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Full text of "L'Hôtel Drouot en ..."

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HARVARD COLLEGE 
LIBRARY 




FKOM THB FUND OF 

THOMAS WREN WARD 

Trauurer of Harvard Co[icg« 
1830-1842 



From the 

Fine Arts Library 

Fogg Art Muséum 








PAUL EUDEL 




L'HOTEL DROUOT 

ET LA CURIOSITÉ 



EN 1882 

AVEC UNE PRÉFACE 



r 

PAR M. ARMAIVD SILiVESTRE 



DEUXIÈME ANNÉE 



' PARIS 



G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 

13, AUl Dl 8HINILLK-8AINT-GKRMAIN, 13 
i883 





L'HOTEL DROUOT 

ET LA CURIOSITÉ 

EN 1882 



IL A ETE TIRÉ 

Cinquante exemplaires nvmérotês sur papier de Hollande 

AVEC UN PORTRAIT DE L'AUTEUR. 

Prix : 7 francs 



Paris. — Imp. Y** P. Larousib et Ci«, rue MontparnasM, 19. 



PAUL EUDEL 



L'HOTEL DROUOT 

ET LA CURIOSITÉ 
EN 1882 



AVEC UNE PRÉFACE 



M. ARMAND SILVESTRE 



PARIS 
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 

13^ RUE DE GRENELLE, 13 

4883 
Tous droits réservés. 












ItfSriSD FIIE IBTS LIBBAin 
r066 MUSEOM 



À H. LE BARON JÉRÔME PIGHON 



Laissez-moi^ mon cher maître et ami, inscrire votre 
nom sur la première page de ce volume, 

(Test en admirant un jour les belles choses dont vous 
avez su vous entourer, grâce à des recherches inces- 
samment poursuivies, ^ue fai senti naître en moi le 
goût delà curiosité. 

Depuis, chaque fois que je me suis trouvé en votre 
compagnie, vous n'avez cessé, avec une inépuisaile 
obligeance, de me procurer des matériaux pour mes 
écrits et de me guider dans mes études sv/r ce dia^ 
huitième siècle que vous possédez si bien. —Je ne vous 
ai jamais quitté saris savoir quelque chose déplus. 

Vos amis et les miens, connaissant ma haute et 
profonde estime powr vous, m'appellent souvent votre 
élève. (Test un titre que je suis fier de revendiquer. 
Bien qu'il ne me donne ni votre esprit éclairé ni 
votre goût délicat, je pense qu'il peut m^autoriser 
à vous dédier ce livre imparfait; aussi je vous prie 
de vouloir bien en accepter Vhommage, en continuant 
à me garder une amitié qui m*est précieuse. 

"PQ^UL EWDEL. 



PREFACE 



C'est dans les chroniques que s'écrit la véritable histoire 
d'un temps, et c'est à elles qu'il faut recourir encore pour 
nous défendre des. mensonges ingénieux de la légende. 
Pour les chroniques, d'ailleurs, comme pour les valets 
de chambre, il n'est guère de grands hommes; mais la 
vie n'est pas un Panthéon , et mieux vaut voir nos 
grands-pères comme sont nos contemporains que de 
nous croire issus de demi-dieux. Ces retours à la réalité 
ne sont pas pour flatter notre imagination, mais ils 
sont une œuvre de justice. Tout chroniqueur sincère et 
consciencieux fait donc une œuvre utile et mérite la 
reconnaissance des gens de bien. 

Je dis cela pour l'auteur de ce livre, lequel n'est que 
le second volume d'une collection qui sera, un jour, 
précieuse entre toutes. Car, dans cette série, l'amateur 
de curiosités puisera des documents qu'il ne saurait 
trouver nulle part ailleurs, et les trouvera dans une 
forme contrastant singulièrement avec la sécheresse 
des catalogues. La première condition pour intéresser 



II PRÉFACE. 

à ce point, sur de tels sujets, c'est incontestablement 
une compétence inattaquable. Les rares élus à qui 
M. Paul Eudel a fait les honneurs de sa collection per- 
sonnelle savent quelle est la sûreté de son goût et le 
sérieux de ses connaissances. Celui-là n'est pas un 
amateur vulgaire qui a su réunir plusieurs tableaux de 
grand prix parmi lesquels un des plus admirables por- 
traits de Rigaud, celui du chirurgien La Peyronnie, et 
des objets rares, comme son clavecin merveilleusement 
décoré par Claude Gillot, un pur chef-d'œuvre. Des plats 
d'Avisseau, des morceaux, d'orfèvrerie uniques, des 
faïences d'une authenticité absolue [rara avis aujour- 
d'hui) ; on trouve de tout dans le catalogue de ce véri- 
table connaisseur, tout, plus une collection d'argenterie 
qui ii'eut de rivale autrefois que celle du baron Pichon. 
Un tel amour de la curiosité, une piété si fervente du 
bibelot, sont les meilleures garanties que puisse donner 
un auteur entreprenant une suite de volumes, une façon 
de calendriers artistiques comme celle dont je suis 
chargé de présenter au public la portion relative à 
l'année 1882. L'écrivain plein d'humour et de fan- 
taisie auquel on la doit n'est pas seulement un cher- 
cheur, mais aussi un philosophe; un bibelotmane, mais 
un penseur : il ne regarde pas seulement, il juge. Or, 
les choses, comme les hommes, ont leur histoire, en ce 
siècle surtout, où tout est à tous, par l'instabilité 
croissante des fortunes. 

Naître, vivre et mourir dans la même maison ! 

dit un vers exquis de Sainte-Beuve. Ce rêve est d'un 



PRÉFACE. m 

autre âge. Où sont-elles les maisons qu'une même 
famille emplit depuis longtemps de ses douleurs et de 
ses Joies, où la même lignée bégaye dans les mêmes ber- 
ceaux pour aller ensuite recevoir l'eau bénite des pas- 
sants sous la même porte? Où sont-elles les reliques 
qu'on se transmettait pieusement par héritage? Où ces 
meubles qu'habitait la religion du souvenir? Nous avons 
changé tout cela. Je ne sais pas si nous avons mis le 
cœur à droite et crois plutôt que nous ne l'avons plus 
mis nulle part dans la poitrine humaine. Le fait est 
que cette billevesée charmante du respect s'attachant 
aux débris du foyer n'est plus de notre temps. Tout 
objet ayant une valeur artistique doit donc passer à 
THôtel des ventes, non pas une fois, mais bien des fois. 
C'est comme une Bourse à laquelle il va se faire coter. 
Rien de plus curieux que les variations de son cours. Je 
pourrais citer l'histoire d'un Saint Michel terrassant 
le Djémon^ attribué à Raphaël, qui passa par les prix 
les plus monstrueusement divers. 

Il résulte, de là, qu'à un point de vue plus élevé 
c'est rhistoire du goût public qui s'écrit à l'hôtel Drouot. 
Prenez, à vingt ans de distance, — à dix même, — car 
ee goût est instable entre tous ; prenez, dis-je, les ta- 
bleaux du même artiste, et vous vous ferez une idée, à 
ses enchères, de l'instabilité des renommées. Comparez 
un peu ce qu'ont valu les Tassaërt à ce qu'ils valent 
aujourd'hui. Par contre, allez vous offrir pour rien un 
Lapito qui s'est jadis vendu très cher. Il y a bien là 
affaire de mode dans une certaine mesure , mais il y a 
aussi œuvre de justice. La mort a du bon, surtout pour 



IV PRÉFACE. 

les immortels. Je sais quelques membres de l'Institut 
qui auraient bien à souffrir s'ils vivaient assez pourvoir 
vendre leurs toiles dans quelques années seulement. Le 
jour où le nommé Paillet transforma en boutique de bro- 
canteur Tadmirable hôtel que le sieur Claude de Bullion 
avait édifié dans la rue Plâtrière et fait décorer par 
Simon Vouet, Blanchard et Sarrasin, il porta un rude 
coup à Tamour-propre posthume des artistes ; car ce fut 
là que FHôtel des ventes eut son berceau: 

On sait quelle place cette institution a prise dans la 
vie parisienne. Je dois avouer cependant que je l'ignorai 
longtemps, ayant la flânerie plus portée aux choses de 
nature qu'à celles de l'ingéniosité humaine. Comme 
bien d'autres, ce fut l'amour qui me la révéla. Par une 
belle après-midi de printemps (ce n'est pas hier, hélas! 
puisqu'il y avait encore des printemps en ce temps-là), 
j'avais suivi, depuis la rue Pigale, une admirable créa- 
ture dont la démarche était positivement d'une déesse, 
grande, avec un Juvénile bondissement de formes, 
coiffée d'une épaisse chevelure noire, et dont lés yeux 
baissés avaient je ne sais quoi de délicieusement vir- 
ginal. J'aurais été ainsi jusqu'au bout du monde, ce 
rendez-vous que Des Grieux donna à tous les amoureux 
fervents. Mais cette remarquable personne s'engouffra 
entre les battants de velours de l'Hôtel Drouot, et, 
comme je m'y étais précipité sur sa trace, je la vis 
monter au premier, aller droit à une salle et s*y com- 
porter absolument comme chez elle, un des hommes de 
service luiayant apporté une chaise au premier rang des 
acheteurs groupés autour d'une table crasseuse, quelque 



PREFACE. V 

chose comme une avant-scène de première à cet étrange 
spectacle. Elle tira de dessous sa pelisse un sac de cuir 
et, entourée d\)dieux brocanleurs aux faces patibulaires 
qui lui parlaient avec une familiarité dont j'étais révolté, 
elle commença à suivre, avec une flamme étrange dans 
les yeux, une vente de bibelots, tendant ses belles mains 
nues vers chaque objet mis aux enchères, le retournant 
dans tous les sens, faisant des moues dédaigneuses, se 
taisant mettre à part, avec beaucoup d'autorité, ce 
qu'elle avait choisi. 

J'avoue que Hébecca inclinant sur son épaule la cru- 
che qui désaltéra Éliézer était plus poétiquement occupée 
que cette belle fille d'Israël marchandant des tessons 
et des argenteries démodées. Je n'en demeurai pas moins 
fidèle à ma première impression ; je revins le lende- 
main et les jours suivants. J'osai même un jour lui de- 
mander la permission de porter un immense pot à tabac 
en Delft dont elle était embarrassée jusqu'à sa voi- 
ture. 

Elle profita de l'occasion pour me vendre quelques 
drogues que je payai ce qu'elle voulut. Si l'amour 
est aveugle à l'ordinaire, c'est bien pis quand il veut 
faire le connaisseur de curiosités. Quand nous nous fâ- 
châmes, je fus bien deux ans sans vouloir revoir le seuil 
maudit où mon cœur s'en était allé, pêle-mêle avec les 
fflaencesébréchées. Puis les expositions de tableaux m'y 
ramenèrent, et maintenant c'est avec une indifférence 
magnifique que je le franchis. 

Donc, dans ce nouveau volume de M. Paul Eudel, vous 
trouverez tout ce qui s'est fait d'intéressant, à l'HôteU 



VI PRÉFACE. 

par cette année de krach qui dispersa tant de rapides 
fortunes. Voici d'abord la vente Paul de Saint- Victor la- 
quelle ne se rattache d'ailleurs nullement à ce grand 
événement financier. L'auteur fait, à ce sujet, cette ré- 
flexion philosophique « qu'ils vivent surtout par le cer- 
veau, ces écrivains brillants, bien plus que par les yeux, 
et ne cherchent pas à s'entourer de choses inutiles pour 
provoquer l'enthousiasme de leur imagination souvent 
surexcitée. » Il s'en fallait cependant de beaucoup que 
le remarquable auteur A' Hommes et dieux professât le 
mépris de ces terrestres biens au même point que le grand 
poète des Émaux et camées. Ce fut ma plus grande 
surprise, quand^ j'entrai, pour la première fois, chez 
Théophile Gautier, de voir combien son salon modeste 
était pauvre de trésors artistiques : quelques tableaux 
seulement et bien peu ayant une sérieuse valeur. 

Des esquisses et des dessins de camarades, voilà tout. 
Il y avait plus de vingt ans cependant que Gautier 
exerçait le métier de critique d'art avec un éclat incon- 
testé et que sa légendaire indulgence distribuait à tous 
des encouragements dont sa haute valeur littéraire fai- 
sait le prix. Mais il parait que la reconnaissance des ar** 
tistes a besoin d'être sollicitée, ou, du moins, nos mœurs 
ont bien changé; car je sais de superbes collections ayant 
payé une prose notablement inférieure à celle de Gau- 
tier. C'est que, chez ce grand homme qu'ont connu vrai- 
ment ceux-là seuls qui l'ont approché, le désintéresse- 
ment égalait le génie. Rien de plus curieux d'ailleurs 
que ses goûts intimes en peinture; car il n'était pas 
aussi tolérant qu'on se l'imagine et, dans sa bienveil- 



PREFACE. VII 

lance universelle, entrait une certaine dose de dédain 
pour tout ce qu'il n'aimait pas. Ce fougueux coloriste de 
la plume adorait la ligne, bien plus que la couleur, et si 
son admirable aptitude à saisir les beautés de toutes 
choses lui a permis de parler avec justice de Delacroix, 
Ingres n'en eut pas moins, au fond, toutes ses secrètes 
sympathies. Au reste, ceux qui ont pu voir de la pein- 
ture de Théophile Gautier savent qu'Amaury Duvai était 
un foudre de couleur, un impressionniste et un auda- 
cieux auprès de lui. 

Je demande pardon pour le souvenir donné au maître 
que j'ai adoré, à celui que Baudelaire avait si excellem- 
ment nommé « le poète impeccable, » et je reviens au 
volume pour lequel on m'a fait l'honneur de me deman- 
der quelques lignes d'introduction dont il avait si peu 
besoîQ. Parmi ces tableaux, dont je parlais plus haut et 
qui auront, un jour, une histoire, dont M. Paul Ëudel si- 
gnale le passage à l'Hôtel cette année, je vais citer VÉté 
et VHvoer de Millet. L'auteur me semble un peu sévère 
pour le second de ces tableaux dont le charme est bien 
pénétrant cependant. Il rappelle, à ce propos, le nom 
d'Hamon avec une pointe d'ironie. Certes, la distance 
est grande entre Millet et Hamon ; mais si un seul des 
deux fut un grand peintre, tous deux furent des poètes 
et méritent un brin du vert laurier. Deux autres toiles 
encore dont le passage doit être mentionné, comme celui 
de ces étoiles dont le périodique retour est toujours un 
événement : c'est le Matin et le Soir de Corot. 

Quelques Courbet aussi méritent la même mention. 
Elle est d'autant plus utile que les faux Courbet enva- 



vin PRÉFACE. 

. hissent de plus en plus le marché. C'est au point, qu'à 
Texposition même de l'œuvre du peintre d'Ornans, orga- 
nisée par M. Haro au palais de l'École des beaux-arts, 
plusieurs tableaux ont pu être sérieusement discutés au 
point de vue de Tauthenticité. L'état civil de ceux dont 
la naissance est irréprochable doit donc servir un jour 
à en savoir le nombre exact. 

L'auteur, à ce propos, rappelle, dans une forme sans 
prétentions et vraiment bien spirituelle, quelques-uns 
des jugements de Courbet sur ses contemporains et 
quelques-unes des anecdotes dont il fut le héros. Il me 
pardonnera, j'en suis convaincu, d'en ajouter une 
aux siennes, une que je tiens de bonne source et qui 
n'est pas des moins curieuses. 

C était au lendemain du 4 septembre, et la Républi- 
que avait été proclamée la veille. Courbet s'en vint 
frapper à la porte de son ami Olivier Métra, à une 
heure matinale qui n'avait pas l'habitude de voir de- 
bout l'auteur de la valse des Moses, C'est donc avec la 
mauvaise humeur d'un homme qu'on réveille en sur- 
saut que celui-ci lui dit : « Entrez ! » Courbet, singuliè- 
rement solennel, s'assit sur le pied de son lit et com- 
mença, à fort peu près, le discours suivant : « L'an- 
cienne Marseillaise a fait son temps. C'est beau, mais 
rococo en diable, et puis les vers ne conviennent plus 
du tout aux événements contemporains. Morale : il faut 
une Marseillaise neuve à notre nouvelle République, et 
je viens sans façon te la demander. 

— Pardon ! mais, répondit Métra en se frottant les 
yeux comme un homme qui n'est pas bien sûr de com- 



PRÉFACE. IX 

prendre, je ne crois pas être Thomme qu'il faut pour 
faire un chant guerrier. 

— Je te dis que tu feras ça comme un ange. 

— Mais je n'ai pas de paroles pour faire une Mar^ 
seUlaise. 

— C'est ce qui te trompe, car je t'en apporte. 

— De qui? 

— De moi, parbleu ! 

— Tu es donc poète? 

— Plus poète que peintre. C'est ce qu'on n'a jamais 
compris. 

•— Voyons tes paroles, dit Métra avec résignation. 

— Les voici : 

£h pan! pan! pan! on entend le tambour! 
Eh tu! tu! tu! on entend le clairon; 
Eh pan! pan! pan! les enfants de ia France. 
Eh tu! tu! tu! vont mourir pour la Patrie! 

— Ça me parait très beau, dit Métra, mais je voudrais 
connaître le second couplet. 

— Le second couplet? répondit Courbet en haussant 
les épaules. 

— Mais oui ! 

— 11 n'y a pas de second couplet, et il ne doit pas y 
en avoir. 

— Pourquoi pas? 

— • Parce que c'est une marche. Eh bien, qu'est-ce 
qu'une marche? C'est un chant que disent 'des gens qui 
passent en rang, tandis que ceux qui les écoutent ne 
bougent pas. Par conséquent, ce ne sont jamais les 



X PRÉFACE. 

mêmes personnes qui entendent les paroles. Donc, il 
n*y a aucun besoin de les changer, et rien n'est plus 
inutile que de faire plusieurs couplets. 

Métra, de qui je tiens cette histoire, avoue qu'il de- 
meura abasourdi par la subtilité de ce raisonnement, 
tandis que Courbet, renonçant à le convaincre, et 
plein de mépris pour son inintelligence, sortait avec 
dignité et l'air impatient de Diogène cherchant un 
homme. II faut lui entendre aussi raconter une autre 
aventure de Courbet qui, souffrant d'une infirmité 
peu galante et extrêmement gênante pour s'asseoir, 
eut l'idée lumineuse de passer une journée dans la 
forêt de Saint-Germain à consulter les gens qu'il ren- 
contrait sur son cas, « parce que, disait-il, les méde- 
cins n'entendent rien à ces sortes de choses , tandis 
que les paysans ont des simples avec lesquels ils les 
guérissent en un clin d'oeil. » Les blanchisseurs, les 
maraîchers et les rôdeurs à qui il s'adressa, le re- 
çurent tous de la belle façon, et il rentra le soir dans 
Paris, disant avec désespoir: « Les paysans aujourd'hui 
n'en savent pas plus que les médecins I » 

Les autographes ont inspiré plusieurs pages pleines 
d'humour a M. PaulEudel. C'est encore un coin de l'his- 
toire que nous effleurons là. Très intéressants, les auto- 
graphes pour ceux qui croient que le caractère d'un 
homme se lit en même temps que son écriture, aux 
signes qu'a tracés sa main. Mais pour les autres aussi, 
c'est une inépuisable mine de curiosité. Les plus amu- 
sants que je connaisse sont ceux que Charles Maurice 
avait réunis dans son histoire anecdotique du théâtre. 



PRÉFACE. XI 

Parlez-moi de cet homme-là pour donner aux choses 
UQ tour plein de poésie. Dans la correspondance de 
M'^ Mars, par exemple, avec lui, il n'est question que 
de la nécessité où elle était de manger des pruneaux 
à tous les repas. Toutes ses salutations se confondent en 
demandes de pruneaux. 

Beaucoup plus intéressante, au fond, la magnifique 
phrase de George Sand citée dans le livre, à propos d'une 
des ventes Gharavay. Gharmante aussi, cette strophe de 
MUa par Rochefort, que je ne connaissais pas comme 
poète. Mais qu'ils sont impitoyahles, ces collectionneurs 
de toutes choses! J'apprends dans le livre de M. Paul 
Eudel, que Vallès, l'auteur du Bachelier, le grand con- 
tempteur de réducation universitaire, fut tout simple- 
meot déshonoré, le long de ses études, par une infinité 
de prix. Prix de discours français 1 Prix de discours 
latin! Prix de vers latins ! Prokpudor! Ehhieù^iem'en 
serais douté. Il faut connaître à fond la langue classique 
pour protester avec éclat contre elle. En revanche, j'aurais 
aisément deviné que M. Jules Verne n'avait pas été distin- 
gué comme styliste, par ses professeurs. Je crois que la 
postérité sera absolument de leur avis, si toutefois elle 
se donne la peine d'en avoir un sur cette même ques- 
tion. 

Beaucoup de souvenirs de Gambetta dans ce vo- 
lume, souvenirs qui empruntent un intérêt tout parti- 
culier d'actualité et d'émotion à la fin quasi-tragique, 
par sa rapidité, du grand tribun. Faut-il s'étonner que 
Gambetta n'ait eu, en rhétorique, que le troisième ac- 
eessit de discours français, ce qui, au lycée de Gahors 



XH PRÉFACE. 

n'étaitpas vraisemblablement fort glorieux ? Pas le moins 
du monde. L'éloquence n'est pas faite pour être cou- 
chée sur le papier, comme dit une expression vulgaire, 
et le style qui convient aux choses dites n'est pas celui 
que les choses écrites réclament. 

Il y a deux bêtises qu'on nous enseigne au cours de 
nos humanités. La première, c'est que, pour que des 
vers soient bons, il faut qu'ils puissent être mis aisé- 
ment en prose. C'est tout le contraire qui est vrai et on 
a toujours tort de dire en vers une chose qui pourrait 
être exprimée aussi complètement en lainage ordinaire. 
« Le vers, » dit excellemment George Sand, est une 
musique qui nous élève dans une sphère supérieure et, 
dans cette^ sphère-la, les idées et les sentiments se sen- 
tent délivrés du contrôle de la froide raison et des en- 
traves de la vraisemblance. C'est un monde entre ciel et 
terre où Von dit précisément ce qui 7te peut pas se dire 
en prose. Un tel privilège est dû à la beauté d'une forme 
qui n'est pas accessible au vulgaire, ou du moins à 
l'état de vulgarité douce qui est le fonds des trois 
quarts de la vie pratique. » Voilà la vérité sur cette 
première ineptie dont on dote notre jugement. 

L'autre, c'est « qu'on doit écrire comme on parle. » 
Eh bien 1 ce serait du joli I On nous cite M™® de Sévi- 
gné. Essayez donc de parler une de ses lettres. Vous 
serez amené à des fantaisies d'intonations qui don- 
neraient une maladie de nerfs au plus paisible animal, 
a l'hippopotame si vous voulez. J'irai plus loin; il y a 
une grammaire pour ce qui est dit et une autre pour ce 
qui est écrit, et telle faute de français est un mot de 



PRÉFACE. xm 

génie dans un discours. Elles ne sont pas rares dans les 
discours de Gambetta que nous a conservés Timpres- 
sion et son professeur de rhétorique avait raison de ne 
pas les admirer. Cette question des fautes de français 
est sans cesse ramenée par celle des autographes. Rien 
ne m'amuse plus que de voir les délicats du lexique 
citer avec complaisance celles qu'ontcommises de grands 
écrivains. Là encore il serait nécessaire de s'entendre. 
Dne expression dont un écrivain, considéré justement 
comme un maître, a fait usage, me parait avoir revêtu, 
par cela seul, un certain caractère d'autorité. Elle mé- 
rite, à mon avis, d'être acceptée dans la langue et d'y 
avoir droit de cité par le seul fait qu'elle y a été intro- 
duite par quelqu'un qui y fait loi. 

Une autre page très amusante de ce livre est celle ou 
sont recueillis des vers d'album. C'est que l'hôtel Drouot 
en voit passer quelquefois de ces recueils de poèmes 
improvisés pu les belles rimes sont rares. Les amateurs 
n'ont pas coutume de se les disputer. Pour moi, Nadar 
a victorieusement résolu la question de l'album et dit le 
dernier mot. dans l'histoire de ce mode de torture, en 
écrivant invariablement au-dessous des derniers vers 
tracés sur la page qui lui était tendue, ce distique que 
Ponsard lui-même eût trouvé insuffisamment harmo- 
nieux : 

Quand on fait si bien les vers, 
On devrait toujours en fair— e* 

Je VOUS prie de croire qu'ils ont été goûtés par les 
maîtresses de maison et qu'on ne lui en a jamais de- 



XIV PRÉFACE. 

mandé une seconde édition. A propos du collectionneur 
de toutes choses, M. Paul Eudel parle des maniaques de 
la peine de mort. Connaît-il la délicieuse correspon- 
dance échangée entre M. Roch et un brillant composi- 
teur d'opérettes à qui M. de Paris prodiguait les meil- 
leures places aux exécutions? Le brillant compositeur, 
ayant une première aux Bouffes, y convia son ami, « par- 
ce que, lui disait -il, vous m'avez obligeamment invité à 
toutes les vôtres. » M. Roch répondit avec infiniment de 
dignité : « Pardonnez-moi, cher monsieur, de ne pou- 
voir accepter votre si aimable invitation ; mais, par goût, 
je vais peu dans le monde. Je préfère le tête^àrtête. » 
On peut être un bon exécuteur et avoir cependant le 
mot pour rire, comme vous le voyez. A rapprocher du 
cri de douleur poussé par un pauvre diable dont la lit- 
térature consistait à donner, dans un journal, le récit 
des exécutions et qui touchait 25 francs pour cela. Le 
maréchal de Mac-Mahon gracie d'un coup deux coupa- 
bles dont il attendait impatiemment le châtiment. 
« Voilà une infamie, s'écria-t-il, que je ne pardonnerai 
jamais au septennat! y> La clémence de M. Grévy devait 
lui porter des coups bien plus répétés encore. 

Mais, que me voilà loin du livre que j'avais mission de 
présenter au lecteur! Est-ce ma faute, à moi, si, par la 
fantaisie exquise dont il est plein, il éveille dans mon 
esprit un monde d'impressions et de souvenirs, et 
n'est-ce pas en proclamer le charme que de suivre les 
mille chemins qu'il ouvre devant vous en y faisant 
l'école buissonnière? Je vous ai dit que Tauteur était, 
non pas seulement un curieux, mais un penseur, et la 



PRÉFACE. XV 

preuve, c'est qu'il fait penser. À toutes ces pages, un 
mot, une idée jetée en l*air vous distraient des documents 
qui y sont enregistrés cependant avec une conscience de 
bénédictin, et vous ramène à la vie dont THôtel des 
ventes consigne les liquidations et dresse les procès- 
verbaux. Il me reste à m'excuser d'avoir si longtemps 
retardé le plaisir que tous prendront à les lire. Et c'est 
ce que je fais avec d'autant plus de joie que moi-même 
je les veux feuilleter encore avant de donnera ce volume 
une place d'honneur dans mon humble bibliothèque. 



Armand SILVESTRE. 



3 février 1883. 



L'HOTEL DROUOT 

ET LA CURIOSITÉ EN 1882 



Avertissement. — Les instruments de musique anciens. — Les 
collectionneurs anglais. — M. Adam et M. Villemotte. — Le 
Jupiter de M. de Janzé. — Le Messie de M. Alard. — Les 
Joueurs de la communauté des ménestricrs de Paris. — L'Expo> 
sition du Trocadéro en 1878. — La gui terne du baron Davillier. 

— La vente Luigi Arrigoni. — Pour rien les Stradivarius! — 
Un violon d'enfant de Guarnerius del Gesù. — Un nouveau vio- 
lon de faïence. — Les Ruckers d'Anvers. — Un clavecin d'An- 
dréa Ruckers. — Peintures de Claude Gillot. — Pascal Taskin. 

— Les clavecinistes du xyii® et du xviiie siècle. — Le piano et 
le clavecin. 



Paris, 5 janvier. 

Ce livre est une suite. La première partie, V Hôtel 
Drouot, a paru en 1881. Nous avons changé ce titre 
cette année afin de pouvoir, à Toccasion, nous mouvoir 
dans un cadre plus large, et sortir des salles de ventes 
pour aller visiter les collections particulières, rendre 

1 



2 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

compte des expositions rétrospectives ou faire des 
études artistiques sur des sujets variés. 

Mais notre but n'est nullement changé et nous ne 
cesserons d'observer surtout le mouvement quotidien 
de THôtel Drouot, de suivre attentivement les ventes, 
de raconter toutes leurs péripéties, et de relever les 
prix intéressants ainsi que les pérégrinations multi- 
pliées des principaux objets. 

Tel a été le projet de cette publication à Torigine : 
elle ne sera pas détournée de son but. Avant tout, nous 
voulons écrire une suite au Trésor de la curiosité de 
notre très regretté maître et ami Charles Blanc. La 
curiosité n'est plus une mode; c'est un besoin. Il 
faut désormais créer un Stvd-book qui offre les ren- 
seignements les plus complets. Tous nos efforts ten- 
dront à prendre cette place. 

La tâche n'en est pas moins difficile et souvent 
ingrate lorsqu'il faut dépouiller tous les catalogues, 
assistera des expositions préliminaires très nombreuses, 
même à des ventes multipliées et recueillir une énorme 
quantité de prix. Mais le premier ouvrage de notre 
entreprise ayant été favorablement accueilli du public, 
nous tenons à notre tour notre promesse et nous pu- 
blions un second volume en adressant à la presse de 
Paris et de la province, pour les encouragements 
qu'elle nous a donnés, les remerciements les plus vifs 
et les plus sincères. 

Nous n'osons cependant avoir la prétention d'écrire 
au gré de tous. Certains de nos lecteurs désireraient 
être conduits plus fréquemment dans les coulisses de 
la curiosité. On voudrait une critique plus acerbe. Il 
y a bien quelque chose à dire, nous le reconnaissons, 
sur la sincérité qui préside à certaines ventes, dont 
le vulgaire ne voit que la façade ; mais ce serait une 
mission difficile que de révéler ce qui se passe quel- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 3 

quefois derrière la toile. Malgré Tindépendance absolue 
de notre situation, nous ne pourrions toucher à cette 
question délicate sans faire jeter les hauts cris aux 
patients. Aussi avons-nous pris le parti le plus sage de 
ne pas parler le plus souvent de ces opérations trop 
habilement présentées qui, pour les initiés, ne sont que 
de véritables mystifications. 

Qu'on nous pardonne cet avertissement nécessaire. 
Nous commencerons tout de suite maintenant Thistoire 
des faits et gestes de Dame Curiosité, en Tan de grâce 
mil huit cent quatre-vingt-deux. 

Les ventes d'instruments de musique anciens sont 
peu fréquentes à Thôtel Drouot. 

Cela tient-il à la rareté des objets ou à la rareté des 
amateurs en France? 

A Tune et à l'autre cause. 

