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Full text of "L'Exposition universelle de 1867 illustrée : publication internationale autorisée par la Commission impériale"

PRET PER>1ANENT AU CENTRE ZOLA 




lo 



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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lexpositionunive01expo 



lEXPOSITIO^ UNIVERSELLE 

DE 1867 

PL'BLICATION INTERNATIONALE AUTORISÉE PAR I A COMMISSION mPÉRlALE 






EDITEURS: 

n. B. DEWTr, 

Concessionnaire du Catalogue officiel, e*]itcur de la Com 
)m[>«riale. 
yt. nCRRR PKTIT. 

la photoi^nii'hi-' du Champ t 
de U Commisîion impcnalf, 



.ph. ^ 



«• l.lvialHonn dr fl« p«som ln-4». 

PhlX DE LADONNl^UENT 

AUX 60 livraisons pour toute la France SO fr 

La livraison . , 

Pbr la poslc • 

Bureaux d'abonnements : rue de Richelieu. 106. 



KEDACTKUH EN CHEF : 

n. F. orct'iivc, 

Membre du Jury international. 
COMITE DE RÉDACTION 

MM. Armand Di MAi\rSQ. Krncsl DntioLLE, MOBKNo-HKMitQiK;. 
tcon PLKr, .\ut'. ViTU. membre du Jurj* int«Tn;itif>n i!. 




L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



LE 



PALAIS DU CHAMP DE MARS 

KT SES INSTALLATIONS 

PAR M. F. DUCUINO. 



CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. 

Le goûl des expositions publiques a été de 
tous les temps la manifestation de l'activité 
industrielle et commerciale des peuples. Une 
auguste autorité nous a dit quelle était l'opu- 
lence de tout le littoral de la Méditerranée 
avant que les Romains eussent asservi ces 
régions, et alors que les bazars de Tyr et de 
Carthage étalaient au commerce du monde 
leurs richesses merveilleuses. Nous ne par- 
lons pas des jeux olympiques du Péloponèse, 
qui étaient pour la Grèce tout entière aussi 
bien un concours d'artisans qu'un concours 
de poètes et d'artistes ; nous n'en pai'lons 
pas, parce que les Grecs, comme plus tard 
les Romains de la république, excluaient du 
concours tout ce qui était étranger. 

Lorsque, plus tard, Rome, après avoir 
dominé les peujdes, voulut se les assimiler, 
les expositions publiques reparurent avec les 
Césars. Les historiens nous disent de quel 
point du globe venaient les étoffes lamées 
d'or, les bois rares, les perles précieuses, 
d'oii les armes bien trempées et les orfèvreries 
ciselées à jour, d'où les aciers polis et les 
cristaux brillants, et l'ambre, et les essences, 
et tous les objets curieux, agréables ou utiles. 

Après l'invasion des barbares et l'empire 
romain disparu, le moyen âge renouant peu 
à peu la chaîne brisée de la civilisation, re- 
prit le goût des expositions publiques. Car, 
qu'est-ce autrecbose que des concours d'ind us- 
trie internationale que ces grandes foires où 
se donnaient rendez-vous des extrémités de 
la terre les marchands opulents et les arti- 
sans fameux, malgré les hasards du voyage, 
les dangers de la route et les incertitudes du 
marché? Je me figure que ces longs con- 
vois de marchands, se rendant aux foires du 
moyen âge et que des voleurs armés atten- 
daient sur la route, ne devaient guère différer 
des caravanes qui traversent encore aujour- 
d'hui le désert, chargées des produits de 
l'Asie lointaine ou de l'Afrique mystérieuse. 

L'entassement de richesses qui s'opérait 
dans les grandes foires du nioyer âge a lieu 
de nous surprendre, si nous tenons compte 
de l'imperfection de l'étal social à cette 
époque. Mais qui nous dit que ce n'est pas 
par cette héroïque confiance des marchands 
que la civilisation a prévalu contre la barba- 
rie? Voyez les réjuibliques italiennes et la 
lutte séculaire qui b'agite dans leur sein, 



lutte dont les navigateurs de Venise et de 
Gênes, ainsi que les marchands de Pise et de 
Florence sont les héros. Le monument de leur 
triomphe est dans les Acla mercalorum, ce 
Code de droit usuel dont toute la législation 
commerciale moderne est sortie. 

Sait-on que, même dans notre France du 
moyen âge, l'établissement d'une, foire a 
failli servir plus d'une fois de sujet à une 
guerre de province à province? La Provence 
était orgueilleuse de sa foire célèbre : la 
Champagne voulut avoir la sienne. Il faut voir 
à quelles contestations cette rivalité donna 
lieu ! Nous sommes bien fiers aujourd'hui des 
progrès de la statistique et de notre puissance 
d'enquête. Eh bien ! l'enquête à, laquelle 
donna naissance la rivalité de la Champagne 
et de la Provence devrait nous rendre mo- 
destes sur nos ressources d'informations : 
tout y était dénombré par le menu, depuis 
le nombre des toisons jusqu'au nombre des 
pieds de vigne. 

Qu'on nous pardon ne ce court préliminaire: 
il montre que la cause de la civilisation s'est 
toujours rattachée intimement au goût des 
expositions publiques ; et aussi, que l'œuvre 
par nous tentée sur l'Exposition de 1867 a 
un caractère d'utilité et de grandeur qu'on 
voudra bien reconnaître ; c'est notre espoir. 



I 



Lss Expositions internationales. 

L'Angleterre et la France ont seules réussi 
jusqu'ici à attirer alternativement le concours 
de tous les pays à leurs expositions. L'Expo- 
sition universelle française de 1855, succé- 
dant à l'Exposition universelle anglaise de 
1851, devait avoir forcément pour consé- 
quence, à notre avis, les traités de commerce 
de 18(30, qui ont rapproché par la mutua- 
lité des intérêts deux peuples divisés jusque- 
là par la politique. 

Espérons que Vienne et Berlin se piqueront 
d'émulation vis-à-vis de Paris et de Londres; 
et que de cette émulati<!«i hospitalière naîtra 
une plus grande intimité d'intérêts et d'idées, 
qu'on a vainement demandée jusqu'à ce jour 
à la diplomatie. 

La première Exposition universelle s'ouvrit 
à Londres, nous l'avons dit, dans le prin- 
temps de 1851 . — On était remis des ébran- 
lements de 18A8. L'Angleterre, à l'abri de ces 
secousses profondes qui avaient agité le Con- 
tinent, suivait sa voie non-interrompue de 
prospérité : la France aspirait, avec une vo- 
lonté que rien ne détourne, à l'ordre et au 
repos. La révolution était partout rentrée 
dans son lit : les circonstances étaient donc 
aussi favorables que possible. 

Le Palais, élevé à l'extrémité d un parc de 
Londres, offrit aux exposants accourus une 
surface couverte, rez-de-chaussée et premier 
étage, de 95 0f mètres carrés. On n'avait 



jamais rien vu de semblable ; aussi aucun 
exposant ne se fjlaignit de l'insuffisance de 
l'espace. 

En 1855 à Paris, on crut pouvoir se con- 
tenter du Palais permanent des Champs-Ely- 
sées, qu'on venait deconstruire, et qui mesure 
avec son premier étage 56000 mètres carrés, 
d'autant plus que la guerre de Crimée sem- 
blait devoirdétourner les exposants despréoc- 
cupations pacifiques de l'industrie. Cepen- 
dant, malgré les circonstances défavorables, 
l'empressement fut tel qu'on dut construire 
après coup une galerie-annexe complétant 
un espace de 80 000 mètres carrés, rez-de- 
chaussée et premier étage, pour recevoir les 
produits dont on n'avait pas prévu le con- 
cours. 

En I8G2, Londres, éclairé par notre expé- 
rience de 1855, donna à son Palais tempo- 
raire une contenance de 121000 mètres, 
sans autre dégagement. L'espace paraissait 
libéralement mesuré sur les prévisions. Mais 
Londres fut débordé par les demandes, comme 
Paris l'avait été en 1855. Les plaintes des 
exposants sur l'insuffisance des espaces attri- 
bués furent générales. Les exposants français, 
particulièrement, durent se résigner à des 
réductioDS considérables, lorsqu'ils voyaient 
à côté d'eux les exposants des pays voisins 
remplir imparfaitement les espaces qui leur 
avaient été réservés. 

Quoi qu'il en soit, d'après les différences 
des emplacements dans les trois concours in- 
ternationaux de 1 85 1 , 1 855 et 1 802, on peut 
observer que le développement du goût des 
Expositions publiques s'empare de plus en 
en plus des sociétés modernes. 

Sans doute, cet agrandissement des espa- 
ces à chaque Exposition n'est pas dû unique- 
ment à la multiplicité des produits exposés ni 
au nombre des exposants ; la nature des ob • 
jets eu exhibition y est aussi pour beaucoup. 
Les machines, ces rédemptrices du travail 
humain, se multiplient à mesure qu'elles se 
perfectionnent, et envahissent de plus en plus 
les Expositions, leur demandant la part du 
bon; et l'on verra tout à l'heure quelle place 
d'honneur leur réserve le Palais du Champ 
de Mars. De même, l'industrie dans ses pro- 
grès vise de plus en plus au bon marché. Par 
conséquent, le volume des objets exposés 
grossit en raison inverse de leur prix. 

Toutes ces raisons font que les exposants 
ont une tendance de plus en plus manifeste à 
se plaindre de l'insuflisance des espaces qu'on 
leur livre. 



II 



L'Exposition de 1867. 

Celte grande solennité fut annoncée au 
monde par un décret impérial du 22 juin 
1 803, rendu sur le rapport de M. Rouher, 
alors ministre de l'agriculture, du commerce 
et des travaux publics. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



Voici comment le ministre résumait la pro- 
position, objet du décret : « 1° Qu'une Expo- 
sition ait lieu à Paris en 18G7; 2° qu'elle soit 
plus complètement universelle que les précé- 
dentes, et que, à cet effet, elle comprenne, 
autant que possible, les œuvres d'art, les 
produits industriels de toutes les contrées, et, 
en général, les manifestations de toutes les 
branches de l'activité humaine; 3° que l'avis 
decelleExpositionsoitimmédiatementpublié, 
afin que tous les producteurs, y compris ceux 
des nations les plus éloignées, aient le temps 
de s'y préparer. » 

En effet, la promulgation du décret du 
'22 juin 1863 eut pour premier résultat de 
tenir partout en haleine l'émulation indus- 
trielle que l'Exposition de 1862 à Londres 
n'avait pu rassasier. 

Un second décret du 1 " février 1 865, rendu 
sur la proposition de M. .\rmand Béhic qui 
avait succédé à M. Rouher au portefeuille de 
l'agriculture, du commerce et des travaux 
publics, instituait une Commission impériale 
chargée, sous la présidence du prince Napo- 
léon, de prendre la direction et la surveil- 
lance de l'Exposition universelle de 1867. 

■< Après la clôture de l'Exposition de Lon- 
dres, et avant la distribution des récompen- 
ses faite le 2.") jan\ier dernier par Votre Ma- 
jesté, disait M. Rouher dans son rapport du 
22 juin 1863, les principaux exposants mani- 
festèrent le désir qu'une Exposition univer- 
selle fût ouverte à Paris en 1807. Plusieurs 
d'entre eux se réunirent pour délibérer à ce 
sujet, et offrirent à la Commission impériale 
(pour l'Exposition de Londres) d'ouvrir une 
souscription dans le cas où le gouvernement 
admettrait une compagnie à participer aux 
charges de cette entreprise. Ils présentèrent à 
l'appui de ce projet des listes d'adhésion por- 
t;»nt les noms de beaucoup de maisons impor- 
tantes de Paris et des déparlements. » 

Conformément à cette initiative des princi- 
paux exposants français à Londres, voici 
comment fut formée la Société de garantie 
jiour l'Exposition de 18(i7 : Il fut convenu que 
1 État et la ville de Paris fourniraient une 
subvention de 12 millions par part égale; 
et comme la dépense totale était évaluée 
20 millions, on demanda à la souscription 
publique le capital supplémentaire de 8 mil- 
lions. 

Comme le précisait le rapport ministé- 
riel du 1" février 186."), on adjoignit à la 
Commission impériale, composée de M mem- 
bres choisis par l'Empereur parmi les nota- 
bilités compétentes de l'Etat et de la ville de 
Paris, 1 membres représentant les souscrip- 
teurs du capital de garantie. 

La Commission impériale comprit ainsi, 
outn> son président et les ministres que leurs 
attributions appellent à y siéger, 60 mem- 
bres dont trois .Vnglais, — « l'Angleterre, 
(lisait le rapport du I" février, étant la seule 
nation étrangère (pii, jusqu'à présent, ait 
abordé ces sortes d entreprises, et où l'on 



trouve des personnes possédant la tradition 
des expositions faites antérieurement dans 
d'autres pays. » 

Voici quelle fut originairement la compo- 
sition de la Commission impériale : 



MM. 

Barbier, directeur général des douanes e'. des 
contributions indirectes. 

S. E.\c. M. Baroche, ministre de la Justice et des 
cultes. 

Eue de Beaumont, sénateur, membre de l'In- 
stitut. 

BoiTEU.E, préfet de police. 

.Michel Chevalier, sénateur, membre de l'In- 
stitut. 

R. CoBDEN, membre de la (Chambre des communes 
en Angleterre. 

Lord Cowley, ambassadeur de S. M. Britannique, 
à Paris. 

Denière, ancien président du tribunal de com- 
merce, membre du conseil municipal de Paris. 

Denjûu du Pin , administrateur des messageries 
impériales. 

Devinck , ancien député , ancien président du 
tribunal de rommerce, membre du conseil 
municipal de Paris. 

Jean Dollfus, manufacturier, maire de Mulhouse. 

Arlès-Dufour, membre de la chambre de com- 
merce de Lyon. 

Dumas, sénateur, président du conseil municipal 
de Paris. 

DupuY DE LOME, conseiller d'État, directeur des 
constructions navales. 

Favé, colonel d'artillerie, aide de camp de l'Em- 
pereur. 

Le général Fleury, aide de camp de l'Empereur, 
directeur général des haras. 

S. Exe. M. FouLD, ministre des finances. 

Frémy, député, gouverneur du Crédit foncier. 

Garnier, négociant en métaux, membre du con- 
seil municipal de Paris. 

Gervais (de Gaen), directeur de l'école supérieure 
du commerce. 

GouiN, membre de la Chambre de commerce, 
constructeur de machines, membre du conseil 
municipal de Paris. 

Lord Grandville, président du conseil de la 
Reine d'Angleterre. 

Le baron Haussman.v, sénateur, préfet delà Seine 

Herbet, conseiller d'État, directeur des con- 
sulats. 

Ingres, peintre, membre de l'Institut. 

La Konciére Le Noury, contre-amiral, directeur 
au ministère de la marine. 

Le marquis de Lavalette, sénateur. 

Legaudy, rafljneur, membre du conseil municipal 
de Paris. 

Lefuel, membre de l'iDstitul. 

Le Play, conseiller d'Elat, commissaire général 
à l'Exposition de Londres. 

S. Exe. le duc de Morny, président du Corps 
législatif. 

S. Exe. .M. .Magne, membre du Conseil privé. 

Onfroy, ancien manufacturier, membre du con- 
seil municipal de Paris. 

Ozenne, conseiller d'État, directeur du commerce 
extérieur. 

Le Président de la Chambre de commerce de 
Paris. 

Le Président du tribu.nal de commerce de 
Paris. 

Schneider, vice-président du Corps législatif. 

TiiouvENEL, sénateur. 

A celte liste venaient s'ajouter les trois 
noms du ministre d État, du ministre de l'a- 
griculture et du commerce, et du ministre 
de la maison de l'Empereur. 

Le prime Napoléon était nommé président 
de l'Exposition universelle de 1867. Les cir- 



constances l'amenèrent à donner sa démis- 
sion, ce que le monde entier à déploré. Le 
prince impérial fut nommé à sa place, l'Em- 
pereur voulant montrer par là quelle impor- 
tance il attachait à la grande solennité de 
1867. 

M. Rouher, ministre d'État, fut désigné 
comme vice-président: M. le Play, qui avait 
rempli avec tant d'éclat ses fonctions de com- 
missaire général à Londres, fut nommé com- 
missaire général pour 1867. M. de Chan- 
courtois, ingénieur en chef des mines ; était 
nommé secrétaire de la Commission impé- 
riale. 

Des pertes irréparables sont venues éclair- 
cir les rangs de la Commission impériale : 
MM. R. Cobden, Thouvenel et le duc de 
Morny sont morts; ce dernier a été remplacé 
par M. le duc de Moucliy. M. Ingres, qui 
avait donné sa démission ainsi que M. Gouin, 
est mort également; il a été remplacé par 
M. le comte Walewski , président du Corps 
législatif. Le Préfet de police est venu s'ajou- 
ter au nombre des premiers titulaires. 

Voici la liste des membres adjoints à la 
Commission impériale, comme représentants 
du capital de garantie : 

MM. 

Le duc d'Albuféra, député. 

Aimé Gros, député. 

Alfred Leroux, vice-président du Corps légis- 
latif. 

Alfred Mame, imprimeur, à Tours. 

Adolphe Dailly, agriculteur. 

Brosset aîné, président de la chambre de com- 
merce de Lyon. 

Chevandier de Valdrùme, député. 

CouRMONT, directeur des musées impériaux. 

Desfossé, fabricant de papiers peints. 

Gauthier, conseiller d'Etat 

Guibal, fabricant de caoutchouc. 

Georges Halphen, négociant. 

Kulhmann, fabricant de produits chimiques. 

Maës, fabricant de cristaux. 

Nieuwerkerke (comte de), sénateur. 

Pastré, armateur à Mars_ille. 

Pebdonnet, diriîtteur de l'école impériale des 
arts et métiers. 

Emile Péreire, député. 

Natalis Uond(.t, négociant. 

James Rothschild (baron de), président du clieniin 
de fer du Nord. 

Sallandrouze de Lamornaix, député. 

Paulin Talabot, député. 

Les deux principales questions qui occu- 
pcrentdabord la Commission impérialefiircnt 
le choix de remplacement de l'Exposition de 
1867, et la classification à faire des objets 
exposés. Ces deux questions étaient connexes, 
comme on va le voir. On avait observé que 
l'Exposition de Londres en 1862 avait péché 
surtout par la confuse distribution des œu- 
vres; et que, en outre, la superposition d'un 
étage fatiguait considérablement les visiteurs 
du Palais. 

Il fallait éviter ce double inconvénient pour 
1867 On décida donc que le palais de l'Ex- 
position n'aurait pas il'élage, et qu'on y fe- 
rait la classificalioii par catégories de pro- 
duits similaires, d'une part, et par groupes do 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18(57 ILLUSTRÉE. 



nationalités, d'autre part. L'absence 
d'étage nécessitait de grands espaces : 
la classification par galeries concen- 
triques, correspondant à la simili- 
tude des produits, et par coupes 
iiansiersales, correspondant à l'ex- 
posiiion des divers pays, comman- 
dait la forme du monument qui, la 
c'assilication étant donnée, devait 
i"'lre elliptique. 

Après de longues discussions, le 
riioix de l'emplacement porta sur le 
(lliainp de .Mars ; et ce choix fut ra- 
iidé par le ("orps législatif qui vota 
les fonds. Le Champ de .Mars pré- 
sentait une surface régulière de 
Hitl 000 mètres carrés, soit '►(> hec- 
lares , c'e^t-à-dire un emplacement 
qui dè[)asse en étendue l'assiette de 
beaucoup de villes importantes. 

Seulement, la situation du Champ 
de Mars présentait des inconvénients 
auxquels il importait d'obvier. D'a- 
bord, le Champ do .Mars, outre son 
éloignement du centre de la ville, 
était séparé d'elle par le cours de la 
Seine. A la difficulté des accès 
s'ajoutait encore un aulre obsta- 
cle : le Champ de .Mars est en de- 
hors des courants de la gopulatioa 
urbaine, qui 5e dirigent à l'op- 
posite, c'est-à-dire de l'est à l'i 

Dans cette situation, il ne fallait pasj 




VUE DU pnir 



\.\K (C'Jlé uu jaruHi . — Uesïiii de M. FcliiiiaDu. 

seulement aux moyens d'amener au Champ 1 Que faire des 300 000 mètres restants en 



vaste solitude, mais encore à les re- 
tenir assez de temps pour qu'il n'y 
eût pas d'encombrement aux heures 
de retour. 

Tous les moyens de transport 
furent sollicités à la fois : tous les 
accès furent ouverts ou élargis. On 
dragua la Seine pour y rendre pos- 
sible un service de bateaux à vapeur 
toutes les dix minutes; on la fit 
même communiquer avec le Champ 
de .Mars par une tranchée. Le che- 
min de fer de ceinture fut complété 
sur la rive gauche, avec attache et 
gare dans l'Exposition même, il fut 
aussi convenu que toutes les lignes 
d'omnibus, parallèles au cours du 
fleuve, convergeraient vers les ponts 
d'accès. 

Mais tous ces moyens de transport, 
à peine suffisants pour am^-ner pen- 
dant les heures du jour le nombre 
de visiteurs prévu, seraient impuis- 
sants à les ramener dans Paris dans 
les deux ou trois heures qui précéde- 
raient lafermeturedesportesdu Palais. 

C'est de celle difficulté que naquit 
précisément le projet de l'embellis- 
sement du Parc. Le Palais propre- 
ment dit ne devait couvrir qu'un 
espace de l 'iG 000 mètres carrés. 



aviser j de Mars assez de visiteurs pour en peupler la | dedans des clôtures'' 




liALERIE EXTKniKtJliE UU PAI.AIS DK L'tXPOSITION. — I)es«in de M. Fell i.ann. 







L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



' On en confia la transformation et l'embel- 
lissement à M. Alphand, l'éminent ingénieur 
à qui nous devons, outre les squares, la créa- 
tion féerique du bois de Boulogne, une mer- 
veille unique au monde. M. Alphand a été 
activement secondé par M. Fournie, ingé- 
nieur de la Commission impériale. 

Ceux qui ont vu le Champ de Mars, il y a 
dix- huit mois seulement, peuvent seuls se 
rendre compte de l'immensité de la transfor- 
mation. Ces vastes espaces, aujourd'hui oc- 
cupés par le Palais et par les nombreux éta- 
blissements qui l'entourent, étaient une plaine 
nivelée et nue où les soldats, allant du pont 
d'Iéna à l'École militaire , apparaissaient 
comme des points noirs à l'horizon. Aujour- 
d'hui, c'est une ville de plaisance, avec ses 
lacs et ses vallées pleines d'arbres etdemas- 
sifs de verdure, où les yeux, partout récréés, 
font illusion sur les distances. 

Quels travaux immenses suppose cette 
transformation aussi complète que rapide, 
nous le dirons tout à l'heure. 

Revenons, en attendant, à l'organisation 
de l'Exposition universelle de 1867. 

La classification adoptée par la Commis- 
sion impériale commandait, pour ainsi dire, 
le système architectural du Palais. Chaque 
galerie concentrique correspond à un groupe 
de produits similaires dans tout le pourtour; 
et les allées transversales, qui coupent toutes 
ces galeries, correspondent à la diversité des 
produits, divisés par classes. Les groupes 
donnent la tonalité d'une production; les 
classeo qui lui correspondent donnent ses 
nuances diverses, sa gamme : le nombre de 
classes dans le groupe indique la plus ou 
moins grande diversité de son caractère. On 
comprendra mieux ce que nous expliquons, 
par la nomenclature suivante : 

Groupe I : Œuvres d'art (classes de 1 à 5). 

Groupe II : Matériel et application des arts libé- 
raux : Histoire du travail (classes de 6 à 13). 

Groupe III : Meubles et objets destinés à l'habitation 
(classes de l^ à 26). 

Groupe IV : Vêtements (tissus compris) et autres 
objets portés par la personne (classes de 27 à 39). 

Groupe V : Produits (bruts et ouvrés) des indus- 
tries extractives (classes de 40 à 46). 

Groupe VI : Instruments et procédés des arts usuels 
(classes de 47 à 66). 

Gboupe VII : Aliments (frais et conservés) à divers 
états de préparalicn (classes de 67 à 73). 

Groupe VIII : Produits vivants et spécimens d'éta- 
blissements de l'agriculture (classes de 74 à 82). 

Groupe IX : Produits vivants et spécimens d'établis- 
sements de l'horticulture (classes de 83 à 88). 

Groupe X : Objets spécialement exposés eiivue d'amé- 
liorer la condition physique et morale de la popu- 
lation (classes de 89 à 9S). 

Des comités d'admission, choisis parmi les 
hommes les plus compétents dans la matière, 
lurent chargés dn recueillir les demandes, de 
les classer et de prononcer leur admission ou 
leur rejet. On eut ainsi 9.') bureaux d'études 
qui se vouèrent avec autant de désintéresse- 



ment que d'indépendance, à remplir ces 
cadres immenses qu'on leur avait confiés. Ce 
travail d'organisation, auquel 500 personnes 
environ furent occupées, a duré près d'un 
an et demi; et il était à peine terminé au 
1" janvier 1867. Il a fallu classer plus de 
20 000 demandes pour la partie française 
seulement, dont 14 000 environ ont été ad- 
mises. Jamais, sans le concours des comités 
d'admission, la Commission impériale ne se- 
rait sortie de cette inextricable dirticulté. 



III 
Construction et intérieur du Palais. 

GALERIE DES MACHINES. 

C'est le 25 septembre 1 865 que l'État li- 
vra à la Commission impériale le terrain du 
Champ de Mars. C'est le 3 avril 1866 que le 
premier pilier de la charpente en fer s'éleva 
sur le sol. Cette colossale construction, véri- 
table Colisée de fer, mais Colisée agrandi, 
était livrée aux installations des exposants 
vers la fin de 1866 : elle aura donc exigé 
moins d'un an et demi à préparer et à 
dresser. 

Les travaux de substruction et d'aména- 
gement ont naturellement précédé l'érection 
du Palais. On va voir, par quelques détails, 
quelle a été leur importance. 

Il existait au beau milieu du Champ de 
Mars des dépressions de terrain variant de 
1 m. 50 c. à 2 mètres de profondeur qui ont 
exigé, pour rétablir la plate-forme du Palais, 
des remblais par centaines de mille mètres 
cubes. Ces remblais ont été obtenus par le 
creusement des fossés nécessaires à l'établis- 
sement des substructions, et par les déblais 
du Trocadero. Tout le sous-sol est sillonné par 
des galeries d'égoutsetd'aérage, sans compter 
les caves voûtées en béton aggloméré, qui 
régnent sur tout le pourtourextérieur de l'édi- 
fice. Ces galeries souterraines formant fonda- 
tion mesurent, y compris les caves, 7 kilo- 
mètres d'étendue. Elles sont maçonnées et à 
voûtes de béton sur lesquelles portent les 
entre-toises. De distance en distance, on ren- 
contre les arcs-boutants destinés à recevoir 
les piliers en fer qui supportent les fermes, et 
qui sont fixés par un système déboulonnage 
qu'il serait trop long d'expliquer. Qu'il nous 
suffise de dire qu'on a calculé que plus de 
quinze millions de trous ont été pratiqués 
dans le fer et encloués. 

On aura une idée de la puissance des 
moyens employés à la construction par quel- 
ques détails sur les lots adjugés aux deux 
principaux entrepreneurs. La maison Gouin, 
chargée du tiers environ des travaux métal- 
liques du Palais, consistant en 82 travées, 
sur 88, de la grande nef des machines avec 
les deux galeries latérales, intérieure et exté- 



rieure, correspondantes, a fourni et employé 
350 tonnes de tôle et fonte environ, et oc- 
cupé une moyenne de 'lOO ouvriers par jour 
pendant huit mois. 

La maison Cail, aidée par la compagnie de 
Fives-Lille, a fourni 5000 tonnes de fonte et 
tôle, dont elle a fait le perçage, l'assemblage 
et l'érection dans l'espace de six mois, dans 
un atelier installé au Champ de Mars. Il a 
fallu que les constructeurs aient fait marcher 
de front, dans un si court délai, et l'exécution 
des pièces et l'établissement d appareils de 
levage, de dimensions et de formes inusitées. 
Le jour fixé par le marché était le 24 octobre 
1866; le lot a été livré le 20. L'atelier de 
MM. Cail et Houel ressemblait à un camp de- 
vant une ville assiégée. 

Le Palais se déroule, pour ainsi dire, comme 
une nappe d'eau à ondulations concentriques, 
en sept anneaux qui forment autant de gale- 
ries tournantes. Les deux galeries les plus 
rapprochées du centre sont en maçonnerie : 
elles sont réservées aux beaux-arts et à l'his- 
toire du travail; les cinq autres sont con- 
struites en fer. 

Le Palais ne donne asile dans ses sept ga- 
leries qu'à huit groupes sur dix. Le groupe 
VllI, comprenant les produits vivants et spé- 
cimens d'établissement de l'agriculture, est 
exposé soit dans le Parc, soit à Billancourt. 
Le groupe IX, comprenant les produits vi- 
vants et^spécimens d'établissements de l'horti- 
culture, est exposé dans le jardin réservé, avec 
un luxe d'installation vraiment prodigue. 

Quant au groupe X, qui a pour spécialité 
les objets exposés en vue d'améliorer la con- 
dition physique et morale de la population, 
son domaine est dans toutes les galeries, et il 
occupe un secteur tout entier, comme s'il 
était lui-même une nation exposante. 

Les quatre premières galeries, en partant 
du jardin central, et correspondant, la pre- 
mière aux beaux-arts, la seconde au musée 
rétrospectif dit histoire du travail, la troi- 
sième aux vêtements, la quatrième aux meu- 
bles, ont une largeur moyenne de 15 mè- 
tres. Dans chacune d'elles existe un chemin 
médian de 5 mètres, de cha(]ue côté duquel 
sont groupés les œuvres en produits exposés. 

Dans les trois galeries suivantes, corres- 
pondant aux produits des industries extrac- 
tives, aux arts usuels ou rnachines et aux 
aliments , il ne règne pas de chemin mé- 
dian , et les objets exposés sont disposés 
suivant l'ordre particulier à chacun d'eux. 
Nous dirons l'ordre général adopté pour ia 
grande nef des machines. Quant à la galerie 
des aliments, elle se développe en dehors de 
la grande nef, sur 10 mètres de largeur et 
6 mètres seulement de hauteur; elle est dis- 
posée en boutiques ou magasins ; en prolon- 
gement, règne une marquise ou promenoir 
couvert, qui s'étend sur tout le pourtour de 
l'édifice, 1413 mètres. 

Les voies rayonnantes par lesquelles nous 
venons de traverser les galeries circulaires 



L'EXPOSITION LNIVEUSELLE DE 18(57 ILLUSTREE. 



sont au nombre de 1 2 ; et l'intervalle de l'une 
à l'autre forme un secteur. Outre ces 1 2 allées 
rayonnantes ayant chacune une largeur de 
5 mètres , il existe quatre avenues trans- 
versales droites dans les quatre directions du 
^'rand et du petit axe. L'avenue du grand axe, 
qui regarde le pont d'Iéna, a une largeur 
de 15 mètres et est disposée et décorée de 
façon à former un vestibule monumental dont 
nous donnons plus loin un aperçu. Les trois 
autres avenues droites transversales, corres- 
pondant, l'une à la portion du grand axe 
tournée vers l'Ecole militaire, les deux autres 
aux deux portions du petit axe, ont une lar- 
geur égale de 10 mètres. 

La principale et la dernière des sept gale- 
ries du Palais est la grande nef des machines, 
dont la largeur entre les appuis est de 35 mè- 
tres et la hauteur sous clef de 2.") mètres. Les 
piliers qui la supportent, au nombre de 17G, 
formant 88 travées, font saillie sur la toiture, 
laquelle est composée d'une série de plaques 
en tôle ondulée, et dont le faîte extérieur est 
disposé en promenoir aérien. Ces 170 piliers 
ont 2G mètres de hauteur et pèsent chacun 
tout prèsde 12 000 kilogrammes. Leur saillie 
en dehors de la toiture produit un effet peu 
agréable à l'u-il et qu'il a fallu masquer par 
des trophées, autant que cela a été possible. 

Le milieu de la nef des machines est oc- 
cupé par une plate-forme de fonte en colonnade 
qui s'étend sur tout le pourtour, c'est-à-dire 
sur 1 200 mètres. On la trouvera représentée 
dans le dessin de la grande nef Elle supporte 
j)ar intervalles les arbres de transmission qui 
communiquent le mouvement aux machines, 
placées à droite et à gauche. Partout oij elle 
ne supporte pas les atbres de transmission, 
sur les allées du petit axe, par exemple, 
celte colonnade est plus légère. Le dessus 
forme balustrade et est disposé en passage 
d'où les visiteurs plongent sur le jeu des 
machines et peuvent embrasser du regard 
toute une série d'appareils en mouvement, en 
jouissant du coup d'œil que reproduit un de 
nos dessins. 

Celte plate-forme large de 3 mètres et 
soutenue, comme nous l'avons dit, j)ar des 
colonnes à 4 mètres 50 centimètres du sol , 
sera le grand attrait de la nef des machines. 
Elle s'est prêtée à toutes les superpositions 
d'urMemenls (|ue la grande hauteur de la ga- 
lerie rendait faciles. Ce sont ici des orgues, 
là des pavillons pour les corps de musique, 
plus loin des façons d'arc de triomphe, sui- 
vant le caractère du pays exposant que tra- 
verse la plate-forme. Notre grand dessin re- 
présente l'aspect général de la galerie des 
machines, avec ses décorations, du côté de 
la porte de Russie. 

.\u-dessous de la plate-forme, cl entre les 
■•nlonnes, on a ménagé la place pour les in- 
!-i;i!lations des ouvriers dont les travaux sont 
c.vposés comme spécimen des procédés des 
arts usuels. 

.Nous n'avons pas besoin d'insister sur 



l'importance de ces installations si utiles et 
si pittoresques : il suffit de les signaler pour 
qu'on en saisisse la nouveauté. 

« En s'arrèlant à ce projet, disent les in- 
structions qui suivent le règlement général, la 
Commission impériale croit, à la fois, combler 
une lacune regrettable et ajouter à l'Exposi- 
tion de 1867 un attrait d'un genre tout nou- 
veau. Elle e.spère provoquer ainsi des rappro- 
chements utiles et féconds, révéler la part 
qui revient à l'ouvrier dans la production 
générale ; et au moment où la machine sem- 
ble à la veille d'envahir toute l'industrie, dé- 
montrerque, pourcertains travaux, la science 
de l'homme peut défier toute concurrence 
mécanique, >i 

On verra ainsi le groupe X, avec son tra- 
vail manuel et ses ouvriers chefs de métier, 
lutter sur le même emplacement avec le 
groupe VI, où les machines fonctionnent sous 
la direction des contre-maîtres. 

Autour de ces ateliers improvisés sous la 
plate-forme, on a ménagé de chaque côté un 
chemin de \ mètre 50 centimètres qui per- 
met aux visiteurs de passer la revue de ces 
alvéoles du travail manuel. 

Les tables et vitrines sont adossées contre 
les parois de la grande nef. De chaque côté, 
un chemin latéral de 5 mètres règne autour 
du massif central où les machines se meu- 
vent sur un espace de 23 mètres de largeur, 
dont la zone moyenne est occupée par la 
plate-forme. 

Celte disposition des lieux permet de sui- 
vre en détail tout le vaste fonctionnement du 
travail qui s'opère au sein de cet atelier cy- 
clopéen. 

A chaque secteur, les décorations de la 
plate-forme varient. Aux allées rayonnantes, 
c'est-à-dire aux allées qui s'ouvrent sur les 
courbes du palais, la colonnade de la plate- 
forme est plus massive, parce que c'est là 
qu'il a fallu, par les raisons que nous avons 
dites, placer les arbres de transmission qui 
communiquent la force motrice au massif des 
machines. Ces arbres de transmission com- 
muniquent par des conduites la plupart 
aériennes avec les générateurs placés dans 
le Parc et qui leur envoient la vapeur qu'ils 
utilisent. (Chacune de ces machines motrices, 
ainsi disposées au centre de la galerie, fait 
marcher le nombre d'appareils proportionné 
à sa puissance mécanique, et les commande 
soit directement, soit par l'intermédiaire 
d'une transmission générale. 

« Celte transmission, disent les instruc- 
tions que nous avons déjà citées, comprend 
deux arbres de couche parallèles, espacés 
entre eux de 4 mètres environ, et tournant 
avec une vitesse d'une centaine de tours par 
minute. Pour racheter la courbure de la ga- 
lerie, -ils sont formés d'éléments polygonaux, 
embrassant entre eux un angle de quelques 
degn-a. Placés des deux côtés de la phile- 
forme médiane dont his colonnes le» suppor- 
lenl, e> independant.s I un de l'autre, il.s sont 



destinés à transmettre séparément le mouve- 
ment aux appareils exposés dans chacune des 
moitiés du massif central, après l'avoir reçu 
eux-mêmes des machines motrices placées 
aux divers points de leur parcours. 

Les générateurs, au nombre de neuf, 
ont dû être placés dans le Parc, vis-à-vis les 
courbes du Palais, au lieu de faire face à ses 
rectangles ; c'était la nécessité des lieux qui 
le voulait ainsi, comme on le verra tout à 
l'heure. Les moteurs ont dû être distribués 
dans la galerie des machines, suivant le même 
ordre. De là, une dilliculté de transmission 
que n'auraient pas présentée les conduites di- 
rectes, difficulté à laquelle on a obvié avec 
un plein succès. On est parvenu à utiliser les 
moteurs, ainsi disposés, partout où il est né- 
cessaire de consommer de la force, depuis 
celle d'un cheval ou d'un demi-cheval que 
donnent les machines à gaz, jusqu'à celle des 
puissants appareils mécaniques de quatre- 
vingts à cent chevaux qui l'ont mouvoir les 
plus grands ateliers industriels. 

L'accès de la nef des machines a dû être 
interdit, par prudence, à toute une série de 
procédés ingénieux et puissants qui exigent 
l'emploi du feu, comme le travail des mé- 
taux, la fabrication du verre, les élaborations 
chimiques, etc. C'est dans le Parc et sur les 
berges >de la Seine que nous retrouverons ces 
curieuses installations. 

Les ateliers à feu sont disposés dans le 
Parc autour des générat«iirs, placés, comme 
nous l'avons dit, devant chacun des secteurs 
formés à la sortie du PaJais, par les allées 
rayonnantes, et à 30 mètres de distance de 
l'édifice. Ces ateliers sont pourvus, suivant 
le cas, d'une cheminée spéciale ou de carreaux 
communiquant avec celle des générateurs. 

La même raison de prudence, qui a interdit 
l'accès du Palais aux ateliers à feu, en a fait 
éloigner aussi les machines à vapeur qui sont 
alimentées par leur propre cliMudière, et celles 
qui, par l'odeur ou la poussière qu'elles dé- 
gagent en fonctionnant, pourraient incom- 
moder le public. 

C'est la classe 52 qui est consacrée aux ap- 
pareils qui sont spécialement affectés aux 
besoins de l'Exposition : elle comprend quatre 
divisions principales; 1" le service mécanique; 
2° le service livdraulique; 3° la ventilation; 
'»" la manutention, grues el engins. 

Lt galerie des machines a été divisée en 
15 lots correspondant aux besoins des di- 
verses nations, ou des diverses classes d'une 
même nation, savoir: 

France liuillois pour une force lolalr de :i0.i(°licvaiix 

Hcl(çique .... un lot id. 40 — 
Cunftd'''r.ilionilu 

Nord do l'Al- 

Icmngne . . . id. il 35 — 
Ëlau du Sud dn 

rAneni.igne. . id. ni, 15 — 

Adlncho .... iil. I ÏO — 

Suu>M id. il 17 — 

EUiU-Unis <V.\- 

m^riqne . . . id. il- ■''" — 

Anglptorre ... id. i'I 1"' — 

Touiux. . . . l'i oS:iclievaux. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



A chaque secteur, on monte à la platç- 
forme de la nef des machines par un escalier 
latéral. A l'avenue du <{rand axe, qui sépare 
l'exposition aniîlaise de l'exposilion fran 
«aise, on accède à 
la plate-- forme par 
deux grands esca- 
liers droits. 

Si les détails dans 
lesquels nous venons 
d'entrer sont un peu 
secs, ils étaientpoui- 
tant nécessairespour 
fîfire comprendre ce 
que les installations 
de la grande nef des 
machines ont de gi- 
gantesque et de m- 
ple à la fois. Jamais 
on n'aura vu pareil 
déploiement de force 
humaine, ni rien qui 
en approche. C'est la 
que se révélera dans 
toute son impondé- 
rable puissance ce 
point d'appui idéal 
que rêvait Archi- 
mède pour soulever 
le monde. 



biais faits au sommet du Trocadcro, pour en 
adoucir les pentes, servirent aux remblais 
nécessaires au Champ de Mars. Lne voie de 
fer, po=ée à travers le pont d'iéna. servit à 



ou d'une éruption volcanique. Des routes en 
méandre sillonnaient partout ce sol ainsi 
transfiguré. 

Un détail fera cnmprendrre l'activité et la 



La ponctualité 
presque mathéma- 
tique avec laquelle a 
été exécuté tout te 
gigantesque travail 
que nous venons de 
relater, aplanisse - 
ment et nivellement 
du sol ^ terrasse- 
ments, substruction s 
et canaux soutei- 
rains, érections de i 
piliers, vitrageà eti) 
couvertures, mérite itn| 
qu'on la signale, tant i i 
elle porte témoi- 
gnage de notre puis- 
sance d'entreprise et 
de nos ressources 
d'usine. Chacun des 
matériaux servant à 
cet ensemble d'édi- 
fication était apporté 
à son jour et prenait 
place à son heure. 
Les lourds piliers se 
levaient obéissants 

l'un après l'autre, comme des soldats sortant 
des rangs à l'appel d'une manœuvre. .\ux 
échéances convenues, tous étaient debout, et 
tout était prêt. 

Ce n'est pas tout. Il fallait remuer et peu- 
pler la terre plate et nue du Parc. Les dé- 




relier l'un et l'autre chantier. Au milieu du 
va-et-vient des travailleurs, les arbres sem- 
blaient sortir de terre, tant ils étaient vite 
transportés et plantés. Le sol bouleversé était 
transformé en vallées et en terre- pleins, 
comme à la suite d'un tremblement de terre 



.lAKDiN cl:.VHva 

puissance de ce travail d'édilité, mieux que 
ne le feraient toutes les descriptions. Les al- 
lées ouvertes dans le Champ de Mars. Parc et 
Palais, formeraient, ajoutées bout à bout, un 
parcours de 74 kilomètres. 

Pour amouer l'eau dans ce contre-haut de 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



la Seine, les Romains auraienl creusé un ca- 
nal en amont du fleuve pour racheter les 
différences de niveau à la même latitude. 
Mais, grâce aux progrès de la niiv-anique, les 



de la Seine, le point culminant du Trocadéro 
surplombe de 30 mèties le niveau du fleuve. 
C'est sur ce point culminant quon a creusé 
un bassin d'une capacité de .'lOOO mètres cu- 




bf.ssin de .M. Liieiol. 



mac ines élévatoires ont pour toujours dé- 
trori les aqueducs ; et sans aucun doute 
ellc( se substitueront bientôt aux réaer- 
voii supérieurs pour l'alimentation • des 
caiiux. 

face du Cbamp de Mars, surlautre bord 



bes qu'une forte chape en bèlon rend parfai- 
tement clanche. De puist^antes pompes à va- 
peur ètalilies contre le pont d'Iéna, sur la rive 
du Cbamp de Murs, 8<.)nl cliari.'èes d'alimen- 
ter ce bassin avec l'eau qu'elles puisent dans 
le fleuve. A cet eflet, on a pratiqué dans les 



tabliers mêmes du pont une double conduite, 
l'une qui mène les eaux jusqu'au bassin, l'au- 
tre qui leur permet de descendre par leur 
propre poids jusqu'au terrain du i:Lamp de 
Mars, où elles peu- 
vent ' siphonner à 
toute la hauteur du 
bassin d'oii elles dé- 
rivent; "^' 

Sans doute, il n'a 
fallu vaincre dans ce 
travail aucune diffi- 
culté imprévue; et 
iJ'on est'îtirrivé.à dfs 
rtVsultats iplus ■ déci- 
sifs à Lvon pour 
amener l'eau dans 
les hauts qu^tiers 
dt la) ville, .\fais il 
n en est pas moins 
. .Vrai| que les ponces 
I Idu DOiit d'h'M&'et Jé 
' bissin tlu Iro^adéTo 
permettent ilalirter- 
tieri lai population du 
Cbafnp de Mars, cal- 
culée à SO 000 visi- 
teurs- -par jour, et 
de là rafiaîchir au 
moyen de fontaines 
jaillissantes, partout 
-prodiguées. 
,, ■ .liDealdétails de la 
construction, pas- 
sons à son etisenible. 
LpHalaisduChamp 
de Mars est, sous 
tous les rapports, la 
plus ini()osante et la 
plus décisive expé- 
riéi ce des construc- 
tions en 1er. Désor- 
in;lis, il est probable 
^juet le' 1er devien- 
dra la: matière dc- 
)i,hi)nan;teidans toutes 
ii.les'icoiisti'ucliops de 
l'iiidustrir : dock^, 
balles, bateaux, ma- 
{?asins, ponts, pavil- 
lons et même théî- 
T très. Le fer se prête 
à toutes les ornemei - 
talions extérieures 
comme à toutes les 
combinaisons de l'in- 
térieur, avec écono- 
mie, et surtout dans 
les constructions 
temporaires et dont 
on veut pouvoir utiliser les matériaux en les 
déplaçant. 

Au lieu de la fonte, qui se serait mieux 
prêtée aux détails d architecture, on a employé 
au Champ de Mars la tôle, jilus résittante et 
plus^ductile que la fonte. l'our la fjrande ga- 



10 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



lerieflcs machines, par exemple, dontl'aspect 
grandiose est rendu par un de nos dessins, il 
fallait obtenir, sur une ouverture de 35 mè- 
tres de lareeur, une élévation de 25 mètres 
sans charpente transversale intermédiaire, 
c'est-à-dire avec clef de voûte superposée. La 
tôle seule pouvait se prêter à une telle enver- 
gure architecturale. 

Quoi qu'il en soit, il résulte de cette grande 
expérience du Champ de Mars, que le fer tend 
à se substituer de plus en plus dans les con- 
structions, même monumentales, au bois et 
même à la pierre. Si l'on avait un Colisée à 
édifier aujourd'hui (et le Palais du Champ 
de Mars peutsous bien des rapports être com- 
paré au Colisée, comme proportions surtout), 
c'est le ferqui aurait le pas sur la pierre, outre 
que le forgeur peut atteindre où n'atteindra 
jamais le maçon; témoin ce grand pont jeté sur 
le port de Brest et qu'on eet tenté de compa- 
rer à un arc-en-ciel reliant deux rivages. 

Je ne sais si cette grande œuvre du Champ 
de Mars est destinée à disparaître, une fois 
l'Exposition close, comme une tente qu'on 
replie : mais àcoup sûr elle s'imposera comme 
un souvenir, comme une condition aux ex- 
positions futures, dans quelque capitale que 
ces concours internationaux soient convo- 
qués. 

A l'avenir, il ne faudra pas qu'une 
capitale, fût-ce Londres ou Paris, batte le 
ban de l'industrie et du travail à travers le 
globe, si elle n'a pas un emplacement de 
460 000 mètres à leur offrir comme champ de 
concours. La place se fait rare dans toutes les 
agglomérations urbaines, et partout les ru- 
ches du travail sont pleines. Londres même 
sacrifierait vainement ses parcs aux c:azons 
merveilleux; ils sont trop longs et trop 
étroits. C'est bien au Champ de Mars qu'est le 
dernier asile des industries concurrentes. 
C'est là que s'est donnée la première exposi- 
tion publique, en 1798 : y verrons-nous, 
69 ans après, la dernière exposition univer- 
selle? et après avoir servi de théâtre à une 
vaine fédération de provinces, le Champ 
de Mars verra-t-il la fête de la véritable fédé- 
ration des peuples réconcilliés? C'était notre 
rêve naguère : c'est notre espoir aujour- 
d'hui. 

Mais détournons nos yeux de ces visées trop 
hautes; et, ayant rendu compte des matériaux 
et du travail, voyons quelle œuvre en est 
sortie. 

Lorsqu'on regarde le Palais dans son orien- 
tation, c'est-à-dire lorsqu'on l'aborde par ses 
entrées principales, il apparaît comme une 
sorte de rotonde allongée. Il n'a pourtant 
d'elliptique que l'apparence. En réalité, c'est 
un vaste rectangle, prolongé sur deux de ses 
faces par deux demi-cercles. 

Cette disposition architecturale n'a rien qui 
flatte la vue : l'œil fuit, pour ainsi dire, le 
long des courbes qui s'effacent, et n'est retenu 
par aucune arête, par aucun angle. 

L'aspect du monument eût été plus satis- 



civwa"p EYV 




1_ a .1 



a. 




\V--s«v^> 



t:ziQ. 




faisantàl'œil, assurément, si les entrées prin- 
cipales se fussent présentées par les côtés du 
rectangle dépourvus de demi-cercles. Mais la 
configuration des lieux s'y opposait. La plus 
grande longueur du Champ de Mars court du 
pontd'Iéna à l'École militaire, qui servent de 
points de repère. Si l'on eût placé les deux 
demi-cercles sur les côtés du rectangle dans 
la direction de la largeur du Cliamp de Mars, 
cette largeur n'eût pas suffi à ce double appen- 
dice. En effet, le Palais mesure en long 482 
mètres, tandis que la largeur du Champ de 
Mars, depuis l'avenue de la Bourdonnaie jus- 
qu'à l'avenue Suffren, n'est en tout que de 
472 mètres, 370 mètres pour la largeur du 
Palais et 51 mètres de passage de l'un et de 
l'autre côté du petit axe, en dehors du 
Palais. 

11 résulte de ces dispositions architectu- 
rales nécessitées par la configuration du ter- 
rain, qu'on a dû faire les ornementations 
d'entrée sur les côtés du Palais qui se présen- 
taient en courbe, au lieu de les faire sur les 
côtés du petit axe qui présentaient une façade 
de 1 1 2 mètres, plus que suffisante pour enca- 
drer tous les motifs de décoration architec- 
turale. 

Le petit axe du Palais occupant .370 mètrea 
sur la largeur totale du Champ de Mars, qui est 
de 472 mètres, il a été également impossible 
de poser sur les façades du-pelit axe les géné- 
rateurs qui communiquent la force motrice 
aux machines exposées dans la grande galerie 
du travail, galerie qui a un déveoppement 
concentrique de plus de 1 200 mettes d'éten- 
due sur une largeur de 35 mètres. Ces géné- 
rateurs à grande cheminée, au nombre de 
neuf, ont dû être placés en face des courbes 
du Palais, au lieu d'être placés sur les façades 
où la force motrice aurait pu être communi- 
quée plus directement, précisémert parce 
qu'il fallait dégager les deux côtés iu petit 
axe pour laisser le passage libre d'uie extré- 
mité à l'autre du Champ de Mars. Nois avons 
dit comment on a obvié à cet incon-énient. 
Si l'on a bien compris ce qui précède, 
on s'expliquera qu'il a été impossble de 
ne pas sacrifier la forme extérieure du Pa- 
lais à ses dispositions intérieures. Il / avait 
à couvrir une surface de 146000 mètcs. On 
aurait pu sans doute élever un morument 
plus agréable aux yeux, en faisant unPalais 
à étage, comme on l'a fait à Londres ei 1851 
et 1802, et à Paris en 1855. Mais iluurait 
fallu sacrifier aux convenances del'artirchi- 
tectural la classification ingénieuse et nétho- 
dique des objets exposés qu'on avait adiptée; 
car elle n'était possible que sur des sufnces 
planes et sans superposition. Les fatgues 
du visiteur, montant et descendant pour 
chercher des objets exposés sans nrdre au- 
raientété d'autant plus grandes qu» les espices 
à parcourir étaient plus étendus qu'au? ex- 
positions précédentes. 

Poui' nous résumer sur les disposiions 
extérieures du Palais, — 5011 grand axe, fomé 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



11 



par les deux eùti's du rectani^Ie auxquels on 
a adapté les deux demi-cereles qui prolon- 
gent, mesure une longueur de 48"2 mètres, 
dans la direction du pont d'Iéna à l'École 
militaire : le petit axe formé par les deux 
autres côtés du rectangle dépourvus de demi- 
cercles, mesure une longueur de 370 mètres 
dans la direction de l'avenue la Bourdonnaye 
à l'avenue Suffren. 

Le Champ de .Mars, ayant dans cette double 
direction une longueur de 905 mètres et une 
largeur de 472 mètres, et le Palais occupant 
un espace de '182 mètres en longueur et 
370 mètres en largeur, voici quelles sont les 
mesures des espaces laissés libres autour du 
Palais : — Sur les deux côtés du petit axe, 
51 mètres de chaque côté; aux deux extrémités 
du grand axe, la distance du pont d'Iéna au 
Palais est de 250 mètres; elle n'est que de 
229 mètres du côté de l'École militaire. Le 
Parc, l'orme des espaces laissés libres sur les 
quatre angles du Champ de Mars, mesure 
une surface de 300 1)00 mètres, le double 
environ de la surface occupée par le Palais. 
Passons maintenant de l'extérieur à rinle- 
rieur du monument. C'est ici que l'architecte a 
pris sa revanche. Les dispositions intérieures 
du Palais sont une œuvre tout à fait remar- 
quable, que nous allons essayer de faire com- 
prendre avec le secours du dessin. 

Au centre, nous sommes dans un jardin à 
découvert, où sont prodiguées les fleurs rares 
et les eaux jaillissantes. Ce jardin central, 
qu'un de nos artistes reproduit, a 100 mètres 
de long sur 50 mètres de large seulement. 
Celle énorme difl'érence entre la longueur et 
la largeur du Jardin central est précisément 
calculée pour obtenir une égalité de distance 
entre toutes les allées, ou coupes transver- 
sales, qui mènent du Jardin au Parc, à travers 
le Palais. 

Chacune de ces allées transversales, qu'elle 
soit d'ailleurs droite ou rayonnante, suivant 
qu'elle se dirige vers une des extrémités du 
Palais soit courbe soit reclilignc, a le même 
parcours, 150 mètres. Chacune de ces allées, 
quelque direction que vous preniez, vous 
mène à travers toutes les galeries circulaires 
et vous fait ainsi parcourir, sur un rayon de 
1 50 mètres seulement, toute la série des pro- 
duits exposés. Que si, au contraire, il vous 
convient mieux de suivre la similitude des 
produits de tous les pays, au lieu d'étudier 
leur diversité dans chaque pays, vous n'avez 
(|u'à abandonner les allées transversales cl 
suivre les galeries concentriques qui font, à 
diverses laliludes, le tour du Palais. 

Voici, du reste, reproduit en dessin, le profil 
des coupes transversales, avec les dilTérences 
de hauteur et de largeur de chaque galerie; 
cela nous dispensera d'étendre notre descrip- 
tion écrite. 

Eifdonnantégalemeut, prise duJardin cen- 
iral. la vue d'une coupe transversale dans 
chaque direction, tant pour le petit cpiepour 
li< grand axe. les yeux en même temps que 



l'esprit saisiront tangiblement tout l'ensemble 
harmonieux et vraiment admirable des dis- 
positions intérieures du Pa'ais. 

Cette ordonnance intérieure du Palais, qui 
supprime en même temps, pour ainsi dire, 
la fatigue du corps et la fatigue de l'esprit 
pour le visiteur, a été réalisée d'après les 
conceptions de M. Le Play, conseiller d'Etat, 
commissaire général des Expositions univer- 
selles de 1855, 1862 et 1867. 



IV 
La porte d'entrée du pont d'Iéna. 

• La porte d'entrée principale au Champ de 
Mars est celle du pont d'Iéna, dont nous 
avons donné le dessin à notre première page. 
L'immense dais ou vélum qui y figure se pro- 
longe jusqu'au Palais sur un parcours de 
250 mètres, abritant le visiteur au milieu 
d'une double rangée d'arbustes et de fleurs 
rares. Ce vélum est d'étoffe verte, parsemée 
d'abeilles d'or. Le dessus du dais est égale- 
ment peint en vert et or, et les bords en sont 
décorés d'oriflammes, de banderoles et de 
drapeaux en faisceau. A travers les arbustes 
et les draperies flottantes qui bordent cette 
avenue magnifique, on dislingue à droite les 
divers établissements du parc anglais, et à 
gauche ceux du parc français. Des points de 
vue sont ménagés à travers cet encombrement 
d'édifices, et l'avenue centrale a des déga- 
gements sur toutes les allées qui mènent au 
Parc. Tout cet ensemble de décoration est 
imposant et gracieux à la fois, et une des 
choses les mieux réussies de l'Exposition. 

On est saisi d'une singulière impression la 
première fois qu'on visite le Champ de Mars. 
En dehors de l'avenue centrale par laquelle 
on arrive, on ne voitd'abord autour de soi et 
devant soi que du fer et de la fumée, ce 
double emblème de la puissance industrielle 
de notre époque. La grande nef présente une 
formidable ceinture de machines en mouve- 
ment qui semble garder les fionlières du Pa- 
lais, dont les grandes cheminées des généra- 
teurs, avec leur panache de fumée, sont au 
dehors comme les sentinelles avancées. 

Cette première impression exerce sur le 
visiteur un tel empire, qu'il néglige les dis- 
tractions qui le tentent au passage, et qu'il 
se hâte d'aller au mouvement et au bruit qui 
l'altirent. Sur tous les points de la grande nef 
où les marchines sont au repos, éclatent les 
accords des orgues mus par la vapeur, et les 
symphonies des instruments de cuivre. De 
galerie en galerie, où toutes les merveilles de 
l'industrie sont prodiguées, on arrive au Jar- 
din central. 

L'allée du grand axe qui continue l'avenue 
centrale du pont d'Iéna jusqu'au Jardin cen- 
tral, a la même élévation que la nef circu- 
laire des machines, avec une largeur de 
1 5 mètres. Ses hautes et larges baies sont en 



vitraux peints, .\u-dessous de ces baies sont 
les entrées des galeries circulaires avec leurs 
motifs d'architecture variés. .V droite, s'ouvre 
l'exposition anglaise; à gauche, l'exposition 
française. C'est là que le flot de curieux se 
presse et se divise. Devant vous est le Jardin 
central. 

Le Jardin central. 

Arrêtons-nous un instant dans ce Jardin 
central, si bien dessiné par M. Lancelot. 
Aussi bien, c'est toujours ici qu'on se re- 
trouve, lorsqu'on s'est perdu dans les circuits 
du Palais. Le Jardin central est juste la 
moitié du Jardin du Palais-Royal en longueur 
et en largeur, 100 mètres de long sur 56 
de large. Les seize allées transversales qui 
s'en dégagent forment autant de secteurs 
d'écartement inégal, suivant que les allées 
sont droites ou rayonnantes, c'est-à-dire sui- 
vant qu'elles aboutissent à la partie droite . 
ou courbe du Palais. Les secteurs du petit 
axe ont 50 mètres d'évasement; les secteurs 
des courbes ont jusqu'à 80 mètres. 

Des colonnes en fer, fines et élégantes, sou- 
tiennent la marquise qui règne autour du 
jardin et sous laquelle circulent les prome- 
neurs. Entre les colonnes sont placées les 
statues exposées. Degrandes portières pendent 
de ces compartiments, relevées par des em- 
brasses. Contre les parois du portique sont 
exposés, dans des cadres, les dessins repré- 
sentant nos monuments historiques. .\u cen- 
tre est la curieuse exposition des monnaies. 
Des eaux jaillissantes s'échappent à grand 
bruit des bassins, bordés de plantes à feuilles 
enroulées où se marient toutes les nuances 
du vert, la plus riche couleur de la nature. 
Les palmiers et les arbustes odoriférants, 
plantés d'hier, protègent les gazons tout frais 
poussés. Un air rafraîchi et parfumé règne 
dans celte oasis improvisée, au sein de ces 
arbustes en fleurs et de ces eaux jaillissantes. 
Les sons des orgues, les éclats des musiques 
militaires, le bruit des marchines en mouve- 
ment, partis de la grande nef du travail, vous 
arrivent atténués par la distance. 

Que de célébrités, que d'illustrations on 
coudoie sous ce portique du Jardin central 
où chacun passe ! C'est le défilé du monde 
entier. 

Prenons maintenant une des douze allées 
qui traveràent le Palais en tous sens. La pre- 
mière galerie que nous rencontrons est la 
fameuse galerie du matériel cl application 
des arts libéraux, dite /tooirerfi* Tnuail, qui 
résume chaque siècle parce qu'il a produit 
(le plus curieux et de plus riche, galerie dont 
l'éminent archéologue, M. du Sommerard, 
qui a dirigé les installations, s'est engagé à 
nous retracer les splendeurs. Puis vient le 
groupe des beaux-arts, où tout ce que les 
artistes ont produit d'éclatantdans ladernière 
moitié de ce siècle se trouve réuni. Les cinq ga- 
leries qui suivent classifient tous les produits 



12 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉF. 



dont l'homme fait usage pour la sa- 
tisfaction de ses besoins, ou pour 
l'allégement de son travail manuel. 
C'est dans ces cinq galeries que se 
trouvent véritablement concentrées la 
force çt la richesse des peuples; 
d'abord les meubles et autres objets 
destinés à 1 habitation, la joaillerie 
et la bijouterie, où notre industrie 
excelle, et qui nous promettent des 
merveilles, la céramique avec ses 
ingénieux perfectionnements, puis 
les produits du sol et du sous-sol 
dans leur variété infinie, la méca- 
nique enfin, dans sa nef colossale, 
véritable tem])le de Prométhée réha- 
bilité. C'est ici que sont les surprises 
préparées aux visiteurs, et les éton- 
nements et les admirations! 

La France aura probablement l'a- 
vantage sur les autres pays exposants 
pour tout ce qui sert de matière au 
travail professionnel. Nous sommes, 
qu'on nous passe le mot, le pays du 
soleil et du vin, ces deux inspirateurs 
des arts aimables. Tout ce qui exige 
du goût et une habileté de main in- 
telligente est de notre domaine. Le 
prix de la céramique nous sera pour- 
tant disputé par l'Allemagne, et le 
prix de la mécanique, par les Amé- 
ricains et les Anglais, cette forte race angio 
saxonne qui applique son génie d'affranchis 




ENTRÉE DES GALEIUES i,Autriche,i. — Desbiu de M. Felliaaiin. 



sèment à dompter la nature et à la faire son 
maiiïre esclave docile. 



Uenr 
ses i 



La supériorité qui nous sera le 
moins contestée est celle que nous 
assure le travail des métaux précieux, 
des instruments de précision et de: 
tissus fins. Mais, sur ces points en- 
core, la victoire nous sera rudement 
disputée, et ce n'est point sans un 
intérêt ardent, quoique impartial, 
que nous suivrons les péripéties de 
cette lutte. 



Les installations du Palais. 

Le spectacle que ne verront pas le: 
visiteurs arrivant après l'ouvertur.- 
de l'Exposition, c'est celui qu'ont 
présenté les installations des expc- 
sants, durant l'âpre mois de mars. 
L'homme certainement le plus oc- 
cupé du globe, pendant le mois de 
mars, a été notre ami M. Moréno- 
Henriquès, l'honorable Directeur de 
la manutention, à la Douane. Près 
de "25 000 tonnes de colis plus ou 
moins précieux, venus de tous pays, 
lui sont passés par les mains, et il a 
fallu qu'il les distribuât dans tous 
ces alvéoles du Palais qu'on nomme 
des vitrines, lien saitlong, M. Moréno- 
iquès, et le dévouement qu'il apporte à 
mportantes fonctions égale l'intelligeace 




DÉCHAUGEMENT Ui:S COUS A LENT'RKK L)l- l'I-.TlT AXE. — Dessin de M. Fellmami. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



13 



qu'il y déploie. Ce n'est pas sans efTusion de 
cœur ijue nous rendons hommaiie à cet 
liomme excellent, qui sait tout et qui est à 
Ions. Il n'est pas de négociant un peu notable 
qui ne lui soit redevable d'un service, et les 
couronnes elles-mêmes le prennent pour dé- 
posilaire de leurs écrins. 

Fii;iirez-vous une double voie ferrée, fai- 
sant le tour de l'immense circonférence du 
Palais, à lintéricur et à l'extérieur de la 
galerie des macliines. Otie double voie de 
fer. avant des dégagements presque à tous les 



na» ta 9up shc) 
! '.fU]B Infiviiii: 

■ ivi 1^,'j 9 ,noili- 
li c.ioilfllcleni 83l 

-loiiâ .1 ^.Î'I inci 

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.9noljiii«n9ll.7' 

il ui) InaiiisuovoL 

■'ir 1 air;»'; idoilunt 



secteurs, n'a cessé d'être sillonnée pendant 
tout un mois par de longues processions de 
wagons, venus parfois sans transbordement 
des extrémités du continent européen, et où 
les colis recommandés s'entassaient en mon- 
tagne. Des grues, avec leurs longs bras levés, 
attendaient ces wagons au passage, à l'entrée 
de chaque secteur. Pour opérer le déchar- 
gement et le classement de ces colis par 
nationalités et par groupes, il a fallu que la 
manutention ap{)clàt à la rescousse les ma- 
rins de Cherbourg; et il était beau de voir 





comme ces braves gens s'entendaient avec les 
ouvriers élranicrs — qui ne les comprenaient 
pas. 

On a vu là un spécimen de tous les ou- 
vriers d Europe. Les Anglais, toujours graves 
et dignes , recevaient notre concours sans 
nous humilier par un remercîment. Les Al- 
lemands, plus expansifs, fraternisaient avec 
nous, en se disputant entre eux suivant 
l'usage, de Prussiens à .\utrichiens, s'entend. 
Les brasseries déjà ouvertes, oii s'entassaient 

les consommateurs affairés, les cîorivois nas- 

1 iHuboi ' 

! ;im;7 lifil 

In 



/> j.ini)i: toi ]'< »ii 

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«'•Tiiifiaal lui 9^. 

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»ni /U9i) rjT ,niv ub l«i 
■ 1 hioT .nldûrnic »Jx 
• lidcil anu Js l(}>>^ 
itnn ab J»o olO' . 
n TjpirnBi^') ftl si 
!iy ■( liiq 'iJdq^ll ; 
icq .gupiiiia-mi iil 9I 1 
>Il95 ,eicl;i)ci/. ail Ji * 
\ noH supilqqo iup oit >o 



sant avec un sifflement aigu et leur panache 
defunice, les coups de marteau retcntissaiit à 
l'inlci icurdii Palais sur !cs cloisons non encore 
fixées , le va-et-vient des manutentionneurs 
cl des portefaii, quelques marins grimpant 
sur dis montagnes de ballots, les peintres es- 
sayant sur les parois de fer du Palais leurs cou- 
leurs ir.ccrlainos. les charpenlicrs et les déco- 
rateurs fourmillant dans les établissements 
du Parc, les visilcurs déjà nombreux en quête 
de renseignements trop souvent refusés, jus- 
qu'aux délégués se rendant à leur poste et 
à leur t;"iclic : tout ce bruit, ce mouvement, 



GUANO A\K. - Dessin de M. Fellniann. 

celte confusion riièine formaient un spectacle 
curieux comme le prologue d'une ])iêce à sen- 
sation. Kl les doutes ri'|iondanl aux alVirma- 
lions et les iuci rlitudes survivant aux ren- 
seignements iàxiirablcs! Ce coté moral du 
spectacle n était pis le moins curieux. — « Il 
n'est pas possible que l'Exposition ouvre Je 
1" aviil, disaient les uns. — Voyez comme 
les IntNuuv avancent, disaient les autres; les 
établissements, comme les arbres, sont trans- 
[lortés tout d'une pièce. Au premier soleil, les 
peintres, passant parla, toulsei':i terminé. » 
On se disait qu'à Londres les plaintes 



avaient été les mOmes en I8U'2; qu'aujour- 
d'hui comme alors, ici comme là, les criti- 
ques prématurées et inévitables auraient le 
démenti du succès. Il faut que le démenti 
soit éclaliint celte fois; car les critiques ont 
été vives; et ce sont nos bôlea qui nous les 
ont le moins épargnées. Soyons indulgents, 
d'ailleurs; et, en écoulant ce ([u'ils disent, 
souvenon,'<-nous de ce que i.ous disions nous- 
mêmes sur Londres en 18G2. 

Il est certain que le mois de mar.s, avec 
son àpntc tout à fait exceptionnelle, a nui 
considérablement à l'avancement des instal- 



lA 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



latioiis. Les abords du Champ de Mars, à 
peine affermis, étaient transformés en vcri- 
bles Hcuves de boue. L'humidité de l'at- 
mosphère empêchait de commencer les pein- 
tures sur des plâtres empâtés. Le vent qui 
précède les feuilles était glacé, et paralysait 
)a truelle aux mains des maçons, comme il 
paralysait le crayon aux mains des dessina-^ 
teurs. Les arbres restaient sans bourgeons, 
et les constructions commencées restaient 
sans ornements. Tout semblait condamné à 
l'inertie, la nature et le travail. Le 1" avril 
s'avançait pourtant; et la saison mauvaise lui 
_ tenait rigueur. M. Alphand et les architectes 
à sa suite invoquaient le soleil, père de la 
vie, comme de véritables Indiens, adorateurs 
du feu. Que faire, cependant? A l'appel de la 
Commission impériale, les wagons arrivaient 
bondés de colis, et les lourds camions dé- 
fonçaient les ailées boueuses. Entre temps, 
les critiques allaient leur train; et les ava- 
lanches de reproches pleuvaient comme les 
givres du ciel. 

Au V mai 1802, l'Exposition de Londres 
entr'ouverte n'était prête qu'au 1"juin. Il en 
est de même de l'Exposition du Champ de 
Mars, comme il en sera de même de toutes 
les expositions futures. Une exposition n'est 
jamais prêle lorsqu'elle ouvre : tantôt la sai- 
son en est cause; tantôt ce sont les expo- 
sants. Il arrive toujours des choses qu'on 
n'attendait pas; les choses qu'on attendait 
n'arrivent pas. 

Les premiers rayons d'un soleil plus tiède 
ont raison de toutes ces mauvaises humeurs 
du temps et des hommes. Avec les arbres 
et les gazons qui verdoient, toutes les con- 
structions du Parc semblent naître à la vie; 
la peinture s'étale sur les plâtres sécbés ; tt 
telle charpente, qui apparaissait la veille 
comme la carcasse d'un feu d'artifice éteint, 
prend chair, pour ainsi dire, le lendemain, 
et rayonne dans sa parure toute neuve. 

Ah ! c'est que la répétition générale au 
Champ de Mars n'a pas plus prêté aux illu- 
sions que celle d'une pièce à grand spectacle, 
oîi le grand machiniste est absent. Ici, le ma- 
chiniste était le soleil, et il a manqué à la 
répétition. 

Que d'efforts surhumains, pourtant! et 
quelle patience aux reproches ! Voyez ces 
dix-huit cents mines qui sautent à la fois sur 
les hauteurs du ïrocadéro! 11 faut aussi que 
le Trocadéro soit prêt. Cela dépend de M. Al- 
phand, le puissant enchanteur, — etdu soleil 
plus puissant que lui. L'activité dans le 
Palais est prodigieuse : c'est une ruche en 
bounîonnement, une fourmilière en travail 
d'édification ! Les grues seules sont impassi- 
bles; elles baissent ou lèvent leurs bras ner- 
veux, sans se soucier du temps qui marche. 
Si M. Moréno-IIenriquès pouvait leur commu- 
niquer sa fièvre et son ardeur 1 

L'Exposition de 1867 ouvre le l" avril, 
c'est convenu : ce sera au printeinps tardif à 
lui faire peau neuve. 



Lez visiteurs n'ont pas été admis à assis- 
ter à la rapide transformation qui s'opère; 
et leurscritiques sont en retard de quinze jours 
sur le 1" avril. 

Sans plus nous inquiéter de ce qu'on dit 
à la porte, rentrons dans le Palais à la re- 
cherche des installations qu'on achève. L'O- 
rient nous offre les plus gracieuses: nos 
architectes se sont passe là leurs fantaisies, 
ou se sont heureusement inspirés de celles 
de leurs exposants. Les installations russes 
— c'est encore l'Orient — captivaient aussi 
les promeneurs. Les exposants occidentaux 
ont été plus sobres d'ornements, — les An- 
glais surtout : — mais leurs installations, avec 
moins de couleur et d'attrait, sont en général 
plus riches, — sauf l'Angleterre qui a dédai- 
gné tout vain apparat. 

Si l'on calculait la valeur de tous les pro- 
duits de choix qui sont entassés dans la plus 
vaste enceinte qu'on ait jamais offerte à leur 
exhibition, on arriverait à des milliards.. Les 
installations seules, faites par les exposants, 
sans calculer la valeur de leurs produits, dé- 
passent en dépense les frais de construction 
du Palais et du Parc. Et pourquoi le Champ 
de Mars ne servirait-il pas d'entrepôt perma- 
nent aux produits du monde entier, au lieu 
de leur servir d'entrepôt temporaire? Pour- 
quoi Paris, après Amsterdam et Londres, ne 
servirait-il pas de marché public au commerce 
du continent? Les marchandises n'aiment pas 
les transbordements; et Paris leur offre sur 
Londres l'économie d'un transbordement. 
Nous verrons partir, de la berge même du 
Champ de Mars, les premiers bateaux à fond 
plat qui iront tout d'une traite à New-York. 

Nous reviendions sur les diverses instal- 
lations du Palais, curieuses à étudier au point 
de vue du caractère de chaque pays exposant, 
en attendant la revue des produits qu'elles 
décorent. Voyons d'abord l'espace occupépar 
chacune des nations exposantes. 

De la porte d'honneur du pont d'Iéna, à 
laquelle nous devions naturellement faire les 
honneurs de notre entrée en matière, nous 
avançons, à l'ombre du Velu7n qui abrite et 
décore toute l'allée centrale du Parc. L'ave- 
nue d'Iéna a 20 mètres de largeur, 5 mè- 
tres de plus que le grand vestibule du Palais 
qui la prolonge jusqu'au Jardin central. 
Le Yelum qui l'ombrage n'a que 1 1 mètres 
de large : il est supporté de chaque côté 
par des mâts avec oriflammes et banderoles 
espacés de 1 1 mètres. Dans les intervalles 
d'un mât à l'autre, des écussons forment dé- 
coration. 

De chaque côté de cette chaussée mé- 
diane, ombragée par le Vélum, règne un 
double trottoir de 4 mètres, par lequel on 
accède aux chemins du Parc. Les arbustes 
en fleurs forment la haie sur notre pas- 
sage. Prenons à gauche, pour l'aire le tour 
du Palais, et laissons derrière nous, dans 
notre direction tournante, les installations 
anglaises que le grand axe sépare des instal- 



lations françaises que nous traversons. Voici, 
par ordre de parcours, les espaces oc- 
cupes : 

France 61314 mètres carrés. 

Pays-Bas i 897 — 

Belgique 6 881 — 

Prusse 7 880 

Allemagne du Scd. ..... 7879 — 

Autriche 7 880 

Suisse 2 691 — 

Espagne 1 664 — 

Portugal 713 — 

Grèce 713 — 

Danemark 751 — 

Suède et Norvég:: 1823 — 

Russie • 2 853 ~ 

Itaue 3 249 — 

Bome 554 — 

I'rincipautés-Un'ies 554 — 

Turquie 1426 — 

Egypte 396 — 

Chine, Japon, Siam 792 — 

Perse 713 — 

Maroc, Tunis 1 030 — 

États-Unis 2 867 — 

Brésil ) 

Républiques américaines, j "■ 

Harvaï — 

Grande-Bretagne 21653 — 

Total 140 184 mètres carréï^. 

On voit, parle tableau qui précède, l'ordre 
de position dans le Palais et l'importance des 
surfaces occupées par chaque pays expo- 
sant. 

Les lieux avaient été successivement li- 
vrés aux Comités d'admission français, et 
aux commissaires étrangers, dès le commen- 
cement de 1867. Les exposants français se 
sont entendus pour confier l'aménagement 
de chaque classe à un ou plusieurs délégués, 
choisis dans le sein de chaque comité ou sur 
sa proposition: Ce système a permis d'assurer 
la régularité des installations, ce qui donne 
un peu d'uniformité à l'ensemble de la déco- 
ration, malgré la variété et la richesse de 
certains ornements. Jlais ce qui est certain, 
c'est que les délégués, en réglant eux-mêmes 
les détails de l'aménagement, ont pu faire 
profiter les exposants de conditions excep- 
tionnelles de bon marché. Tel qui se plaint 
d'avoir payé mille francs pour sa vitrine, 
consentirait volontiers à dépenser dix mille 
francs pour la même installation sur le bou- 
levard, et dans de moins bonnes conditions 
d'achalandage. 

Les Russes, qui avaient dit expédier leurs 
colis avant la saison des glaces, étaient de 
beaucoup en avance sur les autres exposants. 
On peut dire qu'ils ont dû essuyer les plâ- 
tres, tant à la douane et aux chemins de fer 
que dans le Palais et dans le Parc. 

Les exposants français ont été gênés, pour 
donner la dernière main àleurs produits, par 
certaines dillieultés de salaire, surtout dans 
les bronzes. Et puis, les produits de goût et 
de luxe, par lesquels surtout nos exposants se 
distinguent, demandent un long temps pour 
êtrp confectionnés; et les événements mili- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



15 



taircs de l'an dernier, avec les appréhensions 
qu'ils ont fait naître, n'ont pas peu contribué 
a décider quelques lutteurs à ne pas se pré- 
senter dans la lice. 

Qu'on se fijiure ce qu'il a fallu de soins et 
d'activité pour meubler, dans l'espace de 
moins de deux mois, cette vaste surface de 
plus de quatorze hectares. Chemins de fer, 
caniioii#, voitures à bras, tous les moyens 
de transport out été employés à la fois. .\u 
comiuenecment de février, l'état des lieux ne 
permettait pas d'alfecter à la manutention 
plus de deux cents hommes. Mais le besoin 
d'augmenter ces équipes se faisant bientôt 
sentir, on renforça la brij^ade pacifique des 
travailleurs avec des marins envoyés de Cher- 
bourg. 

D'autre part, chaque commission étrangère 
disposait d'un personnel spécial choisi dans 
beaucoup de cas parmi ses nationaux. C'est 
ainsi que les installations russes, dont toutes 
les pièces avaient été einbar(|uées, numéro- 
tées, sur des navires amenés jusque sur la 
berge du Champ de Mars, ont été assemblées 
par des ouvriers indigi'ues dans leur costume 
national; et que les installations de laGrande- 
Rretagne se sont faites sous la surveillancL' 
d'une escouade de troupes du génie anglais, 
dont le costume éclatant et la grave altitude 
contrastaient d'une façon si tranchée avec 
les vêtements plus ternes et la gaieté commu- 
nicalive des ouvriers français. 

Au début des relations, il y avait un 
certain froid et comme une défiance in- 
slinclive parmi ce personnel cosmopolite. 
Mais peu à peu les frottements et les ser- 
vices rendus ont opéré la fusion fraternelle, 
à laquelle les .\nglais eux-mêmes uout pas 
résisté. 

La Seine a peu servi au transport des co- 
lis. Mais le chemin de fer de ceinture, qui 
communique à toutes les gares de Paris et 
qui pénètre par une voie ferrée jusque dans 
l'enceinte même du Palais, conime nous 
l'avons déjà dit, a rendu de grands services. 
De» convois quotidiens de wagons étrangers 
arrivaient à la va[)eur sous la nef du travail, 
où de puissantes machines opéiaient à me- 
sure leur déchargement. La route circulaire 
du Pare servait à la circulation des voilures, 
ciiargées d'objets moins lourds ou moins en- 
combrants. Les produits pouvant être trans- 
portés à bras, les objets précieux et les me- 
nus nitubles arrivaient principalement par la 
porte Rapp, en regard du petit axe, et étaient 
immédiatement portés dans la section qui leur 
éta'* destinée. 

Nous avons cru devoir représenter par un 
dessin l'aspect du déchargement des colis, 
qui marque une date précise dans cette vaste 
histoire de l'Exposition de 1867. 

Les commissaires étrangers délégués ont 
déployé une vigilance, et une activité dont 
d'autres que nous leur tiendront compte. 
Inscrivons ici leur nom, comme souvenir, ce 
qui ne sera pas, d'ailleurs, inutile pour les 



rapports internationaux qui vont se nouer au 
sein de l'Exposition. 

Pays-Bas .M.M. Van den Broek. 

Belgique DU Pré. 

Prusse IIebzog. 

Allema;ine du Su'l. . . le prés, de Steinbus. 

Aulridie le chev. de Schaffer. 

Suisse Feer-Herzog. 

Espagne de Echeverria. 

Portugal le baron DE Santos. 

Danemark Galon. 

Suède et Aoncge de Fahnehjelm . 

Russie Robert de Thal. 

Italie Giordano. 

Rome le Vte DE Chousy. 

Roumanie Alessandri. . 

Turquie Chauvin. 

Egypte Charles-Edmond. 

Chine, etc J- de Lesseps. 

Siam Greham. 

États-Unis Beckwith. 

Brésil le comte de Penedo. 

Républiques «;/ir.. .. HerraN. 

Angleterre Owen. 

missions Vernes. 

Puissent les personnages, dont nous venons 
d'inscrire les noms, faire servir la double 
influence de leur position personnelle et de 
leur mission à cette grande cause des trai- 
tés de commerce, dont l'Exposition de 18G7 
sera la plus éclatante confirmation. Les 
relations des peuples entre eux ne sont pas 
encore ce que leurs intérêts réciproques de- 
vraient les faire. Pour cet agrandissement, si 
désirable à tous les points de vue, des rap- 
ports commerciaux entre les peuples, jamais 
occasion pareille à celle-ci ne se présentera. 
Aussi, espérons-nous que toutes les influences 
s'uniront pour la mettre à profit ; et c'est pour 
y aider, dans la mesure de ce qui nous est 
possible, que nous avons conçu ce livre. 

La porte Rapp. 

La porte Rapp, qui ligure à notre dernière 
page, est la plus rapprochée de Paris, et par 
cela même celle qui est destinée à recevoir le 
plus d'arrivants. Ce sera surtout la porte des 
piétons ; car aucun service de voitures pu- 
bliques n'y aboutit. C'est aussi par là qu'arri- 
veront les voitures particulières. Le jiavillon 
de .M. le commissaire général est à droite ; 
les bâtiments de l'administration et du Jury 
sont à gauche. La porte Rapp fait face au 
petit axe, sous le promenoir duquel se trouvent 
les restaurants français; et l'cui a déjà vu que 
c'était par là qu étaient arrivés tous les colis 
portés à bras. — H y a donc de ce côté une 
grande animation. 

Plus loin que les bâtiments de l'adminis- 
tration et du Jury, en suivant l'avenue la 
Rourdonnaye jusqu'au point où elle fait 
langle avec l'avenue I^mollie-Piquet, la- 
térale a l'Iicole militaire, on trouve la porte 
du jardin réservé, dont notreami .M. Hldmond 
About ouvrir îles guichets à nos lecteurs. 

Les portes par lesquelles on pénètre dans 



l'enceinte du Champ de Mars sont au nombre 
de huit. Les seules qui soient desservies par 
les omnibus sont les portes de l'avenue La- 
mothe- Piquet, devant' l'École militaire, et 
celle du Pont d'Iéna, dont le service des 
bateaux à vapeur sur la Seine ménage les 
abords. La porte qui fait l'angle du quai 
d'Orsay et de l'avenue SuCfren est suffisam- 
ment desservie par les convois incessants du 
chemin de for de ceinture. Il y a deux portes 
à peu près inoccupées; ce sonteellesde l'ave- 
nue de Sulfren, tournées vers la plaine de 
Grenelle. Quant à la porte qui fait l'angle du 
quai d'Orsay et de l'avenue la Rourdonnaye, 
elle est suffisammcntdesservie pai" une station 
de voitures de place, ainsi que la porte Rapp. 

Cette question des accès et du transport 
mérite qu'on-s'cnoccupeà temps. Les moyens 
do locomotion ont été complètement insuffi- 
sants pendant le mois de mars à la porte Rapp, 
le seul point par lequel on accédait aux bâti- 
ments de l'administration. Le Parc, avec ses 
séductions variées, retiendra sans doute un 
grand nombre de visiteurs, après les heures 
du jour et la fermeture des portes du Palais. 
Cependant, si l'on songe que le nombre 
des exposants atteint quarante -deux mille 
et que celui des visiteurs dépassera cent 
mille dans certains jours de l'été, on verra 
que ce n'est pas trop ni trop tôt de met- 
tre en réquisition pour le service du Champ 
de Mars tous les moyens de transport exis- 
tants, y compris la Seine et lo chemin de 
fer. 

Le même encombrement qui s'est produit 
pour l'aménagement des colis se renouvellera 
probablement à propos de l'arrivée et du dé- 
part des visiteurs. 

Jusqu'ici, nous n'avons parlé que des 
aménagements du Palais. Mais le Palais, 
malgré son immensité , n'a pu contenir 
qu'une partie des produits amenés au 
Champ de Mars. Toutes les galeries du 
Palais ont leurs annexes correspondantes 
dans le' Parc, sans compter que les deux 
groupes VIll et IX n'ont aucun asile dans le 
Palais même. La galerie des machines, par 
ses colossales proportions, semblait pouvoir 
se passer d'annexés extérieures. C'est préci- 
sément celle qui en a le plus. De vastes han- 
gars bordent les deux côtés du Champ do 
Mars qui font face au pont d'Iéna. Du côté 
latéral à l'avenue de Sulfren, sont les ma- 
chines anglaises et américaines qui n'ont pu 
trouver accès dans la granrle nef du Palais. 
Du côté latéral à l'avenue de la Rourdonnaye, 
sont les machines françaises. Enfin, la berge 
elle-même a servi de succursale au groupe 
des machines, en recevant tous les engins 
qui en dépendent. 

Toutes les nations exposantes ont leurs 
établissements dans lo Parc ; nous les passe- 
rons tous en revue. (Chacun de ces établisse- 
ments forme pour chaque pays une exposi- 
tion spéciale, en dehors de celle du Palais. 
Les ricbcbb'es s'y accumulent ; les annexes 



16 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



de l'Espagne, du Portugal, de la Belgique, et 
même de la Suisse, sont pleines de curiosités 
et nous préparent des surprises. Nous ne 
parlons pas des annexes de l'Orient : le musée 
de Boulak, enfermé dans l'annexe d'Egypte, 
vaut à lui seul, dit-on, quinze cents millions, 
avec ses sphinx accroupis devant et qui le 
gardent. 

Vingt-cinq mille tonnes de produits riches 



entassés dans le Palais, sans compter les 
machines; les installations fuites dans le Parc 
par les vingl-qualre puissances et leurs ex- 
posants respectifs; un espace de plus de 
500 000 mètres carrés, en y comprenant la 
berge et Billancourt, livré à ce concours du 
monde entier, — jamais rien de semblable 
s'est-il vu et se verra-t-il jamais? C'est Paris 
qui passe pendant sept mois la revue du 



monde entier et de toutes ses merveilles, 
dispensant de recherches lointaines et coû- 
teuses les voyageurs affamés de curiosités ou 
d'émotions. 

Que de millions et que de guùt dépensés 
pour l'installation de tant d'œuvres et de pro- 
duits, qui s'en iront disperses le lendemain ! 
Ne serait-il pas dommage que le monde du 
Cham]) de Mars, improvisé pour l'agrément 




Di'ssin de M. Gerlier. 



et les distractions de-, voyageurs de pas- 
sage, retombât dans le néant, ;une fois la 
fêle terminée, et qu'il n'en restât plus même 
ce qui reste d'un feu d'artifice après le 
bouquet ? 

Ne ferons-nous pas bien, par le dessin ou 
par la plume, de donner la perpétuité à ce 
monde éphémère? Ces arbres et ces eaux 
vives vont-ils donc disparaître avec l'Expo- 
sition qui les a fait naître, comme la source 
se perd dans le désert avec l'arbre qui l'en- 
tretient? Cercle, thc'âtrc, concerts, kiosques 



écktanls de couleurs et de bruit, dais aux 
étoffes d'or préparés comme pour une pro- 
cession de princes et d'empereurs, grands 
Générateurs qu'on croirait destinés à des 
usines séculaires, mimense promenoir exté- 
rieur qui , sur tout le pourtour du Palais, 
c'est-à-dire sur quatorze cents mètres d'éten- 
due, abrite les aliments àleurs divers étals 
de préparation sous un auvent dé fer qui a 
une projection de sept mètres, ateliers de 
travail où l'on trouve réunis les spécimpns de 
toutes les populations du glolte , tant de 



merveilles et de richesses entassées vont-elles 
donc s'elîacer du souvenir des hommes, faute 
de l'obole de la publicité qui les fasse vivre 
dans l'avenir? 

Qu'on daigne nous sui\ re dans celte explo- 
ration d'objets et d'œuvres dont nous allons 
tenter la réduction. Le sujet est vaste cl beau : 
c'est l'enquête pittoresque de toute l'industrie 
moderne à son zénith. L'occasion ne se pré- 
sentera pas deux fois dans le siècle : ])rolitons 
donc de celte heure unique pour faire un si 
uilorieux recensement. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS : 

ADMINISTRATION, BUE DE BICHELIIiU, -106, - DENXU, iOITEUB, GALERIE DU PAUAIS-BOVAL. - AU 



AMP DE MAIi: 



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Imprimerie générale de Ch. Lahure, ru' do Fleu-usi 9, k Piris. 



lEXPOSITIO^ UNIVERSELLE 



DE 1867 

PIJBLICATION INTERNATIONAIE AITOUISKE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE 






■4 J 



^ 1 f 






KEDAtTEUH K.N CHEF 

m. w. Dt!«;ii!iS, 

CoDC«.ion«.r. d. c'aLZ-a, ^}i7i,J. . diu»r Je la comn>is«on 1 »„, « li,r.i»n» pour toul. la France. ■■•••• •• "• ^'^ ■- 1 "Tnr,TrDrRED'A°ci™N ""!' 

n. PIKBnK reTIT. • I •""•» P"»* ,;.:.;;.;..•„:„•,; •,;.,l™,,;rf; ,;„;<"- ;,,",>..,. ' 1 MM. Armand Dti.r*«.0, FTta-MDBEOLLt..MontNO-HtN,,,o,, 



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18 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



L'EMPEREUR 
AU CHAMP DE MARS 

ET 

L'OUVERTURE DE L'EXPOSITION 

PAR M. FR. DUCUINQ. 



Miracle! au jour dit, le 1" avril, l'Expo- 
sition universelle de 18G7 est ouverte. 

Le chaos de la veille devient le monde du 
lendemain. La Commission impériale, à force 
de volonté et d'énergie, semble avoir vaincu 
la saison contraire. Le soleil, domptant les 
giboulées de mars, remonte plus clair à l'ho- 
rizon : l'air attiédi a remué la sève et dénoué 
les bourgeons aux arbres. La boue a disparu, 
et les gazons poussent. C'est le renouveau 
qui s'annonce dans le ciel et sur la terre 
rajeunie. 

Des pentes adoucies du Trocadéro, où s'éta- 
gent les foules, et d'où le panorama du 
Champ de Mars apparaît resplendissant, des- 
cendons jusqu'au pont d'Iéna, que l'Empe- 
reur traverse en ce moment suivi de toute sa 
maison, aux derniers coups de canon de 
l'hôtel des Invalides. 

Le soleil est clair, l'air est vif; un temps 
superbe. La foule des invités, des exposants 
et des abonnés est immense. Le Parc semble 
avoir été transformé pendant la nuit sous la 
baguette magique de IM. Alphand et de ses 
deux mille ouvriers. Tout à l'entour respire 
un air de fête; nous arrivons au seuil de ce 
gigantesque temple du travail ainsi qu'on a 
nommé le Palais du Champ de Mars. 

C'est au seuil du Palais que les membres 
de la Commission impériale, les minisires, 
les membres français du jury et des diverses 
commissions attendent le cortège impérial 
que les cent-gardes précèdent. Du point où 
nous sommes, la vue est féerique. Le regard 
plonge sous le Velvm jusqu'au Trocadéro, 
qui a l'air de ne faire qu'un avec le Champ 
de Mars, le pont d'Iéna masquant le vallon- 
nement de la Seine. Les oppositions d'ombre 
et de soleil sous le dais immense font res- 
sembler la grande avenue à ces rues des villes 
catholiques tendues d'un toit à l'autre, un 
jour de procession. La ressemblance aurait 
été complète, si l'avenue impériale avait été 
jonchée de fleurs et emplie des fumées de 
l'encens. Tel qu'il est, le tableau est splen- 
dide, ayant ])0ur dernier plan les gradins 
du Trocadéro, où les spectateurs s'entassent, 
et avec le soleil printanier qui reluit sur le 
tout. 

L'I'^mpereur descend de voiture, donnant 



le bras à l'Impératrice, et les acclamations de 
la foule environnante saluent l'entrée de 
Leurs Majestés dans le Palais. L'apparat est 
banni de la cérémonie : 1 Empereur est en 
habit de ville, et l'Impératrice en châle et en 
chapeau. Point d'habits militaires, excepté 
quelques officiers étrangers qui se mêlent au 
cortège. La Commission impériale, qui fait 
les honneurs du Palais à Leurs Majestés, n'a 
pas de costume officiel qui la distingue; et 
c'est pour cela que l'Empereur, avec ce tact 
dont tout le monde lui sait gré, a banni les 
uniformes de la cérémonie. C'est ici, en effet, 
une fête purement civile et industrielle, don- 
née en l'honneur de l'intelligence et du tra- 
vail, qui n'ont pas de costume marquant le 
rang. 

Après les présentations d'usage, abrégées 
par l'absence de tout discours, le cortège 
impérial, précédé des chefs de service du 
commissariat général, monte les marches de 
l'escalier d'honneur qui conduisent sur la 
plate-forme de la nef des machines. 

Qu'on me permette d'abandonner un in- 
stant le cortège impérial pour suivre les 
curieux dans le Parc. 



Le Parc. 



Voici sur quels espaces s'étend l'aire de 
l'Exposition de 18G7 : — La surface totale 
du Chamj) de Mars, y compris les chaussées, 
quais et avenues, mesure lOG'i mètres en 
longueur sur 487 mètres de large, soit plus 
de 51 hectares de superficie. La surface close 
de l'Exposition n'a pas moins de 4G hec- 
tares. Sur cet emplacement, le Palais occupe 
148000 mètres, et le Parc 310 000 mètres. 
Le Parc est coupé par le Palais, qui tient le 
centre de l'aire, en deux zones inégales, l'une 
parallèle à la Seine et au quai du pont d'Iéna, 
l'autre parallèle au quai de l'École mili- 
taire. 

La distance du pont d'Iéna jusqu'à l'enlrèe 
du grand axe du Palais est de 256 mètres. 
La distance, depuis la sortie du Palais par le 
grand axe jusqu'à lÉcole militaire, est de 
229 mètres. 

La grande avenue, couverte du vélum, 
qui mène du pont d'Iéna au seuil du Palais, 
divise la zone, parallèle au quai de la Seine, 
en deux parties égales ; il en est de même de 
la zone, parallèle au quai de l'Ecole militaire, 
que la grande avenue traverse à sa Kortie du 
Palais. 

A gauche de cette grande avenue, tous les 
établissements français du coté de la Seine : 
et le jardin réserve, avec ses merveilles flo- 
rales, ses aquariums, ses serres et ses cages 
pleines d'oiseaux, du côté de l'École mili- 
taire. Ces deux côtés du Parc sont désititnés 



sous les noms de quart français et quart belgi, 
par cette raison sans doute que, par rapport 
à l'orientation du Palais, ils correspondent 
aux installations de la France et aux instal- 
lations de la Belgique. 

A droite de l'avenue centrale sont — du 
côté de la Seine le quarL anglais, où se trou- 
vent les édifices si curieux et si variés de 
l'Orient — et du côté de l'I'^cole militaire, le 
quart allemand, où la Russie, la Prusse, l'Au- 
triche, la Suisse, l'Espagne et le Portugal, la 
Suède et la Norvège ont leurs installations. 

De distance en distance, la haute cheminée 
des générateurs apparaît, portant à l'horizon 
son grand panache de fumée. 

Les installations du Palais, abritées des at- 
teintes de l'humidité du dehors, sont beau- 
coup plus avancées que celles du Parc. 

Mais dans quelques jours, grâce au soleil 
plus clément, les installations extérieures se- 
ront au grand complet, comme celles du 
Palais. 

Jusqu'au 11 mars, le public a pu assister 
à l'avancement des travaux; mais, à partir 
de ce jour, l'accès du Champ de Mars a été 
fermé aux curieux. Il en est résulté que le pu- 
blic est resté sous l'impression de sa dernière 
visite; il avait décidé sans appel que l'Ex- 
position universelle de 1867 n'ouvrirait pas 
le 1" avril. Il avait pour complices intéressés, 
dans cette croisade de découragement, quel- 
ques exposants en retard et qu'il a fallu un 
peu surmener dans leur propre intérêt. 

Grâce au ciel, on oubliera demain les récri- 
minations et les critiques de la veille, pour 
être tout entier à la joie du spectacle. Aux 
fâcheuses impressions de l'attente, vont suc- 
céder les étonnements et les surprises. Non! 
jamais rien de pareil n'aura été vu. Ce sont 
bien toutes les richesses de l'univers qui sont 
ici entassées, et les curiosités de tout ordre 
et de toute espèce. Les jours du dénigrement 
sont passés : les jours de l'admiration com- 
mencent. 

On a dit que le Champ de Mars, avec ses 
baraquements improvisés, ne serait autre 
chose qu'une immense foire ; à quoi donc 
aurait-il dû ressembler? N'est-ce pas ici, en 
effet, que se sont donné rendez-vous les 
marchands et les industriels du monde en- 
tier? Mettez à côté Beaucaire avec sa foire, ou 
bien Auray avec son Pardon. Ces deux petites 
villes, qui peuvent loger à peine une popula- 
tion sédentaire de trois mille habitants, ont 
aussi leurs grands jours, leur jubilé, où elles 
reçoivent celle-ci six mille marchands, celle- 
là cent mille pèlerins. Les barraquements 
naissent d'eux-mêmes autourde leurenceinte, 
comme les établissements du Parc ont surgi 
autour du Palais. Seulement, les baraque- 
ments de Beaucaire ou d'Auray sont aux éta- 
blissements improvisés du Champ de Mars 
ce que la foire provençale ou le Pardon de 
Bretagne sont à l'Exposition universelle de 
1SG7, c'est-à-dire un diminutif à peiue com- 
parable. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 181.7 ILLUSTRÉE. 



19 



C'est une vraie ville que le Parc, sortant à 
l'improviste comme de la boite d'un enclian- 
teur. On y compte près de trois cents con- 
structions pouvant abriter dix mi'le occu- 
pants et nourrir cinquante mille passagers. 
Les dépenses mises au compte des exposants 
et des concessionnaires doivent atteindre à la 
somme de quarante millions, sans compter 
les milliards que ces installations recou- 
vrent. 

L'idée de peupler le Parc en l'embellissant 
est venue, je l'ai déjà dit, de la nécessité où 
l on se trouvait d'y retenir les visiteurs, qu'on 
n'aurait pu ramener à Paris pendant les 
heures du jour, après les portes du Palais 
fermées. 

A côté des puissances exposantes, construi- 
sant des annexes pour donner un refui^e à 
leurs regnicoles trop à l'étroit dans le Palais, 
sont venus les concessionnaires de tout pays, 
disputant la place à M. .Mpband, qui, là 
comme ailleurs, n'avait probablement rêvé 
que de fontaines, d'arbres et de jardins, qu'il 
fait pousser si vite qu'on dirait l'elïot d'une 
évocation . 

Que d'embellissements il a fallu sacrifier 
à l'invasion des conccsrionnaircs! Les édi- 
fices s'entassent les uns sur les autres ; et 
c'est à peine si le puissant ingénieur a pu ob- 
tenir les emplacements nécessaires pour mé- 
nager les perspectives et assurer la circula- 
tion. Tout a été envahi, même les b'iges de 
la Seine qui serviront de tliéàlre aux ox|)é- 
riences les plus curieuses, et aux exhibitions 
nautiques les plus intéressantes. On a dû 
mettre au service de ces concessions entassées 
le gaz et l'eau, avec les conduites et les ma- 
chines élévatoircs que leur distribution re- 
présente. La dépense est faite; et elle peut 
servir pour longtemps. Allez donc, mainte- 
nant rétablir le Champ deMars dans son aire 
primitive! L'industrie l'a troué partout de 
son puissant drainage. 



II 



La Plate-forme de la nef des machines. 



Les membres de la Commission im[)ériale 
et du Jury reroivent ILmpereur et l'Impéra- 
trice Bou» le péristyle, orné de trophées. 

Le spectacle est magnifique. En face, le 
vestibule qui conduit au Jardin central, en 
livrant passage sur ses deux entés aux entrées 
des groupes, décorées de portes monumen- 
tales, et .surmontées de grandes baies à vi- 
traux peints. \ droite et à gauche, la grande 
nef des machines avec sa plaie forme, haute 
de 5 m. i.'tc. , à laquelle donnent accès deux 
escaliers d'honneur, l'un à caiiehe du coté 
de l'exposition française, l'autre à droite du 
coté de l'exposition anglaise. 

Le cortège impérial monte l'escalier de 



gauche. Suivons-le dans son itinéraire sur 
la plate-forme. Cette plate-forme, qui a un 
développement circulaire de plus de 1200 
mètres, traverse les 10 secteurs du P.ilais 
sans aucune solution de continuité. Elle a, 
par secteur, deux salons de garùge de 4 m. 
."lO c. sur 3 mètres, soit 3'2 salons sur tout 
le pourtour. Entre ces salons, sont espacées 
des superpositions architecturales dont quel- 
ques-unes atteignent près de '20 mètres 
d'élévation, et qui donnent à la nef des ma- 
chines un aspect vraiment grandiose. 

Nous trouvons d'abord les trophées de la 
métallurgie, avec leurs faisceaux de cuivre 
étincelant. Puis, viennent les câbles et les 
cordages, dont nous chercherons plus tard la 
signification. A la suite est le monte -charge 
Edoux, qui sera une des (turiositésde l'Expo- 
sition. Ce monte-charge vous enlève à'20 mè- 
tres de hauteur sous la voûte même de la nel', 
d'où une trappe ouverte vous tait |)asser sur 
le faîte extérieur, sans aucune fatigue d'as- 
cension. Plus loin, s'élèvent à votre gauche 
les installations des machines agricoles à com- 
partiments superposés, et à votre droite l'ou- 
tillage des fabriques de sucre. Nous arrivons 
aux trois salons des phares, où sont exposés 
tous les systèmes lenticulaires. 

En face de nous, est la tribune des orgues, 
posée en profil sur la ligne du petit axe, en 
face de la porte Rapp, où stationnentles équi- 
pages et les voitures de m;iîtrc. (-'est là que 
les membres du Grou])C VI reçoivent l'Em- 
pereur. 

Derrière la tribune des orgues sont éta- 
gées, à votre droite, lesmaehines qui servent 
à l'exploitation des mines, et à votre gauche, 
les tubes des puits artésiens, qui sont les 
engins de la féconrlité pour toutes les terres 
arides. 

Nous verrons là de curieuses expériences 
hydrauliques dont notre ami Victor Meunier 
fera jaillir les gerbes d'un coup de sa plume 
brillante. 

Une arcade mauresque nous signale le sec- 
teur réservé à l'Algérie. Nous trouvons encore 
ici un monte-charge, mais celui-ci plus mo- 
deste, et qui se contente de remplacer un es- 
calier pour faire arriver le visiteur d'en bas 
jusqu'au plancher de la plate-forme. 

Le Jury du Croupe X a reçu l'Empereur 
en face du secteur réservé aux produits à bon 
marché et au travail manuel. 

Voilà les sections de l'Exposition française 
traversées. La tribune des orgues belges en 
marque les limites. 

Nous sommes arrivés à la moitié du pour- 
tour du Palais. Nous traversons l'avenue du 
grand axe, tournée du coté de l'ICcole mili- 
taire, it nous voyons en fai-e de nous le ves- 
tibule prussien, un des trophées les plus 
remarquables et dans tous les cas le plus 
massif de toute la grande nef. 

Les commissaires étrangers atli-ndent l'Em- 
pereur dans les salons do leurs secteurs res- 
pectifs. .\prc8 les constructions du Portugal 



et celles de la Suède, nous atteignons à la 
ligne du petit axe, tournée vers la porte 
SufTren, dont nous séparent deux grandes 
salles: l'une réservée aux réunions de Jury 
et de Commissions, l'autre aux concerts de 
musique. 

A ce point de la plate-forme, la Russie et 
l'Italie ont leurs trophées distinclil's. Plus 
loin, est la double coupole roumaine, toute 
resplendissante de couleurs byzantines, et 
dont nous avons donné le dessin dans notre 
livraison précédente. 

Traversons rapidement le trophée égyp- 
tien, et puis encore ceux de Siam, de Chine, 
Tunis et .Maroc, où les sons monotoms de la 
musique arabe retentissent, pour arriver au 
modèle des constructions féodales anglaises, 
figuré en terres cuites vraiment remarqua- 
bles. 

La rapidité du parcours ne nous a permis 
que de marquer la place des stations tra- 
versées. Nous en avons cependant donné un 
itinéraire complet. 

C'est, pour ainsi parler, la revue de tous 
les peuples du globe que nous venons de 
passer à la suite de Leurs Majestés, autour 
de cette véritable cathédrale du travail hu- 
main. Les machines s'animaient et s'agi- 
taient à notre passage, avec ces rumeurs 
puissantes qui sont comme la voix des ate- 
liers en fonctionnement. Les marteaux frap- 
paient, les roues tournaient, les engrenages 
grinçaient, les ouvriers avaient la main sur 
ces engins vainqueurs et soumis à la fois. 
Une grande machine à bobines, conduite par 
des femmes, nous a surtout fraj.pé au pas- 
sage de la section prussienne. Mais il y avait 
tant à voir et à regarder que l'attention éUiit 
aussitôt distraite plus loin par une autre mé- 
canique en mouvement. 

Il n'est pas un seul des innombrables visi- 
teurs de l'Exposition qui ne fasse ce voyage 
de plate-forme que je viens d'esquisser en 
courant. 

Je ne parle point des acclamations qui par- 
laient d'en bas; il m'est pourtant impossible 
de ne pas mentionner les hurmlis qui sor- 
taient des poitrines robustes des ouvriers 
anglais. Ils étaient dignes de la voûte sous 
laquelle ils retentissaient, et de Celui qui en 
était l'objet. 

Pendant que l'Empereur, revenu vers son 
point de départ, descend la plaie-forme par 
l'escalier d'honneur de la section anglaise, 
et se dirige par le vestibule vers le Jfrdin 
central, jusqu'à l'entrée de la galerie des 
beaux-arts, retournons de nouveau dans le 
Parc. 

Le Pavillon impérial. 

Nous renconlrons, près du vestibule d'en- 
trée, le pavillon Inq.érial, où l'Empereur cl 
rimpéralrice se sont reposés à leur retour du 
Palais. Voilà ce pavillon désormais consacré! 
M.M. Duval etles nombreux exposants qui ont 



1 1 ^ -tj a^i^^^^^^^B 




PAVlLLUiN IMPEKlAL, ùlevé d'après les plans et projets présentés par MM. Duval (rères, tapissiers, fournisseurs brevetés de S. M. I. 




LE rilAUli. — Uciim de M. FoUmauu 




VlIXAiii; AUTUiCUlL.N'. — Ucssiu de M. Kuç. Cicêri, d'après M. Wcber, archilecle. 




MAliU.N iJi: '.LSlAVK W \-\. - 



22 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



contiibué à l'ameulilement de ce reposoir de 
souverains, ont bien mérité l'honneur qu'ils 
ont reçu. La veille, rien n'était prêt : il a fallu 
passer la nuit à tout disposer, à 1 intérieur et 
à l'extérieur. On dirait un coup de baguette, 
tant la féerie est complète. Quel goût! quel 
luxe! C'est un rêve des Mille et une Nuils, 
avec ses somptueuses et impossibles magni- 
ficences. 

L'extérieur répond à l'intérieur : le caprice 
y domine. Ce petit palais, dont M. Lehmann 
est l'architecte, mériterait de figurer sur les 
rives du Bosphore ou dans une oasis de l'Yé- 
m'en. 

Nous parletons une autre fois des mer- 
veilles qu'il recèle. Le phare nous attire, pas- 
sons devant le phare. 



III 

Le Phare. 



Je n'ai jamais pu regarder un phare pointer 
dans le vague infini de l'air sa lanterne pres- 
que sidérale, sans me souvenir, par voie de 
rapport, des vers du poète : 

Oh ! combien de marins sombres dans les nuils noires ! 
Ilots, que vous savez de lugubres histoires, 
Flots profonds redoutés des mères à genoux! 
Vous vous les racontez en moulant les marées, 
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées 
Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous. 

Suivant qu'il est posé, le phare signale 
l'êcueil ou le port. II est l'œil de la terre 
ouvert sur la mer. Témoin impassible du nau- 
frage, il est pourtant le rayon qui luit pour le 
marin en détresse. Les flots battent ses pieds 
ou menacent ses flancs. 11 s'élève dans les 
solitudes des plages tourmentées, comme un 
point d'interrogation entre le salut et la mort. 
Celui qui allume sa lentille aérienne, en face 
de la mer en courroux et des vents déchaî- 
nés, a la même existence qu'avait le gardien 
d'un télégraphe atmosphérique au sein d'un 
pays insurgé. Même isolement, et même ab- 
sence de communications avec le reste des 
humains. Il faut pourtant bien que la vie 
contemplative offre à ceux qui la pratiquent, 
soit par devoir, soit par nécessité, certains 
charmes ignorés, puisque ces thébaïdes ad- 
ministratives trouvent toujours des gardiens 
concurrents. 

Le Phare qui s'élève au Champ de Mars ne 
provoque pas assurément les mêmes ré- 
flexions mélancoliques que s'il apparaissait 
au milieu des récifs, en regard de la nier ora- 
geuse, dans les brumes de la nuit. li n'in- 
spire pourtant aucune idée riante, quoiqu'il 
soit entouré d'établissements en fête au bord 
d'un lac paisible. Il domine tout l'horizon 
par sa hauteur; et sa lanterne rayonne au 
loin sur Paris. 



Depuis le pied jusqu'au niveau de la plate- 
forme, son élévation est de 48'", .30. Le plan 
focal de l'appareil est à 52'", 15. La tige de 
son paratonnerre pointe à 5(3"', 40. Il servira 
aux expériences de projections électriques. 
Suivant que les nuits seront claires ou bru- 
meuses, on verra les différences de projection. 
La lumière électrique est plus intense que le 
feu d'huile : mais les vapeurs humides de 
l'atmosphère dissolvent, pour ainsi dire, ses 
rayons. Il faudra continuer ces expériences; 
car, l'électricité a dit à peine son premier 
mot. Ce n'est pas seulement la lumière qu'elle 
nous donnera, comme elle nous a déjà donné 
la transmission : elle est destinée aussi à nous 
fournir la traction, et à remplacer la vapeur 
comme force motrice. Ce jour-là, l'Angleterre 
n'aura plus à craindre de voir s'épuiser seS 
mines de charbon, qui projettent déjà leurs 
excavations à plus de trois kilomètres sous 
la mer. Nous reviendrons, du reste, sur cette 
question si intéressante de la production de 
la lumière électrique, à propos de l'établisse- 
ment où elle s'élabore au Champ de Mars, 
et qui est situé dans le quart anglais, tout 
proche de la porte d'Iéna. 

En attendant, revenons au Phare de Roches- 
Douvres. — Les Roches-Douvres sont un 
îlot situé en pleine mer, à égale distance 
entre l'île Bréhat et l'île Guernesey, à 27 
milles marins, soit environ 50 kilomètres, de 
la côte de Bretagne au large du port de Por- 
trieux. C'est pour couronner ce rocher inces- 
samment battu des vagues, qu'a été construit 
le phare de première classe dont l'immense 
ossature s'élève aujourd'hui près du pont 
d'Orsay, sur un massif de roches au bord d'un 
lac qui n'aura jamais de tempêtes. 

Les phares en fer sont d'invention récente. 
Il en existe pourtant plusieurs; et, il y a deux 
ans, un phare à peu près semblable à celui 
du Champ de Mars fut construit à Paris, et 
érigé dans la Nouvelle-Calédonie, pour signa- 
ler aux navigateurs les atterrages du Port de 
France. 

On emploie le fer à la construction des 
phares, quoiqu'il offre moins de durée que 
la pierre, toutes les fois que les ressources 
locales ne permettent pas une construction 
en maçonnerie plus économique, ou bien 
lorsque le phare doit être élevé en pleine mer 
sur un écueil à fleur d'eau, exposé à de forts 
courants, et où la rapidité d'érection est une 
condition indispensable de succès. C'était le 
cas, ou jamais, pour les Roches-Douvres. Ici, 
le fer n'est qu'une sorte de carapace qui pro- 
tège la charpente solide, mais eu est complè- 
tement indépendante. 

Les gardiens du phare ont leur logement 
dans le rez-de-chaussée de l'édifice, qui est dis- 
tribué aussi pour l'aménagement des c;iissesà 
eau\, lies caisi^cs à huile, sou te au charbon, etc. 
La SL'clion de la tour présente extérieure- 
ment la l'orme d'un |)olygone régulier de IG 
côtés. A riîiléi'ieiir., le diauètre du cercle est 
de I i"',/iU au rLi'.-de- chaussée, et de 4 mè- 



tres au sommet. Le vide intérieur est de 
3"', 50. 

L'escalier principal de la tour est en fonte 
avec limons en fer : il a 220 marches d'une 
seule volée, jusqu'au palier qui précède la 
chambre de service. Il reste encore 24 mar- 
ches à monter, en tout 250, pour arriver au 
balcon. 

La chambre où se tient le gardien qui veille 
à l'entretien du fen pendant la nuit, forme le 
soubassement delà lanterne, au-dessus de la 
chambre de service où couche le gardien de 
relève. 

La plate-forme de couronnement est sup- 
portée par 10 colonnes en fonte. C'est à son 
niveau que se trouve la lanterne où est in- 
stallé l'appareil d'éclairage. L'appareil lenli- 
culairea r",80de diamètre intérieur et 2"',G0 
de hauteur. Il est formé de 24 lentilles annu- 
laires eiî verre, accolées les unes aux autres, 
et au centre desquelles est placée la lampe 
servant à l'illumination. Une machine à mou- 
vement d'horlogerie imprime un mouvement 
de rotation à tout le système optique, de fa- 
çon à régler les éclats d'après une révolution 
déterminée. 

Le caractère du feu des Roches- Douvres 
est scintillaiU, c'est-à-dire que l'appareil 
donne des éclats qui se succèdent rapide- 
ment, de manière à produire une sorte de 
scintillement. L'intensité lumineuse produite 
par les éclats de l'appareil est de 2450 becs- 
Carcel, d'une portée, dans une atmosphère 
d'une transparence moyenne, de 25 milles 
marins (40 kilomètres}. C'est jusqu'ici la 
plus grande intensité d'éclats obtenue. 

La vue qu'on découvre du haut du phare 
est merveilleuse. Ce n'est pas seulement le 
Champ de Jlars, c'est tout Paris à vol d'oi- 
seau. Mais un monstre vous attend là-haut, 
le vertige, cette fascination du vide, dont le 
ballon du moins vous affranchit. 

Le projet du phare des Roches-Douvres 
est dû à MM. Regnaud , inspecteur général , 
et Allard, ingénieur en chef des ponts et 
chaussées. M. Bcrtin a conduit les travaux. 
Le constructeur de la tour est M. Rigolet : 
l'appareil d'éclairage est l'œuvre de .M. Henri- 
Lepaute. 

Eu amont du pont d'Orsay, sur la berge 
de la Seine, est une tourelle métallique, à 
section octogonale. Cette tourelle, élevée de 
8 mètres à sqn balcon, sert aux signaux 
pendant les temps de brumes, alors que le 
feu du fanal est impuissant à signaler l'entrée 
du port. Elle a des feux à éclats rouges de 
20 secondes en 20 secondes, alimentés ])ar 
une lampe à huile de schiste. Une sonnerie 
est installé sur le balcon, qui sert aux si- 
gnaux à défaut des feux. Chaque sonnerie a 
sa notation particulière, pour prévenir les 
confusions : elle donnera le signal de par- 
tance aux canots joutant dans le bassin du 
pont d'Iéna, et non plus cette fois au\ na- 
vires en perdition. C'est M. Colin qui a con- 
duit les travaux de lu tourelle : les autres 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



23 



coopérateurs sont les mêmes que pour le 
phare. 



IV 



A propos du village autrichien. 



Par une diai^onale idéale à travers le palais, 
nous passons au village autrichien, que le 
dessin de M. Cicéri nous représente, et qui 
se trouve au centre du quart allemand. — 
Comme ceci nous donne bien une idée de 
l'existence un peu amollie qu'on mène aux 
environs de Vienne! Au centre, une grande 
brasserie dont la bière est renommée dans 
le monde entier, avec ses rafraîchissoirs et 
ses bulTets où s'entassent les comestibles. 
Sept pavillons représentant l'architecture lo- 
cale des sept provinces de l'Empire, sem- 
blent dérouler une valse réjouie autour de 
rétablissement central. C'est bien, en clïet, la 
région des musicaux et des brocs sous la 
treille! car il y a des buvettes aussi dans h s 
pavillons. Ce village, qu'on pourrait prendre 
pour le résumé de toute la monarchie autri- 
chienne, ne peut ôtre habité que par de bra- 
ves gens, aimant la musique, la valse, la 
bombance, qui entretient la bonne humour 
mPme au bruit du canon de Sadowa. Heu- 
reux pays qui sème l'espérance sur les ruines 
de la délaite! Avec l'espérance, un pays re- 
trouve toujours ses destinées I 

Naturellement, l'aspect du village autri- 
chien, si rempli de bulTets et de treilles, 
nous amène à parler de la question de la 
nourriture et des logements, qui n'a pas 
moins préoccupé la Commission impériale 
que la question des accès au Champ de 
Mars. 

Écrivant un livre de circonstance, nous 
sommes bien obligé de tenir compte des faits 
à mesure qu'ils se présentent, et de refiéter 
dans nos colonnes les événements de cette vie 
universelle que le Champ de Mars résumera 
durant sept mois. 

Les ouvriers de tout ordre, paysans et in- 
dustriels, arriveront en grand nombre. On 
niuis en annonce d'.Vngleterre et d'Allemagne, 
sinon d'Américiue où personne ne vit exclu- 
>iviment d'im salaire, il faut bien que le 
(iliamp de Slars soit une fêle pour tout le 
monde, aussi bien que pour le monde en- 
tier! 

Une commission d'enconraiicment pour les 
éludes des ouvriers a été nommée par arrêté 
ministériel : elle est <omposée d'hommes no- 
tables, tous choisis en dehors du personnel 
administratif. La commission d'encourage- 
ment a résolu la question pour son compte, 
en assurant la nourriture et le logement à 
prix réduits pour ."iOOO hommes par jour. 

La CommissKm impériale avait déjà assuré, 
sinon lu logement fM. le préfet de la Seine y 
avait pourvu en faisant sortir des mais^^ns 



toutes prêtes du sol de Paris renouvelé), du 
moins la nourriture pour une quantité indé- 
finie de visiteurs. 

Nous vous avons fait remarquer qu'un pro- 
menoir extérieur enveloppe tout le pourtour 
du Palais, sur une étendue de l-'tl.'i mètres. 
Sous cet auvent immense, plus long qu'un 
boulevard, sont installés tous les aliments à 
leurs divers états de préparation. Depuis la 
bcfutique alléchante du pâtissier et la brasserie 
tumultueuse, jusqu'aux restaurants les plus 
somptueux, tout s'y trouve. Il y en a de tous 
les pays et pour tous les goûts, et non-seule- 
ment autour du Palais, mais disséminés dans 
le Parc, à toutes les latitudes. Le village au- 
trichien en est un exemple. 

C'est même là le côté nouveau et l'un des 
plus intéressants, de l'Exposition universelle 
(le ]HCil , comme la Commission impériale le 
faisait remarquer dans ses instructions si 
bien faites, mais si peu répandues. C'est bien 
l'universalité de tous les goûts qui est repré- 
sentée au Champ de Mars, à prix contrôlés 
et même avec l'appât des récompenses pour 
les i)lus méritants des fournisseurs ou des 
concessionnaires. 

11 y a des restaurants russes, allemands et 
même turcs et chinois, comme il yen a d'ita- 
liens, d'anglais et de français. Les laiteries 
suisses ne font pas plus défaut que les va- 
cheries anglaises. Quant à la variété des 
brasseries, elle est complète. La bière s'étale, 
le vin se cache; mais les caves qu'on lui a 
ménagées sous la galerie des aliments sont 
une merveille que les voyageurs devraient 
ôtre admis à visiter. 

Si nous étions ce que les Espagnols appel- 
lent un cullorisir, nous dirions qu'en donnant 
la vie au Champ de Mars par toutes les instal- 
lations qui en rendent le séjour commode et 
captivant, on a demandé au Champ de Mars 
de donner la vie à son tour. Quoi de plus 
attrayant, en effet, que de se reposer des fa- 
tigues du Palais sous un promenoir abrité, 
décoré de fleurs, visité par les musiques am- 
bulantes, et de voir passer les gens qui arri- 
vent ou qui s'en vont ! Le gaz qui s'allume 
vous invile au théâtre, au concert, aux confé- 
rences. Voici les projections électriques qui 
vous inondent de leurs froids rayons, ou les 
feux d'artifice qui vous attirent par leurs 
combinaisons toujours nouvelles. 

On a dit que les fournisseurs de Paris fe- 
raient concurrence au Champ de Mars. Ce 
serait plutôt le Champ de Mars qui ferait con- 
currence aux fournisseurs de Paris, s'ils exa- 
géraient leurs prix. 

C'est la capitale de la France qu'on vient 
voir, sans doute, en visitant 1 Exposition 
universelle. .Mais cette fois le Champ de .Mars 
est plus qu'un prétexte; il est un but aussi; 
et c'est à quoi il faut que Paris fasse atten- 
tion. 

tjue les envahisseurs payent la dîme de 
l'invasion, comme la dit un homme d'État 
d'outrc-.Manchc avec une malignité fort spiri- 



tuelle, cela va de soi, en temps de paix. Mais 
Paris est assez intelligent pour ne pas rendre 
son hospitalité trop exigeante : il fera payer 
l'usage, non la dîme. 

Qui sait ce qui résultera de cet échange de 
besoins, de goûts et de services! On nous 
rendra d'autant plus que nous donnerons 
davantage. Quelle somme de progrès pourrait 
résulter d'une mutualité intelligente entre les 
peuples! l'Exposition univeiselle de IbdT est 
faite pour nous l'apprendre, si nous savons 
bien en saisir la signification et la portée. 

Cette Commission impériale dont on se 
plaint tant, n'a-t-elle pas mis aux mains de 
ceux qui l'accusent tous les moyens de s'af- 
franchir de la dîme de bur invasion? Avons- 
nous pu nourrir nous-mêmes nos exjiosants 
et nos visiteurs à Londres en ISC-'i, au sein 
de l'Kxposition, comme la Commission impé- 
riale s'est empressée de fournir aux restaura- 
teurs étrangers les moyens de nourrir leurs 
nationaux dans l'intérieur du (lliamp de .Mars? 
Qui donc a le mieux exercé les devoirs de 
1 hospitalité? Et à moins qu'on n'élève des 
prétentions de conquérant, en quoi a-t-on à 
se plaindre des envahis? 

Toutes ces querelles d'avaiit-poste n'em- 
pêchent pas la lice pacifique de s'ouvrir; et 
c'est là que l'intérêt dominant nous rappelle. 



La voie rayonnante dn petit axe 

L'Empereur, après avoir descendu l'esca- 
lier d'iionneur de la section anglaise, s'en- 
gage dans le vestibule du Palais. La musi(|ue 
retentit sous ces voûtes immenses sans |)ou- 
voir les remplir. Le cortège impérial |)asse à 
côté des portes monumentales qui s'ouvrent 
sur les diverses galeries circulaires, sans y 
entrer. Des drapeaux et de grandes portières 
les décorent. Nous avançons vers le Jardin 
central. Avant de l'atteindre, le cortégi; im- 
périal tourne à gauche et prend la galerie des 
Beaux-Arts. Ici, s*e trouvent les chefs-d'œuvre 
de la peinture, déjà connus, et pour lesquels 
les artistes célèbres viennent demander une 
dernière consécration ; on n'y a pas admis 
les (euvres des artistes morts avant ]Hbô. 

.Arrêtons-nous un instant au point où la 
galerie des beaux-arts croise la voie rayon- 
nante du petit axe. Cette voie dite rue de 
l'ranco, large de 10 mètres, est vraiment 
somptueuse. Le temps nous manque pour 
dénocnbrer toutes les richesses qui Tencom- 
hrent. A son croisement avec la galerie des 
beaux-arts, elle a un salon ou vestibule dont 
la statue de Napoléon 1", législateur, occupe 
le centre. .\ la suite viennent, ])usées en 
profil, des glaces immenses, et puis des vi- 
trines remplies de joyaux et d'écrins. A 
droite, la merveilleuse expOBilion des Manu- 
factures impériales avec seg portières de ve- 
lours grenat à crépines d'or, exposition sans 
rivale, et ensuite le riche surtout de table 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



L iii! 



80(|/.' 



BV3h 

[) 911'*! 
I 8U'I li 

08 Ini 

8911)- 

9 ,nil 

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fi 0191 ! 



fie la ville de Paris, représentant le char 
d'Ampliitrite, un cliei-d'œuvre. 

En avançant dans la rue de France, nous 
trouvons la joaillerie, l'orfèvrerie, les armes 
de luxe, d'un côté; et les cristaux et les 
produits de la céramique, de l'autre. C'est 
éblouissant. Les merveilles et les richesses 
qui sont entassées dans cet espace relative- 
ment restreint dépassent l'imagination. 

Malgré la classification si inj^énieuse et si 
logique de la Commission impériale, il est 
probable que le visiteur s'habituera à cher- 
cher son orientation dans le Palais, non 
[loint par groupes et par classes, mais par 
sf^cteurs, c'est-à-dire par les diverses voies 
transversales et rayonnantes. Le secteur qui 
sera le plus parcouru et visité, sera certai- 
nement celui qui correspond à la rue de 
France, à laquelle on accède directement par 
la porte Rapp. C'est l;'i, cerne semble, où notre 
génie industriel se révèle avec le plus d'éclat 
(''. peut-être aussi le plus de goût. Les œuvres 
i! art s'y mêlent partout aux produits indus- 
triels; et si les vitrines resplendissent, les 
parois des salons de classe reluisent aussi 
•^ous l'émail des faïences et sous léclat des 
peintures. 

Ah ! ceux qui ont tant médit de l'Exposi- 
tion universelle de 1867, avant qu'elle fût 
ouverte, seront bien mortifiés en voyant tout 
ce qui s'y trouve. Ils parlaient, quand il fal- 
lait attendre; ils se tairont peut-être, main- 
tenant qu'il faudrait parler ! Que deviendront 
leurs dénigrements et leurs injustices devant 
ie spectacle qui va s'offrir à leurs yeux ! 
'-; uiLe cortège impérial, quittant la galerie des 
beaux-arts à son intersection avec la rue de 
France, et traversant le Jardin central sous 
l'auvent du pavillon des poids, mesures et 
monnaies qui occupe le centre du jardin, en- 
Ire dans la partie étrangère de la voie rayon- 
nante du petit axe, dite rue rie Russie. Ici, 
d'autres merveilles s'offrent aux regards. A 
uauche, l'exposition i;usse, vraiment remar- 
'piable, avee ses découpures de bois peintur- 
luré et l'opulence de ses vitrines; il y a même 
■ les tableaux d'une grande originalité; ce ne 
riont pas précisément des peintures bysanli- 
nes, mais quelque chose qui en approche, 
avec un (Ini et un caractère qui commandent 
le regard. Des groupes de marbre occupent le 
milieu de la voie : tout au bout est une soric 
de vitrine en tabernacle, ornée à la mode 
oricnlale. 

A droite de la rue de Russie se trouve l'ex- 
positiim ottomane, très-chargée de couleurs 
et d arabesques, mais oîi l'on voit bien que 
le goût occidental a passé. Le côté droit de 
la voie est également, comme le centre, oc- 
cupé par des grouj)es et des statues. 

Pendant que le cortège impérial traverse la 
galerie des beaux-arts parlaseciion étrangère 
jusqu'au vestibule du grand axe par lequel 
il éiait venu, faisons à la suite de M. Em- 
manuel Gmzalès une excursion dont nos lec- 
teurs ne se plaindront pas. Fn, Duci'inc. 



V 

L'Izba russe. 



Le Champ de Mars s'apprête à recevoir 
'univers comme un hôte royal, 



toutes les nations conviées au grand rendez- 
vous parisien \\r\ vaste bâtiment pour abriter 
l'Exposition des produits de leurs innom- 
brables industries; nous leur disposons un 
véritable campement digne d'elles et de nous. 
Dans la vaste enceinte qui leur est desti- 
née, elles pourront à l'aise planter leurs 
tentes, élever leurs maisons, éparpiller kios- 




11 ne s'agit plus aujourd'hui de noire pelit 
Palais de l'Industrie, ce monument à toutes 
fins qui encombre de sa masse architectu- 
rale les Champs-Elysées, ni de ce splondide 
Palais de Cristal de Londres, objet de tant de 
chroniques, de courriers et de bulletins 
enthousiastes. 

Nous ne nous contenterons pas d'offrir à 



i>i.-.uc IMPtU 



ques et chalets, huttes et pavillons, mosquées 
et pagodes, au milieu de parteires fleuris, 
d'élégants arbustes, d'arbres girantesques, 
de cascades et de rivières. 

Ce parc improvisé, sorti de terre comme 
les palais des contes arabes, n'est-il pas un 
prodige d'art et de travail à rendre jaloux 
dans leurs tombes ces générations d'ouvriers 



L'EXPOSITION UN'IVERSEF.l.E DE 1867 ILLUSTREE. 



25 



inconnus qui, sous le sceptre de la prodi- 
gieuse Sémiramis et des mystiques Pha- 
raons, créèrent les premières merveilles du 
monde? 

Planté d'arbres de tous les pays, arrosé de 
ruisseaux qui couleront toujours limpides 
dans leur lit de bitume et qu'on traversera 
sqrdespouts légers et içracieux, il (inloure 



un riant parterre, mouelielé do bosquets 
dessinés à l'anjjlaise. 

Quelle est donc tout d'abord celte coquette 
construction en bois qui ressemble à un 
chalet suisse? 

Si nous nous approchons nous reconnaî- 
trons l'acilement l'Izba russe à ses murailles 
foniU'CS de [{rosses poutres qui s'enihoîtent 




LsTlbUL DU l'AL.Vla. 



de tous côtés le bàlimenl de I Exiiusilio;! et 
s'étend jusqu'aux Imrds de la Seine. 

C'est dans les allées principales de ce nou- 
veau jiirdin d'Armide que nous voyons s'ar- 
rondir en coupoles, s'effiler en flèches, s'a- 
platir en terrasses, se découper en festons des 
maisons chinoises, russes, indiennes, égyp- 
tiennes, bijoux fantasques dont l'écrin est 



les unds dai s les autres par de profondes 
entailles mordues à chacune de leurs extré- 
mités. 

Pour empêcher l'air, le veut et la ncifje di' 
s'insinuer à travers h's étroits interstices qui 
s'ouvrent nécessairement entre les poutres. 
on les calfate comme la roque d'un navire 
et l'on revêt l'intérieur de planches lissées 



et luisantes qui en cachent la nudité; puis 
on peint ces planches de diverses nuances et 
on les décore de bordures qui n'attestent pas 
toujours chez le peintre un talent de premier 
ordre, mais qui amusent le regard alors 
même qu'elles ne le charmeraient pas. 

Au reste, avant de pénétrer dansée double 
bâtiment, nous allons d'abord en décrire 
l'aspect extérieur. 

L'Izba est composée de deux maisons, re- 
liées l'une à l'autre par une sorte de hansar, 
dont le dessus des portes est sculpté. 

On monte à l'une de ces habitations par .im 
un perron de quatre marches qui l'orme avec ■ m 
lin ■;entil balcon et de fines colonneltes, sou- d ! 
tenant une marquise en bois, comme tout le -im 
reste, la plus mignonne terrasse du monde. 
Une dentelle d'ornements à jour couronne 
le sommet d'un toit pointu, décoré de deux l«>i 
têles de chevaux. Chaque porte et chaque 'i 
fenêtre sont surmontées de chapiteaux sculp- 
tés et garnis d'élégants volets. 

L'autre maison n'a pas de terrasse au rez-n 9- 
de-chaussée. En revanche, un balcon artife- ijai 
temenl découpé siqiend devant son premier 'wl 
et unique étage, tandis qiie les planches dii> 9i 
toit forment au-dessus une espèce d'auvenliue- 
qui l'abriteàla fois contre lai pluie, les tour- "''■ 
hillons de neige et les rayons d'un soleil qui 
n'a pas de temps à perdre. i i i .i 

Nous ignorons si ce. Iqil de(iplaitehes-Bera)ii;:ji 
peint, comme celui de ia ]>Im part des Izbaatnc 
russes, en jaune, en rouge ou en vert; il e8t( u- 
encore vierge de ce pcinliirlurage qui produitiii 
dans les steppes etlauiuilieu des forêts dote . 
Iioiileaux de si pittoresques effetsj. i - ib ; 

Tout cela fournit \m ensemble a8aez:gifa«l'J'j 
cieux, mais auquel manque encore la vie. Ce*iiii 
sont des jouets d 'enfants vus au microscope,: loj 
Mais viennent les beaux jours et nous regard mr 
lierons avec plus d'intérêt ces maisons quiiw 
seront alors, suivant l'usug»' russe, tapissées^io 
de vases de Heurs du haut eo bas de leur. b 
façade. 

Il nous plaira alors de peupler par la pen^i - 
sée la terrasse aux fn'des colonnL'ttes d'un 
groupe de fraîches paysannes moscovites 
avec leur sarafanc* richimenl galonné, leur i 
chemise de toile cchancréc sur la poitrine els; 
leur.'* bras blancs étincclant à travers hit-i; 
mousseline de^ larges manches 1 Le pavoini/t'')ii 
hrodé d'or sera fermé sur la tète des femme» n 
mariées dont il cache jalousement les che-l' 
veux et ouvert sur celle des jeunes filles, 
dont il laisse flotter en liberté les longues 
iresses ornées de rubans. 

Pour compléter ce tableau, quelques mou- 
giks se mêleront au groupe des femmes : les 
vieillards enveloppés de grands caftans de 
drap boutonnés depuis le menton jusqu'aux 
pieds, et serrés autour du corps par une 
ceinture de soie de diverses couleurs, parfois 
étoilée d'or; les jeunes gens avec des bottes 
nmlles montant jusqu'au genou, une chemise 



I. Robe sans manches ouverte par dev.ml. 
•j. nrnpment de lêlc des paysannes. 



26 



L'EXPOSITION UNIVRRSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



rouge, agrafée sur le côlé gauclie do la poi- 
trine, flottant sur le pantalon bouffant et 
retenue à la taille par un gilet de velours noir. 

Peut-être vurrons-nous un de ces paysans 
coiffé du chapeau de feutre évasé, garni de 
fleurs ou de plumes de paon, s'asseoir à 
l'écart; il arrachera aux cordes d'une gros- 
sière petite guitare quelques sons discor- 
dants, puis il balancera sa tète avec la 
nonchalance d'un enfant qui se berce lui- 
même, et chantera à demi-voix, sur un air 
mélancolique et monotone, une de ces inter- 
minables chansons nationales qui célèbrent 
les beautés poétiques de la neige et de l'hiver. 

C'est ainsi que nous connaîtrons les mou- 
giks, ces fanatiques de l'eau-de-vie et de 
saint Nicolas, comme si nous avions l'ait le 
voyage de Moscou. 



Écuries du czar. 

En face de l'izba russe s'étendent les écuries 
destinées à loger les chevaux de l'empereur 
Alexandre 11. Ce bâtiment, construit comme 
le premier avec des poutres rondes, est beau- 
coup plus vaste et orné avec plus d'élé- 
gance. 

11 est divisé en une vingtaine de comparti- 
ments, dont chacun doit être occupé par un 
cheval. Ces boxes sont séparés les uns des 
autres par des cloisons en planches, dont le 
haut forme un grillage finement découpé à 
jour. Ce qui assure la libre circulation de l'air, 
sous un plafond de sept à huit mètres d'élé- 
vation. 

Autour du toit, court une véritable guipure 
en bois, dont les festons et les astragales sont 
peints en blanc, et derrière laquelle s'ouvre 
une rangée de petites fenêtres en mansarde, 
au cadre coquettement sculpté et rehaussé 
d'ornements de bois blanc, semblable à celui 
qui forme la bordure du toit. 

Les chevaux de l'empereur appartiennent à 
cette admirable race que reproduit incessam- 
ment ce grand haras qui s'appelle l'Ukraine; 
c'est là que la cavalerie russe recrute ses 
montures, dont la beauté estdevenue prover- 
biale en Europe; c'est là que les Mazeppa ont 
pu accomplir leurs tragiques odyssées éques- 
tres, au milieu des steppes interminables. Le 
cheval de l'Ukraine est le héros familier des 
légendes cosaques; il est l'ami de la famille; 
il sauve son muîtie à l'occasion parla rapidité 
de sa course, égale à celle du vent; et quand 
il meurt, il est pleuré. Que d'honnêtes gens 
qui ne peuvent en espérer autant ! 

Cependant il existe en Russie une autre 
race d'agiles coursiers à peu près inconnus 
en France : ce sont les chevaux finnois. Leur 
taille ne dépasse guère celle du serviteur aux 
longues oreilles que nous nous plaisons à 
railler. Les ânes ne peuvent s'acclimater dans 
l'empire moscovite; ce sont les chevaux lin- 
nois qui les remplacent dans les Icrmes, où 
l'on peut apprécier leur sobriété vraiment re- 



marquable et leur infatigable activité. Ce sont 
eux enfin qui font le plus souvent le service 
de la poste. Leur pied fin et délié vole sur la 
neige sans presque y imprimer de trace, 
tandis que la chaudi^ fourrure qu'ils revêtent 
chaque hiver et qu'ils secouent chaque été, 
comme nne fée déguisée secoue ses gue- 
nilleà, les préserve merveilleusement du 
f'-oid. 

