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L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS
SOUS HENRI IV
PARIS & CAHORS, IMPRIMERIE A. COUESLANT. - 13.980
L'ÉGLISE RÉFORMÉE
DE PARIS
SOUS HENRI IV
RAPPORTS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES PROTESTANTS
Leur part dans l'histoire de la capitale,
le mouvement des idées, les arts, la société, le commerce
Ouvrage illustré de cartes, plans et figures
PAR
Jacques PANNIER
PASTEUR
DOCTEUR ES LETTRES
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
5, QUAI MALAQUAIS, 5
1911
?«81§3
3x
PARIS EN l594
dessin de J. Perret gravé par Th. de Leu '
PRÉFACE
Un discours de 1652 : nous aimons notre ville et notre Eglise. — Leur
expansion parallèle au commencement du XVII e siècle. ■ — Origines
et développements du protestantisme parisien. — La constitution des
Eglises réformées et son influence sur les institutions politiques ac-
tuelles. — Deux forces en présence : Paris et le protestantisme. —
Comment elles agissent l'une sur l'autre. — Importance de l'Eglise
réformée à Paris. — Rapports avec le milieu parisien et les autres
Eglises. — Rôle dans l'histoire de France. — Le temps « normal » du
régime de l'Edit (1598-1661). — Bornes de cette étude (1594-1610). —
Comment ce travail a été composé. - — Documents utilisés. — Précédents
historiens de l'Eglise de Paris.
« Premièrement l'Eglise de Jésus-Christ est notre Jérusalem...
Mais il y en a une autre que nous devons aimer tendrement :
c'est notre France et la ville de notre habitation. Elle est grande
1. •• La Ville de Paris assiégée el prise par le Grand Roy Henri] II II /<•
vingt deuxiesme de mars 1594, » frontispice de l'ouvrage de « Jacques
Perret, gentilhomme savoysien, Des fortifications el artifices » (B. h. p.,
1900, p. 519).
(i L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
aussi bien que Jérusalem ; elle est beaucoup plus commodément
et richement située, pleine d'un peuple infini, superbe et magni-
fique en toutes choses, la mère des arts et des lettres, l'abord
des nations, la gloire de l'Occident... Et bien que la plus grande
part de son peuple soit contraire à notre créance, si est-ce
qu'après plusieurs grandes résistances elle nous a reconnus pour
citoyens... S'il s'y est exercé des rigueurs contre notre profession,
les combats et les souffrances des témoins de Dieu nous doivent
rendre plus cher le pays que leur sang a consacré, et où ils ont
comme érigé les trophées de leur victoire par les illustres mar-
ques qu'ils y ont données de leur invincible constance. Aimons
donc ardemment et sincèrement l'une et l'autre Jérusalem,
c'est-à-dire et l'Eglise et ce grand Etat où Dieu l'a plantée et
conservée si miraculeusement 1 . »
L'Eglise réformée avait près d'un siècle d'existence dans la
capitale lorsqu'un de ses pasteurs, né au moment où commencera
notre étude, prononçait, au temps de la Fronde, ces éloquentes
paroles. Elles montrent bien avec quelle ardente affection les
protestants parisiens participaient à la fois à la vie de leur Eglise
et à celle de leur cité, avec quelle douloureuse angoisse comme
citoyens ils avaient, dans un passé trop récent encore, vu le
peuple et les chefs de la cité contester leur droit à l'existence
comme protestants.
C'est dans la première moitié du xvn e siècle que se place la
période où le développement de l'Eglise et l'expansion de la cité
st sont accomplis l'un à côté de l'autre, ou l'un dans l'autre,
avec le plus de liberté relative. C'est cette période que nous avons
choisie pour étudier la vie de l'Eglise de Paris dans les rapports
multiples qui unissaient ses membres à leurs concitoyens : il y a
là un épisode plus intéressant encore au point de vue de notre
histoire nationale qu'au point de vue de l'histoire ecclésiastique.
L'existence du protestantisme parisien est un fait ancien : l'un
des premiers actes de la Réforme en Europe — le tout premier
même, à certains égards a été accompli à Paris lorsque cinq
1. Jean Daillé (né en 1594), Sermon xxvi, exhortation sur le ps. cxxn
ijuin 1652), dans le Mélange de Sermons publié à Amsterdam en 1658 chez
Q. de Ravesteyn, t. II, p. 161 (Bibliothèque de la Société de l'histoire du
protestantisme français).
DEBITS ET EXPANSION DE LA REFORME FRANÇAISE 7
ans avant les thèses de Luther Lefèvre d'Etaples commentait en
1512 l'Epître aux Romains dans l'abbaye de Saint-Germain-des-
l'rés. L'existence du protestantisme parisien est aussi un fait
considérable par la quantité et la qualité des Parisiens qui ont
été membres de l'Eglise réformée.
Malgré les exécutions individuelles et les massacres collectifs
qui se multiplient à partir de 1523, les réunions dues à l'initiative
privée (comme celles de la rue Saint-Martin auxquelles assis-
tait Calvin) firent bientôt place à une organisation régulière
qui, dès l'origine, fut très complète. Et cette constitution de
l'Eglise réformée de Paris, comme tous les événements de quel-
que importance qui se sont produits dans la capitale, a eu des
conséquences très profondes et très lointaines, non seulement au
point de vue français, mais dans toute l'Europe, et même dans
le monde entier.
En 1555, au faubourg Saint-Germain, quelques protestants
nomment le premier pasteur ; en 1559, dans la même rue des
Marais (aujourd'hui Viscohti) se tient la première assemblée
représentative des Eglises réformées de France, le premier
« synode national » : il établit la confession de foi et la disci-
pline qui furent adoptées, dans leurs grandes lignes, par des
centaines d'Eglises en Suisse, en Allemagne, en Hongrie, en
Angleterre, en Ecosse, aux Etats-Unis. Or ce sont des protestants
héritiers de cette tradition qui ont fait la constitution améri-
caine ; et comme son influence a été singulièrement grande sur
l'œuvre initiale de la Révolution française, on pourrait dire que
le régime presbytérien synodal, système d'origine française,
parisienne, exporté d'Europe en Amérique par les « Pères pèle-
rins », a retraversé l'Atlantique avec les pères de la constitution
républicaine. Ceux qui luttaient au xvi e siècle pour la liberté
religieuse ont eu ainsi leur part dans le triomphe de la liberté
politique au xvnr siècle. Cette lointaine répercussion du protes-
tantisme parisien sur les destinées de la France, nullement
inexplicable, est incontestable l . Involontaire symbole, aux portes
1. Peu de temps avant la fin de sa carrière, notre regretté maître P. Gui-
raud écrivait : « A quelque point de vue qu'on se place pour étudier l'his-
toire de notre pays, dès que l'on creuse un peu profondément on rencontra
l'éternelle et vivante question de la croyance. Dans aucun autre pays la
passion ou tout au moins l'inquiétude religieuse n'a plus visiblement agité
les âmes et troublé les consciences » (Revue des Deux-Mondes du l ,r février
190(3, à propos de l'ouvrage de P. Seippel:- Les deux Frances),
,S L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
du Palais-Bourbon el du Luxembourg se dresse la statue de
Sully : s'il contribua à la réorganisation de l'Etat, il participa
aussi à la restauration de l'Eglise de Paris. Députés et sénateurs
siègent à peu près à égale distance de l'auberge où se tint la
modeste assemblée de 1559 ; autant et plus peut-être que les
députés aux Etats Généraux si rarement convoqués, les pasteurs
et anciens des Eglises de France furent les ancêtres du régime
représentatif dans l'Eglise et dans l'Etat.
Mais de telles considérations, dont il est facile d'exagérer la
portée, nous entraîneraient trop loin. Ne sutor ultra crepidam.
Notre sujet est déjà suffisamment intéressant par lui-même.
Voici, en présence, deux forces de premier ordre : Paris et le
protestantisme, à un moment où, libérées des obstacles accu-
mulés pendant les troubles civils, elles prennent l'une et l'autre
vue expansion nouvelle. Nous aimerions pouvoir étudier leur
influence réciproque pendant une période qui, dans leur histoire
respective, a une physionomie spéciale : depuis l'Edit de Nantes
jusqu'aux préludes de sa révocation, dès que commence le règne
personnel de Louis XIV. Paris en 1661 est bien différent de ce
qu'il était en 1598, et l'Eglise réformée de 1661 n'est pas non
plus tout à fait ce qu'elle était en 1598.
Or les protestants ont eu leur part, une très grande part, dans
la vie intérieure de la capitale, dans ses progrès intellectuels, sa
transformation économique, son embellissement monumental ;
ils ont eu aussi leur part, une très grande part, dans son rayon-
nement extérieur sur la province et sur l'étranger, dans certaines
complications et certaines solutions de l'histoire nationale et
internationale.
De leur côté les protestants se sont ressentis du fait qu'ils
respiraient l'air de la capitale. La masse de l'Eglise, composée de
Parisiens de Paris, absorbait les éléments provinciaux ou étran-
gers, rapidement « parisianisés », tout en gardant, comme pro-
testants, dans l'ensemble de la population parisienne, et comme
Parisiens, dans l'ensemble du protestantisme français, certains
traits spécifiques. Soit en bien, soit en mal, soit pour la vie inté-
rieure de l'Eglise, soit pour ses rapports avec le monde extérieur,
(ruant aux idées doetrinales comme quant aux idées politiques,
il ne pouvait être indifférent de se trouver au centre du gouver-
nement, de la tbéologie, de la société, près de la cour et de la
Sorbonne, du parlement et des salons.
IMPORTANCE DE L'ÉGLISE DE PARIS 9
Toutes les catégories sociales se trouvaient représentées dans
l'Eglise de Paris, plus que dans aucune autre. « Cette Eglise, »
écrivait le consistoire en 1600, « est comme un abrégé de tout le
royaume. » Elle comprit, à toute époque, parmi ses membres
permanents ou passagers, un nombre particulièrement grand
d'hommes remarquables par leur mérite, leur fortune, leur
rang dans la société, leurs fonctions clans l'Etat. Les portes du
temple virent passer dans l'espace de deux générations l'élite
du protestantisme français, partie essentielle de l'élite même du
peuple français. A Paris comme ailleurs « les buguenots
apportaient l'élément austère dans le grand édifice de l'unité
nationale 1 . »
En fait, sinon en droit — car elle subit toujours à regret cette
conséquence de sa situation exceptionnelle — l'Eglise de Paris
fut, en mainte circonstance grave, considérée par le gouverne-
ment comme représentant l'ensemble des Eglises réformées
de France. Elle servit de pierre de touche pour essayer des
mesures de rigueur ou une politique de tolérance 2 . Ses pasteurs
accompagnèrent souvent comme introducteurs les envoyés des
provinces auprès des autorités. Leurs sermons, assez fréquem-
ment imprimés, exercèrent en France et hors de France une
influence immense ; leurs écrits occupent dans l'histoire de la
littérature, à un moment décisif dans la formation de la langue,
une place des plus honorables et trop longtemps méconnue.
Dans la plupart des quartiers de la Ville résidaient quelques
protestants, et dans certains faubourgs, certaines rues, ils
formaient la grande majorité des habitants.
Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, l'Eglise réformée
constitue un élément non négligeable pour quiconque désire
bien comprendre l'enchaînement des faits et l'évolution des
idées à Paris et en France, dans les affaires religieuses, politiques,
économiques et sociales, de 1598 à 1001.
1. Duc cI'Aumale, Histoire des princes de Condé, t. III, p. 224.
2. Dans le même ordre d'idées on pourrait citer beaucoup de faits tels
que ceux-ci : les mesures de police prises en cas d'inhumations de protes-
tants au commencement du xvn° siècle à Paris sont bientôt recommandées
à d'autres grandes villes (Lyon p. ex.) comme les meilleures possible ; le
règlement de la chambre de l'Edit à Paris sera observé dans la chambre de
l'Edit à Rouen (Arch. Nat., E. 2« fol. 1, arrêt du Conseil du 4 janvier 1600),
etc.
10 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
Depuis la Rot orme jusqu'à la Révolution, cette période est la
seule où, (huis la cité grandissante, l'Eglise ait eu, elle aussi, un
développement à peu près normal. Avant 1598 ce sont les
commencements entravés par la persécution ; après 1661 ce sont
les préludes des mesures de restriction systématique qui abouti-
ront en 1685 à la disparition officielle de l'Eglise.
Sans doute il y a eu avant 1598 telle époque où les protestants
parisiens ont été plus nombreux, proportionnellement à l'ensem-
ble de la population, qu'à aucune date comprise entre 1598 et
1661 ; sans doute ils sont actuellement plus nombreux, comme
chiffre absolu, qu'ils ne le furent jamais alors ; mais ni avant
1598 ni après 1661 ils n'ont joué, en tant qu'Eglise, un rôle
aussi appréciable dans l'histoire de la capitale et de la nation.
Soixante-trois ans comprennent à peu près deux tiers de siècles ;
bien des gens ont vécu d'un bout à l'autre de cette période et
assisté aux vicissitudes de l'Eglise : telle personne baptisée
aussitôt après l'Edit, dans un lieu de culte, a été mariée dans
un autre, bientôt détruit ; ses enfants baptisés et mariés dans
le nouveau temple vivront assez à leur tour pour le voir
détruire ; telle autre personne a même pu assister à la Saint-
Barthélémy, et ses fils seront témoins de la Révocation *.
Trois événements peuvent servir à jalonner pour ainsi
dire l'étendue de cette histoire de l'Eglise réformée de Paris de
].~>!)<S à 1661, et à la diviser en quatre périodes ayant chacune
sa physionomie propre : ce sont la mort d'Henri IV (1610),
l'incendie du temple de Charenton (1621), et la mort de Louis
XIII (1643).
Nous bornerons le présent volume à l'étude de la première
phase : faisant commencer les préliminaires de l'Edit vers
l'entrée d'Henri IV à Paris, nous en suivrons la promulgation
( l l'application par son auteur même jusqu'au bout du règne.
Lorsqu'on envisage ainsi seize années seulement, on retrouve
encore à la fin beaucoup des personnages qui agissaient déjà au
commencement ; et cependant, tout en limitant notre examen
I. I);ms les derniers mois avant la Révocation, « des vieillards irrépro-
chables el même catholiques déposoient avoir vu les assemblées aux années
de l'I'.dit Apologie du projet des réformés de France pour la conservation
de la liberté de conscience, La Haye, 1685, in-12, p. 237).
CARACTÈRES DE CETTE ÉTUDE 11
à une aussi courte période, nous pourrons saisir sur le vif ce
qu'a eu de dramatique depuis son origine, et sans jamais goûter
un instant de répit complet, l'existence toujours aléatoire de
cette minorité luttant pour le droit à la vie au milieu de ses
compatriotes 1 . Il y a là une circonstance atténuante pour telles
pages, rares nous l'espérons, où l'auteur, animé d'un amour
également ardent pour son Eglise et pour sa patrie, aura traité
avec une émotion peut-être partiale un épisode de cette histoire.
Les matériaux de ce travail ont été recueillis un à un pendant
une vingtaine d'années, d'abord par un étudiant en Sorbonne,
puis par un pasteur de campagne, enfin — après trois ans
d'aumônerie militaire en Extrême-Orient — par un homme
chargé à Paris d'occupations multiples. Ces circonstances
expliqueront mainte imperfection. Dans les bibliothèques publi-
ques et privées, dans les archives de famille, les études de
notaire, nous avons recherché avant tout les documents intimes
émanant de protestants parisiens et de quelques autres contem-
porains : lettres, mémoires, livres de raisons, contrats, testa-
ments, qui nous permettent de voir de près comment vivaient
et pensaient, dans la vie de tous les jours, ces hommes d'autrefois.
Outre ces documents manuscrits nous avons relu nombre
d'ouvrages imprimés pour y trouver sinon de l'inédit, du moins
de l'inaperçu : l'intérêt spécial de telle page, de telle ligne,
échappe facilement à qui les lit seulement à un point de vue
général : rapproché d'autres pièces et remis dans son cadre,
tel trait prend un vif éclat.
D'autre part on est surpris de voir combien peu de renseigne-
ments fournissent des recueils où l'on s'attendrait à en trouver
davantage -. Evidemment les protestants parisiens se tenaient
cois autant que possible, et se gardaient prudemment de se
1. Un protestant né un peu avant Henri IV au milieu du xvn° siècle
écrivait soixante-quinze ans après, dans son livre de raison : « En ce jour
10° d'octobre de l'année 1550 fut le jour de ma naissance, ayant veu devant
moy des rages de grandes mizères et callamités par des guerres, pestes <t
famines, et mon Dieu m'en a garanti/ jusqu'ici) » (Livre de raison d'Etienne
Ducros, bourgeois de Sumène, extraits publiés dans le B. h. p., 1908, p. 521).
2. Ainsi les lettres missives d'Henri IV, les arrêts du Conseil d'Etat, la
correspondance de Du Plessis-Mornay, les Mémoires de Sully, la Chronologie
septénaire de P. Cayer, les relations des ambassadeurs vénitiens.
12 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
mêler aux brouillons qui, après tant d'années de troubles,
pouvaient donner quelque inquiétude au gouvernement.
Nous avons visité autant que possible les lieux mêmes témoins
des faits, grands et petits, ainsi reconstitués : vieilles rues et
maisons du faubourg Saint-Germain et du Marais, emplace-
ment des châteaux, temples, hôpitaux, cimetières, à Paris, à
Âblon, à Charenton, dans les coins d'Ile de France où dès cette
époque les Parisiens allaient résider par intérêt ou par plaisir.
Nous avons suivi en Hollande (à Leyde, à La Haye), en Angleterre
(à Londres, à Cambridge, à Canterbury), en Allemagne, en Suisse,
cl jusque dans le domaine de la compagnie des Indes plus d'une
route fréquentée trois siècles auparavant par un protestant —
étudiant, commerçant, voyageur — parti de Paris. Dans les
musées, les collections particulières, nous avons regardé les
tableaux, les gravures, représentant les choses et les hommes
d'autan.
Avec ces matériaux épars, souvent minuscules, nous regrettons
de n'avoir élevé qu'un modeste monument indigne de l'Eglise
et de la Ville dont il raconte l'histoire. Du moins nous aurons
mis à la portée des lecteurs un grand nombre de renseignements
puisés dans des recueils rares ou peu connus. On nous repro-
chera peut-être la surabondance des notes. Mais avec un des
maîtres en ces sortes d'études, M. Rébelliau, nous pensons que
le mot de Bayle est toujours vrai : il est souvent bon de « faire
le copiste pour l'utilité de ceux qui, sans sortir de leur place,
sont bien aises de s'éclaircir l . » Et pour commencer nous ne
résistons pas au plaisir de reproduire cinq lignes de Sainte-Beuve
qui disposeront peut-être le lecteur à excuser telle ou telle excur-
sion dans quelque domaine voisin du nôtre : « Pour peu qu'on
séjourne dans un sujet, on y est bientôt comme dans une ville
pleine d'amis, et l'on ne peut presque plus faire un pas dans la
grande rue sans être à l'instant accosté et sollicité d'entrer à
droite et à gauche. Si l'on n'y doit pas céder toujours, il sied de
s h prêter quelquefois -. »
1. Dictionnaire critique, art. Carnéade, rem. B ; cité dans la préface de
Bossuet historien du protestantisme, Paris, 1891, p. xni.
2. Port-Royal, II, m. Si telle ou telle page, dans le texte ou dans les
notes, :i parfois l'apparence d'un article de dictionnaire biographique, c'est
qu'en effet il y a lieu de suppléer en bien des cas aux lacunes de la France
protestante ; la première édition, encore précieuse, est cependant bien an-
cienne, et la deuxième qui bientôt, il faut l'espérer, sera continuée — s'arrête
à la lettre ('..
DOCUMENTS UTILISÉS 13
Nous citerons au fur et à mesure les documents manuscrits
et imprimés * ; mais il convient de nommer ici dès l'abord les
trois auteurs qui, jusqu'à présent, ont été seuls à traiter sinon
l'ensemble, du moins quelque grande portion de notre sujet ;
ils l'ont fait d'ailleurs avec une méthode et un but très différents
des nôtres.
M. Ch. Read, fondateur de la Société d'histoire du protestan-
tisme français (mort en 1898), a pendant plus de cinquante
années publié dans le Bulletin de cette Société sur l'Eglise
réformée de Paris des articles auxquels nous aurons fréquem-
ment recours ; mais il s'enferme pour ainsi dire à l'intérieur
des temples ; nous avons, au contraire , essayé de consulter
autant que possible les témoins du dehors ; nous avons cherché
quels étaient les rapports journaliers des protestants entre eux
et avec leurs concitoyens, quels menus événements se passaient
pendant la semaine aussi bien que le dimanche dans les maisons
et les rues de Paris même, et pas seulement sur le chemin et
dans les enclos d'Ablon et de Charenton -.
M. Ath. Coquerel fils (+ 1875) a composé un Précis de l'histoire
de l'Eglise reformée de Paris : il présente sous une forme plus
littéraire , dans un but de vulgarisation, les documents déjà
signalés dans le Bulletin. Comme le travail de M. Read en 1853-
1854, celui-ci est resté inachevé en 1869 3 .
Enfin M. O. Douen (f 1896) étudiant l'Histoire de la Révocation
1. Lors d'une première citation nous donnerons le titre complet, le lieu et
la date de la publication, etc. ; on pourra se reporter à cette première in-
dication à propos, des citations suivantes, qui seront faites d'une manière
abrégée. Les lettres B. h. p. signifient : Bulletin de la Société d'histoire du
protestantisme français ; Bib. h. p. : la bibliothèque de cette Société (54, rue
des Saints-Pères).
2. Les premières études de M. Read, dans le Bulletin de 1853, sont intitu-
lées : Les deux temples de l'Eglise réformée de Paris sous l'Edit de Nantes.
Les 257 premières pages ont été tirées à part en une brochure aujourd'hui
très rare, sous ce titre : Ablon et Charenton, les deux temples, etc. (1599-
1685), notice et documents historiques. Paris, Dumoulin, 13, quai des Augus-
tins, 1854 (in-8°). L'ouvrage s'arrête, en réalité, en 1623. Dans L'avant-propos,
p. 6, M. Read écrivait : « On peut dire que l'histoire des protestants de la
capitale au xvn siècle se résume dans celle des deux temples d'Ablon et de
Charenton. »
3. La I r " partie avait été publiée d'abord dans la Nouvelle revue de théo-
logie. Elle parut en 1862 en un volume in-8". La II" partie fut publiée eu
1866, 1867, 1869, dans le Bulletin de l'hist. du prot. ; elle «levait aller de
1594 à 1685 mais s'arrête en 1621.
U L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
à Paris '. a rassemble' sur diverses périodes antérieures des
documents de premier ordre ; mais, étant donné son projet
primitif, il voyait tout sous l'angle de la Révocation ; regardant
ce que fut l'application de l'Eclit, nous nous plaçons à l'autre
bout du même champ, ce qui nous fait voir tout dans une
perspective sensiblement différente. Partisans et adversaires
nous rappelleront sans cesse quel était le fondement légal, quel
pouvait être le développement organique du système, tandis que
M. Douen est obsédé par la vision de ce qui devait en consommer
la ruine.
Pour ces motifs il est permis de penser que malgré ces tra-
vaux d'ensemble et de détail on peut toujours répéter ce
qu'écrivait en 1853 le président de la Société d'histoire du
protestantisme : « L'histoire de l'Eglise de Paris est encore à
faire. » Le temps paraît venu d'utiliser tous les documents publiés
et les études faites par nos devanciers ; mais il n'était que juste
de rendre hommage à ces initiateurs. Si l'on peut compléter
leurs ouvrages sur un très grand nombre de points, il n'y a
presque jamais lieu de les rectifier.
1. .'{ vol. gr. in-tt', Paris, 1894. Du même auteur il faut signaler aussi l'ar-
ticle très documenté sur Paris protestant dans l'Encyclopédie des Sciences
religieuses de F. LiCHTENBBRGER, tome XIII (supplément), Paris, in-8°, 1882.
RIBLIOGUAPHIE SOMMAI1U- 14*
Bibliographie sommaire l
DOCUMENTS INEDITS
Minutes du notaire protestant François (en fonctions de 1592 à 1609) ;
Minutes du notaire catholique Bourgeois (de 1598 à 1034). Leurs suc-
cesseurs à Paris, M" A. Faroux et M e R. Démanche ont bien
voulu mettre à notre disposition, avec une amabilité dont
nous leur sommes vivement reconnaissants, les archives de
leurs études respectives.
Bibliothèque nationale. Mss. fr. 20965 et 23063.
Bibliothèque de l'Arsenal. Mss. fr., collection Conrart (49 recueils de
pièces diverses).
Archives nationales, E 24 e . Arrêts du Conseil d'Etat.
G 8 853 et suivants, volumes relatifs aux Assemblées du clergé.
Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Plans de Paris.
Bibliothèque de la Société de l'histoire du protestantisme français.
Mémoire et estât sommaire des affaires tant générales que
particulières qui ont esté faites par les sieurs de Villarnoul
et de Mirande, députez généraulx des Eglises de ce royaume
près le Roy pendant le temps de leur charge qui commença
le premier jour de novembre 1608.
Collection d'autographes de M. Lutteroth etc. (lettres de Ca-
saubon, Couët, P. Ferry, etc.).
Le bibliothécaire et secrétaire de la Société, M. le pasteur
N. Weiss, nous a constamment aidé dans le cours de nos
recherches de la façon la plus bienveillante.
1. Des notices bibliographiques plus complètes, sur certains points spé-
ciaux, se trouvent dans le corps de l'ouvrage, ainsi pages â'J, 211, 'i.'iV.
14** BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
Chartrier de Thouars (Archives de M. le duc de la Trémoïlle). Vente
de la baronnie de Sully (l(i()2). Voir aux Pièces justificatives.
Collection de M. le baron de Bethmann. Album de dessins de Salomon
de Brosse. Nous en avons dû la communication à l'obligeant
intermédiaire du bibliothécaire M. Masson.
Archives de l'Hôtel-Dieu de Toulouse, Papiers S. Lecomte. Copies
communiquées par M. Vuaflart.
Archives municipales des communes de :
Ablon (plans) ;
Bois-le-Roi (plans) ;
Claye (registres paroissiaux et plans) ;
Grigny (plans) ;
Saint-Maurice (plans) ;
Vitry-le-François (Synode de 1601).
Archives particulières de M. Robin, à Saint-Maurice (plan).
Bibliothèque de l'Université de Leyde. Grâce aux' savantes indications
du bibliothécaire M. de Vries, auquel nous exprimons ici
notre vive gratitude, nous avons pu consulter à Leyde dans le
fonds Papenbroek, les lettres de Du Moulin, Du Plessis-Mor-
nay et Aerssen (que nous publions parmi les Pièces justi-
ficatives), et à Leyde aussi, puis à Paris, à la bibliothèque
Sainte-Geneviève où on a bien voulu les recevoir en dépôt,
quelques volumes de la collection de lettres dite Rivetiana
renfermant la correspondance du pasteur et professeur
A. Rivet avec les pasteurs et notables parisiens Daillé, Dre-
lincourt, Sarrau, etc.
PRINCIPAUX TEXTES IMPRIMES
xvi ( ET xvn e SIECLES
Agrippa d'AuBiGNÉ, Histoire universelle, édition A. de Rublc, in-8",
Paris, 1880 à 1910.
Aymox, Tous les synodes nationaux des Eglises réformées de France,
in-4°, la Haye, 1710.
Buzenval (Choart (h>),Leltrcs et négociations (de 1593 à 1000), publiées
par M. Vreede, in-8", Leyde, 1840.
Bayle, Dictionnaire historique et critique ; nous avons utilisé la 5"
édition (Amsterdam, 1734), et le Supplément de Chauffepié,
édition de 1750.
E. Benoît, Histoire de l'Edit de Nantes, Delft, 1093.
Casai ion. Ephémérides, édition Russell, Oxford, 1850.
Lettres, éd. Almeloveen, Rotterdam, 1700.
Cayeb (P. V. Cayet), Chronologie septénaire (1598-1004), Paris, 1007.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE 14*
Chabans (Baron de), Histoire de la guerre des huguenots, Paris, 1634.
Confession de foi et discipline ecclésiastique, Toulouse, in-12, 1804.
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H**** BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
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INTRODUCTION
COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE
de l'église réformée a paris jusqu'en 159-1
L'enceinte du Vieux Paris. — Les quartiers protestants : faubourgs Saint-
Germain et Saint-Marcel. — I" époque du protestantisme parisien : les
adhésions individuelles (1509-1555). — IL L'organisation de l'Eglise
(1555-1562). — III. Vie latente et persécution (1562-1594).
Paris à la fin du xvi° siècle était encore enfermé, sur la rive
droite, dans l'enceinte de Charles V, sur la rive gauche, dans
l'enceinte de Philippe-Auguste qui subsista jusqu'à la fin du
xvn e siècle. De ce côté étaient huit portes dont le nom reparaîtra
dans les pages suivantes lorsqu'on refusera de les ouvrir pour
laisser entrer ou sortir les huguenots, harcelés à l'extérieur ou
à l'intérieur. C'étaient, telles qu'on les voit sur le plan dessiné en
1555 par le protestant Jacques Androuet du Cerceau : la porte
Saint-Bernard (entre l'extrémité actuelle du boulevard Saint-
Germain et la Seine) ; la porte Saint-Victor (au sud du dépôt
actuel du Mont de Piété, rue des Ecoles) ; la porte Saint-Marcel
ou Bordet (au bout de la rue Descartes près la rue de Fourcy) ;
la porte Saint-Jacques (à l'angle de la rue Soufïïot et du fau-
bourg Saint-Jacques) ; la porte Saint-Michel (au commencement
de la rue Monsieur le Prince) ; la porte Saint-Germain (vers la
statue de Broca sur le boulevard Saint-Germain) ; la porte de
Buci (à l'endroit de la rue Saint-André-des-Arts où aboutit le
passage du Commerce) ; enfin la porte de Nesle, près de l'Institut.
Tous les quartiers compris entre la rive gauche de la Seine et
l'enceinte étaient sous la juridiction de l'Université, el comme
dans celle-ci prédominait la Faculté de thélogie, on comprend
l(i l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV
que les protestants, plus nombreux d'ailleurs au sud de la Seine,
aient toujours préféré habiter hors de l'enceinte, loin des anciens
collèges étages sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève :
ks idées nouvelles y avaient eu d'abord des adhérents nombreux,
mais bientôt persécutés '. Ces faits ont eu des conséquences
extraordinairement lointaines, car au commencement du xx e siè-
cle il n'y avait encore dans ce périmètre aucun lieu de cuite
protestant.
Mais s'il y avait des quartiers urbains où ne résidait, pour
ainsi dire, aucun protestant, il y en avait, hors de la muraille,
où n'habitaient à peu près que des protestants : ainsi certaines
rues du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Marcel :
ici surtout des industriels, des ouvriers, là des seigneurs, des
bourgeois, des magistrats, des artistes. Ce fut précisément aux
alentours de la Révocation qu'on rasa les murailles de la rive
gauche pour reporter plus loin l'enceinte de la ville et englober
ces quartiers protestants : la rue Thouin, sur l'emplacement des
fossés, date de 1685 même.
Nous avons rappelé que l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés
avait été le berceau de la Réforme, au temps où l'abbé Guillaume
Briçonnet y protégeait Lefèvre d'Etaples -. Les abords immé-
diats furent pendant tout le cours du xvn e siècle le quartier
habité de préférence par un très grand nombre de protestants.
Cela est vrai particulièrement de la rue des Marais percée (peu
avant 1542) dans des terrains incultes, comme l'indique son
nom, à travers le « petit pré aux clercs, » entre les deux che-
mins qui devinrent rue de Seine et rue des Petits-Augustins
(aujourd'hui rue Bonaparte). Le héros catholique et gascon
1. C'est dans la chapelle du couvent des Mathurins — vers le théâtre
Cluny — que se tenaient les grandes assemblées de l'Université ; c'est là
([ne le recteur Nicolas Cop lut en 1533 un discours composé par Calvin ;
et c'est tout près de là, rue Jean de Beauvais, que Simon de Colines impri-
ma mis 1523 le premier Nouveau Testament en français : Henri et Robert
Estienne travaillèrent dans la même maison, puis dans une maison voi-
sine (probablement au coin de la rue du Clos Bruneau, aujourd'hui de Lan-
neau). Cf. Doumergue, ./. Calvin, t. I, in-4°, 1899, 1. III, ch. XI, Paris protes-
tant, et Appendice XV, les imprimeurs de Calvin. S. de Colines transféra de
1539 à 1548 son imprimerie hors les murs, dans la grand'rue Saint-Marcel.
'1. C'est dès 1509 qu'il écrit dans la préface de son Psalterium quincuplex :
<■ Les études divines exhalent un parfum dont rien ici-bas n'égale la dou-
ceur. Depuis qu'on les a abandonnées, la piété est morte, » etc.
PARIS VERS 1015
17
^pr;^:
ïk -M
bQ
QUARTIER DE I.'l'XIVKKSITK ET FAUBOURG SAINT-GERMAIN
(d'après le plan de Mérian)
18 l'église réformée de paris sois henri iv
d'Agrippa d'Aubigné, le baron de Fameste, en parle ainsi :
« la rue des Maraiz, que nous appelons le petit Genève K »
L'avantage que les huguenots trouvaient à habiter cette rue
au temps des persécutions s'explique peut-être par ce fait qu'une
partie des terrains relevait de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés
et une partie, de l'Université. En passant d'une maison à l'autre,
et d'un jardin à l'autre, sans traverser la rue, on pouvait s'enfuir,
eu du moins passer d'une juridiction dans l'autre : considération
importante au point de vue des procédures et des pénalités.
En donnant au xix e siècle à cette rue le nom de l'architecte
Visconti nos édiles ont involontairement rappelé le nom de la
maison la plus fréquentée au milieu du xvT siècle, surtout par
« les allans et venans de la religion -, » l'auberge du « Vis-
conte. » On a cru pouvoir en fixer l'emplacement vers la deuxième
maison à gauche en venant de la rue Bonaparte ; (d'autres suppo-
sent que c'était plus loin) ; en ce cas, dans la maison contiguë, à
l'angle nord de la rue de Seine, habitait sous Henri III le peintre
huguenot Jean Cousin, l'un des chefs de l'école française de ce
temps 3 , et plus tard Louis Besnard condamné par le parlement
en même temps que B. Palissy 4 .
Près de là, sur un terrain acheté en 1584, s'élevait une maison
bâtie l'année suivante « avec grand artifice et plaisir » par un
autre artiste huguenot célèbre, Baptiste du Cerceau : elle était
« au commencement du Pré aux clercs, » rue du Colombier, sur
les fossés de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, avec jardin
s'étendant jusqu'à la rue des Marais 5 . Dans cette rue, quand de
1. Aventures du baron de Faeneste, 1617, 1. III, ch. XIII. Cf. Berty, Topo-
graphie hist. du vieux Paris, t. III, p. 200-204 ; Ath. Coquerel fils, Hist.
d'une rue de Paris, B. h. p., 1866, p. 185 et suiv. ; N. Weiss, B. h. p.,
1894, p. 246 ; 1896, p. 22, n. 4 ; Hoffbauer, Paris à travers les âges, t. II,
Hôtel de Nesle et Saint-Germain, planche VII.
1'. L'Estoile, Registre journal de Henri III, éd. Michaud, p. 193. Une en-
seigne d'auberge : au petit Maure, est aujourd'hui encastrée à l'angle sud
de la nie Visconti dans une vieille maison donnant sur la rue de Seine.
:'.. Berty, l'Intermédiaire, t. II, p. 49.
4. • Joignant la rue de Seine », lit-on dans le registre criminel du Parle-
ment, 12 janvier 1587 (Arch. nat. X2 b 149), arrêt reproduit dans le B. 7i. p.,
1903, p. 34.
.">. Ad. Berty, les Androuet du Cerceau et leur maison du Pré aux Clercs,
li. h. ]>., 1856, |). 324-332 ; Berty et Tisserand, Topographie historique da
ricin Paris, t. 111, p. 20 et 65 ; Berty, les grandes architectures de la
Renaissance, p. 107.
PÉRIODES PRINCIPALES 19
nouvelles maisons s'y construiront, nous verrons venir se fixer
d'autres protestants : le pasteur P. du Moulin, les anciens Bédé,
Massanes, etc.
N'oublions pas enfin qu'à quelques centaines de pas, dans le
« grand Pré aux clercs, » on entendit « un nombre infini de
personnes 1 » (entre autres, un jour, le roi de Navarre Antoine
de Bourbon -) chanter les psaumes de David harmonisés par un
Parisien, L. Bourgeois ; c'était, a dit Michelet, « la belle nou-
veauté du temps, des chants populaires, héroïques, de graves
harmonies fraternelles que chantait leur Eglise dans le secret
des nuits 3 . »
Après avoir ainsi marqué par quelques points de repère les
lieux où naquit et grandit l'Eglise réformée de Paris, il nous faut
de même, au point de vue chronologique, rappeler à grand traits
les principales étapes de cette histoire.
On peut distinguer, jusqu'à l'édit de Nantes, trois périodes :
naissance, organisation et vie normale, vie latente.
D'abord les adhésions individuelles, tant parmi les savants
que parmi les seigneurs et le peuple ; les premières réunions,
convoquées par l'initiative privée, sont bientôt suivies de persé-
cutions. C'est la période héroïque dont les annales se trouvent
dans les Histoires des Martyrs * et les registres criminels du par-
lement de Paris 5 . Pendant un demi-siècle (1509-1555), outre des
gens du peuple, quelques personnages haut placés, dans la famille
royale même, à la cour, parmi les magistrats, les théologiens, les
humanistes, se montrent favorables à la Béforme, mais la majo-
rité repousse décidément l'esprit nouveau dont les premiers pro-
testants espéraient d'abord pénétrer l'Eglise romaine, sans être
obligés de la quitter.
En présence de la cruelle réalité des faits ils sentent le besoin
de se grouper, de s'organiser. C'est la deuxième époque (1555-
15(32). Dans une lettre du 28 janvier 1555 qui paraît bien adressée
1. Histoire des martyrs de Chespin, II, p. 587.
2. Lettre du pasteur Maeard, 22 mai 1558 {Opéra Calvini, XVII, 180).
3. Ilist. de France, t. IX, les guerres de religion, p. 158.
4. Celle de Chespin a été souvent réimprimée avec des additions succes-
sives depuis 1554, notamment en 1597 à la veille de l'édil de Nantes.
5. Archives nationales, X2a 93, etc. Cf. N. Wi.iss. la Chambre ardente.
PARIS AU XVI e ET AU
-e {B. h. p., i8c)(i, p. 40)
22 l'église réformée de paris sous henri iv
aux protestants parisiens, sinon encore « à l'Eglise de Paris ] , »
Calvin les exhorte à s' « exhorter ensemble » et à se « renforcer
mutuellement. » « Vous avez journellement, ajoute-t-il, bonnes
et sainctes exhortations. » A en croire Th. de Bèze c'est « au
mois de septembre audit an 1555, » que « l'ordre de l'Egiise de
Paris > a commencé. On se réunissait alors chez un gentilhomme
du Maine, le sieur de la Perrière, « en son logis du Pré aux
Clercs » (peut-être à l'hôtellerie du Vicomte ou dans quelque
autre maison de la rue des Marais) ; après la naissance d'un
enfant, il proposa d'élire un ministre « qui peust conférer le
baptesme. » On choisit Jean le Maçon, dit la Rivière, qui avait
d'abord étudié le droit, « et fut aussi dressé quelque petit ordre
selon que les petits commencemens le pouvoient porter, par
l'établissement d'un Consistoire composé de quelques Anciens
et diacres qui veilloient sur l'Eglise, le tout au plus près de
l'exemple de l'Eglise primitive du temps des apostres ~. » Bien-
tôt fut nommé un second pasteur qui avait, comme le Maçon et
Calvin lui-même, été juriste avant de devenir théologien : Antoine
de Chandieu, seigneur de la Roche :i , jeune gentilhomme élevé à
Paris, à Toulouse et à Genève 4 .
Le développement normal de l'Eglise dure à peine sept
années: encore sont-elles parsemées d'exécutions individuelles
et de massacres collectifs. Nous indiquerons seulement où se
tinrent quelques unes des grandes assemblées de cette époque :
le 4 septembre 1557 c'était (fait très remarquable) en plein quar-
tier de l'Université, « derrière le collège de Sorbonne, » et « de-
vant le collège du Plessis » (aujourd'hui Louis le Grand) 5 , rue
1. C'est avec cette suscription expliquée en note, que M. .T. Bonnet l'a
publiée, d'après les Archives ecclés. de Berne, en tête du second volume des
Lettres de .1 . Calvin, Paris, 1854.
2. Histoire ecclés. des églises réf. au royaume de France, nouvelle édition
par Bai m et Cunitz, Paris, Fischbacher, 1883, t. I, p. 120 (.tome I, livre II,
p. 99 de l'édition d'Anvers, 1580).
3. Champdieu est un village d'Auvergne (dép. de la Loire), à cinq km. au
nord de Montbrison, mais le château de Chandieu (où le culte fut célébré
après PEdit) est à 18 km. au sud-est de Lyon, en Dauphiné comme le dit la
France prot„ T éd., t. III, col. 1049.
4. Il a raconté ces débuts de l'Eglise de Paris dans YHistoire des persécu-
tions cl mariais de l'église de Paris, Lyon 1563, in-8°, et la Confirmation de
In discipline. Genève, Estienne, 1566, in-8° ; l'Histoire des Martyrs de Cres-
PIN confirme ces récits.
.".. CRESPIN, ///.s/, des martyrs, éd. de 1594, f. 424 b,
PREMIERS LIEUX DE CULTE 23
Saint-Jacques, dans la « maison de la Souche ^ » : là se dresse
aujourd'hui la tour de l'Observatoire de la Faculté des sciences.
Puis on se transporte rue des Porées dans une maison devant
la chapelle de Cluny, entre le monument d'Aug. Comte et le côté
sud de la place de la Sorbonne 2 .
D'autres réunions eurent lieu hors des murailles, et d'abord
chez des particuliers, comme avant l'organisation de l'Eglise :
ainsi le premier synode de mai 1559, à l'hôtellerie du Vicomte.
Telles encore les réunions au moulin de Copeau (dans le Jardin
des Plantes) ou en l'hôtel de Michel Gaillard de Longjumeau
(vers la statue de Chappe, sur le boulevard Saint-Germain).
Enfin on trouve dès cette époque, dans les faubourgs aussi,
mais le plus près possible des portes, des locaux spécialement
loués et aménagés par le Consistoire pour être affectés au culte
public. Cette tolérance, obtenue par l'intervention de Bèzc auprès
de la reine-mère en octobre 1561 3 , dura cinq mois au plus. Sur
la rive droite le culte se fit au hameau de Popincourt (vers la rue
de ce nom, au faubourg Saint-Antoine) ; et sur la rive droite en
deux emplacements successifs : d'abord dans l'ancien hôtel de
Chanac appelée maison des Patriarches (sur le marché actuel
des Patriarches au bout de la rue Mouffetard, vers le coin de la
rue Daubenton). C'était une propriété du riche teinturier pro-
testant Jean Canaye, qui l'avait louée à un marchand lucquois
Ange de Caule ; il désapprouva d'ailleurs devant le parlement la
sous-location faite au Consistoire 4 ).
Après l'émeute suscitée par le clergé de l'église Saint-Médard
ei l'incendie du Patriarche (28 décembre 1561) le culte fut trans-
féré « devant Brasque » (un jeu de paume à l'enseigne d'un
chien braque), « en la maison où pendoit pour enseigne la ville
de Jérusalem » (vers l'angle de la rue de l'Estrapade et de la
rue Lhomond 5 . Des centaines, parfois des milliers d'auditeurs
y accouraient chaque Dimanche.
1. M. X. Weiss, à l'appui d'un article sur Les lieux d'assemblées hugue-
notes à Paris de l$2k à 1598 (B. h. p., 1899, p. 138) a public (p. 165) un
document déposé à la Bib. natle (fonds fr., nouvelles acquisitions, 1200,
fol. 5) postérieur à 1573 et intitulé : « Maisons où se sont faictz assemblées
et prescbes par les Ministres en ceste ville. »
2. B. h. p., 1899, p. 169.
3. Lettre à Calvin {Opéra Caln., t. XIX, p. 88).
4. B. h. p., 1899, p. 149, n. 1, rectifiant B. h. p., 1891, p. 107.
5. Plutôt que 26, rue des Fossés-Saint-.ïacques, comme le suppose M. Douen.
Encucl. des se. rel.. XII, 771,
24
L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
Cette courte période de développement normal finit quand le
due de (luise, après le massacre de Vassy, rentre à Paris portant
sur le iront, » selon l'énergique expression d'A. d' Yubigné,
« le crime de la guerre civile. » La dévastation des prêches de
Jérusalem et de Popincourt valut au connétable dp Montmo-
rency le surnom de « capitaine Brûle-banc » (4 avril 1562) ; le
12, une ordonnance interdit le culte public à Paris et dans les
faubourgs. Elle fut appliquée pendant trente-deux ans.
De 1562 à 15i)4 les protestants vivent dans des transes perpé-
tuelles. Les manifestations collectives d'une vie d'Eglise ne sont
plus possibles qu'à de très rares intervalles, *>t avec de grandes
précautions. A un seul moment le roi promet la sécurité, les prin-
cipaux huguenots se rassemblent en grand nombre à Paris, et
alors... c'est la Saint-Barthélémy !
Une des plus anciennes vues de Paris à vol d'oiseau, non dotée,
semble bien se rapporter à ces années lamentables, pu patiendo
vim.v.n i , i.Mi'ii SiEViENDO perevnt ; sous cette légende i on voit,
1. On la trouve sur l'exemplaire reproduit par M. Doumergue, /. Calvin, I,
295, mais non sur celui que nous reproduisons d'après le B. h. p., 1894,
p. 'J4!î. Le graveur a négligé d'intervertir les côtés du dessin, en sorte que
PREMIERS LIEUX DE CULTE 25
en dedans des murs un grand bâtiment : peut-être la Sorbonne,
cl du même côté, en dehors des murs, près d'une maison en
ruines, un soldat brisant sa lance et lapidant quelques personnes
en prières auprès d'un agneau. Ce groupe de premier plan est
entre les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Victor, et la maison
brûlée est peut-être le « patriarche » *.
De 1564 à 1572 les registres d'éçrou de la Conciergerie du
Palais 2 renferment les extraits des nombreuses poursuites exer-
cées à cette époque contre les huguenots. Parmi eux figure « Phe-
lipes de Gastines, marchant et bourgeois de Paris, natif de Paris
et y demourant rue Sainct-Denys ; » il est relâché une première
fois le 4 avril 1568, mais le 30 juin 1569 le Parlement le
condamne à être pendu et étranglé en place de Grève, ainsi que
son fils Richard 3 . Leur crime était d'avoir fait faire « presches,
assemblées et Cènes » dans leur maison qui avait pour enseigne
Aux cinq croix blanches, près Sainte-Opportune. Cette maison
lut, par ordre de la cour « rompue, démolie et rasée ; » sur
l'emplacement on planta une croix de pierre de taille, au pied
de laquelle, sur un tableau de cuivre, on inscrivit les motifs de
l'arrêt, en lettres d'or 4 . Cette « Croix de Gastine » resta long-
temps un motif d'humiliation pour les protestants parisiens,
même après que Coligny eut obtenu en 1570 son transfert à
lentrée du cimetière des Innocents.
Paris devient la capitale de la Ligue, et « l'isle de Ruach »,
comme la décrit la Satire Ménippée, est pitoyablement ruinée
l'est se trouve à gauche, et l'ouest à droite. Il faut regarder l'estampe dans
une glace pour bien faire les observations ci-dessus.
1. C'est de ce côté là aussi qu'en septembre 1590 les soldats de Henri de
Navarre étaient venus planter leurs échelles « dans le fossé entre la porte
de Saint-Jacques et celle de Saint-Marcel » ; les Jésuites, qui avaient leur
collège vers ce quartier là, avaient été les premiers en armes sur la mu-
raille ; ils donnèrent l'alarme si chaudement que les corps de garde voisins
accoururent, et les royaux se retirèrent » (P. Cayet, Chronologie novénaire,
1608, t. I, p. 380 verso).
2. Quatre in-folio échappés aux incendies de 1871 et conservés aux archi-
ves de la préfecture de police. Extraits publiés d'après les copies de M. Bor-
dier dans le B. h. />., 1901. p. 575 et suivantes.
3. Loc. cit., p. 640 ; et Cbespin, Histoire des martyrs, édition de 1597,
f° 701 verso.
4. » On voyait encore en 1856 entre les n'" 75 et 77 de la rue Saint-Denis
un espace vide, emplacement de la maison de Gastine » (DOUEN, l'.nci/cl. des
se. rel., t. XII, p. 781).
26 l'église RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
C'est alors qu'après bien des luttes de conscience on vit s'éloigner
des hommes tels que B. du Cerceau (décembre 1585) : « il aima
mieux quitter l'amitié du roi et renoncer à ses promesses que
d aller à la messe, et, après avoir laissé sa maison qu il avoit
nouvellement bâtie..., il prit congé du roi, le suppliant ne trouver
mauvais qu'il demeurast fidèle au service de Dieu, qui estoit son
grand maistre, comme il l'avoit esté au sien, en quoi il perseve-
reroit jusques à la fin de sa vie 1 . » La belle demeure élevée
entre la rue des Marais et la rue du Colombier fut dévastée,
comme beaucoup d'autres Quelques années plus tard elles
seront restaurées, car, ballottée par tant de tempêtes, la nef de
l'Eglise réformée ne devait pas sombrer ; elle aurait pu prendre
pour devise celle qu'on lit autour des armes de la ville même :
Fluctuai nec mergitur. D'ailleurs au xviii" siècle elle trouvera le
nom qui lui aurait convenu dès le XVI e : l'Eglise sons le croix.
1. L'Estoile, Registre-journal de Henri 111, éd. Michaud, p. 193.
PREMIÈRE PARTIE
Les années de transition
auant la promulgation de l'édit
(1594-1599)
CHAPITRE PREMIER
LES PRÉLIMINAIRES ET LA PROMULGATION
DE L'ÉDIT
Henri IV et « son Edit ». — - Nombre des habitants et des protestants à Paris.
— Abjuration de Henri IV et réduction de Paris. — Importance capitale de
l'Edit. — Accueil fait par les contemporains. — Négociations prélimi-
naires. — Résistance du clergé du Parlement. — Les derniers mois : la
« facilité » de Paris.
La ville et l'Eglise réformée de Paris se relèvent l'une et l'au-
tre après l'entrée du roi Henri IV en 1594 * et surtout après ces
deux grands événements de l'année 1598 : le traité de Vervins et
l'Edit de Nantes, aussi digne que celui de 1787 d'être appelé
« édit de bienfaisance. » La « paix d'Henri IV » est « une œu-
vre incomparable de tolérance sincère et charmante -. » Dans
la capitale en particulier le roi aurait pu se dire avec autant de
vérité au point de vue spirituel qu'au point de vue matériel
« amy des bastisseurs 3 . » Comme la reconstruction de Paris, la
réorganisation de la vie nationale dut beaucoup à l'action per-
sonnelle du roi. Or la pacification religieuse était un élément es-
sentiel pour le relèvement de la cité et de la nation entière.
Henri IV le sentait, et considérait l'Edit comme un des facteurs
indispensables de sa politique. En insistant pour le faire accepter
il l'appelait « mon Edit. »
1. Cependant aussitôt entré, le roi tint à faire acte public de catholicis-
me : (le 22 mars 1594) « il commanda à un de ses gentilshommes qu'il
îillast à Nostre Dame dire qu'il y vouloit ouyr la messe et rendre grâces à
Dieu, » et aux souhaits de l'archidiacre il répond : « Je ne seay vérita-
blement comme je pourray remercier Dieu, principalement depuis nui con-
version à la R. C. A. et R. en laquelle je proteste moyennant son ai/de de
vivre et de mourir » (P. Oayet, Chronologie novénaire 1608, t. 111, p. 338). Les
16 et 21 janvier 1595 est formulé un » advis de la faculté de théologie et
des curez de la ville de Paris » sur l'obéissance due à Henri IV (Biblioth.
nat., Lb. 35.609, plaquette in-8" sans lieu ni date).
2. Sthowski, Histoire du sentiment religieux en France au XVII e siècle ;
Pascal et son temps, t. I (1907), p. 128.
3. Mémoires de Sully, II, 206.
;}(! l'église réformée de PARIS SOIS HEtfRI IV
Tout a été dit sur la portée de son abjuration. Il est permis
de penser qu'Henri IV ne serait pas devenu le grand roi qu'il a
été si, même après son abjuration, il ne s'était souvent ressenti
de son éducation huguenote. Deux historiens déjà un peu an-
ciens ont tracé incidemment de lui des portraits dont la jus-
tesse n'a pas été surpassée : « Il avait, dit Aug. Thierry *, une
intelligence universelle, un esprit souple et pénétrant, des résolu-
tions promptes et une fermeté inébranlable dans ce qu'il avait
résolu. A la sagesse des hommes pratiques, à cet instinct qui va
droit à l'utile et au possible, qui prend ou rejette sans préven-
tion et sans passion, il joignait la séduction des manières et une
grâce de propos inimitable. Ses hautes vertus, mêlées d'étranges
faiblesses, ont fait de lui un type unique de roi à la fois aimable
et imposant, profond de sens et léger de goûts, plein de gran-
deur d'âme et de calcul, de sympathie pour le peuple et d'orgueil
de race, et toujours, et avant tout, patriote admirable. »
Quant à son attitude religieuse, M. Anquez l'a fort bien décrite
ainsi : « Elevé par sa nature au-dessus de l'esprit de secte et de
parti, Henri IV ne recherchait point le triomphe exclusif de la
foi catholique ou du protestantisme. Esprit pratique il ne nour-
rissait pas l'espoir chimérique du prochain rétablissement de
l'antique unité religieuse par la voie d'un concile national. Mais,
s'il était bien résolu à garantir aux personnes l'entière liberté
de conscience, il comprenait parfaitement qu'il ne pouvait faire
aux religions une situation égale -. »
Henri IV, dans l'Edit de Nantes, accorde beaucoup de points
aux réformés, parce qu'ils sont une imposante fraction de ses
sujets ; il ne leur accorde pas certaines autres choses qu'ils ré-
clamaient, parce qu'ils ne sont qu'une minorité. Ainsi s'expli-
quent, entre autres, les clauses relatives aux protestants pari-
siens.
A défaut de recensement complet, il est impossible de savoir
exactement combien il existait alors de Français, de Parisiens, et,
parmi eux, combien de protestants 3 . Voici une statistique inté-
ressante, malheureusement consignée dans un document très
1. Hist. du Tiers-Etat, I, 153.
2. Assemblées polit, des réformes, p. 69.
.'!. M. Douen {Révocation à Paris, t. I, p. 157) intitule un chapitre spécial :
Population protestante, mais n'y examine que des chiffres du début du
xvii siècle, <>ti des années voisines de la Révocation.
PROPORTION DE LA POPULATION PROTESTANTE 31
postérieur 1 : « En 1598 Henry IV fit faire le dénombrement des
Réformés de son royaume, du nombre des temples, des familles,
des personnes, et surtout des ministres. On trouva par ce dénom-
brement qu'ils avaient 694 églises publiques, 257 églises de fief,
800 ministres, 400 proposants, 274.000 familles qui faisoient
1.250.000 âmes, entre lesquelles il y avoit 2.468 familles nobles.
Après la publication de l'Edit de Nantes ce nombre augmenta de
plus d'un tiers jusqu'au ministère du cardinal de Richelieu-. »
D'autre part Dulaure évaluait à 200.000 le nombre des Pari-
siens en 1590 ;! . Ce chiffre nous semble plutôt faible : M. de Ru-
ble estime que 250.000 était un maximum en 1572 4 .
M. Franklin calculait qu'il devait y avoir à Paris 300.000 habi-
tants au commencement du xvn e siècle 5 . Un ambassadeur véni-
tien dit 400.000 ». Il est certain qu'après la fin des troubles et la
reprise paisible des affaires publiques et privées, un nouvel afflux
de population vers la capitale se produisit. Beaucoup de famil-
les protestantes, entre autres, revinrent. On a parfois paru admet-
tre des chiffres tels que plus d'une sixième de la population pari-
sinne aurait alors appartenu à l'Eglise réformée. Cette propor-
tion est probablement exagérée. Le seul fait certain est qu'en
1606 on construisit un temple renfermant environ 4.000 pla-
ces 7 et qu'il fut souvent trop petit les jours de grandes fêtes.
1. Note transcrite sur la copie des actes d'un synode du Poitou en 1663,
faite en 1729 (B. h. p., 1889, p. 551 ; nous adoptons la correction qui y es*.
proposée, de 2800 en 800 pasteurs).
2. On évalue la population totale de la France en 1639 à 17 millions
(Revue historique, mai-juin 1883, p. 200).
3.. Histoire de Paris, 1829, t. V, p. 227.
4. Mémoires de la Soc. de l'hist. de Paris et de l'Ile de Fr., t. XIII, 1887.
p. 1-6, Paris en 1572.
5. Estât, noms et nombre de toutes les rues de Paris, 1873, p. 35.
6. Angelo Badoeh, « Relation » de 1605 (Relazioni degli Slali Europei lette
al Senato dagli ambasciatori Veneti, série II, publiée à Venise en 1857,
l-rancia, t. I, p. 85) : « Dicendosi cou fondamento esservi intorno a quat-
trocento mille anime, ancorche il volgo dica molto piu ». P. 91 il se borne à
signaler, au point de vue de la politique générale, la diversité de religions
en France, mais il ne parle pas des huguenots parisiens dans sa description,
très détaillée cependant, de la vie à Paris. Comme son prédécesseur Cavalli
(1600-1603) il ne parle guère, d'ailleurs, du protestantisme, qu'à propos de
Sully. Foscarini (1608-1611) plus préoccupé des « Ugonotti » (p. 219-225,
256, etc.) ne dit rien non plus sur ceux de Paris.
7. Et non 14.00(1 comme le disait Cm. Weiss, Ifisl. des réfugiés, I. I. p. 01 :
voir l'argumentation décisive de M. Doukn, B. h. p., 1876, p. 382.
32 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
Mais que représentent 4.000 assistants par rapport au nombre
total des protestants ? un cinquième, un sixième au moins ; les
infants allaient au temple lorsqu'ils étaient plus âgés que ne le
sont aujourd'hui les élèves des « écoles du dimanche », et ils
étaient nombreux. Les registres des baptêmes et enterrements,
(|iii fourniraient des données si précieuses, ont été malheureuse-
ment brûlés pendant la Commune.
En admettant le chiffre de 300.000 environ pour la popula-
tion totale, et la proportion d'un dixième pour la population pro-
testante, on arriverait encore à une trentaine de mille âmes, ce
qui paraît beaucoup pour un troupeau que quatre pasteurs suf-
fisaient à desservir. Quel que fût leur nombre, on conçoit aisé-
ment avec quel intérêt les protestants parisiens suivaient autant
que cela leur était possible, les négociations relatives à l'abjura-
tion, puis les préliminaires de l'édit de pacification. Les unes et
les autres eurent lieu en partie à Paris ; on débattit longtemps
les conditions spéciales à la capitale et à ses habitants réformés.
Après avoir, le 18 juillet 1593, assisté une dernière fois au prê-
che à Mantes, près du château de Rosny, Henri IV se convertit
à ce que Bèze appelait « la religion de Machiavel t. » La veille il
avait pris congé des pasteurs qui se trouvaient, deux par deux,
selon l'usage, de service auprès de lui ; il leur avait déclaré qu'il
ne permettrait jamais qu'on fit violence à leur religion. Quel-
ques-uns d'entre ces aumôniers étaient alors et restèrent ensuite
pasteurs de l'Eglise de Paris. Le matin même du dimanche 25
juillet, à Saint-Denis, « avant de se lever, le roi parla dans son lit
quelque temps au ministre La Faye, ayant sa main sur son col,
et l'embrassa par deux ou trois fois 2 . » La Faye avait été le
1. « Qui est », continuait Bèze dans une dernière lettre adressée au roi,
« toute dissimulation et desloyauté envers les hommes : chose que nous sca-
vons estre directement répugnante à vostre nature mesme » (Bibl. de Genève,
mss. 1076, minute originale, cité dans B. h. p. 1852, p. 41 ; ce volume ren-
ferme plusieurs documents intéressants sur « l'abjuration de Henri IV et le
parti réformé », notamment (p. 280) une lettre du pasteur Gabriel d'Amours
rappelant au roi toutes les occasions dans lesquelles il lui avait demandé de
faire ht prière, au moment du siège de Paris, etc. (pièce extraite de la Col-
lection Du Puy, n" 232).
2. 1'. de L'ESTOILE, Journal de Henri IV. P. de l'Estoile, qui enregistrait
depuis une- vingtaine d'années déjà les nouvelles de la capitale, est parti-
culièremenl bien informé et impartial en ce qui concerne les protestants.
Sou grand-père avait été l'un des professeurs de droit de Calvin ; Th. de Bèze
ÉDITS ANTÉRIEURS A 1598 33
dernier à prêcher devant le roi, « ayant pris thème exprès pro-
pre à ce sujet 1 . » Le soir de l'abjuration il en rend compte à
Bèze, dans une lettre datée « du jour mémorable et lamentable
à tous les gens de bien et craignans Dieu » : « Pour le regard de
l'exercice de la religion à la suite de la cour, dit-il, nous en pres-
sons la continuation tant que nous pouvons -. »
Cependant quelques mois plus tard la déclaration de mars 1594
pour la réduction de la ville renouvelle les dispositions sévères
des édits précédents, depuis ceux d'Amboise (1562) et de Poitiers
(1577). Ce dernier en particulier, interdisait le culte public non
seulement dans la ville, prévôté et vicomte de Paris, mais jusqu'à
dix lieux autour de la ville, lesdites lieues étant expressément
« limitées », de telle sorte qu'on excluait encore le culte de Sen-
lis, Meaux, Melun, Dourdan, Rambouillet, Houdan, et de leurs
faubourgs ; la zone interdite allait à une lieue par delà Chastres-
sous-Montlhéry (Arpajon) et une lieue grande par delà Meulan,
Vigny, Méru, Saint-Leu de Serans (d'Esserent). Cet espace com-
prenait donc la presque totalité du département actuel de Seine-et-
Oise et quelques cantons de Seine-et-Marne et de l'Oise 3 .
Telle était la rigueur du régime prohibitif sous lequel se trouva
a compose pour lui une épitaphe élogieuse (Th. Bezse Vezelii Poemata,
2 e édition, s. 1. n. d., p. 25) et passe pour avoir, dans ces poèmes de jeu-
nesse, chanté sous le nom de Candida Marie de l'Estoile, tante de notre
chroniqueur. Celui-ci fut, dans son enfance, élève d'un professeur illustre qui
se rattacha à l'église réformée de Paris, Nicolas Béroald : dans le Livre de
raisons de celui-ci on lit, en mai 1556, « Petrus Stella » (Fr. prot., 2 e édit.,
t. II, vol. 398). Lors des trouhles de 1562 le président de l'Estoile recueillit
à Orléans le maître et les pensionnaires. Plus tard, au moment de la Saint-
Barthélémy, P. de l'Estoile habitait (non loin du Louvre et du futur domi-
cile de la Paye, rue Grenier sur l'Eau) rue Thihaud aux Dés, aujourd'hui
des Bourdonnais (Cf. A. de Ruble, Mém. de la Soc. d'hist de Paris, t. XIII,
Paris en 1572). En mai 1603 son journal nous apprend que sa fillette, la
• petite Magdelon », était en nourrice probablement chez une femme pro-
testante dont le mari exerçait la profession de croque-mort au faubourg
Saint-Germain.
1. L'Estoile, lac. cit.
2. Bibl. de Zurich, collection Simler. B. h. p., 1856, p. 27.
3. Dans plusieurs des localités mentionnées, les protestants formaient des
agglomérations assez nombreuses, autour desquelles des centaines de famil-
les et d'individus isolés se trouvaient disséminés dans beaucoup de vil-
lages et de hameaux. Des temples furent ouverts au xvn e siècle précisément
sur les confins de cette zone : à Aumont près Senlis, Nanteuil près Meaux,
la Norville près Arpajon, le Plessis près Dourdan, A veines près Vigny, etc.
34 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
officiellement placée l'Eglise de Paris pendant les années qui
suivirent l'abjuration du roi et précédèrent l'Edit de Nantes.
L'histoire de l'Edit a été étudiée à fond, en dernier lieu à
propos du troisième centenaire de sa promulgation. Il ne nous
appartient pas d'en faire ici une appréciation générale, bien
qu'on ne puisse jamais trop insister sur l'importance exception-
nelle de cet acte dans l'histoire de France et dans l'histoire de la
civilisation universelle.
M. Guizot a bien caractérisé l'état moyen de l'opinion publique
à cette époque : « Le principe auquel se sont élevés maintenant
les esprits et même les faits dans une certaine mesure : la sépa-
ration profonde de la vie civile et de la vie religieuse, et leur indé-
pendance mutuelle, ce principe supérieur était étranger au xvi e
siècle. Le croyant et le citoyen n'y faisaient qu'un, et c'était l'ef-
fort des lois et des gouvernements d'imposer à la nation tout
entière la même unité 1 . » L'Edit de Nantes fut « la dernière
transaction entre la justice naturelle et la nécessité sociale 2 . »
« C'était assez pour mettre la France hors de pair, puisqu'alors
il n'était pas en Europe un seul état où ceux qui professaient une
religion différente de celle du souverain eussent l'ombre d'une
garantie 3 . »
L'Edit fut naturellement accueilli avec des sentiments très
divers. De part et d'autre les ultras furent mécontents : le pape
manifesta hautement sa réprobation. Un diplomate béarnais alors
en séjour à Rome ne manqua pas de rapporter le propos à son
royal compatriote : « Sa Sainteté nous dit hier qu'il estoit le
plus navré et désolé homme du monde Cet édit que vous lui
avez fait en son nez estoit une grande plaie à sa réputation, et lui
sembloit qu'il avoit reçu une balafre en son visage 4 . »
En France même l'enthousiasme pour Henri IV et son œuvre
était loin d'être général. S'il y eut des endroits où l'on comman-
dait tant d'écharpes blanches qu' « il ne se trouvoit plus de taf-
1. Histoire de France, t. III, p. 522.
2. Aug. Thiehuy, Essai sur l'histoire de la formation et du progrès du
Tiers-Etat, p. 126.
3. Anquez, Encyclopédie des se. relig., t. IV, p. 256.
I. lettre du Cardinal d'Ossat, citée par l'abbé Degeut : le Cardinal d'Os-
sat, Paris, Lecoffre, 1894.
L'KDIT DE NANTES 35
fêtas blanc à Lyon 1 », ailleurs on avait encore « de l'Espagnol
dans le ventre », comme le disait avec humeur le roi aux parle-
mentaires récalcitrants.
D'autres, au contraire, jugeaient l'Edit insuffisant et considé-
raient l'état des Juifs à Rome, dans la ville des papes, comme
préférable à celui des protestants à Paris et même dans toute
la France 2 . Cependant Agrippa d'Aubigné constate que « la
paix fut mieux reçue des peuples qu'on n'eust estimé 3 . » Et un
protestant étranger dont le nom reparaîtra dans les pages sui-
vantes, Aerssen, fait avec quelque surprise la même observation :
< Je ne remarque point que la publication de l'Edit ait amené
quelque trouble » (à Paris, où elle venait d'être faite) 4 . L'assem-
blée politique de Chàtellerault déclara que c'était pour les pro-
testants un minimum acceptable •". Cent ans plus tard l'auteur
de la première histoire complète de l'Edit de Nantes, le Parisien
Elie Benoît 6 , sentait le besoin d'expliquer ce fait que les réfor-
més se contentèrent d'un état de choses encore bien imparfait ;
et il attribue leur modération à des illusions généreuses qui furent
bien déçues : « Ils s'attendaient à la prochaine décadence de la
religion romaine comme s'ils en avaient eu des révélations expres-
ses, et ils ne doutaient pas que leur doctrine ne fît bientôt de
grand progrès puisqu'on pouvait l'embrasser sans exposer ni ses
biens, ni sa vie, ni ses espérances. C'est pourquoy il ne leur sem-
blait pas nécessaire de prendre des mesures sur bien des choses
à quoy cet heureux avenir apporterait de luy mesme des sûre-
tés ". »
D'ailleurs Benoît lui-même exalte « l'Edit le plus solennel qui
ait jamais été publié » ; il le considère comme « le bouclier de la
religion et le rempart de la liberté 8 . »
1. D'Aubigné, Hist. universelle, 1. XIV, édition de Ruble, t. IX, p. 11.
2. Le Ghaix, Décade contenant la vie et les (jestes de Henry le Grand,
1. VII, in-4°, 1614, p. 348.
:i. Lac. cit., t. IX, p. 294.
4. Lettres et négociations de P. Choart de Buzaiwalle et de François
d'Aerssen, publiées par M. Vreede, Leyde, in-8", 1846, p. 113. Lettre (eu
hollandais) datée de Paris le 9 mars 1599.
5. » Encore que par cet acte il ne soit pourvu entièrement à toutes les
nécessités des Eglises, tant y a qu'il semble suffisant pour les mettres en
quelque sûreté » ANQUEZ, Assemblées politiques des réformés, p. 80.
6. Xé en 1640 dans la loge du concierge de l'hôtel de la Trémoïlle qu'on
voit encore, 50, rue de Vaugirard.
7. Hist. de l'Edit de Nantes, t. I, p. 361.
8. Epltre dédicatoire, 1693.
3(5 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
Les quatre années (1594-98) entre la déclaration royale pour la
reddition de Paris et la signature de l'Edit sont remplies par des
négociations que compliquaient sans cesse les exigences des deux
partis, « une majorité intolérante et une minorité indompta-
ble i. » Peu à peu cependant, les passions de la Ligue se calment ;
on revient, dans la bourgeoisie surtout, à « l'esprit de tolérance
de 1500, avec plus de réflexion, avec la maturité de jugement
que donnent l'expérience et le malheur 2 . »
A ceux qui jugeaient prématurée la rédaction d'un édit, les
î étonnés répliquaient qu'ils avaient réduit leurs demandes au
strict nécessaire. Dans la dernière année des pourparlers, leurs
o plaintes », non sans éloquence, concluaient ainsi (1597) :
« Après trente-cinq ans de cruelles persécutions, dix ans de ban-
nissement par les édits de la Ligue, huit du règne du Roy, quatre
de poursuites , nous demandons à Votre Majesté un édit qui
nous face jouir de ce qui est commun à tous vos sujets, c'est-à-
dire beaucoup moins que ce que vous avez accordé à vos trans-
portez ennemis, à vos rebelles ligueurs La seule gloire de Dieu,
la liberté de nos consciences, le repos de l'Etat, la sûreté de nos
biens et de nos vies, c'est le comble de nos souhaits et le but de
nos requêtes 3 . » Dans ces Plaintes on sent à mainte reprise l'ac-
cent particulier des protestants de la capitale : ils jouèrent dès
lors un rôle décisif que nous leur verrons attribuer, à tort ou à
raison, dans mainte circonstance au siècle suivant : « les réfor-
més de Paris et de la cour tirèrent le roi de peine par leur faci-
lité i . » Et il fallait en effet beaucoup de « facilité » pour accep-
ter les conditions spéciales imposées à l'Eglise de Paris, (arti-
cle XIV). Nous les examinerons ci-après.
Malgré toutes ces restrictions l'Edit souleva de vives protesta-
tions de l'assemblée du clergé réunie tout exprès à Paris en juil-
let 1598 5 . La présentation de l'Edit au parlement fut ajournée
plusieurs mois. Le 6 janvier 1599 un des prédicateurs de la Li-
gue, le capucin Bruîart — frère d'un membre du Parlement —
dit, en l'église Saint-André-des-Arcs (place Saint-Michel actuelle,
1. H. MàBTIN, Histoire de France, t. X, p. 421.
2. Aug. Thierry, Hist. du Tiers-Etat, t. I, p. 150.
:t. Benoît, Hist. de l'Edit, t. I. p. 218.
4. Benoît, //. de l'Edit de Xmiles, t. I, p. 275.
5. Collet lion des procès-verbaux des ass. gèn. du clergé, I, 653.
ACTES DE FANATISME 37
vers le boulevard Saint-André) « que tous les juges qui consen-
tiroient la publication de l'Edit estoient damnés 1 . » Le duc de la
Force transmettait à sa femme les nouvelles les plus contra-
dictoires colportées dans le peuple : tantôt l'annonce d'une se-
conde Saint-Barthélémy, tantôt, pour venger la première, la
menace d'un massacre des catholiques 2 .
Pour comprendre à quel diapason les esprits se trouvaient
alors, il ne faut pas oublier que la plupart des témoins et acteurs
des guerres civiles survivaient encore. Les hommes âgés mainte-
nant d'une cinquantaine d'années en avaient déjà vingt-cinq lors
de la Saint-Barthélémy. Un des assassins du bailli Groslot était
encore en 1598 doyen des sergents de Paris, il s'appelait Corail-
Ion et dut s'étonner fort de voir qu'en ces temps nouveaux,
après l'Edit de Nantes, on l'emprisonnait (6 octobre) pour cette
peccadille d'avoir appelé « chienne de huguenote ! » une reven-
deuse « la grande Jacqueline » ; il est vrai qu'il l'avait menacée
de « la faire traîner à la rivière avec tous ceux qui lui ressem-
blaient 3 . »
Maint prédicateur fanatique excitait le peuple catholique au
grand déplaisir des modérés comme l'Estoile : « Toutes les
prédications de ce temps, dit-il, n'estoient que contre les hugue-
nots et leur Edit, par lequel ils donnoient à entendre au peuple
qu'il y avoit temples accordés à Paris pour y prescher, avec deux
collèges pour instruire les enfans à la religion, et là-dessus es-
mouvoient le peuple contre eux, jusques à parler de saingnées
qu'il estoit besoin de renouveller en France de vingt-cinq ans en
vingt-cinq ans, et que tant qu'on y souffriroit deux religions,
on n'auroit jamais que mal ; taxaient le Roy mesme en paroles
ouvertes, et disoient que la caque sentoit toujours le haranc. »
Un religieux lorrain, arrêté, avoue qu'il venait d'arriver à
Paris pour tuer le roi, voulant empêcher à la fois la promul-
gation de l'Edit et le mariage de Madame avec le duc de Bar
qui risquait d'être converti par elle 4 .
Les Jacobins, de leur côté, emploient un moyen étrange : ils
font venir de Romorantin à Paris une prétendue démoniaque,
Marthe Brossier, qui annonce toutes sortes de calamités si l'Edit
1. Mémoires journaux de V. de l'Estoile, Ed. Jouaust, t. VII, p. 163.
2. Mémoires authentiques de Jacques Nompab de Cai mont, etc. éd. de
1843, t. I, p. 303.
3. li. h. p., 185(5, ]>. 21.
4. L'Estoile, VII, p. 169-185.
;ks l'église réformée dk paris sors henri iv
est enregistré. Grand émoi parmi les catholiques et les protes-
tants parisiens. Henri IV fait examiner la pauvre fille par les
médecins de la Faculté : elle est convaincue d'imposture et ren-
voyée chez elle par arrêt du Parlement 3 .
Nous avons sur cette période d'assez nombreux documents 2 .
L'un des plus intéressants émane d'un témoin bien placé pour
se renseigner sur les affaires politiques et religieuses : c'est la
correspondance avec les Etats-Généraux de l'ambassadeur hol-
landais Aerssen, protestant zélé :t . Il écrit le 10 novembre 1598 :
« Sa Majesté a convoqué la chambre du conseil à Paris pour pré-
parer la vérification de l'Edit. On attend MM. de Bouillon, de la
Trémoïlle, et autres de la religion, pour y assister » ; le 22
février 1599 : « l'Edit a été vérifié vendredi matin ; des restric-
tions ont été faites secrètement concernant la réception de plus
de six conseillers de la religion au Parlement » ; le 22 avril :
« L'Edit a passé par tous les ressorts de Paris, mais la vente en
est deffendue pour obvier aux animosités du clergé qui s'es-
chauffent de jour à aultre » ; le 6 juillet : « l'exécution de l'Edit
s'avance beaucoup au ressort de Paris » ; enfin le 9 décembre :
« Les affaires de ceux de la religion commencent à prendre pied.
La facilité de Paris depuis la vérification de VEdit y aide beau-
coup. »
La « facilité » de Paris ! le même terme revient de singulière
façon, à cent ans de distance, sous la plume d' Aerssen — le
Hollandais de Paris, - - et sous celle d'E. Benoît — le Parisien de
Hollande. Mais, comme le remarque le second, c'est du côté
des protestants beaucoup plus que du côté des parlementaires
que se manifestait l'esprit de conciliation. Il en fallait beaucoup
pour accepter l'article qui réglementait le culte public : le lieu
d'exercice était, pour Paris, reculé bien au-delà de ce qui était
accordé près des autres villes sièges d'un évèché :
« Défendons très expressément de faire aucun exercice de la
dite religion en notre cour et suite..., ni aussi en notre ville de
Paris, ni à cinq lieues de la dite ville : toutefois ceux de ladite
religion demeurans en notre dite ville et cinq lieues autour d'icelle
1. D'AUBIGNÉ, Baron de Fwnesle, II, v ; Confession de Sancy, I, VI.
2. Voir l'étude détaillée de M. A. Lods : L'Edit de Xantes devant le Parle-
ment de Paris, B. h. p., 1899, p. 124.
3. Cf. Vbeedb, op. cil., p. 63, etc. ; et B. h. p., 1853, p. 28.
CULTE AUTORISE PRES DE PARIS
39
ne pourront être recherchez en leur maisons, ni astraints à faire
chose pour le regard de leur religion contre leur conscience, en se
comportans au reste selon qu'il est contenu en notre présent
édit 1 . »
II avait même été question de ne pas rapprocher autant la limite
du territoire interdit aux prêches : « Le roy, disait un projet,
accorde l'estahlissement dudit exercice à six lieues de Paris poul-
ie plus. » Mais on a biffé six et substitué le chiffre qui fut défini-
tivement adopté : cinq -. C'était encore reculer la zone dans
laquelle on pourrait choisir le lieu de culte jusqu'au delà de Ver-
sailles, Saint-Germain, Ecouen, Chelles, Palaiseau : c'est-à-dire
en dehors d'une circonférence qui se trouve elle-même extérieure,
sur presque tous les points, au tracé actuel du chemin de fer de
grande ceinture.
Après la publication de l'Edit, les réformés se rassemblèrent
le dimanche d'abord au delà des cinq lieues prescrites : à Grigny,
en amont de Paris ; puis un peu moins loin, à Ablon ; enfin plus
près encore : à Charenton. Mais avant de décrire ces établisse-
ment successifs il convient de signaler un état de choses transi-
toire qui exista pendant les préliminaires de l'Edit et donna en
fait aux protestants une certaine satisfaction. $
HOTEL DE SOISSONS, D'APRÈS UNE GRAVURE DE PÉRELLE
1. Edils, déclarations et arrests concemans la R. P. R., réimprimés à Paris
en 1885, Fischbacher, éditeur.
2. Bib. natle, inss., fonds Du Puy, i. 618, f" 51.
40 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
CHAPITRE II
l'église chez madame
(1594-1599)
§ 1. La " princesse Bierne ». — - Droits des seigneurs hauts justiciers. —
Leurs devoirs en ce qui concerne le culte. — Caractère de Catherine
de Bourbon. — Sa vie jusqu'en 1593. — Projets de mariage. — Madame
« défenseur de la foi. » — Arrivée à Paris. ■ — L'Hôtel de Madame. —
Culte au Louvre. — Protestation du clergé. — Attitude du roi. —
Autres cultes publics. — Mesures restrictives. — Anecdotes concernant
le roi et les protestants. — Tentatives pour convertir Madame. —
Organisation de l'Eglise chez Madame. — Progrès de l'Eglise. — Grande
communion. — Le méreau. — Restrictions à la liberté du culte. —
L'Edit et le mariage de Madame.
§ 2. Le pasteur apostat Caijer. — Ses études en France et à l'étranger. —
Il est sollicité de rentrer dans l'Eglise romaine. — Son caractère. —
Rapports avec ses collègues. — Griefs contre lui. — Abjuration et
déposition. — Fonctions qui récompensent Cayer. — Ouvrages de contro-
verse. — Procédés employés à l'égard de diverses catégories de lecteurs.
— Ripostes des adversaires.
g 3. Le Mariage de Madame. — Discussions avant le mariage. — Double
cérémonie religieuse. - - Derniers cultes chez Madame à Paris. — ■ Pas-
teurs de service après le mariage. — Fermeté dans la foi. — Confé-
rences en vue de la conversion à Nancy ; à Paris. — Derniers moments
et mort. — Quelques détails sur les dépenses. — Vestiges actuels du
séjour de Madame.
§ 1. La « princesse Bierne »
Dès l'entrée du roi dans Paris, la situation des réformés fut,
par un singulier concours de circonstances, exceptionnellement
favorable et la liberté dont ils jouirent pour leurs assemblées fut
beaucoup plus grande - si invraisemblable que cela paraisse —
avant qu'après l'Edit.
Pendant cinq années entières, d'avril 1594 à février 1599, date
de la vérification en parlement, le culte fut célébré très souvent,
et pendant de longues périodes consécutives, en plein cœur de
Paris, dans le palais du roi. Et cela en vertu d'une disposition
de l'Edit de 1577, rappelé ci-dessus comme étant par ailleurs
LA PRINCESSE BIERNE 41
très vexatoire : tous les seigneurs « ayant haute justiee et plein
iîef de haubert, » pouvaient exercer leur religion dans leur
« principal domicile. » Or en France, la capitale et dans Paris,
le Louvre étaient le « principal domicile, » de la famille royale :
et dans cette famille, à côté du monarque apostat, se trouvaient
encore une princesse protestante : « Madame, sœur unique du
roi. » Si les Edits lui reconnaissaient le droit d'exercer sa reli-
gion à « huis ouvert, » la discipline réformée lui en faisait un
devoir.
« Les princes ou autres seigneurs suivant la cour qui ont ou
voudront avoir des Eglises dressées en leurs maisons... sont
suppliés de faire dresser chacun en sa famille un consistoire
composé du ministre et des plus approuvés gens de bien de ladite
famille qui seront élus anciens et diacres... Et lorsque lesdits
princes et seigneurs feront séjours en leurs maisons ou autres
lieux où il y aurait Eglise dressée, afin de pourvoir aux divisions
ils seront suppliés que l'Eglise de leur famille soit jointe avec
celle du lieu, pour n'en faire qu'une Eglise, comme il sera avisé
par l'amiable conférence des ministres de part et d'autre 1 . »
Catherine de Bourbon se conforme avec empressement à ces
prescriptions. Elle fut vraiment un beau type de femme française
et chrétienne, le troisième de cette lignée hors de pair commen-
cée par son aïeule Marguerite, la sœur de François I er qui, dès
1533 et déjà au Louvre, avait fait prêcher la Réforme. Sa mère
Jeanne d'Albret l'avait élevée dans des principes austères, dont
elle sut profiter mieux que son frère, pour vivre irréprochable
au milieu d'une cour dissolue.
Elle était née à Paris en 1558 -, A l'âge de quatorze ans, quel-
ques semaines après la mort de sa mère et huit jours après la
Saint-Berthélemy elle abjura — comme Henri une première fois
— et parut catholique jusqu'en 1576 ; alors, encore avec son frè-
re, elle reparut au prêche à Chàteaudun et fut avec lui réintégrée
1. Art. xxi « dressé au Synode d'Orléans, 1562 » ; p. 104 de la Discipline
ecclésiastique, (avec préface de M. d'HuissEAU, 1666) et la Conformité <n>ec l<(
discipline des anciens chrétiens, par M. Larroquë ; La Haye, 1770.
2. (If. Catherine de Bourbon, étude historique par la comtesse d'ÀRMAlLLÉ,
2" éd., Paris, 1872 ; B. h. p., 1886, p. 307, etc. M. de FRÉVILLE DE LoRME avait
rassemblé des documents dont quelques-uns ont été, après sa mort, publiés
dans la Bihliolh. de l'Ecole des Chartes (t. XVIII, 1857) avec 49 lettres de
Cath. de Bourbon (1584-1602) : La 2" édition de la France prot, t. II (1879),
lui a consacré quelques colonnes (1033-8) ne renfermant rien sur l'exercice
<\u culte chez Madame à Paris.
42
l'église réformée de paris sors HENRI IV
dans l'Eglise réformée après une pénitence publique à La Ro-
chelle. Plus qu'Henri, et même malgré lui, elle devait désormais
rester jusqu'au bout fidèle à sa foi et aurait pu s'intituler comme
telle autre princesse protestante de ce temps (la reine Elisabeth)
« défenseur de la foi 1 . »
f is.elus vi àduerfts fcxbilcm rec titpce teruicem 7
iidctitermj.'rtr .injmum -fa s retinere (2)cû :
Qot 'siîi A Je.- tjs Jcfèndzc ai hs-~~rFynaliçfno ,
Irwe fiïperhirum françerc Celaporefr •
JïtUVu.
rrtex .ir i .• •
CATHERINE DE BOURBON
D'après Clir. de Passe
Assez jolie de visage -, mais plutôt petite et quelque peu boi-
teuse, la princesse « Bierne, » c'est-à-dire Béarnaise, comme on
1. Mémoires de Sully, I, p. 261.
2. Entre autres portraits on peut en voir un au château de Wideville cons-
truit par Cl. de Bullion non loin de Saint-Germain-en-Laye. Nous reprodui-
sons une "ravine de Christian de Passe (1598) d'après VHistoire de Nancy de
M. Pfister, t. II, p. 131 (Nancy, 1910, in-8°) avec la gracieuse autorisation de
la librairie Berger-Levrault.
FERMETÉ DE MADAME 43
la surnomma longtemps 1 , était énergique et fort intelligente,
comme sa mère et sa grand-mère. Elle avait l'esprit très cultivé,
savait le latin -, le grec, l'hébreu, et plusieurs langues vivantes.
Très musicienne, aimant beaucoup le chant et la poésie, elle a
composé des stances et sonnets qui ne sont pas sans charme, et
ses lettres sont d'un style assez vif •"•.
De bonne heure et, pendant un quart de siècle, elle fut deman-
dée en mariage par de nombreux prétendants : le duc d'Alençon,
le prince de Condé, le duc de Savoie, le prince d'Anhalt, le roi
Jacques d'Ecosse et même Henri III L A tous elle opposa, jus-
qu'après l'Edit de Nantes, un refus formel motivé généralement
par la différence de religion. En 1596 lorsque son coreligionnaire
Rosny est envoyé par le roi à Fontainebleau auprès d'elle pour la
décider à épouser le duc de Montpensier, elle laisse entendre
qu'elle aime encore (comme dès 1586) « le pauvre comte de Sois-
sons » : c'était son cousin Charles de Bourbon, fds cadet du
prince Louis de Condé ! Malheureusement il était catholique,
quoique fds de protestant, et il fut pas donné plus de suite
à cette inclination qu'à la proposition du roi concernant Mont-
pensier \ ce dont Henri garde pendant quelques temps rancune
à sa sœur.
Après l'abjuration d'Henri IV qui fut un terrible crève-cœur
pour elle, Catherine de Bourbon devint en fait, au point de vue
de la hiérarchie sociale, le chef des réformés. Le roi le recon-
On lit aussi dans le testament de Louise de Coligny (8 nov. 1620 ; B. h. p.,
1883, p. 588) qu'elle lègue « au prince Henry, son fils, à condition que
ledict sieur prince donnera à mondict sieur d'Andelot, son oncle, une bague
couverte de pierreries à laquelle est empreint le pourtraict de feu Madame
la duchesse de Bar. » Il serait intéressant de retrouver ce bijou.
1. Lettre de la reine d'Angleterre, 1584 (B. h. p., 1871, p. 475).
2. En fait de latin, lui écrit Cayer, « vous en sçavez plus qu'eux » (vos
pasteurs», « et de bon françois avec. » « Vostre âme généreuse a de si beaux
accords naturels en elle-mesme, et les voix plus qu'humaines qui résonnent
de vostre chant quand il vous plaist, dont tous les plus grands maistres se
sont esbahis maintes fois » (Remonslrance à Madame, 1601, p. 35 et 84).
3. Bibl. h. pr. (collection Labouchère), lettres publiées dans le B. h. p.,
1866, p. 158 ; 1886, p. 310 ; 1902, p. 483 ; 1908, p. 308 ; cf. 1853, p. 140). La
Bibl. natif (papiers Galland, mss. fr. 16676, fol. 126-127, possède deux actes
originaux de Cath. de Bourbon datés de 1595. En fait de signature il y a sou-
vent une sorte de monogramme ;)C (deux (] accolés, l'un droit, l'autre
renversé).
4. L'ESTOILE, Journal de Henri IV, p. 300, etc..
5. Mémoires de SULLY, collection Michaud et Poujoulat, I, i.xv.
44 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
naissait plaisamment : en novembre 1594 comme les ministres
d'Aunis et de Saintonge lui présentaient quelque réclamation,
il leur dit : «< Pourvoyez-vous pour ce regard vers Madame ma
sœur, car votre royaume est tombé en quenouille l . »
Elle prit ce rôle très au sérieux. En 1596 elle écrit au maréchal
de Bouillon : « S y non seulement mon bien mais ma vie même
pouvait servir à l'avancement de la gloire de Dieu, je les emploie-
rois avec beaucoup de contentement... On m'a dit que l'on fait
courir le bruict en Guyenne que j'ay esté à la messe : c'a donc
esté à celle de Messieurs de Montigtuj et de la Faye. Obligez-
moi de répondre pour moi que je suis résolue de vivre et mourir
en la religion que seule je crois et reconnois pour bonne, et que
les tourmans ny les grandeurs ne pourront jamais, avec l'ayde
de Dieu, esbranler ma foy. Voylà la plus ferme résolution que
j'aye 2 . »
Conformément à la discipline elle « dresse » une Eglise pour
elle et ses gens « dans sa maison ». En 1584 elle avait choisi
pour aumônier un ancien précepteur de son frère qui l'avait ins-
truite elle-même dans la religion, Pierre Cayer :! . Après l'abjura-
tion d'Henri IV elle adopta, d'accord avec les synodes, le système
de roulement qui avait prévalu pour le roi, deux pasteurs étant
de service en même temps à la cour. La princesse s'attacha
d'abord tous les anciens aumôniers de son frère 4 . Dans la suite
elle n'en eut plus qu'un à la fois, par « quartier. » C'étaient
tantôt les pasteurs des lieux où elle possédait une demeure, ou
des domaines ; tantôt au contraire ils exerçaient leur ministère
ordinaire dans des villes éloignées, ainsi Couët (un parisien)
à Bàle, au-delà des frontières du royaume.
En application scrupuleuse des règlements synodaux « le Con-
sistoire de l'Eglise réformée qui se recueille sous l'autorité et
en la maison de Madame sœur unique du roy » comprit, à défaut
1. L'Estoile, Journal, p. 251. Cf. Décades de Le Grain, etc.
2. Autographe, avec cachet sur cire, à la Bibliothèque d'hist. du protestan-
tisme.
3. France prot, 2 e éd., t. III, col. 945.
4. J'ai essaye d'établir, dans le B. h. p. de 1908, p. 312-315, la liste des
pasteurs de l'Eglise de Madame, de 1584 à 1604. Outre Montigny et La Paye,
d'Amours lui est spécialement accordé par le Synode de Saumur en 1596
(QUICK, Synodicon, I, 183), Dominique de Losse de la Touche et Guillaume
de Feugueray par celui de Montpellier en 1598 (ibid., 200).
CULTE A L'HÔTEL DE SOISSONS 45
de membres de sa famille, quelques-uns des protestants attaches
à sa maison 1 .
Il ne semble pas que Madame ait assisté aux séances du Consis-
toire de son Eglise. Ce n'est qu'à la fin du xix° siècle que le fémi-
nisme devait apparaître dans les conseils ecclésiastiques.
Dès son arrivée, à Paris, après l'abjuration de son frère, le
mercredi 13 avril 1594, on voit que Catherine de Bourbon fera
ostensiblement acte de protestante. « Elle arrive accompagnée
de huit coches et carrosses. Le peuple de Paris qui regardait
passer son train, voyant des gentilshommes dans un des coches,
se disoient l'un à l'autre : ce sont ses ministres -. »
Quelques piètres avaient, mais en vain, excité la foule contre
elle : le fameux prédicateur de la Ligue Lincestre l'avait appelée
« la Jézabel française qui attire sur le pays la colère divine ; un
serpent, un démon sorti des montagnes traînant à sa queue et à
ses talons une douzaine de diables comme autant de chiens cou-
rants 3 . » On voit sur quel ton de haine étaient encore prononcés
certains sermons catholiques et combien on s'attendait à voir
Madame jouer le rôle actif qui fut en effet le sien dans la restau-
ration du protestantisme à Paris.
Le premier baptême inscrit sur les registres de l'Eglise de
Paris — brûlés en 1871 dans l'incendie du Palais de Justice —
date d'août 1594 *.
Catherine de Bourbon habitait à Paris tantôt au Louvre avec
son frère, tantôt dans un hôtel précédemment appelé Hôtel de
la Reine. C'était en effet Catherine de Médicis qui l'avait fait
construire par J. Bullant ; il datait donc à peine d'un quart de
siècle, et Catherine de Bourbon y fit faire d'importants travaux
d'aménagement et d'agrandissement •"'. Plus tard, acquis par un
ancien prétendant malheureux à la main de la princesse, il fut
1. Nous ne connaissons que les noms de quelques anciens postérieurement
à PKdit de Nantes et au mariage de Madame en 1599 : son valet de chambre
et huissier Jean sieur de Boyville, son sommelier Marc de la Campagne,
son médecin Claude de Gombaud. Quelques extraits des actes du Consistoi-
re « depuis le 6 juillet 1595 » figurent dans les Observations séculaires, ms.
de Paul Ferry déposé à la bibl. publique de Metz ; le B. h, p. en a repro-
duit certains passages en 1856 (p. 148 et suiv., art. de M. O. Crvn-n, Cathe-
rine, duchesse de Bar, sa-ur d'Henri IV).
2. L'ESTOILE, Journal, p. 231.
II. J h idem.
4. li. h. p., 1872. p. 219.
5. Voir à la fin de ce chapitre le règlement de comptes en 1604.
46 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
appelé Hôtel de Soissons 1 . C'est là qu'Henri IV arrivant de Picar-
die descendit d'abord le mardi 27 décembre 1594 avant d'aller à
pied, à cause du grand froid, chez Madame de Liancourl 2 , où il
fut frappé par Jean Chastel ! . Aussitôt après l'attentat, Madame
avertie et « vivement navrée jusques au fond du cœur eut
recours aux prières, lesquelles elle fit faire incontinent et publi-
quement dans sa chambre, en très grande compagnie, où on pria
Dieu ardemment pour la conservation et santé du Roy 4 . »
Il est question ici d'un culte privé, quoique célébré « en très
grande compagnie, » puisque il eut lieu dans la chambre de la
princesse. Mais depuis plusieurs mois déjà Catherine de Bour-
bon, chaque fois qu'elle était à Paris, faisait faire publiquement
le culte en plein Louvre, autant que possible chaque dimanche.
C'était dans « une grande salle basse » pouvant contenir jusqu'à
quinze cents personnes 5 . Ce chiffre n'a rien d'exagéré s'il s'agit,
comme on a lieu de le croire, de la salle du rez-de-chaussée au
sud de la tour de l'Horloge, faisant actuellement partie du musée
des antiques et appelée Salle des Cariatides à cause de quatre
chefs-d'œuvre de Jean Goujon, l'illustre sculpteur protestant ,; .
('eux qui venaient là au culte pouvaient y retrouver de tragiques
souvenirs. Beaucoup d'entre eux avaient vu le massacre du
24 août 1572, ou avaient perdu des parents dans cette nuit de
la Saint-Barthélémy. Avec quelle émotion ils devaient, grâce à la
1. C'était vers remplacement actuel de la Bourse du Commerce, entre les
rues du Four (aujourd'hui Vauvilliers), Coquillière, de Grenelle (auj. du
Louvre) et des deux Kcus. La façade se trouvait rue du Four entre la rue
des deux Kcus et l'Eglise Saint-Eustache (Cf. Mémoires de l'Académie des
inscriptions, 1751, F. XXIII, p. 262). Voir ci-dessus page 39.
2. Gabrielle d'Estrées habitait alors à l'hôtel du Bouchage près du Lou-
vre. Ce fut ensuite la maison des Pères de l'Oratoire dont la chapelle est
aujourd'hui le temple protestant de la rue Saint-Honoré.
.'{. Mabbault, Remarques sur les Mémoires de Sully, p. 24, à la suite de ces
Mémoires dans la collection Michaud.
4. L'Estoilr, Journal, p. 252.
5. Ainsi à Pâques 1597. La Salle des Cariatides mesure environ 40 m. de
long et 11 ni. de large, soit 440 mq. A raison de 4 personnes debout par
mètre carré cela ferait plus de 1.700 places. Le chiffre de 4.000 personnes
<■ dans le logis de Madame » le 5 juillet 1598 paraît plus suspect, à moins
qu'il ne s'agisse de plusieurs services de sainte Cène successifs.
(j. lue Légende plaçait précisément dans la cour du Louvre et pendant la
nuit de la Saint-Barthélémy, la mort de T. Goujon. M. Sandonnini a établi
qu'il est mort < n Î568 en Italie (A. DE Montaiglon, Gazette des Beau.r-Artx,
XXX. :!79 : et XXXI, 1 ; /*. /,. ,,. 1 88f>, p. :576).
CULTE AU LOUVRE 47
sœur du roi, prier Dieu dans le palais même ou un autre monar-
que avait donné le signal de la tuerie ! Une année (1601) où la
date néfaste tomba sur un dimanche, le savant et pieux Casau-
hon inscrit dans ses Ephémérides x (des kalendes de septem-
bre) : « Le matin, service divin dans la demeure de la sœur du
roi. J'aurais à me rappeler la fureur de ceux qui, il y a aujour-
d'hui vingt-neuf ans ont tenté, ô Dieu ! de détruire tes fidèles par
l'assassinat. Tu as trompé les desseins de ces hommes, que dis-je,
de ces bêtes féroces. A ton honneur, louange et gloire dans l'éter-
nité ! »
Le clergé ne manque pas de protester contre l'usage qu'on
faisait du palais du roi : « Le dimanche 16 octobre 1594, M. le
cardinal de Gondi - vint faire plainte au Roy des presches que
Madame sa sœur faisait faire à Paris et que ce qu'on trouvait
estrange en cela estoit qu'elle faisoit prescher dans le Louvre 3
qui estoit la maison de Sa Majesté. Auquel le Roy répondit
promptement qu'il trouvoit encore plus estrange de ce qu'ils
estoient si osés de lui tenir ce langage en sa maison et mesme
de Madame sa sœur ; toutefois qu'il ne luy avoit donné ceste
charge et qu'il parleroit à elle. Plus, luy parlèrent des mariages
qu'on y faisoit suppliant Sa Majesté d'y pourvoir : lequel fit
response qu'il ne sçavoit que c'étoit que cela. Alors un gen-
tilhomme qui estoit près de Sa Majesté lui dit qu'à la vérité il
s'en estoit fait un, et qu'il n'en sçavoit que cestuy-là, mais que
c'estoit une chose faite. « Puisque c'est fait dit le Roy, quel ordre
voulez-vous que j'y donne ? Qu'on ne m'en parle plus. » C'estoit
Mademoiselle d'Andelot 4 qui avoit été mariée chez Madame,
dans le Louvre, le dimanche précédent, où l'on avoit fait le pres-
che publicq à huis ouvert, ce que le Roy sçavoit bien •"'. »
Ce parti pris évident du roi de fermer les yeux autant que
possible en ce qui concernait l'Eglise de Madame encouragea
sans doute les protestants à essayer de faire d'autres réunions
1. Edition Russell, 1851), t. I, p. 367.
2. Pierre, évèque de Paris, qui devait après l'Edit de Nantes transmettre
en 1598 sa charge à son neveu Henri.
3. Ainsi quand elle faisait prêcher en son hôtel, cela ne semblait pas
« estrange ».
4. La nièce de Coligny qui épousa Jacques Chabot, marquis de Mirebeau,
le 9 octobre 1594.
5. L'ESTOILE, Journal, page 248.
48 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
au commencement de 1595. « Le dimanche 22 janvier Madame
de Rohan fit prescher publiquement à Paris dans la maison de
Madame où se trouvèrent de sept à huit cents personnes et dans
le Louvre autant ou davantage au presche que fit faire Madame.
Ce que le peuple de Paris comme étonné, regardoit sans toutefois
s'en esmouvoir davantage 1 . » Il faut comprendre sans doute que
le pasteur attaché à la maison de la duchesse de Rohan prêcha
chez Madame, sous la responsabilité de Madame.
Si une duchesse même ne pouvait prendre les mêmes lihertés
qu'une princesse du sang, a fortiori une simple bourgeoise pou-
vait moins encore le faire : une zélée huguenote l'apprit à ses
dépens. Pour avoir fait faire quelques prêches en sa maison, la
veuve d'un notable commerçant fut emprisonnée et passable-
ment maltraitée en prison jusqu'au moment où le roi la fit relâ-
cher par l'intermédiaire du lieutenant civil Séguier -.
Henri IV était à cette époque un catholique de si fraîche date
et au fond si peu convaincu, qu'on le jugeait toujours à moitié
protestant et capable de le redevenir tout-à-fait. Il avait gardé
des habitudes huguenotes et connaissait familièrement tout le
personnel des pasteurs et des grands seigneurs protestants. Aussi
les prêtres et les chefs du parti catholique excitaient sans cesse
contre lui les soupçons du peuple. Au mois de mars 1595 on
rapporte au roi que le peuple croit que s'il va faire ses pàques
à Fontainebleau, c'est pour les faire « à la huguenotte. » Et
Henri de répondre énergiquement : « Un peuple est une beste
qui se laisse mener par le nez, principalement le Parisien. Ce
ne sont pas eux, ce sont de plus mauvais qu'eux qui luy persua-
dent cestuy-là. Mais afin de leur faire perdre cette opinion je ne
veux bouger d'ici, afin qu'ils me les voient faire. » Toutefois il
les fit au bois de Vincennes.
« Le lendemain qui estoit le 19 du mois et le dimanche de
Pasques llories, le Roy se doutant que chez Madame il y auroit
grande assemblée et n'ayant la teste rompue d'autre chose,
mesme de son aumônier, commande à Chasteauvieux, capitaine
de ses gardes, de garder la porte ce jour et de n'y laisser entrer
que les officiers de la maison de sa sœur et M. de Rouillon s'il
1. L'Estoile, Journal, p. 260.
2. Voir L'Estoile, Journal, t. I, p. 262.
ATTITUDE D'HENRI IV 49
y venoit 1 . Quant à tous les autres, de quelque qualité qu'ils
lussent, qu'il les renvoyast ; et sur l'instance qu'ils en pourroient
faire, qu'il leur dit que niés qu'on les eust vus une fois à la
messe du Roy, qu'il avoit charge de les laisser entrer, mais non
pas devant. Ce que ledit Chateauvieux exécuta fort dextrement,
si bien que tous ceux qui vinrent en ce jour pensant ouïr le
presche sur - Madame, furent contraints de s'en retourner 3 . »
Ainsi Henri IV suivait officiellement les avis de son confesseur
et de ses conseillers catholiques ; mais il lui arrivait à cette
époque de dire à l'oreille des ministres de Madame : « ne m'ou-
bliez pas en vos prières 4 . » Un jour même, visitant sa sœur
malade, il trouva près d'elle un gentilhomme (Dumesnil) <« tou-
chant le luth », dont elle jouait fort bien elle-même, et accompa-
gnant un psaume (le 79 e ) que chantaient les personnes présentes.
Entendant les paroles familières, si souvent répétées dans son
enfance, Henri IV se mit à chanter aussi et ce fut Gabrielle
d'Estrées, venue avec lui, qui le fit taire en lui mettant la main
sur sa bouche 5 . « De quoi indignés quelques-uns de la religion
ne se purent contenir de parler et eschappèrent à quelques-uns
ces paroles dites si bas qu'elles furent entendues de plusieurs :
« Voyez-vous ceste vilaine qui veut engarder le Roy de chanter
les louanges de Dieu 6 . » Tallemant raconte une autre anecdote
au sujet des Psaumes, à propos d'Henri et de sa sœur. « Madame
avait permission de faire prescher au Louvre, mais non de faire
chanter des Psaumes. Un jour qu'on l'avait attendue fort long-
temps, d'Aubigné qui savait qu'elle était avec le Roy, entre dans
la chambre : « Qu'y a-t-il ? » dit Sa Majesté. — « Sire, c'est qu'il
y a longtemps qu'on attend Madame. » — « Et bien, dit le roy,
que l'on chante pour se désennuyer. » D'Aubigné, ravy d'avoir à
1. Ses terres étaient en partie, comme Tnrenne, en Limousin, et en partie
du côté de Sedan. Catherine de Bourbon portait aussi le titre de vicomtesse
de Limoges. Voir L'Estoile, Journal, I, p. 300.
2. C'est-à-dire « chez. » L'Estoile dit aussi (août 1597) « sur M. le Pro-
cureur. »
3. L'Estoile, Journal, I, p. 261.
4. L'Estoile, Journal, I, p. 263, 20 mai 1595.
5. Elle aussi était de famille protestante : son grand-père avait eu pour
aumônier le père de P. du Moulin (le futur aumônier de Madame et pasteur
de Paris) jusqu'à la Saint-Bathélemy (Autobiogr. de du Moulin, B. h. /».,
1906, p. 364.
6. L'Estoile, Journal, I, p. 281, 2 mars 1597.
50 LÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
faire un lour au roy, l'alla dire à l'assemblée qui estant nombreu-
se lit un grand bruit en chantant. « Qu'est-ce ? » dit le roy. On le
lui expliqua. « Mon Dieu, dit-il à sa sœur, allez vite et qu'on ne
chante plus 1 . »
On comprend combien cette maison de Madame où l'on priait
en toute circonstance avec tant de ferveur, où même parfois
retentissait le chant des Psaumes, devint chère aux réformés.
C'était pour eux un centre de ralliement, le symbole de leurs
espérances. L'Estoile raconte à ce sujet un petit événement où
les protestants virent une parabole. La cour était en Picardie et
Madame, malade et couchée, recevait la visite de son frère, quand
soudain le plancher de la chambre s'écroule. Le roi n'eut que le
temps de se jeter sur le lit, « tenant son petit César entre les
bras. » « Ceux de la religion l'allégorizèrent, » ajoute le conteur,
« disant que le lit de Madame estoit leur religion qui demeurait
toujours debout au milieu des ruines et que le Roy l'ayant quittée
serait contraint d'y revenir pour se sauver... Laquelle allégorie
un seigneur de la cour fit entendre au Roy, qui en rit et y pensa
possible tout ensemble 2 . »
Les catholiques naturellement avaient des désirs contraires à
ceux des réformés. Ils sentaient combien plus définitive serait la
conversion du roi si elle était suivie de celle de sa sœur. Aussi
tous les moyens pour l'obtenir étaient bons : propositions de
mariage, controverses théologiques, retards dans le versement des
sommes nécessaires à l'entretien de sa maison. En 1594, par
exemple « les trésoriers faisaient jeusner Madame 3 . »
Trois ans après, « au jour de quaresme prenant, » on trouvait
répandus partout dans le Louvre et les rues avoisinantes des
placards indiquant fort clairement au roi la conduite qu'on aurait
voulu lui voir suivre. Ils commençaient ainsi :
5
Les dix commandements au Roy.
« Hérétique point ne seras, de fait ni de consentement.
Ta bonne sœur convertiras par ton exemple doucement.
Tous les ministres chasseras et huguenots pareillement -J. »
1. Historiettes, éd. Monmerqué, I, p. 21.
2. L'Estoile, p. 269, 23 janvier 1596.
:î. L'Estoile, p. 242, 28 juillet 1594.
1. L'Estoile, p. 280, mardi 18 janvier 1597.
ORGANISATION DE L'ÉGLISE CHEZ MADAME 51
Mais Catherine de Bourbon ne manquait aucune occasion de
manifester son ferme dessein de persévérer dans la foi. La cause
nationale subissait-elle quelque défaite, par exemple lorsque
les Espagnols surprenaient Amiens..., tandis que — l'Estoile le
remarque, en bourgeois patriote — les prédicateurs catholiques
de Paris « n'en parlent point, mais donnent sur les huguenots, »
ceux-ci « ne laissent de s'assembler sur Madame, où le presche
publicq se faict, avec renfort de prières pour le bon voyage et
prospérité du Roy 1 . »
Le fils aîné du duc de Lorraine, prince très catholique, arrive-
t-il à Saint-Germain « pour baiser les mains à Sa Majesté »
(mais en réalité pour préparer son mariage avec Madame), celle-ci
revient à Paris, et « fait prescher dès le lendemain à huis ouvert
dans le Louvre, exprès pour effacer le bruit qui couroit qu'en
faisant ce mariage elle changeroit aussi sa religion 2. » Ainsi
« en l'absence même du roi son frère, Madame fait prêcher dans
Paris au vu et au su de tout le monde 3 .
De ces années 1595-1597 date l'organisation de l'Eglise de
Madame telle qu'elle existait au moment de l'Edit de Nantes, en
préparation dès cette époque dans les assemblées protestantes et
les conseils du roi. Comme cet état a subsisté sans changement
quelque temps encore après l'Edit, et ménagé une transition fa-
vorable, sous les yeux mêmes du roi, il convient d'examiner de
plus près cette Eglise très particulière, soumise à la discipline
générale des Eglises réformées et à certaines dispositions spécia-
les aux Eglises de fief, mais tantôt plus libre tantôt moins libre
que les autres, à cause de l'intervention soit indirecte soit même
très directe du roi dans les affaires de l'Eglise de sa sœur.
Les services religieux sont nombreux : deux chaque dimanche,
plusieurs en semaine ; ils ne sont pas tous ouverts aux gens « du
1. L'Estoile, Journal, mars 1596 (p. 282).
2. Ibid., 11 mai (p. 284).
3. Les Plaintes des Eglises réf. de France, imprimées en 1597 (et réimp.
au t. VI des Mém. de la Ligue, 1758, p. 442, etc.) constatent ce fait à propos
de l'interdiction obtenue par le légat du pape lorsque Madame a de même
voulu faire prêcher à Rouen : « On vient à contraindre Madame de sortir
de Rouen, faire la Cène de Noël dernier ! Si bien que la voilà aux champs,
elle, sœur unique du roi, tandis que cet étranger a tous ses aises à
couvert ! »
."«2 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
commun ; » certains sont réservés, semble-t-il, aux personnes
<( de qualité, » quelques uns mêmes à Madame et à sa maison
seulement. Et loin de trouver cela peu démocratique comme les
Parisiens d'aujourd'hui n'y manqueraient pas, les huguenots
se réjouissent avec raison de pouvoir profiter soit à l'hôtel de
Madame, soit en plein Louvre, du culte public sous la sauvegarde
royale, des sept heures du matin, presque tous les dimanches et
jeudis lorsque Madame est à Paris.
C'est du mercredi 6 juillet 1595 qu'est daté le premier des
« actes du Consistoire de l'Eglise réformée qui se recueille sous
l'autorité et en la maison de Madame *. » La séance avait lieu
à Saint-Germain-en-Laye, soit au château soit dans quelque mai-
son voisine habitée par Madame ; un pasteur l'accompagnait sans
doute dans tous ses déplacements. La grosse affaire traitée
durant cette année, ce sont les plaintes formulées contre Pierre
Cayer.
§ 2. Le pasteur apostat Cayer -
Pierre Cayer, sieur de la Palme :! , avait été catholique pen-
dant toute la première partie de sa vie. Grâce aux subsides d'un
gentilhomme du Blésois il avait fait à Paris de brillantes études
1. Observations séculaires de P. Fehry, ms. de Metz cité dans le B. h. p.,
1856, p. 149.
2. L'orthographe CayeR est employée en 1595 par le premier imprimeur
de notre auteur ; Cayer apparaît dès 1596 chez le second, mais CayeR y
reparait en 1597. Cayer prédomine décidément chez le troisième imprimeur
à partir de 1600. Deux épitres dédicatoires {Lettre à Damoars, 1595, et
Uespon.se à l'Advis, etc., 1596) sont signées l'une P. de Cayer l'autre V. P.
de Cayer. Les réformés appellent ordinairement leur ancien coreligionnaire
Pierre Cayer tandis que le prénom Victor apparaît, et passe le premier, après
son abjuration, ce qui laisse à penser qu'il lui a été donné à ce moment
comme une allusion à sa victoire sur l'hérésie. Le nom latinisé Caietanus
{Remonstrance à Madame, p. 108, etc.) a fait prédominer la forme Cayet,
puis l'aima Cayet. La Palme était le nom de quelque petite seigneurie.
La France prot., t. 111, col. 944, le dit né à Montrichard en Blésois dès
1525, date qui uous semble bien reculée. Il serait mort, en ce cas, à quatre-
vingt-cinq ans, en 1610.
:î. Voici la liste des principaux ouvrages de Cayer que nous avons con-
sultés : Copie d'une lettre de maistre Victor Pierre Cayer cy devant Ministre,
à présent ferme Catholique Apostolique et Romain, à un Gentil homme sien
amy le S r Dam. 'Damours] encores à présent Ministre. Contenant les causas
et raisons <le sa Conversion à l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine. A
Paris, par Jean Richer, rue S. Jean de Latran, à l'Arbre verdoyant, 1595,
avec privilège du Roy (in-8" de vingt-six pages). Comme l'approbation de la
LE PASTEL" H APOSTAT CAYER •">•'}
et était déjà maître es arts, peut-être docteur en droit canon,
lorsque, à l'exemple de son maître Ramus, il devint protestant.
C'était donc un homme dans la force de l'âge lorsqu'il redevint
Sorbonne est du 22 décembre 1595 et le privilège du 24, la date 1595 n'est
probablement pas celle de l'année où l'opuscule a réellement paru ; une
réédition toute semblable d'ailleurs porte — c'est la seule différence — la
date 1596, et Cayer, dans la Tromperie des Minisires sortie la même année
des presses du même éditeur, dit (p. 39) : « Ma Responce est imprimée 1596,
dédyée à M. Dam., il n'y a point d'autre tiltre. » Pour citer cet ouvrage nous
emploierons l'abréviation : Lettre au s r Damours.
Responce de Maistre Victor Pierre Cayer cy devant ministre, au livret inti-
tulé : Advis sur un point de la lettre de M. Cayer. Avec ledit Advis cotté en
la marge pour monstrer l'acquiescement que font les Mres à la lettre dudit
S T Cayer sur sa Conversion à l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine. A
Paris, par Jean Richer, rue S. Jean de Latran à l'Arbre verdoyant, 1596,
avec privilège du Roy (in-8° de 32 pages). L'épitre « Messrs de la religion
prétendue reformée est du 10 janvier 1596, l'approbation de la Sorbonne du
13. Nous emploierons l'abréviation : Responce à l'Advis, etc.
Les Antithèses et contrarietez de Jean Huss et de Luther, ensemble de
Zivingle et de Calvin sur les points de la religion qui sont en controverse.
Recueillies fidellement de leurs œuvres et mises en François, par Maistre
Victor Pierre Cayer, cy devant ministre, et à présent ferme catholique apos-
tolique et romain. A Paris par Jean Richer rue S. Jean de Latran à l'Arbre
verdoyant, 1596. Avec privilège du Roy (71 feuillets -- 142 pages in-8°). L'ap-
probation de la Sorbonne est du 18 janvier. Nous emploierons l'abréviation :
Anlhithèses, etc.
Admonition à Messieurs, Messieurs du Tiers Estât de France, qui ne sont
de l'Eglise Catholique romaine, par Pierre Victor Cayer (sans autres titres).
A Paris par Philippe du Pré, imprimeur et Librayre juré en l'Université de
Paris, demeurant à la rue des Amendiers, à l'enseigne de la Vérité, 1596.
Avec privilège (in-8° de 28 pages). Nous emploierons l'abréviation : Admo-
nition à MM. du Tiers. Pour traiter avec ce nouveau libraire, Cayer s'est
muni d'un nouveau privilège, du 15 juin : « Par grâce et privilège spécial
du Roy il est permis à Pierre Victor Cayet, lecteur ordinaire du Roy aux
langues orientales, de faire imprimer et vendre par tels imprimeurs et
Libraires qu'il avisera bon estre, les obsrvations par luy faites sur lesdites
langues Orientales et es autres langues tant en Latin qu'en Françoise [sic]
et ce pour le terme de six ans, avec inhibitions et defences à tous autres
d'imprimer ny faire imprimer, de ne vendre ny faire vendre lesdites obser-
vations, etc. » L'approbation de la Sorbonne est du 22 octobre 1596.
La Tromperie des Ministres, qu'on appelle, qu'ils font à leurs gens t/ui
les suivent, avec la tyrannie qu'ils exercent, contre leurs compagnons, et lu
surprise dont ils usent envers les Pasteurs et Docteurs Catholiques, par P.
Victor Cayer. A Paris par Philippe du Pré, Imprimeur et Libraire juré en
l'Université de Paris, demeurant en la rue des Amendiers, à l'enseigne de lu
Vérité. M. I). XCVII. Avec privilège du Roy. (L'exemplaire de la bibliothèque
de la Soc. hist prot. porte MDXCVI, le dernier trait a été gratté. L'approba-
tion de la Sorbonne est du 12 juillet 1596, mais l'épitre dédicalnire est datée
04 l'église réformée di-: PARIS SOUS HENRI IV
étudiant, cette fois avec une bourse fondée par les Eglises du
Poitou. Il fut de ceux qui se trouvèrent à Genève pendant les
toutes dernières années de la vie de Calvin, et le réformateur —
s'il faut en croire un auteur peu postérieur, — aurait prédit
« du prieuré de S. Martin des Champs, ce dix-neufiesme jour de juin mil
cinq cens nouante sept. »
Une fois encore Cayer change d'imprimeur, et emploie un privilège diffé-
rent, antérieur aux précédents, et plus général, l'autorisant à « faire impri-
mer ses œuvres, par tel qu'il luy semhlera bon » en date du 15 juin 1594.
Response à la déclaration d'un nommé Emond de Beaiwal soi) disant
jadis Jésuite qui s'est rendu de la prétendue reformée. Par M. P. V. Cayet,
Docteur en la Sacrée faculté de Théologie à Paris, avec approbation. A Paris
chez Guillaume Binet, imprimeur demeurant en la rue des Amandiers, à
l'Image S. Nicolas. M. DC. Avec privilège du Roy (16 p. in-8°). L'appro-
bation est du 14 décembre 1600. Nous emploierons l'abréviation : Response
à E. de Beaiwal.
Remonslrance et suplication ires humble à Madame, Madame, sœur uni-
que du Roy, Princesse de Navarre et de Lorraine, Duchesse, de Bar et d'Al-
bret etc., Pour vouloir recognoistre nostre mère Saincte Eglise Catholique
Apostolique et Romaine, adressée à l'Altesse très Illustre et Serenissime dz
Monseigneur, Monseigneur le Duc de Lorraine, Avec la réfutation de Jacques
Couel soy disant Ministre (prétendu) sur la Conférence (prétendue) qu'il
a mise en avant tenue à Nancy en Lorraine, comme il dit. Ensemble la
response Latine au mémoire dudit Couet, adressée à l'Illustrissime et Revc-
rendissime Monseigneur le Cardinal de Lorraine, Par P. V. Cayet, Docteur
en la Sacrée faculté de Théologie. Avec approbation. A Paris, chez Guillau-
me Binet, imprimeur, demeurant en la rue des Amandiers, à l'Image S. Ni-
colas, 1601. Avec privilège du Roy. La dédicace est écrite « à S. Martin des
Champs le jour sacré de la Conception Notre Dame l'An Jubilé de grâce
1000. » Mais le permis d'imprimer est donné par Caj'er « dans le collège de
Navarre le 29 décembre 1600, » et l'approbation est du 18 janvier 1601. Nous
emploierons l'abréviation : Remonstrance à Madame.
Chronologie novénaire contenant l'histoire de la guerre sous le règne du
Très chrestien roy de France et de Navarre Henry IIII et les choses plus mé-
morables advenues depuis l'an 1589 jusques 1598, par M" Pierre Vic-
tor Cayet docteur en la sacrée faculté de théologie et chronologue de France.
Paris, .1. Richer, 1608, 3 vol.
Les dédicaces au roi (t. I er ), au dauphin (t. II) et au duc d'Orléans (t. III)
sont datées du Collège royal de Navarre, 8 décembre 1607, et signées P. V. P. C.
(Pierre-Victor Palma-Cayet). L'ouvrage est présenté comme une suite de la
Chronique septénaire, cpii cependant embrasse une période postérieure. Le
privilège est du dernier jour d'avril 1605. « Pierre Victor Cayet » y est qua-
lifié ■■ lecteur de Sa Majesté en langues orientales. »
Chronologie septénaire de l'histoire de la paix entre les roys de France,
et d'Espagne, etc., depuis le commencement de l'an 1598 jusques à la fin de
fan ICO',. Paris, Richer, 1605. La dédicace au roi est datée du collège de Na-
varre le 24 février 1605.
CAYER ET CALVIN 00
que cet homme « seroit une peste clans l'Eglise *. » Plus tard
Cayer rappelle divers incidents qui montrent qu'il était à Ge-
nève en 1563 : dans la « pleine congrégation » qui se tient « le
jour de vendredy toutes les semaines » il a assisté à une discus-
sion entre Calvin et Chevalier, professeur d'hébreu — auquel
il dut sans doute en grande partie la connaissance et le goût
de cette langue - — ; il a vu exécuter .« en la place du Molard »
un meunier qui avait voulu livrer la ville au duc de Savoie ' ! .
Comme tous les pasteurs de ce temps il connaît à fond l'Institu-
tion de la religion chrétienne et beaucoup de Commentaires de
Calvin. Il sait, et peut-être même exagère plus tard à dessein la
part prépondérante que le réformateur a eue dans la rédaction
des catéchismes et confessions de foi à Genève et en France.
Jusqu'à la fin de sa vie la doctrine de Calvin, même lorsqu'il
l'attaquera dans certaines parties, lui paraîtra « saine » ailleurs,
mais dans tel passage qui le choque particulièrement, Calvin, à
son avis, s'est servi de « mots trop durs, lesquels nous ferions
sagement de corriger à la première édition 4 . »
Th. de Bèze, plus doux, lui était certainement beaucoup plus
sympathique. Il a souvent entendu ses leçons et ses serinons 5 ,
lu ses écrits sacrés et même profanes (il lui reproche d'avoir
« loué Rabelais mesme G », il connaît par cœur ses « rimeries »
des psaumes ". En général il parle de Bèze avec respect, il in-
voque l'autorité dont jouit en France le « Père patron » des mi-
nistres 8 , et admet que, par sa valeur personnelle, Bèze ait quel-
que droit à cette influence. Longtemps après avoir quitté Genève
il recueillait avec soin les lettres ou propos" qu'on prétait à Bèze
1. Remarques sur la Confession de Sancy.
2. Rcmonstrance à Madame, p. 37 : (Les pasteurs) « le voulans censurer à
part, il n'y voulut obeyr, et ainsi après quelque année se retira en France,
d'où il estoit de Vire en Normandie. »
3. Hélie le Pape, ce qui faisait dire « qu'on avoit coupé dans Genève la
teste au Pape. » (Remonstrance, p. 100).
4. Narré de la conférence etc., entre M. du Moulin cl M. Cayer, Parfis,
1601 (réédition de Genève, Aubert, 1625, in-8°, p. 150).
5. L'admonition, p. 8, cite un sermon de 1563.
6. Remonstrance, p. 84 ; cf. p. 32 : « Il a approuvé l'escriture de Rablais
(sic) par un distique exprès, lisant son escrit. Qu'es-ce là à dire ? ils approu-
vent des vilainies etc. ».
7. Rcmonslrancc, p. 85.
<S. Conférence de du Moulin el de Cayer, p. 15.
9. Admonition, p. 21.
50 l'église réformée DE PARIS SOLS HENRI IV
et s'en servait plus tard — plus ou moins fidèlement, nous le
verrons 1 . Il compléta ses études, toujours aux frais des Eglises
de France, par un séjour dans quelques universités allemandes
et fut ensuite consacré pasteur. Mais bientôt alors, semble-t-il,
Cayer fut ébranlé dans la fidélité à l'Eglise réformée. Il fut sensi-
ble aux doutes suggérés sur la validité de ce ministère, sensible
aussi à certains points faibles — plutôt extérieurs — tels que
le manque de hiérarchie et de cérémonies ; enfin à côté de
motifs d'ordre aussi respectable et pouvant provoquer des trou-
bles de conscience sincères, on fit valoir aussi, semble-t-il, auprès
de Cayer d'autres raisons d'ordre moins élevé auxquelles un
homme ambitieux et peu fortuné pouvait n'être pas insensible '-.
D'abord second précepteur du jeune prince béarnais qui de-
viendra roi de France, Cayer fut quelque temps pasteur en Poi-
tou, mais bientôt passa au service de la sœur de son ancien élè-
ve, Madame, d'une façon plus durable que ne le permettaient
les règles ordinaires des Eglises réformées en pareil cas 3 . Et
dans cette situation qui le mettait plus en vue déjà et lui assurait
divers avantages, il servit d'instrument à ceux qui désiraient
ramener Madame dans les rangs de l'Eglise romaine, Du Perron
notamment. Dès 1587 — Cayer le rappellera quatorze ans plus
1. Admonition, p. 20 ; Lettre au s 1 Damours, p. 19, et Remonstrance, p. 14.
2. Son ancien collègue J. B. Rotan hésite beaucoup moins tpie nous
n'osons le faire à dire qu'il avait « une âme ambitieuse et avaricieuse tout
ensemble » (Response à la copie d'une lettre missive de M. Pierre Cayer,
apostat, La Rochelle, Haultin, 1596, in-8°, p. 5. Sur l'exemplaire que possède
la Bibliothèque d'histoire du protestantisme, un lecteur du xvi° siècle a
écrit sur le titre, à la suite du mot apostat : « Qui lucri maioris spe et
pecunise gratia veritatem prodere cognitam non veritus est, Judas Isca-
riotes. » Cayer, plus tard, prétend au contraire que ce sont les réformés qui
ont voulu le payer pour qu'il devint un des leurs (imputation contraire à
tout ce que nous savons) : « ils ont suscité des gentilshommes pour me venir
cercher dans S. Martin des champs et m'offrir bonne pension et bouche à
court, si je voulois retourner, leur ayant imprimé lesdits prétendus ministres
in leur fantaisie, que je ne tenois pas qu'à faute de moyens » (Remons-
trance de 1600, p. 103).
3. .1. H. Rotan, Resi>onse, etc., p. 41 : « Cayer a toujours esté irrésolu de
sa vocation et s'est ingéré là où il n'appartenoit : il sait à quel titre il a
exercé un long temps le ministère en l'Eglise recueillie en la maison de
Madame. Le synode provincial de Poictou s'est plaint de ce qu'il avoit
quitté sa première vocation sans légitime congé S'il a esté démené çà et là
par les curiosités de son esprit et qu'il ait senti en son âme beaucoup de
troubles et de scrupules touchant la vocation, il ne doit s'en prendre qu'à
sa mauvaise conscience et aux choses défendues dont il s'est trop meslé. »
CAYER AUM NIER DE MADAME 57
tard — à Pau, sur les instances du président de Ravignan, il
exposait à Madame « les causes et moyens d'être bons catholi-
ques romains sans différence ny division l . »
Cayer vivait en assez bonne intelligence avec certains des
pasteurs qui exerçaient leur ministère auprès de Madame : ainsi
d'Amours, de Vaux et « le bonhomme M. de la Touche- »,
c'est-à-dire les plus pacifiques, les moins agressifs contre le
catholicisme. Mais il y avait antipathie llagrante entre lui et
certains autres, plus combatifs, qui voyaient avec suspicion et
scandale, l'indulgence, la bienveillance même de Cayer pour cer-
taines doctrines et pratiques catholiques : ainsi il y eut, même
en présence de Madame, à sa propre table, maint échange de
questions et réponses peu aimables entre Cayer et Lobéran, qu'il
ne désigne dans ses écrits jamais de son vrai nom, mais par un
mauvais jeu de mots ; il l'appelle « le pauvre petit Louper-
rant' ! , » nom « indécent, invitant à se méfier de celui qui le
porte 4 . »
Après la conversion du roi celle de Cayer paraît de plus en
plus à craindre. Il avait en l'hôtel de Madame une chambre — -
dont il conservait la clef encore sept ans après l'avoir quittée 5 — .
Ses collègues vinrent l'y trouver, et, dans des conversations pri-
vées, essayèrent de prévenir le scandale. Voyant qu'ils ne ga-
gnaient rien ils firent intervenir Madame : « La Fave vous
1. Rcmonstrance, p. 13 : « Par vostre commandement fis un escrit de six
fueilles Je les mis en latin, et fut porté par M. d'Espérien [le pasteur
Hespérien] à Sa Majesté devant la ville de Vendosme Vous me fistes cet
honneur de me dire à Mantes que Madame de la Barre avoit encores cet escrit
en ses coffres. Ce fut la contestation que les ministres prétendus eurent avec
moy sur ce que, par commandement de Sa Majesté, j'avoye communiqué
avec M. du Perron. »
2. '< Je ne compare pas [aux rusés] M. Dominique de Losse, qui nie co-
gnoist bien. Plust à Dieu que M. de Langvillier fut en vie ; il Pauroit redmt
à estre bon catholique en moins de rien, car il Paimoit fort, et M. de la
Touche luy rendoit bien le respect qui luy appartient » {Remonstrance, p. 4">».
'A. Reinoiistrauce, p. 14, 67, 71, 98, etc.
4. La Tromperie, p. 38 : « Cave a signatis luy peut estre appliqué, fai-
sant comme il fait, soit de nuit soit de jour : conveniuni rébus nomin-i
sape suis. » Voici peut-être une autre allusion au même incident nocturne
de la vie errante de Lobéran pendant les guerres de religion : < Couet est le
patron du petit hibou qui ne demande pas mieux que de sonner ses mastines
à minuit à coups de pistole. Nous Pavons bien ouy, voilà pas une belle
sonnerie. »
.">. Remonstrance, p. 100 : « Je tiens encore la craye {sic) en ma pochette, d
58 L ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
requit de nie commander que je ne me réunisse point à l'Eglise
romaine que ce ne fust tout d'un commun advis et consente-
ment. » On essaya d'une démarche collective. Quinze pasteurs
s'assemblèrent « à la Pomme de pin tout devant le Fort l'Eves-
que ' « et Cayer comparut devant eux. Ils n'en obtinrent rien,
qu'une protestation d'approuver « tout ce qui estoit conforme
à la parole de Dieu et à la Sainte-Ecriture ; » mais quelle nou-
veauté qu'une telle réunion dans la ville où naguère pendant
bien des mois pas un pasteur, isolément, n'avait pu pénétrer !
La police, avertie, fut sur le point de faire arrêter toute l'assem-
blée pastorale, mais la « prudence et sage discrétion » du lieu-
tenant Séguier sut « mieux respecter son Altesse (Madame) qui
leur avait impetré ce congé -. »
Il était arrivé à Paris avec Madame, et on l'a accusé d'avoir,
peu après, communiqué à Robert Estienne un manuscrit immo-
ral destiné au Parlement, et intitulé : « Discours contenant le
remède contre les dissolutions publiques 3 . » D'autre part l'Eglise
de Poitiers avait des griefs contre lui : il en est question dès 1594
au synode national de Montauban, en 1595 au synode de l'Ile de
France ; peu de jours après y avoir signé la confession de foi
il remet à R. Estienne (cette fois le fait est certain) un traité sur
la réunion des Eglises catholique et réformée 4 , fruit de négo-
ciations avec cet autre ancien protestant qui venait d'être sacré
évêque : Du Perron. Enfin Cayer était « grand alquemiste 5 » et
s'occupait de siences occultes : « Ses habits, sa forme de vivre
et sa curiosité à chercher la pierre philosophale le rendoyent
méprisable (i . » On l'appelait, par allusion à ces pratiques, Petrus
1. C'est-à-dire probablement rue Saint-Germain l'Auxerrois ou rue Bertin
Poirée dans la partie comprise entre la rue précédente et le quai de la Mégis-
serie.