Les beaux instruments ne se rencontrent presque 
plus. Les amateurs belges et anglais achètent tout ce 
qui paraît. Et, pour n'en citer que deux: M. Villemotte, 
d'Anvers, possède dans sa collection le quatuor de 
Stradivarius : les deux violons, la basse et l'alto ; 
M. Adam, de Londres, a su patiemment réunir les plus 
remarquables échantillons de celte admirable lutherie 
italienne dont la facture irréprochable, surtout à Cré- 
mone, n'a pu être, non seulement dépassée, mais 
même encore atteinte de nos jours. Malgré la direc- 
tion intelligente du savant M. Chouquet, notre musée du 
Conservatoire, installé le 20 novembre 1864, après 
l'achat de la collection Clapisson, dispose d'un bud- 
get trop exigu ; il peut cependant seul rivaliser avec 
les collections étrangères par le nombre et la rareté 
de certaines pièces dont nous parlerons un jour pro- 
chain. 

Il y a bien cependant quelques belles pièces à Paris, 



4 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

mais peu ou pas de séries. Tous les instrumentistes 
connaissent la quinte unique d'Ant. Stradivarius, pos- 
sédée par M. de Janzé, ainsi que son violon, de la meil- 
leure époque du maître, que tous appellent avec respect 
le Jupiter^ sans se douter, peut-être, que ce violon 
représente simplement le souvenir d'un cheval favori 
du brasseur anglais, son précédent propriétaire. — Le 
violoniste Alard est Theureux possesseur du Messie^ 
un instrument d'une conservation irréprochable, qu'il 
tient de son beau-père Vuillaume, et je me suis laissé 
dire qu'il était ainsi nommé à cause do sa venue, long- 
temps annoncée à Paris, par un nommé Tarisio, un 
chercheur de Milan, qui mourut sans avoir pu réaliser 
son projet. De Stradivarius, nous connaissons encore 
un violon au comte Molitor, la magnifique pochette 
du Musée du Conservatoire et deux basses remarqua- 
bles: l'une à M. Franchomme, professeur de violoncelle 
au Conservatoire, et l'autre cédée par M. J. Gallay à 
M. Loys, le violoncelliste très connu. M. Leduc possède 
un violon, fort beau spécimen de Jos.-Ant. Guarnerius, 
et M. le prince de Chimay une réunion très intéressante 
de violons de ce Maggini qui a rendu célèbre l'école de 
Brescîa. 

La section rétrospective du Trocadéro, à l'Exposition 
universelle de 1878, a démontré du reste notre pau- 
vreté en ces vieux instruments dont se servaient, pour 
charmer nos pères, dans le bon vieux temps, les 
Joueurs de la communauté des ménestriers de Paris, 
le luth, le théorbe des solos, la musette, la vielle, la 
viole, la basse de viole et plus tard le cor aux sons har- 
monieux. Seuls, les luthiers, les artistes et les éru- 
dits se souviennent encore de quelques rares échantil- 
lons des instruments à archet exposés dans les vitrines 
par MM. Tolbecque, de Waziers, d'Egville, Bonjour, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 5 

Benazet et Eugène Lecomte ; — du cistre de M. Wil- 
leras, vrai bijou de ciselure ; — de Tadmirable guiterne 
en bois de noyer, appartenant au baron Charles Davil- 
lier, vrai spécimen de Fart français au xvi® siècle, re- 
produisant avec variantes le Parnassey Apollon et les 
Muses, composition de Luca Penni, gravée par René 
Boy vin et Etienne Delaune — et du clavecin gigan- 
tesque de M. le comte de S.artiges, fabriqué en Italie 
au xvii® siècle, composé de nymphes et de tritons en 
bois sculpté et doré, qui rappelaient dans leur en- 
semble la décoration de la fontaine de la place Navone, 
à Rome. 

Vers le milieu du mois de décembre de Tannée der- 
nière, un certain Luigi Arrigoni, de Milan, très connu 
des bibliophiles et des curieux qui voyagent, arriva à 
Paris avec une collection d'instrliments de musique, 
formée par lui et qu'il destinait, — n'ayant pu la vendre 
en bloc dans son pays, — aux enchères de THôtel des 
ventes. 

Le malheureux avait peut-être entrevu dans ses rêves 
les amateurs se disputant ses trésors. Il ne se doutait 
guère qu'il avait, sans le savoir, réuni, à grand'peine, 
une collection de bric-à-brac, n'en déplaise à M. Gan- 
douin, l'expert des domaines nationaux, qu'il avait 
chargé de rédiger son catalogue. 

Quelle amère désillusion ! certains amateurs, qui font 
des choix serrés, firent à peine une apparition à l'expo- 
sition et à la vente. Quant aux Anglais, ils jie jugèrent 
pas à propos de passer le détroit, et bien leur en prit : 
il n'y avait rien ou presque rien pour eux , comme 
vous allez pouvoir en juger : 

Pour les .violons : un Andréa Guarnerius, 165S, 
24 francs ; un autre^ de Francesco Ruggero, 46 francs ; 
un Nicolas Amati, 40 francs; un Antonio Stradiva- 



6 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Hus, fait à Crémone en 1680. Rien n*y manquait — en 
apparence, — ni le beau vernis rouge foncé traditionnel, 
ni l'étiquette avec la marque de fabrique A. S., ni 
même et surtout la recommandation de Texpert : résul- 
tat, 15 francs; un Pandolfi, Venetia, 1719, 12 francs; 
un Thomas Balestrieri, Mantoue, 1779, instrument 
parfait, disait le catalogue, 60 francs. 

ProJi pudor! Une mandoline de Michel Angélo Ber- 
gonzi, figlio di Carlo, fece in Cremona, anno 1756, 
40 francs ; une mandore de Giuseppe PresUer alVin- 
signa del sole^ 1778, 50 francs; une guitare de Martin 
Grieser, avec un écho très prolongé [sic), 75 francs. 
Ce n'était certainement pas celle de Louis XIV, qui 
avait un goût préféré pour cet instrument de sérénade. 

Les harpes, une débâcle 1 — Une harpe française du 
temps de Louis XVI, de Lambert, et signée comme un 
tableau, sur le décor ; Pollet, rue de Chartres, 340. 
Peintures en vernis Martin ; paysages, fleurs et orne- 
ments, 48 francs ; une autre, de Georges Blaicher, à 
sept pédales, 70 francs ; une troisième, marquée à feu, 
de Louvet, à Paris^ 45 francs. 

Les épinettes, un désastre! — L'une, i'Adel Adam 
Taurini, 1693, avec sa boîte recouverte de cuir doré : 
25 francs. Les autres, à table, du xvi*' siècle, avec 
leurs cordes métalliques du temps : 5 francs, 8 francs, 
12 francs ! — Enfin ! une épinette ornée de sculptures , 
et se fermant par un masque de lion portant en gros 
caractères peints en or : Pernandi de Rosis Mediola- 
nensis, 1598 : 135 francs. 

Pour rien, les psalterions, ces vénérables patriarches 
qui ont donné naissance à toute la famille des instru- 
ments à cordes métalliques! — Un très curieux de 
forme, à cent treize cordes métalliques : 6S francs ; — 
un autre, à quatre-vingt-deux cordes, la table ornée de 
rosaces gothiques sculptées et dorées : 86 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 7 

Puis toute la série des instruments exotiques ou 
étrangers. La Chine représentée par un You Kinn — 
instrument dont les cordes se pincent avec un pictre 
de bois : 21 francs ; — un Samm Jinn^ à trois cordes : 
deux morceaux de peau de boa, collés sur des cercles 
en bois : 32 francs. Le Japon, par une Biva faite dans 
un seule morceau de bois, ayant la forme d'un luth : 
19 francs. Un TaU-Koto, ce curieux instrument dont 
joue l'aristocratie du pays en se passant au doigt de 
petits dés agrémentés, à Textrémité, d'une sorte d'on- 
gle d*ivoire : 25 francs. L'Inde, par un Ravanastron, en 
bois de sycomore, avec sa table d'harmonie formée par 
un morceau de peau de serpent : 6 francs. 

Pas plus heureux, M. Luigi Arrigoni dans sa série des 
instruments à vent : 

Un orgue de Neustadt de 1680 : 100 francs ; — un 
orgue positif à-xx siècle dernier à 4 registres et 180 voix : 
100 francs; — une serinette des Vosges du xviii« siècle, 
à huit airs : 250 francs ; — une cornemuse calabraise : 
115 francs ; — une autre iergantasque : 15 francs ; 
— un cor Wkarmonie à neuf tons de Cliarles Kretz- 
chmann, à Strasbourg: 10 francs; — un oliphant en 
corne de rhinocéros, avec une belle patine brunâtre : 
35 francs ; — une trompette en verre blanc de Venise 
de O'^SO de longueur : 10 francs. Le Conservatoire en 
possède une sonore et juste ; — une flûte traver- 
sière en ivoire à 4 parties, montée en argent : 42 francs 
(chi lo sa^ c'était peut-être celle de l'habile virtuose 
Blavet, si célèbre au xvni® siècle) ; — un clairon 
avec ornements en ivoire de Borarino de Vienne : 
25 francs ; — les musettes expulsées jadis des orches- 
tres par les hautbois : de 2 à 10 francs; les clarinettes : 
5 à 15 francs ; — un orgue de l'empire céleste, dit clieng, 
en laque doré : 35 francs, instrument ingénieux dont 
Tanche libre a certainement donné l'idée de l'orgue 



8 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

expressif; — une flûte chinoise, dite ty, en bambou 
sculpté : 11 francs. 

Les instruments à percussion n'étaient ni nombreux 
ni choisis. — Une clochette en bronze, ayant une Vénus 
ciselée comme poignée : 28 francs; — untintinTiabulum 
romain : 10 francs; — un tamrtam chinois : 28 francs; 

— un tambour de lasque arabe du xvii° siècle : 40 fr. ; 

— des castagnettes en ébène, nacrées et fleurdelisées : 
49 francs. 

Mais tout n'était pas absolument à condamner dans 
cette collection italienne ; pendez-vous, amateurs expé- 
rimentés ! il s'est fait, à cette vente, une trouvaille par un 
habile luthier qui a un coup d'œil d'aigle : le numéro 25 ! 
une œuvre authentique de Joseph Antoine Ghiarne- 
Hus, de Crémone, connu sous le nom de del Gesù, à 
cause de la manière dont il a toujours signé. C'est un 
ravissant petit violon d'enfant revêtu d'un vernis mer- 
veilleux, très complet dans toutes ses parties. Il a 
passé inaperçu pour tous, excepté pour M. Chanot- 
Chardon, qui l'a fait acheter lOS francs par l'un de ses 
élèves, M. Pingrié, sans qu'aucun de ses concurrents 
en ait soupçonné l'intérêt et la véritable valeur, soit à 
l'exposition, soit à la vente. Ce petit joyau porte sur le 
manche un écusson indiquant une fabrication spéciale 
sur commande. Il est aussi rare dans son genre que le 
Messie de M. Alard. Sur son étiquette se lit la date de 
1735 et la marque bien connue IHS. Il vaut facilement 
1,000 francs ; c'est vous dire combien l'acquéreur re- - 
doutait de voir une contre-partie surgir lors de la vente. 
Elle ne "s'est pas présentée, heureusement pour lui. 
Pour finir, signalons encore quelques bonnes choses : 
Un violon en faïence, décor polychrome, difficile à 
définir comme provenance : Delft, Saxe ou Rouen? 
270 francs. Le musée de Sèvres aurait dû se pourvoir 
de cette pièce curieuse. Comment M. Champfleury, son 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 9 

directeur, qui a écrit le charmant ouvrage intitulé : le 
Violon de faïence, a-t-il laissé échapper cette rare 
occasion? 

Un rebecca (ou plutôt reiec) descendant du rebad 
des Orientaux, instrument qui servait au temps jadis à 
accompagner le chant des ménestrels, guitare au long 
manche, en ébène et en ivoire, d'un parfait état de 
conservation pour son iige : 130 francs. 

Quelques belles violes d'amour; charmant instru- 
ment, que la viole ressuscitée par M. Leudet, qui s'en 
servait, premier violon de l'Opéra, pour accompagner 
la romance du premier acte des Huguenots : 

Plus blanche que la blanche hermine. 

L'une portant la tête d'un amour sculpté sur le man- 
che et l'étiquette : Joannes Guidantus fecit Bononiœ, 
anno 1715: 24 francs; une autre étiquetée Ferdi- 
nandus Galiano filius Nicolai fecity Neap, 1775: 
140 francs ; une troisième signée : Joannes Jauck me 
fecit Gracij, 1735 : 150 francs. 

Une Triandoline à dos nacré, à filets d'ébène et avec 
de charmantes clefs d'ivoire: 106 francs ; une mander e 
de Vienne, 1749, bien intacte dans sa boîte faite par 
Johann Georg: 100 francs; une autre très jolie pièce 
italienne de commencement du xviu*' siècle : 195 francs. 
Ces mandores se jouaient avec une plume. 

Puis de délicieuses petites pochettes rappelant les 
entrechats et les pirouettes des anciens maîtres à dan- 
ser, Tune de Mathys Hofmans, d'Anvers, 52 francs ; 
une autre à lames d'ivoire de Cosmo Battista Realli 
in Parma, 1667, 80 francs; et surtout (oh! surtout, 
car je l'ai bien regrettée, meâ culpâl) une charmante 
pochette marquetée dïvoire , manche sculpté, habillée 
d'un magnifique vernis rouge foncé, faite à Bologne en 
1698, et vendue seulement 165 francs. 



10 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Les peintres avaient, eux aussi, à trouver quelques 
beaux spécimens dans ces luths et ces arcfiiluths qui 
évoquent les souvenirs des toiles de Giorgione et de 
Véronèse, et plus tard des soirées de Ninon de Lenclos, 
où ces instruments étaient les préférés de Tépoque. 
Un archiluth, de Jachomo Tiesembrucker, très bien 
conservé, à 16 cordes , au manche marqueté d'ivoire, 
d'ébène et de nacre, 480 francs ; un autre analogue, 
400 francs. 

Un cistre, vrai bijou de sculpture, pouvant servir de 
modèle dans un atelier, 250 francs. 

Rien ne valait, à coup sûr, dans cette collection au- 
jourd'hui dispersée, le clavecin que j'ai vu dernière- 
ment chez l'un de mes plus proches parents, et qui est 
bien le plus remarquable instrument de toute. cette 
génération de Ruckers, qui révélèrent au monde entier 
l'art de fabriquer les harpes et les épinettes. Ce n'étaient 
pas de petits compagnons, ces maîtres d'Anvers, mais 
des artistes, de véritables artistes, faisant partie chez 
eux de la corporation des peintres et des sculpteurs. 
De 1579 à 1667, ils produisirent les meilleurs clavecins 
par la beauté de la forme et la pureté du son. On les 
considérait comme des objets précieux. Hœndel et bien 
d'autres les léguèrent, par une clause spéciale, dans 
leur testament, à leurs meilleurs amis. 

Malheureusement, ils étaient trop beaux pour vivre 
longtemps, ces instruments merveilleux ! Combien ont 
disparu! Les iconoclastes qui nous ont précédés les 
ont presque tous détruits pour avoir les délicieuses 
peintures de Boucher ou de Leprince, d'Adrien Brauwer 
ou de Van der Meulen, qui décoraient leur enveloppe! 
— Que de panneaux encadrés, admirés dans les gale- 
ries importantes, qui ne sont que des morceaux de ces 
clavecins charmants ! 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 11 

Celui dont je veux vous parler est sorti des mains du 
frère cadet de Hans Ruckers, André Ruckers, né le 
30 août 1579 et mort vers le milieu du xvii° siècle, à 
une date qui n'est pas connue. 

Il est oblong, de forme pentagonale et, bien qu'âgé 
bientôt de près de deux siècles et demi, à part le sup- 
port disparu et remplaeé par des pieds cannelés du 
temps de Louis XVI, il a su, mieux que ne pourront 
sans doute le faire nos pianos modernes, résister aux 
effets désastreux du temps et de la mode. 

C'est un produit charmant sorti de la collaboration de 
la musique et de la peinture. L'une a travaillé à cette 
œuvre en Flandre, l'autre l'a achevée en France. La 
boîte, en effet, d'abord garnie d'un papier décoratif, a 
dû, lorsqu'on Ta crue bien sèche, être décorée, vingt ou 
trente ans peut-être après son arrivée chez nous, de 
peintures ravissantes, aussi fines que celles des plus 
beaux carrosses ou de la plus remarquable chaise à 
porteurs de ce temps de la grâce et de l'élégance. 

Sur le dessus se détachent, sur un fond d'or, un me- 
nuet, des fruits et des oiseaux, d'une tonalité chaude ' 
et vigoureuse. Les peintures qui se trouvent dessous le 
couvercle sont des sujets mythologiques, véritables 
tableaux qui pourraient bien être de Nicolas Pous- 
sin. 

Sur l'un des morceaux, une scène de bacchantes qui, 
joyeuses et animées, dansent au son du tambour de 
basque. Sur l'autre, un petit coin de l'Olympe^ sans 
doute, avec un groupe de musiciennes : Tune joue de la 
mandore, l'autre du violon, celle-ci du luth, celle-là de 
la flûte de Pan; d'autres raclent de la viole de jambe, 
pincent de l'archiluth ou soufflent dans une musette. 
Attirée par les sons mélodieux de cet orchestre mytho- 
logique, une divinité casquée. Minerve peut-être, tenant 
une lance à la main, se dirige vers les nymphes, tandis 



12 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

que, dans le lointain, Pégase, grâce à ses ailes, s'envole 
vers des régions inconnues. 

Claude Gillot, né en 1673, mort en 1722, le maître de 
Watteau, le rival de Bérain, a mis les plus charmantes 
choses de son talent délicieux d'ornemaniste sur les 
côtés extérieurs : arabesques, guirlandes de fleurs, con- 
cert de singes, chiens savants, jeux et danses d'ado- 
rables petits amours roses et joufflus. 

La table d'harmonie, un bois de sapin, mince comme 
une carte à jouer, est couverte de bouquets de fleurs 
peints avec une grâce extraordinaire. Elle est traversée 
par des cordes en métal extrêmement fines, attachées à 
des épingles à tisser. Presque au centre, incrustée dans 
le bois et s'ouvranl comme une ouïe, une rosace en 
plomb dorée, qui était la marque de fabrique d'André 
Ruckers : un ange du concert céleste jouant de l'archi- 
luth comme dans la Sainte Cécile de Raphaël. Au- 
dessus se lit, dans un cartouche blanc, la date en noir 
de 1646. 

Le mécanisme des plus simples s'explique tout de 
suite. Les cordes, mises en vibration par des languettes 
de bois dites smUereaux, armées d'un morceau de plume 
ou de buffle, sont soulevées par les touches du clavier. 
Les languettes ploient en venant s'appuyer sur les 
cordes et les font résonner en s'échappant. Les touches 
naturelles en ébène et les dièses en ivoire, contraire- 
ment à la facture actuelle des pianos, fonctionnent avec 
le jeu le plus léger et la réponse la plus spontanée. 

Le clavecin d'André Ruckers ofl're la ressource de 
deux claviers superposés, celui du dessus mouvant et 
d'une étendue de cinq octaves dont on peut jouer simul- 
tanément avec l'autre. Aussi, grâce à cette disposition, 
l'octave s'obtient sur chaque note par un simple mou- 
vement de la main de l'exécutant. De nos jours, les plus 
célèbres facteurs ont à peine réussi pour les pianos, à 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 13 

force d'essais cofiteux et de recherches persévérantes, 
à faire octavier le piano moderne. L'âme de Ruckers, 
si elle hante quelquefois son chef-d'œuvre, doit être 
fière des difficultés vaincues par lui et si difficiles à 
vaincre aujourd'hui par les autres. 

Il a quelques-unes des combinaisons des orgues et 
de la harpe. — En pressant un ressort, on joue pizzicato 
sur le clavecin supérieur. On peut aussi velouter le son 
ou varier les nuances à l'aide de cinq pédales ou mieux 
de boulons que presse le genou de Texécutunt pour ob- 
tenir, par l'écarlement ou le rapprochement des cordes, 
des sonorités différentes comme dans l'harmonium. 
Les voix célestes et les voix angéliques n'ont rien de 
nouveau. 

Sur sa façade, il porte, en gros caractères agrémentés 
de rouge et de noir : 

ANDRÉAS RUCKERS ME FECIT ANTVERPliE 

Primitivement, il allait du fa grave au mi aigu; mais, 
sous Louis XVI, on fit réparer et agrandir les clavecins. 
Pascal Taskin, un Liégeois très en vogue de 1775 à 
1790, fut chargé d'y toucher comme à tant d'autres 
trouvés trop* petits à cette époque et de le mettre de fa 
à fa. Heureusement, c'était un homme habile et il fit 
cette adjonction d'une note avec une délicatesse inouïe, 
mais il en profita pour faire marquer au feu la trace de 
cette opération sur la table d'harmonie : 

reFAIT PAR PASCAL TASKIN EN 1780, 

avec un tout petit re assez dissimulé pour passer 
inaperçu et faire croire que l'instrument tout entier a 
été construit par le luthier français. — De nos jours, les 
armuriers usent du même procédé en mettant un F sur 
le canon de leurs fusils, ce qui veut dire tout simple- 

2 



i4 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882, 

ment fourni par, mais peut s'interpréter fabriqué par. 
-^ Dans l'intérieur de la caisse se trouve collée une 
étiquette ainsi conçue : 

PASCAL TASKIN 

FACTEUR DE CLAVECINS 

GARDE DES INSTRUMENTS DE MUSIQUE DU ROY 

ET SUCCESSEUR DE M. BLANCHET. 

RUE DE LA VERRERIE, VIS-A-VIS SAINT-MERRY, A PARIS. 

Ce clavecin n'a pas de légende arrivée jusqu'à nous. 
Il appartenait au chanteur Hermann Léon et fut acheté 
chez un marchand nommé Basset, par le baron Jérôme 
Pichon, président de la Société des bibliophiles français. 
Il orna pendant plus de quinze ans son salon dans fan- 
cien hôtel de Lauzun, qu'il habite au quai d'Anjou. 
Quelle fut sa destinée? S'il pouvait parler et raconter 
ses mémoires, que de révélations piquantes il nous 
ferait sans doute. Il nous redirait les paroles d'amour 
murmurées par les duchesses pendant que , la tête 
penchée, elles faisaient, tout en rêvant, flotter leurs 
blanches mains sur son clavier d'ébène. L'histoire d'un 
clavecin ! Quel charmant livre on pourrait faire sous ce 
titre ! 

Le premier claveciniste de Louis XIV, André, sieur 
de Chambonnières, quittant la vieille virginale et l'an- 
tique épinette, a peut-être, à la cour du grand roi, 
enchanté doucement son parterre de princesses royales, 
avec ses sons mélodieux ? 

Le Florentin Jean-Baptiste Lulli, le chef des Petits 
violons du roy, s'est-il servi de l'œuvre d'André Rue* 
kers pour trouver, dans quelques salons du temps, 
l'inspiration des ballets qu'il composait alors pour les 
grands de l'époque? 

Fr. Couperin, le professeur célèbre du xviii° siècle, 
dont le talent n'a jamais été dépassé par ses deux 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 15 

frères Louis et Charles, a-t-il fait résonner, grâce à 
lui, sous ses doigts, dans les petits appartements 
de Versailles, les gracieuses blueltes de ses composi- 
tions? 

Du Moustiers, le maître de chapelle du prince de Cler- 
mont, qui improvisait sans s'arrêter toute une journée; 
Schubert, attaché à la maison du prince de Conti; 
Simon, le maître de clavecin des enfants de France, 
OQt-ils accompli, sur ses touches délicates, des pro- 
diges de talent? 

Nul ne le saura jamais ! 

La restauration de ce vénérable chef-d'œuvre vient 
d'être faite. Dn véritable artiste, un Italien de Paris, 
M. Tomasini, s'en est chargé. Il a accompli sa tâche 
avec succès. Il n'y avait du reste que quelques saute- 
reaux à remplacer et à accorder l'instrument ; car , 
d'après sa structure, il est aisé de voir qu'il avait dû, 
dans le principe, être bien au-dessous du diapason ac- 
tuel. 

Une audition a été donnée devant un public d'élite 
par un jeune artiste de grand talent, Gabriel Pierné. Xu 
premier abord, l'oreille a été désagréablement impres- 
sionnée, sous l'influence de l'égratignement de la corde 
par la plume du sautereau ; mais la limpidité argentine 
et délicate du son rendait si purement la mélodie que, 
le premier moment passé, cette musique nouvelle a 
charmé et séduit tous les dilettanti présents, qui ont 
successivement applaudi le charmant menuet de Boc- 
cherini, une sonate de Mozart, une symphonie d'Haydn, 
une gavotte de Lulli et quelques morceaux choisis dans 
les opéras de ce maître bien à nous et si peu connu, 
notre gloire française, Philippe Rameau. 

Et comme conclusion, vous allez sourire, ô sceptiques 



16 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

mes amis, que je rencontre tous les jours, vous ne croyez 
pas , je le sais, au xvni° siècle ; vous voulez que tous 
les progrès soient du xix*' siècle. Lui seul est grand 
et Gambetta est son prophète. Le clavecin, direz-vous 
dédaigneusement, n'est qu'une épinette agrandie; 
mais le piano n*est aussi, sachez-le, qu'un clavecia 
perfectionné par le marteau. L'invention du piano 
ne nous appartient pas, ô mes contemporains ; elle 
date de 1717, époque à laquelle Schrœter construisit un 
clavecin dont le mécanisme permettait de ']o\\ev piano 
et forte à la volonté de l'exécutant. Dès 1760, Silber- 
mann, en Allemagne, et Zumpe, en Angleterre, multi- 
plièrent la création nouvelle. Le premier des Érard 
(Sébastien) naquit en 1752, et le premier des Pleyel 
(Ignace), en 1757. Les pianos sur lesquels Auber a 
composé le Maçon, Boieldieu la Dame Blanche, Meyer- 
beer lui-même, les Huguenots^ étaient sortis des fabri- 
ques des meilleurs facteurs du siècle dernier. 

Le clavecin et le piano ont vécu longtemps côte à côte, 
au siècle dernier, en bonne intelligence. Vous avez 
préféré au clavecin fin, mais métallique, un fils ingrat, 
le piano moelleux, mais sourd. Avez-vous eu raison? 
Ne vous prononcez pas sans aller entendre les deux 
instruments dans un tournoi musical qui aura lieu pro- 
chainement et souvenez-vous que Mozart a écrit toutes 
ses sonates pour le clavecin. 



II 



Les amateurs et les loups-cervicr.?. — Le bric-à-brac de Paul de 
Saint-Victor. — Ses admirateurs, Hugo et LAmarline. — La 
ilfa/a, de Goya. — Les primitifs et les maîtres français. — Le 
spirituel Francesco Guardi. — Le noctambulisme. 



Paris, 25 janvier. 

On a beaucoup médit des collectionneurs, mais je 
crois qu'ils ont été encore trop ménagés. 

Au moment où apparaît une lézarde à Fédifice finan- 
cier, où Ton craint que la crevasse n'augmente et que 
la maison ne s'écroule tout entière, vous croyez peut- 
être que l'hôtel Drouot reste plongé dans une tristesse 
noire? — Vous connaissez bien peu les amateurs. Ce 
sont des gens impitoyables. Ils ne vivent que de décès 
ou de ruines. Ils sont féroces comme des loups affames 
par un temps de neige... 

.... Quœr entes quem dévorent. 

Dans les coulisses du bric-à-brac dont je suis chargé 
de dévoiler les mystères, il ne règne aucune sympathie 
pour les joueurs malheureux, et, si l'on parle beaucoup 
de la débâcle de la Bourse, ce n'est en résumé que pour 
se féliciter du regain qu'elle va certainement donner à 
la saison de 1882. « Il y aura de grosses différences à 
» payer à la liquidation et il faudra faire de l'argent. 
» Nous aurons de belles affiches avec des surprises 
» incomparables. Que de beaux objets séquestrés de- 



18 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

» puis longtemps vont être relancés dans la circulation ! 
» Tant mieux pour nous qui avons su, grâce à notre 
» passion favorite, échapper à la terrible fièvre du jeu. 
» Tant pis pour les éclopés de l' Union générale. » 

Voilà ce que disaient autour de moi, dimanche, les 
vieux habitués de l'endroit, dans les couloirs de cette 
Bourse de la curiosité qui vit cependant des fantaisies 
du luxe et où la vie active ne semblait nullement sus- 
pendue. Une foule plus nombreuse que jamais s'entassait 
dans les salles d'exposition, se dirigeant cependant de 
préférence vers la collection de ce radieux prosateur 
qui s'appelait Paul de Saint- Victor et qui fut un grand 
écrivain dont chaque page était un tableau de maître. 

Le catalogue d'une main, le crayon de l'autre pour 
noter rapidement sur les marges blanches les impres- 
sions fugitives du premier coup d'œil, je me mis à visi- 
ter très en détail tout ce qui était exposé pour l'étudier, 
morceau par morceau, en faire l'objet d'une chronique 
très détaillée. 

Déception a mère ! presque dès le début, je me vois 
forcé de renoncer à ma tache ! Cela n'enlève certaine- 
ment rien à son grand talent souple et varié, mais le 
célèbre critique d'art, l'étincelant feuilletonniste du 
Moniteur n'était en résumé qu'un fort médiocre collec- 
tionneur. A quoi bon, en effet, s'attarder dans les des- 
criptions des cheminées japonaises, des poteries de 
Satzuma, des cabinets en laque aventurine, des com- 
modes Louis XV en bois de placage, des étagères en 
bois de fer, des meubles anciens composés de pièces et 
de morceaux, des bahuts flamands dans le genre de 
ceux que tiennent les grands magasins du Louvre, dans 
le rayon des meubles belges. 

C'est là le défilé ordinaire du mobilier cent fois décrit 
qui appartient èi Monsieur tout le monde, et qui n'exige 
aucune science spéciale, aucune étude, aucune aptitude 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 19 

artistique. Il peut être aisément formé dans une 
journée de flânerie, en parcourant les magasins qui 
présentent leurs étalages cosmopolites dans la rue de 
La Fayette et dans la rue de Châteaudun. 

Nous nous attendions certainement tous à tout autre 
chose, mais il paraît qu'il en est souvent ainsi de ces 
admirables stylistes. — La vente de Théophile Gautier 
fut également Tobjet d'une profonde désillusion de la 
part des amateurs 

.... par l'odeur alléchés. 

Ils vivent surtout par le cerveau, ces écrivains bril- 
lants, bien plus que par les yeux, et ils ne cherchent pas 
à s'entourer de choses inutiles pour provoquer l'enthou- 
siasme de leur imagination souvent surexcitée. 

Les tableaux seuls à cette exhibition pouvaient arrê- 
ter UQ inslant les curieux et provoquer quelques criti- 
ques sur le goût du grand critique, surtout en ce qui 
concerne les attributions respectées ou sanctionnées par 
l'expert. 

Le Goya, représentant une jeune femme étendue sur 
un lit de repos, revêtue d'un costume espagnol, n'est 
bien certainement que la copie de ce grand tableau du 
musée de Madrid, qui représente, dit-on, la duchesse 
d'Albe, bien connue sous le nom de la Maja vêtue, et 
qui a pour pendant la Maja nue. Deux tableaux d'une 
élégance exquise et d'une couleur charmante. 