On les attelle aux traîneaux par trois ou 
quatre de front, quelquefois même en plus 
grand nombre. Deux suffisent quand le traî- 
neau est petit et qu'il s'agit simplement d'une 
promenade, mais on en ajoute volontiers du 
côté droit un troisième et ou le bride de façon 
qu'il soit forcé de tenir sa tête tournée comme 
s'il se disposait à prendre la fuite. Il semble 
ainsi courir plus fort que les deux autres, 
parce qu'il soulève plus de neige. Aussi le 
nomme-t-on le trotteur. 

Cet attelage est charmant : quand ces petits 
animaux si vifs, si légers, si ardents, à la tête 
fine incessamment fouettée par leurs longues 
crinières, sont lancés à travers un chasse- 
neige, linceul mouvant de l'espace, ou au mi- 
lieu d'une bande de loups affamés aux yeux 
rouges, ils font véritablementl'effet d'un tour- 
billon fantastique. 



Postes. 

Dans les nombreuses provinces que ne des- 
sert pas la voie ferrée, les Russes voyagent 
assez volontiers en traîneau pendant l'hiver. 
Il existe pourtant chez eux d'excellentes voi- 
tures de poste, bien garnies de fourrures : on y 
est d'autant plus commodément assis que le 
courrier n'admet que deux voyageurs dans les 
compartiments qui se suivent et communi- 
quent entre eux par de petits vasistas. 

Mais pour courir sur la neige, les voitures 
doivent, à l'instar des traîneaux, reposar sur 
un patin qui remplace les roues et imprimer 
au véhicule un balancement proportionné à sa 
longueur. Il en résulte pour les voyageurs un 
malaise, cousin germain du mal de mer et 
que tout le monde ne saurait supporter. 

En été la variété des voitures est infinie : le 
Drojki rond, sorte de cabriolet sans capote; 
le Drojki long, à roues, qui consiste en une 
banquette rembourrée, sur laquelle trois ou 
quatre hommes peuvent s'asseoir à la file et à 
califourchon, en arrière du siège étroit du 
cocher; la Kibilka, espèce de charrette sans 
ressort, couverte en toile qui forme tente, etc., 
etc., se croisent sans cesse avec les équipages 
piirticuliers qui égayent toutes les routes, car 
les Russes durant la belle saison ont la fièvre 
du soleil et du voyage. 

Souvent on parcourt, sans rencontrer le 
moindre village, des dislances de deux à trois 
cents versies, mais partout on trouve très- 
régulièrement la iiioixun de Poslc cjui vous 
l'oui'uil des chevaux, du thé, parfois un peu 
de lait, et même, lorsqu'elle est supérieure- 



ment montée , quelque volaille maigre et 
dure. 

De plus elle contient, ainsi que vous pou- 
vez vous en assurer en visitant la Poste russe 
du Parc, une grande salle dans laquelle des 
canapés recouverts de cuir offrent aux voya- 
geurs fatigués le lit le plus confortable d'un 
pays où les lits sont inconnus. De chambre 
particulière, n'en demandez pas ! quand on 
a sommeillé côte à ('ôte sur une banquette, on 
peut bien dormir quelques heures sur des 
canapés voisins les uns des autres. C'est du 
reste le plus sûr moyen d'éviter l'invasion 
d'insectes que vous attirerait une couverture 
à l'usage de beaucoup d'occupants 



Maisons russes. 

L'Izba n'étant que la chaumière du paysan, 
ne donne aucune idée de l'habitation des 
marchands et de la noblesse. Une seule pièce 
compose d'ordinaire le logis du mougik et de 
sa famille, car ils se rassemblent tous pour 
dormir sur l'immense poêle qui échaufiè le 
logis. 

Chez le grand seigneur, au contraire, le 
nombre des pièces se multiplie singulière- 
ment; et il faut traverser une vingtaine de 
salons pour arriver à la chambre de la dame 
châtelaine. Il est vrai de dire que les lits 
passent en Russie pour des meubles tout à 
fait excentriques : presque toujours ces salons 
sont meublés et même encombrés de canapés, 
divans et sofas, afin de pouvoir servir de 
chambres à coucher aux amis, parents, voi- 
sins et hôtes de la famille. 

Toutefois le plus grand de ces salons est 
celui où ont lieu les réceptions quotidiennes, 
et il est distribué en diverses parties très- 
distinctes qu'on nomme des établisse, 
ments. 

Ici, c'est un élégant berceau d'acajou, tout 
enguirlandé de lierre, de chèvrefeuille et 
d'autres plantes grimpantes, dont les racines 
plongent et serpentent dans de petites caisses 
remplies de terre végétale soigneusement 
arrosée. Il est éclairé par une lampe suspen- 
due au-dessus d'une table autour de laquelle 
plusieurs personnes prennent le thé ou 
jouent soit aux cartes, soit au loto, car les 
Russes aiment le jeu autant que la daose, 
c'est-à-dire à la fureur. 

Plus loin, un paravent chinois enveloppe 
et cache un groupe de causeurs étendus dans 
de moelleux fauteuils. Au milieu du salon, 
d'autres visiteurs se tassent sur une monta- 
gne de coussins de duvets qu'on nomme 
le /;((/('. 

Dans un coin, quelques jeunes filles rient, 
brodent et chuchotent entre elles en cro- 
quant des bonbons. L'autre coin est aban- 
donné; c'est celui où s'élève le poêle russe, 
ce monument architectural de bri(|ucs de 
faïence, qui du parquet monte au plafond 
et répuud une chaleur douce, égale, dé- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



27 



licieiise dans l'intérieur de ces maisons 
qu'enveloppe un froid de '25 à 30 degrés. 

La rigidité de i'atmosplière est oubliée, 
grâce à la température répiée de l'apparte- 
ment. Point de portes fermées: il faut que 
l'air tiède circule partout et qu'on passe sans 
transition pénible d'une pièce à l'autre. 

Aussi voyez toutes ces femmes se prome- 
ner en parures d'été au milieu des fleurs qui 
sont fraiclies et parfumées, comme si le 
soleil de Naples caressait leurs corolles. Les 
fleurs! les fleurs! c'est le luxe suprême, 
c'est la passion, c'est le charme de ces con- 
trées glaciales! à force de roubles et d'in- 
dustrie, on parvient à vaincre la nature. 
Chaque hôtel possède une serre; il en est 
même qui jouissent d'un parterre véritable, 
luxuriant de plantes au milieu desquelles 
s'allongent et se contournent des sentiers 
fleuiis et hérissés de roches factices d'où 
ruisselle en cascade une eau toujours jaillis- 
sante. 

I.es Russes qui ont créé ces merveilleux 
jardins d hiver ont donc raison de dire qu'ils 
voient le froid, car ils ne le sentent pas. 

Un Français, M. Rrochay, qui a établi, il y 
a environ quarante ans, une manufacture de 
papiers peints dans les environs de Péters- 
bourg, a introduit la mode de ce genre de 
décoration qui se répand de plus en plus 
chez les gens de moyenne fortune. 

(lepcndant beaucoup de vieilles familles, 
surtout dans les provinces, sont restées û- 
dêlcs à l'ancien usage qui consiste à revêtir 
les murs de chaque chambre d'une couche 
de couleur rouge, bleue, verte, jaune, et à 
l'aire courir sur ce fond uni une guirlande 
de fleurs et de fruits de fantaisie; ces ara- 
beeques forment une bordure qui a du moins 
le méiile de l'originalité, car les modèles en 
sont introuvables dans la nature. 

N'oublions pas, avant de quitter la Russie, 
l'emblème orthodoxe qui est partout le Pal- 
ladium du logis, citez le riche comme chez 
le [)auvre. 

Seulement l'image, coloriée suivant le style 
byzantin, est aujourd'hui reléguée par les 
gens du monde au fond d'une chambre peu 
fréquentée. La ['aiiai/yia i la Vierge) n'a plus 
comme autrefois les honneurs du salon 
transformé en chapelle, tandis qu'elleoccupe 
liiujours la première place chez le moiigik. 

Niais partout, dans la maison seigneuriale 

iiinie dans l'Izbn, brille jour et nuit devant 
!,i .-^ainle Vierge une petite lampe de cristal, 
^ii^ponduo par une chaîne de métal. (]'est j 
\cr.s elle que se tourne naïvement le mougik, 
iKiii-sculement avant de commencer sa be- 
sogne et son repas, mais encore avant ou 
après tous Ksactcs de sa vie. .Sa foi et sa ten- 
dresse pour la ]'(iii(if/(jiu, dont les yeux sou- 
riants et doux veillent incessamment sur lui, 
ne peuvent se comparer qu'à la dévotion des 
Italiens méridionaux pour la Madone. 

Le mougik ne toussera pas ou n'éternuera 
pus devant l'image sans la saluer en se si- 



gnant S'il bat sa femme, soyez sûr qu'il en 
a demandé ou en demandera la permission à 
la PiDtaggia, trop miséricordieuse pour ja- 
mais s'aviser de le contrarier dans ses goûts 
et ses habitudes. 

Espérons cependant qu'elle lui défendra 
un jour de s'enivrer pendant les sept jours de 
la semaine avec la plus exécrable eau-de-vie 
du monde! 

La Maison de Gustave Wasa. 

Non loin de l'Izba, nous remarquons une 
autre maison presque aussi originale, mais 
beaucoup moins élégante. 

Mon guide m'arrête et me dit : 

er Ceci est la maison de Gustave Wasa. >> 

Wasa ! ce nom ne forme-t-il pas à lui seul 
toute la préface de l'histoire de la Suède? 

Bien peu d'entre nous savent ce qu'elle fut 
avant lui . Parmi ses successeurs, il n'est guère 
que deux noms véritablement célèbres, celui 
de Gustave-Adolphe, le modeste conquérant, 
et celui du vainqueur de Narva, Charles XII. 
Ces deux rois ûrent de la petite nation sué- 
doise une grande armée de héros; mais le 
résultat de tant de gloire fut l'épuisement et 
la ruine de cette noble Suède transformée 
en casernes. 

Charles XII ne fut qu'un grand soldat. 
Gustave Wasa conquit son l'oyaumc comme 
notre populaire Henri IV, lui donna des lois 
et créa la nation. Son nom n'est pas glorieux 
seulement en Suède, le monde entier le con- 
naît, à l'exception peut-être des ouvriers 
chargés d'édiûer dans le Parc l'humble logis 
du prince fugitif. l'un d'eux ne nous a-t-il 
pas répondu : 

« Je ne connais pas M. Wasa. « 

Celte maison est celle qu'il habitait, à 
Fahlun, simple ouvrier mineur; elle ne se 
distingue que par l'extrême simplicité d'une 
vraie cabane de paysan. 

Ainsi que 1 Izba russe, elle est construite 
avec des poutres, mais des poutres carrées et 
recouvertes de planchettes découpées comme 
des écailles de poisson. 

La galerie qui orne le premier étage l'en- 
toure complètement et l'on y monte par un 
escalier tournant placé à l'extérieur; le toit 
n'a pas la pr«-lention de rivaliser avec le 
dôme des Invalides, car il est modestement 
cuirassé de mousse et de lichen. 

Gustave Wasa avait été poursuivi pendant 
plusieurs années par les infatigables émis- 
saires du roi-bourreau Christian II. Il avait 
erré sans abri et sans pain, tantnt dormant 
dans la hutte abandonnée d'un Ipùcheron, 
tanti'it passant trois jours et trois nuits d'un 
froid sibérien sons un pont, pour échapper 
aux chasseurs d hommes qui le traquaient 
comme un bandit ou plutût comme une bête 
fauve. 

Le jeime proscrit qui devait rendre plus 
tard son nom immortel, trouva enQn à 



Fahlun, la noire cité des mineurs, un asile 
où il put sinon se reposer en sybarite, du 
moins s'arrêter pour reprendre haleine. 

C'est dans cette pauvre maison de bois 
qu'après seize heures d'un pénible travail 
souterrain, dont le salaire lui permettait de 
ne pas mourir de faim, Gustave rêvait le 
soir au moyen d'affranchir sa patrie et de lui 
rendre une glorieuse indépendance. 

C'est là qu'il apprit les horribles détails 
de cette tragédie infâme qu'on appela Bain 
(le sang, l'exécution de son généreux père, 
l'emprisonnement de sa mère et de sa sœur, 
et plus tard leur épouvantable supplice. On 
sait que ces nobles femmes furent jetées à la 
mer dans des sacs qu'on les avait forcées de 
coudre elles-mêmes. 

C'est près de cette fenêtre sans doute que 
le mineur de Fahlun écrivait, pour ten'er de 
réveiller leur patriotisme, à tous ces cour- 
tisans de son enfance, qui ne daignèrent pas 
même lui répondre. Il faisait ainsi le dur 
apprentissage de la science du cœur hu- 
main. 

C'est là enfin que Pelerson, ancien officier 
retiré à Fahlun, reconnut le jeune prince qui 
plus d'une fois avait dirigé les charges vic- 
torieuses de la cavalerie suédoise, — c'est là 
que cachant sous le masque du loyal soldat 
la joie du traître qui va vendre son ami, il 
conjura Gustave d'accepter l'hospitalité de 
son logis. 

Les faucons du roi Christian eussent en 
effet saisi leur proie, grâce à ce misérable, 
si sa femme Drina Peterson n'eût averti le 
prince du marché conclu par son mari et 
n'eût sauvé par un admirable stratagème 
cette tête héroïque promise au bourreau. 

Aucune tache n'assombrit la figure de 
Gustave Wasa; ce n'est point un héros de mé- 
moires secrets, — et pour connaître quelques 
détails intimes et personnels sur sa vie, il a 
fallu interroger les souvenirs épars, mais 
toujours vivants des hommes simples, chez 
lesquels il passa dans l'obscurité les plus 
belles années de sa grave jeunesse, — ces 
mineurs de Fahlun, si fiers d'avoir compté 
ce grand homme au nombre de leurs com- 
pagnons, — ces paysans Dalécarliens qui ont 
conservé avec amour la vieille maison qui 
fut son refuge et où ils prétendent que son 
âme vient encore errer pendant certaines 
nuits. 

La pensée de Gustave ne dut-elle pas en 
effet se reporter souvent sur l'agreste logis, 
lorsqu'aux pesants soucis de la royauté se 
joignirent les chagrins de sa triste union 
avec la princesse Catherine de Saxe-Lauen- 
bourg, et plus tard ceux que lui causa le 
désaccord de ses quatre fils, dont aucun ne 
fut digne de ce grand héritage de gloire? 

.\utanl la vie publique de Gustave Wasa 
a jeté d'éclat, autant sa vie privée est restée 
mystérieuse. Quoique écrivain et po<He, il 
n'a rien révélé au monde des secrets de son 
cœur. La Suède s'était incarnée en lui, et la 




PUiTt; RIISSK. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



•20 



personnalité de l'homme s'est absorbée dans 
cet avatar. 

On ne trouve pas dans ses écrits la moin- 
dre trace d'une correspondance amoureuse, 
comme cellede sondescendanKiustave-Adol- 
phe avec la belle Ebba Brahé. Il n'a pas laissé 
dans ses vers une seule ligne empreinte de 
cette tendresse passionnée qui a inspiré au 



protecteur de la réforme celte sentence si cé- 
lèbre : 



point ainsi en mollesses élégiaqiies; elle 
éclate comme une fanfare. 

i< Peuple suédois, dit-il dans une exhor- 
tation en vers adressée à ses sujets, — mets 
la confiance en Dieu! marche selon ses lois! 

invocjue le dans ton cœur Aime, honore 

ta patrie. Sois ferme comme la montagne qui 
l.a poésie de Gustave \\'asa ne se fond ' résiste aux vagues de la mer. Si tes ennemis 



J'aime et je veux aimer, je veux attendre encore 
Le re{;.irtl dont j'ai soif, k' bonheur que j'implore. 
En te priant toujours, j'espère t'atlendrir. 
C'est de toi que me vient le mal qui me dévore. 
C'est loi seule qui peut m'aider et me f;uénr. 




?hS 




INTÉRIEUR 1)K L.\ POSTE RUSSE. — Dessin do M.'.Fellmanii. 



te menacent» soia fort commi' le rui pir ruu 
ne peut ébranler.... Le Dieu qui a séparé la 
terre et les eaux, a mis uno barrière cnlre lu 
Suède et le Danemark: il sulTit. Restons dans 
DOS limites de pari et d'auire, sans rien 
demander de plus. " 

Ces vers peignent bien le caractère du 
héros. 

Dans le chant suivant intitulé: Giulave I' 



les II ' . arlu-iis, les rappiuls du roi cl de 
ses suji ts sont c\|irimés avi' une simplirilé 
antique. 

Gustavi' va on Dalécarlie, et dit aux 
paysans : 

■'u Le roi rhrélien est devant le château 
de StockholiD, buvant de la bière et du 
vin. 

— Keoulez, mes Dalécarlien», ce que je 



vous propose! Voulez-vous me suivre à Sluck- 
holm et battre avec moi les Danois'? » 

Les Dalécailiens répondent: « Nous nous 
sommes battus déjà ; nous nous en souvenons 
bien, n 

Mais Gustave leur dit: « .Nous invoque - 
rfms Dieu le Père qui est dans le ciel, cl tout 
ira njicux. » 

Les Dalécarliens changent aussitôt d'idée. 



30. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



Ils disent à Gustave : « Si tu veux être notre 
chef, jeunes et vieux nous te suivrons. La 
flèche atteint sur les arbres l'écureuil et la 
gelinotte. Il en sera de même de Christian le 
bourreau. 

— Je serai volontiers votre chef, répond 
le roi Gustave, si vous voulez vous rallier 
fidèlement sous ma bannière bleue. » 

Saluons donc avec respect la vieille petite 
maison de bois d'oîi est sorti ce sublime 
appel à l'indépendance nationale. Nous la 
préférons à ces portiques triomphants, en- 
sanglantés par les tragédies politiques. Elle a 
été l'asile des mâles vertus et d'un noble 
martyre. Elle a gardé la vie d'un prince hon- 
nête homme, patriote et désintéressé. Elle 
peut regarder en souriant les plus magni- 
fiques palais du monde. 

Emmanuel Gonzalès. 



VI 

La fête du 1" avril. 



Après s'être un instant reposées dans le 
pavillon impérial, digne de pareils hôtes, 
LL. MM. sont remontées en voilure, et ont 
quitté le Champ de Mars, chaleureusement 
saluées par la foule. Leur visite a duré près 
de deux heures. 

Ceux qui avaient vu la veille le Champ de 
Mars encombré de camions et d'échafaudages, 
l'ont retrouvé le lendemain nettoyé et trans- 
formé. Il n'y a que les feuilles des arbres et 
les gazons qui n'aient pas obéi au comman- 
dement de M. Alphand; mais, patience, cha- 
que jour va apporter sa métamorphose dans 
le parc comme dans le palais, grâce au soleil, 
qui se met décidément de la partie. 

On peut dire que la surprise des visiteurs 
a été universelle. Aucun ne s'attendait à voir 
ce qu'il a vu. Le dénigrement préventif a eu 
du moins ce bon résultat, que l'enthousiasme 
a été plus vif devant la réalité Désormais le 
succès de l'Exposition de 1867 est assuré, et 
il est permis d'affirmer qu'il sera vraiment 
universel. Ceux qui avaient formé le projet 
de ne pas voir, verront. 

Après la visite impériale, l'immense pro- 
menoir extérieur, qui règne tout autour du 
palais, était trop étroit pour contenir la fouie 
des consommateurs qui se pressaient dans 
les restaurants, les brasseries et les cafés qui 
l'occupent. 11 en sera ainsi pendant toute la 
saison, et ce ne sera pas le moindre attrait 
de l'Exposition du Champ de Mars, je le ré- 
pète, que d'offrir â ses innombrables visi- 
teurs les agréments et les commodités de 
séjour qui les alTranchissent des inquiétudes 
du retour. 



Les établissements du Parc sont un sujet 
intarissable de curiosité. Qu'est-ce que ces 
dômes fraîchement dorés et ces constructions 
où les peintures n'ont pas encore séché? Pour- 
quoi celte roue tourne-t-elle en haut d'une 
tour? Qu'est-ce qu'on désigne par le quart 
allemand et par le quart belge? Où se trouve 
le jardin réservé? Que représententces statues 
colossales? A celte rivière dont on a tant 
parlé, comment l'eau arrive-l-elle? Et déjà 
l'on ajoute: « Quel dommage qu'on détruisît 
au bout de l'an de si belles choses, et qui ont 
coiîté tant d'argent, et tant d'énergie, et tant 
de goût, et tant de science? » L'opinion me 
paraît déjà prédominante à cet égard. 

L'itinéraire que devait suivre le Cortège 
impérial, d'après le programme publié par le 
Moniteur, avait porté le flot des curieux vers 
l'avenue de 20 mètres de large qui se dirige 
vers l'École militaire, et que représente un 
de nos dessins. Cette avenue sépare le jardin 
réservé du quart dit allemand. 

La colossale statue du roi de Prusse, d'un 
assez beau caractère, est à gauche: â droite, 
c'est la statue de Beaudoin, et puis celle de 
Léopold 1", ce roi modèle d'un peuple libre. 
Les annexes de la Belgique bordent les deux 
côtés de l'avenue: l'annexe de la Bavière 
vient ensuite, du côté du quart allemand. 
Elle fait face aux grilles dorées et élégantes 
du jardin réservé, dont les pavillons treil- 
lages et les dômes de verre attendent la ver- 
dure des massifs, en bourgeons en ce mo- 
ment. 

A mi-chemin du Palais, à la porte de 
l'École militaire, un arc de triomphe en tôle 
ondulée enjambe l'avenue dans toute sa lar- 
geur. Cet arc de triomphe a été dressé en 
quelques jours : il pourrait durer un siècle. 

Plus loin, encore les grilles â dessins va- 
riés du .TarJin réservé; et tout â droite, contre 
la chaussée Lamotte-Piquet, le grand restau- 
rant populaire élevé par les soins de la Com- 
mission d'encouragement pour les études des 
ouvriers. 

Les espaces laissés libres par le Palais aux 
quatre angles du Champ de Mars, et qui me- 
surent ensemble, nous l'avons dit, environ 
300000 mètres carrés, communiquent entre 
la zone du pont d'iéna et la zone de l'École 
militaire par les deux passages de 51 mètres, 
parallèles aux deux côtes du petit axe, l'un 
correspondant à la porte Rapp, l'autre à la 
porte Suffren. 

Par la porte Rapp aussi bien que par la 
porte Si'.ffren, on pénètre dans le Palais par 
trois portiques couverts. L'intervalle entre 
les trois portiques de la porte Rapp est oc- 
cupé par des parterres de fleurs au centre 
desquels s'élèvent la statue équestre de don 
Pedro, roi de Portugal, et celle de Charle- 
magne, formant groupe. 

Les intervalles entre les trois portiques de 
la porte Sufl'ren sont occupés par deux 
grandes salles dont nous avons indiqué plus 
haut la destination. 



Les restaurants français occupent la façade 
du Palais en face de la porte Rapp et se pro- . 
longent sur la courbe jusqu'à l'avenue cen- 
trale qui sépare le quart français du quart 
anglais. En face du promenoir, en suivant la 
courbe du palais, nous trouvons d'abord le 
pavillon de M. le Commissaire général, fort 
élégant etqui présente une curieuse expérience 
de construction dont nous rendrons compte. 

La large voie qui se prolonge parallèlement 
à l'avenue la Bourdonnaye mène au théâtre, 
vers les pavillons des vitraux, les chalets 
des chocolats et de l'exposition céramique, 
vers les hangars du Creuset et des diverses 
classes du groupe VI qui renferment des 
objets qui, par leur nature et leur dimen- 
sion, n'ont pu trouver place dans l'intérieur 
du Palais. 

A l'extrémité de cette voie, en face de la 
porte de l'Université, nous rencontrons la 
photographie de M. Pierre Petit, l'établisse- 
ment peut-être le mieux situé dans tout le 
Champ de Mars, comme perspective. Les ar- 
bres et la verdure l'entourent. Du haut de sa 
terrasse, on embrasse du regard tout l'en- 
semble du quart français, et, plus loin, une 
partie du quart anglais, ayant sous nos yeux 
le lac, avec le phare et la chapelle qui s'y mi- 
rent, le pont d'acier qui a permis de prati- 
quer un vallonnement sous le quai d'Orsay, 
pour faire communiquer les berges de la 
Seine avec le Champ de Mars. Le regard 
plonge sur le bassin du fleuve, tout rempli du 
mouvement des canotiers, et des arrivages et 
des départs incessants des bateaux à vapeur 
chargés de passagers. C'est de là qu'on verra 
le mieux les expériences de pyrotechnie et 
de projections électriques. La vue ménagée 
devant le balcon du côté du Palais s'ouvre, à 
travers les pelouses et les massifs, jusqu'au 
dôme du pavillon impérial et à l'entrée du 
grand vestibule. Les moulins à vent pour 
l'élévation des eaux varient ce paysage, où 
l'encombrement des constructions est si bien 
déguisé. 

L'architecte de la Photographie, .M. .\l- 
lard, a disposé une galerie tournante qui 
distribue â volonté la lumièi'e dans les ate- 
liers photographiques, d'où sortironttous les 
olijets de l'Exposition de 1867, représentés 
dans leur vérité authentique. 

Continuant notre tournée sous le prome- 
noir du Palais, nous arrivons au quart an- 
glais. C'est la partie du Parc la plus pitto- 
resque et la plus brillante. 

Au premier plan est le cottage anglais, 
qui recevra le prince de Galles; il fait face 
au pavillon impérial, sur l'autre bord de l'a- 
venue. Plus loin, et sur la voie diagonale qui 
traverse le quart anglais, en allant vers la 
gare du chemin de fer, nous rencontrons 
d'abord un élégant kiosque à colonnettes de 
terre cuite, et sur l'autre bord de la route, 
une immense construction mexicaine; plus 
loin, l'élablissoment de l'islhmedo Suez avec 
ses peintures pharaonesques, et louies les 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



H 



autres constructions orientales , depuis les 
monuments de l'Egypte et les constructions 
turques jusqu'à la tente de l'empereur du 
Maroc et au palais du bcy de Tunis. C'est un 
bariolapçe éclatant de couleurs qui attire in- 
vincibienient le reirard et le retient. 

Sur le bord du t^hamp de .Mars, parallèle à 
l'avenue SulTren, court un immense baraque- 
ment qui précède les hangars des machines 
anglaises et américaines. 



Nous voici arrivés, dans notre promenade 
circulatoire, en face de la porte SulTren dont 
nous avons déjà parlé. Il est inutile de revenir 
après M. Emmanuel Gonzalès, sur les con- 
structions russes qui se trouvent de l'autre 
côté des portiques du petit axe. Ce n'est pas 
non plus la peine de reparler du village au- 
trichien qui suit les constructions russes. 
Laissons à notre droite , longeant l'avenue 
Suiïren, les annexes de la Suisse, du Por- 



tugal et de l'Espagne dont nous entretien- 
drons plus tard nos lecteurs. 

C'est en courant que nous avons fait le 
tour extérieur du Palais, moins pour en dé- 
crire l'effet pittoresque que pour donner une 
topographie des lieux qui permît au lecteur 
de s'orienter. 

L'Exposition universelle de I8(>7 ne 
ressemble à rien de ce qui l'a précédée. 
Dans les expositions antérieures, à côté du 




PHOTOGRAPHIE DE M. PIERRE PETIT. 



monument qui renfermait les produits ex- 
posés, il n'y avait rien, l ne fois les 
portes closes , l'ombre et la solitude se 
faisaient aussitôt aux alentours. Ici, à côté 
du Palais, nous trouvons tout un monde. 
Lorsque le Palais ae ferme, le Parc, qui 
est lui-même une exposition merveilleuse, 
s'illumine et rayonne. Les exhibitions de 
la nuit continuent les exhibitions du jour; 
et l'enchanlement se prolonge en se dé- 
plai^nt. 

Jamais souverain n'aura eu un jour pareil 
à celui de Napoléon III, le 1" avril 1807. 
Ceci vaut mieux que la joie des bal;iilles et 
les «niviemenls des pavois militaires. Les 



nations se sont, pour ainsi dire, transportées 
en personne au Champ de Mars, avec leurs 
mœurs, leurs habitudes, leurs monuments 
et leurs moyens de travail, ety ont fait élec- 
tion de domicile pendant sept mois. Quel 
spectacle y eut-il jamais de comparable à 
celui-ci, et aussi gros de conséquences in- 
ouïes? 

Les pays les plus lointains ont fait les 
installations les plus complètes, les plus 
caractériï'tique.s. C'était dans l'ordre : co 
sont ces pays (]uc nous avions le plus be- 
soin de coiinailrc et qui avaient le plus 
besoin d être connus de nous. N y eûl-il 
que cette formidable légion de machines, si 



nombreuse qu'elle déborde du Palais pour 
envahir les deux (tôles du Parc et les berges 
de la Seine, que le spectacle de ces grandes 
évolutions mécaniques fournirait à lui seul 
un aliment snffisant à l'admiration des vi- 
siteurs. 

Le Champ de Mars est plus qu'une ville, 
c'est un monde, comme on a pu le dire en 
toute vérité; et ce monde respire le même air 
et vit d'une vie commune dans un centre 
nnif|uo. Encore une fois, cela dépasse loin ce 
(jue l'imagination peut rèvei'. Martinns lui- 
mènir, avtr son pinceau bahyloruen, aurait 
recule devant la grandeur du tableau que re- 
présente le Champ de Mars. 



32 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



Qu'importe que la fête d'ouverture ait 
resisemblé à la répétilioQ d'un spectacle 
dont les décors n'ont pas eu le temps de 
sécher, et dont les châssis ne sont encore 
pourvus ni de réflecteurs ni de poulies! 
L'œuvre est en place, avec l'esprit qui l'a 
animée; et elle nous frappe par sa grandeur 



et sa beauté, malf^ré les retards des machi- 
nistes. 

Une exposition, répétons-le, surtout lors- 
qu'elle restemble à celle-ci, n'est jamais 
prête au jour indiqué. Si l'on avait attendu 
pour l'inaugurer qu'elle eût achevé sa toi- 
lette, ilest probable que le jour d'ouverture 



aurait été retardé indéfiniment. Il a fallu, 
qu'on nous passe le mot, jeter les expo- 
sants à l'eau, pour qu'ils se décidassent 
à nager. C'est ce qu'on a fait. Ils remercie- 
ront demain ceux qu'ils accusent aujour- 
d'hui. « Ouvrez la .porte devant l'injustice-, 
dit le proverbe oriental, la vérité l'attend 




SORTIE DE L'EMPEREUR. 



Dessin de M. Gerlier. 



sur la route , et la ramène bientôt au 
logis. » ... 

Combien de changements à vue se sont 
opérés au Champ de Mars depuis trois jours ! 
Si l'ouverture de l'Exposition n'avait pas été 
invariablement fixée au V avril, on n'aurait 
pas fait en un mois ce qu'on a accompli en 



quelques heures. Cette rapidité d'aménage- 
ment tient vraiment du prodige. Certaines 
voies encombrées de ballots et d'échafau- 
dages la veille, étaient le lendemain décorées 
et pavoisées ; la poussière même avait dis- 
paru. 

Maintenant, la lice est ouverte. Les bar- 



rières ont été levées devant l'Empereur, qui a 
tenu à honneur de donner le signal à ce tour- 
noi pacifique, la gloire de son régne. Les 
gradins se peuplent et se remplissent. Que les 
bannières des tenants se lèvent et flottent au 
vent; Noël pour les vainqueurs ! Le n,onde 
entier les regarde ! 



ADMINISTRATION, BUE DE BICHELIEU, 1O0. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS : 

UENTU. EDITEUR. GAt-EBIE DU PAI.AIS-BOVAl.. -AU CUANLP DE MAKS. BUREAU DES CATALUGUl 



Imprimerie générale de Ch. Lahurc, ru'- de Elouus, 9, à Paris. 



lEXPOSITIO^ INIVERSEILE 

DE 1867 

PUBLICATION INTERNATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMISh^ION IMPÉRIALE 






tDITKUlis A •• UTraliHlns de «« paRes ln-«°. 

, , . ,";,"■ W^ . . T PB.I LE L*r.ONNE«NT: 

CoMa.loiiiuir.<lu(a(a(o«u.o/pr„/, cdiUurdeUC«mnils!ili.B *nx m lirruwns iwur Urnie la France S* fr 

'"1 '■"»'•• T,.-> livraison. ... ! s 

M. PIBBKR VBTI*, | l'ac ..< IXJCM • 

Concawlonuln de In photographit.' du Chairij de Mars, pholognphè S, rour lelratigrT. trt tIroMi <u j/o-l- m..u.t. 

de la CommiMion imp>.TiMe. V Bureaux d'aboonementa : rue de Richelloa. 106. 



:^:\.A 



>M 'i iJ - 




REDACTEUR EN C8EP 

n. p. Dvcvine, 

Membre du Jury inlcriiaUooti. 
COMITE DE RROACTION: 



4 MM. Anr.Tiid Dumaiuso. Ernesl rnioLLF, MorFNo-lu\MoiE7, 
V Ltcn PI.É1:, Aup. Vitu, me; " 



ncœbres du Jury inlirri.itini,,i|. 




COTTAGE ANGLAIS, l\: . i TIONS DE S. A. .'. LE PRINCE DE GALLES, 

D'apris le plins Je M. le capitaine Fesling et M. Beaumont, 



34 



I/EXPOSITiON UNIVERSELLE DE M^CT ILLL'SÏRÉE. 



SOMMAIRE DE LA 3» LIVRAISON 

]. Collage anglais, par M. Emmanuel Gonzalès. — 
II. Paysage avec moulin a vent, par M. Fr. Ducuing. 
— III. Les installations orientales dans le Parc, pnr 
M. de Saint-Félix. — IV. Le palais du Beij de Tunis, 
par M. A. Chirac. — V. Les annexes de VHf-iiagnc et du 
Portugal, par M. Lton Pli}e. — VI Le Temple de Xochi- 
lalm, par !\1. Fr. Ducuing-. — VII. Le Bassin de la Seine, 
par W. le comte de Castell.'ine. 

■■}■ -lî,.., , .. ,'.<i,l...:/- 
-li'OÎH /Ifll 'l!-J'!l| ■ •: /lil 

Le Cottage anglais. 



En arrivant par le pontd'léna, sous le ma- 
gnifique iwinm de drap vert, on rencontre, 
en face de l'élégant pavillon impérial, un mo- 
dèle de cottage anglais qui mériterait, à notre 
avis, d'être désigné sous ce titre : Musée d'é- 
chantillons de cottages. 

En effet, ce n'est point, comme l'Isba russe, 
ime habitation complète, d'un caractère origi- 
nal et tout à fait local, répondant aux exi- 
gences particulières du climat d'une contrée; 
c'est la réunion plus ou moins bizarre de di- 
vers genres de construction et d'ornementa- 
tion en une maison unique. 

Pourquoi s'en étonner? le modèle d'une 
maison de campagne française ne serait-il 
pas assez diflicile à offrir, puisque nous n'a- 
vons ni type particulier pour sa forme, ni 
règle pour sa dimension V Or, lecottage, c'est 
la maisonnette champêtre de nos voisins, le 
nid dans lequel tout citoyen que ses affaires 
retiennent à la ville durant le jour vient re- 
trouver chaque soir sa famille. Ce nid, cha- 
cun le choisit en rapport avec les exigences 
de sa position^ oii lebàlit suivant les caprices 
de sa fantaisie. 

Les Anglais, les commerçants forcenés et 
positifs, — ! sont cependant fort amoureux 
des beautés dfe la nature ; ils ont inventé la 
poésie des lacset des vignettes de keepseake ; 
dès qu'ils ont acquis une fortune suffisante 
pour vivre comme des gens très- gênés à 
Londres, ils se proclament touristes et vont 
chercher des sujets de vignettes jusqu'aux 
extrémités de la terre; ils recherchent sur- 
tout les pays pittoresques, c'est-à-dire ceux 
qui ressemblent le plus aux parcs et jardins à 
l'anglaise. Si le soleil d'Albion est pâle comme 
la lune, en revanche les parcs de ses grands 
seigneurs sont les plus magniliqucs du monde: 
rien n'égale l'entrain et l'éclat de leurs chas- 
ses au renard, la richesse de leurs serres, le 
somptueux confort de leur vie de château. 
Aussi tous les Anglais aspirent-ils à cette 
existence privilégiée ; aussi rèvcnt-ils tous la 
campagne de luxe avec ses vastes pelouses et 
ses ombrages toulîus. 

Seulement les travailleurs voulant réaliser 
ce rê.e de leur vivant, le rc^mplacent-ils pur 
l'acquisition d'un uiodeslc collage. 



C'est surtout aux environs de Londres 
qu'abondent ces riantes maisonnettes épar- 
pillées dans la verdure; comme la pâquerette 
dans nos pirs, quand mai vient les poudrer 
de sa neige charmante. Oiioi de plus naturel ! 
Il est doux de s'enfuir loin de ces longues 
rues, à la fois animées comme des ruches et 
silencieuses comme des tombes, où la foule 
affairée, , indifférente se presse en courant 
entre deux rangées de tristes maisons noires 
constanunent embrumées de la sombre va- 
peur de la houille. Quelle joie alors de 
reposer, pendantles heures de loisir, sous un 
toit que le soleil a le droit de visiter dès le 
matin, de voir au réveil le tapis verdoyant 
qui entoure le logis, et de respirer les par- 
fums de son élégant parterre! 

Tout négociant de la cité a son cottage 
comme tout pair d'Angleterre a son château. 
Au point de vue moral, les Anglais, comme 
le dit fort bien notre ami Francis Wey, divi- 
sent Londres en deux portions : le West-End 
et la Cité. 

Le West-End, littéralement le bout de, T ouest, 
embrasse l'ensemble des quartiers décem- 
ment habitables et exclusivement habités par 
le monde aristocratique, intelligent, artiste 
et financier. Tout homme vivant de ses rentes 
ou exerçant une carrière libérale, réside dans 
le West-End , à peine d'une sorte de dé- 
chéance morale. Nul n'oserait avouer qu'il 
demeure ailleurs et surtout nul ne parvien- 
drait ailleurs à recevoir les gens bien nés. 

Le cœur de la Cité se nomme TItr. /iorougli, 
leBourg, commence à London-IJridge, s'étend 
jusqu'à la Tour de Londres et contient une 
population à part : — La bohème mercantile 
et le royaume des Drogues. Depuis Saint- 
Paul, on trouve un labyrinthe de petites 
rues étroites, proprettes, dallées comme 
des églises et bordées d'étroites maisons de 
brique hermétiquement closes. C'est là que 
sont établis les comptoirs, les agences d'af- 
faires, les dépôts de marchandises, les bu- 
reaux du commerce, les banques particu- 
lières, en un mot tous les offices. Le quartier, 
d'un aspect monacal, dévolu aux chanoines de 
la Bourse et de la Banque , ajoute l'auteur 
des Anglais chez eux, fermente et travaille 
comme l'intérieur d'une fourmilière. Chaque 
porte peinte en bois des îles, est ornée d'un 
marteau de cuivre luisant, d'un judas et 
d'une plaque de métal portant le nom du 
chef de la maison. Là, rien d'extérieur; 
point d'amorces pour les yeux. Les petits 
comptoirs de la Cité, où l'on escompte des 
millions , ont leur clientèle assurée depuis 
des siècles; les fils millionnaires succèdent 
à des pères plus riches que des nababs, et 
les héritiers de ces dynasties n'abandonnent 
pas plus leur commerce (|ue les fils aînés 
des lords ne renoncent à la pairie. Ce quar- 
tier s'agite jusqu'à cinq heures du soir, après 
quoi il reste désert, car on n'y fixe pas sa 
demeure. • n . ■ 

La journée finie, les Cri sus bourgeois -re- 



gagnent d'un air modeste et paterne leurs 
splendides hôtels de Portland-place, de Re- 
gent-slreet ou de Grosvenor-square : il en est 
d'autres qui vont se reposer aux environs de 
Londres dans les villas ou les cottages, pour 
reparaître le lendemain avee leur humble ex- 
térieur de petit marchand de la Cilé. Autant 
chez nous on s'adonne à l'affectation de 
paraître, autant là-bas on s'ingénie à dispa- 
raître dans la médiocrité commune. Ce genre 
d'hypocrisie a des maniaques. On citedegros 
banquiers qui, chaque malin, vont en per- 
sonne marchander à la boucherie îles côtelet- 
tes, qu'ils portent ostensiblement dans quel- 
que taverne de Cheapside ou de Fleet-street, 
où ils tiendront à les faire griller eux-mêmes. 
Puis ilsaclièlentpour trois pences de pain de 
seigle et grignotent en public un déjeuner de 
Spartiates, t«ut en donnant là leurs premiè- 
res audiences. Et le bon peuple boutiquier 
d'admirer en eux la simplicité des antiques 
mœurs ! 

Sur la frise d 'une maison de banque, M. Wey 
a lu une inscription qui résume la doctrine 
religieuse du pays. En voici la traduction : 
« Seigneur, dirigez nos opérations. La for- 
tune pour moi, Ihonneur à Dieu. » 

Après le travail acharné du jour, le collage 
est donc une nécessité absolue pour le négo- 
ciant anglais; si celui de l'Exposition n'est 
pas entouré du jardin de rigueur, il est du 
moins placé dans une situation admirable et 
permet au visiteur d'embrasser d'un coup 
d'œil le parc tout entier. La vue s'étend au 
loin sur la rive droite de la Seine, dont vous 
suivez les capricieux méandres. En face, les 
hauteurs du Trocadéro s'aplanissent sous les 
explosions de la mine; à droite, dans leloin- 
tain, fuient les maisons des quais, les ponts, 
les arbres des Champs-Elysées et des Tuileries 

Le cottage est de forme carrée; ses fenêtres 
carrées sont simplement entourées de cadres 
de bois; deux portes élégantes s'ouvrent sur 
la façade qui regarde le pavillon impérial el 
dont le mur est formé de niosa'iques enca- 
drées dans de grands losanges de bois noir. 
Chaque muraille latérale est percée dune 
porte surmontée d'une marquise, et con- 
struite en rocaille grisâtre. Sur ce fond terne 
se détachent admirablement de blanches sta- 
tues placées au-dessous des fenêtres, où l'on 
remarque, avec le nom de l'exposant, les ini- 
tiales V. R. plusieurs fois répétées. 

Quant à la toiture, elle otïre toute la variété 
d'une véritable carte d'échantillons; ses ar- 
doises et ses briques de toute forme et de 
toute couleur sont disposées en arabesques et 
en dessins fantas(|ues, une dentelle de fer la 
surmonte et l'entoure de sa guirlande, et de 
triples cheminées en bricpie s'érigent comme 
des trompes d'éléphants à l'extréuiilé et sur 
les deux façades latérales. 

Nous avons été fort surpris de voir que le 
cottage ne se comjiosait ipie d un swil étage 
et de deux pièces. Point de sous-sOl, partant 
point de cuisine; pas do nursenj, pas de 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



chambres de ni.iitros et de domestiques , pas 
de cabinets de toilette! Rien ne saurait donc 
donner au visiteur la moindre idée de ce 
comfort an|;luis si célèbre. 

Kn revanche, nous avons pu admirer dans 
la décoration inlériture de ces deux cham- 
bres tous les spécimens imaiiinables de la 
belle faïence anjilaise , formant de capri- 
cieuses mosaïques renfermées dans des enca- 
drements de marbres factices. Et ils sont si 
beaux, si polis, si brillants, ces marbres, 
qu'on ne saurait les regarder comme de sim- 
ples compositions de ciment ant;lais. Vous 
les croiriez assurément taillés dans les plus 
riches carrières de l'Italie ou de la Grèce. 

A l'heure présente, les ouvriers travaillent 
encore ù l'ornementation des murailles du 
collagr; nous n'avons donc pu le décrire 
d'une façon définitive; mais, nous le répé- 
tons, il ressemble moins à un spécimen de 
la villéjîiaturc britannique qu'à l'oriice d'an- 
nonces d'un fabricant de marbres et de 
porcelaines. Ces contre-sens sont assez fré- 
quents chez les .\ndais. A Londres, le fa- 
meu\ tunnel est beaucoup moins un passaue 
qu'un bazar souterrain et glacial ; il ne donne 
pas accès aux voitures et il reste consé(]uem- 
ment inutile, cet hypogée qui distille ijouUe 
à ;.:outte une eau qui s'amoncelle dans des 
llaciuea noires ol visqueuses : mais entre cha- 
que pilier il étale des boutiques, ^tardées par 
de toutes jeunes filles ensevelies vivantes; 
souriantes et paies! elles offrent de la verro- 
terie, des lunettes enchantées, des panoramas 
de Londres, quantité de menue mercerie et 
dt babioles foraines. On montre des niarion- 
îïpttes, on jou^ de l'accordéon elde la seri- 
nette dans ce passa'ie souterrain, on vit cl 
on grelotte dans ce foyer de rhumatismes, 
mais on n'v /vis.sv pas. 

Eh bien! nous ferons le même reprochcau 
collaf/c de l'Exposition; il ne représente pas 
le doux loibir, le farniente <lu printetnps, la 
lasse de thé immuable et la lecture delà 
Hible, mais il rachr sous son e\lérieur char- 
mant le Génie âpre du commerce et du gain 
qui est le vrai Dieu de l'Angleterre. 

Emmanuel Gonzm ï.s. 



Paysage avec moiilius à veut. 

Il y a de tout au C.luimpde Mars, même 
dis paysaites dont la i.ature n'a pas pré-cisé- 
menl iail les Irais, oïi Ion voit l'eau tonibei' 
en cascades à travers des rochers que mr 
montent des tours en ruine, et oii des mou- 
lins à vent tournent leurs aile.s changeantes. 

Le vent est un moteur qui ne coûte rien, 
et qu'on prend dans I atmosphère comme 



l'électricité, li y a seulement celte difl'érence 
entre ces deux agents naturels, que l'un est 
docile, quoique inégal; tandis que l'autre, 
quoique inépuifable et constant, résiste à la 
domination de l'homme. Pom* emmagasiner 
l'électricité comme force motrice, il faut dé- 
penser plus qu'elle ne rapporte. Le jour où 
la science aura trouvé le moyen de dompter 
cet agent rebelle, la vapeur si coûteuse, et 
menacée d'épuisement, sera remplacée ctimme 
moteur, comme elle l'est déjà par l'air com- 
primé dans le percement des .Mpes. 

Le vent, je l'ai dit, est un agent plus 
docile. Le principe qui fait tourner la roue 
d un moulin à venl est le même que celui 
qui dirige une voile sur la mer. La science 
des courants est trouvée sur la terre et sur 
les eaux; il faut la chercher dans les airs par 
l'aviation mécanique. 

G esta celle double conquête des courants 
atmosphériques et de l'électricité que lu 
science est appliquée en ce moment. 

Un moulin à venl' Ne vous imaginez pas 
ces tours rondes i)ercliées sur les hauteurs et 
faisant mouvoirà l'horizon leurs grands bras 
que le chevalier de la Manche prenait pour 
des épées de géant. Les moulins à vent ne 
sont plus guère emjiloyés aujourd'hui à la 
moulure tics grains, pour laquelle ils ne 
peuvent lutter contre la puissance écono- 
mique des moteurs hydrauliques. Mais en 
changeant d'emploi, ils n'en sonldevenus que 
plus utiles. -Aujourd'hui, ils n'ont d'autre 
fonction que de ser^ir à l'élévation des eaux. 
On leur doit l'assainissement des eûtes im- 
mergées de la Hollande. Le long des digues 
néerlandaises on voit 3e succéder une inter- 
minable file do tourelles à roues, construites 
en fer, assez basses et assez solides pour 
résister aux plus grands vents. On leur doit 
l'assainissement et la fécondité de piesque 
tout le littoral des Pays-Has. 

Dans quelques parties de la France, dans 
le Nivernais principalemenl, on se sert des 
moulins à vent pour 1 irrigation des prai- 
ries : et leur bon résultat les fait partout se 
multiplier. 

Mais c'est surtout dans les parcs et les 
jardins que leur emploi se propage et que 
leur utilité se nianilesle. On les pose au bord 
des puits; cl au moindre app.cl du vent, et 
sans que le jardinier s'en mêle,' l'eau monte 
dans les bassins d'arrosage. 

Ia's deux moulins à vent ex])osés dans le 
Ghainp de Mars représentent asseitlidêlcinent 
I elTet pittoresque qu'on peut obicnir dans 
les parcs avec tie pareilles constructions. 

Le plus apparent est aussi le ^ilus élégant. 
L'appari'il en est éga'etnent |(lu8 compli- 
qué, plus fini : c'est une vérilable horloge- 
rie. Le moteur est double. Les deux ruues 
dont il se compose sont garnies de petites 
ailes ou portions d'hélict;. In double gou- 
vernail force l'appareil à loujour/ venir sous 
le vent. Le mouvement se transmet au moyen 
d'engrenages coniqoes. Lue l'Iiaîne h godcle 



articulée sert à faire nuinter l'eau aspirée par 
l'appareil. Les godets, de petite dimension, 
reçoivent eux-mêmes leur mouvement de 
deux tambours, l'un en haut, l'autre en bas 
de la tourelle, en s'enronlant sur ces tam- 
bours. L'eau ainsi élevée se déverse dans un 
réservoir supérieur d'où, au moyen de tubes 
et conduites, elle e-l dislribui'C à volonté et 
suivant les besoins. 

L'elTet utile est de la force d'un cheval- 
vapeur. Ce système, à cause de ses compli- 
cations même, se prêle aux motifs de décora- 
tion. Son prix, du reste, 2.') 000 francs, si je 
ne me trompe, ne le rend applicable (jne 
comme objet d'agrément. 

L'autre moulin, plus modeste, arrive aux 
mêmes effets utiles avec moins de compli- 
cations et siirlout moins de dépenses, ce qui 
est l'essentiel pour la Tulgarisalion indus- 
trielle. Sa simplicité attire ratlenlion : on en 
sai^it le mécanisme du premier coup <l\v\\. 
Il s'oriente et se règle seul, suiTant le venl. 

Le premier modèle de celle machine a 
fonctionné aux Champs-Elysées en 18(10, 
lors du concours univer^el agricole, entre 
le Palais de l'Industrie et la Seir.c. 

Depuis lors ir)0 moulins ont été installés 
sur ce modèle l;uil en France et en Europe 
qu'en Afrique, el même en .Amérique, où ils 
fonctionnent avec unsu(;eés remarqué. 

Le grand avantage de ce syslcmc, je le ré- 
pète, est dans son bon marché. ' 

L'établissement de tuuL lé mécanisme ne 
dépasse pas fiOO francs. ..j ,| 

Le prini;ipal organe du mécanisme est une 
pompo ordinaire aspirante, comme dans tous 
les moulins à vent. L'extrémité de la tige, 
qui est une véritable bielle, est niobilo autour 
de son axe de roUition, indéiiundammcnt du 
mouvement de va-et-vient de liappareil qui 
porte les ailes. Cet a))paivil peut donc tour 
ner suivant le vent et obéir toujours à sa 
direction. Glmcunu des six ailes dont se 
compose l'appareil est munie d'une écoiiie 
aulomatiquo en acier, vérilable ressort qui 
mesure sou action à la force du venl. La 
toile s'incline comme unu voile, suivant 
l intensité du vent, de façon à se tourner 
dans le plan même do fa direcl'on, pendant 
les grands ouragans, ce qui rend presip.c 
impossibles les détériorations de l'appareil. 

Quanl ù lentrctien, il est presque nul : il 
suilll de graisser de temps à autre le méca- 
nisme. Dans les campagnes, elpourle service 
delagriculiure, on iieutsc contcnterdélablir 
l'appareil moleursurquatro poteaux, ou mofi- 
tants inclinés reliés à leur sommet par une 
plalc-forme. Dans les parcs et jardins, où 
plus de luxe esl exigé, il suffit de cloisonr er 
l'espace compris entre les quatre poteaux ; 
et on a ainsi un kiosque ou tonnelle, dont le 
balcon est forme [)ar la plate-for(ne. 

.Vvec fillO francs de dépense comme avec 
25 000 francs, le rendement d'un mou lin à vent 
est lo môm«; par un vent moyen, la force 
est d'environ un ehcval-vaf enr. Le rende- 




LA MOSyUtli Uli UUÛUbbE. - Dessin de M. Lancelut. M. I\.nillce, aiciateote. 




KIOSQUE DU BOSPHORE. — Dessin de M. Laiicelot. M. 




LtS HAliNS TUHCS. — Dessin de M. Lancclot. M. Parvilléc, archilcclo. 



38 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



ment par heure varie de 10 à 20 mètres 
cubes jusqu'à 6 mètres de hauteur; — de 
3 à 10 mètres cubes, depuis 6 à 25 mètres 
de hauteur. On obtient encore fiOO litres 
d'eau par heure, à 60 mètres de hauteur. 

Les moulins à vent, je l'ai déjà dit, ne 
sont pas des moteurs dociles comme les ma- 
chines à vapeur : ce n'est pas à la volonté de 
l'homme qu'ils obéissent; c'est au caprice 
des courants. Mais si l'industrie, qui a besoin 
de forces constantes et à heure fixe, ne peut 
s'accommoder du service des moulins à 
vent, il est certain que l'agriculture peut 
retirer de grands avantages de ces moteurs 
capricieux mais économiques pour l'assai- 
nissement des terres submersibles comme 
en Hollande, pour l'irrigation des terres 
sèches comme dans le Nivernais, et surtout 
pour l'alimentation des maisons, fermes, 
cours et jardins. 

C'est pour cela que nous avons cru devoir 
faire celte digression peu poétique, à propos 
du paysage représenté par un de nos dessins. 

Fr. DcicuiNG. 



111 

Les installations d'Orient dans le Parc. 

f'; aO'-.ijai'mi) r-.jjjq dni ;■> a^in/ii 
riirt 'tiils^tibrit'I !•) ?Jir, ?oI .eitiTun 

^ Les établissements '(i es contrées musul- 
manes situes dans lé Champ de Mars peu- 
vent se diviser en deux séries distinctes : 
la première comprend les bâtiments turcs; 
la seconde les monuments tunisiens et 
maures. Noiis ne parlerons pas dans cette 
livraison de l'exposition égyptienne si re- 
marquable à tous les points de vue, comptant 
lui consacrer une place plus large et toute 
spéciale. Nous essayerons ici de caractériser 
le plus brièvement possible les divers édlQces 
de la Turquie, du Maroc et de Tunis réunis 
dans la partie droite du Champ de Mars, en 
rattachant à notre notice certains détails pro- 
pres à mieux faire comprendre la civilisation 
de ces différents pays. ' ' ' "i i 

L'exposition turque c6tejii'ènd 'tltiè' hios- 
quée, un kios(|ue du BûëJJliôre, èl ilti'ëtàblis- 
s(Miient de bains. !' "' m;,,. 

■iliylIlB/!;!! 

l'jriîuTlri'i - 
■iTtl'La Mosquée. 

Nous voici devant la mosquée, ])rGfilons-en 
pour nous rendre compte des circonstances 
qui se rallacHtJht &"cé ^ttVé'dé'môM'iti'éMi 
religieux. ' ''■" ' "" ' ' '' "" '''' ' " M''' 

Le nom dé mosquée nous est Vehu' de 
l'arabe m<'S(t(ili)'(l (lieu de prièl'eâ) par Tînter- 
niéiliain; de l'italien iiiôsclii'à. Les détails 
les plus caraciéristiqués de ces édifices sont 



les coupoles qui les surmontent ainsi que les 
tours décorées de demi-lunes à leur faîte, 
connues sous la dénomination de minarets, 
et du haut desquelles un crieur, le muezzin, 
convoque les fidèles à la prière. Les mos- 
quées sont généralement de forme carrée; 
elles sont précédées ordinairement par des 
cours munies de tout ce qui est nécessaire 
pour les ab.ulions qui jouent un si grand 
rôle dans le culte de l'Islam. L'intérieur n'est 
orné que d'arabesques mêlées de versets du 
Coran. On sait que les musulmans qui sui- 
vent les traditions orthodoxes proscrivent 
absolument la représentation d'objets animés 
ou inanimés, et leurs imans racontent à ce 
sujet qu'au jugement dernier les figures tra- 
cées par les dessinateurs, les peintres ou les 
statuaires, viendront demander à leurs au- 
teurs de leur donner une âme sous peine de 
l'enfer. — Le sol de la mosquée est couvert 
de tapis et de nattes ; comme dans les églises 
espagnoles, on n'y trouve jamais de sièges. 
.\u sud-est de l'édifice s'élève une chaire pour 
l'iman, et les fidèles doivent toujours tourner 
les yeux dans la direction de la Mecque qui 
leur est indiquée par une sorte de niche. Les 
musulmans seuls peuvent entrer dans les 
mosquées ; toutefois en Turquie, en .Ugérie 
et dans les Indes orientales cette règle subit 
journellement des infractions, mais pas au- 
tant qu'il s'en commettra au t^hamp de Mars, 
bien entendu. Ajoutons qu'à chaque mosquée 
sont adjoints un certain nombre d'établisse- 
ments de bienfaisance, tels que des écoles, 
des hôpitaux, des cuisines pour les pauvres. 
Les frais du culte et des aumônes sont cou- 
verts par le revenu de certains fonds de terre 
que, pour cette cause, on exempte d'un grand 
nombre de redevances. 

La mosquée du ('hampde Mars n'est qu'une 
réduction, sur une petite échelle, de la Mos- 
cnu'o verte de Brousse. Tous les détails d'orne- 
mentation ont été copiés avec un soin scru- 
puleux sur ceux de ce dernier édifice. Quant 
à ses proportions, elles ont été rigoureuse- 
ment établies d'après les principes adoptés 
pour le tracé du tombeau dit Yêchil-Turbé, 
construit à la même époque que la mosquée 
de Brousse par le sultan Mohamel 1", celui 
des souverains ottomans qui, à l'excuqile de 
ses prédécesseurs Mourad et Bagezid, a le 
plus contribué, par de nombreuses fonda- 
tions pieuses, à constituer l'art turc, tant ar- 
chitectural que décoratif. 

Conform("ment à l'usage, le plan de la 
mosquée du Champ delMars est carré. L'édi- 
lice est surmonté d'une coupole dont les jien- 
(lentifs sont détaillés par une combinaison de 
losanges raccordant la partie circulaire au 
carré qui leur sert de base. La salle princijjale 
est précédée d un vestibule dcrtiné à recevoir 
les chaussures des fidèles, car on ne peut en- 
trer (pie pieds nus dans le lieu saint. Le pa- 
villon situé à droite et à l'angle de la façade 
contient la fontaine (zébii), et dans celui de 
gauche qui lui fait pendant, près du minarol, 



sont placées des horloges pour indirpier les 
heures de prières. 

Le minaret qui surmonte la mosquée du 
Champ de Mars ne donne qu'une bien faible 
idée de celui de la moscjuée de Brousse, qui 
surplombe la ville et la cauqjagne de 220 pieds 
de hauteur. 

h. I intérieur de la salle principale, on voit 
le Mihrab vers lequel on se tourne pour l'ado- 
ration, et le Mirabcr, où liman lit à haute 
voix les versets du Coran. Les murs sont 
couverts d inscriptions, mais ne peuvent, on 
le sait, recevoir aucune image, aucun objet 
sen.sible et matériel. 

Les inosquéL's sont, dans toutes les contrées 
d'Orient, des fondations particulières dues à 
la bienfaisance privée : elles sont, par consé- 
quent, très-variées dans leurs proportions, 
aussi bien que dans la richesse de l'ornemen- 
tation, suivant la foi tune de leurs fondateurs. 



Le Kiosque du Bosphore. 

Pour être apprécié sous son vrai jour, 
il ne faudrait à ce pavillon élégant, copie 
exacte des anciennes maisons de plaisance, 
situées le long du Bosphore sur la côte d'.Asie, 
que son entourage de jasmins, de sycomo- 
res ou de caroubiers en face de la mer bleue, 
sillonnée par des kaies à longues voiles. Sa 
décoration extérieure, dont les détails de 
peinture, les vitraux, les briques émaillées 
et les arabesques dorées excitent la curiosité 
générale, est un spécimen exclusif de l'art 
turc. 

Ah ! nous. Occidentaux, qui croyons tout 
savoir en fait de raflinemenls de luxe, il nous 
reste beaucoup à apprendre des Orientaux, 
non-seulement dans l'art balnéaire, mais 
aussi dans l'art des décorations intérieures. 
Et si nous voulions écouter M. Léon Parvillée, 
architecte adjoint de la Commission impé- 
riale ottomane, qui nous a rapporté de si 
belles choses de ses longues explorations 
jusqu'en Perse, il nous en apprendrait long 
là-dessus. 

Voyez ce salon qui tient le milieu du 
kiosque, laissant aux coins de l'édifice quatre 
retraites séparées. Un large divan l'entoure, 
couvert de ses belles étolïes de laine frisée 
d'un rouge éclatant. .\u centre, est un bassin 
qui lance de petits jets d'eau parfumés au 
jasmin. C'est là que le musulman contem- 
platif fait le /,/('/', laissant passer les heures 
en fumant le chibouqueou le nargliiléh et pre- 
nant du café, promenant son regard rêveur 
de la voûte ornée d'arabesques, aux lambris 
ilorés et aux vitraux éclatants. 

Nous devons à M. Léon Parvillée l'impor- 
tation en France de ces belles briques émail- 
lées dont le secret était jusqu'ici resté en 
Orient, et qui finiront par supplanter le stuc 
dont nous avons tant abusé. De la Perse, qui 
probablement les avait prises à la (;hine, les 
briques émaillées étaient passées en Turquie, 



T/nxposmoN universelle dk isg? illustrée. 



39 



où les Vénitiens, dans leurs guerres séculai- 
res, les avaient prises à leur tour. Si nous 
ni;us en rajiportons à l'attrait quelles exer- 
cent sur les visiteursdu kiosque du Uosphure, 
il est probal/ie que la France Lérilera désor- 
mais des anciennes labricjucs de l'Orient 
pour les briques émaillées. 



Les Bains turcs. 

Passons maintenant aux bains turcs qui 
s'élèvent à peu de distance, à jj;aucbe en sor- 
tant de la mosquée. 

Il existe entre les bains en usa^e dans 
rOrieol elceux qu'avaient adoptés les anciens 
une si remai-quabic analogie, qu'oa serait 
tenté de se demander si leur origine neserait 
pas due à un échange d'idées et de [uocédés 
entre deux ciNilisations. Mais la tendance à 
remonter aux causes donne naissance à plus 
d'une erreur, et nous pensons qu'il est plus 
rationnel d attribuer dans beaucoup de cas 
l'identité des habitudes à la similitude des 
besoins auxtjuels elles ont mission de satis- 
faire. (Juoi qu'il en soit, nous croyons devoir 
faire ressortir le parallèle entre les bains ré- 
pandus parmi toutes lus populations musul- 
rnanes et ceux qui faisaient les délices de 
Home, en décrivant brièvement les deux mé- 
tlioJesqui préscnlcat de si nombreux points 
de contact. 

L'a|)partoment des bains se composait ù 
lionie d'une petite cour eutourée de portiques 
sur trois de ses faces ; sur la quatrième était 
un bassin servant à prendre le bain froid en 
commun; co bassin appelé ba/Uisleriiim, quel- 
quefois assez grand pour qu'on pût y nacer, 
était couvert d'un toit supimrté par des co- 
lounes en saillie. 

On trouvait ensuite le frir/iJariwn, autre 
bain froid, mais dans une pièce fermée, au 
milieu de laquelle était une vaste cuve, pou- 
vant contenir |)lusieurs ])ernonnes à la fois: 
à proximité de ces bains, était VA/Jodyiilhro 
ou vestiaire, dans lequel des enclaves, a[)rés 
avoir (b'sbabillé les baigneurs, pliaient leurs 
vêlements et les serraient dans ties cases ou 
armoires disposées à celelïet. Venait ensuite 
le Tviiiilariuiii , bain chaud : on y trouvait 
ordinairement |)lusieurs baignoires ; mais la 
principale, ibitis laquelle ou descendait par 
des degrés en marbre, était |(la<-i'c aujirès 
d'un hémicycle garni de deu.t rangs de gra- 
dins. 

Plus loin était Iv (Mlilurium mi .sKilalorium , 
éluve; celle pièce, assez ordioairenicut circu- 
laire, était entourée de trois langs de gradins 
en marbre; au centre, était un bassin d'eau 
bouillante, d'où sortait une nuée ou Yajieur 
semblable à un ouagc épais, qui, s'élevant 
au milieu de la salle, s'échappait par une 
ouverture étroite ménagée au sommet de la 
voûte. On se plaçait en entrant sur le premier 
gradin, puis sur le ^econd, et enlin sur le 
troisième, |ii)ur s'aciontumer par degrés à 



la température de ce dernier, qui, en raison 
de sa situation, éprouvait une chaleur plus 
élevée que les autres. Indépendamment de 
cette vapeur, le pavé, les gradins, les revête- 
ments de la salle, et même les corridors adja- 
cents, étaient chauffés par des fourneaux 
souterrains ainsi que le topklarium. En sortant 
de l'étuve, onrentraitdans le bain chaud pour 
s'accoutumeriusensiblementà l'air extérieur; 
là, des esclaves grattaient légèrement la peau 
des baigneurs avec des strifjilles, espèces de 
spatules d'ivoire ou de métal, d'une forme 
propre à suivre les contours des muscles et 
de toutes les parties du corps, pour en ex- 
traire la sueiu' ; on les essuyait ensuite avec 
des étoffes de lin ou de «oton, et on les cou- 
vrait, selon Pétrone, d'une yausape, espèce 
de manteau de laine Une à longs poils; ve- 
naient ensuite les Alipili ou épileurs, chargés 
aussi di! couper les ongles, et enfin les chico- 
lltcsii, (jui oignaient la j)eau d'huiles et d'es- 
sences parl'umées. 

Voici maintenant comme sont aménagés 
en général lus bains orientaux: 

Dans l'intérieur de la première pièce règne 
une galerie formée de deux ou trois entre- 
colounements, élevée sur un soubassement de 
quatre pieds de hauteur environ, dans lequel 
sont ]iraliquécs de petites niches à fleur du 
sul: le plafond de la partie du milieu, qui 
est beaucoup plus élevé que celui des gale- 
ries, est éclairé par une lanterne; au centre 
de la pièce est une vasijue de laquelle sort 
un jet d'eau : le baigneur dépose sa chaus- 
sure dans les petites uiches et se déshabille 
sous la giilerio dont le sol est couyert.de 
nattes ou de tapis. 1^ seconde pièce, bien que 
carré*, est surmontée d'une coupole suppor- 
tée par des pendentifs; elle est percée d'une 
infinité de petites ouvertures rondes par les- 
(juelles la lumière pénètre à travers de petites 
cloolus de verre fixées à la coupole. 

Au centre de la salle est une grande cuve 
surmontée de colonnes ; elle est semblable à 
celle précédemment décrite: du milieu de la 
cuve s'élève une petite vasque d'où jaillit une 
gerbe d'eau chaude ; c'est sur cette espèce de 
soubassement que le baigueurse l'ail masser; 
de plus, des baignoires de marbre de trois 
ou quatre pieds de hauteur sont placées dans 
les niches sur trois côtés de la salle. Du mi- 
lieu <le ces niches s éclia|i|)e une petite nappe 
d'eau souB laquelle se présente le bai- 
gneur. 

Indépendamment de ce bain chaud , on 
trouve une etuvc, pièce trèB-|K'lite, voûtée et 
éclairée comme la précédente : elle est chauf- 
fée, non-seulement par unegerbcd eau bouil- 
lante qui s'élève au centre, mais encore par 
dos conduits do chaleur ét^iblis sous le 
pavé et sous les gradins ipii entourent la 
pi»'u;e. , 

^:'e$t en soctant del'étuvo, el ei^ rentrant 
dans le baiu chaud que des esclaves massent 
les liuignetirâ ; on les frictionne ensuite avec 
des brosses assez rudes et des gants en jioil 



de chameau ; enlin on les parfume avec des 
essences et des huiles odoriférantes. 

On sait combien les peuples musulmans 
attachcul de prix aux molles délices des bains 
de vapeur. Aussi, l'établissement qui leur est 
affecté est-il en Asie et dans l'-VIriquc septen- 
trionale le rendez-vous favori des hommes, 
le lieu de récréation des femmes et le théâtre 
de prédilection où les conteurs placent leurs 
scènes les plus animées. On n'a qu'à songer 
aux histoires des Mille et une I^uils pour vé- 
rifier l'exactitude de cette assertion, et nous 
engageons nos lecteurs à ne pénétrer dans 
celle partie ilu Parc qu'après ftvpir évoqué de- 
vant leur souvenir les charuiar^fes légendes 
arabes; ce sera le véritable moye,n de resti- 
tuer aux monuments leur caractère et de 
passer une demi-heure agréable .avec l'iiiia- 
ginaliou, cette sœur jumelle de la raison que 
celle-ci nous fait peut-être troj^, .«délaisser. 

•.-1] .ii|i t.\'r> 11 
Db ,S.vjNT-Fkkix. 



IV 



Le Palais du Bey. 



Reproduire dans ses parlic;ujjif|ités les plus 
vraies et les plus curieuses à la fois, les 
mœurs, les arts el l'industrie tunisienne, tel 
a été le but qu'on sepble avoirvoulu réaliser 
dan^ cetle^ppslructiop élevée à l'angle droit 
du iWc et qui est désignée soua le nom de 
Palais du Bey. ^ 

La vie orientale avec tous sas gracieux sou- 
venirs artistiques de l'.Vlhambra^ est ici prise 
sur le fait ; et il est pour mpi ^ors de doute 
que ces Maures, qui pend.4nt plusieurs siè- 
cles ont l'ait la prospérité du midi de l'Es- 
pagne, sont bien les a'ieuls directs et naturels 
des habitants de la Tunisie. (À; n'est pas que 
ci el là la manière chrétienne, ainsi qu ils 
le disent eux-mêmes, n'ait pénétré dans l'in- 
dustrie et l'art indigènes; mais pour peu 
qu'un homme instruit el intelligent leur de- 
mande une reproduction fidèle du grand art 
mauresque, l'artiste se met aussitôt à l'œuvre 
et n'a plus qu'à se souvenir. 

Lu homme est venu qui savait les ten- 
dances artistiques des travailleurs tunisiens; 
il a su les vivifier, les entraîner et obtenir 
enfin leur concours pour mettre la dernière 
main au Palais du Itcy. 

C'est M. J. de Lesscps qui a été l'ordonna- 
teur intelligent électif de cette brillante in- 
stallation; et nommer un pareil nom nous 
dispense de nous étendre en éloges. 

U Palais dubey est en façade la reproduc- 
tion très-exacle du palais construit à Tunis 
el <pii est nommé le Hardo. 

Six lions sont éclielonnés à droite el à 



Illillt 



Iliflllll 







ijariT^ 





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42 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



fiaiicbe de l'escalier d'honneur qui conduit 
sous un éiéfiant péristyle soutenu par des 
colonnettes svelles et gracieuses dont les 
rinceaux sont découpés à jour. Du péristyle 
on arrive de plain-pied dans un vestibule à 
droite du(iuel se trouve la chambre de justice 
du bey. 

Cette chambre, conçue dans le plus pur 
style mauresque, est surélevée en forme de 
dnme ornementé de dorures rehaussées de 
tons rouge et bleu d'un effet saisissant. 

A gauche du vestibule, est la salle des 
gardes; et à côté de celle-ci, le salon du pre- 
irtier ministre, Sidi-.Mnstapha-Khaznadar,qui 
depuis Ironie ans occupe le même poste sous 
trois règnes différents. Chose rare, n'est-ce 
nas, et qui révèle un mérite supérieur et ca- 
pable de dominer les lluctuations inhérentes 
à tous les changements dynastiques. 

La chambre du premier ministre donne ac- 
cès dans la chambre d'honneur du bey, dite 
Beil-el-liucha. Celle cliambre est ornée de 
movcharnhh, sortes de fenêtres découpées à 
jour, et closes de telle façon que du dedans ' 
on puisse voir sans être vu du dehors. 

Elle présente en outre la particularité sui- 
vante et caractéristique desniœursorientales: 

Le moucliarahi se trouve dans un enfonce- 
ment qui permet d'y installer un divan large 
et commode où se tient le bey, toujours en- 
touré de sa cour. Si le bey veut être seul avec 
un visiteur, il n'a qu'un signe à faire et les 
assistants se retirent. Le movcliarabi forme 
alors un salon séparé dans le salon, et au 
moindre désir du souverain, les assistants, 
invisibles un moment, reparaissent comme 
par enchantement et l'entourent de nouveau. 

Au centre du Palais se trouve le salon d'été, 
appelé le l'nlio. Ce salon n'a d'autre plafond 
doré o\i argenté que la voûte céleste: un bas- 
sin muni d'un jet d'eau en occupe le centre, 
et de chaque côté deux abris en forme de di- 
vans permettent au bey de respirer à l'aise la 
bienfaisante fraîcheur du soir. 

Je recommande aux céramistes les faïences 
décorées qui ornent ces deux abris, et qui 
sont des œuvres originales bien que frustes 
directement envoyées de Tunisie. 

Du patio, on pénètre directement dans la 
chambre du bey. 

C'est une vaste pièce décorée avec un goût 
et un luxe inouïs. Une fenêtre centrale, qui est 
située en face du ])atio, est surmontée d'une 
rosace à verres de couleurs d'un éclat éblouis- 
sant. 

Par une singulière coïncidence qui est due 
certainement à une gracieuse attention de 
1 homme éminent que j'ai déjà nommé, une 
maxime tirée du Coran apparaît au bas de 
la rosace mullic'olore. 

Traduit.' en français, elle signifie: 
llt'ureuv le pays qui est gouverné parle 
sadeck ! 

Le sadeek, en français, c'est le juste. 
. lit savez-vous cuninuiil se nomme le Ley 
actuel ? 



Siili Sadeck bey. 

.\ droite du palio, se trouve une galerie qui 
servira de salle à manger. 

Cette galerie est consacrée à un musée 
d'une valeur extrêmement rare, musée ins- 
tallé en ce moment dans la galerie tunisienne 
du palais intérieur de l'Exposition; et dont 
le classement est dirigé par notre savant 
compatriote, M. de Longpérier. 

Les antiquités de la Carthage romaine et 
phénicienne envoyées par le jjrince Moham- 
med, fils aîné du premier ministre Sidi Khaz- 
nadar, y seront installées avec le plus grand 
soin. 

Jamais une pareille exhibition n'aura été 
laite, et ce sera une occasion unique d'étudier 
les procédés anciens qui ne nous sont encore 
que très-imparfaitement connus. 

Pour ma part, je serai charmé d'avoir le 
cœur net au sujet des antiquités carthagi- 
noises. 

J'aiété, commebien d'autres, poussé par le 
désir de visiter les ruines de Carlhage. 

Grandeaété madéception, quand jeme suis 
vu en face d'une immense plaine de cailloux 
très-peu roulés et fortpointus. Quelquesamas 
de pierre informes représentent le temple 
d'Astarté et le palais deDidon, cette inconso- 
lable amante d Énée. 

Tout ce qui a résisté aux ravages du 
temps et des peuples, ce sont les citernes, qui 
se trouvent aujourd'hui encore dans un état 
de conservation relativement surprenant. 

Ce que les ruines de Carthage peuvent 
nous offrir, le prince Mohammed le ^ilace 
obligeamment sous nos yeux; que nos plus 
sincères actions de grâce le suivent jus(|ue 
dans ses palais de la Goulette et de Tunis! 

Pour revenir de notre petite excursion en 
.\frique, passons dans la galerie-musée, traver- 
sons le patio et examinons à gauche de la 
chambre du bey une autre pièce que Son 
Altesse réserve aux nobles visiteurs qui vou- 
draient se reposer dans le Palais. 

Si l'intérieur de ce ravissant édifice offre 
le spécimen exact et consciencieux de la civi- 
lisation tunisienne dans son type le plus 
élevé, l'extérieur du palais offre aussi le .spec- 
tacle des diverses industries et des diverses 
fonctions indigènes. 

A droite et à gauche de l'escalier d hon- 
neur se trouvent deux corps de garde, et deux 
cavernes grillées destinées à contenir des 
bêtes féroces. — Coutume locale. Sur la face 
qui regarde la grande avenue du vélum, se 
trouve un immense café arabe dont le |)lafond 
est ornementé de découpures faites à la main 
et d'un travail admirable; il nous sera sans 
doute permis de boire dans cet établistement, 
fidèlement calqué sur les établissements in- 
digènes, ce café unique, où le marc n'est pas 
séparé du liquide, et qui présente unesaveur 
que les amateurs savent a[)précier. 

.\ la suite de ce eafe et sur la l'ace qui 
longe le promenoir du quai, se trouve une 
échoppe de barbier arabe avec son arrière- 



iioutique, munie d'un itnniense divan où 
viennent s'étendre et se reposer les clients. 

La boutique du barbier est le rendez-vous 
des causeurs oricnlaux. Le barbier est la 
gazette obligée de tous les on-dit. — « Bavard 
comme un barbier » — a dû être inventé par 
les Orientaux. Le barbier et le café attenant 
représentent à eux seuls les trois quarts de 
la vie tunisienne. Là est le véritable cercle; 
là se racontent les histoires du jour, celles 
de la veille et souvent celles du lendemain. 
Heureux barbier, heureux peuple qui n'ont 
pas besoin d'invoquer le droit de réunion! 

Pour compléter la physionomie de ce ta- 
bleau fidèle et entièrement nouveau pour 
nous, on a installé sur la façade qui longe 
le promenoir de la gare une série de bazars 
arabes. Rien n est coquet et gracieux comme 
cette suite de petites échoppes avec leur 
étalage bariolé de rouge et de bleu, doré, 
argenté, et les cases renfermant les étoffes 
et les bimbeloteries les plus curieuses. 

La boutique des bazars est petite, le mar- 
chand placé au centre y a tout à la portée de 
sa main et sans se déranger. Il est là, calme, 
digne, fumant sa longue pipe, son schibouk, 
et daignant de temps en temps allonger le 
bras pour recevoir les piastres en échange de 
sa marchandise. Le marchand oriental con- 
serve dans son négoce l'indoleuce que lui 
commande la chaleur du climat. ,. 

ftlaintenant que nous avons fait le tour du 
Palais, qu il me soit permis de rendre hom- 
mage au talent remarquable de l'architecte 
inspirateur de tant de merveilles. 

M. Alfred Chapon, sur les travaux de qui 
nous aurons l'occasion de revenir souvent, 
a réussi d'une façon exceptionnelle à repro- 
duire à nos yeux le génie de celle architec- 
ture simple et compliquée à la fois, qui saisit 
l'œil et le repose, l'embarrasse de ses innom- 
brables festons, et le satisfait par son carac- 
tère étrange et varié. 

Le plus bel éloge que l'on puisse faire du 
talent de M. Alfred Chapon, est sorti de la 
bouche même de certains indigènes appelés 
par M. de Lesseps à collaborer à l'ornemen- 
tation de celle œuvre tunisienne. 

Après leur avoir expliqué que le but de 
leur concours était de donner un échantillon 
exact de l'art et de l'industrie tunisiennes, 
et quand ils ont vu les plans de M. Chapon, 
ils se sont écriés : 

« Que venons-nous faire ici? Rien ne 
manque! » 

Oui, tout était admirablement conçu et 
remarquablement rendu; mais ce que nul ne 
[louvail rendre, c'est la manière hardie et 
saisissante dont ces artistes iravailleiit et 
sculptent leur plâtre. 

Deux ciseaux enfer, d'inégale dimension, 
l'ont toute l'affaire et sont leurs seuls outils. 
Pas de marteaux, de couteaux ni de compas, 
— ie pouce et le ciseau. Aucun dessin n'est 
tracé d'avance, l'arliste va d inspiration, et 
exécute avec une prestesse et une régularité 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



/.3 



à confondre robsorvaleur, les rosaces et les 
découpures les jjIus compliquées et les plus 
délicates. Les rosaces à jour, dont le plus 
bil effet consiste à transmettre dans les ap- 
partements des rayons de lumière resplendis- 
sant des plus riches couleurs, savamment et 
liarnionieusenient combinées enire elles, sont 
exécutées par ces artistes siniiuliers à l'aide 
dun procédé aussi simple qu'ingénieux et 
qui étonne le specta'eur. 

Ici comme pour la sculpture, pas de dessin 
préalable Une vaste couche de plâtre est 
étendue sur une surface plane ; des mor- 
ceaux de verre de différentes couleurs, cas- 
sés avec art plutôt que taillés par l'ariiste, 
sont disposés sur celte couche blanche. En 
un moment, les losanges, les carrés, les liexa- 
j;ones sont disposés, choisis, ordonnés; l'en- 
fant capricieux qui exécute sur une table de 
marbre, à l'aide de dominos, des figures bi- 
zarres, n'est pas plus ra[)ide, ])lus vif que 
l'artiste tunisien. Quand le dessin fantasque 
est terminé, une couche de plâtre est jetée 
sur ce jeu de patience. Le grattoir enlève 
bientiS: les épaisseurs inutiles ; soudain ap- 
paraissent, doucement éclairées par la pro- 
fondeur blanche des entailles du plâtre, et 
traversées par les rayons du jour, ces rosaces 
colorées d'une douceur inliiiie et d'un en- 
semble resplendissant. 

Notre description cbt bien pâle auprès du 
speclacle de l'o'uvre elle-même, mais le ]ni- 
blic jugera du moins de sa lidélilé. 

A. CnuiAC. 



Les annexes de l'Espagne et du Portugal. 



L'ex|iosiliun espagnole a failli un instant 
devoir êlre la plus brillante et la plus pitto- 
resque de toutes. On ne |)arlait que de cir- 
ques aux élincelantes cavalcades, aux émo- 
tions puissantes. On évoquait hs toréadors 
et leur cortège de chulos et de picadores. Les 
costumes historiques de l'.Vndalousic et de la 
(iasiille, depuis le Cid, devaient ligurerdans 
de splendides carrousels. IKjà, nous enten- 
dions la Voix des sereiios: ol tous les airs po- 
pulaires de la musique, moitié arabe, moitié 
européenne, de l'ancienne Kspagne nous re- 
venaient â la ménioire. On disait le nom des 
danseurs el des danseuses qui l'ei'aient admi- 
rer les vieilles danses nationales, el on nous 
montrait Mailiid, Srville, Uarcclonc, Rurgos, 
Tolède se levant pour venir jouir de I adtni- 
ralion de la France. 

Les événcmeuls, ces impitoyables qui ne 
lespectent rien, ont soiMllf sur ces châteaux 
magnifiques, et l'Espagne se pré.jenle à nous 
sans SCS tarauds atours de liGte. Il fa\if la 



prendre comme elle est, travailleuse, modeste, 
recueillie, cherchant sa roule avec effoit et 
ne voulant rester en arrière de personne. Elle 
ne nous donnera pas les émotions attendues; 
mais elle nous offrira toutes sortes de su- 
jets d'études originales. A côté des antiques 
iiiduslî-ies qui lui ont acquis, dans plusieurs 
branches, une renommée si solide, on verra 
se développer chez elle les industries du 
monde nouveau. 

En se présentant modeste cl travailleuse â 
l'Exposition universelle de 1807, l'Espagne 
n'a pas renoncé pour cela à toute coquetterie. 
Elle ne laiss-o pas complètement sa gloire 
dans l'oubli. L'annexe placée dans le l'arc, 
non loin de la porle Dupleix, près de l'expo- 
sition agricole d Algérie en témoigne Puis- 
que chacun, dans ses constructions, cliercliait 
à rappeler le caractère de l'architecture na- 
tionale, l'Esp.gne a voulu, elle aussi, dire 
aux autres nations : .Me voilà! 

Avant de parler de l'edilice qui fait le sujet 
principal de cet article, il faut bien dire un 
mol gênerai de l'exposition espagnole elle- 
même. 

Les expositions espagnoles ont été long- 
temps slationnaires. Celle de Madrid, en 1827, 
ne comptait (jue 2t)7 exposants. Il y en eut 
en 1S (fi, dans la iiièine ville, .S2.") seulement. 
Le nombre s'éleva à 400 en 18.')0. Il fut [jIus 
considérable en 1854. .Aujourd'hui, lecliilLe 
des exposants espagnols à Paris est de 207 I , 
du moins provisoirement. La progression est 
immense. 

Ces deux mille exposants concourent pour 
pres(|iie toutes les classes. Nous en trouvons 
•W dans la peinture, Il dans la sculpture. 
On n'a pas encoro leur récolement exact 
dans les classes du matériel et des applica- 
tions des arts libéraux; inais dans la classe 
des meubles de luxe, nous en trouvons 11, 
ilans cflle dès appareils d'éclairage 5, dans 
celle des fils et tissus de coton 1-'f, de chan- 
vre 10, de laine peignée 14, de laine cardée 
ôl, de soie 15, des châles ;î, des dentelles 
el broderies 1 I, des bonneterie et lingerie S, 
des habillcmenls des deux sexes 2'i, de la 
joaillerie 8, des armes 10, des objets de 
campement fi, des produits de l'exploitation 
des mines 185, des lun'ts 85, de la chasse 
cl cueillelles 27, des produits agricoles non 
alimentaires 175, des produits chimiriues el 
pharmaceutiques 57, des cuirs \',i, dans le 
groupe des arts usueU 1 17, dans la classe 
des produits agricoles farineux et auties 
207, dans celle des corps gras lOlt, dans 
celle des viandes el poissons 12, dans les 
légumes el fruits 18.}, dans les condiments 
el sucrt-ries ItiO, dans les boissons t'ermen- 
lées;U;i, dans les spécimens d'exjiloitalion 
agricole 4, dans les classes du matériel de 
renseignement 125, dans celles des biblio- 
thèques l 'i, el dans les dernières classes du 
dixième groupe '.) exposants. 

Mais il faut remarquer que beaucoup de 
ces cïposants sont des êtres collectifs, a>/iii>- 



lamieitlos, délégations provinciales, instituts 
agronomiques ^t auu-es, associations philan- 
thropiques ou économiques, administrations 
centrales, établissements de l'Élat, fonderies, 
musées, sociétés, elc. 

Nous^ n'avons |)3s à apprécier ici la valeur 
des envois, soit coUeclifs, soit individuels. 
Nous pouvons dire cependant, d'une manière 
générale, qu'ils se distinguent, comme on 
\ient de le voir, d'abord pur une grande va- 
riété, puisqu'ils figurent dans presque toutes 
les classes, ensuite par un caractère sut ge- 
neris des plus imporlanls. L'Espagne appa- 
raît ici ce qu'elle est en réalité, un pays de 
production : ses mines, ses bois, ses céréales, 
ses huiles, ses vins lui assurent toujours un 
rang élevé. Elle continue à avoir, dans les 
laines, une place hors ligne, et elle lutte sans 
trop de désavantage dans les beaux-arts et 
dans renseignement. Ses armes, ses produits 
pharmaceuliqi;es, ses poteries, sa confiserie 
continuent à avoir la supériorité que leur ont 
donnée dès le commencement les traditions 
arabes. 

Mais, ce (|ui fait connaître l'Espagne sous 
un jour nouvea:i, c'est la coUectix iié des efforts 
(lue nous {■ignalions pour une foule d'envois. 
On s'imagine volontiers l'Iispagnol vivant re- 
iranchédansun isolemenlsuperbe, Iravaillant 
seul dans une orgueilleuse pt^rsonnalité. Rien 
n'esl ijlui faux. Les associaliims commencent 
â couvrir la Si) rface do l'Espagne, et les délé- 
ga'ions des provinces, les instituts, les so- 
ciétés économiques, les ayunlamientos se 
montrent partout pressant el stimulant le 
zèle, marquant les choix, dirigeant les expo- 
sants. La main de la communauté ne se 
montre pas seulement â Séville, à Rurgos, 
mais jusque dans les plus petits bourgs et 
villages. Les [lopulations répondent à l'effort 
de celte main puissanli;, el toutes les pro- 
vinces de l'Espagne, toutes ses industries el 
celles de ses colonies sont représentées. 

L'Espagne ne disposant que de 171)8 mètres 
dans le P.dais, a di'i penser à avoir, elle aussi, 
des annexes dans le Parc. L'abondance de ses 
produits coloniaux cl agricoles lui en faisait 
une sorte de loi. 

Ainsi que nous l'avons dit, la Commission 
espagnole, comme la plupart des autres com- 
missions, a songé â rem|>lir ce but en offrant 
en même temps à l'examen le spi'cimen d'un 
éJifiee architectural devant lequel on ju'it 
s'éei'ier en passant : Voila l'Iispagne 1... lOlle 
avait le choix parmi la foule de monuments 
de caractère que l'on va visiter dans la Pé- 
ninsule. 

Elle s'est arrêtée à l'hôtel de Castillanos, si 
connu dei touristes qui ont visité Salaman- 
quc, chère â Gil RIas. Elle ne pouvait mieux 
choisir. Jamais construction ne lut plus sé- 
vère, plus hautaine, plus arrêtée dans ses 
lignes. On voit que ceux qui habitent cette 
demeure ne transigent pas. Ils ne sont étran- 
gers ni aux aris, ni â l'élégance; le corps du 
milit'u est alerte cl sville, ses colonnetles 




ANKEXK DU rOKTUGAt, —Dessin de M. Thori^'ny. M. Hampin-Mayor, architecte. 










s^A . 







_ ^^^>-u.^^vry 



ANNEXE DE L'ESPAGNE. — Dessin do M. l'hoiigny. M. de la Gamlara, architecte. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18(17 ILLUSTRÉE. 



Ji5 



chanicntau besoin. Mais les ailes sont hau- 
tes, presque sombres. Les portes ont une 
solidilt' infranchissable, et chacun rejjarde à 
deux fois avant de s'y engager. Qui sait si 
elles nu vont pas se refermer et si derrière ce 
fer si bien ouvragé ne sont pas les ministres 
de Philippe II ou les inquisiteurs? Comment 
s'enfuir de là? les jours sont rares et élevés, 
les ouvertures avares. Mais quelle majesté 
dans tout l'ensemble! Voilà bien les châteaux 
auxquels conviennent les peintures sévères 
de Velasquez; et lorsque l'illustre chevalier 
de la Manche pouvait songer que sa Dulcinée 
était séparée de lui par de tels murs, ou con- 



çoit qu'il ne fût pas bien sûr de la posséder. 
Avec ces barreaux, les duègnes vont de soi et 
les sérénades sont évidemment le seul moyen 
de faire parvenir à celle qu'on aime un écho 
de son cœur. Le monument aide à compren- 
dre une société qui n'est plus. 

Progrès ou transformation des temps, 
comme on voudra, I hôtel espagnol ne con- 
tiendra pas de marcjuis se cou\rant devant le 
roi, et le rival d'ilernani ne s'y cachera dans 
aucune armoire. L'Espagne va y loger les 
spécimens des productions des colonies qui 
lui restent. Ces colonies sont encore consi- 
dérables. Voici les îles Philippines, les Ma- 



riannes, les Carolines en Asie; voici Ceula, 
Penon de Vêlez, Molilla, Annobon et les di- 
vines Canaries dans les parages d'Afrique; et 
enfm Cuba avec ses inépuisables richesses 
liavanesques , Porto-Uico, Mona, CuUbra, 
Vicque, Marguerite, Los Roques et d'autres 
encore que nous oublions en Amérique. On 
voit que la collection en vaudra la peine! 

Au-dessous des salles où elle sera exposée 
la Commission a ménagé un salon de récep- 
tion, un salon de repos pour le roi et quel- 
(|ues autres pièces. Elle a de plus une an- 
nexe purement agricole placée derrière riioii'i 
et une orrjaU-ria qu'il ne faut pas confondre 




•î^'iûSAU. 






Lli l'LiU'Lt Dl, XuoUlCALDu. — Dessin de M. Gaildrau. 



avec lo café de la Puerla del Sol, situé dans 
les flancs du palais comme les autres cafés 
nationaux. Celte orgateria versera des flots 
d'une boisson rafraîchissante, chère aux go- 
siers de la Péninsule. Le Trançai» boit une 
grande partie des vins qu'il produit. Plus 
solire, l'Espagnol se réserve l'eau, les aman- 
des, les fruits. 

De l'Espagne en Portugal, il n'y a que la 
frontière, frontière difticile, si difficile (pie 
les visiteurs pivnnenl souvent la voie de mer 
pour aller [dus vite. Mais à lExposiiion uni- 
verselle tout le inonde se touche la main. 

Vous admirez le lier hôtel espagnol, re- 
gardez un peu à votre droite. Ce bâtiment 



albuquerquien , — pardonnez cet horrible 
néologisme, — est l'annexe portugaise. Vous 
sentez ici du premier regard l'alliance des 
arts de l'extrême Orient et de l'Occident. La 
découverte des Indes, la fréquentation des 
pays musulmans ont déjà influé sur celte 
conceplion. Elle est galante, hardie, aventu- 
reuse comme le génie portugais; elle ne res- 
semble à aucune autre, (^c que l'im appelle 
le style Manoélosque est là dans toute sa pu- 
reté 'Juel ne serait pas son elTet, si l'édilice 
avait toute la grandeur (ju'il devrait avoir! 
Ce roi Emmanuel mérita vraiment son nom 
de forluné. H fut presque contemporain de 
notre Krançois I", puisqu'il régna de l-VJ.") u 



1.">JI et imprégna, de son génie à la fois sage 
et magnifique, toute la renaissance portu- 
gaise. Il n'y a pas, sous lui, en Portugal, ipie 
les Vasco deCama, lest'abral, les .Mhuquer- 
que, les Corte-Ileal. Les savants, les [Hieies-, 
les peintres, les arcliiteetes, illustrent la na- 
tion, alors grande par excellence, celle (pii 
recule à l'Orient les bornes du monde. 

Oue! tableau que ce règne! 

I.a Commission portugaise, [lour ra|ipelcr 
la gloiri' de son pays, ne pouvait être mieux 
inspirée qu'en em|)run tant une page archi- 
tecturale à une pareille époque. Il y a du na- 
bab dans ces formes si élégamment reiillées. 
L'or doit ruisseler dans ces apparlemcntsquo 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



baigne la lumière. La vie, le commerce, les 
conceptions hardies, doivent s'y donner ren- 
dez-vous, et l'on fe prend à voir, en pensée, 
les illustres aventuriers portugais gravir les 
perrons, tenant à la main leurs loques dia- 
manlées et heurtant aux degrés leurs épées 
renfermées dans des fourreaux élincelanta de 
pierreries. 

Le Portugal, lui aussi, n'a plus qu'une 
très-faible partie de ses colonies. Mais ce qui 
lui reste est d'une originalité sans pareille; 
c'est Madère, la terre des Guanches, c'est 
Porto-Sanio, ce sont les îles du Cap-Vert, ce 
spnt les noirs établissements du Congo, d'An- 
gola de la Sénégambie, c'est Mozambique, ce 
sont les îles Saint-Thomé et du Prince; c'est 
encore, en Asie, Goa, jadis si superbe, c'est 
Diii, c'est Macao la Chinoise, et par delà, 
en Océanic, Sabrao, Solor et Timor. De tedes 
perles valaient bien la peine qu'on mît en 
lumière leur mérite. 

Les productions de ces colonies sont en 
effet aussi variées que nombreuses. Le Por- 
tugal, habitué déjà aux Expositions, a su 
choisir habilement les spécimens. A la der- 
nière exposition de Porto, en 1866, il y avait 
391 1 exposants venus de tous les points du 
globe. Le Porfugala envoyé chez nous, par 
réciprocité, 10"26 exposants. Ils sont répan- 
dus, comme ceux de l'Espagne, dans presque 
toutes les classes. C'est dans le cinquième 
groupe qu'ils affluent surtout. Là aussi les 
associations ont donné sur toute la ligne. Les 
commissions que l'on appelle districtales, les 
commissions nommées filiales, les compa- 
gnies, les administrations, les chambres 
nmnicipalcs, et au-dessus le Conseil des colo- 
nies, ont dirigé, activé les envois. Les échan- 
tillons des boisd' Angola, de Mozambique, do 
Thomé,de Timor, proviennent de ce Conseil. 
Les directions des travaux publics, comme 
celle de Santarem et d'autres, se sont dis- 
tinguées. L'exposition du matériel de navi- 
gation montrera que les Portugais ne renon- 
cent pas à cultiver l'art de diriger et de 
sauver les vaisseaux. Les poteries de Coïm- 
bre et une quantité d autres objets de l'in- 
dustrie portugaise soutiendront leur renom- 
mée populaire. Il n'y a pas moins de 125 
exposants dans la classe des céréales, de 30 
dans celle des corps gras, de 75 dans celle 
(les légumes, de 21 dans celle des condi- 
ments, de 123 dans celle des boissons fer- 
menlées, et cela sans compter les produits 
coloniaux. C'est une exposition agricole et 
viticole hors ligne. Les maïs, le riz, les sor- 
gho, les cafés, le cajanusindien,lephaseolus, 
pour ne pas prononcer le mot prosaïque de 
haricot, le manioc, le cacao, la cannelle de 
Qoa, le safran, les épices, notamment le poi- 
vre, s'étaleront avec magiiiliceiicc dans le 
palais Manoèlien. 

Nous avons montré dans la multiplicité des 
envois du Portugal lamain des commissions, 
des associations et des directions; il faut y 
voir aussi l'impulsion puissante d'un roi 



connu par son amour des arts et du progrès. 
La Commission portugaise a montré d'ailleurs 
beaucoup de goût dans ses installations inté- 
rieures, (|ue l'on p.ut classer parmi les in- 
stallations originales. Les envois de peinture 
et de sculpture témoignent austi des en- 
couragements donnés aux arts. Dans quel- 
ques-unes des toiles exposées, comme dans 
quelques-unes des toiles espagnoles, nous 
retrouvons le génie national. Les exposants 
font cependant peu nombreux. Nous ne 
comptons que vingt-trois peintres et vingt- 
cinq seulpleurs ou graveurs : sous ce rapport, 
l'exposition de Porto était beaucoup plus 
riche en nombre. 

Mais le Portugal, dans tonte son histoire, 
a toujours prouvé qu'il n'était pas besoin 
d'être un peuple nombreux pourêlre un grand 
peuple. Quoique petit, il a trouvé moyen de 
semer par le nionde des essaims considéra- 
bles. Tel est le Brésil. Mais l'espace nous 
force à le réserver. 

Léon Plke. 



VI 

Le temple de Xochicalco. 

Ce monument, tel qu'il est reproduit avec 
ses formes sévères et primitives, avec ses 
faces couvertes de bas-reliefs hiéroglyphi- 
ques, n'est point un édifice de fantaisie, 
mais bien la restitution fidèle d'un monu- 
ment qu'on trouve à environ "25 lieues sud- 
est de Mexico, et qui aété déjà vaguement dé- 
crit par le Père A'zate, parMM. de Ilumboldt, 
Nebel, le colonel Dupaix, etc., avant que 
M. Léon Méhédin, le savant et ingénieux 
explorateur, nous l'eiit restitué par le mou- 
lage, tel que nous le voyons au Champ de 
Mars. 

Il existait donc une vie sociale et un art 
au Mexique, avant que les Européens y eus- 
sent mis le pied ! 

Les contemporains de la conquête nons 
avaient déjà raconté quelque chose des sa- 
crifices atroces qu'on célébrait dans les tem- 
ples, de ces holocaustes humains dont 
avaient soif les divinités indigènes du Nou- 
veau Monde. Faut-il rappeler le déchaîne- 
ment des Espagnols contre ces autels, sans 
cesse altérés de sang, oii les compagnons de 
Fernand Cortès étaient égorgés misérable- 
ment par centaines! Ces temples redoutables, 
dont tous les narrateurs parlent avec hor- 
reur et dans un desquels un officier espa- 
gnol compta jusqu'à soixante mille crânes, 
disposés en motifs de décoration, ne repré- 
senlaient à notre imagination aucune forme 
tangible, avant que M. Léon Mehédin eût 
élevé le moimment du Champ de Mars. 
Rien n'y manque cette fois, ni les crânes 
rangés sous l'aicliitrave , ni li's hiérogly 



phes bizarres, ni le rideau éblouissant 
brodé de plumes et qui ferme l'entrée du 
temple. 

Si l'on soulève ce rideau, apparaît la pierre 
des sacrifices sur laquelle cinq prêtres force- 
nés égorgeaient savamment les victimes dont 
le cœurensanglanté était olîert en holocau^te 
au soleil. 

Devant ce billot, rendu aussi fidèlement 
que pijssible d'après les descriptions du Père 
Sahagun, Prescott et autres, se dresse la sta- 
tue colossale retrouvée à Téotihuacan et que 
M. Jlchédin pense être la statue du soleil, 
puis une autre statue moulée au musée de 
Mexicoet a|}pelée Têoyaorniqui, véritable vam- 
pire altéré de sang humain; enfin, les cuves 
en pierre où I on recueillait les cœurs réser- 
vés à la communion des grands prêtres. Le 
cadavre était rejeté, comme chose vile, en 
bas des degrés du temple, pour servir aux 
festins de cannibale dont tout le monde a 
entendu pailer. 

Aux abords du temple, on voit un mono- 
lithe de la plus haute imi)orlance, reproduit 
en plâtre d'après Its moules faits sur place : 
c'est le grand zodiaque de Tenotchtitlan, qui 
présente une superficie quatre fois égale à 
celle du zodiaque de Dendérah, et offre de 
hauts-reliefs d'une grande perfeclioa. 

Une statue de femme mexicaine, habile- 
ment rendue par M. Soldi, met sous les yeux 
du visiteur un tableau de ces temps éloignés; 
file est couchée au bord d'une fontaine, rê- 
vant à son enfant endormi dans un berceau 
aérien. A côté de la femnie antique sont les 
hommes du .Mexique moderne, qui gardent 
le musée dans leur brillant costume national, 
zarapé sur l'épaule et pantalon guilloché, 
ouvert par le bas. 

L'étage supérieur, ayant été trouvé presque 
détruit, a pu cependant être estampé pierre 
par pierre et reconstitué ainsi sans aucune 
possibilité d erreur, grâce aux débris retrou- 
vés intacts et en grande quantité dans les 
fouilles de l'éboulement. 

Quatre modifications, essentielles à noter, 
ont été introduites dans la reproduction au 
Champ de Mars du temple de .\ochicalco : 
rie grand escalier, très-roide dans le mo- 
nument original, a été établi sur une pente 
plus douce, afin d en rendre l'accès plus 
facile aux visiteurs; "2° la terrasse sur laquelle 
le temple repose, et qui forme terre-plein ma- 
çonné à Xochicalco, est restée vide ici sous 
son enveloppe de charpente, et a été utilisée 
pour une expo^^ilion, où .M. Méhédin a réuni 
tous les objets par lui rapportés de ses mis- 
sions scientifiques en Crimée, en Egypte, en 
Italie et au Mexique; 3° dans le temple lui- 
même, des vitraux, peints d'après des manu- 
scr.ts du temps, forment anachronisme pour 
obtenir des etVels de lumière dont on aurait 
pu se passer sous un soleil plus éclatant; 
4° enfin, les parois intérieures du salon sont 
tapissées de moulages égyptiens rapportés 
de Thèbes en ISliO. 



L'EXPOSITION UNIVEItSELLli; DE I8G7 ILLUSTRÉE. 



Toute celte curieuse collection porte sur 
un éeusson le litre suivant : Missions scirn- 
ii/iques et artistiques île Léon Mcluhliri dans /es 
Jeux mondes. 

Pourquoi le temple de Xocliilcalco est-il 
l'exposition particulière de M. Meliédiu et 
non celle de la commission scientifique du 
Mexi(]iie? Pourquoi y a-t-il li des tourni- 
quets, au lieu d entrées iiratuites? 

C'est que les fonds ont manqué, je ne sais 
pour quelle cause, et que>l. jturuy, ministre 
de l'instruction pulilii|ue, (]ui avait eu l'Iieu- 
reuse initiative de l'envoi d'une comtnis- 
sion scientifique au Mexique, n'a pas ob- 
tenu l'argent nécessaire pour faire, des 
résultats obtenus par cette commission , 
l'objet d'une grande exposition au Champ 
de Mars. 

Tout cela est (acheux. Il est regrettable que 
M. Méiiédin ait dû faire celte exposition à 
ses frais, et prélever, par conséquent, un 
péage pour s'indemniser. 

.Si iVI. Duruy, qui montre un zèle si infati- 
gable pour lus entreprises de l'inlelligenceet 
qui avait organisé la commission scienlilique 
du Mexique, avait pu prendre 1 exposition 
mexicaine du (^bamp de Mars au compte du 
ministère de linslruction publique, l'es- 
pace ne lui aurait pas été s.ms doute mar- 
chanda comme à un simple concessionnaire; 
el, àcoléde la précieuse colicilion de M. Mo 
bédin, nous aurions eu celle de ses compa- 
gnons explorateurs, de .M. Edmond Guile- 
miii pour la minéralogie, de iM. Heaucourt 
pour la zoologie, de iMM. Poifus, de Mont- 
serrat el Pavic pour la géologie, de M. iJour- 
gcaud pour la botanique, el enlin de tous 
les autres membres de celte mission qui ont 
reiueilli au Mexique les matériaux les plus 
cumpluts ol des collections considérables en 
UjuI genre. 

.V quoi tiennent les destinées! Voici des 
bummes dévoués à la science, qui parlent 
comme des abeilles pour recueillir au loin 
le miel des pays inconnus : ils reviennent 
cliargés de bulin, trouvent à leur retour une 
occasion unique pour faire connaître au 
monde ce qu'ils ont recueilli el butiné.... La 
place manque, et I argent aussi; et il faut 
qu'un ministre de l'instruction publique, 
aussi pauvre qu intelligent, trouve dans .son 
propre jardin un coin pour y faire une 
exposition réduite qui console un peu les 
exploratiura. Suppdsez pourtant qu'il y 
ail dans la commission mexicaine des 
hommes de même trempe que les savants 
illustres qui composaient la commissiim 
égyptienne! Qu'eu saurons-nous"/ 

Quoi qu'il en soit, el tel qu'il est, le temple 
de Xocliicalco est fait pour attirer i'atlenlinn 
des savants el des curieux. C'est autre chose 
que tout ce que l'on connaît; et il reste dans 
la mémoire comme un spectacle étrange el 
bizarre, et comme la révélation d un monde 
dis|<aru. 

F. DicuiMc;. 



VIII 

La Seine et 1 Expositiou universelle. 

Quand la grande ville se met en fête pour 
souhaiter la bienvenue à ses hùles, la com- 
pagne toujours lldèle du vieux Paris devait 
aussi tenir à honneur de se montrer hospita- 
lière, — se parer de ses plus beaux atours et 
leur faire bon accueil. 

En ces jours de solennité, la Seine, grâce 
à l'actif concours de la société des récales el 
de son i nfatigable président M. |{enoit-l>liampy 
si bien secondé par M. .V. l'ieuret el M. G. 
\'iard, ne faillira à aucun de ses devoirs, et, 
puisqu il faut employer les fermes un peu 
sévères en usage à 1 Exposition, les classes 
■\9, OG et 6G bis installées en partie sur la 
berge du fleuve sont venues se prêter un fra- 
ternel concours, pour donner un nouvel 
attrait mi grandiose spectacle que présente le 
Champ de .Mars ou plutôt Incité nouvelle, la 
Ville de fer s'éievant au milieu des fleurs et 
de la verdure, et faisant flotter dans h s airs 
les bandero'es et les bannières du tournoi 
pacilîciue, les pavillons de tous les peuples 
de l'univers. 

Si, du haut de l'escalier immense qui s é- 
tend sur les pentes doucement inclinées, où 
se dressait il y a quelques jours à peine la 
colline abrupte du Trocadéro, le regard s'a- 
baisse vers le Palais de l'Exposition, il est 
tout d'abord arrêté par les élégantes cons- 
tructions qui bordent la rive, des deux côtés 
du ponld'iéna. Là se trouvent déjà installés, 
non loin du restaurant où les promeneurs fa- 
tigués viendront, en réparant leurs forces, 
chercher le frais de l'eau, les instruments de 
pêche et les appareils pour respirer et tra- 
vailler sous l'eau de la classe -V.), — le ma- 
tériel de navigation et de sauvetage de la 
classe (îG, — les colossales machines des vais- 
seaux le Marenijo et le FrieUtand, des grues 
énormes, d'autreâ chaudières et d'autres ma- 
chines d'une force qui S(î compte par mil- 
liers de chevaux, et que l'établissement im- 
périal d'iridrct, les forges el chantiers de 
la .Médilerranée, les forges et cbanlicrs de 
lOcéan, les Fraissinel, les Berendorf, el 
de l'autre côté du port, sur la même rive, 
les constructeurs anglais semblent vouloir 
montrer aux habilanls de la terre ferme, 
comme un gage de confiance el de sécu- 
rité, si jamais un destin fatal les condamnait 
à traverser la mer, pendant (|ue non loin 
de là les bateaux et les engins de la so- 
ciété de sauvetage rappellent les périls de la 
lemfpèle et les naufrages. .Auprès de la cale 
de débarquement, contre le pont en acier, on 
Tioil une tourelle en fer que surmonte un feu 
déport, et,dan8laSeine, en face d'un gracieux 
pavillon en bois renfermant les modèles el 
les produits divers, les bouées du bassin ré- 
servé de la navigation de plaisance, cette 



classe GG liis qui sera le mouvement el la vie, 
l'élégance el la gaieté du fleuve. 

Pour la première l'ois, en clïet, \c sport nau- 
tique prend parmi nous la place qui luicstdue 
et (ju'il a su conquérir par les progrès de tous 
genres dont il est l'origine el la source de- 
puis quelques années. — .\liment d'une 
industrie importante, le ijailitin;), puisque 
nous avons dû commencer par emprunter à 
r.Vngleterre le terme même qui la désigne, 
tout en répandant l'habitude des exercices 
physiques, fait pénétrer dans les classes aisées 
le goût delà navigation; etagentindirecl mais 
actif, attire l'allenlion des capitalistes de nos 
villes de l'intérieur vers les placements el les 
alïaircs maritimes — 'iGOG bateaux inscrits 
dans les circonscriptions maritimes — ôTTG 
amateurs ou matelots classés — plus de huit 
mille embarcations de ])laisance sur les ri- 
vières, témoignent assez de l'importance ac- 
quise par ce qu'il est permis d'ajjpeler l'insli- 
lution nouvelle qui a su mériter le patronage 
si flatteur et si précieux de S. M. l'Impéra- 
trice. — En daignant s'inscrire au nombre des 
exposants et envoyer un ca'ic et une gondole, 
que l'on admirera dans quelques jours sous 
une tente élégante dressée en avant du pa- 
villon central, S. M. l'Impéralrice a donné 
un témoignage de sa haute bienveillance 
et montré tout l'intérêt au'elle prenait à 
l'œuvre accomplie par la société de navi- 
gation. 

Les inventions utiles, les curieux résultats 
obtenus, les produits même recueillis par des 
embarcations de plaisance dans des explora- 
lions lointaines, comme celles du capitaine 
(iirard remontant en .Vfrique le Niger, sur 
son sloop de vingt-huit tonneaux, le Josejih- 
IJon, formeront l'objet d'une élude spéciale, 
el nous parlerons également des expériences 
comparées de sauvetage avec les engins de 
tous les pays, que doit poursuivre une com- 
mission, présidée par .M. Benoît-Champy, à 
laquelle ont été adjoints des ingénieurs et des 
oflleiers des ministères de la guerre et de la 
marine; mais maintenant le port à Ilot, el 
les luttes, l'animation et le spectacle que va 
présenter la Seine, nous réclament. Laissons 
donc de côté les hangars des bateaux à sec, 
les gracieux et charmanls spécimens d'archi- 
lecturo navale qu'ils ren'"erment, les caïcs du 
sultan et d(^ S. A. le prince .Mustapha, qui 
seront là dans toutes leurs splendeurs, el 
descendons au port réservé par ces étroits 
sentiers taillés le long des talus couverts 
de fleurs. Déjà les eaux reprennent leur ni- 
veau accoutumé et vont permetlre à la flut- 
lille à voile et à vapeur de s'amarrer sur 
les bouées. — Le canot à vapeur la Mmirtir, 
appartenant au prince Napoléon, son cotre 
de plaisance à voiles llCpervier, seront là au 
[iremier rang, en tète de sept ou huit bateaux 
à va[)eur ou yachts étrangers, auprès des 
clialoupes hollandaises de la Société royale 
du sport nautique de la Meuse à Liège, non 
loin de la Sirl-w, charmante goélette à M. La- 



AS 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



fond de Rouen ; de l'Epreuve, sloop de plai- 
sance à M. Laliure du Havre; de iAjrkainc, 
à M. Latij:;iiille, et de bien d'autres encore au 
milieu desquelles passeront et repasseront 
les mille embarcations de toutes formes et 
de toutes grandeurs : yoles, baleinières, 
gigs, outreiggers, skilî dépassant à peine le 
bord de l'eau, élancés et rapides, qui volent 
sous l'impulsion d'un seul rameur ; pcris- 
soirs, pirogues, canots de toutes races et de 



tous pays, depuis le modeste bateau de fa- 
mille, rendu insubmeisible avec des boîles 
à air qui permettent d'y mener les enfants 
sans crainte d'accidents, jusqu à la pirogue 
du sauvage que la moindre oscillation fuit 
cbavirer. Ce sera donc le speclacle aquatique 
du monde entier, et, pour le rendre plus vi- 
vant encore, les bateaux à vapeur, cbargés de 
passagers, les Mouches, élégantes et rapides, 
courront d'une extrémité de Paris à l'autre; 



de Bercy au pont d'Iéna et à Billancourt. Par 
les belles soirées du printemps ou les ciiau- 
des beures des nuits d'été, il sera délicieux 
de se laisser voler sur le fleuve inondé de 
lumières ; de faire ainsi un voyage de décou- 
verte dans Paris ou par un brûlant après- 
midi, assis à l'ombre d'une tente épaisse, 
d'assister sans fatigue à cette fébrile activité 
et au speclacle nouveau que présenteront les 
eaux jusqu'ici si tranquilles de la Seine. A 




LE PAVlLLÛiN UliS UKUAThS. — Dessin de M. Lanceiot. M. Adrien Fleuret, architecte. 



coup sûr, pour les Parisiens eux-mêmes, ce 
ne sera point une des moins curieuses sur- 
prises que préparent les splendeurs de l'Ex- 
position de 18()7. 

A cerlains jours, le fleuve prendra un as- 
pect plus animé encore. — Au mois de mai 
les lutteurs à voiles seront convoqués dans 
des régates internationales, — d'autres ré- 
gales à l'aviron, auxquelles tous les pays 
prendront part, auront aussi lieu à divers in- 
tervalles, et (les fêles merveilleuses doivent 
cire données |iendant les belles soirées d'été. 



Puisqu'il en est ainsi, laissons-nous donc 
doucement aller au cours de l'eau. C'est le 
parti le plus sage ; abandonnons-nous en 
toute confiance à la direction de M. Benoît- 
Cbampy, l'intelligent et actif président de la 
Société des régates et de la classe GG ^)/.s- qui 
nous ménage bien des étonnements et plus 
d'un spectacle, dont le Paris d'autrefois ne 
se doutait guère. — Déjà l'on s'entretient 
d'une réunion nautique en l'honneur de 
S. M. rimpératriee. Le jour eu ces embarca- 
tions viendraient prendre possession de leur 



tente magnifique, tous les yachts à voiles et 
à vapeur, la flottille entière, les embarca- 
tions et les canots de tous genres, pavoises 
et en lête, défileraient un à un, saluant 
l'aueuste Souveraine, dont l'esprit actif et 
énergique s'occupe avec passion de toulcs 
les œuvres qui peuvent , sous quelque 
forme que ce soit, contribuer à la gran- 
deur et à la gloire de rEm[iereur et de la 
France. 

Comte de Castellane. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS : 

ADMINISTHATION", RUE DK lilCHKI.JEC, iVO. - tll.NTU, liDlTIiUH, GAl.KIUE nU PALAIS-HOYAI.. - AU CllAlUl' OU MARS, UUREAU OES CATALOGUES. 



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LEXPOSITIO^ UNIVERSELLE 

DE 1867 

PUBLICATION INTEIiNATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMISSION BIPÉRIALE 













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n. i:. ni:«Tr, 

Conccationiuira du Catut'vjue o/{Jci>f, éditeur de la Commission 

im)ienale, 

n. PIKRRK PKTIT, 

Coneestionnairo de la ptiMiui^iapliiu- tlii Clmmps di- Mars. |>*iolo.'rapIic 
du U Cutiinii»Hi<;ii im|><:rialc. 



OO ■.lirulKOiiN <lr lO pose» In-t". 

l'IUV [lE L'AnOWKMENT : 

Aux GO livraisons pour toute la I"iaiico SO fr. " c 

l.a livraiboti " ïo 

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t'ovr t'^trnttger, les drotfï île jiosie m ti/s. 
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Hf.DACTEUK 1. N CIlIvF : 

n. w. DmiXG, 

Membre du Jury intcrnalioual. 

comitR de Rédaction : 

MM. Armanil niM.MiFSQ, Ernest Dn;;(ii lk, Vonr.Nonf vniorET:, 
I.iou Pi.iin. Aui:. ViTU, niemlirc du Jury iritom.iliiiii,.i. 







MAISON btS PHARES ÉLECTKIQUES. - 



50 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



SOMMAIRE DE LA 4" LIVRAISON. 

1. Les Vhans électriques, par M. Fr. Ducuing. — 11. Lr 
Statue Je Guillaume y™, par M. Fr. Duciiiny. — 
111. L'Église roumaine, par M. Fr. Ducuing. — IV. Les 
Installations égyptiennes, par M. H. Marini. — V. La 
Ferme hollandaise, par M. A. Jal. — VI. Une Taillerie 
de Diamants, par M. Chirac. — VU. Chronique. 



Les phares électriques. 

L'électricité, je l'ai déjà dit dans ce livre, 
est une puissance à peine révélée et non en- 
core soumise, et qui est destinée, non-seule- 
ment à nous donner la lumière et la trans- 
mission instantanée des signes, mais encore 
à nous servir de moteur, à la place de la 
houille appauvrie mais déjà secourue par 
l'air comprimé. Tout ce qui est expériences 
d'électricité intéresse au plus haut point la 
curiosité publique; car on sent que c'est là 
que doit surtout s'exercer aujourd'hui le 
génie des découvertes. 

Jusqu'ici, nous, citadins, nous n'avons 
guère vu la lumière électrique que dans des 
décors d'opéra, où son emploi est borné à 
représenter des effets de clair de lune ou 
d'apothéose. Nous la verrons au Champ de 
Mars chargée d'illuminer tout le bassin de la 
Seine, avec des projections qui seraient visi- 
bles en mer à plus de 40 kilomètres. 

Les phares électriques français sont instal- 
lés dans ce bâtiment décoré à l'antique que 
l'on trouve dans le quartier anglais, près de 
la grande porte d'iéna, et que notre dessin 
représente iidèlement. 

La lumière électrique est une découverte 
moderne, et son application à l'éclairage des 
phares est toute récente. Il n'y a guère qu'une 
trentaine d'années que l'on étudia les moyens 
de rendre continus les effets lumineux élec- 
triques; plusieurs appareils furent imaginés, 
et, en 1848, on commença à l'atelier central 
des phares, à Paris, les expériences pratiques 
sur ce nouvel agent. Ces essais, tentés avec 
des piles, donnèrent d'excellents résultats, 
quant à l'intensité lumineuse ; mais les in- 
convénients provenant de ces sources d'élec- 
tricité firent conclure que la lumière ol)tenue 
n'était pas applicable aux phares. Au com- 
mencement de 1800, un système nouveau, 
basé sur les courants d'induction décou- 
verts par Faraday , fut essayé ; les expé- 
riences se poursuivirent, et les résultats 
furent assez salisfaisanls pour que l'applica- 
tion, à titre provisoire, à un phare de pre- 
mier ordre de la Manche, eu iïit ordonnée à 
la fin de 1803. On choisit pour lieu d'expé- 
rimentation un des j)oints les plus fréquentés 
de notre littoral, le cap de la Hève, près du 
Havre, qui est signalé par deux phares de 



premier ordre à feu fixe, éloignés l'un de 
l'autre d'à peu près 100 mètres. Le phare 
sud fut éclairé à la lumière électrique, et le 
phare nord resta éclairé à l'huile de colza 
comme par le passé. Les observations de 
près de deux années montrèrent, sous le 
rapport de la portée, la grande supériorité 
du phare sud sur le phare nord : car, quel 
qu'ait été l'état de transparence de l'atmo- 
sphère, les marins aperçurent toujours le feu 
électrique avant le feu à l'huile. La pratique 
avait donc justifié les espérances inspirées 
par l'éclairage électrique; et le 1" novembre 
1805, ce nouveau système fut appliqué d'une 
façon définitive aux deux phares de la Hève. 
L'organisation des phares électriques de 
l'Exposition est la même que celle des phares 
de la Hève. 

Les machines destinées à la production du 
courant électrique sont les machines ma- 
gnéto-électriques de la compagnie l'Alliance, 
conçues par Noblet et perfectionnées par 
Joseph Van Malderen ; — elles sont mises en 
mouvement par une locomobile , système 
Rouffec aîné, de la force nominale de six che- 
vaux. 

Les courants développés par les machines 
magnéto-électriques et qui sont dus à la ro- 
tation rapide des bobines de fils métalliques 
entre les pôles de puissants aimants, sont 
conduits dans un régulateur qui porte les 
deux charbons à la pointe desquels se pro- 
duit la lumière; ce régulateur a pour objet 
de rapprocher convenablement les charbons 
à mesure qu'ils se consument. Deux de ces 
régulateurs sont exposés : l'un, le plus ex- 
périmenté, est de M. Serrin; le second est de 
M. Foucault ; dans les deux, c'est la puissance 
d'un électro-aimant qui est utilisée pour ar- 
rêter soit un mouvement d'horlogerie, soit 
un système oscillant qui rapproche les char- 
bons. 

L'intensité fournie par une machine ma- 
gnéto-électrique peut être évaluée en moyenne 
à 200 becs de Carcel. L'intensité d'une lampe 
Carcel consommant 40 grammes d'huile de 
colza à l'heure équivaut à 80 fois celle d'une 
bougie brûlant 10 grammes par heure (l'in- 
tensité d'une lampe de 1" ordre à huile de 
colza n'est que de 23 becs). Cette intensité si 
grande de la flamme électrique est obtenue 
sous un volume très-restreinl qui est huit fois 
moindre que celui d'une flamme de lampe 
à 4 mètres de 1"' ordre. De là, on conçoit 
(pion a pu diminuer de beaucoup les dimen- 
sions des appareils optiques propres à l'émis- 
sion des rayons. En effet, aux énormes len- 
tilles de 1 m. 84 de diamètre on a substitue 
des lentilles de m. 30 de diamètre. 

Les deux appareils, installés l'un au-dessus 
de l'autre dans une petite lanterne en saillie 
appliquée contre l'une des faces de la tour 
octogonale du bâtiment des phares éleclri- 
(pies de l'Exposition, sont : le premier, un 
appareil pour feu scintillant dont les éclats 
se succèdent de 2 secondes en 2 secondes, et 



le deuxième, un appareil pour feu fixe varié 
par des éclats de minute en minute. — Ces 
appareils, exécutés pat M. Sautter, sont les 
premiers feux électriques qui aient été pra- 
tiqués. 

La question de dépenses est intéressante 
à connaître, et nous allons donner quelques 
chiffres comparatifs de l'éclairage à l'huile et 
de l'éclairage électrique. Ils se rapportent à 
des feux fixes, les seuls constatés aujourd'hui 
par la lumière électrique. 

Les frais de premier établissement du ma- 
tériel d'un feu à l'huile peuvent être évalués 
à 47 000 fr., ceux du feu électrique ne sont 
que de 42 500 fr. 

Les dépenses annuelles d'entretien sont 
approximativement pour l'éclairage à l'huile 
de 7860 fr. et pour l'éclairage électrique de 
10130 fr. Le nombre d'heures d'allumage 
utile à la navigation étant de 3900 par an, 
on peut déduire de ces chiffres le prix par 
heure de l'unité de lumière envoyée à l'hori- 
zon. Pour un phare à feu alimenté à l'huile, 
dont l'intensité est de 630 becs de Carcel, il 
est de c. 32; et pour un feu électrique, dont 
l'intensité est de 5400 becs carcel, il est de 
c. 047, d'où il ressort que l'unité de lumière 
coûte près de 7 fois moins, quand on em- 
ploie les machines magnéto -électriques que 
quand on a recours à l'huile. 

Il serait inexact de conclure du mérite 
d'un phare d'après son intensité : — son 
utilité réelle est dans sa portée; et c'est alors 
qu'on fait intervenir cet élément d'apprécia- 
tion que les avantages de l'éclairage électrique 
se réduisent beaucoup. On sait surtout quand 
l'opacité de l'air devient plus grande, que 
pour un accroissement notable d'intensité lu- 
mineuse, la portée n'est augmentée que dans 
une bien faible proportion. Par un temps 
clair la portée d'un phare électrique donnant 
5400 becs est approximativement de 28 milles 
marins' (celle d'un phare à l'huile donnant 
030 becs est de 20 milles); par un temps bru- 
meux, cette portée n'est plus que de 13 milles 
(celle d'un phare à l'huile serait de 1 milles}, 
c'est-à-dire qu'alors l'augmentation de por- 
tée, donnée par la lumière électrique, n'est 
que de 33 pour 100. 

Quelque réduit que soit cet avantage en 
comparaison de ce que paraît promettre l'in- 
tensité considérable de la lumière électrique, 
le nouveau mode d'éclairage n'en est pas 
moins d'une grande importance, comme tout 
ce qui tend à acci'oître la sécurité de la navi- 
gation. 

C est surtout pour les temps brumeux que 
se recommandent les feux électriques; et, 
comme il est nécessaire pour assurer la sé- 
curité de l'éclairage d'avoir un double jeu de 
machines, on possède la faculté de doubler 
pendant la brume les intensités des appareils 
en faisant fonctionner ensemble les deux 
machines magnéto-électriques. 

— L'éclairage électrique va cerlainement 

t. Lo mille marin vaut en nombre ron(^ 187i métros. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE PE ISf.T ILLrSTRÉE. 



se développer sur notre littoral maritime: 
mais ce qui s'opposera à son extension , 
quant à présent, c'est qu'il n'est pas appli- 
cable économiquement aux feux de faible 
portée, qui sont les plus nombreux, et, qu'à 
cause des chances d'accidents que présentent 
les machines employées, il ne peut être uti- 
lisé sur des points isolés où les ressources 
manquent et où les communications ne sont 
pas assurées. 

L'ancien éclairage à l'huile a pour lui le 
mérite de la sécurité qui manque encore un 
peu à l'éclairage électrique; mais le temps 
lui apportera certainement ce complément 
précieux, et l'application de la découverte de 
Faraday marquera un progrès dans l'éclairage 
maritime, comme l'invenlion des réllecteurs 
paraboliques (Teulère, 1783) et celle des 
phares lenticulaires (Fresnel, I8I1I . — Les 
auteurs du projet des phares électriques de 
l'Esposition sont les ingénieurs à qui revient 
l'honneur de l'innovation du nouveau sys- 
tème d'éclairage : ce sont MM. Ueynaud, ins- 
pecteur général, etAllard, ingénieur en chef 
des ponts et chaussées. 

M. Colin, qui a pris une part active à l'éta- 
blissement des ]>hares électriques de la llùve, 
a été aussi le conducteur des travaux au 
Champ de Mars. 

V. DlCLINC. 



La statue de Guillaume I". 



Le voilà bien, Guillaume 1", par la grâce 
(le Dieu, roi du Prusse, et par droit de con- 
quête empereur d'/Mlcmagne. Comme l'ar- 
tiste s'est patriotir|uement in.^jpiré de son 
sujet, et quelle o-uvre magistrale! Voilà bien 
le roi Guillaume, sur son grand cheval de 
bataille, avec sa mine allière et même un 
peu provoquante, sa moustache grise et hé- 
rissée, son front plissé et jauni sous la pres- 
sion constante du casque! Pieux et batailleur, 
on dirait un Monllur couronne. Il est de la 
trempe de ces anciens chevaliers qui allaient 
à la croisade. Il ne nous aime pas, le roi 
(ïuillaume, pas même à la façon dont nous 
aimait son aïeul Frédéric II; et c'est dom- 
mage; car nous lui donnerions en sympathie 
ce que nous ne pouvons lui refuser en admi- 
ration. Il se figure personnifier la patrie alle- 
mande; mais c'est plutôt la patrie allemande 
qu'il cherche à incarner en lui, avec une 
telle foi dans la mission qu'il se donne, que 
les hommes d'aujourd'hui doivent le consi- 
dérer comme un aïeul, réveille de son som- 
meil séculaire. 

Ah! je donnerais beaucoup pour voir le 
roi Guillaume sans son casque; car ou le 



sait plein d'humanité et de bonhomie. Il 
est pieux et exemplaire dans sa vie; mais je 
voudrais lui voir faire le signe de la croix 
sur autre chose que son épée. Celle statue 
entraînante que j'ai sous les yeux m'interdit 
tout espoir. L'homme qu'elle représente est 
sorti tout armé du cerveau de l'artiste. 
Comme Barberousse, le voilà qui s'élance 
de sa grotte enchantée ! et le cheval qui a le 
pied levé sur l'annexe de la Belgique, ne res- 
semble-t-il pas à la garnison de Luxembourg 
faisant étape vers Bruxelles? El pourquoi 
pas vers Anvers? Ne faut-il pas aussi des 
ports à la patrie allemande, comme il lui faut 
des forteresses? 

C'est un homme d'un autre siècle que le 
mi Guillaume. Il a les vertus hautes et les 
préjugés tenaces. La liberté ne le gêne pas, 
tant qu'elle ne touche pas à son droit di- 
vin, à ses prérogatives royales. Mais alors, il 
devient intraitable. C'est sa foi, plutôt que 
sa volonté, qu'il oppose à la loi ; et toute 
convention qui n'a pas l'onction céleste, est 
pour lui chose temporaire et périssable. 
«Ah! misérable carcasse, disait .Montluc, 
frémissant sous l'ivresse des batailles; mi- 
sérable carcasse qui trembles, si tu savais 
ù quels dangers je vais t'exposer! » 

Et Montluc s'élançait, suivi de ses hommes 
d'armes. Et la boucherie était rude; et les 
plaines ravagées suaient le sang. 

Qu'importe aux hommes de foi robuste ce 
que leur mission prétendue coûte à l'huma- 
nilé! Ils vont, emportés par le coursier de 
r.\l)ocalypse; et le sol tremble longtemps 
après qu'ils ont passé. 

A Dieu ne plaise que je fasse ici de la po- 
litique! je n'en ai ni la volonté ni le droit.' 
Mais l'ccuvre puissante de l'artiste me trouble 
malgré moi l'esprit ; et comme le roi Guil- 
laume marquera peut-être dans l'hisloire de 
l'Exposiiion de ISG7 plus que beaucoup de 
gens ne le souhaitent, qu'il me soit permis 
d'exquisser sa vie en traits rapides. 

Guillaume l" est monté sur le trône le 
'2 janvier 18t)l . 11 succédait à son frère aîné, 
Frédéric-Guillaume IV, qui, atteint d'une 
maladie incurable, lui avait déjà abandonné 
la régence du royaume de Prusse, depuis 
le 2',i octobre 18.")7, avec le titre de prince- 
réfjeiil. .Vutant Guillaume est devenu roi 
dominateur, autant il avait été sujet soumis 
cl dévoué. 

Né le T2 mars 1797, il avait fait ses pre- 
mières armes contre nous en 181.3 et 1813. 
C'est probablement de ses premières impres- 
sions que sont nées ses préjugés germani- 
ques. Jusqu'en IS'iO, sa vie n'a|>partient pas 
à Ihisloire, mais seulement à l'almanach de 
Gotha. 11 eut de son mariage deux enfants, 
dont une fille. Son fils, le prince Frédéric- 
Charles, né en 1831, qui est devenu l'espoir 
et qui est déjà la gloire de l'Allemagne, 
épousa, en 1857, la fille aînée de la reine 
d'.\ngleterre. 

A partir de 18'(0, le roi Guillaume siège 



dans les diètes et se mêle à la politique. Il de- 
vient bientôt le chef du parti féodal, comme 
qui dirait le volontaire de la Sainte- Alliance. 
Il s'occupait, en même temps que de politi- 
que, de l'organisation militaire, lorsque la 
tempête de 1 848 éclata. Il se réfugia quelque 
temps en Angleterre, jusqu'à ce que l'orage 
fût un peu calmé. Nous le retrouvons, quel- 
que temps après, gouverneur de Coblenlz. 
En 1840, il commandait la fameuse expédi- 
tion de Bade, où les soldats prussiens tirent 
contre les insurgés le premier essai du fusil 
à aiguille, dont personne ne s'émut, pas 
même les Badois, abattus sous le nombre. 

La guerre de Crimée éclate. Il n'a pas tenu 
au prince (Guillaume que la Prusse ne fût 
mêlée aux événements de cette époque. Peu 
lui importait que ce fût pour ou contre la 
Russie; mais, la vérité nous oblige à dire 
qu'il penchait du côté de l'Angleterre et de la 
France. Ce qui le poussait à l'action, c était 
surtout le sentiment que la Prusse, puissance 
militaire, n'eût participé à aucune guerre 
depuis 181.'). Gouverneur de Maycnce, et 
n'ayant rien de mieux à l'aire, il s'affilia aux 
loges maçonniques prussiennes, dont il de- 
vint président. C'est là qu'il prit ce caractère 
à la fois mystique et guerroyant qui le dis- 
lingue. 

Sa régence de quatre années l'avait pré- 
paré au trône. Le roi allait pouvoir réaliser ce 
que le régent avait rêvé ou préparé. 

Ce n'est pas l'ambition qui est au fond de 
ce cœur royal, c'est le sentiment, pour ainsi 
dire impersonnel, et par conséquent aveugle, 
d'une mission à remplir. 

Éeoulez-le parler lui-même, avec cette 
bonne foi que donnent les croyances exal- 
tées : « Les événements de I8GG, écrit-il, ont 
été visiblement providentiels^ au point que 
même un incrédule doit devenir croyant. Il 
m'a fallu me résigner à contre-co-ur à la 
guerre, qui serait restée un duel, si lapins 
grande partie de l'Allemagne n'avait été frap- 
pée d'aveuglement et n'avait pas fait de ce 
duel une guerre fratricide. 

« Un grand nombre a profondément expié 
cet aveuglement. Je dois convenir moi-même 
que les circonstaïues ont été plus puissantes 
que moi, plus puissantes que mon cœur et 
mon caractère ne le désiraient. Mais quand la 
Providence se mêle si puissamment des affaires 
et parle si haut, toute autre considération 
doit se taire. Que ma lâche de faire mûrir la 
récolte sanglante soit, comme l'œuvre ac- 
complie par l'épée, bénie de Dieu! » 

Tout l'homme esl là! Cette exaltation, qui 
prend de bonne foi la Providence pour com- 
plice, doit finir par gagner les esprits, fût-ce 
en sens contraire, comme le roi Guillaume en 
fit l'expérience en juin ISGI, à Bade, où un 
jeune exalté, Becker, attenta à sa personne 
royale, peut-être en ressentiment de l'expé- 
dition de 1849, et au nom d'une foi con- 
traire. 

Après Duppel et Sadowa, le roi Guillaume 



5'2 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



est pour quelques-uns l'empereur anabap- 
tiste prédit par les Illuminés. El la Hollande 
n'est pas bien rassurée derrière ses di- 
gues. 

Toutes les pompes féodales furent prodi- 
guées à son couronnement à Kœnigsborg, le 
18 octobre 1861. 

La statue du roi Guillaume n'est pas faite 
pour être vue de plain-pied : elle demande 



les bauts lieux. C'est au pont de Cologne 
qu'elle est destinée. De là, elle aura l'air de 
dominer le cours du Rbin, du Rhin allemand, 
comme ils disent. 

Roule, libre et superbe, entre tes larges rives, 
Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations! 

Le 22 mars dernier, la statue du roi Guil- 
laume est apparue, le casque ceint d'une cou- 



ronne de laurier. Nul ne savait si c'était une 
profanation ou un bommage. C'était un acte 
patriotique : les exposants prussiens célé- 
braient ainsi la fête de leur roi. L'intention 
était touchante; l'effet était ridicule. Deux 
jours après, la couronne de laurier disparais- 
sait : la manifestation était faite! 

Fr. DrciiNC. 




E'iLlSE KOUMAlJNli. — M. liaudry, aichiteute. Dessui de M. Lauceloi. 



L'église roumaine. 

Le monument qui s'élève dans le Parc, 
entre la mosquée de Brousse et le temple 
mexicain, est le diminutif d'une cathédrale 
roumaine. Ces trois coupoles surbaissées, 
qui seront peintes comme celles du trophée 
de la nef des machines, nous représentent 
une architecture qui n'est plus Byzance et 
qui n'est pas encore Moscou. On sait que les 
Roumains relèvent du culte grec-uni. Étran- 
ges destinées des peuples! leurs croyances 
sont le plus souvent ce qiw les font les évé- 
nements. Pourquoi les Roumains ont-ils pen- 



ché vers l'Église grecque, pendant qu'ils con- 
servaient dans l'usage les traditions de la 
langue latine, qu'ils parlent encore aujour- 
d'hui comme par un don naturel? Pourquoi 
des Roumains schismatiqucs, entre la Po- 
logne catholique et la Turquie mécréante? 
Pourquoi le Danube, qui n'a pas servi de 
frontière en amont, du côte de Pestb, a-t-il 
rompu l'unité des croyances en aval, du côté 
de Bucharest? 

Ce serait une thèse plus historique encore 
que tbéologique à développer , et dont la 
place n'est pas ici. Prenons l'église rou- 
maine pour ce qu'elle est, une transition 
entre l'art byzantin et l'art oriental. Il man- 
que à cette triple coupole une aiguille ;i ai- 
mant comme au temple de la Mecque. En- 



core une fois, il y a de la mosquée et du 
Kremlin dans cette architecture, mi-partie 
importée, mi-partie imposée; c'est un art mi- 
t'iyen, si je puis ainsi parler, qui cherche 
son milieu et ne le trouve pas, comme le pays 
qu'il représente. 