2. Iicmonstrance, p. 100.
.'(. " Pour prouver la nécessité de restablir partout les bordeaux, » dit
A. d'AuBiGNÉ, Hist. un., 1. XIV, ch. xi (éd. de Ruble IX, p. 79) ; cf. L'Estoile,
Journal, 1 1 mars 1610.
1. Consilium pium de componendo religionis dissidio. Traduction fr. en
1596, Paris, in-8" : Avertissement sur les points de la religion pour en com-
poser les différends.
5. L'Estoile. En 1607, Çayer publiera une traduction de 1' « Histoire du
docteur Faust, grand magicien. »
6. • Autant que sa doctrine le faisoit honorer » ajoute le Mercure françois
de 1610 : le Mercure lui devait bien quelque reconnaissance, étant en quel-
que sorti.' la continuation de la Chronologie septénaire.
ABJURATION DE CAYER 5<)
MagUS. On l'accusait aussi de s'être « porté peu honnêtement à
l'endroit d'une damoiselle » (la baronne d'Arros) 1 .
Par contre le comte de Schomberg, commandant pour le roi
en sa ville de Paris, refusait, de son côté, de sévir contre Cayer
lui-même, dénoncé — à ce qu'il raconte par Lobéran « et
autres, » comme ayant « fait sédition sur le pont Nostre Dame
pour ne pas vouloir saluer une procession. » L'accusation paraît
peu vraisemblable de la part d'un tel accusateur.
A en croire l'accusé, c'est à tort que ses quinze collègues décla-
raient alors savoir qu'il était déjà allé à la messe. S'il n'y était
point allé encore, il y assista bientôt après et même ne tarda
pas à la dire. Le synode provincial avait fini par déposer Cayer ;
l'Eglise de Madame était représentée, dans cette session, par son
maître d'hôtel M. de Roye, et par ordre de la princesse Lobéran
adressa aux fidèles un avertissement sur la déposition du sieur
Cahier du s. ministère de l'Evangile et sur sa révolte.
Voici comment l'Estoile raconte la fin de l'affaire : « Madame
lui donna son congé, sous le bon plaisir du Roy, qui approuva si
peu sa révolte qu'il demanda à Madame que c'est qu'elle en
vouloit faire et pourquoi elle ne le chassoit de sa maison ? A
quoy lui ayant respondu que le seul respect de Sa Majesté l'en
avôit empesché, craignant qu'il en fust marri : « Non, non, dit le
Roy, tout au contraire. Il y a longtemps que je congnois Cayer :
il ne m'a point trompé d'avoir fait ce qu'il a fait. » Estant hors
du logis de Madame il brouilla plus encore que devant -. »
Vers le milieu de 1595 il recommence — comme une quaran-
taine d'années auparavant — à suivre les cours de l'Université
et reçoit à la Sorbonne des instructions particulières :; . Le 9
novembre a lieu l'abjuration solennelle (c'est alors qu'il reçoit le
nom de Victor) ; quelques semaines plus tard, il est ordonné
prêtre. Ses anciens coreligionnaires lui reprochent d'avoir alors
« fait quester par toute la ville de Paris pour avoir les ornements
requis à dire sa première messe 4 . »
1. Document cité dans lu France prot., III, col. 94(>.
2. Journal, décembre 1595.
3. Lettre à Humours (15 novembre 1595), p. 16 : Il y a quatre mois que
j'oy et voy tous les jours et en particulier quelques uns et en généra] toute
l'exercice de la sacrée faculté de théologie. »
4. .1. H. Rotan, Rcsponse, etc., p. 5.
(>0 l'église réformée de paris sous HENRI IV
Plus tard il obtiendra le bonnet de docteur en théologie et le
titre de protonotaire du Saint-Siège 1 . Le roi de son côté, renon-
çant à ses préventions, le nommera professeur de langues sémi-
tiques au collège de France : « linguse hebraicse aliarumque
orientalium professor et anagnostes regius - », et enfin « chrono-
logue royal après qu'il eut écrit l'histoire des événements sur-
V( nus depuis 1589 •"•.
Il était extrêmement fier de ses titres et les étalait à tout pro-
pos, et même hors de propos 4 ; un jour il déclare qu'il accepte
de montrer « à de Bèze, Couet, Louperrant et tous leurs compa-
gnons loups ravissants, qu'ils sont en hérésie, et ce par la seule
et simple parole de Dieu en latin, grec, hébreu, françois, ale-
man, italien, espagnol, anglois, escossois (sic), ad aperturam
librorum : je dis par leurs livres mesmes, et s'ils veulent passer
en Orient je leur monstreray leur condamnation en syriaque,
chaldaïque, rabbinique, arable, Turc, persique, arménien et
a thiopique, en chacune langue par son propre dialecte et cha-
cune {sic) dialecte par son propre charactere, je l'enlreprens à
la peine de ma vie, etc. ~> » Les vrais savants n'empruntent pas,
ordinairement, de semblables boniments aux bateleurs de foire.
Il est certain pourtant que si Cayer n'était pas passé maître en
toutes ces langues, et s'il lui eût été difficile peut-être de parler
'< écossais », il avait des connaissances philologiques élémentaires
plus étendues que la plupart des docteurs de Sorbonne. Il était,
1. Remonslrance de 1600, p. 104.
2. Ibidem, p. 105.
3. Le 4 septembre 1603 P. Matthieu écrit au chancelier : « Les héritiers
feu Monsieur de Serres prétendent faire renouveller les provisions qu'il
avuit du mesme estât en faveur d'un professeur du roy nommé Cayer ; ->
cille intervention est curieuse, de Serres étant l'oncle d'un membre du
Consistoire de I';iris (voir ci-dessous p. 352). Le fac-similé de cette lettre a
été publié par la Société de l'histoire de France dans le premier fascicule
des Rapports sur l'édition des Mémoires de Richelieu (1905), appendice p. 11.
I. Âdjoustoil que Sa Majesté l'avoit honoré de la charge de profes-
seur eu hébreu, se mit à lire sept ou huit versets en hébreu, qui ne tou-
choient en rien à ce dont il estoit question : du Moulin interrompit sa lec-
ture, lui disant qu'il n'estoit point ici pour faire paroistre son savoir ny
parler de sa charge mais pour chercher la vérité, et l'ayant prié de n'extra-
vaguer, lui dit. etc. » {Conférence de du Moulin el Cayer (en 1602), réédition
de Genève, Aubert, 1625, p. 94). « Quelquefois il se mettoit à lire un chapitre
en hébreu tout entier, disant que le Roi l'avoit choisi, etc. » (p. 48).
5. Remonstrance, p. 71.
OUVRAGES-DE CAYER fil
semble-t-il, doué d'une bonne mémoire et d'un esprit assez cu-
rieux, en sorte qu'il avait profité de ses études théologiques à
Genes^e, en ce qui concerne les langues anciennes, et de ses voya-
ges à la suite de Madame, en ce qui concerne les modernes. Mais,
quoiqu'il enseignât l'hébreu, il est souvent convaincu d'erreur par
tel pasteur qui n'est pas spécialement hébraïsant, comme Du
Moulin, et dans les ouvrages que j'ai lus, je n'ai relevé que quel-
ques mots des langues arabe, allemande et espagnole, mais rien
des autres langues énumérées ci-dessus.
Par contre il cite volontiers des dictons poitevins et béarnais,
affecte de parler « en parisien, » ne craint pas les jeux de mots
(nous avons cité Lobéran-Louperrant ; « Couet né fait que couet-
ter » ; «. Couet est mis au rouet 1 , » etc.).
Tel est l'homme dont la Sorbonne s'empresse d'utiliser les
services aussitôt qu'elle se l'est acquis. Dès le 15 juin 1594 Cayer a
obtenu privilège pour la vente de ses œuvres 2 . D'autres privilèges
— qui n'annulent pas celui-ci, plus général — lui sont donnés en
1595 et 1596 ; il les emploie pour faire paraître chez plusieurs
imprimeurs parisiens successifs divers opuscules qui, compa-
rés à beaucoup d'ouvrages de ce temps, ont du moins le mérite
de la brièveté : en dix mois (fin 1595-fin octobre 1596) la Sor-
bonne n'approuve pas moins d'une demi-douzaine de lettres,
réponses, admonitions, etc., peut-être y en eut-il plus ; très pro-
bablement elles ne sont pas imprimées aux frais de l'auteur, mais
plutôt de bons catholiques ;i dont on sait ouvrir la bourse pour
faire démontrer par le néophyte « la nullité de la religion pré-
tendue réformée 4 . » Et souvent l'écrivain ou l'éditeur annonce
au lecteur la publication prochaine d'autres « pièces du même
1. Remonslranee, p. 47 et 11. Cf. p. 80 : « Calvin en tout baille Brie contre
Robert, appelant ministre un prétendu pasteur, etc. »
2. Voir ci-dessus p. 53, bibliographie.
3. Ainsi les Antithèses sont dédiées « à hault et puissant seigneur messire
Charles de Fonsegne, chevalier de l'ordre du roy, conseiller au conseil d'estat
et baron de Surgeres, de Iernac (Jarnac) etc. » qui a « trouvé bon » cet
ouvrage.
4. C'est le titre d'un sixième ouvrage de circonstance à joindre aux cinq
qu'énumère notre bibliographie (la Tromperie, p. 39). Il avait été composé
en réponse à un opuscule de Lobéran, et Cayer le cite comme « un escrit »
sans dire qu'il ait été imprimé. On faisait souvent des copies manuscrites
qui circulaient sous le manteau, sans aller toujours jusqu'à faire des copies
imprimées comme celle à Damours-
5.
02 l'église réformée de paris sors henri iv
auteur l , » des traités comme ou dit alors pour désigner en bon
français les petites brochures de propagande qu'au xx e siècle on
qualifie parfois, employant inutilement un mot anglais, de tracts.
Nous en parlerons plus en détail à propos des controverses
de ce temps. Remarquons seulement que, publiés pendant les
négociations qui précèdent l'Edit de Nantes, ces traités de Gayer
empruntent aux circonstances, et à la personne de leur auteur,
certains caractères particuliers, l'espoir sincère d'une réunion
possible des deux Eglises pouvant subsister davantage tant que
n'avait pas été signé l'acte qui constatait et consacrait l'existence
du schisme. Avec un fonds commun, les traités de Cayer ren-
ferment chacun des arguments particulièrement appropriés, dans
la pensée des théologiens et tacticiens catholiques, à certaines
catégories de lecteurs : les Antithèses de J. Huss et de Luther
sont plutôt destinées aux érudits nombreux parmi les pasteurs et
laïques réformés; le dessein exposé dans l'épître préliminaire fait
penser, de très loin, à celui de VHistoire des variations de Bos-
suet, plutôt qu'à la façon moderne d'étudier l'histoire des reli-
gions ; Cayer prétend établir « que Luther n'est d'accord avec
J. Huss en nul article de ceux qui sont en débat entre les catho-
liques et les luthériens. »
Voici sous quelle forme typographique se présentent les anti-
thèses :
« La première antithèse, Luther dit :
« La seule foy justifie et sauve.
« Jean Hnss dit le contraire. »
Suivent cinq pages d'extraits des œuvres de Huss (édition de
Nuremberg, 1558), tandis qu'il n'est presque jamais donné de
citation textuelle de Luther. Deux fois seulement il y a : Calvin
dit, etc.
Ce même procédé d'exposition est perfectionné et pour ainsi
dire popularisé, pour frapper plus vivement l'esprit et l'œil mê-
me (« Voyez grands et petits ») quelques mois plus tard. Il
s'agit cette fois non plus de comparer Huss et Luther et de les
1. Ainsi à la fin de la première Copie de la lettre à Damours sont annon-
cés : < un traicté de l'Unité de la foy ; — les moyens de la réunion ; —
quatre examens de la doctrine nouvelle ; et autres » qui n'ont pas paru, du
moins sous ces titres. Mais le traité annoncé p. 17 sur Huss et Luther a bien
été publié quelques mois plus tard. En 1597 (la Tromperie, p. 35) est annon-
cée une « histoire de plus particulière recerche » qui dévoilera d'autres
« tromperies ».
OUVRAGES DK CAYER 63
mettre en contradiction l'un avec l'autre, mais de comparer
« l'Eglise » et « l'Hérésie » l'une et l'autre avec la règle que
les protestants eux-mêmes établissaient comme autorité suprê-
me, et de montrer la conformité de l'Eglise, la contradiction de
l'Hérésie avec la Parole de Dieu. Cayer s'en tire par beaucoup
de subtilités, pour frapper ceux qui verront ces tableaux sypno-
tiques 1 .
Cayer avait commencé par adresser une « remonstrance » à
la noblesse réformée \ maintenant il s'agit de faire « admoni-
tion « à Messieurs du tiers-estat, de mettre à leur portée certains
arguments fournis par Anthoine de l'Escaille. Il semble que le
fond et la forme de cet écrit aient moins satisfait la Sorbonne, ou
qu'elle ait craint de voir présenter les arguments hérétiques d'une
manière trop favorable ; toujours est-il que quatre mois s'écou-
lent entre le privilège royal et l'approbation des docteurs (juin-
octobre 1596), et celle-ci n'est pas sans réserve : l'œuvre est
« trouvée digne d'estre mise en lumière pour la réduction des
âmes desvoyées, » toutefois « sans autrement approuver la con-
fession d'Augsbourg et celle de Saxe, et sans approuver ce mot
d'Eglises protestantes 2 . »
Pour la publication suivante onze mois se passent entre l'ap-
probation de la faculté et la dédicace au duc de Bouillon (juillet
1596-juin 1597). Cette fois il s'agit d'inspirer aux réformés la
méfiance à l'égard de leurs pasteurs. Cayer fait appel au senti-
ment patriotique et rend hommage à l'esprit de dévouement dont
les réformés ont fait preuve ; il s'adresse « à tous les bons Fran-
1. L'Eglise dit
Que pour estre sauvé,
il faut estre baptizé.
L'Hérésie dit
Que le baptesme n'est
point nécessaire à salut.
La parolle. S. Jean. 3 h. (sic)
Qui n'est derechef né d'eaue et d'esprit, n'entrera point
au royaume.
Or que vos Ministres tiennent cette opinion là, il ap-
pert par leur formulaire de baptizer, où ils disent que
les enfans sont sanctifiés dès le ventre de leurs mères.
(Admonition, p. 3).
1. L'ouvrage auquel il fait allusion sous ce titre dans l'Admonition, p. 1,
est-il les Antithèses ou un autre ouvrage ?
2. Dans un avis « au lecteur catholique » Cayer prévient les scrupules :
« Vous ne devez faire difficulté de lire ce que le sieur de l'Escaille met en
lumière des requestes qu'il a présentées aux ministres L'intention do
Mgr. illustissime légat de sa Sainteté est de vous le permettre. »
04 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
çais qui sont de la religion prétendue réformée » : « Messieurs,
il me desplait infiniment de vous voir d'un si bon courage com-
me vous estes pour n'espargner biens, vies et honneurs sous le
prétexte de la façon de faire de Calvin Vous n'espargnez rien,
chacun le void. Et toutesfois vous savez bien aussi que vous
n'avez aucun proffît n'acquest. Sinon que l'on void vos maisons
nobles et bourgeoises ruynées et mises par terre, et ceux qui y
ont mis le plus c'est item plus perdu. C'est merveille que ceste
généreuse condition Françoise, d'une si gaillarde promptitude
en toute la nation, se puisse trouver si estrangement altérée en
plusieurs qu'aujourd'huy ils soyent devenus comme stupides,
pour ne discerner pas la tromperie qu'on leur faict Vous me
dires : « En faict de religion nous cerchons seulement nostre
salut et ne demandons point d'autre avantage et prendrons plai-
sir d'y employer tout ce que Dieu nous a donné. » Vous ne pou-
vez mieux parler, mais ce n'est pas assez dit. La vraye religion
doit estre en l'Eglise, etc. »
Bien qu'il n'y eût « aucun profit ni acquêt, » non seulement
on restait protestant, mais on le devenait : d'où nouvelle occa-
sion de porter les efforts de Cayer sur un autre point du champ
de bataille, « pour obvier aux révoltes de plusieurs 1 » ; enfin
— mais seulement après sept ans d'entraînement par les susdits
exercices variés, — on lance Cayer dans une entreprise plus déli-
cate que toutes les précédentes : la conversion de la princesse
dont il avait été si longtemps le pasteur. Nous verrons en
temps et lieu comment il s'y prit, s'adressant tour à tour à
l'amour filial, au sens politique, au goût artistique de Madame.
.Jusqu'alors, retiré dans le prieuré de Saint-Martin-des-Champs -
il n'avait combattu que par la plume, mais il était impatient
d'aborder la scène plus glorieuse de la controverse orale. Dès
1600 il voudrait bien être mis en avant comme champion du
catholicisme contre Du Plessis-Mornay : il annote le Mystère
d'iniquité, montre à MM. de Sainte-Marie du Mont et du Pont de
Courlay quelques passages qu'il prétend « visiblement falsifiés ; »
il dit à Sainte-Marie qu'il « les luy vouloit vérifier de faux en pré-
1. Formule spéciale insérée dans l'approbation de la faculté le 14 décembre
1600 (Resijonse à E. de Beauval, soy disant jadis jésuite, etc., p. 14).
2. Depuis 1597 au moins (la Tromperie, etc., épitre dédicatoire, et Re-
monstranee, id., mais le permis d'imprimer est donné par Cayer le 29 dec.
160(1 •■ dans le collège de Navarre »).
CAYER CONTROVERSISTE 65
sence de qui il voudroit, et le pressoit fort de ce faire » (c'est
lui-même qui a soin de le rapporter ] ) ; mais Du Plessis ne con-
sent pas à discuter avec un apostat pour lequel il a évidem-
ment peu d'estime : il invoque un prétexte protocolaire et répond
« qu'il n'entroit point en conférence qu'avec personnes de sa
qualité d'estat. » C'est alors que Sainte-Marie ayant dit :
<' M. l'évêque d'Evreux est de votre qualité, » on arrangea la
rencontre qui bientôt eut lieu à Fontainebleau. Quelques mois
après, nouvelle tentative de Cayer ; dans sa Remonstrance il
offre d'aller disputer de vive voix en présence de Madame. Ceci
n'eut pas plus de succès : et la Sorbonne paraît avoir estimé Cayer
plus capable d'écrire que de parler. En 1601 il se dérobe d'abord
à une première conférence « verbale » non pas en présence de
Madame, mais avec son aumônier éventuel Du Moulin ; lorsque
l'année suivante il y participe enfin, il est accompagné de deux
docteurs en théologie qui le surveillent autant qu'ils le secon-
dent ; ils ne sont pas toujours du même avis, la Sorbonne inter-
dit à Cayer de signer ce qu'il a dicté, et met fin à la conférence -.
Tant qu'il se sentait sur le terrain où il avait soigneusement
préparé d'avance son argumentation, Cayer « proposait des cho-
ses impertinentes avec ris et mignardise, et avec une contenance
asseurée, comme prononçant autant d'oracles 3 , » mais là même
il avait été imprudent dans ses affirmations, puis il avait donné
trop facilement dans les pièges que lui tendait spirituellement
Du Moulin, il avait manqué d'esprit, d'à-propos et laissé l'adver-
saire prendre trop d'avantages.
Longtemps avant cette conférence « verbale » les critiques
n'avaient pas manqué à Cayer, dès son abjuration. Le vieux
Montigny, le premier, avait cru de son devoir d'entrer en lice, en
quelques pages anonymes que Cayer traite de « rhapsodie inju-
rieuse 4 . » Pour justifier « les causes et raisons » de sa conver-
sion, celui-ci avait ensuite écrit à un autre de ses anciens collè-
1. Chronologie septénaire (1605), 1. II, p. 142 de l'édition de 1611.
2. Nous utiliserons plus amplement ci-après le Narré de la Conférence
verbale et par escrit tenue entre M. P. du Moulin et M. Cayer (1602), réédi-
tion de Genève, Aubert, 1625.
3. Ibidem, p. 101.
4. La Tromperie, etc., p. 37. Les mots : » Tu te trompes, Cayer », qui se
trouvaient dans cet écrit, ont fourni précisément à Cayer le titre du sien.
Après l'impression de la lettre de Cayer à Damours, l'écrit de Lobéran fut
réédité.
06 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
gués, sous une désignation transparente : « un gentilhomme sien
ainv, le sieur Dam. » Damours n'a rien répondu, mais pour
réfuter les vingt-six pages de cette lettre de Cayer, un ouvrage
dix fois plus long fut laborieusement composé par un homme que
d'Aubigné l estimait « profond théologien et philosophe sub-
til : « J. B. Rotan, pasteur à la Rochelle -.
Cayer avait écrit au « prétendu » ministre : « Je n'eus jamais
un tel contentement en mon âme, j'en rens grâces à Dieu. » Ro-
tan s'indigne de cette « prétendue » conversion, et commence
ainsi : « Le comble de tous malheurs c'est de se glorifier en son
iniquité et lorsqu'estant abandonné de l'esprit de sanctification
on est plongé en un profond bourbier de mensonge et impureté,
se persuader qu'on a un parfait contentement. » Lorsqu'on voit
des hommes qui n'étaient pas les premiers venus, comme Cayer et
ses anciens collègues, contester aussi sincèrement, et aussi vive-
ment, leurs « prétendus » titres et « prétendus » sentiments
respectifs, on conçoit aisément quelle sensation produisit dans
la population parisienne un fait comme l'abjuration de l'aumô-
nier de Madame ; étant donné surtout, comme dit un réformé,
qu' « en cette ville nos adversaires ont plus de trompettes que
nous n'avons de soldats 3 . »
§ 3. Le mariage de Madame
Malgré le trouble évidemment causé par l'apostasie de Cayer
(qui, d'ailleurs, avait exercé à Paris son ministère pendant
quelques mois à peine), l'Eglise de Paris se développa rapide-
1. T. III, 1. m, ch. 22.
2. Response à la copie d'une lettre missive de M' Pierre Cayer apostat, en
laquelle il rend raison de sa prétendue conversion A la Rochelle, par Hie-
rosme Haultin, 1596, 216 p. in-8°. ]SAdmonition de Cayer (approuvée le 22
octobre de cette année) fait dès la page 1 allusion à « certains discours
que M. Rotan et un autre ministre disent avoir faits. » Il ne semble donc
pas avoir eu alors entre les mains ce livre imprimé. D'autre part, au sujet
de « l'autre ministre », on lit dans une pièce des Archives Nationales
(TT. 313) : ci Sur proposition faite par le sieur de Ricotier sur la response
qu'il fait à M. Cayer et une lettre de M. Cayer révolté du saint ministère,
après lecture faite tant de la lettre dudit Cayer escrite à M. d'Amours, mi-
nistre, que de la responce dudit sieur Ricotier, ladite responce d'un commun
advis a esté aprouvée et arresté qu'elle sera envoyée à Agen » (Extrait des
Actes du colloque tenu à Tonneins le 5 mars 1596).
M. Adaik, Narré de la conférence de Du Moulin et Cayer, p. 4.
ORGANISATION DE L'ÉGLISE CHEZ MADAME 67
ment dès 1596. Rassurés par la tranquillité persistante, les
protestants rentraient en grand nombre dans la capitale. En rai-
son de l'affluence croissante aux services religieux, le consis-
toire fait, au printemps de 1597, un nouveau règlement ; les
lieux et heures de culte sont lixés, notamment pour les jours de
grandes fêtes, en tenant compte des convenances de Madame et
des ordres formels du roi :
« 31 mars 1597. Après les censures faites, suivant l'ordre de
l'Eglise, a esté trouvé bon que la Saincte Cène se celebreroit
séparément en deux assemblées et deux divers lieux, pour éviter
la confusion apparente si on la faisoit en une seule, à cause de
la grande multitude des communiants. Et a esté le s r de la Faye
d'advis (que la compagnie a approuvé) de prier le s r de Montigny
de faire le presche en la première assemblée à huit heures du
matin, et qu'il feroit la deuxième à l'heure de Madame. Item
qu'on donneroit des mereaux jusqu'aux estrangers qui auroient
tesmoignage par escrit ou par le rapport des gens de bien 1 . »
Ces « étrangers » ne sont pas seulement des gardes suisses,
des Anglais, des Allemands, des Hollandais, qui, à cette épo-
que, n'ont pas à Paris de pasteur spécial, mais aussi des protes-
tants français venus des Eglises de province : par le culte permis
chez Madame comme par tant d'autres mesures contemporaines
le roi était certainement heureux de donner à tous l'impression
que Dieu « pouvait être adoré et prié par tous ses sujets sans
trouble ni tumulte 2 . »
Quant au mêreau c'était le jeton remis d'avance par les « an-
ciens » du consistoire aux personnes désirant participer à la
Sainte Cène 3 . On a retrouvé et identifié récemment un exemplaire,
en laiton, de ce méreau de l'Eglise de Madame. Il porte: « au droit,
une rose entourée de quatre fleurs de lis et de quatre étoiles à
cinq rais, alternés ; au revers, sur quatre lignes la légende :
Christ est le pain de vie i , » expression de l'évangile de saint Jean
1. Actes du Consistoire (B. h. ]>., 1 856, p. 151).
2. Préambule de l'Edit de Nantes.
3. H. Gelin, Le Méreau dans les Eglises réformées, in-8°, Niort, Clouzot,
1891 (extrait des Mémoires de la Société de statistique des Deux-Sèvres).
4. Art. de M. Router dans la Revue de numismatique de 189,'?, et de
MM. Gelin et Weiss dans le B. h. />., 1894, p. 46. Le méreau se trouvait alors
dans la collection Ch. Richard à Paris. MM. Rouyer et Gelin croyaient qu'il
s'agissait du méreau en usage à Charenton. C'est M. Weiss qui a proposé
68 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
citée constamment par les protestants à propos de la sainte Cène.
Ce méreau a été probablement frappé à la Monnaie de Paris où
il y eut alors - nous le verrons - - une série d'artistes hugue-
nots. La conservation de cette médaille commémorative d'une
Eglise éphémère est d'autant plus remarquable que le méreau
en usage dans l'Eglise de Paris proprement dite, depuis l'Edit
de Nantes jusqu'à la Révocation, a jusqu'à présent échappé aux
recherches des collectionneurs.
Le jour de Pâques, ces méreaux sont remis par les fidèles en
grande quantité ; les deux pasteurs officient ensemble à deux
services : l'un au Louvre, l'autre dans la « salle de Madame, »
probablement en son hôtel. Les actes du consistoire enregistrent
avec satisfaction cette communion :
« Du 6 avril 1597. La Cène a esté aujourd'hui célébrée à deux
diverses fois, la première à huit heures par le s r de Montigny,
assisté du s r de la Faye, où se sont trouvées plus de quinze cents
personnes en la grande salle basse du château du Louvre, et la
seconde, par le s r de la Faye assisté du s r de Montigny, à dix
heures, où il y avoit encore eu quatre ou cinq cents personnes
en la présence de Madame et en sa salle. Ce qui doit être remar-
qué pour faire connoître l'admirable providence et faveur de
Dieu en la conduite de son Eglise. »
Pour Pentecôte (25 mai) le Consistoire avait décidé de célébrer
aux mêmes heures deux services de sainte Cène, mais il y eut
des retards successifs, et l'on voit clairement par là que l'auto-
risation expresse du roi était, dans certains cas, indispensable :
« Du 22 mai. Ce que dessus n'ayant pu estre exécuté pour n'en
avoir Madame parlé au Roy comme elle en avoit délibéré, afin de
savoir sur ce la volonté de Sa Majesté, la Sainte Cène a esté
remise au 27 dudit mois, en faveur des gentilshommes et autres
estant à la suite de Sa Majesté qui la dévoient tost après accom-
pagner en son voyage de Picardie, et a esté [jugé] bon que mai-
reaux seroient donnés à tous les communiants tant de la cour
que de la ville. »
l'attribution, exacte selon nous, à l'Eglise de Madame. M. Rouyer voyait un
autre méreau de Charenton dans un second jeton auquel M. Weiss conteste
le caractère d'un méreau. Il le croyait frappé « vers la fin du règne de Henri
IV. dans l'établissement royal de la Monnaie du Moulin ». Les dimensions
sont celles de nos pièces d'un franc. M. Rou3 T er supposait que le méreau de
l'Eglise de Madame avait été frappé « vers le milieu du xvn c siècle. »
l'église chez madame 69
« Du 30 mai. Combien que chacun se fusl préparé pour la Cène,
suivant l'advis cy dessus, toutefois Sa Majesté y ayant mis em-
peschement et commandé qu'on sursist la célébration de la Cène
cinq ou six jours, on a esté contraint de la remettre au premier
jour de juin, et a voulu Madame qu'elle ne fust publiée, mais
que les advertissements s'en donnassent par les ministres et an-
ciens, ce qu'on a advisé de faire. »
Pendant l'été le Consistoire décide de « continuer l'ordre des
presches en ladite ville tant que son Altesse y sera, tel qu'il y est
maintenant. C'est à sçavoir que le dimanche il se fera deux pres-
ches, le premier à sept heures du matin et le second au lever de
Son Altesse. Le mercredi et le vendredi aussy, au lever de Son
Altesse, et le jeudy à sept heures du matin pour le commun. »
Ces grandes assemblées régulièrement organisées ne pouvaient
manquer d'attirer l'attention et les protestations des catholiques.
L'Estoile décrit plaisamment, fin août, une soixantaine de fem-
mes, « de celles qu'on appeloit dévotes, » courant par la ville,
disant que les presches étaient cause de toutes sortes de maux,
importunant le procureur général, les gens du Palais qui les
renvoient à l'évêque, le premier président enfin, qui leur « fit une
réponse fort à propos, car il leur dit qu'elles lui envoyassent
leurs maris, afin de leur faire commandement de les tenir enfer-
mées dans leurs maisons, et qu'elles ne courussent plus les rues
comme elles faisoient Entre autres griefs elles alléguoient
qu'on avoit donné l'aumône de chair — c'est-à-dire des portions
de viande un jour maigre — publiquement à la porte de Madame
le jour de Nostre Dame qui etoit un vendredi. On les disoit sus-
citées par quelques ecclésiastiques mal contents de ceste liberté
de presches que faisoit faire Madame 1 . »
Quelques mois se passent sans autre incident, Madame et le
Consistoire cherchant en vain à s'assurer les services d'un troi-
sième pasteur, ancien aumônier du roi en 1590, Jacques Couët -.
Madame étant d'ailleurs fréquemment absente de Paris, les
grandes assemblées publiques sont suspendues. Peut-être - mais
nous n'en avons aucune preuve — des réunions avaient lieu chez
tel grand seigneur ou tel bourgeois, mais alors ce fut avec beau-
coup plus de mystère. Madame fait ses Pâques à Angers « dans
la cour de sa maison, lieu fort propre et commode à cela ; . »
1. L'Estoile, p. 287.
2. Actes du Consistoire, 20 janvier et 10 février 1598.
3. Les pasteurs en fonctions sont La Faye, venu de Paris, et Charnier, du
70 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Sur ces entrefaites survient l'Edit de Nantes, qui fut connu à
Paris le 16 avril 1598 1 . Madame fit célébrer un service d'actions
de grâces le 7 juin. Sous ce nouveau régime les protestants, reve-
nant toujours plus nombreux à Paris, célébrèrent encore une fois
grâce à Madame la fête de Noël dans la capitale : le 25 décem-
bre le duc de la Force écrit à sa femme : « Nous avons fait ce
jour d'hui la Cène chez Madame avec fort grant compagnie ; nos
trois enfants y ont aussi communié, Dieu merci. Je crois qu'il y
a ici plus de trois cents gentilshommes de la religion -. »
Cet exercice du culte à Paris allait bientôt cesser, non seule-
ment en vertu de l'Edit, mais surtout à cause du mariage de
Madame avec le duc de Bar éconduit en 1597. Si, en droit, après
l'Edit, l'existence de l'Eglise de Paris était plus formellement
garantie, en fait, après le mariage, le culte devenait moins facile
que pendant ces dernières années.
Peut-être la pensée d'être, après l'Edit, moins indispensable à
ses coreligionnaires, contribua-t-elle à décider Madame à s'éloi-
gner de Paris ; peut-être aussi que, l'Edit une fois accordé,
Henri IV jugea moins nécessaire de ménager les susceptibilités
protestantes... toujours est-il qu'à partir de ce moment le roi se-
conda plus ou moins activement — ce qu'il s'était abstenu de
faire jusqu'alors — les efforts tentés pour convertir sa sœur
avant le mariage. C'était d'ailleurs une politique habile pour dis-
poser le pape à faciliter les choses en vue du mariage (ou plutôt
remariage) d'Henri IV lui-même.
Le synode national de Montpellier, où Lobéran de Montigny
siège comme député de Paris (fin mai 1598) est informé par le
Consistoire de l'Eglise de Madame qu'elle ne peut plus empê-
cher son mariage avec le duc de Bar, de la maison de Lorraine.
Malgré la haute situation de l'intéressée, on décide qu'une telle
union, entre personnes « de contraire religion, » n'est pas per-
Dauphiné (Actes du Consistoire, 14 marsï. Le 7 août 1599 un arrêt du Conseil
d'Etat ordonnera que les protestants d'Angers pourront exercer leur culte
en un lieu qui leur sera assigné dans la paroisse de Sorges, et leur permettra
(rétablir un cimetière au lieu de la Corderie situé dans ladite ville entre la
porte lyonnaise et la Haute Chaîne (Archives nat. E2a, f» 27, 2°).
1. L'Estoile, p. 292, remarque qu'une clause est relative aux villes où les
protestants avaient le libre exercice de leur religion en 1596 et 1597. Mais
cette clause ne sera pas applicable à Paris.
2. Mémoires du maréchal de la Force, t. I. p. 301.
PRÉLIMINAIRES DU MARIAGE DE MADAME 71
mise, et qu'on doit lui appliquer strictement la discipline x : « les
promesses de mariage ne seront point reçues ni publiées dans
l'Eglise 2. »
Ainsi ce « mariage mixte » ne soulevait pas moins d'opposi-
tions du côté protestant que du côté catholique. Malgré tout le
traité fut signé au château de Monceaux-en-Brie le 5 août 1598 :
il porte (dans le titre) que le mariage sera « de bref faict et
solemnisé en saincte Eglise, » et cette formule semble impliquer
exclusivement une cérémonie catholique. Dans le texte il n'est
pas question d'un mariage à célébrer aussi dans l'Eglise réfor-
mée 3 . « Madame, dit P. Cayer ', ne vouloit changer de religion,
à cause, comme elle disoit, de sa feue mère, dont elle tenoit la
vie et toutes les actions par elle imitables ; toutesfois elle promit
à son futur mary de se laisser volontiers instruire. »
Jusqu'au dernier moment, les catholiques espérèrent donc la
conversion de Madame avant son mariage. Le grand organisa-
teur des conférences à ce propos est un homme que nous avons
vu, dans l'entourage même de Madame, négocier l'abjuration de
son ministre Cayer : c'est Jacques David ou Davy du Perron, qui
sera pendant vingt ans à la tète de ces sortes d'entreprises contre
ses anciens coreligionnaires. Le principal controversiste catho-
lique fut d'abord un docteur de Sorbonne nommé Du Val. Au
nom des protestants on s'attendrait à voir entrer en lice les pas-
teurs de Paris, mais il ne semble pas qu'ils se soient prêtés à ces
combinaisons. Le seul nom qui paraisse 5 est celui du Silésien
1. Chap. XIII, art. xx.
2. Quick, Synodicon, I, 193. Le mtgne Synode (ib., p. 200) accorde à Ma-
dame, pour un quartier, les services de Dominique de Losse de la Touche,
pasteur à Mouchamps en Vendée et modérateur du Synode national de 1598.
C'était un artiste de talent qui avait fait, entre autres, le portrait de la du-
chesse de Rohan, Cath. de Partheuay (B. h. p., 1905, p. 98). Cf. ci-dessus
p. 57, n. 2.
3. Bibl. de l'Arsenal (Papiers Conrart, t. II, p. 897) ms. fr. 4107 : « Traité
et accord, convenance, douaire, et chose (sic) cy après déclarée pour raison
de mariage qui au bon plaisir de Dieu sera de bref faict etc. » Le roi pro-
met au duc 300.000 écus d'or ; celui-ci déclara plus tard se contenter de
250.000. L'enregistrement ne se fit pas sans difficulté. (Cf. lettre patente
du 4 sept. 1601 pour la vérification du traité ; le 24 décembre, jussion : le
roi désire qu'on ne diffère pas davantage la vérification (extrait des regis-
tres du Parlement).
4. Chronologie septénaire, 1" éd. 1605, chapitre II (page 62 de l'édition de
1611).
5. MARBAUT, secrétaire de Du Plessis-Mornay, s'en étonne et dit dans
ses Remarques sur les Mémoires de Sully (édition de 1837, p. 49) : « S'il y
72 l'église réformée DE PARIS SOLS HENRI IV
Daniel Tileng (Tilenus), alors précepteur du comte de Laval et
futur professeur de théologie à Sedan 1 . « A la solicitation du
roy et à la diligence du sieur de Champvallon ils s'assemblè-
rent là où estoit Madame [c'est-à-dire à l'hôtel de Soissons] et
elle estant dedans son lict comme retirée escouta beaucoup de
questions qui furent agitées sans aucun proffit pour son salut 2 . »
D'Aubigné fait à tort intervenir Du Moulin 3 mais indique exac-
tement de quels arguments on appuya les « controverses » et
« disputes » : « On n'oublia pas ce que peuvent les promesses
et les menaces, mais cette fille fut inflexible à tout 4 . » De son
côté l'Estoile note que « les docteurs de Sorbonne s'étant servis
des expressions et subtilités scholastiques, ladite dame n'a rien
compris Le Roy, qui désire que Madame entre dans la religion
catholique, a différé cette instruction à un autre temps 5 . »
Au fond Henri IV, après avoir manifesté sa bonne volonté en
convoquant les docteurs de Sorbonne, ne tenait pas à exercer sur
eut dispute (de Tilenus avec Du Val) elle ne fut point pour Madame la du-
chesse de Bar qui avoit près d'elle d'excellents ministres qu'elle eust em-
ployez si elle en eust voulu faire conférer » (Cf. (Economies loyales de Sully,
collection Michaud, I, 310).
1. Né en 1561, mort à Paris en 1633 (B. h. p., 1863, p. 282). Le 7 janvier
1598 Guy de Laval est parrain et Madame marraine à Paris ; le 28 octobre,
Daniel Tilenus à son tour figure comme parrain sur les registres de l'Eglise
de Paris (extraits publiés dans le B. h. p., 1872, p. 221). Dans l'été de 1598
le pasteur André Rivet de Thouars écrivait à Tilenus (sans adresse) une
lettre relative à des discussions théologiques à Saumur où on lit aussi :
« Tibi gratias ago quantas possum de ea benevolentia quam filio meo im-
pertiri non desinis, etc. Thoarsii, VIII Kal. sextil. MDCXVIII. » Il signait :
<« Tibi addictissimus in Christo. A [n€ré] » (Rivetiana, fol. 47. Bibl. publ.
lat. de l'Université de Le3'de, ms. n° 282 (inédit). Sur ce personnage assez
énigmatique, ou du moins jusqu'à présent peu connu, la notice de la France
protestante, 1" édition, t. IX, a grand besoin d'être complétée. Nous le ferons
à diverses reprises dans les pages suivantes, à l'aide de documents emprun-
tés aux archives de Leyde, ou au travail de M. P. Mellon sur les Universités
protestantes, paru en 19(17 d'une part dans la Revue Chrétienne, et d'autre
part dans les Transactions <>/' the franco-scottish Socielu.
2. P. Cayer, Chronologie, loc. cil.
3. Arrivé à Paris après le mariage, le dernier jour de février (Autobio-
graphie manuscrite déposée à la Bib. h. pr., publiée en entier dans le B. h. p.,
1858, et en partie, plus correctement, B. h. p., 1906, p. 362 et suivantes.
4. Histoire univ., 1. XV. ch. iv, éd. de Ruble t. IX, p. 302.
.">. Journal, janvier 1599 (p. 299). P. Cayer note le même résultat en le
faisant précéder d'autres considérations : « Le roy voyant ces inconvéniens,
se résolut, tant pour satisfaire à sa conscience comme aussi pour remédier
aux scandales, que cestc instruction seroit différée. >» (Chronologie, loc. cit.).
CÉLÉBRATION DU MARIAGE DE MADAME 73
l'esprit de sa sœur une pression trop forte. Il le montra en
réglant à son gré la « manière des espousailles. » Madame ne
voulant pas se convertir, les évêques refusaient, l'un après
l'autre, de bénir le mariage. D'autre part le duc de Bar pré-
tendait ne pouvoir être marié que par un archevêque. Celui
de Rouen, Charles de Bourbon, était le frère bâtard du roi et de
Madame. Le roi « l'envoya quérir ; il ne fit pas moins de diffi-
cultés que les autres ; » mais, à force d'insistance, Henri IV
finit pourtant par le décider 1 .
Où la double cérémonie exigée par chacun des époux aurait-
elle lieu ? on resta dans l'indécision jusqu'aux derniers jours.
Le 13 janvier l'ambassadeur des Provinces-Unies écrit aux Etats
Généraux : « On croit que le mariage de la sœur du roi sera
conclu à Fontainebleau le 25 ; mais Sa Majesté ne veut pas quit-
ter Paris avant que l'Edit soit publié -. »
Il y a quelque discordance entre les divers récits du mariage
catholique. Voici celui de P. Cayer (dont l'Estoile se rapproche
beaucoup) : « Un dimanche, dès le matin, le roi va prendre
Madame à son lever et, l'amenant par la main dans son cabinet
où estoit déjà le futur espoux, il commanda à M. l'illustrissime
et révérendissime archevêque de Rouen, son frère naturel, d'es-
pouser ledit duc... Le sieur archevesque fit du commencement
refus, et qu'il falloit garder les solemnités accoustumées ; le roy
repartit très doctement que sa présence estoit plus que toute
autre solemnité et que son cabinet estoit un lieu sacré... Il pro-
céda lors à la bénédiction nuptiale tout ainsi que s'ils eussent esté
en la plus grande église de Paris. Ce qu'estant fait chacun alla
à sa dévotion. Après le Roy ordonna à Madame sa sœur de se
mettre en estât de mariée et ainsi en fut faict le festin solennel-
lement 3 . »
D'Aubigné parle seulement des « promesses de présent »
déposées, dans le cabinet du roi, par le duc, entre les mains de
l'archevêque. Quant à une cérémonie publique, eut-elle lieu à
Paris, comme le disent les Mémoires de Sully, ou — plus proba-
blement — , suivant une correction de Marbaut, « à Saint-Ger-
main-en-Laue, en la cour du vieil chasteau, à la porte de la cha-
1. Sully, Mémoires, coll. Miclumd, p. .'i()8 (I, i.xxxixi. Cf. Pfister, His-
toire de Nancy, t. II, ch. II, S lî, le mariage du dur de Bar (p. 127-133).
2. Viikf.de, Op. cit., p. 63.
:i. Chronologie septénaire, 1. II (p. 64 de L'édition de Itill).
74 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
pelle ' ? » En toul cas, après que l'archevêque de Rouen eut
« conduit le marié à la messe, » « la mariée fut aussi conduite
au presche par M. de Bouillon et autres seigneurs et gentilshom-
mes de la religion en grand nombre -. »
Le pasteur, se départissant de la rigueur d'ahord conseillée
par le synode, « puhlia » le mariage devant l'assemblée des
Jidèles, dans la salle ordinaire des réunions, au Louvre. « Au
partir du cabinet du roi, dit d'Aubigné, Madame s'en va au pres-
che dans le Louvre comme elle l'y a tousjours maintenu publi-
quement, et là fit publier la bénédiction nuptiale ;i . » C'était
le dimanche 31 janvier 1599 4 .
Sitôt marié le duc fut excommunié par le pape et partit pour
se faire absoudre à Rome •'. Pendant son absence, Catherine
continua à faire célébrer le culte pour elle-même et les protes-
tants parisiens, comme avant le mariage et l'Edit. Le 28 février
un jeune pasteur arrivé le jour même à Paris, et appelé à une
grande célébrité, Pierre du Moulin, prêche « en l'hostel de
Madame. » Le lendemain, au Louvre, il marie « un More et une
Moresse. Il y avait un grand abord de peuple °. » Ce fut la der-
nière fois que l'Eglise réformée de Paris, si souvent confondue
pendant ces cinq dernières années avec l'Eglise de Madame,
célébra publiquement son culte régulier « sous l'autorité et en
la maison » de la sœur du roi. A part quelques services extraor-
dinaires lors des courts voyages de la duchesse de Bar à Paris,
les réunions, tolérées dans les ambassades étrangères ou clandes-
tinement tenues chez des particuliers, n'auront plus jamais à
Paris, ni sous le régime de l'Edit ni après la Révocation, ce double
caractère de publicité et de légalité. Il faudra attendre près de
1. Remarques aux Mémoires de Sully, éd. de 1837, p. 47.
2. L'Estoile. Cf. li. h. p., 1866, p. 32-33 où M. Coqucrel mélange sans
aucun ordre chronologique toutes les tentatives faites pour convertir Ma-
dame, ainsi que les événements antérieurs et postérieurs à l'édit.
3. Hist. univ., XV, iv.
4. C'est la date que donne l'Estoile (p. 300) pour l'acte dans le cabinet
du roi ; les Mémoires de la Force (t. I, p. 119 et 304) assignent aux deux
Cérémonies les dates du 27 janvier et du 2 février.
C'est du 26 janvier qu'est datée une touchante lettre écrite à Bèze, de
Fontainebleau (et non Fontambre, B. h. p., 1853, p. 44) : elle lui envoie des
poésies (publiées par M. J. Bonnet d'après les originaux conservés dans la
collection Tronchin à Genève).
5. De Thou, Hist., p. 124.
6. Autobiographie (fi. h. p., 1906, p. 369).
PASTEURS DE SERVICE PRÈS DE MADAME 75
deux cents ans, jusqu'à la Révolution, pour voir les protestants
parisiens recommencer, en vertu d'une loi, à se réunir dans
Paris même : et ce fut alors, par une singulière coïncidence,
tout près de l'ancien logis de Madame *.
Nous ne suivrons pas Madame en Lorraine où le premier
aumônier qui l'accompagna fut P. du Moulin, Montigny désigné
par le Consistoire s'étant fait « descharger de ce fascheux
voyage -. » Et dès lors chaque année, plutôt « au printemps » il
alla « servir son quartier s » ; pendant les neuf (ou dix) autres
mois de l'année, d'autres Eglises prêtent leurs pasteurs à Mada-
me, à tour de rôle 4 .
Elle tint, dès ce premier voyage, à user, comme à Paris, de ses
1. Rue Mondétour, aujourd'hui Turbigo (B. h. p., 1889, p. 309;.
2. Autobiogr. (B. h. p., 1858, p. 339).
3. Aymon, Hist. des Synodes, II, 284 : « Le sieur du Moulin sert le troi-
sième quartier, commençant le 1 er jour de mai (1603). » Cf. B. h. p., 1858,
p. 340, et 1908, p. 313.
4. Le 14 mai 1599 Du Moulin s'en retourne à Paris ; Mozet, de Metz, le
remplace jusqu'à fin juin (B. h. p., 1856, p. 284). En juillet, août et mi-sep-
tembre, vient le pasteur de Rouen, Bochart du Ménillet, beau-frère de Du
Moulin (B. h. p., 1856, p. 157 et 285) ; Couët, cette fois encore, semble n'être
pas venu quand on l'attendait (B. h. p., 1856, p. 156) ; après Mozet, de Losse
de la Touche finit l'année (ib., 285), assisté de Couët (Fr. prot., 2 e éd. V, 765) ;
il était de nouveau là le 15 octobre 1600 lorsque Du Moulin (n'ayant peut-
être pu quitter Paris plus tôt) vint le remplacer (B. h. p., 1856, p. 157 et 286).
En 1601 la Faye est suppléé par le pasteur de Vitry-le-François (localité
que Madame traversait en allant de Paris à Nancy) Jolland (B. h. p., 1877,
p. 407, 1853, p. 141. et 1856, p. 158) ; pour le commencement de mars, Mu-
dame a demandé un pasteur à Genève (B. h. p., 1853, p. 154) ; d'Ivoy, pas-
teur à Nancy, l'accompagne en juillet à Paris (B. h. p., 1877, p. 408 et 1856,
p. 159). En mai le Synode national de Jargeau avait établi pour l'avenir,
entre les provinces, un roulement « si ladite Eglise n'est pas pourvue de
deux ou trois pasteurs comme ladite dame sera exhortée par lettres d'y
pourvoir » (Aymon, II, p. 245). L'Eglise de Paris cherche évidemment de
plus en plus à diminuer sa part dans le service auprès de Madame. En
décembre 1600 et décembre 1601 Couët est en fonctions, mais désormais
l'Eglise de Metz, régulièrement, « assiste l'Eglise de Madame de deux pas-
teurs dont chacun sert un quartier. » (Communication de Du Moulin au
Synode de Gap en 1603 (Aymon, II, 284). En 1602 Du Moulin, revenant sans
doute de Paris avec la duchesse, remplace Couët durant une partie de so.î
quartier, dès février, et en mars (B. h. p., 1877, p. 408 ; 1856, p. 159 et 288).
Mozet et d'Ivoy alternent jusqu'en septembre 1603. Entre temps Du Moulin
a suivi Madame aux bains de Plombières (B. h. p., 1858, p. 341 ; 1856.
p. 159 ; L'Estoile, août, p. 354) et à Paris. Lorsque Montaigne était venu à
Plombières eu 1580, il logeait « à l'Ange, qui est le meilleur logis, d'autant
70 l'église réformée de paris sous henri iv
prérogatives, el à manifester sa foi en quelque lieu qu'elle se
trouvât, fût-ce sous le toit des princes de l'Eglise : ainsi du Mou-
lin note, sans le souligner, ce trait qui ne manque pas de
piquant : « Je fis la prière dans l'évêché de Meaux, dans celui
de Châlons, et dans l'abbaye de Jouarre i. » Le 12 mars le
Consistoire s'assemble pour la première fois à Bar-le-Duc, et « a
esté conclu que le mesme ordre es presches, qui a toujours esté
tenu en la maison de Madame, se tiendroit encore désormais 2 . »
A partir de ce moment l'Eglise de Paris est entièrement distincte
de celle de Madame 3 .
Catherine de Bar dut bientôt constater que, dans son propre
duché, elle pouvait moins librement régler l'exercice de son culte
que naguère dans la capitale de son frère 4 : « Pour ce qui est de
la conscience, écrit-elle à Bèze, elle est tousjours semblable, fai-
sant profession de la mesme religion en laquelle j'ay esté nourrie
dès le berceau ; si ce n'est avec la mesme liberté que je faisois à
Paris, pour le moins est-ce avec la résolution toute pareille d'y
vivre et mourir ". » De temps à autre elle revient à la cour, et
qu'il répond aux deux beings. » On allait à ces bains, alors comme aujour-
d'hui, pour soigner les affections de l'intestin et les rhumatismes. J. Le Bon,
d;ms son Abrégé de la propriété des bains de Plombières (1576) écrit :
« L'homme entre au bain avec des maronnes on braves, la femme avec sa
chemise d'assez grosse toile. On se baigne pesle mesle, tous ensemble d'allé-
gresse joyeuse. » Madame et Du Moulin virent ce spectacle, mais la duchesse
prenait évidemment ses bains à part, et sans cette « allégresse ».
1. Il écrit, comme on prononçait, « Joaire. » (Auiobiogr., B. h. p., 1906,
p. 370).
2. Actes, dans B. h. p., 1856, p. 156. Le nom (jusqu'ici non identifié) qu'oa
lit parmi ceux des anciens à la fin de 1601 (p. 159) est celui de Claude de
Gombaud, médecin de la duchesse (Fr. pr., 2 e éd., V, 903) ; il était peut-être
parent d'un marchand de Tournai arrêté à Paris en 1567 (B. h. p., 1901,
j) 587) et de l'académicien ami de Conrart, lui aussi d'origine flamande
(B. h. p., 1855, p. 519, et Bourgoin : Conrart, p. 107).
3. Le Synode de Gap, en octobre 1603, pour que l'Eglise de Paris ne fût
pas si souvent privée de son pasteur, avait décidé qu'il alternerait, pour
son quartier, avec un pasteur de Rouen, mais avant que cet arrangement
entrât en vigueur, la duchesse mourut (13 février 1604) assistée par d'Ivoy
(Aymon, II, 284 ; Fr. prol., 2 e éd.. Il, 1037 ; B. h. p., 1856, p. 289).
4. <■ A Nancy, elle s'installa au château voisin de la Malgrange, où
chaque di manche le prêche fut célébré. On prétendit que le peuple fanatique
de Nancy donna pour ce motif au château le nom de Malgrange, mais c'est
une fantaisie étymologique » (Bfistkr, Histoire de Nancy, t. II, p. 129).
5. 23 juillet 1599. Copie aux archives de Gotha, publiée par Bretschneider,
Caloini, Btza' aliorumquè illins sévi hamihum litterœ, in-8'\ Leipzig, 1815.
EFFORTS POUR CONVERTIR MADAME 77
ne manque pas de faire alors, comme naguère, célébrer le culte
en son hôtel (toujours prêt à la recevoir 1 ), parfois même au
Louvre - ; mais ce sont des circonstances exceptionnelles, et le
roi n'autorise plus ces assemblées aussi volontiers qu'autrefois.
Un jour de décembre 1601 le pieux savant Casaubon vient au
Louvre « pour y assister au culte, la présence de Madame nous
procurant [espère-t-il] ce bienfait ; a mais il éprouve une vive
déception : « la porte nous a été fermée ! » Et il ajoute naïve-
ment : « Je ne sais si c'est à cause de la maladie du Roi •"•. »
Deux ans plus tard la duchesse étant arrivée de Lorraine un
mardi fait prêcher « dès le lendemain, publiquement et à huis
ouvert, en son hôtel près les Filles repenties, » et cependant
l'Estoile remarque : « le bruit était partout que le Roy ne le
vouloit point, et qu'il l'avoit expressément défendu 4 . »
Les assauts se renouvellent, de plus en plus fréquents et vigou-
reux, pour ébranler la fidélité de Madame, mais les pasteurs de
Paris prennent peu de part à ces controverses. Dès le 10 novem-
bre 1599 ', le pasteur Couët écrit de Nancy : « Tout est icy bandé
pour induire Madame à aller à la messe. » II était venu de Baie,
mandé pour assister le pasteur de la Touche dans une conférence
qui eut lieu avec le jésuite Commelet et le capucin Esprit, en
présence des ducs de Lorraine et de Bar, et du cardinal de Lor-
raine. La principale auditrice en sortit « grandement consolée
et fortifiée en la droite créance, espérant que Dieu nous fera la
grâce d'y persévérer constamment jusques au dernier soupir. »
C'est ce qu'elle déclare dans une protestation adressée « à tous
les fidèles ». « Nous désirons, concluait-elle, que les Eglises
réformées de France et d'ailleurs soyent adverties, et que Dieu
nous ayant fait la grâce de résister constamment jusques à main-
1. Le <■ logis de Madame » avait pour concierge un protestant qui cumu-
lait (comme certains de ses confrères actuels) ces fonctions avec celles de
tailleur, Jean de Lambre ville : Madame avait été, en 1597, marraine, avec
M. de Soubize, d'une de ses enfants ; le pasteur de la Faye est parrain d'une
autre fillette, à Ablon en 1602 {Registres, extrait dans B. h. p., 1872, p. 220
et 224).
2. Ephémérides de Casaubon, édition Russell, 1850, t. I. p. 361 in des
Kalendes d'août) : « O jour heureux ! nous avons, dans le palais même du
roi. entendu prêcher le ministre de Madame. »
3. Ibid., p. 384.
4. Journal, 5 août 1603 (p. 353).
5. Autographe à la Bib. h. p., collection Lutteroth.
78 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
tenant à tous les assauts, elles le pryent eontinuellemenl à ce
que nous puissions continuer de mesme, jusques à la fin de
nostre vie 1 . »
A Bèze elle écrit que « l'action se termina à l'honneur et à
l'avantage des nostres autant qu'on peut désirer -. »
Cette affaire eut à Paris un grand retentissement. Cayer écrivit
avec l'approbation de la Sorbonne une « Remonstrance et suppli-
cation très humble à Madame, avec la réfutation de Jacques
Couët » (son ancien collègue) :! . Le livre était dédié au duc de
Lorraine ; Cayer n'osant pas l'adresser directement à sa belle-
fille, le supplie « vouloir requérir à Madite Dame que pour
l'amour de vous il luy plaise au moins ouïr la lecture. » Aux
arguments ordinaires dans les controverses Cayer en joint quel-
ques-uns plus personnels : comme princesse, Madame doit redou-
ter les conséquences politiques qui pourront suivre, dans l'Etat,
l'abolition de la hiérarchie dans l'Eglise ; comme musicienne, elle
doit préférer les chants catholiques, « cette belle unisson si bien
accordante, de toutes sortes de compositions, et diatonique, et
chromatique, et harmonique en tous les systèmes et airs si
suaves ; » comme fille respectueuse d'une mère dont elle citait
constamment l'exemple, Catherine de Bar doit même, prétend
Cayer, croire que « si la feue royne Jeanne eust survécu, sans
doute elle eust abandonné les ministres prétendus ; elle estoit
délibérée de remettre la messe en ses pays 4 . »
Peu après intervient un des prêtres les plus en vue dans le
clergé séculier de la capitale, R. Benoist (dont Cayer prononcera
quelques années plus tard l'oraison funèbre). L'hôtel de la
1. Conférence tenue à Nancy sur le différent de la religion, etc. Item, la
relation du succès de ladite conférence, extraite des propres lettres des
ministres J. Couët et D. de Losse, dit La Touche, et la déclaration de Madame
sur ce sujet par laquelle S. A. ferme l'action. 1600 (petit in-12 de 104 p.).
- La conférence faite à Nancy entre un docteur jésuite accompagné d'un
capuchin, et deux ministres de la parole de Dieu, descrite par J. Couët,
Parisien, Basle, 1600 ; « deux plaquettes rarissimes (Bib. h. prot., cf. J5. h. p.,
1 908, p. 306) ; la déclaration, annexée à la Chronique de Jean de Morey, a
été publiée dans le B. h. p., 1856, p. 290. Cf. Bihlioth. hist de la France, par
Lblong et Fontette, 11° 6250.
2. 2 décembre 1599. Biblioth. Ste-Geneviève, mss. in-4 n , DL. 542, p. 574,
(B. h. p., 1886, p. 311).
'.L Voir ci-dessus p. 54. Le permis d'imprimer est du 29 déc. 1600. La
citation se trouve p. 84.
4. Op. cit., p. 96 ; cela prouve la tolérance de Jeanne d'Alhrct, mais au-
cunement l'intention d'abjurer.
EFFORTS POUR CONVERTIR MADAME 79
duchesse à Paris se trouvait dans la paroisse Saint-Eustache,
dont il était curé. Dès avant le mariage, en 1597, il avait exhorté
sa voisine à adhérer à « la hiérarchique prêtrise, siège et demeure
perpétuelle dud. Esprit » ; en 1000 il écrivait, lui aussi, au duc
de Lorraine « tâchant de le consoler et nourrir dans l'espérance
de la conversion » de sa belle-fille, pour « diminuer l'ennuy et la
juste fascherie qui l'angustie et l'afflige continuellement, de la
voir tellement prévenue. » En 1001 R. Benoist, doyen de la
faculté de théologie et nommé évêque de Troyes (non résidant)
revient à la charge auprès de la rebelle : « Ne vous frustrez pas,
lui dit-il, en ce présent Jubilé, du fruit des prières de l'Eglise
lesquelles sont faictes non moins pour votre nativité spirituelle
que pour l'heureux enfantement de la reine, » et il parlait à sa
manière de Cayer et de Couët : « Vous voyez que vos ministres
les plus prudens et advisez se convertissent, les autres défaillent
et sont totalement estonnez et rendus comme stupides quand il
faut se représenter en une conférence. » Le bon prêtre dédie
donc à la « très vertueuse et magnanime princesse » une
Briefve proposition des admirables conversions à la vraye foi).
Eglise et religion catholique de S. Paul et de S. Augustin:, avec
l'application d'icclles, comme aussi du présent Jubilé l .
Le duc de Bar se rendit en pèlerinage à Rome pour ce jubilé,
et sollicita du pape une dispense en bonne forme pour que son
mariage fût absolument régulier. Il ne put l'obtenir. Le pape
exigea de nouveaux efforts pour la conversion de l'hérétique :
ces efforts furent faits, mais sans plus de succès, comme le cons-
tate Henri IV écrivant au cardinal d'Ossat : « Nous y avons si
peu advancé, que nous en avons tous un extresme regret -. » Si,
personnellement, le roi n'a pas toujours très vivement insisté, il
a du moins laissé les champions du catholicisme tourmenter sa
sœur sans trêve ni repos :! .
1. A Paris, chez Pierre Chevallier, au Mont Sainct-Hilaire, à la Cour
d'Albret, M. DCI, avec privilège du roi, 14 pages in-8". Il n'y a pas d'appro-
bation de la Sorhonne sur l'exemplaire que j'ai eu entre les mains. L'auteur
n'aborde que dans les deux dernières pages le sujet des conversions de saint
Paul et saint Augustin.
2. Lettres missives, t. V, p. 560, 22 mars 1602 : « Mon beau-frère, fort i lié
de moy, a tenté et employé toutes sortes de moyens envers ma sœur sa
femme, pour l'instruire et convertir en nostre saincte religion, suivant [es
paternelles admonitions que Sa Saincteté luy en feit à son parlement de
Rome. »
3. Pour tous les Français qui ne pouvaient aller à Home à l'occasion du
Jubilé, « le pape a octroyé les mesmes pardons à ceux qui visiteraient
80 l'église réformée de paris sors HENRI IV
C'est ainsi qu'à Paris même, un an et demi après la conférence
de Nancy se produit une nouvelle attaque. Le pasteur de Metz,
J. d'Ivoy, était en fonctions pour le service ordinaire qui se célé-
brait, comme précédemment, au Louvre (juillet 1001) i. Du
Perron revient à la charge, et Madame lui oppose finalement
un autre adversaire que les pasteurs de Paris : le même théolo-
gien qu'au moment de son mariage. « L'évèque d'Evreux lui
fit entendre qu'il luy prouveroit que la messe estoit comprise et
tvrée des Escritures saintes... Madame, après qu'elle eut lu cet
escript, y nota trois erreurs, savoir l'adoration du pain, la prière
adressée aux saints, et les prières faites pour les morts, qu'elle
donna à ses ministres. Depuis, se voyant toujours poursuivie
par cet importun, elle fut d'advis de faire venir vers soy, le 20"
jour d'octobre 1601, les sieurs François Gordon, gentilhomme
escossois, et D. Tilenus, professeur de théologie à Sedan -, les-
quels arrivés à Paris requyrent que l'évesque d'Evreux eût à
respondre par escrit, ce qu'il ne voulut faire, mais envoya un
chanoine à Madame, à laquelle il dit que la messe ne se prouveroit
par les Ecritures saintes, mais bien par les traditions ; ce que
\oyant les dits docteurs prindrent congé de Madame, laquelle se
contantit d'eux et cognut la fausseté et vain babil de l'autre :! . »
L'affaire en resta là pour cette fois, mais quelque temps plus
tard le roi lui-même insista de plus belle, ayant recours « aux
grosses paroles et aux menasses, déclarant que son mari la lair-
roit là, et luy aussy, » et Madame de répliquer alors « que quand
Sa Majesté et tout le monde avec luy la lairroit, que par cela Dieu
ne la délaisseroit jamais, et qu'elle aimoit mieux vivre la plus
pauvre demoiselle de la terre en servant Dieu qu'en le deshono-
rant estre la première royne du monde 4 . »
l'Eglise de Sainte Croix d'Orléans Le roi et la reine y allèrent des pre-
miers, et donnèrent des moyens pour rebastir ceste Eglise que la fureur des
guerres civiles avoit abattue. Le roi posa la première pierre » (P. Cayep.,
Chronologie septénaire (1605), 1. IV, p. 222 de l'édition de 1611).
1. Le 29, la princesse d'Orange écrit : <• Il faut que dans demie [heure] je
me trouve au prêche chez Madame au Louvre. » (Lettres de Louise de
Coligny à sa belle-fille la duchesse de la Trémoïlle, B. h. p., 1871, p. 506).
2. Voir ci-dessus.
.'!. Chronique de Morey, B. h. p., 1856, p. 228, et Articles des ministres et
autres appelés par Madame à la conférence proposée entre eux et M. l'enes-
que d'Evreux. Paris 16111. in-8" (Bihl. historique, t. IV, n" 5870).
4, L'Estoile, |>. 330.
MADAME RÉSISTE AUX CONVERTISSEURS 81
En août 1603 Madame venant de Paris à Saint-Germain assiste
le dimanche 10, « à la prière du roi son frère, au sermon du
P. Cotton, jésuite, à onze heures du matin ; il prêcha l'Evangile
du Samaritain, où interprétant ce surplus dont il est fait mention
audit passage, dit que c'étoit le trésor d'indulgences du pape...
Ce que Madame fit confuter l'après dînée mesme par son ministre
Du Moulin, auquel elle enchargea de prêcher cette même évan-
gile !. » Ses sujets lorrains avaient autant qu'elle à se plaindre
des menées des jésuites et il semble qu'elle intervenait en leur
faveur pendant ses séjours à Paris -.
Ses coreligionnaires encourageaient la duchesse dans sa vail-
lante résistance : d'Aubigné lui adressait une belle épître sur la
douceur des afflictions ■'•. Elle, de son côté, s'inquiétait des projets
d'abjuration qu'on prêtait à tel ou tel, et recevait avec joie la
visite par laquelle Casaubon par exemple venait la rassurer sur
des « machinations sataniques 4 . » Il y avait à son service quel-
ques protestantes qu'elle avait emmenées de Paris en Lorraine 5 ;
on voulut les éloigner d'elle. Mais elle s'y opposa énergiquement,
suppliant son frère de n'y pas consentir : « Je ne puis penser
qu'après vous avoir rendu toutes sortes d'obéissance et pris le
mari que vous m'avez donné de diverse religion à la mienne, vous
me voulussiez faire user d'une telle cruauté. C'est pourquoi je
vous supplie très humblement, mon roi, de me tirer de cette
peine... Je vous en conjure par les larmes que je vous vis verser
quand je vous dis adieu... Bonjour, mon cher et brave roi, les
yeux tous pleins de larmes je vous envoie mille baisers . »
Malgré ces touchantes supplications elle fut encore « persé-
cutée de conférences jusqu'à la mort ". » Tant de soucis altérè-
1. Ibid., p. 354.
2. Le 28 août 1603 un arrêt du Conseil d'Etat évoque l'appel interjeté par
les protestants du duché de Bar contre les ordonnances des officiers du duc
de Lorraine (Archives nat., E 5b, f. 180 recto).
3. Publié par M. Chavannes dans le B. h. p., 1855, p. 567, d'après une
feuille in-12, s. 1. n. d. qui paraît de 1600 ; cf. B. h. p., 1905, p. 241.
4. Ephémérides, 4 des noues de novembre 16(11 (éd. de Russell, t. I, p. 378».
5. Notamment Madame de Panjas : Jeanne du Monceau de Tignon ville, qui
avait épousé en 1581 (à l'hôtel de Rambouillet où habitait alors Catherine
de Bourbon) François Jean Charles, baron de Pardaillan, comte de Panjas,
conseiller d'Etat (Cf. Berger de Xivhey, Lettres missives d'Henri IV, t. Vf,
p. 232».
6. Autographe à la Bibl. b. prot. ; cf. B. h. p., 1908, p. 308.
7. Benoît, Hisl. de l'édit, t. I, p. 406.
,S2 l'église réformée de paris sols HKNRI IV
lent sa santé. Au commencement de 1004 elle se figura — à tort
— être enceinte et paraît avoir été mal soignée par « un docte
médecin nommé Loys » (protestant). Le roi lui avait envoyé son
propre médecin, du Laurens 1 . Elle « s'endormit au Seigneur »
le 13 février 1004, à Nancy. « Le corps embaumé et mis en bière
fut amené dans Vendôme près du corps de la feue reine sa
mère -, comme elle en avait requis Sa Majesté et ordonné par son
testament :: . »
Quatre jours après la mort de la duchesse, le Consistoire de
son Eglise tenait une dernière séance et constatait qu'elle don-
nait, pour les deniers des pauvres, une « cotisation ordinaire »
de 9 livres par mois, et aussi « quelques deniers d'extraordi-
naire 4 . » C'est un des traits touchants du caractère de Catherine
de Bourbon que cette sollicitude constante pour les pauvres et
les petits : on la voit faire des démarches en leur faveur : par
exemple écrire une lettre pressante au connétable en faveur
d'une pauvre paysanne huguenote de Montmorency 5 . Sur les
registres de l'Eglise de Paris elle apparaît plusieurs fois comme
marraine dans des familles de condition modeste, domestiques
aussi bien que dames d'honneur ; toute sa maison était composée
de protestants (; .
A chaque « ministre de l'Eglise de chez Madame » était versé,
pour la durée de ses fonctions, un traitement de cent écus par
trimestre 7 .
1. P. C.AYKii, Chronologie septénaire (1605), 1. VII, p. 456 de l'édition de
1611. Cf. Instructions données à M. de Choiseul-Praslin (Annales de l'Est,
1901, p. 72 ; notes de M. Davillé).
2. Catherine appartenait à la branche des Bourbons qui possédait le comté
(puis duché) de Vendôme. En 1562 « quoy que les Ministres fissent tout
devoir de les en reprendre », les réformés firent dans cette ville quelques
dégâts, et le pi ii s grand mal fut que, parmi les images, le commun rom-
pit quelques sépultures de la maison de Vendôme » (Hist. ecclés. des égl.
réf., II, 537 (édition Baum, t. II, p. 633). C'est par représailles que le
poète Ronsard, alors curé dans le voisinage, « fit plusieurs courses avec
pilleries et meurtres. »
3. P. Cayer, /or. cit.
4. Registres, etc. (B. h. p., 1856, p. 159) ; Chronique, etc. (ibid., p. 290).
5. «. h. p., 1866, p. 31.
6. Cosme Saloty, valet ; Philippe de Saint Orne, femme de chambre,
tli. h. />., 1872. p. 224) ; Marc de la Campagne, sommelier ; Jean de Boy-
ville, huissier (B. h. p., 1856, p. 156) ; François Louis, médecin (ibid., p. 290).
7. C'est ce qui parait résulter des comptes publiés dans le B. h. p., 1877,
|>. 106.
MORT ET HÉRITAGE DE MADAME 83
En construction, achat de tableaux, etc., elle avait — pour ne
parler que de Paris — dépensé d'assez fortes sommes, et son
frère intervint personnellement dans la liquidation de ses dettes '.
« Enquérez-vous, écrit-il à Sully -, où sont les bagues que feu
ma sœur avoit envoyé engager dans celte ville pour payer ce
qu'elle devoit de reste de sa maison, et qui les a, et pour combien
elles sont engagées, car l'on m'a asseuré qu'elles ne le sont que
pour 20.000 escus ; faites faire un inventaire des meubles qu'elle
a laissez en sa maison, comme aussi des tableaux qui y restent,
tant en la gallerie, chambre, que cabinets, et vérifier sur l'inven-
taire qu'en a le concierge si l'on en a osté, et qui ; car ils pour-
ront me servir pour mes galleries. « Je veux que la maison soit
^endue et séparée en trois, tant pour achever de payer ce qui en
restoit deub que pour payer ses debtes, ayant appris aujourd'hui
qu'elles ne sont si grandes que l'on m'avoit asseuré. Des deux
maisons que j'avois données à feu ma sœur, l'une estant à Fon-
tainebleau et l'autre à Saint-Germain-en-Laye, j'ay donné à ma
femme celle de Saint-Germain et à Madame de Yerneuil celle de
Fontainebleau 3 . »
Nous ne savons quels tableaux de la galerie de Madame peu-
vent figurer aujourd'hui encore dans les collections que nos
musées nationaux ont héritées des galeries royales 4 ; nous ne
savons pas davantage ce que sont devenues les bagues de
Madame : les créanciers •"• qui les avaient saisies les déposèrent ,J
entre les mains de Sully et elles furent transmises à la reine.
1. •• Elle laissa plus de dettes que d'actif, » dit M. E. Levasseur dans le
Bulletin du Comité des travaux historiques, section des sciences économi-
ques et sociales (1905, p. 71 et 88). L'édition des Papiers de Sully comprend
l'inventaire des biens de Cath. de Bourbon.
2. Le 28 février 1604 ; Mémoires de Sully. Le 17 avril le roi écrit à Ros-
ny : « La dame de Panjas se rendra à Paris le lendemain des festes et
apportera les inventaires des bagues et pierreries de feu ma sœur. » (Lettres
missives, t. VI, p. 232).
3. Probablement l'hôtel d'Albret, démoli en 1894, qui était sur la place
d'armes actuelle en face de la galerie de Diane et près de l'Ecole d'applica-
tion, bâtiments construits sous Henri IV.
4. Ou dans des collections particulières comme celle du château de
AVideville où figure le portrait de la duchesse (v. ci-dessus).
5. Ribl. nat., mss. fr., n" 16674, fol. 117, papiers Galland : liste des
« créanciers de feue Madame la duchesse de Bar. »
6. « Vous fûtes déchargé par acte du 28 juin 1605 signé des Marquets et
Bontemps » (Mém. de Sully, I, p. 616). Cf. Compte présenté à Paris le 28
mars 1605 par M. Bernant [D. Arnaut '?] commis à la charge de trésorier
général des finances de la Maison de Madame (B. h. p., 1877, p. 407;.
84
L EGLISE REFORMEE DE PARIS SOT S HENRI IV
Quant à l'hôtel où le culte avait été si souvent célébré, il fut
acquis par le comte de Soissons — celui-là même que Catherine
avait failli épouser - ; il le fit orner d'un portail par l'architecte
protestant S. de Brosse, et plus tard cette splendide demeure
passa aux mains des fermiers généraux. L'unique vestige qu'on
en voie aujourd'hui est une belle colonne dorique attenant à la
Bourse du commerce.
Avec quelques lettres conservées dans les bibliothèques et
quelques médailles aux inscriptions très significatives *, c'est
tout ce qui subsiste à Paris en fait de souvenir de cette princesse
qui, dans des temps difficiles, sut vaillamment faire honneur à
la race des Bourbons et à l'Eglise réformée.
JETONS DE CATHERINE DE BOIKBON
1. M. Pfisteh (Histoire de Nancy, Berger-Levrault, Nancy, 1910, t. II. p. 132,
n. 2) reproduit « quatre jetons de Catherine de Bourbon qui tous affirment
son inébranlable foi : 1° CATHABINA. REG. SOR. VNIC. NAVAR. PRINC. ;
quatre C entrelacés accostés de quatre S barrés. C'était là un emblème cher
aux huguenots, attestant l'obstination dans la foi, la fermesse (ferme S)
dans la religion. Au revers CATENIS. TANDEM. LILIA. GAVDENT. ; écu en
forme de losange mi-parti de France et de Navarre, surmonté d'une cou-
ronne, entouré d'une guirlande de feuillages ; 2° IMPERSVASIBILIS ; en
exergue 1595 ; une femme jouant de la lyre » [la princesse elle-même, je
pense] ; « à ses pieds un serpent qui forme un S. Au revers CATHERI.
SOEVR. VNICQVE. DV. ROY. ; écu en forme de losange mi-parti de France
et de Navarre, surmonté d'une couronne et entouré d'un cordon dont les
nœuds dessinent des S ; 3° ARDENS. EVEXIT. AD. AETHERA. VIRTVS. ;
chiffres de Catherine de Henri II, entrelacés, le champ semé de flammes. Au
levers : CATHERINE. SOEVR. VNICQVE. DV. ROY. ; écus pleins de Lor-
raine et de France-Navarre accostés, surmontés d'une couronne ; au-dessous
le chiffre C et H ; 4° IMPERSVASIBILIS ; en exergue 1600 ; un serpent tor-
tillé en forme d'S barré, surmonté d'une couronne entouré d'une palme. Même
levers que n° 3. » MM. Berger-Levrault ont bien voulu nous autoriser à
utiliser leurs clichés ici et pages 213 et 571.
LE CULTE APRÈS L'ÉDIT . 85
CHAPITRE III
l'exercice provisoire du culte a grigny
(1599)
De l'enregistrement à l'application de l'Edit. — Arrangements en prévision
du départ de Madame. — Situation géographique de Grigny. — Inci-
dents à Paris. — Endroit où le culte était célébré. — Josias Mercier,
seigneur des Bordes et de Grigny. — Grigny et J. Mercier après 1599.
— Les enfants de J. Mercier. — Saumaise à Grigny.
Lorsque Madame se décida à se marier, l'enregistrement de
l'Edit paraissait prochain, mais n'était pas encore un fait accom-
pli. Le roi, voulant en finir, convoqua au Louvre les présidents
de chambre et leur signifia sa volonté, le 16 février 1599 1 . Alors
enfin, le 25, l'Edit est transcrit sur les registres -. En droit un
régime nouveau commençait ; en fait, également, une situation
nouvelle pour les protestants de Paris se trouvait, à la même
époque, créée par le prochain départ de la duchesse de Bar.
L'interprétation de l'Edit et son application par la police pari-
sienne comportaient une série de mesures et souvent de demi-
mesures dont on eut bientôt maint exemple : ainsi, en mars, un
jeune protestant du Perche ayant été condamné à être pendu
en place de Grève, on ne permit pas à un ministre de l'y exhorter
au moment du supplice, mais il put le visiter dans sa prison ;t .
La désignation du lieu d'exercice public était une affaire impor-
tante et délicate confiée pour chaque bailliage à des commissaires
spéciaux. Leur enquête, presque partout, fut assez longue, et la
décision fut exécutée au plus tôt dans la seconde moitié de l'année
1599. Il y eut là, pour l'Eglise de Paris, une nouvelle période de
transition qui dura quelques mois.
Madame une fois partie, il ne fallait plus espérer que le culte
1. Son discours est annexé à une dépêche d'Aerssen du 22 février (Archi-
ves d'Utrecht) publiée par VREEDE, op. cil.
2. Arch. nat. Xi A, 8644, fol. 1.
3. L'Estoile, Journal, p. 88.
80 l'église réformée de paris sors henri iv
put être encore célébré dans la ville même d'une façon régulière,
mais seulement de temps à autre pendant les séjours de la
duchesse. Cet état de choses avait été prévu dès 1597 dans un
« Cahier de ceux de la Religion P. R. respondu par le Roy au camp
devant Amiens en aoust ». L'article II porte : « Pour le regard
de la ville de Paris sera baillé par article secret un lieu pour ledit
exercice public qui ne soit pas plus esloigné que de cinq lieues
de ladite ville, duquel lieu ils se serviront quand on viendroit à
les priver de l'exercice qu'ils ont maintenant par tolérance en
icelle. » Et le roi avait écrit en marge : « Accordé à cinq ou six
lieues pour le plus, et faut oster la dernière clause de la tolérance
de Paris pour ce qu'elle n'y est point *. » (Ainsi le roi ne voulait
pas laisser dire qu'il tolérât, à proprement parler, l'existence du
culte à Paris).
Trois jours après l'enregistrement, le 28 février, P. du Moulin
arrive à Paris ; ses premières prédications, l'une à l'hôtel de
Madame, l'autre au Louvre, sont les dernières de cette série de
cultes inaugurée en 1594. Dans ses mémoires, rédigés quarante-
trois ans plus tard, il se rappelle ces événements avec beaucoup
de précision pour certains détails, et non sans quelques légères
confusions sur d'autres points - : « Si Madame eust demandé au
Roy un lieu dans la ville ou au faubourg pour faire nostre exer-
cice ordinaire, Sa Majesté luy eust volontiers accordé, pour ce
que nos assemblées au Louvre l'incommodoient. Mais elle ne
s'avisa pas de faire cette requeste au Roy et nul ne le pria d'y
penser, qui fut une grande faute, car Madame estant partie de
Paris on mist nostre exercice à Grigny qui est à cinq lieues de
Paris. »
D'après l'Edit, les assemblées ne pouvaient pas plus avoir
lieu dans les faubourgs que dans la capitale même ; tout ce que
la duchesse eût peut-être pu obtenir, c'est que le lieu d'exercice
lût dès 1599 un peu plus rapproché, comme il le fut en 1600.
Toujours est-il que ce texte est le seul qui montre le culte établi
à Grigny immédiatement après le départ de Madame, c'est-à-dire
en mars 1599 : .
1. Bibl. Mazarine, niss. 1503 E. M. Read a publié cet intéressant document
< «in i ne figurait pas dans le B. h. p. de 1854, p. 149), dans le tirage à part de
son étude sur Ablon et Charenton, Paris, 1854, p. 50, note 1.
2. Autobiographie, B. h. p., 1906, p. 370.
3. Et non m<ii comme le dit M. Read dans YEneijclopédie des se. relUj.,
t. I, p. 25, art. Ablon,
LE CULTE A GRIGNY 87
Grigny est un petit village agréablement situé sur le penchant
d'une colline, à gauche du fleuve et de la grand route qui le longe.
Du Moulin place Grigny « à cinq lieues de Paris. » C'était bien
la distance prescrite par l'Edit. En réalité il y avait bien plutôt
six lieues depuis la porte Saint-Marcel, par la grand route de
Lyon, et un peu davantage si l'on remontait la Seine par le
« coche d'eau, » comme devaient le faire beaucoup de voyageurs
vu le mauvais état des routes et la rareté des carrosses à cette
époque. Le parcours suivi en bateau n'est pas, d'ailleurs, beau-
coup plus long que la distance par voie de terre de Paris à Gri-
gny, tandis que le fleuve fait de nombreux détours pour arriver,
en aval, à tel point situé à vol d'oiseau dans le même rayon : Pois-
sy par exemple. En outre la cour passant alors quelques mois
chaque année à Fontainebleau il y avait avantage à se réunir
de ce côté, surtout jusqu'à la désignation, en 1600, du lieu d'exer-
cice pour le baillage de Melun *. Mais la raison décisive pour
fixer provisoirement le culte à Grigny était que le seigneur du
lieu, ayant droit d'exercice dans sa maison pour lui et les siens,
se trouvait être alors un fervent protestant, Josias Mercier.
Chez lui vinrent tous les dimanches pendant quelques mois
des protestants sortis de Paris de grand matin et rentrant le soir,
non sans être l'objet de manifestations hostiles au départ et au
retour : « Le samedi 5 e juin 1599, par ordonnance de la justice
émanée du roy, furent mises des potences à la Grève et à la Tour-
nelle [porte donnant sur le port Saint-Bernard où l'on s'embar-
quait] contre ceux qui outrageront, de fait ou de paroles, ceux qui
iroient à Grigny. »
« Le dimanche 5" septembre, aux huguenots revenans du
prêche de Grigny, furent faits plusieurs affronts par un tas de
populace ramassée, dont il y eut quelques uns d'emprisonnés, et
aussitôt eslargis, pour ce que ce n'estoit que paroles ; il y eust
seulement une femme qui eust le fouet sous la custode au Petit
Chalelet, pour avoir rué une pierre -. »
Ces deux brèves mentions sont tout ce que nous avons pu
trouver sur le culte à cette époque : encore ne s'agit-il pas du
1. Ce lieu fut fixé, lui aussi, près de la route de Bourgogne et de la Sein^,
h Bois-le-Roi, « en 1600, immédiatement après l'Edit », d'après un docu-
ment de 1G82 publié par M. Stein (Curiosités locales, Fontainebleau, 1902,
p. 82). C'était à deux lieues de Fontainebleau dans la direction de Paris,
2. L'Estoile, Journal, p. 97 et 105.
88 l'église RÉFORMÉE DE PARIS SOLS HENRI IV
culte lui-mènie : il était célébré dans quelque grande salle, ou,
lorsqu'il faisait beau temps, dans la cour du château de J. Mer-
cier. Ce devait être le cas notamment les jours de grande
affluence, comme les dimanches susdits, qui, d'après les dates,
devaient être des jours de communion L
Il y avait bien à Grigny une autre famille plus célèbre dans
l'histoire du protestantisme ; celle du père de Madame Du
Plessis-Mornay, Guy Arbalète, seigneur de la Borde, près Melun -;
mais on a confondu à tort (peut-être à cause de la similitude des
noms de leurs terres) sa maison avec celle de J. Mercier, sei-
gneur des Bordes'-'. Un château (moderne) de l'Arbalète se voit
encore près de l'église de Grigny, au bas de la colline, tandis que
le château de Grigny était, d'après un plan conservé à la mairie,
dans le haut du pays, derrière l'école communale de filles. On y
montait depuis la Seine par le « chemin du port, » appelé près
du château « rue de Morogues. » Or ce nom est celui d'une autre
famille protestante.
Du Moulin dans son autobiographie dit formellement :
« l'exercice se faisait à Grigny chez M. des Bordes-Mercier. »
Ceui-ci était hautement apprécié par Casaubon comme « le fils
très docte de l'illustre Mercier 4 , » Jean, successeur de Vatable
au Collège de France \
1. Pour plus de détails voir nos études sur Grigny cl les Mercier dans le
B. h. p., 1900, p. 225, et dans le Bullelin de la Société historique et archéo-
logique de Corbeil, 1900, p. 105.
2. Commune de Châtillon, canton du Châtelet-en-Brie. Armes : D'or, au
sautoir engrèlé de sable, cantonné de quatre arbalètes de gueules. Devise :
Scopus mi su/ficit unus.
)i. L'abbé Lebeuf, Hisl. du diocèse de Paris, éd. de 1757, t. XII, p. 87 :
« L'Arbalète était une maison de Grigny, du côté de Ris, dans laquelle avait
été le prêche des calvinistes. Ce fut en expiation de cette entreprise que fut
fondée au cbâteau de Grigny une chapelle du revenu de 400 livres. »
Un historien local, M. Pinard (Hist. du canton de Long jumeau, Paris,
1804) dit d'autre part : « C'est par son mariage avec Madeleine Chevalier
(pie Guy Arbalète vint dans nos cantons. Ils eurent plusieurs enfants ; l'un
d'eux embrassa la réforme et eut un prêche dans son fief de Grigny Il
expia sa faiblesse en fondant un oratoire dans son propre château. » Il y
eut plusieurs fois des prêches chez Guy Arbalète, mais au château de la
Horde.
4. Ephémérides, cité dans B. h. />., 1869, p. 491.
5. Avec celui-ci Calvin était en correspondance dès le milieu du xvi" siè-
cle ; il avait en vain essayé de le décider à venir enseigner l'hébreu au coi-
PLAN DE GRIGNY
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Pannier, tffoo
00 L'ÉGLISE REFORMEE DE PARIS SOUS HENRI IV
A diverses propriétés héritées de son père — notamment une
maison avec jardin près de Bourges *. Josias Mercier avait joint
les seigneuries de Grigny, du Plessis-le-Comte (à une demi-lieue
au sud-ouest de Grigny) et des Bordes en Beauce -. A Paris il
demeurait au faubourg Saint-Germain, rue de Seine 3 . Peu après
l'époque où l'Eglise était « recueillie » chez lui à Grigny il accom-
pagna du Plessis-Mornay à la conférence de Fontainebleau (4 mai
1600). En 1601 il fut député de l'Ile-de-France et secrétaire du
synode national de Jargeau, il présenta au roi le Cahier des plain-
tes qui fut alors dressé. L'assemblée politique de Saumur (1599-
1600) ayant décidé de faire représenter les Eglises auprès du
roi par deux députés généraux, — comme le clergé avait deux
agents généraux en résidence à Paris — l'assemblée suivante
nomma à ce poste de confiance Josias Mercier avec M. de Saint-
Germain (Sainte-Foy, 16 octobre 1601) 4 . Le synode de Gap
(1603) les remercia de leur « fidélité et diligence » et les main-
tint en fonctions jusqu'en 1605 ■"•. .1. Mercier fut encore membre
lège de Genève. Cf. lettres de Calvin à Mercier {Opéra Calvini, XVII, p. 94 ;
XX, p. 170) du 16 mars 1558 et du 17 octobre 1563. Dans la seconde, Calvin
dit : « Le traitement est petit : 200 livres. On donne une maison assez agréa-
ble et spacieuse. Mais pense que les dépenses sont moins grandes ici que
chez vous (à Paris). »
1. Ce renseignement est donné par un prédécesseur de Baedeker et Joanne,
auteur anonyme édité par un libraire protestant : « Le voyage de France
dressé pour l'instruction et commodité tant des François que des estrangers,
Paris, O. de Varennes, 1639, T éd. 1641, in-8° de 290 p. Calvin a été étu-
diant à Bourges, et peut-être la maison des Mercier était-elle, comme le
« pont de Calvin », du côté d'Asnières lès Bourges où existe encore un
temple.
2. Nous avons relevé dans les minutes du notaire protestant François,
1606, fol. 199, à la date du 9 juin, 1' « adveu et dénombrement de la moitié
des trois quarts (sic) du fief des Bordes assis à Mesmitz en Beausse que
Josias Mercier, escuier seigneur de Grigny et du Plessis-le-Comte avoit
tenu à foy et hommage, rachapt et cheval de provision, selon la coustunie
du bailliage d'Estampes, de noble homme Jehan Hurault, seigneur dud.
Mesmitz et Bois-Taillis, à cause de sa terre et seigneurie de Mesmitz. »
.1. Hurault, aussi seigneur de Pastoillet (Patouillet) demeurait à cette épo-
que faubourg Saint-Victor, grand rue (même reg., fol. 267).
3. Du moins en 1606 (toc. cit.). Cette même année il paie 900 livres à
Mathieu d'Angerville pour rachat et amortissement de rente (même reg,
fol. 313).
4. Anquez, Hist. des assemblées polit., p. 208.
5. Aymon, Synodes, I, 251, 276 ; Quick, Synodicon, I, 208, 226, 240 ;
Benoît, Hist. de l'Edit, I, 368 ; B. h. p., 1904, p. 374.
J. MERCIER, SEIGNEUR DK GRIGNY 91
de diverses assemblées protestantes jusqu'en 1015 et mourut en
1026. Digne héritier de l'érudition paternelle, sans briller de ee
chef au premier rang, il a écrit d'assez nombreux ouvrages litté-
raires.
Après comme avant l'année 1599 pendant laquelle on célébra
le culte à Grigny, les protestants y reçurent souvent, à titre
d'amis, l'hospitalité. En 1007 le pasteur dauphinois Charnier s'y
trouve — et sans doute y célèbre un culte privé — le dernier
dimanche de l'année 1 ; en pareille saison le voyage devait être
fort pénible : la Seine était prise à Paris et « la gelée si grande
que de mémoire d'homme il ne s'en estoit veu de semblable 2 . »
Au printemps suivant, retournant à Grenoble, Charnier s'arrête
de nouveau un dimanche à Grigny et note dans son journal le
prix qu'il en coûtait alors aux protestants parisiens pour aller
alors en voiture à cette distance : « 10 e mars. Nous partîmes à
deux heures après midi et allâmes coucher à Grigni, payant à
Paris pour trois chevaux 3 livres sols, à Villejuif autant 3 1.
G s., à Juvisi 2 liv. 1 sol 3 . »
Cette même année J. Mercier, malade, reçoit en octobre une
visite de Casaubon. En 1020 P. du Moulin, venant d'Alais où il
a présidé le synode national, et se réfugiant à Sedan — car le roi
a ordonné de l'arrêter — retrouve sur son chemin cette maison
hospitalière où, nouvellement consacré, il débutait dans son
ministère parisien vingt ans auparavant : « Je m'arrestay à
Grigny chez M. des Bordes Grigny mon intime ami et y passay
la nuict, et fis avertir ma femme de mon arrivée. Elle m'envoya
mon frère Jean... Je pars donc de Grigny au soleil couchant 4 . »
Le fils de Josias, Louis Mercier (peut-être l'un des premiers
enfants baptisés à Grigny •"-) épousa Madeleine Bigot dont le
frère Isaac était seigneur de Morogues près Bourges. Leurs des-
cendants avaient encore une maison à Grigny lors de la Révo-
1. Journal de Chamier, B. h. p., 1853, p. 315.
2. L'Estoile, Journal, janvier 1608.
3. Journal, t. c, p. 444.
4. Autobiogra])hie, B. h. p., 1858, p. 472.
5. Son acte d'inhumation (archives munie, de Grigny, 25 sept. 1673> porte
qu'il est mort « estant dans l'hérésie, » et b il y avoil quinze ans, » mois
énigmatiques qui sont peut-être une erreur pour : « Il avoit soixante quinze
ans » (voir pour plus de détails notre article du B. h. p., 1900, p. 236).
92
L ÉGLISE REFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
cation. Le 22 novembre 1085 Seignelay écrit à Louvois : « Le
roi m'ordonne de vous avertir, Monsieur, de prendre l'ordre de
S. M. pour exempter de logement des troupes la maison que le
sieur Bigot de Montrogue, de la R. P. R., a au village de Grigny,
étant en disposition de se convertir 1 . »
Une fille de J. Mercier épousa Claude Saumaise : ce grand
savant vint passer « aux champs » plusieurs étés, depuis la
mort de son beau-père (1626) jusqu'à celle de sa belle-mère
(1641) -. Une autre sœur, Marguerite Mercier, épousa Simon le
Maçon, sieur d'Espeisses, maître d'hôtel du roi 3 .
C'est ainsi que, depuis la publication de l'Edit de Nantes jus-
qu'à sa Révocation, le nom de ce petit village de Grigny, grâce à
la famille Mercier, reparaît de temps à autre dans les chroni-
ques de cette Eglise de Paris qui, pendant les premiers mois de
sa vie normale, y avait reçu l'hospitalité.
t. Depping, Correspondance administrative, etc., IV, 381.
2. Biblioth. nat. ms. fr. 22556, lettres de Saumaise à Peiresc etc., datées
de Grigny 1627, 1628, 1635, 1636, 1640, 1641. Cf. notre note à ce sujet dans
le B. h. p., 1906, p. 95.
3. Nous avons publié des extraits de son livre de raisons qui donne de
curieux détails sur la vie journalière à Paris et à Grigny, la participation
aux services religieux, aux frais du culte, etc., de 1645 et 1658 (B. h. p.,
1905, p. 481-534).
DEUXIÈME PARTIE
Les premières années après l'Edit
L'exercice du culte à Ablon
(1599-1C06)
LIEUX DEXLRCICE AU SUD DE PARIS DE l5q8 A l685
CHAPITRE IV
ABLON
§ 1. L'établissement du culte. — Date du transfert. — Mort de Gabrielle
d'Estrées et mariage du roi. — Inquiétude des protestants. — Ph. de
Mornay. — Culte au Plessis. — Les commissaires de l'Edit. — Avanta-
ges de la situation d'Ablon. — Lettres patentes (14 octobre 1599)'.
§ 2. Les lieux du culte. -- Topographie ancienne et moderne. — Maison de
Sully. -- Les « Louanges d'Ablon ... -- Installation provisoire. Premiers
actes connus (1600). - Transfert ailleurs demandé et refusé (1601). -
Installation plus durable. — Premier et second lieu de réunion. — Tem-
ple de 1601. Aspect extérieur. - ■ Disposition intérieure. Les bancs. —
Essai d'évaluation du nombre de places. ■ Délibérations et lieu de
réunion du Consistoire. — Un synode provincial (1605). — Le château
acquis par Lobéran. — Ablon et les Lobéran après 1606.
§ 1. L'établissement du culte
A quelle date précise le culte cessa-t-il d'être célébré réguliè
90 l'église réformée dk paris sors henri iv
rement à Grigny ? C'est ce qu'il ne nous a pas encore été possible
de déterminer, quant au jour même du dernier service ; mais
l'époque est certaine 1 : c'est dans les derniers mois de 1599 que
l'exercice fut rapproché de Paris, peut-être à la mi-novembre, ou
au moment habituel d'un des services de Sainte Cène qui atti-
raient une grande alïluence, à Noël. Ce jour-là, par exemple, eut
lieu l'inauguration du temple de Bionne pour les protestants
d'Orléans) 2 . Cette satisfaction accordée aux protestants fait en
quelque sorte compensation, suivant l'usage du roi, à la garantie
nouvelle qu'il allait donner aux catholiques en épousant la propre
nièce d'un cardinal 3 .
Henri IV — on est facilement tenté de l'oublier — était déjà
marié : mais, séparé de la « reine Margot » depuis quatre ans
déjà, il ne fit annuler ce premier mariage qu'après le départ de
Madame et la mort de Gabrielle d'Estrées : celle-ci avait été vite
remplacée dans la faveur du roi par une autre personne de
famille protestante également mais catholique elle aussi, Hen-
riette d'Entragues 4 . Le traité de mariage de Madame avait été
signé dans la résidence de la belle Gabrielle : le château de Mon-
ceaux, rival des splendeurs de Verneuil, Anet et Fontainebleau,
merveille de l'architecture française, créé et embelli par trois
générations d'artistes huguenots : les du Cerceau, de Brosse et
du Ry. Seules quelques gracieuses colonnes se dressent aujour-
d'hui encore auprès d'une magnifique terrasse, dominant les
vallons de la Brie, au-delà de Meaux.
Quelques semaines après le mariage de Madame, la marquise
de Monceaux mourait au cloître Saint-Germain (10 avril 1599).
Rosny, mandé à Fontainebleau, se rappelait longtemps après que
le roi avait accueilli avec gratitude les consolations qu'il avait
1. C'est le 2 septembre i599, par exemple, qu'intervint dans un cas analo-
gue un arrêt du Conseil d'Etat ordonnant au maire et aux échevins de Tours
d'assigner aux protestants un terrain d'un demi-arpent, d'accès commode
vers la rue du Ruau, ou ailleurs, pour y exercer leur culte (Archives nat.,
È2a f. 60).
2. B. h. p., 1899, p. 569.
3. Alexandre de Médicis, oncle de Marie de Médicis, devint en 1605 pape
sous le nom de Léon XI pour quelques semaines ; sur son tombeau, à Saint-
Pierre, un bas-relief représente l'abjuration d'Henri IV.
4. La terre de Verneuil fut érigée en marquisat en sa faveur en 1599.
(Lettres missives d'Henri IV, t. V, p. 155 ; au chancelier de Bellièvre, 11
août 15991 ; en 1604, la marquise reçut du roi la maison de Madame à Fon-
tainebleau, tandis que la reine recevait celle de Saint-Germain.
SECOND MARIAGE D'HENRI IV 97
osé lui donner à la manière huguenote, le jour de Pâques 1599 :
« Me semble à propos de vous ramentevoir quelques couplets
de ceux que vous nommiez vos psceaumes estant de la religion,
et que le changement d'icelle ne vous aura pas, en mon advis,
effacez de la mémoire :
« Remets en Dieu et toy et ton affaire,
» En Lu y te fie, et il accomplira
» Ce que tu veux accomplir et parfaire, » etc. 1.
Huit mois s'écoulent, et pour permettre au roi de se marier,
le pape déclare nulle sa première union (17 décembre 1599).
Les protestants n'auguraient rien de bon de ce second maria-
ge et redoutaient toujours les conséquences de celui de Madame.
Un jeune pasteur qui exerçait alors son ministère près de la
Trémoïlle, André Rivet, écrivait à la fin de 1599 - : « Praesagia
dédit nuper dom. Molinseus pastor ecclesise qua in domo sororis
régis brevem et miseram gregis sui dissipationem ; suspectus est
illi superstisiosissimi mariti reditus qui a Jesuitis inspiratus
nihil non tentabit ut omnia sacra subvertat. Status publicae rei
mihi lubricus. » On voit combien dans l'automne 1599 la situa-
tion était jugée critique par du Moulin — non encore qualifié
pasteur de l'Eglise de Paris par son correspondant — . Après
tant de rudes secousses, on prenait facilement l'alerte, et chacun
pouvait redouter la rupture d'un équilibre encore si instable.
Mais une fois encore le calme revint.
Les protestants mettaient à profit les instants de répit pour
remettre en ordre les affaires des familles et des Eglises. Au mi-
lieu de l'hiver, Madame du Plessis-Mornay écrit à Théodore de
Bèze : « Nous sommes à Paris depuis quatre moys pour plusieurs
affaires domestiques Maintenant que le Roy est paisible et
1. Mémoires, éd. Michaud, I, 312. C'est cette année aussi que dans la forêt
de Fontainebleau Henri IV entendit le son d'un cor mystérieux : le comte
de Soissons découvrit un homme « noir et hideux » qui dit : « Amendez-
vous ; » l'historiographe Mathieu raconte qu'un soir Sully, dans le pavillon
qui porte son nom, entendit aussi ce cor du « grand veneur » (DlMIER, Fon-
tainebleau, p. 160).
2. A. Rivet à son frère, de Thouars, le 9 des Kalendes de 1600 ; cette
lettre (inédite) est une des plus anciennes que j'aie relevées à la bibliothè-
que universitaire de Leyde dans le recueil des Rivetiana.
98
L EGLISE REFORMEE DE PARIS SOIS HENRI IV
que Dieu nous a donné une paix et dedans et dehors le royau-
me, M. du Plessis a pris le loisir de s'en occuper, n'ayant autre
intention (si quelque autre occasion ne luy faict changer) sinon
de s'employer de tout son pouvoir au restablisscmcnt de toutes
nos Eglises, qui sont assez descousues 1 . » Le château du Plessis-
Marly était situé à sept lieues à l'ouest de Grigny, et précisé-
ment vers cette époque, lorsque le culte eut cessé d'être céléhré
Cliché R. Claparède
CHATEAU DU PLESSIS-MORNAY 2
chez J. Mercier, Ph. de Mornay fit établir là un lieu de culte qui
servit à tous les protestants habitant cette partie de l'Ile de
France au sud de Paris ;! .
1. 11 février 1600. Papiers Tronchin à Genève (B. h. p., 1865, p. 249).
2. B. h. p., 1901, p. 183.
3. L'arrêt du Conseil désignant le Plessis comme lieu d'exercice dans le
bailliage de Montfort est du 14 juillet 1601 et se trouve aux archives natio-
nales E3a, f° 162 recto. Le Plessis est à plus de dix lieues de la capitale.
Voir notre article sur la Noroille et le Plessis, B. h. p., 1901, p. 175. Cf.
Mémoires de Mme de Marnai] (édition de Witt, II, p. 25) : « En la mesme
année (1601) Dieu nous fit la grâce d'establir le ministère de son Eglize
LES COMMISSAIRES DE L'ÉDIT 99
C'est pendant les négociations avec la cour de Rome pour
l'annulation de son mariage en automne 1599 que le roi s'entendit
d'autre part avec les protestants parisiens au sujet du lieu d'exer-
cice à fixer définitivement par les commissaires désignés à cet
effet, conformément à l'Edit *. Pour Paris, comme pour les
autres Eglises de la généralité, les commissaires ont été du côté
catholique le président Jeannin qui avait empêché le massa-
cre de la Saint-Barthélémy de s'étendre à la Bourgogne -, et du
côté protestant François d'Angennes, seigneur de Montlouët •'*,
non moins fidèle serviteur d'Henri IV que son collègue et sou-
vent aussi mêlé aux affaires des Eglises : ainsi, après l'assemblée
de Mantes (1593) il avait été l'un des commissaires chargés de
défendre leurs intérêts. D'ailleurs, — nouvel exemple de l'ex-
trême division des familles contemporaines au point de vue reli-
gieux — , il avait deux frères évêques, l'un même cardinal 4 .
D'après l'article 14 de l'Edit, les commissaires devaient choi-
sir pour l'exercice du culte un endroit situé « à cinq lieues de
Paris. » Grigny était presque à une lieue au delà de cette limite.
Juste à la distance réglementaire, en aval, tout au bord de la
Seine, se trouvait un village plus facile d'accès, Ablon 5 . Il fut
choisi, sans doute aussi pour d'autres raisons. Le roi y avait droit
de haute justice. En outre, peut-être dès cette époque Rosny y
était-il déjà possesseur d'une maison qu'on le voit occuper les
en nostre maison du Plessis, à la requeste de tous ceux du voisinage qui
sont de la Religion ; que Dieu veuille, par sa miséricorde, perpétuer à tou-
jours. » Le culte a été rétabli au Plessis en 1865 par le comte de Pourtalès.
1. Il résulte en particulier d'un acte concernant l'établissement du lieu de
culte pour le bailliage de Melun (à Bois-le-Roi) au même moment, que les
« premiers exécuteurs de l'Edit de Nantes en la généralité (de Paris) >>
furent « les sieurs de Jeannin et de Montlouët » (requête de 1682 (Arcli. mit.
TT. 235, n° 198) publiée par H. Stein, Curiosités locales, Fontainebleau,
1901, p. 78).
2. Eloge du président Jeannin dans le Mercure fr. de 1623, annexe, p. 27.
3. France prot., 2' éd., t. I, col. 259, art. Angennes. Montlouët est en
Eure-et-Loir, canton d'Auneau, à six lieues à l'ouest du Plessis-Marly.
4. Vu troisième, Nicolas d'Angennes, mariait précisément en 1600 son (ils
Charles qui fut père de la célèbre Julie. Cf. Traité historique et généalogi-
que des principales familles de Paris, t. II, fol. 7. (Mss. de la Bibl. de l'Ar-
senal, n° 5035).
5. Cf. Ablon, recherches historiques, par l'abbé Bonnin, in-8°, 1890. Le-
cènè et Oudin, Paris.
100
L EGLISE REFORMEE DE PARIS SOUS HENRI IV
années suivantes, commodément située pour le ministre entre
Paris et la résidence royale de Fontainebleau '.
L ANCIEN « CHASTEL D ABLON»
Toujours est-il qu'après enquête et ordonnance des commis-
saires, le roi signa les lettres patentes que voici (le 14 octobre
1590)-.
1. .)':ii constaté avec surprise que les (Economies royales renferment, de
1599 à 1605, une seule allusion expresse à Ablon, à propos d'un conseil du
roi en 1603 dont nous reparlerons ; tandis qu'il décrit minutieusement sa
vie publique et privée à l'Arsenal, Sully ne parle jamais d'Ablon. Mais
plusieurs lettres du roi, sans lieu de destination, datées de Fontainebleau,
sont manifestement adressées à Ablon : ainsi le 18 avril 1604 il prie Sully
de venir le trouver « dès le jour de Pasques, si tost que vous aurés faict la
Cène à Ablon. »
2. « Sommaire pour le chapitre de l'Eglise de Paris contre M. le P. le
Pelle Hier et le sieur et dame de Morogues, etc. (18 avril 1692), » factum
de 80 ]). in-4" de la bibl. de Leroux de Lincy ; des extraits ont été publics
par M. Read (B. h. p., 1891, p. 348), entre autres ces lettres patentes. Lebeuf
tllist du diocèse de Paris) dit à tort ces lettres datées du iï décembre,
3. B. h. p., 1901, p. 286.
ÉTABLISSEMENT DU CULTE A ABLON 101
« Henry, par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre,
à nostre amé et féal le Prévost de nostre bonne Ville, Prévosté
et Vicomte de Paris et Ile de France, Salut.
« Nous avons fait voir en nostre Conseil l'Ordonnance des
Commissaires députés pour l'exécution de nos Edits de Pacifi-
cation, par laquelle ils ont donné à ceux de la Religion Préten-
due Réformée résidens en la Ville, Prévosté et Vicomte de Paris
le village d'Ablon, proche la rivière de Seine, du costé de Vil-
leneuve-le-Roy, pour y faire l'exercice public de leur Religion
comme en lieu de bailliage, de la distance duquel village à nostre
ville de Paris estant bien informés, et que la Haute Justice d'ice-
luy nous appartient. A ces causes, pour faire exécuter et garder
ce que par eux a esté fait et ordonné, en procédant à l'exécution
dudit Edit, Nous, de l'avis de nostre Conseil, etc., nous avons
commis et député, etc., pour mettre et établir par effet l'exercice
de ladite Religion Prétendue Reformée audit village d'Ablon,
comme en lieu de bailliage accordé par l'Edit, à la première ré-
quisition qui vous en sera faite par le Substitut de notre Procu-
reur général ou par ceux de ladite Religion. Car tel est nostre
plaisir. Donné à Fontainebleau, le quatorzième jour d'octobre,
l'an 1599, et de nostre règne le onzième. »
Henry.
Or le chapitre de Notre-Dame de Paris était seigneur d'Ablon.
Il fit opposition, pour conserver ses droits. Mais les lettres paten-
tes n'en furent pas moins publiées à Ablon même quatre semai-
nes après, le 12 novembre, par un huissier à cheval, en vertu
d'une ordonnance du Prévôt de Paris 1 .
§ 2. Les lieux de culte
Ablon n'était alors qu'un hameau d'une trentaine de feux.
Du petit « château » on reconnaît aujourd'hui encore la tou-
relle, dite « du bonhomme d'Ablon », au bord de la Seine, au
1. Arch. nat. S. 656, l re liasse. n° 38 . Inventaire de Mons et Ablon ap-
partenant à MM. du Chapitre de Paris, fol. 171 verso : « Publication faite à
Ablon sur Seine le 12" 1 novembre 1599 par ordonnance du Prévost de Paris.
des lettres patentes du Roy Henry IV pour Pestablissement du Presche
pour ceux de la Religion P. R. auxquels ledit lieu et village d'Ablon avoit
esté donné pour l'exercice de ladite Religion comme dépendant de la haute
justice que le Roy y avoit. [Signé :] Logerot, huissier à cheval au Chas-
telei de Paris » (B. h. />., 1891, p. 349, n. 1). L'ordonnance des commissaires
exécuteurs de l'Edit relative aux enterrements est du 26 oct. 1599. Voir
ci-après arrêt du Conseil d'Etat de 1609.
102 l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV
coin du chemin d'Ablon à Choisy dénommé maintenant « rue
du Bac. » De l'autre côté du château, sur une ruelle parallèle
au fleuve, se trouvaient les maisons des cultivateurs ; les jar-
dins, les champs, les vignes alors nombreuses, avec leurs pres-
soirs, s'allongeaienl sur le flanc de la colline.
A l'angle d'une autre ruelle perpendiculaire est figuré sur un
plan (de 1604) le temple et sur un autre plan (de 1693) « le lieu
où fut autrefois le presche 1 . » A droite de la rue Geuffron (ap-
pelée encore en 1725 ruelle du Temple), en venant du fleuve,
exactement au-dessus du barrage moderne, on voit dans la pro-
]>i iété Moisset une cave qui était peut-être celle de l'ancien tem-
ple ou d'une maison adjacente, et un gros tilleul qui fut, d'après
une tradition locale, planté à la place du temple -.
Sur le quai Magne, à droite et à gauche de la rue Geuffron,
deux maisons (l'une ornée d'un buste de Sully) revendiquent
l'honneur d'occuper la place de sa demeure. Le quai de la Ba-
ronie, d'autre part, conserve le souvenir du baron de Rosny dont
le parc aurait correspondu à la propriété actuelle de M. Bi-
vière 3 . Près du « château » (qui n'était pas celui de Sully), à
l'angle opposé du chemin de Choisy, se trouvaient au xvn° siè-
cle une petite chapelle, et l'auberge de VEcu. Là venait s'amar-
rer à la berge le coehe d'eau ou corbillard, seul moyen de trans-
port à peu près régulier entre Paris et Corbeil, ville d'où l'on
amenait alors et d'où l'on amène encore la farine par bateaux
jusqu'au port Saint-Bernard devant la Tournelle 4 . C'est par ce
coche que les protestants vinrent souvent à Ablon.
1. Arch. mit. M (Seine-et-Oise) 31, 32. 45. N3 1. 36, 37, 180 ; S. 334 A et
B. S. 338, saisie de la Seigneurie de Mons (,1685). Dans l'ouvrage de M. l'abbé
Bonnin sur Ablon, in fine, sur le papillon reproduisant le plan de 1604, le
mot temple a été inscrit par erreur à l'angle du chemin de Choisy
(cf. B. h. p., 1891, p. 352) ; nous avons donné dans le B. h. p., 1901, p. 289
et reproduisons p. 107 un croquis plus exact de l'état actuel des lieux.
2. (/est près de là cpi'on a découvert, en démolissant une vieille masure
(1883i. des pièces d'argent aux effigies de Charles IX, Henri III et Charles X
(le cardinal de Bourbon, 1591) ; elles provenaient peut-être de quelque
collecte faite au commencement du xvn c siècle.
3. Ablon ne figure pas sur l'inventaire des terres acquises par Sully
(Mémoires, collection Michaud, II, p. 92).
4. Dès 1572 Charlotte Arbaleste parle du corbillard (Mém. de Mme du
J'Iessis-Mornai), éd. de Witt, t. I, p. 65"). Littré, Dict., v° Corbillard, cite un
ÉTABLISSEMENT DU CULTE A ABLON 103
Avec quels sentiments de joie, c'est ce qui ressort naïvement
d'une petite poésie, intitulée les Louanges d'Ablon : cinquante
et un distiques, dont nous citerons quelques-uns, pour leur cou-
leur locale 1 :
Ablon, petit hameau que ce bel œil du inonde
Voit sur le bord de l'eau près la Seine profonde...
Hameau délicieux où mon âme ravie
Mange le Man ^ des cieux et boit l'Eau de Vie
Dessous tes petits toits, dans les vignes et roches
Loin des peuples et rois, et du bruit de leurs cloches...
Heureux deux et trois fois, Ablon, que tu es noble
D'ouyr de Christ la voix en ton petit vignoble !
Heureux, dis-je, ô Ablon, d'ouyr en tes chaumettes
Sur ton doré sablon, le Prince des Prophètes...
Nous avons eu la bonne fortune de retrouver dans les vieux
registres du minutier d'une étude parisienne plusieurs pièces
inédites donnant d'intéressants détails sur les maisons ayant
servi au culte, et leur aménagement. Ces documents jettent quel-
que lumière sur divers points jusqu'à présent obscurs. Ainsi
P. du Moulin, dans son autobiographie, disait 3 : « L'an 1601 le
lieu de l'exercice fut approché d'une lieue et mis à Ablon, à
quatre lieues de Paris 4 . » On a passé outre, croyant voir là une
erreur complète. Mais, à examiner les choses de plus près, il
semble que si le lieu d'exercice fut approché en effet dès 1599,
l'année 1601 fut bien celle de l'établissement d'un temple propre-
pian de l'île Saint-Louis gravé vers 1618 par Iswelinc où figure le corbillac.
D'après l'abbé Bonnin (Op. cit., p. 90) « dans une épidémie survenue à
Paris dans le cours du xvi c siècle, le coche de Corbeil fut employé au trans-
port des morts, à Paris, et depuis ce temps son nom fut donné à nos chars
funèbres. » En tout cas le corbeillard (comme écrit Richelet) servit main-
tes fois à transporter les cercueils des protestants de Paris aux cimetières
d'Ablon puis de Charenton.
1. Les 6 pages in-8° découvertes par M. Read ont été publiées par lui
;';i e.vtenso dans le B. h. p., 1891, p. 353.
2. La Manne.
3. B. h. p., 1858, p. 340.
4. Le dictionnaire de Moréiu (édition de 1699), V Ablon, diminue encore
la distance : « à trois lieues, »et parle d'un « exercice avant (pie les pro-
testants eussent un temple à Charenton. » Ni Bayle ni Chauffepié ne par-
lent d'Ablon.
104 L'ÉGLISK RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
ment dit. Ainsi, pendant un an et demi, le culte n'eut encore
qu'un caractère provisoire.
Les seuls actes pastoraux dont la trace ait subsisté pour l'an-
née 1000 sont un baptême (l'un des tout premiers sans doute) du
23 janvier 1 , et une abjuration, du 11 avril-, jour de Pâques.
On se réunit d'abord dans une maison arrangée tant bien
que mal : à peu près partout on dut commencer alors par se
contenter de ces installations rudimentaires. Avant de venir à
Ablon, Du Moulin prêchait à Blois « sous une porte entre deux
chambres, ce qui estoit fort incommode 3 . » Les inconvénients et
même les dangers d'un trajet long, soit par eau, soit par terre, et
pénible, surtout en hiver, rendaient fort désirable une nouvelle
décision royale rapprochant l'exercice plus près encore de Paris.
Une demande en ce sens fut adressée au roi, par le consistoire,
mais sans succès. Soumise ensuite au synode national tenu à
Jargeau du 19 au 25 mai 1001, probablement par le pasteur La
Faye et J. Mercier, député de l'Ile de France, elle fut inscrite
par ordre du synode dans le cahier de plaintes et remontrances
pour ceux de la reliijion : présenté au roi par J. Mercier 4 :
Art. 04 : « Et pour ce que les habitans de la ville de Paris et
des environs faisant profession et ayant l'exercice de la R. P. R.
au lieu d'Ablon, estant contraincts d'y faire porter leurs enfants
pour estre baptisés, les exposent en apparent danger de mort,
tant pour la longueur et incommodité du chemin que à cause
des grandes froidures de l'hyver et chaleurs de l'esté, dont il
est advenu que plusieurs desdits enfants, jusques au nombre de
quarante, ont esté l'hyver passé misérablement esteints et suffo-
qués, et que d'ailleurs les hommes sexagénaires, femmes gros-
ses, petits enfants et les valétudinaires sont privés dudit exer-
1. Acte relevé par M. Read dans les registres des baptêmes, etc., brûlés
en 1871 à l'Hôtel de Ville, et publié dans le B. h. p., 1891, p. 350 : « Le
dimanche 23 de ce mois fut baptisé au presche à Ablon un jeune homme
âgé de 25 à 26 ans qui n'avoit encores esté baptisé, pour ce que son père
et sa mère estoient anabaptistes. »
2. L'EsTOlLE, Journal, édition complète, t. VII, p. 215.
3. Autobiographie (janvier 1599). B. h. p., 1858, p. 338.
4. Arch. natifs. l-;.;l>, f« 91. i, e cahier renferme, avec les réponses du Con-
seil d'Etat, soixante-dix-huit articles au sujet des « modifications, inexé-
cutions et contraventions faites à l'édit de Nantes » (Cf. B. h. p., 1853, p. 253).
STRICTE OBSERVATION DE L'EDIT 105
cice, est Sa Majesté suppliée d'incliner paternellement aux très
humbles remontrances qui luy ont esté faites par l'Eglise de
Paris, octroyant ledit exercice en quelque lieu plus proche et
commode aux susdites personnes. »
A deux reprises — une première fois pendant le synode même
— cette requête fut présentée au roi, mais toujours en vain. Le
18 septembre le Conseil donne un bref refus, signé Bellièvre :
« Ne peut être rien changé en l'Edit. »
Après le synode national eut lieu le synode provincial de l'Ile
de France ; il ne se tint pas à Ablon, mais à l'ouest de Paris, à
Claye (30 mai 1601) * : une église venait d'y être établie confor-
mément à l'Edit grâce au seigneur du lieu J. Anjorrant : avec
une troisième, à l'est (Avernes), c'était tout ce qui composait alors
le « colloque » de l'Ile de France.
Immédiatement après ces deux sessions consécutives, aux-
quelles les députés parisiens prirent une grande part, commence
une série d'actes notariés concernant le temple 2 .
Dès le 24 octobre 1599 3 , c'est-à-dire dix jours après la signa-
ture des lettres patentes autorisant le culte, et avant même qu'el-
les fussent publiées à Ablon, un terrain avait été acquis par les
1. Actes aux arch. munie, de Vitry-le-François, copie à la Biblioth. h. prot.
2. Nous les avons découverts, avec beaucoup d'autres pièces intéressant
des familles protestantes, dans les minutes de M e François. En charge depuis
le 11 avril 1592 jusqu'à 1610 d'après les archives de la chambre des no-
taires (1609 en réalité), il fut à cette époque « seul notaire de la religion, et
toujours veu de fort mauvais œil par les aultres notaires ses compaignons »
(Mémoire des députés généraux, année 1608 et suivantes, ms. conservé à
la Bibliothèque h. pr., fol. 36, extrait reproduit dans nos pièces justificatives,
XXVII). Les registres de M e Jean François faisaient en 1906 partie des ar-
chives de M e Faroux qui nous a permis, avec la plus grande obligeance,
de les consulter à loisir. Un Jean François, procureur en la justice à Metz,
y avait été privé de son office, en 1585, pour n'avoir pas voulu « se réduire
à l'union de l'Eglise C. A. et R. » (Fr. prot., 2 e éd., VI, col. 705). Je ne sais
s'il s'agit là de notre homme, ni même d'un parent. Le notaire parisien
ligure une fois dans les actes transcrits par M. Read d'après les registres de
Charenton : « Le 22 janvier 1609, Marie fille de Monr François nore, née
de ced. jour, fut présentée au baptesme par Monsv Richebourg et Madeinl!e
du Pradel » (B. h. p., 1872, p. 266) ; la marraine est la femme d'Olivier de
Serres, client de M" François. Voir ci-après ch. VIII, S 1.
3. Minutes de M' François, 1603, fol. 320. Promesse de paiement d'une
rente à la date du 31 juillet 1603.
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108 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
protestants de Paris ; et l'aete inédit que nous publions fait con-
naître le nom du mandataire : Pierre de Rucquidort, avocat au
Parlement qui demeurait dans l'Ile, à deux pas du Palais 1 .
Il fallait beaucoup de dévouement à la cause de l'Eglise pour
accepter une pareille responsabilité : la situation juridique d'une
collectivité officiellement reconnue depuis si peu de temps n'était
pas bien déterminée, et elle ne pouvait acquérir que par person-
ne interposée. Le protestant — presque certainement membre
du consistoire et son représentant officieux en cette occasion —
qui s'était en 1599 porté acquéreur en son nom personnel, appar-
tenait, semble-t-il, à une famille originaire de l'Orléanais 2 .
Les choses se sont d'abord passées suivant les formes ordi-
naires des contrats entre particuliers, devant un petit robin de
campagne. « M e Pierre de Rucquidort, avocat au Parlement, » a
traité avec « Pierre Roger, vigneron demeurant au village d'Ablon
sur Seyne, et Geneviefve Halle sa femme, par contrat passé par
devant Pierre Lamy, clerc greffier et tabellion au baillage d'Athis,
en datte du vingt quatrième octobre » (1599). Plus tard seule-
ment Ruquidort transmet formellement ses droits sur une partie
du terrain aux représentants officiels du Consistoire, « accep-
tant pour et au profit de ceux de la religion. » Ce sont « M. Ysaac
Courtin, advocat en parlement, et M e Thomas le Ferreur, secré-
taire du roy en sa maison, et couronne de Navarre, demeurant
1. En 1605 rue de la Calandre, débouchant en face la Sainte Chapelle
(sur l'emplacement actuel de la préfecture de police). Cf. Pièces justifica-
tives, min. François, IX-XI. Le nom de Ruquidort ne figurait pas dans la
France protestante, 1" édition.
2. Son nom : « Ru qui dort » était peut-être quelque surnom donné à un
ancêtre au caractère placide et faisant son chemin sans bruit, ou demeu-
rant tout simplement au bord d'un ruisselet tranquille. La France prot.,
2 éd., V, col. 654, mentionne Rucquidort comme un des avocats d'Orléans
condamnés à mort par le Parlement de Paris en 1562 (coll. Du Puy, vol. 137,
f° 61) ; il figure au quatrième rang sur la liste en tète de laquelle est ins-
crit le nom de Sevin (un diacre de l'Eglise de Paris porte ce nom en 1561,
B. h. p., 1852, p. 259). En 1570, à Montargis, Mathieu Béroald inscrivait sur
son livre de raisons, parmi ses élèves, « Jean Rucquidor » (sic dans la
Fr. prot., II, col. 399). Le nom a été souvent estropié : ainsi Fr. pr., I,
col. 251 la femme de B. Androuet du Cerceau est appelée Marie Raanidier,
et B. h. p., 1901, p. 54, Rtiquedoit ; d'après de nombreuses minutes de
M e François, dont elle était cliente (8 août 1601, etc.) il faut lire Margue-
rite de Ruquidor.
CONTRATS RELATIFS AU TEMPLE 109
led. Courtin au faulxbourg Saint-Germain des Prez rue de Seyne,
et led. le Ferreur rue Saint-Martin proche Saint-Merry '. »
Grâce à une série d'arrangements successifs avec divers pro-
priétaires et débiteurs de rentes en octobre et novembre 1599,
et enfin par contrat du 1" mars 1600 passé devant M' François
et M e Babinet, « au proffit de Messieurs de la religion réformée, »
Pierre de Ruquidort afait acheté à Ablon une seconde petite
maison « vulgairement appelée la maison des degrez » dont il
sera question ci-après 2 .
Sur le premier terrain acquis par Ruquidort « il y avoit une
maison contenant trois petits espaces, tant en grange qu'en mai-
son, avec les estables, le tout couvert de chaume, avec une
cour, et un clos complanté en jardin et arbres fruitiers, conte-
nant cinq arpents de terre. »
« Esdits lieux, continue un acte de 1003, ceux de la religion
ont naguères basty et construit un grand temple. Tous lesdits
lieux sont situez au village d' Ablon sur Seyne sur la grand rue
dud. Ablon, tenant d'une part aud. de Rucquidor, d'autre part
aux hoirs de deffunct Jehan Merian • 0, ) abboutissant d'un bout
sur la grand rue dud. Ablon, et d'autre bout par derrière à Guil-
laume du Pailly à cause de sa femme. » Or « sur tous ces lieux
Jehan Roussel, laboureur, demeurant au village de Sceaux et
[blanc] Le Maire sa femme, et Jacques Le Maire greffier de la
justice de Mons ont un droit de prendre au jour Saint-Martin
d'hiver 8 livres 8 sols 8 deniers de rente. » Par acte du 31 juil-
let 1603, par devant les notaires François et Tolleron, MM. Cour-
tin et Ferreur s'engagent à payer régulièrement cette rente,
« eux et leurs successeurs de ladite religion, » la première année
de paiement « eschéant au jour Saint-Martin prochainement
venant. »
1. Minutes de M e François, 8 mars 1603. D'après un acte plus précis do
juillet 1603, Ferreur demeurait rue Simon Lefranc.
2. Min. de M' François, 1605, n" 117 (31 mars). En novembre 1601 (ibid,
1601, n" 188). « Thomas Halle l'aisné et Thomas Halle le jeune son lils, cr
Pierre Kieher son gendre, tous laboureurs, demeurant au village d'Ablou >,
s'obligent pour la somme de 150 escus envers ■ noble homme M. Pierre de
Rucquidort. »
3. S'agirait-il, entre autres, de Mathieu Mérian, le célèbre auteur du
plan de lu Ville, etc., de Paris » publié en 1615. D'après la légende
même de ce plan il était de Pâle, mais pouvait être propriétaire aux envi-
rons de Paris.
110 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
Ainsi entre 1599 et 1603, mais plutôt après les synodes de
mai 1001 « on a construit à Ablon un « grand temple ; » assez
grand en efl'et pour contenir des centaines de places (nous essaie-
rons un calcul à ce sujet) ; grand surtout en comparaison de la
maison précédemment utilisée, et des chaumières voisines. Les
actes qui nous renseignent sur son emplacement fournissent
quelques détails, bien insuffisants encore, sur sa construction -.
C'était certainement un édifice modeste, sans nulle préten-
tion architecturale. Nous ne possédons aucune donnée sur l'en-
semble de son aspect extérieur. Exactement à la même époque
on construisait à Lehaucourt — à deux lieues seulement de Saint-
Quentin ■— « un temple en charpente, aux parois en torchis,
probablement recouvertes d'un enduit lisse, » qu'un auteur ca-
tholique a décrit en vers latins peu bienveillants 3 .
Le temple de Dieppe dont la première pierre fut posée le 20
juin 1000 au faubourg de la Barre était aussi médiocrement
construit, puisque le vent le renversa en 1000. C'est, à notre con-
naissance, le seul édifice de ce genre, en ce temps-là, dont on
possède un dessin fait d'après nature '. Le temple des réformés
1. Le B. h. p., de 1901, p. 290, dit donc à tort : « Il est peu probable
qu'il y eut là un temple proprement dit. »
2. Précisément à cette époque P. Cayer remarque que ses anciens core-
ligionnaires, « appellent leurs granges des temples, et non pas des égli-
ses » (Remonstrance à Madame, 1601, p. 37).
3. A. DaulÉ, La Réforme à Saint-Quentin, 2" éd., le Cateau, Roland,
1905, p. 63 ; citation de Claude Emmerez, Cérastes in semita, plaquette de
1632 conservée à la bibl. de St-Quentin : « Il est couvert de quelques bar-
deaux grossiers. Sa charpente s'appuie sur une longue poutre aux extrémi-
tés inégales. Sa muraille est faite de poteaux passés au feu, d'un lattis de
terre et de paille broyées. » Cf. .1. Pannieh, l'Eglise de Lehaucourt, B. h. p.,
1896, p. 169.
4. Asseline, Antiquités et chroniques de la ville de Dieppe (ms.), vue
cavalière reproduite par A. Féret (cf. B. h. p., 1903, p. 73). G. .1. Daval
(Histoire de la réformation à Dieppe, édition Lesens, Rouen, 1878, in-4°,
t. I, p. 163) s'exprime ainsi : « Le premier sermon fut fait et la cène célé-
brée le dimanche d'après la Pentecoste 26 juin 1601. Le bâtiment qui estoit
grand, spacieux, et capable de contenir cinq à six mille personnes, estoit
de figure quadrangulaire, mais plus long que large, ayant 90 pieds de lon-
gueur et 74 pieds eu largeur, les ayles et galeries comprises, et d'autant
que le comble, à cause de la grande largeur du bâtiment, eût esté extrê-
mement haut et incommode s'il eût eu sa juste hauteur, on le divisa en
deux, n'estant l'eut redeux soutenu et supporté que sur deux pilliers de
bois ce quy avec la foiblesse des murailles de brique des ayles qui
portoient les galeries et quy dévoient servir d'arcs bout an s et renforts au
corps du bastiment. fut cause de la ruine et chute d'iceluy peu d'années
après. »
ASPECT EXTERIEUR DU TEMPLE
111
de la capitale devait être plus soigné, bien que ce fût encore une
salle de réunions plus ou moins provisoire.
D'ailleurs, quand même l'Eglise de Paris aurait eu alors le
temps et l'argent nécessaires, on ne lui eût pas permis de bâtir
un édifice rappelant par son style une église catholique : cette
défense a subsisté jusqu'au milieu du xix e siècle, par exemple à
Patay 1 , et à Paris nuyne pour l'église du Saint-Esprit-. Enfin,
en admettant que le gouvernement et le clergé eussent été plus
'•*<£Ik~^SVB
TEMPLE DE DIEPPE
AU FAUBOURG DE LA BARRE (l6oo)
d'après un dessin du temps
Lolérants au point de vue esthétique, la discipline ecclésiastique
exigeait alors en toute chose, de la part des réformés, par réac-
tion contre les abus antérieurs, une extrême simplicité. Préci-
sément en 1603 le synode national prend une décision formelle
1. 1829. « A condition qu'on mettrait des volets aux fenêtres et qu'il j
mirait une cheminée apparente sur le toit pour que le temple ne se distin-
guât pas des habitations voisines » (#. h. p., 1899, p. 293).
2. 186"). <i L'impératrice exigea qu'il tût placé dans une petite rue laté-
rale et rappelai le moins possible sa destination > (B. h. />.. 1900, p. 528).
112 l'église réformée de paris sors henri iv
au sujet des armoiries que certains seigneurs voulaient faire
apposer sur les murailles des temples : « Quant aux temples,
on y observera la même modestie et simplicité [qu'en fait de
monuments funéraires], laissant cependant aux colloques et
consistoires le jugement des faits particuliers. »
A défaut de description générale nous avons cependant fini
par trouver quelques renseignements sur l'extérieur (à propos
de la toiture) et sur l'intérieur (les bancs) du temple d'Ablon.
C'est d'abord 1 un « marché pour les thuilles du temple
d'Ablon » passé le vendredi 13 juillet 1601, devant les notaires
François et Barbereau, par « Jacques et Guillaume de Varic-
quier -, escuiers, marchands thuilliers, demeurant aux faulx-
bourgs de Saint Germain des Prez les Paris, près du port de Ma-
lacquest, paroisse Saint Sulpice. » Le contrat est fait et l'acte
signé « au nom de Messieurs de l'Eglise refformée de Paris, »
cette fois-ci non par P. Ruquidort mais par un de ses collègues
du Consistoire et confrères du barreau : « noble homme M. René
Lecointe, advocat en parlement, demeurant auxdits fauxbourgs,
sur le fossé d'entre les portes de Bussy et de Nesle 3 . »
Les entrepreneurs s'engagent à « couvrir de tuilles neuves, du
grand moulle, le temple de ceux de lad. église font construire de
présent au villaige d'Ablon et commencer de travailler mercredi
prochain et continuer sans discontinuer. » Ils fourniront aussi
les « clouds, lattes, chaux, saBle, piastre, » etc., et reconnaissent
avoir reçu comme à compte « la somme de soixante escus. »
A l'intérieur d'un temple le meuble principal a toujours été
la chaire. Pour nous faire quelque idée de celle d'Ablon,
pour nous représenter l'attitude du prédicateur et la phy-
sionomie de l'auditoire, regardons une gravure du temps figu-
rant l'intérieur de Saint-Pierre à Genève en 1602 4 . Le ministre,
en plein « prêche, » est coiffé d'un chapeau de feutre noir à
larges bords ; près de lui est placé un sablier, destiné à lui indi-
quer au bout de combien de temps il conviendra de mettre un
1. Min. François, 1601, n° 300.
'2. Un protestant nommé Varroquet (ou Varïcquer), natif de Paris, y est
arrêté en 1567 (B. h. p., 1901, p. 585).
li. Aujourd'hui rue Mazarine, vers la rue Guénégaud.