Le Clouet si vanté, portrait d'un réformateur grave 
comme un apôtre et coiffé de sa barrette, auquel on 
avait donné la place d'honneur au milieu du panneau 
du fond de la toile, nous paraît en trop mauvais état 
pour être acquis par le Louvre, comme on en a exprimé 
le désir. Ce petit panneau fendu a été mal réparé. Nous 
savons bien qu'il vient du cabinet Gaignières, ce célèbre 



20 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

amateur du xvii« siècle qui vendit sa collection au roi, , 
mais ce n'est pas là un échantillon assez beau pour 
le mettre dans nos collections publiques. — Comme 
il est loin de valoir celui de la galerie Demidoff, vendu 
à San-Donato en 1879 et qui a été acheté par un ama- 
teur belge ! Laissons-le tranquillement suivre le cours 
de sa destinée. 

Paul de Saint-Victor avait acheté presque tous ses 
tableaux dans ses nombreuses pérégrinations en Italie, 
en Hollande et en Allemagne. Se déflait-il de Tentraîne- 
ment qu'il avait subi dans ses voyages ? Etait-ce pour 
cela que peu de profanes avaient franchi le seuil de son 
sanctuaire ? — Nous serions tenté de le croire aujour- 
d'hui. 

C'était à coup sûr une collection formée sans grands 
frais et par un homme tellement applaudi, dans ses 
articles sur les beaux-arts, qu'il devait avoir une trop 
grande confiance en lui. Comment ne pas être grisé, 
du reste, sur son propre compte lorsque Victor Hugo lui 
disait : « On écrirait un livre rien que pour vous faire 
écrire une page », et lorsque Lamartine, dont il avait 
été le secrétaire, s'écriait dans un élan enthousiaste : 
« H serait capable d'éblouir le soleil s'il le regardait en 
face, » ou bien : « Quand je veux lire du Saint- Victor, je 
mets des lunettes bleues. » 

Voyez-vous tous ces écrivains lui disant : Vous êtes 
un prodige ! Vous êtes un génie ! Nous eussions tous 
succombé, n'est-ce pas? nous nous serions crus infailli- 
bles dans nos jugements et nous aurions acheté, pleins 
de confiance, les tableaux qui nous auraient séduits à 
première vue, quitte à le regretter plus tard. 

Mais je ne veux pas continuer à critiquer. J'ai fait 
mes réserves. Je tiens à payer maintenant un juste 



1 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 21 

ribut d'adrhiration à certaines toiles que j'ai été heu- 
reux de trouver dans ces derniers souvenirs de i'écri- 
li'ain de race, de l'illustre lundiste qui a fait Hommes et 
Dieux, ces études artistiques, Barbares et Bandits^ 
cette haine sincère et profonde contre la Prusse, les 
Deux masques^ remplis des magnifiques fusées de ce 
Ruggieri littéraire. 

Disons d'abord que Paul de Saint-Victor avait un 
goût tout particulier pour les primitifs du xiv° et du 
ïv« siècle, et que sa galerie renfermait quelques 
bons spécimens de plusieurs de ces écoles : Un très 
curieux portrait d'homme du Vénitien Gentile Bellini ; 
une peinture religieuse sur fond d'or du Florentin Bot- 
ticelli, dit Sancho ; un intéressant tableau de rAllemand 
■ Lucas Sunder dit Cranàch; un panneau avec la Vierge 
I et l'enfant Jésus, attribué à Ghirlandajo ; V Annonce aux 
f iergers, d'Andréa Mantegna ; une composition allégo- 
rique de Spinelli et beaucoup d'inconnus de ces époques 
reculées dont le nom de tous les maîtres n'est certaine- 
ment pas arrivé jusqu'à nous. 

Les maîtres français séduisaient tout particulièrement 
Paul de Saint-Victor. Il avait un ardent amour de la 
patrie et de tout ce qui s'y rattachait : aussi trouvons- 
nous parmi ses tableaux bien des pages appartenant à 
cette école charmante du xviii® siècle, et parmi elles un 
Fragonard délicieux, t*épétition du tableau de la collec- 
tion Lacaze : une jeune femme nue couchée sur un lit 
et tourmentée par un Amour mutin qui lui enlève ses 
derniers voiles ; — un Carie Van Loo, portrait de jeune 
fille blonde et poudrée, avec une rose dans les cheveux, 
les épaules nues entourées d'une écharpe en soie gorge 
de pigeon; — un paysage d'Hubert Robert intitulé le 
Pont de Bois^ d'une tonalité délicieuse ; — une nature 
morte de Siméon Chardin, d'une vérité extraordinaire : 



J 



22 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 

prunes de monsieur, melons, pommes d'api, éparses 
sur une console de marbre au milieu de verres de Ve- 
nise qui luisent de reflets papillotants, à côté d'un bocal 
de cerises vers lequel on est tenté d'avancer la main. — 
Tout cela est vivant, comme disent les amateurs. 

L'école vénitienne est représentée par un ravissant 
petit tableau de Francesco Guardi, de l'exécution la plus 
pure et la plus spirituelle, suivant le mot aujourd'hui 
consacré. Il ne s'agit pas là d'une de ses vues de Venise 
qu'on rencontre sans cesse, mais d'un paysage animé 
par ces petits personnages faits avec rien qu'une tache 
blanche dont il avait le secret. C'est là sans doute une 
trouvaille heureuse dans cette cité des doges quelle col- 
laborateur de V Artiste affectionnait, où il venait sou- 
vent faire de longs séjours, ce qui avait fait dire de lui 
qu'il était « un Vénitien allant quelquefois à Paris. » 

Peu de modernes parmi ces tableaux. Les peintres 
n'ont pas gâté ce critique par des présents d'Artaxer- 
cès. Dans cette vieille maison de la rue Furstenberg 
où il demeurait et qu'avait habitée Delacroix se trouvait 
seulement Une vue de Douarnenez par Jules Breton ; 
une Jeun£ paysanne, aquarelle d'Eugène Louis; 
Henr III à la procession, que Lalauze a reproduit à 
l'eau-forte, ce qui rappelle cette phrase du livre : 
Homme et Dieux : 

« Le dimanche, 5 avril, le roi fut \ la procession, portant le 
cierge allumé ; » dit Lestoile dans ses Mémoires. 

Quand j'aurai parlé d'une sibylle de cet étrange Gus- 
tave Moreau et d'une esquisse de l'âge d'or de Puvis de 
Chavanne, où des nymphes se cambrent dans les bras 
vigoureux des faunes, je crois qu'il ne restera plus rien 
à citer des œuvres de nos contemporains devant 
figurer à cette vente. Ma tâche sera achevée, car je ne 
compte pas parler des japonaiseries ni de la chinoiserie, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 23 

albums ou brûle-parfums, chimères, poissons, tirelires 
émaillées, ni des groupes plus ou moins authentiques en 
poreelainei de Saxe ? 

Mais n'est-ce pas l'occasion, en terminant cette chro- 
nique, de dire quelques mots sur celui qui avait forme 
cette galerie, au moment où elle va affronter le jugement 
dernier des enchères? 

Je n'ai eu l'occasion de me rencontrer avec Paul de 
Saint-Victor qu'une seule fois dans ma vie, il y a quelques 
années. Nous dînions ensemble chez l'un de nos amis, 
Emile Récipon, qui habite, dans les Champs-Elysées, 
l'ancien hôtel d'Audiffret-Pasquier. Je me souvenais de 
ce que Victor Hugo avait dit : « Combinez la science d'un 
mage assyrien avec la courtoisie d'un chevalier français, 
vous aurez Saint- Victor, » et je m'étais fait de lui une 
idée bien différente de celle dont j'ai gardé depuis le 
souvenir. 

Il me parut froid et hautain. Il desserra à peine les 
dents pendant toute la durée du dîner^ ne se déridant 
pas, restant raide, solennel, compassé, cherchant à se 
taire plutôt qu'à parler et fixant de temps à autre sur les 
convives ses gros yeux comme des lentilles. Le soir, il 
n'eut, à l'heure du cigare, quelques mots aimables que 
pour M. Francis Charme, des Débats^ qui lui fut pré- 
senté. De très bonne heure, fuyant la musique, avec 
une politesse glaciale, il salua la maîtresse de la mai- 
son et lui dit, pour s'excuser de se retirer si tôt, qu'il 
'^k\xà\.'^^%noctambnle. J'ai retenu le mot. C'est à peu 
près tout ce que je lui ai entendu dire dans cette 
soirée. 

Je n'oublirai jamais cependant son profil bourbonien, 
ses moustaches régence et son air d'émigré qui passa, 
évoquant les grands passés disparus. 



m 



Les grands curieux depuis Laurent de Médicis. — Le tableau de- 
venu une marchandise. — La duchesse de Bojano. — Les faux 
Géricault. — VÈté et V Hiver, de J.-F. Millet. — Une nature 
morte de Saint-Jean. — Le bonhomme Pitoin. — Prudentes 
réserves d'un expert. — Les deux Thiénon. 



PariSy Si février. 



Les curieux datent de loin. Sans remonter au déluge, 
ni aux lettres de Pline, ni aux épitres de Cicéron qui 
parlent des collectionneurs de l'époque, on peut en citer 
un grand nombre dans des temps déjà éloignés, mais un 
peu plus rapprochés de nous. 

Le roi Clovis brisant de sa francisque la tête du Saxon 
qui avait brisé lui-même un vase précieux et lui disant : 
Souviens-toi du vase de Soissons, fut, dans notre histoire 
de France, Tun des premiers antiquaires. 11 défendait 
les chefs-d'œuvre contre la brutalité des barbares de 
l'époque. 

Sous l'influence de Laurent de Médicis, dit le Magni- 
fique, Florence devint le centre du mouvement de la Re- 
naissance. Protecteur éclairé des arts, il forma une col- 
lection superbe de dessins des artistes qui l'entouraient : 
Luca Signorelli, Dom. Ghirlandajo et Michel-Ange, et des 
riiaîtres peintres, architectes et sculpteurs qui avaient 
vécu à la cour de son grand-père, Cosme de Médicis: 
Brunelleschi, Donatello, Michelozzo, Masaccio et Lippi. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 25 

Jules Romain, le meilleur élève de Raphaël, avait le 
goût des médailles. 

Vasari, dans son excellent ouvrage, la Vie des pein- 
tres, parle du choix qu'il avait fait, avec une prédilec- 
tion toute particulière, de dessins provenant des grands 
maîtres avec lesquels il s'était trouvé en relations. 

Rubens avait rassemblé dans son palais d* Anvers des 
médailles, des camées, des peintures, des vases anti- 
ques et des pierres gravées. 

Le cardinal Léopold de Toscane renfermait dans de 
grands portefeuilles, couverts d'ornements dorés, plu- 
sieurs milliers de dessins dont quelques-uns dataient de 
l'époque de Cimabue et de Giotlo. 

En Angleterre, lord Arundel, dont le portrait fut fait 
par Rubens et par Van Dyck, acheta le premier des ta- 
bleaux et des statues pour orner le jardin et les galeries 
de son palais. C'était un grand collectionneur, celui-là, 
car il voulut faire transporter à Londres l'obélisque qui 
depuis a fait l'ornement de la place Navone à Rome. 

Le duc deRuckingham, de célèbre mémoire, l'homme 
le plus élégant de son temps, eut une collection qui 
fut, selon les mémoires de l'époque, dispersée en 1648. 

Le roi d'Angleterre, Charles I®*", acheta 80,000 livres la 
galerie du duc de Mantoue. Il avait des bijoux, des vases 
d'or, des tableaux et une bibliothèque. A sa déchéance, 
toutes ces merveilles furent vendues par ordre du Par- 
lement 2,625,000 francs, somme considérable pour l'é- 
poque. 

En France, le cardinal Mazarin avait réuni dans son 
hôtel des choses splendides, par les soins de Jabaclf, qui 
fut chargé de le représenter à la vente du malheureux 
roi dont je viens de parler. 

LouisXIVetaituncufieiix.il aimait les artistes. Sa 
collection a formé celle du Louvre. 

Puis vient ensuite ciette époque des catalogues, si bien 

3 



26 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

étudiée par Charles Blanc dans son Trésor de la curio- 
sité: 

La comtesse de Verrue, la maîtresse du duc de Savoie, 
cette Maintenon du roi de Sardaigne, qui dépensait cent 
mille francs par an pour sa curiosité. 

Crozat, qui avait dix-neuf mille dessins, études, aca- 
démies, pensées primitives, dessins arrêtés, cartons de 
fresques ou de tapisseries, vendus à sa mort seulement 
136,401 livres. 

Le chevalier de La Roque, qui possédait 300 tableaux 
vendus par Gersaint. 

Mariette, dont le cabinet a été catalogué par le graveur 
Basan et qui atteignit 283,726 livres 11 sols, les dessins 
compris pour 123,491 livres. Un paysage de Watteau se 
vendait alors 176 livres. 

M. de Julienne, l'ami de Watteau, dont Remy a écrit 
la biographie dans la préface de son catalogue et qui 
possédait le Bon Samaritain, de Rembrandt, vendu 
1,551 livres. 

Randon de Boisset, ce riche fermier général lié avec 
Greuze, et que Boucher accompagna dans un voyage en 
Flandre pour Taider dans ses acquisitions, dont la col- 
lection fut vendue 1,356,975 livres, gouaches, bijoux, 
estampes, médailles, anciens laques, meubles, porce- 
laines, pendules de goût, et parmi ses tableaux: les 
Pèlerins WEmmaus, de Rembrandt, acquis pour la 
somme de 10,500 livres. 

Que de souvenirs ils évoquent dans notre esprit, ces 
honymes d'Etat, ces maîtresses royales, ces financiers 
d'esprit, ces grands seigneurs qui s'honoraient du titre 
de curieux. Ils étaient jaloux de leurs trésors artis- 
tiques. Ils étaient fiers des galeries qu'ils avaient for-» 
mées, bravant les fatigues et les dangers des voyages* 
Il leur semblait qu'ils participaient aux rayons de gloire 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 27 

qui tombaient sur les artistes illustres avec lesquels ils 
vivaient. Aussi gardaient-ils précieusement les belles 
choses qu'ils possédaient. Tous leurs loisirs se passaient 
dans leur cabinet; c'était là le centre de leurs plaisirs 
les plus délicats, et ils ne songeaient guère à la spécu- 
lation qui paraît préoccuper autant que Tart les nom- 
breux collectionneurs d'aujourd'hui. 

Telles étaient les réflexions que je faisais l'autre jour 
au milieu du tohu-bohu de ces salles de l'hôtel Drouot, 
renouvelant sans cesse leurs expositions, pendant ce 
mois de janvier si fécond en adjudications. On fait d'ex- 
cellentes affaires avec la passion apparente des belles 
choses. On achète maintenant des tableaux pour les 
montrer avec un certain orgueil, afin de prouver que si 
on est riche on n'en est pas moins un homme de goût. 
Collections formées autour des tables de l'hôtel Drouot, 
qu'on vend lorsque la satiété est arrivée et qu'on 
recommence quelque temps après. Aussi est-ce un 
déûlé de catalogues plus commerciaux que littérai- 
res et, malgré l'abondance de l'offre, les prix se main- 
tienaent grâce à la quantité et à la variété des de- 
mandes. 

L'objet d'art enlevé, rendu, repris à Thôtel Drouot, 
est devenu une valeur de spéculation qui a sa cote 
moins officielle que celle de la Bourse, mais parfaite- 
ment connue des amateurs. 

Déjà les bric-à-brac, lorsqu'ils viennent examiner la 
vente d'un homme de goût, ne trouvent autre chose à 
en dire en sortant de l'exposition : c'est de la bonne 
marchandise. profanation ! l'objet d'art, autrefois si 
respecté, est devenu une véritable denrée. L'argot com- 
mercial est employé pour définir les belles statues et 
les beaux tableaux. Bientôt lorsqu'ils seront irrépro- 
chables, on les vendra sous la simple désignation de 
qualité loyale et marchande, comme font les cour- 



28 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

tiers de commerce dans leurs contrats pour les sucres 
ou pour les cafés ! 

Ainsi va le monde, et le mois de janvier a vu tant de 
ventes encore que mon compte rendu passerait bien 
vite à rétat de volume divisé en chapitres si je voulais 
m'arrêter à toutes. Il me faut forcément abréger et ré- 
sumer mes souvenirs en quelques lignes. 

Sous l'initiale du duc de B..., la duchesse de Bojano 
a fait une vente très importante. Cette collection avait 
été formée avec les galeries les plus célèbres. Elle ren- 
fermait quelques-unes des plus heureuses rencontres 
faites dans le temps par ceux qui ont porté ou qui por- 
tent un nom connu dans les arts : marquis de Has- 
tings, comte de Schônbron, comte deTrapani, chevalier 
de Lissingen, Anguiot, Camille iMarcille,Fould etLaurent 
Richard. Il est facile, du reste, d'en juger par quelques- 
unes des toiles principales que M. Haro a présentées au 
public. 

Van Blarenberg. — La Prise de la ville de Gênes ^ 
charmant tableau d'un joli ton bleu. Vendu 495 francs. 

François Boucher. — Trois tableaux : La Toilette de 
VénuSy toile en mauvais état, provenant de la vente 
Anguiot, 650 francs. — Le Printemps et son pendant, 
940 francs. — L'Automne, 890 francs. 

Antonio Canale, dit Canaletto. — Le Grand Ca- 
nal à Venise, vue prise en face de Téglise brillante et 
pittoresque Gli Salizi, à l'amorce du Grand Canal. Ad- 
mirablement bien rendues, les eaux blanchâtres du 
Canalazzo. 

Courbet, t- Cinq bons tableaux de lui : La Source du 
Lison, près de Nans-sous-Sainte-Anne, datée de 1863, 
vendue 3,530 francs. — Le Ruisseau de Mauiouc, à 
Ornans, 1,500 francs. — L'Hiver à Mézières, effet de 
neige, tableau poussé très loin, d'une impression vraie. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 29 

daté de 1872, acheté 5,380 francs, bien que l'expert 
n'ait demandé que 3,000 francs. — Les Bords du Lac 
Léman, près de Clarens, 1,920 francs. — hçi Torrent y 
vue prise évidemment dans les Alpes, pendant du pré- 
cédent, 1,900 francs. 

Decamps. — Le Chenil. Le catalogue décrit fort bien 
ce tableau : 

« Au premier plan et devant une mangeoire vide est 
» assis, en pleine lumière, un basset blanc, tacheté 
» noir et feu; près de lui, un autre basset brun se dé- 
ï tache sur un mur recrépi. Dans le fond du chenil, 
» plusieurs autres chiens se tiennent couchés. » 

Jamais les chiens, pour rendre leur physionomie, 
n'ont eu un maître aussi habile. 

En 1878, ce tableau faisait partie de la vente Lau- 
rent Richard. Cette année, il est passé, pour 5,550 fr., 
entre les mains du très avisé M. Brame. C'est un bon 
tableau. 

DiAZ. — Une Clairière dans la forêt de Fontaine- 
bleau. Auprès d'une petite mare et sous un ciel d'orage 
se détache un groupe de gros hêtres. L'expert avait 
demandé 5,000 francs de ce tableau, qui monte rapide- 
ment à 7,500 francs. Là, deux acquéreurs luttent pied 
à pied, par enchères de vingt francs, malgré les sollici- 
tations pressantes de W Escribe d'avoir à accentuer 
davantage leurs enchères. La victoire est remportée par 
celui qui met 8,190 francs. 

DiETRiGH. — Un Vieillard assis dans un fauteuil, 
collection de Morny, 625 francs. 

Fyt. -— Une très belle Étude de chiens^ 250 francs. 

Gegerfelt. — Les Patineurs, tableau très fin, fait 
en 1874, acheté 1,000 francs par M. Vannier, associé de 
la riche maison Pommery de Reims. 

Géricault. — Trois études vigoureusement peintes 
de Chevaux percherons, brossés dans l'écurie de lord 

3. 



30 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Seyraour, 2,130 francs. On a vendu ensuite d'autres 
études très bien faites, mais qui n'étaient que des co- 
pies, d'après la déclaration de M. Montfort, l'un des 
rares élèves du peintre vivant encore. Cependant l'une 
de ces reproductions, un Cheval de charrette dételé, 
mangeant son avoine, venait de Couvreur, qui passait 
pour s'y connaître, et qui se trompait quelquefois, 
paraît-il, comme les plus forts. 

Van Goyen. — Trois tableaux de lui. Le premier, 
daté de 1632, intact, excellent, d'un ton doré, d'une 
couleur chaude et transparente, d'une exécution ferme. 
Il venait de la vente Lissingen', où il portait le n® 18, et 
il avait été gravé par W. Cnger. Le maître a voulu 
représenter dans ce tableau les eaux troubles et agitées 
de la Meuse à Dordrecht. Des bateaux s'éloignent à 
rhorizon, d'autres, au premier plan, jettent leurs filets, 
tandis que, sur la gauche, des pêcheurs abordent le 
rivage et déchargent leurs paniers remplis de pois- 
sons. — Vendu 4,230 francs. 

Le second, d'un ton un peu trop bistré, le moins bien 
des trois, reproduisait une Ville de la Hollande, en- 
tourée d'un mur d'enceinte, flanquée de tourelles. 
Signé du monogramme et daté de 1649. N® 20 du cata- 
logue Lissingen, 1,930 francs. 

Le troisième, signé également, avait déjà paru en 
1878 à la vente Laurent Richard sous le n<^ 96 du cata- 
logue. — L'Hiver en Hollande, Des patineurs glissent 
avec art sur la glace, tandis que d'autres se promènent 
en traîneaux. Dans un coin, une tour en ruine et, dans 
le fond, quelques moulins et les clochers d'une ville 
qui se profilent à l'horizon. Pas cher! 1,070 francs. 

Francesco Guardi. — De ce maître si éclatant et si 
spirituel une importante composition, la Fête du Bu- 
centaure, où tout Venise est groupé dessus et autour 
du pont de Rialto pour voir la course des gondoles, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 31 

vendu 6,000 francs. — Deux jolies petites études re- 
présentant, Tune la Douane^ 1,500 francs, et l'autre 
XEglise de SarUa-Maria-della-Salute, sur le Grand 
Canal, 11,310 francs. 

Willem Kalf. — Un intérieur rustique, avec des 
cuviers, des baquets, des tonneaux, un coq, des usten- 
siles de ménage et deux paysans assis qui se chauffent. 
Comment ce tableau avait-il été attribué à Zorg dans 
la vente Lissingen, alors qu'il est signé'deKalf,à droite, 
en toutes lettres? 950 francs. 

Nicolas de Largillière. — Arrangé comme il savait le 
faire, un beau portrait de dame de qualité, en robe bro- 
chée d'or et d'argent, un manteau fourré gorge de 
pigeon, et retenu au corsage par des ferrets ornés de 
perles, vendu 1,800 fr. — Un autre portrait de femme 
indiqué au catalogue de l'Exposition rétrospective de 
1878, au Trocadéro, comme représentant Marie-Louise- 
Elisabeth d'Orléans, fille aînée de Philippe d'Orléans, 
régent de France, celle qu'on appelait Mademoiselle 
avant son mariage avec le duc de Berry. La duchesse 
est vue à mi-corps, les cheveux poudrés, ornés de perles 
et de fleurs, sur un corsage décolleté de satin blanc 
brodé. Robe couverte d'ornements et drapée d'un 
splendide manteau de velours rouge, 1,880 francs. 

Willelm Mieris. — So/naéy à la poitrine jeune et 
chaste et à qui la grâce sert en partie de vêtements, 
est couchée sur un lit et regarde dans une vision at- 
trayante apparaître Jupiter. Tandis que tombe la 
pluie d'or du séducteur, un jeune amour écarte peu à 
à peu les derniers voiles qui enveloppent la belle. 605 
francs. 

J.-F. Millet. — L'Été^ tableau de décoration d'une 
forme cintrée. C'est l'époque de la moisson. La blonde 
Gérés, couronnée d'épis, une faucille à la main et le re- 
gard inspiré, est debout, appuyée sur une vanne. A côté 



32 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

d'elle quelques attributs : une corbeille de pain et des 
gerbes de blé. Dans le fond, des moissonneurs. Les uns 
travaillent, les autres dorment. Voilà le tableau. A coup 
sûr, c'est une femme des champs qui a posé. Ses chairs 
sont rouges, les attaches peu délicates et les seins ont 
à leur extrémité de grosses fraises écrasées et violettes 
qui accusent une maternité beaucoup trop répétée. 
L'ensemble est rouge. Avouons-le : ce n'est pas beau. 
L'Hiver. L'Amour, par un temps de bise et de neige, 
demande l'hospitalité. Le poète a inspiré le peintre: 

J'étais couché mollement, 
El, contre mon ordinaire, 
Je dormais tranquillement, 
Quand un enfant s'en vint faire 
A ma porte quelque bruit. 
Il pleuvait fort cette nuit : 
Le vent, le froid et l'orage 
Contre l'enfant faisaient rage. 
Ouvrez, dit-il, je suis nu. 
Et moi, charitable et bonne, 
J'ouvre au pauvre morfondu, 
Et m'enquiers comme il se nomme. 
Je vous le dirai tantôt, 
Repartit-il; car il faut 
Qu'auparavant je m'essuie. 



Ainsi s'exprime La Fontaine dans une imitation d'Ana- 
créon. Voici comment Millet a traduit cette partie du 
poème charmant : 

Une vestale accompagnée d'un augure portant sur la 
tête une couronne de chêne ouvre la porte à un petit 
amour qui grelotte de froid. Son carquois presque vide 
laisse tomber les deux dernières flèches. Il fait pitié. 
Il est transi. Il est vert. 

L'aspect général du tableau est d'un ton terne et gris 
sans doute voulu pour imiter l'efl'et que produit la neige 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 33 

en tombant. On dirait de la peinturée fresque. Cette toile 
m'a semblé meilleure que son pendant, mais j'avoue 
sincèrement que tout en admirant le talent de Millet, 
j'aime autant Hamon dans ses' allégories pompéien- 
nes. 

Le public n'a pas été entièrement de mon avis, car 
ces deux tableaux, VEté et V Hiver ont été adjugés à 
à 45,000 francs, et M. Lafontaine, Tex-sociétaire de la 
Comédie-Française, très passionné, paraît-il, pour les 
Millet, les a poussés jusqu'à quarante mille francs. 

Mo.NsiAU. — Une toile assez jolie représentant, dit-on, 
Louis XVII et le prince de Condé jouant avec mi 
petit chien, 395 francs. 

NocRET. — Une charmante et mignonne petite prin- 
cesse représentée d^out dans une robe brodée qui la 
lient raide et dans laquelle elle disparaît. On dirait 
qu'elle joue à la grande dame avec son éventail de 
coquette entre les doigts, 1,220 francs. 

Adrien van Ostade. — Œuvre de jeunesse datée de 
1632, les Chanteurs, Toujours un peu bossus les per- 
sonnages de Van Ostade. Un paysan allume sa pipe à 
un tison, une petite fille mange dans une écuelle 
énorme, tandis que deux villageois chantent accompa- 
gnés par un musicien qui souffle de toutes ses forces 
dans sa cornemuse. Rien de plus prosaïque que le sujet 
de ce tableau qui venait de la collection Marcille et qui 
a été adjugé 2,010 francs. 

Henri Regnault. — Une étude : Négresse, à la che- 
mise entr'ouverte, vêtue d'un jupon rouge et drapée . 
d'un châle jeté par le peintre sans doute. Elle tient des 
oranges sur ses épaules. — Alliance harmonieuse et puis- 
sante du blanc, du noir, du jaune et du rouge, 1,200 
francs. 

Saint-Jean. — Nature morte d'une profonde colora- 
lion; des fleurs : dahlias et roses ; du gibier:- des fai- 



34 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

sans et un lapin ; des fruits : un melon et des raisins. 
— Daté de 18S4 et vendu le prix de ses œuvres princi- 
pales, 8,550 francs. . 

J, RoBiE, 1847. — Sur une table couverte d'une étoffe 
se détachent un verre gothique, un bol de Chine à 
demi renversé, duquel s'échappent des oranges et des 
raisins noirs, 2,020 francs. 

Salomon Ruysdael. — Un Paysage avec toutes les 
qualités ordinaires du maître. Sujet connu : des bar- 
ques de pêcheurs sillonnent la rivière. Les unes la 
descendent, les autres la remontent. Un groupe de 
pêcheurs traînent un filet près de la rive où s'abreu- 
vent des bestiaux. Dans le lointain brumeux apparaît 
le clocher d'un village. Signé et daté de 1645. Venant 
de la vente de Lissingen, Vendu 4,750 francs. 

Dadid Teniers le jeune. — Le Cabaret, La nature 
humaine est peinte telle qu'elle est. Tous ces rustres 
sont vrais. On boit. Les uns sont assis sur un toit de 
chaume, les autres fument assis sur un banc de bois 
en souriant et en oubliant les soucis de la vie. Un villa- 
geois se dirige vers les buveurs, un broc à la main, 
tandis que la cabaretière se tient sur la porte, prête à 
servir de la bière aux clients. C'est l'histoire pittores- 
que des Flandres que Teniers a fait voyager ainsi dans 
toute l'Europe, 4,600 francs. 

Troyon. — Le Bac^ vue prise à Bonnières sur les 
bords de la Seine. Venant de sa vente, 2,020 francs. 

Adrien Van de Velde. — Le Pâturage, Ils broutent 
tous: vache, chèvre, moutons et chevaux, 1,050 francs. 

M™e Vigée-Lebrun. — Portrait d'une merveilleuse^ 
en costume Directoire. C'est loin de son portrait de la 
galerie degli Uffizi. Aussi 100 francs. 

François de Troy. — Portrait exposé en 1878 au 
Trocadéro, n® 205, où il était attribué à Hippolyte Re- 
gnault. Le Grrand Dauphin, cuirasse, habit de brocart. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 38 

En sautoir le grand cordon bleu de Tordre de Saint- 
Louis ; au cou, un large ruban rouge, 1,100 francs. 

Et, pour la clôture, un pastel bleuté de Rosalba, 
Jeune fille jouant avec un chat^ 60 francs. — Une aqua- 
relle inachevée de Meissonier : Charles V et Agnès 
Sorel sortant d'une chapelle, 330 francs. — F. Millet. 
Deux pastels chauds et vigoureux, démontrant une 
fois de plus toute la souplesse de son talent. La Dé- 
claration et le Baiser sur la bouche, 1,500 francs. 

En somme, une belle vente qui, par son chiffre sur- 
tout, pourra prendre place dans les annales de la 
curiosité. 

Qui ne connaît, dans le quartier du faubourg Pois- 
sonnière, le bonhomme Pitoin, ce type légendaire de 
l'ancien maître du roulage? Il a voulu, lui aussi, avoir sa 
petite vente et tâter des enchères avant de se retirer 
des affaires. 

Le catalogue portait en tète les réserves formelles 
du peintre Horsin-Déon qui l'avait rédigé : 

Tahleaux anciens et modei^nes attribués aux maîtres 
suivants : 

Voilà un expert qui, tout en ne se compromettant pas, 
compromet singulièrement la vente dont il est chargé. 
Quelques bonnes choses cependant dans cette petite 
collection, formée des nombreux cadeaux que M. Pitoin 
recevait des artistes dont il était très aimé. 