Ab! le milieu! c'est là ce qui décide le 
plus souvent de la vie d'un peuple et de la 
destinée des individus. Telle manière d'être, 
qu'on croit inbérente à l'esprit d'un homme 
ou d'un pays, dépend de la position qu'il oc- 
cupe ou de la latitude où il se meut. 

Que vous semble de l'église roumaine du 

Champ de Mars? C'est curieux à voir comme 

spécimen; mais vous aurez beau en étendre 

les proportions, cela ne sera jamais grand. 

Fr. DucuiNG. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



53 



£V^-Ï^-^ 



IV 



Les Installations Égyptiennes. 

Son Altesse Ismail Pacha, vice-roi d'É- 
lyptc, a répiinilu à l'ajiiicl de la Fraoce avec 
inc nuiiiificcnce tout oricnlale. L'Exposition 
jj;vpiicnnc ne laisse rien à désirer. Sous le 
loul)le rapport de 
idcc dans laquelle 
Ile a été conçue et 
Je la manière dont 
a été oxéculcc, 
iUe est l'une des plus 
éussics. 

M. Charles Edmond 
ivait été déli'fjué par 
a Commission Ini- --^n 

)ériale aupn's de S. 
\. le vice-roi. Il re- 
lut de ce souverain 
'accueille plushien- 
eillant et l'assn- 
•ance que rien ne 
(•rail épargné pour 
pie l'Ejivpte (i^urâl 
li^nenicnt à l'Expo- 
ilion universelle de 
'ans. 

Le choix des per- 
oiina^es dé»i<.>n<'s 
(onr former la Coni- 
nissioii chargée d'or- 
;aniser rE\|iosilion 
gyptienne, donne 
a mesure de l'im- 
lorlancequc S. .\. le 
ice-roi y attachait 
'l fut, tout d'ahord, 
incgaratilicde grand 

• UCCÙ8. 

Lu commission eut 
mur président Son 
excellence Nubar- 
'aclia, ministre des 
ilTaires étrangères, 
•t pour memlires : 

M. Ch. Edmond. 

M. Mariette liey. 

M. le colonel .Mirtlier Hey. 

.M. FigariHey. 

y\. (iastinelli, [irofesscur. 

El .M. Vidal, secrétaire. 

Toul le monde à Paris connail M. Charles 
'Edmond, esprit élevé, historien, archéologue, 
luteur distingué et bihiiothécaire du Séna(. 

M. .Marielte est le célèbre ëgyplologue au- 
|uel le monde savant doit la décou\crte, la 
;lasï<iliealion et 1 explication des |(lu8 beaux 
monuments de I antii|nité égvptieime. 

Conservateur du musée de Houlac, il s'est 
:hargé plus spécialement de la partie hislo- 
•ique de l'exposition. 

M. le colonel .Mircher est le directeur de la 



.Mission militaire française en Egypte : à ce 
litre, la portion scientifique et géographique 
lui est échue en partage. 

M. rigari, savant naturaliste et collection- 
neur passionné, inspecteur général des ser- 
vices pharmaceutiques d'Egypte, et M. Gasti- 
nelli, professeur de physique et de chimie aux 
écoles vice-royales, lurent plus spécialement 
chargés de l'exposiiiim des produits géologi- 
ques, agricoles et industriels. 




LE ROI DE PHIJSSE. — Statue de .M. Urake, professeur de sculiilurc à Ucrliu. 



On était en droit de tout espérer d'une 
pareille commission, à la disposition de 
laquelle des subsides furent mis avec la 
générosité proverbiale des souverains igvp- 
ticns. 

Cesdispcisitions de bon augure furent bien- 
lot connues. 

Les savants en furent enchantés à cause 
des merveilles archéologiques nouvelles qu'ils 
allaient avoir sous les yeux. 

Le public tout entier se promit un vif plai- 
sir à connaître mieux ce pays d'Kgyple dont 
le prestige est si grand à cause des faits histo- 
riques et sacrés dont il a été le ihéàtre depuis 
l'antiquité la plus reculée, et à cause de son 
importance actuelle au point de vue des arts. 



de l'agriculture, du commerce, de l'industrie 
et de la politique. 

Son nom éveille dans l'esprit de tous, 
grands ou petits, riches ou pauvres, savants 
ou ignorants, une émotion et une curiosité 
toutes particulières. C'est pour ainsi dire une 
seconde patrie imaginaire pour toute notre 
race témitique. 

N'est-ce pas en Egypte qu'elle a pris son 
premier essor? N'est-ce pas encore en Egypte 
que l'on découvre 
tous les jours les 
traces de la plus an- 
cienne civilisation 
connue? 

Les prêtres égyp- 
tiens excellaient de- 
|)uis les temps les 
plus reculés dans les 
sciences et dans les 
arts. 

Ils furent les ini- 
tiateurs et les maî- 
tres des Grecs et des 
Romains , dont les 
œiivres mutilées ont 
servi de point de dé- 
part à la renaissance 
des temps modernes 
et à la civilisation 
acluelle. 

C'est de Kamsès 
que Moïse partit avec 
une poignée d'hom- 
mes |)our conquérir 
la liberté et le droit 
de pratiquer ou- 
vertement le en Ile 
rationnel de l'Uni - 
théisme, dont les prc- 
Ireset les grands vou- 
laient avoir seuls le 
eoMsiilanl pii\ilége. 
(! e^t eircorc en 
Egypte (lu'eut lieu 
1 un des jilus grands 
désastres (|ue I hu- 
manité ait subi. 

Pendant les luîtes 
célèbres de l'Église 
eliiétiennc de ('onstanlinople et de Home, le 
l'airiarehe de .Memphis en lutte lui-même 
avec le Patriarche d'.Mexandrie, ne trouva 
rien de mieux que d'appeler à son aide le 
lieutenant du Calife Omar, qui était en Syiie 
à la lètc de son armée. 

.\mron repondit à son appel, il entra à Pe- 
liize, à .Meniphia, dont les portes lui fuient 
ouvertes, s'em|iara de l'Egypte tout entière 
el vint à .Mexandrie où il ordoima la destruc- 
lion de la célèbre bibliothèque, engloutissant 
ainsi toute la civilisation des tenqis antiques 
qui ne sera jamais retrouvée entièrement. 

Dans l'histoire sacrée comme dans l'his- 
toire profane, les hommes dont l'humanité 
conservera éternellement la mémoire, ont 



ô/l. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



tous accompli en Egypte quelques grands 
actes de leur vie : Moïse, Jésus-Ciirist, Ma- 
homet, Alexandre le Grand, Jules (]csar, An- 
toine, Pompée, saint Louis, Napoléon, y ont 
laissé des traces de leur passage. 

L'Egypte est un pays essentiellement agri- 
cole, on le sait. Sa terre, fertilisée par les 
inondations, ou plu tôt par les irrigations bien- 
faisantes du Nil, a été de tout temps appelée 
à venir en aide aux autres contrées pendant 
les années de disette. 

Dans la terrible crise cotonnière que la 
guerre d'Amérique a occasionnée, c'est en- 
core en Egypte que les manufacturiers aux 
abois ont trouvé les premiers éléments de leur 
industrie. 

L'Egypte sert de trait d'union entre la ci- 
vilisation européenne et celle moins connue 
des pays de l'extrême Orient. 

Elle est le centre naturel des échanges do 
leurs riches produits, si variés. 

Elle est le point de mire des grands 
intérêts politiques qui s'agitent dans le 
monde. 

Il est donc tout naturel que l'Egypte ait le 
privilège de nous passionner plus qu'aucune 
autre contrée. Aussi l'enthousiasme fut grand 
lorsqu'on sut à Paris dans quelles proportions 
clic (levait ligurer à l'Exposition. 

La Commission Impériale fut la première 
à connaître la bonne nouvelle, et elle s'em- 
pressa de mettre à la disposition des commis- 
saires égyptiens un magnifique terrain et un 
rayon du Palais. 

Nous allons passer en revue les remar- 
quables installations qui ont été faites pour 
recevoir les trésors anciens et les produits 
modernes, qui seront, plus tard, les uns et 
les autres, l'objet d'une nouvelle étude. 

L'Exposition de S. A. le vice-roi d'Egypte 
se divise en deux parties très-distinctes qui 
présentent l'une et l'autre un très-grand in- 
térêt pour les curieux, les savants, les négo- 
ciants ou les industriels de tous les pays. 

Dans le Palais, le rayon ou secteur égyp- 
tien est en face de l'Exposition ottomane. Il 
renferme tous les produits des industries 
modernes. 

L'ornemcnlalian adoptée pour son instal- 
lation est dans le style liicrogiyphique, dont le 
caractère tout particulier ne ressemble à au- 
cun autre. 

On a très-bien fait de choisir cette dé- 
coration uniforme qui distingue le rayon 
de l'Egypte de tous les rayons voisins. Leurs 
ornements, en style arabe ou indien, ont entre 
eux un certain air de famille qui peut ame- 
ner quelque confusion dans l'esprit de la 
partie la moins éclairée du public. La pré- 
sence des hiéroglyphes qui ornent l'installa- 
lion égyptienne ne laissera aucun doute sur 
l'origine des produits exposés. 

A l'extrémité du secteur et dans le centre 
même de la grande galerie des machines, 
(Hi a élevé un beau portique dans le même 
style. 



Sous ce portique des panoplies d'armes 
anciennes et modernes, quelques spécimens 
de canons et d'objets de camj)ement mili- 
taires, et quelques autres objets précieux sont 
offerts à la curiosité des visiteurs. 

Sur la terrasse à laquelle on accède par le 
grand viaduc circulaire suspendu, on a placé 
la représentation fidèle du bœuf Apis, sym- 
bole sacré de l'antique adoration des Pha- 
rnons, un dromadaire caparaçonné d'un effet 
très-original et quelques vitrines contenant 
divers objets curieux sur lesquels nous au- 
rons l'occasion de revenir. 

Dans le jardin, le quartier égyptien forme 
la partie vraiment importante de l'Exposition 
(le S. A. le vice-roi. 

Il est en même temps l'une des plus remar- 
quables entre toutes les belles installations 
(lui ont été faites dans le Parc. 



JARDIN. — SALEMLIK. — SALLE DES PLANS. — PETITE 
MAISON. — TEMPLE DE PHILOE. — OKEL. 

Jardin. 

Lejardin de S. A. est situé à droite en entrant 
par le pont d'Iéna. On le remarque immédia- 
tement par la nouveauté de ses édifices, par 
leurs couleurs séduisantes et par leur carac- 
tère qui, même de fort loin, s'accuse avec un 
très-grand aspect. Il se compose de quatre 
constructions qui n'ont aucun rapport entre 
elles ; elles sont reliées par un joli parterre lé- 
gèrement mouvementé et élégamment garni 
d'arbustes et de fleurs. Chacune de ces cons- 
tructions est étudiée avec un soin extrême. 
Elles représentent fidèlement les monuments 
réels qui leur ont servi de modèle, l'époque, 
l'architeclure, et la physionomie des habita- 
tions dont elles sont les très-remarquables 
spécimens. 

Un riche pavillon dans le goût moderne 
rappelle la plus belle époque de l'architec- 
ture arabe des Califes. 

Un temple antique , précédé d'une porte 
triomphale et d'une allée de Sphinx en granit. 

Un Okala ou grande maison moderne des 
habitants aisés, néeociants ou industriels des 
villes de la haute et moyenne Egypte. 

Enfin, une modeste maison égyptienne 
renfermant le logement des gens de service, 
une cuisine et des écuries, en usai^e dans les 
communs des grandes habitations éi;yp- 
tiennes. 

Quatre constructions qui nous initient à 
tout ce que le pays renferme de plus intéres- 
sant : l'antiquité, le luxe moderne, les habi- 
tudes de la classe aisée et le logement des 
gens de service. On peut .dire que l'Egypte 
tout entière a été apportée sous nos yeux , 
liiàce à la royale ponséc qui a ordonné ces 
travaux. Le pavillon de l'isthme de Suez, ac- 
costé à ces installations, complète dignement 
I une des parties les plus intéressantes de 
notre splendide Exposition universelle. j 



Salemlik. 

Le Salemlik de S. A. le vice-roi d'Égyple 
a été préparé par la Commission égyptietme 
dans l'espoir que Son Altesse viendrait cet 
été il Paris, afin qu'elle pût s'y reposer de ses 
visites à l'Exposition et y recevoir les per- 
sonnes qui auront l'honneur d'être admises! 
auprès d'elle. 

Cet espoir sera réalisé. On annonce comme 
très-positif le prochain voyage de S. A. le 
vice-roi d'Egypte. Il sera probablement ici 
pendant le mois de mai. C'est le moment le 
plus brillant de Paris, et si, comme on le dit,' 
plusieurs têtes couronnées se donnent ren- 
dez-vous à l'Exposition universelle pour lai 
même époque, cela nous promet un prin- 
temps à nul autre pareil. 

Le vice-roi d'Egypte est un prince très- 
jeune et très-aimable; il a fait son éducation] 
à Paris; ses études ontélé poussées très-loin,] 
puisqu'il a suivi les cours de notre École po- 
lytechnique à titre d'élève étranger. Il parlel 
admirablement le fran(;ais et la plupart desl 
langues européennes; il apprécie hautement] 
nos arts et nos sciences, dont il propage] 
les bienfaits dans le beau pays qu'il gou- 
verne. 

Son Altesse ne pouvait laisser échapper] 
cette occasion unique de voir, en un seuil 
point du globe, la réunion de tout ce qu'il y] 
a de plus intéressant ou de plus beau dans lej 
monde. Elle y trouvera le bonheur si doux de] 
revoir les lieux où s'écoulèrent les plus belles] 
années de sa première jeunesse, exempte des! 
soucis et des graves responsabilités du pou-] 
voir suprême. 

Le Salemlik de Son Altesse est un char- I 
niant pavillon surmonté d'une coupole du 
style arabe le plus pur, aiùsi que les portes 
et les ornements qui ornent les plafonds, les] 
chambranles et les frontons. 

Sur celui de la porte d'entrée, dont le tra- j 
vail est fort remarquable, on voit une belle 
inscription en écriture arabe empruntée au 
Koran. C'est une invocation à Dieu qui si- 
gnifie : 

« vous qui ouvrez les portes, ouvrez- j 
nous la porte du Rien. « 

Cette inscription est mise fréquemment! 
sur la demeure des .Mahomélans. 

Les artistes arabes n'ont pas eu de grandes! 
ressources pour orner leurs monuments,! 
parce que leur religion interdit absolument I 
la reproduction de tout être vivant. Cette in- 
terdiction du prophète rt^pondait à une grande! 
pfcnsée. Voulant ramener ses adeptes à lai 
croyance la plus pure d'un Dieu seul etl 
unique, et éviter que sous aucun prétexte! 
l'adoration des fidèles ne pût se détourner deJ 
ri'^tre suprême ni créer de nouvelles idoles,] 
il proscrivit la reproduction d'aucun être vi- 
vant. Il atteignit parfaitement son but; cari 
rien ne peut donner une juste idée de la sim- 
olicilé imposante d'une mosquée où, comme] 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



55 



dans le cœur d'un musulman, il n'y a qu'un 
seul objet de culte et d adoration, Allah ! 

Il semblerait au premier abord que cette 
interdiction devait empêcher le développe- 
ment du {loût et de l'art en général : il n'en 
fut rien pourtant. Les artistes, réduits à quel- 
ques fleurons ou à quelques lignes géométri- 
ques, onlsu en tirer un parti merveilleux; ils 
ont même profité de la beauté de l'écriture 
arabe pour la l'aire figurer dans toutes leurs 
frises, mêlant ainsi le respect des textes sa- 
crés et le charme de la poésie à l'effet de leurs 
monuments. Ils ont imaginé des enlacements 
et des enchevêtrements empreints du plus 
grand génie inventifet du goût le plus raffiné. 
Leurs œuvres l'ont l'admiralion de nos pein- 
tres d'ornements et leur servent souvent de 
modèle. Quoi de plus beau que les dessins et 
les sculptures de l'.Mhambra! 

Cetart, aujourd hui très-dégénéré, est resté 
le patrimoine de quelques ouvriers arabes 
qui ne sont pas dépourvus d'un certain ta- 
lent. Nous avons vu sous nos yeux des ar- 
tistes tunisiens, découpeurs de plâtre, tra- 
vailler dans le parc du palais du bey de Tunis 
avec une grande habileté. 

Parloutoù la religion musulmane a étendu 
son empire, les meubles, les étoffes, les pein- 
tures, les tapis, les châles, les armes, les 
harnachements, tout en un mot obéit à la 
même loi qui interdit la reproduction de tout 
être vivant, et l'on doit reconnaître que dans 
l'art de grouper les enlacements et d'harmo- 
niser les couleurs, les artistes orientaux n'ont 
pas été dépassés. Les magnifiques échantil- 
lons de l'Exposition sont là pour l'attester. 

Les ornementations du Salemlik du vice- 
roi d'Egypte, sculptées par les artistes fran- 
çais de la maison Bernard et .Mallet, sont des 
spécimens fort remarquables de cet art par- 
ticulier qu'ils ont reproduit dans un très- 
beau style. 

Par une délicate attention de la Commission 
égyptienne, l'intérieur du Salemlik rappelle 
la chambre dans laquelle Sun .\llesse est née. 
Rien ne pouvait donner une idée plus exacte 
de la vie orientale actuelle. Les meubles, les 
tentures, les sculptures et peintures du pla- 
fond, le parquet de marbre, la fontaine éta- 
blie au milieu dans une vasque peu pro- 
fonde, les deux gracieuses terrasses qui 
donnent accès sur le jardin et les riches acces- 
soires réunis dans ce pavillon sont une image 
fidèle du luxe oriental, tel qu il existe aujour- 
d'Iiui. .\utour de la pièce principale, éclairée 
par un joli dôme et par les larges fenêtres 
des balcons, régnent quatre cabinets dans 
lesquels S. \. pourra se retirer pour travailler 
ou pour se reposer. Les portes qui fermcntce 
pavillon sont faites au traire par des artistes 
arabes; ellessontornées de serrurerieset d'ap- 
pliques en métal découpé, véritablement an- 
ciennes; les bois seuls ont été refaits mais co- 
piés exactement. Les nuirs extérieurs sont 
peints de grandes bandes blanches et bleues 
à la mode orientale. 



Salle des Plans. — Petite Maison. 

.V côté du Salemlik et faisant partie du 
même corps de bâtisse, on a construit une 
grande salle dans le même style ; elle e^ pré- 
cédée d'un perron de quelques marches, c'est 
la salle de l'exposition scientifique; très-sobre 
d'ornements, elle est éclairée par un ciel ou-- 
vert. La Commission égyptienne a eu l'excel- 
lente idée d'y exposer le plan en relief de la 
partie la plus fertile et la plus accessible de 
l'Egypte. 

Une grande table placée au milieu de la 
pièce représente le cours du Nil, depuis .Me- 
lawi, ville située dans la moyenne Egypte 
jusqu'à la mer Méditerranée. On suit le beau 
fleuve dans tous ses méandres; et l'on com- 
prend, en voyant combien la fertilité est rap- 
prochée de ses bords ou de ceux de ses canaux, 
que c'est à lui seul tjue l'Egypte doit toute sa 
ricliesse agricole. Chaque année la crue pé- 
riodique du fleuve permetd'irriguer certaines 
portions du pays où le limon fertilisant déposé 
par les eaux bienfaisantes transforme en ter- 
reau productif les sables arides du désert. 

.Aussi il faut voir avec quelle patiente atten- 
tion les moindres circonstances des mouve- 
ments de ce fleuve étrange ont été observées 
par les habitants de ses bords heureux depuis 
la plus haute antiquité. On n'a pas pénétré 
les causes véritables de son régime, on ne sait 
pas positivement quelle est 1 Origine des ma- 
tières organiques fertilisantes dont la chimie 
constate la présence dans son limon, mais avec 
cette assurance qui résulte d'une observation 
patiemment poursuivie pendant des centaines 
de siècles, on connaît exactement le jour et 
l'heure à laquelle la crue commence, et celui 
où elle décroît. On en surveille la marche avec 
une anxiété dont rien ne |)eut donner une 
idée; car rinsulVisanceou l'excès de lacruedu 
Nil apportent la disette ou la dévastation, 
tout comme la crue largement régulière 
répand l'abondance d'un bout à l'autre du 
pays. 

J'ai été témoin l'année passée, au Caire, 
du spectacle le plus émouvant qui se puisse 
imaginer. Depuis quelques jours le fleuve 
était arrivé à la hauteur d'une grande crue, 
la décroissance devait commencer quelques 
jours après. Dans les rues du vieux Caiie la 
circulation était interceptée, les boutiques de 
IJoulac, les caves, les magasins étaient inon- 
dés, quelques maisons mal fondées avaient 
coulé, mais tout allait pour le mieux, toutes 
les physionomies rayonnaient de joie, l'abon- 
dance était acquise, et rien ne faisait pré- 
sager (lu'ellc fût menacée. Tout à coup et dans 
une seule nuit, le Nilomètre accuse une 
augmeiilation de plusieurs kirats, assez pour 
renilre le danger imminent partout. Il sullira 
qu'une des grandes digues soit entamée 
pour qu'une contrée entière soit ravagée. 
Il sullira que le niveau s'élève encore de 
quelques kirats, pour que 1 ou ne puisse pas 



conserver le moindre espoir de sauver les 
digues, et alors tout est perdu. 

Il restait encore, avant la date bien connue 
de la décroissance , trois grands jours pen- 
dant lesquels le fleuve pouvait rester stalion- 
naire ou varier faiblement dans un sens ou 
dans l'autre. C'est à ce moment-là que le 
spectacle était grand. Depuis le sommet jus- 
qu'à la base de la société, il n'y avait qu'un 
seul objet de préoccupation, le Nil. 

Le fleuve immense, rapide et menaçant, 
était magnifique à voir. Partout où son cours 
n'était pas endigué, il avait envahi les terres 
a perte de vue sans causer aucun dommage, 
parce que l'eau s'était répandue sans vio- 
lence et sans afl'ouillemenls. Mais sur les 
digues la j)opulalion tout entière, hommes 
valides, vieillards, femmes et enfants, con- 
templait avec résignation cette terrible masse 
d'eau, rapide comme un torrent, et chacun 
apportait un brin de roseau ou quelque» 
paniers de terre pour renforcer et soutenir les 
points qui paraissaient les plus dangereux. 

L'eau était tout au bord, et il aurait sufll 
d'une rigole grande comme la main pour que 
le fleuve s'y précipitât en ruinant tout sur son 
passage sur des espaces de plusieurs lieues 
carrées. 

Cet état dura trois jours qui durent paraî- 
tre trois siècles à ceux qui étaient directement 
menacés. L'émotion générale avait gagné les 
Européens comme les autres ; et lorsque la 
journée assignée à!a décroissance fut arrivée 
sans accident grave, tout le monde se sentit 
heureux et soulagé d'une grande incpHétude. 
Tout comme en France après les inondations, 
on ne parlait plus en Egypte que de Canaux 
et (le Bogaz à préparer pour conjurer à l'a- 
venir le retour de semblables terreurs. Y 
pense-t-on encore 'i je l'espère. 

Rien n'est plus intéressant que ce beau 
plan, où l'on conçoit à première vue l'éco- 
nomie si compliquée des irrigations égyp- 
tiennes, ce que l'on nomme à tort l'inonda- 
tion du Nil. 

Le fleuve est divisé par sa nature en trois 
grandes branches , et par les travaux de 
l'homme en un nombre infini de canaux qui 
vont aussi loin que possible porter l'arrosage 
bienfaisant. 

De Melawi jusqu'au Caire, l'irrigation n'est 
pas étendue à cause des montagnes qui res- 
serrent la vallée : aussi la ligne cultivable 
est-elle restreinte à(iuelques kilomètres, sou- 
vent à quelques centaines de mètres seule- 
ment. Mais à partir du Caire, des ramifica- 
tions innombrables s'étendent dans tous les 
sens en prenant leur point de départ sur l'une 
des grandes branches naturelles du fleuve ou 
sur l'un des grands canaux que les souve- 
rains d'Egvpte ont créés ou entretenus, de- 
puis l'antiquité la plus reculée juscju'à nos 
jours. 

Par un effet assez bizarre, les ramifications 
du fleuve et l'agriculture (pj'elles développent 
autour d'elles donnent à la configuration de 




PALAIS DU VICE-ROI D'EGYPTE. — M. Drevet, architecte. Dessin de M. Gaiidrau. 




MAISON Klill'TlEiNNE. - M. Di'ovel, urcInU'rlo D.-.smq ,lr \l. i.ailirau. 



58 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



l'Egypte une physionomie toute particulière; 
on dirait un grand palmier dont la tige tor- 
tueuse et élancée supporte un superbe pana- 
che, ou encore, avec un peu plus d'ima- 
gination, une belle fleur de lotus, la fleur 
symbolique et sacrée de l'antique religion 
égyptienne. Est-ce une coïncidence ou cette 
fleur était-elle un véritable symbole de la 
patrie? Qui peut le savoir? 

Ce plan magniûque et très-exact a été 
dressé sous la direction de M. le colonel 
Mircher Boy par un jeune artiste français, 
M. Karl Schroeder, élève de l'école Turgot et 
attaché depuis longtemps au ministère de la 
guerre pour de semblables travaux. 

A côté du plan général on exposera deux 
plans en relief de la -ville d'Alexandrie. L'un 
représente la grande ville telle qu'elle était 
à l'époque de sa splendeur sous le règne 
de Cléopâtre, l'autre telle qu'elle est aujour- 
d'hui. Ces plans ont été dressés sous la di- 
rection du savant Mohamed Bey. 

Les murs de celte salle sont tapissés de 
cartes et de dessins de la haute et de la basse 
Egypte : cartes géologiques de M. Figary Bey ; 
cartes hydrauliques de M. Linan Bey; cartes 
topographiques de M. Mohamed Bey; dessins 
d'architecture de M. E. Schmitz; photogra- 
phies de M. Désiré. 

On aura donc dans celte salle la représen- 
tation , à la fois savante et historique, de la 
terre d'Egypte. 

Derrière la gracieuse construction que 
nous venons de décrire, on aperçoit une pe- 
tite maison carrée avec une aile en prolon- 
gement. C'est le spécimen d'une petite habita- 
tion destinée au logement des serviteurs, aux 
cuisines el aux écuries, dans une grande 
maison égyptienne. Tout y est fidèlement re- 
tracé et donne une idée exacte des arrange- 
ments adoptés dans les usages ordinaires de 
la vie. Ajoutons que lorsqu'il fait trop chaud, 
tout le monde, moîlres et serviteurs, installe 
ses couchelles sur les terrasses plates et dorl 
merveilleusement à la belle étoile, en ayant 
seulement soin de s'envelopper la tête pour 
éviter de prendre un coup d'air sur les yeux. 

Les animaux sont mis au piquet en plein 
air; et dans la haute Egypte, où la chaleur 
est encore plus forte, on fait des lits à clai- 
revoie, comme on en verra quelques spé- 
cimens. Ils sont faits en lanière de peau 
de buffle, croisés en large canevas; c'est 
seulement sur ces lits qu'on peut prendre 
un peu de repos; au lieu de coussin, on em- 
ploie des espèces de chevets en bois, qui 
étaient connus dans la plus haute antiquité. 



Petit Temple de Philoé. 

En avant du tem|)le on aperçoit une porte 
monumentale ornée du globe ailé, à chacun 
de ses entablements supérieurs. Elle repro- 
duit fidèlement, dans des |iroportions ré- 
duites, l'une desportes de Thcbes, la Ville aux 



Cent Portes, où se retrouvent aujourd'hui les 
ruines les plus considérables de l'Egypte et 
d'où fut extraite l'obélisque qui orne la place 
de la Concorde. Derrière la porte, une allée 
de sphinx en granit moulés sur l'original et 
obtenus par un procédé tout nouveau de 
ciment plastique dû à M. Chevaillier, donne 
une idée de ce que devaient être ces majes- 
tueuses avenues dont on a retrouvé les 
ruines. 

Celle qui existait à Thi ou Thèbes avait 
plus de 2000 mètres de long. Elle n'était 
point située en arrière de la porte, mais en 
avant. L'espace compris entre la porte de 
l'enceinte et les marches du temple était 
orné d'arbres magnifiques. 

L'emplacement n'a pas permis à la Com- 
mission égyptienne de reproduire cette dispo- 
sition. Celle qu'elle a adoptée donne pourtant 
une idée de ces sj)lendides monuments de 
l'antiquité. 

Ce temple est une étude d'archéologie égyp- 
tienne , plutôt que la reproduction d'un édi- 
fice donné. Cependant, comme plan, comme 
disposition générale, comme harmonie de 
proportions, sinon comme détails de sculp- 
ture, il reproduit le Kiosque de Philoé d'assez 
près pour qu'on puisse l'appeler avec une 
suffisante exactitude une imitation de ce cé- 
lèbre monument. 

Un vestibule extérieur, formé par des co- 
lonnes magnifiques, règne tout autour du 
sanctuaire, dans lequel seront placées quel- 
ques-unes des merveilles du Musée de 
Boulac. 

Les colonnes de ce temple sont fidèlement 
reproduites. Elles représentent des tiges de 
lotus dont les chapiteaux très-composés rap- 
pellent la fleur, avec des recherches et des 
complications de forme et de couleur qui 
attestent un art des plus avancés. 

Dans l'épanouissement de ce premier cha- 
piteau, une figure à quatre faces forme un 
second chapiteau d'un effet extrêmement ori- 
ginal, c'est la tête de la déesse Athor qui pré- 
sidait à la joie, au bonheur, femme ou sœur de 
Phlah; elle fait partie de la trinilé égyptienne. 
Elle est répétée quatre ibis sur chaque co- 
lonne, coiffée d'une pièce d'étoffe roulée en 
boudin autour de la figure qu'elle encadre 
complètement en ne laissant passer que deux 
oreilles de vaches, qui rappellent l'une des 
formes sous laquelle la déesse est le plus 
souvent représentée dans les temples. Sur ces 
têtes un troisième chapiteau orné d'un tout 
petit serpent symbolique supporte les lignes 
de l'entablement, sur lequel il fait une légère 
saillie. 

Les colonnes sont noyées jusqu'à la hau- 
teur du clia|iileau dans un mur qui forme la 
première enceinte du monument sacré. 

La forme générale légèrement pyramidale, 
donne à l'ensemble de celte construction un 
caractère simple, solide et grandiose, dont 
il est impossible de ne pas être frappé. 

Tous les nmrs extérieurs du temple, tous 



les murs intérieurs du couloir et du sanc- 
tuaire même sont recouverts de peintures hié- 
roglyphiques admirables. Elles sont pour la 
plupart appliquées sur des bas-reliefs à la 
manière égyptienne, faisant une faible sail- 
lie sur un fond creux. Toutes les inscrip- 
tions, cartouches ou figures qui sont ainsi 
faites ont été moulées sur nature sous la 
haute et habile direction de M. Mariette 
Bey, le grand égyptologue, dont les dé- 
couvertes élargissent tous les jours le do- 
maine de l'archéologie et de l'histoire du 
monde. Les autres figures, qui sont seule- 
ment peintes sans relief ni incise, ont été cal- 
quées avec le plus grand soin sous ses yeux. 

Rien n'est donc plus fidèle que ces mysté- 
rieuses figures qui retracent la plupart des 
faits et gestes religieux, militaires, indus- 
triels et gymnastiques de ces peuples si an- 
ciens. 

Les peintures des murs extérieurs sont 
faites sur les surmoulés de l'époque ptolé- 
maïque contemporaine de la république ro- 
•maine. Tous les sujets sont religieux, symbo- 
liques et mystérieux-, des personnages royaux 
offrent des fleurs de lotus artistiquement 
groupées en palmes élancées, ou des croix 
ansées, signe de bonheur, ou des bijoux aux 
brillantes couleurs ou d'autres offrandes à 
des divinités symboliques dans les poses 
hiératiques les plus nobles et les plus im- 
posantes qu'on puisse imaginer : des petits 
cartouches habilement distribués en matière 
d'ornement indiquent le nom du souverain 
ou du personnage qui accomplit son offrande. 

Les murs du couloir sont aussi recouverts 
de peintures. Celles qui sont appliquées 
contre le temple même sont peintes d'après 
les calques originaux; celles qui ornent le 
mur du côté des colonnes sont appliquées 
sur des surmoulés. 

Ici ce sont les peintures des monuments 
de l'époque pharaonique , contemporaine 
de Moïse, qui ont été reproduites. Comme 
dans les autres, les sujets sont purement 
religieux ; cependant le caractère en est 
plus élevé, moins recherché et plus exta- 
tique. On sent qu'à l'époque de ces créa- 
tions, l'art et la foi brillaient également. Sur 
les murs qui encadrent la porte d'entrée du 
sanctuaire ou Naos, on a reproduit deux ad- 
mirables stèles qui représc.itent d'un côté le 
départ d'une expédition lointaine, avec ses 
guerriers armés de haches, ses moycns.de 
transport, ses barques chargées de toute 
sorte de colis. 

De l'autre côté, la reine reçoit le général à 
son retour: les barques qui sont figurées sont 
des bâtiments de plaisance et de guerre qui 
ont amené la reine au-devant de l'expédition. 
L'armée traîne à sa suite son butin et ses 
prisonniers. 

On pourrait rester indéfiniment à contem- 
pler ces peintures : on y découvre toujours 
(pielque détail surprenant, et dans toutes un 
sentiment élevé de l'art de peindre traduit 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



59 



avec une connaissance inouïe du dessin, 
quelquefois fidèlement observé, d'autres 
fois volontairement trans{;ressé pour obéir 
à des conventions mystiques dont nous ne 
pouvons saisir le sens. Pénétrons dans le 
sanctuaire ou Naos. 

ici toute l'ornementation remonte à la plus 
liaulc antiquité connue. ] 

En face de l'entrée et sur le milieu des 
murs de chaque face, on a figuré des portes 
en albâtre oriental d'une forme singulière 
et d'un travail complique. Les plafonds, les 
chambranles et les piliers qui supportent le 
ciel ouvert sont ornés en style prismatique 
dont la fleur du lotus est le principe. .Mais 
ou reste confondu en voyant quel art ralliné 
a prési'dé à ces ornementations. Les enlace- 
ments des traits compliqués et des couleurs 
variées attestent une science profonde, 
exemple de toute naïveté ou de toute simpli- 
cité voisine de l'ignorance: c'est incroyable! 
Au milieu de ces ornements, deux noms 
sont incessamment ré|)étés dans deuv car- 
touches, semblables pourtant. Ce sont les 
noms de fi et de l'blah-iiotep, fonctionnaires 
de .Mempbis, au tombeau desquels appar- 
tiennent presque tous les sujets reproduits 
sur les stèles. Ici, rien n'est symbolique ou 
religieux. Ce sont d'admirables reproductions 
des scènes de la vie humaine de cette 
époque. Pèche, chasse, arts et métiers, ani- 
maux de toute sorte, oiseaux, poissons, 
bœufs, chevaux, chiens, ânes admirable- 
ment étudies, avec un sentiment profond de 
1 art et une grande conscience; les moindres 
détails, des jeux gymnastiques, tours de 
force, bateaux, lilels, y sont fidèlement re- 
tracés; enfin c'est une ri'produclion complète 
de la vie des Égyptiens de l'antiquité la 
plus reculée. 

On ne se lasse pas de regarder ces admi- 
rables stèles. Elles sont authentiques, puis- 
qu'elles sont surmoulées sur les monuments 
mêmes et peintes sous les yeux de .M. Ma- 
riette Bey par un peintre d histoire, dont 
nous enregistrons le nom avec le plus grand 
plaisir, pour rendre hommage au zèleéclaiié 
avec lequel il a ilirigé la foule des jeunes 
artistes de talent qu'il a employés à exécu- 
ter ces remarquables peintures. 

M. Hin, peintre d'histoire, grand prix de 
Romo et plusieurs fois médaillé, a accompli 
un très-beau travail sur les murs intérieurs 
et extérieurs du temple de Philoé; quel dom- 
mage que tout cela doive durer si peu ! 



Okala. 

Un peu plus loin et en descendant vers la 
porte Suffren, ou aperçoit une grande maison 
égyptienne. C'est une habitation comme il en 
existe plusieurs au Caire tt surtout à .\ssouan 
dans la haute Egy|>le, où la grande chaleur 
est plus supportable dans les cours intérieu- 
res que dans les rues. 



L'aspect général de cette maison est gran- 
diose quoique fort simple. Ces grands bâti- 
ments sont combinés de manière à ce que les 
hommes puissent facilement vivre en com- 
mun, se rendre des visites de politesse et 
d'atïaires, vendre, acheter, échanger leurs 
marchandises et leurs idées, se réunir les uns 
chez les autres sans cependant laisser en 
aucune façon pénétrer qui que ce soit 
dans la vie intime intérieure, celle que l'on 
passe avec la plus belle moitié du genre 
iiumain. 

C'est dans la boutique, ou le divan, ou la 
première cour des habitations que les rap- 
ports des hommes ont librement lieu : les 
étages supérieurs sont occupés par les ha- 
rems, refuge de la famille où le père seul peut 
pénétrer. Toutes les fenêtres de cette partie 
des habitations sont garnies de moucharabies 
ou jalousies resserrées à travers lesquelles 
il est impossible de rien saisir de la phy- 
sionomie des femmes et des jeunes filles 
qui viennent, à visage découvert, respirer 
un peu d'air frais derrière ces mailles de 
bois si rapprochées. 

11 y aurait des volumes à écrire sur l'état 
moral et physique des femmes orientales : 
mais tout ce que l'on peut dire à ce sujet 
doit manquer d'exactitude par la raison bien 
simple que les observations sontextrêmemenl 
difficiles. L'impénéti'abiliié de la vie musul- 
mane intime et l'ignorance absolue dans la- 
([uelle nous sommes en Europe des senti- 
ments de la femme arabe, sont telles qu'il faut 
mettre en quarantaine les récits des voya- 
geurs à ce sujet. 

On raconte une foule de chroniques qui 
sont |)leines de péripéties très-dramaliques et 
qui finissent ordinairement très-mal pour 
les étrangers trop curieux ou pour les femmes 
trop romanesques. C est le seul côté par le- 
quel les mœurs orientales ont conservé en 
Egypte quelque chose de sévère : hors de là 
je ne connais pas de peuple avec lequel les 
rapports ordinaires aient [)lus de charme et 
de douceur. 

La maison arabede l'Exposition représente 
un okala. C'est ainsi qu'on nouunc les cours 
intérieures dans lesquelles sont réunis plu- 
sieurs boutiques ou magasins. 

J'en ai vu au Caire de beaucoup plus 
grandes que celle-ci, j'en ai vu aussi de plus 
petites. En général, ce sont des négociants, 
ou marchands, ou fabricants du même genre 
qui occupent toutes les boutiques d'une même 
okala ou okel, qui prend alors le nom de 
l'industrie qui s'y est réfugiée. 

Il y a au (]airc l'okel des bijoutiers, des 
marchands de tapis, des tailleurs, des dro- 
guistes et souvent plusieurs okels pour la 
même industrie qui sont |)lus ou moins rap- 
prochés les uns des autres, mais en général 
dans le même quartier. 

Ici , pour donner une idée de la manière 
très-originale et cuelquefois très-naïve dont 
s'exerceut les industries égyptiennes, ou a 



réuni dans la même okala plusieurs mar- 
chands ou fabricants dont les articles n'ont 
pas de rapport entre eux. Cela n'arrive pres- 
quejamais en lilgypte. 

Ordinairement la porte principale de l'o- 
kel donne asile à une toute petite échoppe 
de caouaggi, c'est-à-dire marchand -de café 
chaud, qui a l'œil constamment fixé sur son 
domaine; dès qu'un client est accueilli avec 
une certaine grâce par un des marchands 
de l'okel et qu'il s'assied sur la devanture do 
sa boutique, le caouaggi arrive avec ses pe- 
tites tasses de café chaud. Il est en compte 
avec tous les négociants de l'okel , et vous 
feriez quelque chose de déplaisant soit en 
refusant, soit en voulant payer le café. On 
est très-vile au courant de ces petits usages 
(|ui ont en Orient plus d'importance qu'on ne 
pense. 

En avant de l'okala, on a pratiqué un grand 
café arabe tel qu'il en existe quelques-uns au 
Caire et dans les autres villes d'Egypte. Le café 
se prend partout en Orient : mais dans ces 
établissements on va surtout pour fumer le 
nargliillé, jouer aux dames ou aux échqcs, en- 
tendre pérorer quelque beau diseur ou re- 
trouver quelques amis. Ces établissements 
sont rarement ouverts le soir; car vers 
la tombée de la nuit chacun rentre dans sa 
famille et se dérobe à toutes ses relations jus- 
qu'au lendemain matin. 

Ici les étages supérieurs de l'okala ont été 
disposés pour recevoir quelques objets cu- 
rieux. Une salle, entre autres, renfermera une 
collection anthropologique du plus haut inté- 
rêt pour les savants : elle contient quatre 

cent vingt-trois crânes, dont quelques-uns re- 
montent à une grande antiiiuité, et six momies 
de la plus belle conservation. Mais c'est peu 
réjouissant pour ceux qui n'ont pas dirigé 
leurs études dans celte direction. 

Une autre salle sera réservée pour les tra- 
vaux de la Commission égyptienne. Honneur 
à elle, ceux qu'elle a faits jusqu'à cejour sont 
au-dessus de tous les éloges. 

Rendons aussi justice à l'habile architecte 
qui a surveillé et exécuté tous ces travaux 
si ditliciles, si délicats. M. J. Drevet, ar- 
chitecte de la Commission vice- royale égyp- 
tienne, a acquis des titres incontestables 
par la réussite complète de son œuvre. 

La Commission égyptienne, par un senti- 
ment plein de goût, a voulu rendre hommage 
à l'illustre savant dont la iTance est si fière. 

Elle a placé entre le temple do Philoé et 
l'okel la staluede Champollion. 

Le célèbre académicien est re|)résenté dans 
l'attitude méditative qu'il dut avoir souvent 
en présence de la Pierre de Rosette décou- 
verte en 179;) par la première expédition 
française en Egypte. Cette inscription, au- 
jourd'hui à Londres, relate les faits histo- 
ricpies de la minorité de Ptoléméc V, qui 
régnait 193 ans avant Jéaus-Christ. Us sont 
consignés en trois langues : hiéroglyphes, 
égyiiticu vulgaire et grec. 



60 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



C'est à l'aide de l'inscriptioa de Rosette 
i]iie CliampoUion trouva, le premier, la clef 
(les hiéroglyplies, que les savants archéolo- 
i;ues lisent couramment aujourd'hui; ils les 
prononcent même. On se rend un peu moins 
lacilement compte des données sur lesquelles 
ou a hast" la découverte de l'euphonie liiéro- 
j;l3pliique. Il est probable qu'elle laisserait 
(|Mclque chose à désirer aux oreilles délicates 
d'un de ces bruns personnages, retracés si 
(idclcment sur les murs du temple que nous 
venons de voir; mais, cela n'en est pas 
niniiis fort iiiirénieux. H. Maiiini. 



La Ferme hollandaise. 

(;e titre seul indique tout un monde de 
travaux, d'idées, d'industries réunies. 

C'est surtout dans la métairie que le carac- 
tère hollandais s'est bien manifesté. Là ré- 
gnent, avec la propreté, le bien-être et le 
confortable, l'intelligence, l'ordre et l'acti- 
vité, ces trois précieuses qualités qui ont su 



faire des habitants de ce petit coin de terre, 
qu'on nomme la Néerlande, un peuple à la 
fois grand par l'industrie et par l'agriculture. 

Parlons surtout de cette dernière branche 
(|ui rentre plus particulièrement dans notre 
domaine aujourd'hui, et qui nous intéresse 
d'aulant plus que les dllficultés à vaincre ont 
été plus considérables. 

Certes, ce sont nos maîtres en agriculture, 
ceux qui, du sol le plus ingrat du monde, 
ont pu faire ces fertiles plaines dont les Pays 
Bas sont fiers à juste titre. 

Mais avant de les suivre dans leur fcrme- 




^**Sf:^ 



J 



^1/iD, 



'î'^'^^^^S^'ii^ 






(JARAVANSÉUAIL. — iM. Drevet, architecte. Dessin de M. Uaildrau. 



t^^>'> 



modèle, signalons cette propreté remarquable 
des Hollandais, propreté sans laquelle, dans 
un climat pour le moins aussi brumeux que 
celui de Londres, les maladies les plus terri- 
bles ne tarderaient pas à exercer de cruels 
ravages })aimi les populations. 

Le drapeau hollandais , qui flotte au 
sommet du toit de chaume , nous invite 
à promener d'abord nos regards à l'exté- 
rieur. 

Ici pas de luxe, mais une pi-oprelé telle- 
ment coquette qu'elle fait presque paraître 
luxueuses les choses les plus simples. 



La métairie se compose de deux maison- 
nettes de bois peint en jaune et imitant, sur 
certaines façades, les constructions de pier- 
res; les colonnes de chaque angle sont badi- 
geonnées en blanc; et ce contraste de cou- 
leurs ne manque pas d'originalité. 

Aux fenêtres comme aux portes, pas d'or- 
nement, pas de sculptures. La simplicité est 
la maîtresse du logis, si la j)ropreté en est 
l'hôte assidu. 

Une seule cheminée s'élève au-dessus de 
chaque aile de ce bâtiment. Chacune de ces 
deux cheminées est surmontée d'une s;ii'ouelle 



représentant l'une un cheval , l'autre un 
bœuf, ces deux animaux si utiles, pour ne 
pas dire indispensables, à la prospérité de 
l'agriculture dans les Pays-Bas. 

Enfin, après avoir jeté un dernier coup 
d'œil sur les arbres qui entourent lu ferme et 
sur la meule à foin qui se trouve à côté, frap- 
pons ; et d'aimables fermières, vives et aler- 
tes, viendront nous ouvrir sans nous faire 
longtemps attendre. 

Commençons, si vous le voulez, bien, par 
la salle de la machine à fromage. Elle mé- 
rite bien quelque attention de notre part, car 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



01 



lo fromage entre pour une grande part dans 
le commerce hollandais. 

C'est une salle liien simple, dont les murs 
sont en bois comme le reste de la maison. Le 
plancher est en hrique. D'un côté une pompe 
avec une auge, de l'autre, la machine au 
fromage qui, pour tout dire en un mot, ne 
diffère guère des autres engins destinés au 
même usage. 

A côté se trouve la grande étahle pour les 
vaches. Ces citoyennes ne sont, ma foi, pas 
à plaindre; et il y a tel vagabond des bar- 
rières de Pai'is qui serait bien fier d'avoir 
une si belle chambre à coucher. 

Plus loin une autre élable, cellt> des mes- 



sieurs dont les jambons fumés ornent nos 
festins les jours de l'ëte. 

Cette dernière étable est contigut- à une 
écurie capable de contenir deux chevaux et 
par laquelle on monte au grenier. 

.Mais laissons de côté les salons des ani- 
maux domestiques pour pénétrer dans celui 
des maîtres. 

C'est une salle assez grande, bien décorée, 
où l'on passe des plaisirs de la villégiature à 
ceux de la conversation. 

Si vous voulez continuer à nous suivre, 
chers lecteurs, dans nos pérégrinations, nous 
vous mènerons vers un fourneau. 

Oh! ce n'est pas un haut fourneau que 



celui-là : il n'a pas l'orgueilleuse prestance 
de la haute cheminée des usines. Il est plus 
simple, plus modeste, et cependant bien plus 
utile : c'est le fourneau à pain. 

Visitons enfin la dernière salle du rez-de- 
chaussée. 

Elle n'a rien de remarquable en elle- 
même; son plancher est des plus simples; 
faut-il le dire?... Eh bien! il n'y en a 
pas. C'est là qu'un paisible cheval frison, 
— probablement borgne, — tourne du 
matin au soir autour d'un poteau mobile 
qui, par suite d'engrenages en bois, com- 
munique avec le tonneau où le beurre se sé- 
pare du lait. 




FKllMK lliil,L.\NUAlSb:. — IJcssin de M. Ah\ ^11- li.ir. \1. Mrrt/.laar, aivIulccK' 



Le tonneau en question est au moins aussi 
important chez ces braves gens-là, que la 
cuve au raisin en Bourgogne. Jugez! 

Cette salle communique avec un endroit 
qu'on prendrait volontiers pour un poulailler, 
si ce n'élait un grand espace laissé entre les 
grillages de bois. 

Là, les fermières lavent leurs usten- 
siles, leurs seaux, leurs boites à lait et leur 
donnent ce vernis de propreté que vous 
savez. 

Mais du reste, si vous doutez, lecteur in- 
crédule, descendez avec nous à la cave. Faites 
attention, par exemple : car l'escalier holian- 
tlais n'a qu'une seule propriété infaillible, 



c'est de rom|)n' les reins à celui qui le des- 
cend ou le monte sans prendre les précau- 
tions les plus grandes. 

Aussi les Hollandais sont-ils des gens pru- 
dents, très-prudents. 

Nous y voilà. 

Commençons d'abord par les boîtes à lait : 
elles étincellent de mille feux dorés et reflè- 
tent à profusion la faible lueur que laisse 
pénétrer le soupirail. 

.Au lieu d'être, comme chez nous, en fer- 
blanc (et quel blanc!), les boîtes à lait des 
Hollandais sont en laiton, ce qui ne les rend 
certainement pas plus laides que les nôtres, 
bien au contraire : seulement elles sont en- 



tretenues, polies et nettoyées beaucoup mieux 
que les nôtres. 

Cà et là, des produits hollandais, étages 
sur des rayons; des petits tonneaux de beurre, 
des fromages, etc.; puis, des seaux en bois 
cerclés de cuivre ; et, si vous êtes bien curieux 
de savoir ce que c'est que cette branche de 
bois terminée par deux chaînes de cuivre, la 
châtelaine de céans vous l'expliquera facile- 
ment, pas en français bien entendu. C'est un 
joug à lait. La laitière, qui va porter le ma- 
tin sa marchandise dans les villes, passe son 
cou au milieu du demi-cercle formé par le 
bois du joug, et elle accroche ses boîtes aux 
crochets qui terminent chaque chaîne. Cela 



G2 



L'EXPOSITION IJNIVI^T^SEr.LE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



vous étonne, bons Parisiens; mais nous ne 
sommes pas à Paris. 

Les laitières se suivent et... grâce pour le 
reste. 

Avant de quitter la cave, regardez donc 
dans ce petit coin, là-bas, cette boule soli- 
taire qui a l'air de bien s'ennuyer. C'est un 
fromage fabiiiii.i'; à Schiedam, Schiedam!... 
la ville des bons fromages, le Neufchâtcl, 
mais en même temps et surtout le Cognac des 
Pays-Bas. Quel bon genièvre!... Goûtez-en 
plutôt et vous verrez. 

Mais je crois que pour aujourd'hui nous 
poiivons arrêter notre promenade. Nous avons 
tout vu dans la ferme, et il ne nous reste 
plus qu'à remercier du plus profond de notre 
cœur l'aimable fermière qui, à défaut de con- 
naissance de notre langue, possède cette grâce 
hospitalière qu'on rencontre presque toujours 
dans les métairies néerlandaises. 

Avant de quitter la section des Pays-Bas, 
disons un mot de la fabrique à tailler le dia- 
mant. Cet établissement est fort curieux et 
mérite d'être bien visité. 

Un mot encore sur l'école hollandaise dont 
les toiles sont exposées dans un bâtiment 
voisin de la ferme. 11 y a là d'assez jolies 
choses, il y en a aussi d'assez laides. C'est 
comme partout. Mais nous ne voulons pas 
terminer sans féliciter M. C. Simons sur sa 
toile. Agar el Ismaël est une œuvre qui as- 
sure d'avance à son auteur un succès certain. 

Alfred Jal. 



YI 



Une taillerie de diamants. 



L'Exposition de 1 867 nous fournira l'oc- 
casion de donner quelques détails d'une na- 
ture toute particulière sur l'exploitation et la 
manipulation de celte pierre précieuse dont 
le nom seul étincelle de toutes les convoitises 
du luxe, et réveille dans l'imagination les 
contes fantastiques des Mille et une N%iits. 

Nous devrons donc nous borner aujour- 
d'hui à donner à l'occasion de la taillerie de 
diamant dont notre gravure représente l'ex- 
térieur, quelques particularités intéressantes 
sur cet élément si rare et si apprécié de notre 
joaillerie moderne. 

Les savants qui sont habitués à dire le 
nom des choses, ont simplement trouvé dans 
le diamant du charbon cristallisé. 

Cette manière d'envisager froidement ce 
foyer de rayons lumineux que l'homme at- 
tache à ses plus pompeux ornements, tout en 
étant parfaitement exacte, n'en est pas 
moins infiniment peu poétique, et nous re- 
jette bien loin du point de vue de Patin 
un autre savant aussi) , qui voulait que le dia- 



mant fût une concrétion de la matière lumi- 
neuse, de même que le charbon n'était pour 
lui que du feu fixé. 

A l'état brut, le diamant est ordinairement 
rugueux à sa surface et faiblement trans- 
lucide. 

Longtemps, on ne put connaître sa valeur 
réelle. A l'époque de Pline, elle n'était que 
récemment appréciée, c'est du moins ce que 
l'on peut conclure de la manière dont il 
s'exprime à ce sujet. 

Toutefois certains diamants, même à l'état 
naturel, présentaient un éclat si vif que l'at- 
lention fut attirée sur eux, et que les dames, 
comme les grands seigneurs, natures facile- 
ment captivées par ce qui brille, s'en firent 
des ornements et des marques de distinction. 
Au quatorzième siècle, le roi de Portugal en 
possédait un presque aussi gros qu'un œuf 
et le portait fièrement tout brut et tout in- 
forme à son chapeau les jours de grande fête. 
Ce fut seulement vers la fin de 1470, que 
se manifesta l'importante découverte qui con- 
siste à tailler le diamant, à le polir el à lui 
donner ces facettes qui le rendent si magni- 
fique. 

Comme toutes les inventions, celle-ci a sa 
légende. 

Voici ce que l'on rapporte à ce sujet : 
Le comte de Charolais, qui devint plus tard 
le farouche Charles le Téméraire , avait un 
penchant très-prononcé pour les pierres pré- 
cieuses, et en possédait une assez jolie col- 
lection. 

Un diamant d'une grosseur remarquable 
était surtout l'objet de sa prédilection. 

Ce diamant qui n'est autre que le Sancy, 
dont le nom est devenu célèbre, était sans 
forme el presque sans éclat. 

Le prince, qui se trouvait alors à la Cour 
de son père Philippe le Bon, à Bruges, fit faire 
un grand nombre d'essais, pour donner à son 
précieux joyau tout l'éclat qu'il pouvait con- 
tenir, lorsqu'un jeune homme, un joaillier, 
dont les descendants exercèrent la même 
profession à Paris sous Henri 111, nommé 
Louis de Berquen, vint à supposer que, 
puisque l'acier le plus dur était impuissant à 
entamer 1 e diamant, il pourrait essayer comme 
derrière ressource d'opposer à la pierre re- 
vêche, le frottement et la dureté de la pierre 
elle-même. 

11 tente l'essai; l'essai réussit. L'art de 
tailler le diamant était trouvé. 

Ébloui de son succès, Louis de Beri|uen le 
communiqua à Charles, et obtint la faveur de 
tailler son gros diamant, qui, comme je l'ai 
dit, devait s'appeler le Sancy. Un nouveau 
succès, succès éclatant cette fois, couronna 
son travail, et lui valut une récompense de 
trois mille ducats. 

Louis de Berquen conserva d'abord son 
■secret et devint en peu de temps immensé- 
ment riche. 

La chronique s'empara à son tour du jeune 
et célèbre joaillier et le dépeignit pauvre, 



amoureux de la fille d'un riche bijoutier qui, 
avare et orgueilleux, ne voulait (tout comme 
au dix-neuvième siècle) donner sa fille en 
mariage qu'à un homme qui eût de l'or. 

Louis de Berquen aurait dansée butdirigc 
ses recherches sur le secret de tailler le dia- 
mant, ayant souvent entendu dire au père de 
celle qu'il aimait, que celui-là deviendrait 
opulent qui découvrirait celart diflicile. Tous 
ses efforts avaient d'abord échoué. 11 apprit 
(Mifin à un certain moment que sa fiancée 
allait être donnée à un autre. Cette nouvelle 
le surprit au milieu de ses travaux, et, en 
colère, il aurait violemment froissé entre ses 
mains deux diamants sur lesquels il tentait 
ses expériences. Une petite poussière s'é- 
chappa; les diamants conservèrent les traces 
du frottement violent qu'il leur avait fait 
subir et il put s'écrier comme Archimède : 
Eurêka I 

Le Sancy a eu bien des péripéties. 
Trouvé par un soldat sur le cadavre de 
(.liarles le Téméraire tué à Nancy en jan- 
■\ier 1477, il fut vendu moyennant un écu à 
un curé, aussi ignorant que le soldat. 

Un marchand l'acheta trois ducats au curé, 
et le revendit douze au duc de Florence. 
De là il passa aux mains du roi de Portugal, 
don Antonio, lequel s'en défit en France où il 
s'était réfugié. 

Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, le paya 
7t)000 fr., et depuis cette époque le nom 
de Sancy resta attaché au précieux diamant. 
Henri III, gêné dans ses finances, tenta de 
le vendre aux Suisses, par l'intermédiaire 
d'un fidèle serviteur, qui attaqué par des vo- 
leurs avala le diamant el expira sans se 
hiisser dépouiller. On retrouva le diamant 
dans le corps de ce courageux et fidèle do- 
mestique. 

Ce fut alors que Henri III mit le Sancy en 
gage chez les juifs de la ville de Metz. Ici on 
perd la trace de ses aventures et on ne le 
retrouve que sous Louis XIV qui l'acheta 
000 000 fr. : il le portait à sa couronne le jour 
de son sacre. Le Sancy resta en possession de 
la maison de France jusqu'à Louis XVlII,puis 
il disparut encore; et il s'est trouvé en 1830 
appartenir au prince de la Paix. 

Depuis Louis de Berquen l'art de tailler le 
diamant a fait d'immenses progrès, et ainsi 
que nous le disions plus haut nous aurons 
l'occasion de revenir sur les procédés et les 
mécanismes employés de nos jours. 

En thèse générale, voici la manière dont on 
opère : 

On commence par le dégrossir en frottant 
deux diamants bruts l'un contre l'autre, il 
s'en détache une poudre très-fine que l'on 
recueille avec le plus grand soin. 

L'ébauche de la forme ainsi donnée, on le 
scelle à l'étain dans une coquille en cuivre 
maintenue elle-même dans une tenaille en 
acier. On soumet ensuite le diamant ainsi 
monté à un frottement circulaire, dû à un 
mouvement de rotation très-rapide imprimé 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



63 



iï une plate-forme en acier doux sur laquelle 
on a préalablement répandu de la poussière 
de diamant et de l'huile d'olive. 

L'usure se produit sur chacune des faces 
présentées à la plate-forme; et on arrive enfin 
à tailler et polir complètement la pierre pré- 
cieuse. 

Les gisements de diamant sont rares, d'une 
exploitation extrêmement difficile et par 
conséquent coûteuse. Les principaux se trou- 
vent aux Indes, dans le IK'kan, et particuliè- 
rement dans les vallées du Pannar et de la 
Krichna, à l'île Bornéo, au Brésil, et enfin 
depuis IS'J'.) en Sibérie. 

Le diamant est en général disséminé et en 
petite quantité : fréquemment il se trouve en- 
veloppé d'une pellicule terreuse assez adhé- 
rente qui nécessite un lavage, et c'est seu- 
lement après ce lavage que l'on peut plus 
facilement le reconnaître. 

La quantité de diamants fournie annuelle- 
ment au commerce par le Brésil ne s'élève 
pas à plus de li à 7 kilogrammes environ, en 
volume deux litres. Cette quantité qui est 
presque la représentation totale des mouve- 
ments commerciaux du diamant nécessite 
une somme annuelle de plus d'un million de 
frais d'exploitation. 

Les diamants reconnus défectueux se ven- 
dentencore lôfifr. le gramme ou 12 fr. envi- 
ron le karat qui équivaut à "il"-' milligrammes. 
Jusqu'à 50 milligrammes, le chilTre que 
nous venons d'indicpicr croît uniformément; 
mais au-dessus la proportion est bien plus 
considérable ; car un diamant brut pesant un 
gramme, soit environ cinq karats, vaut mille 
francs, et un diamant taillé du même poids 
arrive à 3500 fr. 

Donnons, en terminant, la nomenclature 
des diamants les plus célèbres par leur gros- 
seur et leur façonnage. 

Les voici par ordre de poids : 

Celui (l'Agrah, jx'sant environ 133gr. 

Celui du rajah de Mallan, h liorni'o. ... 78 

Celui de l'ancien empereur du Mogol. . . 63 

Celui de l'empereur de Ru.'sie 41 

Celui de Terapereur d'Aulriclic 29 53 

Celui du roi de France, appelé le Hétjent. 29 89 

Un simple calcul peut établir le chiffre des 
sommes fabuleuses atteintes par ces [iré- 
cieuses pierres, qui, par leur valeur même, 
sont à l'abri du vol ; quoi qu'il en soit, 
si la progression du luxe et des transac- 
tions commerciales suit toujours la même 
marche ascensionnelle, il ne serait pas sur- 
prenant que le diamant devint la haute mon- 
naie de l'avenir, surtout depuis que la gra- 
vure sur cette pierre précieuse a été rendue 
possible par Claude Briagues. Les fortunes 
seraient alors plus lacilement transportables; 
et si, comme le dit Lessing, « une goutte de 
rosée au soleil est aussi belle et coûte moins 
cher, H il n'en est pas moins vrai qu'il est im- 
possible d'emmagasiner la rosée et le rayon de 
soleil qui la fait reluire, tandis qu'on peut tou- 
jours einmagiisiner le diamant. A. Chirac. 



CHRONIQUE. 

On nous demande à la lin de chacune de 
nos livraisons une chronique qui tienne les 
lecteurs au courant des faits de l'Exposition. 
Pourquoi ne marquerions-nous pas, en effet, 
les scènes et les actes de ce grand drame in- 
dustriel, qui se déroulera au sein de péripéties 
imprévues? 

Y aura-t-il une trêve de Dieu pendant ce 
jubilé des peuples"? C'est la question qu'on 
s'adresse dans ce moment, 18 avril, et sur 
laquelle les réponses varient. 

(Cependant, le jury international a formé 
ses bureaux, et rendu ses verdicts qui vont 
être déférés aux juges de groupe par les 
rapporteurs de classe. Quelques vitrines sont 
encore vides; mais si l'on attendait les retar- 
dataires, quand finirait-on? Ne faut-il pas, 
d'ailleurs, donner aux graveurs le temps de 
frapper les médailles des récompenses? Il est 
vrai qu'on pourrait donner aux rapporteurs 
le pas sur les graveurs, sans beaucoup d'in- 
convénients. Combien y a-t-il de décorés qui 
portent le ruban avant d'avoir reçu leur di- 
plôme? On pourrait faire de même pour les 
récompensés : donner le titre d'abord, en 
attendant la médaille. 

Une autre réclamation se produit: c'est à 
propos des moyens de transport. Le Palais 
ferme à six heures; et le Parc n'est pas en- 
core illuminé; de telle sArte que tout le 
monde cherche à quitter le Champ de Mars à 
la fois. Les voitures de place manquent, les 
abords étant partout occupés par les véhi- 
cules privés ou retenus d'avance. 

Il est vrai que le public a le chemin de fer, 
et les bateaux à vapeur, les Mouches, qui ont 
commencé leur service. Mais le chemin 
de fer ne part que toutes les heures, ce 
qui est un tort; et il est bien lent, à cause 
du détour et des stations à desservir. Quant 
aux bateaux à vapeur, le public ne s'est pas 
encore habitué à leur service; mais il y vien- 
dra avec les beaux jours. 

Les omnibus devraient bien aussi modi- 
fier leur itinéraire. Us mettent bien le mot 
Exposition sur leur écusson ; mais ils feiaieni 
mieux d'arriver au Champ de RIars que 
il'annonccr qu'ils y aboutissent. 

Le Parc 11 'a pas encore illuminé, avons- 
nous dit : cependant les expériences du gaz 
ont été faites et ont réussi, (l'est merveille de 
voir l'erfet que font, sous leur globe de verre 
laiteux, les lampadaires pro ligués sur tout 
le pourtour extérieur du Palais. 

Les restaurants ne désemplissent jias, sur- 
tout le malin; et l'absence de voilures fait 
même prendre à beaucoup de visiteurs l'ha- 
bitude de dîner au Champ de ."^lars. Que 
sera-ce dans un mois! 

Le café maure du Palais de Tunis a un 
succès de surprise. On y boit le moka dans 



son marc : on y entend le rebek et le tam- 
bourin accompagnant des chants monotones; 
et une vraie Tunisienne , dans son costume 
indigène, y reçoit les offrandes des consom- 
mateurs. 

Les blondes filles d'.Ubion font aussi en 
partie le succès des buffets anglais. 

Quant aux buffets russes, italiens ou chi- 
nois, les nouveautés dont ils nous gratifient 
ne rachètent aucunement l'exagération do 
leurs prix. 

Nous sommes bien aises que les étrangers 
fassent ressortir par leur propre exemple la 
modération des prix français. 

Rien ne peut rendre, du reste, l'animation 
qui règne sous le promenoir du Palais à 
toutes les heures du jour. 

Tout l'état-major des puissances exposantes 
est déjà à Paris, le gros de l'armée va suivre. 
Nous constatons avec plaisir le sympathique 
accueil qui a été fait au roi des Belges. 

Le jardin réservé verdit et se peuple : c'est 
le moment qu'attendait notre collaborateur 
Edmond About pour en parler. On y a déjà 
fait une distribution de prix, à peu près iné- 
dite. On renouvellera les tleurs et les récom- 
penses. 

Même tel qu'il est, en allendant ce qu'il 
deviendra, le Palais exige bien une semaine 
pour être convenablement exploré. Les œuvres 
d'art s'y mêlent partout aux produits indus- 
triels, ce qui est une ressource inépuisable 
pour nos dessinateurs et pour nous-même. 

Il faudra encore allonger le catalogue, déjà 
interminable : on a fait le compte, dit-on, de 
plus de 40 000 exposants : c'est prodigieux. 

Quoique toutes les vitrines ne soient pas oc- 
cupées, il n'y a pourtant pas de pays qui n'ait 
un excédant de colis en destination. Ces colis 
excédants n'ont certes pas été importés chez 
nous pour retourner au lieu de provenance. 
Les exposants étrangers espèrent donc vendre 
sur les échantillons du Palais. 11 en pourra 
résulter de grandes affaires, si les circon- 
stances s'y prêtent. 

Le Cercle et le Théâtre préparent leur ou- 
verture, allendant que le gaz soit définilive- 
ment installé et que les tièdes soirées du mois 
de mai retiennent les visiteurs au Champ 
de Mars. On mange partout dans le Parc, le 
matin. C'est une véritable roM.s/i.Mm'e, comme 
disait Rabelais dans son vieux langage ex- 
pressif. 

Le Cercle prépare une grande fête d'inau- 
guration. Quant au ihéàtre, il a servi dans 
ces derniers temps de refuge aux ballots 
qui attendaient dans le Palais leurs vitrines 
absentes. Du reste, on semble avoir mis en 
réquisition tous les établissements du Parc 
pour les colis en retard. Le derrière de la 
Ferme hollandaise en est encore tout bondé. 

Un intérêt tout particulier retient le public 
devant la statue du roi de Prusse de M. Drake. 
I^ mérite de l'œuvre n'est pas la seule cause 
de cette curiosité. 

Dans un ordre d'attraction bien différent, 



64 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



la foule se porte vers les Derniers jours de Na- 
poléon /", dans la section italienne des Beaux- 
Arts. Nous reproduirons par le dessin cette 
œuvre importante, dont un maître entretien- 
dra nos lecteurs. 

Nos expositions de céramique et de cris- 
taux excitent l'admiration générale. Rien 
ailleurs n'est comparable à ces magnifi- 
cences. 

Le flot des curieux nous pousse jusqu'à la 
grande nel' du travail, vers la section où sont 
les machines mues par la main de l'homme, 
tout proche du trophée de l'Algérie. C'est 



là surtout que se révèle le génie industriel 
de la France. Voulez-vous un portefeuille, 
un chapeau, des bottines ? Gela est fait à 
l'instant , par mille combinaisons ingé- 
nieuses de métier; nous parlerons de ce tra- 
vail de fi'cs. 

(]es bourgeois intelligents de Paris dont la 
fortune rapide est l'honneur de notre état dé- 
mocratique, ils ont tous commencé par ce 
travail manuel qui a semé par le monde tant 
de merveilles de goût et de luxe. 

Et dire que nous envions à l'Angleterre 
la loi qui conserve la même industrie dans la 



même famille, de génération en génération ! 
Supposez pourtant qu'un deces ouvriers, qui 
vous fabrique un chapeau dans cinq minutes, 
fasse souche après avoir fait fortune. Ses en- 
fants feront le même chapeau pendant des 
siècles; et voilà comment le génie indus- 
triel s'atrophiera. Ne vaut-il pas mieux que 
cet ouvrier laisse la place à d'autres, qui 1 
s'enrichiront à leur tour par des combinai- 
sons nouvelles ? C'est précisément là le carac- 
tère et la nécessité de l'industrie parisienne; 
et c'est ce qui fait qu'elle est la plus belle du I 
monde. 




'l'AlLLtKlli iiK DIAMANTS de M. M.-K. Co^Lcr, d'Aiiistei-Jaiii. — Dessin de M. Alix de Bar. 



Mais, à propos de la nef des machines et 
des surprises qu'elle prodigue aux prome- 
neurs, ne serait-il pas vraiment convenable 
d'y ménager des stations de repos? La plate- 
forme, qui occupe la partie médiane de la 
nef, a 1 200 mètres de circuit. Il y a 32 ta- 
lons de garage, oîi l'on peut bien se retirer 
pour laisser passer les promeneurs plus pres- 
sés, mais où l'on ne peut trouver un siège 
pour s'asseoir. Il faut être Spartiate pour af- 
fronter une telle fatigue ambulatoire : et le 
monde d'aujourd'hui est un peu sybarite. 
Signaler cet inconvénient à la Commission 



Impériale, c'est l'obliger à le faire dispa- 
raître. 

Nous avons une belle exposition d'armes 
de luxe. Mais nous ne savons comment il se 
fait qu'on ait exposé si peu de fusils à ai- 
guille, la Prusse surtout. M. le comte de 
Castellane, qui n'a pas oublié, dans les con- 
sulats, ses brillants souvenirs de chasseur 
d'Afrique, nous donnera les secrets de toute 
cette mousqueterie. 

Que dire encore? Les fêles du canotage se 
préparent dans le bassin d'iéna, et les ba- 
teaux à vapeur \oul prolonger leur service 



jusqu'à Billancourt, où l'on installe la pliia 
belle exposition agricole qu'on ait jamais 
vue. 

Prétendre que les Anglais ne sont pas un peu 
dépités que le Champ de Mars présente plus 
d'attraits que .Sydenham, ce serait beaucouf 
s'avancer. Mais, dans tous les cas, leurdépij 
ne les empêche pas de profiter largement dfl 
l'hospitalité qu'ils critiquent. J'en attesta 
M. (^ole, leur commissaire royal. 

Si le lecteur se |)laîi à celle causerie do 
fin, nous la renouvellerons ; car le sujet es- 
inépuisable. K. I). 



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n. p. nt ri;i%C2, 

Membre du Jury inlernatîonal. 

CO.MITIÎ DE REDACTION 

MM. Armand Dimapfso. F.rncsl Dréoile, MonENn-HFsnioUEZ 

L.-on Pi.KE, Aup. \nv, menilire du Jur^- intcrii.ninnal. 







PAVILLON DE L'IMPÉRATRICE. — M. Demimuid, archilecle. Dessin de M. Lancelol. 



L'KXPOSITION UNlVKKSKU.t; DE 1St37 ILLUSTRÉE. 



SOMMAIRE DE LA 5" LIVRALSUN. 

Lo Jardin réservé, par M. Edaiond About. — Chriimqu.e, 
par M. F. Ducuiug. 



LE 



JARDIN RÉSERVE 



M. EDMOND ABOUT. 



Avaiil-propos. — ï. L'ensemble. — II. Les Plantes. — 
111. Les Serres. — IV. La Cascade. — V. Les Aqua- 
riums. — VI. Les Kiosques, les Ponts et les Grilles. 
— VII. Le Palais des Colibris.— VIII. La Volière. — 
IX. Les Bouquets. — X. Les Pians. — Xi. Le Repos de 
l'Impératrice. 



AVANT-PROPOS. 

Nous sonMues loin du temps où lAlolière 
écrivait en tête d'une de ses comédies : 

« Le théâtre représente un lieu champêtre 
et néanmoins agréable. » 

Les sites les plus champêtres sont les plus 
agréables aux yeux des citadins de nos jours. 
Dans les plus illustres années de ce dix- 
septième siècle qu'on appelle grand par ha- 
bitude ou plutôt par ignorance, la campagne 
mal cultivée, misérablement peuplée, n'offrait 
jias un spectacle aimable ni rassurant. Le 
voyageur, durement cahoté sur les routes, 
voyait avec dégoût les paysans, ces animaux 
noirs et courbes dont parle la Bruyère ; il 
craignait à bon droit la rencontre des voleurs 
ou des soldats en maraude. Les paysages les 
plus pittoresques l'invitaient à serrer son ar- 
gent ou à thercher ses armes ; chaque buis- 
son pouvait cacher un malfaiteur. La sécurité 
n'existait qu'à la ville, entre deux rangées de 
maisons. Là, seulement, l'homme se sentait 
chez lui et maître de la terre ; il était sîir d'y 
trouver des abiis, des aliments et, au besoin, 
main-forte. 

Cette préoccupation peut seule vous expli- 
quer l'architecture des parcs et des jardins de 
ce temps-là. Architecture est le vrai mot. Le 
Nôtre, vu d'ici, est le frère légitime de Man- 
sart. Ce qu'on cherche avant tout dans les 
parterres et dans les parcs du Grand lloi, c'est 
un sol pari'ailementuui, des aveuues larges et 
droites où l'on puisse marcher noblement, 
sans fatigue et en toute sécurité. Les arbres 
sont soumis à un émondage rectiligne; on leur 
impose à l'occasion des formes bizarres ; on 
inllige à la nature domptée une sorte de joug, 
ou la marque du sceau de la volonté humaine.. 
Quelques plantations de celle époque ont été 
pieusement conservées à Versailles où vous 



pouvez les aller voir. Elles vous paraissent 
plus singulières qu'agréables. Pourquoi ? 
Parce que nos goûts ont changé avec les con- 
ditions ordinaires de la vie humaine. 

Ce n'est plus la sécurité qui manque aux 
Français de notre temps : elle abonde partout, 
partout on trouve des routes droites et nettes, 
savamment aplanies, parfaitement entrete- 
nues, bordées d'hôtelleries confortables. La 
main de l'homme s'est empreinte sur toute la 
surface de notre sol. Mais dans les villes où le 
besoin de produire et d'échanger nous parque 
et nous entasse, nous éprouvons au bout d'un 
certain temps la nostalgie de la nature. On 
peut vivre au troisième étage d'une maison, 
entre deux tranches parallèles, habitées par 
d'autres hommes dont les uns ont les pieds 
sur notre tête et les autres la tête sous nos 
pieds. Les poumons s'acclimatent, s'il le faut, 
à cet air altéré par la respiration de deux 
millions d'hommes; les yeux se résignent à 
ne voir que des horizons de pierre de taille 
et des paysages de cheminées. 11 faut vivre 
d'abord, et c'est en ville que nous gagnons le 
plus commodément notre vie ; on se fait donc 
une raison. Mais quelque chose réclame en 
nous ; nous sentons confusément que le corps 
et l'esprit s'étioleraient bientôt, loin des 
champs et de la douce verdure. 

Tous ceux qui ne sont pas esclaves d'un 
métier font désormais deux parts de l'année ; 
ils vont passer six mois, et souvent plus à la 
campagne. Quelques riches, dansParis même, 
se donnent le luxe d'un jardin; j'en sais à 
qui ce plaisir innocent coûte aujourd'hui plus 
de cent mille francs par an. Un hectare vaut 
juste deux millions dans les quartiers déserts 
et retirés où la terre se vend deuxeents francs 
le mètre. Pour les fortunes moyennes, il y a 
les Cbamps-Élysées et le bois de Boulogne, ce 
parc unique dans le monde. Pour les victimes 
enchaînées au labeur quotidien, on fait par- 
tout des squares. 

Le style qui prévaut décidément, c'est l'i- 
mitation de la nature agreste. Nos artistes en 
parcs et en jardins de plaisance s'appliquent 
à créer les mouvements de terrains, comme 
autrefois le Nôtre à les aplanir. Nous semons 
des rochers, nous faisons serpenter les ruis- 
seaux, nouscontournons les allées; tout notre 
effort s'adonne à multiplier l'imprévu, parce 
que l'imprévu est aujourd'hui sans danger, 
et qu'il répond à un besoin mal satisfait dans 
l'existence des villes. Nous semons la couleur 
verte à profusion : pelouses, massifs, corbeilles 
de beaux feuillages : c'est que le vert, entre 
toutes les couleurs, a le doux privilège de 
reposer les yeux et de détendre les nerfs. 

Vous en éprouverez la salutaire, iafluence 
à l'Exposition, si, après une eourse de deux 
heures dans le palais delôle,(juand vous aurez 
l'esprit ahuri, les oreilles bourdonnantes, 
les yeux éblouis et tout le système nerveux 
surexcité, vous consacrez un entr'acte de 
trois quarts d'heure aux merveilles du jardin 
réservé. 



I • 



L'ensemble. 



Il faut avoir connu le Ciiamp de Mars du 
temps que l'Empereur y passait des revues, 
pour apprécier le miracle qui s'est fait dans 
ce petit coin. Figurez-vous une étendue de 
macadam naturel, fangeux en hiver, pou- 
dreux en été, et calculez ce qu'il a fallu de 
temps, de travail etd'argent, pour opérer une 
telle transformation. Or le temps manquait; 
quant àl'argenl, laCommissiouIrapériale,qui 
nedédaigneni les grandes ni les petites écono- 
mies, nese souciait pas d'enterrerdesmillions 
dans unjardinqui doil vivre sixmois.Etpour- 
tant le sol s'est transformé, les vallées se sont 
ci'eusées, les collines se sont élevées, l'eau 
court dans les ruisseaux et se repose dans le 
lac; plus de quarante constructions, dont 
quelques-unes sont des chefs-d'œuvre, sont 
sorties de terre à la fois ; les plantes les plus 
belles et les plus précieuses du monde sont 
accourues pour former des groupes harmo- 
nieux. De grands vieux arbres, et entre autres 
un platane et un marronnier gigantesques, 
ont voyagé sans accident jusqu'ici. 

L'auteur de cette féerie est un homme très- 
modeste et très-doux, comme tous les talents 
supérieurs. Il se nomme M. Barillet, et il est 
le grand chef des plantations de la ville. M. Al- 
phand, ingénieur en chef, avait, comme il 
convient, la direction de leasemble, mais cet 
illustre président de la Commission consulta- 
tive n'a guère eu qu'à sanctionner les plans de 
M. Barillet. 

Je ne crois pas qu'il fût possible de mieux 
faire et à meilleur marché. .M. Barillet a réuni 
les divers exposants dont l'industrie s'exerce 
sur le sol des jardins, les constructeurs de 
serres, les fabricants de kiosques, les faiseurs 
de ponts rustiques, les horticulteurs, pépinié- 
ristes, etc., etc. ; et il s'est entendu avec ciia- 
cun d'eux pour les faire contribuer à la dé- 
coration de son œuvre. Sauf le terrassement 
et quelques meims détails, tout est exposition 
dans le jardin réservé. Le lit de lave fusible 
qui s'étend au fond du lac et de la rivière est 
l'exposition d'un industriel français; la grille 
qui ferme le jardin est l'expositiou collective 
de plusieurs usines métallurgiques; chaque 
corbeille de ileurs est l'œuvre et la propriélé 
d un exposant. 

Chacun trouve son compte à cette ingé- 
nieuse combinaison. La dépense se répartit 
sur les intéressés; les ouvrages divers se font 
valoir l'un l'autre; le jardin embellit les cha- 
lets et les volières qui font l'ornement du 
jardin; les diverses industries qui s'étaient 
donné rendez-vous comme dans un tournoi, 
coopèrent fraternellement à lœuvre conuuuue 
et se fondent pour ainsi dire dans une vaste 
solidarité. Le jardin tout entier est le résultat 



LEXPOSmoX UNIVERSELLE DE 1SG7 ILLUSTRÉE 



(1 ui\e association entredes travailleurs en tous 
genres, qui prêtent leurs produits en public 
et se payent en publicité, sans préjudice des 
autres récompenses. 

Mais il fallait que M. Rarillet eût la tête so- 
lide pour que la pression de tracas si multi- 
ples et si divers ne l'ait pas fait éclater. Le 
jardin est ouvert depuis tantôt un mois ; et l'on 
rencontre encore à cbaque pas des gens qui 
se demandent : 

« Savcz-vousoù est M. Barillet? J'ai besoin 
de lui parler tout de suite. 

— Et moi aussi, je le chercbe, parbleu! » 

Tout le monde le chercbe et tout le monde 
le trouve, et il est impossible de trouver un 
liomme plus patient, plus obligeant, plus 
infatigable, plus dévoué à cette œuvre im- 
possible qui, dans huit jours, sera conduite à 
bonne fin. 

Son bureau, toujours ouvert, est occupé 
par cinq employés d'une rare complaisance; 
tant il est vrai que le séjour des jardins adou- 
cit les mœurs de Ibomme en détendant ses 
nerfs! Ils se nomment, par ordre hiérarchi- 
que, M.M. Lavialle, Quénat, Lemichez, Yiollct 
et Morel. 



II 

Les plantes. 



Pas plus lard qu'hier matin, tandis que 
j'admirais un lot de conifères (pins, sa- 
pins, etc.) exposé par M. Deseine de Rougi- 
val, un jeune homme très-bien mis sarrita 
derrière moi et dit à sa compagne : 

« Des arbres dans une exposition de l'indus- 
trie, pourquoi, ça? (Ju'est-cc qu'il y a de com- 
mun entre les plantes et l'industrie? Quand 
par hasard une Heur a du chic, c'est le bon 
Dieu qu'il faudrait décorer; je me le de- 
mande. » 

La discrétion m'interdisait de répondre à 
ce joli petit homme; mais comme il n'est 
peut-être pas seul de son avis, je vais dire ce 
qu'il y a de commun entre les plantes cl 
l'industrie. 

La nature n'a donné à chaque pays qu'un 
petit nombre de plantes. Nos arbres , nos 
légumes, nos tleurs, les quatre-vingt-dix- 
neuf centièmes de la llore fran«;aise repré- 
sentent des importations anciennes ou ré- 
centes. Je ne suis pas certain que Luiullus 
ait apporté à Rome les premiers noyaux de 
cerise, mais tout le niondi- sait comment l'a- 
cacia vulgaire et le marronnier d Inde sont 
arrivés chez nous; si nous nous étions levés 
plus matin, nous aurions assisté à l'impor- 
tation du dahlia et du camellia par Dabi et 
Camelli. Or, l'iniportalion n'est-elle pas de 
l'indu&trie? 

Autre affaire. L'ouvrier qui d'un coup de 
balancier transforme une rondelle de cuivre 
en bouton de chasse fait acte d'industrie. Et 



le jardinier qui transforme une églantine des 
haies en rose du général Jacqueminot? 

La pèche, à son pays natal, n'avait guère 
que la peau sur les os, quoiqu'elle y fût sans 
doute cultivée de longue date. L'industrie des 
jardiniers de Montrcuilen a fait le beau fruit 
savoureux (jue vous savez. Est-ce de l'in- 
dustrie ou non ? 

Les procédés qui d'une ileur simple en 
font une double, les manœuvres ingénieuses 
qui multiplient à l'infini les variétés des 
fleurs et des fruits, sont de l'industrie au pre- 
mier chef et même la plus utile et la plus 
aimable des industries. 

Mais le seul fait de transformer une graine 
exotique en un bel arbre vigoureux comme 
le vvelliugtonia, sans autres auxiliaires que 
le soleil, la terre et l'eau, n'est-il pas aussi 
remarquable que la transformation d'un ki- 
logramme de laine en habit à (lueue de 
morue? 

Donc nos horticulteurs sont des indus- 
triels de la classe la plus distinguée et la 
plus méritante. 

Je dis /los.... je me trompe, il faut dire 
les horticulteurs. Le temps n'est plus, mal- 
heureusement, où nous étions en ceci les 
premiers du monde. Est-ce parce que nos 
colonies lointaines se sont réduites à presque 
rien? Ou que l'esprit d'aventure est moins 
vif chez nous que chez d'autres? Ou que les 
encouragements sont moins larges? 11 est 
trop positif que la Belgique, la Hollande, 
l'Allemagne et surtout l'Angleterre nous dé- 
passent dans l'importation des végétaux 
exotiques. 

Si par hasard vous remarquez dans un 
coin, trois ou quatre collections de petits 
arbres verts chétifs, délicats, souffreteux en 
apparence, ne les méprisez pas : ce sont des 
plantes inédites, d importation nouvelle, et 
introduites en Europe par les Anglais. Qui 
sait si l'un de ces avortons n'a pas un avenir 
immense? 

Notre culture est belle, ingén ieusc, savante ; 
mais elle n'est plus hors ligne comme au 
siècle dernier ; il s'en faut qu'elle rachète la 
[)auvreté de nos importations. 

Est-ce à dire que nous manquions d'horti- 
culteurs éminenls? Non certes: nous n'avons 
pas rétrogradé, nous avons môme marché 
d'un bon jias; mais nos concurrents galo- 
paient derrière nous, cl nous nous sommes 
laissé rejoindre. Absolument, nous sommes 
en progrès. Relativement aux peuples voisins, 
il est facile de constater (|ue nous aurions pu 
garder un peu mieux notre distance. 

Mais les réflexions mélancoliques ne sont 
pas de saison dans un lieu ti riant et si beau. 
Outre M. Deseine de Bougival, MM.Croux, 
Moreau, Defresne et Oudin ont exposé de 
belles collections de conifères. Les houx de 
M. Saunier, les rhododendrunis de MM. Mor- 
let et Cauchois sont également remarquables. 
M. Louis Leroy a envoyé d'.Angers un groupe 
de magnolias splendides; M. Denis du Var 



a donné généreusement au jardin ses dattiers, 
ses palmiers nains, ses agaves, et les gigan- 
tesques cereits (cactus cierges) qui s'adossent 
aux deux aquariums. Tout cela est né et élevé 
aux îles d'Hyères. Il faut citer encore une 
corbeille d'araucaria imbricata et quelques 
beaux araucaria exeelsa. 

Comme sujets isolés, nous avons l'abics 
pinsapo de M. Cochet, l'abics noruianniana 
de M. Krélage, le pinsapo de M. Oudin, le 
thuya giganleaet le uellingtonia, o\i séquoia^ 
oueucali/plusàc}<\. Cochet, les deux derniers 
hors ligne. 

.V propos de wellingtonia giganlea, je de- 
mande la parole. Nos économistes et nos poli- 
tiques vont profiter de l'Exposition pour 
inviter tous les Européens à s'entendre une 
bonne fois sur les monnaies, les poids et les 
mesures. Je voudrais que les botanistes atti- 
rés en foule au Champ de Mars s'entendissent 
un peu, par la même occasion, sur la no- 
menclature des plantes. On leur donne des 
noms latins, parce que le latin est pour 
les esprits cultivés une langue universelle. 
Mais à quoi bon parler latin, si les.Vméricains 
appellent séquoia ce que l'Anglais nomme 
wellingtonia et le Français eucalyptus ? Je 
pourrais vous citer quelques centaines de 
plantes dont chacune, en latin, est affublée 
de trois ou quatre noms différents. Accor- 
dons-nous, que diable ! La nomenclature la- 
tine a mille inconvénients et un seul avantage 
(jui va se perdant de jour en jour. Si l'on ne 
veut pas s'entendre et donner à chaque plante 
une dénomination unique, nous aurons tout 
profit à reprendre les vieux noms populaires, 
familiers, pittoresques : gueule de loup, pied 
d'alouette, oreille d'ours! 

C'est .M. Lechevalier, conducteur des gros- 
ses plantations, qui a transporté ici le grand 
platane. L'arbre est aussi remarquable par 
ses formes que par sa grandeur ; assurément 
Xerxès lui donnerait le collier d'or. Un élo- 
quent orateur, qui porte lui-même un nom 
d'arbre, nous a dit récemment dans un dis- 
cours plein d'âme, que les rois de Perse 
avaient l'habitude de décorer les vétérans du 
règne végétal. Permettez-moi de réformer 
celte interprétation ingénieuse mais erronée 
do l'histoire. Xerxès était un grand enfant, 
un sultan blasé et un fou. Un platane jeune et 
bien fait se rencontre sur son passage : le 
roi de Perse en devient amoureux; il l'em- 
brasse, il lui donne des bijoux, il le traite 
comme une maîtresse. Le co'ur humain était 
sujet à des aberrations en tout genre chez les 
Perses, et chez les Grecs aussi : le caprice de 
Xerxès pour un arbre a été signalé par les 
historiens, parce qu'il dépassait un peu la 
mesure. Les Crées ne nous ont pas conté celle 
anecdote pour nous faire estimer leur en- 
nemi; au contraire. 

Pardon de ladigression ; je n'en ferai plus. 
M. Lechevalier, déjà nommé, est l'auteur 
d'un jardin fruitier que je vous recommande. 
Vous y verrez les plus beaux spécimens d'un 



68 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



art admirable : c'est l'arboriculture 
de précision. Le jardinier conduit la 
sève à travers les branches comme 
un fondeur habile dirige la coulée 
du métal; il peut fixer à l'avance 
la place exacte où se moulera cha- 
que fruit. 

III 

Les Serres. 



'J'en ai compté quatorze, et je ne 
suis pas sûr de n'en avoir point ou- 
blié quelques-unes. Il y en a de 
toutes les grandeurs et de toutes les 
formes, serres chaudes, serres tem- 
pérées, jardins d'hiver, serres fran- 
çaises, serres hollandaises, serres 
rustiques, serres adossées, serres à 
deux versants, avec ou sans pavillon 
central. On se contenterait à moins, 
et pourtant il m'en manque deux que 
je regrette. 

Je voudrais voir ici au moins un 
spécimen de serre à double enve- 
loppe. L'invention existe, je ne sais 
où : elle me paraît excellente en 
théorie, et j'étais curieux d'en étu- 
dier la pratique. Vous savez que 




K.IOSQUE DES FLEURS. 



châssis vitrés est comme un matelas 
transparent qui retient la chaleur 
dans les chambres et ne lui permet 
pas de se perdre. Ce système appli- 
qué aux serres chaudes ou tempé- 
rées met autour des plantes un four- 
neau invisible, impalpable, aérien, 
qui laisse entrer les rayons du soleil 
et ne laisse plus échapper la chaleur 
acquise. 

L'autre appareil qui manque ici 
est la serre "portative qu'Alphonse 
Karr a inventée au bénéfice de nos 
orangers. L'honorable et spirituel 
jardinier qui règne à Nice, n'est pas 
admirateur des orangers en caisse : 
il a cent fois raison. Rien n'est plus 
misérable et plus laid que la trans- 
formation d'un si bel arbre en jou- 
jou de Nuremberg. Ajoutez que le 
poids des caisses et la difficulté du 
transport nous condamnent à limiter 
la croissance des orangers par un 
émondage féroce. N'y aurait-il pas 
'^rand profit, dans l'état actuel de 
notre industrie, à transporter les 
serres et à laisser les orangers en 
place? Une serre bien construite, en 
vue de cette opération, se monte et 
se démonte en trois iours. Supposez 
que l'on mette en pleine terre les 



I 



dans les pays froids, et même à Paris dans 1 le combustible en posant des doubles fenê- 1 orangers des Tuileries; qu'au lieu de les 
certains hôtels exposés au nord, on épargne I très. La couche d'air enfermée entre deux [ranger comme des factionnaires végétaux, 




KlOSyUE DES COLIBRIS. 



70 



I/EXPOSmON UNIVERSELLE DE 1807 ILI^l'STRÉE. 



le long d'une allée, on les réunisse en groupe; 
qu'au lieu de les tailler jusqu'au vif, on leur 
permette de croître à l'aise. Quel admirable 
bosquet n'aurait-on pas? Aux premiers froids, 
les mêmes ouvriers qui voiturent les caisses 
vers l'orangerie, apporteraient l'orangerie en 
détail et la construiraient autour des arbres. 
Quand la toiture deviendrait trop basse, on 
rélèverait par un .système analogue h la 
hausse des ruches. Mais c'est assez parler de 
ce qui manque; je reviens à ce qui est. 

La serre de M. Dormois est un véritable 
monument de fer et de verre; un palais aérien 
d'une audace inouïe jusqu'à ce jour. On y 
transplanterait tous les palmiers d'une oasis, 
qu'ils y végéteraient à l'aise. Pour le mo- 
ment il n'y pousse guère que des maçons, 
des vitriers, et autres productions de la civi- 
lisation parisienne; mais tout vient à point à 
qui sait attendre. J'ai déjà aperçu, à travers 
les vitrages, un dattier ut un palmier nain; 
patience! Nous en verrons bien d'autres. Il ne 
faut qu'un peu d'imagination pour se repré- 
senter les merveilles qui vont foisonner sous 
ce dôme. Elevez au superlatif la grande 
serre, si bien décorée, du Jardin d'acclimata- 
tion. 

M. Dormois a construit ce noble et bril- 
lant édifice; M. Célarl l'a vitré; MM. Cerbe- 
laud et Gervais se font fort de le chauffer. 
Dans la saison qui vient, leur besogne sera 
facile : mais si nous étions en décembre, il 
faudrait voir. Qui sait si l'expérience ne se 
fera pas l'hiver prochain? Car il est difficile et 
douloureux de supposer qu'on ait Construit 
tant de belles choses pour les jeter bas dans 
six mois. 

En avant de la serre monumentale, M. Ho- 
chereau a construit un vestibule immense 
qu'on appelle salon d'honneur. La grande 
serre et le salon géant qui la précède servi- 
ront à l'exposition successive des collec- 
tions qui viendront disputer les prix. 

Ce défilé de plantes en pots ou en caisses 
a commencé il y a quinze jours; il durera 
toute la saison. Les récompenses à donner 
sont innombrables: on a pris soin d'échelon- 
ner les concours. Déjà le Monileur a publié 
une longue listje de médailles, nous avons 
déjà vu un concours de légumes et de fruits 
conservés, uu concours de primeurs oîi les 
raisins, les cerises et les fraises de 'I8()7 
vous mettaient l'eau à la bouche. Les prime- 
vères de Chine, les cyclamens, les azalées, 
les cinéraires, les ericas, les rosiers forcés, 
les camellias, les broméliacées, les agaves, les 
orchidées et vingt autres familles éblouis- 
santes ou curieuses sont logées pour l'instant 
dans les diverses serres du jardin. Avanthuit 
jours, vous verrez lleurir une collection d'aza- 
lées anglaises, admirablcmentconduiles, tail- 
lées en cône, et qui, de la base au sommet, 
seront tout Heur. J'aime à croire qu'il n'y en 
aura pas de doubles. C'est un faux goût qui a 
conduit certains jardiniers à doubler la fleur 
des azalées, comme celle des pétunias et des 



volubilis, dont le principal mérite est dans 
une délicatesse transparente et frêle. 

La serre hollandaise de M. Thiry, le long 
de l'avenue de l'École militaire, renferme en 
ce moment unebien belle collection de cactus 
Je la recommande à vos études. Les cactus 
ne sont pas élégants comme les lataniers ou 
les draca^nas: on dirait des bobos de la na- 
ture. Mais cette variété dans l'horrible a son 
charme, et d'ailleurs les cactus les plus laids 
donnent souvent des fleurs exquises. L'hor- 
ticulture a fait un tour de force invraisem- 
blable en greffant les uns sur les autres ces 
tronçons de chair verdâtre. Sur le cierge, 
qui est rustique entre tous, on fait croître les 
variétés les plus rares et les plus délicates. 
Le cierge (cereus) remplit ici le même rôle que 
le camellia simple dans la fabrication des ca- 
mellias précieux. Les boutures se font avec 
le camellia simple, qui reprend bien, et l'on 
y greffe un œil pris sur un sujet rare. 

Dans le jardin d'hiver construit par 
M. Herbaumont, on n'a pas fini d'admirer 
une collection de camellias très-remurquablçs. 
J'y ai deviné, sous une épaisse enveloppe de 
toile, un pandanus, le plus beau peut-être 
qui existe en France. 

Chaque jour renouvellera le mobilier de 
ces maisons de verre, et la curiosité des ama- 
teurs sera tenue en haleine jusqu'à la fin de 
la saison. 

IV 

La Cascade. 



Nul n'est tenu d'aimer les cascades; et les 
rochers artificiels ne plaisent pas à tout le 
monde. 

Ces réserves dûment établies, j'ose avouer 
mon faible pour l'eau qui tombe au milieu 
des rochers vrais ou faux. Ce mouvement 
continu et pourtant varié anime les jardins 
et leur donne un air de vie; la vapeur d'un 
ruisseau qui se pulvérise en tombant répand 
dans l'air une fraîcheur visible et tangible. Et 
puis, connaissez- vous rien de plus doux, de 
plus discret et déplus harmonieux qu€ cette 
chanson des petites cascades? Les chansons 
du théâtre moderne et ses cascades de goût 
douteux me charment beaucoup moins, 
quant à moi. 

Les rochers ont été confectionnés (c'est le 
mot) par M. Combaz. Ils ont des formes va- 
riées, agréables et assez rustiques. On les a 
savamment émaillés d'arbustes verts. L'eau 
tombe dans un petit lac oîi les carpes de 
Fontainebleau doivent emménager la semaine 
prochaine. Ces bonnes vieilles s'y griseront 
le premier jour : elles boiront une eau fouet- 
tée par le mouvement et si richement oxy- 
génée que des truites de tofrent s'en accom- 
moderaient. 

J'ai vu des charpentiers construire un petit 
radçau que les Chinois déguiseront en île 



flottante.. Si l'expérience réussit, tous les 
propriétaires d'étangs se donneront le luxe 
d'une île flottanteavanl six mois," et le moin- 
dre bourgeois de Rueil lancera sur sa mare 
une Délos de poche. 

La profondeur du lac (puisqu'on l'appelle 
ainsi} n'est pas partout la môme. Vous re- 
marquerez vers le milieu un long banc de 
bitume, qui s'étend sous l'eau de bout en 
bout. Cet écueil sous-marin (pendant que 
nous y sommes) est dans l'axe de l'École mi- 
litaire. Il vous représente un égout qu'il était 
impossible de détruire, mais que M. Barillet 
a rabaissé par un tour de force très-méri- 
toire, dont personne ne lui saura gré, car le 
public n'en devinera rien. 



Les Aquariums. 

Restons dans Feau, si vous le voulez bien. 
Il y a deux aquariums dans le jardin réservé. 

Pourquoi dans le jardin plutôt que dans 
le Parc ? Je crois que l'organisateur de ces 
belles choses n'a pas dressé son plan sans un 
brin de philosophie, et que son idée est 
celle-ci : 

11 est bon, il est beau de cultiver la terre, 
mais le jour arrive à grands pas où cela ne suf- 
fira plus. Toute culture est un empruntfait au 
sol; or il est impossible à l'emprunteur le 
plus consciencieux de lui rendre l'équivalent 
de ce qu'il en a reçu. L homme ne crée ni ne 
détruit rien, mais il transforme en mouve- 
ment, en chaleur, en électricité, en pensée, le 
pain, la viande et le vin que la terre lui a prê- 
tés, et rien de tout cela ne retourne à la terre. 
Nous lui rendons aujourle jour un sou d'en- 
grais liquides et solides, nous eût-elle prêté 
vingt francs. Cet engrais même est perdu 
neuf fois sur dix : au lieu de l'employer à 
féconder les champs, nous en infectons les 
rivières, par l'entremise des égouts. Les 
cours d'eau naturels et artificiels charrient 
incessamment à la mer les molécules les plus 
substantielles de la terre. Chaque goutte qui 
s'écoule vers le grand réservoir de l'Océan 
nous appauvrit de quelque chose. La mer 
nous donne peu, nous lui rendons beaucoup. 
Elle ne nous envoie sur l'aile des nuages 
que de l'eau distillée ; nous lui renvoyons 
de l'eau grasse, engraissée aux frais de la 
terre. 

La mer, qui est deux fois plus étendue 
que la terre ferme, est devenue avec le temps 
un immense réservoir d'engrais. Elle est 
riche de tout ce que nous perdons : le temps 
approche où nous sentirons la nécessité de 
compter avec elle. On connaît son inépui- 
sable fécondité; on entrevoit à travers ses 
profondeurs les plus sombres le fourmille- 
ment infini des organismes qui pullulent en 
elle.; on sait qu'elle a de quoi restituer au 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE ISC.T ILLUSTRÉE. 



centuple les éléments de vie qu'elle nous 
doit : nous la cultiverons à son tour, et nous 
trouverons dans son sein la solution d'un 
terrible problème. 

Car il serait inutile de nous leurrer plus 
longtemps : la culture du sol, pour celui qui 
l'envisage d'un peu baut, représenteun cercle 
vicieux. Cultiver, c'est épuiser. Les Anglais 
qui sont aujourd'hui les premiers cultiva- 
teurs du monde, ne maintiennent la fertilité 
de leur sol qu'en dépouillant les continents 
et les îles. Plus la culture accroît la perfection 
de ses moyens, plus elle coûte à la terre. Les 
labours profonds nous donnent plus, parce 
qu'ils prennent davantage à la vieille nour- 
rice. Le pivot pénétrant de la luzerne est 
comme une sangsue végétale qui va chercher 
sa vie aux sources intimes que les racines du 
blé n'atteignaient pas. La pomme de terre est 
un groin de porc qui dévore tout à la ronde; 
la betterave fait mieux, et pis encore, c'est 
une trompe d'éléphant. Ainsi les nouveautés 
les plus heureuses en apparence soulagent la 
misère de trois ou quatre générations en ac- 
célérant la ruine de la terre. Et l'on s'étonne 
un beau malin de voir la vigne malade, la 
pomme de terre malade, le mûrier malade ! 
Il n'y a pas tant de malades que vous croyez, 
il n'y en a qu'un : le sol. 

C'est donc une pensée philosophique qui a 
placé les aqu:jriiiin> au milieu des miracles 
de notre culture : le remède est à côté du 
mal. 

A les examiner en détail, les deux cnn- 
slnictions dont il s'agit sont fort intéressantes, 
mais l'aquarium d'eau de mer laisse à désirer. 
Les stalactites qui le décorent seraient bien 
mieux placés à l'aquarium d'eau douce. Les 
vilraces qui le couvrent amoncellent une 
telle 'somme de chaleur au dedans que les 
poissons cuiront sur place, j'en ai peur; si 
l'événement me donne tort, tant mieux ! A 
part ces deux défauts, dont l'un est capital, 
la construction est belle et ingénieuse. Les 
visiteurs pourront étudier les poissons sous 
toutes les coutures : on les verra d'en haut, 
d'en bas, de face et de profil. Une crypte attend 
les homards amis du mystère; une petite 
rotonde vitrée doit initier les Parisiens au 
parquage des huîtres. La construction, di- 
rigée par .M. fiuérard, ingénieur, n'est pas 
encore achevée, mais elle ne tardera pas. 
L'eau de mer est en Seine, dans deux ci- 
ternes mobiles. L'entretien de l'aquarium 
est confié à un homme très -compétent, 
M. de Daix. 

En eau douce, la construction est achevée, 
l'eau coule, quelques-uns des poissons ont 
emménagé au terme. Là, le succès n'est pas 
douteux : vous avez, dès à présent, un char- 
mant spectacle. 

Le constructeur, M. liétencourt, est un beau 
type d'inventeur. Je l'ai découvert au fond 
d'une casaque crottée et d'un vieux surcot 
de marin : il mettait la main à la pâte, et 
jusqu'au coude. Sous celte enveloppe danu- 



bienne, j'ai vu poindre deux yeux brillants 
d'intelligence; en cinq minutes de conver- 
sation, je pénétrais plus loin, et je décou- 
vris un chimiste et un géomètre très-capable. 
M. Bétencourt a des idées à lui, un système 
de construction parfaitement original . et qui 
a fait ses preuves à Boulogne d'abord, puis 
(vous en jugerez vous-même) au jardin 
réservé. Il construit, en ciment Porlland mé- 
langé, des voûtes sans clef, phis solides que si 
elles en avaient une. Si mon dire vous semble 
incongru, regardez au-dessus de votre tète 
quand vous irez voir les poissons. 

C'est M. Gassies , naturaliste fort connu 
et conchyliologiste de première force, qui 
s'est chargé de peupler ces eaux douces. 
Ses aménagements sont irréprochables et 
concourent d'ailleurs à un elïel des plus heu- 
reux. 

Dans les bacs de cristal, hermétiquement 
clos par une méthode propre à M. Béten- 
court, on TOUS montre ou l'on vous montrera 
toute la faune des rivières d'Europe. Non- 
seulement nos carpes, nos brochets, nos an- 
guilles, nos cyprins et tout le commun des 
martyrs, mais des raretés comme le silure 
et des invraisemblances comme le prêtée, 
ce poisson des grottes de Carinthic qui naît 
sans yeux parce qu'il n'en a pas besoin. Au- 
près des écrevisses que nous connaissons 
tous, vous verrez des crabes, de vrais crabes 
qui n'ont jamais vécu dans l'eau salée. Cette 
variété foisonne dans les rizières de Lombar- 
die. ^I. Gassies n'a oublié ni les tortues d'eau 
douce, ni ces prodigieux axolotls du Mexi- 
que, qui donnent une telle tablature aux pro- 
fesseurs du Muséum. On m'a montré, au 
milieu des poissons rouges, un animal fort 
curieux qui paraît être un métis de carpe et 
de tanche. Pourquoi pas? Nous avons bien 
obtenu h Iluningue des métis de truite et de 
saumon. Dans tous les cas, ce problème posé 
par M. Carbonnier, l'excellent pisciculteur 
du quai de rÉcoIe, mérite un sérieux exa- 
men. 

Un ruisseau coule au milieu de l'aqua- 
rium d'eau douce : on y mettra des truites 
et des saumons qui monteront par une 
échelle jusqu'à la voûte de l'édifice. Tout le 
monde a entendu parler des échelles .à sau- 
mons, mais j'imagine que peu de Parisiens 
ont eu l'occasion d'en voir une. 

Encore un mot, avant de regagner la terre 
ferme. Sur les deux aquariums on a placé 
un ou plusieurs globes <le verre argenté. Ces 
miroirs grotesques sont-ils de bon goût? Fal- 
lait-il les admettre? .le crois que non. Mais 
en revanche je voudrais bien qu'un faïencier 
ou un fabricant de porcelaine fabriquât une 
sphère terrestre à mettre dans les jardins. 
Les mappemondes sont inintelligibles pour 
la plupart des enfants : une sphère de ()'",■')<• 
de diamètre leur apprendrait plus de géogra- 
phie en deux heures de récréation que les 
cartes plates et les livres idem qu'on leur 
donne. 



M 



Les Kiosques, les Ponts et les Grilles. 

Quand je cherche à calculer approximati- 
vement le poids du fer qui est entré dans ce 
jardin.j'arriveàdesmillions lie kilogrammes. 
.Mais c'est par réflexion qu'on y pense. Cette 
orgie de ferraille n'est pas partout enivrante, 
mais elle n'a rien qui choque les yeux. 

Les grilles sont généralement belles. J'ai- 
merais mieux qu'il n'y en eût point et que 
le péage secondaire fût siijiprimé, mais la 
Commission n'entend pas de cette oreille : 
elle a même afferme les cliaises du jardin. 
En sorte que s'il vous plaît de vous asseoir 
au milieu des arbres, vous avez dix centimes 
à donner pour la chaise et cinquante pour 
les arbres. C'est une cascaile d'inhospitalité, 
et la moins heureuse de toutes, mais je laisse 
aux étrangers le jdaisir de critiquer nos pe- 
t;itesses. 

La grande grille de cour d'honneur, signée 
Barbezat, me parait être la pièce majeure. 
C'est un morceau qui fait honneur à la fer- 
ronnerie française. La grille de M. Roy vient 
après, par ordre de mérite. Celle de M. Gan- 
dillot, moins artistique, a l'avantage de coû- 
ter moins cher : elle est en fer creux. Je 
goûte infiniment le travail de M. Maury, ce 
jour ménagé dans la clôture pour permettre 
au public de voir gratis le beau jardin. M'est 
avis qu'il serait juste et bon d'ouvrir partout 
de semblables échappées eu faveur des hon- 
nêtes gens qui n'ont pas un franc dans leur 
poche. La cherté qui résulte de l'Exposition 
se fait sentir aux pauvres comme aux riches : 
c'est bien le moins qu'ils se dédommagent 
un peu par les yeux . 

Le plus beau kiosque on fer forgé paraît 
être celui de M. Grassin Halédans; celui de 
M. Troncbon est joli, d'un travail délicat 
mais d'un style indécis et d'une couleur ma- 
lencontreuse. Jamais, au grand jamais, ce 
bleu ne s'enlèvera bien sur un fond vert. Le 
pavillon de M. Carré, la volière de M. Thiry 
jeune et ses deux kiosques .sont des ouvrages 
d'un mérite inconleslabic, et le kiosque en 
fer rustique pour la vente des bouquets ne 
s'annonce pas mal. Mais s'il faut absolument 
dire ce que j'en pense, le plus beau kiosque 
en fer forgé ne dit rien à mes yeux ni à 
mon cœur. Dans les choses de pur agré- 
ment, tous mes instincts résistent au plus 
résistant des métaux. Que l'on forge les clô- 
tures et les grilles d'entrée, rien de mieux : 
il s'agit de défendre une propriété. Que les 
chaises et les bancs du jardin soient en fer 
plus ou moins élastique; il le faut, car la 
pluie corromprait toute autre matière. Mais 
un kiosque est un lieu de repos qui doit sa- 
tisfaire à deux conditions : il faut qu'on y 
soit bien, et que la construction décore le 



î;KXPOSITION universelle DR 1807 ILLUSTRÉE. 



paysage. Or, le fer n'est pas seulement 
froid , dur, anguleux , inconfortable par 
essence ; il ne peut donner que des li- 
gnes grêles qui hachent le paysage comme 
chair à pâté, sans offrir un seul plan où le 
regard se pose. J'ad- 
mets les ponts de 
fer, même dans un 
jardin, et les para- 
pets de fer aussi, car 
on ne saurait être 
trop prudent; je n'ad- 
mets pas que le fer 
se déguise en bois, 
et surtout en bois 
rustique. Chaquema- 
tière a son utilité 
propre et sa beauté 
particulière ; le 1er 
peint en bois m'a 
toujours semblé 
aussi ridicule que le 
bois peint en fer. 

Quant aux ponts 
et aux kiosques de 
ciment, coûtent-ils 
sensiblement moins 
cher que le bois ? 
Durent-ils beaucoup 
plus longtemps? Si 
oui, nous les recom- 
manderons aux pro- 
priétaires gênés ou 
économes; si non, on 
s'en tiendra à ce 
cliaiinant petit repo- 
suir de vrai bois, 
vraiment rustique, 
qui fait honneur au 
goùl de l'exjiosani, 
M. Tricolel. 



Vil 

Le pavillon des Coli- 
bris. 



Le pavillon des 

Colihris est un kios- 

qiii; vilré de belles 

et folies glaces. La 

foiniu en paraît as- 
sez agréable, mais la 

cuupolo en veriCi de 

Couleur rouge est 

peut-être d'un goût 

trop allemand. Quant 

aux hûles de cette 
\olière, on les at- 
tend encore, et je 

tais (soit dit entre nous]) des vœux pour 
qu'ils ne viennent jamais. Vous est-il jamais 
arrivé, en fermant une fenêtre, d'emprison- 
ner par mégarde un oiseau du jardin ? C'est 
un drame qui fait mal à voir. Le pauvre pe- 



tit animal se jette tête baissée dans le vitrage. 
Abusé par la transparence da verre, il croit 
se rendre libre, il se heurte et il tombe étour- 
di, quelquefois mort, avant que vous ayez pu 
li:i rendre la clef des champs. 



Je n'ai pas la prétention d'épuiser la liste 
des curiosités et des beautés éparses dans 
l'enceinte. A quoi bon? Fussé-je complet 
aujourd'hui, je ne léserais plus demain. Tous 
les jours on achève une chose et l'on en com- 




INTÉRIEUR DE 



Voilà pourquoi je souhaite que les co- 
libris attendus et promis n'arrivent pas. 
Les glaces de M. Chamouillet sont d'une 
si belle eau que l'on dirait de l'air en 
tranches. 



menée une autre; ce lieu, pour emprunter 
une locution platonique, est dans un perpé- 
tuel devenir. Nous n'avons encore rien dit de 
la galerie des fruits et des légumes, fort bien 
comprise par M. Tronchon, ni de la galerie 



r;KXPOSITION TNIVERSEKLE DK 1SH7 II.T.rSTRKE. 



73 



de l'industrie horticole, tnVingénieusement 
disposée par M. Arneitber; ni du diorama Meis- 
sonnier et Marville, où l'on doit vous montrer 
les plus belles plantes exotiques 60us leur 
forme, leur grandeur et leur couleur natu- 



tres : le grand salon d'iionneur, le pavillon 
de l'orchestre, le bureau de M. Barillet. 
Tout cela est d'un goût charmant, d'une 
grande légèreté et d'une dépense très-suppor- 
table. 




RANDE SKURE. 



relie: ni de la {galerie des plansdejardin (moins 
heureuse) ; ni du joli café Gousset, un bijou. 
Rien de plus frais, de plus riant, de plus 
champêtre à la dernière mode de Paris. L'ar- 
chitecte, M. liochereau, en a fait bien d'au- 



Mil 

La Volière. 
Elle est jolie et d'un travail délicat; c'est 



un vrai kiosque à loger des oiseaux, elle pour- 
rait instruire utilement tous les serruriers , 
car4elle offre à leurs yeux en même temps 
qu à leur raisonnement la seule application 
logique du kiosque. Dans une cage de fer ou- 
vré, mettez des oi- 
seaux tant qu'il vous 
plaira; mais pour 
Dieu ! gardez - vous 
d'y enfermer un seul 
moment la personne 
humaine, elle n'y 
serait pas bien et n'y 
ferait pas bien. C'est 
entendu. 

Quels oiseaux va- 
t-on mettre ici? 

Les organisateurs 
sont gens de goût; 
je nedoute pasqu'ils 
ne nous montrent 
une collection bril- 
lante et variée; mais 
n'y aurait -il pas 
mieux à faire'? 

Puisque les cir- 
constances ont per 
mis que le (]liampde 
Mars de\înt pour un 
temps liMvndez-vous 
du genre humain, il 
faut faire tourner au 
])lus grand profit de 
la communauté celte 
rare occasion , qui 
sera peut-être la der- 
nière ! instruisoH!'- 
nous les uns les ui - 
tros, si nous pou- 
vons ! 

Sur un certain 
nombre de points, 
les peuples IfS plus 
civilisés sont plus 
igiiorunls et plus 
barbares (|ue les Ca- 
raïbes. Dans ceKe 
France que nous ai 
nions et (|ue nous 
saurons défendre au 
besoin , I èdmation 
publiqneolTrecncore 
des lacunes désolan- 
tes. Tous les jourt, 
àlacjinpagneetdans 
les viiii's. il se com- 
met des millions de 
petits forlaiis, cri- 
mes de lèse-nature, 
dont notre ignorance 
est la cause. 
L'homme est un singulier soldat : il passe 
une moitié de sa vie à lutter contre les divers 
fléaux qui sont ses ennemis naturels, et le 
reste du temps à tirer sur les alliés que la 
nature lui donne. Ce n'est pas méchanceté 



L'RXPOSmON UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



pure, parti pris de faire le mal pour le mal ; 
non : c'est simplement qu'il ne sait pas! 

Nos paysans qui se croient éclairés cruci- 
fient (les chouettes et des chauves-souris sur 
1a porte fie leurs granges; c'est pour l'exem- 
ple, disent-ils; lo supplice public de quelques 
scélérats à poil ou à plumes doit forcément 
i'îimider les autres ! 

Tandis que ces cadavres innocents se pu- 
tréfient au profit des mouches charbonneuses, 
les souris manppnt le grain de l'ingénieux 
paysan ; les moucherons lui piquent les mains 
et la figure. Eli ! bonhomme! tu n'as que ce 
que tu hiérites. En immolant tes alliés, tu 
t'es livré, corps et biens, à tes ennemis. Si 
ces chauves-sourjs étaientvivantes, elles hap- 
peraient les moucherons qui t'incommodent; 
si tu n'avais pas assassiné cette pauvre 
chouette, elle purgerait ton grenier de ron- 
geurs qui le pillent. Un cultivateur attentif a 
suivi patiemment les allées et venues d'une 
chouette, sa voisine : il l'a vue, en vingt-un 
jours, rapporter cent dix rongeurs à son nid. 
Que t'en semble? Comprends-tu maintenant 
le sens intime du mot chat-buant? Les chats 
à quatre pieds quç lu nourris te rendent-ils 
autant de services qu'un cbat-huant qui se 
nourrit lui-même? 

Voici comment je peuplerais une volière 
instructive. J'y logerais tous les oiseaux utiles 
à l'homme, et j'inscrirais sur chaque com- 
partiment les services que chaque espèce 
peut nous rendre. J'inviterais le public aux 
repas quotidiens, car l'homme est ainsi iait, 
qu'il s'instruit surtout par les yeux. Je mon- 
trerais aux gens du Nord et du Bîidi, de l'O- 
' vient et de l'Occident que la chouette, si 
stupidement décriée, vit aux dépens des 
souris; 

Que le corbeau et la pie mangent'les vers 
blancs du hanneton; 

Que le coucou, ce polisson ailé,'a cepen- 
dant un mérite. Il atiaque, lui seul, les 
grosses chenilles venimeuses qui font peur à 
tous les autres oiseaux ; 

Que l'étourneau vit d'escargots et de sau- 
terelles. — Avis aux cultivateurs d'Afrique; 

Que la grive dévore les gros vers mous et 
les limaces; 

Que le merle perce à coups de bec les co- 
quilles des gros limaçons et la carapace des 
cerfs-volants les plus terribles ; 

Que le' bruant avale les guêpes comme des 
pilules; 

Que le moineau dîne et déjeune de hanne- 
tons au printemps; 

Que la huppe dévore les horribles cour- 
tilières; 

Que le pivert ne frappe pas du bec contre 
les arbres pour les détruire, mais pour y 
chercher les cossus et les scolytes qui les dé- 
truisent. 

Je voudrais non -seulement enseigner, 
mais prouver au public cosmopolite réuni 
pour quelques mois sous notre main, que le 
rouge-gorge se nourrit de moucherons et de 



lipules, le roitelet do vers et de cousins, le 
loriot de sauterelles, le linot de pyrales, le 
grimpereau de cloportes, la fauvette de puce- 
rons, le bouvreuil d'œsires et de chenilles 
processionnaires, le bec croisé de cloportes 
et de cantharides, le bec-figue de criquets, 
la bergeronnette de charançons. 

Il y a des livres là-de:-sus; j'en connais no- 
tamment un fort joli, tout à fait élémentaire, 
publié à Nancy par M. Victor llenrion, insti- 
tuteur. Mais, tout le monde ne lit pas, hélas! 
Et d'ailleurs tout le monde ne sait pas le 
français, tandis que tous les hommer, sans 
exception, comprennent cette langue univer- 
selle qu'on nomme Vexemple. 

Connaissez-vous un enseignement plus 
pittoresque que celui-ci? Dans une cage élé- 
gante et vaste, on logerait un couple de 
tourterelles. On placerait à leur portée deux 
petites mangeoires d'égale contenance, dont 
l'une serait remplie des graines que nous 
mangeons nous-mêmes, et l'autre des semen- 
ces inutiles ou nuisibles qui étouffent nos ré- 
coltes et empoisonnent nos champs. Le public 
verrait par ses yeux que les petites tourte- 
relles préfèrent la mauvaise graine à la 
bonne, et qu'elles se nourrissent bien plutôt 
à notre profit qu'à nos dépens. 

Un peu plus loin, deux chardonnerets pas- 
seraient leur journée à dévorer la graine de 
chardon , cette implacable ennemie de nos 
cultures. 

11 me semble que la volière ainsi comprise 
n'olïrirait pas un intérêt moins vif que la 
galerie du travail manuel, et que les hommes 
sortiraient de là un peu moins ignorants, et 
partant un peu meilleurs. Et que les Proven- 
çaux et les Italiens, en retournant dans leur 
pays, perdraient l'habitude de fricoter des 
rossignols. Et que les confiseurs de Paris ne 
vendraient plus aux Pâques prochaines des 
fauvettes, des bergeronnettes et des char- 
donnerets tués et empaillés sur des bonbons 
dans un nid. 

Il serait bon d'écrire encore au sommet de 
la volière : « Tous ces prisonniers seront re- 
mis en liberté quand l'Exposition sera finie. » 
Victor Hugo a dit un mot de trop dans ces 
beaux vers connus du monde entier : 

Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime, 
Préservez mes amis et mes ennemis même 

Dans le mal triomphants, 
De voir jamais, Seigneur, la ruche sans abeilles, 
La' cage smis oiseaux, l'été sans fleurs vermeilles, 

La maison sans enfants. 

Je me consolerais de voir la cage sans oi- 
seaux en pensant que les oiseaux sont sans 
cage. 

Mais puisque j'ai commencé une sorte de 
plaidoirie en faveur des martyrs que le paysan 
massacre aveuglément, laissez-moi m éton- 
ner que ce jardin si utile, si instructif et si 
complet n'ait pas un petit coin pour deux 
pauvres ami.s de l'homme: la taupe et le cra- 
paud. 

La taupe est pptrc alljé le plus utile contrt? 



l'odieux hanneton qui nous mange plus de 
cent millions, année commune. 

Le moineau ne s'attaque qu'à l'insecte par- 
fait, qui vit peu de jours, et détruit seule- 
ment les feuilles et les fleurs. 

C'est à l'état de larve ou de ver blanc nue 
le hanneton commet ses plus grands crimes 
Il mine le sous-sol en tout sens, et tue les 
plantes par la racine. On a vu des jardins 
périr, des forêts se dépeupler par le travail 
invisible du ver blanc. 

Les corbeaux, les corneilles, les pies qui 
vont sautillant derrière le laboureur, saisis- 
sent tous les vers blancs que la charrue a dé- 
couverts; mais ces respectables oiseaux ne 
peuvent les chercher sous terre. La taupe, 
qui a le sous-sol pour milieu naturel et qui 
s'y meut avec autant d'aisance que le poisson 
dans l'eau ; la taupe, dirigée par un odorat 
qui supplée pour elle à la vue, est un insa- 
tiable destructeur. Elle est le fléau d'un fléau; 
ce qui devrait nous la rendre chère. Elle a 
d'autres mérites encore; elle draine les sols 
les plus imperméables, elle amène à la sur- 
face, sous forme de taupinières, des quantités 
de terrain ameubli, divisé, qu'un simple 
râtelage éparpille utilement sur les prairies. 
Le paysan, le jardinier ne voient rien, sinon 
que la taupe dérange quelques semis, accidente 
la surface unie d'une pelouse ou d'un pré, 
dévie quelques irigations. Ils lui font payer par 
la mort ces fautes vénielles, sans comprendre 
qu'elle les a rachetées au centuple. Un stupide 
et obstiné préjugé l'accuse de dévorer les ra- 
cines, quoiqu'elle soit déci:-lément, manifes- 
tement, exclusivement carnassière, ce qui 
serait facile à démontrer. 

Creusez dans un coin du jardin réservé 
une cuve maçoimée d'un mètre cube; enfer- 
mez-y une taupe, jetez-y autour d'elle tous 
les matins une provision de fruits, de fleurs, 
d'herbes et de racines diverses avec un cent 
de vers blancs : le public verra par ses yeux 
que tous les végétaux seront intacts à la fin 
de la journée et que tous les vers blancs se- 
ront détruits. 

Pendant que vous y êtes et que le sentiment 
du bien vous talonne, enfermez un crapaud, 
un gros crapaud, laid, dilïorme, dégoiltant, 
pustuleux, fait pour inspirer le dégoût à tous 
les hommes (et c'est le grand nombre) qui 
s'arrêtent à la surface des choses. 

Jetez autour de lui des insectes, des larves, 
(les limaces. Nous le verrons à l'oeuvre; les 
plus ignares et les plus têtus d'entre nous 
seront contraints d'avouer que le pauvre 
animal, si indignement traité partout oi'i il 
se montre, est un utile et précieux destruc- 
teur. Peut-être enfin comprendront-ils le 
langage éloquent de ses beaux yeux si clairs, 
si fins, si doux, qui semblent dire : « La 
laideur n'est pourtant pas un crime. Laissez 
vivre un pauvre déshérité qui n'est au inonde 
que pour vous servir ! » 

Et, comme cette liixposition de 181)7, mal- 
gré les monstruosités de la politique et les 



L'EXPOSITION UMVEHSI'I.F.E DE ISIm ILIASTREE. 



horreurs imminentes de la guerre, doit atti- 
rer à Paris un certain nombre de pasteurs 
d'hommes, j'imagine que plus d'un gouver- 
nant, après avnir vu, provoquera des lois 
protectrices en faveur de la taupe et du cra- 
paud. 

Déjà les peuples s'accordent presque una- 
nimement à respecter les saintes hirondelles; 
déjà la Prusse inflige une contribution de 
30 fr. par an au dilettante qui détient un 
rossignol en cage; déjà tous nos préfets pu- 
blient des arrêtés mal obéis, mais formels, au 
profit des petits oiseaux : mais il y a plus cl 
mieux à faire. 

Je ne me repais pas d'illusions, je sais qu'il 
y aura toujours parmi les hommes des tempé- 
raments cruels et nuisibles, rebelles non-seu- 
lement à l'éducation maisà la contrainte. N'a- 
t-on pas vu le fils d'un professeur du Miiscum 
se lever avant le jour pour fusiller les rossi- 
gnols du Jardin des plantes? Mais un ensei- 
gnement pratique comme celui que j'ose con- 
seiller ici neseraitcerles pas perdu pour tout 
le monde. A coup sûr il offrirait un intérêt 
plus vif que le ])etit bassin de plantes métal- 
liques qui jettent l'eau par les feuilles et les 
fleurs. 



l.\ 
Les Bouquets. 



Dans un Itiosque construit par M. Jacque- 
min, Mlle Lion doit exposer et vendre des 
bouquets delleurs naturelles. _ 

Je n'y vois aucun mal, maisj'imaginequ'on 
pourrait faire mieux. 

Paris est assurément la ville d'Europe où 
l'on vend le plus de bouquets, et où cet 
aimable commerce rapporte les plus gros 
bénéfices. Paris est peu'-êire aussi, grâce au 
goût parisien, la ville où Ion rencontre les 
bouquets les mieux faits et les plus artisti- 
ques. Nlcq^ et Gênes, ces pays privilégiés du 
ciel, nous envoient des fleurs magnifi<pics, 
mais entassées, pressées on cercles concen- 
triques, dans un style qui violente et attriste 
la nature. Serrer énormément de violettes et 
de cameliiasdansun étroit espace, c'est prou- 
ver qu'on est riche et non pas qu'on a du 
i.'oùt. Les lleuristcs de Paris, les Lacliaumc, 
les Bernard et vingt autres, font mieux; ils 
savent (wrrr leurs bouquets et leurs corbeilles 
de table, donner aux fleurs agglomérées un air 
d'aisancequi réjouit les yeux. C'est par laque 
nous avons une école parisienne. 

J'aurais voulu que cette écolo put étaler 
concurremment ses produits au (^hamp do 
.Mars, disputer les récompenses, et instruire 
par l'exemple ces pauvres fleuristes des mar- 
chés, qui sont la bonne volonté même, mais 
qui n'ont pas fait un progrès depuis vingt 
ans. 

Il faudrait enseigner à ces braves femmes 



qu'on peut faire un bouquet charmant avec la 
moitié des fleurs qu'elles étouffent dans un 
bouquet plus que médiocre. Tout le monde y 
gagnerait, les marchandes d'abord, puis les 
consommateurs du peuple et de la petite 
bourgeoisie qui s'approvisionnent presque 
tous au marché. 



Les Plans. 



Le pavillon tel quel de M. Duvillers peut 
rendre de grands services, si l'on sait en tirer 
parti. 

L'art de dessiner les jardins est très- 
avancé dans quelques villes, et partout ail- 
leurs dans l'enfance. .Vprès avoir abandonné 
le vieux style aux jardins de curé, les bour- 
geois de province et de banlieue se sont jetés 
à corps perdu dans des roules inconnues. 
J'en sais beaucoup qui ont la prétention de 
faire leurs plans eux-mêmes, et quels plans! 

La grande école des plantations munici- 
pales fait tous les jours des merveilles, mais 
à prix fou : c'est Paris qui paye. Et Paris est 
si riche, si riche! On peut dire sans hyperbole 
qu'il ne connaît pas le chiffre de sa fortune, 
car toutes les mesures sont prises pour lui 
cacher son avoir et son débit. 

Pour les simples particuliers, qui comptent 
la dépense, la maison Vilmorin a publié un bon 
livre orné de quelques plans biens faits, mais 
c'est peu. Il faudrait qu'un puissant éditeur 
d'architecture, couinie M. .Morel de la rue des 
Beaux-.Vrts, se mît en têlc de graver une cen- 
taine de planches, graduées selon les prix et 
selon l'étendue des terrains. Un jardin de cinq 
cents mètres carrés, comme on en fait beau- 
coup à Paris et dans la banlieue, serait par- 
faitement ridicide s'il copiait le parc des 
Buttes Cliauinont. Le plan du square Vinti- 
mille ne le serait pas moins s'il vous plaisait 
de l'étaler sur un hectare. Il y a un enseigne- 
ment à créer pour les moyennes et petites 
bourses, peut-être même pour les grandes; 
cl si (pielque homme d'esprit profilait de cette 
occasion pour entreprendre la chose, je lui 
prédis hardiment qu'il ne s'y ruinerait pas. 



XI 



Le Repos de l'Impératrice. 



J'ai gardé pour la fin la perle de cette Expo- 
sition. Ce petit pavillon, si simple et si mo- 
deste en apparence, est une œuvre aussi 
capitale tians son genre que la serre de 
M. Dormois. 



La gravure ne vous en montre que les de- 
hors, et pour cause ; l'intérieur ne sera pas 
visible, c'est-à-dire achevé, avant les pre- 
miers jours de mai. Quoiqu'un l'a vu pour- 
tant. Sans cela, comment en parlerais-je? 

Ce pavillon qui deviendra tout naturelle- 
ment historique, a déjà une histoire avant 
d'être fini. 

Le plus artiste des tapissiers parisiens, 
M. Ilonri Penon, avait inutilement cherché, 
dans le palais de tôle, vingt-cinq mètres 
carrés pour v faire une chambre ou un salon , 
En désespoir de cause, et fermement décidé 
à exposer n'importe où, il demanda la per- 
mission de construire dans le Parc. La Com- 
mission lui oITrit une place au milieu du 
jardin réservé. On était à la fin d'octobre; il 
fallait se hâter pour arriver à l'heure, et 
même pour arriver en retard. 

M. Penon se mit en campagne : il trouva 
un jeune architecte de grand talent, M. De- 
mimuid, inspecteur des travaux de la Ville, 
qui, pour la gloire, fit les plans de la con- 
struction, dirigea les travaux, et réunit 
douze entrepreneurs de bonne volonté qui 
convinrent d'exposer en commun les divers 
produits de leur industrie. M. Monijoye fit 
la maçonnerie, M. Blancheton la charpente, 
M. Pou|)art la couverture et la plomberie, 
M. Gilbert la menuiserie, M. Ducros la ser- 
rurerie, M. Murgey la sculpture, M. Luce la 
^peinture, M. Chamouillet la miroiterie; 
MM. .Muller, Jean et Rey se partagèrent les 
nrnements de oéramique nue ou émaillée; 
M. Prudhomme se chargea de la quincaillerie, 
des bronzes et des slores. Le pavillon, vu du 
dehors, est donc l'exposition collective de 
douze artistes ou industriels, sans compter 
l'architecte. L'ensemble de leur travail est 
fort heureux, et le détail m'en paraît irré- 
prochable. 

L'architecte s'est proposé de faire une con- 
struction polychrome qui, par l'éclat et la va- 
riété des couleurs, pût égayer l'aspect sévère 
d'un parc, etqui pourtant lùtassez solide pour 
résister aux intempéries des saisons et durer 
à l'infini sous uti climat destructeur comme 
est le notre. Ces deux principes ont présjdé 
au choix des matériaux. 

Le pavillon est de forme octogonale, assis 
sur le bord d'un chemin. On y arrive par un 
perron de trois marches. Grâce à la pente ilu 
sol, on a jiu mettre à lextréniité opposée un 
balcon en saillie qui fait lace au petit lac. Les 
quatre grandes baies qui éclairent l'intérieur 
sont comme autant de cadres qui embrassent 
les plus jolis paysages du jardin 

Le soubassement en meulière apparente 
surmontée d'un bandeau de pierre dure, sup- 
porte l'ossature en pierre de taille dont les 
assises réglées correspondent aux hauteurs 
des briques qui remplissent les pans coupés. 
Ces briques émaillées ont trois tons, bleu, vert 
et jaune. Les chambranles des baies sont or- 
nées dans chaque assise des pieds-droits et 
dans chaque claveau de l'arc par des rosaces 




AQUARIUM (Extérieurj. 




AQUARIUM {liilérieur). 




AyUARlUM (Kxlcneur). 




AQUARIUM (Intérieur.. 



78 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



cil terre cuite revêtues d'un émail turquoise; 
une petite moulure de pieiTe encadre chaque 
rosace. Les tympans de faïence artistique dé- 
lacljenl leurs ornements délicats sur un fond 
bleu. La frise qui l'ait le tour du pavillon porte 
une décoration tres-riche étalée sur un 
jaune éclatant. Le chéneau de terre cuite ro- 
sée suspend au-dessus de cliaque baie un 
médaillon de faïence où la lettre E, enlacée 
de myrtes, s'étale sur champ d'azur. Les mé- 
daillons sont surmontés de la couronne im- 
périale. 

La charpente du dôme est en chêne, re- 
couverte en plomb et ardoise. Une grande 
gorge partant du chéneau dégage le membron 
qui reçoit à chaque angle un aigle supportant 
des arêtiers ornés. Le membron, dans sa par- 
tie inférieure, est chargé de guirlandes qui se 
suivent, soutenues par des rosaces avec rubans 
tlottants. Le couronnement (car tous les édi- 
fices sont couronnés dans ce paradis terres- 
tre), le couronnement se termine par une 
pomme de pin soutenue sur une base avec 
volute aux angles et godrons à la partie infé- 
rieure. De là sortent des lambrequins qui 
tombent sur chaque face de la couverture. 
Les ardoises sont taillées en écailles de ser- 
pent. 

Les balcons sont en fer forgé et tôle repous- 
sée ; celui qui regarde le lac est d'une exécu- 
tion magnifique. 

Pardonnez-moi la minutie un peu techni- 
que de cette description. J'insiste sur les 
détails parce qu'ils méritent d'être étudiés 
l'un après l'autre; mais quand vous vous 
mettrez en face du pavillon, vous verrez 
qu'ils se fondent tous dans un ensemble har- 
monieux et simple. Ce petit édifice, dont 
l'intérieur mesure bel et bien cinquante mè- 
tres superficiels, vous paraîtra aussi parfaite- 
ment fait, aussi naturellement venu que s'il 
n'avait coûté nul effort à personne. En quatre 
mois, vous croiriez qu'il a poussé là : c'est 
le plus grand éloge qu'on puisse décerner à 
l'architecte, M. Demimuid. 

Quant à l'intérieur, M. Henri Penon l'avait 
réservé pour lui seul. Il s'est donné la lâche 
d'y déployer tous ses moyens, d'y étaler 
toutes ses ressources, d'enfermer dans un 
espace relativement étroit toutes les élégances 
et les délicatesses de l'industrie artistique oii 
il est maître. 

Voici le rapide exposé du problème qu'il a 
résolu. Etant donnée une femme du plus haut 
rang qui conserve au milieu des splendeurs 
le goùl des plaisirs champêtres, créer pour 
elle, dans son parc, une installation aussi 
confortable que celle des palais ; l'entourer 
des formes agréables et des belles couleurs 
dont ses yeux ont l'habitude, et pourtant faire 
en sorte que dans ce milieu délicieux tout lui 
parle de la campagne et rien de la cour ou de 
la ville; exécuter autour d'elle une sorte de 
symphonie pastorale oii pas une idée mon- 
daine ne vienne détonner. 

Ce point de départ, qui est excellent, a 



conduit M. Penon à une conception très-ori- 
ginale. Il s'est dit : Je veux faire un intérieur 
de salon qui soit un poëme rustique écrit en 
bois naturel et en étoffe peinte ou teinte. Pas 
plus d'or que sur la main; je me trompe : il y 
en a un peu au milieu du tapis, sous les pieds 
de la noble et belle propriétaire. 

Le poëme n'est autre chose qu'une aurore. 
Il implique forcément l'emploi des teintes 
dégradées. Il faut que tout l'intérieur, ciel, 
tapis et tentures, exprime les effets riants et 
doux de la lumièrenaissante. Le jour n'est pas 
censé venir par les fenêtres, mais par quatre 
grands panneaux de satin où la peinture se 
détache sur un fond de teinture dégradée qui 
exprime l'intensité croissante du soleil le- 
vant. 

