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Full text of "Lettres de Mme de Sévigné : précédées d'une notice sur sa vie et du traité sur le style épistolaire de Madame de Sévigné"

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LETTRES 



DE 



M M DE SEVIGNÉ 



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PARIS , 
TYPOGRAPHIE DE F1RMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, M». 






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LETTRES 



DE 



M" DE SÉVIGNÉ, 

A 

PRÉCÉDÉES D'UNE NOTICE S4J*- SA VIF. 

ET DU TR^TÉ SUR LE STYLE ÉPISTOLÂIRK 
"' 
DE MADAME DE SÉVIGNÉ'. S / 

V ; 

PAR M.SUARD, . 

ÎECRETAIRE P£BrETl EL DE flh I II jtfl>^> llif I I I I I 



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ERANCAIS 



PARIS, 



LIBRAIRIE DE FIRM1N DLDOT FRERES, 

IMPRIMEURS DE L'iNSTITUT, 

RUE JACOB , 56. 



1846. 

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AVERTISSEMENT. 



Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame 
de Sévigné. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publié en 
1841. Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce recueil 
fait avec le goût qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces lettres, qui ne 
se trouvent point dans son édition , sont extraites , soit du choix donné par 
M. de Monmerqué (1), soit du choix moral, publié en 1824 (2), soit enfin du 
recueil complet de ses lettres, publiées par M. de Monmerqué, à qui nous 
devons la meilleure édition du texte et dont les notes si instructives sont le 
résultai d'une immense lecture. 

Parmi les additions que nous avons faites , on remarquera , dès le com- 
mencement, vingt lettres relatives au procès de Fouquet; elles offrent un 
vif intérêt , et elles sont aussi remarquables par le style que par le sujet 
qu'elles traitent. 

Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil, connaîtra 
tout ce que la correspondance de madame de Sévigné offre de plus saillant 
en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus instructif, 
sous le rapport des mœurs et de l'histoire du temps. Mais il y aura toujours 
avantage et plaisir à lire en entier cette vaste correspondance , que chacun 
cependant trouve encore trop courte, tant l'intérêt et le naturel du style 
en font oublier l'étendue au lecteur, charmé de se trouver initié à ce que 
l'âme et l'esprit de madame de Sévigné ont de plus intime, et à tous les 
secrets détails de cette époque, qui sera toujours le grand siècle de la France. 

Entre tons les ouvrages qui ont été écrits sur madame de Sévigné et 
sur son siècle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agréable et qui re- 
présente mieux l'état de la société à cette époque que celui que vient de 
publier M. walckenaer, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions 
et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intérêt, qui est souvent 
dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous raconte l'enlè- 
vement de madame de Miramion par Bussy Rabutin , ou , lorsqu'il nous 
lait assister à la lecture d'une pièce de Corneille , à l'hôtel de Rambouillet, 
en présence de madame de Sévigné, etc., etc. Nulle part on ne saurait trou- 
ver un exposé plus clair et plus précis de la Fronde. Enfin, ce qui ajoute un 
grand prix, même aux moindres détails, c'est qu'il n'en est aucun qui 
ne soit justifié par des preuves authentiques, où l'on retrouve l'érudition 
la plus étendue, qui sait se cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude 
scrupuleuse de l'historien. A. F.-D. 

(1) Ce choix , en 2 volumes , publié chez Biaise, ne contient que Ii5 lettres 

(2) Ce choix, en 3 volumes, publié chez Boulland, contient 233 lettres, sou- 
vent très-abrégées. 



NOTICE 



MADAME DE SÉVIGNÉ 



Sévigné (Marie deRabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, 
en Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Ra- 
butin, baron de Chantai, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe 
de Coulanges , conseiller d'État. La première de ces deux familles 
était d'une noblesse bien plus ancienne que la seconde : d'après 
une charte retrouvée par Bussy , l'origine des Rabutins remontait 
au XI e siècle. Marie de Rabutin était encore au berceau lorsqu'elle 
perdit son père ; le baron de Chantai fut tué en 1627, en combattant 
sous les ordres du marquis de Toiras, pour repousser les Anglais de 
l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que cinq ans. Restée orphe- 
line à l'âge de six ans , Marie de Rabutin fut placée sous la tu- 
tèle de son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636 , où elle le perdit. 
Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abbé de Coulanges , 
son oncle. C'est lui qu'elle désigne dans ses lettres sous le nom de 
Bien bon, et pour lequel elle témoigne si souvent, avec cet accent 
de sensibilité qui lui appartient , une reconnaissance toute filiale. 
Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en effet, de soins tout 
paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant d'instruc- 
tion qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir : et on leur 
permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, 
qu'on lui donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'es- 
pagnol ; le savant Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sé- 
rieuses leçons de ces deux maîtres succédèrent celles d'une cour 
élégante et polie, qui commençait à servir de modèle à l'Europe 
pour la grâce des manières et la délicatesse de l'esprit. C'était la 
cour d'Anne d'Autriche , où elle passa les plus belles années de sa 
jeunesse. 

Elle se maria jeune encore en 1644 : elle n'avait pas atteint sa 
dix-huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un 






II NOTICE 

fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent 
rendre une femme heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, 
il dissipa une bonne partie de son bien , et délaissa sa femme pour 
des maîtresses. Il était d'autant plus difficile de lui pardonner ses 
infidélités et ses désordres, qu'il joignait à son goût pour la dissipa- 
tion une humeur brusque et un caractère rude et difficile. Cepen- 
dant non-seulement madame de Sévigné resta sévèrement attachée 
à ses devoirs d'épouse, mais même l'affection qu'elle avait conçue 
pour son mari ne put s'éteindre. « Le marquis de Sévigné, dit Con- 
rart dans ses Mémoires , disait quelquefois à sa femme qu'il croyait 
qu'elle eût été très-agréable pour un autre ; mais que pour lui , elle 
ne pouvait lui plaire. On disait aussi qu'il y avait cette différence 
entre son mari et elle, qu'il l'estimait et ne l'aimait point, au lieu 
qu'elle l'aimait et ne l'estimait point. En effet , elle lui témoignait 
de l'affection : mais, comme elle avait l'esprit vif et délicat , elle ne 
l'estimait pas beaucoup, et elle avait cela de commun avec la plu- 
part des honnêtes gens ; car, bien qu'il eût quelque esprit et qu'il 
fût assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodait point de lui, 
et il passait presque partout pour fâcheux ; de sorte que peu de 
gens l'ont regretté. » Cette union si mal assortie ne dura que sept 
années. Le marquis de Sévigné et le chevalier d'Albret courtisaient 
en même temps madame de Gondran. Cette rivalité amena une 
rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de son ad- 
versaire. La blessure était mortelle : il expira peu de temps après le 
combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis 
de Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz , 
son parent, l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait 
carrière à son humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu 
quelque temps pour la Fronde aux côtés du chevalier Renaud de 
Sévigné, son oncle, qui commandait le fameux régiment de Co- 
rinthe, levé par le coadjuteur pour le parlement. 

On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame 
de Sévigné pendant son mariage et les premières années de son veu- 
vage; mais dans ces quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, 
cette vivacité spirituelle, cette grâce ingénieuse et délieate qui l'ont 
immortalisée. En 1647, elle écrivait à son cousin, le comte Bussy de 
Rabutin : « Je vous trouve un plaisant mignon , de ne m'avo'ir pas 
écrit depuis deux mois : avez- vous oublié qui je suis , et le rang 
que je liens dans la famille? Oh ! vraiment , petit cadet , je vous en 



SUR MADAME DE SÉVIGNE, III 

ferai bien ressouvenir ! si vous me fâchez, je vous réduirai au 
lambel 1 . Vous savez que je suis sur la fin d'une* grossesse, et je 
ne trouve en vous non plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais 
encore fille. Eh bien, je vous apprends , quand vous en devriez en- 
rager, que je suis accouchée d'un garçon» à qui je. vais faire sucer 
la haine contre vous avec le lait ; et que j'en ferai encore bien d'au- 
tres , seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez pas eu 
l'esprit d'en faire autant : le beau faiseur de filles ! etc. » Sans doute 
les années donneront plus d'étendue et de force à l'esprit de madame 
de Sévigné , plus de souplesse à son talent : mais on voit que dès 
cette époque elle écrivait avec une vivacité et une grâce peu com- 
munes ; et il est étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu dire qu'elle 
était loin d'écrire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la 
suite. 

Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au 
monde tant que dura leur enfance , et se réduisit au commerce de 
quelques amis. Elle remplit tous ses devoirs de mère avecunetendre 
sollicitude , qu'éclairait un jugement excellent. Afin d'être tout 
entière à ses enfants, elle ne voulut point , si jeune qu'elle fût en- 
core , profiter des occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle 
de se remarier. Ceux qui eussent voulu se faire agréer d'elle comme 
amants furent éconduits , aussi bien que les prétendants au titre 
d'époux. Parmi les premiers , on vit figurer de fort illustres per- 
sonnages. Turenne se montra quelque temps fort épris de la sé- 
duisante veuve : le prince de Conti et le surintendant Fouquet ne 
négligèrent rien pour toucher son cœur. Bussy écrivait à sa cousine 
eu 1654 : « Tenez- vous bien, ma belle cousine! telle dame qui 
n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse ; et qui peut résister 
aux finances du roi, ne résiste pas toujours aux cousins de Sa Ma- 
jesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein , je 
vois bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous 
y opposerez pas, sachant, comme vous faites , avec quelle capacité 

je me suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres. Ce 

qui m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces 
deux rivaux ; et il me semble déjà vous entendre dire : 

Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin ; 
O Die u , l'étrange peine 1 

1 Le lambel est un filet accompagné de plusieurs pendants , qui se met en 
forme de brisure dans les armoiries , pour distinguer les branches cadettes de la 



IV NOTICE 

Dois-je chasser l'ami de mon cousin ' ? 
Dois-je chasser le cousin de la reine 2 ? 

Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes , 
et que mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un 
ne vous plaira-t-elle pas 3 ; peut-être aussi , la figure de l'autre 4 : 
mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits 
depuis mon départ ; à combien $ acquits patents il a mis votre 
liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma chère cou- 
sine ; n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu , 
comme si c'était une chose solide ; et vous méprisez le bien , 
comme si vous ne pouviez jamais en manquer, etc. » De pareils 
conseils restaient sans effet sur madame de Sévigné. Assurément 
sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux insinuations 
de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une na- 
ture froide ; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une 
imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage ; et la per- 
fection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun 
de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de 
bon goût nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat , un esprit 
aussi fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal 
ne se trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le mé- 
diocre et ambitieux Conti , ni dans l'inconstant Fouquet ; encore 
moins dans le fat chevalier de Méré , et dans le diseur de bons 
mots M. du Lude, qui furent aussi au nombre des soupirants; 
encore moins dans le bonhomme Ménage , car lui aussi fut blessé 
au cœur, et risqua plus d'une fois , malgré sa timidité et sa gau- 
cherie , des déclarations qui étaient repoussées avec de piquantes 
et inoffensives plaisanteries. 

Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes 
grâces, de manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait 
dans ses refus un tact si délicat , des façons si douces et si aima- 
bles, un ascendant si fort de bon sens et de raison, que les amants 

branche aînée. Madame de Sévigné était le dernier rejeton de la branche aînée 
des Rabutins. 

1 Fouquet. 

2 Le prince de Conti. . 

3 Le prince de Conti était contrefait. 

4 Fouquet, qu'on disait ne point trouver de cruelles, devait moins ses succès 
aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit et à l'attrait d'une grande 
fortune libéralement prodiguée. 



SUR MADAME DE SEVIGNE. V 

rebutés devenaient de sincères et fidèles amis. « Il n'y a guère que 
vous dans le royaume , lui écrivait Bussy, qui puissiez réduire un 
amant à se contenter d'amitié: nous n'en voyons presque point qui, 
d'amant éconduit, ne devienne ennemi ; et je suis persuadé qu'il 
faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte 
que le dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec 
elle. » Bussy avait raison de conclure ainsi. 

Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pou- 
voir le faire sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se 
fit placer au premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur 
esprit et leur beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de 
Rambouillet duraitencore. On sait qu'elle fut une des dames les plus 
admirées du cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son 
esprit gagna encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce 
de cette société ingénieuse : elle s'y raffina , sans s'y gâter. Elle 
laissa aux femmes d'un goût moins pur, d'un jugement moins so- 
lide que le sien , les subtilités , les fadeurs , le purisme affecté. On 
la compta au nombre des précieuses l ; mais ce nom était alors 
synonyme de femme d'esprit. Quand Molière personnifia dans Ca- 
thos et Madelon la pruderie , le pédantisme et l'extravagance dont 
l'hôtel de Rambouillet avait donné les modèles, il eut grand soin de 
faire une distinction, et d'intituler sa pièce les Précieuses ridicules. 

A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu 
scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa 
cousine, on lit cet avertissement : « Nous vous verrons un jour re- 
gretter le temps que vous aurez perdu ; nous vous verrons repen- 
tir d'avoir mal employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de 
peine acquérir et conserver une réputation qu'un médisant vous 
peut ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite. » 
Il est malheureusement trop vrai que la médisance peut quel- 
quefois détruire ou compromettre les réputations les plus légi- 
times et les plus solidement établies. Si madame de Sévigné 
n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette observation , ce 
ne fut pas la faute de Bussy ; car lui-même se chargea d'être ce 
médisant dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se trou- 
vant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne 
de cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt 
de dix mille livres. Le service qu'il demandait fut promis sans 

1 Voir le Dictionnaire historique des Précieuses, par le sieur de Somaize. 



VI NOTICE 

peiiie : mais certaines formalités un peu longues , que la prudence 
de l'abbé de Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de 
la somme, Bussy se persuada qu'on l'avait joué par une promesse 
vaine : irascible comme il l'était, il crut à un mauvais procédé. 
Il avait l'habitude de se venger avec emportement de tous les torts 
dont il était ou se croyait victime : il inséra dans son Histoire amou- 
reuse des Gaules un portrait satirique de madame de Sévigné , où 
non -seulement il présentait sous un jour ridicule les qualités de son 
cœur et de son esprit, mais lui prêtait des défauts et des vices qu'elle 
n'avait jamais eus. Ainsi, méconnaissant cette vertu si pure à la- 
quelle il avait lui-même rendu hommage, il l'accusait de cacher 
sous les dehors d'une prude les désordres d'une femme galante. 
Ce portrait était pis qu'une satire, c'était une noire calomnie. Après 
avoir couru quelque temps manuscrit , il fut imprimé , avec le livre 
dont il faisait partie. Le monde fut assez juste pour ne pas se lais- 
ser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait conçue de madame 
de Sévigné : mais , quoiqu'elle fût sans effet, une telle attaque ve- 
nant d'un ami , d'un parent, porta un coup douloureux à une âme 
aussi noble, à un cœur aussi sensible. Cependant il suffit au cou- 
pable de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour 
obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment 
durable chez madame de Sévigné : bonne et indulgente comme elle 
était, le ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première 
occasion de s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'at- 
tendit même pas pour pardonner à son cousin , qu'il fût malheu- 
reux : leur réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses 
scandaleuses témérités , se fit envoyer à la Bastille. 

En 1664 , madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans 
une de ses plus chères affections. Fouquet , qui s'était résigné à 
l'aimer comme elle le voulait, et non comme il l'eût désiré, et 
qu'elle comptait au nombre de ses amis les plus dévoués , fut ar- 
rêté à Nantes, et condamné , après un long procès, à la prison pour 
le reste de ses jours. Pendant quelque temps sa vie fut en péril. 
Plusieurs membres de la commission instituée pour le juger opi- 
naient avec force pour qu'il payât de sa tête les désordres de son 
administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété les débats 
qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres écrites 
coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des diverses 
phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne avait 



iUR MADAME DE SÉVIGNÉ. VII 

été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait alors 
dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la corres- 
pondance de madame de Sévigné , il est peu de parties qui offrent 
plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre 
compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti , elle trace un 
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire ; 
elle écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres , où se déploie toute 
son imagination et tout son cœur, ont été justement regardées 
comme un trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de 
Pomponne courait risque d'être intercepté avant de parvenir à sa 
destination. Dans un temps où la persécution s'étendait sur les 
amis de Fouquet, il eût été dangereux d'être surpris à le plaindre , 
à l'admirer, et à faire circuler des réflexions sur le noble sang-froid 
de l'accusé et l'indécent acharnement des juges. Madame de Sévi- 
gné était trop fidèle à l'amitié pour s'arrêter devant ces craintes ; 
elle eut le courage de ses alarmes et de sa douleur. Par là , le sou- 
venir de son amitié pour Fouquet a mérité d'être associé à celui du 
noble dévouement que lui témoignèrent Pellisson et la Fontaine. 
Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient 
les torts des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles , en 
voyant sa fille , objet de tant de soins et de tant d'amour, croître 
chaque jour en beauté , en esprit et en grâces. Elle la présenta 
dans le monde en 1663, et la vit avec orgueil s'attirer les hom- 
mages de tout ce qu'il y avait de distingué à la ville et à la cour. 
Elle-même conservait encore assez de jeunesse pour que le monde, 
qu'elle enchantait de plus en plus par son esprit, réservât une part 
d'éloges à sa beauté. La mère et la tille formaient un couple bril- 
lant et unique , qui attirait tous les regards. Les seigneurs à la 
mode , les poètes de cour, imaginaient pour elles les compliments 
les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de 
ses plus jolis madrigaux : 

Blondins accoutumés à faire des conquêtes , 
Devant -ce jeune objet si charmant et si doux , 
Tout grands héros que vous êtes , 
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux. 
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue ■ : 
Quelle que soit l'offrande , elle n'est point reçue ; 

' Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage dOinphile dans un 
ballet de la cour. 



VIII NOTICE 

Elle verrait mourir le plus fidèle amant , 
Faute de l'assister d'un regard seulement. 
Injuste procédé, sotte façon de faire, 
Que la pucelle tient de madame sa mère , 
Et que la bonne dame au courage inhumain, 
Se lassant aussi peu d'être belle que sage , 
Encore tous les jours applique à son usage 
Au détriment du genre humain. 

La Fontaine, à Ja même époque, plaça cette dédicace en 
l'honneur de la plus jolie fille de France l , au commencement de 
la fable du Lion amoureux : 

Sévigné, de qui les attraits 

Servent aux Grâces de modèle, 

Et qui naquîtes toute belle , 

A votre indifférence près a , 

Pourriez-vous être favorable 

Aux jeux innocents d'une fable ? etc. 

Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de 

1 Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné. 

2 Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de sa mère , expli- 
que assez cette restriction de la Fontaine. On voit que cette femme , belle , ver- 
tueuse, spirituelle et savante, était froide, réservée, et même assez dédaigneuse. 
Souvent cette froideur attrista et môme blessa sa mère , dont l'humeur était 
fort différente. De là, ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres 
de madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à Paris. 
Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de Grignan. L'abbé de 
Vauxcelles a dit fort spirituellement: t En amitié, les torts sont de celui qui aime 
moins; et les imprudences, de celui qui aime trop. » Madame de Sévigné se ren- 
dit quelquefois coupable d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'a- 
bandonnant sans réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour 
elle. Les témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse .aussi vive, aussi ar- 
dente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères d'une passion, 
risquaient , on le conçoit , de fatiguer ou d'importuner une personne froide , 
grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut toujours sincère, mais ne fut pas 
toujours assez raisonnable dans son amour. L'excès ne vaut rien, même dans 
les sentiments les plus légitimes : il peut étonner et froisser l'objet même d'une 
affection si violente; il peut, aux yeux des autres, donner les apparence^ de 
l'exagération ou du mensonge à la tendresse la plus naturelle et la plus pure. 
Les esprits froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y méprendront, et ca- 
lomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent comprendre. En vengeant ma- 
dame de Sévigné de l'outrage que lui font ceux qui l'accusent de renchérir sur 
ses sentiments et de faire parade d'amour maternel, on aurait pu remarquer que 



SUR MADAME DE SE VIGNE. IX 

Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il 
n'était plus jeune : âgé de quarante ans , il avait été déjà marié 
deux fois , et avait eu deux filles de sa première femme. Mais 
madame de Sévigné le trouvait tel qu'on le pouvait souhaiter, et 
par sa naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qua- 
lités. Il était, à cette époque, attaché à la cour ; et l'estime dont il y 
jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois. Ma- 
dame de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui , en lui faisant 
attendre pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance 
de la garder auprès d'elle : cette attente fut trompée en partie. 
M. de Grignan fut appelé à un poste éminent, mais loin de Paris 
et de la cour. Quinze ou seize mois après son mariage, il alla 
remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et emmena sa 
femme avec lui. 

Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette sépara- 
tion creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle 
ne put jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à 
la grande ressource des âmes tendres contre l'absence : elle écri- 
vit des lettres , et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette 
douceur. Ainsi se forma ce précieux recueil qui devait être lu par 
la postérité et placé au nombre des plus rares monuments du génie. 

Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de 
voir rappeler son gendre à la cour, pour y occuper une place 
digne de ses services. Ce rappel n'eut pas lieu : elle ne revit sa 
fille qu'au moyen des voyages qu'elle faisait en Provence, ou des 
visites, beaucoup trop rares à son gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. 
Madame de Sévigné avait eu de l'ambition , non pour elle , mais 
pour ses enfants : aussi les vit-elle avec peine rester en chemin. 
M. de Grignan ne sortit pas de son gouvernement de Provence , 

les passions singulières et extrêmes comme la sienne ont un malheur, celui A-t 
devenir aisément suspectes d'exagération à beaucoup de gens. Disons aussi que 
l'amour maternel , quand il déborde ainsi , ne garde pas toujours toute la dignité 
qui lui convient et qu'il peut conserver même dans la familiarité de l'entretien 
le plus intime. Madame de Sévigné tombe quelquefois à l'égard de sa fille dans une 
espèce d'idolâtrie minutieuse , puérile , indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à 
l'amour et dont le lecteur, même le mieux disposé , s'étonne , dont il se sent un 
peu confus pour elle. 11 est difficile de ne pas éprouver quelque chose de cette im- 
pression , quand on la voit , à soixante ans , prodiguer mille petits soins , mille pe- 
tites caresses , mille petites flatteries à une fille de quarante , et , après une sépara- 
tion déjà longue , s'alarmer de tout pour elle, et ne pas lui laisser faire un pas, un 
mouvement, sans l'accabler de recommandations , d'avertissements, de prières. 



X NOTICE 

place importante , mais qui , en même temps qu'elle l'obligeait à 
des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite et celui de sa 
femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné, auquel 
sa mère avait acheté la charge de guidon , puis celle de sous-lieu- 
tenant des gendarmes du Dauphin , n'obtint aucun avancement. Il 
finit par se dégoûter de sa charge , et la vendit. C'était un brave 
officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries , son 
goût pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire 
son service , mais lui étaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire 
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le 
disait sa mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa 
charge, il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de 
Bretagne , pourvue d'une assez belle dot , et acheva ses jours dans 
le repos et dans la dévotion. 

Nous ne sommes pas heureux : ces mots reviennent plusieurs 
fois dans les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, 
qui ne se retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. 
Elle ne s'y fit plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était 
lasse d'y figurer sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les 
siens. Il lui aurait fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle 
n'en avait, pour se contenter du rôle qu'y jouait madame de Cou- 
langes 1 . En 1680, elle écrit des Rochers à sa fille : « Mon fils dit a 
qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies de Corneille 
charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plai- 
sir d'être obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une conte- 
nance; que pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays- 
là ; que ce n'était que par n'en avoir point que je m'en étais éloignée ; 
que cette espèce de mépris était un chagrin, et que je me vengeais 
à en médire y comme Montaigne de la jeunesse: que j'admirais 
qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je fais, entre ma- 

1 Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun titre à la cour, et 
n'avait même point, pour s'y faire présenter, les droits que donnait à madame de Sé- 
vigné l'arbre généalogique desRabutins; mais l'agrément de son esprit l'y faisait dé- 
sirer. Madame de Sévigné écrivait d'elle en 1680 : « Madame de Coulanges est à Saint- 
Germain : nous avons su par les marchands forains qu'elle fait des merveilles en 
ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux heures particulières. Son esprit 
est une dignité dans cette cour. » 

2 Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du Dauphin ; mais, en 
nuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et saisi d'un violent amour 
pour la retraite et le repos, il était sur le point de vendre sa charge, malgré 
les conseils de sa mère, qui l'engageait à prendre patience. 






SUR MADAME DE SEVIGNE. XI 

demoiselle du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au milieu de 
tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi , ma 
belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de 
Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez , vous ne vous 
accommodassiez pas fort bien de cette vie ; mais la Providence ne 
veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. 
Pour moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la for- 
tune ne rne mît dans la plus agréable situation du monde ; et puis 
tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils. » 

Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne , de l'em- 
prisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy , et de 
l'exil de M. et de M me . de Pomponne. Dans la société d'élite où elle 
vécut toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus 
que toute autre chose l'éloge de son caractère ) beaucoup d'amis 
dévoués. Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un 
grand crédit. Ceux qu'on vient de nommer, et sur la fortune des- 
quels elle avait fondé de légitimes espérances , disparurent de la 
scène brusquement, et n'eurent pas le temps de faire agir leur bonne 
volonté pour elle. Du reste, il ne faut pas croire qu'elle ne sut pas 
supporter ces mécomptes : elle était trop sage pour n'être pas ca- 
pable de se résigner. A la suite du passage qui vient d'être cité , 
elle ajoute : « Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? 
Je ne laisse pas d'en être contente ; et si j'ai des moments de mur- 
mure, ce n'est point par rapport à moi. » Ce langage était sincère. 
Sa résignation ne ressemblait point à celle de sou cousin : ce 
n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que l'or- 
gueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel 
on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce , et sa colère 
contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil. 

Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa 
fille ou ses propres voyages en Provence , madame de Sévigné ne 
vécut point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller 
passer une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des 
comptes à ses fermiers , ou pour réparer par les économies d'un 
séjour en Bretagne les dépenses qu'en bonne mère elle s'était im- 
posées pour le prodigue marquis. Alors , du milieu de cette vie de 
conversations délicates et de fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, 
elle se trouvait tout à coup transportée dans la solitude d'un anti- 
que manoir, à peine troublée par les visites de quelques provinciaux 



XII NOTICE 

insipides ou ridicules. Mais , comme on le voit par ses lettres , ces 
temps d'exil n'avaient rien de rude pour elle. Le plus grand de ses 
plaisirs , la consolation inépuisable de sa vie , la suivait partout : 
c'était cette correspondance de tous les jours qu'elle entretenait 
avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des amis dont la société ne 
lui manquait nulle part : c'étaient ses livres chéris , Virgile , Mon- 
taigne , Molière ; surtout Pascal , qu'elle mettait de moitié à tout 
ce qui est beau; Arnauldet Nicolledont le beau langage la séduisait 
aux opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la transportait 
d'admiration au point delà rendre injuste pour Racine. A ce goût 
sérieux et passionné pour l'étude , elle joignait une autre ressource 
nonmoins sûre contre l'ennui : c'était ce vif amour des beautés de 
la nature, qu'on a eu raison de remarquer comme un des traits ca- 
ractéristiques de son génie. Dans le site pittoresque au milieu du- 
quel s'élevait sa demeure , dans les bois séculaires qui l'entouraient, 
elle trouvait toujours de quoi charmer ses yeux et occuper sa pen- 
sée. Elle en parle sans cesse, elle nous les représente sous tous les 
aspects que leur donnaient les changements des saisons et les di- 
verses heures du jour, avec une admiration naïve et poétique qui 
surprend , dans cette époque si peu soucieuse des champs et des 
plaisirs simples qu'ils procurent, si exclusivement éblouie par l'é- 
légance de la vie sociale et le luxe des cours. C'est une surprise 
analogue à celle qu'on éprouve souvent en lisant la Fontaine, 
mais plus vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à trouver ce 
sentiment si vrai , si passionné des grâces négligées ou des magni- 
ficences sauvages de la nature, chez la grande dame élevée par le 
monde et pour le monde , sans cesse mêlée aux plaisirs d'une so- 
ciété exquise, où elle avait une place si brillante, que chez le poète 
indépendant et rêveur, habitué à s'inspirer du spectacle des champs 
et des bois, où d'ailleurs il cherchait ordinairement ses modèles. 

Madame de Sévigné , parvenue à la vieillesse , fit en Provence , 
dans l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des 
Grignan venait de célébrer sous ses yeux un double mariage , celui 
de son petit-fils avec la fille d'un fermier général » , et celui de 
sa petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait com- 
mencé l'éducation, avec le marquis de Siiniane; quand madame 

1 C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, il faut bien quel- 
quefois fumer ses terres. 



SUR MADAME DE SEV1GNE. XIII 

de Grignan, dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs an- 
nées, fut atteinte d'une maladie qui pendant quelque temps mit 
ses jours en péril. Madame de Sévigné, dans cette circonstance , 
ressentit avec tant de force les émotions d'une mère tendre , et 
en remplit les devoirs avec tant d'ardeur, que sa santé , jusque-là 
excellente , en fut gravement altérée. Dans l'instant où madame 
de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba dangereusement 
malade elle-même : le 10 avril 1696 , elle avait cessé de vivre. Le 
vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses lettres 
fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi : & Si 
j'avais un cœur de cristal , où vous pussiez voir la douleur triste et 
sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez 
que ma vie soit composée de plus d'années que la vôtre , vous con- 
naîtriez bien clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je sou- 
haite aussi que la Providence ne dérange point l'ordre de la nature , 
qui m'a fait naître votre mère et venir en ce monde beaucoup de- 
vant vous. C'est la règle et la raison , ma fille , que je parte la pre- 
mière ; et Dieu , pour qui nos cœurs sont ouverts , sait bien avec 
quelle instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi, etc. » 
Du vivant même de madame de Sévigné , son talent épistolaire 
était célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu 
avec intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les casset- 
tes du surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées 
dans ses Mémoires. Souvent quand une lettre charmante , comme 
elle en écrivait ^tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel 611e 
s'adressait, celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'i- 
gnorait point ces indiscrétions , et ne s'y opposait pas. Il y avait 
ainsi des lettres d'elle qui couraient de main en main, et qu'on 
désignait par un nom tiré de ce qui en faisait le sujet principal ou 
le trait le plus saillant. Madame de Coulanges lui écrivait en 1673 : 
« Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a 
dit : Madame, voilà un laquais de madame de Thianges. J'ai or- 
donné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me dire : Madame , 
c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de lui en- 
voijer la lettre du cheval de madame de Sévigné , et celle de 
la prairie ». J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, 

1 La lettre du cheval n'a pas été conservée. On a celle de la prairie , adres- 
sée à M. de Coulanges sons la date du 22 juillet 1671. Madame de Sévigné y 
raconte plaisamment la désobéissance de son valet Picard , qui n'a point voulu 



XIV NOTICE 

et je m'en suis défaite. Vos leitres font tout le bruit qu'elles méri- 
tent , comme vous voyez ; il est certain qu'elles sont délicieuses, et 
vous êtes comme vos lettres. » Il était difficile que la correspon- 
dance de madame de Sévigné , dont plusieurs échantillons avaient 
eu ainsi dans le grand monde une sorte de publicité de son vivant, 
demeurât ignorée après sa mort. Ce que la société de son temps 
avait vu de ses lettres avait fait trop de bruit pour que sa famille 
ne les conservât pas avec un soin religieux, et pour que le publie 
oubliât quel dépôt avait dû rester entre les mains de ses héritiers 
et n'en désirât point la publication. 

Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 
1726, par les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte deBussy, 
auquel madame de Simiane avait remis des copies d'uu assez grand 
nombre des manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite 
plusieurs fois : elle était encore très-incomplète. En 1754 il en pa- 
rut une autre , dont l'éditeur fut le chevalier de Perrin , ami de ma- 
dame de Simiane. La famille de madame de Sévigné n'avait point 
autorisé l'édition de l'abbé de Bussy : elle donna son autorisation 
au nouvel éditeur, entre les mains duquel elle remit les originaux 
de toutes les lettres déjà connues, et de celles qui ne l'étaient pas 
encore. Mais comme certains passages des premières éditions avaient 
soulevé beaucoup de plaintes de la part des familles sur lesquelles 
madame de Sévigné révélait des détails peu honorables, madame 
de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des modifications et 
quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il prît soin d'ar- 
ranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des conjectures fâ- 
cheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce dou- 
ble vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition de 
1754, plus complète que les précédentes , et qui, de plus, a sur 
elles l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est ce- 
pendant moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les édi- 
teurs qui se sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806 , et qui tous 
ont reproduit exactement, sauf quelques additions, le travail du che- 
valier de Perrin. Le mérite de la dernière édition , celle de M. de 
Monmerqué, est d'offrir un contrôle du travail de M. de Perrin 
par celui des éditeurs antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rare- 
ment infidèles , et une nouvelle révision du texte sur tous les origi- 

aller faner dans la prairie des Rochers. Cette lettre est fort jolie, mais un peu 
tournée. 



SUR MADAME DE SEVIGNE. XV 

naux qui ont été conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au 
public un texte véritablement restauré. La collection s'est encore 
enrichie entre ses mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le 
service rendu au public par M. de Monmerqué serait plus complet, 
si au texte réparé par ses soins il avait joint des notes plus ins- 
tructives, moins sèches, plus nombreuses. Il est vrai qu'un com- 
mentaire satisfaisant des lettres de madame de Sévigné , et propre à 
dissiper toutes les obscurités qui s'y rencontrent, exigerait un im- 
mense travail. 

Un esprit fin , délicat , pénétrant , enjoué ; une raison droite et 
sûre , souvent profonde ; une imagination active , mobile , féconde , 
qui s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une viva- 
cité singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui 
l'ont frappée ; une sensibilité vive et douce , qui a sa source , non 
dans la tête, mais dans le cœur; qui s'épanche aisément , abondam- 
ment, et dont toutes les émotions se communiquent : tels sont les 
éléments divers dont se compose le génie de madame de Sévigné. 
Pour se révéler avec toute leur force et tout leur éclat quand elle 
tient la plume, ces dons heureux de sa nature n'ont pas besoin 
que le travail et l'art viennent les élaborer, les combiner, les trans- 
former. Pour être spirituelle, aimable, profonde, entraînante , ma- 
dame de Sévigné n'a pas besoin de vouloir et de calculer; il lui 
suffit pour cela de se livrer à ses facultés : elle n'a qu'à être elle- 
même. Le naturel , l'abandon , l'élan spontané , ces qualités , chez 
elle, accompagnent toutes les autres, pour en doubler le prix. 

De là ce style négligé , naïf , expressif, plein de saillies , pitto- 
resque , hardi , varié , qui dans sa familiarité prend tous les tons et 
rassemble tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime. 
Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y 
trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle : 
elles forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instruc- 
tifs : mais cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu 
à leur succès. Ce qui fait le charme le plus puissant de ce recueil , 
c'est la mise en œuvre de tant d'événements grands et petits , par 
l'esprit et par l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe , 
ce qui séduit , c'est bien moins l'importance ou la nouveauté des 
faits , que la finesse ou l'élévation du penseur, que le coloris du 
peintre. A qui en douterait , il n'y aurait qu'à faire lire les lettres 
qu'elle écrit des Rochers : là , elle est bien loin de la cour , elle 

b. 



XVI NOTICE 

ignore toutes les nouvelles : ces lettres ont-elles moins d'agrément? 
Elle nous attache alors seulement par la nature de ses sentiments 
et de ses pensées , et par la forme dont elle les revêt ; elle nous 
intéresse aux plus petites choses, par la manière vive dont elle les 
sent , les conçoit , les exprime. 

Madame de Sévigné est naturelle, naïve : mais il faut bien se 
garder, en lui appliquant ces mots , de les prendre ou de paraître 
les prendre dans un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas , ne peut 
pas être l'instinct aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme 
semblent le croire beaucoup de ses admirateurs , qui, en appréciant 
son génie, n'ont à la bouche que les mots de candeur, ingénuité , 
abandon, et retournent et commentent ces mots en tant de façons 
et en leur laissant un sens si étendu , qu'ils font d'elle , en vérité , 
une sorte de phénomène impossible , une femme d'esprit et de gé- 
nie de la société de Louis XIV, presque aussi naturelle et aussi spon- 
tanée que l'arbre qui donne son fruit 1 . Formée à l'école des an- 
ciens par Ménage; élevée dans l'amour intelligent des choses 
délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant au milieu d'un 
monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait ; habituée , 
dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs 2 sur son esprit 
et son bien dire , madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses 
lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et 
par une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne 
travaillait point ses lettres : qui oserait l'en accuser 3 ? mais 

1 L'abbé de Vauxcelles, dans ses Réflexions sur les Lettres de madame de Sé- 
vi y né , emploie cette comparaison , sans faire entrevoir jusqu'à quel point il la 
croit juste. C'est risquer de ne donner qu'une idée fausse ou qu'une idée vague. 

2 II y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les éloges de 
son talent, toutes les définitions et toutes les appréciations admiratives de 
son esprit, que ses amis lui adressèrent à elle-même. Corbinelli allait jusqu'à 
dire , dans son style entortillé , qu'il voulait lui donner envie de la confor- 
mité que Cicéron pouvait avoir avec elle sur le genre épistolaire. Dès 16G8, 
Bussy avait fait mettre au-dessous du portrait de sa cousine, qu'il avait 
dans son salon, cette inscription, dont il lui fit part : Marie de Rabulin , 
marquise de Sévigné , fille du baron de Chaulai , femme d'un génie extraor- 
dinaire et d'une solide vertu, compatibles avec la joie et les agréments. 
Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un critique louangeur, elle 
jouait continuellement le même rôle à l'égard de sa tille. Elle ne cesse de célé- 
brer et de caractériser le style de madame de Grignan, non-seulement avec 
la complaisance d'une mère tendre, mais avec la curiosité littéraire, la criti- 
que exercée, l'acianen d'une femme de goût, d'une connaisseuse en f.iit de 
style épistolaire. 

3 II est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été matériellement impos- 






SUR MADAME DE SÉVIGNE. XVII 

croyons que , sans y mettre aucun apprêt , sans se préoccuper de 
leur succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience 
et se sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les reflexions 
fines , tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans 
peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'ob- 
jet , elle y souscrivait sans en être fière , sans en concevoir de 
hautes espérances de gloire , mais non sans en être agréablement 
flattée. Disons même qu'il est presque impossible qu'en les écri- 
vant, malgré la rapidité avec laquelle courait sa plume, elle ne se 
plut souvent à exciter encore, par un léger et facile effort, l'enjou 
ment, la finesse, la verve de son esprit, soit pour se divertir par 
cette épreuve faite en jouant sur elle-même, soit pour mieux sa- 
tisfaire son obligeant désir d'amuser sa fille ou ses amis , soit même 
pour s*attirer ces éloges, ces admirations, dont elle ne croyait, 
au reste, qu'une partie, et dont sans doute elle se fût passée très- 
aisément. Cette espèce de calcul ingénieux et rapide , qui n'est 
qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit, qu'emporte assez sa pro- 
pre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce passage, qui, nous n'en 
doutons pas , a été écrit aussi vite que d'autres : « Je ne vois pas , 
dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez à vous ; je vois un mari 
qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de vous, et qui 
peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues, des 
infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait des 
honneurs extrêmes , il faut répondre à tout cela : vous êtes acca- 
blée ; moi-même , sur ma petite boule , je n'y suffirais pas. Que fait 
votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire 
dans quelque petit cabinet , elle meurt de peur de ne plus retrou- 
ver sa place; elle vous attend dans quelque moment perdu, pour 
vous faire au moins souvenir d'elle, et vous dire un mot en pas- 
sant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je suis 
votre plus ancienne amie , celle qui ne vous a jamais abandonnée , 
la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que c'est moi qui 
vous consolais de tous les plaisirs , et qui même quelquefois vous 
les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en 
Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère troublait 
nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre : présentement 

sible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire plus de vingt lettres par mois à 
sa fille: et cela, non dans la solitude des Rochers, mais à Paris, au milieu 
des affaires, des visites, des fêtes, sans compter les correspondances avec 
d'autres , qui allaient leur train. 



XVIII NOTICE SUK MAD. DE SÉVIGNÉ. 

je ne sais plus ou j'en suis; les honneurs et les représentations me 
feront périr , si vous n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui 
dites en passant un petit mot d'amitié , vous lui donnez quelque 
espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez vite, et 
vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage 1 . Le devoir et la raison 
sont autour de vous , et ne vous donnent pas un moment de re- 
pos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés , je leur suis con- 
traire et ils me le sont : le moyen qu'ils vous laissent le temps de 
lire de pareilles lanterneries? » 

On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de 
la composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute 
idée d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de 
cette femme unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, 
et de proclamer le naturel comme étant l'attribut propre et dis- 
tinctif de son génie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour 
mieux saisir les traits de cette délicate physionomie, il faut reconnaî- 
tre que le naturel se mélange chez elle d'une douce et facile coquette- 
rie. Madame de Sévigné unit fréquemment à une naïveté très-réelle , 
des raffinements ingénieux , quelquefois même légèrement subtils. 
Elle est femme ingénue et elle est artiste habile : mais, ce qu'il ne 
faut pas oublier, son art lui-même est tout de premier mouvement ; 
ses raffinements lui coûtent peu; ils sont improvisés comme le 
reste. C'est une précieuse pleine de bonhomie, de feu et d'abandon ; 
c'est un bel esprit qui improvise d'après son âme et son cœur, et qui 
désirant déplaire aux autres , y tient bien plus pour les autres que 
pour lui-même. 

P. JACQtJINET. 

1 La préciosité de ce passage est charmante. Mais quelquefois madame de 
Sévigné tombe dans une autre espèce de préciosité plus apprêtée et moins 
agréable. Elle écrit à Bussy en 1680, à cinquante-quatre ans : « Je suis un 
peu fâchée que vous n'aimiez pas les madrigaux. Ne sont-ils pas les maris 
des épigrammes? Ce sont de si jolis ménages, quand ils sont bons! » De pareils 
traits sont rares heureusement. Madame de Sévigné n'avait pu traverser tout 
à fait impunément l'hôtel de Rambouillet. 

(Extrait du Dictionnaire encyclopédique de la France; Univers pittoresque). 



DU STYLE ËPISTOLAIRE 



DE MADAME DE SEVIGNÉ , 

PAR M. SUARD, 

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 



Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épisto- 
laire? Il est embarrassant de répondre à cette question. Le 
style épistolaire est celui qui convient à la personne qui écrit 
et aux choses qu'elle écrit. Le cardinal d'Ossat ne peut pas 
écrire comme Ninon ; et Cicéron n'écrit pas sur le meurtre de 
César du même ton dont il raconte le souper qu'il a donné en 
impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe 
au style de l'histoire , de la fable , etc. Le style de Tacite n'a 
rien de commun avec celui de Tite-Live , ni le style de la Fon- 
taine avec celui de Phèdre. 

A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on 
est parvenu à introduire dans la littérature 1 On veut tout ré- 
duire en classes et en genres ; on prend pour le terme de la 
perfection dans chaque genre le point où s'est arrêté l'écrivain 
qui a été le plus loin , et l'on semble prescrire pour modèle la 
manière qu'il a prise. Cet esprit critique , qui distingue parti- 
culièrement notre nation, a servi, il est vrai, à répandre un 
goût plus sain et plus agréable , mais a contribué en même 
temps à gêner l'essor des talents et à rétrécir la carrière des 
arts. Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter par ces 
petites règles que la pédanterie , la médiocrité , la fureur de 
juger , ont inventées et s'efforcent de maintenir. L'homme de 
génie est comme Gulliver au milieu des Lilliputiens qui l'enchaî- 
nent pendant son sommeil : en se réveillant, il brise sans effort 
ces liens fragiles que les nains prenaient pour des câbles. 

Revenons au style épistolaire. Rien ne se ressemble moins 



II SUB MADAME DE SÉVIGNÉ. 

que le style épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style 
de madame de Sévigné et celui de M. de Voltaire. Lequel faut- 
il imiter? Ni l'un ni l'autre, si l'on veut être quelque chose; 
car on n'a véritablement un style que lorsqu'on a celui de son 
caractère propre et de la tournure naturelle de son esprit, mo- 
difié par le sentiment qu'on éprouve en écrivant. 

Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées 
et ses sentiments à des personnes absentes : elles sont dictées 
par l'amitié, la confiance, la politesse. C'est une conversation 
par écrit : aussi le ton des lettres ne doit différer de celui de 
la conversation ordinaire que par un peu plus de choix dans 
les objets et de correction dans le style. La rapidité de la pa- 
role fait passer une infinité de négligences que l'esprit a le 
temps de rejeter lorsqu'on écrit , même avec rapidité ; et d'ail- 
leurs l'homme qui lit n'est pas aussi indulgent que celui qui 
écoute. 

Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du 
style épistolaire ; la recherche d'esprit , d'élégance ou de correc- 
tion y est insupportable. 

La philosophie , la politique, les arts, les anecdotes et les 
bons mots , tout peut entrer dans les lettres , mais avec l'air 
d'abandon, d'aisance et de premier mouvement, qui caractérise 
la conversation des gens d'esprit. 

Quel est celui qui écrit le mieux ? Celui qui a plus de mobi- 
lité dans l'imagination, plus de prestesse, de gaieté et d'origi- 
nalité dans l'esprit, plus de facilité et de goût dans la ma- 
nière de s'exprimer. 

Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus animé et 
le plus gai dans la conversation est-il souvent froid, sec et 
commun dans ses lettres ? C'est qu'il y a des hommes que la 
société excite , et d'autres qu'elle déconcerte. Le mouvement 
de la société est une espèce d'ivresse qui donne à l'esprit des 
uns plus de ressort et d'activité, qui trouble et engourdit l'es- 
prit des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils sont dans 
leur cabinet, la plume à la main ; ceux-ci y retrouvent l'exer- 
cice plus libre de toutes leurs facultés. 



DD STYLE ÉPIST0LA1RE. ITI 

On conçoit aisément que les femmes qui ont de l'esprit , et 
un esprit cultivé , doivent mieux écrire les lettres que les hom- 
mes même qui écrivent le mieux. La nature leur a donné une 
imagination plus mobile , une organisation plus délicate i leur 
esprit , moins cultivé par la réflexion , a plus de vivacité et de 
premier mouvement; il est plus prime sautier , comme dit 
Montaigne : renfermées dans l'intérieur de la société , et moins 
distraites par les affaires et par l'étude, elles mettent plus 
d'attention à observer les caractères et les manières; elles 
prennent plus d'intérêt à tous les petits événements qui occu- 
pent ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur sensibilité 
est plus prompte, plus vive, et se porte sur un plus grand 
nombre d'objets. Elles ont naturellement plus de facilité à s'ex- 
primer ; la réserve même que leur prescrivent l'éducation et les 
mœurs sert à aiguiser leur esprit , et leur inspire sur certains 
objets des tournures plus fines et plus délicates ; enfin , leurs 
pensées participent moins de la réflexion, leurs opinions tien- 
nent plus à leurs sentiments > et leur esprit est toujours modifié 
par l'impression du moment : de là cette souplesse et cette 
variété de tons qu'on remarque si communément dans leurs 
lettres; cette facilité de passer d'un objet à d'autres très-di- 
vers, sans effort et par des transitions inattendues, mais natu- 
relles; ces expressions et ces associations de mots, neuves et 
piquantes sans être recherchées; ces vues fines et souvent pro- 
fondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin ces négligences heu- 
reuses, plus aimables que l'exactitude. Les hommes d'esprit, 
et plus habitués à penser et à écrire, mettent tout naturelle- 
ment et comme malgré eux, dans leurs idées, une méthode 
qui y donne trop l'air de la réflexion ; et dans leur style , une 
correction incompatible avec cette grâce négligée et abandon- 
née qu'on aime dans les lettres des femmes. 

D'ordinaire , a dit , je crois, Voltaire, les savants écrivent 
mal les lettres familières, comme les danseurs font mal la 
révérence. 

Les lettres de Balzac et de Voiture , qui ont eu tant de suc- 
cès dans le siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce 



IV SUB MADAME DE SÉVIGNÉ. 

que l'amour du bel esprit est moins vif, le goût plus formé, 
et l'art d'écrire mieux connu. Il est resté de ce siècle immortel 
des lettres de deux femmes , qui vivront autant que notre 
langue : tout le monde a lu les lettres de madame de Mainte- 
non , et l'on ne peut se lasser de relire celles de madame de 
Sévigné. Mais quelle différence entre ces deux femmes célè- 
bres ! Les lettres de la première sont pleines d'esprit et de rai- 
son : le style en est élégant et naturel ; mais le ton en est 
sérieux et uniforme. Quelle grâce, au contraire , quelle variété , 
quelle vivacité dans celles de madame de Sévigné! 

Ce qui la distingue particulièrement , c'est cette sensibilité 
momentanée qui s'émeut de tout , se répand sur tout , reçoit 
avec une rapidité extrême différents genres d'impressions. Son 
imagination est une glace pure et brillante où tous les objets 
vont se peindre, mais qui les réfléchit avec un éclat qu'ils 
n'ont pas naturellement. Cette mobilité d'âme est ce qui fait 
le talent des poètes, surtout des poètes dramatiques , qui sont 
obligés de revêtir presque en même temps des caractères très- 
divers, et de se pénétrer des sentiments les plus opposés, 
lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène l'homme pas- 
sionné et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le scélé- 
rat , Néron et Burrhus , Mahomet et Zopire , etc. 

On a dit que madame de Sévigné était une caillette : cela 
peut être , si l'on entend simplement par caillette une femme 
sans cesse occupée de tous les mouvements de la société , de 
tous les mots qui échappent, de tous les événements qui s'y suc- 
cèdent; qui saisit tous les ridicules, recueille toutes les médi- 
sances ; qui conte avec la même vivacité une sottise plaisante 
et la mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et le gain 
d'une bataille. Mais comment peut-on donner le nom de cail- 
lette à une femme du meilleur ton, très-instruite, pleine d'es- 
prit, de grâces , de gaieté et d'imagination , admirée et recher- 
chée des hommes les plus distingués du siècle de Louis XIV? 

Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un 
étranger : il tient au progrès qu'a fait la société en France , où 
elle a créé un langage qui n'est bien connu que des personnes 



DU STYLE EPISTOLAIRE. V 

qui ont vécu quelque temps dans la bonne compagnie. Les fi- 
nesses de ce langage consistent particulièrement dans un grand 
nombre de termes qui , étant un peu détournés de leur sens 
primitif, expriment des idées accessoires dont les nuances se 
sentent plutôt qu'elles ne se définissent. Il y aune infinité d'ex- 
pressions et de tournures qui reviennent sans cesse dans nos 
conversations, et qui n'ont point d'équivalent dans les autres 
langues. Les mots sentiment et galanterie, qui expriment 
des idées bien distinctes pour un Français , ne peuvent se tra- 
duire ni en latin , ni en italien, ni en anglais. Il faut qu'un 
étranger soit fort avancé dans la connaissance de notre langue 
pour être en état de sentir le charme des lettres de madame 
de Sévigné et celui des fables de la Fontaine. 

Le comte de la Rivière, parent de madame de Sévigné, et 
de qui on a un recueil de lettres en deux volumes, dit quelque 
part : Quand on a lu une lettre de madame de Sévigné, on 
sent quelque peine, parce qu'on en a une de moins à lire. 
Ce mot vaut mieux que le reste du recueil. 

Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sé- 
vigné, c'est une foule de traits qui nous peignent cette cour 
brillante de Louis XIV. On aime à se trouver, pour ainsi dire, 
en société avec les plus grands personnages de ce beau règne , 
qui, malgré les censures d'une philosophie sèche et sévère, a 
toujours un éclat et un air de grandeur qui attache et qui im- 
pose. Je ne crois pas que notre siècle ait jamais le même at-< 
trait pour nos descendants. Ce qui me dégoûte de F histoire, 
disait une femme de beaucoup d'esprit , c'est de penser que ce 
que je vois aujourd'hui sera de V histoire un jour '. Ce mot est 
spirituel , mais ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des 
intrigues du Vatican ne doit pas nous dégoûter de celle de la 
république romaine. 

M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné, 
dans sa notice des écrivains du siècle de Louis XIV. « C'est 
« dommage, dit-il , qu'elle manque absolument de goût, qu'elle 
« ne sache pas rendre justice à Racine, qu'elle égale l'oraison 

1 On croit que ce mot est de madame du Défiant. 



VI SUR MADAME DE SÉVIGNÉ. 

« funèbre prononcée par Mascaron au grand chef-d'œuvre de 
« Fiéchier. » Il est vrai qu'elle a écrit qu'on se dégoûterait de 
Racine comme du café, et en cela elle a fait une double mé- 
prise ; mais il ne faut pas toujours attribuer à un défaut de 
goût une faute de goût. Les gens d'esprit se trompent tous les 
jours dans les jugements qu'ils portent de leurs contemporains : 
c'est que ce n'est pas le goût seul qui juge : les préventions 
personnelles, les affections, les rivalités, l'opinion publique, 
séduisent et égarent les meilleurs esprits. Madame de Sévigné 
avait vu naître les chefs-d'œuvre de Corneille : élevée dans 
l'admiration de ce grand homme, son enthousiasme était bien 
légitimerais, comme tout enthousiasme, il était un peu exclu- 
sif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des mœurs 
plus faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins appa- 
rente, elle crut qu'il avait dégradé le caractère de la tragédie , 
parce qu'elle comparait Racine à Corneille, et qu'elle ne 
pouvait juger de la perfection d'une tragédie que d'après cel- 
les de Corneille : Pardonnons-lui, disait-elle, de méchants 
vers en faveur des sublimes et divines beautés qui nous 
transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimi- 
tables. Despréaux en dit encore plus que moi. En se trom- 
pant ainsi , ou voit que son erreur était sans prévention et sans 
humeur. Il faut bien se garder de la mettre au rang des Nevers, 
des Deshoulières, de cette cabale acharnée qui persécutait 
Racine en protégeant Pradon. Voyez avec quelle aimable sen- 
sibilité elle parle d'une représentation à'Esther à Saint-Cyr : 
« Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce. 
« C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des 
« personnes, si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, 
« et l'on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si ai- 
« mable pièce. Tout y est simple, tout y est innocent, tout y 
<« est sublime et touchant. Cette fidélité à l'histoire sainte 
« donne du respect : tous les chants convenables aux paroles 
« sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La 
« mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle 
« du goût et de l'attention. » 



DU STYLE ÉPISTOLAIRE. VII 

Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchieiy M. de 
Voltaire s'est bien trompé. 

L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et ma- 
dame de Sévigné la trouva belle ; mais lorsqu'elle vit celle de 
Fléchier, elle n'hésita pas à lui donner la préférence. Lors 
même qu'elle se trompe , on trouve dans ses jugements et 
clans ses opinions toujours de la bonue foi, et jamais de suffi- 
sauce. 

11 me semble que ceux même qui aiment le plus cette 
femme extraordinaire ne sentent pas encore assez toute la su- 
périorité de son esprit. Je lui trouve tous les genres d'esprit : 
raisonneuse ou frivole , plaisante ou sublime , elle prend tous 
les tons avec une facilité inconcevable. Je ne puis pas me re- 
fuser au désir de justifier mon admiration par la citation des 
traits les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou 
à mes yeux, en parcourant ses lettres au hasard. 

C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce , la 
souplesse et la vivacité de son esprit brillent avec le plus d'é- 
clat. 11 n'y a rien peut-être à comparer à ce conte de l'archevê- 
que deReims, leTellier : « L'archevêque de Reims revenait fort 
« vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon ; s'il se croit 
« grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Il 
« passait au travers de Nanterre, tra, tra, tra : ils rencontrent 
« un homme à cheval : Gare ! gare! Ce pauvre homme veut se 
« ranger, son cheval ne le veut pas , et enfin le carrosse et les 
« six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme 
« et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, 
« que le carrosse fut versé et renversé : en même temps 
« l'homme et le cheval , au lieu de s'amuser à être roués , se 
«relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et 
* s'enfuient, et courent encore , pendant que les laquais et le 
«< cocher de l'archevêque même se mettent à crier : Arrête, 
< arrête ce coquin ! qu'on lui donne cent coups ! 

« L'archevêque, en racontant ceci disait: Si f avais tenu 
« ce maraud-là , je lui aurais rompu les bras et coupé les 
■ oreilles*» 



VIII SUR MADAME DE SE VIGNE. 

Voici un tableau d'un autre genre : « Madame de Brissac 
« avait aujourd'hui la colique; elle était au lit , belle et coiffée 
« à coiffer tout le monde : je voudrais que vous eussiez vu ce 
« qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage qu'elle faisait de ses 
« yeux , et des cris et des bras , et des mains qui traînaient 
« sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. 
« Chamarrée de tendresse et d'admiration, j'admirais cette pièce 
« et la trouvais si belle , que mon attention a dû paraître un 
« saisissement, dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et 
« songez que c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Mont- 
« jeu et Planci, que la scène était ouverte.» 

Ecoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Lou- 
vois; voyez comme son ton s'élève sans se gùinder. « Il n'est 
donc plus, ce ministre puissant et superbe, dont le moi oc- 
« cupait tant d'espace , était le centre de tant de choses ! Que 
d'intérêts à démêler , d'intrigues à suivre , de négociations à 
« terminer!... mon Dieu ! encore quelque temps : je voudrais 
« humilier le duc de Savoie , écraser le prince d'Orange : encore 
« un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul 
« moment. » Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bos- 
suet ? Il me semble qu'on n'est pas plus sublime avec plus de 
simplicité. 

Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du 
Rhin , oh ne savait comment l'apprendre à la duchesse de Lon- 
gueville , sa mère, qui l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer 
qu'il y avait eu une affaire: Comment se porte mon frère, dit- 
elle ? Sa pensée n'osa pas aller plus loin , ajoute madame de 
Sévigné. Ce trait n'est-il pas admirable? Le tableau qu'elle 
fait ensuite de la douleur de» cette mère tendre fait frissonner. 
« Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune 
« doit cousoler de n'être pas au nombre des heureux ; on en 
« trouve la mort moins amère.» Les lettres de madame de Sévi- 
gné sont semées de réflexions semblables , d'une vérifé frap- 
pante, exprimées d'une manière énergique, fine, originale, 
et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux. 

Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa 



DU STYLE EPIST0LA111E. IX 

connaissance qui venait de mourir : « Quand elle fut près de 

• mourir l'année passée, je disais, en voyant sa triste conva- 

■ lescence et sa décrépitude : Mon Dieu! elle mourra deux 
« fois bien près l'une de l'autre. Ne disais-je pas vrai? Un jour Pa- 
« tris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, 
« et ses amis s'en réjouissant ave« lui et le conjurant de se le- 
« ver : Hélas ! leur dit-il, est-ce la peine de se rhabiller? « 

« 11 n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain , dit-elle ailleurs, 
« il saura bien trouver ses petites consolations : c'est sa fantaisie 
« d'être content. » 

« Les longues maladies usent la douleur , et les longues es- 
« pérances usent la joie. » 

« On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps : il faut 

* être , si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues 
« injustices. » 

Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une 
grande tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux 
« (dit-elle du fameux cardinal de Retz) ! que j'envierais quel- 
« quefois son épouvantable tranquillité sur tous les devoirs de la 
« vie 1 On se ruine quand on veut s'acquitter. » 

Sa dévotion est douce et humaine. « Nous parlons quelquefois 
« de l'opinion d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine 
« à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à 

■ moins que la soumission ne vienne au secours. » 

Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, 
et la mort ! 

« La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce 
« qu'elle y mène, que par les épines qui s'y rencontrent. » 

«. Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble 
« que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souf- 
« frir la vieillesse: je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien 
« aumoins ménager de n'aller pas plus loin , de ne pointavancer 
« dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de 
« mémoire, des défigurements , qui sont près de m'outrager. 
« Mais j'entends une voix qui dit : Il faut marcher malgré 
« vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir; 



X SUR MADAME DE SEVIGNE. 

'< ce qui est une autre extrémité où la nature répugne. » 

«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: 
« voilà comme on est quand on souhaite que cette aiguille mar- 
« che : cependant elle tourne sans qu'on la voie , et tout arrive 
« à la fin. » 

Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on 
pourrait trouver maniérées en les considérant isolées, mais qui, 
vues à leur place, paraissent très-naturelles : c'est, il est vrai , 
le naturel d'une femme dont l'imagination est très-vive et l'es- 
prit très-orné. « Je ne connais plus les plaisirs, dit-elle quelque 
«< part ; j'ai beau frapper du pied , rien ne sort qu'une vie triste 
« et uniforme. » On voit qu'elle venait de lire dans Plutarque 
le mot de Pompée , qui se vantait qu'en quelque endroit de 
l'Italie qu'il frappât du pied, il en sortirait des légions prêtes à 
obéir à ses ordres. 

Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue , 
madame de Sévigné dit que son étoile pâlit. Cette figure 
n'est-elle pas heureuse et brillante, sans aucune affectation ? 

Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours 
naturel; et ce naturel se fait surtout sentir par une négligence 
abandonnée qui plaît, et par une rapidité qui entraîne. On 
sent partout ce qu'elle dit quelque part: J'écrirais jusqu'à de- 
main; mes pensées t ma plume, mon encre, tout vole. 

Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie 
d'une gaieté un peu libre pour une femme? quelle adresse 
dans la tournure ! quelle mesure dans l'expression ! Elle fait 
tout entendre sans rien prononcer. On peut se rappeler un mot 
de ce genre sur la Brinvilliers. 

Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame 
de Sévigné, c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa 
fille , dont les expressions se varient sous mille formes diverses, 
toujours sensibles, toujours intéressantes; mais ce sont les 
traits les moins propres à être cités, parce que ce ne sont or- 
dinairement que des expressions et des tournures très -simples, 
qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des 
idées accessoires qui les environnent. Quelquefois cependant 






DU STYLE EPISTOLAIKE. XI 

son sentiment s'embellit par la pensée et par l'imagination. 

Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures 
très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. « Savez- vous ce 
« que je fais de ma lunette ? écrit-elle à madame de'Grignan. Je 
« ne cesse de la tourner du côté dont elle éloigne ; les importuns 
« qui m'environnent disparaissent, et je peux ne penser qu'à 
« vous. » 

« Je regrette, dit-elle dans un autre endroit , ce que je passe 
« de ma vie sans vous, et j'en précipite les restes pour vous 
■ retrouver, comme si j'avais bien du temps à perdre. » Elle ré- 
pète plusieurs fois cette idée : « Je suis bien aise que le temps 
« coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et 
« dans un autre endroit : « Je suis si désolée de me retrouver 
« toute seule, que, contre mon ordinaire , je souhaite que le 
« temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et 
« pour m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce 
« donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a 
« point d'absence? J'avoue que , par ce côté, il n'y en a point. 
« Mais comment appelez- vous ce que l'on sent quand la pré- 
« sence est si chère? Il faut, de nécessité, que le contraire soit 
« bien amer. 

« Mon cœur est en repos quand il est près de vous ; c'est 
« son état naturel , le seul qui peut lui plaire.... 

« 11 me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de 
« tout ce que j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, de- 
« puis huit jours , j'avais fait autre chose que pleurer.... Je ne 
« sais où me sauver de vous , dit-elle ailleurs à sa fille. » 

Elle écrit au président de Moulceau : « J'ai été reçue à 
'< bras ouverts de madame de Grignan , avec tant de joie, de 
« tendresse et de reconnaissance, qu'il me semblait que je n'é- 
« tais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin. » 

Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme 
si aimable et si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la 
vérité : madame de Sévigné , avec tant d'esprit et un si bon 
esprit, avait aussi les sottises de son siècle et de son rang. Elle 
était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la voit 



XII SUE MADAME DE SEVIGISE. 

se pâmer d'admiration sur la généalogie de la maison de Ra- 
butin , que le comte de Bussy se proposait d'écrire ; elle croit 
que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle histoire. 

Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la 
grandeur de Louis XIV. Ce prince lui parla un jour , après la 
représentation ftEsther, à Saint-Cyç : sa vanité se montre et se 
répand , à cette occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est 
curieux. « Le roi s'adressa à moi , et me dit : Madame , je suis 
< assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner , je 
« répondis : Sire , je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus 
« des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui 
■ dis : Sire , il en a beaucoup , mais en vérité ces jeunes per- 
« sonnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet 
« comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah 1 pour 
« cela, reprit-il, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me 
« laissa l'objet de l'envie. Monsieur et madame la princesse me 
« vinrent dire un mot ; madame de Maintenon , un éclair : je 
« répondis à tout, car j'étais en fortune. » 

C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un 
moment par la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa 
un menuet avec madame de Sévigné. Après le menuet, elle se 
trouva près de son cousin le comte de Bussy, à qui elle dit : 
Il faut avouer que nous avons un grand roi! Oui, sans dou- 
te, ma cousine, répondit Bussy ; ce qu'il vient de faire est 
vraiment héroïque ! 11 faut avouer que de toutes les sottises hu- 
maines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanité. 



PORTRAÏT DE MADAME DE SÉVIGNÉ 



M' 10 DE LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU 1 . 



Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les em- 
bellir pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de 
leurs défauts. Pour moi, Madame, grâce au privilège d'inconnu 
dont je jouis auprès de vous , je m'en vais vous peindre tout hardi- 
ment , et vous dire vos vérités bien à mon aise , sans crainte de m'at- 
tirer votre colère. Je suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables 
à vous conter; car ce me serait un grand plaisir si , après vous avoir 
reproché mille défauts, je me voyais cet hiver aussi bien reçu de 
vous que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que vous impor- 
tuner de louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni m'amuser 
à vous dire que votre taille est admirable , que votre teint a une 
beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans; 
que votre bouche , vos dents et vos cheveux sont incomparables. Je 
ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit 
assez : mais comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne 
peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez; et 
c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc , Madame , si par 
hasard vous ne le savez pas , que votre esprit pare et embellit si fort 
votre personne , qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante, 
lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la contrainte 
est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si 
bien , que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; 
et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint 
et à vos yeux , que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que 
les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux ; et 
que , quand on vous écoute , on ne voit plus qui! manque quelque 
chose à la régularité de vos traits , et l'on vous cède la beauté du 
monde la plus achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis in- 

' Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du I er décembre 1675, que ce por- 
trait l'ut écrit par madame de la Fayette vers l'année 1659 ; madame de Sévigné 
avait alors trente-trois ans. 

MVO. !>F. SÉVIGNÉ. 



gs PORTRAIT 

connu , vous ne m'êtes pas inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus 
d'une fois l'honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir 
démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est sur- 
pris. Mais je veux encore vous faire voir, Madame , que je ne con- 
nais pas moins les qualités solides qui sont en vous , que je fais les 
agréables dont on est touché. Votre âme est grande , noble , propre 
à dispenser des trésors , et incapable de s'abaisser aux soins d'en 
amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition , et vous ne 
l'êtes pas moins aux plaisirs : vous paraissez née pour eux, et il 
semble qu'ils soient faits pour vous ; votre présence augmente 
les divertissements , et les divertissements augmentent votre beau- 
té, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'étal véritable 
de votre âme , et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce 
soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée ; mais , à la honte 
de notre sexe , cette tendresse vous a été inutile, et vous l'avez 
renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame de la Fayette. 
Ah! Madame, s'il y avait quelqu'un au monde d'assez heureux 
pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne du trésor dont elle jouit, 
et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériterait 
de souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l'amour peut soumettre 
tous ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le maître 
d'un-cœur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués 
par cet esprit galant que les dieux vous ont donné! Votre cœur, 
Madame , est sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais 
il n'y en eut un si généreux , si bien fait et si fidèle. Il y a des gens 
qui vous soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; 
mais au contraire vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne 
vous soit honorable , que même vous y laissez voir quelquefois ce 
que la prudence vous obligerait de cacher. Vous êtes la plus civile 
et la plus obligeante personne qui ait jamais été; et, par un air 
libre et doux qui est dans toutes vos actions , les plus simples com- 
pliments de bienséance paraissent en votre bouche des protesta- 
tions d'amitié ; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en 
vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance , sans qu'ils 
puissent se dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez don- 
née de l'une et de l'autre. Enûn , vous avez reçu des grâces du ciel 
qui n'ont jamais été données qu'à vous ; et le monde vous est obligé 
de lui être venue montrer mille agréables qualités qui jusqu'ici lui 
avaient été inconnues. Je ne veux point m'embarquera vous les dé- 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 3 9 

peindre toutes , car je romprais le dessein que j'ai fait de ne pas 
vous accabler de louanges; et, de plus , Madame, pour vous en 
donner qui fussent 

Dignes de vous , et dignes de paraître , 
Il faudrait être votre amant, 
Et je n'ai pas l'honneur de l'être • . 

— + il.. 1 — i — . 

PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ 

PAR LE COMTE DE BUSSY-BABUTIN; 
TrHÉ DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN. 

Marie de Rabutin , fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de 
Chantai, et de Marie de Coulanges , naquit toute pleine de grâces : 
ce fut un grand parti pour le bien ; mais pour le mérite , elle ne se 
pouvait dignement assortir. Elle épousa Henri de Sévigné, d'une 
bonne et ancienne maison de Bretagne ; et quoiqu'il eût de l'esprit, 
tous les agréments de Marie ne le purent retenir; il aima partout, 
et n'aima jamais rien de si aimable que sa femme. Cependant elle 
n'aima que lui , bien que mille honnêtes gens eussent fait des ten- 
tatives auprès d'elle. Sévigné fut tué en duel , elle étant encore 
fort jeune. Cette perte la toucha vivement : ce ne fut pourtant pas, 
à mon avis, ce qui l'empêcha de se remarier, mais seulement sa 
tendresse pour un fils et pour une fille que son mari lui avait 
laissés, et quelque légère appréhension de trouver encore un in- 
grat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici de ses 
mœurs 2 , je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta 
son bien , ne laissant pas de faire la dépense d'une personne de sa 
qualité : de sorte qu'elle donna un grand mariage à sa fille , et lui 
fit épouser François- Adhémar de Monteil , comte de Grignan , 

1 Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de Voiture , par Sar- 
razin : 

... Pour bien faire voir ces choses par écrit , 
Et dignes de Voiture, et dignes de paraître, 
Il faudrait être bel esprit, 
Et je n'ai pas l'honneur de l'être. 
1 M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne doit pas être 
pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que par conduite il n'en- 
tend pas parler des mœurs de madame de Sévigné, à l'éloge desquelles il n'a 
plus rien à ajouter; mais qu'il prend ce mot dans le sens de la gestion et de 
V administration de ses biens. 



40 PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 

lieutenant pour ie roi en Languedoc , et puis après en Provence. 
Ce ne fut pas le plus grand bien qu'elle fit à Françoise de Sévigné : 
la bonne nourriture 1 qu'elle lui donna , et son exemple , sont des 
trésors que les rois même ne peuvent pas toujours donner à leurs 
enfants. Elle en avait fait aussi quelque chose de si extraordinaire , 
que moi, qui ne suis point du tout flatteur, je ne me pouvais lasser 
de l'admirer , et que je ne la nommais plus , quand j'en parlais, que 
la plus jolie fille de France, croyant qu'à cela tout le monde la de- 
vait connaître 2 . 

Marie de Rabutin acheta encore à son fils la charge de guidon 
des gendarmes de M. le Dauphin 3 ; ce qu'elle fit habilement, n'y 
ayant rien de mieux pensé que d'attacher de bonne heure ses en- 
fants auprès d'un jeune prince , qui a toujours plus d'égards un 
jour pour ses premiers serviteurs que pour les autres. 

Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y 
avaient pas seuls mis tout le bon ordre qui y était: il faut rendre 
honneur à qui il est dû. L'abbé de Coulanges, son oncle, homme 
d'esprit et de mérite , l'avait fort aidée à cela. 

Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a 
dites en sa vie, d'un tour fin, agréable, naturellement, et sans affec- 
ter de les dire, il n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l'en- 
jouement de son père, mais beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait 
jamais avec elle; enfin elle était deces gens qui ne devraient jamais 
mourir, comme il y en a d'autres qui ne devraient jamais naître. 

Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un 
de ses portraits : 

MARIE DE RABUTIN, 

MARQUISE DE SÉVIGNÉ, 

FILLE DU BARON DE CHANTAL, 

FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE 

ET D'UNE SOLIDE VERTU, 

COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D' AGRÉMENTS 4. 

1 Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce sens. 

2 On voit par ce passage que c'était le comte de Bussy qui avait désigné ainsi 
M'ie de Sévigné. Le mot de joli avait alors plutôt la signilication de charmant 
que celle de beau. « Nos Français sont si aimables et si jolis » dit madame de 
Sevigné, lettre du 28 mars 167G. 

3 Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée avant l'année 
1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du marquis de la Fare la charge 
de sous-lieutenant des gendarmes de M. le Dauphin. 

* Cette inscription était placée au-dessous du portrait de madame de Sévi- 
gné, qui était dans le salon de M. de Bussy-Rabutin 



LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTLN 

A LA MARQUISE DE COLIGNY. 
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE ». 

Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un 
recueil de ce que nous nous sommes écrit , votre tante de Sévigné 
et moi. J'approuve votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est 
plus beau que les lettres de madame de Sévigné ; l'agréable , le ba- 
din et le sérieux y sont admirables; on dirait qu'elle est née pour 
chacun de ces caractères. Elle est naturelle, elle a une noble faci- 
lité dans ses expressions , et quelquefois une négligence hardie , 
préférable à la justesse des académiciens. Rien ne languit dans 
son style, rien n'y est forcé ; il n'y a personne qui ne crût qu'il en 
ferait bien autant : ma que sto facile èquanto difficile. 

Pour ce qui me regarde dans ce recueil , ma chère fille, je n'en 
parlerai point ; je hais les airs de vanité , et encore plus ceux d'une 
fausse modestie. Madame de Sévigné dit que je suis le fagot de son 
esprit , et moi je dis que c'est elle qui m'allume ; et ce qui me le 
persuade , c'est que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec 
elle. Mais enfin ce recueil est curieux ; et digne d'être dans le cabinet 
d'un roi honnête homme , c'est-à-dire dans celui de Louis le Grand. 
Tous les gens délicats auraient du plaisir à le lire , si on le voyait 
de notre temps : mais quel sera son prix à la postérité ? car vous 
savez , ma chère fille, qu'en matière d'esprit , 
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête 
Qu'un seul vivant à ses côtés. 

Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de ma- 
dame de Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles 
sont presque toutes dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'el- 
les ont encore leurs agréments , et qu'elles ne gâtent rien aux en- 
droits où elles se trouvent. 

BUSSY-RABUTIN. 

1 Cette lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio, écrits de la 
main du comte de Bussy , qui contiennent la copie de sa correspondance avec 
madame de Sévigné. 



LETTRES 

CHOISIES 



M ME DE SEVIGNE 



LETTRE PREMIÈRE. 

DE MADAME DE SEVIGNE AU COMTE DE BUSSY. 

AJ»aris, ce 25 novembre 1655. 

Vous faites bien l'entendu , M. le comte; sous ombre que vous 
écrivez comme un petit Cicéron , vous croyez qu'il vous est permis 
de vous moquer des gens : à la vérité , l'endroit que vous avez re- 
marqué m'a fait rire de tout mon cœur; mais je suis étonnée qu'il 
n'y eût que cet endroit de ridicule , car, de la manière dont je vous 
écrivis , c'est un miracle que vous ayez pu comprendre ce que je 
voulais vous dire ; et je vois bien qu'en effet vous avez de l'esprit , 
ou que ma lettre est meilleure que je ne pensais : quoi qu'il en 
soit , je suis bien aise que vous ayez profité de l'avis que je vous 
donnais. 

On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet 
hiver : comme vous savez , mon pauvre comte , que je vous aime 
un peu rustaudement , je voudrais qu'on vous l'accordât , car on dit 
qu'il n'y a rien qui avance tant les gens , et vous ne doutez pas de 
la passion que j'ai pour votre fortune : ainsi, quoi qu'il puisse arri- 
ver, je serai contente. Si vous demeurez sur la frontière, l'amitié 
solide y trouvera son compte ; si vous revenez , l'amitié tendre sera 
satisfaite. 

Madame de Roquelaure f est revenue tellement belle , qu'elle 
défit hier le Louvre à plate couture : ce qui donne une si terrible 
jalousie aux belles qui y sont , que par dépit on a résolu qu'elle ne 
serait pas des après-soupers , qui sont gais et galants , comme vous 
savez. Madame de Fiennes voulut l'y faire demeurer hier ; mais 
on comprit, par la réponse de la reine, qu'elle pouvait s'en re- 
tourner. 

1 Charlotte- Marie de Daillon, lille du comte du Ludc. 



44 LETTRES 

Le prince d'Harcourt « et la Feuillade* eurent querelle avant- 
hier chez Jeannin ; le prince disant que le chevalier de Gramont 
avait l'autre jour ses poches pleines d'argent , il en prit à témoin la 
Feuillade, qui dit que cela n'était point , et qu'il n'avait pas un 
sou. — Je vous dis que si. — Je vous dis que non. — Taisez-vous, 
la Feuillade. — Je n'en ferai rien. — Là-dessus le prince lui jette 
une assiette à la tête ; l'autre lui jette un couteau ; ni l'un ni l'autre 
ne porte : on se met entre deux , on les fait embrasser ; le soir ils se 
parlent au Louvre, comme si de rien n'était. Si vous avez jamais vu 
le procédé des académistes 3 qui ont campos , vous trouverez que 
cette querelle y ressemble fort. 

Adieu, mon cher cousin : mandez-moi s'il est vrai que vous vou- 
liez passer l'hiver sur la frontière , et croyez bien que je suis la plus 
fidèle amie que vous ayez au monde. 

2. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE 4. 

Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pour la 
seconde fois sur la sellette ; il s'est assis sans façon, comme l'autre 

1 Charles de Lorraine. 

3 François, vicomte d'Aubusson , duc de la Feuillade, pair, et depuis ma- 
réchal de France. v 

3 Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitalion. 

4 Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de Fouquet, ont été 
adressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis ministre des affaires étran- 
gères. 

Le procès de Fouquet est un des événements remarquables du règne de 
Louis XIV. Le projet de le perdre fut tramé avec un art si odieux, et la 
conduite de ses ennemis, dont plusieurs étaient ses juges, fut si passionnée, 
qu'on s'intéresserait pour lui , quand même il eût été plus coupable qu'il ne 
Tétait. Accusé et arrêté comme coupable- du désordre des finances, il fut 
condamné au bannissement pour crime d'État. Son crime était un projet vague 
de résistance, et de fuite dans les pays étrangers, qu'il avait jeté sur le papier 
quinze ans auparavant, dans le temps où les factions de la Fronde parta- 
geaient la France , et où il croyait avoir à se plaindre de l'ingratitude de Ma- 
zarin. Ce projet , qu'il avait absolument oublié , fut trouvé dans les papiers 
qui furent saisis chez lui. 

On sait qu'on était parvenu à faire croire à Louis XIV que Fouquet pou- 
vait être à craindre. Il fut accompagné d'une garde de cinquante mousque- 
taires qui le conduisirent à la citadelle de Pignerol, le roi ayant converti le 
bannissement en prison perpétuelle. On craignait qu'il ne lui restât des appuis 
formidables. Il lui resta Pellisson et la Fontaine : l'un le défendit avec élo- 
quence, et l'autre pleura ses malheurs dans une élégie très-belle et très- 
touchante, dans laquelle il osa même demander sa grâce au roi. 

Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel intérêt 
historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce choix de lettres. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 45 

fois. M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il 
a répondu qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prê- 
ter le serment. Là-dessus M. le chancelier s'est jeté dans de grands 
discours , pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le 
roi l'avait établie , et que les commissions avaient été vérifiées par 
les compagnies souveraines. 

M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par au- 
torité , que quelquefois on ne trouvait pas justes , quand on y avait 
fait réflexion. 

M. le chancelier a interrompu : Comment! vous dites donc 
que le roi abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu : C'est 
vous qui le dites, monsieur, et non pas moi : ce n'est point ma 
pensée, et j'admire qu'en l'état où je suis, vous me vouliez faire 
une affaire avec le roi. Mais , monsieur, vous savez bien vous- 
même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous 
le croyez juste ; le lendemain vousle cassez : vous voyez qu'on peut 
changer d'avis et d'opinion. 

Mais cependant , a dit M. le chancelier, quoique vous ne recon- 
naissiez pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez 
des requêtes, et vous voilà sur la sellette. Il est vrai, monsieur, 
a-t-il répondu , j'y suis ; mais je n'y suis pas par ma volonté , on 
m'y mène ; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est 
une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa 
main : peut-être pouvait-on bien me l'épargner, après les services 
que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer. 

Après cela M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pen- 
sion des gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interro- 
gations continueront, et je continuerai de vous les mander fidèle- 
ment ; je voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont ren- 
dues sûrement. 

Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri « ; et comme 
ceux qui ont donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui 
ont exécuté , on prétend faire le procès à Gadagne ; il y a des gens 
qui en veulent à sa tête : tout le public est persuadé pourtant qu'il 
ne pouvait pas faire autrement. On parle fort ici de M. d'Aleth , 
qui a excommunié les officiers subalternes du roi qui ont voulu 
contraindre les ecclésiastiques à signer. Voilà qui le brouillera avec 
monsieur votre père, comme cela le réunira avec le P. Annat ». 

1 Première expédition cimlre Alger. 
1 Confesseur de Louis XIV. 



46 LETTRES 

Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend ; je ne veux pas 
m'y abandonner : il faut que le style des relations soit court 

3. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Le jeudi 20 novembre 1664. 
M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or ; il a 
très-bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué; M. le chancelier en 
a fait reproche , et a dit que ce n'était point la coutume , étant con- 
seiller breton : « C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous 
« saluez si bas M. Fouquet. » En repassant par l'Arsenal , à pied 
pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait : 
on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de 
fontaine; il y est allé, et a dit son avis, et puis s'est retourné en 
riant vers Artagnan , et lui a dit : « N'admirez-vous point de quoi 
« je me mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces 
« sortes de choses-là. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent celte 
tranquillité admirable , je suis de ce nombre ; les autres disent que 
c'est une affectation : voilà le monde. Madame Fouquet, sa mère, 
a donné un emplâtre à la reine , qui l'a guérie de ses convulsions , 
qui étaient, à proprement parler, des vapeurs. 

La plupart , suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine 
prendra cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre 
prisonnier; mais pour moi , qui entends un peu parler des tendresses 
de ce pays-là , je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable , c'est 
le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre , disant que c'est 
une sainte que madame Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles. 

Aujourd'hui 21 , on a interrogé M. Fouquet sur lés cires et su- 
cres : il s'est impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait , 
et qui lui ont paru ridicules. Il l'a un peu trop témoigné, et a ré- 
pondu avec un air et une hauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car 
cette manière n'est pas bonne; mais, en vérité, la patience échappe : 
il me semble que je ferais tout comme lui. 

Samedi au soir. . . . 

M. Fouquet est entré ce matin à la chambre ; on l'a interrogé sur 
les octrois; il a été très-mal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce 
n'est pas , entre nous , que ce ne soit un endroit des plus glissants 
de son affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop 
fier ; il s'en est corrigé aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le sa- 
luer. On ne rentrera que mercredi à la chambre; je ne vous écrirai 
aussi que ce jour-là. Au reste, si vous continuez à me tant plain- 



DE MADAME DE SÉV1GNÉ. 47 

dre de la peine que je prends à vous écrire, et à me prier de ne point 
continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes 
lettres, et que vous vous trouvez fatigué d'y faire réponse ; mais sur 
cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes , si je 
puis; et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime 
encore vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous 
espériez d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que 
je vous fais un peu de plaisir, j'en ai beaucoup. Il se présente si 
peu d'occasions de témoigner son estime et son amitié , qu'il ne 
faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir. Je vous supplie de 
faire tous mes compliments chez vous et dans votre voisinage. La 
reine est bien mieux. 

4. — DE M me DE SÉVIGNE A M. DE POMPONNE. 

Le lundi i\ novembre 1664. 
Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement 
obligée de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. 
Croyez-vous que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? 
Je vous assure que j'y en trouve beaucoup , et que je n'ai pas 
moins de plaisir à vous entretenir, que vous en avez à lire mes let- 
tres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande 
sont bien naturels; celui de l'espérance est commun à tout le monde, 
sans que l'on puisse dire pourquoi ; mais enfin cela soutient le 
coaur. 

Mercredi , 26 novembre. 
Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa ma- 
nière a été différente ; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous 
les jours sa leçon par Boucherat ». Il a dit au rapporteur de lire 
l'article sur quoi on voulait interroger l'accusé ; le rapporteur a lu, 
et cette lecture a duré si longtemps , qu'il était dix heures et demie 
quand on eut fini. Il a dit : Qu'on fasse entrer Fouquet; et puis 
s'est repris , M. Fouquet ; mais il s'est trouvé qu'il n'avait point dit 
qu'on le fît venir; de sortequ'il était encore à la Bastille. Onl'estdouc 
allé quérir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois: 
il a fort bien répondu ; pourtant il s'est allé embrouiller sur certai- 
nes dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été 

1 Boucherat, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait «té 
charade faire mettre les scellés chez le surintendant. Il était de la commission 
chargée de la poursuite du procès. 



48 LETTRES 

bien habile et bien éveillé ; mais, au lieu d'être alerte , M. le chance- 
lier sommeillait doucement : on se regardait , et je pense que notre 
ami en aurait ri, s'il avait osé. Enfin il s'est remis, et a continué 
d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet en- 
droit où ou le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par l'é- 
vénement il aura bien dit ; car dans son malheur il a de certains pe- 
tits bonheurs qui n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les 
jours aussi doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un 
temps infini. 

Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le 
samedi au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi, 
vendredi et samedi; et il faudrait que Ton pût vous en faire tenir 
encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi , mardi et mer- 
credi; ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je 
vous conjure de faire mes compliments à votre solitaire et à votre 
chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine, ce sera 
bientôt à moi à vous en donner des nouvelles. 

5. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Du jeudi 27 novembre iGoi. 

On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. 
M. le chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux 
extrémités, et de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. 
M. Fouquet s'est fort bien tiré d'affaire , et n'est entré qu'à onze 
heures , parce que M. le chancelier a fait lire le rapporteur, comme 
je vous l'ai mandé; et, malgré toute cette belle dévotion , il disait 
tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur 'prenait tou- 
jours son parti , parce que le chancelier ne parlait que pour un 
côté; enfin il a dit: Voici un endroit sur quoi l'accusé ne pourra 
pas répondre. Le rapporteura dit : Ah ! monsieur, pour cet endroit- 
là , voici l'emplâtre qui le guérit; et a dit une très-forte raison, et 
puis il a ajouté : Monsieur, dans la place où je suis, je dirai tou- 
jours la vérité , de quelque manière qu'elle se rencontre. 

On a souri de l'emplâtre , qui a fait souvenir de celui qui a fait 
tant de bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé , qui n'a pas été une 
heure dans la chambre ; et , en sortant , plusieurs ont fait compli- 
ment à d'Ormesson de sa fermeté. 

1 Ce rapporteur était M. dOrmesson , l'un des magistrats les plus respec- 
tables de ce temps. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 49 

Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des 
dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit 
dans l'Arsenal , pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais mas- 
quée r , je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès 
de lui ; cinquante mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. 
Il paraissait assez rêveur. Pour moi , quand je l'ai aperçu , les jam- 
bes m'ont tremblé , et le cœur m'a battu si fort que je n'en pou- 
vais plus. En s'approchant de nous pour entrer dans son trou, 
M. d'Artagnan l'a poussé , et lui a fait remarquer que nous étions 
là. Il nous a donc saluées , et a pris cette miné riante que vous lui 
connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue ; mais je vous avoue 
que j'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette 
petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on 
a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié 
de moi ; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur mar- 
ché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère 
voisine ; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous 
trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher 
ami; elle a vu Sapho 2 , qui lui a redonné du courage. Pour moi , 
j'irai demain en reprendre chez elle; carde temps en temps je sens 
que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne dise mille 
choses qui doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j'ai 
l'imagination si vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir. 

6. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Lundi, I er décembre IC64 
Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait 
tirer l'affaire de M. Fouquet en longueur ; présentement ce n'est 
plus la même chose , c'est tout le contraire : on presse extraor- 
dinairement les interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris 
son papier, et a lu , comme une liste , dix chefs d'accusation, sur 
quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a dit : 
« Monsieur, je ne prétends pas tirer les choses en longueur; mais je 
« vous supplie de me donner le loisir de vous répondre : vous 

1 C'était encore l'usage que les femmes sortissent en masque , usage qu'on 
retrouve dans les comédies de Corneille , et qui nous avait été apporté d'Italie 
par les Médicis. Ces masques de velours noir, auxquels succédèrent les loups , 
étaient destinés à conserver le teint. 

2 Mademoiselle de Scudéry, sœur de l'auteur connu sous ce nom par une 
malheureuse fécondité, femme qui avait encore plus d'esprit que ses ouvrages. 



50 LETTRES 

« m'interrogez , et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma 
« réponse; il m'est important que je parle. Il y a plusieurs articles 
« qu'il faut que j'éclaircisse , et il est juste que je réponde sur tous 
« ceux qui sont dans mon procès. » Il a donc fallu l'entendre , 
contre le gré des malintentionnés ; car il est certain qu'ils ne sau- 
raient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur 
tous les chefs : on continuera de suite ; et la chose ira si vite , que 
je compte que les interrogations finiront cetfe semaine. Je viens 
de souper à l'hôtel de Nevers; nous avons bien causé , la maîtresse 
du logis et moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétu- 
des qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre; car je viens de 
recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que tout ce que je puis écrire. 
Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve , en me man- 
dant de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher solitaire. 
Il me semble que je le vois , et que je l'entends dire ce que vous me 
mandez : je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit : 
La métamorphose de Pierrot en Tartufe 1 . Cela est si natu- 
rellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous m'en croyez, 
je l'aurais trouvé au bout de ma plume. 

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, 
et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; 
MM. de Saint- Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut 
s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal , que lui-même ne 
trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont : 
M. le maréchal, lisez , je vous prie , ce petit madrigal , et voyez si 
vous en avez jaipais vu un si impertinent : paroe qu'on sait que 
depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. 
Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : Sire, Votre Majesté juge 
divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot 
et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. Le roi se mit à rire, 
et lui dit : N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat? Sire, 
il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh bien , dit le 
roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi 
qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le 
rende; je l'ai lu brusquement. Non , M. le maréchal ; les premiers 
sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette 
folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose 
que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime tou- 

1 C'est le chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 51 

jours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et 
qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité. 

Mardi 2 décembre. 

Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin , 
mais si admirablement , que plusieurs n'ont pu s'empêcher de 
l'admirer. M. Renard a dit entre autres: « Il faut avouer que cet 
« homme est incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le 
« parlement; il se possède mieux qu'il n'a jamais fait. » C'était en- 
core sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien de com- 
parable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, 
qui seront les deux derniers jours de l'interrogation, et je conti- 
nuerai encore jusqu'au bout. 

Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je sou- 
haite le plus ardemment! Adieu, mon très-cher monsieur; priez 
notre solitaire (Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je 
vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et , par modestie , j'y 
joins madame votre femme. 

Mardi 2 décembre. 

M.Fouquetaparlé aujourd'hui deux heures entières sur les six 
millions ; il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles ; tout 
le monde en était touché , chdcun selon son sentiment. Pussort 
faisait des mines d'improbation et de négative , qui scandalisaient 
les gens de bien. 

Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé im- 
pétueusement, et a dit : Dieu merci , on ne se plaindra pas qu'on 
« ne l'ait laissé parler tout son soûl. » Que dites-vous de ces paro- 
les? ne sont-elles pas d'un bon juge ? On dit que le chancelier est 
fort effrayé de l'érésipèle de M. de Nesmond , qui l'a fait mourir; 
il craint que ce ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui 
donner les sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu , 
encore serait-ce quelque chose ; mais il faut craindre qu'on ne 
dise de lui comme d'Argant : e mori corne visse l . 

Mardi au soir 

J'ai reçu votre lettre , qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un 
ingrat; jamais je n'ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant : il 
faudrait être bien exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible 

• Cermalcmme liberala, canto iy : le vers est ainsi : 
Moriva Argantc, e lai moria quai visse. 



52 LETTRES 

à des louanges comme les vôtres. Te vous assure donc que je suis 
ravie que vous ayez bonne opinion de mon cœur; et je vous assure 
de plus, sans vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que 
j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont 
on se sert ordinairement pour expliquer ce que l'on pense, et 
que j'ai une joie et une consolation sensible de vous pouvoir entre- 
tenir d'une affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt. 

Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé 
d'Effiat l'a salué en passant*; il lui a dit, en lui rendant le salut : 
« Monsieur, je suis votre très-humble serviteur, » avec cette mine 
riante et fixe que nous lui connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi 
de tendresse, qu'il n'en pouvait plus. 

Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier 
lui a dit de s'asseoir. Il a répondu: « Monsieur, vous prîtes hier avan- 
'< tage de ce que je m'étais assis ; vous croyez que c'est reconnaître 
« la chambre : puisque cela est, je vous prie de trouver bon que je 
« ne me mette pas sur la sellette. » Sur cela M. le chancelier a dit 
qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a répondu : « Je ne 
« prétends point par là faire un incident nouveau : je veux seule- 
« ment, si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire, 
« et en prendre acte; après quoi je répondrai.» 

Il a été fait comme il a souhaité ; il s'est assis, et on a continué 
la pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il 
continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle 
fort à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé 
une chose qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui 
faire savoir son arrêt par une voie enchantée, bon ou mauvais, 
comme Dieu le lui enverra, sans préambule, afin qu'il ait le temps 
de recevoir la nouvelle par ceux qui viendront la lui dire ; ajoutant 
que, pourvu qu'il ait une demi-heure pour se préparer, il est ca- 
pable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse appren- 
dre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre 
le cœur. 

On n'est point entré aujourd'hui (mercredi) en la chambre, à cause 
de la maladie de la reine, qui a été à l'extrémité : elle est un peu 
mieux. Elle reçut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce 
fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi 
et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire 
et requérir le saint sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumiè- 



DE MADAME DE SKYIGNE. 53 

rcs..La reine fit un effort pour se soulever, et le reçut avec uuc dé- 
votion qui fît fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans 
peine qu'on l'avait mise en cet état; il n'y avait eu que le roi ca- 
pable de lui faire entendre raison; à tous les autres elle avait dit 
quelle voulait bien communier, mais non pas pour mourir : on avait 
été deux heures à la résoudre. 

L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fou- 
quet déplaît iniiniment à Petit T ; on croit même qu'il engagera- 
Puis.... à faire le malade pour interrompre le cours des admira- 
tions , et avoir le loisir de prendre un peu baleine des autres 
mauvais succès. Je suis très-humble servante du cher solitaire , de 
madame votre femme, et de l'adorable Amalthée. 

7. —'DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Jeudi 4 décembre 1664. 
Enfin , les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est 
entré dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du 
long. M. Fouquet a repris la parole le premier , et a dit : Monsieur, 
je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que l'ef- 
fet qu'il vient de faire , qui est de me donner beaucoup de confu- 
sion. M. le chancelier à dit : Cependant vous venez d'entendre , et 
vous avez pu voir par là que cette grande passion pour l'État, dont 
vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que 
vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. Monsieur, a 
dit M. Fouquet , ce sont des pensées qui me sont venues dans le 
fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le cardinal, prin- 
cipalement lorsqu'après avoir contribué pi us que personne du monde 
à son retour en France, je me vis payé d'une si noire ingratitude. 
J'ai une lettre de lui et une de la reine mère, qui font foi de ce que 
je dis; mais on les a prises dans mes papiers , avec plusieurs autres. 
Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, qui était 

T Ce Petit est un nom convenu , qui doit signifier le Tellier, ou même 
Colbert. Quant à Puis..., comme , d'après le sens de la phrase, il doit être un 
des juges, et un des contraires, il y a quelque apparence que c'est Pussort. 
Dans ce cas, il faudrait aussi entendre de lui tout ce qui est dit dans les let- 
tres précédentes. 

Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien caractérisée par 
ce mot du grand Turenne, qui s'intéressait fort à Fouquet. Quelqu'un de- 
vant lui blàm&it l'emportement de Colbert, et louait la modération de le 
Tellier: Oui (répondit-il), je crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit 
pendu, ci que. M. le Tellier a plus de peur qtCil ne le soit pas. 

5. 



î)4 LETTRES 

tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de 
deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, 
je le désavoue de tout mon cœur, etje vous supplie de croire, mon- 
sieur, que ma passion pour la personne et pour le service du roi 
n'en a pas été diminuée. M. le chancelier a dit : Il est hien difficile 
de le croire , quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en diffé- 
rents temps. M. Fouquet a répondu : Monsieur, dans tous les 
temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la per- 
sonne <lu roi ; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le chef du 
conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée 
qui était contre lui. 

M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était 
échauffé, et n'était pas tout à fait le maître de son émotion. En- 
suite on lui a parlé de ses dépenses ; il a dit : Je m'offre à faire voir 
que je n'en ai fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes re- 
venus, dont M. le cardinal avait connaissance, soit par mes appoin- 
tements, soit par lebien de ma femme; et si je ne prouve ce que je 
dis , je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. En- 
fin, cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très- 
bien dit , mais avec chaleur et colère , parce que la lecture de ce 
projet l'avait extrêmement touché. 

Quand il a été parti, M. le chancelier a dit : Voici la dernière 
fois que nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approché de M. le 
chancelier, et lui a dit : Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des 
preuves qu'il y a comme il a commencé à exécuter le projet. M. le 
chancelier a répondu : Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, 
il y aurait répondu trop facilement. Là-dessus Sainte-Hélène et 
Pussort ont dit : Tout le monde n'est pas de ce sentiment. Voilà de 
quoi rêver et faire des réflexions'. A demain le reste. 

Vendredi 5 décembre. 

On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu d'importance , 
sinon autant que les gens de bien y voudront avoir égard en juge- 
ment. Voilà qui est donc fait : c'est à M. d'Ormesson à parler, il 
doit récapituler toute l'affaire : cela durera encore toute lu semaine 
prochaine , c'est-à-dire qu'entre-ci et là ce n'est pas vivre , que la 
vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable , et 
je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M. d'Ormesson m'a 
priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit jugée ; il est dans le con- 



DE MADAME DE SEVIGNE. 55 

clave , et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte 
une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute ; et j'ai eu le 
plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous 
manderai tout ce que j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma der- 
nière nouvelle soit bonne! je la désire. Je vous assure que nous 
sommes tous à plaindre ; j'entends vous et moi , et ceux qui en font 
leur affaire comme nous. Adieu, mon cher monsieur; je suis si 
triste et si accablée ce soir, que je n'en puis plus. 

8. - DE M me DE SÉV1GNÉ A M. DE POMPONNE. 

Mardi 9 décembre 1664. 
Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que 
l'incertitude est une épouvantable chose : c'est un mal que toute 
la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus , je les 
ai admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est ar- 
rivé dans les temps passés : ce qui m'étonne encore plus , c'est que 
Sapho est tout de même , elle dont l'esprit et la pénétration n'ont 
point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte, et je 
suis persuadée , ou du moins je me veux persuader, qu'elles en 
savent plus que moi. D'un autre côté, quand je raisonne avec d'au- 
tres gens moins prévenus , et dont le sens est admirable , je trouve 
nos mesures si justes , que ce sera un vrai miracle si la chose ne va 
pas comme nous la souhaitons. On ne perd souvent que d'une voix, 
et cette voix fait tout. Je me souviens de ces récusations , dont ces 
pauvres femmes pensaient être assurées ; il est vrai que nous les per- 
dîmes de cinq à dix-sept : depuis cela, leur assurance m'a donné de 
la défiance. Cependant au fond de mon cœur j'ai un petit brin d'es*- 
pérance. Je ne sais d'où il vient , ni où il va, et même il n'est pas 
assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai 
hier de toute cette affaire avec madame Duplessis " ; je ne puis 
voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les 
mêmes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais , sans en 
savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous ? Parce que j'espère. 
Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui 
disais, avec la plus grande vérité du monde, que si nous avions 
un arrêt tel que nous le souhaitons , le comble de ma joie était 

1 Madame Duplessis-Bellière, amie intime de Fouquet. C'était elle qu'il 
avait chargée de retirer ses papiers de sa maison de Saint-Mandé. Elle n'en 
eut pas le temps. Elle fut d'abord exilée, puis revint. 



&6 LETTRES 

de penser que je vous enverrais un homme à cheval , à toute bride . 
qui vous apprendrait cette agréable nouvelle; et que le plaisir d'i- 
maginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement com- 
plet. Kl le comprit cela comme moi; et notre imagination nous 
donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de campos. Cepen- 
dant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire sur le 
crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me l'avait dite ; mais 
la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redite à moi. 
Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. 
Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du pro- 
jet, c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le 
chancelier lui dit : Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un 
crime d'État. Il répondit : Je confesse, monsieur, que c'est une 
folie et une extravagance , mais non pas un crime d'État. Je sup- 
plie ces messieurs , dit-il en se tournant vers les juges , de trouver 
bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'État : ce n'est pas 
qu'ils ne soient plus habiles que nous , mais j'ai eu plus de loisir 
qu'eux pour l'examiner. Un crime d'État , c'est quand on est dans 
une charge principale , qu'on a le secret du prince, et que tout d'un 
coup on se met du côté de ses ennemis; qu'on engage toute sa fa- 
mille dans les mêmes intérêts ; qu'on fait ouvrir les portes des vil- 
les dont on est gouverneur à l'armée des ennemis , et qu'on la 
ferme à son véritable maître ; qu'on porte dans le parti tous les 
secrets de l'État. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime 
d'État. M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges 
avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. 
Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel , de plus délicat, 
et même de plus plaisant. 

Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se dé- 
fendit en détail , et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur 
le cœur que vous n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y 
aurait beaucoup perdu. Ce matin , M. d'Ormesson a commencé à 
récapituler toute l'affaire; il a fort bien parlé, et fort nettement. 
Il dira jeudi son avis. Son camarade parlera deux jours : on prend 
quelques jours encore pour les autres opinions. Il y a des juges qui 
prétendent bien s'étendre ; de sorte que nous avons encore bien à 
languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité , ce n'est pas vivre 
que d'être en l'état où nous sommes. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 57 

9. — DE M rac DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Jeudi il décembre 16G4. 

M, d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu 
sur un certain article du marc d'or, Pussort a dit : Voilà qui est 
contre l'accusé. 11 est vrai , a dit M. d'Ormesson ; mais il n'y a 
pas de preuves. Quoi! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces 
deux officiers-là ? Non , a dit M. d'Ormesson. Ah ! cela ne se peut 
pas, a répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le procès , a dit 
M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement : Ah ! 
monsieur, vous deviez le dire plus tôt ; voilà une lourde faute. 
M. d'Ormesson n'a rien répondu; mais si Pussort lui eût dit en- 
core un mot , il lui eût répondu : Monsieur, je suis juge, et non 
pas dénonciateur. Ne vous souvient-il plus de ce que je vous con- 
tai une fois à Fresne? Voilà ce que c'est : M. d'Ormesson n'a dé- 
couvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. M. le chance- 
lier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il lui a dit 
qu'il ne fallait point parler du projet , et c'est par malice ; car plu- 
sieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier voudrait 
bien que M. d'Ormesson n'en fit point voir les preuves , qui sont 
ridicules , afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner. 

Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui 
composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera 
samedi. Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils 
s'assembleront tous dès le matin , et ne se sépareront point qu'après 
avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. 
Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault va solli- 
citer partout , et fait voir un écrit du roi , où on lui fait dire qu'il 
trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur 
avis sur la soustraction des papiers ; que c'est lui qui les a fait pren- 
dre ; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé ; que ce 
sont des papiers qui touchent son état , et qu'il le déclare , afin qu'on 
ue pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon pro- 
cédé? N'êtes-vous point désespéré qu'on fasse la chose de cette 
façon à un prince qui aimerait la justice et la vérité , s'il les con- 
naissait? Il disait l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un 
homme dangereux ; voilà ce qu'on lui met dans la tête. Enfin , 
nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à 
bride abattue ; les menaces , les promesses , tout est en usage ; si 
nous avons Dieu pour nous , nous serons les plus forts. Vous au- 



58 LETTRES 

rez peut-être encore une de mes lettres ; et si nous avons de bonnes 
nouvelles , je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. 
Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas; je ne comprends 
pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre so- 
litaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu. 

Samedi 13 décembre. 

On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Or- 
messon dît son avis aujourd'hui , afin que le dimanche passât par- 
dessus , et que Sainte-Hélène , recommençant lundi sur nouveaux 
frais , fît plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au ban- 
nissement perpétuel, et à la confiscation de ses biens au roi. M. d'Or- 
messon a couronné par là sa réputation. L'avis est un peu sévère x ; 
mais prions Dieu qu'il soit suivi. Il est toujours beau d'aller à 
l'assaut le premier. 

10. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Mercredi 17 décembre 1664. 

•Vous languissez , mon pauvre monsieur, mais nous languissons 
bien aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait 
mardi un arrêt ; car, n'ayant point eu de mes nouvelles , vous avez 
cru que tout était perdu; cependant nous avons encore toutes nos 
espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson avait 
rapporté l'affaire et opiné ; mais je ne vous parlai point assez de 
l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par cette action. J'ai ouï 
dire à des gens du métier que c'est un chef-d'œuvre que ce qu'il a 
fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur 
des raisons si solides et si fortes ; il y mêla de l'éloquence, et même 
de l'agrément. Enfin jamais liomme de sa profession n'a eu une 
plus belle occasion de paraître, et ne s'en est mieux servi. S'il 
avait voulu ouvrir la porte aux louanges , sa maison n'aurait pas 
désempli ; mais il a voulu être modeste , et s'est caché avec soin. 
Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène , parla lundi et mardi : 
il reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il di- 
sait , et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire : 

« Tout sévère qu'était cet avis, le roi aggrava encore la peine. Les dilapi- 
dations de Fouquet étaient coupables. Mais le cardinal Mazarin , qui don- 
nait moins, prenait beaucoup plus. Le désordre des temps et l'exemple étaient 
une excuse. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 59 

il opina , sans s'appuyer sur rien , que M. Fouquet aurait la tête 
tranchée , à cause du crime d'État. Et pour attirer plus de monde 
à lui , et faire un trait de Normand, il dit qu'il fallait croire que le 
roi donnerait grâce et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pour- 
rait faire. Ce fut hier qu'il fit cette belle action , dont tout le monde 
fut touché , autant qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson. 

Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de vé- 
hémence , tant de chaleur, tant d'emportement , tant de rage, que 
plusieurs juges en furent scandalisés; et on croit que cette furie 
peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé 
de force sur la fin de son avis, et a dit, sur ce crime d'État , qu'un 
certain Espagnol nous devait faire bien de la honte , qui avait eu 
tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avait brûlé sa maison , parce que 
Charles de Bourbon r y avait passé ; qu'à plus forte raison nous 
devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet ; que , pour 
le punir, il n'y avait que la corde et les gibets ; mais qu'à cause 
des charges qu'il avait possédées , et qu'il avait plusieurs parents 
considérables, il se relâchait à prendre l'avis de M. de Sainte-Hé- 
lène. 

Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est on- 
cle de M. Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user 
si honnêtement. Pour moi , je saute aux nues quand je pense à 
cette infamie. Je ne sais si on jugera demain , ou si l'on traînera 
l'affaire toute la semaine. Nous avons encore de grandes salves à 
essuyer ; mais peut-être que quelqu'un reprendra l'avis de ce pauvre 
M. d'Ormesson , qui jusqu'ici a été si mal suivi. Mais écoutez, 
je vous prie , trois ou quatre petites choses qui sont très-véritables , 
et qui sont assez extraordinaires. Premièrement , il y a une co- 
mète qui paraît depuis quatre jours : au commencement, elle n'a 
été annoncée que par des femmes , on s'en est moqué ; mais à pré- 
sent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la nuit passée, 
et la vit fort à son aise. M. de Neuré , grand astrologue , dit 
qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. du Foin , qui 
l'a vue avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais 
veiller cette nuit pour la voir aussi : elle paraît sur les trois 
heures; je vous en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le 
déplaisir. 

Berrier est devenu fou , mais au pied de la lettre ; c'est-à-dire 

1 Le connétable de Bourbon , qui , sous François I er , alla servir Chirïes- 
Quint contre la France. 



60 LETTRES 

qu'après avoir été saigné excessivement , il ne laisse pas d'être en 
fureur; il parle de potences, de roues ; il choisit des arbres exprès; 
il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable , qu'il le 
faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et assez 
à point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui a dit, sur le 
point de recevoir son arrêt , que MM. de Bezemaux , gouverneur 
de la Bastille, et Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis 
pas si assurée) l'avaient pressé plusieurs fois de parler contre 
M. Fouquet et contre de Lorme; que moyennant cela ils le feraient 
sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et le déclare avant que d'être jugé. 
Il a été condamné aux galères. Mesdames Fouquet ont obtenu une 
copie de cette déposition , qu'elles présenteront demain à la cham- 
bre. Peut-être qu'on ne la recevra pas , parce que l'on est aux opi- 
nions ; mais elles peuvent le dire ; et comme ce bruit est répandu , 
il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. N'est-il pas 
vrai que tout ceci est bien extraordinaire ? 

Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Mas- 
nau : il était malade à mourir, il y a huit jours , d'une colique né- 
phrétique; il prit plusieurs remèdes, et se fit saigner à minuit. Le 
lendemain, à sept heures, il se fit traîner à la chambre de justice; il 
y souffrit des douleurs inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir ; 
il lui dit : Monsieur, vous n'en pouvez plus, retirez-vous. 11 lui ré- 
pondit : Monsieur, il est vrai ; mais il faut mourir ici. ftf. le chan- 
celier, le voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant s'opiniâtrer : Hé 
bien, monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart 
d'heure ; et dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si con- 
sidérable , qu'en vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les 
hommes étaient dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme 
rentra gai et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure. 

Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette 
grande affaire. On ne parle d'autre chose ; on raisonne, on tire des 
conséquences , on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint , 
on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, 
mon pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où 
l'on est présentement ; mais c'est une chose divine que la résigna- 
tion et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours 
ce qui se passe , et tous les jours il faudrait faire des volumes à 
sa louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père ' 
de l'aimable* billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a en- 
' Arnauld d'Andilly, traducteur de rhistorien Josèphe. 



DE MADAME DE SE VIGNE. Cl 

voyées. Hélas! je les ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites- 
lui que je suis ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et 
que pour moi je l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière 
lettre. Hé! mon Dieu, vous me payez au delà de tout ce que je fais 
pour vous; je vous dois du reste. 

11. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. 

Vendredi 19 décembre 1664. 

Voici un jour qui nous donne de grandes espérances ; mais il faut 
reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pussort opina 
mercredi à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt , Fériol, Héraut , à 
la mort encore. Roquesante finit la matinée; et, après avoir parlé 
une heure admirablement bien , il reprit l'avis de M. d'Ormesson. 
Ce matin nous avons été au-dessus du vent , car deux ou trois in- 
certains ont été fixés ; et tout d'un article nous avons eu la Toison , 
JMasnau, Verdier, la Baume etCatinat, de l'avis de M. d'Ormesson. 
C'était à Poncet à parler ; mais , jugeant que ceux qui restent sont 
quasi tons à la vie, il n'a pas voulu parler, quoiqu'il ne fut qu'onze 
heures. On croit que c'est pour consulter ce qu'on veut qu'il dise, 
et qu'il n'a pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. 
Voilà où nous en sommes, qui est un état si avantageux, que la joie 
n'en est pas entière; car il faut que vous sachiez que M. Colbert est 
tellement enragé, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste 
qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre monsieur, 
nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheureux, au 
moins avec la vie sauve , qui est une grande affaire. Nous verrons 
demain ce qui arri 1 , pour en être brouillée avec elle. Vous sortez 
de prison, je vous vais voir plusieurs fois, je vous dis adieu quand 
je partis pour Bretagne; je vous ai écrit , depuis que vous êtes chez 
vous, d'un style assez libre et sans rancune ; et enfin je vous écris 
encore , quand madame d'Époisses me dit que vous vous êtes cassé 
la tête 2 . 

Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie , en vous con- 
jurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gar- 
dez ma lettre , et la relisez , si jamais la fantaisie vous prenait de 
le croire ; et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une 
chose qui se fût passée entre deux autres personnes ; que votre in- 
térêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas ; avouez que vous avez 
cruellement offensé l'amitié qui était entre nous , et je surs désar- 
mée. Mais de croire que , si vous répondez , je puisse jamais me 
taire, vous auriez tort, car ce m'est une chose impossible. Je ver- 
baliserai toujours; au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous 
l'avais promis, j'écrirai en deux mille; et enfin j'en ferai tant, par 
des lettres d'unelongueur cruelle et d'un ennui mortel , que je vous 
obligerai, malgré vous, à me demander pardon, c'est-à-dire à me 
demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce. 

1 Elle avait fait imprimer en Hollande , sans l'aveu de Bussy , le manuscrit 
des Amours des Gaules, qu'il lui avait conlié. 

2 Le bruit s'était répandu que Bussy avait été blessé par la cbute d'une car- 
niebe : il n'en était rien. 



DE MADAME DE SEVIGiNÉ. 09 

Au reste , j'ai senti votre saignée ; n'était-ce pas le 17 de ce mois ? 
Justement : elle me fit tous les biens du monde , et je vous en re- 
mercie. Je suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de don- 
ner votre bras au lieu du mien. 

Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec 
un placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé ; car, pour 
moi, je ne le connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous 
pouvez vous assurer que, si je pouvais vous rendre service, je le 
ferais, et de bon cœur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l' in- 
térêt extrême que j'ai toujours pris à votre fortune ; vous croiriez 
que ce serait le Rabutinage qui en serait la cause : mais non, c'é- 
tait vous , c'est vous encore, qui m'avez causé des afflictions tristes 
et amères, en voyant ces trois nouveaux maréchaux de France*. 
Madame de Villars, qu'on allait voir, me mettait devant les yeux 
les visites qu'on m'aurait rendues en pareille occasion , si vous aviez 
voulu. 

Je vous remercie de vos lettres au roi , mon cousin ; elles me fe- 
raient plaisir à lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me 
semble qu'elles devraient faire cet effet-là sur notre maître : il est 
vrai qu'il ne s'appelle pas Rabictlncomme moi. 

La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom 
me paraît assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les hon- 
neurs. 

15. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-BABUT1N. 

A Paris , ce 4 septembre 1668. 

Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer à terre : ou re- 
prenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut 
mieux que je vous donne la vie, et que nous vivions en paix. Vous 
avouerez seulement la chose comme elle s'est passée, c'est tout ce 
que je veux. Voilà un procédé assez honnête : vous ne me pouvez 
plus appeler justement une petite brutale. 

Je ne trouve pas que vous ayez conservé une grande tendresse 
pour la belle qui vous captivait autrefois ; il en faut revenir à ce que 
vous avez dit : 

A la cour, 
Quand on a perdu l'estime , 
On perd l'amour. 

' Ces trois maréchaux étaient MM. de Créqui, de Bellefonds et d'Humières. 



70 LETTRES 

M. de Montausier vient d'être fait gouverneur de M. le Dauphin. 
Je l'ai comblé de biens , je t'en veux accabler ' . 

Adieu , comte. Présentement que je vous ai battu , je dirai par- 
tout que vous êtes le plus brave homme de France , et je conterai 
notre combat le jour que je parlerai des combats singuliers. Ma 
fille vous fait ses compliments. L'opinion que vous avez de sa for- 
tune nous console un peu. 

16. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-BABURIN. 

A Paris, ce 4 décembre 1668 
N'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie , et où 
je ne voulais pas vous tuer à terre ? J'attendais une réponse sur cette 
belle action : vous n'y avez pas pensé ; vous vous êtes contenté de 
vous relever, et de reprendre votre épée , comme je vous l'ordon- 
nais. J'espère que ce ne sera pas pour vous en servir jamais con- 
tre moi. 