Le Serment du jeu de paume, fait d'après les études 
et les compositions de David, gardées par son élève 
Rioult. 

Deux charmantes gouaches, de Desprez, très bien 
conservées. 

Une nature morte de Drolling et des ruines d'Hubert- 
Robert. 



36 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

Vers le milieu du mois dernier, M. Claude Thiénoa 
père et Louis Thiénon ont présenté au public une série 
d'études peintes et d'aquarelles reproduisant des vues 
prises un peu partout, en France, en Angleterre, en 
Ecosse, en Allemagne, en Hollande, en Hongrie, en 
Italie, en Espagne, voire au Maroc ! Bien oubliés ces 
Thiénon 1 Personne ne pouvant me renseigner à leur 
endroit, je me suis mis à feuilleter le livret du Salon, 
et c'est avec un véritable plaisir que j'ai reconnu qu'il 
s'agissait d'un de nos doyens. Louis Thiénon eut, en 
effet, une médaille de 3® classe, en 1836, comme graveur 
en taille-douce et, plus tard, comme peintre, une médaille 
de 2° classe en 1846. 

Trop grises, toutes ces aquarelles. On ne veut plus de 
cette manière-là maintenant. 

Cette vente a-t-elle réussi ? J'en doute. . 



IV 



Succès de la vente de Saint-Victor. ~ Le moyen de ne pas vieil- 
lir. — Vente de B***. — Esquisses de Delacroix. — Tableaux 
vendus par les experts George, Petit, Ferai et Durand-Ruel. — • 
Galerie Van de Kcrkhove. — Roses princesses et Dames aux 
camélias. — Le dessusj du panier de la collection Tiuibal. — 
Le sarcophage de ÎSati. 



Paris, 5 fev 



La vente de Paul de Saint-Victor, faite le 23 et le 
24 janvier, a mieux réussi que nous ne le pensions. 
Elle s'est faite devant un concours empressé d'anciens 
amis fidèles au dernier rendez-vous, parmi lesquels 
Emmanuel Arago, Auguste Vacquerie et Arsène Hous- 
saye. L'ancien directeur de la Comédie-Française, avait 
écrit pour le catalogue une préface aussi spirituelle que 
savante. 

Le tableau de Clouet a été adjugé 10,900 francs; non 
au Louvre, bien que M. Paul Mantz fût présent, mais à 
M. Michel. — La Rêverie de Jules Breton, 6,000 francs 
-- La Petite Bergère de Wenix, conquise par M. H. 
Péreire, 4,000 francs. — Un Seigneur et sa femme 
par Lucas Cranach, payé 3,800 francs par M. Baur. — 
Henri III à la procession, d'Eugène Lami, poussé 
vaillamment jusqu'à 3,500 francs par M. Baptiste Gui- 
Ihiermoz. — Fruits et cristaux de Chardin, 2,500 
francs. — Le Concert, de Dirck Hais, un des rares 



38 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

tableaux absolument intacts, 2,600 francs, à M. Charles 
Pillet. 

Puis ensuite : Une Entrée de village, par Breughel 
de Velours, achetée 1,120 francs. — Portrait de jeune 
femme de la cour de Henri IV, par Porbus le jeune, 
1,020 francs. — Jeune femme, par Van Loo, 1,200 
francs. — Le Portrait de grande dame, par Gérard 
Spronck, 1,020 francs. — L'Adoration des Mages, école 
vénitienne, 1,205 francs. — Portrait de femme, par 
Reynolds, 740 francs. — L'esquisse de Puvis de Cha- 
vannes, 650 francs. — Par Holbein, Portrait d'homrne, 
500 francs. — Animaux au repos dans un paysage, de 
W. Romeyn, 860 francs. — La Sibylle, de G. Moreau, 
2,050 francs. — Le Billet, agréable esquisse de Fra- 
gonard, 380 francs, au marquis de Charlet. — Le Pont, , 
de Guardi, 3,050 francs, à M. Fichel, qui a pris, à 2,880 
francs, la Prédication, de Hubert-Robert, datée de 
1782. Enfin une pochade de Goya, un Saint person- 
nage recevant la communion^ a été achetée 580 francs 
par le peintre Donnât. 

Neuf petits bustes-appliques en cire peinte, repré- 
sentant de grands personages de la cour de Naples et 
de Davière au xvii siècle, adjugés en bloc à 1,400 fr. 

Vingt-deux miniatures ovales sur vélin^ personnages 
en robe 4u xviii° siècle, 390 francs. 

Un groupe en bois sculpté, enfant assis sur le dos 
d'un éléphant, enrichi d'incrustations, 500 francs. 

Un bas-relief en terre cuite, de Clodion, 410 francs. 

Une pendule du temps de Louis XIV (trop refaite), à 
deux colonnes détachées, en marqueterie d'écaillé, 
720 francs. 

Un petit cabaret en bois noir du temps de Louis XIII, 
540 francs. 

Terminons par les albums de la Chine et du Japon, 
qui sont montés à des prix assez élevés, variant de 



L*flOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 39 

100 à 600 francs. — Un seul avec une reliure en bois 
de fer, contenant quatorze dessins, a valu 640 francs. 

La vente a produit en totalité 105,032 francs. 

Les livres du bibliophile doivent être vendus en mars : 
environ 1,500 volumes triés sur le volet, en grande 
partie éditions illustrées du siècle dernier. On a mis 
aux enchères, rue des Bons-Enfants, quatre mille volu- 
mes de la littérature courante dans un état de conser- 
vation qui témoignait du respect profond dont leurs 
feuillets avaient été entourés par le couteau à papier. 
Quelques-uns cependant ont fait sensation à cause de 
leurs dédicaces. M"® Adam, en adressant Grecque au 
célèbre critique, avait ajouté: Bien émue y bien anxieuse, 
et Moûselet avait mis sur la couverture des Galanteries 
duxnn^ siècle : C'est en partie pour vous que f ai écrit 
ce livre. Mais, quant aux autres, la plupart ont été livrés 
incoupés au public, tels qu'ils étaient arrivés chez Paul 
de Saint-Victor. Décidément, on ne lit plus à notre épo- 
que, on parcourt. Ce n'est pas ainsi que procédait 
Sainte-Beuve. 

« Je lis tout, disait-il, c'est le moyen de ne pas vieillir. » 

Dans la vente de M. B..., faite le 23 janvier par 
les soins des experts George et Georges Petit, il se trou- 
vait une réunion d'excellentes choses : tableaux, aqua- 
relles, dessins, pastels, marbres et terres cuites que les 
amateurs et les marchands se sont très chaudement dis- 
putés. 

Deux Guardi, provenant de la collection Boisfremont 
et représentant des environs de Venise, vendus 
1,600 francs. 

Une réduction signée de la MaVaria d'Hébert : 
3,400 francs. 

Une esquisse de Géricault : Y Incendie d'un camp 
arabe, que M. Walferdin avait possédée, 500 francs. 



40 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

Une étude faite par Ingres à Rome en 1811, pour son 
tableau de Jupiter et Thétis, 560 francs. 

Boilly, un dessin rehaussé, très curieux : le Salem 
de i8i2, celui où fut exposé le grand tableau du sacre 
de Napoléon I<^% 1,625 francs. 

Des Moutons de ce grand peintre, Rosa Bonheur, 
1,065 francs. 

Deux vigoureux dessins gouaches à l'encre de Chine 
et au bleu de Prusse, par Gustave Doré: la Paix et son 
pendant, la Gruerre^ 750 francs. 

De Ziem : La Vue de V église de SantOrMaria-dellib- 
Salûte, à la belle coupole construite par Longhena, 
élève de Palladio, vendu 950 francs. 

Un Crépuscule dans la forêt de Fontainebleau, cette 
forêt que Th. Rousseau a si bien étudiée sous ses aspects 
multiples et qui provenait de sa vente, 1,005 francs. 

De Louis David, le portrait inachevé et vigoureuse- 
ment peint de Rdbaut-Saint-E tienne, étude pour son 
tableau du Serment du Jeu de Paume. 

Puis des éludes bien précieuses, car seules elles rap- 
pellent quelques-unes des œuvres d'Eugène Delacroix, 
disparues dans le terrible incendie de THôtel de ville, 
en 1871. Qui ne se souvient de ce merveilleux Salon de 
la Paix, appelé le salon de Delacroix^ où les peintures de 
cet artiste formaient un vaste ensemble décoratif com- 
posé d'un grand plafond circulaire, de huit caissons 
allongés consacrés aux Dieux et aux Déesses de l'Olympe 
et de onze tympans demi-circulaires que remplissaient 
des épisodes de la vie d'Hercule. Comme elles étaient 
harmonieuses ces peintures, calculées pour une impres- 
sion d'ensemble ! et quelle perte 1 Dans cette vente B... 
^ ont reparu les esquisses du plafond : la Terre éplorée 
obtenant le retour de la Paix, et de deux tympans ; 
Le Hepos d'Hercule et Minerve présentant à Junon 
Hercule enfant. Ces trois morceaux précieux ont été 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 41 

adjugés par M'^Bossy, 2,815 francs. On dit que cet achat 
a été fait pour le compte de la Ville de Paris. Un bon 
point à son adresse alors. 

Une aquarelle de Jules Dupré : Paysage inspiré par 
la description d'un roman de Walter Scott, provenant 
de la vente Marmontel, 5,200 francs. 

Un splendide dessin du nommé Guillaume- Sulpice 
Chevallier, dit Gavarni, ayant figuré également à la 
vente Marmontel. La scène se passe au foyer de l'ancien 
bal de l'Opéra. Un débardeur s'adresse à un chicard 
gigantesque muni d'un piton hyacinthesque : « Je te 
dis que c'est mon nez que t'as. » Ces pochades ont 
certainement vieilli par le costume, mais elles sont tou- 
jours de fraîche date par l'esprit, vendu 770 francs. 

Enfin, toute une suite de bustes et de statues de Cle- 
singer dans cet admirable marbre de Carrare que le 
maître choisit avec le plus grand soin : 

Sapho, 710 francs; 

Hercule enfant étouffant un serpent (1868), 460 
francs ; 

La Tête du Christ rendant le dernier soupir, pro- 
venant de sa vente en 1868, 700 francs. 

Quelques jours après le 27 janvier, une nouvelle et 
importante vente sans nom d'auteur (association de 
marchands sans doute), avec un catalogue bien fait par 
l'expert Charles George, et, ce qui ne gâte rien, illustré 
d'eaux-fortes, en partie publiées déjà dans des livrets 
célèbres et recherchés. 

Presque tous ces tableaux, de vieilles connaissances 
que j'ai revues avec plaisir, comme on retrouve des amis 
après une longue absence. 

Au centre de la salle, un grand tableau de près de 
deux mètres, de l'école flamande du xv*^ siècle, repré- 
sentant une composition simple et touchante : le Cal- 



42 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

vaire, de Van der Weyden, 1400 à 1464. Les maîtres de 
cette époque préludent à la véritable renaissance des 
arts. Ce ne sont plus des primitifs, mais pas encore les 
maîtres de cette admirable époque du xvi^ siècle. Ils 
aiment toujours à dessiner des attitudes naïves, à enlu- 
miner les femmes de robes dorées, à revêtir les guer- 
riers de cuirasses argentées, à faire des ciels tendus 
d'or ou des lointains en camaïeu bleu. Malheureusement, 
ce tableau, d'une excessive fraîcheur de ton, malgré de 
nombreuses restaurations, était en partie gâté par un 
affreux cadre noir aux agrafes de cuivre du plus mau- 
vais goût. Il n'en a pas moins été vendu 20,100 francs. 
Provenant de la collection du comte Carlo Castelbarco, 
de Milan, un Portrait, par Antoine Moor, 1S25 à 1581. 
La^dame, coiffée du béguin de linon et d'une cornette 
rouge brodée d'or, se tientdebout vêtue d'une robe noire 
recouverte d'un surtout avec bouffants aux épaules. Le 
cou est entouré d'une fraise plissée et les poignets de 
manchettes tuyautées suivant la mode du temps. Le 
modèle, bien que d'une pâleur maladive, a une telle 
distinction que je suis revenu à plusieurs reprises, sé- 
duit et charmé, admirer ce portrait simple et vrai. 
Vendu 1,950 francs. 

GovERT Camphuysen. — Une halte de chasse, gravée 
par E. Champollion, dont j'ai longuement parlé l'année 
dernière à l'occasion de la vente Roxard de La Salle. Je 
n'y reviendrai pas. Vendu 6,100 francs. 

Van BlarexNberghe. — Divertissement à la cam- 
jpagne. On rit, on boit, on danse au son du violon sous 
les tonnelles d'une guinguette assise au bord d'une 
rivière où se trouve une barque abritée par une tente 
disposée en berceau. Comme toujours, ce Swift de la 
peinture, s'inspirant du royaume de Lilliput, a parsemé 
la scène d'une multitude de petits personnages en cos- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ^ EN i882. 43 

tume Louis XV, d*un fini précieux et d*une exécution 
parfaite. Vendu 3,000 francs. 

Jean Le Ducq. — Un Tripot, Le jeu est fini. Soldats 
et courtisanes se reposent. On cause, on boit, on fume 
et Ton se caresse. Çà et là, sur une table, des plats et 
des brocs d'étain; sur un banc, pêle-mêle, des feutres 
et des manteaux. Bon tableau de ce Flamand, qui vécut 
de 1636 à 1696, et dont la tonalité, toujours un peu grise, 
ne manque pas de charme. Malheureusement, dans ce 
tableau, de larges espaces repeints. Vendu 1,920 francs. 

Jean Van Kessel (1626-1678). — Le Corps de garde 
des singes, charmante réplique au célèbre tableau de 
David Teniers le Jeune, qui faisait partie de la galerie 
du comte Perregaux, réalisée après sa mort, en 1842. 
Il fut acheté à cette époque 3,000 francs. Un malheu- 
reux chat vient d'être arrêté comme espion ; il est con- 
duit devant le chef de poste, un singe en pompons 
rouges, la canne à la main. Le coupable subit, à la 
lueur d'une torche, un examen minutieux. Il attend 
tristement sa sentence, tandis qu'indifférents à son 
sort des soldats continuent leur partie de trictrac. 
Vendu 1,320 francs. 

Lajoue. — Vm d'un parc dans lequel causent deux 
personnages du temps de Watteau ; provenant de la col- 
lection du baron de Beurnonville, 1,000 francs. 

Venant de la même collection : Nicolas Lancret. — 
La Poupée mécanique. Sur le perron d'un château, 
deux Savoyards montrent un automate à deux grandes 
dames en toilette Pompadour. Composition en grisaille 
sur un encadrement rocaille en camaïeu bleu, 900 fr. 

HoLBEiN. — Portrait présumé ^'Ulrich Zwingle. 
Est-ce bien un Holbein? Vendu 2,030 francs. 

Van Ostade. — Le Colin-Maillard, d'une grande 
finesse de coloris. Dans un intérieur primitif, la partie 
est gaie et animée. Le patient, le bonnet enfoncé sur le 



44 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

nez, marche à tâtons, subit les plaisanteries des joueurs 
et reçoit quelques horions sur le dos, tandis que des 
bonnes gens, dont le dos est fait comme un accent cir- 
conflexe, sont groupés autour d'une table sur laquelle 
un ménétrier de village, au feutre enguirlandé de 
feuilles de vigne, joue de la cornemuse pour égayer la 
partie. Vendu 2,300 francs. 

Jakob Van Ruysdael. — Paysage plein de poésie. 
Au sommet d'une colline boisée, un petit village et la 
poivrière d'un vieux château qui émergent de la ver- 
dure; au premier plan, un chemin creux que gravit un 
paysan précédé d'un chien. Ce tableau du maître de 
Harlem, signé du monogramme, gravé par G. Grieux et 
provenant de la collection Nieuwenhuys, a été vendu 
6,000 francs. — Un Sentier sous la forêt, signé et 
daté de 1651 : une clairière et un homme qui se repose 
sur le tronc d'un arbre renversé. Vendu 1,520 francs. 

Salomon Van Ruysdael (1610-1670). — Le Combat, 
daté de 1658. C'est un combat corps à corps. Quel mou- 
vement dans cette mêlée furieuse ! Des fantassins et 
des cavaliers se rencontrent sur un pont d'une seule 
arche; déjà plus d'un a roulé dans la rivière; d'au- 
tres, renversés sur le parapet, vont subir le même sort. 
Vendu 2,000 francs. 

David Teniers, le fils. — Tabagie. Des buveurs, assis 
sur des escabeaux, causent; les uns fument, les autres 
bourrent leur pipe. C'est bien flamand, ce tableau qui, 
signé en toutes lettres, avait ses papiers comme les 
grandes familles leur arbre généalogique; il provenait 
des collections de lord Mulgrave, du général Philipps de 
Londres et de M. Dufraine de Cambrai. 

TiEPOLO. — Bacchanale, Ce hardi décorateur du 
xviii® siècle a peint d'un coloris clair et brillant des 
bacchantes et des faunes qui dansent en se tenant par 
la main , 1 ,360 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 45 

JeanSteen (1636-1689). — Ijdi Prédication de saint 
Jean. Ce tableau faisait pendant à une autre composi- 
, tion représentant Moïse frappant le rocher. Les deux 
figuraient dans les collections Rotham et du prince Ro- 
biano. Le Moïse fit aussi partie de la célèbre vente des 
vingt-trois tableaux du comte Demidoiï, en 1868; 
vendu 1,800 francs. — Les Deux Iniveurs, 1,220 fp. — 
Le Vieillard amoureux, vieux paillard couché qui attire 
à lui par le bas de son jupon une gaillarde un peu dé- 
braillée déjà et qui se tient en riant debout sur son lit ; 
2,100 francs. 

Le 27 janvier, nouvelle vente par Ferai. Tableaux 
anciens et modernes. Parmi eux, deux panneaux de 
salle à manger, par Jacques Crivelli : Canards surpris 
dans les marais par des oiseaux de proie ^ 900 francs. 

Une fine peinture de Louis de Marne, Halte de chasse, 
260 francs. 

Une brillante esquisse, vivement exécutée, par Ho- 
noré Fragonard, 1,805 francs. 

Le Concert, de Platzer, 1,150 francs. — Une artiste 
à son chevalet, 1,510 francs. 

Eugène Fichel. — L'Amateur de médailles, 280 fr. 

Alfred de Dreux. — Chasse au renard, 525 fr. — 
Chevaux à la promenade, 355 francs. 

La Belgique, elle aussi, vient vendre des tableaux 
chez nous. C'est le marché. La galerie de feu J. Van de 
Kerkhove, en son vivant ancien conseiller communal de 
Bruges, a été présentée aux enchères par MM. Berthelier 
et Arthur Bloche. Ne nous plaignons pas : ce sont des 
G. Courbet, des Decamps, des Lévy, des Salvator Rosa 
qui rentrent au logis. Félicitons-nous toujours du retour 
des enfants prodigues. Nous pouvons bien accepter à ce 



46 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

compte qu'il nous reste deux Van de Kerkhove assez 
mauvais qui faisaient partie de la collection. 

Dans une vente de Durand Ruel, faite le 2 février, 
signalons un très curieux tableau de F.-B.Michetti, qui 
a figuré à l'Exposition universelle. C'est une idylle inti- 
tulée : Printemps et amour. Un ciel bleu, une mer bleue, 
réunion confuse déjeunes femmes se détachant en rose 
sur une prairie verte; toutes ont le torse nu; les unes 
prient ou dorment, les autres dansent, d'autres jouent 
du tambour de basque. Cela est d'un effet indéfinissable ; 
de loin, on dirait une scène japonaise ; de près, unFor- 
tuny, moins le talent^ et, ce qui met le comble à l'ori- 
ginalité, l'artiste a lui-même sculpté sur bois son cadre, 
autour duquel il a fait courir une rampe où des serpents 
s'enroulent, des colombes se becquètent et des crabes 
s'accrochent. 

Dans la menue vente : les Sonneurs, qui valurent une 
médaille à Ulmann, et une Merveilleuse de Jules Gou- 
pil, coiffée d'un curieux bonnet de police très haut, agré- 
menté d'un gros nœud bleu. — De Jules llereau, ce 
malheureux qui s'est suicidé, un paysage triste comme 
son auteur, mais d'un sentiment vrai; et, d'Antigna, 
une pâle accouchée , entourée de sa mère et de son 
mari, tandis que, sous un nuage entr'ouvert, apparaît 
l'ange de la maternité qui apporte avec lui un enfant. 

Les ventes de M'"*' Marie Blanc continuent. Il y 
en a aura ainsi dix jusqu'au 15 mars et nous ne 
sommes qu'à la quatrième. Les mines de Golconde ont 
dû décidément être dévalisées pour cette princesse de 
Monaco. La moindre vacation s'élève à plus de cent 
mille francs dans quelques heures. C'est une profusion 
de bagues, de bracelets, de châtelaines et de colliers 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 47 

garnis de pierres précieuseà élincelantes comme la 
lumière électrique. Lorsqu'on expose des bijoux, la 
salle a, comme le dit spirituellement une chroniqueuse 
de beaucoup de talent, Taspect d'une serre chaude. « Il 
s'y épanouit des fleurs de tous les mondes^ depuis les 
poses princesses jusqu'aux dames aux camélias.» 

Avanl-hier, 3 février, ils étaient quatre experts et 
commissaires- priseurs à vendre une parlie de l'ameu- 
blement de cette reine de la roulette et du trente et 
quarante qui entassait, sans besoin et sans goût, tout 
ce qu'on venait lui offrir. Elle convertissait ainsi ses 
rentes en émaux modernes, en ivoires sculptés à 
Dieppe^ en vieux Sèvres neuf, en Chine craquelé, en 
meubles de palissandre ou de bois de rose. — Il est 
évident que, dans cet entassement de collections faites 
avec de l'argent, il se glisse de temps à autre quelques 
beaux bronzes de Barbedienne ou quelques bonnes 
pièces d'argenterie de Fannières et de Froment Meu- 
rice. Mais la plupart du temps quel toc! comme disent 
les marchands. Il n'y a rien dans tout cela pour les 
amateurs. — Fuyons. 

De prochains jours de combat se préparent, sans 
compter ceux que la chute de l' Union générale nous 
amèneront fatalement. — Sa majesté Bibelot a encore 
quelques beaux jours de règne. 

Une belle réunion de faïences françaises : Rouen, 
Nevers et Moustiers, choisies par Michel Pascal, le 
sculpteur, sera prochainement dispersée. 

Vente de M. Pascal, cet ingénieur, administrateur 
d'une société française, qui fut, l'année dernière, tùé si 
malheureusement par une poutre qui se détacha des 
échafaudages du Printemps, au moment où il passait 
dans son coupé. Il paraît, si j'en crois certaines indis- 
crétions, que celte collection comprend d'adorables 
petites pendules du xvi® siècle et un choix varié de 



48 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

deux cent cinquante flambeaux des époques les plus 
reculées. Il y en aura pour tous les goûts. 

M. Maurice Tourneux, un érudit de première force, 
prépare le catalogue Benjamin Fillon. Quand le mo- 
ment sera venu, nous pourrons donner des détails 
inédits sur ce Vendéen savant qui fut notre ami. 

Déception amère pour quelques-uns, satisfaction très 
grande pour beaucoup. Le Ministre des Arts vient d'ac- 
quérir, pour 207,000 francs, une partie très importante 
des collections formées par un curieux, le prince 
Timbal, plus connu des amateurs de haute curiosité 
que des artistes. — Le Louvre a pris, comme base, les 
estimations de Charles Mannheim. 11 ne pouvait mieux 
s'adresser. — Le choix a été bien fait : l'Etat a jeté son 
dévolu sur une centaine de pièces seulement, parmi 
lesquelles de très beaux ivoires du xv° et du xvi® siècle, 
un très remarquable dessin de Raphaël, un beau Fra 
Angelico et quelques autres bons tableaux, le tout 
pour la somme totale de deux cent vingt mille francs. 

Pauvre Timbal! découragé, effrayé par les événe- 
ments, il avait vendu en 1871 sa collection à l'amiable, 
et à peine le marché était-il conclu, qu'il sollicitait 
à mains jointes l'acquéreur de lui rendre ses trésors ; 
mais ce dernier ne voulut rien entendre et garda son 
excellente acquisition, comme c'était son droit. 

On continue à faire passer de tout à l'hôtel Drouot, 
des rossignols, des crocodiles empaillés. Mercredi 
15 février, Paul Chevallier doit faire une vente nou- 
velle. Il s'agit de deux cents mètres d'estampages sur 
gros papier, reproduisant en relief des Égyptiens avec 
des tètes cornues. C'est là le travail colossal d'un 
Champollion quelconque, habile à déchiffrer les hiéro- 
glyphes, qui a relevé ainsi toutes les gravures en creux 
du sarcophage de Seti, découvert par Belzoni à Babel- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 49 

i Molouk, dans la haute Egypte. L'exposition paraît 
laisser le public assez froid, malgré les séductions du 
catalogue. 

Je doute du succès, si le Louvre n'intervient pas, et 
il pourrait choisir mieux. 



Estampes et dessins. — Le procédé. — L'abbé de Marolles. — Les 
pièces de cent florins payées vingt-sept mille francs. — Opinion 
d'un octogénaire : les gravures consolent la vieillesse. — Les 
marchands d'estampes en gros. — La maison Jean. — Les 
experts Viguères et Clément. — Les portefeuilles d'Emile Gali- 
chon. Ventes faites et ventes à faire. — Les caricaturistes : Dau- 
mier, Granville et Henri Monnier. 



Paris y 40 février. 



Pourquoi ne consacrerais-je pas entièrement un cha- 
pitre de ce livre à parler des dessins et des estampes de 
jadis et aussi des catalogues de quelques-unes des 
dernières et prochaines ventes? 

Sans vouloir en aucune façon amoindrir le mérite 
des collaborateurs de la Vie Tuodeme^ Jeanniot, H. 
Scott, Brun, Mars, Adolphe Giraldon, Adrien Marie, Des- 
moulin et toute cette pléiade d'artistes de talent groupés 
autour de leur aimable directeur Georges Charpentier, 
ni discuter les avantages réels du j^rocédé à Taide 
duquel on reproduit leurs œuvres, ils ne m'en voudront 
pas, j'en suis sûr, d'avoir, en ma qualité reconnue de 
curieux^ une prédilection particulière pour la gravure 
sur bois, au burin ou à l'eau-forte, et la plus vive 
admiration pour les maîtres du temps passé, Rem- 
brandt Van Hyn, le Shakspeare de la Hollande, Marc- 
Antoine Raimondi, le plus grand historien de Raphaël, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 51 

et ce merveilleux ouvrier qui maniait le burin comme 
le pinceau et qui s'appelait Albert Durer. 

Je tiens néanmoins, du reste, personnellement en 
sincère estime les nouveaux moyens de vulgarisation 
heureusement trouvés depuis quelques années. Le 
procédé Gillot rend, avec une rapidité étonnante et une 
exactitude mathémathique, le travail lui-même de l'ar- 
tiste sans avoir rien à interpréter. Il permet surtout 
ces publications hebdomadaires qui retracent instanta- 
nément les principaux événements du jour. Nous 
devons tous nous féliciter des progrès accomplis de ce 
côté et souhaiter qu'ils se perfectionnent encore : je 
désire le déclarer hautement tout d'abord. Ce point 
acquis et ces réserves faites, j'entre immédiatement en 
matière. 

La Bruyère a été quelque peu dur pour les amateurs 
d'estampes dans le passage où il parle du chagrin 
qu'éprouve Damocède, en étalant ses trésors, d'avoir 
tout Callot, hormis une seule gravure qui n'est pas de 
ses bons ouvrages, au contraire un des moindres, mais 
dont l'absence le plonge dans une telle affliction qu'il 
va prendre la résolution de renoncer aux estampes 
pour le reste de ses jours. 

C'était M. de Marolles que raillait ainsi l'auteur des 
Caractères^ ce bon abbé de Villeloin, qui passa quarante 
années de sa vie à rechercher, à classer, à nettoyer, à 
coller et à réunir les plus belles gravures des meilleurs 
maîtres anciens et modernes, dans les 264 volumes aux 
tranches dorées, qui forment aujourd'hui, au palais 
Mazarin, dans la galerie construite par Mansart, le 
fonds le plus précieux de notre département des estam- 
pes à la Bibliothèque nationale. 

Cet excellent abbé avait mis lui-même en ordre ses 
cent vingt-cinq mille gravures et il avait fait précéder 



52 L'HOTEL DROUQT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

son catalogue d'une préface, publiée en 1666, où il ra- 
conte naïvement ses recherches et la folie qu'il fit un 
jour de s'en donner pour mille louis d*or! Car c'était le 
beau temps alors; on pouvait réunir les cent quatre pièces 
en taille-douce d'Albert Durer pour cent pistoles. A la 
vente Crozat, les dessins de Raphaël se donnaient pour 
huit livres et douze dessins de Jules Romain étaient 
grassement payés la forte de somme de dix livres 
tournois. 

Aujourd'hui, ces feuilles de papier noircies par 
l'encre et jaunies par le temps valent souvent plus, 
pour une même surface, que nos billets de banque les 
plus élevés. N'avons-nous pas vu le célèbre amateur, 
M. Dutuit de Rouen, payer 27,000 francs la pièce de 
cent florins de Rambrandt, Jésus guérissant les ma- 
lades, qui ne se vendait dans le temps que le prix indi- 
qué par son nom. Je sais bien qu'elle avait été achetée 
précédemment, par M. Palmer, 1,180 livres sterling, à 
cause de sa rareté excessive et qu'on pouvait suivre 
son itinéraire à travers les siècles, depuis le moment où 
elle avait été cédée, par le maître, à Zoomer, jusqu'à 
nos jours. J'ajouterai même qu'on ne connaît que huit 
exemplaires de cette épreuve, à grandes marges, tirée 
sur du papier du Japon avec les contre-tailles sur le 
cou de râne et que cet état n'a pas été décrit par 
Bartsch ; mais, vous en conviendrez, le prix s'éloigne 
un peu des 4,964 florins que produisit, en totalité, à la 
mort de Rembrandt, sa collection considérable d'estam- 
pes et de tableaux, et des 2,449 livres que deux cent 
cinquante eaux-fortes atteignirent seulement, à la 
vente de M. de Jullienne, au siècle dernier. 

Ces grands artistes hollandais n'étaient pas gâtés par 
le succès comme cette légion de remarquables aquafor- 
tistes formés par ce pauvre Alfred Cadart, les Charles 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 53 

• 

Jacque, les Gaucherel, les Bracquemond, les Flameng, 
elles de Rochebrune. A la vente du bourgmestre Van 
Hubs, de La Haye, en 1735, on vendait deux cent vingt- 
cinq pièces de Lucas de Leyden trois louis ; deux cent 
douze de Berghem, 41 florins ; quatre cent trente-huit 
d'Adrien Van de Velde, 40 florins, et trois cent quatre- 
vingts pièces de Rembrandt au prix, alors excessif 
peut-être, d*un florin la pièce, ce qui aujourd'hui pro- 
duirait aisément plus d'un million. 

Une collection d'estampes et de dessins fait certaine- 
ment moins parler d'elle qu'une collection de tableaux. 
On ne peut pas l'étaler pompeusement chez soi comme 
une réclame. 

