aussi d'être pendue haut et court, comme je le fus, 
c'était une grande punition. La chanson de M. de Coulanges était 
bonne aussi ; il y a plaisir de vous envoyer des folies , vous y ré- 
pondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que 
quand on croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive 
qu'ils n'y prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. 
Vous n'avez pas cette cruauté ; vous êtes aimable en tout et par- 
tout: hélas! combien vous êtes aimée aussi! combien de cœurs où 
vous êtes la première ! Il y a peu de gens qui puissent se vanter 
d'une telle chose. M. de Coulanges vous écrit la plus folle lettre du 
monde, et d'après le naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les 
femmes sont folles ; il semble qu'elles aient toutes la tête cassée : 
on leur met le premier appareil, et elles se reposent comme d'une 
opération : cette folie vous réjouirait fort , si vous étiez ici. Je fus 
hier chez M. de la Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; 
ses douleurs étaient à un tel point , que toute sa constance était 
vaincue , sans qu'il en restât un seul bien ; l'excès de ces douleurs 
l'agitait dételle sorte qu'il était en l'air dans sa chaise avec une fiè- 
vre violente. Il me fit une pitié extrême; je ne l'avais jamais vu en 
cet état; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que les 
roués ne # souffrent point en un moment ce qu'il souffre la moitié 
de sa vie , et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce : 
sa nuit n'a pas été meilleure. 

Je reçois présentement votre lettre , et me voilà toute seule dans 
ma chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un 
lieu où j'ai dîné , je reviens fort bien chez moi ; et quand j'y trouve 
une de vos lettres, j'entre et j'écris : rien n'est préféré à ce plaisir, 
et je languis après les jours de poste. Ah ! ma fille , qu'il y a 
de différence de ce que j'ai pour vous, et de ce que l'on a pour 
quelqu'un qu'on n'aime point ! Vous voulez que je lise de sang-froid 
le récit du péril que vous avez couru ; j en ai été encore plus effrayée 
par les lettres qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs , que par 
les vôtres. Je comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan : 
Vogue la galère. En vérité, vous êtes quelquefois capable de met- 
tre au désespoir ; si vous m'aviez caché cette aventure , je l'aurais ap- 
prise d'ailleurs, et je vous en aurais su très-mauvais gré. Je vous 
assure que je serai très-mal-contente de M. de Marseille , s'il ne fait 
ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte point de son 



DE MADAME DE SÉV1GNE. 107 

amour pour la Provence : quand je vois qu'il ne dit rien pour em- 
pêcher les quatre cent cinquante mille francs , et qu'il ne s'écrie 
que sur une bagatelle , je suis sa très-humble, servante. J'ai une 
extrême impatience de savoir ce qui sera enfin résolu. Madame 
d'Angoulême m'a dit qu'on lui avait mandé que vous étiez la per- 
sonne du inonde la plus polie; elle vous fait mille compliments. 
Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il me semble 
que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une 
douleur, et une absence sur une absence : enfin je commence à 
m'affliger tout de bon ; ce sera vers le commencement de mai. Pour 
mon autre voyage, dont vous m'assurez que le cheminest libre, vous 
savez qu'il dépend de vous; je vous l'ai donné : vous manderez 
à d'Hacqueville en quel temps vous voulez qu'il soit placé. M. de 
Vivonnne abonne mémoire de me faire un compliment si vieux, 
faites-lui mes compliments, je lui écrirai dans deux ans. N'êtes- 
vous pas à merveille avec Bandol I ? Dites-lui mille amitiés pour 
moi : il a écrit une lettre à M. de Coulanges , une lettre qui lui 
ressemble, et qui est aimable. Prenez garde , au reste , que votre 
paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu ; ces petites pertes 
fréquentes sont comme les petites pluies qui gâtent bien les che- 
mins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez aimez- 
moi toujours , puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce 
monde pour la tranquillité de mon âme. Je fais bien d'autres sou- 
haits pour ce qui vous regarde : enfin , tout tourne ou sur vous , 
ou de vous , ou par vous. 

38. — DE M™ 1 DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Livry , mardi saint 24 mars 1671. 
Voici une terrible causerie , ma chère enfant ; il y a trois heures 
que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert 
et Marp/use 2 , dans le dessein de me retirer du monde et du bruit 
pour jusqu'à jeudi au soir : je prétends être en solitude; je fais de 
ceci une petite Trappe , je veux y prier Dieu , y faire mille réflexions : 
j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons , de 
marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et sur- 
tout de m' ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai 

1 Le président de Bandol. 

2 Hélène , femme de chambre de madame de Sévigné ; Hébert , son valet de 
chambre, et Marphise, sa chienne. 



108 LETTRES 

beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; 
je n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant 
contenir tous mes sentiments , je me suis mise à vous écrire au bout 
de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de 
mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais , mon Dieu , 
où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées 
me traversent-elles le cœur! Il n'y a point d'endroit , point de lieu , 
ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pa} 7 s, ni dans le 
jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui ne me fasse 
souvenir de quelque chose ; de quelque manière que ce soit, cela 
me perce le cœur : je vous vois , vous m'êtes présente ; je pense et 
repense à tout ; ma tête et mon esprit se creusent : mais j'ai beau 
tourner, j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec 
tant de passion est à deux cents lieues de moi , je ne l'ai plus. Sur 
cela je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne , voilà 
qui est bien faible : mais pour moi , je ne sais point être forte con- 
tre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle dis- 
position vous serez en lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle 
viendra mal à propos, et qu'elle ne sera peut-être pas lue de la 
manière qu'elle est écrite. A cela je ne sais point de remède : elle 
sert toujours à me soulager présentement; c'est au moins ce que 
je lui demande : l'état où ce lieu m'a mise est une chose incroya- 
ble. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses ; mais vous 
devez les aimer, et respecter mes larmes , puisqu'elles viennent 
d'un cœur tout à vous. 

39. — DE M mc DE SÉVIGNE A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, vendredi saint 27 mars 1671. 

J'ai trouvélci un gros paquet de vos lettres ; je ferai réponse aux 
messieurs quand je ne serai pas si dévote : en attendant, embrassez 
votre cher mari pour moi ; je suis touchée de son amitié et de sa 
lettre. Je suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore 
sur le dos du coadjuteur ; c'est donc lui qui vous y a fait passer , 
car , powr le pauvre Grignan , il se noyait par dépit contre vous ; 
il aimait autant mourir que d'être avec des gens si déraisonnables : 
le coadjuteur est perdu d'avoir ce crime avec tant d'autres. Je suis 
très-obligée à Bandol de m'avoir fait une si agréable relation. Mais 
d'où vient, mon enfant, que vous craignez qu'une autre lettre 



DE MADAME DE SEVIGNE. 109 

n'efface la vôtre? vous ne l'avez donc pas relue? car pour moi, 
qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un plaisir sensible, un 
plaisir à n'être effacé par rien, un plaisir trop agréable pour un 
jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosité sur mille 
choses que je voulais savoir : je me doutais bien que les pro- 
phéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je 
me doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité ; je 
me doutais bien encore de l'ennui que vous avez ; et ce qui vous 
surprendra , c'est que , quelque aversion que je vous aie toujours 
vue pour les narrations , j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour 
ne pas voir qu'elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je 
crois qu'il n'y a rien qu'il faille entièrement bannir de la conversa- 
tion , et que le jugement et les occasions doivent y faire entrer tour 
à tour tout ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous 
dites que vous ne contez pas bien ; je ne connais personne qui 
attache plus que vous : ce ne serait pas une sorte de chose à sou- 
haiter uniquement; mais quand cela tient à l'esprit et à la né- 
cessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je pense qu'on doit être 
bien aise de s'en acquitter comme vous faites. 

J'ai entendu la Passion du Mascaron , qui en vérité a été très- 
belle et très-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le 
Bourdaloue ; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût : les laquais y 
étaient dès mercredi ; et la presse était à mourir. Je savais qu'il 
devait redire celle que M. de Grignan et moi nous entendîmes l'an- 
née passée aux Jésuites; et c'était pour cela que j'en avais envie : 
elle était parfaitement belle , et je ne m'en souviens que comme 
d'un songe. Que je vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur! 
Mais pourquoi cela vous fait-il rire ? J'ai envie de vous dire encore 
ce que je vous dis une fois : Ennuyez-vous, cela est si méchant! 
Je n'ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très* bien avec M. de 
Grignan ; je ne crois pas avoir témoigné que j'en doutasse ; tout au 
plus, je souhaiterais en entendre un mot de lui ou de vous , non 
point par manière de nouvelle , mais pour me confirmer une chose 
que je désire avec tant de passion. La Provence ne serait pas 
supportable sans cela, et je comprends bien aisément tous les 
soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui ; 
nous avons , lui et moi , les mêmes symptômes. 

Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille li- 
vres de rente en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de 

MAI». PF, SÉVICKÉ. 10 



1 1 LETTRES 

ses grands-pères ; il ruine tout le Béarn : vingt familles avaient 
acheté et revendu ; il faut rendre tout cela avec les fruits depuis 
cent ans : c'est une épouvantable affaire pour les conséquences. 
Adieu, ma très-chère; je voudrais bien savoir quand je ne pense- 
rai plus tant à vous ; il faut répondre : 
Comment poarrais-je vous le dire? 
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort l . 
Mon cher Grignan , je vous embrasse. Je ferai réponse à votre 
jolie lettre. Adieu , petit démon qui me détournez; je devrais être 
à Ténèbres il y a plus d'une heure. 

40. — DE M me DE SEVIGNÉ AM me DE GRIGNAN. 

A Livry , jeudi saint 2G mars 1671. 
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous 
depuis que je suis ici , je serais très-bien disposée pour faire mes 
pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de 
la manière dont je l'avais imaginé, à la réserve de votre souve- 
nir, qui m'a plus tourmentée que je ne l'avais prévu. C'est une 
chose étrange qu'une imagination vive, qui représente toutes 
choses comme si elles étaient encore : sur cela on songe au pré- 
sent; et quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne 
sais où me sauver de vous ; notre maison de Paris m'assomme 
encore tous les jours, et livry m'achève. Pour vous , c'est par 
un effort de mémoire que vous pensez à moi : la Provence n'est 
point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doi- 
vent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse 
que j'ai eue ici ; une grande solitude , un grand silence , un office 
triste, des Ténèbres chantées avec dévotion , un jeûne canonique, 
et une beauté dans ces jardins, dont vous seriez charmée : tout cela 
m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte : hélas ! 
que je vous y ai souhaitée! Mais je m'en retourne à Paris par né- 
cessité; j'y trouverai de vos lettres , et je veux demain aller à la pas- 
sion du père Bourdaloue, ou du père Mascaron; j'ai toujours ho- 
noré les belles passions. Adieu, ma chère petite: voilà ce que vous 
aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire , et 
de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti , cela vau- 
drait mieux que toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'en 

1 Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qaiest resté dans le souvenir des gens 
de goùl., 



DE MADAME DE SEVIGNE. 1 I | 

faire un bon usage , j'ai cherché de la consolation à vous eu parler. 
Ah! ma fille , que cela est faible et misérable ! 

41. — DE M™' DE SE V IGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 1 er avril 1 67 1 . 
Je revins hier de Saint-Germain : j'étais avec madame d'Arpa- 
jon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est 
aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense 
qu'il est hon de distinguer la reine, qui fil un pas vers moi, et me de- 
manda des nouvelles de ma fille, sur son aventure du Rhône. Je la re- 
merciai de l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle 
reprit la parole, et me dit : Contez-moi comme elle a pensé périr. Je me 
mis à lui conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône 
par un grand vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous 
une arche à deux doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois , si 
vous l'aviez touché. La reine me dit : Et son mari était-il avec elle? 

—Oui, madame; et M. le coadjuteur aussi Vraiment ils ont grand 

tort, reprit-elle; et lit des hélas, et dit des choses très-obligeantes 
pour vous. Il vint ensuite hiendes duchesses, entre autres la jeune 
Ventadour, très-belle et très-jolie. On fut quelques moments sans 
lui apporter ce divin tabouret; je me tournai vers le grand maître «, 
et je dis : Hélas! qu'on le lui donne : il lui coûte assez cher a . 
Il fut de mon avis. Au milieu du silence du cercle , la reine se 
tourne, et me dit : A qui ressemble votre petite-fille ? Madame, lui 
dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. Sa Majesté fit un cri, j'en 
suis fâchée, et me dit doucement : Elle aurait bien mieux fait de 
ressembler à sa mère ou à sa grand'mère. Voilà ce que vous me 
valez de faire ma cour. Le maréchal de Bellefonds m'a fait promet- 
tre de le tirer de la presse ; M. et madame de Duras , à qui j'ai 
fait vos compliments; MM. de Charost et de Mont^usier, et tutti 
quanti, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas oublier M. 
le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu 
madame de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance 
d'amitié qui me surprit; elle me parla de vous sur le même ton; 
et puis tout d'un coup, comme je pensais lui répondre, je trouvai 
qu'elle ne m'écoutait plus, et que ses beaux yeux trottaient par la 

' Le comte, puis duc du Lude, grand maître d'artillerie. 
2 M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait , mais encore tres- 
débauché. 



1 l 2 LETTRES 

chambre : je le vis promptement , et ceux qui virent que je le vovais 
me surent bon gré de l'avoir vu, et se mirent à rire. Elle a été 
plongée dans la mer ', la mer l'a vue toute nue, et sa fierté en est 
augmentée; j'entends la fierté de la mer; car pour la belle, elle en 
est fort humiliée. 

Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie ; il y en a que l'on 
voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait , comme dit Ninon, 
à unprintemps d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau : cette com- 
paraison est excellente. Mais qu'elle est dangereuse , cette Ninon ! 
Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion , cela vous 
ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil 
à celui d'un certain M. de Saint-Germain que nous avons vu une 
fois à Livry. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la co- 
lombe; elle ressemble à sa mère; c'est madame de Grignan qui a 
tout le sel de la maison, et qui n'est pas si sotte que d'être dans 
cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lui 
ôter l'estime qu'elle a pour vous; elle le fit taire, et dit qu'elle en 
savait plus que lui. Quelle corruption ! quoi! parce qu'elle vous 
trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela cette autre bonne 
qualité, sans laquelle , selon "ses maximes , on ne peut être parfaite ! 
Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce 
chapitre : ne lui eu mandez rien; nous faisons nos efforts, ma- 
dame de la Fayette et moi , pour le dépêtrer d'un engagement si 
dangereux. Il a de plus une petite comédienne 2 , et tous les Des- 
préaux et les Racine , et paye les soupers : enfin , c'est une vraie 
diablerie. Il se moque des Mascaron , comme vous avez vu; vrai- 
ment il lui faudrait votre minime 3 . Je n'ai jamais rien vu de si 
plaisant que ce que vous m'écrivez là-dessus ; je l'ai lu à M. de la 
Rochefoucauld ; il en a ri de tout son cœur. Il vous mande qu'il y 
a u*u certain apôtre qui court après sa côte, et qui voudrait bien 
se l'approprier comme son bien ; mais il n'a pas l'art de suivre 
les grandes entreprises. Je pense que Mellusine est dans un trou ; 
nous n'en entendons pas dire un seul mot. M. de la Rochefoucauld 
vous dit encore que s'il avait seulement trente ans de moins, il eu 
voudrait fort à la troisième côte <* de M. de Grignan. L'endroit 

1 Voyez la lettre du 13 mars if>7l , p. 99. 
3 La Gliainpmélé. 

3 Le minime qui prêchait à Grignan. 

4 CVst-à-dire à madame' de Grignan, qui était la troisième femme de M. de 
Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. ||3 

où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit éclater : nous vous 
souhaitons toujours quelque sorte de folie qui vous divertisse , 
mais nous craignons bien que celle-là n'ait été meilleure pour 
nous que pour vous. Après tout, nous vous plaignons bien 
de n'entendre parler de Dieu que de cette sorte. AhîJBourdaloue! 
il fit , à ce qu'on m'a dit , une passion plus parfaite que tout ce 
qu'on peut imaginer : c'était celle de l'année passée qu'il avait 
rajustée, selon ce que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle 
fût inimitable. Comment peut-on aimer Dieu , quand on n'entend 
jamais bien parler de lui? Il vous faut des grâces plus particu- 
lières qu'aux autres. Nous entendîmes l'autre jour l'abbé de 
Montmort * ; je n'ai jamais ouï un si beau jeune sermon ; je vous 
en souhaiterais autant à la place de votre minime. Il fit le signe de 
la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point, il ne nous dit 
point d'injures ; il nous pria de ne point craindre la mort , puis- 
qu'elle était le seul passage que nous eussions pour ressusciter 
avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes , nous fûmes tous con- 
tents. Il n'a rien qui choque : il imite M. d'Agen sans le copier; 
il est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot : enfin, j'en 
fus contente au dernier point. 

Madame de Vauvineux vous rend mille grâces ; sa fille a été 
très-mal. Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois , et surtout 
M. le Camus vous adore : et moi, ma chère enfant, que pensez- 
vous que je fasse ? Vous aimer, penser à vous , m' attendrir à tout 
moment plus que je ne voudrais , m'occuper de vos affaires , m'in- 
quiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines , les 
vouloir souffrir pour vous , s'il était possible ; écumer votre cœur 
comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais 
remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est d'aimer 
quelqu'un plus que soi-même , voilà comme je suis : c'est une 
chose qu'on dit souvent en l'air ; on abuse de cette expression ; 
moi , je la répète , et sans la profaner jamais , je la sens tout en- 
tière en moi, et cela est vrai. 

42. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GiUGNAN. 

A Paris, samedi 4 avril 1671. 
Je vous mandai l'autre jour * la coiffure de madame de Nevers, 



1 Depuis évèque de Perpignan. 

3 Voyez la lettre du 1S mars 1071, p. 102. 



iO, 



114 LETTRES 

et dans quel excès la Martin avait poussé cette mode ; mais il y a 
une certaine médiocrité qui m'a charmée , et qu'il faut vous ap- 
prendre , afin que vous ne vous amusiez plus à faire cent petites 
boucles sur vos oreilles, qui sont défrisées en un moment, qui 
siéent mal , et qui ne sont non plus à la mode présentement , que la 
coiffure de la reine Catherine de Médicis. Je vis hier la duchesse de 
Sully et la comtesse de Guiche: leurs têtes sont charmantes ; je 
suis rendue , cette coiffure est faite justement pour votre visage ; 
vous serez comme un ange, et cela est fait en un moment. Tout ce qui 
me fait de la peine , c'est que cette mode , qui laisse la tête décou- 
verte , me fait craindre pour les dents. Voici ce que Trochanire I , 
qui vient de Saint-Germain , et moi , nous allons vous faire enten- 
dre, si nous pouvons. Imaginez-vous une tête partagée à la paysanne 
jusqu'à deux doigts du bourrelet; on coupe les cheveux de chaque 
côté , d'étage en étage , dont on fait deux grosses boucles rondes et 
négligées , qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessous de 
l'oreille ; cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli ,. et 
comme deux gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut 
pas couper les cheveux trop courts ; car comme il faut les friser 
naturellement, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont 
attrapé plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les 
autres. On met les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse 
boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure ; quelquefois on la 
laisse traîner jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avons 
bien représenté cette mode; je ferai coiffer une poupée pour vous 
l'envoyer; et puis , au bout de tout cela , je meurs de peur que vous 
ne vouliez point prendre toute cette peine. Ce qui est vrai , c'est 
que la coiffure que fait Montgobert n'est plus supportable. Du 
reste, consultez votre paresse et vos dents; mais ne m'empêchez 
pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée ici comme les autres. 
Je vous vois , vous m'apparaissez , et cette coiffure est faite pour 
vous : mais qu'elle est ridicule à certaines dames , dont l'âge ou la 
beauté ne conviennent pas ! 

Madame de la Troche. 

Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous décrire cette coif- 
fure; mais, ma belle, cest moi qui lui dictais. Madame, vous serez ravis- 
sante ; tout ce que je crains , c'est que vous n'ayez regret à vos cheveux. 

1 Madame de la Troche. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 11;', 

Pour vous fortifier , je vous apprends que la reine , et tout ce qu'il y a de 
filles et de femmes qui se coiffent à Saint-Germain , achevèrent hier de les 
faire couper. par la Vienne; car c'est lui et mademoiselle de la Borde qui 
ont faittoutes les exécutions.Madame deCrussolvintlundià Saint-Germain, 
coiffée à la mode ; elle alla au coucher de la reine , et lui dit : Ah ! madame, 
Votre Majesté a donc pris notre coiffure ? Votre coiffure ! lui répondit la reine ; 
je vous assure que je n'ai point voulu prendre votre coiffure ; je me suis fait 
couper les cheveux, parce que le roi les trouve mieux ainsi : mais ce n'est point 
pour prendre votre coiffure. On fut.un peu surpris du ton avec lequel la 
reine lui parla. Mais voyez un peu aussi où madame de Crussol allait pren- 
dre que c'était sa coiffure , parce que c'est celle de madame de Moutespan , 
de madame de Nevers, de la petite de ïhiauges , et de deux ou trois au-, 
très beautés charmantes qui l'ont hasardée les premières I Je vous ai vue 
vingt fois prête à l'inventer; cela me fait croire que vous n'aurez point 
de peine à comprendre ce que nous vous en écrivons. Madame de Soubise , 
qui craint pour ses dents , parce qu'elle a déjà été une fois attrapée aux 
coiffures à la paysanne, ne s'est point fait couper les cheveux ; et mademoi- 
selle de la Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les autres 
par les côtés : mais le dessus de sa tête n'a garde d'être galant , comme cel- 
les dont on voit la racine des cheveux. Enfin, madame, il n'est question 
d'autre chose à Saint-Germain ; et moi , qui ne veux point me faire couper 
les cheveux , je suis ennuyée à la mort d'en entendre parler. 

Madame de Sévigné. 

Cette lettre est écrite hors d'œuvre chez Trochanire. La com- 
tesse ( de Flesque ) vous embrasse mille fois; le comte , que j'ai vu 
tantôt, voudrait bien en faire autant : je lui ai dit votre souvenir, 
et le dirai à tous ceux que je trouverai en chemin. 

Après tout , nous ne vous conseillons point de faire couper vos 
beaux cheveux ; et pour qui, bon Dieu ? Cette mode durera peu ; elle 
est mortelle pour les dents : taponnez-vous seulement par grosses 
boucles, comme vous faisiez quelquefois; car les petites boucles 
rangées de Montgobert sont justement du temps du roi Guillemot. 

43. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi io avril I671. 

Je vous écrivis mercredi par la poste , hier matin par Magalotti , 

j aujourd'hui encore par la poste ; mais hier au soir je perdis une 

| belle occasion. J'allai me promener à Vincennes , en famille et eu 

Troche » ; je rencontrai la chaîne des galériens , qui partait pour 

1 Avec madame de la Troche , son amie. 



1 1 6 LETTRES 

Marseille ; ils arriveront dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que 
cette voie : mais j'eus une autre pensée, c'était de m'en aller avec eux. 
11 y a un certain Duval, qui ir.e parut homme de bonne conversa- 
tion : vous le verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement 
surprise de me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont 
avec eux. Je voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le 
mot de Provence , de Marseille , d'Aix ; le Rhône seulement, ce 
diantre de Rhône, et Lyon, me sont de quelque chose. La Bretagne 
et la Bourgogne me paraissent des pays sous le pôle , où je ne prends 
aucun intérêt : il faut dire comme Coulanges : O grande puissance 
de mon orviétan! Vous, êtes admirable, ma fille, de demandera 
l'abbé ■ de m f empêcher de vous faire des présents : quelle folie! 
Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des présents les gazettes que 
je vous envoie : vous ne m'ôterez jamais de l'esprit l'envie de vous 
donner ; c'est un plaisir qui m'est sensible , et dont vous feriez très- 
bien de vous réjouir avec moi , si je me donnais souvent cette joie : 
cette manière de me remercier m'a extrêmement plu. 

Vos lettres sont admirables ; on jurerait qu'elles ne vous sont 
pas dictées par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de 
Grignan , avec tout ce qu'il vous est déjà , est encore votre vraie 
bonne compagnie; c'est lui, ce me semble , qui vous entend : con- 
servez bien la joie de son cœur par la tendresse du vôtre, et faites 
votre compte que si vous ne m'aimiez pas tous deux, chacun selon 
votre degré de gloire , en vérité vous seriez des ingrats. La nouvelle 
opinion , qu'il n'y a point d'ingratitude dans le monde , par les rai- 
sons que nous avons tant discutées , me paraît la philosophie de 
Descartes , f et l'autre est celle d'Aristote : vous savez l'autorité que 
je donne à cette dernière ; j'en suis de même pour l'opinion de l'in- 
gratitude. Vous seriez donc une petite ingrate , ma fille : mais, par 
un bonheur qui fait ma joie , je vous en trouve éloignée ; et cela 
fait aussi que, sans aucune retenue, je m'abandonne d'une étrange 
façon à m'approuver dans les sentiments que j'ai pour vous. Adieu, 
ma très-aimable ; je m'en vais fermer cette lettre ; je vous en écrirai 
encore une ce soir , où je vous rendrai compte de ma journée. 
Nous espérons tous les jours louer votre maison ; vous croyez bien 
que je n'oublie rien de ce qui vous touche ; je suis sur cela comme 
les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes. 

1 L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de Sévigné, sa 
■éèoe. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 117 

44. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Vendredi au soir, 10 avril 1671. 

1 Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous em- 
brasse de tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites 
aux chanoines et au père Desmares : il y a plaisir à vous mander 
des bagatelles , vous y répondez très-bien. 11 vous prie de croire 
que vous êtes encore toute vive dans son souvenir; s'il apprend 
quelques nouvelles dignes de vous , il vous les fera savoir. Il est 
dans son hôtel de la Rochefoucauld , n'ayant plus d'espérance de 
marcher; son château en Espagne, c'est de se faire porter dans les 
maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air : il parle d'aller 
aux eaux ; je tâche del'envoyer à Digne , et d'autres à Bourbon . J'ai 
été chez Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné en bavar- 
ciiti s mais si purement que j'en ai pensé mourir : tous nos commen- 
saux nous ont fait faux bond; nous n'avons fait que bavardiner , 
et nous n'avons point causé comme les autres jours. 

Brancas versa , il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y 
établit si bien , qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce 
qu'ils désiraient de son service : toutes ses glaces étaient cassées , 
et sa tête l'aurait été, s'il n'était plus heureux que sage : toute 
cette aventure n'a fait aucune distraction à sa rêverie. Je lui ai 
mandé ce matin que je lui apprenais qu'il avait versé , qu'il avait 
pensé se rompre le cou , qu'il était le seul dans Paris qui ne sût 
point cette nouvelle , et que je lui en voulais marquer mon in- 
quiétude -.j'attends sa réponse. Voilà madame la comtesse (de 
Fiesque) et Briole, qui vous font trois cents compliments. Adieu, 
ma très-chère enfant, je m'en vais fermer mon paquet. Comme 
je suis assurée que vous ne doutez point de mon amitié, je ne vous 
en dirai rien ce soir; 

45 — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 15 avril 1671. 