I. .Médaillon de Diodati dans « la vraye représentation de l'Escalade. »
Cf. DOUMERGUE, J. Calvin, t. III (1905), p. 392.
LES BANCS DU TEMPLE 113
terme à son éloquence ; les auditeurs aussi restent couverts.
Quelques-uns — les anciens probablement — sont au pied de
la chaire ; ensuite sont assises les auditrices, puis viennent les
hommes : ceux des premiers rangs assis ; les autres, debout.
A Ablon, bien que l'édifice fût couvert à la fin de l'été 1601,
l'aménagement paraît n'avoir été complet que deux ans plus
tard ; ou du moins jusque là il n'y eut point de sièges fixes :
pendant le culte on était tantôt debout, tantôt à genoux, ou bien
l'on apportait des chaises, tabourets et bancs que l'on emportait
après le service. Les tableaux et estampes, plus encore que les
documents écrits, montrent les églises catholiques de cette épo-
que également dégarnies de sièges. Aujourd'hui encore il n'y
en a pas, pour la plus grande partie des assistants, dans les
églises orthodoxes, grecques et russes.
De bonne heure cependant il y eut dans les temples réformés,
des bancs pour diverses catégories de fidèles. A l'intérieur du
temple de Paradis à Lyon vers 1561 1 , à droite et à gauche du
prédicateur, deux bancs à dossiers fleurdelysées sont occupés par
des seigneurs ou des magistrats ; par devant, deux bancs à dos-
siers plus bas sont réservés aux enfants. Sur des bancs sans
dossier prennent place à droite et à gauche les hommes, en face
du prédicateur les femmes. Dans une galerie en bois les hommes
peuvent également s'asseoir.
Les registres de M' François - renferment le « devis fait et
accordé entre Jehan Desfossés, m e charpentier à Paris, d'une part,
et Messieurs de l'Eglise refformée de Paris d'aultre part, pour
les bancs et sièges pour servir au temple qu'ils ont nagueres faict
construire au village d'Ablon. » Ce Desfossés, « maître charpen-
tier de la grande forge » était un protestant qui demeurait « rue
1. Une petite peinture à l'huile conservée à la bibl. de la ville de Genève
est, d'après le B. h. p. qui l'a reproduite (1890, p. 287), « la seule vue inté-
rieure connue d'un temple au XVI e siècle. » Une expédition d'un acte du
28 sept. 1606 (Papiers Coste, bibl. de la ville de Lyon) montre que l'acqui-
sition d'une ' maison haute, moyenne et basse, jardin et estahlerye >>
avait été faite à Lyon de la même manière qu'en 1599 à Ablon, c'est-à-dire
par deux protestants qui déclarent n'avoir pas acheté « à leur profïict ny
des leurs, ny de leurs deniers, ains des deniers par eulx empruntés au
nom des bourgeois, manants et habitants de ceste d. ville de Lyon qui l'ont
profession de la religion reformée et à leur proffict et de leurs successeur',
pour y bastir un temple. »
2. 1603, n° 185.
114 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
du grand chantier 1 . » (Il paraît avoir été déjà chargé des travaux
de charpente, à raison de 400 livres, d'après un acte du 31 mars
1005). Les bancs seront en bois de frêne, de « onze poulces de
large et deux, poulces d'espesseur, » soit environ 30 centimètres
sur 5, « suivant le dessin desja fait et accordé entre ledit Des-
fossés et M' du Cerceau, architecte du roy. » Il est intéressant
de voir ainsi un grand artiste comme Jacques Androuet du Cer-
ceau - c'est évidemment lui — mettre son crayon à la dispo-
sition de ses coreligionnaires pour dessiner des meubles : il ne
les trouve pas destinés à un usage vulgaire, puisqu'ils seront pla-
cés dans la maison de Dieu. On a souvent reproché aux protes-
tants de donner aux édifices consacrés à leur culte un aspect peu
artistique ; nous en avons rappelé ci-dessus diverses raisons. Il
est d'autant plus remarquable de voir en 1003 le Consistoire de
Paris manifester pour la menuiserie de simples bancs des préoc-
cupations d'art décoratif.
Les « pieds des sièges » dessinés par du Cerceau seront « de
sept poulces de large et deux poulces de grosseur, espassez de
six pieds en six pieds. » Ces bancs avaient donc environ 1 m. 95
de long (ou 3 m. 90, ou 5 m. 85 avec une ou deux paires de pieds
intermédiaires). II y en avait pour les hommes avec un dossier
élevé de « dix-huit, dix-neuf, vingt, vingl-et-un et vingt-deux
poulces derrière les montans. » Peut-être cela signifie-t-il que
cinq rangées de bancs étaient disposées en gradins, les sièges
étant d'autant plus élevés qu'ils se trouvaient plus éloignés de la
chaire. Pour les bancs des femmes et des enfants la hauteur
n'était que « de treize à quatorze poulces » (35 à 37 centimètres).
Voilà pour les auditeurs vulgaires. Mais il y en a de privilégiés,
car l'égalité n'existe pas encore en toute circonstance an-dedans
du temple, si déjà elle y est beaucoup plus grande qu'an-dehors.
En outre des susdits bancs ordinaires, le devis porte donc que
« ledit dessin sera faict pour deux bancs adressés pour les sei-
1. C'est-à-dire rue des Archives dans la partie aujourd'hui comprise
entre la rue Pastourelle et la rue des Haudriettes. Sa femme Charlotte
Cauchon « estant au lit, malade de corps, en une chambre haulte respon-
dant sur la cour de ladite maison, mais saine d'esprit et ayant bonne me-
moyre » fit, le 8 avril 1605, son testament. (Min. François, 1605, n° 137) :
« Quand il plaira à Dieu de l'appeler, elle veut que son corps soit inhumé
et enterré au lieu où ceux de la relligion refformée, de laquelle elle fait
profession, ont coustume d'estre enterrez » [biffé : « fauxbourgs Sainct-
Germain »].
NOMBRE D'AUDITEURS 115
gneurs et magistrats, et deux autres aussy adressés pour les
ministres et antiens, un peu plus larges. »
A raison de « 22 sols par toise * » le prix sera de six cents
livres tournois que s'engagent à payer « Messieurs de l'Eglise
relïormée de cette ville de Paris, ayant leur exercice audit vil-
lage d'Ablon. »
Nous avons ici une première donnée pour hasarder timidement
un calcul jusqu'à présent impossible. Nous verrons en temps et
lieu comment on a essayé d'évaluer le nombre de places conte-
nues dans le temple de Charenton. Pour Ablon, en l'absence de
tout document, on n'a encore fait aucun essai de ce genre. Si
toute statistique est sujette à caution, avec combien plus de ré-
serves faut-il faire des calculs hypothétiques comme celui-ci -.
11 peut donner cependant quelque idée, si approximative soit
eHe, du nombre des protestants parisiens à cette époque. Au
moins mille places, peut-être deux mille, tels sont les résultats
auxquels nous arrivons 3 .
1. A 20 sols par livre et 6 pieds par toise cela fait un peu plus d'une
demi-livre par mètre, soit environ 2 francs, si Ton admet que sous Henri IV
une livre valait à peu près 3 fr. 66 (Baii.lv, Histoire financière de la France,
t. II, p. 298).
2. La livre tournois valant 20 sous, les 600 livres promises pour les
bancs du temple (= 12.000 sous) à raison de 22 sols par toise, correspon-
dent à 545 toises. Si l'on attribue — ce qui est large — un peu moins de
m. 50 de banc à chaque personne assise, cela fait 4 personnes par toise
soit 2.180 auditeurs pouvant prendre place sur les bancs. Si ce chiffre
paraît trop fort, et qu'on attribue à la confection des dossiers et des pieds
la moitié des planches payées au charpentier, on arrive encore à conclure
qu'il devait y avoir dans le temple d'Ablon plus de mille places pour des
auditeurs assis, sans compter ceux qui se tenaient debout.
Pour nous figurer la surface occupée par le temple — aucune galerie
n'étant indiquée, et tout le monde étant par conséquent au même niveau,
sur le plancher ou le sol battu — il faut réserver au moins 50 centimètres
carrés à chaque auditeur, y ajouter les couloirs entre les bancs et le
■ parquet » libre autour de la chaire : cela représente plus de 250 mètres
carrés pour mille places : par exemple un rectangle de 40 m. de long sur
6 m. 50 de large (ce qui correspond à un banc de 18 pieds) ; pour deux
mille places : environ 40 m. sur 12 ; or ce sont à peu près les dimensions
de la salle basse du Louvre où nous avons vu La Fayc et Montigny ras-
sembler facilement quinze cents de ces auditeurs qui les suivent mainte-
nant à Ablon.
iî. Le temple inauguré par les réformés dieppois le 26 juin 1601 était en
briques et avait !)(> pieds de long sur 74 de large. 11 contenait de 5 à 600
personnes (/•>. prot., 2° éd.. t. III, p. TOI t.
A Bionnc, lieu d'exercice accordé aux protestants d'Orléans en vertu de
116 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
Les jours de fête, où il y avait affluence extraordinaire, le
<> grand » temple était certainement trop petit, et il fallait faire
dos services supplémentaires soit dans la « maison des degrés, »
soit en plein air dans la cour 1 . A Noël 1604 par exemple, « une
très belle assemblée » se compose, au jugement du duc de la
Force, « de plus de quatre mille personnes 2 . »
Les représentants de « Messieurs de l'Eglise refformée, » dans
la commande des bancs, sont les mêmes que pour les contrats
précédents relatifs au temple : « nobles hommes M. Pierre de
Rucquidort, advocat en parlement, demeurant rue de la Calandre,
et M e Thomas Ferreur, secrétaire du roy en sa maison de Navarre
et autres domaynes, demeurant à Paris, rue Symon le Franc. »
Cet acte est du 6 mai 1603. Deux ans plus tard, la note n'avait
pas encore été réglée : sur mille livres que le Consistoire devait
à l'entrepreneur, il n'en avait payé que quatre cents. Un arran-
gement intervient par lequel Desfossés, au lieu de toucher en
espèces les six cents livres restant dues, devient propriétaire de
la maison des degrez et verse à MM. de Ruquidort et Ferreur la
somme de neuf cents livres.
Nous reproduisons in extenso, aux Pièces justificatives (IX) cet
acte du 31 mars 1605. Il est le premier où, dans les registres nota-
l'Edit (à huit kilomètres environ en amont de la ville, sur la rive droite de la
Loire - ), le Consistoire présidé par le père Du Moulin fit acheter un terrain
par l'un de ses membres, un avocat (comme à Paris), Isaac Fleureau (acte
du 21 juillet 1599 par devant M e Sevin, sans doute un protestant aussi :
B. h. p., 1899, p. 566). Un marché est également conclu par lequel rentre-
preneur h s'engage à édiffier un bâtiment de huit toises de long sur six
de large, compris les œuvres, et treize pieds et demi de hauteur depuis
terre jusqu'au chapeau (corniche). » La charpente se compose de « trois
fermes par voie, garnies de leurs tirans, arbalétriers, aiguilles, jambes de
force. » Les chevrons ont quatre toises et demie de longueur et trois à
quatre pouces d'épaisseur. Les murs sont de pierre, chaux et sable, avec
« quatre lucarnes » se prolongeant au-dessus de la corniche dans le toit.
La couverture est en tuiles plates. Comme ameublement il y a, outre la
chaire, des •< selles par terre » de dix pouces carrés. Le prix est de 333 écus
et demi, pour lesquels l'entrepreneur donne une dernière quittance le 13
août 1601. C'est la description la plus complète que nous connaissions d'un
temple à peu près contemporain de celui d'Ablon. L'inauguration eut lieu
le jour de Noël 1599.
1. Ainsi à Pentecôte 1601 (F.phcmérides de Casaubon, cf. ci-après, p. 172).
2. Mémoires du Maréchal duc de la Force, t. I" r , p. 387. Il est inutile de
supposer, comme le fait M. Coquerel (B. h. p., 1866, p. 560) l'existence
d'un temple assez vaste pour contenir ces quatre mille personnes.
ACTES FAITS AU NOM DU CONSISTOIRE 117
ries, il soit expressément question de « Messieurs du Consis-
toire » et non plus de « Messieurs de la religion reformée » en
général ; cette appellation elle-même est digne de remarque, au
point de vue protocolaire, car bientôt les termes déjà en usage
alors : « religion prétendue réformée » deviendront obligatoires.
Nous publions également (X) la délibération du Consistoire -
la première à nous connue, au xvn e siècle — approuvant les
arrangements faits par ses mandataires en cette occasion : elle
est signée des pasteurs et anciens.
Les années précédentes les réunions du Consistoire avaient eu
lieu, et continueront malgré la cession, à avoir lieu précisément
dans cette « maison des degrés, » toute proche du temple. C'est
ce que nous apprend une troisième pièce datée du même jour (XI) :
un acte sous seing privé par lequel Desfossés promet à P. de Ru-
quidort et à Ferreur que ni par vente ni par héritage la maison ne
tombera jamais entre les mains de personnes catholiques « tant
et sy longuement que l'exercice de ladite religion refformée sera
continué aud. lieu d'Ablon : » or, au moment où ils réglaient
les comptes de construction du temple, le transfert refusé deux
ans auparavant était sur le point d'être accordé ; le culte ne
devait plus être célébré à Ablon que pendant quelques mois.
L'acte relatif aux comptes du temple fut rédigé quelques jours
après la session d'un synode provincial qui se tint précisément
à Ablon du 16 au 19 mars 1605 (ce fut, semble-t-il, le premier
et le dernier réuni dans ce temple *) : « Le mercredy 16 e mars
les ministres des trois provinces : Isle de France, Picardie et
Champagne, jusques au nombre de trente-deux, s'assemblèrent
à Ablon. » Il y avait en effet trente-quatre églises sur la liste
1. Deux documents publiés par M. Read (B. h. p., 1891, p. 433 et 436), tous
deux émanant d'informateurs catholiques, se rapportent à la même assem-
blée, bien que M. Read, d'après une suscription postérieure et erronée, parle
d'abord d'un colloque, et ensuite d'un synode : l'époque de réunion est la
même (dans le second document, sans date, il s'agit d'un temps peu anté-
rieur au vendredi saint) ; le président est le même ; enfin un colloque
n'aurait compris que les églises de l'Ile de France, et non ceux des pro-
vinces voisines : enfin le texte du premier document porte expressément
(p. 434) qu'il s'agit d'un synode (Bib. nat., fonds Brienne, t. 210). Le
<• ministre de la frontière de Picardie » dont il est question est sans doute
l'ancien jésuite Edmond Daix de Beauvalet, pasteur à Levai depuis 1603
tli. h. i>., 1854, p. 444 ; 1896, p. 237). Levai est entre Lesehelle et Esquéhé-
ries (canton du Nouvion, Aisne).
118 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
dressée en 1603 1 pour les quatre colloques — il faut ainsi corri-
ger, en ajoutant la Brie — : ce qui dut faire plus de soixante dé-
putés présents, y compris les anciens. « Il n'a esté traicté et
conclu que des affaires particulières de leurs Eglises, comme des
gages des pasteurs, du règlement des deniers que le Roy octroyé
aux Ministres, de la subvention aux veufves d'aucuns ministres,
des deniers des pauvres, etc. Sa Majesté a tesmoigné n'avoir
agréable une lettre que Madame de Chastillon écrivoit à Madame
de Fervacques mère de Monsieur le comte de Laval nouvellement
converty à la religion catholique -, en laquelle ladite dame prioit
la dame de Fervacques d'empescher que son fils ne tombast es
pattes de l'Antéchrist... ». Dans ce temple même où la quasi-
fiancée de Laval, Mademoiselle de Rosny, venait d'être mariée au
duc de Rohan, l'évocation de cette affaire dut être assez désa-
gréable. On y traita aussi d'un autre incident qui s'était passé là
même à propos du médecin Mercier et de son enfant mort le jour
du baptême ; nous en parlons ailleurs. Un jour de jeûne fut
ordonné pour le vendredi saint (8 avril suivant).
Josias Mercier était probablement présent, venu de Grigny,
ainsi que son collègue depuis quatre ans M. de Saint-Germain,
lorsqu'on eut à choisir les candidats à présenter au roi comme
« députez et agens pour ceux de la religion » auprès de lui.
« Ceux que laditte Assemblée a nommés sont d'une part M. de la
Noue avec le sieur des Bordes pour estre continué [preuve de
confiance très honorable pour J. Mercier], d'autre part M. de
Monlouët [le commissaire pour l'exécution de l'Edit à Ablon]
avec le sieur de L'Age, intendant de la maison de Monseigneur
le prince de Condé. Autres ont aussy nommés M. des Réaulx. »
Les représentants de l'Eglise de Paris au synode paraissent
avoir été :: Montigny et Du Moulin comme pasteurs, de Gastine et
Poupart comme anciens, et Montigny présida les séances. Il est
probable qu'on y souleva la question du transfert du culte plus
près de Paris, question dont nous verrons Du Moulin et Sully
s'occuper quatre mois plus tard, à Chàtellerault, lors de l'assem-
blée générale que préparait, comme tous les synodes provinciaux,
celui d' Ablon.
Avant de narrer ces nouvelles vicissitudes de l'exercice du
1. Synode de Gap (Quick, Sgnodicon, I. 251).
2. Voir chapitre IV. S 2.
3. D'après le récit de Rod. Bouterais (Boterius) : De rébus in Gallia et
pêne loto orbe geslis, Paris, 1610, t. II, p. 229.
LE CHATEAU D'ABLON ACHETÉ PAR LOBÉRAN 119
culte, et pour en finir avec la topographie d'Ablon, nous signa-
lerons divers actes inédits relatifs au château. Il fut acheté en
1603 au moment où s'achève l'ameublement du temple, par le
propre pasteur de l'Eglise : F. Lobéran de Montigny 1 . Le « prix
donné » est de sept mille livres tournois -.
Le château avait alors « deux grandes et haultes tours » et
comprenait maison d'habitation et dépendances, jardin, basse-
cour, grange, colombier, jeu de paume, étable, bergerie, le tout
« enclos de murs allentour avec tourelle, » mais en assez mau-
vais état : bientôt Lobéran fit exécuter d'importantes répara-
tions et améliorations 3 . Il y avait en outre des terres labourables,
vignes, prés, « saussaies, » etc. Le seigneur avait droit de
moyenne et basse justice à Ablon et à Mons, hameau voisin sur
la colline au bord de l'Orge : la haute justice appartenait au roi.
Au domaine d'Ablon étaient joints ceux de Mons en amont, et
de Courcel, en face, sur la rive droite de la Seine 4 .
Le fait de voir les droits seigneuriaux passer ainsi entre des
mains protestantes, et qui plus est, pastorales, était extrêmement
heureux pour les protestants, auxquels les chanoines et le cha-
pitre de Notre-Dame-de-Paris, possesseurs de terres et de droits
importants à Ablon, ne manquaient pas de susciter mainte diffi-
culté : ils ne cessèrent pas de chicaner les héritiers de Lobéran
jusqu'après la Révocation •"'.
1. Un membre de la famille Grassin, à laquelle Lobéran acheta le châ-
teau, avait fondé en 1569 le collège d'Ablon dont il est plusieurs fois ques-
tion dans l'histoire du protestantisme parisien. La rue de l'Ecole polytechni-
que a été percée sur son emplacement.
2. Pièces justificatives, V. Min. François, 1603, n° 269, vente du château
d'Ablon, 23 mai 1603 ; cf. n° 285 acte additionnel relatif à divers fiefs :
n" s 286, -118, etc., baux de terres à des laboureurs. C'est dans un de ces
derniers actes (n° 342) que nous voyons pour la première fois Lobéran
qualifié « seigneur d'Ablon » en août 1603.
3. Min. François, 1605, n° 149, « Devis des ouvraiges de massonnerie
au lieu et chastel d'Ablon sur Seyne appartenant à M. de Montigny », par
Guillaume du Postil, 26 avril 1605. Voir la « tourelle » ci-dessus p. 100.
4. « Il existe à la date de 1633 [M. Coquehel ne dit pas où] deux liasses
de procédure contre Maurice de Lobéran pour avoir enlevé les brancha-
ges et le tronc d'un arbre que le vent avait abattu, et de la même année
une assignation pour la nomination d'une messier et garde-vignes ; »
B. h. p., 1866, p. 548 ; cf. B. h. p., 1891, p. 346 : factum de 1692 pour le
chapitre, contre M. et Mme de Morogues ; Suzanne de Lobéran avait porté
le fief d'Ablon à François de Morogues (ci-dessus, p. 89, 91, 95).
5. Actuellement propriété du baron de Courcel, ancien sénateur et ambas-
sadeur.
120 l'église réformée de paris sous HHNRI IV
Après que le culte eut cessé d'être célébré à Ablon, François de
Lobéran continua à y passer une partie de l'été, et à recevoir
quelques-uns de ses paroissiens parisiens : ainsi en août 1609 la
t ami lie Casaubon *.
Mais, après 1600, ce ne fut évidemment qu'à titre exceptionnel
(jue le culte fut célébré à Ablon, comme à Grigny après 1599.
Et il ne fut jamais donné suite aux demandes de certains catho-
liques parisiens qui voulaient « rechasser » de Charenton jus-
qu'à Ablon les huguenots, par exemple après la mort d'Henri IV -,
ou jusqu'au milieu du xvn" siècle ;! . A cette époque d'ailleurs les
quelques protestants ablonais, comme tous les villageois des
environs, eurent assez à souffrir des guerres de la Fronde : le
château des Lobéran fut occupé tour à tour par les troupes du
prince de Condé — dont le châtelain était partisan — et par celles
de Turenne — encore protestant 4 .
1. Ephémérides de Casaubon, p. 683. C'est à tort que M. Read (B. h. p.,
1854, p. 470) relève ici un lapsus « évident » et lit Charentonem au lieu de
Hablonem. Son fils Maurice de Lobéran, qui hérita de cette résidence, l'ap-
préciait tant que ses paroissiens du Plessis-Marly et de la Norville l'accu-
saient d'y faire de trop longs séjours. Une décision formelle du synode
national (Alençon, 1637), invite cette Eglise à « lui permettre de rester
quatre mois chaque année dans sa maison d'Ablon pour y vaquer à ses
affaires particulières, pourvu qu'il ne discontinuât pas les exercices de son
ministère » (Quick, Synodicon, 1, 232 ; II, 341 et 565 ; Aymon, II, 556 ;
B. h. p., 1863. p. 403, lettre à Mme de la Tabarière (1629) datée du Plessis :
/-Y. prot., 2 e éd., V, col. 609). Marie de Gorris, femme de M. de Lobéran,
mourut à Ablon en 1668 (Douen, Révocation, III, 349). Cette même année
1637 un arrêt du conseil ordonne qu'il sera informé des contraventions aux
édits faites par les habitants d'Ablon, sans doute en se réunissant pour
le culte en la présence de celui qui était à la fois seigneur et pasteur du
pays (FlLLEAU, Décisions catholiques, p. 366-7).
2. L'ESTOILE, Journal, juillet 1610.
3. Demande du I'. Véron en 1645 (Douen, Révocation, I, 267).
4. Septembre 1652 : Ramsay, Histoire de Turenne, 1. III, p. 282 ; Mémoires
de Turenne, p. 169 ; Mémoires du duc d'YoRK, éd. Ramsay, 1. I, p. XXXIX ;
cf. Gazette de France de juin 1652, p. 564. Voir aussi Bonnin, Ablon, p. 150.
LES PREMIERS PASTEURS 121
CHAPITRE II
LES PREMIERS PASTEURS
§ 1. François de Lobéran de Montigny. - - Sa famille. — Ses débuts — Son
portrait. — Sa Bible. — Ses maisons à Paris. — Sa femme Judith de la
Rougeraie. — Ses enfants. -- Vie privée. - - Vie publique. - - Rôle ecclé-
siastique.
§ 2. Antoine de la Faije. - - Origine. - Domicile à Paris et hors Paris. —
Gournay et ses environs. — Fortune immobilière et mobilière. — Ré-
sumé de la vie de La Faye.
§ 3. Jacques Couët du Vivier. -- Attaches avec Paris et la Bourgogne. --On
veut le retenir à Bàle, Nancy, Paris. - - Le prédicateur et le controver-
sée. — Le père de famille. — Dernières années (1606-1608).
§ 4. Pierre du Moulin. -- Autobiographie. — Tribulations de son enfance. —
Boursier de l'Eglise de Paris — Hésitations. — Débuts dans le ministère.
Mariage. — Portrait. — Domiciles successifs. — Famille. — Caractère
et travaux.
§ 5. La Prédication. — Importance que lui donne la discipline. — Caracté-
ristique générale. -Du Moulin. -- Un jugement de Vinet. — Qualités et
défauts de la prédication de Du Moulin. — Analyse de deux sermons :
Morale, dogmatique. — Conclusion.
1. Lobéran de Montigny
Voici le moment de faire plus ample connaissance avec les
pasteurs de l'Eglise de Paris déjà en charge au moment de l'Edit,
ou nommés aussitôt après.
François de Lobéran fut celui qui resta le plus longtemps en
fonctions i. Il était fds d'un autre pasteur qui paraît avoir égale-
ment exercé son ministère à Paris : Jean ou Joachim. Né à
Valence en Dauphiné (1539), puis étudiant en théologie à Genève
(tout à la fin de la vie de Calvin) « François de Lauberan » figure
en 1566 sur la liste des ministres envoyés par la Compagnie dos
pasteurs aux Eglises de France, pour celle de Châteauneuf en
1. Il faut décidément substituer cette orthographe d'après les signatures,
et autres documents originaux, à celle qu'on a souvent préférée : Lauberan.
La notice de la France prot., 1" édition, est très sommaire. M. Rend y a
ajouté quelques détails. («. h. p., 1860, p. 193). Cf. DOUEN, Ency'cl. des SC.
rel., VIII, p. 11.
122 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Orléanais l . Au nom de Lobéran est joint ou substitué dès cette
époque celui de Montigny, provenant de quelque terre possédée
par la famille 2 . Entre 1567 et 1572 un ministre- « qui se faisoit
appeler Montigny, habitoit dans la rue du Coq à Paris [rue
Marengo] près le Louvre, en la chambre garnie de maistre Pierre
du Rozier ' lequel ayant esté surpris par son hoste avec dix ou
douze luthériens, s'excusa sur les parties qu'ils avoient fait aus
cartes et aus dez avec ses compagnons. » Etait-ce le père ou le
fils Lobéran ? Nous ne savons. De même un rapport de police,
postérieur à la Saint-Barthélémy, signale la présence d' « Aube-
ran, Daulphinois, lequel se faisoit nommer tantost de Montigni,
tantost de Sainct Germain 5 . » Il y avait enfin à Paris pendant
la peste en août 1583 un ministre Montigny qui était peut-être
déjà le nôtre, dans la première année d'un long ministère désor-
mais consacré à la capitale, sauf les interruptions forcées en
temps de persécution 6 .
En tout cas sa carrière fut longue et très remplie. Elle est résu-
mée dans la légende assez pompeuse d'un portrait fait par
Melchior Tavernier, le célèbre graveur, qui était protestant ' :
« Franciscus de Lobéran de Montigny, Ablonii Castri ad Sequa-
nam, Ablonii in Urbe, Orgia? Montis, et Curticula? Dominus,
Ecclesiarum Regni Henrici Régis Magni curam gessit, Genero-
siorum consiliorum pars fuit, Supremis exercituum Imperatori-
1. Chàteauneuf-sur-Loire (Loiret) en amont d'Orléans (B. h. p., 1859, p. 73).
2. Il faut se garder de confondre les Lobéran, comme l'ont fait certains
annotateurs peu attentifs, avec une autre famille de Montigny à laquelle
appartenait p. ex. un gouverneur de Paris, chevalier des Ordres du roi, etc.
(Lettres missives d'Henri IV, t. V, p. 467, 642, etc., années 1601, 1602, etc).
3. <■ Louperaut » (Lauperant), lit-on par suite d'une faute d'impression
dans Florimond de Raemond, Histoire de la naissance, etc., de l'hérésie, éd. de
1610, p. 910. Nous avons vu Cayer faire le calembour « Loup errant ».
4. Un du Rozier (Hugues Sureau du Rozier) était en 1566 pasteur à Or-
léans et voisin de F. de Lobéran (B. h. p., 1872, p. 363, etc.).
5. Bibl. nat., fonds fr. nelles acquis., 1200, fol. 5 (B. h. p., 1899, p. 167).
6. .1. Merlin, Journal publié par Gabekel, Hist. de l'Eglise de Genève,
II, 159.
7. Bib. nat., Estampes. La boutique ouverte par Tavernier en 1618 était
dans l'Ile du Palais « sur le quai de l'Epy d'or, » aujourd'hui quai de
l'Horloge (Fr. prot., 2' éd., t. II, col. 923). La fille de Tavernier est baptisée
à Charenton en 1629 (Douen, Bévocation, II, 124). On s'étonne qu'aucune
œuvre de lui n'ait figuré en 1902 à l'exposition d'artistes protestants orga-
nisée par la Société d'hist. du pr. fr. à l'occasion de son jubilé cinquante-
naire.
FRANÇOIS DE LOBERAN
123
bus adfuit, Legationes ad Reges et Principes obivit, Germanicâ
claruit. Praeliis pêne omnibus Invicti berois fortunam subiil,
Ecclesias limitas instauravit, Instauratam in Regia decennio rexit,
LOBKUAN DE MONTIGNY
In urbe ter erexit, Lustra septem direxit. Gloriosis laboribus
decem et unum impendit, sexdecim vixit, infinita vivit. Mors
nobilissimuin non extinxit, nec gloria dereliquit. Obiit 12 Maii
1619. »
124 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
De ce texte, inexactement reproduit et inexactement traduit
jusqu'à présent l nous proposons l'interprétation suivante :
« François de Lobéran de Montigny, seigneur du château et
de la seigneurie d'Ablon-sur-Seine, de Mons-sur-Orge et de Cour-
cel, fut au service des Eglises réformées sous le règne du roi
Henri le Grand, membre du Conseil du roi (c. à d. maître des re-
quêtes ou : député aux synodes nationaux et assemblées générales
des réformés), aumônier des généraux en chef dans plusieurs
campagnes, chargé de missions diplomatiques auprès des rois et
des princes; il se distingua particulièrement dans les affaires d'Al-
lemagne, partagea le sort de l'invincible héros (Henri IV) sur
presque tous les champs de bataille, organisa beaucoup d'Eglises,
exerça pendant dix ans son ministère dans l'Eglise [de Madame]
à la suite de la cour 2 , releva trois fois l'Eglise de Paris 3 , en fut
le pasteur pendant trente-cinq ans 4 . Sa vie ici-bas dura quatre-
vingts ans. Celle qu'il possède maintenant est éternelle. La mort
n'a pu éteindre ce qu'il y avait de plus noble en lui. Sa mémoire
ne cesse pas d'être honorée. Il mourut le 12 mai 1619 5 . »
Le portrait gravé par son ancien paroissien Tavernier le repré-
sente dans un âge déjà avancé, les cheveux grisonnants mais
encore assez fournis, sauf au-dessus des tempes ; le front est
large et élevé, à peine ridé ; la barbe blanche, taillée en pointe,
avec moustache retombant sur la commissure des lèvres ; le
menton carré, le nez droit, un peu fort ; les yeux grands, à pru-
nelle sombre, au regard sérieux et plutôt triste. C'est à la fois
l'ossature fruste du montagnard dauphinois et l'allure pleine de
dignité, même de sévérité, du pasteur-gentilhomme qui a fré-
quenté les champs de bataille et la cour encore simple de son
« héros, » aussi souvent que les assemblées religieuses et poli-
tiques de ses coreligionnaires. Le vêtement, à l'ancienne mode,
1. B. h. p., 1860, p. 194 et 1901, p. 318. Bonnin, Ablon, etc., p. 70.
2. De 1594 à 1604, voir ci-dessus.
3. Peut-être eu 1566, 1583, 1594.
4. 1583-1619.
5. MM. Read, Coquerel et Bonnin ont traduit comme s'il y avait aimées
(sous-entendu) au lieu de lustres (cinq ir'iiées), mot exprimé une fois
pour toutes, ce qui rendait la chronologie incompréhensible. La vraie tra-
duction fournit au contraire des dates correspondant à celles qu'on con-
naissait déjà et plusieurs autres qui sont nouvelles.
FRANÇOIS DE LOBÉRAN 12.")
est très ajusté, avec un haut col rabattu et une sorte d'épau-
lettes i.
Les armes de Lobéran sont : écartelé au 1 et au 4 d'azur au
lion d'or couronné, au 2 et au 3 du même au chevron d'argent à
trois roses ou quintefeuilles posées deux et une.
Dans les actes officiels concernant les affaires ecclésiastiques
Lobéran figure — souvent en tète — comme « ministre de la
parole de Dieu en l'Eglise réformée de Paris - ; » mais dans les
contrats concernant son château d'Ablon Montigny n'est pas qua-
lifié pasteur mais « noble homme M. François de Lobéran,
conseiller du roi et maître des requestes de la maison et couronne
de Navarre, » titres honorifiques qui n'impliquent pas qu'il ait
rempli effectivement une charge auprès de Henri IV. Un autre
témoignage de l'estime et de l'affection du roi nous est fourni par
le seul objet que nous connaissions comme ayant appartenu à
Lobéran : une belle Bible offerte sans doute par Henri IV après
son abjuration, et comme souvenir reconnaissant à son fidèle
serviteur. La reliure très soignée, en maroquin rouge sombre, est
parsemée de fleurs de lis. Passée par héritage au fils, puis à la
petite-fille de Lobéran, elle a été déposée, à l'occasion du troisième
1. Dans la vie quotidienne les pasteurs de cette époque ne se distin-
guaient guère des laïques par leur costume : le fils d'un Orléanais condis-
ciple de Lobéran à Genève, D. Bourguignon, après son abjuration, se mo-
que des « ministres sans vestemens et paremens de bienséance, de révé-
rence, plustost ridicules, prophanes, tantost en habit de soldats, tantost en
habit de marchands, preschans quelquefois les bottes aux jambes et Pes-
péc au costé » (Déclaration du S r Bourguignon eu devant ministre, etc.,
Paris, Giffard, 1617, in-8°). Cependant la plupart — dont Lobéran était,
d'après son portrait — se donnaient « en bon exemple » pour mieux
« exhorter les peuples à garder modestie dans leurs accoutrements » con-
formément aux décisions synodales (Discipline, art. XX, introduit par le
Synode de Paris, 1565). Pour prêcher, en général, ils revêtaient la robe,
sauf dans les lieux de culte trop difficiles d'accès : le père Coton ayant
demandé pourquoi les réformés disent « qu'il ne faut user d'ornemens
ecclésiastiques distinguez des séculiers en l'Eglise, » Du Moulin proteste :
« Qui a jamais dit cela ? les pasteurs n'ont-ils point leur habit propre à
l'action es églises où on peut aller servir Dieu sans monter à cheval. »
(Trente-deux demandes proposées par le I'. Cotton, avec les solutions
par P. Du Moulin, La Rochelle, X. de la Croix, 1608, XXI* demande». On
trouvera quelques autres détails dans notre article sur le Costume des pas-
teurs (B. h. p., 1901, p. 512).
2. Acte du 1 oct. 1606 concernant Charenton {fi. h. p., 1854, p. 132, etc.).
12(>
I, EGLISE REFORMEE DE PARIS SOUS HENRI IV
centenaire de l'ouverture d'un temple à Ablon, à la Bibliothèque
d'histoire du protestantisme 1 .
A Paris Lobéran demeura d'abord près du Louvre et de l'hôtel
de Madame, « rue des deux escus -. » Après la mort de Madame,
et lorsqu'il est devenu propriétaire du château d'Ablon, nous le
trouvons déménagé (1604) sur la rive gauche, mais sans beau-
coup s'éloigner encore du Louvre : « faubourg Saint Germain
des Prez, sur le fossé de la porte de Nesle, » c'est-à-dire vers la
Monnaie actuelle.
1. Don de M. Garreta en 1901. Le B. h. p., 1901, p. 320, n° 2, fait un inté-
ressant rapprochement entre cette Bible (qu'il dit être de 1587) et une
autre exposée par la Bibl. publique de Genève en 1896 à l'exposition natio-
nale suisse avec la notice suivante : « N° 814. Reliure en maroquin rouge,
dos et plats entièrement dorés à petits fers, avec pointillé et mosaïque de
maroquin bleu ; sur chaque plat, grand médaillon aux armes de France et
de Navarre, en maro-
quin vert et rouge sur
fond de maroquin ci-
tron ; tranches dorées
et ciselées. » (Bible de
Genève, 1588, in-fol.).
Note manuscrite sur
une feuille de garde :
« Cette belle Bible
ayant esté imprimée
en papier de Florance,
reiglee, lavée et cou-
verte ainsi qu'elle se
veoid aux frais de
Mons r Bot an, minis-
tre de la parole de
Dieu, il m'auroit icel-
le envoyée à Paris,
avec deux autres de
mesme volume et pris,
pour faire présenter
cette cy au Boy, la seconde à Madame sa sœur, la tierce à Monseigneur de
Sancy. Mais le Boy ja diverti à l'Eglise romaine, n'ayant voulu la sienne,
ledit S r Botan me l'a donnée les deux autres ayant esté délivrées à qui
elles estoient vouées. Et est depuis le S r Botan décédé à Castres, à la grande
perte de l'Eglise, [signé :] Mareschal. » Nous avons parlé ci-dessus, I" par-
lie, eh. II, p. .")(), du livre composé par Botan après l'abjuration de Cayer.
2. Min. François, 1(501 et 1603, pitssim. C'est une des rares voies de ce
quartier qui aient conservé leur ancien nom : elle n'est pas loin de la
première demeure de Lobéran que nous avons mentionnée ci-dessus, « rue
du Coq. »
if <J
PREMIERE PAGE D UNE BIBLE AYANT APPARTENU
A HENRI IV ET A LOBÉRAN DE MONTIGNY
FORTUNE DE F. DE LOBÉRAN 127
C'était pour M' François un fort bon client ; sur ses registres
nous voyons souvent reparaître la signature « François de Lobé-
ran, » non seulement sur des baux et autres actes le concernant
lui-même, mais comme témoin dans des contrats de mariage 1 S
procurations -, etc. îl paraît avoir eu une fortune mobilière et
immobilière assez considérable, qu'il gère avec soin : en 1(H)1
par exemple il achète à Pierre Hatte, avocat au Parlement,
« seize escus, deux tiers d'escu, dix sols, de rente annuelle ; »
dès qu'il est devenu « seigneur d'Ablon, » il loue des terres à
divers laboureurs.
Son collègue A. de la Faye lui donne à bail moyennant soixante-
quinze livres de rente annuelle une maison située rue des Corde-
liers 3 qu'il ne paraît pas avoir occupée personnellement. Ces
traditions de bonne économie domestique ne furent pas perdues
dans la famille, et lorsque les gens de Turenne prennent en
septembre 1652 le château d'Ablon et ses dépendances, ils consta-
tent que « le gentilhomme sieur de Montigny avait exactement
resserré ses moissons bien conservées avec celles de ses
paysans 4 . »
Dans maint acte passé devant M e François : baux, procurations,
etc., paraît aussi la femme de F. de Lobéran, Judith de la Rouge-
raie ou Rogeraye •">. Il l'avait épousée probablement après la res-
tauration de l'Eglise de Paris en 1594 : elle était de trente ans plus
jeune et lui survécut un quart de siècle <-. Elle appartenait à une
1. De M. de la Coustaudière (1601, n° 427 ; Sully y intervient aussi) ; de
Suzanne Gobelin (3 janvier 1604).
2. D'Olivier de la Saussaie (1601, n° 329).
3. Rue de l'Ecole de médecine vers le boulevard Saint-Michel. Min. Fran-
çois, 1604, n° 409.
4. Dubuisson Aubenay, Journal des guerres civiles, t. II, p. 288.
5. En 1605 Judith de la Rogeraie signe — probablement pour travaux faits
à son château d'Ablon — un arrangement avec un menuisier de Villeneuve-
Saint-Georges. Voir aux Pièces justificatives (II) la procuration de la
famille de la Rou gérai e (20 février 1603). En 1606. F. de Lobéran, Marie et
Sara de la Rogeraie, donnent à bail à Jacques le Prieur, marchand, une
maison située rue de la Vieille Draperie (Min. François, 1606, fol. 148).
6. L'acte d'inhumation « au cimetière Saint-Père, faubourg Saint-Ger-
main » porte qu'elle était âgée de 74 ans (2 septembre 1612, li. h. p., 1864.
p. 225).
128 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
bonne famille de robe 1 . Son père, Charles de la Rougeraie, mort
avant 1003, était avocat au Parlement. Sa sœur Marie avait épousé
un avocat au Conseil privé du roi Benoist Perrin ; une autre,
Rachel, un avocat au Parlement, René Lecointe, que nous avons
vu mandataire du Consistoire dans les affaires du temple
d'Ablon -.
Les Lobéran eurent au moins cinq enfants, dont les derniers
lurent baptisés à Ablon 3 .
L'aîné des enfants fut pasteur aussi, jamais dans une grande
ville, mais parmi les protestants disséminés en diverses parties
de l'Ile de France et de la Picardie : à Avernes (1620) 4 , Baillolet
(1023), le Plessis-Marly •"' ; enfin à Senlis, où il exerçait encore
1. Je ne sais s'il faut la rattacher à « Jean de Rougeraye ou la Rouge-
raye, se disant professeur en poésie, ayant esté emprisonné [à Montauban]
le 28 du mois d'octobre 1560 pour avoir interprété es escoles les pseaumes
en françois » (Hist. ecclés. de Bèze, III, 328, édition Baum, t. I, p. 373-74).
2. Il demeurait rue des Marais (aujourd'hui Visconti).
3. Maurice, baptisé le 26 avril 1597, eut pour parrain l'ambassadeur des
Etats-Généraux et pour marraine « dame Loyse de Vienne, veufve du S r ba-
ron Dispech », tille de Claude-Antoine de Vienne, baron de Clervant et de
Copet, l'un des principaux huguenots de Metz. Le portrait de cette dame,
en médaillon, se trouve dans un ouvrage qui lui est dédié : « Habitus varbt-
rum orbis gentium, etc. » (1581, in-4°), par Jacques Boissard, poète et
voyageur mort à Metz en 1602 (Fr. prot, 2 L ' éd., t. II, col. 709 et 712).
Marie, présentée le 28 décembre 1598, par Isaac Arnaud, avocat en
parlement, et « damoi selle Marye de la Porte veufve de feu M. Thomas
Turquen, conseiller du roy et général de ses monnoyes » ; elle mourut en
bas âge.
Marie, née le 6 décembre 1600, n'est baptisée que le 31, sans doute à
cause de la rigueur de la saison et des difficultés du trajet de Paris à Ablon ;
les parrain et marraine sont le collègue de Lobéran, La Faye, et sa belle-
sœur, Marie de la Rougeraie, veuve Perrin.
Pour Judicq née le 11 et baptisée le 12 décembre 1601, les parrain et mar-
raine sont Mathieu de la Rougeraie et Marie Perrin, femme d'Isaac Arnaud.
Enfin pour François (h. 21 février 1604), Hilaire Lhoste, conseiller du roi
et commis au contrôle général des finances, et Sara de la Rougeraie (.Regis-
tres d'Ablon et Charenton, extraits publiés dans le R. h. p., 1872, p. 220-223
el 262i.
4. C'était le lieu d'exercice au nord de Mantes (voir ci-dessus p. 105). Vn
Mémoire des députés généraux pour les années 1608 et suivantes, déposé
à la Bib. hist. prot. se plaint qu' « il n'a point esté jusqu'icy basti aucun
temple » à Avernes : il était donc probablement construit depuis peu lors-
que Maurice de Lobéran y vint prêcher.
5. On l'y retrouve de 1626 à 1659 avec diverses interruptions, par exem-
ple de 1633 à 1635 où il dessert l'église d'Amiens (Salouel). En 1671,
FAMILLE DE F. DE LOBÉRAN 129
le ministère en 1679 : il avait quatre-vingt-deux ans. Son père
était mort à quatre-vingts. Un de ses fds avait été pasteur à Calais.
Ainsi depuis Joachim, quatre générations de pasteurs de cette
même famille ont *été en fonctions depuis l'organisation des
Eglises réformées au milieu du xvi e siècle jusqu'à la veille de leur
destruction en 1685 l .
Après la Révocation, une fdle de Maurice, Suzanne de Lobéran
— héritière de la Bible d'Henri IV ■— se réfugia en Hollande avec
son mari François de Morogues, seigneur de la Salle. Ils vendi-
rent alors (18 mai 1688) leurs terres d'Ablon au président le
Pelletier -\
Avant de quitter la famille Lobéran nous pouvons maintenant
nous représenter plus exactement la physionomie de François de
Lobéran, certainement la personnalité la plus marquante dans
ces trois ou quatre générations. Le voici dans sa vie privée, entou-
ré de sa famille, de ses enfants non encore mariés, des frères et
sœurs de sa femme, de quelques amis plus intimes, bourgeois
idsés, les Arnaud, les Lhoste, tantôt dans sa maison du faubourg
Saint-Germain donnant sur une ruelle assez obscure près de la
porte de Nesle, mais non loin de la Seine ; tantôt dans son caste]
d'Ablon, petit seigneur surveillant ses fermiers, ses paysans, voi-
sinant avec d'autres protestants parisiens qui ont aussi des terres
en Ile de France : les Mercier à Grigny, les Mornay au Plessis-
Judith de Laubéran, fille de Maurice, alors encore pasteur à Sentis, épouse
Henri Drelincourt, pasteur à Fontainebleau (Fr. prot., V, 497).
1. Sur l'établissement de cette chronologie voir nos articles dans le
B. h. p., 1901, p. 175, 390 ; cf. Fr. prot., 2 e éd., V, 1024 et 609 ; B. h. p., 1853,
p. 252 ; 1859, p. 441 ; 1862, p. 413 ; Rossiek, Hist des prolest, de Picardie,
p. 151 ; Daullé, Réforme à St-Quentin, p. 156. Tandis que le père était méta-
morphosé en Louperaut (voir ci-dessus) le fils est dédoublé en Lauberant
et Dablon de Montigny (Quick, Sijnodicon, II, p. 387 ; cf. p. 565 ; ailleurs
(I, 232), il l'appelle T) élever eau) . Un « Maurice de Laubéran, fils de M. de
Montigny, ministre de la parole de Dieu en l'Eglise réformée de Paris »
esl inhumé à Paris le 23 janvier 1626 ; nous supposons qu'il faut lire du
Plesxis dans ces yctes « fort brouillés et difficiles à déchiffrer » (B. h. p.,
1863, j). 279) ; le 18 juin 1639 est inhumé « Gabriel de Lobéran, fils de
.M. Maurice de Lobéran, ministre de la parole de Dieu, et de damoi selle
.Marie de Gorris. » (p. 283) : or c'est le prénom que MM. Read et Coquerel
attribuent au pasteur de Calais en 1659 (B. h. p., 1860, p. 195 ; 1866, p. 473 ;
cf. Quick, Sijnodicon, II, 565).
2. B. h. p., 1891, p. 346 ; 1901, p. 319. Une première Suzanne avait été
enterrée à Paris en 1643 à l'âge de deux ans. {B. h. p., 1863, p. 370».
130 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Maiiy, les Gorris en Hurepoix..., la fille du procureur général
en la cour des monnaies épousera bientôt Maurice de Lobéran.
Entouré de considération, depuis longtemps connu et apprécié
du roi, jouissant d'une belle aisance, il put après les orages des
guerres de religion, passer dans un calme relatif la dernière partie
de sa vie, ces années qui suivent l'Edit de Nantes, alors qu'il était
âgé de plus de soixante ans.
Comme orateur il est difficile de se rendre compte de ce que
valait Lobéran, faute de posséder aucun de ses serinons. Casau-
bon dit bien qu'il l'a entendu « avec satisfaction, » mais c'est
parce qu'il prêche « fidèlement et doctement la parole de Dieu 1 . »
Evidemment le fond de sa prédication était très orthodoxe au
point de vue calviniste : Calvin même, dont il a pu entendre les
dernières leçons, avait marqué de sa puissante empreinte, et pour
toute leur vie, ces jeunes pasteurs qu'il envoyait « comme des
llèches » aux Eglises de France ; et, dans la mêlée, ils n'avaient
plus guère le temps, au xvi e siècle, de poursuivre beaucoup leurs
études de théologie, comme le firent leurs successeurs du xvii
siècle.
Quant à la forme, la prédication de Lobéran paraît avoir été
moins remarquable que celle de plusieurs autres pasteurs pari-
siens, si l'on en croit un couplet du P. Garasse : il se rapporte, il
est vrai, aux toutes dernières années du prédicateur septuagé-
naire :
« Pour Montigny, qui vous gouverne,
» C'est un vent glacé de galerne 2. »
Comme écrivain il nous est également difficile de l'apprécier,
car non seulement il n'a pas laissé de serinons imprimés, mais,
contrairement à ses collègues du xvn e siècle, il n'a publié aucun
ouvrage de controverse. Nous ne connaissons de lui que de petits
écrits de circonstance, d'un caractère polémique il est vrai, et par
conséquent d'un style assez véhément, mais sans rien de très
1. Ephémérides, 4 des nones de nov. 1603, p. 521.
2. Vent froid du nord-ouest. {Le Rabelais réformé, 1620 ; Fr. prot., 2 e éd.,
V. col. 813).
SERMONS ET CARACTÈRE DE LOBÉRAN 131
original 1 où la part personnelle de Lobéran, agissant au nom du
Consistoire, est même, parfois, difficile à dégager -.
Lorsque nous étudierons la controverse, nous verrons que
Lobéran n'y occupait pas l'un des premiers rangs ; inhabile à
manier les syllogismes, il était, quant à la forme, déclaré par les
adversaires tout à fait incapable de soutenir une discussion régu-
lière, et quant au fond, sa théologie un peu massive ne pouvait
s'accommoder des subtilités alors à la mode. Nous verrons donc
son jeune collègue Du Moulin le suppléer d'abord et tout à fait
le remplacer ensuite, comme champion de l'Eglise réformée dans
les controverses 3 .
Mais si les travaux de cabinet et les débats théologiques
n'étaient point son affaire, il était bien qualifié pour les autres
devoirs du ministère pastoral à cette époque.
Dans toute sa vie publique ce fut un homme énergique :
comme naguère sur les champs de bataille nous l'avons trouvé
après 1594 toujours à son poste, partout où le devoir l'appelle.
Un an avant l'Edit qui permettra aux ministres * de consoler
les condamnés à mort, mais « sans faire prières en public, » un
gentilhomme « était entre les mains du bourreau. » Montigny,
alors en fonctions près de Madame, entre au Chàtelet et
« l'exhorta en présence de tout le peuple ; et après fist les
prières tout haut, auxquelles la plupart se mirent à genoux,
escoutant attentivement... Cas vraiment estrange, remarque
l'Estoile, de dire qu'un ministre, à Paris, ait osé entrer dans le
Chastelet pour y faire les prières publiquement. »
Il avait acquis naturellement, par cette fermeté de caractère,
une grande autorité. Pendant et après les troubles il fut souvent
investi de fonctions délicates auprès du roi, de Madame, des
Eglises : député des protestants de Paris en de nombreuses
assemblées, soit politiques (Mantes 1593, Saumur 1595), soit
ecclésiastiques (Saumur 1596, Montpellier 1598, Gap 1603, La
Rochelle 1607), plusieurs fois modérateur (président) de synodes
provinciaux et nationaux. En diverses circonstances il est désigné
1. Nous avons cité déjà • l'avertissement aux fidèles » sur la déposition
de Cayer (in-12, 1595).
2. Ainsi la Défense de l(( confession des Eglises réformées où le nom de
Lobéran, deux ans avant sa mort, ne figure peut-être que pour la forme
avec ceux de ses collègues (1617 ; Fr. prot., 2" éd., V, 1024),
'.\. Ci-après, chapitre V.
1. Articles secrets, IV.
132 l'église réformée de paris sors henri iv
pour intervenir auprès de ses collègues : par exemple lorsque
d'Amours, ancien aumônier du roi, prolonge au delà du temps
normal son séjour auprès de Madame, c'est Montigny qui est
chargé de le prier de retourner dans son église de Saintonge
(1598). Le synode suivant déclara mal fondées les prétentions de
l'Eglise de Paris à réclamer le ministère de d'Amours l . Cepen-
dant Lobéran, dès avant l'Edit, sentait l'impérieuse nécessité
d'assurer les services d'un troisième pasteur à l'Eglise croissante.
En 1596, en pleine peste, appuyé par quelques anciens, il avait
essayé - - mais alors en vain — de retenir un jeune pasteur qui
avait à la fois, comme Lobéran lui-même, des attaches en Dau-
phiné et en Orléanais - : c'était Pierre du Moulin, auquel, depuis
1591, le collègue de Montigny, A. de la Faye, réfugié à Londres,
avait assuré les subsides de l'Eglise de Paris 3 .
Ils sont rares partout les pasteurs qui ont exercé leur ministère
dans la même ville pendant un demi-siècle : à Paris on n'en a
compté que deux ou trois après Lobéran. Nous lui devions le
premier rang dans notre étude, bien qu'il ne fût pas, au moment
de l'Edit, le doyen des pasteurs parisiens. Cette qualité revenait
à son collègue A. de la Faye, qui disparut avant lui et dont nous
parlerons maintenant 4 .
§ 2. Antoine de la Faye
La Faye était un homme du même type et de la même trempe
que Lobéran : mi-gentilhomme, mi-pasteur. Il n'allait chez
Madame, à en croire F. de Raemond, que « l'épée au costé, quel-
quefois en manteau bleu ou violet, avec pourpoint et chausses de
chamois jaune. » Nous en savons peu de chose. Le « bonhomme »
était, d'après un autre catholique, plus bienveillant cependant,
1. Jargeau, 1601 (Quick, I, 213>.
2. Le père de du Moulin était né à Orléans et fut nommé pasteur de cette
Eglise en 1595. Sa mère, François Gabct, était fille d'un juge au présidial
de Vienne.
3. Autobiographie, B. h. p., 1858, p. 179 et 335.
4. Nous ne savons où fut enterré Lobéran : à Ablon, ou à Paris (en ce
cas, au cimetière de la rue des Saints-Pères). En effet il est mort le 12 mai
1619 : <»r le premier des registres que M. Read avait pu analyser (B. h. p.,
1863, p. 275' finit en avril 1619 ; (il semble en effet quaoût, inscrit trois
lignes plus haut, en titre dans le sommaire, soit une faute de lecture). On
s'est arrêté plus naturellement au moment de Pâques.
ANTOINE DE LA FAYE 133
« le plus vieil ministre [de Paris], le plus riche et avare, mais le
moins suffisant. Il estoit de maison, oncle de Madame la pro-
cureuse générale La Guesle 1 . »
Il avait étudié à Genève. On a supposé qu'il en était originaire -'.
(Un pasteur du même nom, avec lequel il ne faut pas le confondre,
a exercé son ministère à Genève vers la même époque). D'autre
part ce nom était porté par un « surveillant de l'Eglise de Paris »
réfugié à Banthelu dans le Vexin français ; et brûlé à Paris en
1502 4 . C'est dans une région voisine que se trouvent les terres
dont la Faye est seigneur au commencement du xvn e siècle,
comme son collègue Lobéran de l'autre côté de Paris. Dans les
actes, où il figure le premier d'ordinaire, il est le plus souvent
qualifié « Noble homme maistre Anthoine de la Faye, seigneur
en partie du lieu et territoire de Gournay sous Montataire, escuier
seigneur de la Maisonneufve. » A Paris il demeurait 5 — en 1603
du moins, au moment où les autres pasteurs habitaient tous deux
désormais sur la rive gauche — rue Grenier sur l'Eau : une étroite
petite ruelle parallèle à la rive droite de la Seine, derrière l'église
Saint-Gervais ; elle n'a guère changé de physionomie depuis six
siècles, et peut-être la maison de la Faye y existe-t-elle encore de
nos jours.
Gournay est un petit hameau du Beauvaisis en face de Creil ;
ses maisons s'alignent entre Montataire et Nogent-les-Vierges sur
le rebord du plateau fertile qui s'étend presque jusqu'à la rive
1. Journal de I'Estoile, à propos de la mort de La Faye, 18 mai 160l>,
p. 503.
2. Une petite biographie parue en 1609 est intitulée : De vita et obilu
Antonii Fagi, ministri genevensis (Encycl. se. rel., VII, 668). Dans un acte
du 4 oct. 1601 (min. François ; son procureur était alors Loys Margonne,
licencié es lois rue Saint-Jacques) nous l'avons trouvé qualifié « bourgeois
de la ville de Genève. » Mais au temps des persécutions un assez grand
nombre de protestants de l'Ile de France s'étaient réfugiés a Genève, s'y
étaient fait recevoir « habitants » (p ex. P. Cboart de Buzenval, en 1574),
puis étaient revenus en France dès que les temps meilleurs le leur avaient
permis.
3. Canton de Magny (Seine-et-Oise). Banthelu est entre Buby où naquit
P. du Moulin, et Avernes où Maurice de Lobéran fut d'abord pasteur.
4. Crespin, Hist. des martyrs, 639 b. BÉZE, Hist. ceelés., II. 131 (édition)
Baum, t. II, p. 171).
5. Min. François, 1603.
134 l'église réformée de paris sors henri iv
droite de l'Oise. Les protestants étaient alors répandus dans beau-
coup de villages de la vallée, dans cette région *. C'est à Mont a taire
qu'Odet de Chatillon s'était marié, dit-on, en habit de cardinal-.
La seigneurie de Montataire appartenait à la famille de Madail-
lan. En 1001-1602 elle attend plusieurs mois, semble-t-il, pour
venir dans la belle saison de là, jusqu'à Ablon faire baptiser une
lillette par le pasteur et voisin de campagne A. de la Faye 3 . En
amont de Gournay, à Villers-Saint-Paul, le diplomate Jean Hot-
mail habitait entre deux missions lointaines — la métairie
que lui avait léguée son père (1589) 4 . En face, à Yerneuil, c'était
toute une pépinière d'artistes protestants : les du Cerceau, de
Brosse, du Ry.
La terre et seigneurie de Gournay consistait en « une maison
avec cour et jardin, quatre-vingts arpents, tant en bois, prés, que
terres labourables, » avec d'autres « appartenances et dépendan-
ces •"'. » A Gournay, la Faye possédait une autre maison et des
terres qu'il loue à un gentilhomme de la vallée de l'Oise « Marc
de Massicault, escuier sieur de Beaumont (! , demeurant à Paris
rue du Paon près la porte Saint-Germain, paroisse Saint-Cosme ";
son locataire, lui demandait en 1602 d'être parrain d'une de ses
jumelles \ Nous avons vu que, dans ce même quartier, rue des
1. A Montataire, vers le moment de la Saint-Barthélémy, il y avait une
église dont le pasteur s'appelait Mercadet ou Mercatel. Sa veuve épousa
Joachim du Moulin en 1573. (B. h. p., 1858, p. 173 et 1902, p. 585). A Xogent-
les-Yierges on arrête en 1568 un laboureur qui a « indicqué les relicquaires
de l'église aux hérétiques. » (B. h. p., 1901. p. 595).
2. Lettre de M. Houbigant, Papiers Ch. Kead, Bibl. h. prot.
3. Le B. h. p., 1872, p. 225, imprime : « Guy filz de Jehan Magdalem s r
de Montatère et Judiq de Chanoigné nasquit le 17 octobre 1601 et fut porté
au bapnie le 4 aoust 1602 » ; il faut lire Magdallan et Chauvignê. La Faye
est parrain dans L'acte qui précède immédiatement. En 1610 le sieur de
Montataire est en procès avec M' s Guillaume Gouault, Guill. Affaneur et
Isaac de la Grange, secrétaires de la princesse et du jeune prince de Coudé.
L 'instance pendante devant la Chambre de l'Edit est évoquée devant le
Conseil d'Etat par arrêt du 23 janvier 1610 (Arch. nat., E 25a, f» 147).
4. /{. h. p., 1868. p. 107.
5. Min. François. 1606, n" 335.
6. Beaumont-sur-Oise (Seine-et-Oise).
7. Sur l'emplacement de la statue de Broca, Boulevard St-Germain. Min.
François. 1603. n°» 297 et 326.
8. • Magdelaine et Anne, filles de Mon r de Massicaut. S r de Beaumont.
com" ordin" de l'artillerie, et de damoiselle Gencviefve Cailles sa femme
ANTOINE DE LA FAYE 135
Cordeliers, la Faye était propriétaire d'une maison, louée à Lobé-
ran en 1604. Il en avait encore trois autres « attenant l'une à
l'aultre, sises près la porte Saint-Germain ; » comme fortune
mobilière il possédait à la fin de sa vie au moins « quinze cents
livres de rente sur les aides et recettes générales » lui apparte-
nant « tant de son propre, que d'acquêts ; » plus cent livres de
rente que lui payait Lobéran. Pour un capital de seize cents livres
que lui confie l'Eglise de Paris, il paiera un intérêt de 6 1/4 pour
cent, soit cent livres par an *.
La Faye était marié, mais il n'eut pas d'enfants. Sa femme
s'appelait Anne de Rueil '-.
Pas plus que Lobéran, La Faye n'a laissé d'oeuvres impri-
mées 3 . Gomme lui ce fut surtout un homme d'action plutôt
qu'un théoricien et un penseur. Il fut pasteur de l'Eglise de Paris
pendant au moins trente ans, puisqu'il figure déjà en cette qua-
lité au synode national de 1579 qui l'élut modérateur 4 . Nous
avons rappelé comment il se trouva, en qualité d'aumônier, dans
l'entourage immédiat d'Henri IV jusqu'au jour même de son
abjuration, et comment il remplit les mêmes fonctions auprès
de Madame jusqu'à son départ de Paris.
Lorsqu'il mourut en 1609, il fut enterré « avec un grandissime
convoy » au cimetière du faubourg Saint-Germain 5 . Lobéran
nasquirent d'une mesme couche le der" jour de juillet 1602 et furent bap-
tisées le dimanche XI e jour dudict mois d'aoust et portées assavoir Mag-
deleine aisnée par M. D'Amours et Mlle de Ruvigné, et Anne la jeune par
M. le baron de Monge ('? serait-ce Monchy près Gournay) et M. de la Faye
par adjonction, et Mlle de Bantelleu » (Banthèlu dont il est question à la
page 133).
1. Voir ci-après : ressources de l'Eglise de Paris, et testaments.
2. Il en est question dans les registres de M° François notamment à pro-
pos de la répartition d'un héritage de douze cents livres entre elle et Marie
de Rueil — sa sœur probablement — fille d'Israël de Rueil et Nicolle de
Bezançon. Marie de Rueil épousa un autre « M. de Bezançon » (Guillaume)
(Min. François, 1604, n° 116). L'Estoile appelle Mme de la Faye « Anne de
la Grange » en lui donnant probablement le nom d'une de ses terres (Loc.
cit., 1609).
3. On possède seulement quelques lettres de lui adressées à l'Eglise de
Xeucliàtel pour obtenir le renvoi à Paris du pasteur d'Amours, en 1582-84
(«. h. p., 1863, p. 503-508).
4. En juin 1583, il écrit (à Baie semblc-t-il) quelques mots dans VAlhni.i
amicorum de .1. Durant (H. h. p., 1863. p. 228).
5. Journal de I'Estoili:, mars 1609, p. 503 ; les registres du fossoyeur,
dont le Bull. h. p. (1863, p. 276) a publié des extraits, portent seulement :
« le corps du deffunt a esté accompagné par de ses amis et archers du
130 l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV
qui l'avait eu pour collègue — et d'abord son seul collègue pen-
dant si longtemps, — lui survécut dix ans. Il se trouva d'abord,
pendant quelque temps, partager de nouveau toute la tâche avec
le pasteur qu'ils avaient, d'un commun accord, appelé à Paris,
Pierre du Moulin. Et c'est à La Paye, semble-t-il, que revient
surtout l'honneur d'avoir, le premier deviné, et retenu pour le
service de l'Eglise le jeune homme qui devait y acquérir une
éclatante renommée. Avant d'en parler plus longuement, il faut
dire quelques mots d'un pasteur contemporain de Lobéran et La
Paye, qui desservit l'Eglise de Paris en même temps, mais à
intervalles irréguliers : J. Couët.
§ 3. Jacques Couët
Comme Lobéran et La Paye, Jacques Couët avait été aumônier
du roi, et celui-ci appréciait sa « suffisance, fidélité et capacité
à traitter la Parolle de Dieu *. »
Comme eux encore, il était d'une bonne famille de haute bour-
geoisie - et plus directement qu'eux, il se trouvait, par ses origi-
nes mêmes, en rapports étroits avec l'Eglise de la capitale. Né à
Paris en 1546, Jacques Couët était fils de Philibert Couët,
seigneur du Vivier -, avocat au parlement et maître des requêtes
de la reine, poste occupé déjà par le grand père, Gilbert Couët.
Par sa mère Marie Gohorry, Jacques Couët était, d'autre part,
allié aux Harlay, de Thou et autres familles illustres dans les
fastes du Parlement de Paris 4 .
Pasteur depuis 1506 comme Lobéran, et forcé de s'expatrier
« au temps des massacres de France » comme le dit son projet
guet ; » la date imprimée là : 18 mai paraît erronée, et il faut plutôt lire,
conformément à l'indication de I'Estoile : 18 mars (l'acte précédent est du
9 mars).
1. Lettre d'Henri IV, datée de Saint-Denis, le 17 juillet 1590, lui an-
nonçant cette nomination. En 1863 (B. h. p., p. 273) cette lettre était en la
possession de M. Couët de Lorry, de Metz.
2. Et même « d'une famille noble », d'après l'Histoire de l'Eglise de Bàle,
par P. Roques (1720) dont le B. h. p., 1863, p. 265 et suiv.j a publié quel-
ques pages.
3. » Fief proche d'Amboise » (ibid., p. 270).
4. La Bibl. h. pr. possède quelques lettres de Marie Couët adressées à son
lils à Montbéliard (1585-6) et Bâle (1591), dans la collection Lutteroth.
JACQUES COUET 137
de testament l , on le trouve en 1576 de nouveau en Bourgogne,
auprès des chefs du parti huguenot, les Villarnoul, desservant
leur église de fief an Vau-Jaucourt 2 et l'église d'Avallon •"•. Au
synode national de 1579 il est adjoint au modérateur qui est
précisément La Faye ; Cayer s'y trouvait également et il n'y
eut point de sympathie entre eux 4 . Marié en 1567 avec Barbe
Courtois d'Avallon, il avait acheté, avec une partie de sa dot, un
petit domaine sur lequel il fit bâtir « une métairie à Bussières,
terre de Messieurs de Villarnoul 5 . »
Pasteur à Bàle depuis 1588 ,! , il reste en rapports constants
avec les synodes de son pays natal, « en la créance de nos Eglises
françaises 7 ; » désigné par elles (1590) pour servir auprès du
roi, il ne remplit peut-être pas effectivement cette charge ; en
tout cas il refusa ensuite de venir près de Madame à Paris ;
il consentit seulement, comme nous l'avons vu, à se rendre en
1. Ms. autographe à la Bibl. h. prot. Voir nos pièces justificatives, XXV.
2. Le Vault de Lugny en aval d'Avallon et de Villarnoux, sur la Cure,
dans le département de l'Yonne.
3. Eu juin 1584 il signe « in villa Arnoldi » dans l'Album amicorum de
son beau-frère Durant (B. h. p., 1863, p. 229). Cf. F. Naef, la Réforme
en Bourgogne, éditée par R. Claparède (1901), p. 84. La ville même d'Aval-
lon était très catholique et formait vers 1570 comme un ilôt au milieu du
pays environnant, dont les protestants occupaient les points principaux.
Le seigneur de Jaucourt avait alors « repris des habitudes de seigneur féo-
dal et parcourait le pays à la tète d'une petite armée » (Vallery-Radot,
Un coin de Bourgogne : le pays d'Avallon, 3' éd., 1893, p. 130). Avallon
persista, dans sa résistance, même quelque temps après l'abjuration du roi.
Et lorsqu'il s'agit d'exécuter l'édit de Nantes, les commissaires demandant
pour lieu d'exercice un faubourg de la ville, cela ne fut pas accordé, et le
culte fut célébré au village de Savry (Challe, le Calvinisme dans l'Yonne,
t. II, p. 252).
4. « L'arrogance est son ordinaire à ce qu'on dit, car je ne l'ay jamais veu
qu'à Figeac là où il se fit assez suffisamment mocquer de luy pour son
fast et présomptueuse contenance en tous ses actes » (Cayet, Remonstrance
à Madame, 1601, p. 13).
5. Il l'évalue à mille francs dans son projet de testament.
6. Il fut installé en février 1588 au nom de l'Université « dans un poêle
du collège supérieur » (Bib. h. pr., 1863, p. 269). Les protestants français ont
été en rapport avec Bâle et s'y sont parfois réfugiés depuis les premiers
temps de la Réforme : c'est là, que Calvin a terminé (1535) et fait d'abord
imprimer chez Flatter l'Institution chrétienne ; c'est là que Fr. Hotman, éta-
bli depuis 1579, est mort en 1590.
7. Projet de testament.
138 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
1599 à Nancy pour disputer contre un Jésuite et un capucin 1 .
« Tout, écrit-il alors, est icy bandé pour induire Madame à aller
à la messe. » Il la fortifie dans sa résistance, entreprend à ce
propos une discussion par écrit avec P. Cayer - ; c'est à ce
moment aussi que la duchesse lui exprime ses regrets de le voir
refuser avec tant d'obstination de prêcher à Paris, mais elle
n'insiste plus : « Madame me dit que j'avais assez fait entendre
({ue je ne vouloys suivre la court. » Il n'accepta pas davantage
un appel de l'Eglise de Metz qui désirait se l'attacher, après la
conférence ; il vint toutefois y donner une prédication de
temps à autre.
L'Eglise de Paris, sans se décourager, fait de nouvelles
démarches dès que l'exercice est établi à Ablon. En mai 1601 le
synode 3 prie Couët de venir en personne examiner la question.
Les lettres ne l'atteignent pas ; « il ne s'est pas trouvé à Paris. »
Le député de la Bourgogne a beau protester que Couët appartient
toujours à cette province, « le synode autorise les poursuites
que l'Eglise de Paris fait » pour s'assurer le ministère de ce
pasteur si recherché. Malgré les réclamations de la même
Eglise, le synode prit une décision contraire relativement à un
autre pasteur naguère en fonctions auprès du roi comme Lobé-
ran, La Eaye, et peut-être Couët : Gabriel d'Amours fut déclaré
valablement appelé à desservir une autre Eglise que celle de
Paris (Chàtelîerault) 4 .
Couët n'accepta pas, cette fois encore, une vocation défini-
tive •"' ; mais de temps à autre, pour un « quartier » il vient
1. Notons qu'un des prédécesseurs de J. du Moulin dans l'Eglise d'Orléans,
D. Toussaint, était beau-frère de Couët. Voir ci-dessus et Fr. prot., 2 e éd.,
t. IV, col. 765.
2. Scriptum pseudoministri Coueti ad M. Petriim Yictorem Palman (sic)
Caietanum doctorem sacrée theologiiv etc. per iureconsultos quosdam in
manus tradition ut ei scripto responderet, imprimé par Cayer à la suite
(p. 105) de sa Remonslrance à Madame, 1601.
3. Quick, Synodicon, I, 221, matières particulières, xxx et xxxm ; Aymon,
I, 251 (xxxi et xxxvn). M. Coquerel avait en vain cherché ce renseignement
(H. h. p., 1867, p. 356).
4. Quick, Synodicon, I, 213. Nous n'avons pas consacré ici d'étude à la
personne, si intéressante, de G. d'Amours, précisément parce qu'il n'a plus
exercé son ministère à Paris après l'édit de Nantes, et n'a fait même auprès
de Madame que de courts séjours (en 1596 et 1598 p. ex. ; Fr. pr., 2 e éd., I,
178).
5. On est < hors d'espérance d'avoir le sieur Couët », écrit Mme de Mornay
à propos de l'année 1604 (Mémoires, éd. de Witt, t. I, p. 39).
JACQUES COUET 139
prêcher à Ablon : par exemple en juillet et août 1603, époque
où la duchesse de Bar fit un voyage à Paris : et peut-être
l'accompagnait-il. Madame Casaubon l'entend avec « un vrai
et ineffable contentement de l'âme ; » le savant helléniste lui-
même déclare Couët « riche de cette science qui est la vraie. »
Dans les Ephémérides écrites au retour d' Ablon, nous lisons :
« Que dire de l'excellence de ce sermon ? Le temps qu'il a duré
m'a paru bien court * ! » Cependant Couët était parfois fort
long, prêchant jusqu'à deux heures de suite. Mais il savait
intéresser ses auditeurs les plus cultivés. Sa doctrine était
strictement calviniste, par exemple en ce qui concerne la prédes-
tination. Elle lui valut de violentes attaques, entre autres de la
part de l'évêque de Nevers Arnaud Sorbin qui l'appelle en 1604
« soy disant ministre de la paroisse d' Ablon lès Paris. » Les
seuls ouvrages imprimés qu'ait laissés Couët sont d'ailleurs des
traités de controverse contre les catholiques, les luthériens et les
sociniens 2 .
Ces fréquents voyages de Bàle à Paris, à Metz et en Bourgogne
étaient singulièrement pénibles à une époque où les routes et
les moyens de transport étaient encore très primitifs. Couët ne
s'y résignait que par -devoir, soupirant après le temps où « ne
bougeant plus » il pourrait achever paisiblement ses jours avec
sa famille et ses pensionnaires de Bàle, au « faubourg de la
Chetayne » » ou dans sa maison rustique de Bourgogne.
En attendant cette époque, qui ne devait jamais venir, hélas !
il revient une fois encore « en échange ordinaire » à Paris au
commencement de 1606. Une lettre à sa fdle (29 janvier), d'un
style d'une simplicité et d'une vivacité charmantes 4 , le montre
plein de tendresse pour les siens, « souvent malades quand j'en
suis eslongné ; » il pense à eux en se demandant avec angoisse
si, décidément, il doit accepter l'appel que lui adresse avec de
1. Ed. Russell, p. 507 : « Développant le texte de saint Mathieu. XV, 10, il
a parlé des divers surnoms du Christ, surtout consiliarius et J.ôyoç S 1 )U!S
il a exposé d'une manière très instructive ce que c'est qu'entendre et com-
prendre ; il a montré que dans L'Eglise papiste ces deux actions, entendre et
comprendre, n'occupent guère de place. Enfin il a expliqué le sens de ce
passage du livre des Actes où une grande nappe apparaît à Pierre. »
2. Fr. prot, 2 e éd., IV, col. 765-69.
:i. La Sfei'nenvorstadt sur les bords du Birsig, au sud de l'église des Cor-
deliers (aujourd'hui Musée historique). Voir le plan de MÉRIAN, L615, table II.
4. Pièces justificatives, XXIII.
140 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
nouvelles instances, pour un ministère continu, l'Eglise de Paris :
« Tu connais mieux que moy les commodités et incommodités
qui se peuvent trouver par delà pour nous Si les Alhanois
[les Parisiens qui venaient à Ablon, je pense] sont plus discrets
que par le passé, tant mieux ! » La vie de Paris lui paraît terri-
blement absorbante : « Il ne me reste une seule heure du jour ;
les seules nuicts sont pour moy et pour mes estudes, et mille
afïayres. Si je n'avois icy tant de parens et amis j'aurois un
peu plus de loisir. » Il réclame de longues lettres, préparées
d'avance, où on lui donne des nouvelles de « toute la princi-
pauté, » c'est-à-dire sa grande maisonnée, sans oublier de le
tenir un peu au courant de ce qui se passe dans le voisinage !
Au bas de la dernière page de cette longue lettre couverte d'une
fine écriture très rapide on voit cette conclusion d'une naïveté
patriarcale : « Endroit auquel je t'embrasse de tout mon cœur
et tous mes enfans grands et petits et prie Dieu, ma fille, qu'il
te maintienne en toute sainteté et santé. » Couët était alors
âgé de cinquante-sept ans ; marié à trois reprises il avait eu dix-
neuf enfants et déjà plusieurs petits-enfants dont nous retrou-
verons quelques-uns dans la suite de cette histoire.
A Pâques 1606 Couët était encore de service à Ablon ; le fils
de son collègue, Maurice de Lobéran, alors petit garçon, se sou-
venait, trois quarts de siècle plus tard, qu'il faisait grand vent
ce jour-là, et que, la veille, Couët avait donné une dernière
leçon aux enfants *.
Un an plus tard - - peut-être après un nouveau « quartier » — -
Couët se trouvant encore « par les chemins » est saisi d'un
« grand catharre » et tombe malade en Bourgogne, au Vault.
Il reçoit la visite de M. de Villarnoul, traite quelques affaires
d'intérêt dans son petit domaine, et reprend « sa besace » pour
revenir à Bàle. De cette époque semble dater un projet de testa-
1. M. de Lobéran à M. Masclarj-, conseiller secrétaire du roi à Senlis,
1674 : « Je l'ai vu (Couët) venir de Basle en Suisse servir l'Eglise de
Paris par quartier et nie souviens de l'avoir ouï prescher à Ablon le jour
de Pasques aux grands vents qui lut en 1606, ce me semble ; il y a voit
fini le catéchisme le samedi, lequel je crus estre le dernier jour de ma vie
pour un tourbillon qui m'emporta au sortir du temple assez loin » (Col-
lection Couët de Lorry ; B. h. p., 186.3, 274). Ce tut le 27 mars 1606 qu'une
sorte de cyclone détruisit le premier temple de Dieppe (Daval, Réformation
à Dieppe, II. p. 163).
PIERRE DU MOULIN 141
ment que nous reproduisons plus loin 1 . Il demandait, s'il
mourait à Bàle, à être « mis dans le cimetière auquel on a
accoutumé d'enterrer les François 2 . »
Bientôt en effet, le 18 janvier 1608, mourut à Bàle ce « Pari-
sien vaillant dans l'exil, » comme le dit son épitaphe '■>. Cinquante
et un ans après, son arrière petit-fils, venant à son tour édifier
les protestants parisiens, en trouve quelques-uns qui se sou-
viennent encore du grand-père : « Sa mémoire sera à jamais
en bénédiction à nos Eglises 4 . » C'était seulement l'année
précédente qu'était mort, à quatre-vingt dix ans, l'ancien collègue
de J. Couët à Paris, P. du Moulin.
§ 4. Pierre du Moulin
De tous les récits contemporains que je connaisse, la « Vie
de M. Pierre du Moulin escrite par luy même 5 » est celui qui
fait le mieux comprendre l'existence mouvementée d'une famille
protestante française depuis le règne de Charles IX jusqu'à celui
de Louis XIV. L'auteur a vécu près d'un siècle et son activité
s'est pleinement épanouie pendant le premier tiers du xvn 8 siècle.
Comme le père de Lobéran, celui de P. du Moulin était déjà pas-
teur. Joachim du Moulin, sieur de l'Orme-Grenier (i , était origi-
naire d'Orléans. II venait de se réfugier depuis quelques semaines
à Buhy en Vexin chez le frère de du Plessis-Mornay, lorsque
naquit Pierre (1568) ; pasteur du duc d'Estrées — grand-père
de Gabrielle - - jusqu'à la Saint-Barthélémy, il se remaria avec
1. Voir aux Pièces justificatives XXIV et XXV la lettre du 13 octobre 1607
et le projet de testament.
2. Cependant, d'après l'Histoire de Bàle de P. Roques (B. h. p., 1863,
p. 272), il fut enterré dans l'ancienne chapelle des Dominicains attribuée
en 1614 seulement à l'Eglise française.
3< " Facobus Couetus, Parisiens., theolog. sincer., fidus Christi minis-
ter, et exul gêner., et ingenio nobiliss., a multis principib. vocatus, summi
tandem [mperatoris xXvjçe! respondit » (B. h. p., 1863, p. 272).
4. Lettre du pasteur A. de Combles à I'. Ferry, 22 juillet 1659 (Bibl. hist.
pr., collection Lutteroth).
.">. Manuscrit déposé à la Bibl. h. pr., publié H. h. p., 1858, p. 170 et suiv..
et plus correctement, en partie, 1906, p. 362 et suiv., avec une étude de
M. X. Wkiss.
6. Min. François, 1605, n" 225. Cf. /•';•. prot., 2 e éd., t. V, col. 707.
h».
142 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
la veuve d'un pasteur de Montataire 1 . Il était alors dans un
nouveau lieu de refuge : Sedan, où son fils Pierre devait revenir
passer la dernière partie de son existence.
Ainsi c'est à une dure école que fut élevé le jeune homme,
dans cette famille « avec fort peu de moyens, » en ce temps
des guerres civiles et étrangères, « où les loups couraient et
faisaient beaucoup de mal. » A vingt ans son père l'emmène à
Paris pour gagner sa vie. Il fait le chemin « à pied, avec de
mauvais souliers, durs, et faisoit grand dégel. » A peine est-il
entré en pension « chez M. Goger, rue des Amandiers -, » voici que
survint la journée des Barricades (12 mai 1588). « Je sortis
par la porte Saint-Honoré » (alors vers la place du Théâtre
français) ; « mon père vint après et m'atteignit à une demi-lieue
de Paris, où je lui rendis ses papiers et son argent. Là il me dit
un dernier adieu. 11 me donna douze escus. S'estant séparé d'avec
moy je le suivois de l'œil tant que je pus, et me mis à genous sur
le grand chemin, priant Dieu » Si nous avons cité ces lignes
de l'autobiographie dont la suite seule intéresse directement
notre sujet, c'est parce que ce rude apprentissage de la vie a
pour toujours mis sur le caractère de P. du Moulin une
empreinte très forte : bien des pages trop amères de ses innom-
brables écrits ; bien des actes trop violents de ses incessantes
luttes, trouvent dans ces vicissitudes de son enfance et de sa
jeunesse des circonstances très atténuantes.
Jamais P. du Moulin ne devint, comme ses collègues Lobéran
et la Faye, possesseur de châteaux et de rentes solidement
garanties. Pendant de longues années son existence fut, au point
de vue matériel, très précaire, dans les divers pays où, travailleur
acharné, il poursuivit ses études. Il lui arriva, en Angleterre,
d'être « tellement pressé de pauvreté » qu'il dépensait seule-
ment un sol par jour au temps où il fut invité à « proposer »
(c'est-à-dire prêcher un sermon d'épreuve) devant le consistoire
de l'Eglise des réfugiés français à Londres. Ensuite, devenu
précepteur d'un jeune Anglais, il suivit avec lui des cours à
l'Université de Cambridge.
« Alors M. de la Faye, ministre de l'Eglise de Paris, estoit à
Londres, lequel m' ayant ouy en proposition m'appela et me
demanda si je voulois servir l'Eglise de Paris. Je luy respondis
1. Voir ci-dessus, p. 134.
2. Au sud du collège d'Ablon, aujourd'hui rue Laplace.
ENFANCE DE P. DU MOULIN 143
qu'il n'y avoit nulle apparence de servir une Eglise qui n'estoit
point, [voilà une expression qui en dit long sur les ruines faites
par la Ligue !] et qui n'avoit le moyen de m'entretenir. Il me
respondit qu'il avoit le moyen, parce qu'il estoit dispensateur
de certains deniers que le général Portail luy avoit laissés en
mourant pour les dispenser pour le bien et soustien de l'Eglise
do Paris, de laquelle il esperoit en bref le restablissement. »
Qui était ce donateur témoignant une si ferme confiance
dans la vitalité de son Eglise et une si généreuse prévoyance
pour lui assurer les moyens de revivre ? On ne le sait pas
exactement 1 .
« J'acceptay cette condition, poursuit P. du Moulin, et M. de la
Paye me promit par an cinquante escus, qui estoit une somme
suffisante pour vivre honnestement. » Ceci se passait en 1590
(année où La Paye revint probablement en Prance) ou 1591
(d'après la phrase qui suit dans l'autobiographie). Continuant
son tour d'Europe académique, le jeune boursier part pour
l'université de Leyde ; après de pénibles débuts il est nommé,
à vingt-quatre ans, professeur de philosophie, et prend pension
chez Joseph Scaliger. Aussitôt il se fait scrupule de continuer
à toucher l'allocation qui ne lui était plus absolument indis-
pensable : « J'escrivis alors à M. de La Faye, qui m'avoit obligé
à l'Eglise de Paris, qu'il ne se mît plus en peine à m'envoyer de
l'argent parce que Dieu avoit par d'autres voyes pourveu à ma
nécessité. »
L'Eglise de Paris n'oublia pas cependant, qu'elle avait des
droits sur un boursier doué de tant d'intelligence et d'énergie.
Dès l'automne 1596, comme il traverse Paris pendant un congé,
Lobéran et quelques anciens essaient de le retenir. Mais il ne se
sent pas « assez préparé » et retourne en Hollande. Là,
l'ambassadeur de France M. de Buzenval veut le détourner du
pastorat : c'était cependant un « homme très zélé pour la pure
religion -', » et un membre de l'Eglise de la capitale : peut-être
est-ce parce qu'il y connaissait trop bien les difficultés du minis-
1. Voir ci-après page 407 : les ressources de l'Eglise. Les testaments.
2. Casaubon, Ephéméridés, 13 kal. oct. 1607. Paul Choarl étaii seigneur
de Buzenval près Paris : il est qualifié « gentilhomme servant du roy de
Navarre, Parisien » dans VAlbum de J. Durant où il signe en 1584 </<. h. p.,
1863, p. 228).
144 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
1ère, qu'il souhaitait les épargner à son jeune compatriote : « 11
me représentoit la pauvreté annexée à cette condition, le travail
continuel, les dangers, l'inimitié du clergé romain surtout a
Paris, qui est un haut théâtre où j'avois beaucoup de besogne
taillée. »
Un instant Du Moulin est sur le point d'entrer dans la carrière
diplomatique, comme interprète à Constantinople..., « mais le
roy ayant choisi un autre ambassadeur je reconnus que Dieu ne
vouloit pas que je m'employasse à une autre vocation. » Il quitte
donc la Hollande après dix ans de voyages et d'études, ayant
beaucoup vu, beaucoup appris, et déjà écrit en latin quelques
ouvrages de philosophie 1 . C'est un élément intellectuel tout nou-
veau qui va être adjoint au pastorat parisien...
Après avoir failli tomber entre les mains des Espagnols P. du
Moulin arrive chez son père, depuis peu pasteur d'Orléans sa
ville natale, mais en résidence à Jargeau. Consacré en décembre
1598, il retarde encore sa venue dans la capitale : « Je priay mon
père de trouver moyen que je fisse ailleurs mon apprentissage. »
Il va donc d'abord à Blois comme suffragant. Mais l'Eglise de
Paris le « pressait. » Il se décide enfin et débarque à Paris juste
à temps pour débuter comme aumônier de Madame, et l'accom-
pagner en Lorraine 2 .
Au retour il se maria, dans l'été 1599, avec la veuve d'un pas-
teur lorrain chez laquelle il avait été « logé par fourrier » durant
ce premier voyage officiel. S'il a prêché à Grigny, ce n'a pu être
que pendant quelques semaines, avant le transfert du culte à
Ablon.
1. Publiés à Leyde en 1596 (Elemenia louices, in-8°, 13 fois réédités de-
puis) et 1597 (De relatis, in-4" ; De îndole et virtute, in-4°>.
2. Voir ci-dessus, p. 74. Une lettre de l'Eglise de Paris au synode de
Castres (1626) porterait à croire que du Moulin a été d'abord aumônier de
la duchesse, puis pasteur de l'Eglise de Paris. Peut-être, après un quart
de siècle ne se rappelait-on plus exactement les circonstances de sa nomi-
nation : les autres textes font plutôt croire que, dès l'origine, P. du Mou-
lin était simultanément au service de l'Eglise de Paris et de l'Eglise de
Madame, devant réserver à cette dernière un ■• quartier » par an. « Notre
discipline, dit la lettre en question, permet à une Eglise de se choisir un
pasteur dans une autre province et de l'appeler à son service C'est ainsi
(pie nous avons obtenu M. du Moulin, qui servoit S. A. H. Madame la du-
chesse de Bar » (Aymon, 11, 443). D'après les principes alors reçus, l'Eglise
de Paris avait tous les droits possibles sur son ancien boursier.
PŒRRE DU MOI' LIN
145
us faricTîi
limulaaifii
m fin. œrc
çfoduitdrs ver quamjcutvcretingmium
vsitr.
PORTRAIT GRAVÉ PAR THOMAS DK LEl' (l6o8)
146 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Voici donc le premier pasteur nommé à Paris sous le régime
nouveau de l'Edit, sans avoir exercé auparavant son ministère
ni pendant les persécutions, ni, d'autre part, auprès du roi avant
son abjuration, comme Lobéran et La Faye. Aussi voyons-nous
Du Moulin avoir beaucoup moins de rapports personnels avec
Henri IV. Une gravure faite un peu plus tard (1608) par Th. de
Leu représente Du Moulin, avec le même costume que Lobéran 1 ,
la figure maigre, les cheveux et la moustache noirs, la barbe
carrée, rare sur les joues, le regard remarquablement vif et l'air
très décidé 2 .
Sur les registres notariaux on ne voit guère figurer Du Moulin
que dans les actes concernant les affaires de l'Eglise. Il ne fait
pas autant de ventes, baux, etc., que Lobéran et La Faye ; tandis
que ceux-là sont « seigneur d'Ablon » et « seigneur de Gour-
nay, » lui est qualifié « docteur en philosophie 3 » : par exemple,
dans l'acte par lequel il loue « à noble homme M. Jacques Tar-
dif, advocat en parlement, demeurant rue de la Boucherie, » du
jour de Pâques, et pour quatre ans, une maison appartenant à
celui-ci, et située rue de Bièvre. Précédemment il demeurait ■ —
comme au temps de ses études en 1588 — sur la montagne Sainte-
Geneviève, « paroisse Saint-Etienne-du-Mont. » Il resta moins
longtemps encore rue de Bièvre, où Tardif vint habiter sa maison,
et se transporta hors des murs en 1604 (ou dès la fin de 1603 4 ) :
il s'en va au faubourg Saint-Germain dans la rue des Marais où
nous avons déjà retrouvé tant de protestants, et il y restera pen-
dant tout son ministère à Paris.
Sa femme, Marie Colignon 5 , était « un rare exemple de piété,
de zèle et de charité envers Te pauvre. Elle vivait, » disait son ma-
ri « comme il faut mourir 6 ; » outre une demi-douzaine d'enfants
1. Voir ci-dessus, p. 123.
2. B. h. p., 1906, p. 371. La légende « Aurel. » s'explique par le fait que
son père était né à Orléans et y exerçait son ministère.
3. Et non pasteur, dans l'acte ici mentionné, du 29 janvier 1603 (Min.
François, 1603, n° 54).
4. Min. François, 1604, n" 328.
5. C'est bien ainsi, et non Colignon, qu'elle signe divers actes passés
devant M c François.
6. Du Moulin, Epilre à ses trois fils, en tète de la VIII e Décade de ser-
mons, 1648.
FAMILLE ET CARACTÈRE DE DU MOULIN 147
dont plusieurs naquirent rue des Marais, on trouve logés là, pen-
dant plus ou moins longtemps, et sans doute assez à l'étroit,
divers membres de fa famille : d'abord une sœur de Du Moulin,
Suzanne, veuve de Germain Le Hériot, sieur du Gast « ; plus tard
un jeune frère, Jean, qui retournera au travail de la terre, étant
attaché au labourage -, » et un neveu, petit garçon appelé à deve-
nir un grand savant, Samuel Bochart, fils d'un autre aumônier
de Madame ■">.
Pendant ces premières années, s'il est déjà fréquemment en
controverse publique avec les prêtres et surtout les jésuites, Du
Moulin entretient de bons rapports particuliers avec certains
ecclésiastiques. Ainsi en 1005 le contrat de mariage du protes-
tant Charles Chappuzeau 4 , avocat en la cour de Parlement, enre-
gistre côte à côte comme témoins son cousin « maistre Julles
Cezar Bullanger, docteur régent de la faculté de théologie en
l'université de Paris, principal du collège des Grassins » (ou
d'Ablon), et son ami « noble homme M. Pierre du Moulin, minis-
tre de la parolle de Dieu. »
Si l'activité de La Paye et même celle de Lobéran s'étend peu
au-delà des années d'exercice du culte à Ablon, le ministère de
Du Moulin, au contraire, commence alors. Nous le verrons donc à
l'œuvre et chercherons à le caractériser à propos de la contro-
\erse où il est passé maître : ses paroles et ses actions, souvent
hardies les unes et les autres, ont été, durant le cours de sa
longue vie, sévèrement jugées par ses adversaires (et il en compte
beaucoup, même parmi les protestants). Quant au fonds, en théo-
logie c'était, au dire de Bossuet, « le plus rigoureux calviniste
qui fût alors 5 . » Quant à la forme on concède à Paris dès les
premières années qu' « il escrit d'un beau stile et d'un beau
1. Appelée à tort Anne de Hériot par la France protestante, (2° éd., t. V,
cul. 824). Elle verse en juin 1605 75 livres à un procureur de la part de son
père (Min. François, 1605, n" 225).
2. Il semble bien en effet que Jean ment ionné dans L'autobiographie
[H. Ii. p., 1(S58 p,. :i4.'l) et dont la Fr. prof, ne fait que citer le nom, soit la
même qu'un pauvre diable dont parle assez souvent Drelincourt dans sa
correspondance : l'expression citée plus haut est tirée d'une lettre de 1633
(Rivetiana de la bibliothèque universitaire de Leyde). 11 vivait alors à Châ-
tillon-sur-Loing.
3. Fr. prot., 2 e éd., t. II, col. 650.
■I. /'Y. prot., '!■ éd.. t. IV, col. 8.
5. Ilisl. des Variations, I, XIV, à propos i\u synode île Dordrechi (1619).
148 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
françois ; » il avait à cet égard « une bonne presse, » c'est le
cas de le dire, car cette citation est tirée du Mercure qui centra-
lisait alors à peu près tout en fait de reportage 1 . Ses œuvres
imprimées sont très abondantes ; il en est beaucoup dont le
succès nous paraît aujourd'hui vraiment singulier -. A la fin du
grand siècle on se rappelait encore qu'il avait « l'esprit délicat
et brillant, mais quelquefois un peu malin :! . »
A peine était-il pasteur depuis cinq ans qu'il avait déjà une
très grande réputation comme orateur et comme théologien —
acutissimus et eruditissimus theologus, dit Spanheim ; — et il
faillit être enlevé à l'Eglise de Paris pour être nommé professeur
de théologie dès ce moment, comme il le fut en réalité beaucoup
plus tard : le synode de Vendôme (avril 1604) lui offrit une chaire
à l'académie de Saumur, et pria l'Eglise de Paris d'autoriser Du
Moulin à accepter. Du Plessis-Mornay appuyait cette demande
en faisant valoir qu'on espérait alors voir M. Couët venir défini-
tivement exercer son ministère à Paris ; celui-ci restant à Bàle,
l'affaire n'eut pas de suite pour Du Moulin 4 .
§ 5. La prédication
Du Moulin ayant été le plus célèbre prédicateur de ce temps
non seulement à Paris mais dans toute la France, on peut grouper
autour de sa personne quelques renseignements généraux sur la
prédication contemporaine.
Si la cure d'àmes et la participation aux assemblées de l'Eglise
étaient des parties importantes du ministère pastoral, la « princi-
pale fonction » était la prédication 5 . La Discipline disait dès
1. Mercure françois de 1609, édition de 1619, p. 338.
2. Aymon, Synodes, t. II, p. 273 à 275, énumère soixante-quinze œuvres de
Du Moulin : la France pr., 2 e éd., V, col. 808 à 822, va jusqu'à quatre-vinnt-
deux !
3. Dictionn. de Moréri (1673), édition de 1699.
4. Mémoires de Mme de MORNAY, édités par Mme Witt, t. II, p. 39.
Le rapprochement des dates laisse à penser que la tenue de ce synode ne
fut pas sans rapport avec la translation à Vendôme des restes de Madame :
cette mort libérait Du Moulin d'une des parties de son ministère (voir ci-
dessus).
5. Ainsi la qualifie Isaac d'Huisseau, né à Paris précisément au com-
mencement du XVII e siècle et qui fut l'éditeur et le commentateur le plus
autorisé de la Discipline (1" édition, sans lieu d'impression, 1650, in-4°) ;
nous citerons l'édition de La Haye (1710, in-4°, avec la Conformité de la
discipline avec celle des anciens chrétiens, par Mat. Lahhoque).
PRESCRIPTIONS RELATIVES A LA PRÉDICATION 1 l ( .»
l'origine : « La charge des Ministres est principalement d'évan-
géliser et annoncera parole de Dieu à leurs peuples. » Et cet
article XII a été développé par plusieurs synodes nationaux au
commencement du xvn" siècle ; ils insistent sur la « simplicité »
qui doit être observée avant tout, quant à la forme et au fond du
sermon. C'était une réaction naturelle contre les sujets singuliers
et le langage non moins regrettable - trop grossier, trop scolas-
tique ou trop prétentieux qu'affectionnaient les prédicateurs
catholiques.
Les pasteurs sont donc « exhortés de s'abstenir de toute
façon d'enseigner étrange et non convenable à édification, et se
conformer à la simplicité et stile ordinaire de l'Esprit de Dieu. »
Le synode de Jargeau (1601) défend de traiter la doctrine
« en forme de disputes scolastiques, » et de « mélanger les
langues » (c'est-à-dire de parler latin ou grec en chaire). Il
recommande de « prendre un texte de l'Ecriture que l'on suivra
ordinairement. » C'est-à-dire que le pasteur devait expliquer
plusieurs dimanches et même plusieurs mois de suite les textes
pris dans un même livre de la Bible, par sections aussi longues
que possible. Il n'était pourtant pas interdit de choisir de temps
à autre un texte spécial, notamment les jours de Cène et deux
dimanches auparavant ; certains prédicateurs, Du Moulin
notamment, ont publié de préférence les sermons pour lesquels
ils avaient plus librement choisi leur texte. Une surveillance très
rigoureuse était exercée par les conseils ecclésiastiques, où les
laïques sont toujours en majorité. Les synodes, colloques, et
consistoires doivent « avoir l'œil sur les pasteurs » et « s'enqué-
rir diligemment de la traditive et façon de prêcher de chacun l . »
La préoccupation principale était de veiller à ce que les prédi-
cateurs s'en tinssent à la saine et simple explication de la Parole
de Dieu, en fondant surtout cette explication sur d'autres passa-
ges de l'Ecriture ; ainsi chaque auditeur pouvait au temple
comprendre, et chez lui contrôler la doctrine qui lui avait été
enseignée.
1. Synodes de Gap (1603) et de la Rochelle (1607) ; le premier ajoute que
les pasteurs ne doivent pas « se laisser emporter aux explications des
Pères <>u Scolastiques, s'étendans en allégories et eiitremeslant des discours
philosophiques, OU même, au teins de Caresme, OU semblables saisons,
prendre les mesmes textes que les prédicateurs de L'Eglise romaine. »
150 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Tout concourait à inviter les prédicateurs à se faire une très
haute idée de leur mission : voici ce que Du Moulin écrivait à
ses deux fils, pasteurs comme lui, en leur dédiant un recueil de
sermons 1 : « Nous sommes en un temps auquel un grand savoir
est requis, et auquel les adversaires ne nous laissent point sans
exercice. Dieu ne se sert, plus d'une mâchoire d'âne pour vaincre
les adversaires -. Je ne fais pas consister le vrai savoir à élaborer
et embellir son langage de beaucoup d'ornements. La simplicité
est plus persuasive et a plus d'efficace. Les paroles qui ont plus
de lustre et d'éclat ont ordinairement moins de solidité. La
vraie éloquence en paroles s'apprend de celui qui est la Parole
même, a savoir du Fils de Dieu, qui a parlé en toute simplicité.
In père aurait mauvaise grâce qui exhorterait et tancerait ses
enfants en termes figurés et avec fleurs de rhétorique. Or nous
devons parler au peuple que nous instruisons comme un père
parle à ses enfants : non pas chatouiller les oreilles mais poin-
dre les consciences. Celui qui enseigne sans exhorter et tancer
les vicieux rend ses auditeurs plus savants mais ne les rend pas
meilleurs. Il ressemble à un qui verse de l'huile en une lampe,
mais ne l'allume pas, et à la lune qui éclaire sans échauffer. »
En dépit de ces préceptes, la prédication réformée, celle de Du
Moulin même, visait souvent à l'instruction, autant qu'à l'édifi-
cation. Mais il ne s'agissait jamais d'une instruction théorique ;
c'était un enseignement pratique visant à faire prendre au sérieux
les commandements, les exemples, et aussi les menaces de la
Parole de Dieu. A Ablon déjà sans doute, comme plus tard à
Charenton, le culte du matin était réservé au sermon proprement
dit, mais l'après-midi le « catéchisme, » appris et récité par les
enfants, comportait aussi une explication à laquelle assistaient
les parents, et chaque point de doctrine était établi par de nom-
breuses citations bibliques.
Bien que plusieurs sermons imprimés semblent très longs,
on peut conclure de la dimension moyenne que la durée de la
prédication ne devait guère dépasser une heure en général. Le
sablier placé près de la chaire prévenait l'orateur qu'il devait se
contenir dans de justes limites.
1. VI II décade, 1648.
2. Allusion à l'épisode biblique de Sam son frappant les Philistins avec
une mâchoire d'âne.
CARACTÈRES DE LA PRÉDICATION RÉFORMÉE 151
Les pasteurs de Paris contemporains d'Henri IV n'ont guère
publié leurs sermons, sauf Du Moulin, et encore ne fit-il cette
publication que longtemps après avoir quitté sa chaire parisienne,
et sans indiquer la date où pour la première fois, il a prêché
chaque sermon. Mais du commencement à la fin de sa vie, il
est resté très semblable à lui-même, jusqu'à quatre-vingt-dix ans
il a conservé dans son écriture comme dans sa pensée la même
fermeté ; on peut donc, malgré la date très postérieure de ses
« décades, » se rendre compte de ce qu'entendaient à Ablon les
protestants parisiens.
Si, par la majeure partie de leur vie et de leur ministère,
Lobéran, La Faye et Couët appartiennent décidément au xvi e
siècle, Du Moulin quoique plus jeune se rattache cependant
encore aux mêmes traditions théologiques et littéraires. Il occupe
ainsi, au xvn e siècle, une place tout à fait à part.
Outre ce fait général qu'on est resté si longtemps ignorant de
ce qui était protestant dans l'histoire de notre pays, l'éclat tout
particulier de la chaire catholique à Paris dans la seconde
moitié du xvn' siècle a plongé les orateurs de la chaire réformée
dans un oubli immérité. Les Daillé, les Claude, n'ont pas encore
obtenu droit de cité, comme ils en seraient dignes, dans les
recueils de morceaux choisis, à côté des Bourdaloue et des Flé-
chier, pour ne pas dire des Bossuet et des Fénelon. Louis XIV,
après avoir reçu Du Bosc n'a-t-il pas exprimé sa surprise et son
admiration : « Je viens d'entendre l'homme de mon royaume
qui parle le mieux * ! »
Parmi les historiens de la littérature française, seul, Vinet il
y a trois quarts de siècle, a consacré une étude approfondie -
à la prédication réformée. « Aucune époque peut-être, dit-il,
n'a produit à la fois en ce genre tant d'hommes dignes d'être
étudiés, > et « le plus ancien » qu'il rencontre, Du Moulin,
« est celui qui nous paraît le plus jeune... : il ne prêche pas, il
parle... ; » et il a « la parole franche, incisive ; nul ne tombe
moins dans l'exagération. Sa rondeur, son àpreté se contiennent
toujours dans le vrai, et il est remarquable par un bon sens
souvent spirituel. Sa phrase, généralement assez brève, vive,
pressée, a une forme de saillie et une honnête brusquerie, sans
1. Vie de Pierre Du Bosc, Rotterdam, 1694, p. 63.
2. Cours faits en 1841-43 et publiés en 1860 sous ce titre : Histoire de /•!
prédication parmi les réformés de France au XVII e siècle, Paris. iu-8°.
152 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOLS HENRI IV
affectation. Il rappelle parfois Montaigne et Charron, dont la
vieillesse fut contemporaine de sa jeunesse Cette sagesse si
vivement empreinte de christianisme est en même temps
humaine ; il s'y mêle de la philosophie pratique, une sorte de
stoïcisme naturel sanctifié par la piété. Ce n'est pas du tout du
puritanisme 1 . »
Lorsqu'on a lu un hon nombre de pages de Du Moulin on ne
peut que souscrire à ce jugement favorable, et même l'accentuer
encore. Si Du Moulin n'est pas un très grand génie, c'est du moins
un homme qui possède de très beaux dons comme orateur et
qui sait les faire valoir avec beaucoup de talent. Sa vive intelli-
gence a acquis des connaissances très variées et très étendues ;
il a lu une masse de livres prodigieuse, auteurs classiques aussi
bien que Pères de l'Eglise, mais, suivant les préceptes synodaux,
il ne fait jamais étalage d'érudition dans ses sermons, et se borne
à quelques allusions discrètes aux écrivains profanes.
Le fond de sa prédication est essentiellement chrétien ou
même, car l'Ancien Testament y tient une grande place - - essen-
tiellement biblique, et la forme est purement française : de ses
tmnées de séjour dans les universités étrangères il a rapporté
une plus vaste culture, mais pas le moindre accent de ce qu'on
appellera plus tard le style « réfugié. » Il prêche sur les dogmes
avec un sérieux presque tragique et une orthodoxie rigoureuse,
(il ira plus loin que Calvin lui-même en fait de prédestination),
mais il aborde les questions de morale pratique très fréquem-
ment, plus fréquemment que ne l'ont fait la plupart de ses
contemporains et successeurs. Et là, on ne sait vraiment ce qu'il
faut remarquer le plus, la rectitude du jugement, la finesse de
l'analyse psychologique, la franchise parfois un peu rude des
conseils et des leçons données, la pointe d'esprit français qui
charme et détend l'auditeur après les exhortations les plus graves
et les plus directes... ; car on rencontre dans les sermons de Du
Moulin une extrême variété des sujets et tons. Il y a des pages
d'exégèse d'une singularité et d'une minutie fastidieuse, mais
aussi des paraphrases touchantes ou grandioses ; telles disser-
tations théoriques nous laissent aujourd'hui très froids, mais
ensuite viennent des remarques pleines de bonhomie et de
verve dont on peut faire son profit sans aucune réserve. Du
Moulin observe la nature avec un sentiment qui rappelle les
1. Vinet, pp. laud., p. 7, 20, 37.
SERMONS DE P. DU MOI' LIN 15,3
hommes du xvi p siècle bien plus que ceux du XVII e ; il se plaît
à peindre les détails de la vie quotidienne, à faire des tableaux
d'intérieur, de petits portraits ; s'ils sont parfois visiblement
contemporains des estampes de M. Lasne et d'A. Bosse il se
trouve aussi dans cette galerie des peintures de caractères ou de
mœurs qui n'ont rien perdu de leur vérité ni de leur fraîcheur 1 .
Du Moulin devait être et était en effet un prédicateur fort
intéressant, fort utile à écouter, s'adressant très clairement à
l'intelligence et très énergiquement à la volonté. On peut regretter
qu'il n'ait pas fait davantage (comme, avec abus, tant d'autres
l'ont fait) appel à la sensibilité. On peut regretter aussi qu'il
ait trop souvent mêlé la controverse à l'édification et employé
çà et là des expressions un peu trop violentes. Mais dans tous
ses sermons on sent cette ardente conviction personnelle et ce
profond désir de convaincre, cette chaleur d'âme qui fait la
puissance d'un véritable orateur de la chaire chrétienne, surtout
lorsqu'il la joint comme Du Moulin à une parfaite clarté
d'exposition.
En effet ses plans sont des plus simples dans leurs lignes
générales, qu'il a soin de marquer dès le début. Ils ne sont pas
variés, les deux ou trois points à traiter sont rarement très
originaux, mais ils sont faciles à retenir. Les subdivisions sont
plus nombreuses, aussi nettes d'ailleurs, souvent indiquées dans
les sermons imprimés par les chiffres. Les digressions sont
rares, l'introduction et la conclusion généralement brèves.
Pour en donner des exemples concrets, voici l'analyse de deux
sermons traitant, l'un, des questions de morale, l'autre, un sujet
dogmatique. Dans le premier, il s'agit des paroles et des pensées
1. Voici par exemple la triste description d'un ménage d'ouvrier pari-
sien : « Combien se trouveront, en cette ville, de familles où les maris sont
oisifs, débauchés et ivrognes, dont les femmes travaillent incessamment
pour nourrir des ventres et des hommes inutiles, lesquelles ne reçoivent
autre salaire de leur travail que des battures et des outrages ? Ce mal esi
si commun parmi le menu peuple de ce lieu, qu'il semble que le terroir le
porte et que, par une constellation sinistre, ce pays soit le pays des
mauvais maris, tellement, que si quelqu'un hors d'ici a esté bon mari, il
est à craindre qu'estant arrivé en ce lieu il ne change d'humeur, étant
atteint de celle contagion. •< Le mari, irrité des crieries, charge sa
femme de coups ou d'injures ; en ce seul point il fait du courageux, estant
au reste lâche à toutes bonnes actions » (l 1 " décade de Sermons, sermon V).
154 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
agr&ables à Dieu 1 . Dans la première partie il s'agit des paroles.
La connaissance de la vérité aurait été inutile à l'homme si par
la parole il n'avait pu, « par manière de dire, verser sa pensée
dans l'esprit d'autrui ; » le prédicateur ne s'attarde pas à des
considérations philosophiques, il cite un certain nombre de
passages bibliques où il est question de la langue ; il montre ce
qu'elle doit être « en ce temple de Dieu qui est notre corps :
ce que les harpes estoient au temple de Salomon ; » mais l'homme
en fait souvent un mauvais usage : le plus ordinaire et (cette clas-
sification est bien protestante) le plus blâmable est le mensonge ;
l'homme « ressemble aux boistes de drogues qui ont des inscrip-
tions trompeuses, qui ont « rhubarbe » écrit dessus, et dedans
c'est de l'arsenic. » Ce vice sert de couverture à tous les autres ;
« mesmes sans parler nous mentons, en gestes et en desguise-
mens. Celle qui est laide et se contrefait par artifice, ment sans
mot dire et fait une espèce d'imposture aux yeux d'autrui. » Si
la tendance au mensonge est innée, elle est développée par certai-
nes prétendues obligations de la vie sociale : « la vie de l'homme
est devenue une espèce de comédie en laquelle un mesme homme
en une heure joue divers personnages. Mesmes il y a plusieurs
mestiers et vocations esquelles qui ne voudroit jamais mentir
seroit taillé de mourir de faim. »
L'Ecriture sainte conseille plusieurs remèdes, que cite Du
Moulin, notamment d'éviter 1° la colère, 2° le vain babil, 3° l'oisi-
veté, 4° l'ivrognerie (Du Moulin n'est pas « abstinent » comme
on dit aujourd'hui, mais « tempérant ») : « peu de verres de
vin par dessus l'ordinaire peuvent bouleverser dans le cerveau
d'un homme toute la Philosophie ; » il faut aussi penser 5° au
compte à rendre au jour du jugement ; 6° à « la fin pour laquelle
nos langues sont créées, à savoir pour annoncer les louanges de
Dieu ; » 7° enfin le souverain remède contre les mauvaises paroles
(c'est de 1' « homéopathie ») consiste à parler à Dieu, c'est-à-dire
prier : « pendant que vous parlerez à Dieu et le prierez souvent et
soigneusement, il ne faut pas craindre que vous parliez mal de
vos prochains, ou que vous disiez choses vaines. En parlant
souvent au Dieu de vérité, vous apprendrez insensiblement à
1. Sermons sur quelques iextes de VEeriture Sainte, Sermon I, sur le
psaume 19, v. 15 : « Que les propos de ma bouche et les méditations de
mon cœur te soient agréables, ô Eternel mon rocher et mon rédempteur. .-.
C'est une méditation d'une trentaine de pages (Genève, 1625, in-8").
SERMONS DE P. DU MOULIN 155
haïr le mensonge....* et vous orrez aussi volontiers quand Dieu
parle à vous ; vous parlerez non seulement à lui mais aussi de lui
avec plaisir et consolation. - Si, ailleurs, Du Moulin a présenté
au sujet de la prière des théories plus transcendantes, ce n'était
pas ici le lieu ; ces considérations un peu terre à terre au premier
abord sont d'une saine psychologie et surtout d'une valeur
extrêmement pratique, à la portée de tous les auditeurs.
La conclusion de cette première partie est une description très
sombre du peu de zèle que mettent les chrétiens du xvn e siècle
a parler de Dieu : « Pourquoi es choses spirituelles sommes-nous
ladres et sans sentiment ; tellement que ceux mesmes qui
craignent Dieu sont contraincts de se taire, de peur d'estre ou
odieux, ou ridicules ! » Imitons plutôt les fidèles que propose en
exemple l'Ancien Testament.
La seconde partie traite une matière plus « difficile », « car il
est bien plus aisé de retenir sa langue, que d'arrester sa pensée,
et nous sommes tous beaucoup plus exercés à parler avec les
autres, que de parler à nous-mesmes. Et n'y a rien si malaisé que
d'arrester son esprit et lui arracher les ailes de sa légèreté natu-
relle. » Comme dans la première partie, le prédicateur expose
d'abord quel est le mal, puis énumère plusieurs remèdes.
Deux erreurs sont à combattre : l'indifférence et les pratiques
superstitieuses. Du Moulin dépeint l'une et l'autre en traits brefs,
mais frappants : d'une part « ceux qui n'entrent jamais en
aucune sainte méditation, et ont perdu tout sentiment de piété ;
ils ne regardent jamais le ciel sinon pour voir quel temps il fait,
mais non pour eslever leur cœur à Dieu ; ils ne parlent jamais de
Dieu qu'en jurant, et n'allèguent jamais l'Escriture qu'en pro-
verbes de table pour faire rire. Toutes leurs pensées sont bru-
tales, et Dieu est fort loin de leur cœur. »
L'autre extrémité qu'il faut fuir « est d'avoir des méditations
et pensées religieuses mais mal réglées et inutiles » (entendez :
telles que les ont les catholiques romains), « ce qui vient es uns
d'hypocrisie, es autres faute d'instruction. » Et voici malicieuse-
ment dépeintes les « personnes dévotes qui murmurent par conte
certaines oraisons réitérées sans entendre ce qu'ils disent, allans
par la ville tournent un chapelet, feuillettent certains pseautiers
de la Vierge, certains livres nouveaux de méditations creuses
esquelles une pauvre ame ignorante par une dévotion hypochon-
driaque tasche à eageolîer Dieu de parolles et à l'amuser de
156 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
mines. » Du Moulin préfère « des saillies moins ardentes et plus
droites, » il juge malsaine cette « dévotion badine, » cette exalta-
tion du mysticisme par des moyens souvent puérils ; il veut une
piété plus réfléchie et plus conforme à la Parole de Dieu.
Toutes les saintes pensées se rapportent à trois objets : (A)
nous-mêmes ; (B) notre prochain ; (C) Dieu. Le même nombre
de pages, à peu près, est consacré à chacun des trois points.
(A) 1" pensée : nous sommes créés à l'image de Dieu ; rendons-
lui ce qui lui appartient ; 2° examinons-nous nous-mêmes, recon-
naissons à quels vices nous sommes le plus enclins, pour mieux
leur résister ; 3° rendons-nous compte des progrès accomplis ;
s'il y en a, c'est « un témoignage certain de notre élection ; »
4° considérons alors quelle est notre vocation d'enfants de Dieu ;
5° quels bienfaits nous avons reçus de lui ; 6° quelles leçons nous
donne la faiblesse de notre corps. ...« Desja Dieu prend des gages,
par la débilité d'une jambe, la perte d'un œil ou d'un bras [il y
avait dans l'auditoire plus d'un vieux soldat] ; je suis sujet à
catharres ou à une douleur de reins ; chaque poil gris m'est un
advertissement ordinaire. Mesme se tenant couché tout de son
long au lict, le chrétien dira : Ainsi serai-je couché au sépulchre,
et le terme ne peut estre guères loing ; Il faut eslever son cœur
à une autre vie. » (Que de fois ces pensées ont été exprimées !
Rarement elles l'ont été avec plus de simplicité et de sérieux).
Et comme le portrait du faux dévot finissait par cette constata-
tion que souvent il meurt « incertain de son salut, » les ré-
flexions du vrai fidèle sur lui-même aboutissent à cette conclu-
sion : « Si de là naist une paix de conscience, une assurance
qui rend l'âme ferme contre l'appréhension du Jugement de
Dieu, une persuasion de l'amour de Dieu envers nous qui nous
eschauffe réciproquement à l'aimer, oh combien sera douce la fin
de cette première médiation !... »
( B) Sortant de lui-même le penseur chrétien observe autour de
lui son prochain, non par curiosité maligne, mais pour son per-
fectionnement moral. Les types de cette galerie sont évidemment
pris sur le vif, dans les souvenirs d'un homme qui en a non seule-
ment coudoyé mais sondé beaucoup d'autres.
En premier lieu (c'est le spectacle le plus triste aux yeux d'un
fervent huguenot) on voit des gens qui se sont « révoltés de la
religion ; » il faut rechercher comment ils en sont venus là. « Un
tel, soigneusement instruict en la maison de son père, estant
devenu grand a commencé à intermettre la prière, à fréquenter
SERMONS DE P. DU MOULIN lô7
moins les sainctes assemblées, a voulu avoir de quoi fournir à
ses plaisirs, et par le bordeau est entré au temple de l'idole... » ;
tel autre « devenu oisif, par là est devenu pauvre, la pauvreté
l'a poussé à dérober, ou à tromper, ou à vendre son âme pour du
pain. »
2" Après avoir fait étudier les causes de l'apostasie, Du Moulin
ne craint pas d'engager à « tirer de la même manière un portrait
des vices, » (j'allais écrire — et c'est bien la pensée — « des autres
vices »), pour les mieux éviter : « ce pas est glissant, Satan a
séduit tels et tels par tels moyens, j'y prendrai garde, et prendrai
un autre chemin. »
3° Mais il ne faut pas se complaire dans l'observation des vices.
(( Ce seroit faire comme ces oiseaux qui en un jardin ne mangent
que les vers et les chenilles. » Il vaut mieux, lorsqu'on étudie son
prochain, s'arrêter à ce qu'il y a de bon en lui, « car on prend
tousjours le pot par l'anse la plus nette. » Et après des expres-
sions aussi familières on s'étonne, dans la phrase suivante, de
tiouver des exhortations solennelles, mais Du Moulin fait volon-
tiers passer ainsi ses auditeurs brusquement du sourire au fris-
son ; aux exemples qu'on a sous les yeux il faut joindre ceux des
temps passés : « Lorsque nous nous remémorons les combats
des martyrs, et le zèle de nos ancêtres, le fidèle dira en soi-même :
nous parlons de ces choses fort à nostre aise, il est bien aisé de
discourir des souffrances parmi le repos : mais si Dieu m'avoit
appelé à ces mesmes combats, pourrais-je parler pour la vérité
de l'Evangile sur la géhenne ou devant un feu ? Comment celui
qui ne peut endurer une parole, pourra-t-il endurer la mort ?
Comment celui qui est si chiche de son argent, pourra-t-il estre
libéral de sa vie ? Emu de ces pensées, pendant qu'il a le loisir,
et qu'il a du repos, il se préparera aux afflictions, et affilera la
pointe de son zèle devant que d'estre appelé au combat. »
Les épreuves et les deuils d'autrui sont aussi des occasions de
réflexions très édifiantes.
(C) Enfin le fidèle jette les yeux « sur Dieu même ; » et c'est
là « sa vraie occupation. »
Ici, Du Moulin ne commence pas ausitôt à indiquer les subdi-
visions de son sujet ; il exprime son adoration, non pas comme
les dévots qu'il critiquait tout à l'heure, mais en termes bibli-
ques ; il y joint d'ailleurs sans scrupule l'exemple d'un homme
payen » comme Scipion : « s'il se vantoit de n'estre jamais moins
seul que quand il estoit seul, pour ce que la mémoire do ses
il.
158 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
prouesses l'entretenoit, combien plus le fidèle se trouve-t-il bien
accompagné, ayant avec soi l'Esprit de Dieu et la mémoire des
combats du Fils de Dieu qui nous appelle à combattre pour lui
et après lui ? » La contemplation des perfections de Dieu est
rendue plus utile si on y joint : 1° la prière ; 2° les bonnes actions
(Du Moulin évite le terme catholique : œuvres) ; 3" la méditation
solitaire, soit dans son cabinet, soit dans « une pourmenade à
l'écart, » soit la nuit... Ici le sermon tourne court, ce qui prouve
qu'au moins en ce cas le texte imprimé reproduit fidèlement ce
qui avait été prêché. « Le temps ne nous permet pas d'examiner
les titres que David donne à Dieu ensuite ; » Du Moulin finit
donc par une phrase édifiante et une formule d'adoration, sans
développer une conclusion spéciale.
Comme type de sermon plus dogmatique nous en avons choisi
un sur la mort de Jésus-Christ. Pour parler de ces grands sujets :
rédemption, expiation, justification, en employant le moins possi-
ble les termes de l'école, le texte choisi se prête à d'ingénieux —
parfois trop ingénieux — rapprochements entre l'ancienne et la
nouvelle alliance : « Comme Moyse éleva le serpent au désert,
il faut que le Fils de l'homme soit élevé *. »
L'exorde insiste sur l'importance pratique d'un sujet en appa-
rence plutôt théorique, « afin qu'estans rendus conformes à la
mort du Seigneur par la mortification de nos convoitises, nous
soyons aussi rendus conformes à sa résurrection par une
nouveauté de vie. »
Suit l'explication des deux sens que prend alternativement
dans la Bible l'expression « Fils de l'homme » (un simple homme,
ou au contraire : celui à qui Dieu donne la puissance). Les mots
« il faut » sont à leur tour expliqués, en écartant diverses interpré-
tations. La mort de Jésus-Christ était le meilleur moyen de sauver
les hommes, pour trois raisons : l u la nécessité de payer la dette
contractée envers Dieu par l'homme, transgresseur de la loi, donc
punissable de mort ; 2° le besoin de concilier la justice et la misé-
ricorde divines ; 3" l'accomplissement des prophéties. Et par là
l'orateur arrive au centre même de son texte, qui renferme préci-
sément une de ces prophéties.
Il en recherche les origines dans les premiers chapitres de la
Genèse où « l'ancien serpent » représente le diable ; et parmi les
1. V e décade de Sermons, n" VII. (Ev. de saint Jean, III, 14).
SERMONS DE P. DU MOULIN 159
œuvres du diable il cite incidemment — il fallait s'y attendre,
mais il n'emploie pas le mot même — le papisme, qui « emprunte
le titre du christianisme » : « Le fds de perdition s'appelle
Vicaire de Jésus-Christ. Il fait adorer une oublie disant que c'est
le corps de Jésus-Christ, etc. ; » le lien entre ce paragraphe de
controverse et le sujet proprement dit est un peu lâche. Du Moulin
en vient alors à ce que Jésus a fait pour combattre « l'ancien
serpent : » 1° il a pris la nature humaine ; 2° il est mort poul-
ies péchés des hommes. Et Du Moulin emploie ici une compa-
raison au moins singulière, dont la familiarité surprend : « ainsi
que le poisson engloutissant l'amorce se trouve pris et trans-
percé par le hameçon caché dessous l'amorce, ainsi la mort a
esté engloutie par la vertu divine de Jésus-Christ cachée sous
la nature humaine. »
Suivant un plan très naturel que nous avons déjà signalé dans
le précédent sermon, après la première partie consacrée au mal en
vient une seconde consacrée au remède, et comme Du Moulin
observe une parfaite symétrie entre les diverses portions de ses
discours, nous sommes arrivés exactement au milieu du ser-
mon : onze pages avant, onze pages après.
Par qui et comment le salut est offert, Du Moulin vient de le
dire ; par qui et comment le salut est saisi, il va l'expliquer.
« L'œil du nouvel homme est la foi. » L'un des principes essen-
tiels de la Réforme, c'est la justification par la foi. La dogmatique
de Du Moulin sur ce point est strictement calviniste, mais il cher-
che et il trouve quelques arguments nouveaux, une manière de
présenter les questions capable d'intéresser des auditeurs déjà
maintes fois endoctrinés sur le même sujet : « Je n'entens pas
que nul ne puisse estre sauvé s'il n'a une foy parfaite. Cet exem-
ple des Israélites nous enseigne le contraire : ils n'avoyent pas
tous la vue également bonne ; il y avait parmi eux des chassieux,
des louches, des borgnes ; cependant ils estoyent tous guéris par
le serpent d'airain. Ainsi si nous regardons Jésus-Christ de l'œil
de la foi, combien que cette foy soit infirme et assaillie de doutes,
nous ne laisserons pas d'estre sauvez pourvu que cette foy soit
sans feintise et que nous taschions de la fortifier par l'exercice
des bonnes œuvres... » Voilà certes, la façon la plus large et aussi
la plus simple possible, pour un docteur réformé, d'exposer la
justification par la foi.
Jésus est enfin considéré comme « un Médecin expert, » et
ses guérisons sont présentées comme des faits historiquement
160 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
vrais sans doute, mais aussi des faits utiles comme symboles de
la guérison spirituelle, du salut des âmes. Du Moulin réfute une
objection des catholiques : l'exemple du serpent d'airain, image
de Jésus-Christ, justifierait l'emploi des images dans le culte.
l u Notre auteur répond que le serpent n'est pas l'image de Jésus-
Christ ; « en ceci seulement étoit la figure, à savoir que la vertu
salutaire que Dieu déployoit en ce serpent estoit figure de la
vertu salutaire que Dieu déploie en Jésus-Christ et en sa mort ; »
2° le commandement de Dieu (contre les images) ne peut être
« effacé » sous aucun prétexte.
Enfin Du Moulin remarque à quel moment se produisit cet
épisode — la morsure des serpents brûlants — dans l'histoire des
Israélites : c'était pour les punir de s'être dégoûtés de la manne.
Or (encore une allégorie) la manne pour le chrétien c'est la
parole de Dieu ; si les auditeurs de Du Moulin la méprisent, ils
seront punis ; 2° les uns ont été, et les autres seront punis pour
cette seconde raison qu'ils ont « tenté Christ » (« qui souvent
est appelé l'Eternel »). N'abusons pas de sa patience ! Conclusion
générale, fort brève : il faut non seulement « jeter la vue sur
Jésus-Christ » (Du Moulin ne dit pas : regarde la croix, ce qui
peut pousser à un culte superstitieux), il faut demander à Dieu
la foi, mais aussi l'entretenir par de bonnes œuvres, glorifier Dieu
de toutes manières. L'attention de l'auditeur reste ainsi fixée, en
dernière analyse, sur cette pensée bien authentiquement réformée
que le but de l'œuvre de rédemption n'est pas seulement et même
n'est pas surtout le salut de l'homme, mais la gloire de Dieu.
Telle était la prédication de Du Moulin et, avec moins de
talent, celle de ses collègues parisiens ; les pasteurs de certaines
Eglises de province n'étaient pas moins éloquents et on les enten-
dait volontiers, Charnier par exemple, lorsqu'ils venaient pour
quelques synode ou quelque affaire à régler avec la cour. Prédi-
cation, nous avons essayé de le montrer, profondément chrétienne
de fonds, parfaitement française de forme : et si, aujourd'hui,
nous pouvons trouver ce christianisme parfois un peu rude et
cette langue parfois un peu archaïque, c'était bien exactement, il
faut le croire, ce qui convenait aux protestants parisiens du
XVII e siècle, puisque, auditeurs très difficiles mais aussi très
encourageants, ils ont pendant de longues années conservé leurs
pasteurs, sans se lasser de venir les écouter.
LES PRÉDICATEURS RÉFORMÉS AU XVII* SIÈCLE 161
Dans l'intervalle entre leurs prédications, les paroissiens les
voyaient d'ailleurs à l'œuvre dans l'exercice quotidien de leur
ministère et dans leur vie de famille. Et l'unité et la dignité de
leur existence, l'effort constant pour mettre leurs propres actions
en harmonie avec les principes 1 qu'ils proposaient aux autres,
le sérieux avec lequel ils s'acquittaient d'une charge spéciale dans
l'Eglise sans constituer un « clergé, » mais en vivant d'une vie
très analogue à celle des laïques pieux, tout cela donne aux pas-
teurs de Paris, sous Henri IV, une physionomie éminemment res-
pectahle. A leur manière ils ont contribué, eux aussi, au bon
renom de la capitale, car ils ont été un facteur important de son
relèvement moral après les troubles civils ; leur réputation a
été grande : des centaines d'auditeurs ne résidant pas ordinai-
rement à Paris, mais s'y trouvant de passage, n'ont pas manqué
d'aller à Ablon et à Charenton, puis de répandre en province et à
l'étranger le renom des prédicateurs qu'il avaient entendus et
appréciés.
1. « En vain parlons nous, et nos exhortations sont sans fruit, si notre
vie et nos actions ne s'accordent pas avec nos actions. Jamais le peuple
ne croira que nous parlons à bon escient si nous lui montrons un chemin
et en prenons un autre » (Du Moulin, Epitre à ses fils, en tête de la VIII*
décade de sermons.
Paris en i6ij
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FAUBOURGS SAINT-VICTOR ET SAINT-MARCEL
ET ENVIRONS DE PARIS JUSQU'A CHARENTON
d'après le plan de Mathieu Méiian
LES MEMBRES Dl CONSISTOIRE 163
CHAPITRE III
l'église
S 1. Les anciens. — Les diacres.
i, 2. Le type du fidèle : Isaac Casaubon. — Nomination à Paris. — Scrupu-
les religieux. — Sentiments familiaux.
.S .'5. Incidents de voyage entre Paris et Ablon.
§ 4. Culte public et particulier. — Le culte domestique. — Le culte domi-
nical. — Les jours de cène. — Les baptêmes.
§ 5. Diverses catégories de fidèles. — Grands seigneurs. — Députés géné-
raux. — Conseillers au parlement. — Avocats. - — Maison du roi. — Ar-
tistes, marchands, etc.
A côté des trois pasteurs en fonctions régulières à Ablon et
Paris, et de leur auxiliaire intermittent J. Couët, il faut nous
représenter les douze * anciens qui siégeaient avec eux au Consis-
toire en des séances probablement fréquentes. On se réunissait
soit à Ablon dans la « maison des degrés » les jours de culte ou
de catéchisme, parfois même à Paris, plus ou moins secrètement,
un jour de semaine, rue des Marais ou ailleurs, chez l'un des
anciens, parfois enfin, pour signer un acte, dans l'étude du
notaire 2 .
Les seuls qu'on eût pu supposer en fonctions au moment de
l'Edit de Nantes sont Josias Mercier 3 et Bédé 4 .
Jean Bédé, sieur de la Gourmandière, angevin (1563-1648),
avocat au Parlement, fut député à diverses assemblées politiques
de 1596 à 1608. Il a publié un certain nombre d'ouvrages de con-
1. D'après les ordonnances que Calvin a fait adopter au Petit Conseil de
Genève en 1 ô 4 1 il y avait douze anciens et douze diacres : il semble qu'il en
fut de même à Paris, en souvenir des apôtres.
2. Les registres des délibérations ayant disparu depuis la Révocation, les
documents où figurent les noms des anciens sont très rares ; quelques-uns
figurent dans les minutes de M" François et ailleurs.
3. Voir ci-dessus, p. 90.
4. Un premier <• essai de liste » de MM. Coquerel et Read (B. h. p., 186.'},
p. 13) se réduisait, pour notre période, à ces deux seuls noms.