Il faut la classer dans des portefeuilles ; aussi ne 
séduira- 1- elle jamais ces amateurs de fraîche date aux- 
quels il ne manque que la patente et qui n'ont d'autre 
idée, en collectionnant, que de battre monnaie, au mo- 
ment opportun, avec leurs acquisitions. 

Rien n'est aussi propre cependant à nous éclairer sur 
les productions de l'art. C'est une jouissance réservée 
spécialement aux érudits, à ceux qui ont le véritable 
goût de l'art délicat; elle ne s'adresse pas à la foule 
qui traverse, inconsciente, avec rapidité, cette enfilade 
de salles cloisonnées du Louvre où se trouvent les des- 
sins des maîtres. — Dans les tableaux, la couleur guide 
et séduit.On apprend vite à s'y connaître; avec un peu 
d'argot artistique, on s'en tire. Pour les gravures, il est 
nécessaire de savoir à peu près tous les états ; pour les 
dessins, il faut les examiner avec soin, et le plus sou- 
vent deviner le nom de l'auteur, car rarement il a signé 
UQ travail intime qui n'était toujours qu'une première 
pensée. 

Mais aussi, ces esquisses, elles sont de tout âge, de 
tout état et de toute faculté. Comme elles permettent 

5. 



54 L'HOTEL DR0UOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

d'étudier les maîtres dans leurs tâtonnements, dans 
leurs recherches de la composition ! Ces gravurésrepro- 
duisant tous les ouvrages de nos plus grands peintres 
et sculpteurs, n'est-ce pas le vrai et le seul moyen qui 
permette de juger de toute une école, comme un pano- 
rama embrasse d'un seul coup d'œil une scène d'une 
très grande étendue? Ces estampes, elles représentent 
les choses absentes comme si elles étaient devant nos 
yeux ; elles nous rapprochent les pays les plus éloignés 
et nous les rendent aussi familiers que le nôtre ; elles 
sont, du reste, l'histoire de l'humanité tout entière. 
Comme disait l'abbé de Marolles, elles touchent à tout, 
aux mathématiques et à la musique, nous initient à la 
sculpture et à l'orfèvrerie, enseignent l'astronomie, l'as- 
trologie et la broderie, gardent le souvenir des pièces 
de théâtre, des ballets et des tapisseries, nous rappellent 
les usages, les modes et les costumes; burinent à 
jamais dans l'histoire les sacres, les guerres, les triom- 
phes et les cavalcades ; reproduisent les portraits des 
grands personnages et les charmants visages des 
beautés de l'époque. — Ne serait-ce même que cela, ce 
seraitdéjà suffisant, et je ne serai pas le seul de mon avis. 
Et quel plaisir de roi, lorsqu'on peut mettre dans ses 
portefeuilles, même quand ils sont déjà gonflés de 
pièces précieuses, un nouvel état inconnu, une épreuve 
d'essai ou de remarque, une planche où il manque 
quelques tailles et contre-tailles. Ah ! celui-là ne saura 
jamais comprendre les amateurs, qui n'a jamais ressenti 
le suprême bonheur que donne la trouvaille d'une 
chose inédite et la douce saveur que l'on éprouve, sur- 
tout à la montrer à ceux qui vivent en concurrence, 
mais aussi en communauté d'idées avec nous. 

« Feu M. de Blois, dit Gersairit dans une de ses pré- 
faces, mort à 80 ans, ancien et grand curieux, ne se 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ. EN 1882. 55 

lassait pas de parler des fruits que Ton recueillait dans 
uû âge avancé et des agréments de la qualité d'ama- 
teur d'estampes. 

» Il se louait tous les jours des peines et des soins 
qu'il avait pris pour former un cabinet qui lui était 
d'un si grand secours : « la vieillesse, disait -il, a 
» souvent de certains défauts, compagnons incommodes 
» à soi et aux autres; elle est ordinairement mêlée d'in- 
» firmités qui font que nous sommes alors abandonnés 
» d'un chacun ; notre indolence et notreindiiférencenous 
» empêchent d'aller chercher ailleurs à nous délasser. 

» Alors, plus de société ; tout fuit^ et nous restons 
» seuls et vis-à-vis de nous-mêmes. Quels avantages, 
» s'écriait-il, ne tirai-je pas des ressources que me 
» fournit mon cabinet? L'ancienne possession de mes 
» curiosités artistiques m'a acquis le titre de connais- 
» seur : un curieux novice vient me consulter etpren- 
» dre de moi des leçons et des connaissances ; un autre, 
» inquiet d'un nouvel achat qu'il vient de faire, veut 
» jouter contre moi sur la beauté d'une épreuve; celui- 
» ci vient pour s'éclaircir de la certitude d'un morceau 
» dont il doute ; celui-là veut m'annoncer une pièce 
» qu'il croit me manquer; les marchands me font jour- 
» nellement leur cour et m'apportent des nouveautés ' 
» qui m'amusent. Je me trouve toujours ainsi occupé. 
» Si par hasard je suis seul et mélancolique, j'appelle à 
» mon secours un portefeuille dont la variété des sujets 
» et la beauté du travail dissipent totalement mon en- 
» nui. » 

Ce qui était vrai en 1744 ne l'est-il pas encore au- 
jourd'hui? Je fais appel à tous les amateurs. 

A côté des grandes collections que possèdent en 
Angleterre M. Malcolm, et en France le baron E. de Roth- 
schild et M. Dutuit de Rouen qui, en 1869, à l'Union Cen- 



56 L'flOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

traie, exposa ses richesses, il existe une foule d'autres 
collections moins importantes, mais non moins intéres- 
santes, et dont il est impossible de parler. — Elles s'ap- 
provisionnent partout ou se tient le commerce des 
estampes, qui, lui aussi, suivant le mouvement de la 
population, est descendu de la rue Saint-Jacques au 
quai Voltaire, et vient maintenant peu à peu du quai 
Voltaire du côté des boulevards. Au xvii<* siècle^ les 
marchands célèbres étaient nombreux. On pouvait 
voir Florent Le Comte, proche la fontaine Saint-Be- 
noit, Au Chiffre Royal; Audran, Aux Deux Piliers 
d'Or; Mariette, rue Saint-Jacques, Aux Colonnes 
d'Hercule, avec cette devise : Ex recto decus, François 
Basan demeurait rue et hôtel Serpente. Il y a quarante 
ans, la maison Jean, aussi vieille que celle de V Encre 
de la Petite Vertu, qui date de 1606, voyait venir chez 
elle, rue Saint-Jean-de-Beauvais, 10, tous les amateurs 
pour fouiller dans son vieux fonds d'imagerie, remon- 
tant à Louis XIII. 

Chaque anneîe ont lieu, à l'hôtel Drouot, de nombreuses 
ventes dirigées presque exclusivement par M. Vignères 
et par M. Clément. Ce dernier n'a jamais voulu prendre 
le titre d'expert et tient à conserver seulement sa qua- 
lité de marchand d'estampes de la Bibliothèque nationale, 
sans doute parce qu'elle ne donne pas de brevet. Il est 
l'un des doyens de la curiosité. On pourrait l'appeler le 
maréchal de Saxe de la gravure, comme le duc de Choi- 
seul disait de Basan, le graveur-expert, rédacteur de 
nombreux catalogues, en le présentant à ses amis. 11 
exerce le commerce depuis 1843, et, depuis 1859, suc- 
cédant à M. Defer, il n'a cessé de faire des ventes et de 
donner des estimations. S'il voulait raconter ses mé- 
moires, il pourrait certainement indiquer des choses 
précieuses à la génération actuelle; mais, à rencontre 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 57 

des vieillards ordinairement bavards, il est assez diffi- 
cile de le faire sortir de la discrétion professionnelle 
dont il s'entoure, à tort ou à raison, et de profiter de 
son expérience acquise. 

Cependant la vente de M. Emile Galichon, ancien di- 
recteur de la Gazette des beaux-arts, commencée le 
10 mai 1875 et qui dura cinq jours, sous le ministère 
de M« Delbergue-Cormont, fait encore tressaillir d'aise 
M. Clément lorsqu'on évoque ce souvenir devant lui. 
Cinq cents numéros produisirent cinq cent mille francs 1 
C'est là que se vendirent des pièces exceptionnelles à 
des prix invraisemblables. — Un splendide dessin de 
Michel-Ange, la Chute de Phaéthon, signalé par Mariette, 
atteignit 5,000 francs. Une esquisse du même pour le 
Jugement dernier, qui avait appartenu à Thomas 
Lawrence, le peintre anglais, 5,000 francs. — Un beau 
dessin à la plume et à la sépia, de Van Dyck, première 
pensée du Couronnement d'épines, valut 4,400 francs. 
— De Léonard de Vinci, la première idée de \ Adora- 
tion des Mages, exécutée de la main gauche, comme 
l'indiquaient les hachures toutes de gauche à droite, se 
vendit 12,900 francs, et, du même, une étude à la pierre 
noire, à l'encre de Chine et au lavis pour le tableau de 
\^ Sainte Anne du Louvre, 13,000 francs. — De Rem- 
brandt, le portrait du célèbre anabaptiste Corneille-Ni- 
colas Ansloo, dessin à la plume, lavé au bistre, avec 
quelques retouches à la gouache et au crayon rouge, 
7,300 francs. — Un dessin à la plume avec lavis d'encre 
de Chine, le Couronnement de la Viexge, de llaphaëi, 
5,000 francs. 

Et, parmi les prix élevés obtenus pour les gravures 
à cette vente Galichon : — de Marc-Antoine Raimondi, 
le Chanteur, gravé par lui, acheté 7,003 francs par 
M. Dutuit; la Vierge au palmier, d'après Raphaël, 
3,500 francs, et le Jugement de Paris, du même, avec 



58 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

les traces très apparentes de la pierre ponce sur les 
terrains, 6,705 francs. Deux épreuves de Rembrandt, 
de la pièce de cent florins, Tune avec 4 centimètres de 
marge, 9,600 francs ; l'autre ayant appartenu à Rey- 
nolds, 4,700 francs. — Adam et Eve, d'Albert Durer, 
papier à la tète de bœuf, avec une petite marge, collec- 
tion Saint-Aubin, 2,990 francs. Une épreuve de la plus 
belle conservation de Marie-Madeleine se livrant aux 
plaisirs du monde, de Lucas de Leyde^ 8;500 francs. 

L'année dernière, à la vente Mulbacher, les deux 
pièces de Saint- Aubin, le Balti le Concert, furent dis- 
putées jusqu'à 12,000 francs; l'année précédente, l'eau- 
forte seule du Concert, à la vente Wasset, avait été 
adjugée à 6,000 francs. 

Comment, après avoir raconté ces hauts faits, entre- 
tenir ses lecteurs des modestes ventes qui ont eu lieu 
la semaine dernière et de celles qui se préparent. Je ne 
puis cependant clore ce chapitre déjà long, sans traiter 
un peu l'actualité. Je tâcherai d'être bref cependant. 

La collection G..., vendue du 31 janvier au 2 février, 
comprenait 728 numéros. Elle a produit 24,000 francs. 
— Je vais donner rapidement d'abord le relevé des des- 
sins qui ont le plus attiré l'attention : Une mine de 
plomb, deWatteau : Jeune femme en costume Louis XV y 
250 francs. Deux vues de la Rastille en 1788, provenant 
de la collection Walferdin, 305 francs. Taunay, Vuedes 
Halles au dix-huitième siècle, 300 francs. Une aqua- 
relle de Borel, le Terrorisme proclamant VÈtre su- 
prême et V Immortalité de râme^ 200 francs. Un pastel 
de Latour, portrait du chirurgien Desault, 285 francs. 
Un dessin au lavis et à l'encre de Chine, de Lejeune, 
Louis XVI à V Assemblée nationale, le 14 sep- 
tembre 1791, 320 francs. 

Les gravures politiques ont surtout intéressé lesache- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 89 

leurs. Le vent souffle en ce moment du côté de la Ré- 
volution dans la curiosité. — Bovi : Une pièce en cou- 
leur: Le chirurgien Brunier visite la jambe malade de 
M'»^ Royale à la tour du Temple, le 24 juin 1793, 240fr. 
— Gautier Dagoty : Louis XV. entouré de sa suite, du 
dauphin recevant d'Autriche le portrait de Marie-An- 
toinette, et de M™« du Barry en grand costume de cour, 
239 francs. — F. Janinet : Marie- Antoinette, en buste, 
463 francs. — Dagoty : La comtesse du Barry assise 
devant sa toilette et prenant une tasse de chocolat que lui 
présente le nègre Zamore, 300 francs. Une pièce ovale 
en couleur : Vue du Temple o^e^c, Louis XVI, xMarie- An- 
toinette et Madame dessinant, 205 francs. — R. Sayer: 
La reine conduite au supplice, et Le roi, debout sur la 
guillotine, essayant de prononcer son adresse au peuple, 
deux pièces, 400 francs. Une épreuve à l'état d'eau- 
forte de la Vue des travaux du Champ-de-Mars^om la 
fête de la Fédération, 360 francs. D'après Monnet, qua- 
torze estampes gravées par Helman et représentant les 
principales journées de la Révolution, 330 francs, et 
enfin les cinq volumes dé ce journal si rare et si spiri- 
tuel, la Caricature, de Ch. Philippon, de 1830 à 183S, 
625 francs. 

Du lundi 20 au 25 février, vente d'une importante 
collection de dessins, figures et culs-de-lampe, de cette 
école française de vignettistes, si bien nôtre par l'es- 
prit, la grâce et le talent, charmante époque qui com- 
mence à 1720, et où tout rit, se courtise et s'amuse. 
Jamais, convenons-en, les hommes n'ont été plus ga- 
lants, les femmes plus belles et plus séduisantes. Tout 
s'y prêtait peut-être aussi, tout y contribuait: la poudre, 
les paniers, les ajustements, les coiffures, les meubles 
et les appartements. La place me manque pour parler 
longuement de cette collection qui comprend tous ces 



60 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

grands maîtres et tous ces petits maîtres recherchés et 
choyés dans tous les salons: Watteau, qui reproduit les 
arlequins et les colombines; Van Loo, les déesses de la 
cour; Boucher, les pastorales à la mode; Fragonard, 
les chatoyantes voluptés de Tépoque; Greuze, les can- 
deurs adorables de la jeune fille. 

Nul n'a jamais égalé et n'égalera peut-être la délica- 
tesse du burin d'Eisen, la fécondité de Moreau, la variété 
de Freudenberg, l'élégance de Marillier, la grâce de 
Monnet, la finesse des culs-de-lampe de Choffart et de 
tous ces dessinateurs charmants éclos dans ce siècle de 
l'amour, gravant leurs propres compositions ou se fai- 
sant interpréter par de Launay, de Ghendt, Longueil 
et Massard. 

11 y a dans cette vente, du reste, une suite de quarante 
dessins, en tête de pages pour l'illustration des Co7ites 
de La Fontaine et des Petits Conteurs de l'édition Cazin, 
qui est une véritable merveille. Ces dessins, de la plus 
grande finesse, exécutés à la mine de plomb, sont ren- 
fermés précieusement dans un volume. Nos compliments 
à l'avance à l'acquéreur de cette rareté de haut goût. 

Le 13 février, on vendra quelques œuvres des cari- 
caturistes : toute une série d'aquarelles de H. Daumier, 
publiées par le Charivari, Çii faites avec cet esprit 
endiablé et cette verve spirituelle que vous savez. 

De J.-J. Granville, à la même vente, faite par M® Mau- 
rice Delestre, une centaine de dessins à la plume, avec 
lavis de bistre, de sépia ou d'encre de Chine, quelques- 
uns reproduits par le journal la Caricature, d'autres 
provenant de sa vente, d'autres enfin pourvus de légendes 
et ayant servi pour les Métamorphoses du jour ou les 
Animaux peints par eux-mêmes. Railleries mordantes 
contre les joueurs, les artistes, l'exposition, les théâtres, 
les députés, Louis-Philippe, la politique, les journaux, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 61 

les mœurs du temps, les modes de 1828, la meilleure 
des Républiques, les amateurs de tableaux et le duc 
d'Orléans enquête d'une femme. Rien n'y manque, pas 
même la caricature de Fauteur, qui s'est représenté sor- 
tant d'une boîte, comme ces diables qu'on donne aux 
enfants pour les amuser. 

Enfin, cinquante-huit aquarelles de ce maitre rieur, 
Henri Monnier, études de mœurs comme il savait les 
faire : castigare ridendo; la nourrice, Bobino, le can- 
can, la gastronomie, les tailleurs, le bal de Mabille, le 
pantalon trop collant, le directeur de spectacle, le Salon 
de 1840, sans oublier le type immortel de M. Prud- 
homme, qui restera bien longtemps encore la satire la 
plus mordante contre les parvenus et les enrichis de 
toutes les époques — même de la nôtre. 



VI 



Le calorifère Drouot. — Préceptes à l'usage des débutants. — 
Soixante-quatre paysages de César de Cock. — Les affiches poses 
de M"« Marie Blanc. — Meubles anciens et bronzes nouveaux. 
— La vente de la veuve. 



Paris, 45 févtHer, 



Le roi Soleil a fait cette fois une forte concurrence au 
roi Bibelot. Les indifférents qui viennent en pèlerinage, 
chaque dimanche, se réchauffer à Thôtel, sans y rien 
comprendre, ont préféré au calorifère Drouot le classique 
promenoir d'asphalte des Champs-Elysées. Ils ont dirigé, 
cette fois, leurs pas de ce côté. Aussi peut-on voir toutà 
son aise 1 Les salles sont presque vides ; il n'est pas né- 
'^ ^^essaire, comme d'habitude, de faire queue devant cer- 
' taines pièces que leur forme ou leur importance recom- 
mandent à Tattention. Malheureusement, c'est un fait 
exprès, les expositions sont peu intéressantes. Elles 
n'exhibent rien de nature à piquer la curiosité des fidè- 
les qui ont la ferveur de l'art. 

Pour me dédommager, je me suis laissé entraîner à 
une longue causerie avec M» de F..., unérudit très dis- 
tingué, et M. de S..., un amateur plus fort qu'un expert. 
Nous avons discuté une question psychologique très 
délicate : 

Les Collectionneurs qui débutent. 

Les malheureux I tous commencent de la même fa- 



L'HOTEL DROUOT ET LÀ CURIOSITÉ EN 1882. 63 

çon. Ils achètent du médiocre à profusion. Ils veulent 
posséder. La quantité les séduit. Ils entassent. C'est 
une loi fatale. 

L'encombrement arrive, la satiété ensuite, la fatigue 
après. Ils prennent en dégoût ce qui les avait d'abord 
charmés. A force de regarder leurs objets, ils en décou- 
vrent les défauts. La comparaison avec les belles choses 
des autres collections achève leur éducation. Leur goût 
s'épure peu à peu. Ils désirent alors se débarrasser à 
l'amiable de leurs premières folies; mais les marchands 
ne reprennent pas ce qui a cessé de plaire. D'un autre 
côté, les amateurs qui ont vanté leurs bibelots n'en 
veulent à aucun prix. Il faut en prendre son parti et en 
finir par une grande résolution : appeler un expert, 
faire dresser le catalogue de ses bévues et vendre à 
l'hôtel, avec cinquante pour cent de perte, tous ses 
mauvais achats. 

Cela s'appelle faire son petit nettoyage. Ce jour-là, 
on sort de la corporation des apprentis pour entrer dans 
l'illustre compagnie des véritables amateurs. Mais l'édu- 
cation n'est pas complète, il faut encore se défier de 
bien des entraînements ! Il serait presque utile de ré- 
diger, à rinstar de l'Église, des commandements spé- 
ciaux. Le temps me manquant pour les mettre en vers, 
j'en donnerai quelques-uns à la hâte en prose et je 
travaillerai la matière plus tard à tête reposée. 

Ne jamais acheter dans les grands ventes publiques 
d'objets au-dessous de mille francs. Ils sont toujours 
trop chers, parce que la modicité de leur prix les met 
à la portée de beaucoup de bourses. Il y a trop de con- 
currents. Vous ne ferez jamais ainsi une bonne affaire. 

Savoir attendre ! Passez une année sans rien acheter. 
Formez-vous une réserve. Vous emploierez bien mieux 
votre argent qu'en le gaspillant au jour le jour. 

Au lieu de cinquante objets, avec la même somme 



Xs 



64 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

ii*en prenez que ciaq. Si vous n'en achetez qu'un, il est 
probable qu'il ne vous donnera pas de déception et vous 
serez un homme fort. 

Ne cherchez pas les trouvailles ; elles ne se rencon- 
trent plus. Payez les objets leur valeur. 

Souvenez-vous que vous trouverez toujours à céder 
le beau et qu'il est souvent difficile de se débarrasser du 
médiocre. 

Ne donnez jamais de commission; défiez-vous de 
tous, même de vos voisins dans les ventes ; faites vos 
affaires vous-même. 

Notez, aux expositions, sur votre catalogue, les objets 
qui vous plaisent. Faites un nouveau triage en rentrant 
chez vous. Éliminez, ne gardez qu'une seule chose, 
fixez-vous une valeur et n'en sortez pas à l'adjudication. 
Rien de dangereux comme l'entraînement des enchères 
par faiblesse ou par amour-propre. 

Méditez profondément tout ce que je viens de vous 
signaler. C'est le résultat de l'expérience acquise à la 
suite de nombreuses écoles. Soyez convaincu que 
j'ai, comme bien d'autres, largement payé mon écot. Je 
voudrais éviter à mes lecteurs qui collectionnent les 
dangers des premiers pas. 

Vous ne sauriez vous figurer quel mauvais effet pro- 
duisent soixante-quatre paysages couvrant, serrés les 
uns contre les autres, les murs d'une salle d'exposition, 
même quand ils sont signés du peintre belge César de 
Cock. Cela produit un éblouissement vert, un écœure- 
ment de bois reverdis, qui tue tout enthousiasme. 

C'est l'effet que j'ai ressenti en entrant dans la salle 
n° S où l'expert, M. George, avait rangé en bataille, pour 
le coujibat du lendemain, les études que M. Tuai devait 
adjuger. Présentée ainsi, une vente ne saurait réussir. 
Trop de hêtres, trop de bouleaux, trop de peupliers, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 65 

trop de mares sous bois, de chemins creux, de sentiers 
ombreux, de bruyères et de prairies verdoyantes. On 
ne voit plus rien : Clamart, Gompiègne, Sèvres, Meudon 
et Fontainebleau finissent par vous paraître profondé- 
ment ennuyeux. Il semble qu'il n'y a plus qu'une seule 
et même impression y fastidieusement répétée soixante 
fois de suite. 

Figurez- vous un pianiste qui jouerait un quart d'heure 
de suite la même note. Vous arriveriez vite à un agace- 
ment nerveux et vous vous sauveriez en protestant. 

C'est ce que j'ai fait. 

Et cependant César de Cock est un peintre de talent, 
médaillé en 1867 et en 1869. J'ajouterai même que 
j'aime beaucoup sa manière. 

A quoi tiennent les choses (1) I 

Le même effet pour les affiches roses de M°»« Marie 
Blanc. Voyons, n'est-ce pas bientôt fini, monsieur Blo- 
che? Voulez- vous donc accaparer les murs de l'hôtel 
pendant toute la saison ? Vous avez donc obtenu sur la 
façade une concession à perpétuité ? Terminez, de grâce, 
cette interminable succession ! Mais non, nous en avons 
ainsi pour jusqu'à la fin de la saison. Il reste encore dej* 
roses, des rubis, des saphirs, des perles, des broches, 
des colliers, des bagues, des rivières, des bracelets, des 
aigrettes, des turquoises, des œils-de-chat, des pendants 
de cou, des pendants d'oreilles, des diadèmes en bril- 
lants et des diamants sur papier 

... à payer un palais. 

Je ne signalerai pas la vente ; mais j'ai remarqué, dans 



(i) Voici les prix de quelques-uns de ses tableaux : 

Dessous de bois, 220 fr. — Une Vanne à Gasny, 435 fr. — Dans le bois 
de Sèvres, 455 fr. — Étude à Sèvres, 260 fr. — Bord de rivière, 415 fr. — 
Bois de Meudon, 320 fr. — Rue de Vannes, 340 fr. — Pont-1'Evôque, 
395 £p. - Sèvres, 325 fr., etc. 



66 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

une exposition, un beau cartonnier Louis XV, en bois de 
rose, orné de bronzes, surmonté d'une pendule dorée 
et imitant fort bien Tancien, mais, en résumé, tout ce 
qu'il y a de plus moderne. Sur le cadran de la pendule, 
deux bandes de papier collées adroitement cachaient le 
nom de l'horloger. Pauvre vendeur naïf 1 N'était-ce pas 
là, au contraire, appeler l'attention sur ce défaut de la 
cuirasse. — Dn horloger du Palais-Royal, trop connu 
pour passer pour ancien — comme le meuble et qu'on 
cherche à dissimuler ainsi ! 

Trop d'habileté ! On présente aujourd'hui continuelle- 
ment des meubles anciens très authentiques, je le 
reconnais, mais garnis de bronzes de fabrication ré- 
cente. Ils sont souvent si bien ciselés qu'on peut aisé- 
ment s'y tromper. 

Or je tiens à m'élever de toutes mes forces contre la 
rédaction des catalogues qui, signalant l'époque du 
meuble, n'indiquent pas celle des bronzes. 

Il y a là tromperie sur la qualité de la marchandise 
vendue. — Certainement beaucoup achèteront le meu- 
ble pour ce qu'il est réellement ; mais si un marchand 
naïf y est pris, il faudra bien, coûte que coûte, qu'il 
fasse endosser sa bévue à un amateur inexpéri- 
menté. 

Je sais qu'il est difficile de reconnaître les bronzes 
aujourd'hui; mais si nous avons des experts, assistant 
aux ventes, il faut bien qu'ils offrent des garanties au 
public qui les paye ; autrement, ils usurpent un titre 
qu'ils ne méritent pas. — Cela m'amène à dire que je 
reviendrai quelque jour sur ce rôle considérable des 
experts. Je les voudrais réunis, tous, en une corpora- 
tion qui n'admettrait dans son sein, qu'après un examen 
sérieux, des gens donnant des preuves certaines de 
capacité. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 67 

Il y a bien des tristesses dans cet hôtel Drouot. Ce 
grand cimetière contient souvent plus de misères que 
de richesses. 

Samedi a eu lieu un petit drame intime et émouvant 
dans Tune des salies obscures de Thôtel, celle du bas, 
rarement ouverte, sous la cage de Tescalier. Une veuve, 
jeune encore, couverte de v.ètements de deuil, faisant 
vendre les dernières épaves du plus pauvre des mobi- 
liers. 

Les larmes aux yeux, elle suivait les enchères misé- 
rables de ces meubles, qui lui rappelaient sans doute 
tous les bonheurs de sa vie. Ils s'en allaient par mor- 
ceaux, ces souvenirs, entre les mains rapaces de la 
brocante. Le commissaire-priseur avait hâte d'expédier 
cette triste besogne. On allait vite, —j'étais là et je 
regardais, le cœur serré, cette scène déchirante, — la 
commode payée par mois pour se mettre en ménage, la 
petite glace qui ornait la cheminée, la pendule dorée 
qui avait sonné les heures de bonheur. Les amoureux 
s'étaient sans doute longuement privés pour réunir l'ar- 
gent nécessaire à tout cela. Quand vint le tour des 
vêtements qu'avait portés celui qu'elle avait aimé, la 
pauvre jeune femme fondit en larmes. C'était navrant. 

Un silence se fit, l'enchère s'arrêta ; mais, quelques 
minutes après, la vente suspendue reprenait son cours. 
On apporta sur la table un petit fauteuil recouvert de 
tapisserie faite à la main qui fut adjugé vingt-cinq 
francs. 

J'entendis alors derrière moi une grosse voix d'Auver- 
gnat qui disait : 

a Allons, ne pleurez plus, ma petite mère. J'ai racheté 
ça pour vous ! » 



VII 



La vente au bordereau. CoUedlion Moreau Chaslon. — Natures 
mortes de VoUon. — Le Soir et le Matin de Corot. — Incident 
Jacques Lipmann. — Alexandre Dumas vendant quelques ta- 
bleaux. — J.-F. Millet, Delacroix, Gervex, Humbert, Fortuny, 
Jongkind. — Mauvais résultat ! 



PariSf 25 février. 



Des tableaux, encore des tableaux, toujours des 
tableaux! Les ventes sévissent avec intensité : C'est 
une crise qui éclate, une épidémie qui se prépare. Les 
peintres n*ont qu*à se mettre en grève s'ils veulent 
maintenir leurs prix. Vente hier, vente aujourd'hui, 
vente demain, — et toujours des tableaux ! Les cata- 
logues s'accumulent, les expositions se multiplient. En 
prêtant une oreille attentive dans les couloirs de Thôlel 
Drouot, on entendrait retentir les coups de marteau 
des commissaires priseurs frappant en cadence sur 
leurs bureaux comme des forgerons sur Tenclume. 

Mais tout cela est-il vendu ? Le marteau du commis- 
saire priseur frappe-t-il officiellement comme le balan- 
cier de la monnaie? Je vous le dis en vérité, collection- 
neurs, mes frères, toute adjudication n*est pas parole 
d'Évangile. La curiosité a ses secrets profonds comme 
ceux de la politique. S'il y a toujours un vendeur, soyez- 
en bien persuadés, il n*y a pas toujours un acheteur. 

Le principal peut-être, pour beaucoup de gens, c'est 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 69 

que le tableau soit coté à un prix élevé, constaté dans 
un procès-\erbal d'adjudication publique. Peu importe 
les frais que cela entraine. On plante ainsi des jalons 
pour l'avenir. Us servent ensuite, à plus d*un vendeur, 
de base pour entraîner à Tachât la troupe docile des 
amateurs. Le bordereau est exhibé. On cède le tableau, 
longtemps après, au prix payé, quel sacrifice!... — et 
le tour est joué. 

Bien entendu, ce qui précède s'applique à toutes ces 
ventes sans nom d'auteur, impossibles à suivre tous les 
jours et dont on nous poursuit depuis deux mois, sans 
trêve ni merci, et n'a aucune application pour la collec- 
tion dont je vais parler et qui a été vendue avec un 
grand succès, le lundi 6 février, par MM. Ferai et Paul 
Chevallier. 

M. Moreau-Chaslon est un homme de goût. Il sait que 

L'ennui naquit un jour de l'uniformité. 

Aussi aime-t-il toutes les écoles et toutes les époques . 
sans parti pris. Il comprend Tassaert et il estime Cour- 
bet. 11 apprécie les mœurs villageoises avec De Marne, 
il aime la campagne avec Corot. Il courtise les femmes 
lorsqu'elles ont les élégances de Lagrenée, les grâces 
exquises que leur prête Jacquet, ou les modelés sédui- 
sants de la chair, par Jules Lefèvre. Il sait le mérite 
d'Hubert-Robert pour reproduire sur de grands pan- 
neaux décoratifs les ruines et les temples, les fontaines 
et les ombrages des grands parcs. Il adore dans l'art 
tout ce qui est bien. Aussi rien de banal dans tout ce 
qui a été vendu, bien qu'il reste encore dans cette 
collection une série unique de tableaux d'Alfred de 
Dreux. 