11 faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, 
vous donnera de la joie : c'est qu'enfin la plus jolie fille de France 
épouse, non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes 
hommes du royaume : c'est M. de Grignan, que vous connaissez 
il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à 
votre cousine , et même son père et son fils , par une bonté extra- 
ordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et se 
trouvant d'ailleurs , et par sa naissance , et par ses établissements , 
et par ses bonnes qualités , tel que nous le pouvions souhaiter, nous 
ne le marchandons point , comme on a accoutumé de faire : nous 
nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. 11 
paraît fort content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons 
des nouvelles de l'archevêque d'Arles son oncle, son autre oncle Fé- 
vêque d'Uzès étant ici , ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin 
de l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu 
manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le 
public paraît content, c'est beaucoup : car on est si sot, que c'est 
quasi sur cela qu'on se règle. 

Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me con- 
tentiez, s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous 

* Allusion à ces vers de Corneille dans Cinna , V e acte, scène 3 : 

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ; 
Je t'en avais coiublù , je t'en veux accabler. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 7t 

avez mis au bas du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée 
à un gentilhomme breton, honoré des alliances de Vassé et de Ra- 
butin. Cela n'est pas juste, mon cher cousin; je suis depuis peusi 
bien instruite de la maison de Sévigné, que j'aurais sur ma conscience 
de vous laisser dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse 
en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir 
de cette occasion pour étaler leur marchandise ; voici la nôtre : 

Quatorze contrats de mariage de père en fils ; trois cent cinquante 
ans de chevalerie ; les pères quelquefois considérables dans les 
guerres de Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelque- 
fois retirés chez eux comme des Bretons, quelquefois de grands biens, 
quelquefois de médiocres , mais toujours de bonnes et de gran- 
des alliances ; celles de 350 ans , au bout desquels on ne voit que 
des noms de baptême, sontdu Quelnec , Montmorency , Baraton et 
Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces femmes avaientpour maris 
des Rohan et des Clisson ; depuis ces quatre , ce sont des Guesclin , 
des Coaquin , des Rosmadec , des Clindon , des Sévigné de leur 
même maison ; des du Bellay , desRieux , des Bodegal , des Plessis- 
Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à 

Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai , il faut m'en croire 

Je vous conjure donc , mon cousin, si vous me voulez obliger, de 
changer votre écriteau; et si vous n'y voulez point mettre de bien, 
n'y mettez point de rabaissement. J'attends cette marque de votre 
justice, et du reste d'amitié que vous avez pour moi. 

17. — DE M me DE SEVIGNE AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN. 

A Paris , ce 7 janvier 16(59. 

Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la 
lettre où je vous donnais la vie , que j'étais en peine de vous , et 
je craignais qu'avec la meilleure intention du monde de vous par- 
donner (comme je ne suis pas accoutumée à manier une épée), je ne 
vous eusse tué sans y penser. Cette raison seule me paraissait 
bonne à vous pour ne m'avoir point fait de réponse. Cependant vous 
me l'aviez faite , et l'on ne peut pas avoir été mieux perdue qu'elle 
ne l'a été. Vous voulez bien que je la regrette encore. Tout ce que 
vous écrivez est agréable; et si j'eusse souhaité la perte de quelque 
chose, ce n'eût jamais été pour cette lettre-là. Vous me dites très- 
naïvement tous les écriteaux qui sont au bas de mes portraits ; je 
suis persuadée que ceux qui en ont parlé autrement ont menti ; 



72 LETTRES 

mais celui où vous me louez sur l'amitié, qu'en dites-vous ? J'en- 
tends votre ton, et je comprends que c'est une satire selon votre pen- 
sée ; mais comme vous serez peut-être le seul qui la preniez pour 
une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette louange m'est ac- 
quise par des raisons assez fortes, je consens que ce que vous avez 
écrit demeure écrit à l'éternité : et pour vous , monsieur le comte, 
sans recommencer ni notre procès ni notre combat, je vous dirai 
que je n'ai pas manqué un moment à l'amitié que je vous devais. 
Mais n'en parlons plus : je crois que dans votre cœur vous en êtes 
présentement persuadé. 

Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, 
le Bouchet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé ,- et 
qui vous paraissent barbares , vous dirait qu'il faut baisser le pavil- 
lon devant elles. 

Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins f hélas ! je ne 
les aime que trop , et je ne suis que trop sensiblement touchée de 
ne pas voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les orne- 
ments qui lui étaient dus ; mais il se faut consoler, dans la pensée 
que l'histoire lui fera la justice que la fortune lui a si injustement 
refusée. Il ne faut donc pas que vous me querelliez sur le cas 
que je fais de quelques maisons, au préjudice de la nôtre : je dis 
seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j'en ai vu. 

Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de 
Grignan : il est vrai que c'est un très-bon et un très-honnête 
homme, qui a du bien, de la qualité, une charge, de l'estime 
et de la considération dans le monde. Que faut-il davantage? 
Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue. Puisque 
vous êtes de cette opinion, signez la procuration que je vous 
envoie, mon cher cousin , et soyez persuadé que , par mon goût , 
vous seriez tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous 
y tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce 
pays-ci, je ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement , 
et mille fois je médis en moi-même : Bon Dieu! quelle diffé 
rence ! On parle de guerre , et que le roi fera la campagne. 

18. — DE M mc DE SÉVTGNÉ A M. DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi G août 1670. 
Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné In plus jolie femme 
du monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut on 



DE MADAME DE SEV1GNE. 73 

vous aimer plus tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus 
chrétiens? Peut-on souhaiter plus passionnément d'être avec 
vous? Et peut-on avoir plus d'attachement à tous ses devoirs? 
Cela est assez ridicule, que je dise tant de bien de ma fille; mais 
c'est que j'admire sa conduite comme les autres , et d'autant plus 
que je la vois de plus près ; et qu'à vous dire vrai , quelque bonne 
opinion que j'eusse d'elle sur les choses principales, je ne croyais 
point du tout qu'elle dût être exacte sur toutes les autres au 
point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde aussi lui rend 
bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui lui 
sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, 
c'est que le public n'est ni fou ni injuste : madame de Grignan 
doit être trop contente de lui pour disputer contre moi présente- 
ment. Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas 
concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri , pour l'amour 
de vous et pour l'amour d'elle. Je vous prie que si vous avez 
encore quelque bourrasque à essuyer de votre] bile, vous en 
obteniez d'attendre que ma fille soit accouchée. Elle se plaint en- 
core tous les jours de ce qu'on l'a retenue ici, et dit tout sérieuse- 
ment que cela est bien cruel de l'avoir séparée de vous. Il sem- 
ble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à deux cents 
lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et de lui 
témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle accouchera 
heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener 
dans l'état où elle était; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni 
même pour sa réputation , que d'y accoucher au milieu de ce qu'il 
y a de plus habile , et d'y être demeurée avec la conduite qu'elle a. 
Si elle voulait, après cela, devenir folle et coquette, elle léserait 
plus d'un an avant qu'on pût le croire , tant elle a donné bonne 
opinion de sa sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans 
qui sont ici de la vérité de tout ce que je dis. La joie que j'en ai 
a bien du rapport à vous, car je vous aime de tout mon cœur, 
et suis ravie que la suite ait si bien justifié votre goût. Je ne vous 
dis aucune nouvelle; ce serait aller sur les droits de ma fille. Je 
vous conjure seulement de croire qu'on ne peut s'intéresser plus ten- 
drement que je fais à ce qui vous touche. 



MAD. DE SÉVIGNÉ. 



74 LETTRES 

19. — DE M me DE SÉVIGNE A M. DE GRIGNAN. 

A Paris , vendredi 28 novembre 1670. 
Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de 
toute raison ; elle se porte très-bien , et je vous écris en mon pro- 
pre et privé nom. Je veux vous parler de M. de Marseille J , et vous 
conjurer, par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, 
de suivre mes conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les 
manières des provinces , et je sais le plaisir qu'on y prend à 
nourrir les divisions ; en sorte qu'à moins que d'être toujours en 
garde contre les discours de ces messieurs, on prend insensible- 
ment leurs sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je 
vous assure que le temps ou d'autres raisons ont changé l'es- 
prit de M. de Marseille : depuis quelques jours il est fort adouci , 
et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, 
vous trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles , 
jusqu'à ce qu'il ait fait quelque chose de contraire ; rien n'est plus 
capable d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de 
la défiance ; il suffit souvent d'être soupçonné comme ennemi, 
pour le devenir : la dépense en est toute faite, on n'a plus rien à 
ménager. Au contraire, la confiance engage à bien faire; on est 
touché de la bonne opinion des autres , et on ne se résout pas fa- 
cilement à la perdre. Au nom de Dieu , desserrez votre cœur, et 
vous serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez 
pas. Je ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son cœur, 
avec toutes les démonstrations qu'il nous fait, et dont il serait 
honnête d'être la dupe, plutôt que d'être capable de le soupçonner 
injustement. Suivez mes avis, ils ne sont pas de moi seule : 
plusieurs bonnes têtes vous demandent cette conduite, et vous 
assurent que vous n'y serez pas trompé. Votre famille en est 
persuadée : nous voyons les choses de plus près que vous : tant 
de personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de bon sens, 
ne peuvent guère s'y méprendre. 

Madame de Coulanges 2 m'a mandé que vous m'aimiez; quoique 
ce ne me soit pas une nouvelle, je dois être fort aise que cette ami- 
tié résiste à l'absence et à la Provence , et qu'elle se fasse sentir 
dans les occasions. 

» Toussaint de Forbin-Janson , évoque de Marseille. 
2 Madame de Coulanges était à Lyon dans ce temps-là . 



DE MADAME DE SEVIGNE. 75 

20. DE M mc DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, lundi 15 décembre 1670. 
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante , la plus 
surprenante , la plus merveilleuse , la plus miraculeuse , la plus 
triomphante , la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singu- 
lière , la plus extraordinaire , la plus incroyable , la plus imprévue , 
la plus grande, la plus petite , la plus rare, la plus commune , la 
plus éclatante , la plus secrète jusqu'à aujourd'hui , la plus bril- 
lante , la plus digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve 
qu'un exemple dans les siècles passés : encore cet exemple n'est-il 
pas juste ■ ; une chose que nous ne saurions croire à Paris, com- 
ment la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier misé- 
ricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame de 
Rohan et madame d'Hauterive 2 ; une chose enfin qui se fera di- 
manche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose 
qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je 
ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le donne en 
trois ; jetez-vous votre langue aux chiens ? Hé bien ! il faut 
donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, 
devinez qui? Je vous le donne en quatre , je vous le donne en dix , 
je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit : Voilà qui est 
bien difficile à deviner! c'est madame de la Vallière. Point du 
tout, madame. C'est donc mademoiselle de Retz? Point du tout ; 
vous êtes bien provinciale. Ah ! vraiment, nous sommes bien bêtes, 
dites-vous : c'est mademoiselle Colbert. Encore moins. C'est assu- 
rément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. 11 faut donc à 
la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la per- 
mission du roi, mademoiselle, mademoiselle de mademoi- 
selle , devinez le nom ; il épouse Mademoiselle , ma foi ! par ma foi ! 
ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle , Mademoiselle, 

1 Anquelil croit que madame de Sévigné veut parler ici de Marie, sœur de 
Henri VII, roi d'Angleterre , et veuve de Louis XII, qui se remaria, trois mois 
après la mort du roi , au duc de Suffolk , qu'elle avait aimé avant d'être reine 
de France. 

2 Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Léon,iille unique du duc 
de Rohan , célèbre dans l'histoire de nos guerres de religion , se maria par 
inclination, en 1645, avec Henri Chabot, simple gentilhomme sans fortune. 
Madame d'Hauterive, iille du duc de Villeroi, veuve du comte de Tournon 
et du duc de Chaulnes , se maria en troisièmes noces à Jean Vignier, mar- 
quis d'Hauterive , et depuis ce mariage son père ne voulut plus la voir. 



76 LETTRES 

fille de feu Monsieur », Mademoiselle , petite-fille de Henri IV, ma- 
demoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Mont- 
pensier, mademoiselle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine 
du roi ; Mademoiselle , destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti 
de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de dis- 
courir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si vous di- 
tes que nous avons menti , que cela est faux , qu'on se moque de 
vous , que voilà une belle raillerie , que cela est bien fade à imagi- 
ner ; si enfin vous nous dites des injures , nous trouverons que vous 
avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu; les lettres 
qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons 
vrai ou non. 

21. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, vendredi 19 décembre 1670. 

Ce qui s'appelle tomber du haut des nues , c'est ce qui arriva hier 
au soir aux Tuileries ; mais il faut reprendre les choses de plus loin. 
Vous en êtes à la joie , aux transports , aux ravissements de la prin- 
cesse et de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose 
fut déclarée , comme je vous l'ai mandé. Le mardi se passa à parler, 
à s'étonner , à complimenter ; le mercredi , Mademoiselle fit une 
donation à M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres , 
les noms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le 
contrat de mariage qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, 
en attendant mieux , quatre duchés : le premier , c'est le comté 
d'Eu , qui est la première pairie de France et qui donne le premier 
rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute la 
journée ; le duché de Saint-Fargeau , le duché de Châtellerault : 
tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut dressé ensuite , 
où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin , qui était hier , 
Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat , comme il l'a- 
vait dit ; mais , sur les sept heures du soir , la reine , Monsieur et 
plusieurs barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire fai- 
sait tort à sa réputation ; en sorte qu'après avoir fait venir Made- 
moiselle et M. de Lauzun, le roi leur déclara , devant M. le Prince, 
qu'il leur défendait absolument de songer à ce mariage. M. de Lau- 
zun reçut cet ordre avec tout le respect , toute la soumission , toute 
!a fermeté et tout le désespoir que méritait une si grande chute. 

1 Gaston de France, duc d'Orléans , frère de louis XIII. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 77 

Pour Mademoiselle, suivant son humeur , elle éclata en pleurs , en 
cris , en douleurs violentes , en plaintes excessives ; et tout le jour 
elle a gardé son lit , sans rien avaler que des bouillons. Voilà un 
beau songe, voilà un beau sujet de roman ou de tragédie, mais 
surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement : c'est 
ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin , sans fin , sans cesse ; 
nous espérons que vous en ferez autant : Efvà tanto vi bacio le 
mani. 

22. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, mercredi 24 décembre 1670. 

Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle 
et de M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes 
les règles du théâtre ; nous en disposions les actes etles scènes l'autre 
jour; nous prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures , 
et c'était une pièce parfaite. Jamais il ne s'est vu de si grands chan- 
gements en si peu de temps ; jamais vous n'avez vu une émotion si 
générale; jamais vous n'avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. 
de Lauzun a joué son personnage en perfection; il a soutenu ce 
malheur avec une fermeté , un courage , et pourtant une douleur 
mêlée d'un profond respect, qui l'ont fait admirer de tout le monde. 
Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les bonnes grâces du roi, 
qu'il a conservées , sont sans prix aussi , et sa fortune ne paraît pas 
déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi ; elle a bien pleuré , 
elle a recommencé aujourd'hui à rendre ses devoirs au Louvre , 
dont elle avait reçu toutes les visites. Voilà qui est fini. Adieu. 

23. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. 

A Paris, mercredi 31 décembre 1670. 
J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement 
où vous avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 
de ce mois : le sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon es- 
prit , et combien vous avez jugé droit , en croyant que cette grande 
machine ne pourrait pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. 
La modestie m'empêche de vous louer à bride abattue là-dessus , 
parce que j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que vous. Je dis 
à ma fille le lundi : Jamais ceci n'ira à bon port jusqu'à dimanche ; 
et je voulus parier , quoique tout respirât la noce , qu'elle ne s'achè- 
verait point. En effet , le jeudi le temps se brouilla , et la nuée creva* 

7. 



78 LETTRES 

le soir à dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudi, 
j'allai dès neuf heures du matin chez Mademoiselle, ayant eu avis 
qu'elle allait se marier à la campagne , et que le coadjuteur de 
Reims I faisait la cérémonie ; cela était ainsi résolu le mercredi au 
soir; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le mardi 2 . Made- 
moiselle écrivait ; elle me fit entrer, elle acheva sa lettre ; et puis , 
comme elle était au lit , elle me fit mettre à genoux dans sa ruelle ; 
elle me dit à qui elle écrivait , et pourquoi , et les beaux présents 
qu'elle avait faits la veille , et le nom qu'elle avait donné ; qu'il n'y 
avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle voulait se ma- 
rier. Elle me conta une conversation mot à mot qu'elle avait eue 
avec le roi; elle me parut transportée de la joie de faire un homme 
bien heureux ; elle me parla avec tendresse du mérite et de la recon- 
naissance de M. de Lauzun; et sur tout cela je lui dis : « Mon Dieu, 
« Mademoiselle, vous voilà bien contente ; mais que n'avez- vous 
« donc fini promptement cette affaire dès lundi ? Savez-vous bien 
« qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de 
« parler , et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire 
« si loin une affaire si extraordinaire? » Elle me dit que j'avais 
raison; mais elle était si pleine de confiance, que ce discours ne 
lui fit alors qu'une légère impression. Elle retourna sur les bonnes 
qualités et sur la bonne maison de Lauzun. Je lui dis ces vers de 
Sévère dans Polijeucte : 

Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix: 
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 

Elle m'embrassa forfT Cette conversation dura une heure ; il est 
impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréa- 
ble durant ce temps , et je le puis dire sans vanité, car elle était 
aise de parler à quelqu'un; son cœur était trop plein. A dix heu- 
res , elle se donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela 
son compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles , et n'en 
eut point. L'après-dînée , elle s'amusa à faire ajuster elle-même 
l'appartement de M; de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui 
arriva. Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la 
trouvai dans son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle 
m'appela , m'embrassa , me mouilla toute de ses larmes. Elle me 
dit : Hélas ! vous souvient-il de ce que vous me dîtes hier? Ah! 

' Chartes-Maurice le Telliér. 

2 I.mizun voulait d'abord être marié dans la chapelle des Tuileries. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 79 

quelle cruelle prudence! ah ! la prudence! Elle me fit pleurer à force 
de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois ; elle est fort affligée, 
et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses dou- 
leurs; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé , dans cette occasion , 
des sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. 
Ceci entre nous deux et madame de Coulanges ; car vous jugez bien 
que cette causerie serait entièrement ridicule avec d'autres. Adieu. 

24. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi 6 février 167 1. 
Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; 
je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, 
je ne la trouve plus; et tous les pas qu'elle fait l' éloignent de moi. 
Je m'en allai donc à Sainte-Marie toujours pleurant et toujours 
mourant : il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en 
effet, quelle rude séparation! Je demandai la liberté d'être seule ; 
on me mena dans la chambre de madame du Housset, on me fit 
du feu; Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché ; 
j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sanglotter ; toutes mes 
pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan , vous pou- 
vez penser sur quel ton ; j'allai ensuite chez madame de la Fayette, 
qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était 
seule, et malade et triste de la mort d'une sœur religieuse, elle 
était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint ; 
on ne parla que de vous , de la raison que j'avais d'être touchée , 
et du dessein de parler comme il faut à Mellusine 1 . Je vous réponds 
qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville vous rendra un bon compte 
de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez madame de la 
Fayette ; mais en entrant ici , bon Dieu ! comprenez-vous bien ce 
que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais tou- 
jours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes ; mais je vis tout dé- 
meublé , tout dérangé , et votre petite fille qui me représentait la 
mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris? Les réveils 
de la nuit ont été noirs , et le matin je n'étais point avancée d'un 
pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa avec madame 

1 Madame de Marans, sœur de mademoiselle de Montalais, iille d'honneur 
de Madame. Mellusine est le nom d'une fée célèbre dans nos vieux romans 
do chevalerie. Madame de Marans avait tenu des propos sur madame de Cri- 



80 LETTRES 

de la Troche ■ à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me 
■remit dans les premiers transports ; et ce soir j'achèverai celle-ci 
chez M. de Coulanges , où j'apprendrai des nouvelles : car , pour 
moi , voilà ce que je sais , avec les douleurs de tous ceux que vous 
avez laissés ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments , si je 
voulais. 

25. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 9 février 167 1. 

Je reçois vos lettres , comme vous avez reçu ma bague ; je fonds 
en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre 
par la moitié : on croirait que vous m'écrivez des injures ou que 
vous êtes malade, ou qu'il vous est arrivé quelque accident, et c'est 
tout le contraire ; vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le 
dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abon- 
dance. Vous continuez votre voyage sansaucune aventure fâcheuse ; 
et lorsque j'apprends tout cela , qui est justement tout ce qui me 
peut être le plus agréable , voilà l'état où je suis. Vous vous amusez 
donc à penser à moi, yous en parlez, et vous aimez mieux m' écrire 
vos sentiments que vous n'aimez à me le dire; de quelque façon 
qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n'est com- 
prise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites 
sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse; 
mais si vous songez à moi , soyez assurée aussi que je pense con- 
tinuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée 
habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si Ton faisait 
son devoir : rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui 
avance toujours , et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours 
dans les grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que 
ce carrosse ne verse ; les pluies qu'il fait depuis trois jours me 
mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une 
carte devant mes yeux ; je sais tous les lieux où vous touchez : vous 
êtes ce soir à JN T evers; vous serez dimanche à Lyon, où vous re- 
cevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par madame 
de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres : peut-être que 
la troisième viendra ; c'est la seule consolation que je souhaite, 
pour.d' autres , je n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable 

« Marie Godde de Varennes , veuve du marquis de la Troche , conseiller 
au parlement de Rennes. 



DE MADAME DE SEVIGi\E. 8! 

de voir beaucoup de monde ensemble ; cela viendra peut-être , mais 
il n'en est pas question encore. Les duchesses de Verneuil et 
d'Arpajon 1 me veulent réjouir; je les en ai remerciées : je n'ai 
jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce pays-ci. Je fus sa- 
medi tout le jour chez madame de Villars 2 à parler de vous , et à 
pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au ser- 
mon de M. d'Agen 3 et au salut, et chez madame de Puisieux, et 
chez madame de Pui-du-Fou , qui vous fait mille amitiés. Si vous 
aviez un petit manteau fourré , elle aurait l'esprit en repos. Au- 
jourd'hui je m'en vais souper au faubourg tête à tête 4. Voilà les 
fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour 
vous : c'est une dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu Adhé- 
mar 5 qu'un moment; je m'en vais lui écrire, pour le remercier de 
son lit ; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire 
un véritable plaisir , ayez soin de votre santé , dormez dans ce joli 
petit lit, mangez du potage , et servez-vous de tout le courage qui 
me manque. Continuez à m' écrire. Tout ce que vous avez laissé 
d'amitiés ici est augmenté : je ne finirais point à vous faire des com- 
pliments , et à vous dire l'inquiétude où l'on est de votre santé. 

Mademoiselle d'Harcourt fut mariée avant- hier ; il y eut un 
grand souper maigre à toute la famille ; hier, un grand bal et un 
grand souper au roi , à la reine , à toutes les dames parées : c'était 
une des plus belles fêtes qu'on puisse voir. 

Madame d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconceva- 
ble , ayant perdu toutes ses amies , convaincue de tout ce que ma- 
dame Scarron avait toujours défendu, et de toutes les trahisons 
du monde 6 . Mandez-moi quand vous aurez reçu mes lettres. Je 
fermerai tantôt celle-ci. 

Lundi au soir. 

Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse 

1 Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisième femme de Louis, duc 
d'Arpajon. La duchesse de Verneuil était tille du chancelier Séguier. 

2 Mère du maréchal duc de ce nom. 

3 Claude Joly, célèbre prédicateur, depuis évêque d'Agen. 

4 Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard. 

5 Joseph Adhémar deMonteil , frère de M. deGrignan, connu d'abord sous 
le nom d' Adhémar, fut appelé le chevalier de Crignan, après la mort de 
Charles-Philippe d' Adhémar son frère; et, s'étant marié dans la suite avec 
N... d'Oraison , il reprit le nom de comte d' Adhémar. 

6 II parait qu'elle écrivait à M. de Béthune , ambassadeur en Pologne , ce qui 
se passait de plus particulier à la cour. 



82 LETTRES 

à M. l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a char- 
mée : hélas! je la méritais bien par la distinction démon amitié 
pour vous. 

Madame de Fontevrault ■ fut bénite hier ; MM. les prélats furent 
un peu fâchés de n'y avoir que des tabourets. 

Voici ce que j'ai su de la fête d'hier : toutes les cours de l'hôtel 
de Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra 
d'abord dans l'appartement de mademoiselle de Guise 2 , fort éclairé, 
fort paré ; toutes les dames se mirent à genoux autour de ia reine , 
sans distinction de tabourets : on soupadans cet appartement. Il 
y avait quarante dames à table ; le souper fut magnifique ; le roi 
vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à table; on 
monta plus haut, où tout était préparé pour le bal. Le roi mena la 
reine , et honora l'assemblée de trois ou quatre courantes , et puis 
s'en alla au Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle 
ne voulut point venir à l'hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais 

Je veux voir le paysan de Sully , qui m'apporta hier votre lettre ; 
je lui donnerai de quoi boire : je le trouve bien heureux de vous 
avoir vue. Hélas ! comme un moment me paraîtrait , et que j'ai de 
regret à tous ceux que j'ai perdus ! Je me faits des dragons 3 aussi 
bien que les autres. Adieu , ma chère enfant , l'unique passion de 
mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi tou- 
jours , c'est la seule chose qui me peut donner de la consolation. 

26. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, mercredi il février 1671. 
Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénè- 
trent le cœur ; il y en a une qui ne revient point : sans que je les 
aime toutes , et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de 
vous , je croirais n'avoir rien perdu. Je trouve qu'on ne peut rien 
souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues : elles sont , pre- 
mièrement , très-bien écrites ; et, de plus, si tendres et si naturel- 
les , qu'il est impossible de ne les pas croire ; la défiance même en 

1 Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, célèbre par son esprit et 
par son savoir. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de mesdames de Thïau- 
ges et de Montespan. 

2 Marie de Lorraine , qui mourut en 1688 , à 93 ans. 

3 Expression familière entre la mère et la lille, pour dire des chagrins, des 
inquiétudes. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 83 

serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité qui se maintient 
toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et 
la menterie demeurent accablées sous les paroles, sans pouvoir per- 
suader ; plus leurs sentiments s'efforcent de paraître , plus ils sont 
enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent; vos paroles ne 
servent, tout au plus , qu'à vous expliquer; et, dans cette noble 
simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. Voilà, 
ma fille , comme vos lettres m'ont paru ; jugez quel effet elles me 
font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée 
de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez juger par là de 
ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des senti- 
ments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les 
vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage : je suis assurée que 
mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire; mais je ne veux 
pas que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait : tant pis 
si je vous cachais , vous êtes encore plus aimable quand on a tiré 
le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre 
perfection : nous l'avons dit mille fois. Pour moi , il me semble que 
je suis toute nue , qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait 
aimable ; je n'ose plus voir le monde , et , quoi qu'on ait fait pour 
m'y remettre , j'ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou , 
ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de compren- 
dre ce que je sens ; j'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre , 
et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa femme ; ils vous ai- 
ment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans 
me vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de 
vous avoir prêté son lit : nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût 
pas été meilleur pour lui de troubler votre repos , que d'en être 
cause ; nous n'eûmes pas la force de pousser cette folie , et nous 
fûmes ravis de ce que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes 
à Moulins aujourd'hui ; vous y recevrez une de mes lettres : je ne 
.vous ai point écrit à Briare ; c'était ce cruel mercredi qu'il fallait 
écrire ; c'était le propre jour de votre départ : j'étais si affligée et 
si accablée, que j'étais même incapable de chercher de la consola- 
tion en vous écrivant. Voici donc, ma troisième et ma seconde à 
Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues : quand on 
est fort éloigné , on ne se moque plus des lettres qui commencent 
par /ai reçu lu vôtre, etc. La pensée que vous avez de vous éloi- 
gner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours en delà , est une 



84 LETTRES 

de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et enfin, 
comme vous dites , vous vous trouverez à deux cents lieues de moi ; 
alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon 
tour, je me mettrai à m'éloigner aussi de mon côté , et j'en ferai 
tant , que je me trouverai à trois cents : ce sera une belle distance , 
et ce sera aussi une chose digne de mon amitié , que d'entrepren- 
dre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis touchée 
du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous : vous savez 
combien j'ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur 
de votre vie ; conservez bien ce trésor ; vous êtes vous-même char- 
mée de sa bonté , faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je 
finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu'à Lyon vous serez si étourdie 
de tous les honneurs qu'on vous y fera , que vous n'aurez pas le 
temps de lire tout ceci; ayez au moins celui de me mander tou- 
jours de vos nouvelles , comme vous vous portez, et votre aimable 
visage que j'aime tant, et si vous vous embarquez sur ce diable 
de Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille * à Lyon. 

Mercredi au soir. 
Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent ; 
elle m'a été donnée par un fort honnête homme que j 'ai questionné 
tant que j'ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se 
peut dire. Il était bien juste, ma fille , que ce fût vous la première 
qui me fissiez rire , après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous 
me mandez de M. Busche est original, cela s'appelle des traits dans 
le style de l'éloquence; j'en ai donc ri, je vous l'avoue; et j'en 
serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre chose que 
pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche, qui 
amenait vos chevaux : je l'arrêtai, et, tout en pleurs, je lui de- 
mandai son nom ; il me le dit ; je lui dis en sanglottant : M. Busche, 
je vous recommande ma fille , ne la versez point; et , quand vous 
l'aurez menée heureusement à Lyon , venez me voir pour me dire 
de ses nouvelles ; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai as- 
surément : ce que vous me mandez sur son sujet augmente beau- 
coup le respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez 
point bien , vous n'avez point dormi ; le chocolat vous remettra : 
mais vous n'avez point de chocolatière , j'y ai pensé mille fois : 
comment ferez-vous? Hélas! mon enfant, vous ne vous trompez 

1 M. de Forbin-Janson, depuis cardinal. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 85 

point , quand vous croyez que je suis occupée de vous encore plus 
que vous ne l'êtes de moi , quoique vous me le paraissiez plus que 
je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher ceux qui en 
veulent bien parler ; si vous m' écoutez , vous entendez bien que j'en 
parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une visite à l'abbé Guêton, 
pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n'ai encore vu 
aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes , 
c'est qu'ils veulent m'empêcher de penser à vous, et cela m'offense. 
Adieu, ma très-aimable, continuez à m'écrire et à m'aimer; 
pour moi , je suis tout entière à vous , j'ai des soins extrêmes de 
votre enfant. Je n'ai point de lettresde M. de Grignan, et je ne laisse 
pas de lui écrire. 

27. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBJGNAN. 

Vendredi 13 février 167 [ , chez M. de Coulances. 
Monsieur de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon : 
je vous conjure , ma chère enfant , si vous vous embarquez , de 
descendre au Pont-Saint-Esprit. Ayez pitié de moi ; conservez-vous, 
si vous voulez que je vive. Vous m'avez si bien persuadée que vous 
m'aimez , qu'il me semble que, dans la vue de me plaire, vous ne 
vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous conduirez 
votre barque. Hélas ! qu'elle m'est chère et précieuse cette petite 
barque que le Rhône m'emporte si cruellement! J'ai ouï dire qu'il 
y avait eu un dimanche gras , mais ce n'est que par ouï dire ; et je ne 
l'ai point vu. J'ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir 
quatre personnes ensemble. J'étais au coin du feu de madame de la 
Fayette. L'affaire de Mellusine est entre les mains de Langlade I , 
après avoir passé par celles de M. de la Rochefoucauld et de d'Hac- 
queville. Je vous assure qu'elle est bien confondue et bien méprisée 
par ceux qui ont l'honneur de la connaître. Je n'ai pas encore vu 
madame d'Arpajon 2 ; elle a une mine satisfaite qui m'importune. 
Le bal du mardi gras pensa être renvoyé ; jamais il ne fut une telle» 
tristesse 3 ; je crois que c'était votre absence qui en était cause. Bon 
Dieu ! que de compliments j'ai à vous faire ! que d'amitiés ! que de 
soins de savoir de vos nouvelles ! que de louanges l'on vous donne ! 

1 Homme attaché à la maison de Bouillon , et depuis secrétaire du cabinet. 

2 Voyez la note de la lettre du 9 février 1671. 

3 Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y parurent point ; celle-ci, 
après avoir écrit au roi , venait de se réfugier au couvent de Chaillot. 



86 LETTRES 

Je n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles 
dont vous êtes aimée , estimée, adorée; mais , quand vous aurez 
mis tout cela ensemble , soyez assurée , ma fille , que ce n'est rien 
en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne vous quitte pas 
un moment; je pense à vous sans relâche , et de quelle façon ! J'ai 
embrassé votre fille, et elle m'a baisée et très-bien baisée de votre 
part. Savez-vous bien que je l'aime cette petite , quand je songe de 
qui elle vient ? 

29. — DE M rac DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 18 février 1671. 

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux : pour les 
miens, vous savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous com- 
prenez bien, ma belle, que, delà manière dont vous m'écrivez, il 
faut bien que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quel- 
que chose de l'état où je suis, joignez, ma bonne , à la tendresse et 
à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne, la petite 
circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès 
de mes sentiments. Méchante! pourquoi me cachez-vous quelque- 
fois de si précieux trésors ? Vous avez peur que je ne meure de 
joie ; mais ne craignez- vous pas aussi que je ne meure du déplaisir 
de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à témoin de 
l'état où il m'a vue autrefois ; mais quittons ces tristes souvenirs , 
et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâ- 
cheuse. Ce ne sont point des paroles , ce sont des vérités. Madame 
de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour 
moi : je vous conjure d'en garder le fond ; mais plus de larmes , je 
vous en prie : elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis pré- 
sentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin , et quel- 
quefois je suis quatre ou cinq heures tout comme une autre; mais 
peu de chose me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu , 
une parole , une pensée un peu trop arrêtée , vos lettres surtout , 
les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous ; 
voilà desécueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent sou- 
vent. J'ai vu Raymond chez la comtesse du Lude; elle me chanta 
un nouveau récit du ballet ; mais si vous voulez qu'on le chante , 
chantez-le. Je vois madame de Villars ; je me plais avec elle , parce 
qu'elle entre dans mes sentiments; elles vous dit mille amitiés. 
Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que 



DE MADAME DE SEVIGNE. 87 

j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me témoignez. 
Je suis assez souvent dans ma famille , quelquefois ici le soir par 
lassitude , mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot ; 
elle pleure bien, je m'y connais. Faites quelque mention de cer- 
taines gens dans vos lettres , afin que je le leur puisse dire. Je vais 
aux sermons des Mascaron et des Bourdaloue ; ils se surpassent 
à l'envi. Voilà bien de mes nouvelles ; j'ai fort envie de savoir des 
vôtres , et comment vous vous serez trouvée à Lyon : pour vous 
dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route , 
et où vous avez couché tous les jours : vous étiez dimanche à 
Lyon ; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous 
m'avez donné envie de m'informer de la mascarade du mardi gras : 
j'ai su qu'un grand homme plus grand de trois doigts qu'un autre, 
avait fait faire un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, 
et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connaît point du 
tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée 1 . Du 
reste, il faut que je dise comme Voiture : Personne n'est encore 
mort de votre absence , hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval 
n'ait été d'une tristesse excessive , vous pouvez vous en faire hon- 
neur : pour moi., j'ai cru que c'était à cause de vous; mais ce n'est 
point assez pour une absence comme la vôtre. J'envoie pour cette 
fois cette lettre en Provence ; j'embrasse M. de Grignan, et je 
meurs d'envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j'ai reçu une 
lettre , j'en voudrais tout à l'heure une autre : je ne respire que 
d'en recevoir. 

Vous me dites des merveilles du tombeau de M", de Montmo- 
rency 2 , et de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez 
extrêmement bien , personne n'écrit mieux : ne quittez jamais le 
naturel , votre tour s'y est formé , et cela compose un style parfait. 
J'ai fait vos compliments à madame de la Fayette et à M. de la 
Rochefoucauld et à Langlade : tout cela vous aime , vous estime 
et vous sert en toute occasion. Vos chansons m'ont paru jolies ; 



1 II s'agit ici du roi, qui, désolé du dépari de Mme de la Vallière , ne voulut 
point mettre cet habit magnifique; et cette dame n'est autre que madame de 
Montespan , désignée par une contre-vérité. La plaisanterie un grand homme, 
etc., est empruntée à Molière. Voyez le Médecin malgré lui. 

1 Henri II, duc de Montmorency , maréchal de France , fut décapité à Tou- 
louse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux troubles excités par Cas- 
ton , duc d'Orléans. 



88 LETTRES 

j'en ai reconnu les styles. Ah ! mon enfant , que je voudrais bien 
vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir 
passer, si c'est trop demander que le reste ! Hé bien ! par exem- 
ple , voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu'il 
m'ennuie de ne vous plus avoir : cette séparation me fait une dou- 
leur au cœur et à l'âme , que je sens comme un mal du corps. Je 
ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m'avez 
écritessur le chemin : ces soinssont trop aimables, et font bien leur 
effet aussi ; rien n'est perdu avec moi ; vous m'avez écrit de par- 
tout : j'ai admiré votre bonté ; cela ne se fait point sans beaucoup 
d'amitié ; autrement on serait plus aise de se reposer et de se cou- 
cher. L'impatience que j'ai d'avoir encore de vos nouvelles 
et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je suis en peine 
de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce 
furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire , à laquelle 
vous avez tant fait de civilités. Que vous êtes honnête de vous en 
être souvenue comme d'une de vos anciennes amies ! Hélas J de 
quoi ne me souviens-je point ? Les moindres choses me sont chè- 
res; j'ai mille dragons. Quelle différence ! je ne revenais jamais 
ici sans impatience et sans plaisir : présentement j'ai, beau chercher, 
je ne vous trouve plus ; et comment peut-on vivre quand on sait 
que , quoi qu'on fasse , on ne trouvera plus une si chère enfant? Je 
vous ferai bien voir si je la souhaite , par le chemin que je ferai 
pour l'aller chercher. J'ai reçu une lettre de M. de Grignan ; il n'y 
en a point pour vous. Il me mande qu'il reviendra cet hiver; vous 
quittera-t-il? ou le suivrez-vous ? Faites-moi réponse. 

M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Ver- 
sailles jusqu'à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la 
cour. Le roi la reçut avec des larmes de joie ; et M me de Montespan 
avec des larmes... Devinez de quoi. L'on a eu avec l'une et l'autre 
des conversations tendres. Tout cela est difficile à comprendre , 
il faut se taire. 

29. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Vendredi, 20 février 1671. 
Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos 
nouvelles : songez, ma chère fille , que je n'en ai point eu depuis 
la Palice ; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon, 
ni de votre route jusqu'en Provence ; je suis bien assurée qu'il me » 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 89 

viendra des lettres ; je ne doute point que vous ne m'ayez écrit ; 
mais je les attends, et je ne les ai pas : il faut se consoler, et s'a- 
muser en vous écrivant. Vous saurez , ma petite , qu'avant-hier au 
soir, mercredi , après être revenue de chez M. de Coulanges , où 
nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire , je songeai à me 
coucher ; cela n'est pas extraordinaire ; mais ce qui l'est beaucoup, 
c'est qu'à trois heures après minuit j'entendis crier au voleur, au 
feu ; et ces cris si près de moi , si redoublés , que je ne doutai point 
que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu'on parlait de ma pauvre 
petite-fille ; je ne doutai point qu'elle ne fût brûlée : je me levai 
dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'em- 
pêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement qui 
est le vôtre, je trouvai tout dans une grande tranquillité ; mais je 
vis la maison de Guitaud tout en feu ; les flammes passaient par- 
dessus la maison de madame de Vauvineux : on voyait dans nos 
cours , et surtout chez M. de Guitaud , une clarté qui faisait hor- 
reur : c'étaient des cris , c'était une confusion , c'était un bruit 
épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ou- 
vrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours : M. de Guitaud m'en- 
voya une cassette de ce qu'il a de plus précieux ; je la mis dans mon 
cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les 
autres : j'y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassa- 
deur de Venise, tous ses gens, la petite de Vauvineux qu'on portait 
tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles et vais- 
selles d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux fai- 
sait démeubler : pour moi, j'étais comme dans une île, mais j'a- 
vais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et son 
frère donnaient de très-bons conseils ; nous étions dans la conster- 
nation : le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on 
n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de 
ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère 
qui brûlait au troisième étage ; sa femme s'attachait à lui , et le re- 
tenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa 
mère, et la crainte de blesser sa femme , grosse de cinq mois ; enfin 
il me pria de tenir sa femme , je le fis : il trouva que sa mère avait 
passé au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut 
aller retirer quelques papiers ; il ne put approcher du lieu où ils 
étaient : enfin il revint à nous dms cette rue où j'avais fait asseoir 



90 LETTBES 

sa femme : des capucins , pleins de charité et d'adresse , travaillè- 
rent si bien qu'ils coupèrent le feu r . On jeta de l'eau sur le reste 
de l'embrasement , et enfin le combat finit faute de combattants, 
c'est-à-dire après que le premier et le second étage de l'anticham- 
bre et de la petite chambre et du cabinet , qui sont à main droite du 
salon , eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui 
restait de la maison , quoiqu'il y ait pour Guitaud pour plus de 
dix mille écus de perte: car on compte de faire rebâtir cet apparte- 
ment, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux tableaux à 
M. le Blanc, à qui est la maison : il y avait aussi plusieurs ta- 
bles , miroirs , miniatures , meubles , tapisseries. Ils ont un grand 
regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de 
M. le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut 
songer à madame de Guitaud ; je lui offris mon lit ; mais madame 
Guêton la mit dans le sien , parce qu'elle a plusieurs chambres 
meublées. Nous la fîmes saigner ; nous envoyâmes quérir Boucher : 
il craint bien que cette grande émotion ne la fasse accoucher de- 
vant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvre madame Guê- 
ton; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins, 
parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m'al- 
lez demander comment le feu s'était mis à cette maison; on n'en 
sait rien , il n'y en avait point dans l'appartement où il a pris : 
mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits 
n'aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous? Guitaud était nu 
en chemise avec des chausses ; madame de Guitaud était nu-jambes, 
et avait perdu une de ses mules de chambre ; madame de Vauvi- 
ueux était en petite jupe sans robe de chambre; tous les valets , 
tous les voisins, en bonnets de nuit : l'ambassadeur était en robe 
de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la 
sérénissime ; mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de 
la poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose; 
on la voyait tout entière : elle est blanche , grasse , potelée, et sur- 
tout sans aucune chemise , car le cordon qui la devait attacher avait 
été perdu àla bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. 
Je prie Deville 2 de faire tous les soirs une ronde pour voir si le 
feu est éteint partout ; on ne saurait trop avoir de précaution pour 

1 Les capucins remplissaient cet office volontairement ; le corps des pom 
piers ne fut créé qu'en 1699. — 2 Maître d'hôtel de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 91 

éviter ce malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable; en 
un mot , je vous souhaite tous les biens , et je prie Dieu qu'il vous 
garantisse de tous les maux. 

30. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671. 
Le Rhône , ma chère fille , me tient fort au cœur ; je crois que 
vous êtes arrivée heureusement ; mais j'aimerais bien à le savoir 
par vous : j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de 
tout le reste. Il nous semble que vous arrivâtes samedi à Arles ; il 
nous semble que M. de Grignan est venu au-devant de vous au 
Saint-Esprit; il nous semble qu'il a été ravi de vous revoir et de 
vous ravoir; il nous semble que vous avez fait comme mercredi 
votre entrée à Aix; et puis il nous semble que vous êtes bien 
lasse. Ma chère enfant , reposez-vous , au nom de Dieu ; tenez- 
vous au lit , restaurez-vous ; et contez-moi bien l'état où vous êtes. 
Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous 
en favorisez? Les autres languissent après. Le petit mot pour ma 
tante ne se peut payer ; on est encore fort loin de vous oublier. On 
m'a tantôt dit mille horreurs de cette montagne de Tarare : que je 
la hais! Il y a un autre certain chemin où la roue est en l'air, et 
l'on tient le carrosse par l'impériale ; je ne soutiens pas cette idée ; 
mais il n'est plus question de tout cela. 

Réponse à la lettre de Vienne. 

Je la reçois présentement cette aimable lettre ; ne voyez-vous 
point comme je la reçois , et avec quelle tendresse je la lis ? Je 
crois que vous ne me demandez pas que je puisse être de sang- 
froid en cette occasion. Il est vrai que la dignité de beauté où 
vous avez été élevée n'est pas d'une petite fatigue ; si vous n'étiez 
point belle , vous vous reposeriez : il faut choisir. Votre paresse me 
fait peur, ne la croyez pas sur ce choix; il n'y a rien de si aimable 
que d'être belle; c'est un présent de Dieu quil faut conserver. 
Vous savez comme j'aime votre beauté ; mon amour-propre m'y 
fait prendre intérêt : je vous la recommande pour l'amour de moi. 
Il me semble qu'on me va trouver bien habile en Provence d'avoir 
fait un si joli visage , si doux et si régulier. Vous êtes fâchée que 
votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis rangée, j'en 
suis ravie : je ne comprends pas ce que peuvent faire avec moi mes 



92 LETTRES 

paupières bigarrées 1 . Mais ne croyez-vous point que M. de Cou- 
langes et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous 
faites ? Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône ; vous 
les trouvez beaux, et ce fleuve n'est composé que d'eau comme 
les autres : pour moi, j'en ai une idée extraordinaire; il me sem- 
ble qu'on devrait dire : 

Mille sources de sang forment cette rivière , 

Qui , traînant des corps morts et de vieux ossements , 

Au lieu de murmurer, fait des gémissements 2 . 

Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine : en 
attendant, je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre 
chose que d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette ; il l'a fait plus 
volontiers qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifiée et 
bien décontenancée : je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot à 
dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis ; 
mais il faut que cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aver- 
sion que vous ayez pour les fatigues d'un long voyage , vous ne 
devez songer qu'à vous mettre en état de les recommencer. J'ai 
dit à M. de la Rochefoucauld ce que vous trouvez des fatigues des 
autres , et l'application que vous en faites : il m'a chargée de mille 
amitiés pour vous, mais d'un si bon ton, et accompagnées de si 
agréables louanges , qu'il mérite d'être aimé de vous. 

Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à 
être nommé dans mes lettres : je vous remercie d'avoir fait men- 
tion de Brancas. Vous aurez vu votre tante 3 au Saint-Esprit, et 
vous aurez été reçue comme une reine. Ma fille , je vous conjure de 
me bien mander tout cela, et de me parler de M. de Grignan et 
de M. d'Arles <*. Vous savez que nous avons réglé que l'on hait au- 
tant les détails des personnes qui sont indifférentes, qu'on les aime 
de celles qui ne le sont pas ; c'est à vous à deviner de quel nombre 
vous êtes auprès de moi. Mascaron , Bourdaloue, me donnent tour 

» Voyez la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67. 

2 Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son Temple de la Mort : 

Mille sources de sang y font mille rivières , 

Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements, 

Au lieu de murmurer, font des gémissements. 

3 Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourt, et sœur 
de Marguerite d'Ornano , mère de M. de Grignan. 

4 François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles, commandeur des or- 
dres du roi, oncle de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 93 

à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent , pour le moins , 
me rendre sainte : dès que j'entends quelque chose de beau, je vous 
souhaite ; vous avez part à tout ce que je pense : j'admire en moi, 
tous les jours , les effets naturels d'une extrême amitié. Je vous 
embrasse tendrement , embrassez-moi aussi. Une petite amitié à 
mon coadjuteur : pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si 
glorieux de vous avoir, qu'il n'écoute plus personne. 

31. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , mardi 3 mars 1671 . 
Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi ; 
j'écris de provision , mais c'est par une raison bien différente de 
celle que je vous donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à 
quelqu'un une lettre qui ne devait partir que dans deux jours : c'é- 
tait parce que je ne me souciais guère de lui , et que dans deux 
jours je n'aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout le contraire : 
c'est que je me soucie beaucoup de vous, que j'aime à vous entre- 
tenir à toute heure , et que c'est la seule consolation que je puisse 
avoir présentement. Je suis aujourd'hui toute seule dans ma cham- 
bre, par l'excès de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout; je 
me suis fait un plaisir de dîner ici, et je m'en fais un de vous écrire 
hors de propos : mais, hélas ! vous n'avez pas de ces sortes de loi- 
sirs. J'écris tranquillement , et je ne comprends pas que vous puis- 
siez lire de même : je ne vois pas un moment où vous soyez à vous; 
je vois un mari qui vous adore , qui ne peut se lasser d'être auprès 
de vous , et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des 
harangues , des infinités de compliments , de civilités, de visites ; 
on vous fait des honneurs extrêmes , il faut répondre à tout cela , 
vous êtes accablée. Que fait votre paresse pendant tout ce fracas ? 
Elle souffre , elle se retire dans quelque petit cabinet , elle meurt 
de peur de ne plus retrouver sa place ; elle vous attend dans quel- 
que moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle , et 
vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez- vous oubliée? 
Songez que je suis votre plus ancienne amie , celle qui ne vous a 
jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours; 
que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs , et qui même 
quelquefois vous les faisais haïr ; qui vous ai empêchée de mourir 
d'ennui , et en Bretagne et dans votre grossesse : quelquefois votre 
mère troublait nos plaisirs , mais je savais bien où vous repren- 



94 LETTRES 

dre; présentement je ne sais plus où j'en suis ; les honneurs et les 
représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me 
semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui 
donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan ; mais vous 
passez vite,'et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir 
et la raison sont autour de vous,etne vous donnent pas un moment 
de repos ; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis 
contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous laissent le temps 
de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma chère enfant, 
que je songe à vous continuellement , et je sens tous les jours ce 
que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur cer- 
taines pensées ; si l'on ne glissait pas dessus , on serait toujours en 
larmes , c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne 
me blesse le cœur ; toute votre chambre me tue : j'y ai fait mettre 
un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue ; une fenêtre 
de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Ha<3- 
queville, et par où je vous rappelai,<mefaitpeurà moi-même, quand 
je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, 
car je suis folle quelquefois ; ce cabinet , où je vous embrassai sans 
savoir ce que je faisais; ces Capucins «, où j'allai entendre la messe; 
ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été 
de l'eau qu'on eût répandue ; Sainte-Marie, madame de la Fayette, 
mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le 
lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et en- 
core tous les jours , et tous les entretiens de ceux qui entrent dans 
mes sentiments : ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'ou- 
blierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, 
il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à 
ses pensées et aux mouvements de son cœur : j'aime mieux m'oc- 
cuper de la vie que vous faites maintenant; cela me fait une di- 
version, sans m' éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet , 
qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc 
à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens 
d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présente- 
ment , et je reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nou- 
velles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me 
permettre cette lettre d'avance ; mon cœur en avait besoin ,^e n'en 
ferai pas une coutume. 
1 L'église des Capucins de la rue d'Orléans au Marais. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 95 

32. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 4 mars 1671. 
Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous 
avez été ! et que je vous aurais mal teuu ma parole , si je vous avais 
promis de n'être point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien 
qu'il est passé : mais il est impossible de se représenter votre vie si 
proche de sa fin, sans frémir d'horreur, et M. de Grignan vous 
laisse embarquer pendant un orage; et quand vous êtes téméraire, 
il trouve plaisant de l'être encore plus que vous ; au lieu de vous 
faire attendre que l'orage soit passé , il veut bien vous exposer. 
Ah! mon Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide , et de vous 
dire que , si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et ne souf- 
frirait point que vous traversassiez le Rhône par un temps comme 
celui qu'il faisait ! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en 
cette occasion ! ce Rhône qui fait peur à tout le monde , ce pont 
d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes 
ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une 
arche ; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés 
dans un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, 
et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la 
maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? 
De bonne foi , n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche 
«t si inévitable ? Une autre fois ne serez-vous point un peu moins 
hasardeuse? Une aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle point 
voir les dangers aussi terribles qu'ils le sont? Je vous prie de m'a- 
vouer ce qui vous en est resté ; je crois du moins que vous avez 
rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée ; pour moi , je suis per- 
suadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous 
ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir con- 
servée dans cette occasion, que de m'avoirfait naître. C'est à M. 
•de Grignan que je m'en prends; le coadjuteur a bon temps ; il n'a 
été grondé que pour la montagne de Tarare; elle me paraît pré- 
sentement comme les pentes de Nemours. M. Busche 1 m'est venu 
voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a 
bien menée : je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes , et puis je 
lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous 
paraîtra bien ridicule ; vous la recevrez dans un temps où vous ne 

1 Le conducteur de madame de C.risnan. 



96 LETTRES 

songerez plus au pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, pré- 
sentement? C'est le malheur des commerces si éloignés; il faut 
s'y résoudre, et ne pas même se révolter contre cet inconvé- 
nient : cela est naturel, et la contrainte serait trop grande d'é- 
touffer toutes ses pensées ; il faut entrer dans l'état naturel où l'on 
est, en répondant à une chose qui tient au cœur : vous serez 
donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de 
votre séjour à Arles ; je sais que vous y aurez trouvé bien du 
monde. Ne m' aimez- vous point de vous avoir appris l'italien? 
Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avec ce vice-légat : 
ce que vous dites de cette scène est excellent ; mais que j'ai peu 
goûté le reste de votre lettre ! Je vous épargne mes éternels re- 
commencements sur ce pont d'Avignon, je ne l'oublierai de 
ma vie. 

33. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 
A Paris, mercredi n mars 1671. 
Je n'ai point encore reçu vos lettres ; j'en aurai peut-être avant 
que de fermer celle-ci : songez , ma chère enfant , qu'il y a huit 
jours que je n'ai eu de vos nouvelles ; c'est un siècle pour moi. 
Vous étiez à Arles ; mais je ne sais rien par vous de votre arrivée 
à Aix. Il me vint hier un gentilhomme 1 de ce pays-là, qui était 
présent à cette arrivée, et qui vous a vue jouer à petite prime avec 
Vardes 2 , Bandol, et un autre; je voudrais pouvoir vous dire comme 
je l'ai reçu , et ce qu'il m'a paru , de vous avoir vue jeudi dernier. 
Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir pu quitter M. de Gri- 
gnan, j'admire bien plus celui-ci de vous avoir quittée: il m'a 
trouvée avec le père Mascaron, à qui je donnais un très-beau 
dîner : comme il prêche à ma paroisse , et qu'il vint me voir l'au- 
tre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui 
donner un repas ; il est de Marseille , et a trouvé fort bon d'en- 
tendre parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que 
vous avez eu trois ou quatre démêlés à votre avènement : ma fille, 
on ne parvient point à ne pas avoir de ces malheurs en province , 
mais, comme il n'y a peut-être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, 
j'attendrai que vous m'en parliez , avant que de vous dire mon 

1 M. de Julianis, 

2 Le marquis de Vardes, disgracié par Louis XIV , était alors relégué dans 
son gouvernement d'Aigues-Morles. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 97 

avis sur ce sujet. Tai demandé à ce gentilhomme si vous n'étiez 
point bien fatiguée ; il m'a dit que vous étiez très-belle ; mais vous 
savez que mes yeux pour vous sont plus justes que ceux des autres : 
je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée, au travers de leurs 
approbations. J'ai -été enrhumée ces jours-ci , et j'ai gardé ma cham- 
bre; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir 
voir: l'abbé Têtu 1 m'a fort priée de le distinguer en vous écri- 
vant. Je n'ai jamais vu une personne absente être si vive dans tous 
les cœurs ; c'était à vous qu'était réservé ce miracle : vous savez 
comme nous avons toujours trouvé qu'on se passait bien des gens; 
on ne se passe point de vous : ma vie est employée à parler de 
vous : ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je cherche le 
plus. N'allez point craindre que je sois ridicule ; car, outre que le 
sujet ne l'est pas , c'est que je connais parfaitement bien et les gens 
et le lieu , et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu 
de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue 
et au Mascaron : j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre; un 
demi-quart des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte. 

Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout 
m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi ; je suis 
plus touchée que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin , je re- 
pleure sur nouveaux frais , je ne vois goutte dans votre cœur , je 
me représente cent choses désagréables que je ne puis dire , je ne 
vois pas mêmeceque pense M. de Grignan ; et tout est brouillé , je 
ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois accablée d'honneurs, 
et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous portez ; rien n'est 
plus grand ni plus considéré ; nulle famille ne peut être plus 
aimable : vous y êtes adorée, à ce que je crois , car le coadjuteur 
ne m'écrit plus ; mais j'ignore comment vous vous portez dans 
tout ce tracas ; c'est une sorte de vie étrange que celle des pro- 
vinces ; on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous faites 
des merveilles , et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles 
vous coûtent , soit pour vous plaindre , soit pour ne vous plaindre 
pas. 

Je reçois votre lettre , ma chère enfant , et j'y fais réponse avec 
précipitation parce qu'il est tard : cela me fait approuver les avan- 

1 Jacques Têtu, abbé de Belval ; c'était un personnage vaporeux plaint par 
M. deSévigné, et dont M. de Coulanges se moquait. Il était de l'Académie 
française. 



98 LETTRES 

ces de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos 
aventures à votre arrivée n'est pas vrai; j'en suis très-aise; ces 
sortes de petits procès dans les villes de province, où l'on n'a rien 
autre chose dans la tête, font une éternité d'éclaircissements, et 
c'est assez pour mourir d'ennui. Mais vous êtes bien plaisante, 
madame la comtesse , de montrer mes lettres : où est donc ce prin- 
cipe de cachotterie pour ce que vous aimez ? Vous souvient-il avec 
quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? 
Vous pensez m'apaiser par vos louanges , et me traiter toujours 
comme la Gazette de Hollande ; je m'en vengerai. Vous cachez les 
tendresses que je vous maDde, friponne; et moi je montre quel- 
quefois , et à certaines gens, celles que vous m'écrivez. Je ne veux 
pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que je pleure tous les 
jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu'on voie que vous 
m'aimez , et que, si vous avez mon cœur tout entier, j'ai une 
place dans le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me de- 
mande : Ne suis-je point nommé? Et je dis : Non, pas encore, 
mais vous le serez. Par exemple , nommez-moi un peu M. d'Or- 
messon, et les Mesmes ' ; il y a presse à votre souvenir; ce que 
vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé : ils ont raison , ma fille , 
vous êtes aimable, et rien n'est comme vous. Voilà, du moins, ce 
que vous cacherez , car, depuis Niobé , jamais une mère n'a parlé 
comme je fais. Pour M. de Grignan , il peut bien s'assurer que , 
si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. 
Comment ! ne me pas remercier 'd'un tel présent ! ne me point dire 
qu'il est transporté ! Il m'écrit pour me la demander, et ne me re- 
mercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il 
peut fort bien être accablé ainsi que vous ; ma colère ne tient à 
guère , et ma tendresse pour vous deux tient à beaucoup. Tout ce 
que vous me mandez est très-plaisant ; c'est dommage que vous 
n'ayez eu le temps d'en dire davantage. Mon Dieu ! que j'ai d'en- 
vie de recevoir de vos lettres! Il y a déjà près d'une demi-heure que 
je n'en ai reçu. Je ne sais aucune nouvelle : le roi se porte fort bien; 
il va de Versailles à Saint-Germain, de Saint- Germain à Versailles; 
tout est comme il était. La reine fait souvent ses dévotions, et va au 
salut du saint sacrement. Le père Bourdaloue prêche : bon Dieu! 
tout est au-dessous des louanges qu'il mérite. J^'autre jour notre 

1 Jean-Antoine de Mesmes, président à mortier, et son lils Jean-Jacques , 
comte d'Avaux. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 99 

abbé eut un démêlé avant le sermon avec M. de Noyon », qui lui 
lit entendre qu'il devait bien quitter sa place à un homme de la 
maison de Clermont : on a fort ri de ce titre, pour avoir la place 
d'un abbé à l'église ; on a bien reconté là-dessus toutes les clefs 
de la maison de Tonnerre , et toute la science du prélat sur la pai- 
rie. Je dîne tous les vendredis chez le Mans 2 avec M. de la Ro- 
chefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait 
la joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa ser- 
vante aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui 
ferai mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un 
voyage, c'est à vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes 
ni à mon ami Corbinelli ; je les crois retournés en Languedoc. 
J'aime votre fille à cause de vous; mes entrailles n'ont point en- 
core pris le train des tendresses d'une grand'mère. 

34. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 13 mars 1671. 
Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à 
vous écrire paisiblement ; rien ne m'est si agréable que cet état. 
J'ai dîné aujourd'hui chez madame de Lavardin 3 , après avoir été 
en Bourdaloue, où étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que 
j'appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui 
était au monde était à ce sermon, et ce^sermon était digne de tout 
ce qui l'écoutait. J'ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée 
autant de fois auprès de moi ; vous auriez été ravie de l'entendre , 
et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. delà Roche- 
foucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin , le 
compliment que vous lui faites; on a fort parlé de vous. M. d'Am- 
bres y était avec sa cousine de Brissac ; il a paru s'intéresser beau- 
coup à votre prétendu naufrage; on a parlé de votre hardiesse : 
M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître brave, 
dans l'espérance que quelque charitable personne vous en empê- 
cherait ; et que, n'en ayant point trouvé , vous aviez du être dans 
(e même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire 

1 François de Clermont-Tonnerre , évèque et comte de Noyon, réunissait 
en sa personne tous les genres de vanité, surtout celle de la naissance. 

2 Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évèque du Mans , commandeur des 
ordres du roi. 

3 Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de Beaumanoir, marquis de 
Lavardin . 



100 LETTRES 

une grande diablesse de femme , plus grande que Riberpré de 
toute la tête ; elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui 
vinrent de front , les bras aux côtés : c'est une grande femme tout 
à fait. J'ai été faire des compliments pour vous à l'hôtel de Ram- 
bouillet; on vous en rend mille. Madame de Montausier est au dé- 
sespoir de ne vous point voir. J'ai été chez madame du Puy-du- 
Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez madame de Maillanes ; 
je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j'ai de faire 
toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles delà reine en- 
ragées , vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Lu- 
dres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une pe- 
tite chienne qui était à ïhéobon 1 ; cette petite chienne est morte 
enragée; de sorte que Ludres , Coëtlogon etRouvroy sont parties 
ce matin pour aller à Dieppe , et se faire jeter trois fois dans la 
mer. Ce voyage est triste ; Benserade en était au désespoir ; Théo- 
bon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine 
ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute 
cette aventure. Ne trouvez-vous point que Ludres ressemble à An- 
dromède ? Pour moi , je la vois attachée au rocher, et ïréville 2 sur 
un cheval ailé, qui tue le monstre. Ahl Zézu! matame te Gri~ 
gnan, l'êtranze sose fétre zetée toute nue tans la mer 3 . 

Voilà bien des lanternes , et je ne sais rien de vous : vous croyez 
que je devine ce que vous faites ; mais j'y prends trop d'intérêt , 
et à votre santé , et à l'état de votre esprit , pour vouloir me bor- 
ner à ce que j'en imagine : les moindres circonstances sont chères 
de ceux qu'on aime parfaitement , autant qu'elles sont ennuyeuses 
des autres : nous l'avons dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvi- 
neux vous fait cent compliments ; sa fille a été bien malade; ma- 
dame d'Arpajon l'a été aussi : nommez-moi tout cela avec madame 
de VerneuiH , à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom 5 , 

1 Marie-Élisabeth de Ludres , chanoinesse de Poussay , qui fut aimée du 
roi. — Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au marquis de Cavoie. — 
Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-Vallier. —Lydie de Rochefort- 
Théobon , mariée au comte de Beuvron ; toutes quatre alors filles d'honneur 
de la reine. 

2 Henri-Joseph dePeyre, comte de Tréville , capitaine lieutenant des mous- 
quetaires. 

3 Manière de prononcer de madame de Ludres. 

4 Charlotte Séguier , veuve du duc de Sully, et mariée en secondes noces à 
Henri de Bourbon , duc de Yerneuil, fils naturel de Henri IV. 

* Bossuct. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 101 

qu'il m'a envoyée avec im billet fort joli. Votre frère entre sous les 
lois de JNinon », je doute qu'elles lui soient bonnes; il y a des es- 
prits à qui elles ne valent rien ; elle avait gâté son père ; il faut le 
recommander à Dieu : quand on est chrétienne , ou du moins 
quand on le veut être , on ne peut voir les dérèglements sans cha- 
grin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous nous avez 
dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était pour 
la première fois de sa vie , elle était transportée d'admiration ; elle 
est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. 
Je lui ai donné une belle copie de votre portrait; il pare sa 
chambre, où vous n'êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de 
l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que vous gardiez mes 
lettres, voyez si vous n'avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, 
ma très-aimable enfant; vous dirai-je que je vous aime? c'est se 
moquer d'en être encore là ; cependant , comme je suis ravie quand 
vous m'assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, 
afin de vous donner de la joie , si vous êtes de mon humeur : et ce 
Grignan mérite-t-il que je lui dise un mot? 

Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles : 
pour moi je n'en sais point, je serais toute propre à vous dire que 
le chancelier 2 a pris un lavement. 

Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Ma- 
dame de Gêvres 3 arrive , belle , charmante et de bonne grâce ; ma- 
dame d'Arpajon était au-dessus de moi; je pense que la duchesse 
s'attendait que je lui dusse offrir ma place ; ma foi , je lui devais 
une incivilité de l'autre jour, je la lui payai comptant , et ne bran- 
lai pas. Mademoiselle était au lit, madame de Gêvres a donc été 
contrainte de se mettre au-dessous de l'estrade; cela est fâcheux. 
On apporte à boire à Mademoiselle , il faut donner la serviette; je 
vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre ; je pousse 
madame d'Arpajon; elle m'entend , et se dégante; et, d'une très- 
bonne grâce , avance un pas , coupe la duchesse , et prend et donne 
la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte ; elle 
était montée sur l'estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela , 
pour voir donner la serviette de plus près par madame d'Arpajon. 

1 Mademoiselle de Lenclos. 

2 Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris celte pre- 
eautioo. 

3 Première femme de Léon Potier de Gêvres , duc de Trcsmes. 



102 LETTRES 

Ma fille, je suis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé : 
a-t-on jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon, qui est 
dans la ruelle , un petit honneur qui lui vient tout naturellement ? 
Madame de Puisieux s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait 
lever les yeux , et moi j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela 
on m'a dit cent mille biens de vous , et Mademoiselle m'a com- 
mandé de vous dire qu'elle était fort aise que vous ne fussiez point 
noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmes chez ma- 
dame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles : voilà de terri- 
bles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je ne suis plus 
dévote: hélas ! j'aurais bien besoin des matines et de la solitude 
de Livry; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la Fon- 
taine , quand vous devriez être en colère ; il y a des endroits jolis, 
et d'autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d'avoir bien 
fait, et en voulant mieux faire on fait plus mal. 

35. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me . DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 18 mars 1671. • 

Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considéra- 
blement. J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix : 
mais vous ne me dites pas si votre mari était avec vous , ni de 
quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me 
le représentez très-plaisamment, aussi bien que votre embarras et 
vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n'étais-je avec vous! ce n'est 
pas que j'eusse mieux fait que vous , car je n'ai pas le don de pla- 
cer si juste les noms sur les visages ; au contraire, je fais tous les 
Jours mille sottises là-dessus : mais il me semble que je vous aurais 
aidée , et que j'aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai 
que c'est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de civili- 
tés; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, 
de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous 
avez à vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mau- 
vais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre ; faites- 
vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule. 

11 y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de 
Paris. Le roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, 
et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi ? Pour avoir 
trompé au jeu , et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes 
ajustées. Le cartier fut interrogé par le roi même : il nia d'abord ; 



DE MADAME 'DE SEVIGN& 103 

enfin, sur ie pardon que Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il fai- 
sait ce métier depuis longtemps; on dit même que cela se répan- 
dra plus loin, car il y a plusieurs maisons où il fournissait de ces 
bonnes cartes rangées. Le roi a eu beaucoup de peine à se résou- 
dre à déshonorer un homme de la qualité de S ; mais voyant 

que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient rui- 
nés, Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à faire éclater 
cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres, que toujours 
il faisait va-tout sur la dame de pique , parce que tous les pi- 
ques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente- 
un de trèfle , et disait : Le trèfle ne gagne point contre le pique en 
ce pays-ci. S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre 
de madame de la Vallière , pour leur faire jeter dans la rivière tou- 
tes les cartes qu'ils avaient , sous prétexte qu'elles n'étaient point 
bonnes , et avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans 
cette belle vie s'appelle Pradier, et s'est éclipsé aussitôt que le roi 
défendit à S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il avait 
été innocent , se mettre en prison , et demander qu'on lui fit son 
procès; mais il na pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Lan- 
guedoc plus sûr : bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe , 
après un malheur comme celui-là. Voilà de quoi on parle unique- 
ment. 

Madame d'Humières 1 m'a chargée de mille amitiés pour vous ; 
elle s'en va à Lille , où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. 
Le maréchal de Bellefonds , par un pur sentiment de piété , s'est 
accommodé avec ses créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, 
et donné plus de la moitié du revenu de sa charge a , pour achever 
de payer les arrérages. Cette exécution est belle , et fait bien voir 
que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre 
jour cette duchesse de Ventadour ; elle était belle comme un ange. 
Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire : il faut 
m'en croire, car vous savez comme j'aime la mode excessive. La 
Martin 3 l'avait brétaudêe par plaisir comme un patron de mode : 
elle avait donc tous les cheveux coupés sur la tête , et frisés natu- 
rellement et par cent papillotes qui lui font souffrir mort passion 
toute la nuit. Cela fait une petite tête de chou ronde, sans que rien 

1 Louise-Antoinette-Thérèse de la Châtre, maréchale d'Humières. 

2 De premier maître d'hôtel du roi. 

î Fameuse coiffeuse de ce temps-là. 



1 04 LETTBES 

accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus ridicule chose que 
l'on pût imaginer : elle n'avait point de coiffe ; mais encore 
passe, elle est jeune et jolie; [ mais toutes ces femmes de Saint- 
Germain, et cette la Mothe surtout, se font testonner par la Martin ; 
cela est au point'que le roi et toutes les dames sensées en pâment 
de rire : elles en sont encore à cette jolie coiffure que Montgobert ' 
sait si bien ; je veux dire ces boucles renversées. Voilà tout ; on se 
divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode jusqu'à la 
folie. 

36. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

Du même jour 18 mars 167 1 . 

Avant que d'envoyer mon paquet , je fais réponse à votre lettre 
du 11 , que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retarde- 
ments de la poste. 

Monsieur de Barillon a . 

J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois 
mots, qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront vrais. Sachez 
donc, madame, que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l'ai dit; 
et que si jamais je gouverne , la Provence n'aura plus de gouvernante. En 
attendant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples 
que Dieu a soumis à vos lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans 
regret. 

Madame de Sé'vigné. 

C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me 
trouve guère avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres 
sans pleurer. Je ne le puis, ma fille : mais ne souhaitez point que je 
le puisse ; aimez mes tendresses , aimez mes faiblesses : pour moi 
je m'en accommode fort bien. Je les aime bien mieux que des sen- 
timents de Sénèque et d'Epictète. Je suis douce, tendre, ma chère 
enfant, jusques à la folie ; vous m'êtes toutes choses ; je ne connais 
que vous. Hélas! je suis bien précisément comme vous pensez , 
c'est-à-dire , d'aimer ceux qui vous aiment et qui se souviennent 
de vous; je le sens tous les jours. Quand je trouvai Mellusine 3 , 

1 Demoiselle de compagnie de madame de Grignan. 

2 Conseiller d'État ambassadeur en Angleterre. 

3 Mail aine de Marans. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 105 

le cœur me battit de colère et d'émotion , elle s'approcha ; comme 
vous savez , et me dit : Hé bien ! madame , êtes-vous bien fâchée? 
— Oui , madame, lui dis-je ; on ne peut pas plus. — Ah ! vraiment 
je le crois; il faudra vous aller consoler. — Madame, n'en prenez 
pas la peine , ce serait une chose inutile. — Mais, me dit-elle , 
n' êtes-vous pas chez vous ? — Non , madame , on ne m'y trouve 
jamais. Voilà notre dialogue. Je vous assure qu'elle est débellée , 
comme dit Coulanges : il ne me semble pas qu'elle ait une langue 
présentement. Mais je veux revenir à mes lettres qu'on ne vous 
envoie point; j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? 
croyez- vous qu'on les garde? Hélas ! je conjure ceux qui prennent 
cette peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture, 
et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs , du moins ayez soin 
de les faire recacheter , afin qu'elles arrivent tôt ou tard. Vous parlez 
de peinture : vraiment vous m'en faites une de l'habit de vos dames , 
qui vaut tout ce qu'une description peut valoir. Vous dites que vous 
voudriez bien me voir entrer dans votre chambre, et m' entendre 
discourir. Hélas! c'est ma folie que de vous voir, de vous parler, 
de vous entendre ; je me dévore de cette envie, et du déplaisir de ne 
vous avoir pas assez écoutée, pas assez regardée : il me semble 
pourtant que je n'en perdais guère les moments ; mais enfin , je 
n'en suis pas contente , je suis folle ; il n'y a rien de plus vrai ; mais 
vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je necomprends pas comme on 
peut tant penser à une personne : n'aurai-je jamais tout pensé? Non, 
que quand je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très- 
joli. Je lui ferai réponse, et je le prie de m'aimer toujours ; pour 
votre fille, je l'aime; vous savez pourquoi et pour qui. 

37. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 23 mars 1671. 

Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? 
Voilà M. de Coulanges qui a reçu les siennes , et qui me vient in- 
sulter. Il m'a montré votre réponse à X ex-voto , qui est tellement 
à mon gré, que je l'ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous 
écrivez à ma fantaisie ! Cet ex-voto , qui fut fait au bout de la table 
où je vous écrivais , me réjouit fort, et me fit souvenir du jour que 
je fus si malheureusement pendue : vous souvient-il combien vous 
me fûtes cruelle ce jour-là ? Vous me condamnâtes sans miséri- 
corde , et toute la sollicitation de d'Hacque ville ne put pas même 



106 LETTRES 

vous obliger à revoir mou procès. Il est vrai que je fis une grande 
faute ; mais aussi d'être pendue haut et court, comme je le fus, 
c'était une grande punition. La chanson de M. de Coulanges était 
bonne aussi ; il y a plaisir de vous envoyer des folies , vous y ré- 
pondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que 
quand on croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive 
qu'ils n'y prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. 
Vous n'avez pas cette cruauté ; vous êtes aimable en tout et par- 
tout: hélas! combien vous êtes aimée aussi! combien de cœurs où 
vous êtes la première ! Il y a peu de gens qui puissent se vanter 
d'une telle chose. M. de Coulanges vous écrit la plus folle lettre du 
monde, et d'après le naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les 
femmes sont folles ; il semble qu'elles aient toutes la tête cassée : 
on leur met le premier appareil, et elles se reposent comme d'une 
opération : cette folie vous réjouirait fort , si vous étiez ici. Je fus 
hier chez M. de la Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; 
ses douleurs étaient à un tel point , que toute sa constance était 
vaincue , sans qu'il en restât un seul bien ; l'excès de ces douleurs 
l'agitait dételle sorte qu'il était en l'air dans sa chaise avec une fiè- 
vre violente. Il me fit une pitié extrême; je ne l'avais jamais vu en 
cet état; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que les 
roués ne # souffrent point en un moment ce qu'il souffre la moitié 
de sa vie , et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce : 
sa nuit n'a pas été meilleure. 

Je reçois présentement votre lettre , et me voilà toute seule dans 
ma chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un 
lieu où j'ai dîné , je reviens fort bien chez moi ; et quand j'y trouve 
une de vos lettres, j'entre et j'écris : rien n'est préféré à ce plaisir, 
et je languis après les jours de poste. Ah ! ma fille , qu'il y a 
de différence de ce que j'ai pour vous, et de ce que l'on a pour 
quelqu'un qu'on n'aime point ! Vous voulez que je lise de sang-froid 
le récit du péril que vous avez couru ; j en ai été encore plus effrayée 
par les lettres qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs , que par 
les vôtres. Je comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan : 
Vogue la galère. En vérité, vous êtes quelquefois capable de met- 
tre au désespoir ; si vous m'aviez caché cette aventure , je l'aurais ap- 
prise d'ailleurs, et je vous en aurais su très-mauvais gré. Je vous 
assure que je serai très-mal-contente de M. de Marseille , s'il ne fait 
ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte point de son 



DE MADAME DE SÉV1GNE. 107 

amour pour la Provence : quand je vois qu'il ne dit rien pour em- 
pêcher les quatre cent cinquante mille francs , et qu'il ne s'écrie 
que sur une bagatelle , je suis sa très-humble, servante. J'ai une 
extrême impatience de savoir ce qui sera enfin résolu. Madame 
d'Angoulême m'a dit qu'on lui avait mandé que vous étiez la per- 
sonne du inonde la plus polie; elle vous fait mille compliments. 
Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il me semble 
que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une 
douleur, et une absence sur une absence : enfin je commence à 
m'affliger tout de bon ; ce sera vers le commencement de mai. Pour 
mon autre voyage, dont vous m'assurez que le cheminest libre, vous 
savez qu'il dépend de vous; je vous l'ai donné : vous manderez 
à d'Hacqueville en quel temps vous voulez qu'il soit placé. M. de 
Vivonnne abonne mémoire de me faire un compliment si vieux, 
faites-lui mes compliments, je lui écrirai dans deux ans. N'êtes- 
vous pas à merveille avec Bandol I ? Dites-lui mille amitiés pour 
moi : il a écrit une lettre à M. de Coulanges , une lettre qui lui 
ressemble, et qui est aimable. Prenez garde , au reste , que votre 
paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu ; ces petites pertes 
fréquentes sont comme les petites pluies qui gâtent bien les che- 
mins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez aimez- 
moi toujours , puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce 
monde pour la tranquillité de mon âme. Je fais bien d'autres sou- 
haits pour ce qui vous regarde : enfin , tout tourne ou sur vous , 
ou de vous , ou par vous. 

38. — DE M™ 1 DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Livry , mardi saint 24 mars 1671. 
Voici une terrible causerie , ma chère enfant ; il y a trois heures 
que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert 
et Marp/use 2 , dans le dessein de me retirer du monde et du bruit 
pour jusqu'à jeudi au soir : je prétends être en solitude; je fais de 
ceci une petite Trappe , je veux y prier Dieu , y faire mille réflexions : 
j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons , de 
marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et sur- 
tout de m' ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai 

1 Le président de Bandol. 

2 Hélène , femme de chambre de madame de Sévigné ; Hébert , son valet de 
chambre, et Marphise, sa chienne. 



108 LETTRES 

beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; 
je n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant 
contenir tous mes sentiments , je me suis mise à vous écrire au bout 
de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de 
mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais , mon Dieu , 
où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées 
me traversent-elles le cœur! Il n'y a point d'endroit , point de lieu , 
ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pa} 7 s, ni dans le 
jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui ne me fasse 
souvenir de quelque chose ; de quelque manière que ce soit, cela 
me perce le cœur : je vous vois , vous m'êtes présente ; je pense et 
repense à tout ; ma tête et mon esprit se creusent : mais j'ai beau 
tourner, j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec 
tant de passion est à deux cents lieues de moi , je ne l'ai plus. Sur 
cela je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne , voilà 
qui est bien faible : mais pour moi , je ne sais point être forte con- 
tre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle dis- 
position vous serez en lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle 
viendra mal à propos, et qu'elle ne sera peut-être pas lue de la 
manière qu'elle est écrite. A cela je ne sais point de remède : elle 
sert toujours à me soulager présentement; c'est au moins ce que 
je lui demande : l'état où ce lieu m'a mise est une chose incroya- 
ble. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses ; mais vous 
devez les aimer, et respecter mes larmes , puisqu'elles viennent 
d'un cœur tout à vous. 

39. — DE M mc DE SÉVIGNE A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, vendredi saint 27 mars 1671. 

J'ai trouvélci un gros paquet de vos lettres ; je ferai réponse aux 
messieurs quand je ne serai pas si dévote : en attendant, embrassez 
votre cher mari pour moi ; je suis touchée de son amitié et de sa 
lettre. Je suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore 
sur le dos du coadjuteur ; c'est donc lui qui vous y a fait passer , 
car , powr le pauvre Grignan , il se noyait par dépit contre vous ; 
il aimait autant mourir que d'être avec des gens si déraisonnables : 
le coadjuteur est perdu d'avoir ce crime avec tant d'autres. Je suis 
très-obligée à Bandol de m'avoir fait une si agréable relation. Mais 
d'où vient, mon enfant, que vous craignez qu'une autre lettre 



DE MADAME DE SEVIGNE. 109 

n'efface la vôtre? vous ne l'avez donc pas relue? car pour moi, 
qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un plaisir sensible, un 
plaisir à n'être effacé par rien, un plaisir trop agréable pour un 
jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosité sur mille 
choses que je voulais savoir : je me doutais bien que les pro- 
phéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je 
me doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité ; je 
me doutais bien encore de l'ennui que vous avez ; et ce qui vous 
surprendra , c'est que , quelque aversion que je vous aie toujours 
vue pour les narrations , j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour 
ne pas voir qu'elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je 
crois qu'il n'y a rien qu'il faille entièrement bannir de la conversa- 
tion , et que le jugement et les occasions doivent y faire entrer tour 
à tour tout ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous 
dites que vous ne contez pas bien ; je ne connais personne qui 
attache plus que vous : ce ne serait pas une sorte de chose à sou- 
haiter uniquement; mais quand cela tient à l'esprit et à la né- 
cessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je pense qu'on doit être 
bien aise de s'en acquitter comme vous faites. 

J'ai entendu la Passion du Mascaron , qui en vérité a été très- 
belle et très-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le 
Bourdaloue ; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût : les laquais y 
étaient dès mercredi ; et la presse était à mourir. Je savais qu'il 
devait redire celle que M. de Grignan et moi nous entendîmes l'an- 
née passée aux Jésuites; et c'était pour cela que j'en avais envie : 
elle était parfaitement belle , et je ne m'en souviens que comme 
d'un songe. Que je vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur! 
Mais pourquoi cela vous fait-il rire ? J'ai envie de vous dire encore 
ce que je vous dis une fois : Ennuyez-vous, cela est si méchant! 
Je n'ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très* bien avec M. de 
Grignan ; je ne crois pas avoir témoigné que j'en doutasse ; tout au 
plus, je souhaiterais en entendre un mot de lui ou de vous , non 
point par manière de nouvelle , mais pour me confirmer une chose 
que je désire avec tant de passion. La Provence ne serait pas 
supportable sans cela, et je comprends bien aisément tous les 
soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui ; 
nous avons , lui et moi , les mêmes symptômes. 

Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille li- 
vres de rente en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de 

MAI». PF, SÉVICKÉ. 10 



1 1 LETTRES 

ses grands-pères ; il ruine tout le Béarn : vingt familles avaient 
acheté et revendu ; il faut rendre tout cela avec les fruits depuis 
cent ans : c'est une épouvantable affaire pour les conséquences. 
Adieu, ma très-chère; je voudrais bien savoir quand je ne pense- 
rai plus tant à vous ; il faut répondre : 
Comment poarrais-je vous le dire? 
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort l . 
Mon cher Grignan , je vous embrasse. Je ferai réponse à votre 
jolie lettre. Adieu , petit démon qui me détournez; je devrais être 
à Ténèbres il y a plus d'une heure. 

40. — DE M me DE SEVIGNÉ AM me DE GRIGNAN. 

A Livry , jeudi saint 2G mars 1671. 
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous 
depuis que je suis ici , je serais très-bien disposée pour faire mes 
pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de 
la manière dont je l'avais imaginé, à la réserve de votre souve- 
nir, qui m'a plus tourmentée que je ne l'avais prévu. C'est une 
chose étrange qu'une imagination vive, qui représente toutes 
choses comme si elles étaient encore : sur cela on songe au pré- 
sent; et quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne 
sais où me sauver de vous ; notre maison de Paris m'assomme 
encore tous les jours, et livry m'achève. Pour vous , c'est par 
un effort de mémoire que vous pensez à moi : la Provence n'est 
point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doi- 
vent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse 
que j'ai eue ici ; une grande solitude , un grand silence , un office 
triste, des Ténèbres chantées avec dévotion , un jeûne canonique, 
et une beauté dans ces jardins, dont vous seriez charmée : tout cela 
m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte : hélas ! 
que je vous y ai souhaitée! Mais je m'en retourne à Paris par né- 
cessité; j'y trouverai de vos lettres , et je veux demain aller à la pas- 
sion du père Bourdaloue, ou du père Mascaron; j'ai toujours ho- 
noré les belles passions. Adieu, ma chère petite: voilà ce que vous 
aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire , et 
de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti , cela vau- 
drait mieux que toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'en 

1 Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qaiest resté dans le souvenir des gens 
de goùl., 



DE MADAME DE SEVIGNE. 1 I | 

faire un bon usage , j'ai cherché de la consolation à vous eu parler. 
Ah! ma fille , que cela est faible et misérable ! 

41. — DE M™' DE SE V IGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 1 er avril 1 67 1 . 
Je revins hier de Saint-Germain : j'étais avec madame d'Arpa- 
jon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est 
aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense 
qu'il est hon de distinguer la reine, qui fil un pas vers moi, et me de- 
manda des nouvelles de ma fille, sur son aventure du Rhône. Je la re- 
merciai de l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle 
reprit la parole, et me dit : Contez-moi comme elle a pensé périr. Je me 
mis à lui conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône 
par un grand vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous 
une arche à deux doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois , si 
vous l'aviez touché. La reine me dit : Et son mari était-il avec elle? 

—Oui, madame; et M. le coadjuteur aussi Vraiment ils ont grand 

tort, reprit-elle; et lit des hélas, et dit des choses très-obligeantes 
pour vous. Il vint ensuite hiendes duchesses, entre autres la jeune 
Ventadour, très-belle et très-jolie. On fut quelques moments sans 
lui apporter ce divin tabouret; je me tournai vers le grand maître «, 
et je dis : Hélas! qu'on le lui donne : il lui coûte assez cher a . 
Il fut de mon avis. Au milieu du silence du cercle , la reine se 
tourne, et me dit : A qui ressemble votre petite-fille ? Madame, lui 
dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. Sa Majesté fit un cri, j'en 
suis fâchée, et me dit doucement : Elle aurait bien mieux fait de 
ressembler à sa mère ou à sa grand'mère. Voilà ce que vous me 
valez de faire ma cour. Le maréchal de Bellefonds m'a fait promet- 
tre de le tirer de la presse ; M. et madame de Duras , à qui j'ai 
fait vos compliments; MM. de Charost et de Mont^usier, et tutti 
quanti, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas oublier M. 
le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu 
madame de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance 
d'amitié qui me surprit; elle me parla de vous sur le même ton; 
et puis tout d'un coup, comme je pensais lui répondre, je trouvai 
qu'elle ne m'écoutait plus, et que ses beaux yeux trottaient par la 

' Le comte, puis duc du Lude, grand maître d'artillerie. 
2 M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait , mais encore tres- 
débauché. 



1 l 2 LETTRES 

chambre : je le vis promptement , et ceux qui virent que je le vovais 
me surent bon gré de l'avoir vu, et se mirent à rire. Elle a été 
plongée dans la mer ', la mer l'a vue toute nue, et sa fierté en est 
augmentée; j'entends la fierté de la mer; car pour la belle, elle en 
est fort humiliée. 

Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie ; il y en a que l'on 
voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait , comme dit Ninon, 
à unprintemps d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau : cette com- 
paraison est excellente. Mais qu'elle est dangereuse , cette Ninon ! 
Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion , cela vous 
ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil 
à celui d'un certain M. de Saint-Germain que nous avons vu une 
fois à Livry. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la co- 
lombe; elle ressemble à sa mère; c'est madame de Grignan qui a 
tout le sel de la maison, et qui n'est pas si sotte que d'être dans 
cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lui 
ôter l'estime qu'elle a pour vous; elle le fit taire, et dit qu'elle en 
savait plus que lui. Quelle corruption ! quoi! parce qu'elle vous 
trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela cette autre bonne 
qualité, sans laquelle , selon "ses maximes , on ne peut être parfaite ! 
Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce 
chapitre : ne lui eu mandez rien; nous faisons nos efforts, ma- 
dame de la Fayette et moi , pour le dépêtrer d'un engagement si 
dangereux. Il a de plus une petite comédienne 2 , et tous les Des- 
préaux et les Racine , et paye les soupers : enfin , c'est une vraie 
diablerie. Il se moque des Mascaron , comme vous avez vu; vrai- 
ment il lui faudrait votre minime 3 . Je n'ai jamais rien vu de si 
plaisant que ce que vous m'écrivez là-dessus ; je l'ai lu à M. de la 
Rochefoucauld ; il en a ri de tout son cœur. Il vous mande qu'il y 
a u*u certain apôtre qui court après sa côte, et qui voudrait bien 
se l'approprier comme son bien ; mais il n'a pas l'art de suivre 
les grandes entreprises. Je pense que Mellusine est dans un trou ; 
nous n'en entendons pas dire un seul mot. M. de la Rochefoucauld 
vous dit encore que s'il avait seulement trente ans de moins, il eu 
voudrait fort à la troisième côte <* de M. de Grignan. L'endroit 

1 Voyez la lettre du 13 mars if>7l , p. 99. 
3 La Gliainpmélé. 

3 Le minime qui prêchait à Grignan. 

4 CVst-à-dire à madame' de Grignan, qui était la troisième femme de M. de 
Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. ||3 

où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit éclater : nous vous 
souhaitons toujours quelque sorte de folie qui vous divertisse , 
mais nous craignons bien que celle-là n'ait été meilleure pour 
nous que pour vous. Après tout, nous vous plaignons bien 
de n'entendre parler de Dieu que de cette sorte. AhîJBourdaloue! 
il fit , à ce qu'on m'a dit , une passion plus parfaite que tout ce 
qu'on peut imaginer : c'était celle de l'année passée qu'il avait 
rajustée, selon ce que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle 
fût inimitable. Comment peut-on aimer Dieu , quand on n'entend 
jamais bien parler de lui? Il vous faut des grâces plus particu- 
lières qu'aux autres. Nous entendîmes l'autre jour l'abbé de 
Montmort * ; je n'ai jamais ouï un si beau jeune sermon ; je vous 
en souhaiterais autant à la place de votre minime. Il fit le signe de 
la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point, il ne nous dit 
point d'injures ; il nous pria de ne point craindre la mort , puis- 
qu'elle était le seul passage que nous eussions pour ressusciter 
avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes , nous fûmes tous con- 
tents. Il n'a rien qui choque : il imite M. d'Agen sans le copier; 
il est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot : enfin, j'en 
fus contente au dernier point. 

Madame de Vauvineux vous rend mille grâces ; sa fille a été 
très-mal. Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois , et surtout 
M. le Camus vous adore : et moi, ma chère enfant, que pensez- 
vous que je fasse ? Vous aimer, penser à vous , m' attendrir à tout 
moment plus que je ne voudrais , m'occuper de vos affaires , m'in- 
quiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines , les 
vouloir souffrir pour vous , s'il était possible ; écumer votre cœur 
comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais 
remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est d'aimer 
quelqu'un plus que soi-même , voilà comme je suis : c'est une 
chose qu'on dit souvent en l'air ; on abuse de cette expression ; 
moi , je la répète , et sans la profaner jamais , je la sens tout en- 
tière en moi, et cela est vrai. 

42. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GiUGNAN. 

A Paris, samedi 4 avril 1671. 
Je vous mandai l'autre jour * la coiffure de madame de Nevers, 



1 Depuis évèque de Perpignan. 

3 Voyez la lettre du 1S mars 1071, p. 102. 



iO, 



114 LETTRES 

et dans quel excès la Martin avait poussé cette mode ; mais il y a 
une certaine médiocrité qui m'a charmée , et qu'il faut vous ap- 
prendre , afin que vous ne vous amusiez plus à faire cent petites 
boucles sur vos oreilles, qui sont défrisées en un moment, qui 
siéent mal , et qui ne sont non plus à la mode présentement , que la 
coiffure de la reine Catherine de Médicis. Je vis hier la duchesse de 
Sully et la comtesse de Guiche: leurs têtes sont charmantes ; je 
suis rendue , cette coiffure est faite justement pour votre visage ; 
vous serez comme un ange, et cela est fait en un moment. Tout ce qui 
me fait de la peine , c'est que cette mode , qui laisse la tête décou- 
verte , me fait craindre pour les dents. Voici ce que Trochanire I , 
qui vient de Saint-Germain , et moi , nous allons vous faire enten- 
dre, si nous pouvons. Imaginez-vous une tête partagée à la paysanne 
jusqu'à deux doigts du bourrelet; on coupe les cheveux de chaque 
côté , d'étage en étage , dont on fait deux grosses boucles rondes et 
négligées , qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessous de 
l'oreille ; cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli ,. et 
comme deux gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut 
pas couper les cheveux trop courts ; car comme il faut les friser 
naturellement, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont 
attrapé plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les 
autres. On met les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse 
boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure ; quelquefois on la 
laisse traîner jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avons 
bien représenté cette mode; je ferai coiffer une poupée pour vous 
l'envoyer; et puis , au bout de tout cela , je meurs de peur que vous 
ne vouliez point prendre toute cette peine. Ce qui est vrai , c'est 
que la coiffure que fait Montgobert n'est plus supportable. Du 
reste, consultez votre paresse et vos dents; mais ne m'empêchez 
pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée ici comme les autres. 
Je vous vois , vous m'apparaissez , et cette coiffure est faite pour 
vous : mais qu'elle est ridicule à certaines dames , dont l'âge ou la 
beauté ne conviennent pas ! 

Madame de la Troche. 

Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous décrire cette coif- 
fure; mais, ma belle, cest moi qui lui dictais. Madame, vous serez ravis- 
sante ; tout ce que je crains , c'est que vous n'ayez regret à vos cheveux. 

1 Madame de la Troche. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 11;', 

Pour vous fortifier , je vous apprends que la reine , et tout ce qu'il y a de 
filles et de femmes qui se coiffent à Saint-Germain , achevèrent hier de les 
faire couper. par la Vienne; car c'est lui et mademoiselle de la Borde qui 
ont faittoutes les exécutions.Madame deCrussolvintlundià Saint-Germain, 
coiffée à la mode ; elle alla au coucher de la reine , et lui dit : Ah ! madame, 
Votre Majesté a donc pris notre coiffure ? Votre coiffure ! lui répondit la reine ; 
je vous assure que je n'ai point voulu prendre votre coiffure ; je me suis fait 
couper les cheveux, parce que le roi les trouve mieux ainsi : mais ce n'est point 
pour prendre votre coiffure. On fut.un peu surpris du ton avec lequel la 
reine lui parla. Mais voyez un peu aussi où madame de Crussol allait pren- 
dre que c'était sa coiffure , parce que c'est celle de madame de Moutespan , 
de madame de Nevers, de la petite de ïhiauges , et de deux ou trois au-, 
très beautés charmantes qui l'ont hasardée les premières I Je vous ai vue 
vingt fois prête à l'inventer; cela me fait croire que vous n'aurez point 
de peine à comprendre ce que nous vous en écrivons. Madame de Soubise , 
qui craint pour ses dents , parce qu'elle a déjà été une fois attrapée aux 
coiffures à la paysanne, ne s'est point fait couper les cheveux ; et mademoi- 
selle de la Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les autres 
par les côtés : mais le dessus de sa tête n'a garde d'être galant , comme cel- 
les dont on voit la racine des cheveux. Enfin, madame, il n'est question 
d'autre chose à Saint-Germain ; et moi , qui ne veux point me faire couper 
les cheveux , je suis ennuyée à la mort d'en entendre parler. 

Madame de Sévigné. 

Cette lettre est écrite hors d'œuvre chez Trochanire. La com- 
tesse ( de Flesque ) vous embrasse mille fois; le comte , que j'ai vu 
tantôt, voudrait bien en faire autant : je lui ai dit votre souvenir, 
et le dirai à tous ceux que je trouverai en chemin. 

Après tout , nous ne vous conseillons point de faire couper vos 
beaux cheveux ; et pour qui, bon Dieu ? Cette mode durera peu ; elle 
est mortelle pour les dents : taponnez-vous seulement par grosses 
boucles, comme vous faisiez quelquefois; car les petites boucles 
rangées de Montgobert sont justement du temps du roi Guillemot. 

43. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi io avril I671. 

Je vous écrivis mercredi par la poste , hier matin par Magalotti , 

j aujourd'hui encore par la poste ; mais hier au soir je perdis une 

| belle occasion. J'allai me promener à Vincennes , en famille et eu 

Troche » ; je rencontrai la chaîne des galériens , qui partait pour 

1 Avec madame de la Troche , son amie. 



1 1 6 LETTRES 

Marseille ; ils arriveront dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que 
cette voie : mais j'eus une autre pensée, c'était de m'en aller avec eux. 
11 y a un certain Duval, qui ir.e parut homme de bonne conversa- 
tion : vous le verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement 
surprise de me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont 
avec eux. Je voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le 
mot de Provence , de Marseille , d'Aix ; le Rhône seulement, ce 
diantre de Rhône, et Lyon, me sont de quelque chose. La Bretagne 
et la Bourgogne me paraissent des pays sous le pôle , où je ne prends 
aucun intérêt : il faut dire comme Coulanges : O grande puissance 
de mon orviétan! Vous, êtes admirable, ma fille, de demandera 
l'abbé ■ de m f empêcher de vous faire des présents : quelle folie! 
Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des présents les gazettes que 
je vous envoie : vous ne m'ôterez jamais de l'esprit l'envie de vous 
donner ; c'est un plaisir qui m'est sensible , et dont vous feriez très- 
bien de vous réjouir avec moi , si je me donnais souvent cette joie : 
cette manière de me remercier m'a extrêmement plu. 

Vos lettres sont admirables ; on jurerait qu'elles ne vous sont 
pas dictées par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de 
Grignan , avec tout ce qu'il vous est déjà , est encore votre vraie 
bonne compagnie; c'est lui, ce me semble , qui vous entend : con- 
servez bien la joie de son cœur par la tendresse du vôtre, et faites 
votre compte que si vous ne m'aimiez pas tous deux, chacun selon 
votre degré de gloire , en vérité vous seriez des ingrats. La nouvelle 
opinion , qu'il n'y a point d'ingratitude dans le monde , par les rai- 
sons que nous avons tant discutées , me paraît la philosophie de 
Descartes , f et l'autre est celle d'Aristote : vous savez l'autorité que 
je donne à cette dernière ; j'en suis de même pour l'opinion de l'in- 
gratitude. Vous seriez donc une petite ingrate , ma fille : mais, par 
un bonheur qui fait ma joie , je vous en trouve éloignée ; et cela 
fait aussi que, sans aucune retenue, je m'abandonne d'une étrange 
façon à m'approuver dans les sentiments que j'ai pour vous. Adieu, 
ma très-aimable ; je m'en vais fermer cette lettre ; je vous en écrirai 
encore une ce soir , où je vous rendrai compte de ma journée. 
Nous espérons tous les jours louer votre maison ; vous croyez bien 
que je n'oublie rien de ce qui vous touche ; je suis sur cela comme 
les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes. 

1 L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de Sévigné, sa 
■éèoe. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 117 

44. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Vendredi au soir, 10 avril 1671. 

1 Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous em- 
brasse de tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites 
aux chanoines et au père Desmares : il y a plaisir à vous mander 
des bagatelles , vous y répondez très-bien. 11 vous prie de croire 
que vous êtes encore toute vive dans son souvenir; s'il apprend 
quelques nouvelles dignes de vous , il vous les fera savoir. Il est 
dans son hôtel de la Rochefoucauld , n'ayant plus d'espérance de 
marcher; son château en Espagne, c'est de se faire porter dans les 
maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air : il parle d'aller 
aux eaux ; je tâche del'envoyer à Digne , et d'autres à Bourbon . J'ai 
été chez Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné en bavar- 
ciiti s mais si purement que j'en ai pensé mourir : tous nos commen- 
saux nous ont fait faux bond; nous n'avons fait que bavardiner , 
et nous n'avons point causé comme les autres jours. 

Brancas versa , il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y 
établit si bien , qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce 
qu'ils désiraient de son service : toutes ses glaces étaient cassées , 
et sa tête l'aurait été, s'il n'était plus heureux que sage : toute 
cette aventure n'a fait aucune distraction à sa rêverie. Je lui ai 
mandé ce matin que je lui apprenais qu'il avait versé , qu'il avait 
pensé se rompre le cou , qu'il était le seul dans Paris qui ne sût 
point cette nouvelle , et que je lui en voulais marquer mon in- 
quiétude -.j'attends sa réponse. Voilà madame la comtesse (de 
Fiesque) et Briole, qui vous font trois cents compliments. Adieu, 
ma très-chère enfant, je m'en vais fermer mon paquet. Comme 
je suis assurée que vous ne doutez point de mon amitié, je ne vous 
en dirai rien ce soir; 

45 — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 15 avril 1671. 

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé 2 . 
Vous me parlez de la Provence comme de la Norwége : je pensais 
qu'il y fait chaud , et je le pensais si bien , que l'autre jour, que 
nous eûmes ici une bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais 
triste : on devina que c'était parce que je croyais que vous aviez en- 

1 Chez madame de Lavardin , qui aimait extrêmement les nouvelles. 

2 Depuis maréchal de Matignon. 



118 l LETTRES 

core plus chaud que moi, et je ne pouvais, en effet, me l'imaginer 
sans chagrin. Je veux vous dire , ma chère enfant que le chocolat 
n'est plus avec moi comme il était : la mode m'a entraînée , comme 
elle fait toujours : tous ceux qui m'en disaient du bien m'en disent 
du mal ; on le maudit , on l'accuse de tous les maux qu'on a ; il est 
la source des vapeurs etdes palpitations ; il vous flatte pour un temps, 
et puis vous allume tout d'un coup une lièvre continue , qui vous 
conduit à la mort. Enfin , ma fille , le grand maître ■ , qui en vi- 
vait , est son ennemi déclaré : vous pouvez penser si je puis être 
d'un autre sentiment 2 . Au nom de Dieu, ne vous engagez point 
à le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel air. Je n'ai 
point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai : bon Dieu ! un 
homme qui vous a vue , qui vient de vous quitter , qui vous a parlé, 
comme cela me paraît! 

Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure , c'est juste- 
ment ce que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous 
est naturel, il est au bout de vos doigts : vous avez cent fois pensé 
l'inventer, mais vous avez bien fait de ne point prendre cette mode 
à la rigueur. Le bel air est de se peigner, pour contrefaire la tête 
naissante; cela est fait dans un moment. Vos dames sont bien loin 
de là , avec leurs coiffures glissantes de pommade, et leurs cheveux 
de deux paroisses : cela est bien vieux. Votre peinture du cardinal 
Grimaldi 3 est excellente : cela mord-il? est plaisant au dernier 
point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions 
pour vous divertir. Enfin Montgobert sait rire ; elle entend votre 
langage : quelle est heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès 
de vous! Les esprits où il n'y a point de remède font bouillir le 
sang. Je vous remercie de vous souvenir du reversis , et de jouer au 
mail ; c'est un aimable jeu pour les personnes bien faites et adroites 
comme vous : je m'en vais y jouer dans mon désert. A propos de 
désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais du 
coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, n'ayant 
pu supporter ces austérités : on cherche un couvent de coton pour 
l'y mettre, et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette 

1 Le comte du Lude. 

2 On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Sévigné; mais 
comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la répu- 
tation des dames , madame de Sévigné en plaisantait la première. Voyez les 
Amours des Gaules, du compte de Bussy. 

1 Arehevèrjue d'Aix. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 119 

Trappe » qui veut, surpasser l'humanité , ne devienne les Petites- 
Maisons. 

Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry , et je pleure 
encore en voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma let- 
tre , et l'effet qu'elle a produit dans votre cœur. Les petits esprits 
se sont bien communiqués , et sont passés bien fidèlement de Livry 
en Provence : si vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que 
je suis sensiblement touchée de vous , je vous plains , et vous con- 
seille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aisé 
à trouver que la tendresse que j'ai pour vous : mille choses , mille 
pensées, mille souvenirs , me traversent le cœur; mais c'est tou- 
jours de la manière que vous pouvez le souhaiter : ma mémoire 
ne me représente rien que de doux et d'aimable; j'espère que la 
vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre frère est ad- 
mirable. Vous avez très-bien deviné ; il est dans le bel air par-dessus 
les yeux : point de pâques, point de jubilé. Je n'ai rien trouvé de bon 
en lui , que la crainte de faire un sacrilège ; c'était mon soin aussi que 
de lui en donner de l'horreur : mais la maladie de son âme est tom- 
bée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas sup- 
porter cette incommodité avec patience : Dieu fait tout pour le mieux. 
J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaî- 
nes-là. 11 est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, 
il veut se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines , 
pour se ravigoter un peu ; il me conte toutes ses folies, je le gronde, 
et je fais scrupule de les écouter ; et pourtant je les écoute. Il me ré- 
jouit , il cherche à me plaire ; je connais la sorte d'amitié qu'il a 
pour moi ; il est ravi , à ce qu'il dit , de celle que vous me témoignez ; 
il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour 
vous : je vous avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je 
le cache. Je vous avoue encore une autre chose , c'est que je crois 
que vous m'aimez : vous me paraissez solide ; il me semble qu'on 
peut se fier à vos paroles , et cela fait aussi que je vous estime fort. 
Vos messieurs commencent à s'accoutumer à vous ; les pauvres 
gens ! Et les dames ne vous ont pas encore bien goûtée. 

, ' Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait réformée. 



1 20 LETTRES 

46. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRÏGNAN. 

Vendredi au soir, lï avril IC7I, cher. 
M. de la Rochefoucauld. 

Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que 
le roi arriva hier au soir à Chantilly ; il courut un cerf au clair de 
la lune ; les lanternes firent des merveilles , le feu d'artifice fut un 
peu effacé par la clarté de notre amie ; mais enfin, le soir, le sou- 
per, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui 
nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commence- 
ment. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici , dont je ne puis 
me remettre, et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande : 
c'est qu'enfin Vatel , le grand Vatel , maître d'hôtel de M. Fou- 
quet, qui l'était présentement de M. le Prince , cet homme d'une 
capacité distinguée de toutes les autres , dont la bonne tête était 
capable de contenir tout le soin d'un État ; cet homme donc que je 
connaissais , voyant que ce matin à huit heures la marée n'était 
pas arrivée , n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il allait être 
accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser 
l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette 
fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. 
Je n'en sais pas davantage présentement : je pense que vous trou- 
vez que c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été 
grande; c'est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille 
écus. 

47. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, dimanche 26 avril IG7I. 
11 est dimanche 26 avril ; cette lettre ne partira que mercredi; 
mais ce n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient 
de me faire , à votre intention, de ce qui s'est passé à Chantilly 
touchant Vatel. Je vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé; 
voici l'affaire en détail : Le roi arriva le jeudi au soir ; la promenade , 
la collation dans un lieu tapissé de jonquilles , tout cela fut à sou- 
hait. On soupa, il y eut quelques tables où le rôti manqua, à 
cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu ; cela 
saisit Vatel, il dit plusieurs fois : Je suis perdu d'honneur; voici 
un affront que je ne supporterai pas. 11 dit à Gourville : La tête me 
tourne , il y a douze nuits que je n'ai dormi ; aidez-moi à donner 



DE MADAME DE SEVIGNE. 121 

des ordres. Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait 
manqué , non pas à la table du roi , mais aux vingt-cinquièmes , 
lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince. 
M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel , et lui dit : 
« Vatel , tout va bien ; rien n'était si beau que le souper du roi. » 
Il répondit : « Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le 
« rôti a manqué à deux tables. » « Point du tout, dit M. le Prince; 
« ne vous fâchez point : tout va bien. » Minuit vint , le feu d'artifice 
ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage ; il coûtait seize mille francs. 
A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout , il trouve tout en- 
dormi, il rencontreun petit pourvoyeur qui lui apportait seulement 
deux charges de marée ; il lui demande : Est-ce là tout? Oui , mon- 
sieur. Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de 
mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vin- 
rent point ; sa tête s'échauffait, il crut qu'il n'aurait point d'autre 
marée; il trouva Gourville, il lui dit : Monsieur, je ne survivrai 
pointa cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel monte à 
sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au 
travers du cœur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en 
donna deux qui n'étaient point mortels; il tombe mort. La marée 
cependant arrive de tous côtés : on cherche Vatel pour la distri- 
buer , on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le 
trouve noyé dans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au 
désespoir. M. le Duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait tout 
son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort triste- 
ment : on dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière ; 
on le loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le roi dit qu'il 
y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il 
comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M. le Prince qu'il ne 
devait avoir que deux tables , et ne point se charger de tout; il jura 
qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'é- 
tait trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tacha de 
réparer la perte de Vatel; elle fut réparée : on dîna très-bien, on 
fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la 
chasse; tout était parfumé de jonquilles , tout était enchanté ». 
Hier , qui était samedi, on fit encore de même; et le soir , le roi 
alla àLiancourt, où il avait commandé média noche ; il y doit 

1 Gourville dit dans ses Mémoires que cette fête coûta à M. le Prince près de 
deux cent mille livres. 

il 



122 LETTRES 

demeurer aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit , espérant que 
je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins , 
et je ne sais rien du reste. M. d'Hacqueville , qui était à tout cela , 
vous fera des relations sans doute ; mais comme son écriture n'est 
pas si lisible que la mienne , j'écris toujours; et si je vous mande 
cette infinité de détails , c'est que je les aimerais en pareille occa- 
sion. 

48. —DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GBIGNAN. 

Commencée à Paris le lundi 27 avril I67L 
Monsieur , madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent 
d'ici , et vous font mille et mille amitiés ; ils veulent la copie de 
votre portrait qui est sur ma cheminée , pour la porter en Espa- 
gne 1 . Ma petite enfant a été tout le jour dans ma chambre, parée de 
ses belles dentelles , et faisant l'honneur du logis ; ce logis qui me fait 
tant songer à vous, où vous étiez il y a un an comme prisonnière ; 
ce logis que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et 
que personne ne veut louer. Je soupai l'autre jour chez le marquis 
d'Uxelles, avec madame la maréchale d'Humières, mesdames 
d'Arpajon, deBeringhen, de Frontenac, d*Outrelaise, Raimond 
et Martin ; vous n'y fûtes point oubliée. Je vous conjure, ma fille , 
de me mander sincèrement des nouvelles de votre santé , de vos 
desseins, de ce que vous souhaitez de moi. Je suis triste de votre 
état, je crains que vous ne le soyez aussi ; je vois mille chagrins , 
et j'ai une suite de pensées dans ma tête , qui ne sont bonnes ni 
pour la nuit ni pour le jour. 

A Livry, mercredi 29 avril. 
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre , j'ai fait un fort 
joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j'allai dîner à 
Pomponne; j'y trouvai notre bonhomme 2 qui m'attendait; je n'au- 
rais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une 
augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la 
mort, plus il s'épure. Il me gronda très-sérieusement; et, trans- 
porté de zèle et d amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de 
ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que 
je faisais de vous une idole dans mon cœur ; que cette sorte d'ido- 

' Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en Espagne. 
ff 2 M. Aniauld d'Andilly, âgé alors de 83 ans. 



DE MADAME DE SEVIGKE. 123 

latrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parut 
moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi : il me dit tout cela 
si fortement, que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heu- 
res d£ conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le 
quittai , et vins ici , où je trouvai tout le triomphe du mois de 
mai : le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps 
dans nos forêts ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule ; j'y 
ai trouvé toutes mes tristes pensées : mais je ne veux plus vous en 
parler. J'ai destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire 
dans le jardin , où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols 
qui sont sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris, pour faire 
mon paquet et vous l'envoyer. 

Il est vrai, ma fille , qu'il manqua un degré de chaleur à mon 
amitié, quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais 
aller avec eux , au lieu de ne songer qu'à vous écrire. Que vous 
eussiez été agréablement surprise à Marseille, de me trouver en si 
bonne compagnie! Mais vous y allez donc en litière : quelle fan- 
taisie! J'ai vu que vous n'aimiez les litières que quand elles étaient 
arrêtées : vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des 
médisants: tout l'honneur que je vous puis faire, c'est de croire 
que jamais vous ne vous seriez servie de cette voiture, si vous 
ne m'aviez point quittée, et que M. de Grignan fut resté dans sa 
Provence. Madame de la Fayette craint toujours pour votre vie : 
elle vous cède sans difficulté la première place auprès de moi, à 
cause de vos perfections ; et quand elle est douce , elle dit que 
ce n'est pas sans peine ; mais enfin cela est réglé et approuvé : 
cette justice la rend digne de la seconde, elle l'a aussi; iaTroche 
s'en meurt. Je vais toujours mon train , et mon train aussi pour 
la Bretagne ; il est vrai que nous ferons des vies bien différentes : 
je serai troublée dans la mienne par les états, qui me viendront 
tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet; cela me déplaît 
fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. Ma fille , vous sou- 
haitez que le temps marche, pour nous revoir ; vous ne savez ce 
que vous faites , vous y serez attrapée : il vous obéira trop exacte- 
ment, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la 
maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous , je m'en 
suis repentie; et , quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal 
qu'il fait aux autres, il Délaisse pas de m'avoir ôté mille petits 
agréments , qui ne laissent que trop de marques de son passage. 



124 LETTRES 

Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire 
des vers de Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants; 
j'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier au soir. Mais 
n'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fon- 
taine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous 
en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld; nous 
apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat. 

D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat. 

Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être. 

Trouvait-on quelque chose au logis de gâté , 

L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage • 

Bertrand dérobait tout; Raton , de son côté, 

Était moins attentif aux souris qu'au fromage. 

Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol, cela 
est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de tel- 
les bagatelles , c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit 
un billet admirable à Brancas ; il vous écrivit l'autre jour une 
main tout entière de papier : c'était une rapsodie assez bonne; il 
nous la lut à madame de Coulanges et à moi. Je lui dis : Envoyez- 
la moi donc tout achevée pour mercredi . Il me dit qu'il n'en ferait 
rien, qu'il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop 
sot et trop misérable. — Pour qui nous prenez- vous ? vous nous 
l'avez bien lue. — Tant y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà 
toute la raison que j'en ai eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita 
l'autre jour un procès à la seconde des enquêtes; c'était à la 
première qu'on le jugeait : cette fo^ie a fort réjoui les sénateurs; je 
crois qu'elle lui a fait gagner son procès. Que dites-vous , mon en- 
fant , de l'infinité de cette lettre? Si je voulais, j'écrirais jusqu'à 
demain. Conservez- vous , c'est ma ritournelle continuelle; ne tom- 
bez point , gardez quelquefois le lit. Depuis que j'ai donné à ma 
petite une nourrice comme celle du temps de François I er , je crois 
que vous devez honorer tous mes conseils. Pensez-vous que je 
n'aille point vous voir cette année? J'avais rangé tout cela d'une 
autre façon , et même pour l'amour de vous ; mais votre litière me 
dérange tout : le moyen de ne pas courir cette année , si vous le 
souhaitez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a 
plus de pays fixe pour moi , que celui où vous êtes. Votre portrait 
triomphe sur ma cheminée; vous êtes adorée maintenant en Pro- 
vence, et à Paris , et à la cour, et à Livry; enfin , ma fille, il faut 



DE MADAME DE SEV1GNE. 125 

bien que vous soyez ingrate : le moyen de rendre tout cela ? Je 
vous embrasse et vous aime , et vous le dirai toujours , parce quo 
c'est toujours la même chose. J'embrasserais ce fripon de Grignan, 
si je n'étais fâchée contre lui. 

Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout 
triste. 

49. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M rae DE GRIGNAN. 
A Paris, mercredi 13 mai 1671. 