164 L'ÉGLISE REFORMEE DE PARIS SOUS HENRI IV
l reverse religieuse, les uns sur la messe, la grâce, etc., les autres
en faveur des libertés de l'Eglise gallicane ; on lui doit aussi des
écrits politiques à propos de la minorité de Louis XIII 1 . Dans la
force de l'âge au temps qui nous occupe, il fut plus tard doyen
du Consistoire, dont il fut membre un demi-siècle étant mort à
quatre-vingt-cinq ans -. Il avait épousé la fille d'un « premier
médecin » du roi, M. d'Ailleboust ; leur fils — baptisé à Grigny
en 1599 — aussi docteur de la Faculté de Paris, sera immor-
talisé par Molière sous le nom de Desfonandrès (il s'appelait
« des Fougerets »).
Ni Bédé ni Mercier ne figurent parmi les douze anciens 3 sur
la plus ancienne liste à nous connue après l'Edit (1603) 4 .
Christophe Bochart, sieur de Noailles, avocat au Parlement,
membre du Consistoire en 1596 •"■, habitait encore Paris en 1606 6 .
Il appartenait à une vieille famille de robe 7 . Le père de Chris-
tophe, Jean, avait plaidé « avec une hardiesse admirable » de-
vant François F r en faveur des libertés de l'Eglise gallicane,
contre l'enregistrement du Concordat de 1516, et plus tard il
avait défendu un des premiers hérétiques (1523). L'éloquence, la
science et l'attachement aux idées libérales étaient donc en quel-
que sorte héréditaires dans cette famille.
Dans les achats concernant le temple d'Ablon (1601-1603) le
Consistoire est représenté par quatre de ses membres apparte-
nant aussi au inonde du Palais : d'abord par un seul, sans déléga-
1. Fr. prot., 2 e éd., t. II, col. 190. La Gourmandière est dans la commune
de Brissarthe (Maine-et-Loire) .
2. B. h. p., 1872, p. 222.
3. Pièces justificatives, III.
4. B. h. p., 1863, p. 13.
5. Nous ne savons pourquoi la Fr. prot., 2" éd., t. II, col. 648, le fait mou-
rir en février 1604. En 1606 il figure sur les registres de M e François
(n° 412) avec sa femme Jehanne des Forges, son beau-frère Joachim d'Abra
de Raconis, et Simon Charles de Grandfontaine. Cf. B. h. p., 1872, p. 220,
baptême de son fils à Paris en 1597.
6. En janvier 1601 (cf. Min. François, 1604, fol. 4). Bail de terres fait par
lui à un laboureur des environs de Tournan en Brie. Sa femme meurt en
1640 « en sa maison du faubourg Saint-Germain » (B. h. p., 1863, p. 283).
7. Armes : D'azur au croissant d'or surmonté d'une étoile de même. Son
domicile (en 1601 du moins") était rue Galande. C'était le frère du pasteur
de Rouen qui épousa la sœur de Du Moulin, et ce fut par conséquent
l'oncle du célèbre pasteur de Caen S. Bochart. Il eut lui-même un fils qui
fut pasteur à Alençon. .
LES MEMBRES DU CONSISTOIRE 165
tion spéciale : Pierre de Ruquidort i, puis, avec procuration en
bonne forme, par un ou deux des suivants :
René Le Cointe, beau-frère de Lobéran, est issu d'une vieille
famille normande (une Lecointe ayant été femme du pasteur
Dnvy du Perron et mère du futur cardinal, le membre du Consis-
toire était cousin de celui-ci) 2 .
Isaac Courtin 3 comme les précédents est avocat au Parlement
et habite au faubourg Saint-Germain 4 .
Thomas Ferreur 5 , secrétaire du roi en sa maison de Navarre et
autres domaines, est, lui, domicilié sur la rive droite c . Il est pro-
bablement suppléé par un autre quand les trois pasteurs et les
douze anciens lui donnent leur procuration en 1603.
Sur cette liste figurent :
Jehan de Rnqnidort ;
Joseph de Brion, sieur de Savigny, d'une famille poitevine 7 ;
Mathieu d'Angerville « pédagogue, » c'est-à-dire répétiteur ou
précepteur plutôt que maître d'école s , demeurant « au faubourg
Saint-Marcel ° ; »
1. Voir ci-dessus, page 108.
2. B. h. p., 1866, p. 434. Cf. 1872, p. 220 (1596). p. 222 (1599) baptêmes de
ses enfants.
3. Non mentionné dans la Fr. prot., 2 e éd., t. IV.
4. Le Cointe sur le fossé entre les portes de Bucy et de Nesle, Courtin
rue de Seine ; il possède une petite propriété en Beauce. En 1603 il fait
hommage à la duchesse de Nemours pour un manoir sis paroisse de Pon-
cheville (Min. François).
5. Non mentionné dans la Fr. prot., 2 e éd., t. VI. Par son testament daté
du 24 mai 1599 Mme de Maridor lègue cent écus à Anne Ferreur, sa filleule
(papiers de la famille de Maridor, extraits publiés par M. Léo Mouton dans
le B. h. p., 1910, p. 419).
6. Voir ci-dessus, p. 109.
7. Qui entretint longtemps une Eglise de lief au xvn° siècle à Allonnes.
Joseph en était seigneur d'après son acte d'inhumation au cimetière Saint-
Père en 1646 (Fr. prot, 2 e éd., III, col. 155 ; il y paraît rangé à tort dans la
branche normande ; cf. Fr. prot., V, col. 654). D'autre part un Fstienne de
Brion touche en 1611 une pension de 400 livres octroyée aux nouveaux
convertis par l'ass. du clergé (B. h. p., 1907, p. 250).
8. " Il y en a deux sortes : les uns tiennent des pensions libres, logent
des élèves, les conduisent au collège, leur donnent ensuite des leçons :
les autres sont attachés à un ou plusieurs élèves appartenant à des familles
nobles ou riches » (P. de Félice, les Protestants d'autrefois, Education et
instruction, Paris, 1902, p. 224).
9. Min. François, n° 144 de 1605 ; en 1606 (n° 313) il reçoit de .losias Mer-
cier 900 livres pour rachat et amortissement de rente,
100 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
Jehan de Clèves, valet de chambre du roi 1 ;
Jehan Périsse, procureur au Parlement ;
Thomas Quetault, valet de chambre de la feue reine, et associé
de la ferme du roi, demeurant « près du logis de Madame » lors-
qu'il reçut en 1002 P. du Moulin pour une conférence où Bédé fit
fonctions de scribe - ;
Jehan Maeharie ;
Guy du Vivier ;
Jehan Molart, bourgeois de Paris, « marchand tisserand s » ;
Jacques Tardif, avocat au Parlement de bonne heure mêlé aux
affaires du Consistoire, auquel il appartint certainement 4 demeu-
rait rue de la Boucherie, puis de Bièvre (1003) ;
Samuel Dufresnoy, qui figure avec Lecointe comme ancien dans
un acte de 1004 5 , est procureur en la cour de Parlement et habite
« rue de Seine et des Marets. »
Ainsi les gens de robe forment la moitié du Consistoire ; les
autres professions représentées sont très diverses : enseignement,
finance, emploi dans les maisons du roi et de la reine, com-
merce... ; il y a seulement un ou deux gentilshommes, les autres
sont du tiers-état, la plupart bourgeois instruits et aisés 6 .
Tels étaient les gens qui firent, pour l'exercice du culte à Ablon,
« lieu ordonné par sa Majesté, » un « règlement » approuvé au
synode de 1001 ". Ils se conformaient ainsi tout à la fois au pré
cepte apostolique qui veut « que tout se fasse avec ordre, » aux
articles de la discipline réformée, et aux habitudes profession-
nelles d'hommes de loi qui étaient celles de plusieurs.
1. Inconnu, comme le précédent, de la France protestante.
2. B. h. p., 1858, p. 517, et ci-après.
3. B. h. ]>., 1872, p. 226 (parrain en 1603 du fils d'un autre ancien : Jean
Périsse).
4. B. h. p., 1858, p. 472, Autobiogr. de Du Moulin (1620). Claude Tardif.
« conseiller au Trésor, natif de ceste ville de Paris et y demeurant rue
Saint-Antoine », était arrêté comme hérétique en 1568 (B. h. p., 1901,
p. 589). Josse Tardif demande en 1604 l'autorisation d'établir l'exercice
du culte dans son fief de la Rivière Grosvilain près Beaugency. Un arrêt du
conseil d'Etat du 12 août décide qu'il devra d'abord établir que ledit fief
est le lieu de sa résidence habituelle. (Archives nationales E 7a, folio 221
recto ; cf. Ella p> 52 r°).
5. B. h. p., 1863, p. 38.
6. La France protestante, 1" et 2 e éditions, omet ou mentionne à peine la
plupart de ces personnages auxquels nous avons cru devoir, pour cette
raison entre autres, consacrer quelques lignes plus détaillées.
7. Aymon, I, 241.
LE TYPE DU FIDÈLE RÉFORMÉ 167
Nous parlerons plus loin de ce qui concerne le soin des pau-
vres, confié aux « diacres ; » dès les origines de l'Eglise de Paris
ils avaient eu leur règlement, en notable avance sur les idées du
temps en fait d'assistance publique (1561) *. Sans doute au début
du xvii e siècle ils avaient recommencé à s'assembler à Paris au
logis d'un d'entre eux, « l'un après l'autre par tour, » presque
chaque semaine.
Peut-être plusieurs des personnages nommés ci-dessus étaient-
ils diacres. En tout cas Ferreur est qualifié (sur un acte de 1606 2 )
« procureur gérant et négotiant les affaires des pauvres de
l'Eglise réformée en ceste ville de Paris. »
Les protestants habitant en plus grand nombre les faubourgs
de la rive gauche, les anciens et diacres étaient aussi plus nom-
breux de ce côté là. Pendant la semaine chacun veillait dans son
quartier, en cas de besoin, sur les intérêts des membres de
l'Eglise. Et le dimanche ils étaient certainement des premiers à
venir au temple, s'asseoir sur le banc à haut dossier qui leur était
réservé dans le temple, au pied de la chaire.
§ 2. Le type du fidèle : Casaubon
Comment eux et leurs coreligionnaires faisaient-ils ce trajet ?
dans quels sentiments graves et joyeux se trouvaient-ils réunis
par centaines ? Comment le tout petit village, si paisible les autres
jours, se trouvait-il envahi le dimanche par la foule des protes-
tants parisiens ? C'est ce que nous apprend, avec maint détail
pittoresque, un document de premier ordre, digne de toute con-
fiance, car il émane à la fois d'un lettré délicat et d'un chrétien
fervent, aimant observer choses et gens, et noter ses impressions
dans ses Ephémérides : Isaac Casaubon ■">.
D'une famille gasconne réfugiée à Genève pendant les troubles,
fils d'un pasteur qui avait pu connaître en Dauphiné Lobéran et
1. « Police et ordre gardez en la distribution des deniers aumosnez, etc. »
plaquette de 1562 reproduite dans le B. h. p., 1852, p. 255.
2. Min. François, 1606, fol. 64. M. Nazelle a publié en 1897 une étude
sur J. Casaubon, sa nie et son temps, in-12.
3. Edition Hussell, Oxford, 2 vol. in-8°, 1850. Comme lettres inédites fort
intéressantes nous citerons celles adressées de 1601 à 1609 par Casaubon a
son ami Perillau de Sedan qui devint en 1603 son beau-frère. Elles sont
émaillées de mots grecs et latins et de nombreuses abréviations (Bib. h. pr.).
168 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
ses parents maternels, Casaubon s'était allié à une illustre
famille parisienne et protestante en épousant (1586) la fille du
savant imprimeur H. Estienne (qui mourut en 1598). Comme
Couët il eut dix-neuf enfants, et le devoir d'assurer leur existence
matérielle fut un sujet de fréquent souci pour le pauvre père
qui, personnellement, aurait volontiers vécu de privations à con-
dition de pouvoir étudier ses chers livres et manuscrits. Il avait
appris après la Saint-Barthélémy, dans une caverne, les premiers
rudiments du grec, et était devenu l'un des plus érudits hellénistes
qui furent jamais.
En 1596 il avait été nommé professeur à Montpellier. Ayant
entendu parler de sa science, Henri IV le fait amener à Paris en
1598 par M. de Vicq, et bientôt après il lui écrit : « Ayant déli-
béré de remettre sus l'Université de Paris et d'y attirer pour cest
elTect le plus de savans personnages qu'il me sera possible,
sachant le bruit que vous avez d'estre aujourd'huy des premiers
de ce nombre, je me suis résolu de me servir de vous pour la pro-
fession des bonnes lettres en ladite Université, et vous ay à cette
fin ordonné tel appointement que je m'asseure que vous vous en
contenterez 1 . »
Malgré ces promesses, Casaubon hésite, puis tarde à venir - ;
ie roi s'impatiente et écrit à Sully (peu favorable semble-t-il, aux
études grecques et à leur représentant) : « Faites donner au sieur
Casaubon des moyens pour s'entretenir à Paris et y faire amener
sa famille, car je l'y ay fait venir pour remettre l'Université de
Paris et la faire refleurir, non pour estre près de moy 3 . »
A peine arrivé à Paris (6 mars 1600) le pauvre savant apprit
que les Jésuites circonvenaient le roi pour l'empêcher de donner
1. 3 janvier 1599. British Muséum, mss. Burney 367, 77 (Lettres missives
d'Henri IV, t. V, p. 80) : « A Mons r de Casaubon, professeur es lettres
humaines. »
2. Il était en route cependant lorsque Th. de Bèze lui écrivit de Genève
le 29 août 1599 « à Lyon chez Mgr de Vie » : « priant nostre bon Dieu de
vous vouloir amener et conduire au lieu où vous estes maintenant appelé »
(B. h. p., 1887, p. 78).
3. De Monceaux, le 29 septembre 1599 (Œconomies royales, t. I, p. 320,
édition Michaud). Dès le 9 octobre 1598 Henri IV écrivait à Rosny : « je
suis bien aise que vous ayés pourveu à ce que le s r de Casaubon aye de
quoy amener sa famille à Paris ; quant à pour sa pension, j'y adviseray
lorsque vous serés près de moy » (Lettres missives, t. V, p. 46).
CASAUBON A PARIS 160
à un hérétique la chaire promise. Il ne devint en effet jamais pro-
fesseur à l'Université, mais « sous-maître de la librairie du
ro i i „ et — en 160(5 seulement — bibliothécaire en titre avec un
traitement annuel de 400 écus.
Deux mois après son arrivée, mandé à Fontainebleau par le
roi -, comme l'un des cinq commissaires chargés d'assister à la
conférence entre Mornay et du Perron, il fut saisi de nouvelles
hésitations, et ne partit que sur le conseil formel de Du Moulin.
Pendant la discussion sa conscience fut en proie à toutes sortes
de troubles, car il était également opposé au papisme et au calvi-
nisme intransigeant. Pendant dix années de séjour à Paris, il
va résister aux efforts constants des catholiques pour le conver-
tir 3, et cependant rester suspect aux protestants, parce qu'il
déclare leur doctrine et leur discipline insuffisamment d'accord
avec celles des Pères de l'Eglise : en religion comme en philologie
l'antiquité avait toujours sur sa pensée extrêmement scrupuleuse
une grande autorité. Ses lettres et ses Ephéméridcs nous font
pénétrer dans l'intimité de sa vie ; souvent on y saisit sur le vif
la trace de luttes émouvantes entre un cœur plein de courage et
un esprit rempli de craintes. Mais pas un instant on ne cesse d'a-
voir le désir ardent de rester ferme dans la foi. A tout propos, au
milieu du récit des événements quotidiens, jaillit une prière :
« O mon Dieu, jamais tu ne permettras que je change de senti-
ment ! Délivre-moi, ô Père, du grand péril qui me menace par
la nécessité où je suis de fréquenter certains personnages dont
j'ai les desseins en abomination... O Seigneur, quand regarderas
tu ton Eglise pour la guérir de tant d'erreurs ! Heureux ceux qui
verront ces jours ! En attendant, rends-moi ferme pour résister
a toutes les tentations 4 ! »
1. Chauffepié, Dictionnaire, v" Casaubon, dit que ce fut à la fin de 1603.
2. Lettres missives d'Henri IV, t. V, p. 228 (28 avril 1600).
3. « Tant que j'ai été à Paris j';ii eu à résister presque chaque jour aux
offres séduisantes de la fortune qui venait d'elle-même au-devant de moi.
Clément VIII voulut m'attirer à Rome, etc. » B. h. p., 1865, p. 276.
4. Le 25 octobre 1604 il écrit de Taris à Du Plessis (Mémoires de Mornay,
édition Elzevier, Amsterdam, 1652, t. I, p. 664) : « Plus je vais en &&%».,
tant moins prens de plaisir à la curieuse recherche des choses qui ne con-
cernent le salut de mon âme. Et toutes fois telle est ma condition qu'il me
faut nécessairement y mettre la plu spart de mes estudes... Les ;iss:uix que
je soustiens en ce lieu tous les jours pour ma religion me font juger toul
temps perdu que je n'emploie à de meilleures études. »
170 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Lui qui était avant tout homme de cabinet, il se trouve ainsi
en relations forcées avec le roi, avec les savants, avec les prêtres
catholiques ; sa curiosité et sa largeur d'esprit le portent, d'autre
part, à frayer avec les théologiens protestants qui seront bientôt
officiellement déclarés hétérodoxes au point de vue du calvinisme
strict : ce sont plutôt des étrangers, le Silésien Tilenus dont nous
avons déjà parlé et qu'il appelle « nostre bon ami *, » le Hollan-
dais Uitenbogaert que nous rencontrerons plus tard 2 . Mais ces
tendances ne l'empêchent nullement d'être, surtout au début, en
bons termes avec les pasteurs de Paris, et de rester pendant tout
son séjour, un des auditeurs les plus assidus au culte dominical.
Toutes ces considérations font des Ephémérides une mine de
renseignements aussi précieuse pour notre étude que le Journal
de l'Estoile : ils se complètent même, parfois, admirablement,
l'un décrivant la vie de l'Eglise réformée pour ainsi dire vue du
dehors, et l'autre, vue du dedans.
La sollicitude affectueuse pour les siens, le tendre attachement
à ses parents et à ses amis, sont un des traits touchants de son
caractère. Ainsi, dans une lettre inédite qui me paraît dater de
novembre 1601, il écrit à son cher Perillau •", après une grave
maladie de Madame Casaubon : « A grand peine avois-je respiré
de ceste immense douleur que je reçois lettres de la mort de ma
feu bonne sœur Sara mariée à M. Chabanes. Ceste nouvelle m'a
affligé encores, non tant pour la perte d'une bonne sœur, laquelle
je sçai estre très heureuse, que pour voir ma mère, qui estoit reti-
rée avec ma sœur, destituée aujourd'hui de tout solas [conso-
lation] humain, esloignée de sa fille ma sœur qui est à Genève,
et encore plus de moi, misérable qui meurs de regret de ne luy
servir non plus vif que mort, à cause de la distance des lieux, et
parce que Bourdeaux i est hors de tout passage, tellement que j'ai
1. Casaubon à Périllau, de Paris, 8 déc. 1601 (Antogr. à la Bibl. h. prot.) :
« Je laisse à M. Tileng, nostre bon et commun ami, à vous dire plus amples
nouvelles de par deçà... ». « Je n'ay receu dès longtemps plus de contente-
ment que m'a apporté la venue du s r Tileng en ce pays. »
2. Casaubon lui expose p. ex. en 1610 son penchant à préférer certaines
doctrines des Pères de l'Eglise à celles des réformateurs (Prœstanlium viror.
epist. p. 250, cité par Chauffepié, Dict., t. IV, p. 646, note K, v° Utenbogaert).
3. Autographes à la Bibl. h. prot.
4. Casaubon avait acheté en 1603 une maison pour sa mère dans ce petit
Village à une vingtaine de kilomètres de Crest (Drôme). Il écrit de Paris le
CASAUBON A PARIS 171
plus de peine de sçavoir de ses nouvelles que d'un ami qui seroit
au fond de l'Arménie, quoyque de ma part je face toute diligence
à lui escrire et offrir tout service quasi tous les jours... Dieu,
par sa bonté envers moy accoustumée, me donne aujourdhuy
plus de moïens de secourir ma mère que je n'eusse eu par ci-
devant ; quoique à présent chargé de sept enfants dont les qua-
tre sont en pension en divers lieux, et le cinquième a sa nour-
rice. Sed enim, conjunctissime f rater, quotidiana experientia
doceor nullum omis esse grave quod manus divina « xoutptÇet... »
§ 3. Incidents de voyage entre Paris et Ablon
Arrivé seul à Paris en mars 1600, Casaubon y a amené sa
famille en septembre. Il a donc été l'un des premiers à fréquen-
ter, comme il le fit aussitôt, le prêche qu'on venait de trans-
férer à la fin de 1599 à Ablon (il écrit plutôt Hablon) K II y va
tantôt en bateau, hàlé le long de la berge par des chevaux, tantôt
en carrosse, tantôt à pied :
(4 des nones d'avril 1600) : « Je te rends grâces, ô Dieu, de ce
que tu nous as donné de faire heureusement ce voyage. Nous
avons cependant beaucoup souffert du temps affreux qu'il a fait,
battus par le vent qui n'a pas cessé, avec la neige et la grêle
tombant sans interruption, tandis qu'une boue profonde empê-
chait les chevaux de marcher. Mais qu'est-ce là ? Cela vaut-il la
peine d'être rapporté à côté du bien incomparable dont tu nous
as fait jouir ? »
(Nones de novembre 1600) : « Nous avons été à pied à Ablon
15 sept. 1603, après un voyage à Genève : « J'ai fait mon possible, voire par
dessus mes forces, pour l'oster d'appréhension, pour l'adoucir. Les moiens
asez bons que mon feu père lui avoit laissés sont pour la pluspart esvn-
npuis par la fraude de certains qui nous ont trompé » (Lettre à Perillau
publiée dans le B. h. p., 1853, p. 291, d'après l'autographe appartenant à
M. H. Fillon). Le 3 avril 1609, dans une autre lettre, toujours adressée à
Perillau, Casaubon écrira : « J'ai perdu ma bonne et vénérable mère
Filia mea natu maxima supioribus (sic) diebus mihi est erepta..., verse pieta-
tis tenacissima et z^m^iq-ii-^ » (Autogr. à la Bib. h. prot.).
1. Les lettres à Perillau, quoiqu'il y en ait seulement onze à la Bib.
b. prot., renferment plusieurs mentions d'Ablon :
30 juillet 1602 : << Vos lettres que je receus hier au retour de Hablon
m'ont osté de peine. »
172 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
et nous en sommes revenus de même, non sans une grande
fatigue l . »
(7 des ides de mai 1601) : « Le bateau qui nous portait
marcha lentement et non sans courir quelque danger, par suite
de la violence du vent. Nous avions entendu le premier, puis le
second sermon, et nous écoutions le troisième lorsqu'une grande
pluie survint ; nous étions en plein air - ; on se dispersa, nous
fûmes obligés de remonter dans le bateau. Là, étant passablement
mouillés, nous nous sommes mis à lire, pour passer le temps,
le commentaire de Primasius 3 sur l'Apocalypse. »
(Nones de janvier 1603) : « Constant, qui avait hier promis
de me louer un cheval, fut inconstant. Pardonne, ô Dieu ! »
Ce mélange de calembours et de prières sous la plume du pieux
savant, peint son âme dans toute sa candeur. Et c'est toujours
avec la même résignation, la même reconnaissance, qu'il relate
les accidents les plus graves survenus aux siens sur le chemin
d'Ablon :
4 février 1605 : « Ma femme est sur le point d'accoucher et n'attend plus
l'heure (sic) ; ce qui l'empesche d'aller demain à Hablon. »
Cf. 24 décembre 1605. (Sa femme ne pourra aller à Ablon le lendemain).
1. Autres notes du même genre :
(6 des kalendes de février 1602) : « Grâces te soient rendues, Seigneur, de
ce qu'aujourd'hui je suis allé à Ablon. Ivi, redivi, ïï ( .> TTYjuâTcov sycov Trooa. ))
(9 des kalendes d'avril 1602) : « Nous étions sortis pour aller à Ablon.
Dieu en a décidé autrement : nous n'avons pu trouver place dans le bateau,
déjà trois fois plein. Pardonne, ô Dieu, et assiste-nous. Amen. »
(3 des ides de mai 1602) : « Nous avons essayé d'aller à Ablon, mais
au port il faisait trop de vent. »
(15 des kal. de juillet 1601) : « Que Dieu nous protège ! J'écris ces mots
au moment de partir pour Ablon ; non sans inquiétude pour ma femme
qui, étant grosse, craint les secousses de la voiture ; mais il fallait abso-
lument y aller, et nous n'avons pas d'autres moyens... » Une fois revenu
il ajoute, avec soulagement : « Nous voici de retour sans accident. »
(4 des kalendes de janvier 1602) : « Je revenais en carrosse avec de
nobles dames Madame de Cricebant et Madame de Mantaleon [au lieu de ces
deux noms inconnus je proposerais de lire plutôt : Criquetaut et Mate/Ion] ;
le cocher ne connaissait pas bien le chemin. Il arriva que la solennité de ce
jour se prolongea... La nuit survint. Nous aurions été précipités dans la riviè-
re si la main de Dieu ne nous eût sauvés : un des chevaux faillit périr ; nous
le retirâmes avec peine, déjà presque noyé. »
2. Dans la cour de la « maison des degrés, » sans doute. Voir ci-dessus
Chap. IV, p. 116. C'était à Pentecôte.
3. Ou plutôt du primat (d'Angleterre ?).
LE VOYAGE DE PARIS A ABLON 173
(8 des ides de janvier 1602) : « C'est une source de grands
biens d'avoir été admis à la participation du saint mystère de
la sainte Cène... Tu as ajouté, Seigneur, une marque particulière
de ta bonté pour moi et les miens. Nous étions dans le carrosse de
M. de Thou, moi, ma fdle Philippa et mon dernier-né qui devait
être baptisé *, ainsi que le reste de la famille et mon neveu
Pierre Chabanes -. Il arriva — je ne sais comment — que Pierre,
assis avec Philippa à l'une des portières de la voiture, déplaça
la banquette transversale qui sert de siège, sans doute afin de
mieux la poser et l'affermir. Comme il était occupé à cela, voilà
qu'il perd tout à coup l'équilibre, et lui et Philippa tombent dans
une boue profonde, à notre grande frayeur à tous, mais sans
qu'ils se soient fait aucun mal, et certes on ne comprend pas
comment ils n'ont pas été atteints et écrasés par la roue de
derrière... »
Quelques semaines plus tard les choses tournent plus mal.
(17 des kalendes de mai) : « Nous avons éprouvé un froid extrê-
me pendant le voyage... Tu as permis, seigneur, que ce fût pour
notre neveu P. Chabanes une cause de mort : à peine de retour
à la maison, il commença à sentir une vive souffrance, et bientôt
se coucha... Toutes les fois qu'on lui lisait la Parole de Dieu,
qu'on priait, ou que M. de Monligny 3 pasteur de cette Eglise,
lui parlait, il goûtait le calme, il répondait, écoutait, mêlait ses
prières à nos vœux... Cette constance d'une âme animée de
l'Esprit de Dieu (6eo7n/eu<rrou) ne s'est pas démentie jusqu'au
dernier souffle : il l'a rendu (moi priant Dieu, en présence de ma
femme) avec tant de calme, de tranquillité, de douceur, que je
ne puis douter de son bonheur actuel *. »
1. Paul, filleul du chancelier de Navarre Calignon.
2. Et non Chabaïuiij comme on a traduit. (B. h. p., 1853, p. 270).
3. Il y a Moninius qu'on peut lire Montinius plutôt que Molinseus (Du
Moulin), correction préférée par le B. h. p., 1853, p. 272.
4. Le I er juin 1602, Casaubon écrit à Périllau (autogr. à la Bibl. h. pr.) :
Monsieur mon très cher frère, lorsque je receus vos dernières lettres
j'estois en affliction pour la maladie d'un mien nepveu que avés pu voir
à la maison. Et depuis la mort d'icelui j'en ai receu une très grande
fascherie, pour l'amitié que je portois à sa douce nature. Toutefois je reco-
gnois qu'il faut acquiescer à la volonté de nostre bon Dieu : auquel soit
honneur et gloire. Despuis ma femme a aussi esté malade et moi presque
toujours languissant. »
12.
174 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
§ 4. Culte public et particulier
Voilà comment agissaient dans la vie et en face de la mort
les membres de l'Eglise de Paris. Leur vie spirituelle était bien
celle que dépeignait leur pasteur Du Moulin ; « Dieu aime une
probité gaie, une joie non insolente, une simplicité prudente, une
piété franche et sans feintise, qui ne tâche point de complaire
aux hommes, mais tâche de plaire à Dieu, par laquelle un homme
est bon en dedans et en dehors, comme une étoffe à deux
endroits... Pensez souvent à la mort, de peur qu'elle ne vous
surprenne, et afin que, quand elle viendra, elle vous trouve
préparés. En bien vivant vous apprendrez à bien mourir 1 . »
Ces protestants du xvn e siècle étaient souvent les dignes fils et
petits fils des martyrs et confesseurs de la foi. Ils profitaient
avec ardeur de la liberté récemment acquise, et il fallait des
raisons de force majeure pour les empêcher de prendre chaque
dimanche ce long et mauvais chemin du temple qui, ailleurs,
s'appelait, d'un « nom prédestiné - » : « le chemin des bannis. »
Lorsque la maladie grave, le temps affreux ou quelque
raison exceptionnellement sérieuse les retenait loin d'Ablon, tous
les protestants parisiens ne pouvaient, comme Casaubon, méditer
chez eux la Bible en hébreu et en grec, puis les Commentaires
des Pères et des réformateurs en latin 3 mais tous lisaient alors
en famille l'Ecriture sainte avec notes explicatives en langue
française de Calvin et de Bèze — celui-ci encore vivant — . Il y
avait aussi quelques recueils de sermons imprimés 4 , et surtout
1. Dédicace de la VIII e décade de sermons, 1648.
2. Daullé, la Réforme à Saint-Quentin, 2" éd., 1905, p. 232. C'était, depuis
le moyen âge, le nom que portait le chemin allant de Saint-Quentin à
Lehaucourt, lieu d'exercice après l'édit de Nantes.
3. Casaubon écrit à Périllau en nov. 1601 (Bib. h. pr.) : « J'ay à mon grand
regret laissé grande partie de ma bibliothèque à Montpellier. J'ai peu des
escrits de Monsieur Calvin et Monsieur de Besze, duquel toutes fois j'ay
deux N. Test., mais brouillés de ma main. J'ay aussi l'Institution, et puis
le N. T. de M. Calvin, mais c'est la pluspart de ma consolation lorsque je
suis privé d'aller à Hablon. Je pense qu'il se treuve icy assez de tels
livres, i aiant un ou deux marchands qui tiennent des livres de nostre
religion. »
4. Dédiant, longtemps après, un recueil de sermons (Sur Vép. aux Colos-
siens, 1648; à un des notables protestants qui étaient dans la force de
EXERCICES DE PIÉTÉ DANS LA FAMILLE 175
les psaumes ; on les chantait (comme au temple d'ailleurs) sans
accompagnement d'aucun instrument, et encore, pour plus d«
sûreté, après avoir bien fermé la porte. « Faites, écrivait Du
Moulin, qu'en vos familles la prière soit comme le parfum du
soir et du matin. Il faut que vos familles soient des petites Egh -
ses, et vos maisons comme de petits temples où Dieu est soigneu-
sement servi 1 . »
Aux grandes Bibles in-folio publiées en ce temps là est souvent
joint, avec les psaumes, « l'exercice du père de famille et de tous
ses domestiques pour prier au matin, devant que de dormir
etc.. » C'est le cas, par exemple, pour un bel exemplaire, très
usagé, donné par Du Plessis-Mornay lui-même à sa fille -, avec
cette inscription : « L'Eternel est la force de ma vie, de qui
aurai-je fraieur ? » Beaucoup de familles, de toute condition,
possédaient en outre l'Institution chrétienne, qui jouissait d'une
autorité dont nous avons peine à nous faire une idée. En 1601
un auteur catholique, consacrant tout un gros ouvrage à combat-
tre celui-là, en parle ainsi : « On la considère comme la plus
belle des perles évangéliques, comme un trésor tombé du ciel.
Depuis le conseiller de la cour suprême jusqu'aux cochers et aux
bateliers, tous sont versés dans la théologie calviniste, tous reli-
sent jour et nuit cette Institution dorée 3 . »
Pour manifester publiquement leurs convictions religieuses
les hommes de ce temps étaient prêts à supporter bien des
voyages pénibles, bien des dépenses, et même bien des dangers.
Il en était ainsi dans toutes les Eglises. Lorsque le pape, en 1600,
fit célébrer le jubilé, il se trouva trois cent mille Français « de
l'un et l'autre sexe » pour aller, par delà les Alpes et les mers,
jusqu'à Rome 4 . »
Il fallait un temps d'hiver exécrable pour réduire l'auditoire
d'Ablon à trente personnes seulement, un dimanche de février
l'âge au commencement du siècle, Daillé lui parle des « saints exercices de
piété par lesquels vous vous préparez tous les jours, et où la lecture de ces
sermons peut treuver lieu. »
1. Epître à ses fils, en tète de la VIII" Décade de, Sermons, 1648.
2. Bib. h. prot, et B. h. p., 1852, p. 203. C'est l'édition de la Rochelle, 1606.
par les héritiers de Hiérosme Hautin : « La Bible etc., item les psaumes cl
cantiques et aine les prières ecclésiastiques » (maroquin rouge, tr. dorée).
3. SCHULT1NGIUS, Bibliolbeeiv eatholieie loin. I contra I. Inslil. Joan.
Caloini ; Cologne, 1601, p. 7 ; cf. II, p. 487, et III, épitre dédicatoire.
4. Mercure français de 1625, p. 16.
170 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
1003 ; « encore le ministre, qui estoit Du Moulin, faisoit le tren-
tième l » Généralement les auditeurs venaient par centaines.
11 y avait deux prédications les dimanches ordinaires, une le
matin, une autre après-midi ; un troisième service avait encore
lieu les jours de sainte cène : à Noël, Pâques, Pentecôte, et en
septembre -.
Des motifs très graves étaient seuls capables d'empêcher les
fidèles d'aller à Ablon ces jours là. Casaubon ne peut retenir à
Paris sa femme malade : « sa piété lui faisait un devoir impé-
rieux de s'approcher des saints mystères. » Quand ils commu-
nient ensemble c'est pour eux « une joie incroyable », « le plus
grand bonheur qui puisse arriver à un chrétien. » Pour les foules
qui se rendaient à Ablon les jours de cène nous avons relevé le
chiffre maximum de quatre mille présences Noël 1604. Le duc
de la Force écrit alors à sa femme : « J'y ai mené nos six en-
fants : Masdurant ' 5 fit la cène avec les autres grands ; M. et
Mme de Rosny y estoient et nous donnèrent à dîner à M. de
Rohan et moi 4 . » Ainsi, comme ils avaient leurs bancs plus
élevés, pour écouter, les « grands » avaient leurs rangs à part
pour communier : c'était une concession aux usages du temps
relatifs aux catégories sociales, concession que ne consacrait
formellement aucun article de la discipline.
On communiait encore le dimanche qui suivait les grandes
fêtes. Ainsi le duc de la Force écrit le 2 janvier 1605 : « Madame
de Rohan a pris son chemin d'Orléans à Ablon, où la cène se fait
encore aujourd'hui, afin d'y participer, et sera ici à ce soir avec
Madame la duchesse de Deux-Ponts sa fille. » Et un an plus
tard il envoie à sa femme ce billet qui montre la piété domestique
et l'amour de la famille en honneur d'une manière aussi naïve
chez le grand seigneur que chez le grand savant Casaubon :
« J'ai eu ces deux jours de fête tous nos petits ; croyez que nous
1. L'ESTOILE, Journal, p. 344.
2. Peut-être simplement pour couper l'intervalle trop long entre Pente-
côte et Noël, peut-être en souvenir de la Saint-Barthélémy précédant le
premier dimanche de septembre. La sainte Cène est encore célébrée à
cette époque dans beaucoup d'Eglises réformées de France, et en Suisse les
jours de jeûne ont également lieu en septembre.
3. Le quatrième fils, portant le nom d'un village de la paroisse d'Eyraud
dépendant du duché de la Force (Dordogne). Cf. B. h. p., 1858, p. 308.
4. Mémoires du maréchal duc de la Fonce, t. 1", p. 387.
CÉLÉBRATION DES SACREMENTS 177
faisions beau ménage ; au reste il y a quelques jours que je les
fis apprendre à danser ; c'étoit à qui mieux mieux à répéter leurs
passages ; nous vous avons bien souhaité ici, et la grande sœur.
Je n'ai point voulu laisser aller nos enfants à Ablon faire la cène
parce qu'elle se fait encore dimanche, et j'espère que nous irons
tous ensemble 1 . »
Parfois un jeune solennel était ordonné par le synode. Dès la
veille, certains fidèles, comme la famille Casaubon, s'abstenaient
de manger et de boire 2 .
Un service hebdomadaire qui paraît avoir été célébré, dès
l'origine, le jeudi :! surtout pour le « catéchisme, » rassemblait
un nombre d'assistants beaucoup moindre. Il y avait aussi des
cultes spéciaux pendant la semaine sainte 4 .
Si le trajet et le séjour à Ablon étaient souvent pénibles pour
de grandes personnes, combien plus funestes pouvaient-ils être
pour les enfants qu'on présentait au baptême le plus tôt possible
après leur naissance. Dans leurs « plaintes » de 1001 les réfor-
més parisiens évaluent à quarante le nombre des pauvres petits
voyageurs « misérablement esteints et suffoqués » par suite des
grandes froidures de l'hiver précédent 5 . On voit Casaubon
également désireux de faire vite accomplir la cérémonie et
anxieux des conséquences possibles d'un refroidissement pour
ses nouveaux-nés. Le douzième de ses enfants — le premier
baptisé à Ablon — avait déjà plus d'un mois lorsque son père
put enfin l'y porter : il s'excuse, dans son journal, d'être resté
quatre dimanches sans faire le voyage (décembre 1000).
Sully avait moins de scrupules et attendait plus de trois mois
pour faire baptiser sa fille 6 . La marraine était ici la fille de
l'amiral Coligny, veuve de Guillaume d'Orange. Dans un autre
acte c'est Catherine de Bourbon, et le parrain n'est autre que le
1. Paris, 26 décembre 1605. Mém. de la Force, I, 422.
2. Ephémérides, 7 des ides de mai 1601.
3. Casaubon, note Mss. Burney, British Muséum, 366-67.
4. Ainsi le samedi : voir-ci-dessus (p. 140, n. 1) lettre de Maurice de Lo-
bera n.
."). Ci-dessus, chap. IV, p. 104.
6. « Loyse, fille de Mre Maximilien de Béthune, marquis de Rosny, et de
Rachel Cochefllet sa femme, nasquit le 16 de juing audit an 1602, fust bap-
tisée le XXIX' septembre ensuyvant et présentée par M r Gabriel de Polignac,
s* de Saint-Germain, assisté de dame Loyse de Coligny, princesse d'Orange »
{B. h. p., 1872, p. 224).
178 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
roi lui-même, représenté par le due de la Force 1 . Les baptêmes
avaient lieu, presque toujours, à Ablon, à la fin du service,
« devant le dernier chant du pseaume, ou pour le moins avant
la bénédiction - »
En certains cas très rares la cérémonie fut célébrée à Paris
même, au domicile des parents : ainsi P. du Moulin baptise chez
lui, rue des Marais, le jour même de la naissance, son fils Louis 3 ;
ainsi encore — c'est le seul autre exemple que nous connaissions
en ce temps là — également « au faubourg Saint-Germain »
et dans la mauvaise saison, pour le fils d'un conseiller au Parle-
ment, M. du Coudray : « auquel baptesme, note l'Estoile, assis-
tèrent jusques à cent personnes, Sa Majesté leur ayant permis de
s'assembler pour cet eîïect jusques à vingt ou vingt cinq per-
sonnes seulement en la plainte et le rapport qu'on luy avoit fait
que plusieurs enfans qu'on portoit baptiser à Ablon mouroient
sans baptesme à cause du long et mauvais chemin 4 . »
§ 5. Diverses catégories de fidèles
Ces actes de baptêmes d'une part, les minutes de M" François
d'autre part, sont les documents les plus précieux pour nous
renseigner sur la composition de l'Eglise de Paris au commence-
ment du xvn c siècle. Elle se recrute, en somme, dans toutes les
classes de la société. Il s'y trouve de grands seigneurs qui avaient
à Paris un hôtel ou un simple pied-à-terre, et souvent une
maison de campagne et des terres en Ile-de-France ou en Or-
1. « Henry (Hz de messire de Beringhen, coner du roy et son premier
valet de chambre, et dame Magdne Bruneau, nasquit le 20 e octobre 1603 et pnté
au baptesme le XV décembre ensuyvant par M r de la Force capne des gardes
pour et au nom du Boy, assisté de Madme de Brezolles pour et au nom de
Madame la duchesse de Bar sœur unique du Boy » (B. h. p., 1872, p. 226).
2. Le Synode de Montpellier (1598) venait précisément d'ordonner l'in-
sertion dans la discipline de cette disposition prise au synode de 1583.
(Discipline, ch. XI, du baptême, art. 15, édition de la Haye, 1760, avec la
« conformité » etc., p. 378). Les extraits des registres qui ont échappé aux
incendies de 1871 ne mentionnent pas, sauf une ou deux fois, le lien de la
céiémonie.
3. Autobiographie, B. h. p., 1858. p. 341 : cf. registres, ibid.. 1872, p. 264 :
<■ présenté par M. de Monceaux et damoiselle (L'Hoste) femme de M. de
l'Estoille. »
4. L'Estoile, Journal, p. 344, dimanche 23 février 1603.
DIVERSES CATÉGORIES DE FIDÈLES 179
léanais, les Bouillon, les Rohan, les la Trémoïlle l , les Cler-
mont-Gallerande, les Chàtillon, entre autres la princesse d'Oran-
ge '-. La noblesse des diverses provinces a de nombreux repré-
sentants : les Aumale de Heucourt, Ruvigny, Pas-Feuquières,
Pape de Saint-Auban, Matignon, etc. :! . De hauts fonctionnaires
appartiennent surtout à l'administration des finances : Claude
Arnaud, trésorier général de France, Hilaire L'Hoste, commis au
contrôle général des finances, Bizot, contrôleur général des
gabelles, Thomas Turquen, général des Monnaies, Soffrey de
Calignon, chancelier de Navarre, Massicault de Beaumont,
commissaire ordinaire de l'artillerie, Jean Erarcl, ingénieur du
roi.
Au premier rang de ceux qui viennent fidèlement au temple
d'Ablon, quand ils sont en séjour à Paris ou dans le voisinage,
il faut nommer les députés généraux, choisis, dès la première
assemblée tenue après l'Edit (1601) « pour poursuivre conjoin-
tement au nom de toutes les Eglises tout ce qui concernait le bien
général et particulier de chaque province 4 . » Leur rôle était donc,
sur certains points, analogue à celui que jouaient dans l'Eglise
catholique les agents généraux du clergé 5 . L'un était noble, l'autre
1. En 1603 « très hault et très puissant prince Mgr Charles de la Tré-
moille, duc de Thouars, pair de France, prince de Talmont, » était logé
« en la cour du riz, » près la rue Saint-Honoré. Il fait un bail à Paul de
Cugnac, chevalier seigneur du bourg de Jumonville, demeurant à Bichar-
ville, de présent à Paris, rue de la Huchette » (Min. François, 1603, p. 62>.
2. De 1600 à 1606 elle réside fréquemment à Paris, et aussi à Château-
renard près Montargis. Le 7 juin 1600 elle écrit à la duchesse de la Tré-
moille sa belle-fille que sa maison des champs à Lierville en Beauce est
« en si mauvais état » qu'elle n'y peut aller. « Il faut faire refaire tout le
bas du logis à cause qu'il y a eu tout cet hiver du bétail qui l'a tellement
gâté et empuanti que c'est pitié » (chartrier de Thouars ; extraits dans le
B. h. p., 1871, p. 495).
3. Le 24 mai 1599 Anne de Matignon, veuve d'Olivier de Maridor, sieur
de Vaulx (dans le Maine), fait son testament à Paris.. Elle était la sœur
du très catholique maréchal de Matignon et la mère de la « dame de Mont-
soreau » célèbre par le guet-apens de 1579. Ancienne dame d'honneur de
Jeanne d'Albret elle se trouve très naturellement de temps à autre à Paris
jusqu'au moment où Catherine de Bourbon, une fois mariée, quitte la capi-
tale. Son testament, que renferment les archives de Mme la marquise de
Courcival, a été publié par M. L. Mouton dans le B. h. p., 1910, p. 417.
4. Ano.uf.z, Hisl. des <iss. polit., 1859, p. 208.
5. Les agents généraux du clergé, dont la nomination avait été réglée
par l'assemblée du clergé de Melun en 1579, étaient nommés d'abord pour
180 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
de robe longue ou d'autre qualité. Ce furent d'abord Gabriel de
Polignac, sieur de Saint-Germain-de-Clan, de Monroy et de Com-
porté, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, conseiller en
ses Conseils d'Etat et privé, originaire de la Saintonge 1 , et Josias
Mercier, c'est-à-dire un représentant de l'Eglise de Paris.
Les affaires pour lesquelles ils ont à intervenir sont souvent
portées devant la Chambre de l'Edit instituée au Parlement de
Paris par l'article XXX de V « Edit » dont elle porte le nom.
Elle comprenait un président et seize conseillers, dont six pro-
testants. Leur présence à Paris était pour les réformés une des
meilleures garanties de sécurité. Ils devaient occuper une place
très en vue dans l'Eglise, même en prenant cette expression au
pied de la lettre, car ils avaient sans doute un banc réservé dans
le temple d'Ablon.
L'assembée politique de Saumur 2 avait le 27 décembre 1599
transmis une première liste de trois noms à son représentant à
la cour M. Jean du Coudray. C'étaient MM. Garrault 3 , Jacques
deux ans, puis pour cinq. « Le poste d'agent général devint un ministère
des affaires ecclésiastiques au petit pied » (Alf. Maury, les Assemblées du
clergé, 1879, chap. II).
1. B. h. p., 1898, p. 317.
2. Anquez, Hist. des ass. polit., p. 202.
3. La France prot., 2 e éd., t. VI, ne lui consacre aucun paragraphe, mais
ailleurs (t. V, col. 654) elle mentionne « le conseiller Garraut » comme un
des Orléanais condamnés par le Parlement en 1562 comme hérétiques, ainsi
que « Antoine, François et Anthoine Garrault, marchans et bourgeois. »
François Garrault, sieur de Gorges, conseiller du roi et général en sa
cour des monnaies, a publié en 1579 à Paris « chez la veufve Jehan Da-
lier » un in-8° de 22 ff. intitulé : Des mines d'argent trouvées en France,
dont un exemplaire figurait dans la bibliothèque du baron Pichon (Catalo-
gue de 1897, n" 232), et 1585 à Paris chez Sébastien Nivelle une « Ré-
duction et avaluation des mesures et poids anciens du duché de Relhe-
lois à mesures et poids royaux (91 p. in-4°) dont un exemplaire figu-
rait dans la bibliothèque de M. J. B. Brincourt (Catalogue, Paris, Paul,
1909, n° 459). Il portait la signature autographe de F. Garrault.
Marie Garrault avait épousé en 1558 Nicolas Bigot de la Honville. (Fr.
pr., II, 553) ; elle est marraine d'Isaac du Candal en 1602 (ib., V, 607) et
meurt peu après (Cf Ephémérides de Casaubon, citées ci-après chap. VII,
§ 3, II). Une autre Marie Garrault est marraine d'H. Vallée en 1625 (B. h. p.,
1872, p. 324). Gédéon Garrault était en 1603 commis à la recette des taxes
d'hérédité levées sur les officiers des gabelles. Un arrêt du conseil d'Etat du
8 juillet est relatif à son cautionnement (Archives nat., E 5b, fol. 25).
CONSEILLERS AU PARLEMENT 181
Chalmot, sieur du Breuil, de la Tour et de Bois-Vasselot l , et
Pierre Berger, avocat au Parlement de Paris, désigné par la pro-
vince de l'Ile de France -. On leur adjoignit en février 1600 du
Coudray lui-même '■'•, et en mars MM. Godefroy, autre avocat au
Parlement de Paris, que le roi désirait particulièrement voir
nommé 4 , et Daniel de Chandieu 5 , désigné par le synode provin-
1. Précédemment avocat à Saint-Maixenl (Fr. prot., 2" éd., t. III,
col. 1011).
2. Parrain d'un frère cadet de P. du Moulin en 1570 (B. h. p., 1858, p. 172),
il épousa une trentaine d'années plus tard Marie Bochart dont le frère a
épousé Mlle du Moulin (Fr. prot., t. II, col. 328 et 648). Un arrêt du con-
seil d'Etat du 28 février 1608 approuve la résignation faite par lui en faveur
de son fils (Arch nat. E 16a, fol. 265 et ms. fr. 18173, fol. 97). Sa conversion
au catholicisme fut l'objet de grandes discussions après cette époque dans
le parlement et les Synodes.
3. Jean Rochelle, sieur du Coudray (près Pérignj', Charente-Inférieure I,
est le fils d'un maire de la Rochelle, lui-même échevin et député de la
ville à l'assemblée de Châtelleraut, qui l'envoie remercier le roi d'avoir
signé l'édit de Nantes (B. h. p., 1898, p. 322) ; en mars 1599 inversement il
porte « à Messieurs les pasteurs du Consistoire de La Rochelle une lettre
du roi faisant entendre le soin pris pour la vérification de l'Edit » (Lettres
missives d'Henri IV, t. V, p. 99). Il fut député général jusqu'au moment
(juillet 1600) où il devint conseiller au Parlement de Paris. Nous ne savons
s'il est parent d'un du Coudray qui dès 1595 figure sur les registres de
l'Eglise de Paris. En 1608 (ib., p. 265), Jean du Coudray est parrain ; cette
même année son collègue protestant Rullion et M. de la Noue se réunissent
chez lui pour examiner une affaire concernant Charnier (Journal de ce
pasteurs, B. h. p., 1853, p. 433). E. Renoît {Hist. de l'Edit, I, II, p. 111) dit
que " chaque année, au temps des vacations, il faisait un voyage à La Ro-
chelle, dont il était échevin » (1612). Sur le baptême de son fils à Paris en
1003, voir ci-dessus et Fr. prot., V, 655.
4. Denis Godefroy « advocat au Parlement de Paris et professeur aux
lois, R. D. G. » (bourgeois de Genève ?) se trouvait à Genève en mars 1584
lorsqu'il écrit dans l'Album de J. Durant (B. h. p., 1863, p. 229). On lui
attribue, entre autres ouvrages anonymes, la « Maintenue et Défense des
Princes souverains et Eglises chrestiennes, contre les attentats, usurpations
et excommunications des papes de Rome (in-8°, s. 1., 1592), et » Pape con-
trorolé, où se preuve que de toute ancienneté la jurisdiction ecclésiastique
a appartenu aux Roys et magistrats, » avec une préface au duc de Bouillon
(A Leyde, par Hendrick Rodouerdeu. 1603, in-8") ; M. A. Claudin pensait
que ce livre avait été réellement imprimé à Sedan, par J. Salesse — comme
le précédent (Catalogue de la bibliothèque J. R. Rrincourt, Paris, Paul,
1909, p. 13). II se peut aussi qu'il ait été imprimé à Paris même par un
des imprimeurs protestants dont nous parlerons ci-après (II e p., ch. V, § 3).
5. Sur la famille dauphinoise des Chandieu voy. B. h. p., 1890, p. 271-282.
C'est au château féodal de ce nom, à l'est de Lyon, sur les bords du Rhône,
que les protestants lyonnais sont allés, pendant quelques temps, notamment
182 l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV
cial de Jargeau. Godefroy fut remplacé bientôt par M. de Bullion,
d'une très ancienne famille d'Auvergne ] apparentée aux Lamoi-
gnon et aux Sillerv à Paris, aux Anjorrant (de Glaye) et Brosses
à Genève 2 .
de 1597 à fin 1600 (B. h. p., 1863, p. 484) assister au culte : Casaubon s'y rend,
au cours d'un voyage, le 2 janvier 1600 (Ephémérides). Les armes des Chan-
dieu étaient : de gueules au lion d'or armé et lampassé d'azur, et leur de-
vise : » Pour l'éternité ! » Daniel de Chandieu, né en 1574 (B. h. p., 1888,
p. 409), était l'un des treize enfants d'Antoine de Chandieu, pasteur de
Paris en 1555 et ensuite l'un des aumôniers d'Henri IV. Jean, l'aîné, fut
commissaire pour l'exécution de l'édit en Auvergne (B. h. p., 1898, p. 442).
Daniel était en pension à Heidelberg auprès de Toussaint, le beau-frère de
Couët, en 1588 {ibid., 1888, p. 621). Inscrivant quelques lignes à la fin du
journal de son père après la mort de celui-ci (1591), il priait Dieu de faire
les enfants « héritiers de la piété, de la foi et de la droiture paternelles »
(B. h. p., 1888, p. 635). En 1601 il habitait » rue de la Harpe en la maison
de la Croix-Blanche », et possédait en Beauce la seigneurie de Folleville
au sujet de laquelle il fait en juillet 1601 une transaction avec François de
Balzac, bailli d'Orléans, seigneur d'Entragues et de Marcoussis (Répertoire
des minutes de M e Richard Bourgeois, auj. dans l'étude de M e Démanche ;
cf. en septembre 1601 une procuration de D. de Chandieu).
1. La terre de Bullion, d'où cette famille tirait son nom d'après la
Noblesse d'Auvergne, était « près de Maringues en Bourgogne. » Au point
de vue des circonscriptions territoriales de l'Eglise réformée, l'Eglise de
Maringues dépendait aussi du colloque de Châlon (Naef, la Réforme en
Bourgogne, éd. Claparède, p. 126). Maringues (arr. de Thiers) fut désigné
comme lieu d'exercice de la sénéchaussée de Riom par les commissaires
Frère et Chandieu en septembre 1603 (B. h. p., 1898, p. 442). Cette localité
appartenait au duc de Bouillon.
Bullion est aussi le nom d'un village de Seine-et-Oise (canton de Donr-
dan nord). Précisément <■ à cause de la similitude du nom et pour agran-
dir ses fiefs de Bonnelles et des Carneaux, » Cl. de Bullion acheta cette
seigneurie vers 1611 (Wideville [par le comte de Galard], 1874, in-4°, p. 26,
n. 1). Les armes qu'on voit en plusieurs endroits de l'église de ce village
sont celles des Bullion : écartelé au 1 er et au 4 e d'azur au lion d'or, issant
de trois ondes d'argent, au 2 e et 3 e d'argent à la bande de gueules accom-
pagnée de six coquilles de même, trois en chef et trois en pointes, qui est de
Vincent.
2. « Ung nommé Bullion, seigneur de Laj'et » (La3 r e) figure sur la liste
des huguenots de Lyon et environs dont les biens sont confisqués en 1568
par ordonnance royale (Fr. prof., 2" éd., t. I, col. 280). Etait-ce Claude de
Bullion secrétaire du roi en 1567 (Wideville, p. 26), conseiller au parlement
en 1575 (M. de Boislisle, t. I, p. 104, n. 5, des Mémoires de Saint-Simon, le
cite en même temps qu'un autre nommé également Claude), ou était-ce Jean,
sieur d'Arny, qui avait épousé Charlotte de Lamoignon ? Les deux
filles de celui-ci épousèrent des protestants : l'une, Françoise, née en 1571,
Pierre Anjorrant, conseiller au parlement de Bretagne (Fr. prot., 2 e éd., II,
CONSEILLERS AU PARLEMENT 183
D'ailleurs, à cette époque intermédiaire entre les xvi" et xvn"
siècle où les membres de tant de familles avaient opté les uns
pour une Eglise, les autres pour une autre, plus d'un haut magis-
trat catholique était apparenté à des réformés : ainsi le président
J. A. de Thou, le grand historien, avait épousé à minuit « pour
éviter la foule J » une personne fortement suspecte d'hérésie,
Marie de Barbançon, petite-fille de cette dame de Cany qui avait
été la correspondante assidue de Calvin -.
II y avait à cette époque, dans l'Eglise de Paris, comme nous
l'avons remarqué à propos des anciens, un certain nombre d'avo-
cats au Parlement (citons encore Benoît Perrin, Auguste Gal-
267) et en deuxièmes noces Pierre Haste ou Hatte, sieur de Saint-Marc, con-
seiller au parlement de Paris ; elle mourut en 1654 (Fr. prot., 2 e éd., t. III,
col. 393) ; sa sœur Marthe de Bullion épousa Pierre de Brosses, docteur es
droits à Genève (ibid., col. 211).
Leur frère Pierre de Bullion, seigneur de Laye (époux de Marie Hatte ou
Haste) était conseiller au parlement en 1618 lors du baptême de leur fille
Marie fait à domicile par du Moulin (B. h. p., 1872, p. 318). Est-ce de lui
(et non de Claude comme le dit la n. 3, p. 299 du B. h. p. de 1853) qu'il
s'agit en 1607-1608 dans le Journal de Chamier à Paris (ib., p. 301-319 ;
433-435), en 1609 dans une lettre de Candolle (B. h. p., 1856, p. 447) ? Est-ce
à lui qu'est adressé un faire-part de la mort de Bèze en 1605 (Bib. nat., Mss.,
coll. Dupuy, vol. 415, f° 221, cf. vol. 348, f° 220) « à M. le Coner de Bul-
lion » ?
En tout cas le plus connu des membres de la famille ne parait pas être
resté protestant, s'il l'a été d'abord : c'est Claude de Bullion, maître des
requêtes en 1605, puis président aux enquêtes, garde des sceaux et enfin
surintendant. Elevé à Basville dans la famille Lamoignon il épousa Angéli-
que Faure dont la mère était sœur du chancelier de Sillery. Il s'intitulait
seigneur de Bullion, Bonnelles, Esclimont, Panfou, Villiers, baron de
Maule, marquis de Gallardon, Montlouët et Long-Chêne (cte de GALARD,
Wideviile, p. 13) : ces trois dernières localités renfermaient beaucoup de
protestants (aujourd'hui en Eure-et-Loir).
1. A Saint-André-des-Arcs, en 1587 ; elle y fut enterrée en 1601 (Fr. prot.,
2" éd., t. I, col. 770).
2. « Quoique le père et la mère de la demoiselle, qui avoient autrefois
esté protestants, fussent rentrés depuis longtemps dans le sein de l'Eglise
avec leurs enfants [c'est une erreur, remarque la France protestante, loe.
cit.: le père était mort bon huguenot à la bataille de Saint-Denis', on
voulut cependant lever jusqu'au inoindre doute cl on fit examiner la demoi-
selle en particulier par Arnaud du Mesnil, archidiacre de Bric et grand
vicaire de l'évêque de Paris, qui la confessa et lui donna ensuite l'absolu-
tion » (Note de Nicolas Rigault, rédacteur des Mémoires de J. A. de Thou).
Voir ci-après, III" partie, chap. IV, p. 464.
184 l'église réformée de paris sors henri iv
land *, Isaac Arnauld -, Thomas Petit) ; des avocats au conseil
privé, comme Gédéon de Serres du Pradel ; des secrétaires du
roi : du Candal :! , Jean Pâlot 4 , Paul Petau 5 ; des conseillers
du roi : Daniel de Launay.
Il y a beaucoup de gens de l'entourage immédiat du roi : « Je
me lie, disait-il alors, plus en eux pour ce qui est de ma bouche
1. Père de celui dont parle la Fr. prot., 2° éd., t. VI, col. 802. La Biblio-
thèque nationale (ms. fr. 23049, fol. 1 et suiv.) possède un <• Estât des biens
du roy Henri IV lors de son advènement à la couronne, origine et suite
des princes de Béarn, souveraineté de Béarn, par Auguste Galland, » datant
de 1607.
2. Par testament fait à Paris le 24 mai 1599 Anne de Matignon, veuve
d'Olivier de Maridor, nomme exécuteur testamentaire « maistre Isaac Ar-
nauld, advocat en parlement » et lui donne « en considération de ceste
exécution la somme de cinq cens escus » (B. h. p., 1910, p. 419).
3. Isaac du Candal, qualifié « conseiller notaire et secrétaire du roy »
en 1604 (B. h. p., 1872, p. 263) est, je pense, le même « seigneur de Fonte-
nailles, conseiller et secrétaire du roi, maison et couronne de Navarre »,
auquel Daillé dédie en 1648 deux volumes de Sermons sur l'épître aux Colos-
siens (Charenton, L. Vendosme, in-8°). « Dieu, lui dit-il, vous a conduit à
une honorable vieillesse où peu de personnes parviennent ; dans l'iné-
galité des saisons et la diversité des affaires, le Seigneur vous a toujours
rendu agréable et à ceux du dedans et mesmes à ceux du dehors. » C'est par
erreur que la Fr. prot., 2 e éd., t. V, col. 608, lui applique un acte de décès
de 1635 (B. h. p., 1863). Fontenailles est en Brie (canton de Mormant).
4. Commis à la recette et distribution des sommes accordées aux protes-
tants par le roi. Le 9 octobre 1597 Henri IV écrit à Rosny : « Ayant cy de-
vant esté parlé du faict de Pâlot, j'ay remis ceste affaire à vous, estant bien
aise qu'il demeurast en ceste charge, puis mesme qu'il en avoit la commis-
sion. Depuis j'ay apprins que ceulx de la religion consentent qu'il l'exerce,
pourveu qu'il commence seulement ledit exercice l'année prochaine.... Mon
intention est que Pâlot l'exerce dès cette année affin que la distribution
se face selon mon vouloir et que je sache à qui m'en prendre s'il y a du
deffault » (Lettres missives d'Henri IV, t. V, p. 45). Ces questions financiè-
res étaient naturellement le sujet de nombreuses contestations, et il
est souvent question de Pâlot dans les actes des Synodes généraux et dans
les arrêts du Conseil d'Etat : p. ex. 5 août 1603 (sur la requête des protes-
tants de Guyenne) ; 15 juillet 1604 (à propos de 15.750 livres restant dues
à Pâlot) ; 10 mars 1605 (suppression de l'office de receveur triennal des
finances à Limoges) ; Arch. nat. E 5b, f. 118 ; E 6b, f. 94 ; E 8b, f. 39 ; E 9c,
f. 9; EO, f. 67; cf. E 10a, f. 204 et E 10b, f. m (1606); E 12a, f. 249 (1607; E 23b,
f. 10 (5 sept. 1609 : procès contre la veuve de Jacques Doulcin, François
Parain, grenetier à Vendôme, et Liger Parain) ; Bib. nat., ms. fr. 18202,
fol. 327 (arrêt du 26 déc. 1624).
."). Il demeure en 1603 rue Saint-Nicolas du Chardonnet (Min. François,
1603, n" 360 ; cf. 1605. n" 226).
PERSONNES DE L'ENTOURAGE DU ROI 185
et service particulier de ma personne qu'en tous ceux de ma reli-
gion 1 . » Voici donc son premier médecin d'Ailleboust, Théodore
Turquel, sieur de Mayerne - qui faillit avoir aussi ce titre :! , plu-
sieurs autres, « médecins ordinaires du roi » : Paul Le Maistre,
François Pena 4 ; Antoine de Loménie, secrétaire du cabinet du
roi, Benjamin Aubery du Maurier « prévôt ordinaire de la cham-
bre du roi •"', » Pierre de Beringhen ,! , premier valet de chambre,
Mantelet, gentilhomme ordinaire de la chambre.
1. Mémoires de Sully, t. II, p. 135.
2. Mayerne est près de Genève où Tnrquet était né en 1573 et avait été
filleul de Bèze. Venu à Paris vers 1597 « il s'attacha avec chaleur à la pra-
tique de la chymie, étude fort décriée en ce tems là et fort odieuse aux
médecins ; la faculté de médecine lança un décret d'interdiction contre
lui ce qui n'empêcha point que Mayerne ne fût appelé à la cour et n'y
obtînt une place de médecin ordinaire d'Henri IV » (Bayle, Dictionnaire,
t IV, éd. de 1734, p. 57). Le roi l'avait d'ahôrd donné à Henri de Rohan
pour l'accompagner dans ses voyages ; à son retour vers 1600 « le roi
promit de lui faire beaucoup de bien s'il eût voulu changer de religion, lui
mettant à dos le cardinal du Perron et autres ecclésiastiques » (ibid., note
rectificative de Minutoli).
3. L'Estoile (Journal, p. 529), ajoute ce curieux renseignement sur le
peu d'appui donné par Sully à certains coreligionnaires : « On en parla à
M. de Sully, lequel fist responce qu'il avoit fait serment de ne jamais par-
ler au Roy de médecin ni de cuisinier. »
4. Il avait été à Genève « compagnon d'estude et bon ami » du pasteur
J. Merlin qui le retrouve à Saumur en 1596 (Diaire publié par M. Gaberel,
Hist. de l'Egl. de Genève, II, 182) ; il fut enterré à Paris en 1626 (B. h. p.,
1863, p. 278). En 1605 il demeurait « rue de la Monnoye, paroisse St-Germain
l'Auxerrois » (Voir nos Pièces justif., Min. François, 1605, n° 374).
5. Min. François, 1602, p. 77 : (il était alors, nous le savons d'autre part,
chargé d'affaires du duc de Bouillon) ; domicilié rue du Cimetière, paroisse
Saint-André (auj. Suger) il achète à la veuve de B. Androuet du Cerceau
une place « cy devant hastie et construite en maison, et ruynée pendant les
troubles », « rue du Coulomhier sur les fossez de l'Abhaye de St-Germain
des Prez. » En 1603 il demeure rue Saincte-Croix de la Bretonneric (Min.
François, p. 72).
6. Bellinghen (ainsi qu'on écrit généralement au XVII e siècle) est en Bel-
gique, à cinq kilomètres de Hal et dix d'Enghien, dans le Brahant, à la
frontière du Hainaut. Un « traité des familles de Paris » (Bih. de l'Arsenal,
ms. n° 5035) dit Pierre I de Beringhen « originaire du pays de Cleves »
et mari de Jeanne de Williez. Leur fils, dont il est ici question, Pierre II.
avait épousé Madeleine Bruneau et devint seigneur d'Armainvilliers (près
Gretz, Seine-et-Marne). Sur ses « ingénieuses » inventions en campagne
(1595) cf. d'AuBiGNÉ, Hist. univ., éd. de Ruble, t. IX, p. 100. Il demeure en
1603 « en son hostel rue Fresneval » près du Louvre (Min. François, n" 83)
et traite de nombreuses affaires industrielles et commerciales, minières et
18() L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
Il y a aussi des gens attachés au service de maison princières,
ou de seigneurs de moindre importance : Diogène de Chainail-
lard, maître d'hôtel de la princesse d'Orange, Nicolas Gamaud,
« escuier de cuisine » du prince de Condé, Pierre Mouzot, servi-
teur du seigneur de Claye.
A côté d'artistes célèbres : Bunel, peintre du roi, les Androuet
du Cerceau, dynastie d'architectes, Barthélémy Prieur, sculp-
teur i, Claude Le Jeune « compositeur ordinaire de la musique
du roi -, » on trouve un « maître enlumineur, » Thomas Pelle-
tier ; un « maître émailleur en terre, » Daniel Cattier :! ; des arti-
sans : Jehan Bachelier, passementier, Jehan Sibonin, rubanier,
Jehan Martin, maître menuisier ; des « marchands » : Jehan Mo-
lard, marchand tisserand, Claude Salomon, marchand bonnetier,
Pierre Baudry, marchand peignier, Baudoin Bâcles, marchand
lapidaire, Béliard dit Belial, orfèvre.
Il est assez remarquable que les protestants parisiens, hommes
et femmes du peuple, portent en général des prénoms tout ordi-
naires, ne les distinguant point à première vue de leurs conci-
toyens catholiques, alors que, dans beaucoup d'Eglises de pro-
vince, les prénoms bibliques parfois les plus singuliers étaient
préférés par les huguenots.
On peut observer aussi le très petit nombre d'étrangers dent
les noms figurent, pour ces premières années du siècle, dans les
actes conservés : un seul prince : le comte Henri de Nassau ; un
seul ambassadeur : celui d'Angleterre ; et comme simple parti-
culier, un seul Suisse. Plus d'un réfugié devenu « bourgeois de
autres (ibid., 1603 : 171, 264, 266, 397, 398, 400, 456, 457, etc. ; 1604 : 9, 70,
71 ; 1605 : 74, 444, etc). Nous avons signalé ci-dessus le baptême de son fils
Henry en 1603, avec le roi pour parrain.
1. Voir ci-après, p. 337, le chapitre : Part des protestants dans la res-
tauration de Paris.
2. Le célèbre « Claudin » fut enterré dès 1600 au cimetière de la Trinité
(H. h. p., 1863, p. 275). Sa sœur a publié à Paris en 1606 chez P. Balland un
in-4° de 36 p. renfermant vingt-sept œuvres de son frère : « Taille, psau-
mes en vers mesurés, mis en musique à 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 parties, par Cl. Le
Jeune, natif de Valenciennes, compositeur de la chambre du roi. » L'ou-
vrage est dédié à Odet de la Noue. Sur un exemplaire annoté par d'Aubigné
cf. li. h. p., 1852, p. 207.
3. Il demeurait en 1606 •< sur les fossés d'entre les portes de Bussy et de
Nesle » au moment de son contrat de mariage (Min. François, 1606, n° 64)
avec Marie Greban. Le mariage devait être célébré •< au plaisir de Dieu et .ri
face de son Kglise. »
DIVERSES CATÉGORIES DE FIDÈLES 187
Genève » au temps des troubles, comme le pasteur La Faye,
Godefroy, etc., s'est hâté de revenir habiter Paris dès qu'il l'a pu.
Les rares « altesses » étrangères qui viennent au prêche d'Ablon
sont des femmes restées aussi françaises qu'il est possible : nous
avons déjà cité la princesse douairière d'Orange une Chàtil-
l on — ; la duchesse de Deux-Ponts — une Rohan - - avait d'ail-
leurs trouvé, suivant l'expression de son frère « une cour demi-
française, mais un prince tout entièrement Français i. »
Dans les divers milieux sociaux on a ainsi, à Ablon, une excel-
lente occasion d'apprécier la part considérable prise par les pro-
testants parisiens et autres dans l'extension de l'influence fran-
çaise à l'étranger.
En même temps, la reprise des affaires après l'Edit de Nantes
et la paix de Vervins attire à Paris, en nombre toujours plus
grand, des commerçants venus des pays voisins, parmi lesquels
se trouvent des protestants. Par exemple Pyrame de Candolle,
d'une famille provençale fixée à Genève, qui traite en 1605 à Paris
diverses affaires de banque, d'imprimerie, etc. -.
1. Mémoires de Saint-Simon, éd. de BoTslisle, t. V, p. 215, n. 4 ; Catherine
de Rohan, née en 1578 et morte en 1607, épousa le 28 août 1604 Jean II,
duc de Bavière à Deux-Ponts. Voir ci-dessus p. 48 et ci-après 2" partie, p. 486,
à propos du pasteur S. Durant.
2. Son père lui avait fait promettre, dans une même phrase de son testa-
ment, d'être fidèle à la religion réformée, de résider à Genève, « et en
icelle continuer l'état de faire draps ou serges. » (Fr. prot., 2 e éd., III, col. 695).
Ayant fondé cependant une grande maison d'imprimerie et de librairie,
Pyrame achète le 10 juillet 1605, comme fondé de procuration de David
Douceur, la maison de feu Jean le Royer, imprimeur du roi, « à l'enseigne
du Pot d'Etain, précédemment de la Limace, sise à Paris, rue St-Jacques,
vis-à-vis de l'église St-Yves, au coing de la rue aux Noyers » (ibid., notice
XX, 173, par E. de Monthouz), c'est-à-dire sur l'emplacement du boule-
vard Saint-Germain devant le théâtre Cluny.
Nous avons trouvé trace d'un voyage précédent : dès 1603 Candolle a
traité avec « M. Jehan Menjot, procureur en la Chambre des comptes, de-
meurant rue des Deux Portes » qui lui a prêté 1.800 livres (Min François,
1603, n° 260). En janvier 1605 au contraire un prêt à intérêt de 1.200 livres
est fait « à Calixte Musnier, praticien à Paris, demeurant place Maubert »
par « honorable homme Piramme de Candolle, marchand bourgeois de la
ville de Genève, logé rue Saint-Jacques » (Min. François, 1605, n° 18;
cf. n° 28 autre affaire concernant Candolle).
188 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
CHAPITRE IV
LA LUTTE POUR LA VIE
S 1. Les nouvelles recrues. - — Païens et musulmans. — Juifs. — Catholi-
ques. — Influence exercée par la Réforme française sur l'Eglise romai-
ne. — La lecture de la Bible. — Une prière transplantée. - — Puissance
d'expansion conservée par la Réforme sous Henri IV. — Abjurations de
prêtres, de moines, de laïques : Maupeou, etc. — Réintégrations. —
Certificats. — - Intensité du prosélytisme.
§ 2. Les défections. — P. Cayer n'a pas d'imitateur parmi les pasteurs. —
Laïques : Michel Mercier ; Sainte-Marie-du-Mont ; Canaye ; Guy de
Laval.
g 3. Les principaux adversaires. — Les capucins. — Agressions et mesures
de police. — La chanson de la Vache à Colas. — Recrudescence de trou-
bles. -- Le rappel des jésuites. (1604). — Le P. Coton. — Son grimoire. — -
L'Assemblée du clergé et la caisse des pensions.
§ 1. Les nouvelles recrues et l'influence protestante
A ces familles protestantes françaises, et quelques unes
étrangères, viennent se joindre à Ablon des prosélytes d'origi-
ne diverse, quelques païens même : ainsi en 1603 on baptise
« un catéchumène Indien de naissance après qu'il eut rendu
raison de sa foi x ; » en 1604 c'est « un Turc âgé de quarante
ans ou environ, tenu par M. de Rosni qui le nomma de son nom
Maximilien 2 . » Nous avons déjà vu un More et une Moresse
mariés à Paris par Du Moulin. Ces conversions de musulmans à
l'Eglise réformée seront bientôt interdites après l'expulsion en
masse des Morisques d'Espagne : on n'admettra plus en France
que ceux qui voudraient faire profession de la religion catholi-
que :! . Mais au commencement du règne d'Henri IV la liberté
éiait beaucoup plus grande à cet égard.
1. Casaubon, Ephémérides, p. 506.
2. L'Estoile, Journal, p. 381 (26 décembre 1604), cf. registres, B. h. p.,
1872, p. 263.
3. Ordonnance du 22 février 1610, dans le Mercure de France de 1610
(éd. de 1627), p. 9-10. Cela n'empêche pas les conversions de se produire
plus tard encore. Cf. E. Renoît (Hisl. de VEdit, I, n, 229) à propos d'une
décision du synode de Vitré (1617).
LES NOUVELLES RECRUES 189
On baptisa aussi à Ablon des Juifs, par exemple un homme
d'environ trente-cinq ans, « Abraham » Ariel, auquel ce prénom
est conservé K La conversion des Juifs était précisément la prin-
cipale préoccupation d'un protestant qui, en allant à Ablon, se
noya à Choisy-le-Roi en 1603. Il se nommait Frégeville et pour
réaliser sa « noble tâche » avait séjourné à Francfort et à
Venise. C'était un ami tout à la fois de Casaubon et de l'Estoile -.
De ces baptêmes d'adultes est à rapprocher celui d' « un jeune
homme âgé de vingt-cinq à vingt-six ans qui n'avoit encores esté
baptisé, pource que son père et sa mère estoient anabaptistes-. »
Ces adhésions montrent l'Eglise réformée de Paris exerçant
une puissance d'attraction sur des individus appartenant à des
milieux très divers ; mais il ne s'agit là que d'individus isolés,
pour ainsi dire déracinés. Infiniment plus nombreuses et plus
importantes sont d'autres adhésions à cette Eglise protestante
qui était une minorité proportionnellement considérable, mais
enfin une minorité : ce sont celles qui proviennent de compa-
triotes et concitoyens sortant de la majorité catholique au milieu
de laquelle vivaient les réformés.
Encore le nombre de ceux qui font le pas décisif et changent
d'Eglise est-il peu considérable, comparé à la quantité d'esprits
indépendants et cultivés qui, au sein de l'Eglise romaine, ont
subi inconsciemment l'influence des idées nouvelles. Le catho-
licisme français doit certainement au voisinage du protestan-
tisme une largeur qui ne se retrouve pas ailleurs et qui prévaut
quelque temps en France, surtout à Paris dans le voisinage de
Henri IV et de Sully, en certains milieux catholiques, au com-
mencement du xvii e siècle.
Ainsi on lisait la Bible dans beaucoup de familles catholiques
de la capitale, en dépit des prescriptions du concile de Trente, et
le pasteur parisien Drelincourt écrira à ce sujet : « Si ces règle-
ments ne s'observent point en France, ce n'est pas que Rome ait
changé ses lois, mais c'est que plusieurs François ont secoué ce
joug et que leurs plus sages conducteurs le trouvent insupporta-
1. Registres, 16 juillet 1603 (/*. h. p., 1872. p. 225 ; 1891, p. 351 : cf. l'Es-
TOILE, Journal, p. 353, à cette date.
2. Ephémérides, p. 512 ; .Journal, p. 356.
3. Registres, 23 janvier 1600 (li. h. />., 1891, p. 350).
13.
190 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
ble. Qui plus est cela n'est arrivé que depuis le tems bienheureus
de la Réformation. De sorte que cens de la communion de Rome
qui vivent en ce royaume nous oui l'obligation de ce que cette
sainte lecture leur est permise ] . »
Sur d'autres points encore nous pouvons constater ce qu'on
a appelé avec raison « une réelle infiltration protestante dans la
piété catholique française, par un christianisme sincère et de
droite pénitence tel que le réalisait dans la vie de chaque jour
tout un peuple de réformés illustres ou obscurs -. »
C'est ainsi qu'un recueil de prières publié à Paris précisément
en 1601 avec l'approbation de deux docteurs de Sorbonne com-
mence par reproduire avant toute autre, comme prière recom-
mandable « pour tous les temps, » une prière protestante : la
confession des péchés introduite dans la liturgie des Eglises
réformées par Bucer, Calvin et Bèze 3 .
Des emprunts de ce genre étaient peut-être plus fréquents
qu'on ne saurait croire dans la littérature catholique de ce temps.
Plus que tous les autres, les prêtres qui s'occupaient spéciale-
ment de controverse devaient se tenir soigneusement au courant
de la littérature protestante 4 . Une « liste des livres prohibés qui
étaient en possession de Saint François de Sales » ne comprend
pas moins de soixante-trois ouvrages 5 parmi lesquels se trouve
« VEcellent discours sur le repos et le contentement d'esprit du
sieur de Lespine, angevin ''>, » pasteur « de grande doctrine et
prudhommie confessée mesme par ses adversaires, » dit VEstoile.
Celui-ci et plus d'un autre catholique aussi sans doute —
emportait toujours avec lui « le Livre des livres, qu'il faut tou-
1. Avertissement contre tes missionnaires, 1654, p. 32. Sur la traduction
(catholique) de la Bible par R. Benoist, voir ci-après notre IIP partie,
chap. IV, § 2.
2. H. Dannreuther, B. h. p., 1909, p. 160.
3. Thésaurus precum ex variis sanclorum palrum scriplis in communes
locos digesliis, unde christia.no facile est e.vpromere cujusvis a Deo auxilii
rogationem. Parisiis apud Abel l'Angelier, 1601, in-12 de 600 pages. L'ap-
probation est du 4 février 1587. Peut-être l'ouvrage n'a-t-il pu être édité
qu'après le rétablissement de la paix. Une autre édition est de 1615 (Bib.
bist. prot.).
4. Ainsi la Bibliothèque nationale possède un exemplaire de l'Institution
chrétienne annoté par le P. Coëffeteau.
5. Cette liste se trouve en appendice au tome II des Œuvres complètes
de saint François de Sales, éditées à la librairie Lecoffre.
6. Publié à la Rochelle et Bâle en 1588. in-4".
INFLUENCE PROTESTANTE 191
jours faire marcher le premier l ; » ils achètent heaucoup d'ou-
vrages franchement protestants, sans pour cela se joindre à
l'Eglise réformée ; comme Casauhon, réciproquement, se nourrit
des Pères sans se joindre à l'Eglise romaine.
D'autres, retenus par la majesté de la tradition et des rites
extérieurs, inclinaient au fond vers la doctrine réformée, en ce
qui concerne par exemple la grâce. Nous aurons à y revenir à
propos du jansénisme. Mais dès à présent il nous a paru néces-
saire de citer des faits contredisant cette opinion courante, que la
puissance d'expansion et d'influence du protestantisme français
a cessé avec le XVI e siècle ; on est allé jusqu'à dire : « la situation
fixée désormais aux réformes acheva leur défaite ; l'Edit de Nan-
tes se ferma sur eux comme un tombeau -. »
Plus nous étudions l'Edit dans ses effets immédiats, plus nous
sommes tentés au contraire de le comparer à un berceau où un
père esaie d'élever avec tendresse deux frères jumeaux, et si plus
tard l'un des frères étouffera l'autre, après la mort du père, ce
n'est la faute ni de celui-ci, ni du berceau. « Le sentiment reli-
gieux, dit avec beaucoup plus de raison M. Strowski, à ces épo-
ques, a une nature bien singulière, et tout à fait caractéristique :
c'est le repliement de l'homme sur soi-même, c'est la découverte
d'une conscience de chrétien ; » or chez les catholiques d'élite,
ce fait de trouver, ou de retrouver les droits de la conscience,
n'est-il pas, aussi bien que chez les protestants, une conséquence
de la Réforme 3 ?
1. Journal, 18 septembre 1606 : liste des livres qu'il emporte à la cam-
pagne ; plusieurs sont de Du Plessis-Mornay, D. Toussaint, Du Bartas et
autres protestants.
2. Strowski, Histoire du sentiment religieux en France, Pascal et son
temps, t. I (1907), chap. I, p. 1. M. Strowski nous parait ici moins bien ins-
piré qu'ailleurs : « A la faveur de cet Edit s'établirent des conditions poli-
tiques et sociales, des mœurs, une politesse, une mondanité, un culte
monarchique et des goûts intellectuels qui tuèrent une seconde fois, mieux:
que ne le feront les impuissantes dragonnades, l'âme d'Anne du Bourg le
Martyr, et l'esprit de Calvin, le Maître » : toutes les transformations indi-
quées sont réelles, mais si, après la mort d'Henri IV, elles avaient con-
tinué à se produire >• à la faveur de l'Edit », elles auraient eu des consé-
quences opposées à celles qui se produisirent à la faveur de la réaction
cléricale.
3. Dans un autre ouvrage (Saint François de Sales, p. 399) le même au-
teur avait dit beaucoup plus justement, à propos du « goût du nouveau
siècle » : « On peut comparer la France après l'Edit de Nantes à un
champ clos où diverses influences se disputent les esprits. »
192 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
A coté de cette influence indirecte, la plus générale sans doute,
mais la plus difficile à apprécier, il y a eu des conquêtes positives
plus nombreuses qu'on ne le croit. Pour nous en tenir à Ablon,
si rares que soient encore nos documents, nous trouvons chaque
année un certain nombre de conversions enregistrées, et plu-
sieurs des convertis sont des prêtres et des moines.
L'Estoile a noté quelques unes des abjurations publiques,
ainsi * le 26 janvier 1603 celle d'un carme ; on a retrouvé la
déclaration qu'il fit - et il est piquant d'apprendre qu'il avait été
envoyé tout exprès pour « esbranler ceux qui venaient icy, » et
s'il n'y pouvait parvenir, du moins « rasseurer tout le peuple
circonvoisin. » Il avait donc prêché pendant le carême 3 de 1602
à Ablon et dans tous les villages de la plaine environnante :
Athis, Juvisy, Villeneuve-le-Roi, en amont et en aval, « allant et
venant, espiant les moyens d'accoster ceux qui venaient icy pour
tascher de les séduire. » Mais un jour « ayant rencontré un
personnage jà aagé, et fait quelque peu de chemin avec luy, » le
jeune carme fut « touché de ses raisons, » et après un dernier
séjour au couvent de Valencienens revint à Ablon non plus en
convertisseur mais en converti 4 .
Le 13 juillet de la même année c'est le tour d'un cordelier du
couvent de Paris nommé Boucher, « fort ignorant, » dit l'Estoile,
« et pour lequel il fallut que le ministre Couët parlât ; » (deux
mois après il fit amende honorable, torche au poing, reçut la
« discipline de Saint François, tout du long, » et repris l'habit).
Le 7 décembre vient un capucin « du tout ignorant et de peu
d'esprit ; le 22 février 1604 un autre cordelier du même cou-
vent •', tout proche du faubourg Saint-Germain, repaire d'héréti-
ques..., mais cette fois le chroniqueur catholique convient que ce
Bugnet est « tenu pour habile homme ; il tira, avant que par-
1. Journal, p. 344, 353, 363.
2. Déclaration chrétienne d'Estienne Le Brun, cy devant religieux de
l'Ordre des Cannes au couvent de Yalenciennes et prédicateur dudit lieu
et autres, lequel publiquement s'est rengé en l'Eglise réformée d'Ablon le
dimanche 26 de janvier 1603 (imprimé l'an de grâce 1603), réimprimé dans
le B. h. p., 1891, p. 428.
3. Il faut lire en effet quaresme et non (/uatrième comme il est imprimé
dans le B. h. ]).
4. Il devint pasteur en Alsace et mourut en 1607 (B. h. p. 1891, p. 502».
5. Sur l'einplacemenl actuel de la rue de l'Ecole de Médecine.
ABJURATIONS DE MOINES 193
tir, une attestation de son supérieur, comme il s'est toujours bien
et honnestement gouverné et sans reproche, et donnant à enten-
dre qu'il vouloit aller parler quelque part. »
A Pentecôte 1605, encore un cordelier, Bertrand d'Avignon,
bachelier en première licence, et présenté le premier dudict ordre
en la Faculté de théologie et Sorbonne, » déduit, dans une décla-
ration publique dont le texte nous est parvenu, « les raisons qui
l'ont meu de quitter la religion romaine » depuis un voyage en
Italie, à travers quatre années de « peines et travaux indicibles. »
Il n'y en a pas moins de trente-cinq pages, et il semble qu'elles
furent lues non seulement au Consistoire, mais « en l'assemblée
des fidèles 1 . »
Du côté des laïques, parmi les premières et plus notables ab-
jurations reçues à Ablon dès Pâques 1600, celle de Gilles de
Maupeou, seigneur d'Ableiges et de la Villeneuve, intendant des
finances -, qui bientôt, avec une ardeur de néophyte, contribuera
puissamment au transfert du culte dans un lieu plus rapproché
de Paris 3 . Fonctionnaire intègre, il était fort apprécié d'Henri IV
et de Sully 4 , et servit d'intermédiaire entre eux et les réformés
dans diverses questions d'administration financière '•. Ce devien-
1. Bibl. hist. prot. (papiers Ch. Read). Extraits publiés dans le B. h. p.,
1854, p. 153 à 156. Il partit aussitôt pour étudier à Genève, et devint pas-
teur à Rennes.
2. L'Estoile, Journal, 11 avril 1600 (édition Read, t. III, p. 215). Ableiges
est un village au bord de la Viosne, au nord-ouest de Pontoise, et un peu
à l'est d'Avernes où se trouvait un temple.
3. Fils d'un notaire au Chàtelet, il épousa la fille d'un secrétaire du roi,
Morely (Bibl. de l'Arsenal, ms. 5034, f. 435, Principales familles de Paris).
4. Lettre d'Henri IV à Sully, 29 sept. 1599 ((Economies roijales, I, xcv) :
le roi approuve son ministre d'avoir confié à Maupeou un mémoire impor-
tant : « Je lui escrits le contentement que j'ay de son service par la lettre
cy incluse que je vous envoie pour lui faire tenir. »
5. En 1603 il est « commissaire député pour voir les comptes de M. Pâ-
lot » (autre protestant) : Henri IV à Sully, 1 er mars 1603 (Œconom. roy.,
I, cxm ; en 1607 l'un des quatre commissaires chargés d'examiner les cau-
tionnements des receveurs des consignations des Parlements de Paris et de
Bordeaux (/'/>., t. II, p. 192) ; en 1608, avec M. de Chàteauneuf, comme mem-
bres du conseil d'Etat de service pendant le premier trimestre, ils reçoivent
les réclamations du pasteur Charnier au sujet de l'application de l'Edit en
Dauphiné (Journal de Chamier, B. h. p., 1853, p. 434) ; un peu plus tard
ils sont choisis, avec un troisième conseiller, par Sully, et reçoivent, avec
l'approbation du roi, la mission de préparer le recouvrement de diverses
194 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
(Ira un grand personnage, conseiller d'Etat, contrôleur général
des finances ' ; les pasteurs de Paris lui dédieront leurs œuvres 2 ,
et Du Moulin s'adresse ainsi à son ancien paroissien alors très
âgé (1636) :
« Je ne me souviens jamais du temps auquel je servois à Paris
au ministère de l'Evangile que vous ne reveniez à ma mémoire...
Je me représente les jours esquels la douceur de vostre conversa-
tion et les tesmoignages de vostre bienvueillance m'estoyent un
encouragement. Alors vous estiez élevé es grandes charges et
vaquiez avec fidélité et intégrité aux plus importantes affaires du
royaume. Mais Dieu, qui vous a tousjours conduit par la main,
vous en a deschargé avec louange, et vous a donné un repos avec
honneur. Vous ressouvenant de fort loin et ayant passé par tant
d'orages et de confusions, rien ne peut avenir qui vous soit nou-
veau. Cette heureuse constitution d'esprit qui conserve sa tran-
quillité parmi les tempestes sert à soustenir si longtemps vostre
corps en vigueur et vous a fait parvenir à un aage auquel les plus
désireux de vivre n'espèrent point d'atteindre... Après la journée
employée en bonnes actions vous vous endormez doucement sur
la Providence de Dieu. La lecture et les sainctes méditations
sont vostre occupation ordinaire : je vous dédie quelques prédi-
cations, d'une partie desquelles vous avez esté auditeur. »
La famille du pieux vieillard retourna au catholicisme, mais
si l'un de ses petits-fils est le surintendant Fouquet trop célèbre
par ses prodigalités, la mère de celui-ci, une fille de G. de Mau-
peou, passait, au dire de Madame de Sévigné, pour « une sainte,
qui peut faire des miracles 3 . »
ressources montant à plus de quinze millions (Mém. Sully, t. II, p. 375).
En 1617 à Rouen, lors de l'ouverture de l'assemblée des notables, il prend
séance « sur un banc endossé devant le greffier » (Mercure de 1617,
p. 261).
1. Il est parrain plusieurs fois à Charenton, en 1614 d'une fille de Job
Causse, conseiller des finances (Fr. prot., 2 e éd., t. V, col. 608), en 1617 d'un
fils de Jacques de Laiger, conseiller secrétaire du roi (B. h. p., 1872, p. 276).
2. Drelincourt, Le combat romain ou examen des disputes de ce temps,
Genève, in-8°, 1629 ; Du Moulin, Première décade de sermons (Bib. h. pr.) ;
la dédicace est datée du 10 novembre 1636. La Fr. pr., T éd., V, col. 820, ne
signalait qu'une édition de 1641.
3. Outre un fils, conseiller au parlement (1618). qui abjura en 1641
(Tallemant, VII, 399) et mourut (1660) membre de la VAe du Saint-Sacrement
(Rébelliau, Lettres de ta C le de Paris à la C" de Marseille, Paris, 1908, p. 110)
M. de Maupeou eut six filles : l'aînée épousa Josias de Dangeau, sieur de
RÉINTÉGRATION DANS L'ÉGLISE 195
Le Consistoire délivrait des attestations non seulement à ceux
qui faisaient abjuration par devant lui, mais encore aux protes-
tants qui avaient une raison quelconque de faire constater offi-
ciellement qu'ils avaient fréquenté le culte à Ablon, après une
défaillance ou une absence plus ou moins longue. Ces sortes
d'actes étaient parfois passés par devant notaire, ce qui s'expli-
que par l'importance très grande qu'ils avaient non seulement
au point de vue religieux et ecclésiastique mais aussi au point de
vue civil et social.
Nous en avons relevé, dans les minutes de M' François, un
exemple concernant la réintégration d'un relaps qui a exprimé
publiquement sa repentance : Gaspard de l'Eglise, sieur de Mel-
lan, gentilhomme provençal, qui jadis avait « porté les armes »
d'Henri IV alors roi de Navarre, et s'était fait reconnaître de
plusieurs assistants à Ablon, où il avait recommencé de « se
joindre aux fidèles » à une date dûment précisée ( le 7 août
1605) 1 . Il n'y a pas moins de trois attestations signées l'une de
Montigny, l'autre de La Faye, la troisième du notaire et de trois
témoins : l'un d'eux, le médecin Pena, affirme — probablement
en réponse à une objection faite contre les deux précédents certi-
ficats, jugés insuffisants — qu' « en l'Eglise de Paris abonde une
infinité d'estrangers qui ne sont connus des anciens, et sont la
pluspart des gens d'estat ; » aussi « on n'a point coutume de
faire signer tels certificats aux anciens, mais aux pasteurs
seuls. »
Saint-Gilles en Poitou, conseiller au grand conseil, et la quatrième. Marie,
François Fouquet, maître des requêtes. S'il fut protestant à un moment de
sa vie, Fouquet ne l'était plus à sa mort : on conserve au musée Carna-
valet une plaque provenant de son cercueil, inhumé d'abord dans la cha-
pelle de la Visitation (aujourd'hui temple de Sainte-Marie), rue Saint-
Antoine, et on y lit cette inscription : « Cy gist le corps de M. François
Foucquet, vivant chlr" cous 1 ordinaire du ro} r en son conseil d'Etat, lequel
décéda le XXIP jour d'avril 1640 à l'aage de 93 ans. » Sa veuve passait
pour connaître un emplâtre d'une efficacité extraordinaire qui aurait guéri
en 1664 Anne d'Autriche elle-même (Allier, Cabale des dévots, p. 414). M.i-
daine de Sévigné en parle à ce propos : « Ce qui est admirable, c'est le bruit
que tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que Mit-
dame Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles. » La collection Conrart
(mss. de l'Arsenal, 5131, p. 553) renferme une supplique de « la pi us mal-
heureuse mère du monde » : « elle ne pensoit qu'à prier Dieu et à atten-
dre une mort tranquille lorsqu'elle apprit que celuy de ses enfants à qui Votre
Majesté avoit confié les finances avoit esté arresté » : c'est en 1661 et il
s'agit du surintendant Nicolas Fouquet.
1. Pièces justificatives, XII, XIII, XIV. Min. François, 1605.
196 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Les questions religieuses et ecclésiastiques occupaient dans la
vie des hommes de ce temps une place prépondérante ; « les
croyances étaient le tout de l'homme ; toute la vie sociale et indi-
viduelle aboutissait là 1 ; » les grands débats théologiques et
les guerres intestines du xvT siècle étaient des souvenirs encore
présents à la mémoire de beaucoup d'hommes dans la force de
l'âge, qui avaient été acteurs ou spectateurs dans les drames de
la veille. On s'étonne de lire à propos de cette époque, sous la
plume d'un historien pourtant très compétent, cette affirmation
<jui nous paraît trop peu conforme à la réalité : « Les passions
violentes n'ont plus d'emploi ; les querelles religieuses n'intéres-
sent personne 2 . » Dans l'une et l'autre Eglise la foi de chacun
était sans cesse tenu en éveil tant par les exhortations de ses
coreligionnaires que par les sollicitations des adversaires. Si la
fermeté des convictions poussait les réformés au prosélytisme,
plus grand encore peut-être était chez les catholiques le désir de
ramener au bercail les brebis égarées. Nous avons déjà dit à quels
assauts furent en but Catherine de Bourbon, Isaac Casaubon,
d'autres encore dont la vaillante résistance fit honneur à la devise
entourant l'enclume sur les vieux livres huguenots : « Plus à
me frapper on s'amuse, tant plus de marteaux on y use 3 . »
Soffrey de Calignon, de même, refusa une apostasie qui lui aurait
valu le titre de chancelier de France. Cependant, après avoir cité
quelques exemples de catholiques devenus protestants, nous
avons à rappeler quelques noms de protestants devenus catholi-
ques à la même époque 4 .
§ 2. Les défections
Parmi les pasteurs le nombre des apostats fut beaucoup moins
élevé que parmi les moines ; en 1604 le vicaire général de l'évê-
que de Béziers écrit : « La conversion d'un ministre est chose
1. Hanotaux, La Jeunesse de Richelieu, Paris, 1889, chap. III.
2. Strowski, Histoire du sentiment religieux au xvn e s., Pascal et son
temps, t. I (1907), p. 128.
3. Frontispice de VHisloire ecclés. des Eglises réformées, « de l'imprime-
rie de Jean Remy, à Anvers, 1580. »
4. Casaubon (Ephémérides, p. 345) écrit en avril 1601 : « O Dieu donne-
nous la constance et l'énergie nécessaires pour tenir bon ! Fais que nous
tirions profit des tristes exemples que nous voyons chaque jour ! »
LES DÉFECTIONS 197
rare * ; » nous n'en connaissons pas un seul qui ait abjuré a
Paris pendant que le culte était célébré à Ablon et suivi l'exemple
donné par P. Cayer (d'ailleurs ancien catholique). Sa « révolte »
(1595) étant antérieure à l'Edit de Nantes, nous n'y reviendrons
pas ici -. Il eut avec ses anciens collègues, les ministres d'Amours,
Lobéran, Couët, Du Moulin, de vives controverses : ses nouveaux
collègues les prêtres parisiens ne le jugèrent pas toujours assez
orthodoxe dans son argumentation s. Cayer - le fait est curieux
à noter — fut le premier à publier (avec une réfutation) la Disci-
pline des Eglises réformées 4 dont il n'y avait jusqu'alors que des
copies manuscrites.
De simples fidèles quittèrent l'Eglise réformée pour des motifs
bien divers : le médecin Mercier, parce que Lobéran avait refusé
d'interrompre, un dimanche, la prédication, pour baptiser un
enfant 5 .
1. Bref examen des causes et motifs de la révolte de La Pause, aupara-
vant min. du St-Evangile, sur le discours qui en est faict par G. Fabry,
vicaire-général du sieur evesque de Béziers, par J. Bansilion, ministre, Mont-
pellier, J. Gillet, 1604, 8 et 164 p. in-16 (bibliothèque de Troyes).
2. Ci-dessus p. 52. Cf. Fr. prot., 2" éd., t. III, col. 943.
3. Voir ci-après les controverses de 1603, p. 232 et suivantes.
4. Paris, in-12, 1600.
5. « M. Michel Mercier, médecin naguères calviniste, en son livre Du
baptesme des enfants contre les calvinistes, raconte un fait naguères arri-
vé à Ablon où le ministre de Montigny preschant un dimanche, comme un
père lui apporta et présenta son enfant tout mourant pour estre baptisé, il
lui répondit de la chaire : « Qui m'a amené cet anabaptiste ? Nous ne
devons rien entreprendre contre la discipline ecclésiastique. Ne sçavez-
vous pas que les enfants des fidèles sont sanctifiés dans le ventre de leur
mère ? Attendez que la prédication soit parachevée. » Après quoi l'enfant
mourut entre les bras de son père avant la fin de la prédication » (Le
P. Gauthieh, Table chronographique, 1636, in-fol., p. 826).
Il parut à Sedan en 1604, pour défendre Lobéran. un Advertissemcnt (et
non : Adoucissement comme imprime le B. h. p., 1891, p. 359) à Messieurs
de VFAjlise de Paris sur le sujet de la révolte de M. Michel Mercier. En
1605 un colloque réuni à Ablon s'occupe de cette affaire. (Bib. natle, mss.
fonds Brienne, t. 210 ; B. h. p., 1891, p. 434) : « Mercier, homme docte qui
de nouveau s'est rangé à l'Eglise catholique romaine, a escrit et publié en
son livre deux ou trois exemples d'enfants de ceux de la Religion morts
sans baptesmes au grand regret et desplaisir des pères et mères. Sçavoir
si on se debvoit relascher de cette première résolution cpie le baptesme
ne se doit administrer sans la prédication précédente de la parole de Dieu,
ni hors d'assemblée ou d'Eglise. Ceste affaire est remise au prochain svno-
i98 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Un gentilhomme normand, Henri aux Epaules, sieur de Sainte-
Marie-du-Mont l , descendant d'un des conjurés d'Amboise, et
lui-même député à l'assemblée protestante de 1595, demanda en
1600, à l'instigation de Du Perron, des éclaircissements à Du
Plessis-Mornay au sujet de son livre sur l'Eucharistie : ce fut
l'origine de la fameuse conférence de Fontainebleau ; la princi-
pale entrevue préliminaire eut lieu à Ablon, à l'issue du prêche,
après un dîner à Paris chez la princesse d'Orange, où se rencon-
trèrent Mornay et Sainte-Marie-du-Mont -. Celui-ci abjura le pro-
testantisme à Paris le même jour de Pâques (11 avril 1600) où
Maupeou abjura le catholicisme à Ablon ; on ne manqua pas de
noter la coïncidence : « M. le mareschal de Brissac dit au Roy
que Sa Majesté avoit joué aux eschecs et que pour un fol qu'il
avoit perdu il avoit gagné un brave cavalier 3 . » Le roi (qui uti-
lisa de plus en plus les services de Maupeou) et beaucoup de Pari-
siens, en jugèrent autrement : Sainte-Marie-du-Mont « pour
pénitence et détestation de son hérésie, s'en alloit se fouettant
par toutes les rues et églises de Paris, ce que les uns admiroient,
les autres le louoient, et beaucoup s'en moquoient 4 . » Il devint
bientôt bailli et gouverneur de Rouen et chevalier du Saint-
Esprit.
Cette conversion paraît avoir été, comme plusieurs autres,
l'œuvre d'un capucin, le P. Sylvestre de Laval, gardien du cou-
vent de Paris •"• où nous avons précisément dit que se produisaient
alors quelques défections.
L'année du Jubilé (1000) fut organisée une campagne parties
de national. Parmi les pensionnaires du clergé figure en 1606 Mi-
chel Le Mercier. 11 touche 100 livres <■ pour une fois seulement » (B. h. p.,
1907, p. 242), et en 1610, 1611, 1612 : 300 livres (ibid., p. 251). Voir ci-après
III e partie, chap. IV, § 3.
1. Près de la baie d'Isigny (Manche). C'est là qu'en 1565 le cardinal de
Châtillon s'est embarqué pour l'Angleterre. (Cf. Galland, Hist. du prot. en
Basse-Normandie, thèse de doctorat es lettres, Paris, 1898, p. XXI, 8, 16, 37).
Après l'abjuration d'H. aux Epaules on cessa l'exercice du culte à Sainte-Ma-
rie-du-Mont où il avait lieu depuis quelque temps pour les réformés de
Carentan.
2. Mémoires de Mme DE Mohnay. M. Read (B. h. p., 1891, p. 350) place
à tort l'abjuration de Sainte-Marie-du-Mont <iprès la conférence qui eut lieu
en mai. Le dîner est du 17 mars d'après Mme de Mornay (du 20 d'après
P. Cayet, Chronologie septénaire, 1, III, p. 126 de l'édition de 1611).
3. L'Estoile, Journal, nouvelle éd., t. VII, p. 215.
4. Ibid., p. 224.
5. Histoire des Capucins, t. I, fol. 105 (Bib. nat. ms. fr. 25044).
LE PRÉSIDENT CANAYE 199
lièrement ardente ; nous l'avons constaté déjà à propos de
« Madame » ; l'inquisition ayant été suspendue en cette occa-
sion, les hérétiques pouvaient se rendre à Rome en « touristes »
comme nous dirions aujourd'hui ; et « plusieurs seigneurs de
qualité estans allez là pour voir les cérémonies, s'y sont catholi-
quisez '. »
A Paris même, on vit abjurer, pour parvenir à de plus grands
honneurs, le président de la Chambre de l'Edit de Castres, Phi-
lippe Canaye, sieur de Fresnes. Il était d'une vieille famille pari-
sienne alliée aux Gobelins et établie au faubourg Saint-Marcel dès
le commencement du XVI e siècle 2 . L'esprit français ne perd
jamais ses droits : quand survint la conversion de ce Canaye,
parent des grands industriels des bords de la Bièvre, un avocat
protestant, sollicité d'imiter cet exemple, répliqua que cela était
bon pour « un descendant des teinturiers, qui prenoit toutes
couleurs. » Le président de Fresnes avait eu jusqu'alors « grande
créance parmi ceux de son parti, desquels il tiroit bons appoin-
tements et pensions. Dont (ainsi qu'on disoit) il avoit bon affaire,
estant plus ambitieux que riche : ce qui le faisoit tourner du
eosté où il voyoit que le vent donnoit plus à propos pour la com-
modité de ses affaires^ 3 . »
Les capucins s'attribuèrent aussi le mérite de son abjuration ;
elle eut lieu dans leur église 4 en avril 1001, au grand désespoir
de Casaubon qui, l'année précédente, s'était réjoui, maint diman-
che, d'aller à Ablon avec son ami. Mais, après la conférence de
Fontainebleau, Casaubon avait reçu de Canaye plusieurs invita-
tions à dîner où « le repas n'était qu'un prétexte. Il s'agissait sur-
tout de discussions religieuses, car, devant bientôt changer de reli-
gion, cet excellent homme veut paraître y avoir été contraint ''. «
L'acte, une fois accompli, arrache à l'ami déçu et au chrétien
affligé cette véhémente protestation : « Ad vomitum b x^uuov
reversus ! Tu sais, ù Dieu, toi qui sondes les cœurs, combien cet
événement m'a attristé, parce qu'à mes yeux cet homme a
outragé ta Majesté, et parce que notre amitié bien connue a fait
1. I'. Cayet, Chronologie septénaire (1605), I. III, p. 193 de l'édition de
1611.
2. Ci-dessus, page 21.
.'*. L'ESTOILE, Journal, nelle éd., VII, 224.
4. A l'ouest de la rue de Castiglione, prés de la rue de Rivoli. Ce tut le
P. Possevin qui " instruisit » Canaye.
5. Ephémérides, 26 mars 16(11.
200 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
croire à bien des gens que je ne manquerais pas de suivre bientôt
l'exemple de sa perfidie. Mais la terre se sera ouverte béante pour
m'engloutir avant que j'abandonne un iota de la vérité telle que
je la connais. Aussi dès que j'ai eu appris que c'en était fait de
Canaye, je n'ai pas décousu mais bien brisé la vieille amitié qui
m'attachait à lui. Voici près d'un mois déjà que je ne l'ai plus
vu 1 . »
Nommé ambassadeur aussitôt après -, Canaye ne trouva pas
que son abjuration fût suffisamment récompensée ensuite, et au
moment de sa mort l'Estoile écrit : « L'avancement qu'il s'estoit
promis par le changement de sa religion l'avait trompé, et le roy
lui aiant failli de promesse et garant de côté-là avoit ruiné toutes
ses affaires, ses desseins et sa maison : ce qu'il avoit pris si fort
à cœur qu'il en est mort d'ennui :! . »
En mars 1605, grâce aux capucins également, eut lieu une
autre abjuration retentissante, celle du dernier rejeton de la mai-
son de Chàtillon 4 , branche d'Andelot, Guy XX, comte de Laval 5 .
1. lb., 10 des kal. de mai 1601 (édition Russell, p. 345. En appendice de
cette édition se trouvent plusieurs lettres de Canaye à Casaubon).
2. Dépèche de l'ambassadeur vénitien Cavalli du 30 août 1601 (Relazioni,
etc., publiés à Venise en 1857, Francia, t. I, p. 40). Marino Cavalli di Gio-
vanni était arrivé à Paris le 24 mars 1601. Sa dernière dépêche est du
1"' juin 1603. Il ne fait aucune allusion aux protestants parisiens.
3. L'Estoile, février 1610. Canaye mourut « en la rue Pavée, au logis de
M. de Mesmes. »
4. Fils de Guy-Paul et d'Anne d'Alègre qui se remaria avec le maréchal
de Fervaques. Dans son Diaire le pasteur Merlin écrit : « Le 20 d'aouot
1602 je suis venu coucher à Laval où, au soir, j'allé faire la révérence à
Mme la maréchale de Fervacques » (Gaberel, Hist. de VEgl. de Genève,
II, 193). Elle blâma fort l'abjuration de son fils, ce qui ne plut pas au roi.
L'église de Laval célébrait alors le culte dans la maison seigneuriale de
Polligny près Bouchamp et avait pour pasteur « par prêt » en 1605, Etienne
Besnard (Joubert, Hist. de l'Eglise réf. de Laval, p. 20).
5. Lettre de Ph. de Mornay à sa mère, 19 mars 1605 (Mémoires de Mme de
Mornay, éd. de Witt, appendice au t. II, p. 244) : « M. de Laval fut à la
messe dimanche ; oncques puis n'a esté veu, toujours reclus dans les Ca-
puchins à se confesser, faire pénitence et solenniser son abjuration. » Nous
avons relevé dans les minutes de M e François, en cette année 1605 (n os 331,
etc.) plusieurs actes postérieurs à l'abjuration : le comte de Laval était
alors (non loin des Capucins) « logé rue Saint-Honoré en la maison où
est pour enseigne le Chapeau rouge ; » dans une constitution de rente à
une veuve il est assisté d'un ancien ami de son père « Messire Jehan du Mas,
chevalier sieur de Montmartin » {Fr. prot., 2" éd., IV, 238) et de M. Terfay,
conseiller du roi, logé rue des Canettes.
GUY DR LAVAL 201
Ce jeune homme de vingt ans à peine, de mœurs fort libertines,
avait été élève à Sedan du pasteur Tilenus, naguère en voyage
de conférences à Paris et futur précepteur de Turenne *. Du
Plessis-Mornay, consulté par le jeune gentilhomme, lui avait en
vain adressé de sérieuses exhortations - ; sa femme constate que
leur jeune ami était revenu d'Italie « hraniant en la religion »
et que « le roi estoit prié par le pape d'y pousser vivement :: . »
Sa famille recherchait pour lui en mariage la fdle de Rosny. Le
duc de Rohan lui ayant été préféré, cet événement mit fin aux
tergiversations, et Laval « quitta la religion, faisant voir à
l'œil, » déclare la franche et austère Mme de Mornay, « que la
débauche de sa vie, qu'il n'eût pu continuer telle parmi nous, le
menoit là. »
Il y avait certainement aussi dans les églises de Paris —
comme d'autre part dans le temple d'Ablon — des gens « du
commun » qui abjuraient, et dont les noms ne nous ont pas été
conservés. Mais ces cinq conversions que nous avons choisies
comme types : Gayer, Mercier, Sainte-Marie-du-Mont, Canaye et
Laval, montrent assez bien quels éléments hétéroclites entraient
alors, avec la persuasion sincère de quelques uns, dans les motifs
déterminants d'une conversion au catholicisme : considérations
morales et politiques autant que religieuses et ecclésiastiques,
raisons de famille, ressentiments personnels et parfois... dépit
1. Ci-dessus p. 72. — Une lettre de Tilenus au comte de Laval à pro-
pos de son abjuration se trouve à la Bibl. nat. dans la collection Du
Puy, vol. 837 (cf. Fr. prot., l re éd., t. IX, p. 383 b). Une autre datée de Sedan,
dès le 30 novembre 160b, expose au comte, après son retour d'Italie, le
chagrin causé par sa conversion au catholicisme, déjà considérée comme un
fait accompli (Bib. de l'Arsenal, mss., recueil Conrart, in-4°, t. V, p. 245).
Du Plessis était en correspondance suivie avec Tilenus : il l'avait chargé
de surveiller l'impression d'un de ses ouvrages après la Conférence de
Fontainebleau (lettre de Tilenus, datée de Sedan, 22 juin 1600, dans les
Mémoires de Mornay, édition de 1652, t. I, p. 5 ; cf. lettre de Du Plessis 'i
Rivet, 9 nov. 1604, ibid., p. 77) ; le 18 mars 1605 écrivant au comte de
Laval, Du Plessis qualifie Tilenus « personnage très docte » et dit à
son ancien élève qu'il ne saurait mieux faire que de le consulter. « M. Tile-
nus dispute votre âme avec l'Adversaire » Après la mort de son fils, Du
Plessis reçoit de Tilenus une lettre de consolation (29 novembre 1605 ;
ibidem, p. 141 ).
2. Mémoires de Mornay, édition de 1652, t. I, p. 5 ; cf. lettre de Du Plessis
à Rivet, ibidem, t. I, p. 80 et 95.
3. Menu ins de Mme DE Momnay, II, 63.
202 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
amoureux. Elles mettent également en évidence, comme grand
organisateur des conversions, toujours le même prélat : Du Per-
ron, et souvent les mêmes instruments à cette époque : les moi-
nes, plutôt que le clergé séculier, et surtout les capucins .
Enfin les abjurations publiques, du moins les plus retentis-
santes, sont réservées pour le carême ou le jour même de Pâques.
Elles sont individuelles. Il n'est jamais alors question d'adhé-
sions en masse comme aux alentours de la Révocation. Certains
catholiques modérés, de l'école de l'Hôpital, comme l'Estoile,
souhaitent avant tout la paix religieuse, ou marquent, en
amateurs, les points des deux adversaires ; mais il y a dès la
promulgation de l'Edit un ferme propos de certains autres catho-
liques pour le faire révoquer, et une campagne en règle organisée
par le clergé pour convertir les huguenots, campagne parfois
approuvée, mais parfois aussi — surtout au début — désapprou-
vée par le roi.
On n'aurait pas toléré l'organisation ostensible d'une telle
campagne par l'Eglise réformée. De ce côté les adhésions ont
quelque chose de plus spontané, même quand les motifs n'en
sont pas (et cela arrive) purement religieux ; elles ne sont pas,
en tout cas, provoquées par l'offre en quelque sorte officielle
d'avantages matériels. Tout se fait, là, par l'initiative privée et
l'action individuelle soit des pasteurs, soit aussi des laïques ren-
dant avec une conviction ardente leur témoignage : non pas seu-
lement les protagonistes illustres comme Du Plessis-Mornay,
mais les anonymes comme le « personnage jà âgé » qui conver-
tit son convertisseur sur le chemin d'Ablon 1 .
De tous ces faits se dégage la conclusion qu'il existait alors —
beaucoup plus qu'aujourd'hui même — des rapports constants
entre les deux Eglises et une sorte de pénétration réciproque. îl
n'y a pas de séparation absolue, de cloison étanche, mais ce sont
plutôt deux vases communicants. Le contenu de l'un passe
encore assez facilement dans l'autre, et les âmes scrupuleuses
qui entendent bien rester de l'un des bords, comme Casaubon, se
sentent pourtant remués et attirés par certains courants qui se
produisent de l'autre côté.
A Paris la question est plus complexe que nulle part ailleurs,
1. Voir ci-dessus, p. 192.
PÉNÉTRATION RÉCIPROQUE DKS DEUX ÉGLISKS 203
et les abjurations y sont plus nombreuses dans les deux Eglises,
parée qu'elles proviennent non seulement de Parisiens mais
aussi (et même surtout) de provinciaux. Ceci pour deux raisons :
d'abord parce qu'un déraciné « se retourne, »> comme on dit en
Picardie, plus facilement lorsqu'il est loin de son milieu normal ;
et ensuite parce que les autorités ecclésiastiques savent que les
abjurations faites dans la capitale auront plus de retentissement
dans tout le royaume : Henri aux Epaules ne devient pas catho-
lique dans son fief protestant de Sainte-Marie-du-Mont, et le
carme Le Brun ne devient pas protestant à Valenciennes où est
son couvent, ni même à Saint-Quentin où il s'est « retiré, » mais
le Consistoire de cette ville et celui de Paris jugent « raisonna-
ble » qu'il « se range en la vraie doctrine » à Ablon même où il
l'a combattue l .
Pour toutes ces raisons et pour d'autres encore il n'est pas
possible d'établir la statistique exacte des gains et des pertes
réellement faits par chacune des deux Eglises à Paris, à cette
époque moins encore qu'à aucune autre. Ces gains et ces
pertes, dans les premières années après l'Edit de Nantes parais-
sent se compenser, la balance penchant plutôt en faveur de
l'Eglise réformée quant à la qualité des prosélytes conquis, peut-
être même quant à la quantité.
On se tenait, dans chaque parti, fort au courant de ce qui se
passait dans l'autre. Quand le P. Suarez prêchait en 1603 le
carême, il eut à plusieurs reprises pour auditeur Rosny qui
déclara n'avoir entendu là, sur le purgatoire, que choses « com-
munes et vulgaires. » Le propos est rapporté au cordelier ; il se
fait fort de porter aux réformés « un tel coup que jamais ils
n'en guériront ; » aussi le mardi de Pâques lorsqu'il monta en
chaire, « une partie de la paroisse d' Ablon se trouva là. » Mais
elle entendit seulement, en fait d'argument irrésistible, le prédi-
cateur lire un passage de Luther, et « ceux d' Ablon ne trou-
vèrent pas le coup tant mauvais et mortel qu'il l'avoit crié -. »
Pendant le carême suivant, en 1604, à Saint-André-des-Arcs ! ,
prêche un ancien protestant, maintenant archevêque d'Aix, Paul
Ilurault, petit-fils du chancelier de l'Hôpital, dont nous avons
1. Déclaration chrestienne de 1603, H. h. />., L891, p. 429.
2. L'Estoïle, op. cil., p. 347.
'.\. Sur l'emplacement de cette église on a percé le boulevard Saint-André
à l'ouest de la fontaine Saint-Michel.
204 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
vu un paient en relation d'affaires avec J. Mercier pour ses terres
de Beauce. Or ne s'avise-t-il pas de dire qu' « en allant à Ablon
on chantoit de vilaines et sales chansons, et audit Ablon aussi ; »
ce qui scandalisa fort la « paroisse d' Ablon ; » non sans quel-
que raison, car ces « sales chansons » n'étaient autres que les
psaumes ; et « ce fut trouvé plus mauvais de lui (Hurault) que
d'un autre, parce qu'on disoit qu'il savait bien les chansons qu'on
y chantoit ; en ayant esté autrefois, il ne pouvoit ignorer ce qui
s'y faisoit. Même le roy, parlant un jour de luy, avoit dit que s'il
y eût eu des évêchés du côté de ceux de la religion il eût été
évesque d' Ablon, mais qu'il n'y en avoit point *. »
§ 3. Les principaux adversaires
Parmi les plus zélés convertisseurs nous avons fait remarquer
la place occupée tout à fait aux premiers rangs par les capucins.
Introduits en France après la Saint-Barthélémy seulement, sous
Catherine de Médicis (1573) ils sont très protégés par sa cousine
Marie, la nouvelle reine de France, et souvent originaires d'Italie 2 .
C'est en 1600 qu'Henri IV a pris « sous sa protection et sauve-
garde » ces religieux de l'ordre de Saint- François 3 . Ils ont leur
couplet dans une chanson huguenote fort en vogue à cette épo-
que ; par une clause de son testament burlesque la Vache à Colas
dit :
Aux Capucins crottés
Mes oreilles présente
Pour mettre aux deux costés
De leur tète ignorante 4.
Cet ordre, qui fut sur la brèche constamment jusqu'à la Révo-
cation de l'Edit, représentait ces premières années du xvn e siècle
comme une période critique où l'Eglise romaine avait à subir de
1. I/Estoile, éd. cit., p. 365.
2. Le légat de la Vache à Colas, avec introduction et notes par E. Vasse,
Paris, Académie des bibliophiles, 1868, p. 51.
3. C'est pourquoi beaucoup de gens, comme ci-dessus Ph. de Mornay, les
appellent « capuebins » (cappucini).
4. Déclaration donnée à Chambéry le 19 octobre 1600. Auprès du roi se
trouvait alors un capucin, le P. Hilaire, qui était un protestant converti
nommé Travail ( Lettre de ce même jour, dans la Correspondance du cardinal
d'Ossat, IV, 280».
LES PRINCIPAUX ADVERSAIRES 205
la part des hérétiques mille humiliations. Trente ans plus tard,
s'adressant à Marie de Médicis l le frère Philippe d'Angoumois
comparaît l'état de la France avant la naissance de Louis XIII
(c'est-à-dire vers 1000) à celui du inonde ancien avant la nais-
sance du Christ, et il disait : « Le huguenot étoit comme le maî-
tre, tout trembloit sous les menaces de son insolence ; à peine
le pauvre religieux et l'homme catholique reconnoissoit-il son
couvent et sa paroisse. »
Les protestants parisiens ne croyaient certes pas que l'inso-
lence fût de leur côté lorsque, bien souvent, ils recevaient de la
boue au visage en rentrant à Paris, après avoir été forcés d'aller
passer toute la journée à Ablon pour assister au prêche. Il est
difficile de qualifier de persécutions, ni même de rigueurs contre
les catholiques, les mesures de police prises par exemple en juin
1001 : le jour de Pentecôte plusieurs hommes et femmes ren-
trant d'Ablon, « entre les autres un homme de qualité qui estoit
dans un carosse, » furent insultés « avec paroles scandaleuses
tendant à sédition » par des écoliers du collège de la Marche -
devant lequel on passait en venant de la porte Saint-Victor s . Le
lieutenant criminel intervint, et, le samedi 10 juin, pour signifier
que le lendemain, on eût à laisser tranquilles les piétons et les
carrosses, trois écoliers furent fouettés dans le collège, en pré-
sence d'un commisaire ; le principal fut suspendu pour un an,
et on enjoignit « à tous régents dudit collège qu'il n'en advinst
plus de scandale. »
En outre, « par tous les coins des rues de Paris » on afficha
une « défense à toutes personnes, de quelque qualité qu'ils puis-
sent estre, de plus outrager de fait ou de paroles ceux de la reli-
gion [on ne disait pas toujours alors : « prétendue réformée »]
sous peine de punition corporelle. »
Cependant l'année suivante, dans le cahier présenté par le
synode national, on se plaint encore de « propos scandaleux des
gens qui appellent ceux de ladite religion hérétiques et induisent
1. Dans la dédicace de son ouvrage : Les Royales el divines amours de
Jésus et de l'âme, digne sujet des méditations d'Hermogèiie, Paris, 1631,
in-12. (Bib. nat., D. 47983).
'2. Rue des Bernardins entre la rue Monge et la rue (les Ecoles.
3. L'Estoile, Journal, nouv. éd., I. VII, |>. .'!().").
14.
206 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
les enfans et menu peuple à leur dire des injures ; » et le roi
>< veut qu'il en soit informé *. »
Ces promesses officielles d'Henri IV, pas plus que ses bons
mots sur « l'évêque d'Ablon » etc., etc., ne suffisaient pas à rassu-
rer les huguenots parisiens, bien qu'ils considérassent encore le roi
comme leur meilleure sauvegarde. Casaubon (trop bien placé
pour savoir combien souvent son protecteur était empêché d'exé-
cuter ses bonnes intentions), Casaubon, « toujours languissant, »
écrit le 1" juin 1602 à son ami Perillau à Sedan : « Nous sommes
icy sur la crainte de quelque horrible orage, et pouvons bien dire
que si la grâce de Dieu n'avoit besogné, nous estions tous per-
dus. Car celui osté qui par la faveur de Dieu soutient sur ses
épaules tout ce grand édifice, il en fallait attendre une totale
ruine, tant pour l'Estat que pour les Eglises que nous voyons
dans la sainte paix croistre tous les jours. Que s'il plaist nous
conserver ce bon, très bon prince, j'espère que ce coup servira à
confirmer la paix pour l' advenir 2 . »
L'automne 1605 fut marqué par une recrudescence d'excita-
tion contre les protestants 3 . Depuis longtemps, en France, à
Paris notamment, tout finit par des chansons. Il y en avait donc
une sur la Vache à Colas, « bâtie contre les huguenots par un tas
de faquins séditieux 4 . »
1. Réponse au cahier, art. 14, clans le Sommaire des procès, etc., par
Loride des Gallinières, 1661, p. 81.
2. Autographe à la Bib. hisi. pr., collection Lutteroth.
3. Ce fut cette année-là que parut >< chez Ch. Chastellain, rue S. Jac-
ques, à la Constance, près les Mathurins, » un ouvrage que les controver-
sistes catholiques ont utilisé depuis lors, et jusqu'à nos jours : « VHis-
toire de la naissance, progre: et décadence de l'hérésie de ce siècle, dédiée à
Notre S. Père le pape Paul V e , » par Florimond de Raemond.
4. L'Estoile, Journal, septemhre 1605. D'après la tradition, adoptée par
Littré, l'origine de cette locution serait la suivante : une vache appartenant
à un catholique nommé Colas Pannier serait entrée pendant le prêche
dans le temple des protestants d'Orléans, situé au village de Bionne (tem-
ple où prêchait en 1605 le père de Du Moulin) ; elle y aurait été tuée et
mangée. Sur cpioi l'on fit d'abord une chanson catholique (aujourd'hui
perdue), puis une riposte protestante réimprimée en 1868, par M. Vasse,
op. cil. ; cf. B. h. p., 1858, p. 91, 215, 364 ; 1859, p. 7 ; 1869, p. 251 ; et le
légal de la Vache à Colas, complainte huguenode (sic) précédée d'une in-
troduction et avec notes, inaug. Dissert, zur Erlangung der Doctorwùrdo
der philos. Facult. zu Iena, von Cari Hoelting, O. Lehrer a. cl. Realschule i.
Ordnung zu Cassel, Cassel, 1872, in-8". En dernier lieu la chanson pro-
testante a été réimprimée en 1903 avec les Chansons de l'Escalade par
M. Ritter (Ducloz, inip. à Moût i ers, in-8"). .le crois la locution populaire
CHANSON DE LA VACHE A COLAS 207
« A Paris et par toutes les villes et villages de France on
n'avait la tête rompue que de cette chanson, laquelle petits et
grands chantoient à l'envi l'un de l'autre en dépit des huguenots,
devant la porte desquels, pour les agacer, cette sotte populace la
chantoit ordinairement, et étoit déjà passé en proverbe, quand
on vouloit désigner un huguenot, de dire : « C'est la Vache à
Colas, » d'où procédoit une infinité de querelles et batteries,
ceux de la religion s'en formalisans fort et ferme, et estans aussi
peu endurans que les autres, qui s'en fussent servis volontiers à
faire une sédition, à l'instigation de quelques uns de plus grande
qualité, qui les y poussoient sous mains, et, faisans semblant
d'éteindre le feu, l'allumoient. »
Ainsi le 10 septembre 1605, un catholique chantant cette chan-
son près des Cordeliers, un archer protestant — un des gardes de
M. de la Force — l'étendit mort sur le pavé. Le lendemain samedi
on trompetta par les rues « défense, sous peine de la hart, de
plus chanter la chanson de Colas. »
Huit jours après, le dimanche matin 18 septembre, on vit
affiché sur la porte Saint-Victor (toujours de ce même côté par
où circulaient les protestants), et en d'autres endroits, le placard
que voici, parodie des ordonnances officielles :
« On fait sçavoir à tous écoliers, grammairiens, artiens et
autres adolescens illustres, étudiants en nostre Université luté-
tienne, qu'ils aient à se trouver aujourd'hui post prandium sur le
bord de la Seine [vers le port Saint-Bernard où accostaient les
barques d'Ablon] cum fiislibus et armis, pour là s'opposer in
tempore opportuno aux insolences de la maudite secte huguenote
et abloniste ; faisant deffense à tous prévôts, lieutenans et autres,
et les chansons tant catholique que protestante postérieures à l'édit de
Nantes (le temple de Bionne fut inauguré à Noël 1599, voir ci-dessus). Quel
est l'auteur de la chanson protestante ? le mot « de Sedege, » pour lequel
on n'a pas encore trouvé d'explication satisfaisante, ne serait-il pas un
pseudonyme du neveu et successeur de Couèt comme pasteur à Paris
(1608), Samuel Durant, Genevois, qui signe S. I). (1. un manuscrit de 1613
dont nous donnons quelques extraits (Pièces justificatives, XXVI ; cf. B. h. p.,
1886, p. .333, note) ? Si quelques couplets, comme le XX" semblent faire
remonter la chanson primitive au temps du pontificat de Grégoire XIV
(1590), telle autre strophe (la XVI) faisant allusion au P. Coton est pos-
térieure à 1603, et la IIP fait peut-être allusion à Clément VIII mort en
1605.
208 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
d'empêcher ceci, sur peine d'encourir l'ire de Dieu et du peuple
chrétien et catholique 1 . »
Cet appel à la violence n'eut que trop d'écho ; il y eut « grand
trouble et murmures, et deux meurtres (« fut-ce à dessein ou
autrement ? » se demande le prudent l'Estoile) à sçavoir d'un
nommé Robert demeurant au faubourg Saint-Germain, qui se
mèloit de louer des chambres, lequel revenant d'Ablon avec un
sien fils fut attaqué et tué sur la place par un soldat des gardes
de la compagnie de Sainte-Colombe ; et ledit soldat tué tout à
l'heure par le fils dudit Robert, outré de juste douleur de voir son
pauvre père mort. »
Il semble qu'après une sorte de trêve de 1602 à 1604 les pas-
sions populaires reprenaient une nouvelle ardeur à Paris, à pro-
pos des questions religieuses, en cette année 1605. Fait unique
dans l'histoire de la papauté, on y vit trois papes se succéder sur
le trône pontifical, en deux mois : Clément VIII étant mort le
,3 mars, un Médicis parent de la reine de France avait été élu
sous le nom de Léon XI mais il mourut dès le 27 avril et fut
remplacé par le cardinal Borghèse (Paul V). L'un des derniers
venus dans le Sacré collège était l'homme que le pasteur Daillé
appellera plus tard « le plus fameux disputeur de la cour
romaine - » Du Perron. Après avoir vu, à Paris, ses tentatives
de conversion échouer auprès de Catherine de Bourbon, d'Aubi-
gné, Calignon, Casaubon et autres, il s'était retiré dans son évêché
d'Evreux. Nommé en 1604 cardinal et archevêque de Sens, il eut
dès lors dans son archidiocèse l'évêché de Paris. Bientôt il sera
de nouveau envoyé à Rome, et, à son instigation, la direction de
la lutte contre les protestants passe entre les mains de l'assem-
blée du clergé, mais la puissance sans cesse croissante qui sera
effectivement à l'œuvre est l'ordre des jésuites.
Il avait, en France, été dispersé après l'attentat de J. Chastel
par arrêt exécuté le 29 décembre 1594 (c'est-à-dire l'année même
où, « chez Madame, » se reconstituait l'Eglise réformée de
Paris). Dès son arrivée Marie de Médicis avait demandé au roi le
rappel des jésuites, mais le roi fit la sourde oreille pendant trois
ans. A Paris l'opposition des réformés se joignait à celle des
parlementaires. Les jésuites profitèrent d'un voyage à Metz et
1. L'Estoile, Journal, éd. de 1837, p. 388.
2. Exposition </< ht 11 vp. à Timolhée, 1659, t. II, p. 258.
RAPPEL DES JÉSUITES 209
du moment où le roi faisait ses pâques en 1603 pour parvenir à
ses fins i. Un Edit autorisant le retour de l'ordre en France fut
signé en septembre ; il fallut encore quatre mois, et une manifes-
tation péremptoire de la volonté royale, pour que le Parlement
fît l'enregistrement (2 janvier 1604). « Si le roy de sa propre
autorité n'en eust entrepris le restablissement, jamais les jésui-
tes ne l'eussent obtenu, tant le Parlement, la Sorbonne, l'Uni-
versité, plusieurs évesques et villes de France y avoient une
grande aversion. » Ces lignes sont de Sully qui fit, en vain, toute
l'opposition possible -.
L'année suivante il ne put davantage empêcher qu'une satis-
faction éclatante fût donnée à ses adversaires, « au grand déplai-
sir des réformés et de tous les bons Français 3 » : on abattit la
pyramide élevée à la place de la maison du père de Jean Chastel,
portant sur une plaque de bronze l'arrêt de bannissement des
jésuites 4 , tandis que la « croix de Gastine » restait toujours
debout, rappelant l'interdiction des prêches à Paris ■"•.
Agrippa d'Aubigné, jetant un coup d'oeil d'ensemble sur les
dix dernières années du règne de son maître, signale comme uni-
que ombre au tableau « le rappel de ces pestes, entrepris et
exécuté contre toute justice, bienséance, sentiment des grands
du royaume, volonté et honneur du roi '-. » Il note qu'à peine
rentrés les jésuites obtinrent cette destruction de la pyramide ;
et « un seul bastiment que le roi desfit prit le contr'ongle de sa
réputation. »
Chose curieuse : c'est un ancien cuisinier de Catherine de
Bourbon, un de ses rares serviteurs catholiques, devenu porte-
manteau du roi, puis conseiller d'Etat, La Varenne, qui fut l'un
des instruments de ce rappel des jésuites avec le P. Coton.