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé 2 . 
Vous me parlez de la Provence comme de la Norwége : je pensais 
qu'il y fait chaud , et je le pensais si bien , que l'autre jour, que 
nous eûmes ici une bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais 
triste : on devina que c'était parce que je croyais que vous aviez en- 

1 Chez madame de Lavardin , qui aimait extrêmement les nouvelles. 

2 Depuis maréchal de Matignon. 



118 l LETTRES 

core plus chaud que moi, et je ne pouvais, en effet, me l'imaginer 
sans chagrin. Je veux vous dire , ma chère enfant que le chocolat 
n'est plus avec moi comme il était : la mode m'a entraînée , comme 
elle fait toujours : tous ceux qui m'en disaient du bien m'en disent 
du mal ; on le maudit , on l'accuse de tous les maux qu'on a ; il est 
la source des vapeurs etdes palpitations ; il vous flatte pour un temps, 
et puis vous allume tout d'un coup une lièvre continue , qui vous 
conduit à la mort. Enfin , ma fille , le grand maître ■ , qui en vi- 
vait , est son ennemi déclaré : vous pouvez penser si je puis être 
d'un autre sentiment 2 . Au nom de Dieu, ne vous engagez point 
à le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel air. Je n'ai 
point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai : bon Dieu ! un 
homme qui vous a vue , qui vient de vous quitter , qui vous a parlé, 
comme cela me paraît! 

Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure , c'est juste- 
ment ce que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous 
est naturel, il est au bout de vos doigts : vous avez cent fois pensé 
l'inventer, mais vous avez bien fait de ne point prendre cette mode 
à la rigueur. Le bel air est de se peigner, pour contrefaire la tête 
naissante; cela est fait dans un moment. Vos dames sont bien loin 
de là , avec leurs coiffures glissantes de pommade, et leurs cheveux 
de deux paroisses : cela est bien vieux. Votre peinture du cardinal 
Grimaldi 3 est excellente : cela mord-il? est plaisant au dernier 
point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions 
pour vous divertir. Enfin Montgobert sait rire ; elle entend votre 
langage : quelle est heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès 
de vous! Les esprits où il n'y a point de remède font bouillir le 
sang. Je vous remercie de vous souvenir du reversis , et de jouer au 
mail ; c'est un aimable jeu pour les personnes bien faites et adroites 
comme vous : je m'en vais y jouer dans mon désert. A propos de 
désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais du 
coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, n'ayant 
pu supporter ces austérités : on cherche un couvent de coton pour 
l'y mettre, et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette 

1 Le comte du Lude. 

2 On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Sévigné; mais 
comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la répu- 
tation des dames , madame de Sévigné en plaisantait la première. Voyez les 
Amours des Gaules, du compte de Bussy. 

1 Arehevèrjue d'Aix. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 119 

Trappe » qui veut, surpasser l'humanité , ne devienne les Petites- 
Maisons. 

Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry , et je pleure 
encore en voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma let- 
tre , et l'effet qu'elle a produit dans votre cœur. Les petits esprits 
se sont bien communiqués , et sont passés bien fidèlement de Livry 
en Provence : si vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que 
je suis sensiblement touchée de vous , je vous plains , et vous con- 
seille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aisé 
à trouver que la tendresse que j'ai pour vous : mille choses , mille 
pensées, mille souvenirs , me traversent le cœur; mais c'est tou- 
jours de la manière que vous pouvez le souhaiter : ma mémoire 
ne me représente rien que de doux et d'aimable; j'espère que la 
vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre frère est ad- 
mirable. Vous avez très-bien deviné ; il est dans le bel air par-dessus 
les yeux : point de pâques, point de jubilé. Je n'ai rien trouvé de bon 
en lui , que la crainte de faire un sacrilège ; c'était mon soin aussi que 
de lui en donner de l'horreur : mais la maladie de son âme est tom- 
bée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas sup- 
porter cette incommodité avec patience : Dieu fait tout pour le mieux. 
J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaî- 
nes-là. 11 est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, 
il veut se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines , 
pour se ravigoter un peu ; il me conte toutes ses folies, je le gronde, 
et je fais scrupule de les écouter ; et pourtant je les écoute. Il me ré- 
jouit , il cherche à me plaire ; je connais la sorte d'amitié qu'il a 
pour moi ; il est ravi , à ce qu'il dit , de celle que vous me témoignez ; 
il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour 
vous : je vous avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je 
le cache. Je vous avoue encore une autre chose , c'est que je crois 
que vous m'aimez : vous me paraissez solide ; il me semble qu'on 
peut se fier à vos paroles , et cela fait aussi que je vous estime fort. 
Vos messieurs commencent à s'accoutumer à vous ; les pauvres 
gens ! Et les dames ne vous ont pas encore bien goûtée. 

, ' Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait réformée. 



1 20 LETTRES 

46. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRÏGNAN. 

Vendredi au soir, lï avril IC7I, cher. 
M. de la Rochefoucauld. 

Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que 
le roi arriva hier au soir à Chantilly ; il courut un cerf au clair de 
la lune ; les lanternes firent des merveilles , le feu d'artifice fut un 
peu effacé par la clarté de notre amie ; mais enfin, le soir, le sou- 
per, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui 
nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commence- 
ment. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici , dont je ne puis 
me remettre, et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande : 
c'est qu'enfin Vatel , le grand Vatel , maître d'hôtel de M. Fou- 
quet, qui l'était présentement de M. le Prince , cet homme d'une 
capacité distinguée de toutes les autres , dont la bonne tête était 
capable de contenir tout le soin d'un État ; cet homme donc que je 
connaissais , voyant que ce matin à huit heures la marée n'était 
pas arrivée , n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il allait être 
accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser 
l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette 
fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. 
Je n'en sais pas davantage présentement : je pense que vous trou- 
vez que c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été 
grande; c'est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille 
écus. 

47. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, dimanche 26 avril IG7I. 
11 est dimanche 26 avril ; cette lettre ne partira que mercredi; 
mais ce n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient 
de me faire , à votre intention, de ce qui s'est passé à Chantilly 
touchant Vatel. Je vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé; 
voici l'affaire en détail : Le roi arriva le jeudi au soir ; la promenade , 
la collation dans un lieu tapissé de jonquilles , tout cela fut à sou- 
hait. On soupa, il y eut quelques tables où le rôti manqua, à 
cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu ; cela 
saisit Vatel, il dit plusieurs fois : Je suis perdu d'honneur; voici 
un affront que je ne supporterai pas. 11 dit à Gourville : La tête me 
tourne , il y a douze nuits que je n'ai dormi ; aidez-moi à donner 



DE MADAME DE SEVIGNE. 121 

des ordres. Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait 
manqué , non pas à la table du roi , mais aux vingt-cinquièmes , 
lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince. 
M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel , et lui dit : 
« Vatel , tout va bien ; rien n'était si beau que le souper du roi. » 
Il répondit : « Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le 
« rôti a manqué à deux tables. » « Point du tout, dit M. le Prince; 
« ne vous fâchez point : tout va bien. » Minuit vint , le feu d'artifice 
ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage ; il coûtait seize mille francs. 
A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout , il trouve tout en- 
dormi, il rencontreun petit pourvoyeur qui lui apportait seulement 
deux charges de marée ; il lui demande : Est-ce là tout? Oui , mon- 
sieur. Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de 
mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vin- 
rent point ; sa tête s'échauffait, il crut qu'il n'aurait point d'autre 
marée; il trouva Gourville, il lui dit : Monsieur, je ne survivrai 
pointa cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel monte à 
sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au 
travers du cœur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en 
donna deux qui n'étaient point mortels; il tombe mort. La marée 
cependant arrive de tous côtés : on cherche Vatel pour la distri- 
buer , on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le 
trouve noyé dans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au 
désespoir. M. le Duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait tout 
son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort triste- 
ment : on dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière ; 
on le loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le roi dit qu'il 
y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il 
comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M. le Prince qu'il ne 
devait avoir que deux tables , et ne point se charger de tout; il jura 
qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'é- 
tait trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tacha de 
réparer la perte de Vatel; elle fut réparée : on dîna très-bien, on 
fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la 
chasse; tout était parfumé de jonquilles , tout était enchanté ». 
Hier , qui était samedi, on fit encore de même; et le soir , le roi 
alla àLiancourt, où il avait commandé média noche ; il y doit 

1 Gourville dit dans ses Mémoires que cette fête coûta à M. le Prince près de 
deux cent mille livres. 

il 



122 LETTRES 

demeurer aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit , espérant que 
je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins , 
et je ne sais rien du reste. M. d'Hacqueville , qui était à tout cela , 
vous fera des relations sans doute ; mais comme son écriture n'est 
pas si lisible que la mienne , j'écris toujours; et si je vous mande 
cette infinité de détails , c'est que je les aimerais en pareille occa- 
sion. 

48. —DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GBIGNAN. 

Commencée à Paris le lundi 27 avril I67L 
Monsieur , madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent 
d'ici , et vous font mille et mille amitiés ; ils veulent la copie de 
votre portrait qui est sur ma cheminée , pour la porter en Espa- 
gne 1 . Ma petite enfant a été tout le jour dans ma chambre, parée de 
ses belles dentelles , et faisant l'honneur du logis ; ce logis qui me fait 
tant songer à vous, où vous étiez il y a un an comme prisonnière ; 
ce logis que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et 
que personne ne veut louer. Je soupai l'autre jour chez le marquis 
d'Uxelles, avec madame la maréchale d'Humières, mesdames 
d'Arpajon, deBeringhen, de Frontenac, d*Outrelaise, Raimond 
et Martin ; vous n'y fûtes point oubliée. Je vous conjure, ma fille , 
de me mander sincèrement des nouvelles de votre santé , de vos 
desseins, de ce que vous souhaitez de moi. Je suis triste de votre 
état, je crains que vous ne le soyez aussi ; je vois mille chagrins , 
et j'ai une suite de pensées dans ma tête , qui ne sont bonnes ni 
pour la nuit ni pour le jour. 

A Livry, mercredi 29 avril. 
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre , j'ai fait un fort 
joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j'allai dîner à 
Pomponne; j'y trouvai notre bonhomme 2 qui m'attendait; je n'au- 
rais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une 
augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la 
mort, plus il s'épure. Il me gronda très-sérieusement; et, trans- 
porté de zèle et d amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de 
ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que 
je faisais de vous une idole dans mon cœur ; que cette sorte d'ido- 

' Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en Espagne. 
ff 2 M. Aniauld d'Andilly, âgé alors de 83 ans. 



DE MADAME DE SEVIGKE. 123 

latrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parut 
moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi : il me dit tout cela 
si fortement, que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heu- 
res d£ conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le 
quittai , et vins ici , où je trouvai tout le triomphe du mois de 
mai : le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps 
dans nos forêts ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule ; j'y 
ai trouvé toutes mes tristes pensées : mais je ne veux plus vous en 
parler. J'ai destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire 
dans le jardin , où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols 
qui sont sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris, pour faire 
mon paquet et vous l'envoyer. 

Il est vrai, ma fille , qu'il manqua un degré de chaleur à mon 
amitié, quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais 
aller avec eux , au lieu de ne songer qu'à vous écrire. Que vous 
eussiez été agréablement surprise à Marseille, de me trouver en si 
bonne compagnie! Mais vous y allez donc en litière : quelle fan- 
taisie! J'ai vu que vous n'aimiez les litières que quand elles étaient 
arrêtées : vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des 
médisants: tout l'honneur que je vous puis faire, c'est de croire 
que jamais vous ne vous seriez servie de cette voiture, si vous 
ne m'aviez point quittée, et que M. de Grignan fut resté dans sa 
Provence. Madame de la Fayette craint toujours pour votre vie : 
elle vous cède sans difficulté la première place auprès de moi, à 
cause de vos perfections ; et quand elle est douce , elle dit que 
ce n'est pas sans peine ; mais enfin cela est réglé et approuvé : 
cette justice la rend digne de la seconde, elle l'a aussi; iaTroche 
s'en meurt. Je vais toujours mon train , et mon train aussi pour 
la Bretagne ; il est vrai que nous ferons des vies bien différentes : 
je serai troublée dans la mienne par les états, qui me viendront 
tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet; cela me déplaît 
fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. Ma fille , vous sou- 
haitez que le temps marche, pour nous revoir ; vous ne savez ce 
que vous faites , vous y serez attrapée : il vous obéira trop exacte- 
ment, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la 
maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous , je m'en 
suis repentie; et , quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal 
qu'il fait aux autres, il Délaisse pas de m'avoir ôté mille petits 
agréments , qui ne laissent que trop de marques de son passage. 



124 LETTRES 

Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire 
des vers de Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants; 
j'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier au soir. Mais 
n'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fon- 
taine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous 
en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld; nous 
apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat. 

D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat. 

Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être. 

Trouvait-on quelque chose au logis de gâté , 

L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage • 

Bertrand dérobait tout; Raton , de son côté, 

Était moins attentif aux souris qu'au fromage. 

Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol, cela 
est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de tel- 
les bagatelles , c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit 
un billet admirable à Brancas ; il vous écrivit l'autre jour une 
main tout entière de papier : c'était une rapsodie assez bonne; il 
nous la lut à madame de Coulanges et à moi. Je lui dis : Envoyez- 
la moi donc tout achevée pour mercredi . Il me dit qu'il n'en ferait 
rien, qu'il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop 
sot et trop misérable. — Pour qui nous prenez- vous ? vous nous 
l'avez bien lue. — Tant y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà 
toute la raison que j'en ai eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita 
l'autre jour un procès à la seconde des enquêtes; c'était à la 
première qu'on le jugeait : cette fo^ie a fort réjoui les sénateurs; je 
crois qu'elle lui a fait gagner son procès. Que dites-vous , mon en- 
fant , de l'infinité de cette lettre? Si je voulais, j'écrirais jusqu'à 
demain. Conservez- vous , c'est ma ritournelle continuelle; ne tom- 
bez point , gardez quelquefois le lit. Depuis que j'ai donné à ma 
petite une nourrice comme celle du temps de François I er , je crois 
que vous devez honorer tous mes conseils. Pensez-vous que je 
n'aille point vous voir cette année? J'avais rangé tout cela d'une 
autre façon , et même pour l'amour de vous ; mais votre litière me 
dérange tout : le moyen de ne pas courir cette année , si vous le 
souhaitez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a 
plus de pays fixe pour moi , que celui où vous êtes. Votre portrait 
triomphe sur ma cheminée; vous êtes adorée maintenant en Pro- 
vence, et à Paris , et à la cour, et à Livry; enfin , ma fille, il faut 



DE MADAME DE SEV1GNE. 125 

bien que vous soyez ingrate : le moyen de rendre tout cela ? Je 
vous embrasse et vous aime , et vous le dirai toujours , parce quo 
c'est toujours la même chose. J'embrasserais ce fripon de Grignan, 
si je n'étais fâchée contre lui. 

Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout 
triste. 

49. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M rae DE GRIGNAN. 
A Paris, mercredi 13 mai 1671. 

Je reçois votre lettre de Marseille ; jamais relation ne m'a tant 
amusée. Je lisais avec plaisir et avec attention ; je suis fâchée de 
vous le dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréa- 
blement. Je lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je 
m'arrêtais tout court , pour ne pas la dévorer si promptement : 
je la voyais finir avec douleur, et douleur de toute manière ; car 
je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que 
le souhaiter. Ah ! ma fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même, 
l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très-assurément avant 
que vous ne preniez aucune résolution là-dessus : ce voyage est 
nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre santé : vous avez été 
étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens ; vous y 
avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus que je ne 
vaux : je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner mon nom 
pour le mot de guerre. Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi 
très-souvent , et que cette maman mignonne de M. de Vivonne 
n'est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous 
aura paru beau ; vous m'en faites une peinture extraordinaire , et 
qui ne déplaît pas : cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, 
touche ma curiosité ; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. 
Comment ! des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de 
leurs chaînes! Voilà ce qu'on ne voit point ici : on en parle assez; 
elles font même quelquefois du bruit ; mais il n'y a rien d'ef- 
fectif qu'à Marseille : j'ai cette image dans la tête. 
E' di mezzo l'orrore esce il diletto. 

Vous étiez belle, à ce que vous dites , et où est donc votre gros- 
sesse PComment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de 
fatigue ? 11 m'est venu de deux endroits que vous aviez uu esprit 
si bon , si juste , si droit et si solide , qu'on vous a fait seule arbitre 



12G LETTRES 

des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les différends in- 
finis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le nom : 
vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres , qu'on laisse 
le soin de parler de votre personne pour louer votre esprit : voilà ce 
qu'on dit de vous ici. Si vous trouvez quelque prince Alamir, vous 
avez du fonds de reste pour faire le premier tome du roman, sans 
qu'on ose en parler. Je n'ai pas voulu faire ce tort à la Provence, 
de vous cacher la manière dont vous y êtes honorée , et dont on y 
parle de vous Je voudrais savoir si vous êtes entièrement insensi- 
ble à tous les honneurs qu'on vous fait : pour moi, je vous avoue 
grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas ; mais je ferais l'impos- 
sible pour tacher de revenir quelque temps me dépouiller de ma 
splendeur ; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être négligé. 
Madame des Pennes x a été aimable comme un ange; mademoi- 
selle de Scudéri l'adorait : c'était la princesse Cléobuline ; elle avait 
un prince Trasibule en ce temps-là ; c'est la plus jolie histoire de 
Cyrus 2 . Si vous étiez encore à Marseille , je vous prierais de 
bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères 3 ; 
mais vous n'y êtes plus. Je m'en irai donc lundi : il me semble que 
vous voulez savoir mon équipage, afin de me voir passer comme 
j'ai vu passer M. Busche. Je vais à deux calèches , j'ai sept che- 
vaux de carrosse, un cheval de bat qui porte mon lit, et trois ou 
quatre hommes à cheval : je serai dans ma calèche , tirée pur mes 
deux beaux chevaux ; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'au- 
tre, mon fils, la Mousse, et Hélène ; celle-ci aura quatre chevaux , 
avec un postillon : quelquefois le bréviaire assemblera le second 
ordre, et laissera place à un certain bréviaire de Corneille, que nous 
avons envie de dire, Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais 
on ne les hait pas des personnes que l'on aime. 

Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui 
donnez ; il en serait trop glorieux ; il n'est pas besoin de lui donner 
plus d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme 
moi. Brancas est parti ; je ne sais si cela est bien vrai , car il ne m'a 
point dit adieu; il croit peut-être l'avoir fait. Il était l'autre jour 
debout devant la table de madame de Coulanges ; je lui dis : As- 

1 Renée de Forbin , sœur de M. de Marseille , depuis cardinal de Janson. 

2 Roman de mademoiselle de Scudéri. 

f 3 M. de Vivonne , frère de madame de Montespan . ami de Boileau , très-spi- 
rituel et Irès-gai. 



DE MADAME DE SEVIGNE. J 27 

seyez-vous donc ; ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours 
debout. Madame de Coulanges lui dit : Asseyez^vous donc. Par- 
bleu , dit-il , madame de Sanzei se fait bien attendre ; je crois qu'on 
ne lui a pas dit qu'on a servi. C'était elle qu'il attendait , et il y a 
environ cinq semaines qu'elle est à Autry : cette civilité , faite fort 
naïvement , nous fit rire, 

50. — DE M me DE SÉ VIGNE A M me DE GRIGNAN, 

Aux Rochers , dimanche 81 mai 1671. 

Enfin , ma fille , me voici dans ces pauvres rochers : peut-on re- 
voir ces allées , ces devises , ce petit cabinet , ces livres , cette 
chambre, sans mourir de tristesse ? Il y a des souvenirs agréables, 
mais il y en a de si vifs et de si tendres , qu'on a peine à les sup- 
porter; ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez- 
vous point bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme le 
mien? 

Si vous continuez de vous bien porter , ma chère enfant , je ne 
vous irai voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne 
sont pas compatibles ; c'est une chose étrange que les grands voya- 
ges : si l'on était toujours dans le sentiment qu'on a quand on ar- 
rive, on ne sortirait jamais du lieu où l'on est ; mais la Providence fait 
qu'on oublie; c'est la même qui sert aux femmes qui sont accou- 
chées : Dieu permet cet oubli , afin que le monde ne finisse pas , 
et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me 
donnera la plus grande joie que je puisse recevoir dans ma vie : 
mais quelles pensées tristes, de ne point voir de fin à votre séjour ! 
J'admire et je loue de plus en plus votre sagesse ; quoiqu'à vous 
dire le vrai Je sois fortement touchée de cette impossibilité , j'es- 
père qu'en ce temps-là nous verrons les choses d'une autre ma- 
nière; il faut bien l'espérer, car, sans cette consolation, il n'y au- 
rait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces bois , d'une 
telle noirceur , que j'en reviens plus changée que d'un accès de 
fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop ennuyée à 
Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été 
reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon 
fils; .Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les ar- 
mes , tous fort bien habillés , un ruban neuf à la cravate ; ils vont 
en très-bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un 
bel incident : M. l'abbé avait mandé que nous arriverions le mar- 



T 2 8 LETTRES 

di, et puis tout d'un coup il l'oublie : ces pauvres gens attendent le 
mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés 
chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisible- 
ment le mercredi , sans songer qu'on eût mis une armée en cam- 
pagne pour nous recevoir : ce contre-temps nous a fâchés; mais 
quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle du 
Plessis ' est tout justement comme vous l'avez laissée ; elle a une 
nouvelle amie à Vitré , dont elle se pare, parce que c'est un bel es- 
prit qui a lu tous les romans , et qui a reçu deux lettres de la prin- 
cesse de Tarente 2 . J'ai fait dire méchamment par Vaillant que 
j'étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais 
rien ; mais que mon cœur était saisi : tout ce qu'elle dit là-des- 
sus est digne de Molière ; c'est une plaisante chose de voir avec 
quel soin elle me ménage , et comme elle détourne adroitement la 
conversation, pour ne point parler de ma rivale devant moi : 
je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont 
d'une beauté surprenante; Pilois 3 les élève jusqu'aux nues avec 
une probité admirable : tout de bon, rien n'est si beau que ces 
allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous don- 
nai une manière de devise qui vous convenait : voici un mot 
que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Can- 
die. Vago difama : n'est-il point joli, pour n'être qu'un mot? 
Je fis écrire encore hier , en l'honneur des paresseux : Bella cosa, 
farniente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où 
est le temps que je parlais de Paris comme les autres? C'est pure- 
ment de mes nouvelles que vous aurez ; et voyez ma confiance , je 
suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres. La 
compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours admi- 
rable ; mon fils et la Mousse s'accommodent fort yen de moi , 
et moi d'eux ; nous nous cherchons toujours ; et , quand les affai- 
res me séparent d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule 
de préférer un compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous 
aiment tous passiounément; je crois qu'ils vous écriront : pour moi , 
je prends les devants , et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma 
fille, aimez-moi toujours : c'est ma vie , c'est mon âme que votre 

1 Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le château d'Argenlré est à une lieue 
des Rochers. 

2 Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel . 

3 Jardinier des Rochers. 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 1 U9 

amitié : je vous le disais l'autre jour ; elle fait toute ma joie et tou- 
tes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert 
d'ombre et de tristesse , quand je songe que je la passerai si souvent 
éloignée de vous. 

51. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 14 juin I67f. 

Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et 
comment se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma 
fille , de quelque endroit que vienne ce retardement , je ne puis 
vous dire ce qu'il me fait souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits 
passées ; j'ai renvoyé deux fois à Vitré , pour chercher à m'amuser 
de quelque espérance; mais c'est inutilement. Je vois par là que 
mon repos est entièrement attaché à la douceur de recevoir de vos 
nouvelles. Me voilà insensiblement tombée dans la radoterie de 
Chesières : je comprends sa peine si elle est comme la mienne; je 
sens ses douleurs de n'avoir pas reçu cette lettre du 27 : on n'est 
pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son 
état! et vous, ma tille , préservez-m'en sur toutes choses. Adieu, 
je suis chagrine, je suis de mauvaise compagnie; quand j'aurai 
reçu de vos lettres , la parole me reviendra. Quand on se couche, 
on a des pensées qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de la 
Rochefoucauld ; et la nuit elles deviennent tout à fait noires : je 
sais qu'en dire. 

52. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671. 
Enfin , ma fille , je respire à mon aise, je fais un souper comme 
M. de la Souche * : mon cœur est soulagé d'une presse qui ne me 
donnait aucun repos ; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de 
vos lettres , et j'étais si fort en peine de votre santé , que j'étais ré- 
duite à souhaiter que vous eussiez écrit à tout le monde , hormis 
à moi. Je m'accommodais mieux d'avoir été un peu retardée dans 
votre souvenir , que de porter l'épouvantable inquiétude que j'avais 
de votre santé; mais , mon Dieu, je me repens de vous avoir écrit 
mes douleurs ; elles vous donneront de la peine quand je n'en 

1 Arnolphe, scène vi, acte II de V École des femmes, trouvant son nom trop 
bourgeois , se faisait appeler M. de la Souche. 



1 30 LETTRES 

aurai plus ; voilà le malheur d'être éloignées : hélas ! il n'est pas 
le seul. 

Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la 
Fête-Dieu; elles sont tellement profanes, que je ne comprends 
pas comme votre saint archevêque 1 les veut souffrir : il est vrai 
qu'il est Italien , et que cette mode vient de son pays. Enfin, ma 
fille, vous êtes belle; quoi! vous n'êtes point pâle, maigre, abat- 
tue comme la princesse Olympie 2 ! ah! je suis trop heureuse. Au 
nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vous bien conserver, 
je vous remercie de vous habiller : cette négligence que nous vous 
avons tant reprochée était d'une honnête femme; votre mari peut 
vous en remercier ; mais elle était bien ennuyeuse pour les specta- 
teurs. Vous aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les 
jupes courtes; nos demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de 
Bonnefoi-de-Croqueoison , et l'autre de Kerborgne , les portent au- 
dessus de la cheville du pied. J'appelle la Plessis mademoiselle de 
Kerlouche ; ces noms me réjouissent. Nous avons eu ici des pluies 
continuelles ; et , au lieu de dire , Après la pluie vient le beau 
temps, nous disons , Après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers 
ont été dispersés; et au lieu de m'adresser votre lettre au pied 
d'un arbre, vous auriez pu l'adresser au coin du feu. Nous avons 
eu depuis mon arrivée beaucoup d'affaires ; nous ne savons encore 
si nous fuirons les états , ou si nous les affronterons. Ce qui est cer- 
tain , et dont je crois que vous ne douterez pas , c'est que nous som- 
mes bien loin de vous oublier : nous en parlons très-souvent; mais, 
quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore davantage , et jour 
et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus , et «nfin comme 
on devrait penser à Dieu, si on était véritablement touché de son 
amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que très-souvent je ne 
veux pas parler de vous : il y a des excès qu'il faut corriger, et 
pour être polie, et pour être politique ; il me souvient encore comme 
il faut vivre pour n'être pas pesante : je me sers de mes vieilles le- 
çons. 

1 Le cardinal Grimaldi. 

2 La princesse Olympie, abandonnée par Birène dans une île déserte, cher- 
che en vain son époux qui n'est plus à ses côtés; elle gravit un rocher, et 
aperçoit dans le lointain la voile qui emporte r infidèle. A cette vue elle tombe 
toute tremblante, plus pale et plus froide que la neige. 

Tutla trcmente si lascià cadcre , 

Più biancft , c più chc nevc , fredda in volto. 

Okl\ndo fukioso , cant. X, stanz. 2i. 



DE MADAME DE SÉMGjNÉ. 13! 