Je reçois votre lettre de Marseille ; jamais relation ne m'a tant 
amusée. Je lisais avec plaisir et avec attention ; je suis fâchée de 
vous le dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréa- 
blement. Je lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je 
m'arrêtais tout court , pour ne pas la dévorer si promptement : 
je la voyais finir avec douleur, et douleur de toute manière ; car 
je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que 
le souhaiter. Ah ! ma fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même, 
l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très-assurément avant 
que vous ne preniez aucune résolution là-dessus : ce voyage est 
nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre santé : vous avez été 
étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens ; vous y 
avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus que je ne 
vaux : je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner mon nom 
pour le mot de guerre. Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi 
très-souvent , et que cette maman mignonne de M. de Vivonne 
n'est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous 
aura paru beau ; vous m'en faites une peinture extraordinaire , et 
qui ne déplaît pas : cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, 
touche ma curiosité ; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. 
Comment ! des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de 
leurs chaînes! Voilà ce qu'on ne voit point ici : on en parle assez; 
elles font même quelquefois du bruit ; mais il n'y a rien d'ef- 
fectif qu'à Marseille : j'ai cette image dans la tête. 
E' di mezzo l'orrore esce il diletto. 

Vous étiez belle, à ce que vous dites , et où est donc votre gros- 
sesse PComment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de 
fatigue ? 11 m'est venu de deux endroits que vous aviez uu esprit 
si bon , si juste , si droit et si solide , qu'on vous a fait seule arbitre 



12G LETTRES 

des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les différends in- 
finis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le nom : 
vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres , qu'on laisse 
le soin de parler de votre personne pour louer votre esprit : voilà ce 
qu'on dit de vous ici. Si vous trouvez quelque prince Alamir, vous 
avez du fonds de reste pour faire le premier tome du roman, sans 
qu'on ose en parler. Je n'ai pas voulu faire ce tort à la Provence, 
de vous cacher la manière dont vous y êtes honorée , et dont on y 
parle de vous Je voudrais savoir si vous êtes entièrement insensi- 
ble à tous les honneurs qu'on vous fait : pour moi, je vous avoue 
grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas ; mais je ferais l'impos- 
sible pour tacher de revenir quelque temps me dépouiller de ma 
splendeur ; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être négligé. 
Madame des Pennes x a été aimable comme un ange; mademoi- 
selle de Scudéri l'adorait : c'était la princesse Cléobuline ; elle avait 
un prince Trasibule en ce temps-là ; c'est la plus jolie histoire de 
Cyrus 2 . Si vous étiez encore à Marseille , je vous prierais de 
bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères 3 ; 
mais vous n'y êtes plus. Je m'en irai donc lundi : il me semble que 
vous voulez savoir mon équipage, afin de me voir passer comme 
j'ai vu passer M. Busche. Je vais à deux calèches , j'ai sept che- 
vaux de carrosse, un cheval de bat qui porte mon lit, et trois ou 
quatre hommes à cheval : je serai dans ma calèche , tirée pur mes 
deux beaux chevaux ; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'au- 
tre, mon fils, la Mousse, et Hélène ; celle-ci aura quatre chevaux , 
avec un postillon : quelquefois le bréviaire assemblera le second 
ordre, et laissera place à un certain bréviaire de Corneille, que nous 
avons envie de dire, Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais 
on ne les hait pas des personnes que l'on aime. 

Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui 
donnez ; il en serait trop glorieux ; il n'est pas besoin de lui donner 
plus d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme 
moi. Brancas est parti ; je ne sais si cela est bien vrai , car il ne m'a 
point dit adieu; il croit peut-être l'avoir fait. Il était l'autre jour 
debout devant la table de madame de Coulanges ; je lui dis : As- 

1 Renée de Forbin , sœur de M. de Marseille , depuis cardinal de Janson. 

2 Roman de mademoiselle de Scudéri. 

f 3 M. de Vivonne , frère de madame de Montespan . ami de Boileau , très-spi- 
rituel et Irès-gai. 



DE MADAME DE SEVIGNE. J 27 

seyez-vous donc ; ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours 
debout. Madame de Coulanges lui dit : Asseyez^vous donc. Par- 
bleu , dit-il , madame de Sanzei se fait bien attendre ; je crois qu'on 
ne lui a pas dit qu'on a servi. C'était elle qu'il attendait , et il y a 
environ cinq semaines qu'elle est à Autry : cette civilité , faite fort 
naïvement , nous fit rire, 

50. — DE M me DE SÉ VIGNE A M me DE GRIGNAN, 

Aux Rochers , dimanche 81 mai 1671. 

Enfin , ma fille , me voici dans ces pauvres rochers : peut-on re- 
voir ces allées , ces devises , ce petit cabinet , ces livres , cette 
chambre, sans mourir de tristesse ? Il y a des souvenirs agréables, 
mais il y en a de si vifs et de si tendres , qu'on a peine à les sup- 
porter; ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez- 
vous point bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme le 
mien? 

Si vous continuez de vous bien porter , ma chère enfant , je ne 
vous irai voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne 
sont pas compatibles ; c'est une chose étrange que les grands voya- 
ges : si l'on était toujours dans le sentiment qu'on a quand on ar- 
rive, on ne sortirait jamais du lieu où l'on est ; mais la Providence fait 
qu'on oublie; c'est la même qui sert aux femmes qui sont accou- 
chées : Dieu permet cet oubli , afin que le monde ne finisse pas , 
et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me 
donnera la plus grande joie que je puisse recevoir dans ma vie : 
mais quelles pensées tristes, de ne point voir de fin à votre séjour ! 
J'admire et je loue de plus en plus votre sagesse ; quoiqu'à vous 
dire le vrai Je sois fortement touchée de cette impossibilité , j'es- 
père qu'en ce temps-là nous verrons les choses d'une autre ma- 
nière; il faut bien l'espérer, car, sans cette consolation, il n'y au- 
rait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces bois , d'une 
telle noirceur , que j'en reviens plus changée que d'un accès de 
fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop ennuyée à 
Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été 
reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon 
fils; .Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les ar- 
mes , tous fort bien habillés , un ruban neuf à la cravate ; ils vont 
en très-bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un 
bel incident : M. l'abbé avait mandé que nous arriverions le mar- 



T 2 8 LETTRES 

di, et puis tout d'un coup il l'oublie : ces pauvres gens attendent le 
mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés 
chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisible- 
ment le mercredi , sans songer qu'on eût mis une armée en cam- 
pagne pour nous recevoir : ce contre-temps nous a fâchés; mais 
quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle du 
Plessis ' est tout justement comme vous l'avez laissée ; elle a une 
nouvelle amie à Vitré , dont elle se pare, parce que c'est un bel es- 
prit qui a lu tous les romans , et qui a reçu deux lettres de la prin- 
cesse de Tarente 2 . J'ai fait dire méchamment par Vaillant que 
j'étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais 
rien ; mais que mon cœur était saisi : tout ce qu'elle dit là-des- 
sus est digne de Molière ; c'est une plaisante chose de voir avec 
quel soin elle me ménage , et comme elle détourne adroitement la 
conversation, pour ne point parler de ma rivale devant moi : 
je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont 
d'une beauté surprenante; Pilois 3 les élève jusqu'aux nues avec 
une probité admirable : tout de bon, rien n'est si beau que ces 
allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous don- 
nai une manière de devise qui vous convenait : voici un mot 
que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Can- 
die. Vago difama : n'est-il point joli, pour n'être qu'un mot? 
Je fis écrire encore hier , en l'honneur des paresseux : Bella cosa, 
farniente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où 
est le temps que je parlais de Paris comme les autres? C'est pure- 
ment de mes nouvelles que vous aurez ; et voyez ma confiance , je 
suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres. La 
compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours admi- 
rable ; mon fils et la Mousse s'accommodent fort yen de moi , 
et moi d'eux ; nous nous cherchons toujours ; et , quand les affai- 
res me séparent d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule 
de préférer un compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous 
aiment tous passiounément; je crois qu'ils vous écriront : pour moi , 
je prends les devants , et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma 
fille, aimez-moi toujours : c'est ma vie , c'est mon âme que votre 

1 Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le château d'Argenlré est à une lieue 
des Rochers. 

2 Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel . 

3 Jardinier des Rochers. 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 1 U9 

amitié : je vous le disais l'autre jour ; elle fait toute ma joie et tou- 
tes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert 
d'ombre et de tristesse , quand je songe que je la passerai si souvent 
éloignée de vous. 

51. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 14 juin I67f. 

Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et 
comment se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma 
fille , de quelque endroit que vienne ce retardement , je ne puis 
vous dire ce qu'il me fait souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits 
passées ; j'ai renvoyé deux fois à Vitré , pour chercher à m'amuser 
de quelque espérance; mais c'est inutilement. Je vois par là que 
mon repos est entièrement attaché à la douceur de recevoir de vos 
nouvelles. Me voilà insensiblement tombée dans la radoterie de 
Chesières : je comprends sa peine si elle est comme la mienne; je 
sens ses douleurs de n'avoir pas reçu cette lettre du 27 : on n'est 
pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son 
état! et vous, ma tille , préservez-m'en sur toutes choses. Adieu, 
je suis chagrine, je suis de mauvaise compagnie; quand j'aurai 
reçu de vos lettres , la parole me reviendra. Quand on se couche, 
on a des pensées qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de la 
Rochefoucauld ; et la nuit elles deviennent tout à fait noires : je 
sais qu'en dire. 

52. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671. 
Enfin , ma fille , je respire à mon aise, je fais un souper comme 
M. de la Souche * : mon cœur est soulagé d'une presse qui ne me 
donnait aucun repos ; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de 
vos lettres , et j'étais si fort en peine de votre santé , que j'étais ré- 
duite à souhaiter que vous eussiez écrit à tout le monde , hormis 
à moi. Je m'accommodais mieux d'avoir été un peu retardée dans 
votre souvenir , que de porter l'épouvantable inquiétude que j'avais 
de votre santé; mais , mon Dieu, je me repens de vous avoir écrit 
mes douleurs ; elles vous donneront de la peine quand je n'en 

1 Arnolphe, scène vi, acte II de V École des femmes, trouvant son nom trop 
bourgeois , se faisait appeler M. de la Souche. 



1 30 LETTRES 

aurai plus ; voilà le malheur d'être éloignées : hélas ! il n'est pas 
le seul. 

Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la 
Fête-Dieu; elles sont tellement profanes, que je ne comprends 
pas comme votre saint archevêque 1 les veut souffrir : il est vrai 
qu'il est Italien , et que cette mode vient de son pays. Enfin, ma 
fille, vous êtes belle; quoi! vous n'êtes point pâle, maigre, abat- 
tue comme la princesse Olympie 2 ! ah! je suis trop heureuse. Au 
nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vous bien conserver, 
je vous remercie de vous habiller : cette négligence que nous vous 
avons tant reprochée était d'une honnête femme; votre mari peut 
vous en remercier ; mais elle était bien ennuyeuse pour les specta- 
teurs. Vous aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les 
jupes courtes; nos demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de 
Bonnefoi-de-Croqueoison , et l'autre de Kerborgne , les portent au- 
dessus de la cheville du pied. J'appelle la Plessis mademoiselle de 
Kerlouche ; ces noms me réjouissent. Nous avons eu ici des pluies 
continuelles ; et , au lieu de dire , Après la pluie vient le beau 
temps, nous disons , Après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers 
ont été dispersés; et au lieu de m'adresser votre lettre au pied 
d'un arbre, vous auriez pu l'adresser au coin du feu. Nous avons 
eu depuis mon arrivée beaucoup d'affaires ; nous ne savons encore 
si nous fuirons les états , ou si nous les affronterons. Ce qui est cer- 
tain , et dont je crois que vous ne douterez pas , c'est que nous som- 
mes bien loin de vous oublier : nous en parlons très-souvent; mais, 
quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore davantage , et jour 
et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus , et «nfin comme 
on devrait penser à Dieu, si on était véritablement touché de son 
amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que très-souvent je ne 
veux pas parler de vous : il y a des excès qu'il faut corriger, et 
pour être polie, et pour être politique ; il me souvient encore comme 
il faut vivre pour n'être pas pesante : je me sers de mes vieilles le- 
çons. 

1 Le cardinal Grimaldi. 

2 La princesse Olympie, abandonnée par Birène dans une île déserte, cher- 
che en vain son époux qui n'est plus à ses côtés; elle gravit un rocher, et 
aperçoit dans le lointain la voile qui emporte r infidèle. A cette vue elle tombe 
toute tremblante, plus pale et plus froide que la neige. 

Tutla trcmente si lascià cadcre , 

Più biancft , c più chc nevc , fredda in volto. 

Okl\ndo fukioso , cant. X, stanz. 2i. 



DE MADAME DE SÉMGjNÉ. 13! 

Nous lisons fort ici ; la Mousse m'a priée qu'il pût lire le Tasse 
avec moi : je le sais fort bien , parce que j'ai très-bien appris l'ita- 
lien ; cela me divertit : son latin et son bon sens le rendent un bon 
écolier ; et ma routine et les bons maîtres que j'ai eus me rendent 
une bonne maîtresse. Mon fils nous lit des bagatelles , des comé- 
dies qu'il joue comme Molière , des vers , des romans , des histoi- 
res ; il est fort amusant , il a de l'esprit, il entend bien , il nous en- 
traîne; il nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieuse, 
comme nous enavions le dessein : quand il sera parti, nous repren- 
drons quelque belle morale de Nicole; mais surtout il faut tâcher 
de passer sa vie avec un peu de joie et de repos ; et le moyen, quand 
on est à cent mille lieues de vous ! Vous dites fort bien , on se voit 
et on se parle au travers d'un gros crêpe. Vous connaissez les Ro- 
chers , et votre imagination sait un peu où me prendre : pour moi , 
je ne sais où j'en suis; je me suis fait une Provence, une mai- 
son à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y 
trouve. Pour Grignan-, je le vois aussi ; mais vous n'avez point 
d'arbres, cela me fâche : je ne vois pas bien où vous vous promenez ; 
j'ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse : si je 
croyais qu'il pût vous apporter ici par un tourbillon , je tiendrais 
toujours mes fenêtres ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait! 
Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens , et je trouve 
que le château de Grignan est parfaitement beau ; il sent bien les 
auciens Adhémars. Je suis ravie de voir comme le bon abbé vous 
aime; son cœur est pour vous comme si je l'avais pétri de mes 
propres mains; cela fait justement que je l'adore. Votre fille est 
plaisante; elle n'a pas osé aspirera la perfection du nez de sa 
mère , elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas davantage ; elle 
a pris un troisième parti, et s'est avisée d'avoir un petit nez carré ' : 
mon enfant, n'en êtes- vous point fâchée ! Mais pour cette fois vous 
ne devez pas avoir cette idée ; mirez-vous , c'est tout ce que vous 
devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si 
bien. Adieu, ma très-aimable enfant; embrassez M. de Grignan 
pour moi. Vous lui pouvez dire les bontés de notre abbé. 

1 Comme celui de madame de Sévigné. 



132 LETTRES 

53. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671. 
Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées; j'ai 
reçu deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie : ce que je 
sens en les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque 
chose à l'agrément de votre style , je croyais ne travailler que pour le 
plaisir des autres, et non pas pour le mien : mais la Providence , 
qui a mis tant d'espaces et tant d'absences entre nous , m'en console 
un peu par les charmes de votre commerce , et encore plus par la 
satisfaction que vous me témoignez de votre établissement et de la 
beauté de votre château : vous m'y représentez un air de grandeur 
et une magnificence dont je suis enchantée. J'avais vu, il y a long- 
temps , des relations pareilles de la première madame de Grignan *\ 
je ne devinais pas que toutes ces beautés seraient un jour sous 
l'honneur de vos commandements ; je veux vous remercier d'a- 
voir bien voulu m'en parler en détail. Si votre lettre m'avait en- 
nuyée , outre que j'aurais mauvais goût , il faudrait encore que 
j'eusse bien peu d'amitié pour vous , et que je fusse bien indiffé- 
rente pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que 
vous avez pour les détails; je vous l'ai déjà dk, et vous le pouvez 
sentir ; ils sont aussi chers de ceux que nous aimons , qu'ils nous 
sont ennuyeux des autres ; et cet ennui ne vient jamais que de la 
profonde indifférence que nous avons pour ceux qui nous en im- 
portunent : si cette observation est vraie , jugez de ce que me sont 
vos relations. En vérité, c'est un grand plaisir que d'être, comme 
vous êtes , une véritable grande dame : je comprends bien les sen- 
timents de M. de Grignan, en vous voyant admirer son château : 
une grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un chagrin que 
je m'imagine plus aisément qu'un autre : je prends part à la joie 
qu'il a de vous voir contente; il y a des cœurs qui ont tant de sym- 
pathie en certaines choses , qu'ils sentent par eux ce que pensent les 
autres. Vous me parlez trop peu de Vardes et de ce pauvre Cor- 
binelli: n'avez-vous pas été bien aise de parler leur langage? Com- 
ment va la belle passion de Vardes pour la T... 2 ? Dites-moi s'il est 
bien désolé de la longueur infinie de son exil , ou si la philosophie 
et un peu de misanthroperie soutiennent son cœur contre les 

1 Angélique-Claire d'Angennes. 

2 M. de Monmerqué croit qu'il s'agissait de mademoiselle deToiras , fille du 
marquis de Toiras , gouverneur de Montpellier. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 133 

coups de l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Pé- 
trarque vous doit divertir avec le commentaire que vous avez; celui 
que nous avait fait mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets 
les rendait agréables à lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en 
étais charmée ici pendant nos lectures , et comme je vous interrom- 
pais souvent pour vous faire entendre des périodes où je trouvais 
de l'harmonie : mais si vous en demeurez à la moitié, je vous gronde ; 
vous ferez tort à la majesté du sujet ; il faut vous dire , comme ce 
prélat disait à la reine mère : Ceci est histoire; vous savez le conte. 
Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans 
que vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir : je m'y 
trouve habile , par l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fils fait 
lire Géopâtre x à la Mousse, et, malgré moi, je l'écoute, et j'y 
trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; 
son absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez comme 
je suis sur le chagrin de voir partir une compagnie agréable ; vous 
savez aussi mes transports de joie quand je vois partir une chienne 
de carrossée qui ma contrainte et ennuyée : c'est ce qui nous faisait 
décider nettement qu'une méchante compagnie est plus souhaita- 
ble qu'une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous 
avons dites ici; et de tout ce que vous y faisiez, et de tout ce 
que vous y disiez : ce souvenir ne me quitte jamais ; et puis tout 
d'un coup je pense où vous êtes; mon imagination ne me pré- 
sente qu'un grand espace fort éloigné; votre château m'arrête 
maintenant les yeux; les murailles de votre mail me déplaisent. 
Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune plant 
que vous avez vu est délicieux : c'est une jeunesse que je prends 
plaisir d'élever jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer 
les conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à 
bas, parce qu'ils font ombrage, ou qu'ils incommodent mes jeu- 
nes enfants: mon fils regarde cette conduite; mais je ne lui en 
laisse pas faire l'application. Pilois est toujours mon favori, et je 
préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre 
de chevalier au parlement de Rennes. Je suis libertine 2 plus que 

1 Roman de la Calprenède. 

2 Libertin, libertine, se prend aujourd'hui dans le sens d'inconduite et de 
mauvaises mœurs ; il signifiait seulement alors l'indépendance, l'amour de la li- 
berté en toute chose, la répugnance à se soumettre à la règle : c'est dans ce sens 
que dans le Tartufe Molière fait'direàOrgon : 

Mon frère, ec discours scnl le libertinage. 

12 



134 LETTRES 

vous : je laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de 
Fouesnellerie ', par une pluie horrible, faute de les prier de 
bonne grâce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les 
paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pas les deux jeunes 
femmes, c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et les fils. 
Mademoiselle du Plessis est toute telle que vous la représentez, et 
encore un peu plus impertinente ; ce qu'elle dit tous les jours sur 
la crainte de me donner de la jalousie est une chose originale 
dont je suis au désespoir, quand je n'ai personne pour en rire. Sa 
belle-sœur est fort jolie , sans être ridicule en rien, et parle gascon 
au milieu de la Bretagne : j'en ai la même joie que vous avez de ma 
Languette, qui parle parisien au milieu delà Provence : cette pe- 
tite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve fort heureuse 
d'avoir madame de Simiane 2 ; vous avez avec elle un fonds de con- 
naissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes; c'est beau- 
coup ; cela vous fera une compagnie agréable : puisqu'elle se sou- 
vient de moi , faites-lui bien mes compliments , je vous en conjure , 
et à notre cher coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus , et nous 
ne savons pourquoi ; nous nous trouvons trop loin, cependant j'ad- 
mire la diligence de la poste. La comparaison de Chilly 3 m'a ra- 
vie , et de voir ma chambre déjà marquée : je ne souhaite rien 
tant que de l'occuper; ce sera de bonne heure l'année qui vient , et 
cette espérance me donne une joie dont vous comprendrez une 
partie par celle que vous aurez de m'y recevoir. 

Je reviens encore à vous , c'est-à-dire à cette divine fontaine de 
Vaucluse : quelle beauté ! Pétrarque avait bien raison d'en parler 
souvent. Mais songez que je verrai toutes ces merveilles : moi, qui 
honore les antiquités , j'en serai ravie , et de toutes les magnificen- 
ces de Grignan. L'abbé aura bien des affaires : après les ordres dori- 
ques et les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'or- 
dre que vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est 
dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié : c'est la seule 
affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que 
le temps augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des con- 
versations sur ce sujet avec un de nos petits amis ; s'il veut pro- 

! La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom, à quelques lieues 
dos Rochers. 

2 Madeleine Hai-du-Chàtelet, femme de Charles- Louis , marquis de Simiane. 
Elle fui dans la suite belle-mère de Pauline de Grignan. 

3 Les châteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement quelque rapport. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 135 

fiter de toutes celles que nous avons faites , il en a pour longtemps , 
et sur toutes sortes de chapitres, et d'une manière si peu ennuyeuse, 
qu'il ne devrait pas les oublier. Je suis aise que vous ayez cet 
automne une couple de beaux-frères; je trouve que votre journée 
est fort bien réglée : on va loin sans mourir d'ennui, pourvu 
qu'on se donne des occupations, et qu'on ne perde point courage. 
Le beau temps a remis tous mes ouvriers en campagne, cela me 
divertit : quand j'ai du monde , je travaille à ce beau parement d'au- 
tel que vous m'avez vu traîner à Paris ; quand je suis seule , je lis , 
j'écris ; je suis en affaires dans le cabinet de notre abbé ; je vous 
le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours seulement. 

Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je 
fis l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la 
trouvai si bonne, que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de 
M. de la Rochefoucauld : je vous prie de me le dire; en ce cas, il 
faudraitlouer ma mémoire plusque mon jugement. Je disais, comme 
si je n'eusse rien dit , que V ingratitude attire les reproclies , 
comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits. Dites- 
moi donc ce que c'est que cela? l'ai-je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je ima- 
giné? Rien n'est plus vrai que la chose, et rien n'est plus vrai aussi 
que je ne sais où je l'ai prise, et que je l'ai trouvée toute rangée 
dans ma tête, et au bout de ma langue. Pour la sentence de Bella 
cosa, farniente, vous ne la trouverez plus si fade, quand vous 
saurez qu'elle est dite pour votre frère; songez à sa déroute de cet 
hiver. Adieu, ma très-aimable enfant; conservez-vous, soyez belle, 
habillez- vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens d'écrire à 
Vivonne l pour un capitaine bohème , afin qu'il lui relâche un peu 
ses fers , pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. Il 
v avait parmi nos Bohèmes , dont je vous parlais l'autre jour, une 
jeune fille qui danse très-bien , et qui me fit extrêmement souve- 
nir de votre danse : je la pris en amitié; elle me pria d'écrire en 
Provence pour son grand-père , qui est à Marseille. Et où est-il , 
votre grand-père? Il est à Marseille; d'un ton doux, comme si 
elle disait, // est à Vincennes. C'était un capitaine bohème d'un 
mérite singulier 2 ; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me 
suis avisée tout d'un coup d'écrire à Vivonne : voilà ma lettre ; si 
vous n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui , vous la brûle- 

1 M. de Vivonne était général des galères. 
1 1l était alors forçat des galères. 



136 LETTRES 

rez ; si vous la trouvez mauvaise , vous la brûlerez encore; si vous 
êtes assez bien avec ce gros crevé, et que ma lettre vous en épar- 
gne une autre , vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je 
n'ai pu refuser cette prière au ton de la petite fille , et au menuet 
le mieux dansé que j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sé- 
vigné ; c'est votre même air; elle est de votre taille , elle a de belles 
dents et de beaux yeux. Voici une lettre d'une telle longueur, que 
je vous pardonne de ne la point achever : je le comprendrai plus 
aisément que de demeurer au septième tome de Cassandre et de 
Clêopâtre. Je vous embrasse très-tendrement. M. de Grignan est 
bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres de cette longueur ; 
mais , tout de bon , les lisez-vous en un jour? 

54. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 1 er juillet 1671. 

Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne 
pensais pas qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un 
certain mois de septembre que vous trouviez qui ne prenait point 
le chemin de faire jamais place au mois d'octobre ? Celui-ci prenait 
le même train ; mais je vois bien maintenant que tout finit : m'en 
voilà persuadée. 

C'est une aimable demeure que Fouesnel ; nous y fûmes hier, 
mon fils et moi , dans une calèche à six chevaux ; il n'y a rien de 
plus joli , il semble qu'on vole : nous fîmes des chansons que nous 
vous envoyons ; le cas que nous faisons de votre prose ne nous 
empêche point de vous faire part de nos vers. Madame de la Fayette 
est bien contente de la lettre que vous lui avez écrite. Voilà qui est 
fait, ma fille, votre frère nous va quitter. Nous allons nous jeter , 
la Mousse et moi, dans de bonnes lectures. Le Tasse nous amuse 
fort, et toutes les bagatelles du monde nous ont divertis jusqu'ici , 
à cause de mon fils, qui en est le roi. Je m'en vais faire de grandes 
promenades toute seule tête à tête, comme disait Tonquedec 1 . 
Croyez-vous que je pense à vous? J'ai aussi mon petit ami que 
j'aime tendrement : la plus aimable chose du monde est un portrait 
bien fait ; quoi que vous puissiez dire , celui-là ne vous fait point 
de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de mes 
chagrins passés; j'en attends toujours avec impatience; mais, de 
bonne foi , j'en écris souvent d'une longueur trop excessive ; je 
1 René de Quengo , seigneur de Tonquedec, ami du marauis de Sévigné. 



DE MADAME DE SEV1GNE. 137 

veux que celle-ci soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de 
vous par moi : cette mesure est téméraire ; vous avez moins de loi- 
sir que moi. 

Voilà mademoiselle du Plessis qui entre ; elle me plante ce baiser 
que vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos 
lettres où vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire 
devant moi que vous vous souveniez d'elle fort agréablement , et me 
dit ensuite : Montrez-lui l'endroit, madame, afin qu'elle n'en doute 
pas. Me voilà rouge comme vous, quand vous pensez aux péchés 
des autres ; je suis contrainte de mentir mille fois , et de dire que j'ai 
brûlé votre lettre. Voilà les malices de ce guidon x . En récompense 
je l'assurai l'autre jour que si vous répondiez au-dessus de la reine 
cT Aragon, vous ne mettriez pas à Guidon le Sauvage. J'ai reçu 
une lettre de Guitaut fort douce et fort honnête : il me mande 
qu'il a trouvé en moi depuis quelque temps mille bonnes choses , 
à quoi il n'avait pas pensé; et moi , de peur de lui répondre sotte- 
ment que je crains bien de détruire son opinion , je lui dis que 
j'espère qu'il m'aimera encore davantage , quand il me connaîtra 
mieux ; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à 
moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri 
ici. Je suis persuadée que vous vo'us aiderez fort bien de madame de 
Simiane : il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que 
l'on peut , et faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fan- 
taisies ; sans cela il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine 
épée. Je l'ai juré, ma fille, je vais finir; je. me fais une extrême 
violence pour vous quitter ; notre commerce fait l'unique plaisir 
de ma vie; je suis persuadée que vous le croyez. Je vous embrasse, 
ma chère petite, et je baise vos belles joues. 

55. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M ,lle DE GMGNAN. 

Aux Rochers , dimanche 5 juillet IG71. 
C'est bien une marque de votre amitié , ma chère enfant , que 
d'aimer toutes les bagatelles que je vous mande d'ici : vous prenez 
fort bien l'intérêt de mademoiselle de Croqueoison ; en récompense, 
il n'y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher : je n'ose 
les lire , de peur de les avoir lues ; et si je n'avais la consolation de 
les recommencer plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps; 

1 M. de Sévigoé était guidon des gendarmes Dauphin. 



138 LETTRES 

mais, d'un autre côté, l'impatience me les fait dévorer. Je voudrais 
bien savoir comme je ferais , si votre écriture était comme celle de 
d'Haequeville : la force de l'amitié me la déchiffrerait- elle? En vé- 
rité, je ne le crois quasi pas : on conte pourtant des histoires là- 
dessus; mais enfin j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne 
puis m'accoutumer à son écriture : je ne vois goutte dans ce qu'il 
me mande ; il me semble qu'il me parle dans un pot cassé ; je ti- 
raille, je devine, je dis un mot pour un autre, et puis quand le 
sens m'échappe , je me mets en colère , et je jette tout. Je vous dis 
tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me 
donne ; il croit que son écriture est moulée : mais vous qui parlez , 
mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit 
hier, très-fâché de nous quitter : il n'y a rien de bon , ni de droit , 
ni de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer : 
il entre avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit. 
mais vous connaissez la faiblesse humaine ; ainsi je mets tout 
outre les mains de la Providence , et me réserve seulement la 
consolation de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet. Comme 
il a de l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que son 
absence ne nous donne de l'ennui. Nous allons commencer un 
traité de morale de M. Nicole; si j'étais à Paris, je vous enverrais 
ce livre , vous l'aimeriez fort. Nous continuons le Tasse avec plai- 
sir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre , et que , 
par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, cette lecture 
me divertit encore; cela est épouvantable : mais vous savez que je 
ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont 
pas naturelles ; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne 
m'est pas encore entièrement arrivée , je me laisse divertir sous le. 
prétexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des 
chapitres de Rabelais à mourir de rire; en récompense, il a pris 
beaucoup de plaisir à causer avec moi , et si je l'en crois , il n'ou- 
bliera rien de tous mes discours : je le connais bien , et souvent , au 
travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments : s'il 
peut avoir congé cetautomne , il reviendra ici. Je suis fort empêchée 
pour les états ; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point 
faire de dépense : mais vous saurez que pendant que M. de Chaul- 
nes va faire le tour de sa province , madame sa femme vient l'atten- 
dre à Vitré, où elle sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. 
deGhaulnes; et tout franchement elle m'a fait prier de l'attendre , 



DE MADAME DE SE VIGNE. 130 

et de ne point partir qu'elie ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut évi- 
ter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il est 
vrai que , pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; 
mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas; 
quand je suis hors de Paris, je ne veux que la campagne. 

56. — DE M ,ne DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 12 juillet I67f. 

Je n'ai reçu qu'une lettre de vous , ma chère fille , j'en suis un 
peu fâchée ; j'étais dans l'habitude d'en avoir deux : il est dange- 
reux de s'accoutumer à des soins tendres et précieux comme les 
vôtres ; il n'est pas facile après cela de s'en passer. Si vous avez vos 
beaux-frères ce mois de septembre , ce vous sera une très-bonne 
compagnie. Le coadjuteur a été un peu malade , mais il est entière- 
ment guéri : sa paresse est une chose incroyable , et son tort est 
d'autant plus grand qu'il écrit très -bien quand il s'en veut mêler. 
Il vous aime toujours, et ira vous voir après la mi-août; il ne le 
peut qu'en ce temps-là. Il jure (mais je crois qu'il ment) qu'il n'a 
aucune branche où se reposer, et que cela l'empêche d'écrire 
et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais de seignein 
Corbeau: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous- ap- 
prenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui : si par ha- 
sard vous en savez quelque chose , vous m'obligerez fort de me le 
mander. Je songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute 
heure. Hélas ! ma fille , c'est bien moi qui dis cette chanson que vous 
me rappelez : Hélas ! quand reviendra-td ce temps, bergère? Je 
le regrette tous les jours de ma vie , et j'en souhaiterais un pareil au 
prix de mon sang : ce n'est pas que j'aie sur le cœur de n'avoir pas 
senti le plaisir d'être avec vous ; je vous jure et vous proteste que je 
ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avec la langueur 
que donne quelquefois l'habitude : mes yeux ni mon cœur ne se 
sont jamais accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regar- 
dée sans joie et sans tendresse ; s'il y a eu quelques moments où 
elle n'ait pas paru, c'est alors que je la sentais plus vivement; ce 
n'est donc point cela que je puis me reprocher : mais je regrette de 
ne vous avoir pas assez vue , et d'avoir eu dans certains moments 
de cruelles politiques qui m'ont ôté ce plaisir. Ce serait une belle 
chose , si je remplissais mes lettres de ce qui me remplit le cœur. 
Ah ! comme vous dites , il faut glisser sur bien des pensées et ne 



140 LETTRES 

pas faire semblant de les voir : je crois que vous en faites de même. 
Je m'arrête donc à vous conjurer, si je vous suis un peu chère, 
d'avoir un soin extrême de votre santé : amusez-vous , ne rêvez point 
creux , ne faites point de bile , conduisez votre grossesse à bon 
port; et après cela , si M. de Grignan vous aime, et qu'il n'ait pas 
entrepris de vous tuer, je sais bien ce qu'il fera, ou plutôt ce qu'il 
ne fera point. 

Avez- vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez- vous 
Germanicus au milieu de ses conquêtes ? Si vous lui faites ce tour , 
mandez -moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achève- 
rai; c'est tout ce que je puis faire pour votre service. Nous ache- 
vons le Tasse avec plaisir, nous y trouvons des beautés qu'on ne 
voit point quand on n'a qu'une demi-science. Nous avons com- 
mencé la morale * , c'est de la même étoffe que Pascal. 

A propos de Pascal , je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de 
ces messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les che- 
mins pour porter et reporter nos lettres ; enfin , il n'y a jour dans 
la semaine où ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi ; il y en a 
toujours, et à toutes les heures, par la campagne : les honnêtes 
gens! qu'ils sont obligeants ! et que c'est une belle invention que 
la poste, et un bel effet de la Providence que la cupidité! J'ai 
quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnais- 
sance ; et je crois que je l'aurais déjà fait, sans que je me souviens 
de ce chapitre de Pascal , et qu'ils ont peut-être envie de me re- 
mercier de ce que j'écris, comme j'ai envie de les remercier de ce 
qu'ils portent mes lettres : voilà une belle digression. 

Je reviens donc à nos lectures : c'est sans préjudice de Cléopâ- 
tre, que j'ai gagé d'achever ; vous savez comme je soutiens les ga- 
geures. Je songe quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces 
sottises-là; j'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut- 
être assez de moi pour savoir à quel point je suis blessée des mé- 
chants styles; j'ai quelque lumière pour les bons , et personne n'est 
plus touché que moi des charmes de l'éloquence. Le style de la 
Calprenède est maudit en mille endroits ; de grandes périodes de ro- 
man , de méchants mots , je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à 
mon fils une lettre de ce style , qui était fort plaisante. Je trouve donc 
que celui de la Calprenède est détestable , et cependant je ne laisse 
pas de m'y prendre comme à de la glu : la beauté des sentiments, 

1 Les Estais de morale de M. Nicole. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 141 

la violence des passions , la grandeur des événements et le succès 
miraculeux de leurs redoutables épées , tout cela m'entraîne comme 
une petite fille ; j'entre dans leurs desseins : et si je n'avais M. de 
la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler , je me 
pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'appa- 
raissez pour me faire honte ; mais je me dis de mauvaises raisons, 
et je continue. J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me 
donnez de vous conserver l'amitié de l'abbé ! Il vous aime chère- 
ment : nous parlons très-souvent de vous , de vos affaires et de vos 
grandeurs ; il voudrait bien ne pas mourir avant que d'avoir été 
en Provence, et de vous avoir rendu quelque service. On me 
mande que la pauvre madame de Montlouet est sur Je point de 
perdre l'esprit : elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une 
larme; elle a une grosse fièvre, et commence à pleurer; elle dit 
qu'elle veut être damnée, puisque son mari doit l'être assurément. 
Nous continuons notre chapelle ; il fait chaud ; les soirées et les 
matinées sont très-belles dans ces bois et devant cette porte; 
mon appartement est frais; j'ai bien peur que vous ne vous ac- 
commodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Je suis tou- 
jours tout à vous , ma très-chère et très -aimable : une amitié à 
monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours? 

57. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 15 juillet IC7I. 
Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet , je vous 
écrirais toujours les plus grandes lettres du monde ; mais cela n'est 
pas bien aisé : ainsi je me contente de ce qui peut s'écrire, et je 
rêve tout ce qui peut se rêver : j'en ai le temps et le lieu. La Mousse 
a une petite fluxion sur les dents, et l'abbé a une petite fluxion sur 
le genou, qui me laissent le champ libre dans mon mail, pour y faire 
tout ce qu'il me plaît. Il me plaît de m'y promener le soir jusqu'à 
huit heures; mon fils n'y est plus; cela fait un silence , une tran- 
quillité et une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de rencon- 
trer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle 
tendresse ; quand on devine , il n'est pas besoin de parler. Si vous 
n'étiez point grosse , et que Y hippogryphe fût encore au monde , 
ce serait une chose galante, et à ne jamais oublier, que d'avoir la 
hardiesse de monter dessus pour me venir voir quelquefois : ce ne 
serait pas une affaire; il parcourait la terre en deux jours! Vous 



1 J2 LETTRES 

pourriez même quelquefois venir dîner ici, et retourner souper 
avec M. de Grignan , ou souper ici à cause de la promenade , où 
je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous arriveriez 
assez tôt pour être à la messe dans votre tribune. 

Mon fils est à Paris ; il y sera peu : la cour est de retour , il ne 
faut pas qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien consi- 
dérable que celle de INI. le duc d'Anjou '. Madame de Villars 2 m'é- 
crit assez souvent , et me parle toujours de vous : elle est tendre, 
et sait bien aimer; cela me donne de l'amitié pour elle; elle me 
prie de vous dire mille douceurs de sa part. La petite Saint-Géran 
m'écrit des pieds de mouche que je ne saurais lire ; je lui réponds 
des rudesses et des injures qui la divertissent : cette méchante 
plaisanterie n'est point encore usée; quand elle le sera, je ne dirai 
plus rien , car je m'ennuierais fort d'un autre style avec elle. 

Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir : je suis assurée que 
vous le souffririez, si vous étiez en tiers : il y a une grande diffé- 
rence entre lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relè- 
vent les beaux endroits et qui réveillent l'attention. Cette morale 
de Nicole est admirable , et Cléopâtre va son train , mais sans em- 
pressement , et aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette 
lecture que je m'endors ; le caractère m'en plaît beaucoup plus 
que le style. Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent, et 
qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. 
Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée , telle- 
ment que voilà qui est bien , pourvu que l'on m'en garde le secret. 

Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence : 
elle disait hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère 
admirable, et qu'aux noces de sa belle-sœur on avait mangé pour 
un jour douze cents pièces de rôti : nous demeurâmes tous comme 



' Philippe , second iils de Louis XIV, mort le !OjuilletlC7l. 

2 C'était la sœur du maréchal de Bellefonds, et la mère de celui qui sauva 
la France à Denain. Elle avait heaucoup d'esprit, et cet esprit était malin et 
plaisant. Son mari avait servi de second à M. de Nemours, dans ce duel 
Jameux où M. de Beaufort le tua. Le prince de Conti ayant quitté le petit 
collet, lit le singulier projet, pour établir sa réputation, de se battre contre 
le duc d'York, depuis Jacques II, qui était alors en France. Ce fut M. de 
"Villars qu'il choisit pour second, dans la vue de donner plus d'éclat à ce 
combat, qui pourtant ne se lit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans 
naissance, réussit à la cour, à la guerre, dans les amhassades, près des femmes, 
près d«s princes, et cela en conservant l'estime générale. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 14S 

des gens de pierre. Je pris courage, et lui dis : Mademoiselle, pen- 
sez-y bien ; n'est-ce point douze pièces de rôti que vous voulez 
dire? on se trompe quelquefois. Non, madame, c'est douze 
cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous assurer si c'est 
onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais bien 
que c'est l'un ou l'autre. Et le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais 
rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait- qu'ils fussent 
pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu , et que le lieu 
fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des tentes; et que s'ils 
n'eussent été que cinquante , il fallait qu'ils eussent commencé un 
mois auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez été 
contente. N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là ? 
Au reste , ma fille , cette montre que vous m'avez donnée , qui 
allait toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux , est de- 
venue si parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre 
pendule ; j'en suis ravie , et vous en remercie sur nouveaux frais , 
en un mot, je suis tout à vous. L'abbé me dit qu'il vous adore, et 
qu'il veut vous rendre quelque service : il ne voit pas bien en quelle 
occasion; mais enfin il vous aime autant qu'il m'aime. 

58. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1 67 1 , jour de 
la Madeleine , où fut tué , il y a quelques an- 
nées, un père que j'avais. 

Je vous écris, ma fille , avec plaisir , quoique je n'aie rien à vous 
mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous 
comment ? à beau pied sans lance , entre onze heures et minuit : 
on pensait à Vitré que ce fût des Bohèmes. Elle ne voulut aucune 
cérémonie à son entrée; elle fut servie à souhait , car on ne la re- 
garda pas, et ceux qui la virent comme elle était la prirent pour 
ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle ve- 
nait de Nantes par la Guerche : son carrosse et son chariot étaient 
demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré , parce que le 
contenu était plus grand que le contenant ; ainsi il fallut travailler 
dans le roc , etcet ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que 
tout arriva à Vitré. Je la fus voir lundi, et vous croyez bien qu'elle 
fut très-aise de me voir. La Murinette ■ beauté est avec elle. Elles 

1 Anne-Marie du Pui de Murinais , qui épousa Henri de Maillé, marquis de 
Kermau. 



I 4 \ LETTRES 

sont seules à Vitré, en attendant l'arrivée de M. de Chaulnes, qui 
fait le tour de la Bretagne ; et les états s'assembleront dans huit 
jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis dans une pareille so- 
litude : madame de Chaulnes ne sait que devenir, et n'a recours 
qu'à moi ; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur ma- 
demoiselle te Kerborgne ; je crois qu'elle viendra ici après-dîner. 
Toutes mes ailées sont propres, et mon parc est en beauté; je la 
prierai de demeurer ici deux ou trois jours à s'y promener en li- 
berté : comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je 
veux m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée , et pourtant 
sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera 
dans le pays. Ah! mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il 
faut pourtant que je vous fasse encore mille compliments de sa 
part , et que je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne 
qu'elle ne vous estime ; elle est instruite par d'Hacqueville de ce 
que vous valez. Mais vous , ma très-belle, où en êtes-vous de vos 
Grignons ? le pauvre coadjuteur a-t-il toujours la goutte , et l'in- 
nocence est-elle toujours persécutée? 

Cette madame Quintin r , que nous disions qui vous ressemblait 
pour vous faire enrager, est comme paralytique ; elle ne se soutient 
pas ; demandez-lui pourquoi ; elle a vingt ans. Elle est passée ce 
matin devant cette porte , et a demandé à boire un petit coup de 
vin; on lui en a porté, elle a bu sa chopine, et puis s'en est allée 
nu Pertre consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. 
Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante? Elle 
sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai 
compris que tout cela était un air , pour me faire savoir qu'elle a 
un équipage de Jean de Paris 2 . Ma chère enfant , ne sortirai-je 
point des nouvelles de Bretagne ? Quel chien de commerce avez- 
vous là avec une femme de Vitré ? La cour s'en va, dit-on , à Fon- 
tainebleau ; le voyage de Rochefort et de Chambord est rompu. On 
croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait pour l'automne, on 
dérangera aussi la fièvre de M.«le Dauphin , qui le prend dans 
cette saison à Saint-Germartisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de 
Bohémiens et de bas Bretons avec une délicatesse et une justesse 
qui charment. Je pensais toujours à vous ; et j'avais un souvenir si 
tendre de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que 
ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis as- 
surée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria : les vio- 
lons et les passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de 
ceux-là : c'est quelque chose d'extraordinaire que cette quantité de 
pas différents, et cette cadence courte et juste ; je n'ai point vu 
d'homme danser comme Locmaria cette sorte de danse. Après ce 
petit bal , on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ou- 
vrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les 
procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, MM. 
deMolac, la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat 1 , qui 
vient de Paris , cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent 
communautés. Le soir devaient venir madame de Rohan d'un 
côté , et son fils de l'autre, et M. de Lavardin , dont je suis éton- 
née 2 . Je ne vis point ces derniers , car je voulus venir coucher ici, 
après avoir été à la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et MM. de 
Fourché et Chesières, qui arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira ; 
il est comblé de vos honnêtetés : il a reçu deux de vos lettres 
à Nantes, dont je vous suis encore plus obligée que lui. Sa 
maison va être le Louvre des états : c'est un jeu , une chère , 
une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je n'avais ja- 
mais vu les états; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas 
qu'il y ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air 
que celle-ci; elle doit être bien pleine du moins , car il n'y en a 
pas un seul à la guerre ni à la cour ; il n'y a que le petit Gui- 

1 Depuis chancelier de France. 

2 M. de Lavardin étaillieutenant général au gouvernement de Bretagne. 



152 LETTRES 

don » , qui peut-être y reviendra un jour comme les autres. J'i- 
rai tantôt voir madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici , 
si je n'allais à Vitré : c'était une grande joie de me voir aux états , 
où je ne fus de ma vie ; je n'ai pas voulu en voir l'ouverture , c'é- 
tait trop matin. Les états ne doivent pas être longs ; il n'y a qu'à 
demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot : voilà qui est 
fait. Pour le gouverneur , il trouve , je ne sais comment, plus de 
quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents , 
des pensions , des réparations de chemins et de villes , quinze ou 
vingt grandes tables , un jeu continuel , des bals éternels, des co- 
médies trois fois la semaine, une grande braverie 2 ; voilà les états. 
J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit : mais 
si je ne comptais pas ce petit article , les autres ne l'oublient pas , 
et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle des contes à dormir de- 
bout : mais cela vient au bout delà plume , quand on est en Bre- 
tagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille compliments à 
vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le vendredi, 
où je reçois vos lettres, avec une impatience digne de l'extrême 
amitié que j'ai pour vous. 

C2. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 19 août 167 1. 

Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier 
parfumé : ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous 
apprends que je suis morte , et ne se figurent point que ce soit 
une moindre nouvelle. Il s'en faut peu que je ne me corrige de la 
manière que vous l'avez imaginé ; j'irai toujours dans les excès 
pour ce qui sera bon, et qui dépendra de moi. J'avais déjà pensé 
que mon papier pourrait vous faire mal , mais ce n'était qu'au 
mois de novembre que j'avais résolu d'en changer; je commence 
dès aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous défendre que de la 
puanteur. 

Vous avez une assez bonne quantité de Grignans : Dieu vous 
délivre de la tante 3 ! elle m'incommode d'ici. Les manches du 
chevalier font un bel effet, à table : quoiqu'elles entraînent tout , 

1 M. de Sévigné. 

2 Vieux mot encore en usage dans le peuple : se faire brave, pour se parer, 

3 Anne d'Ornauo , comtesse d'Harcourt. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 153 

je doute qu'elles m'entraînent aussi; quelque faiblesse que j'aie 
pour les modes , j'ai une grande aversion pour cette saleté. Il y 
aurait de quoi en faire une belle provision à Vitré ; je n'ai jamais 
vu une si grande chère ; nulle table à la cour ne peut être comparée 
à la moindre des douze ou quinze qui y sont ; aussi est-ce pour 
nourrir trois cents personnes qui n'ont que cette ressource pour 
manger. Je partis lundi de cette bonne ville , après avoir fait vos 
compliments à madame de Chaulnes et à mademoiselle de Mari- 
nais , qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous 
serait très-agréable ; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni 
mieux les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-là; nous 
avions dîné à part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et 
avaient bu chacun quarante santés : celle du roi avait été la pre- 
mière , et tous les verres cassés après l'a voir bue ; le prétexte était une 
joie et une reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi 
a donnés à la province sur le présent qu'on lui a fait , voulant ré- 
compenser , par cet effet de sa libéralité , la bonne grâce qu'on a 
eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que deux millions deux cent 
mille livres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de sa propre main 
des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne : le gouver- 
neur a lu la lettre aux états , et la copie en a été enregistrée : il s'est 
élevé jusqu'au ciel un cri de vive le roi! et tout de suite on s'est 
mis à boire , mais boire, Dieu sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié 
la gouvernante de Provence ; et un Breton ayant voulu vous nom- 
mer, et sachant mal votre nom, s'est levé, et a dit tout haut : C'est donc 
à la santé de madame de Carignan. Cette sottise a fait rire MM. de 
Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux larmes : les Bretons ont conti- 
nué , croyant bien dire ; et vous ne serez plus d'ici à huit jours 
que madame de Carignan ; quelques-uns disent la comtesse de 
Carignan : voilà en quel état j'ai laissé les choses. 

J'ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui ; il en est ravi , 
il veut vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi 
et si effronté , que tous les jours du monde il fait quitter la place 
au premier président , dont il est ennemi , aussi bien que du pro- 
cureur général. Madame de Coëtquen 1 venait de recevoir la nou- 
velle de la mort de sa petite fille; elle s'était évanouie ; elle en est 
très-affligée, et dit que jamais elle n'en aura une si jolie : mais son 

1 Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo , marquis de Coëtquen, gou- 
verneur de Saint- Malo. Elle était sœur de madame de Soubise. 



154 LETTRES 

mari est inconsolable ; il revient de Paris, après s'être accommodé 
avec le Bordage. C'était la plus grande affaire du monde, il a donné 
tous ses ressentiments à M. de Turenne : vous ne vous en souciez 
guère ; mais cela se trouve au bout de ma plume. Il y avait diman- 
che un bal qui fut joli : nous y vîmes une basse Brette qu'on nous 
avait assuré qui levait la paille : ma foi , elle était ridicule, et faisait 
des haut-le-corps qui nous faisaient éclater de rire ; mais il y avait 
d'autres danseuses et des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me 
demandez comment je me trouve des Rochers après tout ce bruit , 
je vous dirai que j'y suis transportée de joie ; j'y serai pour le moins 
huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire retourner, 
j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire , j'ai besoin de dormir , 
j'ai besoin de manger , car je meurs de faim à ces festins ; j'ai be- 
soin de me rafraîchir, j'ai besoin de me taire; tout le monde m'at- 
taquait, et mon poumon était usé. Enfin , ma chère enfant , j'ai re- 
trouvé mon abbé , ma Mousse , ma chienne , mon mail , Pilois , mes 
maçons ; tout cela m'est uniquement bon , en l'état où je suis : 
quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y a 
des gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons , et 
il y en a qui sont dignes de me parler de vous. 

.l'ai été blessée, comme vous, de Y enflure de cœur 1 : ce motd'erc- 
flure me déplaît ; et pour le reste , ne vous avais-je pas dit que 
c'était de la même étoffe que Pascal ? Mais cette étoffe est si belle 
qu'elle me plaît toujours : jamais le cceur humain n'a été mieux 
anatomiséque par ces messieurs-là. Si vous continuez à nous en 
mander votre avis , la Mousse vous répondra mieux que moi, car 
je n'en ai lu encore que vingt feuillets. Je suis au désespoir de mes 
paquets perdus : ces chères , ces aimables lettres dont je suis entou- 
rée, que je relis mille fois , que je regarde , que j'approuve , n'est- 
ce pas un grand déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écri- 
viez deux toutes les semaines, et de n'en avoir reçu qu'une plus 
de quatre semaines de suite ? Si c'était pour vous soulager , je l'ap- 
prouverais, et même je vous le conseillerais; mais vous les avez 
écrites , et je ne les ai pas. Si vous aviez la mémoire de vos da- 
tes , vous verriez bien les lettres qui vous manquent : vous l'a- 
viez pour ce fripon de Grignan ; faut-il que je l'embrasse après 
cette préférence? Parlez-moi de madame de Rochebonne 2 , et 

1 Expression de M. Nicole dans ses Essais de morale. 

2 Thérèse Adhémar de Monteil , femme de Charles-François de Chateauneuf, 
comte de Rochebonne , et sœur de M. de Grignan 



DE MADAME DE SE VIGNE. 155 

faites des amitiés à mon cher coadjuteur et au bel air du cheva- 
lier : je défends à ce dernier de monter à cheval devant vous. On 
me mande que mes petites entrailles x se portent bien, elles vont 
être habillées ; cela est joli , de petites entrailles avec une robe. 

Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin; 
je le souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présen- 
tement le laquais de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien 
avec l'aimable Jacquine 2 , l'a jetée parterre, et lui a rompu le 
bras et démis le poignet; les cris qu'elle fait sont épouvantables, 
c'est comme si une Furie s'était rompu le bras en enfer : on envoie 
quérir cet homme qui vint pour Saint-Aubin. J'admire comme les 
accidents viennent, et vous ne voulez pas que j'aie peur de verser ; 
c'est ce que je crains ; car si quelqu'un m'assurait que je ne me ferai 
point de mal , je ne haïrais pas à rouler quelquefois cinq ou six 
tours dans un carrosse ; cette nouveauté me divertirait : mais après 
ce que je viens de voir, un bras rompu me fera toujours peur. 
Adieu, ma très-belle; vous savez comme je suis à vous, et que l'a- 
mour maternel y a moins de part que l'inclination. 

63. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vitré, mercredi 12 août IG7I . 

Enfin , ma chère fille , me voilà en pleins états ; sans cela les 
états seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que 
j'eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six che- 
vaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval , plusieurs che- 
vaux demain et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, 
M. de Rohan,M. de Lavardin, MM. deCoëtlogon, deLocmaria, les 
barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo , les MM. 
d'Argouges, et huit ou dix que je ne connais point ; j'oublie M.d'Har- 
rouis, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je reçois tout cela : on 
dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin , après une promenade 
dont ils furent fort contents, une collation très-bonne et très-galante 
sortit d'un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne qui 
passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que cela s'était fait 
avec un coup de baguette. IM.de Chaulnes me pria instamment d'aller 
à Vitré. J'y vins donc lundi au soir; madame de Chaulnes me donna 

'C'est ainsi que madame deSévigné nommaitsa \H>[i\e-i\\\e(Mcn'ie-Blanche) t 
qu'elle avait laissée à Paris en nourrice. 
' Une des iilies de la basse-cour des Rochers. 



15G LETTRES 

à souper, avec la comédie de Tartufe, point trop mal jouée, et un bal 
où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me 
fait souvenir de vous si vivement, que je n!y puis résister; il faut 
promptement que je me dissipe. On me parle de vous très-souvent, 
et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y pense à 
l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pen- 
sées au travers de mon corps de jupe. Hier, je reçus toute la Bre- 
tagne à ma tour de Sévigné : je fus encore à la comédie ; c'était 
Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes : c'est assez 
pour une troupe de campagne. Le soir on soupa , et puis le bal. Je 
voudrais que vous eussiez vu l'air de M. de Locmaria, et de quelle 
manière il ôte et remet son chapeau : quelle légèreté! quelle jus- 
tesse! Il peut défier tous les courtisans , et les confondre, sur ma 
parole : il a soixante mille livres de rentes , et sort de l'académie ; 
il ressemble à tout ce qu'il y a de plus joli , et voudrait bien vous 
épouser. Au reste, ne croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; 
cette obligation n'est pas grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez 
tous les jours à toute la Bretagne : on commence par moi, et puis 
madame de Gfignan vient tout naturellement. M. de Chaulnes vous 
fait mille compliments. Les civilités qu'on me fait sont si ridicules 
et les femmes de ce pays si sottes, qu'elles laissent croire qu'il n'y 
a que moi dans la ville , quoiqu'elle soit toute pleine. Il y a de votre 
connaissance, Tonquedec, le comte des Chapelles, Pomenars, l'abbé 
de Montigny , qui est évêque de Saint-Paul de Léon , et mille autres : 
mais ceux-là me parlent de vous , et nous rions un peu de notre pro- 
chain. Il est plaisant ici le prochain, particulièrement quand on a dîné; 
je n'ai jamais vu tant de bonne chère. Madame de Coëtquen est ici 
avec la lièvre ; Chesières se porte mieux ; on a député des états 
pour lui faire un compliment Nous sommes polis pour le moins 
autant que le poli Lavardin : on l'adore ici , c'est un gros mérite 
qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas ve- 
nir s'établir à Vitré ; il y vient dîner : pour moi, j'y serai encore 
jusqu'à lundi; et puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre soli- 
tude , après quoi je reviendrai dire adieu ; car la fiu du mois verra 
la fin de tout ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit 
jours : on a demandé trois millions ; nous avons offert sans chica- 
ner deux millions cinq cent mille livres , et voilà qui est fait. Du 
reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin 
quatre- vingt mille francs, le reste des officiers à proportion; le 
tout pour deux ans. Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le 



DE MADAME DE SEVIGNE. 157 

corps de nos Bretons que d'eau sous les ponts , puisque c'est là- 
dessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se donne à tous les états. 
Vous voilà bien instruite , Dieu merci, de votre bon pays : mais 
je n'ai point de vos lettres , et par conséquent point de réponse à 
vous faire; ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois 
et de ce que j'entends. Pomenarsest divin; il n'y a point d'homme 
à qui je souhaite plus volontiers deux têtes ; jamais la sienne n'ira 
jusqu'au bout. Pour moi , ma fille , je voudrais déjà être au bout 
de la semaine, afin de quitter généreusement tous les honneurs de 
ce monde, et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma très- 
chère, j'attends toujours vos lettres avec impatience; votre santé est 
un point qui me touche de bien* près : je crois que vous en êtes 
persuadée, et que, sans donner dans la justice de croire , je puis 
finir ma lettre, et dormir en repos sur ce que vous pensez de mon 
amitié pour vous. Ne direz-vous point à M. de Grignan que je l'em- 
brasse de tout mon cœur? 

64. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 23 août 1671. 

Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes , quand vous 
m'avez écrit ! Son mari était intime ami de M. Fouquet : dis-je 
bien ? Enfin ma fille, vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait 
raison de vous faire quitter votre cabinet, pour entretenir votre 
compagnie : ce qu'il aurait pu retrancher, c'est sa barbe de capu- 
cin, il est vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à Livry, 
avec sa touffe ébouriffée * , vous ne pensiez pas qu' Adonis fut 
plus beau ; je redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. 
Je suis surprise comme le souvenir de certains temps fait de l'im- 
pression sur l'esprit, soit en bien, soit en mal; je me représente 
cette automne-là délicieuse, et puis j'en regarde la fin avec une 
horreur qui me fait suer les grosses gouttes 2 ; et cependant il faut 
remercier Dieu du bonheur qui vous tira d'affaire. Les réflexions 
que vous faites sur la mort de M. de Guise 3 sont admirables; el- 
les m'ont bien creusé les yeux dans mon mail; car c'est là où je 
rêve à plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal aux dents ; de sorte 
que depuis longtemps je me promène toute seule jusqu'à la nuit , 

1 Hémistiche d'un bout-rimé rempli par madame de Grignan. 

3 A cause de la fausse couche que madame de Grignan fil à Livry. 

3 Ii mourut de la petite vérole le 30 juillet 1671. 



158 LETTBES 

et Dieu sait à quoi je ne pense point. Ne craignez point pour moi 
l'ennui que me peut donner la solitude ; hors les maux qui vien- 
nent de mon cœur , contre lesquels je n'ai point de force , je ne suis 
à plaindre sur rien : mon humeur est heureuse, elle s'accommode 
et s'amuse de tout ; et je me trouve mieux d'être ici toute seule 
que du fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici , dans une 
paix qui m'a guérie d'un rhume épouvantable ; j'ai bu del'eau , je n'ai 
point parlé , je n'ai point soupe ; et quoique je n'en aie point rac- 
courci mes promenades , je me suis guérie. Madame de Chaulnes, 
mademoiselle de Murinais , madame Fourché , et une fiile de Nan- 
tes fort bien faite , vinrent ici jeudi : madame de Chaulnes entra 
en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, 
que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules , et qu'enfin elle 
se mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit ; on se met autour 
d'elle, et en un moment la voilà endormie de pure fatigue; nous 
causons toujours; elle se réveille enfin, trouvant plaisante et ado- 
rant l'aimable liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener, 
nous nous assîmes dans le fond de ces bois ; pendant que les au- 
tres jouaient au mail , je lui faisais conter Rome , et par quelle 
aventure elle avait épousé M. de Chaulnes : car je cherche tou- 
jours à ne- me point ennuyer. Pendant que nous étions là , voilà 
une pluie traîtresse comme une fois à Livry, qui, sans se faire 
craindre, se met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler 
l'eau de partout sur nos habits : les feuilles furent percées dans 
un moment, et nos habits percés dans un autre moment. Nous 
voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on ar- 
rive , on fait grand feu : on change de chemise , de jupe ; je fournis 
à tout; on se fait essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà 
comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans son propre gou- 
vernement; après cela on fit une jolie collation, et puis cette 
pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle en- 
nuyeux qu'elle allait reprendre , que de l'affront qu'elle avait reçu 
ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'al- 
ler demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront 
dans huit jours. Je lui promis l'un et l'autre ; je m'acquitte aujour- 
d'hui de l'un, et demain je m'acquitterai de l'autre, ne trouvant 
pas que je puisse me dispenser de cette complaisance. 

Madame de la Fayette vous aura mandé comme M. de la Ro- 
chefoucauld a fait duc le prince {de Marsillac) 'son fils, et de 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 159 

quelle façon le roi a donné une nouvelle pension : enfin la ma- 
nière vaut mieux que la chose, n'est-il pas vrai? Nous avons quel- 
quefois ri de ce discours commun à tous les courtisans. Vous avez 
présentement le prince Adhémar 1 ; dites-lui que j'ai reçu sa der- 
nière lettre, et embrassez-le pour moi. Vous avez, à mon compte , 
cinq ou six Grignans ; c'est un bonheur , comme vous dites , qu'ils 
soient tous aimables et d'une bonne société ; sans cela ils feraient 
l'ennui de votre vie, au lieu qu'ils en font la douceur et le plaisir. 
On me mande qu'il y a de la rougeole à Sully , et que ma tante 
va prendre mes petites entrailles pour les amener chez elle : cela 
fâchera bien la nourrice , mais que faire ? C'est une nécessité. C'en 
sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les gages , 
quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre 
pour Paris : je voudrais bien , ma chère enfant , que vous eussiez 
assez d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand 
j'irai vous voir l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous 
fissiez l'impossible pour vos affaires ; c'est ce qui fait que j'y pense , 
et que je m'en tourmente tant. 11 faut donc que je vous ramène 
chez moi , qui est chez vous. 

M. de Chesières est ici ; il a trouvé mes arbres crus ; il en est 
fort étonné , après les avoir vus pas plus grands que cela, comme 
disait M. de Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la 
maladie du pauvre Grignan ait été si courte ; je l'embrasse et lui 
souhaite toutes sortes de biens et de bonheurs , aussi bien qu'à sa 
chère moitié , que j'aime plus que moi-même ; je le sens du moins 
mille fois davantage. Notre abbé est à vous ; la Mousse attend cette 
lettre que vous composez. 

65. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vitré , dimanche 16 août 1671. 
Quoi ! ma chère fille , vous avez pensé brûler, et vous voulez que 
je ne m'en effraye pas! Vous voulez accouchera Grignan, et vous 
voulez que je ne m'en inquiète pas ! Priez-moi en même temps 
de ne vous aimer guère ; mais soyez assurée que pendant que 
vous me serez ce que vous êtes à mon cœur, c'est-à-dire pen- 
dant que je vivrai, je ne puis jamais voir tranquillement tous 
les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville de faire tous 

'Le chevalier de Grignan. 




160 LETTRES 

les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si le hasard 
n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour , voyez un 
peu où vous en étiez , et ce que vous deveniez avec votre château ! 
Je crois que vous n'avez pas oublié de remercier Dieu : pour moi, 
j'y ai trop d'intérêt pour ne l'avoir pas fait. 

M. de Lavardin fait ici l'amoureux d'une petite madame; j' ai 
trouvé que c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éven- 
tail. J'ai dit à madame de Chaulnes les compliments que vous lui 
faites; elle les a reçus d'une manière , et vous en rend de si bons , 
que je suis persuadée qu'elle voudrait , au prix des Molac et des La- 
vardin I , que vous fussiez sa lieutenante générale : il n'y a que 
ces charges de belles ; les lieutenants de roi ne sont pas dignes de 
porter votre robe. Je suis encore ici ; M. et madame de Chaulnes 
font de leur mieux pour m'y retenir : ce sont sans cesse des dis- 
tinctions peut-être peu sensibles pour nous, mais qui me font ad- 
mirer la bonté des dames de ce pays-ci. Vous croyez bien aussi que 
sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où je n'ai que faire. Les 
comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous ont divertis, 
la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de 
grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers, où je serai 
ravie de ne plus voir de festins , et d'être un peu à tnoi : je meurs 
de faim au milieu de toutes ces viandes , et je proposais l'autre 
jour à Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la 
tour de Sévigné pour minuit , en revenant de chez madame de 
Chaulnes : enfin, soit besoin ou dégoût, je meurs d'envie d'être 
dans mon mail ; j'y serai huit ou dix jours. Notre abbé , la Mousse 
et Marphise ont grand besoin de ma présence ; ces deux premiers 
viennent pourtant dîner ici quelquefois; il y est très-souvent 
question de madame la gouvernante de Provence , c'est ainsi que 
M. de Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On con- 
tait hier au soir à table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait une 
grosse pierre sous son petit manteau ; on lui demandait ce qu'il 
voulait faire de cette pierre; il dit que c'était un échantillon d'une 
maison qu'il voulait vendre ; cela me fit rire; je jurai que je vous 
le manderais : si vous croyez , ma fille , que cette invention fût 
bonne pour vendre votre terre , vous pourriez vous en servir. 

Madame de la Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire, 
mais que la migraine l'en empêche ; elle est fort à plaindre de ce 
1 Lieutenants généraux de la province de Bretagne. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 16! 

mal : je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'es- 
prit que Pascal « , que d'en avoir les incommodités. La date de 
votre lettre est admirable : voilà qui est donc bien, je n'ai que 
vingt ans ; puisqu'il est ainsi , vous n'avez pas sujet de craindre 
pour ma santé ; n'en soyez point en peine , songez seulement à la vô- 
tre. Cette émotion que la crainte du feu vous a donnée, me déplaît 
beaucoup : ce fut ensuite d'une émotion qu'arriva votre accouche- 
ment de Livry : tâchez donc , ma chère enfant , d'éviter autant que 
vous pourrez tout ce qui peut vous émouvoir. J'aime déjà ce cha- 
marier * de Rochebonne; c'est une bonne roche que celle dont 
vous me dépeignez son âme : c'est à M. de Grignan que j'adresse 
cette gentillesse ; comme à celui qui m'y saura bien répondre. Je 
suis bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon , outre 
celle de l'intendant. 

Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr , celui de Pro- 
vence l'est pour l'année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez- 
vous bien entre ci et là, c'est mon unique soin , et la chose du 
monde dont je vous serai le plus sensiblement obligée ; c'est là 
que vous pouvez me témoigner solidement l'amitié que vous avez 
pour moi. Il me semble que vous voyez bien des Provençaux à 
Grignan : si vous saviez aussi la quantité de Bretons que l'on voit 
tous les jours ici! cela n'est pas imaginable. Vous me ravissez 
quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et qu'il vous 
aime : j'ai cette union dans la tête ; il me semble qu'elle est entière- 
ment nécessaire à votre bonheur ; conservez-la , et prenez de ses 
conseils pour vos affaires. Notre abbé vous adore toujours ; la pe- 
tite Mousse a une dent de moins, et ma petite enfant une dent de 
plus : ainsi va le monde. Je bénis Flachère de vous avoir sauvée 
du feu , et je vous embrasse mille fois plus tendrement que je ne 
puis vous dire. Chésières est guéri au bruit du trictrac de chez 
M. d'Harouïs. 

66. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 16 septembre IG7I. 

Je suis méchante aujourd'hui , ma fille ; je suis comme quand 
vous disiez , Fous êtes méchante. Je suis triste , je n'ai point de 
vos nouvelles ; la grande amitié n'est jamais tranquille. Maxime. 

1 Rlaise Pascal , un des plus beaux génies de son siècle , avait été sujet à 
de grands maux de tête; il mourut dans la fleur de l'âge en 1662. 

2 Dignité du chapitre de Saint- Jean de Lvon. 

li. 



IG2 LETTRES 

Il pleut , nous sommes seuls ; en un mot , je vous souhaite plus de 
joie que je n'en ai aujourd'hui. 

Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens , c'est 
qu'il n'y a point de remède à mon chagrin : je voudrais qu'il fut 
vendredi pour avoir une de vos lettres, et il n'est que mercredi : 
voilà sur quoi on ne sait que me faire ; toute leur habileté est à 
bout; et si, par l'excès de leur amitié , ils m'assuraient, pour me 
faire plaisir , qu'il est vendredi , ce serait encore pis ; car , si je n'a- 
vais point de vos lettres ce jour-là , il n'y aurait pas un brin de 
raison avec moi ; de sorte que je suis contrainte d'avoir patience , 
quoique la patience soit une vertu, comme vous savez , qui n'est 
guère à mon usage : enfin je serai satisfaite avant qu'il soit trois 
jours. J'ai une extrême envie de savoir comment vous vous por- 
tez de cette frayeur : c'est mon aversion que les frayeurs ; car , 
quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir; c'est-à-dire 
elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma santé. 
Mon inquiétude présente ne va point jusque-là : je suis persuadée 
que la sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entière- 
ment remise. Ne venez point me dire que vous ne me manderez 
plus rien de votre santé, vous me mettriez au désespoir; et, 
n'ayant plus de confiance à ce que vous me diriez, je serais tou- 
jours comme je suis présentement. Il faut avouer que nous som- 
mes à une belle distance l'une de l'autre, et que si l'on avait quel- 
que chose sur le cœur dont on attendît du soulagement, on aurait 
un beau loisir pour se pendre. 

Je voulus hier prendre une petite dose de morale , je m'en trou- 
vai assez bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite criti- 
que contre la Bérénice de Racine , qui me parut fort plaisante et 
fort ingénieuse ; c'est de l'auteur des Sylphides, des Gnomes et 
des Salamandres « : il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien 
du tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde : 
cela fait quelque peine ; mais comme ce ne sont que des mots en 
passant, il ne faut pas s'en offenser : je regarde tout le reste , et lo 
tour qu'il donne à sa critique; je vous assure que cela est très-joli. 
Comme je crus que cette bagatelle vous aurait divertie, je vous 
souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi , sauf à vous en 
retourner dans votre beau château, quand vous auriez achevé cette 

1 L'abbé de Montfaucon de Villars , auteur de l'ouvrage intitulé le Comte dt 
Cabalis. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 163 

lecture. Je vous avoue pourtant que j'aurais quelque peine à vous 
laisser partir sitôt ; c'est une chose bien dure pour moi que de 
vous dire adieu ; je sais ce que m'a coûté le dernier : il serait bien 
de l'humeur où je suis d'en parler, mais je n'y pense encore qu'en 
tremblant ; ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre. J'espère que 
cette lettre vous trouvera gaie ; si cela est , je vous prie de la brûler 
tout à l'heure ; ce serait une chose bien extraordinaire qu'elle fût 
agréable avec le chien d'esprit, que je me sens. Le coadjuteur est 
bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourd'hui. 

J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions , pour finir 
dignement cet ouvrage. Avez- vous des muscats? vous ne me parlez 
que des figues ; avez-vous bien chaud ? vous ne m'en dites rien , 
avez-vous de ces aimables betes que nous avions à Paris ? avez-vous 
eu longtemps votre tante d'Harcourt ? Vous jugez bien qu'après 
avoir perdu tant de vos lettres , je suis dans une assez grande igno- 
rance, et que j'ai perdu la suite de votre discours. Ah! que je vou- 
drais bien battre quelqu'un ! et quejeserais obligée à quelque Bre- 
ton qui me voudrait faire une sotte proposition qui me mît en co- 
lère! Vous me disiez l'autre jour que vous étiez bien aise que je 
fusse dans ma solitude, et que j'y penserais à vous : c'est bien ren- 
contré; c'est que je n'y pense pas assez dans tous les autres lieux. 
Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je finis, parce 
que je trouve que ceci s'extravague un peu : encore a-t-on son hon- 
neur à garder. 

67. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671. 

Ce n'est pas sans raison , ma chère fille , que vous fûtes trou- 
blée du mal du pauvre chevalier de Buous ; il est étrange : c'est un 
garçon qui me plaisait dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout 
le bien que vous m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est 
cette crainte de la mort ; c'est un beau sujet de faire des réflexions, 
que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là 
nous aurons de la foi de reste ; elle fera tous nos désespoirs et tous 
nos troubles ; et ce temps que nous prodiguons, et que nous vou- 
lons qui coule présentement , nous manquera ; et nous donnerions 
toutes choses pour avoir un de ces jours que nous perdons avec 
tant d'insensibilité : voilà de quoi je m'entretiens dans ce mail que 
vous connaissez. La morale chrétienne est excellente à tous les 



I 64 LETTRES 

maux ; mais je la veux chrétienne ; elle est trop creuse et trop inu- 
tile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez raison- 
nable là-dessus ; et' puis un souffle , un rayon de soleil emporte 
toutes les réflexions du soir. 

Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête ■ jolie; sans 
être aussi habile que vous, je l'ai entendue per cliscrezione , elle 
m'a paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en 
vous une si merveilleuse écolière 2 . 

Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compa- 
gnie ; c'est une belle maison , une belle vue , un bel air : vous allez 
dans une petite ville étouffée 3 , où peut-être il y aura des maladies 
et du mauvais air; et ce pauvre Coulanges , qui ne vous trouvera 
point ! il me fait pitié. Enfin , sa destinée n'est pas de vous voir à 
Grignan ; peut-être le mènerez- vous à vos états : mais c'est une 
grande différence ; et vous devez bien sentir le désagrément de ce 
voyage, dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous sommes. 
Vous y verrez l'effet des protestations de M. de Marseille; je les 
trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assu- 
rances que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le 
même style : il vous assure de son service, sous condition ; et moi, 
je l'assure de mon amitié, sous condition aussi , en lui disant que 
je ne doute point du tout que vous n'ayez toujours de nouveaux su- 
jets de lui être obligée. 

M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et 
me conta les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il 
prêta le serment au parlement , et lit une très-agréable harangue. 
Je le remenai le lendemain à Vitré, pour reprendre son équipage 
et gagner Paris. 

Je serai ici jusqu'à la fin de novembre , et puis j'irai embrasser 
et mener chez moi mes petites entrailles; et au printemps si 
Dieu me prête vie, je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite 
pour vous aller voir avec moi, et vous ramener ; il y aura bien long- 
temps que vous serez en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'at- 
tachera rien, et qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché 

1 Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote contre la rai- 
son. Voy. le Mcnagiana, t. IV, p. 271, édition de Paris , 1715, et les Œuvres 
dcBoile.au. 

2 Dans la philosophie de Descartes. 

3 Lambesc, petite ville de Provence, où se tient rassemblée des états de 
la province. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 165 

dans les grandes et petites choses; mais le moyen? Il faut 
donc toujours avoir cette morale dans les mains , comme du vinai- 
gre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous avoue, ma fille , que mon 
cœur me fait bien souffrir ; j'ai bien meilleur marché de mon es- 
prit et de mon humeur. 

Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la 
beauté vous étonne vous-même : savez-vous bien que vous vous jouez 
à me trouver médiocre , de la dernière médiocrité , quand vous me 
comparerez à votre idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble 
un peu à détruire par sa présence; mais cela est vrai , il faut que 
cela passe. J'ai ri de ce Carpentras ', que vous enfermez pendant 
que vous avez affaire, en l'assurant qu'il veut faire la siesta. Vos 
dames sont bien dépeintes avec leurs habits d'oripeau : mais quels 
chiens de visages ! je ne les ai vus nulle part. Que le vôtre, que je 
vois avec ce petit habit uni , est agréable et beau ! et que je vou- 
drais bien le voir et le baiser de tout mon cœur! Au nom de 
Dieu, mon enfant, conservez- vous , évitez les occasions d'être ef- 
frayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre septième : 
je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier {de Buocus); j'em- 
brasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus pe- 
tite idée delà place que j'ai dans le cœur de M. de Grignan, qu'en 
me disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas : je sais 
ce que c'est que de tels restes ; il faut être bien aisée à contenter 
pour en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly 
comme nous aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne 
s'établir dans une si belle place. 

68. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671. 
Nous voilà , ma chère enfant, retombés dans le plus épouvanta- 
ble temps qu'on puisse imaginer : il y a quatre jours qu'il fait un 
orage continuel ; toutes nos allées sont noyées , on ne s'y promène 
plus. Nos maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin 
j'en hais ce pays , et je souhaite votre soleil à tout moment ; peut- 
être que vous souhaitez ma pluie ; nous faisons bien toutes deux. 
Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêquc de 
Léon, qui part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays 
beaucoup plus beau que celui-ci. Enfin , après avoir été ballotté 
cinq ou six fois de la mort à la vie, les redoublements de la fièvre 
1 Éveque de Carpentras , fort ennuyeux. 



166 LETTRES 

ont décidé en faveur de la mort; il ne s'en soucie guère , car son 
cerveau est embarrassé ; mais son frère l'avocat général f s'en sou- 
cie beaucoup, et pleure très-souvent avec moi; car je vais le voir, 
et suis son unique consolation : c'est dans ces occasions qu'il faut 
faire des merveilles. Du reste , je suis dans ma chambre à lire , 
sans oser mettre le nez dehors. Mon cœur est content, parce que 
je crois que vous vous portez bien; cela me fait supporter les tem- 
pêtes, car ce sont des tempêtes continuelles : sans le repos que me 
donne mon cœur, je ne souffrirais pas impunément l'affront que 
me fait le mois de septembre ; c'est une trahison , dans la saison 
où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers : je ferais un beau 
bruit , Quos ego 2 ! 

Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse ; 
elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie , mais j'en at- 
tends, car j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu 
me pourrait sufGre , si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je 
trouve ce livre admirable ; personne n'a écrit comme ces messieurs, 
car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant 
à entendre parler de soi et de ses sentiments , que , quoique ce soit 
en mal , on en est charmé. J'ai même pardonné Y enflure du cœur 
en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot 
pour expliquer la vanité et l'orgueil , qui sont proprement du vent : 
cherchez un autre mot ; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous 
lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la dé- 
brouiller dans ma tête , au moins autant que l'histoire romaine , 
où je n'ai ni parents , ni amis ; encore trouve-t-on ici des noms de 
connaissance : enfin , tant que nous aurons des livres , nous ne 
nous pendrons pas ; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne 
suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévo- 
tion ce recueil des lettres de M. de Saint-Cyran , que M. d'Andilly 
vous enverra, et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, 
tout ce que vous peut dire une vraie solitaire. 

On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi 
causa une heure avec le bonhomme d'Andilly 3 aussi plaisamment, 
aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible : il était 

1 Au parlement de Rennes. 

2 Virgile , Enéide, liv. I er , vers 134. Ces par ces mots que Neptune, en 
courroux, fait disparaître les vents qui ont excité une tempête sans son ordre. 

3 Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer M. de Lionne 
au ministère des affaires étrangères. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 167 

aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard , et d'attirer sa juste 
admiration ; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi 
II. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience , qu'il aurait 
soin de ses affaires , sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bon- 
homme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface 
de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans ; que c'était un péché ; enfin 
on riait, on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas 
croire qu'il le laissât en repos dans son désert ; qu'il l'enverrait 
quérir; qu'il voulait le voir comme un homme illustre par toutes 
sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité , 
le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien 
Dieu , on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles ; il 
eut soin de l'envoyer dîner , et de le faire promener dans une 
calèche : il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour M. d'An- 
dilly , il est transporté , et dit de moment en moment , sentant qu'il 
en a besoin : Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la joie que cela 
me causa , et la part que j'y prends. Je voudrais bien que mes 
lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en don- 
nent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur. 

69. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671. 

Je crois qu'à présent l'opinion léonique est la plus assurée ; il 
voit de quoi il est question , et si la matière raisonne ou ne raisonne 
pas , et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, 
et tout le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel ; o cke 
spero ! Il mourut lundi matin ; je fus à Vitré , je le vis , et je vou- 
drais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut in- 
consolable ; je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois : 
il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. 
Ce pauvre petit évêque avait trente-cinq ans ; il était établi, il avait 
un des plus beaux esprits du monde pour les sciences ; c'est ce qui 
l'a tué : comme Pascal , il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop af- 
faire de ce détail , mais c'est la nouvelle du pays , il faut que vous 
en passiez par 15 ; et puis il me semble que la mort est l'affaire de 
tout le monde , et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à 
nous. 

Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ; surtout je suis 
charmée du troisième traité, Des moyens de conserver la paix 



168 LETTRES 

avec les hommes ' : lisez-le, je vous prie, avec attention , et voyez 
comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun 
s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout 
le monde enfin : ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur 
avec une lanterne , c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous 
sentons tous les jours , et que nous n'avons pas l'esprit de démê- 
ler , ou la sincérité d'avouer ; en un mot , je n'ai jamais vu écrire 
comme ces messieurs-là. Sans la consolation de la lecture, nous 
mourrions d'ennui présentement; il pleut sans cesse : il ne vous en 
faut pas dire davantage pour vous représenter notre tristesse. Mais 
vous qui avez un soleil que j'envie , je vous plains d'avoir quitté 
votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté avec une 
bonne compagnie , et , au milieu de l'automne , vous le quittez 
pour vous enfermer dans une petite ville ; cela me blesse l'imagi- 
nation. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? 
N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges , qu'est- 
il devenu ? Notre solitude nous fait la tête si creuse , que nous nous 
faisons des affaires de tout ; je lis et relis vos lettres avec un plaisir 
et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer , car 
je ne vous le saurais dire ; il y en a une dans vos dernières que 
j'ai le bonheur de croire , et qui soutient ma vie ; les réponses font 
de l'occupation , mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé 
est trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez ; je 
suis contente de lui sur votre sujet. 

Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les diman- 
ches ; il veut aller en paradis ; je lui dis que c'est par curiosité, et 
afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de pous- 
sière qui se meut avec violence , ou si c'est un globe de feu. L'au- 
tre jour il interrogeait des petits enfants ; et, après plusieurs ques- 
tions , ils confondirent le tout ensemble , de sorte que, venant à 
leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après 
l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point 
ébranlé par les petits enfants ; mais voyant que des hommes, des 
femmes et même des veillards disaient la même chose , il en fut 
persuadé , et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus 
où il en était; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fût 
jamais tiré : cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordre 

* Ce traité, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se trouve à la suite des 
Pensées de Pascal, édit. Didot, 1842. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 169 

que le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant; 
vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, 
c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendre- 
ment , et vous prie de me laisser penser à vous et vous aimer de 
tout mon cœur. 

70. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671. 

Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. 
Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui 
dont il s'agit présentement , c'est cette Morale de Nicole ; il y a un 
Traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui 
me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit 
et de lumière ; si vous ne l'avez pas lu , lisez-le ; et si vous l'avez 
lu , relisez-le avec une nouvelle attention : je crois que tout le 
monde s'y trouve ; pour moi , je suis persuadée qu'il a été fait à mon 
intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. 
Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je 
suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes 
gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il 
faudrait l'adorer , si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le 
corps ; mais quand on n'est plus jeune , c'est alors qu'il faut se 
perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce 
qu'on perd du côté des agréables. 11 y a longtemps que j'ai fait ces 
réflexions , et, par cette raison , je veux tous les jours travailler à 
mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de 
quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas 
beaucoup d'autres sujets. 

Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il 
y a des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. 
Je m'étais fait le château de Grignan, je voyais votre appartement, 
je me promenais sur votre terrasse , j'allais à la messe dans votre 
belle église ; mais je ne sais plus où j'en suis : j'attends avec impa- 
tience des nouvelles de ce lieu-là et des manières de l'évêque. Il 
y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beau- 
coup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m'é- 
crire , j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous , et si je 
n'en ai point, vous avez été si prévoyante , que je ne serai point en 
peine; il y a des soins , comme , par exemple, celui-là , qui mar- 



170 LETTRES 

quent tant de bonté , de tendresse et d'amitié , qu'on est charmé. 
Amen, ma très -chère et très-aimable; je neveux point vous écrire 
davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand : je n'ai que 
des riens à vous mander , c'est abuser d'une lieutenante générale 
qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; 
cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre 
abbé , notre Mousse sont toujours tout à vous ; et pour moi , ma 
fille, ai-je besoin de vous dire ce que je vous suis et ce que vous 
m'êtes? 

Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa ma- 
nière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des 
hommes : voilà ce qu'on me mande. 

71. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers , mercredi 28 octobre 167 1. 

Des scorpions , ma fille ! il me semble que c'était là un vrai cha- 
pitre pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de 
vos entrailles sur la glace et le chocolat est une matière que je 
veux traiter à fond avec lui , mais plutôt avec vous , et vous deman- 
der de bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées , et si 
elles ne vous font point de bonnes coliques , pour vous apprendre 
à leur donner de tels antipêristases * : voilà un grand mot. J'ai 
voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour 
digérer mon dîner, afin de bien souper , et j'en pris hier pour me 
nourrir , afin de jeûner jusqu'au soir : il m'a fait tous les effets que 
je voulais : voilà de quoi je le trouve plaisant , c'est qu'il agit selon 
l'intention. Je ne sais pas ce que vous avez fait ce matin : pour 
moi , je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambes, pour pren- 
dre des alignements ; je fais des allées de retour tout autour de mon 
f>arc , qui seront d'une grande beauté ; si mon fils aime les bois et 
es promenades , il bénira bien ma mémoire; Mais, à propos de 
mère , on accuse celle du marquis de S 2 de l'avoir fait assassi- 
ner ; il a été criblé de cinq ou six coups de fusil ; on croit qu'il en 
mourra : voilà une belle scène pour notre petite amie \ Je mande 

' Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l'activité de deux qua- 
lités contraires, dont l'une donne delà vigueur et de l'action à l'autre. 

2 Henri de Senneterre (St.-Nectaire). Il avait épousé Anne de Longueval , tille 
d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin par sa seconde femme- 

:< Plaisanteries dont il est question dans la lettre, du 19 août précédent. C'est 
l'épouse de Senneterre que M'" 1 ' de Se vigne désigne ainsi. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 171 

à mon fils que j'approuve le procédé de cette mère , que voilà 
comme il faut corriger les enfants , et que je veux faire amitié avec 
elle. Je crois qu'il est à Paris , votre petit frère ; il aime mieux m'y 
attendre que de reveDir ici ; il fait bien. Mais que dites-vous de 
mon mari , l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en maris : il 
épouse une jeune nymphe de quinze ans , fille de M. et de madame 
de la Bazinière , façonnière et coquette en perfection ; le mariage 
se fait en Touraine ; il a quitté quarante mille livres de rente de bé- 
néfices pour Dieu veuille qu'il soit content! Tout le monde en 

doute , et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi. 
M. d'Harouïs m'écrit ceci : « Mandez à madame de Carignan 
« que je l'adore ; elle est à ses petits états ; ce ne sont pas des gens 
« comme nous qui donnons des cent mille écus; mais au moins 
« qu'ils lui donnent autant qu'à madame de Chaulnes pour sabien- 
« venue. » Il aura beau souhaiter , et moi aussi ; vos esprits sont 
secs , et leur cœur s'en ressent ; le soleil boit toute leur humidité , 
et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous em- 
brasse mille fois ; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un 
de vos paquets la semaine passée : la Provence est devenue mon 
vrai pays ; c'est de là que viennent tous mes biens et tous mes 
maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience , c'est le 
jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une épigramme sur 
les vendredis, qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé ; il 
parlait aux dieux, et finissait : 

Multipliez les vendredis, 

Je vous quitte de tout le reste. 

A l'applicazione, signora. M. d' Angers 1 m'écrit des merveilles 
de vous ; il a fort vu M. d'Uzès 2 , qui ne peut se taire de vos perfec- 
tions ; vous lui êtes très-obligée de son amitié ; il en est plein , et la 
répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous 
aime très-parfaitement, la Mousse vous honore, et moi je vous 
quitte : ah! marâtre. Un mot aux chers Grignan. 

72. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche I er novembre 1671. 

Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme 
les trois autres , il en faut pleurer ; car, tout de bon, on ne peut 

1 Henri Arnauld , évoque d'Angers. 

2 Jacques Adhémar de Montcil , évêque d'Uzès , oncle de M. de Grignan. 



17S LETTRES 

écrire plus agréablement : vous faites un dialogue entre vous au- 
tres, qui vaut tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très - 
plaisamment. Pour vous , ma fille, je vous reconnais bien à con- 
sentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt qu'à demeurer avec 
vous toute sa vie ; cette éternité vous fait peur, comme à moi d'aller 
en litière avec quelqu'un ; je ne veux point vous dire la seule per- 
sonne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je suis fort aise de 
connaître Jacquemart et Marguerite 1 ;il me semble que je suis 
avec vous tous, et il me semble que je vous vois et M. de Coulanges. 
Il faut avouer que vous êtes une honnête femme de vous ajuster 
comme vous faites en Provence avec votre mari, et d'avoir passé neuf 
mois avec nous à Paris , comme une vraie demoiselle de Lorraine : 
vous souvient-il de ce manteau noir, dont vous nous honoriez tous 
les jours ? J'espère que je renouvellerai tous vos ajustements quand 
j'arriverai à Grignan. Je comprends , ma fille , la crainte que vous 
avez de perdre votre premier président* : votre imagination 
va vite, car il n'est point en danger : voilà les tours que me fait la 
mienne à tout moment ; il me semble toujours que tout ce que 
j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'échapper; et cela donne de tel< 
les tristesses à mon cœur, que si elles étaient continuelles comme 
elles sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur cela il faut faire 
des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Ni- 
cole n'est-il pas encore admirable là-dessus ? J'en suis charmée, je 
n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu 
au-dessus de l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour 
l'estime ou l'improbationdu monde; je suis moins capable que per- 
sonne de la comprendre; mais quoique dans l'exécution on se 
trouve faible , c'est pourtant un plaisir que de méditer avec lui , et 
de faire réflexion sur la vanité de la joie ou delà tristesse que nous 
recevons d'une telle fumée ; et à force de trouver ses raisonnements 
vrais, il ne serait pas impossible qu'on s'en servît dans certaines 
occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que nous en 
puissions faire , d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre 
cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre. 

M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien 
ri en récompense : rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. 

« C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux ligures qui frappent les heu- 
res à l'horloge du beffroi de cette ville. 
2 M. de Forbiu d'Oppède; il mourut le 14 novembre. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 173 

Je ne crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de par- 
ler de vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. 
Pour Adhémar, puisqu'il est méchant, je le chasserai; il est vrai 
qu'il a un régiment , et qu'il entrera par force. On me mande que 
ce régiment est une distinction agréable ; mais n'est-ce point aussi 
une ruine? Ce que je trouve de bon , c'est que le roi se soit souvenu 
du chevalier de Grignan , en absence ; plût à Dieu qu'il se souvînt 
aussi de son aîné, puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de 
fidèles serviteurs. On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme 
s'il n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé. 

J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, 
approchez- vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Gri- 
gnans. Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi 
d'aussi beaux effets qu'en M. de Grignan ; j'ai des liens de tous 
côtés , mais surtout j'en ai un qui est dans la moelle de mes os ; et 
que fera là-dessus M. Nicole ? Mon Dieu , que je sais bien l'admirer ! 
mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il nous 
veut inspirer ! Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de 
la tristesse de voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après 
l'autre ; il est vrai que vous avez votre mari , qui est aussi un visage 
de Paris. Ma lille , il ne faut point se laisser oublier dans ce pays- 
là, il faut que je vous ramène ; je vous en ferai demeurer d'accord . 

73, — DE M me DE SE VIGNE A M me DE GBIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671. 
Ah ! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrang8 
scène à Livry x , et que mon cœur fut dans une terrible presse : 
mais il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de cer- 
taines pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. Nicole, 
il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre ré- 
flexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous 
ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois , 
comme vous , qu'il faut un peu de grâce , et que la philosophie 
seule ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union 
avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant 
de choses , qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur 
ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fais , je recom- 
mence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. 

1 1! s'agit de la fausse couche de madame de Grignan. 

15. 



174 LETTRES 

Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre , qui se trouvent dans 
toutes les disputes, et que l'on couvre du beau nom de l'amour 
de la vérité , est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait 
pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu principalement 
que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de parler don- 
nent un certain éclat aux pensées ; cette expression m'a paru belle 
et nouvelle; le mot $ éclat est bien placé , ne le trouvez-vous pas? 
11 faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais votre garde 
pendant votre couche, ce serait notre fait : mais que puis-je vous 
faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; 
voilà mon emploi , et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous ser- 
viront de rien, mais qu'il «st impossible de n'avoir pas. Cependant 
j'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma 
chapelle, qui courent sur les solives , qui ne tiennent à rien , qui 
sont à tout moment sur le point de se rompre le cou , qui me font 
mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet 
de la Providence , que fait la cupidité ; et l'on remercie Dieu qu'il 
y ait des hommes qui , pour 12 sous , veuillent bien faire ce que 
d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. « O trop heureux 
« ceux qui plantent des choux! quand ils ont un pied à terre, l'au- 
<•• tre n'en est pas loin. » Je tiens ceci d'un bon auteur x . Nous avons 
aussides planteurs qui font des allées nouvelles, et dont je tiens moi- 
même les arbres, quand il ne pleut pas à verse; mais le temps 
nous désole , et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour nous porter 
à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous me 
contez sérieusement l'histoire $ Juger, elle est persuadée que rien 
n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle 
croyait d'abord que ce fût une folie de Coulanges , et cela se po u- 
vait très-bien penser; si vous lui en écrivez, que ce soit sur ce ton. 
M. de Louvigny , comme vous voyez , n'a pas eu laforce d'ache- 
ter la charge * de son père. Voilà M. de la Feuillade 3 bien établi ; 
je ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la for- 
tune. Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre 
petite fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. 
Que vousdirai-jede plus? Songez que je suis dans un désert ; jamais 

1 Rabelais, dans Panurge. 

2 De colonel des gardes françaises. 

3 François d'Aubusson , ducde la Feuillade , depuis maréchal de France , suc- 
céda au maréchal de Gramont. 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 175 

je n ai vu moins de monde que cette année. La Troche , que j'atten- 
dais , est malade. Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; 
et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma 
chère enfant, je suis à vous, sans aucune exagération ni fin de lettre, 
hasta la muerte inclusivement ; j'embrasse M. de Claudiopolis, 
et le colonel Adhémar, et le beau chevalier. Pour M. de Grignan , 
il a son fait à part. 

74. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers , dimanche II novembre 1671. 

Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous 
avec toutes les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être 
bon à quelque chose \ 11 me semble que l'état où je suis ne devrait 
point vous être entièrement inutile : cependant il ne vous sert de 
rien ; et de quoi pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? 
J'attends vendredi avec de grandes impatiences : voilà comme je 
suis à toujours pousser le temps avec l'épaule ; et c'est ce que je 
n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie, trouvant 
toujours que le temps marche assez , sans qu'on le hâte d'aller. 
Madame de la Fayette me mande qu'elle va vous écrire : je crois 
qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que la Marans entra 
l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole, tout effarée, 
ayant perdu la tramontane dès le premier pas ; elle prit la place 
de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle 
très-malapprise. v 

L'autre jour, Pomenars passa par ici : il venait de Laval , où il 
trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. 
C'est, lui dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait 
enlevé la fille de M. le comte de Créance; cet homme-là, sire, 
c'était lui-même. Il approcha , il trouva que le peintre l'avait mal 
habillé; il s'en plaignit : il alla souper et coucher chez le juge qui 
l'avait condamné : le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire ; il 
en partit cependant dès le grand matin , le jour d'après. 

Pour des devises , hélas , ma fille ! ma pauvre tête n'est guère en 
état de songer, ni d'imaginer : cependant , comme il y a douze 
heures au jour, et plus de cinquante à la nuit , j'ai trouvé dans 
ma mémoire une fusée poussée fort haut , avec ces mots : Che 
péri, pur clie s' innahi. Plût à Dieu que je l'eusse inventée! je 
la trouve toute faite pour Adhémar : Qu'elle périsse, pourvu qu'elle 



17C LETTRES 

s'élève ! Je crains de l'avoir vue dans ces quadrilles ; je ne m'en 
souviens pourtant pas précisément ; mais je la trouve si jolie, que 
je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je me souviens d'avoir vu 
dans un livre , au sujet d'un amant qui avait été assez hardi pour 
se déclarer, une fusée en l'air, avec ces mots : Da l'ardore l'ar- 
dlre r : elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne sais même si 
celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des devises ; je 
n'ai aucune lumière là-dessus ; mais en gros elle m'a plu ; et si elle 
était bonne , et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans un 
cachet , ce ne serait pas un grand mal ; il est difficile d'en faire de 
toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce 
demi-vers du Tasse, que je voulais employer à toute force, Faite 
non temo : j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un 
cachet avec un aigle qui approche du soleil , Faite non temo » ; il 
est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien; 
et je ne m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien. 

75. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1621. 

Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes der- 
nières lettres , c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne 
méritent pas tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'a- 
près avoir gardé celles que je vous écrivais quand vous faisiez des 
poupées , vous garderez encore celles-ci : mais il n'y a plus de 
cassettes capables de les contenir : hélas! il faudra des coffres. 

Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous 
dites -du nom tfÂdhémar. Enfin la seule rature de ses lettres , 
c'est à la signature 3 . Je suis bien empêchée pour le nom du régi- 
ment; je vous en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis 
pour Adhèmar, et que je voudrais le maintenir au péril de ma 
vie 4 ; mais je crains que nous ne soyons pas les plus forts. Pour la 
devise 5 , elle est jolie : 

1 Ma hardiesse vient de mon ardeur. 

2 Je ne crains pas de m'élever. 

3 Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhémar, et il 
n'avait pas encore l'habitude de le signer. 

4 Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait, dans la cava* 
lerie, 'régiments des gentilshommes, et qui portaient le nom des colonels. 

5 Le corps de cette devise était une fusée volante. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 177 

Che péri , pur che m' innalzi. 

Voilà le vrai discours d'un petit glorieux , d'un petit ambitieux , 
d'un petit téméraire , d'un petit impétueux, d'un petit maréchal 
de France. J'ai bien envie d'en savoir votre avis , et où je l'ai 
pêchée , car je ne crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan , ah ! 
je le crois ; je suis assurée qu'il aime mieux une grive que vous ; 
et sur ce pied-là , j'aime mieux un hibou que lui : qu'il s'examine , 
je l'aime comme il vous aime à proportion; je sais bien toujours 
qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais, mon enfant, n'ad- 
mirez-vous point les erreurs et les contre-temps que fait l'éloi- 
gnement? Je suis en peine de vous quand vous êtes en bonne 
santé ; et quand vous serez malade , une de vos lettres me redon- 
nera de la joie; mais cette joie ne peut être longue; car enfin il 
faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et qui 
me trouble avec raison , jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux 
accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc ? 
Avez-vous votre chirurgien? La petite Devilleme mande que vous 
le connaissez, c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puis- 
qu'il vous saigne ; et les jeunes gens n'ont guère d'expérience. 
Enfin je ne sais ce que je dis : mais ayez soin de vous par-dessus 
toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage ; pour moi, je 
suis d'une capacité qui me surprend. 

Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? 
Je me plante moi-même au milieu de la plaee, où personne ne me 
tient compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait 
vingt tours pour s'échauffer : l'abbé va et vient pour nos affaires; 
et moi , je suis là fichée avec ma casaque , à penser à la Provence ; 
car cette pensée ne me quitte jamais. Je voudrais bien apprendre 
ici les nouvelles de votre accouchement : la fatigue des chemins 
et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses qu'on 
puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom 
prendra Adhémar; je le trouve empêché : M. de Grignan défend 
Grignan , et a raison ; Rouville x défend l'autre ; il faudra se ré- 
duire au petit glorieux 2 . 

François, comte de Rouville, homme original , qui disait hautement la 
vérité. 

2 M. deGuilleragues disait que tous les Grignan étaient glorieux. On lui 
disait : Mais Adhémar l'est-il? Il répondit', glorieuset, voulant dire moins 
glorieux que les autres , mais pourtant glorieux ; et depuis on l'appela le pe- 
tit glorieux. 



I 78 LETTRES 

Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes ; oui , 
beaucoup : elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela 
fait une étoffe admirable. 

Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame 
de Leuville : l'une est plus riche que l'autre , mais l'autre est plus 
jolie que l'une. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle 
dure plus que nos états. Parlez-moi de votre santé ; et pour ce 
que vous appelez des fadaises, je ne trouve que cela de bon : hélas! 
si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler mes lettres sans les 
lire. Notre abbé vous embrasse paternellement; il vous conjure de 
faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous vou- 
drez faire , et de n'en point garder pour quand nous arriverons. 
Adieu , ma très-chère et très-aimable; je vous recommande ma 
vie. 

76. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671. 

Il m'est impossible , très-impossible de vous dire , ma chère 
fille , la joie que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui 
m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de 
M. de Grignan, je me suis doutée que vous étiez accouchée; mais 
de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main , 
c'était une étrange affaire. 11 y en avait pourtant une de vous du 
15 ; mais je la regardais sans la voir, parce que celle de M. de Gri- 
gnan me troublait la tête ; enfin je l'ai ouverte avec un tremble- 
ment extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter 
au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? 
Demandez au coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Sa- 
vez-vous donc ce que l'on fait? Le cœur se serre , et l'on pleure 
sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma très-belle , 
avec beaucoup déplaisir : ce sont des larmes d'une douceur qu'on 
ne peut comparer à rien, pas même auxjcies les plus brillantes. 
Comme vous êtes philosophe , vous savez les raisons de tous ces 
effets ; pour moi , je les sens, et je m'en vais faire dire autant de 
messes pour remercier Dieu de cette grâce , que j'en faisais dire 
pour la lui demander. Si l'état où je suis durait longtemps , la vie 
serait trop agréable ; mais il faut jouir du bien présent, les cha- 
grins reviennent assez tôt. Lj jolie chose d'accoucher d'un garçon, 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 179 

et de l'avoir fait nommer par la Provence ' ! voilà qui est à souhait. 
Ma fille , je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que 
vous m'avez écrites : elles m'ont donné l'achèvement d'une joie 
complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse 
est ravi. Adieu , mon ange ; j'ai bien d'autres lettres à écrire que la 
vôtre. 

77. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris , mercredi 23 décembre 167 1 . 

Je vous écris un peu de provision , parce que je veux causer un 
moment avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de 
mon arrivée, le petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré : 
vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire ré- 
ponse , parce que madame de la Fayette , madame de Saint-Géran , 
madame de Villars, me vinrent embrasser. Vous avez tous les 
étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de 
Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux 
qui ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus 
penser : voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su 
qu'il avait fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne 
le quittait pas d'un moment. On voulut le faire descendre de car- 
rosse à un endroit dangereux ; il répondit : Ces malheurs-là ne 
* ont pas faits pour moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du 
roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants 
Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son 
crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise , et il commençait 
à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il 
sut qu'on le menait à Pignerol , il soupira, et dit : Je suis perdu. 
On avait grand' pitié de sa dije fis de telles offres le cas que je devais. 
Je trouvai Madame mieux que je ne pensais , mais d'une sincérité 
charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec 
Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compli- 
ments qu'on me fit , et à vous aussi ; et de tout cela , autant en 
emporte le vent : on est ravi de revenir chez soi. Madame de Riche- 
lieu me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fati- 
gues de la cour ont rabaissé son caquet ; son moulin me parut en 
chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez moi ? des Pro- 
vençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on? de madame de 
Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite : 
vous dites qu'elle me fait souvenir de vous , c'est bien dit ; vous vou- 
lez bien au moins que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. 
Je monte en carrosse, où vais-je? chez madame de Valavoire; pour 
quoi faire ? pour parler de Provence, de vos affaires et de vos com- 
missions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges disait l'autre 
jour : Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours en présence 
de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne , vous avez peur 
que je ne sois ridicule ; non , ne craignez rien ; on ne peut l'être avec 
une si agréable folie ; et de plus, c'est que je me ménage selon les 
lieux, les temps , et les personnes avec qui je suis ; et l'on jurerait 
quelquefois que je ne songe guère à vous : ce n'est pas, où je suis le 
plus en liberté. 

Je reçois votre lettre du 30 : vous me déplaisez, mon enfant , en 
parlant, comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir 
prenez-vous à dire du mal de votre esprit , de votre style ? à vous 
comparer à la princesse d'Harcourt I ? Où pêchez-vous cette fausse 
et offensante humilité? Elle blesse mon cœur, elle offense la jus- 
tice, elle choque la vérité; quelles manières! ah, ma bonne! chan- 
gez-les , je vous en conjure , et voyez les choses comme elles sont : 
si cela est , vous n'aurez plus qu'à vous défendre de la vanité, et 
ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre 
maigreur me tue : hélas ! où est le temps que vous ne mangiez 

» Fille 'lu duc de Branca* le distrait. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 187 

qu'une tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être 
trop grasse ? 

On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et 
madame Scarron ' se souvint avec combien d'esprit vous aviez sou- 
tenu autrefois une mauvaise cause , à la même place , et sur le même 
tapis où nous étions : il y avait madame de la Fayette , madame Scar- 
ron, Segrais, Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues , Brancas. 
Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous valez : tout est en- 
core vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez 
reine , le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la 
vie qu'on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu'on soupire tou- 
jours. Vous savez bien queLauzun , en entrant en prison , dit : In 
sœcula sœculorum ; et je crois qu'on eût répondu ici en certain 
endroit , amen, et en d'autres , non. Vraiment , quand il était jaloux 
de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui marchait sur la 
main 2 : et que n'a-t-il pas fait à d'autres ? Ah ! quelle folie de faire 
des péchés de cent dix lieues loin ! 

Votre enfant est jolie ; elle a un son de voix qui m'entre dans le 
cœur : elle a de petites manières qui plaisent , je m'en amuse et 
je i'aime ; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais 
vous passer par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus 
vive tendresse de mon cœur. 

82. — DE M » e DE SÉVIGNÉ A M me DE GEIGNAN. 

A Paris, mercredi 13 janvier 1672. 
Eh! mon Dieu , ma tille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez- 
vous à dire du mal de votre personne , de votre esprit ; à rabaisser 
votre bonne conduite ; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté 
pour songer à vous ? Quoique assurément vous ne pensiez point 
tout cela J'en suis blessée, vous me fâchez; et quoique je ne dusse 
peut-être pas répondre à des choses que vous dites en badinant, je 
ne puis m'empêcher de vous en gronder, préférablement à tout ce 
que j'ai à vous mander. Vous êtes bonne encore quand vous dites 

1 Françoise d'Aubigné, depuis marquise de Maintenon. 

2 Elle était iille du maréchal de G r amont. Un jour à Saint-Cloud, chez 
Madame, madame de Monaco était assise sur le parquet, à cause de la grande 
chaleur; et Lauzun, qui en était amoureux, la soupçonnant d'être favorable 
au roi , dans un accès de jalousie lit exprès de lui marcher sur la main , sans 
qu'elle osât se plaindre. 



188 LETTRES 

que vous avez peur des beaux esprits : hélas! si vous saviez qu'ils 
sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés de 
leurs personnes , vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui. 
Vous souvient-il combien vous en étiez quelquefois excédée? Pre- 
nez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets; c'est un 
effet assez ordinaire. 

Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron : elle a l'es- 
prit aimable et merveilleusement droit ; c'est un plaisir que de l'en- 
tendre raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle 
connaît bien. Les désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt (.ans le 
temps que sa place paraissait si miraculeuse ; les rages continuelles 
deLauzun, les noirs chagrins ou les tristes ennuis des dames de 
Saint-Germain , et peut-être que la plus enviée {madame de Montes- 
pan) n'en est pas toujours exempte : c'est une plaisante chose que 
de l'entendre causer sur tout cela. Ces discours nous mènent quel- 
quefois bien loinde moralité en moralité, tantôt chrétienne, et tantôt 
politique. Nous parlons très-souvent de vous; elle aime votre esprit 
et vos manières ; et quand vous vous retrouverez ici , vous n'aurez 
point à craindre de n'être pas à la mode. 

Mais écoutez la bonté du roi , et songez au plaisir de servir un si 
aimable maître. 11 a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son 
cabinet, et lui a dit : « Monsieur le maréchal, je veux savoir pour- 
« quoi vous me voulez quitter: est-ce dévotion? est-ce envie de vous 
« retirer ? est-ce l'accablement d e vos dettes ? Si c'est le dernier J'y veux 
« donner ordre, et entrer dans le détail de vos affaires. » Le maré- 
chal fut sensiblement touché de cette bonté. « Sire, dit-il, ce sont 
« mes dettes; je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns 
« de mes amis qui m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé 
« bien ! dit le roi , il faut assurer leur dette : je vous donne cent 
« mille francs de votre maison de Versailles , etun brevet de retenue 
« de quatre cent mille francs, qui servira d'assurance, si vous 
« veniez à mourir ; vous payerez les arrérages avec les cent mille 
« francs; cela étant, vous demeurerez à mon service. » En vérité, 
il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas obéir à un maître 
qui entre avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses domesti- 
ques : aussi le maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa place 
et comblé de bienfaits. Tout ce détail est vrai. 

Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à 
Saint-Germain. Le roi a une application à divertir Madame , qu'il 



DE MADAME DE SEVIGNE. 189 

n'a jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle 
Bajazet, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas empirando 
comme les autres. M. de Tallard ' dit qu'elle est autant au-dessus des 
pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de celles 
de Boyer : voilà ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir les 
vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles. 

Du bruit de Bajazet mon àme importunée 2 , 
fait que je veux aller à la comédie ; enfin nous en jugerons. 

J'ai été à Livry ; hélas ! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu 
parole , et que j'ai songé tendrement à vous ! Il y faisait très-beau, 
quoiquetrès-froid ; mais le soleil brillait; tous les arbres étaient parés 
de perles et de cristaux : cette diversité ne déplaît poiut. Je me pro- 
menai fort : je fus le lendemain dîner à Pomponne : quel moyen de 
vous redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. 
de Pomponne sera ici dans quatre jours ; ce serait un grand chagrin 
pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires 
de Provence : tout de bon , il ne m'écouterait pas; vous voyez que 
je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. 
d'Uzès ; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes ; je n'ai jamais vu 
un homme, ni d'un meilleur esprit , ni d'un meilleur conseil : je 
l'attends pour vous parler de ce qu'il aura fait à Saint-Germain. 

Vous me priez de vous écrire de grandes lettres ; je pense que 
vous devez en être contente ; je suis quelquefois épouvantée de leur 
immensité : ce sont toutes vos flatteries qui me donnent cette con- 
fiance. Je vous conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, 
et ne passez point d'une extrémité à l'autre. De bonne foi ; prenez 
du temps pour vous rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dia- 
logues et par votre voisinage. 

83. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M n,c DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672. 
Je vous ai écrit ce matin , ma fille , par le courrier qui vous porte 
toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affai- 
res de Provence ; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il 
ne soit pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. 

1 Qui fut depuis maréchal de France. Il était fils de madame de la Baume 

2 Parodie de ce vers d'Alexandre. 

Du bruit de ses exploits mon âme importunée... 

Acte I er . scène a. 



190 LETTRES 

Tout de bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le 
dites : pourquoi voudriez-vous me tromper en vous trompant vous- 
même? Mais si par hasard cela n'était pas , vous seriez à plaindre 
de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres : 
les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre 
belle âme : c'est L'anglade qui dit, la belle âme, pour badiner; mais, 
de bonne foi , vous l'avez fort belle ; ce n'est peut-être pas de ces 
âmes du premier ordre, comme chose 1 , ce Romain qui , pour tenir 
sa parole , retourna chez les Carthaginois , où il fut pis que mar- 
tyrisé; mais, au-dessous , vous pouvez vous vanter d'être du pre- 
mier rang : je vous trouve si parfaite et dans une si grande répu- 
tation , que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous 
prier de soutenir toujours votre raison par votre courage, et votre 
courage par votre raison. 

La pièce de Racine m'a paru belle , nous y avons été ; ma belle- 
fille * m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que 
j'aie jamais vue : elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; 
et moi , qu'on croit assez bonne pour le théâtre 3 , je ne suis pas 
digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de 
près , et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa 
présence ; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazef est 
beau ; j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la 
passion, etde la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve 
pourtant, à mon petit sens , qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et 
pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, 

que votre idée était au-dessus de Appliquez, et ressouvenez-vous 

de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera , je ne dis 
pas surpassera , je dis que rien n'approchera des divins endroits de 
Corneille. Il nous lut l'autre jour , chez M. de la Rochefoucauld , 
une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine *. Je voudrais ce- 
pendant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous 

1 M. de Sauvebeuf , rendant compte à M. le Prince d'une négociation pour 
laquelle il était allé eu Espagne, lui disait : Chose, chose, le roi d'Espagne, m'a 
dit, etc. 

2 Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmèlé, que son fils avait 
aimée. 

3 On voit par là que madame de Sévigné jouait très-bien la comédie en so- 
ciété. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de Fresnes , dans la lettre du 
1 er août 1667. 

4 Cette pièce ne pouvait être Pulchérie, représentée en 1672. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 191 

seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, 
puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre belle- 
sœur; vous auriez vu lésante.? (les demoiselles de Grancey) devant 
vous, et la Bordeaux 1 , qui était habillée en petite mignonne. M. 
le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son 
nez dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire 
pendre , quelque résistance qu'il y fasse ; tout le bel air était sur le 
théâtre: le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de 
Guiche ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai 
vu deux fois ce comte chez M. de la Rochefoucauld ; il me parut 
avoir bien de l'esprit , et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire. 
Voilà notre abbé, chez qui je suis , qui vous mande qu'il a reçu 
le plan de Grignan, dont il est très-content : il s'y promène déjà 
par avance ; il voudrait bien en avoir le profil ; pour moi, j'attends 
à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille compliments à 
vous faire de tous ceux qui ont entendu les agréables paroles du roi 
pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient la première, 
elle a pensé mourir. Adieu , mon enfant. Que vous dirai-je de mon 
amitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la 
ronde , depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses ? 
J'embrasse Y admirable Grignan, le prttde/i^coadjuteur, et le pré- 
somptueux Adhémar : n'est-ce pas là comme je les nommais 
l'autre jour ? 

84. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , mercredi 20 janvier 1672. 
Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues , corrigées 
et augmentées ; c'est de sa part que je vous les envoie : il y en a de 
divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait 
comme vous les entendrez v II y a un démêlé entre l'archevêque de 
Paris 2 et l'archevêque de Reims : c'est pour une cérémonie. Paris 
veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il 
n'en fera rien : on dit que ces deux hommes ne s'accorderont ja- 
mais bien , qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre : ils seront 
donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Bw- 
gia , jésuite ; toute la musique de l'Opéra y fait rage : il y a des lu- 

1 Dont la lille fut mariée au comte de Fontaine-Martel , premier écuyer de la 
demoiselle d'Orléans. 
, 2 Harlay de Champ va 11 on. 



192 LETTRES 

mières jusque dans la rue Saint- Antoine; on s'y tue. Le vieux Mé- 
rinville ' est mort sans y être allé. 

Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que 
vous avez de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant 
ma lettre infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela : 
j'en tremblai , sans dessein toutefois de me corriger; et, me tenant 
à ce que vous m'en dites , je ne vous épargnerai aucune bagatelle, 
grande ou petite , qui vous puisse divertir ; pour moi , c'est ma vie 
et mon unique plaisir que le commerce que j'ai avec vous ; toutes 
choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de votre petit 
frère : il a bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un 
temps infini : j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se 
trouve que mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieil- 
lesse : je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme 
elle m'appelle, comme elle m'embrasse; elle n'est point belle, 
mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle est 
blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de 
votre fils ; j'en suis fort aise ; on ne saurait avoir trop de fantaisies , 
musquées ou point musquées , il n'importe. 