1. Le jeudi saint le roi reçut quatre jésuites dans son « arrière cabinet ; »
et le lundi de Pâques « il commanda au père provincial de le venir trou-
ver à Paris et y amener le père Coton, et qu'il avoit volonté de les réta-
blir en France » (P. Cayet, Chronologie septénaire, édition de 1611, p. .'{«SS).
2. Mémoires de Sully, I, CXX1X. Cf. Lettres missives d'Henri IV, t. VI,
p. 178 et 182 : dans sa réponse aux remontrances du Parlement le 21
décembre, le roi dit à propos des jésuites : « Si la Sorbonne les a con-
damnés, c'a esté sans les cognoistre. »
3. E. Benoît, Hist. de l'édit, I, 415. Cf. Mercure de 1605 (édition de 1(519,
p. 10).
4. Mémoires de la Liane, t. VI, p. 247 ; et Hisl. nniv. d'A. d'AuBIGNÉ, éd.
de Ruble, t. IX, p. 26.
5. Voir ci-dessus, p. 25.
6. Histoire unir., édition de Ruble, t. IX, p. 459.
210 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Celui-ci, après le voyage du roi en Lorraine, s'était insinué
dans ses bonnes grâces. Il avait prêché à Fontainebleau d'abord,
et bientôt à Paris. Suivant une tactique ordinaire, l'ordre le fit
nommer confesseur du roi l . 11 resta en charge jusqu'en 1617. Un
des plus prompts à l'entourer de leurs louanges, en voyant sa
faveur croissante, fut naturellement P. Cayer : « il n'y eut à
Paris, dit-il dès 1604, bonne parroisse qui ne l'ait désiré ouyr ; il
a une grâce attrayante, qu'on ne peut (sic) se lasser de l'écou-
ter -. »
Son influence directe ou occulte détermine la plupart des
mesures prises contre les protestants parisiens. Certains trouvent
moyen de prendre leur parti de leurs malheurs en riant, et disent
que le roi « a du coton dans les oreilles. » Henri IV dut insister
auprès de Sully pour que celui-ci consentit à recevoir une pre-
mière visite du père à l'Arsenal.
Un document typique des préoccupations intimes du P. Coton,
et des procédés étranges qu'il employait, est un grimoire dont
l'authenticité ne paraît pas douteuse, bien qu'elle soit niée par
quelques membres de l'ordre ;{ .
L'affaire rappelle d'abord les manifestations morbides de
Marthe Brossier contre l'Edit de Nantes en 1598. En 1603-1604
une autre fille soi-disant possédée du démon, Picarde cette fois,
vient à Paris, « rendez-vous général des curiosités et phéno-
mènes en tout genre ; » on l'établit rue des Bernardins, chez un
avocat à la cour. Elle est « mise en montre » là, puis à l'abbaye
de Saint-Victor. « Toutes sortes de gens, raconte de Thou 4 ,
venaient la visiter. De ce nombre fut Pierre Coton. Il prétendit
s'éclaircir par Adrienne, ou par le démon, de bien des articles
1. Jusqu'alors c'était le doyen de la Faculté de théologie, R. Benoit (v. ci-
dessus p. 78), qui avait rempli ces fonctions ; un bénédictin, le P. Garnier,
éiait aussi chapelain et prédicateur ordinaire, et « le roi en avait contente-
ment » {Lettres missives d'Henri IV, t. V, p. 569, mars 1602).
2. Chronologie septénaire, dédiée au roi en 1605, livre V (1604), édition
de 1611, p. 437. Parmi les autres jésuites qui prêchèrent à Paris le carême
de 1604, Cayer nomme le P. Gontier à Saint-Jean-en-Grève, les PP. Alexandre,
Largebaston et Machault.
3. Bibliothèque des écrivains de la de de Jésus, t. II, Liège, 1854, in-8° ;
Recherches historiques et critiques sur la Cie de Jésus du temps du P.
Coton, par le P. Prat, Lyon, 1876, II, 414.
4. Hist. unir., lih. CXXXII, § 13.
LE PÈRE COTON 211
qu'il désespéroit de pouvoir apprendre d'ailleurs. » Il emprunte
donc un livre d'exorcismes à un ami que de Thou ne nomme pas,
mais par ailleurs nous savons que c'était le conseiller au Parle-
ment Jacques Gillot, l'un des auteurs de la Satire Ménippée.
Deux ans après (en l'année 1605 qui nous intéresse spéciale-
ment) celui-ci rentrant en possession de son volume y trouve
une feuille volante dont le contenu lui paraît si singulier qu'il
l'apporte à Sully. Ils comparent l'écriture avec celle du P. Coton.
Pas de doute. Sully porte à son tour l'écrit au roi... qui voulut
« étouffer » l'affaire K Mais déjà circulait mainte copie manus-
crite ; on en faisait des gorges chaudes. Casaubon en parle a
Scaliger, Du Puy les envoie à l'Estoile. Cela fit grand bruit à
Paris et ailleurs. En 1609, on songeait à publier une traduction
italienne à Venise ; en 1610 (sept ans après le voyage d'Adrien-
ne à Paris !) le diplomate - huguenot il est vrai Bongars
en édita le texte latin avec traduction française -.
Parmi ces « questions proposées au diable, pour en avoir
l'explication » quelques-unes visent - fort indiscrètement - - la
\ie privée du roi ; d'autres ont trait à la théologie ou à la politi-
que ; beaucoup enfin touchent « la conversion des âmes » (X),
« la guerre avec les hérétiques » (XII), « tout ce qui concerne
de Laval » (VII), « quels hérétiques en court peuvent estre plus
facilement amenés à la foy » etc. A côté de pasteurs en vue
(Charnier, Ferrier), Sully et Lesdiguières sont spécialement visés,
ainsi que le roi et la reine d'Angleterre. Dès qu'elles eurent passé
la Manche, ces « questions » y produisirent une émotion bien
légitime (automne 1605). Combien plus encore pouvaient-elles
inquiéter les protestants de Paris au milieu desquels vivait le
questionneur ainsi hanté par la pensée de les convertir.
D'ailleurs à cette époque où tant de familles étaient partagées
entre les deux Eglises, le P. Coton voyait l'hérésie professée par
ses proches parents. Si l'un de ses neveux devait être le P. La
Chaise, comme lui confesseur du roi, une de ses nièces "• était
protestante, une de ses petites-nièces émigra après la Révocation.
De même le cardinal Du Perron était fils d'un pasteur et d'une
1. (Economies royales, éd. de 1837, t. II, p. 158 ; cf. Ch. Read, />'. h. p.,
1890, p. 200.
2. Fr. prol., 2 e éd., t. II. col. 825 : Questions proposées ou diable pur le
P. Collon.
:{. Catherine Cotton, de Montpellier, avait épousé M. Petit (B. h. p., 1890,
p. 222, n. 2).
212 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
parente de R. Le Cointe, le membre du Consistoire : un homonyme
protestant offrira les œuvres du prélat à la bibliothèque de
Charenton ' ; une cousine, Geneviève Davy, avait épousé aussi
un pasteur, P. Le Roy ; leur conversion fut obtenue ou du moins
récompensée par une institution dont le cardinal surveilla de
près le fonctionnement 2 .
Au moment où le P. Coton, dans son grimoire, demandait au
diable « ce qui est le plus utile pour la conversion de tous les
hérétiques, » le futur cardinal, d'accord avec le futur confesseur
du roi sur les points essentiels, travaillait à l'organisation défi-
nitive et permanente à Paris d'une machine de guerre dirigée
d'abord contre les chefs des troupeaux hérétiques : une caisse
de subventions aux ministres apostats.
Dès l'année de l'Edit (1598) l'assemblée du clergé avait décidé
d'affecter à cette dépense un crédit annuel de trois mille écus.
Le principe même d'une caisse spéciale, et surtout sa gestion
par le bureau de Paris, avait soulevé (surtout chez les députés
de diocèses éloignés) beaucoup d'opposition. Cependant en 1600,
on décida de continuer les pensions, extrêmement peu nom-
breuses :! . En 1605-6 on augmenta beaucoup le chiffre du crédit
et on résolut de lever une somme de 10.954 livres 4 sols 4 deniers.
L'assemblée du clergé se tenait aux grands Augustins, qu'une
rue alors en construction séparait seule de la muraille et du
faubourg protestant de Saint-Germain-des-Prés 4 . Les sessions
devaient avoir lieu, en principe, à peu près tous les dix ans, mais
une commission chargée de vérifier les comptes du receveur
général se réunissait à Paris tous les deux ans r \ Dans l'intervalle
enfin, les agents généraux du clergé poursuivaient l'exécution des
décisions de l'assemblée. Or les protestants avaient une orga-
nisation parallèle, ou plutôt opposée : les synodes nationaux
1. B. h. p., 1906, p. 50.
2. Sur les pensions payées en 1606 par les soins de l'assemblée du
clergé figurent les deux époux ; à partir de 1611, devenue veuve, G. Davy
continue à toucher 400 livres (B. h. p., 1907, p. 237 et 251).
3. Procès-verbaux de l'ass. du clergé, I, 653 et 678 ; cf. B. h. p., 1902,
(art. de M. Cans), p. 226, et 1907 (art. de J. Pannier), p. 233 et suivantes.
4. La chapelle des Augustins longeait le quai portant encore ce nom, et
le réfectoire s'éleva, plus tard, parallèlement : il en reste quelques vestiges,
3, rue du Pont de Lodi. La rue Dauphine fut percée en 1606 à travers les
jardins du couvent.
5. Mercure />. de 1607, éd. de 1619, p. 189, verso.
LA CAISSE DU CLERGh
213
pour agir en sens inverse des « agents généraux l . » Si bien que
certaines décisions des assemblées du clergé tardaient parfois
assez longtemps à être ratifiées. Ainsi le Parlement ne vérifia
qu'en 1008 un édit faisant droit aux plaintes de l'assemblée de
1005-6 « contre ceux de la religion prétendue réformée qui vou-
droient se faire inhumer dans les églises que leurs prédécesseurs
auroient fondées ; contre ceux qui feroient bastir des temples
près des églises catholiques etc. -. »
JETON DE CATHERINE DE BOURBON
1. Ci-dessus chap. III, S 5, page 179, note 4.
2. Mercure de 1606, éd. de 1619, p. 95.
3. Voir ei-dessus page 84, note 2, et ci-après p. 571.
214 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
CHAPITRE V
LA CONTROVERSE
Notice bibliographique.
Introduction. — Un tableau de ce temps : la pèche des âmes. — Universalité
des discussions religieuses eu Europe. — Publicité et rententissement
de celles qui ont lieu à Paris.
§ 1. L'objet de la controverse. — But théorique de la controverse : la recher-
che de la vérité. — La question du salut. — La raison d'être de l'Eglise.
— Rôle de l'Etat. — Attitude particulière d'Henri IV. — Colloque de
Poissy et conférence de Fontainebleau. — But plus pratique après l'Edit
de Nantes. — Les conversions.
§ 2. Les Ccntroversistes. - Deux catégories. — I. Amateurs : catholiques.
— Protestants. — IL Professionnels : le type du controversiste protes-
tant : P. Du Moulin. -- Quelques catholiques. — Les seconds.
§ 3. Autour des controverses. — Les assistants, dans les conférences verbales.
— La controverse par écrit. — La clôture. — Quelle autorité met fin aux
controverses.
§ 4. L'argumentation. -- Le point de départ. — Le procédé de discussion : les
syllogismes. — Sciences auxiliaires. — Conséquences politiques et so-
ciales attribuées aux doctrines des adversaires. — Protestantisme et
monarchie. — Papisme et monarchie.
§ 5. Le Juge des controverses. — L'Ecriture sainte. -- La tradition, les Pères.
— Quels textes sacrés seront admis (canoniques et apocryphes). — De
l'usage des Pères.
§ 6. Les sujets traités. — La foi commune. — Classification des questions
controversées. -- I. Questions essentielles. — 1° La transsubstantiation et
le sacrifice de la messe. — 2° L'autorité du pape. — IL Autres questions
importantes : 1° l'Eglise. — Ses caractères : Universalité, antiquité. —
Remarques sur l'église anglicane. — L'Episcopat. — 2° La vocation des
pasteurs. — 3° Les sacrements. — 4" Le purgatoire, etc. — III. Questions
secondaires : cérémonies, etc.
§ 7. Les sujets qu'on n'a pas traités alors à fond. — La grâce et la prédesti-
nation. — Le témoignage intérieur du Saint-Esprit.
§ 8. Le ton et la fui de la controverse. — Les résultats : avantages, inconvé-
nients. — Conclusion.
Notice bibliographique. — Pour rédiger ce chapitre nous avons dû faire un
choix dans la masse des livres de controverse de cette époque. Voulant nous
borner, sauf exception, aux ouvrages publiés à Paris ou sur des conférences
faites à Paris, nous avons pris comme type, du côté catholique, les œuvres de
OUVRAGES DE CONTROVERSE DK DUMOULIN 215
Cayer déjà énumérées plus haut, p. 52, et du côté protestant quelques
œuvres de Du Moulin. Dans les notes des pages suivantes nous avons désigné
ordinairement les publications composant la présente bibliographie par les
deux ou trois premiers mots du titre ; lorsqu'on trouve ci-après indiquée
une réédition de 1624, 1625, 1626, c'est à elle que se rapportent les chiffres
des pages que nous avons transcrits d'après les exemplaires consultés par
nous.
Narré de la conférence verbale et par escrii tenue entre
M. Pierre du Moulin et M. Cayer, dédié à Monsieur de la Roche,
près Chalais, par Archibault Adaire, gentil-homme Escossois.
(Première édition 1002 ; deuxième édition : A Genève, pour
Pierre Aubert, MDCXXV, 160 p. in-S").
Cartel de Deffy du sieur de Bouju surnommé de Beau-Lieu
envoyé au sieur du Moulin, avec les responses et répliques de part
et d'autre sur le point de la Cène et des marques de la vraye Egli-
se (Première édition 1602 ; nouvelle édition : A Genève, pour
Pierre Aubert, MDCXXV, 120 p. petit in-8°.
Torrent de feu sortant de la face de Dieu pour desseicher les
eaux de Mara, encloses dans la chaussée du Moulin d'Ablon, où
est amplement prouvé le Purgatoire et suffrages pour les Tres-
passez et sont descouvertes les faussetez et calomnies du Ministre
Molin. Composé par le R. P. F. Jacques Suarès de Saincte Marie,
observantin Portugais, docteur en théologie et prédicateur ordi-
naire du Roy. A Paris, par Julian Pillou, imprimeur demeurant
à VEscu de France près l'Eglise Sainct Estienne du Mont, MDCV
112 p. in-8°. La lettre « o Messieurs les catholiques de Paris »
est datée de Grenoble ce 18 juillet 1603.
Trente-deux demandes proposées par le Père Cotton, avec les
solutions adjoustées au bout de chaque demande. Item soixante-
quatre demandes proposées en contre eschange par Pierre du
Moulin, Ministre de la parole de Dieu en l'Eglise de Paris.
Matthieu 22, vers 23 et 29 : les Sadducéens vindrent à Jésus et
Vinterroguerent. Mais Jésus res pondant leur dit : Vous errez ne
sachant point les Escritures (Première édition, 1008 ; nouvelle
édition : A Genève, pour Pierre Aubert, MDCXXV (in-12).
Véritable narré de la Conférence entre les sieurs Du Moulin et
Confier, secondé par Madame la baronne de Salignac (Première
édition, 1009 ; nouvelle édition : .4 Genève, pour Pierre Aubert,
MDCXXV (in-8' de 18 + 14 p.).
Discours sur le sujet proposé en la rencontre du R. Père Gon-
lier et du Sieur du Moulin, par Pierre de Bérulle, Ecclésiastique.
216 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
à Madame de Mazencourt, à présent catholique. A Paris, chez
Rotin Thierry, rue St-Jacques, au Soleil d'or, MDCIX, in-8°.
Apologie pour la Sainte Cène du Seigneur contre la présence
corporelle et transsubstantiation... Par Pierre du Moulin, Minis-
tre de la parole de Dieu en l'Eglise de Paris. Dernière édition en
laquelle est satisfait à toutes les accusations des adversaires. Pre-
mière édition, la Rochelle 1607, nouvelle édition : De l'imprime-
rie de Matthieu Bcrjon, MDCX (mais à la dernière p. (265) on
lit : « Parachevé d'imprimer à Genève par M. Bcrjon l'an 1609 »).
Défense de la foy catholique contenue au livre de trespuissant
et serenissime roi Jaques I, Roi de la Grand' Bretagne et d'Ir-
lande, contre la response de F. N. Coeffeteau, docteur en théolo-
gie et Vicaire général des Frères prescheurs. Par Pierre du Mou-
lin, Ministre de la Parole de Dieu en l'Eglise de Paris. Première
édition, la Rochelle, 1604 ; Edition reveue et augmentée par
l'Autheur. A Genève, par Pierre Aubert, MDCXXIV (in-12).
Accomplissement des prophéties. Troisième partie du livre de
la Défense de la foi du serenissime roi Jacques I. Où est monstre
que les prophéties de Saint-Paul et de l'Apoccdypsc et de Daniel
touchant les combats de l'Eglise sont accomplies. Par P. du Mou-
lin, Ministre de la Parole de Dieu en l'Eglise de Paris. Edition
dernière reveue et de beaucoup augmentée. l ro édition 1612 ; nou-
velle édition : A Genève, pour Pierre Aubert, 162 b (406 p. in-8").
Du juge des controverses, trcdtté auquel est défendue l'autho-
rité et la perfection de la Saincte Escriture contre les usurpations
et accusations de l'Eglise romaine, par Pierre du Moulin, Minis-
ire de la Parole de Dieu en l'Eglise de Sedan et professeur en
théologie. Première édition, Sedan, J. Jannon, 1630 ; Nouvelle
édition : A Genève, chez Pierre Aubert, MDCXXXVI (in-8 ').
Déclaration de Bertrand Avignon naguères de l'ordre qu'on
appelle des Cordclliers eslably en la ville de Paris, Bachellier en
première licence et présenté le premier dudict ordre en la faculté
de théologie et Sorbone. Par laquelle il déduict les raisons qui l'ont
meu de quitter la Religion romaine pour embrasser la vérité de
l'Evangile. Faicte à Ablon en l'assemblée des fidelles de l'Eglise
de Paris le dimanche XXIX de May jour de la Pentecoste 1605.
Imprimé l'an de grâce MDCV (sans lieu ni nom d'imprimeur,
36 p. in-8 u ).
UN TABLEAU DE 1614 217
Introduction
Au Musée d'Amsterdam (Rijksmuseum) un tableau peint en
1614 par A. van der Venne représente la Pêche des âmes. De
terribles orages ont fait déborder un large fleuve ; des centaines
d'hommes, surpris dans leurs barques ou leurs maisons, se
débattent au sein des Ilots. Maintenant, le calme est revenu,
l'arc-en-ciel, symbole de réconciliation, occupe tout l'arrière-plan.
Deux flottilles sont occupées au sauvetage ; leurs équipages riva-
lisent de zèle pour la « pèche des âmes » qu'ils recueillent à
leurs bords respectifs : d'un côté les embarcations sont occupées
par des pasteurs et des laïques dont, plusieurs tiennent des
Bibles ouvertes, de l'autre côté des prêtres, des moines, et quel-
ques autres personnages, sont munis de chapelets, de reliques,
etc. Séparées par toute la largeur du fleuve, deux foules contem-
plent cette sainte lutte ; l'expression des visages est à la fois
grave et passionnée, presque tous, paraît-il, sont des portraits,
représentant sur la rive gauche, des protestants ; sur la rive
droite, des catholiques Si ce tableau retrace avant tout la
situation locale aux Pays-Bas après la trêve entre l'Espagne et
les Provinces-Unies (1609), il dépeint aussi exactement l'état des
esprits en France après l'Edit de Nantes : la volonté pacificatrice
du roi, dominant tout l'ensemble ; les deux Eglises rangées l'une
en face de l'autre sur les bords de la Seine comme sur les
bords du Rhin, assistant à ce spectacle dramatique : les efforts
de leurs champions rivalisant d'ardeur pour attirer dans leur
barque le plus d'âmes possible, parmi celles qui avaient sombré
au cours des troubles récents. Telle est bien l'image de la contro-
verse au début du xvn° siècle : controverse dont le rôle et
l'importance sont, à Paris, plus grands que partout ailleurs *.
On pourrait dire que partout, mais surtout en France, et
surtout à Paris, toutes sortes de personnes étaient alors prêtes
1. Au frontispice du livre de Du Plessis-Mornay (le Mystère d'iniquité,
c'est-à-dire l'histoire de la papauté, édition de lfil'2, sans nom d'imprimeur,
à la marque de la vraie religion sur le titre) ou voit de même d'un côté
quatre docteurs catholiques, de l'autre quatre protestants : trois pasteurs
en robe et chapeau, eu bonnet carré et un laïque qui met le feu aux piliers
de bois sur lesquels, au milieu, s'élève la tour de Babel, et la légende est
ainsi conçue :
Fallitur seternam (/ni suspicit ebrius arcem.
Subrula succensis mox corruet ima tigillis.
218 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
à faire de la controverse en toutes sortes de circonstances : du
côté protestant « les femmes et les enfants étaient armés de
tous les passages de l'Ecriture qui peuvent servir à expliquer
la véritable doctrine 1 . » On faisait de la controverse à table :
nous avons vu qu'il y avait ce qu'on pourrait appeler des
« dîners de controverse » cbez le président Canaye ; il y en avait
aussi chez Du Perron lorsqu'il n'était encore qu'évêque d'Evreux.
(ce fut un de ces soirs là, vers 1604, qu'il se flatta d'avoir converti
Casaubon, et le pieux helléniste dut écrire une lettre pour protes-
ter qu'il restait fidèle à son Eglise -) ; et l'on faisait aussi de la
controverse le long des grands chemins, entre personnes « de
contraire religion » se rencontrant le dimanche entre Paris et
Ablon Mais toutes les discussions n'ont pas ce caractère
familier et — d'un côté tout au moins — improvisé. La contro-
verse a eu ses formes quasi-régulières, ses procédés presque
classiques. Et c'est là ce que nous allons étudier de plus près.
Joute oratoire ou étrange de brochures et de gros volumes ;
plus généralement sous l'une et l'autre forme : « conférence
verbale et par escrit 3 , » ce genre d'exercice s'est tellement déve-
loppé entre 1596 et 1610 qu'il répondait évidemment à un goût
et à un besoin de cette époque.
Dans tous les temps et dans tous les pays lorsque des opinions
philosophiques ou religieuses diverses se sont trouvées en
présence, elles ont été discutées par leurs adhérents respectifs.
Ceux qui pensaient différemment — dis-putantes — ont lutté
pour leurs pensées, disputé ; mais souvent ces discussions, ces
« disputes » ont eu un caractère purement académique, ou du
moins n'ont intéressé qu'une certaine catégorie de personnes :
ainsi les luttes de l'antiquité grecque entre platoniciens et aristo-
téliciens ; celles de l'antiquité juive entre pharisiens et saddu-
céens, celles du moyen-Age entre nominalistes et réalistes ;
souvent aussi la nature des rencontres entre représentants des
différentes confessions religieuses s'est trouvée quelque peu
faussée par le concours des circonstances politiques auxquelles
le mouvement des idées religieuses se trouvait trop indissolu-
blement lié : ainsi en Allemagne au temps de la Réforme. Toutes
1. E. Benoît, Ilist. de l'Edit, t. III, p. 49, cf. t. II, p. 557.
2. Chauffepié, Dictionnaire, v° Casaubon. La Fi", prot., 2" éd., t. III,
coL 820, ne cite de cette lettre en latin qu'une édition de 1612.
3. C'est le titre même du Narré de ce qui s'est passé entre Du Moulin et
Cayer, 1602.
IMPORTANCE DES CONTROVERSES A PARIS 219
les idées générales étaient alors remuées à la fois clans un boule-
versement universel avec beaucoup de trouble et de confusion i
d'autre part, nombre de querelles ont porté sur des points très spé-
ciaux et n'ont eu qu'une portée locale. Jamais peut-être les dis-
cussions n'ont eu à la fois autant de profondeur et de retentisse-
ment, autant de sérieux et autant d'éclat, autant de vivacité sur
Je moment et d'extension dans leurs développements ultérieurs,
que les controverses religieuses en France au commencement du
xvii e siècle : peut-être parce que, à cette époque où les préoccupa-
tions religieuses étaient partout en Europe au premier plan, elles
ne pouvaient nulle part ailleurs être discutées avec autant de
liberté qu'en France. Lorsque plus tard, là et ailleurs, la liberté
de discussion est devenue plus grande, la quantité des sujets
à discuter était devenue plus grande aussi, en sorte que jamais
plus l'intérêt de tous ne s'est concentré sur le même sujet avec
une telle intensité. Enfin le progrès constant des moyens de diffu-
sion des idées et des voies de communication ont accéléré dans
tous les sens la « décentralisation » ; au xx e siècle, où les congrès
attirent si facilement les spécialistes de tant de matières sur
tant de points du inonde à tour de rôle, on se représente avec
peine la difficulté et par là même l'importance qu'avaient au
début du xvn e siècle, à Paris, les rencontres entre tenants d'opi-
nions religieuses différentes. Dans la capitale, au développement
de laquelle le roi donnait alors une impulsion nouvelle, les idées
se rencontraient, s'entrechoquaient, se pénétraient comme sur un
u grand théâtre -, » de telle manière que le contre coup se faisait
sentir plus rapidement qu'on ne saurait croire, et très profondé-
ment, dans toute la France et même dans toute l'Europe pen-
sante.
En apparence il ne s'agit que d'une lutte entre l'Eglise catho-
lique et l'Eglise réformée ; en réalité celle-ci représente alors la
seule opinion dissidente qu'on eût le droit de défendre publique-
ment ; les Juifs étaient tenus à l'écart, les libres-penseurs
n'osaient se déclarer ouvertement, fût-ce au pied de l'échafaud
comme le maréchal de Biron ; il s'agit donc, au fond, de la
lutte entre le principe d'autorité extérieure, uniforme et le prin-
1. On ;i remarqué avec raison que « dans le premier quart du dix-sep-
tième siècle, la controverse garde le même caractère encyclopédique » qu'au
seizième, a et c'est toujours sur tous les points de la religion qu'elle se
disperse » (RÉBELUAU, Bossuel historien du protestantisme, p. 7).
2. L'expression est de l'un des controversistes.
220 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
cipe de liberté sous ses diverses formes : liberté de la parole, de
la presse, du culte, de la pensée, de la conscience l .
Du caractère très général des considérations qui précèdent il
résulte qu'un intérêt très grand s'attache aux questions que nous
ii lions traiter dans ce chapitre ; de ce caractère très général il
résulte aussi qu'il est malaisé d'écrire à ce sujet un chapitre
seulement... Nous nous efforcerons de ne pas oublier que nous
nous occupons ici d'une Eglise donnée dans un temps donné ; et
nous nous laisserons entraîner le moins possible hors des limites
de cette Eglise et de ce temps 1 .
Nous étudierons pourquoi il y a des controverses à Paris sous
le règne d'Henri IV, comment elles se passent, à quoi elles abou-
tissent : c'est-à-dire d'abord le but théorique et le but pratique,
puis quelles personnes se trouvent en présence, et quelles idées ;
à ce moment nous examinerons quel est le « juge des contro-
verses » et nous établirons une classification des principales
matières controversées. Après avoir étudié quelles armes et
quelle tactique employaient les adversaires, nous pourrons arri-
ver enfin à une conclusion sur les résultats immédiats de chaque
escarmouche et les conséquences plus lointaines de la lutte dans
son ensemble.
1. Voici ce qu'Henri IV écrit à M. de la Force après l'exécution de son
beau-frère (le maréchal de Biron était fils d'Armand de Gontaut et de
■Jeanne d'Ornezan) le 7 août 1602 : « Il est mort n'ayant jamais voulu
mesines prier Dieu, et je crois aussy qu'il ne le sçavoit, comme il l'a advoué
à ses confesseurs, qui luy ayant voulu parler de Madame la maréchale de
Biron, sa mère, il ne l'a voulu seulement ouïr nommer, pour ce qu'elle estoit
hérétique. Ce dont il les a priez en mourant a esté de dire à tout le monde
qu'il estoit mort très bon catholique, sans pouvoir dire que c'estoit que
catholique » (Lettres missives, t. V, p. 647). P. Cayer (Chronologie septénaire
de 1605, 1. V, p. 318 de l'édition de 1611) dit en effet que le maréchal
« n'avoit nulle piété ; on l'a veu souvent se moquer de la messe et se rire
de ceux de la R. P. R. avec lesquels il avoit esté nourry dès ses jeunes ans,
ayant esté eslevé à partir de huit ans par Madame de Brisambourg sa tante
paternelle qui estoit de la R. P. R. ».
1. Si par exemple il est impossible de ne pas parler de la conférence de
Fontainebleau (4 mai 1600), nous n'y insistons pas. Le principal intéressé,
Du Plessis, était membre de l'Eglise de Saumur, ses séjours à Paris étaient
de moins en moins fréquents ; les pasteurs de Paris n'ont pris à cette confé-
rence aucune part officielle : il est vrai que Du Plessis fut assisté de trois
habitués des prêches du Louvre, de Grigny et d'Ablon : Fresne-Canflye et
Casaubon, commissaires, J. Mercier secrétaire. Après la conférence où
Du Plessis fut très partialement traité, Mercier l'aida à faire une relation
avec la collaboration de Lafin et de deux conseillers au Parlement : Chan-
ciieu et Du Coudray. Mais, tenue en dehors de Paris et, aussi, en dehors des
OBJET DE LA CONTROVERSE
221
LA VRAIE RELIGION
Marque typographique protestante du xvir siècle
§ 1. L'objet de la controverse
Le but commun à toutes les disputes et à tous les disputeurs
est théoriquement le plus élevé qui se propose et qui s'impose à
l'âme humaine : c'est la recherche de la vérité. Chacun des deux
partis, avec une égale sincérité et une égale ardeur, prétend lutter
pour la vérité et contre l'erreur ; chaque concurrent se pose non
seulement en champion de son Eglise, mais en porte-parole ou
plus humblement encore en instrument de la vérité * ; chacun
de ceux qui viennent à la rescousse, individuellement ou en
corps, sur la scène ou dans la coulisse, Sorbonne ou Consistoire,
prétend prendre des décisions au nom de la vérité ; donner des
approbations « pour réduire (reducere, ramener) les desvoyés - » ;
sur les comptes rendus et commentaires imprimés, à la première
page, les libraires catholiques et protestants font mettre des mar-
conditions ordinaires, cette conférence ne rentre pas dans le cadre de notre
étude. Enfin, elle a fait l'objet d'études très détaillées, p. ex. la thèse de
doctorat es lettres de M. Lalot.
1. « Les conférences et disputes ont la vérité pour but », dit le sieur de
Bouju, catholique (Cartel de deffy, envoyé au sieur du Moulin, 1602, première
lettre*. « Ne différez plus à vous déclarer du costé de la vérité de Dieu, »
écrit Cayer (Copie d'une lettre, etc., 1596, p. 23). Et Du Moulin, de son côté :
» Nous coupons avec le glaive de l'Evangile ces nœuds de questions entor-
tillées tissues exprès pour envelopper les esprits. A les voir de loing ce sonl
nœuds gordiens, à les regarder de près ce sonl toiles d'araignes qui ne sup-
portent pas seulement le vent de la vérité. Rien ne s'y prend que les mou-
ches, etc. » Et il écrit au roi Jacques I e * (Trente-deux demandes, etc., 1608,
avertissement) : « Nous avons estimé nécessaire de résister à ceux qui en
voslre personne assaillent la vérité » (Défense de la foi/, etc., 1610, dédieaeei.
2. Formule fréquente sur les permis d'imprimer accordés à des ouvrages
de controverse par les docteurs de la Sorbonne.
1.--.
222 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
ques telles que « la vraie religion 1 , » d'une part, 1' « enseigne
de la vérité - » d'autre part.
Et la lutte pour la vérité a ceci de dramatique que, dans la
pensée des lutteurs, il ne s'agit pas de vérité abstraite — la vérité
pour la vérité, comme on dit aujourd'hui l'art pour l'art — mais
de vérité vivante, vécue et à vivre ; connaître et pratiquer la
vérité c'est, pour une âme religieuse, la seule voie du salut, pour
elle-même et pour les autres. C'est ce qui fait l'intérêt passionné
avec lequel les concurrents participent et les spectateurs assis-
tent au combat, intérêt collectif autant qu'individuel.
Chacun a besoin de légitimer devant sa propre conscience et
devant celle des autres l'existence de la société religieuse à
laquelle il appartient, la raison d'être de son Eglise, son droit de
posséder et son devoir de répandre la vérité salutaire.
Mais à côté de l'ambition commune aux deux Eglises se mani-
feste ici déjà une différence de prétention sur laquelle nous
reviendrons plus amplement à propos des matières controver-
sées : tandis que le système catholique prétend être un but en
soi, et se dit seul détenteur des moyens de salut, le système
protestant n'aspire qu'à être un moyen pour amener au salut,
et reconnaît qu'il peut y avoir d'autres moyens. L'un et l'autre
dit : « hors de l'Eglise point de salut, » mais tous deux n'enten-
dent pas sous ce mot Eglise la même chose, et le protestant finit
même par avouer que, très exceptionnellement il est vrai, la for-
mule peut n'être pas applicable.
L'Eglise d'ailleurs n'est pas seule à se préoccuper de la vérité
religieuse et du salut des âmes. L'Etat croit avoir non seulement
le droit, mais le devoir d'intervenir. Car l'idée d'un Etat « laïque »
est absolument étrangère aux hommes de ce temps, protestants
aussi bien que catholiques ; les gouvernants se sentent respon-
sables devant Dieu de l'âme des gouvernés, un souverain protes-
tant, comme le roi d'Angleterre, aussi bien qu'une Majesté « très
catholique » comme le roi d'Espagne, le conseil d'une république
protestante comme les Deux-Cents de Genève, aussi bien que le
conseil d'une république catholique comme le Sénat de Venise.
Mais au milieu de tous ces rois et magistrats détenteurs du
1. Voir p. 221 et 566.
2. Marque de Philippe du Pré, rue des Amandiers, libraire de Cayer à
partir de 1596. ("était peut-être un membre d'une famille protestante.
Cf. p. 349.
l'église et l'état 223
pouvoir exécutif en Europe, Henri IV a sa physionomie bien à
part : il n'est plus le « défenseur de la foi » protestante comme
l'a été sa mère, mais il n'est pas encore le roi très catholique que
deviendra son fils, proposé par le clergé en exemple de dévotion
à ses sujets ; il est (au point de vue diplomatique, s'il ne l'est pas
au point de vue moral) le roi « très chrétien » sans épithète ; il
exerce aussi peu de pression que possible sur ses sujets tant
catholiques que protestants..., ce qui ne veut pas dire qu'il n'en
ait exercé aucune contre les protestants, comme nous le verrons,
mais il a aussi mainte fois mis une sourdine au zèle des catholi-
ques. Et cette attitude donne encore un trait caractéristique
de plus aux conférences qui purent se tenir alors à Paris, tandis
qu'elles étaient impossibles dans la capitale de tout autre pays.
Logiquement, si l'Etat a le droit de se préoccuper de la vérité
religieuse, il a le devoir de la faire établir par les autorités compé-
tentes, lorsqu'elle vient à être un sujet de discussions entre
citoyens de cet Etat : et en effet on a vu les théologiens catholi-
ques et protestants officiellement réunis, discuter devant le roi
de France, la reine-mère, les ministres... Oui, on l'a vu, une
fois : c'était au colloque de Poissy ; mais on ne l'a pas revu une
seconde fois, parce que l'Etat s'est, malgré tout, senti peu quali-
fié pour remplir ce rôle d'arbitre, et aussi parce que l'Eglise
catholique s'est sentie peu disposée à partager avec un autre
pouvoir — fût-ce celui du fds le plus soumis de l'Eglise — ce
rôle d'arbitre de la vérité.
Sous le règne d'Henri IV l'on n'a plus vu des évêques réunis
ainsi avec des pasteurs devant le roi dans un bâtiment ecclésias-
tique, mais on a vu une fois dans un palais royal et devant le roi
un évêque discuter avec un protestant, laïque, mais théologien.
C'était à la conférence de Fontainebleau, lorsque dans une lutte
inégale Duperron attaqua Du Plessis-Mornay, et que celui-ci
défendit assez malheureusement les citations d'un de ses ouvra-
ges. Nous n'insistons pas, tant pour les motifs-ci-dessus énoncés
qu'en raison du caractère exceptionnel de cette rencontre. Evi-
demment ni le roi ni aucun des deux partis n'eut envie de voir
se renouveler la discussion dans ces conditions.
Au colloque de Poissy on avait traité les questions à un point
de vue d'ensemble et pour ainsi dire en nom collectif, à la confé-
rence de Fontainebleau la controverse avait eu un caractère plus
personnel, mais il y avait là deux « précédents > de toute pre-
mière importance, et l'on s'étonne de ne pas les voir citer plus
224 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
souvent (ils le sont, mais incidemment) dans les disputes ulté-
rieures. Celles-ci ont d'ailleurs un but de plus en plus précis, et de
moins en moins général, en apparence du moins, après l'Edit de
Nantes. Dans les années qui précèdent ce grand acte, Cayer par
exemple fait en quelque sorte — autant qu'on peut appliquer
aux choses de ce temps les expressions du nôtre — appel à l'opi-
nion publique : il écrit une « admonition » à Messieurs du Tiers
estât, une autre, semble-t-il, à la noblesse ; un peu plus tard le
cordelier Suarez dédie son Torrent de feu « à Messieurs les
catholiques de Paris » (1603).
De plus en plus les controverses ne se bornent pas à avoir un
but théorique ; on vise un but pratique, d'utilité immédiate ; il ne
s'agit plus de faire de grandes manœuvres sur son propre terrain,
de faire évoluer toutes ses troupes pour faire parade des qualités
de chaque arme, et montrer de quoi l'armée serait capable en
temps de guerre : on se met en campagne véritablement ; tantôt
il faut défendre ses positions, fortifier une place frontière atta-
quée par l'ennemi, tantôt on envahit au contraire son territoire,
soit par une grande expédition jusqu'au cœur du pays, soit en
livrant des escarmouches sur une quantité de points à la fois ;
tantôt on s'applique à viser les chefs, on voudrait les réduire à
l'impuissance, on les provoque à la désertion, tantôt on préfère
n'avoir affaire qu'à leurs lieutenants, ou l'on s'attaque à de sim-
ples soldats qui se défendent plus ou moins habilement, et se
trouvent parfois dans une situation bien critique entre leurs en-
nemis et leurs défenseurs.
C'est ainsi qu'à Paris on voit parler et écrire avec ardeur pour
et contre la conversion de Madame, sœur du roi, pour et contre
la conversion de prêtres, de pasteurs, et de simples fidèles, nobles
ou bourgeois, membres de l'une et l'autre Eglise. Mais, bien
entendu, la conversion de tel ou tel individu, but immédiat de
telle conférence ou de tel ouvrage, sert aussi de prétexte pour
inviter à la conversion tous les auditeurs ou tous les lecteurs, et
l'intérêt de la lutte s'étend bien au-delà de l'instant et du lieu où
elle a commencé 1 .
Certaines argumentations ont pour objet spécial d'ébranler soit
1. La Sorbonne approuve p. ex. l'impression de la Remonstrance de Cayer
à la duchesse de Bar comme « digne d'estre mise en lumière pour la réduc-
tion salutaire de madite Dame et pour l'édification publique »,
RÉSULTATS PRATIQUES DE LA CONTROVERSE 22.")
chez les prêtres soit chez les pasteurs, le sentiment de leur voca-
tion aux fonctions ecclésiastiques : Cayer eut à peine le temps
d'exercer son ministère pastoral à Paris et encore était-il seule-
ment aumônier de Madame : on peut donc dire qu'aucun des pas-
teurs de Paris n'a succombé à ces attaques ni aux autres sollicita-
tions dont ils furent l'objet t ; dans toute la France le nombre des
pasteurs apostats sous le règne d'Henri IV est extrêmement
réduit, les doigts d'une seule main suffisent presque pour les
compter -. Ce fait est attesté par les adversaires mêmes qui vont
avec beaucoup de peine chercher au fond des provinces quelques
noms à citer, car ils attribueraient un grand prix à cet argu-
ment '■'- : mais de ces quelques apostats aucun, sauf Cayer, n'est
venu faire à Paris son abjuration publique. Au contraire si aucun
membre du clergé séculier parisien n'a quitté sa paroisse, plus
d'un religieux a quitté son couvent parisien, et quelques-uns ont
fait profession publique de leur nouvelle foi dans les temples
d'Ablon et de Charenton. Nous l'avons rappelé en temps et lieu.
Parmi les laïques les controversistes catholiques visent surtout
ceux qui occupent une haute situation sociale, et à défaut des
hommes, commencent souvent par les femmes la dislocation de
1. Du Moulin, Cartel, p. 117 : « Qui est le fidèle ministre à qui on n'ait
offert des bénéfices ou de l'argent pour le corrompre ? » Voir sur la caisse
des pensions ci-dessus, p. 112.
2. En 1596, Kotan, pasteur à la Rochelle (Response à Cayer, etc., p. 209)
pense qu'on ne peut citer que quatre apostats parmi ses anciens collègues :
Sponde et Morlas » se sont detracqués aussi tost qu'ils ont humé un peu du
vent de la Court » ; Launoy et Pannetier étaient infidèles dans leur doctrine
Ci dans leur vie ; quant aux deux que nomme Cayer « feu M. Payan est
décédé avec une ferme assurance de son salut » (p. 211) ; « pour le regard
du sieur du Plan nous n'en pouvons parler qu'avec commisération..., son
esprit ayant esté troublé par la rigueur des lourmeus qu'il a enduré, il a
esté bien aysé de le séduire ».
'.i. En 1600, tandis qu'un pasteur apostat, « don » Gaspar Olaxa, se me-
sure à la Mothe en Albigeois avec les pasteurs de Revel et de Puylaurens
La Curne et l'Espinace, l'ancien jésuite Edmond de Beauval abjure à
Saint-Amand. On imprime leurs déclarations respectives en province, l'une
à Bordeaux, l'autre à Pontorson, mais le tout sert de prétexte à Cayer pour
une publication qui paraît à Paris (Response à la déclaration... de Beauval,
etc). Dans une autre, il cite » M. du Plant <> (Copie d'une lettre, etc., 1596,
p. 23) et du Moulin conteste la valeur de cet exemple ; Cayer prête aussi
à d'autres pasteurs qui ne se sont nullement convertis des intentions que
Du Moulin nie catégoriquement {Copie, etc., toc. cit., à propos de l'aven ;
Remonstranee à Madame, 1601, p. 45 : à propos de Losse».
226 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
la famille protestante ; nous avons raconté tous les efforts, vains
d'ailleurs, pour obtenir l'abjuration de Madame, sœur du roi ] ;
après une mêlée à laquelle prennent part Gontier, Coëffeteau,
Bérulle, Du Moulin, etc., nous avons vu Madame de Mazencourt
aller à la messe treize ans après le jour où certains prétendaient
qu'elle était déjà devenue catholique Si ardent est en effet
l'amour des âmes, et le désir de les amener à la vérité, si ardent
peut être aussi l'amour de la gloire, ou de la gloriole, que les
chasseurs d'abjurations s'attribuaient parfois des succès immé-
rités, comme font ceux qui, pour ne pas revenir « bredouille, »
« achètent un lièvre et le rapportent pendu à l'arçon de la selle,
afin que le peuple die : C'est un lièvre qu'il a pris 2 . »
§ 2. Les controversistes
Quels hommes prennent part à ces controverses ? Si la compa-
raison ne risquait — bien contrairement à nos intentions —
de paraître irrespectueuse, ou trop moderne, nous distinguerions,
comme dans les concours « sportifs » du xx° siècle, les « ama-
teurs » et les « professionnels » ; et les premiers (des laïques
en général) sont parfois aussi forts, aussi passionnés, aussi sé-
rieusement « entraînés » que les seconds.
Du côté protestant je citerai seulement les deux plus éminents
hommes d'Etat auxquels la politique, la diplomatie, la guerre
ont laissé assez de liberté d'esprit pour conserver aux préoccu-
pations religieuses la première place, et — phénomène plus mer-
veilleux encore — assez de temps pour mettre l'érudition la plus
minutieuse au service de leurs démonstrations historiques, philo-
sophiques, théologiques : un seigneur français, Du Plessis-Mor-
nay, et un roi d'Angleterre à demi-français par sa mère :
Jacques I".
Du côté catholique je ne vois guère de controversiste laïque
à citer, à cette époque, et sans doute cela tient à des raisons de
principe : les laïques, dans l'Eglise romaine, restent toujours,
plus ou moins, des mineurs, auxquels on ne saurait confier le
soin de défendre la cause commune, sur des terrains glissants
1. Voir ci-dessus p. 77, etc.
2. Rcsponse de Du Moulin à Gontier, p. 19.
- LES CONTROVERSISTES 227
(maint clerc même, comme E. Lebrun 1 , envoyé pour convertir,
a été converti). Plus tard seulement, après avoir bien fourni
son arsenal d'arguments empruntés à l'expérience du passé, plus
tard, disons-nous, le curé de Charenton aura ses missionnaires
savetiers, bateliers, etc., qui feront de l'apologétique populaire et
populacière, mais au commencement du siècle on agissait encore
avec une certaine précaution, et dans un domaine plus relevé.
On laissait bien s'essayer, comme francs-tireurs, des gens qui
n'étaient plus tout à fait laïques, mais qui n'appartenaient pas
encore tout à fait au clergé. Si l'entreprise ne réussissait pas, on
la désavouait facilement.
Voici par exemple le sieur de Bouju surnommé de Beaulieu :
il « porte l'habit » ecclésiastique, et s'en vante, mais il n'a pas
reçu la tonsure ; il dit : « Mon estude est la théologie, » mais
n'est nullement docteur, et Du Moulin fait cruellement sentir
d'où provient son savoir et ce qu'il vaut : « Quatre ou cinq
années èsquelles vous avez hanté la court sont suffisantes pour
pollir de toutes choses, mesmes de celles qu'il n'entend pas : un
habit, et un bénéfice sans office, rendent un homme sçavant en
un moment, et grand théologien. » Ailleurs l'ironie est plus mor-
dante encore : « L'Escriture saincte ayant perdu en ce temps le
droit d'estre juge souveraine (sic) des différents de la Religion,
le chemin du sçavoir a esté fort racourci ; de là vient qu'il ne
faut qu'un mois en la cour et entre les daines pour devenir bon
disputeurs, et théologien Entre autres M. Bouju paroist telle-
ment qu'il y a espérance qu'il deviendra un bouclier de l'Eglise
romaine : de peur d'estre entre tant de sçavans comme une muette
entre les voyelles, par une louable ambition il a provocqué bra-
vement tous les ministres 2 . »
Laissons ce piètre type du controversiste amateur, et venons à
ceux que de longues études préparatoires ont spécialement armés
pour la lutte. En effet ni tous les prêtres ni tous les pasteurs ne
sont également qualifiés pour cela ; parmi les uns et parmi les
outres il n'y en a qu'un petit nombre qui soient des profession-
nels de la controverse. Tous, sans doute, doivent être en état
de se défendre en se bornant aux généralités, mais seulement
pour tenir bon jusqu'à ce que des spécialistes viennent leur prê-
ter main forte : on pouvait être excellent pasteur et excellent
1. Sur soi) abjuration à Ablon, voir p. 192.
2. Curie! de deffy, etc., 1602, rééd. de 1625, p. ir>, 12.'), 23, l\.
228 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
prêtre clans les circonstances ordinaires de la vie paroissiale, sans
être « bon disputeur, » ni « bon théologien » ; et l'on pouvait aussi
Ainsi le brave Lôbéran de Montigny avait intrépidement prêché
l'Evangile sur les champs de bataille et dans les chambres des
persécutés, mais il avait moins d'aptitude la plume à la main. Il
savait feuilleter sa Bible et sa confession de foi, les manier avec
une entière confiance dans leur bonne trempe, comme jadis, au
besoin, il tirait son épée, mais pour les discussions d'école, dans
le silence du cabinet, ce vieillard n'était qu'un apprenti ;
M. Bouju lui-même se plaint que « M. de Montigny ne venoit
pas tout droict aux preuves par syllogismes en formes, comme
il est requis ; » Cayer raille sa dogmatique rudimentaire et ses
expressions abruptes. Il semble bien que son jeune collègue Du
Moulin le salue par pure déférence comme un « rude jouteur »
lorsqu'on le somme de venir lutter à ses côtés 1 .
Et certes, celui-ci est bien au contraire l'homme qui incarne
parfaitement le type du controversiste protestant français pen-
dant plus d'un demi-siècle : à lui seul il a presque toutes les
qualités et aussi presque tous les défauts qui se retrouveront chez
beaucoup d'autres à un degré moins éminent et en quantité
moins surabondante. Quelle riche et puissante nature, synthéti-
sant les vertus nourricières de la terre de France dans les diver-
ses provinces où cette vie toute pleine de sève plonge ses racines
pro fondes ! Il est essentiellement Français (né en Ile de France),
avec une pointe de malice picarde (il fut élevé en Picardie)
et même d'esprit gaulois ; sa famille paternelle sort de l'Orléa-
nais, on y trouve des Du Moulin juristes et d'autres laboureurs ;
sa famille maternelle est du Dauphiné, ce sont des magistrats
dont la cause s'unit souvent à celle de la petite noblesse. Les eaux
de notre Moulin — pour employer une image chère à ses adver-
saires - - les eaux de notre Moulin font penser quelquefois au
cours paisible et majestueux de la Loire, mais plus souvent aux
torrents qui des Alpes coulent vers le Rhône leurs flots tumul-
1. ci I] est aussi fort seul qu'accompagné... ; ce serait à moi une extrême
indiscrétion de venir donner secours à un homme victorieux » (Cartel de
deffy, p. 12).
2. Allusion au moulin de la Chaussée, proche du temple de Charenton.
P. ex. : « Pauvre Molin, tes chaussées sont rompues, tes eaux non de Silvé,
niais de Mara converties en bourbier ». (Torrent de feu, etc., par le F. Suarez,
1603, p. 111).
- PIERRE DU MOULIN 22 ( .)
tueux. Ainsi la robe pastorale du controversiste parisien semble à
tour de rôle revêtir des hommes bien divers : le fin lettré et le phi-
losophe subtil qui naguère professait à Leyde, le diplomate qui
faillit accompagner l'ambassadeur de France au Levant et sut
habilement conduire mainte négociation avec le roi d'Angle-
terre ou Messieurs les états de Hollande, le conseiller fidèle
qui pénétrait avec une égale aisance dans le palais de Madame,
dans l'hôtel des magistrats, dans la maison modeste du bour-
geois et de l'artisan, le théologien érudit qui avait lu une quantité
prodigieuse d'ouvrages anciens et modernes, et professera avec
éclat à Sedan. Enfin s'il n'avait eu aucune des aptitudes précéden-
tes (aptitudes d'homme très cultivé et très civilisé), on peut penser
encore qu'il aurait été de quelque autre manière un puissant type
d'homme, un de ces lutteurs fortement musclés qu'on se repré-
sente toujours ramassés sur eux-mêmes, en garde pour parer un
coup ou pour asséner à l'adversaire une formidable bourrade.
Ce tempérament de lutteur, P. du Moulin en avait sans doute
hérité quelque chose de ses ancêtres, mais il en avait décuplé les
ressources par le constant exercice que lui avait rudement imposé
la lutte pour la vie. Le grand garçon qui se trouvait seul aux por-
tes de Paris en Ï588 après la journée des Barricades, l'étudiant
(jui gagnait péniblement de quoi ne pas mourir de faim en Angle-
terre et en Hollande, était bien le même que le vieillard « arra-
ché à un troupeau qu'il a fort aimé » et luttant pour la même
cause un quart de siècle à Sedan avec la faveur du souverain,
comme il avait lutté un quart de siècle à Paris dans des circons-
tances contraires l : alors, surveillé sans cesse par le pouvoir
civil et par l'Eglise romaine, surchargé d'occupations multiples
et de soucis matériels, il porte presque à lui seul le poids de la
controverse toujours renaissante avec les champions divers qui
sont suscités contre lui : leur acharnement est le meilleur témoi-
gnage de la valeur qu'ils étaient forcés de reconnaître chez un tel
adversaire. Valeur d'autant plus admirable qu' « il est malaisé
1. Dédiant précisément le Juge des Controverses (Sedan, 1630) à la du-
chesse de Bouillon, Du Moulin lui dit dans ce même passage : « Votre mari
m'a recueilli en mon affliction ; ma vie agitée et mes études interrompues
ont trouvé du repos sous votre ombre... Je laisserai icy mes os en servant
ma vocation. Car d'icy il n'y a pas plus de chemin au ciel que d'ailleurs,
et la fuite est heureuse par laquelle «m s'approche de Dieu ; a (il avait été-
forcé de quitter Paris pour échapper à la persécution).
230 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
d'escrire parmi la tempête, ou de méditer sérieusement sur le
bord d'un torrent K »
A Paris, comme controversiste, Du Moulin éclipse donc tous
ses collègues, du côté protestant ; tandis que du côté catholique
plusieurs combattants se rangent contre lui presque sur le même
rang, et représentent bien les diverses forces qui animent alors
l'Eglise romaine ; nous nous bornerons à citer les principaux,
et l'on verra qu'en effet ils sont de ceux que l'armée catholique
pouvait mettre en avant avec le plus de confiance, comme les
chefs ou les représentants de ses divers corps de troupes, clergé
régulier et séculier. Un cardinal marche en tête ; et souvent
reparaîtra dans les pages suivantes, comme il a paru dans les
précédentes, le nom de Du Perron. De famille protestante il con-
naît, comme Cayer, mieux que d'autres de ses compagnons
d'armes actuels, les points forts et les points faibles de l'adver-
saire. Puis viennent trois aumôniers du roi, le Jésuite Cotton,
l'oratorien Bérulle, et le curé Benoist : trois hommes singulière-
ment différents de ton et de tactique. Le premier à l'extrême
droite, si l'on peut dire, d'une habileté qui ne recule devant aucun
moyen pour parvenir au but ; le second au centre, avec une
méthode grave qui annonce celle de Bossuet ; le troisième, non
moins sincère défenseur du catholicisme romain, et pourtant
traducteur de la Bible et penseur si voisin parfois des adversaires
qu'il est suspect à ses propres coreligionnaires Le cordelier
portugais J. Suarez représente enfin la forme de polémique la
plus grossière, visant non plus les « honnêtes gens, » mais la
foule, avec des mots et des arguments d'une lourdeur déplaisante.
Hélas, il n'y en a pas seulement chez lui d'ailleurs, nous en cite-
rons qui sont de Coëffeteau et autres controversistes moins bons
« disputeurs » peut-être que Suarez, mais meilleurs théologiens
certainement.
Un fait nous frappe lorsque nous comparons la pensée et la
manière de ces protagonistes catholiques avec celle de Du Mou-
lin ; (nous hésitons presque à formuler notre jugement, car il
paraîtra certainement, malgré nos intentions et nos affirmations
contraires, inspiré par l'esprit de parti) ; dans cette lutte à coups
d'arguments et de documents, entre catholiques et protestants,
tous ont une égale sincérité, une égale ardeur, une égale émotion,
1. Défense de la foy, 1(504 ; dédicace au roi Jacques.
CONTROVEBSISTES CATHOLIQUES ET RÉFORMÉS 231
et le plus savant est difficile à reconnaître, mais quant à l'expo-
sition des idées le plus clair et le plus vif, celui qui juge le plus
les choses au point de vue des idées générales, et aussi celui qui
trouve le plus naturellement un mot spirituel pour égayer les
dissertations les plus graves, c'est le protestant ».
Ces grands lutteurs paraissent sur le terrain parfois tout seuls,
mais souvent aussi accompagnés de « seconds. » Et dans certains
cas où au début ils étaient chargés de ce dernier rôle seulement,
ils sont amenés par la force des choses à prendre la place
du combattant principal, qui ne les vaut pas : ainsi Du Moulin
sommé de suppléer Montigny qui répondait peu ou point, fait
des façons par bienséance, mais finit par se substituer bel et bien
à lui ; d'autre part le P. Gontier s'étant montré insuffisant,
Coëffeteau et Bérulle - viennent à la rescousse, et Gontier est
éclipsé.
Remarquons en passant que jamais deux pasteurs ne partici-
paient ensemble à une même conférence verbale soit qu'ils fus-
sent trop occupés, soit que ce fût contraire à quelque usage
réformé 3 . Par contre il y a souvent un ou plusieurs membres
1. Ainsi à propos d'une argumentation saugrenue qu'on lui oppose au
sujet de ce que devient l'hostie, une fois entrée dans la bouche du prêtre,
Du Moulin dit ironiquement : -< Tout homme qui a fait ses pasques sent
bien s'il avalle l'oublie ou si elle lui monte au cerneau » {Narré de la confé-
rence... avec Cai/cr, éd. de 1625, p. 113). A un adversaire qui s'est hâté de
lui répondre sur un ton peu aimable, il écrit : « Vous n'avez pu attendre
longtemps pour vomir ce fiel ; espérons que vous nous porterez mieux après
nous être ainsi déchargé ». Cayer affirmant que les Saints sacrifient Jésus-
Christ dans le Paradis, Du Moulin ironiquement tire la conclusion : « à ce
compte la messe s'y dit en latin >» (Narré, p. 7).
2. A la daine pour la conversion de laquelle il rentre dans la lice, il
écrit : Je sors •• de la paix et douceur de vie, et tranquillité de ma retraite »
{Discours, etc. à Mme de Mazencourt, 1609, p. 4). C'est le même désir de se
reposer et le même devoir de combattre que chez Du Moulin.
3. Ainsi, dans les temples, il n'y avait généralement qu'une seule robe
(De FÉLICE, les Protestants d'autrefois). Cayer, lorsque la conférence est déjà
commencée depuis quelques jours, demande à Du Moulin d'amener " les
sieurs de la Faye, de Montigni et Coiiet », mais il n'est pas donné suite à
cette demande. Du Moulin dit que « les sieurs de la Faye et de Montigni
estoyent réservez à choses plus grandes et l'avoyent laissé entrer en cestc
lice pour monstrer que le plus jeune et le plus insuffisant est assez fort
pour résister » (Narré, p. 84),
232 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
laïques du Consistoire, venus là soit officieusement, soit, plus
probablement, à titre purement personnel K
Le champion catholique lui aussi est parfois, mais rarement,
accompagné d'un laïque -'. C'est plus généralement un ou plu-
sieurs religieux qui l'assistent : tels les deux carmes à la mine
triste qui encadrent le souriant Cayer, l'aident, le reprennent, et
finalement l'abandonnent - trouvant compromettante sa « bou-
tique » ou son « arrière-boutique » 3 .
Ces « seconds » interviennent ex ofjicio pour présenter à l'ad-
versaire des objections ou des réclamations qui laissent au cham-
pion principal le temps de reprendre haleine : parfois l'inter-
ruption vise une simple expression ; ainsi Du Moulin ayant pro-
noncé le mot moine, les deux carmes se formalisent, et Du Mou-
lin doit expliquer la grande différence qu'il fait entre les anciens
moines et les nouveaux religieux 4 .
§ 3. Autour des controverses
L'auditoire est parfois peu considérable, parfois très nom-
breux, suivant les dimensions du local, qui est toujours dans
une maison privée 5 . Par conséquent, n'entre pas qui veut. Il y
1. En 1602 P. du Moulin amène, comme « scribe, » M. de la Gourman-
dière, que remplace ensuite un autre ancien M. Poupart ; un troisième,
avocat au Parlement comme le premier, M. de Ruquidort, est aussi présent
(Xarré de la conférence, etc., réédition de 1625, p. 2, 15, 19).
2. Ainsi pour Cayer, dans cette même occasion, « le sieur Choart » peut-
être parent de Choart de Buzenval qui était huguenot.
3. Xarré, p. 140 : « Les religieux prenoient la parole quand il étoit ques-
tion de philosophie. Pour Cayer, ces matières estoyent lettres closes ; pour
décliner la pointe de telles disputes, il se mettoit du costé de Du Moulin,
et prioit lesdits religieux de se taire : le plus habile desquels se choléra
contre Cayer, et y eut quelques paroles d'aigreur entre lui et Caj'er, dont
aussi il protesta de ne se trouver plus à la conférence, comme aussi il fit.
Les religieux n'osèrent maintenir avec Cayer que Jesus-Christ en la Messe
ait eu une dévotion de s'offrir plus grande intensive, c'est-à-dire, en plus
grand degré de perfection qu'il ne l'a eu en la croix, car je croi que cela est
de la boutique de Cayer... Il avoit encore une arrière boutique de blas-
phèmes ».
4. Le Narré, p. 74 rapporte non seulement le peu qu'il dit, mais « ce qu'il
eusl volontiers adjousté ; il s'en abstint de peur de les irriter. »
5. Du 28 mai à la mi-juin 1602, Du Moulin et Cayer parlent dans « une
chambre proche de l'hostel de Madame » (Xarré, p. 7), chez M. Quetault,
valet de chambre de Catherine de Médicis et membre du Consistoire ; le der-
DIVERS- AUDITEURS DES CONTROVERSES 233
a une certaine publicité, mais restreinte l , les assistants sont pour
la plupart des gens cultivés 2 , plus ou moins instruits des choses
littéraires et théologiques. Il y a des docteurs de Sorbonne qui
viennent là comme Du Moulin assistait à certains exercices sco-
laires, appelés aussi « disputes, » à la Sorbonne même, pour se
tenir au courant des questions et de la manière de les traiter-. Il
y a des magistrats, des avocats au parlement qui n'apprécient
pas seulement la forme mais le fond des discours ; il y a des
seigneurs, des dames, beaucoup de dames. Amené dans « une
chambre pleine de dames, » Du Moulin est interpellé par une d'el-
les, Mme de Mazencourt, « qui le pria de premier abord de lui
esclaircir le xxxi e article de la confession de foi ; » une autre, la
baronne de Salignac, prend la place du P. Gontier quand il
« quitte le combat, » et c'est le « dessert de la conférence 4 . »
Elle disait « avoir employé quatre ans entiers à se résoudre ; »
« elle avoit lu tous les Pères grecs et latins, avoit eu un homme
exprès pour se les faire traduire, avoit reconnu que les Pères des
premiers siècles étaient en tout conformes à la croyance de
l'Eglise romaine. » Nous savons bien le nom d'une troisième
parmi les assistantes, Mme de Liembrune, mais tandis que les
autres pérorent, elle ne fait que pleurer.
nier jour seulement, on se transporte dans « la cour autour de laquelle
y avoit des galeries en forme d'amphithéâtre » (p. 155). Pour mettre Du
Moulin en présence du P. Gontier devant Mme de Mazencourt, M. de Liem-
brune amène le pasteur dans une salle assez petite de son hôtel, rue des
Marais (Véritable narré, etc., p. 1>. M. de Pellejay, conseiller du roi, offre
sa maison au P. Suarez « avec les commoditez d'une très belle bibliothè-
que », mais Du Moulin ne veut pas s'y rendre (Torrent de feu de Suarez,
P 29 et 88).
1. La conférence entre Du Moulin et Cayer « s'est faite en un théâtre
public, en la présence d'un grand nombre d'auditeurs » (Narré, p. IL
Le P. Suarez et Du Moulin conviennent d'abord de « comparoistre en une
maison particulière en la présence seulement de quelques personnes »
(Torrent, p. 29).
2. Pourtant les domestiques de M. de Liembrune assistent à la conférence
chez lui, et beaucoup de gens s'assemblent dans la rue devant la maison de
M. Quetault et interrogent les orateurs et auditeurs à leur sortie. Un ami
de Du Moulin rapporte les « absurdités » qu'il lui a « représentées en pleine
lue devant plus de cent tesmoins » (Xarré, p. 1).
3. " Il dit qu'ayant souvent assisté à leurs exercices il n'avoir rien ouy
que des questions curieuses et égarées, comme : si le diable avant (pie tom-
ber avoit fait quelque œuvre méritoire ; si Dieu peut faire qu'un qui est
vierge soit père, et pareilles subtilitez u (Narré de la conférence, etc., p. 32),
4. Véritable narré, etc., I rc partie, p. 1, et II' partie, p. 18.
234 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
Très librement les assistants interviennent souvent avec un
à propos qui montre leur connaissance des langues anciennes et
des auteurs tant profanes que sacrés: à propos du mot hébreuriEn
(iophet) un Anglais que Du Moulin « avoit amené pour parrin
en ce duel, » lui rappelle (pue « histrare per ignem veut dire
brasier, et Virgile le prend ainsi 1 ; » ailleurs un autre Anglais,
celui-ci adversaire de Du Moulin, observe qu'une opinion émise
par Cayer est conforme à la doctrine de Grégoire de Nysse - ; une
autre fois le sieur de Verdavene prend un nouveau testament
grec et fait observer qu'il y a dans l'Evangile àvwyeov et non
Û7t£pwov ;! ; un jour que Cayer a cité le commencement d'un
article du catéchisme réformé, un catholique, le secrétaire
Choart, « pour presser davantage, ajouta que les choses suivan-
tes estoient encore pires, » et lit la fin *. Sur quoi Du Moulin
ayant forcé Cayer à reconnaître qu'il avait faussement inter-
prété cet article, un protestant, l'autre secrétaire Poupart, inter-
pelle le pasteur apostat directement : « Alors comment est-ce
qu'en un livre naguères vous l'accusez (cet article) d'avoir blas-
phémé ?» « A cela Cayet demeura muet. » Une autre fois, chez
M. de Liembrune, le même ancien du Consistoire, décidément un
habitué de ces sortes de réunions, apostrophe le P. Gontier :
« Nous avons apporté nos oreilles, mais vous n'avez point de
bouche 5 . »
Inversement d'ailleurs, les disputeurs prennent les auditeurs
à témoin, d'étrange façon : par exemple après avoir « nié que
les cérémonies de la loi aient esté lois naturelles, » Du Moulin
« sommoit chaque assistant d'entrer en soy-mesme et d'exami-
ner s'il sent en soi aucune inclination naturelle à se circonscrire
à la Judaïque c . »
D'autres fois les assistants manifestent leurs sentiments non
par des paroles, mais par des rires : ainsi parce que Cayer a
soutenu qu' « acheter du bois avoit mesme vertu que se chauf-
fer ", » ou que le sacrement est partie de la mort de Jésus-Christ
1. Cartel de deffg, p. 33.
2. Mais Du Moulin réplique que, sur ce point, l'Eglise, officiellement, ne
croit pas ce que croit Grégoire de Nysse (Narré, p. 152).
3. Narré de la conférence, p. 105.
4. Narré de la conférence, p. 147.
5. Véritable narré, p. 14.
6. Narré de la conférence, p. 100.
7. Ibidem, p. 93.
CONFERENCES VERBALES KT PAR ÉCRIT 235
« comme le déliement de la bourse est partie du paiment »,
c le ris de la compagnie délivra Du Moulin de la peine de répon-
dre ] ; » et pour clore cette grave conférence gaîment un protes-
tant trouve le mot de la fin : Cayer refuse - - par ordre, nous le
verrons — de signer le procès-verbal ; alors « un des nôtres fit
rire la compagnie, s'estant avancé pour excuser Cayer, disant
qu'il n'èstoit encore en aage pour signer-. » Dans une autre cir-
constance un gentilhomme fait lever la séance en disant : « Mes-
sieurs, c'est assez, la compagnie s'ennuie 3 . »
Tous ces gens mélangent un certain sans-façon xvT siècle avec
les formules cérémonieuses auxquelles s'attachera la politesse du
XVII*. A leurs propos joignez encore, pour avoir la physionomie
des séances, certains incidents comiques, celui-ci par exemple
auquel on trouva moyen de donner une portée miraculeuse :
un jour que Cayer dictait quelque chose — c'était dans une
maison protestante — « il y avait là deux tableaux : l'un estoit
le portrait de J. Calvin, l'autre une cuisine où y avoit toutes
sortes de viandes. Cette cuisine tomba bas ; chacun fit des gloses
selon son humeur ; quelques personnes semèrent le bruit par
la ville qu'un miracle estoit advenu, et qu'au son de la parole
de Cayer, Bèze et Calvin estoyent tombez, combien que rien ne
fust tombé, que des marmites 4 . »
Voilà pour l'aspect des conférences « verbales » qui duraient
jusqu'à quinze jours de suite •"' ou, plus ordinairement, quelques
heures à peine 6 .
Mais la conférence verbale n'était ordinairement que le pro-
logue de la controverse par écrit. Il arrivait aussi qu'on échan-
geât, au sujet des conditions d'une rencontre possible, une
longue correspondance qui n'aboutissait pas à une conférence
verbale, mais dégénérait en controverse aigre-douce : tel le
cartel de défi du sieur de Bouju à Du Moulin. Pm tout cas, toutes
ces pièces étaient copiées et circulaient souvent d'abord en
1. Ibidem, p. 108.
2. Ibidem, p. 157.
.'{. Torrent de feu, de Suarez, p. 65.
4. Narré, p. 17.
5. Ainsi, à partir du 28 mai 1602, entre Du Moulin et Cayer.
(5. De trois à quatre heures entre Du Moulin et Gontier en 1609 (Du Moulin.
Véritable narré, p. 28 ; Apologie pour la S. Cène, p. 6); un après-midi entre
Du Moulin et Suarez en lfid.'l (Torrent, p. 29).
230 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
manuscrit, puis on les imprimait avec force développements.
On faisait bien de sincères efforts pour avoir un procès-verbal
authentique et en quelque sorte officiel des conférences, mais
un des adversaires commençait par publier lui-même ou faire
publier par un de ses partisans un compte rendu que l'adver-
saire jugeait nécessairement inexact et calomnieux ; d'où
l'urgence d'imprimer à son tour un « véritable narré. »
Un autre genre de publication assuré d'un rapide débit, c'était
les « déclarations » où les apostats de l'une et l'autre Eglise
exposaient copieusement les « causes et raisons » de leur
conversion. Ces publications se faisaient, de la part des nouveaux
catholiques avec une autorisation (ou pour mieux dire, sur l'invi-
tation) expresse des autorités ecclésiastiques, et de la part des
nouveaux protestants avec l'approbation tacite sinon formelle,
et sur l'invitation probablement d'un pasteur ou du Consistoire.
Elles se rattachent au genre : conférence verbale, en ce qu'elles
étaient la plupart du temps lues en public le jour de l'abjuration,
en tout ou en partie seulement : plusieurs sont si longues et si
compliquées qu'on hésite à croire qu'en supplément au prêche
ou la messe, déjà longs par eux-mêmes, un auditoire moyen ait
pu en supporter la lecture intégrale 1 .
Il y avait encore un autre procédé de controverse que prati-
quaient les Jésuites, notamment le père Cotton « fertile en
questions. » Il en proposait, sur des sujets théologiques, « à
plusieurs sortes d'esprits. » On apportait ces papiers à Du Mou-
lin, qui collectionna les trente-deux principales questions, y
répondit, et riposta par un nombre double : soixante-quatre
questions « proposées en contre eschange » (1608) !
Au début on se contentait de part et d'autre de petits traités 2 ;
il n'en reste que quelques exemplaires rarissimes. Beaucoup
d'autres, parmi ces minces écrits de circonstance, ont sans doute
1. La déclaration de Cayer est présentée sous forme de « lettre à un
gentilhomme sien amy le S r Dam » (Damoursl, elle n'a que 26 pages ; mais
\oici, de l'ancien cordelier B. Avignon, la déclaration « faite à Ablon en
rassemblée des fidèles » qui en a 36 ; il s'arrête (mais un peu tard) <> crai-
gnant d'être prolixe ». En 1639, la « déclaration du s r François Clouet,
cydevant appelé Père Basile de Rouen, prédicateur capucin et missionnaire
du pape, où il dit les raisons qu'il a eues de se séparer de l'rîglise romaine
pour se renger à la réformée » est adressée << à Messieurs de l'Eglise ro-
maine » (Sedan, J. Jannon, in-8°, 1639).
2. Ceux de Cayer, de 1595 à 1597 ont généralement de 26 à 50 pages.
-TRAITÉS DE CONTROVERSE 237
disparu. Quelques-uns circulaient sous le manteau en manus-
crit et n'ont jamais été imprimés 3 . Ce qui a survécu et résisté
au temps ce sont les volumes épais dont les éditions successives
sont toujours « augmentées : » tantôt sous forme plus popu-
laire, en gros caractères à l'usage des vieillards ou des personnes
peu lettrées, tantôt sous forme plus savante, avec des marges
encombrées de citations grecques et latines. Et il n'y en avait
apparemment pas encore assez pour des lecteurs passionnés :
plus d'un a criblé de notes manuscrites tous les blancs dispo-
nibles.
On vit alors s'entrecroiser, dans un cliquetis belliqueux, des
arguments aussi bizarres que les titres des ouvrages publiés
coup sur coup, ripostant du tac au tac : Du Moulin lance
d'abord 2 « les Eaux de Siloé, pour esteindre le feu du purgatoire
contre les raisons et allégations d'un cordelier portugais qui a
presché le caresme à Saint-Jacques de la Boucherie 3 . » Le mois
suivant (juin 1003) trois adversaires à la fois répondent : le
cordelier lui-même, par le Torrent de feu, sortant de la face de
Dieu, pour desseicher les eaux de Mara, encloses dans la chaussée,
du Moulin d'Ablon 4 ; Gayer, par la Fournaise ardente et le four
de réverbère pour évaporer les prétendues eaux de Siloé et corro-
borer le purgatoire contre les hérésies, calomnies, faussetés et
cavillations du prétendu ministre Du Moulin ; enfin Du Val, doc-
teur de Sorbonne, lance Le feu d'Hélie etc.
Du Moulin fait face aux trois assauts en publiant « l'Accrois-
sement des eaux de Siloé pour esteindre le feu de purgatoire et
noyer les satisfactions humaines et les indulgences papales, etc.,
1. Ainsi Lobéran avait rédigé « un écrit à la main, contenant cinq
feuillets, pour la confirmation en la religion d'un quidam que le curé de
Saint-Sauveur [en face du cimetière protestant de la Trinité, rue Saint-Denis]
taschoit de réunir à la religion catholique romaine ». L'Estoile en parle
d'après un exemplaire que lui prêta M. de Gréhan (Journal, 15 juillet 1606) ;
le même personnage lui prêta en 1609 le Réveil des apostats, « petit livret
duquel tous ceux de sa religion font grand estât ».
2. L'Estoile a conservé la date : samedi 31 mai 1603 (Journal, p. 350).
3. Sans lieu ni marque d'imprimeur, 1603, in-8". De cette église il ne reste
que la « tour Saint-Jacques. »
4. Une nouvelle édition « avec plusieurs additions très utiles et néces-
saires » par l'auteur, le « R. P. F. Jacques Suarès de Sainte-Marie » a paru
en 1606 encore à Paris, chez Nicolas du Fossé, in-8 (Bihl. de M. C. Frossard.
R° 313).
238 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
etc. x ; » il n'y a pas accroissement en aménité de ton, mais en
nombre de pages : plus de deux cent cinquante, au lieu de
cinquante-cinq. Et, la même année, il apporte encore de « Nou-
velles briques pour le bastimeut de Babel, c'est à dire erreurs
nouvellement forgez pour establir la grandeur de Vevesque de
Rome, etc. -. » Cela tombait dru comme grêle dans les deux
camps, et cependant les amateurs ne manquaient pas pour lire
et pour acheter, comme en témoignent les rééditions nombreuses.
Les ouvrages destinés à la défense du catholicisme n'avaient
pas toujours l'approbation des autorités ecclésiastiques : il y
avait des tirailleurs compromettants, que l'on désavouait. Ainsi
la Fournaise ardente de Cayer, « soit (dit l'Estoile) qu'elle fût
trop eschauffée, ou autrement » fut censurée aux prônes, par
ordre de l'évêque. Les réformés, enchantés de pouvoir jouer
ce bon tour à leurs adversaires désunis, firent imprimer la
censure de leur ancien pasteur « en un placard, par P. Lebret,
que on appeloit l'imprimeur d'Ablon, où il en porta quantité,
dont il eut bonne dépêche ; il les vendoit et crioit à l'entrée du
presche comme font les contreporteurs de Paris leurs bagatelles
et denrées aux avenues du Palais 3 . » (Ces colporteurs étaient les
ancêtres des camelots actuels).
Au milieu de tous ces pamphlets gros et petits qu'on se jette
à la tête, le Mercure françois de 1605 constatant qu'en Europe
«. la France seule jouit d'une paix heureuse, » le journaliste
ajoute en souriant : « on n'y fait la guerre qu'en papier 4 . » Il
y a telle de ces conférences sur laquelle on a disserté, répliqué,
dupliqué, tripliqué, assez pour garnir tout un rayon d'une petite
bibliothèque 5 . Peu à peu se forme une sorte de tradition, il y
eut en Sorbonne et dans les couvents d'une part, dans les acadé-
mies protestantes d'autre part, une sorte de cours pratiques
d'apologétique où l'on apprenait à répondre de telle manière à
1. La Rochelle, in-8°, 1604.
2. Idem.
3. I/Estoile, p. 352 (édition de 1837).
4. Mercure de 1605, édition de 1619, p. 55.
5. Après la conférence entre Du Moulin et Gontier, il y a d'abord, semble-
t-il, un luirré anonyme (par Gontier), puis une lettre de Gontier au roi, un
narré par Du Moulin, un Discours du P. de Bérulle à Mme de Mazencourt,
un traité de l'Eucharistie de Du Moulin, une réplique de Coëffeteau, l'Apo-
logie pour lu sainte Cène de Du Moulin, etc., tout cela en quelques mois de
1609-1610.
ATTITUDE DES AUTORITÉS ECCLÉSIASTIQUES 239
telle question ; l'un des hommes qui ont le plus écrit et professé
sur la matière, Du Moulin, enrichit sans cesse son arsenal, mais
ne se fait pas scrupule d'employer à l'égard d'adversaires diffé-
rents des raisonnements semblables et des exemples identiques *.
Les mêmes arguments finissent ainsi par être tellement ressassés
partout, qu'on peut avoir une idée suffisamment exacte de la
polémique en général en étudiant à fond certains ouvrages seu-
lement de quelques polémistes.
Sur la valeur de ces discours et de ces livres opposés, quel
arbitre se prononçait pour donner raison à l'un et tort à l'autre ?
Dans les salles où l'on discutait verbalement il y avait bien des
auditeurs, mais il n'y avait point d'arbitre qualifié et accepté par
les deux parties pour juger en dernier ressort ; et pour les livres
imprimés, il n'y en avait pas davantage... en théorie du moins,
car en fait une puissance supérieure intervenait bien clairement
dans la plupart des cas. D'après les documents que nous connais-
sons on ne voit pas — et il est peu probable — que le Consistoire
soit jamais a priori intervenu pour conseiller au pasteur engagé
dans une controverse d'agir ou de ne plus agir de telle ou telle
manière ; par contre les autorités catholiques surveillent de très
près leurs champions, restreignent à leur gré la liberté ou la
publicité des débats, et même les font cesser lorsqu'ils prennent
une tournure inquiétante. Ainsi la Sorbonne « censure griève-
ment » Cayer « pour avoir mal défendu la cause, » et l'évêque
de Paris lui fait « défense expresse de ne rien signer de ce
qu'il avoit dicté, » comme Du Moulin le demandait « afin que
les choses fussent plus authentiques 2 . » Les réunions conti-
nuant cependant, les docteurs de la Faculté de théologie vont
« en corps » trouver « Messieurs les avocats du roi en la cour
1. Ainsi à propos de reliques, il ne manque pas d'en citer une qu'il avait
sans doute vue dans sa jeunesse à Cour-Cheverny, près Blois : « de l'aha-
nement de Joseph, » et il prend la peine d'expliquer : « quand il fendoit
du bois, car il estoit charpentier » (Trente-deux demandes, etc., 1608, 61 a
dtin. en contréchange. Cf. Défens de la foi, etc., 1610, art. XVII). A propos
du missel il insiste sans aucun tact sur certaines prescriptions d'ailleurs
exactes, mais peu ragoûtantes relativement à l'hostie vomie, etc.
2. Narré, p. 90, cf. p. 157 : « M. de Ruquidor, advocat en Parlement,
s'avança et pria Cayer de vouloir pour le moins donner acte signé de sa main
par lequel il recogneust les seings des scribes estre aussi valables que les
s'ens, mais Cayer le refusa ».
240 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
du Parlement » ; ils se plaignent de la conférence « comme de
chose pernicieuse et tendante à sédition ; » d'ailleurs « les moyens
de la rompre ont esté concertez entre eux et les effects en paraî-
tront bientôt » Suivent des lettres anonymes : on menace
l'hôte des conférenciers de faire intervenir contre lui la police et
les sanctions pénales dont dispose la justice civile, si les réunions
ne cessent pas K Elles cessent alors là et, bien entendu, ne
reprennent pas ailleurs. Plus tard, lorsque les jésuites se firent at-
tribuer d'une manière ininterrompue les fonctions d'aumônier du
roi, celui-ci fut directement mis au courant des conférences
par des comptes rendus, peu impartiaux naturellement, rédigés
par le champion catholique -, et les jésuites obtinrent la suppres-
sion, « par autorité publique, » de tel compte rendu rédigé, au
contraire, par le champion protestant 3 .
D'après les sages prescriptions de l'Edit de Nantes, on aurait
dû de part et d'autre observer une certaine retenue dans les
expressions, mais tandis que les catholiques jouirent, en prati-
que, d'une liberté presque illimitée, les protestants furent sou-
vent rappelés à l'ordre 4 ; il fut interdit par exemple d'appeler le
pape « antechrist » et les controversistes durent éviter ce mot
s'ils ne voulaient pas voir supprimer leurs ouvrages, ce qui fut
le cas pour quelques irréductibles 5 .
1. « Dans des lettres sans subscription un personnage de qualité le
conseillent de ne recevoir plus personne en la maison pour conférer, et lui
représentent les inconvéniens avec menace d'estre constitué prisonnier. Au
moyen de quoi ledict sieur intimidé pria Du Moulin de cercher un autre
logis » (Narré, p. 156).
2. Ainsi le P. Gontier (voir ci-dessus p. 238, n. 5).
3. Ainsi le Narré rédigé par Du Moulin fut « supprimé aussitôt par auto-
rité publique » (IJkjîulle, Discours à Madame de Mazencourt, mai 1609,
p. 337).
4. Cayer en 1600 espère que la déclaration d'E. de Beau val tombera sous
le coup de la loi parce qu'elle appelle la doctrine romaine « blasphématoire,
apostatique, superstitieuse, etc. » (Response, p. 7 : « Nos seigneurs de
Parlement sont sages et advisés, pour juger si cela n'est pas, comme j'es-
time que- c'est, contre l'Edit mesme »).
5. Du Moulin, Défense de la foi], 1610, p. 13 : « Le nom Antéchrist effa-
rouche les ignorans qui l'estimans une parole outrageuse condamnent le
lime dès le filtre. Ils estiment que les autres controverses picquent sa Sainc-
îeté a la gorge, mais que celle-ci lui coupe le sifflet : au degonst et délica-
tesse impatiente desquels je veux ici m'accommoder » ; en effet, il laisse
entendre clairement la chose sans employer l'expression. C'est en 1603 que
le Synode national de Gap avait ajouté à la Confession de foi (art. XXXI)
la déclaration (pie » Févêque de Rome » est « l'Antéchrist et le fils de per-
dition. »
l'argumentation 241
En somme, la Sorbonne et l'évêque de Paris avaient beau
intervenir, faire arrêter certaines conférences et supprimer cer-
taines publications, malgré tout l'opinion publique était saisie
par les récits nombreux qu'on colportait de maison en maison,
oralement ou en manuscrits, et c'était bien elle en définitive qui
était appelée à se prononcer sur la validité des arguments et des
procédés employés : fait d'une portée immense sur lequel nous
reviendrons dans la conclusion de ce chapitre.
Après avoir jeté un coup d'œil pour ainsi dire extérieur sur les
conférences, leur raison d'être, les conférenciers, les assistants,
etc., il est temps de voir quels sont les rouages intérieurs, com-
ment la conférence est mise en mouvement, se déroule, et
s'arrête.
§ 4. L'argumentation
Naturellement c'est toujours un des deux partis qui provoque
l'autre à la lutte, et c'est plus souvent le catholique qui prend
l'offensive. D'ordinaire la « dispute » ne commence qu'après des
préliminaires plus ou moins longs, pour fixer les sujets à discu-
ter et les procédés à suivre dans la discussion. « Aujourd'hui,
écrit Du Moulin en 1630, les disputes se réduisent à disputer
comment il faut disputer 1 . » Ce fut vrai trop souvent hélas,
déjà longtemps auparavant. Cependant les conditions ne sont
pas toujours, d'avance, également connues de tous ; il arrive que,
d'accord avec des tiers, un « disputeur » fasse attirer au dernier
moment l'adversaire sur le terrain où il va l'attaquer sans que,
de son côté, il ait pu se préparer '-. Du Moulin, dans des cas de
ce genre, finit par répondre à la provocation, mais il ne le fait
pas volontiers, parce qu'une telle lutte n'est pas « comme il
faut, » selon les règles : ainsi nous avons vu qu'il répugnait
longtemps à prendre la place de Montigny dans une conférence
par écrit, et il n'accepte pas plus promptement d'improviser une
conférence verbale ; lorsqu'un jour M. de Liembrune l'interpelle
« sur les trois heures de l'après-midi, devant sa porte en la rue
des Marais » et « requiert » son voisin de monter dans sa
1, Du Moulin, Véritable narre, etc., p. 23 : « Le P. Gontier me surprit à
''impourvu lorsque je ne pensois à rien moins qu'à parler à lui, mais lui
venait préparé, par un concert avec ces dames ».
2. Du Juge des Controverses, p. 13.
242 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
chambre, celui-ci y monte, mais à la dame qui lui demande à
brûle-pourpoint un éclaircissement, il répond qu'il lui plaise de
venir un jour à son logis, où il tâchera, à loisir, de la satisfaire.
A une autre qui insiste il dit que « disputer de la religion avec
des femmes qui parlent toutes à la fois et au sortir de là publient
ce qu'il leur plaist, seroit faire tort à la vérité... ; » et si personne
n'était survenu, Du Moulin se fût retiré sans que ces dames
aient rien obtenu, mais, deus ex machina, « voici entrer le P.
Gontier avec deux autres qui avoient force livres ; » il demande :
« Qu'est-ce ? » sachant fort bien de quoi il allait s'agir, et la
discussion s'engage 1 .
Les sujets à traiter sont fixés généralement d'avance, soit par
l'un des adversaires, soit par un tiers 2 , et il y a une sorte
d* « assignation » à laquelle parfois une des parties tarde plu-
sieurs mois à se rendre 3 . Du Moulin a qualifié de cartel de défi,
selon le langage des duellistes, une lettre de ce genre qu'il avait
reçue de M. de Bouju, et il a commencé par protester qu'un tel
exercice n'est pas de mise entre théologiens sérieux :
« Recevoir ou envoyer des cartels c'est chose autant esloignée de mon
humeur que contraire à ma profession. Comme nous devons estre toujours
appareillez à la deffence de la cause de Dieu, aussi ne faut-il point se
mettre aux champs de gayeté de cœur, sans apparence de profit... Ce seroit
transformer le glaive de l'Evangile en fleurets et s'en servir pour jouer
ou pour contenter la curiosité des premiers-venus ou pour servir à leurs
desseins domestiques 4. »
Cependant dès cette fois-là (en 1602) Du Moulin s'est laissé
1. Véritable narré, p. 4.
2. M. de Bouju ayant dit en présence du comte de Soissons qu'on ne
pouvait prouver par l'Ecriture la doctrine réformée de la Cène, M. de Jon-
quières, maître d'hôtel du roi, son interlocuteur, lui demande de formuler
la chose par écrit et promet qu'il fera donner la réponse par un ministre.
Dix ou douze jours après il envoie un écrit de Montigny (Cartel de deffij,
p. 5).
3. Ainsi en décemhre 1601 « lieu et jour avoyent esté assignez entre M. Du
Moulin et M. Cayer..., mais le sieur Cayet ayant failli à l'assignation et diffé-
ré la conférence de jour en jour... Madame emmena avec soi le s r Du Mou-
lin ; durant son ahsence le sieur Cayer a publié la Conférence des Ministres,
accordée par eux, puis refusée par eux-mêmes, etc. ; au mois de mai (1602),
le sieur du Moulin étant de retour, l'assignation s'estant renouvelée à la
requeste d'une honneste dame flottante entre les deux religions les parties
!>ont comparues, etc. » (Xarré, p. 7).
1. Cartel de deffij, p. 8.
SUJETS ET PROCÉDÉS DE CONTROVERSE 243
piquer au jeu par l'adversaire qui l'accusait de se dérober, et
dans la suite il a non seulement accepté avec moins de scrupule
ces cartels mais il en a lui-même adressé *, et il a pris à ces luttes
un goût plus vif à mesure qu'il devenait plus expert et qu'il en
vovait l'utilité lointaine, sinon immédiate.
Souvent c'est un texte précis qui est choisi pour servir de base
à la discussion : tantôt un article de la confession de foi réfor-
mée — ainsi, dans le dernier exemple cité, le 31 e article, sur la
vocation des pasteurs — ; tantôt un paragraphe du missel ; ou bien
encore un vers de l'Ecriture Sainte (« Ceci est mon corps, » etc.)
ou enfin... un syllogisme.
Ce procédé de discussion, tout à fait conforme à la méthode
scolastique, est un des traits par lesquels ces discussions du
xvn e siècle s'éloignent le plus de celles qui portent, au xx e , sui-
des questions analogues. Quand il s'agit d'établir la vérité chré-
tienne, le fond du débat ne varie guère, mais la forme suit davan-
tage les fluctuations de la mode, et s'accommode aux procédés du
jour... ou de la veille. Les controversistes protestants du début
du xvn e siècle sont généralement en avance quant aux idées sur
la majorité de leurs contemporains, mais quant à la méthode de
discussion ils sont en retard, ou plutôt ils acceptent volontiers
d'en rester au point où, de parti pris, voulaient se maintenir les
controversistes catholiques, héritiers des traditions du moyen-
âge. Ce n'est pas, cependant, le cas absolument universel. Il y a
quelques exceptions, quelques velléités d'indépendance : elles
consistent d'ailleurs parfois à proposer de transporter les ques-
tions sur un terrain qui n'est pas encore celui de la science
moderne : ainsi à propos de questions subtiles que faisait Cayer
sur les « espèces » et les « genres » le pasteur Rotan s'écrie :
« Si on respondoit en un mot que l'Eglise de Dieu, comme chose
supernaturelle, n'est sujette aux loix de la philosophie ni aux
subtilités de la logique, et que les mystères de la religion chres-
tienne, surpassans tout entendement humain, ne doivent estre
asservis aux discours de la raison pervertie et corrompue, on
couperoit tout incontinent broche à toutes ces vaines idées et
fantaisies -. »
1. Soixante-quatre demandes proposées en contre échange, etc. 1608.
2. Response, etc. à Cayer, p. 103. Remarquons ici, comme ont pourrait si
souvent le faire ailleurs, que les catholiques ne peuvent accuser ces protes-
tants de « rationalisme », car ils sont plus royalistes que le roi, plus par-
tisans du caractère surnaturel de l'Eglise que les ecclésiastiques mêmes.
244 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
Mais ces « lois de la philosophie, » ces « suhtilités de la logi-
que, » les protestants les apprenaient dans leurs académies
(sans toutefois s'y appesantir autant que les catholiques) ; et si
tel d'entre eux, comme le vieux Laubéran, y était peu hahile 1 ,
tel autre au contraire y excellait, comme Du Moulin, professeur
de philosophie et auteur d'un traité de logique maintes fois
réédité et traduit en plusieurs langues. Il est donc tout à fait de
force à lutter avec ses adversaires en usant de leurs propres
armes, ils le reconnaissent eux-mêmes -. Et c'est un véritable
tournoi, à qui fera le syllogisme le mieux construit, et à qui
reconnaîtra le plus vite les défauts du syllogisme de l'adversaire.
« Votre première proposition est fausse ! » s'écrie l'un ; « votre
conclusion ne vaut rien, » riposte l'autre ; et souvent on oublie
presque de quoi il s'agit au fond, à force d'ergoter sur les vices
de forme. Un matin Du Moulin est positivement scandalisé d'en-
tendre Cayer formuler « un syllogisme monstrueux tant en la
forme qu'en la matière :i , » une autre fois il fait la leçon à Coeffe-
teau : « Qu'il apprenne à n'appeler plus syllogismes en Baroco
ceux qui sont en Camestres 4 ! » Mais Bérulle, à son tour, s'indi-
gne que Du Moulin veuille « prouver une proposition absolue,
générale et négative, par une autre particulière et affirmative »
ce que la logique ne permet pas ".
C'est donc sans difficulté que plus ou moins explicitement on
admet le mode de discussion proposé par M. de Bouju à Du
1. Lors de la conférence qui avait pour but de convertir Madame avant
de célébrer son mariage (1599, voir ci-dessus, p. 71) il y avait là « quelques
ministres de la religion prétendue [sic] avec un nommé Tilenus... Le doc-
leur Du Val disputant contre eux par les accoustumées questions scholas-
tiques, lesdits ministres qui n'y entendoient rien s'en moquèrent et firent
entendre à ladite Dame qu'il n'y avoit en la théologie que des subtilités, »>
et Cayer — car c'est lui qui rapporte ces impressions — fait cette remarque :
» On ne prendra jamais les ministres par les sillogismes, mais leur but est
simplement de s'arrester aux mots » (Chronologie septénaire, édition de
(611, p. 62). Du Moulin emploie des euphémismes pour constater l'inexpé-
rience de son vieux collègue : « M. de Bouju estalle quelques menus termes
de logique qui font force bruit, mais point de fruict : le sieur de Montigny
y va d'un autre biais, le fil de ses raisons est fort et uni, sa naïfveté est
pleine de poids » (Cartel de deffg, p. 12).
2. Cayer « louoit les escrits de Du Moulin en philosophie, » etc. (Narré,
p. 140).
3. Xarré, p. 154.
4. Apologie pour la sainte Cène, p. 261.
5. Discours, etc., p. 22.
• USAGE DES SYLLOGISMES 245
Moulin : « Je recevrai vos arguments signez de vostre main et
promets vous renvoyer response catégorique signée de la mienne.
Il faudra déduire les raisons par syllogismes en forme ; c'est le
moyen qu'on doit tenir aux conférences par lesquelles on veut
promptement venir au poinct 1 . »
Voici, pour donner un exemple concret, deux syllogismes
formulés chacun par un des adversaires et qui pendant quinze
jours servirent en effet de base à beaucoup d'autres, et à l'en-
semble de la discussion 2 .
« Du Moulin forma ce syllogisme contre le sacrifice de la
messe :
« Tout sacrifice propitiatoire pour les vivans et pour les morts
qui n'a point esté institué de Jésus-Christ, qui est contraire à la
nature du sacrifice, qui déroge à la perfection du sacrifice de
Jésus-Christ, et qui se célèbre avec beaucoup d'autres erreurs,
doit estre rejette en l'Eglise.
« Le sacrifice de la Messe est tel.
« Donc le Sacrifice de la Messe doit estre rejette en l'Eglise. »
Et Du Moulin ayant cité un chapitre d'une épître de S. Paul
aux Corinthiens, Cayer objecte :
« Ce que faisoyent les Corinthiens n'estoit point faire la Cène
du Seigneur.
« Or les Corinthiens mangeoyent et buvoyent du pain et du vin.
« Donc manger du pain et boire du vin n'est point faire la
Cène du Seigneur ;! . »
1. Cartel de defji, p. 8. Six conditions « justes, raisonnables et requises »
sont imposées à Du Moulin (p. 19) : 1" « Que le principe de démonstration
soit la saincte Ecriture, pour croire et faire ce qu'elle ordonne, ou en paroles
expresses, ou par ce qui en sera tiré par conséquences nécessaires » ;
2° » Que chaque question soit distinctement posée à part... » ; 3° « Qu'on
ne quitte point une question commencée, pour passer à une autre... » ;
4" « suivant la méthode des disciplines, quand il se trouvera plusieurs
moyens, on prendra les plus prompts, les plus clairs, les plus faciles, pour
parvenir à la vérité » ; 5° l'ordre des matières sera suivi fidèlement ;
6° << quand il ne se trouvera point de preuve en termes exprès de la parole
de Dieu, qu'on face des arguments en forme et responses cathégoriques...,
sans s'amuser à discourir en l'air ».
2. Narré, p. 12 et 15.
.'!. Voici un autre exemple, de Gontier celui-ci, pour « prouver que les
apôtres étaient des sacrificateurs » :
" Sacrifier en sa primeraine signification signifie faire une chose sacrée.
« Les apostres estoient establis pour faire une chose sacrée.
« Donc ils estoyent establis pour sacrifier. »
Sur quoi Du Moulin fait remarquer « qu'il ne s'agit point ici d'étymolo-
24(1 l'église réformée de paris sors henri iv
Après ces protestations réitérées et générales d'attachement
aux règles les plus méticuleuses de la logique, on regrette de les
voir si peu respectées dans ce qu'elles ont de meilleur, et de voir,
sans aucune méthode, avec force digressions, aborder toute
espèce de questions. Souvent d'ailleurs, à propos et hors de pro-
pos, ces hommes du xvn e siècle, continuateurs des humanistes,
font preuve de beaucoup de connaissances diverses et d'une inlas-
sable curiosité d'esprit.
Ils ont constamment recours à ce qu'on pourrait appeler les
sciences auxiliaires de la controverse : en premier lieu l'histoire
— et, naturellement, Vhistoire ecclésiastique surtout, mais aussi
(clans l'état rudimentaire où elle se constitue alors, précisément
grâce à nos controversistes) Vhistoire des religions en général ; —
la philologie tient une grande place, comme on peut s'y attendre
au lendemain de la Renaissance ; les sciences mathématiques,
physiques et naturelles sont au contraire beaucoup moins utili-
sées, Du Moulin presque seul y fait allusion ; et l'on s'étonne de
voir des théologiens recourir de part et d'autre presque aussi
rarement à la morale qu'à la psychologie.
Si chacun fait parade de son savoir, chacun se plaît également
à relever, avec insistance, les moindres erreurs d'autrui, au point
d'établir de véritables errata ; Du Moulin par exemple corrige
les contre-sens comme s'il s'agissait de versions d'élèves dans
sa classe à Leyde 1 . Il a d'ailleurs d'excellents principes en fait
d'étude des langues anciennes et veut qu'on invoque le témoi-
gnage des auteurs classiques, quoique païens, alors qu'on em-
ployait si impudemment dans les ouvrages théologiques (il l'a
fait lui-même parfois) le « latin de cuisine -. »
gies, mais du sens auquel se prend le mot sacrifice dans l'Eglise romaine » ;
que d'autres mots : prier, par exemple, signifient aussi faire une chose
sacrée, etc. (Véritable narré, p. 7).
1. L'Adoertisscment au s r Coeffeleau se termine par six pages relevant
sous des rubriques spéciales les "fautes en grammaire, fautes en histoire,
fautes en philosophie, fautes en l'allégation de l'Ecriture sainte » ; par
exemple : p. Mo, il tourne mal ces mots de Cicéron : pecudes depulsœ par
tes bestes chassées. Il fallait tourner bestes sevrées : Virgile, 3 e écloge, de-
]>ulsis arbutus hœdis », etc.
2. S'agit-il de démontrer que la Cène n'a pas été célébrée dans une cha-
pelle comme le prétend Cayer, mais dans une chambre, Du Moulin cite une
phrase de Juvénal renfermant le mot cœnaculum employé par l'évangéliste.
Sur quoi un carme « se courrouce », déclarant <> injuste d'alléguer les au-
«SCIENCES AUXILIAIRES 247
Tandis que trop souvent ses adversaires citent un texte en
latin avec une indication vague de la provenance, Du Moulin
donne généralement le texte, la traduction, un commentaire, et
l'indication exacte de l'édition, en comparant quand cela est
utile, plusieurs éditions, car il se méfie beaucoup des « expurga-
teurs ». Si tel autre controversiste protestant suit une méthode
un peu différente, c'est de propos libéré, et en avertissant, dès la
première page, les lecteurs l . Protestants et catholiques se pi-
quent également, d'ailleurs, de ne le céder à personne en fait de
connaissance du grec et du latin -. Quant à l'hébreu, les protes-
tants ont une supériorité marquée, et sauf l'apostat Cayer, les
catholiques ne s'aventurent guère sur ce terrain 3 . Les langues
modernes sont peu connues 4 ; si l'on a quelque pratique de l'une
leurs païens » ; Du Moulin s'excuse, mais dit « qu'on ne pouvait monstrer
le sens d'un mot latin que par le témoignage des anciens auteurs latins »
{Narré, p. 104).
1. Rotan, Response, etc. à Cayer : « En la traduction des passages des
anciens docteurs nous ne nous sommes point assujettis à les rendre tous-
jours mot à mot, ains avons tasché seulement d'en représenter le vray sens,
examinans les choses précédentes et subséquentes, et ayans mesmes usé
parfois d'une manière de paraphrase. Mais afin qu'on ne nous peust repro-
cher de les avoir altérés, nous les avons bien voulu transcrire de leurs
originaux, en leur propre langue pour le regard des Latins, et en la version
la plus reçue pour le regard des Grecs. »
2. Cayer raille « la folie » des pasteurs « de dire que parmy nous le
latin n'est pas entendu... Il y en a entre nous qui savent autant de langues
une tous tant qu'ils sont » (Remonstrance, p. 34).
3. Si l'on recherche l'étymologie du mot messe et que Cayer cite l'hébreu
missath, d'après le passage du Deutéronome, ch. XVI, v. 10, Du Moulin
objecte avec raison que ce passage n'a rien de commun avec la messe et,
mettant Cayer en contradiction avec S. Augustin, Innocent III, Bellarmin,
etc., il établit que missa signifiait jadis « le congé que l'on donnoit aux
catéchumènes avant la célébration de la Cène » (Narré, p. 114).
Une autre fois, Du Moulin montre dans la Bible hébraïque de R. Estienne
une lettre qui change le sens d'un verset de la Genèse tel que l'explique
l'Eglise romaine. Cayer prétend que « ceste Bible avoit esté imprimée à
la sollicitation des huguenots, mais qu'en la Bible de Venise il y avoit »
une autre lettre. Trois jours après Du Moulin apporte cette édition et
montre que cela est faux (Narré, p. 71).
4. A propos de Cayer, voir p. 61. C'est dans la péninsule ibérique sur-
tout que les catholiques ont étudié de plus près, sur le vif, les Juifs. Le
cordelier portugais Suarez cite la prière pour les morts « de laquelle se
.servent les Mcbricux en leur bréviaire appelé Mahazor : le Hazan qui est
le ministre de leurs actions publiques fait un Lhascaha, prière pour les tres-
passés, dans laquelle il se sert des paroles d'Isaïe, etc. ». Cependant Suarez
248 l'église réformée de paris sors henri iv
ou l'autre pour l'usage ordinaire — anglais, allemand, espagnol,
italien, — on ignore leurs littératures nationales et en fait d'ou-
\ rages d'auteurs étrangers, on ne connaît que les commentaires
en latin.
Les récits des philosophes et des voyageurs anciens et moder-
nes sont parmi les documents consultés et cités le plus volontiers
lorsqu'on aborde — au point de vue apologétique et nullement
pour faire de la science pure — l'histoire des religions : parle-
t-on de la liturgie « elle a, affirme Cayer, été si saintement réfor-
mée par le saint concile de Trente que ny les Musarabes, ni les
Grecs, ni les Latins n'ont aucune occasion de se plaindre 1 ; »
Du Moulin, de son côté, invoque « les Eglises des Abyssins qui
sont sous l'empire du Prestre Jan, la liturgie que les Arméniens
pratiquent à Lempurck ou Léopolis, ville de Russie, et la cou-
tume des Eglises de Moscovie 2 ; « le Coran et Cicéron sont côte
à côte appelés en témoignage par Cayer, pour arriver à cette
conclusion : « Les ministres n'ont point de religion, ny selon les
chrestiens, ny selon les juifs, ny selon les Turcs, non pas mesme
selon les anciens Payais Le Turc honore à sa mode son
illaha (sic), mais il recognoit aussi certains prophètes... 3 ». Dans
une autre rencontre « le Turc » fournit au contraire un argu-
ment à Du Moulin, qui fait entre l'islamisme et le papisme un
parallèle un peu forcé 4 . Tout, d'ailleurs, se passe encore autour
cite aussi « Mercetus, compagnon des ministres » (le père de Josias Mercier,
voir notre chapitre sur Grigny) : « au livre des Abréviations » il dit que
« parmy les livres des rabbins anciens se trouve souvent cette prière :
Requiescat in pace » etc. (Torrent de feu, p. 19).
1. Cayer, Responce à l'adnis, etc., p. 30.
2. Du Moulin, Apologie, p. 195.
3. Cayer, Tromperie, etc., p. 34.
4. Du Moulin, Cartel de deffij, p. 109 : « Les Sarrasins avoyent leur
muphti et leur grand Caliphe, Vicaire de Dieu, Seigneur souverain du spi-
rituel et du temporel : les payens et les Turcs ont leurs religieux qui se
dechiquetent de cous de fouet et se battent : les mesmes Turcs font force
pèlerinages à la Mèche et Almedina ; l'une où est le bers [berceau], l'autre
où est le sepulchre de Mahomet ; ils ont leurs saincts canonisez par les
Caliphes, lesquels font force miracles. Ils défendent de lire ou estudier : le
service des Turcs est en Arabie et le peuple n'y entend rien, il n'y a que
les docteurs et prestres ausquels la lecture des livres de la Religion soit
permise : ils croyent le franc-arbitre, ils tiennent que l'homme peut mériter
Paradis par bonnes œuvres ; ils sont austères en jeusnes ; en somme hors
le point des images, lesquelles ils abominent, la convenance est merveilleuse
avec les traditions de l'Eglise romaine. »
rTlSTOIRE DES RELIGIONS 249
du bassin de la Méditerranée : à peine s'avise-t-on une ou deux
fois que des hommes vivent de l'autre côté de l'Atlantique '.
Jusqu'à présent nous avons montré comment les controversis-
tes étudiaient théoriquement la valeur des idées philosophiques
et religieuses en elles-mêmes ; ils ne manquent pas, en outre,
chaque fois que l'occasion s'en présente de mettre en évidence
certaines conséquences pratiques de ces idées, dans la vie poli-
tique et sociale ; ces conséquences sont tantôt réelles, tantôt ima-
ginaires, mais en tout cas ce genre de démonstration a toujours
1. Cayer (Narré, p. 20) cite « Léry, ministre, qui escrit que les Margajats
effrayent un gasteau », pour démontrer que « c'est une loi de nature
d'offrir à Dieu pain et vin » (dans la messe), et Du Moulin rappelle qu'un
chef Indien s'étonnait d'apprendre que le pape eût partagé entre les Espa-
gnols et les Portugais des territoires qui ne lui appartenaient point.
<■ Les Payens en leurs sacrifices n'offroyent jamais un singe à la Divinité :
mais ces gens offrent des singeries ridicules à un si grand Prince, qui tient
envers nous la place, de Dieu. Lequel estant admirable en patience (puis-
qu'il souffre d'estre ainsi servi.) ne l'est pas moins en clarté de jugement.
Car il cognoist bien que si ses vertus Royales n'estoient au-dessus de toute
envie, et hors le danger de l'oubliance, elles perdroyent de leur lustre estant
meslées parmi ces ordures de livrets comme perles en un fumier. Aussi
n'approuve il pas les prescheurs séditieux lesquels déclament maintenant
en leurs sermons en présence de sa Majesté que nous haïssons toute domi-
nation et mesprisons la Royauté. Car Sa Majesté sçait bien que tant s'en
faut que cela soit véritable, qu'au contraire c'est la principale cause pour
laquelle nous sommes hays, à sçavoir pour ce que nous n'avons serment de
fidélité à aucun homme, qu'au Roi. Pour ce que nous disons que le Pape
ne peut donner ni oster les Royaumes, ni dispenser les sujects du serment
de fidélité : pour ce que nous enseignons qu'il n'y doit avoir autres loix,
autres juges, autres prisons que celles du Roi : pour ce que nous représen-
tons que son Royaume s'espuise d'argent qui passe en Italie par annates,
dates, dispenses, absolutions, affaires matrimoniales, etc., et que le trafic
et tyrannie s'establit sous ombre de religion. Bref, pour ce que nous nous
plaignons que le Pape fait baiser ses pieds aux Rois, et foule aux pieds
leurs Couronnes. Si nous voulions adhérer au Pape en ces choses, il nous
dispenserait aisément de croire à l'Evangile ; ou par privilège spécial nous
permettroit d'y croire es choses qui n'endommagent point ses profits. Y
a-t-il personne qui puisse accuser les Eglises réformées de rébellion ou
attentat contre nos Rois ? avons-nous jamais porté le couteau sur nos Rois,
ou voulu les faire voler avec de la poudre à canon ? et encores oser preseher
cela en la présence de Sa Majesté, dont le seul regard et les espreuves de
nostre fidélité qu'il a senties réfutent reste calomnie ! Car que les Jésuites
entreprennent lui persuader (pie nous lui sommes ou rebelles, ou mal affec-
tionnez, est tout ainsi (pie si Cayphc vouloit défendre Jésus-Christ contre
les Apostres : <>u comme si Catilina accusoit Ciceron de sédition. »
250 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
pour but de faire considérer l'adversaire comme un perturbateur
cie l'ordre public, identifié, dans la France de ce temps, avec le
respect de la monarchie. A entendre les catholiques, c'est le pro-
testantisme (le protestantisme réformé surtout) qui est le pire
ferment de mépris pour l'autorité royale ; à entendre les protes-
tants, c'est le catholicisme (le jésuitisme surtout) qui, en exaltant
Ja suprématie du pape, diminue le pouvoir des rois et met même
leur vie en péril.
Les réformés, insinue Cayer à Madame J , sont des « maîtres
acéphales » : « ne doutez pas que s'ils avoyent pu renverser la
hiérarchie ecclésiastique ils ne baillassent eschec et mat s'il leur
estoit possible à toute principauté, estans nez ennemis de la mo-
narchie à la suite de Calvin en son Institution, 1. 4, c. 6, § 9. »
Or personne n'est moins démocrate que Calvin, personne n'est
plus indifférent à la forme du gouvernement politique, pourvu
que ce gouvernement, monarque ou république, cherche à agir
comme le lieutenant de Dieu pour le bien du peuple. Si les idées
républicaines ont plus tard pris quelque consistance à la Rochelle
et dans plusieurs villes du Midi, elles étaient bien étrangères aux
protestants parisiens du début du xvn e siècle, presque sans
exception ; Du Moulin est foncièrement monarchiste : il estime
qu' « en un Estât il vaut mieux avoir un mauvais maistre que
de n'en avoir point du tout - ; » et il repousse avec une sorte
d'horreur les soupçons qu'on voudrait calomnieusement inspirer
au roi sur la loyauté de ses sujets protestants. Ce sont bien plu-
tôt les « papistes » qui sont prêts, si l'Eglise le leur ordonne, à
devenir ennemis du roi, ce sont les jésuites qui ont fomenté en
France l'attentat de Jean Chàtel, en Angleterre la conspiration
des poudres. Et voici deux pages que nous transcrivons in
extenso parce qu'elles expriment éloquemment l'indignation de
Du Moulin, et contrastent agréablement avec la fastidieuse séche-
resse de mainte dispute sur des syllogismes 3 :
Personne alors, parmi les catholiques, n'ose (comme on l'a
calomnieusement fait depuis, et jusqu'en notre siècle) prétendre
([lie les protestants français ne sont pas Français. On prétendait
seulement que les protestants étaient en France comme partout
1. Remonstrance, p. il.
2. Défense de lu fou, p. 387.
3. Response aux lettres du sieur Confier eserites au Roy {Véritable narré,
p. 27 et 28).
LE" JUGE DES CONTROVERSES 251
ailleurs, disposés à contester le principe monarchique. Et Du
Moulin, dans le morceau qu'on vient de lire, ne se borne pas à
nier cela énergiquement ; il affirme la thèse contraire : en France
et partout, c'est l'extension de l'autorité papale qui est un dan-
ger pour la monarchie nationale.
Cette thèse avait précisément alors un défenseur (à la fois juge
e tpartie) en la personne d'un controversiste couronné qui proté-
geait Du Moulin et que Du Moulin traduisait : le roi d'Angleterre
place une « exhortation aux rois et princes chrétiens » en tête
d'un gros ouvrage théologique que critiquera un autre Français,
catholique celui là, Coeffeteau ; et Jacques I er marque bien l'inté-
rêt universel et primordial de ce débat : « Mon souhait est que la
volonté vous vienne de recognoistre soigneusement combien ceste
controverse est importante à vous tous, et qui? c'est vostre intérêt
commun Nostre controverse est générale, à sçavoir si le pape
se peut justement attribuer quelque puissance sur les rois es
choses temporelles 1 . »
§ 5. Le Juge des controverses
Cette controverse si « générale », s'étendant au présent et à
l'avenir, aux rois et aux peuples, cette controverse si « impor-
tante » pour le salut des individus et les destinées de l'humanité,
qui en décidera ? qui prononcera les paroles indiquant de quel
côté est la vérité ? quel sera le « juge des controverses ? » c'est
le titre même d'un volume où Du Moulin a condensé les expé-
riences de trente années, et ce volume traite de l'autorité de
l'Ecriture sainte.
L'Ecriture sainte était bien en effet l'autorité suprême établie
1. Préface à V Apologie da Serment de fidélité, traduite par Du Moulin
dans l'Accomplissement des prophéties, 1624, ch'ap. XIII.
Après la conspiration des poudres, Jacques l' r avait voulu imposer à tous
ses sujets une formule de serment de fidélité. Paul V par bref du 22 sep-
tembre 1606 avait défendu aux catholiques de prêter ce serment. Le roi avait
alors publié (anonyme, d'abord) une apologie de ce serment, puis un second
ouvrage comme préface de cette apologie. Le théologien français Coeffeteau
appartenait à l'ordre des frères prêcheurs, et non à celui des jésuites, ex-
pulsé d'Angleterre après la conspiration ; il répondit - au bout de huit
mois - aux ouvrages de Jacques 1", en blâmant les attentats à la vie des
rois. Du Moulin traduisit et commenta amplement la Défense de lu foi du
roi Jacques en tWux ouvrages parus en 1610 et 1624 (voir ci-dessus, p. 216).
252 l'église RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
ou rétablie par les réformateurs et officiellement proclamée dans
les confessions de foi protestants du xvi' siècle, mais tout en
déclarant qu'ils n'avaient jamais méconnu cette autorité les
catholiques en juxtaposaient une autre, celle de la tradition con-
servée par l'Eglise. On est donc assez surpris de constater, au
début du xvii e siècle, dans quelques premières controverses, que
les controversistes catholiques paraissent d'accord avec leurs
adversaires pour admettre un seul juge des controverses : l'Ecri-
ture sainte. En 1602 Cayer « se submit volontairement à prou-
ver par le texte de l'Escriture sainte » et Du Moulin « s'esbahit »
de ce qu'il « se départit des maximes ordinaires de l'Eglise
romaine en recevant l'Escriture sainte pour juge x ; » cette
même année 2 M. Bouju se fait fort de montrer au même Du
Moulin « qu'aucun des points de sa croyance contraire à la
doctrine de l'Eglise catholique, apostolique et romaine n'est
fondé en l'Ecriture. »
Tel membre du clergé parisien : M. Benoist, curé de Saint-
Eustache, traducteur de la Bible en français, appelle sans hésiter
l'Ecriture « règle de salut 3 , » parle avec émotion des « vénéra-
bles et adorables et vivifiantes Escritures sainctes, » invitant le
lecteur à « une fichée et arrestée admiration très douce et très
agréable » des œuvres divines. Ces faits viennent se joindre à
ceux que nous avons déjà relevés, montrant en ces premières
années qui suivent l'Edit de Nantes un rapprochement des
esprits, une recherche d'un terrain d'entente entre les deux
Eglises, tels qu'on en a rarement revu depuis lors.
Toutefois, du côté catholique, cette sorte d'apothéose sans
réserves, de l'Ecriture est une exception, et les controversistes
raillent plutôt l'usage constant que les protestants font des livres
saints. S'adressant, comme Benoît, à Madame, grande lectrice de
la Bible, le père Commelet disait : « la parole de Dieu est le
glaive des hérétiques, » et Couët prenait avantage de cette décla-
ration ; en quoi il avait tort, au dire de Cayer, qui intervenait à
1. Narré, p. 9.
2. Voir ci-dessus lu citation (p. 17 du Cartel de Deffij). M. de Bouju, re-
marquons-le à sa louange, ne dit pas qu'aucun des points de la doctrine
réformée n'est vrai, ni qu'aucun n'est conforme à l'Ecriture sainte.
3. Dans ce passage (Briefve proposition... à Madame, p. 6), il dit que
<< l'Ecriture nous deffend de nous enquérir des choses lesquelles outrepas-
sent nostre capacité » : ce sont presque textuellement les expressions em-
ployées par Calvin dans l'Institution.
AUTOTUTÉ DE L'ÉCRITURE SAINTE 253
son tour : « Les hérétiques prennent ce glaive comme des
furieux et enragez, dont ils cuident s'escrimer, et cependant ils
s'en coupent la gorge à eux-mesmes 1 . »
Pour les théologiens réformés orthodoxes, fidèles à la confes-
sion de foi -, l'Ecriture restera, comme pour S. Augustin, « la
balance divine » nécessaire et suffisante pour « peser ce qui est
plus grief Ains plutost ne pesons pas, mais recognoissons ce
qui aura esté pesé par le Seigneur 3 . » Les théologiens catholi-
ques au contraire parleront toujours davantage « de l'insuffi-
sance de l'Ecriture » : c'est le titre mis par le protestant hété-
rodoxe Tilenus à un ouvrage de Du Perron 4 commençant ainsi :
« L'Escriture sans les traditions n'est point suffisante. » C'est
la doctrine authentique du concile de Trente : les traditions doi-
vent être reçues « avec pareille affection de piété et révérence
que l'Escriture sainte 5 . » Mais cette doctrine est dépassée par
des dogmaticiens comme Bellarmin, auteur contemporain pour
nos controversistes : il déclare d'abord que le but essentiel de
l'Ecriture n'est pas d'être une règle de foi, et ensuite que certai-
nes traditions ont une valeur supérieure à celle de l'Ecriture c .
Pour justifier cette valeur de la tradition, d'autres théologiens
catholiques disent soit qu'elle s'appuie sur l'Ecriture 7 , soit
1. P. II de la Conférence de Coùet, p. 16 de la Remonstranee de Cayer.
2. Conf. de foi dite de la Rochelle (Paris, 1559), art. 5.
3. S. Augustin, Liv. II de Rapt., chap. 6 ; J.-B. Rotan, Response... à Cayer,
p. 9.
4. Du Moulin, Accomplissement des prophéties, p. 377 : « Coëffeteau res-
pond que c'est une imposture du ministre Tilenus, qui l'a fait imprimer à
la Rochelle avec ce titre. Coëffeteau est mal informé ; car desja M. Tilenus
ii'est pas ministre. Secondement combien qu'il ait adjouté ce titre sur le
livre, si est-ce qu'il ne peut pour cela estre accusé d'imposture, pource que
le livre estant sans titre, et estant nécessaire d'y en mettre un, il n'a pu le
prendre plus à propos que de la première ligne. »
.">. Session IV.
6. Bellarmin est mort en 1621. Cf. lib. IV de Yerbo Dei non scripto
cap. II : « Scriptune finem proprium et prsecipuum non esse ut esset régula
fidei. — Scripturam esse regulam fidei non totalem sed partialem. —
Cap. VII : «« Sunt qua-dam traditiones majores quod ad obligationem quam
qua-dam scriptune. »
7. CAYER, Remonstrances, p. 17 : « Les sectateurs de Calvin seront con-
traints de se confesser vaincus non seulement par la Parole de Dieu qui est
ia principale deffence de piété, mais aussi par les escrits des saints Pires
uni sont totalement fondez sur la parole de Dieu mesme. »
17.
254 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
qu'elle est directement inspirée de Dieu, qui en a confié le dépôt
à l'Eglise romaine, spécialement au clergé K
D'après les réformés au contraire, les erreurs du clergé pro-
viennent presque exclusivement de son ignorance ou de sa
méconnaissance de l'Ecriture -.
Mais îî faut encore s'entendre — et c'est ce qu'on est loin de
faire toujours — sur le sens de ces mots : l'Ecriture, la tradi-
tion.
On sait que si le Nouveau Testament renferme les mêmes
livres au jugement de tous les chrétiens, il n'en est pas de même
de l'Ancien. Les catholiques y comprennent des ouvrages dont il
n'existe pas d'original hébreu, et que, pour diverses raisons, les
protestants appellent « apocryphes ». Les controversistes avaient
donc à traiter la question de savoir si l'on admettrait ou non, ces
livres aussi bien que les livres « canoniques, » c'est-à-dire ser-
vant de règle pour la foi :! . Les réformés ne pouvaient s'y rési-
gner sans se mettre en contradiction avec leur confession de foi.
Ils faisaient plus facilement une concession qui pourtant leur
coûtait encore beaucoup : en ce qui concerne le texte faisant
autorité. Suivant les principes généraux de l'humanisme en fait
d'ouvrages anciens, la Réforme avait proclamé le droit et le
devoir de recourir autant que possible aux originaux et de ne pas
se contenter de traductions, si anciennes fussent-elles. Or pour
l'Eglise romaine une certaine traduction latine, la Vulgate, a la
même valeur que les textes hébraïques de l'Ancien Testament et
1. Benoist, Briefve proposition, p. 7 : « Le Saint Esprit, sans la lumière
duquel nous sommes ténébreux, ignorans et aveugles, est promis aux hum-
Mes... en l'union et adhésion de son Eglise et hiérarchique ecclésiastique
Prestrise, siège et demeure perpétuelle d'iceluy Saint Esprit. »
2. P. Du Moulin met en épigraphe à l'un de ses ouvrages (Trente-deux
demandes, etc.) ces versets qu'il applique aux prêtres : « Les Sadduciens
vindrent à Jésus et l'interrogèrent. Mais Jésus respondant leur dit : Vous
errez ne sachans point les Escritures » (Math. c. 22, v. 23 et 29).
3. Cayer définit canoniser : « bailler reigle et loy de bien faire » (Re
monstrance, p. 24) ; il relève assez finement certains propos des réforma-
teurs qui, en dehors même des livres déclarés « apocryphes », semblent
attribuer une moindre valeur à certains livres « canoniques » (Remons-
trance, p. 33) : < Il importe de leur faire dire quels livres ils appellent
apocrifes, mais Calvin a douté de l'Apocalipse, est incertain de l'Epistre
sainct Jacques, de celle de S. Paul aux Hebrieux. Luther appelle l'Epistre
de sainct Jacques une epistre de fouarre (dressant ses termes straminea en
bon parisien) ; et puis fiez-vous à ces Bibleurs de Genève ! »
TEXTE ET TRADUCTIONS 255
les textes grecs du Nouveau. Théoriquement les catholiques
n'auraient dû faire usage que de la Vulgate, les protestants n'au-
raient dû admettre que les textes grecs et hébraïques ; parfois
cependant Du Moulin et Cayer par exemple se font, au déhut,
cette concession réciproque d'admettre les uns et les autres *,
mais cela choque évidemment tous les principes de critique phi-
lologique de Du Moulin, et il ne peut s'empêcher de protester au
cours du déhat -. En fait de traduction française, les catholiques
n'en admettent officiellement aucune, les réformés en citent
volontiers plusieurs, et se réjouissent quand ils peuvent dire que
le plus récent traducteur catholique, M. Benoist, « tourne »,
comme eux 3 .
Ils connaissent évidemment les textes et les traductions beau-
coup plus à fond que leurs adversaires ; ceux-ci promettent de
montrer pins tard les passages à l'appui de leurs dires, ou feuil-
lettent désespérément leur Bible sans rien trouver ; au bout d'un
bon moment, le pasteur se fait alors un malin plaisir de mettre
aussitôt le doigt sur le passage désiré l : et le spectacle des catho-
1. Narré, p. 9 : « Cayer se submit volontairement à prouver lesdites ma-
tières par le texte de l'Escriture saincte, et de s'assujetir aux originaux
hebrieux, grecs et latins (car il conte la version latine de l'Eglise Romaine
entre les Originaux), mais quant à la version françoise, combien que son
intention fust de s'en servir, toutefois tant lui que les Carmes nièrent
qu'aucune Bible françoise fust reçeue en l'Eglise romaine, rejettans tacite-
ment la Bible françoise de M. Benoist, curé de Saint Eustache. »
2. Narré, p. 126. « La Bible latine est une version et ne peut estre appe-
lée Original ». « ...Cayer respondit qu'une copie collationnée à l'original
\aloit l'original, et que la version Romaine estoit collationnée à l'original...
Du Moulin soustenoit que nulle copie quoique collationnée ne pouvoit estre
appelée Original ; aussi est-il faux que la version romaine ait esté collation-
née à l'original, car pardevant qui, et quand s'est faite ceste collation ? »
3. Du Moulin, Apologie, etc., p. 69. Ces ressemblances étaient peu sur-
prenantes, étant donné que R. Benoist avait largement utilisé la traduc-
tion protestante, pour la première édition de sa Bible, parue en 1566 (Paris,
in-folio) avec notes de controverse en marge. Exclu de la faculté de théo-
logie, il avait publié en 1588 une deuxième édition (2 vol. in-4") ; dans
V Apologie qui y est jointe, B. Benoist s'étonne « que la langue française
.soit plus excommuniée, pour parler chrétien, que la latine ou autre langue
quelconque. »
4. Narré, p. 154 : « Du Moulin admonestoit Cayer de trouver en l'Escri-
mre quelque passage qui die que .lésus Christ soit mort en la messe... Cayer
s'en excusoit ordinairement et poursuivoit tousjours le fil de ses raisons. »
Véritable narré, p. 5 : « Contier : apportez-moi un Nouveau Testament.
Il lit deux chapitres avec ennui de l'assistance. N'y trouvant point ce qu'il
256 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
liques réduits au silence, ne trouvant pas de versets pour appuyer
leurs dires, fit souvent sur les assistants plus d'impression que
les tirades les plus véhémentes 1 .
Nous venons de voir qu'une fois admis en principe, le juge des
controverses essentiel, l'Ecriture sainte était, en pratique, malaisé
à définir d'un commun accord.
Bien plus difficile encore est l'entente au sujet de l'usage qu'on
fera des Pères. Pour combattre avec les armes qu'on leur impose,
les réformés sont forcés de les étudier de plus en plus ; ils trou-
vent de fortes pensées qui les émeuvent, ils ont de plus en plus
de respect pour les Pères, ils les citent avec une compétence tou-
jours plus grande, et, par suite, ils les citent de plus en plus
volontiers, mais jamais ils ne consentent à leur attribuer une
valeur aussi grande que le font les catholiques, car ils entendent
sauvegarder l'autorité souveraine et incomparable de la sainte
Ecriture. Ils ne se laissent pas prendre aux manœuvres des
adversaires : « Ces gens, dit Du Moulin, crient : « Les Pères,
les Pères ! » et par feintise les demandent pour juges, afin d'évi-
ter la Parole de Dieu -. »
Ils distinguent toujours fortement entre la Bible, « Parole du
Père, » et la tradition, « parole des Pères. » A quoi Cayer répond
que « c'est se moquer de Dieu et du inonde », et que, « au
contraire, la Saincte Escriture est la parole des Pères 3 . » Et
Couët ayant refusé de « recognoistre les Saints Pères, » c'est-à-
dire d'admettre leur autorité égale ou supérieure à celle de
l'Ecriture, Cayer déclare : « ceux qui rejettent les docteurs
détruisent l'Eglise infailliblement, » puisque les docteurs font
partie de la hiérarchie ecclésiastique 4 . Le même auteur carac-
desiroit, dict : Allez moi quérir ma concordance. Il la feuillette longtemps
h.uis dire mot. Du Moulin las d'attendre lui dict : Si ceste honte m'estoit
advenue d'estre reduict à silence et envoyer quérir ma concordance, je ne
voudrois jamais comparoir en une honneste compagnie... Après un silenca
d'une demi-heure : Je cherche, dit Gontier, un passage auquel il est parlé
de l'imposition des mains. Du Moulin lui dict : Je veux vous soulager, et
luy montra à l'instant le passage qui est au 4° chapitre de la I e à Timothée. »
1. « M. de Liembrune dit à Gontier : Monsieur, je suis fort estonné devoir
ce que je voi : car vous m'aviez dict que les ministres ne dureroyent rien
devant vous, et je vous voi reduict à ne dire mot » (Narré, p. 5).
2. Apologie, p. 258.
:î. Remonstran.ee, p. 22.
4. Ibidem, p. 20.
LES PERES DE L EGLISE 257
térise d'un mot (« mystique ») un élément de la dogmatique
catholique que les protestants ont souvent le tort de ne pas
comprendre ; or les docteurs prétendent retrouver ce môme
caractère dans toutes les parties de l'édifice : Ecriture sainte,
pères, hiérarchie, cérémonies, etc. 1 .
De part et d'autre, à des points de vue hien différents, on arrive
ainsi à attribuer aux Pères dans les controverses vers 1610 une
part beaucoup plus grande que vers 1600. Un homme comme
liérulle refuse nettement de faire — comme certains de ses pré-
décesseurs — la première place à la Sainte Ecriture ; il déclare
que l'Eglise romaine peut et doit en appeler aux Pères seule-
ment : par exemple « il est faux que pour monstrer valablement
l'institution des prestres il le faille monstrer nécessairement en
la Sainte Escriture. Car personne ne peut estre obligé qu'à justi-
fier ses propositions par ses principes, » or le principe de l'Eglise
catholique c'est « l'autorité de la tradition universelle -. » De
son côté, la même année (1609) et à propos de la même confé-
rence, Du Moulin pose des questions qui sont sans cloute d'his-
toire ecclésiastique, mais aussi d'histoire des dogmes, et, sans
parler d'Ecriture sainte, il conclut : « Que le sieur Gontier nous
die si en ces points il reçoit les Pères pour juges, nous nous
contenterons sur chaque point d'une demi-douzaine de passages
bien exprès :i . » Nous ne connaissons pas d'autre exemple aussi
catégorique : en tout cas, dix ans plus tôt, je ne sais si Du Moulin
eût écrit cela.
Plus on fait usage des écrits des Pères, plus il est nécessaire de
dire de quels écrits, et de quels Pères il s'agit. Peu à peu les pro-
testants s'efforcent de limiter à la fin du quatrième siècle, c'est-à-
dire après les grands conciles, la période constituant l'ancienne
Eglise encore suffisamment pure pour que ses docteurs puissent
faire autorité 4 .
1. (l'est après avoir parlé des écrits des Pères que Cayer exalte la » tacite
et mystique » tradition, en ce qui concerne les cérémonies supprimées par
ies réformateurs (Remonstrance, p. 29Y.
2. Discours, etc. à Mme de Mazencourt, p. 24. A propos* de citations des
Pères, le même auteur dit (p. 184) : a Nous faisons pleuvoir une nuée de
témoins sur nos adversaires. »
."i. Véritable narré, p. 32.
4. Dans le II' article de sa Confession de foi, le roi Jacques [" s'exprimait
ainsi : « Je rends un tel respect aux Pères qu'eux niesmes n'en eussent
point désiré un plus grand. Voire tel que les Jésuites ne leur en ont jamais
rendu autant. Car tout ce qu'ils ont tenu unanimement estre nécessaire à
258 l'église réformée de paris sors henri iv
Ils n'admettent pas non plus qu'on leur présente, comme
ayant une égale valeur, toutes les œuvres (ni toutes les éditions
des œuvres) attribuées à ces très anciens auteurs : et Du Moulin
s'attache spécialement à démontrer « que les passages que nos
adversaires produisent des Pères sont ou faux ou faibles ou
tronquez : »
« Ils sont battus de neuf sur l'enclume de l'avarice, et forgez par quel-
ques esprits adroits à faire parler les morts, en leur attribuant des nouveaux
escrits composez longtemps après leur mort : ausquels se sont joints les
expurgateurs et corrupteurs des Pères qui les ont horriblement déguisé. Les
passages corrompus que nous avons produits sont suffisans pour nous rendre
tout le reste suspect. Car quel moyen de les convaincre de toutes les fausse-
tez, veu qu'en la renaissance des lettres avenue depuis quelques cent ans,
nous n'avons eu les manuscrits des Pères que par leurs mains et tirés des
monastères, escrits selon la volonté des moines qui les ont copié l ? »
Détail piquant : Du Moulin éprouve le besoin d'expliquer
pourquoi il prend parfois si passionnément la cause des Pères,
recherchant le véritable texte et le sens exact ; c'est, prétend-il,
d'une façon toute désintéressée, pour l'honneur des Pères, et
salut es premiers quatre cents ans après Jésus-Christ, ou je le tiens avec
eux, ou je me retiens là-dessus en un silence modeste. En tout cas je n'ose
les reprendre. » On pourrait prétendre que c'est le sentiment d'un anglican,
mais Du Moulin traduit et approuve, et, de son côté, Coëffeteau « se tait
et n'y trouve rien à reprendre » (Défense de la foi], 1610, p. 129).