L'intérieur est octogone, comme on sait. 
Quatre côtés sont pris par les quatre fenêtres 
dont deux s'ouvrent en portes; il restaitdonc 
en tout quatre faces à décorer. Chacune 
d'elles se découpe verticalement en trois 
panneaux, un grand et deux petits. Le tout 
est relié par une boiserie de sycomore na- 
turel, sculpté dans la masse. 

Les quatre grands sujets, peints sur satin 
dégradé, représentent : 

1° Le réveil de l'homme; 

2° Les oiseaux; 

3° Les autres animaux; 

4° Les fleurs. 

Dans l'hypothèse adoptée par l'artiste, le 
maximum de la lumière ne doit arriver qu'au 
milieu de la pièce. 11 indique cet effet sur un 
lapis rustique, semé de branches de chêne et 
de marronnier. A la circonférence, le fond 
est violet demi-ton; il s'éclaircit par degrés 
jusqu'au centre où l'or éclate dans une rosace 
de feuilles et de fleurs. 

Les boiseries, les rideaux, les meubles, le 
lustre, tout est fleui', feuillage ou fruit. Les 
fleurs peintes se groupent dans des encadre- 
ments de fleurs sculptées; tout ce que la na- 
ture champêtre fournit de plus gracieux et de 
plus tendre est venu s'entasser dans ce réduit 
adorable; on est comme enivré de beautés 
naturelles : une tasse de lait par là-dessus, 
et la tête vous tournerait! 

Le meuble est d'un grand goût de simpli- 
cité voulue. Dans le premier panneau , la 
chaise longue avec son guéridon, son miroir 
à main et son tabouret: tout en bois naturel 
et en broderies de fleurs eliampêtres. Les 
panneaux 2 et 4, pour sacrifier quelque 
chose aux faux dieux de la symétrie, sont 
remplis par une bergère et deux chaises 
légères; le troisième contient linstaliation 
de la musique : harpe, chaise et pupitre de 
bois peint, vert jaune et bleu, d'un effet na- 
cré. La table de la harpe est couverte de 
peintures en camaieu violeté, rose et blanc. 
Elles représentent : dans le bas, la mère in- 
diquant l'harmonie à son enfant; les amants 
enivrés d'harmonie; plus haut, des groupes 
d'enfants qui s'étagenl en jouant de divers 
instruments. 



A droite et à gauche, devant les fenêtres, 
des jardinières de bois sculpté à base de 
marbre : dauphins, roseaux et coquilles. De- 
vant le balcon, un petit bureau de bois na- 
turel et un pupitre à écrire. Ce pupitre seul 
mériterait une page de commentaire : il est 
tout pétillant d'intentions charmantes. Sur le 
couvercle, un amour, les yeux bandés, écarte 
des jeunes filles curieuses. Au bas, on voit 
Argus expiant son indiscrétion. 

Mais je ne sais moi-même s'il m'est permis 
de déflorer par une description prématurée 
ce petit coin merveilleux qui ne sera pas ex- 
posé avant huit jours. 

C'est 31. Henri Penon qui a conçu, esquissé, 
dessiné, fait exécuter cet ensemble et tous ces 
détails. L'exécution appartient par moitié à 
son associé, qui est son frère. Ces jeunes gens 
ont sous la main toute une école de peintres 
décorateurs dont l'aîné est à peine âgé de 
vingt-cinq ans. Ils ont fait, font et feront des 
élèves. L'art si français et si parisien de la 
tapisserie devra beaucoup à leur initiative et 
à leur exemple. Us ne sont pas riches, ils 
commencent, et les voilà qui fournissent une 
quote-part exorbitante dans un travail 
collectif qui doit durer six mois et coûte 
200 000 francs pour le moins. 

M. Henri Penon a-t-il, comme il le croit, 
inventé un nouveau style de décoration? Je 
n'ose me prononcer là-dessus. Il doit beau- 
coup aux artistes du temps de Louis XVI, 
quoiqu'il se fasse un point d'honneur de ne 
leur rien emprunter. 

Ce qui lui appartient incontestablement, 
c'est le sentiment du beau , la rage de bien 
faire, et un certain mépris des obstacles qui 
a produit dans le courant de cet hiver un ré- 
sultat vraiment curieux. 

Je vous ai dit que les principaux sujets de 
sa décoration intérieure sont peints sur satin 
dégradé. Mais les teintes dégradées ne s'ob- 
tenaient jusqu'ici que par le tissage ou pai 
l'impression; belles par le tissage, médiocres 
par l'impression lorsqu'elle les donne. 

M. Penon n'avait pas le temps de faire mon- 
ter un métier pour lui seul dans la grande 
fabrique lyonnaise, et l'étoft'e qu'il lui fallait 
ne se trouve pas toute faite. Il décida de tein- 
dre son satin, mais jamais, au grand jamais 
un teinturier n'avait su dégrader les couleur 
Les plus habiles de Paris, consultés l'un aprà 
l'autre, déclarèrent la chose impossible, 
pourtant M. Penon ne. se décourageait pas. 
finit par tomber sur un brave homme qui 
s'excusa d'abord comme les autres, puis but 
un coup de trop et rencontra au fond de son 
verre la solution tant cherchée. Ivre de joie 
et d'autre chose, l'inventeur accourut un beau 
soir en" criant comme Archimède : « J'ai 
trouvé! » Il avait employé la teinture à ',18 de- 
grés au lieu de 1 5 ; qu'avait-il fait encore ? Je 
ne sais, mais ou pourra désormais teindre en 
cuve des étoffes couleur de matin. 

Edmond .\bout. 



1 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE I8G7 ILLUSTRÉE. 



73 



CHRONIQUE. 

Il me faut, après le brillant travail de 
M. Edmond About sur les merveilles du jardin 
réservé, travail trop court pour le charme 
L|u'il possède et pour la place qu'il occupe, 
-onipleter la livraison par les menus faits de 
l'Exposition. Rude tâche! Jlais nos colonnes 
sont exif^eantes, et je dois les alimenter. La 
Décesiité me servira d'excuse. 

Que c'est beau, les Ueurs, la verdure et les 
eaux qui tombent en cascades ou s'élancent 
en serbes, dont le soleil nuance de toutes les 
couleurs du |)risme les aiijrettes d'argent, et 
les belles plantes, grandes comme des arbres, 
que .M. Lancelola dessinées si poétiquement! 
que c est beau, même ces vieilles carpes tout 
étonnées de nager dans de nouveaux bassins ! 
et que je m'arrêterais volonliers à admirer 
leurs ébats! Pensent-elles au brochet glouton, 
né pour leur Iribulation et leur tourment 'f 

Nous avons vu passer le fameux canon 
prussien : il est énorme : c'est le molosse des 
forteresses du Rliin. Savez-vous combien il 
pèse'/ 58000 kilogrammes, à l'eslimalion 
de notre brave ami M. 31oréno-llenriques, 
oui! cinquante-huit tonnes. Et dire qu'il a 
sul'li de trente-cinq bons ouvriers français 
pour manutentionner cet énorme engin ! 

Ne pouvant pas supposer que les Prussiens 
aient exposé ce spécimen de leur artillerie de 
place pour nous faire peur, je nie demande 
quelle peut être l'utilité industrielle d une 
pareille exhibition. Je me le demande et ne 
puis me répondie. 

Les vignes des coteaux du Rhin donnent 
pourtant d'assez beaux produilsque la .Moselle 
leur envie. N'y avait-il jias aussi les charbons 
métallurgiques des bassins de la Ruhr, et ces 
beaux draps prussiens, presque aussi beaux 
que les draps unis de l'Aulriche, qui nous 
paraissent être sans pareils au monde? N'y 
avait-il pas aussi ces bières fameuses qui 
auraient pu disputer le prix aux bières de 
Strasbourg? 

Je voudrais vous parler du jury des vins. 

J'ai rbonneur de connaître (juclipies-uns de 

ras honorables experts, qui ont daigné mad- 

Qietlre par rencontre à leurs dégustations. 

Et comme je les sais les gens les plus scru- 

IX et les plus consciencieux de la terre, 

■ plains sincèrement. 

luute la gamme de» vins du monde en- 

[lier leur a passé sous le nez et sur les lèvres : 

Ije les plains. 

! Us ont du làter à tous lesiciiantillons dans 
lune classe qui compte les exposants par mil- 
liers : je les plains. 

Us ont du comparer aussi, verre en main, 
le blond (^hàleau-Wiuem au Jubanisberg, qui 
semble s'être assimilé la couleur verdàlre du 
I verre de Hohême; ils ont couru les vignes de 
la vallée de l'Ebre et du mont Hyniète, où le 
vin sent la résine ; ils ont même fouillé les 



sables du Bosphore pour y découvrir la vigne 
turque. prodige ! ils ont découvert le vin 
turc. Jurés consciencieux, je vous plains et 
vous admire. Mais vous aviez du moins une 
consolation au sein de vos laborieuses expé- 
riences : c'était l'attente d'un déjeuner au 
vin de Bordeaux, oîi vos consolateurs étaient 
les bienvenus. 

Et ce n'élaitnt pas seulement les vins de 
toute région et do tout ordre, rouges et 
blancs, troubles ou limpides, qui sollicitaient 
la dégustation : c'tluienl aussi les eaux-de- 
vie et les li(iueurs, et les spiritueux de toute 
condition. El non-seulement les esprits, mais 
aussi les bières et toutes les boissons fer- 
meutées. Evolié! Evohé ! gloire au jury des 
vins, qui a pu terminer la dégustation uni- 
verselle sans succomber sous le poids de sa 
tâche. 

Ce gros canon nous a gâté la fête, non pas 
qu'il nous ait fait grand'pjur, mais parce 
(juil nou est arrivé au milieu des giboulées 
de mars qu avril contiiuie. 

Et quelles giboulées! c'est à désespérer 
vraiment des beaux jours et des temps sereins 
et des soleils sans nuage. 

Figurez-vous qu'on préparait de grandes 
réjouissauces au Champ de Mars pour le jour 
de Pâques, de Pâques fleuries, commeondit. 
.Mais comme on n'était pas sûr â midi du 
temps qu'il ferait le soii', on n'avait pas trop 
osé annoncer la fête aux innombrables visi- 
teurs que lExposilion avait attirés. Bien en 
prit aux ordonnateurs; et leur discrétion 
n'était pas inopportune. De même que les 
nuages gris passaient sur le ciel bleu le ma- 
lin, comme lors de l'arrivée du canon prus- 
sien, de même les nuages noirs passèrent sur 
le ciel gris dans la soirée. Tout fut contrc- 
mandé, feux du Bengale, lanternes chinoises 
et autres pyrotechnies , excepté pourtant le 
Pavillon dos cloches qui s'obstiua à lancer 
dans .l'air attristé ses carillons joyeux, et le 
café Tunisien qui continua à tambouriner ses 
chants composés à la gloire du désert. 

Cependant, quelques milliers de curieux 
qui s'étaient attardés dans les restaurants du 
promenoir, dans l'espérance qu'il y aurait 
quelque chose, finirent par se convaincre 
qu'il n'y aurait rien, lorsqu'ils virent le 
pliare lui-même oublier d allumer sa lan- 
terne. 

Ni le café Tunisien ni le Pavillon des 
cloches n'étaient un attrait sulTlsant pour 
faire oublier les heures, d'autant ([ue le son 
des clocbcs, si joyeux en plein soleil, est 
toujours triste la nuit, malgré les airs de 
romance qu'on tire de ce clavier d'airain. 

.\ux abords du Champ de .Murs la soli- 
tude était profonde; et le vent et la pluie 
fouettaient les attardés. La fête de Pâques 
liaissail en retraite de Moscou. Les attardés 
jurèrent peut-être de n'y plus revenir; le len- 
demain, lundi, la foule était plus grande. 

Ouvrons ici, s'il vous plaît, une paren- 
thèse d économie domestique. C'est la grande 



question des pourboires que je vais traiter, à 
propos des voitures; et je ne cache pas que 
je suis à cet égard de l'avis des ouvriers coif- 
feurs qui ont si dignement soulevé la ques- 
tion. 

Donne-t-on des pourboires â l'étranger? 
Il faut croire que non; car les étrangers n'en 
donnent guère à Paris, ce dont les cochers se 
plaignent. 11 est vrai que les étrangers croi- 
raient déroger s'ils se conduisaient en France' 
comme ils se conduisent dans leur pays. Le 
droit qu'il s'arroge au pourboire ne devrait 
I)as dispenser le cocher français d'être poli. 
Quand je demande â un cocher s'il est libre, 
quelle nécessité le pousse à me donner ren- 
dez-vous au Palais-Royal, quand je suis â la 
porte Rapp? Les plus civils se contentent de 
ne pas me répondre, tout en me dévisageant 
de cet air supérieur qui n'appartient qu'à 
celte institution. Un pauvre malheureux qui 
se morfond depuis une heure â la porte Rapp, 
est. bien excusable pourtant d'oser faire â 
un cocher français une question, même in- 
discrète. 

J'avais bien imaginé une solution â la- 
quelle tout le monde gagnerait; mais c'est 
peut-être pour cela qu'elle n'a aucune chance 
d'aboutir. Ce serait de hausser le tarif des 
voitures, à la condition de nous délivrer du 
pourboire des cochers. L'industrie des voi- 
tures est devenue libre, et tout le monde ap- 
plaudirait à riiéroïquc résolution de M.M. les 
entrepreneurs s'ils daignaient, â cette condi- 
tion, hausser le tarif de leurs véhicules. 

Quand j'entre dans un restaurant, je ne 
sais plus quelle somme offrir au garçon qui 
consent à me servir. Car je sais qu'il paye sa . 
place; et il peut trouver que je ne contribue 
que Irès-imparfailement â l'indemniser de 
ses frais de charge. Car, il a des frais de 
charge, le garçon de café, comme s'il était 
un agent de change. Il esl quelqu'un enfin; 
et je suis si peu de chose! Il a le droit de me 
traiter comme son client soumis ; et je dois 
prendre garde de ne pas lui manquer de 
déférence, et de ne pas Finsulter par une 
contribution trop minime. 

'Le pourboire est donc devenu une insti- 
tution sociale, un fond de commerce coté sur 
la place. A qui attribuer pourtant le mérite 
d'avoir grelYé sur notre tronc social cette 
nouvelle branche d'exploitation commerciale? 
Croyez-vous qu un garçon de restaurant, un 
honnête citoyen au demeurant, soit bien 
Uatté de recevoir ce que je lui donne par une 
sorte de contrainte? Si je me permettais de 
lui poser cette inlurrogation, il me répondrait 
avec une juste fierté: «.Mais je pa)e pour vous 
servir, monsieur. » 

Ah! voilà! il paye. El qui paye-t-il? Le 
restaurateur ou le cafetier qui m'exploite cl 
qui l'exploite aussi à mes dépens. 

Eh bien 1 je ne vois encore (ju'une manière 
de débarrasser le tronc social de cette branche 
parasite; c'est de dire à M.M. les préposés à 
l'alimentation publique : « Fj.ites-moi pa^er 



80 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



ce que vous voudrez, puisque je suis à votre 
merci : mais, au nom du ciel, payez vos gar- 
çons, et délivrez-moi du pourboire. Eux et 
moi, vous en remercierons ensemble. » 

J'avais cru que le Champ de Mars serait un 
lieu de refuge oîi nous serions affranchis 
de celle dîme servile. Point! L'intéressante 
branche de commerce des pourboires y fleurit, 
avant les lilas du printemps. On a donc juré, 
en face des étrangers, de faire passer noire 
pays pour un peuple de quémaiideurs ? Soyons 
Français, que diable! Et puisque la Commis- 
sion impériale a dû prendre des' concession- 



naires, ne pouvait-elle insérer une clause à 
ce sujet dans leurs cahiers de charges? 

C'est notre faute aussi ; nous avons déjà 
gâté les garçons étrangers du Champ de Mars : 
nous leur avons inoculé par nos libéralités 
idiotes le vice de la quémiindc. 

Passe encore pour les garçons de café et de 
restaurant, puisqu'ils payent leurs places. 
Mais MM. les cochers ont-ils payé pour exi- 
ger la dîme du pourboire ? S'ils ne sont pas 
assez rétribués par leurs patrons, qu'on 
hausse le prix des voitures pour qu'ils trou- 
vent dans leur état une rémunération sufû- 



sante ; mais pour Dieu ! qu'on leur interdise 
le pourboire, et ils deviendront peut-être 
polis. Et ils ne me renverront plus de la porte 
Rapp au Palais-Royal à la quête d'une voiture 
vide, me prenant sans doute pour un étran- 
ger, ignorant des usages français. 

il est vrai que tout n'est pas impolitesse et 
mauvaise humeur dans leur fait. 11 leur est 
interdit de stationner à la porte Rapp , la 
plus voisine de Paris, si bien qu'ils y arrivent, 
mais n'y peuvent rester ni en repartir chargés. 

La porte Rapp est réservée aux voitures 
de maître. Les étrangers, qui ignorent cela, 




UNE ALLÉE DU JARDIN RÉSERVÉ. — Dessin de M. Lancelot. 



se fatiguent à chercher une voilure dans te 
stationnement encombré de voilures vides, 
cl s'indignent de n'en pas trouver de dispo- 
nibles. 

C'est évidemment là une chose à réformer, 
je ne saurais trop le redire pour le salut de 
la plus admirable Exposition qu'il soit possible 
d'imaginer, et qui sera visiléepar des millions 
de visiteurs, si ou ne la fait pas inacces- 
sible. 

La première majesté à contenter, c'est le 
public; et la première satisfaction à lui don- 
ner, ce serait de réserver l'avenue Sufiren 



aux voitures privées, et la porte Rapp aux 
voitures publiques, même les omnibus, s'ils 
veulent bien consentir à traverser la Seine. 

Les abords ! c'est la grosse affaire. Il arrive 
déjà au Champ de Mars, malgré le temps 
contraire, plus de monde qn on n'en peut 
ramener. Les étrangers sont déjà venus, avec 
les hirondelles. Il serait vraiment temps de 
songer au mois de mai , où il suffira de la 
vue du canon prussien pour attirer les curieux 
par cent mille. 

Le chemin de fer ne part que toutes les 
heures; et il relarde de vingt-cinq minutes 



l'arrivée de quinze cents voyageurs à la gare 
Saint-Lazare, pour en déposer une quaran- 
taine entre toutes les stations intermédiaires. 
Les iMouclu's ne sont qu'au nombre de six 
sur* la Seine ; et il en faudrait plus de cin- 
quante pour absorber le monde qu'elles 
attirent. Quant aux omnibus, je l'ai déjà dit. 
ils ne daignent pas traverser la Seine, quoi- 
qu'ils mettent bravement sur leurs parois : 
Exposition ; et les autres voilures publiques 
n'ont pas suffisamment la liberté des ap- 
proches. 

F. Documc. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS : 

AIJMISI&TIIATIOK, RUE DE BICIIELIEU, 106. - HENTU, ÉDITEUR, GAXEBIE BU PALAIS-BOVAL . - AtJ CHAMP DE M.4BS, BUBEAU tlBS CATALOGUES. 



Imprimerie générale de Cti. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. 



lEXPOSITIO^ IMlERSEllE 

DE 1867 

FUHLICATION INTERNATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE 








% 







eOlTEUBS: 

m. K. DEWTr, 

Coiic«»8ionnairc du Caialoijvt offi<-iel, éditeur de la Commission 

impênalc. 

m. PIKBBE PETIT, 



•• l.lTralKona de !• pasrs ln-«°. 

PRIX DB L'ABONNEMENT; 

AUX 60 livraisons pour loule la France »• (r. 



RÉDACTELR EN CHEF: 
m. F. DIX'IINCI, 

Membre du Jury international. 

COMITE DE RÉDACTION: 

MM. Armand DfiiAnFSO, Ernest DmoLLE, MOBENO-HENnn}i;El, 



1... r.»»_.» ....... P„,„ iVir/innfr Ifi rfroin (fe noilf en <uj i MM. Armand DfiiAnFSO, Ernest DmoLLE, MonENO-HENnii 

f .„e«.»lo„„aire de Jf,';!;"^Xïri'i;îon"im!;™'ie *"'"' """"'"«"P"' ^ Bureaux d'aLomiementa : rue de Riohelleu, 106. ^ Léon PLt.. Aug.lViTD, membres du Jury international. 




RUINES (Service di-s ciiix,. 



L EXPOSITION LNlVliHSELLE DE I «67 ILLUSTHEE. 



SOMMAIUI:: DE LA (i' LIV11A18()N. 

1. U Sarvice ili-a Eaux (m ChaniB de Mars, pur M. Pr. Du- 
cuing. II. Les rnsluUalions russes, par M. le comte de 
nastullane. — m. La Maison Norvégienne, par M. Léon 
Riche. — IV. La Maifon des Mineurs de Blanzy, par 
M. Fr. Ducuing. — V. La Porte d'Anvers, par M-. A . Poi- 
tevin. — VI. Vne Maison Américaine, par M. Males- 
pine.— VII. Le PaiJilhnJes Cloches, ■pd.rM- Fr. Ducuiug. 
— VIII. Le Itestauranl des Ouvriers, par M. Fr. Dii- 
euing. — IX. BiHuncourf, par M. A. 1,. —X. Le l'ont 
du quai d'Orsay, par M. Chirac. — XI. L'Ecurie de 
Chamea'ix, par M. Fr. Ducuing. — XII. Chr.mique, 
par M. Fr. Ducuing. 



Le service des Eaux au Champ de Mars. 

Savez-vous ce que représente (^e dessin que 
l'artiste a mélaneoliquement intitulé : Les 
Haines, oii l'on voit une tour croulante assise 
sur des rochers couverts de ronces et de cy- 
iliises, et d'où s'épanchent des cascades atti- 
rées par un lac qui reçoit leur tribut? 

L'ingénieur se cache là derrière le peintre, 
(^ela vous représente le Châleuu-d'eau du 
(Ihamp de Mars. C'est de celte tour en ruines 
(]ue partent les conduites d'eau qui alimen- 
lent et la cascade et les générateurs altérés, qui 
l'ornient sentinelles autour du Palais. 

Regardez à I intérieur de la tour, vous y 
verrez un réservoir en tôle de quatre mètres 
(le diamètre sur cinq mèlres de hauteur. Ce 
ri'servoirest alimenté lui-même par despom- 
p(^s puissantes situées dans deux hangars de 
cliuque côté du passage pratiqué sous le quai 
d'Orsay, (ies pompes sont au nombredecinq, 
lieux dans le hangar en amont, trois dans le 
liangaren aval. Chacune d'elles mériterait un 
examen spécial; car chacune est régie par un 
système dilTcrent. Mais cela nous éloignerait 
(lu but(]ue nous voulons atteindre, et qui est 
(l'expliquer dans son ensemble le service très- 
coinpli(}ué de la distribution des eaux dans 
le Champ de Mars. 

Au moyen de conduites diverses, ces pompes 
aspirent l'eau de la Seine, pour l'envoyer, 
l'une dans le lac placé sous le phare, les au- 
tres dans le réservoir du Cbâleaud'eau dont 
uous avons parlé. Elles sont secondées dans 
cet oITice par les puissantes machines du Fried- 
luiiil, construilB) dans les chantiers d'Indrel 
ei exposées sous le hangar des machines de 
la marine IVancaise. Les machines dii Fried- 
/a/;/ donnent un secours gratuit, pendant cer- 
taines heures du jour, aux pompes aspirantes 
(pii, elles, se l'ont payer un centime par mètre 
cube d eau élevé. 

De crainte que le service ainsi organisé ne 
sullise pas, et pour parer aux accidents, on a 
l'ail deux appels de prise d'eau dans les con- 
iliiites de la ville, l'un sur l'avenue de La 
i5')urdonoaye, l'autre sur l'avenue de Lamotte- 
Piquet. 



Vous croyez que c'est là tout ce que l'on a 
exécuté pour le service des eaux dans le Champ 
de Mars ? Délrompez-vous. Nous n'avons en- 
core parlé que de ce qu'on nomme le sen-irc 
bas. Les conduites commandées pour le Châ- 
teau-d'eau ne sont soumises qu'à la faible 
pression de 8" 00 , c'est-à-dire de moins 
d'une atmos[)hère, el ne peuvent desservir que 
les parties peu élevées du Palais et du Parc. 

Parlons donc du serrice haut, auquel la 
conduiteprincipaledu service bas se relie dans 
la direction du Palais dont elle l'ait le tour 
par la galerie circulaire d'aérage, pour l'ali- 
mentation de tous les moteurs et de tous les 
besoins du Palais. 

Ce qu'on nomme le service haut comprend 
l'ensemble des canalisations alimentées par 
un réservoir spécial, construit sur le sommet 
du Trocadéro, à trente-cinq mètres au-dessus 
du niveau du sol du Champ de Mars. Cette 
hauteur coriespond aune pression de plus de 

I rois atmosphères. Le réservoir du Trocadéro, 
situé tout proche du nouveau boulevard Ma- 
lakofî, a une capacité de 4 000 mètres cubes. 

II est lui-même alimenté par des machines 
élévatoires de la puissance de vingt-cinq che- 
vaux, installées sur la berge de la rive gauche 
de la Seine, en aval immédiat du pont d'Iéna. 
Mais, par précaution contre les accidents qui 
pourraient arrêter le fonctionnement des ma- 
chines élévatoires, l'on a eu soin de se mé- 
nager une prise d'eau directement sur les 
conduites de la ville, comme on l'a fait aussi 
pour le service bas. 

Une conduite d'eau forcée part de l'usine, 
suit un canal pratiqué dans l'entablement 
même du pont d'Iéna, monte au réservoir du 
Trocadéro, d'oi-"i l'eau emmagasinée redescend 
vers le Champ de Mars par une autre con- 
duite ménagée sous le trottoir du pont. 

C'est par celte canalisation qu'on alimente 
les jets d'eau du Palais eldu Parc, et les bou- 
ches d'incendie et d'arrosage. Descendant 
vers le Champ de Mars par le pont d'Iéna, 
elle traverse le Palais dans toute sa longueur 
avec un diamètre de 0™, 35. A son point de 
rencontre avec le grand boulevard circulaire 
du Parc, elle s'embranche dans une conduite 
de 0°" 25, qui suit tout le pourtour de l'allée. 

A son passage dans le jardin central du 
Palais, elle se subdivise encore en conduites 
de O^jlOO de diamètre, qui rayonnent dans 
tous les sens pour alimenter les jets d'eau et 
les nombreuses bouches d incendie ménagées 
dans l'intérieur des galeries, puis les bou- 
ches d'arrosage distribuées dans le Parc. 

Les bouches d'arrosage, c'est le superllu ; 
mais le néoessaire, c'étaient les bouches d'in- 
cendie pour préserver les immenses richesses 
oonienues dans ce palais des merveilles. On 
en a mis à la rencontre de toutes les allées 
circulaires avec les coupes rayonnantes; on 
en a ])lacé aussi extérieurement sous le pro- 
menoir couvert et même dans les prolonge- 
ments des rues rayonnantes vers le Parc, aUn 
de faciliter le jeu des pompes en cas d'accident. 



Est-ce que jamais on avait pris de telles 
|irécautions el emmagasiné de telles ressour- 
ces dans aucune exposition précédente? Cas- 
cades, lacs, jets d'eau, bouches d'arrosage et 
d'incendie, alimentation de plus de deux cents 
constructions dans le Parc; jamais rien de 
semblable n'avait été ni prévu, ni même 
imaijiné. Soulevez les trappes du plancher 
de la galerie des machines, vous trouves 
dessous une véritable iia[)pe d'eau. C'est 
merveilleux! N'y aurait-il que cela, la créa» 
lion du Chamjj de Mars dépasserait tout ca 
qu'on a vu. 

Comme pour la canalisation de la ville de 
Paris, toutes les conduites d'eau au Champ de 
Mars sont en fonte et posées sur des jointe 
dits à bague, scellés au plomb, ce qui offre 
1 immense avantage de pouvoir remplacer les 
tuyaux détériorés, sans être obligé aux lon- 
gues solutions de continuité, comme cela ar- 
rive avec les t.iyaux à embuUemtnl. 

La pose de ces innombrables conduites a 
présenté des difficultés que le public ne soup- 
çonne guère. Longuement étudié et métho- 
diquement préparé par M. l'ingénieur Four- 
nie, le travail a dû être entrepris dans une 
saison très-mauvaise et pluvieuse, il a fallu 
beaucoup d'habileté et d'expérience aux en- 
tre|>reneurs pour exécuter les travaux au mi- 
lieu des embarrasdes constructions du Palais 
cl du Parc, dans des terres fraîchement rap- 
portées et incessamment détrempées par la 
|iluie. 

C'est M. Mounol, chef de section, qui a 
dirigé les travaux au compte de la Commis- 
sion impériale : la dépense n'a pas dépassé 
"200 000 francs. C'est pourquoi l'eau a pu 
être livrée aux particuliers au prix de dix 
centimes le mètre cube; c'est-à-dire meilleur 
marché qu à la ville, et sans minimum de 
consommation imposé. 

La diiïiculté la plus réelle aété le refouille- 
ment sous le trottoir du pont d'Iéna pour le 
double passage de la conduite de 0™, 35 qui 
monte au Trocadéro et en redescend. M. Vau- 
dray, ingénieur en chef de la navigation dé 
la Seine, a prêté son actif et intelligent con- 
cours à ce travail. 

Nous parlerons une autre fois du service 
d'eau filtrée. Le filtrage se fait instantanément 
dans une conduite de 0'", 1 00 qui suffit à tous 
les besoins d'eau potable du Palais et du Pan 
et à l'alimentation des aquariums. 

La môme exploration que nous avons c: 
treprise pour le service des eaux, nous di 
vrions la recommencer pour le service du ga; 
Cha(]ue chose viendra à son heure; la rou 
est longue devant nous. 

Il est bon d'édifier le public sur tout 
qu'on fait au Champ de Mars pour son agn 
ment ou sa satisfaction. Celle divulgatioi 
servira de paratonnerre à son ingralitudef 
aussi bien en dedans (ju'au delà de nos fron 
tièies. La justice a la marche lente el le piw 
boiteux; mais elle arrive pourtant. 

Fr. DrcL'iKG. 



L EXPOSITION LMVEKSIÎLLt; DE I8li7 1LLLSTHEE. 



83 



Les installations russes à l'Exposition 
universelle. 



La Russie, si l'on en eroil les i;éo{;rajilies, 
occupe sur la terre quatorze mille kilomèlrcs 
de l'est à louesl; — cinq mille six cents du 
nord au sud ; — dix-sept mille diaj;onale- 

ent du sud-ouest au nord-esl. — Ses fron- 
tières touchent à la Prusse et à l'Amérique du 
Nord. La Chine et l'Autriche, la Turquie et 
la Perse sont ses voisines, et ces étendues 
immenses, soumises à la volonté toute-puis- 
sante de l'Empereur, comptent pri's de qualrc- 
rJDgls millions dlialii tan Is. 

A l'Exposition, la Suède el l'Italie limitent 
son territoire de six mille mètres, et treize 
cent qualre-vinj;t-douze exposants la repré- 
sentent. — Le monde entier, il est vrai, en 
se donnant rendez-vous au Champ de Mars, 
s'est contenté de cent cin(iuante mille mètres 
carrés, et l'homme est tellement pelil quand 
il se mesure avec les rji-aiideurs de la natuie, 
que créer un abri de celle dimension contre 
la pluie et le soleil et parvenir à rassembler 
en ce lieu tous les produits de l'univers, est 
regardé à juste litre comme uneteuvre pro- 
digieuse qui frappe d'étoniu'mcnt : la réali- 
sation du rêve de la tour do Uabel. — Le 
regard, celle fois, est devenu 1 instrument 
de la langue universelle. 

Lorsque l'on voit en elTet ces témoignages 
si divers de rintelligence et du travail et 
que l'on contemple ces personnifications de 
la vie, et pour ainsi dire, de 1 àme de cha(]ue 
pcujile, la pensée se réveille, une émotion 
nouvelle s'enijjare de notre esprit, une se- 
cousse intérieure donne ])assage à je ne sais 
quel fluide qui nous l'ail comprendre ceux 
dont nous regardons les œuvres, el nous 
ra|>proche ou nous éloigne par un double 
courant semblable aux mouvemenls de l'e- 
lectricilé, auquel on s'abandonne sans même 
essayer de lui donner un nom. — Demandez 
plulùt à la foule qui se presse à l'Ex|)osilioii 
russe. 

Le caractère tout particulier de l'archi- 
leclure, l'originalité de rinstallation et des 
anangements qui convient si bien à cet 
em|)ire, placé entre 1 Europe cl l'.Asic 
coninie le lien nouveau des deux mondes, la 
varii'le des productions, l'extrême civilisation 
el l'extrême barbarie, une sorte d'élrangeté 
sauvage, l'Orient avec tous ses étonnements, 
les arts avec une saveur toute particulière, el 
les produits de la terre et des troupeaux, 
rassemblés comme au temps des patriarches, 
attirent el retiennent luur à tour. On trouve 
la mêlés cl réunis l'or el les pierres précieuses 
arrachées à ces fleuves et à ces montagnes 
qui prennent par leur eloignemeiit une sorte 
de caractère fantastique , les pelleteries 
et les fourrures du Nord , les soies du 



Jlidi, les céramiques du Caucase el les po- 
teries des Tarlares de la Crimée, des bro- 
cards aux brillants reflets et ces coton- 
nades d un rouge éclatant, ces huumatrh si 
reeliereliés par les paysans, les draps que le 
commerce emporte à travers les déserts jus 
qu en Chine, marché ordinaire de ces manu- 
factures spéciales; les cierges du mona^tère 
de Kief, couverts d'or et d'ornemenis. 
D autres monastères en grand nombre les fa- 
briquent également; el brûlés dévotement 
devant l image protectrice du foyer domes- 
tique, ils témoignenl de la foi étrange et vio- 
lente de ce peuple. — Les préparations faites 
avec la corne de renues dans le gouverne- 
ment d',\rkangel et les lamproies séchées 
employées pour l'éclairage à Bakou dans le 
(Caucase; les meubles merveilleux en pierre 
dure et les richesses d'orfèvrerie d'un goùi 
si original tout auprès de la hache du Rirgiz 
envoyé par Djanghyr, sultan Rirghiz du 
district de Kopotinie. — Puis tous ces mi- 
nerais, ces bois, ces cuirs, ces chanvres, ces 
laines; les grains de toute sortes : le fro- 
ment, l'orge, l'avoine, le sarrasin. If «nillet, 
le riz, le maïs, tous ces produits de la terre 
qu'en nos années de souffrance et de disette 
les négociants de Marseille font arriver de 
Russie, les machines agricoles, les résines el 
les cordages, les ouvrages de fer, el d'acier, - 
ces canons el ces modèles de navires cuirassés 
tout à côté d'une colonne, la plus curieuse, 
peiitêtre, car elle est composée uniqiiemeiu 
avec les ustensiles en bois ou en nattes que 
les paysans fabriquent eux-mêmes, pro- 
voquent une curiosité attentive et donnent 
lieu de la part des nombreux visiteurs, el 
surtout des Français, aux témoignages d'une 
vive sympathie. 

Tout le monde, au reste, rend hommage a 
la méthode, au bongoùi, au sentiment artis- 
tique qui a présidé à l'arrangement des pro- 
duits el à rélégancedesconstructions. Il y a la 
un grand honneur pour la Commission russe 
présidée par Sou Altesse le due de Lcueh- 
lenberg, el MM. Boulovski, Thaï, Grigo- 
roviich el Tcherniaef, membres de celte 
Commission se sont dignement acquittés du 
mandai qui leur avait été conlié. A l'excep- 
tion de la colonnade et des arceaux en bois 
de saj)in qui bordent le grand |)as-age (com- 
mun a l'Italie et à la Russie, colonnade exé- 
euiéeà P.iris parles soins el sous la direction 
de M. Renard, toutes les installations de la 
.section rus?e, armoires, vitrines, étagères, 
tables en sapin d'une forme si coquette et si 
variée viennent de Pélersbourg, où Charles 
Rnggen b'S a établies, et ont été montées à 
Paris i)ar des ouvriers russes. 

La Russie esl donc bien chez elle au Palais 
de l'Exposition, el son œuvre lui appartient 
tout entière. Elle peut ajuste titre en récla- 
mer le mérite, car, il est diflicile de choisir 
une disposition plus heureuse, (|ui, en faisant 
mieux ressortir l'ensemble des produits laisse 
l'air el le jour arriver à profusion sur ceux 



qui par leur nature élégante réclamaient un 
milieu spécial, une sorte de salon où ils se 
relèvent les uns les autres. 

Plus loin les arceaux cessent, et les grandes 
vitrines établiesdans le même style, sontgar- 
nies de magnillques étolTe.-; d'or eldesoie, 
pour faire place ensuite en aiiproehanl vers 
la nef des machines à une muraille de cuirs 
aux couleurs variées. 

.Nous ne nous proposons pas d'étudier au- 
jourd'hui l'Exposition russe el de résumer 
les enseignements qu'elle renferme. — Au 
milieu de ces glorifications de la vie pra- 
tique, on a parfois une satisfaction extrême 
à s'abandonnei- au plaisir que donne la vue, 
sans songer aux résultats sérieux. — C'est 
un appât sans doute, une illusion peut-être, 
car dans le siècle où nous sommes, au 
milieu de la vie enfiévrée à laquelle notre gé- 
nération esl condamnée, nul ne peut long- 
temps se soustraire à Vulile. Pour exister 
nous devons en porterie poids, el bien vite il 
nous faut y revenir. — \ l'Exposition russe 
la moisson sera abondante, el il importe de 
se rendre compte des grandeurs el des fai- 
blesses, des instructions et des avertissements 
réunis dans cet étroit espace, qui semble 
s être fait si coquet el si charmant alin de 
mieux nous captiver el nous séduire. Suivons 
donc rapidement la grande voie qui mène 
à la|)oile Sufl'reu, en partant du jardin cen- 
tral, el indiquons les j)riiicipaux objet.s que le 
visiteur rencontrera sur ses pas. 

Dans la salle consacrée aux bcau\-aits. 
se trouvent réunies des œuvres dignes d'al- 
teolion, el des bronzes de Liebericli d'un beau 
travail ; mais dès le premier moment vous 
pénétrez dans un monde étrange. On est loin 
des impressions de l'Occident el l'esprit doit 
s y accoutumer. La salle si curieuse consacrée 
à l'histoire du travail, eu nous rappelant 
le point de dépail el la marche suivie est 
d'un grand intérêt pour discerner les ten- 
dances el les résultats obtenus. Tout auprès 
se Irouve celle qui contient les dessins de 
l'école technique de .Moscou, la .seule école 
prol.'ssionnelle de la Russie, et les staluelles 
représcntanl les costumes îles difl'érenies pro- 
vinces de cet ein|)iie où Ion parle trente 
langues différentes, des reiluctions de divers 
modèles d'animaux el des ecliantilluiis de 
|)ai)ier3. Des phoUigraphie.-* gaiiiisseiit le cou- 
loir qui se])are celle pièce de la gr.inJe ^alle, 
reufermanl les ouvragi-s desiines certaine- 
iiient à fixer le plus l'atlenlion des oisifs et 
l'intéiêl des gens de goût. 

Si l on jette un cuup d «cil sur cette salle a 
travers les arceaux de bois si originaux qui la 
ferinentdu coté du grand passage conduisant 
à la porte Sufl'reu, en apercevant la magni- 
fique mosaitjue exécutée par Michel Cli.ni- 
liewski a l'elablissemeut impérial de Saiul- 
Pélershourgd après les originaux du profes- 
seur Neff, on essayera jussitùl de penélrer 
dans celte pièce aux consoles el aux viirines 
élégantes qui renferme de véritables chefs- 



8'i 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 II.LLSTREE. 



d'œuvres d'orfèvrerie de Sasikoff, les pierres 
précieuses et les produits sjjéciaux, les 
émaux pour les mosaïques, composées par 
Lcopold Bonafède, et les armoires en lapis- 
lazuli et la table en mosaïque florentine pro- 
venant de la manufacture impériale de Pélhe- 
roff, dirigée par M. Tafimovitch, et quand vous 
serez fatigués devoir et d'admirer, les armes 
les tapis, les vêtements et les broderies 
merveilleuses du Caucase et de la Géorgie 
viendront ranimer votre attention. De l'autre 
côté, vous trouverez des guerriers couverts 
de leurs vêtements nationaux et les costumes 
de peaux des indigènes de la Sibérie en- 
voyées par M. Sidoroff; vous vous en [irez 



ainsi d'ètonnement en étonnement, de curio- 
sité en curiosité, toujours soutenu par l'in- 
connu, traversant tous ces produits de mille 
sortes, côtoyant le bloc de malachite de 
2176 kilos, une fortune provenant des mines 
de M. Paul Demidoff, vous arrêtant à coup 
sûr un instant devant l'assemblage si gra- 
cieux des vases en bois de Sibérie, ren- 
fermant les grains et les gerbes de l'Em- 
pire, et admirant toutes ces productions 
que nous avons à peine indiquées, sans pou- 
voir dire assez à quel point le classement, 
la clarté et le goût avec lequel le moindre 
objet est disposé, font honneur aux orga- 
nisateurs de l'exposition russe, et rendent 



facile l'examen et les recherches du visiteur. ; 
— Soutenu ainsi et porté par votre curio-i 
site, vous arriverez sans peine jusqu'aux' 
frontières, où le restaurant russe vous invite 
à la halte. 

L'installation a toute la couleur locale que 
le plus difficile doit rechercher. — Les gar- 
çons sont revêtus de la chemise de soie en 
usage à Moscou et une femme russe en cos- 
tume national préside à la distribution des 
mets spéciaux qu'on y trouve. Après avoir 
traversé le territoire russe, nous aurons à 
coup sur grand plaisir à vivre, ne serait-ce 
qu'un moment, de la vie de ceux dont les 
travaux et les produits ont éveillé notre cu- 




INSTALLATION RUSSE. 



riosité et notre intérêt. Demandons à la belle 
Russe une tasse de ce thé parfumé que les 
caravanes ont apporté directement de la 
Chine, et puisque la table, dit un vieux dic- 
ton, est l'entremetteuse de l'amitié, laissons- 
nous aller à toutes ces joies et aux surprises 
singulières que nous ménagent les mets en 
honneur à Moscou et à Pélersliourg. Les 
Russes et les Français sont faits pour s'en- 
tendre, et la guerre de Grimée semble avoir 
retrempé dans une mutuelle estime leur 
union, que cette noble et pacillque lutte des 
arts et de l'industrie viendra resserrer en- 
core. 

Comte du Castellane. 



111 

La Maison norvégienne. 

Près de la maison de Gustave Wasa, expo- 
sée par la Suède, la Norvège, dans la partie 
du parc qui lui est réservée, nous offre un 
spécimen de ses maisons, dont la construc- 
tion complètement en bois et d'une forme 
gracieuse, séduit et fixe l'attention. En voyant 
le modèle exposé, il ne faudrait pas croire 
que toutes les maisons en Norvéiçe sont aussi 



luxueuses, car beaucoup sont loin de l'égalai 
en élégance et en confort. 

Quoique par ses forêts la Norvège produise 
beaucou[) de bois très-recherchés pour 
construction, il est facile de se rendre compt 
par la quantité qu'il a fallu employer 
malgré son bon marché primitif, que la coil 
struction de la maison norvégienne est encor 
d'un prix assez élevé pour ne pas être à U 
portée de toutes les classes. 

En Norvège, généralemont chacun habita 
sa propre maison; elle est plus ou moins im- 
portante, selon la fortune de celui qui l'a 
fait construire : aussi en existe-t-il beau- 
coup qui ont dû rester dans des limites plus 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



restreintes, mais toutes parfaitement con- 
struites pour les rendre impénétrables à 
l'air. La maison norvégienne, tout en nous 
Jonnant le style exact des construc- 
tions de bois, sert d'annexé aux 
produits qui n'ont pu trouver placf 
dans le palais et qui sont encore assez 
nombreux. 

C'est ainsi que là nous retrouvons 
Ju matériel de pêcbe , des engins, 
des éclianlillons réduits à de petites 
dimensions d'iiabitations de diffé- 
rents genres de construction , mais 
dans lesquelles le bois est toujours 
argement employé. Un certain sen- 
iment qui anime les familles nor- 
végiennes, les fait vivre isolées 
;t c'est ainsi que leurs habitations 
iont assez distancées les unes des 
lutres. 

Chaque faniiik^ vit isolément, et 
;elon son importance possède plu- 
sieurs maisons en bois, et c'est leur 
réunion qu'on désigne dans le pays 
;ou8 le nom de gatird , c'est-à-dire 
naisoii ilécomposée. 

Dans l'une de ces maisons cou- 
:hera toute la famille, souvent nom- 
ireuse ; dans une autre, où se 
rouveront réunies quelquefois la 

uisine et la salle à manger, tous 
es membres, à des heures délermi- 

ées, se réunissent pour prendre 

»,ur repas en commun. 
Puis d'autres constructions tou- 

ours en bois, servent ensuite comme 

;renier, magasin, où les ustensiles de pê- 

he sont apprêtés ou réparés, et les pois- 
ons préparés, afin d'être ensuite expédiés 

ux nouveaux pays qui 

38 recherchent pour leur 

linientalion ou pour 

ne nouvelle réexporla- 

lon. Ainsi donc le vil- 

îge est la réunion des 

iniilles, le yaaid est cs- 

entiellement la famille 

éunie , coopérant en 

ominun à l'œuvre col- 

.'clive. 
Si les travaux exté- 

ieurs ne peuvent les oc- 

uper que peu de jouis 
est dans ces maison> 

e bois que les paysans 

orvégiens s'occupent à 

es petits objets en bois 

culplés, si recherchés 

lOur la finesse du dessin 

t le poùt particulier qui 

k caractérise, et qu ils 

;»briipicnt pour diverses 

idustries s|)éciales. 
Par la maison de liustave Wasa et la mai- 

on norvégienne, la section suédoise et nor- 
égienne, nous aura fourni deux modèles 



qui véritablement nous auront compléle- 
ment initiés au mode de construction usité 
dans ces pavs. 




Norvège depuis nos dernières expositions, ils 
constateront avec nous, que ces deux l>a\s 
ont réalisé des progrès sérieux. Du reste, les 
encouragements donnés aux arts et 
à l'industrie en Suède et en Norvège 
ne sauraient êlie plus nombreux, et 
dans de telles conditions avec des 
richesses qui leur sont propres, ces 
deux pays mériteront toujours d'être 
signalés. 

Léon Riche. 



MAISON NORVÉGIENNE. — Dessin de M. A. de liar. 

En sachant gré aux hommes intelligents 
qui en ont eu la jienséc, nous sommes heu- 
reux de pouvoir constater qu'ils ont non- 




CITÉ OUVRIÈRE DE UUNZY. — Dessin de M. A. de Bar. 

seulement tclairé l'opinion, mais cpi'ils l'ont 
amplement satisfaite. 

Pour ceux qui auront suivi la Suède et la 



IV 

La Maison des Mineurs 
de Blanzy. 



La Compagnie des houillères de 
Blanzy expose dans le Parc une mai- 
son de mineurs. La porte, par la- 
quelle on entre, donne accès, — à 
droite, dans une assez vaste pièce 
où sont réunis les échantillons, les 
lampes de mine et les divers instru- 
ments d'exploitation ; — à gauche, 
sont deux pièces plus petites, desti- 
nées à la famille et au ménage. Il n'y 
a pas de sortie sur le derrière de la 
maison. 

Les mines de Blanzy donnent 
]iar an 5 0(10 000 kilogrammes de houille, 
coiumc une ins<rij)tion alfichée sur les murs 
nous l'apprend; l'inscrijjtion nous fait sa- 
voir aussi qu'il y a à 
Blanzy (179 maisons con- 
struites |iour les mineurs, 
dont 99 édifiées par les 
ouvriers eux-mêmes. ,'V 
quel prix? C'est ce que 
rinscri()tion a oublié de 
nous dire. Et les ha- 
bitations élevées par les 
ouvriers ressemblent- 
elles à celle que nous 
voyons au Champ do 
Mars? C'est ce dont je 
doute; car, elle repré- 
sente des frais de con- 
struction relativement 
considérables. 

Nous aurons occasion 
de revenir sur les mai- 
sons ouvrières, à j)rop()s 
de la maison de Mid- 
house et de celle des 
ouvriers de Paris, qui 
s'élèvent à cùté de la 
maison «les mineurs de Blanzy, dont nous 
donnons aujourd'hui l'image. 

Fr. DucuiNG. 



I/EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



Nouvelle porte de la citadelle d'Anvers. 

A fjiielqiies pas de la sfntiie équestre du 
roi LéopolJ 1", se dresse dans la partie belge 
du Parc une porte en pierres de taille cou- 
ronnée dedeux gigantesques figuresde hronze 
Cette perle, basse, massive, n'est pas un arc 
de Iriomplie, mais bien plutôt, une poterne 
On sent que, pour qu'elle ait son véritable 
caractère, il ne lui manque qu'un pont-levis, 
agrafé à ses flancs par de robustes chaînes. 
Les sombres géants assis sur chacun de ses 
piliers, à demi couchés sur son cintre, sont 
deux sentinelles au repos, deux Gaulois dt; 
l'an 57 avant Jé.*us-Christ, an temps des 
grandes luttes de la Belgique contre César et 
ses légionnaires. Le torse nu, la chevelure au 
vent, inculte et épaisse comme une crinière, 
l'épieu à la main, la hache de pierre au côté, 
ces compagnons d'Indutioniar et d'Ambiorix 
nous représentent bien ces L'uerriers barbares 
qui avaient coutume de se dépouiller avant 
de se lancer dans la mêlée; ne gardant qu. 
le casque et le glaive, ils fondaient sur les 
cohortes ennemies la tête la première, trouai}i 
les lignes là où ils tombaient, et secouant 
dans l'action, comme des grappes de pvg- 
niées, ces enragés petits soldats romains qui 
ne leur venaient pas à ré|)aule. 

Ce n'est pas la porte de Berchem. construite 
et inaugi.ree par Charles -Quint, ni la vieille 
porte de Burgerhout surle Ironlon de laquelle 
est gravée en mémoire de la camisade du 
duc d'.\lençon la devise : Auxiliiim suis Deiis, 
ni même la porte de l'Escaut que dessina 
Rubens et qu'Artus Quellin lut chargé d'exé- 
cuter. On ne peut évoquer en l'honneur de ce 
monument ni le souvenirdu duc d'Albe, non 
plus que celui de Louis XiV ou même de Napo 
léon. Elle n'a pas encore d'histoire, car elle faii 
partie de cette nouvelle ligne de fortifications 
que le gouvernement belge a cru nécessaire 
d'élever, à grands frais, pour compléter les 
travaux de défense de la ville d'Anvers, le 
dernierrempart, dit-on, delanalionalitébelge. 
Celte porte fut inaugurée l'année dernière. 
Les deux statues colo.ssales qui la surmoiitenl 
sont ducs à deux artistes belges qui ont dej.i 
l'ait leurs preuves, ^L^L Armand Catticr et 
A. Bouré. 

La première enceinte d'Anvers, remonte 
au quatorzième siècle. Plusieurs lois déman- 
telée pendant les luttes du mo^ien âge, elle 
fut reconstruite en L'iVi, d'après les plans 
de l'ingénieur italien Donato Pellizuoli. Eu 
15C7, le duc d'Albe lit élever une citadelle 
formidable au sud de la place, bien plutôt, 
on ne tarda pas à s'en convaincre, pour tenir 
en respect les bourgeois d'Anvers que |)oui- 
les protéger contre les attaques du dehors. 
Ce fut le début de la terreur esjiagnole dans 
les Flandres. Là siégea leconseil des troubles. 



ce tribunal de sang, ipieleiligne lieutenant de 
Philippe II avait chargé (le pacifier les masses. 
El tandis qu'à Bruxelles les comtes d'Egmont 
et de llorn, montaient sur l'échafaud, à An- 
vers, le bourgmestre Antoine Van Strale 
payait de sa tête son dévouement aux liber- 
tés nationales. 

Ce n'était pas assez de cette citadelle inso- 
lente qui braquait ses canons sur la ville, 
le duc d'Albe, pour compléter son œuvre 
fit ériger sur la place d'armes un groupe 
de bronze où il était représenté foulant aux 
pieds un corps à deux têtes qui personni- 
fiait la noblesse et le peuple flamands. On 
patienta encore jusqu'en 1577, et quand 
se leva enfin le jour de la revanche, tout le 
peuple d'.Vnvers, d'un même élan, comme 
une vague gigantesque à laquelle rien ne 
résiste,. se rua sur la citadelle, et les portes 
tombèrent devant son effort. Alors de tous 
ces cerveaux enfiévrés la même pensée jail- 
lit : « Basons la citadelle! » et tous, avec un 
sauvage plaisir de représailles, s'attaquèrent 
à ces pierres, à ces créneaux, à ces donjons 
qui les avaient si longtemps fait trembler. 
Jeunes gens et vieillards, gentilshommes et 
matelots du port, les l'emmes et jusqu'aux 
enfants même, qui de sa pioche, qui de son 
poignard, quelques-uns armés de leurs ongles 
seulement, les \oi là jour et nuit sans répit, sans 
relâche, travaillant à détruire leur ennemie, et 
bientôt il ne resta plus de la citadelle qu'une 
place vide et ses sanglants souvenirs. 

Lorsi]ue Napoléon fit d'Anvers le chefdieu 
du déparlement des Ueux-Nèthes, il sentait 
(pie le gouvernement britannique était le 
cœur de toutes les coalitions C'était à Londres 
qu'il fallait frapper. Aussi comptait-il qu'An- 
vers, selon son expressitm pittoresque, serait 
dans sa main comme un pistolet chargé vi- 
sant r.\ngleterre au cœur. « J'ai parcouru 
votre ville, disait-il, au bourgmestre, elle 
ne présente partout que des di combres et 
des ruines, et ressemble à peine à une 
cité d'Europe. J'ai cru ce matin me trouver' 
dans une ville d'Afrique. Tout est à faire... 
Ports, quais, bassins... » Et tout se fit. Les 
travaux furent menés avec une célérité pro 
digieuse.Cinqcenls forçais, expédiésdu bague 
de Brest, furent employés à constraiire des 
quais gigantesques, d'immenses bassins, à 
relever les fortifications et la citadelle, à pré- 
parer de vastes chantiers pour laconslruclion 
des bâtiments de guerre. En 1814, .Vnvers 
était déjà devenu le premier [)ort militaire 
de l'Empire. Cinquante vai.'seaux de ligne 
étaient sortis de ses chantiers, et la ville ren- 
fermait pour plus de trois cents millions de 
matériaux de construction et de munitions 
de guerre. 

La citadelle restée en 1830 aux mains des 
Hollandais, lors de la séparation desProvinces- 
l'nies leur permit de bombarder et de brûler 
en partie la ville, au secour's de laquelle ac- 
courait rarm(''e française commanil(>e par le 
maréchal dérard. le souvenir de ec désastre 



avait fait décréter la démolition des fortifi- 
cations et de la citadidle. Mais en dépii des 
réclamations de la municipalité d'.Vnvers, co 
décrpt ne fut pas exécuté. On sait, toutau con- 
traire, que des millions furent votés il v a 
quelques années par le parlement belge, pour 
augmenter autour d'.Vnvers les travaux de 
défense; ethuitautres ciiadellts, uneenceinie 
continue de dix kilomètres, une immense 
forteresse au nord de la place, ont été ajoutées 
aux anciennes fortifications. 

Et ce[)eHdarit le con-eil provineial, le con- 
seil communal ei la Chambre de commerce 
d'.Vnvers, persuadés qu'une neutralité reli- 
gieusement observée vaut mieux pour la 
Belgi(]ue que des bastions et des fusils à ai- 
guille, ne se lassent pas, chaque année, de 
réclamer par voie de pétition contre ces tra- 
vaux fortifiés qui, disent-ils, « menacent l,i 
vil'e et ses établissements maritimes. » 

.-Viiiiuste Poitevin. 



VI 

Les maisons américaines à l'Exposition. 



Parmi toutes les splendeurs, qui se dérou 
lent aux regards, dans le parc de l'Expositior 
universelle, palais égyptiens, demeures chi- 
noises, pagodes hindoues, le public passe; 
peu près indilTérent devant deux construction: 
inachevées, dont la simple achitecture n'ai 
tiie pas ses regards éblouis. Ces deux consiruc 
lions méritent cependant qu'un observâtes 
et un philosophe s'arrêtent pour les conaf 
dérer. Elles ne présentent à l'œil ni dorure 
ni dentelles de pierre, ni arabesques capri- 
cieuses, ni majestueuses colonnes, ni s[)hin; 
de granit, toutes ces splendeurs du passé 
elles n'offrent pas non plus la symétrie ino 
noiune des bâtiments européens du dix-neo 
vième siècle; ce sont d'humbles cabanes 
dont la grandeur est toute morale; car, ad 
milieu de toutes ces richesses (]ui sont mortes 
elles symbolisent la naissance d'un avenir 

Luneest une maison d'habitation decoloB 
arriéi-icains; l'autre est une école, américain! 
ausH. 

Voici à peu près comment se colonisent le: 
États-Unis : 

Dans les régions immenses, encore inhabt 
tées, la terre se donne gratuitement. Il suffi 
à l'émigrant de payer au gouvernement ni 
droit d'enregistrement dedix dollars. .Moyen 
naul cette faible somme, la loi le reconnaît 
jamais possessiurdu terrain qui lui convient 
Il part. Son intérêt est n'avoir une nombreuPi 
famille; car la nature, on le sait, fait de I' 
famille une l'icliesse. Notre civilisation seul 
eu lail une mine. Là-bas, lis enfants son 
des bras, ici ce sont des bouches. 

En qiieli]ue endroit (]u'il aille, l'émigran 



LEXPOSmOX IMVERSELLE DE I8(>7 II.Ll STRÉE. 



R7 



est sûr d'un bon accueil. Ses voisins ont! et ne coûtent rien à nourrir. On se contente de 
salué sa venue avec eniliDusiasme. .Vutre dit"- marquer les bœufs et les chevaux, et, quand 



férence. Là-bas, l'arrivée d'un étranger est 
un secours pour la colonie. Pius on sera, plus 
on prospérera. Dès qu'on sera vingt, il se 
percera des roules; drs qu'on sera cent, il 
viendra un chemin de fer. Les maisons di>- 
xi.iidront village, le village deviendra ville, 
l.> (iriidiiits se vendront, ce sera la richesse. 
\ii<!^i, pauvre ou riidie, l'émigrant est égale- 
inrnt acclamé. 

Qu'imporic, f n effet, qu'il soit panvri'? Dès 
ipi'il arrive, son premier soin est de prévenir 
M's voisins. On a sur celle terre des voisins de 
I suixaiile lieue.». .Nui ne manque à l'appel, l'n 
jour est fixé [lour que la maison du nouveau 
citoyen soit làlie. En altendant, celui-ci et 
ses procl es ont abattu des arbres ; ils les ont 
équarris; ils en ont fait des poutres brûles; 
ils ont pratiqué des éclianerures, pourqu'elb-s 
puissent s'emboîter les unes dans les autres. 
Un matin, tous les travailleiirs arrivent. 
L'émigrant a fait connaître sa position de for- 
lune; s'M le peut, il prépare un repas pour 
tous les braves gens qui accourent; s'il n'a 
rien, il n'en vient pas un de moins. Seulement 
chacun apporte avec lui ses provisions; et, 
chosecharmanle, ces provisions sont toujours 
excessives, si bien que des restes, comme du 
fe.>-lin de Jésus-Christ, le nouveau propriétaire 
vit quelquefois un mois. 

Dès (|ue tous les hommes sont réunis, le 
travail est vite accompli. Des troncs super- 
posés, on forme une maison carrée. Les in- 
terstices sont bouchés avec une sorte de 
ciment, fait de paille hachée et de terre pé- 
trie. Rem[)lir ces interstices, cela s'appelle 
hoiizigurr, et c'est le dernier travail. La toi- 
ture se compose de petites planchettes dé- 
coupée* dans des carrés de chêne et solide- 
ment ajustées. Les fenêtres sont élémentaires, 
une scie en fait tons les frais. On coupe on 
l'on veut, deux poutres : cela produit un trou . 
On agit de même pour la [xirle, (|ui ne se 
ferme jamais. 

A ce propos, une réflexion. Quand un 
colon quitte son habitation pour aller au Im- 
vail, il pose une simple planche devant la 
porte, pour empêcher les bètcs d'entrer. Il 
ne craint pas les hommes Point de voh-urs 
dans ces pays. Pourquoi vider'.' Tout passant 
n'a qu'à demander ce dont il a besoin. A-t-il 
faim, on lui ilonne à manger; a-t-il soif, on 
lui donne à boire; veut-il un abri, le voici. 
C'est pourquoi le vol est puni de mort. Le 
voleur n'a pas d'excuse. 

Revenons à la maison. 

Elle varie évidemment selon le climat. 
Plus élevée et ornée d une galerie dans le Sud, 
afin qu'on puisse respirer, et se préservtr 
des inondations et des serpents; mieux close 
et plus solide dans le Nord, afin de tenir tête 
au froid tt au vent. On la nomme log-hnusp. 
1. intérieur forme une seule pièce. L'n parc 
recjoilles animaux domestiques. Le plus sou- 
vent d'ailleurs les bestiaux errent en liberté. 



on en a besoin, on va à leur recherche. 

Cela, c'est la maison primitive. Celle q<ii 
est à l'Exposition est une maison de second 
degré. Lorsque cette maison existe, il y a déjà 
un village. 

Le colon s'établit ainsi : autour de sa mai- 
son est un espace libre qu'il entoure de pali.'sa- 
des. Cet espace est suriout deslinéà arrêter les 
incendies très-fréi|uents des prairies. Un des 
pi-emiers soins du colon a été de se procurer 
un cochon. Le cochon est l'animal indispen- 
>a1de, car il a en .Vmériipie une utilité de plus 
qu'ici. Il mange ou tue les serpents. Ceux-ci 
ne peuvent rien sur sa rude enveloppe; d'ail- 
leurs le lard qui l'entoure le préserve du 
venin. Rien de curieux comme de voiries en- 
fants jouer avec ces cochons. Souveni, dans 
le Sud, on aperçoit un petit nègre, de deux 
ou trois ans, tapi dans un coin, ou entre des 
branches; il guette le cochon, auquel il a pré- 
paré quelque friandise. Dès que celui-ci es! à 
portée, dès qu'il s'est approché et baissé, l'en- 
fant prend son élan et lui saule sur le dos. 
L'animal elfrayé part au triple galop; mais 
le petit nègre n'a pas peur, il le tient par les 
oreilles, il s'y cramponne et ne fait qu'un 
avec le porc. Joyeux, éperdu, enchanté, il va 
ainsi, jusqu'à ce que la bête réussisse à !e 
désarçonner. 

Le colon commence aussitôt à défricher. 
Nous n entrerons pas dans les détails de son 
exploitation. S'il est laborieux el intelligent, 
il ne tarde pas à recueillir le fruit de sa peine. 
La première année le fait vivre; la seconde 
lui permet de se bâtir une maison, que j'ap- 
pelle de second degré. 

Celte maison est plus confortable, les plan- 
ches s'y unissent aux briques. On y compte 
plusieurs pièces. J'en ai vu une, où il y avait 
trois chambres, une cuisine, une sorte de 
hangar, et un énorme espace, autour duquel 
étaient rangés tous les lits, et au milieu du- 
quel Ir.nait une table gigantesque. 

C'e.-t alors qu'apparaissent dans le Sud 
les logis élégants, avec galerie circulaire, 
tentes, rideaux et le. reste. La famille se tient 
presque toujours sur celte galerie. Les [)ilieis 
qui soutiennent la mai^on sont quelquefois 
en fer, mais plus souvent en briques. 

Dans la troisième année, le colon réalise 
déjà des économies. Quelques années encore, 
et il sera riche. 

.Assistons maintenant à la formation du 
village, ou, pour mieux dire, de la vil'e. Lue 
ville est vite faite aux litats Unis. Ce qui la 
constitue, c'est l'école. Dè-i que [iliisienrs 
maisons se trouvent réunies dans un certain 
ravon, immédiatement s'élève une école. J'ai 
vu des exemples singuliers de celte rapidité 
d'inslllution. J'ai été un de ceux qui ont jeté 
les lbn<lalions de la capitale du Kansas, 
Topeka. A Topeka, dès l'origine, il y avait 
une école, un temfile, un épiei t, une impri- 
merie et.... un habitant.... En tout cinq 



maisons. L'habitant unique était-il marié 
.Avait-il des enfants? Je l'ignore. La première 
idée avait été d'envoyer un maître d'école; 
l'église avait suivi ; puis le journal. 

Rien n'était plus amusant que de consi- 
dérer la manière dont se faisait ce journal. 
Il avait un réd.ictenr, qui aidait lui-même à 
la composition typographique, le maître d'é- 
cole était compositeur; le pasteur était com- 
positeur; l'épicier aidiiit lui-même en quel- 
que chose. En un mot, la ville entière se 
réunissait pour fabriquer son journal. Après 
quoi, chacun le lisait à tête reposée. Et puis, 
il y avait l'habiiant, semblable au Léandre 
ilm Plaiilrtirs, el qui pouvait dire aussi : Moi, 
je suis l'Assemblée Ou'arriva-t-il '? Bientôt. 
un courrier passa, les roules se firent, on 
annonça le journal ; peu à peu la ville devint 
ca[)itale ile 1 Etat du Kansas. 

Donc tel est l'ordre de la cité : le colon, 
puis le m.TÎiie d école, puis le pasteur, puis 
l'épicier, puis le journal. Les citoyens vien- 
nent par surcroît. 

Admirable pays, superbe par sa confiance 
en l'avenir.... Ce n'est pas celui-là, qui at- 
tendrait pour faire une chose que les esprits 
y fussent préparés.... Agir d'abord, et puis 
ies esprits viennent pour comprendre : là 
est toute la force des États-Unis d'Amérique. 

L'é|iieier, dans les nouveaux États de 
l'Ouest, vend tout ce qu'il est possible «le 
vendre, depuis les pains à cacheter jusqu'aux 
redingotes, depuis la viande salée jusqu'aux 
armoires. Son magasin est un bazar, lui 
(éalité, ce n'est pas uu marchand; c'est in 
marchand. 

La maison, qui est à l'Exposition est, 
comme nous l'avons dit, une maison de se- 
cond degré. Encore est-ce une maison du Sud; 
le .Nord ne construit pas ainsi. Un troisième 
degré donne la grande plantation, la demeure, 
du riche, soit qu'il possède dans une ville, 
soit qu'il cultive dans la plaine. Cette der- 
nière demeure contient naturellement tout le 
confortable d'Europe, car, dans toutes les 
régions, l'argent égalise les situations. 

Ces quelques lignes indi(|uent sulTisam- 
ment comment se forment- les colonies nou- 
velles dans les Etats-Unis. Ce point de vue 
est général; selon les latitudes, s'établissent 
des divergences. Mais partout indistincte- 
ment, on retrouve la même volonté, la même 
énergie, et par conséquent, le même succès. 

(]omme nous le di-ions en commençant, 
cette exhibition à l'Exposition universelle 
mérite d'attirer l'attention. Elle apprendra à 
tous ceux qui souffrent comment des hommes 
bien portants et actifs peuvent aujourd'hui 
profiler de l'état du monde, et comment des 
lamiiles entières, sans ressources el sans 
espérances, savent trouver, dans un des plus 
beaux pays do la terre, la vie assurée, la li- 
berté, et le bonheur. Il ne faut pour cela ni 
vertus étranges, ni fortunes exccplionnelles; 
il siillit de l'espoir el de la volonté. 

.\. Malksimne. 



88 



L'EXPOSITION UNIVlilHSELLK DE 1867 ILLUSTRÉE. 



VII 

Le Pavillon des cloches. 

Ce pavillon des cloches, qui reiniilit tout le 
quarl français de ses 
vibrations joyeuses, est 
une des grandes curiosi- 
tés du Champ de Mars. 
Suivons la foule qui se 
perle de ce côté, et exé- 
cutons nos variations sur 
,1e motif des cloches. 

L'artdescarillons date 
de loin. Il fut, il y a déjà 
longtemps, perl'edionné 
par un fondeur de clo- 
ches d'Alost , nommé 
Barthélémy Koeck, qui 
le répandit dans toutes 
les Flandres et Cl dans 
son état une grande for- 
tune. L'art des carillons 
consisleà unir les sons de 
plusieurs cloches de tim- 
bres difTérents dans une 
combinaison soit d'har- 
monie, soit de mélodie. 

Le seul carillon que 
les Parisiens aient connu était à la Samari- 
taine; ils l'ont détruit. Il n'est donc pas 



étonnant qu'ils se portent avec curiosité 
vers le carillon perfectionné du Champ de 
.Mai's, comme vers une chose inconnue et 
qui frappe par ses effets presque maf^i- 
ques. 

A vraidirc, les carillons n'ontguère jamais 




MAISON AMÉ1\ICAINE. 



dépassé la région des Flandres, où ils abon- 
dent, et de quelques parties de l'Allemagne 



du Nord, où la science des sonneries est 
moins perfectionnée. 

Tout le monde a entendu parler du caril- 
lon de Dunkerque; mais qui donc est allé 
l'entendre? Le carillon d'Anvers est composé 
de quatre-vingt-dix-neuf cloches. Ceux qui 
sont allés voir à Anvers 
le café des marins , la 
Descente de croix et le 
Jardin botanique, igno- 
rent probablement ce 
que c'est que son caril- 
lon. Encore aujourd'hui, 
Gand soutiendrait un 
siège pour défondre ses 
cloches, plus lière qu'une 
autre ville des Flandres 
qui s'est laissé enlever 
les siennes par Dijon. 

Il y a dans le son des 
cloches , surtout lors- 
qu'il est combiné pour 
un effet musical, quel- 
que chose de suave et 
de grandiose qui saisil 
l'imagination autant qus 
l'oreille. Cette musique 
qui semble tomber des 
nues, comme une manne 
sonore, s'empare de l'âme 
de tout un peuple; elle vibre dans tous les 
cœurs à la fois, même dans le cœur du 




l^OHTK D'ANVKKS. — Dessin de M. A. de lîar. 




PWILLON DKS CLOCHES, de M. lioi.LK. — Uessin de M. Keilmann. 





KESTALKANT DKS OUVRIEUS. — Dessin, de M. Fellmann. 



no 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE '-Ml ILLUSTRÉE. 



prisonnier au fond fie son cachot. Elle est 
comme le pain de vie dont le fioëte a dit : 

« Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier. « 

Je m'explique donc très-bien l'amour des 
Flamandit pour leurs cloches qui sont la voix 
de l'allégresse ou de la douleur pour tout un 
peuple : ce que je m'explique moins, c'est que 
celte passion des Flamands n'ait jamais ('té 
partagée par nous. 

« C'est une sotte musique que celle des 
cloches, » dit J. J. Rousseau dans l'ariicle 
Carillon de sou Diclionnaire de Mnaiifte. Je 
.crains bien que le grand écrivain n'ait écrit 
cela avec ses nerfs. Rien n'est plus insuppor- 
table, en effet, que le monotone et lotig 
bourdonnement des cloches ébranlées au ha- 
sard. Dans les villes de la Savoie et de la 
Suisse, d'où venait J. J. Rousseau, à toute 
heure on sonne les cloches. Faire sonner les 
cloches esl un luxe que tout particulier se 
donne au moindre événement qui survient 
dans sa vie privée, heureux ou malheureux. 
Combien de baigneurs le son perpétuel des 
cloches agitées n'a-t-il pas chassés d'Aix en 
Savoie! G est par le souvenir que j'en ai 
gardé moi-même, queje m'explique la phrase 
agacée du philosophe mélomane de Genève. 
Mais il ne faut pas que le bourdonnement 
confus des cloches nous rende injuste envers 
un carillon bien ordonné. 

Approchons-nous donc, sans appréhension 
de nerfs, du pavillon des cloches du Champ de 
de Mars, et oublions les grosses rumeurs que 
font les cloches prussiennes sous la nef des 
machines, et qui ont empêché plus d'une fois 
les membres du jury de s'entendre pendant 
leur tournée de classes. Oublions également 
les cloches autrichiennes qu'on semble avoir 
posées tout exprès au bord d'une allée afin 
que chaque promeneur espiègle puisse les 
mettre en branle en passant, ce qui Unira 
par faire déserter tout à fait le quart alle- 
mand. 

Ce qui nous frappe tout d'abord dans le 
pavillon de M. Bollée, c'est le peu de diffé- 
rence dans le calibre des cloches qui com- 
posent le carillon. Il y a 43 cloches formant 
quatre octaves pleines. Dans les règles posées 
jusqu'ici au fondeur, les mesures de chaque 
cloche sont déterminées sur la théorie di-s 
cordes, d'après laquelle toutes les octaves 
ascendantes sont réduites, comme mesures, 
à la moitié des hases de l'octave précédente. 
Ainsi, voyons ce qu'aurait produit dans le 
cas présent la théorie des cordes appli- 
quée aux vibrations : — Etant donnée pour 
base une primière cloche de 1 m. 50 de 
diamètre, la plus petite, arrivant après 
quatre octaves d'intervalle, n'aurait que 
m. 085, et ne pèserait plus que 800 gr., 
c'est-à-dire qu'elle serait réduite h peu près 
à la grosseur d'une sonnette de table. 

La grande dilliculté pour les fondeurs, 
en suivant les anciennes bases, était de don- 
ner à tout un jeu de cloches une égalité rela- 



tive d'intensité sonore, de faire entendre, par 
exemple, les petites cloches à légal des 
grandes. Il n'était guère possible d'arriver à 
celte unité relative de diapason que pour 
l'étendue d'une octave. 

Il a donc fallu, pour obtenir quatre octaves 
harmoniques sans une trop grande dispropor- 
tions de calibre, modifier l'ancienne théorie 
et calculer les vibrations sur une base nou- 
velle. 

L'accord des timljres est ajusté au moyen 
d'instruments compteurs de vibrations ; le 
nombre de vibrations de chaque timbre 
est calcule au moyen d'une progression par 
quotient, et de façon à donner à tous les 
demi-Ions des intervalles absolument égaux. 
En combinant les vibra lions sur ces don nées 
nouvelles, le fondeur du carillon du Champ 
de Mars, est parvenu à donner à sa plus petite 
cloche un poids de seize kilogrammes, au lieu 
de 800 grammes que celte cloche aurait pesé 
avec l'ancien système. Cela l'ait que les A'-i 
cloches concourent au même diapason, sans 
difleronce bien sensible dans l'intensité so- 
nore de chacune. 

Je pourrais vous dire exactement le nom- 
bre de vibrations de chaque touche de ce 
clavier métallique. Mais à quoi bon? seraisje 
bien sûr d'cxplitpier clairement au lecteur, ce 
que je ne suis pas bien sûr d'avoir parfaite- 
ment compris moi-même? Nos dessinateurs 
nous mettent à une cruelle épreuve. Suivant 
le caprice de leur crayon, nous sommes obli- 
gés de faire à leur suite le tour du moiule, 
ou bien le tour de la science et de l'industrie. 
Qu'ils aillent cependant! Ils ne nous lasseront 
pas. 

Etablir la sonnerie des cloches sur une 
plus j)arfaile proportionnalité de vibrations, 
c'était l'important. Mais il fallait de [)lus, 
trouver un système de frappement, qui per- 
mît de pointer sur le cylindre, avec une plus 
grande promptitude, toute musique écrite 
pour instruments de percussion : car, qu'il 
s'agisse de toucher du piano, de l'orgue ou du 
carillon, le système de pointage est le même. 
Le cylindre, qu'une machine armée d'une 
double roue-compteur fait mouvoir, est muni 
de trous où l'on fixe les cames qui correspon- 
dent aux maneaux, et dont la position est 
déterminée avec précision sur le cylindre. 
Pour former un air sur le cylindre, l'opé a- 
tion se réduit donc à savoir lire la musique, 
et à fixer les cames dans les trous du cy- 
lindre, suivant les règles de l'écriture musi- 
cale. Celte opération est très-rapide et d'une 
assez grande facilité à l'usage. Le cylindre est 
disposé de façon à recevoir, soit un grand 
air ou une quantité de petits airs, à volonté : 
car, il porte une roue de compte qui permet 
'de faire les arrêts partout où ils sont néces- 
saires. 

Ce perfectionnement apporté au jeu des 
cloches, intéresse surtout les carillonneurs. 
On ne se figure pas à quel exercice violent 
devaient se livrer autrefois les malheureux 



condamnés à cet art. Les pieds et les mains 
n'étaient pas de trop à la fois, — les mains 
pour les cloches aiguës, les pieds pour les 
cloches basses. Les touches étaient de grosses 
chevilles, que ie jeu des muscles, dans tout 
son développement, sulfisait à peine à ame- 
ner à percussion. 

Dans les anciens carillons des Flandrer, 
munis de mécaniques, il faut des frais asses 
considérables et beau'-oiip de temps, pour 
changer le pointage du cylindre, ce qui fait 
que les bons Flamands se sont habitués j| 
entendre le même air pendant plusieurs 
années sur leurs carillons compliqués. Cela 
n'a pas peu contribué peut-être à tourner 
leur humeur à l'apaisement et à la résigna- 
tion. Je propose donc à l'Académie Je Gand, 
l'ancienne ville revolutiiuinaire, de mettra 
au C(mcouis la question suivante : « Quelle 
a été l'influence des carillons sur l'esprit 
public dans les Flandres? » 

Si cette question avait été éclaircie acadé- 
miquemenl, la difficulté que j'ai trouvée à 
vous expliquer le carillon au Champ de M.irs, 
aurait été en partie surmontée pour moi. 

Ce carillon a été commandé pour la cathé- 
drale deBulTalo, aux Étals Unis. Je suppose 
que les fonds ont été réunis par souscription 
publique. Il n'y a que la souscription de tous 
qui puis.'e imposer une jouissance ou une 
servitude, commune à tous. 

Nous félicitons la ville de Buffalo, fameuse 
par ses salaisons, de son goût municipal 
pour la musique des cloches, d'autant plus 
sincèrfment que cela nous procure un article 
d'exportation de plus. 

Si les Parisiens reprennent le goût des 

carillons, ils n'ont qu'à rétablir celui de la 

Samaritaine, d'après le nouveau système 

Fr. DicDi.NG. 



Vin 

Le Restaurant des ouvriers. 

En 186'2, une heureuse pensée fit etivoyer 
à 1 Exposition de Londres quelques délégués 
des ouvriers de Paris et de Lyon, nommés au 
suffrage de leurs camarades. A peine connut- 
on le programme de l'Exposition de 186~ 
où tout un groupe, le groupe X, êlail.cha 
d'étudier tout ce qui a rapport à l'amélio 
tion matérielle, morale et intellectuelle de 
population, que les ouvriers de toute l'Ei 
rope. songèrent à profiter de cette occasion 
solennelle pour venir étudier sur place les 
questions sociales qui les intéressaient au 
premier chef. 

Déjà la réunion des bureaux du 10' groupe 
avait réuni les éléments de l'enquèledu travail 
dans les principaux établissements industriels 
de l Europe, œuvre à laquelle l'auteur de ces 
lignes se félicite d'avoir contribué, lorsqu'un 



lut- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



91 



décret nomma un haut jury spécial pour le 
nouvel ordre des récompenses, et qu'un ar- 
rêté ministériel convoqua une (Commission 
dVflCOurajrementpourles études des iiuvriers. 

Celle Commission, présidée par l'honorable 
M. Devinck, l'ut chargée de convoquer les 
ouvriers de toute la France à l'élection de 
leurs délégués à l'Exposition, et de pourvoii- 
à leur logement et à leur nourriture dans les 
meilleures conditions possibles, en même 
letnps que d aider dans leurs éludes les délé- 
gués qui auraient recours à ses bons oITues. 
Ce qu'il y a de remariiuable dans celte Coin • 
mission nommée aduiinistrulivement, u'ei^l 
quelle a éie prise en dehors du personnel 
administratif, elque le est unic^uement com- 
po^^ée d'industriels notables et de quel()ues 
journa'istes. 

Le restaurant que l'on voit représenté dans 
un de nos dessins est une création de la Com- 
mission d eiicounigemeiit. Il a, paralléUmenl 
àlavenue Lamothe-i'iquet, cent mètres île fa- 
çade, formant une longue galerie de sept mé- 
trés de large, dans laquelle huit cents con- 
sommateurs peuvent trouver phice à la fois. 
Itu côté du Champ de Mars, on a juxtafiosé à 
celte galerie, vraiment monumentale, unero 
tonde, sous laquelle sont situées les cuisines 
et les caves du restaurant. 

Ce vasie établissement peut servir huit mille 
repas par jour, au prix moyen de I fr. '2.'), 
vin compris. Je ne crois pas qu'une seule 
plainte se soit élevée jusipi'ici sur la nourri- 
ture qu'on y distribue à ce prix réduit, tant 
il est vrai que la loi des grands nombres 
exerce sa bienfaisante et miraculeuse puis 
s.ince, ici comme ail'eiirs. 

L'agglomération des infiniment petits, qui 
arrive à faire tortir, du sein des eaux, des 
ban'.-s, des îles et des continents, crée ici l'a- 
bondance dans le bon marché, au sein d'unes 
ville où la marée des prix monte sans cesse. 

Ce n'est pas seulement un restaurant om- 
nibus que la (Commission d'encouragement a 
fondé, c'es-t aussi une vasle construction où 
1 'HM liis tniuveront place, au seuil même 
de la porte R.ipp. Si les voyageurs du salaire 
ahomleiit, comme c est à croire, la sollicitude 
de la Commissioti d'encoiiragemeiit leur a 
ménagé des coi verts pour 5 110(1 lils. Elle leur 
a ménage aussi des professeurs émiiieutii dans 
chaque spécialité (]ui coniiiiiront les délégué> 
à travers les classes de l'Expositiim, autai t 
vaut (lire à travers le monde, leur faisant des 
c(mlercnces démonstratives et ambulatoires. 

.\h ! quel bien on peut faire, en voulant le 
hii-n ! .Nntre chrrel honore président, M. De. 
vinck, doit le savoir, luiiiui résume le mieux 
«lans sa belle àme les veitiis de la bourgeoi- 
sie intelligente, et les jrçénereux et libres 
instincts de la démocratie en quête du progrés. 

Je désire que ceci soit un témoignai;"! 
durable pour le bien qu'il a fait et qu'il pour- 
siiil sans jamais >e lasser, autant (pie pour 
le respectueux dévniiemeiil que je lui porte. 
Fr. Di cuix,. 



IX 

L'Exposition de Billancourt. 

L'île de Billancourt dont nous donnons au- 
jourd'hui l'aspect général avait été primitive 
ment destinée par la Commission impériale 
à servir de champ d'expérience aux machines 
agricoles exposées au Champ de Mars. 

Dans la suite, en présence des réclamn- 
tions d'un grand nombre de constructeurs de 
machines et d'éleveurs d'animaux, qui, vu 
l'exiguïté de l'espace réservé aux classes de 
l'agriculture n'avaient pu être admis dans le 
Champ de Mars, il fut décidé qu'une annexe 
agricole serait établie dans 1 île de Billan- 
court. Cette décision fut accueillie avec em- 
pressement par le public, et, ainsi que l'on 
pourra en juger jiar cette courte description, 
le nondjre et la nature des demindes permi- 
rent d'y établir une exposition d'au'riculture 
complète. 

L'île de Billancourt, d'une contenanci- 
d'en»irnn '2.'{ hectares, est située à un kilo 
mètre et demi en aval de Pans, dans une 
situation charmante, et, pour la beauté de soft 
site, elle peut lutter avanfageusement avec 
Saint-(;ioud, Saint-Germain, Bougival, (]iii 
sont pendant l'été le rendez-vous de la po- 
pulalion de Paris. Ses abords sont des plus 
faciles, car el'e est traversée par une route il 
reliée à la terre ferme par deux ponis d'une 
construction remarquable. 

L'exposition agricole est donc divi«ée eu 
deux parties par la route dont nous venons 
de parli-r; miiis on peut facilement commu- 
niquer de l'une à l'au re par des passages 
qui ont été réservés sous les ponts. 

En entrant par la porte principale, on est 
frappé au premier abord par l'aspect du 
champ d'exjiérience, vaste surface entière 
ment libre, destinée aux essais des machines 
agricoles, et (pii est mise à la disposition des 
exposants afin qu'ils puissent faire foiictinn- 
ner leurs instruments devant le publie. Cet 
endroit de l'île sera donc ordinairement ani- 
mé par les attelages qui metironten mouve- 
ment les charrues, herses, rouleaux, semoirs 
et autres engins (|ui donnent à la terre toutes 
les façons qu'elle peut e<i(;er. Cfftc partie de 
l'exiiosilion offrira le plus grand intérêt pour 
les acheteurs sérieux (pii désirent voir fonc- 
tionner un instriiinent avant d'en faire lac 
quisition, et pour h; public ordinaire qui ne 
demande qu'à se rendre compte des pnicéd. « 
agricoles; cesera l'applicalion dune idée(pii 
avait été souvent mise en avant; mais (|iii 
n'avait pu être réalisée jus(|u'ici dans le.-. 
ex|)ositiunsile celte nature. 

.\vanl d'arriver au champ d'expérience 
et en suivant la route qui fait le tour de celte 
partie de l'île dans laquelle omis nous trou- 
vons, nous avons à gauche une exposition 
d'arboriculture; les arbustes qui la compo- 
sent ont été disposés en massifs au milieu 



d'un jardin qui va jusqu'à la Seine, qui est 
fort bien dessiné et qui renferme une remar- 
quable collection de statues et de vases en 
tome propres à rornementation des parcs. 

A droite une exposition de viticulture ren- 
ferme d'^s spécimens des dilférents procédés 
de culture de la vigne dans les principaux 
centres de production du vin. .\ ciMé, et tout 
près de I endroit où ils doivent fonctionner, 
se trouve rangée une vasle collection des in- 
struments ()ui sont surtout destinés à la pré- 
paration ilu sol; enfin, en approchant de 
l'extrémiié de l'île, nous trouvons une surface 
de terrain consacrée à une exposition de cul- 
lures types; ce sont de petits champs culti- 
ves suivant les méthodes les plus ])crl'eclion- 
nées. Cette exposition ne pourra être appréciée 
que par les personnes expertes en ces ma- 
tières; mais les noms de MM. Dccrombecque, 
Vallerand, Ilarry, Brigon, Vilmorin, etc., 
qui ont entrepris là une démonstration pra- 
tique de leurs systèmes répondent de 1 inté- 
rêt qui s'y attachera. 

Avant de quitter l'endroit dont nous ve- 
nons de faire la description, nous devons au 
moins mentionner les intei'e.-sants procédés 
de culture du houblon, du tabac, qui v sont 
installés, les nombreux systèmes de clôture, 
quelques installations d'appareils hydrauli- 
ipies, qui <mt été placés au bord de leau. 

Passons maintenant devant une construc- 
tion rustique qui sert de bureau, et arrivons 
en prenant la passcrel'e ménagée sous la 
route dans I;l partie de l'île (pii est située 
en amont du pont. Bien qu'elle soit beaucoup 
plus petite que la pivcodente, clic offre cepen- 
dant un intérêt beaucoup plus considérable, 
puisqu'elle renferme pres(|ue toutes les ma- 
chines agricoles, et les étables dans lesquelles 
ont lieu les expositions d'animaux. 

On peut dire qu'en cet endroit sont réunis 
tous les instruments qui, dans les dilTérentes 
régions, peuvent servir à la culture du sol et 
à l'exploitation de fes produits. — Sauf une 
petite portion de terrain réservée à une expo- 
sition d'arboriculture fruitière, et à l'exception 
de celui qui est réservé aux allées, le sol est 
entièrement couvert d'instruments. Les uns, 
qui n'ont pas à craindre les intempéries, et 
qui sont surtout destinés à man(euvrer dans 
les champs, sont rangés en [ileiii air; les 
autres, qui doivent servir à la préparation 
des aliments du bétail, au battage des 
grains, etc., et qui fonctionnent ordinaire- 
ment dans les fermes, sont disposés sous des 
hangars d'une construction élégante et légère. 
Cette partie de lExposition est des plus com- 
plètes et renferme des instrunu'nts admira- 
rables. Les exposants anglais, qui occupent 
une superficie considérab e, ont amené la les 
puissantes machines dont ragriciiliiire an- 
glaise a pour ainsi dire seule su lirer parti 
liisqu'a ce jour, et, dans ce nombre, il faut 
citer les charrues à vapeur de Fowler et de 
Howard, les machines a battre de Bansomes, 
,de Claylon, etc. 



92 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



En général, les fabricants anglais se font 
remarquer par la précision et le soin qu'ils 
mettent dans l'exécution de leurs machines 
et dans les détails de leur fabrication. Leurs 
machines sont polies, peintes, vernies, elles 
ont un aspect coquet qui réjouit l'œil, et que 
l'on ne retrouve pas dans les machines de 
fabrication française, qui offrent une appa- 
rence plus grande de rusticité. 

Notre but n'est pas d'indiquer la supério- 
rité des unes ou des autres, nous devons 
cependant dire en faveur des exposants fran- 
çais, qu'ayant amené leurs machines dans le 
but de les faire fonctionner, ils n'ont pas cru 
devoir les décorer comme s'ils avaient dû les 



exposer en étagères ou en trophées comme 
cela a lieu généralement dans les expositions. 
En somme, à côté des expositions anglaises 
de MM. Howard Clayton et Shuttlcworlh, 
Fowler, (jarett, Ransomes, etc., les exposi- 
tions françaises de MM. Pinet, Peltier, Gérard, 
Protte, Paulvé, Millot, etc., font très-bonne 
figure. 

L'exposition de viticulture, dont nous 
avons parlé tout à l'heure, est complétée par 
une exposition de charrues, de herses vigne- 
ronne, et en général de tous les instruments 
destinés à cultiver la vigne. 

Un grand nombre de pressoirs de différents 
modèles rangés à l'extrémité du premier han- 



gar forment un ensemble intéressant et mon- 
trent les difl'érents procédés d'extraction du 
vin ; on peut donc dire que la viticulture, 
l'une des branches les plus importantes de l'a- 
griculture française est ici représentée dans 
tous ses détails. 

Par le fait même de sa situation dans une 
île, l'Exposition devait offrir des emplace- 
ments commodes pour l'établissement des 
machines hydrauliques et propres à leur per- 
mettre de fonctionner facilement. Une vaste 
plate-forte sur la berge du grand bras de la 
Seine est couverte de norias, de pompes d'ir- 
rigation, de pompes à purin et en général 
de machines qui offrent un caractère spécia- 





VUE GÉNÉRALE DE BILLANCOURT. — Dessin de M. Pierson. 



lement agricole. M. Thiébaut, dont le nom est 
célèbre comme fabricant de pompes, se fait 
remarquer en cet endroit par l'importance 
de son exposition. 

Si les frais d'établissement n'avaient été 
aussi considérables, ou si comme compensa- 
tion l'administration avait pu dégrever des 
droits ordinaires, les alcools, bières et autres 
produits qui auraient été fabriqués dans l'en- 
ceinte de l'exposition, un certain nombre de 
constructeurs eussent volontiers établi des 
spécimens d'usines agricoles, telles que bras- 
series, distilleries, sucreries, moulins à huile, 
etc., que l'on établit aujourd'luii en si grand 
nombre dans les fermes même de médiocre 
importance. C'est en elfet maintenant un com- , 



plémcnt presque indispensable de toute ex- 
ploitations agricole bien dirigée, puisque en 
commençant par tirer parti de la farine, de la 
betterave, des graines oléagineuses, et en gé- 
néral des matières alimentaires destinées à 
nourrir les animaux, on arrive à produire la 
viande à meilleur marché. Il est donc fâcheux 
que l'on n'ait pas pu réunir dans l'exposition 
agricole, tous les spécimens de ces industries 
si utiles, et que cette partie qui eût été si in- 
téressante se borne à une féculerie et à une 
distillerie pour petites exploitations. 

Au bout de l'exposition et sur le bord de 
l'eau s'élèvent quatre jolis bâtiments d'une 
construction rustique et d'un elfet pittores- 
que; ils ont un air champêtre qui s'adapte 



parfaitement au caractère de l'exposition. Ils 
sont bien aérés, un grand nombre de portes 
y ont été ménagées, les dégagements y sont 
faciles, ils renferment chacun cinquante stal- 
les environ ; enfin ils peuvent être donnés 
comme des modèles d'étables pour les con- 
cours agricoles; c'est l'opinion que l'Empereur 
a émise lorsqu'il les a vues pour la première 
fois. C'est là que se tiennent les expositions 
d'animaux qui doivent se continuer jusqu'au 
mois d'octobre. 

C'est là que pendant si\ mois vont se suc- 
céder les plus beaux échantillons de nos dif- 
férentes espèces d'animaux domestiques. Les 
races bovines laitières ou de travail, les races 
ovines à viande ou à laine, les chevaux de 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18(;7 ILLUSTRÉE. 



93 



luxe et de travail, les animaux de basse-cour, 
les chiens, etc., etc., y trouveront place tour 
à tour. 

Chaque exposition durera dix à douze jours 
et sera terminée par la vente d'un certain 
nombre des animaux exposés. 

Ainsi donc, cultures, instruments, ani- 
maux, c'est-à-dire tout ce qui constitue 
l'agriculture, est plus ou moins largement 
représenté à Billancourt ; c'est un ensemble 
complet où tout le monde peut s'instruire et 
où les plus savants peuvent apprendre. Cette 
annexe de l'Exposition universelle sera certai- 
nement très-approciee lorsque viendront les 
chaleurs, lorsque l'on éj)rouvera le besoin 



de quitter la poussière du macadam et le 
rayonnement de l'asphalte pour la verdure, 
l'ombre et la fraîcheur de l'eau que l'on est 
habitué à trouver aux environs de Paris ; à ce 
point de vue l'exposition agricole de Billan- 
court aura une supériorité sur tous les en- 
droits où le public a l'habitude de se diriger, 
puisqu'à l'attrait d'une exposition intéres- 
sante, utile à connaître et dont la composition 
se renouvellera en partie chaque quinzaine, 
elle aura l'avantage d'offrir tous les genres 
d'établissements que le public recherche , 
comn;e indispensables au succès d'une partie 
(le plaisir. Aussi nous ne serions pas complet 
dans notre description, si nous ne parlions 



des restaurants qui sont presque achevés et 
dont un notamment, déjà ouvert au public, 
offre de sa terrasse une des plus belles vues 
qui se puissent imaginer; l'œil embrasse 
d'un côté l'ensemble de Paris avec le magni- 
fique pont du Point-du-Jour au premier plan, 
et de l'autre côté, le bois de Boulogne, les 
coteaux du Bas-.Meudon, de Sèvres, deSaint- 
(Uoud sur lesquels se détachent les magni- 
liqucs villas qui y sont construites, la lanterne 
de Diogène, les palais de Saint-CloUd etc., et 
enfin tout le cours de la Seine continuellement 
sillonnée de nombreuses embarcations. 

La route qui traverse l'ile est bordée de 
deux rangées de bouti(|ues où l'on vendra 




l'ûNT DAClKK.de M. Jorki. — D. ^-.u de M. Pierson. 



tout ce qui peut être utile et amusant et ou 
seront établis les jeux de toutes sortes qui 
sont un des éléments du succès des fêtes 
champêtres. Un grand nombre d'autres pe- 
tites boutiques éparses le long des chemins 
principaux contribueront à jeter de la gaieté 
dans toutes les parties de l'exposition. Enfin, 
presque tous les dimanches, des régates 
auront lieu devant les berges, qui seront 
alors certainement trop petites pour contenir 
le nombre des curieux qu'amène ce spec- 
tacle, qui a de jour en jour et à un plus haut 
degré le don d'intéresser le public parisien. 
Nous devons en dernier lieu signaler l'in- 
stallation d'un atelier photographique qui 
donnera aux exposants la faculté de faire re- 



produire leurs instruments ou leiiis ani- 
maux. 

11 n'est pas inutile, avant de terminer, d'in- 
diquer à nos lecteurs quels sont les moyens 
de se rendre à Billancourt, c'est le meilleur 
service que nous puissions leur rendre; car 
on est toujours embarrassé à ce sujet quand 
on n'a pas l'habitude de se rendre sur un 
point. Le moyen le plus commode, est de 
prendre le chemin de fer de ceinture qui 
part chaque demi-heure et dont la station 
du Poinl-du-Jour est à une distance d'environ 
tô()(» mètres de l'exposition. Bientôt même, 
il se rendra, par uncmbranclieracnt que l'on 
termine en ce moment, iusipià l'exposition 
elle-même. La station de .Meudoii qui domine 



l'ile de Itillaucourl est un second moyen d'y 
accéder par les voies ferrées. Il y a ensuite 
les bateaux à vapeur qui partent toutes^ les 
heures du Champ de .Mars, et qui feront un 
service plus fréquent quand la saison amè- 
nera à Billancourt un plus grand nombre 
de visiteurs. Il y a enfin les omnibus améri- 
cains de Sèvres et de Saiut-(>loud qui déposent 
les voyageurs à environ 'lOO mètres de l'île. 
Ces différents moyens de communication sont 
plus que suffisants pour répondre à toutes les 
exigence», et l'empressement du public à se 
rendre à l'exposition agricole justilicra le sur- 
nom que l'on a donné à Billancourt, de mai- 
son de campagne de l'Kxposition. 

Nous n'avons voulu donner aujourd'hui 



9'j 



I;EXIM)SI1I()N UNIVEKSELI.E de 18(i7 ILLUSTREE. 



qu'une idée^jéiicrale de l'exposition agricole; 
nous comptons en donner un jour une des- 
cription détaillée, et une livraison spéciale 
sera consacrée à l'examen des instruments et 
des animaux qui auront obtenu les princi- 
j)ales récom|ienses. 

A. L. 



Le pont du quai d'Orsay. 



Un vallonnement qui part de l'allée circu- 
laire du phare, et va atteindre la berfre de la 
Seine, met en communication le Parc de 
l'Exposition universelle avec les quais d'ar- 
rivages des bateaux à vapeur. 

Comme rien n'est inutile dans une Expo- 
sition, on a eu soin de faire servir le pont 
qui permet de ne pas interrompre la circula- 
lion sur le quai d'Orsay à l'exhibition spé- 
ciale d'un système nouveau. 

Nous sommes bien loin aujourd'hui des 
passerelles primitives faites d'un tronc d'arbre 
jeté sur une rivière; et si la construction des 
ponts a fait dans ce dernier temps, soit au 
point de vue mécanique, soit au point de 
vue de l'économie, d'immenses progrès, c'est 
à la multiplication dévoies ferrées que nous 
en devons la réalisation. 

Les charges les plus lourdes, les arches 
les plus hardies, les distances les plus 
grandes, sont supportées, jetées, franchies, 
avec une aisance qui étonne notre esprit pour 
peu que l'observation et le calcul nous fassent 
méditer un moment sur les difficultés à vain- 
cre. Les enjambées gigantesques de ces arcs 
métalliques jetés sur l'espace, avec une har- 
diesse qui ne doit en rien exclure la solidité, 
forment tout un poëme scientifique dont la 
solution appartient aux ingénieurs et aux 
constructeurs. 

On ne saurait se faire une idée des pié- 
cautions et de la prudence qui président aux 
expériences, auxquelles est soumis un pont 
nouvellement construit. 

Quand le pont du quai d'Orsay a été ter- 
miné, les ingénieurs des ponts et chaussées, 
MM. Buffet et Foulard avec le concours de 
M. Cheysson, ont présidé eux-mêmes aux 
expériences suivantes : Une première charge 
de 500 kilogrammes par mètre carré du ta- 
blier formant la surface du pont a été im- 
))Osée; elle conslituail un poids total de 
200 000 kilogrammes. 

Les calculs faisaient prévoir un fléchisse- 
ment réjiulier et apprécié d'avance, l'expé- 
rience a justifié les prévisions. 

Après cette première épreuve, on a fait 
passer sur le pont deux voitures à un seul 
essieu, portant une charge de 12 000 kilo- 
grammes el attelées de cinq chevaux. 



Aucune déformation ne s'est produite. Le 
pont a été franchi de front, en sens contraire, 
en travers et en ligne droite, par ce même 
attelage, et les trente appareils placés pour 
mesurer les abaissements et les relèvements 
n'ont pas indiqué sur chacun des points 
observés une variation su()éiieure à sept mil- 
limètres. 

Tout était favorable à la solidité, et dès ce 
luoment le pont fut livré à la circulation des 
voitures d>' toutes charges et de tout attelage. 

Ces genres d'expériences ont quelque 
chose de solennel, quand on pense que de 
leurs déduciiiins dépend la vie d'un certain 
nombre d hommes qui franchiront ce pas- 
sage journellement encombré, et on ne peut 
s'empêcher d'admirer sans réserve, l'intelli- 
gente sollicitude qui veille au nom de la 
science à la sécurité des voies publi(]ues. 

Ce n'est pas tout que de construire un 
pont dans les conditions de permanence et 
de solidité désirable; la multip'ication de 
voies de transport, et les dépenses énormes 
dont elles chargent les budgets des compa- 
gnie-, des villes, des États, réclamaient une 
solution économique d'une importance in- 
discutable. 

Ici nous entrons dans le détail des mérites 
spéciaux du pont exposé. 

La fonte et le fer avaient été jusqu'à présent 
employés presque seuls, soit en concours avec 
la pierre, soit en concours avec le bois pour 
construire les ponts destinés à différents 
usages. 

Un métal nouveau est ici appliqué pour la 
première fois; c'est l'acier de Bessmer. 

L'emploi de ce métal présente un coeffi- 
cient de sécurité plus élevé que celui du fer 
et de la fonte. En effet, le rapport entre les 
charges de rupture de ces deux métaux est 
comme six est à dix ; les ouvrages à longue 
portée deviennent dès lors possibles et la ré- 
duction ou la suppression des points d'appui 
au milieu des obstacles à franchir réalise déjà 
une notable économie. 

La portée du pont exposé est de 25 mètres 
sur une large'ar'de 21 mètres entre garde- 
corps. 

Tous les arcs de ferme sont en métal de 
Bessmer; le pont lui-même est composé dans 
le type en arc avec des tympans en treillis, 
dont les avantages sont considérables au point 
de vue de la construction. 

lis fournissent la possibilité de répartir 
avec une égalité proportionnelle et mathéma- 
tique la charge due au tablier sur tous les 
points des arcs de portée. Il n'est pas besoin 
d'être ingénieur pour comprendre que le 
poids d'une charge, concentré par un vice 
de construction sur un poiutquelconque, pré- 
sente un danger sérieux, tandis qu'une ré- 
partition sur tous les points de soutènement 
diminue d'autant le j)oids général et divise 
les efl'ets de fléchissement. 

En mécanique comme en politique, la 
devise adoj)tée par Catherine de Uussie est 



vraie : Divide ut impera : Divise ai lu veux 
vaincre. 

Simplifier les éléments de construction, et 
ramener les charges sur une (jortée d'une so- 
lidité éprouvée et garantie par la nature du 
métal lui-même, en outre, obtenir une écono- 
mie notable dans l'exécution, tel esl le mé- 
rite intrinsèque du pont du quai d'Orsay. 

La science dons les calculs positifs vise 
toujours plus à l'utile qu'à l'agréable. Pour 
nous, qui voudrions que l'art fût fraternelle- 
ment et en toute circonstance allié à la 
science, nous avons examiné au point de vue 
de la forme ce pont dont les qualilés mécani- j 
ques nous sont maintenant connues. w 

Nous aurions peut-être désiré que la mo-i 
notonie de la ligne droite qui compose exclu- 
sivement le sommet des triangles à bases 
curvilignes situés sur les façades verticales 
de droite et de gauche du pont, fut un peu 
rompue par quelques ornements, destinés à 
l'endre moins sévère et moins aigu à l'œil son 
aspect général. 

Cependant les tympans à treillis sont moins 
rudes de dessin que cei'tains modes d'ajus- 
tage employés, par exemple les fers à T, et 
finissent en somme par donner un caractère 
presque original à toute la conslructiou elle- 
même. Enfin, si le charme artistique n'est 
pas lepointdominant de ce pont remarquable, 
MOUS nous hâtons d'ajouter que ses qualités 
sérieuses et pratiques lui ont mérite toute 
notre attention et que nous nous faisons un 
devoir de les reconnaître en les signalant. 

A. Chibac. 



[ 



XI 



Une écurie de chameaux. 

Que nous veut cette écurie de chameaux? 
Est-ce que les chameaux ont un abri"/ Ils 
vivent en plein air, sous le soleil et sous les 
étoiles, habitués à toutes les fatigues, por- 
tant tous les fardeaux, faisant provision 
d'eau dans leur goitre pour traverser les 
grands déserts anhydres, broutant au pas- 
sage quelques pousses coriaces de palmier 
nain, ou quelques touffes d'alfa plus coriaces 
encore. 

Sobre et inl'atigable, le chameau fournit 
sans défaillance les plus longues courses^ 
On l'a comparé à un navire sur une merde 
sable. Plus utile que le mulet, il on a les qua- 
lités et les défauts. Comme lui, dur à la 
marche et aux fardeaux, il est contrariant 
comme lui. Il a lair de protester élernelle- 
menl contre la domination de l'homme. Il 
obéit en résistant toujours. Est-il debout"? il 
grogne pour se coucher : il grogne quand on 
le décharge, aussi bien que quand on le 
charge. Quand il a protesté à sa manière, sa 



L'EXPOSITION U.N'IVERSELLE DE 18«7 ILLUSTREE. 



95 



conscience est tranquille, et il s'arme de pa- 
tience, sa grande vertu avec la sobriété, pour 
aller où son conducteur le guide. 

Des écuries! c'est bon pour les chevaux, 
ces amis de Ihoinme. Le cheval arabe vit 
sous la tente, choyé par la famille. Ses flancs 
iSaigniMil parfois sous l'éperon aigu de son 
icavaliur, brutal jusque dans st-s alTections. 
Mais du moins il a l'orge savoureuse cl les 
souples couvertures de laine pour élancher 
les sueur» de ses longues courses. Quant au 
chameau, il n'a rien que les mauvais traile- 
'inenls; il est né, comme l'âne et le mulet, 
pour un destin contraire. 

Il est vrai que la constante mauvaise hu- 
meur du chameau est véritablement impa- 
tientante et linit |)ar vous agacer les nerfs, 
l'ai vu, j)ar un soleil brûlant, et à la suite 
d'une longue marche, des conducteurs, irri- 
tés par ses grognements persistants, ramas- 
ser une poignée de sable brûlant et la jeter 
ivec fureur dans la gueule béante et bête de 
•es pauvres animaux exténués. Rien ne m'a 
jamais plus indigné et révolté. '.Mais que vou- 
lez-vous? I,es chameaux eux-mêmes protCf- 
iaient contre moi, quand je prenais leur parti. 
Il a décidément fallu le (lliamp de Mars pour 
iméliorer un peu la sofiabilité de l'homme et 
Ju chameau. 

On a dit que les sons de la musique avaient 
e pouvoir de calmer le chameau et de le 
rendre obéissant. Je ne nie pas que les sons 
mélancoliques du chalumeau arabe, épurés 
parle vent, n'aient un eiïel doux et amollis- 
sant. Mais la musique arabe, proprement 
dite, n'a jamais calmé personne, même le 
chameau ; son rhythine monotone, mais irré- 
sistible à la longue, est plutôt l'ail ])0ur allu- 
mer les ivresses furieuses. 

« Donne de l'orge ef abuse >> dit l'Arabe eu 
parlant du cheval. L'.Vrabe abuse du cha- 
meau, et ne lui donne rien. 

H n'en est pas ainsi au Champ de Mars 
et, pour raffection vengeresse que je porte 
aux victimes, je fuis bien aise de voir ici les 
chameaux prendr'; leur revanche, en accapa- 
rant pour eux tous les honneurs de la récep- 
tion . 

Ne croyez pas, d'ailleurs, que le chameau 
u'ail pas, vis-à\is de l'homme, certaines 
compensations, même au désert : la pre- 
mière, c'est de fatiguer énormément le cornac 
qui le monte et l'opprime. Rien n'esl ]ilus 
dur que le trot d'un chameau ; il faut, pour 
y résister, plus qu'une habitude, — une 
grâce d'étal. Après en avoir fait la rude mais 
courte expérience, je plaignais sincèrement 
les femmes qu'on huche sur son dos dans une 
sorte de baldaquin fermé, et (]ui accompa- 
gnent ainsi dans les plus longues courses 
! leur maître et seigneur, monté sur son che- 
I val. Le cheval, en ,\fri()ue, est le privilège 
tde l'homme; le chameau, à défaut de mulet, 
j est assez bon pour porter la femme. 

Le chameau, |;roprement dit, a deux 
bosses : lersqu il n'en a qu'une, c est un 



dromadaire. Il y a même deux sortes de dro- 
madaires , le dromadaire porteur et le dro- 
madaire coureur; celui-ci se nomme malutri : 
on le reconnaît à son pelage blanc. C'est de 
cette dernière espèce que sont les hôtes du 
Champ de Mars et du Jardin d'acclimata- 
tioi. 

On a des faucons en .VIgérie; et c'est 
même pour un chef arabe, comme c'était 
pour un ancien baron chrétien, un luxe au- 
tpiel il tient beaucoup. Mais on n'y connaît 
|ias le pigeon messager, dont les Chinois ont 
fait un télégi-amme vivant. A défaut de pi- 
geon, on se sert du mahari pour les messages. 
.\-t on un ordre ou un secret d'importance 
à transmettre à longue distance, ou même 
une conlidence amoureuse : vite un messa- 
ger à dos de chameau! Le mahari part de 
son trot mfernal, et ne s'arrête plus qu'il ne 
soit arrivé à la On de sa course, quelquefois 
à cinquante lieues de son point de départ. Je 
vous laisse à penser dans quel étal revient 
••elui qui le monte! 

C'est ainsi cpic les chameaux se vengent 
des services qu'on les oblige à rendre. En un 
mol, ils sont toujours inlrailables ; mais ils 
deviennent tout à fait indisciplinables au 
temps de leurs amours. 

Je me figure, je ne sais pourquoi, que les 
mahari du Champ de Mars, regretteront tou- 
jours le pays natal, s'ils ne peuvent plus 
marlyri-er ou faire enrager leurs conduc- 
teurs. Du reste, en pleine civilisation, comme 
dans le Sahara, ils continueront à protester 
contre la domination de l'homme. 

Fr. Dl'Cuinc. 



GHROMQL'E. 

Cette fois, le ciel est ])lus implacable que 
les hommes. — La paix inespérée est ap- 
parue : le soleil attendu s'obstine à se ca- 
cher; et le ciel altristé verse des torrents de 
pluie. 

,\h! il en était autrement à Auslorlitz, el 
c'était l'hiver. Nous sommes au priiitemps, 
au contraire; et les giboulées gouvernent, 
changcanl toutes les allées en ruisseaux dé- 
bordés. 

Donc, la donoe Astree, déesse du bon ac- 
cord, nous apparaît sans l'arc-en-citd, qui 
l'annonce, et sans le soleil qui la suit. .\c- 
cueillons-la pourtant, etqu'elle soit mille fois 
la bienvenue! Nous parlions du soleil d'Aus- 
terlitz tout à l'heure : le soleil qui luira sur 
nous, en 18G7, si tant est qu'il daigne luire 
enfin, sera mille fois plus beau et mieux ac- 
clame par Ibumanité, affranchie de tout re- 
mords et aussi de toute inquiétude. 

Ix Jardin réservé, si bien décrit par M. Ed- 



mond About et aussi par le poétique crayon 
de M. Lancelot, n'attendait que le gracieux 
signal do S. M. l'Impératrice jiour se mettre 
en fête el en liesse. L'inauguration devait se 
faire dimanche, '.28 avril : le temps l'a cou- 
Iremandée, comme il avait contreniandé la 
fête de Pâ(jues. Le kiosque des nmsiciens, tout 
paré, avait déjà ivçu les exécutants, comme 
un buisson en fleurs reçoit les oiseaux babil- 
lards : que la musique des Guides me par- 
donne cette comparaison tout à fait dé- 
|)lacée. 

Du reste, dès que le soleil plus clément n'y 
fera plus obstacle, il y aura des orchestres par- 
tout au Champ de Mars ; il y en aura au jardin 
central dans les heures du jour, à la grande 
avenue d léna le soir; il y en aura même au- 
près de l'écurie des chameaux pour essayer 
l'etTet de la musique française sur ces ani- 
maux réputés mélomanes; il y en aura dans 
la galerie des machines, oii les orgues feront 
double office. 

A ce propos, ne pourrait-on jias imposer 
(|uelques intervalles de silence aux grosses 
cloches prussiennes qui envahissent la grande 
nef de leurs ondes sonores, el empêchent le 
|)lus souvent les jurés de s'entendre dans les 
classes qu'ils parcourent. 

Est-ce (]ue les Anglais ont jure aussi d'é- 
terniser dans leur quart du Champ de Mars 
l'échafaudage disgracieux de leur |)hare, com- 
mencé par le faîte comme pour réaliser le 
rêve impossible de l'île des .\rchilectes? 

Parlons, malgré le temps intraitable, du 
commerce des fleurs. 

Voyez ces plaies-bandes de tulipes et de ja- 
cinthes , qui se transformeront successive- 
ment en plates-bandes d'orchydées ou de re- 
noncules, ou de pieds d'alouette, suivant la 
saison ; elles sont abritées par des parasols 
de toile multicolore (jui font le plu» bel cfl'et 
d'ensemble entre les allées, les lacs et les mas- 
sifs de verdure du jardin réservé. Tout cela 
concourt, ou se vend. C'est une concurrence 
ardente, et un commerce considérable, dont 
un Hollandais serait jaloux. 

Les récompenses sont renouvelées comme 
les fleurs ; et les plants varient suivant la 
spécialité des récompenses, ou même selon 
les besoins de la vente. 

C est un charmant commerce que celui des 
fleurs; et nous regrettons que .M. Al[)honse 
Karr, retiré à Nice comme un bourgeois ho- 
noré, ne soit pas là pour vous en parler, après 
.M. Edmond .\bout. 

\ l'Exposition de Londres, où les fleurs 
étaient rares, une dame se serait crue désho- 
norée, si elle avait abordé la section des ma- 
chines sans un bouquet à la main. Le parfum 
des fleurs corrigeait l'odeur d'huile échauffée 
qu'exhalent les machines en mouvement. 
A Paris, où les fleurs abondent, un bouquet 
n'est plus un luxe; et voilà pourquoi sans 
doute la mode sera moins exigeante. 

Ami lecteur, parfois la parole est d'or, 
quoi qu'en dise le proverbe arabe qui donne 



96 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



I 



sans balancer le pas au silence. La réforme 
que nous avions demandée sur les moyens 
de transport est faite en partie, et le reste 
viendra par surcroît. Oui, les omnibus 
ont daigné traverser les ponts; et l'on a 
bien -voulu les admettre aux abords de la 
porte Rapp. Les omnibus de la Villette (ils 
sont 42) stationnent désormais à l'entrée 
de l'Exposition, et ils partent toutes les cinq 
minutes. D'autres voitures, plus vastes en- 



core, suivent la ligne du quai depuis le Palais- 
Royal jusqu'au pont d'iéna. Qu'on relègue à 
la porte Sufl'ren les voitures ri'lenues, pour 
réserver la porte Rupp aux voitures libres, 
et mes vœux seront comblés. 

Les Mouches, qui volent sur la Seine au 
nombre de six, sans jamais se reposer, vont 
être portées au nombre de trente. 

De ce côté encore, tout sera pour le mieux, 
et le télégraplie, qu'on avait installé pourl'ap- 



pel des voitures libres autour du Champ de 
.Mars, deviendra tout à fait inutile. On sait 
bien d'avance qu'il n'y a jamais de voiture» 
liijres autour du Champ de Mars. Le télé- 
graphe ne sera une vérité que s'il correspond 
avec les stations de Paris. 

Et puisque nous en sommes aux change- 
ments que les giboulées persistantes nous 
commandent, en nous donnant le temps d'y 
vaquer, ne pourrait-on débarrasser un peu le 





ÉCURIES DES CHAMEAUX ETUDES ANES. — Dessin de M. Juiidt. 



promenoir extérieur des tables qui l'encom- 
brent? Les établissements étrangers, qui 
font tout le nécessaire pour s'affranchir de 
nos usages, ou de notre réglementation, si 
l'on aime mieux, ont envahi tout l'espace 
couvert, de telle sorte que les promeneurs, 
à qui cet espace devrait être réservé, sont 
obligés de passer sur le chemin extérieur, 
lorsqu'il pleut. 

Que le restaurant prussien se permette 
d'envahir la voie publique, on peut se l'ex- 



pliquer par une foule de raisons. Du reste, 
cela ne tire pas à conséquence; car ses clients 
sont rares. IMais j'ose me plaindre que les res- 
taurants bavarois et autrichien, plus fré- 
quentés, s'autorisent de l'exemple de leur 
voisin trop entreprenant. 

Si les restaurants français ne laissaient pas 
sur le promenoir une allée libre entre leurs 
deux rangs de tables, je trouverais cet en- 
vahissement intolérable. IMais nous sommes 
ainsi faits, que nous tolérons chez les autres 



ce que nous ne tolérerions pas vis-à-vis dft 
nous-mêmes. Un philosophe, je ne sais trop 
s'il était Allemand, disait qu'il était malaisé 
de ranger tout le monde sous une loi com- 
mune. On le voit bien au Champ de Mars — 
et ailleurs. 

C'est sur cette réflexion, qui se prête à 
tout, tant elle est profonde , que je ferme 
celte trop longue chronique. 

Fr. DucuiNG. 



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LEXPOSITIO^ IMIVERSEllE 

DE 1867 

PUBLICATION IKTERKATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMI^SSION IMPÉRIALE 





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F.DITEUHS 
n. K. DKIITC, 

Cobceuioojulre do Catalo^ut cffirtel, tditcur de U Commission 

im) enale. 

M. riKBBB rSTIT, 

oace«clonnâir« de la photographie du Chamc Ho Mars, photograjihe 
de la Commission imperialo. 



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PRIX DB L'AnONNKMEM : 

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RR DACTEUR EN CUEF : 

n. V. »ici iMtt, 

Membre du Jury int«rnaUonaJ. 
COMITÉ DE liKDAr.TION: 
;and Dumahkiiq, Frne«t DfiK'iie, MoiarNO-HEKHioif./. 
< PLhi:,AU(;. ViTU, mcmltrrs du Jury tnlcinatiui ai. 




GALERIK DES MACHINKb. — torges de la Moseiie. 



L'KXPOSITION UNIVERSELLE DE 1«(i7 ILLUSTREE. 



SOMMAIRE DE LA 4' LlVllAl.SON 

1 . buR LA Plate-Formk : France, par M. Victor Meunipr. 

— II. De Suéde en Belgit/ne, par M. le conile de Cas- 
tellane. — 111. T'unis et Maroc, par M. Fr. Ducuing.— 
IV. Le Pavillon du Commissaire ijéneral, par M. Fr. Du- 
cuing. — V. La Statue de Virgile, par M. Octave La- 
croix. — VI. La Salle des Conférences, par M. A. Chirac. 

— VU. Chronique, par M. Fr. Ducuiiig. 



SUR LA PLAÏE-FORME. 



Le Vestibule. 

l'enéli'ons dans le Palais par reiitii'ti piiii- 
tijiale, situi'tî eu lace du pont d'Ieua. 

Le seuil franchi, nous nous liouvons dans 
1.1 galerie des machines en n)ouvenient, dile 
i-alene du travail. C'est celle que nous allons 
visiter. 

Il est bon de prendre d'abord une idée i^é- 
Udrale de ce quelle renl'ernie. Pour cela, 
iious n'avons rien de mieux à faire que de 
iious engager sur la plate-forme élevée qui 
(11 occupe l'axe et en fait tout le tour. Grâce 
;'i ce promenoir aérien, nous pourrons, ayant 
arpenté les 1200 mètres qu'il mesure en lon- 
j;ueur, nous flatter d'avoir vu les choses de 
haut. 

Des seize rues tirées au cordeau qui partent 
les unes du centre, les autres des deux foyers 
du palais elliptique et partagent celui-ci en 
autant de compartiments, une seule, la plus 
large, décorée du nom de vestibule, coupe la 
plate-forme, sous laquelle passent toutes les 
iiulres. La rue, qui l'interrompt, est précité- 
iiient celle qui aboutit à la porte par laquelle 
nous venons d'entrer. Il en résulte que nous 
avons, à notre droite et à noire gauche, les 
lieux escaliers principaux qui donnent accès 
a la galerie supérieure. Prenons celui de 
gauche : c'est la que commence la section 
1 itAMÇAisE qui occupe un peu moins de la 
moitié des compartiments dont il vient d'être 
(piestion : sept sur seize. Les secteurs, qui 
lia limitent et par-dessus lesquels nous allons 
jusser, portent naturellement des noms Iran- 
i;,tis; ce sont successivement les rues d'Al- 
sace, de Normandie, de Flandre, de Paris, 
lie Lorraine et de Provence. Après cette der- 
nière, vient la rue des Pays-Bas ; c'est la que 
Unit la section française. Cela dit, montons. 
Mais auparavant, jetons un coup d'œil sur 
les trophées qui se dressent de chaque côté 
lie l'escalier. 

Les Trophées de métaux ouvrés. 

Us ont le charme de la force unie à la 
grâce. A droite, le fer, à gauche le cuivre 
rouge et le laiton. 

De ce dernier côté sont deux nionunien's 
élevés par les maisons Laveissièreel Lelrange. 

Cette dernière a construit l'édilicc le |)!us 



rapproche de l'escalier. C'est un temple à 
quatre colonnes avec dôme et^soubassemenl. 

Les colonnes sont des tuyaux de cuivre sou- 
dés reliés en faisceau. Le fronton est une 
grande pièce de chaudronnerie en cuivre. Au 
milieu de la base, des clous en cuivre, placés 
de champ, dessinent un aigle aux ailes 
éployées, et jusqu'à la foudre qu'il tient dans 
ses serres. Çà et là sont distribués sur ce so- 
cle, en manière d'ornements, des clous en 
différentes substances: clous à ardoises, clous 
à doublages, clous abordages, clous à river, 
clous fondus, ciousfaitsàla mécanique. Entre 
les colonnes repose une cuve en cuivre rouge, 
qui a 2", 750 de diamètre 1'",250 de profon- 
deur, 7 millimètres d'épaisseur et qui pèse 
(iT(l kilogrammes. Des rubans d'acier, de 
cuivre ei de zinc ornent le fronton de leurs 
festons. Enfin, devant l'édifice est couché un 
rouleau de plomb laminé, formé d'une feuille 
large de 2"','J0, longue de 20, ""20 et qui pèse 
3 125 kilogrammes. 

L'édifice de MM. Laveissière est une sorte 
de pyramide à base cari'ée formée par la su- 
p.rposition de parallelipipèdes de moins en 
moins largesetqui, surmontéedespavillonsde 
tous les pays qui emploient les produits de 
celle maison, va presque toucher à la voùle 
de cette galciie. 

(^es parallelipipèdes sont, comme les co- 
lonnes de M. Lelrange, formés d'un assem- 
blage de tuyaux en cuivre, mais ici les tuyaux 
sont sans soudure; ils ont été étirés. 

Autour de cet édifice principal, divers 
échantillons, groupés avec art, permettent 
d'apprécier les qualités propres à ce genre de 
tuyaux. L'un d'eux, qui pèse 120 kilogram- 
mes, est long de 4™, 55, large de 307 milli- 
mètres et épais de 2 millimètres. On en voit 
qui ont été, celui-ci aplati, celui-là ployé, 
cet autre fendu, tous à troid et par la presse 
hydrauli(|ue; l'effort nécessaire pour les dé- 
formei' ou pour les rompre est considérable. 
Pour fendre l'un, il a fallu une pression 
de 250000 kilogrammes; 50000 kilogram- 
mes de plus ont été nécessaires pour ployer 
l'autre. Il y en a d'un diamètre et d'une épais- 
seur considérables qu'on a noués comme on 
noue une corde, sans y déterminer de i^er- 
çuies. Notons encore des tuyaux en plomb à 
cinq conduites intérieures, et de inagniU(]ues 
plaques tubulaires renforcées pour locomo- 
tives. 

Derrière cette double exposition e»t celle de 
de MM. Estivant frères, principalement com- 
posée de tubes martelés sans soudure, et 
qui, à tous égards, soutient la comparaison 
avec celles qui viennent de nous occuper. 

.\ droite de l'escalier, et faisant pendant 
au temple et à la pyramide de MM. Estivant 
et Laveissière, est une sorte d'arc de triomphe, 
édifié (lar les forges d'Ars-sur-Moselle, eten- 
tièrement formé de fers spéciaux. Derrière 
cette porte, s'appuie, le long du murde la gale- 
rie, rex[)osilion de la Compagnie des forges 
de la Lianche-Comtc (|ui figure assez bien un 



autel; au milieu .se dresse une plaque de tôle 
haute de G"", 55, large de 2 mètres et pesant 
1200 kilogrammes. De chaque coté, des fer» 
spéciaux sont placés debout. Devant ceux-ci, 
des paquets de fils d'acier et des spirales de 
ressorts à sommiers simulent des lustres. 
Des supports en porcelaine pour fils télégra- 
phiques, des échantillons' de fonte brise> 
pour en montrer le grain brillant; de joli 
fers tordus et élamés, destinés à fournir di 
balanciers de pendules; des fils galvanisi- 
un immense assortiment de clous de toulr 
sortes agrémentent la construction, flanqu- 
de gros blocs de minerais et sur laquelle cou 
rent des guirlandes de fils métalliques et .i 
chaînes en fer. 

Gravissons maintenant l'escalier au-de8su^ 
duquel nous pouvons , chemin faisant, lir. 
l'inscription suivante: 

SKCTIOM FRANÇAISE. 
Galehie VI. — Tracaux des àrls usuels. 

Dès que nous sommes arrivés sur la plate 
forme, nous avons le spectacle d'une activiti 
prodigieuse. A droite et à gauche, sous noi 
pieds, aussi loin que la courbure de l'im 
mense vaisseau permet à la vue de s'étendre 
ce ne sont que volants qui tournent, cour 
roies qui glissent, arbres qui roulent, ma 
chines de toutes sortes entraînées dans ui 
niDuvement circulaire ou dans un mouve 
ment de va-et-vient, engins qui grincent oi 
qui grondent; et circulant parmi ces choses 
une foule animée s'entasse, se disperse et s 
reforme sans cesse. Ne nous laissons pa 
troubler. Beaucoup d'objets entrevus dans I 
lointain, nous attirent; résistons à celte st 
duction : leur tour viendra Prenons letemp 
de voir. 

La Corderie. 

Ce que nous avons le plus près de nous 
ce sont de belles pyramides de cordages plj 
cees immédiatement derrière les construc 
lions métalliques qui nous ont arrêté sur I 
seuil de la section. Deux fabricants d'Anger 
(.Maine-et-Loire) les ont formées de leur 
juoduits. L'énorme dimension de la plupai 
de ces câbles vous disent assez qu'ils auroo 
à supporter des efl'orts inouïs; ils soute 
elTel destinés ou à la marine ou à l'expIciUi 
lion des mines. De ce dernier genre d'emplo 
nous aurons un peu plus loin un exemple^ 
Les uns sont en chanvre, quelques-uns m 
aioès, d'autres en fils de ter quelquefois n 
vaiiisé. Vous avez là divers types de la aSl 
rine impériale. Le succès des nianœuvi-es, I 
vie des équipages dépend en partie de leu 
solidité. Parmi ceux qui sont destinés a 
service des mines, je vous en signale un e 
fil de fer, à section décroissante, qui a et 
fabriqué pour les établissements du Creusol 
En voici les dimensions : Hausseries 8, Ion 
gueur 470, largeur 0,150 réduite à 0,13^ 
poids 451)8 kilogrammes. 

Maintenant, marchons. ' 



l.hWlMisrnuiN LMVhlKShLLE UK ISti7 II.LISIKKE. 



La force motrice. 

Vuici sur iiutre droite une belle machine 
à vapeur verticale, à balancier et à conden- 
bation (système Wolfj, qui fonctioone pour 
le service méçiiniquede la section. La vapeur 
lui est fournie par une chaudière placée hors 
du palais, dans le Parc, el lui arrive au 
moyen de tuyaux souterrains. Approchez- 
vous de la balustrade ; penchez-vous un 
peu : voyez le long de la plate- lornie, cet 
arbre qui tourne constamment sur lui-même 
à raison de cent tours par minute. La ma- 
chine (jue vous avez devant vous est exclusi- 
vement employée à le faire tourner, et elle le 
met eu mouvement au moyen de cetie cour- 
roie qu elle lui envoie. Les autres courroies 
que vous voyez son; employées à prendre sur 
cet arbre la force nécessaire pour faire tra- 
vailler les niuchines voisines. Ceci est dit 
une lois pour toutes. Dans les compartiments 
suivants nous rencontrons d'autres machines 
à vapeur éi;ulement en activité; comme à 
celle ci, la force leur est fournie par des gé- 
nérateurs établis hors du palais, dans des 
bâtiments spéciaux, etcomme celle-ci encore, 
c est par 1 intermédiaire d'un arbre , cou- 
rant le long de la plate-forme, qu'elles com- 
niuni([uent leur niou\enienluu\ mécanismes 
jiruupés dans leur voisinage. 

Les industries textiles. 

Nutis passons au milieu, ou du moins au 
dessus deji machines employées au filage et 
au tissage, c'esl-à-dire de celles au moyen 
desquelles on fait avec une matière textile 
(minérale, végétale ou animale un iil, et 
avec un Iil un tissu. L\on pour la soie, 
Kouen pour le colon, Lille pour le lin et le 
chanvre, Elbeuf et Sedan pour les draps, 
l'Alsace pour le coton, la laine cardée, la 
laine peignée el la bourre de soie. Troues 
pour la bonneterie, Paris pour toutes ces 
branches d'une même industrie, ont contri- 
bué à réunir le matériel que nous avons sous 
les yeux. Nous voyons les curieux se presser 
autour de l'appareil où le cocon dévidé donne 
lasoiogrége. Une machine plus nouvelle est 
celle qui jiroduit des lils de lame, noi par 
lilage, mais par teulrage. Parmi les métiers à 
lisser l'ous avuiis plusieurs exemples de la 
substitution du papier au coton sur la méca- 
nique Jacquari, mécanique employée, per- 
Donoe ue l'ignore, au tissage des étoiles l'a- 

I ^joonées. 

I Avant Jacquari, les tissus à dessins se 
taisaient eu Europe comme ils se fout encore 
dans l'Inde. 

Il fallait un liseur, un tireur et un lissc- 
raiid. 

Auprès du métier, un plaidait un tableau 
divise par deux séries de lignes en une mul- 
titude de petits carreaux, comme la table de 
multiplication dite de P^lhagore. Celait le 



modèle du tissu à exécuter. Les lignes hori- 
zontales répondaient ù la chaine, les autres 
à la trame; les petits carreaux liguruienl les 
points que les iils d'une étoffe formenteus'eii- 
tre-croisant. Un signe iudii|uait s'il fallait 
élever ou abaieser le ûl de la chaîne. Le li- 
seur devant le modèle commaudait la ma- 
nœuvre. 

Le tireur se tenait prêt à lever les lils de 
la chaîne, et le tisseur, assis devant le mé- 
tier, avait sous la main les navettes chargées 
de différentes couleurs qui devaient servir à 
former la trame; tous deux allendaieul les 
ordres du liseur. 

Celui-ci, suivant de droite à gauchi' une 
rangée de carreaux, disait au tireur : « Levez 
tel ou tel Iil, » el (|uand le tireur ou plutôt la 
tireuse avait levé les fils indiqués, le liseur 
disait au tisserand : « Lanccz telle couleur, » 
cl le tisserand lançait la navette chargée de 
la couleur désignée. 

Telle était rcnfancedecetie indusliie quand 
vint Jacquari. 11 contj'ul l'idée de régler mé- 
caniquement les mouvements d élévation et 
d'abaissement des lils de la chaîne, el chargea 
de ce soin des morceaux de carton attachés 
bout à bout, |)ercés de trous couvenablement 
disposés et combinés avec un système d'ai- 
guilles el lie griffes. Un carton percé remplace 
les yeux du liseur et les doigts du tireur. 

Mais ces merveilleux cartons dont le tou- 
cher est si délicat, dont l'œil est si sûr, ont 
un inconvénient : ils ont l'inconvénient d'ê- 
Iredes cartons, c'est à-dire d'être lourds, em- 
combranlsel dis|)endieux. On ne songeait pas 
à le leur reprocher, quand il sagissaitde leur 
faire faire la besogne du tireur et du liseur; 
inainlenanl qu un a l'habitude de leurs qua- 
lités, on voit leurs défauts. 11 faut, pour faire 
un dessin, autant de cartons qu'il entre de 
lils de traîne dans ce dessin; s'il en entre 
."•00 ou 1000, il faut ôOO ou 1000 cartons; 
aussi le carlon de tel dessin fait-il le charge- 
ment d une voilure, tandis que ce même des- 
sin pique dans du papier est facilement trans- 
porte par un homme. (Jn estime que le 
papier procurera au tabricanl une économie 
des \\l\'r de la dépense afférente à ces ar- 
licles; ce serait jiour la France entière un 
gain de près de 15 millions. L idée est déjà 
ancienne. Sa mise en pratique a rencontré de 
grandes dillicultés. Le succès en est du pnii- 
I ipalemenl à l'initiative cl à la pt-rscverance 
de M. ;\cklin. 

Nous voyons forces machines pour bonne- 
terie. Il en est une, c'est un métier à bas qui 
offre, dil-ou, une application nouvelle de l'é- 
lectricilé; ce serait examiner. Nulle part pcal- 
êtreles progrès de la mccaniquen ont produit 
des résultats si saisissants : les |)remicrâ mé- 
tiers pour bonnelerieétaientdes métiers droits, 
ils marchaient à la main et faisaient 500U 
mailles à la minute; devenus automatiques, 
ils en ont fait 10 fois plus. Les métiers cir- 
culaires sont dix fois encore plus actifs. 
.'illOOOO mailles ()ar miiuitc; trente millions 



par heure; quelles tricoteuses! Ces gros chif- 
fres font pensisràceux qui exprinienl les dis- 
lances et les vitesses des corps célestes. 

M. Alcan. 

Un regard à cette petite vitrine dressée 
coiilre le mur de droite, et une pensée d'es- 
time et de sympathie pour celui qui l'expose. 
C'est un de ceux à qui en France l'industrie 
textile doit le plus; c'est 51. Alcan, professeur 
de filature et de tissage au Conservatoire des 
.\ris et Métiers. En lui l'homme est au niveau 
du savant. 

Fils d'un soldat de la Re(iul)lique, eni[)lo\c 
dans son enfance aux travaux des champs, 
j.lus lard apprenti-relieur à Nancy, il dérobe 
au sommeil les heures qu il consacre à l'élude. 
La Société Jeu amis du travail réooui[)eiise par 
une médaille sa studieuse ardeur. En 1830, 
il est à Pans sur les barricades. La Commis- 
sion des récompenses l'aiipcUe devant elle ; 
« (Jue pouvons-nous faire pour vous'/ — 
Je ne vous demande que de l'iustructiou. >< 
On lui donna la cruiv. 11 avait 1U ans. 
Uientùt après il (jasseavec succès son examen 
a I Ecole centrale. Trois ans plus tard, il en 
sort avec le diplôme d ingénieur. Pour com- 
pléter ses études, il entreprit le tour de 
France, à pied, le sac sur le dos. Fixé à Elbeuf 
il y fonda des cours gratuits pour les ouvriers; 
il se souvenait de ce qu'il avait elé. Eu même 
temps il multipliait les découvertes, s'a|)pli- 
quant surtout à perfectionner les procédés de 
lissage. La Société d éoiulaliun de Uuueu, la 
Société industrielle de Mulhouse, les jurys de 
de nos expositions uationales lui décernèrent 
des récompenses honorifiques. En 1845, il 
fut nomme prolèsseur de ûlalure et de lissage. 
Trois ans après, le deparlemeul de l'Eure 
l'envoya à l'Assemblée nationale, où il vota 
ordinairement avec la gauche. l.a législature 
terminée, il retourna à ses féconds travaux. 
La vitrine que voici contient les deux derniers 
ouvrages de M. .VIcaii : un Truilv du traçait 
des laines et un Traité comiilct de la filature 
•lu coton. .Vu-dessous est placé 1 appareil connu 
dans linduslrie sous le nom à' eu: pv rime n la- 
leur Alcan et designé par l'inventeur sous le 
nom de fjliniso-Jyiiainii^ue, appareil qui sert 
a la fois pour déterminer l'elaslicilé el la te- 
iiiicilé des lils de tous genres, comme comp- 
leur d'apprêl, el pour consl.iler l'angle de 
torsion le plus convenable dans tous les ca^ 
qui peuvent se présenter. 

La Pisciculture. 

En même temps que se succèdent les pei- 
^neusps à laine, les peigncuses a colon, les 
bancs a broches, les machines à feutrer le» 
lils, celles qui servent à fouler les draps el les 
nituveaules, celles qui servent à les tondre, 
el à les griller, les métiers à fabriquer les 
châles, à faire le tulle, à lacer les lilets de 
pèche, el ceux qui font la cheville, la passe- 



lOil 



L'KXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 8G7 ILLUSTRÉE. 



iiiunlciie, les tapis de cordes, et les appa- 
reils pour filer, mouliner et tisser la soie, et 
les mécaniques pour le piquage des cartons, 
et les pièces détachées de métiers à filer et à 
tisser, et les peignes et les brosses et les 
cardes et les plaques et rubans de cardes et 
les chardons métalliques ou naturels; nous 
voyons se dérouler le long des murs des ap- 
pareils et des produits d'un tout autre genre ; 
ce sont ceux de la pisciculture, industrie ré- 
cente, créée par un pauvre et illettré pêcheur 
des Vosges, par Joseph Remy. 

Voyant nos'cours d'eau se dépeupler rapi- 
dement, il conçut la pensée de porter remède 
au mal et avec une sûreté de coup d'oeil, qui 



eût lait honneur à un savant, il comprit que 
la pisciculture devait être fondée sur l'étude 
des phénomènes de la rejiroduction. 