Il y a demain un bal chez Madame ; j'ai vu chez Mademoiselle 
l'agitation des pierreries : cela m'a fait souvenir de nos tribulations 
passées , et plût à Dieu y être encore ! Pouvais-je être malheureuse 
avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir : M. Nicole , ayez 
pitié de moi, et me faites bien envisager les ordres de la Provi- 
dence. Adieu , ma chère fille ; je n'oserais dire que je vous adore, 
mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la 
mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis, parles 
aimables et douces assurances de la vôtre. 

85. — DE M me DE SÉV1GNÉ AM me DE GRIGNAN. 

A Paris, Vendredi 22 janvier 1672, 
à dix heures du soir. 

Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le 
petit coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si 
vous ne voulez pas être jalouse , je ne sais que vous dire : c'est 
la plus aimable enfant que j'aie jamais vue : elle est vive , elle est 
gaie, elle a de petits desseins et de petites façons qui plaisent tout 

> François Desmonliers, comte de Mérinville, qui avait été lieutenant gé- 
néral du gouvernement de Provence. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 193 

a fait. J'ai été aujourd'hui chez Mademoiselle , qui m'a envoyé 
dire d'y aller; Monsieur y est venu, il m'a parlé de vous, il m'a 
assuré que rien ne pouvait tenir votre place au bal ; il m'a dit que 
votre absence ne devait pas m'empêcher d'aller voir son bal ; c'est 
justement de quoi j'ai grande envie. Il a été fort question de la 
guerre, qui est enfin très -certaine. Nous attendons la résolution de 
la reine d'Espagne r ;et, quoi qu'elledise, nous voulons guerroyer : 
si elle est pour nous , nous fondrons sur les Hollandais; si elle est 
contre nous, nous prendrons la Flandre : et quand nous aurons 
commencé la noise, nous ne l'apaiserons peut-être pas aisément. 
Cependant nos troupes marchent vers Cologne. C'est M. de Luxem- 
bourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques mouvements en 
Allemagne. 

J'ai fort causé avec M. d'Uzès : notre abbé lui a parlé de très- 
bonne grâce du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan a : il faut 
tenir cette affaire très-secrète ; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle 
roule; car on ne peut obtenir de Sa Majesté les agréments néces- 
saires que par son moyen. On mé dit en rentrant ici que le che- 
valier de Grignan a la petite vérole chez M. d'Uzès : ce serait un 
grand malheur pour lui, un grand chagrin pour ceux qui l'aiment , 
et un grand embarras pour M. d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir 
dans toutes les choses où l'on a besoin de lui : voilà qui serait di- 
gne de mon malheur ordinaire. 

Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus par- 
ler des vôtres , de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour 
louanges; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas 
dire la vérité : vous avez des pensées et des tirades incomparables, 
il ne manque rien à votre style : d'Hacqueville et moi , nous étions 
ravisde lire certains endroits brillants; et même dans vos narrations, 
l'endroit qui regarde le roi , votre colère contre Lauzun et contre 
Févêque , ce sont des traits de maître : quelquefois j'en donne aussi 
une petite part à madame de Villars; mais elle s'attache aux ten- 
dresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez 
point que je montre vos lettres mal à propos ; je sais parfaitement 

1 Anne-Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV, roi d'Espagne, et mère de 
Charles II, qui ne fut déclaré majeur qu'en 1676, et dont les États étaient alors 
gouvernés par la reine sa mère, assistée de six conseillers nommés par le 
feu roi. 

2 II parait que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner l'abbaye de Livry en 
Saveur de l'abbé de Grignan. 



194 LETTRES 

bien ceux qui en sont dignes , et ce qu'il en faut dire ou cacher. 
Écoutez, ma fille , une bonté et une douceur charmante du roi 
votre maître ; cela redoublera bien votre zèle pour son service. 11 
m'est revenu de très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier ■ 
demanda une petite abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis ; il 
en fut refusé , et sortit fâché de chez le roi , en disant : // n'y a que 
les ministres et les maîtresses qui aient du pouvoir en ce pays. 
Ces paroles n'étaient pas trop bien choisies ; le roi les sut : il fit 
appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceur son empor- 
tement , le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de 
lui, et le lendemain il fit madame de Crussol 2 dame du palais : 
je vous dis que voilà des conduites de Titus : vous pouvez juger si 
le gouverneur a été confondu , aussi bien que l'évêque , qui vous 
doit sa députation. Ces manières de se venger sont bien cruelles. 
Le roi a raccommodé l'archevêque de Reims avec l'archevêque 
de Paris. Que vous dirai-je encore ? ma pauvre tante est accablée 
de mortelles douleurs ; cela me fait une tristesse et un devoir qui 
m'occupent. 

86. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, 
jour de saint François de Sales, et jour que vous fûtes 
mariée. Voilà ma première radoterie; c'est que je fais 
des bouts de l'an de tout. 

Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai 
pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amè- 
rement : la pensée m' en fait encore tressaillir. Il y a une bonne heure 
que je me promène toute seule dans le jardin : toutes nos sœurs sont 
à vêpres, embarrassées d'une méchante musique; et moi, j'ai eu 
l'esprit de m'en dispenser. Ma chère enfant , je n'en puis plus ; vo- 
tre souvenir me tue en mille occasions : j'ai pensé mourir dans ce 
jardin , où je vous ai vue si souvent : je ne veux point vous dire en 
quel état je suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point 
dans la faiblesse humaine; il y a des jours, des heures, des mo- 
ments où je ne suis pas la maîtresse : je suis faible, et ne me pique 
point de ne l'être pas : tant y a , je n'en puis plus , et , pour m'ache- 
ver, voilà un homme que j'avais envoyé chez le chevalier de Gri- 

1 Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de Louis XIV. 

2 Fille de M- de Montausier. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 195 

gnan , qui me dit qu'il est extraordinairement mal : cette pitoyable 
nouvelle n'a pas séché mes yeux. Je.crois qu'il dispose en votre fa- 
veur de ce qu'il a : gardez-le , quoique ce soit peu, pour une marque 
de sa tendresse , et ne le donnez point , comme votre cœur le vou- 
drait : il n'y a pas un de vos beaux-frères qui, à proportion, ne 
soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le déplaisir que j'ai 
dans la vue de cette perte. Hélas ! un petit aspic, comme M. de 
H ohan, revient de la mort: et cet aimable garçon, bien né, bien 
fait , de bon naturel , d'un bon cœur, dont la perte ne fait de bien 
à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne 
l'aurais pas abandonné ; je ne crains point son mal , mais je ne fais 
pas sur cela ma volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres 
écrites plus tard , qui vous parleront plus précisément de ce mal- 
heur : pour moi , je me contente de le sentir. 

Hier au soir, madame du Fresnoi x soupa chez nous : c'est une 
nymphe, c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la 
Fayette et moi , nous voulûmes la comparer à madame de Grignan , 
et nous la trouvâmes cent piques au-dessous , non pas pour l'air ni 
pour le teint ; mais ses yeux sont étranges , son nez n'est pas com- 
parable au vôtre , sa bouche n'est point fine , la vôtre est parfaite ; 
et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que je trouve qu'elle 
ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien : il est im- 
possible de se la représenter parlant communément et d'affection 
sur. quelque chose. Pour votre esprit , ces dames ne mirent aucun 
degré au-dessus du vôtre, et votre conduite , votre sagesse , votre 
raison , tout fut célébré : je n'ai jamais vu une personne si bien 
louée ; je n'eus pas le courage de faire les honneurs de vous } ni de 
parler contre ma conscience. 

On dit que le chancelier est mort ; je ne sais si on donnera les 
sceaux avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est 
très-affligée de la mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de Saint- 
Denis. Mon enfant , on ne peut assez se conserver , et grosse , et 
en couche, ni assez éviter d'être dans ces deux états, je ne parle 
pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre sera courte : je 
ne puis rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas besoin de 
ma tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies, 
ne vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites 

1 Femme d'Élie du Fresnoi, premier commis de M. de Louvois, dont elle 
était la maîtresse, et qui lit créer pour elle la charge de dame du lit de la reine. 



1 96 LETTRES 

sur le plaisir que vous donne leur longueur ; vous n'oseriez plus 
vous en plaindre. Je vous embrasse mille fois , et m'en retourne 
à mon jardin, et puis à un bout de salut , et puis chez des malades 
qui sont aussi chagrins que moi. 

Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Sei- 
gneur. 

87. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 3 février 1672. 

J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne ■ : il 
faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous 
dire la joie que nous eûmes de nous revoir , et comme nous pas- 
sions à la hâte sur mille chapitres , que nous n'avions pas le temps 
de traiter à fond. Enfin je ne l'ai point trouvé changé; il est tou- 
jours parfait ; il croit que je vaux plus que je ne vaux effective- 
ment : son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait l'obliger 
plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses : mille au- 
tres raisons , à ce qu'il dit, lui donnent ce même désir, et sur- 
tout il se trouve que j'ai le gouvernement de Provence sur les bras ; 
c'est un prétexte admirable pour avoir bien des affaires ensemble : 
voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé. Je lui parlai à loi- 
sir de l'évêque ; il sait écouter aussi bien que répondre , et crut ai- 
sément le plan que je lui fis des manières du prélat; il ne me parut 
pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire 
le gouverneur : il me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fal- 
lait dire : il me donne toujours de l'esprit ; le sien est tellement 
aisé, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on 
parle heureusement de tout ce qu'on pense : je connais mille gens 
qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de 
nouvelles douceurs , dont vous êtes prodigue pour moi , je sortis 
avec une joie incroyable , dans la pensée que cette liaison avec lui 
vous serait très-utile ; nous sommes demeurés d'accord de nous 
écrire ; il aime mon style naturel et dérangé , quoique le sien soit 
comme celui de l'éloquence même. Je vous mandai l'autre 
jour de tristes nouvelles du pauvre chevalier , on venait de me les 
donner de même ; j'appris le soir qu'il n'était pas si mal , et 
enfin il est encore en vie , quoiqu'il ait été au delà de l'extrême- 
onction , et qu'il soit encore très-mal : sa petite vérole sort et 

1 Ministre des affaires étrangères. 






DE MADAME DE SÉVÏGNÉ. 197 

sèche en même temps; il me semble que c'est comme celle 
de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement 
que moi ; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles , et j'en 
suis dans une très-véritable inquiétude; je l'aime encore plus que 
je ne pensais. Cette nuit , madame la princesse de Conti est tom- 
bée en apoplexie : elle n'est pas encore morte , mais elle n'a aucune 
connaissance; elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise 
pour la faire revenir : il y a cent personnes dans sa chambre, trois 
cents dans sa maison : on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en 
sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier ( P. Séguier), il est mort 
très assurément; mais mort en grand homme : son bel esprit, sa 
prodigieuse mémoire , sa naturelle éloquence , sa haute piété , se 
sont rassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du 
flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui. 
Le Mascaron ■ l'assistait , et se trouvait confondu par ses ré- 
ponses et par ses citations ; il paraphrasait le Miserere , et faisait 
pleurer tout le monde ; il citait la sainte Écriture et les Pères , 
mieux que les évêques dont il était environné ; enfin sa mort est 
une des plus belles et des plus extraordinaires choses du monde. 
Ce qui l'est encore plus, c'est qu'il n'a point laissé de grands biens; 
il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il 
est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez lui, ce 
n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de 
rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chan- 
celier, et qui était riche naturellement? La mort découvre bien 
des choses , et ce n'est point de sa famille que je tiens tout ceci. 
On les voit : nous avons fait aujourd'hui nos stations , madame de 
Coulanges et moi. Madame de Verneuil 2 est si mal, qu'elle n'a pu 
voir le monde. On ne sait encore qui aura les sceaux. 

Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire ré- 
ponse sur l'affaire dont lui écrit M. d'Agen 3 , j'en suis tourmen- 
tée : cela est mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je 
remets tous les jours à écrire à ce coadjuteur; son irrégularité me 
débauche ; je le condamne , et je l'imite. J'embrasse M. de Gri- 
gnan : est-il encore question des grives ? Il y avait l'autre jour une 



1 Jules Mascaron, de l'Oratoire , célèbre prédicateur , évêque de Tulle. 

2 Fille de M. Séguier. 

3 Claude Joli , évêque d'Agen. 

17. 



198 LETTRES 

dame ■ qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire , 
elle est soûle comme une grive, disait que la première prési- 
dente était sourde comme une grive ; cela fit rire. Adieu, ma 
chère fille , je vous aime, ce me semble , bien plus que moi-même. 
Votre fille est aimable, je m'en amuse de bonne foi; elle embellit 
tous les jours ; ce petit ménage me donne la vie. 

88. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A Mme DE GBIGNAN. 

A Paris , vendredi 5 février 672. Il y a 
aujourd'hui mille ans que je suis née. 

Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne 
crois pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le 
dites. Je vous envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle 
condition : j'espère en recevoir la plus grande partie entre ci et 
Pâques; après cela, j'aspirerai à d'autres plaisirs. 

On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux : j'es- 
père en sa jeunesse; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il nous le 
redonne. Madame la princesse de Conti mourut sept ou huit 
heures après que j'eus fermé mon paquet; c'est-à-dire , hier à qua- 
tre heures du matin , sans aucune connaissance , ni avoir jamais 
dit une seule parole de bon sens : elle appelait quelquefois Cécile , 
une femme de chambre, et disait : Mon Dieu ! On croyait que son 
esprit allait revenir, mais elle n'en disait pas davantage. Elle expira 
en faisant un grand cri , et au milieu d'une convulsion qui lui fit 
imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désola- 
tion de sa chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc, MM. lesprincesde 
Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches, pleuraient 
de tout leur cœur. Madame de Gesvres avait pris le parti des éva- 
nouissements ; madame de Brissac de crierles hauts cris , et de se je- 
ter par la place. Il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on 
faisait : ces deux personnages n'ont pas réussi : qui prouve trop 
ne prouve rien , dit je ne sais qui. Enfin , la douleur est universelle. 
Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu'elle 
était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa for- 
tune. M. le Prince est tuteur : il y a vingt mille écus aux pauvres , 
autant à ses domestiques ; elle veut être enterrée à sa paroisse tout 
simplement , comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est 
à propos ; mais vous voulez et vous souffrez que mes lettres soient 

1 Madame de Louvois. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 199 

longues, et voilà le hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit 
cette sainte princesse ; elle était défigurée par le martyre qu'on 
lui avait fait à la bouche : on lui avait rompu deux dents, et brûlé 
la tête; c'est-à-dire que si les pauvres patients ne mouraient point 
de l'apoplexie, ils seraient à plaindre de l'état où on les met. Il y a 
de belles réflexions à faire sur cette mort , cruelle pour toute autre, 
mais très-heureuse pour elle qui ne l'a point sentie , et qui était 
toujours préparée. Brancas en est pénétré. 

J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Cana- 
ples à Notre-Dame , et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan , 
il me dit que le maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres 
de M. de Grignan étaient admirées dans le conseil , qu'on les lisait 
avec plaisir, et que le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux 
écrites : je lui promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous 
nommai point dans ma dernière lettre, c'était madame de Lou- 
vois. A propos, M. de Louvois est entré et assis au conseil depuis 
quatre jours, en qualité de ministre. Le roi scellera demain avec 
six conseillers d'État et quatre maîtres des requêtes ; on ne sait com- 
bien cela durera : voilà une belle charge, dont Sa Majesté s'acquit- 
tera très-bien. Il me vient des pensées folles sur le chancelier; mais 
où puis-je les avoir prises , dans le chagrin où je suis depuis deux ou 
trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce temps de votre 
départ de l'année passée, tout cela m'a tellement touché le cœur 
et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux, malgré 
moi : car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur 
laquelle on n'a plus aucun pouvoir : on se tue , on se dévore hors de 
propos, aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espa- 
gne : vous êtes trop sage pour les aimer; et moi , je les aime. 

89. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M lue DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 12 février 1672. 
Je ne puis , ma chère fille , qu'être en peine de vous , quand je 
songe au déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. 
Vous l'aviez vu depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, 
et pour connaître encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu 
avait mises en lui. Il est vrai que jamais homme n'a été mieux né, 
et n'a eu des sentiments plus droits et plu<T souhaitables, avec une 
très-belle physionomie et une très-grande tendresse pour vous ; 
tout cela le rendait infiniment aimable , et pour vous et pour tout 
le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque 



200 LETTRES 

je la sens en moi : cependant j'entreprends de vous amuser un 
quart d'heure, et par des choses où vous avez intérêt, et par le récit 
de ce qui se passé dans le monde. 

J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si 
parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; 
il est piqué des conduites malhonnêtes ; et comme il en a de fort 
contraires, il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture 
et la sincérité sont en usage : c'est ce dont il ne faut point se dé- 
partir, quoi qu'il arrive; cette mode revient toujours. On ne trompe 
guère longtemps le monde , et les fourbes sont enfin découverts : 
j'en suis persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins opposé à ce 
qui luiestsi contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais aussi 
habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il 
ne manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque 
chose d'agréable pour M. le Camus : ce sont des faveurs pré- 
cieuses pour lui , et d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune ré- 
ponse. 

Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous 
l'ai mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'é- 
loignât : on croit que c'est pour quelques discours chez madame la 
comtesse {de Soissons)-, enfin, 

On parle d'eaux , de Tibre et l'on se tait du reste ' . 

Le roi demanda à Monsieur , qui revenait de Paris : Eh bien! 
mon frère, que dit-on à Paris? Monsieur lui répondit : On 
parle fort de ce pauvre marquis.— Et qu'en dit-on ? — On dit, mon- 
sieur, que c'est qu'il a voulu parler pour un autre malheureux. — 
Et quel malheureux , dit le roi? — Pour le chevalier de Lorraine, 
dit Monsieur. — Mais , dit le roi , y songez-vous encore à ce che- 
valier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous bien 
quelqu'un qui vous le rendrait? — En vérité, répondit Monsieur, 
ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie. — 
Oh bien ! dit le roi , je veux vous faire ce présent ; il y a deux 
jours que le courrier est parti ; il reviendra ; je vous le redonne , 
et veux que vous m'ayez toute votre vie cette obligation , et que 
vous l'aimiez pour l'amour de moi ; je fais plus , car je le fais ma- 
réchal de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se jette 
aux pieds du Roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise 
une main avec une joie sans égale Le roi le relève, et lui dit : 

1 Vers de Corneille dans Cinna, scène v, acte IV. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 201 

Mon frère , ce n'est pas ainsi que des frères se doivent embras- 
ser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est de très-bon 
lieu , et rien n'est plus vrai : vous pouvez là-dessus faire vos ré- 
flexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions 
pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le 
voyage , et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments 
sont divers chez Monsieur : les uns ont le visage alongé d'un demi- 
pied , d'autres l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du cheva- 
lier de Beuvron est infini. M. de Navailles revient aussi, et ser- 
vira de lieutenant général dans l'armée de Monsieur , avec M. de 
Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi : « 11 fallait cette 
petite pénitence à votre fils , mais les peines de ce monde ne du- 
rent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est 
vrai ; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais : 
si vous n'êtes de mon goût , vous êtes perdue ; car en voici d'in- 
finis. 

La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Lon- 
gueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, 
en vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sotti- 
ses qu'elle lui disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la 
porte : plût à Dieu que vous y eussiez été ! Madame de Brissac était 
inconsolable chez madame de Longueville; mais par malheur le 
comte de Guiche se mit à causer avec elle , et elle oublia son rôle, 
aussi bien que celui du désespoir le jour de la mort * ; car il fallait 
en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance ; elle l'ou- 
blia , et reconnut fort bien des gens qui entraient. 

Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas 
qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frap- 
pée de cette douleur d'une manière tellement importune, qu'elle 
me serait insupportable , si je n'aimais à vous aimer autant que je 
fais , quelques peines qui y soient attachées. 

90. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672. 
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette ; 
tout m'est cher de ce qui vient de vous : je lui veux faire avoir Pel- 
lisson pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître 
des requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois. 

» De madame la princesse de Conli. 



202 LETTRES 

Cette pauvre Madame x est toujours à l'agonie; c'est une chose 
étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris : 
le courrier d'Espagne est revenu ; il dit que non-seulement la reine 
d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point ac- 
cabler ses alliés , mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa 
puissance : voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et 
pourquoi ? C'est bien proprement les petits soufflets ; vous en sou- 
vient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les Hollandais se join- 
dront aux Espagnols ; Dieu nous garde des Suédois , des Anglais, 
des Allemands ; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais 
bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous 
les esprits et faire la paix. 

Notre cardinal {de Retz) est toujours malade; je lui rends de 
grands soins : il vous aime toujours ; il compte que vous l'aimez 
aussi. 

Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes 
l'autre jour ; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en 
sont point, ce me semble : enfin je vous en instruirai. M. de Bouf- 
flers a tué un homme après sa mort ; il était dans sa bière et en 
carrosse, on le menait à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; 
son curé était avec le corps. On verse ; la bière coupe le cou au 
pauvre curé. Hier un homme versa en revenant de Saint-Germain; 
il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse. 

Madame Scarron , qui soupe ici tous les soirs, et dont la compa- 
gnie est délicieuse , s'amuse et se joue avec votre lille ; elle la 
trouve jolie, et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé 
Têtu son papa : il s'en défendit par de très bonnes raisons , et 
nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-aimable ; je vous man- 
dai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien 
à dire aujourd'hui ; je vous assure pourtant que je ne demeurerais 
pas court , si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour 
vous. 

91. — DE M m e DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGIN'AN. 

A Livry, mardi I e ' 'mars 1G72. 

Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardigras ; 
je l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez no- 
tre abbé, qui a depuis deux jours un petit dérèglement qui lui donne 

1 Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril suivant. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 205 

de l'émotion ; je n'en suis pas encore en peine ; mais j'aimerais 
mieux qu'il se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et ma- 
dame Scarron me voulaient mener à Vincennes; M. de la Roche- 
foucauld voulait que j'allasse chez lui entendre lire une comédie de 
Molière l ; mais, en vérité ,• j'ai tout refusé avec plaisir ; et me voilà 
à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrire : il y a long- 
temps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, 
ne voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous 
avez de la mort du pauvre chevalier ; vous la voulez sentir à longs 
traits , sans en rien rabattre , sans aucune distraction : cette appli- 
cation à faire valoir et à vouloir sentir toute votre, tristesse, me 
paraît d'une personne qui n'est pas si embarrassée qu'une autre a 
d'avoir des occasions de s'affliger ; j'en prends à témoin votre cœur. 
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances 
publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole : je crains 
pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la 
ïroche : il est vrai qu'elle sait arriver à Paris : son séjour de l'an- 
née passée fut bien abîmé à mon égard, dans l'extrême douleur de 
vous perdre. Depuis ce temps , ma chère enfant , vous êtes arrivée 
partout, comme vous dites; mais point du tout à Paris. Vos ré- 
flexions sur l'espérance sont divines : si Bourdelot 3 les avait faites, 
tout l'univers le saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire 
des merveilles : le malheur du bonheur est tellement bien dit, 
qu'on ne peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. 
Vous dites tout sur l'espérance ; et je suis si fort de votre avis , que 
je ne sais si je dois aller en Provence , tant j'ai de crainte d'en re- 
partir. Je vois déjà comme le temps galopera; je connais ses ma- 
nières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon cœur décide 
comme le vôtre , et je ne souhaite rien tant que de partir : je veux 
même espérer qu'il peut arriver de telles choses , que je vous ra- 
mènerai avec moi : c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si 
loin : du moins , ma fille , il ne tiendra pas à une maison, ni à des 

1 Probablement les Femmes savantes, représentées le II mars 1672. 

2 Allusion à la comtesse de Fiesque, qui avait perdu madame de Guerchy, 
sa lille , au mois de janvier précédent, et dont madame de Scudéri disait: 
« La comtesse est bien embarrassée d'une affliction. » A quoi Bussy répondit, 
« Je crois que la joie lui est bien aussi chère que ses enfants. » 

3 Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il avait été mé- 
•decin du prince de Condé , père du grand. Condé ; il le fut ensuite de la reine 
Christine, Madame de la Baume et Bourdelot avaient écrit une petite pièce 
contre l'Espérance, et la princesse palatine y fit une réponse. 



204 LETTRES 

meubles ; je ne songe qu'à vous ; les pas que je fais pour vous sont 
les premiers ; les autres viennent après comme ils peuvent. 

J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites : on y 
trouve la réflexion de M. de Grignan admirable : on l'a pensée 
quelquefois ; mais vous l'avez habillée pour paraître devant le monde. 
Je n'ai pas dit ce que vous avez trouvé dans la maxime » qui res- 
semble à la chanson ; pour moi, je suis de votre avis : je saurai s'ils 
ont eu un autre dessein que de vouloir louer les fantaisies, c'est-à- 
dire les passions: si cela est, l'exacte philosophie s'en offense; 
si cela n'est pas , il faut qu'ils s'expliquent mieux. 

Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les 
Plessis, les la Fayette, les Tournay 2 : nous attendions le grand 
Pomponne; mais le service de ce cher maître que vous honorez 
tant l'empêcha de se retrouver avec la fleur de ses amis : il a bien 
des affaires, à cause des dépêches qu'il faut écrire partout, et à 
cause de la guerre. 

L'archevêque de Toulouse 3 a été fait cardinal à Rome ; e.t la 
nouvelle en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. 
de Laon 4 c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient 
que M. de Laon s'est sacrifié pour le service du roi , et qu'afin de 
ne point trahir les intérêts de la France , il n'a point ménagé le car- 
dinal Altieri, qui lui a fait ce tour. 

Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du cheva- 
lier de Lorraine réjouissait ses amis etaffligeait ses créatures ; car il 
n'y en a point qui lui ait gardé fidélité. 

J'ai su , sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous 
d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu 
comme on le disait : elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité 
de paix, qui permet d'assister ses alliés. Nous avons pris la même 
liberté pour le Portugal ; elle promet même présentement de ne 
point assister les Hollandais : elle ne le veut pas signer ; voilà le 
procès. Si on s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout est perdu; 
sinon , la paix sera bientôt faite , quand nous n'aurons pas l'Espa- 
gne contre nous : le temps nous en apprendra davantage. Adieu , 

1 II est question de cette maxime de la Rochefoucauld : Qui vit sans folie 
n'est pas si sage qu'il le croit. 

2 C'est-à-dire l'évèque de Tournay , Gilbert de Choiseul . 

3 Pierre de Ronzi. 
* César d'Estrées , évéque de Laon , fut déclaré cardinal peu de temps après : 

il Tétait in petto depuis le mois d'août 1671. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 205 

ma très-chère et très-aimable ; je crains bien qu'aimant la solitude 
comme vous faites, vous ne vous creusiez les yeux et l'esprit à force 
de rêver. 

92.— DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672. 
Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en rece- 
voir une de vous qui enlève , tout aimable , toute brillante , toute 
pleine de pensées , toute pleine de tendresse : c'est un style juste 
et court, qui chemine et qui plaît au souverain degré, même sans 
vous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que 
je crains • d'être fade ; mais je suis toujours ravie de vos lettres 
sans vous le dire : madame de Coulanges l'est aussi de quelques 
endroits que je lui fais voir, et qu'il est impossible de lire toute 
seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandu sur cette let- 
tre , qui la rend d'un goût nonpareil. 

Il y avait longtemps que vous étiez abîmée : j'en étais toute 
triste ; mais le jeu de l'oie vous a renouvelée , comme il l'a été par 
les Grecs : je voudrais bien que vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et que 
vous n'eussiez point perdu tant d'argent. Un malheur continuel 
pique et offense; on hait d'être houspillé parla fortune; cet avan- 
tage que les autres ont sur nous blesse et déplaît, quoique ce ne 
soit point dans une occasion d'importance. Nicole dit si bien cela ! 
enfin j'en hais la fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est 
aveugle de vous traiter comme elle fait ; si elle n'était que borgne , 
vous ne seriez point si malheureuse. 

Vous me demandez les symptômes de cet a mour 2 : c'est pre- 
nièrement une négative vive et prévenante ; c'est un air outré d'in- 
différence qui prouve le contraire; c'est le témoignage des gens 
qui voient de près, soutenu de la voix publique ; c'est une suspen- 
sion de tout ce mouvement de la machine ronde ; c'est un relâche- 
ment de tous les soins ordinaires , pour vaquer à un seul ; c'est une 
satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux; vraiment il 
faudrait être bien fou, bien insensé : quoi, une jeune femme! 
voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort ; j'ai- 
merais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond 
intérieurement : Et oui , tout cela est vrai ; mais vous ne laissez 

'• Ancienne locution ; on dirait maintenant sans que je craigne. 
2 L'amour de d'Hacqueville pour une lille du maréchal de Gramont. 

18 



206 LETTRES 

pas d'être amoureux : vous dites vos réflexions ; elles sont justes, 
elles sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez 
pas d'être amoureux : vous êtes tout plein de raison, mais l'amour 
est plus fort que toutes les raisons : vous êtes malade , vous pleu- 
rez, vous enragez, et vous êtes amoureux. Si vous conduisez à 
cette extrémité M. de Vence • , je vous prie , ma fille , que j'en soise 
la confidente; en attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable 
commerce : c'est un prélat d'un esprit et> d'un mérite distingué; 
c'est le plus bel esprit de son temps : vous avez admiré ses vers, 
jouissez de sa prose; il excelle en tout; il mérite que vous en fas- 
siez votre ami. Vous citez plaisamment cette dame qui aimait à 
faire tourner la tête à des moines : ce serait une bien plus grande 
merveille de la faire tourner à M. de Vence , lui dont la tête est si 
bonne, si bien faite et si bien organisée : c'est un trésor que vous 
avez en Provence , profitez-en ; du reste , sauve qui peut ! 

Je vous défends , ma chère enfant , de m'envoyer votre portrait : 
si vous êtes belle, faites-vous peindre , mais gardez- moi cet aimable 
présent pour quand j'arriverai : je serais fâchée de le laisser ici; 
suivez mon conseil , et recevez en attendant un présent passant 
tous les présents passés et présents; car ce n'est pas trop dire : c'est 
un tour de perles de douze mille écus ; cela est un peu fort , mais 
il ne l'est pas plus que ma bonne volonté : enfin regardez-le , pe- 
sez-le, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m'en votre avis : 
c'est Je plus beau que f aie jamais vu; on Ta admiré ici. Si vous 
l'approuvez , qu'il ne vous tienne point au cou, il sera suivi de quel- 
ques autres ; car pour moi, je ne suis point libérale à demi : sérieu- 
sement, il est beau , et vient de l'ambassadeur de Venise, notre 
défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour cette barbe incompa- 
rable; ce sont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un livre que 
mon oncle de Sévigné 2 m'a priée de vous envoyer ; je m'imagine 
que ce n'est pas un roman : je ne lui laisserai pas le soin de vous 
envoyer les contes de la Fontaine, qui sont vous en jugerez. 

Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal 3 : Corneille lui a. lu 
une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir 



1 Antoine Godeau, évéque de Vence, mort le 21 avril IG72. 

* Renaud de Sévigné s*etait retiré à Port-Royal des champs, où il passa les 
dernières années de sa vie dans les exercices de la plus haute piété. Il y mou- 
lut le 19 mars 1676. 

3 Le cardinal de Retz. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 207 

des anciennes Molière lui lira samedi Trissotin , qui est une fort 
plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique: 
voilà tout ce qu'on peut faire pou» son service. Il vous aime de 
tout son cœur, ce pauvre cardinal ; il parle souvent de vous , et vos 
louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais , 
hélas ! quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, 
rien n'est capable de nous consoler : pour moi , je serais très-fâ- 
chée d'être consolée ; je ne me pique ni de fermeté, ni de philoso- 
phie ; mon cœur me mène et me conduit. On disait l'autre jour (je 
crois vous l'avoir mandé) que la vraie mesure du mérite du cœur, 
c'était la capacité d'aimer : je me trouve d'une grandeélévation par 
cette règle; elle me donnerait trop de vanité, si je n'avais mille au- 
tres sujets de me remettre à ma place. 

Adhémar m'aime assez, mais il hait trop l'évêque, et vous le 
haïssez trop aussi : l'oisiveté vous jette dans cet amusement ; vous 
n'auriez pas tant de loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir 
un mémoire qu'il a tiré et corrigé du vôtre , dont il fera des mer- 
veilles ; fiez-vous-en à lui ; vous n'avez qu'à lui envoyer tout ce que 
vous voudrez , sans craindre que rien ne sorte de ses mains , que 
dans le juste point de la perfection. 11 y a , dans tout ce qui vient 
de vous autres , un petit brin d'impétuosité, qui est la vraie mar- 
que de l'ouvrier : c'est le chien du Bassan * . On vous mandera le 
dénoûment que M. d'Uzès fera à toute cette comédie ; j'irai me 
faire nommer à la porte de l'évêque , dont je vois tous les jours le 
nom à la mienne. ÎSe craignez pas , pour cela , que nous trahis- 
sions vos intérêts. Il y a plusieurs prélats qui se tourmentent de 
cette paix; elle ne sera faite qu'à de bonnes enseignes. Si vous vou- 
lez faire plaisir à l'évêque, perdez bien de l'argent, mettez-vous 
dans une grande presse ; c'est là qu'il vous attend. 

Voici une nouvelle ; écoutez-moi : le roi a fait entendre à mes- 
sieurs de Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et 
pair, c'est-à-dire qu'ils auront tous deux, dès à présent, les hon- 
neurs du Louvre, et une assurance d'être passés au parlement la 
première fois qu'on en passera. On donne au fils la lieuteuance gé- 
nérale de la Picardie , qui n'avait pas été remplie depuis très-long- 
temps, avec vingt mille francs d'appointement, et deux cent mille 
francs de M. de Duras , pour la charge de capitaine des gardes du 

' Le Bassan faisait figurer son chien dans la composition de presque tous ses 
tableaux. 



208 LETTRES 

corps , que MM. de Charost lui cèdent. Raisonnez là-dessus , et 
voyez si M. de Duras ne vous paraît pas plus heureux que M. de 
Charost. Cette place est d'une Wk\e beauté, par la confiance qu'elle 
marque et par l'honneur d'être proche de Sa Majesté , qu'elle n'a 
point de prix. M. de Duras, pendant son quartier, suivra le roi à 
l'armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté. Il n'y a 
point de dignité qui console de cette perte ; cependant on entre dans 
le sentiment du maître, et l'on trouve que messieurs de Charost * 
doivent être contents. Que notre ami ISoailles prenne garde à lui, 
on dit qu'il lui en pend autant à l'œil; car il n'a qu'un œil aussi 
bien que les autres. 

On parle toujours de la guerre : vous pouvez penser combien 
j'en suis fâchée : il y a des gens qui veulent encore faire des alma- 
nachs 2 ; mais pour cette campagne, ils sont trompés. Toute mon 
espérance , c'est que la cavalerie ne sera pas exposée aux sièges que 
l'on fera chez les Hollandais ; il faut vivre pour voir démêler toute 
cette fusée. J'ai vu le marquis de Vence : je le trouvai si jeune , que je 
lui demandai comment se portait madame sa mère ; M. de Coulan- 
ges me redressa : le cardinal de Retz interrompit notre conversa- 
tion , mais ce ne fut que pour parler de vous. Je souhaite toujours 
Adhémar, pour meredire encore mille fois que vous m'aimez : vous 
m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la mienne ; si je 
ne suis contente de cette ressemblance , je suis bien difficile à con- 
tenter. 

Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres : en vérité, 
ma fille, vous me confondez par vos louanges et par vos remercî- 
ments ; c'est me faire souvenir de ce queje voudrais faire pour vous, 
et j'en soupire, parce que je ne me contente pas moi-même; et plût 
à Dieu que vous fussiez si pressée de mes bienfaits, que vous fussiez 
contrainte de vous jeter dans l'ingratitude ! Nous avons souvent 
dit que c'est la vraie porte pour en sortir honnêtement , quand on 
ne sait plus où donner delà tête; mais je ne suis pas assez heu- 
reus'e pour vous réduire à cette extrémité : votre reconnaissance 
suffit et au delà. Que vous êtes aimable ! et que vous me dites plai- 
samment tout ce qui se peut dire là-dessus ! Au reste , quelle folie 

1 Armand de Béthune , marquis de Charost , avait épousé Marie Fouquet , 
lille du surintendant. 

2 C'est-à-dire des pronostics. On donnait alors ce sens au mot almanacu 
à cause des prédictions qu'on y trouvait. 



DE MADAME DE SEVIG.NE. 200 

de perdre tant d'argent à ce chien de brelan ! c'est un coupe-gorge 
qu'on a banni de ce pays-ci, parce qu'on y fait de sérieux voyages : 
vous jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; 
croyez-moi , ne vous opiniâtrez point , songez que tout cet argent 
s'est perdu sans vous divertir : au contraire, vous avez payé cinq 
ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour être houspillée de la 
fortune. Ma fille , je m'emporte; il faut dire comme Tartufe : C'est 
un excès de zèle. A propos de comédie , voilà Bajazet: si je pou- 
vais vous envoyer la Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; 
mais, sans elle , elle perd la moitié de son prix. Je suis folle de 
Corneille; il nous donnera encore Pulchérie , où l'on reverra 

La main qui crayonna 
La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna '. 

Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de la 
Fontaine , sur l'aventure du curé de M. de Bouffi ers , qui fut tué 
tout roide en carrosse auprès de son mort a : cet événement est 
bizarrre; la fable est jolie, mais ce n'est rien au prix de celles qui 
suivront. Je ne sais ce que c'est ce que Pot au lait 3 . 

J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant ; la guerre me 
déplaît fort , pour lui premièrement, et puis pour les autres que 
j'aime. Madame de Vaudemont est à Anvers , nullement disposée 
à revenir; son mari est contre nous. Madame de Courcelles 4 sera 
bientôt sur la selette; je ne sais si elle touchera il petto adaman- 
tino de M. d'Avaux 5 ; mais jusqu'ici il a été aussi rude à la Tour- 
nelle que dans sa réponse. Ma fille , j'écris sans mesure, encore 
faut-il finir : en écrivant aux autres , on est aise d'avoir écrit ; et 
moi, j'aime à vous écrire par-dessus toutes choses. J'ai mille ami' 
tiés à vous faire de M. delà Rochefoucauld , de notre cardinal, de 
Barillon, et surtout de madame Scarron , qui vous sait bien louer 
à ma fantaisie ; vous êtes bien selon son goût. Pour M. et madame 

* Allusion à ces vers de la dédicace d'OEdipe, à M. Fouquet : 
Et je me sens encor la main qui crayonna 
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna. 

2 Voyez la fable xi du livre VII, le Curé et le Mort. 

3 Autre fable de la Fontaine, dont la moralité est la même que celle du 
Curé et du Mort. Voyez la fable x du livre VII. 

4 L'une des plus belles femmes de son temps, et des moins sages. Elle était 
tille de Joachim de Lénoncourt, marquis de Marolles , et d'Isabelle-Clàire- 
Eugénie de Cromerg. 

4 Le président de Mesmes, père du premier président de ce nom. 

18. 



210 LETTRES 

de Coulanges, M. l'abbé, matante, ma cousine, la Mousse , c'est 
un cri général pour me prier de parler d'eux; mais je ne suis pas 
toujours en humeur de faire des litanies ; j'en oublie encore : en 
voilà pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au lit : il me 
vient des pensées sur son mal ; que diantre a-t-il? J'aime toujours 
ma petite enfant, malgré les divines beautés de son frère. 

Adieu, ma chère enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime en- 
core mieux dans son appartement que dans le vôtre. Hélas ! quelle 
joie de vous voir belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter 
comme une autre. Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi. 

93.— DE M me DE SÉ VIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 16 mars 1672. 

Vous me parlez de mon départ : ah! ma fille, je languis dans 
cet espoir charmant; rien ne m'arrête que matante 1 , qui se meurt 
de douleur et d'hydropisie : elle me brise le cœur par l'état où 
elle est, et partout ce qu'elle dit de tendre et de bon sens; son 
courage, sa patience, sa résignation, tout cela est admirable. 
M. d'fclacqueville et moi, nous suivons son mal jour à jour: il 
voit mon cœur, et la douleur que j'ai de n'être pas libre tout pré- 
sentement : je me conduis par ses avis; nous verrons entre ci et 
Pâques : si son mal augmente, comme il a fait depuis que je suis 
ici, elle mourra entre nos bras : si elle reçoitquelque soulagement, 
et qu'elle prenne le train de languir, je partirai dès que M. de 
Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au désespoir, aussi 
bien que moi; nous verrons donc comme cet excès de mal se tour- 
nera dans le mois d'avril : je n'ai que cela dans la tête : vous ne 
sauriez avoir tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser : 
bornez votre ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler 
là-dessus. 

Mon fils me mande qu'ils sont misérables en Allemagne , et 
ne savent ce qu'ils font. Il a été très-affligé de la mort du che- 
valier de Grignan. Vous me demandez, ma chère enfant , si j'aime 
toujours bien la vie : je vous avoue que j'y trouve des chagrins 
cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me 
trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle, que , si 
je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je 
me trouve dans un engagement qui m'embarrasse : je suis embar- 

1 Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 211 

quée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en sorte , 
cela m'assomme; et comment en sortirai-je? par où? par quelle 
porte? quand sera-ce? en quelle disposition? Souffrirai-je mille 
et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée? aurai-je un 
transport au cerveau? mourrai -je d'un accident? comment serai-je 
avec Dieu ? qu'aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité feront- 
elles mon retour vers lui ? n'aurai-je aucun autre sentiment que ce 
luide la peur? quepuis-je espérer? suis-je digne du paradis ? suis-je 
digne de l'enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si 
fou que de mettre son salut dans l'incertitude ; mais rien n'est si 
naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus 
aisée à comprendre : je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la 
mort si terrible , que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène, 
que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je 
veux donc vivre éternellement; point du tout : mais si on m'avait 
demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de 
ma nourrice; cela m'aurait ôtébien des ennuis, et m'aurait donné 
le ciel bien sûrement et bien aisément : mais parlons d'autre 
chose. 

Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que 
par moi ; c'est ce chien de Barbin r qui me hait , parce que je ne 
fais pas des Princesses de Clèveset de Montpensier 2 . Vous avez jugé 
très-juste et très-bien de Bajazet, et vous aurez vu que je suis de 
votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmêlé pour vous ré- 
chauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; les mœurs 
des Turcs y sont mal observées , ils ne font point tant de façons 
pour se marier; le dénoûment n'est point bien préparé; on n'en- 
tre point dans les raisons de cette grande tuerie : il y a pourtant des 
choses agréables, mais rien de parfaitement beau , rien qui enlève, 
point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, 
gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en toujours la 
différence ; les pièces de ce dernier ont des endroits froids et fai- 
bles , et jamais il n'ira plus loin qu' Andromaque ; Bajazet est au- 
dessous , au sentiment de bien des gens , et au mien, si j'ose me 
citer. Racine fait des comédies 3 pour la Champmêlé : ce n'est pas 
pour les siècles à venir : si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse 

1 Fameux libraire de ce temps-là , dont parle Eoileau. 

2 Romans de madame de la Fayette. 

3 On employait autrefois le mot de comédie dans, un sens générique. 



212 LETTRES 

d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre 
vieil ami Corneille! Pardonnons -lui de méchants vers en faveur des 
divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des 
traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus 
que moi; et, en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y. 

Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le par- 
terre : M. Tambonneau le fils « a quitté la robe , et a mis une sangle 
autour de son ventre et de son derrière ; avec ce bel air, il veut al- 
ler servir sur la mer : je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait 
donc à madame Cornuel qu'il s'en allait à la mer : « Hélas ! dit- 
« elle, est-ce qu'il a été mordu d'un chien enragé? » Cela fut dit sans 
malice , c'est ce qui a fait rire extrêmement. 

Je ne saurais vous plaindre de n'avoir point de beurre en Pro- 
vence, puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. 
Ah! ma fille, que je comprends bien ce que peuvent faire et penser 
des gens comme vous , au milieu de vos Provençaux ! Je les trou- 
verai comme vous, et je vous plaindrai toute ma vie de passer 
avec eux de si belles années de la vôtre. Je suis si peu désireuse 
de briller dans votre cour de Provence, et j'en juge si bien par 
.celle de Bretagne , que par la même raison qu'au bout de trois 
jours , à Vitré , je ne respirais que les Rochers, je vous jure devant 
Dieu que l'objet de mes désirs, c'est de passer l'été à Grignan avec 
vous : voilà où je vise, et rien au delà. Mon vin de Saint-Laurent 
est chez Adhémar, je l'aurai demain matin; il y a longtemps que je 
vous en ai remercié in petto ; cela est bien obligeant. M. de Laon 
aime bien cette manière d'être cardinal. On assure que l'autre 
jour M. de Montausier, parlant à M. le Dauphin de la dignité des 
cardinaux , lui dit que cela dépendait du pape , et que s'il voulait 
faire cardinal un palefrenier, il le pourrait. Là-dessus le cardinal 
de Bonzi arrive ; M. le Dauphin lui dit : « Monsieur, est-il vrai que 
« si le pape voulait, il ferait cardinal un palefrenier? » M. de Bonzi 
fut surpris; et, devinant l'affaire, il lui répondit : « Il est vrai , 
« monsieur, que le pape choisit qui il lui plaît, mais nous n'avons 
« pas vu jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie. » 
C'est le cardinal de Bouillon qui m'a conté ce détail. 
Écrivez un peu à notre cardinal , il vous aime : le faubourg a 

■ Jean Tambonneau, président de la chambre des comptes, épousa Marie 
Boyer, sœur de la duchesse de Noailles. 

1 C'est-à-dire M. de la Rochefoucauld et madame de la Fayette , qui de- 
meuraient l'un et l'autre au faubourg Saiut-Germain. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 213 

vous aime; madame Scarron vous aime , elle passe ici le carême , 
et céans presque tous les soirs.Barillony est encore, et plût à Dieu, 
ma belle, que vous y fussiez aussi ! Adieu, mon enfant, je ne finis 
point; je vous défie de pouvoir comprendre combien je vous aime. 

94. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M ,ne DE GBIGNAN. 

A Paris, vendredi 8 avril 1672. 

La guerre est déclarée , on ne parle que de partir. Canaples a 
demandé permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'An- 
gleterre; et en effet il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'em- 
ploi en France. Le maréchal du Plessis ne quittera point Paris , il 
est bourgeois et chanoine; il met à couvert tous ses lauriers, et ju- 
gera des coups : je ne trouve pas qu'avec une si belle et si grande 
réputation, son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait 
envie à ses enfants , qui avaient l'honneur de servir Sa Majesté ; 
que pour lui il souhaitait la mort, puisqu'il n'était plus bon à rien. 
Le roi l'embrassa tendrement, et lui dit : « M. le maréchal, on 
« ne travaille que pour approcher de la réputation que vous avez 
« acquise ; il est agréable de se reposer après tant de victoires. » En 
effet , je le trouve heureux de ne point mettre au caprice de la for- 
tune ce qu'ilaacquis pendant toute sa vie. Le maréchaldeBellefonds 
est à la Trappe pour la semaine sainte : mais, avant que de par- 
tir, il parla fort fièrement à M. de Louvois , qui voulait faire quel- 
que retranchement sur sa charge de général sous M. le Prince : il 
fit juger l'affaire par Sa Majesté, et l'emporta comme un galant 
homme. 

La reine m'attaque toujours sur vos enfants , et sur mon voyage 
de Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble , et 
votre fille à son père ; je lui réponds toujours la même chose. Ma- 
dame Colbert me parle souvent de votre beauté; mais qui ne m'en 
parle point? Ma fille, savez-vous bien qu'il faut un peu revenir voir 
tout ceci ? Je vous en faciliterai les moyens d'une manière qui vous 
ôtera de toutes sortes d'embarras. J'ai parlé d'un premier président 
à M. de Pomponne ; il n'y voit encore goutte ; il croit pourtant que 
ce sera un étranger; j'y ai consenti. 

Ma tanteest si mal, que je ne crois pasqu'elle retarde mon voyage; 
elle étouffe, elle enfle , il n'y a pas moyen de la voir sans être for- 
tement touchée : je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. Vous 
savez comme je l'ai toujours aimée : ce m'eût été une grande joie 



2 I 4 LETTRES 

de la laisser dans l'espérance d'une guérison qui nous l'aurait ren- 
due encore pour quelque temps. Je vous manderai la suite de cette 
triste et douloureuse maladie. 

M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne : les gouver- 
neurs n'ont point d'autre place présentement que leur gouverne- 
ment. Nous allons voir une rude guerre; j'en suis dans une inquié- 
tude épouvantable. Votre frère me tient au cœur;nous sommes très- 
bien ensemble ; il m'aime, et ne songe qu'à me plaire; je suis aussi 
une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de ses affaires. 
J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux : vous êtes , en 
vérité , trop jolis , chacun en votre espèce. Voilà , ma très-belle , 
tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais ce matin un 
Provençal , un Breton , un Bourguignon , à ma toilette. 

95. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 13 avril 1672. 
Je vous l'avoue , ma fille , je suis très-fâchée que mes lettres 
soient perdues ; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâ- 
chée? ce serait de perdre les vôtres : j'ai passé par là , c'est une des 
plus cruelles choses du monde. Mais , mon enfant, je vous ad- 
mire; vous écrivez l'italien comme le cardinal Ottobon 1 \ et même 
vous y mêlez de l'espagnol ; manera n'est pas des nôtres; et pour 
vos phrases, il me serait impossible d'en faire autant : amusez- 
vous aussi à le parler, c'est une très-jolie chose; vous le pronon- 
cez bien , vous avez du loisir ; continuez , je serai tout étonnée 
de vous trouver si habile. Vous m'obéissez pour n'être point grosse, 
je vous en remercie de tout mon cœur; ayez le même soin de me 
plaire pour éviter la petite vérole. Votre soleil me fait peur : com- 
ment, les têtes tournent ! on a des apoplexies comme on a des 
vapeurs ici , et votre tête tourne comme les autres! Madame de 
Coulanges espère conserver la sienne à Lyon , et fait des prépa- 
ratifs pour faire une belle défense contre le gouverneur *. Si elle 
va à Grignan , ce sera pour vous conter ses victoires , et non pas 
sa défaite : je ne crois pas même que le marquis prenne le person- 
nage d'amant; il est observé par gens qui ont bon nez, et qui 
n'entendraient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la 
guerre ; je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et 

1 Ottoboni fut depuis le pape Alexandre VIII. 

2 Le marquis de Villeroi. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 215 

madame de Coulanges ; c'était une chose résolue , sans le pitoya- 
ble état où se trouve ma tante : mais il faut avoir encore patience ; 
rien ne m'arrêtera, dès que je serai libre de partir : je viens d'a- 
cheter un carrosse de campagne , je fais faire des habits ; enfin je 
partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai rien souhaité avec 
tant de passion ; fiez-vous à moi pour n'y pas perdre un mo- 
ment : c'est mon malheur qui me fait trouver des retardements 
où les autres n'en trouvent point. 

Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal ; ce se« 
rait un grand amusement de causer avec lui : je ne vous trouve 
rien qui puisse vous divertir ; mais , au lieu de prendre le chemin 
de Provence, il s'en va à Commerci. On dit que le roi a quelque 
regret du départ de Canaples : il avait un régiment, il a été cassé; 
il a demandé dix abbayes , on les lui a toutes refusées ; il a demandé 
de servir d'aide de camp cette campagne : il est refusé ; sur cela 
il écrit à son frère aîné une lettre pleine de désespoir et de respect 
tout ensemble pour Sa Majesté, et s'en va sur le vaisseau du duc 
d'York 1 , qui l'aime et l'estime : voilà l'histoire un peu plus en 
détail. On ne parle plus que de guerre et de partir : tout le mond e 
pst triste, tout le monde est ému. 

Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la 
beauté d'un sermon de Bourdaloue , qu'il s'écria tout haut, en un 
endroit qui le toucha : Mordieu , il a raison! Madame éclata de 
rire; et le sermon en fut tellement interrompu, qu'on ne savait 
ce qui en arriverait. Je ne crois pas , de la façon que vous dépei- 
gnez vos prédicateurs, que si vous les interrompez, ce soit par des 
admirations. Adieu ma très-chère et très-aimable ; quand je pense 
au pays qui nous sépare , je perds la raison , et je n'ai plus de re- 
pos. Je blâme Adhémar d'avoir changé de nom; c'est le petit dé- 
naturé. 

96. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M IBe DE GRIGNAN. 

A Paris , vendredi 22 avril 1672 . 
Je reçus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus 
y faire réponse : quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait 
été abandonnée à la paresse des facteurs; et voilà précisément ce 
que je crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel 
ami {au bureau de ta poste ), ou plutôt je vous avoue que je vou- 
1 Depuis Jacques II, roi d'Angleterre. 



216 LETTRES 

(Irais bien m'en aller , et que ma pauvre tante eût pris un parti : 
cela est barbare à dire; mais il est bien barbare aussi de trouver 
ce devoir sur mon chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir ; 
l'état où je suis n'est pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, 
tout comme on les porte; vous jugerez par là que, depuis votre 
départ, le monde ne s'est point subtilisé : vous voyez comme nous 
sommes simples en ce pays-ci. J'ai une grande impatience de sa- 
voir ce qui se sera passé à votre voyage de la Sainte-Baume I : 
c'est donc Notre-Dame des Anges 2 . M. le marquis de Vence , qui 
me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur du chemin. 
Il a perdu son fils aîné : il me fait pitié ; il voudrait bien pleurer , 
et il se contraint : il me paraît extrêmement attaché à tous vos in- 
térêts. 

J'ai été voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la 
trouvâmes mieux qu'à Paris; nous parlâmes fort de vous. Il s'en 
va lundi ; il vous dira adieu comme il vous a dit bonjour ; il vous 
aime tendrement, et vous fera réponse sur la proposition d'être ar- 
chevêque d'Aix. Nous composâmes la vie qu'il ferait, toujours dé- 
chiré entre le désir de vous voir et la crainte d'être ridicule ; nous 
réglâmes les heures , et nous inventâmes des supplices pour le pre- 
mier qui mettrait le nez sur l'attachement qu'il aurait pour vous. 
Cette conversation nous eût menés plus loin que Fleury 3 : d'Hac- 
queville et l'abbé de Pontcarré étaient avec nous ; j'étais insolem- 
ment avec ces trois hommes. Je m'en vais tout présentement me 
promener trois ou quatre heures à Livry : j'étouffe , je suis triste ; 
il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelque 
douceur dans l'esprit : on ne voit ici que des adieux , des équipages 
qui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain 
matin pour faire partir celui de mon fils ; mais il ne fera point d'em- 
barras ; ce sont des coffres qui vont par des messagers : il a acheté 
ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour 
lui donner pendant la campagne. Je suis une marâtre ; je dis hier 
adieu an petit dénaturé*; je pensai pleurer: cette campagne sera 
rude , et je ne me fie guère à lui pour se conserver , poco duri, pur 

1 Grotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays, on prétend que 
sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pénitence. 

2 II y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame des Anges. 
? Où était alors madame de la Fayette. 

* Le chevalier de Grignan, qui avait quitté le nom d'Àdhémar. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 217 

die sinnalzi. Il en est revenu là; c'est sa vraie devise. Adieu, je 
ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui ; je m'en vais à la Sainte- 
Baume; je m'en vais dans un lieu où je penserai à vous sans cesse, 
et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce 
jardin , ces allées , ce petit pont , cette avenue , cette prairie , ce 
moulin , cette petite vue , cette forêt, sans penser à ma très-chère 
enfant. 

Le petit Daquin est premier médecin. La faveur Va pu faire 
autant que le mérite 1 . 

97. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Paris, ce 24 avril 1672. 

Savez-vous bien que je reçus hier seulement votre lettre du 1 9 
mars, par cet honnête marchand qui fait crédit , et qui ne presse 
pas trop ? Plût à Dieu qu'il s'en trouvât ici présentement d'aussi 
bonne composition ! ils sont devenus chagrins depuis quelque temps. 
Chacun sait si je ne dis pas vrai. On est au désespoir, on n'a pas 
un sou, on ne trouve rien à emprunter, les fermiers ne payent point, 
on n'ose faire de la fausse monnaie , on ne voudrait pas se donner 
au diable , et cependant tout le monde s'en va à l'armée avec un 
équipage. De vous dire comment cela se fait , il n'est pas aisé. Le 
miracle des cinq pains n'est pas plus incompréhensible. Mais reve- 
nons à votre marchand (j'admire où m'a transportée la chaleur du 
discours); je vous assure que je lui rendrai tout le service que je pour- 
rai. Vous avez dû croire que je ne faisais réponse qu'à Sainte-Marie, 
par la longueur du temps que vous avez été à recevoir celle-ci ; mais 
ce n'est pas ma faute. Je vous trouve fort heureux dans votre malheur, 
de ne point aller à la guerre. Je serais fâchée que depuis longtemps 
vous n'eussiez obtenu d'autre grâce que celle d'y aller. C'est assez que 
le roi sache vos bonnes intentions. Quand il aura besoin de vous, 
il saura bien où vous prendre ; et comme il n'oublie rien , il n'aura 
peut-être pas oublié ce que vous valez. En attendant , jouissez du 
plaisir d'être présentement le seul homme de votre volée qui puisse 
se vanter d'avoir du pain. 

Je ne sais si je ne vous ai pas parlé de quelques-unes de vos let- 
tres au roi, mais je les admire toujours. J'ai vu au collège de Cler- 
iiigM un jeune gentilhomme » qui paraît fort digne d'être votre fils. 

1 VersduCid. 

2 Fils aîné de Bussy/mais du second lit. 

M\D. DE SÉVIGNÉ, 19 



218 LETTRES 

Je lui ai fait une petite visite , je l'enverrai quérir l'un de ces jours 
pour dîner avec moi. Je soupai l'autre jour avec Manicamp et avec 
sa sœur la maréchale d'Estrées. Elle me dit qu'elle irait voir notre 
Rabutin au collège. Nous parlâmes fort de vous elle et moi. Pour 
Manicamp et moi , nous ne finissions point, en quelque endroit que 
nous soyons ; mais d'un souvenir agréable , vous regrettant , ne 
trouvant rien qui vous vaille , chacun de nous redisant quelque 
morceau de votre esprit; enfin vous devez être fort content de nous. 
Adieu, mon cher cousin ; mille compliments , je vous prie , à ma- 
dame votre femme ; elle m'a écrit une très-honnête lettre, mais j'ai 
passé le temps de lui faire réponse. Me voilà dans l'impénitence 
finale ; j'ai tort , je ne saurais plus y revenir ; faites ma paix. Je ne 
sais si vous savez que les maréchaux d'Humières et de Bellefonds 
sont exilés pour ne vouloir pas obéir à M. de ïurenne , quand les 
armées seront jointes. 

98. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 27 avril 1672. 
Je m'en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous 
parlerai de ce pays-ci. if. de Pomponne a vu la première , et je lui 
ferai voir encore une grande partie de la seconde : il est parti ; ce 
fut en lui disant adieu que je lui montrai votre lettre, ne pouvant 
jamais mieux dire que ce que vous écrivez sur vos affaires : il vous 
trouve admirable ; je n'ose vous dire à quel style il compare le vô- 
tre, ni les louanges qu'il lui donne ; enfin il m'a fort priée de vous 
assurer de son estime, et des soins qu'il aura toujours de tout ce 
qui pourra vous le témoigner : il a été ravi de votre description de 
la Sainte-Baume , il le sera encore davantage de votre seconde let- 
tre. On ne peut pas mieux écrire sur cette affaire, ni plus nette- 
ment ; je suis très-assurée que votre lettre obtiendra tout ce que 
vous souhaitez ; vous en verrez la réponse ; je n'écrirai qu'un 
mot, car en vérité, ma bonne, vous n'avez pas besoin d'être secourue 
dans cette occasion ; je trouve toute la raison de votre côté ; je n'ai 
jamais su cette affaire par vous, ce fut M. de Pomponne qui me l'ap- 
prit comme on la lui avait apprise : mais il n'y a rien à répondre à 
ce que vous m'en écrivez, il aura le plaisir de le lire. L'évêque {de 
Marseille) témoigne en toute rencontre qu'il sera fort aise d e se 
raccommoder avec vous : il a trouvé ici toutes choses assez bien 
disposées pour lui faire souhaiter une réconciliation dont il se fait 



DE MADAME DE SEVIGNE. 2!» 

nonneur, comme d'un sentiment convenable à sa profession. On 
croit que nous aurons , entre ci et demain , un premier président 
de Provence. Te vous remercie de votre relation de la Sainte-Baume 
et de votre jolie bague ; je vois que le sang n'a pas bien bouilli à 
votre gré. Madame la Palatine a eu une fois la même curiosité que 
vous ; elle n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'ôterez pas l'envie 
de voir cette affreuse grotte ; plus on y a de peine , plus il faut y al- 
ler ; et , au bout du compte, je ne m'en soucie que faiblement : je 
ne cherche que vous en Provence ; quand je vous aurai, j'aurai tout 
ce que je souhaite. Ma tante est toujours très-mal ; laissez-nous le 
soin de partir, nous ne souhaitons autre chose; et même s'il y avait 
quelque espérance de langueur, nous prendrions notre parti; je 
lui dis mille tendresses de votre part, qu'elle reçoit très-bien. M. de 
la Trousse lui en a écrit d'excessives ; ce sont des amitiés de l'a- 
gonie, dont je ne fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne com- 
menceraient que là à m'aimer. Ma fille , il faut aimer pendant la 
vie, comme vous faites ; la rendre douce et agréable, ne point noyer 
d'amertume et combler de douleur ceux qui nous aiment; il est 
trop tard de changer quand on expire. Vous savez comme j'ai tou- 
jours ri des bons fonds ; je n'en connais que d'une sorte, et le vô- 
tre doit contenter les plus difficiles. Je vois les choses comme elles 
sont : croyez-moi, je ne suis point folle; et pour vous le montrer, 
c'est qu'on ne peut jamais être plus contente d'une personne que 
je le suis de vous. J'enverrai à madame de Coulanges ce qui lui 
appartient de votre lettre; elle sera mise en pièces : il m'en restera 
encore quelques centaines pour m'en consoler ; tout aimables qu'el- 
les sont, je souhaite extrêmement de n'en plus recevoir. Venons aux 
nouvelles. 

Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris ; 
on a fait ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours 
que je ne dis que des adieux. Je fus hier à l'Arsenal; je voulais 
dire adieu au grand maître % qui m'était venu chercher ; je ne le 
trouvai pas , mais je trouvai la Troche , qui pleurait son fils , et la 
comtesse 2 , qui pleurait son mari : elle avait un chapeau gris, qu'elle 
enfonçait, dans l'excès de ses déplaisirs; c'était une chose plai- 
sante ; je crois que jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille 

1 Le comte du Lucie, grand maître de l'artillerie. 

1 Renée-ÉIéonore de Bouille, première femme du comte du Lude , aimait 
beaucoup la chasse, et était toujours vêtue en homme 



220 LETTRES 

fête : j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. 
Enfin ils sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lude, 
et le mari pour la guerre : mais quelle guerre ! la plus cruelle , la 
plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler, depuis le passage de 
Charles VIII en Italie. On l'a dit au roi. L'Yssel est défendu, et bordé 
de deux cents pièces de canon, de soixante mille hommes de pied , 
de trois grosses villes , d'une large rivière qui est encore au-devant. 
Le comte de Guiche, qui sait le pays , nous montra l'autre jour 
cette carte chez madame de Verneuil; c'est une chose étonnante. 
M. le Prince est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l'au- 
tre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit qu'il savait 
fort bien faire de la monnaie. « Mon ami , lui dit-il , je te remer- 
« cie ; mais si tu sais une invention pour nous faire passer l' Yssel sans 
« être assommés, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point. » 
Il aura pour lieutenants généraux MM. les maréchaux d'Iïu- 
mières et de Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise de sa- 
voir. Les deux armées se joindront ; le roi commandera à Mon- 
sieur ; Monsieur, à M. le Prince; M. le Prince, à M. de Turenne; 
et M. de Turenne aux deux maréchaux, et même à l'armée du ma- 
réchal de Créqui. Le roi parla donc à M. de Bellefonds, et lui dit 
que son intention était qu'il obéît à M. de Turenne , sans consé- 
quence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa faute), ré- 
pondit qu'il ne serait pas digue de l'honneur que lui a fait Sa Majesté, 
s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi le pria 
fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant qu'il 
souhaitait cette preuve de son amitié ; qu'il y allait de sa disgrâce. 
Le maréchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâ- 
ces de Sa Majesté et sa fortune; mais qu'il s'y résolvait, plutôt que 
de perdre son estime ; qu'il ne pouvait obéir à M. de Turenne sans 
dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui dit : M. le maré- 
chal , il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde ré- 
vérence, et partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point , lui expé- 
dia tout aussitôt un ordre d'aller à Tours : il a été rayé de dessus 
l'état de la maison du roi : il a cinquante mille écus de dettes au 
delà de son bien ; il est abîmé , mais il est content ; et l'on ne doute 
pas qu'il n'aille à la Trappe. Il a offert au roi son équipage, qui 
était fait aux dépens de Sa Majesté, pour en faire ce qu'il lui plai- 
rait : on a pris cela comme s'il eût voulu braver le roi; jamais rien 
ne fut si innocent : tous ses parents, les Villars , et tout ce qui est 



DE MADAME DE SEVIGNE. 221 

attaché à lui, est inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame 
de Villars et au pauvre maréchal. Cependant le maréchal d'Humiè- 
res, soutenu par M. de Louvois, n'avait point paru, et attendait 
que le maréchal de Créqui eût répondu : ce dernier est venu de 
son armée en poste répondre lui-même; il arriva avant-hier; il 
eut une conversation d'une heure avec le roi. Le maréchal de Gra- 
mont, qui fut appelé, soutint le droit des maréchaux de France, 
et fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette di- 
gnité, ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au 
danger d'être mal avec lui ; ou celui {M. de Turenné) qui était 
honteux d'en porter le titre, qui l'avait effacé de tous les lieux où 
il pouvait être, qui tenait le nom de maréchal pour une injure, 
et qui voulait commander en qualité de prince. Enfin la conclusion 
fut que le maréchal de Créqui est allé à la campagne, dans sa 
maison, planter des choux, aussi bien que le maréchal d'Humiè- 
res. Voilà de quoi on parle uniquement : les uns disent qu'ils ont 
bien fait, d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse {de Fiesque) 
s'égosille , le comte de Guiche prend son fausset ; il les faut séparer, 
c'est une comédie. Ce qui est vrai, c'est que voilà trois hommes 
d'une grande importance pour la guerre, et qu'on aura bien de la 
peine à remplacer. M. le Prince les regrette fort, pour l'intérêt du 
roi. M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à obéir 
à If. de Turenne , ayant commandé des armées en chef. Enfin la 
France , qui est pleine de grands capitaines , n'en trouvera pas as- 
sez, parla circonstance de ce malheureux contre-temps. 

M. d'Aligre a les sceaux ; il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt ; 
c'est un pape. 

Je viens de faire un tour de ville : j'ai été chez M. de la Roche- 
foucauld. Il est acccablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses 
enfants : au travers de cela , il m'a priée de vous dire mille ten- 
dresses de sa part : nous avons fort causé. Tout le monde pleure 
son fils , son frère, son mari, son amant : il faudrait être bien mi- 
sérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de la France 
tout entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire 
adieu : ils nous ont appris que le roi , afin d'éviter les larmes , est 
parti ce matin à dix heures , sans que personne l'ait su , au lieu de 
partir demain, comme tout le monde le croyait. Il est parti lui 
douzième : tout le reste courra après. Au lieu d'aller à Villers-Cot- 
terets, il est allé à Nanteuil, où l'on croit que d'autres, qui ont 

19. 



222 - LETTRES 

disparu aussi , se trouveront * : il ira demain à Soissons , et tout 
de suite, comme il l'avait résolu : si vous ue trouvez cela galant , 
vous n'avez qu'à le dire. La tristesse où tout le monde se trouve est 
une chose qu'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La reine 
est demeurée régente : toutes les compagnies souveraines l'ont été 
saluer. Voici une étrange guerre , qui commence bien tristement. 

99. — DE M me DE SÉVTGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, mercredi 4 mai I67'2. 

Je ne puis vous dire combien je vous plains , ma fille , combien 
je vous loue, combien je vous admire : voilà mon discours divisé 
en trois points. Je vous plains d'être sujette à des humeurs noires 
qui vous font assurément beaucoup de md\\jevous loue d'en être 
la maîtresse quand il le faut , et principalement pour M. de Grignan, 
qui en serait pénétré ; c'est une marque de l'amitié et de la com- 
plaisance que vous avez pour lui; et je vous admire de vous contrain- 
dre pour paraître ce que vous n'êtes pas : voilà qui est héroïque, 
et le fruit de votre philosophie ; vous avez en vous de quoi l'exer- 
cer. Tsous trouvions l'autre jour qu'il n'y avait de véritable mal 
dans la vie que les grandes douleurs; tout le reste est dans l'ima- 
gination , et dépend de la manière dont on conçoit les choses : 
tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps, 
ou dans la modération, ou dans la force de l'esprit; les réflexions, 
la dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir. Quant aux 
douleurs, elles tiennent l'âme et le corps; la vue de Dieu les fait 
souffrir avec patience ; elle fait qu'on en profite , mais elle ne les di- 
minue point. 

Voilà un discours qui aurait tout l'air d'avoir été rapporté tout 
entier du faubourg Saint-Germain* ; cependant il est de chez ma 
pauvre tante , où j'étais l'aigle de la conversation : elle nous en 
donnait le sujet par ses extrêmes souffrances , qu'elle ne veut pas 
qu'on mette en comparaison avec nul autre mal de la vie. M de 
la Rochefoucauld est bien de cet avis; il est toujours accablé de 
gouttes : il a perdu sa vraie mère 3 , dont il est véritablement af- 
fligé ; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait ado- 
rer. C'était une femme d'un extrême mérite ; et enfin, dit-il , c'était 

1 II parait qu'il s'agit ici de madame deMontespan. 

2 (''est-à-dire de chez madame de. la Fayette. 

3 Cabrielle du Plesbis de Liancourt. 



DE MADAME DE SEV1GNE. 223 

la seule qui n'a jamais cessé de m' aimer. Ne manquez pas de lui 
écrire , et M. de Grignan aussi. Le cœur de M. de la Rochefou- 
cauld pour sa famille est une chose incomparable ; il prétend que 
c'est une des chaînes qui nous attachent l'un à l'autre. Nous avons 
hien découvert et rapporté et rajusté des choses de sa folle de 
mère « , qui nous font bien entendre ce que vous nous disiez quel- 
quefois , que ce n'était point ce qu'on pensait , que c'était autre 
chose : vraiment oui , c'était autre chose , ou , pour mieux dire , 
c'était tout ensemble ; l'un était sans préjudice de l'autre ; elle ma- 
riait le luth avec la voix , et le spirituel avec les grossièretés. Ma 
fille , uous avons trouvé une bonne veine , et qui nous explique 
bien une querelle que vous eûtes une fois dans la grande chambre 
de madame de la Fayette : je vous dirai le reste en Provence. 

Ma tante est dans un état qui tirera dans une grande longueur. 
Votre voyage est parfaitement bien placé; peut être que le nôtre 
s'y rapportera. Nous mourons d'envie de passer la Pentecôte eu 
chemin, ou à Moulins, ou à Lyon; l'abbé le souhaite comme moi. 
Il n'y a pas un homme de qualité (d'épée s'entend) à Paris. Je fus 
dimanche à la messe aux Minimes ; je dis à mademoiselle de la 
Trousse : Nous allons trouver nos pauvres Minimes bien déserts , 
il n'y doit avoir que le marquis d'Alluye 2 . Nous entrons dans 
l'église : le premier homme et l'unique que je trouve, c'est le mar- 
quis d'Alluye ; mon enfant , cette sottise me fit rire aux larmes : 
enfin il est demeuré, et s'en va à son gouvernement sur le bord de 
la mer ; il faut garder les côtes , comme vous savez. 

Vous voilà donc partie, ma fille ; j ? espère bien que vous m'é- 
crirez de partout ; je vous écris toujours. J'ai si bien fait que j'ai 
retrouvé un petit ami à la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai 
été ces jours-ci fort occupée à parer ma petite maison. Saint- Aubin 
y a fait des merveilles ; j'y coucherai demain ; je vous jure que je 
ne l'aime que parce qu'elle est faite pour vous ; vous serez très- 
bien logée dans mon appartement , et moi très-bien aussi. Je vous 
conterai comme tout cela est tourné joliment. J'ai des inquiétudes 
extrêmes de votre pauvre frère : on croit cette guerre si terrible, 
qu'on ne peut assez craindre pour ceux que l'on aime; et puis, tout 
d'un coup , j'espère que ce ne sera point tout ce que l'on pense , 

1 Madame de Marans, qui appelait le duc de la Rochefoucauld moujik. 
7 Paul d'Escoubleau , marquis d'Alluye et de Sourdis , gouverneur de l'Or- 
léanais. 



224 LETTRES 

parce que je n'ai jamais vu arriver les choses comme on les imagine. 

Mandez-moi , je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse d'Har- 
court * et vous ; Brancas est désespéré de penser que vous n'aimez 
point sa fille : M. d'Uzès a promis de remettre la paix partout; je 
serai bien aise de savoir de vous ce qui vous a mise en froideur. 

Vous me dites que la beauté de votre fils diminue , et que son mé- 
rite augmente ; j'ai regret à sa beauté , et je me réjouis qu'il aime le 
vin; voilà un petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort 
bel effet , avec la sagesse des Grignans. Votre fille est tout le con- 
traire : sa beauté augmente , et son mérite diminue. Je vous assure 
qu'elle est fort jolie , et qu'elle est opiniâtre comme un petit démon , 
elle a ses petites volontés et ses petits desseins ; elle me divertit 
extrêmement : son teint est admirable, ses yeux sont bleus, ses 
cheveux noirs , son nez ni beau ni laid ; son menton , ses joues , son 
tour de visage, très-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche , elle s'ac- 
commodera ; le son de sa voix est joli ; madame de Coulanges trou- 
vait qu'il pouvait fort bien passer par sa bouche. 

Je pense, ma fille, qu'à la fin je serai de votre avis : je trouve 
des chagrins dans la vie qui sont insupportables ; et , malgré le beau 
raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres 
maux qui , pour être moindres que les douleurs , se font également 
redouter. Je suis si souvent traversée dans ce que je souhaite le plus, 
qu'en vérité la vie me paraît fort désobligeante. 

100. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNÀN. 
A Paris, vendredi 6 mai 1672. 
Ma fille , il faut que je vous conte ; c'est une radoterie que je ne 
puis éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier {Séguier) à 
l'Oratoire : ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les 
orateurs qui en ont fait la dépense, en un mot, les quatre arts 
libéraux. C'était la plus belle décoration qu'on puisse imaginer : 
le Brun avait fait le dessin ; le mausolée touchait à la voûte, orné 
de mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu'on 
voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient chargés des marques 
de sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec la vie : l'un 
portait son mortier, l'autre sa couronne de duc , l'autre son ordre, 
l'autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et 

1 Françoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, prince 
d'Harcourt. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 225 

désolés d'avoir perdu leur protecteur : la Peinture , la Musique, 
l'Éloquence et la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première 
représentation : la Force, la Justice, la Tempérance, et la Religion. 
Quatre Anges ou quatre Génies recevaient au-dessus cette belle 
âme. Le mausolée était encore orné de plusieurs Anges qui soute- 
naient une chapelle ardente , laquelle tenait à la voûte. Jamais il 
ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé ; c'est le 
chef-d'œuvre de le Brun. Toute l'église était parée de tableaux , de 
devises et d'emblèmes qui avaient rapport aux armes ou à la vie 
du chancelier : plusieurs actions principales y étaient peintes. Ma- 
dame de Verneuil x voulait acheter toute cette décoration un prix 
excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d'en parer une galerie, et 
de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur magnifi- 
cence à l'éternité. L'assemblée était belle et grande, mais sans con- 
fusion ; j'étais auprès de M. de Tulle 2 , de M. Colbert, et de M. de 
Mon mouth 3 , beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par pa- 
renthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père 
de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle 
( Mascaron) de le faire descendre, et de monter à sa place ; et que 
rien ne pouvait soutenir la beauté du spectacle et la perfection de 
la musique, que la force de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme 
a commencé en tremblant, tout le monde tremblait aussi : il a dé- 
buté par un accent provençal; il est de Marseille, il s'appelle Léné ; 
mais, en sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lu- 
mineux, il a si bien établi son discours, il a donné au défunt des 
louanges si mesurées , il a passé par tous les endroits délicats 
avec tant d'adresse , il a si bien mis dans tout son jour tout ce 
qui pouvait être admiré, il a fait des traits d'éloquence et des 
coups de maître si à propos et de si bonne grâce , que tout le 
monde , je dis tout le monde sans exception , s'en est écrié , et 
chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est 
un homme de vingt-huit ans , intime ami de M. de Tulle , qui 
l'emmène avec lui dans son diocèse : nous le voulons nommer le 
chevalier Mascaron ; mais je crois qu'il surpassera son aîné. Pour 
la musique , c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste 

1 Fille du chancelier S éguier. 

a Jules Mascaron. 

3 Fils naturel de Charles II , roi d'Angleterre, et le même qui fut décapité 



2f>{? LETTRES 

{Lully) avait fait un dernier effort de toute la musique du roi ; ce 
beau Miserere y était encore augmenté; il y eut un Libéra où tous 
les yeux étaient pleins de larmes ; je ne crois point qu'il y ait une 
autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats ; j'ai dit 
a Guitaut : Cherchons un peu notre ami Marseille, nous ne l'avons 
point vu ; je lui ai dit tout bas : Si c'était l'oraison funèbre de 
quelqu'un qui fût vivant, il n'y manquerait pas r . Cette folie a fait 
rire Guitaut, sans aucun respect pour la pompe funèbre. Ma chère 
enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci? Je pense que je suis 
folle : à quoi peut servir une si grande narration ? Vraiment , j'ai 
bien satisfait le désir que j'avais de conter. 

Le roi est à Charleroi , et y fera un assez long séjour. Il n'y a 
point encore de fourrages , les équipages portent la famine avec 
eux : on est assez embarrassé dès le premier pas de cette campa- 
gne. Guitaut m'a montré votre lettre , et à l'abbé , Envoyez-moi 
ma mère. Ma fille , que vous êtes aimable! et que vous justifiez 
agréablement l'excessive tendresse qu'on voit que j'ai pour vous ! 
Hélas! je ne songe qu'à partir, laissez-m'en le soin; je conduis 
des yeux toutes choses ; et si ma tante prenait le chemin de lan- 
guir, en vérité je partirais. Vous seule au monde me pouvez faire 
résoudre à la quitter dans un si pitoyable état ; nous verrons : je 
vis au jour la journée , et n'ai pas encore le courage de rien déci- 
der; un jour je pars , le lendemain je n'ose; enfin vous dites vrai , 
il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous me priez de 
ne point songer à vous en changeant de maison; et moi , je vous 
prie de croire que je ne songe qu'à vous , et que vous m'êtes si ex- 
trêmement chère , que vous faites toute l'occupation de mon cœur. 
J'irai coucher demain dans ce joli appartement où vous serez pla- 
cée sans me déplacer. Demandez au marquis d'Oppède, il l'a vu; 
il dit qu'il s'en va vous trouver. Hélas! qu'il est heureux! Adieu, 
ma belle petite; vous êtes au bout du monde, vous voyagez; je 
crains votre humeur hasardeuse : je ne me fie ni à vous , ni à M. 
de Grignan. Il est vrai que c'est une chose étrange , comme vous 
dites , de se trouver à Aix après avoir fait cent lieues, et au Saint- 
Pilon 2 après avoir grimpé si haut. Il y a quelquefois dans vos let- 

1 Cpci rappelle la naïveté de M. de Puymaurin sur Racine, qui, par son 
testament, voulut qu'on l'enterrât à- Port-Royal : « Il n'aurait jamais fait 
« cela de son vivant , a dit-il. 

a Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie au dessus du 
rocher de la Sainte-Baume. 



DE MADAME DE SEV1GNE. 227 

très des endroits qui sont très-plaisants , mais il vous échappe des 
périodes comme dans Tacite ; j'ai trouvé cette comparaison , il n'y 
a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise à la joue droite , 
au-dessous de sa touffe ébouriffée l . 

101. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi 20 mai 1672. 
Je comprends fort bien , ma fille , et l'agrément , et la magnifi- 
cence , et la dépense de votre voyage ; je l'avais dit à notre abbé 
comme une chose pesante pour vous : mais ce sont des nécessités. Il 
faut cependant examiner si l'on veut bien courir le hasard de l'a- 
bîme où conduit la grande dépense; nous en parlerons. Il n'importe 
guère d'avoir du repos pour soi-même : quand on entre véritable- 
ment dans les intérêts des personnes qui nous sont chères , et 
qu'on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est 
le moyen de n'avoir guère de plaisirs dans la vie , et il faut être 
bien enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose 
de la santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à gar- 
der ceux qui n'en ont point. La fièvre a repris traîtreusement à 
madame de la Fayette ; ma tante est bien plus mal que jamais; 
elle s'en va tous les jours : que fais-je? je sors de chez ma tante , 
et je vais chez cette pauvre Fayette ; et puis je sors de chez la 
Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry , ni les promenades, 
ni ma jolie maison, tout cela ne m'est de rien : il faut pourtant que 
je coure à Livry un moment, car je n'en puis plus. Voilà comme 
la Providence partage les chagrins et les maux : après tout , les 
miens ne sont rien en comparaison de l'état où est ma pauvre tante. 
Ah! noble indifférence , où êtes-vous? Il ne faut que vous pour 
être heureuse, et sans vous tout est inutile : mais puisqu'il faut 
souffrir de quelque façon que ce soit , il vaut encore mieux souf- 
frir par là que par les autres endroits. J'ai vu madame de Martel 
chez elle , et je lui ai dit tout ce que vous pouvez penser; son mari 
lui a écrit des ravissements de votre beauté ; il est comblé de vos 
politesses, il vous loue et vous admire. Sa femme m'était venue 
chercher pour me montrer cette lettre ; je la trouvai enfin , et je 
vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes 
sur la mer, et vos festins dans le Royal- Louis , ce vaisseau d'une 

1 Allusion à des bouls-rimés que madame de Grignan avait faits à Livry. 



228 LETTRES 

si grande réputation. Le véritable Louis est en chemin avec toute 
son armée ; les lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on 
ne sait point où l'on va. Il n'est plus question de Maestricht ; on 
dit qu'on va prendre trois places , l'une sur le Rhin, l'autre sur 
l'Yssel , et la troisième tout auprès ; je vous manderai leurs noms 
quand je les saurai. Rien n'est plus confus que toutes les nouvel- 
les de l'armée : ce n'est pas faire sa cour que d'en mander , ni de 
se mêler de deviner et de raisonner. Les lettres sont plaisantes à 
voir : vous jugez bien que je passe ma vie avec des gens qui ont 
des fils assez bien instruits ; mais il est vrai que le secret est grand 
sur les intentions de Sa Majesté. L'autre jour, un homme de bonne 
maison 1 écrivait à un de ses amis : Je vous prie de me mander où 
nous allons, et si nous passerons VYssel, ou si nous assiégerons 
Maestricht. Vous pouvez juger par là des lumières que nous 
avons ici : je vous assure que le cœur est en presse. Vous êtes 
heureuse d'avoir votre cher mari en sûreté , qui n'a d'autre fatigue 
que de voir toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis 
de lui : le pauvre homme 2 ! Il avait raison de monter quelquefois 
à cheval pour l'éviter : le moyen de le regarder si longtemps ! Hé- 
las ! il me souvient qu'une fois , en revenant de Bretagne , vous 
étiez vis-à-vis de moi : quel plaisir ne sentais-je point de voir tou- 
jours cet aimable visage! Il est vrai que c'était dans un carrosse; 
il faut donc qu'il y ait quelque malédiction sur la litière. 

Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite en- 
fant : elle dit que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes : 
je ne voudrais pas mettre en péril sa petite personne; je l'aime 
tout à fait ; je lui ai fait couper les cheveux ; elle esl coiffée hur- 
luberbu y cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge, 
tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites choses , elle 
parle, elle caresse , elle bat , elle fait le signe de la croix , elle de- 
mande pardon , elle fait la révérence , elle baise la main , elle 
hausse les épaules, elle danse, elle ffatte, elle prend le menton; 
enfin elle est jolie de tout point; je m'y amuse des heures entiè- 
res; je ne veux point que cela meure. Je vous disais l'autre jour : 
je ne sais point comme l'on fait pour ne point aimer sa fille. 

1 M. le Duc. 

2 Allusion à la pièce du Tartufe. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 229 

102. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, lundi 23 mai 1672. 

Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l'arrivée du 
courrier, de sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres : 
elles sont par la ville; je les attends à tous les moments, et j'es- 
père les avoir avant que de faire mon paquet. Ce retardement me 
déplaît beaucoup; mon petit nouvel ami m'en demande excuse, 
mais je ne lui pardonne pas. En attendant , ma fille, je m'en vais 
causer avec vous. J'ai vu ce matin M. de Marignanes ' ; je l'ai pris 
pour M. de Maillanes ; je me suis embarrassée; enfin , pour avoir 
plus tôt fait, je l'ai prié de me démêler ces deux noms. Il l'a fait 
en galant homme; il a compris qu'il est très-possible que je me con- 
fonde; il m'a remise: il est très-content de moi, et moi très-contente 
de lui. Il a vu votre fille ; il dit que son frère est beau comme un 
ange, et vous comme deux. Il admire votre esprit, votre personne; 
il adore M. de Grignan. 

Je dînai hier chez la Troche avec l'abbé Arnauld et madame 
de Valentiné : après-dîné nous eûmes le Camus , son fils , et Itier : 
cela fit une petite symphonie très-parfaite. Ensuite arrive made- 
moiselle de Grignan avec son écuyer, c'était Beaulleu; sa gouver- 
nante, c'était Hélène; sa femme de chambre, c'était Marie; son 
petit laquais, c'était Jaco, fils de sa nourrice ; et la nourrice avec 
ses habits des dimanches : c'est la plus aimable femme de village que 
j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup : on les envoya dans le 
jardin, on les regarda fort : j'aime trop tout ce petit ménage-là. Ma- 
dame du Pui-du-Fou m'a brouillé la tête, en ne voulant pas que je 
mène ma petite enfant; car, après tout, les enfants de la nourrice ne 
me plaisent point auprès d'elle, et je connais dans son visage que ja- 
mais elle ne passera l'été ici, sans en mourir d'ennui. Mais, ma fille, 
il est question de partir: un jour nous disons, l'abbé et moi : Allons- 
nous-en; ma tante ira jusqu'à l'automne : voilà qui est résolu. 
Le jour d'après , nous la trouvons si extrêmement bas , que nous 
nous disons : Il ne faut pas songer à partir, ce serait une bar- 
barie : la lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour 
à l'autre , avec le désespoir dans le cœur : vous comprenez bien 
cet état, il est cruel. Ce qui me ferait souhaiter d'être en Provence, 
ce serait afin d'être sincèrement affligée de la perte d'une personne 

' Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignanes-. 



230 LETTRES 

qui m'a toujours été si chère; et je sens que si je suis ici , la liberté 
qu'elle me donnera m'ôtera une partie de ma tendresse et de mon 
bon naturel. N'admirez-vous point la bizarre disposition des cho- 
ses de ce monde , et de quelle manière elles viennent croiser notre 
chemin ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, de quelque manière 
que ce puisse être , nous irons cet été à Grignan. Laissez-nous dé- 
mêler toute cette trjste aventure , et soyez assurée que l'abbé et 
moi nous sommes plus près d'offenser la bienséance en partant 
trop tôt, que 1 amitié que nous avons pour vous, en demeurant sans 
nécessité. Voilà un billet de l'abbé Arnauld , qui vous apprendra 
les nouvelles. Son frère x , en partant, le pria de me faire part 
de celles qu'il lui manderait : la première page est un ravaudage de 
rien pour choisir un jour, afin de dîner chez M. d'Harouïs : on 
fait du mieux qu'on peut à cet abbé Arnauld ; il n'est pas souvent à 
Paris 2 , et l'on est aise d'obliger les gens de ce nom-là. Il me pria 
l'autre jour de lui montrer un morceau de votre style : son frère 
lui en a dit du bien. En le lui montrant , je fus surprise moi-même 
de la justesse de vos périodes : elles sont quelquefois harmonieuses; 
votre style est devenu comme on le peut souhaiter, il est fait et 
parfait ; vous n'avez qu'à continuer, et vous bien garder de vouloir 
le rendre meilleur. 

Voilà dix heures , il faut faire mon paquet : je n'ai point reçu 
votre lettre : j'ai passé à la poste , mon petit homme m'a fait beau- 
coup d'excuses ; mais je n'en suis pas plus riche ; ma lettre est entre 
les mains des facteurs, c'est-à-dire la mer à boire. Je la recevrai 
demain, et n'y ferai réponse que vendredi. Adieu, ma chère en- 
fant ; vous dirai-je que je vous aime ? il me semblé que c'est une 
chose inutile, vous le croyez assurément. Croyez-le donc, ma chère 
enfant, et ne craignez point d'aller trop avant. Si je n'avais point 
le cœur triste , je vous porterais dejolies chansons : M. de Grignan 
les chanterait comme un ange. Je l'embrasse très-tendrement, et 
vous encore plus de mille fois. 

103. — DE M me DE SEVIGNÉ A M" DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 17 juin 1672, à H heures du soir. 

Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelledont je ne vous 

dirai point le détail, parce que je ne le sais pas : mais je sais qu'au 

1 M. de Pomponne. 

2 11 demearait à Angers, auprès de son oncle Henri Arnauld, évoque 
d'Angers. 



DE MA.DAME DE SEVIGNE. 231 

passage del'Yssel 1 , sous les ordres de M. le Prince , M. de Longue- 
ville a été tué ; cette nouvelle accable. J'étais chez madame de la 
Fayette quand on vint l'apprendre à M. de la Rochefoucauld , 
avec la blessure de M. de Marsillac et la mort du chevalier de Mar- 
sillac : cette grêle est tombée sur lui en ma présence. Il a été très- 
vivement affligé , ses larmes ont coulé du fond du cœur, et sa 
fermeté l'a empêché d'éclater. Après ces nouvelles , je ne me suis 
pas donné la patience de rien demander ; j'ai couru chez M. de 
Pomponne, qui m'a fait souvenir que mon fils est dans l'armée du 
roi, laquelle n'a eu nulle part à dette expédition; elle était réservée 
à M. le Prince : on dit qu'il est blessé ; on dit qu'il a passé la ri- 
vière dans un petit bateau ; on dit que Nogent a été noyé ; on dit 
que Guitry est tué ; on dit que M. de Roquelaure et M. de la Feuil- 
lade sont blessés , qu'il y en a une infinité qui ont péri en cette 
rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle , je vous 
la manderai. Voilà Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient 
de l'hôtel de Condé; il me dit que M. le Prince a été blessé à la 
main. M. de Longueville avait forcé la barrière, où il s'était pré- 
senté le premier; il a été aussi le premier tué sur-le-champ; tout 
le reste est assez pareil : M. de Guitry noyé , et M. de Nogent aussi 2 ; 
M. de Marsillac blessé, comme j'ai dit, et une grande quantité 
d'autres qu'on ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est passé. M. le 
Prince l'a passé trois ou quatre fois en bateau, tout paisiblement» 
donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur di- 
vine qu'on lui connaît. On assure qu'après cette première difficulté 
on ne trouve plus d'ennemis : ils sont retirés dans leurs places. 
La blessure de M. de Marsillac est un coup de mousquet dans 
l'épaule, et un autre dans la mâchoire, sans casser l'os. Adieu, 
ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors de sa place, quoique 
mon fils soit dans l'armée du roi ; mais il y aura tant d'autres oc- 
casions , que cela fait trembler et mourir. 

104. — DE M me DE SEVIGNE A M me DE GBIGNAN* 

A Paris, 20 juin 1672. 
Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, 
ma chère enfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache 

1 C'est-à-dire au passage du Rhin : l'Yssel fut abandonné. 

2 Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de"Chaumont de (iuitry , 
grand maitre de la garde-robe. 



232 LETTRES 

que vous en êtes quitte , Dieu merci ! je ne puis tourner les yeux 
sur le passé, sans une horreur qui me trouble. Hélas! que j'étais 
mal instruite d'une santé qui m'est si chère ! Qui m'eût dit en ce 
temps-là , Votre fille est plus en danger que si elle était à l'armée, 
j'étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve cette 
tristesse avec tant d'autres qui sont présentement dans mon cœur ! 
Le péril extrême où se trouve mon fils ; la guerre qui s'échauffe 
tous les jours ; les courriers qui n'apportent plus que la mort de 
quelqu'un de nos amis ou de nos connaissances , et qui peuvent 
apporter pis ; la crainte que l'on a* des mauvaises nouvelles , et la 
curiosité qu'on a de les apprendre ; la désolation de ceux qui sont 
outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie ; l'in- 
concevable état de ma tante , et l'envie que j'ai de vous voir, tout 
cela me déchire , me tue , et me fait mener une vie si contraire à 
mon humeur et à mon tempérament , qu'en vérité il faut que j'aie 
une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris 
comme il est; tout le monde pleure, ou craint de pleurer : l'esprit 
tourne à la pauvre madame de Nogent ; madame de Longueville 
fait fendre le cœur, à ce qu'on dit : je ne l'ai point vue , mais voici 
ce que je sais. 

Mademoiselle de Vertus ■ était retournée depuis deux jours à 
Port-Royal, où elle est presque toujours : on est allé la quérir avec 
M. Arnauld, pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus 
n'avait qu'à se montrer; ce retour si précipité marquait bien quel- 
que chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : Ah! mademoi- 
selle , comment se porte monsieur mon frère ? ( le grand Condé ). 
Sa pensée n'osa aller plus loin — Madame , il se porte bien de sa 
blessure. — Il y a eu un combat! Et mon fils ? — On ne lui répon- 
dit rien. — Ah ! mademoiselle , mon fils , mon cher enfant , ré- 
pondez-moi , est-il mort ? _ Madame , je n'ai point de paroles pour 
vous répondre. — Ah! mon cher fils! est-il mort sur-le-champ? 
n'a-t-il nas eu un seul moment? Ah, mon Dieu ! quel sacrifice ! Et là- 
dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus vive douleur 
peut faire , et par des convulsions, et par des évanouissements, 
et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des 
larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes ten- 
dres et pitoyables , elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens , 

1 Catherine-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de Montbazon. Elle 
était une des saintes de Port-Royal. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 233 

elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun 
repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement altérée : pour 
moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse 
vivre après une telle perte. 

Il y a un homme » dans le monde qui n'est guère moins touché ; 
j'ai dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces 
premiers moments , et qu'il n'y eût eu personne avec eux , tous 
les autres sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes, 
que l'on aurait redoublés de bon cœur : c'est une vision. 

Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse mar- 
quise d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtresses ne 
s'en contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son 
écuyer, qui arriva hier, ne paraît pas un homme raisonnable : 
cette mort efface les autres. Un courrier d'hier au soir apporta la 
mortdu comte duPlessis 2 , qui faisait faire un pont ; un coup de ca- 
nonl'aemporté. M. de Turenne assiège Arnheim : on parle aussi du 
fort de Skenk. Ah! que ces beaux commencements seront suivis 
d'une fin tragique pour bien des gens ! Dieu conserve mon pauvre 
fils ! Il n'a point été de ce passage ; s'il y avait quelque chose de 
bon à un tel métier, ce serait d'être attaché à une charge. Mais la 
campagne n'est point finie. 

Voilà des relations , il n'y en a point de meilleure : vous verrez 
dans toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle 
des autres , et que M. le Prince a été père uniquement dans cette 
occasion , et point du tout général d'armée. Je disais hier, et l'on 
m'approuva , que , si la guerre contiuue , M. le Duc 3 sera cause de 
la mort de M. le Prince ; son amour pour lui passe toutes ses autres 
passions. La Marans est abîmée ; elle dit qu'elle voit bien qu'on lui 
cache les nouvelles, et qu'avec M. de Longueville, M. le Prince et M. 
le Duc sont morts aussi ; et qu'on le lui dise , et qu'au nom de Dieu 
on ne l'épargne point ; qu'aussi bien elle est dans un état qu'il est 
inutile de ménager. Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah ! si elle sa- 
vait combien peu on songe à lui cacher quelque chose , et combien 
chacun est occupé de ses douleurs et de ses craintes , elle ne croi- 
rait pas qu'on eût tant d'application à la tromper. 

Les nouvelles que je vous mande sont d'original ; c'est de Gour- 

1 M. de la Rochefoucauld. 

2 Alexandre de Choiseul, comte du Pîessis, lils de Césor, duc de ChoiscuJ, 
maréchal de France. v 

3 Henri-Jules de Bourbon, lils de M. le Prince. 



234 LETTRES ' 

ville , qui était avec madame de Longueville quand elle a reçu ses 
lettres ; tous les courriers viennent droit à lui. M. de Longueville 
avait fait son testament avant que de partir; il laisse une grande 
partie de son bien à un fils qu'il a , et qui , à mon avis , paraîtra 
sous le nom de chevalier d'Orléans 1 , sans rien coûter à ses parents, 
quoiqu'ils ne soient point gueux. Savez-vous où l'on mit le corps 
de M. de Longueville ? Dans le même bateau où il avait passé tout 
vivant , il y avait deux heures. M. le Prince , qui était blessé , le fit 
mettre auprès de lui, couvert d'un manteau , en repassant le Rhin 
avec plusieurs autres blessés, pour se faire panser dans une ville 
en deçà de ce fleuve ; de sorte que ce retour fut la plus triste chose 
du monde. On dit que le chevalier de Montchevreuil , qui était at- 
taché à M. de Longueville ne veut point qu'on le panse d'une 
blessure qu'il a reçue auprès de lui a . 

Mon fils m'a écrit; il est sensiblement touché de la perte de M. 
de Longueville. Il n'était point à cette première expédition, mais 
il sera d'une autre: peut-on trouver quelque sûreté dans un tel 
métier? Je vous conseille d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur 
la mort de son chevalier et sur la blessure de M. de Marsillac. 
J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure ; il est 
au premier rang de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mé- 
rite, de tendresse et de raison : je compte pour rien son esprit et 
son agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui à vous dire com- 
bien je vous aime. 

Du même jour, à dix heures du soir. 

Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet , et en revenant de la 
ville je trouve la paix faite , selon une lettre qu'on m'a envoyée. l\ 
est aisé de croire que toute la Hollande est en alarme et- soumise: 
le bonheur du roi est au-dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On 
va commencer à respirer ; mais quel redoublement de douleur à 
madame de Longueville, et à ceux qui ont perdu leurs chers en- 
fants! J'ai vu le maréchal du Plessis; il est très-affligé , mais en 
grand capitaine. La maréchale 3 pleure amèrement, et la comtesse 4 
est fâchée de n'être point duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma 

1 II parut sous le nom de chevalier de Longueville , et fut tué pendant le 
siège de Philisbourg, en 1688, par un soldat qui tirait une bécassine. 

2 Philippe de Mornay , chevalier de Malte; il mourut de cette blessure. 

3 Colombe le Charron. 

1 Marie-Louise !e Loup de Belteftave, remariée au marquisde Clérembault. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 235 

fille, sans l'emportement de M. de Longueville , songez que nous 
aurions la Hollande , sans qu'il nous en eut rien coûté. 

105. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi 24 juin 1G72. 
Je suis présentement dans la chambre de ma tante : si vous 
pouviez la voir en l'état qu'elle est , vous ne douteriez pas que je 
ne partisse demain matin. Elle a reçu aujourd'hui le viatique pour 
la dernière fois; mais comme son mal est d'être entièrement con- 
sumée , cette dernière goutte d'huile ne se trouve pas sitôt. Elle 
est debout, c'est-à-dire dans sa chaise , avec sa robe de chambre , 
sa cornette, une - coiffe noire par-dessus, et ses gants : nulle senteur, 
nulle malpropreté dans sa chambre ; mais son visage est plus 
changé que si elle était morte depuis huit jours ; les os lui percent 
la peau ; elle est entièrement étique et desséchée ; elle n'avale qu'a- 
vec des difficultés extrêmes ; elle a perdu la parole. M. Vesou lui 
a signifié son arrêt; elle ne prend plus de remèdes; la nature ne 
retient plus rien ; elle n'est quasi plus enflée, parce que l'hydropisie 
a causé le dessèchement ; elle n'a plus de douleurs , parce qu'il n'y 
a plus rien à consumer; elle est fort assoupie, mais elle respire 
encore , et voilà à quoi elletient : elle a eu des froids et des faiblesses 
qui nous ont fait croire qu'elle était passée ; on a voulu une fois lui 
donner l'extrême-onction. Je ne quitte plus ce quartier, de peur 
d'accident. Je vous assure que , quelque chose que je voie au delà , 
cette dernière scène me coûtera bien des larmes; c'est un spectacle 
difficile à soutenir, quand on est tendre comme moi. Voilà, ma 
fille , où nous en sommes. Il y a trois semaines qu'elle nous donna 
congé à tous, parce qu'elle avait encore un reste de cérémonie; 
mais présentement que le masque est ôté , elle nous a fait entendre, 
à l'abbé et à moi , en nous tendant la main , qu'elle recevait une 
extrême consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers mo- 
ments : cela nous creva le cœur, et nous fit voir qu'on joue long- 
temps la comédie , et qu'à la mort on dit la vérité. Je ne vous dis 
plus, ma fille , le jour de mon départ. 

Comment pourrais-je vous le dire? 
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort '. 

Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander 
1 Peosée d'un madrigal de Montreuil. 



236 LETTRES 

de ne pas partir , il est très-certain que nous partirons. Laissez- 
nous donc faire , vous savez comme je hais les remords : ce m'eût 
été un dragon perpétuel que de n'avoir pas rendu les derniers de- 
voirs à ma pauvre tante. Je n'oublie rien de ce que je crois lui devoir 
dans cette triste occasion. 

Jen'ai point vu madame de Longueville ; on ne la voit point ; elle 
est malade : il y a eu des personnes distinguées , mais je n'en ai 
pas été, et n'ai point de titre pour cela. Il ne paraît pas que la 
paix soit si proche que je vous l'avais mandé; mais il paraît un air 
d'intelligence partout, et une si grande promptitude à se soumet- 
tre , qu'il semble que le roi n'ait qu'à s'approcher d'une ville pour 
qu'elle se rende à lui. Sans l'excès de bravoure de M. de Longue- 
ville , qui lui a causé la mort et à beaucoup d'autres , tout aurait été 
à souhait ; mais , en vérité , la Hollande entière ne vaut pas un tel 
prince. N'oubliez pas d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort 
de son chevalier et la blessure de M. de Marsillac ; n'allez pas vous 
fourvoyer : voilà ce qui l'afflige. Hélas ! je mens; entre nous, ma 
fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, et il est inconsolable de 
celui que tout le monde regrette. Il faut écrire aussi au maréchal 
du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en santé. Le pe- 
tit la Troche * a passé des premiers à la nage; on l'a distingué. 
Si je ne suis encore ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui fera 
plaisir. 

Ma pauvre tante me pria l'autre jour, par signes, de vous faire 
mille amitiés , et de vous dire adieu ; elle nous fit pleurer : elle a 
été en peine de la pensée de votre maladie; notre abbé vous en fait 
mille compliments : il faut que vous lui disiez toujours quelque 
petite douceur, pour soutenir l'extrême envie qu'il a de vous aller 
voir. Vous êtes présentement à Grignan ; j'espère que j'y serai à mon 
tour aussi bien que les autres : hélas ! je suis toute prête. J'admire 
mon malheur : c'est assez que je désire quelque chose, pour y 
trouver de l'embarras. Je suis très-contente des soins et de l'amitié 
du coadjuteur ; je ne lui écrirai point, il m'en aimera mieux : je 
serai ravie de le voir et de causer avec lui. 

106. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi I er juillet ( 072. 
Enfin , ma fille , notre chère tante a fini sa malheureuse vie : la 
1 Franrois-Marlin de Savonières de la Troche, alors âgé de seize uns. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 23 7 

pauvre femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion ; 
et pour moi , qui suis tendre aux larmes , j'en ai beaucoup répandu. 
Elle mourut hier matin à quatre heures , sans que personne s'en 
aperçût ; on la trouva morte dans son lit : la veille , elle était ex- 
traordiuairement mal , et , par inquiétude , elle voulut se lever ; 
elle était si faible, qu'elle ne pouvait se tenir dans sa chaise, et 
s'affaissait et coulait jusqu'à terre; on la relevait. Mademoiselle de 
la Trousse se flattait, et trouvait que c'était qu'elle avait besoin de 
nourriture; elle avait des convulsions à la bouche : ma cousine disait 
que c'était un embarras que le lait avait fait dans sa bouche et dans 
ses dents : pour moi , je la trouvais très-mal. A onze heures , elle 
me fit signe de m'en aller : je lui baisai la main ; elle me donna sa 
bénédiction, et je partis ; ensuite elle prit son lait, par complaisance 
pour mademoiselle de la Trousse; mais , en vérité, elle ne put 
rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en pouvait plus ;on la recoucha , 
elle chassa tout le monde , et dit qu'elle s'en allait dormir. A trois 
heures elle eut besoin de quelque chose , et fit encore signe qu'on 
la laissât en repos. A quatre heures , on dit à mademoiselle de la 
Trousse que sa mère dormait; ma cousine dit qu'il ne fallait pas 
l'éveiller pour prendre son lait. A cinq heures , elle dit qu'il fallait 
voir si elle dormait. On approche de son lit , on la trouve morte : 
on crie, on ouvre les rideaux ; sa fille se jette sur cette pauvre 
femme, elle la veut réchauffer, ressusciter : elle l'appelle, elle crie, 
elle se désespère ; enfin on l'arrache , et on la met par force dans 
une autre chambre : on me vient avertir ; fje cours tout émue ; 
je trouve cette pauvre tante toute froide , et couchée si à son aise , 
que je ne crois pas que depuis six mois elle ait eu un moment si 
doux que celui de sa mort ; elle n'était quasi point changée , à force 
de l'avoir été auparavant. Je me mis à genoux , et vous pouvez 
penser si je pleurai abondamment en voyant ce triste spectacle. 
J'allai voir ensuite mademoiselle de la Trousse, dont la douleur 
fend les pierres : je les amenai toutes deux ici '. Le soir, madame 
de la Trousse vint prendre ma cousine pour la mener chez elle 
et à la Trousse dans trois jours, en attendant le retour de M. de 
la Trousse. Mademoiselle de Méri a couché ici : nous avons été ce 
matin au service ; elle retourne ce soir chez elle , parce qu'elle le 
veut ; et me voilà prête à partir. Ne m'écrivez donc plus , ma belle ; 

1 Mademoiselle de la Trousse et mademoiselle de Méri, touîes deux lilles 
de madame de la Trousse. 



238 LETTRES 

pour moi, je vous écrirai encore, car, quelque diligence que je 
fasse , je ne puis quitter encore de quelques jours , mais je ne 
puis plus recevoir de vos lettres ici. 

Vous ne m'avez point écrit le dernier ordinaire ; vous deviez 
m'en avertir pour m'y préparer : je ne vous puis dire quel chagrin 
cet oubli m'a donné , ni de quelle longueur m'a paru cette se- 
maine : c'est la première fois que cela vous est arrivé ; j'aime en- 
core mieux en avoir été plus touchée , par n'y pas être accoutumée : 
j'espère de vos nouvelles dimanche. Adieu donc , ma chère enfant. 

On m'a promis une relation, je l'attends : il me semble que le roi 
continue ses conquêtes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la 
mort de M. de Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous 
instruire , ni sur toutes mes lettres ; je parle à une sourde ou à une 
muette : je vois bien qu'il faut que j'aille à Grignan ; vos soins 
sont usés, on voit la corde. Adieu donc, jusqu'au revoir. Notre 
abbé vous fait mille amitiés; il est adorable du bon courage qu'il 
a de vouloir venir en Provence. 

107. — DE M me DE SEVIGNÉ A M™ DE GRIGNAN. 

A Livry, dimanche au soir, 3 juillet 1672. 

Ah ! ma fille , j'ai bien des excuses à vous faire de la lettre que je 
vous ai écrite ce matin en partant pour venir ici. Je n'avais point 
reçu votre lettre ; mon ami de la poste m'avait mandé que je n'en 
avais point ; j'étais au désespoir. J'ai laissé le soin à madame de la 
Troche de vous mander toutes les nouvelles , et je suis partie là- 
dessus. Il est dix heures du soir; et M. de Coulanges, que j'aime 
comme ma vie, et qui est le plus joli homme du monde , m'envoie 
votre lettre qui était dans son paquet ; et, pour me donner cette joie , 
il ne craint point de faire partir son laquais au clair de la lune : il est 
vrai , mon enfant , qu'il ne s'est point trompé dans l'opinion de m'a- 
voir fait un grand plaisir. Je suis fâchée que vous ayez perdu un de 
mes paquets ; comme ils sont pleins de nouvelles , cela vous dérange, 
et vous ôte du train de ce qui se passe. 

Vous devez avoir reçu des relations fort exactes; elles vous au- 
ront fait voir que le Rhin était mal défendu : le grand miracle, 
c'est de l'avoir passé à la nage. M. le Prince et ses Argonautes étaient 
dans un bateau : les premières troupes qu'ils rencontrèrent au delà 
demandaient quartier, quand le malheur voulut que M. de 
Longueville , qui sans doute ne l'entendit pas , s'approche de leurs 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 239 

retranchements , et , poussé d'une bouillante ardeur , arrive à la 
barrière , où il tue le premier qui se trouve sous sa main : en 
même temps on le perce de cinq ou six coups. M. le Duc le suit, 
M. le Prince suit son fils , et tous les autres suivent M. le Prince. 
Voilà où se fit la tuerie , qu'on aurait , comme vous voyez , très-bien 
évitée, si l'on avait su l'envie que ces gens-là avaient de se rendre ; 
mais tout est marqué dans l'ordre de la Providence. 

Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de 
gloire ; car , si elle eût tourné autrement , il eût été criminel. Il se 
charge de reconnaître si la rivière est guéable ; il dit qu'oui : elle 
ne l'est pas; des escadrons entiers passent à la nage sans se déran- 
ger; il est vrai qu'il passe le premier : cela ne s'est jamais ha- 
sardé; cela réussit; il enveloppe des escadrons, et les force à se 
rendre. Vous voyez bien que son bonheur et sa valeur ne se sont 
point séparés ; mais vous devez avoir de grandes relations de tout 
cela. 

Le chevalier de Nantouillet ' était tombé de cheval : il va au 
fond de l'eau , il revient , il retourne , il revient encore ; enfin il trouve 
la queue d'un cheval, il s'y attache; ce cheval le mène à bord , il 
monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans 
son chapeau, et revient gaillard. Voilà qui est d'un sang-froid qui 
me fait souvenir d'Oronte , prince des Massagètes. 

Au reste , il n'est rien de plus vrai que M. de Longueville avait 
été à confesse avant que de partir : comme il ne se vantait jamais de 
rien , il n'en avait pas même fait sa cour à madame sa mère ; mais ce 
fut une confession conduite par nos amis {de Port-Royal) , et dont 
l'absolution fut différée plus de deux mois. Cela s'est trouvé si vrai, 
que madame de Longueville n'en peut pas douter : vous pouvez pen- 
ser quelle consolation! Il faisait une infinité de libéralités et de cha- 
rités que personne ne savait , et qu'il ne faisait qu'à condition qu'on 
n'en parlât point : jamais un homme n'a eu tant de solides vertus ; 
il ne lui manquait que des vices , c'est-à-dire un peu d'orgueil , de 
vanité, de hauteur ; mais , du reste, jamais on n'a été si près de la 
perfection : Pago lui, pago il mondo ; il était au-dessus des louan- 
ges; pourvu qu'il fût content de lui, c'était assez. Je vois souvent 
des gens qui sont encore fort éloignés de se consoler de cette perte ; 
mais pour tout le gros du monde , ma pauvre enfant , cela est 
passé : cette triste nouvelle n'a assommé que trois ou quatre jours , 

* François Duprat, descendant du chancelier. 



240 LETTRES 

la mort de Madame dura bien plus longtemps. Les intérêts parti- 
culiers de chacun .pour ce qui se passe à l'armée empêchent la 
grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier 
combat , il n'a été question que de villes rendues, et de députés qui 
viennent demander la grâce d'être reçus au nombre des sujets nou- 
vellement conquis de Sa Majesté. 

N'oubliez pas d'écrire un petit mot à la Troche , sur ce que son 
fils s'est distingué et a passé à la nage ; on l'a loué devant le roi , 
comme un des plus hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se dé- 
fende contre une armée si victorieuse. Les Français sont jolis assu- 
rément ; il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de té- 
mérité ; enfin il n'y a plus de rivière présentement qui serve de dé- 
fense contre leur excessive valeur. 

Au reste , voici bien des nouvelles. J'avais amené ici ma petite 
enfant pour y passer l'été ; j'ai trouvé qu'il y fait sec , il n'y a point 
d'eau ; la nourrice craint de s'y ennuyer : que fais-je. à votre avis ? Je 
la ramènerai après-demain chez moi tout paisiblement; elle sera 
avec la mère Jeanne, qui fera leur petit ménage ; madame de San- 
zei sera à Paris ; elle ira la voir; j'en saurai des nouvelles très* 
souvent. Voilà qui est fait, je change d'avis : ma maison est jolie, 
et ma petite ne manquera de rien; il ne faut pas croire que Livry 
soit charmant pour une nourrice comme pour moi. Adieu, ma di- 
vine enfant; pardonnez le chagrin que j'avais d'avoir été si long- 
temps sans recevoir de vos lettres ; elles me sont toujours si agréa- 
bles, qu'il n'y a que vous qui puissiez me consoler de n'en avoir point. 

108. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M ,ne DE GRIGNAN. 

A Marseille , mercredi 1672. 

Je vous écris après la visite de madame l'intendante et une ha- 
rangue très-belle. J'attends un présent , et le présent attend ma 
pistole. Je suis ravie de la beauté singulière de cette ville. Hier le 
temps fut divin , et l'endroit x d'où je découvris la mer, les basti- 
des, les montagnes et la ville, est une chose étonnante ; mais sur- 
tout je suis ravie de madame de Montfuron 2 ; elle est aimable , et 
on l'aime sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier 
voir M. de Grignan à son arrivée ; des noms connus , des Saint- 
Ilérem , etc. ; des aventuriers , des épées , des chapeaux du bel 

1 Ce lieu s'appelle, en langage du pays, la visto. 

2 Cousine germaine de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 24! 

air une idc'e de guerre , de romans , d'embarquement , d'aventu- 
res, de chaînes, de fers, d'esclaves , de servitude, de captivité; 
moi qui aime les romans , je suis transportée. M. de Marseille vint 
hier au soir ; nous dînons chez lui; c'est l'affaire des deux doigts 
de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable, j'en suis 
triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je demande 
pardon à Aix , mais Marseille est bien plus joli, et plus peuplé que 
Paris à proportion ; il y a cent mille âmes au moins : de vous dire 
combien il y en a de belles , c'est ce que je n'ai pas le loisir de 
compter ; l'air en gros y est un peu scélérat ; et parmi tout cela je 
voudrais être avec vous. Je n'aime aucun lieu sans vous, et moins 
la Provence qu'un autre; c'est un vol que je regretterai. Remerciez 
Dieu d'avoir plus de courage que moi , mais ne vous moquez pas 
de mes faiblesses ni de mes chaînes. 

109. — DE M ne DE SÉVIGNÉ A M me DE GR1GNAN. 