Cet article traitait <• des Pères en commun ; » le suivant parle « de
l'authorité des Pères pris chascun à part » et fait nombre de réserves que
Du Moulin approuve et que Coëffeteau ne blâme point : « Mais de lier mon
entendement aux opinions des Pères particuliers en sorte que je ne puisse
m'en départir la foy sauve, pourquoi m'imposerai- je à moi-mesme ce joug,
que Bellarmin mesme ne veut subir ? Je reçoi, dit S. Augustin (contra
Crescent., II, 32), en les louant, ce qu'ils ont d'accordant avec l'authorité des
Sainctes Escritures. Mais ce qui n'est point accordant je le rejette avec
leur permission. » On s'étonne de voir seulement ensuite (art. IV) le royal
théologien déclarer : « J'asseois ma créance sur les Sainctes Escritures. »
1. Apologie, f. 230 verso. Suit une discussion très serrée sur des pseudépi-
graphes, etc. : l'épître d'Ignace aux Smyrnéens, la passion de Saint André,
les fausses décrétâtes, les Catéchèses de Cyrille de Jérusalem, etc. (Cf. Dé-
fense de la foy, art. XXI ; Apologie, p. 225 ; « Ephrem estoit perdu, mais
la bibliothèque du pape nous l'a restitué depuis peu tel qu'il a plu à
Messieurs les expurgateurs ; » Apol., p. 151 : « ils ont corrigé es dernières
éditions [de S. Augustin, 30 e traité sur S. Jean, à propos du corps de Jésus-
Christ] : au lieu de in uno loco esse opohtet, ont mis : in uno loco esse
POTEST. Nous avons donc recours aux auteurs qui ont allégué ce passage
avant l'impression inventée. »
sujets Traités par les controversistes 259
non pour établir dans l'intérêt des réformés la valeur de leur
témoignage 1 :
« Ce que nous produisons des passages des Pères n'est pas pour nous
défendre, mais pour les justifier. Car nous ne souffrirons jamais qu'on face
ces bons Pères advocats d'une meschante cause contre leur volonté, ni
qu'on leur impose choses esloignées de leur intention, soit en falsifiant
leurs escrits, soit en tordant leurs paroles, et leur donnant la géhenne pour
les faire déposer contre la vérité. Ces bons Docteurs qui ont arraché les
vieilles hérésies en leur vie, en planteroient-ils des nouvelles après leur
mort ? Prenons donc là-dessus leur cause en main. Ils ont certes besoin de
nostre aide pour maintenir leur honneur, mais nostre cause n'a point
de besoin de leur tesmoignage pour se défendre. Qui a pour soy la Parole
de Dieu ne mendie point les tesmoignages humains... L'Evangile est aussi
fort seul qu'ainsi accompagné, et mesme estant défendu par authorités
humaines, il pert de son auctorité. »
$ 6. Les sujets traités
Tout ceci dit sur les controversistes, les méthodes de contro-
verses, le juge des controverses, il reste à parler de ce qui faisait
le sujet même des controverses.
Une remarque préliminaire s'impose : beaucoup de points de
foi sont hors de discussion, parce qu'il y a un « fondement »
commun aux croyants des deux Eglises 2 ; les protestants insis-
tent volontiers sur ce fait. Le nombre de ces points de foi
communs serait moins grand aujourd'hui entre les catholiques
et certains protestants dits « libéraux » qui mettraient en
discussion, par exemple la divinité de Jésus-Christ, la Trinité
etc. ; mais s'il existait quelques-uns de ces protestants-là à Paris
dès le début du xvn" siècle, c'était une infime minorité qui n'osait
guère se montrer, et avec lesquels la majorité répudiait toute
solidarité :! . Presque tous les réformés parisiens auraient, comme
Du Moulin, signé sans difficulté l'article que le roi Jacques
place en tête de sa confession de foi : « Je suis catholique chres-
1. Apoloyie, f. 184 verso.
2. « Là où est le fondement, on obtient le salut ;... Calvin advoue (pie
l'Eglise romaine a le fondement : et encores qu'il luy reste du vieil basti-
ment, direz-vous qu'on n'y puisse faire son salut ? » (Cayer, Lettre à Hu-
mours). Rotan (Response, p. 139) discute d'ailleurs sur la nature de ce
« fondement » commun.
3. Du Moulin, nous l'avons vu. proteste (pie < M. Tilenus n'est pas mi-
nistre » (Accomplissement des prophéties, p. .'177).
200 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
tien, qui souscris volontiers aux trois symboles de la foi, à
seavoir au symbole des Apôtres, à celui de Nice (sic) et à celui
d'Athanase 1 . » Et les catholiques romains disaient eux-mêmes
aux réformés qu'ils avaient encore conservé une part de vérité
assez grande pour leur faire sentir le besoin de revenir à toute la
vérité (le besoin, pour ainsi dire, de réformer la réforme) '-.
Mais si l'unité de la foi subsistait entre tous les chrétiens sur
un grand nombre de points essentiels, il y avait beaucoup
d'autres questions sur lesquelles les. avis différaient entre catho-
liques et protestants. (Les catholiques mêmes n'étaient pas tou-
jours d'accord entre eux, et naturellement les protestants
cherchaient alors à mettre en évidence ces divergences, tandis
que les catholiques s'efforçaient de ne jamais laisser le débat
se porter de ce côté :! . Nous avons relevé ailleurs, entre le jansé-
nisme alors naissant, et le calvinisme, de nombreuses ressem-
blances explicables par la commune admiration pour un même
maître : Saint-Augustin 4 .)
Le nombre des questions controversées entre catholiques et
protestants est considérable : tel ouvrage en énumère quatre-
vingt-seize 5 , prises parmi beaucoup d'autres. Elles sont d'im-
portance et de nature très diverses ; les unes capitales, les au-
tres tout à fait accessoires ; les unes portent sur la métaphy-
sique, les autres sur l'histoire ecclésiastique, et même sur la
philologie, la politique et tel autre sujet n'ayant qu'un rapport
lointain avec la religion. Mais les tables des matières qu'on lit
à la fin de ces ouvrages de controverse laissent une impression de
confusion et de pêle-mêle.
On s'étonnerait qu'un esprit encyclopédique et méthodique
comme Du Moulin n'eût pas présenté une sorte de classification
1. Défense de la fotj, p. 128. Cf. Confession île foi des Eglises réformées
de France, art. V.
2. BÉnuLLE, Discours, p. 65 : « Leur Eglise tient de la nature du scor-
pion, qui porte le remède et le venin tout ensemble. »
3. « C'est un plaisir meslé de compassion de les voir se testonner et
poindre l'un l'autre [entre théologiens catholiques] comme laquais s'entre-
picquans de nuit, car quelle nuit peut estre comparée à telles ténèbres ? »
(Du Moulin, Apologie, p. 32).
4. Du Moulin, Apologie, p. 172 : « Voici une troupe de docteurs qui se
débande et se vient ranger de nostre costé : Biel, Gaétan, Jansenius, etc. »
5. « Trente-deux demandes ]>roposées par le P. Colon, soixante-quatre,
etc., par Du Moulin. »
ESSAI DE CLASSIFICATION 261
par ordre de grandeur ; il l'a essayé en effet en diverses circons-
tance. Voici le passage le plus caractéristique, où se trouve mar-
quée jusqu'à l'excès la distinction entre dogmes essentiels et
doctrines secondaires : « Exaltez le pape et approuvez la messe et
l'adoration de l'hostie, et cependant gaussez-vous du purgatoire,
des reliques controversées, des pardons de cent mille ans, des œu-
vres de supererogation etc., vous ne laisserez pas pour cela d'estre
tenu bon catholique, quoique le concile de Trente noircisse, pul-
vérise, et foudroie telles gens d'excommunications et anathè-
mes l . »
Et voici un autre passage où l'auteur se place au point de vue
de la preuve, non plus au point de vue de l'orthodoxie et de la
sanction : « Il y a deux sortes de controverses : il y en a sur les-
quelles nos adversaires produisent quelques passages [des Pères] ;
mais passages ou faux, ou tronqués, ou inutiles, ou pris à contre
sens » (la transsubstantiation, la prière pour les morts, le
Purgatoire, le sacrifice de la Messe). « Mais il y en a d'autres
non moins importants et en plus grand nombre, sur lesquelles
ils sont destituez de toute autorité de l'ancienne Eglise et sur
lesquelles estant interroguez ils respondent à autre chose et
changeans la question taschent de prouver ce qu'on ne leur
demande pas. » (Suivent dix-sept exemples : l'eucharistie sans
communiants, sans calice, les images, le culte de la Vierge, des
Saints, le pouvoir du pape etc.). Enfin on peut « descendre aux
choses moindres, » « demander si en quelque ancien il est
parlé de jubilé » après celui de 1600 c'était un sujet très
actuel — , « d'Agnus Dei, de grains bénits, de médailles consa-
crées, de Cordeliers, Jacopins ou Jésuites et infinies sortes de
religions et nouvelles dévotions -. »
Nous inspirant de ces deux pages, et combinant leurs indi-
cations, nous avons cru pouvoir grouper comme suit, en trois
catégories, les principales matières controversées :
D'abord les deux points pour chacun desquels la doctrine
catholique et la doctrine réformée sont aux antipodes l'une de
l'autre: 1" la messe en tant que sacrifice, avec la transsubs-
tantiation ; 2" le pouvoir du pape 3 .
1. Apologie, p. 31.
•2. Défense de l<i foi/, art. III (édition de 1624, p. 134).
3. Dès la première grande dispute à laquelle prend pari Du Moulin, les
sujets proposés par Cayer sont bien d'abord eeux-ci : ■■ Du sacrifice de lu
Messe, de l'adoration du pape, et de la vénération des sainctes images »
{Xarré, p. 8).
2()2 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
Puis un certain nombre de questions importantes concernant
le dogme, la discipline et les cérémonies : 1° l'Eglise avec plu-
sieurs questions connexes, la succession apostolique, la vocation
des pasteurs, etc.) ; 2° les sacrements, la communion sous les
deux espèces, la messe sans communiants ; 3" le purgatoire ;
4" les prières pour les morts ; 5" le culte de la Vierge et des
saints ; 6° les images ; 7" le célibat des prêtres. Sur ces derniè-
res questions l'Eglise catholique aurait plus facilement fait des
concessions.
Enfin les réformés critiquaient encore — tout en reconnais-
sant que c'était secondaire — certains détails de la dévotion ou de
l'organisation catholique, pratiques de piété (reliques, médailles,
adoration de la croix, jubilé) de date plus ou moins récente,
création d'ordres religieux, etc..
De part et d'autre on reconnaît de plus en plus clairement
que les deux pierres d'achoppement rendant une entente à peu
près impossible étaient la messe en tant que sacrifice, avec la
transsubstantiation, et le pouvoir du pape. Et précisément sur
ces deux points les jésuites qui donnent toujours davantage
le ton, exaltent et exagèrent la doctrine catholique existant
avant la fondation de leur ordre. D'autre part plus les réformés
souffrent de persécutions et de contradictions en protestant
contre ces deux doctrines, plus ils accentuent leur protestation.
Chacun des adversaires choquait l'autre dans le tréfonds le plus
intime de sa foi religieuse. Pour le protestant la messe est un
acte d'idolâtrie, pour le catholique la cène est une profanation ;
pour le protestant la soumission au pape paraît un esclavage
intolérable ; pour le catholique l'absence de hiérarchie dans la
société religieuse constitue une scandaleuse anarchie.
Le fait de prendre part à la communion dans l'église catho-
lique ou au temple protestant était le signe extérieur de l'adhé-
sion à l'une ou l'autre Eglise. La première communion suivant
une forme nouvelle était pour le néophyte le sceau de son abju-
ration, le prix de sa conversion. Plus d'un ouvrage de controverse
n été rédigé en vue d'un de ces actes individuels 1 .
1. Voicy le temps de Pasque qui approche, c'est-à-dire le temps du
passage que vous avez à faire de l'hérésie à la foy, » écrit le P. de Bérulle
à Mme de Mazeucourt en lui dédiant son Discours où il traite trois ques-
LA COMMUNION 263
Du Moulin éprouve un sentiment douloureux en constatant
que l'antagonisme porte ainsi le plus vivement sur ce qui devrait
être au contraire le meilleur trait d'union entre disciples de
Jésus-Christ : union, communion avec Jésus-Christ, union, com-
munion avec les autres chrétiens 1 .
Mais l'Eglise romaine avait, si l'on peut dire, fixé le contour
du dogme d'une manière de plus en plus accentuée ; elle avait
tout fait pour attirer et même fanatiser sur ce point la pensée
des fidèles : aux volumineux écrits des docteurs se joignaient,
sur les murs des églises, les sculptures et les peintures à l'usage
des illettrés, représentant le Christ réellement présent dans
l'hostie et réellement sacrifié par le prêtre. A Paris tout spéciale-
ment abondaient les scènes de ce genre, avec l'intention nette-
ment marquée de confondre les hérétiques : à Saint-Gervais, aux
Billettes, etc. -.
Comme les artistes des siècles précédents, les théologiens du
Concile de Trente avaient travaillé à mettre toujours plus en
évidence le dogme comhattu par les réformateurs : « Les fac-
teurs de sa Saincteté, » dit à leur propos Du Moulin, « ont telle-
tions : « 1° de la mission des pasteurs ; 2° du sacrifice de la messe ; 3° de
la présence réelle du corps de Jésus-Christ en la Saincte Eucharistie. »
1. V Apologie pour la Sainte Cène débute par ces mots (p. 9) : « L'apôtre
saint Paul nous parle de la table du Seigneur comme d'une obligation à
concorde. C'est chose déplorable que ce qui est un lien d'union soit devenu
semence de dissension En ce point nous avons de nostre costé non seule-
ment la Parole de Dieu, la raison, le sens, l'expérience, la déposition des
anciens, mais mesmes le tesmoignage de nos adversaires, lesquels en ceste
matière semblent avoir peur d'estre creuz et ne s'entendent pas eux-mes-
mes ; es autres points la foy leur manque, icy la foy et le sens commun.
2. Du Moulin, Apologie, p. 22 : « Il est advenu, si on les croit, que l'hos-
tie a seigné à grosses gouttes comme cela se void peint à Paris sur le fron-
tispice des Billettes, où un Juif donne à la sainte hostie force coups de
canivet, dont le sang sort en abondance, puis on la jette en une chaudière
pour la faire bouillir, en laquelle puis après est trouvé un homme entier,
c'est-à-dire Jésus-Christ lui mesme bouillant dans la chaudière. » — P. 26 :
« Bellarmin dit que l'âne d'un hérétique par le commandement que luy fit
Saint Anthoine de Padoue laissa son avoine et fit révérence à la saincte
hostie, à la honte et confusion des hérétiques : et est ce beau miracle peint
à Paris au cloistre de Saint-Gervais Mais le susdit tableau dit que c'esloit
l'asne d'un juif. » Détails piquants : L'église des Billettes a été affectée au
culte protestant deux cents ans plus tard (180!)), et dès le temps de Du
Moulin un protestant, Salomon de Brosse, était chargé de compléter par un
portail l'église de Saint-Gervais.
204 l'église réformée de paris sors HENRI IV
ment haussé et magnifié cette transsubstantiation qu'elle est
devenue la livrée et escharpe du papisme et le palladium de la
Babilone 1 . »
Bon gré mal gré on en revenait toujours là, comme au « fon-
dement », au point central de tout le labyrinthe : dans les dis-
cussions savantes et longuement préparées, comme dans les con-
versations à brûle-pourpoint -, dégénérant presque en altercation,
en présence de Madame, entre Lobéran — théologien peu subtil
et Cayer, non encore ouvertement apostat ! . Si un apprenti
controversiste ne paraissait pas capable de lutter sur beaucoup
de terrains, celui-ci était le seul sur lequel on 1' « entraînât »
d'abord : « hors ce point, dit-on à M. Bouju, vous estes comme
un poisson hors de l'eau 4 . »
Dans son ouvrage spécial : Apologie pour la Sainte Cène du
Seigneur, contre la présence corporelle, Du Moulin résume en
1609 l'argumentation qui se retrouve plus ou moins complète
dans toutes les conférences d'autres auteurs réformés : après
une discussion préliminaire sur les mots messe, cène, eucharistie,
discussion agrémentée de remarques philologiques et historiques
1. Apologie, p. 31.
2. Ainsi le P. Gontier arrive chez Mme de Mazencourt avec l'intention
de débattre ces deux points : « Si les Evesques sont autorisez de Dieu pour
établir des sacrificateurs pour sacrifier Jésus-Christ » et : « Si on peut
prouver que Jésus-Christ ait offert son sang en l'Eucharistie » (Véritable
narré, p. 24).
3. Cayer, Remonstrance, p. 98 : « Le petit Louperrant dit que ny pour
un point ny pour plusieurs points de doctrine mal entendus, ny pour la
discipline mal gardée, ni pour la vie mal réglée n'avions peu ny deu nous
départir de l'Eglise romaine. C'estoit sur la question que je leur avois pro-
posée disant que c'estoit pour le moins un schisme très pernicieux où Calvin
nous avoit mis, tant contre l'Eglise qu'envers les protestans, bien que nous
puissions maintenir n'y avoir point d'hérésies, ce que toutesfois (disois-je),
nous seroit fort difficile, et veu les préjugez, du tout impossible. Lors, Madame,
vous luy demandastes pourquoy donc nous en estions nous divisez. Il vous
dist que c'estoit pour ce que l'Eglise romaine ostoit et renversoit le fonde-
ment de la chreslienlé. Je suppliay vostre Altesse luy faire dire comment,
r;i le baptesme n'estoit plus entre les catholiques romains ? s'ils n'avoient
pas la saincte Trinité ? et la Parole de Dieu aussi bien et mieux que nous ?
(V*ar je parlois ainsi»... Il respondit que c'estoit pour ce que l'Eglise romaine
désirait la nature du corps de Nostre Seigneur Jésus-Christ. »
1. Du MOULIN, Cartel, p. 35 : « Substance et manducation sont les seuls
points esquels vous vous estes exercé : vous ne crachez autre chose es
maisons. »
LA TRANSSUBSTANTIATION 2G5
très intéressantes, il fait l'exposé des deux doctrines en présence,
réformée et catholique, et s'efforce de démontrer que cette der-
nière est récente, contradictoire en elle-même, et contraire aux
récits évangéliques du dernier souper de Jésus-Christ. Il comhat
le dogme, tel que l'exposent ses adversaires, en se plaçant à
divers points de vue successifs : au point de vue historique :
« la transsubstantiation n'a esté esclose et passée en article de
concile que plus d'unze cents ans après Jésus-Christ ' ; » au
point de vue métaphysique : « L'Eglise romaine, enseignant que
le corps de Jésus-Christ en l'Eucharistie est présent sans tenir
aucun lieu, et est tout entier en chaque partie de l'hostie et du
calice, ruyne l'humanité de Jésus-Christ ; » au point de vue logi-
que : d'après le pape Innocent III (Du Moulin a utilisé à mainte
reprise cette citation), « après la consécration entre les mains
du prestre il y a de la couleur et saveur, rien qui ait quantité ou
qualité ; » ainsi, objecte Du Moulin, « les accidents demeurent
sans sujet et se soustiennent d'eux-mesmes - ; » et même au
point de vue de la morale ou du sentiment, il estime « que nos
adversaires, par leur manducation charnelle, outragent et desho-
norent Jésus-Christ. »
Voilà pour la critique, appuyée de nombreux passages de la
Bible et des Pères. Comme contre-partie positive, Du Moulin
exposait la doctrine réformée, la résumant par exemple sous
cette forme — il faut en convenir, très barbare : « Jésus-Christ
1. P. 229. — Les docteurs catholiques ont remarqué que ce concile de
Latran (1215) est un de ceux dont les réformés citaient les décisions le plus
volontiers. Lorsque l'impression de l'Apologie pour la sainte Cène est en-
tièrement terminée, et qu'il reste encore une page blanche après l'advertis-
sement au s r Coe/Jeteau, Du Moulin utilise cette page pour y consigner scru-
puleusement un « passage qui monstre que l'Université de Paris ne croyoit
point alors la transsubstantiation ; » c'est une épître de Clément V à l'ar-
chevêque de Narbonne en 1266.
2. P. 19. Cf. Innocent III, 4 e livre des Mystères de la Messe, chap. 11. Parmi
les soixante-quatre demandes proposées aux jésuites de Cour, plusieurs sont
consacrées à la Messe, entre autres la XXVII" : « Comment s'accorde ce cpie
dit l'Eglise romaine qu'entre les mains du prestre il y a de la rondeur et
lien de rond, de la couleur et rien de coloré, de la quantité et rien qui ait
quantité. Et de fait si l'hostie consacrée est ronde, et cette hostie est le corps
de Jésus-Christ, il s'ensuivra en bon syllogisme que quelque corps de
Jésus-Christ est rond. Que si la conclusion est fausse, donc aussi rime des
propositions. Nous demandons laquelle c'est des deux. » Cette question date
de 1608. Dans l'Apologie de 1609, n. 7, Du Moulin constate qu'il n'a été fait
aucune réponse.
266 l'église réformée de paris sors henri iv
n'est point mangé des dents ou de la bouche corporelle en la
Cène, mais seulement par la foy t. »
On regrette souvent que pour exprimer des pensées où il y a
beaucoup de spiritualité d'élévation, et même un certain mysti-
cisme, le théologien protestant n'emploie pas un langage plus
complètemnt dégagé de la terminologie scolastique. Fidèle à la
dogmatique de l'Institution chrétienne, il n'a pas hérité du génie
littéraire de son auteur ; il a été justement apprécié par ses
contemporains et injustement oublié par les nôtres comme un
des écrivains les plus vigoureux du xvn' siècle ; mais à la viva-
cité du polémiste qui rend la discussion supportable, il n'a pas
su unir l'onction du moraliste qui rend la méditation des mystè-
res attrayante et édifiante : les lecteurs sont devenus plus diffi-
ciles en 1911 qu'en 1611... Au contraire le P. de Bérulle par exem-
ple exagère les etïusions mystiques, invitant à se préparer à la
communion avec force exclamations et apostrophes -. En enten-
dant le P. Gontier et Du Moulin employer des expressions rébar-
batives et des raisonnements embrouillés, à propos de l'effusion
du sang de Jésus-Christ, les pauvres « dames de qualité, » si
savantes qu'elles fussent, finissaient par s'écrier « que cela estoit
trop haut pour elles ; » mais voulait-on passer à un autre sujet,
elles en revenaient inévitablement à poser la question capitale :
« Qu'on esclaircît ces mots : Ceci est mon corps... :! . »
1. C'est le premier point traité dans la réponse finale à M. de Bouju
(Cartel, p. 126) ; le second est celui-ci : « Que ce qu'on allègue des Anciens
docteurs pour la transsubstantiation est hors de propos » (c'est-à-dire mal
interprété) ; que les Anciens docteurs unanimement combattent la trans-
substantiation, mesme que les canons de l'Eglise romaine y contredisent. »
Voici les principaux développements qu'on trouve dans le chapitre XVIII de
ï Apologie (La vraie manducation du corps de Jésus-Christ est par la foy) ;
,. 1. Jésus-Christ est la viande. 2. La foy est la bouche qui l'appréhende.
3. La chaleur et efficace du S. Esprit la digère et nous la tourne à profit.
4. Par l'intervention de cet Esprit nous sommes faits un corps avec Jésus-
Cbrist. ô. Et de ceste union nous vient la régénération, laquelle est en nous
un commencement de la vie éternelle » ^Apologie, p. 169).
2. Discours, p. 268 à 296.
:î. Du Moulin les explique : - Ce pain est mon corps » etc. ; tandis que
le P. Gontier, « requis de dire si S. Paul disoit la vérité en disant que nous
rompons du pain, respondit franchement qu'il ne respondroit là-dessus »
(Véritable narré, p. 13, Cf. Apologie, p. 72 verso : « Nos adversaires disent
que ce mot signifie : « sous ces accidens est mon corps ; » et Narré de la
Confér. entre Du Moulin il Cayer, p. 87 : o Ne se peut dire combien Mes-
sieurs nos maistres se travaillent à exposer ce mot ceci : car si on les croit
LA TRANSSUBSTANTIATION 267
D'ailleurs ce n'est pas exclusivement la faute de Du Moulin si
la discussion prend parfois une allure presque répugnante. Ses
adversaires insistent avec la même complaisance sur certains
points que leur offrent pour ainsi dire officiellement les sujets
controversés. Ainsi Cayer exaltant l'adoration de l'hostie - - l'un
des actes choquant le plus violemment la piété réformée — Du
Moulin demande x : « Comment est-il commandé que si le pres-
tre vient à revomir l'hostie, il la remâche ? est-il croyahle qu'un
ei sainct sacrifice soit enveloppé du vomissement ? » Singulier
argument de Du Moulin : du fait qu'on peut vomir l'hostie
conclure que ce n'est pas le corps de Jésus-Christ ; mais, il faut
l'avouer aussi, singulière prescription que Cayer défend sans
broncher : en effet quelques auditeurs, ne connaissant pas ce
paragraphe des « cautelles » de la Messe, murmurent : « C'est une
calomnie de Du Moulin. » Sur quoi celui-ci demande à Cayer, « si
un tel cas lui estoit advenu, s'il ne reprendroit point ce qu'il
auroit rejette ? Cayer respondit qu'il le feroit, et d'abondant pour
montrer qu'il n'avoit point de honte de l'avoir dit, leut la cautelle
qui est au messel... Il adjousta que les paroles qui disent que
l'hostie ne va point au ventre, mais en l'entendement, sont fort
considérables. »
Autant que l'idée de transsubstantiation celle d'un « sacri-
re mot ceci ne signifie rien : veu qu'il ne signifie point le corps de Jésus-
Christ, puisque la Transsubstantiation n'estoit encores faite quand Jé-
sus-Christ disoit ceci. Aussi ne signifie il point le pain, car il seroit faux de
dire que le pain fust le corps de Christ : qui est cause que la glose sur le
Canon Timorem, en la 2 e distinction, dit que per hanc diclionem hoc nihil
ôemonstratur : c'est-à-dire que par ce mot ceci Jésus-Christ ne demonctroit
rien et peu après, parlant de ces mots : ceci est mon corps : icieo sacerdos
"a non profert significative quia non posset ea vere proferre, mentiretur
enitn si diceret, hoc est corpus meum. C'est-à-dire : Pourtant le prestre ne
profère point ces mots avec aucune signification, car il mentiroit s'il disoit :
Ceci est mon corps »).
De son côté le P. de Bérulle estime que « le sieur du Moulin se moque
quand il dit qu'il croit ces paroles : Cecy est mon corps, estre véritables »
{Discours, p. 253) ; il met en garde Mme de Mazencourt contre « les équi-
voques qui passent subtilement du vray corps du fils de Dieu à son corps
mystique, et de l'union substantielle par ce sacrement à la spirituelle par la
foi ». (Nous verrons qu'une confusion analogue est déplorée par les ré Cor mes
à propos de l'identification faite par les catholiques entre les termes Eglise
chrétienne et Eglise romaine).
1. Xurré, p. 109.
268 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
fice » offert dans la messe paraît aux réformés quasi-mons-
trueuse. Il nous suffira de citer quelques arguments des contro-
versistes : « L'Eglise romaine oste à Jésus-Christ notre Seigneur
ce qui luy est nécessaire à cause de sa dignité de sacrificateur
Elle préfère le prestre sacré à Jésus-Christ \ » Au contraire pour
justifier le rite catholique Cayer prétendait que dans la houche
de Jésus-Christ les paroles « donner sa chair » signifiaient
déjà : « sacrifice en la messe - ; » ailleurs avec force « entortil-
lements » et « amplifications » il affirme que de nombreux
personnages de l'ancienne alliance ont déjà dit la messe : « mes-
mes elle se disoit avant le déluge, et les anges l'avoyent révélée à
Enoch ; Abel l'avoit dite, etc., » ce qui fit rire « partie des assis-
tants 3 . » Mais Cayer continue de plus belle : « le lieu où Jésus-
Christ célébroit la Pasque estoit un lieu propre à adoration ,
selon le commandement fait au Deutéronome de bâtir en chaque
maison neuve une chapelle. Chacun désiroit voir le passage, mais
ne pouvant le trouver sur l'heure il promit de le cercher. Cet
autre jour est encores à venir. »
Dans cette discussion on s'étonne de voir trop souvent mettre
sur le même plan, par un défaut de perspective commun à pres-
que tous les controversistes de ce temps, la question principale
(est-il nécessaire, ou non, de renouveler le sacrifice offert par
Jésus-Christ mourant sur la croix ?) et des questions tout à fait
secondaires : que représentent les vingt-quatre anciens de l'Apo-
calypse 4 ? combien a duré la messe en laquelle Cayer dit que
Jésus-Christ est mort 5 ? etc. Catholiques et protestants invo-
quent l'histoire des religions, l'histoire sainte en particulier, mais
pour en tirer des conclusions diamétralement opposées : les pro-
testants déclarent que Jésus-Christ, dans le sacrement de la
Sainte Cène, a établi quelque chose de tout à fait nouveau, les
catholiques pensent rendre la messe plus légitime et plus véné-
1. E. de Beauval dans Réponse de Cayer, etc., p. 7.
2. Narré, p. 128.
3. Xarré, p. 20.
4. Narré, p. 50.
r>. Narré, p. 151. Cayer répondant : « En l'expiration et recommandation
de son esprit entre les mains de Dieu, » Du Moulin n'a pas de peine à lui
démontrer les absurdités qui en résultent : cette messe faite par Jésus-
Christ aurait duré dix-huit ou vingt heures, alors qu'elle était censée ana-
logue au sacrifice de Melchissédec, beaucoup plus court ; et Jésus-Christ
serait " ressuscité en la croix », " puisque la mort qu'il a souffert en la
messe a fini en la croix. »
LE SACRIFICE DE LA MESSE 269
rable en la représentant comme une forme des sacrifices si géné-
ralement répandus dans l'histoire de l'humanité : « Jamais,
s'écrie le P. de Bérulle, il n'y a eu de religion au monde sans
prestre, sans autel et sans sacrifice, que celle de nos adver-
saires » ; « Dieu n'a pas destruit Testât du sacerdoce, du sacre-
ment ou du sacrifice, mais changé seulement en une meilleure
l'orme l . »
La question de forme a d'ailleurs, en général, une importance
beaucoup plus grande aux yeux des catholiques, dans la céré-
monie qui entoure la célébration du sacrement. Les controver-
sistes dépeignent ce qui se passe dans les temples d'une façon
railleuse ; la critique la plus modérée se trouve sous la plume de
Bérulle, opposant (à sa manière, cependant, bien entendu) l'ins-
titution de la messe, par Jésus-Christ, à la cène des réformés,
célébrée « debout, à jeun, pour tous les fidèles de l'un et l'autre
sexe indifféremment, avec du pain levé, sans action de grâces 2 . »
De leur côté, suivant leur tempérament, les protestants sont plus
ou moins respectueux, plus ou moins véhéments, dans la descrip-
tion de l'attitude du prêtre et des fidèles pendant la messe ".
1. Discours, etc., p. 148 et 140.
2. Discours, p. 228.
3. A propos du culte en général, tel qu'il l'a lui-même présidé naguère,
l'ancien pasteur Gaver écrit : « J'adjouste pour une de mes propres raisons
que les offices divins ne doivent point estre ainsi traictés avec profanité,
comme il se faict entre vous » (Lettre à Damours, p. 19). Rotan (Response,
p. 176) n'a pas manqué de s'inscrire en faux : « Aux exercices de la vraye
piété auxquels nous nous employons, il n'y a profanation quelconque ; » et
voici d'autre part la description de la messe, ou plutôt la caricature faite
par l'ancien cordelier Bertrand d'Avignon (Déclaration, p. 32) : « Je re-
présenteray les tours, retours, gestes, branles et mouvemens divers du
Prestre chantant Messe, lequel se monstre tantost courbé, ores faisant un
tourdion, puis s'arrestant au milieu de ses virevoltes, souventes fois de-
meurant tout court, et parfois marchant à petit pas, tantost il estend les
bras puis les serre, maintenant il les hausse et soudain les baisse : ses
doigts sont occupés sans cesse à faire croisades, souvent il marmonne entre
ses dents et au contraire il crie tout haut après ceux ausquels il tourne le
dos ; quelquefois il souffle des mots sur du pain et sur un calice, parfois
aussi il faict du dormeur puis du reveillé qui souspire, sanglotte et soudain
vient à chanter à haulte voix : per omnia ssecula sœculorum. Telles et infi-
nies autres chimagrées ont-elles quelque chose de commun ou avec le très
sainct sacrifice que Christ mourant a une fois faict pour nous ou avec le
sacré mystère de la Cène du Seigneur '? Représentez-vous Jesus-Christ à
table avec ses apostres, tourné vers eux, parlant en langue entendue de
tous, leur donnant le pain sans l'eslever, distribuant les deux espèces à
tous, etc. »
18.
270 l'église réformée de paris sors henri iv
Evidemment chacun des deux partis était scandalisé aussi sin-
cèrement et aussi profondément de la façon dont l'autre parti
comprenait et représentait le même mystère, de la façon dont
l'homme, dans l'autre Eglise, traitait les choses de Dieu.
Les réformés croyaient encore défendre « l'honneur de Dieu »
en combattant le rôle attribué au pape dans l'Eglise, comme ils
critiquaient la place donnée au prêtre dans la messe. C'était là,
comme nous l'avons dit, le second point sur lequel les controver-
sistes sentaient bien qu'on ne pouvait se mettre d'accord.
Sans doute — nous l'avons constaté et le constaterons à mainte
reprise - il existait dans l'Eglise catholique de France une ten-
dance « gallicane » qui parlait volontiers d'une certaine liberté
des évêques, d'une certaine indépendance des rois, d'une certaine
autorité des conciles..., mais cette tendance existait, à notre épo-
que, parmi les parlementaires plutôt que parmi les ecclésiasti-
ques ; et dans le clergé parmi les moines plutôt que parmi les
piètres séculiers : or ce sont les moines qui sont les champions
attitrés du catholicisme, et parmi eux (pour faire nos cercles de
plus en plus petits), ce sont surtout les jésuites qui formulent
et défendent les dogmes catholiques dans les controverses avec
les protestants. D'où il s'ensuit qu'une importance capitale est
donnée, de plus en plus, aux dogmes particulièrement chers aux
Jésuites ; ainsi l'autorité du pape auquel, par un vœu spécial,
les fils d'Ignace de Loyola promettent entière obéissance.
Le dogme se précise parfois entre catholiques sur le champ de
bataille même, en présence de l'ennemi : Cayer annonce à Du
Moulin qu'il va parler « de l'adoration du pape... » ; l'expression
— qui fait sursauter les protestants — semble outrée môme à un
théologien catholique (un Carme) ; il prie l'imprudent « d'user
d'un mot plus doux, » mais Cayer « et un docteur de Sorbonne
qui lui assistait » maintiennent le mot « comme bon et soute-
itable 1 . >' De plus en plus s'affirme, en matière ecclésiastique
1. Narré, p. 9. Du Moulin prend acte, et rappelle ce précédent, quelques
mois après, à M. Bouju : quant à l'adoration du pape, dit-il, « Cayer et la
Sorbonne l'a maintenu, depuis peu, en la dernière dispute publique » (Cartel,
p. 30). Deux ans auparavant (1600), à l'ancien jésuite E. de Beauval qui,
devenu réformé, disait : « ('/est idolâtrie d'adorer aux pieds de notre saint
Père le pape », Cayer répondait (Response, p. l.'î) : « C'est Dieu qui l'or-
donne », et il citait un passage de l'Apocalypse (III, 9) où il ne s'agit, en
réalité, nullement du pape.
LE PAPE 271
et politique, la doctrine de la primauté du pape, et en matière
dogmatique, la doctrine de l'infaillibilité, devenue officielle en
1870 seulement. Dès 1610 Coëffeteau déclare qu'« en qualité de
successeur de Saint-Pierre le pape ne peut rien enseigner de
contraire à la piété ; » Du Moulin au contraire, compulsant
minutieusement l'histoire des conciles, cherchait à démontrer
qu'il faut répondre affirmativement à la question : « si le pape
peut errer en la foi ' ; » car plusieurs papes ont été hérétiques -.
Les indulgences avaient provoqué la première protestation de
Luther. Or le pape recommençait à les distribuer, ou plutôt
les faire vendre, à profusion. Les réformés s'indignent, moins
contre le fait matériel de la vente que contre la théorie attribuant
une valeur - - fictive selon eux — à ces indulgences 3 ; baser sur
les mérites des saints une partie du salut des croyants c'était,
aux yeux d'un calviniste, porter une grave atteinte à la toute-
puissance miséricordieuse de Dieu. La papauté, comme la messe,
et au même titre, apparaissait alors comme une œuvre de Satan.
L'autorité ecclésiastique, faisant intervenir le pouvoir civil, avait
beau interdire aux réformés de rien écrire contre « l'Anté-
christ, » ils n'en continuaient pas moins à penser ce qu'ils
cessaient d'imprimer.
La papauté n'est que le clef de voûte de cet imposant édifice
que constitue l'Eglise romaine 4 . Aussi, parmi les matières
controversées, immédiatement après ces deux points essentiels :
la messe et la papauté, avons-nous rangé, par ordre d'impor-
tance, l'Eglise. Non que tous les controversistes aient fait, dès
1. Les p. 391 à 462 de la Défense de la foi sont consacrées à ce sujet : de
la primauté du pape, à propos de l'art. XXIII de la déclaration du roi Jac-
ques.
2. Cf. Rotan, Response à Cayer, p. 165.
3. Voici la théorie (de Bellarmin) telle qu'un canne l'explique à Du Mou-
lin : « Le pape ramassoit ce qui est de superabondant des satisfactions des
saints, c'est-à-dire ce qu'ils avoyent souffert plus qu'il ne leur faloit pour
payer la peine due à leurs péchés, et mettoit tout ce surplus comme en une
bourse, et l'ayant meslé avec ce qui est de superabondant du mérite de
Jésus-Christ, le distribuait par les indulgences pour la rémission de nos
péchez » (Narré, p. 40).
4. Du Juge des Controverses, chap. IV. < Quel est le sens <le cette propo-
sition : Que l'Eglise est juge souveraine et infaillible des doutes et matières
de foy ? » Du Moulin dit : « Par ce mot d'Eglise nos adversaires entendent
seulement l'Eglise romaine et quelquefois le pape seul, quelquefois le pape
avec quelque peu de prélats. »
272 l'église RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
notre époque, expressément figurer eette rubrique dans leurs
disputes, comme plus tard Bossuet et Claude traitant de la
matière de l'Eglise. Mais à propos de chaque autre question il
fallut de plus en plus se rendre compte de la différence et sou-
vent de la divergence des autorités invoquées : Parole de Dieu
pour le protestant, Eglise pour le catholique. L'Eglise restait
d'ailleurs, pour un P. du Moulin, quelque chose d'extrêmement
important, une institution sacrée ; c'était un sujet sur lequel un
réformé avait alors des idées beaucoup plus fermes, plus cohé-
rentes, que ce n'est le cas pour certains protestants de nos
jours. La doctrine de Du Moulin coïncide encore ici avec celle
de l'Institution ; or la pensée de Calvin sur ce point comme
sur beaucoup d'autres se rattache authentiquement à celle de
Saint Augustin et des anciens docteurs : l'Eglise est la mère des
fidèles, dont Dieu est le Père. C'est donc avec une égale passion
que, de part et d'autre, on définit d'abord la véritable Eglise, et
chacun dit ensuite : la mienne répond à cette définition. Mais il
y a cette différence essentielle que le catholique romain dit : la
mienne seule y répond.
Le mot Eglise ne peut donc être appliqué, dans le vocabulaire
catholique, qu'à la seule Eglise catholique : « un Estât qui a
son pouvoir et son règlement, un royaume qui a ses magistrats
et ses officiers 1 ; » aucune autre société humaine n'a le droit
de prétendre à ce nom d'Eglise -. En vain les réformés objecte-
ront-ils qu'ils ont les marques de la véritable Eglise : l'Ecriture
sninte et deux sacrements ; ils les ont non comme des héritiers
légitimes mais comme des voleurs : « ce sont les meubles sacrés
de ceste bonne mère que de mauvais enfans luy ont emportés, et
en font comme le faux monnoyeur qui a emporté les coings de
la monnoye ;5 » : à quoi, s'emparant de cette comparaison pour
la tirer à son avantage, le controversiste protestant réplique :
1. Bérui-le, Discours, p. 122.
2. < Ce titre d'Eglise est attribué aux assemblées des Chrestiens à cause
des esleus, quoy qu'il y ait des hipocrites meslés ; un tonneau de vin est
appelé tonneau de vin, quoy que nous sachions qu'il y a de la lie... Toute
uostre dispute tfist en ce poinct, auquel ils bronchent ordinairement : c'est
qu'ayans ainsi exalté et magnifié l'Eglise, ils appliquent le tout à la ro-
maine, au lieu cpie nous appliquons toutes ces louanges à l'Eglise des
esleus » (RoTAN, Response, p. fi!) et suivantes).
,'i. Cayer, Lettre à Humours.
la notion d'église l iï'A
« Si cela est, que les prétendus catholiques romains ne se van-
tent plus d'estre l'Eglise, » ce sont eux qui sont les « faux mon-
nayeurs, » etc. 1 .
Les controversistes catholiques parlent de la « nullité » de la
« prétendue Eglise - » réformée, ou Eglise prétendue réformée ■"•.
Les protestants au contraire reconnaissent que l'Eglise romaine
est une Eglise particulière 4 . (Romaine est, de tous les titres
qu'elle revendique, le seul qu'elle puisse légitimement porter :
elle n'est ni catholique, ni aspotolique, puisqu'elle n'est ni réelle-
ment universelle, ni réellement conforme à l'enseignement des
apôtres). Ils ne manquent pas de rappeler la distinction que les
enfants apprenaient dans le catéchisme, entre l'Eglise invisible
et l'Eglise visible. L'Eglise invisible est composée des vrais
croyants que Dieu seul connaît et qu'il a choisis comme devant
être sauvés ; c'est à cette Eglise que le catéchisme réformé alors
en usage, applique la maxime : « Hors de l'Eglise point de
salut, » que les catholiques ont formulée pour la réserver exclu-
sivement à leur propre Eglise 5 . Le protestant au contraire, admet
1. Rotan, Response, p. 89.
2. Cayer, Remonstrance, p. 85 : « Puis donc que les prétendus réforme/
ne gardent pas la forme apostolique, n'ayans point d'Evesques et estans
çans chef, sans ordre, sans sacrifice, sans cérémonies, il s'ensuit en bonne
conséquence qu'ils ne sont pas l'Eglise, mais une hérésie et un schisme. »
3. Rotan, Response à Cayer, p. 43 : « Il y a grande différence de concéder
que l'Eglise romaine est une Eglise particulière, pleine d'erreurs, et de dire
qu'elle est la seule Eglise catholique ; » tel est son respect pour le mot
église que loin de l'appliquer (comme les protestants le font aujourd'hui
sans scrupule) au lieu de culte protestant, il reproche aux Jésuites de rem-
placer par ce mot église celui de temple, qui désignait au xvi" siècle les lieux
de culte catholique : <• Les Jésuites enseignent que les temples ausquels
s'assemblent les chrestiens peuvent estre nommés églises, mais c'est parler
fort improprement et mesmes abusivement » (Response, p. 65). Cf. notre
lemarque sur le mot préehe.
4. Rotan (Responce, p. 127i relève cette contradiction : « Se disant d'un
costé Eglise locale et particulière en tant qu'elle se nomme romaine, elle
veut d'ailleurs estre tenue pour seule catholique, c'est-à-dire Eglise particu-
lière et universelle tout ensemble : chose non seulement absurde, mais aussi
ridicule. »
5. Cayer {Lettre à Damours) citait cette formule en concluant : « Commenl
aurais-je pu demeurer pour faire mon salut là où il n'y a point d'Eglise ? »
Rotan (Response, p. 135) réplique : • Cela s'entend seulement de la vraye
Eglise catholique. D'où il appert tpie Cayer s'estant révolté des Eglises réfor-
mées, membres de l'Universelle, s'est retiré du lieu auquel il pouvoit faire
son salut et s'est précipité au gouffre de perdition, puisqu'il s'est volon-
274 l'église réformée de paris SOIS HENRI IV
l'existence de plusieurs Eglises particulières ; il estime que la
sienne est la plus fidèle à la Parole de Dieu, mais il reconnaît
qu'il y a dans d'autres Eglises des personnes qui peuvent être
sauvées, si elles ont la vraie foi l .
L'Eglise invisible est seule catholique c'est-à-dire universelle.
Et les controversistes des deux partis s'accordent pour reconnaî-
tre que ces deux traits doivent caractériser la véritable Eglise :
l'universalité et l'antiquité ; ils s'accordent aussi... pour refuser
ces caractères à l'Eglise adverse.
Rotan appelle « vrais catholiques chrestiens ceux qui ont
renoncé aux abus et traditions de Rome, » opposés aux « pré-
tendus catholiques romains -, » et Jacques I er disait : « Je suis
catholique chrestien ; » mais en général les « prétendus réfor-
més » n'ont pas désiré s'intituler « catholiques, » tout en
revendiquant pour la véritable Eglise, à laquelle ils veulent
appartenir, la catholicité. Ils se bornent à constater qu'aucune
Eglise visible ne peut légitimement porter ce titre, et se plaisent à
énumérer les nombreuses communautés chrétiennes non ratta-
tairement plongé aux abominations de l'Eglise romaine qui n'est, à pro-
prement parler, vray membre de la catholique. » Remarquons qu'en pré-
tendant ainsi reconnaître si quelqu'un est, ou n'est pas, membre de l'Eglise
invisible, Rotan se met ici en contradiction avec le véritable principe de
l'Ecriture sainte qu'il a cité plus haut (p. 70) : « Dieu connaît ceux qui sont
siens. »
1. Il y a, il faut le reconnaître, quelque chose d'équivalent dans ce que
Du Moulin appelle la « boutique de Cayer ; » mais on sait qu'elle renfer-
mait, pour les besoins de la cause, des arguments parfois peu conformes à la
doctrine officielle, et qui sentent encore le fagot. Pour décider Madame à
devenir membre de l'Eglise romaine, il veut lui persuader que ce serait le
meilleur moyen de retrouver dans le ciel sa mère, membre de l'Eglise réfor-
mée, et voici comment il présente ce raisonnement (Remonstranee, p. 96) :
.< Regardez, Madame, aux exemples des saincts de vostre royalle maison
qui vous invitent à leur tenir compagnie en la fruition du royaume bienheu-
reux du Paradis, là où je eroij aussi particulièrement (/ne l'âme généreuse
de la feue royne Jeanne si bonne mère de vostre Altesse est colloquée en la
grâce de Dieu, d'autant qu'elle s'est rendue à Dieu avec ceste dévotion. Or
nous tenons que le va>u tellement fondé en la fou des promesses de Dieu et
(ccompagnè d'une vraije contrition faite de cœur et d'affection est équipollent
à tous autres plus signalez effects d'une précédente conversion à qui par la
grâce de Dieu en aurait eu le moyen. » Evidemment pour une reine ou une
duchesse il devait y avoir au ciel des accommodements. Mais on pouvait
répondre à Cayer : pourquoi abjurer, si le même résultat est obtenu sans
abjuration ?
2. Fiesponse à Cayer,, p. 2.
LA VRAIE CATHOLICITÉ 275
chées à l'Eglise romaine : par conséquent elle ne peut se dire
unique De leur côté les catholiques insistent malignement sur
les divisions qui existent entre protestants \ et sur ce que Bos-
suet appellera les « variations » : variations entre les Eglises,
entre les réformateurs -, entre les opinions successives d'un même
réformateur-. (Ce reproche vise spécialement la question de con-
tinuité, liée à celle d'universalité, et aussi à celle de l'antiquité).
Les controversistes protestants ripostent qu'il peut y avoir
union et unité sans uniformité ; ils vantent le « saint accord »
entre toutes les confessions de foi protestantes sur les questions
essentielles 4 , ils mettent en évidence les différences, au contraire,
très grandes entre les diverses phases de l'histoire de l'Eglise
soi-disant catholique, de plus en plus corrompue, entre les divers
conciles, entre les divers docteurs ; ils opposent ceux des trois
premiers siècles à ceux du moyen-âge et aux modernes. Du
Moulin surtout étudie la formation des dogmes avec une péné-
tration, un esprit d'analyse, et une critique des sources qui, trois
siècles d'avance, font penser aux méthodes rigoureuses de la
science moderne : il montre les scolastiques « se ruant sur une
philosophie harharement subtile, et l'ayant trouvée contraire à la
1. « Vous estes tous divisez, les Allemans (les Suisses, les François des
Biarnois, etc. Et ce qui a esté dit des Anglois, qu'ils sont divisez de tout le
reste du moyen par le moyen de la mer, se voit aussi par leur forme de re-
ligion qui n'est ny catholique romaine ny conforme à la vostre » (Cayer,
Lettre à Damours, p. 9).
2. Cayer a dirigé contre Huss, assez peu connu alors, des critiques qui
ont pu contribuer à faire que, dans la suite, les docteurs réformés ont très
rarement invoqué ses opinions. Si Cayer (Antithèses de Huss et Luther) fait
Huss trop catholique, Rotan [Response, p. 175) le fait trop protestant. Cres-
pin avait placé Huss dans le livre des Martyrs, comme le remarque Cayer,
mais depuis lors les réformés n'ont plus guère essayé de faire remonter la
Réforme jusqu'à Huss.
3. « Luther changeoit à tous coups d'opinions. s.?s livres en font l'oy »
(Cayer, Remonstrance, p. 43). Les réformés citent assez rarement Luther
et les luthériens (auxquels fut longtemps réservé le nom de protestants).
4. Rotan, Response à Cayer, p. 147 : « La dispute survenue pour le regard
de la sainte Cène n'est pas du fondement de salut... On peut être de divers
avis, mesmes en un point de doctrine qui ne sera fondamental, sans se dé-
partir de l'unité de l'Eglise. » Les documents officiels ce sont les confessions
de foi « et non les écrits particuliers de nos docteurs et pasteurs, comme
juissi les prétendus catholiques nous disent qu'ils n'advouent pas tout ce
qui a esté mis en avant par cestui-ci ou cestui-là, mais qu'il faut regarder
ce qui a esté déterminé en leur Concile de Trente. »
27G L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOIS HENRI IV
transsubstantiation, ils se sont escrimez là-dessus et ont lime
leurs esprits sur la dureté de cette matière 1 . » Par réaction
contre les théories tendancieuses de ses adversaires -, Du Moulin
insiste à son tour - peut-être avec quelque exagération — sur
les origines très anciennes du protestantisme en France, et le
rattache aux hommes qu'on a, plus tard, appelés les Réforma-
teurs avant la Réforme. D'autre part on retrouve souvent chez lui
et chez d'autres controversistes réformés cette affirmation, à
laquelle ils tiennent heaucoup, que les réformateurs ont voulu
non pas faire un schisme (déchirer l'Eglise, en fonder une autre),
mais rétablir l'Eglise primitive conformément au vœu qu'ils
avaient fait, dans l'Eglise catholique même, de servir la vérité 3 .
Aucun reproche n'est plus sensible aux pasteurs que celui
d'être hérétiques ; ils abhorrent l'hérésie aussi énergiquement
que l'Eglise romaine, et loin d'admettre que les doctrines des
réformateurs aient été déjà condamnées en la personne des
anciens hérétiques, Du Moulin entre autres se fait fort de prou-
ver « que l'Eglise romaine a ressuscité les anciennes hérésies
et a emprunté plusieurs choses du paganisme ; mais que l'Eglise
réformée n'a rien de commun avec les anciens hérétiques 4 . »
D'ailleurs les réformés se défendent d'admettre et de soutenir
telle ou telle opinion parce qu'elle est celle d'un réformateur ;
ils l'admettent parce qu'elle est conforme à la vérité, mais ils ne
veulent pas qu'on prenne pour une obéissance aveugle leur res-
pect pour la personne de « Monsieur » Calvin •"> ou de M. de Rèze
Tun presque, l'autre tout à fait contemporain de nos controver-
sistes. Cayer représente à tort Calvin comme le pape des réfor-
1. Apologie, p. 32.
2. Cayer p. ex. parle des « couvents de veuves et diaconesses » qui auraient
existé dans la primitive Eglise, pour légitimer les cloîtres du XVII e siècle
■^Tromperie des ministres, p. 33).
3. Cartel, p. 119 : « Nous avons encores en France beaucoup d'Eglises qui
tiennent et tenoyent desja nostre confession lorsque Luther commença d»
prescher, lequel faussement on dit inventeur de nostre religion, veu que
seulement il nous a exhorté de retourner à l'Escriture saincte, laquelle lors
estoit ensevelie et ne paroissoit point. Quant à Luther, on avoit pris serment
de lui qu'il enseignerait la vérité quand il prit charge de docteur. Pourquoy
n'eût-il accompli son serment quand depuis il est venu à recognoistre la
vérité ? il l'a fait. »
4. Cartel, p. 104.
5. C'est ainsi que Rotan par exemple l'appelle toujours.
l'église anglicane • 277
mes 1 , et le P. Suarez le dit canonisé en singulière compagnie-.
Les catholiques, de leur côté, ont beaucoup de peine à admettre
que sur certains points la vérité puisse avoir été reconnue par
des schismatiques. Toute chose égale d'ailleurs, le seul fait de
s'être « séparé » constitue à leurs yeux un crime inexcusable ;: .
Dans les discussions sur la doctrine et la discipline de la véri-
table Eglise, et surtout à propos de la « hiérarchie, » les contro-
versistes de l'un et l'autre parti font souvent mention d'une
Eglise dont il nous faut dire un mot : sa position est singulière,
permettant de la citer tantôt comme témoin à charge, tantôt
comme témoin à décharge. Je veux parler de l'Eglise anglicane
qui attirait alors vivement l'attention des hommes religieux de
ce côté de la Manche comme elle a recommencé à le faire en ces
dernières années, après une éclipse de deux siècles.
Nous avons parlé ailleurs des relations fréquentes entre les
deux pays, entre les Eglises de France et d'Angleterre, et des
remarques faites par des hommes tels que Sully, Casaubon,
l'Estoile 4 . Le roi Jacques et Du Moulin, dont les rapports ont été
si particulièrement intimes, ont apporté l'appoint de leurs fortes
personnalités, et contribué à la connaissance ou, si l'on peut dire,
à la pénétration réciproque des deux Eglises. Chef de l'Eglise
anglicane en Angleterre et protecteur de l'Eglise presbytérienne
en Ecosse, Jacques I er avait d'ailleurs été baptisé par un prêtre
catholique"'. Dès lors, comme aujourd'hui à propos des contro-
verses entre high church et low church, on peut comparer l'Eglise
1. «C'est Calvin qui parle par leurs bouches ; ils n'ont autres prières
publiques, etc., sinon comme Calvin leur a dicté » (Remonstrance, p. 10).
2. Torrent de feu, p. 45 : « Les réformez ont effacé de leurs calendriers
les noms de la Vierge Marie et des saints pour y loger ceux de Luther, (lai-
vin, Melanchton, de la belle. Candide, femme de Bèze, et d'autres sem-
blables. »
3. Ainsi Cayer doit convenir (Rcmonslntnce, p. 18) que Couët a assez bien
réussi à disculper les réformés de certaines accusations d'hérésie ; mais
« encore qu'il n'y eust point d'hérésie en ce qui touche les articles de la
l'oy, neantmoins le schisme ne peut estre avec la Foy. » Calvin a eu tort,
en tout cas, d'avoir « desmembré l'Eglise, quand incarne en tout le reste il
n'y auroii point d'hérésie. »
4. Ci-dessus, p.
5. C'est pourquoi les catholiques le traitaient d'apostat : mais, objectait
Du Moulin (Défense, p. 124), s'il a esté baptisé en l'Eglise romaine, il n'a
jamais eu pour cela la croyance de ceux qui l'ont baptisé. " L'Eglise romaine
lui conférant ce qui lui reste de bon ne l'a pu obliger à suivre ce qu'elle a
de mauvais. » Co effet eau, dans sa critique de la Confession de foi publiée
278 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
anglicane à cette mère dont parle la Bible, sentant deux jumeaux
lutter dans son sein à qui sortira le premier S'agit-il de
dogmes, la tendance réformée prédomine ; s'agit-il d'organisa-
tion et de cérémonies, la tendance à revenir au catholicisme se
légitime plus facilement.
Déjà Rotan et Cayer argumentent en sens inverse 1 , et le
P. Suarez fait une curieuse description du service funèbre de la
reine Elisabeth pour démontrer aux réformés que « desja quel-
ques-uns de leurs compagnons recognoissent la faute qu'ils ont
commise par le passé -. » Coëffeteau reconnaît que, sur tel point,
par le roi en Angleterre, insinuait qu'une autre confession publiée en Ecosse
était inauthentique, « supposée par les ministres d'Escosse qui font parler
le roi en Puritain, » alors qu'en Angleterre il se déclarait contre les Puri-
tains. Du Moulin -- sans insister sur ce qu'une telle situation a d'étrange — ,
affirme que cette confession écossaise est bien authentique et il dit {Défense,
p. ,'590) : « Il n'y a aucun de nous qui n'aime mieux estre puritain avec les
Apostres qu'impuritain avec le pontife romain. » Cependant il se permet
à ce propos de donner un conseil respectueux, mais ferme, au roi anglican
aui avait persécuté certains protestants dissidents : « Sa Majesté sçaura
bien discerner ceux de ses sujets qui sur ceste matière de la police ecclésias-
tique contestent seulement pour contester, dont l'ardeur est meslée de mes-
pris, d'avec ceux qui sentans autrement cheminent neantmoins en bonne
conscience, ne desirans rien plus que l'affermissement de son trosne. Le
meilleur moyen de se venger [du papisme] est de mettre ordre à ce que te
jieuple soit soigneusement instruit et les Eglises du plat pays ne soient point
despourvues de fidèles pasteurs. » Il est intéressant de voir un pasteur de
Paris dire aussi franchement à un souverain étranger comment il doit se
comporter dans son Etat et dans son Eglise.
1. Rotan affirme que Cayer expose inexactement quelle est l'intervention
du pouvoir civil : les fidèles de l'église anglicane « dépendent de l'autorité
de la reine concernant le gouvernement extérieur, » mais non « aux choses
spirituelles » (Response, p. 145).
2. Kn l'espèce il s'agit de la prière pour les morts : mais le curieux docu-
ment ci-après ne prouve nullement, comme le voudrait Suarez, qu'elle fût
en usage dans l'Eglise anglicane (Torrent de feu (juillet 1603), p. 48) :
« Je viens de voir un mémoire envoyé à M. d'Unis premier président du
Parlement de Grenoble, mandée (sic) d'Angleterre, en laquelle on raconte
comme aux honneurs funèbres faits à la defuncte royne Elisabeth les Eves-
ques et autres ministres accompagnoient le corps, les uns accoustrez de
riches capes, les autres de surpelis, chantans les pseaumes propres à tel
office, lesquels estoient suivis de plus de deux cents filles habillées de fin
tlrai> blanc, avec de grands couvre chefs jusques à la ceinture, lesquelles
i'iloient prians pour l'âme de la defuncte... On présenta par après le corps
à un autel où fut dite une espèce de Messe, mais sans consécration, et receut
PEvesque qui faisoif L'office des offrandes de tout les principaux qui habillez
de dueil su i voient le corps. Enfin la vérité sortira du profond du puits de
Democrite où la mensonge calvinienne la veut ensevelir. »
L EPISCOPAT 279
« l'Eglise d'Angleterre est moins irreligieuse que les calvinistes
de France 1 . » Ce n'est pas sans quelque surprise qu'on voit —
dans les circonstances rapportées plus haut - — Du Moulin tra-
duire, commenter et approuver presque sans aucune réserve la
déclaration de foi du roi anglican comme exprimant la foi de
l'Eglise réformée : « Nous avons estimé nécessaire, lui dit-il en
propres termes, de monstrer au monde que la religion que vous
défendez est aussi la nostre"' ». « Au fond et en tous les points
de la doctrine nous sommes d'accord avec les Eglises angloises,
frères en nostre Seigneur Jésus-Christ, membres d'un mesme
corps, sensibles aux douleurs communes, et qui estimons leur
querelle estre la nostre, comme personnes tendantes à mesme
but et par mesme chemin quoique vestus de différente cou-
leur 4 . »
Du Moulin fait cette déclaration catégorique tout exprès après
avoir réfuté une objection chère aux catholiques. Elle portait non
sur la doctrine mais sur la discipline, sur l'organisation hiérar-
chique de l'Eglise anglicane : Voyez, disait-on aux docteurs
réformés, vous condamnez l'épiscopat dans l'Eglise romaine,
vous proclamez dans votre propre Eglise l'égalité des pasteurs,
et vous approuvez cependant l'Eglise anglicane qui a maintenu
l'épiscopat ! La contradiction, répliquaient les réformés, n'est
qu'apparente ; Calvin trouve légitime l'institution de superin-
tendants (ou évêques), et il en existe dans plusieurs Eglises pra~
tiquant le système représentatif (assemblées de pasteurs et d'an-
ciens : consistoires, colloques, synodes). S'il n'y a pas d'évêques
dans l'Eglise réformée de France, c'est par suite de circonstances
tout à fait secondaires, contingentes, et nullement pour une rai-
son de principe. Tous les réformés, sans doute, ne raisonnaient
pas ainsi, mais beaucoup auraient accepté volontiers le système
incidemment préconisé par Du Moulin : combinaison du régime
1. Réponse à ld déclaration du roi Jacques, p. 13 (à propos dos fêtes des
siiints). Il ost à remarquer que Du Moulin, sur ce point, critique (Défense de
la foi, art. VI) les objections do Coëffeteau, mais no dit rien pour approuver
la confession du roi : « Je révère la mémoire dos saints, mis on rôle par
l'autorité de l'Ecriture. »
2. Page 277.
.'{. Défense, etc., dédicace.
\. Ibidem, p. ;{ ( Si).
280 l'église réformée de paris sors henri iv
synodal j>ur et du système épiscopal pur ». On sait d'ailleurs que,
pasteur presbytérien à Paris et à Sedan, il accepta à Canterbury
un titre de chanoine anglican, toutes réserves faites d'ailleurs
sur ses devoirs en France comme membre de l'Eglise reformée
et sujet du roi -. 11 y aurait d'ailleurs une certaine évolution à
noter dans la pensée de Du Moulin sur ce point : il est plus favo-
rable à l'épiscopat en KilO qu'en 1()02, sans doute par désir de
fortifier de toute manière les Eglises protestantes contre les
agressions redoublées du pape et des jésuites''.
1. Défense de Ut foy (161 0), art. XXII : De l'anarchie et des degrez de su-
périorité eu l'Eglise (p. 387). Le roi dit > qu'avoir des Evesques eu l'Eglise
est une institution apostolique et venue de Dieu. Dit qu'il a tousjours
abhorré l'anarchie ; que mesme au ciel les esprits bienheureux sont distincts
en divers degrez... Nulle société humaine ne peut subsister sans cet ordre
et différence de degrez. Et là-dessus se plaint de quelques personnes turbu-
lentes qui l'ont persécuté dès le ventre [de sa mère], ayants pourchassé sa
mort avant qu'il entrast en la vie. » Du Moulin ne fait pas ici une traduction
littérale comme pour la plupart des autres articles, mais un résumé.
« Dieu a establi des pasteurs et evesques : » c'est Du Moulin qui le déclare
cette fois, mais pour le roi Jacques ce sont deux catégories bien distinctes,
les évêques ayant pleine autorité sur les pasteurs ; tandis que Du Moulin
ajoute aussitôt : (Dieu a establi) « par dessus ceux là des assemblées que
l'Eglise ancienne a appelle synodes et conciles, esquels il est nécessaire que
quelqu'un préside et conduise l'action. ..Si on demande combien il y doit
avoir de différences de degrez ou si un homme doit avoir la supériorité sur
un seul troupeau ou sur plusieurs, c'est une matière à part et qui ne fait
rien au but que le roi se propose ici, qui est de combattre la monarchie
d'un homme sur toute l'Eglise. »
2. « Les chanoines du chapitre de Cantorbérie me voulurent obliger par
serinent à m'assu jettir aux lois et eoustumes d'Angleterre ; ce que je ne
voulus faire qu'à condition de ne rien faire qui préjudiciast à l'obéis-
sance que je dois à mon roy et à l'ordre ecclésiastique receu en nos Eglises
de France : ce qui me fut accordé » (Autobiographie, année 1615, dans le
B. h. p., 1858, p. 343).
3. Cartel de deffy (1602). p. 115 : « Quant à l'égalité des Evesques avec les
prestres, en quoi le sieur de Beaulieu nous csgale avec Aerius, il y a de
la calomnie, car encores aujourd'hui une partie des Eglises qui tiennent
nostre confession ont des evesques qui sont par dessus les nostres, comme,
les Eglises d'Angleterre avec lesquelles nous ne laissons pas d'estre d'ac-
cord, pource que cela est un point de police et non de doctrine : seulement
nous disons que la parole de Dieu ne donne aucune supériorité à l'Evesque
par dessus le prestre, et mesmes que c'est tout un : les raisons de cela se
trouvent en PEpistre de S. Hierosme à Evagrius, où il débat fort et ferme
avec nous ce point : nous disons donc que c'est une institution humaine, la-
quelle es commencemens estoit utile, mais depuis que par là l'ambition et
la tyrannie s'est fourrée en l'Eglise, il est plus expédient de l'abolir et
ramener l'ancienne esgalité que Jésus-Christ a recommandé à ses apostres.
Nous sommes donc en autres termes qu'Acrius, etc. »
LA VOCATION DES PASTEURS 281
On reconnaît bien là un esprit ami de l'ordre en toutes choses,
en religion comme en politique, sur la terre et « mesme au ciel. »
1! y aurait lieu ici de distinguer aussi parmi les membres des
Eglises réformées deux tendances, deux courants d'idées qui se
inarqueront plus nettement en France sous les règnes de
Louis XIII et de Louis XIV, au moment de la Révolution d'An-
gleterre : les uns, conservateurs plus respectueux des cadres de
l'Eglise établie, les autres, « indépendants » et approuvant le
mouvement plus radical des « non conformistes ». En 1610
Jacques F r et Du Moulin sont d'accord pour proclamer qu'en fait
d'organisation dans chaque pays l'Eglise a le droit de préférer
le système le mieux en harmonie avec le tempérament national 1 .
Cette question particulière de la hiérarchie, comme (fait plus
surprenant) la question générale de l'Eglise, n'a guère été traitée
qu'incidemment dans les controverses. Au contraire on a souvent
pris comme sujet unique ou principal d'une conférence la voca-
tion des pasteurs ou, comme préféraient dire les catholiques, la
mission.
La succession apostolique est « la chaîne dorée descendue de
Dieu, dont les poètes (qui estoient les prophètes des payens) ont
tant parlé 2 . » Faire remonter jusqu'à S. Pierre et aux autres
apôtres, par le sacrement de l'ordre, cette chaîne ininterrompue
des membres du clergé — quelle que fût l'indignité personnelle
de certains chaînons — , c'était une des bases sur lesquelles repo-
sait, pour les catholiques, l'idée d'Eglise. Comment, cette chaîne
1. Défense, p. 389 : « J'estime téméraire celui qui voudroit astreindre
toutes les autres Eglises à la forme de police ecclésiastique pratiquée en son
pays : ...bien loing du jugement charitable de Sa Majesté d'Angleterre qui,
sur la fin de son livre, déclare qu'il n'entend aucunement condamner les
Eglises qui ont une autre forme de police. »
2. Bkhulle, Discours, etc., p. 91. Cf. p. 104 : « En l'Eglise de Dieu, qui est
l'image vive de la divine essence, pas un ne peut prétendre le pouvoir de
communiquer cette divinité par grâce, que par la voie de la mission. » La
vocation des pasteurs et la succession apostolique forment les deux tiers de
la Réponse de Kotan à Cayer qui a écrit la même année la Tromperie des
ministres. C'est aussi le premier sujet de la conférence et des publications
à propos de Mme de Mazencourt (voir ci-dessus : Bérulle, Gontier, Du Mou-
lin). Si la question de la vocation ne se trouvait pas incluse dans le pro-
gramme primitif, elle s'y trouvait presque inévitablement introduite au
cours de quelque incident : ainsi par l'Anglais Constable. à la lin île la
conférence entre Du Moulin et Cayer.
282 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
une fois rompue, les protestants pouvaient-ils prétendre avoir
des pasteurs, et ces pasteurs pouvaient-ils prétendre être les
successeurs des apôtres (en tant que détenteurs de la vérité ?
Beaucoup de paroles ont été dites et beaucoup de livres écrits au
sujet de l'article (XXXI) de la confession de foi des Eglises réfor-
mées, qui parlait de vocation ordinaire et extraordinaire '-.
L'apostasie de certain pasteur Cayer par exemple" peut
avoir eu pour point de départ un doute sur la légitimité de son
ministère dans l'Eglise. Les prêtres insistaient auprès des dames
protestantes de la noblesse, plus sensibles aux avantages d'une
société régulièrement constituée, sur ce fait que leurs pasteurs
n'avaient pas qualité pour les conseiller, leur administrer les
sacrements, etc. L Les pasteurs répliquaient d'ordinaire par deux
arguments : quant à la doctrine, puisant la leur directement
dans les écrits des apôtres; ils se sentaient autorisés à se dire leurs
continuateurs plus légitimement que s'il y avait une série d'in-
termédiaires infidèles ; quant à la discipline, toutes les précau-
tions étaient prises dans l'Eglise réformée pour suivre sur ce
point aussi, en temps normal, les sages préceptes de l'Eglise
primitive conservés dans l'Ecriture sainte. Seulement dans
certains cas exceptionnels comme celui des réformateurs on
admettait une vocation extraordinaire. Parfois on ajoutait des
raisonnements plus subtils : Luther et les autres réformateurs,
1. Les jésuites seuls avaient parfois atténué la doctrine officielle :
o Pressés par la force de la vérité ils ont esté contraints de recognoistre que
la succession en l'Eglise est double : une des personnes, l'autre de la doctrine..
Les prétendus catholiques romains estiment que la personnelle est la plus
nécessaire, » mais d'après les réformée « la vraie succession est la vérité
de la doctrine de salut » (Rotan, Responce, p. 17).
2. « Nous croyons que nul ne se doit ingérer de son autorité propre
pour gouverner l'Eglise, mais que cela se doit faire par élection, en tant
qu'il est possible et que Dieu le permet. Laquelle exception nous y ajou-
tons notamment parce qu'il a fallu quelquefois, et même de notre temps
(auquel l'état de l'Eglise étoit interrompu), que Dieu ail suscité des gens
d'une façon extraordinaire pour dresser l'Eglise de nouveau, qui était en
ruine et désolation. »
'.\. Pour lui, la première raison qui l'a amené à reconnaître dans l'Eglise
romaine la véritable Eglise a été celle-ci : «La vocation du prétendue mi-
nistère est debatue et combatue de nullité, et enfin demeure atteinte et
convaincue de faux » (Lettre à Humours, p. 8).
4. Les pasteurs ont « usurpé le ministère » etc. (Cartel, p. 56L Pour des
raisons analogues le litre de « docteur en théologie » réformé est aussi nul
que celui de pasteur (CAYER, Remonslrancc, p. 18).
LA VOCATION DES PASTEURS 283
ordonnés prêtres et reçus docteurs dans l'Eglise catholique
étaient, en la réformant, restés fidèles à leur serment d'ensei-
gner la vérité '. Ou bien au contraire, prenant l'offensive, le
pasteur défiait à son tour le prêtre de rendre compte de sa propre
vocation. A quoi tel d'entre eux répondait spirituellement : « Si
nous n'avons pas de mission, les réformés n'en peuvent pas
mesme apparemment prétendre 2 . » Au fond, catholiques et
réformés sont bien d'accord pour attribuer une extrême impor-
tance à l'institution du saint ministère dans l'Eglise, pour désirer
qu'il ait toute l'autorité possible avec toutes les garanties dési-
rables. Les catholiques au grand déplaisir de leurs adversaires,
exploitent habilement ce fait qu'il y a toujours eu dans l'Eglise
réformée une majorité conservatrice blâmant les tendances révo-
lutionnaires d'une minorité qui exagère l'individualisme au
détriment du bon ordre et de l'autorité du saint ministère.
Bérulle cite une lettre de Bèze à un « perturbateur » (protestant
dissident de Lyon) auquel il écrit : « Il n'est pas loisible sans
vocation d'enseigner, beaucoup moins d'enseigner choses nou-
velles \ »
La confession de foi réformée et les commentateurs de textes
bibliques insistent sur la nécessité et la grandeur de la vocation :
Bérulle en veut conclure que logiquement, les réformés devraient
reconnaître que le ministère pastoral, tel qu'il est institué dans
leurs Eglises, ne répond pas à ces préoccupations 4 . Les contro-
versistes protestants n'ont pas de peine à répondre que le clergé
soi-disant fondé sur une base beaucoup plus ferme est encore
beaucoup moins à la hauteur de la tâche. Les questions de per-
1. Du Moulin, Narre, p. 153 : « Luther avoit une vocation que ceux de
l'Eglise romaine ne peuvent rejetter, car tout homme est ohligé d'accomplir
son serment : Luther ayant esté esleu en l'Eglise romaine avec serment
qu'il enseignerait la vérité de l'Evangile estoit ohligé d'accomplir son ser-
ment et d'enseigner la vérité laquelle depuis il a recogneue. »
2. BÉRULLE, Discours, p. 20.
I). I.or. cit.
4. <■ Les professeurs de la Bible et de l'Eglise de Genève, qui esl la mère
et l;i matrice des Eglises prétendues réformées en France » écrivent à propos
de la 2 e épitre à Timothée, chap. I « que la doctrine de la Foy requiert
une instruction domestique et particulière, nommément en ceux qui sont
ordonnez pour la porter en l'Eglise, afin qu'on ne la prenne de son sens par-
ticulier, souz ombre de la lecture des Escritures, et (pie c'est ce qu'on ap-
pelloit anciennement tradition en l'Eglise » (BÉRULLE, Discours, p. 2.") et
suiv.).
284 l'église réformée dk paris sous henri iv
sonnes, toujours déplaisantes, viennent de part et d'autre se
mêler aux questions de principes, mais, reconnaissons-le avec
plaisir, moins fréquemment à cette époque que ce ne fut le cas
plus tard. L'apostat Cayer se distingue par ses attaques contre la
moralité et la sincérité des réformateurs, puis de quelques pas-
ieurs contemporains i ; il y avait eu au xvï siècle un certain
nombre de prêtres et de moines qui étaient devenus pasteurs sans
être toujours exempts de tout reproche ; le recrutement du corps
pastoral fut au xvn' siècle de plus en plus sévère ; les controver-
sistes redoublèrent d'attaques contre les réformateurs, mais
eurent moins de sujets de critique contre leurs contemporains ;
il y eut aussi quelque amélioration dans le clergé catholique,
mais en France parmi la foule grandissante des moines de toute
robe les protestants eurent toujours quelque brebis galeuse à
stigmatiser -. A propos du reproche fait aux pasteurs de « détes-
ter la pauvreté évangélique » qu'exalte le clergé régulier, Du
Moulin a peint ce joli petit diptyque : « Nous ne prenons point
la besasse sur l'espaule, comme moines mendians : nous pre-
nons un chapeau, non un capuchon ; nous nous ceignons d'une
courroye plustost que d'une corde : nostre habit et vie est ordi-
naire, comme celle de Jésus-Christ et des apostres ; nous aimons
mieux vivre petitement au logis que de vivre grassement de bri-
bes recueillies par les huys... ». De plus en plus, par l'effet même
des conférences, les pasteurs s'affermissent dans la conviction
que leur vocation vient de leur fidélité à enseigner la Parole de
Dieu dans toute sa pureté, autant et plus que du bon fonction-
nement des institutions de leur Eglise.
Nous mentionnerons plus rapidement quelques autres ques-
1. Admonition, p. 5 : « Ambitio et libido ont esté les deux fondement... ;
ils ont transformé leur prétendue Eglise en vraye Caravane de Tartares
guerriers pour estre perpétuellement à trousser bagage et faire passer d'une
province en l'autre la désolation abominable de toute licence, etc. » Cf. p. 20,
citation en allemand d'un livre soi-disant écrit par Luther sous ce titre :
lier unschuldige Luther.
2. Du Moulin pose au P. Coton cette question (Trente-deux demandes, etc.,
C0" question) : » Si le pape fait bien d'establir à Home les bordeaux publics
où les Prélats entrent ouvertement et en toute liberté ? » Cf. Défense de la
foi, p. 269 : « Bellarmin soutient que les bordeaux publics sont prudem-
ment establis à Rome et compare en ce point le pape avec Dieu » (Lib. de
amissione gratisè, eh. XXIII, § dicet : Non peccat màgïstratus si meretricibus
eertum locum urbis colendum attribuât, etc.). »
LES SACREMENTS 285
tions - importantes cependant - débattues dans les conféren-
ces. Quant aux sacrements les catholiques reprochaient aux pro-
testants d'en conserver deux seulement : le baptême et la com-
munion ; mais sur le premier ils n'avaient rien à dire : admi-
nistré par les pasteurs au nom du Père, du Fils et du Saint-
Esprit, il était reconnu parfaitement valable, et on ne rebapti-
sait pas alors (comme on l'a fait plus tard) les protestants deve-
nant catholiques, pas plus qu'on ne rehaptisait dans l'Eglise ré-
formée les personnes qui avaient été baptisées par un prêtre,
comme Jacques I", Madame, et tant d'autres nées au xvi e siècle.
Autant que l'Eglise romaine, l'Eglise réformée tenait au baptê-
me des enfants, elle désavouait et blâmait hautement — depuis
l'Institution — les anabaptistes *.
Pour la communion, c'était une autre affaire. Nous avons lon-
guement parlé des querelles sur la transsubstantiation et le
sacrifice de la messe. Dans des discussions annexes à celles-là,
les réformés attaquaient souvent une double pratique : la messe
sans communiants, et la communion sous une seule espèce - ;
mais ils savaient que sur ce dernier point, à la longue, l'Eglise
romaine aurait fait peut-être, en France comme ailleurs, quel-
ques concessions 3 .
Le purgatoire a fait l'objet de débats spéciaux de vive voix et
par écrit : le Torrent de feu de Suarez 4 en offre un échantillon.
1. Cf. Du Moulin, Apologie, tout le chapitre V ; naturellement il ne man-
que pas une occasion de critiquer ce qu'il peut y avoir de matériel dans la
notion catholique du baptême. Coëffeteau ayant dit que le baptême des clo-
ches était une simple bénédiction, Du Moulin lui démontre que telle ne
paraît pas l'idée courante, et décrit tout au long la cérémonie, réglée par
ie rituel d'une manière singulièrement analogue à ce qui se pratique dans
le sacrement administré à une créature vivante (Défense, etc., art. XVI).
2. Cf. Du Moulin, Défense de la foi], p. 189 à 260 : il y traite aussi de
points de détails tels que : l'élévation de l'hostie, la Fête-Dieu, etc.
3. « Si l'approbation du pape y fait besoin, possible qu'avec le temps et
les remonstrances il s'en rendra capable ; le salut des âmes et le bien de
l'Eglise gallicane doit aller devant toutes autres considérations » (Advis sur
un point de lu lettre de M. Cayer, attribué par celui-ci à quelques pasteurs,
dans sa Responce, etc., p. 7-13).
4. Ci-dessus, p. 237. On est ici particulièrement frappé «le voir chaque
adversaire contester l'autorité des documents que cite l'autre : Du .Moulin
cxhibe-t-il « un missel qu'il avoit préparé, clans lequel il lit voir une rubri-
che qui dit que les papes avoient concédé mil ans d'indulgences à qui diroit
les oraisons suivantes, •> Suarez proteste : « Je luy eusse peu franchement
dire que ce sont abus d'imprimeurs que l'Eglise n'approuve sans tesmoi-
l'J.
280 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
C'est, par contre, au cours de discussions générales que les
réformés attaquent des points tels que les prières pour les morts,
la dévotion croissante à la Vierge ', traitée en « déesse -, » le culte
des saints, les images :: , le célibat des prêtres. Comparée à la
véhémence des critiques contre la transsubstantiation ou la pa-
pauté, l'attitude des réformés est relativement modérée. Des deux
côtés on ne traite pas les questions in abstracto mais on fait
autant que possible de l'actualité ■» ; et on accuse l'adversaire
de « subtilité non pareille, et argutie qui ne fust jamais entrée
en la cervelle d'un Carnéades •"'. »
(•nage plus évident » (Torrent, p. 11) ; par contre Suarez prête à Melanchthon
des propos tout à fait apocryphes : << Sa mère lui demandoit en conscience,
puisqu'il se mouroit, de luy dire quelle doctrine luy sembloit meilleure :
il respondit : Mater, o mater, illa probabilior sed Romana securior » (p. 78).
Chacun accuse l'autre de « falsifier l'Ecriture » (p. 98) et les Pères. Du Mou-
lin quelques années plus tard dit, semble-t-il, plus impartialement le vrai
mot : « Les Pères tiennent la pluspart que les âmes seront purgées par le
feu du dernier jugement et qu'en attendant ce jour les âmes tant des bons
nue des mauvais sont encloses en des réceptacles. En quoi ils ne sont suivis
ni par nous ni par nos adversaires » (Défense de la foy, 1610, art. 2>. « Ori-
gène a esté inventeur de ce feu [du purgatoire] lequel voirement a esté
condamné par les autres Pères en ce qu'il ne recognoit pas d'enfer ni de feu
éternel » {ibid., p. 381) ; » à côté du Purgatoire Bellarmin met un pré ver-
doyant diapré de fleurs, où les âmes se rafraîchissent au sortir de ce feu,
fondé sur l'opinion de Denis le Chartreux » etc. (ibid.).
1. On lui donne des « titres horrihles et hlasphématoires... ; voyez le
psaultier de la Vierge Marie imprimé à Paris l'an 1601, réimprimé l'an 1602
chez Nicolas du Fossé rue Saint Jacques au Vase d'Or, » écrit Du Moulin à
la fin de cette année 1602 (Cartel, p. 31).
2. Du Moulin, Défense de la foy, art. VII.
3. Cayer va demander parfois ses arguments à une exégèse bien singu-
lière : ainsi pour justifier les images il cite le passage où S. Paul (Galates, m)
dit « que nostre Seigneur a esté pourtrait crucifié devant les yeux des Ga-
lates. Eslre pourtrait signifie peinture et non discours comme prétendent les
prétendus ministres (Response, p. 12).
4. Par exemple, au sujet de la Vierge considérée comme médiatrice, Cayer
dit " qu'on pouvait demander au Roi quelque chose en faveur [c'est-à-dire
au nom] de Madame sa sœur, et cela, dit-il finement, premièrement usant
de ce mot de faneur au lieu de mérite, puis faisant les saints estre envers
Dieu ce que Madame est envers Sa Majesté, et donnant impression qu'il
lui, (laver n'estoit point totalement hors des bonnes grâces de Madame »
(Narré, p. 68).
5. L'est ainsi que Hérulle traite Du Moulin à propos de la salutation angé-
lique Ave Maria dans le » dessert de la conférence » avec Gontier (Discours,
p. 323). En fait de définition subtile on peut citer celle que Cayer donne de
la canonisation : « Ce n'est que publication du décret que Dieu en a fait, et
non pas donner saincteté » (Response à Beauval, p. 13).
LA DOCTRINE DE LA GRACE 287
Viennent enfin, dans notre classification, des points tout à
fait secondaires sur lesquels on s'attarde beaucoup moins : céré-
monies que les catholiques estiment « dépendance nécessaire
de la vraie piété \ » tandis que les réformés les disent inutiles
eu même dangereuses : par exemple l'adoration de la croix -.
En fait de reliques, d'objets bénits : chapelets, médailles, etc.,
chacun avait quelque observation personnelle à raconter -\ Beau-
coup de ces dévotions étaient assez récentes et le grand jubilé
de 1000-1601 donne, pendant les années qui suivent, un intérêt
très spécial aux questions de pèlerinages, d'indulgences, etc.
§ 7. Les sujets qu'on n'a pas traités à fond :
la grâce et la prédestination
Après avoir parlé des sujets qui forment ordinairement le
fond des controverses ou qui du moins sont souvent débattus au
commencement du xvn e siècle, il convient de marquer quelques
lacunes importantes, de signaler quelques questions que l'on
ij'étonne de ne voir pas aborder ou traiter avec l'ampleur qu'elles
mériteraient. Nous nous bornerons à deux points essentiels : la
grâce ou la prédestination, et le témoignage intérieur du Saint-
Esprit.
Dans le cours du xvn e siècle la doctrine de la grâce (remon-
tant à saint Augustin) va occuper, préoccuper, passionner les
esprits dans l'une et l'autre église : clans l'Eglise catholique, le
jansénisme sera vaincu, dans l'Eglise réformée au contraire le
gomarisme ou prédestinatianisme outré deviendra presque par-
tout la doctrine officielle : mais au commencement du siècle
Jansenius meurt avant la publication de son Augustinus, et
Gomar, au contraire, ne fait que commencer sa carrière. Ils ont
1. Cayer, Remonslrance, p. 79.
2. Du Moulin après l'avoir combattue tient à dire : « Celui nous fait
tort qui estime que nous remettons ce signe et mesmorial de la passion : nous
en voulons seulement à l'abus et à l'idolâtrie » (Défense de ht foi/, p. ;i.">r>>.
3. Du Moulin (Défense de la foi/, p. 309) : « A Paris à Saint-Sulpice il y
a une pierre d'une fontaine en laquelle la Vierge Marie lavoit les drapeaux
de Jesus-Christ nouveau né. On nous a monstre à nous-mesmes à Saint-
Denis la lanterne de Judas, etc. ». « M. d'Evreux a rapporté de Rome des
grains bénits auxquels est donné vertu de conférer cent ans de vrai pardon ;
liuj mesme me l'a confessé devant Madame » (Cartel, p. 25).
288 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
l'un et l'autre traversé Paris, ils y auront l'un et l'autre des par-
tisans décidés, mais en 16 10 les doctrines qu'ils ont mises en
vedette sont encore à l'arrière-plan, peu de contemporains se
rendent compte qu'il y a là un sujet d'intérêt primordial à dis-
cuter. On est surpris de voir des théologiens comme Cayer et Du
Moulin disserter gravement et longuement pour savoir qui a brisé
la tête du serpent, si c'est la Vierge Marie - - comme le dit Cayer —
ou Jésus-Christ — comme le dit Du Moulin i — , sans paraître se
douter qu'ils effleurent un sujet fondamental, qu'ils se trouvent
là sur une frontière à délimiter entre les deux doctrines : la grâce
de Jésus-Christ suffit-elle ou non pour que le croyant soit sauvé ?
Sur cette question s'en greffe une autre : qui est croyant ? d'où
vient que l'un ait la foi qui sauve, et l'autre non ? La doctrine de
la prédestination n'apparaît presque pas dans l'Institution chré-
tienne sous sa première forme, mais Calvin dans les éditions
suivantes a donné à cette idée un rôle toujours plus prédomi-
nant, et à de rares exceptions tous les théologiens réformés
avaient adopté cette manière de voir. « Pour estre vray mem-
bre de l'Eglise il faut estre appelle selon l'élection de grâce -. »
Cela allait de soi, si bien qu'on jugeait à peine nécessaire
d'en parler. Du Moulin, qui prendra parti d'une façon si écla-
tante dans les luttes futures entre protestants, au temps du syno-
de de Dordrecht, Du Moulin consacre quelques lignes au plus à
ce sujet dans ses ouvrages antérieurs à 1610. Et les catholiques
semblent, par leur silence, approuver la doctrine réformée : pres-
que seul, l'ancien pasteur Cayer fait des réserves •". Cependant
si les œuvres des hommes, les mérites des saints, les prières pour
les morts, etc., jouent le rôle que disaient alors ces mêmes doc-
teurs catholiques, il est difficile de comprendre comment ils n'ont
pas concentré toutes leurs énergies pour attaquer la doctrine qui
fait dépendre de la seule volonté de Dieu le salut de l'homme ; et
il est aussi difficile de comprendre comment les docteurs réfor-
més n'ont pas concentré, de leur côté, toutes leurs énergies pour
mettre cette doctrine en pleine lumière, au lieu de suivre leurs
adversaires dans un dédale de questions secondaires.
1. Narré, p. 69 et suivantes.
2. Rotan, Response, p. 69.
;!. ' La prédestination est sans doute d'être bien heureux, croyant et
faisant les bonnes œuvres..., mais d'aller imaginer que Dieu ayt jamais
ordonné quelques uns à estre damnés, cela est faulx » (Admonition, p. 15).
LE TÉMOIGNAGE 1)1 SAINT-ESPRIT 289
Il est un autre point sur lequel on s'étonne que les catholiques
n'aient pas porté leur attaque, mais sur lequel on s'étonne moins
que les protestants n'aient pas attiré l'attention : c'est le témoi-
gnage intérieur du Saint-Esprit 1 . A l'autorité de l'Eglise les
controversistes du XVII e siècle opposent l'autorité de l'Ecriture
sainte : mais s'agirait-il donc seulement de substituer à une
autorité extérieure une autre autorité extérieure ? On serait
rarement il est vrai — tenté de le croire en lisant certaines pages
qui, sans les formuler encore, annoncent les théories ultérieures
sur l'inspiration littérale des Ecritures. Mais une telle pensée
est bien loin de celle des Réformateurs, si libres dans leur ma-
nière d'étudier les livres saints et d'apprécier leur canonicité -.
Et la confession de foi des Eglises réformées déclare clairement
d'où vient à l'Ecriture sainte son autorité : elle vient de Dieu
lui-même, du Saint-Esprit qui anime le lecteur croyant comme
il a animé les auteurs, et fait reconnaître dans tel et tel passage
écrit par un homme la Parole même de Dieu :! . Il s'agit donc,
en dernière analyse, d'une autorité toute intérieure, toute spiri-
tuelle.
Voilà certes, pour fonder la foi, un principe bien différent du
principe catholique, et que les docteurs réformés auraient pu
lui opposer plus hardiment. On devine aisément pourquoi —
consciemment ou non — ils ne l'ont pas fait : c'est pour ne pas
1. Il n'y a guère plus d'une vingtaine d'années que la question a été
remise à la place de premier rang qu'elle doit occuper ; les études de
M. Aug. Sabatier, doyen de la Faculté de théologie de Paris, y ont beau-
coup contribué (Esquisse d'une philosophie de la religion, Paris, Fischba-
cher, 1897 ; et Religions d'autorité et religion de l'Esprit, id., 1904, notam-
ment p. 274 et suivantes). Depuis la bibliographie que nous avons publiée
en 1893 dans une modeste étude (le Témoignage du S. Esprit, Paris, Fisch-
bacher, in-8"i ont paru notamment : un article du P. Gayraud dans la
Science catholique du 15 nov. 1894 ; une étude de M. Ch. Lelièvre sur la
Maîtrise de l'Esprit (Cahors, Coueslant, 1901), une autre de M. .1. Chapuis
sur le Témoignage du S. Esprit dans la théologie de Calvin (Lausanne, Bri-
del, 1909), un chapitre de l'ouvrage de M. E. Doùmerguc, doyen de la
Faculté de théologie de Montauban, sur Jean Calvin (t. IV, la pensée reli-
gieuse de C(rfnin, ch. III, Lausanne, Bridel, 1910L
2. Voir p. 254, n. '.\, une remarque de (laver à propos de Calvin et Luther.
3. Art. IV : « Nous connaissons ces livres être canoniques, et la règle
très certaine de notre foi, non tant par le commun accord et consentement
de l'Eglise que par le témoignage et persuasion intérieure du Saint-Esprit,
qui nous les fait discerner d'avec les autres livres ecclésiastiques, sur les-
quels, encore qu'ils soient utiles, on ne peut fonder aucun article de foi. »
290 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
prêter le flanc à certaines critiques des adversaires 1 . Les catholi-
ques ont toujours accusé le protestantisme de pousser à l'indi-
vidualisme excessif, et, par le libre examen, à la libre pensée 2 .
Ils ont prétendu, comme Cayer, que chaque protestant s'insti-
tuait juge de l'Ecriture, alors qu'il devient seulement capable de
juger par l'Ecriture. Si certains controversistes catholiques, au
commencement du XVII 8 siècle, ont senti ce qu'il y a de profond et
de magnifique dans le témoignage intérieur du Saint-Esprit 3 ,
d'autres ont aussi découvert le défaut de la cuirasse : l'usage du
libre examen pouvait facilement dégénérer en abus ; un pro-
testant « indépendant » voudra se placer tout seul en face de Dieu,
prétendra se faire une opinion personnelle sur tous les points de
foi, sans tenir compte, comme il est légitime et nécessaire, des
expériences d'autrui, et du témoignage du Saint-Esprit dans
l'Eglise sans cesse enrichie au cours des siècles... Voilà pourquoi,
par crainte des conséquences faussement tirées d'un principe
juste, les docteurs protestants du xvn e siècle n'ont pas insisté sur
le témoignage du Saint-Esprit ; ils n'ont pas prolongé les lignes
hardiment commencées par le génie des réformateurs ; ils ont
attaqué à fond l'autorité du pape et l'organisation du clergé ro-
main ; ils ont très sincèrement déclaré que les pasteurs n'étaient
pas des confesseurs, des directeurs de conscience, mais de sim-
ples « ministres de la parole de Dieu ; » et cependant, consciem-
ment ou non, ils ont craint quelquefois de voir diminuer par
trop l'autorité du ministère pastoral s'ils rappelaient en toute
circonstance la théorie essentiellement réformée du sacerdoce
universel 4 . Souvent catholiques dans leur enfance et leur jeu-
nesse, en tout cas tous nourris de théologie catholique et vivant
dans un milieu catholique, les théologiens protestants du com-
mencement du xvn c siècle se sont contentés d'abord de rajeu-
1. Le P. de Rérulle p. ex. dit à propos des réformés qui interprètent le
texte évangélique de telle sorte que la prière catholique Ave Maria leur
semble impie : « Ils font ce grand effort d'esprit par l'assistance et la per-
suasion du Sainct-Esprit en leurs cœurs, qui leur fait ainsi entendre et dis-
cerner le langage de Dieu et des hommes » (Discours à Mme de Mazencourt,
p, 328).
2. Lorsque Coùet demandait « que le jugement particulier fust laissé
libre à la conscience d'un chacun des assistants » (Conférence, p. 25), Cayer
s'écriait : « Chacun fera à sa fantaisie ! » (Remonstrance, p. 37).
."i. Ainsi le curé Benoît (Briefve proposition, p. 7, ci-dessus p. 79).
4. « Les réformés se disent tous prestres « (Cayer, Remonstrance, p. 8ô>.
*
LE TÉMOIGNAGE Dr SAINT-ESPRIT 291
nir et de spiritualiser, pour ainsi dire, les idées de Parole de Dieu
et d'Eglise que présentaient aussi, sous une forme plus maté-
rielle, leurs adversaires.
Sans doute les temps n'étaient pas encore mûrs pour une autre
apologétique, et puisque celle des Du Moulin, des Du Plessis,
des Charnier, des Rotan, a formé de si fortes générations de
croyants, cette méthode était sans doute celle qui convenait le
mieux à la mentalité des Français de cette époque. Dans la pra-
tique de leur ministère, ils ont encouragé les fidèles à lire les
Saintes Ecritures, à y reconnaître la vérité ; au besoin (mais plu-
tôt après 1610) ils ont « mis au point » la doctrine du témoi-
gnage du Saint-Esprit lorsque leurs adversaires en présentaient
une image déformée ; mais avant 1610, à tout prendre, dans les
controverses, les pasteurs ne font pas de cette doctrine, comme
ils l'auraient pu, le pivot de leur argumentation 1 .
§ 8. Le ton et la fin de la controverse
Les sujets traités à fond ou simplement effleurés à Paris dans
1. C'est dans un traité de 1630 {Du Juge des Controverses, chapitre XVII),
que Du Moulin écrit ces explications « de l'efficace de l'Esprit de Dieu
agissant es cœurs par les Escritures » (p. 280 de l'édition de 1636, Genève,
Aubert) : « Quand nous parlons du tesiuoignage intérieur de l'Esprit de
Dieu donnant efficace à la Parole de Dieu es cœurs de ceux qui le craignent,
nos adversaires s'esmeuvent avec risée et mènent un grand bruit. Ils disent
que nous nous forgeons des enthousiasmes, que parmy nous les savattiers
et menus artisans sont juges des poincts de la foi, et du sens de l'Escriture,
et que chacun de nous se vante d'avoir là dessus une révélation, et d'avoir
la vraye intelligence de toute l'Escriture par une inspiration particulière...
...C'est une charité qu'ils nous prestent fort libéralement, nous attribuans
choses esloignees de nostre croyance... Car tant s'en faut que nous recevions
les savattiers et boulangers pour juges infaillibles, que mesines nous
n'attribuons pas aux pasteurs assemblez en synode cette perfection. Oui-
conques diroit avoir là dessus une révélation particulière nous seroit à bon
droit suspect. Nous laissons telles inspirations aux phrénétiques. » Et plus
loin, p. 283 : ci Afin qu'un homme avec pleine certitude reçoive l'Escriture
:-aincte comme parole de Dieu et règle de salut il faut un autre tesiuoignage
plus certain et plus persuasif que celui de l'Eglise, asçavoir le tesiuoignage
de l'Esprit de Dieu, sans lequel nostre foy ne seroit qu'une conjecture hu-
maine et non une persuasion divine. Laquelle persuasion n'est pas une
révélation particulière. Seulement Dieu donne efficace à eeste parole pour
esmouvoir les cœurs d'une saincte chaleur et les former à révérence et
obeyssance. Et ne craindrai point de dire qu'à ces cordonniers et artisans
qu'on nous objecte Dieu fait quelques fois sentir cesle efficace plustost qu'à
un docteur qui a pris ses degrez en la faculté ».
292 l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV
les controverses sont — on a pu s'en rendre compte au cours de
ce chapitre — les sujets les plus sérieux qui puissent attirer et
retenir la pensée des hommes.
Nous avons déjà eu plusieurs occasions d'exprimer le regret
que le ton des conférenciers et des écrivains n'ait pas toujours
été à la hauteur des sujets traités ; c'était, dira-t-on, un défaut
commun à tous les gens nés au milieu des trouhles du XVI e siècle,
alors que les grossièretés de la soldatesque étouffaient souvent
le son plus doux du langage de l'humanisme : il n'en est pas
moins regrettable d'entendre, dans les salles où l'on discute les
questions religieuses, employer des expressions plus dignes des
camps ou des champs de foire. Plus fréquentes et plus naturel-
les de la part d'orateurs habitués à parler fort pour se faire enten-
dre des auditoires populaires, comme les Pères Suarez l et Gon-
tier, elles sont encore trop nombreuses, et beaucoup moins ex-
cusables, dans la bouche d'hommes d'Eglise qui savent, quand
il le faut, parler comme il convient devant les diplomates, les
dames et les souverains : tels Cayer 2 et Du Moulin. Le Jacobin
Coëffeteau appelle celui-ci « organe de Satan, loup enragé, hyène
effrontée, âme désespérée et furieuse, chien qui se prend à la
pierre, imposteur imprudent. » Ainsi traité, Du Moulin a beau
dire d'abord : « A l'exemple de l'apôtre Paul je secoue du doigt
cette vipère sans en recevoir dommage, je ne rends point injure
pour injure, > il ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de laisser
entendre que Coëffeteau... avait trop bu, parce que le malheu-
reux a commis le crime de confondre une proposition affirma-
tive avec une négative 3 ! Ce qui rend plus sensible cette violence
et cette rudesse de langage chez la plupart des conférenciers, c'est
qu'il s'en trouve heureusement déjà quelques autres — encore
bien rares - — qui s'expriment d'autre façon : le père P. de Bérulle
par exemple. Il lui arrive bien encore d'appeler un temple réformé
'< l'égout de l'impureté, » mais en général il se pique de « parler
1. Il traite Du Moulin de « tiercelet d'hérétique » ; » nous lui arrache-
rons les plumes qui luy restent encore » (Torrent, p. 53) ; « ce Molin a des-
gorgé des eaux peinturées » (p. 8), etc.
2. Les pasteurs La Curne et l'Espinace « u'entendoyent non plus que
(estes ignorantes ce qu'ils arguoyent » (Response, p. 6). M. de Bouju avertit
Du Moulin qu'il peut « donner carrière à son esprit parmi les ordures tant
qu'il lui plaira » (Cartel, p. 38).
3. « Sans doute il escrivoit cela après dîner » (Apologie, p. 260 ; cf. p. 7).
LE TON UliS CONTROVERSES 2M
un langage plus élevé que celuy qu'on tient au presche l , » et il
aurait pu ajouter plus justement : au prône. Son style et sa
manière de traiter les questions débattues sont singulièrement
plus agréables que le ton habituel à Du Perron ou Coton ; il a
quelque chose de majestueux qui annonce le siècle de Louis XIV
et les discussions graves, courtoises, de Bossuet et du pasteur
Claude. Couramment on s'accusait l'un l'autre de faire des faux,
de tronquer les citations, de calomnier l'adversaire 2 ; on invo-
quait les prophètes, les apôtres, Jésus-Christ lui-même, en décla-
rant que leurs paroles contre les opinions erronées s'appliquent
précisément aux opinions du contradicteur.
Souvent aussi, quittant le terrain sur lequel on avait convenu
de se rencontrer, un des adversaires cherchait brusquement à
entraîner l'autre ailleurs ; Du Moulin excelle, par une suite très
serrée de questions pressantes, à convaincre l'adversaire de l'ab-
surdité des conséquences de telle ou telle de ses affirmations anté-
rieures : c'est un des procédés où il déploie le plus brillamment
ses qualités bien françaises de clarté et d'esprit :! . Il arrivait aussi
qu'on posât des questions sans aucun rapport avec le sujet traité
jusqu'alors 4 . Parfois c'était un tiers qui agissait ainsi pour tirer
d'un mauvais pas l'un des champions, embrouillé dans sa dé-
monstration et plus capable de répondre à la question nouvelle.
On suivait cette tactique par écrit aussi bien que dans les confé-
rences verbales.
Et ainsi les controverses finissaient souvent d'une manière peu
correcte. Tantôt elles étaient suspendues ou retardées parce qu'un
1. Discours à Mme de Mazencourt, p. 338 et 269. Il emploie des formules
de politesse telles que : « le sieur du Moulin me permettra de lui dire », etc.
2. Sur trente-deux demandes du P. Coton « il n'y en a que le quart qui
représentent au vrai notre croyance » (Du Moulin, Trente-deux demandes,
p. 9). « Vous avez tronqué mes lettres et leur avez rogné les ongles si
courtes qu'elles ne peuvent esgratigner que bien peu » (Cartel, p. 45 ; ré-
ponse de Du Moulin à Bouju) ; Bouju n'avait déjà cité que des « lopins »
de l'écrit de Montigny.
3. Cf. Narré, p. 143. Du Moulin demande « combien il y a d'espèces de
mort de Jésus-Christ, » et Cayer ne sait comment expliquer ses distinctions
antérieures.
4. Ainsi Cayer à diverses reprises cite un article du catéchisme réformé
où on lui montre d'ailleurs qu'il donne au mot damnation un sens qui n'est
nullement celui où l'entendaient les rédacteurs (Narré, p. 147 ; Remous-
trance, p. 94),
294 l'églish réformée de paris sors henri iv
des adversaires faisait défaut i, tantôt elles étaient ajournées in-
définiment, tantôt elles étaient définitivement interrompues, et
même interdites par autorité supérieure -. L'échange de lettres,
de traités, de volumes, succédait alors pendant des semaines
et des mois aux débats oraux ;! ; les questions se trouvaient
ainsi posées et discutées devant un nombre de lecteurs beaucoup
plus considérable que celui des auditeurs. Cet accroissement de
publicité était un très grand profit, surtout pour les réformés,
d'autant qu'en ceste ville nos adversaires ont plus de trom-
pettes que nous n'avons de soldats 4 . »
Il y avait d'ailleurs beaucoup d'autres avantages que celui-là
pour l'un et l'autre parti ; sauf quelques inconvénients que
nous signalerons tout à l'heure, on appréciait déjà, et nous pou-
vons mieux encore apprécier, l'incontestable utilité de la con-
troverse telle que nous en avons analysé les divers éléments.
Rendant compte de la plus longue des conférences — elle avait
duré quinze jours - l'un des auditeurs conclut : « Les choses se
sont passées avec une paix et douceur des assistants plus gran-
de qu'on eust osé espérer, et on a recogneu par ceste espreuve
que ces entrevues servent plustost à se familiariser et recognois-
tre, qu'à enaigrir les esprits. Et Du Moulin m'a souvent dit que
si par la permission du magistrat un lieu estait ottroyé pour
conférer ordinairement et avec les seuretez requises, ce seroit
1. Nous avons vu Du Moulin (Narré, etc.) se plaindre que Cayer se dérobe ;
lui-même paraît, dans une autre circonstance, n'avoir pas voulu continuer
la discussion avec Suarez ; celui-ci l'accuse de s'être « retiré fort finement,
ryant forgé quelques eschappatoires sur l'interprétation de l'Escriture, »
et le lendemain, ajoute Suarez, « Madame de Fonlehon me rendit une lettre
de la part du Molin qu'il luy avoit escrite : il n'est plus résolu de se trouver
en la présence du Cordelier si premièrement il ne luy respond à un traicté
qu'il vouloit faire du purgatoire... La dite Dame l'envoya sommer par l'un
de ses surveillans... ; il fit response qu'il estoit allé aux champs » (Torrent,
p. 29).
2. Voir ci-dessus à propos de Cayer et de Gontier.
:). n Les deux parties tombèrent d'accord de continuer la conférence par
escrit, et de ne faire rien imprimer par surprise, mais seulement par accord
et communication mutuelle » (ce qui n'eut pas lieu). « Du Moulin vouloit
ciuc la conférence fust limitée, et qu'il ne fust permis de dupliquer et tri-
pliquer à l'infini, Cayer au contraire ne vouloit aucune limitation (Narré,
p. 156).
4. A. Adair, épître dédicatoire du Narré, etc.
AVANTAGES DES CONTROVERSES 295
le moyen de mettre bas les aigreurs mutuelles et faire recognoistre
la vérité l . »
En tout cas chaque parti apprenait à mieux se connaître lui-
même et à mieux connaître son adversaire, à prendre conscience
de la valeur de sa propre doctrine et de la valeur de la théologie
opposée. Bien des préjugés sont dissipés. Les réformés apprennent
que tel passage du missel, les catholiques que tel article de la con-
fession de foi, n'ont pas, dans l'Eglise où ils sont en usage, le
sens qu'on leur prête dans l'autre. Il y a une sorte de pénétra-
tion réciproque ; chacun est forcé de s'assimiler mieux les élé-
ments qui font la force de l'adversaire, pour en profiter lui-
même ; chacun s'exerce à manier les armes par lesquelles il a été
d'abord frappé lorsqu'il en ignorait l'usage : les catholiques
deviennent de plus en plus familiers avec l'Ecriture Sainte, les
réformés avec les Pères. Sur certains points au contraire, l'évo-
lution de la doctrine, sa fixation plus précise, est certainement
précipitée par le fait de la controverse : ainsi, dans l'Eglise ro-
maine 1' « adoration » du pape. Pour éviter le reproche de
;< variations » et de divisions intestines, l'Eglise réformée est
amenée à atténuer les différences et à multiplier les traits d'union
avec les autres Eglises protestantes constituant « quasi la moitié
de la chrétienté-: » l'Eglise anglicane, l'Eglise luthérienne. Ainsi,
en créant de diverses manières une émulation féconde, la con-
troverse a contribué à donner à chacune des deux Eglises riva-
les, au milieu du xvn' siècle, le brillant essor qu'elle n'aurait pas
eu en France si elle y était restée sans concurrente, comme ce
devint le cas pour l'Eglise romaine au xvin" siècle.
En arrivant à Paris de l'étranger ou de quelque province, tel
prélat qui avait pourtant fait là-bas l'apprentissage de la con-
troverse, éprouvait souvent à son détriment qu'il n'était pas au
1. Narré, p. 92.
2. Cette expression se trouve dans une page où le roi Jacques exprime la
même préoccupation : « Je finirai par une prière à Dieu qu'il vous oste
ceste sécurité léthargique et nous mette au cœur ce à quoy nous sommes
obligez pour planter et espandre l'Evangile en droite conscience selon l'or-
donnance de la Parole de Dieu. Quasi lu moitié de l<i Chrestienté s'est jointe
à nostre religion ou au moins est sortie de Babylone. Frères et cousins très
chers, je vous prie (pie nous dardiez entre nous l'unité de lu vraie fog el
rejetiez toutes les questions impies el inutiles » (Exhortation aux rois et
princes (1609) traduite par Du Moulin dans {'Accomplissement des prophé-
ties, chap. XIII).
296 L ÉGLISE RÉFORMÉE DL PARIS SOIS HENRI IV
courant des méthodes de discussion où l'on était passé maître
dans la capitale. François de Sales lui-même, alors missionnaire
dans le Chablais, venant à Paris en 1002 J « y fut un peu écolier
et s'aperçut à ses dépens qu'il ignorait les méthodes nouvelles
de la controverse. Un jour il resta court dans une discussion avec
un hérétique. Lui-même en fit l'aveu. Henri IV lui recommanda
d'étudier la théologie - - entendez la théologie dite positive — et
un an après son départ de Paris il promit de s'y appliquer de
toutes ses forces -. »
Après chaque conférence on étudiait les questions, avec de
nouveaux documents et on se préparait aux conférences futures,
dans les « laboratoires », les « champs d'entraînement » ou les
écoles d'apprentissage de l'un et l'autre parti : à la Sorbonne,
dans les collèges et les couvents, comme dans les Académies pro-
testantes, les colloques, synodes, etc.
Mais la portée des controverses dépassait de beaucoup le cer-
cle relativement restreint des docteurs et des ecclésiastiques. Nous
avons donné maint exemple du retentissement qu'une conférence
avait dans toute la ville et bien au-delà des murailles de Paris,
et du bénéfice qu'en retirait surtout la « cause » réformée. Au
moment même de la conférence, par le fait des débats plus ou
moins publics, puis des comptes rendus manuscrits et imprimés,
on jouissait du maximum de liberté alors possible en France, et
même en Europe, en fait de liberté de la parole, de la pensée, et
de la presse. Les péripéties et les résultats des discussions enga-
gées à Paris étaient bientôt connus, dans l'Europe occidentale,
par tous ceux qui constituaient, en diverses Eglises, les éléments
les plus vivants de la Chrétienté. Et de cette manière — assez
inattendue — pasteurs et prêtres faisaient œuvre vraiment
« catholique », au sens « universel », international, mondial,
que l'étymologie réclame d'après les réformés eux-mêmes. Cela
ne résultait pas seulement du fait que les comptes-rendus, dédiés
à des personnages français ou à des collectivités françaises
1. Déjà au printemps de 1601 « coadjuteur et élu évèque de Genève » il
était à Paris : le 27 avril il prononce à Notre-Dame l'oraison funèbre du
duc de Mercœur (P. Cayet, Chronologie septénaire de 1605, 1. IV, p. 278 de
l'édition de 161 li ; en 1602 il est revenu, délégué par l'évèque de Genève
Cl. Granier pour débattre contre l'envoyé de la république Anjorrant l'ap-
plication de l'Edit de Nantes au pays de Gex.
2. StrowsKI, .S'. François de Sales, 1898, p. 131 ; cf. Œuvres complètes de
S. François de Sale$, édition Berche et Tralin, t. V, p. 451.
RETENTISSEMENT DES CONTROVERSES 297
(« Messieurs du Tiers Etat », « Messieurs les Catholiques de
Taris, » etc.) firent en réalité appel à l'opinion publique dans
quelque Eglise que ce fût au-delà des frontières ; mais cela tenait
aussi au caractère cosmopolite des auditoires : le nombre des
étrangers en voyage ou en séjour à Paris était assez considéra-
ble. Aux conférences, nous avons signalé la présence d'Anglais
dans les deux camps ; d'Italiens, d'Espagnols, de Portugais parmi
les assistants catholiques ; de Hollandais et de Suisses parmi les
protestants 1 . Des deux relations faites après la controverse de
1002, l'une est rédigée par un gentilhomme écossais, l'autre est
dédiée à l'archevêque de Cologne '-'.
Mais ni l'inscription d'un nom étranger sur la première page
d'un livre, ni la présence personnelle d'auditeurs étrangers à la
conférence n'étaient nécessaires pour assurer le retentissement
d'une controverse au-delà des frontières, depuis les Highlands
jusqu'au Rhin : chaque conférencier pouvait dire à Paris ce que
Jacques I er disait à Londres : « Notre controverse est générale 3 . »
Par le caractère des sujets traités, par la nature des arguments
employés, les controverses parisiennes du début du xvn e siècle
étaient faites pour intéresser les esprits religieux de tous les
pays, c'est-à-dire à peu près tous les esprits cultivés de ce temps.
Et par ce rayonnement de la pensée et de la langue française les
controversistes servaient, dans la capitale, un des desseins les
plus chers d'Henri IV; ils contribuaient à placer et à maintenir la
France au rang qu'il voulait lui donner en Europe : le premier.
Si grands que soient tous ces avantages, il serait faux de con-
clure cependant que les controverses n'aient pas eu aussi leurs
inconvénients.
D'abord elles ont passionné les esprits — conférenciers et audi-
teurs — au point que les débats oraux sont maintes fois devenus
impossibles, tellement les gens étaient surexcités dans la salle de
conférence et jusque dans la ville 4 . Même dans les discussions
par écrits, la violence des sentiments et des expressions a sou-
vent atteint un diapason déplorable, et entraîné de fâcheuses
conséquences, au point que le gouvernement jugeait nécessaire
1. Ci-dessus, p. 2:54.
2. Sommaire véritable, etc., Paris, Richer, 1602. Cf. p. 215.
.'!. Du Moulin, Accomplissement des prophéties, chap. XIII.
4. Ci-dessus, p. 2:59.
298 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
de supprimer tel compte rendu dans l'intérêt de la paix publique.
La controverse a aussi, étant donnée la méthode de discussion,
fait perdre beaucoup de temps et de talent en ergotages miséra-
bles sur des points de détail.
Enfin, s'il est permis de tirer une conclusion aussi grave de
simples hypothèses, les conférences ont rarement réussi à
réunir de-ci de-là un réformé à l'Eglise catholique, et un catho-
lique à l'Eglise réformée, mais elles paraissent bien avoir puis-
samment contribué à empêcher la réunion des deux Eglises.
Certains esprits espéraient au contraire qu'elles pourraient favo-
riser cette réunion. Il n'en fut rien, et elle paraît beaucoup plus
irréalisable en 1610 qu'en 1598 ; si l'on a pu avoir quelque espoir
dans les temps qui ont précédé l'Edit, on doit y renoncer presque
définitivement après l'Edit, et après ces controverses si libres, si
sérieuses, qui ont eu lieu à Paris à la faveur de l'Edit. Chacun a
appris, comme nous le disions, à mieux connaître son adversaire,
mais chacun s'est affermi bien davantage encore dans sa propre
conviction. Si l'on a constaté qu'il restait entre les deux Eglises
bien des points communs, on s'est rendu compte, d'autre part,
de plus en plus, qu'il y a des différences fondamentales, irréduc-
tibles. Le catholique et le réformé n'ont pas seulement une autre
dogmatique, ils ont sur beaucoup de sujets autres que les sujets
religieux une autre manière de penser, une autre manière de
voir, ils ont un autre esprit.
Voilà ce qu'ont entrevu, confusément encore, mais pourtant
sans pouvoir s'y méprendre, les orateurs et écrivains, auditeurs
et lecteurs de controverses au commencement du xvn e siècle, et
voilà pourquoi, l'intérêt général du sujet dépassant de beaucoup
telle ou telle fastidieuse vétille, on nous excusera d'avoir exposé
peut-être avec trop de complaisance les diverses phases de la
lutte. Ce n'est pas seulement une page de l'histoire de l'Eglise
réformée de Paris, c'est une page de l'histoire de la civilisation,
un moment de la pensée humaine.
sully et l'église de paris 299
CHAPITRE VI
sully et l'église de paris
questions de politique extérieure et intérieure
i. - sully et les puissances protestantes étrangères
leurs représentants a paris
leurs rapports avec l'église réformée
ii. l'homme privé, le croyant. - iii. transfert du lieu
d'exercice
§ 1. Provinces-Unies. — L'ambassadeur hollandais Aersscn. - - L'université
de Leyde, centre d'études françaises.
§ 2. Genève. — Relations politiques, religieuses, familiales, entre Paris et
Genève. — Théodore de Bèze, seigneur de Claye.
§ 3. Angleterre. — Mission de Sully à Londres. - Le roi-théologien Jac-
que I er .
§ 4. L'homme privé ; le croyant. — Mésintelligence avec le duc de Bouil-
lon. — Résistance aux convertisseurs. — Profession de foi. — L'Insti-
tution et la Bible de Sully. — Culte domestique. - Séjour et cultes
à Rosny. - - Portrait de Sully. — Sa vie chez lui, à l'Arsenal. — Son
entourage. — Ses adversaires. — Brouille et réconciliation avec le roi.
§ 5. La faveur royale. — Sully et Du Moulin à Châtellerault. — Le trans-
fert accordé par le roi. — Sully à Ablon. — Assistance au prêche et à
la cène. — Les prétendants de Mlle de Béthune. — Laval. - - Rohan. —
Le contrat. — Un grand mariage et une petite mariée. — Sully duc et
pair. — Le roi et les réformés en 1606.
§ 6. Le transfert du lieu d'exercice. --Où était Sully à ce moment. — Part
de S. de Calignon. — Baptême des enfants du roi et baptême des
enfants protestants. — Lettres patentes. — Charenton préféré à Ivry.
— Les commissaires. — Fontainebleau et Charenton.
Tandis que la controverse passionnait ainsi les esprits, l'as-
semblée du clergé d'une part, les synodes et autres assemblées
protestantes d'autre part, réorganisaient les deux Eglises en pré-
sence, et une sorte de duel se livrait entre deux hommes appelés
par leurs fonctions respectives à approcher le roi presque jour-
nellement : le P. Coton et Sully. Leur influence alternative se
reconnaît dans maint acte d'Henri IV pendant la période qui va
de 1603 jusqu'à la fin de sa vie. En 1605 le conflit est particu-
lièrement aigu : dans l'affaire de la pyramide, le P. Coton a le
dessus, mais ensuite Sully rentre en faveur plus qu'il ne l'a ja-
mais été. En réalité le roi cherche, par des concessions succès-
300 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
sives, à tenir la balance égale entre ses sujets des deux religions.
A Paris plus encore qu'ailleurs c'était une tâche des plus déli-
cates, dans laquelle Sully le seconda de toutes ses forces.
Peu d'hommes ont rendu à la France autant de services « uti-
les et loyaux *, » qu'il le fit en restaurant la prospérité natio-
nale après tant de guerres civiles et étrangères. Et peu d'hommes
ont été aussi vivement critiqués, car il servit souvent l'intérêt
général au détriment des intérêts particuliers, sans négliger,
d'ailleurs, l'habile gestion d'une grosse fortune personnelle. Plus
d'une fois, ses coreligionnaires crurent avoir à se plaindre de
son peu de dévouement à leur cause. S'il résista aux efforts des
catholiques pour ébranler ses convictions personnelles, il ne se
laissa pas davantage entraîner par les protestants à fréquenter
autant qu'ils l'eussent désiré leurs assemblées politiques et ecclé-
siastiques : il craignait d'y aliéner quelque chose de son indé-
pendance et de son autorité. Pourtant il aimait s'entourer, à Paris,
de fonctionnaires protestants sur la probité desquels il pût comp-
ter : ainsi s'explique le nombre des réformés employés dans
l'administration centrale des finances. Ses familiers, ses secrétai-
res les Arnault, les gens de sa maison, tous sont protestants.
De même, préparant avec le roi le gigantesque projet paci-
fique d'une confédération des Etats d'Europe, il s'est particu-
lièrement attaché aux négociations avec les puissances protes-
tantes, dont les représentants paraissent, à leur tour, dans l'his-
toire de l'Eglise réformée de Paris : Hollandais, Suisses, Anglais.
Nous en dirons d'abord quelques mots, partant ainsi des points
en apparence les plus extérieurs à notre sujet, pour nous rap-
procher peu à peu du centre, et suivre Sully jusque dans son
cabinet de l'Arsenal. Il ne saurait être question d'entreprendre
ici une étude complète, encore à faire, sur Sully ; en nous bor-
nant à ce qui intéresse de plus ou moins près le protestantisme
parisien, nous aurons déjà à voir tour à tour Sully au milieu de
ses coreligionnaires de l'étranger et de France, puis dans sa
1. Ces* qualificatifs figurent dans le titre des deux in-folio publiés peu
avant la mort de Sully (vers 1638 probablement) et réédités en 1837 dans la
collection Michaud : « Mémoires des sages et royales (Economies d' Estât,
domestiques, politiques et militaires de Henri] le Grand et des servi-
tudes utiles, obéissances convenables el administrations loi/aies de Ma.vimi-
lian de Béthune, l'un des plus confidens, familiers et utiles soldais et ser-
viteurs du grand Mars des François, dédiez à la France, à tous les bons sol-
dais et tous peuples français. »
LA FRANCE ET LES PROVINCES-UNIES 301
famille et à la cour. Nous arriverons ainsi au moment précis
où, par ces relations multiples et sa haute situation, Sully fut
mis à même de rendre à l'Eglise un service capital en favorisant
Je transfert du culte d'Ablon à Charenton.
Ses Mémoires sont naturellement la mine encore inépuisée
d'où l'on peut extraire bien des matériaux : les renseignements
d'ordre religieux ou ecclésiastique sont cependant moins nom-
breux qu'on ne pourrait l'espérer : cela tient au fait général déjà
signalé ailleurs que les protestants craignirent souvent de se
compromettre personnellement ou de compromettre leur cause
en racontant tout ce qu'ils avaient fait pour elle.
§ 1. Provinces-Unies
« Conjoindre entièrement et inséparablement la France avec
les Provinces-Unies — ainsi s'exprime Sully — , c'est le seul
moyen de remettre la France en son ancienne splendeur. » Ces
vues sont puissamment secondées par une princesse qu'on a
souvent vue à Ablon et Paris lorsqu'elle n'est pas à la Haye : la
veuve de Guillaume le Taciturne, cette Louise de Coligny dont
Miehelet apprécie avec tant de sympathie l'intervention active 1 .
Elle désire que son fils « se ressouvienne toujours qu'il a eu une
mère française 2 . » A Paris se trouve souvent aussi son beau-fils
Philippe de Nassau, marié à la fille du prince de Condé. Il con-
clut mainte affaire importante de concert avec le « député ordi-
naire pour les Provinces-Unies des Pays-Bas près du roi très chré-
tien 3 . »
C'est alors François Aerssen, « chevalier, » en rapports cons-
tants avec les pasteurs et les principaux membres de l'Eglise.
Comme beaucoup d'entre eux il habite au faubourg Saint-Ger-
1. Histoire de France, t. XI, p. 29. Dans les minutes de W François se
trouvent des baux faits par « illustre princesse dame Loyse de Colligny,
princesse douairière d'Aurange, et messire Charles de Coligny, seigneur d'An-
delot » (décembre 1601, n° 493), etc.
2. Lettre de la duchesse de la Trémoïlle, Paris, 15 déc. 1598 (B. h. p., 1871,
p. 484).
3. Min. François 1603, n os 344 et 355, actes signés Ph. de Nassau et Aers-
sen ; - - 1604, d°« 105, 259, 260, 261, 348 ; — 1606, n" s 384 et 385. En 1605
(ib., n" 90) le prince demeure quai de la Tournelle chez l'abbé de Morc'i-
let.
302 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
main, rue de Tournon ; c'est par devant le notaire protestant qu'il
t'ait son testament, dans des sentiments très chrétiens *.
Trois générations de diplomates de ce nom devaient se suc-
céder à Paris, et le pasteur Daillé, qui les avait tous connus, dé-
diant en 1057 au petit-fils un volume de sermons-, rappelait
au petit-fils la courtoisie et le mérite du grand-père, « un des
plus éclairés politiques de son siècle. » P. du Moulin, de son
côté, en fait un portrait flatteur en quatre mots : « ingenio acer
et sermone comptus :{ . » Henri IV l'appréciait beaucoup, et par
l'intermédiaire de Sully l'employait à « assurer sous main et se-
crètement les soldats qu'il faut aux Estats des Provinces-Unies 4 . »
En 1(306, au moment où il est en particulièrement bons termes
avec les puissances protestantes, le roi, en remerciement de
cadeaux faits par les Etats à la reine, charge son ministre d'en-
voyer à « Madame Aerssens » (Petronille de Boire) « une en-
seigne [pièce de drap] ou autre chose à propos, » du prix de
quinze cents escus 5 >» et Aerssen vient au palais de Fontaine-
bleau présenter les fils du grand pensionnaire Jean van Olden
Barneveldt « qui vont voir le monde ,! . »
Dès ces premières années après l'Edit, par un singulier con-
cours de circonstances, la ville hollandaise avec laquelle l'Eglise
de la capitale entretint les rapports intellectuels les plus fré-
quents et les plus étroits est l'une des plus petites, mais des
plus anciennes cités que baigne le Rhin, la dernière avant les
dunes de la mer du Nord, Leyde, au nord de la Haye. Notre pays
lui doit une profonde reconnaissance, car ce fut pendant tout le
cours du xvir siècle un véritable centre de culture française, non
seulement pour les Pays-Bas après l'établissement d'une Eglise
wallonne (1581), mais pour tous les pays protestants de l'Eu-
1. 26 janvier 1604 (Min. François, 1604, n° 29). Autre acte signé Aerssen :
1605, n- 391.
2. Mélange de sermons, Amsterdam, 1658, 2 vol. in-8° (Bib. h. pr.).
3. Lettre de 1611 aux curateurs de Leyde (Mss. de la bibl. de l'Université
de Leyde), reproduite dans nos Pièces jutificatives, XXIX.
4. Mémoires de Sully, I, 414. M. Vreede a publié en 1846 à Leyde, in-8\
un intéressant recueil des Lettres et négociations de P. Choart et de F.
d'Acrssen (1593-96 ; 1602-6). Cf. Nouaillac, Lettres inédites de F. d' Aerssen
à ./. Valcke, thèse de doctorat es lettres, Paris, 1909.
5. Mém. de Sully, 27 avril 1606.
6. Id., II, 160 ; lettre de Villeroy à Sully, 24 mai 1606.
l'université de leyde 303
rope occidentale, qui y envoyaient de nombreux étudiants. Peu
après la fondation de l'Université (1575), on y avait appelé comme
pasteur et professeur le célèbre théologien Orléanais Daneau \
élève de Vatable et ami de Bèze. Après lui, et à côté du philolo-
gue berrichon F. du Jon (t 1602) -, P. du Moulin vint aussi à
Leyde ; il enseigna « le grec, la musique et Horace » en qualité
de « conrecteur » (1592), puis la philosophie comme professeur
(à vingt-quatre ans !), grâce à la recommandation de l'ambas-
sadeur de France et de la princesse d'Orange. Son journal ren-
ferme maint pittoresque tableau de cette vie universitaire : « pe-
lotes de neige » dont certains grands écoliers « chargeaient » le
jeune répétiteur, cours sur Aristote, pension chez J. Scaliger
jusqu'au retour en France (1598) où Du Moulin allait être nommé
pasteur à Paris. Plusieurs de ses anciens élèves de Leyde y vin-
rent dans la suite : ainsi, comme ambassadeur, Grotius, et à di-
verses reprises l'Université chercha à s'assurer de nouveau ses
services", notamment en 1611 et 1619. Aerssen intervint alors
pour appuyer cette demande auprès du Synode national.
Les étudiants français trouvaient ainsi là-bas des professeurs
français, mais les Eglises, qui confient volontiers à l'Université
hollandaise l'instruction de leurs jeunes gens, entendent se réser-
ver la haute main sur l'appréciation finale de ces études ; elles in-
sistent dès 1601 pour que les professeurs ne consacrent pas à Ley-
de les proposants français, mais les renvoient en France pour y
recevoir, s'il y a lieu, l'imposition des mains 4 . C'est ainsi que l'his-
toire de l'Eglise de Paris se trouve mêlée aux relations diploma-
tiques et universitaires entre la France et les Provinces-Unies, et
Du Moulin intervient dans la correspondance, au temps d'Hen-
ri IV, plus qu'aucun autre. Un de ses frères, Daniel, vint aussi
(avec un « proposant » originaire de Sully, nommé Jean Alix),
en 1602, comme étudiant, d'Orléans à Leyde. Ce n'était pas alors
un petit voyage de parcourir plus de cinq cents kilomètres par
la route de terre et beaucoup davantage si - comme c'était le
cas des deux camarades -- on faisait une partie du trajet par mer,
1. W. X. Du Rieu : L. Daneau à Leyde (Bulletin de la Commission pour
l'histoire des Eglises wallonnes, volume I 1 . I*. DE F ici. ici:, /.. Daneau, de Beau-
gency, Paris, 1882.
2. Dont la fille épousa Vossius (1607) et dont le fils, le célèbre Junius, a
légué ses manuscrits à l'Université d'Oxford.
:i. Autobiographie, li. h. />.. LS.'xS. |>. 180 et 334,
-1. Synode de .largeau (1603) ; QuiCK, Synodicon, I, 218.
304 l'église réformée de paris sors henri iv
en passant par Dieppe et l'Angleterre. Six semaines après le
départ de son fils, Joachim du Moulin priait F. du Jon de lui
envoyer des nouvelles pour le mettre « hors de peine ; » or, la
peste sévissait à Leyde, et, probablement avant que la lettre lui
fût parvenue, le destinataire était victime de l'épidémie (13 octo-
bre 1(502) i.
Ces lettres de Parisiens, Orléanais, et autres protestants fran-
çais, constituent un des fonds les plus intéressants de la riche
bibliothèque de l'Université de Leyde. Nous les y avons feuille-
tées en face d'un portrait du Taciturne qui déjà figure sur une
gravure du xvi" siècle représentant la disposition ancienne de
la bibliothèque : des rangées de rayons parallèles, jusqu'à hau-
teur d'homme seulement. Du Jon et Casaubon sont là aussi, com-
me pour surveiller ces vieux livres qu'ils consultaient avec un
intérêt si érudit. Longeant le paisible canal du Rapenburg, bien
des générations de professeurs et d'étudiants sont entrées, de-
puis, dans l'antique béguinage de Saint-Agnès dont la chapelle a
servi de local pour la bibliothèque depuis 1591, peu avant
l'arrivée de Du Moulin -. Alors comme aujourd'hui a bibliothè-
que prêtait aimablement ses trésors aux emprunteurs éloignés \
L'ambassadeur de France que nous avons vu s'occuper acti-
vement de Du Moulin est ce huguenot parisien - - quelque temps
réfugié à Genève Choart de Buzenval 4 , qui fut employé par
1. Pièces justificatives, XXVIII.
2. La gravure est reproduite dans la brochure de M. Du Rieu : Daneau à
Leyde.