Nous lisons fort ici ; la Mousse m'a priée qu'il pût lire le Tasse 
avec moi : je le sais fort bien , parce que j'ai très-bien appris l'ita- 
lien ; cela me divertit : son latin et son bon sens le rendent un bon 
écolier ; et ma routine et les bons maîtres que j'ai eus me rendent 
une bonne maîtresse. Mon fils nous lit des bagatelles , des comé- 
dies qu'il joue comme Molière , des vers , des romans , des histoi- 
res ; il est fort amusant , il a de l'esprit, il entend bien , il nous en- 
traîne; il nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieuse, 
comme nous enavions le dessein : quand il sera parti, nous repren- 
drons quelque belle morale de Nicole; mais surtout il faut tâcher 
de passer sa vie avec un peu de joie et de repos ; et le moyen, quand 
on est à cent mille lieues de vous ! Vous dites fort bien , on se voit 
et on se parle au travers d'un gros crêpe. Vous connaissez les Ro- 
chers , et votre imagination sait un peu où me prendre : pour moi , 
je ne sais où j'en suis; je me suis fait une Provence, une mai- 
son à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y 
trouve. Pour Grignan-, je le vois aussi ; mais vous n'avez point 
d'arbres, cela me fâche : je ne vois pas bien où vous vous promenez ; 
j'ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse : si je 
croyais qu'il pût vous apporter ici par un tourbillon , je tiendrais 
toujours mes fenêtres ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait! 
Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens , et je trouve 
que le château de Grignan est parfaitement beau ; il sent bien les 
auciens Adhémars. Je suis ravie de voir comme le bon abbé vous 
aime; son cœur est pour vous comme si je l'avais pétri de mes 
propres mains; cela fait justement que je l'adore. Votre fille est 
plaisante; elle n'a pas osé aspirera la perfection du nez de sa 
mère , elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas davantage ; elle 
a pris un troisième parti, et s'est avisée d'avoir un petit nez carré ' : 
mon enfant, n'en êtes- vous point fâchée ! Mais pour cette fois vous 
ne devez pas avoir cette idée ; mirez-vous , c'est tout ce que vous 
devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si 
bien. Adieu, ma très-aimable enfant; embrassez M. de Grignan 
pour moi. Vous lui pouvez dire les bontés de notre abbé. 

1 Comme celui de madame de Sévigné. 



132 LETTRES 

53. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671. 
Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées; j'ai 
reçu deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie : ce que je 
sens en les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque 
chose à l'agrément de votre style , je croyais ne travailler que pour le 
plaisir des autres, et non pas pour le mien : mais la Providence , 
qui a mis tant d'espaces et tant d'absences entre nous , m'en console 
un peu par les charmes de votre commerce , et encore plus par la 
satisfaction que vous me témoignez de votre établissement et de la 
beauté de votre château : vous m'y représentez un air de grandeur 
et une magnificence dont je suis enchantée. J'avais vu, il y a long- 
temps , des relations pareilles de la première madame de Grignan *\ 
je ne devinais pas que toutes ces beautés seraient un jour sous 
l'honneur de vos commandements ; je veux vous remercier d'a- 
voir bien voulu m'en parler en détail. Si votre lettre m'avait en- 
nuyée , outre que j'aurais mauvais goût , il faudrait encore que 
j'eusse bien peu d'amitié pour vous , et que je fusse bien indiffé- 
rente pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que 
vous avez pour les détails; je vous l'ai déjà dk, et vous le pouvez 
sentir ; ils sont aussi chers de ceux que nous aimons , qu'ils nous 
sont ennuyeux des autres ; et cet ennui ne vient jamais que de la 
profonde indifférence que nous avons pour ceux qui nous en im- 
portunent : si cette observation est vraie , jugez de ce que me sont 
vos relations. En vérité, c'est un grand plaisir que d'être, comme 
vous êtes , une véritable grande dame : je comprends bien les sen- 
timents de M. de Grignan, en vous voyant admirer son château : 
une grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un chagrin que 
je m'imagine plus aisément qu'un autre : je prends part à la joie 
qu'il a de vous voir contente; il y a des cœurs qui ont tant de sym- 
pathie en certaines choses , qu'ils sentent par eux ce que pensent les 
autres. Vous me parlez trop peu de Vardes et de ce pauvre Cor- 
binelli: n'avez-vous pas été bien aise de parler leur langage? Com- 
ment va la belle passion de Vardes pour la T... 2 ? Dites-moi s'il est 
bien désolé de la longueur infinie de son exil , ou si la philosophie 
et un peu de misanthroperie soutiennent son cœur contre les 

1 Angélique-Claire d'Angennes. 

2 M. de Monmerqué croit qu'il s'agissait de mademoiselle deToiras , fille du 
marquis de Toiras , gouverneur de Montpellier. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 133 

coups de l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Pé- 
trarque vous doit divertir avec le commentaire que vous avez; celui 
que nous avait fait mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets 
les rendait agréables à lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en 
étais charmée ici pendant nos lectures , et comme je vous interrom- 
pais souvent pour vous faire entendre des périodes où je trouvais 
de l'harmonie : mais si vous en demeurez à la moitié, je vous gronde ; 
vous ferez tort à la majesté du sujet ; il faut vous dire , comme ce 
prélat disait à la reine mère : Ceci est histoire; vous savez le conte. 
Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans 
que vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir : je m'y 
trouve habile , par l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fils fait 
lire Géopâtre x à la Mousse, et, malgré moi, je l'écoute, et j'y 
trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; 
son absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez comme 
je suis sur le chagrin de voir partir une compagnie agréable ; vous 
savez aussi mes transports de joie quand je vois partir une chienne 
de carrossée qui ma contrainte et ennuyée : c'est ce qui nous faisait 
décider nettement qu'une méchante compagnie est plus souhaita- 
ble qu'une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous 
avons dites ici; et de tout ce que vous y faisiez, et de tout ce 
que vous y disiez : ce souvenir ne me quitte jamais ; et puis tout 
d'un coup je pense où vous êtes; mon imagination ne me pré- 
sente qu'un grand espace fort éloigné; votre château m'arrête 
maintenant les yeux; les murailles de votre mail me déplaisent. 
Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune plant 
que vous avez vu est délicieux : c'est une jeunesse que je prends 
plaisir d'élever jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer 
les conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à 
bas, parce qu'ils font ombrage, ou qu'ils incommodent mes jeu- 
nes enfants: mon fils regarde cette conduite; mais je ne lui en 
laisse pas faire l'application. Pilois est toujours mon favori, et je 
préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre 
de chevalier au parlement de Rennes. Je suis libertine 2 plus que 

1 Roman de la Calprenède. 

2 Libertin, libertine, se prend aujourd'hui dans le sens d'inconduite et de 
mauvaises mœurs ; il signifiait seulement alors l'indépendance, l'amour de la li- 
berté en toute chose, la répugnance à se soumettre à la règle : c'est dans ce sens 
que dans le Tartufe Molière fait'direàOrgon : 

Mon frère, ec discours scnl le libertinage. 

12 



134 LETTRES 

vous : je laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de 
Fouesnellerie ', par une pluie horrible, faute de les prier de 
bonne grâce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les 
paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pas les deux jeunes 
femmes, c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et les fils. 
Mademoiselle du Plessis est toute telle que vous la représentez, et 
encore un peu plus impertinente ; ce qu'elle dit tous les jours sur 
la crainte de me donner de la jalousie est une chose originale 
dont je suis au désespoir, quand je n'ai personne pour en rire. Sa 
belle-sœur est fort jolie , sans être ridicule en rien, et parle gascon 
au milieu de la Bretagne : j'en ai la même joie que vous avez de ma 
Languette, qui parle parisien au milieu delà Provence : cette pe- 
tite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve fort heureuse 
d'avoir madame de Simiane 2 ; vous avez avec elle un fonds de con- 
naissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes; c'est beau- 
coup ; cela vous fera une compagnie agréable : puisqu'elle se sou- 
vient de moi , faites-lui bien mes compliments , je vous en conjure , 
et à notre cher coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus , et nous 
ne savons pourquoi ; nous nous trouvons trop loin, cependant j'ad- 
mire la diligence de la poste. La comparaison de Chilly 3 m'a ra- 
vie , et de voir ma chambre déjà marquée : je ne souhaite rien 
tant que de l'occuper; ce sera de bonne heure l'année qui vient , et 
cette espérance me donne une joie dont vous comprendrez une 
partie par celle que vous aurez de m'y recevoir. 

Je reviens encore à vous , c'est-à-dire à cette divine fontaine de 
Vaucluse : quelle beauté ! Pétrarque avait bien raison d'en parler 
souvent. Mais songez que je verrai toutes ces merveilles : moi, qui 
honore les antiquités , j'en serai ravie , et de toutes les magnificen- 
ces de Grignan. L'abbé aura bien des affaires : après les ordres dori- 
ques et les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'or- 
dre que vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est 
dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié : c'est la seule 
affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que 
le temps augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des con- 
versations sur ce sujet avec un de nos petits amis ; s'il veut pro- 

! La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom, à quelques lieues 
dos Rochers. 

2 Madeleine Hai-du-Chàtelet, femme de Charles- Louis , marquis de Simiane. 
Elle fui dans la suite belle-mère de Pauline de Grignan. 

3 Les châteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement quelque rapport. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 135 

fiter de toutes celles que nous avons faites , il en a pour longtemps , 
et sur toutes sortes de chapitres, et d'une manière si peu ennuyeuse, 
qu'il ne devrait pas les oublier. Je suis aise que vous ayez cet 
automne une couple de beaux-frères; je trouve que votre journée 
est fort bien réglée : on va loin sans mourir d'ennui, pourvu 
qu'on se donne des occupations, et qu'on ne perde point courage. 
Le beau temps a remis tous mes ouvriers en campagne, cela me 
divertit : quand j'ai du monde , je travaille à ce beau parement d'au- 
tel que vous m'avez vu traîner à Paris ; quand je suis seule , je lis , 
j'écris ; je suis en affaires dans le cabinet de notre abbé ; je vous 
le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours seulement. 

Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je 
fis l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la 
trouvai si bonne, que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de 
M. de la Rochefoucauld : je vous prie de me le dire; en ce cas, il 
faudraitlouer ma mémoire plusque mon jugement. Je disais, comme 
si je n'eusse rien dit , que V ingratitude attire les reproclies , 
comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits. Dites- 
moi donc ce que c'est que cela? l'ai-je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je ima- 
giné? Rien n'est plus vrai que la chose, et rien n'est plus vrai aussi 
que je ne sais où je l'ai prise, et que je l'ai trouvée toute rangée 
dans ma tête, et au bout de ma langue. Pour la sentence de Bella 
cosa, farniente, vous ne la trouverez plus si fade, quand vous 
saurez qu'elle est dite pour votre frère; songez à sa déroute de cet 
hiver. Adieu, ma très-aimable enfant; conservez-vous, soyez belle, 
habillez- vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens d'écrire à 
Vivonne l pour un capitaine bohème , afin qu'il lui relâche un peu 
ses fers , pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. Il 
v avait parmi nos Bohèmes , dont je vous parlais l'autre jour, une 
jeune fille qui danse très-bien , et qui me fit extrêmement souve- 
nir de votre danse : je la pris en amitié; elle me pria d'écrire en 
Provence pour son grand-père , qui est à Marseille. Et où est-il , 
votre grand-père? Il est à Marseille; d'un ton doux, comme si 
elle disait, // est à Vincennes. C'était un capitaine bohème d'un 
mérite singulier 2 ; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me 
suis avisée tout d'un coup d'écrire à Vivonne : voilà ma lettre ; si 
vous n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui , vous la brûle- 

1 M. de Vivonne était général des galères. 
1 1l était alors forçat des galères. 



136 LETTRES 

rez ; si vous la trouvez mauvaise , vous la brûlerez encore; si vous 
êtes assez bien avec ce gros crevé, et que ma lettre vous en épar- 
gne une autre , vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je 
n'ai pu refuser cette prière au ton de la petite fille , et au menuet 
le mieux dansé que j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sé- 
vigné ; c'est votre même air; elle est de votre taille , elle a de belles 
dents et de beaux yeux. Voici une lettre d'une telle longueur, que 
je vous pardonne de ne la point achever : je le comprendrai plus 
aisément que de demeurer au septième tome de Cassandre et de 
Clêopâtre. Je vous embrasse très-tendrement. M. de Grignan est 
bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres de cette longueur ; 
mais , tout de bon , les lisez-vous en un jour? 

54. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 1 er juillet 1671. 

Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne 
pensais pas qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un 
certain mois de septembre que vous trouviez qui ne prenait point 
le chemin de faire jamais place au mois d'octobre ? Celui-ci prenait 
le même train ; mais je vois bien maintenant que tout finit : m'en 
voilà persuadée. 

C'est une aimable demeure que Fouesnel ; nous y fûmes hier, 
mon fils et moi , dans une calèche à six chevaux ; il n'y a rien de 
plus joli , il semble qu'on vole : nous fîmes des chansons que nous 
vous envoyons ; le cas que nous faisons de votre prose ne nous 
empêche point de vous faire part de nos vers. Madame de la Fayette 
est bien contente de la lettre que vous lui avez écrite. Voilà qui est 
fait, ma fille, votre frère nous va quitter. Nous allons nous jeter , 
la Mousse et moi, dans de bonnes lectures. Le Tasse nous amuse 
fort, et toutes les bagatelles du monde nous ont divertis jusqu'ici , 
à cause de mon fils, qui en est le roi. Je m'en vais faire de grandes 
promenades toute seule tête à tête, comme disait Tonquedec 1 . 
Croyez-vous que je pense à vous? J'ai aussi mon petit ami que 
j'aime tendrement : la plus aimable chose du monde est un portrait 
bien fait ; quoi que vous puissiez dire , celui-là ne vous fait point 
de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de mes 
chagrins passés; j'en attends toujours avec impatience; mais, de 
bonne foi , j'en écris souvent d'une longueur trop excessive ; je 
1 René de Quengo , seigneur de Tonquedec, ami du marauis de Sévigné. 



DE MADAME DE SEV1GNE. 137 

veux que celle-ci soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de 
vous par moi : cette mesure est téméraire ; vous avez moins de loi- 
sir que moi. 

Voilà mademoiselle du Plessis qui entre ; elle me plante ce baiser 
que vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos 
lettres où vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire 
devant moi que vous vous souveniez d'elle fort agréablement , et me 
dit ensuite : Montrez-lui l'endroit, madame, afin qu'elle n'en doute 
pas. Me voilà rouge comme vous, quand vous pensez aux péchés 
des autres ; je suis contrainte de mentir mille fois , et de dire que j'ai 
brûlé votre lettre. Voilà les malices de ce guidon x . En récompense 
je l'assurai l'autre jour que si vous répondiez au-dessus de la reine 
cT Aragon, vous ne mettriez pas à Guidon le Sauvage. J'ai reçu 
une lettre de Guitaut fort douce et fort honnête : il me mande 
qu'il a trouvé en moi depuis quelque temps mille bonnes choses , 
à quoi il n'avait pas pensé; et moi , de peur de lui répondre sotte- 
ment que je crains bien de détruire son opinion , je lui dis que 
j'espère qu'il m'aimera encore davantage , quand il me connaîtra 
mieux ; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à 
moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri 
ici. Je suis persuadée que vous vo'us aiderez fort bien de madame de 
Simiane : il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que 
l'on peut , et faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fan- 
taisies ; sans cela il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine 
épée. Je l'ai juré, ma fille, je vais finir; je. me fais une extrême 
violence pour vous quitter ; notre commerce fait l'unique plaisir 
de ma vie; je suis persuadée que vous le croyez. Je vous embrasse, 
ma chère petite, et je baise vos belles joues. 

55. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M ,lle DE GMGNAN. 

Aux Rochers , dimanche 5 juillet IG71. 
C'est bien une marque de votre amitié , ma chère enfant , que 
d'aimer toutes les bagatelles que je vous mande d'ici : vous prenez 
fort bien l'intérêt de mademoiselle de Croqueoison ; en récompense, 
il n'y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher : je n'ose 
les lire , de peur de les avoir lues ; et si je n'avais la consolation de 
les recommencer plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps; 

1 M. de Sévigoé était guidon des gendarmes Dauphin. 



138 LETTRES 

mais, d'un autre côté, l'impatience me les fait dévorer. Je voudrais 
bien savoir comme je ferais , si votre écriture était comme celle de 
d'Haequeville : la force de l'amitié me la déchiffrerait- elle? En vé- 
rité, je ne le crois quasi pas : on conte pourtant des histoires là- 
dessus; mais enfin j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne 
puis m'accoutumer à son écriture : je ne vois goutte dans ce qu'il 
me mande ; il me semble qu'il me parle dans un pot cassé ; je ti- 
raille, je devine, je dis un mot pour un autre, et puis quand le 
sens m'échappe , je me mets en colère , et je jette tout. Je vous dis 
tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me 
donne ; il croit que son écriture est moulée : mais vous qui parlez , 
mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit 
hier, très-fâché de nous quitter : il n'y a rien de bon , ni de droit , 
ni de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer : 
il entre avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit. 
mais vous connaissez la faiblesse humaine ; ainsi je mets tout 
outre les mains de la Providence , et me réserve seulement la 
consolation de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet. Comme 
il a de l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que son 
absence ne nous donne de l'ennui. Nous allons commencer un 
traité de morale de M. Nicole; si j'étais à Paris, je vous enverrais 
ce livre , vous l'aimeriez fort. Nous continuons le Tasse avec plai- 
sir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre , et que , 
par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, cette lecture 
me divertit encore; cela est épouvantable : mais vous savez que je 
ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont 
pas naturelles ; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne 
m'est pas encore entièrement arrivée , je me laisse divertir sous le. 
prétexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des 
chapitres de Rabelais à mourir de rire; en récompense, il a pris 
beaucoup de plaisir à causer avec moi , et si je l'en crois , il n'ou- 
bliera rien de tous mes discours : je le connais bien , et souvent , au 
travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments : s'il 
peut avoir congé cetautomne , il reviendra ici. Je suis fort empêchée 
pour les états ; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point 
faire de dépense : mais vous saurez que pendant que M. de Chaul- 
nes va faire le tour de sa province , madame sa femme vient l'atten- 
dre à Vitré, où elle sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. 
deGhaulnes; et tout franchement elle m'a fait prier de l'attendre , 



DE MADAME DE SE VIGNE. 130 

et de ne point partir qu'elie ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut évi- 
ter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il est 
vrai que , pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; 
mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas; 
quand je suis hors de Paris, je ne veux que la campagne. 

56. — DE M ,ne DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 12 juillet I67f. 

Je n'ai reçu qu'une lettre de vous , ma chère fille , j'en suis un 
peu fâchée ; j'étais dans l'habitude d'en avoir deux : il est dange- 
reux de s'accoutumer à des soins tendres et précieux comme les 
vôtres ; il n'est pas facile après cela de s'en passer. Si vous avez vos 
beaux-frères ce mois de septembre , ce vous sera une très-bonne 
compagnie. Le coadjuteur a été un peu malade , mais il est entière- 
ment guéri : sa paresse est une chose incroyable , et son tort est 
d'autant plus grand qu'il écrit très -bien quand il s'en veut mêler. 
Il vous aime toujours, et ira vous voir après la mi-août; il ne le 
peut qu'en ce temps-là. Il jure (mais je crois qu'il ment) qu'il n'a 
aucune branche où se reposer, et que cela l'empêche d'écrire 
et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais de seignein 
Corbeau: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous- ap- 
prenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui : si par ha- 
sard vous en savez quelque chose , vous m'obligerez fort de me le 
mander. Je songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute 
heure. Hélas ! ma fille , c'est bien moi qui dis cette chanson que vous 
me rappelez : Hélas ! quand reviendra-td ce temps, bergère? Je 
le regrette tous les jours de ma vie , et j'en souhaiterais un pareil au 
prix de mon sang : ce n'est pas que j'aie sur le cœur de n'avoir pas 
senti le plaisir d'être avec vous ; je vous jure et vous proteste que je 
ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avec la langueur 
que donne quelquefois l'habitude : mes yeux ni mon cœur ne se 
sont jamais accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regar- 
dée sans joie et sans tendresse ; s'il y a eu quelques moments où 
elle n'ait pas paru, c'est alors que je la sentais plus vivement; ce 
n'est donc point cela que je puis me reprocher : mais je regrette de 
ne vous avoir pas assez vue , et d'avoir eu dans certains moments 
de cruelles politiques qui m'ont ôté ce plaisir. Ce serait une belle 
chose , si je remplissais mes lettres de ce qui me remplit le cœur. 
Ah ! comme vous dites , il faut glisser sur bien des pensées et ne 



140 LETTRES 

pas faire semblant de les voir : je crois que vous en faites de même. 
Je m'arrête donc à vous conjurer, si je vous suis un peu chère, 
d'avoir un soin extrême de votre santé : amusez-vous , ne rêvez point 
creux , ne faites point de bile , conduisez votre grossesse à bon 
port; et après cela , si M. de Grignan vous aime, et qu'il n'ait pas 
entrepris de vous tuer, je sais bien ce qu'il fera, ou plutôt ce qu'il 
ne fera point. 

Avez- vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez- vous 
Germanicus au milieu de ses conquêtes ? Si vous lui faites ce tour , 
mandez -moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achève- 
rai; c'est tout ce que je puis faire pour votre service. Nous ache- 
vons le Tasse avec plaisir, nous y trouvons des beautés qu'on ne 
voit point quand on n'a qu'une demi-science. Nous avons com- 
mencé la morale * , c'est de la même étoffe que Pascal. 

A propos de Pascal , je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de 
ces messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les che- 
mins pour porter et reporter nos lettres ; enfin , il n'y a jour dans 
la semaine où ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi ; il y en a 
toujours, et à toutes les heures, par la campagne : les honnêtes 
gens! qu'ils sont obligeants ! et que c'est une belle invention que 
la poste, et un bel effet de la Providence que la cupidité! J'ai 
quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnais- 
sance ; et je crois que je l'aurais déjà fait, sans que je me souviens 
de ce chapitre de Pascal , et qu'ils ont peut-être envie de me re- 
mercier de ce que j'écris, comme j'ai envie de les remercier de ce 
qu'ils portent mes lettres : voilà une belle digression. 

Je reviens donc à nos lectures : c'est sans préjudice de Cléopâ- 
tre, que j'ai gagé d'achever ; vous savez comme je soutiens les ga- 
geures. Je songe quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces 
sottises-là; j'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut- 
être assez de moi pour savoir à quel point je suis blessée des mé- 
chants styles; j'ai quelque lumière pour les bons , et personne n'est 
plus touché que moi des charmes de l'éloquence. Le style de la 
Calprenède est maudit en mille endroits ; de grandes périodes de ro- 
man , de méchants mots , je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à 
mon fils une lettre de ce style , qui était fort plaisante. Je trouve donc 
que celui de la Calprenède est détestable , et cependant je ne laisse 
pas de m'y prendre comme à de la glu : la beauté des sentiments, 

1 Les Estais de morale de M. Nicole. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 141 

la violence des passions , la grandeur des événements et le succès 
miraculeux de leurs redoutables épées , tout cela m'entraîne comme 
une petite fille ; j'entre dans leurs desseins : et si je n'avais M. de 
la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler , je me 
pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'appa- 
raissez pour me faire honte ; mais je me dis de mauvaises raisons, 
et je continue. J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me 
donnez de vous conserver l'amitié de l'abbé ! Il vous aime chère- 
ment : nous parlons très-souvent de vous , de vos affaires et de vos 
grandeurs ; il voudrait bien ne pas mourir avant que d'avoir été 
en Provence, et de vous avoir rendu quelque service. On me 
mande que la pauvre madame de Montlouet est sur Je point de 
perdre l'esprit : elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une 
larme; elle a une grosse fièvre, et commence à pleurer; elle dit 
qu'elle veut être damnée, puisque son mari doit l'être assurément. 
Nous continuons notre chapelle ; il fait chaud ; les soirées et les 
matinées sont très-belles dans ces bois et devant cette porte; 
mon appartement est frais; j'ai bien peur que vous ne vous ac- 
commodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Je suis tou- 
jours tout à vous , ma très-chère et très -aimable : une amitié à 
monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours? 

57. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 15 juillet IC7I. 
Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet , je vous 
écrirais toujours les plus grandes lettres du monde ; mais cela n'est 
pas bien aisé : ainsi je me contente de ce qui peut s'écrire, et je 
rêve tout ce qui peut se rêver : j'en ai le temps et le lieu. La Mousse 
a une petite fluxion sur les dents, et l'abbé a une petite fluxion sur 
le genou, qui me laissent le champ libre dans mon mail, pour y faire 
tout ce qu'il me plaît. Il me plaît de m'y promener le soir jusqu'à 
huit heures; mon fils n'y est plus; cela fait un silence , une tran- 
quillité et une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de rencon- 
trer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle 
tendresse ; quand on devine , il n'est pas besoin de parler. Si vous 
n'étiez point grosse , et que Y hippogryphe fût encore au monde , 
ce serait une chose galante, et à ne jamais oublier, que d'avoir la 
hardiesse de monter dessus pour me venir voir quelquefois : ce ne 
serait pas une affaire; il parcourait la terre en deux jours! Vous 



1 J2 LETTRES 

pourriez même quelquefois venir dîner ici, et retourner souper 
avec M. de Grignan , ou souper ici à cause de la promenade , où 
je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous arriveriez 
assez tôt pour être à la messe dans votre tribune. 

Mon fils est à Paris ; il y sera peu : la cour est de retour , il ne 
faut pas qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien consi- 
dérable que celle de INI. le duc d'Anjou '. Madame de Villars 2 m'é- 
crit assez souvent , et me parle toujours de vous : elle est tendre, 
et sait bien aimer; cela me donne de l'amitié pour elle; elle me 
prie de vous dire mille douceurs de sa part. La petite Saint-Géran 
m'écrit des pieds de mouche que je ne saurais lire ; je lui réponds 
des rudesses et des injures qui la divertissent : cette méchante 
plaisanterie n'est point encore usée; quand elle le sera, je ne dirai 
plus rien , car je m'ennuierais fort d'un autre style avec elle. 

Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir : je suis assurée que 
vous le souffririez, si vous étiez en tiers : il y a une grande diffé- 
rence entre lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relè- 
vent les beaux endroits et qui réveillent l'attention. Cette morale 
de Nicole est admirable , et Cléopâtre va son train , mais sans em- 
pressement , et aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette 
lecture que je m'endors ; le caractère m'en plaît beaucoup plus 
que le style. Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent, et 
qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. 
Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée , telle- 
ment que voilà qui est bien , pourvu que l'on m'en garde le secret. 

Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence : 
elle disait hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère 
admirable, et qu'aux noces de sa belle-sœur on avait mangé pour 
un jour douze cents pièces de rôti : nous demeurâmes tous comme 



' Philippe , second iils de Louis XIV, mort le !OjuilletlC7l. 

2 C'était la sœur du maréchal de Bellefonds, et la mère de celui qui sauva 
la France à Denain. Elle avait heaucoup d'esprit, et cet esprit était malin et 
plaisant. Son mari avait servi de second à M. de Nemours, dans ce duel 
Jameux où M. de Beaufort le tua. Le prince de Conti ayant quitté le petit 
collet, lit le singulier projet, pour établir sa réputation, de se battre contre 
le duc d'York, depuis Jacques II, qui était alors en France. Ce fut M. de 
"Villars qu'il choisit pour second, dans la vue de donner plus d'éclat à ce 
combat, qui pourtant ne se lit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans 
naissance, réussit à la cour, à la guerre, dans les amhassades, près des femmes, 
près d«s princes, et cela en conservant l'estime générale. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 14S 

des gens de pierre. Je pris courage, et lui dis : Mademoiselle, pen- 
sez-y bien ; n'est-ce point douze pièces de rôti que vous voulez 
dire? on se trompe quelquefois. Non, madame, c'est douze 
cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous assurer si c'est 
onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais bien 
que c'est l'un ou l'autre. Et le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais 
rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait- qu'ils fussent 
pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu , et que le lieu 
fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des tentes; et que s'ils 
n'eussent été que cinquante , il fallait qu'ils eussent commencé un 
mois auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez été 
contente. N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là ? 
Au reste , ma fille , cette montre que vous m'avez donnée , qui 
allait toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux , est de- 
venue si parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre 
pendule ; j'en suis ravie , et vous en remercie sur nouveaux frais , 
en un mot, je suis tout à vous. L'abbé me dit qu'il vous adore, et 
qu'il veut vous rendre quelque service : il ne voit pas bien en quelle 
occasion; mais enfin il vous aime autant qu'il m'aime. 

58. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1 67 1 , jour de 
la Madeleine , où fut tué , il y a quelques an- 
nées, un père que j'avais. 

Je vous écris, ma fille , avec plaisir , quoique je n'aie rien à vous 
mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous 
comment ? à beau pied sans lance , entre onze heures et minuit : 
on pensait à Vitré que ce fût des Bohèmes. Elle ne voulut aucune 
cérémonie à son entrée; elle fut servie à souhait , car on ne la re- 
garda pas, et ceux qui la virent comme elle était la prirent pour 
ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle ve- 
nait de Nantes par la Guerche : son carrosse et son chariot étaient 
demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré , parce que le 
contenu était plus grand que le contenant ; ainsi il fallut travailler 
dans le roc , etcet ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que 
tout arriva à Vitré. Je la fus voir lundi, et vous croyez bien qu'elle 
fut très-aise de me voir. La Murinette ■ beaut est avec elle. Elles 

1 Anne-Marie du Pui de Murinais , qui épousa Henri de Maillé, marquis de 
Kermau. 



I 4 \ LETTRES 

sont seules à Vitré, en attendant l'arrivée de M. de Chaulnes, qui 
fait le tour de la Bretagne ; et les états s'assembleront dans huit 
jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis dans une pareille so- 
litude : madame de Chaulnes ne sait que devenir, et n'a recours 
qu'à moi ; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur ma- 
demoiselle te Kerborgne ; je crois qu'elle viendra ici après-dîner. 
Toutes mes ailées sont propres, et mon parc est en beauté; je la 
prierai de demeurer ici deux ou trois jours à s'y promener en li- 
berté : comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je 
veux m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée , et pourtant 
sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera 
dans le pays. Ah! mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il 
faut pourtant que je vous fasse encore mille compliments de sa 
part , et que je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne 
qu'elle ne vous estime ; elle est instruite par d'Hacqueville de ce 
que vous valez. Mais vous , ma très-belle, où en êtes-vous de vos 
Grignons ? le pauvre coadjuteur a-t-il toujours la goutte , et l'in- 
nocence est-elle toujours persécutée? 

Cette madame Quintin r , que nous disions qui vous ressemblait 
pour vous faire enrager, est comme paralytique ; elle ne se soutient 
pas ; demandez-lui pourquoi ; elle a vingt ans. Elle est passée ce 
matin devant cette porte , et a demandé à boire un petit coup de 
vin; on lui en a porté, elle a bu sa chopine, et puis s'en est allée 
nu Pertre consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. 
Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante? Elle 
sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai 
compris que tout cela était un air , pour me faire savoir qu'elle a 
un équipage de Jean de Paris 2 . Ma chère enfant , ne sortirai-je 
point des nouvelles de Bretagne ? Quel chien de commerce avez- 
vous là avec une femme de Vitré ? La cour s'en va, dit-on , à Fon- 
tainebleau ; le voyage de Rochefort et de Chambord est rompu. On 
croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait pour l'automne, on 
dérangera aussi la fièvre de M.«le Dauphin , qui le prend dans 
cette saison à Saint-Germain : pour cette année , elle y sera attra- 
pée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M. de 

1 Suzanne de Montgommery , femme de Henri Goyon de la Moussaie, comte 
de Quintin. 

2 Allusion à un conte de la Bibliothèque bleue , où le fils du roi allant au- 
deyant d'une princesse qu'il doit épouser, se fait passer pour un bourgeois 
de Paris, tout en menant un train de prince. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 145 

Condom • l'abbaye de Rebais qu'avait l'abbé de Foix : le pauvre 
homme! On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou : si je demeure 
aux états, cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa 
chapelle ; ce sera notre plus forte raison ; car , pour le bruit et le 
tracas de Vitré, il me sera bien moins agréable que mes bois, ma 
tranquillité et mes lectures. Quand je quitte Paris et mes amies, 
ce n'est pas pour paraître aux états : mon pauvre mérite , tout mé- 
diocre qu'il est , n'est pas encore réduit à se sauver en province , 
comme les mauvais comédiens. Ma fille, je vous embrasse avec 
une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour vous occupe mon 
âme tout entière; elle va loin, et embrasse bien des choses, 
quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre santé 
plus que la mienne ; conservez- vous, ne tombez point. Assurez M. 
de Grignan de mon amitié , et recevez les protestations de notre 
abbé. 

59. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

Aux Rochers, le 22 juillet 1671. 
Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire 
seulement tous les quinze jours , et pour vous donner avis , mon 
cher cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et 
comme il est frère du laquais de madame de Coulanges , je suis 
bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que 
madame la duchesse de Chaulnes est à Vitré ; elle y attend le duc , 
son mari, dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne : 
vous croyez que j'exlravague; elle attend donc son mari avec tous 
les états , et , en attendant , elle est à Vitré toute seule , mourant 
d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir 
à Picard. Elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation , et 
vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur ma- 
demoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, 
mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa 
seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra. ici, et je 
veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes , ces gran- 
des allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela 
peut aller ; voici une autre petite proposition incidente : vous sa- 
vez qu'on fait les foins; je n'avais point d'ouvriers; j'envoie dans 
cette prairie , que les poètes ont célébrée , prendre tous ceux qui 
1 Jacques-Bénigne Bossuet. 

MAI). DE SÉVIGNÉ- 13 



146 LETTRES 

travaillaient, pour venir nettoyer ici ; vous n'y voyez encore goutte ; 
et, en leur place, j'envoie mes gens faner. Savez-vous ce que 
c'est, faner? Il faut que je vous l'explique : faner est la plus jolie 
chose du monde , c'est retourner du foin en batifolant dans une 
prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y al- 
lèrent gaiement ; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas , qu'il 
n'était pas entré à mon service pour cela , que ce n'était pas son 
métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la colère 
m'a monté à la tête ; je songeai que c'était la centième sottise qu'il 
m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur, ni affection; en un mot, la 
mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoiqu'on m'ait pu 
dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est 
parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mau- 
vais services. Si vous le revoyez , ne le recevez point , ne le proté- 
gez point, ne me blâmez point, et songez que c'est le garçon du 
monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne qu'on 
le traite bien. 

Voilà l'histoire en peu de mots ; pour moi , j'aime les relations 
où l'on ne dit que ce qui est nécessaire , où l'on ne s'écarte point 
ni à droite , ni à gauche ; où l'on ne reprend point les choses de si 
loin; enfln je crois que c'est ici , sans vanité , le modèle des narra- 
tions agréables*. 

60. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers , dimanche 26 juillet 1671. 
Je veux vous apprendre qu'hier , comme j'étais toute seule dans 
ma chambre avec un livre précieusement 2 à la main , je vois ouvrir 
ma porte par une grande femme de très-bonne mine; cette femme 
s'étouffait de rire, et cachait derrière elle un homme qui riait en- 
core plus fort qu'elle : cet homme était suivi d'une femme fort 
bien faite, qui riait aussi ; moi, je me mis à rire sans les reconnaî- 
tre, et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique j'attendisse au- 
jourd'hui madame de Chaulnes, qui doit passer deux jours ici, 
j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fut elle : 

1 Cette lettre, publiée par M . Crauford, est celle que madame de Thiangcs 
envoya demander à madame deCoulanges, ainsi que celle du Cheval, qui mal- 
heureusement est perdue. 

1 Avant la comédie des Précieuses ridicules , le litre de précieuse se prenait 
en bonne part, et signifiait la distinction et la suprême élégance en toute 
chose. 



DE MADAME DE SEV1GNE. 147 

c'était elle pourtant , qui m'amenait Pomenars , qui en arrivant à Vi- 
tré lui avait mis dans la tête de me venir surprendre. La Murinette 
beauté était de la partie , et la gaieté de Pomenars était si extrême , 
qu'il aurait réjoui la tristesse même : ils jouèrent d'abord au vo- 
lant ; madame de Chaulnes y joue comme vous ; et puis une légère 
collation , et puis nos belles promenades , et partout il a été question 
de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine de toutes 
ses affaires , et que vous m'aviez mandé que , pourvu qu'il n'y eût 
que le courant , vous ne seriez point en inquiétude ; mais que tant 
de nouvelles injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup 
de chagrin pour lui : nous avons fort poussé cette plaisanterie, et 
puis cette grande allée nous a fait souvenir de la chute que vous y 
fîtes un jour; la pensée m'en a fait devenir rouge comme du feu. 
On a parlé longtemps là-dessus , et puis du dialogue bohème, et 
puis enfin de mademoiselle du Plessis , et des sottises qu'elle di- 
sait, et qu'un jour vous en ayant dit une, et son vilain visage se 
trouvant auprès du vôtre, vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez 
donné un soufflet pour la faire reculer; et que moi, pour adoucir 
les affaires , j'avais dit : Mais voyez comme ces petites filles se 
jouent rudement; et que j'avais dit à sa mère : Madame, ces jeunes 
créatures étaient si folles ce matin, qu'elles se battaient : made- 
moiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la battait; c'était la 
plus plaisante chose du monde ; et qu'avec ce tour , j'avais ravi 
madame du Plessis, de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette 
camaraderie de vous et de mademoiselle du Plessis, dont je ne 
faisais qu'une même chose pour faire avaler le soufflet , les a fait 
rire à mourir. La Murinette vous approuve fort, et jure que la 
première fois qu'elle viendra lui parler dans le nez , comme elle 
fait toujours , elle vous imitera , et lui donnera sur sa vilaine joue. 
Je les attends tous présentement : Pomenars tiendra bien sa place ; 
mademoiselle du Plessis viendra aussi; ils me montreront une let- 
tre de Paris faite à plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets 
donnés entre femmes , afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner 
aux états , et même de les lui faire souhaiter pour être à la mode. 
Enfin je n'ai jamais vu un homme si fou que Pomenars : sa gaieté 
augmente en même temps que ses affaires criminelles ; s'il lui en 
vient encore une, il mourra de joie. Je suis chargée de mille compli- 
ments pour vous ; nous vous avons célébrée à tout moment. Ma- 
dame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame" de 



148 LETTRES 

Sévigné «n Provence , comme celle qu'elle a trouvée en Bretagne ; 
c'est cela qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose 
pourrait-ce être? Quand son mari sera venu, je la remettrai entre 
ses mains , et ne m'embarrasserai plus de son divertissement ; mais 
vous, ma chère fille, que je vous plains avec votre tante d'IIar- 
court 1 ! quelle contrainte! quel embarras ! quel ennui! Voilà qui 
me ferait plus de mal mille fois qu'à personne , et vous seule au 
monde seriez capable de me faire avaler ce poison. Oui , mon en- 
fant, je vous le jure et si j'étais à Grignan, j'écumerais votre 
chambre pour vous faire plaisir , comme j'ai fait mille fois-: après 
cette marque d'amitié , ne m'en demandez plus , car je hais l'en- 
nui plus que la mort , et j'aimerais fort à rire avec vous , Vardes et 
le seigneur Corbeau. Défaites-vous de cette trompette du juge- 
ment : il y a vingt ans qu'elle me déplaît , et que je lui dois une 
visite. 

Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous 
aime avec une tendresse et une estime qu'il n'est pas aisé de dire 
en peu de mots ; il attend avec impatience le plan de Grignan et 
la conversation de M. d'Arles; mais , sur toutes choses , il vous sou- 
haiterait bien cent mille écus, soit pour faire achever votre château, 
soit pour tout ce qu'il vous plairait. Toutes les heures ne sont pas 
comme celles qu'on passe avec Pomenars , et même on s'ennuierait 
bientôt de lui : les réflexions qu'on fait sont bien contraires à la 
joie. Je vous ai mandé que je croyais que je ne bougerais d'ici ou 
de Vitré. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle : le désert de Bu- 
ron a , ou l'ennui de Nantes avec madame de Molac , ne convien- 
nent point à son humeur agissante. Je serai souvent ici ; et madame 
de Chaulnes , pour m'ôter les visites , dira toujours qu'elle m'attend. 
Pour mon labyrinthe, il est net, il a des tapis verts, et les palis- 
sades sont à hauteur d'appui ; c'est un aimable lieu : mais , hélas ! 
ma chère enfant , il n'y a guère d'apparence que je vous y voie ja- 
mais. 

Di mcmoria nudrirsi, più che di speme. 

C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées jolies. 
Ne comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure, ni moment, 

1 Elle était venue à Grignan voir son neveu, Elle habitait ordinairement le 
Pont-Saint-Esprit. 
7 Terre de M. de Sévigné , située à quelques lieues de Nantes. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. ! 49 

que je ne pense à vous , que je n'en parle quand je puis , et quil 
n'y a rien qui ne m'en fasse souvenir? Nous sommes sur la lin du 
Tasse, e Goffredo a spiegato il gran vessillo délia crose sopra 7 
muro. Nous avons lu ce poëme avec plaisir. La Mousse est bien 
content de moi, et de vous encore plus , quand il songe à l'honneur 
que vous faites à sa philosophie. Je crois que vous n'auriez pas eu 
moins d'esprit quand vous auriez eu la plus sotte mère du monde : 
mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait. Nous avons envie de 
lire Guichardin , car nous ne voulons point quitter l'italien ; la Mu- 
rinette le parle comme le français. J'ai reçu une lettre de notre 
cardinal », qui me dit encore pis que pendre du gros abbé* qui est 
avec lui. Adieu , ma très-aimable ; je ne daigne pas vous dire que 
je vous aime , vous le savez , et je ne trouve point de paroles qui 
puissent vous faire comprendre comme mon cœur est pour vous. 
J'achèverai demain cette lettre , et vous manderai à quoi se diver- 
tit ma compagnie. 

Ma compagnie est couchée, parce qu'il est minuit. Nous avons 
fait ce soir de grandes promenades , et après souper nous avons 
coupé les cheveux à la petite du Cernet, et lui avons mis le pre- 
mier appareil , que nous lèverons demain. La Murinette beauté 
est habile comme la Vienne 3 . Pomenars ne fait que de sortir de 
ma chambre ; nous avons parlé assez sérieusement de ses affai- 
res , qui ne sont jamais de moins que de sa tête. Le comte de 
Créance veut à toute force qu'il ait le cou coupé ; Pomenars ne 
veut pas : voilà le procès 4. Madame de Chaulnes me disait tantôt 
que l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin, 
sans autre façon , s'était établi chez madame de Fontevrault, où il 
est depuis deux mois ; ils le virent , en passant , il y a un mois ; le 
prétexte , c'est qu'il y a de la petite vérole à Richelieu : si cette 
conduite ne lui est fort bonne , elle lui sera fort mauvaise. Je ne 
savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché ; madame de 
Chaulnes m'a assuré que cela était fait 5 . La petite personne a en- 

1 De Retz. 

2 Pierre Camus , abbé de Ponlcarré, aumônier du roi. 

3 Valet de c-hambre du roi. 

4 11 s'agissait de l'enlèvement de M"e de Bouille par le marquis de Pomenars. 
Le comte de Créance , père de la demoiselle, poursuivait pour crime de rapt 
M. de Pomenars. 

5 Bossuet, ayant été nommé précepteur de M. le dauphin, ne crut pas de- 
voir conserver un évéché dans lequel il ne pouvait plus résider. 

13. 



150 LETTRES 

voyé des chansons à sa sœur ; nous ne les trouvons pas trop bon - 
nés : je suis fort aise que vous ayez approuvé les miennes ; on ne 
peut pas les élever plus haut que de les mettre sur le ton des dra- 
gons; il me semble que j'aurais dû l'entendre d'ici ; cela fait voir 
qu'il y a bien loin d'ici à Grignan. Hélas ! que cette pensée m'af- 
flige , et que je m'ennuie d'être si longtemps sans vous voir ! Adieu, 
ma chère fille ; je vais me coucher tristement, et vous embrasse de 
tout mon cœur. 

Ma petite est aimable , et sa nourrice est au point de la perfec- 
tion : mon habileté est une espèce de miracle , et me fait compren- 
dre en amitié la merveille de ce maréchal qui devint excellent pein- 
tre par amour. 

61. — DE M ,ne DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN, 

Aux Rochers, mercredi 5 août 1671. 

Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé les nou- 
velles. Vous apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis 
accablée quand je pense à la douleur de MUe de Guise. Vous jugez 
bien , ma fille , que ce ne peut être que par la force de mon imagi- 
nation que cette mort m'inquiète; car, du reste, rien ne troublera 
moins le repos de ma vie. Vous savez comme je crains les repro- 
ches qu'on se peut faire à soi-même. Mademoiselle de Guise n'a 
rien à se reprocher que la mort de son neveu ; elle n'a jamais voulu 
qu'il ait été saigné; la quantité du sang a causé le transport au 
cerveau : voilà une petite circonstance bien agréable. Je trouve 
que dès qu'on tombe malade à Paris , on tombe mort ; je n'ai ja- 
mais vu une telle mortalité. Je vous conjure , ma chère bonne , 
de vous bien conserver ; et s'il y avait quelques enfants à Grignan 
qui eussent la petite vérole, envoyez-les à Montélimart : votre santé 
est le but de tous mes désirs. 

Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états , pour votre 
peine d'être Bretonne. M. de Chaumes arriva dimanche au soir, 
au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré : le lundi matin il 
m'écrivit une lettre ; j'y fis réponse par aller dîner avec lui. On 
mange à deux tables dans le même lieu ; il y a quatorze couverts à 
chaque table ; Monsieur en tient une , et Mada me l'autre. La bonne 
chère est excessive , on remporte les plats de rôti tout entiers ; et 
pour les pyramides de fruits , il faut faire hausser les portes. Nos 
pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines , puisque même ils 



DE MADAME DE SE VIGNE. 151 

ne comprenaient pas qu'il fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux. 
Une pyramide veut entrer, une de ces pyramides qui font qu'on est 
obligé de s'écrire d'un bout de la table à l'autre ; mais, bien loin que 
cela blesse ici, on est souvent fort aise, au contraire, de ne plus voir 
ce qu'elles cachent : cette pyramide donc, avec vingt ou trente por- 
celaines , fut si parfaitement renversée à la porte , que le bruit 
qu'elle causa fit taire les violons , les hautbois et les trompettes. 
Après le dîner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent avec deux 
Bretonnes des passe-pieds merveilleux , et des menuets, d'un air 
que les courtisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de 
Bohémiens et de bas Bretons avec une délicatesse et une justesse 
qui charment. Je pensais toujours à vous ; et j'avais un souvenir si 
tendre de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que 
ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis as- 
surée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria : les vio- 
lons et les passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de 
ceux-là : c'est quelque chose d'extraordinaire que cette quantité de 
pas différents, et cette cadence courte et juste ; je n'ai point vu 
d'homme danser comme Locmaria cette sorte de danse. Après ce 
petit bal , on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ou- 
vrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les 
procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, MM. 
deMolac, la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat 1 , qui 
vient de Paris , cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent 
communautés. Le soir devaient venir madame de Rohan d'un 
côté , et son fils de l'autre, et M. de Lavardin , dont je suis éton- 
née 2 . Je ne vis point ces derniers , car je voulus venir coucher ici, 
après avoir été à la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et MM. de 
Fourché et Chesières, qui arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira ; 
il est comblé de vos honnêtetés : il a reçu deux de vos lettres 
à Nantes, dont je vous suis encore plus obligée que lui. Sa 
maison va être le Louvre des états : c'est un jeu , une chère , 
une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je n'avais ja- 
mais vu les états; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas 
qu'il y ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air 
que celle-ci; elle doit être bien pleine du moins , car il n'y en a 
pas un seul à la guerre ni à la cour ; il n'y a que le petit Gui- 

1 Depuis chancelier de France. 

2 M. de Lavardin étaillieutenant général au gouvernement de Bretagne. 



152 LETTRES 

don » , qui peut-être y reviendra un jour comme les autres. J'i- 
rai tantôt voir madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici , 
si je n'allais à Vitré : c'était une grande joie de me voir aux états , 
où je ne fus de ma vie ; je n'ai pas voulu en voir l'ouverture , c'é- 
tait trop matin. Les états ne doivent pas être longs ; il n'y a qu'à 
demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot : voilà qui est 
fait. Pour le gouverneur , il trouve , je ne sais comment, plus de 
quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents , 
des pensions , des réparations de chemins et de villes , quinze ou 
vingt grandes tables , un jeu continuel , des bals éternels, des co- 
médies trois fois la semaine, une grande braverie 2 ; voilà les états. 
J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit : mais 
si je ne comptais pas ce petit article , les autres ne l'oublient pas , 
et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle des contes à dormir de- 
bout : mais cela vient au bout delà plume , quand on est en Bre- 
tagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille compliments à 
vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le vendredi, 
où je reçois vos lettres, avec une impatience digne de l'extrême 
amitié que j'ai pour vous. 

C2. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 19 août 167 1. 

Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier 
parfumé : ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous 
apprends que je suis morte , et ne se figurent point que ce soit 
une moindre nouvelle. Il s'en faut peu que je ne me corrige de la 
manière que vous l'avez imaginé ; j'irai toujours dans les excès 
pour ce qui sera bon, et qui dépendra de moi. J'avais déjà pensé 
que mon papier pourrait vous faire mal , mais ce n'était qu'au 
mois de novembre que j'avais résolu d'en changer; je commence 
dès aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous défendre que de la 
puanteur. 

Vous avez une assez bonne quantité de Grignans : Dieu vous 
délivre de la tante 3 ! elle m'incommode d'ici. Les manches du 
chevalier font un bel effet, à table : quoiqu'elles entraînent tout , 

1 M. de Sévigné. 

2 Vieux mot encore en usage dans le peuple : se faire brave, pour se parer, 

3 Anne d'Ornauo , comtesse d'Harcourt. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 153 

je doute qu'elles m'entraînent aussi; quelque faiblesse que j'aie 
pour les modes , j'ai une grande aversion pour cette saleté. Il y 
aurait de quoi en faire une belle provision à Vitré ; je n'ai jamais 
vu une si grande chère ; nulle table à la cour ne peut être comparée 
à la moindre des douze ou quinze qui y sont ; aussi est-ce pour 
nourrir trois cents personnes qui n'ont que cette ressource pour 
manger. Je partis lundi de cette bonne ville , après avoir fait vos 
compliments à madame de Chaulnes et à mademoiselle de Mari- 
nais , qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous 
serait très-agréable ; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni 
mieux les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-là; nous 
avions dîné à part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et 
avaient bu chacun quarante santés : celle du roi avait été la pre- 
mière , et tous les verres cassés après l'a voir bue ; le prétexte était une 
joie et une reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi 
a donnés à la province sur le présent qu'on lui a fait , voulant ré- 
compenser , par cet effet de sa libéralité , la bonne grâce qu'on a 
eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que deux millions deux cent 
mille livres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de sa propre main 
des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne : le gouver- 
neur a lu la lettre aux états , et la copie en a été enregistrée : il s'est 
élevé jusqu'au ciel un cri de vive le roi! et tout de suite on s'est 
mis à boire , mais boire, Dieu sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié 
la gouvernante de Provence ; et un Breton ayant voulu vous nom- 
mer, et sachant mal votre nom, s'est levé, et a dit tout haut : C'est donc 
à la santé de madame de Carignan. Cette sottise a fait rire MM. de 
Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux larmes : les Bretons ont conti- 
nué , croyant bien dire ; et vous ne serez plus d'ici à huit jours 
que madame de Carignan ; quelques-uns disent la comtesse de 
Carignan : voilà en quel état j'ai laissé les choses. 

J'ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui ; il en est ravi , 
il veut vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi 
et si effronté , que tous les jours du monde il fait quitter la place 
au premier président , dont il est ennemi , aussi bien que du pro- 
cureur général. Madame de Coëtquen 1 venait de recevoir la nou- 
velle de la mort de sa petite fille; elle s'était évanouie ; elle en est 
très-affligée, et dit que jamais elle n'en aura une si jolie : mais son 

1 Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo , marquis de Coëtquen, gou- 
verneur de Saint- Malo. Elle était sœur de madame de Soubise. 



154 LETTRES 

mari est inconsolable ; il revient de Paris, après s'être accommodé 
avec le Bordage. C'était la plus grande affaire du monde, il a donné 
tous ses ressentiments à M. de Turenne : vous ne vous en souciez 
guère ; mais cela se trouve au bout de ma plume. Il y avait diman- 
che un bal qui fut joli : nous y vîmes une basse Brette qu'on nous 
avait assuré qui levait la paille : ma foi , elle était ridicule, et faisait 
des haut-le-corps qui nous faisaient éclater de rire ; mais il y avait 
d'autres danseuses et des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me 
demandez comment je me trouve des Rochers après tout ce bruit , 
je vous dirai que j'y suis transportée de joie ; j'y serai pour le moins 
huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire retourner, 
j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire , j'ai besoin de dormir , 
j'ai besoin de manger , car je meurs de faim à ces festins ; j'ai be- 
soin de me rafraîchir, j'ai besoin de me taire; tout le monde m'at- 
taquait, et mon poumon était usé. Enfin , ma chère enfant , j'ai re- 
trouvé mon abbé , ma Mousse , ma chienne , mon mail , Pilois , mes 
maçons ; tout cela m'est uniquement bon , en l'état où je suis : 
quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y a 
des gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons , et 
il y en a qui sont dignes de me parler de vous. 

.l'ai été blessée, comme vous, de Y enflure de cœur 1 : ce motd'erc- 
flure me déplaît ; et pour le reste , ne vous avais-je pas dit que 
c'était de la même étoffe que Pascal ? Mais cette étoffe est si belle 
qu'elle me plaît toujours : jamais le cceur humain n'a été mieux 
anatomiséque par ces messieurs-là. Si vous continuez à nous en 
mander votre avis , la Mousse vous répondra mieux que moi, car 
je n'en ai lu encore que vingt feuillets. Je suis au désespoir de mes 
paquets perdus : ces chères , ces aimables lettres dont je suis entou- 
rée, que je relis mille fois , que je regarde , que j'approuve , n'est- 
ce pas un grand déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écri- 
viez deux toutes les semaines, et de n'en avoir reçu qu'une plus 
de quatre semaines de suite ? Si c'était pour vous soulager , je l'ap- 
prouverais, et même je vous le conseillerais; mais vous les avez 
écrites , et je ne les ai pas. Si vous aviez la mémoire de vos da- 
tes , vous verriez bien les lettres qui vous manquent : vous l'a- 
viez pour ce fripon de Grignan ; faut-il que je l'embrasse après 
cette préférence? Parlez-moi de madame de Rochebonne 2 , et 

1 Expression de M. Nicole dans ses Essais de morale. 

2 Thérèse Adhémar de Monteil , femme de Charles-François de Chateauneuf, 
comte de Rochebonne , et sœur de M. de Grignan 



DE MADAME DE SE VIGNE. 155 

faites des amitiés à mon cher coadjuteur et au bel air du cheva- 
lier : je défends à ce dernier de monter à cheval devant vous. On 
me mande que mes petites entrailles x se portent bien, elles vont 
être habillées ; cela est joli , de petites entrailles avec une robe. 

Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin; 
je le souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présen- 
tement le laquais de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien 
avec l'aimable Jacquine 2 , l'a jetée parterre, et lui a rompu le 
bras et démis le poignet; les cris qu'elle fait sont épouvantables, 
c'est comme si une Furie s'était rompu le bras en enfer : on envoie 
quérir cet homme qui vint pour Saint-Aubin. J'admire comme les 
accidents viennent, et vous ne voulez pas que j'aie peur de verser ; 
c'est ce que je crains ; car si quelqu'un m'assurait que je ne me ferai 
point de mal , je ne haïrais pas à rouler quelquefois cinq ou six 
tours dans un carrosse ; cette nouveauté me divertirait : mais après 
ce que je viens de voir, un bras rompu me fera toujours peur. 
Adieu, ma très-belle; vous savez comme je suis à vous, et que l'a- 
mour maternel y a moins de part que l'inclination. 

63. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vitré, mercredi 12 août IG7I . 

Enfin , ma chère fille , me voilà en pleins états ; sans cela les 
états seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que 
j'eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six che- 
vaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval , plusieurs che- 
vaux demain et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, 
M. de Rohan,M. de Lavardin, MM. deCoëtlogon, deLocmaria, les 
barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo , les MM. 
d'Argouges, et huit ou dix que je ne connais point ; j'oublie M.d'Har- 
rouis, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je reçois tout cela : on 
dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin , après une promenade 
dont ils furent fort contents, une collation très-bonne et très-galante 
sortit d'un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne qui 
passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que cela s'était fait 
avec un coup de baguette. IM.de Chaulnes me pria instamment d'aller 
à Vitré. J'y vins donc lundi au soir; madame de Chaulnes me donna 

'C'est ainsi que madame deSévigné nommaitsa \H>[i\e-i\\\e(Mcn'ie-Blanche) t 
qu'elle avait laissée à Paris en nourrice. 
' Une des iilies de la basse-cour des Rochers. 



15G LETTRES 

à souper, avec la comédie de Tartufe, point trop mal jouée, et un bal 
où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me 
fait souvenir de vous si vivement, que je n!y puis résister; il faut 
promptement que je me dissipe. On me parle de vous très-souvent, 
et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y pense à 
l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pen- 
sées au travers de mon corps de jupe. Hier, je reçus toute la Bre- 
tagne à ma tour de Sévigné : je fus encore à la comédie ; c'était 
Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes : c'est assez 
pour une troupe de campagne. Le soir on soupa , et puis le bal. Je 
voudrais que vous eussiez vu l'air de M. de Locmaria, et de quelle 
manière il ôte et remet son chapeau : quelle légèreté! quelle jus- 
tesse! Il peut défier tous les courtisans , et les confondre, sur ma 
parole : il a soixante mille livres de rentes , et sort de l'académie ; 
il ressemble à tout ce qu'il y a de plus joli , et voudrait bien vous 
épouser. Au reste, ne croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; 
cette obligation n'est pas grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez 
tous les jours à toute la Bretagne : on commence par moi, et puis 
madame de Gfignan vient tout naturellement. M. de Chaulnes vous 
fait mille compliments. Les civilités qu'on me fait sont si ridicules 
et les femmes de ce pays si sottes, qu'elles laissent croire qu'il n'y 
a que moi dans la ville , quoiqu'elle soit toute pleine. Il y a de votre 
connaissance, Tonquedec, le comte des Chapelles, Pomenars, l'abbé 
de Montigny , qui est évêque de Saint-Paul de Léon , et mille autres : 
mais ceux-là me parlent de vous , et nous rions un peu de notre pro- 
chain. Il est plaisant ici le prochain, particulièrement quand on a dîné; 
je n'ai jamais vu tant de bonne chère. Madame de Coëtquen est ici 
avec la lièvre ; Chesières se porte mieux ; on a député des états 
pour lui faire un compliment Nous sommes polis pour le moins 
autant que le poli Lavardin : on l'adore ici , c'est un gros mérite 
qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas ve- 
nir s'établir à Vitré ; il y vient dîner : pour moi, j'y serai encore 
jusqu'à lundi; et puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre soli- 
tude , après quoi je reviendrai dire adieu ; car la fiu du mois verra 
la fin de tout ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit 
jours : on a demandé trois millions ; nous avons offert sans chica- 
ner deux millions cinq cent mille livres , et voilà qui est fait. Du 
reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin 
quatre- vingt mille francs, le reste des officiers à proportion; le 
tout pour deux ans. Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le 



DE MADAME DE SEVIGNE. 157 

corps de nos Bretons que d'eau sous les ponts , puisque c'est là- 
dessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se donne à tous les états. 
Vous voilà bien instruite , Dieu merci, de votre bon pays : mais 
je n'ai point de vos lettres , et par conséquent point de réponse à 
vous faire; ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois 
et de ce que j'entends. Pomenarsest divin; il n'y a point d'homme 
à qui je souhaite plus volontiers deux têtes ; jamais la sienne n'ira 
jusqu'au bout. Pour moi , ma fille , je voudrais déjà être au bout 
de la semaine, afin de quitter généreusement tous les honneurs de 
ce monde, et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma très- 
chère, j'attends toujours vos lettres avec impatience; votre santé est 
un point qui me touche de bien* près : je crois que vous en êtes 
persuadée, et que, sans donner dans la justice de croire , je puis 
finir ma lettre, et dormir en repos sur ce que vous pensez de mon 
amitié pour vous. Ne direz-vous point à M. de Grignan que je l'em- 
brasse de tout mon cœur? 

64. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 23 août 1671. 

Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes , quand vous 
m'avez écrit ! Son mari était intime ami de M. Fouquet : dis-je 
bien ? Enfin ma fille, vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait 
raison de vous faire quitter votre cabinet, pour entretenir votre 
compagnie : ce qu'il aurait pu retrancher, c'est sa barbe de capu- 
cin, il est vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à Livry, 
avec sa touffe ébouriffée * , vous ne pensiez pas qu' Adonis fut 
plus beau ; je redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. 
Je suis surprise comme le souvenir de certains temps fait de l'im- 
pression sur l'esprit, soit en bien, soit en mal; je me représente 
cette automne-là délicieuse, et puis j'en regarde la fin avec une 
horreur qui me fait suer les grosses gouttes 2 ; et cependant il faut 
remercier Dieu du bonheur qui vous tira d'affaire. Les réflexions 
que vous faites sur la mort de M. de Guise 3 sont admirables; el- 
les m'ont bien creusé les yeux dans mon mail; car c'est là où je 
rêve à plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal aux dents ; de sorte 
que depuis longtemps je me promène toute seule jusqu'à la nuit , 

1 Hémistiche d'un bout-rimé rempli par madame de Grignan. 

3 A cause de la fausse couche que madame de Grignan fil à Livry. 

3 Ii mourut de la petite vérole le 30 juillet 1671. 



158 LETTBES 

et Dieu sait à quoi je ne pense point. Ne craignez point pour moi 
l'ennui que me peut donner la solitude ; hors les maux qui vien- 
nent de mon cœur , contre lesquels je n'ai point de force , je ne suis 
à plaindre sur rien : mon humeur est heureuse, elle s'accommode 
et s'amuse de tout ; et je me trouve mieux d'être ici toute seule 
que du fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici , dans une 
paix qui m'a guérie d'un rhume épouvantable ; j'ai bu del'eau , je n'ai 
point parlé , je n'ai point soupe ; et quoique je n'en aie point rac- 
courci mes promenades , je me suis guérie. Madame de Chaulnes, 
mademoiselle de Murinais , madame Fourché , et une fiile de Nan- 
tes fort bien faite , vinrent ici jeudi : madame de Chaulnes entra 
en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, 
que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules , et qu'enfin elle 
se mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit ; on se met autour 
d'elle, et en un moment la voilà endormie de pure fatigue; nous 
causons toujours; elle se réveille enfin, trouvant plaisante et ado- 
rant l'aimable liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener, 
nous nous assîmes dans le fond de ces bois ; pendant que les au- 
tres jouaient au mail , je lui faisais conter Rome , et par quelle 
aventure elle avait épousé M. de Chaulnes : car je cherche tou- 
jours à ne- me point ennuyer. Pendant que nous étions là , voilà 
une pluie traîtresse comme une fois à Livry, qui, sans se faire 
craindre, se met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler 
l'eau de partout sur nos habits : les feuilles furent percées dans 
un moment, et nos habits percés dans un autre moment. Nous 
voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on ar- 
rive , on fait grand feu : on change de chemise , de jupe ; je fournis 
à tout; on se fait essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà 
comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans son propre gou- 
vernement; après cela on fit une jolie collation, et puis cette 
pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle en- 
nuyeux qu'elle allait reprendre , que de l'affront qu'elle avait reçu 
ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'al- 
ler demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront 
dans huit jours. Je lui promis l'un et l'autre ; je m'acquitte aujour- 
d'hui de l'un, et demain je m'acquitterai de l'autre, ne trouvant 
pas que je puisse me dispenser de cette complaisance. 

Madame de la Fayette vous aura mandé comme M. de la Ro- 
chefoucauld a fait duc le prince {de Marsillac) 'son fils, et de 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 159 

quelle façon le roi a donné une nouvelle pension : enfin la ma- 
nière vaut mieux que la chose, n'est-il pas vrai? Nous avons quel- 
quefois ri de ce discours commun à tous les courtisans. Vous avez 
présentement le prince Adhémar 1 ; dites-lui que j'ai reçu sa der- 
nière lettre, et embrassez-le pour moi. Vous avez, à mon compte , 
cinq ou six Grignans ; c'est un bonheur , comme vous dites , qu'ils 
soient tous aimables et d'une bonne société ; sans cela ils feraient 
l'ennui de votre vie, au lieu qu'ils en font la douceur et le plaisir. 
On me mande qu'il y a de la rougeole à Sully , et que ma tante 
va prendre mes petites entrailles pour les amener chez elle : cela 
fâchera bien la nourrice , mais que faire ? C'est une nécessité. C'en 
sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les gages , 
quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre 
pour Paris : je voudrais bien , ma chère enfant , que vous eussiez 
assez d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand 
j'irai vous voir l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous 
fissiez l'impossible pour vos affaires ; c'est ce qui fait que j'y pense , 
et que je m'en tourmente tant. 11 faut donc que je vous ramène 
chez moi , qui est chez vous. 

M. de Chesières est ici ; il a trouvé mes arbres crus ; il en est 
fort étonné , après les avoir vus pas plus grands que cela, comme 
disait M. de Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la 
maladie du pauvre Grignan ait été si courte ; je l'embrasse et lui 
souhaite toutes sortes de biens et de bonheurs , aussi bien qu'à sa 
chère moitié , que j'aime plus que moi-même ; je le sens du moins 
mille fois davantage. Notre abbé est à vous ; la Mousse attend cette 
lettre que vous composez. 

65. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vitré , dimanche 16 août 1671. 
Quoi ! ma chère fille , vous avez pensé brûler, et vous voulez que 
je ne m'en effraye pas! Vous voulez accouchera Grignan, et vous 
voulez que je ne m'en inquiète pas ! Priez-moi en même temps 
de ne vous aimer guère ; mais soyez assurée que pendant que 
vous me serez ce que vous êtes à mon cœur, c'est-à-dire pen- 
dant que je vivrai, je ne puis jamais voir tranquillement tous 
les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville de faire tous 

'Le chevalier de Grignan. 




160 LETTRES 

les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si le hasard 
n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour , voyez un 
peu où vous en étiez , et ce que vous deveniez avec votre château ! 
Je crois que vous n'avez pas oublié de remercier Dieu : pour moi, 
j'y ai trop d'intérêt pour ne l'avoir pas fait. 

M. de Lavardin fait ici l'amoureux d'une petite madame; j' ai 
trouvé que c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éven- 
tail. J'ai dit à madame de Chaulnes les compliments que vous lui 
faites; elle les a reçus d'une manière , et vous en rend de si bons , 
que je suis persuadée qu'elle voudrait , au prix des Molac et des La- 
vardin I , que vous fussiez sa lieutenante générale : il n'y a que 
ces charges de belles ; les lieutenants de roi ne sont pas dignes de 
porter votre robe. Je suis encore ici ; M. et madame de Chaulnes 
font de leur mieux pour m'y retenir : ce sont sans cesse des dis- 
tinctions peut-être peu sensibles pour nous, mais qui me font ad- 
mirer la bonté des dames de ce pays-ci. Vous croyez bien aussi que 
sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où je n'ai que faire. Les 
comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous ont divertis, 
la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de 
grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers, où je serai 
ravie de ne plus voir de festins , et d'être un peu à tnoi : je meurs 
de faim au milieu de toutes ces viandes , et je proposais l'autre 
jour à Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la 
tour de Sévigné pour minuit , en revenant de chez madame de 
Chaulnes : enfin, soit besoin ou dégoût, je meurs d'envie d'être 
dans mon mail ; j'y serai huit ou dix jours. Notre abbé , la Mousse 
et Marphise ont grand besoin de ma présence ; ces deux premiers 
viennent pourtant dîner ici quelquefois; il y est très-souvent 
question de madame la gouvernante de Provence , c'est ainsi que 
M. de Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On con- 
tait hier au soir à table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait une 
grosse pierre sous son petit manteau ; on lui demandait ce qu'il 
voulait faire de cette pierre; il dit que c'était un échantillon d'une 
maison qu'il voulait vendre ; cela me fit rire; je jurai que je vous 
le manderais : si vous croyez , ma fille , que cette invention fût 
bonne pour vendre votre terre , vous pourriez vous en servir. 

Madame de la Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire, 
mais que la migraine l'en empêche ; elle est fort à plaindre de ce 
1 Lieutenants généraux de la province de Bretagne. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 16! 

mal : je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'es- 
prit que Pascal « , que d'en avoir les incommodités. La date de 
votre lettre est admirable : voilà qui est donc bien, je n'ai que 
vingt ans ; puisqu'il est ainsi , vous n'avez pas sujet de craindre 
pour ma santé ; n'en soyez point en peine , songez seulement à la vô- 
tre. Cette émotion que la crainte du feu vous a donnée, me déplaît 
beaucoup : ce fut ensuite d'une émotion qu'arriva votre accouche- 
ment de Livry : tâchez donc , ma chère enfant , d'éviter autant que 
vous pourrez tout ce qui peut vous émouvoir. J'aime déjà ce cha- 
marier * de Rochebonne; c'est une bonne roche que celle dont 
vous me dépeignez son âme : c'est à M. de Grignan que j'adresse 
cette gentillesse ; comme à celui qui m'y saura bien répondre. Je 
suis bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon , outre 
celle de l'intendant. 

Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr , celui de Pro- 
vence l'est pour l'année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez- 
vous bien entre ci et là, c'est mon unique soin , et la chose du 
monde dont je vous serai le plus sensiblement obligée ; c'est là 
que vous pouvez me témoigner solidement l'amitié que vous avez 
pour moi. Il me semble que vous voyez bien des Provençaux à 
Grignan : si vous saviez aussi la quantité de Bretons que l'on voit 
tous les jours ici! cela n'est pas imaginable. Vous me ravissez 
quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et qu'il vous 
aime : j'ai cette union dans la tête ; il me semble qu'elle est entière- 
ment nécessaire à votre bonheur ; conservez-la , et prenez de ses 
conseils pour vos affaires. Notre abbé vous adore toujours ; la pe- 
tite Mousse a une dent de moins, et ma petite enfant une dent de 
plus : ainsi va le monde. Je bénis Flachère de vous avoir sauvée 
du feu , et je vous embrasse mille fois plus tendrement que je ne 
puis vous dire. Chésières est guéri au bruit du trictrac de chez 
M. d'Harouïs. 

66. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 16 septembre IG7I. 

Je suis méchante aujourd'hui , ma fille ; je suis comme quand 
vous disiez , Fous êtes méchante. Je suis triste , je n'ai point de 
vos nouvelles ; la grande amitié n'est jamais tranquille. Maxime. 

1 Rlaise Pascal , un des plus beaux génies de son siècle , avait été sujet à 
de grands maux de tête; il mourut dans la fleur de l'âge en 1662. 

2 Dignité du chapitre de Saint- Jean de Lvon. 

li. 



IG2 LETTRES 

Il pleut , nous sommes seuls ; en un mot , je vous souhaite plus de 
joie que je n'en ai aujourd'hui. 

Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens , c'est 
qu'il n'y a point de remède à mon chagrin : je voudrais qu'il fut 
vendredi pour avoir une de vos lettres, et il n'est que mercredi : 
voilà sur quoi on ne sait que me faire ; toute leur habileté est à 
bout; et si, par l'excès de leur amitié , ils m'assuraient, pour me 
faire plaisir , qu'il est vendredi , ce serait encore pis ; car , si je n'a- 
vais point de vos lettres ce jour-là , il n'y aurait pas un brin de 
raison avec moi ; de sorte que je suis contrainte d'avoir patience , 
quoique la patience soit une vertu, comme vous savez , qui n'est 
guère à mon usage : enfin je serai satisfaite avant qu'il soit trois 
jours. J'ai une extrême envie de savoir comment vous vous por- 
tez de cette frayeur : c'est mon aversion que les frayeurs ; car , 
quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir; c'est-à-dire 
elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma santé. 
Mon inquiétude présente ne va point jusque-là : je suis persuadée 
que la sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entière- 
ment remise. Ne venez point me dire que vous ne me manderez 
plus rien de votre santé, vous me mettriez au désespoir; et, 
n'ayant plus de confiance à ce que vous me diriez, je serais tou- 
jours comme je suis présentement. Il faut avouer que nous som- 
mes à une belle distance l'une de l'autre, et que si l'on avait quel- 
que chose sur le cœur dont on attendît du soulagement, on aurait 
un beau loisir pour se pendre. 

Je voulus hier prendre une petite dose de morale , je m'en trou- 
vai assez bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite criti- 
que contre la Bérénice de Racine , qui me parut fort plaisante et 
fort ingénieuse ; c'est de l'auteur des Sylphides, des Gnomes et 
des Salamandres « : il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien 
du tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde : 
cela fait quelque peine ; mais comme ce ne sont que des mots en 
passant, il ne faut pas s'en offenser : je regarde tout le reste , et lo 
tour qu'il donne à sa critique; je vous assure que cela est très-joli. 
Comme je crus que cette bagatelle vous aurait divertie, je vous 
souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi , sauf à vous en 
retourner dans votre beau château, quand vous auriez achevé cette 

1 L'abbé de Montfaucon de Villars , auteur de l'ouvrage intitulé le Comte dt 
Cabalis. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 163 

lecture. Je vous avoue pourtant que j'aurais quelque peine à vous 
laisser partir sitôt ; c'est une chose bien dure pour moi que de 
vous dire adieu ; je sais ce que m'a coûté le dernier : il serait bien 
de l'humeur où je suis d'en parler, mais je n'y pense encore qu'en 
tremblant ; ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre. J'espère que 
cette lettre vous trouvera gaie ; si cela est , je vous prie de la brûler 
tout à l'heure ; ce serait une chose bien extraordinaire qu'elle fût 
agréable avec le chien d'esprit, que je me sens. Le coadjuteur est 
bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourd'hui. 

J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions , pour finir 
dignement cet ouvrage. Avez- vous des muscats? vous ne me parlez 
que des figues ; avez-vous bien chaud ? vous ne m'en dites rien , 
avez-vous de ces aimables betes que nous avions à Paris ? avez-vous 
eu longtemps votre tante d'Harcourt ? Vous jugez bien qu'après 
avoir perdu tant de vos lettres , je suis dans une assez grande igno- 
rance, et que j'ai perdu la suite de votre discours. Ah! que je vou- 
drais bien battre quelqu'un ! et quejeserais obligée à quelque Bre- 
ton qui me voudrait faire une sotte proposition qui me mît en co- 
lère! Vous me disiez l'autre jour que vous étiez bien aise que je 
fusse dans ma solitude, et que j'y penserais à vous : c'est bien ren- 
contré; c'est que je n'y pense pas assez dans tous les autres lieux. 
Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je finis, parce 
que je trouve que ceci s'extravague un peu : encore a-t-on son hon- 
neur à garder. 

67. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671. 

Ce n'est pas sans raison , ma chère fille , que vous fûtes trou- 
blée du mal du pauvre chevalier de Buous ; il est étrange : c'est un 
garçon qui me plaisait dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout 
le bien que vous m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est 
cette crainte de la mort ; c'est un beau sujet de faire des réflexions, 
que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là 
nous aurons de la foi de reste ; elle fera tous nos désespoirs et tous 
nos troubles ; et ce temps que nous prodiguons, et que nous vou- 
lons qui coule présentement , nous manquera ; et nous donnerions 
toutes choses pour avoir un de ces jours que nous perdons avec 
tant d'insensibilité : voilà de quoi je m'entretiens dans ce mail que 
vous connaissez. La morale chrétienne est excellente à tous les 



I 64 LETTRES 

maux ; mais je la veux chrétienne ; elle est trop creuse et trop inu- 
tile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez raison- 
nable là-dessus ; et' puis un souffle , un rayon de soleil emporte 
toutes les réflexions du soir. 

Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête ■ jolie; sans 
être aussi habile que vous, je l'ai entendue per cliscrezione , elle 
m'a paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en 
vous une si merveilleuse écolière 2 . 

Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compa- 
gnie ; c'est une belle maison , une belle vue , un bel air : vous allez 
dans une petite ville étouffée 3 , où peut-être il y aura des maladies 
et du mauvais air; et ce pauvre Coulanges , qui ne vous trouvera 
point ! il me fait pitié. Enfin , sa destinée n'est pas de vous voir à 
Grignan ; peut-être le mènerez- vous à vos états : mais c'est une 
grande différence ; et vous devez bien sentir le désagrément de ce 
voyage, dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous sommes. 
Vous y verrez l'effet des protestations de M. de Marseille; je les 
trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assu- 
rances que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le 
même style : il vous assure de son service, sous condition ; et moi, 
je l'assure de mon amitié, sous condition aussi , en lui disant que 
je ne doute point du tout que vous n'ayez toujours de nouveaux su- 
jets de lui être obligée. 

M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et 
me conta les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il 
prêta le serment au parlement , et lit une très-agréable harangue. 
Je le remenai le lendemain à Vitré, pour reprendre son équipage 
et gagner Paris. 

Je serai ici jusqu'à la fin de novembre , et puis j'irai embrasser 
et mener chez moi mes petites entrailles; et au printemps si 
Dieu me prête vie, je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite 
pour vous aller voir avec moi, et vous ramener ; il y aura bien long- 
temps que vous serez en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'at- 
tachera rien, et qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché 

1 Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote contre la rai- 
son. Voy. le Mcnagiana, t. IV, p. 271, édition de Paris , 1715, et les Œuvres 
dcBoile.au. 

2 Dans la philosophie de Descartes. 

3 Lambesc, petite ville de Provence, où se tient rassemblée des états de 
la province. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 165 

dans les grandes et petites choses; mais le moyen? Il faut 
donc toujours avoir cette morale dans les mains , comme du vinai- 
gre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous avoue, ma fille , que mon 
cœur me fait bien souffrir ; j'ai bien meilleur marché de mon es- 
prit et de mon humeur. 

Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la 
beauté vous étonne vous-même : savez-vous bien que vous vous jouez 
à me trouver médiocre , de la dernière médiocrité , quand vous me 
comparerez à votre idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble 
un peu à détruire par sa présence; mais cela est vrai , il faut que 
cela passe. J'ai ri de ce Carpentras ', que vous enfermez pendant 
que vous avez affaire, en l'assurant qu'il veut faire la siesta. Vos 
dames sont bien dépeintes avec leurs habits d'oripeau : mais quels 
chiens de visages ! je ne les ai vus nulle part. Que le vôtre, que je 
vois avec ce petit habit uni , est agréable et beau ! et que je vou- 
drais bien le voir et le baiser de tout mon cœur! Au nom de 
Dieu, mon enfant, conservez- vous , évitez les occasions d'être ef- 
frayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre septième : 
je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier {de Buocus); j'em- 
brasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus pe- 
tite idée delà place que j'ai dans le cœur de M. de Grignan, qu'en 
me disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas : je sais 
ce que c'est que de tels restes ; il faut être bien aisée à contenter 
pour en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly 
comme nous aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne 
s'établir dans une si belle place. 

68. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671. 
Nous voilà , ma chère enfant, retombés dans le plus épouvanta- 
ble temps qu'on puisse imaginer : il y a quatre jours qu'il fait un 
orage continuel ; toutes nos allées sont noyées , on ne s'y promène 
plus. Nos maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin 
j'en hais ce pays , et je souhaite votre soleil à tout moment ; peut- 
être que vous souhaitez ma pluie ; nous faisons bien toutes deux. 
Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêquc de 
Léon, qui part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays 
beaucoup plus beau que celui-ci. Enfin , après avoir été ballotté 
cinq ou six fois de la mort à la vie, les redoublements de la fièvre 
1 Éveque de Carpentras , fort ennuyeux. 



166 LETTRES 

ont décidé en faveur de la mort; il ne s'en soucie guère , car son 
cerveau est embarrassé ; mais son frère l'avocat général f s'en sou- 
cie beaucoup, et pleure très-souvent avec moi; car je vais le voir, 
et suis son unique consolation : c'est dans ces occasions qu'il faut 
faire des merveilles. Du reste , je suis dans ma chambre à lire , 
sans oser mettre le nez dehors. Mon cœur est content, parce que 
je crois que vous vous portez bien; cela me fait supporter les tem- 
pêtes, car ce sont des tempêtes continuelles : sans le repos que me 
donne mon cœur, je ne souffrirais pas impunément l'affront que 
me fait le mois de septembre ; c'est une trahison , dans la saison 
où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers : je ferais un beau 
bruit , Quos ego 2 ! 

Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse ; 
elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie , mais j'en at- 
tends, car j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu 
me pourrait sufGre , si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je 
trouve ce livre admirable ; personne n'a écrit comme ces messieurs, 
car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant 
à entendre parler de soi et de ses sentiments , que , quoique ce soit 
en mal , on en est charmé. J'ai même pardonné Y enflure du cœur 
en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot 
pour expliquer la vanité et l'orgueil , qui sont proprement du vent : 
cherchez un autre mot ; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous 
lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la dé- 
brouiller dans ma tête , au moins autant que l'histoire romaine , 
où je n'ai ni parents , ni amis ; encore trouve-t-on ici des noms de 
connaissance : enfin , tant que nous aurons des livres , nous ne 
nous pendrons pas ; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne 
suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévo- 
tion ce recueil des lettres de M. de Saint-Cyran , que M. d'Andilly 
vous enverra, et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, 
tout ce que vous peut dire une vraie solitaire. 

On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi 
causa une heure avec le bonhomme d'Andilly 3 aussi plaisamment, 
aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible : il était 

1 Au parlement de Rennes. 

2 Virgile , Enéide, liv. I er , vers 134. Ces par ces mots que Neptune, en 
courroux, fait disparaître les vents qui ont excité une tempête sans son ordre. 

3 Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer M. de Lionne 
au ministère des affaires étrangères. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 167 

aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard , et d'attirer sa juste 
admiration ; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi 
II. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience , qu'il aurait 
soin de ses affaires , sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bon- 
homme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface 
de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans ; que c'était un péché ; enfin 
on riait, on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas 
croire qu'il le laissât en repos dans son désert ; qu'il l'enverrait 
quérir; qu'il voulait le voir comme un homme illustre par toutes 
sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité , 
le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien 
Dieu , on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles ; il 
eut soin de l'envoyer dîner , et de le faire promener dans une 
calèche : il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour M. d'An- 
dilly , il est transporté , et dit de moment en moment , sentant qu'il 
en a besoin : Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la joie que cela 
me causa , et la part que j'y prends. Je voudrais bien que mes 
lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en don- 
nent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur. 

69. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671. 

Je crois qu'à présent l'opinion léonique est la plus assurée ; il 
voit de quoi il est question , et si la matière raisonne ou ne raisonne 
pas , et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, 
et tout le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel ; o cke 
spero ! Il mourut lundi matin ; je fus à Vitré , je le vis , et je vou- 
drais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut in- 
consolable ; je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois : 
il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. 
Ce pauvre petit évêque avait trente-cinq ans ; il était établi, il avait 
un des plus beaux esprits du monde pour les sciences ; c'est ce qui 
l'a tué : comme Pascal , il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop af- 
faire de ce détail , mais c'est la nouvelle du pays , il faut que vous 
en passiez par 15 ; et puis il me semble que la mort est l'affaire de 
tout le monde , et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à 
nous. 

Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ; surtout je suis 
charmée du troisième traité, Des moyens de conserver la paix 



168 LETTRES 

avec les hommes ' : lisez-le, je vous prie, avec attention , et voyez 
comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun 
s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout 
le monde enfin : ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur 
avec une lanterne , c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous 
sentons tous les jours , et que nous n'avons pas l'esprit de démê- 
ler , ou la sincérité d'avouer ; en un mot , je n'ai jamais vu écrire 
comme ces messieurs-là. Sans la consolation de la lecture, nous 
mourrions d'ennui présentement; il pleut sans cesse : il ne vous en 
faut pas dire davantage pour vous représenter notre tristesse. Mais 
vous qui avez un soleil que j'envie , je vous plains d'avoir quitté 
votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté avec une 
bonne compagnie , et , au milieu de l'automne , vous le quittez 
pour vous enfermer dans une petite ville ; cela me blesse l'imagi- 
nation. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? 
N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges , qu'est- 
il devenu ? Notre solitude nous fait la tête si creuse , que nous nous 
faisons des affaires de tout ; je lis et relis vos lettres avec un plaisir 
et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer , car 
je ne vous le saurais dire ; il y en a une dans vos dernières que 
j'ai le bonheur de croire , et qui soutient ma vie ; les réponses font 
de l'occupation , mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé 
est trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez ; je 
suis contente de lui sur votre sujet. 

Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les diman- 
ches ; il veut aller en paradis ; je lui dis que c'est par curiosité, et 
afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de pous- 
sière qui se meut avec violence , ou si c'est un globe de feu. L'au- 
tre jour il interrogeait des petits enfants ; et, après plusieurs ques- 
tions , ils confondirent le tout ensemble , de sorte que, venant à 
leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après 
l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point 
ébranlé par les petits enfants ; mais voyant que des hommes, des 
femmes et même des veillards disaient la même chose , il en fut 
persuadé , et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus 
où il en était; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fût 
jamais tiré : cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordre 

* Ce traité, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se trouve à la suite des 
Pensées de Pascal, édit. Didot, 1842. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 169 

que le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant; 
vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, 
c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendre- 
ment , et vous prie de me laisser penser à vous et vous aimer de 
tout mon cœur. 

70. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671. 

Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. 
Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui 
dont il s'agit présentement , c'est cette Morale de Nicole ; il y a un 
Traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui 
me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit 
et de lumière ; si vous ne l'avez pas lu , lisez-le ; et si vous l'avez 
lu , relisez-le avec une nouvelle attention : je crois que tout le 
monde s'y trouve ; pour moi , je suis persuadée qu'il a été fait à mon 
intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. 
Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je 
suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes 
gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il 
faudrait l'adorer , si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le 
corps ; mais quand on n'est plus jeune , c'est alors qu'il faut se 
perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce 
qu'on perd du côté des agréables. 11 y a longtemps que j'ai fait ces 
réflexions , et, par cette raison , je veux tous les jours travailler à 
mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de 
quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas 
beaucoup d'autres sujets. 

Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il 
y a des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. 
Je m'étais fait le château de Grignan, je voyais votre appartement, 
je me promenais sur votre terrasse , j'allais à la messe dans votre 
belle église ; mais je ne sais plus où j'en suis : j'attends avec impa- 
tience des nouvelles de ce lieu-là et des manières de l'évêque. Il 
y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beau- 
coup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m'é- 
crire , j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous , et si je 
n'en ai point, vous avez été si prévoyante , que je ne serai point en 
peine; il y a des soins , comme , par exemple, celui-là , qui mar- 



170 LETTRES 

quent tant de bonté , de tendresse et d'amitié , qu'on est charmé. 
Amen, ma très -chère et très-aimable; je neveux point vous écrire 
davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand : je n'ai que 
des riens à vous mander , c'est abuser d'une lieutenante générale 
qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; 
cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre 
abbé , notre Mousse sont toujours tout à vous ; et pour moi , ma 
fille, ai-je besoin de vous dire ce que je vous suis et ce que vous 
m'êtes? 

Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa ma- 
nière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des 
hommes : voilà ce qu'on me mande. 

71. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers , mercredi 28 octobre 167 1. 

Des scorpions , ma fille ! il me semble que c'était là un vrai cha- 
pitre pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de 
vos entrailles sur la glace et le chocolat est une matière que je 
veux traiter à fond avec lui , mais plutôt avec vous , et vous deman- 
der de bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées , et si 
elles ne vous font point de bonnes coliques , pour vous apprendre 
à leur donner de tels antipêristases * : voilà un grand mot. J'ai 
voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour 
digérer mon dîner, afin de bien souper , et j'en pris hier pour me 
nourrir , afin de jeûner jusqu'au soir : il m'a fait tous les effets que 
je voulais : voilà de quoi je le trouve plaisant , c'est qu'il agit selon 
l'intention. Je ne sais pas ce que vous avez fait ce matin : pour 
moi , je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambes, pour pren- 
dre des alignements ; je fais des allées de retour tout autour de mon 
f>arc , qui seront d'une grande beauté ; si mon fils aime les bois et 
es promenades , il bénira bien ma mémoire; Mais, à propos de 
mère , on accuse celle du marquis de S 2 de l'avoir fait assassi- 
ner ; il a été criblé de cinq ou six coups de fusil ; on croit qu'il en 
mourra : voilà une belle scène pour notre petite amie \ Je mande 

' Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l'activité de deux qua- 
lités contraires, dont l'une donne delà vigueur et de l'action à l'autre. 

2 Henri de Senneterre (St.-Nectaire). Il avait épousé Anne de Longueval , tille 
d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin par sa seconde femme- 

:< Plaisanteries dont il est question dans la lettre, du 19 août précédent. C'est 
l'épouse de Senneterre que M'" 1 ' de Se vigne désigne ainsi. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 171 

à mon fils que j'approuve le procédé de cette mère , que voilà 
comme il faut corriger les enfants , et que je veux faire amitié avec 
elle. Je crois qu'il est à Paris , votre petit frère ; il aime mieux m'y 
attendre que de reveDir ici ; il fait bien. Mais que dites-vous de 
mon mari , l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en maris : il 
épouse une jeune nymphe de quinze ans , fille de M. et de madame 
de la Bazinière , façonnière et coquette en perfection ; le mariage 
se fait en Touraine ; il a quitté quarante mille livres de rente de bé- 
néfices pour Dieu veuille qu'il soit content! Tout le monde en 

doute , et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi. 
M. d'Harouïs m'écrit ceci : « Mandez à madame de Carignan 
« que je l'adore ; elle est à ses petits états ; ce ne sont pas des gens 
« comme nous qui donnons des cent mille écus; mais au moins 
« qu'ils lui donnent autant qu'à madame de Chaulnes pour sabien- 
« venue. » Il aura beau souhaiter , et moi aussi ; vos esprits sont 
secs , et leur cœur s'en ressent ; le soleil boit toute leur humidité , 
et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous em- 
brasse mille fois ; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un 
de vos paquets la semaine passée : la Provence est devenue mon 
vrai pays ; c'est de là que viennent tous mes biens et tous mes 
maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience , c'est le 
jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une épigramme sur 
les vendredis, qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé ; il 
parlait aux dieux, et finissait : 

Multipliez les vendredis, 

Je vous quitte de tout le reste. 

A l'applicazione, signora. M. d' Angers 1 m'écrit des merveilles 
de vous ; il a fort vu M. d'Uzès 2 , qui ne peut se taire de vos perfec- 
tions ; vous lui êtes très-obligée de son amitié ; il en est plein , et la 
répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous 
aime très-parfaitement, la Mousse vous honore, et moi je vous 
quitte : ah! marâtre. Un mot aux chers Grignan. 

72. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche I er novembre 1671. 

Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme 
les trois autres , il en faut pleurer ; car, tout de bon, on ne peut 

1 Henri Arnauld , évoque d'Angers. 

2 Jacques Adhémar de Montcil , évêque d'Uzès , oncle de M. de Grignan. 



17S LETTRES 

écrire plus agréablement : vous faites un dialogue entre vous au- 
tres, qui vaut tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très - 
plaisamment. Pour vous , ma fille, je vous reconnais bien à con- 
sentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt qu'à demeurer avec 
vous toute sa vie ; cette éternité vous fait peur, comme à moi d'aller 
en litière avec quelqu'un ; je ne veux point vous dire la seule per- 
sonne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je suis fort aise de 
connaître Jacquemart et Marguerite 1 ;il me semble que je suis 
avec vous tous, et il me semble que je vous vois et M. de Coulanges. 
Il faut avouer que vous êtes une honnête femme de vous ajuster 
comme vous faites en Provence avec votre mari, et d'avoir passé neuf 
mois avec nous à Paris , comme une vraie demoiselle de Lorraine : 
vous souvient-il de ce manteau noir, dont vous nous honoriez tous 
les jours ? J'espère que je renouvellerai tous vos ajustements quand 
j'arriverai à Grignan. Je comprends , ma fille , la crainte que vous 
avez de perdre votre premier président* : votre imagination 
va vite, car il n'est point en danger : voilà les tours que me fait la 
mienne à tout moment ; il me semble toujours que tout ce que 
j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'échapper; et cela donne de tel< 
les tristesses à mon cœur, que si elles étaient continuelles comme 
elles sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur cela il faut faire 
des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Ni- 
cole n'est-il pas encore admirable là-dessus ? J'en suis charmée, je 
n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu 
au-dessus de l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour 
l'estime ou l'improbationdu monde; je suis moins capable que per- 
sonne de la comprendre; mais quoique dans l'exécution on se 
trouve faible , c'est pourtant un plaisir que de méditer avec lui , et 
de faire réflexion sur la vanité de la joie ou delà tristesse que nous 
recevons d'une telle fumée ; et à force de trouver ses raisonnements 
vrais, il ne serait pas impossible qu'on s'en servît dans certaines 
occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que nous en 
puissions faire , d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre 
cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre. 

M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien 
ri en récompense : rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. 

« C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux ligures qui frappent les heu- 
res à l'horloge du beffroi de cette ville. 
2 M. de Forbiu d'Oppède; il mourut le 14 novembre. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 173 

Je ne crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de par- 
ler de vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. 
Pour Adhémar, puisqu'il est méchant, je le chasserai; il est vrai 
qu'il a un régiment , et qu'il entrera par force. On me mande que 
ce régiment est une distinction agréable ; mais n'est-ce point aussi 
une ruine? Ce que je trouve de bon , c'est que le roi se soit souvenu 
du chevalier de Grignan , en absence ; plût à Dieu qu'il se souvînt 
aussi de son aîné, puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de 
fidèles serviteurs. On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme 
s'il n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé. 

J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, 
approchez- vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Gri- 
gnans. Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi 
d'aussi beaux effets qu'en M. de Grignan ; j'ai des liens de tous 
côtés , mais surtout j'en ai un qui est dans la moelle de mes os ; et 
que fera là-dessus M. Nicole ? Mon Dieu , que je sais bien l'admirer ! 
mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il nous 
veut inspirer ! Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de 
la tristesse de voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après 
l'autre ; il est vrai que vous avez votre mari , qui est aussi un visage 
de Paris. Ma lille , il ne faut point se laisser oublier dans ce pays- 
là, il faut que je vous ramène ; je vous en ferai demeurer d'accord . 

73, — DE M me DE SE VIGNE A M me DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671. 
Ah ! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrang8 
scène à Livry x , et que mon cœur fut dans une terrible presse : 
mais il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de cer- 
taines pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. Nicole, 
il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre ré- 
flexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous 
ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois , 
comme vous , qu'il faut un peu de grâce , et que la philosophie 
seule ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union 
avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant 
de choses , qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur 
ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fais , je recom- 
mence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. 

1 1! s'agit de la fausse couche de madame de Grignan. 

15. 



174 LETTRES 

Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre , qui se trouvent dans 
toutes les disputes, et que l'on couvre du beau nom de l'amour 
de la vérité , est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait 
pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu principalement 
que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de parler don- 
nent un certain éclat aux pensées ; cette expression m'a paru belle 
et nouvelle; le mot $ éclat est bien placé , ne le trouvez-vous pas? 
11 faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais votre garde 
pendant votre couche, ce serait notre fait : mais que puis-je vous 
faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; 
voilà mon emploi , et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous ser- 
viront de rien, mais qu'il «st impossible de n'avoir pas. Cependant 
j'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma 
chapelle, qui courent sur les solives , qui ne tiennent à rien , qui 
sont à tout moment sur le point de se rompre le cou , qui me font 
mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet 
de la Providence , que fait la cupidité ; et l'on remercie Dieu qu'il 
y ait des hommes qui , pour 12 sous , veuillent bien faire ce que 
d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. « O trop heureux 
« ceux qui plantent des choux! quand ils ont un pied à terre, l'au- 
<•• tre n'en est pas loin. » Je tiens ceci d'un bon auteur x . Nous avons 
aussides planteurs qui font des allées nouvelles, et dont je tiens moi- 
même les arbres, quand il ne pleut pas à verse; mais le temps 
nous désole , et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour nous porter 
à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous me 
contez sérieusement l'histoire $ Juger, elle est persuadée que rien 
n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle 
croyait d'abord que ce fût une folie de Coulanges , et cela se po u- 
vait très-bien penser; si vous lui en écrivez, que ce soit sur ce ton. 
M. de Louvigny , comme vous voyez , n'a pas eu laforce d'ache- 
ter la charge * de son père. Voilà M. de la Feuillade 3 bien établi ; 
je ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la for- 
tune. Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre 
petite fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. 
Que vousdirai-jede plus? Songez que je suis dans un désert ; jamais 

1 Rabelais, dans Panurge. 

2 De colonel des gardes françaises. 

3 François d'Aubusson , ducde la Feuillade , depuis maréchal de France , suc- 
céda au maréchal de Gramont. 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 175 

je n ai vu moins de monde que cette année. La Troche , que j'atten- 
dais , est malade. Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; 
et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma 
chère enfant, je suis à vous, sans aucune exagération ni fin de lettre, 
hasta la muerte inclusivement ; j'embrasse M. de Claudiopolis, 
et le colonel Adhémar, et le beau chevalier. Pour M. de Grignan , 
il a son fait à part. 

74. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers , dimanche II novembre 1671. 

Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous 
avec toutes les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être 
bon à quelque chose \ 11 me semble que l'état où je suis ne devrait 
point vous être entièrement inutile : cependant il ne vous sert de 
rien ; et de quoi pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? 
J'attends vendredi avec de grandes impatiences : voilà comme je 
suis à toujours pousser le temps avec l'épaule ; et c'est ce que je 
n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie, trouvant 
toujours que le temps marche assez , sans qu'on le hâte d'aller. 
Madame de la Fayette me mande qu'elle va vous écrire : je crois 
qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que la Marans entra 
l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole, tout effarée, 
ayant perdu la tramontane dès le premier pas ; elle prit la place 
de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle 
très-malapprise. v 

L'autre jour, Pomenars passa par ici : il venait de Laval , où il 
trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. 
C'est, lui dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait 
enlevé la fille de M. le comte de Créance; cet homme-là, sire, 
c'était lui-même. Il approcha , il trouva que le peintre l'avait mal 
habillé; il s'en plaignit : il alla souper et coucher chez le juge qui 
l'avait condamné : le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire ; il 
en partit cependant dès le grand matin , le jour d'après. 

Pour des devises , hélas , ma fille ! ma pauvre tête n'est guère en 
état de songer, ni d'imaginer : cependant , comme il y a douze 
heures au jour, et plus de cinquante à la nuit , j'ai trouvé dans 
ma mémoire une fusée poussée fort haut , avec ces mots : Che 
péri, pur clie s' innahi. Plût à Dieu que je l'eusse inventée! je 
la trouve toute faite pour Adhémar : Qu'elle périsse, pourvu qu'elle 



17C LETTRES 

s'élève ! Je crains de l'avoir vue dans ces quadrilles ; je ne m'en 
souviens pourtant pas précisément ; mais je la trouve si jolie, que 
je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je me souviens d'avoir vu 
dans un livre , au sujet d'un amant qui avait été assez hardi pour 
se déclarer, une fusée en l'air, avec ces mots : Da l'ardore l'ar- 
dlre r : elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne sais même si 
celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des devises ; je 
n'ai aucune lumière là-dessus ; mais en gros elle m'a plu ; et si elle 
était bonne , et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans un 
cachet , ce ne serait pas un grand mal ; il est difficile d'en faire de 
toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce 
demi-vers du Tasse, que je voulais employer à toute force, Faite 
non temo : j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un 
cachet avec un aigle qui approche du soleil , Faite non temo » ; il 
est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien; 
et je ne m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien. 

75. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1621. 

Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes der- 
nières lettres , c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne 
méritent pas tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'a- 
près avoir gardé celles que je vous écrivais quand vous faisiez des 
poupées , vous garderez encore celles-ci : mais il n'y a plus de 
cassettes capables de les contenir : hélas! il faudra des coffres. 

Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous 
dites -du nom tfÂdhémar. Enfin la seule rature de ses lettres , 
c'est à la signature 3 . Je suis bien empêchée pour le nom du régi- 
ment; je vous en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis 
pour Adhèmar, et que je voudrais le maintenir au péril de ma 
vie 4 ; mais je crains que nous ne soyons pas les plus forts. Pour la 
devise 5 , elle est jolie : 

1 Ma hardiesse vient de mon ardeur. 

2 Je ne crains pas de m'élever. 

3 Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhémar, et il 
n'avait pas encore l'habitude de le signer. 

4 Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait, dans la cava* 
lerie, 'régiments des gentilshommes, et qui portaient le nom des colonels. 

5 Le corps de cette devise était une fusée volante. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 177 

Che péri , pur che m' innalzi. 

Voilà le vrai discours d'un petit glorieux , d'un petit ambitieux , 
d'un petit téméraire , d'un petit impétueux, d'un petit maréchal 
de France. J'ai bien envie d'en savoir votre avis , et où je l'ai 
pêchée , car je ne crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan , ah ! 
je le crois ; je suis assurée qu'il aime mieux une grive que vous ; 
et sur ce pied-là , j'aime mieux un hibou que lui : qu'il s'examine , 
je l'aime comme il vous aime à proportion; je sais bien toujours 
qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais, mon enfant, n'ad- 
mirez-vous point les erreurs et les contre-temps que fait l'éloi- 
gnement? Je suis en peine de vous quand vous êtes en bonne 
santé ; et quand vous serez malade , une de vos lettres me redon- 
nera de la joie; mais cette joie ne peut être longue; car enfin il 
faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et qui 
me trouble avec raison , jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux 
accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc ? 
Avez-vous votre chirurgien? La petite Devilleme mande que vous 
le connaissez, c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puis- 
qu'il vous saigne ; et les jeunes gens n'ont guère d'expérience. 
Enfin je ne sais ce que je dis : mais ayez soin de vous par-dessus 
toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage ; pour moi, je 
suis d'une capacité qui me surprend. 

Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? 
Je me plante moi-même au milieu de la plaee, où personne ne me 
tient compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait 
vingt tours pour s'échauffer : l'abbé va et vient pour nos affaires; 
et moi , je suis là fichée avec ma casaque , à penser à la Provence ; 
car cette pensée ne me quitte jamais. Je voudrais bien apprendre 
ici les nouvelles de votre accouchement : la fatigue des chemins 
et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses qu'on 
puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom 
prendra Adhémar; je le trouve empêché : M. de Grignan défend 
Grignan , et a raison ; Rouville x défend l'autre ; il faudra se ré- 
duire au petit glorieux 2 . 

François, comte de Rouville, homme original , qui disait hautement la 
vérité. 

2 M. deGuilleragues disait que tous les Grignan étaient glorieux. On lui 
disait : Mais Adhémar l'est-il? Il répondit', glorieuset, voulant dire moins 
glorieux que les autres , mais pourtant glorieux ; et depuis on l'appela le pe- 
tit glorieux. 



I 78 LETTRES 

Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes ; oui , 
beaucoup : elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela 
fait une étoffe admirable. 

Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame 
de Leuville : l'une est plus riche que l'autre , mais l'autre est plus 
jolie que l'une. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle 
dure plus que nos états. Parlez-moi de votre santé ; et pour ce 
que vous appelez des fadaises, je ne trouve que cela de bon : hélas! 
si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler mes lettres sans les 
lire. Notre abbé vous embrasse paternellement; il vous conjure de 
faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous vou- 
drez faire , et de n'en point garder pour quand nous arriverons. 
Adieu , ma très-chère et très-aimable; je vous recommande ma 
vie. 

76. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671. 

Il m'est impossible , très-impossible de vous dire , ma chère 
fille , la joie que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui 
m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de 
M. de Grignan, je me suis doutée que vous étiez accouchée; mais 
de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main , 
c'était une étrange affaire. 11 y en avait pourtant une de vous du 
15 ; mais je la regardais sans la voir, parce que celle de M. de Gri- 
gnan me troublait la tête ; enfin je l'ai ouverte avec un tremble- 
ment extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter 
au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? 
Demandez au coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Sa- 
vez-vous donc ce que l'on fait? Le cœur se serre , et l'on pleure 
sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma très-belle , 
avec beaucoup déplaisir : ce sont des larmes d'une douceur qu'on 
ne peut comparer à rien, pas même auxjcies les plus brillantes. 
Comme vous êtes philosophe , vous savez les raisons de tous ces 
effets ; pour moi , je les sens, et je m'en vais faire dire autant de 
messes pour remercier Dieu de cette grâce , que j'en faisais dire 
pour la lui demander. Si l'état où je suis durait longtemps , la vie 
serait trop agréable ; mais il faut jouir du bien présent, les cha- 
grins reviennent assez tôt. Lj jolie chose d'accoucher d'un garçon, 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 179 

et de l'avoir fait nommer par la Provence ' ! voilà qui est à souhait. 
Ma fille , je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que 
vous m'avez écrites : elles m'ont donné l'achèvement d'une joie 
complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse 
est ravi. Adieu , mon ange ; j'ai bien d'autres lettres à écrire que la 
vôtre. 

77. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris , mercredi 23 décembre 167 1 . 

Je vous écris un peu de provision , parce que je veux causer un 
moment avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de 
mon arrivée, le petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré : 
vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire ré- 
ponse , parce que madame de la Fayette , madame de Saint-Géran , 
madame de Villars, me vinrent embrasser. Vous avez tous les 
étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de 
Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux 
qui ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus 
penser : voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su 
qu'il avait fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne 
le quittait pas d'un moment. On voulut le faire descendre de car- 
rosse à un endroit dangereux ; il répondit : Ces malheurs-là ne 
* ont pas faits pour moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du 
roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants 
Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son 
crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise , et il commençait 
à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il 
sut qu'on le menait à Pignerol , il soupira, et dit : Je suis perdu. 
On avait grand' pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait : 
il faut avouer aussi qu'elle est extrême. 

Le roi envoya quérir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui 
dit : « Je vous donne le gouvernement de Berri , qu'avait Lauzun. » 
Marsillac répondit : « Sire , que Votre Majesté , qui sait mieux les 
« règles de l'honneur que personne du monde , se souvienne , s'il 
« lui plaît, que je n'étais pas ami de Lauzun ; qu'elle ait la bonté 
« de se mettre un moment à ma place, et qu'elle juge si je dois 
« accepter la grâce qu'elle me fait. — Vous êtes , dit le roi, trop 

1 II fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays do Provence, et nommé 
Louis- Provence. 



f 80 LETTRES 

« scrupuleux ; j'en sais autant qu'un autre là-dessus ; mais vous 
« n'en devez faire aucune difficulté. — Sire , puisque Votre Ma- 
« jesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la remercier. — 
« Mais , dit le roi , je vous ai donné une pension de douze mille 
« francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux. 
'< — Oui, sire, je la remets entre vos mains. — Et moi, dit le 
« roi , je vous la donne une seconde fois , et je m'en vais vous faire 
« honneur de vos beaux sentiments. » En disant cela , il se tourne 
vers ses ministres , leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et 
dit : « J'admire la différence : jamais Lauzun n'avait daigné me 
« remercier du gouvernement de Berri ; il n'en avait pas pris les 
« provisions; et voilà un homme pénétré de reconnaissance. » 
Tout ceci est extrêmement vrai , M. de la Rochefoucauld vient de 
me le conter. J'ai cru que vous ne haïriez pas ces détails ; si je me 
trompais , mandez-le-moi. Ce pauvre homme est très-mal de sa 
goutte , et bien pis que les autres années : il m'a bien parlé de vous ; 
il vous aime toujours comme sa lille. Le prince de Marsillac ni'est 
venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant. 

J'ai vu M. de Mesmes , qui enfin a perdu sa chère femme ; il a 
pleuré et sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir 
mes larmes. Toute la France a visité cette maison ; je vous conseille 
de lui faire vos compliments ; vous le devez, parle souvenir de Livry 
que vous aimez encore. 

Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point 
que vous me le dites ? Je ne les sens point telles en sortant de mes 
mains ; je crois qu'elles le deviennent quand elles ont passé par 
les vôtres : enfin, ma chère enfant, c'est un grand bonheur que 
vous les aimiez ; car, de la manière dont vous en êtes accablée, vous 
seriez fort à plaindre si cela était autrement. M. de Coulanges est 
bien en peine de savoir laquelle de vos madames y prend goût : 
nous trouvons que c'est un bon signe pour elle ; car mon style est 
si négligé , qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour 
pouvoir s'en accommoder. 

J'ai envoyé quérir Pecquet pour discourir de la petite vérole de 
votre enfant ; il en est épouvanté; mais il admire sa force d'avoir 
pu chasser ce venin, et croit qu'il vivra cent ans, après avoir si bien 
commencé. 

J'ai enfin pris eourage, j'ai causé douze heures avec Coulanges « ; 

1 M. de Coulanges arrivait de Provence avec une femme de chambre de 
M"" de Grigaan , nommée Cateau. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 181 

je ne comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand 
bonheur que le hasard m'ait fait loger chez lui. Çà, courage! mou 
cœur, point de faiblesse humaine! et, en me fortifiant ainsi , j'ai 
passé par-dessus mes premières faiblesses. Mais Cateau m'a mise 
encore une fois en déroute; elle entra, il me sembla qu'elle me 
devait dire : — Madame, madame vous donne le bonjour; elle vous 
prie de la venir voir. — Elle me reparla de tout votre voyage, et 
que quelquefois vous vous souveniez de moi. Je fus une heure assez 
impertinente : je m'amuse à votre lille ; vous n'en faites pas grand 
cas , mais nous vous le rendons bien : on m'embrasse, on me con- 
naît, on me crie, on m'appelle. Je suis maman tout court ; et de 
celle de Provence , pas un mot. 

Le roi part le 5 janvier pour Châlons , et doit faire plusieurs 
autres tours: quelques revues chemin faisant; le voyage sera de 
douze jours, mais les officiers et les troupes iront plus loin : pour 
moi , je soupçonne encore quelque expédition comme celle de la 
Franche-Comté. Vous savez que le roi est un héros de toutes les 
saisons 1 . Les pauvres courtisans sont désolés ; ils n'ont pas un sou. 
Brancas me demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point 
prêter sur gages , et m'assura qu'il n'en parlerait point , et qu'il 
aimerait mieux avoir affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie 
de lui apprendre quelques-uns des secrets de Pomenars, pour sub- 
sister honnêtement: enfin, ils sont abîmés. Voilà Châtillon, que 
j'exhorte à vous faire un impromptu ; il me demande huit jours , et 
je l'assure déjà qu'il ne sera que réchauffé, et qu'il le tirera du 
fond de cette gibecière que vous connaissez. Adieu , belle comtesse, 
il y a raison partout; cette lettre est devenue un juste volume. 
J'embrasse le laborieux Grignan, le seigneur Corbeau 2 , le pré- 
somptueux Adhémar, et le fortuné Louis-Provence , sur qui tous 
les astrologues disent que les fées ont soufflé. E con questo mi 
raccommando. 