C'est sur la truite (|ue portèrent ses obser- 
vations. Il constata qu'elle fraye vers la mi- 
novembre et pendant la nuit. La femelle sur 
le point de pondre, se frotte doucement contre 
le gravier du ruisseau et en égalise la surface; 
avec sa queue elle déplace les cailloux, dont 
elle forme une petite digue, et dans l'en- 
ceinte ainsi faite, elle dépose ses œufs. Le 
mâle approche, il s'arrête au-dessus de la 
ponte : l'eau un instant troublée, reprend sa 
transparence, puis la femelle recouvre de 
sal)lc et de gravier les œufs fécondés. Par les 



froides nuits de novembre, couché dans les 
hautes herbes qui bordent la rive, après des 
journées d'un travail improductif, Remy as- 
sistait à ces mystères. 

Continuant ses patientes observations, il 
reconnut que bien des causes s'opposent au 
développement des œufs. Tantôt les eaux en 
se retirant les abandonnent sur la grève où 
ils meurent desséchés; d'autres fois, une crue 
subite les entraîne et les détruit; le courant 
(lu ruisseau suffit même pour amener ce ré- 
sultat. Enfin la gelée vient saisir une partie 
de ceux qui ont échappé à ces chances de 
destruction, et très-peu arrivent à maturité. 

Remy voulut placer tous les œufs dans des 




GALERIh DLb MACIUNLS. — Geine civil. 



circonstances favoiables à leur éclosion. H 
les met dans une caisse de bois percée d'une 
multitude de trous destinés à donner passage 
à l'eau, trop petits pour donner passage aux 
œufs et dépose la boîte dans un courant. 
Déception! une partie des œufs vint seule à 
bien. 

Pourquoi? Et voilà ce courageux observa- 
teur qui recommence à passer des nuits blan- 
ches et froides sur le bord des criques. Une 
fois de plus fut démontrée la vérité de cette 
paiole : « Clicrchez et vous trouverez. » Il vit 
qu'une partie seulement des œufs déposés 
dans le lit du ruisseau sont fécondés, et il sut 
pourquoi parmi les germes qu'il avait entre- 



pris de protéger contre les chances de des- 
truction, il y en avait si peu qui se dévelop- 
passent. 

Remy voulut que tous les œufs fussent 
fécondés. Mais commentobtenir du mâle l'en- 
tier accomplissement d'un service qu'il ne 
luisait qu'à demi ? Le pêcheur observa, et eu 
voyant la femelle se frotter contre le sablo du 
ruisseau, il eut l'idée que celle pratique n'a- 
vait pas seulement pour but d'égaliser la sur- 
face des graviers, et que le poisson y recourait 
pour opérer la ponte. 

Le mâle se livrait aux mêmes maniuuvrcs. 
Ueniy imagine do leur venir en aide, de provo- 
quer la sortie des œufs en exerçant une pres- 



sion modérée sur le ventre de la femelle, el 
d'agir de même sur le mâle. Il prend une fe- 
melle, la tient de la main gauche au-dessus 
d'un baquet rempli d'eau, passe doucement 
sa main droite de haut en bas sur le ventre : 
les œufs tombent comme le lait coulant du 
j)is d'une vache. Il prend ensuite le mâle el 
répète l'opération, puis il agite le liquide afin 
que le mélange soit parfait : l'eau se trouble 
d'abord, et redevient limpide. Bientôt à la 
couleur brunâtre des œufs devenus opaques, 
au point noirqui apparaît à leur centre. Remy 
reconnaît qu'ils sont tous fécondés. La fécon- 
dation artificielle était découverte, et cet ex- 
cellent problème : élever la production d'un 




GALKRIK DES MACHINES. — Chemins de fer et métallurgie. 



_-^s 




OAlkHI* DES MACIIINIS - Pnisso 



.|ili'>''>l \' 



1 02 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



aliment sain et agréable au niveau îles be- 
soins, — touchait à sa solution. 

Notre pécheur le résolut tout à fait. Il par- 
vint à reproduire les eirconstancps les pins 
favorables dans lesquelles la nature place bs 
œufs fécondés. Ici rien ne pouvait arrêter un 
observateur de cette trempe. Mais il fallait 
.subvenir à l'alimentation des jpunes. Or, 
Remy ayant vu les petites truites se nourrir, 
au moment de leur naissance de lasubstame 
mucilagineuse qui entoure les œufs, pensa 
quele frai des £;renouilles serait pourses élève-* 
lin excellent rpgal. Il leur en procura donc, 
,ou plutôt il chargea les grenouilles elles- 
mêmes de leur en procurer, et à cet effet, il 
en lâcha un certain nombre dans la pière 
d'eau habitée par les jeunes poissons. Miiis 
ceux-ci grossissant, un aliment plus subsiaii- 
tiel leur devint nécessaire. C'est alors qu il 
sema à côté des truites, d'autres espèces de 
poissons plus petites et hei bi vores qui s'élèven l 
et s'entretiennent d'elles même's aux dépens 
des végétaux aquatiques jusqu'au moment 
où elles servent d'aliment aux truites. Remy 
avait appliqué à son industrie l'une de ces 
lois générales sur lesquelles reposent les har- 
monies de la création. La pisciculture était 
créée. 

Nous en avons les produits et le matéricd 
sous les yeux • appareil pour l'éclosion des 
œufs, pour l'élevage desalvins, pourletran.-^- 
port des poissons (il se vend en France cha- 
que année pour un demi-million de francs 
de ces appareils); échelles à saumons con- 
struites sur la Vienne an barrage de Châtel- 
lerault, parc flottant pour le parquage des 
mollusques, ruches à reproduction où se rt- 
ciieille le naissain des huîtres , appareils 
plongeurs pour la récolte des éponges, des 
coraux et des perles; produits du fameux 
étnblissement de pisciculture d'Hiiningue 
ennsiriés dans l'alcool, belle collecîiotf de 
cyprinofdes, de salmonoïdes et de clupéoïdis 
(h rétablissement de la S;irthe, exposée par 
le service hydraulique de ce départemeni, 
[dans d'établissements de pisciculture, celui 
de la Breii-se entre autres. Tout près de là 
est le brillant étalage des fabricams d'ob- 
jets de pêche et de chasse, non compris les 
armes à feu, y compris les pharmacies de 
poche, les boîtes à cigares et les miroirs 
électriques pour la chasse aux alouettes. ,I:i- 
dis tout se taisait à la vapeur, toutse fait au- 
jourd'hui à l'électricité ; de quel autre nouvid 
agent sera-ce bientôt le lourV La vente de 
ces accessoires produit annuellement une 
somme ronde de 3 à 4 millions de francs. 
Un exposant plein de prévenance nous offre 
un système automatique de chasse et de pê- 
che ; auiomalique vous entendez 1 tout comme 
la mécanique .hicquart. Dans cet ingénieux 
système de chasse et de pêche, le pêcheur et 
le chasseur sont suppi imés exactement comme 
le lircur de lacs et le lispur dans la fabricatieu 
des étoffes façonnées; quel progrès! cl où l'au- 
tomatisme va-t-il se nicher! 



Souricière. 

Il est assurément mieux à sa place dans 
ce /)»>'ye prrpétiip! q[\e signale à votre atten- 
tion un rat albinos qui ne se lasse pas d'y 
tomber. Ce rat empaillé figure à lui seul, 
comme dans un défilé du Cirque, toute l'ar- 
mée de rongeurs qui doit tomber dans le 
même panneau. Le piège en effet est (Yilprr- 
pptuol parce qu'il est toujours tendu, l'animal 
qui s'y prend le dressant par le fait même de 
sa capture. Ce petit engin a été présenté 
tout récemment à la Société d'encouragement 
et on y disait que sa fabrication emploie 'lO 
ouvriers et une machine à vapeur de G che- 
vaux. Qui veut faire fortune par l'invenlicm 
a souvent plus de chance d y parvenir au 
moyen d'un bimbelot d'usage courant, que 
d'une de ces ambitieuses machines qui ten- 
dent à révolutionner toute une branche du 
travail. 

L'Impression. 

Au matériel et aux procéilés de la filature 
ont succédé ceux delà teinture et de l'impres- 
sion en tous genres. C est à l'aide de ces 
beaux rouleaux en cuivre qu'on imprime les 
étoffes; ceux-ci servent à l'impression des 
timbres-poste, et voici les machines à l'aide 
desquelles on grave fous ces cylindres: les 
uns à la molette, d'autres par guillochage, 
d'autres au pantographe, etc., caries procé- 
dé.s sont variés. Cette élégante petite machine, 
qui a plutôt l'air d'un appareil de physique 
que d'un outil industriel reproduit sur qu.i- 
tre planches d'acier et à quatre échelles dif- 
férentes la planche gravée qu'on lui a donrée 
pour modèle; elle a l'électricité pour moteur. 
Ici sont les machines qui servent à l'impression 
des papiers peims, belle industrie qui a réalisé 
bien des progrès; h, celles qui servent à 
l'impression par excellence : impression ty- 
pographique. im[iression en taille douce, im- 
pression lithographique. 

Parmi les premiers, est le compoititeur de 
iM. Flamm, qui repose sur un principe tout 
nouveau ; les derniers nous montrent la 
solution, si longtemps cherchée, du tirage 
mécanique des pierres lithographiques: celte 
solution a mis l'invention de Seneléldcr en 
mesure de lutter, pour le bon marché des 
produits, avec celle de l'immortel Gutenberg. 
Ceci est la machine qui imprime les billets 
de chemins de fer; \l\, sont les instruments 
aujourd hui adoptés par le commerce et par 
l'industrie pour le timbrage et le numérotage 
automatique, des registres, des actions, des 
factures, des lettres, etc.. Voici enfin la ma- 
chine beaucoup plus récente à 1 aide de la- 
(|uelle chacun peut, séance tenante, faire im- 
primer sa carte de visite ; invention qui peut 
rendre de véritables services dans im moment 
de presse, mais dont les produits ne sauraient 
lutter, pour l'élégance, avec ceux de la irra- 
vure. 



Typf)graphie et papeterie sont sœurs. C'est 
ici que vous pourrez étudier le matériel de 
la fabrication du papier. Le papier une fois 
fait, c'est à l'aide de ces nombreux appareils 
qu'on le façonne, qu'on l'apprête, qu'on le 
gaufre, qu'on le règle, qu'on le plie et qu'on 
le coupe, et il y a là un puissant couteau qui 
descendant obliquement, tranche à la fois 
plusieurs rames superposées, aussi nettement 
et aussi aisément que le fil d'archal de la frui- 
tière confie une motte de beurre. 

Les Arts chimiques. 

La scène change, et c'est maintenant le 
matériel des arts chimiques que nous avons 
devant nous. Le laboratoire fi'essais, les fa- 
briques de savons, de bougies, de caoutchouc, 
d'essences et vernis, de produits chimiques 
et de produits pharmaceutiques, les usines à 
gaz, les manufactures de tabac, les blanchis- 
series, les verreries, la tannerie et la galvano- 
plastie ont apporte là leurs machines, appa- 
reils et usten>iles, du moins ceux qui ne 
nécessitent pas l'emploi direct du feu, car 
quant aux autres ils ont dû par mesure de 
sécurité et d'hygiène être relégués soit dans 
le Parc sous labri de pavillons isolés, soit 
sur la berge dans un pavillon où vous verrez 
à l'heure, les plus hautes températures (pin 
la science ait pu produire et 1 industrie uti- 
liser. 

A droite, appuyée au mur de la galerie, 
vous avez l'exposition du gaz portatif, indus- 
trie intéressante qui a su se maintenir, malgré 
la concurrence de son puissant rival le ga/. 
courant. Tout auprès, une vitrine qui pour l.i 
richesse vaut celle d'un orfèvre, exhibe d'ad- 
mirables ustensiles en platine, entre antres 
deux énormes alambics, du magnésium sous 
forme df fils et de rubans destinés à produir-fi 
par leur combustion, cette éblouissante lu- 
mière, aussi pure que le |"ur, qui est une 
des plus récentes conquêtes de la science et 
qui, selon toute apparence, entrera dans hi 
])ratique domestique avant la lumière élee-!( 
trique. \ côté encore, les produits des manu- 
factures de caoutchouc disposés en un tableau 
immense, vous montrent tout ce qu'on s.iil 
faire aujourd'hui, dune substance dont on a 
appris si récemment à tirer parti, et qui inu- 
tilisée dans notre enfance est déjà de celleif 
dont on ne saurait plus se passer. 't 

\ droite, en face par conséquent, sont' 
exposés les appareils en terre cuite. .Àuprêif 
d'eux est un ingénieux appareil de gaivanoi 
plastie qui de lui-même interrompt le cou' 
rant électrique, dès que le métal déposé s 
les pièces en fabrication a atteint l'épaisseu' 
et le poids qu'on veut lui donner. 

Au milieu de la galerie de puissants souf- 
flets de l'orge attirent notre attention par Ieur"A 
ronllements ; une feuille de papier approchr 
de leur bouche est emportée comme im pm 
jectile par le souffle qui s'en échappe: expé 
rience souvent répétée par l'exposant. O: 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1Sf.7 ILLLSTRÉR. 



ion 



uves métalliques percées d'une irultituilede 
elits trous et placées à l'intérieur de cuves 
leines sont des efsurruses; animées d un 
apide mouvement de rotation, elles ont 
ientôt débarrassé de son humidité le linçie 
nouille qu'on place dans leur intérieur. — 
iette longue machine, si ellesortde son repos, 
8 que j'espère, vous fera assister aux uom- 
irenses et intéressantes opérations qui trans- 
arment le suif en «et humble et précieux 
iroduit : la chandelle. — Ceci est utie ma- 
hiiit' qui sert à extraire des tournures de 
uivre la limaille de fer qui s'y trouve mêlée : 
me sim[)le roue verticale, au-dessus un 
fimis. La jante de la roue est formée d'un 
ertain nombre d'éleclro-aimanls, du tamis 

I tournure s'écoule sur la roue, ("elle-ci d:ins 
on mouvement descendant abandonne la 
imaille île cuivre qui tombe dans un com- 
lartiment spécial et dans l'autre pariie de 
on mouvement, se laisse dépouiller par le 
rotlement d'une brosse plus forle que l'at- 
raction magnétique, de la limaille de fer qui 

amasse dans un autre compartiment. — N(m 
)in de là est le matériel d un nouveau mode 
e blanchiment des (ils, fibres et tissus d'ori- 
ine végétale et animale par les permaniia- 
ates; cette industrie toute nouvelle et pleine 
'avenir a pour créateurs les célèbres \erriers 
e .Metz : M.M. Tcssié Du .Motay et Maré<h;il. 
— Vous ne pouvez manquer de vous informer 
e la destination de ces grands appareils en 
uivre el d'un si beau poli, qui b'élèvent 
resque i\ mi-hauleur de la galerie; ils.-er- 
ent a la distillation et à la rectification des 
Icools qu'ils permettent d'opérer sur place : 
e qui est d un grand prix pour l'industrie 
gricole. 

En cet endroit, nous voyons, pour la pre- 
lière fois, la plale-lorme sur laquelle nnns 
heminons, s'élargir pour former sur notre 
roite un large palier de forme carrée; ce 
•remier palier est occupé par de grandes et 
i elles machines de sucrerie, parmi lesquelles 
ous distinguons un moulin à cannes à trois 
ylindrcâ, muni de son nmteiir et <le sa 
ransmissuin. 

Le Monteur hydraulique. 

II Maintenant nous passons sous une cou- 
iltruclion immense qui sera un des attraits de 
lletle galerie, puisqu'elle permettra aux cu- 
hieux de monter, je me trompe, de se faire 
inonter sur le [lalais pour y jouir de la vue 

jlu Champ de Mars, des collines de Saiiii- 
iloud et de Meiidon, du cours de la Seine el 

1 le toute une partie de Paris. C'est Vaxcrn.soir, 
Ml plus simjilemenl le monteur hydraulique 

■:.inu\. 

Ct'sdeux bâtis, ou comme on dit en termes 
lu métier, ces deux sa/iitiex, formées cha- 

""■ de quatre colonnes de fonle, et qui se 

• lit, celle-ci sur la droite, celle-là sur 

t ^duche de la plate-forme oii nous sommes, 

t s'élèvent ensemble jusqu'à !a voûte, rè- 



glent respectivement les mouvements de l'un 
et de l'autre plateau qui ont pris à notre 
intention la forme de kiosques élégants. 
A tour de rôle, celui qui est en bas reçoit 
les curieux au nombre d'une dizaine, et celui 
qui est en haut les ramène au point de départ. 
En quelques secondes, sans fatigue et sans 
secousses, nous avons fait cette ascension. 
N'est-ce point charmant"? Après avoir goùié 
de le Cfunmode moyen, combieQ de iiimis 
vont rêver à la suppression des escaliers! 

La Mécanique agricole. 

Cet ascenseur, une fois derrière nous, 
une plateforme, située sur notre gauche, 
nous montre de belles machines agricoles. 
Des locomobilcs, des semoirs à cheval, des 
moissonneuses. I^ v;ipeur et la gramle inéra- 
niipie introduites dans letra%ail des champs, 
quelle innovation immense! elle s'est tout 
entière accomplie de notre temps. 

Je ne laisserai pas échapper cette occasion 
de revendiquer, pour nos ancêtres les Gaulois, 
la priorité des machines à moissonner. Un 
texte de Palladius, écrivain du cinquième 
siècle, prouve que cette priorité leur ajipiir- 
licnt. Lu dessin qui traduit fidèlement le 
texte en question, nous montre une petite 
voiture formée d'une caisse ouverte par le 
haut et montée sur deux roues. Cette voiture 
est poussée par un bœuf atiaché à l'arrière 
par son joug entre deux courts brancards, la 
tête tournée vers la caisse. A la suite du 
bœuf un Gaulois tenant de chaque main un 
levier plus long que ces brancards, fait varier 
à son gré l'inclinaison de la caisse qui à cet 
eft'et est montée à charnière sur le train. Les 
qiiaire cotés de cette caisse s'inclinent de- 
hors, et celui de devant, moins élevé que les 
autres, est muni à son bord supérieur d'une 
rangée île dents en fer qui, à leur extrémité, 
ee recourbent en arrière dans un plan hori- 
zontal. 

Telle était la machine. Son fonctionnement 
se comprend. Sous l'impulsion du bieuf la 
moissonneuse pénétrait dans les champs, le 
bouvier réglant l'inclinaison de la caisse sur 
la hauteur du blé; d abord les épis s'enga- 
geaient entre les dents, puis, le char conti- 
nuant de s avancer, ils se tassaient dans la 
concavité des crochets, et finalement détachés 
de la paille, ils tombaient et s'amoncelaieiit 
dans la voiture. 

Palladius nous apprend que cette machine 
était en usage dans la partie des Gaules qui 
se trouve en plaine, t Elle économise, disait- 
il, le travail des hommes, et par son moyen 
un seul biruf en peut faire toute la moisson. 
En quelques heures, par (|uelque8 allées et 
venues la moisson est terminée. » 

(Ju'on me pardonne celte archéologie, je 
reconnais d'ailleurs que si nous avions quel- 
que chose à demander à nos premiers pères 
d héroïque et philosophique mémoire, ce ne 
serait pas de nous mettre sur la voie de per- 



fectionnements mécaniques ; ce qu'il faudrait 
prendre d'eux, c'est leur indomptable es(irit 
de liberté, c'est ce sentiment si profond et si 
clair de l'immortalité et de la perfectibilité 
éternelle qui leur inspirait ce mépris souve- 
rain de la mort, dont les Grecs et losRomniiis 
s'élonna'cnl. 

Le Génie civil. 

Tout en devisant du passé nous sommes 
parvenus au milieu de la classe (•."), consa- 
crée au génie civil, aux travaux publics et à 
l'agriculture. Ici sont les matériaux de cnn- 
siructioii : pierres naturelles et pierres arti- 
ficielles dont la fabrication a réalisé tant de 
progrès; là, sont les ouvrages en zinc, en 
plomb, en cuivre, dont plusieurs ont des di- 
mensionsconsidérables; de ce côté, la ferron- 
nerie et la serrurerie, ailleurs les appareils ipie 
I architecte et l'ingénieur civil emploient 
dans leurs travaux. Ce qui est d un intéièl 
plus général, ce sont les spécimens de ces 
travaux eux-mêmes ; vous prendrez plaisir à 
contempler du haut de la plaie-forme, ces 
nombreux modèles de viaducs, aqueducs, 
éjjouts, ponts fixes, ponts louniants, jetées, 
phares, etc.. 

Sur la plate-forme nous rencontrons ces 
admirables appareils lenticulaires que noire 
gravure représente, et qui exposés par le ser- 
vice des phares el balises, ont é'é construits 
par M. Henri Lepaiite En bas vous en venez 
qui sont éclairés par la lumière électrique 
au moyen de la machine magnélo-electrii|ue 
de la compagnie l'Mliancp, actionnée par une 
machine à vapeur. Tout près de nous est \[n 
immense assortiment de colTres- loris ; il y eu 
a de tous les systèmes: fussent-ils bmirit'H 
de billets de banque, ils ne payeraient pas le;* 
merveilles que ce palais renferme. 

La Télégraphie. 

Des fils mélalliques tendus au-dessus de 
la plale-lorme nous avci lissent que nous en- 
trons dans le compartiment occupé par la 
télégraphie électrique. Du point élevé que 
nous occupons je ne puis que vous signaler 
les appareils employés par l'administration 
française; l'appareil automatique de .Morse, 
les appareils imprimeurs, le [lantclégraplie 
Caselli, etc. Un sait qu'aujourd'hui le télé- 
graphe ne se borne plus à Iransmeître la 
pensée el qu'il se charge aussi de transporter 
l'écriture; la science, à force d'espni, a réalise 
la grossière iuiaginalion de ce brave homme 
qui accrochant une lettre à un fi! télégraphi- 
que, croyait que la missive allait être clce- 
Iriqiicuicnl portée à destination. 

L'Architecture navale. 

Tout près de là sont de grandes et pré- 
cieuses vitrines, exposées par la Société des 
forges el chantiers de la Méditerranée et par 




GALERIE DES MACHINES. — Suisse et Autriche. 




(lALElUK DES MACHINES, - l'unis ol Maroc. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE ISOT ILLUSTRÉE. 



105 



la marine impériale, vitrines dont vous exa- 1 exécutés à l'échelle de trois centimètres par 1 types de navires. Toutes les innovations, ré- 
inineiez le contenu avec curiosité. On y trouve 1 mètre, de parfaits modèles des principaux | cemment réalisées en architecture navale o\ 




CHALbr l)K M. LK COMMISE Uilu, GKNl!.IUL. — Architectes: MM. Hiiret et lils 



dont on a tant parlé, y sont représentées. C'est | voyauc de nos ports. Sans sortir de Paris ils I Cloirr, ('rép;ale cuirassée de 800 chevaux, el 
de quoi consoler ceux qui ne peuvent faire le | se donneront la satisfaction d'avoir vu la | le Plonqcur, bateau sous-marin, et toutes 



106 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18r)7 ILLUSTRÉE. 



sortes de batteries flottantes et de gardes-côtes 
cuirassés et des chaloupes à vapeur, et de 
transports, et de transports-écuries et le type 
Embuscade, le type Arror/ant, le type hrlicr et 
le type Cher avec ou sans jeu de mots. 

Les Chemins de fer. 

Maintenant, c'est le matériel des chemins 
de ter, matériel fixe et matériel roulant. Que 
le progrès ait passé parla aussi, personne 
n'en sera surpris. Les locomotives ont ftaiiné 
en puissance. La houille s'est substituée au 
coke. Les voitures de voyageurs sont deve- 
nues plus confortables. Enfin, on a fait quel- 
ques efforts pour que les voyageurs ne soient 
pas volés ou assassinés dans un wagon comme 
dans un bois. Cette locomotive, dont la che- 
minée est couchée horizontalement, et que 
montre notre dessin, c'est le Titan, locomo- 
tive articulée à dix roues accouplées avec faux 
essieux et bielle évidée. Cette disposition as- 
sure l'égalité des mouvements de rotation de 
tous les essieux, quels que soient le.'^ rayons 
des courbes parcourues. C'est, dit-on, la 
vingtième que M. G. Gouin livre sur ce mo- 
dèle à la Compagnie du Nord. 

Mines et Métallurgie. 

Ici, nous passons sous une sorte de tunnel 
sur lequel s'élève un orgue monumental des 
établissements Meiklin-Schutze, et tout de 
suiteaprès, nous nous trouvons au milieu du 
matériel des mines et de la métallurgie, des 
engins de sondage, des appareils d'extrac- 
tion, de ceux qui serveritàlapréparation mé- 
canique des minerais ou à l'agglomération 
des combustibl^-s, de l'outillage employé 
dans les forges au martelage et au laminage : 
instruments qu'on ne croirait pouvoir être 
employés que par des créatures surhumaines, 
par des géants de la taille de ceux auxquels, 
dans l'âge d'innocence de l'anntotiiie, on 
rapportait les ossements fossiles d'éléphant.-s. 

Tout de suite, derrière la locomotive le 
Tilnn, nous avons une machine pour l'extrac- 
tion de la houille (on la voit dans la figure) 
qui est de deux cents chevaux : entre deux 
cvlindres verticaux est un tambour immense 
sur lequel s'enroule le câble qui, glissant sur 
les poulies que porte la cage d'extraction 
placée un peu plus loin, remonte du fond ilu 
puits les bennes pleines de charbon. L'est 
l'installation de la quatrième fosse de la Com- 
pagnie de Bcthune, et nous voyons ici un 
emploi des éiioriiies cordages qui, au début 
de cette promenade, avaient attiré notre at- 
tention. A notre droite est un modèle en bois 
de l'un des laminoirs qu'emploient les forges 
delà Loire et du Midi : la table a .3 mètres 
;îOO de long; le diamètre du cylindre est de 
1 mètre. A côté est un tronçon de eu vêlage 
pour [jiiits forcé sortant des fonderies d'Aii- 
berives, et dont la dimension est telle que , 
roiKîhé, il atteint presque à la plate-forme. A 



côté encore est une prodigieuse cisaille dont 
la force s'emploie à couper les cornières. Un 
instant les chefs-d'œuvre de la carrosserie 
reposent nos regards; mais presque aussitôt 
nous nous trouvons transportés au milieu des 
machines et appareils de la mécanique géné- 
rale, des machines à vapeur, des machin>;s à 
gaz, des récepteurs hydrauliques et des ma- 
chines hydrauliques élévatoires, de celles qui 
servent à la manceuvre des fardeaux, des 
compteurs et des enregistreurs, bientôt sui- 
vies des admirables machines-outils qui ser- 
vent au travail du bois. Et pur une pente 
insensible, après avoir mesuré du regard l'ou- 
tillage le plus puissant qu'ait réalisé l'indus- 
trie humaine, nous arrivons aux petits méficrs 
manuels qui forment la dernière étape de la 
section française etdont nous nous occuperons 
dans le (irochain artic'e avant de passer aux 
sections étrangères. 

Victor .Mehnirr. 



De Suède en Belgique. 

Pour se rendre dans le royaume de Belgi- 
que eu quittant la Suède, une demi-heure 
sulTit au visiteur affairé de l'Exposition uni- 
verselle qui suit, sans trop s'attarder devant 
les mille curiosités semées sur sa route, la 
plate-forme établie dans la grande galeriiî, 
au-dessus des machines. — Laissant derrière 
lui les filets immenses que la Norvège a sus- 
pendus comme le trophée digne de ces Tra- 
vailleurs de la mer, pêcheurs et matelots, ro- 
buste population don telle est fière ajuste titre; 
le vaillant Danemark et la Grèce aux poéti- 
ques mirages, il passera sous les arceaux de 
la construction élégante rehaussée des armes 
de la maison de Bragance que représente 
notre dessin. Après avoir admiré les marbres 
brillants du Portugal, les curieuses machines 
envoyées par l'Espagne pour évider le bois, 
les plans en relief des travaux exécutés par 
ses ingénieurs, peut-être peu soucieux des 
machines, et du nombre de ces prolanes 
qui s'intéressent surtout à l'eflort direct de 
l'homme sur la matière, il s'arrêtera pour 
regarder les ouvriers espagnols, dont l'adresse 
particulière attire de nombreux curieux. En 
quelques secondes , leurs mains agiles fa- 
çonnent les pièces de liège et les transforment 
avec une remarquable habileté. 

De l'autre côte, on rencontre la Suisse, 
l'Allemagne du Nord et l'Allemagne du Sud, 
et celte Prusse devenue si impatiente. 

Avec la Suisse reparaît l'activité de la 
grande industrie : les métiers à tisser pour 
quatre navettes, les ourdisseurs de Gas- 
pard Honegger de Zurich, les moulinages de 
soie de Wegmann et Cie de Baden, et la ma- 
chine à broder de Jacob Hiiler de Wintc- 



thur. Maintenant les métiers marchent seuls. 
Les aiguilles sont poussées par une main de 
fer qui s'assouplit et se fait plus légère que la 
main d'une ouvrière habile, elf en quelques 
secondes, avec une rapidité qui lient du pro- ^ 
dige, l'on voit les fleurs gonfler la tuile et 
apparaître aux yeux étonnés; mais heureu- 
sement l'outil, quelque bien dressé qu'il soit, 
n'est point encore le maître souverain, et 
dans les prairies abruptes des .Alpes, la 
faucheuse mécanique ne pourra jamais pé- 
nétrer. Aussi deux pyramides, couvertes de 
faux de toutes grandeurs, prouvent l'im- , 
portance de cette fabrication et rappellent, 
même au milieu du bruit des engrenages et 
du frémissement des métiers, que ce beau 
pays si ardent au travail n'est pas voué tout 
entier aux labeurs de la fabrique. 

L'Autriche est voisine de la Suisse, et en 
passant sa frontière, on rencontre de suite 
des armes. Pièces de campagne, pièces de , 
montagne, canons, affûts, machines de 
guerre, porte-fusées, appareils de toutes , 
sortes destinés aux armées en mouvement, 
porte-lumières pour transmettre les signaux 
de nuit; télégraphe électrique de campagne et , 
son chariot, torpilles destinées à être immer- 
gées dans la mer et à faire sauter le navire 
imprudent qui s'approcherait trop près d'un 
fort ou des remparts d'une batterie de côte, 
une installation batailleuse, pleine d'origi- , 
nalité, à côté des voitures élégantes et légères , 
fabriquées à Vienne, tout auprès de lourdes 
locomotives qui franchissent les rampes du 
S'mmering et portent les produits de cet 
industrieux pays, au port d'embarquement, 
à Trieste, d'où les bateaux à vapeur du Lloyd, 
dont les modèles se trouvent dans la même 
galerie, les chargeront pour les débarquer , 
dans toutes les échelles du Levant, d'.Mexnn- , 
drie àTrébisonde. , 

Jetons en continuant notre route, un regard 
sur cette grande pierie lithographique expé- 
diée de Bavière. Le Wurtemberg et le grand- , 
duché de Baden ont aussi bon nombre de, 
machines dignes d'attention, des matières, 
premières remarquables et des produits agri- | 
cotes qui mériteraient d'être examinés, mais 
la Prusse est proche, et vous le savez, la 
Prusse est, en ce moment, le lion du jour, la 
grande altracdoïk. — Les produits qu'elle ex- 
pose justilieni au reste eeite curiosité, et prou- 
vent une puissance de production remar- 
quable. 

Les industries appelées à prendre place 
dans la grande galerie y sont dignement re- 
présentées. Voitureset carrosserie allemandes, 
locomotives et matériel de chemins de fer, câ- 
bles et appareils électriques, métiers à tisser 
la laine, le coton et la soie, machines à cou- 
dre de Schmidt et Comp., ingénieuse machine 
à air et à gaz de Otto de Cologne, donnant à 
la petite industrie une force motrice à domi- , 
cile par la combustion de l'hydrogène ou de; 
l'hydrogène carboné (gaz d'éclairagel, dont 
riiiflamiuation a lieu sans l'emploi de lélec- 



L'EXPOSITION UJVIVERSELLE DE lSf,7 ILLUSTRÉE. 



107 



ricité; — appareil deNeun d'Aix-la-Chapelle, 
ivec lequel lin enfant fabrique quarante mille 
[êtes d'épingles par jour et. aux [lieds de ce 
portique, aux armes et aux drapeaux prus- 
liens, que représente notre gravure : sur un 
S8pace réservé entre les deux esraliers, les 
iciers de la célèbre fabrique de Frédéric 
Jmpp à Essen. 

Les produits de la paix et ceux destinés h 
la guerre s'y trouvent rassemblés: — lingot 
colossal d'acinr fondu pesant quarante mille 
kilogrammes qui, après avoir brillé à l'expo- 
ition se transformera sous l'action d'unm.ir- 
leaii pilon du poids de cinquante mille kil<-- 
Strammes en arbre de couche pour un grand 
ment transatlantique : — roues de wa- 
zons et roues motrices de locomotive, res- 
joris, rails et bîindages d'acier, tôle en acier 
fondu, cornières et, — ce qui étonne le plus et 
illire tous les regards : — pièces de canons 
an acier de toutes grandeurs et de toutes 
formes. Elles sont là au nombre de sept, 
Jepuis la petite piète de montagne en acier 
fondu du poids de quatre-vingt-dix-sept ki- 
logrammts et demi, le canon de six, <lu poids 
de quatre cent trente kilogrammes, jus(|u'aux 
canons pesant douze mille et citiquante mille 
kilogrammes, lançant des projectiles de cent 
ininquante et de cin(| cent cinquante kilo- 
iarammes avec une charge de vingt kilogram- 
mes et cinquante à cinquante-citiq kilogram- 
mes de poudre et coillant, par coup tiré huit 
cents francs pour le canon de douze tonms, 
et quatre mille francs pour celui de cinqiiame, 
ce qui est, l'on en conviendra, une assez jolie 
somme. Il est vrai que la pièce avec son af- 
fi'it revient à la bagatelle de cinq centquatre- 
»ingt mille deux cent cinquantefrancs. Quant 
aux autres canons, leur prix varie de quatre 
raille à cinquante-cinq et cent vingt mille 
francs. 

Cette espèce de musée des espérances de 
la mort, si l'on peut s'exprimer ainsi, et la 
fabrication de ces monstres nouveaux, à la 
mode aujounlhui. et qui jouent un nde im- 
portant dans le registre des pro/î/.v et pertes 
d'une nation, car ils contribuent à relever 
"Il à diminuer la conllance ou la sécurité, — 
méritent, et seront plus tard, de no're part, 
l'objet d'une étude spéciale, lorsque nous 
passerons en revue les spéciinens nombreux 
envoyés de tous les pays à la pacifique Expo- 
sition ; mais, dès aujourd'hui, nous devons 
signaler d'une façon particulière h. l'atlenlion 
publique ce Léviathan de l'artillerie, auquel 
on a travaillé jour et nuit pendant seize mois, 
et pour leipiel il a fallu établir un wagon spé- 
cial, en fer et acirr, monté sur douze roues, 
du poids de vingt-trois tonnes, afin de pou- 
voir l'amener à Paris. — Les hommes s; é- 
ciaiix émetti-nt des doutes, avec la fabrication 
actuelle, sur la résistance dcces pièces énormes 
en acier, lorsqu'elles seront soumises à un tir 
prolongé, et celle ci n'a paséiéeprouvée; mais 
ce dernier point est (irécistment, par suite des 
résii'tats antérieurs obtenus à l'usine d'Essen 



rohjet de vives discussions, et il y a là, en 
tout cas, comme production métallurgique, 
en laissant même de côté les questions qui 
se rattachent à la science proprement dite 
de 1 artilleur et aux formes spéciales adoptées 
par .M. Krupp dans les différentes parties de 
ces engins de guerre, un fait d'une impor- 
tance incontestable. L'usine ca|ialile de four- 
nir d'une façon régulière une production 
spéciale qui, tout en n'étant que les deux cin- 
quièmes environ de la production d'ensemble, 
ne s'est pas élevée à moins de trois mille cinq 
cents canons, d'une valeur de vingt-cinq 
millions deux cent cinquante mille francs, 
et qui exécute actuellement pour le compte 
des gouvernements européens et des auliv» 
parties du monde, deux mille deux cents ca- 
nons, d'une valeur de quinze millions, dont 
les dix-neuf v'inglièmes sont rayés, se char- 
geant par la culasse, du calibre de quatre 
jusqu'à celui de trois cents, et un petit 
nombre de six cents et de mille, doit possé- 
der un outillage et une organisation bien 
remarquable pour pouvoir suffire à une pro- 
duction courante aussi considérable. 

Il y a quarante ans, M. Frédéric Krupp, 
poursuivant les essais infructueux de son 
père, commençait modestement ses travaux 
avec deux ouvriers. .Vujourd'hni il est le seul 
propriétaire d'un établissement qui couvre 
une sufterficie de deux cent quatre hectares 
dont cinquante-deux couverts de toiture, 
ayant pour son service particulier des che- 
mins de fer d'un développement de vingt- 
huit kilomètres, el six locomotives toujours 
eu mouvement. Bâtiments, approvisionne- 
ments et outillage valent cinquante millions, 
et il voit chaque année l'u-sine obligée d'ac- 
croîtie ses moyens de production dans une 
|iroporlion qui varie d'un sixième à un tiers. 
Dix mille ouvriers font employés régulière- 
ment : huit mille à la fabrique el deux mille 
aux mines de charbon et de fer, et dans les 
hauts fourneaux et fonderies sur le Rhin it 
dans le Nassau, qui fournissent les fontes spé- 
ciales que l'on transforme en acieràEsseu. 
Car, il ne faut point loublier, la pruduclion 
de .M. Krnp|i es' uniipicment celle de l'acier 
de diverses (pialites selon l'usage auquel il 
est destiné, c est-à-dire du métal le plus dif- 
ficile à obtenir homogène, le plus dur et le 
plus résistant, et que Ion est parvenu cepen- 
dant à couler par masse de trente-sept mille 
kilogrammes, et à façonner ensuite sous les 
elTorls [irodigieux <le ces marteaux pilons à 
va[teur, dont le plus considérable, celui de 
cinquante tonnes, coûte a lui seul deux mil- 
lions quatre cent mille francs et travaille le 
jour et la niiil pour ne point perdre un seul 
moment l'intérêt de l'inimense capital em- 
ployé à sa cimslriiction. Faut il aussi parler 
des cent mille creusets d'une capacité de 
vingt, trente el quarante kilogrammes cha- 
que, ne servant qu'une fois, demandant deux 
mois entiers pour sécher, et destinés à ob- 
tenir une température égale pour la matière 



en fusion qui se déversera ensuite dans des 
moules variant de soixante kilogrammes ;"i 
trenle-sept mille, tle jour-là, dans la salle 
des grandes coulées, douze cents creusets 
viennent prendre place par quatre, par huit 
et par (louz , dans des fours ingénieusement 
distribués, el bientôt le ileuve de feu com- 
mence à couler, sous la direction des contre- 
maiires et des ingénieurs. .M. Turgan, dans 
son beau livre des grandes usines, a donne 
une description il'Essen, pleine d'intérêt el 
de faits curieux conlirniés partons les rensei- 
gneinenls qu'il nous a été possible de re- 
cueillir à d'autres sources ttès-autorisées. 

L'année dernière, l'usine d'Essen voyail 
sa production s élever à soixante-<leux mil- 
lions et demi de kilog. d'acier fondu, el la 
petite ville qui louche à ses murailles triplait 
en moins de dix ans le chiffre de sa popiila- 
lion. Karement pins grande fortune iudu-^- 
trielle est venue récompenser le courage, la 
science, l'esprit d'ordre et d'organisation 
soutenu par une \olonlé èner;;ique et une 
persévérance que rien ne peut lasser. Il > ,i 
là pour nos usines d'utiles enseijinemeuis 
qui ne seront cerlainemeut pas perdus. I.i 
métallurgie française soutient au reste di- 
gnement son rang à lExposition et les pro- 
duits aciéreux de M.M. Pelin et Gaudet aux- 
quels la luarine française doit les plaques si 
remarquables qui révèlent la plupait de nnv 
bâtiments cuirassés, obtiennent des éloties 
mérités, mais leur outillage et leurs moveiis 
de production sont loin d'être aussi considér.i 
blés. L'acier est appelé à remplir un rôle 
chaque jour plus important dans lindustrie 
moderne. Qu'ils redoublent dune d'effoit- 
pour lutter contre la concurrence étrangère 
et nous assurer ce grand el liécond instru- 
ment du travail. 

Dieu vous garde pourtant, lorsque vous 
contemplez l'exposition Krupp du haut de la 
balustrade et ipie votre regard suit !a lon-'iie 
rue Prussienne qui s'étend sous la garde du 
canon Lcviatlmn, d'être liruS()iiemenl reveillr 
par rébranlement des cloches monstrueuses 
suspendues à l'exlrémité de h galerie auprès 
de 1 allée qui sépare la Belgique et la Prusse, 
il vous ferait fuir aussitôt el vous perdriez le 
coup d'o'il original que présente cette partie 
de la nef. Il y a là une série de ilômes, de cou- 
poles, de buiTets d'orgue el de machines dont 
les lignes s'enehevêtrent à soiih.iit pour le 
plaisir des yeux. 

Sur ladroile de grands vitraux peints adou- 
cissent l'éclat de la lumière cl la galerie de 
gauche présente une phvsionnmie des plus 
originales. 

.Non loin de ces pierres de sel, dont k> 
blocs rassemblés forment un envoûtement si 
singulier, et au centre même du passage, 
se dresse le mouvement do la production mi- 
nière de la Prusse, des cubes de cuivre dotil 
la grandeur représente d'une façon saisissante 
la qjaniité d'or équivalente à la valeur mo- 
nétaire de ces richesses arrachées par le Ira- 



in8 



L'KXPOSITION LINIVKRSKI.I.K DK lS(i7 Il.l.l STHKE. 



vail et l'industrie aux entrailles de la terre. 
— Chaque année le labeur de riiommc rend 
le sillon plus productif. De 18:55 à 18'i4, la 
fomme retirée est de 25900000. — De 
1845 à 185/1, 46700000. — De 1855 à 
1804, 12.^()()()()0(). — En 1805 elle atteint 
180750000 francs. 

Elle sera cette année plus considérable en- 
core, si rien ne vient troubler la campagne 
pacifique du travail et de l'industrie si bril- 
lamment commencée et remplacer l'activité 
(éconde par l'ellort stérile. — Souhaitons à la 
Prusse et à la France des jours tranquilles; 
qu'une noble émulation les anime dans ces 
nobles conquêtes du bien-être et du pro- 
j;rès moral, et qu'à la fin de cette année 
1807, troublée déjà par des questions si vio- 
lentes, nous puissions constater une fois de 
plus la prospérité de ce grand pays, voir son 
industrie acquérir de nouveaux développe- 
ments, ses habitants s'enrichir, et l'usine 
d'Essen tripler sa fabrication pacifique, mais 
vendre un peu moins de canons, de boulets 
et d'engins de guerre. 

Comte de Castillane. 



lil 

Tunis et le Maroc. 

Sur la côte d'Afrique, l'Algérie sépare le 
Maroc de Tunis. Il n'en est pas de même dans 
les trophées de la galerie des machines. Notre 
ami, le docteur Warnier, a fait mettre de côté 
le trophée de rAlgéi'ie, pour s'en servir dans 
une livraison spéciale. Nous avons laissé pas- 
ser devant nous, dans l'ordre des trophées, 
M. le comte de Gastellane vous parlant de la 
grande usine de Krupp, la vraie gloire de la 
Prusse, et des trophées confondus qui figu- 
rent dans un autre de nos dessins; nous rat- 
trapons ainsi le Maroc et Tunis, dans la ga- 
lerie si caractérisliiiue des machines. 

Le Maroc et Tunis représentent cette bran- 
che intéressante de la civilisation musulmane 
(]ui commence au golfe de Kadès et finit an 
Sahara. Rassemblées en un sol présentant sui' 
une vaste surface les mêmes conditions géo- 
logiques, en lutte av^c les mômes races tout 
le long des chaînes de l'Atlas, les populations 
arabes prirent dans ces contrées un caractère 
spécial. Confondus avec une foule d'éléments 
étrangers, les nomades des sables se firent 
en quelque sorte les nomades de la mer. 
Surmontant l'aversion traditionnelle des 
l>euples sémitiques pour les vastes étendues 
d'eau, ils couvrirent la Méditerranée de leurs 
flottes, menacèrent tous les rivages, et entas- 
sèrent dans leurs citadelles des richesses 
arrachées à toutes les marines. Lorsqu'au 
prix d'immenses sacrifices les nations oc- 
cidentales eurent arrêté l'invasion turque 



qui menaçait l'Europe au seizième siècle, 
comme l'invasion arabe l'avait compromise 
au septième, les grands vassaux de la iVrse 
continuèrent pour leur compte el au profit 
de leur insatiable avarice, la guerre à ou- 
trance que la métropole avait peine k sou- 
tenir. De ce contact violent avec les civilisa- 
tions diverses, de ce despotisme en continuelle 
contradiction avec le vagabondage maritime, 
naquit une culture particulière, une société 
dislinctedontilétaitimpossibledenepastenir 




VIRGILE. — Statue de M. Gabriel Thomas. 

compte dans l'exposition ethnographique qui 
figure dans le Champ de Mars. A ce propos, 
nous croyons même devoir présenter une 
observation : Tunis et le Maroc, comme on 
s'en convaincra en examinant leurs trophées 
élevés côte à côte, présentent dans le mode 
d'habitation des différences très-trancliées. 
Tunis élevée sur les ruines de l'ancienne 
Cartilage, pourvue d'un havre célèbre depuis 
toute antiquité, devenue en outre pendant 
une certaine période, par suite de la fon- 
dation de Kn'irouan, le siège du pouvoir 



politique ou religieux dans l'ancienne Mau- 
ritanie, montre dans son architecture un ca- 
ractère plus monumental, et en quelque sorte 
plus stable, que celui de son Jtllat rival, le 
Maroc. Celui-ci en efi'et, en relations plus di- 
rtctes avec le centre de l'Afrique, dénué de 
rades sûres, a surtout adopté l'asile tempo- 
raire du nomade; el le style de ses palais 
et de ses maisons a gardé comme un ré- 
llet de la tente dans ses formes écrasées. 
Entre les deux existait l'ancienne arcbitee- 
ture algérienne, l'ensemble des monumenls 
transmis par la vieille Rome, importés par h 
grande invasion sarrasine du septième siède 
et modifiés par un contact continuel avec 1 
civilisations européennes. 

Ayant déjà parlé de Tunis, nous insistons 
ici plus particulièrement sur le IMaroc, quoi- 
qu'il soit moins objectivement représenté que 
Tunis au Champ de Mars. En effet,' le Maroc, 
quoique occupant dans le globe une surface 
plus étendue que la France, nous est aussi 
inconnu, même depuis la bataille d'islv, que 
les contrées les plus ignorées. 

L'empereur du Maroc, comme nous l'ap- 
pelons, ou plutôt l'Emir-al-Mumenin leprince 
des croyants)' passait pour un des souve- 
rains les plus ennemis de la civilisation 
européenne. Enfermé dans son magnifique 
palais qui peut rivaliser avec ce que la Chine 
a de plus vaste en ce genre, entouré par sa 
fidèle garde nègre, il défiait toutes les tenta- 
tives que pouvait faire l'esprit européen pour 
s'introduire dans l'asile du mahométisme 
pourchassé soit du côté du nord, soit du côté 
de l'est. 

Mais les temps sont bien changés; et le bruit 
du canon chrétien a mis en fuite bien des 
préjugés tenaces. Aujourd'hui le prince des 
croyants ne dédaigne pas de prendre part au 
grand concours international et d'exposer un 
spécimen de sa demeure de chasse ou de 
voyage, pour montrer l'art et l'industrie du 
Maroc. 

Nous aurions voulu que l'élite des fameuses 
troupes noires recrutées dans le Soudan et 
nommées les Abid-Bnkhâri, du nom de leur 
organisateur Shii-Uokhârt, fût représentée 
dans l'exposition marocaine. Ces soldats 
veillent STir les jours du sultan, et com- 
posent la garnison des principales villes. 
C'est aussi parmi eux que sont choisis les 
nombreux bourreaux qu'emploie la justice 
marocaine. Ils sont enveloppés de grand? 
burnous blancs qui recouvrent leur che- 
mise brodée : leurs jambes sont garnies de 
guêtres bleues, leur tête est couverte d'un 
fez pointu rouge autour duquel, en le lais- 
sant dépasser, s'enroule le turban; assis 
sur de grandes selles turques rouges, leur 
long fusil croisé devant eux, ces gardes ont 
une tenue qui s'impose au regard. Un sabre, 
une poire à poudre qu'ils portent sur le dos 

1. Le sultan du Mftfoc porteemJotW'Ie titr.îdèfcAr/i- 
f,^t-atUll,-fi-c^a^h<^ù.,,<i•e4■ii-^e |ic^^^lf^l\^,,(^c Di.u su. 
h ti-rre. 



L'EXPOSITION UNIVERSELM-: DE ISCT ll.I.lSTRKE. 



1 0!) 



empiètent leur armement; les l'iisils ont une 
Irosse très-large garnie de cuivre ouvragé, 
kt la housse en cuir rouge est suspendue à la 
|;elle. 

I En quittant la section marocaine on voit 
|e trophée de Tunis s'élever devant soi. C'est 
ji coup sûr un ciiarmant spécimen de l'art 
iéooratif arabe, si compliqué en apparence, 
-i.Hiiiple en réalitéet d'un effet si prestigieux. 
\'oilà pour aujourd'hui où s'arrête notre 
promenade sur la plate-l'orme de la galerie des 
machines. Avec des compagnons de voyage 



aussi agréables et aussi bien renseignés que 
\I.M. Victor Meunier et le comte de Castellane, 
nous n'avons pas trop grande crainte d'avoir 
ennuyé nos lecteurs. Se sont- ils aperçus 
seulement du tour du monde qu'ils viennent 
de faire? On a beau prendre un sujet quel- 
conque dépendant de l'Exposition universelle 
de 1867, c'est toujours une échappée de vue 
qui s'ouvre sur l'univers tout entier. Souhai- 
tons seulement que, dans nos études, l'at- 
trait soit égal à l'enseignement. 

F. Dixuinc. 



IV 



Chalet de M. le Commissaire géuéral. 

L'iiabitera-t-i! jamais, M. le l'iay, ce chalet 
si finement construit et découpé que la Com- 
mission impériale a mis à sa disposition ? 
J'en doute, pour ma part, quoiquelademeure 
soit bien attrayante. M. le Commissaire gé- 
néral, qui a eu t;int de traverses et d'injus- 
tices d'opinion ;ï surmonter, ne consentira 




SALLE IDK.^ CU.NKKlit.M.hS. — ArciiiU-ole : M. AllarJ. 



.un;Ù8 à so séparer do ses dévoués collabora- 
eurs, de ses chefs do service, si âpres au 
ravail, il le sait bien et nous le savons tous. 
>oycz-vou3 qu'il fût bien facile, en effet, de 
•onlenlcr près de 'iliOOO exposants, sans 
:ompter les commissaires étrangers et nos 
■hers journalistes français, deu.x sorte.s de 
;ens peu maniables, |)our le dire en passant 
tsans autre intention que de faire ressortir 
e zèle patient et les bous oflices des eoadju- 
eurs de .M. I,c Play? Disons, pour en Unir, 
[ue M. le (Commissaire général a mené celte 
mmense machinerie de l'Exposition univer- 
elle do l8G7avec moins de quarante em- 



ployés. Oui, voilà tout l'élat-major de ce 
g(''néral ([ui a commandé la |ilus grande ar- 
mée industrielle qu'on ail jamais vue, cl qu'on 
verra jamais. 

Je n'ai, |)our ma part, ni à me louer ni à 
me plaindre de M. le Play, mais il trouvera 
loujonrsen moi un homme qui lui rendra jus- 
tice, parce qu'en toute circonstance je l'ai 
trouvé juste, ce qui commande toujours l'es- 
time, sinon la sympathie. 

Il est donc probable que le chalel de .M. le 
Couunissairo général sera plus visité qu'ha- 
bité. Il sera visité, dans tous les cas; il [on 
vaut la peine, ne serait-ce que comme diffi- 



cultés résolues de travail mécanique applique 
aux constructions. 

Cette fois, ce sont [des enlrej)rencurs de 
menuiserie, M.M. Ilurct cl iils, qui ont élé à 
la fois<'harpenticrs et architectes. Le principe 
de la consiruclion est le bois, auquel les bé- 
ions de MM. ('oigiicl ont servi d'imbrication, 
rigurcz-vous ([ue, pour faire l'os.sature de 
l'édifice, on a transporté des arbres entiers, 
tels (|u ils sorUiienl do la forêl, et (|ui ont élé 
livrés successivement aux machines, engru- 
ines, scies circulaires el sans fin, toupies, 
machines à raboter, à morlaiser, à découper, 
que sais-je encore? si bien qu'on est arrivé, 



nu 



L'EXPOSITION UNIVKRSELLt; l)K 1 8t>7 ILLUSTREE. 



!^ans avoir, poiii" ainsi dire, recours à la main 
(le l'honinie, à édifier une construction se 
montant et se dénionlanl à volonté. 

A quoi bon décrire ce chalet? Tout le 
monde peut le voir, et notre dessin le montre, 
le corps principal, à deux étages, est établi 
sur un soubassement. A l'un des angles, s'é- 
lève un campanile à quatre étages servant 
d'observatoire. Le rez-de-chaussée de ce cam- 
panile communique aux diverses parties de 
l'habitation. 

Le premier étage du corps principal est oc- 
cupé par une grande salle en l'orme de nef, 
(jui est censée devoir servir aux réunions de 
la Commission impériale, si j'ea crois la 
grande table à tapis vert qui s'y trouve. Tou- 
tes les pièces, aussi bien que le grand salon, 
t'Ont commandées par des vesLihjles et des 
galeries servant d'accès. 

Ces dispositions, aussi simples que com- 
modes, donnent à l'cnseinble de la construc- 
tion un aspect original et agréable à l'œil. 

Le campanile, avec le pignon de la face 
|irincipale, présente une ordonnance toute 
particulière. Dans la partie supérieure du 
pignon est une grande baie qui éclaire le sa- 
lon du premier étage dans toute sa largeur. 
Le toit se prolonge en encorbellement au- 
dessus de la baie qu'il abrite. 

Une scierie mécanique, mue par deux ma- 
chines à vapeur de la force de cinquante che- 
vaux et un personnel de cinq cents ouvriers, 
mettent à même MM. Huret et lils d'édifier 
des maisons d'habitation dans le genre du 
chalet de M. le Commissaire général, à des 
conditions de rapidité et d'économie qu'on 
n'avait pas abordées jusqu'ici. 

Pour les aménagements intérieurs, la dé- 
coration et l'ameublement, MM. Huret et lils 
ont eu de nombreux collaborateurs dont nous 
aurons occasion de parler plus tard dans la 
revue des classes. 

Fr. DucuiNG. 



Virgile. 



Une statue de Virgile, vraiment digne de 
cet incom|)arable poète, commande le goût 
su|)r6nie et le sentiment de toutes les décences 
de l'inspiratiun et de l'art. Il convient que 
le portrait de l'honnne rappelle l'œuvre, et 
l'œuvie de Virgile est restée à travers les âges 
comme un de ces types de la perfection au- 
delià desquels on n'ose rien soupçonner ou 
l'êver. Virgile est le Raphaël de la poésie, 
Raphaël est le Virgile de la peinture. Tous les 
deux ont compris, chacun à sa manière, mais 
au même degré. Us harmonies de la beauté 
supérieure, et ils se sont appliqués à traduire, 
l'un par la pureté ineffable des lignes et des 
.. '.ours où se mêlent et se marient les 
gammes de tons et de couleurs; l'autre par 



l'accord mystérieux des belles paroles et du 
rliythme sonore où elles se groupent en chan- 
tant, [)endant qu'elles éveillent du même 
coup, dans l'esprit attentif, mille perspectives 
et mille tableaux. 

Eh bien ! M. Gabiiel Thomas a exposé une 
statue de Virgile qui répond victorieusement, 
selon moi, à tout ce qu'une critique sévère 
avait le droit de demander et d'attendre d'un 
artiste qui ose touchera un pareil sujet. Cela 
est décent, sobre et vrai ; cela est ingénieux 
et charmant. 

Virgile, tel que l'a compris et exprimé le 
sculpteur, est un beau jeune homme imberbe 
et qui nous donne, dès le premier coup d'œil, 
le souvenir de ce divin Raphaël, sou frère 
par le génie. Un historien a dit de Virgile qu'il 
avait une lêle de vierge ou déjeune fille. Ici, 
le visage est allongé, sans rien d'elfeminé 
jjourtant, mais avec une délicatesse et une 
élégance qui n'ôlent rien au caractère aussi 
fier que doux de la bouche et du regard. 

Les cheveux, coupés courts en avant et ra- 
menés sur le front et sur les tempes, sont 
entourés d'une couronne de laurier qui leur 
sied comme une parure naturelle. Le poète 
d ailleurs est pensif, non pas triste, et légère- 
ment détourné d'un manuscrit qu'il tient à 
demi déroulé dans sa main gauche, il semble 
écouter, chercher peut-être. 

La main droite , qui n'a point déposé le 
burin dont elle se servait tout à l'heure, re- 
levé et retient les plis du vêtement qui, de 
l'épaule aux pieds, tombent avec une grâce 
réelle, sans prétention et sans effort. Ce n'est 
pas un mince mérite d'avoir su draper si 
simplement et si gracieusement à la (bis une 
statue d'homme et de Romain. Les pieds aux 
fines attaches sont chaussés du cothurne an 
tique. 

Un rayon du génie virgilien, — l'inspiraliou 
probablement de l'artiste, — anime et en 
quelque sorte fait parler cette belle statue. La 
Muse a passé par là. 

Quelle heureuse et féconde idée que d'ap- 
pliquer sou talent, comme l'a voulu faire 
M. Gabriel Thomas, à retrouver dans les 
quelques détails qui nous ont été transmis 
par les contemporains du grand siècle d'Au- 
guste, et à restituer les traits d'un poète ad- 
mirable, dont la destinée, toute de bonheur 
et de gloire, a été certainementunique ici-bas. 

Doué d'un génie plein de séduction, les 
chaînes d'or tombaient de ses lèvres, comme 
des lèvres du dieu, et, lui aussi, il chiii'uiait, 
il enlaçait, il captivait les esprits et les cœurs. 
Point de rivalité qu'il ne désarmât; point 
d'envie, point de haine. Horace l'acclamait 
avec une tendre émotion et disait : « Il est la 
moitié de ma vie. » Mécènes, un premier 
ministre, s'honorait de ses vers et de sou 
amicale louange, et Auguste lui-même, si fa- 
milier avec Horace, lums paraît à distance 
avoir éprouvé pour Virgile un senlimeut de 
respectueuse et sympathique déférence. Il 
sentait qu'il y avait sans doute, en ce jeune 



homme harmonieux, une puissance secrèli- 
et inusil'*, quelque chose de céleste et de 
royal qui s'imposait non-seulement à lui, 
mais à la Ville et à l'Empire, mais au pré-, 
sent et à l'avenir. 

N'irgile, on n'a cessé de le dire, a été l'Ho- 
mère de Rome, un Homère moins hautpeuii- 
ètre quele ^«reniier, d'une éloquence moins ÏE- 
dépendante et moins lière, mais plus humain, 
— le Iruil exquis de la civilisation ancienne 
qui finissait et l'immortelle fleur d'une ciïi.- 
lisation nouvelle qui allait commencer poiur 
le monde. On a remarqué touvent, en effet, 
comme un crépuscale du matin, comme les 
layons avant-coureurs de la lumière do 
christianisme, certains passages de Virgile où 
perce la vue de cet idéal que l'Olympe et ses 
dieux étaient désormais impuissants à réali- 
ser. H semble que ces vers aient les blan- 
cheurs et les mélodies d'une aurore de pr.io- 
tcmps. Bref, s'il fallait s'en fier à une opi- 
nion que nous ne prendrons même point la 
|ieine de discutT, il y auiait eu au moins un 
demi-prophète dans ce |)oële correct etchasle, 
et de là vient que Dante, qui ne connut et 
lie pratiqua jamais les douceurs d'àuie virgi' 
liennes, devait naturellement être amené à 
prendre l'auteur de ['Éiwide pour son maître, 
son guide et son initiateur aux mystères 
d'une autre vie. 

Virgile est l'ami de la paix, du calme et 
de la facile joie. Il aime les prairies, les ar- 
bres ombreux, les bergers et les troupeaux; 
il se plaît aux termes industrieuses et se pro- 
mène en contemplateur studieux le long det 
ruches bourdonnantes. Theocriie et Moschus 
lui ont appris toutes les chausons des Musée 
de la Sicile: Il sait de même l'art de creuser 
les sillons et d'y faire germer les moissons 
joyeuses et blondissantes. Tous les spectacles 
de la terre et du ciel, tous les dons de la 
nature l'animent, le réveillent, le font chan- 
ter, et jamais une voix jilus pure n'a célébré 
les bouviers, les laboureurs et les bergers. 

Mais Virgile est aussi le poète de la patrie, 
dont il a recueilli les légendes, les traditions, 
les souvenirs, les histoires héroïques et les 
contes naïfs. 11 prend tous ces récits du 
passé, il les soumet aux liens d une savante 
unité et leur donne une forme impérissable; 
lu lèvre rustique qui disait hier Amaryllis 
ou Galatée,diia aujourd'hui d'un mâle et vi- 
goureux accent les fatigues de la lutlo et les 
cnivremeuls de la victoire, Pergame détruite 
et Rome fondée. Toutefois la note émue et 
compatissante, toujours chère et préseule i" 
ce cœur sensible et attendri, revient par mo- 
ments et ne laisse pas de se glisser dans h 
chant le plus guerrier et le jilus é[)ique. 

Là est une des plus délicieuses originalités 
du génie de Virgile, son charme poétique el 
humain le plus vif. 

J'ai maintes fois pensé que l'œuvre el lei 
génie d'un grand homme désignent d'avance 
jusqu'à la matière même d'où sa statue ou 
son monument seront tirés. On ne conçoit 



1. EXl'OSniON L.MVEKSIÎLLE DE IStiT ILLUSTREE. 



la statue de Dante que coulée dans le bronze. 
Il est de même impossible de se liguier la 
Matue de Virgile autiemenl que taillée d'un 
I iseau babile et soigneux dans un bloc de ce 
maibredu Pausilippe, (|u'il a cliantejadis, ou 
i.yiit au moins dans un marbre (jui lui res- 
- fiihle |iar la pureté sans taclie et l'immuable 
,,lat. 

OCTAVK I^CRUIX. 



VI 



La Salle des conférences. 

L'arebilecle qui a construit la Salle des 
conférences a du laisser dans sa conception 
. nérale une large place à l'imprévu. — La 
nce en est à ce point arrivée de nos jours 
(|ii il faut de sa part s'attendre à tous les pro- 
diges. 

La disposition d'ensemble de l'édilice est 
comprise dans un style simple et sévère; le 
grand arc qui domine toute porte jiar laquelle 
doit avoir accès notre grande souveraine du 
dix-neuvième siècle, la science, laisse com- 
prendre que là est l'asile des grandes concep- 
tions et des grands prodiges. Deux rotondes 
lermces s'avancent sur la façade, semblables 
à deux bras tendus vers le passant pour l'in- 
^ itéra pénétrer dans le temple du génie hu- 
main. 

L'intérieur de la salle est orné avec goût, 
et symbolise les diverses gloires de la France. 
I>es gradin» sont disposés en pente douce et 
ménagée habilement de façon à ne gêner la 
\uc de personne. 

L'acoustique est également étudiée avec 
conscience. 

L'éclairage qui empruntera , selon les 
heures, aux vitraux leur couleur chatoyante 
' el leur effet si doux à l'œil, au gaz, au ma- 
gnésium, à l'électricité, leurs engins et leurs 
matières premières, complétera par ses nou- 
veautés le caractère de ce monument, véri- 
lable et dernière expression du progrès de 
notre époque. 

La chaire du conférencier sera placée de 
façon à pouvoir favoriser les démonstrations 
laites sur l'image projetée, et dont la place 
est toute prévue dans ce grand panneau qui 
h étale en face du public, et qui le sépare du 
laboratoire dy-*tiné à préparer le mécanisme 
«les meneilles qu'on lui expli(]uera. 

Des dégagements sont ménagés en nom- 
bre suftisant , l'aération est très-bien com- 
piise, et nous nu [JO.vons même achever 
celte description qu'en félicitant ' irchitecle, 
.M. Allaril, du talent qu'il a déployé dans 
celte construction, tant au point de vue ar- 
chitectural qu'au point de vue scientifique. 

.Maintenant à l'u-uvre, messieurs les con- 
lerenciers, un large programme vous eat 
tracé : le point de vue historique et le point 
de vue technique vous ouvrent une carrière 
bien belle a parcourir. 



Savoir comment sont sorties du néant ces 
inventions qui étonnent notre imagination, 
connaître leurs auteurs, apprendre quels 
obstacles étaient amoncelés, et comnient la 
persévérance aidée du génie a pu les renver- 
ser; apprécier ensuite l'utilité de ces mêmes 
découvertes et en voir jaillir sous les yeux 
les élincelanles déductions; voilà la noble 
tâche qui vous est conliée, et nous sommes 
assuré d'avance que vous serez à la hauteur 
de votre mission. 

A. Chirac. 



IIHIÎOXIQUI!:. 

Le Oreal-Easteru est, comme vous le savez, 
le roi de l'Ooéan : il a accompli un prodige 
bien autrement fabuleux que celui des Ar- 
gonautes, allant à la conquête de la toison 
d or : il a lixé le câble transatlantique. Nep- 
tune, dieu jaloux, ne |)eut pas pardonner 
au rival qui le détrône. Le navire géant, sous 
le poids de celte colère olympienne, semble 
voué aux aventures sans terme. 11 est même 
exposé au roulis, comme un simple mortel, 
ce qui ne l'a pas empêché d'arriver à son but, 
et de débarquer en lin de compte quelques 
milliers d'Américains sur nos côtes. Si les 
débarqués nous tendent la main, nous la ser- 
rerons avec cordialité. 

Le OieiU-EasIern, qui n'est pas venu pour 
se taire voir, va repartir pour aller prendre 
de nouveaux passagers. Que le courroux de 
Ne[)tune lui soit k'ger, el que les flols domp- 
tés nous le ramènent! 

Je voudrais bien, comme on dit, travailler 
en ce moment pour le roi de Prusse. Qu'il 
vienne avec la paix et le soleil, ainsi qu'avec 
son frère de Itussie, comme on l'annonce. Il 
sera aussi bien venu que le Great-Easleni, — 
à son retour. 

C est singulier con>me l'humeur change 
a\cc la jtaix el le soleil ! Je ne suis plus altéré 
de l'eau du Rhin, je vous le jure ; et les Prus- 
siens sont mes amis, à l'épreuve à tout ve- 
nant, — sabre de bois ! 

La seule chose que je redoute désormais 
pour le succès de l'Exposition, que chacun 
ccmsent à trouver merveilleuse, c'est la ques- 
tion des transports. 

On a déjà fait bien des choses (]ue mes 
humbles vœux avaient sollicitées. On a mis 
des sièges sur la plate-forme de la nef des 
machines. Les omnibus ont consenti à passer 
les ]>(ints; ]>;» Mouches ont quintuplé leurser- 
vice. Quant au chemin de fer, il est comme 
saint Sylvestre, il arrive toujours le dernier. 

Le chemin de fer, en partant deux fois par 
Inure du Champ de Mars, dt^puis six heures du 
soir jusqu'à minuit, no pourrait guère rame- 
ner que dix mille visiteurs. Les .Mourhex, en 
partant dix fois par heure, ne pourraient guère 
écouler hors du Champ de Mars, à partir de 
six heures du soir, que sept mille visiteurs 
jusqu'à minuit, à i'M) personnes par départ. 



Comment arriverons-nous à l'extradition 
quotidienne de cinquante mille insurgés du 
Champ de Murs'? — Dimanche dernier, la po- 
pulation envahissante a certainement dépassé 
cent mille âmes, et la recette a atteint 
Ci 't OOU l'r. 

De voitures disponibles autour du (Ihanip 
de .Mars, il n'en faut pas parler, maigre le 
service télégraphique, |iarfailement inutile, 
qu'on a installé pour l'appel des voilures 
avoisinanles. 

Je sup()ose, à la quantité de provinciaux 
qui envahissent Paris, — car il y a à Paris 
plus de provinciaux que d'étrangers, — je 
suppose, dis-je, que les Villes de département 
n'iinl plus be^oin de voitures. Je m'étais 
laissé dire également que la Ville de Paris pou- 
vait obliger la Compagnie des omnibus à 
approvisionner la capitale du nombre de voi- 
tures nécessaire à sa cin-ulation. Cecahier de 
charges me semblerait sans doute fort rigou- 
reux, si'l n'était invoqué que pour la cir- 
constance. Aussi avais-je pensé que, si la 
Compagnie des omnibus pouvait louer à cer- 
taines villes de département la quantité de 
voitures allelées, inuiileis momenlanémenlaii 
service desdites villes, ce terail peut-être là 
un compromis qui sauverait bien des choses. 

Ce n est point par badiiiage que je hasarde 
ce conseil. 

Car, enfin, il serait bien temps de songer 
à ces malheureux concessionnaires qui ne 
peuvent rentrer dans leurs dépenses que par 
les récréations du soir au Champ de Mars. Or, 
les visiteurs, tant qu'ils neseronlpas sûrs de 
pouvoir repartir à toute heure, ne consenti- 
ront jamais à passer la soirée hors de Paris. 
Us aimeraient mieux ne pas aller au Champ 
de .Mars, s'ils n étaient pas sûrs d'en pouvoir 
revenir. 

Voilà pourtant où ils en sont encore au- 
jourd hui; et c'est déjà un miracle do l'Expo- 
sition qu'elle attire el retienne tant de monde, 
avec celte incertitude du retour. 

Que le Phare allume sa lanterne, que le 
Pare illumine, que les appareils électriques 
essayent leurs projections, aux accompagne- 
ments joyeux du Pavillon des cloches, que 
les artificiers même y ajoutent leurs irrailia- 
tioiis; — sous celte prodigalité de lumières, 
je ne verrai que des âmes en peine cherchant 
une issue, et ne la trouvant pas. 

Passe encore pour le Théâtre international. 
Ce théâtre n'a que \'li)0 places; mais la scène 
e.-^l plus vaste que la salle, ce qui medonne- 
r;iit à penser qu'on y prépare de grandes ma- 
chineries, et des pièces aristophanesques qui 
demandent jiresque autant de mise en scène 
que des opéras el des féeries. 

Le théâtre du Champ de Mars, qui va ou- 
vrir ses portes au public, a déjà son réper- 
toire tout prêt, et tous ses artistes engagés. 
Parmi les pièces dont les répétitions sont 
achevées, on cite deux opéras-comiques, le 
GtirJe-CJtiisse et la \occ l/retonne. Les ar- 
tistes les plus renommés d'Europe passeront 



■112 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



successivement sur cette scène, assez vaste 
pour donner asile même aux larges décors du 
Grand-Opéra. Naturellement, il y aura un 
corps de ballet : on le dit même fort brillant. 
Quelques représentations de gala suffiront 
pour assurer la fortune du Théâtre interna- 
tional. Si l'on est sûr d'y rencontrer quelques 
princes en mission et quelques notabilités, les 
plus grands artistes se feront inscrire pour 
jouer, et le public curieux se pressera aux 



portes. C'est donc au Théâtre international 
que l'insuffisance des moyens de transport 
nuira le moins; car il aura pour hôtes habi- 
tuels le monde de la fashion. 

I\Iais on ne trouvera pour les autres spec-. 
tacles du soir que des spectateurs inquiets de 
leur retour. 

Le théâtre chinois a déjà inauguré ses soi- 
rées qu'on dit fort curieuses. Mais comment 
les spectateurs attardés du théâtre chinois 



sont-ils revenus à Paris, c'est ce que j'ignore. 
11 est vrai que le théâtre chinois se trouve tout 
proche du chemin de fer : pourquoi ne dit- 
tribuerait-on pas à ses habitués des billets de 
train spécial? 

On a inauguré les concerts du jour, — 
non du soir — à la salle Suffren. La sai- 
son, déjà ardente, permettrait d'inaugurer Us 
cafés-concerts, les musicaux qu'on a con- 
cédés. 




THÉÂTRE INTERNATIONAL. - Concessionnaire ; M. Beynier. — Administrateur : i\l. Paer. — Arcliitecte : M. Martin. 



Mais, c'est toujours la même question: 
comment revenir le soir du Champ de 
Mars ? 

La haute lanterne du Phare de Roche- 
Douvres a été allumée ; les i)hares électriques 
ont essayé leurs projections, avec un plein 
succès ; enfin, quelques concessionnaires au- 
dacieux ont illuminé, la brasserie autrichienne 
entre autres. 

Un concours fort brillant a eu lieu, le /i 



mai, dans la grande serre du jardin réservé. 
C'étaient les Azaléas de Londres et de Gand 
qui étaient en concurrence. Je crois bien que 
ce sont les jardiniers de Gand qui l'ont em- 
porté. On n'imagine pas à quel développe- 
ment régulier de branches el à quelle splen- 
deur de floraison on a conduit cette plante, 
originaire do l'Inde. Malheureusement, l'Aza- 
lée no vient qu'eu serre; et il a suffi d'un 
coup de soleil pour mettre hors de concours 



une partie de l'exposition mal abritée de la 
grande serre. 

Les jurés ont â peu près terminé leur tra- 
vail; les banquets internationaux du jury ont 
déjà commencé. Et nous souhaitons pour toutes 
sortcsde raisons qu'ils se multiplient. Le bon 
accord des peuples tient plus qu'on ne pense, 
dirait M. Prud'homme, aux toasts de cordia- 
lité portés par leurs représentants. 
Fr. DucuiNG. 



AJjiIJ>,-lbl»AaJC.N, llXJt DE riJCiiEl.lJLTj, • 



BUREAUX , D'ABONNEMENTS : 

UEKTtJ, IDITEUB, GALEHIE DU TAJ-AlS-HuYAl . —AU CHAMP Dt MAJiS. BUKEAU UtS CATAl-OÛUlia. 



im(.irimeno générale do Cli. Laliure, rue de Fleuras, 9, à Pari». 



LEXPOSITIOM IINIVERSELLE 







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"Vrrf 



•• I.IvralKOBH dr iS pasex In- 1 

PlUX bl LASUN.NtUBNT 



KDiTKURS 
M. K. ftEKTlI, 

îsionoaire du Co(oi<i<;uf r./^, i>(, edîwur du la Conimlssioii Aai oo livraisons (ovir loule la Franco ao Ir 

imi-rialc. ' '^ '■ — ' 

, ?•. »imtK»; PKTIT, , r„ur l,tra„gT, la droil, lit i"^"' 

CodccsiuuimIr dé là ph'Uc^ra|>hie dn Champ de Mais, photograplu JL v * i 

de la CoiiiniisMon ini|Kriale. V 



Bureaux d'abonnements : rue de Richelieu, 106. 



nf.DACTKL n r.N CUEP ; 

n, w. Dt'cviii«, 

Membre du Jury inleriutional. 

CO.MITK DE RÉDACTION 

MM. Arm-inii DiMAUtsc. Krneat Dncuu.1, MouïKoHKNnioiti, 

Lcoii PI CE, Aoi;. YiTL-, membre do Jar}' mlernation J. 




i,.j.uii, arv.li.i«,Llc. L. »■>. ■•■■ L..:.»-.-l. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



SOMMAIRE DE LA 8» LIVRAISON, 



I. L'Isthme de Suez^ par M. Paul Merruau. — II. Les 
Costumes suédois, par M. Emmanuel Gonzalès. — 
in. I.e Kiosque à bois découpé, par M. Emile de la 
Hédollière. — IV. te Bmujuet du dixième Groupe e\, 
Cltronii/ue, par M. Fr. Ducuing. 



''"""i '■ lii'>iiit'>'-» 



|u« '>b Bicinoq Jsri il .9'^U"H 

L'ISTflM'E' DE SDÉZ" , , 

iinaJu 



., ■.; iijil iii;it')'jrjiii'! ariy-nu'l 
.rio '(b olqusq 9auol) iicVli (H'îini i 

: ;>'nfi]ur.il '!'■''' ■'■■ '■'■■■•' I :■! ! 

La Compagnie dui canal de Suez, en pre- 
nant part à l'Exposition universelle de 1867, 
s'est proposé de donner la représentation, en 
quelque sorte palpable, des travaux qu'elle 
exécute et du pays où ces travaux s'accom- 
plissent. C'est le complément de très-nom- 
breuses jjublications. Elles parlaientà l'esprit. 
L'Exposition parle aux yeux. Elle a l'avantage 
de faire comprendre vite et facilement ce que 
les écrits les plus clairs ne permettent d'ap- 
précier qu'avec un certain effort d'imagina- 
tion. ,,, ,iu ij[.i«ll| ,i;,j,-,r.:..ai, y 

Dans cet ordre d'idées , la Compagnie a 
concentré en trois classes d'objets différents 
les recherches et les études à faire pour at- 
teindre son but. 1 'Il .■ • u.l 

Premièrement: ReprésentatiipftdB pays où 
les travaux s'accomplissent, aulgiojjeoild^un 
plan en relief; ii, , '! ' 

Secondement: Exposition des travaux qui 
s'exécutent, par les modèles des principaux 
instruments employés pour creuser le canal; 

Troisièmement: Échantillons du sol de 
l'isthme sur le parcours du canal de Suez, et 
produits naturels divers. 

Avant tout, une question importante à dii 
être résolue., Les objets contenus dans les 
trois catégories piécédentes indiquaient la 
naiure et l'asppct du terraiu» ainsi que les 
moyens adoptés pour la construction du 
canal, mais ils ne donnaient pas de notions 
suilisantcs sur l'état actuel d'avancement de 
I entreprise. Or, il fallait prévenir une objec- 
tion qui se serait présentée a l'esprit du spec- 
tateur, lequel n'aurait pas manqué de dire: 
'i Je vois bien le sol que vous creusez, je vois 
l(!s moyens que vous employez pour ce tra- 
vail, mais il rest« à me montrer les progrès 
que vous avez faits, de telle sorte que je puisse 
calculer l'époque où l'œuvre sera achevée. » 
La Compagnie a prévu cette question et 
elle y a répondu en exposant un Panorama 
du canal de Suez dans l'état où il se trouvait 
au mois d'avril 1867. Pour porter darts tous 
les esprits la conviction de l'exactitude de 
celte peinture, elle a exposé les photogra- 



phies d'après lesquelles on l'a faite dans les 
ateliersde M.M. Rubé et Chaperon, décorateurs 
de l'opéra. Donc aux trois classes d'objets 
déjà désignés, et comprenant l'ensemble des 
travaux par lesquels sera complétée l'entre- 
prise du percement de l'isthme de Suez, il 
faut ajouter: Un l'aiiomma, avec pièces jus- 
tificatives, <]ui représente les résultats déjà 
obtenus et l'état actuel du canal. 

Nous suivrons dans nos explications, le 
classement que nous venons d'indiquer. 



Plan en relief. 

Ce plan a été disposé comme une carte de 
géographie, qu'on pend à la muraille. En 
l'accostant par la porte d'entrée, on voit la 
Méditerranée en haut du tableau; et il semble 
qu'on arrive de l'Inde et qu'on va pénétrer 
dans le canal par la mer Rouge et la ville de 
Suez. Mais comme nous sommes en Europe, 
abordons le canal par Port-Saïd, par la Médi- 
terranée, et tournons autour de la balustrade, 
pour nous placer au nord, au risque de lire 
à l'envers les inscriptions écrites sur le plan, 
ce qui nous initiera à un art que les typo- 
graphes possèdent et exercent avec une dex- 
térité particulière. 

Donc voici d'abord une double digue dont 
le but est d'assurer aux navires, entre ses 
deux murailles, un abri et des fonds de 10 
mètres. La digue de l'ouest aura trois mille 
mètres, et elle est déjà parvenue à plus de 
moitié de ce développement; celle de lEst ne 
s'étendra pas si loin, sa mission protective 
est en effet moins importante, car les vents 
soufllent rarement de l'est sur cette plage. 
Une étendue de dix-huit cents mètres lui suf- 
tira donc. On la construit en ce moment, et 
les travaux sont poussés avec l'activité né- 
cessaire pour que cette double défense déport 
soit achevée à la fin de l'année prochaine. 
Toute une flotte de navires marchands tiendra 
commodément entre ces deux bras gigan- 
tesques. 

Les pierres sont rares dans l'isthme. Aussi 
les assises de ces digues ont-elles été com- 
mencées avec les produits d'une carrière si- 
tuée au delà d'Alexandrie. L'exploitation de 
cette carrière ne donnait que des résultais 
insuflisanls; les frais de transport étaient 
énormes. La construction avan(;ait peu et 
coûtait très-cher. On a donc renoncé a l'em- 
ploi des pierres naturelles. Plusieurs travaux 
iiydrauliques très-importants dans nos ports 
de France ayant été heureusement exécutés 
au moyen de blocs artificiels, la Compagnie 
de Suez s'est adressée aux entrepreneurs de 
ces travaux, et ils se sont charges, des digues 
de Port-Saïd. Les blocs sont formés de sable 
et de chaux du îbeil. On peint le sable et la 
chaux. On laisse sécher ce mélange dans des 
moules. Deux mois sulliseiil sous les rayons 
du soleil égyptien pour durcir les blocs aux- 
(juels leur immersion dans la mer donne une 



nouvelle consistance. Chaque bloc pèse 
25 000 kilogrammes. Des grues à vapeur, 
avec leurs grands leviers de bois et de fer 
les enlèvent et les posent à la place où ils 
doivent figurer sur l'un des talus des digues, 
avec la même facilité qu'un maçin pose une 
brique creuse sur un mur. L'intervalle des 
blocs artificiels est rempli avec de la pier- 
raille et, sous l'action de la mer, le tout 
forme bientôt une masse compacte et solide. 

Les jetées, à leur racine sur la plage, ont 
entre elles un espace de l 'lOO mètres qui 
va se rétrécissant jusqu'à 400 mètres d'ou- 
verture entre les musoirs, à l'extrémité en 
mer. Le triangle couvre une énorme super- 
ficie de mer tranquille où peuvent être re- 
misés les navires par centaines en attendant 
leur tour de passage à travers l'isihme. 

La construction des jetées comporte l'em- 
ploi de 250 000 mètres cubes de blocs. On 
en avait immergé plus de 1 10 000 mètres à 
la lin du mois de mars. U en restait alors 
140 000 à jeter dans la mer. Le travail 
avance donc régulièrement et laisse la Com- 
pagnie en pleine sécurité. ' 

Le long de la jetée ouest, un chenal de 
1 00 mètres de large a été creusé à la profon- 
deur de 6 à 7 mètres, et dès aujourd'hui les 
grands navires des Messageries impériales 
peuvent y mouiller. Aussi, à la fin du mois 
de mai, ces bâtiments à l'aller et au retour 
de Syrie l'ont escale à Port-Saïd. 

Entrons dans le port. C'est un vaste paral- 
lélogramme de terrains encadrant une surface 
d'eau de 36 hectares. A l'ouest, ce grand 
bassin a quatre profondes dentelures qui 
forment autant de bassins secondaires. Il y 
a le bassin du Commerce de 4 hectares; 
Le bassin de l'Arsenal de 3 hectares; la 
bassin du Four-à-Chaux de 5 hectares; le 
bassin de la Marine de 3 hectares. La super- 
ficie totale de ce ]iorl dépasse donc 51 hec- 
tares. Dirons-nous qu'il n'est pas achevé el 
que les dragues s'y croisent en creusant de 
profonds sillons qui s'élargissent successive- 
ment jusqu'au nivellement complet du fond 
de tous les bassins? Nous pouvons, je crois, 
nous épargner ce soin, en représentant par 
deux chilïres la somme de travail fait et la 
(piantilé restant à faire. U reste à enlever 
2 732 000 mètres de déblais' pour creuser le 
port et les bassins de Port-Saïd à toute pro- 
fondeur. On emploie huit dragues à cette 
opération. Le produit de chacuu de ces en- 
gins, à raison de 1200 mèties cubes par 
jour, est tel que le travail sera terminé dans 
le délai de dix à onze mois. 

Faut-il parler de la ville même que la Com- 
pagnie a nommée Port-Saïd? C'est la pre- 
mière étape de la civilisation dans ce pays, 
il y a bien peu d'années, lorsque M. de 
Lesseps et ses premiers compagnons firent 
un voyage d'exploration dans le désert de 
Sue/., où nul être humain ne vivait à de- 

1. Avril 1867. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



115 



neure, où le Bédouin seul lançait sa mon- 
ure dans l'espace sans chemins, à la piste 
les caravanes; le terrain qu'occupe en ce 
iioment Port-Saïd, aux dix mille habitants, 
liait couvert par les eaux du lac Menzaleh. 
Jn simple bourrelet de terre, un ruban de 
able, large de "200 niiHres indiquait les con- 
ours de la plape. Faible rempart, baliu et 
invahi tantôt par les Dots soulevés de la 
iléditerranée, tantôt par les eaux du lac. Il 
l'y cioissait pas une tige d'arbre, pas une 
ouffe d'herbe, et c'est à peine si l'on pouvait 
loncevoir que celte étroite langue de terre 
)ùt offrir un refuge aux oiseaux de mer. 

C'est là pourtant que fut donné le pre- 
nier coup de pioche qui devait creuser un 
jassage à la navigation à travers 1 isthme. 

Autour de celte tranchée hardiment ou- 

,'erte, s'élevèrent des habitations bien modes- 

68 d'abord et bien dépourvues de tout ce qui 

•onslilue le confortable, mais pleines de cou- 

age, de foi et d espérance. Peu à peu la 

)ande de terraia s'élargit. Le produit des 

ouilles du canal servit à foiuler, dans les ma- 

ais, le terrain de la ville. Les déblais furent 

mployés aux remblais; le sol s'éleva peu à 

«u sur les eaux. Le lac fut refoulé. Puis on 

il surgir de jolis chalets en bois, expédiés 

e France, Quelques édifices en maçonnerie 

tirent érigés particulièrement pour servir 

'ateliers et abriter 1 outdlage qui semblait, à 

elle origine, plus précieux que les hommes 

iiênies. Car leur courage ne s'usait pas et ils 

elrempaicnt, au contraire, dans les priva- 

'Ons et les épreuves de tout genre, 1 acier de 

■ur cu'ur. Mais la matière iuerle, il était 

ifQcilc de la remplacer; on y songeait donc 

vant tout. On l'abritait, on la méuageait, 

n la soignait avec la plus grande sollicitude. 

'est elle qui eut les meilleurs enclos, les 

jrrains les plus secs, les couvertures les plus 

npéuétrablcs. .Mais déjà une ligne de con- 

Iruclions pittoresques s'étendait en façade 

ur la mer. Les chalets des chef», les maisons 

ea employés, l'hôtel des voyageurs, quel- 

ues échoppes [>roprement ornées bordaient 

; rivage à l'ouest de la digue occidentale, 

errière un phare élevé pour éclairer la route 

es navires et pour révéler, dans la nuit, 

existence de la nouvelle cité, sortie des 

aux. Enlïn, un bàtimcnl bien humble sans 

ouïe, mais consolanl à voir, prit place au 

lilieu des habilatjons et des usines : chapelle, 

eole, hôpital, celte construction fut l'àmede 

1 ville, et constata l'esprit d'une société cliré- 

lenne sur cette terre abandonnée jusqu'alors 

u falalisine. 

La présence des employés et des ouvrier.-* 

iguillonna la s|)éculalion indigène. Lesden- 

ées fraîches furent apportées de l'intérieur, 

'I y eut un manlié, mal fourni d'abord, et 

ien insuffisant pour alimenter les menus 

es journaux de Paris, mais oii des estomacs 

inus en santé par la sobriété et le travail, 

rouvaient déjà une agréable et hygiénique 

ariété d'aliments. Les gourbis de ces four- 



nisseurs peu difQciles sur la qualité, la dis- 
tribution, le mobilier, et faut-il le dire aussi, 
la propreté du logement, s'étendirenl en lon- 
gues rues bien alignées d'après les tracés 
des ingénieurs, derrière la façade des con- 
structions aristocratiques de la plage. Puis, 
toute cette population se répandit en dehors, 
s'occupant de mille soins divers ou se livrant 
à la médisance, qui fleurit au dési-rt parmi 
les Arabes, tout comme dans les villages de 
notre bonne France. 

C'est ainsi que fut fondée la première ville 
de l'isthme. Tel est l'aspect quelle offrit dès 
son origine. .Vujonrd'hui Port-Saïd est une 
charmante cité, moitié industrielle, moitié 
pittoresque. Le site en est charmant: car l'as- 
pect de la mer est toujours nouveau et la vue 
(lu lac et des chalets est réjouie par une mul- 
titude d îles vertes et par les grandes voiles 
des nombreux bateaux pêcheurs qui exploi- 
tent le lac, dont le produit est affermé au prix 
d'un demi-million. 

L'histoire de Port-Saïd est l'histoire de 
toutes les villes et chantiers de l'isthme. On 
peut se l'aire une juste idée de la rapidité de 
leur fondation et des conditions de leur crois- 
sance par la description précédente. Au sur- 
[)lus, les principaux centres de population 
danslisthme : Port-Saïd et Timsah sont fidè- 
lement représentés sur les plans spéciaux 
consacrés à ces deux villes. Nous y ren- 
voyons le lecteur. 

Le canal, au sortir du port, traverse les 
lacs Men.saleh. .\utrefois ces marais étaient 
des plaines, culti véi-s et douées de cette fécon- 
dité égyj)tienn(!, que l'antiquité célébrait et 
qui faisait vivre Rome. Une branche du Nil, 
la branche Tanitique, conleniie dans son lit, 
et ses canaux latéraux jusqu'à la mer, baignait 
les murs de villes royales, aujourd'hui dis- 
parues sous les eaux. Le fleuve, devenu mor- 
tel dans ses débordements, portail la vie et 
la fertilité, alors que l'industrie humaine le 
maintenait entre ses bords. 11 arrosait ce qu'il 
noie. Les dynasties ont élé déplacées par les 
révolutions et les conquêtes. La guerre et les 
discordes civiles ont fait dans cette belle par- 
lie de l'Egypte leur ouvrage de destruction. 
Quelques briques, des débris de poteries, de 
rares statues et statuettes qu'on porte au 
musée du Caire, à Boutac, sont aujourd hui 
les seuls vestiges de races disparues. L'eau 
morne et dormante couvre leurs demeures 
lomnie d'un linceul. Aussi loin que la vue 
s'étende à l'est, à l'ouest et vers le sud en 
partant de Port-Saïd, on n'aperçoit que la 
Mirlace liquide [)ercée çà et là de cônes de 
verdure, qui furent des mamelons en terre 
ferme et (|ui sont aujourd'hui des ilôts 
déserts. 

Le marais s'étend à une iKïS-grande dis- 
tance à droite vers la branche île Rosette 
et la ville de Damiette, célèbie par les 
infortunes de Louis IX, le saint et insensé 
chef de la septième croisade. A gauche il se 
propage dans le désert et s éteint au milieu 



des sables. Enlin il occupe vers le sud la 
moitié de l'espace qui sépare les deux mers. 

Embarqués sur le bateau de la poste, excel- 
lente chaloupe à vapeur, dont le service jour- 
nalier se fait avec régularité, nous pouvons 
nous représenter par la [lensée la configura- 
tion gciiérale de l'isthme sur la ligne de notre 
navigation, c'est-à-dire entre Po'tSaïd et Suez. 
C est une dépression de terrain où des deux 
côtés la mer s'avançait autrefois. Les eaux de 
la Méditerranée tendaient à joindre celles de 
la mer Rouge. Il est permis de supposer que 
les premières entraient jusque dans les lacs 
Hallali, tandis que les secondes, ainsi qu'on 
l'admet généralement, atteignaient l'extré- 
mité septentrionale des lacs amers. 

Une barrière empêchait leur réunion C'é- 
tait une double élévation de terrain, contenant 
un bassin d'eau douce peuplé de crocodiles : 
le la^,- Timsah. Ces deux hauteurs nommées 
El-Guisr et Sérapéum ont élé ouvertes par 
la Compagnie de Suez et laissent passer au- 
jourd'hui le canal. Le plateau d'El Guisr est le 
plus élevé. Il a vingt mètres au-dessus de l'eau 
et c'est lui qui fermait le passagadu côté de la 
.Méditerranée. Sérapéum n a que huit inèlres 
d'élévation; mais la masse en était infran- 
chissable pour les eaux de la mer Rouge. 
El Guisr a été percé, en grande partie, par les 
Fellahs égy()tiens. Sérapéum e.«l fouillé par 
des dragues; et les tranchées qui le traversent 
seront bientôt abaissées jusqu'au niveau du 
canal. 

En résumé, le canal de Port-Saïd au plateau 
d'Ei-Guisr, traverse les gramls lacs Menzaleh, 
puis les lacs Ballali, aujourd'hui sans eau. Il 
passe à travers El-Guisr, rencontre le lac 
Timsah, puis le Sérapéum, autre seuil qu'il 
franchit pour arriver sur le versant qui re- 
garde la mer Rouge dans les grands lacs 
amers et dans la plaine de Suez. 

La ville principale, le siège de l'adminis- 
tration de la Comitagnieest au point central, 
a Timsah, entre El-Guisr et leSérapé im. On 
l'appelle Isinaïlia d'après le nom du vice-roi 
d'Egypte, do même que Port-Saïd a élé placée 
sous le patronage du nom de son |)rédéce8- 
seur, Mohamed-Saïd- Pacha, qui d'accord avec 
M Ferdinand de Lesseps, a fondé la Compa- 
gnie du canal. 

Ismallia est plus vaste et plusélégante que 
la ciui maritime située dans la .Méditerranée, 
à l'entrée du canal. Port-Saïd est plus spécia- 
lemenl le centre des ateliers de la Compagnie. 
On y monte et on y répare les dragues, les 
bateaux de transport et les engins de toute 
sorte. On y reçoit les cargaisons des navires 
pour les expédier et les distribuer dans 
l'isthme. C'est le centre des opérations du 
transit des marchandises qui, venant de la 
.Méditerranée, sont tranoporiees dans le port 
de Suez a destination de l'extrême (Jrienl. 
Les compagnies de grande navigation à va- 
peur : la compagnie russe d'Odessa, la com- 
pagnie des Messageries impériales et des pa- 
quebots de .Marseille y envoient leurs navires. 



Ml) 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



Aussi l'on y voit un mouvement de passa- 
gers, de commerçants, de marins et d'ou- 
vriers qui lui donne une physionomie tout 
orii:;inale. A Ismaïlia réside l'aristocratie de 
la plume. On y voit la demeure de l'ingé- 
nieur, directeur général des travaux. Tous 
les bureaux sont groupés autour de lui. C'est 
là qu'est situé le chalet très-modeste du pré- 
sident de la Compagnie. On dirait que c'est 
sa résidence, s'il séjournait quelque part pen- 
dant les mois de sa présence en Egypte. Il 
est partout et nulle part dans l'isthme. Quand 
on veut le rencontrer à coup siir, il faut aller 
là où se révèle quelque danger ; là où il y a 
des défaillances à relever, des malades à ra- 



nimer, des dévouements à encourager. Sa 
présence est inappréciable pour soutenir le 
moral des ouvriers dans les chantiers isolés, 
où quelques centaines d'hommes viventgrou- 
pés comme des naufragés sur un rocher, dans 
un océan de sable. Quand on le sait en 
l']gypte, l'émulation est plus grande, le désir 
de se distinguer est plus vif. On veut bien 
l'aire pour obtenir son approbation. 11 est po- 
pulaire et respecté, familier avec dignité, et 
d'une fermeté douce qui commande et ne 
s'est jamais vu refuser l'obéissance 

Les entrepreneurs du canal de Suez, des 
hommes d'un mérite éprouvé, MM. Borel, 
et Lavalley avaient également placé à Is- 



maïlia le siège de leur administration qu'iU 
viennent de déplacer en partie pour la com- 
modité du service. 

Le gouvernement du vice-roi est repré- 
senté à Ismaïlia par un fonctionnaire égyp- 
tien. Il habite le plus bel édifice de la ville, 
érigé d'après les plans d'un ancien ingénieur 
de la Compagnie, aujourd'hui directeur des 
ponts et chaussées au service égvpiien, 
M. Sciama Bey. 

J'ai vu, il y a bien peu d'années, le lac 
Timsah. C'était un bassin sans eau, où crois- 
saient (|uelques touffes de jonc brûlées par le 
soleil, sur une vaseséchée et fendue. Aujour- 
d'hui, le lac Timsah présente le riant aspect 




PLAN EN RELIEF DU CANAL ET MODÈLE DES TRAVAUX. — Doisiu de M. Lancelot. 



d'une vaste nappe d'eau. J'ai vu l'emplace- 
ment qu'occupe Ismaïlia. Celait un mamelon 
de sable, aussi nu et stérile qu'il est possible 
de l'imaginer. Aujourd'hui, ce mamelon est 
couvert de riants édifices et de jardins. L'eau 
douce y circule, envoyée jusqu'à Port-Saïd, 
c'est-à-dire à quatre-vingts kilomètres, par 
une double conduite forcée et une double 
machine à vapeur pourvue de pompes éléva- 
trices. Il y a deux mois, un navire autrichien 
— c'était le premier qui franchissait le canal 
(le Port-Saïd à Suez, et, par hasard, il s'ap- 
pelait le Primo, — lit escale à Ismaïlia. L'é- 
quipage descendit à teri'e et put y réunir d'é- 
normes bouquets , tant les Ueurs y sont 
aujourd'hui nombreuses. Deux jours après. 



il entrait à Suez tout orné de guirlandes fraî- 
ches en fleurs naturelles. 

Voilà ce que devient le désert sous la main 
industrielle de la Compagnie de Suez, et 
avec l'aide des deux principes fécondants de 
l'Egypte : l'eau et le soleil. 

Timsah est situé au point de rencontre du 
canal maritime et du canal d'eau douce. 
Voyez sur le plan en relief ce cap de verdure 
qui, partant des bords du Nil, s'avance à tra- 
vers les sables dans la direction el vers le 
centre de l'isthme. C'est la vallée de Gessen 
de la Bible. Là, Jacob et ses fils, appelés par 
Joseph, furent établis sur la terre des « pâtu- 
rages. « C'est de là que partit la grande émigra- 
tion des Juifs dirigée par Moïse. Son itiné- 



nchél 



laire, raconté dans les Écritures , se peut 
encore suivre aujourd'hui, étape par étape. 

La Compagnie a creusé dans cette vallée 
le lit d'un cours d'eau, qu'elle a embranché 
sur une des ramifications du Nil, laqu 
porte encore le nom de Moës , en 
venir du légi 'ateur des Hébreux qui y 
exposé. 

C'est ce qu'on appelle le canal d'eau 
douce, qui court d'abord en droite ligne sur 
Timsah et (|ui, parvenu à cette hauteur, lournc 
au sud et descend parallèlement au canal ma- 
ritime jusqu'à Suez, où il se jette dans la mer. 
lin passant, il arrose et alimente Ismaïlia. 
Sa largeur est de quinze mètres environ sur 
deux de profondeur. 



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118 



[.'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 8H7 ILLUSTREE. 



C'est par cette voie que la Compagnie a 
fait parvenir pendant longtemps dans l'isthme 
les approvisionnements, le matériel et les 
voyageurs. L'eau qu'elle y puise, abreuve les 
chantiers et la population. Le canal sert enfin à 
la navigation en transit des marchandises qui 
sont chargées, soit à Suez, soit à. Port-Saïd et 
qui passent par des écluses du canal d'eau 
douce dans le canal maritime, ou du canal 
maritime dans le canal d'eau douce, en atten- 
dant que la voie maritime soit ouverte ei 
libre d'une mer à l'autre. 

La partie du canal maritime qui s'étend 
<l'Ismaïlia a Suez, est occupée en majeure 
partie par un bassin d'une grande étendue et 
dont la profondeur va jusqu'à 10 mètres. On 
le remplira, en y versant à la fois les eaux de 
la Méditerranée et celles de la mer Rouge, dès 
que les travaux d'accès auront été termiués 
au nord et au sud. A ces deux extrémités, 
en effet, le terrain est parsemé de roches dont 

l'extraction exige des frais et des soins parti- 

1. -1 : 1191(1 )' 

culiers. 

11 est d'aiitâW moins douteux que la mer 
Rouge ait pénétré dans ceslacs, à une époque 
reculée, que les lacs amers, à une prol'ondeur 
de plusieurs mètres, sont couverts de dépôts 
salins. Un spécimen de cette substance, taillé 
en forme de colonne, a été placé à l'entrée de 
l'Exposition de Suez. Il ne représente qu'im- 
parfaitement l'épaisseur de la couche s^alinc. 
Celle-ci est d'ailleurs recouverte en plu- 
sieurs endroits d'une vase à moitié dessé- 
chée, où il est dajigereux de s'engager. Plu- 
sieurs agents de la Compagnie ont été bien 
près d'y être engloutis. L'un d'eux y est 
resté noyé jusqu'à nii-corps pendant plus 
de vinjt-quatre heures, se soutenant à peine 
sur des planches jusqu'au moment oîi il l'ut 
secouru. 

Les lacs amers qui doivent contenir plus 
de 900 millions de mètres d'eau formeront, 
a-t-on dit, une mer intérieure, où les navires 
seraient exposés à l'action des vents et à 
l'agitation des flots. La Compagnie ferait au 
besoin les travaux nécessaires pour assurer 
la sécurité de la navigation; mais il est plus 
que douteux que de telles précautions ne puis- 
sent être évitées. En attendant, il a été re- 
connu que la grande masse d'eau contenue 
dans ces lacs ferait équilibre aux tnarées 
de la mer Rouge d'un côté, et aux courants 
produits de l'autre côté dans le canal par les 
vents du nord-est qui soufflent une partie de 
l'année. Cette heureuse disposition de la na- 
ture a permis d'éviter la construction d'éclu- 
ses qui auraient gêné la navigation dans le 
canal maritime. Le canal de Suez, large 
de cent mètres à la ligne d'eau , se déve- 
loppera librement comme un bosphore, ou 
si l'on veut , suivant la comparaison de 
M. Stephenson, comme un fossé, un vaste 
iossé par exemple, puisque son excavation 
aura exigé l'enlèvement de soixante millions 
à soixante-dix millions de mètres cubes de 
terre. 



Modèles de Machines. 

Jamais jusqu'à ce jour on n'avait ouï par- 
ler de terrassements aussi considérables à exé- 
cuter à cinq cents lieues de l'Europe, dans 
un pays complètement désert. Dernièrement 
tout Paris est resté en contemplation devant 
les travaux qui avaient pour but l'extraction 
de quatre millions de mètres de terres au Tro- 
cadéro, en face le Champ de Mars. Qu'est-ce 
pourtant que ces quatre millions comparés aux 
soixante-dix millions du canal de Suez? 

On sait que, ilans l'origine, la Compagnie 
avait compté sur le travail des indigènes pour 
enlever cette énorme quantité de terre. Le 
terrassier égyptien est un ouvrier expéditif. 
Il n'a presque pas besoin d'outils. Avec ses 
mains il creuse la terre ; il en remplit des 
paniers qu'on porte sur la tète jusqu'à l'en- 
droit où le contenu doit être déversé pour for- 
mer ce qu'on appelle le « cavalier, » mais ce 
qu'ilestplus clairde nommer la « banquette. » 
Ce procédé d'extraction et de transport des 
déblais n'estrapide qu'autantquelesouvriers 
sont très-nombreux; et dans tout autre pays 
que l'Egypte, la dépense serait exorbitante. 
Mais sur l'ancienne terre des Pharaons, où il 
est d'un usage immémorial de faire payer aux 
populations une partie de l'impôt en travail, 
l'emploi des hommes aux grands travaux pu- 
blics n'a rien qui puisse blesser la philanthro 
pie sincère. La Compagnie, d'accord avec 
Mohamed-Saïd-Pacha, avait cru faire œuvre 
d'humanité et améliorer le sort des Fellahs 
en les appliquant à un travail salarié, alors 
qu'ils peuvent être employés légalement à 
un travail gratuit. 

Les indigènes furent donc utilisés dans le 
principe à la construction des digues en 
terre longitudinales du canal dans le lac 
Menziileh ; ils furent appelés à creuser le canal 
d'eau douce, puis on les réunit au nombre de 
vingt mille sur le plateau de l'El-Guisr, et ils 
y prati(|uèrent un passage pour le canal ma- 
ritime. 

On en était là, quand la Compagnie, à la 
suite d'un débat retentissant et d'un haut ar- 
bitrage, se vit privée, moyennant une cer- 
tame compensation, de cet élément de travail. 

Les opérations commencées furent donc 
immédiatement suspendues : il fallait improvi- 
ser de nouveaux moyens d'exécution ; substi- 
tuer la mécanique à l'homme. La Compagnie 
s'ellorça de supporter avec fermeté et résolu- 
tion cette nouvelle épreuve. Il était écrit 
qu'elle aurait à en surmonter de tous genres : 
obstacles de la nature, rivalités de la politique, 
jalousie des hommes, hostdités des envieux, 
haine des impuissants, animosité particulière 
de ces hommes diserts qu otl'usque tout ce qui 
s élève et que gène ju.squ'à l'ombre des popu- 
larités les plus justes. 

La Compagnie s'adjoignit des entrepreneurs 
dont l'expérience et l'habileté étaient établies 
par de précédents travaux. Voyons quels 



étaient les principaux éléments du problème! 

La transformation exigée par la politique j 
devait être opérée dans les conditions sui- i 
vantes: 

La Compagnie avait pris possession du j 
désert. Elle y était installée. Le canal d'eau ^ 
douc(> portait au centre de l'isthme les appro- 
visionnements, le matériel et l'eau putable. 
Les travaux proprement dits du canal mari- 
time se bornaient à peu près aux terrasse- 
ments, commencés à la main par les Fellahs. 
Quelques drague» de moyenne force étaient, 
il est vrai, employées soit a remblayer le ma- 
rais autour de Port-Saïd, soit à approfondir 
le chenal ouvert dans le lac Menzaleh, mais 
le nombre et la force de ces engins étaient 
insuffisants. D'autres dragues plus puissantes 
avaient été commandées : mais ces mesures 
prises par la Compagnie, en vue d'une com- 
binaison du travail à bras d'homme avec le 
travail des machines, ne répondaient plus 
aux besoins créés [)ar le nouvel ordre de 
choses. Une tranchée profonde de deux mètres 
environ et d'inégale largeur était ouverte de 
Port Saïd au lac Timsah. On lavait protégée 
par des berges qui commençaient à prendre 
de la consistance. Du côté de Suez, on n'avaii 
encore donné d'impulsion vigoureuse à aucun 
travail; la crête du Sérapéum était à peine 
enlevée. C'est dans cette partie surtout que la 
Compagnie comptait employer les indigènes; 
et si ellcdvaitcotitinuéà obtenir lesescouades 
d'ouvriers que lui procurait auparavant le 
gouvernement égyptien, nul doute que vers 
Suez surtout l'enlèvement des terres à la 
brouette et au panier n'eût été conduit avec 
une grande activité. 

Dans cette situation, la première chose à 
faire était évidemment de commander des 
dragues d'une grande puissance et de les 
commanderen grand nombre. Mais comment 
en combiner les organes! 

Ce n'est pas tout que de faire tourner, au 
moyen de la vapeur, un chapelet de godets 
qui creusent le sol sous l'eau et enlèvent la 
terre. Il faut verser le contenu de ces godets 
et le porter quelque part : travail long, qui, 
selon les moyens employés, peut devenir 
tellement dispendieux qu'il rende impossible 
l'opération même. 

L'enlèvement ordinaire des terres draguées 
se fait de la manière la plus simple: 

Les déblais sont versés dans des caisses 
placées sur des bateaux qui accostent la 
drague. Lorsque ces caisses sont pleines, 
le bateau s'éloigne et va les porter le long de 
la berge. Là sont installées des grues qui sai- 
sissent les caisses, les élèvent, tournent sur 
elles-mêmes et peuvent verser ainsi les dé- 
blais à une distance de quelques mètres dans 
des wagons de chemins de fer. 

Ce procédé très-simple est impraticable 
lorsqu'il s'agit d'opérer sur des masses très- 
considérables de déblais. Les frais de frans- 
poii deviennent exorbitants. Par une diffé- 
rence de prix, qui paraît peu importante sur 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



Il M 



cliaque mètre cube de déblais, l'élévalion de 
la dépense totale atteint bien vile une cen- 
taine de millions, quand cette difTérence 
s'applique à une entreprise qui nécessite 
l'enlèvement de soixante millions de cubes 
de terre. 

En outre la durée de l'opération dépasse- 
rait toutes les bornes; et toutes les Compa- 
£;nies, si riches qu'on les suppose, seraient, à la 
longue, épuisées par les Irais généraux. Avec 
cette méthode, il eût été impossible de pré- 
voir le terme des travaux du canal. 

On comprit alors la nécessité de construire 
des appareils nouveaux, appropriés à un tra- 
vail d'une importance exceptionnelle, dont 
on n'avait pu prévoir jusqu'alors les exigen- 
ces, et qui entraînait lemploi de moyens 
inusités. 

Lu couloir, qu'on avait adapté dès le prin- 
cipe aux petites dragues, alors qu'elles dra- 
guaient contre les berges, donna l'idée d'un 
long couloir que nous allons décrire et dont 
on peut voir le modèle sur le 601// tk canal 
représenté à l'exposition de la Compagnie. 

Pour verser les déblais sur le bord, nol.im- 
mentdans les bassins de Port-Saïd, on avait 
imaginé de placer sous les godets des dra- 
gues une rigole en bois ou eu tôle, laquelle, 
recevant les déblais, les laissait couler à terre. 
L'iuclinaison de celte rigole suffisait pour 
rentrainemenl naturel des vases ou des sa- 
bles enlevés par les dragues. .Mais celte incli- 
naison ue pouvait être maintenue qu à la 
condition que les dragues restassent prè.s du 
rivage où l'on jetait l^ur produit. En reculant 
ces appareils pour creuser le canal, à son 
centre par exemple, c'est-à-dire a cinquante 
mètres du bord de l'eau, on rendait le cou- 
loir inutile. On pouvait, en elTel, l'allonger, 
mais alors il n'avait plus de pente. Les dé- 
blais, que la drague y eût versés, en auraient 
encombré l'orilice et ne seraient pas parve- 
nus jusqu à terre. Or, en supposant qu'on 
draguât au milieu du canal, ce n'était pas 
seulement cin<|uante mètres, ou la moitié de 
la largeur lulalede ce canal, (]u il fallait don- 
ner au couloir, mais dix ou vingt mètres de 
plus; car il ne suffisait pas (ju'on portât les 
déblais sur le bord de l'eau, il l'allail les jeter 
beaucoup plus loin, en prévision des élargis 
semenls futurs et, surlout, pour éviter des 
éboulements pailiels de la banquette dans te 
canal môme. 

Iji solution de ce problème a été trouvée. 
A voir le modèle, cette solution paraît loule 
simple. Cela prouve seulement qu'elle est 
bonne. .Mais, comme Uiul de choses simples, 
elle 8 est fait chercher longtemps. 

On a commencé par élever aussi haut que 
pos^ible le bâtis de la drague au sommet du- 
quel montent et tournent les seaux, après 
leur sortie de l'eau. Pour éviter que ce bàlis, 
fort lourd, et qui déplaçait le centre de gra- 
vité, n'entraînât la coque de la drague et ne 
la fît chavirer, on l'a renforcé au moyen 
d'une charpente en fer, disposée sur les entés. 



A la hauteur où les tiodets versent les dé- 
blais qu'ils ont apportés du fond, le couloir 
est placé. Il a, dans certain? cas, jusqu'à 
70 mètres de long. Qu'on se représente une 
immense colonne de fer et de tôle qu'on au- 
rait coupée du haut en b.is et dont la moitié 
serait couchée de manière à former un pont 
parlant de la drague et arrivant à terre. 

Ce pont aqueduc est supporté, entre la 
drague et la terre par un solide appui qui 
repose sur un chaland, autrement dit un 
bateau plat. Mais il ne touche pas la berge. 
On le maintient au contraire à trois mètres 
au-dessus du sol, afin que les déblais puis- 
sent tomber commodément à terre, lors- 
qu'ils ont roulé du haut du couloir jusqu'à 
son embouchure. 

Restait à surmonter la difficulté princi- 
pale : le défaut d'inclinaison du couloir dont 
la pente était nécessairement peu sensible à 
cause de sa longueur et du peu d'élévation de 
son point d'attache et de dé()art. Comment 
parviendrait-on à eritraîner les déblais jus- 
qu'au bout de celte rigole? 

On avait fait plus d'un essai sur des cou- 
loirs moins longs. On avait, par exemple, 
placé sur les côtés des hommes munis de 
perches et de râteaux; ils poussaient les dé- 
blais qui s'arrêtaient en roule et dégageaient 
la rigole. .Mais ap])liqué à d'énormes appa- 
reils, ce moyen était aussi insignifiant que 
coûteux. La besogne était bien au-dessus de 
la force des bras, et les résultats étaient 
nuls. ,,. ^ 

Quelq,u'un remarqua que les seaux, en se 
renversant pour vider les déblais dans les 
couloirs, laissaient couler une certaine quan- 
tité d'eau qu'ils avaient apportée, mêlée aux 
débris solides. Celte eau descendait en 
minces filets qui s'introduisant dans les 
monceaux de terre et de sable, réunis dans 
le couloir, les délayait, les désagrégeait et 
finalement en entraînait une partie. Ce fut 
un trait de lumière. 

Entretenir dans le couloir un courant d'eau 
ni trop fort ni trop faible, car, trop fort, il au- 
rait passé par-dessus les bords, et trop faible 
il eût été absorbé par les terres amoncelées, 
— tel était le remède applicable à l'insuffi- 
sance d'inclinaison du couloir. 

On plaça des pompes sur les dragues. 1^ 
vapeur y donna le mouvement, et l'eau coula 
constammenl dans la rigole aérienne, entraî- 
nant avec elle les produits solides du dragage 
par l'action ^Ip ,8W, courant et par sa force 
dissolvante. , .,i|. ,,,,,, 

Le grand couloir est la machine fonda- 
mentale du perrcinciit de l'hlhme. Le canal 
a cent soixante kilomètres de Port-Saïd àSuez. 
Plus de cent seront creusés au moyen du 
« long couloir >' avec une facilité et une éco- 
nomie qu'il eût été im|)08sible de prévoir. La 
Compagnie a pu opposer victorieusement celle 
invenVion à ceux de ses détracteurs qui avaient 
spéculé sur la retraite des ouvriers indigènes, 
pour empêcher la construction du canal. 



Dans tout l'espace compris outre Port-Saïd 
et le plateau d'El-Guisr à travers les lacs 
Menzaleh et Ballah, et, au besoin, dans la 
plaine de Suez; dans tous les endroits où les 
bords du canal n'ont pas d'élévation particu- 
lière, le long couloir fonctionne à merveille. 

Un grand nombre de dragues échelonnées 
dans tout le parcours du canal sont pourvues 
de cet instrument. Il fallait en fabriquer un 
autre pour verser les déblais sur les berges 
plus élevées que les dragues même, dans les 
parties du canal où la pente du long couloir 
eût été nécessairement en sens inverse de ce 
qu'elle doit être, c'est à dire inclinant de la 
berge à la dnigue. 

Tournons autour de !a table figurant le 
Rnut de canal et arrêtons-nous devant un 
châssis en fer qui est placé sur cette table 
près des portes d'un Panorama. 

Ce n'est rien.C est une machine qui semble 
vue au microscope. C'est un modèle dans le 
genre de ceux (ju'on fabrique pour amuser 
les enfants. Eh bien! s'il éUiit possible, au 
sortir de l'Exposition, d'^trer dans les ate- 
liers des forges et çhaiitiers de la Méditer- 
ranée, on y verrait un de ces appareils (|iii 
sont de véritables monuments, qui ont la 
hauleui" et l'anijjleur d'une maison de Paris. 

C'est ce qu'on appelle les élévateurs, et 
nous allons en décrjra sommai rement le lut- 
canisme. -, . ■' '-' 'ni] 

.Mais qu on rs^a permette'wnbora d expli- 
quer pour(juoi la Comn^isnio, au lieu d'ex- 
poser ces petits modèles, n'a pas tout simjile- 
mcnt apporté a>i Champ de Mars les appa- 
reils mêmes qui, par leur masse, auraient 
fra[)pé peut-être plus vivemont le spectateur. 

C'est, parce que ces appareils sont tous 
utilisés en Egypte e^ qu,il n'appartient pas 
à la Compagnie d'en disposer, puisiiiie leur 
livraison aux entrepreneurs est une comli- 
lion du contrat de ces derniers. C'est parce 
que la réunion à Paris d'une drague pourvue 
de son long couloir, d'un élévateur, d'un ex- 
cavateur à sec et de deux b.iteaux porteurs 
comprendrait rimmohilisation d'un ca|)ital 
(le plus de deux millions, sans compter les 
dépenses de transport et la perte du travail de 
ces instruments pendant une année. C'est 
enfin, parce que pour les représenter en acti- 
vité sur un caual proportionné à leur mas»e, 
il eût fallu que la Commission impéri;ile pïii 
réserver au canal de Suez tout un côté du 
Champ de Mars etque la Compagnie dépensai 
en frais d'installation peul-être un million. 

Celle explication donnée, passons â lap- 
pareil élévateur. 

Il consiste en deux poutres de fer inclinées 
de bas en haut jusqu'à une élévation de 
14 mètres. Enlrç ces deux supports tourne 
une chaîne sans fin, mue par la vapeur, et 
sur la chaîne un chariot (jui, parvenu au som- 
meil se renverse et répand les déblais qu'il 
porte. 

Ces déblais sont contenus dans des caisses 
I qu'on charge sur le chariot quand il redes- 



CHALOUF-EL-TF-RRADA 



CHFMIN DF FEU DE SUEZ AU CAIRE. 



'TJ^ 



jfei-A'a'^fco 7 



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EXCAVATEUR A SEC 









LAC BALLAH. 





PANORAMA Uh: Llbl'HMli. UK bUK/, d ajjres les dociiiuiMiu ai- n L-omp.igiuc du 



GRAND BASSIN DU SÉnAPKU>!. 



LAC TIMSAI'. CHAF.F.T DU VICE-ROI ET VII.I.E D'ISMAlLA. 




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TOUEUR ALLANT DE LA MEDITERRANEE A LA MER ROUGE. 



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LAC MENSALEH. 



MEDITERRANEE. 







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122 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



cend à vide, et suivant le mouvement de la 
chaîne sans fin. Il y a dix-huit élévateurs de 
cette espèce. 

Ainsi, les terres étant transportées sur le 
rivage, tantôt au moyen des longs couloirs, 
quand le sol est plus bas que la drague, tan- 
tôt par les élévateurs, quand le sol est plus 
élevé que l'appareil dragueur, il ne restait 
plus qu'à pourvoir à ce même transport des 
produits du dragage dans les parties du 
canal où ils ne doivent pas être déposés sur 
la berge. On a construit dans ce but des ba- 
teaux-porteurs. Les uns vont à la mer; ils 
sont construits de manière à s'y maintenir. 
Les deux ponts sont placés l'un à l'avant, 
l'autre à l'arrière du bâtiment; ils servent à 
l'équipage et à la manœuvre. Le centre du 
navire est réservé tout entier à la réception 
des déblais. Il est séparé, par une cloison, en 
deux cavités qui descendent jusqu'au fond 
du bateau-porteur, et qu'on emplit des pro- 
duits du dragage. Quand ces réceptacles 
sont pleins, on conduit le bateau-porteur en 
mer, et la vapeur qui fait mouvoir l'hélice 
sert en même temps à détendre une chaîne 
qui tient les pofites, trappes ou clapets de 
fond, comme le lecteur voudra les appeler. 
En s'ouvrant, ces portes laissent tomber les 
déblais contenus dans les cavités du bateau, 
qui s'emplit d'eau par le même procédé, et 
revient par ce lest, dont on se débarrasse 
facilement, prendre place sous les dragues 
pour y recevoir un nouveau chargement de 
terres, de vases, ide sable et d'eau. 

D'autres bateaux de même espèce et qui 
ont la même attribution, sont destinés à fonc- 
tionner exclusivement dans les canaux. Au 
lieu de portes dejfond, ils ont des portes laté- 
rales; ils sont larges et plats comme il con- 
vient à des bateaux de rivière, au lieu de 
s'amincir graduellement jusqu à la quille , 
comme les bateaux de mer. 

Tels sont les divers modèles que la Com- 
pagnie a rassemblés sur le canal figuré à 
l'Exposition. Ils comprennent les diverses 
méthodes qu'elle a adoptées pour le creuse- 
ment du canal et le transport des déblais. Ces 
mécanismes, qui pour la plupart présentent 
des innovations importantes, sont ingénieux, 
économiques et aurioul pratiques, pour nous 
servir d'une expression qu'on emploie volon- 
tiers dans les fabriques et les usines. La 
science du dragage était encore dans l'enfance 
au moment où le canal de Suez a été com- 
mencé. Jamais les dragues n'avaient été em- 
ployées à des terrassements aussi considéra- 
bles. La nécessité, mère de l'industrie, c'est 
à l'Exposition surtout que cette métaphore 
ancienne est applicable, a bien inspiré la 
Compagnie et ses entrepreneurs. Désormais 
on no craindra plus d'extraire, sous l'eau, la 
plus grande quantité de terre. On a sous les 
yeux l'un des plus grands exemples de ce que 
peut faire le génie de l'homme et la persévé- 
rance des caractères, sous ce rapport. On 
avait privé la Compagnie du concours des 



ouvriers; elle y substitue le travail méca- 
nique. Il n'existait pas de machines propor- 
tionnées au travail qu'elle avait à faire, elle 
en crée. Elle leur donne une force inconnue, 
des organes nouveaux. Elle élève la matière 
à la hauteur de l'entreprise commencée. En 
même temps elle peuple un désert. Elle con- 
struit des villes; elle introduit la circulation, 
l'industrie dans l'isthme; elle y propage l'in- 
struction et la morale; elle y distribue le 
pain de la parole avec le pain de chaque jour 
à des milliers d'hommes. Dira-t-on qu elle 
n'a pas bien mérité du pays, et devant ses en- 
nemis acharnés, le jour où son entreprise sera 
terminée, pourrait-elle être taxée justement 
de trop d orgueil, si elle répondait comme le 
général romain en montant au Capitole? 

Mais jetons un coup d'oeil sur la partie de 
l'Exposition qui est consacrée au système de 
touage adopté pour le transport provisoire 
des marchandises d'une merà l'autre, en pas- 
sant par le canal d'eau douce. 

Voici le toueur, qu'on appelle le loueur 
Bouquié, du nom de celui qui inventa ce sys- 
tème. Voici quelques fragments de la chaîne 
immergée par laquelle ce toueur se haie , 
en traînant à sa suite des chalands chargés 
ensemble de mille tonneaux de marchan- 
dises. Deux mots à ce sujet : 

L'état d'avancement des travaux dans la 
partie du canal qui va de Port-Saïd à Ismaïlia 
et la complète construction du canal d'eau 
douce qui, venant de Zagazig, rejoint le ca- 
nal maritime à Ismaïlia pour descendre en- 
suite directement à Suez, a permis à la Com- 
pagnie d'installer un service régulier de 
transit des marchandises et des passagers 
d'une mer à l'autre. 

De nombreux chalands destinés à recevoir 
les chargements ont été expédiés à Port-Saïd 
et mouillés dans les canaux. 

Un double système de traction a été adopté. 

Dans le canal maritime, et provisoirement, 
six bateaux à vapeur remorqueront les cha- 
lands chargés de Port-Saïd à Israa'ilia, et vice 
versa. 

Dans le canal d'eau douce, un système de 
touage a été installé. Six loueurs font ce ser- 
vice. 

Les remorqueurs à deux hélices, construits 
suivant les formes ordinaires, mesurent 20 
mètres de longueur et 4 mètres de largeur. 
Us sont munis chacun de deux machines in- 
dépendantes de plus de 1 00 chevaux de force. 

Le système de touage qui fonctionne sur le 
canal Saint-Martin à Paris et dont M. Bouquié 
est l'inventeur, a été adopté comme étant à la 
fois le plus simple et le mieux approprié aux 
conditions du transit dans l'isthme. 

Ces loueurs mesurent 20 mètres de lon- 
gueur sur 3 mètres 50 de largeur et sont 
munis chacun d'une machine de 1S chevaux 
de force. 

La chaîne sur laquelle s'opère la traction 
dans le système adopté est entraînée sur une 
poulie à empreintes, chaque mai'.lon venant 



s'adapter exactement dans l'empreinte de la 
roue motrice. Cette roue est placée sur l'un 
des côtés du toueur, ce qui permet de prendre 
ou de quitter la chaîne avec la plus grande 
facilité, soit en la retirant de leau et la posant 
sur la poulie, ou en la rejetant dans le canal, 
soit, lorsqu'un second toueur est bord à bord 
avec le premier, en prenant la chaîne sur sa 
poulie ou en l'y posant. 

Ce système a sur le système de touage or- 
dinaire, qui consiste dans l'emploi de treuils 
placés au centre des loueurs, l'avantage d'une 
plus grande légèreté, d'une plus grande sim 
plicité d'organes et entin d'une extrême 'aci- 
lité de manœuvre pour la mise en marche et 
l'arrêt ou pour le croisement de deux loueurs 
marchant en sens inverse sur une même 
chaîne. 

Le transit des marchandises et des passa- 
gers d'une mer. à l'autre, est dès maintenant 
organisé de manière à transporter à travers 
l'isthme jusqu'à 1000 tonnes par jour. La 
Compagnie du canal de Suez a ainsi inauguré 
sa période d'exploitation, sans apporter la 
moindre entrave à l'achèvement des travaux 
confiés à ses entrepreneurs. 

Échantillons du sol et produits naturels. 

Nous avons peu de choses à dire à ce sujet. 
Ces échanlillons, qu'a recueillis en Egypte 
M. Laurent Degoussée; ces spécimens et 
produits naturels collectionnés dans l'isthme 
par le docteur Con.panyo et le capitaine 
Beaudoin, sont intéressants à plus d'un titre; 
mais nous sortirions de notre sujet, et nous 
pourrions être à bon droit taxés d'incompé- 
tence, si nous cherchions à disserter sur les 
sciences naturelles dans lesquelles noire 
ignorance est malheureusement grande. 

La collection du docteur Companyo ap- 
partient au musée de Perpignan, et l'opinion 
générale lui est très-favorable. On y trouve 
des curiosités qui méritent d'être vues et 
dont l'explication est donnée par les éti- 
quettes. 

Quant aux collections géologiques de 
M. L. Degoussée, elles ont été faites avec un 
grand soin. Cette étude n'a certes pas été 
indiPl'erente aux ingénieurs qui avaient à se 
rendre compte de la nature du sol avant de 
combiner les moyens de l'attaquer. C'est, 
d'ailleurs, un nouveau chapitre ajouté à 
l'histoire delà constitution du globe et, à ce 
titre, il doit avoir un grand attrait pour tous 
ceux qui aspirent à la gloire des Humboldt et 
des Élie de Beaumont. 

Panorama. 

11 n'y a rien à dire d'un Panorama, il faut 
le voir. Nous l'avons vu chez ceux qui l'ont 
peint d'après les dessins de l'architecte de la 
compagnie, .M. Chapon. Dès qu'il sera posé, 
ce qui ne tardera pas, il produira, nous le 
croyons, d'autant plus d'effet que les merveil- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



123 



leux aspects qu'il présente sont d'une exac- 
titude incontestable. On peut donc voir le 
canal et l'isthme sans faire le voyaire. 
M.M. R ihéet Chaperon ont l'intuition du so- 
leil d'Oiient. Impossible de faire un tableau 
plus merveilleux et plus vrai. 

Paul .Mehiuai . 



La rue de Norwége. 

Ce n'était vraiment pas la peine de venir 
déjeuner chez un tractir (restaurateur j russe, 
pour lie trouver à boire que du vin de I-'rance, 
comme à Saint-Pétersbourj;, nous disait der- 
nièrement le général *** avec lequel nous 
venions de prendre une léfière collation au 
restaurant moscovite. Passe encore de payer 
dix fois leur valeur le caviar et le carh ' que 
nous venons de mançier, mais pas un verre 
de kivass' ou de kislichi' pour apaiser noire 
soif, pas un verre d'hydromel pour nous 
rafraîchir ! Cela manque tout à 'ait de cou- 
leur locale I 

— Calmez-vous, général, nous reviendrons 
un autre jour, et peut-être 

— Ils n'en auront pas davantage, le mou- 
pik me l'a dit en se frottant Iqs mains, car il 
préfère votre cognac au kwass. Où allons- 
nous, grand Dieu ! 

I. aimable vieillard que i'av.iis eu l'heu- 
reuse ihance de rencontrer à l'Kxposilion, nie 
servait d interprète dans la contrée hyperbo- 
réenne que nous parcourions ensemble en ce 
moment ; bien qu'il ait gagné tous ses grades 
sous les drapeaux français, il est Danois d'o- 
rigine et parle couramment, en cette qualité, 
toutes les langues qui ont une |)arenté avec 
le slave, sans compter un nombre inlini 
d'autres. Je le soupçonne d'être en train d'in- 
venter une langue universelle à l'usage des 
exposants et de leurs visiteurs. 

Le voyant sérieusement préoccupé de sa 
déconvenue, et désirant le ramènera la spi- 
rituelle gaieté qui lui est habituelle, je me 
récriai sur la douceur de l'idiome russe, sur 
le charmant visage de la paysanne avec la- 
quelle il avait assez longtemps causé, et sur 
l'élégance de son gracieux costume national, 
sans doute parfaitement exact. 

— A peu près, nous répondit le général, 
car jamais cri\riftni/,a\ quelle que puisse 
être la blancheur de sa peau, ne porterait 
manches si courtes et gorgeretle si décollelce. 
Non, non : la mousseline bouffante descen- 
drait jusqu'à son coude, et le poignet de toile 
qui relient la chemise s'agraferait sur sa 

1. Sorie de soupe au (;riiau d'avoine. 

2. Buisson aigrelette fane avec de l'eaii jetée sur 
le levain, qui coule en Russie un cenUme la bouteille. 

3. Boisson acidulée faite avec de l'épine-vioetle. 
k. Paysanoe. 



poitrine à la même hauteur que celui des 
vierges de Raphaél. 

Tout en devisant nous entrions dans la rue 
de Norvège. 

— Ah ! cette fois, du moins, voilà de véri- 
tables costumes nationaux, s'écria le général 
tout joyeux. Oui, ce sont bien là de braves 
paysans Daléearliens, simples, francs, nul- 
lement maniérés et que n'a ptint gâtés un 
contact trop fréquent avec notre prétendue 
civilisation moderne. C'est plaisir de les voir 
naïvement occupés de leurs propres affaires, 
sans s'inquiéter du bruit et de l'agitation qui 
régnent autour d'eux. Il faut pourtant que je 
leur parle, c'est chose si rare pour moi d'en- 
tendre ma langue maternelle. Et frappant sur 
r.paule du Dalicarlien : 

— Eh bien ! mon brave, que vous semble 
de ce grand Paris?... Comment vous y trou- 
vez-vous ? 

L'homme du Nord gardait un silence obs- 
tiné. 

— Scait-il sourd, se demanda le général 
en venant se placer à la portée de son regard. 

Puis, poussant une exclamation de sur- 
prise : 

— Comment, s'écria-t-il, ce n'est pas là 
un homme en chair et en os, ni celui-ci, ni 
cet autre, ni celte femme, ni ce marmot!... 

Et il allait de l'un à l'autre des groupes du 
curieux salon de Curtius qui occupe la rue 
de la Norwége. 

Dire de quelles matières sont formées les 
figures danoises, suédoises et norvégiennes 
qu'on y rencontre nous serait impos.-ibic : 
ce n'est pas de la cire, ce n'est pas du plâtre, 
ce n'est pas de la pierre, c'est une composi- 
tion inconnue pour nous, qui se prête mer- 
veilleusement à la représentation du corps 
humain. La chair est vivante, la coloration 
naturelle, le sang circule véritablement sous 
la peau, les mains des femmes sont fines el 
délicates; ce qui est admirable surtout, c'est 
l'expression de tous ces visages, de tous ces 
regards. Certes, ce ne sont point là des sta- 
tues, ce sont des êtres vivants. 

Cette étrange et mystérieuse populaliim 
nous fit éprouver une sensation d'élonnement 
indéfinissable qui, la nuit, se serait peut-être 
changée en terreur. 

L'homme auquel venait de s'adresser le 
général, est un vieux paysan norwégien, de 
la province de Tellemarken, assis la canne à 
la main. Il est vêtu d'une redingote grise, 
d'une culotte de même couleur et d'un ample 
gilet bleu à Heurs; il a pour chaus.-.ure uiiti 
paire de grandes bottes, et sa tête e»t coiffée 
d'un bonnet fourré, à fond de drap rouge, 
dan» le genre de celui que portent les Tclier- 
kesses. 

La paysanne avec laquelle il semble con- 
verser (lorle un bonnet blanc gaufré; son 
corsage rouge, borde de vert et alourdi de 
broderies, laisse voir sa chemisette blanche 
et son collierde verroteries i plusieurs rangs. 
.Sur sa jupe noire, brodée de vert, s'étale un 



tablier blanc, et des guêtres noires envelop- 
pent ses jambes chaussées de bas blancs. 

Auprès d'eux, un jeune fiancé de la même 
province offre une rose à sa promise dont il 
presse la main. Il a pour coiffure une calotte 
rouge et noire, son gilet est rouge, sa veste 
grise; sa culotte noire cstétoilée de fleurs et 
tous les boutons de son costume sont d'argent, 
ainsi que les boucles de ses souliers. Les 
nœuds de ses jarretières noir et or retombent 
sur ses bas blancs. 

La jeune fille, parée de nombreux bijoux 
en or, porte sur sa chemise blanche un mou- 
choir de couleur comme celui de nos paysan- 
nes; une ceinture rouge serre autour de sa 
taille sa jupe noire, brodée d'or, d'argent et 
de fleurs, ses bas sont noirs et ses touliers 
ornés de boucles d'argent comme ceux de son 
fiancé. Il paraît que l'artiste 'de ces figures 
extraordinaires a donné à celle du jeune 
homme tous les traits du fameux Ouli-Eiland. 
Permettez- moi de vous faire connaître en [las- 
sant ce singulier personnage. 

Si la froide Norwége n'a ni orangers, ni 
citronniers, elle peut lutter avec lltalie en 
l'ait de brigandages; elle a ses Fra-Diavolo. 
Le plus célèbre d'entre eux, il y a quelques an- 
nées, s'appelait Ouli-Eiland. C'était un grand 
garçon, aux cheveux blonds bouclés, à l'œil 
mélancolique el doux. Il n'affectait pas li 
poésie aventureuse de son confroredeCalabre, 
il ne visait nullement aux honneurs de l'opéra- 
comi(|ue; il ne pensait qu'à l'utile. 

S'il eût rencontré dans ses montagnes une 
lady sentimentale, il ne lui eût demandé que 
ses diamants. Quand il avait devant lui quel- 
ques économies, il se reposait. La làim seule 
le faisait sortir du son far niente, mais il dé- 
ployait alors une incroyable audace. Il entrait 
en plein jour dans les villes où l'on mettait 
.sa lêleà prix, et comme il aimait à être au cou- 
rant <les nouvelles, il allait lire son signale- 
ment à la porte des prisons. Il passait volon- 
tiers ses loisirs à se faire arrêter, enfermer et 
juger. Cette occupation jelaitde la variété et de 
la fantaisie dans son existence : i< Le pauvre 
gouverneur! disait-il en souriant, le lende- 
main de son entrée en prison, comme il sera 
lâché d apprendre que je l'ai encore quitté! » 
El bientêit, en effet, les verrous tumbaient, les 
grilles tombaient d'elles-mêmes devant ce 
mauvais prisonnier. 

Un jour le gouverneurïTiit avoir fait mer- 
veille. 11 avait inventé un fauteuil élastique 
qui devait être exposé dans la rue de No^\vé^e. 
Quand un prisonnier y était assis, le dossier 
flexible suivait la cambrure des reins, les 
bras soufiles el forts du siège perfide enla- 
çaient le patient dans une invincible étreinte, 
se rivant au sol |iar des pieds de fer. ("était 
un chef-d'œuvre mécanique dont le gouver- 
neur était Irès-fier. 

Ouli-Eiland entendit parler de cette inven- 
tion ; il s'empressa de se faire arrêter pour 
satisfaire sa curiosité. Le gouverneur lui 
montra le fauteuil d'un air goguenard ; le 



1'24 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE I Sfj? ILLUSTRÉE. 



brigand tourna aulour, romme le renard au- 
tour du piège où il doit laisser sa queue, mais 
il secoua la tête et dit d'un air naïf: 
f< Vrai! je ne comprends pas. — : 
C'est pourtant bien simple. Vois!» 
s'écria le gouverneur impatienté. 
Ce disant, il s'assit avec l'enthou- 
siasme de l'artiste qui veut expli- 
quer son O'uvre, et il fut aussitôt 
.'.aisi et emprisonné par les bras 
de l'ingénieux fauteuil. « Mainte- 
nant, je comprends, dit Eiland, en 
lui jetant sa veste sur la tête. Vou.s 
éie? i:n homme de génie, mon 
maîlre, et je ne veux pas être le 
dernier à propager votre gloire. « 
Cinq minutes après, il courait la 
campagne. 