A Lambesc, mardi 20 décembre 1672, à 
dix heures du matin. 

Quand on compte sans la Providence , il faut très-souvent comp- 
ter deux fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon 
café, entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; 
les sonnettes des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter 
en litière ; ma chambre était pleine de monde; on me priait de ne 
point partir, parce que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et 
depuis hier continuellement , et même dans ce moment plus qu'à 
l'ordinaire. Je résistais hardiment à tous ces discours , faisant hon- 
neur à la résolution que j'avais prise et à tout ce que je vous man- 
dai hier parla poste, en assurant que j'arriverais jeudi , lorsque 
tout d'un coup M. de Grignan, en robe de chambre d'omelette , 
m'a parlé si sérieusement de la témérité de mon entreprise , disant 
que mon muletier ne suivrait pas ma litière, que mes mulets tom- 
beraient dans les fossés , que mes gens seraient mouillés et hors 
d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé d'avis, et 
j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma fille, 
coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui 
se sèchent pour avoir seulement traversé la cour, et messager que 
l'on vous envoie , connaissant vos bontés et vos inquiétudes , et 
voulant aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de 
votre santé, et que cet homme ou reviendra nous en apporter des 

21 



242 LETTRES 

nouvelles, ou ne retrouvera pas les chemins. En un mot, ma cher 
enfant , il arrivera à Grignan jeudi au lieu de moi ; et moi , je par- 
tiraibien véritablement quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui 
me gouverne de bonne foi, et qui comprend toutes les raisons qui 
me font souhaiter passionnément d'être à Grignan. Si M, de la 
Garde pouvait ignorer tout ceci J'en serais aise, car il va triom- 
pher du plaisir de m'avoir prédit tout l'embarras où je me trouve : 
mais qu'il prenne garde à la vaine gloire qui pourrait accompagner 
le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin , ma fille, me 
voilà , ne m'attendez plus du tout; je vous surprendrai , et ne me 
hasarderai point , de peur de vous donner de la peine , et à moi 
aussi. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous assure que 
je suis fort affligée d'être prisonnière à Lambesc : mais le moyen 
de deviner des pluies qu'on n'a point vues dans ce pays depuis un 
siècle! 

110. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M™e DE GRIGNAN. . 
A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673. 
Voici un terrible jour ■ , ma chère enfant ; je vous avoue que je 
n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma 
douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que 
je fais , et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette 
sorte nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur est en re- 
pos quand il est auprès de vous ; c'est son état naturel , et le seul 
qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une dou- 
leur sensible , et me fait un déchirement dont votre philosophie sait 
les raisons : je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur 
et l'imagination tout remplis de vous ; je n'y puis penser sans pleu- 
rer, et j'y pense toujours ; de sorte que l'état où je suis n'est pas 
une chose soutenable : comme il est extrême , j'espère qu'il ne du- 
rera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve 
que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui 
vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois , ne vous trouvent 
plus : letemps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jus- 
qu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais 
assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous 
embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; 

* C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris, et de celui de 
madame de Grignan pour Salon et pour Ai\. 



DE MADAME DE SEV1G.NE. 243 

je sais ce que votre absence m'a fait souffrir ; je serai encore plus 
à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude 
nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez 
embrassée en partant ; qu'avais-je à ménager ? Je ne vous ai point 
assez dit combien je suis contente de votre tendresse ; je ne vous 
ai point assez recommandée à M. de Grignan ; je ne l'ai point assez 
remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour 
moi ; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres : il y en a ou 
il a plus d'intérêt que moi , quoique j'en sois plus touchée que 
lui. Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n'espère de consolation 
que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot , 
ma filje , je ne vis que pour vous : Dieu me fasse la grâce de l'ai- 
mer quelque jour comme je. vous aime! Je songe aux Fichons; je 
suis toute pétrie des Grignans ; je tiens partout. Jamais un voyage 
n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, 
ma chère enfant, aimez-moi toujours : hélas! nous revoilà dans les 
lettres. Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et em- 
brassez le coadjuteur ; je vous recommande à lui. Nous avons en- 
core dîné à vos dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me 
consoler. Ma fille , plaignez-moi de vous avoir quittée. 

111. — DE M me DE BÉVIGHB A M me DE GBIGNAN. 
A Bourbilly , lundi 16 octobre J673. 
Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château 
de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce 
temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière , mes 
magnifiques bois et mon beau moulin, à la même place où je les 
avais laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi ; et ce- 
pendant , au sortir de Grignan , après vous avoir quittée , je m'y 
meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur, 
si je m'en voulais croire ; mais je m'en détourne, suivant vos 
conseils. Je vous ai vue ici ; Bussy y était, qui nous empêchait fort 
de nous y ennuyer. Voilà où vous m'appelâtes marâtre d'un 
si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte , ce qui fait 
une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de Caron pas un 
mot » , c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse : je suis désaccou- 
tumée de ces continuels orages J'en suis en colère. M. de Guitaut 
est à Époisses : il envoie tous les jours ici pour savoir quand j'ar- 

' Allusion au dialogue de Lucien intitulé Caron, ou le Contemplateur. 



2 14 LETTRES 

riverai , et pour m'emmener chez lui ; mais ce n'est pas ainsi 
qu'on fait ses affaires. J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien 
que nous parlerons de vous : je vous prie d'avoir l'esprit en repos 
sur tout ce que je dirai; je ne suis pas assurément fort impru- 
dente. Nous vous écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis m'accoutu- 
mer à ne vous plus voir ; et si vous m'aimez , vous m'en donnerez 
une marque certaine cette année. Adieu, mon enfant; j'arrive , ie 
suis un peu fatiguée; quand j'aurai les pieds chauds, je vous en 
dirai davantage. 

112. — DE M me DE SËVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
AÉpoisses, mercredi 25 octobre 1673. ^ 
Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly , et le 
même jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. 
J'ai trouvé le maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que 
vous leur connaissez , et la comtesse ( de Fiesque) qui part , et qui 
donne de la joie à tout un pays. J'ai mené avec moi monsieur et ma- 
damede Toulongeon, qui ne sont pas étrangers dans cette maison : il 
est survenu encore madame de Chatelus, et M. le marquis de Bon- 
neval . de sorte que la compagnie est complète. Cette maison est d'une 
grandeur et d'une beauté surprenante ; M. de Guitaut * se divertit 
fort à la faire ajuster, et y dépense bien de l'argent : il se trouve 
heureux de n'avoir point d'autre dépense à faire. Je plains ceux 
qui ne peuvent pas se donner ce plaisir. Nous avons causé à l'in- 
fini, le maître du logis et moi; c'est-à-dire , j'ai eu le mérite de 
savoir bien écouter. On passerait bien des jours dans cette maison 
sans s'ennuyer : vous y avez été extrêmement célébrée. Je ne crois 
pas que j'en pusse sortir, si on y recevait de vos nouvelles; mais , 
ma fille, sans vous faire valoir ce que vous occupez dans mon 
cœur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance m'est insoutena- 
ble. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez écrit , et ce 
qui vous est arrivé depuis trois semaines , et cette application 
inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos 
lettres à Paris ; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges 
ne me les a pas envoyées, je l'en avais prié. Enfin je pars demain 
pour prendre le chemin de Paris ; car vous vous souvenez bien 

1 Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il était gouverneur 
des (les Sainte-Marguerite, commandeur des ordres du roi; il avait été 
chambellan de M. le prince de Condé , et honoré de son amitié particulière. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 245 

que de Bourbilly on passe devant cette porte où M. de Guitaut 
vint nous faire un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la 
veille de la Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvanta- 
bles dans cette province. Je ne vous parle point de la guerre : on 
mande qu'elle est déclarée ; d'autres , qui sont des manières de 
ministres , disent que c'est le chemin de la paix : voilà ce qu'un 
peu de temps nous apprendra. M. d'Autun ( Gabriel de Roquette) 
est en ce pays ; ce n'est pas ici où je l'ai vu , mais il en est près , et 
l'on voit des gens qui ont eu le bonheur de recevoir sa bénédiction. 
Adieu, ma très-chère et très-aimable enfant ; je ne trouve personne 
qui ne s'imagine que vous avez raison de m'aimer, en voyant de 
quelle façon je vous aime. 

113. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, jeudi 2 novembre 1673. 
Enlin , ma chère enfant , me voilà arrivée après quatre semaines 
de voyage , ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je 
viens de passer dans le meilleur lit du monde : je n'ai pas fermé les 
yeux, j'ai compté toutes les heures de ma montre; et enfin, à la 
petite pointe du jour,.je me suis levée : car que faire en un lit, a 
moins que l'on ne dorme 1 ? J'avais le pot au feu, c'était une 
oille et un consommé qui cuisaient séparément. Nous arrivâmes 
hier, jour de la Toussaint, bonjour, bonne œuvre; nous descendî- 
mes chez M. de.CouIanges : je ne vous dirai point mes faiblesses 
ni mes sottises en rentrant dans Paris : enfin je vis l'heure et le 
moment que je n'étais pas visible; mais je détournai mes pensées, 
et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je trouve M. de Coulan- 
ges qui m'embrasse; M. de Rarai , un moment après ; madame de 
Coulanges, mademoiselle de Méri, un autre moment après : arrivent 
ensuite madame de Sansei, madamedeBagnols,M. l'archevêque de 
Reims (M. le Tellier) , tout transporté d'amour pour le coadjuteur; 
un autre moment après , madame de la Fayette, M. de la Rochefou- 
cauld, madame Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abbé de Grignan, 
l'abbé Têtu : vous voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit , et la joie 
qu'on témoigne; et madame de Grignan 1 ? et votre voyage? et' 

1 Allusion à ces vers de la fable du Lièvre et les Grenouilles : 
Un lièvre eu son gîte songeait. 
Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? 

La Fontaine, liv. II, fable xiv. 



24 G LETTllES 

tout ce qui n'a point de liaison ni de suite. Enfin on soupe , on se 
sépare, et je passe cette belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la 
Garde , l'abbé de Grignan, Brancas, d'Hacqueville^sont entrés dans 
ma chambre pour ce qui s'appelle raisonner pantoufle. Première- 
ment, je vous dirai que vous ne sauriez trop aimer Brancas, la 
Garde et d'Hacqueville ; pour l'abbé de Grignan, cela s'en va sans 
dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au soir, avant toutes choses, 
je lus vos quatre lettres des 15 , 18, 22 et 25 octobre: je sentis 
tout ce que vous expliquez si bien ; mais puis-je assez vous remer- 
cier ni de votre bonne et tendre amitié, dont je suis très-convaincue, 
ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos affaires ? 
Ah! ma fille, c'est une grande justice , car rien au monde ne me 
tient tant au cœur que tous vos intérêts , quels qu'ils puissent être : 
vos lettres sont ma vie , en attendant mieux. 

J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point 
que vous me le mandez , c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en 
Provence au pli de sa chaussette ; je souhaite qu'il se porte bien 
et que la fièvre le quitte , car il faut mettre flamberge au vent : 
je hais fort cette petite guerre ». 

Je reviens à vos trois hommes , que vous devez aimer très-solide- 
ment : ils n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé 
à qui parler, et notre conférence a duré jusqu'à midi. La Garde 
m'assure fort de l'amitié de M. de Pomponne : ils sont tous contents 
de lui. Si vous me demandez ce qu'on dit à Paris , et de quoi il est 
question, je vous dirai que l'on n'y parle que de M. et madame 
de Grignan , de leurs affaires, de leurs intérêts , de leur retour ; en- 
fin jusqu'ici je ne me suis pas aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. 
Les bonnes têtes vous diront ce qu'il leur semble de votre retour ; 
je ne veux pas que vous m'en croyiez, croyez-en M. de la Garde. 
Nous avons examiné combien de choses doivent vous obliger de 
venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon ami 2 et envers le maî- 
tre et envers tous les principaux ; enfin il n'y a point de porte où 
il n'ait heurté , et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours, dont le 
fond est du poison chamarré d'un faux agrément : il sera bon mê- 
me de dire tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être 
encore, car il a dit qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pom- 
ponne et tous vos amis vous attendent pour régler vos allures à l'ai 

1 II s'agissait du siège d'Orange. 

2 Contre-vérité; c'est de i'évêijue de Marseille qu*ilest question. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 2 47 

venir : tant que vous serez éloignée, vous leur échapperez toujours; 
et , en vérité , celui qui parle ici a trop d'avantage sur celui qui ne 
dit mot. Quand vous irez à Orange, c'est-à-dire M. de Grignan, 
écrivez à M. de Louvois l'état des choses , afin qu'il n'en soit point 
surpris. Ce siège d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu 
tantôt M. de Pomponne, M. de Bezons, madame d'Huxelles , ma- 
dame de Villars, l'abbé de Pontcarré, madame de Rarai ; tout cela 
vous fait mille compliments, et vous souhaite. Enfin croyez-en 
la Garde ; voilà tout ce que j'ai à vous dire. On ne vous conseilla 
point' ici d'envoyer des ambassadeurs , on trouve qu'il faut M. de 
Grignan et vous : on se moque de la raison de la guerre. M. de 
Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se démêleraient 
pas en Provence , et que quelquefois on a la paix lorsqu'on parle 
le plus de la guerre. 

Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince 
voulut qu'il vît son armée. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le 
Prince? Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort 
bonne quand elle sera majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dix- 
huit ans. 

La princesse de Modène « était sur mes talons à Fontaine- 
bleau ; elle est arrivée ce soir; elle loge à l'Arsenal. Le roi viendra 
la voir demain; elle ira voir la reine à Versailles, et puis adieu. 

114. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 

A Paris , lundi 27 novembre 1673. 

Votre lettre , ma chère fille , me paraît d'un style triomphant : 
vous aviez votre compte quand vous me l'avez écrite; vous aviez 
gagné vos petits procès ; vos ennemis paraissaient confondus; vous 
aviez vu partir votre mari à la tête d'un drapello eletto ; vous espé- 
riez un bon succès d'Orange. Le soleil de Provence dissipe au moins 
à midi les plus épais chagrins , enfin votre humeur est peinte dans 
votre lettre : Dieu vous maintienne dans cette bonne disposition! 
Vous avez raison de voir, d'où vous êtes, les choses comme vous les 
voyez; et nous avons raison aussi de les voir d'ici comme nous les 
voyons. Vous croyez avoir l'avantage : nous le souhaitons autant 
que vous , et en ce cas nous disons qu'il ne faut aucun accommode- 
ment; mais, supposé que l'argent, que nous regardons comme 

1 Marie d'Esté, qui allait épouser le duc d'York, frère de Charles II, roi 
l'Angleterre. 



248 LETTBES 

une divinité à laquelle on ne résiste point, vous fit trouver du mé- 
compte dans votre calcul , vous m'avouerez que tous les expé- 
dients vous paraîtraient bons comme ils nous le paraissaient. Ce 
qui fait que nous ne pensons pas toujours les mêmes choses, c'est 
que nous sommes loin ; hélas! nous sommes très-loin : ainsi l'on ne 
sait ce qu'on dit; mais il faut se faire honneur réciproquement de 
croire que chacun dit bien selon son point de vue ; que si vous 
étiez ioi, vous diriez comme nous, et que si nous étions là , nous 
aurions toutes vos pensées. Il y a bien des gens en ce pays qui sont 
curieux de savoir comment vous sortirez de votre syndicat ; mais 
je dis encore vrai quand je vous assure que la perte de cette pe« 
tite bataille ne ferait pas ici le même effet qu'en Provence. Nous 
disons en tous lieux et à propos tout ce qui se peut dire, et sur la 
dépense de M. de Grignan , et sur la manière dont il sert le roi, et 
comme il est aimé : nous n'oublions rien ; et pour des tons natu- 
rels , et des paroles rangées , et dites assez facilement , sans vanité, 
nous ne céderons pas à ceux qui font des visites le matin aux 
flambeaux *. Mais cependant M. de la Garde ne trouve rien de 
si nécessaire que votre présence. On parle d'une trêve ; soyez en 
repos sur la conduite de ceux qui sauront demander votre congé. 
Je comprends les dépenses de ce siège d'Orange : j'admire les in- 
ventions que le démon trouve pour vous faire jeter de l'argent ; j'en 
suis plus affligée qu'une autre ; car, outre toutes les raisons de 
vos affaires , j'en ai une particulière pour vous souhaiter cette 
année : c'est que le bon abbé veut rendre le compte de ma tutelle , 
et c'est une nécessité que ce soit aux enfants dont on a été tutrice. 
Mon lils viendra, si vous venez : voyez, et jugez vous-même du 
plaisir que vous me ferez. Il y a de l'imprudence à retarder cette 
affaire *, le bon abbé peut mourir, je ne saurais plus par où m'y 
prendre, et je serais abandonnée pour le reste de ma vie à la chi- 
cane des Bretons. Je ne vous en dirai pas davantage : jugez de mon 
intérêt, et de l'extrême envie que j'ai de sortir d'une affaire aussi 
importante. Vous avez encore le temps de finir votre assemblée ; 
mais ensuite je vous demande cette marque de votre amitié , afin 
(me je meure en repos. Je laisse à votre bon cœur cette pensée à di- 
gérer. 
Toutes les filles de la reine furent chassées hier, on ne sait 

1 Sarcasme dirigé contre Pévéquede Marseille , qui allait solliciter de yrand 
matin contre M. de Grignan. - 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 249 

pourquoi. On soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôter, 
et que pour brouiller les espèces on a fait tout égal. Mademoiselle 
de Coëtlogon « est avec madame de Richelieu ; la Mothe 2 avec la 
maréchale; la Marck 3 avec madame de Crussol; Ludres et Dam- 
pierre 4 retournent chez Madame ; du Rouvroi 5 avec sa mère, 
qui s'en va chez elle ; Lannoi 6 se mariera , et paraît contente ; 
Théobon 7 apparemment ne demeurera pas sur le pavé. Voilà ce 
qu'on sait jusqu'à présent. 

J'ai fait voir votre lettre à mademoiselle de Méri ; elle est tou- 
jours languissante. J'ai fait vos compliments à tous ceux que vous 
me marquez. L'abbé Têtu est fort content de ce que vous me di- 
tes pour lui ; nous soupons souvent ensemble. Vous êtes très-bien 
avec l'archevêque de Reims. Madame de Coulanges n'est pas fort 
bien avec le frère de ce prélat (M. de Louvois); ainsi ne comptez 
pas sur ce chemin-là poD.r aller à lui. Brancas vous est tout acquis. 
Vous êtes toujours tendrement aimée chez madame de Villars. 
Nous avons enfin vu, la Garde et moi T votre premier président; 
c'est un homme très-bien fait , et d'une physionomie agréable. Be- 
sons dit : C'est un beau mâtin, s'il voulait mordre. Il nous reçut 
très- civilement : nous lui fîmes les compliments de M. de Grignan 
et les vôtres. Il y a des gens qui disent qu'il tournera casaque , et 
qu'il vous aimera au lieu d'aimer l'évêque, te flux les amena, le 
reflux les emmène. Ne vous ai-je point mandé que le chevalier de 
Buous 8 est ici? Je le croyais je ne sais où ; je fus ravie de l'em- 
brasser; il me semble qu'il vous est plus proche que les autres. Il 
vient de Brest : il a passé par Vitré ; il a eu un dialogue admirable 
avec Hahuel; il lui demanda ce que c'était que M. de Grignan, 
et qui j'étais. Rahuel disait : « Ce M. de Grignan , c'est un homme 
« de grande condition : il est le premier de la Provence ; mars il y a 
« bien loin d'ici. Madame aurait bien mieux fait de marier made- 
« moiselle auprès de Rennes. » Le chevalier se divertissait fort. 



i Depuis marquise de Cavoie. 

2 Depuis duchesse de la Ferlé. 

3 Depuis comtesse de Lannion, 

4 Mademoiselle de Dampierre fut depuis comtesse de Moreuil. 

5 Depuis comtesse de Saint- Vallier. 

6 Depuis marquise de Monlrevel. 
' Depuis comtesse de Beuvron. 

8 Capitaine de vaisseau, et cousin germain de M. de Grignan 



250 LETTRES 

Adieu, ma très-aimable , je suis à vous : cette vérité est avec celle 
de deux et deux font quatre. 

115. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 4 décembre 1673. 

Me voità toute soulagée de n'avoir plus Orange sur le cœur; c'était 
une augmentation par dessus ce que j'ai accoutumé de penser, qui 
m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre 
du syndicat : je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après 
avoir gagné votre petite bataille d'Orange , vous n'aurez pas tardé 
à commencer l'autre. Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on 
avait pour être informé du bon succès de ce beau siège; on en par- 
lait dans le rang des nouvelles. J'embrasse le vainqueur d'Orange, 
et je ne lui ferai point d'autre compliment que de l'assurer ici que 
j'ai une véritable joie que cette petite aventure ait pris un tour aussi 
heureux; je désire le même succès à tous ses desseins, etl'embrasse 
de tout mon cœur. C'est une chose agréable que l'attachement et 
l'amour de toute la noblesse pour lui : il y a très-peu de gens qui 
pussent faire voir une si belle suite pour une si légère semonce. 
M. de la Garde vient de partir pour savoir un peu ce qu'on dit de 
cette prise d'Orange : il est chargé de toutes nos instructions , et , 
sur le tout, de son bon esprit , et de son affection pour vous. D'Hac- 
queville me mande qu'il conseille à M. de Grignan d'écrire au roi : 
il serait à souhaiter que, par effet de magie, cette lettre fut déjà 
entre les mains de M. de Pomponne, ou de M. de la Garde; car je 
ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire dû syndic s'est 
fortifiée dans ma tête par l'absence du siège d'Orange. 

Nous soupames encore hier avec madame Scarron et l'abbé Têtu 
chez madame de Coulanges : nous causâmes fort ; vous n'êtes jamais 
oubliée. JNous trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron 
à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de 
madame de la Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la cam- 
pagne; une belle et grande maison ' où l'on n'entre point; il y a 
un grand jardin, de beaux et grands appartements ; elle a un car- 
rosse, des gens et des chevaux; elle est habillée modestement et 

1 C'est dans celte maison qu'étaient élevés les enfants du roi et de ma- 
dame de Montespan , dont madame Scarron était gouvernante. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 251 

magnifiquement , comme une femme qui passe sa vie avec des per- 
sonnes de qualité ; elle est aimable , belle , bonne , et négligée : on 
cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement , à la faveur des 
lanternes et dans la sûreté des voleurs. Madame d'Heudicourt « 
est allée rendre ses devoirs : il y avait longtemps qu'elle n'avait 
paru en ce pays-là. 

On disait l'autre jour à M. le Dauphin qull y avait un homme à 
Paris qui avait fait pour chef-d'œuvre un petit chariot traîné par 
des puces. M. le Dauphin dit à M. le prince de Conti : Mon cousin, 
qui est-ce qui a fait les harnais ? Quelque'araignée du voisinage, dit 
le prince. Cela n'est-il pas joli? Ces pauvres filles (de la reine ) 
sont toujours dispersées : on parle de faire des dames du palais , 
du lit , de la table , pour servir au lieu des filles. Tout cela se ré- 
duira à quatre du palais , qui seront, à ce qu'on croit, la princesse 
d'Harcourt, madame de Soubise, madame de Bouillon, madame de 
Rochefort ; et rien n'est encore assuré. Adieu , ma très-aimable. 

Madame de Coulanges vous embrasse : elle voulait vous écrire 
aujourd'hui ; elle ne perd pas une occasion de vous rendre service; 
elle y est appliquée , et tout ce qu'elle dit est d'un style qui plaît 
infiniment : elle se réjouit de la prise d'Orange ; elle va quelquefois 
à la cour, et jamais sans avoir dit quelque chose d'agréable pour 
nous. 

116. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 8 décembre 1673. 

11 faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de 
Guiche : voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre 
garçon est mort de maladie et de langueur dans l'armée de M. de 
ïurenne; la nouvelle en vint mardi matin. Le père Bourdaloue^ l'a 
annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta , sachant l'ex- 
trémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa chambre; il 
était dans un petit appartement qu'il a au dehors des Capucines : 
quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant qu'il 
devinait bien ce qu'il avait à lui dire ; que c'était le coup de sa mort , 
qu'il le recevait -de la main de Dieu ; qu'il perdait le seul et véri- . 
table objet de toute sa tendresse et de toute son inclination natu- 

1 Bonne de Pons , marquise d'Heudicourt. 



252 LETTRES 

relie ; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou de violente dou« 
leur que par ce fils , qui avait des choses admirables. 11 se jeta sur 
un lit, n'en pouvant plus , mais sans pleurer, car on ne pleure 
point dans cet état. Le père pleurait , et n'avait encore rien dit ; 
enfin il lui parla de Dieu , comme vous savez qu'il en parle : ils fu- 
rent six heures ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son 
sacrifice entier , le mena à l'église de ces bonnes Capucines, où 
l'on disait vigiles pour ce cher fils : le maréchal y entra , en tom- 
bant , en tremblant , plutôt traîné et poussé, que sur ses jambes ; 
son visage n'était plus connaissable. M. le Duc le vit en cet état , 
et en nous le contant chez madame de la Fayette , il pleurait. Ce 
pauvre maréchal revint enfin dans sa petite chambre ; il est comme 
un homme condamné; le roi lui a écrit; personne ne le voit. Ma- 
dame de Monaco est entièrement inconsolable ; madame de Lou- 
vigny l'est aussi , mais c'est par la raison qu'elle n'est point affligée : 
n'admirez- vous point le bonheur de cette dernière? la voilà dans 
un moment duchesse de Gramont. La chancelière est transpor- 
tée de joie. La comtesse de Guiche fait fort bien ; elle pleure quand 
on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites 
en mourant. Elle dit : « 11 était aimable, je l'aurais aimé passion- 
« nément s'il m'avait un peu aimée ; j'ai souffert ses mépris avec 
« douleur; sa mort me touche et me fait pitié; j'espérais toujours 
« qu'il changerait de sentiments pour moi. » Voilà qui est vrai, il n'y 
a point là de comédie. Madame de Verneuil en est véritablement 
touchée. Je crois qu'en me priant de lui faire vos compliments , 
vous en serez quitte. Vous n'avez donc qu'à écrire à la comtesse 
de Guiche , à madame de Monaco , et à madame de Loûvigny. Pour 
le bon d'Hacqueville , il a eu le paquet d'aller à Frazé, à trente 
lieues d'ici, annoncer cette nouvelle à la maréchale de Gramont, 
et lui porter une lettre de ce pauvre garçon , lequel a fait une 
grande amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti , en a 
demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon à Var* 
des, et lui a mandé mille choses qui pourront peut-être lui être 
bonnes. Enfin il a fort bien fini la comédie, et laissé une riche et 
heureuse veuve. La chancelière a été si pénétrée du peu ou point 
de satisfaction , dit-elle, que sa petite-fille a eu pendant son ma- 
jiage , qu'elle ne va songer qu'à réparer ce malheur : et s'il se ren- 
contrait un roi d'Ethiopie , elle mettrait jusqu'à son patin , pour 
lui donner sa petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour elle; 



DE MADAME DE SEVIGNE. 253 

vous allez nommer , comme nous , M. de Marsillac : elle ni lui ne 
veulent point l'un de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes : 
M. de Foix est pour mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un 
peu de votre côté, car cela presse. Voilà un grand détail, ma 
chère petite ; mais vous m'avez dit quelquefois que vous les ai- 
miez. 

L'affaire ^Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Gri- 
gnan : cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul 
attachement qu'on a pour lui ; cette grande dépense , cet heureux 
succès , car voilà tout; tout cela fait honneur et donne de la joie à 
ses amis , qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à sou- 
per : « Orange est pris, Grignan avait sept cents gentilshommes 
« avec lui ; on a tiraillé du dedans , et enfin on s'est rendu le troi- 
« sième jour : je suis fort content de Grignan. » On m'a rapporté ce 
discours, que la Garde sait encore mieux que moi. Pour notre 
archevêque de Reims , je ne sais à qui il en avait ; la Garde lui 
pensa parler de la dépense. Bon! dit-il, de la dépense , voilà tou- 
jours comme on dit; on aime à se plaindre. — Mais, monsieur, 
lui dit-on , M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser, avec tant 
de noblesse qui était venue pour l'amour de lui. — Dites pour le 
service du roi. — Monsieur , répliqua-t-on , il est vrai ; mais il n'y 
avait point d'ordre , et c'était pour suivre M. de Grignan , à l'oc- 
casion du service du roi , que toute cette assemblée s'est faite. 
Enfin , ma fille , cela n'est rien ; vous savez que d'ailleurs il est 
très-bon ami : mais il y a des jours où la bile domine, et ces jours- 
là sont malheureux. On me mande des nouvelles de nos états 
de Bretagne. M. le marquis de Coëtquen le fils a voulu attaquer 
M. d'Harouïs, disant qu'il était seul riche, pendant que toute la 
Bretagne gémissait ; et qu'il savait des gens qui feraient mieux que 
lui sa charge. M. Boucherat , M. de Lavardin et toute la Bretagne 
Font voulu lapider, et ont eu horreur de son ingratitude , car il a 
mille obligations à M. d'Harouïs. Sur cela il a reçu une lettre de 
madame de Rohan qui lui mande de venir à Paris , parce que 
M. de Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux états ; de sorte 
qu'il est disparu la veille de l'arrivée du gouverneur ; il est demeu- 
ré en abomination par l'infâme accusation qu'il voulait faire contre 
M. d'Harouïs. Voilà . ma bonne , ce que vous êtes obligée d'enten- 
dre à cause de votre nom. 
Je viens de voir M. de Pomponne; il était seul; j'ai été deux 

MAD. DE SÉVIGNÉ. 22 



254 LETTRES 

bonnes heures avec lui et mademoiselle Lavocat , qui est très-jolie. 
M. de Pomponne a très-bien compris ce que nous souhaitons de 
lui , en cas qu'il vienne un courrier , et il le fera sans doute ; mais 
il dit une chose vraie , c'est que votre syndic sera fait avant qu'on 
entende parler ici de la rupture de votre conseil ; il croit que présen- 
tement c'en est fait. De vous conter tout ce qui s'est dit d'agréable 
et d'obligeant pour vous, et quelles aimables conversations on a 
avec ce ministre , tout le papier de mon porte-feuille n'y suffirait 
pas ; en un mot , je suis parfaitement contente de lui ; soyez-le aussi 
sur ma parole ; il sera ravi de vous voir , et il compte sur votre re- 
tour. 

Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres ; vous 
avez été admirée , et dans votre style , et dans l'intérêt que vous 
prenez à ces sortes d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de vo- 
tre façon d'écrire ; on croit quelquefois que les lettres qu'on écrit 
ne valent rien, parce qu'on est embarrassé de mille pensées dif- 
férentes ; mais cette confusion se passe dans la tête , tandis que 
la lettre est nette et naturelle. Voilà comme sont les vôtres. Il y a 
des endroits si plaisants, que ceux à qui je fais l'honneur de les mon- 
trer en sont ravis. Adieu, ma très-aimable enfant; j'attends votre 
frère tous les jours ; et pour vos lettres , j'en voudrais à toute heure. 

117. — DE M mr DE SÉVIGKÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, lundi II décembre 1673. 

Je viens de Saint-Germain , où j'ai été deux jours entiers avec 
madame de Coulanges et M. de la Rochefoucauld ; nous logions 
chez lui. Nous fîmes le soir notre cour à la reine, qui me dit bien 
des choses obligeantes pour vous; mais s'il fallait vous dire tous 
les bonjours , tous les compliments d'hommes et de femmes , vieux 
et jeunes , qui m'accablèrent et me parlèrent de vous , ce serait 
nommer quasi toute la cour ; je n'ai rien vu de pareil : Et comment 
se porte madame de Grignan? quand reviendra-t-elle? et ceci, et 
cela : enfin, représentez-vous que chacun, n'ayant rien à faire et 
me disant un mot, me faisait répondre à vingt personnes à la fois. 
J'ai dîné avec madame de Louvois ; il y avait presse à qui nous en 
donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta d'autorité, pour 
souper chez M. de Marsillac, dans son appartement enchanté, 
avec madame de Thianges, madame Scarron , M. le Duc, M. de la 



DE MADAME DE SEVIGNE. 255 

Rochefoucauld, M. de Vi vomie, et une musique céleste. Ce matin, 
nous sommes revenues. 

Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. 
M. le chevalier de Vendôme et M. de Vivonne font les amoureux 
de madame de Ludres : M. le chevalier de Vendôme, veut chasser 
M. de Vivonne ; on s'écrie : Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il 
veut se battre contre M. de Vivonne : on se moque de lui. Won , il 
n'y a point de raillerie : il veut se battre , et monte à cheval , et 
prend la campagne. Voici ce qui ne peut se payer, c'est d'enten- 
dre Vivonne. Il était dans sa chambre , très-mal de son bras * , re- 
cevant les compliments de toute la cour , car il n'y a point eu de 
partage. « Moi! messieurs, dit-il, moi me battre , il peut fort bien 
« me battre s'il veut , mais je le défie de faire que je veuille me 
« battre : qu'il se fasse casser l'épaule, qu'on lui fasse dix-huit 
« incisions ; et puis ( on croit qu'il va dire , et puis nous nous 
« battrons ); et puis, dit-il, nous nous accommoderons. Mais 
« se moque-t-il de vouloir tirer sur moi ? voilà un beau dessein : 
« c'est comme qui voudrait tirer dans une porte cochère a . Je me 
« repens bien de lui avoir sauvé la vie au passage du Rhin : je ne 
« veux plus faire de ces actions , sans faire tirer l'horoscope de 
« ceux pour qui je les fais. Eussiez-vous jamais cru que c'eût été 
« pour me percer le sein que je l'eusse remis sur la selle ? » Mais 
tout cela d'un ton et d'une manière si folle, qu'on ne parlait d'au- 
tre chose à Saint-Germain. 

J'ai trouvé votre siège d'Orange fort étalé à la cour : le roi en 
avait parlé agréablement , et on trouva très-beau que sans ordre 
du roi, et seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé 
sept cents gentilshommes à cet occasion; car le roi ayant dit sept 
cents , tout le monde dit sept cents : on ajoute qu'il y avait deux 
cents litières , et de rire ; mais on croit sérieusement qu'il y a peu 
de gouverneurs qui pussent avoir une pareille suite. 

J'ai causé trois heures en deux fois avec M. de Pomponne ; j'en 
suis contente au delà de ce que j'espérais ; mademoiselle Lavocat 3 
est dans notre confidence ; elle est très-aimabie ; elle sait notre 
syndicat, notre procureur, notre gratification, notre opposition, 
notre délibération , comme elle sait la carte et les intérêts des priu- 

1 II avait été blessé au passage du Rhin. 

2 On sait que M. de Vivonne était excessivement gros. 

> Sœur de madame de Pomponne, mariée plus tard au marquis de Vins. 



256 LETTBES 

ces, c'est-à-dire sur le bout du doigt : on l'appelle le petit ministre ; 
elle est dans tous nos intérêts. Il y a des entr'actes à nos conver- 
sations, que M. de Pomponne appelle des traits de rhétorique, pour 
captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles dans vos 
lettres sur lesquels je ne réponds pas : il est ordinaire d'être ridicule, 
quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous avions 
de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix jours qu'à 
Paris on se réjouissait que le prince d'Orange en eût levé le siège ; 
c'est le malheur de l'éloignement. Adieu , ma très-aimable : je vous 
embrasse bien tendrement. 

119. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, vendredi 22 décembre 1673. 
Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entrée dans la tête : 
je vais vous la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du 
roi de Pologne 1 . Le grand-maréchal 2 , mari de mademoiselle 
d'Arquien 3 , est à la tête d'une armée contre les Turcs : il a gagné 
une bataille si pleine et si entière , qu'il est demeuré quinze mille 
Turcs sur la place : il a pris deux bassas ; il s'est logé dans la tente 
du général, et cette victoire est si grande, qu'on ne doute point qu'il 
ne soit élu roi, d'autant plus qu'il est à la tête d'une armée, et que 
la fortune est toujours pour les gros bataillons : voilà une nouvelle 
qui m'a plu. 

119. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 
A Paris, jeudi 28 décembre 1673. 
Je commence dès aujourd'hui ma lettre , et je la finirai demain. 
Je veux d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris : vous 
apprendrez par Janet que la Garde est celui qui L'a trouvé le plus néces- 
saire, et quia dit qu'il fallait demander votre congé ; peut-être l'a-t-il 
obtenu, car Janet a vu M. de Pomponne. Mais ce n'est pas , dites- 
vous, une nécessité de venir; et le raisonnement que vous me faites 
est si fort, et vous rendez si peu considérable tout ce qui le paraît 
aux autres pour vous engager à ce voyage , que pour moi j'en suis 

1 Michel Koribut Wiesnovieski , mort le 10 novembre 1673. 

a Jean Sobieski, qui fut depuis élu roi de Pologne le 20 mai 1674. 

3 II avait ^épousé la petite- fille du maréchal dArquien, laquelle, après sa 
mort, revint en France. La victoire que Sobieski remporta, en 1783, sous les 
murs de Vienne, et qui sauva l'empereur et l'Empire , est plus célèbre encore 
que celle dont il s'agit ici. 



DE MADAME DE SEVIGtfE. 257 

accablée; je sais le ton que vous prenez, ma fille; je n'en ai point 
au-dessus du vôtre ; et surtout quand vous me demandez s'il est 
possible que moi, qui devrais songer plus qu'une autre à la suite 
de votre vie, je veuille vous embarquer dans une excessive dé- 
pense , qui peut donner un grand ébranlement au poids que 
vous soutenez déjà avec peine; et tout ce qui suit. Non, mon en- 
fant , je ne veux point vous faire tant de mal , Dieu m'en garde ! 
Et pendant que vous êtes la raison , la sagesse et la philosophie 
même, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'être une mère 
folle , injuste et frivole , qui dérange tout , qui ruine tout , qui vous 
empêche de suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse 
de femme : mais j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage , vous 
me l'aviez promis ; et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix , 
et en comédiens , et en fêtes , et en repas dans le carnaval , je crois 
toujours qu'il vous coûterait moins de venir ici , où vous ne serez 
point obligée de rien apporter. M. de Pomponne et M. de la Garde 
me font voir mille affaires où vous et M. de Grignan êtes nécessaires ; 
je joins à cela cette tutelle. Je me trouve disposée à vous recevoir; 
mon cœur s'abandonne à cette espérance ; vous n'êtes point grosse, 
vous avez besoin de changer d'air : je me flattais même que M. de 
Grignan voudrait bien vous laisser avec moi cet été, et qu'ainsi vous 
ne feriez pas un voyage de deux mois , comme un homme : tous 
vos amis avaient la complaisance de me dire que j'avais raison de 
vous souhaiter avec ardeur : voilà sur quoi je marchais. Vous ne 
trouvez point que tout cela soit ni bon ni vrai , je cède à la nécessité 
et à la force de vos raisons ; je veux tâcher de m'y soumettre, à votre 
exemple; et je prendrai cette douleur, qui n'est pas médiocre, 
comme une pénitence que Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien 
méritée : ii est difficile de m'en donner une meilleure , ni qui frappe 
plus droit à mon cœur : mais il faut tout sacrifier, et me résoudre 
à passer le reste de ma vie , séparée de la personne du monde qui 
m'est la plus sensiblement chère, qui touche mon goût , mon in- 
clination, mes entrailles; qui m'aime plus qu'elle n'a jamais fait : 
il faut donner tout cela à Dieu , et je le ferai avec sa grâce, et j'ad- 
mirerai sa providence, qui permet qu'avec tant de grandeurs et de 
choses agréables dans votre établissement , il s'y trouve des abîmes 
qui ôtent tous les plaisirs de la vie , et une séparation qui me blesse 
le cœur à toutes les heures du jour, et bien plus que je ne voudrais 
à celles de la nuit : voilà mes sentiments , ils ne sont pas exagérés, 



258 LETTRES 

ils sont simples et sincères ; j'en ferai un sacrifiée pour mon salut. 
Voilà qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je méditerai sans 
cesse sur la force invincible de vos raisons , et sur votre admirable 
sagesse dont je vous loue , et que je tâcherai d'imiter. 

J'ai fait 3 mon ami (Corbinellï) toutes vos animositês ; cela est 
plaisant, il les a très-.bien reçues : je crois qu'il est venu ici pour 
réveiller un peu la tendresse de ses vieux amis. Nous avons trouvé 
la pièce des cinq auteurs extrêmement jolie , et très-bien appli- 
quée ; le chevalier de Buous l'a possédée deux jours : vos deux vers 
sont très bien corrigés. Voilà mon fils qui arrive; je m'en vais 
fermer cette lettre , et je vous en écrirai demain une autre avec lui , 
toute pleine des nouvelles que j'aurai reçues de Saint-Germain. On 
dit que la maréchale de Gramont n'a voulu voir ni Louvigny ni 
sa femme ; ils sont revenus de dix lieues d'ici ; nous ne songeons 
plus qu'il y ait eu un comte de Guiche au monde : vous vous mo- 
quez avec vos longues douleurs ; nous n'aurions jamais fait ici , si 
nous voulions appuyer autant sur chaque nouvelle. 11 faut expé- 
dier ; expédiez , à notre exemple. 

120. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, lundi I er jour de l'an 1674. 
Je vous souhaite une heureuse année, ma chère fille; et dans ce 
souhait je comprends tant de choses, que je n'aurais jamais fait , 
si je voulais vous en faire le détail. Je n'ai point encore demandé 
votre congé , comme vous le craignez; mais je voudrais que vous 
eussiez entendu la Garde , après dîner , sur la nécessité de votre 
voyage ici , pour ne pas perdre vos cinq raille francs , et sur ce qu'il 
faut que M. de Grignan dise au roi. Si c'était un procès qu'il fallût 
solliciter contre quelqu'un qui voulût vous faire cette injustice, 
vous viendriez assurément le solliciter; mais comme c'est pour 
venir en un lieu où vous avez encore mille autres affaires, vous 
êtes paresseux tous deux. Ah! la belle chose que la paresse! En 
voilà trop; lisez la Garde, chapitre premier. Cependant vous 
aurez du plaisir de voir et de recevoir l'approbation du roi. A propos, 
on a révoqué tous les édits qui nous étranglaient dans notre province : 
le jour que M. de Chaulnes l'annonça , ce fut un cri de vive le roi! 
qui fit pleurer tous les états ; chacun s'embrassait , on était hors 
de soi : on ordonna un Te Deum, des feux de joie, et des remer- 
ciments publies à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous 



DE MADAME DE SEVIGNE. 259 

donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance? Deux mil- 
lions six cent mille livres , et autant de don gratuit; c'est justement 
cinq millions deux cent mille livres : que dites-vous de celte petite 
somme? Vous pouvezjuger par là de la grâce qu'on nous a faite de 
nous ôter les édits. 

Mon pauvre fils est arrivé, comme vous savez, et s'en retourne 
jeudi avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme ; il 
fait enrager tout le monde : il fatigue notre armée , et la met hors 
d'état de sortir et d'être en campagne avant la fin du printemps. 
Toutes les troupes étaient bien à leur aise pour leur hiver ; et quand 
tout sera bien crotté à Charleroi , il n'aura qu'un pas à faire pour 
se retirer. En attendant, M. de Luxembourg ne saurait se déso- 
piler. Selon toutes les apparences , le roi ne partira pas sitôt que 
l'année passée. Si , tandis que nous serons en train , nous faisions 
quelque isulte à quelques grandes villes , et qu'on voulût s'oppo- 
ser aux deux héros * , comme il est à présumer que les ennemis se- 
raient battus, la paix serait quasi assurée : voilà ce qu'on entend 
dire aux gens du métier. Il est certain que M. de Turenne est mal 
avec M. de Louvois; mais comme il est bien avec le roi et M. Col- 
bert , cela ne fait aucun éclat. 

On a fait cinq dames (du palais) : mesdames de Soubise , de 
Chevreuse 2 , la princesse d'Harcourt, madame d'Albret et madame 
de Rochefort. Les filles ne servent plus ; et madame de Richelieu 
(dame d'honneur) ne servira plus aussi ; ce seront les gentilshom- 
mes-servants et les maîtres d'hôtel , comme on faisait autrefois. 
Il y aura toujours, derrière la reine, madame de Richelieu et 
et trois ou quatre dames , afin que la reine ne soit pas seule de 
femme. Brancas est ravi de sa fille (la princesse d'Harcourt), qu'on 
a si bien clouée. 

Le grand maréchal de Pologne 3 a écrit au roi que si Sa Majesté 
voulait faire quelqu'un roi de Pologne , il le servirait de ses forces ; 
mais que si elle n'a personne en vue , il lui demande sa protection. 
Le roi la lui donne ; mais on ne croit pas qu'il soit élu, parce qu'il 
est d'une religion contraire au peuple. 

La dévotion de la Marans est toute des meilleures que vous ayez 
jamais vues ; elle est parfaite , elle est toute divine ; je ne l'ai point 

1 M. le Prince et M. de Turenne. 

2 Jeanne-Marie Colbert , duchesse de Chevraise. 

3 Jean Sobieski , depuis roi de Pologne. 



260 LETTRES 

encore vue , je m'en hais. Il y a une femme qui a pris plaisir à lui 
dire que M. de Longueville avait une véritable tendresse pour elle, 
et surtout une esti/ne singulière , et qu'il avait prédit que quelque 
jour elle serait une sainte. Ce discours, dans le commencement, 
lui a si bien frappé la tête , qu'elle n'a point eu de repos qu'elle 
n'ait accompli les prophéties. On ne voit point encore ces petits 
princes ' ; l'aîné a été trois jours avec père et mère ; il est joli , 
mais personne ne l'a vu. Je vous embrasse , ma chère enfant. Je 
saurai ce qu'on peut faire pour votre ami qui a si généreusement 
assassiné un homme. Adieu, ma fille; je vous embrasse avec une 
tendresse sans égale ; la vôtre me charme , j'ai le bonheur de croire 
que vous m'aimez. 

121. — DE M me DE SÉVIGNE A M rae DE GRIGNAN. 
A Paris, lundi 15 janvier 1674. 

J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne , comme je vous 
avais dit; et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, 
transporté de la perfection des vers de la Poétique de Despréaux. 
D'Hacqueville y était ; nous parlâmes deux" ou trois fois du plai- 
sir que j'aurais de vous la voir entendre. M. de Pomponne se sou- 
vient d'un jour que vous étiez petite fille chez mon oncle de Sévigné ; 
vous étiez derrière une vitre avec votre frère, plus belle, dit-il, 
qu'un ange; vous disiez que vous étiez prisonnière, que vous étiez 
une princesse chassée de chez son père : votre frère était beau comme 
vous; vous aviez neuf ans. Il me fit souvenir de cette journée; il 
n'a jamais oublié aucun moment où il vous ait vue; il se fait un 
plaisir de vous revoir, qui me paraît le plus obligeant du monde. 
Je vous avoue, ma très-aimable chère 2 , que je couve une grande 
joie; mais elle n'éclatera point que je ne sache votre résolution. 

Madame de Schomberg dit qu'elle est une vagabonde au prix de 
madame de Marans : cette humeur sauvage que vous connaissez 
s'est tournée en passion pour la retraite : le tempérament ne se 
change pas. Elle va à pied à sa paroisse , et lit tous nos bons li- 
vres; elle travaille, elle prie Dieu; ses heures sont réglées, elle 
mange quasi toujours à sa chambre : elle voit madame de Schom- 
berg à de certaines heures : elle hait autant les nouvelles du monde 

1 Les enfants de madame de Hontespan. 

2 Expression singulière, qui date du temps des précieuses. Chère était le 
nom qu'elles se donnaient entre elles. (Toy. le Comment, de Bret sur Molière.) 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 261 

qu'elle les aimait ; elle excuse autant le prochain qu'elle l'accusait ; 
elle aime autant le Créateur qu'elle aimait la créature. Nous rîmes 
fort de ses manières passées ; nous les tournâmes en ridicule. Elle 
parle fort sincèrement et fort agréablement de son état : j'y fus 
deux heures ; on ne s'ennuie point avec elle ; elle se mortifie de ce 
plaisir, mais c'est sans affectation : enfin, elle est bien plus aima- 
ble qu'elle n'était. Je ne pense pas , mon enfant , que vous vous plai- 
gniez que je ne vous mande point de détails. 

Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue , ma 
très-chère, quelle me comble d'une joie si vive, qu'à peine mon 
cœur, que vous connaissez, la peut contenir; il est sensible à tout, 
et je le haïrais , s'il était pour mes intérêts comme il est pour les 
vôtres. Enfin, ma fille, vous venez, c'est tout ce qui peut m'être 
le plus agréable : mais je m'en vais vous dire une chose à quoi vous 
ne vous attendez point; c'est que je vous jure et vous proteste de- 
vant Dieu que si M. de la Garde n'avait trouvé votre voyage né- 
cessaire, et qu'en effet il ne le filt pas pour vos affaires, jamais 
je n'aurais mis en compte , au moins pour cette année, le désir de 
vous voir, ni ce que vous devez à la tendresse infinie que j'ai pour 
vous : je sais la réduire à la droite raison, quoi qu'il m'en coûte; 
et j'ai quelquefois de la force dans ma faiblesse , comme ceux qui 
sont les plus philosophes. Après cette déclaration sincère, je ne vous 
cache point que je suis pénétrée de joie , et que, la raison se rencon- 
trant avec mes désirs , je suis , à l'heure que je vous écris, parfai- 
tement contente , et que je ne vais être occupée qu'à vous bien 
recevoir. 

M. le Prince revient de trente lieues. M. de Turenne n'est point 
parti. M. de Monterey s'est retiré. M. de Luxembourg est dégagé. 
Mon fils sera ici dans deux jours. Depuis vingt-quatre heures, on 
a volé dans la chapelle de Saint-Germain la lampe d'argent de 
sept mille francs , et six chandeliers plus hauts que moi : voilà une 
extrême insolence ». On a trouvé des cordes du côté de la tribune 

1 Le duc de Saint-Simon rapporte un autre vol plus étrange encore , qui 
se fit à Versailles. On enleva en une nuit toutes les crépines et les franges 
d'or des grands appartements, depuis la galerie jusqu'à la chapelle. Quelques 
perquisitions qu'on fit, on ne trouva aucune trace du vol. Mais cinq ou six 
jours après , le roi étant à souper, un énorme paquet tomba tout à coup sur 
la table, à quelque distance de lui : c'étaient les franges volées, avec un bil- 
let attaché sur le paquet , où l'on lut ces mots : Bontcmps, reprends tes fran- 
ges, la peine en passe le plaisir. Saint-Simon était témoin. 



262 LETTRES 

de madame de Richelieu : on ne comprend pas comment cela s'est 
pu faire; il y a des gardes qui vont et viennent, et tournent toute 
la nuit. 

Savez-vous qu'on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de 
Bretagne , et repart pour Cologne. 

122. — DE M me DE SE VIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , vendredi 26 janvier 1674 

D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuadés que vous ne 
sauriez mieux faire que de venir : venez donc , ma chère enfant , 
et vous ferez changer toutes choses : se me miras, me miran ; cela 
est divinement bien appliqué : il faut mettre votre cadran au soleil , 
afin qu'on le regarde. Votre intendant ne quittera pas sitôt là 
Provence : il a mandé à madame d'Herbigny que vous lui faisiez 
tort de croire que la justice seule le mît dans vos intérêts , puisque 
votre beauté et votre mérite y avaient part. 

Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reiue 
avaient toutes les pierreries de la couronne; le malheur voulut que 
ni Monsieur, ni Madame , ni Mademoiselle, ni mesdames de 
Soubise , Sully , d'Harcourt, Ventadour, Coëtquen, Grancey, ne 
purent s'y trouver par diverses raisons ; ce fut une pitié ; Sa Ma- 
jesté en était chagrine. 

Je revins hier du Mêni , où j'étais allée pour voir le lendemain 
M. d'Andilly ; je fus six heures avec lui ; j'eus toute la joie 
que peut donner la conversation d'un homme admirable : je vis aussi 
mon oncle de Sévigné r , mais un moment. Ce Port : Royal est une 
ïhébaïde; c'est un paradis ; c'est un désert où toute la dévotion du 
christianisme s'est rangée; c'est une sainteté répandue dans tout 
le pays à une lieue à la ronde ; il y a cinq ou six solitaires qu'on 
ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de Saint-Jean- 
Climaque; les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle 
de Vertus y achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une 
résignation extrême : tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, 
aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je vous avoue que 
j'ai été ravie de voir cette divine solitude , dont j'avais tant ouï 
parler; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût de 
faire son salut. Je revins coucher au Mêni , et hier ici , après avoir 

1 M. d'Andilly et M. de Sévigné s'élaient retirés depuis plusieurs années à 
Port-Royal des champs. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 2G3 

encore embrassé M. d'Andilly en passant. Je crois que je dî- 
nerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera pas sans parler 
de son père et de ma fille : voilà deux chapitres qui nous tiennent 
au cœur. J'attends tous les jours mon fils ; il m'écrit des tendresses 
infinies ; il est parti plus tôt , et revient plus tard que les autres ; 
nous croyons que cela roule sur une amitié qu'il a à Sézanne; 
mais comme ce n'est pas pour épouser, je n'en suis point inquiète. 

Il est vrai que l'on a attaqué M. de Villars et ses gens en revenant 
d'Espagne : c'étaient les gens de l'ambassadeur {d'Espagne) qui 
revenait de France. C'est un assez ridicule combat; les maîtres 
s'exposèrent, on tirait de tous côtés; il y a eu quelques valets de 
tués. On n'a point fait de compliments à madame de Villars; elle 
a son mari , elle est contente. M. de Luxembourg est ici; on parle 
fort de la paix , c'est-à-dire selon les désirs de la France , plus que 
sur la disposition des affaires ; cependant on la peut vouloir de telle 
sorte qu'elle se ferait. 

J'espère, ma fille, que vous serez plus contente et plus décidée , 
quand vous aurez votre congé. On ne doute point ici que votre re- 
tour n'y soit très-bon : si vous n'étiez bien en ce pays, vous vous 
en sentiriez bientôt en Provence : se me miras, me miran l ; rien 
ne peut être mieux dit, il en faut revenir là. M. et madame de Cou- 
langes , la Sanzei et le Bien bon vous souhaitent avec impatience , 
et veulent tous, comme moi, que vous ameniez le coadjuteur, qui 
vous fortifiera considérablement. J'ai fort entretenu la Garde; vous 
ne sauriez trop estimer ses conseils : il parlait l'autre jour à Gordes 
de vos affaires: il les sait, et les range, et les dit en perfection; il 
donne un tour admirable à tout ce qu'il faut dire à Sa Majesté : 
vous ne pouvez consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci 
que lui. 

On est toujours charmé de mademoiselle de Blois et du prince de 
Conti. D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et 
comme l'Angleterre est présentement la grande affaire. C'est M. le 
duc du Maine 2 qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du 
Vexin, lequel, en récompense, a l'abbaye de Saint-Germain des 
Prés. 

1 Si tu me regardes, on me regardera. Celte devise était celle qui avait pour 
corps un cadran solaire, et faisait ailusion au soleil, emblème adopté par 
le roi. 

2 Louis-Auguste de Bourbon, tils du roi et de madame de Montespan. 



264 LETTRES 

123. — DE M DU SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 5 février 1674. 

II y a aujourd'hui * bien des années, ma fille, qu'il vint au monde 
une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses : 
je prie votre imagination de n'aller ni à droite , ni à gauche , cet 
homme-là, sire, c'était moi-même 2 . Il y eut hier trois ans que 
j'eus une des plus sensibles douleurs de ma vie; vous partîtes pour 
la Provence, où vous êtes encore; ma lettre serait longue, si je 
voulais vous expliquer toutes les amertumes que je sentis , et que 
j'ai senties depuis en conséquence de cette première. Mais reve- 
nons : je n'ai point reçu de vos lettres aujourd'hui , je ne sais s'il 
m'en viendra; je ne le crois pas, il est trop tard : j'en attendais ce- 
pendant avec impatience; je voulais apprendre votre départ d'Aix, 
afin de pouvoir supputer un peu juste votre retour ; tout le monde m'en 
assassine , et je ne sais que répondre. Je ne pense qu'à vous et à vo- 
tre voyage : si je reçois de vos lettres, après avoir envoyé celle-ci, 
soyez en repos; je ferai assurément tout ce que vous me manderez. 
Je vous écris aujourd'hui un peu plus tôt qu'à l'ordinaire. M. de 
Corbinelli et mademoiselle de Méri sont ici, qui ont dîné avec moi. 
Je m'en vais à un petit opéra de Molière , beau-père d'Itier, qui se 
chante chez Pelissari ; c'est une musique très-parfaite; M. le Prin- 
ce, M. le Duc et madame la Duchesse y seront. Je m'en irai peut- 
être de là souper chez Gourville avec madame de la Fayette, M. 
le Duc , madame de Thianges , M. de Vivonne , à qui l'on dit adieu 
et qui s'en va demain. Si cette partie est rompue, j'irai chez ma- 
dame de Chaulnes ; j'ensuis extrêmement priée par la maîtresse du 
logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon , qui me l'avaient 
fait promettre : le premier est dans une extrême impatience de 
vous voir ; il vous aime chèrement. Voilà une lettre qu'il m'envoie. 

On avait cru que mademoiselle de Blois 3 avait la petite vérole , 
mais cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre ; 
cela fait juger qu'elles ne sont pas bonnes. 11 n'y a eu qu'un bal 
ou deux à Paris dans tout ce carnaval ; on y a vu quelques mas- 
ques, mais peu. La tristesse est grande ; les assemblées de Saint- 
Germain sont des mortifications pour le roi , et seulement pour 
marquer la cadence du carnaval. 

• Le 5 février IG27 , jour de la naissance de madame de Sévigné. 

1 Vers deMurot dans son épitre au roi François I, pour avoir été desrobe. 

3 Fille du roi et de madame de la Vallière. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 265 

Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui 
transporta tout le monde; il était d'une force à faire trembler les 
courtisans , et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hau- 
tement ni si généreusement les vérités chrétiennes : il était ques- 
tion de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi , à 
l'exemple de Notre-Seigneur , qui fut présenté au temple ; enfin , 
ma fille , cela fut porté au point de la plus haute perfection , et 
certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre 
saint Paul. 

L'archevêque de Reims 1 revenait hier fort vite de Saint-Ger- 
main , c'était comme un tourbillon : il croit bien être grand sei- 
gneur , mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient 
au travers de Nanterre, tra , tra, tra ; ils rencontrent un homme 
à cheval , gare, gare ! ce pauvre homme veut se ranger, son che- 
val ne veut pas ; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent 
cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval , et passent par- 
dessus , et si bien par-dessus , que le carrosse en fut versé et ren- 
versé : en même temps l'homme et le cheval , au lieu de s'amuser 
à être roués et estropiés , se relèvent miraculeusement , remontent 
l'un sur l'autre , et s'enfuient et courent encore , pendant que les 
laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même, se 
mettent à crier : Arrête , arrête ce coquin , qu'on lui donne cent 
coups ! L'archevêque , en racontant ceci , disait : Si j'avais tenu ce 
maraud-là , je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. 

Je dînai , hier encore , chez Gourville avec madame de Lange- 
ron , madame de la Fayette , madame de Coulanges , Corbinelli , 
l'abbé Têtu , Briole et mon fils ; votre santé y fut célébrée , et un 
jour pris pour vous y donner à dîner. Adieu, ma très-chère et 
très-aimable ; je ne puis vous dire à quel point je vous souhaite. Je 
m'en vais encore adresser cette lettre à Lyon. J'ai envoyé les deux 
premières au chamarier ; il me semble que vous y devez être , 
ou jamais. Je reçois dans ce moment votre lettre du 28 , elle me 
ravit. Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse. 
Je ne suis occupée que de cette joie sensible de vous voir , et de 
vous recevoir , et de vous embrasser avec des sentiments et des 
manières d'aimer qui sont d'une étoffe au-desssus du commun, 
et même de ce que l'on estime le plus 2 . 

1 M. le Tellier, frère de M. de Louvois. 

2 Madame de Grignan arriva à Paris peu de jours après , et y resta jusqu'à 
la lin de mai 1675. 

23 



266 LETTRES 

124. — DE M me DÉ SE VIGNE A M mc DE GRTGNAN.. 

A Livry, ce I e * juin 1674. 

11 faut, ma boDne, que je sois persuadée de votre fonds pour 
moi , puisque je vis encore ; c'est une. chose bien étrange que la ten- 
dresse que j'ai pour vous ; je ne sais si contre mon dessein j'en 
témoigne beaucoup , mais je sais bien que j'en cache encore davan- 
tage. Je ne veux point vous dire l'émotion et la joie que m'a don- 
nées votre laquais et votre lettre. J'ai eu le même plaisir de ne point 
croire que vous fussiez malade; j'ai été assez heureuse pour croire 
ce que c'était. Il y a longtemps que je l'ai dit, quand vous voulez, 
vous êtes adorable ; rien ne manque à ce que vous faites. J'écris dans 
le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé, et les rossignols 
et les petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir, mais sans beau- 
coup de respect, ce que je leur ai dit de votre part ; ils sont situés 
d'une manière qui leurôte toute sorte d'humilité. Je fus hier deux 
heures toute seule avec les hamadryades; je leur parlai de vous, 
elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce 
pays tout entier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui 
de toutes ses beautés , je n'ai pu m'em pêcher de dire : 

Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte. 
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas. 

Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance 
n'a nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les 
excès de liberté que vous me donnez me blessent le cœur. 11 y a 
deux ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je 
vous loue d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, 
étant suivie d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait 
vos compliments à nos oncles et cousines; ils vous adorent, et sont 
ravis de la relation. Cela leur convient, et point du tout en un lieu 
où je vais dîner ; c'est pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à 
mon portier une lettre pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. 
Adieu , ma très-chère et très-aimable enfant , vous savez que je suis 
à vous. 

125. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mn DE GRIGNAN. 

A Livry, lundi 27 mai 1675. 
Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l'absence! comment 
vous a-t-il paru? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et 



DE MADAME DE SEVIGNE. 267 

toute la douleur que j'avais imaginées, et que j'avais appréhendées 
depuis si longtemps. Quel moment que celui ou nous nous séparâ- 
mes ! quel adieu et quelle tristesse d'aller chacune de son côté , 
quand on se trouve si bien ensemble ! Je ne veux point vous en par- 
ler davantage , ni célébrer , comme vous dites , toutes les pensées 
qui me pressent le cœur : je veux me représenter votre courage , 
et tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet, qui fait que je vous 
admire. Il me parut pourtant que vous étiez un peu touchée en 
m'embrassant. Pour moi , je revins à Paris l , comme vous pouvez 
vous l'imaginer : M. de Coulanges se conforma à mon état : j'al- 
lai descendre chez M. le cardinal de Retz , où je renouvelai telle- 
ment toute ma douleur , que je fis prier M. de la Rochefoucauld , 
madame de la Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent pour 
me voir , de trouver bon que je n'eusse point cet honneur : il faut 
cacher ses faiblesses devant les forts. M. le cardinal entra dans les 
miennes ; la sorte d'amitié qu'il a pour vous le rend fort sensible à 
votre départ. Il se fait peindre par un religieux de Saint- Victor ; je 
crois que , malgré Caumartin , il vous donnera l'original. Il s'en va 
dans peu de jours; son secret est répandu ; ses gens-sont fondus 
en larmes : je fus avec lui jusqu'à dix heures. Ne blâmez point , 
mon enfant, ce que je sentis en rentrant chez moi : quelle diffé- 
rence! quelle solitude! quelle tristesse! votre chambre , votre cabi- 
net , votre portrait! ne plus trouver cette aimable personne! M. de 
Grignan comprend bien ce que je veux dire et ce que je sentis. Le 
lendemain , qui était hier , je me trouvai tout éveillée à cinq heu- 
res ; j'allai prendre Corbinelli pour venir ici avec l'abbé. Il y pleut 
sans cesse , et je crains fort que vos chemins de Bourgogne ne 
soient rompus. Nous lisons ici des maximes que Corbinelli m'ex- 
plique; il voudrait bien m'apprendre à gouverner mon cœur; j'au- 
rais beaucoup gagné à mon voyage , si j'en rapportais cette science. 
Je m'en retourne demain ; j'avais besoin de ce moment de repos 
pour remettre un peu ma tête , et reprendre une espèce de conte- 
nance. 

126. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 7 juin 1675. 
Enfin , ma fille , me voilà réduite à faire mes délices de vos 
lettres : il est vrai qu'elles sont d'un grand prix; mais quand je 
1 Les adieux de la mère et de la tille s'étaient faits à Fontainebleau. 



268 LETTRES 

songe que c'était vous-même que j'avais , et que j'ai eue quinze 
mois de suite , je ne puis retourner sur ce passé sans une grande 
tendresse et une grande douleur. Il y a des gens qui m'ont voulu 
faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait ; que 
cette grande attention à vouloir découvrir vos volontés , qui. tout 
naturellement devenaient les miennes , vous faisait assurément 
une grande fadeur et un grand dégoût. Je ne sais , ma chère en- 
fant , si cela est vrai ; ce que je puis vous dire , c'est qu'assurément 
je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un 
peu suivi mon inclination , je l'avoue ; et je vous ai vue autant que 
je l'ai pu , parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour 
me retrancher ce plaisir; mais je ne crois point vous avoir été pe- 
sante. Enfin , ma fille, aimez au moins la confiance que j'ai en 
vous, et croyez qu'on ne peut jamais être plus dénuée ni plus tou- 
chée que je le suis en votre absence. La Providence m'a traitée 
bien rudement , et je me trouve fort à plaindre de n'en savoir pas 
faire mon salut. Vous me dites des merveilles de la conduite qu'il 
faut avoir pour se gouverner dans ces occasions ; j'écoute vos le- 
çons , et je tâche d'en profiter. Je suis dans le train de mes amies, 
je vais , je viens; mais quand je puis parler de vous, je suis con- 
tente , et quelques larmes me font un soulagement nonpareil. Je 
sais les lieux où je puis me donner cette liberté ; vous jugez bien 
que , vous ayant vue partout , il m'est difficile , dans ces commen- 
cements , de n'être pas sensible à mille choses que je trouve en 
mon chemin. Je vis hier les Villars , dont vous êtes révérée ; 
nous étions en solitude aux Tuileries; j'avais dîné chez M. le car- 
dinal , où je trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai 
avec l'abbé de Saint-Mihiel , à qui nous donnons , ce me semble, 
comme en dépôt , la personne de Son Éminence ; il me parut un 
fort honnête homme, un esprit droit et tout plein de raison, qui 
a de la passion pour lui , qui le gouvernera même sur sa santé , 
et l'empêchera bien de prendre le feu trop chaud sur la pénitence. 
Us partiront mardi ; et ce sera encore un jour douloureux pour 
moi , quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de Fontainebleau. 
Songez , ma fille , qu'il y a déjà quinze jours , et qu'ils vont enfin, 
de quelque manière qu'on les passe. Tous ceux que vous m'avez 
nommés apprendront votre souvenir avec bien de la joie ; j'en suis 
mieux reçue. Je verrai ce soir notre cardinal ; il veut bien que je 
passe une heure ou deux chez lui les soirs avant qu'il se couche, et 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 269 

que je profite ainsi du peu de temps qui me reste. Corbinelli était 
ici quand j'ai reçu votre lettre ; il a pris beaucoup de part au plaisir 
que vous avez eu de confondre un jésuite : il voudrait bien avoir 
été le témoin de votre victoire. Madame de la Troche a été char- 
mée de ce que vous dites pour elle. Soyez en repos de ma santé, 
ma chère enfant ; je sais que vous n'entendez pas de raillerie là- 
dessus. Le chevalier de Grignan est parfaitement guéri. Je m'en 
vais envoyer votre lettre chez M. de Turenne. Nos frères sont à 
Saint-Germain ; j'ai envie de vous envoyer la lettre de la Garde ; 
vous y verrez en gros la vie qu'on fait à la cour. Le roi a fait ses 
dévotions à la Pentecôte : madame de Montespan les a faites de 
son côté ; sa vie est exemplaire ; elle est très-occupée de ses ouvriers, 
et va à Saint-Cloud, où elle joue au hoca 1 . 

A propos , les cheveux me dressèrent l'autre jour à la tête , 
quand le coadjuteur me dit qu'en allant à Aix , il y avait trouvé 
M. de Grignan jouant au hoca ; quelle fureur ! au nom de Dieu , ne 
le souffrez point ; il faut que ce soit là une de ces choses que vous 
devez obtenir , si l'on vous aime. J'espère que Pauline se porte 
bien, puisque vous ne m'en parlez point; aimez-la pour l'amour 
de son parrain ( M. de la Garde). Madame de Coulanges a si 
bien gouverné la princesse d'Harcourt , que c'est elle qui vous 
fait mille excuses de ne s'être pas trouvée chez elle quand vous al- 
lâtes lui dire adieu : je vous conseille de ne la point chicaner là- 
dessus. Ce que vous dites des arbres qui changent est admirable; 
la persévérance de ceux de Provence est triste et ennuyeuse 2 ; il 
vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. Corbinelli dit qu'il 
n'y a que Dieu qui doive être immuable; toute autre immutabilité 
est une imperfection : il était bien en train de discourir aujour- 
d'hui. Madame de la Troche et le prieur de Livry étaient ici : il 
s'est bien diverti à leur prouver tous les attributs de la Divinité. 
Adieu , ma très,-aimable, je vous embrasse ; mais quand pourrai-je 
vous embrasser de plus près ? La vie est si courte ! ah ! voilà sur 
quoi il ne faut pas s'arrêter : c'est maintenant vos lettres que j'at- 
tends avec impatience. 



1 Jeu de hasard très-périlleux, et très en vogue sous Louis XIV. 
1 L'olivier , l'oranger, les chênes verts , les lauriers, le myrte, etc., gardent 
leurs feuilles toute l'année. 



270 LETTRES 

127. — DE M mc Dfe SE VIGNE A M mc DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 12 juillet 1675. 
C'est une des plus belles chasses qu'il est possible de voir , que 
celle que nous faisons après M. de B... et M. de M... Ils cou- 
rent, ils se relaissent , ils se forlougent , ils rusent ; mais nous 
sommes toujours sur la voie , nous avons le nez bon, et nous les 
poursuivons toujours : si jamais nous les attrapons , comme je 
l'espère , je vous assure qu'ils seront bien bourrés ; et puis je vous 
promets encore que , suivant le procédé noble des lévriers, nous 
les laisserons là pour jamais, et n'y toucherons pas. Je vous man- 
derai la lin de tout ceci : je ne pense pas à quitter cette affaire; 
mais comme je vous empêche , sur l'amitié , d'être le plus grand 
capitaine du monde , l'abbé {de Coulanges) m'empêche d'être la 
personne la plus agitée et la plus occupée de vos affaires : il m'ef- 
face par son activité; il est vrai qu'étant jointe à son habileté, il 
doit battre plus de pays que moi ; il le fait aussi , et dès sept heures 
du matin il sort pour consulter les mots , les points et les virgules 
de cette transaction. Au reste , il y a quelquefois des disputes avec 
mademoiselle de Méri ; mais savez-vous ce qui les cause ? c'est as- 
surément l'exactitude de l'abbé , beaucoup plus que l'intérêt : mais 
quand l'arithmétique est offensée, et que la règle de deux et deux 
font quatre est blessée en quelque chose, le bon abbé est hors de 
lui ; c'est son humeur, il le faut prendre sur ce pied-là : d'un au- 
tre côté, mademoiselle de Méri a un style tout différent ; quand, 
par esprit ou par raison, elle soutient un parti, elle ne finit plus, 
elle le pousse ; l'abbé se sent suffoqué par un torrent de paroles ; 
il se met en colère, et en sort par faire l'oncle , et. dire qu'on se 
taise : on lui dit qu'il n'a point de politesse : politesse est un nou- 
vel outrage, et tout est perdu; on ne s'entend plus; il n'est plus 
question de l'affaire; ce sont les circonstances qui sont devenues 
le principal : en même temps je me mets en campagne, je vais à 
l'un, je vais à l'autre, comme le cuisinier de la comédie 1 ; je finis 
mieux , car on en rit, et, au bout du compte, que le lendemain 
mademoiselle de Méri retourne au bon abbé , et lui demande son 
avis ; bonnement il le lui donnera et la servira ; il a ses humeurs : 

1 Allusion à la scène de maître Jacques, cuisinier d'Harpagon, qui tra- 
vaille à réconcilier celui-ci avec son fils, dans Y Avare de Molière, scène IV , 
acte IV. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 271 

quelqu'un est-il parfait? Je vous réponds toujours d'une chose, 
c'est qu'il n'y aura qu'à rire de leurs disputes , tant que j'en serai 
témoin. 

Adieu , ma très-chère enfant , je ne sais point de nouvelles. No- 
tre cardinal se porte très-bien; écrivez-lui, et qu'il ne s'amuse 
point à ravauder et répliquer à Rome; il faut qu'il obéisse, et qu'il 
use ses vieilles calottes , comme dit le gros abbé {de Pontcarré) , 
qui se plaint de votre silence. M. de la Rochefoucauld vous mande 
que sa goutte est si parfaitement revenue , qu'il croit que la pau- 
vreté reviendra aussi; du moins il ne sent point le plaisir d'être 
riche avec les douleurs qui le font mourir. Je vous embrasse mille 
fois. 

128. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 19 juillet 1675. 

Devinez d'où je vous écris, ma fille : c'est de chez M. de Pom- 
ponne ; vous vous en apercevrez par le petit mot que madame de 
Vins vous dira ici. J'ai été avec elle, l'abbé Arnauld et d' Hacque- 
ville, voir passer la procession de Sainte-Geneviève ; nous en som- 
mes revenus de très-bonne heure, il n'était que deux heures; 
bien des gens n'en reviendront que ce soir. Savez-vous que c'est 
une belle chose que cette procession? Tous les différents religieux , 
tous les prêtres des paroisses, tous les chanoines de Notre-Dame , 
et M. l'archevêque pontificalement, qui va à pied, bénissant à droite 
et à gauche jusqu'à la métropole; il n'a cependant que la main 
gauche ; et à la droite , c'est l'abbé de Sainte-Geneviève , nu-pieds , 
précédé de cent cinquante religieux , nu-pieds aussi , avec sa crosse 
et sa mitre, comme l'archevêque, et bénissant de même, mais 
modestement et dévotement, et à jeun, avec un air de pénitence 
qui fait voir que c'est lui qui va dire la messe dans Notre-Dame. 

Le parlement en robes rouges , et toutes les compagnies supé- 
rieures, suivent cette châsse, qui est brillante de pierreries , portée 
par vingt hommes habillésde blanc, nu-pieds. On laisse en otage à 
Sainte^Geneviève le prévôt des marchands et quatre conseillers , 
jusqu'à ce que ce précieux trésor y soit revenu. Vous allez me de- 
mander pourquoi on a descendu cette châsse : c'était pour faire 
cesser la pluie, et pour demander le chaud. L'un et l'autre 
étaient arrivés au moment qu'on a eu ce dessein , de sorte que , 
comme c'est en général pour nous apporter toutes sortes de 



2 72 LETTBES 

biens , je crois que c'est à elle que nous devons le retour du roi : 
il sera ici dimanche ; je vous manderai mercredi tout ce qui se 
peut mander. M. de la Trousse mène un détachement de six 
mille hommes au maréchal de Créqui , pour aller joindre M. de Tu- 
renne; la Fare et les autres demeurent avec les gendarmes-Dau- 
phin dans l'armée de M. le Prince. Voici les darnes qui atten- 
dent leurs maris, au pr oral a de leur impatience. L'autre jour 
Madame et madame de Monaco prirent d'Hacqueville à l'hôtel 
de Gramont, pour s'en aller courir les rues incognito, et se 
promener aux Tuileries : comme Madame n'est point sur le pied 
d'être galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignité. On at- 
tend à toute heure madame de Toscane ; c'est encore des biens de 
la châsse de sainte Geneviève. Je vis hier une de vos lettres entre 
les mains de l'abbé de Pontcarré ; c'est la plus divine lettre du 
monde , il n'y a jrien qui ne pique et qui ne soit salé ; il en a en- 
voyé une copie à l'Éminence , car l'original est gardé comme la 
châsse. Adieu , ma très-chère et très-parfaitement aimée; vous êtes 
si vraie, que je ne rabats rien sur tout ce que vous me dites de 
votre tendresse; vous pouvez juger si j'en suis touchée. 

129. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , mercredi 24 juillet 1675. 

Il fait bien chaud aujourd'hui, ma très-chère belle; et , au lieu de 
m'inquiéter dans mon lit, la fantaisie m'a pris de me lever, quoi- 
qu'il ne soit que cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous. 

Le roi arriva dimanche matin à Versailles; la reine, madame de 
Montespan et toutes les dames étaient allées dès le samedi repren- 
dre tous leurs appartements ordinaires : un moment après être ar- 
rivé, le roi alla faire ses visites ; la seule différence , c'est qu'on joue 
dans ces grands appartements que vous connaissez. J'en saurai da- 
vantage ce soir avant que de fermer ma lettre : ce qui fait que je suis 
si mal instruite de Versailles, c'est que je revins hier au soir de 
Pomponne, où madame de Pomponne nous avait engagés d'aller, 
d'Hacqueville et moi, avec tant d'empressement, que nous n'avons 
pu ni voulu y manquer. M. de Pomponne, en vérité, futaise denous 
voir : vous avez été célébrée , dans ce peu de temps, avec toute l'es- 
time et l'amitié imaginables : nous avons fort causé; une de nos fo- 
lies a été de souhaiter de découvrir tousles dessousde cartes de toutes 
les choses que nous croyons voir et que nous ne voyons point , tout 



DE MADAME DE SÉV1GNE. 273 

ce qui se passe dans les familles , où nous trouverions de la haine , 
de la jalousie, de la rage, du mépris, au lieu de toutes les belles 
choses qu'on met au-dessus du panier, et qui passent pour des véri- 
tés ; je souhaitais un cabinet tout tapissé de dessous de cartes au lieu 
de tableaux. Cette folie nous mena bien loin, et nous divertit fort ; 
nous voulions casser la tête à d'Hacqueville pour en avoir, et nous 
trouvions plaisant d'imaginer que , de la plupart des choses que 
nous croyons voir, on nous détromperait : vous pensez donc que 
cela est ainsi dans une telle maison ; vous pensez que l'on s'adore 
en cet endroit-là ; tenez , voyez : on s'y hait jusqu'à la fureur, et 
ainsi de tout le reste : vous pensez que la cause d'un tel événement, 
c'est une telle chose ; c'est le contraire : en un mot , le petit démon 
qui nous tirerait les rideaux nous divertirait extrêmement. Vous 
voyez bien , ma très-belle , qu'il faut avoir bien du loisir pour s'a- 
muser à vous dire de teiïes bagatelles; voilà ce que c'est que de 
s'éveiller matin : voilà comme fait M. de Marseille ; j'aurais fait 
aujourd'hui des visites aux flambeaux , si nous étions en hiver. 

Vous avez donc toujours votre bise : ah ! ma fille , qu'elle est 
ennuyeuse ! nous avons chaud nous autres , il n'y a plus qu'en Pro- 
vence où l'on ait froid. Je suis très-persuadée que notre châsse {de 
sainte Geneviève) a fait ce changement; car, sans elle, nous aper- 
cevions comme vous que le procédé du soleil et des saisons était 
changé; je crois que j'eusse trouvé, comme vous, que c'était la 
vraie raison qui nous avait précipité tous ces jours auxquels nous 
avions tant de regret : pour moi, mon enfant, j'en sentais 
une véritable tristesse comme j'ai senti toute la joie de passer les 
étés et les hivers avec vous ; mais quand on a le déplaisir de voir 
ce temps passé , et passé pour jamais , cela fait mourir : il faut met- 
tre à la place de cette pensée l'espérance de se revoir. 

J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en 
Bretagne pour partir. Madame de Lavardin , madame de la Troche , 
M. d'Harouïs et moi, nous consultons notre voyage, et nous ne 
voulons pas nous aller jeter dans la fureur qui agite notre province ; 
elle augmente tous les jours : ces démons sont venus piller et brûler 
jusqu'auprès de Fougères; c'est un peu trop près des Rochers. On 
a recommencé à piller un bureau à Rennes ; madame deChaulnes 
est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les jours; on me 
dit hier qu'elle était arrêtée , et que même les plus sages l'ont rete- 
nue, et ont mandé à M. de Chaulnes , qui est au Fort-Louis , que si 



274 LETTRES 

les troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame 
de Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant 
que trop vrai qu'on doit envoyer des troupes , et on a raison de le 
faire; car, dans l'état où sont les choses, il ne faut pas des remè- 
des anodins : mais ce ne serait pas une sagesse de partir avant que 
de voir ce qui arrivera de cet extrême désordre. On croit que la ré- 
colte pourra séparer toute cette belle assemblée; car enfin il faut 
bien qu'ils ramassent leurs blés : ils sont six ou sept mille, dont le 
plus habile n'entend pas un mot de français. M. Boucherai me con- 
tait l'autre jour qu'un curé avait reçu devant ses paroissiens une 
pendule qu'on lui envoyait de France ; car c'est ainsi qu'ils disent : 
ils se mirent tous à crier en leur langage, que c'était la gabelle , et 
qu'ils le voyaient fort bien. Le curé habile leur dit sur le même ton : 
Point du tout, mes enfants, ce n'est point la gabelle, vous ne vous y 
connaissez pas, c'est le jubilé; en même temps les voilà à genoux : 
que dites-vous de l'esprit lin de ces messieurs? Quoi qu'il en soit, 
il faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon : ce n'est pas sans 
déplaisir que je retarde mon voyage; il est placé et rangé comme 
je le désire; il ne peut être remis dans un autre temps, sans me 
déranger beaucoup de desseins ; mais vous savez ma dévotion pour 
la Providence ; il faut toujours en revenir là , et vivre au jour la 
journée : mes paroles sont sages, comme vous voyez; mais très- 
souvent mes pensées ne le sont pas. Vous devinez aisément qu'il y 
a un point où je ne puis me servir de la résignation que je prêche 
aux autres. 

Mademoiselle d'Eaubonne fut mariée avant-hier •• Votre frère 
voudrait bien donner son guidon pour être colonel du régiment de 
Champagne; M. de Grignan l'a été; mais toutes nos bonnes têtes 
ne sont pas trop d'avis qu'il augmente sa dépense de quinze ou seize 
mille francs dans le temps où nous sommes. Il est revenu une 
grande quantité de monde avec le roi : le grand maître, messieurs 
de Soubise, Termes, Brancas, la Garde, Villars, le comte de 
Fiesque; pour ce dernier, on est tenté de dire: di cortesia plu ehe 
di guerra amico : il n'y avait pas un mois qu'il était arrivé à 
l'armée. M. de Pomponne dit qu'on ne peut jamais souhaiter la ba-, 
taille de meilleur cœur, ni vouloir être plus résolument que le roi 
au premier rang, lorsqu'on crut qu'on serait obligé de la donner à 
Limbourg. 11 nous conta des choses admirables de la manière dont 

1 A M. le (ioux de la Bcrehère. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 275 

Sa Majesté vivait avec tout le monde , et surtout avec M. le Prince 
et M. le Duc : tous ces détails sont fort agréables à entendre. 

Au reste, ma tille, cette cassolette est venue; elle ressemble 
assez à un jubilé 1 : elle pèse plus, et est beaucoup moins belle 
que nous ne pensions : c'est une antique qui s'appelle donc une 
cassolette, mais rien n'est plus mal travaillé; cependant c'est une 
vraie pièce à mettre à Grignan, et nullement à Paris : notre bon car- 
dinal a fait de cela comme de sa musique, qu'il loue , sans s'y con- 
naître; ce qu'il y a à faire, c'est de l'en remercier tout bonnement, 
et ne pas lui donner la mortification de croire que l'on n'est pas 
charmé de son présent : il ne faut pas aussi vous figurer que ce 
présent soit autre chose , selon lui , qu'une pure bagatelle , dont le 
refus serait une très-grande rudesse. Je m'en vais l'en remercier 
en attendant votre lettre. Quand je vous ai proposé de lui conseiller 
de s'amuser à écrire son histoire, c'est qu'on m'avait dit de le lui con- 
seiller de mon côté , et que tous ses amis ont voulu être soutenus , 
afin qu'il parût que tous ceux qui l'aiment sont dans le même sen- 
timent. 

Madame la grande duchesse et madame de Sainte-Même a ont 
fort parlé ici de votre beauté. J'aurais vu cette princesse, sans no- 
tre voyage de Pomponne : tout le monde la trouve comme vous l'a- 
vez représentée, c'est-à-dire d'une tristesse effroyable. Madame de 
Montmartre- 3 alla s'emparer d'elle à Fontainebleau : on lui prépare 
une affreuse prison. 

Madame de Montlouet a la petite vérole; les regrets de sa fille 
sont infinis ; et la mère est au désespoir de ce que sa fille ne veut 
point la quitter pour aller prendre Tair, comme on lui ordonne : 
pour de l'esprit, je pense qu'elles n'en ont pas du plus fin; mais 
pour des sentiments, ma belle, c'est tout comme chez nous, et 
aussi tendres et aussi naturels. Vous me dites des choses si eMrê- 
mement bonnes sur votre amitié pour moi , et à quel rang vous la 
mettez, qu'en vérité je n'ose entreprendre de vous dire combien 
j'en suis touchée , et de joie , et de tendresse , et de reconnaissance ; 
mais vous le comprendrez aisément, puisque vous croyez savoir à 
quel point, je vous aime : le dessous de vos cartes est agréable pour 
moi. M. de Pomponne disait, en demeurant d'accord que rien n'est 
général : « Il paraît que madame de Sévigné aime passionnément 

1 C'est-à-dire à une vieille pendule. 

2 Femme du premier écuyer de la grande duchesse de Toscane. 
s Françoise- Renée de Lorraine de C.uiso, abbesse de Montmartre. 



276 LET.TRES 

« madame deGrignan? Savez-vous le dessous des cartes ? voulez- 
« vous que je vous le dise? c'est qu'elle l 'aime passionnément. » Il 
pourrait y ajouter , à mon éternelle gloire, et qu'elle en est ai- 
mée. 

J'ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu'un 
qui vous le portât ; il est trop petit pour les voitures , et trop gros 
pour la poste : je crois que j'en pourrais dire autant de cette lettre. 
Adieu, ma très-aimable et très-chère enfant? je ne puis jamais 
vous trop aimer : quelques peines qui soient attachées à cette ten- 
dresse, celle que vous avez pour moi mériterait encore plus, s'il 
était possible. 

130. —DE M me DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN. 

A Paris, ce 31 juillet 1675. 

C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous 
écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France ; 
c'est la mort de M. de Turenne, dont je suis assurée que vous serez 
aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nou- 
velle arriva lundi à Versailles : le roi en a été affligé , comme on 
doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête 
homme du monde ; toute la cour fut en larmes , et M. de Condom 
pensa s'évanouir. On était près d'aller se divertir à Fontainebleau , 
tout a été rompu ; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement : 
tout ce quartier où il a logé ■ , et tout Paris, et tout le peuple, était 
dans le trouble et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait 
pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne relation de 
ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois mois 
d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se 
lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et 
de sa vie. Il avait le plaisir devoir décamper l'armée des ennemis 
devant lui ; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite hau- 
teur pour observer leur marche : son dessein était de donner sur 
l'arrière-garde, et il mandait au roi à midi que, dans cette pensée, 
il avait envoyé dire à Brissac qu'on fit les prières de quarante heu- 
res. Il mande la mort du jeune d'Hocquincourt , et qu'il enverra 
un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise : il 
cachette sa lettre, et l'envoie à deux heures. 11 va sur cette petite 

1 L'hôtel de Turenne était situé rue Saint-Louis, au Marais. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 277 

colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à l'aventure un 
malheureux coup de canon , qui le coupe par le milieu du corps, 
et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée : le cour- 
rier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit; de sorte 
qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une lettre de M. de Tu- 
renne , et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un gentil- 
hommedeM. deTurenne,quidit que les armées sont assez prèsl'une 
de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et 
que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute 
cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y cou- 
rir en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller; mais 
comme sa santé est assez mauvaise , et que le chemin est long , tout 
est à craindre dans cet entre-temps : c'est une cruelle chose que cette 
fatigue pour M. le Prince ; Dieu veuille qu'il en revienne! If. de 
Luxembourg demeure en Flandre pour y commander en chef : les 
lieutenants généraux de M. le Prince sont MM. de Duras et de la 
Feuillade. Le maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le lende- 
main de cette nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer 
cette perte en faisant huit généraux au lieu d'un, c'est y gagner r . 
En même temps on fit huit maréchaux de France, savoir : M de 
Rochefort 2 , à qui les autres doivent un remercîment; MM. de 
Luxembourg , Duras , la Feuillade, d'Estrades, Navailles, Schom- 
berg et Vivonne ; en voilà huit bien comptés : je vous laisse méditer 
sur cet endroit. Le grand maître 3 était au désespoir, on l'a fait 
duc; mais que lui donne cette dignité? Il a les honneurs du Lou- 
vre par sa charge , il ne passera point au parlement à cause des 
conséquences ; et sa femme ne veut de tabouret qu'à Bouille 4 : 
cependant c'est une grâce; et s'il était veuf, il pourrait épouser 
quelque jeune veuve. Vous savez la haine du comte de Gramont 
pour Rochefort; je le vis hier, il est enragé; il lui a écrit , et l'a dit 
au roi. Voici la lettre : 



1 On sait que madame Cornuel appelait ces huit maréchaux de France la 
monnaie de M. de Turenne. 

2 M. de Louvois, voulant faite M. de Rochefort maréchal de France, n'y 
pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui étaient plus anciens lieu- 
tenants généraux que M. de Rochefort. 

3 Le comte duLude, grand maître de l'artillerie. 

4 Renée-Ëléonore de Bouille, première femme du comte du Lude , passait sa 
vie à Bouille, par un goût singulier qu'elle avait pour lâchasse. 



278 LETTRES 

Monseigneur , 

La faveur l'a pu faire autant que le mérite '. 
C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage. 

Le comte de Gramont. 
Adieu , Rochefort. 

Je crois que vous trouverez ce compliment comme ou l'a trouvé 
ici. Tl y a un almanach que j'ai vu , c'est de Milan ; on y lit au 
mois de juillet : Mort subite d'un grand, et au mois d'août : Ah ! 
que vois-je ? On est ici dans des craintes continuelles : cependant 
nos six mille hommes sont partis pour abîmer notre Bretagne; 
ce sont deux Provençaux 2 qui ont cette commission. M. de Pom- 
ponne a recommandé nos pauvres terres. M. de Chaulnes et M. de 
Lavardin sont au désespoir : voilà ce qui s'appelle des dégoûts. 
Si jamais vous faites les fous , je ne souhaite pas qu'on vous envoie 
des Bretons pour vous corriger : admirez combien mon cœur est 
éloigné de toute vengeance. Voilà , mon cher comte , tout ce que 
nous savons jusqu'à l'heure qu'il est : en récompense d'une très- 
aimable lettre, je vous en écris une qui vous donnera du déplaisir ; 
j'en suis en vérité aussi fâchée que vous. Nous avons passé tout 
l'hiver à entendre conter les divines perfections de ce héros : ja- 
mais un homme n'a été si près d'être parfait; et plus on le con- 
naissait, plus on l'aimait, et plus on le regrette. Adieu, mon- 
sieur et madame, je vous embrasse mille fois. Je vous plains de 
n'avoir personne à qui parler de cette grande nouvelle; il est na- 
turel de communiquer tout ce qu'on pense là-dessus. Si vous êtes 
fâchés , vous êtes comme nous sommes ici. 

131. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 2 août K>75. 

Je pense toujours, ma fille , à l'étonnement et à la douleur que 
vous aurez de la mort de M. de Tureune. Le cardinal de Bouillon 
est inconsolable : il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de 
M. de Louvigny , qui voulut être le premier à lui faire son com- 
pliment ; il arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoise à 
Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours ; comme le 
gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal 

1 Vers du Cid. 

2 Le bailli de Forbin , cl le marquis de Vins. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 279 

fit courir après , et sut ainsi cette terrible mort; il s'évanouit ; on 
le ramena à Pontoise , où il a été deux jours sans manger , dans 
des pleurs et dans des cris continuels. Madame de Guénégaud et 
Cavoye l'ont été voir ; ils ne sont pas moins affligés que lui. Je viens 
de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance 
votre affliction , et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le tou- 
che , et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oubliez 
pas de lui écrire : il me paraît que vous écrivez très-bien sur tou- 
tes sortes de sujets : pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa 
plume. On paraît fort touché dans Paris de cette grande mort. 
Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne ; Mon- 
tecucutli, qui s'en allait , sera bien revenu sur ses pas , et préten- 
dra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats fai- 
saient des cris qui s'entendaient de deux lieues ; nulle considéra- 
tion ne les pouvait retenir ; ils criaient qu'on les menât au combat ; 
qu'ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général , de 
leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient 
rien , mais qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire , 
qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est 
d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu par- 
ler au roi ; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que 
je vous dis, et les détails de la mort de son maître. M. de Turenne 
reçut le coup au travers du corps ; vous pouvez penser s'il tomba 
de cheval et s'il mourut ! cependant le reste des esprits fit qu'il se 
traîna la longueur d'un pas , et que même il serra la main par 
convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Bois- 
guyot ( c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne l'eût 
porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était 
à près d'une demi-lieue delà; jugez de son désespoir , c'est lui qui 
perd tout, et qui demeure chargé de l'armée et de tous les événe- 
ments jusqu'à l'arrivée de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de 
marche. Pour moi , je pense mille fois le jour au chevalier de Gri- 
gnan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans 
perdre la raison : tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à 
plaindre. 

Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux : Si 
Gadagne avait eu patience , il serait du nombre ; mais il s'est retiré, 
il s'est impatienté , c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées 
cherche à vendre sa charge; il est du nombre des désespérés de 



280 LETTBBS 

n'avoir point le bâton. Devinez ce que fait Coulanges ; il copie 
mot à mot, et sans s' incommoder, toutes les nouvelles que je vous 
écris. Je vous ai mandé comme le grand maître ' est duc ; il n'ose 
se plaindre; il sera maréchal de France à la première voiture ; et 
la manière dont le roi lui a parlé passe de bien loin l'honneur 
qu'il a reçu. Sa Majesté lui dit de donner à Pomponne son nom et 
ses qualités ; il répondit : Sire , je lui donnerai le brevet de mon 
grand-père : il n'aura qu'à le faire copier. Il faut lui faire un com- 
pliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire, et peut-être des 
ennemis; car ils prétendent du monseigneur , et c'est une injus- 
tice qu'on ne peut leur faire comprendre. 

Je reviens à M. de Turenne, qui , en disant adieu à M. le cardi- 
nal de Retz , lui dit : « Monsieur, je ne suis point un diseur; 
« mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires- 
« ci, où peut-être on a besoin de moi , je me retirerais comme vous ; 
« et je vous donne ma parole que , si j'en reviens , je ne mourrai 
« pas sur le coffre , et je mettrai , à votre exemple , quelque temps 
« entre la vie et la mort. » Je tiens cela de d'Hacqueville , qui ne 
l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera sensiblement 
touché de cette perte. Il me semble , ma fille , que vous ne vous 
lassez point d'en entendre parler : nous sommes convenus qu'il y a 
des choses dont on ne peut trop savoir de détails. J'embrasse M. 
de Grignan : je vous souhaiterais quelqu'un à tous deux avec qui 
vous puissiez parler de M. de Turenne : les Villars vous adorent ; 
Villars est revenu ; mais Saint-Géran et sa tête sont demeurés : sa 
femme espérait qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le ra- 
mènerait. Je crois que la Garde vous mande le dessein qu'il a de 
vous aller voir : j'ai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage; 
le mien , comme vous savez , est un peu différé : il faut voir l'ef- 
fet que fera dans notre pays la marche de six mille hommes com- 
mandés par deux Provençaux. Il est bien dur à M. de Lavardin 
d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs, pour obéir à M. 
de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du com- 
mandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes bous- 
soles : ne soyez point en peine de moi , ma très-chère , ni de ma 
santé; je me purgerai après le plein de la lune , et quand on aura 
des nouvelles d'Allemagne. Adieu , ma chère enfant; je vous aime 
si passionnément , que je ne pense pas qu'on puisse aller plus 

1 Le comte du >Lude. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 281 

loin; si quelqu'un souhaitait mon amitié, il devrait être content 
que. je l'aimasse seulement autant que j'aime votre portrait. 

132. — DE M me DE SÉV1GNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Paris , le 6 août 1675. 

Je ne vous parle plus du départ de ma fille , quoique j'y pense 
toujours , et que je ne puisse jamais bien m' accoutumer à vivre 
sans elle : mais ce chagrin ne doit être que pour moi. Vous me 
demandez où je suis, comment je me porte, et à quoi je m'amuse. 
Je suis-à Paris, je me porte bien , et je m'amuse à des bagatelles. 
Mais ce style est un peu laconique, je veux l'étendre. Je serais en 
Bretagne, où j'ai mille affaires, sans les mouvements de cette pro- 
vince, qui la rendent peu sûre. Il y va six mille hommes comman- 
dés par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de cette 
punition. Je l'attends; et si le repentir prend à ces mutins, et 
qu'ils rentrent dans leur devoir , je reprendrai le fil de mon voyage, 
et j'y passerai une partie de l'hiver. 

J'ai bien eu des vapeurs ; et cette belle santé, que vous avez vue 
si triomphante, a reçu quelques attaques dont je me suis trouvée 
humiliée , comme si j'avais reçu un affront. 

Pour ma vie , vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou 
six amies dont la société plaît , et à mille devoirs à quoi on est 
obligée , et ce n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche , 
c'est qu'en ne faisant rien les jours se passent , et l'on vieillit , et 
l'on meurt. Je trouve cela bien mauvais. La vie est trop courte : à 
peine avons-nous passé la jeunesse , que nous nous trouvons dans 
la vieillesse. Je voudrais qu'on eût cent ans d'assurés , et le reste 
dans l'incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi , mon cousin? Mais 
comment pourrions-nous faire? Ma nièce sera de mon avis, selon 
le bonheur ou le malheur qu'elle trouvera dans son mariage: elle 
nous en dira des nouvelles, ou elle ne nous en dira pas. Quoi qu'il en 
soit, je sais bien qu'il n'y a point de douceur, de commodité , ni 
d'agrément, que je ne lui souhaite dans ce changement de condi- 
tion. J'en parle quelquefois avec ma nièce la religieuse ; je la 
trouve très-agréable, et d'une sorte d'esprit qui fait fort bien sou- 
venir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage. 

Au reste , vous êtes un très-bon almanach : vous avez prévu en 
homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne ; 
mais vous n'avez pas vu la mort de M. de ïurenne, ni ce coup de 

21. 



282 I.KTTP.ES « 

canon tiré au hasard , qui le prend seul entre dix ou douze. Pour 
moi, qui vois en tout la Providence, je vois ce canon chargé de 
toute éternité ». Je vois que tout y conduit M. de Turenne, et 
je n'y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa conscience 
en bon état. Que lui faut-il ? Il meurt au milieu de sa gloire. Sa ré- 
putation ne pouvait plus augmenter ; il jouissait même en ce mo- 
ment du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de 
sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de vivre, l'é- 
toile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, principalement 
pour les héros, dont toutes les actions sont si observées. Si le 
comte d'Harcourt fut mort après la prise des îles Sainte-Margue- 
rite ou le secours de Casai , et le maréchal du Plessis-Praslin après 
la bataille de Rhetel, n'auraient-ils pas été plus glorieux? M. de 
Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour 
rien ? Vous savez la douleur générale pour cette perte , et les huit 
maréchaux de France nouveaux. 

Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de LOrges 
de gloire ; il en faut voir la fin. Nous sommes toujours transis de 
peur, jusqu'à ce que nous sachions si nos troupes ont repassé le 
Rhin. Alors , comme disent les soldats , nous serons pêle-mêle , 
la rivière entre deux. La pauvre Madelonne 2 est dans son château 
de Provence. Quelle destinée ! Providence ! Providence! Adieu, mon 
cher comte ; adieu , ma très-chère nièce. Je fais mille amitiés à M. 
et à madame de Toulongeon. Je l'aime fort, cette petite comtesse. 
Je ne fus pas un quart d'heure à Montelon, que nous étions comme 
si nous nous fussions connues toute notre vie ; c'est qu'elle a de la 
facilité dans l'esprit , et que nous n'avions point de temps à per- 
dre. Mon fils est demeuré en Flandre ; il n'ira point en Allemagne. 
J'ai pensé à vous mille fois depuis tout ceci; adieu. 

133. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 9 août 1675. 

Comme je ne vous écrivis qu'un petit billet mercredi , j'oubliai 

plusieurs choses que j'avais à vous dire. M. Boucherat me manda 

lundi au soir que M. le coadjuteur avait fait merveilles à une 

conférence à Saint-Germain , pour les affaires du clergé. M. de Con- 

1 On aime à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette expression , cl 
se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami . 

2 Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom 



DE MADAME DE SEVIGNE. 283 

dom et M. d'Ageu me dirent la même chose à Versailles : je suis 
persuadée qu'il fera aussi bien à sa harangue au roi : ainsi il fau- 
dra toujours le louer. 

Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin fort heu- 
reusement, fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est 
une gloire bien complète pour M. de Lorges. Nous avions tous bien 
envie que le roi lui envoyât le bâton après une si belle action , et si 
utile, dont il a seul tout l'honneur. Il a eu un cheval tué sous lui 
d'un coup de canon , qui lui passa entre les jambes : il était à che- 
val sur un coup de canon : la Providence avait bien donné sa com- 
mission à celui-là , aussi bien qu'aux autres, Nous avons perdu 
Vaubrundans cette action, et peut-être M. de Montlaur, frère du 
prince d'Harcourt, votre cousin germain. La perte des ennemis a 
été grande ; ils ont eu , de leur aveu , quatre mille hommes de tués ; 
nous n'en avons perdu que sept ou huit cents. Le duc de Sault et 
le chevalier de Grignan se sont distingués à la tête de leur cavalerie : 
les Anglais surtout ont fait des choses romanesques : enfin voilà un 
grand bonheur. On dit que Montecuculli 1 , après avoir envoyé té- 
moigner à M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si 
grand capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, 
et qu'il ne voulait point exposer sa réputation à la rage d'une armée 
furieuse, et à la valeur des jeunes Français, à qui rien ne peut 
résister dans leur première impétuosité. En effet , le combat n'a 
point été général, et les troupes qui nous ont attaqués ont été dé- 
faites. Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence , se 
sont signalés pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons 
sans conséquence qui devaient le faire maréchal de France tout à 
l'heure; mais elles ont été inutiles. Il a seulement le commande- 
ment d'Alsace, et vingt-cinq mille livres de pension qu'avait 
Vaubrun. Ha! ce n'était point cela qu'il voulait. M. le comte d'Au- 
vergne 2 a la charge de colonel général de la cavalerie , et le gouver- 
nement du Limousin. Le cardinal de Bouillon est très-affligé. 

Notre bon cardinal a encore écrit au pape, disant qu'il ne peut 
s'empêcher d'espérer que quand Sa Sainteté aura vu les raisons qui 
sont dans sa lettre, elle se rendra à ses très-humbles prières : 
mais nous croyons que le pape infaillible , et qui ne fait rien d'inu- 
tile , ne lira seulement pas ses lettres , ayant fait sa réponse par 
avance, comme notre petit ami que vous connaissez. 

• Généralissime des armées de l'empereur. 
2 Neveu de Turenne. 



284 LETTRES 

Parlons un peu de M. de Turenne ; il y a longtemps que nous 
n'en avons parlé. JN'admirez-vous point que nous nous trouvions 
heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, 
s'il était au monde , nous paraisse une prospérité , parce que nous 
ne l'avons plus? Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. 
Écoutez , je vous prie , une chose qui est à mon sens fort belle : il 
me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire , lieutenant 
général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avait 
toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme 
s'il eût dit : Monsieur , arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous 
devez être tué. Le coup de canon vient donc , et emporte le bras 
de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne : 
le fils de Saint-Hilaire se jette à son père , et se met à crier et à 
pleurer. Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il ; voyez, en lui mon- 
trant M. de Turenne roide mort , voilà ce qu'il faut pleurer éter- 
nellement, voilà ce qui est irréparable. Et, sans faire nulle atten- 
tion sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de 
la Rochefoucauld pleure lui-même , en admirant la noblesse de ce 
sentiment. 

Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est 
revenu , dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de 
Grignan ; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge , et que sa cava- 
lerie a si bien repoussé les ennemis , que ce fut cette vigueur ex- 
traordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de 
Sault ont fort bien fait aussi ; mais surtout M. de Lorges , qui parut 
neveu du héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de 
Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été blessé, à se mêler comme 
il a fait , et à essuyer tant de fois le feu des ennemis. Le duc de 
Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne ; il écrit que la for- 
tune ne peut plus lui faire de mal , après lui avoir fait celui de lui 
ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme; il venait de 
rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais , et Ton n'a trouvé 
que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté à Tu- 
renne : plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. 
le duc de Bouillon est revenu ; le chevalier de Coislin , parce qu'il 
est malade ; mais le chevalier de Vendôme , à la veille du com- 
bat : voilà sur quoi on crie; et toute la beauté de madame de Lu- 
(1res ne l'excuse point. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 285 

134. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi 12 août 1675. 
Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu'on ait eue 
ici depuis la mort de M. de Turenne : elle est du jeune marquis de 
Feuquières à madame de Vins , pour M. de Pomponne. Ce minis- 
tre me dit qu'elle était meilleure et plus exacte que celle du roi : 
il est vrai que ce petit Feuquières * a un coin d'Arnauld dans sa 
tête, qui le fait mieux écrire que les autres courtisans. 

Je viens devoir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas 
connaissable : il m'a fort parlé de vous ; il ne doutait pas de vos 
sentiments : il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font 
mourir ; son oncle apparemment était en état de paraître devant 
Dieu, car sa vie était parfaitement innocente. Il demandait au car- 
dinal, à la Pentecôte , s'il ne pourrait pas bien communier sans se 
confesser : son neveu lui dit que non , et que depuis Pâques il ne 
pouvait guère s'assurer de n'avoir point offensé Dieu. M. de Tu- 
renne lui conta son état; il était à mille lieues d'un péché mortel. 
Il alla pourtant à confesse pour la coutume; il disait : Mais faut-il 
dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais ? est-ce tout de 
même ? En vérité , une telle âme est bien digne du ciel ; elle venait 
trop droit de Dieu pour n'y pas retourner, s' étant si bien préservée 
de la corruption du monde. Il aimait tendrement le fils de M. 
d'FJbeuf 2 ; c'est un prodige de valeur à quatorze ans. Il l'envoya 
l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit : « Mon petit 
«cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les 
« jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père : 
« baisez les pas par où il passe , et faites-vous tuer à ses pieds. » 
Ce pauvre enfant se meurt de douleur ; c'est une affliction de raison 
et d'enfance, à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas. M. le comte 
d'Auvergne l'a pris avec lui, car il n'a rien à attendre de son père. 
Cavoye est affligé par les formes. Le duc de Villeroi a écrit ici des 
lettres, dans le transport desadouleur, qui sont d'une telle force qu'il 
les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune au-dessus d'avoir 
été aimé de ce héros , et déclare qu'il méprise toute autre sorte d'es- 
time après celle-là : sauve qui peut! M. de Marsillac s'est signalé en 
parlant de M. de Lorges comme d'un sujet digne d'une autre récom- 

1 II était petit-lils d'Anne Arnauld, tante de M- Arnauld d'Andilly. 

2 Henri de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf, fils de Charles de Lorraine et 
l'Elisabeth de la Tour de Bouillon, nièce de M. de Turenne. 



286 LETTRES 

pense que celle de la dépouille de M. de Vaubrun. Jamais rien 
n'aurait été d'une si grande édification, ni d'un si bou exemple, 
que de l'honorer du bâton , après un si grand succès. 

On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin , pour lu 
dire que M. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée était 
défaite; on lui dit que non : il gronda qu'on l'eût éveillé, appela 
son valet de chambre coquin, fit retirer le rideau, et se rendor- 
mit. Adieu , mon enfant; que voulez-vous que je vous dise? 

Je vous envoie cette relation à cinq heures du soir : je fais mon 
paquet toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait 
la copier; je hais cela comme la mort. J'.ai fait toutes vos amitiés 
et dit toutes vos douceurs à M. de Pomponne et à madame de 
Vins : en vérité, elles sont très-bien reçues. Je lui dis la joie que 
vous aviez de n'être plus mêlée dans les sottes querelles de Pro- 
vence : il en rit , et de la raison de votre sagesse : il souhaiterait 
que les Bretons s'amusassent à se haïr, plutôt qu'à se révolter. 
J'ai vu madame de Rouillé chez elle; je la trouvai toujours aima- 
ble; je croyais être à Aix; je voudrais fort sa fille 1 , mais elle a de 
plus grandes idées. Adieu, ma très-chère et très-aimée. Madame 
de Verneuil et la maréchale de Castelnau viennent d'admirer vo- 
tre portrait ; on l'aime tendrement, et il n'est pas si beau que vous. 
C'est à M. de Grignan, que j'embrasse, à qui j'envoie la relation 
aussi bien qu'à vous. 

135. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, vendredi 16 août IG75. 
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne 
dans une oraison funèbre : vraiment votre style est d'une énergie 
et d'une beauté extraordinaire ; vous étiez dans les bouffées d'élo- 
quence que donne l'émotion delà douleur. Ne croyez point, ma 
fille , que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci ; ce fleuve 
qui entraîne tout , n'entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est 
consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de la PvO- 
chefoucauld avec madame de Lavardin, madame de la Fayette 
et M. de Marsillac. M. le Premier y vint : la conversation dura 
deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros : tous les 
yeux étaient baignés de larmes , et vous ne sauriez croire comme 
la douleur de sa perte était profondément gravée dans les cœurs : 

1 Pour M. de Sévigné. 



DE MADAME DE SEVIGSE. 287 

vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer 
tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose,' 
c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeuï 
de son cœur!, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme ; 
tout le monde en était plein pendant sa vie ; et vous pouvez pen- 
ser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà ; enfin ne 
croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous 
pouvez eu parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la dose de 
votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme , c'est encore 
un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui ; il 
n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en 
bon état : on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent 
être dans son cœur ; sa conversion si sincère nous a paru comme 
un baptême ; chacun conte l'innocence de ses mœurs-, la pureté 
de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation , 
la solide gloire dont il était plein sans faste et sans ostentation , 
aimant la vertu pour elle-même , sans se soucier de l'approbation 
des hommes ; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit 
comme il rhabilla ce régiment anglais? il lui en coûta quatorze 
mille francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de 
Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne, pour venger 
la mort de M. de Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient, 
ne pouvant obéir à d'autres que lui. Il y avait de jeunes soldats 
qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans 
l'eau jusqu'aux genoux ; et les vieux soldats leur disaient : « Quoi ! 
«vous vous plaignez! on voit bien que vous ne connaissez pas 
« M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes 
« mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il 
« veille quand nous dormons ; c'est notre père ; on voit bien que 
« vous êtes jeunes : » et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je 
vous mande est vrai : je ne me charge point des fadaises dont 
on croit faire plaisir aux gens éloignés ; c'est abuser d'eux , et je 
choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirais, si 
vous étiez ici. Je reviens à son âme : c'est donc une chose à remar- 
quer que nul dévot ne s'est avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue 
à bras ouverts , comme une des plus belles et des meilleures qui 
soient jamais sorties de ses mains. Méditez sur cette confiance gé- 
nérale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce de mi- 
racle qui n'est que pour lui ; enfin personne n'a osé douter de son 



288 LETTRES 

repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette 
grande perte. 

Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'ab- 
sence cet hiver, qu'il n'avait ni cœur, ni esprit ; rien que cela. 
M mc de Rohan , avec une poignée de gens, a dissipé et fait fuir 
les mutins qui s'étaient attroupés dans son duché de Rohan. Les 
troupes sont à Nantes, commandées par Forbin; car de Vins est 
toujours subalterne. L'ordre de Forbin est d'obéir à M. de Chaulnes; 
mais comme ce dernier est dans son Fort-Louis , Forbin avance 
et commande toujours. Vous entendez bien ce que c'est que ces 
sortes d'honneurs en idée , que l'on laisse sans action à ceux qui 
commandent. M. de Lavardin avait fort demandé le commande- 
ment ; il a été à la tête d'un vieux régiment x , et prétendait que 
cet honneur lui était dû ; mais il n'a pas eu contentement. On dit 
que nos mutins demandent pardon ; je crois qu'on leur pardonnera 
moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard , qui était 
odieux à la province , et l'on a donné pour intendant de ces troupes 
M. de Marillac , qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces 
désordres qui m'empêchent de partir, c'est autre chose que je ne 
veux pas quitter ; je n'ai pu même aller à Livry, quelque envie que 
j en aie ; il faut prendre le temps comme il vient : on est assez aise 
d'être au milieu des nouvelles , dans ces terribles temps. 

Écoutez , je vous prie , encore un mot de M. de Turenne. Il avait 
fait connaissance avec un berger qui savait très-bien les chemins 
et le pays ; il allait seul avec lui , et faisait poster ses troupes selon 
la connaissance que cet homme lui donnait : il aimait ce berger, 
et le trouvait d'un sens admirable ; il disait que le colonel Bec 
était venu comme cela , et qu'il croyait que ce berger ferait sa for- 
tune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il 
se trouva content, et dit à M. de Roye (<so?i beau-frère) : « Tout de 
« bon , il me semble que cela n'est pas trop mal ; et je crois que 
« M. de Montecuculli trouverait assez bien ce que l'on vient de 
« faire. » II est vrai que c'était un chef-d'œuvre d'habileté. Madame 
de Villars a vu une autre relation depuis le jour du combat , où 
l'on dit que, dans le passage du Rhin , le chevalier de Grignan fit 
encore des merveilles de valeur et de prudence : Dieu le conserve ! 
car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos ennemis : 
ils ne trouvent plus rien d'impossible. 

* Du régiment do Navarre , l'un des six vieux. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 289 

Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de la Feuillade 
a pris la poste, et s'en est venu droit â Versailles, où il surprit 
le roi , et lui dit : « Sire , les uns font venir leurs femmes (c'est Ro- 
« chefort) , les autres les viennent voir : pour moi , je viens voir une 
« heure Votre Majesté, et la remercier mille et mille fois; je ne 
« verrai que Votre Majesté, car ce n'est qu'à elle que je dois 
« tout. » Il causa assez longtemps, et puis prit congé, et dit : 
« Sire , je m'en vais ; je vous supplie de faire mes compliments 
« à la reine, à M. le Dauphin, à ma femme et à mes enfants, » 
et s'en alla remonter à cheval; et, en effet, il n'a vu âme vi- 
vante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté, en 
riant , comme il était chargé des compliments de M. de la Feuil- 
lade. Il n'y a qu'à être heureux, tout réussit. 

136.— DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Livry, mercredi 21 août 1675. 
En vérité , ma fille , vous devriez bien être ici avec moi ; j'y suis 
venue ce matin toute seule , fatiguée et lasse de Paris , au point de 
n'y pouvoir pas durer. Notre abbé est demeuré pour quelques af- 
faires; pour moi, je n'en ai point jusqu'à samedi. Me voilà donc 
pour ces trois jours en paix et en repos ; je prends demain ma troi- 
sième médecine; je marcherai beaucoup : je m'imagine que j'en ai 
besoin. Je penserai extrêmement à vous , pour ne pas dire conti- 
nuellement ; il n'y a ni lieu ni place qui ne me fasse souvenir que 
nous y étions ensemble il y a un an. Quelle différence, bon Dieu! 
Il m'est doux de penser à vous ; mais l'absence jette une certaine 
iimertume qui serre le cœur : ce sera pour ce soir la noirceur des 
pensées. Je me fais un plaisir de vous entretenir dans ce petit ca- 
binet que vous connaissez; rien ne m'interrompt. 