78. — DE M me DE SÉVJGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

« A Paris, le jour de Noël , vendredi 1671 . 

Le lendemain que j'eus reçu votre lettre , M. le Camus me vint 
voir : je l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins , le zèle et 
l'application de M. de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa 

1 C'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle de Scudéri. 

2 Le coadjuteur d'Arles. 

MAD. DE SÉViCNÉ. f X> 



182 LliTTllES 

Majesté. M. deLavardin , qui vint aussi , m'assura qu'il en rendrait 
compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux 
hommes plus propres à mon dessein, c'est la basse et le dessus. 
Le soir, j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa chambre; 
nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes 
choses, et le dessein qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer 
l'assemblée , et de faire sentir en quelque autre occasion ce que 
c'est de ne pas obéir. 

Au reste , ma fille , j'ai le cœur serré , et très-serré , de ne point 
vous avoir ici : je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un 
que j'aimasse autant que vous, je serais consolée de votre absence; 
mais je n'ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en appro- 
che : mille choses imprévues me font souvenir de vous par-des- 
sus le souvenir ordinaire, et me mettent en déroute. Je suis en 
peine de savoir où vous irez après votre assemblée. Aix et Arles 
sont empestés de la petite vérole, Grignan est bien froid, Salon 
est bien seul ; venez dans ma chambre , ma chère enfant , vous y 
serez très-bien reçue. Adieu , vous en voilà quitte pour cette fois; 
ce ne sera point ici un second tome , je ne sais plus rien : si vous 
vouliez me faire des questions , on vous répondrait. J'ai été cette 
nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue; on dit qu'il s'est 
mis à dépeindre les gens , et que l'autre jour il fit trois points de 
la retraite de Trévilîe l ; il n'y manquait que le nom, mais il n'en 
était pas besoin : avec tout cela on dit qu'il passe toutes les mer- 
veilles passées , et que personne n'a prêché jusqu'ici. Mille compli- 
ment aux Grignans. 

79. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, le I er jour de l'an 1672. 

J'étais hier au soir chez M. d'Uzès : nous résolûmes de vous en- 
voyer un courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui 
le succès de son audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait 
que j'y menasse madame de Coulanges 2 ; mais comme il est dix 
heures du soir, et que je n'ai point de ses nouvelles ,"je vous écris 
tout simplement : M. d Uzès aura soin de vous instruire de ce qu'il 
a fait. 11 faut tacher d'adoucir les ordres rigoureux , en faisant 

1 L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'être honorable à M. rie Trévilîe. 
> Madame de Coulantes était nièce de la femme rie M- le Tellier, ministre 
d'État, et depuis chancelier de France. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 183 

voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi , 
que de le rendre odieux à la province : et quand on serait obligé 
d'envoyer des ordres , il y a des gens sages qui disent qu'il en fau- 
drait suspendre l'exécution jusqu'à la réponse de Sa Majesté, à la- 
quelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un homme qui est sur 
les lieux , et qui voit que , pour le bien de son service , il faut tâcher 
d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois. Si vous saviez 
comme certaines gens blâment M. de Grignan pour avoir trop peu 
considéré son pays , en comparaison de l'obéissance qu'il voulait 
établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le 
monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui 
admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les diffi- 
cultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le 
voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent 
toujours à Metz. Sévigné y est déjà ; la Trousse s'en va ; tous deux 
plus chargés de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà 
l'archevêque dePteims qui commence par vous faire mille compli- 
ments très-sincères ; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père au- 
jourd'hui : il m'assure encore que le roi est très-content de votre 
mari ; qu'il reçoit le présent de votre province ; mais que , pour n'a- 
voir pas été obéi ponctuellement, il envoie des lettres de cachet 
pour exiler des consuls : on ne peut en dire davantage par la poste. 
Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné 
pour le service de Sa Majesté ; mais il faut tâcher aussi de ménager 
un peu les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire 
obéir au roi dans ce pays-là. 

M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui , que si la 
lettre que vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne , c'est que 
vous ne vous y connaissez pas : il a raison, cette lettre est très- 
agréable et très-spirituelle : en voilà la réponse. Adieu , ma chère 
comtesse; je pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de 
vous servir pour amuser ma tendresse. 

80. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN, 

A Paris, mardi 5 janvier 1672. 
Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de 
Hollande * : il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de 

1 Cet ambassadeur était Pierre Grotius , fils de l'auteur du Droit de la guerre 
et de la paix. Louis XIV allait faire la guerre à la Hollande, conjointement 



184 LETTRES 

Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. 
L'ambassadeur présenta sa lettre au roi , qui ne la lut pas , quoique 
le Hollandais proposât d'en faire la lecture : le roi lui dit qu'il en 
savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'am- 
bassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient 
dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés scrupu- 
leusement , pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa 
Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cepen- 
dant ils entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait 
que pour fondre sur eux ; qu 'ils étaient prêts de satisfaire Sa Ma- 
jesté dans tout ce qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la sup- 
pliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs 
avaient eues pour eux, et auxquelles ils devaient toute leur grandeur. 
Le roi prit la parole , et dit, avec une majesté et une grâce merveil- 
leuse , qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui ; qu'il avait 
cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre ; et que 
c'est ce qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur 
la terre, afin d'être en état de se défendre ; qu'il lui restait encore 
quelques ordres à donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trou- 
verait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son 
État ; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par un signe de 
tête , qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée con- 
forme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par 
assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait, pourvu 
qu'il ne leur en coûtât point de se brouiller avec leurs alliés. 

Ce même jour , M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régi- 
ment des gardes , et prêta le serment entre les mains d'un maré- 
chal de France , comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent , 
dit lui-même au régiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade 
pour mestre de camp, et lui mit la pique à la main , chose qui ne 
se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi ; mais Sa 
Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne manquât à cette 
cérémonie. 

MM. Dangeau et Langlée • ont eu de grosses paroles , à la rue 
des Jacobins , sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, 
Langlée repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas 

avec le roi d'Angleterre Charles , aux termes du traité d'alliance que Madame 
avait négocié au mois de juin 1670. 

1 Langlée était un homme d'une naissance ohscure, qui s'était introduit à la 
cour par l'intrigue , et en y jouant très-gros jeu . 



DE MADAME DE SEVIGNE. , 185 

qu'il était Dangeau , et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde 
d'un homme redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux 
tort, et les reproches furent violents et peu agréables pour l'un et 
pour l'autre. Langlée est fier et familier au possible; il jouait 
l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont , qui lui dit , sur 
quelques manières un peu libres : « M. de Langlée , gardez ces 
« familiarités-là pour quand vous jouerez avec le roi. » 

Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre 
sa charge x ; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le 
monde croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer 
ses dettes , pour se retirer, et songer uniquement à l'affaire de son 
salut. 

M. le procureur général de la cour des aides (Nicolas le Camus) 
est premier président de la même compagnie : ce changement est 
grand pour lui ; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et 
que celui qui n'écrira pas écrive un mot dans la lettre de celui qui 
écrira. Le président de Nicolaï est remis dans sa charge 2 . Voilà 
donc ce qui s'appelle des nouvelles. 

8t. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , mercredi 6 janvier 1672. 

Enfin , ma chère fille , vous ne voulez pas que je pleure de vous 
voir à mille lieues de moi ; vous ne sauriez pourtant empêcher que 
cet ordre de la Providence ne me soit bien dur et bien sensible : 
je ne m'accoutumerai de longtemps à cet éloignement : je coupe 
court , parce que je ne veux point m'embarquer à vous dire les sen- 
timents de mon cœur là-dessus : je ne veux point vous donner un 
mauvais exemple , ni ébranler votre courage par le récit de mes 
faiblesses ; conservez toute votre raison ; jouissez de la grandeur de 
votre âme , pendant que je m'aiderai , comme je pourrai , de toute 
la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saiut-Germain , la reine 
m'attaqua la première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai 
coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos 
du vôtre ; puis on parla de mon voyage de Provence , un mot sur 
celui de Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de 
m'y avoir trouvée : nous étions là toutes deux. Pour Monsieur, 
il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous , et m'ordonna 

1 De premier maître d'hôtel du roi . 

* De premier président de la chambre des comptes . 



f 86 LETTRES , 

très-sérieusement de vous faire ses compliments, et de vous dire 
la joie qu'il avait de votre joli accouchement : il appuya sur cela 
d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait 
s'attacher à votre service , étant las , comme on dit , d'adorer range 
( madame de Grancey ) : je fis de telles offres le cas que je devais. 
Je trouvai Madame mieux que je ne pensais , mais d'une sincérité 
charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec 
Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compli- 
ments qu'on me fit , et à vous aussi ; et de tout cela , autant en 
emporte le vent : on est ravi de revenir chez soi. Madame de Riche- 
lieu me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fati- 
gues de la cour ont rabaissé son caquet ; son moulin me parut en 
chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez moi ? des Pro- 
vençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on? de madame de 
Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite : 
vous dites qu'elle me fait souvenir de vous , c'est bien dit ; vous vou- 
lez bien au moins que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. 
Je monte en carrosse, où vais-je? chez madame de Valavoire; pour 
quoi faire ? pour parler de Provence, de vos affaires et de vos com- 
missions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges disait l'autre 
jour : Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours en présence 
de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne , vous avez peur 
que je ne sois ridicule ; non , ne craignez rien ; on ne peut l'être avec 
une si agréable folie ; et de plus, c'est que je me ménage selon les 
lieux, les temps , et les personnes avec qui je suis ; et l'on jurerait 
quelquefois que je ne songe guère à vous : ce n'est pas, où je suis le 
plus en liberté. 

Je reçois votre lettre du 30 : vous me déplaisez, mon enfant , en 
parlant, comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir 
prenez-vous à dire du mal de votre esprit , de votre style ? à vous 
comparer à la princesse d'Harcourt I ? Où pêchez-vous cette fausse 
et offensante humilité? Elle blesse mon cœur, elle offense la jus- 
tice, elle choque la vérité; quelles manières! ah, ma bonne! chan- 
gez-les , je vous en conjure , et voyez les choses comme elles sont : 
si cela est , vous n'aurez plus qu'à vous défendre de la vanité, et 
ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre 
maigreur me tue : hélas ! où est le temps que vous ne mangiez 

» Fille 'lu duc de Branca* le distrait. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 187 

qu'une tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être 
trop grasse ? 

On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et 
madame Scarron ' se souvint avec combien d'esprit vous aviez sou- 
tenu autrefois une mauvaise cause , à la même place , et sur le même 
tapis où nous étions : il y avait madame de la Fayette , madame Scar- 
ron, Segrais, Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues , Brancas. 
Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous valez : tout est en- 
core vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez 
reine , le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la 
vie qu'on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu'on soupire tou- 
jours. Vous savez bien queLauzun , en entrant en prison , dit : In 
sœcula sœculorum ; et je crois qu'on eût répondu ici en certain 
endroit , amen, et en d'autres , non. Vraiment , quand il était jaloux 
de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui marchait sur la 
main 2 : et que n'a-t-il pas fait à d'autres ? Ah ! quelle folie de faire 
des péchés de cent dix lieues loin ! 

Votre enfant est jolie ; elle a un son de voix qui m'entre dans le 
cœur : elle a de petites manières qui plaisent , je m'en amuse et 
je i'aime ; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais 
vous passer par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus 
vive tendresse de mon cœur. 

82. — DE M » e DE SÉVIGNÉ A M me DE GEIGNAN. 

A Paris, mercredi 13 janvier 1672. 
Eh! mon Dieu , ma tille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez- 
vous à dire du mal de votre personne , de votre esprit ; à rabaisser 
votre bonne conduite ; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté 
pour songer à vous ? Quoique assurément vous ne pensiez point 
tout cela J'en suis blessée, vous me fâchez; et quoique je ne dusse 
peut-être pas répondre à des choses que vous dites en badinant, je 
ne puis m'empêcher de vous en gronder, préférablement à tout ce 
que j'ai à vous mander. Vous êtes bonne encore quand vous dites 

1 Françoise d'Aubigné, depuis marquise de Maintenon. 

2 Elle était iille du maréchal de G r amont. Un jour à Saint-Cloud, chez 
Madame, madame de Monaco était assise sur le parquet, à cause de la grande 
chaleur; et Lauzun, qui en était amoureux, la soupçonnant d'être favorable 
au roi , dans un accès de jalousie lit exprès de lui marcher sur la main , sans 
qu'elle osât se plaindre. 



188 LETTRES 

que vous avez peur des beaux esprits : hélas! si vous saviez qu'ils 
sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés de 
leurs personnes , vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui. 
Vous souvient-il combien vous en étiez quelquefois excédée? Pre- 
nez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets; c'est un 
effet assez ordinaire. 

Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron : elle a l'es- 
prit aimable et merveilleusement droit ; c'est un plaisir que de l'en- 
tendre raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle 
connaît bien. Les désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt (.ans le 
temps que sa place paraissait si miraculeuse ; les rages continuelles 
deLauzun, les noirs chagrins ou les tristes ennuis des dames de 
Saint-Germain , et peut-être que la plus enviée {madame de Montes- 
pan) n'en est pas toujours exempte : c'est une plaisante chose que 
de l'entendre causer sur tout cela. Ces discours nous mènent quel- 
quefois bien loinde moralité en moralité, tantôt chrétienne, et tantôt 
politique. Nous parlons très-souvent de vous; elle aime votre esprit 
et vos manières ; et quand vous vous retrouverez ici , vous n'aurez 
point à craindre de n'être pas à la mode. 

Mais écoutez la bonté du roi , et songez au plaisir de servir un si 
aimable maître. 11 a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son 
cabinet, et lui a dit : « Monsieur le maréchal, je veux savoir pour- 
« quoi vous me voulez quitter: est-ce dévotion? est-ce envie de vous 
« retirer ? est-ce l'accablement d e vos dettes ? Si c'est le dernier J'y veux 
« donner ordre, et entrer dans le détail de vos affaires. » Le maré- 
chal fut sensiblement touché de cette bonté. « Sire, dit-il, ce sont 
« mes dettes; je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns 
« de mes amis qui m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé 
« bien ! dit le roi , il faut assurer leur dette : je vous donne cent 
« mille francs de votre maison de Versailles , etun brevet de retenue 
« de quatre cent mille francs, qui servira d'assurance, si vous 
« veniez à mourir ; vous payerez les arrérages avec les cent mille 
« francs; cela étant, vous demeurerez à mon service. » En vérité, 
il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas obéir à un maître 
qui entre avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses domesti- 
ques : aussi le maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa place 
et comblé de bienfaits. Tout ce détail est vrai. 

Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à 
Saint-Germain. Le roi a une application à divertir Madame , qu'il 



DE MADAME DE SEVIGNE. 189 

n'a jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle 
Bajazet, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas empirando 
comme les autres. M. de Tallard ' dit qu'elle est autant au-dessus des 
pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de celles 
de Boyer : voilà ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir les 
vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles. 

Du bruit de Bajazet mon àme importunée 2 , 
fait que je veux aller à la comédie ; enfin nous en jugerons. 

J'ai été à Livry ; hélas ! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu 
parole , et que j'ai songé tendrement à vous ! Il y faisait très-beau, 
quoiquetrès-froid ; mais le soleil brillait; tous les arbres étaient parés 
de perles et de cristaux : cette diversité ne déplaît poiut. Je me pro- 
menai fort : je fus le lendemain dîner à Pomponne : quel moyen de 
vous redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. 
de Pomponne sera ici dans quatre jours ; ce serait un grand chagrin 
pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires 
de Provence : tout de bon , il ne m'écouterait pas; vous voyez que 
je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. 
d'Uzès ; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes ; je n'ai jamais vu 
un homme, ni d'un meilleur esprit , ni d'un meilleur conseil : je 
l'attends pour vous parler de ce qu'il aura fait à Saint-Germain. 

Vous me priez de vous écrire de grandes lettres ; je pense que 
vous devez en être contente ; je suis quelquefois épouvantée de leur 
immensité : ce sont toutes vos flatteries qui me donnent cette con- 
fiance. Je vous conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, 
et ne passez point d'une extrémité à l'autre. De bonne foi ; prenez 
du temps pour vous rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dia- 
logues et par votre voisinage. 

83. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M n,c DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672. 
Je vous ai écrit ce matin , ma fille , par le courrier qui vous porte 
toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affai- 
res de Provence ; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il 
ne soit pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. 

1 Qui fut depuis maréchal de France. Il était fils de madame de la Baume 

2 Parodie de ce vers d'Alexandre. 

Du bruit de ses exploits mon âme importunée... 

Acte I er . scène a. 



190 LETTRES 

Tout de bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le 
dites : pourquoi voudriez-vous me tromper en vous trompant vous- 
même? Mais si par hasard cela n'était pas , vous seriez à plaindre 
de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres : 
les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre 
belle âme : c'est L'anglade qui dit, la belle âme, pour badiner; mais, 
de bonne foi , vous l'avez fort belle ; ce n'est peut-être pas de ces 
âmes du premier ordre, comme chose 1 , ce Romain qui , pour tenir 
sa parole , retourna chez les Carthaginois , où il fut pis que mar- 
tyrisé; mais, au-dessous , vous pouvez vous vanter d'être du pre- 
mier rang : je vous trouve si parfaite et dans une si grande répu- 
tation , que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous 
prier de soutenir toujours votre raison par votre courage, et votre 
courage par votre raison. 

La pièce de Racine m'a paru belle , nous y avons été ; ma belle- 
fille * m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que 
j'aie jamais vue : elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; 
et moi , qu'on croit assez bonne pour le théâtre 3 , je ne suis pas 
digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de 
près , et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa 
présence ; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazef est 
beau ; j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la 
passion, etde la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve 
pourtant, à mon petit sens , qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et 
pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, 

que votre idée était au-dessus de Appliquez, et ressouvenez-vous 

de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera , je ne dis 
pas surpassera , je dis que rien n'approchera des divins endroits de 
Corneille. Il nous lut l'autre jour , chez M. de la Rochefoucauld , 
une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine *. Je voudrais ce- 
pendant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous 

1 M. de Sauvebeuf , rendant compte à M. le Prince d'une négociation pour 
laquelle il était allé eu Espagne, lui disait : Chose, chose, le roi d'Espagne, m'a 
dit, etc. 

2 Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmèlé, que son fils avait 
aimée. 

3 On voit par là que madame de Sévigné jouait très-bien la comédie en so- 
ciété. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de Fresnes , dans la lettre du 
1 er août 1667. 

4 Cette pièce ne pouvait être Pulchérie, représentée en 1672. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 191 

seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, 
puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre belle- 
sœur; vous auriez vu lésante.? (les demoiselles de Grancey) devant 
vous, et la Bordeaux 1 , qui était habillée en petite mignonne. M. 
le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son 
nez dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire 
pendre , quelque résistance qu'il y fasse ; tout le bel air était sur le 
théâtre: le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de 
Guiche ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai 
vu deux fois ce comte chez M. de la Rochefoucauld ; il me parut 
avoir bien de l'esprit , et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire. 
Voilà notre abbé, chez qui je suis , qui vous mande qu'il a reçu 
le plan de Grignan, dont il est très-content : il s'y promène déjà 
par avance ; il voudrait bien en avoir le profil ; pour moi, j'attends 
à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille compliments à 
vous faire de tous ceux qui ont entendu les agréables paroles du roi 
pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient la première, 
elle a pensé mourir. Adieu , mon enfant. Que vous dirai-je de mon 
amitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la 
ronde , depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses ? 
J'embrasse Y admirable Grignan, le prttde/i^coadjuteur, et le pré- 
somptueux Adhémar : n'est-ce pas là comme je les nommais 
l'autre jour ? 

84. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , mercredi 20 janvier 1672. 
Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues , corrigées 
et augmentées ; c'est de sa part que je vous les envoie : il y en a de 
divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait 
comme vous les entendrez v II y a un démêlé entre l'archevêque de 
Paris 2 et l'archevêque de Reims : c'est pour une cérémonie. Paris 
veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il 
n'en fera rien : on dit que ces deux hommes ne s'accorderont ja- 
mais bien , qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre : ils seront 
donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Bw- 
gia , jésuite ; toute la musique de l'Opéra y fait rage : il y a des lu- 

1 Dont la lille fut mariée au comte de Fontaine-Martel , premier écuyer de la 
demoiselle d'Orléans. 
, 2 Harlay de Champ va 11 on. 



192 LETTRES 

mières jusque dans la rue Saint- Antoine; on s'y tue. Le vieux Mé- 
rinville ' est mort sans y être allé. 

Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que 
vous avez de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant 
ma lettre infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela : 
j'en tremblai , sans dessein toutefois de me corriger; et, me tenant 
à ce que vous m'en dites , je ne vous épargnerai aucune bagatelle, 
grande ou petite , qui vous puisse divertir ; pour moi , c'est ma vie 
et mon unique plaisir que le commerce que j'ai avec vous ; toutes 
choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de votre petit 
frère : il a bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un 
temps infini : j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se 
trouve que mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieil- 
lesse : je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme 
elle m'appelle, comme elle m'embrasse; elle n'est point belle, 
mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle est 
blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de 
votre fils ; j'en suis fort aise ; on ne saurait avoir trop de fantaisies , 
musquées ou point musquées , il n'importe. 

Il y a demain un bal chez Madame ; j'ai vu chez Mademoiselle 
l'agitation des pierreries : cela m'a fait souvenir de nos tribulations 
passées , et plût à Dieu y être encore ! Pouvais-je être malheureuse 
avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir : M. Nicole , ayez 
pitié de moi, et me faites bien envisager les ordres de la Provi- 
dence. Adieu , ma chère fille ; je n'oserais dire que je vous adore, 
mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la 
mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis, parles 
aimables et douces assurances de la vôtre. 

85. — DE M me DE SÉV1GNÉ AM me DE GRIGNAN. 

A Paris, Vendredi 22 janvier 1672, 
à dix heures du soir. 

Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le 
petit coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si 
vous ne voulez pas être jalouse , je ne sais que vous dire : c'est 
la plus aimable enfant que j'aie jamais vue : elle est vive , elle est 
gaie, elle a de petits desseins et de petites façons qui plaisent tout 

> François Desmonliers, comte de Mérinville, qui avait été lieutenant gé- 
néral du gouvernement de Provence. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 193 

a fait. J'ai été aujourd'hui chez Mademoiselle , qui m'a envoyé 
dire d'y aller; Monsieur y est venu, il m'a parlé de vous, il m'a 
assuré que rien ne pouvait tenir votre place au bal ; il m'a dit que 
votre absence ne devait pas m'empêcher d'aller voir son bal ; c'est 
justement de quoi j'ai grande envie. Il a été fort question de la 
guerre, qui est enfin très -certaine. Nous attendons la résolution de 
la reine d'Espagne r ;et, quoi qu'elledise, nous voulons guerroyer : 
si elle est pour nous , nous fondrons sur les Hollandais; si elle est 
contre nous, nous prendrons la Flandre : et quand nous aurons 
commencé la noise, nous ne l'apaiserons peut-être pas aisément. 
Cependant nos troupes marchent vers Cologne. C'est M. de Luxem- 
bourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques mouvements en 
Allemagne. 

J'ai fort causé avec M. d'Uzès : notre abbé lui a parlé de très- 
bonne grâce du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan a : il faut 
tenir cette affaire très-secrète ; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle 
roule; car on ne peut obtenir de Sa Majesté les agréments néces- 
saires que par son moyen. On mé dit en rentrant ici que le che- 
valier de Grignan a la petite vérole chez M. d'Uzès : ce serait un 
grand malheur pour lui, un grand chagrin pour ceux qui l'aiment , 
et un grand embarras pour M. d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir 
dans toutes les choses où l'on a besoin de lui : voilà qui serait di- 
gne de mon malheur ordinaire. 

Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus par- 
ler des vôtres , de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour 
louanges; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas 
dire la vérité : vous avez des pensées et des tirades incomparables, 
il ne manque rien à votre style : d'Hacqueville et moi , nous étions 
ravisde lire certains endroits brillants; et même dans vos narrations, 
l'endroit qui regarde le roi , votre colère contre Lauzun et contre 
Févêque , ce sont des traits de maître : quelquefois j'en donne aussi 
une petite part à madame de Villars; mais elle s'attache aux ten- 
dresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez 
point que je montre vos lettres mal à propos ; je sais parfaitement 

1 Anne-Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV, roi d'Espagne, et mère de 
Charles II, qui ne fut déclaré majeur qu'en 1676, et dont les États étaient alors 
gouvernés par la reine sa mère, assistée de six conseillers nommés par le 
feu roi. 

2 II parait que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner l'abbaye de Livry en 
Saveur de l'abbé de Grignan. 



194 LETTRES 

bien ceux qui en sont dignes , et ce qu'il en faut dire ou cacher. 
Écoutez, ma fille , une bonté et une douceur charmante du roi 
votre maître ; cela redoublera bien votre zèle pour son service. 11 
m'est revenu de très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier ■ 
demanda une petite abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis ; il 
en fut refusé , et sortit fâché de chez le roi , en disant : // n'y a que 
les ministres et les maîtresses qui aient du pouvoir en ce pays. 
Ces paroles n'étaient pas trop bien choisies ; le roi les sut : il fit 
appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceur son empor- 
tement , le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de 
lui, et le lendemain il fit madame de Crussol 2 dame du palais : 
je vous dis que voilà des conduites de Titus : vous pouvez juger si 
le gouverneur a été confondu , aussi bien que l'évêque , qui vous 
doit sa députation. Ces manières de se venger sont bien cruelles. 
Le roi a raccommodé l'archevêque de Reims avec l'archevêque 
de Paris. Que vous dirai-je encore ? ma pauvre tante est accablée 
de mortelles douleurs ; cela me fait une tristesse et un devoir qui 
m'occupent. 

86. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, 
jour de saint François de Sales, et jour que vous fûtes 
mariée. Voilà ma première radoterie; c'est que je fais 
des bouts de l'an de tout. 

Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai 
pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amè- 
rement : la pensée m' en fait encore tressaillir. Il y a une bonne heure 
que je me promène toute seule dans le jardin : toutes nos sœurs sont 
à vêpres, embarrassées d'une méchante musique; et moi, j'ai eu 
l'esprit de m'en dispenser. Ma chère enfant , je n'en puis plus ; vo- 
tre souvenir me tue en mille occasions : j'ai pensé mourir dans ce 
jardin , où je vous ai vue si souvent : je ne veux point vous dire en 
quel état je suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point 
dans la faiblesse humaine; il y a des jours, des heures, des mo- 
ments où je ne suis pas la maîtresse : je suis faible, et ne me pique 
point de ne l'être pas : tant y a , je n'en puis plus , et , pour m'ache- 
ver, voilà un homme que j'avais envoyé chez le chevalier de Gri- 

1 Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de Louis XIV. 

2 Fille de M- de Montausier. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 195 

gnan , qui me dit qu'il est extraordinairement mal : cette pitoyable 
nouvelle n'a pas séché mes yeux. Je.crois qu'il dispose en votre fa- 
veur de ce qu'il a : gardez-le , quoique ce soit peu, pour une marque 
de sa tendresse , et ne le donnez point , comme votre cœur le vou- 
drait : il n'y a pas un de vos beaux-frères qui, à proportion, ne 
soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le déplaisir que j'ai 
dans la vue de cette perte. Hélas ! un petit aspic, comme M. de 
H ohan, revient de la mort: et cet aimable garçon, bien né, bien 
fait , de bon naturel , d'un bon cœur, dont la perte ne fait de bien 
à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne 
l'aurais pas abandonné ; je ne crains point son mal , mais je ne fais 
pas sur cela ma volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres 
écrites plus tard , qui vous parleront plus précisément de ce mal- 
heur : pour moi , je me contente de le sentir. 