3. Nous avons contracté à cet égard une dette de reconnaissance person-
nelle envers le bibliothécaire M. De Vries. Parmi les volumes qu'il a bien
voulu nous communiquer à Leyde et à Paris, nous avons relevé (ms. lat. 273)
une lettre du pasteur Drelincourt au prof. A. Rivet, datée de Paris, 26 octo-
bre 1629, pour emprunter un Itinerarium Benjamini en hébreu : « Nous
nous rendrons caution de la restitution, Messieurs mes collègues et moi ; »
et le I e ' février 1630, hésitant à remettre le volume à un soi-disant philo-
sophe, apostat, Drelincourt écrit : « Je vous supplie qu'au plus tost vous
m'envoyez une lettre bien expresse qui redemande le livre, et si c'est la
coustume vous m'obligerez de joindre quelque acte de votre bibliothécaire
redemandant le dit livre. »
4. Cf. Annuaire-Bulletin de la Société d'histoire de France, 1909, p. 109
et suivantes : Paul Choart de Buzenval (1551-1607) par le comte Baguenault
de Puchesse : Paul, seigneur de Grandchamps, de la Grange le Roi, et fina-
lement de Buzenval, était fils de Robert, et de Françoise Grené. « Il s'étei-
gnit le 31 avril 1607 au logis de la princesse d'Orange, » écrit M. de l'Escale
LA FRANCE ET GENÈVE 305
Henri IV à diverses missions auprès des puissances protestan-
tes *. Son ami Casaubon fait ainsi son oraison funèbre (1607) :
« Le roi a perdu un fidèle ministre, l'Eglise un homme excellent,
purioris religionis studiosissimum -. » Il intervint souvent dans
les affaires pendantes entre l'Eglise de Paris et celles de Hol-
lande.
Un de ses successeurs, qu'il avait pu rencontrer à Ablon,
Aubery du Maurier, enverra ses trois fils (de 1621 à 1624) à Leyde
sous la surveillance (assez illusoire) d'un précepteur. Ils pren-
nent pension successivement chez le gendre de Du .Ion, chez « un
garnement de Lorraine, » enfin chez une ancienne servante de
Scaliger, où logeaient plusieurs écoliers béarnais : les Parisiens
rencontraient ainsi sur les bords du « vieux Rhin » nombre de
compatriotes et coreligionnaires des quatre coins de la France : \
§ 2. Genève
En même temps qu'il soutient contre les Espagnols les protes-
tants des Provinces-Unies, Henri IV protège alors contre le duc
de Savoie la ville de Genève. Quelques années plus tard le Mercure
françois insiste sur ce que cette protection à une cité hérétique,
de la part du roi très chrétien, « n'est pas un fait de conscience,
mais un fait d'Etat 4 . ».
L'échec de l'Escalade (12 décembre 1602) avait fort mécon-
tenté le P. Coton. Dans son grimoire 5 il dit au démon qu'il vou-
(Joseph-Juste Scaliger, fils du grand érudit, et autre protestant qui fut ami
intime de Busenval) à un savant berrichon, M. Labbé. « Messieurs des Estais
en firent l'enterrement à leurs despens. Un superbe mausolée lui fut élevé
avec une inscription latine » (L'Estoile, Mémoires journaux, t. VIII, p. 311
et X, p. 49).
1. Les « pouvoirs donnés à MM. Jeannin et de Buzenval de traiter avec les
Pays-Bas, » datés de Monceaux, sont du 4 août 1607 (Bibl. nat., ms. fr.
13517) ; nous avons dit que Jeannin avait été mêlé à l'exécution de l'Edit de
Nantes à Paris.
2. Fiance prol., 2" éd., t. IV, col. 335.
3. Véritables faits et aesles du seigneur Benj. Prioleau [par Louis du
Maurier |, ms. de la bib. de l'Arsenal (coll. Conrart) publié — d'après nos
indications — par M. Béveillaud pour la Société des Archives historiques
de la Saintonge, La Bochellc, 1909, in-8°. Le séjour à Leyde est raconté
p. 33-38.
4. Mercure de 1611, éd. de 1629, p. 44.
5. Cf. ci-dessus p. 210.
300 l'église réformée de paris sors henri iv
drait bien savoir « ce qui a esté cause de la conservation de
Genève si souvent 1 . » Nombre de familles de Paris, pour échap-
per aux persécutions, s'étaient réfugiées à Genève depuis le milieu
du xvi e siècle : la plupart étaient rentrées après le roi dans la
capitale, ayant été « bourgeois de Genève » comme le pasteur La
Paye, mais plusieurs laissaient autour de Saint-Pierre un de
leurs membres qui s'était marié ou établi là-bas : ainsi les Es-
tienne, les Anjorrant, les Bullion.
Les rapports de tout genre, politiques et économiques, étaient
assez étroits entre tous les Français et les Genevois : combien
plus les rapports spirituels et ecclésiastiques entre protestants de
Paris la ville où étudia Calvin, où plus tard, d'après ses conseils,
l'Eglise réformée formula sa Confession de foi, et protestants de
la ville où il fonda une Académie, organisa l'Eglise, et mourut.
Son ami et successeur depuis plus de quarante ans, âgé de
plus de quatre-vingts ans, vivait encore. Et lui-même, l'ancien
prieur de Longjumeau, Théodore de Bèze, avait des parents dans
la capitale- : en 1005 « Pierre de Besze, de Paris », « Barbe de
Besze, veuve » figurent sur les registres de M e François 3 ; bien-
tôt un homonyme du grand Théodore sera parmi les nouveaux
convertis pensionnés par l'assemblée du clergé 4 .
Nous avons vu Bèze en correspondance avec « Madame. »
Henri IV lui témoignait une déférence spéciale. Et, là encore,
Sully servait d'intermédiaires. Au moment où le roi donnait des
gages aux catholiques en épousant Marie de Médicis et préparait
1. Lors de la célébration du 350 e anniversaire de la fondation de l'aca-
démie (juillet 1909), M. d'Haussonvïlle, représentant à Genève l'Académie
française, disait : « La grandeur d'un pays ne se mesure pas à la surface
occupée par lui sur la carte du monde, mais au rôle qu'il a joué dans l'his-
toire et à la grandeur des idées qu'il représente : c'est pourquoi Genève est
un grand pays, parce que Genève représente avec un égal éclat deux choses
également nobles : le culte de l'indépendance nationale et celui des hautes
lettres. »
2. Le Complément de l'Armoriai général de d'Hozier, Registre VIL p. 173
(Paris 1868-73) remarque que Bèze a été l'arrière-grand oncle de Mme de
Sévigné.
3. Min. François, affaire Jehan de Cambray, janvier 1605. n° 13.
L II y a bien là ■ Théodore de Beze, par sa quittance du deuxiesme octo-
bre 1611, 300 livres, » comme nous l'avons imprimé dans le B. h. p., 1907,
p. 246 (cf. p. 248-26L plusieurs ci dons » de 150 puis 100 livres jusqu'en
1616i. M. Jal (Dictionn. critique) appelait Théodoze cet apostat, marié en
1611 à Saint-Eustache.
THÉODORE DE BKZE 307
le rappel des jésuites, il voulut rassurer les protestants de
France et ceux de Genève.
A la demande de ces derniers, il vint attaquer le fort Sainte-Ca-
therine, et envoya Sully « se promener » à Genève « avec bien cent
chevaux ; » le promeneur visita Bèze dans sa maison, et trois
jours après présenta au roi une députation genevoise *. Bèze
remercia Henri IV en termes hyperboliques (c'était au moment
où l'Edit de Nantes commençait à être exécuté partout) : « Je
laisseray aux saints anges la célébration des éloges deubs à votre
Majesté pour avoir tiré les Eglises du Seigneur de l'oppression,
et acquis aux enfans de Dieu une ample liberté -. »
Trois ans plus tard, au cours d'un voyage à Genève, Casaubon
dîne chez Bèze, et s'extasie de trouver encore tant de présence
d'esprit chez ce vieillard (êsyaToyVjpcov) ! . En 1605 l'Estoile notant
la mort de ce « grand personnage 4 » dit avoir vu « lettres bien
expresses » arrivées le 7 novembre à Paris. On y reçut dans
mainte maison réformée (peut-être est-ce de cela même qu'il
s'agit) le billet d'invitation aux obsèques dont trois spécimens
sont encore conservés dans nos bibliothèques 5 . C'est le plus an-
cien « faire-part a protestant connu.
Alors vivait encore à Paris A. de la Faye qui semble avoir été
d'abord collègue de Bèze à Genève. Deux de ses successeurs, Du-
rant et Mestrezat, furent originaires de cette ville, avec laquelle
l'Eglise de Paris entretint toujours de cordiales relations. Nous
aurons souvent à reparler de l'Académie où étudièrent, bien plus
nombreux qu'à Leyde, tant de pasteurs français.
Le consistoire de Paris et les synodes eurent souvent affaire
au représentant de la ville de Genève, qui était seigneur du bourg
1. Mémoires de Sully, II, 79.
2. Œconomies royales, I, XCVIH.
iî. Ephémérides, p. 494, 19 juin 1603. Cf. lettre à Perillau (Paris, 15 sept.
Ifi03) : « In literis ad miraculum usque u.v7)|Jlovix</ç » <#• n - P- 1853, p. 291).
4. Survenue le 23 octobre 1605, et non le 13 comme on le dit souvent, en
négligeant d'observer que l'ancien calendrier portant cette date, et encore
en usage à Genève, était en retard de dix jours sur le •• nouveau style •> (Cf.
L'Estoile, t. VIII, p. 194) ; B. h. p., 1905, p. 548 : Trois portraits inédits de
Bèze ; et Cb. BoRGEAUD, l'Académie de Calvin, Genève, 1900, p. 330.
5. Deux à la Bib. nat., coll. Dupuy, vol. 415, p. 221, et vol. 348, p. 220 :
l'un d'eux adressé « à Monsieur le conseiller de Bullion » (voir ci-dessus 1 :
le troisième à la Bibl. soc. bist. prot., reproduit dans le B. h. p., 1887, p. 81 ;
cf. 1907, p. 56,et IJokgeaud, op. cil., p. 313.
308 l'église réformée de paris sors henri iv
de Claye et du village de Souilly en Brie, à six lieues de Paris.
Zélé huguenot, allié aux Bullion de Paris et aux Brosse de Ge-
nève, Jacob Anjorrant, membre du petit Conseil depuis 1598,
était par sa mère petit-fils de G. de Budé. Son oncle Jean avait
fait partie de l'ambassade envoyée à Lyon auprès d'Henri IV en
1000. C'est alors que Jacob Anjorrant à son tour fut chargé d'une
mission pour revendiquer les droits de Genève sur le bailliage de
Gex. II vint à Paris pour la première fois en mars 1001 ; on l'y
retrouve à mainte reprise depuis lors jusqu'en 1029.
Au commencement de mai 1001 il présente au synode natio-
nal, à Jargeau, des lettres de la Seigneurie et de la compagnie des
pasteurs de Genève ; les députés généraux sont chargés d'appuyer
auprès du roi ces demandes *. Anjorrant, de son côté, ne cesse
de prendre une part active aux affaires des Eglises de France,
surtout celles de Paris et des environs. Dès la fin de ce même
mois (30 mai 1001) c'est sur ses terres et probablement dans son
château de Claye que se réunit le synode provincial de l'Ile de
France, Picardie et Champagne : le premier, semble-t-il, depuis
que les Eglises ont été « restablies et redressées 2 . » En fait le
« colloque de Paris et lieux circonvoisins » ne comprenait alors,
outre l'Eglise de Paris, que celle de Claye, établie et rétablie grâce
aux Anjorrant, et celle de Mantes- Avernes, près de laquelle se
trouvait la terre de Rosny 3 .
Dans un second voyage, l'année suivante, Anjorrant obtint du
roi plus entière satisfaction. Il eut aussi occasion de combattre
à Paris les démarches de S. François de Sales et fit reconnaître que
les prétentions du nouvel évèque de Genève sur le pays de Gex
étaient mal fondées. En mai 1003 il traverse de nouveau Paris, se
rendant auprès du roi d'Angleterre : ces voyages ont presque
toujours pour but de recueillir des subsides. Casaubon — que
l'Académie de Genève essayait en vain de retenir, peu auparavant
1. Quick, Synodicon, I, 221.
2. Voir notre étude dans le B. h. p., 1909 sur le Protestantisme à Claye.
3. Aux archives municipales de Vitry-le-François, se trouve un « Estât des
ministres actuellement servants es Eglises reformées à présent restablies et
redressées, arresté au synode provincial de l'Isle de France, Picardie et
Champaigne, tenu à Claye en mil six cens ung, le 30 e may et jours suivans,
et a esté ordonné que les pasteurs et proposans recevront la somme entière,
et les vefves et orphelins des ministres trente trois escuz ung tiers seule-
ment. » Signé Montigny esleu pour modérer l'action .» et « J[osias] Mer-
cier. »
FRANCE ET ANGLETERRE 309
- recommande à Jacques I" la collecte faite par Anjorrant en
faveur de « cette Ecole frappée par la misère des temps 1 . » En
1010 voici derechef le seigneur de Claye à Paris, reçu en audience
de congé par Henri IV, le jour même où il allait être assassiné.
« Assurez Messieurs de Genève, disait le roi, que je ne quitterai
jamais mes anciens serviteurs pour de nouveaux amis, lesquels
je ne cognois encore bien, et encor que vous ne soyés mes sub-
jects, je vous maintiendrai comme si j'estois vostre père. » Huit
jours plus tard Anjorrant recevait de la régente la promesse d'une
égale bienveillance. Il avait, malgré les instances de Sully, refusé
de mettre le genou en terre devant elle, et consenti seulement à
faire une profonde révérence. On reconnaît bien là le républi-
cain et surtout le huguenot qui ne se prosterne que devant son
Dieu -.
§ 3. Angleterre
En ce qui concerne les relations avec l'Angleterre, en tant qu'el-
les intéressent les protestants parisiens, rappelons que, pendant
les troubles, l'Eglise de réfugiés de Londres avait accueilli no-
tamment La Faye, P. du Moulin et R. Bochart. Et notons que
Sully en personne fut en 1601 chargé d'un mission secrète auprès
d'Elisabeth, puis, deux ans plus tard, d'une ambassade extra-
ordinaire auprès du nouveau roi Jacques. Il fut choisi précisé-
ment « parce qu'étant de la même religion que le roi d'Angle-
terre, il gagnerait plus facilement sa confiance, et parce qu'il
était en relations avec plusieurs grands seigneurs écossais de
l'entourage du roi ! . » Deux cents gentilshommes l'accompa-
gnaient, parmi lesquels nombre de huguenots, entre autres le
jeune Arnault son secrétaire. Il n'est d'ailleurs pas question
d'affaires religieuses dans le traité conclu le 25 juin 1603 ». Cette
même année l'ancien pasteur Cayer publie l'oraison funèbre de
« milord James de Béthune, archevêque de Glasco, » ambassadeur
d'Angleterre en France \ Son successeur à Paris, Thomas Pari y,
1. Casaubonii epist. 1035 (27 juillet 1603), reproduite par Borgeaud, Acad.
de Calvin, p. 329. Cf. li. h. p., 1899, p. 73.
2. France prol., 2« éd., t. I, col. 271.
3. Dépêche de l'ambassadeur vénitien Cavalli en date du 20 avril 1603
(Relazioni, etc., publiés à Venise en 1857, Francia, I, p. 48).
4. Mémoires de Sully, t. I, p. 502.
5. Paris, 1603, in-8 u .
310 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
s'intéressait vivement à la vie des Eglises réformées ; Anjorrant
sollicitait son concours pour la collecte en faveur de celle de
Genève 1 .
On sait que Jacques I er , quoique fils de Marie Stuart et petit-fils
de Marie de Guise, était un protestant très militant, élevé « à la
huguenote-, » et qui même se piquait d'être théologien. C'est
note Sully pendant son séjour à Londres, « un prince d'exquise
sagesse et grandement spéculatif, qui mesme affecte de se faire
tenir pour tel '■>. > 11 est en correspondance avec les Eglises de
France et leurs memhres les plus illustres.
En 1603 J. Hotman de Villiers traduit le «< BccffiXixôv owpov ou
Présent royal de Jacques premier, roy d'Angleterre, Escoce et
Irlande, au prince Henry son fils, contenant une instruction de
bien régner 4 . » En 1(504, nous l'avons vu •"', Pierre du Moulin
défend la Confession de foi puhliée par le roi d'Angleterre, comme
étant vraiment « catholique » (au sens de : conforme au pur
Evangile proposé à l'Eglise universelle) dans son livre dirigé
contre les Jésuites 6 . Ceux-ci le grimoire du P. Coton en fait
foi — se préoccupaient fort de ramener l'Eglise anglicane dans
le sein de l'Eglise romaine, comme ils y ont travaillé de nos jours,
et la conspiration des poudres (novemhre 1605), résultat des
menées catholiques en Angleterre, eut de l'autre côté de la Man-
che un contre-coup manifeste, en faisant grande impression
sur Henri IV. Par réaction, comme nous le verrons, cet événe-
ment contrihua à rendre ses dispositions plus favorahles aux
réformés parisiens, et l'une des conséquences de cet état d'esprit
tut le transfert du culte d'Ahlon à Charenton.
Pendant le voyage de Sully en Angleterre le roi s'était préoc-
cupé des projets d'ahjuration qu'on prêtait à l'ambassadeur :
( il me demanda, écrit celui-ci, si j'avois esté au presche à Lon-
1. British Muséum, Ms. Cotton, Caligula, E. XI (18 oct. 1603) ; cf. B. h. p.,
1864, p. 204.
2. Dès l'avènement du nouveau roi, Cavalli note sa position très nette au
point de vue religieux : « E stato allevato il re ail' Ugonotta e lontano dal-
la regina sua madré » {Relazioni, etc., p. 491.
;î. Mémoires, I, 459.
4. In-12, sans lieu d'impression, mais sorti des presses de Jacob Sa'esse,
à Sedan.
5. Ci-dessus |t. 279.
6. Défense de ht foy catholique contenue au Unie du roy Jacques I" contre
la réponse de Coëffetau. La Rochelle, 1604, in-8°.
LE ROI JACQUES I" 311
tires. A quoy luy respondant qu'ouy, il me dit : « Vous n'estes
donc pas résolu de quitter la religion comme on m'avoit dit ! » Il
me demanda si, parlant à luy, j'appelois le pape Sa Sainteté : à
quoy je luy respondis que discourant avec ceux de cette qualité je
me conformais ordinairement à leur façon de parler. Lors il me
dit que c'estoit offenser Dieu d'en user ainsi et qu'il n'y avoit
saincteté qu'en Luy seul '. »
Parmi les catholiques anglais de fraîche date, anglicans con-
vertis soit en Angleterre soit à Paris même, qu'on rencontre ici
au commencement du xvn" siècle, nous citerons Henry Cons-
tatée « gentilhomme sçavant et de bon esprit », « plein de loisir »
et qui se mêle volontiers aux disputes théologiques entre Pari-
siens. En Angleterre il avait reçu dans sa propre maison Du Mou-
lin exilé, mais à Paris il se range dans le camp adverse, aux côtés
de P. Cayer par exemple, et bataille contre son ancien hôte 2 . Il
ligure peu après sur la liste des pensionnaires de l'assemblée du
clergé, à côté de plusieurs prêtres anglais et d'un autre « gentil-
homme demeurant à Paris, » Robert Heliot :J .
Comme les Hollandais et les Suisses, les presbytériens d'Ecosse
et d'Angleterre, de passage ou en séjour à Paris, allaient certai-
nement au prêche à Ablon : tel cet Archibald Adair qui publie
en 1602 le récit de la conférence entre Du Moulin et Cayer - 1 .
1. Mémoires, I, 459.
2. Narré de la conférence entre M. P. du Moulin et M. Cayer, 1602 :
« Icelui accusa Du Moulin d'ignorance d'oser rejetter l'opinion de Gregorius
Nyssenus lequel fait durer la mort de Jésus-Christ depuis la Cène jusques
à la croix. Du Moulin respondit que c'estoit encore plus d'ignorance de
ne scavoir ce que son Eglise croit, pour ce que l'Eglise romaine en cela ne
suit point Grégoire Ledit gentilhomme se sentant picqué deffia Du Moulin
d'entrer en conférence par escrit : Du Moulin lui dit qu'autrefois ils
s'estoyent entrevus en dispute etc. Il répliqua tout courroucé que la charge
de Du Moulin estoit du diahle, » etc. Peu après, dans le Cartel de défît] (voir
ci-dessus p. 215) M. de Beauiieu (p. 15) reproche à Du Moulin » de ne
vouloir pas parler de la religion avec M. Constable ; » Du Moulin protesta
(p. 22) : « J'ay conféré avec luy diverses fois, tant en présence de tesmoins
qu'en particulier... » ; « il est bien aisé à un homme plein de loisir de
tailler de la besogne à un qu'il voyoit estre empesché. »
11. Archives du clergé. Archives nati<-s, G8 853-855 ; voir les documents
que nous avons extraits de ces registres, dans le B. h. />., 1907, p. 2.36 et
suivantes. « Pensions ordonnées durant les années 1606 et 1607 » : R. Heliot
200 1. (19 mai 1606) ; quatre prêtres 600 1. ; 1610-1612 : Henry Constable, 600
et 400 livres ; « deniers payés pour une fois seulement... aux prestres an-
glois et escossois : 1.000 1. » ; •■ pensions et dons gratuits, » 1610-12 : Henry
Constable 600 1., etc.
4. Fr. prot., 2 e éd., III, 952 el Y, «08. Cf. ci-dessus p. 65.
312 l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV
Quant aux anglicans nous ne savons à quelle date exacte a été
inauguré à l'ambassade de Paris le culte que, plus tard, fréquen-
tera parfois Casaubon.
§ 4. L'homme privé. Le croyant
Dans ses rapports avec les protestants étrangers en tant que
diplomate, nous venons de voir Sully agir dans l'intérêt de la
France, exclusivement en tant que ministre du roi, sans jamais
apparaître comme représentant des Eglises ainsi que ce fut le
cas par exemple pour Mornay 1 . De même dans les affaires inté-
rieures on a souvent l'impression qu'il fait abstraction autant
que possible de ses convictions religieuses, de manière à ne pas
admettre de la part de ses coreligionnaires ce qu'il n'admettrait
pas non plus de la part des catholiques. Un tel effort d'impar-
tialité théoriquement très naturel, était pratiquement assez rare
en ce temps là pour mériter d'être signalé. Au grand mécontente-
ment des huguenots, Rosny, loin de s'opposer à l'abjuration du
roi, l'avait plutôt favorisée.
Dans la période qui nous occupe, il prit énergiquement parti
contre le duc de Bouillon, ce qui excita les plaintes non pas du
duc seul, mais aussi des autres protestants, plus ou moins dis-
posés à le soutenir : les La Trémoïlle, Lesdiguières, « et leurs
faciendaires, disant en leur patois que vous [Sully] ne faisiez
rien pour la gloire de Dieu ny l'advancement des Eglises, quel-
que mine que vous fissiez d'estre affectionné à la religion - »
1. Nous n'avons pus consacré de paragraphe spécial à celui-ci parce qu'il
vécut très retiré à Saumur après la disgrâce qui suivit la conférence de Fon-
tainebleau ; il ne revient dans la capitale, pour un séjour un peu prolongé,
que de novembre 1606 à mai 1607, et les lettres qu'il écrit alors — celles du
moins qui nous ont été conservées — , ont trait aux affaires générales du
protestantisme, non spécialement (sauf ci-dessus p. 201) à des protestants
parisiens.
2. (Economies royales, I, cx.wi. Les mss. Conrart à la Bibl. de l'Arsenal,
t. V, f. 15, renferment : 1° une lettre adressée de Paris par Sully au duc
de Bouillon le 7 mars 1604, exprimant « un extresme désir d'estre l'instru-
ment de votre réconciliation avec le roy ; » — 2° (f. 21) une lettre du duc
de Bouillon au roi qui a envoyé en mission près de lui M. de Montlouët (le
commissaire protestant pour l'exécution de l'Edit de Nantes à Ablon ; voir
ci-dessus p. 99) le 7 septembre 1604 ; — 3° (f. 28) une lettre du landgrave de
Hessen (sic) au duc de Bouillon « pour accommoder le fait lequel, avec re-
gret de plusieurs, vous a retenu chez vous depuis quelques années. »
SULLY ET SES CORELIGIONNAIRES «313
(1003). Cette année précisément Sully recevait sans scrupule les
instructions du roi pour faire arrêter entre Paris et Thouars un
émissaire envoyé par M. de la Trémoïlle au duc de Bouillon, et
qui était un protestant : M. du Plessis-Bellay 1 .
La mésintelligence entre le duc de Bouillon et le ministre était
ancienne. Au moment où la promulgation de l'Edit de Nantes se
trouvait retardée par le mauvais vouloir du Parlement, il y eut
à Paris « une assemblée générale de tous les plus qualifiés de
ceux de la religion. » M. de Bouillon, voyant entrer Sully, lui
dit : « A ce que je voy, Monsieur, nous aurons enfin le bien que
vous nous aviez tant desnié, qui est de vous voir parmy nous au
demeslement de nos affaires. » Et précisément à cette séance
Bosny obtint des chefs intransigeants les concessions qui ren-
dirent possible la promulgation à Paris et ailleurs. Le duc de
Bouillon avait déclaré qu'il se retirerait et n'accepterait pas
l'Edit, si on n'admettait pas « que son Eglise de Sedan pût estre
du corps des Eglises de France, sans préjudice à ses prétentions
d'être prince étranger ; » Rosny contribua cette fois-ci, à l'apai-
ser -.
Il y avait une trentaine d'années déjà qu'Henri de Navarre
avait amené de Vendôme à Paris le jeune Maximilien de Béthune 3
et ils avaient été souvent côte à côte dans la bonne et la mauvaise
fortune, lorsque le fidèle serviteur fut investi, en 1599, de quatre
charges des plus considérables, celles de surintendant des finan-
ces, de l'artillerie, des bâtiments et des fortifications. On conçoit
aisément combien de compétitions s'exercèrent autour de lui :
les protestants désirant - - souvent en vain — profiter de la haute
situation accordée à leur coreligionnaire, et les catholiques fai-
sant — sans plus de succès — tous leurs efforts pour convertir
un si grand personnage.
On trouve bien la note très personnelle de Rosny dans sa cor-
respondance avec Du Perron à propos du livre de Mornay sur
1. Frère du gouverneur de M. de Châtillon (Lettre d'Henri IV à Sully, l(ï
mars 1603, Mém. de Sully, I, 417) probablement Isaac du Bellay qui avait
commandé une compagnie du régiment de Béthune l'année du siège do
Paris (1590) ; cf. Fr. prot., 2" éd., t. V, col. 516.
2. Mémoires de Sully, I, .110.
'A. Né en 1559, M;ix. de Béthune était à Paris depuis quelque temps lorsque
survint la Saint-Barthélémy, pendant laquelle il trouva un asile an collège
où il étudiait, le collège de Bourgogne.
314
L ÉGLISE REFORMEE DE PARIS SOUS HENRI IV
V Eucharistie que Rosny lui avait prêté dès la fin de 1599. Du
Perron écrit : « La joie que je reçois de vous voir commander
aux canons de la France sera parfaite quand je vous verrai obéir
aux canons de l'Eglise *-. » Et Rosny de répondre : « J'ay tou-
jours estimé que pour bien faire il y falloit bien penser : cela
m'avoit facilement persuadé que dans de si gros volumes faits
en si peu de temps il s'y pourroit trouver quelque peccatille ;
mais que ce soit un abisme d'erreur, il y faudroit de fortes rai-
sons pour me le faire croire... J'ay peur, tant je vous ayme, que
vous défendiez une mauvaise cause... Ne vous estonnez du che-
min que je prends, contraire au vostre : j'ay rencontré un guide
qui ne me laissera esgarer, et suis enseigné d'un evesque qui a
fait la leçon aux autres : tout mon regret est que vous laissiez la
source pour boire aux ruisseaux que la multitude des passans a
troublés, les voulans gayer. Je munis mon magazin et mes arse-
naux de doubles canons : les uns de bronze pour estonner les
ennemis de la France, les autres de papier pour combattre ceux
de l'Eglise. La dernière bataille sera sans feu et sans flamme,
s'il vous plaît. Autrement, je m'en excuse : mes devanciers s'en
sont mal trouvés ; j'aime mieux que nous beuvions ensemble.
Venez donc me voir dans mon nouveau mesnage. »
La conversion de Rosny figurait aussi parmi les questions
essentielles qui préoccupaient le P. Coton. Rosny dut en rire lors-
que le conseiller Gillot lui apporta le fameux grimoire. Il avait
reçu de Rome une lettre du cardinal Du Perron qui conservait
malgré tout ses espérances sur le même sujet 2 .
Le nouveau pape Paul V se mit aussi de la partie. Sully, dans
sa réponse, le remercie des compliments, sans faire allusion au
second point (de sa conversion). Deux ans plus tard le souve-
rain pontife revenant à la charge, Sully le prie de ne plus
« rabaisser la dignité de sa béatitude » à traiter cette question :i .
Il ajoute d'ailleurs qu'il a toujours devant les yeux ses saintes
admonitions, « afin que soir et matin, et à toutes les heures du
1. Mém. de Sully, II, 156 (janvier (?) 1600).
2. Du Perron à Rosny, Mém. de Sully, t. II. p. 3 : o Vous avez acquis tant
d'amis en cette cour, que je ne pense pas que vous en ayez tant à Genève
J'espère que cela vous conviera un jour à suivre ceux qui vous veulent tant
de bien. »
3. 1" Lettre du 5 octobre 1605, réponse datée de Paris le 17 novembre ;
2° Lettre et réponse de novembre 1607 (Mém. de Sully, t. II, p. 82 et 207).
SULLY ET LES CATHOLIQUES |{ 1 .">
jour, j'invoque la vertu divine et fléchisse dévotement les genoux
devant la sainte et ineffable trinité, afin que la multitude de mes
offenses soit surmontée par L'infinité de ses compassions. »
Un jésuite, le P. Richeome, lui envoyant pour le jour de l'an
100(3 un livre intitulé le Pèlerin, et ayant entendu dire « avec
beaucoup de joie » que Rosny se disposait à recevoir la lumière
de la foy, le surintendant lui rend la monnaie de sa pièce : « Je
fais semblable prières à Dieu pour vous et tous ceux de votre
compagnie, afin qu'il luy plaise vous illuminer par son Esprit et
vous faire cognoistre la vérité. Au lieu du livre que m'avez envoyé
pour le voyage de Lorette je vous en envoyé un autre pour celuy
de Jérusalem, et vous laisse à juger lequel des deux a plus de
marques de l'Esprit de Dieu K » Pendant le carême de 1004, étant
allé entendre à l'église Saint-Paul -, voisine de l'Arsenal où il
demeurait, un cordelier portugais, Rosny donna trente écus à la
quête : aussitôt on fit courir le bruit qu'il voulait se convertir.
« On disoit qu'il estoit de deux paroisses fort différentes et éloi-
gnées l'une de l'autre -. » Le jour de Pâques lleuries, tandis qu'il
était au prêche à Ablon, il fit donner le pain bénit à Saint-Paul,
avec « quatre écus au cierge et quatre à l'œuvre. »
Mais c'est vers cette époque, à l'occasion du rétablissement des
Jésuites, qu'il a rédigé - - ou du moins inséré plus tard dans ses
Mémoires - - une curieuse et très ferme profession de foi. Qu'elle
ait été réellement, ou non, adressée au roi vers 1004, elle fixe bien
l'attitude respectueuse mais inébranlable du huguenot (trop peu
zélé au gré de ses coreligionnaires !) à l'égard des docteurs catho-
liques. « Ceux qui croient estre assis dans la chaire de vérité,
dit-il en parlant d'eux, croient plusieurs choses que je ne crois
nullement, » « et nous, ajoute-t-il, en se solidarisant avec les ré-
formés, nous ne croyons rien qu'ils ne croient, ou pour le moins
ne scauroient-ils monstrer le contraire, puisque nous reco-
gnoissons que si nous faisons des prières qui ne soient pas
entièrement conformes à l'Oraison dominicale en substance, nous
sommes en erreur ; si nous croyons quelque chose en substance
1. Mémoires de Sully, II, 83, lettre du 7 janvier 1606.
2. Ce n'était pas l'église actuelle Saint-Paul-et-Saint-Louis, niais une égli-
se détruite à la Révolution et dont quelques vestiges subsistent le long du
passage Saint-Pierre (34, rue Saint-Paul).
3. L'ëstoilk, Journal, p. 367.
316 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
qui ne soit entièrement conforme au symbole réputé des apôtres,
nous sommes en erreur, et si nous croyons que le décalogue ne
soit pas de nécessaire observation, nous sommes en erreur i. »
Ces trois points : Pater, Credo, Décalogue, constituent précisé-
ment le plan essentiel du catéchisme réformé et de l'Institution
chrétienne. Comme la plupart des huguenots un peu cultivés,
Sully connaissait certainement à fond le chef-d'œuvre de Calvin.
On conserve dans une collection parisienne un exemplaire lui
ayant appartenu et dont les marges sont remplies de notes de sa
main L> . Quant à la Bible, il possédait, entre autres volumes, un
précieux legs de Bèze ; un mois après la mort de ce dernier il
reçut un paquet et une lettre : la lettre était du pasteur Diodati •",
le volume était le Nouveau Testament, « du vray et original grec
avec les versions ancienne et nouvelle » et les annotations de
Bèze. Celui-ci, peu avant son décès, avait écrit « un petit mot
de dédicace » pour Sully, et chargé Diodati de lui envoyer ce
souvenir, « n'estimant point pouvoir mieux recognoistre, envers
un Seigneur de tel mérite et remply de tant de piété, » la bonne
volonté qu'il avait toujours montrée pour Genève et pour le dona-
teur 4 .
Il est certain que Sully était — et surtout devint de plus en plus
— attaché à sa foi. Ses coreligionnaires, déçus de le voir trop
rarement mettre son influence au service de leur cause, l'ont jugé
avec une sévérité excessive lorsqu'ils l'ont « traité en catho-
lique 5 » de son vivant ; et après sa mort E. Benoît l'accuse
encore d'avoir été « de ces esprits forts qui se mettent au-dessus
de tout quand il s'agit du service de Dieu. De sorte que sa reli-
gion n'avoit que les apparences ; encore étoient-elles fort super-
ficielles. »
Le même historien lui reproche d'avoir, sauf dans les dernières
années de sa vie, donné peu de <> marques de piété », et « assisté
au prêche qui se faisoit dans sa maison d'une manière fort indé-
1. Mémoires de Sully, I, CXXXII.
2. Reliure aux armes de Sully (Collection .T. Scblumberger) ; cf. B. h. p.,
1902, p. 446.
3. BoiiGKAi'i), Académie de Calvin, p. 340, portrait de Diodati.
4. Mém. de Sully, II, 79, lettre de Diodati du 25 octobre 1605.
5. Mém., II, 253, à propos de l'attitude des protestants à l'égard de Sully à
l'assemblée de Jargeau (1608).
CONVICTIONS ET PRATIQUES RELIGIEUSES DE SULLY 317
cente, » se faisant longtemps attendre, restant « assis et la tête
couverte même pendant les prières. » Et, pour comble d'indé-
cence, « le plus souvent il jouait avec un petit chien qu'il avait
sur ses genoux 1 . » Un ambassadeur étranger qui pendant deux
ans venait de le voir de près, estime qu'en fait de religion Sully
tient grand compte de son intérêt personnel et aurait bien pu se
convertir s'il l'avait jugé utile, mais qu'en 1605 il est « plus hos-
tile » que jamais aux convertisseurs -.
Des pasteurs successivement attachés, comme aumôniers, à la
maison de Sully, l'un, Daniel Bourguignon, cousin de P. du Mou-
lin, devait plus tard se laisser circonvenir par ceux qui n'avaient
pu gagner Sully même, et devenir catholique 3 .
Près de Paris c'est d'abord, à côté de Mantes, dans la terre dont
il porte le nom, que Rosny aime à séjourner. Le vieux petit châ-
teau était en fort mauvais état ; après la peste de 1586 on avait
enlevé tous les meubles et « bien éventé et flambé les logements. »
C'est alors que la première femme de Rosny, Mademoiselle de
Bontin (Anne de Courtenay) 4 , avait erré deux jours et deux nuits
aux alentours, dans la forêt, « sans avoir osé prendre ni pu trou-
ver autre retraite ni couvert que son carrosse, pour boire, manger
1. Hist. de l'Edit, II, p. 536.
2. Angelo Badoer, ambassadeur vénitien à Paris jusqu'en mars 1605
(Relazioni, etc., publiés à Venise en 1857, Francia, I, p. 117) : « M. de Rosni
e calvinista, ma credo che sia di quelli che vogliono esser tali per interessi
temporali e pero pareva che una volta a persuasione del re egli si volesse
far cattolico, ma dopo l'accidente che gli occorse con il conte di Soissons, ei
s'efermato piu ostilmente che mai nella sua perfîda eresia. »
3. D. Bourguignon, « aurelianensis, » qu'on trouve encore inscrit comme
étudiant à Genève en 1605, s'exprime ainsi dans la « Déclaration du sieur
Bourguignon, cy devant ministre de la religion prétendue réformée, sur le
sujet de sa conversion à la Foi) catholique, apostolique et romaine, et sa
réception en la saincte Eglise, par Mgr. le reverendissime evesque de Paris, le
jour et solemnité de la conversion de Sainct Augustin, avec quarante cinq
briefves propositions descouvrantes partie des àbuz, fausseté-, contradic-
tions et malignité: de la doctrine huguenote par ses propres maximes. A
Paris, par René Giffart, demeurant près la porte Sainct Jacques, MDCXVII, »
avec approbation et permission, 56 p. in-X" (Bib. hist. prot., réserve),
page 3 : « Il y a près de quatorze ans qu'entre ceux de la R. P. R. j'ay exercé
ce qu'ils appellent la charge de ministre ou pasteur tantost es villes de
(lien et Jargeau, tantost es maisons particulières de Mgr. le duc de Sullq et
de M. le marquis de Clermont d'Amboise. Depuis six ou sept ans spéciale-
ment le Seigneur m'a donné de bons sentiments, etc. »
4. Bontin est en Bourgogne, près de Joigny, commune des Ormes (Yonne).
318 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
et dormir '. » C'est aussi à Mantes qu'avait eu lieu le second
mariage de Rosny, en mars 1592, avec une cousine germaine de
Madame de Mornay, Rachel, fille de Jacques Cochefilet, seigneur
de Vaucelas, et de Marie Arbaleste. Elle était catholique, mais
à dater de son mariage devint au moins aussi protestante que
son époux.
Celui-ci, en sa qualité de seigneur haut justicier, fait célébrer
le culte à Rosny, mais seulement pendant ses séjours : ainsi à
Pâques 1599 il invite la princesse d'Orange à y venir faire la
cène, et voir ses nouvelles constructions 2 . En 1601 il visite et
l'année suivante il achète au duc de la Trémoïlle la terre de Sully
qui s'étend jusqu'aux portes de Jargeau, où eurent lieu — comme
à Mantes — plusieurs assemblées protestantes de ce temps.
C'est une personnalité singulièrement attachante et complexe
que celle de Sully, avec sa figure énigmatique, ses yeux bleu clair,
sa barbe rousse, bientôt blanche, son haut crâne chauve, son
air un peu rogue •"-. Avec son abord assez froid et ses manières
de gentilhomme campagnard on se le représente facilement dans
ses domaines ruraux où, comme il le conseillait aux autres, il
aimait à résider et à tout surveiller lui-même. Il énumère avec
complaisance, dans ses Mémoires 4 les terres qu'il a aussi achetées
en Beauce aux Is, à Dourdan, à Villebon, etc., et les grossses som-
mes qu'il y a consacrées.
Ce provincial n'est jamais devenu vraiment Parisien de goûts
ni d'allure, bien qu'il ait passé, depuis l'âge de douze ans, une
grande partie de son existence dans la capitale, et s'il y a joué un
rôle important dans le développement de l'Eglise, c'a été comme
malgré lui. Après avoir habité « près des Enfants rouges •"', »
c'est à l'Arsenal qu'il loge depuis la fin de 1599. Il l'a trouvé
1. Mémoires, I, p. 44 et 98.
2. Mémoires, I, p. 312 ; cf. lettre de la princesse, B. h. p., 1871, p. 488.
3. Cf. Bouchot, Catalogue de l'exposition de portraits du xin° au xviï' siè-
cle, organisée en 1907 à la Biblioth. natif ; deux dessins y figuraient sous les
n os 304 et 330 ; un portrait par Paul de la Houve, gravé par .lac. Matham
(1612) est au cabinet des estampes du Musée d'Amsterdam ; il y a aussi un
portrait gravé par Moncornet en 1650, etc.
4. T. II, ]). 92.
5. Dans le quartier du Temple, entre la rue des Archives et la rue de
Beauce. Au moment de la prise d'Amiens (1595) le valet de chambre protes-
tant du roi, Beringben, vient là réveiller Rosny à deux heures du matin
{Mém., t. II, p. 101).
PROPRIÉTÉS ET OCCUPATIONS DE SULLY 319
« très mal bâti 1 , » mais, surtout après qu'il a été nommé gou-
verneur de la Bastille, toute voisine, il le transforme complète-
ment, y accumule les armes et les munitions, et s'y installe tout
à fait.
Les Mémoires nous font entrer dans l'intimité de cette vie très
méthodiquement remplie qu'était celle du surintendant vers
1005 : dès six heures et demie du matin il est « tout habillé ».
A sept heures, Conseil d'Etat et des finances trois fois par
semaine, les mardi, jeudi, samedi. Souvent il y a une seconde
séance l'après-midi des mêmes jours. A onze heures, dîner ; la
table est « de dix serviettes seulement, fort frugalement servie. »
Après dîner Sully passe dans la grande salle, déjà toute pleine de
monde, et donne audience à chacun, commençant toujours « par
les ecclésiastiques tant d'une que d'autre religion, » et ensuite
recevant les « gens de village et autres simples personnes. » Les
choses ne traînent pas en longueur. Sully refusait, ou disait :.
« Monsieur, c'est assez, j'entends bien votre affaire, elle est
bonne, et vous en promets l'exécution. »
Les trois autres jours (lundi, mercredi, vendredi) Sully tra-
vaillait le matin aux affaires de ses nombreuses charges : à celles
que nous avons dites 2 il réunit successivement celles de gouver-
neur du Poitou, de Mantes, de Jargeau, du Bas-Limousin, grand
voyer de France, etc. Sa puissance de travail était admirable.
Quand il ne consacrait pas tout l'après-midi aux audiences et
à ses affaires privées, Sully aimait voir ses enfants ou quelques
amis « faire les exercices, » c'est-à-dire monter à cheval ou jouer
à divers jeux. Souvent, pour amuser le roi, il organisait des bals,
des mascarades, qu'il présidait gravement. « L'Arsenal n'était
jamais sans fanfares, réjouissances, bonnes compagnies et ver-
tueux passe-temps. » Aussitôt après souper on fermait les portes,
et vers dix heures Sully prenait un repos bien gagné •\
De son premier mariage était né un fils, Maxiinilien, dont la
dissipation fut pour son père une cause de grande douleur, et
pour l'Eglise protestante de Paris un sujet de scandale '. Du
1. Mém., t. I, p. 323. Voir la gravure qui orne le plan de Gomboust (1650).
M. Hoffbauer a reproduit plusieurs plans et gravures de l'Arsenal dans Paris
à travers les âges, t. II, p. 28, fig. 27 et planche VI.
2. Ci-dessus p. 31.'!.
:(. Mém., t. I, p. 323. Voir la gravure qui orne le plan de Gomboust (1650).
4. Le petit-fils, également duc de Sully, mourut en 1661 catholique : son
corps tut alors transporté de l'église Sainte-Elisabeth avec celui de son père
(f 1634) à Sully {Gazette de France, 1661, p. 580).
320 l'église réformée de paris sors henri iv
second mariage naquirent neuf enfants : ainsi, en 1602, une fille,
au moment même où l'on faisait entrer, prisonnier, le maréchal de
Biron à l'Arsenal 1 .
La plupart des gens de l'entourage de Sully sont des hugue-
nots : parfois l'un d'entre eux — tel Abraham de la Coustaudière,
« commissaire ordinaire de l'artillerie, demeurant au château de
Rosny -, » épouse une jeune fille « en la suite et service de Mada-
me la marquise de Rosny, » Jeanne de Drouyn 3 . J'ai eu entre
les mains le contrat par lequel ils promettent de « prendre l'ung
l'autre par nom et loy de mariage, et iceluy solempniser au plaisir
de Dieu dans le plus bref temps que faire se pourra et advis sera
entre eulx, leurs parens et amis, en face de l'Eglise réformée. »
Sur l'acte, avant même la signature des futurs époux, figurent
celles de « Maximilien de Bethune » et « R. de Cochefillet » : ils
promettent, par une dernière clause, ajoutée au texte préparé
d'avance, de donner aux fiancés « dans la veille de leurs espou-
sailles, la somme de cent escus » (1601).
Tel était le milieu où se déroulait la vie de Sully au commen-
cement de l'année 1605, qui pour lui comme pour l'Eglise de Paris
devait être une période critique, où tout parut, un instant, devoir
sombrer. Mais une fois l'alerte passée, la situation du ministre,
et celle de l'Eglise, se trouva fort affermie. Nous avons rappelé
les craintes de Casaubon et autres fidèles, les attaques contre les
protestants à Paris et Ablon. Quant à Sully, ses Mémoires énu-
mèrent alors 4 sept sortes de gens intriguant contre lui. On y voit,
dans un pêle-mêle homérique, « les plus grands princes, les
bâtards et maîtresses du roi, dont vous [Sully] essayiez de dimi-
nuer le nombre et l'autorité, ...ceux qui eussent bien voulu voir
les affaires de France tourner sur les pivots de Rome et d'Espa-
gne, et faire que le roy entreprist la destruction des deux reli-
1. Mém., I, cix.
2. Peut-être parent d'un ministre de l'Ile-Bouchard dont parle en 1599
Florimond de Raemond (Hist. de la naissance, etc., de l'hérésie, VIII, 254),
M. de Contoudière (ou Coutaudière).
3. Fille de fhibaud, s r de Villeconin, et de Renée d'Estouteville (Min.
François. 1(501, n° 428). Villeconin (canton d'Etampes) est à peu près à égale
distance du Plessis-Marly et de la Norville. La France protestante, 2" éd., ne
renferme rien sur aucune de ces deux familles.
4. Chapitre eu.
LE ROI, LES JÉSUITES ET SULLY \Y1 1
gions contraires [reformée et luthérienne], les cajoleurs, mar-
jolets, brelandiers, voluptueux, baguenaudiers et fainéants de
cabinet, de cour et de ville, que vous mésestimiez..., les fâcheux
et les mutins, tous ceux qui ont accoustumé de s'enrichir en
pillant, enfin un ramas de toutes ces canailles et sangsues de
partisans, » etc. 1 .
Evidemment, en travaillant à rétablir l'ordre dans les finances,
au nom de l'autorité royale, Rosny avait lésé bien des intérêts
particuliers ; ses adversaires se coalisent pour le calomnier.
Comme il s'inquiète, le roi l'engage à « laisser dire sans se tour-
menter. » Les jésuites — le P. Coton en tête — jetaient de l'huile
sur le feu. Nous avons vu comment ils eurent le dessus dans
l'affaire du monument commémoratif de l'exécution de leur élève
Chastel : tandis que Sully conseillait de le laisser subsister, en
effaçant l'inscription flétrissant les jésuites, la démolition fut
ordonnée 2 .
Ils intriguaient alors pour ouvrir un collège à Poitiers ; là
encore Sully, gouverneur de la province, faisait obstacle. Le
P. Coton lui suscita « la plus grande brouillerie » qui fut jamais
entre le roi et son ministre. L'un était à Ablon, l'autre à Fontai-
nebleau, à la fin du carême. D'abord Henri IV écrit qu'il veut
conférer sur « les affaires de la religion, n'y ayant rien de si
important que cela, ni qu'il affectionne davantage. » Il parle donc
à Rosny de venir dès le lundi saint, en envoyant des chevaux de
reïai pour son carrosse : « J'aime mieux vous bailler quatre ou
cinq jours après Pasques pour demeurer chez vous ; » (les vacan-
ces à Ablon n'étaient, en tout cas, pas bien longues !) Mais, tôt
après, il envoie un laquais pour dire de ne pas venir :i . Suit un
mois de « froideurs et dissimulations. » Après quoi, les deux amis
se réconcilient, « vingt-trois ans ayant suffisamment témoigné
l'affection et sincérité l'un de l'autre. » A Fontainebleau, dans les
allées de mûriers blancs plantés suivant les conseils d'Olivier de
Serres, quatre heures durant, ils se promènent de long en large,
causant avec animation, et finalement s'embrassent.
Sully rentrait en grâce, et, par une coïncidence remarquable,
allait, de ce jour, s'occuper beaucoup plus activement des affaires
protestantes, notamment de l'Eglise de Paris.
1. Mémoires, t. 11. p. 24.
2. Mém. tic Sully, II, 32.
3. Ibid., p. 8, 14, 36.
322 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
§ 5. La faveur royale
Au printemps de 1605 se préparaient d'une part l'assemblée
du clergé, d'autre part l'assemblée politique des réformés, convo-
quée à Chàtellerault en Poitou, c'est-à-dire dans le gouvernement
de Sully. Aussi Villeroy et Sillery voulurent-ils l'y faire aller au
nom du roi ; lui s'y refusa d'abord énergiquement, et on les vit
tous trois se promener aux Tuileries « par quatre matinées, en
grandes contestations. » Rosny finit par céder. Dans les instruc-
tions qui lui furent remises l le roi déclare n'avoir « point de
plus ferme résolution en son esprit que d'observer et conser-
ver l'édit, » en général : aucun article ne concerne spécialement le
lieu d'exercice de l'Eglise de Paris. Et les Mémoires de Sully, pas
plus cette année que les précédentes, ne soufflent mot de cette
question.
Elle fut pourtant agitée dans cette assemblée où Rosny inter-
vint, ordinairement en sens opposé aux désirs des députés (août
1005) -. P. du Moulin était un des députés de l'Ile-de-France :
Saumur, après Leyde, venait en vain d'essayer de l'enlever à la
capitale pour en faire un professeur de théologie 8 . Il était pro-
bablement chargé de présenter une réclamation du Consistoire
de Paris au sujet des inconvénients résultant de la grande dis-
lance entre Paris et Ablon. Toujours est-il que son autobiogra-
phie résume une discussion dont la trace ne se retrouve nulle
part ailleurs 4 :
« J'insistay fort envers l'assemblée que la demande de rapprochement
de l'Eglise de Paris ne fust point mise au cahier des demandes qu'on dres-
soit en l'assemblée pour les bailler aux députés généraux, mais que M. ie
duc de Sully, qui alors estoit en grand crédit, fust notre député pour cet
article. L'assemblée eut beaucoup de peine à obtenir de luy qu'il se char-
geast de cette demande, mais enfin il s'en chargea et cela réussit. »
1. Le 3 juillet 1605 (Mém., t. II, p. 43).
2. Sur les importantes questions traitées, voy. Anquez, Hisl. des assemblées
politiques, p. 208. Ce fut alors que J. Mercier et Saint-Germain furent rem-
placés, comme députés généraux, par La Noue et Du Gros.
3. Actes du synod prou, de l'Ile Bouchard, ms. de la Biblioth. de la ville
de Blois (cité B. h. p., 1893, p. 126) ; lettres à adresser à Du Moulin et au
synode provincial de l'Ile de France « aux fins d'obtenir le dict s r du Mou-
lin pour professeur en théologie à Saumur, au moins pour quelque temps. »
4. Passage reproduit dans le B. h. p., 1906, p. 372.
SULLY ET LE CULTE A ABLON 32'.)
Il ne semble pas que Rosny se soit acquitté de cette mission
dès son retour, en septembre, à Paris, où le roi lui fit très bon
accueil *. Trois mois passèrent, et enfin la requête fut transmise,
au moment où la sainte cène attirait le 25 décembre, en plein
hiver, à Ablon, un nombre particulièrement grand de fidèles : « À
Noël il fit cette demande au roy, qui luy accorda la demande,
laquelle ne fut executtée que l'année suivante -. »
Avant de suivre, plus près de Paris, les protestants reconnais-
sants, rappelons ici quelques épisodes - peu nombreux — du
séjour de Rosny à Ablon (le quai de la Baronie en perpétue le
souvenir). Chose curieuse pour un homme plutôt avare de mani-
festations extérieures de piété, ici tout ce que nous savons a trait
à la fréquentation du culte. On est même amené à se demander
si Rosny n'a pas acheté un simple pied-à-terre, après l'installa-
tion du premier temple en 1601, tout exprès pour y descendre
« chez lui » avant et après le culte, pour un ou deux jours, ou
seulement pour quelques heures. Ce qui confirmerait cette hypo-
thèse c'est qu'il ne possédait pas de terres à Ablon (comme Lobé-
ran) et ne paraît pas y être revenu après que le lieu d'exercice
tut été transféré ailleurs 3 .
Le seul passage des Mémoires mentionnant Ablon est le récit
d'une séance orageuse du Conseil tenu en 1603 chez le connéta-
ble pour examiner la question du rappel des jésuites. On veut
forcer Rosny à parler le premier. Il refuse, disant : « La religion
que je professe feroit interpréter aux esprits malicieux tout ce
que j'en pourrois dire ; artifice que je laisse pour ceux qui s'y
délectent, me gardant bien de rien déterminer en mon opinion
sans avoir auparavant consulté mon oracle. » Sur quoi Sillery
de répliquer « avec un ris jaune : Il nous faudra donc atten-
dre, pour sçavoir vostre advis, que vous ayez fait un voyage
sur les rivages de la Seine à quatre lieues d'icy ». « Monsieur,
repartit Sully, vostre énigme est fort facile à deviner, et pour y
satisfaire je vous dirai qu'en matière de religion nuls hommes ne
sont mes oracles, mais la seule Parole de Dieu, non plus qu'en
affaires politiques et d'Estat je n'en ay point d'autres que la voix
et volonté du Roy 4 . »
1. Mém., II, 70.
2. Du Moulin, op. cil.
3. Ci-dessus p. 102.
4. Mémoires, ch. XXX. Le 17 mai 1603, de Fontainebleau, Henri IV écrit
à Rosny : « Faictes semblant de vouloir venir au presche à Ablon, et y
324 l'église réformée de paris sors henri iv
Rosny, évidemment, allait au prêche à Ablon pendant ses villé-
giatures d'été, quand il habitait à quelques pas du temple ; mais
il se rendait probablement aussi, de temps à autre, « à quatre
lieues de Paris, » lorsqu'il était à l'Arsenal. Un de ses fils, au
moins, fut baptisé à Ablon en 1602 l . La princesse d'Orange était
marraine, et M. de Saint-Germain (le député général) parrain.
En 1604, le lendemain de Noël, Rosny lui-même présente au bap-
tême un prosélyte, « un Turc, qu'il nomma de son nom Maximi-
lien -. »
C'est au temple d' Ablon que fut aussi donnée la bénédiction
nuptiale à Mademoiselle des Marais, fille d'un premier mariage
de Madame de Rosny, qui épousait M. de la Roulaye 3 . Il y eut à
l'Arsenal un festin magnifique. Le roi y assista, ainsi que la reine,
dont la jeune mariée était fille d'honneur, et il éleva à cinq mille
écus le présent d'usage en pareil cas pour « robe de noces » 4 .
En 1604, comme presque toutes les autres années aux mêmes
époques, Rosny se rend à Ablon pour communier aux fêtes de
Pâques 5 et de Noël : à cette dernière date nous avons signalé déjà
< une très belle assemblée » où figurait le duc de la Force G .
Parmi les convives qu'il rencontre ensuite au petit château
d' Ablon se trouve le duc de Rohan qui bientôt devait revenir là
pour épouser la fille de Rosny.
Ce fut une marque éclatante de la faveur royale avant la
« brouillerie » passagère suscitée peu après par le P. Coton.
Marguerite de Béthune était encore tout enfant, que déjà
Catherine de Bourbon s'était occupée de la marier avec le jeune
duc de Rohan, son héritier présomptif si le roi et elle-même
ayant faict secrètement trouver des chevaux de poste rendes vous ce jour
mesme en ce lieu » (Lettres missives, t. VI, p. 87).
1. L'Estoile, Journal, p. 338.
2. Ibid., p. 360. Voir ci-dessus p. 188.
3. 11 janvier 1604 (L'Estoile, Journal, p. 360*.
4. Mémoires de Sully, t. I, p. 641.
5. De Fontainebleau, le jeudi « absolu » (jeudi saint, 18 avril), Henri IV
écrit : « Je vous prie ne manquer pas de me venir trouver dès le jour de
Pasques, si tost que vous aurés faict la cène à Ablon, où je donneray ordre
qu'il s'y trouvera des chevaux de poste tout prests, car estant quasy tout
seul en ce lieu, j'auray plus de moyen de discourir avec vous sans estre
importune de personne. A Dieu, mon amy que j'aime bien. Henry » (B. h. p.,
1854, p. 149).
6. Ci-dessus p. 177. (Mém. du duc de la Force, t. I, p. 387).
LE FILS DE SULLY ÉPOUSE M 1,c DE ROHAN 325
n'avaient pas d'enfant l . Mais le roi s'y était opposé, « étant mal
satisfait de Madame de Rohan » (la douairière). Un peu plus
tard l'alliance du conseiller favori est recherchée pour Guy de
Laval : sa mère était pourtant réputée pour sa fierté -, et il fallait
bien que l'ancien petit gentilhomme beauceron fut devenu pre-
mier ministre pour qu'elle lui demandât une fille en mariage pour
son fils... Ce fut en vain d'ailleurs. Rosny dit que c'était « trop
d'honneur, vu le peu de mariage [dot] qu'il faisait état de donner
à sa fille 3 . » Le projet, bien qu'appuyé d'abord par le roi, n'eut
donc pas de suite. Après le jour de Noël où il rencontre à Ablon,
le rival, bientôt plus heureux, M. de Rohan, le duc de la Force
écrit à sa femme : « Cela est rompu, M. de Laval ne se trouva pas
à l'assemblée. » Nous avons vu comment il devint catholique
quelques mois après.
Il y avait cependant eu, semble-t-il, jusqu'à des promesses
échangées, lorsqu'une nouvelle intervention du roi changea déci-
dément la face des choses. Il se promenait avec son ministre, un
matin de janvier 1605, aux Tuileries, sur la grande terrasse « du
côté des Capucins » (qui subsiste encore en face la rue de Casti-
glione). Adroitement, il mit la conversation sur le chapitre matri-
monial et engagea à « rompre doucement » les engagements
réciproques, puis avec le beau-père et la mère de Laval. Peut-être
est-ce à la conversion prochaine du jeune comte qu'il fit allusion
en disant : « J'ay maintenant changé d'advis pour des raisons
que je vous diray une autre fois. » Conseillant alors ce qu'il avait
empêché naguère, il décida Rosny à accorder sa fille au duc de
Rohan.
Madame de Mornay, grand-tante du fiancé, à laquelle, en cette
1. Cf. Saint-Simon (Mémoires, éd. de Boislisle, t. V, p. 221). « M. de Sully
en faisant le mariage de sa fille représenta si bien à Henri IV l'honneur
que cette branche de Rohan avoit de lui appartenir de fort près, et d'être
même l'héritière de la Navarre s'il n'avoit point d'enfants, par Isabelle de
Navarre, sa grand tante et leur grand mère, qu'il obtint un tabouret de
grâce aux deux sœurs de son gendre, l'autre étant déjà mariée » (l'année
précédente, au duc de Deux-Ponts).
2. Marbault (Remarques sur les Mém. de Sully, collection Michaud, If,
35) prétend que le roi n'avait nommé M. de Fervaques maréchal de France
« que pour lui faire avoir en mariage [1599] Mme de Laval, qui ne voulait
pas déchoir. » Un portrait de Mme de Fervaques, à la Bibl. natif, au crayon,
porte la date 1595 (Exposition de portraits, etc., 1907, catalogue par M. Bou-
chot, p. 200).
3. Mém. de Sully, I, 246, chap. lxxiii ; cf. cxlix.
32() L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
qualité, les « accords » furent aussitôt communiqués, remarque
que « M. de Rosny vouloit regagner crédit entre ceux de la reli-
gion et déclaroit que M. de Laval n'auroit point sa fille, s'il chan-
geoit [de religion]. Sa Majesté donc s'adviza de recommander à
M. de Rosny le mariage de sa fille avec M. de Rohan, lequel aussy
par ceste alliance il astreignoit tant plus à son service 1 . »
L'affaire fut menée rondement. Le roi dit à Rosny : « Mon
cousin de Rohan viendra vous parler dans trois jours et sa mère
aussi. Et pour tesmoigner que c'est moy qui fais ce mariage, eux
et moy nous vous irons demander vostre fdle, et feray dresser le
contract en ma présence, et le signeray comme parent des deux
costez. »
Ainsi fut fait, et j'ai retrouvé dans les minutes du notaire pro-
lestant François, l'acte du 7 février 1605-' signé d'abord Henry,
puis Henry de Rohan, et, d'une écriture malhabile de petite éco-
lière, Marguerite de Béthnne.
Avec quel orgueil Rosny dut voir son nom ainsi placé immé-
diatement après celui du roi et du chef d'une maison qui préten-
dait au premier rang parmi la noblesse de France ! Tout récem-
ment le roi avait érigé en duché-pairie mâle le vicomte de Rohtm
comme « la plus ancienne vicomte de France, celle qui, depuis
plus de douze cents ans, a tenu titre :î , » et on a pu dire que, dans
les années suivantes, Henri II de Rohan allait être « le dernier
chef des huguenots 4 . »
Le roi avait promis dix mille livres au marié et autant à la
mariée : sommes représentées dans le contrat par la charge de
colonel général des Suisses conférée au duc. Rosny donnait à sa
fille cent cinquante mille livres en deniers comptants, et trente
mille au jour où la petite Marguerite aurait « atteint l'aage pour
1. Mémoires de Mme du Plessis-Mohnay, éd. de Witt, II, 63.
2. Pièces justificatives, VIII.
3. Lettres d'érection d'avril 1603, Histoire (jénéalogique, t. IV. p. 202.
L'éditeur de Saint-Simon, M. de Boislisle, remarque à ce propos : « La fa-
meuse devise : « Roi ne puis
Duc ne daigne
Rohan suis »
cessait d'être vraie ■> {Mémoires, t. V. p. 216, n. 3). Les armes de Rohan
étaient : de gueules à neuf maries d'or, rangées en fasces, 3, 3, 3. (Les ma-
ries sont des losanges figurant les mailles des cottes d'armes).
4. Saint-Simon, /or. cit.
UN GRAND MARIAGE ET UNE PETITE MARIÉE \Y21
clemourer avec le seigneur duc son futur époux. » Jusque-là
elle devait rester chez ses parents. Mais la toute première clause
du contrat stipulait que le mariage sera « solemnisé au plaisir
de Dieu en face de son Eglise le plus tost que faire se pourra. »
En effet, le dimanche suivant 13 février, la cérémonie eut lieu
en grande pompe à Ablon l . Il faisait « fort crotté, » et on porta
la petite mariée « au col » (c'est-à-dire portée dans les bras jus-
que dans le temple). Toute sa vie elle resta « fort mignonne et
jolie 2 ; alors, âgée d'une douzaine d'années, elle était si petite
que, voyant cela, un des assistants (le gouverneur de Marans,
M. Constans) demanda en riant « si on présentait cet enfant pour
estre baptisé, qui est-ce que demande le ministre quand on pré-
sente l'enfant au baptesme ;{ . » On a attribué, à tort, ce mot à
P. du Moulin qui, sans doute, bénit le mariage et ne se serait pas
permis de plaisanter à ce moment 4 . Ensuite on mit sur la tète
de la petite mariée la couronne ducale et on la revêtit du man-
teau, « et fut en cet équipage conduite à Paris par un bon
nombre de seigneurs et gentilshommes, auxquels M. de Rosny
avoit donné à dîner au château d' Ablon 5 . »
Henri de Rohan avait alors vingt-six ans. Il était « de moyenne
taille, fort droit, bien proportionné en tous ses membres, brun,
les yeux vifs et perçants, le nez aquilin, chauve, fort dispos, agile
et adroit aux exercices du corps (î . » A ses côtés on vit à Paris et
à Ablon en février 1605 sa mère Catherine de Parthenay qui
représentait encore dignement la vaillante génération des femmes
huguenotes du xvi e siècle.
Ce fut la plus brillante cérémonie qui se déroula jamais entre
les murs, encore tout neufs, du modeste édifice d'Ablon, puisque,
1. L'Estoile, Journal, p. 383.
2. Tallemant des Réaux (Historiettes, VIII, p. 412) ajoute : « Mais par
trop galante. » Elle mourut à Paris le 21 octobre 1660.
3. Telle me paraît être la version la plus digue dé foi au sujet de cette
anecdote, d'après Marbault (Remorques sur les Mém. de Sully, éd. Mi-
chaud, t. II, p. 34). Il place d'ailleurs par erreur la cérémonie en 1007 et dit
de Marg. de Béthune : « Si elle eust esté née en 1596 elle eût eu onze ans
lorsqu'elle fut espousée, » ce qui ne concorde pas avec la date 1605.
4. Ainsi le Menagiana, 2 U édition, 1694, p. 241.
5. L'Estoile, toc. cit.
6. Mémoires de BOUFFARD-MADIANE, seconde guerre, etc. H. h. />., 1907.
p. 17 et suivantes.
328 l'église réformée de paris sors henri iv
quelques mois plus tard, Sully, après s'être beaucoup fait prier,
accomplit les démarches nécessaires et obtint le transfert du culte
dans un lieu plus rapproché de Paris.
L'année 1606 où il obtint l'établissement du temple de Charen-
ton marque précisément l'apogée de la faveur de Sully. Ici com-
mence la deuxième partie de ses Mémoires. Il se plaît à y rappeler
comment, le premier janvier, dès le matin, il alla « donner le
bon jour et le bon an » au roi et à la reine, et leur porter des
bourses de jetons (probablement exécutés à la Monnaie par le
graveur protestant Dupré) ; autour d'un bouclier surmonté de
lauriers on lisait cette devise : « Mîhi plebis amor 1 . » Deux des
frères Arnault, secrétaires de Sully, portèrent au Louvre de
grands sacs de velours remplis de bourses d'or et d'argent.
Dix jours après, c'est le roi qui vient en visite à l'Arsenal, où
a lieu une course de bague. Il faisait très beau temps. Le roi
emmène Sully au bout de la grande allée du jardin, sur un balcon
dominant la muraille, d'où l'on avait une fort belle vue. Il donne
les ordres pour « mettre à la raison le duc de Bouillon » : le
grand maître de l'artillerie, comme toujours, se montre prêt à
marcher sans hésiter contre son coreligionnaire factieux. Le roi
lui dit alors de choisir une de ses terres, et promet de la faire
ériger en duché-pairie -. Rosny désigne la baronnie de Sully, dont
il portera désormais plutôt le nom.
Il l'avait acquise en 1602 de la famille protestante la plus riche
en biens mobiliers et immobiliers, les la Trémoïlle, moyennant la
somme considérable de quarante-deux mille écus. La procuration
du vendeur avait été enregistrée par les notaires réformés de
Thouars et l'acheteur avait élu domicile chez M e Antoine Arnault,
rue de la Verrerie, mais l'acte de vente a été signé « en l'arsenac
du roi » où Rosny était installé depuis peu de temps 3 .
1. Mcm. de Sully, II, p. 130.
2. Ibid., p. 134.
3. Le contrat de vente est conservé au chartrier de Thouars ; la copie
nous en a été très gracieusement communiquée par M. Pallain qui a bien
voulu nous autoriser à la reproduire (Pièces justificatives, XXXIV). On
remarquera que Rosny verse seulement les trois cinquièmes de la somme
à Claude de la Trémoïlle, le reste devant être remis à ses créanciers.
D'après un autre document conservé à Thouars (Inventaire et descharge des
tiltres qui ont esté délivre: à M. le duc de Sully le 8 juillet 16H) la terre
de Sully avait été adjugée à Louis de la Trémoïlle en 1487, celle de Mou-
SULLY DUC ET PAIR 329
Voilà donc Maximilien de Béthune fait duc et pair par lettres
patentes enregistrées au Parlement le 28 février. Le jour de sa
réception, il est accompagné par tous les princes du sang, sauf
le comte de Soissons qui pendant longtemps ne lui avait pas
pardonné l'opposition d'antan à son mariage avec Catherine de
Bourbon x : « Les cours, galleries et salles de la grand chambre
se trouvèrent si remplies de monde que l'on ne s'y pouvait quasi
tourner. » Ensuite on servit, à l'Arsenal, « un magnifique festin
de chair et de poisson » où, malgré le carême commencé, catho-
liques et protestants purent ainsi se régaler côte à côte. Le roi
même y était arrivé avant le cortège. Il cria qu'il se faisait inviter
à dîner, ayant déjà fait un tour dans les cuisines, vu « les plus
beaux poissons qu'il est possible, avec force ragoûts, » et bu
d'excellent vin d'Arbois après avoir goûté certaines petites huîtres
des plus fraîches.
Entouré de tant de faveurs et de familiarités, Sully est appelé
« le Joseph de notre Boy et celuy de la France » ; le même
numéro du Mercure décrit un « ballet à cheval » qui évolua le
jour de carême prenant dans la cour du Louvre ; le gendre de
l'heureux ministre, le duc de Bohan, y joue l'un des principaux
rôles comme chef de douze cavaliers « vestus en Parthes 2 . ».
Bientôt Sully fera frapper, en son propre honneur cette
fois, une médaille où l'on voit ses armes (composées en partie
de celles du roi lui-même, à cause de certaines alliances lointaines
et indirectes entre les Béthune et la maison de France 3 ; l'écusson
linfrou en 1512 : les actes énumérés dans cet inventaire remontent jusqu'à
1328, le plus récent est de 1599 ; si Rosny acquit des la Trémoïlle une
quantité de droits seigneuriaux en Berri, il leur succéda sans doute aussi
pour remplir diverses obligations peu agréables à un protestant..., surtout
à un homme si économe : ainsi l'évêque d'Orléans auquel il devait foi et
hommage put lui réclamer « une goutière de deux cens treize livres et demie
de cire que les seigneurs de Sully doivent fournir chacun an en l'église ca-
thedralle d'Orléans et la faire présenter par un chevallier de nom et d'ar-
mes. » Un « inventaire de Sully, 1448 » ne renferme pas moins de 155 aveux
de fiefs dépendant de ladite seigneurie, de 1318 à 1480.
1. Ils avaient cependant paru se réconcilier après une nouvelle brouille
aiguë en 1603. Des lettres du roi et de Rosny relatives à cette affaire se
trouvent dans les mss. Conrart à la Bibl. de l'Arsenal, 5427, f. 381, 388. 389.
2. Mercure de 1606, p. 106, et Mém. de Sully, II, 149.
3. Ecartelé au premier quartier d'or au lion de sable, armé et lampassé
de gueules, qui est Flandres ; au deuxième semé de France ; au troisième
d'azur à sept besans d'or posés, trois, trois et un, au chef de même, qui est
Melun ; et au quatrième d'argent à deux lions léopardés l'un sur l'autre de
330 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
est placé sur le manteau de pair surmonté de la couronne ducale ;
au revers un aigle porte la foudre et sur le sol est un canon i.
Le jour même de l'enregistrement, le nouveau pair visitant
Henri IV alité, et montrant, au gré du malade, trop peu d'ardeur
dans les préparatifs contre le duc de Bouillon, recueillit ces paro-
les bien rassurantes pour les protestants fidèles au roi :
« Appréhendez-vous, comme certains malicieux esprits ont
essayé de le faire croire, que j'aye dessein de faire ruiner tous
les grands de la religion les uns par les autres, puis après plus
facilement le général [l'ensemble des membres] de cette profes-
sion, à finale destruction ? Ce seroit avoir trop mauvaise opinion
de moi -. » A la suite de cette conversation Sully alla trouver la
princesse d'Orange, qui jouait à la cour dans cette affaire un rôle
conciliateur ; il s'entendit avec du Maurier et écrivit au duc de
Bouillon. Le roi alla à Sedan, y laissa comme gouverneur le pro-
testant Nettancourt, et rentra en triomphe à Paris, le duc mar-
chant derrière lui, par la porte Saint- Antoine. On tira force
« boëtes et artifices » que Sully avait préparés sur la Bastille
(avril 1600) ".
§ 6. Le transfert du lieu d'exercice
Parallèlement à toutes ces affaires se poursuivaient les négo-
ciations relatives au transfert du culte d'Ablon en un lieu plus
commode. Toutes les Eglises se réjouissaient naturellement de
voir croître la faveur de Sully ; beaucoup cherchaient à en tirer
quelque bénéfice. En avril arrivent à l'Arsenal des députés por-
teurs des plaintes de l'Eglise de Metz. Là comme à Paris il s'agis-
sait de lutter contre les prétentions grandissantes des jésuites.
Ils avaient essayé en 1004 — mais sans succès — d'ouvrir un
collège à Metz. Maintenant ils demandaient leur rétablissement
complet. Grâce au « soin particulier » que Sully prit pour leur
« soulagement, » les envoyés messins obtinrent, du moins pour
gueules, couronnés, armés et lampassés d'or, qui est Cochefilet, et, brochant
sur le tout : d'argent à la fasce de gueules, qui est Béthune.
1. MAXI. I). BETHV. DVC I). SVLLY, l'AIR ET GRAN. ME. D. LARTI. D.
FRANCE. Exergue : 1G07 (Trésor de numismatique, in-folio, Paris, 1834,
t. VII, pi. lxi, n° 6.
2. Mercure de 1606, p. 101.
3. Merci, de Sully, II, 135.
TRANSFERT DU LIEU D'EXERCICE 331
le moment, le refus de l'autorisation royale l . Plusieurs arrêts
du Conseil d'Etat en 1606 tranchent dans un esprit conciliant et
souvent en faveur des protestants des questions relatives au trans-
fert des lieux d'exercice en diverses provinces 2 .
*
En mai le ministre était à Sully, en juin à Paris, en septembre
il sera à Fontainebleau ; mais en s'y rendant il tomba malade à
Brie-Comte-Robert ; or la lettre du roi demandant aussitôt de ses
nouvelles est du 29 août 3 . Les Mémoires, pendant ces années 1605
et 1606, ne renferment (à dessein, sans doute) aucune indication
directement relative au transfert du culte, mais nous savons par
l'Estoile que le prêche eut lieu pour la première fois le 27 août à
Charenton. Ce rapprochement de dates me paraît établir, d'une
façon plus précise qu'on ne l'avait encore fait, la part tout à fait
personnelle que Sully prit au transfert de l'exercice, et la sollici-
tude avec laquelle il tint à ne pas s'éloigner de Paris avant que
la chose fût faite. Peut-être de même est-ce après avoir assisté
à ce premier culte à Charenton qu'il continua son chemin vers
Fontainebleau et s'arrêta à Brie, l'une des étapes ordinaires sur
la route de Bourgogne.
A côté de Sully, parmi les conseillers d'Henri IV qui s'employè-
rent à le décider en faveur de leurs coreligionnaires parisiens, il
faut nommer un homme dont ce fut l'une des dernières actions,
car il mourut le 9 septembre : Soffrey de Calignon, chancelier de
Navarre après Michel Hurault de l'Hôpital, et collègue de Sully
1. Mém. de Sully, II, 155 et 160.
2. 21 mars 1606 : les protestants de Jargeau, qui faisaient le prêche
dans une maison appartenant à l'évêque d'Orléans, échangeront ce bâti-
ment contre un autre qui leur sera désigné par le gouverneur ; 13 juillet
1606 : .losse Tardif continuera, suivant son droit seigneurial, de faire célé-
brer le culte aux îles Grosvilain, à moins que les habitants n'aiment mieux
lui concéder un terrain dans les marais de Beaugency ; 17 août 1606 : un
terrain est assigné aux protestants de Dieppe au faubourg de la Barre ou
ils puissent reconstruire un temple à la place de celui qui a été renversé
par l'ouragan du lundi de Pâques ; 9 novembre 1606 : les protestants de
Clermont en Beauvaisis sont autorisés à exercer provisoirement leur culte
dans une de leurs maisons des faubourgs (Archives nationales K 10b, f" 111 ;
E Ha, f 52 et f° 169, cf. E12a, t" 135 ; E 11b, f 358).
3. Ibid., p. 160 et 162 : lettres de Villeroy et d'Henri IV à Sully.
332 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
au conseil des finances \ On lui a même attribué parfois — à tort,
nous venons de le voir - tout le mérite d'avoir obtenu le rap-
prochement du lieu d'exercice ~. Il avait déjà pris une grande part
à la rédaction de l'Edit de Nantes et jouissait de la confiance du
roi qui naguère l'avait chargé d'aller chercher à Marseille Marie
de Médicis { .
En 1000 on se préparait non plus à recevoir la reine, mais à cé-
lébrer le baptême de ses trois enfants, et, malgré l'opinion con-
traire de notre savant prédécesseur M. Ch. Read 4 , il nous paraît
tout à fait naturel de penser que deux écrivains catholiques con-
temporains de la Révocation, Le Fèvre et Soulier, ont raison d'éta-
blir une corrélation entre ces préparatifs de baptême et les négo-
ciations relatives au transfert du culte.
Fidèle à sa ligne de conduite habituelle : tenir la balance égale
entre ses sujets « de contraire religion, » Henri IV, qui mécon-
tentait les catholiques en rapprochant le lieu d'exercice, leur
accorda d'autre part une satisfaction en faisant retarder le synode
national qui devait se tenir à La Rochelle ; les catholiques dési-
raient que cette session n'eût pas lieu pendant le séjour en France
du légat venu pour les baptêmes 5 . Tandis qu'il accordait ceci aux
uns, le roi montrait aux autres qu'à Noël 1005 il n'avait pas fait
1. Ses deux fils, reçus comme pensionnaires chez Casaubon, allèrent
souvent avec lui au temple de Charenton {Ephémérides, p. 642, veille des
ides de décembre 1608, etc.).
2. Ainsi Teissieh, Eloges des savants, lires de l'histoire de M. de Thou,
t. IV, p. 512 (édition de Leyde, 1715, in-12), art. Calignon : « Ce fut par son
intercession que les protestants de Paris obtinrent du Roi que l'exercice se
feroit à Charenton, au lieu qu'auparavant il se faisoit à Blond (sic). •>
On est surpris de voir cette opinion adoptée sans réserve par la France
prot., 2 e éd., t. III, col. 488. Cf. B. h. p., 1853, p. 258, n. 1.
3. Un arrêt du Conseil d'Etat du 11 mars 1598 avait réglé le paiement de
633 écus 1/3, accordés au président de Thou et au sieur de Calignon, conseil-
lers d'Etat, pour les appointements extraordinaires du mois de février ou
« ilz ont esté employez au traitté qui se faict avec ceulx de la religion »
(Archives nat., ms. fr. 18162, f. 124).
4. B. h. p., 1854, p. 420. ,1. Le Fèvre, Recueil de ce qui s'est fait en
France de ]>tus considérable contre les protestants, etc., Paris in-4°, 1686.
Soulier, Explication de l'Edit de Nantes, Paris, 1683.
5. <■ Des provinces ont escrit aux députez qui sont à ma suite pour en
faire instance.. .. Je vous prie les envoyer quérir [du Gros et La Noueï,
sçavoir la vérité dudit advis, et en rompre l'exécution » (Lettre d'Henri IV
à Sully, 8 mai, dans les Mém, de Sully, II, 157).
BAPTÊMES DE PRINCES ET DE PROTESTANTS 333
à leur mandataire Sully une vaine promesse. Il voulait réellement
octroyer aux réformés ce que leur meilleur historien de l'Edit,
Benoît, appelle lui-même « un passe-droit 1 , » et rapprocher le
temple à moins des cinq lieues prescrites en 1598. Et justement
(cette coïncidence n'a pas encore été remarquée, à notre connais-
sance) la question du baptême intervient comme un des motifs
de la décision sollicitée depuis six ans, et ohtenue enfin du roi à
la veille du. baptême de ses propres enfants. « Les Reformez, dit
Benoît, observaient alors d'une manière fort rigoureuse de n'ad-
ministrer le baptême que dans leurs assemblées. On disoit qu'il
étoit mort plusieurs enfants en chemin, qui auroient pu être
batisez si le lieu de l'exercice avoit été moins éloigné : raison
qui pouvoit toucher les catholiques, à cause de l'opinion qu'ils
ont sur la nécessité du batème 2 . »
Les lettres patentes du 1 er août, dans leurs considérants, visent
expressément ce fait invoqué par les protestants de Paris : « Ablon
est tant éloigné de ladite ville qu'ils ne peuvent aller ny revenir
en un jour, même en temps d'hyver qu'avec grande incommo-
dité, ny y porter leurs enfans pour les y faire baptiser sans péril,
en les exposant à l'injure de l'air par un si grand chemin :î . »
L'Eglise de Paris, probablement par l'intermédiaire des dépu-
tés généraux Ch. du Cros et La Noue, avait désigné deux villages
entre lesquels le roi choisirait celui où aurait lieu l'exercice. En
première ligne était Ivry, facile d'accès par la route d' Ablon ou
par la Seine, et à portée des protestants de la rive gauche si nom-
breux dans les faubourgs Saint-Marcel, Saint-Victor et Saint-
Germain.
« Pour aucunes bonnes causes et considérations » que le roi
ne nous fait pas connaître, il ne choisit pas Ivry, mais Charen-
ton-Saint-Maurice, à la même distance, de l'autre côté de la Seine,
plus près de l'Arsenal et de la Bastille : Sully pourra, de là, mieux
surveiller et au besoin protéger la sortie et la rentrée des réformés.
Cette décision fut prise après enquête de deux conseillers d'Etat
1. Hisl. de l'Edit, I, p. 434.
2. Il ajoute : <• De plus les étrangers et les seigneurs de la cour se plai-
gnoient qu'il leur etoit impossible de rendre leurs devoirs à Dieu et au Ro>
dans un même jour à cause de cette grande distance où ils étaient ob'i-
gez d'aller faire leurs dévotions a (/oc. cit.).
3. Le FÈVRE, op. cit., document reproduit dans le B. h. p., 1854. p. 421.
334 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
chargés de visiter les lieux : « Ouy vostre rapport, nous avons
ordonné que ledit exercice seroit transféré dudit lieu d'Ablon en
celuy dudit Charenton-Saint-Alaurice. »
De ces conseillers l'un, Jeannin, avait été l'un des deux com-
missaires exécuteurs de l'Edit à Ablon comme dans toute la
généralité de Paris ; le commissaire protestant, M. de Montlouët,
vivait encore, mais ce n'est pas lui qui accompagne Jeannin à
Charenton ; il est remplacé par un collègue de celui-ci au Conseil
d'Etat que nous n'avons aucun lieu de croire protestant, Guil-
laume de l'Aubespine, seigneur de Chàteauneuf, gentilhomme
possédant en Berry des propriétés voisines de celles de Sully, et
apparenté au secrétaire d'Etat Claude de l'Aubespine qui, pendant
les troubles, a plusieurs fois négocié au nom du roi avec les hu-
guenots l .
Le 1 H1 août, lorsqu'il signa les lettres patentes, le roi se trouvait
précisément dans les parages d'Ivry et d'Ablon, à Fresnes. Pen-
dant cet été 1606 une « peste » sévit à Paris ; pour cette raison
accidentelle Henri IV pas plus qu'un simple protestant, en
aucun temps — ne put faire célébrer à Paris même le baptême
de ses enfants. Au lieu de Notre-Dame - il fallut se contenter d'une
construction improvisée dans une cour de Fontainebleau. La
même épidémie contribua peut-être à retarder aussi le transfert
de l'exercice. Enfin, dans les dernières semaines de l'été, on voit
se succéder l'inauguration du culte à Charenton le 27 août et les
baptêmes à Fontainebleau le 14 septembre. Or, par un curieux
concours de circonstances, nous avons été amené à penser que
l'architecte du temple bientôt commencé à Charenton, et l'archi-
tecte du « baptistère » surmontant à Fontainebleau une porte du
Primatice, artistes tous deux inconnus jusqu'à ce jour, pour-
raient bien être un seul personnage, un protestant : Salomon de
Brosse ".
1. Ainsi en 1560 à l'assemblée de Fontainebleau il a lu la requête pré-
sentée par Coligny demandant « des temples où on peust publiquement
prescher ; » en 1562 avant la bataille de Dreux il a discuté l'article concer-
nant l'exercice <• bors la ville et faux bourgs de Paris (Hist. ecclés. des ég.
réf., I, 276 ; II, 199). Charles de l'Aubespine, futur marquis de Château-
neuf et garde des sceaux, fut en 1609, comme Jeannin précisément, ambas-
sadeur extraordinaire auprès des Ktats Généraux.
2. Mém. de Sully, II. 167 (juillet 1606).
.'{. Nous étudions ces questions en détail dans une monographie spécia-
lement consacrée à .S. de Brosse (Paris, Kggimann, in-8°, 1911). Sur la célè-
bre porte de la « cour ovale » voir DlMlER, Fontainebleau, (Paris, 1908),
p 60.
CHARENTON ET FONTAINEBLEAU (1606) 335
Même à la cérémonie de Fontainebleau, par un raffinement
d'impartialité protocolaire, la balance fut tenue aussi égale que
possible entre dignitaires catholiques et protestants : si le car-
dinal de Joyeuse représente le pape Paul V comme parrain du
dauphin, c'est Sully qui porte le coussin ; pour l'aînée des prin-
cesses la duchesse de Sully « départit les honneurs ; » la duchesse
de Rohan déshabille la princesse, après que la duchesse de Guise
et Mademoiselle de Mayenne eurent découvert le lit. Dans le cor-
tège, Mademoiselle de Rohan « soutenoit et portoit la queue du
manteau d'hermine *. » Les principaux représentants des deux
partis avaient ainsi leur rôle à jouer côte à côte. Seul le duc de
Bouillon s'abstint de paraître, ne voulant pas qu'un prince sou-
verain de Sedan marchât derrière Sully et les autres ducs et
pairs 2 .
Ainsi se trouvent involontairement mêlés à l'histoire du culte
de Charenton, dès ses préliminaires, le futur roi et la future
régente dont le pouvoir ne devait pas durer jusqu'à la destruction
de ce temple.
1. Mercure de 1606, éd. de 1619, p. Ml.
2. Mém. do Sully, II, 149.
336
L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
CFA I GlMEZ DI EV >
HENRI IV RENDANT LA JUSTICE A TOUS SES SUJETS
Dessin de J. Perret gravé par Th. de Leu
(Cf. B. h. p., 1900, p. 518).
LES ARTISANS DE LA PAIX 337
CHAPITRE VII
LA PART DES PROTESTANTS DANS LA RESTAURATION DE PARIS
SOUS HENRI IV
g 1. Les artisans de la paix politique et religieuse. - Henri IV, Sully
et la « République chrétienne » (1606). — Intolérance générale en Eu-
rope. — Henri IV et Sully champions de la tolérance.
§ 2. L'embellissement de Paris. — L' « ami des bâtisseurs. » - - Les artistes
protestants : architectes (les Du Cerceau) ; ingénieurs (Errard, etc.) ;
peintres (Bunel) ; sculpteurs (Prieur) ; médailleurs (les Danfrie, les Du-
pré, les Briot). — Jardins et promenades. — Les ormes ou « Rosny » ;
les mûriers (O. de Serres).
§ 3. Commerce et industrie. - - Laffemas et ses plans d'organisation indus-
trielle. — Manufactures de tapisseries. — Les Canayes ; les Gobelins. —
La teinturerie et le commerce du pastel. — Dessèchement des marais,
mines, entreprises diverses.
g 4. Situation juridique des protestants. — Maîtres et ouvriers théori-
quement égaux aux catholiques. — L'Eglise réformée incapable de pos-
séder des biens dans Paris. — Artifices de procédure.
§ 1. Les artisans de la paix politique et religieuse
Plus nous étudions cette histoire de l'Eglise réformée de Paris,
plus grand nous apparaît le rôle joué par ses membres dans
l'histoire de la capitale restaurée sous Henri IV, et plus la cons-
truction d'un temple auprès des faubourgs nous semble se placer
en cette année 1606 non pas fortuitement, mais par suite d'un
concours de circonstances tout naturel.
C'est en cette année 1606 que Sully écrit au roi une longue
lettre, plus tard retrouvée dans les « petites hormoires vertes »
de son cabinet, et relative aux « magnifiques desseins » de répu-
blique chrétienne formés par le roi et son ministre ; lointains pré-
curseurs des pacifistes modernes et des diplomates délégués aux
conférences de la Haye, ils rêvent déjà des Etats-Unis d'Europe ;
bientôt de même Grotius, l'ancien élève de Du Moulin, qui accom-
pagne, tout jeune, à Paris l'ambassadeur Oldenbarneveldt, ou-
vrira le chemin aux juristes apôtres de la Paix par le Droit. Entre
338 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
autres résolutions devant concourir à ses desseins, le roi avait
pris celle de « tesmoigner plutost amour, pitié et compassion à
ceux de religion contraire. »
C'est un éclatant « témoignage » de ce genre pour les protes-
tants parisiens que le rapprochement de leur lieu de culte. Si
précaire que nous semble aujourd'hui un tel état de choses, la
liberté relative dont jouissait l'Eglise de Paris était déjà infini-
ment supérieure à ce qui existait dans les autres pays d'Europe
à la même époque. La condition des membres de minorités reli-
gieuses était alors particulièrement dure dans les capitales. Les
sujets catholiques, dans la plupart des états protestants, ne jouis-
saient pas de plus de liberté que les sujets protestant dans les
états catholiques.
En Angleterre le souverain avait abandonné l'Eglise presbyté-
rienne à laquelle il appartenait comme roi d'Ecosse, pour adop-
ter l'Eglise de la majorité : en l'espèce, l'Eglise anglicane. Après
la découverte de la conspiration des poudres (novembre 1905)
on était en pleine réaction contre les jésuites. Un acte du parle-
ment approuvé par le roi le 27 mai 1606 venait d'interdire au\
catholiques réfractaires au serment l'allégeance de paraître à la
cour et de demeurer dans un rayon de dix milles de l'enceinte
de la Cité de Londres 1 . Naturellement il n'était pas question
pour les catholiques, même assermentés, de célébrer le culte
public à Londres ni aux environs. Pour empêcher ou atténuer
ces mesures de répression violente Henri IV avait, mais en vain,
fait adresser des représentations au roi d'Angleterre par l'am-
bassadeur français.
Aux Provinces-Unies les idées de tolérance seront de même dé-
fendues bientôt par un diplomate français, et il n'est autre que le
commissaire à Charenton en 1606, Jeannin, au moment où il
prépare avec Jean van Oldenbarneveldt la « trêve de douze ans »
(1609). Il ne demande d'ailleurs pas la liberté du culte public,
mais seulement « qu'on ne recherchât point les catholiques pour
ce qu'ils faisaient dans leurs maisons ». « Le roi, disait-il, travail-
loit chez lui à éteindre par la paix les aigreurs qui naissent de la
diversité des religions, et s'étant bien trouvé de ce conseil, il le
donnoit volontiers à ses amis - ; » le conseil fut suivi : s'il n'y
1. Lingard, Histoire d'Angleterre, VIII, x.
2. Benoît, Hist. de l'Edit, I, p. 459.
INTOLÉRANCE ORDINAIRE AU XVII" SIÈCLE 339
eut en droit rien de changé par une déclaration formelle, en fait
« on toléra les catholiques en quelques provinces sans leur rien
dire. » L'œuvre d'Henri IV et de Jeannin fut même plus dura-
ble à l'étranger que dans leur propre pays : et un protestant
français, Benoît, écrivant après la Révocation, précisément en
Hollande, peut envier la condition des catholiques hollandais :
« Quoy qu'il n'y ait point de loy publique qui les maintienne,
ils jouissent d'un repos dont on a privé ailleurs ceux à qui leurs
souverains l'avoient promis par des Edits solennels. »
A Genève on était en plein régime théocratique ; les partisans
de S. François de Sales étaient jugés aussi coupables que ceux du
duc de Savoie ; la célébration de la messe était interdite, et le
« magistrat » bannissait les gens indignes « de la communica-
tion des vrais fidèles 1 . »
En France même, là où les protestants étaient en majorité, ils
n'étaient pas toujours disposés à la tolérance, et restreignaient
la liberté du culte public pour ceux de « contraire religion. » Pré-
cisément au moment où il vient de faciliter le rapprochement
du temple malgré l'opposition des catholiques parisiens, Sully
écrivait aux protestants rochelais de sages instructions inspi-
rées des mêmes principes pour un cas analogue..., ou plutôt con-
traire, car les rôles étaient renversés : « Si les commissaires [de
l'Edit] ont baillé [aux catholiques] une place pour rebastir un
temple [une église] et que vous en soyez d'accord, vous ne les
devez nullement empescher de bastir, mais si le lieu vous est
incommode et suspect il faut essayer de leur en bailler un autre
à leur contentement, sinon présenter au conseil requeste pour en
estre ordonné, ayant ouï les raisons des uns et des autres 2 . »
Ainsi la règle générale au commencement du xvn" siècle, dans
tous les pays et dans toutes les Eglises, était que la majorité —
de quelque religion qu'elle fût — empêchât la minorité de célé-
brer librement, ou du moins commodément, le culte public. La
Réforme avait pourtant déjà fait avancer la cause de la liberté
de conscience, en France notamment ; c'est l'honneur de ces
1. Registres du Conseil, 1601 et 1602 ; Reg. du consistoire du 26 août 160.").
cités par E. Choisy, l'Etal chrétien calviniste à Genève au temps de Bèze,
Genève et Paris, 1901, p. 454.
2. Mém. de Sully, II, 162. II a conservé l'habitude, courante au \\\" siècle,
plus rare au xvn', d'appeler temple tout édifice consacré au culte, catholique
aussi bien que protestant.
340 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
deux hommes (l'un appartenant encore, l'autre ayant appartenu
à l'Eglise réformée) d'avoir devancé leurs contemporains et
sincèrement travaillé partout à procurer à tous la liberté du
culte. « Le pays où l'Edit de Nantes avait été promulgué et était
honnêtement pratiqué marchait, on peut le dire, à la tête des
nations dans la voie de la liberté religieuse 1 . » Le « passe-droit »
si équitablement accompli en faveur de l'Eglise de Paris devait
avoir et eut en effet, comme tout ce qui se faisait dans la capi-
tale de la Erance, un grand retentissement dans les provinces et
à l'étranger.
§ 2. L'embellissement et le développement économique
de Paris
Si d'ailleurs, au point de vue des principes, la bienveillance
d'Henri IV à l'égard des protestants parisiens est un épisode très
conforme à sa politique intérieure et extérieure de ce temps, le
fait de favoriser, aux portes de Paris, la construction d'un monu-
ment public tel qu'un temple (construction d'un genre alors tout
nouveau) rentre aussi dans l'ensemble des mesures prises a
cette époque par le souverain « ami des bastisseurs : » il se qua-
lifiait lui-même ainsi dans une lettre adressée à Sully en 1607 2 .
Ce fut, aux yeux de ses sujets, un des meilleurs titres à leur
reconnaissance. « Sitost qu'il fut maître de Paris, on ne veid que
maçons en besogne, » rappelle après sa mort un nouvelliste 3 .
Et Malherbe, en 1008, écrivait à Peiresc : « Si vous revenez à Paris
d'ici à deux ans, vous ne le connaistrez plus 4 . » Sous ce règne,
comme trois siècles plus tard sous l'administration des Delessert,
des Haussmann, des de Selves, les protestants ont puissamment
contribué à l'extension et à l'embellissement de la capitale. Sous
Louis XIII elle sera plutôt enrichie d'édifices ecclésiastiques ; Hen-
ri IV, d'après les conseils de Sully, fit surtout construire ou re-
construire des bâtiments civils : ainsi l'Arsenal, le Collège de
France, l'hôpital Saint-Louis ; la peste de 1000 fut précisément
l'origine de cet établissement commencé en 1007 en pleine campa-
1. Histoire générale publiée sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud,
t. V (18051, les (/lierres de religion (1559-1648), par G. d'Avenel, p. 336,
2. M vin. de Sii.lv, II, 206 (22 décembre 1607).
3. Mercure />., 1610.
4. 3 octobre 1608 ; Nouvelles lettres de Malherbe, p. 61.
LA RESTAURATION DE PARIS
341
gne « hors la porte du Temple i, » qui fut réédifiée à cette époque,
ainsi que la porte Saint-Bernard-'. A la porte Saint-Antoine on
éleva des bastions- ; le « pont neuf » était achevé depuis 1603,
on lui adjoignit des quais, en amont et en aval, dans l'île du
Palais.
C'est à Sully qu'est dédiée en 1601 une plaquette de style rabe-
laisien, en prose et en vers, aujourd'hui rarissime et intitulée :
« La conférence des architectes et grands esprits de ce temps, »
par allusion aux vastes entreprises architecturales et politiques
du roi et de son ministre *. Personnellement, Sully préférait con-
seiller aux gentilshommes de province de rester dans leurs terres
pour les cultiver ; il n'aimait guère les voir venir à Paris dépen-
ser leur argent ; cependant, sur le désir du roi, il encourageait
les familles nobles, les parlementaires, les financiers, à cons-
truire des hôtels de belle apparence. C'est ainsi qu'en 1607 le
président de Harlay devint concessionnaire d'une entreprise con-
sidérable, la place Royale, le plus admirable témoignage de cette
préoccupation ingénieuse : faire concourir le pouvoir central et
les fortunes privées à l'embellissement de Paris.
Pour réaliser ces vastes plans, Sully trouva parmi les membres
de l'Eglise réformée des collaborateurs précieux. Loin de mériter
le reproche si fréquemment et si injustement fait aux protes-
tants d'être des Béotiens, étrangers à toute préoccupation artis-
tique, les huguenots mirent avec empressement leur talent et leur
argent au service du roi et de son ministre pour cette œuvre
nationale de la restauration de Paris et du bon renom de l'art
français. Le faubourg Saint-Germain où ils étaient le plus nom-
breux fut aussi le quartier qui se développa le plus remarquable-
ment alors. Maint acte notarié mentionne l'achat de champs ou
de terrains vagues occupés seulement par quelque masure, ves-
tige d'une « maison ruinée pendant les troubles ; » et l'acqué-
reur va édifier là des bâtiments d'habitation et de commerce.
Sur cette rive gauche habite une famille - - presque une tribu —
d'artistes protestants dont les biographies résumeraient, dans ses
1. Mercure fr. de 1607, éd. de 1619, p. 227.
2. Lettre d'Henri IV à Sully, 18 mai 1606 (Mcm. de Sru.v. II. 160). Voir
l'estampe de Pérelle.
3. Lettre d'Henri IV à Sully, .'10 octobre 1<>07 <//>/</., 200).
4. Un exemplaire non catalogué, coté provisoirement 8112, se trouve à
la Bibl. soc. h. pr., 20 pages (■ Paris. XVI. C. I. - N. 0. P. I). C. des Viettcs.
Edition seconde. »)
342 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
traits essentiels, l'histoire des embellissements de Paris sous six
lègues successifs ; et les arrêts de leur activité correspondent
exactement aux périodes de persécutions contre l'Eglise réfor-
mée dont ils étaient les membres très fidèles. Nous énuinèrerons
simplement les principaux personnages, en ajoutant quelques
faits nouveaux ou peu connus *.
Un cabaretier parisien nommé Androuet avait « un cerceau
pendu à sa maison pour y servir d'enseigne 2 ; » son fils Jacques,
graveur habile (à qui nous devons le plan de Paris en 1555) se
classa du premier coup parmi les grands architectes du xvi° siè-
cle. Ses deux volumes des « Plus excellons bastimens de France »
(1576-9) furent réédités précisément en 1607 3 . On lui doit entre
autres édifices parisiens l'Hôtel de Mayenne 4 . Aucun trait de sa
vie n'est plus connu après la publication de son Livre des édifices
antiques (1584) où il parle de ses « vieux ans, » étant né vers
1515. C'était un membre de l'Eglise de Paris où il revint peut-être
achever sa longue vieillesse : nous avons retrouvé en effet à la
date de 1602 r> un « inventaire des biens du s r Jacques Androuet
du Cerceau. »
Il avait transmis son talent à son fils Baptiste qui fut « archi-
tecte ordinaire du roi et commis pour ordonner de tous les ouvra-
ges des bastimens et édifices de Sa Majesté, » et « contrôleur
général des bastimens du roy. » Il travailla au Louvre, au Pont-
Neuf, au château de Bagnolet (i . Nous avons dit qu'il eut à peine
le temps d'habiter quelques mois sa maison du Pré-aux-Clercs
et quitta Paris pour ne pas aller à la messe (1585) 7 . Il mourut
plus tôt que ne le disent la plupart des auteurs, avant 1591 8 .
1. Cf. les Du Cerceau par le baron H. de Geymullek, Paris, Rouani, 1887,
i n-4" ; — les Du Cerceau, leur vie et leur œuvre, etc., par P. Séoille (Gazette
des Beaux-Arts, 2 e période, t. XXXVII, p. 342) ; — Annales de la Société
historique du Gâtinais, t. XVIII (1900), p. 297, etc.
2. La Croix nu Maine, Biblioth. fr., 1584, in-fol., p. 175.
3. Fr. prot., 2" éd., t. I, col. 249 ; B. h. p., 1902, p. 452-456.
4. 21, rue Saint-Antoine. Cf. Hoffbauer, Paris à travers les âges, II, la
Bastille, p. 19, fig. 19.
5. Min. François, 16 lévrier 1602 (n° 42), 6 pages in-fol.
6. Min. François. 1601. n" 366.
7. Ci-dessus, p. 26.
8. Marguerite de Ruquidort est en effet qualifiée « veuve de Baptiste
Androuet du Cerceau » sur un acte du 3 novembre 1591 : baptême d'Ysaac
Bourgoing, fils d'Ysabel de Rucjuidort, où elle est marraine (registres de
l'ég. réf. de Châteaudun, cités B. h. p., 1901, p. 54). La Fr. prot., 2 e éd., t. I,
col. 251, place à tort la date du décès de Baptiste en 1602.
ARCHITECTES : LES DU CERCEAU 343
Sa veuve Marguerite de Ruquidort - - proche parente du mem-
bre du Consistoire qui acheta le premier terrain d'Ahlon - de-
meurait en 1002 rue du Petit-Lion, paroisse Saint-Sulpice i avec
ses trois enfants mineurs : Jacques, Jean (futur architecte du roi,
constructeur du Pont au Change, des hôtels de Sully 2, de Breton-
vil liers 3 , etc.), et Moïse 4 . Elle vendit à Benjamin Auhery du Mau-
rier « une place, mazure et jardin planté d'arbres fruictiers, avec
les matériaux de pierre, moëlon et aultres estant lors su; ladicte
place 5 . » C'était tout ce qui restait de la belle maison construite
et détruite en 1585. Cette propriété paraît être revenue presque
immédiatement, en majeure partie sinon en totalité, entre les
mains du frère de Baptiste, Jacques Androuet du Cerceau «.
Celui-ci fut, peu après le retour du roi à Paris (mars 1595)
« commis à la conduite des bâtimens du Louvre ; » c'est à lui
qu'on doit le projet (réalisé seulement sous Napoléon III) de
réunir le Louvre aux Tuileries : il l'exécuta en partie, ayant, aux
Tuileries, construit l'aile reliant le pavillon de Flore aux bâti-
ments de Catherine de Médicis, et, au Louvre, terminé en 1609 la
seconde partie de la grande galerie '. Nous l'avons vu occupé,
avec P. de Ruquidort, de l'aménagement, peut-être même de la
construction du temple d'Ablon en 1603 s . Peut-être est-ce son
premier mariage qui, l'année précédente, figure parmi les actes
1. Aujourd'hui rue Saint-Sulpice entre la rue de Tournon et la rue de
Condé.
2. Rue Saint-Antoine, 62.
3. Dans l'île Saint-Louis : le porche (7, rue Saint-Louis) donne accès à
la rue de ce nom.
4. La France prot. (2 e éd., I, 253) ne parle que de Jean ; elle doit être cor-
rigée en ce qui concerne Moïse, et sur divers autres points.
5. Min. François, 6 mars 1602, n' J 77 (cf. n" 75). Voir Pièces justificatives,!.
En 1605 les enfants étaient encore mineurs (Min. François, n° 347, cf. n° 447,
acte signé Georgeau et Marguerite de Rucquidort). En 1606 (Min. Fr., n° 363)
Marie de Rucquidort était séparée de son mari « Jacques Estienne, marchand
bourgeois, présent prisonnier en la prison de la Conciergerie. »
6. M. Berty mentionne une vente du 23 mars 1602 par « Marie Raguidier »
(sîc) à Jacques du Cerceau. Après la mort de celui-ci, sa veuve Marie Mala-
pert habita la maison, puis la laissa à sa fille, mariée à Elic Bédé, proprié-
taire de la maison voisine.
7. Sauvai., II, 53 ; Bf.hty, Topogr. hist, II, <S3 et 107 ; on voit d'après les
Mémoires de Sully qu'à la date du 1" janvier 1008 la grande galerie était
déjà fort avancée. Cf. L. Batiffol, Gazelle des Beaux-Arts, avril 1010.
8. Ci-dessus p. 114.
344
l'église réformée de paris sors HENRI IV
de M° François 1 ; son nom reviendra souvent sur les registres
de Charenton. Il fut enterré (non loin de sa maison) au cimetière
du faubourg Saint-Germain, le 17 septembre 1014 2 .
Sa charge d'architecte du roi passa à son neveu Salomon de
Brosse, fils d'un architecte de Verneuil et de Julienne du Cerceau
(fille de Jacques I). Après avoir travaillé pour le comte de Sois-
sons, pour le duc de Bouillon, pour la reine-mère (au Luxem-
bourg) il ne croira pas déchoir en construisant le second temple
de Charenton, et peut-être commence-t-il en 1006 par bâtir déjà
le premier... En attendant de revenir sur ce point, notons les rela-
tions étroites qui pendant un demi-siècle unissent ces familles
du Cerceau, de Brosse et de Rucquidort 3 .
A côté des architectes il faut signaler les ingénieurs ; sou-
vent les deux titres sont portés alors par la même personne.
Jean Errard « premier ingénieur du roi, » fut « l'un des réno-
vateurs des sciences exactes 4 , » l'un des créateurs du système de
fortifications en usage pendant les XVII e et xvni" siècles. Servi-
teur du duc de Bouillon, puis du roi de Navarre il n'assiste ni à
l'abjuration en 1593, ni au sacre en 1594 ; en 1598 il fait baptiser
à Paris son fils Abdias et le parrain est le pasteur et profes-
seur sedanais Tilenus 5 ; en 1003 le pasteur Auguenet vient de la
part de l'électeur palatin lui demander de construire « pour la
défense de la vraie religion » une forteresse . Il meurt en 1010.
Jacques Alleaume, d'Orléans, autre ingénieur protestant, sera
un peu plus tard logé aux galeries du Louvre ; il se distingua
comme « mathématicien 7 . »
Un homme appelé à plus de célébrité, Salomon de Caux, ne
fit sans doute avant la mort d'Henri IV que de courts séjours à
1. Min. François, 1(502, n° 43 : Jacques A. du Cerceau et Marie de Cour-
cclles.
2. C. Read, tirage à part des Mém. de la Soc. des Antiquaires de France
p. 21.
3. En 1634 p. ex. Jehan de Rucquidort, « écuyer porte-manteau ordinaire
du roy » est curateur de Judith de Brosse, tille de Salomon (Papiers C. Read,
Bib. h. prot.).
4. Lallemend et Boinette, Jean Errard de Bar-le-Duc, Paris, Dumoulin,
1884, in-12, p. 3 ; cf. V. Servais, Notice sur Errard dans les Mémoires de la
Sociale des Sciences de Bar-le-Duc, t. III, 1884. Il est né en 1554.
5. B. h. p., 1872. p. 221.
6. Lallemend et Boinet, op. cil.
7. Il mourut en 1(527 et fut inhumé à Charenton (B. h. p., 1863, p. 368).
INGÉNIEURS, PEINTRES 345
Paris, où il devait bientôt réaliser plusieurs des projets chers à
Laffemas (enlèvement des boues par l'élévation des eaux de la
Seine, etc. 1 ). Il avait d'abord fait apprécier à l'étranger l'ingé-
niosité et la délicatesse du goût français par les installations
faites au parc de Richmond en Angleterre, avant d'entrer au ser-
vice de l'électeur palatin à Heidelberg.
Dans cet ordre d'idées, rappelons qu'Henri IV demanda à
Sully un projet pour l'organisation à Paris d'un musée de machi-
nes, mais cette idée ne devait être réalisée - que plus tard. Un
autre dessein du même genre fut au contraire mené à bien.
Entre autres créations originales d'Henri IV se trouve en effet
l'établissement dans la grande galerie du Louvre d'une sorte
d'école pratique des Beaux-Arts et des arts décoratifs, ou de
l'Ecole d'encouragement aux arts et métiers. Des lettres patentes
du 22 décembre 1008 accordent le logement dans cette galerie, des
ateliers et divers privilèges, à des artistes dont plusieurs sont
protestants : Jacob Bunel, peintre, valet de chambre du roi,
Abraham de la Garde, horloger, Guillaume Dupré, sculpteur, con-
trôleur général des monnaie, etc.
Parmi les décorateurs des Tuileries et du Louvre à celte épo-
que, Bunel fut le principal. Dans la « petite galerie » aujour-
d'hui remplacée par la galerie d'Apollon il avait représenté à la
fresque la bataille des géants, la reine de Saba, etc. Il y travail-
lait en 1003, et Casaubon nous raconte comment cet « homme
excellent » recevait dans son atelier des visites pastorales : celle
d'un ministre de Saumur 3 eut une conclusion tragique, « il
monta, sans y faire assez attention, sur un échafaudage élevé
par les ouvriers qui travaillent au Louvre, et une planche s'étant
rompue, il tomba et mourut sur le coup. En regardant les com-
positions du maître habile chez lequel il se trouvait, cet homme
pieux venait de faire des remarques pleines de profondeur ; il
avait conversé avec les personnes présentes sur divers points,
1. C'est en 1621 seulement que S. de Caus paraît comme ingénieur du roi,
mais dès le 18 novembre 1611 il avait reçu de Louis XIII le privilège néces-
saire pour l'impression de son premier ouvrage : ha perspective (wec la rai-
son des ombres et miroirs, etc. (Fr. prol., 2 e éd., t. III, col. 912).
2. (Economies royales, X, 307.
3. M. de Macefer : ce nom est donné par .1. Merlin (I)iaire publié par
M. Gaberel dans son Histoire de l'Egl. de Genève, II, 194) à propos de la
séance du consistoire de la Rochelle du 9 mai 1603.
346 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
particulièrement sur le mépris de la mort et la soif d'une vie
meilleure 1 . »
Toutes ces peintures de Bunel ont été détruites par un incen-
die en 1661 ; la destruction a également atteint les tableaux dont
il avait orné le palais de Fontainebleau, la chapelle de l'ordre dd
Saint-Esprit aux Grands-Augustins, le chœur de l'église de Saint-
Séverin, et le grand autel de la chapelle des Feuillants rue Saint-
Honoré. On racontait à ce propos que la figure de la Vierge fut
peinte par un autre artiste : « Bunel, qui étoit calviniste, ne
voulut jamais achever ce tableau -. » Il fut aussi enterré au cime-
tière du faubourg Saint-Germain (1614) a. Son « logis de la
grande galerie du Louvre » continua à être occupé par sa veuve
Marguerite Bahuche « laquelle faict aussy profession de peinture
et y travaille journellement 4 . »
Sur les registres de l'Eglise réformée à cette époque nous
avons relevé encore les noms d'autres peintres : Nicolas Moilon,
en 1611, Jehan Pitan (ou Petau), en 1618 ; d'un « maître enlumi-
neur, » Thomas Pelletier, en 1604, etc. 5 .
Parmi les sculpteurs employés à la petite galerie du Louvre
il faut citer encore un autre artiste huguenot, Barthélémy Prieur,
qui fit, entre autres, les bas-reliefs des tympans d'arcades . En
1606, il possédait à l'entrée du faubourg Saint-Germain, près
des fossés (aujourd'hui rue Mazarine) « une maison où pendait
pour enseigne la corne de cerf '. » Il fut, comme les précédents,
enterré au cimetière tout voisin (1611).
A côté de ces architectes, peintres et sculpteurs protestants
qui eurent une si large part dans les travaux artistiques exé-
1. Ephémérides de Casaubon, p. 479 (fin avril 1603).
2. Hurtaut, Dictionn. hist. de Paris (Fr. prot., 2" éd. t. III, col. 396).
3. Registres des enterrements, etc. (B. h. p., 1863, p. 277 1, 15 octobre 1614 :
Jacob Brune] (sic), valet de chambre du roy, peintre de Sa Majesté.
4. Brevet du 8 octobre 1614 (Fr. prot., III, 397).
5. B. h. p., 1872, p. 269, 277, 263 ; Louise Moillon, veuve d'Etienne Girar-
dot, parent du peintre Petitot, née en 1599 et morte en 1696, était probable-
ment fille de ce Nicolas Moilon (B. h. p., 1890, p. 457).
6. Berty, Topog, hist., II, p. 74.
7. Ibid., note. Il travailla aussi à Fontainebleau : une statue de bronze
fondue en 1603, qui surmontait la fontaine de Diane, et « quatre limiers
accroupis, admirables de naturel, qui environnaient le piédestal, » sont
actuellement au Louvre (Dimieu, Fontainebleau, 1908, p. 76).
SCULPTEURS, MÉDAILLEURS
347
cutés à Paris par l'ordre du roi à l'apogée de son règne, il faut
citer des médailleurs. Dans cet art si délicat, si français, les ré-
formés ont tenu au xvn e siècle une place tout à fait prépondé-
rante.
C'est au Louvre même, où il voisinait avec Bunel, que mourut
Philippe Dan f rie « tailleur général des effigies et poinçons des
HENRI IV ET MARIE CE MEDICIS
par Guillaume Dupré, i6o."> '
monnaies de France ; » admis dès 1590 à succéder à son père
dans cette charge, il paraît l'avoir occupée comme titulaire un
an seulement, et être mort catholique romain le 12 février 1G04.
On l'enterra en effet dans l'église Saint-Hilaire -.
Son père, dans un testament du 27 juin 1606, s'intitule « hon
1. li. h. p., 1002, p. 503.
2. A L'angle des rues Valette et de I. anneau. CI'. /•';•. prot., 2 éd. t. V,
col. 93.
348 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
chrestien et catholicque, » mais entend par là membre de l'Eglise
universelle, comme l'ont fait d'autres protestants, car il « veult
et ordonne que là par où il déceddera son dict corps soit inhumé
et enterré au lieu le plus proche qu'il sera advisé par son exé-
cuteur et destiné pour ceulx de la religion réformée, de laquelle
il faict profession, sans aultres solempnitez que ceux que l'on
a accoustumé de faire à ceulx de la religion réformée 1 . » D'abord
imprimeur-, il avait publié des ouvrages que la Sorbonne allait
censurer •"•. Son logis en était tout proche (rue des Carmes) 4 . Lors-
qu'il mourut il fut enterré, suivant sa volonté, au cimetière pro-
testant de la rue des Saints-Pères (1606). Entre autres médailles
d'un dessin remarquablement pur et gracieux on lui en doit
une (de 1602) à l'effigie d'Henri IV •"'. Sur le revers le roi paraît
armé de la massue pour terrasser le duc de Savoie, ennemi catho-
lique de Genève : cet emblème sera attribué bientôt avec une
signification inverse à Louis XIII vainqueur des Rochelois héré-
tiques { \ et c'est le fils d'Henri IV que Malherbe appellera « ce
nouvel Hercule. »
La charge de « contrôleur général des effigies » vacante au
moment de la mort de Ph. Danfrie le jeune (1604) fut disputéi
1. Mazerolle, les Médailleurs français du xv e au xvn e siècle, dans la Col-
lection des documents inédits sur l'Hist. de France, 1901, t. I, p. 207.
2. En 1559 il publie avec Richard Breton « La civile honnesteté pour les
enfans, » in-8° de 32 feuillets (Biblioth. du baron Pichon, catalogue de 1897,
n° 198).
3. D'Argentré, Collectif) judiciorum, etc., II, f. 277. Cependant en 1582 il
avait obtenu une « information de bonne vie, mœurs et religion catholi-
que » (Mazerolle, I, p. 141).
4. Cette adresse se trouve dans un acte que nous avons relevé parmi les
minutes de M e François (1606, n" 200) : Bail fait à Loyal Deverel, demeurant
au faubourg Saint-Germain, par Philippe Danfrie « graveur général des
monnoies. » L'église Saint-Hilaire où son fils avait été enterré est en haut
de la rue des Carmes.
5. Obvers : Buste d'Henri IV de profil à droite, vêtu de la peau du lion
de Némée. Au-dessous : PI (ou PH) DAF (Philippus Danfrie fecit). Sur la
tranche du hras est la date 1602. Légende : ALCIDES. HIC. XOVVS. ORBI.
■ — Revers : Hercule (sous les traits d'Henri IV) terrassant un centaure à
coups de massue. Légende : OPPORTVXIVS (allusion à la conquête de la
Bresse et aux affaires de Savoie).
6. C'est ainsi qu'on voit la massue sur un des panneaux de la salle du
trône à Fontainehleau, contiguë à la chambre où Louis XIII est né, et la
cheminée de cette salle est ornée d'un portrait de Louis XIII avec la devise :
« Erit hœc quoque cognita monstris. »
LES DANFRIE ET LES DUPÎtÉ
349
par deux concurrents : Guillaume Dupré et Jean Pilon, dont le
premier au moins (gendre du sculpteur Prieur), était protestant l ,
11 fut décidé qu'ils exerceraient simultanément ces fonctions, et
pour apprécier leur savoir-faire, la cour des monnaies ordonna
qu'ils exécuteraient l'effigie du roi -. C'est peut-être de cette épo-
que que date une belle plaquette ovale représentant Henri IV
de face en habit de cour avec le collier de l'ordre du Saint-Es-
prit ! . De 1603 et 1605 datent trois superbes médailles en bronze
du roi et de la reine 4 qui furent suivies
de beaucoup d'autres 5 . Les lettres pa-
tentes du 22 décembre 1608 attribuent à
G. de Pré « sculpteur et controlleur gé-
néral des poinçons des monnaies °, » un
logement dans la grande gallerie du
Louvre.
Comme les deux Danfrie, G. Dupré
excellait aussi à faire des portraits
« d'après le vif, en cire, » et aussitôt
après la mort du roi c'est lui qui fit
l'effigie qu'on voit exposée au musée de
Chantilly dans la galerie de Psyché. henri iv
Son fils Abraham lui succédera (1639). P ar G - Du P ,é
1. La Fr. pret., 2 e éd., V, 906, ne fait que mentionner le baptême de son
fils à Charenton (1612).
2. Guiffrey, Soc. de l'Hist. de Paris, nov.-déc. 1882.
3. Sans date ni signature (collection Ch. Read), B. h. p., 1902, p. 507.
4. 1° Obvers : HEXR. IIII. R. CHRISTI. MARIA. AVGVSTA. g. dupké f. —
Revers : Un aigle tenant une couronne au-dessus d'un enfant coiffé d'un cas-
que et posant le pied sur un dauphin. Au-dessus, Henri IV et Minerve se
donnent la main. Légende : PRO PAGO IMPERI. 1603 (collection P. Garnier).
— 2° Obvers : Henri IV et Marie de Médicis. Revers : Mars et Vénus sous les
traits du roi et de la reine, Cupidon sous les traits du dauphin. DÏipré, 1603
(musée Wallace à Londres) galerie III, 403). 3° Obvers : HENR. IIII,
R. CHRIS. MARIA. AVGVSTA (collection P. Barre) ; cf. musée Wallace, ga-
lerie III, n° 392), 1605. — 4° : Mars et Vénus sous les traits du roi et de la
reine, Cupidon sous les traits du dauphin. Duphk, sans date (musée Wallace,
galerie III, 404).
5. L'une d'elles a été reproduite par le graveur Prudhoinine en 1898 sur
l'obvers de la médaille commémorative du troisième centenaire de l'Edit de
Nantes. HENRIC. IIII. I). G. FRANC. ET. N T AVAR. REX. — G. DVPRÈ. Le
roi de profil à gauche couronné de laurier.
6. Cette réduction de la plaquette (cpii est s;ms date) se trouve dans le
B. h. p., 1902, p. 507.
7. Arch. nat., X, 8635, fol. 242 v° ; (cf. BERTY, Topogr. du rieur Paris, II,
23.
35Ô L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
La famille des Briot fournit aussi des collaborateurs émi-
nents à la Monnaie de Paris, mais ils se signalèrent plutôt sous
le règne de Louis XIII \ Nicolas Briot qui devint après les Dan-
frie tailleur général des monnaies en 1605 -' était également pro-
testant. On lui doit une délicieuse médaille de Louis XIII frappés
après le sacre. Ce fut lui qui introduisit et perfectionna l'usage
du balancier pour la frappe des monnaies. Tout ce personnel
des monnaies paraît avoir été en relations particulièrement étroi-
tes avec les pasteurs : Maurice de Lobéran a épousé la fille du
procureur général en la cour des monnaies, de Gorris 3 ; Pierre
du Moulin est parrain du fils d'un autre « général de la cour des
monnaies, » Simon Richard, en 1609 4 ; D. Blondel sera parrain
d'un fils d'I. Briot, etc. 5 . Ainsi, par une série de faits qui ne
peut être l'effet du pur hasard, il semble bien établi que la doc-
trine réformée, telle qu'elle était professée dans l'Eglise de Paris,
répondait aux aspirations religieuses de ces hommes, et même
de ces familles qui, du milieu du xvr au milieu du xvn e siècle
ont si brillamment cultivé l'art de la médaille : « art tout de
clarté, de logique, de concision, auquel savent spécialement ré-
pondre les qualités distinctives du génie national (i . »
p. 101). En 1618 l'état des officiers du roij attribue à G. du Pré, < sculpteur
du roy, pour ses gaiges » la somme de 900 livres (Berty, p. 210).
Les œuvres de Dupré se trouvent parfois aujourd'hui dans des musées
étrangers où ses compatriotes mettent longtemps à les découvrir : ainsi le
Muséum fiir Kunsl uud Industrie de Vienne possède un grand médaillon
de 35 cm. de diamètre qui est le plus ancien portrait connu du médecin
(d'abord protestant) d'Henri IV et Louis XIII Jean Héroard. MM. A. Blanchet
{Revue de numismatique, 3" série, t. XI, p. 252, et planche IV, Paris, 1893) et
Hamy (Bulletin du Muséum d'hist. nat., 1896, n" 5) n'hésitent pas à attri-
buer à Dupré cette œuvre remarquable, bien qu'elle ne soit pas signée ; mais
elle est du même travail qu'un autre médaillon, daté de 1613 et signé, qui se
trouve au Louvre.
1. Dès 1609 pourtant Isaac Briot, commis à la fabrication de la monnaie
d'argent, présente au baptême son fils Louis qui a pour marraine une Prieur ;
deux de ses fils auront pour parrains en 1613 et 1620 les pasteurs successifs
de Houdan Biolet et D. Blondel. De celui-ci il existe (à la collection Wal-
lace, galerie III, n" 388) une médaille que nous attribuerions volontiers à
1. Briot.
2. Et non en 1608 seulement. La France prot., 2" éd., t. III, col. 159, est à
compléter avec les indications de M. Mazerolle, du B. h. p., 1904, p. 564, etc.
3. Enterré au cimetière de Charenton ; cf. Fr. prot., IV, 72 : ,1. de Gorris
exclu de la Faculté de médecine comme protestant (1570).
4. Registres, etc., B. h. p., 1872, p. 267.
5. Ci-dessus, note 1.
6. B. Maux, Les Médailleurs français, etc., Paris, in-4", 1897, p. II.
ARBORICULTURE. LES ORMES 351
C'est un art très français aussi, et très parisien, que celui des
jardins et de l'arboriculture. S'il commandait volontiers des
bâtiments, des tableaux et des médailles, le roi aimait aussi (et
Sully surtout favorisait) les plantations d'arbres. On sait combien
le ministre a fait planter d'ormes, à tel point qu'en certains pays
on les appellait des « Rosny. » A certain moment ses ennemis cou-
paient les ormes le long des grands chemins en disant : « C'est
un Rosny, faisons-en un Biron, » par allusion à la décapitation
du maréchal (c'était donc en 1602 ou peu après). FA Tallemant,
nui ne l'aimait guère, ajoute : Sully « avoit proposé au roi, qui
aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à en mettre le
long des chemins ; et comme il vit que cela ne réussissoit pas, il
fut le premier à s'en moquer 1 . » Il planta lui-même en maint
endroit, par exemple, en 1605 dit-on, dans l'ancienne comman-
derie des Frères hospitaliers de Saint-Jacques du Haut-Pas '-.
Près de l'Arsenal où il habitait Sully en avait garni le Mail, depuis
la rue du Petit Musc jusqu'aux fossés :: . On mit un orme devant
un grand nombre d'églises et de temples : l'église Saint-Gervais -*,
les temples de Charenton et de Claye, etc.
Les amis de Sully, notamment les grands seigneurs protes-
tants, imitaient son exemple : Louise de Coligny faisait venir
dans sa terre de Beauce des ormes femelles qu'elle achetait cin-
quante francs le cent, ce qui, remarque-t-elle ensuite en bonne
ménagère, est trop cher, au dire d'un voisin plus compétent —
huguenot aussi — : « M. de la Rainville dit qu'en plantant des
mâles j'aurai à beaucoup meilleur marché ; les faisant enter ils
seront encore plus beaux que les autres, » et sans doute sa belle-
fille Madame de la Trémoïlle profitait de ces renseignements
pour son propre compte à Paris et à Thouars •"'.
Après les ormes les mûriers (! , qu'on peut en certains cas enter
1. Historiettes, t. I, p. 115, n. 2.
2. On en voit encore le tronc dans la cour de l'Institution des Sourds-
Muets, rue Saint-Jacques.
3. Aujourd'hui boulevard Morland.
4. Une vieille enseigne « à l'Orme Saint-Gervais » (un arbre en relief»
qui jadis était en face de l'église, subsiste rue du Temple, '-'0.
5. Lettre de la princesse d'Orange à Madame de la Trémoïlle, datée de
Lierville, octobre 1600 (H. h. p., 1871, p. 49!)). Ce « M. de la Rainville » était
probablement Nicolas Bigot, bien que la /•>. prot. (2° éd., II, 553) ne donne ce
titre qu'à son fils Jacques.
6. Lafkkmas, Lettres et exemples de tu rogne mère, 1602, nui (Archives
curieuses, IX, p. 130).
352 l'église réformer de paris sous henri IV
sur les ormes femelles. S'agit-il de donner dans la capitale un
royal encouragement à la sériciculture, Henri IV s'adresse à un
protestant. Et quel est l'auteur de cette tentative : Olivier de Ser-
res dont le frère, pasteur, a été historiographe du roi *, et dont le
fils, ancien de l'Eglise réformée de Paris, surveillait alors la pu-
blication du Théâtre d'agriculture -.
L'auteur veut contribuer « au vivre des hommes. » Son
ouvrage était le fruit d'une étude approfondie des ouvrages pré-
cédents sur l'agronomie, et surtout de consciencieuses expérien-
ces faites par l'auteur dans ses propriétés du Vivarais 3 . Le suc-
cès fut énorme dans toute la France, et à Paris même, où beau-
coup de gens, propriétaires de terres en province, s'intéressaient
à l'agriculture ; le roi et Sully étaient persuadés, avec raison, que
c'était une des sources les plus sûres de la richesse nationale,
Tous les jours pendant quatre mois, une demi-heure après son
dîner, le roi se fit lire le Théâtre d'agriculture ; quatre éditions
au moins durent être faites entre 1600 et 1610 4 . Le roi et la
municipalité parisienne favorisèrent l'exécution des conseils de
1. Jean de Serres, nommé à cette charge en 1597, mourut l'année suivante.
Pierre Mathieu ayant été nommé pour lui succéder, ce titre lui est d'abord
disputé : « les héritiers feu M. de Serres prétendent faire renouveller les
provisions qu'il avoit du mesme estât, en faveur d'un professeur du Roy
nommé Cayez » (lettre de P. Mathieu au chancelier de Bellièvre, 4 sept. 1603,
publiée avec fac-similé dans les Rapports et notices sur l'édition des Mé-
moires de Richelieu, Soc. de l'hist. de Fr., 1905, p. 87). S'il s'agit, comme il y
a lieu de le croire, du pasteur apostat P. Cayer, on peut s'étonner de le voir
appuyé par ses anciens coreligionnaires, une année où il les a particulière-
ment malmenés.
2. Les minutes de M' François (1601, n° 469) renferment un acte concer-
nant « Gédéon de Serres du Pradel, escuier s r de Sainct Montan, demeurant
à Paris rue de Bethisy paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, » au nom de son
père qui l'a chargé « de faire imprimer une ou plusieurs fois, par tels
imprimeurs, à autant de fois que bon luy semblera, es ressorts des parlemens
de Paris et de Rouen, ung livre intitullé le Théâtre d'agriculture à mesnaiae
des champs » etc., avec privilège du roi en date du 8 janvier 1599. Il s'agit de
droits dus à M. Samuel Mestaier, imprimeur du roi.
3. On cite notamment les irrigations faites au Pradel, domaine apparte-
nant à Madame de Serres (Marguerite d'Arcons ou d'Harcous).
4. Chez Mettayer en 1600 (en 1599 il avait imprimé déjà la Cueillette
de la Soye ; en 1603 et 1604 chez Abraham Saugrain ; en 1608 chez Jean
Berjon. Il faut citer aussi « la Seconde richesse du mûrier blanc » (1603,
chez Abraham Saugrain) traitant des applications industrielles de l'écorce
du miirier.
LES MÛRIERS. O. DL SERRES ^")3
O. de Serres'. Dès 1596 le roi avait fait planter aux Tuileries
des mûriers ; ils n'avaient alors que trois ans, mais réussirent si
bien qu'en 1604 « ils paraissaient avoir plus de vingt-cinq
uns-. » En 1599, durant un séjour à Paris, O. de Serres prie les
éehevins d'encourager de leur côté ses efforts, et signale les jar-
dins du roi à Madrid et Vincennes comme pouvant contenir trois
cent mille mûriers :! . Après la publication du Théâtre, il est char-
gé d'envoyer quinze mille pieds, qui sont plantés à Madrid et aux
Tuileries 4 . Ces derniers, en deux ans et demi, dépassent la taille
d'un homme. Ce que voyant, non seulement les courtisans -
Sully, Beringhen — plantent aussi des mûriers, mais les Pari-
siens demandent, dans la seule année 1602, soixante mille mû-
riers aux agriculteurs languedociens 5 ; l'expérience en grand
réussit, et la région parisienne prend place parmi celles où l'on
élève le ver à soie 6 . La conséquence naturelle fut, comme nous
Talions voir, l'établissement de quelques manufactures de soie-
ries 7 .
1. H. Vaschalde, O. de Serres, Paris, 1887, in-8". Fagniez, l'Economie
sociale de la France sous Henri IV, 1589-1610, Paris, Hachette, in-8°, 1897.
Ch. I, l'Economie rurale, p. 105.
2. Laffemas, La façon de faire et semer la graine de mûrier, p. 29.
3. O. de Serres, La Cueillette de la soye par la nourriture des vers qui la
font.
4. P. Cayet, Chronologie septénaire (sur l'année 1603), t. II, p. 259.
5. Laffemas, La preuve du plant cl profjit des meuriers, Paris, Pautonnier,
1603, p. 13.
6. En 1603, dit P. Cayet (Chronologie septénaire de 1605, 1. v, édition de
1811, p. 410) « il fut distribué à toutes les paroisses de la généralité de
Paris des mûriers blancs et des graines avec un livre de la manière de les
planter et comment il falloit nourir les vers à soye. » (Ce manuel est pro-
bablement un des petits ouvrages de Laffemas que nous allons signaler).