J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour 
M. de la Trousse , depuis mes chers romans , je n'ai rien vu de si 
parfaitement heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince 
qui se bat jusqu'à l'extrémité ? Un autre s'avance pour voir qui peut 
faire une si grande résistance : il voit l'inégalité du combat , il en 
est honteux ; il écarte ses gens: il demande pardon à ce vaillant 
homme, qui lui rend son épée, à cause de son honnêteté, et. qui 
sans lui ne l'eût jamais rendue; il le fait son prisonnier; il le re- 
connaît pour un de ses amis , du temps qu'ils étaient tous deux à la 
cour d'Auguste ; il traite son prisonnier comme son propre frère , 

MAD. DE SÉVIGNÉ. 2j 



290 LETTRES 

il le loue de son extrême valeur; mais il me semble que le prison- 
nier soupire ; je ne sais s'il n'est point amoureux : je crois qu'on 
lui permettra de revenir sur sa parole; je ne vois pas bien où la 
princesse l'attend ; et voilà toute l'histoire. 

Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de 
gens bien informés ; mais ils ne veulent jamais être cites pour les 
moindres bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les 
nouvelles. Voulez-vous savoir ce que les valets de chambre ont 
écrit ? Vous devinerez d'abord que ceci vient de l'endroit où vous 
savez qu'on s'amuse des lettres ridicules. L'un fait inventaire de 
ce qu'il a perdu, comme son étui, sa tasse, son buffle, son caude- 
bec. « C'était, dit-il, un désordre du diable; ma foi , si j'avais été 
« général , cela ne serait pas arrivé. » Un autre dit : « Nous avons 
« été joliment téméraires; nous n'étions que sept mille hommes, 
« nous en avons attaqué vingt-six-mille ; aussi faut voir comme 
« nous avons été frottés. » Un autre dit : « Nous nous sommes sau- 
« vés le plus diligemment que nous avons pu ; et si nous n'avons pas 
« laissé d'avoir grand'peur. » Il faut avoir, mon enfant , un étrange 
loisir pour vous conter toutes ces sottises. 

Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, 
que pour cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. 
Je vois des gens qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis , et ce 
sont ceux-là même qui trouveraient le plus à redire , s'il y venait. On 
voudrait , à quelque prix que ce fût , ternir la beauté de son action ; 
mais j'en défie la plus fine jalousie. Ce que vous dites de M. de Tu- 
renne mérite d'entrer dans son panégyrique : le cardinal de Bouil- 
lon en aura le plaisir ou le déplaisir , car je suis bien sûre qu'il ne 
lira point cet endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du 
héros de la guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci ; il 
n'y avait plus de sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la 
cour des aides a une terre en Champagne ; son fermier lui vint 
signifier l'autre jour , ou de la rabaisser considérablement , ou de 
rompre le bail qui en fut fait il y a deux ans : on lui demande 
pourquoi , on dit que ce n'est point la coutume ; il répond que , du 
temps de M. de Turenne , on pouvait recueillir avec sûreté , et 
compter sur les terres de ce pays-là ; mais que, depuis sa mort , 
tout le monde quittait , croyant que les ennemis vont entrer en 
Champagne. Voilà des choses simples et naturelles qui font son 
éloge aussi magnifiquement que les Fléchier et les Mascaron. 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 291 

Ne nie parlez poiut tant de vous aller voir ; vous me détournez 
de la pensée de tous mes tristes devoirs : si j'en croyais mon 
cœur J'enverrais paître toutes mes petites affaires , et je m'en irais 
à Grignan. Oh ! avec quelle joie je planterais tout là! et pour qua- 
tre jours qu'on a à vivre , je vivrais à ma mode , et je suivrais mon 
inclination : quelle folie de se contraindre pour des routines de de- 
voirs et d'affaires ! Eh , bon Dieu ! qui en sait gré? Je ne suis que trop 
dans toutes ces pensées ; la règle n'est plus ,à mon grand regret , que 
dans toutes mes actions ; car , pour mes discours , ils ont pris l'es- 
sor, et je me tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce 
que je fais. Vos affaires règlent ma vie présentement, c'est tout 
ce qui me console. Je m'en vais courir en Bretagne pendant les va- 
cances , et je serai de retour au mois de novembre , pour m'aban- 
donner à toute la chicane que me prépare l'infidélité de M. de 
Mirepoix. 

Dépit mortel, juste courroux. 
Je m'abandonne à vous. 

137. — DE M rae DESEVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , lundi 26 août 1675. 

Je revins samedi matin de Livry ; j'allai l'après-dîner chez ma- 
dame de Lavardin , qui vous a écrit un billet en vous envoyant 
une relation : cette marquise vous aime beaucoup, et vous lui ré- 
pondrez sans doute , comme vous savez si bien faire ; elle s'en va 
de son côté , et d'Harouïs et moi du nôtre : les vacances de la chi- 
cane font partir bien des gens. La cour est partie ce matin pour 
Fontainebleau ; ce mot-là me fait encore trembler ; mais enfin on 
y va pour se divertir : Dieu veuille que nous ne soyons point as- 
sommés pendant ce temps-là! Le siège de Trêves se pousse vive- 
ment : s'il y a quelque balle qui ait reçu la commission de tuer le 
maréchal de Créqui , elle n'aura pas de peine à le trouver , car on 
dit qu'il s'expose comme un désespéré. 

M. le Prince est à l'armée d'Allemagne; il a dit à un homme 
qui l'a vu depuis peu : « Je voudrais bien avoir causé seulement 
« deux heures avec l'ombre de IM.de Turenne, pour prendre la suite 
« de ses desseins , pour entrer dans ses vues , et me mettre au fait 
« des connaissances qu'il avait de ce pays, et des manières de pein- 
« dre du Montecuculli. » Et quand cet homme-là lui dit : « Monsei- 
« gneur , vous vous portez bien , Dieu vous conserve , pour l'amour 



21)2 LETTRES 

« de vous et de la France ! » M. le Prince ne répondit qu'en haussant 
les épaules. 

Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vou- 
loir assiéger le Quesnoy , et que si cela est , ils sont à la veille 
d'une action. M. de Luxembourg a bien envie de faire parler de 
lui; il est bien heureux, car il a bien entretenu l'ombre de M. le 
Prince : enfin on tremble de tous côtés. J'ai demandé à M. de 
Louvois le régiment de Sanzei à pur et à plein , avec la permission 
de vendre le guidon, bien entendu que le pauvre Sanzei serait 
mort , dont on n'a encore aucune nouvelle. Le vicomte de Mar- 
silly est mon résident auprès du ministre, et s'est chargé de 
m'apprendre la réponse ; je voudrais qu'elle fût apportée par M. de 
Sanzei. Vous croyez bien que si madame de Sanzei y pouvait 
avoir la moindre prétention , je ne l'aurais pas barrée, moi qui 
respecte Saint-Hérem pour le régiment Royal ; mais le roi , qui 
avait donné ce petit régiment à Sanzei, le donnera à quelque autre. 
Pour celui de Picardie , il n'y faut pas penser , à moins que de vou • 
loir être abîmé dans deux ans; mais c'est mal dit abîmé, c'est 
déshonoré-, car comme il n'est plus permis de se ruiner ni d'em- 
prunter, comme autrefois, on demeure tout court, avec infamie. 
Ce second Chénoise , neveu de Saint-Hérem , est ressuscité depuis 
deux jours ; il était prisonnier des Allemands ; c'est là où nous 
devrions trouver M. de Sanzei. Pour le pauvre petit Froulai, il a 
fallu remuer et retourner , et regarder quinze cents hommes morts 
en un endroit du combat, pour trouver ce pauvre garçon, qu'on 
a enfin reconnu , percé de dix ou douze coups : sa pauvre mère de- 
mande sa charge de grand maréchal des logis (de la maison du roi), 
qu'elle a achetée ; elle crie et pleure , et ne parle qu'à genoux : on 
lui répond qu'on verra ; et vingt-deux ou vingt-trois personnes de- 
mandent cette charge. Pour dire le vrai , on reconnaît tous les 
jours que jamais unedéfaite n'a été si remplie de désordre et de con- 
fusion , que celle du maréchal de Créqui. Je vis samedi la maréchale 
chez M. de Pomponne, elle n'est pas reconnaissable ; les yeux ne 
lui sèchent pas. 

Ne croyez pas, ma fille , que la mort de M. de Turenne ait passé 
ici aussi vite que les autres nouvelles; on en parle et on le pleure 
encore tous les jours : 

Tout en fait souvenir , el rien ne lui ressemble. 
Ou peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux , comme vous dites , 



DE MAbA&IE DE SE VIGNE. 293 

qui n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte ! La déroute 
qui est arrivée depuis a bien renouvelé les éloges du héros. Vous 
m'avez fait grand plaisir d'avoir frissonné de ce qu'a dit Saint-Hi^ 
laire ; il n'est pas mort , il vivra avec son bras gauche , et jouira de 
la beauté et de la fermeté de son âme. Je crois que vous aurez été 
bien étonnée de voir une petite défaite de notre côté ; vous n'en avez 
jamais vu depuis que vous êtes au monde. Il n'y a que le coadju- 
teur qui en ait profité , en donnant un air si nouveau et si spi- 
rituel à sa harangue, que cet endroit en a fait tout le prix, au 
moins pour les courtisans ; car toutes les bonnes têtes l'ont loué de- 
puis le commencement jusqu'à la fin. Je dînai samedi avec le 
coadjuteur et le bel abbé : je suis ravie quand je vois quelque 
Grignan. 

138. — DE M me DE SE VIGNE A M me DE GRIGNAN. 
A Paris , mercredi 28 août 1675. 
Si l'on pouvait écrire tous les jours , je m'en accommoderais fort 
bien ; je trouve même quelquefois le moyen de le faire , quoique 
mes lettres ne partent pas, mais le plaisir d'écrire est uniquement 
pour vous ; car , à tout le reste du monde , on voudrait avoir écrit, 
et c'est parce qu'on le doit. Vraiment, ma fille, je m'en vais bien 
encore vous parler de M. de Turenne. Madame d'Elbeuf ■ , qui de- 
meure pour quelques jours chez le cardinal de Bouillon, me pria 
hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur affliction : ma- 
dame de la Fayette y vint : nous fîmes bien précisément ce que 
nous avions résolu ; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'El- 
beuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros , dont tout 
le train était arrivé à onze heures : tous ces pautres gens étaient 
en larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshom- 
mes qui pensèrent mourir en voyant ce portrait ; c'étaient des cris 
qui faisaient fendre le cœur ; ils ne pouvaient prononcer une pa- 
role ; ses valets de chambre , ses laquais , ses pages , ses trompettes, 
tout était fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier 
qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions : nous 
nous fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en secacho- 
tant il avait donné ses ordres pour le soir, et devait communier le 
lendemain dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la ba- 
taille. 

1 Elisabeth de la Tour, sœur du cardinal de Bouillon . 

25. 



294 LETTRES 

11 monta à cheval le samedi à deux heures , après avoir mangé; 
et comme il avait bien des gens avec lui , il les laissa tous à trente 
pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf : 
« Mon neveu , demeurez là ; vous ne faites que tourner autour de 
« moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton , qui se trouva 
près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur , venez par ici ; on 
<« tire du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, vous avez rai- 
« son; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le 
« mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval , qu'il aper- 
çut Saint-IIilaire , le chapeau à la main , qui lui dit : « Mon- 
« sieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer 
« là. » M. de ïurenne revint; et dans l'instant, sans être arrêté, 
il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporta le 
bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gen- 
tilhomme, qui le regardait toujours , ne le voit point tomber; le 
cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point 
encore tombé; mais il était penché le nez sur l'arçon : dans ce 
moment , le cheval s'arrête ; le héros tombe entre les bras de ses 
gens ; il ouvre deux fois deux grands yeux et la bouche , et demeure 
tranquille pour jamais : songez qu'il était mort, et qu'il avait une 
partie du cœur emportée. On crie , on pleure ; M. d'Hamilton fait 
cesser le bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps , 
qui ne voulait pas le quitter, et se pâmait de crier. On couvre le 
corps d'un manteau , on le porte dans une haie ; on le garde à petit 
bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où 
M. de Lorges , M. de Roye et beaucoup d'autres, pensèrent mou- 
rir de douleur; mais il fallut se faire violence , et songer aux gran- 
des affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service mili- 
taire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable 
deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe; 
tous les tambours en étaient couverts ; ils ne battaient qu'un coup; 
les piques traînantes et les mousquets renversés: mais ces cris de 
toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que l'on eu 
soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans l'état 
que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit porter ; car 
cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je 
pense que le pauvre chevalier {de Griqnan) était bien abîmé de 
douleur. Quand ce corps a quitté son armée , c'a été encore une 
autre désolation : et partout où il a passé on n'entendait que des 



# DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 205 

clameurs : mais à Langres ils se sont surpassés; ils allèrent au-de- 
vant de lui en habits de deuil au nombre de plus de deux cents , sui- 
vis du peuple ; tout le clergé en cérémonie ; il y eut un service so- 
lennel dans la ville , et en un moment ils se cotisèrent tous pour 
cette dépense , qui monta à cinq mille francs , parce qu'ils recon- 
duisirent le corps jusqu'à la première ville , et voulurent défrayer 
tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affec- 
tion fondée sur un mérite extraordinaire ? Il arrive à Saint-Denis 
ce soir ou demain ; tous ses gens l'allaient reprendre à deux lieues 
d'ici ; il sera dans une chapelle en dépôt, on lui fera un service à 
Saint- Denis, en attendant celui de Notre-Dame , qui sera solennel. 
Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes 
comme vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fî- 
mes que soupirer. Le cardinal de Bouillon paria de vous, et répon- 
dit que vous n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été 
ici : je l'assurai fort de votre douleur ; il vous fera réponse et à M. de 
Grignan; il me pria de vous dire mille amitiés , et la bonne d'El- 
beuf , qui perd tout , aussi bien que son fils. Voilà une belle chose 
de m' être embarquée à vous conter ce que vous saviez déjà ; mais 
ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous faire voir 
que voilà comme on oublie M. de ïurenne en ce pays-ci. 

M. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des 
merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frères ■ à faire 
un effort pour lui dans cette occasion , afin de soutenir sa fortune, 
au moins le reste de cette année ; et qu'il les trouva tous deux fort 
disposés à faire des choses extraordinaires. Ce bon la Garde est 
à Fontainebleau , d'où il doit revenir dans trois jours pour partir 
enfin, car il en meurt d'envie, à ce qu'il dit; mais les cour- 
tisans ont bien de la glu autour d'eux. Vraiment l'état de madame 
de Sanzei est déplorable ; nous ne savons rien de son mari ; il n'est 
ni vivant, ni mort, ni blessé, ni prisonnier; ses gens n'écrivent 
point. M. de la Trousse, après avoir mandé le jour de l'affaire 
qu'on venait de lui dire qu'il avait été tué , n'en a plus écrit un 
mot ni à la pauvre Sanzei , ni à Coulanges a . Nous ne savons donc- 
que mander à cette femme désolée ; il est cruel de la laisser dans cet 
état : pour moi, je suis très-persuadée que son mari est mort; la 

1 M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abbé de Grignan. 

2 Madame de Sanzei était sœur de M. de Coulantes, et .M de ia Trousse étail 
leur euu&in germain, 



296 LEÎTHES 

poussière mêlée avec son sang l'aura défiguré ; on ne l'aura pas re- 
connu, on l'aura dépouillé; peut-être qu'il aura été tué loin des 
autres, par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré 
au coin de quelque haie : je trouve plus d'apparence à cette triste 
destinée qu'à croire qu'il soit prisonnier , et qu'on n'entende pas 
parler de lui. 

Au reste , ma fille , l'abbé croit mon voyage si nécessaire , que je 
ne puis m'y opposer ; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter 
de sa bonne volonté; c'est une course de deux mois, car le bon abbé 
ne se porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver ; il m'en 
parle d'un air sincère, dont je fais vœu d'être toujours la dupe ; tant 
pis pour ceux qui me trompent. Je comprends que l'ennui serait grand 
pendant l'hiver ; les longues soirées peuvent être comparées aux 
longues marches pour être fastidieuses. Je ne m'ennuyais point cet 
hiver que je vous avais ; vous pouviez fort bien vous ennuyer , vous 
quiètes jeune ; mais vous souvient-il de nos lectures? Il est vrai qu'en 
retranchant tout ce qui était autour de cette petite table , et le livre 
même, il ne serait pas impossible de ne savoir que devenir.; la 
Providence en ordonnera. Je retiens toujours ce que vous m'avez 
mandé; on se tire de l'ennui comme des mauvais chemins; on ne 
voit personne demeurer au milieu d'un mois , pour n'avoir pas le 
courage de l'achever ; c'est comme de mourir, vous ne voyez per- 
sonne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle. Il y a des choses dans 
vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier. Avez- vous mon 
ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite; vous aurez bien 
raisonné, et si vous parlez sans cesse des affaires présentes et de 
M. de Turenne , et que vous ne pussiez comprendre ce que tout 
ceci deviendra; en vérité , vous êtes comme nous , et ce n'est point 
du tout que vous soyez en province. M. de Barillon soupa hier ici : 
on ne parla que de M. de Turenne ; il en est véritablement très- 
affligé. Il nous contait la solidité de ses vertus, combien il était 
vrai , combien il aimait la vertu pour elle-même , combien par elle 
seule il se trouvait récompensé ; et puis finit par dire qu'on ne pou- 
vait pas l'aimer, ni être touché de son mérite, sans en être plus 
honnête homme. Sa société communiquait une horreur pour la fri- 
ponnerie et pour la duplicité , qui mettait tous ses amis au-dessus 
des autres hommes : dans ce nombre on distingua fort le chevalier 
comme un de ceux que ce grand homme aimait et estimait le plus, 
et^iussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donne- 



DE MADAME DE SEVlGNE. 297 

ront pas un pareil : je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle 
en celui-ci , au moins les gens que je vois : je crois que c'est se van- 
ter d'être en bonne compagnie. Je viens de regarder mes dates ; il 
est certain que je vous ai écrit le vendredi 16 ; je vous avais écrit 
le mercredi 14 , et le lundi 12. Il faut que Pacolet ou la bénédic- 
tion de Montélimart ait porté très-diaboliquement cette lettre; 
examinez ce prodige. Mais disons encore un mot de M. de Tu- 
renne : voici ce qui me fut conté hier. Vous connaissez bien Per- 
tuis x , et son adoration et son -attachement pour M. de ïurenne; 
dès qu'il eut appris sa mort , il écrivit au roi , et lui manda : « Sire, 
« j'ai perdu M. de Turenne; je sens que mon esprit n'est point ca- 
« pable de soutenir ce malheur : ainsi , n'étant plus en état de ser- 
« vir Votre Majesté , je lui demande la permission de me démettre 
« du gouvernement de Courtrai. » Le cardinal de Bouillon empê- 
cha qu'on ne rendît cette lettre ; mais , craignant qu'il ne vînt lui- 
même, il dit au roi l'effet du désespoir de Pertuis. Le roi entra fort 
bien dans cette douleur , et dit au cardinal de Bouillon qu'il en esti- 
mait davantage Pertuis , et qu'il ne voulait pas que Pertuis songeât à 
se retirer, le croyant trop honnête homme pour ne pas toujours faire 
son devoir , en quelque état qu'il pût être. Voilà comme sont ceux 
qui regrettent ce héros. Au reste, il avait quarante mille livres de 
rente de partage ; et M. Boucherat a trouvé que , toutes ses dettes et 
ses legs payés, il ne lui restait que dix mille livres de rente; c'est 
deux cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chi- 
cane n'y mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cin- 
quante années de service. Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse 
mille fois avec une tendresse qui ne peut se représenter. 

139. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris , vendredi 6 septembre 1G75. 
Je vous regrette , ma chère enfant ; et cette rage de m' éloigner 
encore de vous , et de voir pour quelques jours notre commerce 
dégingandé, me donne une véritable tristesse. Pour achever l'agré- 
ment de mon voyage, Hélène ne vient pas avec moi; j'ai tant tardé, 
qu'elle est dans son neuf; j'ai Marie qui jette sa gourme , comme 
vous savez; mais ne soyez point en peine de moi, je m'en vais un 
peu essayer de n'être pas servie si fort à ma mode , et d'être un 
peu dans la solitude ; j'aimerai à connaître la docilité de mon esprit, 

1 11 avait été capitaine des gardes de M. de Turenne. 



2!)8 LETTRES 

et je suivrai Jes exemples de courage et de raison que vous me 
donnez. Madame de Coulanges ne fait-elle pas aussi des merveil- 
les de s'ennuyer a Lyon? Ce serait une belle chose que je ne susse 
vivre qu'avec les gens qui me sont agréables : je me souviendrai de 
vos sermons; je m'amuserai à payer mes dettes et à manger mes 
provisions : je penserai beaucoup à vous , ma très-belle ; je lirai , 
je marcherai , j'écrirai , je recevrai de vos lettres ; hélas ! la vie ne 
se passe que trop : elle s'use partout. Je porte une infinité de re- 
mèdes bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a 
pas un qui n'ait son patron , et qui ne soit la médecine de mes voi- 
sins* : j'espère que cette boutique me sera fort inutile , car je me 
porte extrêmement bien. 

Je fus avant-hier toute seule à I ivry , me promener délicieuse- 
ment avec la lune ; il n'y avait aucun serein ; j'y fus depuis six heu- 
res du soir jusqu'à minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette 
petite équipée ; je devais bien cette honnêteté à la belle Diane et à 
l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à Chantilly en très- 
bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée assez libre pour 
faire un si délicieux voyage ; ce sera pour le printemps qui vient. 
J'ai été tantôt chez Mignard , pour voir le portrait de Louvigny : 
il est parlant; mais je n'ai pas vu Mignard; il peignait madame de 
Fontevrault, que j'ai regardée parle trou de la porte; je ne l'ai pas 
trouvée jolie : l'abbé Têtu était auprès d'elle , dans un charmant 
badinage ; les Villars étaient à ce trou avec moi : nous étions plai- 
santes. 

M . le Prince , qui a fait lever le siège d'Haguenau , est un peu 
étonné d'être sur la défensive , et de se reculer et se retrancher vers 
Schelestadt: la goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son 
chagrin. Pouï moi, j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me sem- 
ble que je vais avoir la tête dans un sac pendant dix ou douze jours ; 
et vous jugez bien que , sans de bonnes raisons , je ne quitterais 
pas Paris dans ce temps de nouvelles. Saint-Thou avait songé , la 
veille qu'il a été tué , qu'il avait eu un démêlé avec le prince d'O- 
range , et qu'il lui avait dit de si bonnes injures , que ce prince 
l'avait fait maltraiter par ses gardes : il conta ce songe, et ce fut 
par ses gardes qu'il fut tué follement ; car il ne voulut jamais de 
quartier, quoiqu'il fût seul contre deux cents : e'est une belle pen- 
sée; tout le monde se moque de lui , quoique Voiture nous ait ap- 
pris que c'est fort mal fait de se moquer des trépassés. La pauvre 
Sanzei est tiraillée par de ridicules espérances que son mari n'est 



DE MADAME DE SEVIGNE. 299 

point mort, et veut attendre la fin du siège de Trêves pour pren- 
dre son deuil. Adieu, ma très-aimable, je ne puis vous dire combien 
je suis à vous ; quoique je dise un peu plus que vous ce que je sens, 
mes démonstrations n'égalent pas mes sentiments. 

140. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris, lundi 9 septembre 1675. 

Adieu , ma très-chère , je m'en vais monter en carrosse. Je quitte 
Paris pour quelque temps , avec la douleur de ne recevoir plus si 
règlement vos lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point 
tant composée de pâtissiers , que je ne sois fort en peine de lui , 
non pas quand je pense au prince d'Orange , mais à M. de Luxem- 
bourg, qui est dans l'armée de mon fils, et à qui les mains déman- 
gent furieusement. Hélas ! vous souvient-il de notre folie, que M. de 
Turenne était dans V armée de votre frère? Enfin, voilà tous mes 
commerces dérangés : je n'espère pas même que je puisse encore 
être bonne à votre divertissement : tout le fagotage de bagatelles 
que je vous mandais va être réduit à rien ; et si vous ne m'aimiez , 
vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je m'en vais 
donc, ma très-chère, avec le bon abbé et Marie; y ai deux hom- 
mes à cheval et six chevaux : je m'en vais par Orléans et par Nan- 
tes : je vous écrirai par les chemins ; c'est une de mes tendresses , 
comme dit Monceaux. 

Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville ; je 
ne sais pas comme sont les autres ; mais, pour celui que nous con- 
naissons, je croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui 
dit les d'Hacqueville l . Je lui ai recommandé une affaire du séné- 
chal de Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle 
était épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai 
d'Hacqueville d'y entrer ; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a 
disputé contre Parère 2 , qui était contraire ; il l'a rapportée devant 
M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprit mal ; enfin il 
n'y a qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné 
de trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné 
son affaire , qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir 
un tel ami; il a raison : servez- vous-en donc , sans crainte de le fati- 
guer ; et du gros abbé ( de Pontcarré ) , si vous avez quelque lettre 

1 On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait pour le service 
de ses amis. 
1 Premier commis de M de Pomponne. 



TOO LETTRES 

de change à envoyer ; car il faut connaître les talents. Vous ne 
manquerez pas de nouvelles; la bonne Troche vous mandera les 
grandes ; mais, comme vous dites, tout va bien; il n'y aura que 
douceur et agrément dans le reste de cette année : comprenez un 
peu ce que c'est que ce grand prince de Condé , qui se retire , qui 
se retranche, et qui envisage le mois d'octobre et la goutte. M. de 
Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât au siège de Trêves , et di- 
sait : « Vous y périrez , messieurs; songez qu'il y a quatre mille 
« hommes dans Trêves , et un maréchal de France en colère. » En 
effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée tous les 
deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire : mais enfin , 
mes belles , rien n'est imprenable , il faudra se rendre. La maréchale 
( de Créqui ) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trêves ; je ne 
le crois point du tout : ce serait une belle chose si , pendant que sa 
femme le pleure d'un côté, et refuse l'espérance de le trouver dans 
cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué ! 

Je dis hier adieu à M. de la Garde ; s'il vous embrasse, laissez- 
le faire, c'est pour moi : je l'aime beaucoup; profitez bien de son 
bon esprit. Je vous exhorte , ma chère enfant , à conserver votre 
santé, si vous m'aimez. J'entends que vous me dites la même 
chose, et je vous assure que je le ferai dans la vue de vous plaire : 
ne vous amusez point à vous inquiéter en l'air, cela n'est point de 
votre bon esprit; conservez bien votre courage, et m'en envoyez 
un peu dans vos lettres : c'est une bonne provision dans cette vie ; 
parlez-moi beaucoup de vous : tous les détails sont admirables, 
quand l'amitié est à un certain point. 

Écrivez à notre cher cardinal : savez-vous bien que vous n'avez 
pas pensé droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur 
dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié? Assuv 
rément , vous avez outré les beaux sentiments ; ce n'est pas là , ma 
fille , où vous devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie : 
vous ne trouverez personne de votre sentiment, et vous devez vous 
délier de vous, quand vous êtes seule de votre avis. 

Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats l ; il 
me pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le 
porter chez madame de Fontevrault; je le refusai rabutinemenf, 
et lui dis que je l'avais refusé à Mademoiselle : et en même 
temps je le portai moi-même dans une petite chambre, où il fut 

* C'est le bel abbé de Orignan. 



DE MADAME DE SEVIGiVÉ\ 301 

placé et reçu avec tendresse et envie de me plaire : je suis sûre 
qu'on ne l'en tirera pas ; on sait trop bien ce que c'est pour moi 
que cette charmante peinture; et si on vient le demander ici, on 
dira que je L'ai emporté : M. de Coulanges vous apprendra où il 
est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour ; il lui parlait, et 
croyait que vous deviez répondre , et qu'il y avait de la gloire ■ à 
votre fait : votre absence a augmenté la ressemblance ; et ce n'est 
pas ce qui m'a le moins coûté à quitter. 

Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de 
Philis , sa fille aînée, âgée de trente-neuf ans ; je la vois d'ici. Que 
voulez-vous dire, que vous ne narrez point bien ? 11 n'y a chose au 
monde si plaisamment contée, et personne n'écrit si agréablement ; 
mais il faut pleurer d'être dans un pays où l'on porte le deuil si 
burlesquement. Je vous remercie de la peine que vous avez prise 
de narrer cette folie : c'est un style que vous n'aimez pas, mais il 
m'a bien réjouie : M. de Coulanges vous en parlera. Il lut cet en- 
droit en perfection. Il me semble que je n'ai plus rien à dire : qu'on 
me mène aux Rochers, je neveux plus écrire ; allons, l'abbé, c'est 
fait * : je vais partir, belle comtesse ; adieu donc ma très-chère 
comtesse : 

Je vais partir, belle Hermione h 
Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne , 
Malgré le péril qui m'attend. 

C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que 
la Saône. 

On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne 
en grande pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf 
vinrent hier mêle proposer ; mais je me contente de celui de Saint- 
Denis , je n'en ai jamais vu un si bon. N'admirez-vous point ce que 
faitla mort dece héros, etla face que prennent les affaires, depuis que 
nous ne l'avons plus ? Ah ! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que 
je suis de votre avis ! rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne 
âme : on la voit en toute chose comme au travers d'un cœur de 
cristal : on ne se cache point; vous n'avez point vu de dupes là- 

1 Gloire est pris ici pour orgueil. 

2 Parodie de ces vers de Corneille dans Polyeucte, acte IV, scène IV : 

Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. 
Allons , gardes, c'est fait. 

3 Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'opéra de Quinault. 

26 



302 LETTRES 

dessus : on n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps ; il faut 
être , si l'on veut paraître : le monde n'a point de longues injus- 
tices ; vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts. Adieu 
ma chère enfant , je vous embrasse de tout mon cœur. 

141. — DE M mc DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Mardi 17 septembre 1675. 
Voici une bizarre date. Je suis dans un bateau, dans le courant 
de Veau, fort loin de mon château : je pense même que je puis 
achever , ah! quelle folie ! car les eaux sont si basses , et je suis si 
souvent engravée, que je regrette mon équipage qui ne s'arrête point 
et qui va son train. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule; il 
faut un petit comte des Chapelles et une mademoiselle de Sévigné. 
Mais enfin c'est une folie de s'embarquer quand on est à Orléans , 
et peut-être même à Paris ; c'est pour dire une gentillesse : il est 
vrai cependant qu'on se croit obligé de prendre des bateliers à Or- 
léans, comme à Chartres d'acheter des chapelets. 

Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle 
maison : je vous écrivis de Tours ; je vins à Saumur, où nous vîmes 
Vineuil; nous repleurâmes M. de ïurenne; il en a été vivement 
touché; vous le plaindrez, quand vous saurez qu'il est dans une 
ville où personne n'a vu le héros. Vineuil est bien vieilli, bien tous- 
sant , bien crachant et dévot , mais toujours de l'esprit ; il vous 
fait mille et mille compliments. 11 y a trente lieues de Saumur à 
Nantes; nous avons résolu de les faire en deux jours , et d'arriver 
aujourd'hui à Nantes: dans ce dessein, nous allâmes hier deux 
heures de nuit ; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux 
cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous revînmes 
au bruit d'un chien , et nous arrivâmes à minuit dans un tugurio 
plus pauvre , plus misérable qu'on ne peut vous le représenter : 
nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui filaient, 
et de la paille fraîche , sur quoi nous avons tous couché sans nous 
déshabiller; j'aurais bien ri, sans l'abbé, que je meurs de honte d'ex- 
poser ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembar- 
ques à la pointe du jour , et nous étions si parfaitement bien établis 
dans notre gravier , que nous avons été près d'une heure avant 
que de reprendre le lil de notre discours : nous voulons , contre 
vent et marée , arriver à Nantes ; nous ramons tous. J'y trouverai 
de vos lettres, ma fille ; mais j'ai si bonne opinion de votre amitié , 



DE MADAME DE SEVIGNE. 303 

que je suis persuadée que vous serez bien aise de savoir des nou- 
velles de mon voyage ; et, comme on m'a dit que la poste va passer 
à Ingrande, je vais y laisser cette lettre chemin faisant. Je me 
porte très-bien , il ne me faudrait qu'un peu de causerie. Je vous 
écrirai de Nantes , comme vous pouvez penser. Je suis impatiente 
de savoir de vos nouvelles , et de l'armée de M. de Luxembourg ; 
cela me tient fort au cœur ; il y a neuf jours que j'ai ma tête dans ce 
sac. L'histoire des Croisades est très-belle , surtout pour ceux qui 
ont lu le Tasse , et qui revoient leurs vieux amis en prose et en 
histoire ; mais je suis servante du style du jésuite. La vie d'Origène 
est divine. Adieu, ma très-chère, très-aimable , et très-parfaitement 
aimée ; vous êtes ma chère enfant. 

142. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GR1GNAN. 

Aux Hochers, dimanche 29 septembre 1675. 
Je vous ai écrit, ma lille, de tous les lieux où je l'ai pu ; et comme 
je n'ai pas eu un soin si exact pour notre cher d'Hacqueville , ni 
pour mes autres amis , ils ont été dans des peines de moi, dont je 
leur suis trop obligée : ils ont fait l'honneur à la Loire de croire 
qu'elle m'avait abîmée : hélas, la pauvre créature ! je serais la pre- 
mière à qui elle eilt fait ce mauvais tour; je n'ai eu d'incommodité 
que parce qu'il n'y avait pas assez d'eau dans cette rivière. D'Hac- 
queville me mande qu'il ne sait que vous dire de moi , et qu'il craint 
que son silence sur mon sujet ne vous inquiète. N'êtes-vous pas 
trop aimable, ma chère enfant, d'avoir bien voulu paraître assez 
tendre à mon égard pour qu'on vous épargne sur les moindres 
choses? Vous m'avez si bien persuadée la première, que je n'ai eu 
d'attention qu'à vous écrire très-exactement. Je partis donc de la 
Silleraye le lendemain du jour que je vous écrivis, qui fut le mer- 
credi; M. deLavardin me mit en carrosse, et M. d'Harouïs m'ac- 
cabla de provisions. Nous arrivâmes ici jeudi; je trouvai d'abord 
mademoiselle du Plessis plus affreuse , plus folle et plus imper- 
tinente que jamais : son goût pour moi me déshonore; je jure sur 
ce fer de n'y contribuer d'aucune douceur, d'aucune amitié , d'au- 
cune approbation ; je lui dis des rudesses abominables , mais j'ai le 
malheur qu'elle tourne tout en raillerie : vous devez en être per- 
suadée, après le soufflet dont l'histoire a pensé faire mourir Po- 
menars de rire. Elle est donc toujours autour de moi ; mais elle 
fait la grosse besogne; je ne m'en incommode point; la voilà qui 
me coupe des serviettes. J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une 



304 • LETTRES 

tristesse extraordinaires; tous les arbres que vous avez vus petits 
sont -devenus grands et droits , et beaux en perfection; ils sont éla- 
gués, etfontuue ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante 
pieds de hauteur : il y a un petit air d'amour maternel dans ce dé- 
tail ; songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme 
disait M. de Montbazon de ses enfants , pas plus grands que cela. 
C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez 
bien votre profit, et je n'en use pas mal : si les pensées n'y sont pas 
tout à fait noires , elles y sont tout au moins gris-brun ; j'y pense à 
vous à tout moment : je vous regrette , je vous souhaite : votre 
santé, vos affaires, votre éloignement , que pensez- vous que tout 
cela fasse entre chien et loup ? J'ai ces vers dans la tête : 

Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour 
L'objet infortuné d'une si tendre amour? 

Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager 
sans désespoir tout ce que je vois , dont assurément je ne yous 
entretiendrai pas. 

Ne soyez point en peine de l'absence d'Hélène; Marie me fait 
fort bien ; je ne m'impatiente point, ma santé est comme il y a six 
ans : je ne sais d'où me revient cette fontaine de Jouvence : mon 
tempérament fait précisément ce qui m'est nécessaire : je lis et je 
m'amuse; j'ai des affaires que je fais devant l'abbé, comme s'il 
était derrière la tapisserie; tout cela, avec cette jolie espérance, 
empêche, comme vous dites, qu'on ne fasse la dépense d'une corde 
pour se pendre. Je trouvai l'autre jour une lettre de vous, où vous 
m'appelez ma bonne maman; vous aviez dix ans, vous étiez à 
Sainte-Marie, et vous me contiez la culbute de madame Amelot, 
qui de la salle se trouva dans une cave ; il y a déjà du bon style à 
cette lettre. J'en ai trouvé mille autres qu'on écrivait autrefois à ma- 
demoiselle de Sévigné : toutes ces circonstances sont bien heureuses 
pour me faire souvenir de vous ; car sans cela , où pourrais-je pren- 
dre cette idée ? Je n'ai point reçu de vos lettres le dernier ordinaire , 
j'en suis toute triste. Je ne sais non plus des nouvelles du coadju- 
teur, de la Garde , du Mirepoix, du Bellièvre , que si tout était fondu ; 
je m'en vais un peu les réveiller. 

]N'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort 
de Son Altesse, mon père » , qui était un bon ennemi ; et que les 

1 Charles IV, duc de Lorraine, mort le 17 septembre. Madame de Lille- 
bonne sa tille, en parlant de lui, disait : Son Altesse, mon père. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 305 

Impériaux ont repassé le Rhin , pour aller défendre l'empereur du 
Turc , qui le presse en Hongrie : voilà ce qui s'appelle des étoiles 
heureuses; cela nous fait craindre en Bretagne de rudes punitions. 
Je m'en vais voir la bonne Tarente ' ; elle m'a déjà envoyé deux 
compliments , et me demande toujours de vos nouvelles ; si elle le 
prend par là, elle me fera fort bien sa cour. Vous dites des merveilles 
sur Saint -Thou ; du moins on ne l'accusera pas de n'avoir conté 
son songe qu'après son malheur ; cela est plaisant. Je vous plains 
de ne pas lire toutes vos lettres : mais quoiqu'elles fassent toutes 
ma chère et unique consolation , et que j'en connaisse tout le prix , 
je suis bien fâchée d'en tant recevoir. Le bon abbé est fort en co- 
lère contre M. de Grignan; il espérait qu'il lui manderait si le 
voyage de Jacob 2 a été heureux , s'il est arrivé à bon port dans la 
terre promise; s'il y est bien placé , bien établi, lui et ses femmes, 
ses enfants, ses moutons , ses chameaux ; cela méritait bien un pe- 
tit mot. Il a dessein de le reprendre quand il ira à Grignan. Com- 
ment se portent vos enfants ? Adieu, ma très-aimable et très-chére : 
je reçois fort souvent des lettres de mon iils ; il est bien affligé de 
ne pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage ; mais il doit com- 
prendre qu'il y a des gens présents et pressants qu'on a sur les bras, 
à qui on doit des récompenses, qu'on préférera toujours à un absent 
qu'on croit placé , et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans 
une longue subalternité dont on ne se soucie guère. Ha , que c'est 
bien précisément ce que nous disions, après une longue naviga- 
tion , se trouver à neuf cents lieues d'un cap , et le reste ! 

143. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675. 
Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamenta- 
ble de vos pauvres lettres perdues; est-ce Baro qui a fait cette sot- 
tise ? On est gaie , gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons 
amis : pour M. l'archevêque, je le plains encore davantage, car il 
n'écrit que pour des choses importantes; et il se trouve que toute 
la peine qu'on a prise, c'est pour être dans un bourbier, dans un 
précipice. Voilà M. de Grignan rebuté d'écrire pour le reste de sa 
vie : quelle aventure pour un paresseux ! vous verrez que désor- 

1 La princesse de Tarente habitait Château- Madame ., dans le faubourg de 
Vitré. 

2 C'était de petites figures de cire coloriée que l'abbé de Cou langes avait 
TOVoyëea a M. de Grignan, pour orner un des cabinets de son château. 

26. 



306 LETTRES 

mais il n'écrira plus, et ne voudra point hasarder de perdre sa 
peine. Si vous mandez ce malheur au coadjuteur, il en fera bien 
son profit. Je comprends ce chagrin le plus aisément du monde; 
mais j'entre bien aussidans celui que vous allez avoir de quitter 
Grignan pour aller dans la contrainte des villes : la liberté est un 
bien inestimable; vous le sentez mieux que personne, et je vous 
plains , ma très-chère , plus que je ne vous le puis dire. Vous 
n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli ; c'eût été pourtant une bonne 
compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui 
vous venaient assassiner : pour moi , j'ai le temps de me for- 
tifier contre ma méchante compagnie ; je les sens venir par un 
côté , et je m'égare par l'autre ; c'est un tour que je fis hier à 
une sénéchale de Vitré ; et puis je gronde qu'on ne m'ait pas aver- 
tie : demandez-moi ce que je veux dire; ce sont des friponneries 
qu'on est tenté de faire dans ce parc, Vous souvient-il d'un jour 
que nous évitâmes les Fouesnels? Je me promène fort; ces allées 
sont admirables : je travaille comme vous, mais , Dieu merci , je 
n'ai point une friponne de Montgobert qui me réduise aux traî- 
nées; c'est une humiliation que je ne comprends pas que vous puis- 
siez souffrir : je ne noircis point ma soie avec ma laine , je me 
trouve fort bien d'aller mon grand chemiu; il me semble que je 
n'ai que dix ans ; et qu'on me donne un petit bout de canevas pour 
me jouer, il faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'ê- 
tre pas aussi bolles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande 
Montgobert; elle me plaît toujours, je la trouve salée , et tous 
ses tons me font plaisir : c'est un bonheur d'avoir dans sa maison 
une compagnie comme celle-là ; j'en avais une autrefois dont je 
faisais bien mon profit; M. d'Angers {Henri Arnauhl) me man- 
dait l'autre jour que c'était une sainte. 

J'ai trouvé la réponse du maréchal d'Albret très-plaisante , il y 
a plus d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une 
grande hauteur ; l'affectionné serviteur- est d'une dure digestion : 
voilà le monseigneur bien établi. Vous avez donc ri,f ma fille, de 
tout ce que je vous mandais d'Orléans? je le trouvai plaisant aussi, 
c'était le reste de mon sac, qui me paraissait assez bon. N'êtes- 
vous point trop aimable d'aimer les nouvelles de mes bois et de 
ma santé? Ces!; bien précisément pour l'amour de moi : je me re- 
lève un peu par les affaires de Danemark. On menace Rennes 
de transférer le parlement à Dinan; ce serait la ruine entière de 



DE MADAME DE SEVIGNE. 307 

cette province : la punition qu'on veut faire à cette ville ne se pas- 
sera pas sans beaucoup de bruit. 

J'ai reçu des lettres de Nantes : si le marquis de Lavardin et 
d'Harouïs faisaient l'article de cette ville dans la gazette , vous y 
auriez vu assurément mon arrivée et mon départ. Je vous rends 
bien , ma très-chère, l'attention que vous avez à la Bretagne; tout 
ce qui vous entoure à vingt lieues à la ronde m'est considé- 
rable. Il vint ici l'autre jour un augustin; c'est une manière de 
/rater; il a été par toute la province; il me nomma cinq ou six 
fois M. de Grignan et M. d'Arles ; je le trouvais fort babile homme; 
je suis assurée qu'à Aix je ne l'aurais pas regardé. 

A propos, vous ai-je parlé d'une lunette admirable , qui faisait 
notre amusement dans le bateau ? C'est un chef-d'œuvre ; elle est 
encore plus parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan ; 
cette lunette rapproche fort bien les objets de trois lieues : que ne 
les rapproche-t-elle de deux cents ! Vous pouvez penser l'usage 
que nous en faisons sur ces bords de Loire; mais voici celui que 
j'en fais ici : vous savez que par l'autre bout elle éloigne, et je 
la tourne sur mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout d'un 
coup à deux lieues de moi : je fis l'autre jour cette sottise sur elle 
et sur mes voisins; cela fut plaisant , mais personnelle m'enten- 
dit : s'il y avait eu quelqu'un que j'eusse pu regarder seulement, 
cette folie n'aurait bien réjouie. Quand on se trouve bien oppressé 
de méchante compagnie , il n'y a qu'à faire venir sa lunette et la 
tourner du coté qui éloigne : demandez à Montgobert si elle n'au- 
rait pas ri ; voilà un beau sujet pour dire des sottises. Si vous avez 
Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu, ma chère en- 
fant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des 
montagnes , et j'espère vous embrasser autrement que de deux cents 
lieues : vous allez vous éloigner encore , j'ai envie d'aller à Brest. 
Je trouve bien rude que madame la grande duchesse ait une dame 
d'honneur, et que ce ne soit pas la bonne Rarai; les Guisardes 
lui ont donné la Sainte-Même. On me mande que la bonne mine de 
la Trousse est augmentée de la moitié, et qu'il aura la charge de 
Froulai. 

144. — DE M me DE SÉYIGNE A M n,e DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 13 octobre IU75. 
Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre 
.igréables les lettres de ceux que nous aimons. Eli, mon Dieu! les 



308 LETTRES 

affaires publiques nous doivent- elles être si chères? Votre santé, vo- 
tre famille, vos moindres actions, vos sentiments, vos pétoffes de 
Lambesc, c'est là ce qui me touche ; et je crois si bien que vous êtes 
de même , que je ne fais aucune difficulté de vous parler des PiO- 
chers, de mademoiselle du Plessis , de mes allées, de mes bois, de 
nos affaires , du Bien bon et de Copenhague, quand l'occasion 
s'en présente. Croyez donc que tout ce qui vient de vous m'est très- 
considérable , et que, jusqu'à vos traînées de tapisseries, je suis 
aise de tout savoir. Si voulez encore des aiguilles pour en faire, j'en 
ai d'admirables : pour moi, j'en fis hier d'infinies, elles étaient aussi 
ennuyeuses que ma compagnie : je ne travaille que quand elle en- 
tre; et, dès que je suis seule, je me promène, je lis, ou j'écris. 
La Plessis ne m'incommode pas plus que Marie. Dieu me fait la 
grâce de ne point écouter ce qu'elle dit; je suis, à son égard , 
comme vous êtes pour beaucoup d'autres : elle a vraiment les meil- 
leurs sentiments du monde : j'admire que cela puisse être gâté 
par l'impertinence de son esprit et la ridiculité de ses manières ; 
il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma tolérance, et comme elle 
l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour s'attacher à moi , et 
comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies de Vitré, 
et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte 
gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois 
jalouse d'une religieuse de Vitré : cela ferait une assez méchante 
farce de campagne. 

Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes 
est à Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que si on en 
sortait, ou si l'on faisait le moindre bruit, il ôterait, pour dix ans, 
le parlement de cette ville. Cette crainte fait tout souffrir : je ne 
sais point encore comme ces gens de guerre en usent à l'égard des 
pauvres bourgeois. Nous attendons madame de Chaulnes à Vitré, 
qui vient voir la princesse {de Tarente)-, nous sommes en sûreté 
sous ses auspices; mais je puis vous assurer que, quand il n'y au- 
rait que moi, M. de Chaulnes prendrait plaisir à me marquer des 
égards; c'est la seule occasion où je pourrais répondre de lui : 
n'ayez donc aucune inquiétude; je suis ici comme dans cette Pro- 
vence que vous djtes qui est à moi. 

Vous n'avez pas peur de Ruyter '. Ruyter pourtant est le dieu 
des combats; Guitautne lui résiste pas : mais, en vérité , l'étoile 

' Amiral de la flolle hollandaise. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 309 

(ru roi lui résiste : jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa , l'an- 
née passée , cette grande flotte ; elle fait mourir le prince de Lor- 
raine ; elle renvoie Montecuculli chez ses parents , et fera la paix 
par le mariage du prince Charles. Je disais F autre jour cette der- 
nière chose à madame de ïarente ; elle me dit qu'il était marié à 
Timpératrice douairière : quoique cette noce n'ait pas éclaté , elle 
ne laisserait pas d'empêcher l'autre ; vous verrez que cette impéra- 
trice mourra , si sa vie fait un inconvénient. Votre raisonnement 
est d'une telle justesse sur les affaires d'État , qu'on voit bien que 
vous êtes devenue politique dans la place où vous êtes. J'ai écrit à 
la belle princesse de Vaudemont; elle est infortunée, et j'en suis 
triste, car elle est très-aimable: Je n'osais écrire à madame de Lil- 
lebonne; mais vous m'avez donné courage. Je crains que vous 
n'ayez pas le petit Coulanges ; sa femme m'écrit tristement de Lyon, 
et croity passer l'hiver : c'estune vraie trahison pour elle, quede n'ê- 
tre pas à Paris : elle me mande que vous avez au un assez grand com- 
merce. La Trousse est à Paris et à la cour, accablé d'agréments et de 
louanges; il les reçoit d'une manière à les augmenter : on dit qu'il 
aura la charge de Froulai; si cela était, il y aurait un mouvement dans 
la compagnie, et je prie notre d'Hacqueville d'y avoir quelque atten- 
tion pournotre pauvre guidon, qui se meurt d'ennui dans le guidon- 
nage ; je lui mande de venir ici , je voudrais le marier à une petite 
fille, qui est un peu juive de son estoc, mais les millions nous pa- 
raissent de bonne maison : cela est fort en l'air ; je ne crois plus 
rien après avoir manqué la petite d'Eaubonne x . Madame de Vil- 
lars me mande encore des merveilles du chevalier ( de Grignan ) ; 
je crois que ce sont les premières qu'on a renouvelées; mais enfin 
c'est un petit garçon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse ja- 
mais souhaiter. Je prie Dieu que les lueurs d'espérance pour une 
de vos filles 2 puissent réussir; ce serait une grande affaire. La 
paresse du coadjuteur devrait bien cesser dans de pareilles occa- 
sions. 

Écoutez une belle action du procureur général 3 . Il avait une 
terre, de la maison de Bellièvre, qu'on lui avait fort bien donnée ; 
il l'a remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il 

1 Le marquis de Sévigné avait recherché Antoinette Lefèvre d'Eaubonne , 
cousine de M. d'Onnessson. 

2 II était question d'un établissement pour mademoiselle d'Alerac , lille du 
premier lit de M. de Grignan. 

3 Achille de Harlay, depuis premier président. 



3 1 LETTRES 

ne saurait aimer ce présent, quand il songe qu'il fait tort à des 
créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi : cela est hé- 
roïque. Jugez s'il est pour nous contre M. de Mirepoix ' ; je ne 
connais point une plus belle ni une plus vilaine âme que celle de 
ces deux hommes. Le Bien bon est toujours le Bien bon ; ce sont 
des armes parlantes : les obligations que je lui ai sont innombra- 
bles ; ce qui me les rend sensibles , c'est l'amitié qu'il a pour vous , 
et le zèle pour vos affaires, et comme il se prépare à confondre le 
Mirepoix. 

Je n'ose penser à vous voir ; quand cette espérance entre trop 
avant dans mon cœur, et qu'elle est encore éloignée, elle me fait 
trop de mal : je me souviens de ce que je souffris à la maladie de 
ma pauvre tante , et comme vous me fîtes expédier cette douleur; 
je ne suis pas encore à portée de recevoir cette joie. Vous m'assu- 
rez que vous vous portez bien ; Dieu le veuille , ma bonne ! cet ar- 
ticle me tient extrêmement au cœur : pour moi , je suis dans la par- 
faite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété et l'exercice que je fais, 
et sept heures au lit , comme une carmélite. Cette vie dure me 
plaît; elle ressemble au pays; je n'engraisse point, et l'air est si 
épais et si humain, que ce teint, qu'il y a si longtemps que l'on 
loue , n'en est point changé : je vous souhaite quelquefois une de 
nos soirées, en qualité de pommade de pieds de mouton. J'ai dix 
ouvriers qui me divertissent fort. Rahuel et Pihis, tout est à sa 
place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les pauvre- 
tés dont je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en 
vers , de la pluie, il fait un temps charmant ; de sorte que je m'en 
loue en prose. Toute notre province est si occupée de ces punitions, 
que l'on ne fait point de visites ; et, sans vouloir contrefaire la dé- 
daigneuse, j'en suis extrêmement aise. Vous souvient-il quaud 
nous trouvions qu'il n'y avait rien de si bon , en province , qu'une 
méchante compagnie, par la joie du départ? c'est un plaisir que je 
n'aurai point cette année. 

Ma bonne, quand je vous écrirais encore quatre heures, je ne 
pourrais pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle ma- 
nière vous m'êtes chère. Je suis persuadée du soin de la Providence 
sur vous , puisque vous payez tous vos arrérages , et que vous voyez 

* M. de Sévigné témoigne de la haine contre M. de Mirepoix, à cause du pro- 
cès de M. de (irignan avec les héritiers de mademoiselle du Puy-du Fou , sa 
seconde femme. 



DE MAD\ME DE SEVIG^É. 3(1 

une année de subsistance ; Dieu prendra soin des autres ; continuez 
votre attention sur votre dépense ; cela ne remplit point les grandes 
brèches, mais cela aide à la douceur présente, et c'est beaucoup. 
M. de Grignan est-il sage? Je l'embrasse dans cette espérance, ma 
très-bonne , et je suis entièrement à vous. 

145. — DE M mc DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1675. 

Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin ; je le vois 
tel qu'il est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point 
du tout; je les vois, comme j'ai toujours fait : mais je suis assez 
juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient , quoique je 
le trouve pêle-mêle avec quelques désagréments; c'est à ses bonnes 
qualités que je me suis solidement attachée , et , par bonheur , je 
vous en avais parlé à Paris; car, sans cela, vous croiriez que l'en- 
thousiasme d'une bonne réception m'aurait enivrée ; enfin je sou- 
haiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes ; mais je me 
contenterai qu'ils aient autant de vertus. C'est le moins lâche et le 
moins bas courtisan que j'aie jamais vu ; vous aimeriez bien son 
style dans de certains endroits , vous qui parlez : tant y a, ma fille , 
voilà ma justification , dont vous ferez part au gros abbé, si jamais, 
par hasard , il a mal au gras des jambes ■ sur ce sujet. 

Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la dili- 
gence admirable de nos lettres, et le beau procédé de Maux 2 , 
et de ces autres messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos 
lettres, et les portent nuit et jour , en courant de toutes leurs for- 
ces, pour les faire aller plus promptement : je vous dis que nous 
sommes ingrats envers les postillons , et même envers M. de Lou- 
vois 3 , qui les établit partout avec tant de soin. Mais quoi! ma 
très-chère , nous nous éloignons encore ; et toutes nos admirations 
vont cesser : quand je songe que , dans votre dernière lettre , vous 
répondez encore à celle que je vous écrivis de la Silleraye, et qu'il 
y aura demain trois semaines que je suis aux Rochers, je com- 
prends que nous étions déjà assez loin, sans cette augmentation. 

D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine , c'est assez écrire 

1 Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était importuné de 
quelque discours. 

2 Courrier de la malle. 

i Suriptendaot-général des postes. 



312 LETTRES 

pour des affaires; mais que ce n'est pas assez pour s n amitié 5 « 
et qu'il augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. 
Vous jugez bien que , puisque le régime que je lui avais ordonné 
ne lui plaît pas , je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse 
la liberté de son écritoire : songez qu'il écrit de cette furie à tout 
ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste; 
ce sont les cCHacqueville; adressez-vous à eux, ma fille , en toute 
confiance : leurs bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc 
ôter de l'esprit de les ménager ; j'en veux abuser ; aussi bien, si 
ce n'est moi qui le tue, ce sera un autre: il n'aime que ceux dont 
il est accablé : accablons-le donc sans ménagement. 

Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont pré- 
sentement. Madame de ïarente y fut hier tout le jour ; il faisait un 
temps admirable : elle me parla fort de vous : elle vous trouve bien 
plus jolie que le petit ami « : sa tille est malade ; elle en était triste; 
je la mis en carrosse au bout de la grande allée; et comme elle me 
priait fort de me retirer, elle me dit : Madame, vous me prenez 
pour une Allemande. Je lui dis : « Oui, madame, assurément, 
« je vous prends pour une Allemande a : j'aurais plutôt obéi à ma- 
« dame votre belle-fille 3 .» Elle entendit cela comme une Française. Il 
est vrai que sa naissance doit , ce me semble , donner une dose de 
respect à ceux qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans 
ce qu'elle conte , et je suis étonnée que cela déplaise à ceux même 
qui aiment les romans : elle attend madame de Chaulnes. M. de 
Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins , et quatre 
mille hommes : on croit qu'il y aura bien de la penderie. M. de 
Chaulnes y a été reçu comme le roi ; mais comme c'est la crainte, 
quia fait changer leur langage , M. de Chaulnes n'oublie pas toutes 
les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière 
était gros cochon, sans compter les pierres dans sa maison et 
dans son jardin , et des menaces dont il paraissait que Dieu seul 
empêchait l'exécution ; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, de 
sa propre main (car ce n'est point dans son billet de nouvelles 
qu'on pourrait avoir copié), me mande que M. de Chaulnes , suivi 
de ses troupes, est arrivé 9 Rennes le samedi 12 octobre : je l'ai 
remercié de ce soin, et je lui apprends que M. de Pomponne se fait 

1 Le portrait en miniature de madame de Grignan. 
' Madame de Tarente était tille de Guillaume V , landgrave de Kesse- 
Cassel. 
3 Madeleine de Créqui, duchesse de la TrémouiUc. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 313 

peindre par Mignard : mais tout ceci entre nous; car savez-vous 
bien qu'il est délicat et blond ? Je reçois des lettres de votre frère , 
toutes pleines de lamentations de Jérémie sur son guidonnage ; il 
dit justement tout ce que nous disions quand il l'acheta; c'est ce 
cap dont il est encore à neuf cents lieues: mais il y avait des gens 
qui lui mettaient dans la tête que, puisque je venais de vous marier, 
il fallait aussi l'établir; et par cette raison, qui devait produire, au 
moins pour quelque temps, un effet contraire , il fallut céder à son 
empressement et il s'en désespère : il y a des cœurs plaisamment 
bâtis en ce monde. Enfin , ma fille , soyons bien persuadées que 
c'est une vilaine chose que les charges subalternes. 

Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous 
devons tous en être ravis à telle fin que de raison : c'est toujours 
une chose triste qu'une dégradation. Au nom de Dieu, ne négligez 
point de lui écrire : il aime mes billets, jugez des vôtres. Vous ne 
m'aviez point dit que votre premier président ( M . Marin) a battu 
sa femme ; j'aime les coups de plat d'épée , cela est brave et nou- 
veau. On sait bien qu'il faut les battre, disait l'autre jour un paysan; 
mais le plat d'épée me réjouit. Je m'en vais parier que la petite 
d'Oppède n'est point morte : je connais ceux qui doivent mourir. 
Il est vrai que le bonheur des Français surpasse toute croyance 
en tout pays : j'ai ajouté ce remercîment à ma prière du soir ; 
ce sont les ennemis qui font toutes nos affaires : ils se reculent 
quand ils voient qu'ils nous pourraient embarrasser. Vous verrez 
ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée : le prince d'O- 
range songe à s'aller coucher , et j'espère votre frère. Je vous ré- 
ponds de cette province , et même de la paix: il me semble qu'elle 
est si nécessaire, que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent 
pas, elle se fera toute seule. Je suivrai votre avis , ma chère enfant , 
je vais m'entretenir de l'espérance de vous revoir : je ne puis com- 
mencer trop tôt , pour me récompenser des larmes que notre sépara- 
tion et même la crainte m'ont fait répandre si souvent. 

J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la 
chasse : mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous 
accable des miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m'écrire sérieu- 
sement sur l'ambassade de madame de Villars , qui , à ce qu'elle 
dit , ira à Turin ; je le crois , puisqu'il n'y a qu'une régente : je lui 
ai fait réponse dans son même style ; mais ce n'a pas été sans peine. 
Ne vous ont-elles pas remerciée de votre eau de la rehie de Iïon- 

27 



314 LETTRES 

grie? Elle est divine : pour moi , je vous en remercie encore ; je 
m'en enivre tous les jours : j'en ai dans ma poche ; c'est une folie 
comme du tabac : quand on y est accoutumé , on ne peut plus s'en 
passer : je la trouve excellente contre la tristesse; j'en mets le 
soir , plus pour me réjouir que pour le serein , dont mes bois me 
garantissent. Vous êtes trop bonne de craindre que les loups, les 
cochons et les châtaignes ne m'y fassent une insulte. Adieu, mon 
enfant, je vous aime de tout mon cœur; mais c'est au pied de la 
lettre, et sans en rien rabattre. 

146. — DE M me DE SÉVIGNÉ A N M rae DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675. 

.Te suis fort occupée de toutes vos affaires de Provence ; et si 
vous prenez intérêt à celles de Danemark , j'en prends bien davan- 
tage à celles de Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'on 
devait faire au parlement d'envoyer à la maison de ville : j'attends 
la nomination du procureur du pays , et le succès du voyage du 
consul, qui veut être noble par ordre du roi. J'ai fort ri de ce 
premier président, et des effets de sa jalousie : on lui faisait une 
grande injustice de croire qu'un homme élevé à Paris ne sût pas 
vivre , et ne donnât pas plutôt une bonne couple de soufflets que 
des coups de plat d'épée : je suis bien étonnée qu'il soit jaloux 
de ce petit garçon qui sentait le tabac; il n'y a personne qui ne 
soit dangereux pour quelqu'un : il me semble que le vin des Bre- 
tons figure avec le tabac des Provençaux. 

J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans 
manquer et sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur 
vous , et qu'il se fait un grand silence. Ceci est pour vous , M. le 
comte, je me réjouis que vous possédiez cette hardiesse, qui est 
si fort au-dessus de mes forces : mais , ma fille , c'est du bien perdu, 
que de parler si agréablement , puisqu'il n'y a personne. Je suis pi- 
quée , comme vous , que l'intendant et les évêques ne soient point 
à l'ouverture de cette assemblée : je ne trouve rien de plus indigne 
ni de moins respectueux pour le roi, et pour celui qui a l'honneur 
de le représenter ». Si l'on attend que M. de Marseille soit revenu 
de ses ambassades, on attendra longtemps; car apparemment il 

1 II avait été décidé que le lieutenant général qui représentait le roi aurait 
le pas sur les évéques dans les états des provinces; et depuis celte décision 
lea évéques s'abstenaient souvent d'y assister. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 315 

n'en fera pas pour une. Je me suis plainte à d'Hacqueville ; c'est 
tout ce que je puis faire d'ici, et puis voilà qui est fait pour cette 
année. N'en direz-vous rien à madame de Vins? Elle m'a écrit une 
lettre fort vive et fort jolie ; elle se plaint de mon silence , elle est 
jalouse de ce que j'écris à d'autres , elle veut désabuser M. de Pom- 
ponne de ma tendresse; il n'y a plus que pour elle : je n'ai jamais 
vu un fagot d'épines si révolté. Je lui fais réponse , et me réjouis 
qu'elle se soit mise à être tendre, et à parler de la jalousie , autre- 
ment qu'en interligne : je ne croyais pas qu'elle écrivît si bien ; elle 
me parle de vous, et m'attaque fort joliment. J'eus ici, le jour de 
la Toussaint , M. Boucherat et M. de Harlay , son gendre, à dîner; 
ils s'en vont à nos états , que l'on ouvre quand tout le monde y est : 
ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la présence de M. 
Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs. M. et 
madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes : les rigueurs s'adou- 
cissent ; à force d'avoir pendu , on ne pendra plus : il ne reste que 
deux mille hommes à Rennes ; je crois que Forbin et Vins s'en 
vont par Nantes ; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui 
a protégé le malheureux dont je vous ai parlé. Si vous m'envoyez 
le roman de votre premier président , je vous enverrai, en récom- 
pense, l'histoire lamentable, avec la chanson du violon qui fut 
roué à Rennes. M. Boucherat but à votre santé; c'est un homme 
aimable , et d'un très-bon sens : il a passé par Veret ; il a vu à Blois 
madame de Maintenon , et M. du Maine qui marche : cette joie est 
grande. Madame de Montespan fut au-devant de ce joli prince , 
avec la bonne abbesse de Fontevrault et madame de Thianges ; je 
crois qu'un si heureux voyage réchauffera les cœurs des deux 
amies. 

Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère , de prendre soin 
de ma petite : je suis persuadée du bon air que vous avez à faire 
toutes les choses qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pour- 
quoi vous dites que l'absence dérange toutes les amitiés : je trouve 
qu'elle ne fait point d'autre mal que de faire souffrir : j'ignore en- 
tièrement les délices de l'inconstance , et je crois pouvoir vous 
répondre, et porter la parole pour tous les cœurs où vous régnez 
uniquement, qu'il n'y en a pas un qui ne soit comme vous l'avez 
laissé. N'est-ce pas être bien généreuse, de me mêler de répondre 
pour d'autres cœurs que le mien? Celui-là, du moins, vous est-il 
bien assuré? Je ne vous trouve plus si entêtée de votre fils ; je crois 



3 1 6 LETTRES 

que c'est votre faute , car il avait trop d'esprit pour n'être pas tou- 
jours fort joli : vous ne comprenez point encore trop bien l'amour 
maternel; tant mieux, ma fille, il est violent; mais, à moins que 
d'avoir des raisons comme moi , ce qui ne se rencontre pas sou- 
vent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je se- 
rai à Paris , nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et une 
espérance qui me soutiennent la vie. 

Adieu , ma très-chère ; je serai ravie , aussi bien que vous , que 
nous puissions nous allier peut-être aux Machabées : mais cela ne 
va pas bien , je souhaite que votre lecture aille mieux : ce serait 
une honte dont vous ne pourriez pas vous laver, de ne pas finir 
Josèphe. Hélas ! si vous saviez ce que j'achève, et ce que je souffre 
du style du jésuite (Maimbourg) , vous vous trouveriez bien heu- 
reuse d'avoir à finir un si beau livre ! 

147. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675. 
Les voilà toutes deux , ma très-chère ; il me paraît que je les au- 
rais reçues règlement comme à l'ordinaire , sans que Ripert m'a re- 
tardé d'un jour par son voyage de Versailles. Quelque goût que vous 
ayez pour mes lettres , elles ne peuvent jamais vous être ce que les 
vôtres me sont ; et puisque Dieu veut qu elles soient présentement 
ma seule consolation , je suis heureuse d'y être très-sensible : mais 
en vérité , ma fille , il est douloureux d'en recevoir si longtemps , 
et cependant la vie se passe sans jouir d'une présence si chère : je 
ne puis m'accoutumer à cette dureté ; toutes mes pensées et toutes 
mes rêveries en sont noircies ; il me faudrait un courage que je 
n'ai pas , pour m'accommoder d'une si extraordinaire destinée : j'ai 
regret à tous mes jours qui s'en vont , et qui m'entraînent sans que 
j'aie le temps d'être avec vous ; je regrette ma vie , et je sens pour- 
tant que je la quitterais avec moins de peine , puisque tout est si 
mal rangé pour me la rendre agréable : dans ces pensées , ma très- 
chère, on pleure quelquefois sans vous le dire , et je mériterai vos 
sermons malgré moi , et plus souvent que je ne voudrai; car ce 
n'est jamais volontairement que je me jette dans ces tristes médi- 
tations : elles se trouvent tout naturellement dans mon cœur , et 
je n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis au désespoir, ma fille , de 
n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un sentiment si vif; je n'ai 
pas accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre chose : c'est 



DE MADAME DE SEVIGNE. 317 

un Je mes tristes amusements que de penser à la différence des 
jours de l'année passée et de celle-ci : quelle compagnie les soirs ! 
quelle joie de vous voir , et de vous rencontrer, et de vous parler 
à toute heure! que de retours agréables pour moi ! Rien ne m'é- 
chappe de tous ces heureux jours, que les jours mêmes qui sont 
échappés. Je n'ai pas au moins le déplaisir de n'avoir pas senti mon 
bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai point ; mais, par 
cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un état si heureux. 

Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans 
votre assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on 
augmente le nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherat 1 , 
quand je vis cette augmentation ; je ne crois pas qu'on en puisse 
payer la moitié. Les états s'ouvriront demain , c'est à Dinan ; tout 
ce pauvre parlement est malade à Vannes. Rennes est une ville 
comme déserte ; les punitions et les taxes ont été cruelles ; il y au- 
rait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain. La Mar- 
beuf ne reviendra plus ici ; elle démêle ses affaires pour s'aller éta- 
blir à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de Méri 2 ferait 
très-bien de louer une maison avec elle ; c'est une femme très-rai- 
sonnable , qui veut mettre sept ou huit cents francs à une maison ; 
elles pourront ensemble en avoir une de onze à douze cents livres ; 
elle a un bon carrosse , elle ne serait nullement incommode , et on 
n'aurait de société avec elle qu'autant que l'on voudrait ; elle serait 
ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait voir, 
car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il 
faudrait que , d'ici à Pâques , mademoiselle de Méri demandât une 
chambre à l'abbé d'Effiat : j'aijetétout cela dans la tête delaTroehe. 

Je trouve , ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par 
avance, comme Trivelin, et sur ma santé, et sur M. de Vins : 
vous n'attendez point trois semaines. La réflexion est admirable , 
qu'avec tous nos étonnements de nos lettres que nous recevons du 
trois au onze , c'est neuf jours ; il nous faut pourtant trois semaines , 
avant que de dire, Je me porte bien, à votre service. 

Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien ; voici l'aventure. J'ap- 
pelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui 

1 Louis Boucherat, chancelier de France en (885, alors commissaire du roi 
aux élatsde Bretagne. 

1 Soeur du marquis de la Trousse, cousine germaine de madame de- Se- 
vigne. 



318 LETTRES 

demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit : Quoi ! 
vous savez appeler un chien? je veux vous en envoyer un le plus 
joli du monde. Je la remerciai , et lui dis la résolution que j'avais 
prise de ne me plus engager dans cette sottise : cela se passe, on 
n'y pense plus ; deux jours après je vois entrer un valet de cham- 
bre avec une petite maison de chien , toute pleine de rubans , et 
sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une 
beauté extraordinaire, des oreilles, des soies , une haleine douce , 
petit comme Sylphide, blondin comme un blondin; jamais je ne 
fus plus étonnée, ni plus embarrassée : je voulus le renvoyer, 
on ne voulut jamais le reporter : la femme de chambre qui l'avait 
élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie x qu'aime le petit 
chien ; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu ; il 
ne mange que du pain ; je ne m'y attache point , mais il commence 
à m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous 
prie de ne point mander à Marphise 2 , car je crains ses reproches : 
au reste, une propreté extraordinaire ; il s'appelle Fidèle; c'est un 
nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; 
ils ont été pourtant d'un assez bel air ; je vous conterai quelque 
jour ses aventures. Il est vrai que son style est tout plein d'éva- 
nouissements , et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour 
aimer sa fille, au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus 
d'un cœur pour aimer tant de choses à la fois ; pour moi , je m'a- 
perçois tous les jours que les gros poissons mangent les petits : si 
vous êtes mon préservatif, comme vous le dites , je vous suis trop 
obligée, et je ne puis trop aimer l'amitié que j'ai pour vous : je ne 
sais de quoi elle m'a gardée ; mais quand ce serait de feu et d'eau , 
elle ne me serait pas plus chère. Il y a des temps où j'admire 
qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on ait été capable d'ap- 
procher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne princesse en fait 
toute sa gloire au grand mépris de son miroir, qui lui dit tous les 
jours qu'avec un tel visage il faut perdre même le souvenir. Elle 
m'aime beaucoup : on en médirait à Paris; mais ici c'est une fa- 
veur qui méfait honorer de mes paysans. Ses chevaux sont mala- 
des; elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l'accoutume point à 
recevoir de mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours : 
je lui dis en moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme : Si je 

1 Une des femmes de chambre de madame de Sévigné. 

2 Petite chienne que madame de Sévigné avait laissée a Tarir. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 3 I î) 

voulais aller en carrosse rendre des devoirs , et n'être pas aux Ro- 
chers , je serais à Paris. 

L'été de Saint-Martin continue , et mes promenades sont fort 
longues : comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil , je re- 
pose mia corporea salma tout du long de ces allées ; j'y passe des 
jours toute seule avec un laquais , et je n'en reviens point que 
la nuit soit bien déclarée , et que le feu et les flambeaux ne rendent 
ma chambre d'un bon air : je crains l'entre-chien et loup quand on 
ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute 
seule dans une chambre; c'est ce qui s'appelle se mettre dans 
C eau , de peur de la pluie ; mais je m'accommode mieux de cette 
grande tristesse que de l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le 
serein , ma fille , il n'y en a point dans les vieilles allées , ce sont 
des galeries; ne craignez que la pluie extrême, car, en ce cas, il 
faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me fasse mal aux yeux : 
c'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous appelez le se- 
rein ; ne soyez en aucune peine de ma santé , je suis dans la très- 
parfaite. 

Je vous remercie du goût que vous avez pour Joseph; n'est-il pas 
vrai que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par 
Ripert uue troisième partie des Essais de morale , que je trouvead- 
mirable : vous direz que c'est la seconde , mais ils font la seconde 
de l'éducation d'un prince , et voici la troisième. Il y a un traité 
De la connaissance de soi-même , dont vous serez fort contente ; 
il y en a un De l'usage qu'on peut jaire des mauvais sermons, 
qui vous eût été bon le jour de la Toussaint. Vous faites bien , ma 
fille, de ne vouloir point oublier l'italien; je fais comme vous , j'en 
lis toujours un peu. 

Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier 
roué vif un homme à Rennes (c'est le dixième) , qui confessa d'a- 
voir eu dessein de tuer ce gouverneur : pour celui-là , il méritait 
bien la mort. Les médecins de ce pays ne seront pas si complai- 
sants que ceux de Provence, qui accordent par respect à M. de 
Grignan qu'il a la fièvre ; ceux-ci compteraient pour rien la fièvre 
pourprée à M. de Chaulnes , et nulle considération ne pourrait 
leur faire avouer que son mal fût dangereux. On voulait, en exi- 
lant le parlement , le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit 
une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie voulut obéir 
fièrement . et partit plus vite qu'on ne voulait ; car tout se tourne- 



320 LETTRES 

rait en négociation ; niais on aime mieux les maux que les remèdes 
Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire ; le pape ne 
lui laisse pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-elle 
avec vous? Vous me direz oui ou non dans trois semaines. Ah! 
ma iille , vous avez eu trop bonne opinion de moi à la Toussaint; 
ce fut le jour que M. Boucherai et son gendre vinrent dîner ici , 
de sorte que je ne fis point mes dévotions. La princesse était à l'o- 
raison funèbre de Scaramouehe , faisant honte aux catholiques : 
cette vision est fort plaisante. Je souhaite fort que M. l'archevêque 
fasse le mariage qui vous est si bon. Je crois que mon (ils s'en va 
dans les quartiers de fourrages , qui signifient bientôt après ceux 
d'hiver. 

Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de cer- 
taines choses qu'on aime à savoir. Vous me proposez pour régime 
une nourriture bien précieuse; je ne vous réponds pas tout à fait 
de vous obéir ; mais , en vérité , je ne mange pas beaucoup , je ne 
regarde pas les châtaignes , je ne suis point du tout engraissée; 
mes promenades de toutes façons m'empêchent de profiter de mon 
oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers s'appellera madame de 
Royau ; vous dites vrai , le nom d'Olonne est trop difficile à puri- 
fier. Adieu , ma chère enfant; vous êtes donc persuadée que j'aime 
ma fille plus que les autres mères : vous avez raison , vous êtes la 
chère occupation de mon cœur, et je vous promets de n'en avoir 
jamais d'autre , quand même je trouverais eu mon chemin une 
fontaine de Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme 
vous avez aimé le chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler ; 
puis-je espérer d'être plus aimable, et plus parfaite , et plus toutes 
sortes de choses? Il vous faisait battre le cœur ; peut-on se vanter 
de quelque fortune pareille ? vous devriez me cacher ces sortes 
d'inconstances. Adieu, ma très-chère comtesse; mandez-moisi 
vous dormez , si vous n'êtes point bresillée , si vous mangez , si 
vous avez le teint beau, si vous n'avez point mal à vos belles 
dents : mon Dieu ! que je voudrais bien vous voir et vous em- 
brasser ! 



DE MADAME DE SE VIGNE. 32i 

148. — DE M n,c DE SÉVIGiNÉ A M i,,e DE GBIGNAW. 

Aux Rochers, dimanche I er décembre 1675. 

Voilà qui est réglé , ma très-chère , je reçois deux de vos lettres à 
la fois ; et il y a un ordinaire où je n'en ai point de vous : il faut 
savoir aussi la mine que je lui fais , et comme je le traite en com- 
paraison de l'autre. Je suis comme vous , ma fille, je donnerais de 
l'argent pour avoir la parfaite tranquillité du coadjuteur sur les ré- 
ponses, et pouvoir les garder dans ma poche deux mois, trois 
mois, sans m'inquiéter : mais nous sommes si sottes, que nous 
avons ces réponses sur le cœur ; il y ena beaucoup que je fais pour 
les avoir faites ; enfin c'est un don de Dieu que cette noble indiffé- 
rence. Madame deLangeron disait sur les visites, et je l'applique 
à tout : Ce que je fais me fatigue , et ce que je ne fais pas m'in- 
quiète. Je trouve cela très-bien dit , et je le sens. Je fais donc à peu 
près ce que je dois , et jamais que des réponses : j'en suis encore là. Je 
vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers , c'est-à-dire la 
fleur de mon esprit , de ma tête, de mes yeux , de ma plume , de 
mon écritoire; et puis le reste va comme il peut. Je me divertis au- 
tant à causer avec vous que je laboure avec les autres. Je suis as- 
sommée surtout des grandes nouvelles de l'Europe. 

Je voudrais que le coadjuteur eût montré cette lettre que j'ai de 
vous à madame de Fontevrault ; vous n'en savez pas le prix ; vous 
écrivez comme un ange ; je lis vos lettres avec admiration ; cela mar- 
che, vous arrivez. Vous souvient-il , ma fille , de ce menuet que vous 
dansiez si bien , où vous arriviez si heureusement , et de ces autres 
créatures qui n'arrivaient que le lendemain? Nous appelions ce 
que faisait feu Madame, et ce que vous faisiez, gagner pays. Vos 
lettres sont tout de même. 

Pour votre pauvre petit f rater, je ne sais où il s'est fourré; il 
y a trois semaines qu'il ne m'a écrit : il ne m'avait point parlé de 
cette promenade sur la Meuse ; tout le monde le croit ici : il est vrai 
que sa fortune est triste. Je ne vois point comme toute cette charge 
se pourra emmancher, à moins que Lauzun ne prenne le guidon en 
payement, et quelque supplément que nous tâcherons detrouver : 
car d'acheter l'enseigne à pur et à plein , et que le guidon nous 
demeure sur les bras, ce n'est pas une chose possible. Vous rai- 
sonnez fort juste sur tout cela. 

J'achèverai ici l'année très-paisiblement; il y a des temps où les 
lieux sont assez indifférents ; ou n'est point trop fâchée d'être tris* 



322 LETTRES 

tement plantée ici. Madame de la Fayette vous rend vos honnêtetés ; 
sa santé n'est pas bonne , mais celle de M. de Limoges ■ est encore 
pire : il a remis au roi tous ses bénéfices ; je crois que son fils , 
c'est-à-dire l'abbé de la Fayette, en aura une abbaye. Voilà la 
pauvre Gascogne bien malmenée , aussi bien que nous. On nous 
envoie encore six mille hommes pour passer l'hiver : si les pro- 
vinces ne faisaient rien de mal à propos, on serait assez embarrassé 
de toutes ces troupes. Je ne crois point que la paix soit si pro- 
che : vous souvient-il de tous les raisonnements qu'on faisait sur 
la guerre, et comme il devait y avoir bien des gens tués? C'est une 
prophétie qu'on peut toujours faire sûrement, aussi bien que celle 
que vos lettres ne m'ennuieront certainement point , quelque lon- 
gues qu'elles soient : ah ! vous pouvez l'espérer sans chimère ; c'est 
ma délicieuse lecture. Rippert vous porte un troisième petit tome 
des Essais de morale, qui me paraît digne de vous : je n'ai jamais 
vu une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces 
gens-là : nous savons tous les mots dont ils se servent ; mais ja- 
mais, ce me semble, nous ne les avons vus si bien placés ni si bien 
enchâssés. Le matin , je lis l'Histoire de France; l'après-dînée , un 
petit livre dans les bois, comme ces Essais , la vie de saint Thomas 
de Cantorbéry, que je trouve admirable, ou les Iconoclastes; et 
le soir, tout ce qu'il y a de plus grosse impression : je n'ai point 
d'autre règle. Ne lisez-vous pas toujours Josèphe ? prenez courage , 
ma fille , et finissez miraculeusement 2 cette histoire. Si vous pre- 
nez les Croisades , vous y verrez deux de vos grands-pères , et 
pas un de la grande maison de V....; mais je suis sûre qu'à 
certains endroits vous jetterez le livre par la place , et maudirez 
le jésuite 3 ; et cependant l'histoire est admirable. 

La bonne Troche fait très-bien son devoir ; je n'ai guère d'obli- 
gation de ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, nous 
ravaudions l'autre jour dans des paperasses de feu madame de la 
ïrémouille; il y a mille vers : nous trouvâmes une infinité de por- 
traits , entre autres celui que madame de la Fayette lit de moi 

1 François de la Fayette, évéque de Limoges, premier aumônier de la 
reine Anne d'Autriche; il était oncle du mari de madame de la Fayette. 

2 Madame deGrignan avait de la peine à achever la lecture des ouvrages de 
longue haleine. 

3 Le père Maimbourg, auteur de l'Histoire des Croisades. Le médecin des 
Lettres persanes donne, pour remède contre l'asthme, de lire tous les ouvra 
ges de ce père , en ne s" arrêtant qu'à la fin de chaque période. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 323 

sons le nom d'un inconnu T ; il vaut mieux que moi : mais ceux qui 
m'eussent aimée , il y a seize ans , l'auraient pu trouver ressem- 
blant. Que puis-je répondre , ma très-chère, aux trop aimables ten- 
dresses que vous me dites, sinon que je suis tout entière à vous , et 
que votre amitié est la chose du monde qui me touche le plus ? 

149. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, mercredi 4 décembre IG75. 

Voici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille ; car je ne re- 
cois plus vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je ve- 
nais de me promener avant-hier , je trouvai au bout du mail le f ra- 
ter , qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant 
si coupable d'avoir été trois semaines sous terre à chanter mati- 
nes , qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une autre façon. 
J'avais bien résolu de le gronder , et je ne sus jamais où trouver 
de la colère; je fus fort aise de le voir; vous savez comme il est di- 
vertissant ; il m'embrassa mille fois ; il me donna les plus méchan- 
tes raisons du monde, que je pris pour bonnes : nous causons fort , 
nous lisons , nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'an- 
née , c'est-à-dire le reste. Nous avons résolu d'offrir notre chien de 
guidon, et de souffrir encore quelque supplément, selon que le 
roi l'ordonnera : si le chevalier de Lauzun 2 veut vendre sa charge 
entière , nous le laisserons trouver des marchands de son côté , 
comme nous en chercherons du nôtre , et nous verrons alors à 
nous accommoder. 

IS'ous sommes toujours dans la tristesse des troupes qui nous ar- 
rivent de tous côtés avec M. de Pommereuil : ce coup est rude 
pour les grands officiers ; ils sont mortifiés à leur tour, c'est-à- 
dire le gouverneur, qui ne s'attendait pas à une si mauvaise ré- 
ponse sur le présent de trois millions. M. de Saint-Malo est re- 
venu ; il a été mal reçu aux états : on l'accuse fort d'avoir fait 
une méchante manœuvre à Saint-Germain; il devait au moins de- 
meurer à la cour, après avoir mandé ce malheur en Bretagne, pour 
tâcher de ménager quelque accommodement. Pour M. de Rohan, 
il est enragé , et n'est point encore revenu ; peut-être qu'il ne re- 
viendra pas. M. de Coulanges me mande qu'il a vu le chevalier de 
Grignan, qui s'accommode mal de mon absence : je suis plus tou- 

1 Voyez ce portrait au commencement du volume. 
* François de Nompar de Caumont. 



321 LETTRES 

chée que je ne l'ai encore été de n'être pas à Paris , pour le voir et 
causer avec lui. Mais savez- vous bien, nia chère, que son régiment 
est dans le nombre des troupes qu'on nous envoie? ce serait une 
plaisante chose s'il venait ici; je le recevrais avec une grande joie. 
J'ai fort envie d'apprendre ce qui sera arrivé de votre procureur 
du pays; je crains que M. de Pomponne, qui s'était mêlé de cette 
affaire, croyant vous obliger, ne soit un peu fâché de voir le tour 
qu'elle a pris ; cela se présente en gros comme une chose que vous 
ne voulez plus, après l'avoir souhaitée : les circonstances qui vous 
ont obligée à prendre un autre parti ne sauteront pas aux yeux , 
du moins je le crains, et je souhaite me tromper. Il me semble 
que vous devez être bien instruite des nouvelles à cette heure , que 
le chevalier est à Paris. M. de Coulanges vient de recevoir un 
violent dégoût; M. le Tellier a ouvert sa bourse à Bagnols, pour 
lui faire acheter une charge de maître des requêtes, et en même 
temps lui donne une commission qu'il avait refusée à M. de Cou- 
langes, et qui vaut, sans bouger de Paris, plus de deux mille li- 
vres de rentes. Voilà une mortification sensible, et sur quoi, si 
madame de Coulanges ! ne fait rien changer par une conversation 
qu'elle doit avoir eue avec ce ministre, Coulanges est très-résolu 
de vendre sa charge 2 ; il m'en écrit , outré de douleur. Vous savez 
très-bien les espérances de la paix : les gazettes ne vous manquent 
pas , non plus que les lamentations de cette province. M. le cardinal 
me mande qu'il a vu le comte de Sault , Renti et Biran 3 : il a si 
peur d'être l'ermite de la foire, qu'il est allé passer l'avent à Saint- 
Mihiel. Parlez-moi de vous, ma chère enfant; comment vous por- 
tez-vous ? votre teint n'est-il point en poudre? êtes-vous belle quand 
vous voulez? Enfin je pense mille fois à vous , et vous ne me sau- 
riez trop parler de ce qui vous regarde. 

150.— DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRÏGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675. 
J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire , et je 
n'en ai point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme 
je le crois bien présentement , j'en devrais toujours avoir reçu un ; 

1 Madame de Coulanges était cousine de M. de Louvois. 

2 De maître des requêtes. 

3 Le comte de Sault, qui fut depuis duc de Lesdiguières; — le marquis de 
Renti, delà maison de Croy; — le marquis de Biran , qui fut depuis duc du 
Koquelaure et maréchal de France. 



DE MADAME DE SÉV1GNI. 325 

car je ne compte jamais que vous m'ayez oubliée. Celle confiance 
est juste , et je suis assurée qu'elle vous plaît ; mais comme les pen- 
sées noires voltigent assez dans ces bois , j'ai d'abord voulu être 
en peine de vous ; mais le bon abbé et mon fils m'assurent que vous 
m'auriez fait écrire. Je ne veux point demeurer sur cette crainte , 
elle est trop insupportable : je veux me prendre à la poste de tout , 
quoique je ne comprenne rien à l'excès de ce dérèglement , et es- 
pérer demain de vos nouvelles ; je les souhaite avec l'impatience 
que vous pouvez vous imaginer. 

D'Hacqueville est enrhumé avec la fièvre ; j'en suis en peine , car 
je n'aime la fièvre à rien : on dit qu'elle consume , mais c'est la 
vie. Quoiqu'on dise les d' Hacqueville , il n'y en a, en vérité, 
qu'un au monde comme le nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de 
vous parler d'un voyage incertain que le roi doit faire en Champa- 
gne ou en Picardie ? Depuis que ses gens , pour notre malheur, ont 
commencé à répandre une nouvelle de cet agrément , c'est pour 
trois mois ; il faut voir aussi ce que je fais de cette feuille volante 
qui s'appelle les Nouvelles. Pour la lettre de d'Hacqueville , elle 
est tellement pleine de mon fils , et de ma fille , et de notre pauvre 
Bretagne , qu'il faudrait être dénaturée pour ne se pas crever les 
yeux à la déchiffrer *. M. de Lavardin est mon résident aux états; 
il m'instruit de tout; et comme nous mêlons quelquefois de l'ita- 
lien dans nos lettres , je lui avais mandé , pour lui expliquer mon 
repos et ma paresse ici : 

D'ogni oltraggio, e scorno 

La miafamiglia, e la mia greggia illesc 
Sempre qui fur, ne strepito di Marte, 
Ancor turbo questa remota parte 2 . . 

A peine ma lettre a-t-elle été partie , qu'il est arrivé à Vitré huit 
cents cavaliers , dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai 
qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi , comme dans un 
pays de conquête , nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII 
et Louis XII 3 . Les députés sont revenus de Paris. M. de Saint- 
Malo , qui est Guémadeuc , votre parent , et sur le tout une linotte 
mitrée, comme disait madame de Choisy, a paru aux états, 
transporté et plein des bontés du roi , et surtout des honnêtetés par- 

1 L'écriture de M. d'Hacqueville était très-difficile à lire. 
1 Gerusalcmme libéra ta, canto VIL, st., 8. 

3 Le mariage d'Anue, duchesse de Bretagne, qui, ayant épousé Charles 
VIII, et ensuite Louis XII, son successeur, réunit ce duché à la France. 

MAD. DE SÉVIGNÉ. 28 



326 LETTBES 

ticulières qu'il a eues pour lui , sans faire nulle attention à la ruine 
de la province, qu'il a apportée agréablement avec lui : ce style est 
d'un bon goût à des gens pleins , de leur côté , du mauvais état de 
leurs affaires. Il dit que Sa Majesté est contente de la Bretagne et 
de son présent , qu'elle a oublié le passé , et que c'est par confiance 
qu'elle envoie ici huit mille hommes ; comme on envoie un équi- 
page chez soi quand on n'en a que faire. Pour M. de Rohan, il a 
des manières toutes différentes , et qui ont plus de l'air d'un bon 
compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles ; j'ai envie de savoir 
des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du pays. Vous 
ne devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes plain- 
tes à M. de Pomponne ; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire 
aussi, et à madame de Vins qui s'était mêlée d'écrire pour Saint- 
Andiol. C'est d'Hacqueville qui doit vous servir et vous instruire de 
ce côté-là. Je vous suis inutile à tout, in questa remota parte : 
c'est un de mes plus grands chagrins : si jamais je me puis revoir 
à portée de vous être bonne à quelque chose , vous verrez comme 
je récompenserai le temps perdu. Adieu, ma très-chère et très- 
aimée , je vous souhaite une parfaite santé ; c'est le vrai moyen de 
conserver la mienne, que vous aimez tant : elle est très-bonne. Je 
vous embrasse très-tendrement, et vous dirais combien mon fils 
est aimable et divertissant : mais le voilà, il ne faut pas le gâter. 

151. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 29 décembre 1975. 
Je vous remercie., ma fille, de conserver quelque souvenir del 
paterno nido. Hélas ! notre château en Espagne serait de vous y 
voir; quelle joie ! et pourquoi serait-il impossible de vous revoir 
dans ces belles allées? Que dites-vous du mariage de la Mothe ' ? 
La beauté, la jeunesse, la conduite , font-elles quelque chose pour 
bien établir les demoiselles? Ah , Providence ! il en faut revenir là. 
Madame de Puisieux 2 est ressuscitée mais n'est-ce pas mourir deux 
fois, bien près l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans. Ma- 
dame de Coulanges m'apprend la bonne compagnie de notre quar- 
tier; mais cela ne me presse point d'y retourner plus tôt que je 
n'ai résolu: je ne m'y sens attirée que par des affaires; car pour 
des plaisirs , je n'en espère point , et l'hiver n'est point en ce pays-ci 

1 Anne-Lucie de la Mothe-Houdancourt , nièce du maréchal de ce nom. 
* Charlotte d'Estampes-Valeoçai mourut le 3 septembre 1677. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 327 

ce que l'on pense; il ne me fait nulle horreur. Mon fils me fait ici 
une fort bonne compagnie, et il trouve que j'en suis une aussi; il 
n'y a nul air de maternité à notre affaire; la princesse en est 
étonnée , elle qui counaît des enfants qui n'ont point d'âme dans 
le corps. Elle est bien affligée des troupes qui sont arrivées à Vitré ; 
elle espérait, avec raison, d'être exemptée : mais cependant voilà un 
bon régiment dans sa ville : c'était une chose plaisante si c'eût été 
le régiment de Grignan ; mais savez-vous qu'il est à la Trinité , 
c'est-à-dire à Bodégat 1 ? J'ai écrit au chevalier (de Grignan), 
non pas pour rien déranger, car tout est réglé , mais afin que Ton 
traite doucement et honnêtement mon fermier, mon procureur 
fiscal et mon sénéchal; cela ne coûtera rien, et me fera grand 
honneur : cette terre m'est destinée , à cause de votre partage. 

Si je vois ici le Castellane 2 , je le recevrai fort bien ; son nom et 
le lieu où il a passé l'été me le rendront considérable. L'affaire de 
mon président va bien; il se dispose à me donner de l'argent : voilà 
une des affaires que j'avais ici. Celle qu'entreprend l'abbé de la Vergne 
est digne de lui : vous me le représentez un fort honnête homme. 

Ne voulez-vous point lire les Essais de morale, et m'en dire 
votre avis? Pour moi, j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi 
de l'oraison funèbre de M. de Turenne; il y a des endroits qui 
doivent avoir fait pleurer tous les assistants : je ne doute pas qu'on 
ne vous l'ait envoyée; mandez-moi si vous ne la trouvez pas très- 
belle. Ne voulez-vous point achever Josèphe? Nous lisons beau- 
coup , et du sérieux , et des folies , et de la fable , et de l'histoire. 
Nous nous faisons tant d'affaires, que nous n'avons pas le temps 
de nous tourner. On nous plaint à Paris , on croit que nous sommes 
au coin de notre feu à mourir d'ennui et à ne pas voir le jour : 
mais, ma fille, je me promène, je m'amuse; ces bois n'ont rien 
d'affreux; ce n'est pas d'être ici ou de n'être pas à Paris qu'il faut 
me plaindre. M. de Coulanges espère beaucoup d'une conversation 
que sa femme à eue avec M. de Louvois : s'ils avaient l'intendance 
de Lyon, conjointement avec le beau-père, ce serait un grand 
bonheur. Voilà le monde; ils ne travaillent que pour s'établir à 
cent lieues de Paris. 

Vous me paraissez avoir bien envie d'aller à Grignan ; c'est un 
grand tracas : mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez 
revenue. Ces compliments pour ces deux hommes qui sont chez 

1 Terre qui appartenait à la maison de Sévigné. 

2 Un parent de M. de Grignan. 



328 LETTRES 

eux il y a plus d'un mois, m'ont fait rire. La longueur de nos 
réponses effraye, et fait bien comprendre l'horrible distance qui est 
entre nous : ah ! ma fille , que je la sens , et qu'elle fait bien toute 
la tristesse de ma vie ! Sans cela , ne serais-je point trop heureuse 
avec un joli garçon comme celui que j'ai? il vous dira lui-même 
s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous. : mais je l'attends , il n'est 
point encore arrivé; s'il se divertit, il est bien. Adieu, ma très- 
chère et très-aimable et très-parfaitement aimée. Parlez-moi de 
votre santé et de votre beau temps, tout cela me plaît. J'embrasse 
M. de Grignan , quand ce serait ce troisième jour de barbe épineuse 
et cruelle ; on ne peut s'exposer de meilleure grâce. 

152 — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, le premier jour deFan 1676. 

Nous voici donc à l'année qui vient , comme disait M. de Mont- 
bazon : ma très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous 
croyez que la continuation de mon amitié entre dans la composi- 
tion de ce bonheur, vous pouvez y compter sûrement. 

Voilà une lettre de d'Hacqueville , qui vous apprendra l'agréa- 
ble succès de nos affaires de Provence ; il surpasse de beaucoup 
mes espérances : vous aurez vu à quoi je me bornais par les lettres 
que je reçus il y a peu de jours , et que je vous envoyai. Voilà 
donc cette grande épine hors du pied , voilà cette caverne de lar- 
rons détruite ; voilà l'ombre de M. de Marseille conjurée , voilà 
le crédit de la cabale évanoui , voilà l'insolence terrassée : j'en di- 
rais d'ici à demain. Mais , au nom de Dieu , soyez modestes dans 
vos victoires : voyez ce que dit le bon d'Hacqueville , la politique 
et la générosité vous y obligent. Vous verrez aussi comme je tra- 
his son secret pour vous , par le plaisir de vous faire voir le des- 
sous des cartes, qu'il a dessein de vous cacher à vous-même : mais 
je ne veux point laisser équivoques dans votre cœur les sentiments 
que vous devez avoir pour l'ami et pour la belle-sœur « , car il me 
paraît qu'ils ont fait encore au delà de ce qu'on m'en écrit , et ; pour 
toute récompense , ils ne veulent aucun remercîment. Servez-les 
donc à leur mode , et jouissez en silence de leur véritable et solide 
amitié. Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot qui puisse faire 
connaître au bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa lettre; 
vous le connaissez , la rigueur de son exactitude ne comprendrait 

1 M. de Pomponne et madame de Vins. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 329 

pas cette licence poétique : ainsi , ma fille , je me livre à vous , et 
vous conjure de ne me point brouiller avec un si bon et si admira- 
ble ami. Enfin , ma très-chère , je me mets entre vos mains ; et , 
connaissant votre fidélité , je dormirai en repos ; mais répondez- 
moi aussi de M. de Grignan ; car ce ne serait pas une consolation 
pour moi que de voir courir mon secret par ce côté-là. 

En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la 
journée des dupes *. Le Frater est revenu de Rennes ; il m'a rap- 
porté une sotte chanson qui m'a fait rire : elle vous fera voir en 
vers une partie de ce que je vous dis l'autre jour en prose. Nous 
avions dans la tête un fort joli mariage, mais il n'est pas cuit : la 
belle n'a que quinze ans , et l'on veut qu'elle en ait davantage pour 
penser à la marier. Que dites-vous de l'habile personne dont nous 
vous parlions la dernière fois , et qui ne put du tout deviner quel 
jour c'est que le lendemain de la veille de Pâques? C'est un joli 
petit bouchon qui nous réjouit fort ; cela n'aura vingt ans que dans 
six ans d'ici 2 . Je voudrais que vous l'eussiez vue le matin manger 
une beurrée longue comme d'ici à Pâques , et l'après-dînée croquer 
deux pommes vertes avec du pain bis. Sa naïveté et sa jolie petite 
figure nous délassent de la guinderie et de îts\>v\l fichu de made- 
moiselle du Plessis. 

Mais parlons d'autre chose : ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison 
funèbre de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal 
m'ont déjà ruinée en ports de lettres; mais j'aime bien cette dé- 
pense. 11 me semble n'avoir jamais rien vu de si beau que cette 
pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier 3 veut la surpasser, 
>nais je l'en défie; il pourra parler d'un héros, mais ce ne sera 
pas de M. de Turenne, et voilà ce que M. de Tulle a fait divine- 
ment, à mon gré. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre; et 

1 Marie de Médicis était parvenue, à force de supplications, le 10 novembre 
1630, à obtenir du roi son fils que le cardinal de Richelieu serait écarté du mi- 
nistère; le II , le roi se rendit à Versailles, et, entraîné par les observations 
adroites du duc de Saint-Simon, il voulut avoir encore un entretien avec le car- 
dinal : de oe moment, l'autorité du ministre fut rétablie, et la disgrâce de la 
reine-mère résolue. Cette journée du II novembre fut appelée la journée des 
dupes. 

2 Allusion à un vers de Benserade qui se trouve dans des stances qu'il fit 
pour le roi , représentant un esprit follet. ■ 

Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'ici, 
Cela sait mieux danser que toute la gent blonde. 

3 Depuis évoque de Lavaur, et ensuite de Mimes. 



330 LETTRES 

cette droiture, cette naïveté , cette vérité dont il était pétri ; enfin , 
ce caractère, comme il dit , également éloigné de la souplesse, de 
l'orgueil, et du faste de la modestie. Je vous avoue que j'en suis 
charmée; et si les critiques ne l'estiment plus depuis qu'elle est 
imprimée , 

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain ' 
Ne me dites-vous rien des Essais de morale et du Traité de 
tenter Dieu, et de la Ressemblance de V amour-propre et de la 
charité? C 'est une belle conversation que celle que l'on fait de 
deux cents lieues loin. Nous faisons de cela pourtant tout ce qu'on 
en peut faire. Je vous envoie un billet de la jolie abbesse : voyez 
si elle se joue joliment; il n'en faut pas davantage pour voir l'a- 
grément de son esprit. Adieu, ma très-aimable et très-chère, je 
vous recommande tous mes secrets ; je vous embrasse très-tendre- 
ment , et suis à vous plus qu'à moi-même. 

153. — DE M rae DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
Aux Rochers, dimanche 12 janvier 1676. 

Vous pouvez remplir vos lettres de tout ce qu'il vous plaira , et 
croire que je les lis toujours avec un grand plaisir et une grande 
approbation : on ne peut pas mieux écrire, et l'amitié que j'ai pour 
vous ne contribue en rien à ce jugement. 

Vous me ravissez d'aimer les Essais de morale , n'avais-je pas 
bien dit que c'était votre fait? Dès que j'eus commencé à les lire , 
je ne songeai plus qu'à vous les envoyer ; vous savez que je suis 
communicative , et que je n'aime point à jouir d'un plaisir toute 
seule. Quand on aurait fait ce livre pour vous, il ne serait pas plus 
digne de vous plaire. Quel langage ! quelle force dans l'arrange- 
ment des mots! on croit n'avoir lu de français qu'en ce livre». 

1 Vers de Corneille dans les Horaces. 

2 Voici le jugement que porte le marquis de Sévigné sur ce livre. 

« Et moi , je vous dis que le premier tome des Essais de morale vous parai- 
« trait tout comme à moi, si la Maranset l'abbé Têtu ne vous avaient ac- 
« coulumée aux choses fines et distillées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les 
« galimatias vous paraissent clairs et aisés : de tout ce qui a parlé de l'homme 
« et de l'intérieur de l'homme, je n'ai rien vu de moins agréable; ce ne sont 
«< point là ces portraits où tout le monde se reconnaît. Pascal , la Logique de 
« Port-Royal, et Plutarque, et Montaigne, parlent bien autrement : celui-ci 
« parle parce qu'il veut parler, et souvent il n'a pas grand'chose à dire. Je 
« vous soutiens de plus que ces deux premiers actes de l'opéra sont jolis, et 
« au-dessus de la portée ordinaire de Quinault; j'en ai fait tomber d'accord 
« ma mère. » 



DE MADAME DE SEVIGNE. 331 

Cette ressemblance de la charité avec l'amour-propre , et de la mo- 
destie héroïque de M. de Turenne et de M. le Prince avec l'hu- 
milité du christianisme.... Mais je m'arrête, il faudrait louer cet 
ouvrage depuis un bout jusqu'à l'autre, et ce serait une bizarre 
lettre. En un mot, je suis fort aise qu'il vous plaise, et j'en estime 
mon goût. Pour Josèphe , vous n'aimez pas sa vie; c'est assez que 
vous ayez approuvé ses actions et son histoire : n'avez-vous pas 
trouvé qu'il jouait d'un grand bonheur dans cette cave , où ils ti- 
raient à qui se poignarderait le dernier ? 

Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut 
dans l'église cette chanson déshounête dont elle se confessait; rien 
au monde n'est plus nouveau ni plus plaisant : je trouve qu'elle 
avait raison ; assurément le confesseur voulait entendre la chanson, 
puisqu'il ne se contentait pas de ce que la fille lui avait dit en s'ac- 
cusant. Je vois d'ici le bon homme de confesseur pâmé de rire le 
premier de cette aventure. Nous vous mandons souvent des folies ; 
mais nous ne pouvons payer celle-là. Je vous parle toujours de notre 
Bretagne , c'est pour vous donner la confiance de me parler de 
Provence; c'est un pays auquel je m'intéresse plus qu'à nul autre : 
le voyage que j'y ai fait m'empêche de pouvoir m'ennuyer de tout 
ce que vous me dites, parce que je connais tout et comprends tout 
le mieux du monde. Je n'ai pas oublié la beauté de vos hivers ; nous 
en avons un admirable : je me promène tous les jours, et je fais 
quasi un nouveau parc autour de ces grandes places du bout du 
mail; j'y fais planter quatre rangs d'allées , ce sera une très-belle 
chose : tout cet endroit est uni et défriché. 

Je partirai, malgré tous ces charmes, dans le mois de février; 
les affaires de l'abbé le pressent encore plus que les vôtres , c'est 
ce qui m'a empêchée de penser à offrir notre maison à mademoi- 
selle de Méri : elle s'en plaint à bien du monde; je ne comprends 
point le sujet qu'elle en a. Le Bien bon est transporté de vos let- 
tres; je lui montre souvent les choses qui lui conviennent : il vous 
remercie de tout ce que vous dites des Essais de morale; il en a'été 
ravi. Nous avons toujours la petite personne ; c'est un petit esprit 
vif et tout battant neuf, que nous prenons plaisir d'éclairer; elle 
est dans une parfaite ignorance; nous nous faisons un jeu de la dé- 
fricher généralement sur tout : quatre mots de ce grand univers , 
des empires , des pays, des rois, des religions, des guerres , des as- 
tres, de la carte ; ce chaos est plaisant à débrouiller grossièrement 
dans une petite tête, qui n'a jamais vu ni ville, ni rivière, et qui 



3 32 LETTRES 

ne croyait pas que la terre entière allât plus loin que ce parc : elle 
nous réjouit : je lui ai dit aujourd'hui la prise de Wismar 1 ; elle 
sait fort bien que nous en sommes fâchés , parce que le roi de 
Suède est notre allié. Enfin vous voyez l'extravagance de nos amu- 
sements. La princesse est ravie que sa fille 2 ait pris Wismar; c'est 
une vraie Danoise. Elle demande aussi que Monsieur et Madame 
lui envoient l'exemption entière des gens de guerre, de sorte que 
nous voilà tous sauvés. 

Madame de la Fayette est fort reconnaissante de votre lettre; 
elle vous trouve très-honnête et très-obligeante : mais ne vous pa- 
raît-il pas plaisant que son beau-frère n'est point du tout mort , et 
qu'on ne sait point les vérités de Toulon à Aix ? Sur les questions 
que vous faites au fraler, je décide hardiment que celui qui est 
en colère, et qui le dit, est préférable au traditor qui cache son 
venin sous de belles et de douces apparences. Il y a une stanee 
dans l'Arioste qui peint la fraude; ce serait bien mon affaire, mais 
je n'ai pas le temps de la chercher 3 . Le bon d'Hacqueville me parle 
encore du voyage de la Saint-Géran ; et, pour me faire voir que 
ce voyage sera court , c'est , dit-il , qu'elle ne pourra recevoir qu'une 
de mes lettres à la Palisse. Voilà comme il traite une connais- 
sance de huit jours : il n'en est pas moins bon pour les autres; 
mais cela est admirable. J'oubliais de vous dire que j'avais pensé, 
comme vous, aux diverses manières de peindre le cœur humain , 
les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien est pour 
vous de la couleur que vous savez. 

154. — DE M. DE SÉVIGNE, SOUS LA DICTÉE DE M mc DE SÉ- 
VIGNÉ, A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, lundi 3 février 1676. 

Devinez ce que c'est, mon enfant , que la chose du monde qui 
vient le plus vite , et qui s'en va le plus lentement ; qui vous fait 
approcher le plus près de la convalescence, et qui vous en retire le 
plus loin; qui vous fait toucher l'état du monde le plus agréable, 
et qui vous empêche le plus d'en jouir; qui vous donne les plus 
belles espérances, et qui en éloigne le plus l'effet : ne sauriez-vous 

1 Ville du pays de Mecklembourg sur la mer Baltique; elle appartenait au 
roi de Suède, et elle se rendit au roi de Danemark. 

- Charlotte-Émilie-Henrielte de la Trémouille, lille de la princesse de Ta- 
rente, était à la cour de Danemark. 
. 3 Chant XIV , st. 87. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 333 

le deviner? jetez vous votre langue aux chiens? C'est un rhu- 
matisme. 11 y a vingt-trois jours que j'en suis malade ; depuis le qua- 
torze je suis sans fièvre et sans douleurs, et dans cet état bien- 
heureux, croyant être en état de marcher, qui est tout ce que je 
souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les pieds, les jambes, 
les mains , les bras ; et cette enflure , qui s'appelle ma guérison , et 
qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon impatience, et 
ferait celui de mon mérite , si j'étais bonne. Cependant je crois que 
voilà qui est fait, et que dans deux joursje pourrai marcher : Lar- 
mechin me le fait espérer, o che sperol Je reçois de partout des let- 
tres de réjouissance sur ma bonne santé , et c'est avec raison. Je 
me suis purgée une fois de la poudre de M. de Lorme , qui m'a 
fait des merveilles ; je m'en vais encore en reprendre ; c'est le vé- 
ritable remède pour toutes ces sortes de maux : on me promet, 
après cela, une santé éternelle ; Dieu le veuille ! Le premier pas que 
je ferai sera d'aller à Paris : je vous prie doné, ma chère enfant , 
de calmer vos inquiétudes; vous voyez que nous vous avons tou- 
jours écrit sincèrement. Avant que de fermer ce paquet, je deman- 
derai à ma grosse main si elle veut bien que je vous écrive deux 
mots : je ne trouve pas qu'elle le veuille; peut-être qu elle le vou- 
dra dans deux heures. Adieu, ma très-belle et très-aimable; je 
vous conjure tous de respecter, avec tremblement, ce qui s'appelle 
un rhumatisme; il me semble que présentement je n'ai rien de 
plus important à vous recommander. Voici le f rater qui peste 
contre vous depuis huit jours , de vous être opposée , à Paris , air 
remède de M. de Lorme. 

Monsieur de Sévigné. 
Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme, et 
qu'elle eût pris tous les mois de sa poudre, comme il le voulait, elle 
ne serait pas tombée dans cette maladie , qui ne vient que d'une 
réplétion épouvantable d'humeurs; mais c'était vouloir assassiner 
ma mère, que de lui conseiller d'en essayer une prise : cependant 
ce remède si terrible , qui fait trembler en le nommant , qui est 
composé avec de l'antimoine , qui est une espèce d'émétique , purge 
beaucoup plus doucement qu'un verre d'eau de fontaine , ne donne 
pas la moindre tranchée, pas la moindre douleur, et ne fait autre 
chose que de rendre la tête nette et légère , et capable de faire des 
vers, si on voulait s'y appliquer. Il ne fallait pourtant pas en pren- 
dre. Vous moquez-vous, mon frère, de vouloir faire prendre de 



334 LETTRES 

l'antimoine à ma mère? il ne faut seulement que du régime, et 
prendre un petit bouillon de séné tous les mois : voilà ce que vous 
disiez. Adieu, ma petite sœur : je suis en colère quand je songe 
que nous aurions pu éviter cette maladie avec ce remède, qui nous 
rend si vite la santé, quelque chose que l'impatience de ma mère lui 
fasse dire. Elle s'écrie : O mes enfants, que vous êtes fous de croire 
qu'une maladie se puisse déranger! Ne faut-il pas que la Provi- 
dence de Dieu ait son cours ? et pouvons-nous faire autre chose que 
de lui obéir? Voilà qui est fort chrétien ; mais prenons toujours, à 
bon compte , de la poudre de M. de Lorme. 

155. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676. 

Je me porte très-bien ; mais pour mes mains , il n'y a ni rime ni 
raison : je me sers donc de la petite personne pour la dernière 
fois : c'est la plus aimable enfant du monde ; je ne sais ce que j'au- 
rais fait sans elle : elle me lit-trèsbien ce que je veux ; elle écrit 
comme vous voyez; elle m'aime; elle est complaisante; elle sait 
me parler de madame de Grignan ; enfin , je vous prie de l'aimer 
sur ma parole. 

La petite personne. 

Je serais trop heureuse , madame, si cela était : je crois que vous 
enviez bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame votre 
mère. Elle a voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que vous voyez; 
j'en suis assez honteuse , et très-affligée en même temps de son 
départ. 

Madame de Sêvigné continue. 

La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère 
enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la 
guérison que quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre en- 
core l'idée que vous avez de moi : mon visage n'est point changé; 
mon esprit et mon humeur ne le sont guère ; je suis maigre , et j'en 
suis bien aise ; je marche , et je prends l'air avec plaisir ; et si l'on 
me veille encore , c'est parce que je ne puis me tourner toute seule 
dans mon lit; mais je ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien 
que c'est une incommodité, et je la sens un peu. Mais enfin, ma 
fille , il faut souffrir ce qu'il plaît à Dieu , et trouver encore que je 
suis bien heureuse d'en être sortie ; car vous savez quelle bête c'est 



DE MADAME DE SEVIGNE. 335 

qu'un rhumatisme? Quand à la question que vous me faites , je 
vous dirai le vers de Médée : 

C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux. 

Je suis persuadée qu'ils sont faits ; et l'on dit que je vais repren- 
dre le fil de ma belle santé ; je le souhaite pour l'amour de vous , 
ma très-chère , puisque vous l'aimez tant ; je ne serai pas trop fâchée 
aussi de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est ve- 
nue me voir aujourd'hui : elle m'a demandé si j'avais eu de vos nou- 
velles : j'aurais bien voulu lui présenter une réponse de votre part; 
l'oisiveté de la campagne rend attentive à ces sortes de choses ; j'ai 
rougi de ma pensée, elle en a rougi aussi : je voudrais qu'à cause 
de l'amitié que vous avez pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette 
dette. La princesse s'en va mercredi , à cause de la mort de M. de 
Valois : et moi , je pars mardi pour coucher à Laval. Je ne vous 
écrirai point mercredi , n'en soyez point en peine. Je vous écrirai 
de Malicorne, où je me reposerai deux jours. Je commence déjà à 
regretter mon petit secrétaire. Vous voilà assez bien instruite de 
ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine , et de songer 
à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres , deviez-vous faire 
mal à vos petits yeux , à force d'écrire ? La maladie de Montgo- 
bert en est cause, je lui souhaite une bonne santé , et je sens le 
chagrin que vous devez avoirde l'état où elle est. Je suis ravie que 
le petit enfant se porte bien : Villebrune dit qu'il vivra fort bien à 
huit mois, c'est-à-dire huit lunes passées. 

Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps : nous avons 
le temps de Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez 
le temps de Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus 
beau, comme vous croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. 
J'ai bien profité de cette belle saison , dans la pensée que nous au- 
rions l'hiver dans le mois d'avril et de mai , de sorte que c'est l'hi- 
ver que je m'en vais passer à Paris. Au reste, si vous m'aviez vue 
faire la malade et la délicate dans ma robe de chambre , dans ma 
grande chaise avec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi 
vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se coiffait en tou- 
pet , qui mettait son buse entre sa chair et sa chemise , et qui ne 
s'asseyait que sur la pointe des sièges pliants : voilà sur quoi je 
suis changée. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévigné 
est mort 1 . Madame de la Fayette commence présentement à hé- 
1 Renaud de Sévigné, mort à Port-Royal le i6 mars 1676. 



336 LETTRES 

riterdesa mère 1 . M. du Plessis-Guénégaud est mort aussi ; vous 
savez ce qu'il vous faut faire à sa femme. 

Corbinelli dit que je n'ai poiut d'esprit quand je dicte; et sur cela 
il ne m'écrit plus. Je crois qu'il a raison ; je trouve mon style lâ- 
che ; mais soyez plus généreuse , ma fille , et continuez à me con- 
soler de vos aimables lettres. Je vous prie de compter les lunes 
pendant votre grossesse , si vous êtes accouchée un jour seulement 
sur la neuvième , le petit vivra ; sinon n'attendez point un prodige. 
Je pars mardi, les chemins sont comme en été , mais nous avons 
une bise qui tue mes mains : il me faut du chaud , les sueurs ne 
font rien ; je me porte très-bien du reste ; et c'est une chose plai- 
sante de voir une femme avec un très-bon visage , que l'on fait 
manger comme un enfant : on s'accoutume aux incommodités. 
Adieu , ma très-chère , continuez de m'aimer ; je ne vous dis point 
de quelle manière vous possédez mon cœur, ni par combien de 
liens je suis attachée à vous. J'ai senti notre séparation pendant 
mon mal ; je pensais souvent que ce m'eût été une grande conso- 
lation de vous avoir. J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres 
à Malicorne. J'embrasse le comte, je le prie de m'embrasser. Je 
suis entièrement à vous , et le bon abbé aussi , qui compte et cal- 
cule depuis le matin jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cette 
province a été dégraissée. 