Hier au soir, madame du Fresnoi x soupa chez nous : c'est une 
nymphe, c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la 
Fayette et moi , nous voulûmes la comparer à madame de Grignan , 
et nous la trouvâmes cent piques au-dessous , non pas pour l'air ni 
pour le teint ; mais ses yeux sont étranges , son nez n'est pas com- 
parable au vôtre , sa bouche n'est point fine , la vôtre est parfaite ; 
et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que je trouve qu'elle 
ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien : il est im- 
possible de se la représenter parlant communément et d'affection 
sur. quelque chose. Pour votre esprit , ces dames ne mirent aucun 
degré au-dessus du vôtre, et votre conduite , votre sagesse , votre 
raison , tout fut célébré : je n'ai jamais vu une personne si bien 
louée ; je n'eus pas le courage de faire les honneurs de vous } ni de 
parler contre ma conscience. 

On dit que le chancelier est mort ; je ne sais si on donnera les 
sceaux avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est 
très-affligée de la mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de Saint- 
Denis. Mon enfant , on ne peut assez se conserver , et grosse , et 
en couche, ni assez éviter d'être dans ces deux états, je ne parle 
pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre sera courte : je 
ne puis rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas besoin de 
ma tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies, 
ne vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites 

1 Femme d'Élie du Fresnoi, premier commis de M. de Louvois, dont elle 
était la maîtresse, et qui lit créer pour elle la charge de dame du lit de la reine. 



1 96 LETTRES 

sur le plaisir que vous donne leur longueur ; vous n'oseriez plus 
vous en plaindre. Je vous embrasse mille fois , et m'en retourne 
à mon jardin, et puis à un bout de salut , et puis chez des malades 
qui sont aussi chagrins que moi. 

Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Sei- 
gneur. 

87. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 3 février 1672. 

J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne ■ : il 
faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous 
dire la joie que nous eûmes de nous revoir , et comme nous pas- 
sions à la hâte sur mille chapitres , que nous n'avions pas le temps 
de traiter à fond. Enfin je ne l'ai point trouvé changé; il est tou- 
jours parfait ; il croit que je vaux plus que je ne vaux effective- 
ment : son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait l'obliger 
plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses : mille au- 
tres raisons , à ce qu'il dit, lui donnent ce même désir, et sur- 
tout il se trouve que j'ai le gouvernement de Provence sur les bras ; 
c'est un prétexte admirable pour avoir bien des affaires ensemble : 
voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé. Je lui parlai à loi- 
sir de l'évêque ; il sait écouter aussi bien que répondre , et crut ai- 
sément le plan que je lui fis des manières du prélat; il ne me parut 
pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire 
le gouverneur : il me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fal- 
lait dire : il me donne toujours de l'esprit ; le sien est tellement 
aisé, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on 
parle heureusement de tout ce qu'on pense : je connais mille gens 
qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de 
nouvelles douceurs , dont vous êtes prodigue pour moi , je sortis 
avec une joie incroyable , dans la pensée que cette liaison avec lui 
vous serait très-utile ; nous sommes demeurés d'accord de nous 
écrire ; il aime mon style naturel et dérangé , quoique le sien soit 
comme celui de l'éloquence même. Je vous mandai l'autre 
jour de tristes nouvelles du pauvre chevalier , on venait de me les 
donner de même ; j'appris le soir qu'il n'était pas si mal , et 
enfin il est encore en vie , quoiqu'il ait été au delà de l'extrême- 
onction , et qu'il soit encore très-mal : sa petite vérole sort et 

1 Ministre des affaires étrangères. 






DE MADAME DE SÉVÏGNÉ. 197 

sèche en même temps; il me semble que c'est comme celle 
de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement 
que moi ; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles , et j'en 
suis dans une très-véritable inquiétude; je l'aime encore plus que 
je ne pensais. Cette nuit , madame la princesse de Conti est tom- 
bée en apoplexie : elle n'est pas encore morte , mais elle n'a aucune 
connaissance; elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise 
pour la faire revenir : il y a cent personnes dans sa chambre, trois 
cents dans sa maison : on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en 
sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier ( P. Séguier), il est mort 
très assurément; mais mort en grand homme : son bel esprit, sa 
prodigieuse mémoire , sa naturelle éloquence , sa haute piété , se 
sont rassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du 
flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui. 
Le Mascaron ■ l'assistait , et se trouvait confondu par ses ré- 
ponses et par ses citations ; il paraphrasait le Miserere , et faisait 
pleurer tout le monde ; il citait la sainte Écriture et les Pères , 
mieux que les évêques dont il était environné ; enfin sa mort est 
une des plus belles et des plus extraordinaires choses du monde. 
Ce qui l'est encore plus, c'est qu'il n'a point laissé de grands biens; 
il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il 
est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez lui, ce 
n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de 
rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chan- 
celier, et qui était riche naturellement? La mort découvre bien 
des choses , et ce n'est point de sa famille que je tiens tout ceci. 
On les voit : nous avons fait aujourd'hui nos stations , madame de 
Coulanges et moi. Madame de Verneuil 2 est si mal, qu'elle n'a pu 
voir le monde. On ne sait encore qui aura les sceaux. 

Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire ré- 
ponse sur l'affaire dont lui écrit M. d'Agen 3 , j'en suis tourmen- 
tée : cela est mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je 
remets tous les jours à écrire à ce coadjuteur; son irrégularité me 
débauche ; je le condamne , et je l'imite. J'embrasse M. de Gri- 
gnan : est-il encore question des grives ? Il y avait l'autre jour une 



1 Jules Mascaron, de l'Oratoire , célèbre prédicateur , évêque de Tulle. 

2 Fille de M. Séguier. 

3 Claude Joli , évêque d'Agen. 

17. 



198 LETTRES 

dame ■ qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire , 
elle est soûle comme une grive, disait que la première prési- 
dente était sourde comme une grive ; cela fit rire. Adieu, ma 
chère fille , je vous aime, ce me semble , bien plus que moi-même. 
Votre fille est aimable, je m'en amuse de bonne foi; elle embellit 
tous les jours ; ce petit ménage me donne la vie. 

88. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A Mme DE GBIGNAN. 

A Paris , vendredi 5 février 672. Il y a 
aujourd'hui mille ans que je suis née. 

Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne 
crois pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le 
dites. Je vous envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle 
condition : j'espère en recevoir la plus grande partie entre ci et 
Pâques; après cela, j'aspirerai à d'autres plaisirs. 

On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux : j'es- 
père en sa jeunesse; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il nous le 
redonne. Madame la princesse de Conti mourut sept ou huit 
heures après que j'eus fermé mon paquet; c'est-à-dire , hier à qua- 
tre heures du matin , sans aucune connaissance , ni avoir jamais 
dit une seule parole de bon sens : elle appelait quelquefois Cécile , 
une femme de chambre, et disait : Mon Dieu ! On croyait que son 
esprit allait revenir, mais elle n'en disait pas davantage. Elle expira 
en faisant un grand cri , et au milieu d'une convulsion qui lui fit 
imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désola- 
tion de sa chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc, MM. lesprincesde 
Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches, pleuraient 
de tout leur cœur. Madame de Gesvres avait pris le parti des éva- 
nouissements ; madame de Brissac de crierles hauts cris , et de se je- 
ter par la place. Il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on 
faisait : ces deux personnages n'ont pas réussi : qui prouve trop 
ne prouve rien , dit je ne sais qui. Enfin , la douleur est universelle. 
Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu'elle 
était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa for- 
tune. M. le Prince est tuteur : il y a vingt mille écus aux pauvres , 
autant à ses domestiques ; elle veut être enterrée à sa paroisse tout 
simplement , comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est 
à propos ; mais vous voulez et vous souffrez que mes lettres soient 

1 Madame de Louvois. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 199 

longues, et voilà le hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit 
cette sainte princesse ; elle était défigurée par le martyre qu'on 
lui avait fait à la bouche : on lui avait rompu deux dents, et brûlé 
la tête; c'est-à-dire que si les pauvres patients ne mouraient point 
de l'apoplexie, ils seraient à plaindre de l'état où on les met. Il y a 
de belles réflexions à faire sur cette mort , cruelle pour toute autre, 
mais très-heureuse pour elle qui ne l'a point sentie , et qui était 
toujours préparée. Brancas en est pénétré. 

J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Cana- 
ples à Notre-Dame , et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan , 
il me dit que le maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres 
de M. de Grignan étaient admirées dans le conseil , qu'on les lisait 
avec plaisir, et que le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux 
écrites : je lui promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous 
nommai point dans ma dernière lettre, c'était madame de Lou- 
vois. A propos, M. de Louvois est entré et assis au conseil depuis 
quatre jours, en qualité de ministre. Le roi scellera demain avec 
six conseillers d'État et quatre maîtres des requêtes ; on ne sait com- 
bien cela durera : voilà une belle charge, dont Sa Majesté s'acquit- 
tera très-bien. Il me vient des pensées folles sur le chancelier; mais 
où puis-je les avoir prises , dans le chagrin où je suis depuis deux ou 
trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce temps de votre 
départ de l'année passée, tout cela m'a tellement touché le cœur 
et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux, malgré 
moi : car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur 
laquelle on n'a plus aucun pouvoir : on se tue , on se dévore hors de 
propos, aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espa- 
gne : vous êtes trop sage pour les aimer; et moi , je les aime. 

89. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M lue DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 12 février 1672. 
Je ne puis , ma chère fille , qu'être en peine de vous , quand je 
songe au déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. 
Vous l'aviez vu depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, 
et pour connaître encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu 
avait mises en lui. Il est vrai que jamais homme n'a été mieux né, 
et n'a eu des sentiments plus droits et plu<T souhaitables, avec une 
très-belle physionomie et une très-grande tendresse pour vous ; 
tout cela le rendait infiniment aimable , et pour vous et pour tout 
le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque 



200 LETTRES 

je la sens en moi : cependant j'entreprends de vous amuser un 
quart d'heure, et par des choses où vous avez intérêt, et par le récit 
de ce qui se passé dans le monde. 

J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si 
parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; 
il est piqué des conduites malhonnêtes ; et comme il en a de fort 
contraires, il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture 
et la sincérité sont en usage : c'est ce dont il ne faut point se dé- 
partir, quoi qu'il arrive; cette mode revient toujours. On ne trompe 
guère longtemps le monde , et les fourbes sont enfin découverts : 
j'en suis persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins opposé à ce 
qui luiestsi contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais aussi 
habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il 
ne manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque 
chose d'agréable pour M. le Camus : ce sont des faveurs pré- 
cieuses pour lui , et d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune ré- 
ponse. 

Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous 
l'ai mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'é- 
loignât : on croit que c'est pour quelques discours chez madame la 
comtesse {de Soissons)-, enfin, 

On parle d'eaux , de Tibre et l'on se tait du reste ' . 

Le roi demanda à Monsieur , qui revenait de Paris : Eh bien! 
mon frère, que dit-on à Paris? Monsieur lui répondit : On 
parle fort de ce pauvre marquis.— Et qu'en dit-on ? — On dit, mon- 
sieur, que c'est qu'il a voulu parler pour un autre malheureux. — 
Et quel malheureux , dit le roi? — Pour le chevalier de Lorraine, 
dit Monsieur. — Mais , dit le roi , y songez-vous encore à ce che- 
valier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous bien 
quelqu'un qui vous le rendrait? — En vérité, répondit Monsieur, 
ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie. — 
Oh bien ! dit le roi , je veux vous faire ce présent ; il y a deux 
jours que le courrier est parti ; il reviendra ; je vous le redonne , 
et veux que vous m'ayez toute votre vie cette obligation , et que 
vous l'aimiez pour l'amour de moi ; je fais plus , car je le fais ma- 
réchal de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se jette 
aux pieds du Roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise 
une main avec une joie sans égale Le roi le relève, et lui dit : 

1 Vers de Corneille dans Cinna, scène v, acte IV. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 201 

Mon frère , ce n'est pas ainsi que des frères se doivent embras- 
ser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est de très-bon 
lieu , et rien n'est plus vrai : vous pouvez là-dessus faire vos ré- 
flexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions 
pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le 
voyage , et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments 
sont divers chez Monsieur : les uns ont le visage alongé d'un demi- 
pied , d'autres l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du cheva- 
lier de Beuvron est infini. M. de Navailles revient aussi, et ser- 
vira de lieutenant général dans l'armée de Monsieur , avec M. de 
Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi : « 11 fallait cette 
petite pénitence à votre fils , mais les peines de ce monde ne du- 
rent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est 
vrai ; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais : 
si vous n'êtes de mon goût , vous êtes perdue ; car en voici d'in- 
finis. 

La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Lon- 
gueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, 
en vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sotti- 
ses qu'elle lui disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la 
porte : plût à Dieu que vous y eussiez été ! Madame de Brissac était 
inconsolable chez madame de Longueville; mais par malheur le 
comte de Guiche se mit à causer avec elle , et elle oublia son rôle, 
aussi bien que celui du désespoir le jour de la mort * ; car il fallait 
en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance ; elle l'ou- 
blia , et reconnut fort bien des gens qui entraient. 

Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas 
qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frap- 
pée de cette douleur d'une manière tellement importune, qu'elle 
me serait insupportable , si je n'aimais à vous aimer autant que je 
fais , quelques peines qui y soient attachées. 

90. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672. 
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette ; 
tout m'est cher de ce qui vient de vous : je lui veux faire avoir Pel- 
lisson pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître 
des requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois. 

» De madame la princesse de Conli. 



202 LETTRES 

Cette pauvre Madame x est toujours à l'agonie; c'est une chose 
étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris : 
le courrier d'Espagne est revenu ; il dit que non-seulement la reine 
d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point ac- 
cabler ses alliés , mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa 
puissance : voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et 
pourquoi ? C'est bien proprement les petits soufflets ; vous en sou- 
vient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les Hollandais se join- 
dront aux Espagnols ; Dieu nous garde des Suédois , des Anglais, 
des Allemands ; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais 
bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous 
les esprits et faire la paix. 

Notre cardinal {de Retz) est toujours malade; je lui rends de 
grands soins : il vous aime toujours ; il compte que vous l'aimez 
aussi. 

Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes 
l'autre jour ; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en 
sont point, ce me semble : enfin je vous en instruirai. M. de Bouf- 
flers a tué un homme après sa mort ; il était dans sa bière et en 
carrosse, on le menait à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; 
son curé était avec le corps. On verse ; la bière coupe le cou au 
pauvre curé. Hier un homme versa en revenant de Saint-Germain; 
il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse. 

Madame Scarron , qui soupe ici tous les soirs, et dont la compa- 
gnie est délicieuse , s'amuse et se joue avec votre lille ; elle la 
trouve jolie, et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé 
Têtu son papa : il s'en défendit par de très bonnes raisons , et 
nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-aimable ; je vous man- 
dai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien 
à dire aujourd'hui ; je vous assure pourtant que je ne demeurerais 
pas court , si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour 
vous. 

91. — DE M m e DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGIN'AN. 

A Livry, mardi I e ' 'mars 1G72. 

Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardigras ; 
je l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez no- 
tre abbé, qui a depuis deux jours un petit dérèglement qui lui donne 

1 Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril suivant. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 205 

de l'émotion ; je n'en suis pas encore en peine ; mais j'aimerais 
mieux qu'il se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et ma- 
dame Scarron me voulaient mener à Vincennes; M. de la Roche- 
foucauld voulait que j'allasse chez lui entendre lire une comédie de 
Molière l ; mais, en vérité ,• j'ai tout refusé avec plaisir ; et me voilà 
à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrire : il y a long- 
temps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, 
ne voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous 
avez de la mort du pauvre chevalier ; vous la voulez sentir à longs 
traits , sans en rien rabattre , sans aucune distraction : cette appli- 
cation à faire valoir et à vouloir sentir toute votre, tristesse, me 
paraît d'une personne qui n'est pas si embarrassée qu'une autre a 
d'avoir des occasions de s'affliger ; j'en prends à témoin votre cœur. 
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances 
publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole : je crains 
pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la 
ïroche : il est vrai qu'elle sait arriver à Paris : son séjour de l'an- 
née passée fut bien abîmé à mon égard, dans l'extrême douleur de 
vous perdre. Depuis ce temps , ma chère enfant , vous êtes arrivée 
partout, comme vous dites; mais point du tout à Paris. Vos ré- 
flexions sur l'espérance sont divines : si Bourdelot 3 les avait faites, 
tout l'univers le saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire 
des merveilles : le malheur du bonheur est tellement bien dit, 
qu'on ne peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. 
Vous dites tout sur l'espérance ; et je suis si fort de votre avis , que 
je ne sais si je dois aller en Provence , tant j'ai de crainte d'en re- 
partir. Je vois déjà comme le temps galopera; je connais ses ma- 
nières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon cœur décide 
comme le vôtre , et je ne souhaite rien tant que de partir : je veux 
même espérer qu'il peut arriver de telles choses , que je vous ra- 
mènerai avec moi : c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si 
loin : du moins , ma fille , il ne tiendra pas à une maison, ni à des 

1 Probablement les Femmes savantes, représentées le II mars 1672. 

2 Allusion à la comtesse de Fiesque, qui avait perdu madame de Guerchy, 
sa lille , au mois de janvier précédent, et dont madame de Scudéri disait: 
« La comtesse est bien embarrassée d'une affliction. » A quoi Bussy répondit, 
« Je crois que la joie lui est bien aussi chère que ses enfants. » 

3 Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il avait été mé- 
•decin du prince de Condé , père du grand. Condé ; il le fut ensuite de la reine 
Christine, Madame de la Baume et Bourdelot avaient écrit une petite pièce 
contre l'Espérance, et la princesse palatine y fit une réponse. 



204 LETTRES 

meubles ; je ne songe qu'à vous ; les pas que je fais pour vous sont 
les premiers ; les autres viennent après comme ils peuvent. 

J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites : on y 
trouve la réflexion de M. de Grignan admirable : on l'a pensée 
quelquefois ; mais vous l'avez habillée pour paraître devant le monde. 
Je n'ai pas dit ce que vous avez trouvé dans la maxime » qui res- 
semble à la chanson ; pour moi, je suis de votre avis : je saurai s'ils 
ont eu un autre dessein que de vouloir louer les fantaisies, c'est-à- 
dire les passions: si cela est, l'exacte philosophie s'en offense; 
si cela n'est pas , il faut qu'ils s'expliquent mieux. 

Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les 
Plessis, les la Fayette, les Tournay 2 : nous attendions le grand 
Pomponne; mais le service de ce cher maître que vous honorez 
tant l'empêcha de se retrouver avec la fleur de ses amis : il a bien 
des affaires, à cause des dépêches qu'il faut écrire partout, et à 
cause de la guerre. 

L'archevêque de Toulouse 3 a été fait cardinal à Rome ; e.t la 
nouvelle en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. 
de Laon 4 c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient 
que M. de Laon s'est sacrifié pour le service du roi , et qu'afin de 
ne point trahir les intérêts de la France , il n'a point ménagé le car- 
dinal Altieri, qui lui a fait ce tour. 

Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du cheva- 
lier de Lorraine réjouissait ses amis etaffligeait ses créatures ; car il 
n'y en a point qui lui ait gardé fidélité. 

J'ai su , sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous 
d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu 
comme on le disait : elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité 
de paix, qui permet d'assister ses alliés. Nous avons pris la même 
liberté pour le Portugal ; elle promet même présentement de ne 
point assister les Hollandais : elle ne le veut pas signer ; voilà le 
procès. Si on s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout est perdu; 
sinon , la paix sera bientôt faite , quand nous n'aurons pas l'Espa- 
gne contre nous : le temps nous en apprendra davantage. Adieu , 

1 II est question de cette maxime de la Rochefoucauld : Qui vit sans folie 
n'est pas si sage qu'il le croit. 

2 C'est-à-dire l'évèque de Tournay , Gilbert de Choiseul . 

3 Pierre de Ronzi. 
* César d'Estrées , évéque de Laon , fut déclaré cardinal peu de temps après : 

il Tétait in petto depuis le mois d'août 1671. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 205 

ma très-chère et très-aimable ; je crains bien qu'aimant la solitude 
comme vous faites, vous ne vous creusiez les yeux et l'esprit à force 
de rêver. 

92.— DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672. 
Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en rece- 
voir une de vous qui enlève , tout aimable , toute brillante , toute 
pleine de pensées , toute pleine de tendresse : c'est un style juste 
et court, qui chemine et qui plaît au souverain degré, même sans 
vous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que 
je crains • d'être fade ; mais je suis toujours ravie de vos lettres 
sans vous le dire : madame de Coulanges l'est aussi de quelques 
endroits que je lui fais voir, et qu'il est impossible de lire toute 
seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandu sur cette let- 
tre , qui la rend d'un goût nonpareil. 

Il y avait longtemps que vous étiez abîmée : j'en étais toute 
triste ; mais le jeu de l'oie vous a renouvelée , comme il l'a été par 
les Grecs : je voudrais bien que vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et que 
vous n'eussiez point perdu tant d'argent. Un malheur continuel 
pique et offense; on hait d'être houspillé parla fortune; cet avan- 
tage que les autres ont sur nous blesse et déplaît, quoique ce ne 
soit point dans une occasion d'importance. Nicole dit si bien cela ! 
enfin j'en hais la fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est 
aveugle de vous traiter comme elle fait ; si elle n'était que borgne , 
vous ne seriez point si malheureuse. 

Vous me demandez les symptômes de cet a mour 2 : c'est pre- 
nièrement une négative vive et prévenante ; c'est un air outré d'in- 
différence qui prouve le contraire; c'est le témoignage des gens 
qui voient de près, soutenu de la voix publique ; c'est une suspen- 
sion de tout ce mouvement de la machine ronde ; c'est un relâche- 
ment de tous les soins ordinaires , pour vaquer à un seul ; c'est une 
satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux; vraiment il 
faudrait être bien fou, bien insensé : quoi, une jeune femme! 
voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort ; j'ai- 
merais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond 
intérieurement : Et oui , tout cela est vrai ; mais vous ne laissez 

'• Ancienne locution ; on dirait maintenant sans que je craigne. 
2 L'amour de d'Hacqueville pour une lille du maréchal de Gramont. 

18 



206 LETTRES 

pas d'être amoureux : vous dites vos réflexions ; elles sont justes, 
elles sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez 
pas d'être amoureux : vous êtes tout plein de raison, mais l'amour 
est plus fort que toutes les raisons : vous êtes malade , vous pleu- 
rez, vous enragez, et vous êtes amoureux. Si vous conduisez à 
cette extrémité M. de Vence • , je vous prie , ma fille , que j'en soise 
la confidente; en attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable 
commerce : c'est un prélat d'un esprit et> d'un mérite distingué; 
c'est le plus bel esprit de son temps : vous avez admiré ses vers, 
jouissez de sa prose; il excelle en tout; il mérite que vous en fas- 
siez votre ami. Vous citez plaisamment cette dame qui aimait à 
faire tourner la tête à des moines : ce serait une bien plus grande 
merveille de la faire tourner à M. de Vence , lui dont la tête est si 
bonne, si bien faite et si bien organisée : c'est un trésor que vous 
avez en Provence , profitez-en ; du reste , sauve qui peut ! 

Je vous défends , ma chère enfant , de m'envoyer votre portrait : 
si vous êtes belle, faites-vous peindre , mais gardez- moi cet aimable 
présent pour quand j'arriverai : je serais fâchée de le laisser ici; 
suivez mon conseil , et recevez en attendant un présent passant 
tous les présents passés et présents; car ce n'est pas trop dire : c'est 
un tour de perles de douze mille écus ; cela est un peu fort , mais 
il ne l'est pas plus que ma bonne volonté : enfin regardez-le , pe- 
sez-le, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m'en votre avis : 
c'est Je plus beau que f aie jamais vu; on Ta admiré ici. Si vous 
l'approuvez , qu'il ne vous tienne point au cou, il sera suivi de quel- 
ques autres ; car pour moi, je ne suis point libérale à demi : sérieu- 
sement, il est beau , et vient de l'ambassadeur de Venise, notre 
défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour cette barbe incompa- 
rable; ce sont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un livre que 
mon oncle de Sévigné 2 m'a priée de vous envoyer ; je m'imagine 
que ce n'est pas un roman : je ne lui laisserai pas le soin de vous 
envoyer les contes de la Fontaine, qui sont vous en jugerez. 

Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal 3 : Corneille lui a. lu 
une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir 



1 Antoine Godeau, évéque de Vence, mort le 21 avril IG72. 

* Renaud de Sévigné s*etait retiré à Port-Royal des champs, où il passa les 
dernières années de sa vie dans les exercices de la plus haute piété. Il y mou- 
lut le 19 mars 1676. 

3 Le cardinal de Retz. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 207 

des anciennes Molière lui lira samedi Trissotin , qui est une fort 
plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique: 
voilà tout ce qu'on peut faire pou» son service. Il vous aime de 
tout son cœur, ce pauvre cardinal ; il parle souvent de vous , et vos 
louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais , 
hélas ! quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, 
rien n'est capable de nous consoler : pour moi , je serais très-fâ- 
chée d'être consolée ; je ne me pique ni de fermeté, ni de philoso- 
phie ; mon cœur me mène et me conduit. On disait l'autre jour (je 
crois vous l'avoir mandé) que la vraie mesure du mérite du cœur, 
c'était la capacité d'aimer : je me trouve d'une grandeélévation par 
cette règle; elle me donnerait trop de vanité, si je n'avais mille au- 
tres sujets de me remettre à ma place. 

Adhémar m'aime assez, mais il hait trop l'évêque, et vous le 
haïssez trop aussi : l'oisiveté vous jette dans cet amusement ; vous 
n'auriez pas tant de loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir 
un mémoire qu'il a tiré et corrigé du vôtre , dont il fera des mer- 
veilles ; fiez-vous-en à lui ; vous n'avez qu'à lui envoyer tout ce que 
vous voudrez , sans craindre que rien ne sorte de ses mains , que 
dans le juste point de la perfection. 11 y a , dans tout ce qui vient 
de vous autres , un petit brin d'impétuosité, qui est la vraie mar- 
que de l'ouvrier : c'est le chien du Bassan * . On vous mandera le 
dénoûment que M. d'Uzès fera à toute cette comédie ; j'irai me 
faire nommer à la porte de l'évêque , dont je vois tous les jours le 
nom à la mienne. ÎSe craignez pas , pour cela , que nous trahis- 
sions vos intérêts. Il y a plusieurs prélats qui se tourmentent de 
cette paix; elle ne sera faite qu'à de bonnes enseignes. Si vous vou- 
lez faire plaisir à l'évêque, perdez bien de l'argent, mettez-vous 
dans une grande presse ; c'est là qu'il vous attend. 

Voici une nouvelle ; écoutez-moi : le roi a fait entendre à mes- 
sieurs de Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et 
pair, c'est-à-dire qu'ils auront tous deux, dès à présent, les hon- 
neurs du Louvre, et une assurance d'être passés au parlement la 
première fois qu'on en passera. On donne au fils la lieuteuance gé- 
nérale de la Picardie , qui n'avait pas été remplie depuis très-long- 
temps, avec vingt mille francs d'appointement, et deux cent mille 
francs de M. de Duras , pour la charge de capitaine des gardes du 

' Le Bassan faisait figurer son chien