Au bout de quelques jours, il fut 
surpris par la faim, ce qui lui fit 
faire de si sérieuses réflexions, qu'il 
alla demander lui-même la somme 
promise à celui qui le livrerait. Le 
retour du voleur au bercail prit les 
proportions d'un événement poli- 
tique. Le gouverneur le manda aus- 
sitôt, et lui dit d'un air plus narquois 
que jamais: « Eiland, cette fois te 
\oil:i bien pris et tu ne Sortiras plus 
de mes mains. J'ai trouvé un gardien 
vigilant et Hdèle; il ne te quittera 
pas d'une seconde; tu ne pourras 
pas faire un pas sans lui. Et je t'en 



— Non, c'est le fameux Ouli-Eiland. » 1 sur parole. Oui, tu vas me donner ta parole 
Le brigand recula d'un pas; il avait peur | de \oleur de ne pas t'enluir et je donnerai 

Tordre de le lais-ser libre dans 

la prison. Au reste, pain et bière à 
discrétion! » Eiland accepta, mais 
huit jours après il se sentit triste à 
en mourir et reprit sa parole. .Mors 
le gouverneur lit construire une 
grande cage en troncs de sapin ciui 
manque aussi à l'Exposition nor- 
wégienne; chaque barreau, dès qu'on 
l'ébranlait, mettait en jeu le ressort 
d'une sonnette qui carillonnait à 
réveiller un sourd. On mit la cage 
dans une maison de pierre bâtie 
exprès; on jilaça des sentinelles au- 
tour de la nu)ison et on logea Ouli- 
Eiland dans la cage. Ces précau- 
tions, qui jjourraient sembler mi- 
nutieuses, furent inutiles. Au bout 
de six semaines l'adroit voleur s'était 
évadé, et le peuple s'en réjouissait, 
car notre homme n'avait jamais 
versé le sane, et il partageait sou- 
vent avec le pauvre l'impôt qu'il pré- 
levait sur les riches. Une Norwé- 
gienne de beaucoup d'esprit dit un 
jour, en plein salon, au général qui 
me servait de cicérone, que Ouli- 
Eiland ne s'était fait brigand que 
faute d'avoir pu être un héros. 

Puisque nous parlions d'un 
fiancé norwégien, disons que rien 
avertis, c'est le plus fin matois delaNorwége. | de se trop bien garder: « C'est mon idée, 1 n'est plus curieux qu'un mariage dans ce 
— C'est donc vous, Excellence! | reprit le gouverneur, je te nomme prisonnier | froid pays. Pendant toute la durée des fêles. 




SUEUli. — iiulecailii;. Lusluaie d lii\ 



■ ParuiôSe de Leksand. 



^^;^Ln''.t': 



, -^ , u-,^^} ^<^ __ 





NOHWl'Xl':. - lluii.ii.L' il.; laiibraiidsdalen. Femme de Hardanger. 



SUÉDE. — Siidermanie. — l'aroisse de Wingàker. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



125 



l;i nouvelle mariée reste parée de tous ses 
alours et même de sa couronne. Le dernier 
jour, lorsqu'il est l'iieure de se séparer, elle 
touche un ressort qui détache son diadème 
virainal et l'ait tomber ses cheveux, détachés 
sur ses épaules. Alors elle danse avec son 
époux; puis tout d'un coup lamusiquese tait 
et chacun se retire en silence sans saluer 
personne. 

Non loin du beau fiancé qui ressemble si 
étonnamm.ent au voleur Ouli-Eiland, semble 
rêver mélancoliquement un homme du Gul- 
tranisladt, dont le vê- 
tement noir, bordé de 
vert , forme tout à la 
fois pantalon et gilet. Sa 
veste grise, bordée de 
noir, est si courte 
qu'elle ne descend guère 
qu'à la hauteur des 
omoplates ; les boutons 
qui l'ornent sont d'or 
et d'argent; son cha- 
peau, bas de forme, est 
garni de deux galons, 
l'un vert et l'autre en 
argent. Sa main est 
appuyée sur l'épaule 
d'une femme de Har- 
(langer, dont la robe 
noire, ouverte sur la 
poitrine, est rayée par 
le bas de bandes rouges 
et vertes; les paremenls 
des manches sont verts; 
la ceinture rouge étin- 
celle de plaijues d'or, et 
une broche d'argent al- 
taciie l'immense col de 
loile qui rappelle celui 
des muscadins du jtirec- 
loire ; celte toilette est 
complétée par une paire 
de bas bleus. Les habi- 
tants de llardanger sont 
peul-èire les plus gais de 
toute la Noiwége; h'ur 
musique et leurs danses 
les ont rendus célèbres; 
leurs violons, courts 
et larges , produisent 
des vibrations étranges. 

C'est de la Dalécarlie surtout que sont lires 
les costumes suédois, qui n'olTient pas de 
grandes différences avec ceux de lu Norwége ; 
les femmes dalécarliennes aiment également 
les couleurs vives et tranchées, goût qui n'est 
point particulier, comme le prétendent cer- 
tains observateurs profonds, aux contrées 
méridionales, mais qui doit, au contraire, 
être dans la nature, puisque les enfants et les 
sauvages le partagent avec les pavsans. 

Quant aux paysans de celle contrée, ils 
portent en général de longues houppelandes 
brunes ou blanches, parfois doublées de four- 
rure. 



Ce qui nous a le plus frappé dans le groupe 
de cinq personnages dalécarliens que nous 
avons admiré, c'est surtout l'expression des 
figures qui le composent. 

Il s'agit d'une demande en mariage. 

Le père, assis et la main passée autour de 
la taille d'une petite fille, évidemment la 
sienne, prépare d'un air grave et réfléchi la 
réponse qu'attend avec anxiété et le chapeau 
ù la main, dans l'attitude la plus respec- 
tueuse, un jeune homme dont la figure est 
franche et ouverte. Une jeune fille, debout, 




, .. :,i. j, ^lillet. 

ainsi ([ue lui; se tient un peu en arrière, sans 
quitter la main du brave garçon qu'elle 
presse affecliieuscmeut comme pour soutenir 
son courage ; et la mère, alTectueusemenl ap- 
|)uy<'e sur l'épaule de son mari, semble lui 
dire : Donne donc ton consentement, ce gar- 
çon est si gentil, il aime tant notre fille, il la 
rendra si heureuse. 

Un autre groupe suédois, formé de trois 
individus de la paroisse de W'ingakeren, a 
(•gaiement i\\é longtemps notre attention. 

Deux jeunes filles de la province de Suder- 
manie portant des robes très-montantes, 
1 une blanche et l'autre rouge, effeuillent 



une marguerite dont elles attendent curieuse- 
ment l'arrêt. Un Jeune homme, dont l'habit 
blanc est doublé de rouge, placé derrière 
elles sans qu'elles s'en doutent, les regarde 
avec amour et les écoule d'une oreille atten- 
tive. 

Rien de plus jeune, de plus gracieux, de 
plus frais, que ces trois visages où brillent la 
naïveté et l'innocence, où se devinent les 
premières émotions de l'amour qui s'ignore, 
cl les baltemeiits si doux des cœurs qui 
s'enivrent du charme mystérieux sans le dé- 
finir. En regardant ces 
trois enfants, on pense 
involontairement à la 
charmante idylle du 
poète Finnois Runeberg: 
l Amntir. 

a La mère, en colère, 
dit à sa fille: Enfant, j'ai 
voulu temellieeu garde 
contre l'amour, el mes 
avis oui été inutiles. — 
Pardonne-moi, ô ma 
mère! répond la jeune 
fille. J'ai lâché de le fuir, 
et il entraitdans ma mai- 
son avec chaque rayon 
de soleil. Si je sortais du 
logis, j'entendais son 
soupir dans chaque souf- 
lie de vent ; et si je fer- 
mais les yeux el les oreil- 
les, il se glissait au fond 
de mon cœur. » 

Nous n'avons pas la 
prétention de citer l'un 
après l'autre chacun des 
personnages que nous 
avons regardés avec tant 
d'intt'rêt, et de détailler 
minutieusement chaque 
pièce de leur costume. 
Nous ignorons absolu- 
ment le nom de l'ai liste 
qui a su rendre si liilèle- 
ment le type de ces peu- 
ples du Nord, el l'ex- 
^ __ pression habituelle de 

'~ leur physionomie douce 

et rêveuse, dont le calme 
apparent cache parfois, 
ainsi que l'a dit un de leurs poètes, des 
tempêtes non moins terribles que celles qui 
grondent au fond do la mer la plus riante à 
la surface. 

Ce sont bien là ces visages aux traits 
assez réguliers, mais auxquels manque le 
pur contour des têtes réellement belles. La 
face affeiUe une forme pres(iuc carrée, cl 
d'ordinaire elle est si froide au repos qu'on 
la dirait taillée dans le granit, n'était la 
blancheur de la peau, la fraîcheur des joues, 
le brillant carmin des lèvres. Mais comme 
j son animation devient communicative lors- 
I qu'on a le bonheur de rencontrer quelques- 



126 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTKËE. 



uns de ces Scandinaves qui vous étonnent 
par la prodigieuse variété de leur instruction; 
elle est en effet d'autant plus solide et de 
bon aloi, qu'ils l'ont acquise dans la solitude 
pour leur propre jouissance et non pour en 
faire un vaniteux étalage. Tous ceux que 
nous avons personnellement connus, par- 
laient avec une grande facilité, et même avec 
beaucoup d'élégance, plusieurs langues, sur- 
tout le français. Mais, liélas ! tous nos Scan- 
dinaves de la rue de Norwége étaient des 
muets ! 

Tout à coup! ô surprise! ô terreur! un de 
ces muets, vêtu à la française, nous ne sa- 
vions pourquoi, et assis devant un bureau, 
remue la tête, se détire les bras, et se tourne 
en bâillant de notre côté. 

C'était un des employés de l'Exposition 
que nous avions pris pour un automate, nos 
yeux étant habitués depuis une heure à 
prendre des automates pour des hommes. 

.. Emmanuel Gonzalès. 

JO KM'is Sp, , . 
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89l euo) ' 

: aupilducp-iii.'j 
Le Kiosque à bois découpé. 

Ce sont les Chinois qui ont les premiers 
appliqué le bois découpé à l'ornementation 
des édiQces. Ils ont été imités par les Russes, 
et sans connaître les travaux des uns ni des 
autres, les paysans suisses ont innové dans 
ce genre de décoration. En France, où il a été 
importé depuis quelques années, il a pro- 
duit des œuvres remarquables; mais rien, 
nous le croyons, de plus élégant que le 
kiosque dont nous donnons la tidèle repro- 
duction. 

Ce kiosque est octogone, d'architecture 
mauresque, exhaussé sur une plate-forme 
à laquelle on monte par un perron de plu- 
sieurs marches, et entouré d'un portique 
couvert, d'une largeur de 1 mètre 20 cen- 
timètres, soutenu par de sveltes colon- 
nettes. On croirait voir un de ces pavillons 
qui abondent dans les paysages orientaux, et 
dont parlent tant les contes arabes. 

La couverture, en zinc estampé, a été four- 
nie par M. Gugnon. Les jalousies et les chaî- 
nettes sont en fer. Le reste du kiosque, qui 
a 6 mètres 50 centimètres de diamètre, soit 
42 mètres carrés de superficie, est entière- 
ment construit en bois de chêne, sapin et 
peuplier. C'est une œuvre de menuiserie ar- 
tistique, et il offre l'avantage de pouvoir être 
démonté, remonté, déplacé, replacé sans 
difficulté aucune. Par des procédés particu- 
liers, l'auteur découpe le bois, le creuse, y 
trace des arabesques, l'agrémente des dessins 
les plus variés, des dentelures les plus déli- 



cates. Les kiosques qu'il exécute sont émi- 
nemment propres à figurer dans les parcs, 
en perspective à l'extrémité d'une allée, sur- 
tout si des vases de fleurs sont disposés sur 
la balustrade de la vérandah. 

Placé à peu de distance de la grande cas- 
cade, dont on entend le bruissement, entouré 
de plantes rares et d'ombrages, le kiosque 
dont nous nous occupons produit le plus gra- 
cieux elTet. 

Les vases, coupes, potiches, qui contri- 
buent à l'embellir, sortent de la maison 
E. Paris, médaillée des expositions de 1849, 
1852 et 1855; ils sont en tôle et fonte de 
fer émaillées et décorées. Quelques-uns ont 
des fonds d'or ou de platine appliqués sur 
émail. 

La spécialité de M. Paris est d'émailler les 
métaux, de les revêtir d'un fondant adhérent 
et bien giacé, de les préserver de l'oxydation. 
Il y applique ensuite des couleurs, par un 
procédé qui lui appartient, et obtient ainsi 
des imitations de faïences solides, durables, 
d'un prix peu élevé, sur lesquels le soleil, 
l'humidité, la gelée n'ont aucune espèce d'ac- 
tion. 

A son exposition du kiosque figuie une 
coupe en doublé rouge, à laquelle sont sou- 
dés un pied et deux anses. Qu'entre-t-il dans 
la composition de cet objet d'art'? Un certain 
assemblage de couleurs, et de la pâte de riz 
associée à un verre transparent. 

Tout auprès est une suspension en pâte de 
riz verte, doublée d'émail à l'intérieur, avec 
un bouton en verre taillé. 

Nous remarquons encore une boule d'éclai- 
rage d'une composition opaline particulière, 
destinée à remplacer les globes en verre dé- 
poli. La lumière qui passe à travers cette 
boule est pour ainsi dire tamisée, et se répar- 
tit sur toute la surface. Le foyer central dis- 
paraît, ce qui rendra précieux, pour l'éclai- 
rage électrique, les globes que M. E. Paris 
a qualifiés de globes en émail Ils sont déjà, 
par la recommandation de M. Alphand , 
adoptés pour les places et squares de la ca- 
pitale. 

A côté du perron du kiosque sont les 
doubles des mosaïques et émaux qu'a exé- 
cutés M. Paris, sur les cartons de Visconti, 
pour le tombeau de Napoléon 1". 

Ce fut M. Paris, père, qui, en 1844, ex- 
posa le premier des émaux sur tôle ; il les 
avait façonnés en bijoux, mais depuis cette 
époque, son fils en a trouvé d'innombrables 
et curieuses applications; plaques de rues et 
numéros de maisons, tuyaux, plaques de 
doublage pour navires cuirassés, etc. La 
principale cheminée de la prison Mazas est 
en tôle émaillée. La fabrique de M. Paris a 
fourni l'émail de 180000 mètres de tuyaux 
en tôle rivée, posés à Lisbonne, en 1850, 
pour la compagnie du gaz. Les tuyaux du 
palais du Louvre, les réllecteurs des thcàti-es 
du Cbàtelel et de la Gaité, sont en tôle 
émaillée. 



Une troisième industrie occupe encore le 
kiosque Millet. MM. Langenhagen et Hepp de 
Strasbourg ont installé à l'intérieur une fa- 
brique en miniature de panamas, de cha- 
peaux de baleine et d'écorce de palmier. Ce 
petit salon a 3 mètres sur .3, on y entre par 
deux portes, il est éclairé par six croisées gar- 
nies de vitraux de couleur, gravés ou mous- 
seline, exécutés par M. Grados. 

Il est à noter que ces charmantes construc- 
tions, quoique ayant tout le luxe et le comfort 
désirables, pourraient être livrées à un prix 
relativement modique. 

Emile de la Bédollière. 



CHRONIQUE. 



L'événement de la semaine a été, sans 
contredit, le banquet du 10' groupe. Cet évé- 
nement, je ne crains pas de le dire, marche 
de pair, comme importance, avec la signa- 
ture du traité de Londres, relatif au Luxem- 
bourg. — La conciliation est à l'ordre du jour 
dans les faits et dans les idées; et, décidé- 
ment, l'Exposition de 1867 prévaudra contre 
la politique, sa redoutable rivale. 

Le 10' groupe, qu'est-ce que cela? vont 
dire quelques sceptiques. Qu'est-ce que les 
objets spécialement destinés à l'amélioration 
matérielle et morale de la population '^ N'a- 
t-on pas voulu désigner sous cette pompeuse 
appellation les objets qui n'ont pu trouver 
place dans les autres groupes, ceux qu on 
désigne vulgairement par le nom de produits 
à qualre sous? 

Eh ! oui, ce sont les produits à quatre sous, 
ceux qu'on nomme en Angleterre les produits 
Diillion, parce que l'industrie est obligée d'en 
fabriquer des quantités infinies pour retrou- 
ver ses frais généraux. Les produits à quatre 
sous ! C'est la loi des grands nombres appli- 
quée à l'industrie. Désormais, tout fabricant, 
s'il veut rester le premier, toute industrie, 
si elle ne veut abdiquer la fortune et la gloire 
du pays qu'elle représente, doivent produire 
les plus grandes quantités à l'usage du plus 
grand nombre. Telle est la théorie des pro- 
duits à quatre sous, que le 10' groupe est 
chargé d'appliquer et de faire prévaloir dans 
le monde. 

C'est au nom des produits à quatre sous 
que les bureaux des Comités d'admission du 
10* groupe se sont réunis en permanence de- 
puis deux ans pour faire une enquête sur les 
conditions de la main-d'œuvre dans tous les 
pays producteurs du globe, et qu'ils ont ré- 
sumé les données de cette enquête importante 
dans un livre qui restera comme un docu- 
ment significatif, sous le titre de : Enquête du 
du 10' yroupe. Catalogue analytique des actes 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



127 



et des institutions, fondées au profil du travail, 
tant par les gouvernements et les chefs d'indus- 
trie, que par les ouvriers eux-mêmes. 

C'est au nom des produits à quatre sous, 
qu'une Commission d'eneourai;ement pour 
les éludes des ouvriers, dont j'ai déjà parlé, 
a été instituée au sein de l'Exposition de 
1867. Et nous laisserons aux délégués 
qu'elle a accueillis, le soin de dire comment 
elle a travaillé au rapprochement des classes 
de la société. 

C'est au nom des produits à quatre sous, 
que des établissements qui n'avaient jamais 
trouvé place dans une Exposition, ont surgi 
au Champ de Mars : ici, les maisons ou- 
vrières, là, leschefs-d'a-uvre des compagnons 
et des ouvriers chefs de métier, plus toutes 
ces petites machines si ingénieuses, qui font 
la joie et l'orgueil de tous les visiteurs, et 
d'où les objets instantanément fabriqués, 
jaillissent comme sous la main des fées. C'est 
l'industrie, véritablement démocratisée cette 
fois, qui s'essaye aux merveilles qu'elle nous 
promet pour l'avenir. .Ailleurs, c'est la crèche 
Sainte-Marie, ce temple de Jésus, où les pe- 
tits enfants au maillot trouvent l'accueil ma- 
ternel et une miséricorde intarissable. Plus 
loin, voici les sociétés internationales de se- 
cours aux blessés militaires, avec le drapeau 
blanc à croix rouge, ce nouveau lubarum qui 
semble dire aux afiôlres de la paix : « Vous 
vaincrez sous ce signe. » 

Juirqu'où ne s'étend pas le domaine du 
I0°" groupe? C'est une nation jmrmi les na- 
tions, et une nation sans frontières, dont le 
centre est partout et la circonférence nulle 
part. 

El les méthodes d'enseignement, et les 
écoles |)rofes5ionnelles dont les modèles et 
les monographies sont exposés! Produits à 
quatre sous également! Plaise à Dieu que 
ces produits d'un nouveau genre se vulgari- 
sent, «urlontàce prix !et la paix régnera enfin 
sur lu terre; et l'humanité alTranihie retrou- 
vera son paradis perdu. 

Oui! les produits à quatre sous résument 
toute la question sociale : c'est l'application 
de la loi des grands nombres à la commune 
satisfaction de tous les besoins moraux et 
matériels. 

Enfin, c'est au nom des produits à quatre 
sous, et de tout ce qu'ils comportent, que 
le 10°" groupe a donné son banquet. El il 
fallait en tendre jusqu'à quel point d'éloquence 
cette question, si humble en apparence, si 
grande dans ses applications sociales, a exalté 
des hommes, tels que l'illuslrc baron de Lie- 
big, ce maiire de la science, cl M Emile Olli- 
vier. ce maître de la parole, et .M. J^'an Dollfus, 
cet homme de bien dont les actes valent en- 
core mieux que les discours, et M. .Mtgeld, 
l'ancien précepteur du prince royal de Prusse 
et l'ami du roi Guillaume, tout étonné, lui. 
Prussien, de parler de la réconciliation des 
peuples au nom des mères et des enfants 
dont il a porté la santé avec une effusion 



vraiment touchante. Voilà pourtant les mi- 
racles que fait déjà le 10' groupe! 

Parleiai-je des autres orateurs — de M. De- 
vinck, le pré>ident de la Commission d'encou- 
ragement, qui, pour gagner tous les cœurs, n'a 
eu qu'à raconter ce qui s'était passé la veille 
avec les délégués d'ouvriers, avec une chaleur 
d'accent qui a rendu son discours irrésistible, 
— etdeM. Jacquemyns, un honorable député 
de la Belgique qui a parlé en termes élevés 
de la nécessité d'admettre le salaire à une 
participation de bénéfices avec le capital, 
et de quelques autres orateurs, tant étran- 
gers que Français, (|ui ont soulevé <;elte grosse 
question de la paix et de la guerre, sans sus- 
citer d'autres orages que des orages d'ap- 
plaudissements sympathiques et formidables 
de puissance? J'aurais voulu entendre aussi, 
je l'avoue, M. le Docteur Faucher, membre de 
la Diète de Berlin, qui a tant fait en Alle- 
magne pour la vulgarisation des saines no- 
tions économiques. C'est un nom français 
que la révocation de l'édit de Nantes a trans- 
planté, comme tant d'autres, de l'autre côté 
du Rhin. .M. le Docteur Faucher était présent 
au banquet ; et s'il y avait parlé comme il 
parle quelquefois dans les réunions du 10°" 
groupe, tout le monde aurait battu des 
mains. 

M. Jean Dollfus, vice-président du groupe, 
présidait le banquet, à côté de M. le baron de 
Liebig, Président du groupe et représentant 
le jury étranger. 

Les ministres invités s'étaient excusés, 
M.M. Roulier et Duruy par des lettres sympa- 
thiques à l'œuvre, lues parM. Charles Robert 
aux applaudissements de l'assemblée. 

Parmi les convives, on remarquait M. le 
baron de Liebig, président du groupe, M. le 
baron Shuttelworth, vice-président, .Altgeld, 
comte Zicchy, Johnson, le docteur F'aucher, 
Villari, parmi les étrangers; et MM. Mathieu, 
K. Ollivier et Darimon, députés au corps 
législatif, le général Favé, aide de camp de 
l'empereur, Dupuy de Lôme, directeur au 
ministère de la marine, Arlès-Dufour et De- 
vinck, vice-présidenls de groupe, Berthier, 
de la comn)ission impériale, Cli. Robert, se- 
crétaire général de l'instruction publique, et 
plusieurs représentants de la presse, membres 
du jury international. 

Après la cérémonie des toats, qui a fait 
impression à cause de son laconisme même 
et de sa grande simplicité, les discours ont 
commencé; et j'ai dit quels chauds élans de 
sympathie ont provoqué tant de nobles et 
belles paroles prononcées par les orateurs qui 
se succédaient. 

Le dessin qui représente le banquet peut 
bien remire l'asjH'cl de la salle et de sa déco- 
ration, mais non donner une idée de la cor- 
dialité j)leiue d'effusions qui régnait entre les 
membres français et étrangers du jury inter- 
national. C'est une soirée qu'aucun d'eux 
n oubliera, el qui restera, je l'espère, dans 
les fastes de lExposition universelle de 1867, 



pour sa signification à la fois sociale et inter- 
nationale. 

Entre les drapeaux réunis de toutes les na- 
tions, s'étalait la bannière à croix rouge de 
la Société internationale de secours aux bles- 
sés militaires, dont aucune inscription ne 
venait diminuer l'effet. 

En regard de ces faisceaux, on lisait : 
Commission d'encouragement pour les études 
des ouvriers. 

Sur un des côtés de la salle, étaient in- 
scrites les mémorables paroles empruntées à 
l'Empereur et qui semblent venir tout exprès 
pour donner une consécration souveraine à 
lœuvre du 10* groupe: 

L'initiative individuelle s'exerrant avec une 
infatigable ardeur, dispense le gouvernement 
d'être seul promoteur des forces vitales d'une 
nation. — Discours aux exposants français, 
en 1863. 

Ae faisons pas naître de vaines espérances , 
mais réalisons, au profit de ceux qui travail- 
lent, le vœu philanthropique d'une pari meil- 
leure dam les bénéfices, et d'un avenir plus 
assuré. — Discours aux exposants, en 1849. 

Aces paroles remarquables, pesant dans la 
balance sociale plus que tous les discours, 
était joint le commentaire suivant de M. le 
ministre de l'instruction publique : 

Unissons-nous pour seconder le souverain 
dans une des nobles tâches qu'il s'est dontu-es : 
la rédemption du peuple par l'éducation. 
V. Duruy. 



Que vous dir&is-je pour terminer une chro- 
nique si solennellement commencée? Les 
arbres et les gazons du Champ de .Mars étaient 
ài'j'd trop altérés, lorsque le ciel est venu à 
leur secours, à défaut des pompes d'arro- 
sage. Mais cette fois encore, la pluie a dé- 
commandé les fêtes préparées du dimanche 
1 1 mai : elle n'était souhaitée que par les mu- 
siciens, qu'elle a dispensés de jouer, cl par les 
gazons qu'elle a rafraîchis. 



Le prince royal de Suède, S. A. Oscar, a 
été cette semaine le héros du (^hamp do Mars 
el des environs. Je dis des environs, parce 
qu'il a commandé une charmante excursion 
nautique sur la Seine, sur des bateaux de 
plaisance que Paris envie à Stockholm. Quels 
services rendrait cette alerte flottille aux visi- 
teurs du Champ de .Mars, si le prince Oscar 
de Suède voulait la mettre à leur disposi- 
tion, Burloul les dimanches et lorsqu'il plcul ! 



Reconnaissons pourtant que la question 
des transports a fait un grand pas, depuis 
que nous l'avons évoquée. 



128 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



Depuis qu'on arrive de plus en plus au 
Champ de Mars, le retour devient de moins 
en moins impossible. Les abords ne sont 
plus interdits aux cochers, et les tapissières 
secourables y viennent soulager les omnibus 
trop remplis. On dit même qu'on est en mar- 
ché pour faire venir les voitures que les pro- 
vinciaux ont rendues inutiles dans les villes 



qu'ils désertent pour Paris. Encore un peu, 
et nous verrons les entrepreneurs conscniir 
à hausser le tarif de leurs véhicules, sanssup- 
j)rimer, bien entendu, le pourboire des co- 
chers, de même que les l'estaurateurs et cafés 
ont consenti à hausser les tarifs de leurs con- 
sommations, sans supprimer le j)Ourboire 
des garçons. 



Il faut bien que tout progrès coûte quelque 
chose, et il paraît (piil ne coijtc jamais trop 
cher. 



Le théâtre chinois a toujours la vogue, en 
attendant l'ouverture du théâtre internatio- 
nal En voyant combien le public du Champ 




BANQUET DU DIXIEME GROUPE. — Dessin de M. Gerlier. 



de Mars est avide de distractions et d'humeur 
facile, je me ligure que des clowns anglais 
feraient fortune, s'ils avaient l'idée de venir 
nous gratifier de leurs désopilants exercices. 



Plus on voit rExposition, plus on la trouve 
admirable, ensemble et détails. On a dit 
qu'elle ressemblait à un grand bazar. — lia- 



zar, soit ! mais un bazar de merveilles, le 
plus instructif et le plus amusant à la fois, 
et qui devient de plus en plus la coqueluche 
de l'Europe. 

Les trains de plaisir ont commencé ; ils ne 
s'arrêteront plus d'ici au mois d'octobre, et 
peut-être même survivront-ils, ainsi que l'Ex- 
position, au mois d'octobre. Ainsi soit-il ! 

F. DUCUING. 



ERR.\TLiM. 

Le nom du conbUucteur du pavillon de M. le 
commissaire général est M. Harel et fils, el non 
M. Hurel, comme nous l'avons dit par erreur. 
L'ameublement a été conlié i M. Racault, chef ac- 
tuel de l'importante maison Kriéjïer. Celte reclilica- 
tion a du reste été faite dans notre seconde édition. 
Il nous faut de même rendre à JNI. Dusillion ce qui 
n'appartient pas à M. Hocliereau. C'est M. Dusil- 
lion, architecte, et non M. Hocliereau, qui a construit 
le Pavillon-Glacier, occupé par M. Gousset dans le 
Jardin réservé. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS : 

•.UMlNISTBATlLiN. BUL. DK HlClltl ItU,' lOÊ, — LiJLNTU, EDITEUR, GALEniE DU PALAIE-HOVAl- .- AU CHAMP DE .MAHS, UUaiiAU DES CAlALooUEÔ, 



Imprimerie générale de Cli. Laliurc, rue de Kleunis, 9, à Paris. 



lEXPOSITIO^ INIIERSEILE 

DE 1867 

PUBLICAllON INTERNATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE 










ÉDITEURS 
n. K. DEMTC1, 

Cobcessloniujre du Catalot^tu olfirUi, édilear de la Coinrolssio 

impénale. 

n. PIEBBB PBTIT, 



[m» LltralKona dr !• p»Kr* Id-4'. 

paix DB l'abonnement : 
AUX «0 livraisons pour toute la France B9 



RÉDACTEUR EN CHEF 

n. F. DirriNO, 

Membre du Jury international. 

COMITÉ DE RÉDACTION: 

MBd. Armand DUMARtsQ, Ernest Dbeolxe. MonENO-HENFilQL'ex. 



. , . . . „. j .. t , 1. PourlVIraM^r Itf drotlt dt itojle rn sas. t MU. Armand DUUAhesq, Ernest Dbeoljx. MonEKO-HENB 

Con«s«onn«r. de J.» ^!;''^°/JJJ'h;'„^„"i^J^^^^« «"'• Photographe ^ Bur«.ux d'LLoZmenta : rue dl. Rlchelien. 106. ^ Léon Plu:, Aug. V,to, membres du Jury intermitional 



■- r- '" 




ÉCOLE FORESTIÈRE. — Dessin de M. Gaildrau. 



130 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



SOMMAIRE DÉ LA 9" LIVRAISON 

Du 22 Mai 1867. 

I. Friiiixition fnrniHcrc , par M. H. de la Blanchère. — 
II. /,rs .l/i'»fc/fs de Item-deii'ij, par M. A. Chirac— III. le 
JiiriUii rliinoi!i,pdv M. Raoul Ferrère. — IV. Jm culture 
(lu The, par M. A. Chirac— V. L' liiKtrucI ion imblique 
en Sti.re, par M. Prosper Poitevin. — VI. Im, Statue de 
Ctidilemiiyne, par M. Octave Lacroix. — VII. Sueiele'i 
internat io7iales de secoursaux blessés, par M. F. Ducuing. 
— VIII. Chronique, par M. F. Ducuing. 



EXPOSITION FORESTIERE. 



I 

Rien de plus naturel qu'une mère s'enor- 
gueillisse de sa fille; c'est au public — le juge 
de tous — à lui l'aire comprendre si elle a 
raison. C'est pourquoi nous disons que la 
France doit être fière de son exposition fores- 
tière, et sans vouloir faire ici de la science, 
nous allons développer l'impression du public 
et la faire partager à ceux que cette curieuse 
agglomération de produits a laissés froids et 
inattenlifs. Il faut malheureusement le recon- 
naître, quoique les bois et les forêts soient 
représentés dans tous nos départements, 
nous ne sommes pas — nous autres Français 
— excepté dans quelques parties de lEst — 
un peuple forestier. Il faut en prendre notre 
parti!... Si nous mettons à part les gens du 
métier même, le reste de ce qu'on appelle le 
monde est profondément ignorant des choses 
les plus simples en fait de bois. 

En voulez-vous la preuve?... 

Restons ensemble une demi-heure au mi- 
lieu des superbes collections rassemblées avec 
tant de soins et de peines par MM. Mathieu et 
de Gayfiier : nous constaterons que, à part une 
brave dame de campagne qui veutabsolument 
y acheter une paire de sabots, le reste des pro- 
meneurs passe froid et distrait, jetant un re- 
gard hébété sur ces spécimens magnifiques 
qu'il n'essaye même pas de comprendre, ou 
manifestant son ignorance par les réflexions 
les plus saugrenues I... 

Il 

Tudieu! c'est pourtant quelque chose, ô 
seigneur de Veston-Court qui passez en badi- 
nant de votre stiick, que de penser que là, 
tout près de vous, cette rondelle de pin Cemhro 
des Hautes-Alpes, est contemporaine de saint 
Louis et des Croisades!... Elle a 630 ans 
au moins, cette rondelle; et l'arbre qui, à 
2300 mètres d'altitude dans les montagnes, a 
végété en paix cette longue suite d'années, a 
pu, dans sa jeunesse, entendre les bergers se 
raconter les Croisades contre les Albigeois, 
les grandes guerres des comtes de Foix et de 
Toulouse et la terrible défaite de Mansou- 
rah!... 



Il n'offre cependant pas une grosseur re- 
marquable, ce pauvre pin, doyen des exposés 
d'aujourd'hui ; il n'a que 2 mètres de circon- 
férence. Mais sa fibre rose à aubier blanc 
est dure comme le fer, et ses couches ligneuses 
— presque microscopiques, tant elles sont 
serrées — en font un bois de premier ordre. 
Auprès de lui les échantillons de ses voisins 
de montagne, des mélèzes magnifiques qui 
portent 4 mètres de tour, — ce qui est déjà 
respectable, — sont faciles à reconnaître 
à leur écorce rouge, d'un décimètre d'épais- 
seur et divisée en chapelets par masses éga- 
les, sur la circonférence de la bille. 

Le roi des échantillons apportés là des qua- 
tre coins de la France, a été fourni par la 
vieille Auvergne. L'antiquité de ce doyen des 
anciens est relativement peu considérable, il 
n'a pas 2 siècles et demi (237 ans)!... C'est 
donc un jeune homme, — mais non un Petit- 
Crevé! — dans le peuple des arbres, un enfant 
auprès du Cemhro des Hautes-Alpes; et ce- 
pendant, en sa qualité de chêne blanc ou pc- 
(lonculé, — et certainement défavorisé de la 
fortune qui l'a fait croître dans un terrain 
comme en contient la Limagne, un des jar- 
dins de la France, — il porte 6 mèlres de tour; 
c'est-à-dire que quatre personnes ne l'entou- 
reraient point de leurs bras étendus ! En exa- 
minant de près cette rondelle dont l'homogé- 
néité frappe les yeux les moins forestiers, 
nous y avons retrouvé, à droite, la trace d'un 
coup de marteau de balivage frappé il y a 75 
ans, et dont les auteurs, hélas! ne comptent 
plus parmi les visiteurs de l'Exposition uni- 
verselle!... Ce point de repère nous a permis 
de constater combien, depuis celte époque 
et environ depuis un siècle, F accroissement 
de ce beau chêne avait été lent, mais cepen- 
dant régulier, remarque que nous ne pouvons 
étendre ici en ses déductions, mais qui con- 
corde avecles théories actuelles de l'aménage- 
ment forestier. 



III 



Après avoir salué ces doyens de 1 âge et 
du cube, donnons un coup d'œil aux grands 
dignitaires assemblés autour d'eux pour leur 
faire un cortège d'honneur. Voici d'abord 
une rondelle de chêne pédoncule de l'Adour, 
de 3 m. 50 de circonférence à 142 ans, re- 
marquable par la régularité de sa croissance 
et, dès lors, par ses qualités excellentes pour' 
la marine. Ces bois-là sont si rares chez nous, 
qu'on ne saurait trop les choisir et les mettre 
en évidence, quand ce ne serait que pour 
prouver que nous possédons tout ce qu'il 
faut pour on faire; qu'il ne faut que les 
laisser pousser. Ce serait déjà une consola- 
tion ! 

A propos, il ne nous semble pas dénué 
d'utilité de rassurer nos belles lectrices sur 
l'excentricité apparente de ce mot châpr pé- 
doncule. Ici, cela prend un grand air de chêne 
I Artfan^ y là-bas, dans la campagne, au grand 



air^ c'est tout simplement, mesdames, le 
chêne que vous rencontrez tous les jours, et 
qui fournit à vos bébés les glands dont ils 
font des petits paniers et des cuillers à pot. 
A côté, voici les chênes Rouvres, le flobiir, 
la force! Ceci est dur comme l'acier. Ce sont 
des arbres qui mettent 350 ans à prendre 
60 centimètres de diamètre; mais le grain 
en est serré comme celui du buis, lourd 

comme du plomb, et fort, fort comme 

son nom!... C'est l'Allier, c'est la Moselle, 
c'est le pays de Bitche qui nous envoient ces 
échantillons remarquables qu'il faut savoir 
attendre, et surtout, pour jouir desquels, il 
ne faut pas être pressé. 



IV 



Nous passons aux sapins. Les Vosges nous 
en ont envoyé des rondelles de 5 mètres de 
circonférence : cela n'a rien de remarquable 
là-bas; c'est une belle moyenne, voilà tout. 
Mais on a placé ces rondelles de manière que 
leurécorcefine, de 1 centimètre à peu près d'é- 
paisseur, contrastât fortement avec celle dune 
rondelle de mélèze dont l'ccorce présente vingt 
fois au moins cette importance. A ce propos, 
remarquons la singulière influence que pro- 
duit la température et par suite l'exposition, 
sur l'épaisseur de l'écorce des arbres. En 
somme, cette écorce est bien leur vêtement 
et ils font comme nous, mettant un fort man- 
teau quand il fait froid et une vareuse de 
toile, ou un vêtement de soie pour affronter 
les chaleurs de l'Exposition ! Du côté du 
nord, — d'où venaient, dans sa montagne, 
des vents coulis peu tempérés, — notre mé- 
lèze s'est tissé une écorce de 20 centimètres 
d'épaisseur; mais vers le midi, une couche 
de 4 centimètres luia parusulfisante. N'est-ce 
pas curieux? Et ne fait-il pas bon s'attacher 
à étudier de grosses billes de mélèzes si in- 
telligents ? 

Tout à côté, nous trouvons des pins mari- 
limes des Landes qui viennent nous raconter 
que les fameux déserts de sable de ce pays ne 
sont que des gasconnades, alors qu'on y voit 
des arbres acquérir, en 100 ans, 3 mètres de 
tour, ce qui leur fait des couches annuelles, 
régulières et constantes, de 1 centimètre 
d'épaisseur!. .. Quel désert, que celui qui fait 
végéter de tels arbres!!!... Passons mainte- 
nant à la Haute-Savoie, — un annexé récent, 
— qui nous expédie des épicéas avec leur 
bois blanc et régulier propre aux tables 
d'harmonie des instruments. Au fait, l'an- 
nexion a été une bien bonne chose, car le 
mélèze et l'épicéa manquaient en gros échan- 
tillons à nos anciennes forêts; il était temps 
que les nouvelles nous les apportassent! 

Et le liège?.... Ah! le liège est un pré- 
cieux et trop rare habitant de nos forêts du 
midi. Le centre de la salle des bois est con- 
sacré à un trophée subérien qui réunit 
les produits du liège connus et inconnus, 
et contient, des provenances de la Gironde 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE IS(w ILLUSTREE. 



1 ; i I 



(Soustonsj, (le la Corse et de l'Algérie, 
certains échantillons de ce chêne présentant 
une écorce peu épaisse peut-être pour 13 ans 
de croissance (3 à 4 centimètres), surtout 
si, comme cela paraît prouvé, elle cesse de 
croître à cet âge, mais d'une remarquable 
finesse. Le liège de Corse est fort beau; un 
échantillon d'écorce primitive, laquelle ne 
gert à rien , — c'est pour cela qu'on l'ap- 
pelle de Vécorcevuile dans le pays, — venant 
d'Albarcllo, présente plus de 15 centimètres 
d'épaisseur. Tous les bois de ces chênes sont 
noirs et semblent d'une dureté extrême. 



V 



Dès l'instant où nous voyons le bouchaiie 
de nos futures hou teilles (le ehampajinc assuré, 
il nous est permis de dire quelques mots 
de travaux d'un autre ordre. Levons la tête!... 
encore!... et regiinlons d'abord la belle carte 
forestière appendue au mur, un peu trop 
haut pour les yeux qui n'ont plus quinze ans 
et qui, par un beau jour de notre été flam- 
boyant, y cueillent dis coups de soleil. 

Cette question de lunettes vidée, nous au- 
rions une longue et intéressante étude à faire 
pour nous rendre compte de l'inégale ré|)ar- 
lilion des massifs boisés à la surface de 
notre pays. L'immense car.e forestière dont 
nous suivons des yeux les indications, est 
combinée avec la carte géologique d'Élie de 
Beaumont, afin de faire ressortir les relations 
qui existent entre la constitution géologi(|ue 
et minéralogique du sol et la répartitioti des 
forêts. Autant nous trouvons ces dernières 
abondantes et drues sur la partie N.E. et 
S.-O. de la France, autant elles sont rares et 
et clairsemées sur le l'este de sa surface. On 
les voit suivre le grès rouge, les falliuns, les 
grès, et s'éloigner du terrain purement gra- 
nitique. 

(À'tte distribution (uluellc n'est cependant 
pas une preuve absolue de l'élection plus ou 
moins grande de la population ligneuse |)our 
tel ou tel terrain, car toute la Bretagne qui, 
sur la carte forestière, se montre dégaiiiic 
de grands massifs, est, sans contredit, l'une 
des régions les plus boisées de la France. 
.Mais elle l'est d'une façon toute difTerenie des 
parties de l'Est. Chaijue h;iie, chaque eliam|p 
|)orle une abondante population ligneutc. 
remarquable par sa croissance et sa vigueur, 
tandis que peu de terrains, excepté quelques 
taillis de petite contenance, se couvrent de 
bois en massif. 

La (Champagne, avec ses craies, se montre 
sur la carte, ornée d'une ceinture verte. Les 
Landes, à l'extrémité opposée, brillent jiar 
leur abondante production forestière et for- 
ment l'un des plus imposants massifs de 
notre pays. Pourquoi nos Alpes, pourquoi 
nos Pyrénées ne présentent-elles que massifs 
clairsemés et découpés"/ tandis (ju'un sombre 
rideau de verdure devrait indiquer que Dieu 
fit les grandes montagnes pour y créer le 



dépôt des combustibles dont Ihumanite 
a besoin pour progresser!... .\h! si les 
hommes avaient su, de bonne heure, com- 
prendre cela!... Combien de soins, combien 
de dépenses seraient aujourd'hui épargnéts 
aux générations actuelles et à venir! 



VI 



-Vprès avoir payé un juste tribut d'éloges 
aux efforts de l'École forestière qui, par les 
soins de ses professeurs et de ses anciens 
élèves, a su réunir cette belle exposition, nous 
sommes heureux d'arriver à l'une des plus 
curieuses choses de cette exhibition. Nous vou- 
lons parler d'une œuvre non collective, mai.s 
née des efforts d'un seul, de l'herbier fores- 
tier de .M. de Cayllier. C est la première fois, 
— depuis un essai fort mal réussi, à notre 
avis, (legraniles ])hotographics de fleurs pré- 
tentieuses, et dans le commerce, — que le 
nouvel art est sérieusement appliqué à un but 
scientifique. Et remarquons qu'il l'est par un 
amateur, et non par un homme de métier. 
Louanges donc au forestier de patience cl de 
mérite (jui n'a pas craint d'affronter les en- 
nuis de manipulations et de préparations mi- 
nutieuses indispensables pour rendre les 
détails des lleurs, des fruits, des feuilles, du 
port de nos essences forestières!... 

Ce qu'il faut de soins pour aborder un pa- 
reil travail et le mener à bien, nul ne le sait 
que ceux qui en ont fait un semblable, et l'on 
nous permettra de nous ériger en juge, nous 
qui n'avons pas craint d'appliquer, — même 
pour la première fois, — la photographie 
à l'étude des poissons marins et lluviatiles 
de la France, et qui sa\ons aujourd'hui, par 
ex|iérienee, ce que celte (uuvre nous à coûté. 

Les épreuves photographiques de M. de 
GaylTier remplissent trois énormes volumes 
in-folio, com prenant "iOOiiIanches et donnant, 
outre toute la classification botanique, autant 
que [lossible la Heur, le fruit, les feuilles, le 
tout de (jrandeur naturelle, ce qui, entre pa- 
renthèse, (Ireuple les dillicultés. Nous avons 
remarqué, en outre, la douceur du modelé 
et la finesse non exagérée des détails. Parmi 
les planches les plus remarquables, il nous 
faut citer : \e n'iiU' du chlre ; le pif/nnn; le 
pin piiiirr, branche; les petites //ckm (/i< .wr- 
hier des oiseleurs, etc., etc. Il faudrait toutes 
les dénombrer!.... 



VII 



.\près l'herbier, les plantes vivantes. C'est 
M. de \ ibrayc qui nous les fournit. Mais il y 
a un monde entre celles de M. de Gayflicr 
et celles de M. de Vibrayc, car les premières 
sont celles de noire pays et les secondes sont 
des enfants adoplifs, acclimatés, des terres 
lointaines, des contrées encore nouvelles. 

Dans son domaine de Chevcrny (Loir-et- 
Cher), l'habile sylviculteur est parvenu à 
faire fructifier les espèces les plus curieuses 



et les plus rares parmi les conifères. Nous 
trouvons à l'Exposition des richesses inatten- 
dues. Voici le fruit de VAraiiearin auxfeuilles 
aiguës; du Pinsnpo; de la Sapinelte noire du 
("anada, le pin rouge dont nous verrous de 
magnifiques spécimens quand nous visiterons 
l'exhibition de ce pays; le isugaCanadensisdes 
montagnes Rocheuses; le sapin Beaumier; le 
Cyprl's funèbre venant de la Chine; les pins 
reconlieolus, sabiniand, delà nouvelle .\lbion, 
montant jusqu'aux sommets des neiges éter- 
nelles, mais à l'état d'arbustes, et nous mon- 
trant ici un cône à feuilles énormes, ungui- 
culées, de la grosseur d'une tête d'enlaul; 
P. Coulteri, de la Californie, etc., etc., ce der- 
nier laissant pen<lre ses élégants panaches 
d'aiguilles longues de 'lO centimètres, sur des 
cônes de la grosseur et de la forme d'un 
énorme ananas. 



VI 



Nous en oublions, — et des meilleurs! — 
pour arriver à l'Expositiondu docteur Robert, 
l'infatigableenuemi des ravageurs des arbres 
de bordure et des fruitiers. 11 nous strait im- 
possible de suivre le savant docteur dans 
l'amas d'échantillons, tous curieux, dont il a 
chargé sa table. Les amis de l'entomologie ci 
les ennemis des insectes nuisibles trouveront 
là ample matière à leurs travaux. Voici la 
galerie de la Sésie apiforme, s'inlroduisaut 
dans le peuplier suisse et poussant ses ravages 
au cœur de l'arbre. Ici nous trouvons les 
ravages de la eoqnetle ou zeuzhrc, dans le 
sycomore, gagnant le centre de la lige par 
une galerie superficielle qui déchire l'écorcc. 

La partie curieuse des travaux du docteur, 
c'est celle dans laquelle il découvre la sucees- 
sion de ravagcursî, dont les derniers venus 
s'emparent des travaux des premiers occu- 
pants pour achever les dégâts; ainsi les .s(v/- 
lytes se jettent, après les eossus, dans le pied 
des ormes, la fourmi fuligineiise succède de 
même au fo.sM/.sdans le tronc d'un mari'onnier 
vivant, utilisant les g.ilevies de ses prédéces- 
seurs pour y établir ses magasins. .Vinsi tou- 
jours et partout la lutte, la guerre, la mort!... 
Lutle d'animal à animal, d'animal à végétal, 
de végétal à végétal. Partout la lutte, disons- 
nous, la mort!... C'est la rie de la naturel... 
Tout ne naît que pour mourir, et ne meurt 
que pour renaître encore, transformé par 
cette grande force inconnue, dont tous nous 
cherchons le siège, lorsiue nous en étudions 
les manifestations! 

Il ne me reste plus qu une petite place 
pour remarquer que. sur une des tables, on 
a réuni quelques ouvrages forestiers, parmi 
lesquels je signale l'excellent Guide du fores- 
tier, de .M. B. de la Grye; les traités ,1'iila- 
gaije, du comte des Carrf, des manvels de 
Cubage de M. Goursaud, et la modeste Élude 
sur les Itamgeurs des forets, desolre serviteur, 

IL HE LA BuANCIlÈliE. 



I !'2 



I. lîXlMJSlTION UNIVERSELLE DE 1807 ILLLSTUÉE. 



II 

GKOUPE IIL 

LE MOBILIER. 

Meubles Beurdeley. 

A côté des artistes 
chercheurs qui interro- 
gent leur propre génie 
pt lui demandent une 
forme neuve, un style 
nouveau, qui soient la 
caractérisation de leur 
époque, nous devons 
placer ces autres artistes 
dont le goût et la science 
des styles anciens consti- 
tuent le principal mérite, 
et qui savent admirable- 
ment reproduire dans 
toute sa pureté l'esprit 
des conceptions des 
grands siècles éteints. 

Le culte du beau re- 
crute partout ses prê- 
tres, et si les premiers 
sont les poètes de l'art, 
les autres en sont les 
historiens. Ces deux 
branches du travail hu- 
main, loin de s'exclure, 
se complètent muluelle- 




GROUPK EiN BHOiNZË, d'après une terre cuite de Pigalle. — M. Beurdeley, exposaul, 
des 4", 14« et 15" classes, u° 74. 



ment; avant de créer, il 
faut connaître; l'histoire 
ne fut- elle pas toujours 
l'inspiratrice féconde de 
nos chefs-d'œuvre les 
plus admirés? 

En suivant cette pro- 
gression toute logique 
nous devons commencer 
notre revue des œuvres 
exposées dans l'enceinte 
de ce palais de fer qui 
nous reporte à l'âge d'or, 
par l'examen des travail- 
leurs consciencieux qui 
veulent bien se faire les 
historiens de l'art dans 
les applications à l'ébé- 
nisterie. 

Parmi eux, celui qui a 
droit au premier rang est 
sans contredit M. Beur- 
deley. 

Doué d'un goût exquis, 
pénétré de la science de 
styles à un degré extrê- 
mement remarquable , 
M. Beurdeley nous offre 
aujourd'hui, parmi plu- 
sieurs chefs-d'œuvre, 
une bibliothèque en 
ébène composée dans le 
style Louis XVI ; une 
table incrustée de nacre et 
d'argent, style Louis XVI, 
enfin un groupe coulé 




TABLli KN KliKNK, LOUIS XVI. — M. BL'urdel.'y, cl.i 



UtSSm DK LA TABLK STYLE LOUIS XVI, de M. Beurdelcy. 



1 M 



n.'RXPOSITION UNIVERSELLE DE IRfiT ILLUSTRÉF. 



en bronze d'après une terre cuite originale 
de Pipalle; ces trois pièces principales de 
l'exposition de M. Heurdeloy sont interprétées 
très-finement dans nos gravures par notre 
habile dessinateur M. Fellmann. 

Il semblerait, d'après la nomenclature des 
objets saillants dont nous reproduisons le 
dessin, que M. Reurdeley a un culte tout spé- 
cial pour le style Louis XVI. Cette remarque 
ne comporte dans aucun cas un reproche; 
mais elle nous conduit tout naturellement à 
diriger notre attention sur la manière dont les 
artistes de ce siècle comprenaient l'ornemen- 
tation. 

Les splendeurs majestueuses du siècle de 
Louis XIV avaient déjà subi l'influence de 
l'afféterie et de la légèreté qui caractérisèrent 
le siècle de Louis XV. Les rocailles avaient 
régné en maîtresses ; l'art italien dégénéré 
avait fourni tout ce qu'il contenait de maniéré 
et de raffiné dans ses créations. Enfin les der- 
nières années du règne de Louis XV arrivè- 
rent et se signalèrent bientôt par un mouve- 
ment très-énergique de réaction contre le goût 
des rocadles. 

A cette époque de transition, un double 
courant sembla entraîner les artistes, taiiiôt 
vers l'étude des vieux maîtres français, tan- 
tôt, selon le degré de patience qui aniuuiit les 
travailleurs, vers une sorte d interprétation 
nouvelle des monuments de l'antiquité. 

C'est de ce double mouvement que sortit 
ce que l'on est convenu d'appeler le style 
Louis XVI. 

L'abus des rocailles avait donc ramené la 
décoration intérieure à des données plus sim- 
ples et en même temps plus rationnelles. La 
ligne droite fut remise en honneur. La sobriété 
des ornementations inaugura dès ce mo- 
ment une manière plus calme et, en même 
temps, plus douce. Au lieu de ces silhouettes 
hérissées et tourmentées, les meubles présen- 
tèrent un dessin plus sérieux et plus pur; mais 
le luxe, qui ne perd jamais ses droits, joint à 
ce courant que nous avonssignalé vers l'imi- 
tation des anciens artistes, /Jou/e entre autres, 
ramena le goût des incrustations et des orne- 
ments de bronze, d'or et d'argent appliqués 
sur les panneaux des meubles de cette époque. 

A mesure que les années te précipitaient 
vers le cataclysme de 89, les artistes semblè- 
rent obéir à l'impression que les événements 
gravaient dans leur esprit; aussi la sobriété 
dégénéra insensiblement en nudité et prépara 
les styles de la Républi(|ue, dont le mieux 
est de ne pas |)arler. 

Mais on sent très-bien, dès les dernières 
années du règne de Louis XVi, une froideur 
naître dans les inspirations artistiques, et on 
est parfaitement à même dedistingiieraujour- 
d'hui un meuble de l'époque ascendante 
d'un meuble de la période de décadence du 
style dont nous nous occupons. 

Laissons de côté la dernière période. Les 
meubles que M. Beurdeley expose appartien- 
nent au grand mouvemetit du dernier siècle, 



et nous offrent dans toute sa pureté le génie 
du style à son meilleur moment. 

Un défaut qui était assez commun aux ar- 
tistes de cette période était de traiter les dé- 
tails de leur composition comme des vignettes 
d'illustration do livres. 

Dans sa grande bibliothèque, M. Beurdeley 
a évité cet inconvénient qui apporte la mo- 
notonie. 

Divisée en trois corps plaqués d'ébène, cette 
bibliothèque est surmontée d'un fronton qui 
complète avec une harmonie parfaite son as- 
pect général. Les bronzes des panneaux dont 
nous avons vu les cires sont d'une finesse mer- 
veilleuse. Aucun des quatre panneaux ne se 
ressemble la symétrie n'en souffre pas et la 
décoration y gagne en imprévu et en richesse. 

Le corps du bas est orné de fines arabes- 
ques dont le dessin est d'une grande fermeté. 
La ciselure y est admirable, les bronzes (/ores 
au mal usé font valoir par une heureuse op- 
position de tons les mats brunis de la do- 
rure. Çà et là on remarque également des 
incrustations de matièresprécieuses telles que 
le jaspe et le lapis; enfin, nous devons le 
constater, nous n'avons jamais vu depuis le 
meuble qui est au musée des Souverains (au 
Louvre) et qui a appartenu à la reine Marie- 
Antoinette, une œuvre aussi importante, et 
dont le stylerappelât mieux celui de cette épo- 
que charmante où /((Vsnprdonnaitle ton pour 
la marqueterie, et Gouliere pour la ciselure, 
mais qui toutes témoignaient d'une opulence 
qui allait disparaître et jetait au loin son 
dernier rayon. 

A côté de cette bibliothèque si remarqua- 
ble, M. Beurdeley offre à nos regards une 
table dont nous représentons le dessus et la 
vue d'ensemble. 

Ce meuble est plus spécialement le triom- 
phe de la marqueterie et de l'incrustation 
dans le même style Louis XVI. 

La composition du dessus consiste en des 
frises arabesques mélangées de burgot, de 
nacre et d'argent. 

Dans le milieu s'étalent des panneaux en 
vieux laque du Japon ; toutes les frises de la 
ceinture sont en vieux laque. Les pieds en 
forme à carquois sont incrustés de tigettes en 
nacre de perle, ornementés de bronzes très- 
délicats et ciselés avec un art infini ; tout cet 
assemblage est d'une richesse inouïe, et in- 
dique bien que M. Beurdeley est le préféré 
des têtes couronnées; car quels autres que les 
rois et les princes de la finance pourraient 
avoir les moyens de satisfaire les penchants 
délicats de leur goût épuré quand ils s'adres- 
sent à un homme tel que M. Beurdeley, qui 
enfouit dans l'exécution consciencieuse de 
ses œuvres des sommes vraiment effrayantes. 

Il nous reste à étudier un dernier sujet 
de gravure qui complète les objets les plus 
saillants de l'exposition de l'artiste éruditqui 
nous occupe : c'est le groupe ciselé en bronze 
re|)résentant trois enfants se battant pour avoir 
une pouh. L'exécution en est irréprochable; 



c'est d'après une terre cuite originale du 
sculpteur Pigalle et qui est la propriété de 
M. Beurdeley, que ce groupe a été coulé 
et ciselé. Le sujet nous rejette au beau temps 
des bergeries de Watteau Pigalle, qui vivaità 
la fin du règne de Louis XV, avait conservé les 
douces et gracieuses tendances qu'une longue 
paix avait fait naître et que l'esprit de galan- 
terie contribuait à perpétuer. 

Tels sont les principaux sujets de l'œuvre 
de M. Beurdeley. Nous mentionnerons encore 
des vases en porphyre rouge oriental montés 
dans le style Louis XVI qui sont des objets 
rares et précieux; une petite vitrine récem- 
ment apportée qui contient de vrais bijoux 
de ciselure exécutés par M. Duron sur les 
données de M. Beurdeley. .'Mais nous aurons 
l'occasion de revenir sur ce sujet pour M. Du- 
ron dont le mérite nous est connu de longue 
date. 

Contentons-nous de terminer cette étude en 
nous félicitant de posséder en France un 
homme d'un goût aussi pur et aussi éclairé 
que celui de M. Beurdeley; ses connaissances 
approfondies mettent auprès de lui les ama- 
teurs et les collectionneurs à l'abri de ces er- 
reurs si regrettables dans l'archéologie et qui 
se traifuisent par des sommes fabuleuses dé- 
pensées à tort pour un objet qui n'est nulle- 
ment ce que l'on croit être. Ce que notre 
savant collectionneur nous donne est con- 
sciencieusement désigné, et sa parole vaut 
un acte de l'état civil. 

Il est fâcheux d'être obligé de faire à notre 
éjjoque l'éloge d'une qualité qui devrait être 
générale; mais comment ne pas excuser notre 
pauvre sièule quand nous voyons, ainsi que 
le révèle Phèdre dans un de ses apologues, 
que les anciens fabriquaient de fausses an- 
tiquités, et que les artistes de son temps ne 
se faisaient pas scrupule d'ajouter à leurs 
statues de marbre le nom de Praxitèle, et à 
celles d'argent celui de Mi/ron! 

A. Chirac. 



III 
Le Jardin chinois à l'Exposition. 

Créera l'Exposition une véritable habita- 
tion chinoise dans toute sa réalité saisissante, 
initier l'Européen à la civilisation, à la vie 
intérieure d'un jieuple encore peu connu, 
bien qu'il en ait été beaucoup parlé, rétiiblir 
à Paris, ce qui n'existe plus à Pékin, tel est 
le but qu'on s'est ])roposé et qu'on a réalisé 
de la façon la plus heureuse au Chamji de 
Mars. 

Le programme de l'Exposition était de 
réunir dans une même enceinte, de fondre 
dans un vaste ensemble toutes les industries, 
toutes les civilisations; l'Empire chinois de- 
vait être représinté à ce concours universel. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



135 



Aassi, dès le mois de mai 1S65, une invita- 
tion avait-elle été adressée à la cour de Pékin. 
La réponse ne lut pas celle qu'on espérait : 
le gouvernement chinois refusait de suivre 
l'exemple des autres peuples orientaux qui 
avaient répondu avec tant d'enthousiasme à 
l'appel de la France. C'est alors (|u'un homme 
à qui la langue, les mœurs chinoises sont 
aussi familières que celles de son propre 
pays, un artiste, un savant en même temps 
qu'un homme du monde, pourquoi ne le 
commci-ions-nous pas, le marquis d Hervey 
de Saint-Denis, proposa d'organiser avec ses 
propres ressources une exposition chinoise. 
Inutile de dire si son offre fut acceptée avec 
empressement. 

il n'y avait pas de temps à perdre. Dix-huit 
mois n'étaient pas de trop pour se procurer 
en Chine et envoyer en Europe Icsohjets né- 
cessaires, en même temps que pour mener à 
terme tout ce qu'il y avait à faire à Paris. 
Pour celte douhie tâche un douhie concours 
était indispensahle. M. d'IIervey de Saint- 
Denis s'adjoignit .M. de .Meritens qui, de])uis 
quinze ans, se trouve à la tête de l'adminis- 
tration des douanes du Céleste -Empire. 
M. de .Meritens était alors à Paris ; il repartit 
imnuMlialement; et grâce à son activité, à ses 
efforts, il est parvenu à réunir une collection 
complète, unique, des plus beaux produits 
de l'industrie chinoise; il a pu même, avec 
l'appui du prince Kong, obtenir des objets 
sortant des manufactures impériales qui, 
chacun le sait, fabriquent exclusivement pour 
l'empereur. 

Pendant ce temps on s'organisait à Paris. 
Le marquis d'IIervey de Saint-Denis voulait 
produire quelque chose de remarquable et de 
nature à frapper vivement les imaginations; 
pour atteindre ce résultat, il lui fallait impri- 
mer à son œuvre un cachet d'authenticité in- 
ilisculable. L'histoire de cette installation est 
trop intéressante pour ne pas être racontée. 
Tout le monde a entendu parler du palais 
d'été, bien que peu de personnes sachent ce 
qu'il était au juste. In parc immense, grand 
comme toute ime ville, au milieu duquel s'éle- 
vait une multitude de pavillons, d'architec- 
ture et (le forme différentes, consacrés à des 
usages divers, c'est lA ce qu'on nommait le 
palais d'été. Depuis des siècles, Icsempereurs 
de la Chine en avaient lait leur irsidence fa- 
vorite; ils y avaient accumulé des trésors de 
toutes sortes : manuscrits, livres, albums, 
objets d'art, bijoux |irecieux. Un jour, les 
portes" de ce sanctuaire furent forcées : des 
hommes armés se n'pandirent dans ces jar- 
dins qu un mystère impénétrable avait envi- 
ronnés jusqu'alors; tout fut saccagé, brisé, 
pillé ; il suffit de quelques heures aux 
flammes pour réduire en cendres ces collec- 
tions incomparables, uniques, queles l'arla- 
res eux-mêmes avaient respectées. 

Cependant quehjucs épaves avaient été sau- 
vées de la destruction. .\u nombre de ces ob- 
jets, était un album qui contenait la collec- 



tion complète des dessins et des plans des di- 
verses installations du palais d'été; arraché 
aux flammes par le colonel Dupin, il avait été 
offert par lui à la Bibliothèque Impériale. 
C'est à cette source que le marquis d'IIervey 
de Saint-Denis alla puiser, et son choix se 
fixa sur le kiosque du thé, appelé ainsi, 
parce que l'empereur s'y rendait chaque jour 
pour prendre le thé. Le plan en a été scru- 
puleusement léleve et reproduit dans ses plus 
minutieux détails par .M. .Vlfred Chapon; et 
Paris doit aujourd'hui à cet habile architecte, 
qui a fait de si belles choses au Champ de 
.Mars que son nom est désormais attaché 
d'une manière inséparable au souvenir de 
l'Exposition, de posséder un édifice dont la 
Chine pleurera toujours la perte. 

Pour celui qui ne connaît la Chine (jue par 
les décors de la Porte Saint-.Martin ou de l'O- 
péra, l'effet produit est saisissant. On se 
sent empoigné, si j'ose me servir de cette 
expression : chaque détail possède un cachet 
d'originalité si puissante, qu'il est impossible 
de ue pas s'écrier : Cela doit être vrai. On 
pénètre dans le jardin en passant sous un 
portique en bois découpé jaune et rouge; le 
toit couvert en paille hachée d'une façon 
particulière, se relève en pointe aux extrémi- 
tés. Deux petites cabanes en bambou et en 
paille, tapissées de nattes de Chine, servent de 
bureaux de péage. Le jardin est planté d'ar- 
bres et de fleurs rapjiorlés de Chine; il est 
entretenu par deux vigoureux gaillards de la 
province de Tche-Kiang; c'est plaisir de les 
voir travailler, la natte enroulée au sommet 
de la tête; ils n'étalent cet élégant appendice 
dans toute sa gloire que lorsque la besogne 
est terminée. 

Une allée en pente conduit au pavillon 
principal, de forme rectangulaire et couvert 
de peintures bizarres aux couleurs éclatantes. 
Il est à supposer qu'à Pékin, chacun de ces 
panneaux était une plaque de porcelaine. Le 
toit, couvert avec de la paille hachée, est sur- 
monté de deux dauphins gigantesques. Le 
pavillon n'a qu'un étage; au rez-de-chaussée, 
sous la mar(|uise, est installé le bazar que 
tient le négociant chinois établi, rue Tron- 
chet. Le kiosque est vitré; là sont réunis 
sous le nom de musée chinois, les objets les 
plus rares, les collections les plus précieuses 
exposés par différents amateurs. Notre at- 
tention s'est particulièrement portée sur une 
tabatière et une plaque gi'avéeen jade, sur de 
magnifiques vases en émaux cloisonnés, sur 
des porcelaines comme il n'en existe pas de 
pareilles au monde, objets sans prix puis- 
qu'ils sont uniques dans leurs différents 
genres. Mais le bijou de cet écrin est une 
boîte avec couvercle, montée en or, incrus- 
tée de |)erles et de pierres précieuses. Sur le 
socle d'or une inscription gravée en chinois, 
en manlcliou et en thibétain. aii|irend que 
cette boîte a été faite, sur l'ordre de l'empe- 
reur Kien-Long, avec le crâne d'un général 
tartare que l'empereur chérissait tout parti- 



culièrement et aux mânes duquel il n'a pas 
cru pouvoir donner une meilleure preuve de 
son affection. 

.\u premier étage se trouvent le café et le 
restaurant; comme au rez-de-chaussée, pas 
de cloisons, mais un vitrage recouvert par de 
charmants stores bleus. Le cuisinier, nous a- 
t-on assuré, est un véritable artiste qui pos- 
sède des recettes précieuses, surtout pour la 
façon d'ajjprêter le riz. Mais rassurez-vous, 
lecteur, et n'allez pas cioire qu'aussitôt que 
vous aurez mis le pied dans ce jardin sédui- 
sant, vous serez forcé, si l'appétit vous 
presse, d'avaler des mets inouïs, accommo- 
dés à Ihuile de ricin ; car c est un fait établi 
en Europe, que les Chinois ne peuvent se 
passer de cet agréable condiment. Ceci est la 
plus prodigieuse mystification que je con- 
naisse et qui doit avoir été causée par une 
plaisanterie de Chinois facétieux auquel il 
aura seuiblé piquant de faire dîner à l'huile 
de ricin des Européens badauds. En réalité, 
un repas chinois diffère d'un dîner européen 
plutôt par la manière de manger que par la 
nature des aliments. Ainsi, il est de règle de 
commencer par le dessert et de finir pai- le 
potage, de boire le vin fumant, de se servir de 
deux petites baguettes en guise de fourchette 
pour saisir les mets qu'on apporte eou|)és à 
l'avance en menus morceaux, d'enqiloycr, 
au lieu de serviettes, des petits carrés de pa- 
pier soyeux dont on place une provision à 
côté de chaque convive, toutes habitudes cpii 
nous semblent fort bizarres. Mais les Chinois 
estiment autant que nous la viande, les pois- 
sons, la volaille, les légumes. 11 est bien vrai 
que de temps en temps ils s'offrent quel(]ues 
friandises, telles que nageoires de re(|uin, 
vers frits, tètes de moineaux et nids d hiron- 
delles. Mais ces plats, le dernier surtout, 
sont fort chers et seulement accessibles aux 
bourses des mandarins. D'ailleurs, les nids 
qu'on mange en Chine, ne ressemblent en 
rien à ceux qu'on voit dans nos pays. Ces 
nids qu'on va chercher dans les îles de l'ar- 
chipel Indien, sont formés de plumes, de 
débris d'algues, de pailles, reliés entre eux 
par une substance visqueuse, qu'on attribue 
aux éléments dont Ihirondelle de mer se 
nourrit ou à une espèce de salive que l'oiseau 
lire de son gosier. A certaines époques on 
s'empare des nids et on les apporte eu (Ihine. 
Là ils sont débarrassés avec soin des algues, 
des plumes, des pailles, de telle sorte, qu'il ne 
reste plus que la matière visqueuse qui s'est 
solidifiée et conserve exactenu'ut la forme du 
nid. Ou les fait cuire dans de l'eau avec cer- 
liiins assaisonnements; les nids se délayent 
en longs filaments et forment une espèce de 
potage d'épais vermicelle. \'oilà l'histoire de 
ces fameux nids qui excitent en Europe tant 
de curiosité. 

Le pavillon principal n'a pas d'escalier 
intérieur. On monte au café par un escalier 
en biiis jaune et noir, qui dessert eu même 
temps un petit kiosque latéral où se trouve 




HKPKKSEMTATlOiN SUH.LEaTHEATRK CHINOIS. - Archilecle, M. ChapoD. Dessin de M. Lancelot. 






;;<N.- 




JAHUIMEHS CHINOIS. - Dessin de iM. Juiidl. 



Uf>, 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



installé le magasin de thé. Avis aux ama- 
teurs : là se vendent les grands thés de 
]a. (liiine, qu'on a bien rarement l'occasion 
de goûter en Europe. Car, nous ne devons 
pas nous le dissimuler, nous buvons avec 
délice un liquide dont ne voudrait pas un 
homme du peuple à Pékin. Désirez -vous 
vous en convaincre, lecteur? Dans votre pro- 
cliaine visite à l'Exposition, demandez une 
tasse de thé au Jardin chinois. La quantité 
de thé nécessaire est mise au fond d'une ra- 
vissante petite tasse en porcelaine, et l'eau 
bouillante versée par-dessus. L'infusion est 
• trrs-parfumée et se prend sans sucre. 

Le kiosque affecté à la vente du tlié mérite 
une attention spéciale. Rien de plus coquet 
et de plus réussi que cette charmante petite 
habitation. On y découvre des détails inouïs, 
pris sur le fait : une fenêtre, entre autres, 
affectant la forme d'une feuille, qui est un 
véritable chef-d'œuvre. Sur le toit s'épanouit, 
en guise de girouette, un poisson rouge et 
vert, ornement fort apprécié en Chine. En 
un mot, c'est une reproduction servile, mais 
une reproduction heureuse, qui seule pouvait 
donner le succès. Il n'y a que les Chinois qui 
possèdent l'art de mettre en opposition ces 
couleiu's hardies, tranchantes, et de les fondre 
dans un ensemble plein d'harmonie. Si l'on 
avait voulu imaginer, créer, on n'aurait ja- 
mais produit qu'une œuvre bâtarde et gro- 
tesque. 

C'est au rez-de-chaussée du kiosque que 
se trouve le débitdu thé; derrière le Lompio.r 
se tiennent deux jeunes filles chinoises, qui 
ne sont pas le moindre sujet d'étonnement 
dans cette exposition si fertile en surprises 
de tout genre. Des chinoises authentiques! 
c'est là, assurément, une denrée fort rare, et 
qu'il est fort dificile de se procurer à Paris, 
les lois du Céleste-Empire prohibant de la 
manière la plus formelle l'exportation des 
femmes. Aussi, bien des négociations et des 
démai'cbes ont-elles été nécessaires à M. de 
Meritens pour qu'il fût fait une exception en 
sa faveur. L'autorisation obtenue, toute diffi- 
culté n'était pas levée. 11 fallait encore trou- 
ver des sujets qui consentissent à s'expatrier 
et à monter sur les grandes jonques pour se 
rendre dans le pays des Barbares. Ce ne fut 
qu'après de longues recherches, et moyen- 
nant un prix fort élevée, 16 500 francs, que 
furent achetées, dans la province de Fo-Kien, 
les deux jeunes filles qu'on voit au Champ de 
Mars. Le choix, du reste, a été heureux : ces 
jeunes filles passaient dans leur pays pour 
des types de beauté accomplis; nous qui 
n'avons pas précisément la même manière de 
voir en matière de beauté que messieurs les 
Chinois, nous les avons trouvées fort gen- 
tilles ; elles sont Agées de quatorze et seize 
ans, et répondent aux doux noms de A-Tchoi^ 
et A-Naï. Depuis leur arrivée à Paris, elles 
mènent l'existence la plus extraorlinaire, 
passant leur journée à faire de la musique, 
à peindre des éventails, surtout à jouer aux 



dominos; on sait que le jeu est la passion 
dominante du peuple chinois. Les lits euro- 
péens leur paraissent beaucoup trop doux, 
elles en ont retiré les matelas pour s'étendre 
sur le bois; et c'est sur cette couclie qui leur 
semble encore trop voluptueuse, qu'elles pas- 
sent de longues heures, le cou maintenu par 
un oreiller en bois, pour ne pas dciranger 
l'édifice immense de leur coiffure. 

A-Tchûë et A-Naï sont heureuses et recon- 
naissantes des soins de toute sorte qui leur 
sont prodigués. On leur a installé à l'étage 
supérieur du kiosque un ravissant petit bou- 
doir meublé dans le goût chinois avec, tout 
le luxe imaginable, et dans lequel elles vont 
se reposer et prendre leurs repas. 

Au fond du jardin s'élève le théâtre où 
sont données chaque jour, dans la soirée, des 
représentations théâtrales exclusivement chi- 
noises. Il nous est impossible de donner, dès 
à présent, le programme de ce sing-sojtg. 
Nous pouvons assurer cependant qu'on y verra 
successivementdes troupes de comédiens, des 
jongleurs, des musiciens. Le théâtre est spa- 
cieux ; la décoration en est fort heureuse. 
Nous avons beaucoup admiré le toit formé de 
tuiles vernies jaunes et vertes et surmonté, 
comme celui du pavillon, de deux gigantes- 
ques dauphins. Les représentations se don- 
nent en plein air; les spectateurs sont assis 
dans le jardin ou sur la plate-formè du café. 

Tout a été étudié dans ce jardin avec un 
soin et un amour du détail infinis. Les chai- 
ses en buis de différentes couleurs sont ac- 
commodées à la double exigence du comfort 
européen et de la décoration générale. Les 
lanternes se distinguent par la variété de 
leurs formes et de leurs couleurs, depuis la 
lanterne ronde recouverte d'un simple tissu 
gommé appliqué sur une légère charpente en 
bois jusqu'à la lanterne de verre ornée de 
riches dessins, de glands de soie et de ban- 
delettes en perle. Des candélabres à gaz en 
bambou éclairent le théâtre. Tout autour du 
jardin des mâts, dorés à leur extrémité, sup- 
portent des banderoles et d'autres ornements 
d'une grande <éalité. 

On le voit, le jardin chinois est fait pour 
attirer l'attention des curieux et même des 
gens spéciaux. Il faut y voir en ellet autre 
chose qu'un établissement puéril, mais, ce 
qu'il est en réalité, la reproduction vivante 
d'une civilisation qui nous est inconnue et 
qui est pourtant celle d'une si grande partie 
du genre liuuiain. 

Raoil Fluukhi:. 



IV 



La culture dn Thé. 



Nous ne suivrons pas le crayon de nos des- 
sinateurs dans l'interprétation du pittoresque 



croquis représentant les cultivateurs chinois. 
On peut, il est vrai, exhiber au Champ de 
Mars les instruments et les costumes des tra- 
vailleurs du Céleste-Empire, mais l'arbuste 
à thé serait plus rétif que ne l'a été l'empe- 
reur chinois lui-même, et comme il ne se 
complaît qu'entre le 2.V et le 'i',V degré de 
latitude, dans les pays montueux et sur le 
versant des collines où l'eau ne séjourne pas, 
nous devons avouer qu'il eût rencontré de 
bien grands obstacles au Champ de .Mars. 
Contentons-nous donc de retracer ici quelques 
particularités intéressantes sur cette impor- 
tante branche des exportations chinoises. 

En Chine, ilen est du thécommeen France 
du vin ; non-seulement les qualités varient 
d'une province à une autre, mais encoii 
de coteau à coteau. Cette diversité avait 
égaré nos botanistes : longtemps ils avaient 
cru pouvoir en induire qu'il existait en Chine 
plusieurs sortes d'arbres à thé ; aujourd'hui 
il est parfaitement établi que l'espèce est uni- 
que et que les fumets divers, si je puis me 
servir de cette expression spéciale au vin, 
sont produits par les sucs nourriciers de ter- 
rains différents. En outre, certains arômes 
variés sont encore développés par l'état de 
pousse des feuilles recueillies aussi bien que 
par leur préparation. 

Le thé a encore ce point de rapprochement 
avec la vigne, qu'il est d'une crue lente et 
longue. Il n'atteint guère son développe- 
ment normal qu'au bout de six ou huit an- 
nées; il arrive alors à quatre ou cinq pieds 
de hauteur; néanmoins dès la quatrième an- 
née on opère la cueillette ; à partir de ce mo- 
ment on peut l'eff'ectuerdeux fois par an : au 
printemps et à l'automne, et le produit de 
celte première pousse est le plus fin et le -plus 
estimé. 

Voici comment on parvient à conserver 
cette feuille précieuse, et comment elle nous 
arrive à l'état de petits cylindres irréguliers 
et desséchés. Après avoir trié avec le plus 
grand soin les feuilles récoltées, on les plonge 
pendant trente secondes environ dans de l'eau 
bouillante ; on les retire, on les égoutte, puis 
on les jette sur des plaques de fer grandes et 
plates placées au-dessus d'un fourneau for- 
tement chauffé. On imprime à ces feuilles un 
mouvement continu, régulier et rapide, on 
les retire d'un seul coup et on les étend sur 
des tables recouvertes de nattes. (]e premier 
travail est celui d'ouvriers spéciaux ; d'autres 
arrivent ensuite, qui roulent les feuilles avec 
la paume de la main pendant leur refroidis- 
sement qui est secondé, du reste, par une 
ventilation provoquée àl'aide d'un gigantesque 
éventail, tels que savent les fabriquer les Chi- 
nois, et qui rafraîchit constamment l'atmos- 
phère. 

Les thés ordinaires sont roidés en niasse: 
mais les thés de première qualité sont roulés 
feuille par feuille, et, pour ces derniers, on 
ne saurait croire quelles minutieuses pré- 
cautions sont employées à la conservation 



L'EXPOSITION UNIVEHSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



13!) 



Je leur arôme dans toute sa saveur primor- 
diale. 

La Chine a aus.si ses coteaux célèbres, son 
Johannislu-rij pour le thé qui sert de boisson 
aux souverains. 

Celui qui est destiné à l'eiiipereur est 
cultivé sur un coteiiu spécial composé d'ar 
bustes choisis et soij;nés dans leur cueillet e 
avec une méthode si minutieuse qu'elle va 
jusqu'à former un cérémonial, un rite quasi 
religieux. 

Il n'est permis qn à des adolescents de dé- 
tacher les bourgeons de l'arbrisseau impérial, 
et encore faut-il que leurs mains soient gar- 
nies de gants, de |)eur que le contact de la 
peau n'échaulTe la feuille odorante; qu'on 
juge du reste par ce début; aussi, ce thé 
n'arrive pas jusqu'en Europe, et si quelques 
caravanes contrebandières parviennent à 
Saint-Pétersbourg, les caisses qu'elles ap- 
portent sont cotées jusqu à vingt roubles la 
livre. 

Nous ne ferons pas ici le dénombrement 
des qualités innombrables des thés qui sont 
dans le commerce. Ils se divisent en thés 
verts et en thés noirs, le premier plus acre et 
plus aromatique que le second. Le plus 
suave des thés verts est le thé Srinilan, qui 
n'a guère de ri\al que le thé dit poudrc-à-ca- 
iion, uii'peu moins rare, mais déjà fort coû- 
teux. 

Parmi les thés noirs qui sont les plus ré- 
pandus, on distingue le thé pi-l,') désigné en 
France sous le nom de tiié à pointes blan- 
ches, qui provient de jeunes pousses héris- 
sées de duvet; il est plus suave et plus aro- 
matique que \c Soiiihori, et moins irritable 
pour les nerfs de ceux qui n'y soni |):is ha- 
bitués. 

On a déjà connaissance de la manière dont 
les Chinois préparent la boisson du ihé; on 
sait que la petile soucoupe i|ui se place sur 
la tasse est destinée à empêcher les feuilles 
de couler avec le liquide bridant, non piofaw' 
par le sucre; mais ce qui est très-commode 
pour les naturels de Pékin au nez cpalc est 
une dinicullé pour l'Européen, dont le nez 
est plus allongé; et il faut une adresse qui 
peuts'accpiérir raciiemcnt p:ir iiiie longue [)ra- 
liqup. 

Les (ihiiiois ne se conteuleut pas de boire 
le (hé, la fi-uille buuillie leur S'Tt aussi d'ali- 
ment; et sans reiioiiveler ici la croisade en- 
treprise par nolie spirituel collaborateur, 
M. Fi'rrère, contre le piéjugé des /ici ils rhiciis 
à l huile Je ricin, nous pouvons allirmer que 
la feuille de llie etl bonne et nourri8:!>anle. 
Un chimiste mius expliipi- rait ici (|ue le thé 
contient : une huile essentielle aromatique, 
|de la théine, s'ib-tance Irès-azolée, et de la 
caséine; les deux premiers éléments étant 
seuls folub es dans leau chaude, il reste un 
dernier elcmeni qui i>t le plus riche en prin- 
cipes a/o:és cl, par coiisi'ciuent, plus nour- 
rissant. 

Pour moi, au risciucilf terminer un peu gas- 



tronomiquemenl une étude toute théorique, 
je ii'liésite pas à déclarer qu'une omelette 
aux feuilles de thé doit être une succulente 
chose. Pour(]iioi ne pas tenter un essai? Nous 
avons bien les beignets aux feuilles d'acacia ! 

\. Cl 111! \r. 



Saxe royale. — Instruction publique. 

l,a Suisse est le berceau de la pédagogie; 
mais l'Allemagne en est la terre classique, le 
vrai sol nourricier. 

On peut dire, sans compliment ni épi- 
gramme, que tout Allemand recèle eu lui le 
germe d'un pédagogue. 

L'école est, au delà du Rhin, en plus grand 
honneur qu'eu aucun autre pays du monde. 
Dans les villes, dans les bourgs et dans les 
moindres districts, elle est considérée comme 
la succursale de la famille. 

Le plus jietit instiluleur y e.-il un jiersoii- 
nage, et mieux encore, une autorité. Dans 
l'estime de tous il est l'auxiliaire indispen- 
sable du pasteur de chaijiie canton. 

De la considération universellement atta- 
chée à leur titre et à leurs lonclions, on com- 
prend que les maîtres d'école soient quelque 
peu fiers, mais s'ils exagèrent leur importance 
par suite de celle qu'on leur attribue et quOn 
leur accorde, il faut reconnaître que tous 
travaillent constamment à se rendre de plus 
en plus dignes de l'estime où on les lient. 

La prospérité de leur école et les progrès 
de leurs élèves, voilà leur seule préoccupa- 
tion, leur ambition unique. Toujours eu 
quête d'une mélliode plus expéditive, de pro- 
céilés qui rendent le travail des enfants plus 
facile et les résultats plus assurés, ils modi- 
fient et amélii)renl sans cesse leur enseigne- 
ment, et adoptent avec autant d'intelligence 
que de zèle tout procédé capable de mener 
plus r.ipidement encore leui's élèves au bul 
qu'ils veulent leur faire atteindre. 

Nous ne rendons ici aux instituteurs alle- 
mands qu'une justice mérilée : si beaucoup 
d'entre eux ne vivent qu'à grand "peine de 
leur école, tous cependant vivent uniquement 
etexclusivemeiit pourelle; ilss'y renfermeni, 
ils s'y concentrent, ils y consacrent loule 
leur ardeur, et dépensi ni à son profit tout 
leur temps et toutes leurs forces : la considé- 
ration dont un les entoure n'est don - ijue la 
juste récoiniiente d'une xie laborieuse, toute 
de dévouement et d'abnégation. 

.Mais on comprend qu'un maître ail une 
très-haute idée de l'impiirlance de sa mission, 
et qu'il s'y sacrifie, dans un pays où l'école 
est l'objet de l'attention et de la sollicitude 
de tout le monde, où, comme le dit M. Bau- 
douin, dans son magnillque rapport sur l'en- 



seignement en Allemagne, les plus hauts 
personnages et les plus grandes dames y 
consacrent leur temps, leur fortune et leur 
expérience, où les premiers écrivains rédigent 
des livres pour les plus petits enfants, et où 
les poC'tes composent, pour les leçons de 
gymnastique et de chant, des vers que les 
plus illustres compositeurs ne dédaignent 
pas de mettre eu musique. 

En Allemagne, tout le monde est convaincu 
que s'occuper de l'instruction delà jeunesse, 
c'est remplir un devoir personnel et travailler 
à l'avenir du pays, et en cela person: e ne se 
trompe: aussi le pays entier a-t-il acclamé 
la loi qui exige que tout enfant soit envoyé 
à l'école dès l'âge de six ans, et tenu de la 
fréquenter durant huit années consécutives. 

Tous les ans, chaque pasteur fait, dans sa 
paroisse, du haut de la chaire, le dénombre- 
ment des enfants qui sont entrés dans leur 
sixième année, puis il en remet la liste au 
président de la commission de surveillance 
qui contraint toutes les familles de son district 
à se soumettre à l'obligation scolaire. 

Jamais aucun .\llemand n'a songé à voir 
dans celte mesure et dans la loi qui rend 
l'enseignement obligatoire, une violation d»» 
ses droits et une atteinte portée à la liberté 
du père de famille; et s'il en est qui refusent 
de couiprcndre qu'ils sont aussi rigou- 
reusement tenus lie donner à leurs enfants la 
nourriture de l'esprit que celle du corps, 
ceux-là s exposent aux peines d'amende et 
même d'emprisonnement édictées par la loi. 

(Juels cris ne pousserait pas un habitant 
deSaint-Flour ou de Landerneau, si le Corps 
législatif, exagérant les nobles instruc- 
tions de M. Duruy, l'obligeait, par une loi, 
d'envoyer pendant huit années ses enfants 
à l'école, et le déclarait, en cas de refus, pas- 
sible d'une amende de 10, 'iO ou M) francs, 
et pour le fait d'obstination ou de récidive, de 
quinze jours ou d'un mois de prison! 

Le bon peuple allemand trouve, lui, cela 
fort jus:e et fort sage, et cependant la liberté 
ne lui est pas moins chère qu'à nous, mais il 
comprend qu'il est iirudentden régler l'exer- 
cice, (|uand elle peut porter atteinte à l'inlérftt 
de tous. 

Parmi tous les l-ilats de l'.Mlemague, la 
Saxe est un de ceux qui se distinguent le plus 
[)ar le zèlecprcllc apporte à étendre son en- 
seignement et à bien administrer ses écoles. 

Ouoique ce petit royaume ne compte que 
'2 millions d'habitants, il a étab'i '2(1011 écoles 
élémentaires où 1 Ci.") 0(11) garçons et 1G7 000 
filles suivent les leçons de 3600 profes- 
seurs; il a fondé en outre 75 écoles de per- 
fectionnement ou de dimanche, ipii sont 
frétpieniécs par SOOO élèves. 

Voilà ce que la Saxe a fait pour le peuple, 
et il est difficile à un petit Etat de faire mieux 
et plus. 

Le royaume est divisé en un certain nombre 
de districts scolaires, et toutes les villes, 
tous les villages, les fcrmea isolées et la 



l'iO 



L'KXPOSITION UNIVERSELLE DE 18G7 ILLUSTRÉE. 



moindre habitation font partie d'un district 
déterminé. 

Nul ne peut se soustraire ni échapper à la 
loi : bon gré, mal gré, il faut que les enfants 
apprennent à lire, à écrire et à compter; on 
ne trouverait pas là un seul garçon et une 
seule jeune fille incapable de signer son acte 
de mariage; tandis qu'une désolante sta- 
tistique, dressée par ordre du ministre de 
l'Instruction publique, nous signale, en 
France, une foule de cantons où 60 hommes 
et 80 femmes sur 100 ne savent ni lire ni 
écrire. 

, M. Huruy qui, dans une patriotique inten- 
tion, a cru devoir signaler un pareil mai. 



travaille de tous ses efforts à le réduire ; mais 
combien de temps lui faudra-t-il pour le 
faire disparaître et accomplir son œuvre? 
Pourquoi ne lui a-t-il pas été permis d'y ap- 
porter le remède héroïque qu'il avait pro- 
posé? Mais nos législateurs, par un inexpli- 
cable scrupule, lui ont refusé leur concours; 
ils n'ont pas compris qu'en ne voulant pas 
gêner l'autorité paternelle et en craignant de 
porter atteinte à la liberté des chefs de fa- 
mille, ils décrétaient implicitement l'igno- 
rance indéfinie d'un million d'enfants. 

Revenons à la Saxe. 

Dans une des plus modestes constructions 
élevées dans le Parc, près de la porte d'entrée 



de l'École militaire , on a réuni et classé 
tous les objets en usage dans les diverses ca- 
tégories des écoles du royaume; livres d'in- 
struction religieuse, méthodes de lecture, 
modèles de calligraphie, traités d'histoire et 
de géographie, de physique et d'histoire na- 
turelle , guide théorique et pratique de 
gymnastique, machines à calculer, tableaux, 
cartes, figures de géométrie, collections de 
minéraux, tout est là. Les traités didactiques 
exposés, qui sont tous, les œuvres des profes- 
seurs et des savants les plus distingués de 
l'Allemagne, forment une véritable encyclo- 
pédie classique, aussi curieuse que complète. 
De ce qui peut servir à éclairer l'esprit, à rec- 




INSTRUCTION PUBLIQUE. SAXE ROYALE. — Architectes, MM. Hamburger et Goldschmidt, de Dresde. Dessin de M. Weber. 



tifier le jugement, à étendre et à fortifier l'in- 
telligence, rien ne manque. 

Mais dans cette exposition pédagogique, ce 
qui attire les regards et fixe particulièrement 
l'attention, c'est le modèle en relief du gym- 
nase de Dresde, de ses appareils, de ses in- 
struments divers, enfin de son complet 
outillage. 

Comme les exercices ne doivent pas être 
plus interrompus que les autres études, et 
qu'on mène de front, en Allemagne, l'éduca- 
tion de l'esprit et celle du corps, il y a là deux 
gymnases en un seul, un gymnase à ciel ou- 
vert et un gymnase clos, où les professeurs 
donnent alternativement leurs leçons. 

Agrandissez par la pensée la réduction très- 



exacte et très-fidèle que vous avez sous les 
yeux, et vous vous formerez une juste idée 
de l'importance de ce grand et magnifique 
établissement. 

Ce n'est qu'après 1 81 2 que la gymnastique 
a été introduite en Allemagne. Quelques pro- 
fesseurs, attirés en Suisse par la réputation 
de Pestalozzi, l'étudièrent sous sa direction, 
dans les jardins du château qu'il habitait à 
Yverdun. Le côté pratique de la science de 
l'illustre maître les charma ; initiés à son 
esprit et à sa doctrine, ils rapportèrent en 
Allemagne tous les instruments qu'il avait 
imaginés. C'est de leur retour que date la 
création des premiers gynnases en Prusse et 
en Saxe. La gymnastique, successivement 



adoptée par les divers établissements d'in- 
struction publique, fait aujourd'hui partie 
essentielle de l'éducation scolaire, et elle est 1 
partout méthodiquement et régulièrement en- 
seignée. 

Cette science a, comme toutes les autres, 
fait de rapides progrès : ses merveilleux ré- 
sultats en ont démontré l'importance hygié- 
nique; des médecins en ont fait une heureuse 
application aux lois de la thérapeutique, et 
l'on a successivement imaginé des instru- 
ments propres à imprimer une action parti- 
culière à cha()ue partie du corps. 

Aujourd'hui il est même avéré pour tous, 
en Allemagne, que la gymnastique ne con- 
court pas avec moins d'cflicacité à développer 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18ti7 ILLUSTKEE. 



141 



et à affermir les diverses facultés de l'esprit, 1 Roland, dit-on, et Ogier le Danois, accom- 1 croit reconnaître la double race d'où estsorli 
r|u'à fortifier les organes du corps et à augmen- | pagnont à pieJ le puissant monarque. j le peuple français: celui-ci vient du nord, 
1er l'énergie des propriétés 



vitales. 

C'est une vérité qui, bien- 
lôt, espérons-le, n'aura plus 
de contradicteur en France. 

Prosper Poitevin. 



VI 

Charlemagne. 

Si vous entrez au Palais de 
l'Exposition universelle par 
la porte La Bourdonnaye ou 
la porte Rapp, deux statues 
équestres, vraiment monu- 
mentales et grandioses, ap- 
pellent aussitôt vos regards. 
A gauche, c'est don Pedro 1", 
empereur du Brésil; à droite, 
c'est l'empereur et roi Char- 
lemagne. 

Ces deux belles statues 
sont l'œuvre de M. Louis 
llochtt. 

Nous ne parlerons' ici que 
de Charlemagne, qui est re- 
présenté le diadème au front, 
le sceptre à la main et dans 
tout l'éclat du costume im- 
périal. Tel il dut se mon- ^' ''.'• 
trer aux ambassadeurs de 
l'empereur d'Orient Nice- . 
phorc, quand, éblouis de 
tant de splendeur et saisis 
de crainte, ils se prosternèrent devant lui. 
Chevelu comme un .Mérovingien , avec 
une barbe longue et vé- 
nérable et des yeux 
sereins et profonds , 
(^.harlemagne mêle à 
son expression mâle et 
guerrière je ne sais 
quelle majesté pensive, 
qui l'ennoblit encore et 
la rehausse. On devine 
l'homme qui, ayant fon- 
dé un grand JMiipire.se 
préoccupe, quelle que 
soit sa confiance dans 
le présent, des événe- 
ments que recèle l'ave- 
nir. 

Le coursier, magni- 
fiquement enliarnaché, 
se redresse et s'avance 
d'une allure fière. C'est 
une bète illustre et di- 
gne du cavalier. .\ux 
deux côtés du monarque 



c'est le Germain; celui-là, 
d'un aspect moins martial et 
plus fin, vient du midi, c'est 
le Gaulois. Déjà, dès Charle- 
magne, ils se sont rappro- 
chés et comme fondus dans 
le creuset mystérieux d'où a 
jailli notre précieuse et in- 
destructible unité nationale. 
Je livre au lecteur ce com- 
mentaire. 

L'effet de ce groupe co- 
lossal est (les plus im[iosants. 
Il fallait quelque chose 
d'aussi large et d'aussi com- 
plet, le statuaire l'a senti à 
merveille, pour répondre à 
lidée que nous nous faisons 
de cette souveraine gloire de 
Charlemagne, de Celui qui, 
après avoir vaincu ou détruit 
les Saxons et les l^ombards, 
les Sarrasins d'Espagne et 
les Avares , avait assis sa 
vaste domination de la Bal- 
tique à l'Ebre et de l'océan 
.'Vllantique aux monts Kra- 
paks. 

Depuis le monde romain, 
le soleil n'a brillé sur rien de 
plus grand. 

C est pourquoi rien ne 
manque à Charlemagne, il 
est le héros épique par excel- 
lence. Il ombrasse la réalité 
et l'illusion, l'histoire et la 
légende, fous les génies et 
L'un porte la double hache franque et la 1 toutes les langues l'ont acclamé. 11 vit dans 
autre est armé de la pique et | les poèmes de l'Allemagne et de l'Angleterre, 




ST.\TUK de CIlAlU.KvlAGNK, T'""" M- ^- l^ochct. 



longue ejH'e; 




SOCIÉTÉ INTERNATIONALK POUR LES SKOOUKS AUX BLtSsEs Uto AHMtKS DE ÏKKUE tl DF. MEU. 



de l'Italie et de l'Es- 
pagne. On l'a célébré 
eu flamand et en bas- 
que. Il a ainsi recueilli 
la première Heur de 
toutes nos poésies mo- 
dernes, et, dans notre 
Il ivoire de France, il 
ap|)arait de loin comme 
un Orient, comme le 
portail lumineux d'où 
sortira toute la mo- 
narchie, cette longue 
succession à travers 
les âges de maîtres 
divers el de rois. Lui, 
il reste le véritable pa- 
triarche du pouvoir el 
de la royauté. 

Son œuvre et son gé- 
nie étonnent ; mais , 
belle et rare aven- 
ture! la gloire de Char- 



et la main posée sur une des courroies de 1 de la da-ue gauloise. A leurs types différents 1 Icmagne n'a rien de menaçant ou de farouche, 
la bride, deux ^-uerriers, deux paladins, | et très-bien marqués, l'observateur attentif | il semble qu'elle ic soil .mposee comme un 



1 42 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



droit et un devoir et que la conquête im- 
mense ail été un bienfait pour tous. C'était 
le glaive rayonnant de la civilisation, qui ne 
soumet les foules que pour les éclairer et ne 
les [groupe en corps d'armées que pour les 
laisser unies en corps de peuples. 

Charlemogne fut donc un vrai roi, dans 
foute la haute signification de ce mot. Le con- 
quérant en lui se doublait du législateur, et, 
dans un siècle à demi barbare, il encouragea 
les arts et protégea les sciences. Il s'entourait 
volontiers de savants et de grands esprits et 
ne pensait pas déchoir en s'appliquant lui- 
même aux travaux de l'intelligence et du 
goût. 

Bon homme d'ailleurs, comme le sont 
presque toujours les grands hommes, s'il se 
montrait sobre et très-rangé dans la gestion 
des affaires de sa maison et dans ses dépenses 
personnelles, il savait, au besoin, déployer 
tout l'éclat nécessaire à un souverain et ne 
pas marchander son appui au mérite sérieux 
et modeste. 

Mais, comme il est difficile de toucher à 
Charlemagne sans toucher du même coup 
aux romans de chevalerie ou aux naïves tra- 
ditions que son règne a semées en quelque 
sorte dans les esprits et qu'il y a fait fleu- 
rir, laissez-moi vous rappeler la gracieuse 
histoire d'Emma, la fille naturelle du 
grand empereur, et d'Éginhard son secré- 
taire. 

Emma était foct belle, et, tout bellement 
aussi, Éginhard se prit à l'aimer. Après des 
mois d'un silence cruel pour les deux amants; 
la jeune fille consentit à entendre les aveux 
du jeune homme, et l'admit, un soir, dans la 
tourelle qu'elle habitait, à l'un des angles du 
château. 

La passion d'Eginhard était ardente. Or, 
pendant qu'il l'exprimait avec effusion, la 
neige tombait au dehors. 

Il voulut enfin se retirer. Comment faire? 
Il fallait traverser une grande cour, et la trace 
de ses pieds, marqués dans la neige, ne lais- 
serait pas de révéler le doux secret aux yeux 
clairvoyants de Charlemagne. Emma s'olTiil 
à porter son amant sur ses épaules, et la peur 
fit consentir Eginhard. 

« L'empereur qui, par un effet tout parti- 
culier de la Providence, dit la chronique, 
avait passé toute la nuit sans dormir, se leva 
de grand matin et, regardant par la fenêtre, 
il vit sa fille tout accablée sous son cher far- 
deau. Il fut toucîhé d'admiration et, en même 
temps, ému de douleur; mais il prit le parti 
de n'en rien laisser paraître. » 

Éginhard, quelque peu inquiet des suites 
de son intrigue, voulut plus tard se reti- 
rer. Le roi le manda alors devant son Con- 
seil et raconta lui-même l'aventure. Tels 
conseillers o[)inaient pour une punition 
exemplaire, tels autres pour un châtinient 
plus doux. Bref, on s'en rapporta à la sa- 
gesse du roi. 

« Je vous donne pour femme, dit à Égin- 



hard le bon roi Charlemagne, cette gentille 
porteuse qui vous chargea si bénignemctit 
sur son dos.» 

Et prenant par la main la jeune femme 
toute rougissante, il la remit lui-même à son 
heureux secrétaire. 

Emma fut richement dotée. — C'était à la fois 
une femme tendre et une forte femme, diront 
les mauvais plaisants. Quant à moi, je trouve 
que cette historiette ou ce conte, comme on 
voudra l'appeler, et que Jacob Cats, le grand 
pensionnaii'e de Hollande, a orné jadis de 
beaux vers flamands, est aussi touchant 
qu'ingénieux, et qu'il ne nuira jamais à cet 
immortel renom de justice et de bonté qui 
accompagne, le long des siècles, la glorieuse 
mémoire de Charlemagne. 

Ocrwn Lacroix. 



VII 

Sociétés internationales de secours aux blessés 
militaires. 



Ils traversent les champs de carnage, que 
par euphémisme on nomme les chani/js d'hon- 
neur, où les balles et les boulets inconscients 
atteignent aussi bien ceux qui pansent les 
blessures que ceux qui les font. Lorsqu'ils 
tombent, ils sont tout à la fois héros et mar- 
tyrs ; car ils ne sont pas poussés dans la mêlée 
sanglante par les fureurs du combat, mais 
uniquement par les saintes ardeurs de la cha- 
rité et du dévouement. 

Que bénies soient et glorifiées les sociétés 
internationales de secours aux blessés mili- 
taires! Elles ont civilisé la guerre, en atten- 
dant qu'elles la fassent disparaître. Un jour 
viendra, je l'espère, oîi le brassard blanc à 
croix rouge, ce signe révéré des apôtres de la 
paix, apaisera les armées en présence comme 
on dit que la goutte d'huile calme les flots 
soulevés de la mer. Un jour viendra où l'on 
mettra au ban de rhumanilé la nation qui 
prendra pour dernier argument le coup de 
canon. Je ne demande pas que celle qui tirera 
l'épée, autrement que pour sa défense, périsse 
par l'épée; car il ne doit pas y avoir de crime 
final sous une loi rédemptrice qui admet le 
repentir comme expiation : mais que, contre 
celle-là, l'humanité se ligne sous la bannière 
blanche à croix rouge. 

Au sein de nos plus grandes convulsions 
révolutionnaires, un simple ruban tricolore 
étalé sur les plaines de .Sambre-el-Meusc, fil 
respecter cette frontière idéale, pendant que 
les bords du Rhin, celte frontière politicjue, 
étaient ensanglantés par des luttes journa- 
lières. Ne serait-il pas possible d'arriver à 
quelque chose de semblable avec les insi- 
gnes des sociétés inlernationalcs de secours 



aux blessés militaires? Quand l'humanité se 
liguera pour une aussi belle cause, elle sera 
bien forte : étant invulnérable, elle sera in-| 
vincihle. 1 

Quoique celte exposition des engins répa- 1 1 
râleurs de la guerre soit bien modeste en 
apparence, on est saisi en la parcourant 
comme d'une émotion et d'un respect reli- 
gieux. J'en appelle au témoignage de M. Jean 
Dollfus, de M. le président Honjean, et de tous 
les membres du 10'' groupe qui l'ont visitée 
ensemble. Toutes les nations y sont repré- 
sentées, surtout la Prusse. Voici les voitures 
d'ambulances, et les civières ou les cacolels 
pour transporter les blessés dans les chemins 
où ne peuvent passer les voitures. Quelles in- 
génieuses combinaisons de traitement et de 
secours passent sous nos yeux, gardées et dé- 
crites par les hommes mêmes (ju'elles ont 
rachetés de la mort! Ici, dans l'exposition 
américaine, nous admirons un sommier en 
lanières de bois, vraiment remarquable d'uti- 
lité et de bon marché : les Américains tra- 
vaillent le bois comme personne! Plus loin, 
on nous montre des au lograjibes, parfaits de 
netteté, écrits au moyen de bras artificiels. 
Nous nous récrions : il faut bien se rendre à 
l'évidence. Nous voyons des hommes sans 
bras écrire, et des hommes e ans jambes mar- 
cher. Au risque de commelire une indiscrr- 
tion, dirai-je que le 10' groupe a demanda 
une médaille d'or pour un modeste collabo- 
rateur des sociétés internationales de seconi:- 
aux blessés militaires.... qui n'est même pa;- 
exposant. Qu'on nous pardonne cette infrac- 
tion aux règlements ! 

Pour éviter toute erreur, et donner p'n 
d'intérêt à ce travail, je transcris ici les not' 
que je dois à l'obligeance de M. le comnn 
saire général de l'exposition de secours aux 
blessés, comte Sérurier. 

;< La coUeclion qu'on a sous les yeux en vi- 
sitant l'exposition de secours aux blessés se 
compose de plus de 1200 objets appartenant > 
à vingt pays différents. A côté de brancard?, 
de cacolels, d'installations de chemins de fu- 
se trouvent des lits mécaniques, desgiberm 
de chirurgien , des sacoches, un harnaclM 
ment complet d'inlirmier à cheval, des in- 
struments de chirurgie, des jambes de bois, 
des bras ariificiels, des tentes, des voitures 
de transport pour les blessés, etc., des con- 
serves alimentaires, des modèles de char- 
pie, etc. 

« On a eu soin de réunir aussi une collection 
curieuse de photographies el d ouvrages cou- 
tenant les plus instructifs et intéressants dé- 
tails sur les résultats obtenus dans les guerres 
des États-Unis d'Amérique, de l'Allemagne 
el de l'Italie. 

« Les pays, qui ont. sur l'invitation de la 
France, contribué à former avec elle ce pré- 
cieux musée, si uti e pour des éludes com- 
paratives, sont l'Autriche, le grand-duché de 
Bade, la Bavière, la Belgique, le Danemark, 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



143 



l'Egypte, l'Espagne, les États-Unis d'Améri- 
que, la Grande-Bretagne, le grand-duché de 
Hesse, la Grèce, l'Italie, le grand-duciié de 
Mecklenbourg, le grand-duché d'Oldenbourg, 
le Portugal, la Prusse, la Russie, la Suède et 
la Norvège, la Suisse. 

« Un drapeau blanc, portant au centre une 
croix rouge, a été adopté au Congrès inter- 
national siégeant à Genève. Il Hotte au-des- 
sus de cette exposition d'un caractère si 
exceptionnel. A côté, sont rangés des canons, 
des obusiers, des pièces de siège et, à quel- 
ques pas plus loin, la remarquable exposi- 
tion du Ministère de la guerre de France. 
Les limites de cette notice ne permettent 
pas d'ajouter d'autres développements. Nous 
ne saurions la terminer cependant, sans 
dire que l'Exposition, dont nous venons de 
parler, est honorée du haut patronage de 
LL. MM. r Empereur et l'Impératrice, de 
S. .\. I. le Prince impérial, de LL. .MM. b 
reine et le roi d'Espagne et le jirince des .\s- 
turies, de S. M. le roi de Suède et de Norvège 
et de S. A. U. le prince Oscar, de S. M. la 
reine de Prusse, de S. .\. U. la grande-du- 
chesse Louise de Bade. 

« L Empereur, 1 Impératrice, le prince Na- 
poléon, le prince royal de Suède ont visité, 
avec un intérêt particulier et dans un grand 
détail, les diverses parties de cette importante 
collection. 

« Le jury du 10* groupe a voulu de son 
iôté rendre hommage par une visite solen- 
lelle à la grande idée de fraternité représen- 
ée par ces 20 Sociétés groupées sous un 
nême drapeau. 

« Encore un mot avant de finir cette courte 
it incomplète notice. 

« Des conférences vont avoir lieu i)Our trai- 
er toutes les questions qui se rattachent à la 
•onvention internationale de 1804. Nous 
ionimes convaincus que de nombreux adhé- 
•ents viendront donner une grande solennité 
i ces réunions et une grande autoi-ité à ses 
lécisions et à ses vœux. » 

Disons, en terminant, comment s'est for- 
née la Société internationale de secours aux 
ilessés militaires de terre et de mer. 

En IS.V.I, un citoyen de Genève, qu'on est 
leureux de nommer, M. Henri Dunanl, pu- 
ilia un récit touchant des soins dont il avait 
-té le témoin sur les champs de bataille de 
>!agenta et de Solférino. Cesl de ce livre 
jue sortit r<ruvrQ dont nous voyons le spé- 
'imen au Champ de .Mars, et qui forme, sui 
'ant l'heureuse expression de Al. le comte 
Sérurier, le véritable arsenal de la charité 
Internationale au secours des armées. 
' Le '22 août I8G5, à la suite des conféren- 
:e9 auxquelles prirent part les plèiiipolen- 
liaires de seize gouvernements, douze sou- 
erains signèrent une convention pour la 
leutralisation des blesses tombés sur le 
hamp de bataille, du personnel des hôpi- 
aux et des ambulances, des infirmiers vo- 



lontaires et même du matériel des services 
sanitaires. 

Aujourd'hui, vingt et un États sont liés fra- 
ternellement entre eux par des liens que ne 
pourraient briser même les guerres les plus 
injustes et les plus acharnées. 

On voit que la question a marché : sa com- 
plète solution n'est qu'une affaire de temps. 

Fr. DucDiM.. 



CHRONIQUE. 

Je commence par où j'avais fini la dernière 
fois. — Décidément, monde ou bazar, le 
Champ de .Mars est l'endroit le plus amusant 
de Paris. On y voit passer des hommes de 
toute race et de tout costume; et la variété 
du spectacle est telle qu'on n'aura jamais 
rien vu d'analogue ni rien d'approchant. 

Le jour, toutes les galeries, à tous les sec- 
teurs, sont encombrées de monde, surtout la 
galerie des beaux-arts. Qui donc a prétendu 
que le goût des arts s'effaçait'? Suivez la foule : 
elle sait bien découvrir les telles choses et 
faire encombrement autour : elle sait où 
trouver les .Meissonnier, malgré leur pe- 
tite dimension. Dans les galeries des cérami- 
ques et des meubles, les produits les plus 
brillants ne peuvent l'arrêter, s'ils n'ont une 
valeur d'art. Elle fuit le bruit du piano, s'il 
est touché par un maladroit : qu'un artiste 
remue quelques touches du clavier, elle y 
court. 

Mais il y a dans toutes les galeries un tel 
entassement de merveilles que bien des choses 
remarquables courent le risque de n'être pas 
remarquées, si les exposants dont c'est l'œu- 
vre ne trouvent pas un moyen d'y porter 
l'attention. Sans doute, la distribution des 
récompenses viendra signaler les mérites di- 
vers de chacun; mais elle ne donnera pas le 
moyen de retrouver les objets récompensés 
dans le vaste encombrement où ils se perdent. 

Ceci est un conseil bien désintéressé que 
je donne aux exposants, et dont je ne de- 
mande pas qu'ils me tiennent compte. 

La première fois qu'on pénètre dans le 
Palais, on s'égare inévitablement dans ses 
rues innombrables elqui n'ont aucune orien- 
tation. I>es inscriptions du Jardin central ne 
sont |)a8 un repère suflisanl. La forme ellip- 
tiipie du monumetil fait (|uc le visiteur epui»e 
son attention à chercher son chemin et n'a 
plus qu'un regard préoccupé pour les œuvres 
dont il passe la revue. Poiu- se reeonnaiire 
dans le Palais, il faut y revenir plusieurs 
fois, et se faire soi-même une orientation 
idi'ale. 

Mais sur cent mille visiteurs ([ui traversent 
journellement le Palais, combien ont le temps 
de l'aire cette étude topugraphiquc? 



Le promenoir extérieur n'est pas seulement 
encombré deconsommateurs; il est également 
envahi par les curieux, cherchant un point 
de repère à leur entrée ou à leur sortie du 
Palais, et qui le plus souvent aiment mieux 
s'oublier aux distractions de la promenade 
extérieure que risquer de se perdre dans les 
circuits de l'intérieur. 



-Mes vœux ont été exaucés, en grande 
partie du moins. Non-seulement on arrive 
au (;hamp de Mars; mais on en peut sortir à 
toute heure sans chercher trop longtemps 
un véhicule. Des voitures dont on croyait 
le modèle perdu, des tapissières joyeusement 
pavoisées, semblent sortir d'un autre monde, 
en nous apportant un rajeunissement de 
vingt ans. 

Grâce à la tolérance opportune de l'édilité 
parisienne, je ne désespère pas de voir repa- 
raître le coucou obstine de nos pères. 

Littéralement, nos boulevards et nos rues 
sont encombrés de voilures, mais de voitures 
toujours pleines. Heureux qui peut faire ren- 
contre d'une voiture vide! 



La foule des étrangers et des provinciaux 
est déjà énorme, et s'accroît de jour en jour. 
-Ah! si les Parisiens se plaignent cette fois, 
c'est qu'il est dans leur nature de n'être ja- 
mais satisfaits. J'ai connu des paysans au- 
tour de Paris qui ne pouvaient pas i>ardonner 
aux citadins, auxquels ils venaient de vendre 
des terrains à bâtir dix fois leur valeur, le 
renchérissement que cette invasion urbaine 
occasionnait dans le prix de quelques denrées. 



Le prince de Galles a partagé avec le prince 
royal de Suède les faveurs de Paris, cette 
semaine. Il est d'humeur fort mondaine, le 
prince de Galles; après avoir passé la nuit au 
bal des Tuileries, il va déjeuner en grande 
compagnie au Jardin réservé, où la musique 
des guides lui prodigue ses plus suaves har- 
monies, et luiiclicr au palais de Tunis où M. lu 
baron de I^esseps exerce une hospitalité si 
somptueusement orientale. 

Est-ce (pie le prince de Galles, si bien ac- 
cueilli partout, n aurait pas pu faire honte à 
la (Commission britannique de laisser si long- 
temps en rclial'audage le phare et le temple 
indien qui l'avoisine"? Est-ce encore là une 
malice que .M. le commissaire anglais veut 
jouer à la Commission impériale? 



I'i4 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18(i7 ILLUSTRÉE. 



Si lu pluie voulait 
nous donner un jour 
de répit, les soirées 
seraient splendides 
au Champ de Mars. 
Théâtres, concerts, 
musicaux, tout res- 
plendirait à la fois, 
tandis que par ces 
nuits pluvieuses la 
lumière électrique ne 
lait que mieux dé- 
noncer le ciel bru- 
meux, et que le phare 
projette au loin ses 
éclats intermittents, 
plus intenses que 
l'explosion d'une fu- 
sée dans l'air. 



Contentons-nous, 
en attendant , des 
spectacles du jour. 
Les chameliers ont 
mis de côté le haick 
qui préserve leur vi- 
sage de la poussière 
du désert. Ils ont ju- 
dicieusennent pensé 
qu'ils n'avaient pas 
à prendre de telles 
précautions à Paris. 
Lédilité parisienne 
a tant horreur de la 
poussière, qu'elle en 
fait aussitôt de la 
boue, ce qui a bien 
ses inconvénients 
avec le macadam. 



On se fatigue un 
peu des chameaux, 
malgré leur mine bo- 
nasse. Mais voici la 

locomotive routière qui réveille la curiosité 
exigeante. Cette locomotive, qu'une sorte de 
timonier fait manœuvrer à volonté, est de 




CAFE HOLLANDAIS. — Dessin de M. Gerlier. 

la force de trois chevaux, juste ce qu'il faut 
pour traîner par toutes les pentes un omnibus 
rempli. Par ce temps où une place dans un 



nos illustrations. Un 
nous le représente. 



omnibus est presque 
une bonne fortune, fl 
où les chevaux sont 
sur les dents, l'itiven- 
tion de la locomotive 
routière n'est pas a 
dédaigner. Mais il y 
a tant d'autres inven- 
tions au (>hamp de 
Mars dont nous au- 
rons à parler. 



Je nallirmerais 
pas que les Frison- 
nes qui occupent h 
café hollandais son 
d'un cru bien néer- 
landais ; mais , er 
tout cas, leur cos 
tume est authenti 
que et original , <:t 
qui sullit à attire 
vers elles les curieux 
Leur coiffure es 
charmante : deu: 
plaques d'or, ai 
milieu d'un flot d' 
dentelles, vont de 
tempes se rejoindr 
sur la nuque. N'est 
ce pas le prince d 
Ligne qui disait 
dans le langage m; 
niéré et musqué d 
la régence, que I 
casque d'or ne met 
tait pas les Frison 
nés à l'abri de 
flèches de l'Amour 
Dans tous les cas 
le café hollandai 
étant une des eu 
riosités du prome 
noir, nous navon 
pas pu éviter de lu 
donner place dan 
dessin de M. Gerlie 

Fr. DucLr.Nc. 



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LEXPOSITION II^IIERSEIIE 



DE 1867 

PUBLICATION INTERNATIONALE AITORISÉE PAR LA COMMISSION LMPÉRIALE 





â "^' 




fentn^?r 






EDlTfUBS 

ConccsaioDDiiire du CalQloqvt officiel, t-dileur de la commission 

impiTiale. 

n. riEBRK PKTIT, 



«• i.lvraliionii dr !• iMKes ln-4<'. 

PHII IiB LABONSEUF.ST 

AUX fio livraisons pour toult; la France SO fr. » c. 



BRDACTELR en chef : 

n. p. Di'criwci, 

Memtire du Juiy international. 

COMITE DE REDACTION 

MM. Armand DiUAnEîo, Emcst Dbkullk, Mobeko-urnbiquei, 



CoBCMionnair. d. \fl"'^^;;^f]'^;;2\^\^'^^it '■''"'"«"P'"' $ Bureaux d'abonnements : me de Richelieu, 106. V I..on P,i:E. Aup. v.tu. membre du Ju,y ,n 



tern.'itîon^l. 




CaFU UUbâh. — Uesaiu de M. Cieilicr. 



iU 



I4G 



j;exposition universelle de isb? illustrée. 



SÛMjMAIRE UE la 10" LIVRAISON, 

29 mal 1867. 

I. Service du gaz au Champ de Mars, par M. Fr. Ducuing. 

— II. La Maison île 3000 /ranci, par M. Jules Simon. 

— III. Le Secteur prussien. — Matières premières, par 
M. Charles lîoissay. — IV. Orfèvrerie russe et Mosaïque 
russe, par M. de Castollane. — V. L'Armée à l'Expo- 
sition universelle, par M. de Castellane. — VI. Les 
Missions évanfièliqucs, par M. A. Poitevin. — Vil. Le 
Tombeau de Mulready et les Bains de Diane, par M. Oc- 
tave Lacroi.ï. — VlII. Chronitjue. — ■ Café russe et 
Pavillon prussien, par M. Fr. Ducuing. 



Le service du gaz au Champ de Mars. 

On veut que je parle du service du gaz 
comme j'ai parlé du service des eaux. Mais 
pour décrire le service des eaux, j'avais du 
moins un prétexte : c'était le Château d'eau 
dont un de nos dessinateurs m'avait fourni le 
dessin. Pour le service du gaz, il n'y a pas 
de dessin possible, à moins qu'on ne voulût 
figurer par le crayon les deux énormes comp- 
teurs qui reçoivent le gaz à son arrivée devant 
la porte d'Iéna, — ce qui serait fort peu pic- 
tural. 

Il nous faut donc cette fois marcher sans 
dessin, et en violant la loi que nous nous 
sommes imposée. 

La distribution du gaz a été faite parallèle- 
ment à celle des eaux, et dans la même 
tranchée; ce qui, pour le dire en passant, pré- 
sente certains inconvénients — inévitables, il 
est vrai, mais qu'il ne faut point cependant 
passer sous silence. Il peut fort bien arriver 
en effet qu'une conduite d'eau, venant à se 
briser, amène un tassement considérable 
dans les terres voisines de la même tranchée 
par reffetdel'imbibition, et que ce tassement 
détermine la rupture de la conduite du gaz. 
L'épargne de temps et de travail qu'on a 
trouvée à mettre dans le même lit le gaz et 
l'eau peut servir d'excuse, mais non de jus- 
tification suffisante. 

L'arrivée du gaz au Champ de Mars se fait 
au moyen d'un tube en fonte, d'un diamètre 
plus considérable même que celui du gros 
canon prussien, puisqu'il mesure 50 centi- 
mètres. Cette conduite part des usines de la 
Ville de Paris, et, passant sous le trottoir 
amont du Pont d'Iéna , se divise pour se 
rendre dans les deux énormes compteurs 
dont nous parlions tout à l'heure, installés 
dans un bâtiment spécial prèslagrande porte 
du Champ de Mars. Dans chacun de ces ré- 
cipients, il y a de quoi alimenter 5000 becs. 

De là, le gaz repart par des conduites de 
35 qui rayonnent en tout sens autour du 
Parc et vonten diminuant jusqu'au diamètre 
de 10, à mesure qu'elles se prolongent. 

Nous disons qu'elles rayonnent autour du 



Parc. Car le gaz est absolument proscrit du 
Palais, non pas seulement comme dangereux 
mais aussi comme inutile. Pourquoi aurait- 
on donné au gaz l'accès du Palais, puisque le 
Palais ferme à 6 heures du soir? Par la même 
raison le Jardin central, qui est enferme 
dans le Palais, est aussi privé de gaz. 

A propos du Jardin central, on avait d'a- 
bord songé à l'abriter du soleil soit par un 
vélum soit par des arbres à bouquets. Arbres 
et vélum se sont métamorphosés en rosiers 
étiques, qui ne donnent ni ombre ni fraîcheur 
et des parfums à peine. 

Je crains bien que celte économie d'arbres 
et de vélum, ne rende le Jardin central ina- 
bordable pendant les ardeurs de la canicule.. 

11 serait encore temps d'y remédier ; et c'est 
pour cela que nous nous sommes permis 
cette courte digression. 

Donc, le gaz qui n'a pas comme l'eau le 
service du Palaisà desservir, n'a pas non plus 
le même développement de canalisation. La 
canalisation d'eau mesure une longueur de 

12 000 mètres. Celle du gaz ne mesure que 
6000 mètres. Mais en revanche le gaza plus 
de branchements que l'eau, parce qu'il a à 
desservir toutes les concessions du Parc in- 
distinctement. Ces branchements en plomb 
rattachés aux conduites mesurent une lon- 
gueur de 5000 mètres. 

Toute la canalisation est aux frais de la 
Commission Impériale : tous les branchements 
sont aux frais des concessionnaires ou expo- 
sants. 

Mais la Commission Impériale, outre les 
frais des conduites principales, a pris aussi à 
sa charge : 

600 candélabres, du modèle de ceux de la 
ville de Paris, destinés à éclairer le soir les 
différentes allées du Parc ; 

330 lampes avec globes en verre dépoli, 
suspendues fort ingénieusement à la marquise 
du promenoir extérieur du palais, et formant 
une guirlande lumineuse du plus charmant 
effet ; 

252 girandoles à trois branches, fixées aux 
devantures des restaurants et cafés qui occu- 
pent le promenoir extérieur; 

Ce qui donne un total de 1 686 becs four- 
nis et entretenus par la Commission Impé- 
riale, outre les frais d'installation. 

Voilà une dépense que les organisateurs de 
Londres ne pouvaient même pas songer à 
prendre à leur charge, puisque la solitude se 
faisait autour du Palais de cristal avant que 
la nuit fût venue. 

Les concessionnaires du Champ de Mars 
ont adopté, eux, le système d'éclairage qui 
leur a convenu et les dispositions qui leur ont 
paru les plus avantageuses. Seulement, l'é- 
clairage intérieur est pour chacun d'eux un 
service obligatoire. Chacun a son compteur 
spécial. Le prix qui leur est imposé est de 
oO centimes par mètre cube ; c'est le même 
tarif que celui de la ville de Paris. Chaque 
bec brûle en moyenne 140 litres à l'heure. 



ce qui représente, une dépense d'un peu phis 
de A centimes par heure et par bec. 

Les compteurs peuvent alimenter 10000 
becs à la fois. Voyez quelle masse de com» 
bustion cela représente ! Si l'éclairage du 
Champ de Mars était étage comme celui du 
Trocadéro, il produirait un effet d'ensemble 
encore plus magique. 

F. Dlcl'ikg. 



II 



La maison de 3000 francs. 
A M. Ducuing, rédacteur en chef de i'ExposiTiOK 

UNIVERSELLE ILLUSTRÉE DE 1867. 

Mon cher ami. 

J'ai à peine le temps d'écrire une lettre; 
mais puisqu'il s'agit des logements d'ou- 
vriers, je ne puis résister à votre appel. 

Il y a maintenant vingt ans qu'un livre de 
M. Villermé, intitulé Tableau de l'étal physlijtie 
et moral des ouvriers, me tomba entre les 
mains. J'avais lu beaucoup de dissertations 
et entendu beaucoup de divagations sur ce 
qu'on appelait alors la question ouvrière; 
mais je compris dès les premières pages que 
j'avais affaire à un homme qui, au lieu de 
faire des théories sur les ouvriers, était allé 
les voir chez eux et dans leurs ateliers; qui 
savait combien de temps ils travaillaient, dans 
quelles conditions et pour quels salaires; où 
ils prenaient leurs repas, de quel prix ils les 
payaient; ce qu'ils pouvaient dépenser pour 
leur loyer, pour leur vêtement, pour l'entre- 
tien et l'éducation de leur famille. Celui-là 
n'avait reculé ni devant la fatigue, ni devant 
la réalité; il avait visité les greniers, les 
caves, les garnis et les cabarets; et il savait 
aussi des secrets terribles sur la vie moyenne 
et la vie probable, car son livre se termine 
par des tables de mortalité qui en résument 
tous les enseignements. 

Je ne connaissais pas M. Villermé; mais 
je puis dire que je partis à sa suite pour 
faire mon Tour de France; et, l'appétit venant 
en mangeant, je poussai mes excursions de- 
puis la Prusse jusqu'à l'extrémité du Lan- 
cashire, en passant par la Hollande. Ce que 
j'ai appris par plusieurs années de réflexions 
et d'observations, c'est que toute reforme so- 
ciale doit être avant tout une réforme mo- 
rale; que la morale n'a pas d'auxiliaire plus 
puissant que la vie de famille (en a-t-elle 
d'autres'/), et que la vie de famille est à peu 
près impossible dans un logement où l'on ne 
peut ni travailler, ni respirer, ni se voir, ni 
se séparer, et où l'on vérifie à chaque mi- 
nute la justesse de cet axiome de J. J.. Rous- 
seau : que l'haleine de l'homme est mortelle 
à son semblable. 



L'EXPOSITION UiNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



IW 



H n'est plus question de recomineiiccr les 
descriptions si tristement exactes de M. Vil- 
lernié, ni celles de .M. IJuret, ni celles de 
M. IJlanqui, l'économiste, qui ont fait fermer 
et combler les caves de Lille, ni celles de 
M. Louis Reybaud et de M. Auditranne, ni 
les miennes. Tout le monde est convaincu et 
tout le monde travaille. Il y a des maisons 
de construction récente qui sont presque 
aussi célèbres (pie les sreniers de Rouen, les 
caves de Lille, les courettes de Roubaix, d'A- 
miens et de Saint-Ouentin. Laissez-moi pour- 
tant rappeler une fois de plus les cités de 
Mulliouse et les noms de .\LM. Jean Dollfus, 
Si!iwartz-llui;uenin, Zuber, Penot, Bernard, 
MuUer. Je voudrais citer tous ceux qui ont 
élevé ces belles maisons dont vous voyez un 
spécimen à l'Kxposilion universelle, à côté de 
la notre. Je me souviens qu'après avoir étu- 
dié le système de Mulhouse, j'entre[iris de le 
résumer dans ces deux propositions, dont je 
maintiens la complète exactitude. 

Les maisons de Mulhouse ne coûtent rien 
à ceux qui les vendent ; 

Et elles ne coûtent rien à ceux qui les 
•chètent. 

Quant aux nôtres, elles ne seront ni ven- 
dues ni achetées, puisque nous sommes une 
société coopérative. Nous vendrons pour- 
tant un jour des maisons, je l'espère bien, 
car il n'est pas défendu à une société coo- 
pérative de vendre ii des tiers; mais en ce mo- 
ment, noua songeons surtout à bâtir des 
maisons pour nous-mûmes. Moyennant 2 
francs par semaine, nous arriverons avec le 
temps à être chez nous, et à n'avoir plus de 
terme à payer; et grâce à notre architecte, 
M. Stanislas l'errand, qui a réduit la dépense 
à trois mille francs pour Paris, et tiré le meil- 
leur parti possible d'un espace nécessairement 
restreint, nous ne serons* vraiment pas mal 
chez nous, et nous ne tarderons pas à être 
affranchis de la redevance de 2 i'r. par se- 
maine, et de toute redevance. 

M. Ferrand substitue la brique à la pierre, 
ce qui lui donne les moyens de faire des murs 
creux, et d'envelopper la maison en toute 
saison dune température moyenne de 13 
degrés. 

Il fait porter tout le poids des planchers et 
des combles sur A colonnes en fonte creuse, 
qui reçoivent les eaux pluviales et les déver- 
sent dans «les trargouilles égaiement en fonte 
chargées de les transporter loin de la maison. 
Il économise ainsi de l'argent, puis(|ue ses 
murs de briques coûtent i fr. 10 e. le mètre 
supertkiei, tandis que le mur de moellons 
coûte 12 fr.; et de l'espace (ce qui est encore 
économiser de l'argent), puisque son mur oc- 
j cupe sur le sol 0,13 cl les murs de moellons 
jO,50. 

Nous avons, pour nos trois mille francs, 
au rez-de-chaussée, une seule pièce prenant 
'jour sur les deux façades, avec un vestibule, 
qui peut au besoin t'tre transformé en cuisine ; 
l'étage est composé de deux chambres â cou- 



cher indépendantes l'une de l'autre et séparées 
par une cloiton sourde en briques creuses. 
Les deux lits sont à une distance de 3"" .■>0. 
Au-dessus est le grenier; on pourrait, avec 
un peu de bonne volonté, l'appeler la cham- 
bre des garçons. La maison est pourvue de 
tous les aménagements nécessaires, cave, 
évier, ventilateurs, etc. Elle occupe une su- 
perficie de '2'y m. 25 cent.; la surface totale 
du logement intérieur est de A3, 05 c., le cube 
d'air est de 177 m. /i89. 

Tout cela n'est pas somptueux, vous le 
devinez sans peine; mais c'est gai, commode, 
salubre. I^ nid, en somme, est assez étroit; 
maison comprend, sans trop d'efforts d'ima- 
gination, qu'on y puisse placer le bonheur. 
Si vous prenez, seulement la piine de relire 
quelques pages de .M. Villermé avant d'entrer 
chez nous, vous sei'ez tenté de prendre la pe- 
tite maison de M. Stanislas Ferrand pour un 
palais; et si vous êtes, comme je le crois, un 
philosoplie et un démocrate, vous irez peut- 
être jusqu'à dire : 

Hoc eral in volis.... 

S'il en est ainsi, mon cher ami, je prends 
sur moi de vous dire, sans consulter mes col- 
lègues et associés, que nos listes ne sont [las 
closes. 

JiLKs Simon. 



III 

Le Secteur prussien. 

GALERIE DES MATIÈRES PREMIÈRES. — SILÉSIE. 



Ce qui frappe tout d'abord en entrant dans 
les salles prussiennes est la bonne disposi- 
tion des objets exposés, la façon pittoresque 
et pour ainsi dire parlante dont les organi- 
sateurs sont parvenus à mettre en relief la 
magnifi(|ue industrie minière et métallur- 
gique de la Prusse, industrie qui, jusqu'à 
présent n'avait pas été appréciée à sa juste 
et haute valeur. « La Prusse gagne immen- 
sément dans l'opinion de l'Europe à ce con- 
cours. » Tel est le dire général de tous ceux 
(|ui étudient celte exposition. L'.Mlemagne 
est fière de ses mines et elle a raison. .\ 
l'entrée de la salle, dans l'axe de l'avenue 
d'Earope, l'œil est attiré par des cubes 
de laiton superposés. Le plus élevé est le 
fac-similé d'un lingot d'or valant 259()000() 
francs, ce qui est précisément en moyenne 
la valeur totale des substances minérales ex- 
traites chaque année des mines prussiennes 
entre is;t.') et lS'i4. Les lingots augmentent 
degrojseur de dix ans en dix ans, et le qua- 
trième représentant le produit pécunier des 
mines de Prusse en ISO.'), vaudrait, s'il él;iit 



en or, 1807500011 francs'. Des lignes noires 
gravées sur cesculws, les divisent en tranches 
inégales qui indiqiieat. la part de chaque 
espèce minière dans le produit général. Oh 
voit que la houille représente les deux tiers, 
et tout le charbon minéral, houille et lignite, 
environ les trois quarts du capital conquis 
par les mineurs — une vraie conquête celle- 
ci et non point seulement une substitution de 
possesseur comme cela a lieu pour les con- 
quêtes miliUiires. — Après les combustibles 
viennent, par ordre d'importance financière, 
le fer, le zinc, le plomb, le cuivre, les autres 
métaux et les sels. 

En effet, les sels forment à présent une 
des richesses minérales de la Prusse. C'est 
dans les environs de .Magdebourg à Stassfurth 
principalement, que l'on exploite le plus 
puissant dépôt salin qui existe en Europe. 
Avec les blocs de sel gemme envoyés de 
Stassfurth on a construit une grotte qui est 
bien une des choses les plus originales de 
l'exposition. Le banc de sel présente une 
épaisseur et une compacité telle, qu'il a été 
possible d'y tailler à la scie, tous les maté- 
riaux de la grotte, comme dans les carrières 
on taille les pierres à bâtir. Cette voûte 
blanche et demi-transparente, est assez haute 
et assez profonde pour que trois ou quatre 
personnes puissent aisément y tenir debout, 
et elle est exhaussée par trois marches qui la 
précèdent comme un perron. Sur ces gradins, 
faits chacun d'un seul morceau de sel, ont 
été disposés sous des globes les produits se- 
condaires des mines de Stassfurth. La car- 
nalite, sel précieux que l'on dédouble en 
chlorure de potassium, si recherché par l'in- 
dustrie, et en chlorure de magnésium d'où 
s'extrait le métal dont la (lamme rivalise avec 
la lumière électrique; la polyalite, sulfate 
multiple qui contient aussi beaucoup de po- 
tasse; la boraeite, dont le nom indique 
qu'elle renferme l'acide borique dont les em- 
plois deviennent de plus en plus nombreux; 
la kiéserile qui est tout simplement le sel de 
Sedlitz ou d'Epsoin; et d'autres sels en ilr, 
mais la nomenclature en est déjà trop longue. 
En 18(15 les mines de Stassfurth ont [)roduil 
cent vingt-huit millions de kilogrammes de 
sel ordinaire en roche ou ralliné, et trente- 
six millions de kilogrammes do sels potas- 
siques. 

.\ côte de leurs produits se trouve un plan- 
relief en verre des mines île Sta.ssfurtli, qui 
permet au regard de plonger dans les pro- 
fondeurs de la terre et de voir la succession 
des couches qui s'y superposent, depuis la 
surface jusqu'au sel gemme, au beau milieu 
duquel sont creusées les galeries d'exploita- 
tion, à un demi-kilomètre au-dessous du sol. 
Cet ingénieux modèle est à l'échelle de un 
huit centième. 

La prottc de sel est flanquée de deux py- 

1. L'Australie produit par an, en or vëritable, à 
peu prés li- donhle de la vnleur en nr des combusti- 
bles fcssiles, sels et rainerais de la i'russe. 



148 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



ramides qui représentent la quan- 
tité de houille produite par la 
Prusse à dix ans d'intervalle en 
1855et1865. Chacune d'elles est 
formée de sept dés de charbon de 
terre, nombre égal à celui des 
bassins houillers prussiens. 

La proportion des échantillons 
exposés, à la masse du combus- 
tible extrait est celle d'un cen- 
timètre cube pour huit tonnes et 
demie de houille. Le plus gros 
bloc correspond au bassin houiller 
' de la Westphalie, le plus important 
de l'Allemagne; et le plus petit 
aux mines de Minden. En 1855 la 
production totale a été de 8107850 
tonnes; en 1865, elle avait plus 
que doublé et était de 18 592 000 
tonnes. La France produit à peine 
le deux tiers de cette quantité. 

Les houillères rhénanes alimen- 
tent principalement ' ces aciéries, 
ces forges, ces fonderies, sur les- 
quelles M. de Castellane donnait 
l'autre jour de si intéressants 
détails ; cela nous dispensera 
d'insister sur les magnifiques 
échantillons d'acier et de fer pud- 
dlés, fondus, forgés, tordus, ou- 
vrés qui sont les perles de l'ex- 
position prussienne. Mais nous admirerons 1 du Harz, ces mines où le travail séculaire de 
la collection métallurgique des célèbres mines ] l'homme a excavé des montagnes entières, où 




LA. MAISON UK 3U00 ii'rtALNUb. — Archiitecte, M. Stanislas Ferrand 



les puits les plus profonds s'en- 
foncent verticalement à près de 
mille mètres sous terre, où l'on a 
creusé en tunnel un canal portant 
bateau sur une partie de la lon- 
gueur qui atteint six lieues, le 
double du tunnel du mont Ce- 
nis. 

Il est facile de suivre tous les 
détails de la fabrication du cuivre. 
Ici nous voyons d'abord le minerai 
pierreux, dans lequel brillent des 
veines de pyrites cuivreuses. Au 
milieu de ces matières abondantes 
on trouve quelques espèces rares, 
composées de soufre, d'antimoine 
et d'arsenic , fleurs minérales à 
l'aspect soyeux et velouté, aux 
nuances éclatantes , passant du 
jaune vif au rouge écarlate par 
l'orangé le plus pur. La pyrite de 
cuivre est d'abord grillée à l'air 
ce qui a pour résultat de la dé- 
pouiller de la plus grande partie 
du soufre qu'elle contient et qui 
se brûle. On fond le minerai, on 
le grille à nouveau six à huit fois, 
puis on le refond. Le cuivre obtenu 
ainsi est noir, il contient de l'ar- 
gent; pour séparer ce métal on 
allie du plomb au cuivre, on 
hauffe, le plomb coule et entraîne l'ar- 
;ont. Le cuivre ^purifié deux fois encore 




PttUSSK jbr ALLKlUAL.WE JJU iSUHU. — uALtUlh Uts aIAIi 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



U9 



forme des disques bulleux d'un beau rouge 
nommés rosettes. 

Les rosettes de cuivre sont empilées en face 
des échantillons de minerai, et auprès d'elles 
se voient tous les autres produits des sulfures 
exploités : cristaux de vitriol Meu, saumons de 
plomb, canons de soufre, gâteau d'ari;ent et 
poudred'or. Kiifin, l'exposition est compléléc 
par une énorme cuve hémisplu'ritjue et une 
grande lame fabriquées avec le cuivre du Harz. 

Une colonnade en zinc rehaussé île cuivre, 
exposée par la Silésie, un gigantesque rou- 



leau de tôle de plomb, des tuyaux de même mé- 
tal de diamètre décroissant, enroulés comme 
des serpents, frappent encore les regards 
dans cette salle. 

les suivantes sont consacrées aux produits 
chimiques. Les plus remarquables échantil- 
lons sont ceux des couleurs extraites de la 
houille. Il est merveilleux de voir ce charbon 
noirâtre que nous venons d'étudier, donner 
naissance à ces nuances éclatantes qui em- 
brassent toute la gamme du prisme. Chose 
singulière, plusieurs de ces couleurs qui 



donnent aux étoffes a plus riche teinte pour- 
pre ou bleue brillent par elles-mêmes d'une 
couleur vert doré, qui ne se retrouve que sur 
la cuirasse des scarabées 

Des choses rares comme le carbonate de 
lithine, se présentent en quantité, au milieu 
de ces produits chimiques, et des choses in- 
trouvables, presque inconnues des chimistes 
eux-mêmes, comme les composés d'erbium, 
peuvent y être notées. 