Regardez ces Volion éclatants et lumineux, cha- 
toyants, fulgurants à ne pas oser les fixer trop long- 



70 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

temps. Quelle prodigieuse puissance de coloris! Quelle 
facilité dans Texécutioii 1 C'est brossé en pleine pâte : 
on peut compter les cQups de pinceau qui sont venus 
sur la toile aussi rapides que la pensée. Voyez cette 
Aiguière en pleine lumière, d'une coloration ardente 1 
Comme il brille, le vermeil ; comme ils reluisent, les 
mascaronsl Comme ils étincellent et chatoient, les bas- 
reliefs ! Et ce bouquet d'ceillets rouges, plus vrai que 
nature, et ces pamplemousses dorées par le soleil du 
Midi, qu'on voudrait goûter comme les raisins d'Apellel 
Ce Panier de violettes, posé sur une table, représente 
ces fleurs modestes dans tout l'éclat de leur fraîcheur. 
Il semble qu'elles viennent de quitter leur buisson; on 
s'approcherait volontiers pour en respirer le parfum. 
Et ce Plat d'huîtres, est-il assez appétissant? Le cou- 
vert est mis, le citron tout prêt, le vin de Graves aussi. 
Allongeons la main et commençons à déguster. Et ces 
Fruits, raisins blancs et noirs, pommes du Canada, 
poires avec tout leur velouté, dans un plat du Japon. 
Est-ce beau cela? Convenons-en, on n'est pas plus rai- 
sins, on n'est pas plus poires, on n'est pas plus pommes. 
VoUon est le Théophile Gautier de la peinture. 

Voici maintenant M""® Lemaire, cette artiste qui fait 
les roses plus belles que les roses. On a dit d'elle aussi, 
avec juste raison, que ses aquarelles sentaient les fleurs 
et les faisaient sentir. N'est-ce pas vrai pour ces deux 
aquarelles d'une incomparable fraîcheur de coloris : un 
Panier de pensées et un Panier de roses ? 

Il a dû faire envie à bien des gens, le beau Philippe 
Rousseau de cette collection, signé en l'année 1853: 
Une pigeonne qui donne la pâture à ses petits qui sont 
là, l'entourant, ouvrant leur bec rose. C'est bien vivant, 
et, ce qui ne gâte rien, un titre spirituel à cette œuvre : 
la Mère de famille. 

Deux beaux Corot, l'un de la première manière, fait 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1883^, 71 

pendant un voyage à Rome, en 1839 : le Coucher de 
soleil. C'est de lui que le maître, avec un véritable 
accent de franchise, disait : « Ce tableau est d'un bel 
aspect; je le revois avec plaisir comme un vieil ami. » 
Nous cédons, pour le décrire, la parole à Théophile 
Gautier. Notre mauvaise prose ne vaudrait pas lès 
beaux vers qu'il a su lui inspirer. 

Mais voici que le soir du haut des monts descend ; 

L^ombre devient plus gaie et va s'élargissant ; 

Le ciel vert a des tons de citron et d'orange. 

Le couchant s'amincit et va plier sa frange, 

La cigale se tait et l'on n'entend de bruit 

Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit. 

Sur le monde assoupi, les heures taciturnes 

Tordent leurs cheveux bruns, mouillés de pleurs nocturnes ; 

A peine reste- t-il assez de jour pour voir, 

Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir. 

L'autre tableau, le Malin, de la dernière manière du 
maître, n'est pas moins beau avec son ciel d'un bleu 
argenté, ses légers nuages que le soleil éclaire à peine, 
ses chaumières noyées dans la brume du matin et ses 
grands arbres qui se reflètent dans une mare encadrée 
de rochers abrupts et sauvages. 

Ajoutez à cela des Moutons , de Chaigneau, de bonnes 
études de Courbet, une Vue de Paris, de Jongkind, et 
un charmant petit tableautin de Francesco Vinea, fm 
comme un Meissonier, la réduction du premier tableau 
de J. Letêvre, Une femme nue et couchée sur un divan, 
que possédait Alex. Dumas, et vous ne vous étonnerez 
pas plus que nous de voir cette vente vraie avoir un 
grand succès et produire 181>88S francs (1). 



(1) Il nous pal'aît util?, pour aider plus tard les recherches, de donner les 
prix des principales toiles de la galerie de M. Moreau-Chaslon. 

No 1. Baron. — Le Décaméron^ l,050 fr. — N» 2. Le roman et le miroir, 
l,m fr. 



72 LHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 188Î. 

La collection A. D..., comme le disait l'affiche signée 
Georges Petit et Paul Chevallier, n'a donné que de bien 
maigres résultats. , 



N» 9. Cbaionrau. — Moutons au repos, 1,550 fr. — No 9. Rochers sous 
bois. Forêt de Fontainebleau, 800 fr. — No 10. Le carrefour de l'Épine, pris 
Barbizon, 8,000 fr. 

No 12. Corot. — Le Matin. 6,000 fr. — No 13. Coucher de soleil, sur k 
lac d'Albano, lo,000 fr. — N© 14. Le sentier, 5,700 fr. —No 15. Les laveuses, 
1,750 fr. — No 16. Soleil couchant, 850 fr. — No 17. Paysage coupé par m 
cours d'eau, 805 fr. — No I8. Bûcherons. — Sous bois, 250 fr. 

No 19. CoRTAZzo. — Concert sous Lonis XV, 800 fr. 

No 20. CouRBKT. — Cheval de chasse sellé et bouledogue en forêt, 4,500 fr. 
— No 21. Les amants dans la campagne, 2,100 fr. — No 22. Pommiers char- 
gés de fruits, 1,400 fr. — No 23. Une source, 1,480 fr. —No 24. Intérieur de 
forêt, 2,200 fr. — No 25. Arbres et rochers avec mare au premier plan, 
1,200 fr. — No 26. Rochers, étude, 500 fr. 

No 29. Du CocK (César). — Cours d'eau sous bois, 730 fr. 

No 31. Dkjonghb. — Amour maternel, 1,620 fr. — No 32. Le déjeuner de 
la poupée, 1,400 fr. 

No 33. DiAZ. — Les petits voleurs de fruits, 2,750 fr. — No 34. Vue prise 
dans un parc,. 1,320 fr. 

No 35. DuPRAY. — Pompier après l'incendie de l'Opéra, 510 fr. 

No 36. Gegerfeldt. — Un quai à Venise, 400 fr. 

NO 37. QuDiN. — Les Échelles, 1,000 fr. — No 39. Vue du port de Nantes, 
260 fr. 

No 40. Ch. Jacqxje. — Moutons au pâturage, 4,300 fr. 

No 41. Jacquet. — Une soubrette sous Louis XV, 4,100 fr. — No ii. 
Jeune fille, en buste, 1,900 fr. — No 43. Tête déjeune fille, 1,500 fr. 

No 44. J0N6KIND. — Vue de Paris, le quai des Célestius, le pont Sainte- 
Marie, à gauche l'hôtel Lambert, i,600 fr. 

No 45. LoBRicHON. — Le volontaire d'un an, 1,500 fr. 

No 47. Lbpbbvrb I. — Jeune femme nue couchée sur un divan en velours 
grenat, 5,000 fr. 

No 50. MuRATON (Mme). — Pêches et raisins, 750 fr. 

No 54. PÉCRU8. — Jeune femme en toilette de bal, 350 fr. 

No 63. Rousseau (Ph.). — Chatte et petits, 3,200 fr. — No 64. La Mire 
de famille, 3,600 fr. — No 66. Un homard sur un plat, 2,500 fr. 

No 67. Roybet. — Je veux être soldat, 800 fr. — No 68. Cavalier moyen 
âge. Etude pour un de ses tableaux, 235 fr. 

No 70. Serres (Antony). — Le retour inattendu, 520 fr. 

No 71. Tassaert. — Intérieur rustique, 1,400 fr. 

No 74. Vbyrassat. — Le Bac, 3,050 fr. — No 75. Une auberge, près de 
Honfleur, 4,020 fr. — No 76. Pêcheurs de crevettes aux Roches- Noires, près 
de Trouville, 1,020 fr. — No 77. La cour d'une ferme, 780 fr. — No 78. Inté- 
rieur d'une ferme, 360 fr. 

No 79. ViNEA (Francesco). — Le cellier, 2,600 fr. 

No 80. VoLLON. — Fruits, 7,600 fr. — 81. L'aiguière de vermeil, 8,100 fr. 
— NO 82. Le panier de violettes, 6,lS0 fr. — No 83. Le plat d'huîtres, 2,000 fr. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 73 

Le catalogue, moins explicite encore, ne portait que 
la quatrième lettre de l'alphabet ; mais ce n'est aujour- 
d'hui un mystère pour personne, et nous pouvons le dé- 



No 84. Le pavillon de Flore et le pont Royal, 3,200 fr. 

No 85. VuiLLEFROY. — Animaux dans un paysage, 540 fr. 

N» 86. Weisz (Ad.). — Une jeune Alsacienne^ armée d'un fusil ^ écoute à 
me porte; près d'elle son chien, 1,930 fr. 

No 87. YvoN (Ad.). — Télé de Zouave^ 115 fr. 

No 89. BoiLLY. — En voyage, 2,500 fr. 

No 90. Boucher. — L'attente^ 3,500 fr. 

No 91. Carbsme. — Nymphes et satyres dans un paysage, 480 fr. 

No 92. Casanova. — Le siège d'une villes i,000 fr. 

No 93. Db Marne. — Bergers et animaux dans un paysage, 2,500 fr. — 

Ko 94. Le jour du marché, 2,620 fr. — No 96. Le maréchal ferrant, 1,780 fr. 

No 97. Grkuze. — La douleur, 1,500 fr. 

No 100. Lagrenéb. — Jeune femme étendue sur un lit de repos, 300 fr. 

No 101. PiAZETTA. — Le petit marchand de journaux, et 1,01 (bis). En- 
fant dansant avec un chien ^ 500 fr. 

No 102. Robert (Hubert). — Monument et fontaine, 3,900 Ir. — No io3. 
Intérieur d'un temple en ruine, à Borne, 1,950 fr. — No io4. Le petit canal 
à rrionon, 7,100 fr. — N» 105-105 (bis). Parc avec rochers reliés par un 
pont de bois ; Parc avec monument et porte cintrée, ombragée par de grands 
arbres, 1,520 fr. — No 106. Pont monumental avec grand escalier et nom- 
breux personnages, 1,020 fr. — No 107. Monument de Jacques Delille, 
105 fr. — N' 107 (bis). Grotte aux environs de Borne, 160 fr. 

No 109. Jacquet (Gustave). — Jeune fille couchée, 900 fr. 

No 110. Beaumont (Ed.). — Jeune musicienne, dessiné à la plume, 330 fr. 

No 111. Bellangé (H^e). — Retour du marc/té, aquarelle, 240 fr. 

No 112. Bonheur (Rosa). — Vache et bouvier, dessin à la mine de plomb, 
410 fr. 

No 113. Brown (J.-L.) — Chevaux et soldat au repos, effet de clair do 
lune, aquarelle gouachée, 160 fr. 

No 116. Lami (Eug.). — Cavalier, aquarelle signée et datée 1879, uofr. 

No 117. Mflio Mad. Lemairb. — Une jeune musicienne, aquarelle sigaéo 
ententes lettres, 670 fr. — I^o ng. Fruits et fleurs, AquareWe, i,300 fr. — 
No 119. Roses de différentes couleurs dans un panier, aquarelle signée, 
m fr. — No 120. Un panier de pensées, aquarelle, 450 fr. — No 121. La 
jeune servante, gravé dans les menus, édité par la maison Goupil, dessin 
à la plume, signé et daté I88O, 425 fr. 

No 125. Maurice Poirson. — Promenade en mer, aquarelle signée, 
380 fr. 

No 126. Philippe Rousseau. — Chien d'arrêt rapportant un lièvre, aqua- 
relle du tableau qui a figuré au Salon I88O, signée, 280 fr. — No 129. Bull- 
terriers couplés, aquarelle signée, 390 fr. 

No 130. c. TKoyov.^ Vache dans un paysage, très belle étude au pastel, 
signé du monogramme, 1020 fr. 

No 131. Ad. Weisz. — Petite Alsacienne mangeant des cerises, aquarelle 
signée, 490 fr. 



74 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

voiler à nos lecteurs, qu'il s'agissait d'une partie de la 
galerie de l'auteur du Demi-Monde, qui, fatigué sans 
doute de se voir en vedette sur les affiches de théâtre, 
n'a pas recherché par ce moyen la réclame de son nom 
pour mieux réaliser. M. Alexandre Dumas s'est borné à 
rentrer dans les rangs des amateurs qui vendent avec 
la plus grande réserve. 

Et cependant, par suite d'une coïncidence qui certes 
n'avait pas été cherchée, à l'heure où M. Lipmann, le 
fils du banquier et le mari de M"** Colette Dumas, brisait 
avec colère, au lieu de l'acheter, dans le petit salon de 
la rue de Sèze, l'aquarelle de M. Jacquet qui représen- 
tait son beau-père en marchand juif vêtu d'un caftan 
vert, M. Paul Chevallier adjugeait les tableaux de 
M. Alexandre Dumas aux plus offrants et derniers enché- 
risseurs. 

Il n'entre pas dans mes attributions de donner mon 
opinion sur ce regrettable conflit et dem'étendre sur un 
incident fâcheux qui a pris une trop large place dans 
la presse quotidienne; des deux côtés, paraît-il, on 
s'est découvert beaucoup plus d'amis qu'on n'en croyait 
avoir; mais, à coup sûr, la vente, qui a très mal réussi, 
s'est faite dans un mauvais moment, à un double point 
de vue. 

Les tableaux offerts aux amateurs provenaient presque 
tous de notre école contemporaine. Quelques-uns avaient 
figuré aux derniers salons, d'autres aux expositions 
des Mirlitons. Ce n'était pas, en somme, un choix 
extraordinaire ; mais il n'en restait pas moins un grand 
nombre de très bonnes choses dont nous allons parler 
très brièvement, car il est impossible de passer tout en 
revue et de mettre devant chaque toile un point d'admi- 
ration ou d'interrogation. — Qz^od^^ewr^^.* telle est notre 
devise» 

Les paysagistes assez nombreux se recrutaient parmi 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i88a. 75 

ceux qui, adoptant la note nouvelle, savent observer 
avec art toute la série des effets lumineux et ceux qui 
ont, les premiers, protesté contre le genre ennuyeux 
que préféraient les bourgeois de 1830. 

Deux tableaux d'abord de cet énamouré de la nature, 
de ce Corot qui avait fait un tableau dès qu'il touchait à 
une toile. Les Ruines, œuvre brillante, argentée, avec 
l'effet papillotant de sa dernière manière et ces petites 
taches blanchâtres semblables à de petits papiers tom- 
bés à point nommé sur la toile, vendu 1,050 francs. Les 
Chèvres y d'une poésie douce et pénétrante, 1,100 francs, 
et un dessin au crayon noir, 160 francs seulement. 

La Clairière d'Harpignies, où les ombres se décou- 
paient un peu trop : 1,000 francs. Le Bord de Veau, 
paysage aimable et attrayant, pour rien : 210 francs ! 

Trois Daubigny, le Château Gaillard : 500 francs. Un 
paysage avec un joli ciel : 1,280 francs, et le Clair de 
lune^ exprimant avec une poésie sincère la paix silen- 
cieuse de la nuit. La lune, large et pâle, éclaire d'une 
raélaucolie profonde la nature endormie. Pendez-vous, 
amateurs absents, ce beau, ce splendide tableau, un 
merveilleux Daubigny, a été littéralement donné à 
10,000 francs. 

Le Paul Potter des moutons, Charles Jacques, a cer- 
tainement obtenu plus de succès. Ses moutons restent 
très demandés : Bn forêt, on les paye 3,400 francs ; 
B% plaine, 3,100 francs. Le premier tableau portait 
der;ière sa toile : peint pour M. Alex. Dumas fils: 
CL Jacque. On nous disait à la vente que le maître qui 
produit avec une facilité extraordinaire et qui va former 
un groupe spécial de peintres animaliers, possède si 
bien son mouton qu'il ne le peint plus sur nature. Il se 
borne à des modèles en bois renfermés dans une boîte 
de bergeries d'enfant, qui lui servent, pour ses tableaux, 
à distribuer les places de chacune de ses brebis. 



76 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Jongkiad, deviné Tun des premiers par Alex. Dumas 
fils, qui l'a prôné à l'époque où il était un épouvantail.— 
Un Rayon de soleil trouant les nuages après la pluie : 
vendu 1,730 francs. 

Une aquarelle de Brissot de Warville, la Rentrée 
des moutonSy vendue 370 francs. Depuis longtemps je 
suis ce peintre dans les expositions. C'est un artiste 
travailleur et consciencieux. Il ne manque pas un salon. 
Il fait bien, mais il n'est jamais récompensé. — Cet 
oubli du jury devra bientôt cesser. Il tient à des causes 
que je ne m'explique pas. 

Sous le nom de M. Chintreuil, il était impossible de 
trouver autre chose qu'une idylle d'une poésie gra- 
cieuse : Un effet de soleil couchant. Bien rendue, cette 
lutte du jour et de la nuit, celte indécision du crépus- 
cule. Adjugé, ce tableau, 540 francs seulement. Il valait 
certainement mieux que cela. 

Des vaches de Troyon — Au repos, 530 francs, — 
Au pâturage, 400 francs. — Dans la prairie, 410 
francs. Allez en chercher d'autres à ce prix-là mainte- 
nant. 

De César de Cock, un Dessous de iois^ 400 francs, 
et Une Forêt, des arbres gris sur un fond vert, 390 
francs. 

De Lansyer, ce Vendéen de Paris : une mare, des 
terrains et un ciel très pur, 150 francs. De LapostoUet, 
une Vue de Dieppe, 310 francs. De Pelouse, un pay- 
sage, 410 francs. De Tael, les Bouleaux, 180 francs et 
V Étang, d'une grande mélancolie, 200 francs. Ce n'est 
pas le quart de la valeur de ces paysages. 

Dans la section des natures mortes, un tableau de 
Philippe Rousseau, la Bomlla6aisse,l,&^0 francs. Vollon 
avait des Pamplenwtùsses appétissantes dans un grand 
plat du Japon digne des plus belles collections, 3,000 
francs. Un Intérieur de houcherie peint avec talent, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 77 

mais nature vraiment morte, d'un réalisme trop san- 
glant. — Peu d'amateurs pour cette toile difficile à 
caser, même dans une salle à manger. — Aussi 1,050 
francs, pas plus. 

La Natta de Gervex, nue, à sa toilette, devant sa 
psyché, « dans son adorable jeunesse de blonde grasse 
avec ses souplesses de couleuvre, » comme Ta décrite 
Zola, admirant la blancheur rose et nacrée de sa peau, 
tandis que, sur un tapis rouge qui sert de repoussoir, 
roulent à ses pieds les flots blancs de ses jupons de 
mousseline. Seulement 590 francs! 

Sous ce titre : Étoiles filantes^ J.-F. Millet avait peint 
sur un horizon gris une vision de fantômes; jeunes 
filles moissonnées avant Tâge, enveloppées d'un suaire 
et couchées dans un cercueil, une étoile scintillante au 
front. Des spectres, les entraînant 

à la danse fatale, 
Au chœur aérien dans Tombre volligeant. 

Aussi laissent-elles après elles une trace lumineuse de 
leur passage. Tableau saisissant d'effet. — Pas d'ache- 
teur au-dessus de 450 francs ! 

M. Humbert était représenté par une Mauresque 
nonchalante, enveloppée de voiles légers et diaphanes, 
couchée sur des carreaux entassés et attendant, pour 
lui plaire, son seigneur et maître. Remarquons en pas- 
sant que le modèle qui pose pour cet artiste n'a guère 
le type oriental — 330 francs. 

Touchés aussi par la baisse, les Corot qui montaient jus- 
qu'ici toujours. Ces trois allégories, qui, dans les autres 
ventes, auraient provoqué un combat acharné, ont été 
adjugées à bas prix. La Musique, à coup sûr celle de 
Wagner, car le type n'était pas poétique, 530 francs. 
La Lecture^ figure largement traitée, impression juste, 

7. 



78 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

1,250 francs, et enfin la Rêverie^ la meilleure des trois, 
2,450 francs. 

A coup sûr, Fortuny avait aussi sa place dans cette 
galerie. Un Guitariste en habit de marquis, tournant le 
dos au public et grattant de cet instrument de sérénade 
exilé aujourd'hui en Espagne, aquarelle étincelante 
de couleur, 160 francs ! La Méditation^ une belle qui 
rêve à Tamour qui vient et à l'amour qui s'en va, 300 
francs. — Une Porte de Mosquée, avec un gigantesque 
escalier, étude paraissant faite pour chercher des tons, 
310 francs. — Puis, en dernier lieu, de l'aimable artiste, 
une Sentinelle arabe, de cette tonalité fine et gaie qui 
fait reconnaître les Fortuny dans toutes les expositions 
d'un bout de la salle à l'autre, 3,900 francs. 

Delacroix lui-même, ce Victor Hugo de la peinture, 
a subi les effets de la froideur du pubhc. L'esquisse de 
son tableau du Musée de Rouen : le Triomphe de 
Trajan, 1,620 francs. Courbet n'a pasétéplus heureux: 
Une baigneuse dans un paysage, excellente étude de 
nu, de la première manière, signée à droite : A mon 
amiMurger, n'a obtenu que 900 francs. 

Les caricaturistes si recherchés d'ordinaire ne se 
sont pas non plus vendus à leur valeur. — Un excel- 
lent Daumier : le Malade entre les deux médecins^ in- 
spiré par la fable de La Fontaine, dessiné à la plume, 115 
francs. Les Huissiers de Durandeau, choisis parmi les 
meilleurs types de la corporation, ont dû être retirés 
faute d'enchères. Les Saltimbanques^ composition 
pleine de mouvement, reproduisant une parade avec des 
types incroyables de hussards, de Robert Macaire et de 
femmes colosses criant à s'époumoner : a Entrez,, 
entrez, messieurs, on ne paye qu'en sortant! » 630 
francs. 

Pas chers, les tableaux du xvin*^ siècle : Le Repos d'un 
faune^ entouré de nymphes et de danseuses, de Le- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 79 

moyne, 860 francs. — La Belle cachette de Schall : 
Effrayée, une jeune fille surprise toute nue — pour- 
quoi? — se cache derrière un rideau. — Eisen, V Amour 
médecin un clystère à la main, très faible, 270 francs. 

Eûfm un Fragonard un peu vicieux ; Scène galante^ 
disait le catalogue, provenant de la vente Henri Didier. 
Une belle, presque déshabillée, très vivement attaquée 
par un galant pressé qui lui enlève ses derniers voiles 
et paraît bien près d'arriver à ce moment de V Iliade 
où Jupiter va si loin que le bon Homère appelle à son 
secours un nuage. — Ces tableaux ont leur public. Hs 
réussissent toujours. Vendu 1,400 francs. 

En somme très mauvais résultat 1 60,450 francs. Cette 
vente n'a pas joui d'une très grande faveur auprès du 
public. 

Croyez-nous. Ne vendez pas de tableaux en ce mo- 
ment. Craignez de saturer le public et de diminuer son 
enthousiasme. Byron disait dans Tune de ses lettres à 
M. Mi^ray : 

« Je déteste la peinture. De tous les arts, c'est le 
» plus artificiel et le moins naturel, celui qui en impose 
» le plus à la bêtise humaine. Je n'ai jamais vu de ta- 
> bîeau qui approchât d'une lieue ma conception ou mon 
» attente; mais j'ai vu plusieurs montagnes, j'ai vu des 
» mers, des fleuves, des sites et deux ou trois femmes 
» qui ont été au delà. » 

Nous n'en sommes pas encore là ; mais on produit 
trop. Due réaction dans le goût du public est à redou- 
ter. Nous le disions, en commençant : — Trop de ta- 
ileauxl 



VIII 



Louis Fould le collectionneur et Edouard Fould le sportsman. — 
Le mobilier du château de Béguin. — Les tableaux, les faïences 
et les tapisseries. — Décrochez-moi ça. 



PariSf ^ mai^s. 



La salle n® 1 retentit en ce moment des enchères de 
la vente Edouard Fould. Ce grand partisan du sport et 
des chevaux n'était pas un collectionneur. ^S'il avait 
quelques objets rares et de haut goût, ils venaient 
presque tous de son père Louis Fould, un amateur zélé, 
de mémoire célèbre et dont il faut tout d'abord dire 
quelques mots. 

Pendant Tété de 1860, MM. Pillet et Roussel commen- 
cèrent cette vente de Louis Fould qui dura près de 
quinze jours. Bibliophiles et curieux en parlent encore 
et recherchent le catalogue, un volume in-folio, édité 
avec un grand luxe typographique et considéré à juste 
titre comme le testament de cet antiquaire d'élite. Il y 
avait là trois mille numéros. Parmi les objets antiques, 
une réunion nombreuse et intéressante de verres colo- 
riés, de statuettes égyptiennes et de vases en onyx. 
Parmi ceux de la Renaissance, toute une série des 
œuvres les plus précieuses de cet art national, lémail- 
lerie de Limoges. On parle encore d'une belle pendule 
de Boule provenant du château de Condé et qui avait 
son histoire. Vendue en 1858 quelques milliers de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 81 

francs, à Tamiable, à des marchands, adjugée entre 
eux, à la revision, au prix de 9,000 francs, elle avait 
été revendue à M. Louis Fould 10,000 francs, ce qui 
était une somme considérable pour Tépoque. Elle fut 
rachetée ensuite 10,000 francs à sa vente par M. Seil- 
lières. 

Rempli d'excellentes intentions, mais sans études 
préalables pour déterminer un bon choix, son fils, 
Edouard Fould, aimait cependant à s'entourer de belles 
choses. Il recherchait les meubles et les tapisseries, 
mais seulement au point de vue de leur effet déco- 
ratif. Son château de Béguin était situé sur les limites 
du département de la Nièvre, au milieu de cet Allier, 
la patrie du peintre Harpignies qui, en 1872, par de 
nombreuses aquarelles avait représenté son parc et la 
vue pittoresque des environs. Il avait groupé là des 
faïences, des bronzes de Barye, du beau Chine de ser- 
vice et quelques bons tableaux — des chats d'Eugène 
Lambert; une Joueuse de vielle, d'Heilbuth ; yo?^^ sor- 
tant du ventre de la baleine, de Decamps]; le Portrait 
d'Ingres enfant, par David ; un Duel sous la Régence, 
de John Lewis- Il possédait aussi une brillante compo- 
sition de Philippe Rousseau, Chardin et ses modèles, où 
le portrait du maître, en lunettes, la tête serrée par un 
foulard, se trouve entouré de ses accessoires de prédi- 
lection, jetés pêle-mêle sur une table et dans un beau 
désordre, effet de son art : un gobelet, une musette, 
des faïences, des fruits, une flûte, un bassin de cuivre 
jaune et une fontaine de cuivre rouge. Rousseau, qui 
affectionne tout particulièrement le singe auquel il 
trouve plus d'esprit qu'à l'homme, n'a pas oublié d'en 
mettre un fin, spirituel et agile, qui grimpe le long 
d'une colonne en regardant le public d'un air nar- 
quois. 



82 L'HOTEaL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882* 

, . U - Naturellement, chez un sportman tel que M. Edouard 

<^ Fould, on devait trouver des prix de courses de chevaux. 

;:^t :^ Citons un grand vase en argent aux anses formées par 

^* ^v^'*' des cariatides de femme, couvert de mascarons, d'amours 

et de couronnes de. lauriers. Recipon sculpsit. Odiot 

f'ecit. Souvenir des succès de Gladiateur en 1877 (Le 

catalogue indiquait Mondaine). 

Voici quatre beaux flambeaux de Louis Lehendrick, 
élève de Thomas Germain, avec de délicieuses guir- 
landes de roses très finement ciselées, au sommet du 
panache. Ils portent de la maison commune, l'A de 
1764 ou le B de 1765 et la branche de chêne, la contre- 
marque des fermiers de Tépoque. Ces charmants spéci- 
mens de Torfèvrerie rocaille avaient été malheureuse- 
ment un peu gâtés par la gravure d'un hibou dans un 
cartouche, rappelant Tune des pièces qui se trouvent 
dans les armoiries du propriétaire. 

Çà et là quelques souvenirs de famille pour conserver 
la tradition de M. Louis Fould ; des intailles antiques 
sur sardoine ou sur cornaline, des scarabées d'or, des 
amulettes égyptiennes, quelques miniatures, de petits 
dessins de Boissieu ou de Panini, des vases grecs en 
terre de Nola ou de la Basilicate, objets d'étude multi- 
pliés pour les savants en w^ dont l'espèce devient rare 
et qui, peu fortunés, ne se risquent pas dans des acqui- 
sitions coûteuses. 

A quelle cheminée devaient donc servir ces deux 
grands landiers du xvi® siècle, à la belle patine floren- 
tine, formés chacun par un Terme barbu dont le corps 
se transformait en gaine reposant sur une base à vo- 
lutes? Garniture complète, du reste : un trident, une 
pelle, un tisonnier et des pincettes dont les dimensions 
imprévues semblent rappeler l'histoire des temps mytho- 
logiques. 

Ils ornaient sans doute les hautes murailles et les 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 83 

graods dressoirs du château de Béguin, ces plats de 
Rouen, aux bords festonnés, les uns bleus au décor 
rayonnant, les autres polychromes à la corne, d'autres 
à Fœillet ou au cornet tronqué, ces bannettes allongées 
revêtues d'ornements bleus et rouille, ces belles faïences 
de Nevers aux capricieuses fantaisies peintes avec du 
manganèse, couvertes de sujets champêtres ou d'attri- 
buts de style chinois, ces élégants moustiers en camaïeu 
vert, ornés de grotesques empruntés aux planches de 
Gillot ou d'arabesques découpées en appareils gym- 
nastiques par Bérain. 

Parmi les ivoires, une figurine d'une délicatesse 
inouïe de travail et d'une grande puissance de senti- 
ment, Jésus s' élevant dans les cieuœ, provenait de la 
collection Louis Fould. 

Très remarquable, cette grande et curieuse tapisserie 
de l'histoire de Don Quichotte qui ornait les murs de 
l'escalier de Béguin. La scène est piquante. C'est le 
moment où le chevalier de la Triste Figure, victime de 
la malicieuse maritorne, reste suspendu par un bras à 
la fenêtre de l'hôtellerie au moment de l'arrivée des 
quatre cavaliers. 

Elles étaient l'honneur du grand salon du château, ces 
six belles portières en tapisserie de Beauvais, tissées 
sous Louis XVI, à l'époque champêtre de Trianon, où 
l'on nevoyaitde tous côtés que rubans bleus, musettes et 
paniers de fleurs enguirlandés de roses et de lauriers. 