'■ Au lieu que telle industrie [de la soie] n'estoit que pour Avignon et la
Provence, à présent en la voisinance de Paris les vers à soye et les mûriers
y croissent et produisent heureusement. »
7. L'un des plus ardents partisans de la culture du mûrier à Paris fut
Laffemas, dont nous parlerons ci-après (Lettres et exemples de la feue rogne
mère comme elle faisoit travailler aux manu factures, etc., à Paris, chez Pierre
Pautonnier ; au mont S. Hylaire, rue Chartier, 1602 ; réimprimé dans les
Archives curieuses de ClMBERT et Danjou, 1" série, t. IX, p. 121-136). Il com-
mence ainsi : « Il est dict par les anciens que celuy qui peut faire puits en
sa terre ne doit emprunter l'eau d'autruy, > et décrit la manière dont il a
élevé des vers à soie « dans un grenier durant les gelées sans feu ny cha-
leur, et en outre mangeoient des feuilles de meuriers noirs ou blancs sans
distinctions, ainsi qu'elles venoient ». ■ Les incrédules, qu'ils s'addressent
au sieur Chabot, demeurant près du grenier à sel rue Saint-Germain à Paris,
354 l'église réformée de PARIS SOLS HENRI IV
§ 3. Commerce et industrie
Les juges compétents admirent de plus en plus, comme une
des belles périodes de notre histoire économique, l'œuvre de
reconstitution des forces vives de la nation entreprise par Henri
IV et Sully. Longtemps entravés par les guerres civiles, le com-
merce et l'industrie prennent un merveilleux essor : les protes-
tants y ont une part tout à fait considérable, et disproportionnée
avec leur nombre par rapport à l'ensemble de la population. C'est
le cas à Paris notamment l . Les uns, par leurs entretiens avec le
roi, par leurs écrits, ont une influence prépondérante sur les me-
sures d'ordre général prises à cette époque : tel Laffemas ; les
autres sont les chefs de puissantes maisons de commerce, de
grandes entreprises industrielles : ainsi les Canayes et les Go-
belins.
Les mots Economie politique se trouvent pour la première fois
au XVII e siècle, sous la plume d'un écrivain, et c'est un protestant,
Antoine de Montchrestien, sieur de Vatteville qui du premier
coup, s'est classé parmi les maîtres en ces matières -, mais, sauf
par la représentation de quelques tragédies, il se trouve peu mêlé
à la vie de la capitale. Il en est autrement d'un autre provincial,
Dauphinois celui-là, Barthélémy Laffemas.
Celui-ci n'avait pas eu, autant que Montchrestien ou O. de
Serres, les moyens d'étudier les questions théoriquement, dans
les livres ; il avait lui-même fait son éducation, ayant le génie
des affaires. D'abord simple « facteur, » c'est-à-dire représen-
tant d'une maison de commerce, il entre vers 1566 au service du
qui ont faict des soyes au logis de Madame, des meuriers de son jardin »
(p. 128). D'après Laffemas chaque livre de soie recueillie à Paris « que l'on
prise comme les estrangers » vaut « peut estre trois escus et demy » et
o chaque livre de velours, satin de Gènes et autres telles estoffes, revient eu
France à neuf ou dix escus. »
1. Avant le cours professé en Sorbonne par M. Réhelliau en 1910, ce fait
n'avait pas encore été relevé comme il le méritait, même par le savant cons-
ciencieux qui a écrit la plus importante étude sur cette question (G. Fagniez,
L'économie sociale de la France sous Henri IV, 1589-1610, Paris, Hachette,
in-8°, 1897).
2. Traicté de l'Economie politique, dédié au roi/ el à la règne mère du rou,
Rouen, 1615, in-4". Montchrestien est Normand et a fait imprimer hors Paris
non seulement cet ouvrage, mais toutes ses tragédies. Aussi ne se rattache-t-il
pas à notre étude sur le protestantisme à Paris.
LE COMMERCE. LAFFEMAS 355
roi de Navarre comme « tailleur valet de chambre ' » et ensuite
« fournisseur de son argenterie. » Aussitôt que la pacification
permet la reprise des affaires, il publie un ouvrage intitulé « les
trésors et richesses pour mettre l'Etat en splendeur (1596). Pour
intéresser quelques grands personnages à cet exposé de ses idées,
il s'est cru obligé de leur dédier de petites poésies - - hélas très
médiocres — et il y en a une dédiée à Catherine de Bourbon,
dont une sœur de Laffemas épousa le secrétaire -. Dès lors, pres-
que chaque année, et souvent à raison de plusieurs publications
par an, Laffemas fait paraître, toujours à Paris, des ouvrages
assez étendus ou de simples traités sur des points particuliers,
par exemple la culture du mûrier 3 . En 1597, c'est tout un plan
d'ensemble d'organisation industrielle, où l'on trouve des vues
singulièrement en avance sur celles des contemporains 4 : par
exemple, Laffemas conseille l'établissement d'associations très
semblables à nos syndicats professionnels actuels ; constitués
de telle sorte que les membres régleraient entre eux leurs
conflits, dans la plupart des cas, sans recourir à la justice ordi-
naire.
En cette année précisément (avril 1597) un édït érigea tous
les métiers en jurande, ce qui unifiait davantage l'organisation
industrielle, et bientôt Laffemas fut chargé par le roi d'une sorte
d'enquête auprès des principales corporations parisiennes. Pen-
dant trois ans (1598-1600) il s'informa des vœux des industriels
parisiens et en rédigea pour ainsi dire les cahiers, demandant
1. Il porte ce titre encore en 1597 où un ouvrage de lui est imprimé comme
de M. << Laffemas dit Beausemhlant » ; en 1602 il s'intitule sieur de Bautort.
Les lettres patentes du 15 novembre de cette année portent que le roi « désire
recognoistre les longs services faits par ledit Laffemas depuis quarante ans. »
D'après la légende d'un portrait dont parle le P. Lelong, Laffemas serait né en
1540.
2. Madame, vos vertus belles et magnanimes.
Induisent le public s'adresser devers vous.
Pour supplier Le Koy en ses biens et ses mines.
Faire ce bien pour soy, bonne part aurons tous.
Un fils de Françoise Laffemas et Isaac Poupart eut pour parrain à Charen-
ton en 1602 l'avocat Jean Arnauld. C'est à tort que la France protestante
substitue à cet Isaac Poupart un Isaac de Laffemas (Fr. prot., 2° éd., t. 1, col.
;{58). Le (ils de Barthélémy qui porte ce nom est né en 1589 ; c'est le trop
fameux protégé de Richelieu et Mazarin.
.'{. La France protest., 1"' éd., t. VI, p. 191, énumère vingt de ces ouvrages.
4. Règlement général pour dresst r les manufactures en ce royaume, Chez
Claude de Montreuil, in-8°.
356 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
au roi « l'unité de poids et mesures, la création d'une chambre
de commerce l'arbitrage des gardes-jurés sur les différends, l'ou-
verture d'ateliers publics pour faire travailler les pauvres, etc. 1 »
En 1604, Laffemas publie un « Recueil présenté du roy, de ce
qui se passe en l'assemble du commerce, au Palais à Paris 1 , »
qui est un des plus intéressants documents de ce genre ; il rend
compte de l'acclimatation à Paris de diverses industries étrangè-
res et aussi d'inventions nouvelles faites par des Parisiens. Les
mêmes commissaires avaient « curieusement recherché les moyens
de restablir la police à Paris 3 , » et Laffemas appuie « un autre
grand advis pour faire nettoyer la ville de Paris tant des boues
et toutes sortes d'immondices que des pauvres, auxquels on fera
gagner leur vie, jusques aux plus petits enfants, en les em-
ployant aux œconomies et nourriture de porcs et volailles, qui
se feront par l'entrepreneur ez environs de ladite ville, tant de
ce qui sera recuellly et mesnagé des dites immondices qu'au-
tres pastures dont on les nourrira en grande quantité, sans
aucuns fraiz ni despenses, par nouvelles inventions i . » Ce
projet d'assistance par le travail et d'amélioration de la voirie,
tout à la fois, paraît à Laffemas « une des plus belles entreprises
qui se puisse faire pour le bien public et commodité de la ville
de Paris » et il espère que le Conseil de Sa Majesté rendra un
arrêt conforme.
Ce plan ne fut pas entièrement exécuté, mais l'auteur fut
nommé contrôleur général du commerce (15 novembre 1602) et
occupa ces fonctions durant toute la fin du règne d'Henri IV,
auquel il survécut peu. Or Laffemas était un membre fidèle de
l'Eglise réformée, ainsi que plusieurs membres de sa famille
également en résidence à Paris r> . Son premier ouvrage se termi-
ne par ces mots : « Sur ce il fault prier Dieu qui est le vray fon-
dateur des bonnes œuvres. »
1. Cf. Fagniez, op. cit., p. 96.
2. A Paris, par Pierre Pautonnier, 1604 ; réimprimé dans les Archives
curieuses de Cimber et Danjou, 1" série, t. XIV, p. 219 et suivantes.
3. Recueil, S 25.
4. Recueil de 1604. § 27.
5. Le 2 mai 1616 est enterré au cimetière des Saints-Pères Etienne Laffe-
mas ; le 2 octobre 1626 est inhumée au cimetière de la Trinité Suzanne
Chapin (ou plutôt Chuppin), femme de noble homme Félix de Laffemas, sieur
de Beausemblant en Dauphiné (Bull. h. prot., 1863, p. 284 ; Fr. prot., t. IV,
col. 350).
LES SOIERIES. LAFFEMAS 357
Laffemas fut avec Sully et O. de Serres le grand promoteur de
l'établissement à Paris de manufactures de soieries, alimentées
par les vers à soie élevés dans la région parisienne et au-delà.
L'une des idées sur lesquelles Laffemas insista d'abord c'était
le protectionnisme absolu pour développer l'industrie nationale ;
l'entrée en France de certaines marchandises étrangères, comme
les étoffes de soie, devait être rigoureusement prohibée. Naturel-
lement les mesures prises conformément à ces idées soulevèrent
de violentes protestations : les marchands de Lyon en particulier
ne pouvaient se résigner à renoncer à l'importation des soieries
italiennes. Avec l'appui d'Henri IV, Laffemas tint bon ; grâce à
lui et on peut le dire malgré les Lyonnais de 1600, Lyon cessant
d'être un simple marché de soieries étrangères, est devenu l'un
des principaux centres producteurs de ces étoffes dans le monde
entier. Laffemas aurait voulu donner le même essor à l'industrie
parisienne mais il n'a pas eu ici le même succès.
Cependant, près de la place royale en construction au parc des
Tournelles un « superbe bâtiment l » s'éleva (1004-1606) des-
tiné à la manufacture de soie que dirigea Sainctot. Beaucoup
d'ouvriers protestants du Languedoc y sont employés. Tout cela
disparut après la mort d'Henri IV. Dans les environs de Paris
au contraire subsista à Mantes la manufacture que Sully avait
installée dans le château : deux moulins et vingt métiers y fabri-
quaient des « crêpes fins de Bologne, tant crespez que lisses 2 . »
A Paris même, un nommé Godefroy établit une manufacture de
soies et de brocards qui était une entreprise relevant davantage
de l'initiative privée 3 .
Si les manufactures de soieries n'ont pas prospéré à Paris
1. Cette même expression est employée par Laffemas, Recueil de 1604, S 2
ft par P. Cayet, Chronologie septénaire de 1605, livre VI, édition de 1611,
p. 449.
2. Fagniez, Economie sociale, p. 122 et 135. Le directeur était Noël Parent.
Un membre du Consistoire de Paris portait ce nom entre 1630 et 1641 (B.
h. p., 1863, p. 372). A Mantes aussi, sous Henri IV, des Rouennais fabriquaient
des toiles fines et « tous autres ouvrages damassés, ouvrés, figurés ou raves
d or et d'argent, ou de soie, de toute couleur ou façon » (Fagniez, p. 140).
3. Fagniez, op. laud.,p. 86. François Godeffroy Le jeune, «marchand demeu-
rant rue Saint-Denis devant les fontaynes des Saintz Innocents à l'ymaige
Saint-Martin, » est en 1568 en correspondance avec Simon Le Comte à Tou-
louse (Archives de l'Hôtel-Dieu de Toulouse, papiers S. LccomteL Sur Denis
Godefroy, voir plus haut p. 181. Une famille de protestants rochelais entre
autres, portait ce même nom.
358
L'ÉGLISE REFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
d'une façon durable, il n'en a pas été de même de la tapisse-
rie. 11 y avait eu dans la capitale au xvi" siècle plusieurs manu-
factures « que le désordre des règnes précédents avoit abolies » ; »
dès son entrée Henri IV alla visiter la seule qui fût rouverte, à
l'hôpital de la Trinité (1594), et il confia à deux des meilleurs
tapissiers, Maurice Dubout et Girard Laurent, l'organisation d'un
atelier d'abord dans la maison professe de la rue Saint-Antoine
vide depuis le départ des jésuites -, puis après leur rappel, dans
la grande galerie du Louvre ;! ; ils y eurent pour voisin Pierre
Dupont, inventeur de tapis à la façon du Levant 4 . « C'étaient
de véritables entrepreneurs payant leurs ouvriers, travaillant
à leurs risques et périls, et dont le Roi était seulement le plus
riche client... Ils recevaient toutes les commandes, sauf à aug-
menter leur personnel en cas de besoin \ » Or de bonne heure
Henri IV avait songé à faire recruter ce personnel parmi les
protestants flamands persécutés dans leur pays par le duc d'Albe
et ses continuateurs ; il avait renoncé à les attirer en Béarn 6 ,
mais plusieurs vinrent à Paris et y furent naturalisés 7 . Tandis
que les ateliers précédemment cités ont disparu l'un après l'au-
tre, la manufacture nationale des Gobelins continue aujourd'hui
encore les traditions d'ouvriers originairement en majorité pro-
testants.
Au commencement de 1601, M. de Fourcy avait été nommé
« intendant sur le fait des tapissiers employés au service de Sa
1. Sauvai, cité par .1. Guiffrey, tes manufactures parisiennes de tapis-
series au xvii' siècle. Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile
de France, t. XIX (1892), p. 43-292.
2. Ci-dessus p.
3. Brevet du 4 janvier 1608.
4. En 1627 cet atelier de Dupont fut transféré à la Savonnerie (à Chaillot).
5. Guiffrey, Les Manufactures parisiennes, p. 57. D'après Sauvai Laurent,
comme directeur, recevait un écu par jour et cent francs de gage, les compa-
gnons avaient de 25 à 40 sols.
6. Guiffrey, Hist. île la tapisserie depuis le mouen-àge (Paris, Manie,
1886, in-8°), p. 282.
7. En 1603 la commission du commerce à laquelle Sully et Laffemas attri-
buaient une si grande importance fit approuver par le Conseil d'Etat un
projet d'édit relatif aux marchands étrangers. Ils pouvaient s'établir à Paris
et dans quelques autres villes seulement, en demandant des « lettres de natu-
ralité ». Celles-ci n'étaient accordées qu'après un an de domicile. Plusieurs
des marchands qui bénéficièrent de ces dispositions, amenant avec eux leurs
capitaux et leurs familles, fournirent un sérieux appoint tant au commerce
parisien qu'à l'Eglise réformée. Cf. Fagniez, op. cit., p. 272.
TAPISSIKRS FLAMANDS 359
Majesté. » Dès le mois d'avril suivant arrivent en France deu\
Flamands devenus beau-frères à une époque que nous ignorons :
François van den Planken (qui fut naturalisé sous le nom de
De la Planche), orginaire d'Audenarde (un des principaux cen-
tres de la tapisserie), et Marc Comans d'Anvers K La société for-
mée entre eux dura jusqu'en 1627 et fut continuée d'abord entre
ieurs fils, qui se séparèrent ensuite, R. de la Planche s'étant trans-
porté au faubourg Saint-Germain, rue de la Chaise. Plusîeurs
membres de ces familles, intimement liés aux Gobelins, Canayes
et Chenevix, étaient protestants 2 . En janvier 1607 des lettres
patentes constatent qu'ils sont établis au faubourg Saint-Marcel
et leur accordent un privilège de quinze années. Les tapissiers
seront logés gratuitement, relevés du droit d'aubaine, dispen-
sés des tailles ; les directeurs ne paieront aucun impôt sur les
matières premières nécessaires à la fabrication (laines, soies,
etc.) ; chacun aura 15.000 livres de pension :! . Ils devaient avoir
toujours en activité soixante métiers à Paris et vingt dans une
autre ville, mais pouvaient administrer leur affaire comme ils
l'entendaient, avec une liberté d'initiative bien faite pour plaire
à des protestants.
En mars 1607 le roi ordonne de leur verser cent mille livres
promises pour une fois et dont ils n'avaient encore rien reçu 4 ;
le paiement tarde, ils réclament de nouveau, le roi insiste auprès
de Sully, lui disant : « Mon intention n'est pas de les voir rui-
nez, mais bien de voir faire cet establissement sans qu'ils y per-
dent, ny aussi qu'ils se facent trop riches à mes despens 5 . »
Cependant les ouvriers flamands groupés en assez grand nom-
bre autour de Comans et De la Planche, étaient des concurrents
contre lesquels protestent les artisans français. Le Bureau de la
Ville rend une décision interdisant aux Flamands de vendre
autre marchandise que celle fabriquée par eux ; et nous trou-
vons là une indication intéressante sur la nature des tapisseries
1. Déclaration faite le 10 janvier 1622 par devant notaire en l'hôtel des
Gobelins par la mère de François de la Planche ; la veuve de celui-ci habi-
tait en 1627 l'hôtel des Canayes (Guiffhey, Man. ]><ir., p. 82 1.
2. En février 1614, Jehan de la Planche, cciivcr, est parrain de Mathieu
Chenevix à Charenton ; en novembre 1616 < M. Coman » est parrain de
Jacques Chenevix ; en décembre 1617 Philippe de la Planche est parrain de
Philippe Chenevix (II. h. p., 1858, p. 494).
,'{. Guiffrey, Histoire de lu tapisserie, p. 294.
4. Correspondance d'Henri IV, éd. Berger de Xivrcy, t. VII. p. 131,
5. Ibidem, t. VI, p. 643.
360 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
faites d'abord au faubourg Saint-Marcel : c'était de la basse lice 1 .
Ce travail était fort apprécié : « Ne se pourroit, dit P. Cayer,
jamais rien voir de mieux ny pour les personnages ausquels il
semble qu'il ne leur reste que la parole, ny pour les paysages et
histoires qui sont représentées après le naturel 2 . » Ensuite on fit
aussi au faubourg Saint-Marcel des tapisseries de haute lice.
Ici encore reparaît Pierre de Beringhen, dont la famille était,
d'ailleurs également originaire des Pays-Bas : le 29 septembre
1609 il loue à Marc Comans et F. de la Planche deux maisons sises
près du quai Saint-Bernard, moyennant 1.200 livres par an :! .
Tous les tapissiers, maîtres et compagnons, étaient domiciliés
au faubourg Saint-Marcel 4 ; les uns portent des noms flamands,
les autres des noms français : ' (ou francisés).
Plusieurs, comme leurs patrons, vont au prêche à Charenton,
y font célébrer leurs baptêmes et leurs mariages, sont enterrés au
faubourg Saint-Germain en attendant d'avoir, quelques années
après la mort d'Henri IV, leur cimetière au faubourg Saint-Mar-
cel 6 . Par contrats passés devant notaires, de jeunes garçons
étaient placés en apprentissage dans tel ou tel atelier, pour une
durée de cinq années, par Comans et de la Planche ". L'édit de
1. C'est-à-dire que la chaîne étant horizontale, les fils de la trame étaient
également dans un même plan horizontal. La décision porte « que la tapis-
serie de haute lice qui a cy-devant fleury en ceste dide ville, et délaissée et
discontinuée depuis quelques années, est beaucoup plus précieuse et meil-
leure que celle de la marche, dont ils usent aux Pais Bas, qui est celle que
l'on veult establir ». « Si la chaîne est verticale, les fils de la trame forment
aussi un plan vertical, d'où la haute lice » (Littré, Dictionnaire, au mot
Lice).
2. Chronologie septénaire, année 1603, I. IV, édition de 1611, p. 410.
3. Guiffrey, Man. par., p. 84.
4. Le nombre des ouvriers variait suivant les prospérités des affaires ; en
1635 dans l'une des deux manufactures alors existantes sur la rive gauche,
celle de R. de la Planche, étaient employés cent vingt ouvriers (plainte
citée par M. Guiffrey, Man. par., p. 132).
5. Ainsi les Alleaume. Robert avait en 1627 dans sa boutique « en la rue
Gobelin » plusieurs tapisseries mentionnées dans l'inventaire fait à la
requête de la veuve de François de la Planche (Guiffrey, Man. par., p. 91).
6. Voici un spécimen des actes inscrits sur les registres de Charenton :
«■ Le 25'' jour de septembre mil six cent et onze a esté par Monsieur Durant,
ministre de la Parole de Dieu, baptisé, après l'exhortation, Charles fils
de Treys, tapissier, et de Ester Hecherut, nasquit le xx c dud. mois, présenté
au baptesme par Paul Frecour aussi tapissier et Peronne Pape, tous fla-
mands de nation » (B. p. p., 1872, p. 269).
7. Extraits publiés par M. Guiffrey (Man. par., p. 103), d'après les notes
de M. de Grouchy prises dans une étude de notaire.
LES CANAYES 361
1607 avait fixé le nombre des apprentis à vingt-cinq pour la pre-
mière année et vingt pour les deux suivantes. Les tapisseries
sorties de ces ateliers étaient les unes en laine, les autres en
soie, souvent rehaussée d'or et d'argent ; elles portaient à la lisièrs
inférieure une fleur de lys entre deux P (Paris, conformément
à la décision du Bureau de la Ville). Il n'entre pas dans le cadre
actuel de notre étude de suivre l'histoire de ces ateliers jusqu'au
moment où, de 1662 à 1667, Colbert créa la « Manufacture royale
des meubles de la Couronne » dans l'hôtel des Gobelins 1 .
Mais ceux-ci étaient, à cette époque, fixés à Paris depuis plus
d'un siècle, et nous avons à étudier leur histoire dans les entre-
prises industrielles et commerciales auxquelles ils se livrèrent
pendant plusieurs générations, avant que leur nom fût lié à la
manufacture de tapisseries.
Dès la fin du xv e siècle, Séverin Canaye était « teinturier au
faubourg Saint-Marcel » et épousait Mathurine, fille de Jean
Gobelin « aussy teinturier audit lieu, de laquelle il eut Jean,
teinturier. » Cette fidélité héréditaire à l'industrie familiale est
mentionnée avec insistance, comme une sorte de gloire, dans
un « Traité historique des familles de Paris -. » Les Canaye ont
aussi inauguré en France la fabrication des tapisseries de haute
lisse.
Un deuxième Jean Canaye épousa à son tour une Gobelin, sa
cousine, une autre Mathurine. Ce fut un des premiers parisiens
qui, en secret, puis dans de petites réunions, étudièrent et répan-
dirent les doctrines de la Réforme. Elève de Farel au collège du
Cardinal Lemoine, il lui rappelait plus tard avec émotion « ces
jours nombreux où Lefebvre d'Etaples, cet homme si saint, si
savant, leur distribuait le pain et l'eau vive :! . » Après Farel, Jean
Canaye eut pour professeur Jean Lange, qui l'appréciait fort 4 .
1. Guiffrey, Hist. de la tapisserie, p. 339.
2. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5035, t. II, p. 212. On y lit que Jean Canaye aurait
fait bâtir l'église paroissiale du quartier : Saint-Hippolyte. Elle était à
l'est de la rue des Marmousets, sur le boulevard Ara go actuel, non loin du
temple protestant de Port-Royal (Cf. Histoire de la paroisse Saint-Hippolgle,
par l'abbé .1. Gaston, Paris, 1908).
3. Canaye à Farel, 13 juillet 1521, Corresp. des Réformateurs, éd. Hermin-
gard, t. I, p. 241.
4. « Canaeus diligenter navat opérant litteris, » Lange à Farel, l' 1 janvier
1524 (ibid., I, p. 181. Cf. B. h. p., 1870-71, p. 405, et 1896, p. 45).
362
l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
Nous savons d'autre part qu'il fut compromis dans l'affaire des
Placards (1534) 1 et vingt-huit ans plus tard dans celle du Pa-
triarche. Son locataire le marchand lucquois protestant Ange de
Caule avait sous-loué pour les assemblées du culte une maison
appartenant aux quatre frères Canaye. Ils durent, après les trou-
bles, l'abandonner à la fabrique de l'église Saint-Médard -. L'aîné
Philippe fut pendu à Toulouse où il allait acheter des pastels
du Lauraguais (1568) ; Pierre fut arrêté à Paris la même année,
et mourut en prison ; Jacques partit pour Bourges où il étudia
le droit, il devint plus tard à Paris « un advocat fameux •">. »
Quant à Jean il se réfugia après la Saint-Barthélémy à Genève
où le rejoignit en 1573 un autre Jean Canaye 4 . Une maison
habitée en 1572 à Paris par les Canayes se trouvait rue Pierre
Sarrazin •".
Au commencement du xvn" siècle nous retrouvons les Canayes
à Paris : les uns vont abandonner l'Eglise réformée, comme le
président de Fresnes après avoir travaillé à la préparation de
l'Edit ; les autres restent fidèles à leur foi en même temps qu'à
l'industrie familiale : ainsi Jacques Canaye, Geneviève Canaye,
femme de François Gobelin 6 , Pierre Canaye 7 , etc. Leurs noms
paraissent, avec ceux des Gobelins, dans divers actes dressés soit
par le notaire protestant François, soit par un de ses collègues
M c Richard Bourgeois s ; ainsi Suzanne Canaye, femme d'Alexan-
dre Le Grand (1602 et 1620), Geneviève Canaye (1606), Madeleine
Canaye, femme de Paul Parieu seigneur de Villemellon (1631).
D'autres industriels protestants dont la famille a reparu fré-
quemment dans la page précédente, ont donné pendant long-
1. En 1536 il est toujours « marchand teinturier à Saint Marcel » (Archi-
ves nat., Xla 1538, f. 69 r°).
2. Le 18 août 1562 (voir ci-dessus, p. 23, et Fr. pr., 2' éd. III, 683» ; cf.
Pradel, Un marchand de Paris au XVI e siècle (Acad. des se, inscript., et
helles-lettres de Toulouse. 1889-90).
3. Hist. ecch's. des ég. réf., I, 16, édition Banni (1883), t. I, p. 29.
4. Registre d'habitation, bibl. de Genève.
5. Rue existant encore près de la Faculté de médecine. Cf. A. DE Ruble,
Mém. de la Soc. de l'hist. de Paris, t. XIII, p. 1 à 16 : Paris en l.')7'2.
6. Min. François, 1603, n" 363. etc.
7. Parrain à Charenton en 1608.
8. M" Démanche m'a aimablement permis de consulter le « répertoire
des minuttes de la pratique de feu M. Richard Bourgeois, depuis 1598 jus-
ques au cinq juin 1634. »
LES GOBELIN 363
temps leur nom à la Bièvre : « elle a été nommée Rivière des
Gobelins depuis que Jean Gobelin, excellent teinturier en laine
et en soie de toutes couleurs, d'écarlate surtout, vint loger dans
une grande maison qu'il fit bâtir près de Saint-Hippolyte, église
voisine et paroisse du faubourg Saint-Marceau i. » Aujourd'hui
encore la manufacture nationale de tapisserie et tout le quartier
environnant perpétuent leur mémoire -. En effet on trouve des
Gobelins teinturiers dans ces parages même avant et même après
les Canayes : un premier Jean Gobelin dès 1450 '■'•.
Le moment où ils adhérèrent à la Réforme n'est pas aussi
ancien : en 1508 un autre Jean, « élu de Paris, » est privé de
son office avec un certain nombre d'autres huguenots *. Dès
1502 François, aïeul de tous les Gobelins protestants du xvn" siè-
cle, et arrière-petit-fils de Jean I, était en pension dans une
maison où étudiait aussi Agrippa d'Aubigné : ils se trouvaient
là à bonne école, chez Mathieu Béroald, dans la maison de Saint-
Victor, près du collège du Cardinal Lemoine '. Au moment de la
Saint-Barthélémy les Gobelins habitaient leur grande maison
« rue des Lionnets, quartier de l'Ourcine i; . » Le mari de Mar-
guerite Gobelin, Jean Rouillé, pour échapper au massacre, abju-
ra à Paris, tandis qu'à Rouen le mari de Catherine Gobelin, Pierre
Aubert, fut parmi les victimes 7 . Bientôt François Gobelin et un
de ses frères s'associèrent suivant les conseils de leur beau-frère
Rouillé 8 .
1. Sauvai-, Histoire et Antiquités de Paris, I, p. 209 ; II, p. 261. C. Glif-
FREY, les Gobelin, Mémoires de la Soc. hist. Paris, 1906.
2. Sur l'acquisition de la Maison des Gobelins par le roi le 6 juin 1662,
voy. Bib; nat. ms. 21805, f. 167 (arrêt du parlement de 1725) ; d'autres acqui-
sitions de 1662, 1665, 1667, 1668, complétèrent l'Hôtel des Gobelins auquel
a succédé la manufacture actuelle.
3. Traité kist. des familles de Paris (ms. Bib. Arsenal), II, p. 507-520.
4. Registres des délibérations du Bureau de la ville, VI, 116 ; cf. B. h. p.,
1901, p. 635.
5. Livre de raison de Béroald (Bib. nat., ms. Du Puy, vol. 630), cité /}. h. p.,
1899, p. 154, n. 3 ; cf. Fr. pr., II, col. .'Î98 : » Francisçus Gobelinus et Nico-
laus Gobelinus. »
6. A. de Ruble, toc. cit. La rue des Gobelins actuelle s'appelle rue de
Bièvre sur le plan de Gomboust ; on y voit la n vielle porte Saint Marcel »
juste avant n les Gobelins, <> qui se trouvaient en dehors, vers le • chemin
de Villejuifve » (avenue des Gobelins). La rue des Lyonnais a gardé ce
nom et est perpendiculaire à la rue Broca (ancienne rue de Lourcine).
7. PRADEL, Un marchand de Paris, etc., ubi supra.
8. Lettre du marchand Anthoine Sagnier, du 27 octobre 1570 (Papiers S.
Le Comte, Archives de l'Hôtel-Dieu de Toulouse) : • M. Gobelin frère du
364 l'église réformée de paris sous henri IV
Plusieurs branches de la famille restèrent catholiques. Ainsi,
semble-t-il, le « trésorier de l'épargne » M. Gobelin qui avait une
maison de campagne à Crosnes près de Villeneuve-Saint-Georges,
en face d'Ablon où la famille Gobelin possédait encore des terres
à la fin du xvn" siècle 1 . Il témoignait au petit dauphin — le futur
Louis XIII — beaucoup d'intérêt et d'affection ; le Journal de
Héroard en renferme mainte preuve. Quand on ramène de Fon-
tainebleau le jeune prince, M. Gobelin tantôt lui prête son car-
rosse pour aller à Saint-Germain, tantôt lui fait voir la fontaine,
le jardin, tantôt lui offre un goûter... ; cette fois l'enfant a grandi,
il est reçu au château de Brie-Comte-Robert « racoustré par
M. Gobelin, » qui est président des comptes (peut-être est-ce là
même que Sully s'arrêtait en 1606 au moment du premier culte
à Charenton). On met le dauphin au lit : « c'étoit le lit de M. Go-
belin, et de ses draps 2 . » A la même époque vivent aussi d'autres
Gobelin dont la religion nous est inconnue : Pasquette (1599),
Jean (1605) s.
Mais François Gobelin, l'ancien élève de Béroald, et sa femme
Geneviève Canaye sont de fidèles membres de l'Eglise réformée,
ainsi que la plupart de leur neuf enfants 4 . L'aîné, François, sieur
de Gillevoisin et de la Grange du Bois, sera, il est vrai, enterré à
Saint-Côme 5 ; il était devenu contrôleur général des rentes de
l'Hôtel-de- Ville. Mais les noms de tous les autres figurent sur les
registres d'Ablon et Charenton, sur la liste des inhumations dans
les cimetières protestants à Paris, et sur les minutes de M° Fran-
çois. Les trois frères suivants étaient teinturiers comme leur
père : Alexandre, Etienne et Henri, le seul qui se maria. Trois
des filles avaient épousé des gens de robe : Marie était devenue
la belle-fille du poète Florent Chrestien, le précepteur d'Henri IV.
sieur Franchoys Gobelin est arrivé. M. Rouillé espère que les deux frères se
mettront en bref en compaignie. »
1. Notamment au lieu dit » l'isle Robert » du côté de Villeneuve-le-Roi.
Voir un plan de 1693 reproduit par l'abbé Bonnin, Ablon, etc., in fine.
2. Journal de Héroard, I, 10, 277, 296, 398 (26 oct. 1601 ; 30 juil. 1607,
14 juillet 1609).
3. Min. de M e R. Bourgeois.
4. Cf. Lacordaire (directeur de la manufacture des Gobelins) et Read,
B h. p., 1855, p. 491.
5. Gillevoisin est dans la commune de Janville-sur-Juine (Eure-et-Loir) ;
la Grange du Bois dans celle du Perray (Seine-et-Oise). L'église Saint-Côme
était sur remplacement actuel du boulevard Saint-Michel à l'angle des rues
Racine et de l'Ecole de Médecine.
LE COMMERCE DU PASTEL 365
Son mari Claude Chrestien était avocat au Parlement ; ils de-
meuraient rue Saint-Jean de Beauvais 1 . Madeleine et Margue-
rite avaient trouvé des partis moins relevés : Daniel Gûillemard,
sieur d'Ablon -', procureur au Parlement, et Mathieu Langlois,
procureur en la chambre des comptes. La quatrième fille, Suzan-
ne, a épousé un marchand drapier, Paul Le Chenevix, demeu-
rant rue Saint-Jacques près la bibliothèque du roi :! . Leur con-
trat de mariage, par devant M e François, porte la signature de
nombreux Gobelin et Canaye 4 ; au mariage de la cinquième sœur,
Catherine (appelée aussi parfois Suzanne) avec Jehan Lormeau,
sieur de Longpré, figure aussi le nom du pasteur F. de Lobéran "■.
L'une des principales sources de la fortune des Canayes et des
Gobelins paraît avoir été le commerce du pastel. Alors employée
couramment pour la teinture des étoffes, cette plante était cul-
tivée dans les Comtés de Toulouse et de Foix, l'Albigeois et sur-
tout le Lauraguais <• ; nulle part en Europe on n'en trouvait
d'aussi bonne qualité ni en aussi grande quantité : il y avait
jusqu'à quatre récoltes par an. Les feuilles étaient, dans des
moulins, réduites en pâte avec laquelle on faisait des espèces
de pelotes". Celles-ci séchées sur des claies, étaient envoyées aux
teinturiers qui broyaient ces pelotes et délayaient la poudre dans
l'eau pour teindre les étoffes, soit en bleu, soit - par divers mé-
langes — en d'autres couleurs s . Vers 1568 les Canayes em-
1. Min. François, 1603, n° 164, vente à M. Petau.
2. Nous ne savons s'il s'agit de certains droits sur notre Ablon ou sur
une autre localité du même nom : cf. Min. François, 1602, n° 185.
3. C'est-à-dire vers la partie occidentale du Collège de France actuel.
4. Min. François, 1603, n° 363. Voir nos Pièces justificatives.
5. Minutes François, 3 janvier 1604.
6. O. de Serres, Théâtre d'agriculture, II, 428. Les archives de l'Hôtel-Dieu
de Toulouse renferment un fonds de correspondances très intéressantes
(papiers S. Lecomte). M. Vuaflart a eu l'extrême amabilité de mettre les
copies de plusieurs centaines de ces lettres à ma disposition. Ce sont des
centaines de lettres écrites entre 1564 et 1585 à Paris, Toulouse, Bordeaux,
Anvers et quelques autres lieux. Pendant cette période de vingt et un ;m
les procédés commerciaux restent les mêmes ; ils n'ont fait (pie se perfec-
tionner pendant la période que nous étudions ; nous y voyons les résultats
toujours plus brillants, sans pouvoir continuer à suivre les détails avec
autant de précision.
7. Cf. S. GuÉNOT, Toulouse et le commerce du pastel (Bulletin de la Société
de géographie de Toulouse, Toulouse, 1904, n" 1).
8. O. de Serres, Théâtre d'agriculture, 3" éd., Paris, Abraham Saugrain,
1005, p. 735 : « Naturellement sans moien le pastel fait la couleur bleue,
et par meslange avec d'autres drogues, la noire, la tanée, la violette, la
24,
366 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
ployaient « environ 2.500 balles par an 1 . » Pastel était, paraît-
il, le nom espagnol de la plante appelée en français guesde ou
vouède, et un pain conique de pastel se nommait cocagne - ; ce
commerce enrichit tellement les producteurs et les intermédiai-
res que la partie de la vallée de la Garonne où on cultivait le
pastel - - le « pays de cocagne » — devint synonyme de pays ri-
che :! . Mais comment le faubourg Saint-Marcel est-il annexé au
pays de Cocagne ? Voici : les Canayes et Gobelins ont d'abord eu
besoin de pastel pour leurs propres teintureries, puis, se le procu-
rant à bon compte dans le centre de production, ils se sont mêlés
au commerce d'exportation en gros que faisaient les marchands
toulousains. Non seulement ils ont été en relations d'affaires
suivies avec plusieurs d'entre eux 4 , non seulement ils ont eu
kur « facteur » ou représentant à Toulouse, Simon Lecomte •">,
mais un des Canayes, Philippe, est allé lui-même faire de longs
séjours au « logis des Balances, » jusqu'à sa mort, survenue,
nous l'avons vu, précisément à Toulouse en 1568. Les Gobelins
envoient aussi sur place, de temps à autre, un des leurs °.
grizc, la verte. » Pour la couleur rouge il est question dans la correspon-
dance des Canayes de garance et de cochenille ; en 1564 on écrit d'Anvers à
Paris : « il se tire fort peu de cochenille pour la France » (lettre de Ch. de
Haffrenques à P. Canaye, juillet 1564).
1. Jean Canaye, de Paris, à Philippe Canaye, à Toulouse, 16 février 1568.
2. Lettre de Marin Regnault, de Paris, à S. Le Comte à Toulouse, le
29 juin 1580 : « J'é entandu y aura ceste année grande quantité de coquai-
gnes, je dis autant y a eu de dix ans, qui me faict dire ne sera pour aug-
manter le pastel. » Il y avait à Paris à la fin du xvi e siècle un sieur Claude
Coquaigne qui tirait sans doute ce nom ou plutôt ce surnom du commerce
du pastel auquel nous le voyons mêlé (lettre de Valentin Targer, de Paris,
à S. Le Comte à Toulouse, 15 fév. 1579, papiers Vuaflart).
3. Littré, dans son Dictionnaire, fait allusion à cette étymologie langue-
docienne, mais en seconde ligne seulement.
4. Dès 1578 Jean Rouillé est en correspondance d'affaires avec M. Macault,
marchand à Toulouse ; en 1582 le fils de Jean Charpentier, de Paris, est
placé dans cette maison. En 1580 Les Gobelins sont en relation avec Guil-
laume Berthélémy, autre marchand de Toulouse.
5. S. Lecomte est qualifié « habitant de Paris » sur un laisser-passer de
Toulouse à Paris signé par le vicomte de Joyeuse, le 10 novembre 1568, et
plus tard (1577) il est encore appelé « marchand de Paris ». Il descend
tantôt à l'hôtel des Balances, tantôt au Château de Milan. En 1571 et 1577
il est, sur les suscriptions des lettres, expressément qualifié « facteur de
M. Rouillier [Jean Rouillé] marchand de Paris » ; il fait aussi des affaires
pour les Gobelins tant à Bordeaux qu'à Toulouse.
6. Eu 1572 Nicolas Gobelin va de Paris à Toulouse à cheval, puis de
Toulouse à Bordeaux par eau, semble-t-il (lettre du 18 avril 1572 à
S. Lecomte, etc.).
LE COMMERCE DC PASTEL 367
C'était une grosse affaire de faire venir alors des marchan-
dises de Toulouse à Paris : le transport se faisait le plus ordinai-
rement par eau : de grandes barques descendaient la Garonne
jusqu'à Bordeaux l . Là les Canayes et Gohelins avaient aussi
des correspondants qui achetaient pour eux des vins. Balles de
pastel et tonneaux étaient chargés sur des bateaux qui contour-
naient les côtes de France jusqu'au « Havre de grâce » et re-
montaient souvent jusqu'à Rouen-. Traversée non sans péril,
car il y a au large de la Bretagne des « pillards >• anglais ou
autres qui s'approvisionnent de pastel sans bourse délier 3 . Un
des bienfaits du règne d'Henri IV fut de rendre cette naviga-
tion plus sûre. Du Havre, en remontant la Seine la cargaison
arrive jusqu'à Paris, ou bien, si elle est destinée à l'Angle-
terre, elle va jusqu'à Londres ; si elle est destinée aux Pays-Bas
ou à l'Allemagne, elle est débarquée à Anvers. Là aussi les
Canayes ont envoyé un membre de leur famille, Charles de Haf-
frenques, neveu de Pierre et Philippe Canaye, qui tous les quinze
jours les tient au courant de la « cote » et des affaires com-
merciales de ce côté là 4 . Et ainsi arrivent faubourg Saint-Mar-
cel des courriers très régulièrement organisés, venant d'Anvers,
de Londres, du Havre, de Bordeaux, de Toulouse (par Orléans,
où il y a aussi des marchands de pastel 5 ) ; des lettres de change
1. Lettre d'un Gohelin à S. Lecomte, datée de S. Marcel lès Paris, 14 déc.
1581, à propos de balles de pastel conduites par eau à Bordeaux (Fagnjez,
op. cit., p. 385).
2. Compte de Jehan Roullié en 1570 avec un marinier, pour transport de
1936 balles de pastel.
3. « La mer est toute couverte de pillars ; despuis trois jours est retourné
icy ung navire qui avoit icy charge environ 400 balles de pastel et 120 balles
coyppeau de peignes ; le pastel estoit pour Mis Canneye, Mons. Astorg et
aultres ; led. navire a esté pillé de 300 balles pastel au travers de Belle
Isle » (François Melet et Michel du Sosoy, de Bordeaux, à Simon Le Comte
à Toulouse, le 25 juin 1572). Parmi les protestants de Paris figure à Ablon
en 1604 un « marchand peignier », Pierre Baudry (B. h. p., 1872, p. 263).
La famille d'Astorg appartenait à la petite noblesse du Languedoc. Plu-
sieurs de ses membres furent protestants (Fr. prot., 2' éd., t. I, col. 422). A
Bordeaux vers 1577-82 un autre correspondant de .1. Rouillé et S. Lecomte
s appelle Anthoine Sagnier.
4. Lettres des 12 et 27 juillet, 26 août 1564, etc., à Philippe Canaye à
Toulouse.
5. Lettre de Marin Regnault. de Paris, à S. Le Comte à Toulouse, le
17 juillet 1580 : <■ M. de Myramion d'Orléans ces jours passez a vandu en
ceste ville quelques 120(1 halles pastel fort bonne marchandise, pour !)
[•ci un astérisque au-dessus d'un triangle équilatéral] balle terme trois
foys dix mois. »
3G8 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
circulent, des protêts sont signifiés, dans des formes presque
identiques à celles qui sont en usage encore aujourd'hui. Une
comptabilité est tenue, qui étonne par la méthode rigoureuse avec
laquelle y sont enregistrés des chiffres d'affaires très considéra-
bles. Nous avons entendu un juge des plus compétents, M. Vua-
llart, comparer ce commerce du pastel au commencement du
xvn° siècle avec celui du caoutchouc au commencement du xx c En
effet, si l'on tient compte du progrès des moyens de transport
et de la différence de valeur des matières transportées, il y a une
bien grande analogie : dans l'un et l'autre cas on achète aux pro-
ducteurs indigènes très éloignés, on transporte par mer, et on
réalise sur le marché de Paris, de Londres ou d'Anvers des béné-
fices qui se chiffrent par millions.
Henri IV et Sully ont, de tout leur pouvoir, favorisé par un
protectionnisme énergique, l'agriculture languedocienne, le com-
merce toulousain et parisien. Une concurrence terrible menaçait
le pastel : celle de l'indigo, importé des Indes orientales et occi-
dentales : une ordonnance de 1598 en défend l'usage ; un édit
de 1609 (qui ne fut jamais appliqué au pied de la lettre), punis-
sait de mort « tous ceux qui emploieraient cette drogue fausse
et pernicieuse appelée inde l . »
Or, chose curieuse, presque tous les gens qui participent à ce
commerce du pastel sont ou ont été protestants, et les plus impor-
tants sont des protestants parisiens 2. Les progrès du protes-
tantisme et la circulation des balles de pastel suivent deux cour-
bes étrangement semblables. La Saint-Barthélémy a été le si-
gnal d'une crise économique, et plus d'un Languedocien a
alors abjuré... pour pouvoir continuer son commerce et « re-
1. GukNot, Article cité, Bull. soc. géog. de Toulouse, p. 131.
2. Il semble bien que S. Le Comte était lui-même protestant et avait
abjuré dès 1568. Le 2 février 1569 le lieutenant général du Lyonnais déclare
avoir vu une « certification » du lieutenant général du Languedoc le vicomte
de Joyeuse (en date du 10 novembre 1568) déclarant que S. Le Comte « habi-
tant de Paris lequel s'en retourne à Paris » est « bon et vray catolique, »
chose dont on aurait alors, semble-t-il, pu ne pas être sûr. Si Le Comte
était ensuite redevenu protestant, on s'expliquerait qu'il ait été victime de
Il persécution qui sévit de nouveau avec violence en 1585 et qu'il ait quitté
Toulouse à cette date, où cesse précisément la correspondance déposée aux
archives de l'Hôtel-Dieu. Peut-être aussi cesse-t-elle en raison de mauvaises
affaires : c'est ce qu'on pourrait conclure d'une lettre de reproches de Jehan
Houille à S. Le Comte, datée de Paris. 17 juillet 1585.
LE COMMERCE DE PASTEL 369
dresser sa boutique ] » au pays de Cocagne. A Paris, nous
avons vu Jean Rouillé abjurer, mais les Canayes et les Gobelins
pour la plupart, rester plus fidèles, et être, sous Henri IV, tou-
jours plus protestants et aussi toujours plus prospères. A côté
comme Valentin Targer - ; mais sans comparaison les Canayes et
les Gobelins font de beaucoup plus grosses affaires. Ils ne se font
pas précisément concurrence, et même se renseignent et s'aident
volontiers entre eux, mais chacune des deux maisons est bien
aise de dépasser l'autre :î .
1. Par exemple Jean Rouillé engage d'une manière très pressante, angois-
sée, ses correspondants d'Albi à « faire actuelle profession de la religion
chrestienne » aussitôt après la Saint-Barthélémy : « 11 y a plus de cinq
mille personnes en ceste ville qui délaissant ceste vaine oppiniastreté se
sont réunitz en l'Eglise de Dieu » (lettre du 22 sept. 1572) ; le 22 janvier 1573
Jacques et Pierre Fabvre lui écrivent : « Nous fumes reduys à l'Eglise catoli-
que romène et pansant estre en tranquillité et repos pour faire nos affères
redressâmes nostre botique. » Le 10 septembre 1572 la soeur de S. Le Comte,
Jane Berlande, qui habite Lyon, lui rend compte des abjurations : « 11 y a les
plus gros de la religion qui vont à la messe... L'on en a fait mourir et nier
[noyer] plus de six cens. »
De Bordeaux, où il est en séjour, Nicolas Gobelin écrit au même Le Comte
le 16 septembre 1572 : « Quand à ce que me mandés que je vous escripve
comment on se gouverne envers ceulx de la relligion pour pouvoir mettre
ordre à ceulx qui doibvent, je vous advise que jusques icy ils n'ont esté
molestés... Quand à Boier il m'a dit avoir protesté de vivre en bon catho-
lique... Je croy qu'il fauldra qu'en facent autant ceulx qui vouldront demeu-
rer en seurté en ce roiaulme, aultrement je voy les affaires en piteux estât. »
Guillaume Boyer était (en 1578) <• marchant drappier demeurant rue Poi-
tevine près le Palays à Bordeaulx » ; il parait souvent dans les affaires de
pastel.
A Orléans aussi les affaires de pastel passaient entre des mains protes-
tantes : le 29 juin 1580 Marin Begnault écrit de Paris à Lecomte à Toulouse :
" M. Aleaume d'Orléans m'a dict ce matin avoir receu lectre de son homme
qui luy escrit il s'es vandu pastel ses jours passez pour six escus chargé
bonne marchandise. >>
2. Peut-être le grand-père du fondateur de l'Académie française Valentin
Conrart, fils de Piéronne Targer, d'une famille de Valenciennes, qui est né
à Paris en 1603 ; sa sœur Marie est baptisée à Charenton le 20 febvrier 1610
(H. h. p., 1872, p. 268).
3. Jean Canaye, de Paris, à Philippe Canaye, à Toulouse, 16 febvrier
1568 : •■ La marchandise du cousin Jehan Gobelin ne luy revient pas à
plus de 13 livres 10 sols la balle rendue à Paris, la vostre nous revient à il. »
Quatre ans plus tard les cours ont augmenté : Jean Rouillé écrit de Paris
le 16 juin 1572 à un correspondant (inconnu : S. Le Comte peut-être) de
Toulouse : < Les 86 balles pastel que avez achepté de M. du Pin est une
fort petite marchandize, et est si petite que les tainturiers n'en veullent
aissayer. Girard Lebret et mon frère François Gobelin l'ont mise en l'eau
370 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
Enfin des gens qui ne sont pas commerçants de profession
placent de l'argent dans les afTaires de pastel lorsqu'ils voient
que cela peut rapporter de gros dividendes, et ceux-là aussi sont
souvent des protestants qu'on voit à Paris, plus ou moins dans
l'entourage de la cour 1 .
Ainsi cette correspondance d'affaires en apparence intéres-
sante seulement au point de vue commercial, est un document
de premier ordre pour l'histoire du protestantisme parisien. Ces
pages tout hérissées de chiffres et de termes techniques renfer-
ment maint paragraphe où se marque fortement la personnalité
des signataires. Les événements politiques sont très brièvement
résumés, en raison de leurs conséquences économiques ; les
affaires religieuses sont l'objet de relations et de conseils beau-
coup plus détaillés : encore faut-il lire entre les lignes bien des
avertissements sérieux. Même au point de vue professionnel, les
affaires sont menées par les chefs non pas « militairement, »
comme on dit parfois, mais familialement, au sens de la forte
organisation de la famille huguenote. Le père reprend le fils, le
frère aîné le cadet, le patron son « facteur, » avec une autorité
et ne m'en offrent 22 livres de la balle, laquelle me revient en ceste ville à
23 livres 1*2 sols 6 deniers. » Cf. lettre du même à S. Lecomte à Toulouse,
17 juillet 1585 : « Touchant l'arrest faict sur la cedulle que mes frères
Gobelins vous doivent pour le pastel vostre à eux vendu, y ay faict arrest.
Entendant de jour à aultre par la bouche desdictz Gobelins que M. Canaye
voulloit se prévalloir sur eulx de la somme contenue en vostre cedulle, et
qu'il estoit après à leur demander argent, disant que debviés bonne somme
aux Canayes ses nepveus. Je suis le premier arrestant, et la cédule je la
garde. » Marin Regnault écrit de Paris à S. Le Comte, à Toulouse, le 28 mai
1580 : « Je suis esté parler à M. Gobelin, qui m'avoit donné la cedulle de
Kicardy ; lequel Gobelin m'a fait responce lui raportant la cedulle dudict
Bicardy avec un simple adjournement... Ledict Gobelin me détient mon
argent. Voilà que c'est de faire plaisir ! »
1. Ainsi M. de Beausemblant, tailleur du roi de Navarre en 1579, dont il
est question à cette époque dans des lettres de Toulouse et de Bordeaux.
1' fait des affaires à propos de pastel avec Jean Rouillé. M. Fagnikz, l'Eco-
nomie sociale sons Henri IV, publie une lettre de Paris, le 6 août 1578, par-
lant d'une cedule de cinq cents écus payables dans six mois par le sieur
Beausemblant. Or c'est à Beausemblant que naquit Barthélémy de Laffemas
(voir ci-dessus) ; il s'agit probablement ici de ce célèbre personnage. On
trouve aussi le nom de Bèze, d'une manière assez inattendue le 18 août 1574
dans une lettre de Valentin Targer, de Paris, à Simon Le Comte à Toulouse :
i< Quant à vostre partie de Monsieur de Bèze, je luy en ay tenu propos,
lequel m'a dict qu'il seroit marry que eussiez perdu quelque chose avec luy
et que vous estant par dessa vous vous accordrez bien ensemble. »
DESSÈCHEMENT DES MARAIS 371
mêlée de bonhomie qui rappelle le ton sévère et affectueux avec
lequel Du Moulin conseille au pasteur de « tancer » son trou-
peau pour lui faire faire des progrès spirituels '. Et l'on se repré-
sente facilement quelle place ces Canayes et ces Gobelins, hommes
de si forte trempe, occupaient à la fois dans le inonde des affaires
et dans l'Eglise de Paris.
Pour donner une idée complète du rôle des protestants pari-
siens dans le développement économique sous Henri IV il fau-
drait encore noter qu'ils ont été bailleurs de fonds, actionnai-
res ou commanditaires, comme nous dirions aujourd'hui, dans
plus d'une entreprise ayant pour objet des travaux exécutés
dans les environs de Paris ou bien loin de la capitale. •
Ainsi en 1597 un Hollandais de Berg op Zoom que les docu-
ments appellent souvent d'un nom francisé : Huinphrey Bradley
(Bradelet) obtint le privilège du dessèchement des marais de
Chaumont-en-Vexin. Une telle opération présentant un double in-
térêt, tant au point de vue des terres rendues à la culture, que de
l'assainissement, le roi, par édit du 8 avril 1599 lui confia l'en-
treprise générale du dessèchement des marais dans toute la
France, notamment ce qui intéressait au premier chef les
protestants rochelais au bord de l'Océan. L'entrepreneur
s'était contenté d'abord de ses propres capitaux, puis de ceux
de quelques compatriotes entre autres Marc et Jérôme de Co-
mans et François de la Planche 2 . Une déclaration de janvier
1607 permit à cette société de faire appel aux capitaux français 3 ;
quelques années après, ce J. de Comans dont nous avons ren-
1. Jean Canaye, de Paris, à Philippe Canaye, à Toulouse, 15 février 1568 :
. Vous nous faites débiteur de 39925 livres 6 sols, et dites qu'il vous reste
à recevoir plus de 26000 livres : nous serions débiteurs de plus de 66000
livres ; » Jean conteste ces chiffres et ajoute : « Nous n'avons ny profit
ny commodité du faict de Thoulouze sinon sur le pastel. •> Cf. lettre de
J." Rouillé à S. Le Comte le 17 juillet 1585 lui reprochant d'avoir été malhon-
nête et maladroit.
2. Auxquels, en janvier 1607, Mme de Mortemart a cédé tous ses droits
sur certains marais de la principauté de Tonnay-Charente (inventaire d'août
1627, Guiffrey, Man. }>ar., p. 93 ; dans cet acte « Hunfroy Gradelay » est
qualifié « gentilhomme brabançon et maître des digues en France » et
François de la Planche « gentilhomme flamand naturalisé François »).
3. Isambert, XV, 313-322 ; Fagniez, Economie sociale sous Henri IV,
p. 26-29.
372 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
contré le nom associé à celui des Gobelins sera chargé de des-
sécher des marais de l'Ile de France 1 .
Pendant que Sully était — depuis 1599 — le premier grand
voyer de France, Bradley fut aussi chargé d'intéressants projets
ayant pour but de faciliter aux marchandises l'accès de Paris par
eau 2 .
La mise en valeur des richesses minières de la France fut,
d'autre part, une des préoccupations de Sully. Il fut le principal
auteur de l'édit de 1601 qui mettait l'exploitation en régie. En
1599 on croyait qu'il allait être nommé surintendant des mines :! .
Cela n'arriva pas, mais un autre protestant parisien de l'entou-
rage du roi, Pierre Beringhen, fut nommé contrôleur, et les minu-
tes du notaire François renferment de nombreux actes qui le
montrent intéressé dans des affaires de mines et autres exploi-
tations analogues 4 .
P. Cayer, au dernier livre de sa Chronologie septénaire (1604)
se plaît à signaler « plusieurs belles inventions nouvelles pour
les manufactures, trouvées en ceste année, et d'autres apportées
en France par les ouvriers des pays estranges ; » plusieurs de
ces industries s'établirent aux portes de Paris grâce à l'initiative
de protestants et souvent dans les faubourgs habités par eux.
Ainsi Cayer signale « la nouvelle invention de faire des toilles et
cordages des escorces de meuriers blancs, plus facilement que
1. Ceux do Larchant près Nemours : traité du chapitre de Notre-Dame de
Paris avec Jérôme de Comans, 23 juillet 1611 (Denis, Lectures sur l'agricul-
ture eu Seine-el-Marne, p. 245).
2. Projets de rendre l'Oise navigable, et de joindre la Saône à l'Yonne
par un canal suivant la vallée de l'Ouche (1606). Des travaux de ce
genre n'ont été exécutés que beaucoup plus tard (Cf. Fagniez, op. laud.,
p. 192). Dans le Recueil de ce qui se passe eu l'assemblée du commerce (1604),
§ 34 à .17), Laffemas avait préconisé diverses mesures pour faciliter la navi-
gation fluviale notamment dans le bassin de la Seine, par les rivières et de
nouveaux canaux.
3. Dépèche de l'ambassadeur H. Neville à Cecil 20 août 1599 (sir Ralph
YVinwood, Memoricds of affairs of slate, Londres, 1725, I, 93 ; Fagniez,
op. cil., p. 34). Le surintendant des mines fut Roger de Saint-Lary, duc de
Bellegarde (de Thou, Histoire, VI, 156, année 1603).
4. Après la conférence de Fontainebleau « un don pour l'estat des mines »
qui avait été fait par le roi à Du Plessis-Mornay fut révoqué. « J'en atten-
drai donc un autre, » écrit-il à Beringhen (lettre du 10 octobre 1600, dans
les Mémoires de Mornay, édition de 1652, t. I er , p. 15).
EXPLOITATIONS ET INVENTIONS DIVERSES 373
des orties et des escorces du til et autres arbres semblables, et
de toutes sortes fines et grosses, plus fortes et de plus longue
durée que les autres, inventée par le sieur de Serres 1 . » Il vante
encore « la conversion du fer et d'autres mines dont nous abon-
dons en France, en fin acier (que l'on estoit contraint d'aller cher-
cher en Piedmont et en Allemagne, pour cinq ou six sols la livre
(ne s'en estant jamais trouvé en France que du fer fort qu'ils ap-
pellent petit acier de Brie) ne se vend que deux à trois sols tout
au plus, fort différent de l'autre : on en peut voir l'establisse-
ment et les fourneaux et en admirer l'excellence aux fauxbourgs
Saint-Victor sur l'embouchure de la rivière de Bièvre... » ; et enfin
« pareil establissement des tuyaux et des canaux de plomb,
tant longs et de tel calibre que l'on veut, battus et légers comme
le fer à cuirasses, plus forts et de plus longue durée que les
autres canaux de plomb ordinaires et accoustumez, à meilleur
marché, et qui rendent les eaux qui y coulent plus salubres poul-
ie corps humain, à cause des ingrediens de la soudure qui cor-
rompent l'eau qui passe : aussi que la soudure laisse toujours de
petites languettes ou gouttes pénétrantes et pendantes, qui arres-
tent et font croupir le limon de l'eau et en fait croupir le tuyau
qui s'en estouppe, avec plusieurs autres secrets et commoditez
qui en dépendent, inventez par Ferrier, demeurant aux faux-
bourgs S. Germain. »
Ferrier est un nom fréquent parmi les protestants languedo-
ciens et cet inventeur demeure dans le quartier où ses coreli-
gionnaires étaient si nombreux ; mais cela est loin de suffire
pour que nous puissions avec assurance le compter parmi les
membres de l'Eglise réformée : nous avons fait, malgré toul,
cette citation, parce qu'elle dépeint bien l'ingéniosité du monde
ouvrier au milieu duquel, en tout cas, vivaient de nombreux pro-
testants. « La France, dit ailleurs Cayer, semble se vouloir reven-
diquer la juste possession des arts et inventions de toutes sor-
tes : comme c'est la France qui les élabore toutes, et si l'on veut
considérer ce qui s'en fait es nations étrangères, ce sont tousjours
les François qui en ont esté les premiers autheurs -. »
1. Edition de 1611, p. 450.
2. Et Cayer conclut par cette réflexion mélancolique qui a élé plus d'une
fois justifiée de nouveau depuis quatre siècles : .Mais le François a cela
de mauvais qu'il ne continue pas : il n'a que la première poiucte » (Chrono-
logie septénaire de 1605, 1. IV, édition de 1611. p. 410).
374 l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
Les protestants parisiens ont ainsi favorisé par leurs travaux,
leurs conseils et leurs capitaux les entreprises commerciales et
industrielles à Paris et dans toute la France : par exemple Marc
de Comans et François de la Planche, antérieurement à 1610, se
sont associés pour faire l'importation des blés i ; et on trouve-
rait probablement aussi trace de leur collaboration aux expédi-
tions coloniales essayées à cette époque, mais cela nous entraîne-
rait trop loin de Paris... Ce que nous avons dit peut donner déjà
quelque idée de l'appui qu'ils ont prêté si efficacement aux grands
desseins d'Henri IV 2 ,
Qu'ils soient en relations d'affaires du côté de la Mer du Nord
et de la Manche avec leurs coreligionnaires de Hollande et d'An-
gleterre, ou qu'ils rivalisent d'énergie et d'ingéniosité, dans !e
bassin de la Méditerranée, avec les marchands de Gênes et de
Venise ou les banquiers de Florence, partout, en augmentant leur
propre négoce, ils étendent l'influence française. On a sou-
vent parlé de la crise économique grave qui, après la Révocation
de l'Edit de Nantes, a appauvri Paris à la fin du xvn e siècle : il
faut noter avec insistance le phénomène contraire qui avait mar-
qué le début du même siècle ; grâce à l'Edit lui-même, la liberté
religieuse avait attiré dans la capitale nombre de ces marchands
et ouvriers protestants, français et étrangers, dont les petits-
enfants quitteront Paris lorsque cette liberté religieuse sera sup-
primée. Elle avait contribué à donner à la France une ère de
prospérité admirable. Après avoir précisément étudié l'histoire
des tapissiers parisiens, un excellent juge a pu formuler cette con-
clusion générale : « C'est Henri IV - et nous ajoutons : c'est en
partie le peuple réformé parisien, protégé par lui - - qui a réuni
1. Guiffrey, Manuf. par., p. 83. Un contrat de 1615, relatif à des fourni-
tures de blé faites à Malte, mentionne en outre Jérôme Van Ufle et le sieur
de Villebouzin parmi les associés. Villebousin est dans la commune de
Ballainvilliers (arr. de Corbeil).
2. En bien des cas on voudrait — mais sans y parvenir — suivre plus
loin des chemins à peine indiqués vers des domaines fort intéressants. Ainsi
M. Fagniez (p. 234) signale que « le 20 décembre 1608 le Conseil d'Etat
approuve les statuts soumis par le sieur de Fontenu, avocat au parlement,
pour la création d'une banque de France qui eût été une banque de dépôt
et de prêt, non d'escompte et d'émission ; mais le capital — 1.500.000 livres
— ne fut pas souscrit. » Impossible, jusqu'à présent, de trouver aucun
renseignement sur ce Fontenu : il y a eu des Fonteneau originaires de la
Rochelle, et protestants.
SITUATION JURIDIQUE DES PROTESTANTS 'M ~>
les éléments de la gloire de Louis XIV ; c'est lui qui a rendu
possible l'œuvre féconde de Colbert l . »
§ 4. Situation juridique des protestarts
Outre des noms de patrons, comme les de la Planche associés
aux Gobelins, les registres d'Ablon donnent ceux d'ouvriers de
toutes sortes de métiers : rubanniers, brodeurs, etc., domiciliés
plutôt au faubourg Saint-Marcel -. Patrons, ouvriers et apprentis
protestants, à cette époque, n'ont pas été exposés à autant de
vexations ni de restrictions qu'ils eurent à en subir plus tard. La
question des rapports entre catholiques et protestants dans les
divers corps de métiers était cependant fort délicate ; peut-être
Sully pensait-il à la sécurité des protestants parisiens, aux re-
présailles qui les menaçaient, eux si souvent victimes des pre-
miers coups sans provocation, lorsqu'il adressait des conseils
de libéralisme aux protestants rochelais au moment même où le
culte venait d'être transféré à Charenton : « Quant aux maîtri-
ses et arts mécanicques vous ne devez nullement empescher [les
catholiques] d'estre receus, et encore moins chasser hors de vos-
tre ville les compagnons de mestier et serviteurs de boutiques pour
estre catholicques, car cela prejudicieroit à ceux de la religion
où les catholicques sont les plus puissants 3 . »
L'Edit de Nantes avait beau, en effet, prescrire l'admissibilité
des réformés aux « dignitez et charges publiques quelconques,
indifféremment et sans distinction » (art. XXVII), certaines cor-
porations refusaient obstinément de tenir compte de cet article,
par exemple à Paris les orfèvres, au nombre desquels se sont
trouvés de bonne heure un assez grand nombre de protestants 4 .
D'après un règlement qui remontait à 1456 le « métier et état de
1. Gliffhey, Histoire de la tapisserie, p. 265.
2. 1604-1609, B. h. p., 1872, p. 263, 267, etc.
3. Mém. de Sully, II, 162.
4. En 1568 déjà les registres d'écrou de la Conciergerie, dont le B. h. p.
(1901, p. 575) a publié des extraits, signalent parmi les hérétiques arrêtés ou
condamnés Georges Delolme, orfèvre, rue de la Heaulinerie, près le Coq ;
Claude Beleu, maître orfèvre, même adresse ; Richard Boursette. maître
orfèvre, rue S. Avoye ; Claude Picot, orfèvre, rue de Grenelle ; Pasquier
Guiart, compagnon orfèvre, rue Guéri n Boisseau (voir ci-après ch. VII, § 2) ;
Guillaume Pinsson, maître orfèvre, rue Fontaine-Maubue ; Jehan Boursette,
maître orfèvre, rue Marmauls, etc.
37G l'église réformée de PARIS SOIS HENRI IV
l'orfèvrerie » avait douze « gardes » élus pour deux ans, à raison
de six chaque année. Une de leurs fonctions était de surveiller
le titre des métaux employés et de les faire poinçonner. L'orfè-
vrerie, en général, relevait assez naturellement de la Cour des
monnaies : toutefois en diverses circonstances, le Parlement,
soit en appel, soit en première instance, avait eu à intervenir
dans ces affaires, notamment pendant les moments de crise reli-
gieuse plus aiguë, vers 1548-1554 et 1580-1583 *. Après la pro-
mulgation de l'Edit de Nantes la Cour des monnaies, le 27 mars
1(300, avait invité les maîtres orfèvres à désigner et à lui envoyer
deux commissaires « pour eux ouyr sur le faict de l'eslection des
jurez et gardes et estre ordonné ce que de raison 2 ». « Ce que
de raison, » c'était l'admissibilité aux charges, à tour de rôle,
de tous les orfèvres reçus maîtres depuis assez longtemps.
La tendance d'un parti très catholique, qui était en majorité,
consistait au contraire à évincer les protestants, et, entre autres
moyens employés pour cela, à maintenir en charge par des réé-
lections successives les mêmes gardes choisis souvent dans les
mêmes familles. Les réformés et quelques catholiques plus libé-
raux protestaient contre ce système oligarchique. L'édit sur les
maîtrises d'arts et métiers du 25 janvier 1602 avait soustrait
les orfèvres à certaines de ses prescriptions générales, mais non
à celles de l'Edit de Nantes. Des difficultés se produisaient cha-
que année à la suite des élections des gardes, celle de maîtres
protestants étant toujours contestées. Des jugements de la Cour
des monnaies à la fin de 1601, de 1603, de 1604, sont nécessaires
pour assurer l'entrée en fonctions des « gardes » nommés pour
l'année suivante. Ainsi pour 1605 Samuel Thouzet, Le Court,
Marquadé et Hémant (soit quatre sur six nouveaux élus) sont
« reçus par provision » par la Cour des monnaies, « sans préju-
dice de l'opposition » formée par des maîtres catholiques 3 .
Mais la Cour était soupçonnée d'être favorable aux protes-
tants 4 . Sa compétence était contestée. On prétendait que le Parle-
1. Le 10 mars 1580 Nicolas Dalle » compaignon orfcbvrc appellant du
jugement donné à la Court des Monnoyes » est condamné « à estre battu
Bt fustigé nud de verges, et cent escus d'amende. » Le 5 décembre 1580
(Pierre Vuatier, maître orfèvre, défendeur) il est ordonné qu'il sera procédé
aux élections « suivant leurs privilèges » (Arch. nat., E 24c, f° 41, r°, arrêt
du Conseil d'Etat du ,'5 déc. 1609, publié ci-après, Pièces justificatives, XXII.
2. Arrêt du Conseil d'Etat du 3 déc. 1609, E 24c, f° 42, r°,
:S. Arrêt de 1609, E 24c, f» 40, r° et 42, v\
4. Voir ci-dessus p, 350,
LES ORFÈVRES 377
ment avait seul qualité pour valider ou invalider ces élections. Il y
avait là un conflit de juridiction bien fait pour passionner les
juristes catholiques et protestants. L'affaire vient jusqu'au Con-
seil d'Etat. Un arrêt du 13 août 1005 ordonne que le procu-
reur général du Parlement et le procureur en la Cour des mon-
naies << seront ouys sur le différend. » Mais les choses traînent
en longueur. Lorsque revient le moment de faire les élections
pour 1007, certains maîtres, « soy-disans la plus grande et plus
saine partye des orfehvres, » protestent par acte notarié contre
certains autres qu'ils accusent d'avoir présenté une requête au
Roy « tendant affin de changer l'ordre de tout temps estably en
l'eslection des gardes. » Il est probable qu'il s'agissait d'être dis-
pensé de certaines conditions et cérémonies religieuses, et peut-
être que les trois catholiques nommément désignés : Hallevault,
Pollux et Ferré, avaient eu moins de voix que les trois protes-
tants cités : David Vimon, Paul de Louvigny, Laurent du Coul-
dray 1 . Les « maîtres orfèvres faisant profession de la relligion
prétendue reformée » présentent leurs « moyens d'interven-
tion. » Tout cela, précisément au moment où le culte allait
être transféré d'Ablon à Charenton. Trois ans se passeront encore
en dits et contredits, enquêtes, compulsoires, jusqu'à la solution
finale, favorable à l'admission des protestants -.
Un des points mentionnés à diverses reprises au cours de cette
longue procédure est celui du serment. Il y a toujours eu des dif-
ficultés à ce sujet dans les pays où des dissidents éprouvent quel-
que scrupule religieux à jurer suivant les formes établies pour
les membres de l'Eglise la plus nombreuse ; et l'Edit de Nantes
renfermait une disposition spéciale en faveur des réformés (art.
XXIV) : « Etans appeliez par serment, ne seront tenus d'en faire
d'autre que de lever la main, jurer et promettre à Dieu qu'ils
diront la vérité. » Mais il fut nécessaire de rappeler fréquem-
1. Les Louvigny ont été propriétaires d'une petite maison proche du
temple de Charenton. Laurent du Coudray et Catherine Orvuet sa femme
font le 9 mars 1595 baptiser à Paris leur fils Jean. Le parrain est .Jean
Anjorrant, s r de (Haye (/>'. h. /)., 1872, p. 219). Les mêmes registres (//>.. p. 222
et 266) mentionnent deux autres orfèvres, en 16(l(t Béliard (Belial), en 1609
Marchant — peut-être le membre du Consistoire Kusèbe Marchand ;/i. h. p.,
III, 432).
2. Voir ci-après III' partie, chap. V, p. 532.
378 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
ment cette disposition à ceux qui voulaient n'en pas tenir
compte 1 .
Il nous reste à parler d'une dernière difficulté au point de
vue juridique : le Consistoire n'avait pas complètement ce que
nous appelons la personnalité civile et le droit de propriété.
Si les protestants parisiens contribuèrent, en tant que citoyens,
à la construction et à la décoration des monuments de la capi-
tale et au développement de son commerce ; s'ils y élevèrent pour
leurs demeures familiales et leurs ateliers de grands bâtiments
comme la << maison des Gobelins, » il ne leur fut pas permis, en
tant que membres de l'Eglise réformée, d'y élever aucun édifice
quelconque : temple, presbytère, asile ou hôpital. Une telle pen-
sée ne pouvait même effleurer leur esprit, en ce temps d'organi-
sation et de réorganisation. Ils devaient s'estimer trop heureux
d'être admis par l'Edit à vivre — en théorie du moins - - paisi-
blement, comme individus, au milieu de leurs concitoyens. Les
horreurs de la Ligue étaient encore assez proches pour faire ap-
précier à chacun, comme un grand bienfait, la simple liberté de
jouir sans trouble de l'usage de sa propre maison.
La possibilité pour l'Eglise de posséder légalement, à titre
collectif, une propriété immobilière quelconque dans l'intérieur
des murs de Paris, était hors de question. Le Consistoire n'avait
même pas, officiellement, la personnalité civile, le droit d'acqué-
rir, de recevoir, de vendre. Comme au temps des premiers chré-
tiens les juristes romains, ainsi les avocats au Parlement si nom-
breux dans l'Eglise réformée, et notamment dans le Consistoire,
durent trouver dans le droit commun des combinaisons habiles
pour donner une forme légale aux contrats relatifs aux affaires de
l'Eglise.
1. Voici deux arrêts du Conseil d'Etat, datés des premières années du
\vn e siècle : le 8 février 1605, le Conseil évoquant un procès pendant devant
la chambre de l'Edit de Nérac, admet que Jean Domerc ne sera tenu que
de lever la main, jurer et promettre à Dieu de dire la vérité ; le 25 janvier
1607 il est ordonné que les avocats et procureurs catholiques de la cour des
aides de Montpellier et autres cours du ressort continueront à prêter serment
sur les Evangiles et sur l'image du Christ, mais les réformés se contente-
ront de lever la main et jurer et promettre à Dieu de servir fidèlement Sa
Majesté en l'exercice de leurs charges (Archives nat., E 8a, f" 166, et ms. fr.
18168, f" 64 ; E 12a, f" 84, et ms. fr. 18171, f" 17).
CONTRATS RELATIFS AUX BIENS DE L'ÉGLISE ,'}79
Pour faire signer valablement aux représentants du Consis-
toire des actes authentiques, M' Le Cointe, M L Le Ferreur, XL Cour-
tin ont dû rivaliser d'ingéniosité avec le notaire François. Nous
avons déjà remarqué l'usage de périphrases plus ou inoins em-
barrassées dans les actes concernant les acquisitions et autres
conventions relatives aux immeubles d'Ablon (terrains et bâti-
ments). Pour ceux de Charenton ce sera la même chose. Et nous
allons maintenant retrouver des formules analogues à propos
des cimetières possédés, toujours hors de l'enceinte de la ville,
par l'Eglise de Paris.
380 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
CHAPITRE VIII
CIMETIÈRES ET ENTERREMENTS PROTESTANTS 1
§ 1. Des services funèbres en général. — Premiers protestants enterrés dons
les cimetières catholiques. — Exclusions et déterrements. — Edits de
1563 et 1570. — Simplicité ordonnée par la loi civile et par la disci-
pline ecclésiastique. — Pas de pasteur officiant. — Enterrements des
pasteurs Couët, La Faye, Bèze. — L'Edit de Nantes.
§ 2. Cimetière de la Trinité. — L'hôpital des « Bleus » et le cimetière des
pestiférés. — Anciens plans. — Emplacement actuel. — Edit de 1576. —
Règlement des pompes funèbres, 1600. — Arrêt du Conseil, 1609. —
Registres des inhumations.
§ 3. Cimetière Saint-Père. — I. Le cimetière des lépreux. — IL Premier
cimetière protestant après l'Edit. — Récits de deux visiteurs : l'Estoile ;
Casauhon. — Histoire éphémère d'un monument funéraire. — Les pro-
testants dépossédés. — III. Second cimetière (1604). — Emplacement
actuel. -— Anciens plans. — L'Hôpital de la Charité. — Mise en posses-
sion. — Stricte exécution de l'Edit. — Registres des inhumations.
§ 1. Des services funèbres en général
Les premiers protestants — ceux qui n'étaient encore, pour
ainsi dire, qu'à moitié protestants — espérant réformer l'Eglise
romaine et ne désirant nullement rompre avec elle, ont été tout
naturellement inhumés en terre bénite, à l'intérieur des églises
ou dans les cimetières tout proches. Pour Paris le premier texte
à nous connu sur ce sujet donne en 1563 une sanction officielle
à ce mode de procéder : nous ne savons d'ailleurs comment
l'édit de pacification fut observé jusqu'à son abolition cinq ans
plus tard 2 .
1. M. P. de Félice, dans ses études sur les Protestants d'autrefois {les
Temples, 2 1 ' éd., 1897, ch. XI) a emprunté ses exemples à diverses provinces
et diverses époques des XVI e et XVII e siècles : nous avons cherché à noter ici
ce qui concerne Paris seulement, et le commencement du XVII e siècle.
2. Edit d'Ainhoise, 19 mars 1563, art. XI : « Quant à nostre dite ville,
prévôté et vicomte de Paris, nous ordonnons pour lesdites sépultures que
ceux de ladite religion qui viendront à y décéder seront enterrés es cime-
tières de la paroisse dont seront les maisons èsquelles ils seront allés de
LES ENTERREMENTS PROTESTANTS 381
Quand la rupture fut définitivement consommée, et que les
protestants furent mis hors de l'Eglise par l'excommunication,
ils furent aussi mis hors des églises, exclus des cimetières. Ce
ne fut pas, toutefois, une règle sans exception. Certaines famil-
les protestantes trouvèrent encore moyen de faire enterrer leurs
membres au dedans ou auprès des églises où reposaient les
corps des générations passées, qu'il y ait eu, ou non, abjuration.
Nous avons vu ainsi un Danfrie inhumé à Saint-Hilaire, un Ca-
naye à Saint-Côme.
C'étaient surtout les familles nobles qui revendiquaient le droit
de faire enterrer leurs morts dans certaines églises ou cha-
pelles situées sur leurs fiefs. L'inverse se produisit aussi, mais
beaucoup plus rarement, et il y eut des catholiques inhumés
dans des cimetières protestants l . En certains cas enfin un pro-
testant ayant été d'abord enterré en terre bénite le « déterre-
ment » fut exigé par les catholiques, et même ordonné par tel
Parlement -. Dans l'année qui précède l'Edit de Nantes, ce
« comble de brutalité » soulève les protestations d'un auteur in-
connu, dont le style a quelque chose de l'éloquence d'Agrippa
d'Aubigné : « Bon Dieu ! parmi quels tigres vivons-nous ! car la
sépulture est bien aussi naturelle l'homme que la mort, et bien
aussi civile que le bien mourir. » Faudra-t-il descendre au rang
des sauvages qui mangent leur ennemis ? « François, ceux que
vous déterrez ne sont ni Margajas ni Toupinambouds, ce ne sont
point estrangers. Ce sont François de nature comme vous, mieux
que vous d'affection, s'il est vray que l'humanité est la propre
affection du François... O desnaturés ! vostre religion est-elle
donc comme cela ? Que nous peut-il servir de bien clore les
cimetières, de soigneusement couvrir les fosses ! On le faisoit
vie à trespas, et que lors de leur décès l'un de ceux de la maison ou famille
l'ira dénoncer au chevalier du guet, lequel mandera le fossoyeur de la pa-
roisse, et lui commandera qu'avec tel nombre de sergens du guet qu'il trou-
vera bon lui bailler, pour l'accompagner et garder qu'il ne se fasse aucun
scandale, il aille enlever le corps de nuit, et le porte enterrer au cimetière
de la paroisse sans aucune suite ni compagnie. » Cf. Ch. Read, Cimetières
et inhumations des huguenots, principalement à Paris, au.v xvi", XVII e ,
xvnr siècles (K. h. p., 1862, p. 133), et Ch. Sellieh, Bulletin municipal offi-
ciel, 1899, p. 2917 à 2919.
1. Ainsi en 1618, au cimetière Saint-Père, un chanoine de Notre-Dame,
prieur du Vieux Velcsme (sic) et de Thouars (/>'. h. p.. 1863, p. 277).
2. Par exemple, un arrêt fui rendu au Parlement de Bordeaux sous la
présidence de Florimond de Ra'mond.
382 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
pour empescher que les bestes ne violassent ces lieux. O Dieu '
ce qui se trouve horrible aux bestes est aujourd'hui permis aux
François 1 . »
Ces horribles déterrements, trop fréquents dans certaines pro-
vinces, semblent avoir été inconnus à Paris même, mais non pas
dans les environs immédiats. En pleine année 1606, au moment
où le roi manifeste son esprit de tolérance en rapprochant le
lieu de culte protestant, l'évèque de Paris introduit une requête
devant le Parlement pour faire déterrer et conduire « en terre
profane » le corps d'une centenaire, la dame de Varennes, qui
avait voulu être inhumée dans l'église du lieu, près de son mari.
On l'avait autrefois (sous la Ligue) « vue catholique, » mais
depuis sept ans (c'est-à-dire depuis l'Edit) elle n'avait plus assisté
à la messe 2 .
Le fait général et certain c'est que dès le dernier quart du xvi e
siècle les protestants n'étaient plus légalement admis à enterrer
leurs morts dans les cimetières jusqu'alors communs à tous les
Français, et désormais réservés aux seuls catholiques ; (il a fallu
1. Plaintes des Eg. réformées, 172 p. in-32, 1597. Cf. B. h. p., 1862, p. 143,
1898, p. 519 (N. Weiss, Autour de l'Edit. Les enterrements de protestants).
Même après l'Edit, en 1609, à Orléans, le cadavre d'une demoiselle protes-
tante est déterré (L'Estoile, II, 274, cf. 373).
2. Varennes (Seine-et-Oise) est au bord de l'Yerres, à trois lieues à l'est
d'Ablon, à vol d'oiseau, près de Brie-Comte-Robert. Barbe de Sanglé avait
épousé M. de Fleury, seigneur de Varennes, et leur fils Charles avait, le
? janvier 1606, fait enterrer sa mère dans l'église barricadée, en l'absence
du pasteur, « un petit homme maigret » qui n'était pas arrivé à temps. Un
dossier conservé aux Archives natles L. 428, 39-52, et dont le B. h. p. a
publié des extraits (1897, p. 649) renferme la pièce suivante :
« A nos seigneurs de Parlement. Supplie humblement Henry de Gondy,
cvesque de Paris, disant que par les edictz du Boy il est défendu d'enterrer
les corps de ceux et celles qui font profession de la religion prétendue ré-
formée dans les églises ne cymetières. Xeantmoings depuis peu, au lieu de
Varannes en Brie, malgré la volonté du curé dudit, après avoir esté les
portes tant de l'église que du curé forcées, le corps de demoiselle Barbe
Sanglé avoir esté enterré en lad. église tout joignant le maistre autel, ce
qui n'est tolérable. Et considèrent nosseigneurs du Parlement que ladite
paroisse de Varannes est dans le diocèse de l'evesché de Paris, et que par-
tant le suppliant a grand interest, et que de ce que dessus vous appert par
le procès-verbal cy attaché, vous plaise, de vostre puissance, en exécutant
les édits du roy, ordonner que ledit corps de ladite demoiselle Sanglé sera
déterré et osté dud. endroict de lad. église, pour estre conduict en aultre
lieu et en terre profane. Et vous ferez bien. » L'arrêt définitif ne figure pas
uu dossier.
LES SERVICES FUNÈBRES 383
trois siècles pour arriver à interdire « les distinctions à raison
des croyances du défunt * ») dans toutes les communes de France.
Même pour se rendre aux cimetières qui leur étaient spécia-
lement affectés, les réformés n'étaient autorisés à faire aucun
service funèbre, aucun cortège, aucune cérémonie rappelant ce
qui était en usage dans l'Eglise romaine. Au moment de l'Edit
de Nantes le règlement officiel pour Paris comme « es autres vil-
les » était contenu dans l'édit de Saint-Germain-en-Laye (août
1570, art. XIII). Il prescrivait aux baillis et juges ordinaires de
pourvoir les réformés « de lieux pour faire l'enterrement des
morts » (le mot cimetière était évité) ; les dispositions de 15(i3
étaient maintenues en ce qui concerne l'enlèvement des corps la
nuit, l'escorte de police pour empêcher tout scandale, etc. Le
convoi ne devait plus se faire absolument « sans aucune suite ni
compagnie, » mais il ne devait pas être « plus grand que dix
personnes. »
Cette réglementation sévère, qui donnait aux enterrements une
apparence misérable et clandestine, était pour beaucoup de pro-
testants un sujet d'humiliation, et pour la populace catholique
un objet de moquerie. Plus tard un pasteur de Paris crut devoir
présenter une sorte d'apologie à ce sujet (son propre grand-père,
remarquons-le, avait été en 1572 « inhumainement traîné en la
rivière de Seine » après sa mort) - : « On se moque de nos enter-
rements parce qu'ils se font sans cérémonie et sans pompe, et
les moqueries que l'on en fait ont causé une infinité de désordres
et d'inhumanitez. Sur quoy j'ay à vous dire que partout où nostre
religion est en sa pleine liberté, les enterrements ne se font pas
comme en ce royaume où la misère du temps a obligé nos pères
à cette simplicité 3 . »
Cependant cet état de choses n'était pas dû exclusivement aux
dispositions restrictives et vexatoires prises par les autorités
civiles. La discipline ecclésiastique des Eglises réformées de
1. Loi du 5 avril 1884, art. 70, 4°.
2. Dhelincourt, Neuf dialogues sur la descente de J.-C. aux enfers, sur
le service des Eglises réformées, etc., Genève, 1(!48. Epître dédicatoire,
3. Le même, Avertissement contre les missionnaires, Chareulou. 1654,
iu-8°, p. 71.
384 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
France, par réaction contre la doctrine du purgatoire et la pompe
des messes mortuaires, était favorable à la simplicité dans les
services funèbres comme dans le culte en général : « Il ne se
fera aucune prière ou prédication ni aumône publique aux enter-
rements, pour prévenir toutes superstitions, et ceux qui accompa-
gnent les corps seront exhortés de se comporter avec modestie
durant le convoi, méditant selon l'objet qui se présente, tant les
misères et la brièveté de cette vie que l'espérance de la vie bien-
heureuse 1 . »
Les pasteurs n'assistaient alors aux services funèbres que
rarement, et à titre d'invités, non d'officiants. Précisément à
l'époque dont nous nous occupons, le Synode national de 1603,
saisi de la question « si les pasteurs doivent aller aux enterre-
mens, » estime que « veu Testât de nos Eglises et la forme des
sépultures, il doit estre remis au jugement et à la discrétion du
pasteur de s'y trouver ou non -. » Ainsi non seulement il n'y avait
point de service religieux au temple (à Paris notamment il y
aurait eu, pour cela, une raison péremptoire : le manque de
temple), mais il ne semble pas qu'il y eût même un service à
la maison mortuaire avant la levée du corps : le pasteur, cela va
sans dire, se trouvait souvent près des mourants pour les exhor-
ter, ou venait faire la prière avec la famille, après la mort, mais
toujours sans que cette intervention eût aucun caractère public.
En tout cas, il n'y avait pas de service religieux au cimetière.
Tel pasteur de Paris qui, exerçant ses fonctions hors du royau-
me, aurait pu bénéficier d'un régime différent, approuve le prin-
cipe des usages de son pays, et leur reste fidèle. Ainsi Couët pen-
dant les vingt années de son ministère à Bâle 3 : il fait mainte-
1. Chapitre X, art. 5. Le fondement de cet article, d'après d'Huisseau, date
de 1562. A Genève les Ordonnances de 1542 renouvelées en 1561 (du vivant
de Calvin) portent « qu'on ensepvelisse honestement les mortz au lieu
ordonné. De la suyte et compaignye nous la laissons à la discrétion d'un
chascun » (cf. Doumergue, J. Calvin, t. III, p. 145).
2. Aymon, Synodes, synode de Gap, 1603.
3. 1588-1608. « En 1590 l'antistès Grynéus exhorta le Consistoire de
l'Eglise françoise à faire des sermons funèbres aux enterremens, comme
cela est usité dans les Eglises allemandes. Le Consistoire pria l'antistès de
leur laisser suivre l'usage des Eglises de France, et d'agir selon leur sim-
plicitê accoutumée. J. Grynéus s'étant roidy, on trouva bon d'escrire à Th. de
Bèze et Ant. de Chandieu [le pasteur de Paris] pour savoir leur sentiment.
Ils répondirent cpie M. Grynéus devoit avoir la charité de laisser l'Eglise
françoise dans l'usage où elle se trouvoit actuellement... ; ce qui fut accor-
dé ». (Hist. de l'Eg. de Bàle, par P. Roques, 1720 ; B. h. p., 1863, p. 270).
LES SERVICES FUNÈBRES 385
nir parmi ses paroissiens « la simplicité accoutumée, » et dans
son testament, demandant qu'on l'enterre au cimetière français,
il a soin de prescrire qu'on lui fasse « une toute simple et chres-
tienne sépulture *. »
Un de ses collègues qui, pendant sa vie, avait au contraire aime
quelque peu l'apparat, le « bonhomme la Faye 2 » eut, par excep-
tion, la satisfaction posthume d'être « avec un grandissime con-
voy porté et enterré au cimetière. »
En province, dans les villes où le suzerain et beaucoup de
petits seigneurs du pays sont protestants, des spectacles de ce
genre se voyaient quelquefois à cette époque. Voici comment Se
passèrent, en 1603, à Vitré (fief des Rohan), les funérailles du
vieux pasteur Merlin, venu mainte fois à Paris comme aumô-
nier de Coligny, notamment en 1572 3 : « Il fut porté au cime-
tière par neuf de ceux de la religion réformée de Vitré pour y
estre inhumé. Les gentilshommes circonvoysins de Vitré furent
conviés à l'enterrement, lesquels s'y trouvèrent et quatre gentils-
hommes portoyent le poêle 4 , et des anciens portoyent le corps.
Tous ceux de la Religion de ladite Eglise, depuis le plus grand
jusques au plus petit, se trouvèrent à l'enterrement, avec infinis
tesmoignages de regrets... Tous les papistes sans y penser luy
firent honneur, car toutes les rues estoyent bordées d'hommes et
femmes, et les fenestres des maisons garnies d'assistans et de
regardans. Nul de l'enterrement ne dit un mot, qu'un paisant
des champs qui rit et s'avisa de dire, passant près des fossez
de la ville, qu'il falloit illec jeter le corps. » Au milieu d'une
populace catholique comme celle de Paris, où ce Breton aurait
eu certainement beaucoup d'émulés, cette manifestation eût éié
impossible, et d'ailleurs désapprouvée par le Consistoire.
Même dans une ville exclusivement calviniste comme Genève,
les pasteurs s'opposaient avec énergie à de telles cérémonies.
Ils suivaient en cela l'exemple de Calvin, dont la sépulture fui
si humble qu'on ignore où elle se trouvait. Bèze, de même, expri-
1. Projet de testament olographe (collection Lutteroth, Bib. h. pr.) datant
de 160(5 environ. Voir nos pièces justificatives, XXV bis.
2. Comme dit son voisin du quartier Saint-Germain-l'Auxerrois L'Es-
toile, Journal d'Henri IV, p. 503.
:i. Diaire de son fils Jacques, extraits publiés par Gaberel, Ilisl. de VEg.
de Genève, II, p. 198.
4. Nous proposons de lire ainsi un mol que M. Gaberel n'a pu déchiffrer.
386 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
ma la volonté formelle d'être enterré avec « le commun » à Plain-
palais (1005). Les magistrats, n'en tenant pas compte, le firent
mettre avec une certaine solennité dans le cloître de la cathé-
drale, mais la compagnie des pasteurs obtint que le corps ne fût
pas porté sur des nappes et serviettes, à la nouvelle mode des
personnes de qualité : la protestation rappelait qu' « il n'y a
point de différence entre les hommes soit par rapport à la nais-
sance, soit à l'égard de la mort, qui surprend également les
grands et les petits 1 . »
La question des sépultures fut une des plus ardemment débat-
tues pendant les négociations préliminaires de l'Edit. « Les Refor-
mez demandaient avec une grande instance qu'il n'y eût pour
les catholiques et pour eux que les mêmes cimetières... Les enter-
rer à part c'étoit les soumettre aux canons qui excluent les héré-
tiques des cimetières ordinaires : c'étoit par conséquent les noter
comme tels et les exposer par une marque flétrissante à la haine
des catholiques... Il ne sembloit pas que les Reformez pussent
espérer de vivre en paix avec des gens à qui on permettoit de
porter leur haine plus loin que la mort 2 . »
Mais ils n'obtinrent pas gain de cause. L'article 40 du projet
primitif, stipulant l'admission des protestants dans les cimetiè-
res catholiques en certains cas, ne fut pas enregistré par le Parle-
ment de Paris 3 . On s'en tint donc au système des édits précé-
dents, prescrivant de pourvoir les réformés d'un lieu à part pour
les sépultures ; d'après l'édit de 1570 ce lieu devait être « le plus
commode que faire se pourra, » mais il n'était pas mis gratuite-
ment à la disposition de ceux qu'on excluait, malgré eux, des
cimetières communs : ils devaient faire l'acquisition à leurs
frais. L'Edit de Nantes reproduit (art. XXVIII et XXIX) la plu-
part des dispositions antérieures, emploie le même terme que
pour les lieux bénits, et ajoute : « Les cimetières dont ils [les
réformés] ont été privés à l'occasion des troubles leur seront ren-
dus, sinon qu'ils se trouvassent à présent occupés par édifices et
1. E. Choist, l'Etat chrétien calviniste au temps de Bèze, p. 372 et 456.
Dès le 29 octobre 1599 le Consistoire s'était plaint que les personnes de
qualité fussent portées en terre par d'autres que les « commis », voire la
plupart « à mains basses sur serviètes et panemains contre la modestie et
ordre ancien. »
2. Benoît, Hist. de l'Edit, I. p. 232.
3. Anquez, Hist. des ass. polit., p. 176.
CIMETIÈRE DE LA TRINITÉ 387
bastimens, de quelque qualité qu'ils soient : auquel cas leur en
sera pourvu d'autres gratuitement. » Les magistrats et officiers
de police chargés de veiller à la « conduite des corps morts » ne
devront pas non plus exiger aucun salaire de la part des familles,
ni de l'Eglise 1 .
Parmi les articles secrets s'en trouve un (XLV) qui interdit en
général de faire déterrer les corps inhumés dans les cimetières
catholiques, et renferme en outre une clause spéciale à Paris :
« Outre les deux cimetières que ceux de ladite religion y ont pré-
sentement, à savoir celuy de la Trinité et celuy de Saint-Germain,
leur sera baillé un troisième lieu commode pour lesdites sépul-
tures aux fauxbourgs Saint-Honoré ou Saint-Denis. » Ce dernier
paragraphe resta lettre morte. Nous allons voir maintenant ce
qui concerne les deux autres cimetières. Ils avaient ces caractè-
res communs d'être l'un dans un faubourg, l'autre dans un quar-
tier excentrique, ce qui n'était guère « commode, » et tous deux
dans le voisinage immédiat des voiries où l'on enfouissait les
cadavres d'autres gens exclus des lieux bénits par raison d'hygiè-
ne publique : les pestiférés et les lépreux !
§ 2. Cimetière de la Trinité
L'hôpital de la Trinité avait été fondé en 1202 à quelques cen-
taines de pas hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, rue Saint-
Denis - ; presque en face se trouvait l'église Saint-Sauveur. Ce
quartier se trouvait depuis Charles V dans l'intérieur de la ville,
au sud de la porte Saint-Denis. On recueillait là « les pauvres
enfants masles qui n'ont père et mère, » et on les habillait de vête-
ments bleus :î ; les amendes infligées par le Parlement étaient
souvent destinées à leur entretien : ce fut, pendant les persécu-
tions, le cas des sommes versées par maint protestant arrêté
1. Cf. Conférence des édita de pacification, par P. dk BELLOY, dédiée à
Henri IV (février 1600) ; cf. B. h. p. 1862, p. 351.
2. Vers le n° 164 actuel un passage garde encore ce nom. La muraille était
vers le n" 114 après l'impasse des Peintres.
3. Lorsqu'on monte la rue Saint-Denis en venant de la rue Grenela, on
voit à droite, n" 146, communiquant avec la rue par une voûte faisant partie
d'une vieille maison, la cour des Bleus. La chapelle devait être entre cette
cour et la rue Greneta qu'elle n'atteignait pas. C'est doue l'emplacement de
l'ancien hôpital qu'on traverse en passant sous quatre maisons avant de
déboucher 15, rue de Palestro.
388 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
dans le voisinage : ainsi Ph. de Gastines K Derrière l'hôpital on
enterrait les pauvres qui y étaient décédés, et aussi les gens qui
mouraient en ville pendant les épidémies : par exemple en 1413
on creusa quatre grandes fosses pour deux mille quatre cents
victimes de la peste -. Ce cimetière présentait la particularité
d'être le premier à Paris où l'administration municipale eût un
droit de perception sur les sépultures, dès le xiv e siècle 3 .
Sur le Vray pourtraict naturel de la ville, etc., publié à Paris
par (). Truschet sous Henri II, on voit très bien le « cimetière de
la Ternité » : trois rangées de bâtiments le séparent des rues voi-
sines : Gairin Boisiau, Saint-Denis et Garnetal ; vers le milieu,
un calvaire et plusieurs tombes ; à l'est, un mur percé d'une
porte donnant sur une petite place.
Sur le plan de Du Cerceau (1555) au nord-est de cette porte est
aussi figuré un espace planté d'arbres. Sur le plan de Quesnel
( 1 609) le dessin des maisons fait que cet espace n'apparaît pres-
que plus. Mais on le voit très bien sur les plans de Mérian (1615)
et de Tavernier (1628). Gomboust (1652) qui signale rue des
Saints-Pères le Cimetière des prétendus réformés, ne donne au-
cune indication semblable près de la Trinité, mais figure, au
nord, des terrains vagues auxquels aboutit la « rue des Bas-
fours. » Après la Bévocation La Caille 4 représente le « cul-de-
sac de Basfour » finissant à un terrain rectangulaire planté d'ar-
bres, dont la limite septentrionale est séparée de la rue Guérin
Boisseau par des bâtiments appartenant à des particuliers.
A ces plans connus il convient d'en ajouter un que M. Bead
avait découvert aux archives de l'assistance publique, daté de
1697. On y distinguait la partie du cimetière affectée à la sépul-
ture des protestants « au bout septentrional du cimetière, vis-à-
vis de la rue des Basfours 5 » : la superficie était de 63 toises,
sur 1.172 que mesurait l'ensemble du cimetière, soit environ
deux cents cinquante mètres carrés seulement c .
1. « Aux enfans de la Trinité, 200 livres parisis », le 30 juin 1569 (Ches-
pin, Hist. des martyrs, éd. de 1597, f. 701, v°).
2. Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VI et Charles VII. Cf. Le-
i.ei'f, Hist. de Paris, éd. Cocheris, t. II, p. 462.
3. BoURNON, Petite histoire de Paris, 1888, p. 67.
4. Description de la ville de Paris, 1714, f° 23.
5. B. h. p., 1862, p. 367.
6. Douen, Révocation à Paris, 1, 149.
CIMETIERE DE LA TRINITE
381)
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•5.
KTAT ANCIKN ET ACTUEL DES LIEUX
390 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
Aujourd'hui, après le n° 176 rue Saint-Denis — maison an-
cienne - - s'ouvre le passage Basfour qui correspond au cul-de-
sac conduisant autrefois au cimetière. Les n OÏ 5 et 7 du pas-
sage ont probablement été élevés sur l'emplacement de ce cime-
tière ainsi que le n" 29 de la rue de Palestro, percée au xix c siè-
cle à travers les anciennes dépendances de l'hôpital. On a trouvé
alors de nombreux ossements qui furent déposés dans les cata-
combes du xm" arrondissement (une plaque le rappelle, vers la
rue Dareau). On en découvrit encore (dans des terres rappor-
tées) en traçant la rue Réaumur, puis en creusant la station
« Réaumur-Sébastopol » du Métropolitain, toute proche de l'an-
cien cimetière protestant. II correspondait sans doute à la chaus-
sée et aux trottoirs de la rue de Palestro devant les n os 20 et 22.
Le n° 18 longerait un cimetière plus petit, perpendiculaire à
l'autre, indiqué sur le plan de 1714 ^ .
L'Edit de mai 1576 avait affecté aux réformés ce lieu de sépul-
ture 2 : « Art. VI : Ordonnons que pour l'enterrement des morts
de ceux de ladite religion estant en nostre dite ville et fauxbourgs
de Paris leur sera baillé le cimetière de la Trinité. » L'année
suivante l'édit de Poitiers (art. XX) confirmant les dispositions
générales sur cette manière, ne mentionne plus Paris ; en 1582
encore les Parisiens ne semblent pas entrés en possession de ce
cimetière 3 , mais ils obtiennent satisfaction au cours des années
suivantes, et l'Edit de Nantes ne fait que constater un état de cho-
ses incontesté.
Bientôt intervint une sorte de règlement des pompes funèbres.
En exécution de l'Edit et sur requête du procureur du roi, une
sentence fut rendue au Chàtelet par le lieutenant civil François
1. Les Archives nationales (Q 1 1099 0, f°. 28) possèdent un plan de la cour
de la Trinité, et la Bibl. nat. une plaquette (ms. fr. 21805, f" 10 et suiv.) in-
titulée : « Institution, règlements, etc. de l'ordonnance des entretenemens
des enfans tant mâles que femelles d'icelui] hospital, » Paris, in-4°, 1682,
et diverses pièces dans lesquelles rien ne concerne le cimetière protestant,
encore utilisé jusqu'à la Révocation. Voir notre étude sur ce cimetière de
la Trinité dans le B. h. p., 1908, p. 258.
2. Benoît, Hist. de l'Edit, I, 365 ; B. h. p., 1862, p. 357 ; 1863, p. 275 ;
Douen, Encycl. des se. rel., XII, 782.
3. Cahier général de l'ass. de S. Jean d'Angély (Mém. de Du Plessis-Mor-
>vv. IL p. 627) : » On n'a pu obtenir le bénéfice ^dc l'art. XX] notamment
à Paris. »
RÈGLEMENT DES POMPES FUNÈBRES (HÎOO) 391
Miron, le 24 février 1600, ordonnant que « ceulx de la religion
prétendue refformée qui décéderont es villes de la prévôté de
Paris seront conduicts et portés en terre *sans aulcune cérémo-
nie, sçavoir en hiver après sept heures et en esté après neuf
heures de nuict. Et en ceste ville seront tenus les parens et amis
des deffuncts faire assister les corps et iceulx conduire par ung
archer du guet, et les parens du deffunct si bon leur semble,
qui au retour seront aussy assistés dudict archer, qui sera tenu
de prendre certifficat de l'hoste où le corps sera levé, du décès
d'icelluy, pour le sallaire duquel sera payé demy-escu. Et seront
lesdits corps portés par telles personnes qu'ils vouldront choisir
aux conditions qu'ils pourront convenir, s'ils n'aiment mieux les
laisser porter au fossoyeur de la Trinité, auquel sera payé demy
escu pour chacun homme qui aydera à porter le corps. Sur ce
sera payé audit fossoyeur, pour tenir la porte ouverte à chacune
heure de la nuict, dix sols pour l'ouverture d'icelle porte, et vingt
sols pour la fosse et ouverture de la terre. Et deffences sont faic-
tes audict archer du guet et audict fossoyeur de prendre plus
hault prix que celluy ci-dessus, encores que feust baillé de gré à
gré par les parties, sur peine de punition, etc. 1 ».
Ce règlement fut bientôt mis en vigueur dans d'autres villes
de France « comme estant très utille pour empescher toutes
sortes de séditions -. » Il est intéressant à comparer avec les règle-
ments actuels concernant les actes de l'état civil et les services
funèbres, ainsi qu'avec les édits antérieurs. Les magistrats et
agents de police ne devaient exiger aucune rétribution ; quant
aux « pompes funèbres » il n'y avait pas de monopole, mais un
tarif maximum et une seule « classe » tant pour les prédéces-
seurs de nos « croque-morts » que pour le fossoyeur. La famille
pouvait accompagner le corps, quel que fût le nombre des mem-
bres, mais en droit strict aucune autre personne n'était autorisée
1. Le VIII e volume des Bannières du Châtelet, dans lequel cet acte fut
enregistré, a été perdu dès le xvn" ou XVIII e siècle. Une copie trouvée aux
archives de la ville de Lyon a été publiée dans le B. h. p. 1862, p. 357
(« règlement de Paris pour les cimetières ») avec un résumé transcrit dans
les Ordonnances de pol : ce de la Bibliothèque de Lamoignon (Archives de la
Préfecture de police), fol. .'568.
2. Ainsi s'exprime un arrêt du Conseil d'Etat (12 août 1604) renvoyant
PU sieur de Refuge, intendant de la justice à Lyon, la requête des protes-
tants de ladite ville tendant à la concession d'un nouveau cimetière aux
Terreaux ; l'intendant est invité à faire observer le règlement parisien (Ar-
chives nat. E 7 a f. 230).
392 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
à se joindre au cortège. Cependant, en fait, pourvu qu'il n'y eût
pas trop de inonde, la police tolérait la présence de quelques
amis avec la famille ou à défaut de la famille.
C'est ce qui ressort de la lecture du premier acte rédigé sous
le nouveau régime, par un archer : et ce libellé sera reproduit
dans la plupart des suivants :
« Le dernier jour de février 1(100 deffuncte damoiselle Char-
lotte de Dampierre, vefve de feu Robert de la Sangle, vivant sieur
de Moncharville, estant de la vraie religion, a esté enterré au
cimetière de la Trinité, par Pierre de Riencourt, fossoyeur audit
cimetière, où le corps d'icelle a esté assisté et accompagné par
de ses amis et archers du guet 1 . »
Le fossoyeur auquel un sergent à cheval signifia la sentence
établissant le règlement de 1600, Pierre de Riencourt — aussi
écrit Riancourt et Rancourt — exerçait encore ses fonctions en
1009 lorsque fut notifié un acte que nous avons retrouvé : arrêt
du Conseil d'Etat modifiant le précédent règlement, et ce, d'après
un cahier de réclamations présenté au roi le 19 août 1606, c'est-à-
dire au moment même où le culte était transféré à Charenton.
Ce cahier visait d'ailleurs un arrêt du Conseil d'Etat rendu
aussitôt après l'Edit, et une ordonnance des commissaires du
roi (26 octobre 1599) à laquelle le lieutenant civil ne s'était pas
conformé. Après dix ans de démarches les protestants parisiens
obtenaient enfin, malgré l'opposition de l'administration muni-
cipale, l'autorisation de faire les enterrements à des heures moins
nocturnes. Le Conseil d'Etat déclare que ceux de la Religion pré-
tendue réformée pourront faire enterrer leurs morts « demy
heure avant soleil levé et demy heure après soleil couché. » Ils
obtiennent aussi une réduction de tarif et même, en certains
cas, la gratuité complète : « Un archer du guet leur sera baillé,
qui ne pourra prétendre pour son assistance qu'un quart d'écu,
excepté les pauvres, desquels il ne prendra aucune chose -.
Le règlement de 1600 et l'arrêt de 1609 s'appliquaient sans
doute également aux deux cimetières de Paris, bien que les actes
1. B. h. p. 1863, p. 275. 11 faut peut-être lire de Sanglé comme ci-dessus,
p. 382, note 'z.
2. Pièces justificatives, xxxm (Bibl. de l'Arsenal, mss. Conrart). Ce texte se
trouve aussi aux Archives nationales E 20 b, fol. 13 recto, et de la Bibl. nat.
ms. fr. 18175 f° 159).
CIMETIÈRE SAINT-PÈRE 393
ci-dessus mentionnent seulement le fossoyeur de la Trinité (cime-
tière intra muros) i.
Les archives de l'Etat civil brûlées en 1871 renfermaient un
« papier-registre des enterremens qui ont esté faicts des person-
nes de la religion ; » il contenait d'abord, du 28 février 1600 au
16 mars 1604, 82 actes d'inhumations faites au cimetière de la
Trinité (soit une vingtaine par an en moyenne) ; ensuite les actes
relatifs aux divers cimetières protestants étaient mélangés. Un
ancien du Consistoire, M. Michel d'abord, d'Huysseau après 1617,
tenait ce registre, en copiant le « brouillas » des archers « pour
autant qu'il l'a pu 2 . » M. Read n'a relevé que peu de noms de
protestants enterrés dans ce cimetière : « Claude Le Jeune, com-
positeur ordinaire de la musique du roy '■'• » (26 septembre 1600),
Pierre Lengevin, imprimeur du roi (5 février 1609), Salomon de
Caux (28 février 1626), ingénieur du roi, dont le nom a été
donné à une rue voisine, près du Conservatoire des Arts et
Métiers 4 .
§ 3. Cimetière Saint-Père
Tandis que le cimetière de la Trinité était au nord-est de la
ville dans l'intérieur de l'enceinte, l'autre cimetière mentionné
par l'Edit se trouvait au sud-ouest hors des murailles, sur la rive
gauche. Le faubourg Saint-Germain ayant été le plus ancienne-
ment habité par de nombreux huguenots, il était naturel qu'ils
eussent, là aussi, leur « dortoir, » comme dit un document du
temps. Et nous croirions volontiers, avec M. Read, que l'usage de
ce cimetière était antérieur à l'époque où celui de la Trinité
fut officiellement concédé aux huguenots 5 . Mais nous n'avons
sur ce point aucun renseignement précis.
1. Dans toute la France, entre ces deux dates, la question des cimetières
est une des plus délicates à régler. Entre 1600 et 1609, parmi les arrêts du
Conseil d'Etat, M. N. Valois n'en a pas relevé moins de vingt-trois concer-
nant les cimetières (Arrêts, etc., t. II, 1894).
2. Ii. h. p., 186.'1, ]). 277.
3. H. h. />., 1864, p. 193, 301, 406, 44.'{, et 1863, p. '284. Voir ci-dessus,
ch. VI, § 2.
4. H. h. p. 1863, p. 39, note 1. Voir notre étude sur ce cimetière, avec carte,
dans le même li. h. p., 1906, p. 249.
5. « Le plus grand musicien français du XVI* siècle, » au dire de M. Ex-
pert (conférences de Foi cl Vie à la salle de la Société d'encouragement, à
394 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
Jusqu'au règne de François I er il y eut un cimetière pour les
lépreux à l'angle méridional de la rue Taranne et du chemin
descendant vers la Seine (aujourd'hui 51, rue des Saints-Pères,
au coin du houlevard Saint-Germain) \
En face (49, rue des Saints-Pères) fut étahli ensuite un autre
cimetière autour de la chapelle Saint-Pierre de la Maladrerie —
par corruption : Saint-Père — . On la voit très nettement, en
pleine campagne, sur le plan de Du Cerceau (1555). C'était hors
de l'enceinte de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés : les hautes
tours et la porte fortifiée se dressaient tout près de là (aujour-
d'hui rue Saint-Benoît). La chapelle est remplacée par la salle des
conférences de l'Alliance française et le cimetière par le petit
jardin entre cette salle et le houlevard ; il s'étendait même plus
loin, sur le trottoir et une partie de la chaussée du houlevard et
de la rue des Saints-Pères -. Mais, en somme, sa superficie était
peu considérable : « La chapelle ne pouvait contenir que douze
personnes ; avec le cimetière elle ne formait qu'un demi-arpeni.
Ce cimetière ne servait anciennement que pour les pestiférés 3 . »
Les renseignements sur les inhumations après 1599 dans ce
premier cimetière protestant sont extrêmement rares. La plus
ancienne mention, consignée par l'Estoile dans son Journal, est
antérieure au règlement cité plus haut. Elle montre qu'après
l'Edit les huguenots avaient cru, de bonne foi, pouvoir inter-
préter dans le sens le plus large la « liberté » que le roi leur
accordait. Ce n'est pas seulement la famille, ou une dizaine de
personnes, mais plus de cent parents et amis qui suivent le convoi
d'un Rochelais : « Le jeudy 20 janvier 1600 ceux de la religion,
Paris ; audition du 13 février 1910) ; on entendit ce jour-là une chanson
gasconne « Villageoise » bien faite pour plaire à Henri IV, à côté de
morceaux d'un caractère religieux à chanter en famille par les protestants :
prières avant et après le repas (« Bon Dieu, bénis-nous... » ; « Rendons
grâces à Dieu... ».), spaume LXIX : « Hélas, je le prie, sauve-moi... », etc.
Claude Le Jeune a aussi harmonisé à trois voix certaines mélodies de Louis
Bourgeois, p. ex. celle du psaume XCVIII (« Chantez à Dieu nouveau
cantique... ») exécutée au Trocadéro le 1 er novembre 1909, lors du quatrième
centenaire de la naissance de Calvin.
1. Sur le plan ci-contre.
2. Cf. Douen, Révoc. à Paris, I, p. 149. « En 1844, creusant un égout dans
la rue des Saints-Pères, les ouvriers trouvèrent un grand nombre d'osse-
ments » (Ed. Foukniek, Variétés historiques, t. IV, p. 139).
3. Remarques historiques sur l'église et la paroisse Saint-Sulpice, Paris,
1773, in-1'2. N" II sur le plan ci-contre.
CIMETIERE SAINT-PERE
395
en nombre de six ou sept vingts, accompagnèrent le corps d'un
nommé Balda, de la religion, et l'enterrèrent à leur mode, au-des-
Si
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"ÏAX&. TtA/Krvu^"
'fâonsJUA/CU^A^
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JP,
ETAT ACTUEL DES LIEUX, ET EMPLACEMENTS
(I) de l'ancien cimetière des lépreux ; (II) du cimetière protestant avant i(io(
(III) du cimetière protestant après 1604.
sus du Pré aux Clercs, au mesme endroit auquel Testé passé avoit
aussi esté enterré un des leurs nommé Des Prises l . »
1. Journal inédit du règne d'Henri IV, édition Halphen. Cf. France prot.,
2" éd., t. I, col. 729 : Bernard Balda de Lastre, échevin de la Rochelle en
1(510.
390 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
Ainsi dès le milieu de 1599, avant même que le culte provi-
soire de Grigny eût été transféré à Ablon (lettres patentes du 14
octobre), avant que les commissaires de l'Edit eussent rendu
au sujet des enterrements leur ordonnance (26 octobre) les réfor-
més utilisaient au vu et au su de tous un cimetière au faubourg
Saint-Germain. Trois ans plus tard, le même chroniqueur nar-
rant un autre service funèbre, il ressort de son récit que la
police faisait alors appliquer le règlement de 1000. « Le mardi
5 [février 1002] M. de Rambouillet, secrétaire du roy, mourut aux
fauxbourgs Saint-Germain-des-Prés, en la religion, la profession
de laquelle il avoit toujours différée et dissimulée, à cause des
temps, et fut enterré au cimetière Saint-Père, à la mode de ceux
de la religion, de laquelle il estoit. »
Précisément à cette époque Casaubon eut la première occasion
de se trouver du petit nombre des personnes admises à suivre,
après le coucher du soleil, un enterrement (celui de Madame de
Garrault). Son cœur sensible fut douloureusement impressionné
de voir les protestants exilés, après leur mort, hors de la cité, et
jetés comme des ordures dans un coin quelconque : « Mane et
vesperi in libris fuimus : interdiu funus deduximus honestis-
simae matronse D. de Garro : et hodie primum locum vidimus
sepulturre piorum dicatum. Expellimur urbe et quasi xaeip^ara
in angulum nescio quem ejicimur. Bene est. II ixepiç tjijlojv apud
Deum. II vào TioX-'ista YjUUov âv toï; oùpavoTç. Deo opt. max. laus
eiç auovaç octtovtov 1 . »
Le lieu dont la vue arrachait au pieux visiteur ce cri de dou-
leur et d'espérance présentait probablement l'aspect d'un champ
quelconque, où rien ne désignait l'emplacement des tombes que
le petit monceau de terre si vite affaissé ou couvert d'herbes fol-
les. Mais, de même que nous avons vu les protestants essayer de
suivre les convois en aussi grand nombre que le faisaient libre-
ment les catholiques, voici que se manifeste une tendance à
élever des monuments funéraires analogues à ceux que renfer-
ment les cimetières et églises catholiques.
L'innovation fut faite — chose assez naturelle — dans une
famille où les uns étaient catholiques, les autres réformés : nous
retrouverons plus tard encore, en étudiant les rapports des pro-
1. Ephémérides, 27 mars 1602. Sur Marie Garrault, femme de Nicolas
Bigot, voy. ci-dessus, p. 180, n. 3, et ci-après, p. 443.
CIMETIÈRE SAINT-PÈRE 307
testants et des jansénistes, ce nom illustre : Arnauld. L'Estoile
consacre à cet incident deux pages de son Journal :
(Mai 1603) « Le trésorier Arnauld, commis de M. de Rosny,
jeune homme de bon esprit et de grande espérance, fort aimé de
son maistre, âgé de vingt-neuf ans seulement moins neuf jours,
mourut en ce mois à Paris, et le 21 d'iceluy, comme il étoit sur
le point d'accompagner son maistre en Angleterre, où le roy
l'envoyoit, ayant jà dressé pour cet effet une partie de son équi-
page. Il fut enterré le même jour, à dix heures du soir, au cime-
tière Saint-Père, où il fut porté par quatre crocheteurs, dont l'un
étoit le nourricier de ma petite Magdelon, demeurant au faux-
bourg Saint-Germain. Il y avoit un poisle de velours sur le corps,
lequel fut accompagné de cinquante chevaux. On disoit qu'il avoit
fait une belle et heureuse fin. »
(Mars 1604) : « Le dimanche 14 je fus me promener par curio-
sité au cimetière de ceux de la religion, derrière Saint-Sulpice,
qu'on appelle Saint-Père, pour y voir la belle tombe du feu tré-
sorier Arnauld, dont chacun parloit comme de chose nouvelle
et inusitée entre ceux de la religion, principalement en ce pays-
ci. Elle étoit d'un fort beau marbre noir, tout d'une pièce, esti-
mée à deux cents écus ou environ, élevée d'un demi-pied de
terre, et couchée de plus, autour de laquelle il y avoit, gravé en
lettres d'or ce qui s'ensuit :
Ci-gît noble homme maistre Claude Arnauld, vivant conseiller, notaire et
secrétaire du roy, maison et couronne de France, et des finances de Sa Ma-
jesté, trésorier général de France en la généralité de Paris et ordonné par
le Roy près la personne de Monseigneur le marquis de Rosni, pour l'admi-
nistration des finances de Sa Majesté, sous le commandement du dit seigneur.
« Dans le milieu du marbre étoit gravé en lettres d'or ce qui
s'en suit :
Passant, tu ne liras point ici les louanges de celuy qui est sous ce tombeau.
Sa vie les a, comme immortelles, gravées dans le ciel, jugeant indigne
qu'elles traisnassent en terre.
Quant à ce qu'il a été, tu le pourras apprendre de sa fortune,
mais de sa vertu seule ce qu'il méritoit d'estre.
MOESTISSIMO FRATR]
PLVHA NON PEHMISIT
DOLOH.
« Au-dessus se voyoient gravées ses armoiries.
« Quinze jours ou trois semaines après, on couvrit de plâtre ce
beau tombeau, de peur que la populace, envieuse de tels monu-
mens, n'achevât de le gâter, comme elle avoit déjà commencé, et
26.
398 l'église réformée de PARIS SOUS HENRI IV
qu'enfin elle ne le brisât et le rompît du tout, comme aussi on fut
averti qu'on avoit délibéré de le faire en une nuit. Et voilà comme
d'un tombeau de marbre en fut fait un de plâtre, et quelle est la
durée de nos ambitions, qui se réduisent enfin en boue et en
plâtre. »
L'érection de tels monuments funéraires ne risquait pas seu-
lement de soulever des protestations de la part des catholiques,
elle scandalisait certains réformés de la vieille roche, jugeant
toute « distinction » contraire à la simplicité prescrite par la
discipline. Et c'est précisément entre la mort d'Arnauld et la
mutilation de son tombeau que se place (octobre 1603) une déci-
sion du synode national de Gap : Les députés saintongeais ayant
demandé « s'il est permis à un particulier de s'approprier un
lieu de sépulture élevé sur des pilliers et autres ornemens, » le
Synode déclare que « pour les sépultures tous se doivent tenir à
la simplicité ancienne sans s'approprier rien de particulier, en
tesmoignant notre communion avec les saints aussi bien dans la
mort que nous la désirons dans la glorieuse résurrection 1 . »
Les réformés ne purent utiliser ce cimetière pendant bien long-
temps après l'Edit qui leur en reconnaissait formellement la jouis-
sance. Le terrain était situé sur le fief de l'abbaye de Saint-Ger-
main-des-Prés. Les religieux s'unirent au curé de Saint-Sulpice
pour le réclamer, « afin d'y enterrer comme auparavant les pes-
tiférés et les personnes qui, par dévotion, demandaient d'y être
inhumés 2 . » Le cimetière protestant fut donc désaffecté ou plu-
tôt affecté de nouveau aux enterrements catholiques par un arrêt
du Conseil d'Etat (4 mai 1604). Le texte en est malheureuse-
ment inconnu 3 .
La question des cimetières protestants préoccupait évidem-
ment les autorités à cette époque-là. C'est du 4 mars 1604 que
date la copie du règlement de 1600 que nous avons cité à propos
de la Trinité.
Pour remplacer le terrain enlevé aux réformés parisiens, le
1. Avmon, Synodes, t. I. synode de Gap.
2. lienuinjuts hisl. sur l'égl. et lu paroisse S. Sulpice, Paris, 1773. Vingt
ans plus tard, cependant l'abbé fera ordonner au curé de faire clore le ci-
metière, par crainte qu'on enterre nuitamment « des individus morts de la
contagion, tués en duel, ou bien des huguenots » (30 mai 1624 ; arch. nat.,
fonds de S. Sulpice, S. 3512, anc. cote, cité li. h. p. 1863, p. 41).
3. Cf. Berty. Topogr. hisl. du vieux Paris, III, 220.
NOUVEAU CIMETIÈRE SAINT-PÈRE 399
Conseil désignait un emplacement voisin de l'autre côté de la rue
Saint-Père, mais encore au sud de la limite du Pré-aux-Clercs.
Dans ces parages semble s'être trouvé une voirie T (voisinage
toujours aimablement choisi). Joachim Meurier, maître orfèvre,
demeurant « au bout du pont des Changeurs, paroisse Saint-Jac-
ques de la Boucherie, » possédait là un jardin « clos de murs, »
et contenant vingt-sept toises de long sur quinze de large. » Il
appartenait précédemment au sieur de Fontaines-Chalandray qui
l'avait vendu à Meurier en même temps que « l'hôtel de San-
sac, » maison située entre le jardin et la rue. Ce terrain était
« chargé de trente-neuf sols tant de deniers de rente -. »
C'est aujourd'hui le n° 30 de la rue des Saints-Pères, contigu
à l'Ecole des Ponts et Chaussées. Quelques arbres sont encore
plantés dans la cour qui occupe la plus grande partie de l'an-
cienne surface du cimetière. En arrière se trouvait un moulin à
vent, vers l'emplacement actuel du Dépôt d'artillerie de l'autre
côté de la rue du Pré-aux-Clercs, dans la direction de Saint-
Thomas d'Aquin.
Une carte dressée précisément vers cette époque montre, sé-
paré du Pré-aux-Clercs par deux longues bandes de terrain, closes
de murs, une sorte de trapèze également entouré de murailles.
Dans l'angle, en face la chapelle « S. Père » (seul mot inscrit sur
cette partie du plan), on remarque une maison longeant une rue
latérale (aujourd'hui Perronet) avec dépendance perpendiculaire
à la rue des Saints-Pères. A l'angle opposé est une butte avec le
1. P. ex. d'après le grand « plan archéologique » d'A. Lenoir (Bibliothèque
de la Ville de Paris).
2. Les mesures plus exactes sont de 30 m. 65, 43 m. 84, 19 m. 32, 50 m. 69,
d'après un document que possède la Bihlioth. de la ville de Paris : " Cen-
sive de l'Université déterminée dans le faubourg S. Germain, d'après le
bornage de N. Girard, arpenteur, fait par arrest de la Cour du 14 mai 1551,
et recherché géométriquement par le baron de Molina, colonel ingénieur,
pour contenir exactement la même superficie donnée par Carron et Fleuri
en juillet 1674 » (collationné par Molina en 1753). Le « Cimetière des Hu-
guenots » correspond au n° 29 d'une » II' feuille. •> Un trapèze est limité
à l'est par la rue des Saints-Pères (15 toises, 4 pieds, 1 pouce), au nord
par une ligne parallèle à la limite du grand Pré-aux-Clercs (23 t.. p., 1 p.»,
à l'ouest par une ligne perpendiculaire à la précédente (9 t., 5 p.. 6 p.) ; au
sud, il y a 26 t., p., 9 p. ; six propriétés occupent, de ce côté, l'espace entre
notre terrain et la rue Saint-Guillaume. La légende de ce n" 29 : « Maison
et cimetière de l'hôpital de la Charité, » date de la révision de 1753.
400 L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE PARIS SOUS HENRI IV
moulin déjà noté ailleurs. Au-dessous, et à droite, jusqu'à la
Seine, il n'y a plus une seule maison i .
Six ans plus tard le plan de M. Mérian (1615) représente en face
la chapelle deux bâtiments en équerre dont le principal est en
façade sur la rue des Saint-Pères. Un petit jardin, carré, clos de
murs, les sépare d'un espace planté d'arbres au fond duquel, en
retrait, on distingue cinq petits objets verticaux, moins grands
que les arbres — peut-être les tombes protestantes. Au nord du
cimetière est alors tracé le nouveau « jardin de la royne, » régu-
lièrement planté d'arbres -.
Mais en 1604, tout autour du jardin de J. Meurier, il n'y avait
que des champs à l'ouest de la rue des Saints-Pères. A l'est, un
peu plus bas en descendant vers la Seine, on allait bientôt (1607)
construire l'hôpital de la « Charité, » pour les frères Saint-Jean-
de-Dieu. (Dès 1602 Marie de Médicis en avait fait venir de Floren-
ce cinq et les avait établis rue des Petits-Augustins ; ils durent
bientôt céder la place à la reine Marguerite, pour ses construc-
tions nouvelles •"•). C'est à eux que le cimetière sera donné quel-
ques jours avant la Révocation 4 .
L'emplacement du terrain ayant été ainsi établi, voyons com-
ment les protestants furent mis en possession. La chose eut lieu
aussitôt après l'arrêt du Conseil d'Etat 5 . Le lieutenant civil
François Miron avait convoqué pour le 6 mai 1604 les « députés
de ceux de la religion prétandue réformée, » M. de Saint-Ger-
main, qui ne vint pas, et J. Mercier. Avec le propriétaire J. Meu-
rier ils trouvèrent sur place un procureur de l'abbaye, deux
religieux, et le curé de Saint-Sulpice (sur la paroisse duquel est
la rue des Saints-Pères), « vénérable et discrète personne maistre
1. Description nouvelle de la aille, cité, Université et fauxbourgs de Paris,
publiée en 1(509 par Fr. Quesnel.
2. Ci-dessus p. 17, dans l'angle inférieur à droite.
3. Cf. Articles présentez à nos seigneurs de la Cour du Parlement pour
l'administration de l'hôpital de la Charité, Paris, in-4°, 1620, p. 12 (Bihl.
nat., m s. fr. 21805, fol. 187).
4. Nouvelles à la main publiées dans le B. h. p. 1907, p. 467 : « 3 octobre
1685. On a osté aux gens de la religion le cimetière qu'ils avoient dans le
faubourg Saint-Germain et on l'a donné à l'Hostel-Dieu et aux religieux
de la Charité. »
5. Procès-verbal aux Archives natlcs, fonds S. (îermain-des-Prés, S. 2839,
(iinc. cote) publié par M. Read dans le B. h. p. 1863, p. 36.
NOUVEAU CIMETIÈRE SAINT-PÈRE 401
Henri Lemaire, docteur régent en la faculté de théologie. » Le
procureur du roi enjoignit à Meurier de remettre les clefs à J. Mer-
cier. Meurier demanda qu'il lui fût payé neuf cents livres tour-
nois, tout en reconnaissant que lui-même avait versé sept cents
livres seulement au précédent propriétaire. Le procureur, quand
même, mit en possession du jardin « lesdits de la religion pré-
tandue réformée, » en donnant les clefs à J. Mercier ; celui-ci
devait bientôt recevoir « les deniers provenant de la valeur du
jardin » comme dépositaire de biens de justice. Mais les ré-
formés trouvaient trop élevé le prix demandé. Il y eut « prisée et
estimation » par Jean Fontaine, maître des œuvres de charpen-
terie des bastimens du roi, le 18 mai, et la somme à payer fut
réduite à celle que Meurier avait déboursée lui-même : sept cents
livres tournois.
Trois jours après, Sully signe une ordonnance : nous le
voyons sans surprise intervenir dans cette affaire, comme, l'année
suivante, pour le transfert du culte. Mandat est donné au tré-
sorier de l'épargne de payer à Meurier le prix ainsi fixé ; mais
ceux qui la verseront entre les mains du vendeur sont deux
membres du Consistoire dûment délégués à cet effet : « Noble
homme maistre René Le Cointe, advocat en la cour de Parle-
ment » (le beau-frère du pasteur Lobéran) et « maistre Samuel
Dufresnoy, procureur en ladite cour, demeurans à Saint-Ger-
main-des-Prés lez Paris, rue de Seine et des Marests, presens et
comparans au nom et comme anciens de l'Eglise pretandue refor-
mée de Paris, eux disans députez et avoir charge de ceux de
ladite Eglise. » La formule est beaucoup plus nette que pour les
contrats précédemment rédigés par M" François relatifs à Ablon.
L'acte fut passé le 2 juin devant deux notaires catholiques, Guil-
lard et Bontemps 1 .
Voilà donc les réformés mis en possession d'un nouveau cime-
tière pour remplacer celui dont ils ont été privés, et en cette,
circonstance l'Edit est strictement appliqué - - en grande partie
sans doute grâce à Sully - - selon la lettre et selon l'esprit : le prix
1. L'original était resté dans l'étude de M' Bontemps ; le B. h. />. (186:5,
p. 38) a publié la minute collationnée par M. de Massanes, pour servir
t;uxdits de la H. 1*. R. » Antoine de Massanes, ancien conseiller et secrétaire
fîu roi, était au moment de la Révocation le doyen d'âge du Consistoire et
demeurait rue des .Marais (Douen, Révoc. 11, 17, et B. h. />. 1863, p. 14). Il
Était déjà « ancien » en l(i.")8 (Fr. prot. 2 e éd., Y. 541).
402 l'église réformée DE PARIS SOUS HENRI IV
du terrain est à la charge des finances royales et non des réfor-
més, conformément à l'article XXVIII ; le vendeur doit accepter
le prix fixé par expert, et sans qu'il y ait « homme vivant et mou-
rant » à la place de la collectivité protestante *. Des emplace-
ments destinés à la même affectation ont été, dans des condi-
tions analogues, mis à la disposition des protestants sur l'avis des
commissaires exécuteurs de l'Edit, en certaines provinces, à cette
époque, mais il n'en avait pas été et il n'en sera pas toujours
ainsi partout ; souvent, avant ou après cette époque, les réfor-
més n'auront de cimetière que s'ils achètent eux-mêmes le ter-
rain ou si l'un des leurs en fait don à l'Eglise 2 .
Ce jardin affecté entièrement aux protestants parisiens pour
leur usage, et non distrait d'un plus grand cimetière comme à
la Trinité, était heaueoup plus vaste, sans avoir encore une super-
ficie très considérable (environ douze ares).
Le premier acte d'inhumation aurait été, d'après M. Read 3
daté du 21 mars 1004. Il est permis de se demander s'il ne fal-
1. Ceci était également conforme à la Réponse du roi au XIII' article du
cahier présenté en 1602 par les réformés : « Les seigneurs directs des places
(lui ont été ou seront achetées suivant le XVI e article de l'Edit tant pour
faire l'exercice de ladite religion que pour les cimetières seront satisfaits
pour une seule fois de leur indemnité au dire d'experts, sans pouvoir
obliger les acquéreurs à leur bailler homme vivant et mourant. »
2. Voici un exemple de chacun de ces trois cas, sous Henri IV : Le 2 dé-
cembre 1599 un marchand d'Orléans « fréquentant les foyres du Poictou »
achetait par devant un notaire de Niort, pour 90 écus d'or, une maison et
un jardin à Orléans, près des remparts ; le 16 du même mois il déclare
par devant le notaire du Consistoire d'Orléans, M* Sevin, que l'acquisition
a été faite avec les deniers des Réformés, pour employer le jardin c tmme
cimetière (B. h. p. 1899, p. 568).
En Bourbonnais, au contraire, le 22 août 1603, les commissaires Frère et
Chandieu assignent « pour lieu et cymetière deux boisselées de terre au
champ à eulx offert par les maires et eschevyns » (de Moulins) au village
de Vernies (B. h. p. 1863, p. 390).
A Saint-Quentin, les réformés, après