Elevons-nous en passant contre les expres- 
sions monstrueuses adoptées par les nomencla- 




blLÉSIE. — MATIÈRE.S PREMIÈRES. 



leurs. Nous avons remarqué des noms tels que 
carbotriphcnyltriaminr, 22 letU'es ! De sem- 
blables mots é(|uivalent à une phrase entière. 

Parmi les industries nouvelles révélées par 
celte exposition, on peut citer celle de l'ex- 
traction du soufre existant dans les résidus 
de la fabrication de la soude qui jusqu'à pré- 
sent ne servaient qu'à empoisonner les ter- 
rains où on les déposait. 

Il y a encore deux salles consacrées aux 
cuirs et aux laines, mais une forte odeur de 
lan en repousse les curieux, et nous nous gar- 
derons bien d'y introduire les lecteurs» 



Nouspréférons, au risque de les faire pécher 
par envie, les conduire jusqu'aux waggons du 
chemin de fer de Halle à Cassel. 

On ne peut imaginer rien de plus confor- 
table que ces voitures au plafond doré, aux 
canapés de velours avec coussinets do soie 
blanche. Les secondes elles-mêmes sont 
transformées en salons auxquels ne font dé- 
faut ni les glaces ni le guéridon central. Mais 
la plus |)récieu8e annexe de ces waggons est 
im riosri où, grâce à une table a toilette avec 
robinet d'argent, les voyageurs peuvent se 
débarrasser de celte odieuse suie dont on est 



barbouillé après une heure de voyage en 
chemin de fer. Il nous semble impossible que 
nos compagnies ne s'empressentpas d'adopter 
un aussi excellent système de voilures. 

Celle communion des nations qui permet à 
chaque |)eu|>le d'emprunter à ses voisins ce 
qu'ils font de bien et de beau, est certes un 
des grands résultats du concours universel. 

Après avoir aduiiré l'exposition de la 
Prusse, (in s'aperçoit, en entrant en relation 
avec les Prussiens, que ces faiseurs de canons, 
ces traineurs de sabre, ces soi-disant gallo- 
phages sont — inviduellemenl — polis, bien- 



1 50' 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



veillants et doux : ils voient de leur côte que 
nous ne délestons point leur pays et leurs 
compatriotes comme ils se l'imaginent, et ce 
rapprociiementfait plus pour l'apaisement des 
colères et des haines que toute l'habileté de 
la diplomatie. L'exposition allemande, en ré- 
sumé, est parfaitement belle, et on ne peut la 
quitter sans se rappeler cette parole de 
Victor Hugo : « Si je n'étais Français, je vou- 
drais être Allemand. )> 

Charles Boiss.vy. 



IV 

Exposition russe. — La mosaïque. 
L'orfèvrerie. 



Dans les chaudes journées de l'été, lorsque 
le chasseur se met en quête de l'alouette, 
vous le voyez partir avec un miroir aux mille 
facettes qui, constamment agité, renverra 
dans les airs les rayonnements du soleil et 
fera descendre jusqu'à lui l'oiseau perdu dans 
les grands espaces du ciel. Qu'il cesse un in- 
stant de briser la lumière, et, aussitôt, la pau- 
vre bête afl'olée reprendra son essor et, toute 
joyeuse, recommencera ses chants et rega- 
gnera d'un coup d'aile le calme et le repos. 

A l'Exposition universelle, au milieu de ce 
spectacle immense et inépuisable, le visiteur 
accablé par les merveilles de l'industrie, at- 
tiré en mille endroits différents par ces inven- 
tions ingénieuses, et tournienlé du besoin de 
tout voir, finit aussi, comme l'alouette, par 
rester ébloui et fasciné. Perdu à travers ces 
mille recherches du bien-êlre qui tentent son 
corps et provoquent, en lui montrant les 
moyens de les satisfaire, des désirs qui de- 
viendront bientôt des nécessités nouvelles, 
il ne songe le plus souvent qu'à la vie facile 
et aux satisfactions réclamées par la chair; 
mais si, sur son chemin, se rencontre une 
de ces œuvres de l'esprit et de l'âme qui ré- 
veille ce fluide mystérieux, aliment de notre 
pensée, et lui rappelle qu'au delà des sensa- 
tions du corps de nobles émotions existent, 
il s'arrêtera tout à coup, surpris et étonné de 
retrouver ces aspirations élevées et cet idéal 
qu'il croyait peut-être dédaigner. Les œuvres 
capables d'accomplir un semblable miracle 
sont rares et doivent être doublement puis- 
santes pour dominer la confusion, les ru- 
meurs, l'inattention et l'éblouissement de la 
foule. Quand leur action se fait ainsi sentir, 
on peut, sans crainte de se tromper, leur 
assigner la première place dans le domaine 
de l'art, et les regarder comme un honneur 
et une gloire pour le pays qui les envoie. 

La grande mosaïque exposée par la Russie 
est au nombre de ces productions devant les- 
quelles le plus indifférent s'arrête. Le calme 
et la majesté empreinte sur ces grandes figures 
de saints, revêtus de leurs ornements sacer- 



dotaux et destinés à garder dans l'église ca- 
thédrale de Saint-Isaac à Pétersbourg l'entrée 
du sanctuaire, et à former la séparation nom- 
mée dans les églises russes Iconostases, s'im- 
pose et vous pénètre. La foi active de la Russie 
resplenditdans cette mosaïque devant laquelle 
on oublie ladil'lieulté vaincue pour ne songer 
qu'à la grandeur de la conception du profes- 
seur Neff, et à la façon magistrale avec la- 
quelle elle est rendue. Durant quatre années, 
les maîtres mosaïstes Kmelewski, Rourou- 
kine, Agafonoff, Mouravieff ont travaillé sans 
relàclie, se jouant sous leurs doigts agiles des 
mille nuances dont le verre émaillé, qui leur 
sert à la fois de couleurs et de pinceaux, a 
été pénétré par l'habileté du savant Léopold 
Ronafede. Tout le monde sait comment se fait 
une mosaïque et la dillicullé de placer dans 
la pâte, qui doit les sceller et les maintenir, 
les fiches de verre qui, par leurs teintes et 
leurs colorations multiples, permettront d'at- 
teindre toutes les gradations et de donner 
aux contours le modelé et la vie. Il faut d'a- 
bord créer la matière et, à ce titre, la collec- 
tion des émaux de la manufacture impériale 
de Saint-Pétersbourg exposée dans la même 
salle, mérite une étude particulière, car elle 
renferme des tons que l'on n'avait pas pu ob- 
tenir jusqu'ici. 

Léopold Ronafede, Romain amené à Saint- 
Pétersbourg par l'empereur Nicolas, pour di- 
riger la fabrique de mosaïques que ce prince 
voulait établir comme une annexe de l'Aca- 
cadémie des beaux-arts , est l'auteur de ces 
produits remarquables et, depuis sa mort, ar- 
rivée il y a deux années, son frère le remplace 
dans la direction de cea immenses et magni- 
fiques travaux , dont la mosaïque exposée 
faisait partie, et qui sont destinés à l'orne- 
menlation de Saint-Isaac. 

Des deux côtés de la grande mosaïque, 
et comme pour lui faire honneur et l'éclairer 
au besoin, se trouvent les gigantesques can- 
délabres en rhodonite rose qui ne le cèdent 
par la beauté de la matière et le fini du travail 
â aucune des magnificences que les palais 
princiers peuvent renfermer. 

La fabrique impériale d'Ekaterinbourg, sur 
le versant de lOural, qui met en œuvre les 
pierres rares de ces montagnes, a envoyé ces 
pièces énoruK^s faites en trois morceaux avec 
une matière dont le commerce ne peut se pro- 
curer que des fragments; celle de Kolivansk, 
en Sibérie, les vases de jaspe et de porphyre, 
et leurs produits ne sont pas un des moindres 
étonnements que nous réserve cette partie de 
l'exposition russe où la richesse est unie au 
goût le plus délicat et souvent le plus original. 

Plus loin les orfèvres justifient leur vieille 
réputation. Il est impossible de passer au- 
près des vitrines de Rasile Semonoff, d'Ovt- 
cliinikoif et d'Ignace Sasikotï sans admirer 
la beauté et la variété pleine de fantaisie du 
travail. Semonoff nous montre des objets d'art 
en argent et des pièces d'orfèvrerie religieuse 
remarquable; Ovtchinikoff un calice en ver- | 



meil et en argent oxydé dont le dessin a 
beaucoup de caractère et dont la ciselure est 
très-fine. Le groupe commémoratif de l'abo- 
lition du servage par l'empereur Alexandre,, 
et le livre des Evangiles, relié avec des pla- 
ques de vermeil ciselé sont aussi fort beaux,, 
et méritent l'attention et l'éloge des personnes 
de goût. Mais rex[)Osition de Sasikoff, la plus 
riche et la plus complète, contient les objets 
les plus curieux à tous les points de vue et 
renferme des pièces hors ligne. La plus balle 
sans contredit tant pour la beauté de la com- 
position que pour la manière remarquable dont 
l'o'uvre a été exécuté»! au repoussé, d'après 
le dessin du professeur Vitali, par le ciseleur 
Loskoutnikoiî, est un bas-relief d'une hau- 
teur de quarante-quatre pouces, représentant 
l'adoration des Mages et offrant, par la dimen- 
sion des figures, des diilicullés d'exécution 
presque insurmontables. 

Les pièces d'orfèvrerie destinées à nos 
usages de chaque jour ne sont pas moins in- 
téressantes. Le style est plein de mouvement 
et de vie. Chaque objet a un cachet qui lui est 
particulier, parfaitement adapté au but qu'il 
doit remplir et marqué au coin d'une origi- 
nalité pleine de grâce. Un service à thé, où le 
travail de l'orfèvre égale l'élégance du dessin 
de l'architecte Monighetti, a été acheté par le 
marquis de Hartford, et méritait ce choix 
flatteur. — Rien n'est plus gracieux que ces 
larges rubans de couleur sombre qui s'en- 
trelacent d'une façon charmante avec les 
rubans d'or. 

Sur le couvercle, imitant une toile blanche 
nouée avec une corde d'or, des paysans sont 
ingénieusement groupés. Il y a là une série 
de petites merveilles, et Ion admire le fini et 
la recherche du travail, la variété des sujets 
depuis la gourde destinée à être donnée en 
prix par une société de chasseurs et de lut- 
teurs, jusqu'à la tête de ce cheval qui fait plier 
l'eau et semble nager si vigoureusement vers 
la rive. Rien n'est charmant comme ce grand 
pot â lait en argent avec la paysanne, sa vache 
et ses sapins de couleurs d'or, et ce petit 
verre d'eau de style byzantin que toutes nos 
élégantes voudrontavoir. L'argent niellé tient 
aussi une large place dans le travail de Sasi- 
koff, empreint et marqué de ce double cou- 
rant qui lui vient à la fois de l'Europe et de 
l'Orient. A la dernière exposition de Londres, 
cette grande maison qui n'occupe pas moins 
de quatre cents ouvriers à Moscou et à Saint- 
Pétersbourg, a obtenu une médaille de pre- 
mière classe, et, en signalant à l'examen 
attentif de nos maîtres les différents modèles 
envoyés à l'exposition russe, nous rendons 
hommage à un mérite incontestable, et nous 
espérons que nos ouvriers, si prompts à tirer 
parti du moindre enseignement, mettront à 
profit ces richesses que leur goût et leur habi- ' 
leté saura modifier, pour s'ouvrir une voie 
nouvelle qui leur assurera bientôt des débiiu- 
cliès importants. 

Comte DE Castki.lane. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



151 



L'Armée à 1 Exposition universelle. 

Toutes les perfections que l'on se plaît gé- 
néralement à reconnaître au dix-neuvième 
siècle et le progrès dont noti-e époque est si 
glorieuse, n'empêchent jioinl les hommes 
qui vivent en l'année 1807, de différer assez 
peu de leurs devanciers sur celte terre. Long- 
temps encore ici-Las, la force restera la con- 
dition première de toute sécurité, et cela est 
si vrai, que même en ces jours de fête et de 
com])liments pacifiques, les armes et les 
équipements militaires tiennent une place 
importante à l'Exposition universelle. — 
Dans chaque pays, ceux qui gouvernent les 
peuples semblent avoir mis un certain 
amour-propre à montrer les puissants moyens 
dont ils disposent pour assurer, en cas de 
besoin, appui et protection aux arts et à l'in- 
dustrie dont les produits merveilleux for- 
ment un cadre magnilique à tous ces engins 
de destruction admis au Ciiamp de Mars, 
comme les instruments les plus efficaces de 
Ih paix universelle, et c'est à ce titre tout au- 
tant que pour faire admirer les qualités de la 
fabrication, que lé ministère de la guerre a 
réuni dans un local spécial du Parc, les spé- 
cimens de tout ce qui se rattache à l'organi- 
sation matérielle de l'armée. 

L'armée, en effet, comme toutes les choses 
humaines, se compose de deux éléments 
bien distiticts, l'organisation morale et l'or- 
ganisation matérielle. — La seconde fournit 
à la première les moyens nécessaires pour 
accomplir son oeuvre, pourvoit en temps de 
paix comme en temps de guerre à tous les 
besoins, assure aux soldats, dans les meil- 
leures conditions possibles, l'enlrelien et le 
bon élal du corps, base première de tout cet 
ensemble singulier, et leur donne ces ar- 
mes et ces munitions perfectionnées par la 
science, que leur volonté, obéissant au chef 
suprême, dirigera contre lennomi com- 
mun. 

Pour faire la guerre avec succès, et con- 
server la prépondérance des armes, il faut 
que le matériel soit au niveau des progrès 
les plus récents, et que l'outillage, si l'on 
peut employer cette expression, soil parfait. 
A ce point de vue seul, l'exposition du 
ministère de la guerre mériterait d'attirer les 
visiteurs, (piand bien même le lieu choisi ne 
serait pas un des plus charmants du jardin. 
I — Sur une belle pelouse, à l'ombre de 
! grands arlms, en avant d'une conslruciion 
I dont la forme rappelle une lente allongée, se 
trouve le parc d'artillerie : canons de siège, 
mortier, pièce deï>linée à la défense des 
côtes, pièce de position et canon de cam- 
pagne, chariot des équipages de pont avec 
les barques et les planches qui permettront 
aux robustes pontonniers d'elahlir en quel- 



ques minutes un passage sur le fleuve le 
plus rapide; voiture du train des équipages 
embrassant tous les genres de service, depuis 
celui des états-majors jusqu'au transport des 
vivres, les ambulances, le trésor et les 
postes. — Les tentes de toile comprenant les 
différents modèles en usage à la guerre; la 
tente du Conseil et celle du général en chef, 
la grande lente pour seize hommes, et le mo- 
deste abri que les soldats emportent sur leur 
sac, forment un côté du petit campement qui 
s'étend jusqu'à la pièce d'eau, où de beaux 
cygnes prennent leurs ébats, et viennent se 
jouer aux j)icds de ce phare gigantesque dont 
le dôme de cristal s'élève majestueusement 
dans les airs. 

L'Algérie nous a rendu familier avec ces 
maisons de toile, et quel est le Parisien qui n'a 
vu un de ses amis venir, au retour d'Afrique, 
s'asseoir à sa table et raconter ces longues 
histoires de bivac, où le tente joue toujours 
un rôle important. Il connaît la. grande tente 
du général en chef que les soldats du génie 
dressent en un moment, quand, après une 
longue marche, l'heure de la halte est arrivée, 
et il sait les services de cette modeste tente- 
abri qui se divise et suit ainsi les hommes en 
tous lieux, les préserve des intempéries et 
leur permet de prendre un peu de repos, 
sans qu'au réveil, la rosée si redoutable des 
pays chauds leur apporte la fièvre ou que 
la pluie glacée, roidissant leurs membres, 
leurdonne une deces maladies soudaines qui 
les forcerait d'aller à l'ambulance et de se 
placer sur un de ces mulets, porteurs de 
cacolels , si bien représentés dans un des 
pavillons où se trouvent réunis, avec des 
cantines destinées aux ambulances, les mo- 
dèles réduits de l'installation du camp de 
Cliàlons. — Le cacolet, ce petit fauteuil de fer 
et de cuir qui se replie au besoin contre le 
bât du mulet, et permet de le charger d'un 
poids considérable de vivres, et la litière, sorte 
de lit en fer suspendu aux deux flancs d'ani- 
maux choisis parmi les plus robustes et sur 
le()uel on étendra le soldat atteint d'une bles- 
sure grave, nous viennent d'Afrique où ils 
ont contribué à tous nos succès, en doimant 
confiance aux soldats, assurés, quelles que 
fussent les difficultés du terrain, d'être ra- 
menés à l'ambidancc; et maintenant encore, 
si la guerre éclatait en Europe, ils rendraient 
sur les champs de bataille les mêmes services 
que pendant la campagne d'Italie, et, si le 
théâtre de la lutte se déplaçait et se portait 
dans les montagnes, serviraient à ces entre- 
prises et à ces coups de main rapides qui, 
parfois , décident du succès dune campagne 
entière. 

I^ guerre, en elTct, ne l'oublions pas, res- 
semble à ces conceptions fantastiques que 
l'imagination se plaît parfois à voir représen- 
ter sur nos grandes scènes. L'imprévu y tient 
le premier rôle, maintenant surtout que la 
vapeur lui prêle sa puissance et <pie l'électri- 
cité se lient à ses ordres: rien n'égale la sou- 



daineté du spectacle, et c'est à peine si les 
témoins de ces luttes gigantesques parvien- 
nent à en saisir l'ensemble. En quelques 
jours, parfois en quelques heures, les desti- 
nées d'un peuple entier se décident pour de 
longues années, et c'est pour cela qu'une ar- 
mée est composée de la sève, de la force, de 
la vie d'une nation. — De là vient aussi celte 
sympathie profonde que chacun ressent pour 
celle livrée de dévouement portée par le sol- 
dai qui se lient à la disposition de tous et, s'il 
le faut, fera de son corps une protection et 
un rempart pour ces femmes, pour ces en- 
fants, pour ces familles qui l'entourent main- 
tenant de leur affection ; — et ce sentiment 
est si vrai, que chacun prend plaisir à voir 
et à regarder, cherche à comprendre ce que 
peuvent être ces combats et ces dangers aux 
formes si multiples qui apparaissent souvent 
dans les récils d'une façon confuse ; et dans la 
grande salle de l'exposition du ministère de 
la guerre, où se trouvent rassemblés avec les 
modèles des différentes armes, des pièces de 
canon et leurs attelages de grandeur natu- 
relle, les mulets de bât portant l'obusier de 
montagne, les diverses parties du matériel et 
de l'équipement, et des plans en relief admi- 
rablement exécutés par le dépôt du génie, re- 
présentant les environs d'une place forte et 
les différentes actions de guerre, ouverture 
et attaque d'une brèche, enlèvement et pas- 
sage de vive force, travaux de siège, tran- 
chées, gabionnades, établissement d'un pont 
eld'un grand campement, — vous serez su i-pris 
de voir la foule qui entoure constamment ces 
tableaux vivants rendant si bien le danger, la 
lutte, l'acliou individuelle elcolleclive, elfai- 
sant saisir par le regard, mieux que par les 
plus longs commentaires, les périls de la vie 
du soldai et la nécessité de cette forte éduca- 
tion sans laquelle il se trouverait, à l'heure 
suprême, exposé aux élonnemenls et aux 
faiblesses qui pourraient entraîner la ruine 
et le désastre du pays tout entier. Pour peu 
que vous cherchiez vous-même un enseigne- 
ment, arrêtez -vous là quelques instants, 
écoutez les paroles de ceux qui passent, les 
réflexions de la foule française, et vous com- 
prendrez bien vite comment et pourquoi ce 
pays-ci veut être et sera toujours respecté. 
— L'honneur est un héritage que la France 
a conservé inlncl et (|u'elle transmettra sans 
défaillance aux générations qui nous succé- 
deront dans ce noble j)ays. — Pour le mainte- 
nir et le défendre, nous avons, grâce au ciel, 
l'énergie et le courage. C'est un produit de 
notre terre. Il est à nous, comme cette sève 
généreuse que la Providence cache dans notre 
sol et que renferment nos vins. — Chacun 
les envie, cherche à les produire et, cepen- 
dant, c'est toujours à la France qu'il faut les 
demander. — Soyons donc sans inquiétude, 
la nation n'a point dégénéré, et si l'hon- 
neur du pays imposait jamais à l'Empereur 
les nécessités d'une lutte sanglante, en quel- 
ques heures, on la verrait se lever tout en- 




mosaïque russe. 



||Mil Xi||,^i|| 




ORFÈVRERIE RUSSE. 



154 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1807 ILLUSTRÉE. 



tière et l'entourer, prête à courir au d;ine;er. 
Le succès viendrait couronner l'effort , car 
une administration vigilante aurait tout 
préparé pour que nos bataillons soient pour- 
vus des armes et des équipements, trans- 
formés par le progrès incessant de l'indus- 
trie. 

L'Exposition militaire renferme de curieux 
témoignages des changements que les dé- 
couvertes de la science produisent dans le 
matériel de guerre. La direction de l'artille- 
rie s'est plu à réunir à titre de souvenir 
et peut-être d'iiommage au passé, toutes 
les armes adoptées au moment de leur appa- 
rition comme les plus parfaites et, qui tour 
à tour abandonnées à la suite d'une décou- 
verte nouvelle, sont maintenant remplacées 
par le revolver et le fusil se chargeant par la 
culasse. — Tout s'enchaîne et se lie ici-bas, 
et, puisque la vitesse est à la mode, que l'é- 
leeîiicilé ne demande jtlus à la pensée que 
quehjiies secondes pour lui faire atteindre 
les extrémités du inonde, et que notre corps, 
livré aux chemina de fer, franchit mainte- 
nant quinze lieues en une heure, la mort a 
voulu se rtiettTé au niveau du progrès, et 
nosi-avanis ont si bien travaillé, qu'un même 
fusil peut sans difficulté blesser ou tuer une 
vin'gtaine d'hommes par minute. Des décou- 
vertes plus ingénieuses ont été faites, dit-on, 
pour les canons, mais elles ne sont point 
toutes exposées. Celles qui sont montrées au 
Champ de Mars, et les grandes fusées de 
guerre accrochées le long des murailles, sans 
parler même des curiosités de la capsulerie 
et lies autres instruments et modèles déposés 
sous les vitrines, suflisent au reste pour in- 
diquer un notable avancement dans l'art de 
détruire par grande masse, auquel les artil- 
leurs sont spécialement consacrés. — H est 
vrai que si les engins de destruction sont 
aussi remarquables, l'équipement propre- 
ment dit du soldat et les effets destinés à le 
sauvegarder des intempéries, ou les moyens 
rassemblés pour lui donner les soins les ])!us 
attentifs s'il est blessé ou malade, ne sont 
pas moins dignes d'attention. — Excellente 
qualité et bon marche relatifs se trouvent 
réunis dans ces draps forts et épais, ces 
chaudes couvertures; tout le détail du grand 
et du petit équipement, qui embrassent toutes 
les nécessités de l'existence, depuis la mar- 
mite de fer battu, destinée à faire bouillir 
sur un fourneau improvisé avec deux pierres, 
la ration de marche, jusqu'aux élégances de 
la grande tenue, — mérite l'éloge, tant par les 
résultats obtenus que par le désir et la re- 
cherche du mieux, qui dirige évidemment 
et inspire tous leselïortsde l'administration. 
Le prix de revient de chaque objet est mar- 
qué en chiffres connus, et fait grand hon- 
neur à l'industrie française qui les coni'ec- 
tionne à si peu de frais et les livre à d'aussi 
bonnes conditions à l'Etat. — Les spécimens 
des cantines et des approvisionnements de 
tous genres pour les hôpitaux militaires. 



les trousses des chirurgiens jusqu'aux boîtes 
renfermant, par un classement méthodique et 
de façon à pouvoir se transporter facilement 
en tous lieux, les médicaments et les appa- 
reils, ne sont pas moins remarquables ; mais 
dans cette exposition si curieuse à tant de 
titres, et où l'emploi des inventions nouvelles 
de la science à la préparation de la guerre, 
comme l'application de la photographie au 
levé des plans d'après la méthode du colonel 
du génie de Laussedat, ont dans le capitaine 
Savary qui nous montre un grand levé exé- 
cuté en 18G6 d'après ces procédés, de très- 
dignes représentants, il est regrettable peut- 
être de ne trouver aucune trace des nouveaux 
outillages rendus nécessaires par l'emploi 
des chemins de fer à la guerre, ni aucun 
indice laissant supposer que l'armée fran- 
çaise possède une organisation spéciale, 
analogue à celle qui, si l'on en croit les ré- 
cits de la dernière guerre d'Allemagne, a 
rendu de si grands services à l'armée prus- 
sienne. 

Quoi qu'il en soit, et bien que le ministère 
de la guerre ne nous ait point montré tout ce 
qu'il possède, son exposition mérite une men- 
tion particulière, et nous la recommandons 
non-seulement aux hommes spéciaux, mais 
encore à tous ceux que la curiosité attire au 
Champ de Mars. Les personnes qui ne sont 
point au courant de la famille militaire 
éprouveront peut-être quelque étonnement 
en trouvant là des A B C et des livres destines à 
l'éducation; car elles ignorent que dans chaque 
régiment une école dirigée par un oflîcier 
reçoit le conscrit illettré et lui enseigne les 
principaux éléments qui lui rendront possible, 
après sa libération du service, d'exercer des 
emplois demandant un certain degré d'in- 
struction. L'émulation est le grand mobile de 
notre armée, et les efforts des chefs tendent 
toujours à élever le niveau moral des hommes 
qu'ils commandent. Enfin, si après ce long 
voyage de guerre, vous me permettez de vous 
adresser une prière, ne quittez pas le pavil- 
lon militaire sans jeter un coup d'œil sur une 
petite machine, qui se trouve près du grand 
plan en relief des environs de la ville de Laoji. 
Elle n'a rien de belliqueux et se tient modes- 
tement à l'écart, attendant un encouragement 
et un éloge qu'elle mérite. C'est une nouvelle 
machine à coudre, à deux navettes, ayant 
deux aiguilles, l'une fixe et l'autre mobile, 
offrant, m'assure-t-on, par sa construction de 
grands avantages. Un simple ouvrier d'artil- 
lerie l'a inventée. Il se nomme Leconte et reste 
maintenant avec son père rue des Singes, 
n" 9, au coin de la rue des Jîlancs-Manteaux. 
Mon indiscrétion, vous le voyez, est complète, 
puisque je vous demande d'encourager par 
vos commandes le travailleur militaire, libéré 
maintenant du sei'vice, et de donner aide et 
protection au modeste établissemenl fondé 
])ar un enfant de l'armée. 

(^.omte DK Castfi.i.ane. 



VI 

Les Missions évangéliques à l'Exposition. 

Lorsque vous pénétrez dans le Parc par 
la porte du pont d'Iéna, si vous inclinez sur 
la droite en passant devant le pavillon des 
phares électriques, vous arrivez auprès d'un 
groupe de constructions, rappelant vaguement 
par quelques détails le style byzantin , et toutes 
uniformément peintes en lilas clair avec des 
festons rouges et bleus. 

En premier lieu vous abordez une sorte de 
kiosque octogone dont les huit fenêtres ou- 
vertes forment autant de comptoirs. Derrière 
ces comptoirs sont installés huit messieurs 
graves et vêtus de noir. Devant eux des piles 
de petits livres in-32 de toutes couleurs, 
roses,bleus, gris, verts, jaunes. C'estlamanne 
qui se distribue gratuitement dans ce buffet 
intellectuel. « Crois au Seigneur Jésus-Christ 
et tu seras sauvé toi et ta famille! » Cette 
généreuse parole, inscrite sur le frontispice 
de chacun des petits livres, est répétée en 
toutes langues au-dessus des fenêtres du 
kiosque et jusque sur le lambrequin de la 
marquise qui sert de parapluie à cette agence 
permanente de bonnes lectures. Qu'il pleuve 
ou qu'il vente, de neuf heures du matin à 
cinq heures du soir, le zèle de ces distribu- 
teurs du pain de l'âme ne se ralentit pas un 
seul instant. Chaque promeneur qui s'ap- 
proche, sans songer à mal, est dévisagé. 
Dans sa démarche, dans soncostumeou dans 
la coupe de sa barbe, les messieurs graves 
qui sont physionomistes, déchiffrent sur le 
champ s'il est Danois, Breton ou Finlandais. 
Dès qu'il se trouve à portée de la main, on 
lui fourre en poche un petit livre rédigé dans 
la langue qu'on suppose la sienne. Passe-t-il 
indiff'érent et à deux longueurs de bras, on 
lui fait signe et on l'appelle. Il ne manque 
que des harpons à ces pieux racoleurs. 
Tournez autour du kiosque, huit bras s'éten- 
dront successivement A'crs vous pour vous 
offrir un livre d'une couleur différente. Ce 
sont les Évangiles, en tous les idiomes parlés, 
que ces messieurs débitent principalement, 
et Saint Luc par préférence. J'ai reçu douze 
exemplaires de cet apôtre, de nuances diverses, 
avant d'obtenir Saint Marc et Saint Mathieu. 
Quant à Saint Jean, je n'en ai pas entendu 
parler, mais ce n'est là qu'une question de 
chance, car on meublerait une bibliothèque 
avec les Évangiles qui se débitent ainsi dans 
une seule journée. 

Après le kiosque de la propagande biblique, 
on rencontre le musée des missions que nous 
visiterons tout à l'heure en détail. En face de 
l'entrée du cercle international, un petit pa- 
villon est consacré à la librairie où l'on vend 
à très-bon marché, il faut l'avouer, de fort 
belles bibles de tous les formats et en toutes 
lanuues. Enfin une dernière construction, 



L'EXPOb. 3-^ /JNIVERSELLE DE 18GT ILLUSTRÉE. 



155i 



adossée à la librairie, complèle la villa évan- 
géiique. C'est la salle des prières, qui n'est 
pas une éiilise, bien qu'au premier abord on 
soit tenté de le croire. Tout au fond un bureau 
drapé qui serait presque un autel sans le 
fauteuil de euir qui en occupe le centre et 
sans les deux lampes qui liuurenl à chaque 
bout. Ue\ aiit cette tribune quatre cents chaises 
de paille, environ, sur viiifit ranjjs. Eu face 
et au-dessus de la porte d'entrée, un balcon 
avec cette inscription: « Debains' harmo- 
nium » où siégera l'accompagnateur des 
psaumes. Les murs intérieurs sont peints 
comme ceux du dehors et le jour tamisé par 
des vitraux bleus et roses, donne à toute 
l'atmospiière de la salle cette même teinte 
liias qui semble plaire si fortaux évangélistes. 
Des afliches posées à la porte annoncent des 
prières pour chaque jour à 1 heure après 
midi. J'ai voulu y assister, mais les fidèles 
n'accourant pas en assez grand nombre à 
l'appel de l'afliche, c'est dans la sacristie, jus- 
qu'à ce jour, qu'on a exécuté le programme, 
en petit comité de missionnaires. 

La présence de celte œuvre de propagande 
religieuse dans une Exposition Universelle 
de 1 industrie est de nature à surprendre; 
mais les afiiliés vous répondront qu ils ne 
connaissent pas un coin de ce globe où leur 
zèle n'ait pénétré, que dans cette Babel du 
Champ de. Mars, ils ont charge d'âmes comme 
ailleurs, et qu'il n'y a pas pour eux de barriè- 
res ni de frontières. Ils entrent i)artout leurs 
petits livres à la main. Us ont triomphé de 
toules sortes de [lersécutions, ils s'inquiètent 
peu des préjugés et des questions de conve- 
nance. Le monde est leur domaine, ils ont 
un entêtement invincible pour moteur et des 
millions pour auxiliaires. Avec cela ils pro- 
mènent depuis |)lus d'un siècle leurs agents 
du pôle nord au pôle sud, faisant chaque 
année I inventaire exact des âmes conquises 
et des livres vendus. 

Pour bien faire comprendre le rôle im- 
mense que joue la pro[)agande des mission- 
naires protestants sur la surface du globe, 
nous avons reci^'illi sur les principales so- 
ciétés d'.Vnglclerre, de France et d'.Vmérique, 
quelques détails statistiques assez peu connus 
pour que nous le.-' croyions de nature à inté- 
resser le lecteur. 

La Sociclr di's Missions vvangéliqurs de Paris 
date de 18J'2. Elle tenta d'abord de convertir 
les mabomélans delà Palestine, puis, à partir 
de I8."i;>, elle consacra tous ses soins aux 
peuplades de la côte d'Afrique. Les iiasutos 
et leur chef .Moshesh se convertirent les pre- 
miers. Douze stations furent établies par la 
société sur ce territoire situé à '2(H) lieues du 
Cap. La langue du pays fut si bien disséquée 
par les missionnaires qu'ils ont publié une 
grammaire //asiiios. La société compte encore 
au sud de l .Afrique trois autres stations, à 
Molito près de Kiirum.yi pour les IJechuanas- 
Batllapis. à Carme! dans l'Etal Libre, enliii 
à Wellington dans la vallée des Wagonmakers 



près du Cap, pour les esclaves affranchis. La 
société a également des missions en Séné- 
gambie, à Casamance où elle a déjà converti 
bon nombre de ^landingues et de Jolofs. A 
Tahiti, en Océanie, elle a en ce moment deux 
pasteurs et un instituteur. 

La Soiiclv des Mi.ssiuns de liàlc fut l'ondée 
en 1815. Elle compte aujourd'hui 91 hom- 
mes et 3 femmes exerçant le rôle démission- 
naires: 49 dans l'inde, lij dans 1 Afrique 
occidentale et 7 en Chine, sans compter les 
catéchiseurs, évangélistes, instituteurs, mis- 
sionnaires indigènes, mâles et femelles, 
qu'elle a formés au grand œuvre de la pro- 
pagande. 

La Sociclv des Missions des Pays-Bas est 
une des plus anciennes, car sa fondation re- 
monte à 1797. .Après avoir exploré et sancti- 
fié les terres du Cap et de l'Ilindoustan, les 
missionnaires hollandais se sont, depuis 
1827, entièrement consacrés aux populations 
des îles d'Amboine, de Ceram, de Minahassa 
et de Java. Dans les îles d'.Amboine et de Ce- 
ram, ils comptent 10 784 convertis. Au Mi- 
nahassa sur une population de 114 000 âmes 
il y a déjà 60000 chrétiens. .\ Java la tâche 
est moins avancée : sur 10 millions d'âmes, 
on compte à peine un millier de commu- 
niants. 

La Société des Missions danoises a pris nais- 
sance à Copenhague en 1 822. Elle s'estdonné 
pour lâche principale laconversion du Groi'U- 
land et de quelques stations des Indes. Le 
Groenland est divisé en luiil départements 
missionnaires où la majorité des indigènes est 
déjà acquise au chistianismc. Le Nouveau et 
l'Ancien Testament ont été traduits en groën- 
landais. Les stations indiennes des mission- 
naires danois sont Tranquebar et Putam- 
boukam. 

La Société des Missions de l' lù/lise nationale 
d Angleterre a été fondée en 1799 par vingt- 
cinq membres cléricaux et laïques. Son re- 
venu en 18t)G dépasse 1G(>00l)l. ster., environ 
4150 000 fr. Le nombre total des propaga- 
teurs européens de tous rangs, envoyés en 
mission par la société pour convertir le 
monde est de plus de (180. Dans' l'Afrique 
oetidenlale, ils comptent 20000 convertis et 
17 ministres indigènes. Les missionnaires 
de cette société parlent et écrivent plus de 
trente langues barbares dont ils ont fixé les 
règles. 

La Société des Missions méthodistes nes- 
lijennes compte des stati(U)s à titus les points 
cardinaux. Elle a envoyé successivement des 
missionnaires: en France dès 1811! (ils y 
sont encore j, en Wurtemberg de|)uis I8.'t2, à 
.Milan et à Naples à partir de )8til . En Eu- 
rope, elle a encore une station à Gibraltar. 
Ses missionsen Asie ^liide l8l7,Ceylau 1814, 
Ciiint! 1851), comptent 82 missionnaires et 
ministres. En .Vfrique elle règne au Cap, dans 
la (^afrerie et leBéchuana, a .Natal, à Sicrra- 
I.fiine, dans la Guinée. Elle a S7 missionnai ■ 
res dans r.Amérique du Sud nù elle a pénétré 



dès 1786. Toutes les côtes de l'Australie, la 
Polynésie (îles Amies et îles Fidjies) et cer- 
taines provinces indiennes de l'Amérique 
anglaise du nord : telle est, en résumé, la liste 
sommaire des contrées où rayonne et prend 
racine cette gigantesque machine à conver- 
sion. 

La Société des Missions de Londres créée en 
1795 « comme le débordement de l'ardent 
désir de la part des chrétiens de toules sectes 
de faire connaître le Christ au monde païen, » 
s'est donné pour tâche exclusive la propa- 
gation de l'Évangile, « laissant à ceux sur 
lesquels l'Évangile, par la grâce de Dieu, 
exerce son influence, la liberté d'adopter tel 
gouvernement de l'Eglise qui leur paraîtra 
plus conforme à la parole divine. » Les reve- 
nus des missions do Londres s'élevaient en 
l8G6à 83 142 I. st., soit 2 078 500 fr. Elles 
comptent 244 congrégations alViliées et 
;U) 000 communiants, 196 missionnaires, 700 
instituteurs. Les jeunes souscri|)teurs de la 
société ont acheté et frété un navire mission- 
naire cr le John Williams, » dont ils défrayent 
toutes les dépenses. Les missions de Londres 
ont pour principales stations dans les mers du 
Sud : les îles .Australes, liervey, Samoan, les 
nouvelles Hébrides, Loyauté, l'île Sauvage ; 
dans les Indes occidentales (.Amérique): De- 
inerara. Barbier, la Jamaï(]ue; sur les côtes 
d'. Vfrique, l'île .Maurice et .Madagascar; douze 
congrégations en Chine et trente-trois dans 
l'Hindoustan. 

La Société des Missiotis bafitistes, instituée 
en 1792, a répandu aussi ses missionnaires 
dans le monde entier. Dans l'Inde elle ex- 
plore le Bengale, le Béhar, la ])ré8idence de 
Bombay, etc. Dans le Bengale et le Béhar elle 
compte 13 stations, 63 succursales, 25 mis- 
sionnaires, 105 prédicatciirs, 58 congréga- 
tions, 40 écoles et 5600 convertis. Dans le 
nord-ouest elle possède 5 stations avec 16 
succursales, 8 missionnaires, 'i7 prédicateurs, 
S congrégations et 6 écoles. En 1856, il était 
déjà sorti de ses presses de 1 Inde, en livres 
religieux el extraits des Écritures saintes. 
966 850 volumes. Les Ecritures saintes ont 
été traduites par les missionnaires baptistes 
dans presque- tous les idiomes de l'Inde du 
Nord. I^s versions principales sont le ben- 
giili, l'hindu, l'urdu, le sanscrit, le perse 
et l'arménien. De plus 14 grammaires el 9 
dictionnaires ont été composés el publiés par 
les missionnaires pour ces diverses langues. 
.A (Jeyiati les missions baptistes entretiennent 
4 missionnaires, 15 églises et 19 écoles. En 
Chine, la société n'a pénétré qu'en 1860; 
deux missionnaires sont en campagne. Les 
missions baptistes ont des agents à la Jamaï- 
que, à la Trinité, à Bahamas et à Haïti. Elles 
comptent dans ces îles 24 missionnaires, {)lu8 
de 100 corgrégations el un nombre considé- 
rable de p.-»sleur8. Sur la côte occidentale de 
r.\frique, 5 missionnaires dont 2 de couleur 
répandent la parole de vie. Ils ont traduit les 
Ecritures t:n duallaet en isabu. Les baptistes 



15fi 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18^,7 






ont fondé plusieurs congréç;ations en Nor- 
•wége. Ils entretiennent deux missionnaires 
en France l'en Bretagne). Ils ont même traduit 
le Nouveau Testament en langue bretonne. 
Le revenu total de la société pour l'année 1 8G6 
a été de 27 71 G 1. str. 22 s. 6 d. environ 
692 900 fr. 

La Société des Missions des frères xmis ou 
vioraves date de 1732. Elle compte actuelle- 
ment quinze missions dont voici la liste: 
Groenland, Labrador, Indiens des États-Unis, 
Saint-Thomas et Saint- Jean, Sainte-C^roix, La 
Jamaïque, Antigua, Saint-Kitt, les Barbades, 
Tijbago, la Côte-Mosquita, Surinam, Afrique 
du Sud, Australie et Tibet. Ses missions sont 



-^_>* 



subdivisées en 89 stations permanentes^l92 
écoles, 6 séminaires, 70 000 congréganistes, 
20800 communiants, 170 frères, 1.")1 soeurs 
moraves et plus de 800 aides indigènes. Les 
missionnaires moraves ont traduit les Ecritu- 
res saintes en indien arrowack et delaware, 
en groënlendais, en esquimau, en créole, 
negro-anglais, tibétain et danois. Un navire 
missionnaire entretient les rapports entre 
l'Europe et la mission du Labrador. 

La Société des Missions de rijjhse libre 
d'Ecosse étend sa propagande sur plus de 80 
millions d'âmes. En 18G5 elle a réalisé pour 
l'entretien de ses missionnaires, 826300 fr. 
Elle compte 189 agents et missionnaires et 



TRÉE. 



151 chrétiens indigènes exerçant les mêmes 
fonctions. Voici ses principales missions : la 
mission du Bengale fondée en 1830 à Cal- 
cutta qui se divise en 11 stations et possède 
à Calcutta même une école renommée où l'on 
enseigne aux riches indigènes la philosophie, 
les sciences et la littérature européennes, ea 
même temps que la théologie; la mission 
de Madras fondée en 1837 et qui compte 8 
stations. La mission de Bombay qui date de 
183.") et se subdivise en 10 stations. La mis- 
sion de Puna dans l'empire Mahratta. La mis- 
sion de l'Inde centrale à Nagpore, et la mis- 
sion du Sud dans la Cafrérie anglaise, qui 
possède 4 stations principales et 24 succur- 





SOCIÉTÉ DE PROPAGANDE EVANGÉLlyUE. — Architecte M. Letrusne. Dessm de M. Aubruii 



sales et compte à Lowedale un séminaire et 
un institut professionnel. 

La Société des Missions de l'Eglise presbyté- 
rienne unie a fondé huit missions étrangères : 
à la Jamaïque en 1 824où elle compte mainte- 
nant 26 congrégations; à la Trinité en 183."); 
en Cafrérie où la station fondée en 1821 fut 
détruite en 1 851 par les Gaïkas et reconstituée 
en 18r)8. Viennent ensuite : la mission du 
vieux Calabar entreprise en 1846 dans la baie 
de Biafra et qui compte .^ stations ; (les mis- 
sionnaires ont donné des règles à la langue 
du pays l'efik et publié les Ecritures saintes 
en cette langue); la mission d' Alep en Syrie, 
1858; celle de Hajpootana, I8G(), dans l'Inde; 



et la mission médicale de Ringpo, en Chine. 
L'Église presbytérienne unie avait l'an der- 
nier 46 missionnaires, 12 instituteurs, plus 
de 100 évangélistes indigènes, 40 congréga- 
tions et 97 écoles. La dépense totale en 18G5 
a été de 21 629 1. str, soit 540 725 fr. 

La, Société biblique, britannique et étrangère 
a été fondée le 7 mars 1804 dans le but de 
répandre la connaissance des Ecritures sain- 
tes sans notes ni commentaires, ej Angle- 
terre et à l'étranger. Elle se tient pour ses 
opérations en relations directes etsuiviesavec 
9G1G sociétés religieuses. Dès la fondation de 
la société, la Bible futtraduileen .^O langues 
dilTérentes. Aetuellemeiil la société a répandu 



les saintes Écritures en 173 langues différen- 
tes. Elle a distribué depuis 1S04 en fait de 
bibles 50 285 709 exemplaires par ses agents 
directs et plus de 3G millions par les sociétés 
correspondantes; ce qui forme un total de plus 
de 86 millions d'exemplaires des Écritures 
saintes. Les recettes de la société biblique se 
montent pour l'année dernière à 4 259 473 fr- 
Los dépenses depuis la fondation se sont éle- 
vées à 1 50 millions de fr. 

La Société des traités religieux fondée en 
1799 pour la publication de livres religieux 
de toutes sortes coniptg dans son catalogue 
8400 ouvrages divers. Pendant l'année 1866, 
le nombre des publications répandues parle 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



ir,7 



dépôt de Londres s'est élevé à 3S 73 1 1)03 ex. 
Les sociélésaffiliées en ont distribué de leur 
côté 5 millions. Le total des livres mis en cir- 
culation sur le 'j:\ohf'. par la société depuis sa 
fondation est de onze cents quarante six mil- 
lions d exemplaires en cent qualre-vinjit-dix- 
neuf idiomes différents. La société a fondé, 
depuis 1 832, U;9(i',) bi- 
bliothèques reliiîieuses. _ 
Elle a accordé en se- 
cours celte année ane 
somme de 304 37ô fr. 
Ses recettes pour 1860 
se sont élevées à 
lOT'iô.T 1. str. soit 
2681 37.-) fr. 

VAssocialion améri- 
caine pour les missinns 
étrangères est soutenue 
par les congréitationa- 
iistes et les presbyté- 
riens. Ses frais annuels 
dépassent 'ir>00()0(> fr. 
Lasociétéades mission- 
naires en Cbine, dans 
l'HindousIan, à Ceyian, 
en Perse, en Palestine, 
dans la Turquie d'.Vsie, 
dans la Turquie d'Eu- 
rope, en.Vfrique; enfin 
elle a presque entière- 
ment converti au cbristianisme les popula- 
tions des îles Sandwich. 

Telles sont ces missions évanuéliques qui, 
dans l'intérêt du dof;me protestant, ont repris 
en main la tâche si énergiquement poursuivie 
jadis par les jésuites. Comme eux, elles re- 
muent des millions et commandent à des 
peuples entiers; comme eux rien ne leur 



semble à dédaigner de ce qui peut accroître 
des revenus si pieu.'^ement employés. Pour la 
plupart, d'ailleurs, ces sociétés ont pris nais- 
sance en Angleterre et l'on sait que l'esprit 
de propagande n'étouffe pas chez l'.Vnglais le 
goût du commerce. Leurs stations sont des 
comptoirs; leurs agents traliquent tout en 




TOMBEAU DE WILLIAM MULREADY. 



convertissant; toujours dévoués aux intérêt? 
delà mère patrie, en soumettant les âmes aux 
lois de l'Évangile, ils n'oublient pas de 
discipliner les corps sous le protectorat 
britannique, et lorsqu'ils plantent la croix 
sainte, ils plantent à coté le drapeau an 
glais. L'étude des tendances, des efforts et 
des résultats do ces missions diverses se- 



rait sans doute fort curieuse, mais elle 
nous entraînerait trop au dehors de notre 
cadre — et le musée des Missions attend 
notre visite. 

Chaque missionnaire a apporté son contin- 
gent dans cette collection de bibelots sau- 
vages. Beaucoup de ces objets nous semblent 
communs à force d'a- 
voir été déjà vus. On 
en a rapporté en Eu- 
rope tant et tant que 
toutes ces curiosités se 
vendent au rabais à 
l hôtel Drouot. Il y a ce- 
pendant assez de choses 
remarquables et nou- 
velles dans le musée 
évangélique pour méri- 
ter l'attention des ama- 
teurs. Des collections 
d'armes très-variées, 
des idoles de toute es- 
pèce, des modèles de 
costumes d'une grande 
fidélité. Je vous recom- 
mande le buste de Kaïli, 
principal dieu de la 
'■'^^ ' guerre de Kamehame- 

ha 1", roi des îles Sand- 
wich, (^e monstre di- 
vin, au nez épaté, à la 
mâchoire béante et affamée devait être vérita- 
blement terrible pour ses croyants. Pour 
nous, c'est un ingénieux mannequin d'osier 
tout couvert du duvet rouge des perroquets, 
l'n losange de nacre forme le blanc de son 
œil, une boule de bois noir sa prunelle. La 
bouche — on est presque tenté de dire la 
gueule — est armée d'une double rangée de 




dents de loups. Ses sourcils froncés, son 
menton de galoche, son front bizarrement 
bossue lui donnent l'air le plus féroie du 
monde. Plus loin Té-Tongn, un autre dieu, 
en bois celui-là, porte dans son ventre ses 
trois fds, comme le kanguroo ses petits. 

Cette espèce de long cnne d'osier recou- 
vert de plumes rouges, surmonté de plumes 
noires, et qui mesure plus d'un mètre et demi 
de hauteur, c'est un bonnet royal. Orne- 



UAl.NS DE UIA.NE UE GIllAKbÛ.N. — llas-relief en bronze. 

ment commode que le prince doit tenir 
en étjuilibre sur sa tête, soit à la guerre, 
soit à la danse. J'aperçois en [lassaut une 
paire de panloulles en tapisserie que la 
rue .Saint-Denis reconnaîtrait pour sienne. 
Comment est-elle venue échouer auprès de 
i-e crâne jadis adoré des cannibales"? 

Sous une vitrine spéciali- s'étale comme 
dans une châsse un objet bizarre. « Chapeau 
d'un coupeur de tètes (dit la légende), lequel 



ayant coupé la têteâcent individus, avait ac- 
(juis ainsi ledroit de portercette décoration. » 
C'est une sorte de couronne à jour, en (ruir 
découpé et peint, s'arrondissant autour de la 
tête puis se prolongeant â droite et à gauche 
comme les deux ailes d'un tricorne de gen- 
darme. Les découpures qui forment le corps 
de cette étrange coiffure représentent des ser- 
pents, des lianes entrelacées, des Indiens le 
sabre â la main. Cinq baguettes se terminant 



ns 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



eh plumeaux et disposées en éventail soi't(înt 
du chapeau. Ces baguettes sont soigneuse- 
ment enveloppées dans des morceaux de jaco- 
nas à fleurs imprimées de fabrique française, 
dont le premier commis en nouveauté venu 
pourrait nous dire la provenance- Les pana- 
ches latéraux sont faits de plumes d'oiseau 
de paradis. Le panache central est en plumes 
de coq. Enfin, comme le coupeur de têtes ne 
se refusait aucun luxe, de chaque côté du 
front sont collés de petits miroirs à un sou 
comme un de nos exposants de la classe 91, 
M. Paillard, en expédie par milliers dans les 
cinq parties du monde. 

Voici des cuillers en os de la forme d'une 
cuiller à moutarde ; les nègres de l'Afrique mé- 
ridionale s'en servent pour priser du tabac en 
poudre. Ces spatules en fer les dispensent de 
mouchoirs. Citons en passant les fourchettes 
cannibales des P'idjiens, les perruques en crin 
frisé dont ils s'affublent et les tabourets de bois 
concaves qui leur servent d'oreillers. 

Les missions de Londres exposent un 
groupe curieux comme spécimen de l'art in- 
dien. C'est la belle et léroceKali, la déesse de 
la cruauté foulant aux pieds son époux Siva. 
La déesse aux quatre bras est entièrement 
nue. Son corps est peint en bleu. Ses lèvres, 
ses mains, ses seins sont rouges de sang. Un 
long chapelet de têtes coupées lui sert de col- 
lier. Autour des reins, des tronçons de bras 
liés ensemble lui forment une hideuse cein- 
ture. C'est bien dans cette attitude d'exal- 
tation sanguinaire et de furieuse rage que 
nous nous représentions Kali, la divinité si 
chère aux étrangleurs de l'Inde. 

Auguste PoiTEviiv. 



\II 

Le tombeau de Mulready. 

On ne saurait trop honorer la mémoire 
des morts illustres. Leur renommée est, pour 
le pays qui les a vus naître, tout un héritage 
de gloire, qui s'ajoute" à ce patrimoine moral 
qu'une génération ne doit léguer à l'autre 
qu'après l'avoir enrichi encore et accru. 

C'est j)ourquoi le culte des morts a créé 
chez tous les peuples une variété d'architec- 
ture et d'art qui mérite d'être étudiée, ou plu- 
tôt il n'est aucune ressource de l'art ou du 
talent, dans leurs diverses manifestations, 
qui n'ait été ajjpoléc à orner les sépultures 
des grands hommes. 

Les cimetières de nos villes sont ainsi 
semés de monuments souvent très-remar- 
quables, et je ne mentionne pas ceux qu'on 
a élevés à profusion dans les églises, dans 
les cloîtres et dans les monasières. 

L'originalité de chaque peuple se marque 



et s'empreint dans ces monuments. Ainsi 
les tombeaux de Westminster, les plus ré- 
cents surtout et qui ont été bâtis depuis la 
Réforme, ne rappellent en rien les tombeaux 
de l'Espagne catholique, ceux qu'on admire 
dans les cathédrales de Hurgos et de Tolède 
et particulièrement à la Cartuja de Mira- 
flores. D'autres croyances , d'autres idées, 
d'autres mœurs y ont inventé et imposé un 
autre style. 

Le tombeau de William .Mulready, dont on 
a exposé une reproduction en terre cuite, se 
distingue par une simplicité extrême et la 
plus grande sobriété d'ornements acces- 
soires. Cela est on ne peut plus protestant. 

Mulready, drapé dans son manteau , est 
couché sur un lit de camp recouvert d'une 
natte. Cette natte est relevée et ployée en 
coussin sous la tête du mort qui sourit et 
semble vivre encore, un peu trop peut-être, 
et repose entre deux couronnes de laurier. 

Ce visage, encadré dans des favoris cou- 
pés au bas des joues, a tous les signes des 
types anglais, tels que nous les connaissons, 
c'est-à-dire une certaine bonhomie qui 
n'exclut pas pourtant quelque roideur et cette 
finesse native de l'insulaire bien né et gen- 
tleman. 

La main de l'artiste tient un pinceau, 
l'arms.dnnt il s'est servi en ce monde et qui 
a conquis sa ré[)Utation et sa fortune. 

Six colonnettes s'élèvent au-dessus de la 
statue et soutiennent l'entalilement du petit 
édifice. Des branches de laurier, des faisceaux 
de brosses, de crayons et de plumes, une pa- 
lette, etc., sont sculptés au bas de chacune 
de ces petites colonnes. Jlais les bas-reliefs 
sont, non point plus significatifs, mais plus 
personnels, et ils ne permettent point d'hé- 
siter en cherchant le nom du mort. Ce sont 
les plus célèbres tableaux de Mulready, indi- 
qués et dessinés au trait, et rangés côte à 
côte autour du monument. 

Bref, ce tombeau sans prétention est tou- 
chant, et dans celte absence de toute espèce 
de luxe, il y a comme une éloquence supé- 
rieure et que sentiront les cœurs dignes de la 
comprendre. 

Et maintenant, un mot sur Mulready. 
11 était d'une famille irlandaise et naquit 
en 1786. Il fut admis, vers l'âge de quatorze 
ans, à l'Académie royale; puis il connut 
Banks, dont les conseils et l'amitié dirigè- 
rent ses premiers pas dans la voie qu'il avait 
choisie. Toutefois il ne produisit pendant 
longtemps que des œuvres médiocres et pou 
remarquées. Il cherchait sa voie. Il la trouva 
enfin, et, prenant des modèles chez les pein- 
tres hollandais, il excella, comme eux, à 
peiiulro des épisodes de la vie commune. La 
linuiique (Vun rharpeniier, VAuberge de la 
ruule^ le Loup et l'agneau (une vraie perle ! ), le 
('Ju)i.v d'une robe de noce, etc., attirèrent sur 
lui l'altenlion, et l'attention ne le quitta plus. 
Les compositions de Mulready, à l'Exposi- 
tion française de 1855, furent accueillies du 



public avec une attention tout à fait particu- 
lière. Il fut populaire parmi nous dés les pre- 
miers jours, et rien assurément n'est plus 
légitime que la renommée dont il jouit en 
Angleterre. 

William Mulready est mort au mois de 
juillet 186,3. 

Les bains de Diane. 

Versailles, on l'a dit cent fois, est un 
musée. Tous les arts y sont représentés par 
des chefs-d'œuvre, et ces brillants échantil- 
lons du génie humain, sous toutes ses formes, 
abondent dans les jardins et les palais de 
cette royale et majestueuse cité. 

La peinture et la sculpture, tout ce qui 
parle aux yeux par les couleurs, les lignes et 
les contours; puis les souvenirs historiques 
d'une époque glorieuse entre toutes dans nos 
annales françaises, la trace successive et per- 
sistante de nos autres prospérités, de nos 
luttes et de nos victoires, de nos progrès 
et de notre avancement, tout ce qui parle i 
l'esprit et fait battre le cœur, rien ne manque 
à Versailles, et l'on peut affirmer à coup sûr 
que l'étranger qui verrait Paris sans voir 
Versailles, ressemblerait au voyageur igno- 
rant et maladroit qui visiterait Rome sans 
voir le Capitole. 

Les jardins de Versailles, comme un bois 
de la Grèce antique, sont tout peuplés de 
dieux et de déesses. L'é'.égant et spirituel 
paganisme y revit de toutes parts, et c'est là 
surtout qu'on sent bien que Jupiter et Nep- 
tune, -Vpollon,. Vénus et Diane, et Tétliys et 
les nymphes étaient bien vraiment des im- 
mortels. 

Leurs autels sont détruits; mais ils vivent! 
et ils n'ont pas cessé d'inspirer les artistes 
et les poètes, tous les amants du beau, qoi 
ressemble au vrai, convenons-en. 

Or, entre ces statues et ces groupes, ces 
bas-reliefs et ces colonnes qui s'essaiment 
en quelque sorte çà et là, lequel de nous, 
dites-moi, n'a point remarqué celte œuvre 
admirable de Girardon qu'on se désigne l'un 
à l'autre sous ce nom : les Bains de Diane? 

Les Bains de Diane sont une merveille de 
goût suprême, et l'on n'y saurait trouver, 
quelque attention qu'on mette à en saisir les 
délauts et les taches, rien que de l'élégance 
et de la grâce. Voyez plutôt celle reproduc- 
tion qui en a été faite et qui, dans une des 
allées de l'Exposition universelle, y rayonne 
comme un joyau de prix. 

Onze nymphes nues se baignent en se 
jouant et en riant, et l'eau semble rire aussi 
et se jouer autour d'elles. Ces corps délicats 
et sveltes, ces mines jeunes et espiègles, avec 
un air de naïveté cependant et de pudeur 
innocente, comme il convient aux digues 
compagnes et aux amies de la chusle Diane, 
toutes CCS merveilleuses séductions de l'ex- 
pression et de la pose se marient aux arbres 
et aux fleurs, qui se penchent et se relèvent 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 8ta ILLUSTREE. 



\h\) 



au Diilifudes charmantes baigneuses de l'air 
dont on acclamerait ou saluerait des sœurs. 

Girardon, vous le savez, appartient tout 
entier au dix-septième siècle, à la date du 
goût sévère encore et des beautés décentes. 
Il a hérité des meilleures traditions de la Re- 
naissance, et bien que déjà lamour des sen- 
sualités commence à se lever pour la peinture 
el la sculpture, lui, il se tient, sans broncher, 
sur la limite, mais en deçà et du côté de 
l'art sérieux. 

Ses naïades et ses nymphes ont une pureté 
de formes et une sveltesse, une délicieuse 
simplicité d'attitude et d'expression qu'où ne 
retrouvera plus après lui, sous les influences 
de S. A. R. Monseifçneur le régent. A ce mo- 
ment, ce qu'on prise avant tout et ce qu'on 
reciiorche , c'est la beauté charnue , un pc-u 
lourde, maniérée et provoquante dans sa 
pose, el ne laissant pas de tenter etd'affrian- 
der le regard par je ne sais quoi d'effronté 
jusque dans le regard et dans le sourire. De 
là les peintures de Boucher et les sculptures 
de Coustou. L'un et l'autre nous ont laissé de 
parfaites images, d'authentiques témoins des 
idées et des tendances d'un siècle où, sur un 
fonds de matérialisme déterminé et raisonné, 
on rallinait et on quintessenciait à perte 
de vue. 

.Mais comparez les produits du dii-hui- 
lièma siècle avec les lîains de Diane et les 
autres œuvres de Girardon ou de ses contem- 
porains, el votre choix, quelles que soient 
d'ailleurs vos pentes personnelles el vos in- 
dulgences, u'hésilcra point, je l'espère. 

OcT.vvE Lacroix. 



CHRONIQUE. 

■> Utcidément, l'Exposition de I8G7 est 
une chose très-réussie. » — Telle est laphrase 
qui pa^se par toutes les bouches; elceux qui 
la prononcent le plus haut sont les con- 
tempteurs de la veille. Ah! c'esl une ter- 
rible cliose que d'as.sistcr aux préparatifs 
d'un spectacle 1 Cela flétrit en herbe tous les 
plaisirs de la fête. Eh bien! l'Exposition a 
triomphe du cette épreuve. Ceux qui n'avaient 
vu dans le Palais inachevé et démcuble du 
Ciiamp de Mars qu'un gazwiiclre, un yiileuu 
de Savoif — c étaient les termes consacrés 
el clichés — ce sont ceux-là qui s'exaltent 
le plus aujourd'hui aux merveilles qu il 
étale. 

Loin de moi l'intention de diminuer en 
rien 16 mérite des amendes honorables. Ce 
n'est point sans sujet que l'Évangile réserve 
le salaii-e de l'ouvrier de la onzième heure. 
Je pourrais ici, si j'avais le temps, exposer ta 
doctrine de l'ouvrier de la onzième heure : il 
représente la coaversioa et la résipisccDce. 



C'est saint Paul sur la route de Damas : c'est 
la justice un peu lente mais arrivant à temps, 
et d'autant mieux accueillie. C'est le concours 
à une œuvre d'autant plus actif qu'il doit 
compenser le relard : c'est, en un mot, le coup 
de main de la fin. 

On peut dire que le Champ de .Mars, Parc 
et Palais, a été aménagé el illustré par les 
ouvriers de la onzième heure qui ont exigé 
le salaire de l'Évangile. Mais aussi voyez 
comme tout resplendit! Si seulement les An- 
glais voulaient apj)liquer la doctrine dont je 
viens de parler à leur phare interminable! 

Il importe peu que je constate une fois de 
plus le succès croissant de 1 Exposition, moi 
qui l'ai prévu et annoncé depuis si longtemps. 
.Mais que les hommes qui l'ont jusqu ici cri- 
tiquée et honnie, comme s'ils avaient voulu 
en dégoûter l'Europe, en arrivenlaujourd'hui 
à se démentir avec éclat el à reconnaître 
loyalement qu'ils s'étaient trompés, — ce 
sont là les témoignages de la onzième heure, 
I)lu3 décisifs pour le triomphe que les dévo- 
tions des vieux fidèles. 

C'est comme une traînée de poudre d'en- 
thousiasme el d'admiration qui éclate à la fois 
dans toute l'Europe. Les convois de chemins 
de fer se succèdent d'heure en heure, versant 
sur Paris des flots de population. 

Qu'importe que le ciel soit gris, que la 
pluie tombe, que le vent du nord souffle, 
comme si une banquise de glace s'était déta- 
cliée du pôle! L Europe arrive, elle est arrivée, 
et Paris est envahi, comme l'avait prédit un 
peu ironiquement un grand ministre anglais. 

1 SG7 versera plus d'ai'gent à Paris que 1 8 1 li, 
sans compter que les nouveaux alliés escomp- 
tent notre gloire, et jion plus notre défaite. 
Voyez la Banque de France, ce réservoir de 
nos ressources. Nous y avons déjà entassé 
|irès de 820 millions de numéraire. C'est 
prodigieux et presque menaçant. Cet argent 
inutile, mais présent, contribue plus qu'on 
ne pense à la hausse toujours ascendante des 
denrées. 

Il deviendrabientôt impossible detraverser 
le boulevard, tant les voitures chargées l'en- 
combrent. Et pourUmt, Paris n'a pas en ce 
moment assez de voilures, on peut s'en con- 
vaincre à toutes les heures du jour, 

A ce propos , on a cherché à prouver par 
des chiffres que les moyens de transport (jui 
convergent vers le Champ de .Mars pouvaient 
transporter jusqu'à 87 01)0 visiteurs par 
jo«r, dans un des deux sens, soit aller, soit 
retour. Je me défie un peu des statistiques, 
el voici sur quoi se fondent mes défiances ; 
il est très-vrai que les voitures, les omnibus, 
le chemin de fer el les bateaux à va|)eur affec- 
tés au service du Champ de ilars pourraient 
charger I7U000 voyageurs dans les deux 
sens , s'ils marchaient toujours à charge 
pleine. Mais la voiture qui charge le malin 
|it)ur le Champ de Mars doit en revenir à 
vide; luir personne, a ces lu'urcs matinales, 
ne retourne de l'Exposition, el tout le monde 



y arrive. Jusqu'à quatre heures du soir, on 
trouve toujours trop de moyens de transport 
autour du Champ de Mars; mais on n'en 
trouve jamais assez à partir de siv heures, 
sans compter que les bateaux à vapeur ne 
circulent plus à partir de sept heures, et que 
l'omnibus de la .Madeleine, supprimé à partir 
de 8 heures du soir, cesse son service juste 
au moment où il devrait commencer. 

Voilà comment il se fait (|u'avec une fa- 
culté de transport de 170 000 voyageurs dans 
les deux sens, les possibilités réelles ne sont 
pas de la moitié. 

.Mais comme, au demeurant, tous les 
moyens de transport sont encombrés aux 
heures utiles, et qu'il y a au moins un tiers 
de piétons, on peut calculer approximative- 
ment que le Champ de .Mars reçoit 1 15 000 
visiteurs par jour. Nous comptons sur cet 
ensemble 05 000 entrées de service, expo- 
sants ou concessionnaires. La recette de di- 
manche, 26 mai, a atteint 78 000 fr., ce qui 
suppose 125000 visiteurs au moins, abonnés 
compris. 

Nous donnons tous ces détaiU, moins pour 
ceux de nos lecteurs qui ont visité l'Exposi- 
tion, et joui du spectacle si animé el si varié 
qu'elle présente, que pour ceux qui s'y inté- 
ressent avant de l'avoir vue. Le succès crois- 
sant de notre publicalion est une preuve que 
personne, absents ou présents, n'est indilTé- 
rent à ce qui se passe au Champ de Mars, ce 
résumé du monde entier. 

Les Francs tireurs des Vosges, au nombre 
de 3'i0, ont été logés par la Commission 
d'encouragement pour les éludes des ou- 
vriers, dans les bâtiments qu'elle a fait con- 
struire àl'avenue Rapp. Ils sont venus à Paris 
pour offrir une carabine d honneur au Prince 
impérial. Nous voudrions que les cent étu- 
diants de Berlin, qui rêvent de la Lorraine el 
de l'Al.^ace, pussent voir ces échaniillons de 
la population qu'ils veulent conquérir. 

Ces braves chasseurs de montagne, avec 
leur costume gris de lin, serré au flanc par 
une ceinture de cuir qui porte leur cartou- 
chière, et leur feutre allongé (jue décore la 
plume de faisan fixée par la cocanlc tricolore, 
ont un air déterminé et martial qui fait hon- 
neur au département des Vosges. Noua lui 
faisons nos sincères compliments des échan- 
tillons qu'il nous envoie. Le Prince Impérial 
a passé, au Trocadéro, la revue des Francs 
tireurs des Vosges, el a paru y prendre plai- 
sir. On dit que leur tir est aussi infaillible 
que celui des Tyroliens, et ils ont des armes 
meilleures. Le courage, l'adresse et la force, 
telles sont les trois qualilés qui semblent dis- 
tinguer les Francs tireurs des Vosges. Ah! je 
préviens les cent étudiants de Bci'lin qu'ils 
auront fort à faire avec de pareils répliqueursl 

Aux Francs tireurs des Vosges succéde- 
ront les Orphéonistes : mais ceux-ci sont 
douze mille, et ils ont aussi une sorte d'or- 
ganisation régimcnlaire. On n'a convoqué 
que le premier ban, en tout six mille. On 



160 



[/EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



compte également trois mille délégués d'ou- 
vriers, au logement desquels la Commission 
d'encouragement a pourvu d'avance. Mais 
il ne serait pas impossilde que les trains de 
plaisir amenassent à Paris une bonne partie 
de la population laborieuse de la Fiance, 
paysans et ouvriers : on attend également 
quelques milliers d'ouvriers anglais, prus- 
siens et belges. 



Le concours des peuples attire naturelle- 
ment le concours des souverains, jusqu'au 
sultan que l'attraction de Paris fait sortir de 
Constanlinople, sans que le collège des Ulé- 
mas s'en émeuve. Il retrouvera peut-être à 
Paris son vassal opulent, le vice-roi d'Egypte; 
et son voisin de Perse lui succédera. 

Le cortège des j)rinces étrangers s'accroît 
de jour en jour : le prince royal de Prusse 



nous empêche de regretter 1 abstention de 
son glorieux père. 

La ville de Paris se réserve l'honneur de 
recevoir l'empereur de Russie, et avec une 
magnificence digne d'elle et de son hôte 
auguste. 

Le Champ de Mars, attendant toujours 
que le ciel lui fasse des soirées propices, pré- 
pare ! ses plus splendides illuminations. I,e 




Lk^<ii^if\ 



EXPOSITION PRUSSIENNE. — PAVILLON OKIENTAL. — Architecte, M. Diebitsch. 



théâtre et les conférences vont, dit-on, ouvrir 
leurs portes au 1°' juin. Nous enti'ons dans 
la période des inaugurations : déjà l'autre 
soir, les salons de lecture qui se trouvent 
sous le promenoir ont donné une lêle char- 
mante, à ce qu'on dit. Car n'ayant pas le 
don d'ubiquité, et le travail me tenant de sa 
chaîne de fer, je suis le plus souvent obligé 
de parler par ouï-dire. 

Des régates brillantes ont eu lieu diman- 
che, il Billancourt, sous les auspices de M. 15e- 
noisl Champy, pièsidciit delà classe 66. La 



navigation de plaisance est au grand complet 
désormais dans le bassin d'Ièna: on y trouve 
même des jonques japonaises, à côté des 
échantillons les plus parfaits des pays à 
fleuves. Il y aura là des joutes magnifHjues 
pour le mois prochain, dont un écrivain plus 
spécial et plus élégant sera chargé de rendre 
compte à ma place. 

A distraire les yeux de nos lecteurs sont 
consacrées les deux charmantes gravures qui 
ouvrent et ferment la présente livraison , 
l'une représentant le café russe, que le czar 



visitera, comme le prince Frédéric-Charles a 
visité le café prussien; l'autre représentant 
la perspective d'un kiosque oriental venant 
de Berlin. Cette construction, aussi brillante 
qu'originale, mériterait une description par- 
ticulière; mais nous ne la voyons aujour- 
d'hui qu'à distance, et comme dernier plan 
d'un des paysages les plus gracieux que pré- 
sente le Champ de Mars, ce monde en rac- 
courci où tout se trouve. 

Fr. DtClINC. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS : 

•IDMINISTHAIILN, KUK DE BICHKLIEVJ, lOO. — DlilsTU, ÉDITE'UB.IGAI.ERIE BU PALAIS-BOVAL. -AU CHAMP DE MABS, BUHEAU DES CATALOGUES. 



imprimerie générale de Gli. Laliuie, rue de Fleurus, 9, i Paris. 



lEXPOSITIO^ INIIERSELIE 

D E 1 8 6 7 

riBLICATIOX INTERNATIONAl.K Al'TORIf^ÉE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE 






g iiiiÉili^ , tè. - >:- . — =-— ^^-^ L - - 

EDITEUR A •• l.IvraUona de 18 pascs In -4°. A 

M. K. DCKTII. T pnil DR LABONNKUENT : i 

Concewionnaire du <<i(alogu»r.A. Kl, .-ditciir de la Commission | aui 60 livraisons pour toult la France •• Ir. • c. 

impériale. I La livrais»: »• 

m. PIBBBE rUTIT, I Par la poste • C» \ 

tcneessionnaire de la ptiolofraphie du champ de Mars, pholocraphe 1 l"""' '>lra«9»r: (m droiu île jioil; ensM. l 

de la Commission im| unale. V Bureaux d'abonnemente : rue de Richelieu. 106. V 




R F: D A r T K l' R K N I H K F 

n. r. Dit! ■<«<a, 

Membre du Jury international. 

COMITE DE RÉDACTION: 

MM. Armand Dl'MAnrso, Frnesl DRinu.!;. Monewo-HENBiotE» 

Léon PLi'i:, Aug. ViTD, membres du Jury international. 




tfâSi^vee^Ë^s 



11 



iN DES MO.NN.MhS.— Arcinl.jc'.o, M. A.ir ili.;. I' 



IG'i 



LEXPOSlllON UNIVERSELLE DE 1 8b7 ILLUSTRÉE. 



SOMMAIRE DE LA 11' LIVRAISON 

Du 3 Juin 1867. 

I. Le Pavillon des Monnaies, des Poids et des Mesures, 
par M. Fr. Ducuinj. — II. Les Costumes russes, par 
M. Ernest Dréolle. — II!. La Crèche Sainte-Marie, par 
M. Fr. Ducuing. — IV. Le Quart français, par M. Fr. 
Ducuing. — V. Le cinquième groupe : Produits agricoles, 
Cuirs et Peaux, par M. Victor Meunier. — VI. Les 
Logements d'ouvriers et la Commission d'encouragement. 
— Chronique, par U. Fr. Duouing. 



L'Exposition des Poids et Mesures 
et des Monnaies. 



Au*inilieu du jardin central du palais du 
Champ de Mars, s'élève un pavillon circu- 
laire destiné à l'Exposition des poids et 
mesures et des monnaies des divers pays. 
Cette place ne lui avait pas été attribuée ori- 
ginairement, les poids et les mesures devait 
garnir une tourelle élevée au milieu du grand 
vestibule. Le désir de dégager complètement 
l'entrée principale du palais a fait abandon- 
ner le premier projet pour celui qui est ac- 
tuellement réalisé. — C'est donc un peu à 
l'imprévu que l'exposition des poids et me- 
sures occupe la place d'honneur. Mais ne 
croirait-on pas qu'une pensée élevée a dicté 
lechoix de cet emplacement? que l'on avoulu 
rappeler par là qu;' '.c poids, la mesure, et le 
nombre sont les principes de toute création? 
Quoi qu'il en soit, on a cherché à faire de 
cette exposition le point d'appui matériel et 
le prétexte d'une tentative qui, si elle réussit, 
sera l'un des plus beaux titrés de gloire du 
concours international du Champ de Mars: 
nous voulons parler de l'unification des poids 
et mesures et des monnaies. 

La petite tour du jardin central a la pré- 
tention de défaire le mal que fit au monde 
son aînée la tour de Babel ; celle-ci , monument 
de l'esprit humain qui la voulait pousser 
jusqu'aux nues, a eu pour conséquences la 
confusion des langues et la dispersion des 
nations. La tour des poids et mesures, mo- 
destement cachée au milieu de la grande 
masse du Palais et s'élevant à peine de quel- 
ques mètres au-dessus du sol, veut arriver à 
la fusion des peuples par l'unification de 
leurs systèmes de mesures; elle veut, en 
montrant avec évidence l'extrême diversité de 
ces systèmes, faire ressortir clairement à 
tous les yeux la nécessité d'oublier les vieux 
préjugés pour s'entendre enfin sur un point 
qui importe si fort àtous les intérêts matériels. 

Peu après que l'Exposition Universelle de 
I8()7 eut été décidée, un arrêté du ministre 
d'Etat, vice-président de la Commission im- 
périale, en date du 20 septembre 1865, insti- 
tua près de la Commission une commission 
scientifique internationale qui devait être 
chargée, entre autres objets, de provoquer 



par ses études les réformes d'intérêt inter- 
national, telles que l'adoption des mêmes 
poids et mesures, de communes unités scien- 
tifiques, etc. 

M. Le Play, pour donner suite à cette pen- 
sée, invita à se réunir de nouveau les per- 
sonnes qui pendant l'exposition de 1855 
s'étaient déjà assemblées dans le même inté- 
rêt. Parmi les hommes distingués et compé- 
tents qui ont répondu à cette invitation, nous 
avons remarqué MM. Mathieu, Michel Cheva- 
lier, Arles Dufour. 

Sur la motion de M. Leone Levi, l'un des 
plus actifs promoteurs de la réforme mé- 
trique en Angleterre, délégué de la Société 
décimale et de l'Association britannique pour 
l'avancement des sciences et des arts, l'as- 
semblée décida qu'un des meilleurs moyens 
d'arriver au but désiré était d'organiser une 
exposition complète des poids et mesures 
et des monnaies des divers pays. 

Un appel fut fait aux commissions natio- 
nales instituées pour l'Exposition Universelle 
et un comité spécial de la commission scien- 
tifique formé des délégués des pays partici- 
pants, fut chargé de réaliser le projet et d'en 
développer les conséquences. 

Ce comité est composé de MM. 

Mathieu, membre de l'Institut et du Bureau des 
longitudes, président. 

Leone Levi, professeur de droit commercial au 
King's collage à Londres, docteur en économie po- 
litique, secrétaire. 

Edmond Becquerel, membre de l'Institut, pro- 
fesseur au Conservatoire impérial des arts et mé- 
tiers, secrétaire. 

Baudrillart, membre de l'Institut, professeur 
au Collège de France, secréiaire. 

B. DE Chancourtois, ingénieur en chef et pro- 
fesseur à l'École impériale des mines, secréiaire 
de laCommi.ssion impériale. 

Julien, directeur du commerce intérieur au 
Ministère de l'agriculture, du commerce et des 
travaux publics. 

PÉLicoT, membre de l'Institut, Vérificateur des 
essais à la Monnaie de Paris. 

E. H. VON Baumhauer, membre de l'Acadëmie 
des sciences et de la Commission royale des 
Pays-Bas. 

Du Pré, ingénieur en chef des ponts et chaus- 
sées, Commissaire de la Belg que. 

G. Magnus, membre de r.-Vcadémie royale des 
sciences et professeur à l'Université de Berlin, 
membre du Comité contra! de la Prusse et des 
Etats de l'Allemagne du nord. 

Max GuNTHER, ingénieur, pour la Hesse, Bade, 
le Wurtemberg et la Bavière. 

Le baron de Burg, ])our l'Autriche. 

Le baron IIock, pour l'Autriche. 

Feer-IIerzog, conseiller national à Aarau, Com- 
missaire de la Suisse. 

Ramon de la Sagra, pour l'Espagne. 

Le Maire, Commissaire adjoint du Danemark. 

De Fahnehjelm, Commissaire de la Sui'de 

Christiensen, Commissaire de la Norvège. 

B. Jacobi, conseiller d'Etat actuel, membre 
de l'Académie des sciences de SainL-Pétershourg. 

Le général major Gloukokf, pour la Russie. 

Fau.slin AJalagvti, recteur de l'Académie de 
Hennés, pour l'Italie. 

Le colonel Essad-Bey, directeur de l'Ecole mi- 
litaire ottomane à Paris. 



Joseph Claude, négociant membre de la Com- 
mission égyptienne. 

Le caïdNvssiM Samama, pour le .Maroc. 

Yalensi, Commissaire pour Tunis. 

De Porto-Ai.egre, pour le Brésil. 

Samuel B. Ruggles, Esq. pour les États-Unis 
d'Amérique. 

Le colonel Younghusband , pour la Grande- 
Bretagne. 

Ont été attachés au comité en qualité de 
secrétaires adjoints : 

M.M. de Billy, audilcur à la Cour des comptes; 
de Lapparcnl, injiènieur des mines; Peigné, lieu- 
tenant d'arlillerie;ct d'Ussel, ingénieur des ponts- 
et-cluiussées. 

Le programme et les plans de l'exposition 
spéciale des poids et mesures et des mon- 
naies sont les premiers résultats des travaux 
du comité, qui a choisi pour trésorier M. Ta- 
gnard, receveur des finances, chef du ser- 
vice de la comptabilité, en même temps que 
M. Aldrophe, architecte de la Commission 
impériale, était chargé de la construction et 
de l'installation du pavillon, sous la direction 
de M. de Chancourtois. 

Au rez-de-chaussée, sous la marquise, le 
pavillon se présente sous la fornie d'une cage 
annulaire en verre, divisée par des montants 
en bois, en 20 secteurs égaux dont chacun 
est affecté à une nation ou à un groupe de 
nations. 

Sur la face extérieure est appliqué un 
tableau des monnaies qui fait connaître, 
à côté de chaque pièce, son poids, son titre, 
sa valeur et son nom. Les tableaux sont dis- 
posés de manière à présenter à la même hau- 
teur les espèces analogues. 

Les mesures de poids sont étalées sur le 
fond de la vitrine, et les mesures de lon- 
gueur garnissent la face intérieure : on les 
a disposées de manière à ce que leurs bases 
soient toujours dans un. même plan, et on y 
a fait figurer non-seulement les étalons scien- 
tifiques, mais même les mesures usitées dans 
les divers corps de métiers. En outre, un fil 
métallique tendu, parlant à la hauteur de un 
mètre au-dessus delà base de la vitrine, per- 
met de comparer à l'unité française les me- 
sures de longueur des diverses nations. 

Le soubassement des vitrines est occu|)é 
par les mesures de capacité destinées aux so- 
lides ou aux liquides, ainsi que par les aréo- 
mètres. 

Un escalier central conduit au premier 
étage, dont les vitrines garnies des diverses 
monnaies fiduciaires telles que billets de ban- 
que, timbres-poste, calendriers usuels, rece- 
vront en outre le dépôt des documents, tels 
que l'annuaire du Bureau des longitudes, la 
connaissance des temps, etc. 

Le même étage porte extérieurement quatre 
cadrans d'horloge, marchant simultanément, 
et où les heures sont indiquées pardesohilïrcs 
romains, arabes, turcs, indiens. 

.\u sommet, au-dessus du dôme de verre, 
est un globe terrestre dont l'axe fait avec 
l'horizon l'angle de l'axe des pôles avec 



L EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



u;3 



l'horizon de Paris : ce globe tourne unifor- 
mément sur lui-même en '24 lieures, c'est le 
symbole de la mesure du temps. 

Un catalogue spécial fournira l'inventaire 
exact de tous les objets exposés : bien que 
tous n'aient pas encore été installés, on peut 
dès à présent se faire une idée assez nette 
des systèmes suivis dans les diverses con- 
trées. 

Ainsi supposons qu'on soit arrivé par 
l'entrée du pont d'Iéna : on trouve, en com- 
mençant par la gauche, l'exposition des 
poids, mesures et monnaies de la France, où 
l'on peut remarquer à coté du mètre étalon, 
la roulette en fer feuillard des ingénieurs, la 
chaîne d'arpenteur, la canne d'arpenteur et 
les différents mètres en buis, ivoire ou ba- 
leine usités dans les corps de métiers. Mais 
toutes ces mesures ne dilîèrent que par la 
forme ou la matière, tandis que la longueur 
est toujours la même, comme on s'en aperçoit 
aisément. 

On remarque ensuite dans la vitrine des 
Pays-Bas les mesures spécialement construites 
pour le jaugeage des tonneaux ; dans celle de 
la Prusse des séries de poids spliériqucs ; dans 
celle de l'Autriche, parmi les monnaies, le 
thaler de Marie-Thérèse, que l'on continue à 
frapper pour le commerce de l'Orient. Les 
pays allemands et Scandinaves ofl'rent en 
général de nombreuses séries de mesures de 
capacité en bois, en métal, en verre. Chez les 
Turcs, ce sont les poids qui sont le plus lar- 
gement représentés. 

Après quelques vitrines destinées aux pays 
de l'extrême Orient, vient l'exposition amé- 
ricaine, et enOn celle de la Grande-Bretagne, 
où , à côté des mesures actuellement en 
usa|(e, on a placé des étalons qui donnent 
leur transformation en mesures métriques, 
le système métrique décimal ayant été 
légalisé récemment par acte des Parle- 
ments. 

Telles sont les principales dispositions de 
ce pavillon où le bruit public s'obstine à in- 
staller les diamants de la couronne. Pour tojt 
esprit sérieux et éclairé, la vue des objets ex- 
posés dans ce pavillon est autrement instruc- 
tive que la contemplation du Régent, et du 
Koh-i-noor : et quelque accumulation de 
pierres précieuses qu'on fît dans celle en- 
ceinte, jamais on n'en pourrait amasser pour 
une somme égale à celle que les peuples éco- 
nomiseraient si, renonçante la routine et au 
préjugé, ils savaient s'entendre pour ado|iler 
tous un système métrique uniforme et sup- 
primer ainsi les mille et une dilTicullés qui 
naissent de la diversité des mesures. 

Pour arriver plus sûrement à un résultat 
si enviable, on a pensé qu'il convenait d'in- 
viter tous les hommes eompélenis à des con- 
férences internationales qui auront lieu vers 
la fin de juin. Préparer des programmes de 
discussion pour ces conférences, et fixer avec 
nellelé les principaux points qui doi>ent être 
débattus, telle est niainlcnant la tâche du 



comité spécial. Espérons qu'elle j ourra être 
menée à bonne fin, et que ses programmes 
réuniront l'adhésion des hommes éclairés 
pour obtenir ensuite, par la force des choses, 
l'homologation des gouvernements. 

Disons en terminant que celte intéressante 
et significative exposition des monnaies, sur 
laquelle -M. .Michel Chevalier nous a promis 
de revenir, aurait probablement échoué, si 
M. de Cbancourlois n'avait persisté à l'ame- 
ner à réalisation malgré les dillicullés de 
toute sorte qu'il a rencontrées. L'appel 
adressé aux commissions étrangères serait 
peut-être resté sans réponse, si les sollicita- 
tions réitérées de .MAL les commissaires n'a- 
vaient activé les adhésions et les envois des 
gouvernements intéressés. Il a fallu tout im- 
proviser, pour ainsi dire : la maison Haret, 
accablée de travaux, a dû fournir instanta- 
nément la maçonnerie, la charpente et la 
menuiserie : la serrurerie a été fournie dans 
les mêmes conditions de rapidité par M. Hac- 
quicr : le mouvement très-ingénieux d'hor- 
logerie qui marque la mesure du temps est 
de .M. Borrel. 

Tous les hommes compétents de l'Europe 
sont convoqués au congrès dont celte exposi- 
lion va être l'occasion. Les séances se tien- 
dront probablement dans la grande salle de 
la porte Suffren, préparée pour les réunions 
du Jury et des Conmiissions. Les réso- 
lutions de ce congrès peuvent avoir pour 
l'avenir des relations internationales d'in- 
calculables conséquences. 



II 



Les Costumes populaires de la Russie. 



Mon cher Ducuing, 

Vous me demandez quelques lignes pour 
accompagner les dessins des costumes russes 
que vous venez de faire graver pour les lec- 
teurs de VF-r/Hisition illustrée, d'après les cos- 
tumes originaux groupés dans une des sec- 
tions du Palais du Champ de Mars. Etesvous 
bien sur qu'un peu de prose ajoute quelque 
intérêt à ces charmants croquis';? ils sont par 
eux-mêmes trop fidèles, et les types qu'ils 
représentent sont trop curieux pour qu il 
soit vraiment besoin d expliquer quehpie 
chose à vos lecteurs, d'arrêter leur attention 
sur la forme, la composition, l'utilité de ces 
vêlements, qui sont à eux seuls une page de 
géograi)liie. 

On m'a assuré qu'on avait ri, a la lecture 
du programme de l'Exposition universelle, 
de l'i Jée d'e.rpospr des costumes. Je ne sais si 
les rieurs rient encore, mais je sais bien que 
II' public examineavec intérêt les « produits » 
de la classe 9'2(10'groupe\ et qu'il comprend 



parfaitement le but a la fois scientifique et 
économique de cette exhibition. Quant aux 
artistes, ils applaudissent des deux mains. 
L'envahissement de l'O/jera-Comù/KC les dé- 
solait, et ils rêvaient aux moyens d arrêter 
une autre invasion : celle du mauvais goût, 
qui supprime les costumes originaux des di- 
verses contrées de l'Europe, pour soumettre 
leurs habitants au grotesque chapeau que 
porte Paris, et aux pantalons et redingotes 
que fabrique à la vapeur la Délie Jardi- 
nière. 

L'exhibition des types originaux conser\és 
par l'esprit local en France, par l'esprit de 
race dans certaines contrées, sera l-elle un 
des moyens recherchés par les artistes'? Je 
n'ose l'allirmer. Maisce que j'aflirmerai, c'est 
que les « produits » de la classe ',)2 seront 
comme une solennelle protestation contre le 
mauvais goût moderne, — et si nous passons 
outre, si nous ne troublons pas le triomphe 
des tailleurs du boulevard, — nos maîtres ! — 
nous nous serons bel et bien proclamés à la 
face du monde entier, — des sots et des gro- 
tesques ! 

Les artistes n'en demandent pas davantage. 

Quant aux économistes, je ne les questionne 
pas sur ce qu'ils en pensent. Je me suis 
brouillé avec eux, depuis le jour où le ha^ar(l 
— c'est bien le hasard — m'a fait membre 
du comité d'admission de la classe 92, puis 
secrétaire de ce comité, puis, enfin, membre 
du jury international, pour toutes les exhibi- 
tions de costumes originaux et populaires. 
Tout sensible que j'étais jusqu alors aux élé- 
gances de certains costumes étrangers, je 
raisonnais un peu, moi aussi, comme ces 
grands savants qui veulent soumettre le monde 
entier à une même loi, et j'admirais les e i- 
lonnes de chiffres rangés en bataille par les 
professeurs d'économie sociale et politique. 
.Maintenant, c'est fini. Je fais l'école buisson- 
nière, et sans demander à un peuple comment 
il vit et comment il peut vivre, je m'arrête 
chez lui, et j'admire son goût, ses costumes, 
ses élégances, ses fantaisies, les caprices de 
sa coquetterie, les ressources de sa misère et 
les habiletés de son génie natif. 

C est en Russie, surtout, que j'ai beaucoup 
vécu dans ces derniers temps. Vous l avez su 
sans doute, et c'est pourquoi vous êtes venu 
me demander mes impressions. Elles sont 
très-vives. Que nous voilà loin de la fabrique 
moderne, et combien il faudra. Dieu soit 
loué ! de générations de commis-voyageurs 
avant de déguiser ces Cosaques, ces Petits 
Russiens, res habitants du Caucase, ou ces 
malheureux pionniers de la Sibérie, avec 
lesalours ridicules do l'Oceidenl! 

On les reconnaît, ces peuples dont l'histoire 
nous est à peine connue; ce sont bien eux. 
Et que d'études à faire sur ces vêlements cou- 
pés, taillés, choisis, composés sur un patron 
qui n est point le caprice, mais qui est la 
nature ! Il y aurait là tout un livre de science 
ethnographique à composer, rien qu'à ana- 



164 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



lyser ces costumes ! Et je n'exagère pas. Il y 
a en ce moment à Moscou une Exposition 
ethnographique qui, m'a-t-on dit, sauf na- 
turellement les proportions, ne diffère pas 
beaucoup, comme sujet d'études, de ces dix 
ou douze mannequins. Le gouvernement du 
czar a voulu grouper à Moscou l'image de 
toutes les races qu'il domine. C'est une fan- 
taisie de potentat. Mais grâce à cette fantai- 
sie, on fera, comme me l'écrit un Russe, 
« de la politique pratique. » Avec ces ré- 
vélations sur les types, les goûts, les habi- 
tudes des habitants du vaste empire, on 
peut à Saint-Pétersbourg bâtir de grandes 
choses. -i'iri)«i]liiii t 

Eh bien linelvisiyôZ'-Vflus pas dans ces étoffes 
iro tirais lup i -ni/ 



grossières mais solides, dans ces pelleteries 
travaillées par les moyens les plus primitifs, 
dans ces armes sauvages comme le sont en- 
core ceux qui les manient, bien des révélations 
sur les conditions d'existence matérielle de 
l'homme voué, ici, à la vie dure des champs 
couverts de neige ; là, au séjour des mon- 
tagnes abruptes? — On prétondait que la 
classe 92 ne serait qu'un délassement pour 
les yeux, un spectacle pour les oisifs. Hélas ! 
on voudrait bien par moments rester indiffé- 
rent devant les « guenilles » qui couvrent ces 
misérables, dont votre second dessin donne 
l'image ; mais il y a là vraiment trop de tris- 
tesse et trop de douleur ! Quelle population ! 
Quelle race! On a le frisson devant ces vi- 



sages jaunes et maigres, ces regards affaiblis, 
ces membres grêles enserrés dans des peaux 

(le bêtes grossièrement ajustées Ah! les 

pauvres gens, et comme on est peu porté à 
rire en constatant chez ces types d'enfants 
la ruine d'une race qui se dérobe, de géné- 
rations en générations, sous les coups d'une 
nature ingrate et cruelle. 

Dieu a voulu peupler toute la terre. Mais 
ces malheureux semblent lui demander grâce. 
Ils sont vaincus. . . . Il n'y a plus que la Mort 
qui les retienne; la vie s'échappe, et ces 
vêtements semblent être leur linceul, lis 
n'ont que celui-là. Ils ont vécu et ils meurent 
dans ces peaux d'ours blancs qui, pour être 
<:onquises, ont coûté le sang des pères ou 

1 b >i liO ff 




des frères. Il n'y a de différence entre ceux 
(]ui sont morts dans les luttes de la chasse 
et ceux qui meurent dans les luttes du travail, 
que la douceur de la mort. Les premiers fu- 
rent plus heureux. 

Mais revenons bien vite à l'autre planche. 
Ah! voilà le guerrier du Caucase, alerte 
et farouche; voilà le paysan du centre, tra- 
vailleur soumis, vivant comme une machine, 
mais vivant sans trop de soulTrances comme 
sans trop de plaisirs. Il sait à qui il est, mais 
il ne sait pas qui il est. Qu'importe! Il vit, et 
toute sa joie est d'être une » bonne valeur» 
pour son maître. 

Plus loin, je rencontre de l'élégance, delà 
fraîcheur et de la jeunesse, (^e couple de jeune 
paysan et de jeune paysanne est charmant. 
Un vrai rayon de vrai soleil passe là, sur ces 



CUSIUMKS RUSSES. — SlBKRll' 



champs bien cultivés, sur cette chaumière où 
l'amour, a fait son nid, construit des brins 
d'herbe de la coquetterie. Ils peuvent être 
coquets, ceux-là; et s'ils sont coquets, c'est 
qu'ils ont l'aisance et le bonheur. ,Ie ne 
recherche pas dans mes livres le nom de la 
province où ils vivent; je n'ai pas besoin de 
renseignements industriels ou agricoles. Il 
me sutlit de les voir, pour deviner le lieu où 
ils font souche de travailleurs. Leur costume 
m'en apprend plus que le meilleur relevé 
des douanes, et je saurais dire l'impôt qu'ils 
payent au Czar, rien qu'au tissu de cette 
veste, ou à la linesse de ces broderies ! 

Voilàl'étude que j ai comprise, en me pas- 
sionnant avec mon excellent ami , Armand 
Dumaresq, pour l'exposition de la classe iV2 : 
Ne rien savoir en géographie et tout deviner 



devant ces costumes; ne pas connaître un 
mot de l'histoire sociale et politique des di- 
vers peuples, et récrire d'après ces fÇjements. 
— .le songe à conduire un jour uàiienfant de 
dix ans dans la section des costumes popu- 
laires, et muni d'une mappemonde, àlui faire 
classer tous ces types, en saidant unique- 
ment des premiers éléments de la géographie. 
Je gage bien qu'il ne placera pas en Lapo- 
nie les résdles espagnoles, ni le cavalier de la 
Confédération Argentine, chez qui tout est 
.irgent, jusqu'au manche de son fouet, au 
<:œurder.\llemagne,sur ce champ de bataille 
des banquiers juifs ! 

,1e ne voudrais pas, mon ami, que vous me 
reprochassiez d'exagérer, et peut-être ai-je 
encore à l'heure qu'il est la passion d'un néo- 
phyte, .le m'arrête donc dans mes projets d'ex- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE OE 1807 ILLUSTREE. 



165 



périmentalion. Il y a nos collègues 
de la classe S9, chargés de recueilli'' 
les meilleures métbodes d'ensei- 
gnement [lopulaire, qui riraient 
de m entendre [iroposer « la mé- 
thode des mannequins habillés. )> 
Mais qui sait! J'estime que ces 
petits recoins de l'Exposition pro- 
duiront leur effet sur le visiteur 
parisien — et que ce grand enfant 
qui se permet de plaisanter tout 
ce qui ne sort pas du boulevard, 
en saura beaucoup plus long dans 
six mois sur les mœurs des na- 
tions, et ne suivra plus bêlement 
de ses regards tantôt ébahis et tan- 
tôt narquois le premier Russe 
venu ou le dernier (ihinois égaré 
entre le marché aux fleurs de la 
Madeleine et la station des omni- 
bus de la Bastille. 

Ce sera déjà quelque chose. 

Je pense aussi que messieurs 
les directeurs de théâtre auront un 
peu moins d'effronterie, quand ils 
monteront ((uelque pièce à grand "^ 

spectacle, dont les scènes se pas- 
seront soil en Suède, soit en 
Perse, et qu'ils rectifieront un peu 
les dessins fantaisistes de leurs costumiers. 
Je crois, enfin, que les artistes, tous ces 
intéresse» au beau et au vrai, n'auront garde 
lie marcher sur les brisées des directeurs 




COSTUMES RUSSES. — TYPES DU CAUCASE. 

de théâtres, dans leurs tableaux historiques 
— et qu'ainsi le roman et le vaudeville 
ne se glisseront plus aussi hardiment dans 
ces cours d instruction |iulilique qui s'ap- 



pellent : le Théâtre et la Pein- 
ture. 

Aussi permellez-moi, mon cher 
ami, d'émettre ici un vœu. Est-il 
réalisable? Je le crois, dans tous 
les cas, digue d'attention. 

Je voudrais qu'aucun des cos- 
tumes si soigneusement réunis au 
palais du Champ de Mars par les 
soins des connuissions étrangères, 
et dont la fidélité nous est pleine- 
ment garantie, ne sortît de France; 
je voudrais que, achetés par les 
soins d'une commission composée 
d'artistes eld'induslrii'ls,tousnous 
restassent pour la formation d'un 
Musée qui serait une source de 
renseignements curieux, précieux 
à tous les points de vue. L'artiste 
a aujourd'hui pour ses études les 
albums de la Bibliothèque impé- 
riale. Ces albums sont insufli- 
sants, je dirai presque incomplets. 
Mais qu'ont l'industriel, le fabri- 
cant et le maixhaml 'f Dans le 
Musée dont je parle, ils auraient 
le modèle, ils auraient le rensei- 
gnement, qui les guideraient dans 
la fabrication et dans la création 
de rapports commerciaux? 

Vous comprenez, n'est-ce pas, inoii idée ? 
La jugez-vous pratique? Elle est sœur de 
celle qui veut que rien ne disparaisse de 




cosT&NiÈ'è ROsSëâ."— 'types' DÛ (îaucÀse. 



166 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



cette splendide Exposition du Champ de Mars. 
Eh bien ! formons une Ligne, et que cha(|ue 
membre des 95 classes qui composent l'Ex- 
position se mette à défendre son bien, — 
c'est-à-dire ce qu'il a étudié et admiré, — et 
voilà l'insurrection préparée pour le jour oîi 
les démolisseurs arriveront au pont d'Iéna ! 
Quant à moi, je cours monter la garde de- 
vant les spécimens des costumes populaires, 
dont les dessins de VExposition illuslrée vont 
encore augmenter l'intérêt. 
Bien à vous, 

Ernest Dréolle. 



III 
Le Quart français. 

Nous avons assisté au pénible enfantement 
du Quart français au Champ de Mars. C'est 
ici qu'il a fallu installer toutes les conduites 
d'eau et de gaz; et pendant que la Commis- 
sion impériale faisait tant de sacrifices d'em- 
bellissement pour le jardin réservé, et que 
les États exposants mettaient une sorte d'é- 
mulation et d'amour-propre à décorer les 
autres parties du Parc qui leur étaient réser- 
vées, la décoration et les installations du 
quart français étaient abandonnées aux seuls 
efforts des concessionnaires isolés. C'est à 
peine si le gouvernement intervenait dans 
les dépenses, — le ministère de la guerre 
par l'installation d'un parc d'artillerie trop 
parcimonieusement garni, et une exposition 
dont notre ami le comte de Castellane a déjà 
parlé, — le ministère de la marine, par l'é- 
rection du Phare de Roches-Douvres et par 
l'appareil des machines du Friedland pour 
l'approvisionnement des eaux. Eh bien ! le 
quart français, abandonné pour ainsi dire à 
lui-même, n'en est pas moins devenu la partie 
la plus intéressante du Parc, malgré les riches 
et brillantes con-structions orientales du quart 
anglais, malgré les constructions russes, 
prussiennes, autrichiennes, suédoises, espa- 
gnoles et portugaises du quart allemand, 
malgré même les féeries du jardin réservé et 
les divers établissements du quart belge. 

Avec les dessins d'ensemble que nous pré- 
pare M. Cicéri, un dessinateur aussi habile 
qu'exact et scrupuleux, et dont nous donnons 
aujourd'hui la première partie, nous rever- 
rons en raccourci ce que nos dessins ont déjà 
représenté en détail ou ce qu'ils représente- 
ront dans ce tour du monde que nous avons 
entrepris autour du Champ de Mars. 

Essayons, sous le crayon indicateur de 
M. Cicéri, une récapitulation panoramique 
du quart français. — Nous prendrons, si vous 
le permettez, notre point d'orientation au 
Château d'Eau, du haut de cette tour délabrée 
qu'un de nos dessinateurs a nommée les 



Ruines, et que le public moins mélancolique 
commence à nommer la Source. En tournant 
le dos au Palais et laissant derrière nous la 
porte Rapp avec son jardin et ses statues 
équestres, ainsi que le chalet de .M. le com- 
missaire général, nous avons devant nous le 
phare, le lac et l'église, avec le pont en acier 
Besracr du quai d'Orsay, qui laisse voir sous 
son arcade une échappée de la Seine. Une 
pelouse verdoyante et des allées bordées de 
kiosques de toute nature et de toute destina- 
tion, s'étale entre nous et le lac. C'est dans 
ce massif que se trouvent, entre autres, la 
crèche Sainte-Marie, une œuvre touchante dont 
nous racontons plus loin les bienfaits, et le 
curieux atelier de verreries. Voyez-vous ap- 
paraître dans l'air, comme un fil de la Vierge, 
un double fil de fer, d'un poids si léger qu'il 
ne fléchit pas dans sa tension, malgré sa lon- 
gueur? Ce double fil de fer communique la 
transmission et le mouvement à des machines 
placées à trente ou quarante mètres de dis- 
tance de son point d'origine. Ce n'est là 
qu'une des nombreuses curiosités qui abon- 
dent dans le quart français. Plus près de 
nous, sont le pavillon des cloches, la maison 
de blanchissage et autres établissements in- 
dustriels. 

En laissant courir votre regard le long de 
l'avenue La Bourdonnaye, à votre droite, vous 
rencontrez, adossées à cette avenue, les nom- 
breuses annexes des classes des machines, 
les appareils de signaux pour chemins de fer, 
l'annexe de la classe 59, oii se fabriquent 
instantanément les circulaires et les cartes de 
visite imprimées sans encre, une invention de 
M. Leboyer, grosse d'avenir; le pétrin méca- 
nique de M. Lebaudy qui fournit le pain aux 
principaux restaurants du Champ de Mars; 
et plus loin, de ce côté-ci de l'allée, le théâtre 
et ce qu'on nomme la manutention civile et 
militaire, et qui n'est autre chcvse qu'une 
simple concurrence au pétrin mécanique. 
Tout au bout de l'allée parallèle à l'avenue 
La Bourdonnaye, en allant vers la porte de 
l'Université, le baraquement monumental du 
Creusot fait face au charmant pavillon de la 
photographie. Plus avant encore, fonctionne 
l'appareil qui alimente d'eau le lac voisin, et 
où nous voyons flotter le drapeau blanc à croix 
rouge de la Société internationale de secours 
aux .blessés. 

Si nous suivons, à notre gauche, la même 
direction que nous avons suivie à notre droite, 
nous rencontrons, avant que notre regard 
arrive à l'avenue centrale d léna , entre au- 
tres, diverses exhibitions de céramique, les 
maisons d'ouvriers de IMulhnuse, de Blanzy 
et de la Société coopérative de Paris, et enfin, 
au bord de l'avenue, le splendide pavillon 
impérial, que quatorze exposants de premier 
ordre ont contribué à décorer, et, en s'éloi- 
gnanl du Palais vers la grande porte du pont 
d'Iéna, une décoration de fontaine monu- 
mentale, la photosculjjture, dominée par le 
moulin à vent, le pavillon des fumivores- 



Thierry, et enfin une des deux fontaines dé- 
coratives, qui masque imparfaitement les 
compteurs de gaz. 

Voilà notre récapitulation panoramique 
terminée. Elle suffira pour s'orienter dansée 
quart français, rempli de surprises, dont 
M. Cicéri a tracé la vive silhouette. 

Fr. Ducling. 



IV 



La Crèche Sainte-Marie. 

Je voudrais convoquer les innombrables 
visiteurs de l'Exposition au spectacle le plus 
auguste et le plus touchant qu'offre le Champ 
de Mars : je veux parler de la crèche Sainte- 
Marie, un jour de dimanche. 

La création des crèches date de 1 844 : elle 
est due à l'initiative du respectable M. Mar- 
beau, qui dirige encore aujourd'hui cette ad- 
mirable institution avec une sollicitude et une 
activité de dévouement dont je ne veux pas 
diminuer le mérite par mes éloges. 

Napoléon 1", qui adorait dans les enfants 
de futurs soldats, disait avec l'intuition du 
génie : « Rien ne peut remplacer l'éducation 
des langes. » Ce sont les langes, en effet, qui 
servent de moule à l'homme. Tel il en sort, 
tel il reste toute sa vie. Au moral comme au 
physique, le premier pas décide de tout. Si 
l'équilibre des facultés ne s'est pas bien fait 
au berceau, il ne se rétablit jamais entière- 
ment dans le cours de la vie humaine. 

M. Marbeau raconte à qui veut l'entendre, 
le brave cœur, l'histoire d'un enfant qu'il 
avait pris dans sa crèche, à l'âge de trois 
ans. Ce pauvre enfant, qui avait perdu sa 
mère, et que sa grand'mère livrait à la soli- 
tude et à l'abandon, parce qu'elle devait ga- 
gner au dehors sa misérable vie, était complè- 
tement hébété, lorsqu'il fut recueilli. Mais la 
sève, à cet âge, n'estjamaisiju'endormieetnon 
éteinte. Aussi, quelle fut la joie du père nour- 
ricier de voir, au bout de quelques jours, la 
sève bouillonner et la plante reverdir ! L'en- 
fant essaya son premier sourire, à la vue de 
ses petits compagnons de crèche. Il comprit 
bientôt les soins dont il était entouré; la 
gaieté et l'intelligence vinrent avec la santé, 
jaillissant d'une source commune. C'était un 
être reconquis à la vie sociale : le miracle 
était fait. 

— « Six mois plus tard, s'écrie M. Marbeau 
en forme de conclusion, peut-être aurais-je 
vainement cherché la sève absente: l'être im- 
main ayant disparu, je n'aurais plus retrouvé 
que la bête. » 

Cela prouve que l'enfant, être sociable, ne 
peut se passer de soins ni d'entourage. En 
dehors de l'éducation des langes, le corps 
peut survivre, l'âme liisparaîl. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



167 



Qui nous dit que la génération actuelle ne 
serait pas meilleure et f)lus belle, si l'enfance, 
mieux dirigée, avait mieux prépai'é làge fait? 
Ces organes, où résident en germe les plus 
nobles et les plus vils instincts, sont au début 
comme une cire molle qui se moule au bien 
comme au mal, suivant l'einpreintp qu'on lui 
donne. 

Je ne dis j)as que, par une bonne éduca- 
tion des langes, on arrive à faire plus de 
grands hommes : le génie est un don de Dieu 
et que Dieu se réserve; mais on est toujours 
sûr de faire de bons citoyens. 

A trois ans, un enfant a déjà reçu son em- 
preinte, sinon pour le bien ou pour le mal, du 
moins vers le bien ou vers le mal. Les facultés 
bien dirigées se développent : les facultés trop 
comprimées ne renaissent plus. 

Cest en voyant des femmes du peuple 
abandonner leurs enfants à une surveillance 
indifférente pour suivre leurs maris dans 
l'atelier, à la quête du pain quotidien néces- 
saire, que l'idée vint à M. Marbeau de fonder 
des crèches, où ces pauvres êtres seraient 
gardés et soignés, pendant que leurs mères 
vaqueraient au travail du jour, à charge par 
elles de venir les allaiter matin et soir. 

Comme toutes les idée-.^ que le bon Dieu 
inspire, celle-ci a lentement fait son chemin. 
Encore aujourd'hui, après 24 ans de persis- 
tance et de prédications, Paris n'a que 17 
crèches, et la banlieue '.). 

Comment! dans une ville comme Paris, 
avec le matci-nel patronage de l'impératrice, 
après '2\ ans d'efforts, n'èlre arrivé qu à une 
crèche par arrondissement, quand il en iau- 
draii une par quartier ! Mais il en coûte donc 
bien cher pour faire le bien, et préserver la 
civilisation dans la source même où elle s'a- 
limente? — Jugez-en! il en coûte 6 francs 
par an pour être membre de la société des 
crèches, cl -'lO francs une fois donnés pour 
fonder un berceau. 

N y a-t-il donc chez nous que des hommes 
sans entrailles et des mères sans maternité, 
pour qn il n'v ait que 17 crèches dans l'aria? 

Oui! j'espère laire honte aux indilTérents en 
racontant \)at la plume, avec le secours du 
dessin, le spectacle qu'on peut se donner pour 
rien tous les dimanches au Champ de Mars, 
derrière le pavillon impérial. 

\'oici la Pouponnière, que nous allons d'a- 
bord laisser décrire par son inventeur, 
M. Jules Delbruk, membre de la société des 
crèches : 

LA POLPONNIÈRE. 

a Ce meuble se nomme une pouponnibre, 
du nom de poupon, tout petit enfant. C'est le 
premier champ d'activité de l'enfant, comme 
le berceau est son premier lieu de repos. Je 
l'ai inventée pour la crèche: les en'anlti, dès 
qu'ils ne dorment [)lii8, y trouvent Tun asile 
où ils S'Ont à l'abri de tout danger: 2" un 
appui pt>ur essayer leurs premiers pas dans 
la mesure exacte de leurs forces, eux seuls 



en sont les juges; 3° une galerie à double 
rampe où ils font leur premier tour du monde; 
3° une salle à manger où une femme sulTit à 
leur distribuer la pâtée comme à une nichée 
d'oiseaux. 

a Dans une famille, on peut facilement 
arranger soi-même une pouponnière; elle 
serait plus petite, en osier peut-être, ouverte 
ou fermée, à une seule rampe. Dans la pou- 
ponnière, l'enfant se meut sans- risquer de 
se heurter aux meubles; il a son petit salon 
dans le grand salon maternel, et s'y trouve 
ainsi préservé des dangers de déviation de 
la taille et de difformité, que présentent trop 
souvent les appareils mal faits (pour ap- 
prendre à marcher aux enfants). Je recom- 
mande aux mères d'en essayer. » 

Tel est le lieu de la scène: voici ce qui s'y 
passe. Les enfants au maillot regardent, de 
leur berceau, jouer ceux que leur âge permet 
de mettre en pouponnière. Même aux bras 
de leur mère, ils oublient parfois de puiser 
au sein qui les allaite, pour regarder les 
autres poupons qui jouent et rient. 

Quand vous entrez dans ce petit monde, 
ce qui vous frappe tout d abord, c'est la par- 
faite indifférence des enfants vis-à-vis des 
grandes personnes Ils ne s'aperçoivent même 
pas qu'il y ait des gens qui les regardent. 
Ils sont tout entiers à eux-mêmes : ils sont 
absorbés, pour ainsi dire, dans leur propre 
sociabilité. Car, la sociabilité est le premier 
instinct qui se manifeste en eux; et cela 
vous explique comment les e7nmaillolrs sont 
si attentifs aux poupons. 

Une autre chose qui vous frappe, c'est que 
cet instinct de sociabilité- pousse l'enfant à 
un besoin irrésistible d'imitation. Tout enfant 
est né singe: il fait ce qu'il voit faire. Il rit 
s'il entend rire; et le miracle, c'est nue la 
santé semble lui venir en imitation de la 
santé des autres enfants. (Combien cette con- 
tagion lie l'exemple peut être féconde sous 
une bonne direction ! 

Lorsqu'un poupon imite maladroitement 
son voisin, ce sont autour de lui des rires 
éclatants et frais comme un soleil matinal 
d'avril; et l'homme qui oserait prétendre 
qu'il est un concert comparable à celui-là, je 
le renie pour un homme! 

Dès qu'un enfant peut se servir de ses 
mains pour manger et pour jouer, — ce qui 
est tout un, — on l'assied dans sa stalle 
close de la salle à manger, ('elui qui peut se 
tenir sur ses pieds est derrière, s'essayant à 
marcher en s'aidant à la rampe de la galerie 
tant qu'il est debout, et aux barreaux pour se 
reieverdès qu'il est tombé. Il faut voir de quel 
air de protection il regarde les marmots |)lii8 
faibles, assis devant lui ! iMais, disons-le à 
l'honneur de la nature humaine, il n'y a pas 
dans cet air de protection la nr»>indre nuance 
de dédain ou de mépris, lionne leçon pour les 
grandes personnes et les grands personnages. 
Les enfants leur ap|ircnntnt à protéger les 
petits, mais sans le leur faire sentir, ce qui 



fut la bonne manière en tout temps, ce qui 
est la seule bonne aujourd'hui, où le bien- 
fait est tenu de porter quittance avec lui. 

Si vous ne croyez pas ce que je dis, cher 
lecteur, allez-y voir; et pour que vous ne 
vous trompiez pas de chemin, voici l'extérieur 
et l'intérieur de la Crèche Sainte-Marie, Et si 
le spectacle est encore plus beau et plus at- 
tendrissant que je ne l'ai dit, rapportez de 
cette visite un livret de membre de la Société. 
Ma récompense sera dans votre bonne œuvre. 

Fil. DucuiMc. 



LA REVUE DU GINQUIKMK GROUPE! 

Lorsque, ayant laissé^derrière soi hOalerie 
des machines en mouveihent, on passe du ves- 
tibule, par un quart de conversion opéré sur 
la gauche, dans la Galerie des matières pre- 
mières, la salle qu'on rencontre d'abord est 
celle des Industries forestières, décrite dans 
notre précédent numéro. Immédiatement 
après, vient l'expositiondes/^rod'i/i/i af/ricoles, 
que nous allons visiter ensemble si vous le 
voulez bien 

Les Produits agricoles, 

non pas tous, mais seulement ceux qui ne 
servent pas à l'alimentation de l'homme. Et 
même nous n'avons fwrmi les produits non 
alimentaires que ceux d une conservation 
facile; savoir : les textiles : coton, lin, chan- 
vre, laines et cocons de ver à soie; les plantes 
oléagineuses, les cires, les huiles et les rési- 
nes ; les tabacs ; les maXiércs tannantes et 
lineloriales; enfin, les fourrages. C'est plus 
qu'il n'en faut pour alimenter une causerie 
intéressante. 

Nous avons même dans cette salle auli-e 
chose encore que dos produits agricoles; 
nous avons des 

Papiers de tenture. 

Ils ornent les parties supérieures des mu- 
railles. Il y en a de fort beaux et qui sont 
entièrement faits à la machine, fonds et im- 
pressions. A ce sujet je vous donnerai un 
conseil : Méliez-vous des papiers verts. Voici 
un fait récent : 

Un jeune homme présentait tous les symp- 
tômes de l'empoisonnement arsenical. Il fut 
envoyée lacanipagne, s'y rétablit, revint chez 
lui. Un mois aprè.-, les mêmes symptômes se 
reproduisaient, mais aggravés : geniives tu- 
méfiées, violente névralgie faciale, langueur 
extrême, amaigrissement considérable. Une 
ciiome était adossée au mur de l'apparte- 




VLK PANOHAMUJLl-: DU gLAUX [ 




.ANÇAIS. — DeMiu de M. Ciccr 



170 



L'EXPOSmON UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



ment; pensant qu'elle pouvait être la cause 
du mal, on se décida à la supprimer. Pendant 
qu'on procédait à ce travail le jeune homme 
dut s'éloigner; |il revint au bout de quinze 
jours entièrcmcMit guéri. Mais un mois après, 
il était plus malade que jamais. Alors le mé- 
decin, M. Whitohead, eut une inspiration : la 
chambre était tendue de papier vert; il fit 
remplacer ce papier par une tenture d'une 
autre couleur; les accidents ne se sont pas 
reproduits. Le propriétaire de la maison se 
rappela alors ai^oir entendu dire au peintre 
qui avait décord l'appartement, « qu'il n'ai- 
mait pas à coller du papier vert, parce que 
ce papier le rendait toujours malade. » 

Voici mainteijant l'explication du fait. 

On prit de ce, papier un carré de 33 centi- 
mètres environ de colé ; on en gratta la partie 
veloutée. La poudre verte ainsi obtenue pe- 
sait 1 gramme 50 centigrammes; or, l'ana- 
lyse chimique |a montré qu'elle contenait 
55 centigrammes dacide arsenieux, substance 
des plus vénéneuses. Les murs de la chambre 
ayant une surface de 350 pieds carrés, le 
papier qui la décorait contenait donci 02 gram- 
mes 50 centigrammes d'un poison violent, et 
cela quatre ans après avoir été posé. Le reste 
se comprend. L'ouvrier qui, pour coller ce 
papier, le presse avec une brosse, en détache 
de l'acide ars eni^ux ; le domestique qui épous- 
sette les murs fait de même : la poudre 
toxique tombe sur le plancher, se répand 
dans l'air. De là les accidents dont il vient 
d'être question. Méfiez-vous donc des papiers 
verts. Cela dit, occupons-nous de la classe 43, 
qui n'avait besoin de l'aire d'emprunts à au- 
cune autre pour renfermer des poisons. 

Des vitrines font tout le tour de la salie. 
Un autre rang de vitrines en occupe l'axe. 
A la place d'horip,eurj au milieu, est la splen- 
dide exposition des 

Manufactures impériales de tabac. 

Personne n'ignpre que la fabrication, la 
vente, l'entreposage, l'emmagasinage, l'im- 
portation et l'exportation du tabac sont, en 
France et depuis 1811, par décret de Napo- 
léon I", le monopole de l'État. La culture du 
tabac échappe seule à ce monopole, mais pour 
former le privilège d'agriculteurs qui l'exer- 
cent sous la surveillance de l'autorité. L'État 
met ces récoltes en œuvre dans des manufac- 
tures où sont employées 20 000 personnes 
environ, hommes et femmes. Il vend ses pro- 
duits par l'entremise de 3C)000 débitants.- 
Il en règle le prix de vente, non sur le prix 
de revient, mais sur les besoins du fisc, 
comme on l'a vu au mois d'octobre 18B0, où 
l'adminisl ration des finances éleva tout à coup 
de 8 à 10 francs ie prix du kilogramme, afin 
(le mettre cette taœe en harmonie avec le système 
décimal. Cet énorme et subit renchérisse- 
ment ne nuisit point à la vente. Tandis, en 
effet, que de 1 856 à 1 860 la recette moyenne 
annuelle avait été de 178 millions de francs. 



cotte recette s'éleva en 1861 à 215 millions. 
C'est le cinquième du rendement des impôts 
et revenus indirects. Et c'est la rentrée Bur 
laquelle il y a le moins de mécomptes à 
craindre. Par un privilège unique, rien n'en 
arrête la marche ascendante, ni les disettes, 
ni les guerres, ni les crises commerciales; on 
peut diminuer sa ration de pain, on n'écono- 
mise pas sur le tabac. De 181 1 , date de réta- 
blissement du monopole, au 31 décembre 
1860, le bénéfice total réalisé par l'État sur ce 
singulier article, a été de 3 293 88 1255 francs. 
L'État est donc en France le seul exposant. 
Sa vitrine isolée au milieu de la salle se laisse 
voir sur ses quatre faces. Aux angles sont 
des plants en pleine végétation. Ils n'ont 
encore que des feuilles, on en pourra suivre 
le développement et constater sur leurs ma- 
gnifiques girandoles de fleurs roses tous les 
caractères de la famille à laquelle appartien- 
nent ces plantes empoisonnées : ia perfide 
belladone, la jusquiame et la stramoine. 

Le poison. 

Le tabac est digne de cette parenté. Il ren- 
ferme sous forme d'alcali organique un des 
poisons les plus terribles que l'on connaisse. 
Un poison auquel le curare et l'acide prussiqiie 
peuvent seuls être comparés. Un poison tel 
que la médecine a dû ie bannir de la théra- 
peutique. Cet alcaloïde est la nicotine décou- 
verte en 1 828 par Reimann et Posselt. C est 
un liquide oléagineux, transparent, incolore, 
d'une odeur acre et d'une saveur très-brû- 
lante. Sa vapeur est si irritante qu'on respire 
difficilement dans une pièce où une seule 
goutte en a été répandue. Le chien sur la 
langue duquel on en a déposé une ou deux 
gouttes est presque immédiatement pris de 
tremblement, il chancelle, il tombe, sa respi- 
ration devient diHicile, des convulsions vio- 
lentes et continues se déclarent, la paralysie 
leur succède et l'animal ne tarde pas à suc- 
comber. La piqûre d'une aiguille trempée 
dans la nicotine est mortelle. ' 

Mais pour jouir de ses redoutables pro- 
priétés, l'alcaloïde n'a point besoin d'être 
isolé de la plante qu'il caractérise. Des feuilles 
sèches, simplement appliqilées sur la peau, 
ont déterminé de graves symptômes d'em- 
poisonnement. Au milieu d'un joyeux repas 
le poète Santeuil fut frappé de mort presque 
instantanée après avoir bu d'un seul trait 
un verre de vin d'Espagne dans lequel un 
imprudent convive avait versé du tabac en 
poudre. La fumée même du tabac peut ame- 
ner des accidents mortels; des orangers, des 
chrysanthèmes et d'autres plantes soumises 
à son influence ont péri en peu de temps. 
Des oiseaux, dans les mêmes conditions, lan- 
guissent et meurent comme frappés d'empoi- 
sonnement. 

C'est surtout dans les manufactures de 
tabac qu'on pcutobscrver la puissance toxique 
d'une atmosphère chargée de nicotine. Les 



quatre cinquièmes des ouvriers sont forcés 
de s'éloigner au moins momentanément de 
leurs travaux. Même acclimatés, ils conser- 
vent un as[)ect de soufi'rance et les caractères 
d'une vieillesse anticij ée. Il faut reconnaître 
d'ailleurs que l'administration veille avec 
une paternelle sollicitude sur la santé des 
ouvriers quelle emploie. 

La culture. 

La partie inférieure de la vitrine est oc- 
cupée par de nombreux échantillons de tabac 
en feuilles desséchées. Chaque paquet porte 
ie nom du département d'où il provient. 
L'Algérie y figure également; nous avons 
même ia culture des colons et celle des 
Arabes. On y voit encore des capsules à 
graines et les produits d'hybridations di- 
verses. Ces départements ont leurs spécia- 
lités. Ainsi, le Lot donne un tabac très-corsé, 
très-épais, employé pour la fabrication du 
tabac à priser, et il en est de même du Nord; 
dans le Pas-de-Calais, au contraire, et en 
Alsace on obtient des feuilles fines et légères 
destinées à la fabrication des cigares et du 
tabac à pipe (scaferlaty). La culture indigène, 
qui est en progrès, absorbe 20 000 hectares 
de bonnes terres ! Elle a fourni en 1860 plus 
de 24 millions de kilogrammes de tabac. 
Malgré les grands bénéfices que l'État réalise, 
cette culture n'est lucrative qu'entre les 
mains de petits fermiers qui emploient à ce 
travail leurs femmes et leurs enfants, et ne 
tiennent pas compte du temps qu'elle exige. 
« S'il fallait, écrit M. Schlœsing, qu'un pro- 
priétaire payât toutes les journées que repré- 
sentent les soins à donner à un hectare de 
tabac, pendant et après la récolle, nous dou- 
tons qu'il pût réaliser un bénéfice conve- 
nable, il 

La fabrication. 

Les parties supérieures de la vitrine sont 
occupées par les produits manufacturés. Sur 
une des faces principales sont les cigares et 
les cigarettes; à gauche, les cigares qui pro- 
viennent des fabriques départementales; à 
droite les produits en Havane fabriqués en 
France par la manufacture de Reuilly; au 
milieu, les importations de la Havane et de 
Manille, tout ce qui s'est fait de plus cher 
jusqu'ici et de mieux, je suppose, en ce genre, 
savoir : les (lor-fina à 50 centimes, les raso- 
(tores à 60, les empcralrices à 75, les l'mpe-n 
riales à 1 franc, les napoteones à 1 fr. 50. 
Sur la face opposée, nous avons le tabac 
à priser, ou râpé; les tabacs à mâcher en 
carotte, en gros rôles, en rôles menu- filés 
et les tabacs de pipe ou scoferlalys : scafer- 
latys supérieurs dits élrangers, à 12 fr. le 
kilog., lesquels sont composés uniquement 
de l'un ou de l'autie de ces tabacs : Mary- 
land, Varinas, Latakié, Levant, etc.... Sca- 
ferlatys ordinaires à 10 fr., scafeilatys à 
prix réduits pour les armées de tenv et do 



L. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



171 



mer et pourlcs départements frontières. Cette 
dernière réduction a pour but de mettre la 
Régie en état de soutenir la rude concurrence 
des contrebandiers qui, tout en vendant des 
tabacs belges, allemands, espasinols, etc., à 
des prix irès-modérés, n'en ivaiisent pas 
moins de fort beaux bénéfices. Du reste, 
l'État n'en donne aux départements fron- 
tières que pour leur argent : le tabac qu'il 
leur vend à prix réduits est de qualité infé- 
rieure. 

Le tabac à priser se fait avec des feuilles 
corsées comme celles du Lot et du Nord. Il y 
entre 40 pour ItIO de produits exotiques. On 
mouille les feuilles avec de l'eau salée, on les 
hache , on les entasse par masses de 40 à 
50 mille kilogrammes, on les laisse fermen- 
ter pendant quatre mois, on les pulvérise ; 
c'est alors du râpé sec. Ce râpé sec manque 
de montant. On l'arrose d'eau salée; c'est 
alors un râpé parfait. On en forme des 
tas de 30 000 kilogrammes qu'on laisse fer- 
menter pendant i) à 12 mois tlans le cours 
desquels on le transvase "2 ou A fois. Enfin on 
l'étalé par couilies horizontales. Un mois ou 
six semaines après, on le mélange, on le ta- 
mise, et on le met en tonneau. C'est fini. 

La fabrication du tabac à mâcher est plus 
simple. Les rarollcs sont des cylindres formés 
de feuilles fortement pressées et qu'on entoure 
d'une ficelle. Lesrrf/M sontde véritables cordes 
en tabac. Le f/ro.'i rôle est composé de feuilles 
disposées longitudinalement et enveloppées 
par une feuille choisie qui porte le nom de 
rolie. L'atelier des gros rôles est presque une 
corderie. 

Le tabac de ])ipe ordinaire se compose d'un 
grand nombre de variétés de tabac. On as- 
souplit les feuilles en les mouillant d'eau 
«alée, on enlève les grosses côtes, on hache 
le reste, on le torréfie, on le sèche, on le met 
en masses, et une quinzaine de jours après 
on l'empaquette. 

Les cigares se composent de trois parties : 
l'intérieur ou tripe, assemblage de morceaux 
de feuilles disposées longitudinalement ; la 
soiis-capi', morceau de tabac plus grand qui 
enveloppe la tripe; et la robe qui s'enroule 
en spirale autour du cigare et en ferme her- 
métiquement la surface. On fait en France les' 
cigares de "), de 10, et de 1 î^ centimes ; la fa- 
brication de ceux-ci forme la spécialité de la 
manufacture de Heuilly. On se fera une idée 
de 1 extension qu'a prise la consommation 
des cigares par ce fait que la manufacture de 
Paris, qui emploie aujourd'hui I .")00 ciga- 
rières, en avait à peine l.")0 il v a I.") ans. 

Les produits. 

L'usage du tabac en poudre n'a pas de très- 
grands inconvénient.*, surtout depuis que par 
les procédés actuels de fabrication on le dé- 
pouille d'une partie de sa nicotine. Son action 
est purement locale : il augmente la sécrétion 
nasale, émonsse la sensibilité de la pitnitaire, 



rougit odieusement les lèvres, les ailes du 
nez, les yeux ; mais c'est tout ce qu'on peut 
lui reprocher. 

C'est bien différent pour le tabac à mâcher, 
surtout quand on en use à jeun. Les jouis- 
sances qu'il procure s'achètent parfois au 
prix d'ulcères simples ou cancéreux de l'es- 
tomac. Malebranche qui, dans les dernières 
années de sa vie, avait contracté l'habitude 
de chiquer, mourut d'un cancer de l'estomac; 
Petit-Radel pour la même cause a succombé 
à un cancer du pylore. Celte manière d'en 
finir n'est pas très-rare parmi les matelots. 

Quant au tabac à fumer, la liste des méfaits 
qu'on lui impute est bien autrement longue. 
Pris avec excès, il provoque et entretient une 
soif plus ou moins vive, détruit l'appétit, 
rend les digestions laborieuses, rougit et tu- 
méfie les gencives et les lèvres, altère les 
dents, et Toirac, dentiste distingué, disait 
que l'abus du tabac à fumer sulTisait à dé- 
frayer son art. On met de plus sur le 
compte de ce tabac des pharyngites chroni- 
ques, nombre d'amauroses et le cancer des 
lèvres qui, paraît-il, n'atteint presque (]ue 
les fumeurs. Qii à la longue, il alTaiblissc 
les sens, l'esprit, la mémoire; cela ne pa- 
raît pas douteux. Certains y voient de plus 
une cause d'alaxie locomotrice, et d'épi- 
lepsie; on cite un jeune étudiant, conduit 
par l'ivresse permanente du tabac à l'état 
d'idiotie épileptique. La substitution du ci- 
gare à la pipe qui passe pour un progrès de 
l'élégance n'est pas heureuse au point de vue 
de l hygiène; puisque, à moins que le cigare 
ne soit pas mis directement en contact avec 
les muqueuses, ce mode d'emploi du tabac 
réunit les effets de la chique et de la pipe. 

Maintenant vous êtes en mesure de faire 
un choix. Râpé, scaferlati, cigare ou carotte, 
pour lequel leccniir vous en dit-il? 

Les laines mérinos. 

Une exposition plus satisfaisante, et qui 
l'est même tout à fait, est celle des produits 
de nos bergeries; les spécimensen sontnom- 
lireux, et il y en a d'admirables. 

La première mention revient au célèbre 
troupeau mérinos extrafîn de Naz (arron- 
dissement de Gex) qui est la propriété de 
M. le général baron Girod, de l'Ain, l'rovenant 
de la bergerie d'un ancien intendant des 
gardes du corps du roi d'Espagne, ce trou- 
peau compte plus de 8oixante-Ee]it années 
d existence pendant lesquelles il s'est con- 
stamment reproduit en lui-même, c'est-à-dire 
sans aucun étalon étranger. Il a fourni â di- 
vers pays de nombreux animaux de repro- 
ductiop mâles et femelles. Sa laine se dis- 
tinguo.par la force et l'élasticité autant que 
par la finesî^e et ,1a douceur. La race est de 
moyenne taille et pro9[)ère sur de maigres 
pâturazes. 

Outre sa valeur intrinsèque, cette vitrine 
est intéressante en re qu'elle imus montre 



les purs produits de la race qui, il y ajuste 
un siècle, a servi de modèle au créateur de 
nos races indigènes de mérinos. 

On sait que les animaux sauvages ont 
deux espèces de poils : le poil soyeux et le 
poil laineux. La domesticité peut leur'faire 
perdre l'un ou l'autre. Dans le mérinos le 
poil laineux subsiste seul. 

Or, il y a un siècle (17 (if)) nous tirions 
toutes nos laines fines d'Espagne. Le gou- 
vernement français voulant s'affranchir de 
ce tribu, s'adressa à Daubenlon. Le pro- 
blème était celui-ci : obtenir, avec les races 
françaises, une laine aussi belle que celle 
des mérinos d'Espagne. 

Daubenton commença par faire venir des 
béliers du Roussillon, province (jui confinant 
à l'Espagne, a avec elle des affinités de cli- 
mat. Il unit ces béliers avec les. brebis de 
Bourgogne. Voici les résultats qu'il obtint : 

Les béliers du Ronssillon avaient une laine 
longue de six pouces et les brebis de Bour- 
gogne une laine longue de trois ponces. Dau- 
benton obtint à la première génération une 
longueur de cinq pouces, à la deuxième une 
longueur de six pouces et ainsi de suite. Au 
bout de sept ou huit générations il avait ob- 
tenu vingt-huit pouces de longueur. 

La toison du premier bélier reproducteur 
pesait deux livres. La toison de ceux qui 
suivirent fût de six livres, puis de huit, puis 
de dix et enfin de douze. Lai finesse suivit la 
même progression. 

La laine pure est celle qui n'a plus du tout 
de poils soyeux ou ôe jarre/:. A la quatrième 
génération, Daubenton avait purgé ses pro- 
duits de tout poil soyeux, il n'avait plus que 
des moutons à laine pnre. Il avait donc réussi 
à leur donner les qualités des mérinos espa- 
gnols, c'est-à-dire une laine à la fo'ts longue, 
abondante, fine et pure. 

Les produits des troupeaux de Rambouil- 
let, de Mauchamp, de Beau lieu, de la race 
électorale croitée Rambouillet et Gevroles, 
des dishiey-mérinos, permettent d'apprécier 
combien a été féeond ie grand exemple donné 
par Daubenton. \m laine soyeuse du trou- 
[)eau de Mauchaiiqî est exposée par le fils du 
créateur M. Graux. M. Godin aîné de Châ- 
tillon sur Seine nous montre les toisons de 
la race croisée Rambouillet et Gevroles; il 
entretient 1500 bêtes sur 210 hectares, les 
béliers et les brebis, élevés en grand nombre 
sont vendus en France et â l'étranger et jus- 
qu'en .Australie pour la repruduction. 

Le lin et le chanvre. 

Nous avons à constater ici d'heureux pro- 
grès de la mécanique. .\a grand profit de 
l'hygiène et du travail, le rouissage et le teil- 
lage mécaniques de ces deux textiles tendent 
à prévaloir. Par teillage on entend l'opéra- 
tion qui consiste à broyer le lin et le chanvre 
pour séparer l'écorce filamenteuse de la sub- 
stance li£»neiise qni fnrmp le centre des tices. 



172 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18(i7 ILLCSTREE. 



MM. Léoni et Coblenz , propriétaires de la 
belle usine de Vaugenlieu vont plus loin en- 
core dans cette voie; ils opèrent lo teiliage 
mécanique sans rouissage. 

Les bottes provenant 
de lï récolte sont d'a- 
bord débarrassées de 
leurs racines au moyen 
d'une machine spéciale. 
Ensuite on les sèche 
dans une étuve, puis 
on les soumet à l'ac- 
tion successive de deux 
broyeuses qui en déla- 
chent les filaments. Le 
reste, la partie ligneuse, 
les chènevollcs , comme 
on dit, est brûlé dans 
les foyers des chau- 
dières et l'usme n'em- 
ploie pas d autre com- 
bustible. Enfin les 
parties filamenteuses 
passent dans une ma- 
chine composée de deux 
tambours en tôle hori- 
zontaux iaisant 250 
tours par minute et 
dont les surlaces sont munies de lames de di- 
verses formes et dirigées en divers sens de 
façon à produire un triage, un peignage 
et une division de fibres. C'est quelque 



chose d'analogue à la machine de Philippe 
et Girard. Il ne reste plus qu'à soumettre 
ces fibres à l'action de la presse hydraulique 
et à en former des ballots pour l'expédition. 




CRÈCHE SAINTE-MARIE (Extérieur). — Dessin de IVI. Weber 



Le coton indigène. 

La guerre civile des Etats-Unis privant 
l'Europe de coton, on avait cherché à rem- 



placer celle substance par divers textiles, et 
les progrès rapides qu'ont fait dans ces der- 
nières années la préparation et la fabrication 
du chanvre et du lin n'ont pas d'autre cause. 
On avait entreprisaussi 
d'introduire la culture 
du coton en diverses 
parties de l'Europe et 
en France même. Quoi- 
que ces essais aient au- 
jourd'hui perdu beau- 
coup de leur impor- 
tance, ils n'ont pas 
cessé d'être intéres- 
sants. Jetons donc un 
coup d'œil sur l'expo- 
sition de xM. J. Hortolès, 
pépiniériste à Montpel- 
lier, où sont réunies des 
capsules de coton ré- 
colté sur les bords de 
la Méditerranée, dans 
les sables brûlaols de 
Pérols qui paraissent 
favorables à ce genre 
de culture. L'exposant 
nous apprend que les 
capsules sont complè- 
tement ouvertes dès le mois de septembre, et 
qu'ainsi la récolie peut être opérée avant les 
pluies d'automne. Il se fonde sur une expé-, 
rience de trois années. Cette année même il 



yHfPiPl^ 




CItÈGHK h^AINTK-.MAl!IE , t^oiiiionnière) - Dessin de M. Weber. 




GALERIE DES PRODUITS AGRICOLES. — Dessin de M. Gaildrau. 







^, S, S. > =c- 



uALERlE DES CUIRS ET DES Pl.ALX. — Dessin d« M. Uailurau 



17A 



L'EXl'OSllIUiN UNlVliliSEl^Ll:; DE IbG? U-LLSTKEE. 



a semé un demi hectare dans les anciens 
marais de Vie, aujourd'hui desséchés et dans 
les sables déjà nommés. 

La soie. 