Nous faisions d'amères réflexions à cette exposition 
du mobilier de M. Fould. Toutes ces choses à leur place 
étaient charmantes. Ces portières brodées au point de 
Hongrie, doublées de lampas, ces étoffes chinoises en 
soie bleu de ciel tissée de fleurs, ces tapis de table d'un 
joli ton crème, ces grandes tentures en toile carrée 
portugaise perdaient tout leur caractère, toute leur 
donnée large et artistique. Elles pendaient tristement 



84 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

le long des murs de la salle, attendant Theure où le 
commissaire priseur dira aux commissionnaires : — 
<t Décrochez-moi ça. » — Elles ne me disaient plus 
rien, ces chatoyantes étoffes. Nous les comparions tris- 
tement aux robes de bal un peu fanées, pendues comme 
des loques dans le cabinet de toilette d^une jolie femme. 



IX 



Les ventes dont on ne parle pas. — M. du Cluzel, d'Oloron. Les 
dentelles de M™® Blanc. — Réseaux légers, fils de la Vierge. — 
La chanson des fuseaux. — Les barbes de vieux point d'Angle- 
terre. — Les millions implorant la pitié. — Quelques prix de la 
vente Edouard Fould. 



Parif, 5 mars. 



Je reçois trois catalogues de tableaux. Je ne nomme- 
rai pas ces ventes. Elles n'émanent'pas de probités com- 
merciales reconnues et sont, par conséquent, de la nature 
de celles dont je ne parle jamais. Sur le livret, on ne voit 
que de belles et rickes collections. Rien que des mots 
magiques, éblouissants, délicieux!... transparence — 
ton chavÀ — main habile — couleur dorée — finesse 
exceptionnelle — reniarquaJble qualité — gracieuse 
composition — force et richesse du coloris ~ éton- 
nante morbidesse des chairs. 

Ces experts me font rire. Ils ont la prétention de 
ne vendre que des tableaux authentiques, alors que les 
originaux sont connus dans les musées de l'Europe. Ils 
comptent sur l'ignorance du public. Un peu plus, ils 
afûrmeraient que ce sont seulement des copies plus 
ou moins précieuses qui se trouvent dans les galeries pu- 
bliques. 

Tout cela pour aboutir à retirer, à des prix misérables, 
devant quelques flâneurs regardant la vente comme 

8 



86 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

s'ils étaient pétrifiés, les toiles des grands maîtres pom- 
peusement annoncées, et devant lesquelles des ama- 
teurs ont bien souvent noté en marge, lors de Texposi- 
tion : croûte infecte — mauvaise copie — détestable 
coTiservation. 

Il n'en est pas de même de la vente de M. du Cluzel 
qui a eu lieu les lundi 27 et mardi 28 février, par le 
ministère de M** Mulon. M. du Cluzel faisait partie de 
ces fervents amis des arts, comme on en voyait à Tépo- 
que où Ton ne cherchait pas, en achetant un objet, la 
valeur qu'il pourrait prendre dans l'avenir. 

Éloigné du centre, il s'était d'abord contenté des 
épaves échouées par suite de nos luttes politiques dans 
les mains des habitants d'Oloron-Sainte-Marie ; puis le 
goût des voyages lui était venu. Il avait visité tous les 
musées d'Europe. A chaque fois, il rentrait chez lui 
avec un précieux butin, gravures de Raphaël, Morghen, 
de Volpato, d'Hogarth, de Wille ; dessins, de Sébas- 
tien del Piombo, aquarelles d'Hubert-Robert, tableaux 
de Giotto, de Bronzino, de Michel -Ange des Ba- 
tailles. 

Un très beau triptyque d'une couleur agréable et 
claire de Jean Bellegambe, de Douai (1470-1532), méri- 
terait seul de ne pas laisser passer cette collection sans 
en dire un mot. Sur le volet de droite, sainte Cathe- 
rine, sortant d'un palais, suivie de ses femmes, reçoit 
avec humilité un flambeau des mains de la Foi ; au 
centre, se détachant sur un ciel nuageux, Jésus sur la 
croix, émerge d'une vasque ornée d'arabesques qui 
recueille son sang qui coule. L'Espérance et la Charité, 
pour prendre de nouvelles forces, se trempent dans ce 
bassin. Sur le volet de gauche, saint Jean l'Evangéliste 
appelle les fidèles à la purification en se baignant 
dans le sang du Christ. Ces trois pages, peintes avec 
le soin précieux qui distingue les maîtres de l'époque, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i88î. 87 

a donné lieu à une intéressante brochure de M. Du* 
tilleul, de Douai. 

Les ventes de M™® Blanc continuent avec des en- 
tr'actes d'une quinzaine. Les baronnes de la finance et 
les princesses par droit de naissance ou de conquête 
les suivent assidûment. — Marie-Antoinette n'avait 
certainement pas autant de bijoux. M"^° Campan parle, 
comme d'une folie faite par Louis XVI, de Tachât 
d'une parure de rubis et de diamants et de deux bra- 
celets payés deux cent mille francs, et d'une paire 
de girandoles achetée, en 1774, 360,000 francs, dont 
la reine se parait souvent. M"® Blanc, elle, en avait 
pour des millions — seulement elle ne les portait ja* 
mais. 

La cinquième vente, qui a eu lieu le mardi, était con- 
sacrée aux dentelles. L'aimable M. Bloche a opéré cette 
fois devant un public de belles demi-mondaines dont 
le cœur, depuis le krack, est à prendre désormais à des 
prix plus doux. Il y avait bien aussi quelques pré- 
cieuses. La plupart des marchandes à la toilette 
étaient là également. Quant aux vieux habitués de 
Vhôlel, ils ont suivi ce spectacle avec intérêt. Ils comp- 
taient les points. 

La dentelle est la poésie de la femme. Elle vit avec 
elle, accompagne les battements de son cœur ou 
cache tout ce que nous voudrions voir. Elle a toujours, 
lorsqu'on la louche, un odore délia femina qui nous 
grise. La dentelle donne des ailes à la toilette, soit qu'elle 
coure autour du poignet, qu'elle bouillonne sur le 
corsage, qu'elle ruche autour du cou ou qu'elle voltige 
Bur les traînes majestueuses. L'avez-vous vue sortir 
des doigts habiles et rompus des dentellières dessinant 
des fougères arborescentes, les fines étoiles de la 
neige ou les rayonnantes aiguilles du pin, tandis que 






88 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

les fuseaux sautillent, babillent, se heurtent, se 
querellent. 

Inspirées par quelques fées, elles étaient bien belles 
les dentelles de M™« Blanc. Fragiles toiles d'araignée 
brodées d'un fil de la Vierge, elles ont survécu à 
toutes les belles qui les portaient : favorites triom- 
phantes ou marquises du bel esprit, qui depuis long- 
temps, dorment de leur dernier sommeil. 

La plupart de ces réseaux légers avaient reçu 
leurs lettres de noblesse à Chantilly, à Cluny et à 
Alençon. 

L'ancien point de Venise à l'aiguille a eu tous les 
succès possibles. — Un volant d'une finesse remarqua- 
ble, de 23 centimètres de haut sur 4 mètres de long a 
été adjugé 8,050 francs. Avait-il servi à rehausser la 
beauté hautaine de i'une de ces belles patriciennes des 
palais Foscari et Contarini? — Un autre volant, repré- 
sentant des fleurs au milieu des rinceaux de feuillages, 
haut de 15 centimètres et long de 3™, 50, 2,250 francs. 

— Un troisième, avec des reliefs merveilleux, 3,060 fr. 

— Un quatrième, point à la rose de 30 centimètres de 
haut, 5,580 francs. — Celui-ci, à enroulement de 
feuillages en relief sur un fond de réseaux, 3,660 
francs. — Celui-là, avec un semis de fleurs de 50 cen- 
timètres de haut sur 2°^,70, 2,620 francs. Enfin le der- 
nier, à fleurs et à grandes palmes de 60 centimètres de 
haut sur 3 mètres seulement, 5,005 francs. 

Sans doute ces deux volants et cette garniture de 
corsage d'un merveilleux travail, payés 11,600 francs, 
avaient été portés par quelque dogaresse apparaissant 
dans toute sa splendeur à son balcon sur le Grand 
Canal, le jour de la fête du Bucentaure. 

Venaient ensuite les dentelles en vieux points d'An- 
gleterre, qui avaient 'peut-être couvert les épaules 
frissonnantes des princesses aux fêtes de la cour de la 



UHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 89 

reine Anne, un volant en ancienne guipure de 65 centi- 
mètres de haut, payé 1,000 francs, et une robe à fond 
de feuilles de palmier avec quilles de roses et de feuil- 
lages, bordure et traîne a rinceaux, très disputée jus- 
qu'à 1,460 francs. 

Une garniture de robe en dentelle d'Alençon, pré- 
cieux souvenir de notre fabrication française, a été 
poussée jusqu'à 3,500 francs. 

Un joli total encore! 160,000 francs. 

Mes charmantes lectrices me demanderont peut-être 
les noms des acquéreuses. Point ne le sais ; mais je 
puis leur dire qu'au temps passé la reine Elisabeth avait 
bien mille robes garnies de dentelles et qu'il avait fallu 
plus de 600 mètres de dentelles pour garnir les fraises 
de nuit de Charles ^^ • 



Cette semaine^ on va vendre les deux cent cinquante 
éventails de cette millionnaire fantasque, une collec- 
tion à rendre jaloux les Espagnoles de toutes les Espa- 
gnes. Quelques-uns sont des merveilles, les autres des 
trouvailles. Viendront ensuite les ivoires, les bronzes, 
les dentelles d'été, Malines, Valenciennes, dentelles- 
torchons, filets de Venise, après des crêpes de Chine, 
des cachemires de l'Inde, des soieries de Lyon, des 
meubles, du plaqué, — en un mot tout un petit coin 
des magasins du Louvre, dont elle avait sans doute fait 
l'emplette — lassée de choisir et pour aller plus vite, 
— en bloc, d'un geste, sans rien voir, en étendant la 
main : « Tout ceci est pour moi. — Envoyez-le rue de 
» Rivoli avec la facture acquittée. On me paye toujours 
» comptant. Je fais de même. » 

Il faut bien s'occuper de quelque chose. 

jjmo Marie Blanc achetait pour faire pardonner ses 
millions. 

8. 



go L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Très brillant résultat, la vente Edouard Fould, 
315,610 francs. — Foule compacte, du reste, à toutes 
les vacations. Les nombreux amis du sympathique 
sportsman étaient tous là pendant les cinq jours ; il 
leur semblait, en assistant à sa vente, qu'ils venaient 
lui donner un dernier adieu. Le baron Finot, M. Lupin, 
le marquis de Gontaut, MM. de Pourtalès, de Salignac- 
Fénelon, Pozzo di Borgo, le comte de Bâillon, M. de 
Montgermont, Maurice Ephrussi, ont figuré parmi les 
acquéreurs. 

M. Stettiner, le marchand de curiosités de la rue de 
la Chaussée-d'Antin, a eu les honneurs de la séance. 
C'est à lui que les chenets en bronze du xvi® siècle 
ont été adjugés pour la somme de 22,000 francs. 

Plus loin, nous allojjs donner quelques prix et nous 
voudrions pouvoir y joindre le nom de tous les acqué- 
reurs ; mais, comme nous le dit souvent l'un de nos 
aimables confrères, M. Auguste Dalligny, beaucoup 
d'amateurs ne surenchérissent pas par eux-mêmes ; le 
plus souvent, ils s'en remettent de ce soin à MM. Mann- 
heim. Petit et Ferai, ou tout autre expert en qui ils 
ont confiance, et qui souvent aussi les ont guidés de 
leurs conseils avant la vente. — Publier les noms men- 
tionnés sur les procès-verbaux, bien que nous soyons 
à même de les connaître, ne dirait pas le plus souvent 
où vont se classer la plupart des objets d'art. — Rap- 
pelons donc, tout en le regrettant, le mystère dont 
quelques collectionneurs aiment à s'entourer. — Ils se 
trompent dans leur tactique. Tout se sait un jour ou 
l'autre. 

Voici le résumé des principales adjudications : 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 91 



TABLEAUX ET AQUARELLES 

Chaplin, les Bulles de savon, 1,6S0 francs. — David, 
Portrait de Ingres enfant, 6,000 francs. — Alfred de 
Dreux, cheval de course près d'une barrière, 3,200 
francs. — Harpignies, le Château de Béguin, octobre 
1872, aquarelle, 600 francs. — ^QÏ\h\xW\, Petite 
joueuse de vielle, 700 francs. — Aildebrant, Barques 
ie pêche en mer, 5,100 francs. — Charles Jacque, 
Poulailler, 1,160 francs. — Eug. Lambert, Chiens et 
chats, 2,600 francs. — Madeleine Lemaire, Fleurs et 
fruits, 1,350 francs. — Ph. Rousseau, Chardin et ses 
modèles, 6,300 francs. — Troyon, Sur la falaise, 720 
francs. — Horace Vernet, Portrait de lui-même, daté 
de 1823, Rome, 500 francs. — Greuze, Jeune paysan, 
4,300 francs. — Ronde Kocler, Poules et paons, 1,600 
francs. 



Milaos 

BU 
CiULOGCE 



OBJETS D'ART 



7^. Médaillon de mariage en or émaillé, portant une in- 
scription allemande et la date 1647, et sur chacune 
de ses faces deux écussons armoriés, à M. Stettiner, 
1,880 fr. 

80. Tabatière oblongue montée à cage, en or ciselé. — 

Deux dessins de de Boissieu (collection Louis Fould), 
à M. Guenot, 4,700 fr. 

81. Tabatière carrée, en émail de Saxe, décorée de sujets 

dans ie goût de Walteau, à M. Guenot, 600 fr. 

125. Le grand vase en argent, sculpté par Recipon, prix de 

course, 3,950 fr. 

126. Les quatre flambeaux de Lehendrick, à M. Ollivier, 

qui possède une belle collection de montres, 
6,500 fr. 



n L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

NUMiaOS 

BU 
GATALWDI 

127 et 137. Surtout de table en argent, sortant des ateliers 
d*Odiot, à M™« Grandjean, 12,100 fr. 

1 80. Bas-relief d'après Donatello, Saint Jean-Baptiste enfant 
(collection Fould), au baron Schickler, 2,400 fr. 

196. Statuette de jeune fille, marbre fait en 1865 par 

E. Marcelin, 510 fr. 

197. Ivoire, Bacchanale d'enfants (collection Louis Fould), 

800 fr. 

210. Plat hispano-mauresque à reflets métalliques (collec- 
tion Louis Fould), 1,200 fr. 

222. Bannette en faïence de Rouen, décor bleu et rouille, 
écusson en camaïeu, 460 fr. 

227. Deux grands plats ronds en faïence bleue de Rouen 
avec un écusson au centre, 1,750 fr. 

229. Un grand plat en faïence de Nevers avec sujets cham- 
pêtres au fond, 300 fr. 

231 . Grand plat rond en Nevers, décoré de fleurs et d'oi- 
seaux, 250 fr. 

239. Deux jardinières en porcelaine du Japon, décorées de 
fleurs sur fond bleu, à M. Ephrussi, 2,120 fr. 

320. Vingt-six assiettes en ancienne porcelaine de Gliine, 
décorées en émaux de la famille rose à fleurs, 
810 fr. 

358. Écuelle en pâte tendre de Sèvres, époque Louis XV, 
1,420 fr. 

377. Buste d'Empereur romain, en bronze, et 378, buste 
de Garacalla, à M. Wetterhan, 1,500 fr. 

379. Buste de Trajan, la tête en bronze vert, la chlamyde 
en bronze doré, 1,820 fr. 

381 . Deux groupes en bronze : Le combat d'Hercule et d'un 
Centaure, Hercule domptant le taureau de l'île de 
Crète, patine brune, à M. Stettiner, 2,500 fr. 

457. Cartel Louis XVI, enrichi de festons de lauriers et de 

branches de chêne, surmonté d'un buste d'empe- 
reur romain, à M. Olida, 2,580 fr. 

458. Deux candélabres Louis XVI, formés par deux figures 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 93 

KDIÉROS 

DO 
CàTàLOGUI 

de femmes, en bronze vert, supportant un cornet 
d'où s'échappent trois branches purte-lumière en 
bronze doré, à M. de Montgermont, 5,700 fr. 

464. Pendule Louis XVI : TAurorc, i ,080 fr. 

465. Pendule de la même époque : la Pleureuse, 1,820 fr. 

466. Pendule Louis XV : Lion rampant, 3,100 fr. 

476. Pendule Louis XVI, avec une figure de Diane assise, 
à M. Schickler, 800 fr. 

479. Deux bras, composés chacun d'une cariatide d'enfant 

tenant une branche porte-lumière, à M. Guenot, 
1,460 fr. 

480. Grand meuble à deux corps, en noyer sculpté, du 

temps de Louis XIII, 7,120 Ir. 

483. Petit chiffonnier Louis XIV, en marqueterie de bois 
de placage à filet, \ ,200 fr. 

535. Meubles Louis XV, en bois sculpté recouvert de tapis- 
serie de Bcauvais, Fables de La Fontaine : un canapé 
et dix fauteuils, 13,100 fr. 

547. Tapisserie de h suite de l'histoire de Don Quichotte, 
10,000 fr. 

548 à 550. Cinq portières en tapisseries de Beauvais, époque 
Louis XVI, décorées de lauriers, de corbeilles, de 
roses et de vases de fleurs, 9,900 fr. 

552. Tapis indien, brodé d'or et de soies de couleur, 
4,200 fr. 



Le culte des livres. — Les grands disparus et les contemporains. 
— La douane anglaise respecte les livres. — Le duc d'Àumalej 
le baron Pichoriy M. Dutidt, le Rouennais, Af. Ruggieri, Tartifi- 
cier, feu L, Pottier^ les experts : Labitte^ Porguety et Durel, — 
Les livres et la nnode. — La recherche des romantiques. — Les 
majores et les minorer. — Ventes Peigné-Delacour, Sinety, Van 
den Broeck, Guay Pellion, Lucien, Clément et Lesorre. 



Paris^ 8 mars. 



« Le krack n'a pas touché les bibliophiles, me disait 
l'autre jour l'un des grands libraires de Paris; les beaux 
livres sont plus que jamais recherchés et les recettes se 
l'ont aussi bien que précédemment. » 

Les bibliophiles, en effet, flânent du côté du quai 
Voltaire ou dans les rues adjacentes. Ils vont aussi dans 
le passage des Panoramas, et, s'ils s'aventurent rue 
Vivienne, c'est pour aller à la Bibliothèque et non pour 
s'arrêter place de la Bourse. Ils trouvent, dans leur 
douce et chère passion, toutes les émotions du jeu sans 
en craindre les terribles effets. Ils ont, à tout âge, les 
satisfactions de l'amour sans en ressentir toutes les 
amertumes. Ils éprouvent les âpres plaisirs de la chasse 
sans avoir à en subir les fatigues et les dangers. Leurs 
amis ne changent jamais. Ce sont des gens sages. Je 
les aime, et comme je suis un peu des leurs, je vais 
leur consacrer ce chapitre. 

Colbert, le comte d'Hoym, le duc de La Vallière, de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 188Î. 95 

Gaigoat, nous ont légué d'impérissables catalogues qui 
provoquent notre envie et forcent notre estime. Ils ne 
sont plus aussi, ces Brunet, ces Gabriel Peignot, ces 
Yemenitz, ces Pixérécourt, ces de La Bedoyère, ces 
Armand Bertin qui, par leurs ventes récentes, nous ont 
fait juger les objets de leur culte et de leurs études. 
Mais, dans ce livre, je ne parlerai que de ceux qui 
vivent encore, et qui tiennent le premier rang parmi les 
érudits et les délicats. 

A tout seigneur, tout honneur. Le duc d*Aumale 
possède bien certainement le plus beau musée bibliogra- 
phique du monde entier. Il a des trésors que la Biblio- 
thèque nationale lui envie, malgré ses richesses. Pen- 
dez-vous, amateurs du charmant xviiio siècle ! C'est à 
Chantilly que se trouvent les Chansons de Laborde^ 
premier valet de chambre du roi, gouverneur du Louvre 
— exemplaire unique ! tiré sur peau de vélin, relié, 
avec les dessins de Moreau, de Lebouleux et de Le 
Barbier, acheté en 186S, 7,050 francs , à la vente 
Radziwill. C'est aussi le duc d'Aumale qui est devenu 
propriétaire de cette admirable bibliothèque d'Armand 
Cigongne , achetée sous l'empire, pendant son exil à 
Twickenham. Jules Janin a raconté qu'à leur arrivée 
en Angleterre, les caisses ne furent point souillées par 
les mains profanes des gabelous. — « Entrez librement, 
dit le directeur de la douane de Londres, c'est l'usage 
en Angleterre de saluer les belles choses au passage. » 

Il faut placer ensuite le maître des maîtres, le baron 
Jérôme Pichon, l'auteur du Ménagier de Paris, le pré- 
sident de la Société des bibliophiles français, qui vient 
de publier un travail très remarquable sur le comte 
d'Hoym. Malgré une vente importante, la bibliothèque 
du quai d'Anjou renferme encore des richesses sans 
pareilles et les documents les plus précieux sur le siècle 
passé. Le baron Pichon possède dans la chambre où 



96 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

couchait Lauzun, une certaine armoire en ébène qui 
contient de véritables trésors. Elle est là, près de son 
lit. Bien souvent il m'a dit : — « Je veux mourir en 
jetant un dernier regard vers mes livres bien-aimés. » 

M. Dutuit, le Rouennais, à qui est arrivée cette 
étrange aventure : Il avait porté et laissé au Cabinet des 
estampes des eaux-fortes de Rembrandt dont il doutait. 
On devait les comparer avec les originaux. Par la force 
de l'habitude, un employé, dans un excès de zèle, sans 
se douter de rien, apposa dessus le timbre adminis- 
tratif. Savez-vous ce qu'il advint ? Lorsque M. Duluit 
réclama son bien, il fut impossible de reconnaître les 
pièces fausses des épreuves vraies ! 

M. Rocher, le sénateur, a les exemplaires les plus 
beaux des livres du xviii® siècle. Tous reliés en maro- 
quin ! Il n'en veut pas d'autres. Tâchez, vous qui me 
lisez, de vous procurer un exemplaire de son livre 
sur les dentelles, reproduction étourdissante qui va 
paraître et dont quelques volumes, tirés sur du papier 
arraché aux gardes des anciens ouvrages, tromperaient 
les Vénitiens du temps, s'ils revenaient ici-bas. 

M. Ruggieri, l'artificier, a réuni des planches, des 
albums, des dessins, des in-folio sur les fêtes popu- 
laires, nautiques ou autres des temps passés, — puis, 
M. La Roche-Lacarelle et M. le comte de LigneroUes, 
les plus rares éditions de nos classiques. M. Guyot de 
Villeneuve et M. Quentin Rauchardont toutes les impos- 
sibilités possibles à trouver ; M. le comte de Mosbourg, 
les plus belles choses du siècle présent ; sans compter 
les millionnaires qui étaient en train de tout accaparer : 
Louis Rœderer, de Reims, et le baron James de Roth- 
schild, disparus prématurément et dont la famille con- 
serve les bibliothèques comme des mausolées élevés a 
leur mémoire. 

Disons maintenant quelques mots de ces libraires qui 



L'HOTEl. DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 97 

ont vécu OU vivent encore côte à côte de tous cesérudits, 
sans oublier M. L. Pottier, mort le 9 février de Tannée 
dernière et qui, au physique, ressemblait à Sainte- 
Beuve, Tun de ses meilleurs clients. Au moral, « c'était 
le type du grand bibliophile, de Téminent bibliographe 
et de rhonnête libraire. » Élève de J. Techener et de 
Crozet, successeur de Nozeran, au bout de cinquante 
ans d'un travail opiniâtre, il était arrivé à la fortune par 
la grande route de la probité et du savoir. C'était un 
chercheur persévérant qui savait, avec précision, dresser 
la notice raisonnée d'une bibliothèque. 

Ses catalogues passent pour des modèles. Ils sont 
encore aujourd'hui le catéchisme des bibliophiles. Aussi 
eut-il l'insigne honneur d'être choisi comme expert 
pour faire les ventes de Louis-Philippe, les 8 mars et 
6 décembre 1852 ; de Sauvageot, le 3 décembre 1860 ; 
du comte de La Bedoyère, le 3 février 1862 ; du prince 
Radziwill, le 22 janvier et le 19 février 1866 ; du baron 
Pichon, le 19 avril 1869 ; de Huillard, le 14 février 1870 ; 
de Sainte-Beuve, le 21 mars 1870. Brunet le chargea, 
par un testament, de présider à sa vente. 

Frappé dans ses plus chères espérances par la perte 
de son fils, il se retira des affaires en 1872 ; mais il dut, 
pour satisfaire à des engagements pris, rédiger les 
notices de la bibliothèque de J. Taschereau, administra- 
teur général de la Bibliothèque nationale, composée 
Touvrages tourangeaux qui se vendirent 120, 000 francs, 
de celle de Lebœuf de Montgermont, 27 mars 1876, 
573,000 fr. et de celle de Rob. E. Turner, 12 mars 1878, 
qui comprenait un grand nombre de maroquins et qui 
atteignit 320,000 francs. 
Son ami, M. Labitte, dut faire ses dernières ventes 
ûr les catalogues qu'il avait préparés. Celui-là est 
ujourd'hui le Ch. Mannheim des curiosités bibliogra- 
ihiques. Depuis 1863, succédant à son père, Henri 

9 



98 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Labitte, il fait des ventes. Il est habile et obligeant. Il a 
une grande activité. Je le vois sans cesse à Thôtel 
Drouot, sur la petite table réservée pour Texpert, au bas 
de la tribune du commissaire-priseur, coter le prix des 
livres qu'adjuge M« Maurice Delestre, son fidèle acolyte, 
depuis la retraite de M. Delbergue-Cormont. 

Je n'additionnerai pas le nombre incalculable d'exem- 
plaires, in-folio gigantesques ou in-32 minuscules, 
qu'il a vendus. Ce serait une tâche ingrate et difficile ; 
mais je crois bien ne rien exagérer en disant qu'il lui 
est bien passé dans les mains pour une dizaine de mil- 
lions de francs de bouquins, à l'hôtel Drouot ou à la rue 
des Bons-Enfants. Ce sont de belles campagnes ! La vente 
de l'académicien de Sacy, bibliothèque austère comme 
l'homme, des bibles, des ouvrages de philosophie ou de 
théologie; — De Marescot, amateur très passionné des 
classiques bien habillés, 85,000 francs; — ScheiTer, où 
se trouvaient xmTélémaque, dans une reliure à l'oiseau 
de Derome, qui valut 15,000 francs, et un Métastase 
in-4<», avec les 35 figures des vignettistes les plus célè- 
bres, qui fut payé 12,000 fr. Cette bibliothèque fit 
150,000 francs. — Martineau des Chesnets, 60,000 fr. 
Elle contenait le Tèlémaque^ avec les eaux-fortes, payé 
3,000, et un exemplaire des Métamorphoses d'Ovide, 
traduction de l'abbé de Banier, avec les gravures avant 
la lettre, adjugé aussi 3,000 fr. — Renard, 180,000 fr. 

— De Ganay qui, avec 255 numéros, arrive à 355,000 fr. 

— Jules Janin, 80,000 francs. Bibliophile enragé, qui 
courait les fabriques, lui-même, afin de choisir les pa- 
piers sur lesquels il faisait tirer un exemplaire unique 
des livres modernes en souscription. 

Depuis le commencement de l'année, M. Labitte, et 
un nouveau venu, M. Durel, se sont partagé la besogne, 
en attendant que M. Porquet arrive sur le lieu ordinaire 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 99 

du combat avec la bibliothèque de M. Gosseford, de 
Londres, qu'il vendra pour le compte du libraire Toovey ; 
ce qui pourrait bien être, avec les Maioli, les Groliers 
qu'elle renferme, le grand événement de la saison, 
comme le furent, en 1880, les deux ventes de M. de Be- 
bague, qui produisirent la modeste somme de 675,000 fr. 
M. Porquet, expert, ne se dérange pas pour peu. Ego no- 
minor Porquet. Il n'aime à frapper que les grands 
coups. 

Suivons maintenant l'ordre chronologique des ventes 
dirigées par M. Labitte : 

D'abord, du 12 au 14 janvier, petite vente anonyme 
dans laquelle les Chansons poptàaires de France re- 
liées en maroquin citron, avec leurs couvertures, valent 
505 francs. 

Le 30 janvier, vente Peigné-Delacour, essentiellement 
archéologique. Trop de science I Passons et allons droit 
au résultat : 23,000 francs. 

Du 6 au 24 février, deuxième vente Sinety, 20,000 fr. 
Livres lus et fatigués. Ouvrages sur la Provence. N'en 
disons pas davantage et faisons comme le rédacteur de 
la préface du catalogue, qui trouve le moyen d'alléger 
considérablement sa tâche, en laissant au lecteur le 
soin de découvrir dans le catalogue les raretés qu'il 
pourrait par hasard renfermer. 

Dans le cabinet D. (Van den Broeck), se trouvait le 
célèbre Voltaire de Beuchot, en grand papier vélin, en- 
richi de plus de onzemille huit cents pièces. 72 volumes 
en 89 ! Véritable monument élevé à la mémoire de Vol- 
taire, comme les Pyramides aux Ptolémées d'Egypte. — 
M. Victor de Saint-Maurice s'était Imposé cette tâche. 
Il avait fallu toute une existence de bibliophile pour faire 
ce travail colossal : œuvre de patience et de persévé- 
rance, s'il en fut jamais. Rien n'y manquait : plans, 



100 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

vues, sites, paysages, gravures. Les portraits seuls 
étaient au nombre de cinq cent trente et formaient un 
seul volume. Des titres anciens avaient été imprimés 
exprès. — Acheté 5,900 francs par M. Roblin, le mar- 
chand d'estampes du quai Voltaire, sans doute pour 
casser les reins à tous ces gros billots et les détailler en- 
suite pièce par pièce dans sa clientèle. 

Les livres ont leurs fluctuations comme la mode. Ils 
en subissent tous les caprices. Raient sua fata libelli. 
Rien n'est changeant comme leur destinée. Au commen- 
cement du siècle, vers 1810, apparaissent avec Técole 
de David, les amis de Didot qui recueillent tous les clas- 
siques. En 1830 éclate la hausse des incunables; on 
sauva de la destruction tout ce qui pouvait rester des 
romans de chevalerie. En 1840, époque de la splendeur 
de Victor Hugo et de Lamartine, le vent souffle du côté 
de la poésie. On s'arrache Clément Marot et Ronsard, 
Mellin de Saint-Gelais et Bonaventure Desperriers. De 
1850 à 1860 paraît une génération nouvelle qui se 
tourne avec passion vers ces petits in-douze sortis des 
presses elzéviriennes, charmants petits volumes, spéci- 
mens parfaits de Tart typographique, vendus dans le 
temps un florin, souvent même beaucoup moins, on 
les recherche dans tous les coins, même dans les 
boîtes des quais où ils dormaient oubliés. Voici 1860, et 
une autre épidémie se propage. C'est l'époque du 
xvni° siècle. L'impératrice donne la note, et le con- 
cert commence. Tout est à la Marie-Antoinette. Plus de 
ces grandes bibliothèques, remplies d'in-folio. Elles 
tiennent trop de place 1 Le Trianon n'était pas jadis si 
encombré. Il ne faut plus sur les tablettes qu'une cin- 
quantaine de volumes charmants, reliés avec un goût 
exquis, racontant les galanteries de ce siècle de l'amour. 