156. — DE M mc DE SÉVIGNÉ A M ,ne DE GBIGNAN. 

A Paris, mercredis avril 1676. 
Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce que 
je voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience. Je 
me porte très-bien ; le changement d'air me fait des miracles ; 
mais mes mains ne veulent point encore prendre part à cette gué- 
rison. J'ai vu tous nos amis et amies. Je garde ma chambre , et je 
suivrai vos conseils ; je mettrai désormais ma santé et mes prome- 
nades devant toutes choses. Le chevalier (de Griçjnan) cause 
fortbien avec moi jusqu'à onze heures ; c est un aimable garçon. J'ai 
obtenu de sa modestie de me parler de sa campagne , et nous 
avons repleuré M. de ïurenne. Le maréchal de Lorges n'est-il 
point trop heureux ? Les dignités , les grands biens et une très-jolie 
femme. On l'a élevée comme devant être un jour une grande dame. 

1 La mère de madame de la Fayette s'était remariée en secondes noces à 
Renauld, chevalier de Sévigné. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 337 

La fortune est jolie; mais je ne lui pardonne point les rudesses 
qu'elle a pour nous tous. 

M. de Corbinelli. 

J'arrive , madame , et je veux soulager cette main tremblotante; 
elle reprendra la plume quand il lui plaira : elle veut vous dire 
une folie de M. d'Armagnac. 11 était question de la dispute des 
princes et des ducs pour la Cène; voici comme le roi l'a réglé : im- 
médiatement après les princes du sang , M. de Vermandois a passé, 
et puis toutes les dames , et puis M. de Vendôme et quelques ducs ; 
les autres ducs et les princes lorrains ayant eu la permission de 
s'en dispenser. Là-dessus, M. d'Armagnac ayant voulu reparler au 
roi sur cette disposition , le roi lui fit comprendre qu'il le voulait 
ainsi. M. d'Armagnac lui dit : Sire, le charbonnier est maître à sa 
maison. On a trouvé cela fort plaisant ; nous le trouvons aussi , et 
vous le trouverez comme nous. 

Madame de Sêvigné. 

Je n'aime point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit 
que moi ; ils font les entendus ; je n'ose leur faire écrire toutes mes 
sottises; la petite fille m'était bien meilleure. J'ai toujours dessein 
d'aller à Bourbon ; j'admire le plaisir qu'on prend à m'en détour- 
ner, sans savoir pourquoi , malgré l'avis de tous les médecins. 

Je causais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que 
vous viendrez m'y voir : je ne vous dis point si je le désire , ni 
combien je regrette ma vie ; je me plains douloureusement de la 
passer sans vous. Il semble qu'on en ait une autre, où l'on réserve 
de se voir et de jouir de sa tendresse ; et cependant c'est notre tout 
que notre présent, et nous le dissipons; et l'on trouve la mort : je 
suis touchée de cette pensée. Vous jugez bien que je ne désire donc 
que d'être avec vous; cependant nous trouvâmes qu'il fallait vous 
mander que vous prissiez un peu vos mesures chez vous. Si la 
dépense de ce voyage empêchait celui de cet hiver, je ne le vou- 
drais pas, et j'aimerais mieux vous voir plus longtemps; car je 
n'espère point d'aller à Grignan , quelque envie que j'en aie : 
le bon abbé n'y veut point aller, il a mille affaires ici, et 
craint le climat. Or, je n'ai pas trouvé, dans mon traité de l'ingra- 
titude, qu'il me fut permis de le quitter dans l'âge où il est; et 
comme je ne puis douter que cette séparation ne lui arrachât le 
cœur et l'âme , mes remords ne me donneraient aucun repos , s'il 



338 LETTRES 

mouraitdans cette absence : ce serait donc pour trois semaines que 
nous nous ôterions le moyen de nous voir plus longtemps. Démê- 
lez cela dans votre esprit, et suivant vos desseins , et suivant vos 
affaires; mais songez qu'en quelque temps que ce soit, vous devez 
à mon amitié, et à l'état où j'ai été, la sensible consolation de vous 
voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi de Bourbon, cela serait 
admirable ; nous passerions notre automne ici ou à Livry ; et cet 
hiver, M. deGrignan viendrait nous voir et vous reprendre. Voilà 
qui serait le plus aisé, le plus naturel, et le plus désirable pour 
moi ; car enfin, vous devez me donner uu peu de votre temps pour 
l'agrément et le soutien de ma vie. Rangez tout cela dans vot.re 
tête, ma chère enfant; il n'y a point de temps à perdre; je partirai 
pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui vient. 

Vous voulez que je vous parle de ma santé , elle est très-bonne , 
hormis mes mains et mes genoux, où je sens quelques douleurs. 
Je dors bien, je mange bien, mais avec retenue; on ne me veille 
plus; j'appelle, on me donne ce que je demande, on me tourne, et 
je m'endors. Je commence à manger de la main gauche; c'était 
une chose ridicule de me voir imboccar da isergenti; et pour 
écrire, vous voyez où j'en suis maintenant r . On me dit mille 
biens de Vichy, et je crois que je l'aimerai mieux que Bourbon , par 
deux raisons : l'une, qu'on dit que madame de Montespan va à 
Bourbon; et l'autre , que Vichy est plus près de vous; en sorte que, 
si vous y veniez, vous auriez moins de peine, et que si le Bien 
bon changeait d'avis, nous serions plus près de Grignan. Enfin, 
ma très-chère , je reçois dans mon cœur la douce espérance de vous 
voir; c'est à vous à disposer de la manière, et surtout que ce ne 
soit pas pour quinze jours, car ce serait trop depeineet trop de regret 
pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune ; il ne m'a 
pourtant rien conseillé que l'on ne me conseille ici. Je m'en vais 
faire suer mes mains ; et pour l'équinoxe, si vous saviez l'émotion 
qui arrive quand ce grand mouvement se fait , vous reviendriez de 
vos erreurs. Le /rater s'en ira bientôt à sa brigade , et de là à 
matines 2 . Il y a six jours que je suis dans ma chambre à faire 
l'entendue, à me reposer. Je reçois tout le monde; il m'est venu 
des Soubise, des Sully, à cause de vous. On ne parle point du tout 

1 Madame de Sévigné commençait à reprendre son écriture ordinaire, mais 
d'une main encore mal assurée. 

2 M. de Sévigné s'arrêtait volontiers, en allant et en revenant, chez une abbesse 
de sa connaissance. 



DE MADAME DE SÉVJGNE. 839 

d'envoyer M. de Vendôme en Provence. Il dit au roi, il y a huit 
jours : « Sire, j'espère qu'après la campagne Votre Majesté me 
« permettra d'aller dans le gouvernement qu'elle m'a fait l'honneur 
r de me donner. Monsieur, lui dit le roi, quand vous saurez bien 
« gouverner vos affaires , je vous donnerai le soin des miennes. » 
Et cela finit tout court. Adieu, ma très-chère enfant; je reprends 
dix fois la plume ; ne craignez point que je me fasse mal à la main. 

157. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 10 avril 1676. 

Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous 
voir pour quinze jours : si vous venez à Vichy ou à Bourbon, il faut 
que ce soit pour venir ici avec rnoi ; nous y passerons le reste de l'été 
et l'automne; vous me gouvernerez, vous me consolerez ; et M. de 
Grignan vous viendra voir cet hiver, et fera de vous à son tour tout ce 
qu'il trouvera à propos. Voilà comme on fait une visite à une mère 
que l'on aime, voilà le temps que l'on lui donne, voilà comme on la 
console d'avoir été bien malade , et d'avoir encore mille incommo- 
dités , et d'avoir perdu la jolie chimère de se croire immortelle » : 
elle commence présentement à se douter de quelque chose , et se 
trouve humiliée jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un 
jour passer dans la barque comme les autres, et que Caron ne 
fait point de grâce. Enfin , au lieu de ce voyage de Bretagne que 
vous aviez une si grande envie de faire , je vous propose et vous 
demande celui-ci. 

Mon fils s'en va , j'en suis triste , et je sens cette séparation. On 
ne voit à Paris que des équipages qui partent : les cris sur la di- 
sette d'argent sont encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne de- 
meurera personne , non plus que les années passées. Le chevalier 
est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a épargné un serrement 
de cœur, car je l'aime sincèrement. Vous voyez que mon écriture 
prend sa forme ordinaire : toute la guérison de ma main se ren- 
ferme dans l'écriture ; elle sait bien que je la quitterai volontiers 
du reste d'ici à quelque temps. Je ne puis rien porter; une cuiller 
me paraît la machine du monde , et je suis encore assujettie à toutes 
les dépendances les plus fâcheuses et les plus humiliantes que vous 
puissiez vous imaginer : mais je ne me plains de rien , puisque je 
vous écris. La duchesse de Sault me vient voir comme une de mes 

1 C'était la première maladie de madame de Sévigné. 



340 LETTRES 

anciennes amies ; je lui plais : elle vint la seconde fois avec madame 
de Brissac ; quel contraste ! il faudrait des volumes pour vous 
conter les propos de cette dernière : madame de Sault vous plai- 
rait et vous plaira. Je garde ma chambre très-fidèlement , et j'ai 
remis mes Pâques à dimanche , afin d'avoir dix jours entiers à me 
reposer. Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les res- 
tes de sa petite maladie : je lui portai hier mon mal de genou et 
mes pantoufles. On y envoya ceux qui me cherchaient ; ce fut des 
Schomberg , des Senneterre , des Cœuvre , et mademoiselle de 
Méri , que je n'avais point encore vue. Elle est , à ce qu'on dit , 
très-bien logée ; j'ai fort envie de la voir dans son château. Ma 
main veut se reposer, je lui dois bien cette complaisance pour celle 
qu'elle a pour moi. 

Monsieur de Sêvigné. 

Je vais partir de cette ville ; 
Je m'en vais mercredi tout droit à Charleville, 

Malgré le chagrin qui m'attend. 

Je n'ai pas jugé à propos d'achever la parodie de ce couplet , 
parce que voilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne sau- 
riez croire la joie que j'ai de voir ma mère en l'état où elle est ; je 
pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous la verrez à 
Bourbon , où je vous ordonne toujours de l'aller voir ; vous pour- 
rez fort bien revenir ici avec elle , en attendant que M. de Grignan 
vous rapporte votre lustre , et vous fasse reparaître comme la gala 
delpueblo, laflordel abril. Si vous suivez mon avis, vous serez 
bien plus heureuse que moi \ vous verrez ma mère , sans avoir le 
chagrin d'être obligée de la quitter dans deux ou trois jours : c'est 
un chagrin pour moi qui est accompagné de plusieurs autres que 
vous devinez sans peine. Enfin, me revoilà guidon, guidon éter- 
nel, guidon à barbe grise : ce qui me console , c'est qu'on a beau 
dire, toutes choses de ce monde prennent fin, et qu'il n'y a pas 
d'apparence que celle-là seule soit exceptée de la loi générale. 
Adieu , ma belle petite sœur, souhaitez-moi un heureux voyage : 
je crains bien que l'âme intéressée de M. de Grignan ne vous en 
empêche; cependant je compte comme si tous deux vous aviez 
quelque envie de me revoir. 

De madame de Sévigné. 

Adieu, ma chère bonne ; j'embrasse ce comte, et le conjure d'en- 
trer dans mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 341 

158. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 
A Paris, mercredi 15 avril 1G76. 

Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient 
de partir. Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la 
société , que quand je ne le regretterais que comme mon voisin , 
j'en serais fâchée. Il m'a priée mille fois de vous embrasser, et de 
•vous dire qu'il a oublié de vous parler de l'histoire de votre Pro- 
tée, tantôt galérien , et tantôt capucin; elle l'a fort réjoui. Voilà 
Beaulieu x , qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec 
Broglie et deux autres ; il n'a point voulu le quitter qu'il ne Fait vu 
pendu 2 , comme madame de... pour son mari. On croit que le siège 
de Cambrai va se faire : c'est un si étrange morceau , qu'on croit 
que nous y avons de l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg , 
il sera difficile que rien puisse réparer cette brèche, vederemo. 
Cependant l'on raisonne, et l'on fait des almanachs 3 que je finis par 
dire, l'étoile du roi sur tout. Enfin, le maréchal de Bellefonds a 
coupé le fil qui l'attachait encore ici ; Sanguin a sa charge 4 pour 
cinq cent cinquante mille livres , un brevet de retenue de trois cent 
cinquante mille. Voilà un grand établissement, et un cordon bleu 
assuré. M. de Pomponne m'est venu voir très-cordialement ; tou- 
tes vos amies ont fait des merveilles. Je ne sors point , il fait, un 
vent qui empêche la guérison de mes mains ; elles écrivent pourtant 
mieux , comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le côté gauche; 
je mange de la main gauche. Voilà bien du gauche. Mon visage n'est 
quasi pas changé ; vous trouveriez fort aisément que vous avez vu 
ce chien de visage-là quelque part : c'est que je n'ai point été 
saignée , et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas 
des remèdes. 

J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La 
maréchaled'Estréesveutquej'ailleà Vichy : c'estun pays délicieux. 
Je vous ai mandé sur cela tout ce que j'ai pensé : ou venir ici avec 
moi , ou rien ; car quinze jours ne feraient que troubler mes maux , 
par la vue de la séparation ; ce serait une peine et une dépense 
ridicule. Vous savez comme mon cœur est pour vous, et si j'aime 

1 Valet de chambre de madame de Sévigné. 

2 Allusion au rôle de Martine, femme de Sganarelle, dans le Médecin mal- 
gré lui, acte III, scène ix. 

3 Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672. 
' De premier maître d'hôtel du roi. 

29. 



3 42 LETTRES 

à vous voir; c'est à vous à prendre vos mesures. Je voudrais 
que vous eussiez déjà conclu le marché de votre terre , puisque 
cela vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il venait d'en 
faire un marquisat; je l'ai prié de vous faire ducs; il m'assura 
de sa diligence à dresser les lettres , et même de la joie qu'il en 
aurait : voilà déjà une assez grande avance. Je suis ravie de la santé 
des Fichons; le petit petit, c'est-à-dire, le gros gros est un en- 
fant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et 
marée. Je ne puis oublier la petite x ; je crois que vous réglerez de 
la mettre à Sainte -Marie, selon les résolutions que vous prendrez 
pour cet été ; c'est cela qui décide. Vous me paraissez bien pleine- 
ment satisfaite des dévotions de la semaine sainte et du jubilé : 
vous avez été en retraite dans votre château. Pour moi, ma chère, 
je n'ai rien senti que par mes pensées , nul objet n'a frappé mes 
sens , et j'ai mangé de la viande jusqu'au vendredi saint : j'avais 
seulement la consolation d'être fort loin de toute occasion de pé- 
cher. J'ai dit à la Mousse votre souvenir ; il vous conseillé de 
faire vos choux gras vous-même de cet homme à qui vous trouvez 
de l'esprit. Adieu , ma chère enfant. 

159. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GKIGNAN. 

A Paris, mercredi 29 avril IG76. 

Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut 
la nuit de samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait bat- 
tre le cœur; on croit avoir acheté cette victoire ; point du tout, 
ma belle , elle ne nous coûte que quelques soldats , et pas un 
homme qui ait un nom. Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet. 
Larrei , fils de M. Laîné qui fut tué en Candie, ou son frère, est 
blessé assez considérablement. Vous voyez comme on se passe bien 
de vieux héros. 

Madame de Brinvilliers 2 n'est pas si aise que moi ; elle est en 

1 Marie-Blanche d'Adhémar. 

2 Marie-Marguerite Daubray, mariée en 1651 à N Gobelin, marquis de 

Brinvilliers; elle était tille de M. Daubray, lieutenant civil au Chàtelet de 
Paris. Sa liaison avec Godin de Sainte-Croix l'entraîna dans des crimes qui 
ont attaché à son nom une affreuse célébrité. Elle fut déclarée atteinte et con- 
vaincue, par arrêt du IG juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M.Dreux-Dau- 
bray son père , Antoine Daubray, lieutenant civil , et M. Daubray, conseiller au 
parlement, ses deux frères, et d'avoir attenté à la vie de Thérèse -Daubray, 
sa sœur. Son complice Sainte-Croix périt victime de ses expériences. Ou 



DE MADAME DE SEVIGNE. 343 

prison, elle se défend assez bien; elle demanda hier à jouer au 
piquet , parce qu'elle s'ennuyait. On a trouvé sa confession ; elle 
nous apprend qu'à sept ans elle avait cessé d'être fille ; qu'elle avait 
continué sur le même ton; qu'elle avait empoisonné son père , ses 
frères, un de ses enfants, et elle-même; mais ce n'était que pour 
essayer d'un contre-poison : Médée n'en avait pas tant fait. Elle a 
reconnu que cette confession est de son écriture ; c'est une grande 
sottise ; mais qu'elle avait la lièvre chaude quand elle l'avait écrite ; 
que c'était une frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être 
lue sérieusement. 

La reine a été deux fois aux Carmélites avec Quanto; cette 
dernière se mit à la tête de faire une loterie , elle se fit apporter 
tout ce qui peut convenir à des religieuses; cela fit un grand jeu 
dans la communauté. Elle causa fort avec sœur Louise de la Miséri- 
corde {madame de la Faîtière); elle lui demanda si tout de bon 
elle était aussi aise qu'on le disait. Non, répondît-elle , je ne suis 
point aise, mais je suis contente. Quanto lui parla fort du frère 
de Monsieur, et si elle voulait lui mander quelque chose, et ce 
qu'elle dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aima- 
ble, et peut-être piquée de ce style : Tout ce que vous voudrez, 
madame, tout ce que vous voudrez. Mettez dans cela toute la 
grâce , tout l'esprit et toute la modestie que vous pourrez imagi- 
ner. Quanto voulut ensuite manger; elle donna une pièce de qua- 
tre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce qu'elle fit 
elle-même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable: je vous 
dis le fait sans aucune paraphrase. Quand je pense à une certaine 
lettre que vous m'écrivîtes l'été passé sur M. de Vivonne, je prends 
pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez un peu où peut 
aller la folie d'un homme qui se croirait digne de ces hyperboli- 
ques louanges. 

trouva chez lui une caisse remplie de poisons et de recettes, avec une déclaration 
écrite de sa main, portant que le tout appartenait à la marquise de Brinvilliers. 
Elle s'était sauvée en pays étrangers, où elle fut arrêtée. Elle fut condamnée 
«faire amende honorable devant la principale porte de l'église de Paris, nu- 
pieds, la corde au cou, et à avoir ensuite la tête tranchée, son corps brûlé, et 
ses cendres jetées au vent. 



344 LETTRES 

160. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, dimanche au soir 10 mai 1676. 
Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à souper 
à madame de Coulanges , son mari, madame de la ïroche , M. de 
la Trousse, mademoiselle de Montgeron et Corbinelli, qui vien- 
dront me dire adieu en mangeant une tourte de pigeons. La bonne 
d'Escars part avec moi ; et comme le Bien bon a vu qu'il pouvait 
mettre ma santé entre ses mains , il a pris le parti d'épargner la 
fatigue de ce voyage, et de m'attendre ici, où il a mille affaires; 
il m'y attendra avec impatience; car je vous assure que cette sé- 
paration , quoique petite , lui coûte beaucoup , et je crains pour 
sa santé ; les serrements de cœur ne sont pas bons , quand on est 
vieux. Je ferai mon devoir pour le retour, puisque c'est la seule 
occasion dans ma vie où je puisse lui témoigner mon amitié, en 
lui sacrifiant jusqu'à la pensée seulement d'aller à Grignan. Voilà 
précisément l'un des cas où l'on fait céder ses plus tendres senti- 
ments à la reconnaissance. 

Il vous reviendra cinq eu six cents pistoles de la succession de 
notre oncle de Sévigné ■ , que je voudrais que vous eussiez tout 
prêts pour cet hiver. Je ne comprends que trop les embarras que 
vous pouvez trouver par les dépenses que vous êtes obligés de 
faire ; et je ne pousse rien sur le voyage de Paris , persuadée que 
vous m'aimez assez, et que vous souhaitez assez de me voir, pour 
y faire au monde tout ce que vous pourrez. Vous connaissez d'ail- 
leurs tous mes sentiments sur votre sujet , et combien la vie me pa- 
raît triste sans voir une personne que j'aime si tendrement. Ce 
sera une chose fâcheuse si M. de Grignan est obligé de passer l'été 
à Aix, et une grande dépense, de la manière dont on m'a parlé, 
ne fût-ce qu'à cause du jeu , qui fait un article de la vôtre assez 
considérable. J'admire la fortune; c'est le jeu qui soutient M. de 
la Trousse. Vous avez donc cru être obligée de vous faire saigner; 
la petite main tremblante de votre chirurgien me fait trembler. 
M. le Prince disait une fois à un nouveau chirurgien : « Ne trem- 
« blez-vous point de me saigner? Pardi, monseigneur, c'est à vous 
« de trembler ; » il disait vrai. Vous voilà donc bien revenue du 
café : mademoiselle de Méri l'a aussi chassé de chez elle assez hon- 
teusement : après dételles disgrâces , peut-on compter sur la fortune ? 

1 Voyez ci-dessus la lettre du 22 mars 1676. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 345 

Je suis persuadée que ce qui échauffe est plus sujet à ces sortes de 
revers que ce qui rafraîchit : il en faut toujours revenir là ; et afin 
que vous le sachiez , toutes mes sérosités viennent si droit de la 
chaleur de mes entrailles, qu'après que Vichy les aura consumées, 
on va me rafraîchir , plus que jamais , par des eaux , par des fruits, 
et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce régime 
plutôt que de vous brûler , et conservez votre santé d'une manière 
que ce ne soit point par là que vous puissiez être empêchée de ve- 
nir me voir. Je vous demande cette conduite pour î'amour de votre 
vie, et pour que rien ne traverse la satisfaction de la mienne. 

Je vais me coucher, ma fille, voilà ma petite compagnie qui vient 
de partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint- 
Géran ont été ici ; j'ai tout embrassé pour vous. Madame de Villars 
a fort ri de ce que vous lui mandez :fai un mot à lui dire; cela 
ne se peut payer. Je pars demain à cinq heures; je vous écrirai de 
tous les lieux où je passerai. Je vous embrasse de tout mon cœur : 
je suis fâchée que l'on ait profané cette façon de parler; sans cela , 
elle serait digne d'expliquer de quelle façon je vous aime. 

161. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Vichy, mardi 19 mai 1676. 

Je commence aujourd'hui à vous écrire ; ma lettre partira quand 
elle pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. 
Madame de Brissac avec le chanoine * , madame de Saint-Hérem 
et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière 
d'Allier : je crois que si on y regardait bien , on y trouverait en- 
core des bergers del'Astrée. M. de Saint-Hérem , M. de la Fayette, 
l'abbé Dorât, Planci, et d'autres encore, suivaient dans un second 
carrosse , ou à cheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame 
de Brissac me mena souper chez elle ; je crois avoir déjà vu que 
le chanoine en a jusque-là de la duchesse : vous voyez bien où je 
mets la main. Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je com- 
mencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est venu prendre ce matin 
pour la messe , et pour dîner chez lui. Madame de Brissac y est 
venue, on a joué : pour moi, je ne saurais me fatiguer à mêler des 
cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans les plus beaux en- 
droits du monde; et à sept heures la poule mouillée vient manger 
son poulet , et causer un peu avec sa chère enfant : on vous en 

1 Madame de Longueval, chanoinesse. 



346 LETTRES 

aime mieux quand on en voit d'autres. J'ai bien pensé à cette dé- 
votion que l'on avait ébauchée avec M. de la Vergne ; j'ai cru voir 
tantôt des restes de cette fabuleuse conversion ; ce que vous m'en 
disiez l'autre jour est à imprimer. Je suis fort aise de n'avoir point 
ici mon Bien bon; il y eût fait un mauvais personnage : quand on 
ne boit pas, on s'ennuie ; c'est une billebaude • qui n'est pas agréable, 
et moins pour lui que pour un autre. 

On a mandé ici que Bouchain était pris aussi heureusement que 
Condé ; et qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine d'en vou- 
loir découdre, on est fort persuadé qu'il n'en fera rien : cela donne 
quelque repos. La bonne Saint-Géran m'a envoyé un compliment 
de la Palisse. J'ai prié qu'on ne me parlât plus du peu de chemin 
qu'il y a d'ici à Lyon ; cela me fait de la peine ; etcomme je ne veux 
point mettre ma vertu à l'épreuve la plus dangereuse où elle puisse 
être, je ne veux point recevoir cette pensée , quelque chose que mon 
cœur, malgré cette résolution, me fasse sentir. J'attends ici de vos 
lettres avec bien de l'impatience; et pour vous écrire, ma chère 
enfant, c'est mon unique plaisir, quand je suis loin de vous; et si 
les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendaient de 
vous écrire , je leur défendrais de manger et de respirer, pour voir 
comme ils se trouveraient de ce régime. Mandez-moi des nouvelles 
de ma petite, et si elle s'accoutume à son couvent; mandez-moi 
bien des vôtres et de celles de M. de la Garde : dites-moi s'il ne 
reviendra point cet hiver à Paris. Je ne puis vous dissimuler que je 
serais sensiblement affligée, si, par ces malheurs et ces impossi- 
bilités qui peuvent arriver, j'étais privée de vous voir. Le mot de 
peste, que vous nommez dans votre lettre, me fait frémir : je la 
craindrais fort de Provence. Je prie Dieu , ma fille , qu'il détourne 
ce fléau d'un lieu où il vous a mise. Quelle douleur que nous pas- 
sions notre vie si loin l'une de l'autre, quand notre amitié nous en 
approche si tendrement! 

162. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

Mercredi 20 mai . 

.Vai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère ; ah, qu'elles sont 

mauvaises! J'ai été prendre le chanoine, qui ne loge point avec 

madame de Brissac. On va à six heures à la fontaine : tout le monde 

s'y trouve, on boit, et l'on fait une fort vilaine mine ; car ima- 

- Une confusion , un désordre : ce mot ne s'emploie plus. 



DE MADAME. DE SEVIGNE. 347 

gînez-vous qu'elles sont bouillantes , et d'un goût de salpêtre fort 
désagréable. On tourne, orna, on vient, on se promène , on entend 
la messe , on rend ses eaux , on parle confidemment de la manière 
dont on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin , 
on dîne ; après dîner, on va chez quelqu'un : c'était aujourd'hui chez 
moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec Saint-Hérem et 
Planci; le chanoine et moi, nous lisions l'Arioste; elle a l'italien 
dans la tête , elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du 
pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection. 
C'est ici où les Bohémiennes poussent leurs agréments ; elles font 
des dégognades , où les curés trouvent un peu à redire : mais enfin , 
à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux ; à sept 
heures , on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez 
présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes 
eaux, j'en ai bu douze verres ; elles m'ont un peu purgée , c'est tout 
ce qu'on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous 
écrirai tous les soirs ; ce m'est une consolation, et ma lettre par- 
tira quand il plaira àun petit messager qui apporte les lettres , et qui 
veut partir un quart d'heure après : la mienne sera toujours prête. 
L'abbé Bavard vient d'arriver de sa jolie maison, pour me voir : 
c'est le druide A damas * de cette contrée. 

163. — DE M ine DE SEVIGNE A M me DE GB1GNAN. 

Jeudi 21 mai. 

Notre petit messager crotté vient d'arriver; il ne m'a point ap- 
porté de vos lettres ; j'en ai eu de M. de Coulanges , du bon d'Hac- 
queville , et de la princesse {de Tarente) qui est à Bourbon. On lui 
a permis de faire sa cour* seulement un petit quart d'heure; elle 
avancera bien là ses affaires; elle m'y souhaite, et moi je me 
trouve bien ici. Mes eaux m'ont fait encore aujourd'hui beaucoup 
de bien; il n'y a que la douche que je crains. Madame de Brissac 
avait aujourd'hui la colique ; elle était au lit, belle, et coiffée à coif- 
fer tout le monde : je voudrais que vous eussiez vu l'usage qu'elle 
faisait de ses douleurs, et de ses yeux , et des cris , et des bras , et 
des mains qui traînaient sur sa couverture, et les situations , et la 
compassion qu'elle voulait qu'on eût : chamarrée de tendresse et 

i Personnage du roman de PAstrée, auquel toutes les bergères du Lignon 
allaient contier leurs amours. 
3 A madame de Montespan. 



348 LETTRES 






d'admiration, je regardais eette pièce , et je la trouvais si belle, 
que mon attention a dû paraître un saisissement dont je crois qu'on 
me saura fort bon gré; et songez que c'était pour l'abbé Bayard, 
Saint-Hérem, Montjeu et PJanci, que la scène était ouverte. En vé- 
rité, vous êtes une vraie pilaude, quand je pense avec quelle sim- 
plicité vous êtes malade ; le repos que vous donnez à votre joli 
visage; et enfin quelle différence! Cela me paraît plaisant. Au 
reste , je mange mon petit potage de la main gauche, c'est une nou- 
veauté. On me mande toutes les prospérités de Bouchain, et que 
le roi revient incessamment : il ne sera pas seul par les chemins. 
Vous me parliez l'autre jour de M. Courtin ; il est parti pour 
l'Angleterre. Il me paraît qu'il n'est resté d'autre emploi à son ca- 
marade l que d'adorer la belle que vous savez, sans envieux et 
sans rivaux. Je vous embrasse assurément de tout mon cœur, et 
souhaite fort de vos nouvelles. Bonsoir, comte ; ne me l'amène- 
rez-vous point cet hiver? voulez -vous que je meure sans la voir? 

164. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vichy, dimanche 24 mai 1676. 

Je suis ravie , en vérité , quand je reçois de vos lettres , ma chère 
enfant; elles sont si aimables, que je ne puis me résoudre à jouir 
toute seule du plaisir de les lire ; mais ne craignez rien , je ne fais 
rien de ridicule; j'en fais voir une petite ligne à Bavard , une autre 
au chanoine. Ah ! que ce serait bien votre fait que ce chanoine 
( madame de Longueval ) ! et en vérité on est charmé de votre ma- 
nière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient ; et vous croyez 
bien que je me rends maîtresse de la lettre , pour qu'on ne lise 
pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu. 

Je vous ai écrit plusieurs fois, et sur les chemins, et ici. Vous 
aurez vu tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que je 
pense, et même la conformité de nos pensées sur le mariage de 
M. de la Garde. J'admire comme notre esprit est véritable- 
ment la dupe de notre cœur, et les raisons que nous trou- 
vons pour appuyer nos changements. Celui de M. le coadju- 
teur me paraît admirable, mais la manière dont vous le dites l'est 
encore plus ; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi , 
vous paraissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fort aise qu'il 
ait conservé sa gaieté et son visage de jubilation. J'ai toujours en- 

1 Charles Colhert, marquis de Croissy. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 349 

vie de rire quand vous me parlez du bonhomme du Parc; je ne 
trouve rien de si plaisant que de le voir seul persuadé qu'il fait des 
miracles : je suis bien de votre avis, que le plus grand de tous 
serait de vous le persuader. Je suis fort aise que ma petite soit gaie 
et contente ; c'était la tristesse de son petit cœur qui me faisait de 
la peine. 11 est vrai que le voyage d'ici à Grignan n'est rien ; j'en 
détourne ma pensée avec soin , parce qu'elle me fait mal : mais 
vous ne me ferez pas croire, ma belle, que celui de Grignan à 
Lyon soit peu considérable ; il est tout des plus rudes , et je serais 
très-fâchée que vous le fissiez pour retourner sur vos pas : je ne 
change point d'avis là-dessus. Si vous étiez de ces personnes qu'on 
enlève et qu'on dérange , et qui se laissent entraîner, j'aurais es- 
péré de vous emmener avec moi malgré vous ; mais vous êtes d'un 
caractère dont on ne peut se promettre de pareilles complaisances. 
Je connais vos tons et vos résolutions; et cela étant ainsi, j'aime 
bien mieux que vous gardiez toute votre amitié et tout votre ar- 
gent, pour venir cet hiver me donner la joie et la consolation de 
vous embrasser. Je vous promets seulement une chose, c'est que 
si je tombais malade ici (ce que je ne crois pas du tout assuré- 
ment), je vous prierais d'y venir en diligence : mais, ma chère, je 
me porte fort bien ; je bois tous les matins , je suis un peu comme 
Nouveau 1 , qui demandait : Ai-je bien du plaisir ? Je demande 
aussi: Rends-je bien mes eaux? la quantité, la qualité, tout 
va-t-il bien? On m'assure que ce sont des merveilles, et je le crois, 
et même je le sens; car, à mes mains et à mes genoux près, qui ne 
sont point guéris, parce que je n'ai encore pris ni le bain ni la 
douche , je me porte tout aussi bien que j'aie jamais fait. 

La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous 
en dire ; cela seul me redonnerait la santé. On est tout le jour en- 
semble. Madame de Brissac et le chanoine dînent ici fort familiè- 
rement : comme on ne mange que des viandes simples, on ne fait 
nulle façon de donner à manger. Vous aurez vu, par ce que je vous 
mandai avant-hier, combien je suis prête à aimer quelqu'un plus 
que vous. Après la pièce admirable delà colique , on nous a donné 
d'une convalescence pleine de langueur, qui est en vérité fort bien 
accommodée au théâtre : il faudrait des volumes pour dire tout ce 
que je découvre dans ce chef-d'œuvre des cieux. Je passe légère- 
ment sur bien des choses , pour ne point trop écrire. 

1 Surintendant des postes, à qui la Bruyère attribue ce mot ridicule. 

30 



350 LETTRES 

Vous me parlez fort plaisamment de ce saint qui vous est tombé 
à Aix, et qu'où épouille à tout moment; il faudrait avoir à point 
nommé son reliquaire; ces poux, que vous appelez des reliques vi- 
vantes, m'ont choquée; car, comme on m'a toujours appelée de ce 
nom à Sainte-Marie J , je me suis vue en même temps comme votre 
M. Ribon.On m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où, 
d'ailleurs, la vie ne coûte rien du tout : enfin, trois sous deux poulets, 
et tout à proportion. Il y a trois hommes qui ne sont occupés que 
de me rendre service , Bayard , Saint-Hérem, et la Fayette ; comme 
je vous fais souvent payer pour moi , n'oubliez pas de m' écrire 
quelque mot qui les regarde. Adieu , mon ange , aimez-moi bien 
toujours ; je vous assure que vous n'aimez pas une ingrate. 

165. — DE M me DE SE VIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Vichy, jeudi 28 mai 1676. 
Je reçois deux de vos lettres : l'une me vient du côté de Paris , et 
l'autre de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne faire 
jamais de pareilles lectures : je ne sais où vous prenez tout ce que 
vous dites;' mais cela est d'un agrément et d'une justesse à quoi 
l'on ne s'accoutume point. Vous avez raison de croire que j'écris 
sans effort , et que mes mains se portent mieux : elles ne se ferment 
point encore, et le dedans des mains est fort enflé, et les doigts 
aussi. Cela me fait trembler, et me fait, de la plus méchante grâce 
du monde, dans le bon air des bras et des mains : mais je tiens 
très-bien une plume , et c'est ce qui me fait prendre patience. J'ai 
commencé aujourd'hui la douche ; c'est une assez bonne répétition 
du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain , où 
l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme vous fait 
aller où vous voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de 
figuier pour tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avais 
voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un de 
connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui vous soutient 
le courage pendant une demi-heure ; c'était pour moi un médecin de 
Gannet 2 , que madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle 
aime fort , qui est un fort honnête garçon , point charlatan ni pré- 

1 Madame de Sévigné était appelée une relique vivante à Sainte-Marie, à 
cause de madame de Chantai, sa grand'mère, qui était dès lors regardée 
comme une sainte parles iilles de la Visitation, qu'elle avait fondée. 

2 Peut-être faut-il lire Ganai, petite ville pràde Vichy. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 851 

occupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le re- 
tiens , m'en dût-il coûter mon bonnet ; car ceux d'ici me sont entiè- 
rement insupportables , et cet homme m'amuse. Il ne ressemble 
point à un vilain médecin , il ne ressemble point à celui de Chelles ; 
il a de l'esprit, de l'honnêteté ; il connaît le monde; enfin j'en suis 
contente. Il me parlait donc pendant que j'étais au supplice. Re- 
présentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres par- 
ties , toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On 
met d'abord l'alarme partout , pour mettre en mouvement tous les 
esprits ; et puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées : mais 
quand on vient à la nuque du cou , c'est une sorte de feu et de sur- 
prise qui ne se peut comprendre; c'est là cependant le nœud de 
l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout , et l'on n'est point 
brûlée , et l'on se met ensuite dans un lit chaud , où on sue abon- 
damment , et voila ce qui guérit. Voici encore où mon médecin est 
bon ; car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui 
ne peut se séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit. 
Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours, pendant lesquels je croyais 
boire; mais on ne veut pas, ce serait trop de choses; de sorte que 
c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement pour 
finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on m'a envoyée 
ici , et je trouve qu'il y a de la raison : c'est comme si je renouve- 
lais un bail de vie et de santé ; et si je puis vous revoir, ma chère , 
et vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de 
joie , vous pourrez peut-être encore m'appeler votre bellissima ma- 
dré, et je ne renoncerai pas à la qualité de mère beauté, dont M. 
de Coulanges m'a honorée. Enfin , ma chère enfant , il dépendra de 
vous de me ressusciter de cette manière. Je ne vous dis point que . 
votre absence ait causé mon mal ; au contraire , il paraît que je n'ai 
pas assez pleuré , puisqu'il me reste tant d'eau ; mais il est vrai que 
de passer ma vie sans vous voir, y jette une tristesse et une amer- 
tume à quoi je ne puis m' accoutumer. 

J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois 1 ; je l'ai marqué, 
ma très-chère , par un souvenir trop tendre; ces jours-là ne s'ou- 
blient pas facilement ; mais il y aurait bien de la cruauté à prendre 
ce prétexte pour ne vouloir plus me voir, et à me refuser la satis- 
faction d'être avec vous, pour m' épargner le déplaisir d'un adieu. 

1 Anniversaire du jour où madame de Sévigné se sépara de sa fille à Fon- 
tainebleau. 



352 LETTRES 

Je vous conjure, ma fille, de raisonner d'une autre manière ; et de 
trouver bon que d'Hacqueville et moi nous ménagions si bien le 
temps de votre congé que vous puissiez, être à Grignan assez long- 
temps , et en avoir encore pour revenir. Quelle obligation ne vous 
aurai-je point , si vous songez à me redonner dans l'été qui vient ce 
que vous m'avez refusé dans celui-ci ! Il est vrai que de vous voir 
pour quinze jours m'a paru une peine, et pour vous et pour moi ; 
et j'ai trouvé plus raisonnable de vous laisser garder toutes vos 
forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la dépense de Pro- 
vence étant supprimée, vous n'en faites pas plus à Paris : si, au 
lieu de tant philosopher , vous m'eussiez, franchement et de bonne 
grâce, donné le temps que je vous demandais , c'eût été une mar- 
que de votre amitié très-bien placée ; mais je n'insiste sur rien , 
car vous savez vos affaires , et je comprends qu'elles peuvent avoir 
besoin de votre présence. Voilà comme j'ai raisonné, mais sans 
quitter en aucune manière du monde l'espérance de vous voir; 
car je vous avoue que je la sens nécessaire à la conservation de ma 
santé et de ma vie. Parlez-moi du Pickon ' , est-il encore timide? 
N'avez-vous point compris ce que je vous ai mandé là-dessus? Le 
mien n'était point à Bouchain ; il a été spectateur des deux armées 
rangées si longtemps en bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y 
manque rien que la petite circonstance de se battre : mais comme 
deux procédés valent un combat, je crois que deux fois à la portée 
du mousquet valent une bataille. Quoi qu'il en soit, l'espérance de 
revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien épargné de la tris- 
tesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange n'ait point 
été touché du plaisir et deThonneur d'être vaincu par un héros 
comme le nôtre. On vous aura mandé comme nos guerriers, amis 
et ennemis, se sont vus galamment nelV uno, neli altro campo, 
et se sont fait des présents. 

On me mande que le maréchal de Rochefort est très-bien mort 
à Nancy, sans être tué que de la fièvre double tierce. N'est-il pas 
vrai que les petits ramoneurs sont jolis 2 ? On était bien las des 
Amours. Si vous avez encore mesdames de Buous , je vous prie de 
leur faire mes compliments , et surtout à la mère ; les mères se 
doivent cette préférence. Madame deBrissac s'en va bientôt; elle 

1 Le petit marquis. 

2 II s'agissait d'un papier d'éventail que madame de Sévigné avait envoyé 
à madame de Grignan par le chevalier de Buous. 



DE MADAME DE SEYIGNE. 353 

me fît l'autre jour de grandes plaintes de votre froideur pour elle , 
et que vous aviez négligé son cœur et son inclination , qui la por- 
taient à vous. Nous demeurerons ici , la bonne d'Escars et moi , 
pour achever nos remèdes. Dites-lui toujours quelque chose ; vous 
ne sauriez comprendre les soins qu'elle a de moi. Je ne vous ai 
point dit combien vous êtes célébrée ici , et parle bon Saint-Hérem, 
et par Bavard, et par mesdames de Brissac et de Longueval. 

On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet ; il n'y a 
rien de plus simple ni de plus rafraîchissant : je voudrais que vous 
en prissiez , pour vous empêcher de brûler à Grignan. Vous me di- 
tes de plaisantes choses sur le beau médecin de Chelles. Le conte 
des deux grands coups d'épée pour affaiblir son homme est fort 
bien appliqué. Je suis toujours en peine de la santé de notre car- 
dinal ; il s'est épuisé à lire : eh î mon Dieu , n'avait-il pas tout lu ? 
Je suis ravie , ma fille , quand vous parlez avec confiance de 1 a- 
mitié que j'ai pour vous ; je vous assure que vous ne sauriez trop 
croire combien vous faites toute la joie, tout le plaisir et toute la 
tristesse de ma vie, ni enfin tout ce que vous m'êtes. 

1166. — DE M 1 ** DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Vichy, lundi au soir I er juin 1676. 
Allez vous promener, madame la comtesse , de venir me propo- 
ser de ne vous point écrire; apprenez que c'est ma joie, et le plus 
grand plaisir que j'aie ici. Voilà un plaisant régime que vous me 
proposez! laissez-moi conduire cette envie en toute liberté, puis- 
que je suis si contrainte sur les autres choses que je voudrais faire 
pour vous; et ne vous avisez pas de rien retrancher de vos lettres : 
je prends mon temps; la manière dont vous vous intéresses à ma 
santé m'empêche bien de vouloir y faire la moindre altération. Vos 
réflexions sur les sacrifices que l'on fait à la raison sont fort jus- 
tes dans l'état où nous sommes : il est bien vrai que le seul amour 
de Dieu peut nous rendre heureux en ce monde et en/l'autre ; il y 
a très-longtemps qu'on le dit : mais vous y avez donné un tour qui 
m'a frappée. 

C'est un beau sujet de méditation que la mort d'un maréchal de 

Rochefort : un ambitieux dont l'ambition est satisfaite, mourir à 

quarante ans ! c'est quelque chose de bien déplorable. Il a prié , en 

mourant, la comtesse de Guiche » de venir reprendre sa femme à. 

«Cousine de la maréchale de Rochefort. 

30. 



354 LETTRES 

JNancy, et lui laisse le soin de la consoler. Je trouve qu'elle perd 
par tant de côtés, que je ne crois pas que ce soit une chose aisée. 
Voilà une lettre de madame de la Fayette, qui vous divertira. Ma- 
dame de Brissan était venue ici pour une certaine colique ; elle ne 
s'en est pas bien trouvée : elle est partie aujourd'hui de chez Bavard, 
après y avoir brillé, et dansé , etfricassé chair et poisson. Le cha- 
noine {madame de Longueval) m'a écrit; il me semble que j'avais 
échauffé sa froideur par la mienne; je la connais, et le moyen de 
lui plaire, c'est de ne lui rien demander. Madame de Brissacet elle 
forment le plus bel assortiment de feu et d'eau que j'aie jamais vu. 
Je voudrais voir cette duchesse faire main-basse dans votre place 
des Prêcheurs ■ , sans aucune considération de qualité ni d'âge ; cela 
passe tout ce que l'on peut croire. Vous êtes une plaisante idole ; 
sachez qu'elle trouverait fort bien à vivre où vous mourriez de 
faim. 

Mais parlons delà charmante douche; je vous en ai fait la des- 
cription : j'en suis à la quatrième; j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs 
sont si extrêmes, que je perce jusqu'à mes matelas : je pense que 
c'est toute l'eau que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on 
entre dans ce lit , il est vrai qu'on n'en peut plus ; la tête et tout le 
corps sont en mouvement, tous les esprits en campagne, des batte- 
ments partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche , pendant 
laquelle la sueur commence, et continue deux heures durant; et, 
de peur de m' impatienter, je fais lire mon médecin , qui me plaît : 
il vous plairait aussi. Je lui mets dans la tête d'apprendre la phi- 
losophie de votre père Descartes; je ramasse des mots que je vous 
ai ouï dire. Il sait vivre , il n'est point charlatan ; il traite la méde- 
cine en galant homme ; enfin il m'amuse. Je vais être seule , et 
j'en suis fort aise : pourvu qu'on ne m'ôte pas le pays eharmant, 
la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux , des prairies, 
des moutons , des chèvres , des paysannes qui dansent la bourrée 
dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste ; le pays 
seul me guérirait. Les sueurs qui affaiblissent tout le monde me 
donnent de la force, et me font voir que ma faiblesse venait des 
superfluités que j'avais encore dans le corps. Mes genoux se por- 
tent bien mieux : mes mains ne veulent pas encore, mais elles le 
voudront avec le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de ia 

1 Place publique a kix. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 3ÔO 

Fête-Dieu, et puis je penserai avec douleur à m'éloigner de vous. 
Il est vrai que ce m'eût été une joie bien sensible de vous avoir ici uni- 
quement à moi; vous y avez mis une clause de retourner chacun 
chez soi, qui m'a fait transir : n'en parlons plus, ma chère en- 
fant , voilà qui est fait. Songez à faire vos efforts pour venir me voir 
cet hiver : en vérité , je crois que vous devez en avoir quelque en- 
vie , et que M. de Grignan doit souhaiter que vous me donniez cette 
satisfaction. J'ai à vous dire que vous faites tort à ces eaux de les 
croire noires : pour noires, non; pour chaudes, oui. Les Proven- 
çaux s'accommoderaient mal de cette boisson: mais qu'on mette une 
herbe ou une fleur dans cette eau bouillante , elle en sort aussi 
fraîche que lorsqu'on la cueille; et, au lieu de griller et de rendre 
la peau rude, cette eau la rend douce et unie : raisonnez là-des- 
sus. Adieu, ma chère enfant; s'il faut, pour profiter des eaux, 
ne guère aimer sa fille, j'y renonce. Vous me mandez des choses 
trop aimables , et vous l'êtes trop aussi quand vous voulez. N'est-il 
pas vrai, M. le comte , que vous êtes heureux de l'avoir? et quel pré- 
sent vousai-je fait! 

167. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vichy, lundi 8 juin 1676. 
Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touchée très-sensible- 
ment de préférer quelque chose à vous qui m'êtes si chère : toute 
ma consolation , c'est que vous ne pouvez ignorer mes sentiments , 
et que vous verrez dans ma conduite un beau sujet de réfléchir, 
comme vous faisiez l'autre jour, touchant la préférence du devoir 
sur l'inclination. Mais je vous conjure, et M. de Grignan , de vou- 
loir bien me consoler cet hiver de cette violence qui coûte si cher 
à mon cœur. Voilà donc ce qui s'appelle la vertu et la reconnais- 
sance ! je ne m'étonne pas si l'on trouve si peu de presse dans 
l'exercice de ces belles vertus. Je n'ose, en vérité, appuyer sur ces 
pensées; elles troublent entièrement la tranquillité qu'on ordonne 
en ce pays. Je vous conjure encore de vous tenir pour toute rangée 
chez moi, comme vous y étiez ; et de croire encore que voilà pré- 
cisément la chose que je souhaite le plus fortement. Vous êtes en 
peine de ma douche , ma très-chère ; je l'ai prise huit matins , comme 
je vous l'ai mandé; elle m'a fait suer abondamment; c'est tout ce 
qu'on demande, et, bien loin de m'en trouver plus faible, je m'en 
trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez été dune grande 



356 LETTRES 

consolation : je doute cependant que j'eusse voulu vous souffrir 
dans cette fumée : pour ma sueur, elle vous aurait fait un peu de 
pitié : mais enfin, je suis le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la 
douche courageusement. Mes jarrets en sont guéris; si je fermais 
mes mains, il n'y paraîtrait plus. Pour les eaux, j'en prendrai jus- 
qu'à samedi ; c'est mon seizième jour ; elles me purgent et me font 
beaucoup de bien. 

Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les 
bourrées de ce pays ; c'est la plus surprenante chose du monde ; 
des paysans, des paysannes , une oreille aussi juste que vous , une 
légèreté, une disposition... enfin, j'en suis folle. Je donne tous les 
soirs un violon avec un tambour de basque, à très-petits frais; et 
dans ces prés et ces jolis bocages c'est une joie que de voir danser 
les restes des bergers et des bergères du Liguon «. 11 m'est impos- 
sible de ne pas vous souhaiter, toute sage que vous êtes , à ces sor- 
tes de folies. 

Nous avons Sibylle Cumée 2 toute parée , tout habillée en jeune 
personne ; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce serait 
une chose possible , si c'était ici la fontaine de Jouvence. Ce que 
vous dites sur la liberté que prend la mort d'interrompre la fortune 
est incomparable : c'est ce qui doit consoler de ne pas être au 
nombre de ses favoris; nous en trouverons la mort moins amère. 
Vous me demandez si je suis dévote; hélas! non, dont je suis très- 
fâchée ; mais il me semble que je me détache en quelque sorte de 
ce qui s'appelle le monde. La vieillesse et un peu de maladie don- 
nent le temps de faire de grandes réflexions, mais ce que je re- 
tranche sur le public, il me semble que je vous le redonne : ainsi 
je n'avance guère dans le pays du détachement et vous savez que 
le droit du jeu serait de commencer par effacer un peu ce qui tient 
le plus au cœur. 

Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau 
peint et doré , meublé de damas rouge , que lui avait fait pré- 
parer M. l'intendant, avec mille chiffres, mille banderoles de 
France et de Navarre : jamais il n'y eut rien de plus galant; cette 
dépense va à plus de mille écus; mais il en fut payé tout comptant 
par la lettre que la belle écrivit au roi; elle n'y parlait, à ce qu'elle 
lui dit, que de cette magnificence. Elle ne voulut point se montrer 

1 Petite rivière, mais fameuse par Je roman de VAstrée. 
■ Madame de Péquigny. 



DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 357 

aux femmes; mais les hommes la virent à l'ombre de M. l'inten- 
dant. Elle s'est embarquée sur l'Allier, pour trouver la Loire à 
Nevers, qui doit la mener à Tours, et puis à Fontevrault, où elle 
attendra le retour du roi , qui est différé par le plaisir qu'il prend 
au métier de la guerre. Je ne sais si on aime cette préférence. 

168. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M rae DE GBIGNAN. 

A Vichy, jeudi au soir II juin I676. 

Vous seriez la bien venue , ma fille , de venir me dire qu'à cinq 
heures du soir je ne dois pqs vous écrire; c'est ma seule joie , c'est 
ce qui m'empêche de dormir. Si j'avais envie de faire un doux 
sommeil , je n'aurais qu'à prendre des cartes , rien ne m'endort 
plus sûrement. Si je veux être éveillée , comme on l'ordonne, je 
n'ai qu'à penser à vous , à vous écrire, à causer avec vous des nou- 
velles de Vichy : voilà le moyen de m'ôter toute sorte d'assoupisse- 
ment. J'ai trouvé ce matin à la fontaine un bon capucin ; il m'a 
humblement saluée; j'ai fait aussi la révérence de mon côté, car 
j'honore la livrée qu'il porte. Il a commencé par me parler de 
la Provence, de vous, de M. de Roquesante, de m'avoir vue à 
Aix , de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je voudrais 
que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon père , dès le mo- 
ment qu'il m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne l'avez 
jamais ni vu ni remarqué ; mais c'est assez de vous savoir nommer. 
Le médecin que je tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se 
lasser de voir comme naturellement je m'étais attachée à ce père. 
Je l'ai assuré que s'il allait en Provence , et qu'il vous fît dire qu'il 
a toujours été avec moi à Vichy, il serait pour le moins aussi bien 
reçu. Il m'a paru qu'il mourait d'envie de partir pour vous aller 
dire des nouvelles de ma santé : hors mes mains , elle est parfaite; 
et je suis assurée que vous auriez quelque joie de me voir et de 
m'embrasser en l'état où je suis , surtout après avoir su dans quel état 
j'étais auparavant. Nous verrons si vous continuerez à vous passer de 
ceux que vous aimez , ou si vous voudrez bien leur donner la joie de 
vous voir : c'est où d'Hacqueville et moi nous vous attendons. 

La bonne Péquigny » est survenue à la fontaine : c'est une ma- 
chine étrange, elle veut faire tout comme moi, afin de se porter 
comme moi. Les médecins d'ici lui disent que oui , et le mien se 

1 Claire-Charlotte d'Ailly , mère du duc de Chauines. 



358 LETTBES 

moque d'eux. Elle a pourtant bien de l'esprit avec ses folies et ses 
faiblesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes. C'est la 
seule personne que j'aie vue , qui exerce sans contrainte la vertu de 
libéralité : elle a deux mille cinq cents louis » , qu'elle a résolu de 
laisser dans le pays; elle donne , elle jette , elle habille , elle nour- 
rit les pauvres : si on lui demande une pistole, elle en donne deux ; 
je n'avais fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle 
a vingt-cinq mille écus de rente , et qu'à Paris elle n'en dépense 
pas dix mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je 
trouve qu'elle doit être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir ; car 
ces deux choses sont quasi toujours séparées. 

Vendredi à midi. 

Je viens de la fontaine, c'est-à-dire à neuf heures, et j'ai rendu 
mes eaux : ainsi , ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que 
je fasse une légère réponse à votre lettre ; au nom de Dieu , fiez- 
vous à moi , et riez , riez sur ma parole; je ris aussi quand je puis. 
Je suis un peu troublée de l'envie d'aller à Grignan , où je n'irai 
pas. Vous me faites un plan de cet été et de cet automne , qui me 
plaît et qui me convient. Je serais aux noces de M. de la Garde, 
j'y tiendrais ma place, j'aiderais à vous venger de Livry ; je chan- 
terais : Le plus sage s'entête et s'engage sans savoir comment. 
Enfin Grignan et tous ses habitants me tiennent au cœur. Je vous 
assure que je fais un acte généreux et très-généreux de m'éloigner 
de vous. 

Que je vous aime de vous souvenir si à propos de nos Essais de 
moralel je les estime et les admire. Il est vrai que le moi de M. de 
la Garde va se multiplier : tant mieux, tout en est bon. Je le trouve 
toujours à mon gré, comme à Paris. Je n'ai point eu de curiosité de 
questionner sur le sujet de sa femme K Vous souvient-il de ce que 
je contais un jour à Corbinelli, qu'un certain homme épousait une 
femme ? Voilà , me dit-il , un beau détail. Je m'en suis contentée en 
cette occasion , persuadée que si j'avais connu son nom, vous mn 
l'auriez nommée. Vos dames de Montélimart sont assez bonne* à 
moujler avec leur carton doré 3 . Je reviens à ma santé , elle est très- 

1 Le louis valait 10 livres , qui était alors la même somme que 20 d'aujour- 
d'hui , le marc étant à 26 livres. 

2 Le mariage dont il s'agissait ne se lit point, quoiqu'il fut très-avancé. M. 
de la Garde était cousin de M. de Grignan. 

* trait lancé contre la coiffure des femmes de ce canton. 






DE MADAME DE SEVIGNE. 3-Î9 

admirable; les eaux et la douche m'ont extrêmement purgée; et 
au lieu de m'affaiblir , elles m'ont fortifiée. Je marche tout comme 
une autre ; je crains de rengraisser, voilà mon inquiétude ; car j'aime 
à être comme je suis. Mes mains ne se ferment pas, voilà tout ; le 
chaud fera mon affaire. On veut m'envoyer au Mont-d'Or , je ne 
veux pas. Je mange présentement de tout, c'est-à-dire , je le pour- 
rai , quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis mieux trouvée 
de Vichy que personne , et bien des gens pourraient dire : 

Ce bain si chaud , tant de fois éprouvé , 
M'a laissé comme il m'a trouvé. 

Pour moi , je mentirais ; fcar il s'en faut si peu que je ne fasse de 
mes mains comme les autres , qu'en vérité ce n'est pas la peine de 
se plaindre. Passez doue votre été gaiement , ma très-chère ; je 
voudrais bien, vous envoyer pour la noce deux filles et deux garçons 
qui sont ici, avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette 
bourrée. Enfin les Bohémiens sont fades en comparaison. Je suis 
sensible à la parfaite bonne grâce : vous souvient-il quand vous 
me faisiez rougir les yeux, à force de bien danser ? Je vous assure 
que cette bourrée dansée, sautée, coulée naturellement, et dans 
une justesse surprenante , vous divertirait. Je m'en vais penser à 
ma lettre pour M. de ta Garde. Je pars demain d'ici ; j'irai me pur- 
ger et me reposer un peu chez Bayard , et puis à Moulins , et puis 
m'éloigner toujours de ce que j'aime passionnément, jusqu'à ce 
que vous fassiez les pas nécessaires pour redonner la joie et la 
santé à mon cœur et à mon corps , qui prennent beaucoup de part, 
comme vous savez , à ce qui touche l'un ou l'autre. Parlez-moi de 
vos balcons , de votre terrasse , des meubles de ma chambre , et 
enfin toujours de vous; ce vous m'est plus cher que mon moi, et 
cela revient toujours à la même chose. 

169.— DE M me DE SÉVIGNÉ A Mme DE GBIGNAN. 

A Langlar , chez M. l'abbé Bayard , 
lundi 15 juin I67fi. 

J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mandé. Je me pur- 
geai hier pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme 
vous vous acquittiez l'autre jour des compliments de province 
à vos dames de carton. Je me porte fort bien , le chaud achè- 
vera mes mains; je jouis avec plaisir et modération de la bride 
qu'on m'a mise sur le cou; je me promène un peu tard ; je re- 



3 GO LETTRES 

prends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume 
avec le matin ; je ne suis plus une sotte poule mouillée ; je conduis 
pourtant toujours ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y 
aurait qu'à me crier, rhumatisme ; c'est un mot qui me ferait bien 
vite rentrer dans mon devoir. Plût à Dieu, ma lille, que, par un 
effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être ici! vous aime- 
riez premièrement les solides vertus du maître du logis ; la liberté 
qu'on y trouve, plus grande qu'à Fresne ; et vous admireriez le cou- 
rage et la hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse montagne la 
plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du 
monde. Je suis assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. 
Si cette montagne était à Versailles , je ne doute point qu'elle n'eût 
ses parieurs contre les violences dont l'art opprime la pauvre na- 
ture, dans l'effet court et violent de toutes les fontaines. Les haut- 
bois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne aux fau- 
nes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de 
Provence ; enfin , on y parle de vous , on y boit à votre santé : ce 
repos m'a été agréable et nécessaire. 

Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans 
préjudice de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisi- 
nage des gens plus raisonnables et d'un meilleur air que je n'en 
ai vu en nulle autre province ; aussi ont-ils vu le monde et ne 
l'ont pas oublié. L'abbé Bavard me paraît heureux, et parce qu'il 
Test, et parce qu'il veut l'être. Pour moi, ma chère comtesse , je 
ne puis l'être sans vous; mon âme est toujours agitée de crainte , 
d'espérance, et surtout de voir, tous les jours, écouler ma vie loin 
de vous : je ne puis m'accoutumer à la tristesse de cette pensée ; 
je vois le temps qui court et qui vole , et je ne sais où vous repren- 
dre. Je veux sortir de cette tristesse par un souvenir qui me re- 
vient d'un homme qui me parlait en Bretagne de l'avarice d'un 
certain prêtre : il me disait fort naturellement: « Enfin, madame, 
« c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour 
« manger du poisson après sa mort. » Je trouvai cela plaisant, et 
j'en fais l'application à toute heure. Les devoirs, les considéra- 
tions nous font manger de la merluche toute notre vie, pour man- 
ger du poisson après notre mort. 

Je n'ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas; et comme 
j'ai toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon 
voyage de Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé ; et sur les 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 36 1 

sueurs de la douche, pour m'ôter à jamais la crainte du rhuma- 
tisme : voilà ce que je voulais , et ce que j'ai trouvé. Je me sens 
bien honorée du goût qu'a M. de Grignan pour mes lettres : je ne 
les crois jamais bonnes; mais puisque vous les approuvez, je ne 
leur en demande pas davantage. Je vous remercie de l'espérance 
que vous me donnez de vous voir cet hiver ; je n'ai jamais eu plus 
d'envie de vous embrasser. J'aime l'abbé de vous avoir écrit si 
paternellement; lui, qui souffre avec peine d'être six semaines sans 
me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j'ai de passer 
ma vie sans vous-, et dans l'extrême désir que j'ai de vous avoir? 

On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de 
Vaubrun est toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai 
de Moulins. Je ne fais pas de réponse à la moitié de votre aimable 
lettre , je n'en ai pas le temps. 

170. — DE M mc DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

ABriare, mercredi 2i juin 1676. 

Je m'ennuie, ma très-chère, d'être si longtemps sans vous écrire. 
Je vous ai écrit deux fois de Moulins; mais il y a déjà bien loin 
d'ici à Moulins. Je commence à dater mes lettres de la distance 
que vous voulez. Nous partîmes donc lundi de cette bonne ville : 
nous avons eu des chaleurs extrêmes. Je suis bien assurée que vous 
n'avez pas trouvé d'eau dans votre petite rivière , puisque notre 
belle Loire est entièrement à sec en plusieurs endroits. Je ne com- 
prends pas comme auront fait madame de Montespan et madame 
de Tarente ; elles auront glissé sur le sable. Nous partons à qua- 
tre heures du matin; nous nous reposons longtemps à la dînée; 
nous dormons sur la paille et sur les coussins de notre carrosse , 
pour éviter les incommodités de l'été. Je suis d'une paresse digne 
de la vôtre ; par le chaud , je vous tiendrais compagnie à causer 
sur un lit, tant que terre nous pourrait porter. J'ai dans la tête la 
beauté de vos appartements; vous avez été trop longtemps à me 
les dépeindre. 

Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui vien- 
nent des défauts de l'âme , et dont je me doute à peu près. Je suis 
toujours d'accord de mettre au premier rang de ce qui est bon ou 
mauvais , tout ce qui vient de ce côté-là : le reste me paraît sup- 
portable , et quelquefois excusable ; les sentiments du cœur me pa- 
raissent seuls dignes de considération ; c'est en leur faveur que 

MAD. Dt SEVIGNÉ. . 31 



362 LETTRES 

Ton pardonne tout : c'est un fonds qui nous console et qiu nous 
paye de tout ; et ce n'est donc que par la crainte que ce fonds ne 
soit altéré, qu'on est blessé de la part des choses. 

171. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GBIGNAN. 

A Paris, vendredi 17 juillet 1676. 
Enfin c'en est fait , la Brinvilliers est en l'air : son pauvre petit 
eorps a été jeté , après l'exécution , dans un fort grand feu , et ses 
cendres auvent ; de sorte que nous la respirerons , et que, par la 
communication des petits esprits , il nous prendra quelque humeur 
empoisonnante , dont nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès 
hier; ce matin on lui a lu son arrêt , qui était de faire amende ho- 
norable à Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée , son corps brûlé , 
les cendres au vent. On l'a présentée à la question ; elle a dit qu'il 
n'en était pas besoin , et qu'elle dirait tout : en effet , jusqu'à cinq 
heures du soir elle a conté sa vie , encore plus épouvantable qu'on 
ne le pensait. Elle a empoisonné dix fois de suite son père (elle 
ne pouvait en venir à bout ), ses frères et plusieurs autres ; et tou- 
jours l'amour et les confidences mêlés partout. Elle n'a rien dit con- 
tre Penautier On n'a pas laissé, après cette confession , de lui don- 
ner dès le matin la question ordinaire et extraordinaire ; elle n'en a 
pas dit davantage : elle a demandé à parler à M. le procureur géné- 
ral ; elle a été une heure avec lui : on ne sait point encore le sujet de 
cette conversation. A six heures on l'a menée nue en chemise , la 
corde au cou, à Notre-Dame , faire l'amende honorable ; et puis 
on l'a remise dans le même tombereau, où je l'ai vue , jetée à recu- 
lons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un doc- 
teur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté : en vérité, cela m'a 
fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle est montée 
sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le pont 
Notre-Dame avec la bonne d'Escars ; jamais il ne s'est vu tant de 
monde, jamais Paris n'a étésiémuni si attentif; et qu'on demande 
ce que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cor- 
nette ; mais enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai 
demain davantage, et cela vous reviendra. 

172. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GBIGNAN. 

A Paris , mercredi 22 juillet I67G. 
Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme 
elle a vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on 



DE MADAME DE SEVIGNE. 363 

devait lui donner la question; et, voyant trois seaux d'eau, elle 
dit : « C'est assurément pour me noyer; car, de la taille dont je 
« suis, on ne prétend pas que je boive tout cela. » Elle écouta son 
arrêt, dès le matin, sans frayeur et sans faiblesse; et sur la tin 
elle fit recommencer, disant que ce tombereau l'avait frappée d'a- 
bord, et qu'elle en avait perdu l'attention pour le reste. Elle dit 
à son confesseur, par le chemin , de faire mettre le bourreau de- 
vant elle, afin , dit-elle , de ne point voir ce coquin de Desgrais 
qui m'a prise. Desgrais était à cheval devant le tombereau. Son 
confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit : « Ah ! mon Dieu ! je 
« vous en demande pardon ; qu'on me laisse donc cette étrange 
« vue. » Elle monta seule et nu-pieds sur l'échelle et sur l'échafaud , 
et fut un quart d'heure mirodée , rasée, dressée et redressée par le 
bourreau; ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le 
lendemain on cherchait ses os , parce que le peuple croyait qu'elle 
était sainte. Elle avait , disait-elle , deux confesseurs ; l'un soute- 
nait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non ; elle riait de cette di- 
versité , disant : « Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira. » Il 
lui a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc 
que de la neige; le public n'est point content, on dit que tout cela 
est trouble. Admirez le malheur; cette créature a refusé d'apprendre 
ce qu'on voulait, et a dit ce qu'on ne demandait pas : par exemple, 
elle a dit que M. Fouquet avait envoyé Glaser, leur apothicaire 
empoisonneur, en Italie, pour avoir d'une herbe qui fait du poison : 
elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel ex- 
cès d'accablement , et quel prétexte pour achever ce pauvre infor- 
tuné. Tout cela est bien suspect. On ajoute encore bien des choses; 
mais en voilà assez pour aujourd'hui. 

173. — DE M me DE SE VIGNE A M me DE GR1GNAN. 

A Paris, mercredi 29 juillet 1676. 
Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable 
qu'à tout le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars : 
voici comme cela va. Vous connaissez la toilette de la reine , la 
messe, le dîner ; mais il n'est plus besoin de se faire étouffer pen- 
dant que Leurs Majestés sont à table; car à trois heures le roi, la 
reine , Monsieur, Madame , Mademoiselle, tout ce qu'il y a 
de princes et de princesses , madame de Montespan, toute sa suite, 
tous les courtisans , toutes les dames , enfin ce qui s'appelle la cour 






364 LETTRES 



de France, se trouve dans ce bel appartement du roi que vous con- 
naissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne 
sait ce que c'est que d'y avoir chaud ; on passe d'un lieu à l'autre 
sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme , 
et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan , qui tient la 
carte; Monsieur, la reine et madame de Soubise ; Dangeau et 
compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur 
le tapis , il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau , et 
j'admirais combien nous sommes sots au jeu auprès de lui 1 . Il ne 
songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent ; il ne néglige 
rien , il profite de tout , il n'est point distrait : en un mot , sa bonne 
conduite défie la fortune; aussi les deux cent mille francs en dix 
jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre 
de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu , de sorte que je 
fus assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi, 
ainsi que vous me l'avez appris ; il me rendit mon salut , comme 
si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de 
ma maladie que si c'eût été une couche. Elle me dit encore quel- 
ques mots de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il 
ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du 
chevalier de Grignan , enfin tutti quanti. Vous savez ce que c'est 
que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. 
Madame de Montespan me parla de Bourbon , elle me pria de lui 
conter Vichy; et comment je m'en étais trouvée ; elle me dit que 
Bourbon , au lieu de guérir un genou , lui a fait mal aux deux. Je 
lui trouvai le dos bien plat, comme disait la maréchale de la Meil- 
leraie; mais, sérieusement, c'est une chose surprenante que sa 
beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle était, sans 
que son teint , ni ses yeux , ni ses lèvres , en soient moins bien. 
Elle était tout habillée de point de France ; coiffée de mille bou- 
cles; les deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des 
rubans noirs sur sa tête , des perles de la maréchale de l'Hôpital , 
embellies de boucles et de pendeloques de diamants de la dernière 
beauté , trois ou quatre poinçons , point de coiffe : en un mot, une 
triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle 

1 Dans l'éloge de Dangeau , Fontenelle s'arrête sur sa singulière supériorité 
dans l'art des jeux. 11 faisait les combinaisons les plus savantes sans laisser 
apercevoir la moindre application. C'est lui qui a fourni à la Bruyère le ca- 
ractère de Pamphile. 






DE MADAME DE SEVIGNE. 365 

a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France de voir 
le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez 
croire la joie que tout le monde en a , ni de quelle beauté cela 
rend la cour. Cette agréable confusion , sans confusion , de tout ce 
qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il 
vient des- courriers , le roi se retire un moment pour lire ses let- 
tres , et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, 
et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accou- 
tumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures ; on 
n'a point du tout de peine à faire les comptes ; il n'y a point de je- 
tons ni de marques ; les poules sont au moins de cinq , six ou sept 
cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On en met d'a- 
bord vingt-cinq chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met 
dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on 
passe ; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend pas la poule , on 
en met seize à la poule , pour apprendre à jouer mal à propos. On 
parle sans cesse , et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez- 
vous de cœurs ? J'en ai deux , j'en ai trois , j'en ai un , j'en ai qua- 
tre : il n'en a donc que trois , que quatre; et Dangeau est ravi de 
tout ce caquet : il découvre le jeu , il tire ses conséquences , il voit 
à qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir cet excès d'habi- 
leté : vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes , car il 
sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en ca- 
lèche, le roi, madame de Montespan, Monsieur, madame de 
Thianges ef la bonne d'Heudicourt sur le strapontin , c'est-à-dire 
comme en paradis, ou dans la gloire de Niquée 1 . Vous savez 
comme ces calèches sont faites; on ne se regarde point, on est 
tourné du même côté. La reine était dans une autre avec les prin- 
cesses , et ensuite tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On 
va sur le canal dans des gondoles , on y trouve de la musique , on 
revient à dix heures , on trouve la comédie ; minuit sonne , on 
fait média noche; voilà comme se passa le samedi. 

De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on 
me demanda de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans 
attendre la réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en sou- 
ciait peu , combien je m'en souciais encore moins , vous reconnaî- 
triez au naturel Yiniqua corte. Cependant elle ne fut jamais si 
agréable, et l'on souhaite fort que cela continue. Madame de Ne- 

1 Princesse du roman desAmadis. 

31. 



3G6 LEÏTIlES 

vers est fort jolie , fort modeste , fort naïve ; sa beauté fait souvenir 
de vous; M. de Neversest toujours le même, sa femme l'aime de 
passion. Mademoiselle de Thianges est plus régulièrement belle 
que sa sœur, et beaucoup moins charmante. M. du Maine est in- 
comparable ; son esprit étonne , et les choses qu'il dit ne se peu- 
vent imaginer. Madame de Maintenon , madame de Thianges, 
Guelfes et Gibelins 1 , songez que tout est rassemblé. Madame 
me fit mille honnêtetés , à cause de la bonne princesse de ïarente. 
Madame de Monaco était à Paris. 

M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce 
prince, ail' cui spada ogni inttoria è certu 2 . Le moyen de n'être 
pas flatté d'une telle estime , et d'autant plus qu'il ne la jette pas 
à la tête des dames ? Il parle de la guerre , il attend des nouvelles 
comme les autres. On tremble un peu de celles d'Allemagne. On 
dit pourtant que le Rhin est tellement enflé des neiges qui fondent 
des montagnes , que les ennemis sont plus embarrassés que nous. 
Rambures 3 a été tué par un de ses soldats , qui déchargeait très- 
innocemment son mousquet. Le siège d'Aire continue ; nous y 
avons perdu quelques lieutenants aux gardes et quelques soldats. 
L'armée de Schomberg est en pleine sûreté. Madame de Schomberg 
s'est remise à m'aimer ; le baron en profite par les caresses exces- 
sives de son général. Le petit glorieux n'a pas plus d'affaires que 
les autres ; il pourra s'ennuyer ; mais s'il a besoin d'une contu- 
sion, il faudra qu'il se la fasse lui-même : Dieu les conserve dans 
cette oisiveté ! Voilà, ma très-chère , d'épouvantables détails : ou ils 
vous ennuieront beaucoup , ou ils vous amuseront ; ils ne peuvent 
point être indifférents. Je souhaite que vous soyez dans cette hu- 
meur où vous me dites quelquefois : « Mais vous ne voulez pas me 
« parler; mais j'admire ma mère, qui aimerait mieux mourir que 
« de me dire un seul mot. » Oh ! si vous n'êtes pas contente , ce 
n'est pas ma faute ; non plus que la vôtre, si je ne l'ai pas été de 
la mort de Ruyter. Il y a des endroits dans vos lettres qui sont di- 
vins. Vous me parlez très-bien du mariage 4, il n'y a rien de mieux ; 
le jugement domine , mais c'est un peu tard. Conservez-moi dans 

1 Deux fameuses factions florentines, nées dans le xn e siècle, dont l'une te- 
nait le parti des papes , et l'autre celui des empereurs. 

2 Vers du Tasse. 

3 Louis-Alexandre, marquis de Rimbures, dernier rejeton décala fù- 
miile. 

4 De M. de Lagarde. 



DE MADAME DE SÉVIGiNE. 367 

les bonnes grâces de M. de la Garde , et toujours des amitiés pour 
moi à M. de Grignan. La justesse de nos pensées sur votre départ 
renouvelle notre amitié. 

Vous trouvez que ma plume est toujours taillée pour dire des 
merveilles du grand- maître » , je ne le nie pas absolument : il est 
vrai que je croyais m'être moquée de lui , en vous disant l'envie 
qu'il a de parvenir, et comme il veut être maréchal de France à 
la rigueur, comme du temps passé; mais c'est que vous m'en vou- 
lez sur ce sujet : le monde est bien injuste. 

Il l'a bien été aussi pour la Brinvilliers ; jamais tant de crimes 
n'ont été traités si doucement: elle n'a pas eu la question, on avait 
si peur qu'elle ne parlât , qu'on lui faisait entrevoir une grâce , et 
si bien entrevoir, qu'elle ne croyait point mourir ; elle dit en mon- 
tant sur l'échafaud : C est donc tout de bon? Enfin elle est au vent, 
et son confesseur dit que c'est une sainte. M. le premier président 
{de Lamoignon) avait choisi ce docteur 3 comme, une merveille; 
il fut trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il 
prît. N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes ? 
ils les mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle 
qu'il vous plaira , et qu'ils ne s'en soucient pas ; vous la prenez , 
vous croyez l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils veulent : à 
l'application, elle est juste. Le maréchal de Villeroi disait l'autre 
jour : Penautier sera ruiné de cette affaire-ci; le maréchal de 
Gi amont répondit : // faudra qu'il supprime sa table 3 : voilà 
bien des épigrammes. Je suppose que vous savez,qu'on croit qu'il 
y a cent mille écus répandus pour faciliter toutes choses : l'inno- 
cence ne fait guère de telles profusions. On ne peut écrire tout ce 
qu'on sait ; ce sera pour une soirée. Rien n'est si plaisant que tout 
ce que vous dites sur cette horrible femme. Je crois que vous avez 
contentement; car il n'est pas possible qu'elle soit en paradis; sa 
vilaine âme doit être séparée des autres. Assassiner est le plus sûr ; 
nous sommes de votre avis; c'est une bagatelle en comparaison d ê- 
tre huit mois à tuer son père , et à recevoir toutes ses caresses et 
toutes ses douceurs , à quoi elle ne répondait qu'en doublant tou- 
jours la dose. 

1 Henri de Dailîon , comte , puis créé duc du Lude. 
' M. Pirot, docteur en Sorbonne. 

3 Penautier, intendant des états du Languedoc, compromis dans Parfaire 
delà Brinvilliers; il fut acquittent reprit l'exercice de tous ses emplois. 



308 LETTRES 

Contez à M. l'archevêque [d'Arles) ce que m'a fait dire M. le 
premier président pour ma santé. J'ai fait voir mes mains et quasi 
mes genoux à Langeron , afin qu'il vous en rende compte. J'ai dune 
manière de pommade qui me guérira , à ce qu'on m'assure ; je 
n'aurai point la cruauté de me plonger dans le sang d'un bœuf, 
que la canicule ne soit passée. C'est vous, ma fille, qui me guéri- 
rez de tous mes maux. Si M, de Grignan pouvait comprendre le 
plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage , il serait consolé par 
avance de six semaines qu'il sera sans vous. 

Madame de la Fayette n'est point mal avec madame de Schom- 
berg. Cette dernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. 
Madame de Villars songe tout de bon à s'en aller en Savoie ; elle 
vous trouvera en chemin. Corbinelli vous adore , il n'en faut rien 
rabattre ; il a toujours des soins de moi admirables. Le Bien bon 
vous prie de ne pas douter de la joie qu'il aura de vous voir ; il 
est persuadé que ce remède m'est nécessaire , et vous savez l'amitié 
qu'il a pour moi. Livry me revient souvent dans la tête , et je dis 
que je commence à étouffer, afin qu'on approuve mon voyage. 
Adieu, ma très-aimable et très-aimée ; vous me priez de vous aimer ; 
ah ! vraiment je le veux bien : il ne sera pas dit que je vous refuse 
quelque chose. 

174. — DE M mc DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 
A Paris , mercredis août I07G. 

Je veux commencer aujourd'hui par ma santé ; je me porte très- 
bien , ma chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son re- 
tour de Maisons; il m'a grondée de n'avoir pas été à Bourbon: 
mais c'est une radoterie ; car il avoue que, pour boire, Vichy estt 
aussi bon : mais c'est pour suer, dit-il, et j'ai sué jusqu'à l'excès : 
ainsi je n'ai pas changé d'avis sur le choix que j'ai fait. 

Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, 
qui s'est trouvé le premier partout ; mais il dénigre fort les assié- 
gés , qui ont laissé prendre en une nuit le chemin couvert, la con- 
trescarpe , passer le fossé plein d'eau , et prendre les dehors du plus « 
bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se sont rendus 
le dernier jour du mois , sans que personne ait combattu . ils ont 
été tellement épouvantés de notre canon , que les nerfs du dos qui 
servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'en- 
fuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; 



DE MADAME DE SEVIGNE. 369 

et voilà ce qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Lou- 
vois qui en a tout l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer 
et reculer les armées, comme il le trouve à propos. Pendant que 
tout cela se passait, il y avait une illumination à Versailles, qui 
annonçait la victoire : ce fut samedi, quoiqu'ou eût dit le contraire. 
On peut faire les fêtes et les opéras ; sûrement le bonheur du roi, 
joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir, remplira 
toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté pré- 
sentement du côté de la guerre. 

Quand vous lirez Y Histoire des vizirs, je vous conseille de ne 
pas demeurer à ces têtes coupées sur la table; ne quittez point le 
livre à cet endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus 
honnête homme parmi ceux qui sont baptisés , vous vous en pren- 
drez à moi : pour l'épître dédicatoire J'avoue qu'elle devrait être à 
la femme. 

Voici une petite histoire que vous pouvez croire , comme si vous 
l'aviez entendue. Le roi disait un de ces matins : « En vérité, je 
« crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin 
« je n'en serai pas moins roi de France. » M. de Montausier, 

Qui pour le pape ne dirait 
Une chose qu'il ne croirait, 

lui dit : «il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de 
« France , quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun , et la 
* Comté, et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont 
« bien passés. » Chacun se mit à serrer les lèvres; et le Roi dit de 
« très bonne grâce : « Je vous entends bien, M. de Montausier; c'est- 
« à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal : mais je trouve 
« très-bon ce que vous dites; car je sais quel cœur vous avez pour 
« moi. » Cela est très-vrai , et je trouve que tous les deux firent 
parfaitement bien leur personnage. 

175. — DE M me DE SÉYIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Livry , vendredi 28 août 1676. 
J'en demande pardon à ma chère patrie , mais je voudrais bien 
que M. de Schomberg ne trouvât point d'occasion de se battre : sa 
froideur et sa manière tout opposée à M. de Luxembourg me font 
craindre aussi un procédé tout différent. Je viens d'écrire un billet 
à madame de Schomberg 1 , pour en apprendre des nouvelles. C'est 

1 Susanne d'Aumale d'Harcourt. 



3 70 LETTRES 

un mérite que j'ai apprivoisé il y a longtemps ; mais je m'en trouve 
encore mieux depuis qu'elle est notre générale. Elle aime Corbi- 
nelli de passion : jamais son bon esprit ne s'était tourné du côté 
d'aucune sorte de science; de sorte que cette nouveauté qu'elle 
trouve dans son commerce lui donne aussi un plaisir tout extraor- 
dinaire dans sa conversation. On dit que madame de Coulanges vien- 
dra demain ici avec lui ; et j'en aurai bien de la joie , puisque c'-est 
à leur goût que je devrai leur visite. J'ai écrit à d'Hacqueville pour 
ce que je voulais savoir de M. de Pomponne, et encore pour une 
vingtième sollicitation à ce petit bredouilleur de Parère. Je suis 
assurée qu'il vous écrira toutes les mêmes réponses qu'il me doit 
faire, et vous dira aussi comme, malgré le bruit qui courait, M. 
de Mende a accepté Alby. 

Au reste, je lis les figures delà sainte-Écriture 1 , qui prennent 
l'affaire dès Adam. J'ai commencé par cette création du monde 
que vous aimez tant; cela conduit jusqu'après la mort de Notre- 
Seigneur : c'est une belle suite, on y voit tout, quoiqu'en abrégé; 
le style en est fort beau, et vient de bon lieu : il y a des réflexions 
des Pères fort bien mêlées; cette lecture est fort attachante. Pour 
moi, je passe bien plus loin que les jésuites ; et voyant les reproches 
d'ingratitude, les punitions horribles dont Dieu afflige son peuple, 
je suis persuadée que nous avons notre liberté tout entière ; que 
par conséquent nous sommes très-coupables, et méritons fort bien 
le feu et l'eau , dont Dieu se sert quand il lui plaît. Les jésuites 
n'en disent pas encore assez , et les autres donnent sujet de mur- 
murer contre la justice de Dieu , quand ils affaiblissent tant notre 
liberté. Voilà le profit que je fais de mes lectures. Je crois que mon 
confesseur m'ordonnera la philosophie de Descartes. 

Je crois que madame de Rochebonne est avec vous , et je m'en 
vais l'embrasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? 
Tout le chapitre 2 lui rend-il bien ses devoirs ? A-t-elle bien de la joie 
de voir ses neveux ? Et Pauline 3 : est-il vrai qu'on l'appelle ma- 
demoiselle de Mazargues4?Je serais fâchée de manquer au res- 
pect que je lui dois. Et le petit de huit mois veut-il vivre cent ans? 

i V Histoire du Vieux et du Nouveau Testament, etc., par le sieur de Royau- 
mont (le Maistre de Sacy). 

2 La collégiale de Grignan. 

3 Pauline Adhémar de Monteil de Grignan , petite-lille de madame de Sé- 
vigné, elle était alors âgée d'environ trois ans. 

4 Terrsqui appartenait à la maison de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 371 

Je suis si souvent à Grignan , qu'il me semble que vous me devriez 
voir parmi vous tous. Ce serait une belle cbose de se trouver tout 
d'un coup aux lieux qui sont présents à la pensée. Voilà mon joli 
médecin (Jmonio) qui me trouve en fort bonne santé, tout glo- 
rieux de ce que je lui ai obéi deux ou trois jours. 11 fait un temps 
frais, qui pourrait bien nous déterminer à prendre de la poudre 
de mon bon homme : je vous le manderai mercredi. J'espère que 
ceux qui sont à Paris vous auront mandé des nouvelles ; je n'en 
sais aucune, comme vous voyez; ma lettre sent la solitude de 
cette forêt ; mais dans cette solitude vous êtes parfaitement aimée. 

176. — DE M me DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Livry, vendredi 18 septembre 1676. 
La pauvre madame de Coulanges a une grosse fièvre avec des 
redoublements ; le frisson lui prit à Versailles , c'est demain le 
quatrième jour ; elle a été saignée , et si cela dure , elle est d'une 
considération et dans un lieu qui ne permettent pas qu'on lui laisse 
une goutte de sang. Sa petite poitrine est fort offensée de cette 
fièvre , et moi encore plus ; je ne puis songer à tout ce qu'elle m'a 
mandé sur la douleur qu'elle a de ne point revenir ici , sans en être 
fort touchée. Je m'en vais demain la voir, car il faut que je sois ici 
dimanche pour commencer ma vendange. Vous allez être bien con- 
tente , ma fille , par le temps que je vais donner à l'espérance de 
guérir mes mains. Corbinelli m'a renvoyé la lettre que vous lui 
écrivez ; vraiment , c'est la plus agréable chose qu'on puisse voir : 
je la veux montrer à mon père le Bossu « , c'est mon Malebran- 
che 2 ; il sera ravi de voir votre esprit dans cette lettre ; il vous ré- 
pondra s'il le peut ; car quand il ne trouve point de raisons, il ne 
met point de paroles à la place. Je suis assurée que vous aimeriez 
la naïveté et la clarté de son esprit; il est neveu de ce AI. de la 
Lane 3 qui avait une si belle femme : le cardinal de Retz vous a 
parlé vingt fois de sa divine beauté. Il est neveu de ce grand abbé 
de la Lane 4, janséniste : toute sa race a de l'esprit, et lui plus 

1 Chanoine de Sainte-Geneviève , auteur d'un traité sur le poëme épique. 

2 Nicolas Malebranche, prêtre de l'Oratoire, auteur de la Recherche de la 
vérité et de plusieurs ouvrages très-estimés. 

3 Pierre de la Lane, mort vers 1661, avait épousé Marie Gastelle des Ro- 
ches , dont la beauté a été célébrée par Ménage et Chapelain. 

* Noël de la Lane, abbé de Notre-Dame de Valcroissant , docteur de Soi- 
bonne. 



3 72 LETTRES 

que tous ; enfin il est cousin de ce petit la Lane qui danse. Voyez 
un peu où je me suis engagée; cela était bien nécessaire ! 

Le feuillet de politique à Corbinelli est excellent ; pour celui-là, 
il s'entend tout seul ; je ne le consulterai à personne. Le maréchal 
de Schomberg a donné sur l'arrière-garde des ennemis ; il aurait 
tout défait , s'il les avait suivis avec plus de troupes; quarante dra- 
gons plus braves que des héros y ont péri ; un d'Aigremont tué sur 
la place; le fils de Bussy, qui voulait aller par delà paradis, pri- 
sonnier; le comte de Vaux toujours des premiers; mais le reste de 
l'armée était dans l'inaction , et cinq cents chevaux firent tout ce 
vacarme. On dit que c'est dommage que le détachement n'ait pas 
été plus fort : je trouve à tout moment que le plus juste s'abuse. Le 
Bien bon même a trouvé quelquefois de l'erreur dans son calcul : il 
vous embrasse de tout son cœur; et moi par delà tout ce que je 
puis vous en dire ; je pense mille fois le jour à la joie que j'aurai 
de vous avoir, ma très-chère : croyez que de tous ces cœurs où 
vous régnez si bien , il n'y en a point où vous soyez plus souveraine 
que dans le mien. 

177. —DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GR1GNAN 

A Paris , vendredi 25 septembre 1676 , chez inad. de Ooulanges. 
En vérité, ma fille , voici une pauvre petite femme bien malade; 
c'est le onzième de son mal qui lui prit à Châville en revenant de 
Versailles. Madame le Tellier fut frappée en même temps qu'elle , 
et revint en diligence à Paris, où elle reçut hier le viatique. Beau ■ 
jeu ( la demoiselle de madame de Coulanges ) fut frappée du même 
trait ; elle a toujours suivi sa maîtresse ; pas un remède n'a été 
ordonné dans la chambre, qui ne l'ait été dans la garde-robe ; un 
lavement, un lavement ; une saignée, une saignée ; Notre-Seigneur, 
Notre-Seigneur ; tous les redoublements, tous les délires , tout était 
pareil : mais Dieu veuille que cette communauté se sépare. On vient 
de donner l'extrême-onction à Beaujeu, et elle ne passera pas la nuit.^ 
Nous craignons demain le redoublement de madame de Coulanges, J 
parce que c'est celui qui figure avec celui qui emporte cette pauvre 
lille. En vérité , c'est une terrible maladie ; mais ayant vu de cruelle 
façon les médecins font saigner rudement une pauvre personne , et, 
sachant que je n'ai point de veines , je déclarai hier au premier pré- 
sident de la cour des aides , qui me vint voir , que si je suis ja- 
mais en danger de mourir, je le prierai de m'amener M. Sanguin 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 373 

dès le commencement; j'y suis très-résolue. Il n'y a qu'à voir ces 
messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en possession de son 
corps : c'est de l'arrière-main qu'ils ont tué Beat/jeu. J'ai pensé 
vingt fois à Molière depuis que je vois tout ceci. J'espère cependant 
que cette pauvre femme échappera , malgré tous leurs mauvais 
traitements : elle est assez tranquille, et dans un repos qui lui don- 
nera la force de soutenir le redoublement de cette nuit. 

J'ai vu madame de Saint-Géran , elle n'est nullement déconfor- 
tée « ; sa maison sera toujours un réduit cet hiver : M. de Grignan 
y passera ses soirées amoureusement. Elle s'en va à Versailles 
comme les autres ; je vous assure qu elle prétend jouir de ses épar- 
gnes, et vivre sur sa réputation acquise; de longtemps elle n'aura 
épuisé ce fonds. Elle vous fait mille amitiés; elle est engraissée, 
elle est fort bien. Je vous conjure, ma fille, de faire encore mes 
excuses au grand Roquesante, si je ne lui fais pas réponse. Vous me 
mandez des merveilles de son amitié; je n'en suis nullement sur- 
prise, connaissant son cœur comme je fais; il mérite, par bien 
des raisons, la distinction et l'amitié que vous avez pour lui. Je 
me porte fort bien ; je suis ravie de n'avoir point vendangé ; je ferai 
les autres remèdes ; et quand cette pauvre petite femme sera 
mieux , j'irai encore me reposer quelques jours à Livry. Brancas 
est arrivé cette nuit à pied , à cheval , en charrette ; il est pâmé 
au pied du lit de cette pauvre malade : nulle amitié ne paraît de- 
vant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me paraît pas petite. 

J'ai trouvé à Paris une affaire répandue partout, qui vous paraî- 
tra fort ridicule : bien des gens vous l'apprendront ; mais il me 
semble que vous voyez plus clair dans mes lettres. Il y avait à la 
cour une manière d'agent du roi de Pologne 2 qui marchandait tou- 
tes les plus belles terres pour son maître. Enfin , il s'était arrêté à 
celle de Rieux en Bretagne, dont il avait signé le contrat à cinq 
cent mille livres. Cet agent a demandé qu'on fit de cette terre un 
duché , le nom en blanc. Il y a fait mettre les plus beaux droits, 
mâles et femelles, et tout ce qu'il vous plaira. Le roi, et tout le 
monde, croyait que c'était ou pour M. d'Arquien,ou pour le marquis 
de Béthune 3 . Cet agent a donné au roi une lettre du roi de Polo- 

1 Du départ de madame de Yillars, ambassadrice en Savoie. 

2 Jean Sobieski. 

3 François Gaston , dont la femme (Marie-Louise de la Grange d'Arquien) 
était sœur de la reine de Pologite. 

.32 



374 LETTRES 

gne, qui lui nomme, devinez qui? Brisacier, fils du maître des 
comptes ; il s'élevait par un train excessif et des dépenses ridicules : 
on croyait simplement qu'il fût fou , cela n'est pas bien rare. Il 
s'est trouvé que le roi de Pologne , par je ne sais quelle intrigue , 
assure que Brisacier est originaire de Pologne , en sorte que voilà 
son nom allongé d'un Ski, et lui Polonais. Le roi de Pologne 
ajoute que Brisacier est son parent, et qu'étant autrefois en France, 
il avait voulu épouser sa sœur. Il a envoyé une clef d'or à sa mère, 
comme dame d'honneur de la reine. La médisance, pour se diver- 
tir, disait que le roi de Pologne, pour se divertir aussi, avait eu 
quelques légères dispositions à ne pas haïr la mère , et que ce petit 
garçon était son fils; mais cela n'est point; la chimère est toute 
fondée sur sa bonne maison de Pologne. Cependant le petit agent a 
divulgué cette affaire , la croyant faite ; et dès que le roi a su le 
vrai de l'aventure, il a traité cet agent de fou et d'insolent, et l'a 
chassé de Paris, disant que, sans la considération du roi de Polo- 
gne, il l'aurait fait mettre en prison. Sa Majesté a écrit au roi de 
Pologne , et s'est plainte fraternellement de la profanation qu'il a 
voulu faire de la principale dignité du royaume ; mais le roi re- 
garde toute la protection que le roi de Pologne a accordée à un si 
mince sujet comme une surprise qu'on lui a faite, et révoque même 
en doute le pouvoir de son agent. Il laisse à la plume de M. de Pom- 
ponne toute la liberté de s'étendre sur un si beau sujet. On dit que 
ce petit agent s'est évadé : ainsi cette affaire va dormir jusqu'au re- 
tour du courrier. 

178. — DE M me DE SEV1GNE A M me DE GRIGNAN. 

A Livry, mercredi 7 octobre I67C 

Je vous écris un peu à F avance , comme on dit en Provence , 
pour vous dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau 
temps et de me reposer. Je m'y trouve très-bien , et j'y fais une 
vie solitaire qui ne me déplaît pas , quand c'est pour peu de temps. 
Je vais aussi faire quelques petits remèdes à mes mains , purement 
pour l'amour de vous, car je n'ai pas beaucoup de foi ; et c'est tou- 
jours dans cette vue de vous plaire que je me conserve , étant très- 
persuadée que l'heure de ma mort ne peut ni avancer ni recu- 
ler ; mais je suis les conduites ordinaires de la bonne petite pru- 
dence humaine, croyant même que c'est par elle qu'on arrive aux 
ordres de la Providence. Ainsi, ma filie^ je ne négligerai rien, puis- 



DE MADAME DE SEVIGNE. 375 

que tout me paraît comme une obéissance nécessaire. Voilà qui est 
bien sérieux ; mais voici la suite de mon séjour à Paris de près de 
quinze jours : vous savez ce que je fis le vendredi, et comme j'allai 
chez M. de Pomponne. Nous avons trouvé, M. d'Hacqueville et moi, 
que vous devez être contents du règlement , puisque enfin le roi 
veut que le lieutenant soit traité comme le gouverneur ; et qu'on 
se trouve à l'ouverture de l'assemblée comme on a fait par le 
passé : voilà une grande affaire. Le samedi , M. et madame de 
Pomponne, madame de Vins, d'Hacqueville et l'abbé de Feuquiè- 
res , vinrent me prendre pour aller nous promener à Conflans. Il 
faisait très-beau. Nous trouvâmes cette maison cent fois plus belle 
que du temps de M. de Richelieu. Il y a six fontaines admirables, 
dont la machine tire l'eau de la rivière, et ne finira que lorsqu'il n'y 
aura pas une goutte d'eau. On pense avec plaisir à cette eau natu- 
relle , et pour boire , et pour se baigner quand on veut. M. de Pom- 
ponne était très-gai ; nous causâmes et nous rîmes extrêmement. 
Avec sa sagesse , il trouvait partout un air de cathédrale * qui nous 
réjouissait beaucoup. Cette petite partie nous fit plaisir à tous ; 
vous n'y fûtes point oubliée. 

La vision de la bonne femme passe à vue d'œil, mais c'est sans 
croire qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à 
Quanto. Pour le voyage de M. de Marsillac, gardez-vous bien d'y 
entendre aucune finesse; il a été fort court. M. de Marsillac est 
aussi bien que jamais auprès du roi : il ne s'est ni amusé , ni dé- 
tourné : il avait Gourville, qui n'a pas souvent du temps à don- 
ner : il le promenait par toutes ses terres , comme un fleuve qui 
apporte la graisse et la fertilité. Quant à M. de la Rochefoucauld , 
il allait, comme un enfant, revoir Verteuil et les lieux où il a 
chassé avec tant de plaisir ; je ne dis pas -où il a été amoureux , car 
je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux , il l'ait jamais été. 
Il revient plus doucement que son fils , et passe en Touraine chez 
madame de Valentiné et chez l'abbé d'Effiat. Il a été dans une ex- 
trême peine de madame de Coulanges , qui revient assurément 
de la plus grande maladie qu'on puisse avoir : la fièvre ni les re- 
doublements ne l'ont point encore quittée ; mais parce que toute la 
violence et la rêverie en sont dehors , elle se peut vanter d'être 
dans le bon chemin de la convalescence. 

le disais l'autre jour à madame de Coulanges que Beaujeu avait 
1 La maison dont il s'agit appartenait aux archevêques de Paris. 



3 78 LETTRES 

eu sur elle l'extrême-onction, et qu'on lui avait crié : Jesùs Maria ; 
elle me répondit avec une voix de l'autre inonde : Hé , que ne me 
le criait-on f je le méritais autant qu'elle. Que dites-vous de cette 
ambition ? Écrivez au petit Coulanges, il a été digne de compas- 
sion; il perdait tout en perdant sa femme. Ce fut une chose fort 
touchante quand elle fit écrire à M. du Gué x pour lui recomman- 
der M. de Coulanges, et cela par conscience et par justice, recon- 
naissant de l'avoir ruiné, et demandant à M. et à M me du Gué 
cette marque de leur amitié comme la dernière : elle leur deman- 
dait pardon, et leur bénédiction en même temps. Je vous assure 
que ce fut une scène fort triste. Vous écrirez donc à ce pauvre pe- 
tit homme, qui est parfaitement content de mon amitié : en vé- 
rité , c'est dans ces occasions qu'il faut la témoigner. 

Votre petit Allemand paraît extrêmement adroit au bon abbé; 
il est beau comme un ange, et doux et honnête comme une pu- 
celle. Il va répéter son allemand chez M. de Strasbourg 2 . Je l'ai 
fort exhorté à se rendre digne : mais je vous défie de deviner son 
nom; quoi que vous puissiez dire, je vous dirai toujours, C'est 
autrement; c'est qu'il s'appelle autrement. N'est ce pas là un nom 
bien propre à ouvrir l'esprit à des pointillerles continuelles ? Je 
lui apprends à nouer des rubans : en un mot , je crois que vous 
vous en trouverez fort bien. 

Madame Cornuel était l'autre jour chez Berryer 3 , dont elle était 
maltraitée; elle attendait à lui parler dans une antichambre qui 
était pleine de laquais. Il vint une expèce d'honnête homme qui 
lui dit qu'elle était mal dans ce lieu-là. Hélas! dit-elle , j'y suis 
fort bien ; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais. Voilà ce 
qui a fait éclater de rire M. de Pomponne , de ces rires que vous 
connaissez ; je crois que vous le trouverez fort plaisant aussi. 

M. le cardinal m'écrit, du lendemain qu'il a fait un pape, et 
m'assure qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a évité 
le sacrilège du faux serment ; les autres y doivent trouver un grand 
goût , puisqu'il n'est pas même nécessaire. lime mande que le pape 

1 Père de madame de Coulanges , intendant de Lyon. 

2 François Égon, cardinal de Furstemberg , évéquede Strasbourg. 

3 Louis Berryer, procureur syndic perpétuel des secrétaires du roi. Il de- 
vait sa fortune à la protection de Colbert , dont il s'était fait la créature ; il 
avait élé sergent au Mans, et Ton prétendait même qu'il avait commencé par 
être marqueur du jeu de paume. 



DE MADAME DE SÉVIGM*. 377 

est encore plus saint d'effet que de nom ; qu'il vous a écrit de 
Lyon en passant , et qu'il ne vous verra point en repassant , par la 
même raison des galères, dont il est très-fàché; de sorte qu'il se 
retrouvera dans peu de jours chez lui, comme si de rien n'était. 
Ce voyage lui a fait bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajou- 
ter au bon exemple qu'il a donné. On croit même que, par le bon 
choix du souverain pontife , il a remis dans le conclave le Saint- 
Esprit, qui en était exilé depuis tant d'années. Après cet exemple, 
il n'y a point d'exilé qui ne doive espérer. 

Vous voilà donc dans la solitude ; c'est présentement que vous 
devez craindre les esprits : je m'en vais parier que vous n'êtes plus 
que cent personnes dans votre château. Je suis persuadée de toute 
Yaimabilité de la belle Rochebonne ; mais la constance de Corbi- 
nelli est abîmée dans tant de philosophie , et il est si terriblement 
attaché à la justesse des raisonnements, que je ne vous réponds 
plus de lui. Il dit que le père le Bossu ne répond pas bien à 
vos questions ; qu'il aurait tort de vouloir vous instruire , que 
vous en savez plus qu'eux tous : vous nous en manderez votre 
avis. 

Je vous ai mandé l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire 
jusqu'à ce que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cepen- 
dant hors de Paris et de la cour : il assiège la ville , et demeure 
chez ses amis aux environs : il était l'autre jour à Clichy : madame 
du Plessis le vint voir de Fresne, pour faire les lamentations de 
la rupture de son marché. Brisacier lui dit qu'assurément il n'était 
point rompu, et qu'on verrait, au retour du courrier, s'il était 
aussi fou qu'on disait. S'il est protégé de la reine de Pologne, ou 
du roi, nous en jugerons comme vous faites. 

M. de Bussy est arrivé comme j'écrivais cette lettre ; je lui ai fait 
voir votre souvenir. Il vous dira lui-même combien il en est con- 
tent. Il m'a lu des mémoires les plus agréables du monde : ils ne 
seront pas imprimés ' , quoiqu'ils le méritassent bien mieux que 
beaucoup d'autres choses. 

On vient de nous dire que Brisacier et sa mère , qui étaient ici 
près à Gagny , ont été enlevés; ce serait un mauvais préjugé pour 
le duché. Cette nouvelle est un peu crue : comme elle est présen- 
tement à Paris , d'IIacqueville ne manquera pas de vous l'appren- 

1 La marquise de Coligny les lit imprimer après la mort de son père. 



3/8 LETTRES 

dre. Je vous embrasse mille fois, ma très-chère, avec une ten 
dresse fort au-dessus de ce que je vous en pourrais dire. 



179. — DE M me DE SEVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

A Livry , mercredi 28 octobre 1676. 
On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis , de vous voir 






écrire que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! 
eh ! bon Dieu ! n'avez- vous point entendu le cri que j'ai fait? Toute 
la forêt l'a répété , et je suis trop heureuse d'être en un lieu où je 
n'aie de témoins de ce premier étonnement que les échos. Je sau- 
rai bien prendre dans la ville tous les tons d'une amie, et même je 
n'y aurai pas de peine. J'approuvais son choix, parla grande es- 
time que j'ai pour lui; et par la même raison, je change comme 
lui. Plût à Dieu qu'il fût disposé à revenir avec vous ! vraiment ce 
serait bien là un conducteur comme je le voudrais. 

Je suis étonnée que l'assemblée ne soit point encore commen- 
cée. M. de Pomponne croyait que ce dût être le 15 de ce mois. Vous 
passerez donc encore la Toussaint à Grignan; mais après cela, ma 
très-chère, ne penserez-vous point à partir ? Je vous ai dit tant de 
choses là-dessus, et vous savez si bien ce que je pense, que je 
ne dois plus rien vous dire. Le /rater est toujours ici , attendant 
les attestations qui lui feront avoir son congé. Il clopine , il fait des 
remèdes; et quoiqu'on nous menace de toutes les sévérités de l'an- 
cienne discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que nous 
ne serons point pendus. Nous causons et nous lisons : le com- 
père, qui sent que je suis ici pour l'amour de lui, me fait des 
excuses de la pluie , et n'oublie rien pour me divertir; il y réussit 
à merveilles; nous parlons souvent de vous avec tendresse. 

Monsieur de Sévigné. 

La fille du seigneur Alcantor n'épousera donc point le seigneur 
Sgcmarelle, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-six ans * : 
j'en suis fâché, tout était dit, tous les frais étaient faits. Je crois 
que la difficulté de la consommation a été le plus grand obstacle; 
ie chevalier de la Gloire 2 ne s'en trouvera pas plus mal ; cela me 
console. Ma mère est ici pour l'amour de moi; je suis un pauvre 
criminel , que l'on menace tous les jours de la Bastille ou d'être 

1 Voyez la scène u du Mariage forcé, comédie de Molière. 
J Le chevalier de Grignan. 



DE MADAME DE SEVIGNÉ. 379 

cassé. J'espère pourtant que tout s'apaisera, par le retour prochain 
de toutes les troupes. L'état où je suis pourrait tout seul produire 
cet effet ; mais ce n'est plus la mode. Je fais donc tout ce que je 
puis pour consoler ma mère , et du vilain temps , et d'avoir quitté 
Paris : mais elle ne veut pas m' entendre quand je lui parle là-des- 
sus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle pendant 
sa maladie ; et , à ce que je puis juger par ses discours , elle est fort 
fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie 
pas la fièvre continue , afin de pouvoir me témoigner toute la ten- 
dresse et toute l'étendue de sa reconnaissance. Elle serait tout à 
fait contente, si elle m'avait seulement vu en état de me faire con- 
fesser ; mais , par malheur , ce n'est pas pour cette fois : il faut 
qu'elle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M. de 
la Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque. Nous 
espérons vous voir bientôt ; ne nous trompez pas , et ne faites point 
l'impertinente : on dit que vous l'êtes beaucoup sur ce chapitre. 
Adieu , ma belle petite sœur , je vous embrasse mille fois du meil- 
leur de mon cœur. 

Madame de Sévigné. 

Vous pouvez compter que vous aurez votre pension; j'irai la 
semaine qui vient à Versailles , pour parler à M. Colbert avec le 
grand d'Hacqueville : il nous la donna si vite pour vous faire par- 
tir; ne voudra-t-il point en faire autant pour vous faire revenir? 
Adieu , ma très-chère et très- parfaitement aimée ; j'embrasse tout 
ce qui est auprès de vous. Dieu sait si je souhaite de vous voir : 
cependant je vous avoue que je ne veux point que ce soit contre 
votre gré , ni avec tout le chagrin que je crois voir dans vos lettres : 
il faut que vous partagiez cette joie, si vous voulez que la mienne 
soit entière. 

180. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GEIGNAN. 

ALivry, mercredi 4 novembre IC76. 

C'est une grande vérité, ma fille , que l'incertitude ôte la liberté. 
Si vous étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez 
point suspendue comme le tombeau de Mahomet x , l'une des pier- 

1 II est faux que le tombeau de Mahomet, à Médine, soit suspendu à une 
pierre d'aimant. Celte fable est démentie par tous les écrivains orientaux. 



380 LBTTEES 

res d'aimant aurait emporté l'autre; vous ne seriez plus dragon- 
née, qui est un état violent. La voix qui vous crie, en passant la 
Durance : Ah! ma mère! ah! ma mère! se ferait entendre dès 
Grignan: ou celle qui conseille delà quitter ne vous troublerait 
point à Briare : ainsi je conclus qu'il n'y a rien de si opposé à la li- 
berté que l'indifférence et l'indétermination. Mais le sage la Garde, 
qui a repris toute sa sagesse , a-t-il perdu aussi son libre arbitre ? Ne 
sait-il plus conseiller? ne sait-il point décider? Pour moi, vous 
avez vu que je décide comme un concile; mais la Garde, qui re- 
vient à Paris , ne saurait-il placer son voyage utilement pour nous? 

Si vous venez, ce n'est pas mal dire de descendre à Sully : la 
petite duchesse vous enverra sûrement jusqu'à Nemours, où cer- 
tainement vous trouverez des amis, et le lendemain encore des 
amis ; ainsi en relais d'amis vous vous trouverez dans votre cham- 
bre. On vous aurait un peu mieux reçue la dernière fois ; mais vo- 
tre lettre arriva si tard , que vous surprîtes tout le inonde, et vous 
pensâtes même ne me pas trouver, qui eût été une belle chose; 
nous ne tomberions pas dans le même inconvénient. Il faut que je 
me loue du chevalier {de Grignan)-, il arriva vendredi au soir à 
Paris , il vint samedi dîner ici ; cela n'est-il pas joli ? 'Je l'embrassai 
de fort bon cœur; nous dîmes ce que nous pensions touchant vos 
incertitudes. Je m'en vais faire un tour à Paris. Je veux voir M. de 
Louvois sur votre frère , qui est toujours ici sans congé ; cela m'in- 
quiète. Je veux voir aussi M. Colbert pour votre pension : je n'ai 
que ces deux petites visites à faire. Je crois que j'irai jusqu'à Ver- 
sailles ; je vous en rendrai compte. Il fait cependant ici le plus beau 
temps du monde; la campagne n'est point encore affreuse; les 
chasseurs ont été favorisés de saint Hubert. 

Nous lisons toujours saint Augustin avec transport : il y a quel- 
que chose de si noble et de si grand dans ses pensées , que tout 
le mal qui peut arriver de sa doctrine , aux esprits mal faits , est 
bien moindre que le bien que les autres en retirent. Vous croyez 
que je fais l'entendue; mais quand vous verrez comme cela s'est 
familiarisé , vous ne serez pas étonnée de ma capacité. Vous m'as- 
surez que si vous ne m'aimiez pas plus que vous ne le dites, vous 
ne m'aimeriez guère : je suis tentée de ravauder sur cette expres- 
sion , et de la tant retourner que j'en fasse une rudesse ; mais non, 
je suis persuadée que vous m'aimez , et Dieu sait aussi bien mieux 
que vous de quelle manière je vous aime. Je suis fort aise que Pau- 



DE MADAME DE SE VIGNE. 381 

line me ressemble : elle vous fera souvenir de moi. Ahl manière! 
il n'est pas besoin de cela. 

Monsieur de Sévigné. 

Quand je songe que M. de la Garde est avec vous , et qu'il vous 
voit recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre épaule 
la sottise que je vous écrivais « il y a quelques jours. Là-dessus, 
je frémis et je m'écrie : Ah! ma sœur! ah! ma sœur ! si j'étais 
aussi libre que vous Têtes, et que j'entendisse cette voix comme 
vous entendez celle d'ah ! via mère! ah! ma mère!\e serais bien- 
tôt en Provence. Je ne comprends pas que vous puissiez balancer; 
vous donnez des années entières à M. de Grignau , et à ce que vous 
devez à toute la famille des Grignans : y a-t-il, après cela, une loi 
assez austère pour vous empêcher de donner quatre mois à la vô- 
tre ? Jamais les lois de chevalerie, qui faisaient jurer Sancho Pança, 
n'ont été si sévères; et si don Quichotte eût eu pour lui un auteur 
aussi grave que M. de la Garde, il aurait assurément permis à 
son écuyer de changer de monture avec le chevalier de l'armet de 
Mambrin. Profitez donc de M. de la Garde, puisque vous l'avez; 
accordez ensemble votre voyage , et songez que vous avez plusieurs 
devoirs à remplir. On est sûr de votre cœur; mais ce n'est pas 
toujours assez, il faut des signijîances 2 . Partagez donc vos faveurs 
et votre présence entre l'un et l'autre hémisphère, à l'exemple du 
soleil qui nous luit : voilà une assez belle façon de parler pour 
n'en pas demeurer là. Adieu, ma belle petite sœur, j'ai toujours 
une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir tout l'hiver. 

181. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 6 novembre 1676. 
M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols; j'ai 
trouvé madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante 
du soleil , où je vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette 
pauvre convalescente m'a reçue agréablement : elle vous veut 
écrire deux mots; c'est peut-être quelque nouvelle de l'autre monde 
que vous serez bien aise de savoir. Elle m'a conté les transparents : 
avez-vous ouï parler des transparents ? Ce sont des habits entiers 
des plus beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir , et par- 

1 F oyez la lettre du 28 octobre. 

2 Allusion à la scène l ,e du II e acte de Don Juan. 



382 LETTBES 

dessus des robes noires transparentes , ou de belle dentelle d'Angle- 
terre , ou de chenilles veloutées sur un tissu , comme ces dentelles 
d'hiver que vous avez vues : cela compose un transparent qui est 
un habit noir, et un habit tout d'or, ou d'argent, ou de couleur, 
comme on le veut, et voilà la mode. C'est avec cela qu'on fit un bal 
le jour de Saint-Hubert, qui dura une demi-heure; personne n'y 
voulut danser. Le roi y poussa madame d'Heudicourt à vive force; 
elle obéit; mais enfin le combat finit, faute de combattants. Les 
beaux justaucorps en broderie destinés pour Villers-Coterets ser- 
vent le soir aux promenades , et ont servi à la Saint-Hubert. M. le 
Prince a mandé de Chantilly aux dames que leurs transparents se- 
raient mille fois plus beaux si elles voulaient les mettre à cru ; je 
doute qu'elles fussent mieux. Les Grancey et les Monaco n'ont 
point été de ces plaisirs, à cause que cette dernière est malade , et 
que la mère des Anges « a été à l'agonie. On dit que la marquise 
de la Ferté y est, depuis dimanche, d'un travail affreux qui ne 
finit point , et où Bouchet perd son latin. 

M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or 
sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, re- 
broché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine 
étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait 
cet ouvrage en secret; âme vivante n'eu avait connaissance. On 
la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avait été fabri- 
quée. Le tailleur de madame de Montespan lui apporta l'habit 
qu'elle lui avait ordonné ; il en avait fait le corps sur des mesures 
ridicules : voilà des cris et des gronderies , comme vous pouvez le 
penser; le tailleur dit en tremblant : « Madame, comme le temps 
« presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourrait point 
« vous accommoder, faute d'autre. » On découvrit l'habit : Ah! 
la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a 
point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à pein- 
dre. Le roi arrive ; le tailleur dit : Madame , il est fait pour vous. 
On comprend que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir 
faite? C'est Langlée , dit le roi. C'est Langlée assurément, dit 
madame de Montespan; personne que lui ne peut avoir imaginé 
une telle magnificence ; c'est Langlée , c'est Langlée : tout le monde 
répète, C'est Langlée; les échos en demeurent d'accord, et disent , 

1 La maréchale de Grancey. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 383 

C'est Langlée : et moi , ma fille , je vous dis , pour être à la mode , 
C'est Langlée. 

182. — DE M mc DE SEVIGNE A M "' DE GRIGNAN. 