A voir tant de vitrines pleines des pré- 
cieux produits des bombyx : ces cocons dans 
les brins et ces cocons enfilés en chapelets 
immenses, ces flottes de soie grége et ces 
nuages de soie cardée, et cette bourre de soie, 
et tous les produits que la filature, le tissage 
et la teinture savent en tirer, et tant de succé- 
danés du ver du mûrier, celui du ricin, 
celui de l'allante, etc.; à voir de si nombreu- 
ses sources de richesses et tant de richesses 
réelles, qui penserait que nous sommes en 
présence d'une industrie en détresse, assaillie 
par un fléau qui jusqu'ici a défié tous les 
efforts de l'art et de la science! 

La ferme impériale deVincennes et M. Gué- 
rin Meneville nous exhibent les ressources 
possibles de l'avenir : le bombyx-yama-mai 
ou ver à soie du Japon dont le premier cocon 
fut obtenu en France en 18G1 ; le magnifique 
bombyx atlas, né à Paris et qui vient de l'Hy- 
malaya; l'énorme tussah ou bombyx mylilia 
qui jusqu'à présent n'a pu se reproduire chez 
nous, son éducation s'étant trop prolongée 
en automne; le ver du chêne de l'Hymalaya, 
bombyx Roylei, essayé àVincennes en 1864, 
et dont l'éclosion trop tardive a également 
fait manquer l'expérience; le ver du chêne, 
bombyx pnlyphemus, essayé depuis quatre ans ; 
le ver du prunier, bombyx cecropia, essayé de- 
puis bien plus longtemps, et toujours sans 
succès. Il ne faut pas que ces difficultés et ces 
échecs découragent les expérimentateurs. Le 
ver à soie du chêne que nous n'avons pu en- 
core nous approprier est élevé à Boston sur 
une grande échelle par M. Trouvelot. 

M. Chabot fils, de Lyon, a une exposition 
très-riche et très-variée. M. Camille Person- 
nat, de Laval, nous montre tout ce qu'on peut 
faire avec la soie cardée du ver de l'allante. 
Mlle Bruno Broski a envoyé du château de 
Saint- Selve, près Bordeaux, des cocons et 
de la soie grége d'une blancheur et d'un éclat 
de neige. De sa vitrine à celle de Mlle C. 
Dagincourt, de Saint- Amand (Cher), le con- 
traste est complet; nous avons ici en effet les 
produits de l'éducation d'une race de vers 
moricauds , éducation conduite de 1863 à 
1866. L'envoi de Mme veuve Durival, de Ro- 
moranlin (Cher), mérite également une men- 
tion, ne serait-ce que pour honorer l'initia- 
tive de l'exposante par qui la sériciculture a 
été introduite il y a 25 ans en Sologne, où 
Mme Durival est encore seule à l'exercer. 

Il est un humble produit à l'égard duquel 
quelques mots d'explication ne seront pas 
inutiles. C'est la bourre de soie, résidu du 
dévidage et du moulinage. On croit commu- 
nément qu'elle n'entre que dans la composi- 
tion des étolVes les plus inférieures, dans la 
bonneterie et la passementerie; c'est une er- 



reur. Tous les foulards en sont faits, elle 
forme la matière première de l'article Rou- 
baix; on fait avec elle la trame à satin, ar- 
ticle d'Amiens, et la chaîne du drap de Cas- 
tres. Tout le cordonnet en provient. Enfin 
nous citerons comme application digne d'in- 
térêt la soie à voile dont l'essai a été fait du- 
rant ces dernières années dans la naviga- 
tion, et qui paraît compenser par l'avantage 
d'une solidité supérieure et d'une grande 
légèreté, l'élévation du prix résultant de l'em- 
ploi d'une telle matière à un tel usage. La 
bourre de soie filée porte dans le commerce 
le nom de fantaisie. 

La pâte à papier. 

La consommation sans cesse croissante du 
papier a amené une pénurie de matières pre- 
mières dont tous les fabricants se plaignent. 
Ajoutons que la qualité des chiffons devient 
de jour en jour moins propre aux grands ou- 
vrages typographiques. La disette est telle que 
certains industriels anglais ont proposé au 
pacha d Egypte de lui acheter pour les con- 
vertir en pâte, les bandelettes de toutes les 
momies que renferment les sarcophages de 
ce pays. Cette conversion a d'ailleurs été 
essayée à Londres en 1847 et on a fabriqué 
ainsi des cartons d'une qualité remarquable. 
D'après les calculs de ces spéculateurs, les 
tombeaux égyptiens renferment au moins 
20 millions de quintaux métriques de tissus. 
Il paraît qu'il y a là un bénéfice considérable 
à faire. 

Espérons avec M. Decaisne qu'une aussi 
monstrueuse profanation n'aura pas lieu. 
Mais le meilleur moyen de l'empêcher est 
probablement de découvrir de nouvelles ma- 
tières propres à la fabrication du papier. De- 
puis longtemps, les inventeurs se sont mis à 
cette recherche, et nous avons sous les yeux 
la preuve que leurs travaux n'ont pas été 
stériles. 

M. Caminade, à Orléans, emprunte ses ma- 
tières premières à la racine de luzerne. Sa 
vitrine nous montre la racine naturelle — 
ouverte — désagrégée — désagrégée et blan- 
chie — désagrégée et teinte sans blanchi- 
ment — la pâte qu'on en obtient — la même 
pâte blanchie — et enfin différents échantil- 
lons de papier. 

M. Aug. Délaye, à Crepols (Drôme), s'a- 
dresse au bois. D'après lui, le bois seul peut 
résoudre la question. Il expose des pâles ti- 
rées de différentes essences, et les papiers 
de qualités très-variées qui en sont faits. 

Mais rien n'est plus curieux, sous ce rap- 
port, que la vitrine de M. Eug. Pavy fabri 
cant à Saint-Denis et dans la Côte-d'Or. Elle 
ne paye pas de mine, il faut l'avouer, mais 
elle intéressera tous ceux (jui se rendront 
compte de ce qu'elle renferme. China-grass, 
riz, pailles de blé, d'avoine et de seigle, bet- 
terave, tiges de moutarde, de colza et d'œil- 
lette, roseaux, écorce d'orme, fumier, détritus 



végétaux : de tout cela et d'autres choses en- 
core, il tire des pâtes et des papiers de toutes 
sortes sans compter que la désagrégation chi- 
mique des végétaux sur lesquels il opère lui 
fournit un engrais par-dessus le marché. 

Divers. 

Pour mémoire nous citons de mugniliques 
collections de graines pour semences, de 
beaux échantillons de houblons, et toute la 
flore fourragère y compris le brome de Schra- 
der, et toute la Uore forestière, et Iherboris- 
teric et les produits des huileries, des fécu- 
leries, etc.... Mme Emile Léon de Sainte- 
Croix, près Bayonne, expose sous verre une 
plante grimpante originaire de la Martinique 
et qui sert d'épongé, ce qui lui a valu le nom 
vulgaire de torchon. Celte éponge végétale 
aurait été acclimatée par l'exposante dans la 
contrée qu'elle habile. 

Force poudres insecticides offertes à l'agri- 
culture. L'agriculture, en effet, n'a pas d'en- 
nemi plus sérieux que l'insecte. Trois cent 
mille espèces de bestioles nous assiègent jour 
et nuit, et dès que notre surveillance se relâ- 
che, envahissent nos champs, nos greniers, 
nos chantiers, nos demeures, ne s'arrêtant, 
si l'on n'y met obstacle, que lorsqu'il ne 
reste plus rien à détruire. 

Peaux et cuirs. 

Après les produits agricoles viennent les 
cuirs et les peaux, mais comme une autre 
salle encore, placée un peu plus loin sur la 
route que nous suivons, leur est également 
consacrée, nous attendrons, pour en parler, 
que nous ayons pu en embrasser l'ensemble. 

Mentionnons toutefois les produits remar- 
quables de M. Henri Reeg, sellier à Paris. 

On sait que notre sellerie n'emploie que 
des peaux de cochon d'origine anglaise, 
préférées à cause de leur souplesse et de 
leur couleur foncée. Or, l'exposition de 
M. Reeg nous prouve qu'il a su donner ces 
qualités aux cuirs préparés par lui. Nous lui 
devrons donc d'être affranchis d'un tribut 
plus humiliant encore pour notre industrie 
qu'onéreux pour notre bourse. 

Victor Mklimek. 



VI 

Les logements d'ouvriers et la Commission 
d'encouragement. 



Les francs-tireurs des Vosges ont été reçus, 
comme nous l'avons dit, dans les logements 
que la Commission d'encouragement a fait 
construire à l'avenue Rapp, à la porte même 
de l'Exposition, pour y donner l'hospitalité 
aux ouvriers délégués des départements. Ces 



LEXPOSITION UNIVERSELLE UE 1807 ILLUSTKËE. 



logements, qui conlieniieut 025 lits, ont été 
édifiés sur un terrain concédé gracieusement 
par la ville de Paris à la Commission d'en- 
couiagement pour les études des ouvriers, et 
que celle-ci ne rendra pas de sitôt à la ville, 
je l'espère, en ayant un bon emploi, même 
après la clôture de l'Exposition. 

[,es bâtiments, dont notre dessin de la der- 
nière page représente la façade extérieure, 
sont divisésen chambrées de deux etde quatre 
lits. Généralement, les ouvriers venant en 
troupe préfèrent les chambres à quatre lits: 
les chambres à deux lits sont réservées pour 
les ménages. 

Une allée centrale traverse les quatre ran- 
gées de baraquements parallèles, que des 
chemins sablés séparent. Des mottes de terre 
déjà couvertes de gazon, et où les fleurs pous- 
seront bientôt, bordent les intervalles d'une 
porte à l'autre. Tout cela est propre, et pres- 
que coquet. L'eau et le gaz sont partout pro- 
digués. .\. côté de chaque lit sont le pot à 
l'eau, la cuvette et une chaise. Bien entendu 
que le linge est renouvelé toutes les fois que 
le lit change d hôtes. 

La preuve que la Commission d'encoura- 
gement exerce libéralement l'hosjjitalité inter- 
nationale, c'est que 1 1 2 lits sont retenus pour 
les ouvriers anglais, du commencement à la 
fin de l'Exposition. Dans ce (juartier, les fe- 
nêtres sont déjà pourvues de rideaux. 

Outre les logements de l'avenue Rapp, la 
Commission d'encouragement, par une con- 
vention avec les Lits militaires, s est assuré la 
Jisposiiion de .5000 couchettes, qui ne lui 
sufliront pas, pour peu que cela continue. 

Vous souvenez -vous du restaurant Om- 
nibus, que la Commission d encouragement a 
Fait construire au Champ de .Mars, en face de 
le l'École militaire"? On disait, quand j'en ai 
parlé, que ce grand buffet populaire ne serait 
lamais rempli Eh bien! savez-vous jusqu'où 
;st al'ée sa recelte quotidienne? Jusqu'à 
O.iOO fr. avec des repas dont le plus cher 
l'a pas coûté 1 fr. 75 c. Le concessionnaire, 
lébordé par l'encombrement, n'a pu l'autre 
our se liier d'embarras qu'en affichant sur 
tes portes, comme sur un ouinibus, le mot : 
Zomplel. Le rire a désarmé le mécontente- 
nent. FI était temps; et il fallait être en France, 
)ù la plaisanterie est \ite saisie et rén.ssit 
oujours. 

Donc, la Commission d'encouragement a 
'ait pour le logement ce qu elle avait fait [>our 
a nourriture a bon marché. Ici comme là, on 
levra dire souvent : Comiilrl, pendant les mois 
|ui vont suivre. .Mais la Commission a fait 
Od possible pour échelonner les arrivages. 

A force de persistance et de ténacité, elle 
. obtenu des compagnies de chemins de fer 
me réduction de 50 pour 100 pour les délé- 
( de département, voyageant en dehors 
tes trains de plaisir. Elle n'a rien pu obtenir 
e la Commission impériale , cette autre 
uissance, au delà d'une souscription de 
•0000 francs. 



Notre respectable et cher président, .^L De- 
vinek, peut dire si nous, ses dévoués colla- 
borateurs, nous nous sommes épargnés à la 
peine. Et à quel dur métier nous a soumis cet 
homme cruel, infatigable au bien, et dont 
aucun travail ne peut màtcr les ardeurs 
généreuses, — qui le saura si nous ne nous 
plaignons? 

Et vous verrez qu'il fera tant, que nous ne 
rendrons pas à la ville de Paris les terrains 
qu'elle nous a concédés, et que nous g;irde- 
rons, n'est-ce pas, monsieur Devinck, si nous 
trouvons encore du bien à faire. 

Songez donc! il -nous faut amortir les frais 
d'établissement, pendant la période de l'Ex- 
position, et faire payer en conséquence 1 franc 
25 centimes par coucher, quand nous pour- 
rions, sans ces frais maudits, donner pour 
40 centimes un log.-ment qu'on ne pourrait 
pas ailleurs trouver pour 2 francs. 

Voici donc notre rôle tout tracé après l'Ex- 
position. Nous donnerons à loger à AO cen- 
times, peut-être à moins. Et vous verrez que 
M. l)evi::ck ne laissera pas M. le préfet de la 
Seine tranquille, que celui-ci n'ait consenti 
à renouveler le bail gratuit de ses terrains. 

Je vous laisse à penser si M. Devinck fera 
grâce, dans ce cas, à ses collaborateurs"? 

Nous ferons, ma foi I concurrence à l'Em- 
pereur qui commandite des maisons d'ou- 
vriers; et l'on verra bien jusqu'où ira cette 
émulation irrévérencieuse. 

Et la question des délégations ouvrières 
dans laquelle il nous faut encore suivre notre 
insatiable président! j'en parlerais volontiers, 
si je ne craignais de loucher à la politique 
autrement que par badinage. Mais rien ne 
m'empêchera de dire que nos ouvriers sont 
les véritables zouaves de l'industrie; indus- 
ciplinés (|uand leur chef est mauvais; dé- 
voués, quand il est bon. 

Je voudrais que la Commission d'encoura- 
gement pour les éludes des ouvriers pût 
recevoir, pendant que les étrangers sont à 
Paris, un échantillon de toutes nos popula- 
tions départementales, comme elle a reçu les 
Francs tireurs des Vosges. Il me semble que 
cela n'aurait pas mauvais air, même aux 
yeux des Prussiens. Qu'en pense M. De- 
vinck et les comités départementaux? Il y 
aurait là, pour la Commission impériale, un 
certain supplément de rccelles. 

Fil. Diiciix;. 



CHRONIQUE. 

Les tambours baltcnlaux champs; le temps 
est superbe, un véritable soleil impérial; 
les boulevards sont pavoises : le O.ar tra- 
verse la bonne ville de Paris ; le cortège est 
splendide. 



Quelle foule, bon dieu! quelle l'oule! Est- 
il possible que Paris donne à respirer à tant 
de poitrines, dans cette inévitable atmosphère 
de poussière que le soleil colore comme un 
nuage d'or ? 

Le Champ de Mars n'a pas perdu un seul 
visiteur pendant ce jour mémorable, et pour- 
tant la fouie est partout : à la gare du Nord, 
au Carrousel, partout où le Czar doit passer. 

Les Américains, dans leur fierté républi- 
caine, souriront peut-être du chaud accueil 
que Paris fait aux souverains. Est-il bien sûr 
que New-Yorck accueillerait le Czar plus froi- 
dement que Paris, si le Czar débarquait à 
New-Yorck? Nous avons de bonnes raisons 
de croire le contraire, et les documents ne 
nous manqueraient pas pour justifier cette 
présomption. Qu'on se souvienne des toasts 
portés à .Moscou par les Américains! 

D'ailleurs, nous sommes ainsi faits dans 
notre vieille Europe : nous sommes par habi- 
tude un peu iconolâtres ; et nous aimons 
assez à personnifier les choses dans les hom- 
mes qui les représentent. Nous acclamons 
la Kussie dans son souverain. Les Russes par- 
lent notre langue avec un accent qui ne nous 
déplaît pas; et n était la Pologne qui nous 
sépare, nous voisinerions volontiers avec eux. 
Ils nous enlèvent bien par-ci par-là quelques 
artistes préférés ; ou, comme du temps de 
Pierre le Grand, quelques ouvriers profession- 
nels. Il y a même ceci de remarquable, c'est 
que ni artistes ni ouvriers ne perdent leur 
marque de fabrique, leur génie artistique ou 
industriel, en passant le Volga, ce qui arrive 
jjiesque toujours, lorsqu'ils passent la Manche 
ou le Rhin. De telle sorte que la Russie peut 
être considérée comme la France du Nord; 
et voilà pounjuoi nous nous traitons, de 
Russes à Français, comme des compatriotes. 

Je cherche, auprès des Américains, une 
excuse aux accl: itions dont Paris a salué 
l'arrivée de l'empereur de toutes les Russies, 
et aux fêtes que notre édilité lui prépare. 

Les deux empereurs en grand uniforme, 
— la tenue militaire est d'éliqiiettc en 
Russie, et le czar, tout autocrate qu'il est, 
n'oserait s'en affranchir à l'étranger, — ont 
traversé les boulevards aux acclamations 
d'une foule compacte. Il y avait de tous les 
pays dans cette foule; mais je parie bien 
qu'on n'y aurait pas trouvé un Polonais. 

C'était bien la peine, me disais-je, que les 
rois de la Sainlc-.VIliance aient fait une coali- 
tion en 1SI4 pour se donner le luxe de voir 
Paris. S'ils veulent être acclamés par le 
peuple en liesse, et rayonner dans leur gloire 
impériale devant des visages satisfaits, ils 
n'ont qu'à venir en grande pompe, en lais- 
sant leurs armées à la porte. Cette invasion 
leur sera plus facile, et plus agréable aussi, 
je l'espère. Il paraît que c'est ce que va faire 
le roi de Prusse, à l'exemple du czar; et 
comme lui. Usera le bienvenu. 

L'empereur des Français a installé son 
frère de Russie au palais de l'Elysée. Il y a 



ne. 



L'FLVPOSITION UNIVKRSEM,R l)E I8r,7 ILLI-STRÉÈ. 



(!<^ji), [inrnîlil. (Milenle cordinle erilrfi 1rs deux 
souverains. Dieu le veuille ! et Noël ! 

Jadis, s'il faut en croire les Contes de Vol- 
taire, les rois décoiironnés se donnaient ren- 
dez-vous à Venise : c'est à Paris aujourd hui 
que se donnent rendez-vous les monarques 
tout-puissants. Les temps sont changés et 
les lieux aussi. 

Paris est bien désormais la vraie capitale 
de l'Europe, suivant le baptême que lui don- 
nait l'autre jour le Times dans un article re- 
marqué. Nous devons donc faire dignement 



Ifs honneurs de rhfz nous, d'autant nue h: 
bénéfice dépassera probablement la dé- 
pense. 

Nous ne trouverons pas mauvais, d'ail- 
leurs, que les souverains gardent leur cas- 
que, si cela devait les compromettre aux 
yeux de leurs peuples de le déposer. Je ne 
parle j)as des décorations; car, il paraît 
qu'un prince royal peut sortir sans ses dé- 
corations à Berlin, puisqu'il ne se croit pas 
obligé, par étiquette, de les portera Paris. 

Rien ne s'oppose non plus à ce que les 



[irinces commencent leur xisilc à 1 l-Apofi- 
tion parla section de leur pays; je m'imagine 
fiourtant que leurs peuples ne seraient j)as 
hien scandalisés, s'ils adoptaient un autre 
itinéraire. 

Qu'un prince s'arrête avec complaisance 
devant le gros canon prussien, comme s'il le 
voyait pour la première fois, cela ne dimi- 
nue en rien la haute opinion qu'il nous a 
donnée de lui à Sadowa. 

Je ne veux pas risquer de parler des Dieux 
comme Sosie; et craignant que ma langue de 




LOGEMENTS D'OUVRIERS DANS L AVENUE RAPP : LES FRANCS-TIREURS DES VOSGES. — Dessin de M. Gaildrau. 



Parisien ne lâche quelque irrévérence, je me 
hâle de fuir ces latitudes olympiennes. 

Ce que Corneille fait dire de Rome à cer- 
tain consul présomptueux, le Champ de Mars 
pourrait le dire de Paris : 

Rome n'est plus dans Rome : elle est toute où je suis. 

Quebeaucoup d'étrangers, même princes ou 
rois, aient pris l'Exposition pour prétexte de 
leur visite à Paris, cola est certain. Mais com- 
bien plus grand est le nombre de ceux pour qui 
l'Exposition est vraiment le but du voyage ! 



Il y a au Champ de Mars des choses mer- 
veilleuses, qu'une vie d'homme ne suffirait 
pas à explorer, s'il fallait aller les chercher 
aux lieux de leur provenance. En (pielqiies 
jours, les visiteurs du Champ de Mars font 
leur tour du monde, plus complet qu'ils ne 
le feraient autrement en beaucoup d'années. 
Cela donne au Champ de Mars un attrait 
irrésistible auquel personne n'échappe , 
même les Anglais, ces juifs errants qui tra- 
versent incessamment le globe, une valise 
en main. 



Il y a dans le Champ de Mars comme une 
pénétration intime de peuples à peuples, qui 
ne peut manquer de porter ses fruits dan;; 
l'avenir. Combien de récits commenceront 
ainsi dans quelques années : Celait du 
temps de la (/raiide Exposition. Ce grand évé- 
nement marquera une date certaine dans la 
mémoire des hommes, et y laissera une trace 
ineffaçable. L'arrivée du czar ne sera qu un 
des mille épisodes de cette vaste épopée des 
peuples. 

Fr. DlCl'INC. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS 

kDMlNlKTKATION, miK 1>K HICHEUIEU, 106. - DENTU, ÉDIIEUB, GALEBIE DV PALAIS-HOVAL. - AU CHAWP DF MAHS. BtJBEAU DES CATAI-OGUl.S 



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LEXPOSITIO^ ll^IVERSEllE 

DE 1867 

PUBLICATION INTERNATIONALE ALTORISEE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE t 






KDiTKURS: 
^: n. K. DENTl', 

CoiiMMlonn^irc liu f (U,il..;i.r n/AciX, éditeur de la Comniisjmn 
■Me. 
M. : 1 ;i itE PETIT. 

'■■ du Cii.imp de Mars, pholcgrajihc 
:^.lon im|«rialt. 



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REDACTEUR EN CHEF : 

.11. r. Dtn'riKe, 

Membre du Jury international 

COMITR DE RÉDACTION 

MV. Armand Di;MAn[:!v. Ernest Dni:ui.i.B,. llQnEN0-aE.-iniQic2, 

Lcon PLÉE. Aup. viTu. membre «lu Jury Intemntion.tl. 




LE CAiNON PRUSSIEN. — Dessin de M. Ga Idrau. 



12 



178 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



SOMMAIRE DE LA 12= LIVRAISON, 

8 juin 1867. 

1. Le Canon prussien, par M. de Castellane. — II. Les 
Beauv Arts de Beli/iqae, par M. Octave Lacroix. — 
III. L'Algérie, par M. le docteur Warnier. — IV. Le 
Guerrier japonais, par M. Chirac. — V. Le cinquième 
groupe : Arts chimiques et Métallurgie, par M. V^ictor 
Meunier. — VI. Les Appareils d'éclairage en bronze de 
M. Schlossmacher, par M. Chirac. — VII. Le Napoléon 
mourant de Vêla, par M. Octave Lacroix. — VIII. Chro- 
nique, par M. Fr. Ducuing. 



Le canon Krupp. 

Parmi les produits exposés par les aciéries 
d'Essen, appartenant à M. Krupp, le canon 
monstre que représente notre dessin, est in- 
contestablement l'un des plus curieux, et 
justifie par son poids et sa masse énorme les 
étonnements de la foule. 

Ce canon en acier fondu rayé, se chargeant 
par la culasse avec un appareil de fermeture du 
système Krupp, est placé sur un affût en acier 
fondu pesant 15 000 kilog., qui doit reposer 
lui-même sur un châssis tournant du poids 
de 25000 kilog. (l'exiguité de l'emplacement 
n'a pas permis de l'exposer). Il pèse, avec 
les frettes d'acier qui l'entourent en double et 
triple couche, à la chambre et à la bouche, 
50 000 kilog. Le canon proprement dit a été 
forgé par un marteau à vapeur du poids de 
50 tonnes dans un lingot d'acier fondu de 
42 500 kilog. Après le forgeage, le forage et 
tournage, la pièce était réduite à 20 000 kilog. 
Le poids des frettes en acier forgé ajouté 
pour le renforcer, étant de 30 000 kilog., 
l'ensemble est bien de 50 000 kilogrammes. 

Voici les principales proportions de cette 
pièce, destinée à l'armement d'une batterie 
décote. — Longueur totale, 5 '"340. — Dia- 
mètre de l'arme, 0.356. — Le nombre des 
rayures est de 40. — Leur profondeur, 0,004. 
La longueur du pas des rayures de 24 " 892 
et 28 '" 466. — Elle lance des projectiles pleins 
et creux en acier fondu du poids de 550 kil. 
et 500 kilog., avec une charge de poudre de 
50 à- 55 kilog. qui varie pour les projectiles 
creux. 

l-'f Des mécanismes ingénieux rendent la ma- 
nœuvre facile avec l'aide seulement de un ou 
de deux artilleurs qui suffisent, à ce que le 
constructeur affirme, pour donner la direc- 
tion , l'élévation et l'inclinaison avec assez 
de promptitude pour que l'on puisse pour- 
suivre un navire passant à toute vapeur même 
à très-petite portée. 

Il a fallu seize mois pour fabriquer ce géant 
qui coûte seul S9'i 750 francs et avec l'affût 
et le châssis 543750 francs, et dont chaque 
coup, si l'on calcule le capital employé et le 
prix de la diarge et des projectiles, revient à 
près de quatre mille francs. 

Ixs compagnies de chemins de fer n'avaient 



pas de wagon assez solide pour le conduire à 
Paris, et l'on a dû construire une voiture 
spéciale en fer et en acier, portée sur douze 
roues et pesant 23200 kilog. 

Au point de vue de la fabrication indus- 
trielle et de la difficulté vaincue, le canon 
monstre de M. Krupp, malgré les objections 
(]u'il soulève, est une œuvre remarquable 
dont nous reparlerons en examinant l'artil- 
lerie nouvelle de gros calibre exposée par la 
France et par l'Angleterre, et en rendant 
compte des différents systèmes proposés et 
adoptés durant ces dernières années. 

Comte DE C.\STELL\Nli. 



Qu'il me soit permis de faire suivre de 
quelques réflexions les renseignements de 
M. de Castellane sur le canon de Krupp. 

Que prouve un canon, si gros qu'il soit? 
Si c'est le mérite et la puissance de la fabri- 
cation, il est à déplorer que ce mérite et cette 
puissance ne soient pas appliqués à de meil- 
leurs emplois. Une exhibition de canons pou- 
vait avoir quelque apparence d'opportunité 
au début de l'Exposition; aujourd'hui que le 
roi de Prusse lui-même nous honore de sa 
visite bien accueillie, ces exhibitions ont 
perdu tout intérêt d'actualité. 

On a prodigué partout les canons et les 
cloches au Champ de Mars, dans les sections 
étrangères. Puisqu'il est convenu que ceux-là 
se taisent, on devrait bien aussi imposer 
silence à celles-ci. 

Il est à remarquer que les pays qui ex- 
posent les plus gros canons, exposent aussi 
les plus grosses cloches ; je ne cherche pas 
à m'expliquer les causes de cette analogie. 
Tant il y a, que le son des cloches et des 
canons n'est supportable que de très-loin; et 
j'en conclus qu'il aurait fallu tenir les uns 
et les autres à distance. 

Si les divers pays exposants ont voulu 
prouver, par la montre de leurs engins res- 
pectifs de destruction, qu'ils sont capables 
de faire la guerre, j'aurais voulu que cela fût 
tellement évident que la guerre devînt dé- 
sormais impossible, devant une égalité de 
puissance destructive. Qui donc exposera une 
arme ou un fulminate assez perfectionnés pour 
avoir raison d'une armée de trois cent mille 
hommes en un quart d'heure! Il me semble 
que ce jour-là les hommes chercheraient un 
autre moyen que la guerre, ae se mettre 
d'accord. 

A ce point de vue, ni le canon de Krupp, 
ni même le fusil à aiguille, ne méritent le 
grand prix, ftlais on leur doit à peine une 
mention honorable, au fusil à aiguille sur- 
tout, qui nous a prouvé que le génie du com- 
mandement n'était plus nécessaire pour rem- 
porter de grandes victoires. 

Et nous aussi, nous avons des canons, et 
tout aussi gros que le canon de Krupp. Les 
avons-nous exposés? Il s'en est fallu de bien 



peu, à la vérité: mah enfin, nous ne les 
avons pas exposés. 

Figurez-vous que l'amirauté avait eu le 
projet d'élever à l'entrée de lExposition un 
trophée de canons, tout aussi majestueux 
qu(! le canon prussien. On aurait pris les 
plus gros engins de la flotte qu'on aurait 
dressés debout, en forme de colonnes, 
avec un soubassement d'affûts, et tout autour 
des pyramides de boulets. C'eût été un tro- 
phée vraiment imposant, surtout disposé 
avec le goût que nous mettons en toutes 
choses, soit dit sans nous flatter. 

Eh bien ! la Commission impériale a trouvé 
quelques inconvénients à laisser édifier à la 
porte du Champ de Mars un pareil trophée 
d'art. Elle a pensé, non sans raison, que de 
pareils objets, étalés en pleine exposition 
pacifique, feraient venir de coupables pen- 
sées. 

La voilà bien récompensée de sa discrétion ! 
S'il y avait un grand prix à décerner aux 
canons, nous seuls ne concourrions pas. Est- 
ce juste? 

F. Dlcuinc. 



II 



Les Beaux-Arts en Belgique. 

Avant tout, je dois dire ici que j'éprouve 
une vive et sympathique admiration pour le 
peuple belge. 

Il en est des peuples comme des individus : 
la plupart des grands hommes se sont tenus 
fort au-dessous de la belle taille de cinq pieds 
six pouces, et, pour être un grand peuple, 
j'estime qu'il n'est pas besoin du tout de cou- 
vrir de ses villes ou de ses villages beaucoup 
de myriamètres carrés sur la boule que le 
ciel a livrée à notre espèce. 

La grandeur, c'est le génie, c'est l'activité, 
c'est le travail. C'est pourquoi une ruche d'a- 
beilles ouvrières paraîtra toujours aux sages 
quelque chose de plus considérable qu'un 
troupeau de phoques, étendus" sur le rivage 
et bâillant ou dormant au soleil. 

Ne croyez donc pas, quand vous passerez 
la frontière française au nord, que ce soit, 
comme on dit, un pelil pays, celte Belgique 
où vous entrez et qui se montre aussitôt à vous 
dans toutes les ressources et toute la ri- 
chesse de son industrie. La Belgique se tient 
bravement et fermement entre les grands 
peuples, entre la France et l'Angleterre, et 
au niveau, elle aussi, de tous les perfection- 
nements et de tous les progrès matériels et 
moraux. 

Ce n'est pas à cette place qu'on peut par- 
ler des institutions nationales de ce jeune 
État paisible et prospère ; mais ( l'Expo- 
sition universelle en fournit de brillants té- 
moignages), la science industrielle dans ses 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



179 



diverses applications et les arts dans leurs 
variétés, se sont singulièrement développés 
et propagés en Belfrique, où l'on semble avoir 
profité de tout bon exemple et recherché 
toute salutaire expérience. 

Nous n'avons à traiter aujourd'hui que 
des beaux-arts. — L'exposition de peinture 
et de sculpture de la Belgique est située dans 
une des plus belles allées du Champ de Mars. 
Une statue équestre de Léopold I" la désigne 
d'ailleurs au regard et à l'attention du visi- 
teur. 



Cette statue est remarquable, et ceux'qui, 
un jour ou l'autre, ont vu le prince illustre 
qu'elle représente, l'y retrouvent au naturel. 
C'est bien la physionomie virile et forte du 
roi Léopold. La netteté de la pensée, la recti- 
tude du jugement, un esprit pratique doublé 
d'une volonté arrêtée et précise, voilà ce que 
l'observateur découvrait sans peine^sur son 
visage rude et sévère, et ce que l'artiste, M. Jo- 
seph Geefs a su rendre avec talent. Léopold 1", 
qui fut un fondateur d'Ktat dans toute la 
haute signification du mot, est un des 



hommes qui ont le plus et le mieux été de 
leur temps, c'est-à-dire qui en ont le plus et 
le mieux compris les aspirations et les ten- 
dances, et, suivant Schiller, être un homme 
de son temps, 'c'est « être du même coup un 
homme de l'avenir. » 

Tous les genres de sujets sont familiers 
aux artistes belges, et les yeux, dès le seuil, 
rencontrent disséminés à droite et à gauche, 
en haut et en bas, des toiles historiques, des 
peintures religieuses, des paysages, des ma- 
rines, et je ne sais combien de tableaux de 




•BELGIQUE. — SALLE DES BKAUX-AUlb. 



.M. Aubrun. 



chevalet, qui, je'Je crois du moins, sont pour 
nos voisins df Helgicpie l'objet dune prédi- 
lection particulière. Leur inspiration s'y com- 
plaît visiblement, cl leur verve s'y déploie. 
Un grand nombre de ces tableaux n'en sont 
pas à liur premier voyage en France, et plus 
d'un de nous .«e souvient de les avoir salués 
déjà dans nos expositions annuelles; mais 
qu'imporie ! on les revoit avec plaisir. Ce 
sont de belles connaissances. 

Le public empressé se partage, et les 
goûts comme les opinions différent un peu. 

Deux grandes compositions de M. de Biefve 



attirent et retiennent longtemps les curieux. 
Ici, c'est la comtesse d Egmontà genoux, les 
mains jointes et suppliantes et les yeux en 
larmes. On vient d'arrêter sou mari. Sa 
douleur est profonde, mais l'espoir lui reste 
encore, cl elle peut prier. Là, au contraire, 
tout est fini, l'exécution a eu lieu, et la noble 
veuve, morneet abattue, s'est retirée au cou- 
vent de la Cambre. Une sobriété extrême est 
loin de nuire à l'éloquence véritable de ces 
deux tableaux. 

Mais un peintre belge qui interprète l'his- 
toire et les traditions de son pays de la façon 



la plus inusitée mamtenanl et tout à fait en 
vieux style, c'est le baron Henri Leys, qu'on 
dirait sorti de l'atelier d .VIbcrt Diirer, tant il 
a su, par un effort de génie et presque d'in- 
vention rétrospective, s'assimiler l'art et les 
procédés de la plus lointaine Renaissance. 
M. Leys, quand ses toiles auront pris cette 
vénérable teinte que le temps met à toutes 
nos œuvres, pourra passer pour un devancier, 
non pas seulement de Ra[)baél, mais encore 
du Perugin. 

Comme un autre co:'^te de Saint-Germain, 
s'il lui plaisait d'affirmer qi: il a appris son 



180 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



métier du temps de Luther, il y aurait vrai- 
ment de quoi soutenir qu'il n'a point menti. 
Le bourgmestre Lancelol Fan iirsel, la céré- 
monie pour VInslallaiion de la Toison d'or, 
l'intérieur de Luther, prêchant et dogmati- 
sant à Wittenberg au milieu d'amis et de 
disciples qui discutent avec lui ou prennent 
des notes, pendant que la femme du réfor- 
mateur debout à la croisée gothique, qui est 
éclairée comme par Rembrandt, tricote une 
paire de bas, et la Sortie de lEglisc, et le 
Liseur, sont empreints de l'originalité d'un 
autre âge. La maison et les lambris, la rue 
ètses encoignures, les 
personnages, leurs at- 
titudes, leurs costu 
mes, leurs armes, tout 
est approprié mer- 
veilleusement et sent 
la première moitié du 
xvi° siècle. 

Toutefois il ne sau- 
rait y avoir là qu'un 
succès d'érudits et de 
connaisseurs , et si 
de pareilles tentatives 
dans le passé, si cet ar- 
chaïsme ravissent une 
fraction de gens que 
le bizarre, l'étrange, le 
nouveau, d'où qu'ils 
viennent, de devant 
ou de derrière nous, 
affriandent sans cesse, 
je crois qu'il est bien 
(le ne pas trop s'y at- 
tarder. Je ne souhaite 
p;is les restaurations , 
pour peu qu'on puisse 
s'édifier des villes et 
des maisons neuves. 
Je vais au hasard 
dans cette galerie de 
peintures d'un vrai 
mérite, et je signale, 
com me cela passe sous 
mes yeux, la Con 
fcrsalion défendue de 
.M. de Noter, où deux 
jeunes amoureux de- 
visent tendrement au 
bas de l'escalier avec 
des mines à faire en- 
vie; la Seconde année de M. Cliarles Baugniet, 
qui nous montre, dans un coquet appartement, 
une jeune et jolie mère toute seule, hélas ! 
près du berceau du nouveau-né. Un livre de 
prières, comme une sorte de consolation in- 
suffisante, est dans sa main, mais ses yeux 

attristés cherchent et attendent Le rayon 

d'un soleil couchant est sur son front. Serait- 
ce le rayon de l'amour qui décline? Non, 
sans doute, et pourtant cette cruelle idée 
traverse l'esprit. — Après tout, dirait un scep- 
tique, pour un amour qui descend au-des- 
sous de l'horizon, vingt autres, Jladame, 



sont prêts à se lever et à briller dans votre 
ciel. 

M. Baugniet est un des habiles peintres de 
genre dont je parlais tout à l'heure. 

M. AdoU' Dillens est un observateur de la 
vie de la campagne et des petites intrigues 
de la ferme et du hameau. Avec moins d'en- 
train fougueux que ce maître exubérant qui 
se nommait Jordaens, mais aussi avec un 
sentiment plus poétique, il nous peint une 
Noce Zuid-Beveland, en Zélande. Rien n'y 
manque : la mariée est gentille autant que 
timide, et l'épouxest fort amoureux. La mère 




TOUS LES BONHKURS {La jeune Mère). — Tableau de M. Stevcns. 



pleure, les jeunes filles sourient, les jeunes 
garçons raillent, le curé ne perd pas un coup 
de dent ni de fourchette, et le bel-esprit de la 
paroisse, son papier à la main, chante dos 
couplets de circonstance qu'il improvisa 
l'autre jour. M. Dillens est bien l'héritier des 
Flamands, mais il est un Flamand railiné et 
du dix-neuvième siècle. 

Il y a là assez de réalisme, et, ce qui est 
rare, il'n'y en a pas trop. — J'en dirai au- 
tant du Cordoimier barbier, qui tient la belle 
a^u pied, ce qui, suivant nos pères, était une 
bonne grande fortune, et oublie qu'il est là 



pour lui prendre mesure. J'aime moins, tout 
à côté, une scène de patinage, qui frise un 
peu la charge. 

N'oubliez pas le Souvenir dWfrirpie, de 
M. Edmond Tschaggeny. C'est tout un coin 
du désert ingénieusement découpé aurle vif. 
Voyez les Chevaux et les Palefreniers de 
M. Van Kuyck,qui ne perdrait rien à être rap- 
proché de Mlle Rosa Bonheur; arrêtez-vous 
devant la Veuve de Van Arlevelde, telle que 
M. Ferdinand Pauwels nous la présente avec 
talent, et, enfin, sans marchander çà et là 
d'autres suffrages mérités, arrivons ensemble, 
si vous voulez bien, 
à cette précieuse page 
d'histoire que M . Ham- 
man, qui l'a écrite, 
nous désigne sous 
ce titre : l'Education de 
Charles-Quint. 

Voilàquenous avons 
vue sur un vaste ap- 
partement, tendu de 
tapisseries antiques et 
éclairé par une large 
fenêtre aux vitraux 
armoriés. Jeanne la 
Folle est assise sur un 
fauteuil élevé, presque 
un trône. Son visage 
grave est sansexpres- 
sion. Près d'elle, sur 
un siège un peu plus 
bas, ae tient l'enfant 
qui sera un jour le 
plus puissant monar- 
que de l'Europe. L'un 
à sa droite et les au- 
tres devant lui , se 
groupent les conseil- 
lers de Jeanne, des 
vieillards que l'expé- 
rience et les affaires 
ont mûris et qui, pen- 
dant la leçon d'Eras- 
me, lequel est placé, 
lui, en face du jeune 
prince, observent at- 
tentivement et beau- 
coup plus qu'ils n"o- 
coutent. Charles, sous 
ses cheveux roux, a le 
visage fin, curieux et 
presque ouvert. Sa lèvre inférieure est proé-- 
minente comme sera celle de toute sa descen- 
dance. On reconnaît à cette bouche, que Ve- 
lasquez a si bien rendue dans ses admirables 
portraits, les héritiers successifs de la mai- 
son d'Autriche en Espagne : elle s'est repro- 
duite, en effet, depèreen filsavec une régularité 
extrême et comme un signe caractéristique. 

Quant à Érasme, il est saisi avec vérité, ce 
me semble, et l'artiste s'est appliqué, non 
sans avoir réussi, à faire poser devant nous 
le vrai type de l'érudit à la fin du quinzième 
siècle et à celte date àjamais mémorable de la 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



181 



Réforme. C'est un personnage dogmatique et 
Eolennel, qui commente, et glose et critique, 
mais qui, sous le vent des hardiesses nou- 
velles, n'a rien du pédantisme tranchant des 
professeurs scolastiques du moyen âge. Et 
puis, on sent dans Érasme un de ces esprits 
habiles qui, tempérant ce qu'il y a d'avancé et 
d'excessif dans les opinions ou les idées ri- 
vales, se font accepter des unes et des autres 
et savent, au juste milieu, se maintenir dans 
la meilleure situation. 
On n'a jamais démêlé clairement si Erasme 



inclina vers le protestantisme ou s'il demeura 
fidèle aux enseignements de KEglise romaine. 
Les deux églises ont chacune autant de rai- 
sons et de preuves qu'il fut, ici pour Luther 
et là pour le pape. 

Charles-Quint, il laut le croire, fut pleine- 
ment catholique; mais, à bien l'étudier, nous 
reconnaîtrions maintes fois dans sa conduite 
privée les subtilités adroites et les arguties 
d'Érasme. 

Quoi qu'il eu soit, nous trouvons dans cette 
scène historique un vérilahle commentaire par 



le [)inceau de ce que fut le maître et de ce 
que sera l'élève, et, pour l'ensemble comme 
pour les détails, l'œuvre est magistralement 
conçue et venue. De sérieuses qualités d'in- 
vention et d'exécution la recommandent. 

Mais c'est surtout devant les tableaux aussi 
variés que possible et très-nombreux de M. .Al- 
fred Stevens et de M. A\'illems que le public 
se plaît et se groupe et que les connaisseurs 
eux-mêmes font de longues stations. Nous ne 
dirons aujourd'hui quelques mots que de 
M. Stevens, qui a, sur sa palette ingénieuse et 




L'1^;DL'C,\T:0N de CIIARLES-QUINT. — Tabl.'au de M. Hammaii. 



fjconde, toutes les variétés de cmileurs et de 
nuances et (pii en tire à son pré de jolies 
femmes de toute expression et des châles, des 
satins, des dentelles, des tissus de tonte qua- 
lité et de tous prix. Il semble m'me, en mainle 
rencontre, que ses jeunes femmes n'aient été 
créées et mises au monde, si gentilles et si gra- 
cieuses, que pour faire valoir le cachemire qui 
drape leurs épaules et le satin qui miroite et 
chatoie sur leurs genoux et à leurs pieds. C'est 
le réalisme des étoffes poussé à .sa perfection. 
Là, certainement, il y a exagération et ou- 
trance, niai.s ces petits tableaux de genre, bien 



ipie quel(|nes-uns soient un peu cotonneux et 
mous dans les contours, sont si minutie ise- 
ment travaillés et avec un tel souci de l'élé- 
gance qu'on s'éprend même de cette petite 
(lame rosn^ qui joue, on ne sait pourquoi, avec 
unop(iupée,etdefette/;ino.'"p;ir''en robe jaune, 
— charmante enfant qui paraît ignorer jus- 
qu'à l'amour de la loilctle. Les Flrtirs d'au- 
liimiii' nous mettent en présence d'une dame 
de trente cinq ans en robe grise et en mantelet 
noirun peu fanés, qui regarde d'un (eil un peu 
alangui un bouquet qui fut cueilli la veille 
ou l'avant-viilie. Rien n'eU plus clair, hélas! 



Voyez ici cette jeune et gracieuse mère. 
Elle rentre, et sans prendre môme le temps 
de quitter son chapeau, la voilà qui entr'ou- 
vrc sa belle robe de velours bran et qui tend 
son sein à un frais et gentil nourrisson. Un 
de ses gants a roulé à terre à ses pieds, et son 
châle, un riche produit de l'Inde, est jeté né- 
gligemment sur un des bras du fauteuil. Elle 
est toute à ses devoirs maintemnt, après 
avoir été toute à ses plaisirs, car elle a lous 
les bonheurs, nous assure le jieintre. Le 
berceau blanc (!t bleu, aux couleurs de la 
Vierge, est ])aré d'images pieuses. C'est' nn 



182 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



nid doux et moelleux que le pinceau a adouci 
et caressé encore à plaisir. On ne saurait 
mieux peindre dans ses menus détails la jeune 
et aimable maternité, avec sa grâce, et je dirai 
volontiers, avec sa coquetterie. 

Un mot encore sur les groupes en terre 
cuite de M. Harzè, qui a traduit en spirituelles 
petites statuettes des personnages et des scènes 
de Shakespeare et de Molière, et même des 
chansons de Déranger. C'est, en sculpture, 
quelque chose comme du Gavarni et du Dau- 
mier : la nature s'y marie à la charge et la 
fait valoir. Les Anglais raffolent des petits 
groupes de M. Harzé. J'ai entendu une blonde 
Anglaise aux doux yeux très-fins murmurer 
à côté de moi : 

— h is the cream of the jest : c'est la crème 
et la fleur de la raillerie et de la saillie. 

C'est beaucoup dire, mais du moins con- 
venons qu'il y a là de l'entrain, de la verve 
et, dans des dimensions très-exiguës, du bon 
et vrai comique à la manière anglaise et fran- 
çaise à la fois. 

Nous reviendrons dans les salles de l'expo- 
sition de Belgique, où nous nous sommes 
promis de revoir, comme ils le méritent, les 
tableaux de M. FI. Willems, « qui n'a, selon 
M. Edmond About, qu'une corde à sa lyre, 
mais cette corde est d'or. » Et j'ajouterai qu'il 
en tire toutes sortes de belles et curieuses va- 
riations. 

Octave Lacroix. 



III 

EXPOSITION DE L'ALGÉUIE. 
Trophée de la Colonie. 

Le trophée de l'Algérie n'a pas, comme 
ceux de la Tunisie et du Maroc (voir la 7" li- 
vraison, pages 104, 108 et 109), la préten- 
tion de mettre sous les yeux des visiteurs de 
l'Exposition universelle des spécimens d'une 
civilisation plus ou moins avancée, plus ou 
moins ornementée; modeste comme la colo- 
nie naissante qu'il personnifie, le trophée 
algérien n'est guère qu'un simple écriteau 
supporté par des palmiers indiquant que 
d'un côté finit l'exposition de la France, en 
deçà de la Méditerranée, et que de l'autre 
côté commence une France nouvelle, celle au 
delà de la Méditerranée, en partie musul- 
mane, en partie chrétienne, encore peu peu- 
plée de colons européens (250 000 environ, 
non compris l'armée d'occupation) , mais 
conquête aussi légitime que glorjeuse, et déjà 
recommandable par de nombreux services. 
Ces services, on peut les rappeler dans le 
compte rendu d'une Exposition internatio- 
nale, car la France n'a pas été seule à en 
profiter : 

La Méditerranée expurgée des pirates et 
des corsaires qui y pillaient et y capturaient 



les navires de commerce, sans distinction de 
pavillon ; 

La chrétienté affranchie des impôts hu- 
miliants qu'elle payait aux Pachas d'Alger 
et de Tunis, ainsi qu'à l'Empeieur du Ma- 
roc' ; 

La Tunisie et le Maroc amenés à de meil- 
leurs rapports politiques et commerciaux 
avec les puissances chrétiennes, par suite de 
l'influence de bon voisinage avec l'Algérie ; 

La Turquie secourue, l'Italie aiïranchie, la 
Syrie pacifiée, la Chine ouver e au commerce 
de toutes les nations, la Cochinchine et le 
Japon appelés à de nouvelles destinées avec 
le concours prépondérant des soldats et des 
marins formés à la grande école de l'armée 
d'Afrique ; 

Enfin, une nouvelle terre reconquise à la 
civilisation, après douze siècles de barbarie, 
et une grande colonie, d'une étendue totale 
de soixante millions d'hectares, mise à la dis- 
position des émigrants de l'Europe entière, 
sous la protection des lois et de la sociabilité 
françaises : 

Ces titres à la reconnaissance publique au- 
raient pu, ce nous semble, être rappelés par 
des écussons ou par quelques symboles qui 
n'eussent pas nui à la décoration du trophée 
de l'Algérie. 

Mais laissons là ce trophée, dont notre des- 
sin donne une image exacte, et descendons 
de la plate-forme de la galerie des machines, 
pour parcourir le côté gauche de la rue des 
Pays-Bas, exclusivement consacré à l'exhibi- 
tion des produits de l'Algérie. 

Produits de l'Algérie en général. 

Déjà, aux précédentes Expositions univer- 
selles de Paris et de Londres, l'Algérie avait 
révélé sa puissance de production, la fécon- 
dité inépuisable de son sol, la variété infinie 
de ses richesses minérales, végétales et ani- 
males- aujourd'hui, après cinq années qui ont 
été pour la colonie naissante une période de 
terribles épreuves : crise politique en 1863, 
insurrection des indigènes en 1864, incendie 
de tout le littoral en 1865, invasion des sau- 
terelles en 1866), tremblements de terre en 
1867, avec sécheresse extrême, suite inévi- 
table des incendies, et comme conséquence 
de la sécheresse, des sauterelles et des insur- 
rections, famine chez les indigènes; elle vient 
démontrer aux plus incrédules qu'aucun 

1. En 184(1, la Suède et le Danemarck payaient 
encore un tribut annuel au Maroc, quand l'auteur de 
cet article fut chargé parle prince de Joinville d'aller 
signifier au représentant de l'empereur du Maroc à 
Tanger les conditions auxquelles la France consen- 
tait à traiter de la paix. Avant tout pourparler, il fut 
stipulé au proiit des étrangers : 1° que la Suède et le 
I.ianemarck cesseraient, à dater de ce jour, de payer 
aucun impôt au Maroc; 2° que tous les Européens 
au pouvoir des Marocains, soit comme prisonniers, 
soit comme otages, seraient immédiatement mis en 
liberté. Ces condilions lurent acceptées et suivies 
d'exécution. 



fléau du ciel ou de la terre n'a pu ébranler la 
foi des colons dans l'avenir réservé à leur 
O'uvre ni entraver le développement conti- 
nuellement progressif de la colonisation euro- 
péenne. 

Les amis de l'Algérie avaient déjà été 
rassurés sur sa situation matérielle par les 
résultats du dernier recensement général de 
la population et par les chiffres toujours sou- 
tenus de ses importations et de ses expor- 
tations; mais les produits si nombreux, 
si variés et si importants, que les colons 
viennent d'envoyer au grand concours du 
Champ de Mars témoignent que la situation 
morale est non moins bonne que la situation 
matérielle, et que le pays, qui fut jadis le gre- 
nier du monde romain, est toujours destiné 
à être celui de la France et de l'Europe occi- 
dentale. 

Pour cette terre privilégiée, dont le climat 
est si admirable, c'est une sorte de péché 
d'habitude d'étonner le monde par la nou- 
veauté de ses produits, car, dans les temps 
anciens, comme aujourd'hui, on demandait à 
chaque navire arrivant de la côte méridionale 
de la Méditerranée : « Quid novi fert Africa? » 
L'exposition de l'Algérie nous oblige à ré- 
pondre à cette question ; « Que nous donne 
de nouveau la France africaine"? « 

Nous résumerons notre réponse en ces 
quelques mots : 

« A peu près, tous les produits du bassin 
de la Méditerranée; plus, par l'acclimatation, 
ceux de toutes les contrées les plus favorisées 
du globe. » 

L'espace qui nous est accordé dans ce nu- 
méro, ne nous permet pas de passer en revue 
tout ce que comprend l'exposition de l'Al- 
gérie; nous nous bornerons donc à signaler à 
l'attention des lecteurs ce qu'elle offre de 
plus remarquable. Pour que notre examen 
fût complet, il devrait comparer les produits 
de l'Algérie avec leurs similaires des autres 
régions; mais cette étude économique, qui 
présenterait un grand intérêt, dépasserait 
les limites qui nous sont imposées. 

Procédons à notre revue, autant que pos- 
sible, d'après l'ordre du catalogue, en com- 
mençant par l'homme. A tout seigneur tout 
honneur. 

Ethnologie algérienne. 

Contniirement à l'opinion accréditée, le 
fond de la population indigène de l'Algérie, 
comme en Tunisie et au Maroc, est berbère et 
non arabe. De là, le nom collectif d\ïlals ber- 
béresqiies, et par corruption barbaresques , 
donné par beaucoup de géographes aux trois 
principales principautés de la péninsule 
atlantique. 

La race berbère pure est représentée à" 
l'Exposition par deuxjeunes Kabyles qui tail- 
lent des bouchons dans les lièges de leur 
pays. (Voir notre gravure ci-après.) 

La douceur de ces deux hommes, encore 
imberbes, jointe à l'énergie de leur physio- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



188 



nomie, leurs traits accentués et l'intelligence 
qu'ils révèlent, leur aptitude au travail ma- 
nuel et l'assiduité apportée à l'accomplis- 
sement de leur tâche, font que chacun s'ar- 
rêle, examine et reste étonné. On ne retrouve 
pas dans ces deux jeunes ouvriers le type 
de l'Arabe, de l'Arabe avec son coursier, tel 
que les romanciers le dépeignent, et tel qu'il 
est réellement, c'est-à-dire nomade, aven- 
tureux, ennemi-né du travail. Non, ce n'est 
pas cela, et c'est là le grand mérite des expo- 
sitions comme celle qui attire tant de monde 
à Paris, de faire voir les choses telles qu'elles 
sont. Grâce à ces deux ouvriers kabyles, 
qu'une inspiration éclairée a amenés à Pa- 
ris, les millions de visiteurs de l'Exposiliou 
sauront qu'en Algérie , à côté de l'Arabe 
batailleur, querelleur, indiscipliné, il y a le 
Berbère-Kabyle, laborieux, docile, ajile par 
son intelligence à devenir un auxiliaire dé- 
voué de la colonisation européenne et chré- 
tienne, car le Berbère est un ancien chrétien, 
de la même race que saint .Vuguslin et de 
tant d'autres Pères de l'Église d'Afrique. 

Kebila, en langage algérien, signifie Iribu 
à résidence fixe, habitant généralement des 
maisons; ainsi le nom de Kabyle équivaut au 
mot urbain de notre langue, tandis que le 
nom iVArabe correspond au mot mobile ou 
nomade. 

Pour faire connaissance avec l'.Vrabe et sa 
civilisation, le visiteuf de l'Exposition devra, 
pour un moment, quitter l'enceinte du Palais 
et se rendre au milieu des tentes dressées 
dans la partie Sud-Ouest du Parc, près de la 
porte de Grenelle. 

Là, il trouvera un campement de six tentes 
rangées circulairemenl, en forme d'un douar, 
autour d'un groupe de chameaux agenouillés, 
et, dans la plus grande des tentes, quelques 
chameliers endormis, qui auraient pu être un 
peu mieux choisis pour donner une idée 
exacte du véritable type arabe, si toutefois 
ce type peut être retrouvé en Algérie, tant il 
y est rare. 

Voici, en quelques lignes, les caractères 
dislinctifs de deux races si souvent confon- 
dues entre elles : 

Ar*bk. — Taille élevée et élancée, tète pyri- 
forme avec front étroit et fuyant, nez osseux 
et arqué, yeux, cheveux et barbe noirs. 

BrRBÈnK. — Taille moyenne, charjiente 
osseuse fortement constituée, tète ronde et 
volumineuse, front large et droit, nez charnu, 
menton carré, yeux, cheveux et barbe variant 
du noir au roux. 

L .Vrabe est un Asiatique, le Berbère a plus 
de ressemblance avec l'Européen. 

Plus nombreux sont les sous-types dus au 
mélange de diverses races, savoir : 

Le Berbère arabisé, qui constitue la majo- 
rité de la population algérienne, et qui est 
représenté à l'Exposition par des ouvriers 
tisserands, brodeurs, cordonniers et autres; 
Le Maure ou habitant des villes, issu de 
toutes les races que le flot des révolutions a 



portées sur la côte septentrionale de l'Afrique, 
particulièrement les musulmans de l'Espagne 
et ceux des diverses îles de la Méditerranée; 
à ce sous-type appartiennent les marchands 
d'articles dits d'Alger, fabriqués pour la plu- 
part en France, qui occupent quelques bou- 
tiques du pourtour extérieur de l'Exposi- 
tion; 

Le Coulougli ou ûls de Turc et de Mau- 
resque, dont l'orfèvre de Tlemcen, installé 
dans un kiosque à côté de brodeurs et de cor- 
donniers, nous donne un échantillon assez 
pur; 

Enfin, le sang mêlé du nègre à tous lea dé- 
grés, très-commun J;..is toute l'Algérie. 

Mais passons aux choses sérieuses de l'ex- 
position coloniale. 

Matières premières. 

Ce groupe comprend les mines, les forêts, 
la pèche, les produits agricoles non alimen- 
taires, les cuirs et les peaux. 

Que de richesses exceptionnelles l'Algérie 
donne dans ces diverses classes ! 

Citons en première ligne une huitième 
merveille du monde : les minerais de fer ma- 
gnétique de M()lii(t-el-Hiuli(t, près de Bône, 
représentés à l'Exposition par un bloc énor- 
me de fer presque pur, car les matières 
étrangères y sont certainement inférieures à 
10 pour |(l(). 

Le nom arabe de ce gisement est Carrirrc 
de fer^ et ce nom est exact, attendu que la 
montagne qui le constitue est un massif puis- 
sant qui s'exploite à ciel ouvert, sans déchets, 
comme une carrière ordinaire. 

La qualité du fer est égale à celle des meil- 
leurs fers connus. Celui qui écrit ces lignes 
possède, depuis 18'i7, une douzaine de cou- 
teaux de table fabriqués avec ce fer, et, après 
■vingt ans de service continuel, ils sont encore 
aussi tranchants qu'au premier jour. Des 
amis qui, depuis la même époque, font usage 
de rasoirs de même origine, n'ont jamais eu 
besoin de les faire repasser. 

Le grand mérite des minerais de Mokta-el- 
Hadid est d'améliorer tous les minerais de 
fer de Franco avec lesquels on les mélange ; 
aussi les exploile-t-on principalement aujour- 
d'hui pour en alimenter les usines de la mé- 
tropole. 

L'établissement métallurgique du Creusot, 
dont la réputiition est aujourd'hui européenne, 
doit, en grande partie, 1 amélioration de sa 
production à l'emploi des minorais de Mokta- 
el-Hadid. 

Tous les ingénieurs sont unanimes à 
proclamer que les tôles dans lesquelles 
ces minerais entrent dans la proportion de 
25 7o offrent une puissance de résistance 
inconnue jusque-là, iJrogrès qui se résume 
en sécurité pour les chaudières des usines 
à vapeur. 

Saluons donc, dans l'inépuisable carrière 
de .Mokta-cl-lladid, l'appoint qui relève les 



fers français de leur infériorité vis-à-vis des 
fers étrangers. 

In rail-way de 26 kilomètres porte les 
minerais du pied de la carrière au port de 
Bône, où une flotte de bateaux à vapeur, de 
grandes dimensions, les prend pour les ame- 
ner dans les ports de France. De nos ports, 
ces minerais vont dans nos principales forges 
et de là, transformés en fontes, fers, tôles ou 
aciers, ils se répandent dans des milliers 
d'ateHers de fabrication où ils appellent le 
travail de millions d'ouvriers. 

En ce siècle de fer et d'acier, Mokta-el-Ha- 
did vaut tous les gisements argentifères et 
aurifères connus, aussi la puissante compa- 
gnie qui l'exploite n'a-t-elle pas hésité à con- 
sacrer un capital considérable à l'exportation 
de ses produits. Cette exportation s'élève au- 
jourd'hui à 200 000 tonnes par an. 

Non loin de Mokta-el-Hadid, au milieu des 
gisements similaires de la Béléliéta et du 
Bou-llamra, près du .Mamelon de l'ancienne 
Hippone, se trouvent les usines et hauts' 
fourneaux de r.4Wi'A-, construits, il y a 
vingt ans, par M. le duc de Bassano, aujour- 
d'hui grand chambellan de l'Empereur. Dé- 
sormais, les divers gisements ferrugineux 
des environs de Bône, avec les établissements 
qui en dépendent, sont réunis en association 
avec la Com/mgniedes minerais de fer magné- 
tiques de Mokta-el-Hadid, dont le siège est à 
Paris. On regrette, toutefois, de voir une com- 
pagnie, qui tire du sein de l'Algérie la plus 
nette de ses richesses , ne pas considérer 
comme un devoir envers la colonie d'entre- 
tenir en activité de production les usines et 
hauts fourneaux de l'.Uelik. Les charbons de 
bois ne peuvent manquer à ces usines, car 
les forêts de l'Edough, des Beni-Salah, de La 
Cale et du Filûla en fournissent au delà des 
besoins. On prétend, il est vrai, que les bois 
de ces forêts donnent un charbon impropre à 
la fusion des métaux; mais cette raison, sous 
laquelle s'abrite la spéculation, est mal fon- 
dée, car les Vandales ont obtenu de très- 
bons fers avec les mêmes bois; car, aujour- 
d'hui encore, les Kabyles traitent avec les 
charbons de bois du pays les minerais de 
Bou-Akian et en obtiennent le fer qui sert à 
la fabrication de leurs armes et de leurs in- 
struments agricoles. 

Agir comme lefixit la compagnie deMokta- 
cl-Hadid, c'est créer en Algérie l'absentéisme, 

— plaie qui ronge l'Irlande et qui ne larde- 
rait pas à ruiner notre belle colonie d'.Vfriqnc, 

— car, répéterons-nous après le maréchal 
duc de Malakoff, « tout nous commande de 
fixer en Algérie une population européenne 
nombreuse et forte, d'abord pour transformer 
le sol, ensuite pour le conserver. » 

D'ailleurs, l'.Mgérie consomme des fers et 
il est étrange qu'elle soit obligée de les tirer 
du dehors, quand elle a minerais, charbons 
et usines qui peuvent en produire. 

D'autres mines de fer, également riches, 
existent sur tout le littoral algérien et n'at- 



184 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



tendent pour être exploitées que 
la formation de grandes compa- 
f^nies. 

La mine de plomb argentifère 
de Kef-ourn-d-Teboiil donne aussi 
des revenus considérables à ses 
concessionnaires. 

Celle deGtir-Iiouhnn, également 
de plomb argentifère et également 
en exploitation, n'attend qu'une 
transformation de société pour 
atteindre les résultats obtenus 
par sa rivale àe Kef-ouni-el-Te- 
bqul. 

Indépendamment des échantil- 
lons de ces exploitations, l'Expo- 
sition algérienne abonde en mi- 
nerais do cuivre , de mercure , 
d'antimoine, d'argent. 

Viennent ensuite les marbres 
saccharoïde, bleu turquin, blanc 
et statuaire des carrières du Filfila, 
près Philippeville, exploitées par 
MM. Dunand et Nick ; ceux des 
carrières du Chenoua, près d'Al- 
ger, exploitées par M. Tardieu; 
enfin, les onyx translucides de la 
province d'Oran dont l'art déco- 
ratif tire un si grand parli pour 
l'ornementation des palais et des 
salons somptueux. Perdu depuis 
l'antiquité, ".e produit des carrières algé- 
riennes est désormais appelé à prendre 



sont très-étendus et on en dé- 
couvre chaque jour. 

Énumérer toute la richesse mi- 
néralogique exposée est impos- 
sible; il faut y renoncer. 

Il en est de mênie des produits 
des exploitations et industries 
forestières; nous nous bornerons 
à appeler l'attention sur les collec- 
tions de bois du service lorestier; 
sur les lièges de MM. de Monte- 
beilo, Ber.hon-Lecoq et Cie, Bes- 
son et Cie, Duprat, Chabannesdu 
Peux; sur les matières résineuses 
de M. Perrot de Chamarel, de 
Hoghar. 

La collection de bois envoyée 
par l'administration des forêts est 
réellement remarquable, mais elle 
n'est pas encore complète, mais 
elle ne met pas assez en relief les 
ressources variées que l'ébéniste, 
le tourneur, le charron, le con- 
structeur de machines, peuvent 
trouver dans la richesse forestière 
algérienne. 

Quelques colons, entre autres 
MM. Mazars, Lavie et le gérant de 
Wnxon agricole de Sig ont cher- 
ché à suppléer à celte insuffi- 
sance, mais de simples particuliers 
un rang important dans nos consiruclions 1 ne disposent pas, comme une administration 
de luxe, car les gisements de ce beau marbre | publique, des éléments qui assoient les con- 




i»îiii!iiiîiiiili/ - 

LL SAVrTlER ARABF. 




TROPHEE DE L'ALCÉRIE. — GALERIE DES MACHINES. 



L'EXPOSITION LNIVERSELLE OE 1SGT ILLUSTRÉF. 



185 



viciions rt provoquent l'esprit 
d'entrepiise, si nécessaire dans un 
pays [ji-esqu'inconnu comme l'Al- 
gérie. 

De Li'lles loupes et racines de 
tliuva exposées par le Comité lo- 
cal de ïciiiet-el-llad démontrent 
quelles richesses exceptionnelles 
celte essence met à la disposition 
de l'ébénislerie française. 

M. Hardy, directeur du Jardin 
d'acclimatation d'Alger, nous l'ait 
connaître quel(iues-uns des pro- 
duits arboricoles de son établis- 
sement dont l'industrie peut s'em- 
parer avec succès : palmes de 
dattier et de iatanier, roseaux, 
bambous, etc. 

.Mais le liège reste kicontesla- 
blement le produit le plus sérieux 
des exploitations forestières de 
l'Algérie, malgré les incendies 
])ériodiques qui viennent trop 
souvent compromettre le dévelop- 
pement de celte importante pro- 
duction. 

De grands capilabx, des com- 
pagnies et des personnes les plus 
honorables ont répondu à l'appel 
du gouvernement pour mettre en 
valeur les forêts algériennes, pro- 




BOL'CIIO.N.MKUS AlUlîlIS. — Dessin de M. Weber. 



priété de l'Élat ; on ne com[)rendrait pas laissât, faute de répression efficace, anéantir 1 probable 
que le gouvernement, si puissant en Algérie. I une richesse commune, l'une des plus fruc- | de choix 



tueuses qu'exploite la colonisation 
européenne- 
Plus l'industrie fait de progrès, 
plus le liège devient nécessaire; à 
ce mouvement ascendant des be- 
soins correspond un mouvement 
inverse de la production, caries 
forêts de clu'nes-liège limitées au 
bassin de la >Iédilcrranée, dispa- 
raissent chaque jour. Ln immense 
intérêt s'attache donc à la con- 
servation de celles de l'.Mgérie. 

En produits de la chasse et de 
la pêche, nous ne citerons que 
les plumes d'autruche du Sahara, 
et le corail pêche exclusivement 
sur le littoral algérien par des ma- 
rins étrangers et qui va, en Ita- 
lie, demander sa mise en œuvre à 
des mains étrangères. 

Depuis qu'une science nouvelle, 
la mariculturc, a résolu bien des 
problèmes, on doit regretter que 
la pêche du corail n'ait pas profité 
des avantages de la cloche à plon- 
geur, car au lieu de détruire les 
bancs coraillifères, comme on le 
fait aujourd'hui avec des procédés 
arriérés, on se bornerait à la cueil- 
lette des plus belles branches du 
précieux zoophyte et. il devient 
alors qu'avec une matière première 
nos habiles ouvriers de Paris n'a- 




AUJÉRIE.— MATIÈRES PHEMIÈHES — Desjin de M. (laildrau. 



186 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



bandonneraient pas aux Italiens le monopole 
de la fabrication des bijoux en coraux. 

Pour les produits agricoles non alimen- 
taires, l'Algérie compte 251 exposants et, 
parmi eux, beaucoup exposent dix, vingt et 
trente échantillons d'articles divers, tous plus 
remarquables les uns que les autres, mais 
parmi lesquels il nous est impossible de faire 
un chjix, dans un examen général. 

La collection des tabacs en feuilles, en 
manoques ou fabriqués, constate un progrès 
très-considérable sur les expositions anté- 
rieures. Au moins, cette partie de la produc- 
tion algérienne, à laquelle un compartiment 
ehtier est réservé, a le privilège d'êlre en 
vue, dans les meilleures conditions pour l'œil 
de l'observateur. 

Le jury international, nous assure-t-on, a 
porté le jugement le plus favorable sur les 
tabacs algériens, quoiqu'on leur reproche 
encore de n'être pas assez combustibles. 

Bientôt le public pourrajuger la qualité des 
cigares de la colonie, car on attend, d'un ins- 
tant à l'autre, l'autorisation d'en vendre dans 
l'enceinte de l'Exposition, autorisation déjà 
accordée aux exposants tunisiens. 

Après les tabacs, vient une série de textiles 
animaux et végétaux qui comprend les soies, 
les laines, les poils de chameau, de chèvre, 
de chèvre angora, les crins, les lins, les 
chanvres, les produits du palmier nain, de 
l'alfa, le china-grass, l'asclépiade ou soie 
végétale et k filasse de mûrier. 

L'algérie expose qua:tre espèces de soies : 
celle du mûrier, celle du ricin, celle de l'al- 
lante, celle d'un jujubier du Sénégal. La 
première appelle seule l'attention et continue 
à être bien appréciée. 

Les laines mérinos, métis-mérinos et or- 
dinaires, lavées ou en suint, abondent. 
On affirme que le jury leur a décerné de 
belles récompenses et qu'il y a de grands 
progrès depuis lesdernières expositions, mais 
le public n'en peut rien juger, car les laines 
sont généralement enroulées par toisons et 
entassées dans des rayons au-dessous des vi- 
trines. Trois lainiers encartonnés font seuls 
exception : l'un au nom de M. Viguier, de 
Boufar, près Guelma ; l'autre au nom de 
M. Leturc, de Markouna, près Batna; le 
troisième sans nom de propriétaire et de 
localité. 

Les cotons remplissent près de 200 bocaux, 
et chaque bocal représente ou un exposant 
ou une variété de coton. Le contenu de vingt 
de ces bocaux a été jugé sans rival dans l'Ex- 
position. Un seul exposant de l'Australie a 
offert un échantillon pouvant entrer en con- 
currence. Une grande médaille d'or, sur deux 
. accordées aux cotons par le jury, a été dé- 
cernée à l'Algérie. 

C'est toujours la province d'Oran qui tient 
le premier rang dans la production coton- 
nière, et, dans cette province, c'est M. Mas- 
quelier, déjà lauréat des grands prix de l'Em- 
pereur, qui l'emporte sur les autres exposants. 



Les lins viennent après les blés et les 
cotons dans l'ordre d'importance et de succès 
de l'exposition algérienne, et, pource produit, 
c'est la province d'Alger qui triomphe des 
deux autres. La Comparjnie française, dont 
M. Du Mesgnil est le directeur, a une part 
importante dans cet heureux résultat. 

On a obtenu avec les lins de la Milidjades 
filés n°' 120, 140 et même 160 propres aux 
travaux les plus délicats, sans en excepter la 
batiste et la dentelle. 

Les progrès constatés, d'année en année, 
font espérer qu'on obtiendra mieux encore. 

Les chanvres sont également très-beaux. 

Les produits du palmier nain comprennent 
du crin végétal ordinaire et perfectionné, des 
filasses, des câbles, des cordes, des cordages 
et des papiers qui paraissent très-solides. 

L'alfa, comme le palmier nain, sert à la 
fabrication du papier, des cordes et de la 
sparterie. En attendant qu'on exploite les al!a 
de la région des steppes, une maison anglaise 
d'Oran en a employé pour 600 000 francs en 
1866. 

Parmi les substances tinctoriales, l'expo- 
sition algérienne compte des cochenilles, du 
kermès animal, du henné, de l'indigo, de la 
garance, du safran, du garou etdu carthame; 
mais le henné seul, employé par les indi- 
gènes et demandé par le cominerce de Lyon 
pour la teinture des soies, donne lieu à des 
opérations de quelque importance. 

Les tannins ne figurent que pour mémoire, 
quoique la colonie pourrait en donner de 
grandes quantités. 

Dans les substances oléagineuses : suif, 
colza, œillette, ricin, graine de lin, sésame, 
arachide, cameline, madie, aucune n'a encore 
pris une place sérieuse dans la production 
locale. 

Enfin, pour compléter la série des produits 
agricoles non alimentaires, il y a encore à 
mentionner le miel, la cire, les pavots som- 
nifères, la nigelle, le fenu-grec, la coriandre, 
la moutarde blanche, le pyrèlhreetun extrait 
du lentisque. 

Ce dernier produit exposé par M. Firmin 
Dufourc d'Alger serait-il l'essence du Pislacia 
lenliscus que les Etats berbèresques fournis- 
saient autrefois au commerce et qui était si 
recherchée par les peintres pour les vernis de 
leurs tableaux? Espérons- le dans l'intérêt 
de l'Algérie, car le lentisque y est très- 
con;inun. 

Nous ne dirons que deux mots des cuirs 
et peaux. De belles peaux de panthères et 
de lions ornent les murs, mais les cuirs dé- 
posés sous l'entablement des vitrines ne sont 
pas visibles. 

Résumons le chapitre consacré aux ma- 
tières premières : 

Quatre produits algériens, les minerais de 
fer deMokta-el-IIadid, les onyx translucides, 
les thuyas et les colons défient toute concur- 
rence dans l'Exposition universelle; 

Quatre autres produits, les tabacs, les lai- 



nes, les lins et le henné y tiennent un rang 
très-distingué parmi leurs similaires. 

Dans la suite de cette étude, nous aurons 
encore l'occasion de constater d'autres succès 
hors ligne. 

Docteur A. Warmer. 



IV 

Le Guerrier Japonais. 

Pourquoi avoir posé cette sentinelle immo- 
bile et si terrible d'aspect dans la galerie des 
machines? 

Serait-elle à ressort? Se meut-elle? Va-t-elle 
puiser dans son arsenal de flèches ailées et 
diriger à l'improviste son arc contre le vi- 
siteur indiscret? 

J'ai peine à croire que le guerrier en chair 
et en os, dont ce mannequin, fort bien réussi 
d'ailleurs, représente la physionomie, puisse 
lui-même se mouvoir bien à l'aise sous sa 
lourde armure et sous ses innombrables bro- 
deries. Évidemment, ce n'est pas avec ces 
soldats-là que le Taicoum mettrait en déroute 
nos zouaves et nos cha|peurs de Vincennes. 

N'importe , ce spécimen de l'armée japo- 
naise est aussi curieux-à étudier que sa pré- 
sence est inattendue dans ces parages paci- 
fiques de l'Exposition universelle. 

On nous a exhibé ici un militaire des 
grades supérieurs. Le cavalier et son aco- 
lyte fantassin appartiennent à l'aristocratie 
de l'armée si j'en crois la cuirasse, la cotte de 
mailles, le casque orné du croissant sur- 
monté d'un petit animal symbolique qui 
semble vouloir se précipiter avant son maître 
sur l'ennemi. 

Cet ornement me rappelle involontaire- 
ment le célèbre chat du zouave qui ne l'aban- 
donnait jamais au milieu des combats et 
miaulait de concert avec la terrible carabine 
de son maître. 

Les soldats japonais n'ont pas d'uni- 
formes; les officiers se mettent suivant leur 
fortune et leur goût. 

Tout Japonais porte à sa ceinture un 
sabre d'environ trois pieds, un peu courbé 
et à dos très-large. Cela est compréhen- 
sible chez un peuple qui a coutume de s ou- 
vrir le ventre pour un oui ou pour un non. 

Le signe distinclif des classes nobles et 
des militaires est d'avoir deux sabres qa ils 
arrangent du même côté de la ceinture. La 
trempe en est excellente ; vieux, ils s/int, 
dit-on, préférables aux meilleurs damas; les 
Japonais qui m'ont l'air d'êlre quelque peu 
les Gascons de l'Asie, prétendent qu'avec une 
lame de choix on fendrait un homme en 
deux de la tête aux pieds. 

Les guerriers qu'on offre à nos yeux, l'un 
armé de l'arc, et l'autre d'une longue pique 
à large lame, ont la figure couverte d'un 
masque noir grimaçant d'une façon terrible. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



187 



La place de la bouche présente un trou 
béantarmé d'une mouslaciie noire, très-belli- 
queusement hérissée. Les cheveux ne se lieris- 
sent-ils pas aussi bien de peur que de co- 
lère! Il paraît que les anciens avaient 
coutume d'inspirer la crainte à leurs ennemis 
plutôt par riiorreur de l'appareil guerrier 
que par l'usage de leur propre courage. 

« L'infanterie romaine, dit .Machiavel, était 
ornée de panaches qui lui donnaient à la fois 
un aspect plus imposant et plus terrible. » 

Le trou qui représente la bouche du Ja- 
ponais est contracté comme pour lancer un 
cri de guerre. 

L'organisation de l'armée japonaise répond 
à peu près à celle de toutes les armées con- 
nues : cinq soldats ont un homme qui les 
commande, ce qui rend inexacte au Japon la 
fameuse distinction de : quatre hommes et 
un caporal. 

Ce commandant se nomme le commissaire 
au riz, parce que c'est lui qui va chercher 
les rations dans les magasins publics. Quant 
à la solde, elle est presque toujours payée 
en nature. 

La profession des armes a toujours été ho- 
norée chez toutes les nations. Les Japonais 
l'entourent d'une estime particulière. Lors- 
qu'un homme du peuple adresse la parole à 
un soldat, il l'appelle sama ^seigneur ou 
monsieur), et lui témoigne une déférence 
fort respectueuse. 

Ces égards et les broderies en or des cos- 
tumes ont souvent contribué à induire les 
voyageurs dans les j)lus singulières méprises, 
et ils se recommandaient volontiers aux sol- 
dats préposés à leur garde comme à des di- 
gnitaires impériaux, — ce qui devait les 
llatter infiniment. 

Telle est l'inllueûce du costume, influence 
aussi vraie au Japon qu'en France et qui a 
inspiré ces jolis vers de Sedaine : 

mon iiabjt, que Je vous remercie : 
Combien je valus hier, grâce à votre valeur ! 

.Mais les Japonais ne sont pas tenus de con- 
naître Sedaine. 

A. Cimuc. 



LA REVUt; DU CINgUIBIE GRÛUl'E. 



Produits chimiques et pharmaceutiques. 

Au moment où nous pénétrions dans celte 
salle, un visiteur, un ouvrier qui nous y 
avait précédé disait à sa femme : « C'est ici 
la boîte à malice, vois-tu; il faut s'y con- 
naître, mais pour un connaisseur il n'y a 
rien de plus beau dans l'Exposition. » 

Ce visiteur avait raison. 

De petites armoires d'un style uniforme 
font tout le tour de la galerie ; un double 



rang d'armoires adossées l'une à l'autre et 
en tout semblables aux précédentes en occu- 
pent l'axe dans toute sa longueur. Des bo- 
caux, des ilacons, des coupes, des échantil- 
lons plus ou moins volumineux les remplis- 
sent. Si on s'approche, on lit sur les éliciuelles 
des noms difficilesàépeler, durs à prononcer, 
et qu'une mémoire non exercée relient mal 
et même ne retient pas du tout. Ce n'est pas 
qu'il manque ici d'objets (|ui par l'éclat de 
leurs couleurs ou la pureté de leurs formes, 
fassent sur l'œil une impression agréable. Il 
n'en est pas moins vrai qu'à première vue 
cela ne dit pas grand'chose aux profanes. 
Chacune de ces substances est une énigme et 
la clef qui l'explique est toute une science. 
Mais si les initiés sont rares, les croyants 
sont nombreux, et il n'est personne qui en 
franchissant le seuil de cette galerie ne sache 
qu'il entre dans les domaines d'une scicence 
qui prend à l'œuvre du progrès une part in- 
comparable et dont les bienfaits sont k-ls que 
parmi ses dons les plus vulgaires il en est 
qui ne pourraient nous manquer sans qu'aus- 
sitôt presque toute l'industiie s'arrètru. 

Tel est par exemple le soufre, ou plutôt le 
produit d'une de ses combinaisons avec 
l'oxygène, c'est-à-dire : 

L'acide sulfurique. 

Sans lui, ni savons, ni cristaux, ni bou- 
gies. Nous n'aurons plus pour nous éclairer 
qu'une huile impure, fumeuse, nauséabonde. 
Il nous faudrait chercher des moyens nou- 
veaux de blanchir les tissus de coton . Un grand 
nombre de couleurs et de mordants qui ser- 
vent à les teindre et à en rendre la teinture 
indissoluble, nous feraient également défaut. 
Nous n'aurions plus ni cet alcool, extrait des 
grains et des pommes de terre, ni les allu- 
mettes chimiques, ni cette foule d'acides mi- 
néraux et d'acides organiques qui servent à 
préparer les substances médicamenteuses. Et 
ce n'est là qu'une partie des services que 
nous en tirons. Telle est son importance 
que le degré de développement industriel d'un 
peuple peut se mesurer par la quantité d'a- 
cide sulfurique que ce peuple consonimc. 

Il n'y a donc pas à s'étonner du nonihre 
des exposants français qui se consacrent à 
la fabrication de ce précieux produit. 

Dans le nombre il faut citer M.M. Kuhl- 
mann et Cie, propriétaires d'usines de pro- 
duits chimiques à Loos, la .Magdcleine, Saint- 
André (Nord), à Corbehem (Pas-de-lJalais) 
et à Saint-Roch lès-.Vsnières (Somme), qui 
livrent au commerce plus de ") millions de 
kilogrammes d'acide sulfurique par an; la 
Compap.nie dos salines et des produits chimi- 
ques de Dieuze, dont la fabrication atteint 
8 millions de kilogrammes ; et la Compagnie 
de Cliauny (.\i8ne),d'où sortent chaque année 
18 millions de kilogrammes. 

Pour donner une idée de l'importance de 
ces grands établissements, nous ajouterons 



que la dernière Compagnie produit en outre : 
13 millions de kilogrammes d'acide chlorhy- 
drique, 11 millions 500 000 kilogrammes de 
sulfate de soude, 13 millions de kilogrammes 
de soude, 4 millions ôOOOOO kilogrammes 
de cristaux de soude, 3 millions ôOO-OOO ki- 
logrammes de soude et 3 millions de kilo- 
grammes de chlorure de chaux ! 

Enlln on se fera une idce du mouvement 
d'affaires auquel donne lieu cette production, 
quand on saura que la Compagnie de Chauny 
consomme annuellement : charbon de terre 
23 millions de kilogrammes ; sel, 1 millions; 
craie, millions; soufre, 5 millions; man- 
ganèse, 3 millions; chaux, 1 million 700 000 
kilogrammes; nitrate de soude, '250 000 Jii- 
logrammes. 

Acide nitrique. 

Tout ce qui vient d'être dit de l'importance 
de l'acide sulfurique, il faudrait le répéter à 
propos de l'acide nitrique. Je me borne à 
noter un progrès considérable dans la fa- 
brication de ce dernier. On utilise aujour- 
d'hui à peu près complètement l'énorme 
quantité de bisulfate de soude que donne 
cette fabrication. Ce résidu qui était un em- 
barras est devenu une richesse; quand elle 
s'en mêle la chimie dépasse la cuisine, elle 
mène dans l'art d'utiliser les restes. 

Le Thallium. 

Parmi les échantillons de métaux chimi- 
quement purs que nous montre l'Exposition, 
échantillons d'une beauté incomparable, l'at- 
tention se porte de préférence sur les lingots 
de thallium que M, Lamy, professeur à la 
faculté des sciences de Lille, place sous nos 
yeux. 

Le thallium est un des métaux dont l'exis- 
tence a été révélée par cette merveilleuse et 
récente méthode d'investigation chimique 
qui a reçu le nom d'analyse spectrale. La 
découverte du cœsium et celle du rubinium 
ont la même origine. 

On sait qu'un grand nombre de métaux 
introduits dans une llamme sous forme de 
composés volatiles, font apparaître dans le 
spectre de cette flanmic des raies de couleurs 
variées, dont chacune occupe toujours une 
position déterminée. Ktudiantauspeclroscope 
une flamme dans laquelle avait été introduite 
une petite portion des dépôts qui se forment 
dans les fabriques d'acide sulfurique, un 
chimiste anglais, M. W. Crookes, y constata 
l'existence d'une raie verte, qui n'appartenait 
à aucun corps connu, et a[)rès de nombivux 
essais, il acquit la conviction que celte raie 
était due à un corps nouveau, auquel lu t 
donné le nom de thallium. 

L'élutie du thallium a été l'objet des études 
persévérantes de M. Lamy, et c'est à ce der- 
nier surtout que nous devons la connaissance 
des propriétés du nouveau métal. 

Par ces propriétés, le thallium, ainsi qu'on 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



peut le voir, se rapproche du plomb et de l'ar- 
g;ent. Il est trcs-mou , très-malléable , peut 
être rayé par l'ongle et facilement coupe au 
couteau. Sa densité est un peu su- 
périeure à celle du plomb ; il fond à 
290 degrés. La découverte de ce corps 
dérange quelque peu les classifica- 
tions des ^corps métalliques. Le thal- 
lium, en effet, ne se place naturel- 
lement auprès d'aucun de ceux-ci, 
et la réunion des caractères en ap- 
parence paradoxaux qu'il présente, 
lui a fait donner par M. Dumas le 
nom pittoresque A' ornilhorynque des 
mélavx. Jusqu'ici il n'a pas d'em- 
ploi dans les arts; mais combien de 
corps d'une importance aujourd'hui 
sans égale, ont, comme celui-ci, 
commencé par n'être bons à rien ! 

Les produits du goudron de houille. 

Où éclatent surtout les pouvoirs de 
la chimie , c'est dans les produits 
incomparables qu'elle a su tirer de 
la houille. 

La houille distillée en vases clos, 
donne des gaz, des sels ammonia- 
caux, une huile brute connue sous le 
nom de goudron de houille ou coaltar. 

Ce goudron est un composé très-complexe. 
Comment de réaction en réaction on en tire 
l'acide picrique et la nitro-benzine; cela 



nous entraînerait trop loin. L'acide picrique 
est employé en teinture ; un écheveau de soie 
plongé dans une pelite quantité de cet acide, 




GUf:RRlERS JAPONAIS. — Dessin de M. Weber. 

prend sans préparation aucune une très- 
belle couleur jaune. Un petit appareil, exposé 
par M. J. Casthelaz, permet de vérifier en 



quelques minutes la pureté de ce produit. 
Quant à la nitro-benzine, elle est le point de 
départ de ces brillantes couleurs qui ont si 
justement excité l'admiration géné- 
rale. La nitro-ben/.ine, convenable- 
ment traitée, donne en effet naissance 
à Yaniline, et c'est de celle-ci que 
dérivent les principes colorants dé- 
signés BOUS les noms de mauve, 
maç/enta, roséine, azuline, azaléine, 
fuchsine , bleu de Paris, etc. Cette 
belle industrie nous permet de consta- 
ter un progrès semblable à celui que 
nous avons noté dans la fabrication 
de l'acide nitrique; on sait aujour- 
r d'hui tirer parti des résidus consi- 

dérables laissés par les transforma- 
tions successives de la benzine en 
nitro-benzine et en aniline. 

M. Eusèbe, de Paris, a groupé dans 

sa vitrine de beaux échantillons de 

soie teinte en vert d'aniline , vert 

dont la découverte est due à un hasard 

bien singulier. On raconte que le 

contre-maître de M. Eusèbe, voulant 

fixer sur soie une certaine nuance 

bleue, eut l'idée étrange de plonger 

l'étoffe dans un bain d'hyposulfite de 

soude; croyant fixer du bleu, il se 

trouve qu'il avait engendré du vert. 

Citons encore parmi les produits dérivés 

des essences de houille, une certaine huile 

à odeur pénétrante, découverte par M. Mnri- 




LlhNyUIEMJi GhOUPl'.. — AKTS CHlMlyUKS. — Uosbin de M. ùaildrau. 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



189 



pnac, nommée formhie binilré bichlorc, par 
M. Berllielot, et dont nous avons un flacon 
(levant nous. Cette huile irrite les ycii\ et les 
voies respiratoires à un degré ine.xpi'iraable; 
le contenu de ce flacon, 
répandu dans le Palais, 
sudirait pour faire fondre 
rn larmes tous les visi- 
teurs qui en remplissent 
les immenses galeries. 

La paradine, dont nous 
i'vons de si beaux échan- 
tillons, est un des pro- 
duits de la distillation des 
houilles, de certaines 
houilles du moins, du 
boghead entre autres. 
Lorsqu'on distille ce bo- 
ijhead très-lentement, on 
obtient une huile dite 
oléine. Cette huile tient en 
dissolution une substance 
qui apj)arut pour la pre- 
mière fois, sous forme de 
bougies, à l'Exposition de 
1855 ; c'est la paraffine, 
laquelle n'est en réalité 
que du gaz oléfiant solide, 
el la belle lumière blanche 
que donnent les magnifiques bougies qui en 
sont formées, est la lumière même du gaz 
oléfiant. 

Nous arrêterons là, non sans regret, ce 



coup d'œil préliminaire sur l'industrie chi- 
mique, industrie toujours en progrès qui pro- 
duit aujourd'hui TJOO millions par an, dont 
53 sont exportés. Il y a dans ces vitrines dos 





nous arrêter devant toutes ces choses, mais 
l'espace nous manque. Bornons-nous donc 
pour le moment à constater avec le jury, 
parmi les progrès réalisés depuis l'Exposition 
de 180"-', d'abord les per- 
fectionnements a]iportcs 
au\ couleurs d'aniline et 
l'abaissement sensible que 
leur prix a éprouvé, en- 
suite l'acquisition de nou- 
velles matières colorantes 
dérivées de la loluidine et 
de la metylaniline, puis la 
transformation de la na- 
phtaline en acide ben- 
zoïque, enfin la produc- 
tion industrielle du ma- 
gnésium. Et passons dans 
la salle suivante où nous 
nous trouverons au milieu 
des : 



Produits de rexploitation 
des IWines et de la Mé- 
tallurgie. 



GROUPE III. - Classe 22. N» 38. — APPAREILS D'ÉCLAIRAGE EN BRONZE, 
de M. Schlossmaclier. — Dessin de M Fellmann. 



substances d'une pureté admirable, d'une 
valeur immense ; telle petite coupe qui ne 
contient que quelques grammes do matière 
renferme une merveille. Nous aurions voulu 



Et d'abord se dresse de- 
vant nous comme intro- 
duction naturelle à l'his- 
toire de cette classe une vitrine contenant la 
collection des roches, minéraux et minerais 
extraits de notre sol. C'est le .Ministère de l'a- 
griculture, du conimerceetdes travaux publics 




GROUPE V. 



ZINC ET PLOMB. — Dessin de M. Gaildrau. 



190 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



qui l'expose. Au-dessus de l'armoire s'étale à 
gauche une grande carte de France, indiquant 
les bassins liouillers, les exploitations de mi- 
nerais de fer, les gisements des principaux mé- 
taux autres que le fer, les usines à fer et les 
massifs forestiers, placés dans le rayon d'ap- 
provisionnement de ces usines. A droite et 
faisant pendant à cette carte, une autre carte 
de France, dressée à la même échelle que la 
précédente, indique les gisements de phos- 
phates de chaux fossile , découverts par 
M. de Molon, les bancs de tangue, merls, 
tress et sables coquilliers, les gîtes de felds- 
paths, de roches potassiques, de kaolin et les 
dépôts (falcaires du littoral de la Manche et 
de l'Océan. La partie de la susdite vitrine 
qui est au-dessous de cette carte, contient 
une superbe collection de phosphates de 
chaux, classés par départements. 

Complètement négligé, il y a une ving- 
taine d'années, cet amendement est devenu 
l'objet d'exploitations importantes en France 
et surtout en Angleterre. 

En France, le phosphate est employé à 
l'état naturel et simplement pulvérisé. En 
Angleterre, il ne sert le plus ordinairement 
qu'après avoir été converti par l'action de 
l'acide sulfurique en phosphate acide double 
dit superphosphate. Dans les fabriques où se 
fait cette opération, à Deptford près Green- 
wich, par exemple, le phosphate minéral 
avant d'être traité par l'acide est préalable- 
ment mélangé dune certaine quantité de 
phosphate des os, et quelquefois de guano 
terreux. Il y a doute encore aujourd'hui sur 
le meilleur mode de préparation à faire subir 
au phosphate de chaux minéral, mais sur la 
valeur de cette substance comme amende- 
ment, tout le monde s'accorde. 

En face de l'exposition géologique du mi- 
nistère est, comme il convient, l'exposition 
pratique de nos compagnies minières. Monte- 
bras apporte ses minerais d'étain; Alais, ses 
minerais d'antimoine; Monistrol (Allier) et 
Pontgibaud (Puy-de-Dôme), leurs minerais 
de plomb argentifère ; Yillemagne (Hérault), 
ses minerais de cuivre et de plomb; Servas 
(Gard) , son asphalte ; Saint-Nicolas (Meurlhe), 
ses sels; la Bretagne, ses kaolins, etc — 
Puis les charbons de Graissessac, de Lens, 
de Courrières, de Portes...; les cokes, les 
agglomérés et les bouilles de la compagnie 
d'Aniche; les pétroles extraits des sables du 
Bas-Rhin et des schistes de l'Allier. La société 
des pétroles français de Schwabwiller est la 
première qui, chez nous, se soit livrée à l'ex- 
traction des pétroles naturels. 

Dans la vitrine qui contient les richesses 
dont la plus petite partie seulement vient 
d'être énumérée, un étroit compartiment oc- 
cupé par MM. Baudouin frères, expose les 
moyens et les produits du procédé de M. de 
Rostaing pour la division des métaux en 
fusion et parliculierement.de la fonte de fer. 
La fonte arrivant liquidesurundisqueanimé 
d'une vitesse de 2000 tours par minute, se 



divise en globules très-fins d'une oxydation 
excessivement facile, qui par des dosages con- 
venables peuvent être employés utilement à 
produire des matières aciéreuses, ou à fabri- 
quer par l'oxydation complète et par la cal- 
cinalion des oxydes rouges qui trouvent leur 
emploi dans la peinture. Ce procédé de divi- 
sion s'applique également au plomb, au zinc 
et enfin aux mattes cuivreuses qui se trou- 
vent partiellement désulfurées pendant la 
granulation. 

Pangibaud nous montre un magnifique 
lingot d'argent d'une valeur de 135 000 fr. 
MM. OEschger, Mesdach et Cie en exposent 
un d'une valeur moindre; c'est un gâteau 
d'argent aurifère obtenu par coupellation de 
plombs argentifères, qui pèse 212 k. 200 et 
et qui est coté au prix de SlOOOfr.; mais 
leur belle exposition se recommande à bien 
d'autres titres. Des fonderies et laminoirs 
de Blache-Saint-Vaast, qu'ils dirigent, sortent 
annuellement par millions de kilogrammes 
pour être livrés au commerce et aux arsenaux 
de l'État: feuilles de cuivre rouge laminé 
pour la chaudronnerie, le doublage des na- 
vires, la fabrication des capsules de guerre et 
de chasse; lingots de cuivre pour la fonte 
des bronzes d'art et des pièces de machines; 
feuilles de zinc pour la couverture des bâti- 
ments; plomb en saumons spécialement 
propre à la fabrication de la céruse, du mi- 
nium, etc. Une des spécialités de cette grande 
maison c'est la fabrication des flans des 
monnaies de cuivre pour les pays étrangers, 
flans qui sont ensuite frappés dans les hô- 
tels des monnaies, et nous avons ici une 
pièce de bronze monétaire de 9 mètres 
de long dans laquelle on en a découpé des 
milliers. 

Non loin de là, BIM. Cubain et Cie, de 
Verneuil (Eure) et M. Manchel, de l'Aigle, 
exposent de très-beaux échantillons de mé- 
taux laminés et tréfilés; dans l'étalage des 
premiers l'attention se porte principalement 
sur une feuille de cuivre de 5 m. 40 c. de 
long sur 1 m. 20 c. de large, et qui pèse 
32 kilogrammes; sur une pièce de fil rosette, 
clair, dur, qui a 22 millimètres de diamètre, 
23 mètres de long et qui pèse 75 kilos, et 
enfin, sur une pièce de laiton clair, dur, qui 
a 16 millimètres de diamètre, 84 m. de 
long, et qui pèse 132 kilogrammes. M. Mou- 
chel, à côté d'objets de chaudronnerie fabri- 
qués par le repoussé, au moyen du tour, a 
placé une pièce de fantaisie en fil de laiton de 
la grosseur de 3 centièmes de millimètre, ce 
qui est plus fin que les cheveux. N'était la 
couleur, on prendrait ces fils de laiton pour 
de vrais cheveux; encore, par le temps de 
postiches qui court, celte couleur pourrait- 
elle devenir à la mode. 

A un art plus relevé est consacrée la belle 
vitrine de M. Godard, fournisseur des dépôts 
de la guerre. Nous avons ici d'admirables 
planches en cuivre, en acier, en zinc desti- 
nées à la gravure ; une planche en cuivre 



rouge extra-fin, planée et polie pour la gra- 
vure en taille-douce, a 1 mètre sur 1 mètre 
3.') cent, et pèse 75 kilogrammes. 

.M. Dupré, inventeur des capsules métal- 
liques pour bouchage des bouteilles et des fla- 
cons; M. Massière, qui fabrique l'étain en 
feuilles; M. Guérin, batteur d'or, exposent 
dans cette première salle leurs intéressants 
produits et, insensiblement, nous passons de 
l'industrie à l'art, au sein duquel nous intro- 
duisent la Vieille-Montagne, qui nous montre 
tout ce qu'on peut faire du zinc, et l'usine de 
Sommevoire 'Haute-Marne), qui nous ap- 
prend à quel degré de perfection relative 
peut s'élever la fonte de fer. Ce sont d'inté- 
ressants sujets d'étuile sur lesquels nous es- 
pérons pouvoir nous étendre davantage dans 
un prochain numéro. 

Vii.TouMEi:.MEn. 



VI 

GROUPE 111. - LE AIOiilLIEi;- 
Les appareils d'éclairage de M. Schlossmacher. 

Une grande variété de modèles caractérise 
l'exposition de M. Schlossmacher. Deux em- 
placements différents ont été concédés à ce 
fabricant consciencieux: l'un est plus spécia- 
lementdépendnnt de l'exposition des bronzes, 
l'autre est situé dans la section des appareils 
usuels de l'éclairage. Cette double exposition 
est donc tributaire à la fois de l'art de l'or- 
nementation et de l'industrie. 

Les deux spécimens que nous avons choisis 
et que notre dessinateur a reproduits, ré.su- 
mentla manière de M. Schlossmacher. 

Là où un réservoir est nécessaire, la forme 
ovoïde des vases antiques a été employée. 
L'ornementation s'y est inspirée des formes 
étrusques, et les bronzes dorés sur le fond 
vert antique y produisent un effet agréable. 

Les anciens lampadaires, les candélabres 
à branches, connus depuis un temps immé- 
morial, témoin le fameux chandelier du tem- 
ple de Jérusalem, ont inspiré les artistes 
modernes dans la recherche des formes natu- 
relles appliquées à ce genre de support lumi- 
neux. Le candélabre à trois branches, repro- 
duit dans notre gravure, est en bronze vert 
antique; une tigette intérieure en bronze doré 
constitue la charpente principale. Autour se 
développent des feuilles et des calices appro- 
priés à l'usage des bougies. 

Le dessin de ce candélabre est pur ot cor- 
rect; le pied est ingénieusement trouvé, mais 
l'anse du sommet ne nous semble pas suffi- 
samment justifiée, ('e n'est pas au milieu des 
bougies allumées que l'on cherchera à sou- 
lever le candélabre, et l'excuse d'un couron- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE. 



101 



nement décoratif ne serait ni heureuse ni 
admissible. 

Quoi qu'il en soit, nous rendons justice au 
talent de M. Schlossmacher, et l'étude de 
l'ensemble de son exhibition est certainement 
très-favorable à cet exposant. 

.\. Ciiiiuc. 



VII 

Les derniers jours de Napoléon I". 

STATUE DE M. VELA. 

M. Vincenzo Vela est un statuaire italien 
qui, franchissant les Alpes, a déjà su accré- 
diter en France son talent et sa renommée. 
11 y a conquis même une popularité véritable, 
jçrâce à nos sujets historiques et nationaux, 
où il semble se complaire volontiers, et qu'il 
traite de façon à frapper toujours les yeux et 
l'esprit du public. 

Ce nest jamais en vain qu'on s'adresse au 
patriotisme français. L'homme qui sait tou- 
cher en nous à de telles cordes, éternelle- 
ment sensibles, nous {^«^gne du premier coup 
et nous ravit. 

A l'art du sculpteur, M. Vcla marie une 
intelligence remarquable des ressorts drama- 
tiques. Non-seulement il représente et pose 
son personnaf,'t', il excelle encore à le mettre 
en scène et à le produire dans son rôle le plus 
saisissant ou le plus dramatique. 

Les anciens procédaient tout autrement. 
Avant toute chose, ils cherchaient à inspirer 
une admiration calme, raisonnée, sereine, 
par l'accord harmonieux des contours et 
des lignes, par l'éloquente et pure sim- 
plicité. 

A Dieu ne j)laise cependant qu'il y ait là 
de ma part un reproche ou un blâme à l'en- 
droit de la manière, vraiment digne d'atten- 
tion, dont M. Vela comprend et pratique son 
art! Au contraire, je ne saurais, en ce temps 
de réalisme exagéré et où l'on ne recule pas 
même devant le commun et le trivial, qu'ap- 
plaudir aux tentatives d'un .utiste qui s'ap- 
plique à dégager l'idéal et conme la lumière 
de tout sujet et de toute forme, i!ût-il pous- 
ser un peu à l'exagération de li pose et du 
rtle. 

Ce qui est certain, c'est que la statue de 
Napoléon mourant ou de Nap '.éon dans ses 
derniers jours {Gli ultimi giorui di Napoleone 
primo) a fait la plus grande impression sur 
la foule des spectateurs et des curieux de 
l'Exposition universelle. Si quelques-uns se 
prennent à vouloir liiscuter cette impression, 
la plupart s'y prêtent aisément et la subissent, 
et, dans ce cercle qui ne cesse de se renou- 
veler et rai se tient autour de l'œuvre de 



M. Vela, on n'entend jusqu'au soir que les 
voix de la louange. 

Aucun spectacle d'ailleurs ne pouvait 
éveiller et retenir l'intérêt comme le spectacle 
de Napoléon aux mains de ses ennemis, de 
Napoléon proscrit, persécuté, froissé, étouffé, 
meurtri dans cette île trop étroite pour tant de 
génie et tant de puissance, etqui, après avoir 
montré un héros au monde, lui laisse lamé- 
moire d'un martyr. Il n'est pas de consé- 
cration de la gloire humaine qui lui ait 
manqué. 

Aussi les poètes et les artistes se sont-ils 
empressés à l'envi de le comparer au Pro- 
raéthée antique, cloué sur son rocher et fouillé 
jusqu'au cœur par le bec vorace du vautour, 
bien qu'à vrai dire le conseil des rois alliés 
n'eut rien de la majesté des dieux de l'Olympe. 
L'imagination a voulu trouver encore en ce 
vaincu prodigieux une sorte de voyant et de 
prophète, un saint Jean politique dans l'île 
de Sainte-Hélène, comme dans une autre île 
de Pathmos. Et, de fait. Napoléon, en ces 
heures dernières, autorise toutes les conjec- 
tures, tous les commentaires de la plume, du 
ciseau et du pinceau, transfigu''é qu'il est 
déjà devant les âges éblouis, et placé en de- 
hors désormais de toute rancune, sinon de 
toute critique. L'apothéose a commencé, aussi 
complète qu'elle peut l'être chez des contem- 
porains. 

M. Vela s'est attaché à deviner et à rendre 
cette attitude suprême de Napoléon. 

L'Empereur, enveloppé dans une robe de 
chambre à grands ramages, le col à moitié 
caché sous les plis brodés de la batiste, mais 
la poitrine presque nue, est assis dans un 
fauteuil, travaillé avec soin et orné de glands 
d'or et de soie. J insiste sur ces détails, parce 
qu'ils semblent être pour une part quel- 
conque dans le succès de l'aîuvre, et qu'on 
entend dire de toutes parts à ce sujet : 

«Voyez comme la dentelle est bien imitée! 
Regardez un peu le satin ou le cachemire de 
cette robe de chambre! Comme l'artiste sait 
assouplir le marbre et le faire ondoyer ou 
miroiter! Et cette couverture, qui descend 
si naturellement sur les genoux et sur les 
les pieds du grand homme! etc., etc. » 

Napoléon, défait, amaigri, les joues enfon- 
cées et creuses, sa belle tête sculpturale à 
peine appuyée sur les coussins, es't plus pâle 
encore (c'est du moins l'effet de l'ensemble) 
que le marbre blanc où il est taillé. 

Ses yeux, clairs et profonds, sous des pau- 
pières que la souffrance physique et morale 
a fanées, ont l'aspect d'un soleil couchant. Ils 
ont l'air, distraits qu'ils sont des choses ex- 
térieures, de scruter et d'interroger un ho- 
rizon mysiéricuxl 

L'expression de la bouche, dbnt les coins s'a- 
battent et s'alanguissent, est celle de la fatigue 
plus que du découragement. Ces lèvres, habi- 
tuées à donner des ordres, n'ont jioint perdu 
leur iierté d autrefois, mais, au moment où 
elles vont se clore pour jamais, elles ne lais- 



sent plus entrevoir que la résignation et 
l'apaisement. 

L'homme, courbé sous la destinée, s'est 
dépouillé de tout regret comme de toute amer- 
tume, et, prêt à voir Dieu, il pardonne. 

Une des mains de l'Empereur est posée 
sur le bras du fauteuil ; l'autre s'ouvre sur 
une carte du monde à demi déployée. C'est la 
main du conquérant, de Celui qui avait rêvé 
d'être, du nord au sud, le maître et le vain- 
queur, et de refaire avec l'épée française 
l'ancien et mémorable empire de Charle- 
magne. 

Ce rêve, cette ambition ne l'ont point quitté 
encore, ce semble. Il y tient comme à sa vo- 
cation supérieure et providenlielle. 

Voilà l'interprétation de cette statue de 
Napoléon, telle du moins qu'elle se présente 
à l'esprit de la plupart des visiteurs de l'Ex- 
position universelle, quand ils prennent le 
souci de s'expliquer à eux-mêmes leurs sen- 
timents et leur impression. L'idée de M. Vin- 
cenzo Vela n'est pas, vous le voyez, sans 
originalité ni sans grandeur. 

Toutefois, comme il ne faut point marchan- 
der aux artistes de talent une critique nette 
et franche, je continue mes remarques de 
tout à l'heure, et je regrette encore une fois 
que le statuaire ait cru devoir employer en 
cette occasion les recettes des auteurs de tra- 
gédies romantiques et de mélodrames. Napo- 
léon mourant, ainsi représenté, nous rappelle 
involontairement le héros d'un cinquième 
acte, je ne dis pas d'une pièce de l'Ambigu, 
mais d'une tragédie de Casimir Delavigne au 
Théâtre-Français. 

M. Vela n'est point le premier qui ait ap- 
porté dans son art le mélange de l'art du voi- 
sin. Paul Delaroche (et ce n'est point là son 
plus haut mérite) recherchait ces sortes 
d'effets. Souvenez-vous, par exemple, du 
tableau où il a jeté sur sa couche royale la 
reine Elisabeth ex|)irante! Cotte grande toile, 
qui ne manquepas non plusdebellesqualités, 
m'est revenue en mémoire devant la statue de 
Napoléon, etje me suis surpris à répéteraussi 
quelques vers des ^^css^•^iennes. J'aurais 
mieux aimé être tout à l'œuvre de M. Vela, 
comme on est, en la contemplant, tout à la 
Vénus de Milo, tout à l'esclave Vindcx ou à 
la Diane chasseresse. Cependant, et malgré 
ces légères restrictions. Napoléon mourant 
justifie pleinement les suffrages qu'il obtient 
tous les jours. 

Octave Lacroix. 



CHRONIQUE. 



7 Juin. 



Les événements dont l'Exposition de 1867 
est l'occasion, se précipitent et grandissent; 
et ce serait les rapetisser que d'y mêler la 
politique, quand l'histoire les réclame. 



102 



L'EXPOSITION un'iversei.lr; die isct im.lsïrée. 



, Jamais souverain n'a eu de chance pareille 
à celle de Napoléon III; et ce n'est pas à la 
suite de la guerre la plus glorieuse qu'il eût 
pu espérer amener à Paris les potentats du 
monde entier. La gloire 
que les victoires les plus 
foudroyantes ne lui eus- 
sent jamais donnée, la paix 
et l'Exposition la lui ser- 
vent à souhait. Louis XIV, 
le grand roi, s'enorgueil- 
lissait de recevoir à sa cour 
un ambassadeur de Siam, 
assez douteux, et un doge 
de Venise, vraiment au- 
thentique. Nous avons reçu 
au débotté les envoyés du 
Taicoum, qui possède à 
lui seul AOO millions de 
revenu, à ce qu'on dit. Le 
Czar, qui est un chef de 
religion pour une partie de 
l'Europe , quelque chose 
comme un pape, qui peut 
absoudre un Mourawief et 
porter le fer et la ilamme 
sur les cas de conscience 
et de nationalité, le Czar, 
iiifaiilible et obéi à genoux, 
vient donner l'accolade au 
re;. résentant couronné du 
peuple le plus frondeur et 
le plus égalitaire dont 
l'histoire ait fait mention 
depuis les Atliéniens de 
Pibistrale. Et le roi de 
Prusse, que la grandeur de 
Sadowa semblait devoir re- 
tenir aux rivages du Mein, 
le roi de Prusse, qui avait 
envoyé son glorieux fils à 
sa place, se décide à venir 
lui-même rendre hommage 
à la paix, qu'il avait me- 
nacée, et dont l'Exposition est le triomphe. 

Il est donc venu, le vainqueur de Sadowa 
et le maîlre de l'Allemagne ! Quel hommage 
plus éclatant et plus significatif pouvait être 
rendu à la cause auguste de la paix ! Sans 
doute, ce roi pieux, quoiqu'il ne soit pas un 
chef spirituel comme le Czar, n'ira pas dans 
un théâtre de genre assister à la parodie d'une 
cour de Gérolstein; mais nous espérons pour- 



tant que Paris lui offrira des charmes qui 
sauront le retenir. Nous lui avons fait aussi 
meilleur accueil que celui qu'il aurait reçu 
de nous aux frontières. Cependant, il y a 




EXPOSITION ITALIENNE. — LES DERNIERS JOURS DE NAPOLÉON, de M. Vêla, 

entre nous des malentendus trop récents pour 
que nous ayons pu encore les oublier. Cela 
viendra à la suite de sa bonne visite. Mais il 
faut le temps ! 

Ces pasteurs de peuples, qu'une étoile sem- 
ble guider vers nous, sont et doivent être des 
clients préférés pour une publication comme 
la nôtre. Nous devons les signaler comme des 
événements — sans les juger.. Et nous leur 



ferons respectueusement les honneurs de nos 
prochaines livraisons, sans que cela tire à 
conséquence pour les opinions que tout 
homme libre a le droit de professer vis-à-vis 
de son semblable, fût-il 
empereur. 

Nous avions déjà pris les 
devants avec S M. le roi 
Guillaume, à propos de sa 
statue au Champ de Mars. 
Parmi les rois arrivés, 
nous avons négligé celui 
qui nous est le plus sym- 
pathique, à cause du pays 
qu'il représente. Le roi des 
Belges a été reçu parmi 
nous sans trop de cérémo- 
nies, mais comme un ami 
de la maison ; en somme, 
mieux que ne le sera aucun 
de ses confrères couron- 
nés-, ce qui prouve que 
nous mesurons noire ac- 
cueil non pas à la puis- 
sance de nos botes, mais 
plutôt à l'affection que 
nous leur portons. 

De même que nous ne 
touchons aux exposants 
qu'à propos de leurs pro- 
duits exposés , de même 
nous ne touchons aux sou- 
verains qu'à propos de 
leurs actes auxquels l'Ex- 
position n'est pas étran- 
gère. 

Pourquoi nous interdi- 
rions-nous la vanité de 
croire que le Czar a voulu 
nous faire sa cour, en fai- 
sant précéder son voyage 
à Paris d'une amnistie en 
faveur de la Pologne? Je 
veux croire que cet enga- 
gement du Czar est pris vis-à-vis de nous, 
parce que je désire me persuader ainsi qu'il 
sera tenu, aucun MourawieIT n'y faisant 
plus obstacle. 

Que le roi de Prusse nous fasse de pareilles 
avances, et l'Exposition sera une date heu- 
reuse pour l'humanité reconnaissante. 

1t. Ducuing. 



BUREAUX D'ABONNEMENTS 

\D10INIS1FA11(.N, RtJE.CEBICHM-ltU. iOC.-BENTU, ÉDITEUR, GALERIE DU PALAIS-HOYAL. - AU CHAMP DE MABS, liUHEAU DES CATALOGUES. 



te cinq Livraiiuiis (6 ii 10) de la tlcuxiànc Série, niniict: sr.iis une anifcriurc clajiu.ie, viennent de parailic. — l'ri.r : '.i jr. iîtt. 



laiprinierio générale de Ch. Laliuie, rue de Fleurus, 9, à Paris. 



LEXPOSITIO^ UNIVERSELLE 

DE 1867 

n Iil.ir.ATION INTERNATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE 






EDITFUHS: •• Uvraliiona de flO pase» iD-t*. 

SI. B. DKMTC , • p,^,j [,p_ L'ABOS.NKWENt : 

C«iicesslonn«ire du Cataiotfue offifitl, éditeur de U CommisstoD 1 ^ux 60 hvrsisons pour toute U France »• fr. 

Lalivraiso • »' 

Par 4a poste • <P 

Pour l'elranger, îes drotts dt pott^» ptiau*. 
Bureaux d'abonnements : rue de Richelieu. 106. 






impenale 
n. riBBKB PBTIT, | 

touccssioniuire de la pholf^^Taphie du Chairp de Mars, photographe i 



1 ComiDiâSion impériale. 



RÊDAGTEUH £N Cli^:K 

n. r. Dtf'iimc, 

Uembre du Jury international. 

COMITE DE RP.DACTION: 

MU. Armand DUWAhttiQ, Ernest Dni.oLLE, MoxtNu-HLNhiuikz. 

Léon PLEE, Aug. ViTt;, meoibres du Jury international. 




15 



194 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



SOMMAIRE DE LA i'i' LIVRAISON 

Du 13 Juin 1867. 

I. Les beaux arts de Hollande, par M. Olivier Merson" 
— II. Revue du cinquième groupe ; ilélullurj/ie, par 
M. Victor Meunier. — III. La Turquie dans le Parc^ 
par M. de Launay. — IV. Le Monu'nent céramique, 
par M. E. de La Bédollière. — V. Les Diamants, par 
M. Jules Janin — VI. Le Joueur de Mandoline, par 
M. AmédéeAchard.— VU. C/ironiçup, par M. F. Diicuing. 



Exposition des beaux-arts de Hollande. 

Bien déchue de son ancien renom, de la 
grande école du dix-septième siècle, où floris- 
saient ensemble Rembrandt, Jan Steen, Paul 
Potier, Raveinstein, Frans Hais, van der 
Heist, Hobbema, Pieler de Hooch, Cuyp, Os- 
tade, van de Velde, Ru}'sdaëlet tantd autres, 
la peinture hollandaise actuelle n'offre guère 
à letude d'éléments d'intérêt. L'originalité 
saisissante, étrange parfois, n'y est plus; la 
simplicité naïve, la nature prise sur le vif, la 
vérité sincère, loyale n'y sont pas davantage 
et les vieux magiciens de Ja couleur ont aussi 
emporté leur secret. 

Quelles causes ont déterminé une pareille 
décadence, c'est là une question que je ne 
saurais aborder ici : le temps et l'espace me 
manqueraient. Seulement il n'est peut-être 
pas inditTérent de rappeler que l'apogée de 
l'art néerlandais concorde précisément avec 
l'affranchissement religieux et politique du 
pays, et qu'en même temps que de grands 
peintres la Hollande vit surgir les grands 
navigateurs et les grands citoyens, qui ont 
porté si haut sa prospérité et sa gloire. Alors, 
l'art intervenait d'une manière directe dans 
les choses et les besoins de la vie; il y péné- 
trait pour les refléter et, pour les bons bour- 
geois d'Amsterdam, il était sans doute l'a- 
gréable, mais aussi l'utile, le nécessaire. 

Faut-il conclure de là que le régime démo- 
cratique est plus que tout autre favorable à 
l'efflorescence et au développement de l'art? 
Je ne le pense pas. Du moins, à Florence, à 
Rome, en France, on trouverait tout de suite 
les arguments d'une doctrine absolument op- 
posée. Simplement, je constate un l'ait, et il 
est bien certain qu'en Hollande, à mesure que 
les principes démocratiques se détendaient, 
l'art lui aussi laiblissait à proportion. D'ail- 
leurs cet effondrement artistique n'est point 
particulier aux l'ays-Bas ; car Rome aujour- 
d'hui n'est plus la cité de Jules U et de Léon X, 
il s'en faut de beaucoup, ni Florence la capi- 
tale des Médicis. 

Cependant il serait injuste de dire que la 
Hollande ne possède plus d'artistes. Assuré- 
ment tel n'est pas mon avis. Et si la forte race 
du dix-septième siècle est aujourd'hui éteinte, 



si l'art ne brille plus en ce coin septentrional 
de l'Europe comme au Icnips des Rembrandt 
et des Ruysdaël, encore y trouve-t-on des es- 
prits ingénieux, des travailleurs pleins de 
conscience qui supportent avec un zèle digne 
d'applaudissements le poids d'un passé glo- 
rieux. 

De ce nombre est M. Roelofs. 
M. Roelofs est On dessinateur, peintre cor- 
rect, observateur judicieux. H trace le contour 
d'un tronc, il attache à ce tronc des branches 
et des racines, le tout avec une sûreté qui 
prouve l'étude très-complète qu'il a faite de 
la structure et de l'analomie de l'arbre. Et 
puis il a du goiît, de l'ordonnance. Tout se 
suit et se tient dans ses tableaux. Les plans 
du terrain s enchaînent du bord du cadre à 
l'horizon, à travers les taillis et les futaies. 
Sans négliger les masses, l'auteur s'en prend 
aussi aux détails. De sorte qu'après avoir été 
frappé par l'ensemble, l'œil curieux et attentif 
aperçoit des choses caractéristiques qu'il n'u- 
vaitpas distinguées d'abord. Eh bien, c'est dans 
CCS détails, précisément, que réside la vérité 
intime, la vérité durable, celle des maîtres, 
de Ruysdaël, d'Hobbéma, de notre Claude. 

Jlaintenant examinez les six tableaux que 
M. Roelofs a exposés dans les galeries interna- 
tionales du Champ de Mars : s'il avait mis 
plus de vibrations dans les ciels, de frémisse- 
ments dans les feuillages, d'abandon dans le 
travail, de charme et d'imprévu dans la cou- 
leur, de ce je ne sais quoi, enfin, d'inexpli- 
qué et d'inexplicable qui fait plus pour le 
mérite d'une œuvre que toutes les perfections 
manuelles, n'est-il pas vrai, que le peintre 
eût signé là autant de morceaux accomplis? 

Si j'ai bonne mémoire, M. Israëls a débuté 
à Paris, au Salon de 1 8G1 , et ses tableaux fu- 
rent généralement goi'tlés. Malgré cela il n'a 
plus figuré aux exhibitions annuelles du 
Palais des Champs-Elysées que de loin en 
loin et, en tous cas, sans retrouver la veine 
de son premier succès. 

Parmi les tableaux que M. Israëls a en- 
voyés à l'Exposition universelle, voici ceux 
qui méritent surtout d'être mentionnés. 

Le vrai soutien. — Une mère est malade ; 
assise dans un fauteuil, elle tricote et son en- 
fant, bébé qui marche tout au plus, lui ap- 
porte, non sans beaucoup de peine, un 
tabouret. — Intérieur de la maison des Orphe- 
lins à Kalivyk. — Trois petites filles assises 
auprès d'une table, devant une fenêtre, sont 
occupées à des travaux de couture. — Le der- 
nier souffle. — Un chef de famille vient de 
mourir; sa femme, éperdue de douleur, se 
jette sur le cher cadavre, et l'enlace de ses 
bras, et l'aïeule sanglote retirée dans un 
coin, tenant sur ses genoux les orphelins 
qu'épouvante un spectacle si nouveau pour 
eux. 

La manière de M. Israëls est un peu har- 
bouillée, cotonneuse et monotone; aussi tous 
ses tableaux se ressemblent sous le rapport de 
l'effet, du coloris et de l'exécution. On peut 



en faire néanmoins une sérieuse estime. On y 
trouve de la justesse, de l'ingénuité, une 
sorte de séduction mystérieuse, une poésie 
un peu maladive, mais ordinairement Dien 
assortie aux sujets. En un mot, le réalisme 
en est impressionnant sans affectation de 
fausse simplicité, sans forfanterie d'amer- 
tume, il saisit par la vérité de l'expression et 
non par la laideur voulue des types, il émeut 
par la naïveté, non par la maussaderie. 

Sans inconvénient on peut ne point s'oc- 
cuper des imitations de Peeter Xeefs, que se 
plaît à peindre M. Bosboom, ni des pastiches 
de van der He^den que 51. Weissembruck 
aime tant à produire; mais je n'étonnerai 
personne, sans doute, en déclarant que ces 
messieurs, malgré leurs soins, n'ont pas en- 
core dépassé leurs guides. 

Laissons en outre de côté les toiles acides 
et congelées de MJL Koekkoek, et si nous 
nous arrêtons aux cadres flamboyants de 
M. van Schanddl, que ce soit uniquement 
pour admirer l'éionnante persévérance de cet 
artiste, qui depuis un quart de siècle environ 
tourne et retourne incessamment dans le 
même cercle, comme un écureuil dans sa 
cage, blaireaulant, léchant le même effet, la 
même lune Lieue, la même lanterne jaune 
dans le même tableau cent et cent fois 
répété. Et quand je dis que M. Schandel 
polit à perpétuité une composition unique, ne 
me trompé-je pas ? Car, enfin, haussant le ton 
de sa ritournelle ordinaire, il vient de tenter 
l'escalade des hauts sommets de l'art. Non, 
vains efforts, peines perdues, considérez la 
Visite des Bifnjers à la Naissance de Jésus- 
Christ et lai-ainte famille en Eyyjjte, le pein- 
tre n'a rien ajouté à celte pyrotechnie inno- 
cente, pour laquelle M. Prudhomme n'a point 
assez d'admiration et d'enthousiasme. 

A tout cela je préfère la peinture un peu 
sèche, mais d'un bon effet de M. S.ortenbeker. 
Dans son paysage intitulé : Matinée d'automne, 
on voit des bœufs parqués dans une prairie. 
Au fond un moulin. 

L'Improvisateur italien, à son tour, de 
M.Phlippeau, n'est pas déplaisant. La colora- 
tion générale en est bien un peu lourde; mais 
parmi ce» ligures qui entourent le chanteur, 
plus d'une se recommande par l'élégance de 
l'allure, la vérité de l'expression. 

C'est à tort que le livret atlribue à .M. Blés 
le Rembrandt se rendant au theatrum anatomi- 
cum. M. Bisschop est l'auteur de ce tableau 
dont la pâte est un peu massive, mais l'effet 
plein d'éclat et de vigueur^ On avait vu ce 
cadre l'année dernière au palais des Champs- 
Elysées. La Prière interrompue, est également 
une ancienne connaissance. Dans celte œuvre 
on diiail que M. Bisschop a voulu se rappro- 
cher de la manière de M. van Hove. Du reste, 
il pouvait plus mal choisir son modèle. 

M. Marlinus Kiiytcnbrouwcr a exposé cinq 
tableaux : Le Combat de cerfs, Cerfs après le 
Combat, IIigh-life,Patiens quia fortis, Le bon- 
heur de l'un fait le malheur de l'autre. Tou- 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



I ',)5 



tefois je ne m'occuperai que du premier, les 
louantes et les observations qui s'adn«sc- 
ront à cette œuvre pouvant être, à peu près 
dans la même mesure, appliquées aux au- 
tres. 

Les proportions du Combat Je cerfs sont assez 
vastes, les animaux étant représentés de gran- 
deur naturelle et le pavi^aj^e ayant de l'impor 
tance. Les difficultés (jne pouvaient offrir les 
conditions de cette lâche n'ont pourtant point 
intimidé l'artiste Chaque détail est étudié avec 
beaucoup de netteté. Le terrain est solide ; le 
feuille, les herbes, les ronces sont hardiment 
traités. Le ton des feuillaijes, la contexlure 
des écorces lisses ou raboteuses, l'accent des 
silhouettes sont heureusement variés. Les 
fonds ne brillent pas par la léjfèreténi la pro- 
fondeur; mais les premiers plans sont mâles, 
viiTOureux, et dans les endroits où Ion ne 
croit voir qu'un travail de foui^ue se révèle 
le calcul d'un peintre mailre de son métier. 
Reconnaissons aussi que les animaux qui s'at- 
taquent, se heurtent, se poussent de la tête 
et du bois sont dessinés en connaissance de 
cause. 

.Après cette large part d'éloges je me sens 
fort à l'aise, je l'avoue, pour dire en quoi la 
peinture de M. Kuytenbrouwer pèche ordi- 
nairement. 

Tout à l'heure je trouvais les fonds du Com- 
bat de cerfs ni profonds, ni légers. Eh mon 
Dieu, sans se montrer trop sévère, ne pourrait- 
on pas adresser un repioche analogue à l'en- 
semble de l'œuvre? En elTet, c'est toujours 
d'une brosse dure, âpre, brutale que travaille 
l'artiste. Il ne louche pas la toile, il l'écrase ; il 
hérisse sa teinture d accents durs et coupants. 
.Vvec lui pointde moelleux, point d'inllexions 
Miuples, caressantes. Or, c'est un défaut grave 
cl dont il n'est pas facile de se corriger. Plus 
aisément acquérerail-on la vigueur, la fer- 
meté, et je crains bien que le-talent, d'ailleurs 
très-réel, de 1 auteur de ce Cumhnl de cerfs ne 
eoit à jamais gà'é jiar cette lourde exécution 
qui pèse d'un poids si fâcheux sur presque 
toule sa peinture. 

M. Al'iia Taleina est à l'Exposition avec 
treize cadres. Aucun n'est un chef-d'œuvre, 
à coup sûr ; mais ils ont la vogue et la 
foule recherche activement ces toiles qui 
semblent exhumer, jusque dans leurs détails 
les plus anodins, les costumes et les ustensiles 
d'il y a mihe ans et plus. Ce succès est donc 
principalement un succès de curiosité. 1^ 
saveur, le goût général d'antiquité que déga- 
gent ces peintures, voilà ce qui séduit le 
public. 

Quant à moi, pour dire ma pensée entière, 
plusicjrs de ces tableaux, je les trouve par- 

essus tout étranges, bizarres, excentriques. 
)n dit bien que c'est que l'auteur a poussé ses 
iavestigalions dans les champs archéologi- 
gues avec une conscience scrupuleuse. \ la 
bonne heure. Mais si l'on regarde de près, il 
faut reconnaître que ce beau zèle archaïque 
n'a souvent abouti qu'à des ustensiles enfan- 



tins, à des ornements secondaires. Encore 
n'est-il pas prouvé que ces bibelots n'aient 
pas été inventés au furet à mesure des besoins 
de la cause. Pour moi, j'hésiterais longtemps 
avant de les admettre tous, en regardant par 
exemple les Eijyptiens de la Will' dynastie, 
comme un legs non frelaté de l'antiquité. 

Quoi qu'il en soit [Education des enfants de 
Clotihle a du mérite. I^ scène se passe dans 
une sorte d'atrium, imitation gauloise d'un 
palais romain. Le long d'une colonne est 
dressée une cible formée de planches épais 
ses, et c'est sur ce but que s'exerce l'adresse 
des enfants : il s'agit d'atteindre la ciide 
avec des haches lancées à toute volée. En- 
tourée d'hommes d'armes et de moines, Clo- 
lilde surveille les amusements guerriers de 
ses fils. 

Parmi les meilleurs tableaux exposés par 
.M. Alma-Tadema je citerai encore l'Armurier 
romain, Lcsbie, — l'ajustement de celte figure 
est original et bien trouvé, — et Agrippinc 
visitant tes cendres de Germanicus. 

Ici je dois considérer ma làclie comme 
achevée. Non pas que les tableaux hollan- 
dais aient tous été passés en revue. Sur cent 
soixante-dix , c'est d'une trentaine seule 
ment qu'il a été question. Slais si j'omets 
de parler des autres, qu'on veuille bien 
croire que ce n'est point sans motifs gra- 
ves . Que voulez-vous "? Plutôt que de 
faire de la peine aux gens, le mieux n'est-il 
pas quelquefois de se taire '? Ah ! aussi bien 
s'il s'était agi d'examiner une exposition 
d'œuvres néerlandaises du dix - septième 
siècle !!! 

Olivier .Mhuson. 



LA REVUE DU CINQUIEME GROUPE. 

Produits de l'exploitation des mines et de la 
métallurgie. 

FONTES MOULÉES SANS nETOLTHKS. 

Un portique en fonte sortant de I usine de 
Tusey (Meuse), que dirige M. Zégut, ancien 
associé de M. Durennc, àSommevoire, nous 
introduit dans la seconde des salles qu'occupe 
l'industrie mét;illiirgique. In peu plus loin, 
la même usine expose toute une collection de 
fontes d'ornement également remarquables 
comme œuvres d'art el comme œuvres d'in- 
dustrie, par la beauté des modèles et par les 
diflicultés magistralement vaincues de leur 
exécution. Naguère réservée aux plus gros- 
siers usages, la fonte part;ige aujourd'hui avec 
le bronze le privilège de revêtir la forme 
sacrée des déesses ; c'est le bronze du peuple, 
réservé à un immense avenir. 



Aciers Bessemer et autres. 

-Après le portique de Tusey, nous trouvons 
à droite les aciéries dImphy-Saint-Seurin, 
dont l'habile directeur, M. Jackson, a intro- 
duit et naturalisé en France le procédé de 
Bessemer pour la fabrication de l'acier. 

On sait que cette méthode métalluigiquo 
a pour but d'obtenir directement de l'acier 
fondu en faisant passer un courant d air dans 
la fonte liquide. La découverte capitale de 
M. Bessemer est d'avoir reconnu que le cou- 
rant d'air, loin de refroidir le métal en fusion 
comme on aurait pu le croire, l'échaulTe au 
contraire en brûlant les corps plus oxydables 
que le fer qui se trouvent dans la fonte. 

Ce nouveau procédé d'afûnage n'exige donc 
aucune consommation de charbon ; les métal- 
loïdes contenus dans la fonte sont les véri- 
tables combustibles qui en s'oxydant produi- 
sent la température utile à 1 opération. 

Lorsqu une fonte contient les éléments de 
l'acier, el quand en outre les corps nuisibles 
qui s'y trouvent peuvent être enlevés par le 
courant d'air sans détruire l'aciération, l'acier 
Bessemer est obtenu immédiatement, en arrê- 
tant l'affinage au moment où les corps inutiles 
ont été oxydés. 

Mais, dans la plupart des cas, pour pro- 
duire un acier pur et surtout un acier d une 
qualité déterminée, on a intérêt à éliminer 
complètement tous les métalloïdes qui exis- 
tent dans la fonte, à produire du fer et même 
du fer azote ou brûlé; on reconstitue ensuite 
l'acier en mélangeant le fer azoté avec une 
fonte aciéreuse. Dans ces circonstances, la 
fabrication de l'acier parla méthode Bessemer 
est d'une simplicité merveilleuse : tout se 
réduit en effet à introduire dans du fer fondu 
et complètement affiné, des quantités varia- 
bles de matières aciércuses, lesquelles se trou- 
vent dans une fonte convenablement clioi^ie. 

lel est le procédé dans son ensemble : la 
description des appareils ne saurait prendre 
|)lacc ici; quant aux ])roduits, l'exposition 
de iM. Jickson en est presque exclusivement 
composée. 

M. le colonel Treuillede Beaulieu, rendant 
compte en qualité de membre du jury in- 
ternational des pièce» d'artillerie qui figu- 
raient à Londres en 1862, di.-ail dans son 
rapport : h Si M. Bessemer parvient à pou- 
voir fondre de grandes masses avec régula- 
rité et sans souillure, il est incontestable 
qu il aura tranche la question de l'acier 
comme métal à canon, car c'est l'élévation 
du prix de revient qui est aujourd'hui la 
difficulté à vaincre. >> 

Si I on en juge par le lingot d'acier de 
7295 kilograumies qu'expose M. Jackson, et 
par les belles rassures d'acier qu'il nous 
montre, il paraît bien (pie le problème posé 
il y a cinq années par le rapporteur du jury 
français est aujourd'hui résolu. .Aussi l'ex- 
position des aciéries d'Imphy-Saint-Scurin 




tl^M^////M/hùàiiiili ëiÊiàiÉ \Mi\Â\Ai\À.A^ 



CINQUIEME GROUPE. — MATIÈRES PREMIÈRES : MÉTALLURGIE. 




OlA^iUIEMK GROUPE. — METALLURGIE. — Dessins de M. Gaildrau. 



[/EXPOSITION L'NIVERSELLR DE IRO? II.l l'STRfiE. 



m 



a-t-el'e un caractère des plus belliqueux. Les 
canons en acier y occupent les belles places. 
L'un fleux, une pièce de 8, a été éprouvé à 
Ruelle. \ côté sont des boulets cylindriques, 
projectiles en forme de bùclie, destinés à 
agir comme emporte-pièces sur les murailles 
des navires; puis, des essieux d'artillerie. 
Mais la guerre n'est pas la seule préoccupa- 



tion lie M. Jackson; preuve ces essieux droits 
et ces essieux coudés de locomotive, ces 
beaux croisements de voie, avec rainures 
rabotées (type de la ('ompagnie des chemins 

de l'Est), et et ces canons de fusil en 

acier fondu. 

En face de cet équipage tapageur est celui 
des aciéries et forges de Firminy ^ Loire) d'où 



l'acier fondu, l'acier raffiné et l'acier naturel 
ne sortent que sous forme de ressorts, de 
bandages d'essieux, de roues, de })icces 
montées et df pièces de forge. Puisse venir 
bientôt le temps où l'acier ne recevra que des 
emplois de ce genre. 

Hélas! à peine avons-nous fait un pas en 
avant, qu'au milieu d'un admirable assorti- 




IN I I Kll-, H DL l.\ 



Il I h i;h HHOUSSK. — D>-s.sin a<' .M. l..im-elot. 



ment île faux et de faucilles, d'aciers fomlus 
pour tarauds, pour outils et pour matrices 
''t des pièces d'acier moulé ouvragées |iar les 
iicicries d'L'nieux, se dresse l'inévitable canon 
en acier fondu, et dans I endroit le plus ap- 
parent, tout une collée ion de lames de sa- 
bres disposées en forme d'évantail. 

Passons. Voici les hauts fourneaux de 
Maubeuge (Nord). Trente millions de kilo- 
Lirammcs f'r fonle d'affinage et de moulage. 



de fontes moulées et ouvrées, de fers mar- 
chands et de fers spéciaux en sortent chaque 
année. Mais que voyons-nous donc là, au 
beau milieu, sur cette tablette'?... des bou- 
lets cylindre-coniques. 

I.e8 hauts fourneaux et forges d'AIIevard 
(Isère) ne se sont pas contentés d'envoyer 
leurs produits et, au moyen de modèles en 
relief exécutés à uneéchelle convenable etde 
pièces à dilTerenls degrés d'achèvement, ils 



ont voulu nous initiera leur mode de fabri- 
cation. Heureuse pensée qui mérite la recon 
naissance du public, i^tpuissn-t-elle trouver 
beaucoup d'imitateurs à l'exposition pro- 
chaine! Ces modèles nous montrent donc : 
1° la production de la fonte par lelraitcmentau 
bois des minerais carbonatésspathiques d'AI- 
Ievard; 2" le puddiagc pour acier de tontes 
spathi(ju(s au moyen des gaz du bois; 3° le 
corroyage des aciers bruts fait exclusivement 



1118 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE. 



au marteau pilon ; 4° la mise au profil et au 
rond par récliaufTage des barres corroyées 
(ce sont les procédés ordinaires de laminage 
et de cintrage); 5° la soudure des cercles au 
moyen de trois mises; 6° enfin la mise au 
diamètre par le moyen de liiminoirs circu- 
laires. 

La société des hauts fourneaux et forges de 
Denain et d'Anzin ne pouvait évidemment 
envoyer au Champ de Mars l'équipage à trois 
cylindres au moyen desquels elle termine les 
fers profilés, les rails et les fers en T; mais 
à défaut del'objet lui même, elle nous montre 
un immense dessin qui le représente et dont 
la vue ne laisse rien à désirer. 

Au milieu de la salle, le» usines de Mar- 
quise ont dressé en forme de monument 
quelques-unes de ces énormes colonnes en 
fonte qui, enfoncées dans le lit d'un ileuve et 
l'emplies de béton, servent dans un système 
aujourd'hui en faveur à former les piles des 
ponts. 

Ce procédé, proposé en 1 845 par un ingé- 
nieur inventif, M. Trigier, a été appliqué 
avec éclat, personne ne l'ignore, à la construc- 
tion du pon tde Kehl sur le Rhin, et plus récem- 
ment à celle du pont d'Argenteuil sur la 
Seine. 

De celte exposition, nous pouvons rappro- 
cher celle de la société des houillères de 
Commentry et de Montvicq et des fonderies, 
forges et ateliers de construction de Four- 
chanibault, Montluçon, Torteron et la Pique 
i[ui nous montre toute la série des tuyaux 
(le conduite fourni