A Livry, mercredi 25 novembre I67G. 
Je me promène dans cette avenue, je vois venir un courrier. 
Qui est-ce? c'est Pomier ; ah, vraiment! voilà qui est admirable. 
Et quand viendra ma fille? — Madame, elle doit être partie présen- 
tement. — Venez donc que je vous embrasse. Et votre don de l'as- 
semblée ? — Madame , il est accordé. — A combien ? — A huit cent 
mille francs. Voilà qui est fort bien, notre pressoir est bon, il 
n'y a rien à craindre , il n'y a qu'à serrer , notre corde est bonne. 
Enfin, j'ouvre votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Te 
reconnais aisément les deux caractères, et je vois enfin que vous 
partez. Je ne vous dis rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais 
demain à Paris avec mon fils ; il n'y a plus de danger pour lui. 
J'écris un mot à M. de Pomponne, pour lui présenter notre courrier. 
Vous êtes en chemin par un temps admirable, mais je crains la ge- 
lée. Je vous enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais renvoyer 
Pomier , afin qu'il aille ce soir à Versailles, c'est-à-oMre à Saint- 
Germain. J'étrangle tout , car le temps presse. Je me porte fort 
bien ; je vous embrasse mille fois, et le f rater aussi. 

183. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, dimanche au soir 15 décembre 1676. • 
Que ne vous dois-je point , ma chère enfant , pour tant de peines, 
de fatigues, d'ennuis , de froid , de gelée , de frimas , de veilles? Je 
crois avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée 
n'a pas été un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, 
et j'ai trouvé mille fois que je ne valais pas l'extrême peine que vous 
preniez pour moi , c'est-à-dire par un certain côté; car celui de la 
tendresse et de l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel 
voyage , bon Dieu ! et quelle saison ! vous arriverez précisément 
le plus court jour de l'année, et par conséquent vous nous ramè- 
nerez le soleil. J'ai vu une devise qui me conviendrait assez ; c'est 
un arbre sec , et comme mort , et autour ces paroles : Fin che sol 
ritorni. Qu'en dites-vous, ma fille ? Je ne vous parlerai donc point 
de votre voyage , nulle question là-dessus ; nous tirerons le rideau 
sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous tacherons de donner 



384 LETTRES 

un autre cours aux petits esprits , et d'autres idées à votre ima- 
gination. Je n'irai point à Melun; je craindrais de vous donner une 
mauvaise nuit, par une dissipation peu convenable au repos : mais 
je vous attendrai à dîner à Villeneuve-Saint-Georges ; vous y trou- 
verez votre potage tout chaud ; et, sans faire tort à qui que ce puisse 
être , vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus 
parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclai- 
rée, avec un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie ! puis-je en avoir 
jamais une plus sensible? 

N. B. Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre 
1676 , et elle ne retourna en Provence qu'aie mois de juin 1677. 

184. — DE M me DE SÉV1GNÉ A M me DE GRIGNAN . 

A Paris , mardi 8 juin IG77. 
Non , ma fille , je ne vous dis rien , rien du tout ; vous ne savez 
que trop ce que mon cœur est pour vous : mais puis-je vous cacher 
tout à fait l'inquiétude que me donne votre santé ? c'est un en- 
droit par où je n'avais pas encore été blessée ; cette première épreu- 
ve n'est pas mauvaise : je vous plains d'avoir le même mal pour 
moi ; mais plût à Dieu que je n'eusse pas plus de sujet de craindre 
que vous ! Ce qui me console , c'est l'assurance que M. de Gri- 
gnan m'a donnée de ne point pousser à bout votre courage ; il est 
chargé d'une vie où tient absolument la mienne : ce n'est pas une 
raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié qu'il a 
pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance , mon 
très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille : obser-1 
vez-la bien, parlez à Montgobert, entendez-vous ensemble pour / 
une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma chère Mont-1 
gobert. Ah ! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont autour 
de vous ne vous manqueront pas ; mais ils vous seront bien inuti- 
les, si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez 
mieux que personne ; et si vous trouvez que vous ayez assez de 
force pour aller à Grignan , et que tout d'un coup vous trouviez 
que vous n'en avez pas assez pour revenir à Paris; si enfin les 
médecins de ce pays-là, qui ne voudront pas que l'honneur de vous 
guérir leur échappe , vous mettent au point d'être plus épuisée que 
vous ne l'êtes ; ah ! ne croyez pas que je puisse résister à cette dou- 
leur. Mais je veux espérer qu'à notre honte tout ira bien. Je ne me 
soucierai guère de l'affront que vous ferez à l'air natal, pourvu 



DE MADAME DE SEV1GNE. 385 

que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la bonne Tro- 
ène , dont l'amitié est charmante ; nulle autre ne m'était propre; 
je vous écrirai encore demain un mot ; ne m'ôtez point cette uni- 
que consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles ; pour 
moi , je suis en parfaite santé , les larmes ne me font point de mal. 
J'ai dîné, je m'en vais chercher madame de Vins et mademoiselle de 
Méri. Adieu, mes chers enfants : que cette calèche que j'ai vue par- 
tir est bien précisément ce qui m'occupe , et le sujet de toutes mes 
pensées ! 

185. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M " ' DE GRIGNAN. 

A Paris , lundi 14 juin 1677. 

Tai reçu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille , 
il est donc vrai que vous vous portez mieux , et que le repos, le si- 
lence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouver- 
nent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pou- 
vez vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous ré- 
tablir ! je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me 
soulager le cœur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue 
ces derniers jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même 
été si frappée , que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue 
dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la 
sensible joie que j'ai de vous voir , et de l'ennui que je trouve à pas- 
ser ma vie sans vous : cependant je ne suis pas encore entrée dans 
ces réflexions , et je n'ai fait que penser à votre état , transir pour 
l'avenir, et craindre qu'il ne devienne pis. Voilà ce qui m'a possé- 
dée; quand je serai en repos là-dessus , je crois que je n'aurai pas 
le temps de penser à toutes ces autres choses, et que vous songerez 
à votre retour. Ma chère enfant , il faut que les réflexions que vous 
ferez encore entre ci et là vous ôtent un peu des craintes inutiles 
que vous avez pour ma santé : je me sens coupable d'une partie de 
vos dragons ; quel dommage que vous prodiguiez vos inquiétudes 
pour une santé toute rétablie , et qui n'a plus à craindre que le mal 
que vous faites à la vôtre! Je suis assurée que deux ou trois mois 
vous ont quelquefois défiguré vos dragons d'une telle sorte , que 
vous ne les avez pas reconnus. Songez , ma fille , qu'ils sont toujours 
comme dans ce temps-là , et que c'est votre seule imagination qui 
leur donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de raison et de 
courage , faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous 



3 S fi LETTRES 

croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy , 
je n'en ai nul besoin , que par une précaution qui peut fort bien s ' 
retarder ; ainsi de mille autres choses. Pour moi , je suis un peu cou- 
pable : je plaçais Vichy au printemps, pour être plus long-temps ave;; 
vous ; encore est-ce quelque chose : cela n'a pas réussi, la Providence 
a dérangé tout cela ; hé bien , ma fille , c'est peut-être parce qu'elle a 
réglé votre guérison , contre toute apparence, par cette conduite. 
Je vous tiens à mon avantage quand je vous écris ; vous ne me ré- 
pondez point, et je pousse mes discours tant que je veux. Ce que dit 
Montgobert de cette aiguillette nouée est une des plaisantes choses 
du monde : dénouez-la, ma fille , et ne soyez point si vive sur des 
riens. Quant à moi , si j'ai de l'inquiétude , elle n'est que trop bien 
fondée; ce n'est point une vision que l'état où je vous ai laissée. M. 
de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés. Je saute aux nues 
quand on me vient dire : Vous vous faites mourir toutes deux, il faut 
vous séparer. Vraiment voilà un beau remède , et bien propre en 
effet à finir tous mes maux ! Mais ce n'est pas comme ils l'enten- 
dent: ils lisaient dans ma pensée, et trouvaient que j'étais en peine 
de vous ; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai ja- 
mais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. 
Ce n'était pas vous; au contraire, je vous conjure , ma fille, de ne 
point croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard : 
tout cela roulait sur ce soin de ma santé , dont il faut vous corriger ; 
vous n'avez point caché votre amitié , comme vous le pensez. Que 
voulez- vous dire? est-il possible que vous puissiez tirer un dragon 
de tant de douceurs , de caresses, de soins, de tendresses, de com- 
plaisances? Ne me parlez donc plus sur ce ton : il faudrait que je 
fusse bien déraisonnable, si je n'étais pleinement satisfaite. Ne me 
grondez point de trop écrire , cela me fait plaisir ; je m'en vais lais- 
ser là ma lettre jusqu'à demain. 

186. —DE M mc DE SÉVIGNÉ A M me DE GR1GNA.N. 

A Paris, mercredi 30 juin 1677. 
Vous m'apprenez enfin que vous voilà à Grignan. Les soins que 
vous avez de m'écrire me sont de continuelles marques de votre 
amitié : je vous assure au moins que vous ne vous trompez pas dans 
la pensée que j'ai besoin de ce secours ; rien ne m'est en effet si né- 
cessaire. 11 est vrai, et j'y pense trop souvent , que votre présence 
me l'eût été beaucoup davantage ; mais vous étiez disposée d'une 



DE MADAME DE SEVJGNE. 387 

manière si extraordinaire , que les mêmes pensées qui vous ont dé- 
terminée à partir m'ont fait consentir à cette douleur , sans oser 
l'aire autre chose que d'étouffer mes sentiments. C'était un crime 
pour moi que d'être en peine de votre santé : je vous voyais périr 
devant mes yeux, et il ne m'était pas permis de répandre une larme; 
cétait vous tuer, c'était vous assassiner ; il fallait étouffer : je n'ai ja- 
mais vu une sorte de martyre plus cruel ni plus nouveau. Si, au 
lieu de cette contrainte , qui ne faisait qu'augmenter ma peine , vous 
eussiez été disposée à vous tenir pour languissante, et que votre 
amitié pour moi se fût tournée en complaisance , et à me témoigner 
un véritable désir de suivre les avis des médecins , à vous nourrir, 
à suivre un régime , à m'avouer que le repos et l'air de Livry vous 
eussent été bons ; c'est cela qui m'eût véritablement consolée, et non 
pas d'écraser tous nos sentiments. Ah ! ma fille, nous étions d'une 
manière sur la fin qu'il fallait faire commenous avons fait. Dieu nous 
montrait sa volonté par cette conduite : mais il faut tâcher de voir 
s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions , et qu'au lieu du dé- 
sespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne serait point un 
peu plus naturel et plus commode de donner à nos cœurs la liberté 
qu'ils veulent avoir , et sans laquelle il n'est pas possible de vivre en 
repos. Voilà qui est une fois dit pour toutes , je n'en dirai plus rien : 
mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que , quand 
il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne re- 
tombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du 
besoin que vous aviez de ne plus vous contraindre , que le soulage- 
ment que vous avez trouvé dans la fatigue d'un voyage si long. Il 
faut des remèdes extraordinaires aux personnes qui le sont; les mé- 
decins n'eussent jamais imaginé celui-là. Dieu veuille qu'il conti- 
nue d'être bon , et que l'air de Grignan ne lui soit point contraire ! 
Il fallait que je vous écrivisse tout ceci en une seule fois pour soula- 
ger mon cœur, et pour vous dire qu'à la première occasion nous 
ne nous mettions plus dans le cas qu'on vienne nous faire l'abomi- 
nable compliment de nous dire , avec toute sorte d'agrément, que, 
pour être fort bien , il faut ne nous revoir jamais. J'admire la pa- 
tience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée. 

Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de 
votre petit «. Hélas ! le pauvre entant! le moyen de le regarder en 

1 II s'agissait ici du petit enfant veau à huit mois. 



388 LETTRES 

cet état? Je ne me dédis point de ce que j'en ai toujours pensé : mais 
je crois que par tendresse on devait souhaiter qu'il fût déjà où son 
bonheur l'appelle. Pauline me paraît digne d'être votre jouet; sa 
ressemblance même ne vous déplaira point; du moins je l'espère. 
Ce petit nez carré ' est une belle pièce à retrouver chez vous. Je 
trouve plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu permettre que 
celui-là, et n'aient point voulu entendre parler du vôtre; c'eût été 
bien plus tôt fait : mais ils ont eu peur des extrémités, et n'ont point 
craint cette modification. Le petit marquis est fort joli ; et , pour 
n'être pas changé en mieux , il ne faut pas que vous en ayez du 
chagrin. Parlez-moi souvent de ce petit peuple, et de l'amusement 
que vous y trouvez. Je revins dimanche de Livry. Je n'ai point 
vu le coadjuteur, ni aucun Grignan , depuis que je suis ici. Je laisse 
à la Garde à vous mander les nouvelles; il me semble que tout 
est comme auparavant. Io est dans les prairies en toute liberté, et 
n'est observée par aucun Argus : Junon tonnante et triomphante*. 
Corbinelli revient 3 ; je m'en vais dans deux jours le recevoir à 
Livry. Le cardinal l'aime autant que nous ; le gros abbé m'a mon- 
tré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin , après avoir 
bien tourné, notre âme estverte; c'a été un grand jeu pour son émi- 
nence qu'un esprit neuf -comme celui de notre ami. Adieu , ma 
très-chère, continuez de m'aimer; instruisez -moi de vous en peu 
de mots; car je vous recommande toujours de retrancher vos écri- 
tures. Pour moi , je n'ai que votre commerce uniquement, et j'écris 
une lettre à plusieurs reprises. Je crois que madame de Coulanges 
n'ira point à Lyon, elle a trop d'affaires ici. Oh! que je fais de 
poudre 4 ! D'où vient que vous avez une sœur 5 , et que ce n'est pas 
madame de Rochebonne? Je vous souhaiterais pour l'une les mêmes 
sentiments que pour l'autre; mais il me semble que ce n'est pas 
tout à fait la même chose. 



1 Comme celui de madame de Sévigné. 

2 Allusion relative à madame de Ludres et à madame de Montespan. 

3 De Commercy , où il était allé voir le cardinal de Retz. 

' Allusion a une fable de la Mouche, envoyée par madame de Grignan. 
' \a marquise de Saint Andiol , sœur de M. de Grignan. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 389 

187.— DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGINAN. 

A Livry, samedi 3 juillet 1677. 

Hélas! ma chère, je suis fâchée de votre pauvre petit enfant ■ ! 
il est impossible que cela ne touche. Ce n'est pas , comme vous sa- 
vez , que j'aie compté sur sa vie. Je le trouvais , sur la peinture 
qu'on m'en avait faite, sans aucune espérance : mais enfin c'est 
une perte pour vous , en voilà trois. Dieu vous conserve le seul qui 
vous reste! il me paraît déjà un fort honnête homme : j'aimerais 
mieux son bon sens et sa droite raison , que toute la vivacité de 
ceux qu'on admire à cet âge , et qui sont des sots à vingt ans. Soyez 
contente du vôtre, ma fille, et menez-le doucement, comme un 
cheval qui a la bouche délicate , et souvenez-vous de ce que je vous 
ai dit sur sa timidité : ce conseil vient de gens qui sont plus habi- 
les que moi; mais l'on sent qu'il est fort bon. Pour Pauline, j'ai 
une petite chose à vous dire : c'est que , de la façon dont vous me 
la représentez , elle pourrait fort bien être aussi belle que vous : 
voilà justement comme vous étiez ; Dieu vous préserve d'une si par- 
faite ressemblance , et d'un cœur fait comme le mien ! Enfin , je 
vois que vous l'aimez , qu'elle est aimable , et qu'elle vous diver- 
tit. Je voudrais bien pouvoir l'embrasser, et reconnaître ce chien 
de visage que f ai vu quelque part. 

Je suis ici depuis hier matin. J'avais dessein d'attendre Corbi- 
nelli au passage , et de le prendre au bout de l'avenue , pour causer 
avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris toutes les précautions , 
nous avons envoyé à Claie , et il se trouve qu'il avait passé une 
demi-heure auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et je vous 
manderai des nouvelles de son voyage ; car je n'achèverai cette 
lettre que mercredi. Ah! ma très-chère, que je vous souhaiterais 
des nuits comme on les a ici! quel air doux et gracieux! quelle 
fraîcheur! quelle tranquillité! quel silence ! Je voudrais pouvoir 
vous envoyer de tout cela , et que votre bise fût confondue. Vous 
me dites que je suis en peine de votre maigreur : je vous l'avoue ; 
c'est qu'elle parle et dit votre mauvaise santé. Votre tempérament, 
c'est d'être grasse ; si ce n'est , comme vous dites , que Dieu vous 
punisse d'avoir voulu détruire une si belle santé et une machine 
si bien composée : c'est une si grande rage que de pareils attentats, 
que Dieu est juste quand il les punit ; mais ceux qui en sont affli- 

: I/enfantnécn février IG7G, à huit mois. 

33. 



390 LETTBBS 

gés ont, ce me semble , beaucoup de raison de l'être. Vous voulez 
me persuader la dureté de votre cœur, pour me rassurer sur la 
perte de votre petit ; je ne sais , mon enfant , où vous prenez cette 
dureté ; je ne la trouve que pour vous : mais pour moi, et pour tout 
ce que vous devez aimer, vous n'êtes que trop sensible ; c'est votre 
plus grand mal, vous en êtes dévorée et consumée. Eh ! ma chère, 
prenez sur nous , et donnez-le au soin de votre personne ; comptez- 
vous pour quelque chose, et nous vous serons obligés de toutes les 
marques d'amitié que vous nous donnerez par ce côté-là ; vous ne 
sauriez rien faire pour moi qui me touche le cœur plus sensible- 
ment. Je suis étonnée que le petit marquis et sa sœur n'aient point 
été fâchés du petit frère : cherchons un peu où ils auraient pris ce 
cœur tranquille ; ce n'est pas chez vous assurément. 

Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient proprement 
de ce que j'abuse de la permission de causer à Livry, où je suis 
seule, et sans aucune affaire. Je devrais bien faire un compliment 
à M. de Grignan sur la mort de ce petit ; mais quand on songé que 
c'est un ange devant Dieu , le mot de douleur et d'affliction ne se 
peut prononcer : il faut que des chrétiens se réjouissent , s'ils ont 
le moindre principe de la religion qu'ils professent. 

188. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M rae DE GRIGNAN. 

A Livry, vendredi 16 juillet 1677. 
J'arrivai hier au soir ici , ma très-chère : il y fait parfaitement 
beau; j'y suis seule, et dans une paix , un silence , un loisir, dont 
je suis ravie. Ne voulez-vous pas bien que je me divertisse à causer 
un peu avec vous ? Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; 
quand j'ai écrit en Provence, j'ai tout écrit. Je ne crois pas en effet 
que vous eussiez la cruauté de nommer un commerce une lettre 
en huit jours à madame de Lavardin. Les lettres d'affaires ne sont 
ni fréquentes , ni longues. Mais vous , mon enfant, vous êtes en 
butte à dix ou douze personnes qui sont à peu près ces cœurs dont 
vous êtes uniquement adorée, et que je vous ai vue compter sur vos 
doigts. Us n'ont tous qu'une lettre à écrire , et il en faut douze pour 
y faire réponse ; voyez ce que c'est par semaine, et si vous n'êtes 
pas tuée, assassinée; chacun en disant : Pour moi, je ne veux 
point de réponse, seulement trois lignes pour savoir comme elle se 
porte. Voilà le langage; et de moi la première : enfin nous vous as* 
sommons; mais c'est avec toute l'honnêteté et la politesse de 



DE MADAME DE SE VIGNE. 391 

l'homme de la comédie, qui donne des coups de bâton avec un vi- 
sage gracieux , en demandant pardon , et disant , avec une grande 
révérence : « Monsieur, vous le voulez donc , j'en suis au déses- 
« poir 1 . » Cette application est juste et trop aisée à faire, je n'en di- 
rai pas davantage. 

Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fus priée, avec tou- 
tes sortes d'amitiés , d'aller souper chez Gourville avec mesdames 
de Schomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de 
la Rochefoucauld , Barillon, Briole, Coulanges, Sévigné. Le maî- 
tre du logis nous reçut dans un lieu nouvellement rebâti , le jar- 
din de plain-pied de l'hôtel de Condé 2 , des jets d'eau ,*des cabi- 
nets , des allées en terrasses , six haut-bois dans un coin , six vio- 
lons dans un autre , des flûtes douces un peu plus près , un soupe 
enchanté, une basse de viole admirable, une lune qui fut témoin 
de tout. Si vous ne haïssiez point à vous divertir, vous regretteriez 
de n'avoir point été avec nous. Il est vrai que le même inconvénient 
du jour que vous y étiez arriva et arrivera toujours , c'est-à-dire 
qu'on assemble une très-bonne compagnie pour se taire, et à con- 
dition de ne pas dire un mot : Barillon , Sévigné et moi nous en 
rîmes , et nous pensâmes à vous. Le lendemain , qui était jeudi , 
j'allai au palais , et je fis si bien (le bon abbé le dit ainsi) que j'ob- 
tins une petite injustice , après en avoir souffert beaucoup de gran- 
des, par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept 
cents autres que je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que 
j'aurai cet hiver. Après cette misérable petite expédition, je vins le 
soir ici me reposer ; et me voilà résolue d'y demeurer jusqu'au 8 
du mois prochain, qu'il faudra m'aller préparer pour aller en 
Bourgogne et à Vichy. J'irai peut-être dîner quelquefois à Paris : 
madame de la Fayette se porte mieux. J'irai à Pomponne demain ; 
le grand d'Hacqueville y est dès hier, je le ramènerai ici. Le /ra- 
ter va chez la belle , et la réjouit fort ; elle est gaie naturellement ; 
les mères lui font aussi une très-bonne mine. 

Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuvé et admiré ce 
que vous mandez de cette métaphysique , et de l'esprit que vou.s 
avez eu de la comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de 
grands embarras, aussi bien que sur la prédestination et sur la ïi- 

1 Foyez le Mariage forcé, comédie de Molière, scène xvi. 
• Cet hôtel existait à la place ou l'on a construit le théâtre de l'Odéon et les 
rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de Côndc. 



392 LETTRES 

berté. Corbinelli tranche plus hardiment que personne ; mais les 
plus sages se tirent d'affaire par un altitude* , ou par imposer si- 
lence, comme notre cardinal. Il y a le plus beau galimatias que j'aie 
encore vu au vingt-sixième article du dernier tome c\es Essais de 
morale y dans le Traité de tenter Dieu. Cela divertit fort; et quand 
d'ailleurs on est soumise, que les mœurs n'en sont pas dérangées , 
et que ce n'est que pour- confondre les faux raisonnements, il n'y 
a pas grand mal ; car s'ils voulaient se taire , nous ne dirions 
rien ; mais de vouloir à toute force établir leurs maximes , nous 
traduire saint Augustin, de peur que nous ne l'ignorions, mettre 
au jour tout ce qu'il y a de plus sévère , et puis conclure , comme 
le père Bauni l , de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai 
que cela impatiente, et pour moi, je sens que je fais comme Corbi- 
nelli. Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites, 
ils sont au moins tout d'une pièce , uniformes dans la doctrine et 
dans la morale. Nos frères disent bien et concluent mal ; ils ne sont 
point sincères ; me voilà dans Escobar. Ma fille , vous voyez bien 
que je me joue et que je me divertis. 

J'ai laissé Beaulieu avec le copiste de M. de la Garde; il ne quitte 
point mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la 
Garde qu'avec des peines extrêmes ; vous verrez , vous verrez ce 
que c'est que ce barbouillage. Je souhaite que les derniers traits 
soient plus heureux ; mais hier c'était quelque chose d'horrible. 
Voilà ce qui s'appelle vouloir avoir une copie de ce beau portrait 
de madame deGrignan, et je suis barbare quand je le refuse. Oh 
bien ! je ne l'ai pas refusé; mais je suis bien aise de ne jamais ren- 
contrer une telle profanation du visage de ma fille. Ce peintre est 
un jeune homme de Tournay , à qui M. de la Garde donne trois 
louis par mois ; son dessein a été d'abord de lui faire peindre des 
paravents , et finalement c'est Mignard qu'il s'agit de copier. 11 y a 
un peu du veau de Ppissy à la plupart de ces sortes de pensées- 
là : mais chut! car j'aime très-fort celui dont je parle. 

Je voudrais , ma fille , que vous eussiez un précepteur pour vo- 
tre enfant; c'est dommage de laisser son esprit inculto. Je ne sais 
s'il n'est pas encore trop jeune pour le laisser manger de tout ; il 
faut examiner si les enfants sont des charretiers, avant que de les 

1 Ce père est un des jésuites que Pascal a tournés en ridicule dans ses ht- 
très provinciales. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 393 

traiter comme des charretiers : on court risque autrement de leur 
faire de pernicieux estomacs , et celartire à conséquence. 

189. — DE M me DE SEVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Livry, vendredi 23 juillet 1677. 
Le baron est ici , et ne me laisse pas mettre le pied à terre , tant 
il me mène rapidement dans les lectures que nous entreprenons : ce 
n'est qu'après avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte , 
Lucien, les petites Lettres l , voilà ce qui nous occupe. Je vou- 
drais de tout mon cœur, ma fille, que vous eussiez vu de quel 
air et de quel ton il s'acquitte de cette dernière lecture ; elles ont 
un prix tout particulier quand elles passent par ses mains ; c'est 
une chose divine, et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. 
Elles me sont toujours nouvelles , et je crois que cette sorte d'a- 
musement vous divertirait bien autant que l'indéfectibilité de la 
matière. Je travaille pendant que l'on lit; et la promenade est si 
fort à la main, comme vous savez, que Ton est dix fois dans le jar- 
din , et dix fois on en revient. Je crois faire un voyage d'un instant 
à Paris ; nous ramènerons Corbinelli : mais je quitterai ce joli et 
paisible désert, et partirai le 16 d'août pour la Bourgogne et pour 
Vichy. Ne soyez en nulle peine de ma conduite pour les eaux : 
comme Dieu ne veut pas que j'y sois avec vous , il ne faut penser 
qu'à se soumettre à ce qu'il ordonne. Je tâche de me consoler , 
dans la pensée que vous dormez , que vous mangez , que vous 
êtes en repos, que vous n'êtes plus dévorée de mille dragons, 
que votre joli visage reprend son agréable figure, que votre gorge 
n'est plus comme celle d'une personne étique : c'est dans ces chan- 
gements que je veux trouver un adoucissement à notre sépara- 
tion ; quand l'espérance voudra se mêler à ces pensées , elle sera 
la très-bien venue, et y tiendra sa place admirablement. Je crois 
M. de Grignan avec vous; je lui fais mille compliments sur 
toutes ses prospérités : je sais comme on le reçoit en Pro- 
vence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup. Je lui 
recommande Pauline , et le prie de la défendre contre votre philo- 
sophie. Ne vous ôtez point tous deux ce joli amusement : hélas! 
a-t-on si souvent des plaisirs à choisir ? Quand il s'en trouve quel- 
qu'un d'innocent et de naturel sous notre main , il me semble qu'il 

1 Lee Lettres provinciales. 



394 LETTRES 

ne faut point se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc en- 
core une fois : Aimez , aimez Pauline; aimez sa grâce extrême ', 

Nous attendrons jusqu'à la Saint-Remy ce que pourra faire ma- 
dame de Guénégaud pour sa maison : si elle n'a rien fait alors , 
nous prendrons notre résolution, et nous en chercherons une pour 
Noël ; ce ne sera pas sans beaucoup de peine que je perdrai l'espé- 
rance d'être sous un même toit avec vous ; peut-être que tout cela 
se démêlera à l'heure que nous y penserons le moins. Je crois que 
M. de la Garde s'en ira bientôt : je lui dirai adieu à Paris ; ce 
vous sera une augmentation de bonne compagnie. M. de Charost 
m'a écrit pour me parler de vous ; il vous fait mille compli- 
ments. 

J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le poëme 
épique ; le clinquant » du Tasse m'a charmée. Je crois pourtant 
que vous vous accommoderez de Virgile : Corbinelli me l'a fait ad- 
mirerai faudrait quelqu'un comme lui pour vous accompagner 
dans ce voyage. Je m'en vais tâter du Schisme des Grecs; on en 
dit du bien ; je conseillerai à la Garde de vous le porter. Je ne 
sais aucune sorte de nouvelle. 

Monsieur de Sévigné. 

Ah! pauvre esprit , vous n'aimez point Homère! Les ouvrages 
les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris , les beautés na- 
turelles ne vous touchent point : il vous faut du clinquant, ou 
des petits corps 3 . Si vous voulez avoir quelque repos avec moi , 
ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures 
que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant vous faire ex- 
pliquer le sixième livre et le neuvième où est l'aventure de Nisus 
et d'Euryalus , et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trou- 
veriez du plaisir : Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et 
de votre amitié ; et en un mot, comme je vous connais, je craindrais 
fort pour M. de Grignan qu'un pareil personnage ne vînt aborder 
en Provence. Mais moi qui suis bon frère, je vous souhaiterais du 
meilleur de mon cœur une telle aventure; puisqu'il est écrit que 

1 Parodie de ce vers de l'opéra de Thésée , acte II, scène I** : 

Aimez , aimez Thésée ; aimez sa gloire extrême. 

2 Expression de Boileau. 

J On sait que madame de Grignan aimail la philosophie de Descartes, et 
qu'elle en faisait sa principale étude. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 395 

vous devez avoir la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de 
cette sorte que par ïindéjectibilité de la matière, et par les 
négations non conversibles. Il est triste de n'être occupée que 
d'atomes , et de raisonnements si subtils que l'on n'y puisse at- 
teindre. 

Au reste , ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon 
mariage; il ne vous manque plus que cela, pour être une sœur 
bien différente des autres ; et il n'y a que cette suite qui puisse ré- 
poudre à tout ce que vous avez fait jusqu'ici sur mon sujet. Quoi 
qu'il puisse arriver, je vous assure que cela n'augmentera point 
ma tendresse ni ma reconnaissance pour vous , ma belle petite 
sœur. 

Madame de Sévigné. 

Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère 
enfant. La Mouche 1 est à la cour, c'est une fatigue; mais que 
faire ? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse , avec son train, 
c'est-à-dire tout seul tête à tête ». Madame de Coulanges disait 
l'autre jour qu'il fallait donner à M. de Coulanges l'intendance 
de cette armée. Quand je verrai la maréchale {de Schomberg ) , 
je lui dirai des douceurs pour vous. M. le Prince est dans son 
apothéose de Chantilly ; il vaut mieux là que tous vos héros d'Ho- 
mère. Vous nous les ridiculisez extrêmement : nous trouvons , 
comme vous dites , qu'il y a de la feuille qui chante à tout ce mé- 
lange des dieux et des hommes ; cependant il faut respecter le père 
le Bossu. Madame de la Fayette commence à prendre des bouil- 
lons , sans en être malade; c'est ce qui faisait craindre le dessè- 
chement. 

190. — DE M me DE SEVIGNE A M mc DE GRIGNAN. 

A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 août 1677. 
Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mandé. La co- 
médie 3 du vendredi nous réjouit beaucoup : nous trouvâmes que 
c'était la représentation de tout le monde; chacun a ses visions plus 
ou moins marquées. Une des miennes présentement , c'est de ne 

1 Madame de Coulanges ; allusion à la fable que madame de Grignan avait 
envoyée à sa mère. 

1 Son armée se trouvait réduite à rien, par les différents détachements qu'on 
en avait tirés pour grossir l'armée du maréchal de Créqui. 

3 Les Visionnaires de Desmarcts. 



396 LETTRES 

me point encore accoutumer à cette jolie abbaye, de l'admirer totr 
jours comme si je ne l'avais jamais vue , et de trouver que vous 
m'êtes bien obligée de la quitter pour aller à Vichy. Ce sont de 
ces obligations que je reproche au bon abbé , quand j'ai écrit deux 
ou trois lettres en Bretagne pour mes affaires : sur le même ton , 
vous êtes bien ingrate de dire que vous voyez toujours cette éeri- 
toire en l'air, et que j'écris trop. Vous ne me parlez point de votre 
santé , c'est pourtant un petit article que je ne trouve pas à négli- 
ger : tant que vous serez maigre , vous ne serez point guérie ; et 
soit par le sang échauffé et subtilisé, soit par la poitrine , vous de-* 
vez toujours craindre le dessèchement. Je souhaite donc qu'on ait 
un peu de peine à vous lacer, pourvu que la crainte d'engraisser 
ne vous jette pas dans la pénitence , comme l'année dernière ; car il 
faut songer à tout : mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois 
dans une tête raisonnable. 

Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abbé; 
vous voyez assurément tout le manège que je fais quand j'attends 
vos lettres ; je tourne autour du petit pont : je sors de l'Humeur de 
ma fille , et je regarde par V Humeur de ma mère l si la Beauce* 
ne revient point; et puis je remonte, et reviens mettre mon nez au 
bout de l'allée qui donne sur le petit pont; et, à force de faire ce 
chemin , je vois venir cette chère lettre ; je la reçois , et la lis avec 
tous les sentiments que vous devinez ; car vous avez des lunettes 
pour tout. J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai réponse demain. 
Le bon abbé est étonné que les voyages d'Aix et de Marseille , et le 
payement des gardes, vous aient jetés dans une si excessive dépense. 
Vous disiez , il y a quinze jours , que vous étiez bien : c'est que vous 
aviez compté sans votre hôte , qui fait toujours ses parties bien 
hautes , sans qu'on en puisse rien rabattre. Vous dites que votre 
château est une grande ressource , j'en suis d'accord ; mais j'aime- 
rais mieux y demeurer par choix , que d'y être forcée par la néces- 
sité. Vous savez ce que dit l'abbé d'Effiat 3 ; il a épousé sa maî- 
tresse ; il aimait Véret quand il n'était pas obligé d'y demeurer ; il 
ne peut plus y durer, parce qu'il n'ose en sortir. Enfin , ma fille , 
je vous conseille de suivre toutes vos bonnes résolutions de règle et 

1 Noms de deux allées du parc de l'abbaye de Livry. 

2 Laquais de madame de Sévigné. 

3 Abbé de Saint-Sernin de Toulouse et de Trois-Fontaines. Il était exilé 
dani sa maison de Véret. 



DE MADAME DE SE VIGNE. 397 

l'économie : cela ne rajuste pas une maison , mais cela rend la vie 
moins sèche et moins ennuyeuse. 

Mercredi malin. 

Je reçois votre lettre du 28 juillet : il me semble que vous étiez 
gaie , votre gaieté marque de la santé ; voilà , ma très-chère , comme 
je tire ma conséquence. Vous me priez d'aller à Grignan , vous 
me parlez de vos melons , de vos figues , de vos muscats ; ah ! j'en 
mangerais bien : mais Dieu ne veut pas que je fasse cette année un 
si agréable voyage ; vous ne ferez pas non plus celui de Vichy. Vous 
dites , ma chère enfant , que votre amitié n'est pas trop visible en 
certains endroits ; la mienne ne l'est pas trop aussi : il faut nous 
faire crédit l'une à l'autre : je vois fort bien la vôtre , et j'en suis 
contente ; soyez de même pour moi ; ce sont de ces choses que l'on 
croit parce qu'elles sont vraies , et de ces vérités qui s'établissent 
parce qu'elles sont des vérités. 

J'avais ouï parler confusément de cette lettre de M. de Montau- 
sier ; je trouve, comme vous , son procédé digne de lui ; vous savez 
à quel point il me paraît orné de toutes sortes de vertus. On avait 
cherché, à le tromper, on avait corrompu son langage ; on s'est en- 
fin redressé , et lui aussi ; il l'avoue : c'est une sincérité et une hon- 
nête de l'ancienne chevalerie. Voilà qui est donc fait, ma lille, vous 
êtes assurée d'avoir ces jeunes demoiselles' . Vous êtes une si grande 
quantité de bonnes têtes, qu'il ne faut pas douter que vous ne pre- 
niez le meilleur parti et le plus conforme à vos intérêts ; peut-être 
que les miens s'y rencontreront : j'en profiterai avec bien du plaisir. 

Je sens la joie du bel abbé de se voir dans le château de ses pères , 
qui ne fait que devenir tous les jours plus beau et plus ajusté. M. 
de la Garde, dont je parle volontiers parce que je l'aime, est cause 
encore de ces copies 2 , dont je suis vraiment au désespoir. Je vous 
assure que sans lui j'eusse continué ma brutalité ; j'avais résisté à 
la faveur, j'ai succombé à l'amitié : si je n'avais que vingt ans, je 
ne lui découvrirais pas ces faiblesses. Je me suis donc trouvée en 
presse, tout le monde criant contre moi. « Elle est folle, disait- 
« o;i, elle est jalouse. M. de Saint-Géran n'aime-t-il point sa femme? 
« Il a permis qu'on prît des copies de son portrait. Hé bien! on en 

' Mesdemoiselles de Grignan étaient nièces de madame la duchesse de Mon- 
tausier. 

, 2 Madame de Sévigné ne voulait pas laisser copier le portrait de sa fille; 
mais elle n'avait pu refuser M. de la Garde. 

MM). DE SÉVIGNÉ. 3't 



S 98 LETTRES 

« aura un original ; il ne me sera pas refusé. Cela est plaisant qu'elle 
« croie qu'il n'y a qu'elle qui doive avoir le portrait de sa fille! Je 
« l'aurai plus beau que le sien. » Je ne me serais guère souciée 
de toute cette clameur, si M. de la Garde ne s'en était point mêlé : 

mais voilà la première pinte; il n'y a que celle-là de chère c'est 

donc de l'aversion qu'on a pour les autres. Oh bien ! faites donc , 
que le diantre vous emporté ! le voilà , faites-en tout ce que vous 
voudrez. Vous ririez bien, si vous saviez tout le chagrin que cela me 
donne , et combien j'en ai sué. Vous qui n'aimez pas les portraits , 
j'ai compris que vous seriez la première à me ridiculiser. Ce qu'il 
y a de plaisant , c'est que cet original ne me paraît plus entier ni 
précieux : cela me blesse le cœur : allons, allons , il faut être 
mortifiée sur toutes choses ; voilà qui est fait, n'en parlons plus : cet 
article est long et assez inutile, mais je n'en ai pas été la maîtresse, 
non plus que de mon pauvre portrait. 

191. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M mc DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi 13 août 1677. 

Je ne veux plus parler du chagrin que> vous m'avez donné , en 
me disant que vous ne me causiez que des inquiétudes et des dou- 
leurs par votre présence : voudrait-on être capable de ne les avoir 
pas, quand on aime aussi véritablement que je vous aime ? c'est une 
belle idée, et bien ressemblante aux sentiments que j'ai pour vous ! 
Je dirais beaucoup de choses sur ce sujet , que je coupe court par 
mille raisons ; mais pour y penser souvent, c'est de quoi je ne vous 
demanderai pas congé. 

Mon fils partit hier ; il est fort loué de cette petite équipée ; tel 
l'en blâme , qui l'aurait accablé , s'il n'était point parti : c'est dans 
ces occasions que le monde est plaisant. Il est plus aisé de le justi- 
fier d'être allé à cette échauffourée , que d'être demeuré ici seul et 
tranquille : pour moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue : 
vous voyez que je laisse assez bien partir mes enfants. 

Il y a long temps que je suis de votre avis pour préférer les mau- 
vaises compagnies aux bonnes : quelle tristesse de se séparer de ce 
qui est bon! et quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux 
tels que vous me les nommez ! Ne vous souvient-il point de la cou- 
vée de Fouesnel , et comme nous tirions agréablement le jour et le 
moment de leur bienheureuse sortie? Nous nous mettions à cou- 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 399 

leur dès la veille, et nous trouvions que nous avions le plus beau 
jeu du monde le lendemain. Soutenons donc , ma fille , que rien n'est 
si bon dans les châteaux qu'une chienne de compagnie, et rien de 
si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut l'explication de cette énigme , 
qu'on vienne parler à nous. 

Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut;je souhaite qu'il 
me mette au rang de ces compagnies que l'on craint : pour moi , je 
le trouve en tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici , 
elle en est au désespoir : elle s'y trouve engagée par un procès. Le 
bon abbé vient avec moi : je ne suis pas fort gaie, comme vous pou- 
vez penser; mais qu'importe ? 

On tient le siège de Charleroi tout assuré; s'il y a quelque nou- 
velle entre ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin , et 
tous ceux qui n'ont point de place à l'armée, sont partis pour y al- 
ler ; c'est une folie. Pour moi J'espère toujours que ces grandes mon- 
tagnes n'enfanteront que des souris ; Dieu le veuille ! 

Le voyage de la Bagnols est assuré ; vous serez témoin de ses lan- 
gueurs , de ses rêveries, qui sont des applications à rêver : elle se 
redresse comme en sursaut , et madame de Coulanges lui dit : Ma 
pauvre sœur , vous ne rêvez point du tout. Pour son style, il 
m'est insupportable, et me jette dans des grossièretés, de peur 
d'être comme elle. Elle me fait renoncer à la délicatesse, à la fi- 
nesse, à la politesse, de crainte de donner dans les tours de passe- 
passe, comme vous dites : cela est triste de devenir une paysanne. 
On sent qu'on serait digne de ne pas vous déplaire , par C envie 
qu'on en a ; et cent autres babioles que je sais quelquefois par cœur, 
et que j'oublie tout d'un coup. Nous appelons cela des chiens du 
Iktssan; ils sont enragés à force d'être devenus méchants. 

Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun dragon, si 
vous ne voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir 
dit , que vous ne valiez rien pour moi ? quel discours ! ah ! qu'est- 
ce qui m'est donc bon ? et à quoi puis-je être bonne sans vous ? bon- 
jour, M. le comte. 

192. —DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GEIGNAN. 

A Villeneuve-le-R.oi , mercredi 18 août 1677. 
Hé bien! ma fille, êtes-vous contente? me voilà en chemin, 
comme vous voyez. Je partis lundi , et il était question ce jour-la 
d'une nouvelle qui était encore dans la nue. J'avais une grande im- 



400 LETTRES 

patience de savoir si on ne s'était point battu , car on nous avait ôté 
entièrement la levée du siège de Charleroi , qui s'était faussement 
répandue, on ne sait comment. Je priai donc M. de Coulanges de 
m'envoyer à Melun , où j'allais coucher , ce qu'il apprendrait de ma- 
dame de Louvois. En effet, je vis arriver un laquais, qui m'apprit 
que le siège de Charleroi était levé tout de bon , et qu'il avait vu le 
billet que M. de Louvois écrit à sa femme ; en sorte que je pouvais 
continuer mon voyage tranquillement : il est vrai que c'est un grand 
plaisir de n'avoir plus à digérer les inquiétudes de la guerre. Que 
dites-vous du bon prince d'Orange ? Ne diriez-vous point qu'il ne 
songe qu'à rendre mes eaux salutaires , et à faire trouver nos lettres 
ridicules , comme il y a quatre ans, lorsque nous faisions des rai- 
sonnements sur un avenir qui n'était point ? Il ne nous attrapera 
pas une troisième fois. 

Je reprends donc mon voyage , où je marche sur vos pas : j'eus 
le cœur un peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges , en re- 
voyant ce lieu où nous pleurâmes de si bon cœur. L'hôtesse me pa- 
raît une personne de bonne conversation : je lui demandai fort 
comme vous étiez la dernière fois ; elle me dit que vous étiez triste, 
que vous étiez maigre , et que M. de Grignan tâchait de vous don- 
ner courage , et de vous faire manger : voilà comme j'ai cru que cela 
était. Elle me dit qu'elle entrait bien dans nos sentiments ; qu'elle 
avait marié aussi sa fille, loin d'elle, et que le jour de leur sépara- 
tion elles demeurirent toutes deux pâmées; je crus qu'elle était 
pour le moins àLyon. Je lui demandai pourquoi elle l'avait envoyée 
si loin ; elle me dit que c'est qu'elle avait trouvé un bon parti , un 
honnête homme, Dieu marci. Je la priai de me dire le nom de la 
ville : elle me dit que c'était à Paris , qu'il était boucher , logeant 
vis-à-vis du palais Mazarin, et qu'il avait l'honneur de servir M. du 
Maine , madame de Montespan , et le roi , fort souvent. Je vous 
laisse méditer sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté 
delà bonne hôtesse. J'entrai dans sa douleur, comme elle était en- 
trée dans la mienne ; et j'ai toujours marché depuis par le plus beau 
temps, le plus beau pays et le plus beau chemin du monde. Vous 
me disiez qu'il était d'hiver quand vous y passâtes; il est devenu 
d'été, et d'un été le plus tempéré qu'on puisse imaginer. Je de- 
mande partout de vos nouvelles , et l'on m'en dit partout; si je n'en 
avais point reçu depuis , je serais un peu en peine, car je vous 
trouve maigre; mais je me flatte que la princesse Olympie aura fait 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 401 

place à la princesse Cléopâtre. Le bon abbé a des soins de moi in- 
croyables ; il s'est engagé dans des complaisances, des douceurs , des 
bontés, des facilités dont il me paraît que vous devez lui tenir 
compte, ayant envie, dit-il, de vous plaire en me conduisant si 
bien : je lui ai promis de ne vous rien laisser ignorer là-dessus. 

Nous lisons une histoire des empereurs d'Orient, écrite par une 
jeune princesse, fille de l'empereur Alexis 1 . Cette histoire est di- 
vertissante, mais c'est sans préjudice de Lucien, que je continue : 
je n'en avais jamais vu que trois ou quatre pièces célèbres ; les au- 
tres sont tout aussi belles. Mais ce que je mets encore au-dessus , 
ce sont vos lettres : ce n'est point parce que je vous aime : deman- 
dez à ceux qui sont auprès de vous. M. le comte, répondez; M. 
de la Garde, M. l'abbé, n'est-il pas vrai que personne n'écrit com- 
me elle ? Je me divertis donc de deux ou trois que j'ai apportées ; 
vraiment ce que vous dites d'une certaine femme est digne de l'im- 
pression. Au reste, je ne m'en dédis point ;j'ai vu passer la diligence ; 
je suis plus persuadée que jamais qu'on ne peut point languir dans 
une telle voiture; et pour une rêverie de suite , hélas! il vient un ca- 
hot qui vous culbute, et l'on ne sait plus où l'on en est. A propos, 

la B 2 s'est signalée en cruauté et barbarie sur la mort de sa 

mère 3 ; c'était elle qui devait pleurer par son seul intérêt ; elle est 
généreuse autant que dénaturée ; elle a scandalisé tout le monde ; 
elle causait et lavait ses dents pendant que la pauvre femme 
rendait l'âme. Je vous entends crier d'ici. Ah , ma fille ! que 
vous êtes bien dans l'autre extrémité ! J'ai médité sur cette mort. 
Madame de Guénégaud avait fait un grand rôle , la fortune de 
bien des gens , la joie et le plaisir de bien d'autres ; elle avait eu 
part à de grandes affaires ; elle avait eu la confiance de deux minis- 
tres (M. de Chavigny, M. Fouquet) , dont elle avait honoré le bon 
goût. Elle avait un grand esprit , de grandes vues, un grand art de 
posséder noblement une grande fortune ; elle n'a point su en sup- 
porter la perte : sa déroute avait aigri son esprit ; elle était irritée 
de son malheur; cela se répandait surtout, et servait peut-être de 
prétexte au refroidissement de ses amis. En cela toute contraire 
au pauvre M. Fouquet, qui était ivre de sa faveur , et qui a soutenu 

1 La princesse Anne Comnène, qui vivait au commencement du xn e siècle. 

2 Elisabeth- Angélique du Plessis-Guénégaud , veuve de François, comte de 
Botifflers. 

' Madame de Guénégaud. 

34. 



402 LETTRES 

héroïquement sa disgrâce ; cette comparaison m'a toujours frappée. 
"Voilà les réflexions de Villeneuve-le-Roi ; vous jugez bien qu'on 
n'en aurait pas le loisir, à moins que d'être paisiblement dans sou 
carrosse. J'y ajoute que le monde est un peu trop tôt consolé de 
la perte d'une telle personne, qui avait bien plus de bonnes quali- 
tés que de mauvaises. 

193. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vichy, samedi au soir 4 septembre 1677 
J'ai reçu deux de vos lettres en arrivant, ma très- chère; j'en 
avnis grand besoin : mon cœur était triste , me voilà bien : je les re- 
lirai , ce m'est une consolation. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous 
promets de ne plus écrire qu'un mot, c'est-à-dire, la feuille qui 
chante et chantera ; mais faites-en donc de même : vous êtes excé- 
dée d'écriture , et c'est être malade à votre âge , que d'être maigre 
au point que vous l'êtes; je hais , il est vrai , de voir si visiblement 
la côte d'Adam en votre personne. Ma fille, ne me grondez pas ce 
soir, je veux un peu parler : j'arrive; je me repose demain ; rien ne 
m'oblige à me taire. M. de Champlâtreux est déjà venu me voir ; le 
bon abbé le trou ve d'une bonne société ; il lui donnera souvent à dîner. 
Savez-vous qui m'a déjà envoyé faire un compliment? M. le mar- 
quis de Termes, qui arriva hier tout malade de goutte et de coli- 
que : on dit qu'il a la barbe longue comme un capucin : ah ! c'est 
fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est avec lui , M. et ma- 
dame d'Albon y sont aussi , M. de Jussac : on attend encore bien 
du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort déjà d'ici , 
et qui prendra des soins de moi extrêmes. Je me porte très- bien ; 
je ne sais que souhaiter de mieux, sinon déclouer ce bienheureux 
état. Je vous écrivis hier de la Palice; j'y vis un petit garçon que 
je trouvai joli : il a sept ans ; je suis sûre qu'il ressemble au vôtre : 
son père, qui est un gentilhomme de M. de Saint-Géran, lui a 
appris l'exercice du mousquet et de la pique; c'est la plus jolie 
chose du monde ; vous aimeriez ce petit enfant; cela lui dénoue le 
corps; il est délibéré, adroit, résolu. Son père passe sa vie à la 
guerre ; il est convalescent à la Palice , et se divertit à rendre son 
fils un vrai petit soldat ; j'aimerais mieux cela qu'un maître à dan- 
ser : si le hasard vous envoyait un tel homme , prenez le même 
plaisir sur ma parole. M. l'archevêque a écrit au bon abbé tout ce 
qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager au 



DE MADAME DE SEYIG.NE. 403 

voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'ébranlé, quoi- 
qu'il eu soit touché. J'aurais bien à causer sur vos deux lettres que 
voilà; mais, quoique je ne sois pas encore initiée à la fontaine, je 
veux vous donner l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre 
jour à madame de Ludres : « Madame, vous êtes, ma toi, plus belle 
« que jamais. » — « Tout debon? dit-elle ; j' 'en suis bien aise, c'est 
« un ridicule de moins. » J'ai trouvé cela plaisant. Madame de 
Coulanges a des soins de moi admirables ; je regarde autour de 
moi; est-ce que je suis en fortune ? Elle me rend le tambourinage 
qu'elle reçoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'écrit aussi mille 
douceurs tortillonnées. Adieu, ma chère enfant; évitez sur toute 
chose le cœur de l'hiver pour revenir, et le détour de Reims. 
Croyez-moi; il n'y a point de santé qui puisse résister à ces fatigues ; 
les voyages usent le corps comme les équipages. 

194. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677. 
Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est allée faire un 
tour à Paris. Le chevalier en a reçu une du bel abbé de cette même 
date , qui me fait voir au moins que vous vous portiez bien ce 
jour-là. Il est vrai que si Vardes m'eût parlé de votre maladie un 
peu plus au temps présent , nulle considération n'aurait pu me 
retenir; mais il fit si bien que je ne pus tourner mon inquiétude 
que sur le passé. Ma très-chère, au nom de Dieu, rapportez-moi 
votre bonne santé et votre joli visage; il est certain que je ne puis 
m'en passer, ni vous permettre d'être changée à l'âge où vous êtes. 
N'espérez donc point que je sois traitable sur cette maigreur qui 
marque visiblement votre mauvaise santé; la mienne est admirable. 
Je finis demain jeudi toutes mes affaires , je prends ma dernière 
médecine : je n'ai bu que seize jours : je n'ai pris que deux douches 
et deux bains chauds : je n'ai pu soutenir la douche; j'en suis fâ- 
chée, car j'aime à suer; mais j'en étais trop étouffée et trop étour- 
die : en un mot , c'est que je n'en ai plus de besoin , et que la bois- 
son m'a suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi à Langlar; 
mes commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le 
chevalier viendra m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer 
sa douche. Il ne sera plus que huit jours sans moi; je le laisse en 
bon train, les eaux lui font beaucoup de bien : il recevra en mon 
absence mille présents de mes amis; il est fort content de moi. 



404 LETTRES 

Pour mes mains , elles sont mieux; et cette incommodité est si 
petite, que le temps est le seul remède que je veuille souffrir. Je 
suis au désespoir, ma fille , de la tristesse de vos songes : hé! mon 
Dieu , faut-il que dans l'état où je suis je vous fasse du mal ? C'est 
bien , je vous assure, contre mon intention. Je ne sais si vous avez 
celle de m'écrire des endroits admirables , vous y réussiriez ; mais 
aussi ils ne tombent pas à terre : vous ne sentez pas l'agrément 
de ce que vous dites , et c'est tant mieux. Vous avez un peu d'envie 
de vous moquer de votre petite servante, et du corps de jupe, et 
du toupet : mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon air que 
j'avais à la fontaine. Je crois que la Carnavalette nous sera meil- 
leure que l'autre maison qu'on nous avait indiquée, mais qui est 
fort petite, et où pas un de vos gens ne pourrait loger. Nous ver- 
rons ce que fera le grand d'Hacqueville ; je meurs de peur que ma- 
dame de Lillebonne ne veuille pas déloger. Je suis toujours fort en 
peine de Corbinelli ; il a été rudement traité de la fièvre tierce , le 
délire , et tout ce qui peut effrayer : il a pris de l'or potable, nous 
en attendons l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre santé : 
ne faites-vous rien du tout pour vous remettre de vos deux sai- 
gnées ? Quelle maladie , bon Dieu ! et quelle frayeur cela ne doit-il 
point donner à ceux qui vous aiment ! Voilà le chevalier auprès de 
moi , et la compagnie ordinaire, avec un homme qui assurément 
joue mieux du violon que Baptiste. Nous voudrions vous envoyer, 
et à M. de Grignan, une chaconne et un écho dont il nous char- 
me, et dont vous serez charmée : vous l'entendrez cet hiver. 

195. — DE M me DE SÉYTGKÉ A M ine DE GKIGNA.N. 

A Gien, vendredi I er octobre 1677. 
J'ai pris votre lettre, ma très-chère, en passant par Briare; 
mon ami Roujoux 1 est un homme admirable; j'espère que j'en 
pourrai recevoir encore une avant que de partir d' Autri , où nous 
allons demain dîner. Nous avons fait cette après-dînée un tour que 
vous auriez bien aimé : nous devions quitter notre bonne compa- 
gnie dès midi , et prendre chacun notre parti , les uns vers Paris, 
les autres à Autri. Cette bonne compagnie n'ayant pas été préparée 
assez tôt à cette triste séparation, n'a pas eu la force de la sup- 
porter, et a voulu nous suivre à Autri : nous avons représenté le* 

1 Le tftaltrè «te la poste de Lyon. 



DE MADAME DE SEVIGiNE. 405 

inconvénients , enfin nous avons cédé. Nous avons donc passé la 
rivière de Loire à Châtillon tous ensemble; le temps était admi- 
rable , et nous étions ravis de voir qu'il fallait que le bac retournât 
pour aller prendre l'autre carrosse. Comme nous étions à bord , 
nous avons discouru du chemin d' Autri ; on nous a dit qu'il y avait 
deux mortelles lieues, des rochers, des bois, des précipices : nous 
qui sommes accoutumés depuis Moulins à courir la bague , nous 
avons eu peur de cette idée, et toute la bonne compagnie , et nous 
conjointement, nous avons repassé la rivière , en pâmant de rire 
de ce petit dérangement; tous nos gens en faisaient autant, et dans 
cette belle humeur nous avons repris le chemin de Gien, où nous 
voilà tous; et après que la nuit nous aura donné conseil, qui sera 
apparemment de nous séparer courageusement, nous irons, la 
bonne compagnie de son côté, et nous du nôtre. 

Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce 
sont des forges de Vulcain : nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes 
forgeant , non pas les armes d'Énée , mais des ancres pour les 
vaisseaux : jamais vous n'avez vu redoubler des coups si justes, 
ni d'une si admirable cadence. Nous étions au milieu de quatre 
fourneaux; de temps en temps ces démons venaient autour de 
nous , tous fondus de sueur, avec des visages pâles , des yeux fa- 
rouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs ; cette 
vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi , je 
ne comprenais pas qu'il fût possible de résister à nulle des volontés 
de ces messieurs-là dans leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec 
une pluie de pièces de quatre sous, dont nous eûmes soin de les ra- 
fraîchir pour faciliter notre sortie. 

Nous avions vu la veille , à Nevers , une course la plus hardie 
qu'on puisse s'imaginer : quatre belles dans un carrosse nous ayant 
vus passer dans les nôtres , eurent une telle envie de nous re- 
voir, qu'elles voulurent gagner les devants lorsque nous étions sur 
une chaussée qui n'a jamais été faite que pour un carrosse. Ma fille, 
leur cocher nous passa témérairement sur la moustache : elles 
étaient à deux doigts de tomber dans la rivière , nous criions tous 
miséricorde, elles pâmaient de rire et coururent de cette sorte , et 
par-dessus nous et devant nous, d'une si surprenante manière, que 
uous en sommes encore effrayés. 

Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous 
dire que tout est plein de vendanges et de vendangeurs , cette nou- 



406 LETTBES 

velle ne vous étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez 
été Noé, comme vous disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouvé 
tant d'embarras. Je veux vous dire un mot de ma santé; elle est 
parfaite, les eaux m'ont fait des merveilles , et je trouve que vous 
vous êtes fait un dragon de cette douche : si j'avais pu le prévoir, 
je me serais bien gardée de vous en parler; je n'eus aucun mal de 
tête; je me trouvai un peu de chaleur à la gorge; et comme je ne 
suai pas beaucoup la première feis, je me tins pour dit que je n'a- 
vais pas besoin de transpirer comme l'année passée : ainsi, je me 
suis contentée de boire à longs traits, dont je me porte très-bien : 
il n'y a rien de si bon que ces eaux. 

196. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, jeudi 7 octobre 1677. 

On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vôtres 
pour me faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voilà , 
je l'ai lue , et l'ai préférée à toutes les embrassades de l'arrivée. M. 
le coadjuteur, M. d'Hacqueville , le gros abbé « , M. de Coulanges, 
madame de la Troche, ont très-bien fait leur devoir d'amis. Le 
coadjuteur et le d'Hacqueville m'ont déjà fait entendre l'aigreur 
de Sa Majesté sur ce pauvre curé 2 , et que le roi avait dit à M. de 
Paris : « C'est un homme très -dangereux , qui enseignait une doc- 
« trine pernicieuse : on m'a déjà parlé pour lui ; mais plus il a 
« d'amis, plus je serai ferme à ne le point rétablir. » Voilà ce qu'ils 
m'ont dit d'abord, qui fait toujours voir une aversion horrible 
contre nos pauvres frères. Vous m'attendrissez pour la petite ; je 
la crois jolie comme un ange, j'en serais folle; je crains, comme 
vous dites, qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous ses bons 
tons avant que je la voie : ce sera dommage ; vos filles ( de Sainte- 
Marie) d'Aix vous la gâteront entièrement : du jour qu'elle y seia , 
il faut dire adieu à tous ses charmes. Ne pourriez-vous point l'a- 
meaer ? Hélas ! on n'a que sa pauvre vie en ce monde ; pourquoi 
s'ôter ces petits plaisirs-là ? Je sais bien tout ce qu'il y a à répondre 
là-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma lettre : vous auriez du 
moins de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci, nous avons 

1 L'abbé le Camus de Pontcarré. 

2 Le curé du Saint- Esprit, alors exilé, et recommandé par madame de (iri- 
guan. , 



DE MADAME DE SEV1GNE. 407 

l'hôtel (le Carnavalet 1 . C'est une affaire admirable, nous y tien- 
drons tous, et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout 
avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la 
mode; mais nous aurons une belle cour, un beau jardin , un beau 
quartier, et de bonnes petites filles bleues qui sont fort commo- 
des, et nous serons ensemble, et vous m'aimez, ma chère enfant : 
je voudrais pouvoir retrancher, de ce trésor qui m'est si cher, toute 
l'inquiétude que vous avez pour ma santé. Demandez à tous ces 
hommes comme je suis belle ; il ne me fallait point de douches ; la 
nature parle, elle en voulait l'année passée, elle en avait besoin; 
elle n'en voulait plus celle-ci , j'ai obéi à sa voix. Pour les eaux, 
ma chère enfant , si vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien des 
remercîments à vous faire, puisque je m'en porte parfaitement 
bien. Vous me dites mille douceurs sur l'envie que vous avez de 
faire un voyage avec moi , et de causer, et de lire ; ah ! plût à Dieu 
que vous pussiez , par quelque hasard , me donner ces sortes de 
marques de votre amitié! Il y a une personne qui me disait l'autre 
jour qu'avec toute la tendre amitié que vous avez nour moi, vous 
n'en faites point le profit que vous auriez pu en faire; que vous ne 
connaissez pas ce que je vaux , même à votre égard. Mais c'est 
une folie que je vous dis là, et je ne voudrais être aimable que pour 
être autant dans votre goût que je suis dans votre cœur : c'est une 
belle chose que défaire cette sorte de séparation; cependant elle 
ne serait peut-être pas impossible. Sérieusement, ma fille, pour 
finir cette causerie , je suis plus touchée de vos sentiments pour 
moi que de ceux de tout le reste du monde ; je suis assurée que 
vous le croyez. 

J'ai envoyé chez Corbinelli ; il se porte bien , et Tiendra me voir 
demain. Pour le pauvre abbé Bayard, je ne m'en puis remettre; 
j'en ai parlé tout le soir : je vous manderai comme en est madame 
de la Fayette ; elle est à Saint-Maur. Madame de Coulanges est à 
Livry ; j'y veux aller pendant qu'on fera notre remue-ménage. 
Madame de Guitaut avait fait un fils , qui mourut le lendemain ; il 
fut question de lui en montrer un autre , et de lui faire croire 
qu'on l'envoyait à Époisses. Enfin c'est une étrange affaire ; son 
mari est venu pour voir comme on pourra lui faire avaler cette af- 



- Rue Culture Sainte-Catherine, à l'angle de la rue des Francs-Bourgeois, 
■au Marais. Jean Goujon a sculpté les ligures qui en décorent la façade. 



408 LETTRES 

fliction. La maréchale d'Albret I est morte, le courrier vient d'ar- 
river. Voilà Coulanges qui vient causer avec vous. 
Monsieur de Coulanges. 

Nous la tenons enfin cette incomparable mère-beauté, plus in- 
comparable et plus mère-beauté que jamais : car croyez-vous 
qu'elle soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? 
Rien de tout cela : elle me lit l'honneur de débarquer chez moi , 
plus belle, plus fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire, et 
depuis ce jour-là elle a été dans une agitation continuelle, dont 
elle se porte très-bien , quant au corps s'entend ; et pour son esprit, 
il est , ma foi, avec vous; et s'il vient faire un tour dans son beau 
corps , c'est pour parler encore de cette rare comtesse qui est en 
Provence. Que n'en avons-nous point dit jusqu'à présent , et que 
n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre ne ferait-on pas de 
ses perfections, et combien grosse en serait la table des cha- 
pitres! 

Au reste, madame la comtesse, croyez- vous être faite seulement 
pour des Provençaux? Vous devez être l'ornement de la cour ; il le 
faut pour les affaires que vous y avez ; il le faut , afin que je vous 
remercie moi-même en personne des portraits que vous m'avez 
envoyés; et il le faut aussi pour nous rendre madame votre mère 
tout entière. En vérité, ma belle comtesse, tous vos amis et vos 
serviteurs opinent à votre retour : préparez-vous donc pour ce 
grand voyage, dormez bien, mangez bien; nous vous pardonnerons 
de n'être pas emmaigrie de notre absence; songez donc très-sé- 
rieusement à votre santé, et croyez que personne ne peut être plus 
à vous , ni plus dans vos intérêts , que j'y suis. 

197. — DE M ,ne DE SÉYIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, mercredi 20 octobre 1677. 
Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point 
mangé de fruits à Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dîné 
sainement , et pour souper ; quand les sottes gens veulent qu'on 
soupe sur son dîner, à six heures , je me moque d'eux ; je soupe à 
huit: mais quoi? une caille, ou une aile de perdrix uniquement. Je 
me promène, il est vrai ; mais il faut que l'on défende le beau temps, 
si l'on veut que je ne prenne pas l'air. Je n'ai point pris le serein , 

1 Madeleine de Guéoégaud, fille du secrétaire d'État 



DE MADAME DE SEVIGNE. 409 

ce sont des médisances : et enfin M. Ferrand était dans tous mes 
sentiments, souvent à mes promenades, et ne m'a jamais dédite de 
rien. Que voulez-vous donc conter, monsieur le chevalier ? Mais 
vous , avec votre sagesse , votre bras vous fait-il toujours boiter ? Ce 
serait une chose cruelle d'être obligé de porter un bâton tout l'hi- 
ver. Et vous , madame la comtesse, pensez-vous que je n'aie point 
à vous gronder ? Vardes me mande que vous ne vous nourrissez 
pas assez , que vous mangez en récompense les plus mauvaises 
choses du monde , et qu'avec cette conduite il ne faut pas que vous 
espériez retrouver votre santé : voilà ses propres mots; il ajoute 
que M. de la Garde s'en tourmente assez , mais que tout le reste 
n'ose vous contredire. Belle Rochebonne , grondez-la : j'aimerais 
mieux qu'elle coquetât avec M. de Vardes, comme vous me le 
mandez, que de profaner une santé qui fait notre vie à tous; car 
vous voulez bien, madame , que je parle en commun sur ce cha- 
pitre. Que vous êtes bien tous ensemble! que vous êtes heureux 
de trouver dans votre famille ce que l'on cherche inutilement ail- 
leurs, c'est-à-dire la meilleure compagnie du monde , et toute l'a- 
mitié et la sûreté imaginable! Je le pense et je le dis souvent, il 
n'y en a point une pareille. Je vous embrasse de tout mon cœur, 
et vous demande la grâce de m' aimer toujours; je donne à ma fille 
le soin de vous dire comme je suis pour vous, et comme je vous 
trouve digne de toute la tendresse qu'elle a pour vous. 

11 faut un peu que je vous parle , ma fille , de notre hôtel de Car- 
navalet. J'y serai dans un jour ou deux : mais comme nous som- 
mes très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons 
clairement qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous 
nous établissons , nous meublons votre chambre; et ces jours de 
loisir nous ôtent tout l'embarras et tout le désordre du délo^E- 
inent. Nous irons coucher paisiblement , comme on va dans une 
maison où l'on demeure depuis trois mois. N'apportez point de ta- 
pisserie , nous trouverons iei ce qu'il vous faut : je me divertis ex- 
trêmement à vous donner le plaisir de n'avoir aucun chagrin , an 
moins en arrivant 1 . Notre bon abbé m'a fait peur ; son rhume était 
grand ; une petite fièvre : je me figurais que si tout cela eût aug- 

1 Madame de Sévigné prévoit que les chagrins que M me de Grignan s'était 
forgés l'année précédente vont renaître. En effet, ces tourments de pure ima- 
gination ne tirent que s'accroître. Mme de Grignan arriva lin d'octobre à Paris, 
ou elle resta un an et dix mois, et retourna en Provence en septembre 1679. 



4 1 LETTRES 

mente, c'eût été une fièvre continue, avec une fluxion sur la poi- 
trine ; mais , Dieu merci , il est considérablement mieux , et je n'ai 
plus aucune inquiétude. 

Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites 
en l'air des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la 
cour de Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le 
chaos; vous trouverez le démêlement du monde et des éléments : 
vous recevrez ma lettre d'Autri : je serais plus fâchée que vous, 
si je passais un ordinaire sans vous entretenir. J'admire comme je 
vous écris avec vivacité, et comme je hais d'écrire à tout le reste 
du monde. Je trouve , en écrivant ceci , que rien n'est moins ten- 
dre que ce que je dis ; comment! j'aime à vous écrire : c'est donc 
signe que j'aime votre absence; voilà qui est épouvantable. Ajus- 
tez tout cela , et faites si bien que vous soyez persuadée que je vous 
aime de tout mon cœur. 

J'ai reçu une lettre de notre cardinal ; j'étais dans une véritable 
inquiétude de sa santé ; il me mande qu'elle est bien meilleure ; 
j'en remercie la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-même 
de vos bontés ; il n'est point bien encore , l'or potable l'a desséché ; 
il a trop pris sur lui , je crois qu'on le mettra au lait. Bonsoir, 
ma très-belle et très-aimable , et très-parfaitement aimée. 

198. — DE M me DE SEVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Iivry, ce 3 novembre 1677. 
Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuil- 
les ; elles sont encore toutes aux arbres , elles n'ont fait que chan- 
ger de couleur : au lieu d'être vertes elles sont aurore , et de tant 
de sortes d'aurore , que cela compose un brocard dor riche et ma- 
gnifique , que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand 
ce ne serait que pour changer. Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. 
C'est une belle et grande maison ; je souhaite d'y être longtemps , 
car le déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle 
comtesse, qui sera fort aise de savoir que vous l'aimez toujours. 
J'ai reçu ici votre lettre de Bussy. Vous me parlez fort bien , en 
vérité , de Racine et de Despréaux. Le roi leur dit il y a quatre 
jours : Je suis fâché que vous ne soyez venus à cette dernière cam- 
pagne , vous auriez vu la guerre , et votre voyage n'eût pas été long. 
Racine lui répondit : Sire, nous sommes deux bourgeois qui n'a- 
vons que des habits de ville, nous en commandâmes de campa- 



DE MADAME DE SEVIGNE. 4 t 1 

gne; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que 
nos habits ne furent faits. Cela fut reçu agréablement. Ah ! que 
je connais un homme de qualité à qui j'aurais bien plus tôt fait 
écrire mon histoire qu'à ces bourgeois-la, si j'étais son maître. 
C'est cela qui serait digne de la postérité ? 

Vous savez que. le roi a fait M le Tellier chancelier, et que cela 
a plu à tout le monde. Il ne manque rien à ce ministre pour être 
digne de cette place. L'autre jour Berryer lui vint faire compliment 
à la tête des secrétaires du roi 1 ; M. le chancelier lui répondit : M. 
Berryer, je vous remercie, et votre compagnie; mais, M. Berryer, 
point de finesses, point de friponneries ; adieu, M. Berryer. Cette 
réponse donne de grandes espérances de l'exacte justice; cela fait 
plaisir aux gens de bien. Voilà une famille bien heureuse; ma nièce 
de Coligny en devrait être. Cependant voici un peu de fièvre quarte 
qui fait voir qu'elle est encore des nôtres. Ce que vous dites de la 
vieille Puisieux , qu'elle n'en devait pas faire à deux fois quand 
elle fut si malade , un peu avant la maladie dont elle est morte, me 
donne le paroli 2 . Je ne suis pas encore bien consolée de cette 
après-dînée que nous passâmes sur le bord de eette jolie rivière , 
sans y lire vos Mémo'wes. J'aurai de la peine à m'en passer jus- 
qu'à l'année qui vient. Si je meurs entre-ci et ce temps-là, je met- 
trai ce déplaisir au rang des pénitences que je devrais faire. Nous 
parlons souvent, le bon abbé et moi, de-votre bonne chère, de 
l'admirable situation de Chaseu , et enfin de votre bonne compa- 
gnie ; et nous disons qu'il est fâcheux d'en être séparés quasi pour 
jamais. 

199. — DE M me DE SÉV1GKÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Livry, ce 23 août 1678. 
Où est donc votre fils , mon cousin ? pour le mien il ne mourra 
jamais , puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. 
La paix étant faite et signée le 9 août 3 , M. le prince d'Orange a 
voulu se donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il 
n'y a pas eu moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du 
combat, il envoya faire ses excuses à M. de Luxembourg, et lui 
manda que s'il lui avait fait savoir que la paix était signée , il sese- 

> Il était procureur syndic perpétuel de leur compagnie. 

2 Expression en usage au jeu de la bassette. 

3 D'Avrigny dit le H. 



4 1 2 LETTRES 

rait bien gardé de le combattre. Cela ne vous paraît-il pas ressem- 
bler à l'homme qui se bat en duel à la comédie, et qui demande 
pardoii à tous les coups qu'il donne dans le corps de son ennemi ? 

Les principaux officiers des deux partis prirent donc dans une 
conférence un air de paix , et convinrent de faire entrer du secours 
dans Mons. Mon fils était à cette entrevue romanesque. Le marquis 
de Grana demanda à M. de Luxembourg qui était un escadron qui 
avait soutenu , deux heures durant, le feu de neuf de ses canons, 
qui tiraient sans cesse pour se rendre maîtres de la batterie que mon 
fils soutenait. M. de Luxembourg lui dit que c'étaient les gendar- 
mes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il lui montra là présent, 
était à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui fut dit d'agréable, 
et combien , en pareille rencontre , on se trouve payé de sa patience. 
Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses gendarmes 
tués derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir 
de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une immu- 
tabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible que quand 
on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre. 

Voilà l'aventure de mon pauvre fils ; et c'est ainsi que l'on en 
usa le propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on 
pourrait dire de lui plus justement qu'on ne disait de Dangeau : Si 
la paix dure dix ans , il sera maréchal de France. 

200. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Paris, ce 12 octobre 1678. 

J'ai reçu deux de vos lettres , mon cousin. Dans l'une vous me 
contez votre vie , et de quelle manière vous vous divertissez. Je 
trouve que vous avez une très-bonne compagnie, et que vous faites 
un très-bon usage de tout ce qui peut contribuer à vous faire une 
société agréable ; et si nous étions dans un règne moins juste que 
celui-ci, on pourrait bien vous changer un exil que vous rendez trop 
agréable , comme on fit à un Romain. On apprit qu'il passait la 
plus douce vie du monde dans une île où il était exilé; on le rap- 
pela à Rome, et on le condamna à y vivre avec sa femme. Je suis 
charmée que vous me promettiez de m' aimer , ma nièce de Coli- 
gny et vous. Je suis ravie de vous plaire , et d'être estimée de vous 
deux. Nous nous mîmes l'autre jour à parler d'elle , ma fille, M. de 
Corbiuelli et moi ; en vérité, elle fut célébrée dignement ; et l'un des 
plus beaux endroits que nous trouvassions en elle fut la tendresse 






DE MADAME DE SÉVIGNE. 4! 3 

et rattachement qu'elle a pour vous , et le plaisir quelle prend 
à adoucir votre exil ; cela vient d'un fonds héroïque. Mademoiselle 
de Scudéri dit que la vraie mesure du mérite se doit prendre 
sur l'étendue de la capacité qu'on a d'aimer. Jugez par là du prix 
de votre fille*. Il faut louer aussi ceux qui sont dignes d'être aimés. 
Ceci vous regarde , mon cousin. 

Au reste , je vous réponds de votre incorruptibilité tant que vous 
serez ensemble. 

L'armée de M. de Luxembourg n'e§t point encore séparée ; les 
goujats parlent même du siège de Trêves ou de Juliers. Je serai au 
désespoir , s'il faut que je reprenne encore les pensées delà guerre. 
Je voudrais fort que mon fils et mon bien ne fussent plus exposés 
à leurs glorieuses souffrances. Il est triste de s'avancer dans le 
pays de la misère ; c'est ce qui est indubitable dans votre métier : 
vous sauriez bien m'en dire des nouvelles. 

Vous savez , je crois, que madame de Meckelbourg , s'en allant 
en Allemagne, a passé par l'armée de son frère 1 . Elle y a été trois 
jours comme Armide , au milieu de tous ces honneurs militaires 
qui ne se rendent pas à petit bruit. Je ne puis comprendre com- 
ment elle put songer à moi en cet état. Elle fit plus , elle m'écrivit 
une lettre fort honnête qui me surprit extrêmement ; car je n'ai 
aucun commerce avec elle. Elle pourrait faire dix campagnes et 
dix voyages en Allemagne sans penser à moi , que je ne serais pas 
en droit de m'en plaindre. Je lui mandai que j'avais bien lu des 
princesses dans les armées , se faisant adorer et admirer de tous les 
princes, qui étaient autant d'amants : mais que je n'en avais jamais 
vu une qui , dans ce triomphe , s'avisât d'écrire à une ancienne 
amie qui n'avait point la qualité de confidente de la princesse. 

M. de Brandebourg et les Danois ont si bien chassé les Suédois 
de l'Allemagne , que cet électeur n'a plus rien à faire qu'à venir 
joindre nos ennemis. On craint que cela ne retarde la paix des Al- 
lemands. 

La cour est à Saint-Cloud ; le roi veut aller à Versailles : mais 
il semble que Dieu ne le veuille pas , par l'impossibilité de faire 
que les bâtiments puissent le recevoir, et par la mortalité pro- 
digieuse des ouvriers, dont on emporte toutes les nuits, comme 
de l'Hôtel- Dieu , des chariots pleins de morts : on cache cette 

1 Le maréchal de Luxembourg. 



4 f 1 LETTRES 

triste marche pour ne pas effrayer les ateliers ; et ne pas décrier 
l'air de ce favori sans mérite. Vous savez ce bon mot sur Versailles. 
Nous sommes revenus de Livry plus tôt que nous ne voulions, à 
cause d'une fièvre qui prit fortement à Tune de mesdemoiselles 
de Grignan. Nous nous raccoutumons à la bonne ville insensible- 
ment. Nous pleurions quasi quand nous quittâmes notre forêt. Le 
bon Corbinelli est enrhumé et garde la chambre. La santé de 
ma fille, qui nous donnait quelque espérance de se rétablir, est re- 
devenue maladie , c'est-à-dire une extrême délicatesse : cela ne 
l'empêche pas de vous aimer et de vous honorer. 

201. — DE M me DE SÉV1GNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Paris, ce 18 décembre 1678. 

gens heureux ! ô demi-dieux ! si vous êtes au-dessus de la rage 
de la bassette , si vous vous possédez vous-mêmes , si vous prenez 
le temps comme Dieu l'envoie, si vous regardez votre exil comme 
une pièce attachée à l'ordre de la Providence , si vous ne retournez 
point sur le passé pour vous repentir de ce que vous fîtes il y a trente 
ans, si vous êtes au-dessus de l'ambition et de l'avarice; enfin, ô 
gens heureux ! ô demi-dieux ! si vous êtes toujours comme je vous 
ai vus , et si vous passez paisiblement votre hiver à Autun avec la 
bonne compagnie que vous me marquez. Notre ami Corbinelli vous 
écrit dans ma lettre. M. le cardinal de Retz, le plus généreux et 
le plus noble prélat du monde, a voulu lui donner une marque de 
son amitié et de son estime. Il le reconnaît pour son allié « ; mais 
bien plus pour un homme aimable et fort malheureux. Il a trouvé 
du plaisir à le tirer d'un état où M. de Vardes l'a laissé , après tant 
de souffrances pour lui , et tant de services importants ; et enfin il 
lui porta avant- hier deux cents pistoles pour une année de la pen- 
sion qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je n'ai eu une jpie- 
si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a que sa recon- 
naissance qui soit infinie ; sa philosophie n'en est pas ébranlée ; et 
comme je sais que vous l'aimez , je suis assurée que vous serez 
aussi aise que moi. 

Pour revenir à la bassette , c'est une chose qui ne se peut repré- 
senter. On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour 
moi , je trouve que passé ce qui se peut jouer d'argent comptant r 
le reste est dans les idées, et se joue au racquit, comme font les 

1 Antoine de Gondi avait épousé, en 1463, Madeleine de Corbinelli, 



DE MADAME DE SÉVIGNÊ. 4l5 

petits entants. Le Roi paraît fâché de cet excès. Monsieur a mis 
toutes ses pierreries en gage. Vous aurez appris que la paix d'Espa- 
gne est ratifiée; je crois que celle d'Allemagne suivra bientôt. 

La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid , qu'elle 
m'a priée de vous faire ses excuses , et de vous assurer de ses véri- 
tables et sincères amitiés, et à madame de Coligny. Sa poitrine, son 
encre , sa plume , ses pensées , tout est gelé. Elle vous assure que 
son cœur ne l'est pas ; je vous en dis autant du mien , mes chers 
enfants. Quand je veux penser à quelque chose qui me plaise , je 
songe à vous deux. Je vis l'autre jour ma nièce de Sainte-Marie ; au 
travers de cette sainteté, on voit bien qu'elle est votre fille. 

Mais, hélas ! que dites-vous de l'affliction de M. de Navailles, qui 
perd son fils d'une légère maladie, après l'avoir vu exposé mille 
fois aux dangers de la guerre? La prudence humaine qui faisait 
amasser tant de trésors, et faire de si grands projets pour l'établis- 
sement de ce garçon , me fait bien rire quand elle est confondue à 
ce point-là. Je vous demande beaucoup d'amitié pour M. Jeannin 
de ma part. 

Monsieur de Corbinelli. 

J'ai vu un mot de vous , monsieur, qui m'a fait un grand plaisir. 
Si j'écoutais mon enthousiasme , je vous écrirais une grosse lettre 
de remercîments ; c'est-à-dire que , par l'emportement de ma re- 
connaissance , je tomberais dans l'ingratitude ; car c'est ainsi qu'on 
doit appeler une grosse lettre de moi. Mon Dieu! que je conçois bien 
Je plaisir qu'il y aurait d'être en tiers avec vous et madame de Coli- 
gny , et d'y parler à cœur ouvert auprès d'un grand feu à Chaseu ! 
J'irai un jour, et je me promets à moi-même cette satisfaction : car 
vous savez que c'est toujours soi qu'on cherche à satisfaire sur toutes 
choses , et qu'il n'y a véritablement qu'une passion , qui est l'amour- 
propre. Je me propose d'examiner avec vous deux bien des choses, 
et de vous inspirer un sentiment de mépris pour l'approbation du 
public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J'aime à examiner 
même les choses qui me plaisent, afin de voir si je ne me suis point 
trompé. Je vous demande que nous fassions ensemble la même 
démarche. Nous parlerons de la cour, de la guerre, de la politique, 
des vertus, des passions et des vices , en honnêtes gens. 

Au reste , je me suis avisé défaire des remarques sur cent maximes 
de M. de la Rochefoucauld. J'en suis à examiner celle-ci : 



416 LETTRES 

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit '. 

Je demande à votre tribunal si elle est facile à entendre , et quel 
rapport ou proportion il y a entre bonne grâce et bon sens? 

Je trouve qu'on se sert de mots dans la conversation qui , étant 
examinés, sont ordinairement équivoques, et qui, à force de les 
sasser, ne signifient point , dans la plupart des expressions, ce qu'il 
semble à tout le monde qu'ils doivent signifier. Par exemple, je 
demande à madame de Coligny qu'elle me définisse la bonne grâce , 
et qu'elle me marque bien la différence avec le bon air; qu'elle me 
dise celle de bon sens et de jugement, celle de raison et de bon 
sens , celle de bon esprit et de bon sens , celle de génie et de talent , 
celle de l'humeur, du caprice et de la bizarrerie ; de l'ingénuité et 
de la naïveté; de l'honnêteté, de la politesse et de la civilité; du 
plaisant , de l'agréable et du badin. Ne vous amusez pas à me dire 
que ce sont la plupart des synonymes ; c'est le langage ou des pares- 
seux ou des ignorants. Je suis après à définir tout , bien ou mal, il 
n'importe. Faites la même chose , je vous en prie. Que dites-vous 
de la vente de notre charge ? c'est le roi qui l'achète ; il n'en veut 
donner que six cent mille francs ; on dit cependant que Tilladet 
l'aura , et que le chevalier Colbert aura celle de Tilladet. O gens 
heureux ! ô demi-dieux ! 

202. — DE M mc DE SÉVIGNE A M me DE GRIGNAN. 

(Livry), samedi,ausoir(27mai 1679). 
Vous qui savez , ma bonne , comme je suis frappée des illusions 
et des fantômes , vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des 
dernières paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas , si 
je ne suis point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous , 
je vous avoue , ma belle , que je suis la plus trompée de toutes les 
personnes du monde. J'ai fait mon possible pour oublier vos re- 
proches , et je n'ai pas eu beaucoup de peine à les trouver injustes. 
Demeurez à Paris , et vous verrez si je n'y courrai pas avec bien 
plus de joie que je ne suis venue ici. Je me suis un peu remise en 
pensant à tout ce que vous allez faire où je ne serai point , et vous 
savez bien qu'il ny a guère d'heures où vous puissiez me regretter; 
mais je ne suis pas de même, et j'aime à vous regarder et à n'être 
pas loin de vous, pendant que vous êtes en ces pays où les jours 
vous paraissent si longs ; ils me paraîtraient tout de même , si j'é- 

1 CV»l la maxime G? du duc de la Rochefoucauld. 



DE MADAME DE SEVIGNE. 417 

tais longtemps comme je suis présentement. Je voudrais bien que 
votre poumon fût rafraîchi de l'air que j'ai respiré ce soir; pen- 
dant que nous mourions à Paris, il faisait ici un orage jeudi qui 
rend encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma très-chère; j'attends 
de vos nouvelles , et vous souhaite une santé comme la mienne; je 
voudrais avoir la vôtre à rétablir. Voilà mes chevaux dont vous 
ferez tout ce qu'il vous plaira. 

203. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Paris , ce 29 mai 1679. 

Que dit-on quand on a tort? Pour moi , je n'ai pas le mot à dire ; 
les paroles me sèchent à la gorge : enfin , je ne vous écris point, 
le voulant tous les jours , et vous aimant plus que vous ne m'aimez : 
quelle sottise de faire si mal valoir sa marchandise! car c'en est 
une très-bonne que l'amitié, et j'ai de quoi m'en parer quand je 
voudrai mettre à profit tous mes sentiments. Il y a dix jours que 
nous sommes tous à la campagne par le plus beau temps du monde ; 
ma fille s'y porte assez bien : je voudrais bien qu'elle me demeu- 
rât tout l'été; je crois que sa santé le voudrait aussi ; mais elle a une 
raison austère , qui lui fait préférer son devoir à sa vie. Nous l'ar- 
rêtâmes l'année passée, et parce qu'elle croit se porter mieux à 
présent , je crains qu'elle ne nous échappe celle-ci. Je vis l'autre 
jour le bon père Rapin , je l'aime , il me paraît un bon homme et 
un bon religieux ; il a fait un discours sur l'histoire et sur la ma- 
nière de l'écrire , qui m'a paru admirable. Le père Bouhours était 
avec lui ; l'esprit lui sort de tous côtés. Je fus bien aise de les voir 
tous deux. Nous fîmes commémoration de vous , comme d'une 
personne que l'absence ne fait point oublier. Tout ce que nous 
connaissons de courtisans nous parurent indignes de vous être 
comparés, et nous mîmes votre esprit dans le rang qu'il mérite. Il 
n'y a rien de quoi je parle avec tant de plaisir. 

Avez -vous lu la Pie du grand Théodose, par l'abbé Fléchier , 
Je la trouve belle. 

Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous 
dirai-je? Le moyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que 
sur les difficultés du Brandebourg, qui fait faire encore à bien des 
officiers un voyage en Allemagne ? 

Mais que dites- vous de notre pauvre Corbinelli ? Sa destinée Je 
force à soutenir un procès par pure générosité pour une de ses pa- 



418 LETTRES 

rentes. Sa philosophie en est entièrement dérangée. Il est dans 
une agitation perpétuelle. Il y épuise sa santé et sa poitrine. Enfin, 
c'est un malheur pour lui , dont tous ses amis sont au désespoir. 

204. — DE M me DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

AParis,ce27 juin IC79. 

Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, 
sinon que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et 
mon corps y sont en paix ; et quand j'ai une réponse à faire , je la 
remets à mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela fait des rctar- 
dements dont je veux me corriger. Je dis toujours que si je pouvais 
vivre seulement deux cents ans, je deviendrais la plus admirable 
personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je trouve 
qu'en vieillissant même j'y ai plus de facilité. Je sais qu'on par- 
donne mille choses aux charmes de la jeunesse, qu'on ne pardonne 
point quand ils sont passés. On y regarde de plus près; on n'ex- 
cuse plus rien ; on a perdu les dispositions favorables de prendre 
tout en bonne part ; enfin , il n'est plus permis d'avoir tort ; et dans 
cette pensée, l'amour- propre nous fait courir à ce qui nous peut 
soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous, gagne 
tous les jours quelque terrain. 

Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis 
on se doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie 
est trop courte ; et la mort nous prend , que nous sommes encore 
tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions. 

Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve 
d'un style noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas 
qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de laisser dans 
l'exil son petit serviteur , afin de donner créance au bien qu'où a à 
dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à son histoire. 

Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon , que 
je n'en veux rien rabattre : il est impossible qu'elle ne m'aime pas 
à le dire comme elle le dit. 

A madame de Coligny. 

Je vous en remercie , ma chère nièce, et je voudrais, pour toute 
réponse, que vous eussiez entendu ce que je disais de vous l'autre 
jour à madame de Vins, belle-sœur de M. de Pomponne très-ai- 



DE MADAME DE SE VI G NÉ. 419 

mable aussi : je vous peignis au naturel , et Lien. Il y a très-peu de 
personnes qui puissent se vanter d'avoir autant de vrai mérite que 
vous. 

Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut traiter 
dans les règles de la raison et du bon sens ; et quand il voit qu'à 
tous moments la chicane s'en éloigne , il est au désespoir. Il vou- 
drait que sa rhétorique persuadât toujours , comme elle le devrait 
en bonne justice; mais elle est inutile contre la routine et le désor- 
dre qui régnent dans le palais. Ce n'est point façon d'amour que le 
zèle qu'il a pour sa cousine , c'est pure générosité : mais c'est façon 
de mort que la fatigue qu'il se donne pour cette malheureuse af- 
faire. J'en suis affligée; car je le perds , et je crains de le perdre en- 
core davantage. 

Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte 
mieux; elle vous fait mille amitiés , à vous, madame, et à vous, 
monsieur. Si vous la connaissiez davantage, vous l'aimeriez encore 
mieux. 

205 — DE M mc DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. 

A Paris, ce 20 juillet 1679. 
J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun , et je comprends bien 
aisément l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa 
une fois à Langeron , et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. 
Il y fut six semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'a- 
grément , la douceur et la facilité de son esprit. Je crois que j'en 
serais encore plus persuadée , si je le connaissais davantage. Nous 
avons fort parlé de vous sur ce ton-là. Je parlai au prélat de la let- 
tre que vous avez écrite au roi ; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il 
l'avait trouvée belle. Je vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce 
bonheur est réciproque, et vous êtes l'un à l'autre une très-bonne 
compagnie. Il vous dira les nouvelles et les préparatifs du mariage 
du roi d'Espagne, et du choix du prince et de la princesse d'Har- 
court pour la conduite de la reine d'Espagne x à son époux , et 
de la belle charge que le roi a donnée à M. de Marsillac , sans pré- 

1 Mademoiselle, fille de Monsieur, frère de Louis XIV, fut mariée à 
Charles II , roi d'Espagne. C'était une des conditions de la paix, à laquelle 
la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle eut voulu épouser le 
Dauphin. Le roi lui dit : Je vous fais reine d'Espagne; que pourrais-je de 
plus pour ma fille? Ah! répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce. 
Elle mourut dix ans après. 



420 LETTKES 

judice de la première, et du démêlé du cardinal de Bouillon avec 
M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade , courtisan pas- 
sant tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui 
tenait toute la rue Saint-Honoré : et comme les soldats qui le con- 
duisaient ne voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, 
qui était'dedans , il y eut un combat entre les soldats et les valets 
de pied : le peuple s'en mêla , le marbre se rangea , et le prince 
passa. Ce prélat vous pourra conter encore que ce marbre est chez 
M. de la Feuillade, qui fait ressusciter Phidias ou Praxitèle pour 
tailler la figure du roi à cheval dans ce marbre , et comme cette 
statue lui coûtera plus de trente mille écus. 

Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de 
YJmadis. Je suis tellement libertine quand j'écris , que le premier 
tour que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à sou- 
haiter que ma pauvre plume , galopant comme elle fait, galopât au 
moins sur le bon pied. Vous en seriez moins ennuyés, monsieur 
et madame; car c'est toujours à vous deux que je parle, et vous 
deux que j'embrasse de tout mon cœur. Ma fille me prie de vous 
dire bien des amitiés à l'un et à l'autre. Elle se porte mieux ; mais 
comme un bien n'est jamais pur en ce monde , elle pense à s'en al- 
ler en Provence, et je ne pourrais acheter le plaisir de la voir que 
par sa mauvaise santé. 11 faut choisir , et se résoudre à l'absence ; 
elle est amère et dure à supporter. Vous êtes bien heureux de ne 
point sentir la douleur des séparations ; celle de mon fils , qui s'en 
va camper à la plaine d'Ouilles , n'est pas si triste que celles des au- 
tres années ; mais il ne s'en faut guère qu'elle ne coûte autant, l'or 
eH'argent, les beaux chevaux et les justaucorps étant la vraie 
représentation des troupes du roi de Perse. Faitez vous envoyer 
promptement les Fables de la Fontaine; elles sont divines. On 
croit d'abord en distinguer quelques-unes ; et à force de les relire , 
on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un 
style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en yotre avis , 
et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières. 

Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de raccommodement 
de l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu , faites mes compli- 
ments à monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite 
femme : ne la trouvez-vous pas toujours jolie? - 



DE MADAME DE SEVIGNE. 421 

203. — DE M mP DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679. 

Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nou- 
velles. Je trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les 
yeux et le cœur. Je fus hier chez mademoiselle de Méri ; j'en viens 
encore : elle est sans fièvre , mais si accablée de ses maux ordinai- 
res et de ses vapeurs, si épuisée et si fâchée de votre départ, qu'elle 
fait pitié : on n'ose lui parler de rien, tout lui fait mal et la fait 
suer : elle m'a priée de vous dire son état et sa tristesse. Mon Dieu! 
que j'ai d'envie de savoir comment vous vous trouvez de ce ba- 
teau! et toujours ce bateau, c'est toujours là que je vous vois, et 
presque point dans l'hôtellerie : je crois qu'après cette allure si 
lente, vous souhaiterez des cahots, comme vous vouliez du fumier 
après la fleur d'orange. Enfin , ma fille , j'attends de vos nouvelles 
et de celles de toute votre troupe , que j'embrasse du meilleur de 
mon cœur : il me semble que tous les soins et tous les yeux sont 
tournés de votre côté : outre que vous êtes la personne qualifiée , 
vous êtes la personne si délicate , qu'il ne faut être occupé que de 
vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles r , qui vous fera dignement re- 
cevoir à Chalons : j'y adresse cette lettre. 

Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux : 
je n'ai pas au moins sur mon cœur de n'avoir pas senti le bon- 
heur de vous avoir ; je n'ai pas à regretter un seul moment du temps 
que j'ai pu être avec vous, pourne l'avoir pas su ménager. Enfin il 
est passé, ce temps si cher; ma vie passait trop vite, je ne la sen- 
tais pas ; je m'en plaignais tous les jours , ils ne duraient qu'un mo- 
ment. Je dois à votre absence le plaisir de sentir la durée de ma vie 
et toute sa longueur. Je ne sais point de nouvelles : quiconque ne 
voit guère, Wa guère à dire aussi 2 . Le roi d'Angleterre est bien 
malade. La reine d'Espagne crie et pleure : c'est l'étoile de ce mois. 
J'aimerais assez à vous entretenir davantage, mais il est tard, et 
je vous laisse dans votre repos : je vous souhaite une très-bonne 
nuit. Est-il possible que j'ignore ce qui est arrivé de cette barque 
que j'ai vue avec tant de regret s'éloigner de moi ! Ce n'est pas aussi 
sans beaucoup de chagrin que je l'ignore. Mais si vous n'avez point 

1 Son lils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles , était gouverneur de la ville 
et citadelle de Chàlons. 
1 Fable' des deux Pigeons, de la Fontaine, livre IX, fable 11. 

3G 



4 22 LETTRES 

écrit , j'ai au moins la consolation de croire que ce n'est pas votre 
faute, et que j'aurai demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout 
va rouler, au lieu d'être avec vous tous les jours et tous les soirs, 

207. — DE M ,ne DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Paris, lundi is septembre 1079- 
T'attendais votre lettre avec impatience , et j'avais besoin d'être 
instruite de l'état où vous êtes ; mais je n'ai jamais pu voir sans 
fondre en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de 
votre repentir sur mon sujet. Ah ! ma très-chère , que me voulez- 
vous dire de pénitence et de pardon? Je ne vois plus rien que tout 
ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait d'une manière pour 
vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui 
vient de vous , un mot , une douceur , un retour, une caresse , une 
tendresse me désarme, me guérit en un moment, comme par une 
puissance miraculeuse ; et mon cœur retrouve toute sa tendresse, 
qui , sans se diminuer, change seulement de nom , selon le > différents 
mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je 
vous le dis encore , et c'est une vérité; je suis persuadée que vous ne 
voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites toujours, en 
quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme : 
jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez . Plût à 
Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non 
pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais pour vous em- 
brasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans 
vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pudon- 
nermesont plus agréables que toute lafausse paix d'une ennuyeuse 
absence. Si votre cœur était un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si 
injuste : par exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on 
voulait vous ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses du- 
res? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces chagrins? 
Vous dites qu'ils étaient fondés : c'était dans votre imagination , 
ma fille ; et sur cela , vous aviez une conduite qui était plus capable 
de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose faisable) que tous 
les discours que vous supposiez qu'on me faisait : ils étaient sur un 
autre ton ; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais toujours, 
pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée , et que ne tâchiez-vous 
plutôt, à tout hasard , de me faire connaître que vous m'aimiez? Je 
perdais beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans tout ce 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 423 

que je croyais ménager; et je me souviens que , deux ou trois fois , 
vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout 
alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices ; parlez , 
éclaircissez-vous , on ne devine pas; ne faites point, comme disait 
le maréchal de Gramont , ne laissez point vivre ni rire des gens 
qui ont la gorge coupée , et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux 
gens raisonnables , c'est par là qu'on s'entend ; et l'on se trouve 
toujours bien d'avoir de la sincérité : le temps vous persuadera peut- 
être de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement 
engagée dans ce discours; il est peut-être mal à propos. 

Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau ; vous avez couché 
dans votre lit : mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi 
que ceux qui étaient sur la paille. Je me réjouis avec le petit mar- 
quis du sot petit garçon qui était auprès de lui ; ce méchant exemple 
lui servira plus que toutes les leçons : on a fort envie, ce me semble, 
d'être le contraire de ce qui est si mauvais. Je n'ai point de nouvel- 
les de votre frère; que dites-vous de cet oubli ? Je ne doute point qu'il 
ne brillotte fort à nos états. Je fais tous vos adieux , et j'en avais dé- 
jà deviné une partie : je n'ai pas manqué d'écrire à madame de Vins, 
j'ai trouvé de la douceur à lui parler de vous : elle m'a écrit dans 
le même temps sur le même sujet , fort tendrement pour vous , et 
très-fâchée de ne vous avoir point dit adieu. Je lui ai mandé qu'elle 
était bien heureuse d'avoir épargné cette sorte de douleur. Quand 
nous nous reverrons , nous recommencerons nos plaintes. Je me suis 
repentie de ne vous avoir pas menée jusqu'à Melun en carrosse ; 
vous auriez épargné la fatigue d'être une nuit sans dormir. Quand je 
songe que c'est ainsi que vous vous êtes reposée des derniers jours 
de fatigue que vous avez eus ici, et que vous voilà à Lyon , où il me 
semble, ma fille, que vous parlez bien haut 1 ; et que tout cela vous 
achemine à la bise des Grignans, et que ce pauvre sang, déjà si sub- 
til, est agité de cette sorte ; ma très-chère, il me faut un peu par- 
donner, si je crains et si je suis troublée pour votre santé. Tâchez 
d'apaiser et d'adoucir ce sang, qui doit être bien en colère de tout ce 
tourment : pour moi, je me porte très-bien, j'aurai soin de mon ré- 
gime à la fin de cette lune; ayons pitié l'une de l'autre en prenant 
soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de Méri, je la trouvai 
assez tranquille. 11 y a toujours un peu de difficulté à l'entretenir ; 

1 Madame de Rochebonne, belle-sœur de madame de Grignan, était très- 
sourde. C'est cbez cette dame que madame de Grignan descendait à Lyon. 



421 LETTRES 

elle se révolte aisément contre les moindres choses , lors même 
qu'on croit avoir pris les meilleurs tons : mais enfin elle est mieux ; 
je reviendrai la voir de Livry, où je m'en vais présentement avec 
le bon abbé et Corbinelli. Je puis vous dire une vérité , ma très- 
chère : c'est que je ne me suis point assez accoutumée à votre vue, 
pour vous avoir jamais trouvée ou rencontrée sans une joie et une 
sensibilité qui me fait plus sentir qu'à une autre l'ennui de notre sé- 
paration : je m'en vais encore vous redemander à Livry , que vous 
m'avez gâté ; je ne me reproche aucune grossièreté dans mes sen- 
timents , ma très-chère , et je n'ai que trop senti le bonheur d'être 
avec vous. Je vis hier madame de Lavardin et M. de la Rochefou- 
cauld , dont le petit-fils est encore assez mal pour l'inquiéter. M. 
de ïoulongeon ■ est mort en Béarn ; le comte de Gramont a sa 
lieutenance de roi , à condition de la rendre dans quelque temps 
au second fils de M. de Feuquières pour cent mille francs. La reine 
cTEspagne crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout 
le monde ; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces 
désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure de la messe ; 
le roi lui dit : « Madame , ce serait une belle chose que la reine ca- 
« tholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe. » On 
dit qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique. 
Je vous conjure de faire mille amitiés pour moi à la belle Roche- 
bonne. Adieu , ma très-chère et très-aimable , je vous jure que je ne 
puis envisager en gros le temps de votre absence; vous m'avez bien 
fait de petites injustices , et vous en ferez toujours quand vous ou- 
blierez comme je suis pour vous ; mais soyez-en mieux persuadée, et 
jele serai aussi de la bonté et de la tendresse de votre cœur pour moi. 
Madame de la Fayette vous embrasse , et vous prie de conserver 
l'amitié nouvelle que vous lui avez promise. 

208. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GBIGNAN. 

A Livry, vendredi 22 septembre 1679. 

Je pense toujours à vous; et comme j'ai peu de distractions, je 
me trouve bien des pensées. Je suis seule ici ; Corbinelli est à Pa- 
ris : mes matinées seront solitaires. 11 me semble toujours , ma 
fille, que je ne saurais continuer de vivre sans vous : je me trouve 
peu avancée dans cette carrière ; et c'est pour moi un si grand 
mal de ne vous avoir plus, que j'en tire cette conséquence , qu'il n'y 
Frère de Philibert, comte de Gramont. 



DE MADAME DE SEV1GNE. 4 2 S 

a rien tel que le bien présent , et qu'il est fort dangereux de s'ac 
coutumer à une bonne et uniquement bonne compagnie : la sépa- 
ration en est étrange ; je le sens, ma très-chère, plus que vous n'a- 
vez le loisir de le sentir. Je suis déjà trop vivement touchée du dé- 
sir extrême de vous revoir, et de la tristesse d'une année d'absence; 
cette vue en gros ne me paraît pas supportable. Je suis tous les ma- 
tins dans ce jardin que vous connaissez; je vous cherche partout, 
et tous les endroits où je vous ai vue me font mal; vous voyez 
bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous ont fait 
impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais pas 
de ces sortes de faiblesses , dont je suis bien assurée que vous vous 
moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des 
vents : je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous 
êtes à Lyon aujourd'hui ; vous serez à Grignan quand vous rece- 
vrez ceci. J'attends le récit de la suite de votre voyage depuis 
Auxerre. J'y trouve des réveils à minuit, qui me font autant de 
mal qu'à mademoiselle de Grignan^ et à quoi bon cette violence , 
puisqu'on ne partait qu'à trois heures? C'était de quoi dormir la 
grasse matinée. Je trouve qu'on dort mal par cette voiture; et quoi- 
que je fusse prête à vous entretenir de tout cela, il me sem- 
ble que, recevant cette lettre à Grignan, vous ne comprendriez 
plus ce que je voudrais vous dire en parlant de ce bateau ; c'est 
ce qui fait que j,e vous parle de moi et de vous, ma chère enfant. 

Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres , et de la part 
qu'il prend à la douleur que j'ai de vous avoir quittée : il a rai- 
son, je ne m'accoutumerai de longtemps à cette séparation. Vos 
lettres aimables font toute ma consolation : je les relis souvent , et 
voici comme je fais. Je ne me souviens plus de tout ce qui m'avait 
paru des marques d'éloignement et d'indifférence ; il me semble que 
cela ne vient point de vous , et je prends toutes vos tendresses , et 
dites et écrites v pour le véritable fond de votre cœur pour moi. Ètes- 
vous contente , ma belle? est-ce le moyen de vous aimer ? et pouvez- 
vous jamais douter de mes sentiments , puisque , de bonne foi , j'ai 
cette conduite? 

Votre frère me paraît avoir tout ce qu'il veut , bon diner, bon 
gîte, et le reste, lia été plusieurs fois député delanoblesse vers M. 
de Chaulnes; c'est une petite honnêteté qui se fait aux nouveaux 
venus. Nous aspirerons une autre année à voir des effets de celte 
belle amitié de M. et de madame de Chaulnes. Le roi nous a remis 

36. 



426 LETTRES 

huit cent mille francs; nous en sommes quittes pour deux Dallions 
deux cent mille livres; ce n'est rien du tout. Adieu, ma très- 
ehère et très-belle. Si l'extrémité de l'empereur 1 et de don Juan 
{d'Autriche) 2 pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en re- 
viendront pas. Une reine qui porterait une tête en Espagne trouve- 
rait une belle conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura 
excessivement en disant adieu au roi ; ils retournèrent deux ou trois 
fois aux embrassades et au redoublement des sanglots : c'est une 
horrible chose que les séparations. 

209. — DE M me DE SÉVIGNÉ A M me DE GRIGNAN. 

A Livry, vendredi 6 octobre 1679. 

Vous avez trouvé le vent contraire ; je n'en suis guère surprise : 
vous êtes destinée à ce malheur, soit sur le Rhône, ou sur la terre. 
C'est en vérité, ma chère enfant, un grand chagrin en quelque 
endroit que ce soit, et je comprends fort aisément l'embarras où 
vous avez été. Il y a même du péril , et vous fîtes très-sagement 
d'honorer de votre présence le lieu où M. de Vardes s'est baigné, 
plutôt que de vous opiniâtrer à gagner Valence : il faut céder à la 
furie des vents. 

Il est venu ici un père Morel de l'Oratoire; c'est un homme ad- 
mirable : il a amené Saint- Aubin, qui nous est demeuré. Je vou- 
drais que M. de Grignan eût entendu ce père; il ne croit pas 
qu'on puisse , sans péché, donner à ses plaisirs , quand on a des 
créanciers : ces dépenses lui paraissent des vols qui nous ôtent le 
moyen de faire justice. Vraiment , c'est un homme bien salé; il ne 
fait aucune composition. Mais parlons de Pauline {de Grignan): 
l'aimable, la jolie petite créature! hélas! ai-je été jamais si jolie qu'elle ? 
on dit que je l'étais beaucoup. Je suis ravie qu'elle vous fasse souve- 
nir de moi : je sais bien qu'il n'est pas besoin décela; mais enfin 
j'en ai une joie sensible, vous me la dépeignez charmante, et je 
crois précisément tout ce que vous m'en dites : gardez-la, ma fille, 
ne vous privez pas de ce plaisir : la Providence en aura soin. Je 
vous conseille de ne vous point défendre de la tendresse qu'elle 
vous inspire, quand vous devriez la marier en Béarn. Mesdemoiselles 
de Grignan ont eu grande raison de trouver le château de leurs pères 

' Léopold I er , empereur, ne mourut que le 5 mai 1705. 
2 Don Juan d'Autriche, iils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne, mourut 
le 17 septembre 1G79. 



DE MADAME DE SÉVIGNE. 427 

très-beau : mais, mon Dieu, quelles fatigues pour y parvenir ! que 
de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger rien de chaud! 
Ma chère fille, vous ne me dites pas comme vous vous en portez , et 
comme cette poitrine en est échauffée , et comme votre sang en 
est irrité. Quelle circonstance à notre séparation, que la crainte 
trop bien fondée que j'ai pour votre santé ! Je crois entendre cette 
bise qui vous ôte la respiration. Hélas ! pouvais-je me plaindre 
en comparaison de ce que je souffre , quand je n'avais que votre 
absence à supporter? Je croyais qu'on ne pouvait pas être pis; on 
n'imagine rien au delà : j'ignorais la peine où je suis; je la trouve 
si dure à supporter, que je regarderais comme une tranquillité 
l'état où j'étais alors. Encore si je pouvais me fier à vous, et me 
consoler dans l'espérance que vous aurez soin et pitié de vous et de 
moi , que vous donnerez du temps à vous reposer, à vous rafraîchir, 
à prendre ce qui peut apaiser votre sang! mais je vous vois peu 
attentive à votre personne , dormant peu , mangeant peu , et cette 
écritoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez, donnez-moi 
quelque repos , en prenant soin de vous. Ma chère Pauline, ayez 
soin de votre belle maman. Pour moi, je me porte très-bien. 

Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est parfaite- 
ment guéri; son rhume est allé avec sa fièvre : l'Anglais est un 
homme divin. Nous ne pensons point à faire un plus long voyage 
que Livry. Il reste une certaine timidité après les grandes mala- 
dies, qui ne permet pas qu'on s'éloigne du secours. 

J'écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert, j'y ferai comme 
pour ma cure. Vous n'avez qu'à me donner toutes sortes de com- 
missions : c'est le plus aimable amusement que je puisse avoir en 
votre absence. En voici un que j'ai trouvé ; c'est un tome de Mon- 
taigne, que je ne croyais pas avoir apporté : ah, l'aimable homme! 
qu'il est de bonne compagnie! c'est mon ancien ami; mais à force 
d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis lire qu'avec les larmes 
aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du regret qu'il a de 
ne s'être pas communiqué à son fils , et de lui avoir laissé ignorer 
la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-là , je vous prie, 
et me dites comme vous vous en trouverez; c'est à madame d'Es- 
tissac , De V amour des pères envers leurs enfants ». Mon Dieu , 
que ce livre est plein de bon sens ! 

1 On sait que J. J. Rousseau a pris dans ce chapitre beaucoup de pensées 
et d'expressions qui font l'ornement de son Emile. 



428 LETTRES 

Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés ; 
c'est plus d'attention pour votre santé , plus de crainte que vous ne 
soyez pas assez forte : enfin ccpigeonest tout à fait tendre. Je lui 
dis aussi vos amitiés : je suis conciliante, comme dit Langlade. 
J'ai une envie extrême de savoir si vous serez bien reposée, 
et si Guisoni ne vous aura point donné quelques conseils que vous 
ayez suivis. On dit que la glace est bien contraire à votre poitrine; 
vous n'êtes plus en état de prendre sur vous , tout y est pris : ce 
qui reste tient à votre vie. Le bon abbé me disait tantôt que je de- 
vrais vous demander Pauline; qu'elle me donnerait delà joie, de 
Famusement, et que j'étais plus capable que je n'ai jamais été de 
la bien élever : j'ai été ravie de ce discours ; mettons-le cuire, nous 
y songerons quelque jour. Il me vient une pensée, que vous ne 
voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez bonne 
opinion de moi. Ma fille , cachez-moi cette idée , si vous l'avez ; 
car je sens q\ie c'est une injustice , et que vous ne me connaissez 
pas : je serais délicieusement occupée à conserver toutes les mer- 
veilles de cette petite. 

Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous 
devriez m'écrire, et me conter mille choses , mais naturellement, 
et sans vous en faire une affaire , et me dire surtout comment se 
porte votre chère marâtre : cela vous accoutumerait à écrire faci- 
lement comme nous. Je voudrais bien que le petit continuât à 
jouer au mail : qu'on le fasse plutôt jouer à gauche alternative- 
ment , que de le désaccoutumer de jouer à droite, et d'être adroit. 
Saint- Aubin a trouvé un mail ici, il y joue très-bien. Je lui dis des 
choses admirables de sa petite Camuson, et je lui demande les 
chemins qui l'ont conduit de la haine et du mépris que nous avons 
vus, à l'estime et à la tendresse que nous voyons : il est un peu em- 
barrassé; il mange des poids chauds, comme dit M. de la Roche- 
foucauld , quand quelqu'un ne sait que répondre. 

M. de Grignan , je vous observe; je vous vois venir; je vous as- 
sure que si vous ne me dites rien vous-même de la santé de ma- 
dame votre femme, après les horribles fatigues de son voyage, je 
serai bien mal contente de vous. Cela répondrait-il , en effet , à ce 
que vous me disiez en partant : Fiez-vous à moi , je vous réponds 
de tout ? Je crains bien que vous n'observiez cette santé que super- 
ficiellement. Si je reçois un mot de vous, comme je l'espère, je 
vous ferai une grande réparation. 



DE MADAME DE SÉVIGAÉ. 420 

210. — DE M me DE SEV1GNK A M mc DE GR1GNAN. 

A Paris, vendredi 20 octobre IG7D. 

Quoi ! vous pensez m'écrire de grandes lettres , sans me dire un 
mot de votre santé ! je pense, ma chère enfant, que vous vous mo- 
quez de moi ; pour vous punir , je vous avertis que j'ai fait de ce si- 
lence tout le pis que j'ai pu; j'ai compris que vous aviez bien plus 
de mal aux jambes qu'à l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez 
rien , et qu'assurément si vous vous fussiez un peu mieux portée , 
vous eussiez été pressée de me le dire : voilà comme j'ai raisonné. 
Mon Dieu, que j'étais heureuse quand j'étais en repos sur votre 
santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès des craintes que j'ai pré- 
sentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis frappée des objets, et 
qui aime passionnément votre personne , la séparation ne soit un 
grand mal ; mais la circonstance de votre délicate santé est si sen- 
sible, qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi désormais l'.état où vous 
êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé tout ce que je savais 
pour vos jambes ; si vous ne les tenez chaudement , vous ne serez 
jamais soulagée : quand je pense à ces jambes nues deux ou trois 
heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu ! ma chère, 
que cela est mauvais ! Je verrai bien si vous avez soin de moi. Je 
me purgerai lundi pour l'amour de vous ; il est vrai que le mois 
passé je ne pris qu'une pilule ; j'admire que vous l'ayez sentie ; je 
vous avertis que je n'ai aucun besoin de me purger ; c'est à cause 
de cette eau, et pour vous ôter de peine. Je hais bien toutes ces fiè- 
vres qui sont autour de vous. 

Le chevalier vous mande toutes les nouvelles ; il en sait plus que 
moi , quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras , et par consé^ 
q tient assez souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le 
bel abbé ; il me faut toujours quelque Grignan ; sans cela il me 
semble que je suis perdue. Vous savez comme M. de la Salle a 
acheté la charge de ïilladet ; c'est bien cher de donner cinq cent 
mille francs pour être subalterne de M. de Marsillac : j'aimerais 
mieux, ce me semble , les subalternes des charges de guerre. On 
parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des chevaliers {de 
tordre) , ce serait une belle affaire ; je vois bien des gens qui ne le 
croient pas. J'ai reçu une lettre de bien loin , que je vous garde ; 
elle est pleine de tout ce qu'il y a au monde de plus reconnaissant, 
et d'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli , je ne sais point 



430 LETTRES 

de cœur meilleur que le sieu ; et pour son esprit, il vous plaisait 
autrefois : il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour vous ; 
c'est un original qui lui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut 
s'étendre : il est bien loin de me conseiller de m'opposer à cette 
pente ; il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le chan- 
gement de mon amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la philo- 
sophie, ni des raisonnements humains : je ne cherche point à me 
défaire de cette chère amitié, ma fille; si dans l'avenir vous me trai- 
tez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant; j'en 
serai comblée de joie , et je marcherai dans des routes nouvelles. 
Si votre tempérament peu communicatif, comme vous le dites, vous 
empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas 
moins; n'êtes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en désirez- 
vous davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre 
jour, madame de la Fayette et moi : nous trouvâmes qu'il n'y avait 
au monde que madame de Rohan ' et madame de Soubise qui fus- 
sent ensemble aussi bien que nous y sommes ; et où trouverez-vous 
une fille qui vive avec sa mère aussi agréablement que vous faites 
avec moi ? Nous les parcourûmes toutes