Le vrai bibliophile montre avec orgueil cinquante 



L»HOTKL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 101 

volumes, pas plus, tous ses livres ; — mais ils valent 
cinquante mille francs. 

Où irons-nous? Depuis quelques années, sans attendre 
que le siècle soit révolu, les éditions originales des 
romantiques de 1830 et des publications illustrées de 
Béranger, de Grandville et de Daumier font fureur lors- 
qu'elles sont brochées, intactes, avec leur couverture 
souvent illustrée. Si le livre n'a jamais été lu, s'il n'a 
pas été coupé, s'il a conservé sa virginité contre les 
brutalités du couteau à papier, alors il est sans. prix. 
Dernièrement, une édition princeps des Orientales a 
valu jusqu'à deux mille francs en vente publique 1 

La Société des Amis des livres a largement accentué 
ce mouvement. Les Minores, comme on les appelle, par 
opposition à leurs aînés les Majores, de la Société des 
Bibliophiles français, ont pour président M. Eugène 
Paillet, conseiller à la cour, fils du célèbre avocat. Ils 
comptent parmi leurs membres : M. Tuai, le commis- 
saire-priseur; M. Brivois, dont la bibliographie de 
l'œuvre de Béranger n'a pas peu contribué à l'élan actuel, 
et M™® Adam, Juliette Lamber, l'auteur de Cfrecçue et 
la fondatrice de la Nouvelle Revue. 

Ils sont une cinquantaine. Leur intention est d'éditer, 
à nombre restreint, dans l'époque romantique, tout ce 
qui leur paraîtra intéressant. Ils ont commencé leur 
tâche. M. Eugène Paillet a été chargé de diriger l'im- 
pression de la Chronique de Charles IX, par Prosper 
Mérimée, avec 31 dessins pleins d'esprit et de mouve- 
ment, d'Edouard Morin, imprimée en 1876, chez Cha- 
merot. Ce charmant bouquin a valu déjà 650 francs, 
dans une vente. Le second ouvrage, surveillé par M. Cher- 
rier : Scènes de la vie de Bohème, de xMurger, avec douze 
eaux-fortes très gracieuses et très fines d'Adolphe Ri- 
chard, imprimé à 118 exemplaires, par Jouaust, a obtenu 
250 francs, et le troisième, Fortunio, de Théophile Gau- 

9. 



102 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

tier, composé par les soins de M. Billard, chezMoUeroz, 
avec des eaux-fortes de Milius, vient de se vendre, à 
rhôtel Drouot, 285 francs. 

M. Lucien Clément, Tun des fondateurs bien connu 
de cette société, a voulu, Tun des premiers, interroger 
le public sur le goût des livres du xvin® siècle. Il a fait 
vendre, par Adolphe Labitte, une collection à peu près 
complète des romantiques, qui a produit 27,000 francs. 
C'est une passion nouvelle. Il n'y a plus à le nier. 

Victor Hugo. Notre-Dame dé Paris, la première édi- 
tion, avec les bois de Tony Johannot : 311 fr., acheté 
par le libraire Rouquette. 

Cet ouvrage humoristique : Scènes de la me privée 
des animaux, paru en 1842, chez Hetzel, sous la direc- 
tion de cet homme d'esprit, Stahl. Premier tirage, 
avec le prospectus de la publication et une notice sur 
J.-J. Grandville, par Ch. Blanc : 710 francs. 

Les œuvres de Béranger, publiées par Perrotin, en 
1834, avec le supplément et les figures sur chine : 
635 francs. — Les figures de Lemud, sur chine, avant 
la lettre : 800 francs. 

Les Chants et chansom populaires de la France, 
1843, reliés sur brochure et non rognés, ont été vendus 
640 francs. — Les Français peints par eux-mêmes, de 
Curmer, 1840, ont été disputés jusqu'à 480 francs. 

Monsieur, Madame et Bébé, ces charmants articles 
de Gustave Droz, parus dans la Vie Parisienne QiTé\ym& 
en un volume, chez Havard, en 1876, avec des illustra- 
tions d'Ed. Morin, un des rares exemplaires sur chine, 
200 francs. — Que vaudra donc un jour la collection 
de la Vie Moderne avec ses illustrations de premier 
ordre ! 

Les Français peints par eux-mêmes, de Curmer, 
1840. Un exemplaire hors ligne, rarissime, le seul 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 103 

connu en cet état. Songez donc! Les neuf premiers vo- 
lumes brochés avec le Prisme, le précieux coloris des 
planches et les couvertures, sans taches dans leurs illus- 
trations dorées, ont été disputés jusqu'à 480 francs. 

La Peau de chagrin, de Balzac, qui se vendait ordi- 
nairement 60 à 80 francs : 180 francs. 

Le Théâtre et la troupe de Molière, publié par 
Scheuring, de Lyon, 1864-1870, avec les charmantes 
vignettes de Hillemacher, exemplaire tiré sur chine, et, 
en outre, une petite plaquette in-8^, la Cérémonie du 
malade imaginaire, signée : Fred. Hillemacher edi^ 
tiannavit et ionhommavit, Lugduni, Perrin, 1870. — 
1,600 francs, à MM. Morgand et Eatou. 

Fouillez tous dans les rayons de votre bibliothèque, 
et surtout dans les greniers de vos vieux parents de pro- 
vince, et retirez-en ces petits volumes publiés de 1840 
à 1843, sous le titre de Physiologie, — ■ la Lorette, re- 
haussée des dessins deGavarni ; \q Bourgeois, par Henri 
Monnier; la Parisienne, par T. Delord, le Bas-ileu, par 
Frédéric Soulié ; Créanciers et débiteurs, illustré par 
Janet Lange ; Robert Macaire, par Daumier ; VHomm^ 
marié, de Paul de Kock ; les Étudiants, avec les dessins 
de Trimolet ; Foyers et coulisses, par Jacques Arago, 
charmants livres édités par Charpentier, Aubert, de La 
Chapelle et beaucoup d'autres. Il y a ainsi une centaine 
d'opuscules charmants de verve et d'esprit. Cette his- 
toire complète des mœurs du temps, groupée par M. Lu- 
cien Clément, a valu 345 francs. 

Les 27 et 28 février, même recherche et même entrain 
dans la vente de M. Lesorre, arbitre du tribunal de 
commerce, dirigée par M. Durel. Cette bibliothèque, 
faite avec les seules ressources du xix^ siècle, apparte- 
nait aussi à l'un des fondateurs de la Société des 
Amis des livres. Succès complet. 



i04 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

780 francs I les Contes Rémois, édition de 1858, parue 
chez Michel Lévy, la première illustrée par Meissonier, 
papier de Hollande et figures sur chine. 

230 francs ! Tédition originale de \diDame aux Camé^ 
lias^ d'Alexandre Dumas fils, parue en 1848. 2 volumes 
in-8<* brochés avec leurs couvertures. 

199 francs ! la première édition de Madame Bovary^ 
Michel Lévy, 1857, en grand papier. 

Et toute la série des éditions originales de Victor 
Hugo, cartonnées, mais non rognées: Orfe^ et poésies 
diverses, 1822, chez Pélicier, 240 francs. — Han d'Is- 
lande, 1823, chez Person, 230 francs. — Odes et Bal- 
lades, 1826, 200 francs. — Bug Jargal, par Tauteur 
S! Han d'Islande, 30 francs. — Cromwell, chez Dupont, 
50 francs. — Les Orientales, 1829, 210 francs. — 
Hemani, 1830, 64 francs. — Notre-Dame de Paris, 
chez Gosselin, 800 francs. Le même, chez Renduel, 1836, 
195 francs. — Les Feuilles d'automne, 1832, 205 fr. 
— Le Roi s'amuse, 1832, 125 francs. — Lucrèce Bor- 
gia, 1833, 205 francs. 

Et nunc erudimini. Cherchez et vous trouverez, 
bibliophiles en grain et en herbe I 

Du 6 au 12 février, vente de M. P. G.-P., le banquier 
Gui Pellion, associé de la maison Bouvier frères et qui 
n'achetait que depuis quelques années. Le catalogue 
renfermait toute une série de bois très curieux, repro- 
duction exacte de la première page de tous nos clas- 
siques : 

La série complète des douze pièces de Racine a jeté 
vendue 6,120 francs, bien ({wqUs Plaideurs et plusieurs 
autres pièces fussent rognés. Racine changeait sou- 
vent d'éditeur. Très curieuses, ces éditions princeps! 
Elles se vendaient tantôt chez Gabriel Quinet, au 
Palais, dans la grande salle des Prisonniers; tantôt 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. i05 

chez Théodore Girard, du côté de la cour des Aydes, à 
V Ennui (singulière enseigne de librairie!); ou chez 
Claude Barhin, an Palais, sur le second perron de la 
Sainte-Chapelle, 

Les pièces originales de Molière, reliées par Trautz, 
étaient au nombre de quinze ou vingt. Deux ont été 
enlevées de 1,000 à 1,200 francs, malgré leur assez 
mauvais état de conservation. Le Tartufe, imprimé 
aux dépens de V auteur chez Jean Ribov, au Palais, 
m-à-vis de la porte de V église de la Sainte- Cha- 
pelle, à Vimage de Saint-Louis, a été payé 2,205 francs. 
Il valait dix sols à Tépoque ! 

Toujours en honneur le xviii* siècle ! 3,880 francs 
les chansons de Laborde reliées en maroquin, ache- 
tées par MM. Morgand et Fatou. — 3,000 francs les 
Failes de Dorât, en 2 volumes, en grand papier et 
vêtues de vieux maroquin rouge : car si Thabit ne fait 
pas le moine, il donne une grande valeur aux livres. 

En tout, 113,000 francs. 

Allons, les bibliomanes ne sont pas encore en grève ! 
Si l'on présentait sur table des livres comme ceux de 
Didot, il se trouverait certainement des acquéreurs pour 
payer, comme en 1878, les Chroniques de Normandie, 
31,000 francs et, en 1879, le Missel de Charles VI, 
76,000 francs (1). — Deux beaux coups de marteau ! 

Ce sont, du reste, les deux plus belles adjudications 
connues de mémoire de commissaire-priseur. On en 
parle encore dans les couloirs de Thôtel Drouot. 

(0 Ce dernier manuscrit, acheté par MM. Morgand et Fatou, a, depuis, 
été revendu deux fois. H appartient actuellement au comte de Zoustain. 



i 



XI 



Monsieur Déranger. —Pour les pauvres^ sHl vous plaît. — Le che- 
valier Albert de Kniff. — Les maîtres de la peinture faisant des 
recettes dans les foires. — Le Primatice de la collection Thibaud. 
-- Gustave GoUin. — Le fonds de commerce de Léon Escudier. 



Paris, %0 mars. 



Il est d'assez mauvais goût de parler de soi, mais je 
ne puis résister à la tentation de présenter au public la 
lettre curieuse que le facteur a déposée ce matin chez 
mon concierge. Je n'y change pas un iota pour lui gar- 
der toute sa couleur. 

A Monsieur Paul Eudel, érudit collectionneur. 

Faubourg de Saint-Jean-du-Var, 
(Toulon-sur-Mer). 
i3 mars f882, 
Route Nationale, dd9. 

Monsieur, 

Puisque Monsieur Paul Eudel est un grand amateur {flatteur!), 
je sais un tableau de Pastelle (sic) de 1824, peinture fine, un vrd 
chef-d'œuvre de musée, estimée 50,000 francs : le Rêve de Sixte- 
Quint. Une colonnade à droite. Temple grec. Paysage d'un finit (sic) 
et d'une poésie. 

Je vous attends. 

J'ai l'honneur, monsieur, de vous présenter mes respects. 

Monsieur Béranger, menuisier, 
Maison Timon. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188Î. i07 

Je livre cette adresse à mes lecteurs. Avis aux cher- 
cheurs moins incrédules que moi qui voudraient prendre 
ma place et faire le voyage des Alpes-Maritimes, mais 
je leur garantis une belle mystification. Je n'en sais 
rien, mais j'en suis sûr. Monsieur Béranger devrait se 
contenter de taire chanter son rabot. Ce n'est pas son 
rôle de se mêler des beaux-arts ; qu'il apprenne avant 
l'orthographe. 

Ils sont aujourd'hui comme cela des milliers en 
France qui se figurent avoir rencontré des trésors. Ils 
lisent les ventes dans le Petil Journal. Les grands prix 
dont on parle les grisent. Ils en voient partout. 

Pour les pauvres y sHl vous plaU. C'est ainsi que la 
vente de la comtesse de Ribains a été annoncée, au 
profit des déshérités de la fortune, à Tours et à Paris. 
Elle a eu lieu le lundi 20 février. 

C'était surtout une réunion de bijoux. Toute une 
ribambelle de tabatières, de boîtes surmontées des L 
entrelacés du Roi (430 francs), de bonbonnières avec 
le portrait du dauphin Louis XVII (450 francs) et des 
drageoirs de formes contournées qui servaient aux bel- 
les ennuyées du temps (400 francs). 

La série des montres aurait pu rendre jaloux M. Olli- 
vier qui en avait une si belle collection exposée au 
Trocadéro en 1878. C'était un défilé charmant de toutes 
les époques, délicieux souvenirs qui avaient indiqué les 
heures des siècles passés depuis le grand Roi jusqu'à 
l'infortuné Louis XVI. Je vois encore passer de mains en 
mains une adorable petite montre formant le chaton 
d'une bague, une autre en cailloux d'Egy^pte, une autre 
à répétition et revêtue d'émail gris, une autre encore 
ayant la forme d'une cassolette. Celle-ci était dans un 
panier décoré de fleurs et enrichi de marcassite duquel 
s'échappait un bouquet de fleurs en pierres précieuses. 



i08 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Celle-là portait sur sa cuvette un charmant portrait de 
femme, souvenir d'un amoureux sans doute. Cette grosse 
montre de voyage, à sonnerie, en argent ciselé et dé- 
coupé à jour, était sans doute placée dans la poche 
profonde des lourds carrosses de la Régence, pour trom- 
per^ la nuit, les heures d'ennui avant l'arrivée au der- 
nier relai de poste. Celte dernière enfin, en or émaillé, 
bleu clair, avec un aigle finement ciselé sur le cou- 
vercle, vendue 600 francs, datait probablement de la 
déclaration de l'Indépendance de l'Amérique. Toutes, 
produits exquis des fabriques de Paris et de Genève. 

Voilà un testament bien pensé. C'est bien de collec- 
tionner ainsi. Quelle douce jouissance de redire en ran- 
geant chaque acquisition dans ses vitrines : « Tout cela 
sera pour les malheureux qui manquent de pain. » Ils 
ont été bien traités, du reste, car la vente a produit 
36,484 francs. Peut-être les marchands qui étaient là 
ont-ils voulu aider à la réussite de cette généreuse idée. 
Décidément, ils ne sont pas aussi juifs que cela. Mettons 
en tous cas, dans l'incertitude, cette bonne action à leur 
actif. 

Vingt-neuf tableaux du chevalier Albert de Kniff ont 
été présentés au public par l'expert Georges Petit. Ce 
peintre belge, ami de M. Stevens, a du talent. Il veut se 
soustraire à la tyrannie des marchands. C'est un bon 
paysagiste et un excellent animalier pour ceux qui le 
connaissent. Voici son état civil au livret du Salon : 
Médaille de troisième classe en 1857. Rappel en 1859 
et 1861. Décoré en 1861. 

Cette vente a réussi. Quelques toiles ont obtenu un 
bon prix. — Les Prairies de Lagrange : 1,500 francs. 
— Le Village de Charlepont : 1,450 francs. — V Em- 
bouchure de la Meuse, 1,460 francs. — Le Troupeau 
de Morte fontaiTie, 510 francs. — Bœuf, étude, 920 fr. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 109 

— Le tableau payé le plus cher a été un joli paysage : 
La Bruyère en fleurs^ 2,400 francs. 
Les vingt-neuf toiles : 21,655 francs. 

Les Barnums, voyant queTom-Pouce, iMilie-Christine, 
le géant Andréa avaient Qui par lasser la curiosité du 
public, ont changé leur manière. Ils exhibent mainte- 
nant les tableaux des grands maîtres. C'est ainsi que, 
Tannée dernière, deux tableaux du peintre viennois, 
le grand Makart, l'auteur de X Entrée de Charles-Quint 
à Anvers, payés 100,000 francs, ont fait leur tour du' 
monde en 60 jours. Les camelots fréquentent mainte- 
naQt les couloirs de l'hôtel Drouot, cherchant des toiles 
à sensation. Nous les voyons assister aux grandes 
ventes. Bientôt, dans toutes les kermesses de l'Europe, 
entre la femme torpille et le phoque qui dit papa, on 
exhibera une œuvre du peintre le plus en vogue, avec 
une belle réclame peinturlurée par un rapin de cin- 
quième ordre. 

Voyez d'ici, à la fête de Saint-Cloud, ce grand ccriteau 
qui attire tous les regards : 

LE JUGEMENT DERNIER 

PAR 

M. BAUDRY 

Médaille d'honneur du Salon de ISSi. 
Prix : 1 franc. 
On peut payer deux fois, à l'enlrée et à la sortie, si l'on est satisfait. 

La peinture travaillera ainsi devant le public des 
deux hémisphères. 
Puis, lorsque après de longues tournées, Tœuvre sera 

10 



110 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

quelque peu endommagée par les intempéries du plein 
air, rimpresario rentrera à Paris pour, la dernière 
représentation. Il exposera et vendra le tableau dans la 
salle numéro 8 de l'hôtel Drouot, devant le Tout Paris 
des Beaux-Arts, afin d'en tirer une dernière recette. 

Deux beaux tableaux ont figuré dans la vente de 
William Tbibaud, en son temps, secrétaire du roi 
Joseph, chargé par lui de la liquidation de la galerie 
du cardinal Fesch. Déjà une vente Tbibaud avait 
'eu lieu de son vivant, en 1868. Sa flUe, M"« Hughes de 
Saint-Albin, a fait passer à l'hôtel, le 2^ mars, ce qui 
restait de ses collections. 

Dn Murillo : Saint Diego d' Alcala, reconnu authen- 
tique par M. Madresso, directeur du musée de Madrid. 

Une agréable composition du Primatice : L'Abon- 
dance^ sous les traits d'une belle et blonde jeune fllle 
entre les quatre Éléments figurés par des Amours, en- 
guirlandés de fruits, de fleurs, de poissons, 'd'oiseaux 
et de coquillages. Détail curieux, sur le devant du ta- 
bleau : un jeune enfant tient un caméléon sur son 
doigt, symbole de l'inconstance des éléments. 

M. Gustave Collin est un peintre qui expose chaque 
année. On trouve son nom au livret du Salon, mais il 
n'a pas encore obtenu de récompense. De temps à au- 
tre, il aborde hardiment l'Hôtel des ventes. Hs sont 
comme cela quelques-uns vendant pour leur compte, 
préférant, à l'intermédiaire coûteux des marchands en 
renom, le public difficile des amateurs. 

Cette fois, il a pris M« Tuai comme commissaire-pri- 
seur et M. Détriment comme expert, et il a exhibé 
trente-cinq tableaux. Il affectionne les petites toiles de 
33 sur 40, qu'il couvre, avec des effets puissants et de 
robustes empâtements, de scènes moitié françaises et 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 111 

moitié basques, toujours prises dans les Pyrénées ou le 
Guîpu2Xoa : le port de Passages, Fontarabie, la route 
deGavarnie, Saint-Jean-de-Luz fournissent les sujets 
de ses tableaux. 

Cette vente a eu au moins un succès d*estime. Elle a 
produit 18,000 francs. Les Vieux chênes de Belchneia, 
à Drrugne, premiers jours d'automne, ont valu 1,200 fr. 
n Auberge de Chapelles, 1,050 francs. Dno Rue du 
quartier Saint- Jean^ à Pasages, 1,700 francs. Le 
Départ pour la pêche , 710 francs. 

La mort a frappé à coups redoublés, Tannée dernière. 
La musique a perdu Tunde ses meilleurs appuis, Léon 
Escudier, son serviteur fidèle. 11 a fallu liquider les 
planches, les exemplaires et la propriété des nombreux 
ouvrages qu'il avait édités. 

Ce n'est pas un commlssaire-priseur qui a opéré. La 
vente s'est faite, cette fois, par-devant M«Cherrier, no- 
taire, en son étude, rue Jean-Jacques-Rousseau. On a 
procédé par Textinction des feux sur des estimations 
fixées par le tribunal. Presque tous les éditeurs s'y 
étaient rendus ou s'étaient fait représenter. Quelques 
artistes et plusieurs compositeurs figuraient parmi les 
assistants. 

La justice se trompe quelquefois ; car elle avait décidé 
quo le tout devait se vendre S30,000francs; aussi, beau- 
coup de partitions ayant laissé brûler les trois bougies 
sans atteindre la mise à prix, ont dû être remises aux 
eûchères à la suite d'un nouvel arrêté. 

Voyons les deux vacations. 

A la première, quelques-unes des œuvres de l'immor- 
tel Verdi ont obtenu des prix très élevés. Consignons- 
les, c'est de l'histoire. 

M, Léon Crus a acheté la partition de Rigoletto, Esti- 
mée 54,000 fr., elle est montée à 62,000 Ir. , frais compris. 



112 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

La Traviata, — que de gloire dans ce simple mot! 
— a été acquise pour 72,000 francs par M. Benoît. 

MM. Heùgel père et fils, ces Parisiens sortis de Nantes, 
ont acheté pour Le Ménestrel le Ballo in Maschera et 
Le roi Va dit, le charmant ouvrage de Léo Delibes, 
représenté en 1874 à TOpéra-Comique. 

M. Henry Lemoine a fait Tacquisition de Maître Pa- 
thelin, de François Bazin. 

Bomoir, Monsieur Pantalon, est échu à M. Gregh, 
ainsi que la partition de Turlupln, 

Bataclan, de Jacques Offenbach, est devenu la pro- 
priété de M. Bathlot. 

MM. Choudens et fils ont payé environ 40,000 francs 
un lot de partitions de Verdi comprenant Attila^ Gùh 
vanna d'Arco, Aroldo^ I due Foscari, Luisa Miller, 
Macbeth, J, Masnadieri, Alzira, la Battaglia de Leg^ 
nano, El Finto Stanislas, Stifelio, 

L'œuvre si charmante des frères Ricci, Crispinx) e la 
Comare, appartient maintenant à un grand amateur de 
musique et compositeur lui-même, M. Marcellus Muller. 

Le Trovatore, qui avait le plus contribué à la fortune 
d'Escudîer, n*a pas figuré dans cette adjudication, la 
propriété de cette œuvre ayant été cédée, il y a quel- 
ques années, pour cent mille francs, à l'éditeur Be- 
noit. 

Cette première séance s'est élevée à 216,000 francs. 
Après la vente, M. 0' Kelly a racheté, au prix de 
60,000 francs, un lot comprenant plusieurs morceaux 
d'Emile Prudent, toutes les compositions de Gottschalk, 
ainsi que toutes les chansonnettes du répertoire du 
spirituel artiste et collectionneur, mon ami Berthelier. 

L'autre mardi, on a repris et terminé la vente des 
ouvrages qui n'avaient pas été adjugés. Les prix avaient 
été beaucoup baissés. Quelques-uns des lots, disputés 
avec une sorte d'acharnement, ont monté assez haut. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 113 

Il est bon de garder la trace des principales adjudica- 
tions. Le journal la Musique Populaire nous aidera 
dans cette tâche. 

La partition ^AïAa^ de Verdi, qui avait échoué la 
première fois à 90,000 francs, réduite à 54,000 francs, 
après une lutte très vive, est devenue, pour 100,000 fr., 
la propriété d'Alphonse Leduc. 

MIV!. Heugel et fils ont acquis, pour 40,000 francs, les 
quatre partitions d'Ambroise Thomas : le Gaïd^ la To- 
nelli, le Songe d'une nuit d'été, Raymond ou le Secret 
de la reine, — A la première vacation, il ne s'était pré- 
senté personne à 37,000 francs. 

M. Henri Lemoine a acheté Ernani, de Verdi, 
14,500 francs. La messe ^Vi Requiem,, du même maître, 
retirée à 5,500 francs le premier jour, est arrivée jus- 
qu'à 6,000 francs, et la méthode de contrebasse de 
Bottesini à 4,200 francs. 

Don Carlos et Sinfion Boccan^gra, de Verdi, ont été 
poussés par-un avoué de Paris, JVL Dubost, qui suren- 
chérissait, disait-on, pour le compte de la maison 
Ricordi de Milan. Ces deux lots lui sont restés, le pre- 
mier pour 9,800 francs, et le second pour 3,100 francs. 

M. Vianesi, qui, assure-t-on, a le désir d'ouvrir un 
théâtre italien à Paris l'hiver prochain, a fait l'acquisi- 
tion de la partition I Lomlardi (Jérusalem), au prix de 
7,000 francs. 

La partition des Vêpres siciliennes est allée entre 
les mains de l'éditeur Kybourtz, au prix de 6,100 francs. 

M. Bathlot s'est fait adjuger le Premier jour de 
ionheur, d'Auber, écrit pour Capoul, à 6,700 francs, et 
Une folie à Rome, des frères Ricci, pour 3,200 francs. 

M. Lumière, autrefois avoué àCaen, agissant au nom 
d'une Société qui se propose de prendre une grande 
maison de commerce de musique, a payé 3,400 francs 
le Dom Sébastien de Portugal, de Donizetti . 

10. 



114 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Au nombre des partitions les moins favorisées, il faut 
citer : Gustave III ^ d'Auber, payé 930 francs seule- 
ment, par MM. Heugel et fils. — Rêves d'amour, le der- 
nier ouvrage d'Auber, et Pierre de Médicis^ adjugés à 
M. Bathlot, n^ont valu que 700 et 650 francs. 

Par un singulier retour des choses d'ici-bas, Gibby^ 
la cornemuse, de Clapisson, et Castibelza, le premier 
opéra d'Aimé Maillard, deux ouvrages qui ont fait courir 
tout Paris dans le temps, ont été obtenus par M. 0' Kelly 
pour la modique somme de 390 francs. 

Le total de cette seconde vente a dépassé 210,000 fr. 
Un jour venant, on vendra aussi les partitions de 
MM. Massenet et Saint-Saëns qui nous charment tant. 
Quel sort l'avenir leur réserve-t-il? Nul ne le sait. 



XII 



Le monde de la galanterie. — La petite Caro. — La vieille garde. 
— Le trône de l'amour, — Diamants et perles fine». — Jean- 
François Gigoux. — Erwein de Steinbacb contemplant son 
œuvre dans la cathédrale de Strasbourg. — Portraits d'Erasme 
et de Hieronymos. — Étudiez les dessins des maîtres. 



Pw'iSf ^4 mars. 

Une vente de demi-mondaine! Cela manquait jus- 
qu'ici cette année I En voici deux d'un coup : M^^ iw..., 
artiste dramatique, et M"® Caroline Letessier. 

Il ne faut pas soulever le loup de velours qui masque 
le charmant visage de la première. Il aurait été cepen- 
dant bien facile sans doute de rendre indiscret M» Paul 
Gérard, le commissaire-priseur, ou M. Henri Devynck, 
l'expert ; mais le contenu du catalogue à couverture 
rose n'étant pas de nature à provoquer la curiosité, 
nous avons respecté l'incognito demandé. 

Caroline Letessier doit avoir maintenant bien près 
du demi-siècle. Elle a eu son heure de célébrité, 
comme tant d'autres, mortes ou oubliées : Esther Gui- 
mont et Anna Desiions, que son aréopage avait sur- 
nommée Phryné, Cora Pearl, qui s'est rangée, Gabrielle 
Elluini, qui portait si bien le maillot et qui fait de la 
finance, Alice Regnault qui convole, Judith Baron qui 
se consacre à des œuvres pies, Duverger qui joue à la 
Bourse, Aimée qui cherche à oublier le volage Capoul 
en faisant de la peinture avec M^^^ Abbema, Caroline 



116 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Bader qui tenait naguère un bureau de tabac près de 
rhôtel des ventes, la comtesse de Lazenay qui ne 
cueille plus le persil que dans un potager d'Asnières, 
— toutes se sont éclipsées de la scène du mondé oii 
elles faisaient tant de tapage, disparaissant habilement 
à l'heure où les empâtements du blanc gras ne dissi- 
mulent plus les rides, où les mèches grises voltigent 
sous les frisures de la perruque rousse, où il faut son- 
ger, peut-être, à ouvrir les loges après se les être fait 
si longtemps ouvrir. 

Vers 1865, Isi petite Caro, comme on l'appelait fami- 
lièrement dans le monde où Ton s'amuse, quitta Paris, 
en emportant avec elle un dictionnaire de la langue 
verte. Elle arriva à Saint-^Pétersbourg où le nouvel 
argot parisien eut un succès fou dans la société russe, 
si raide et si compassée. 

Mais il lui fallait les succès de la scène. Ses débuts 
au théâtre Michel ne furent pas heureux. Elle échoua 
complètement. Comme elle plaisait beaucoup à la jeu- 
nesse la plus aristocratique du pays, elle resta dans 
le pays pendant cinq ou six ans avec son amie, Blan- 
che d'Antigny. On écrira peut-être un jour les mé- 
moires de la cour de Russie à cette époque, et ses 
amours avec un très haut personnage qui fit quelques 
folies pour elle et même plus. 

Je m'arrête là ; car je n'ai pas l'intention d'écrire la 
biographie de M"« Caroline Letessier, ce qui ne man- 
querait pas d'être d'une exécution délicate et difQcile en 
plus d'un endroit. 

M. Arthur Bloche est si aimable, qu'il a su conquérir 
peu à peu toute la clientèle des belles petites, après 
fortune faite. C'est lui qui a dirigé cette vente, bou- 
levard Malesherbes, 146, dans ce ravissant hôtel, bien 
connu de la haute gomme, où, pour la première fois 
peut-être, on pouvait entrer sans payer. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 117 

Risquons avec les belles mondaines un regard indis- 
cret dans ce paradis défendu. 

Parlons d'abord de la chambre à coucher, ce champ 
de bataille ou plutôt de défaites où succombent toujours 
si facilement ces belles impures. Il y a toujours là un 
beau lit — le trône de Tamour ! Ce'lui de Caroline Le- 
tessier, placé au milieu de la pièce, était ravissant. 
Recouvert de soie noire, surmonté d'un baldaquin orné 
de fleurs et d'oiseaux en haut relief étalant une couver- 
ture en satin rouge aux arabesques brodées d'or, d'ar- 
gent et de soie multicolore ; — il invitait certainement 
au péché. 

A côté d'un divan de peluche rouge brodé au point 
de Hongrie, quatre chaises ottomanes en velours vert 
—.pour le seigneur du jour ; sur la cheminée, une glace 
encadrée de satin crème, et, pour dissimuler l'entrée de 
cette charmante retraite ou pour étouffer les roucou- 
lades amoureuses, une épaisse portière en salin vert 
brodé d'or. 

Rien ne manquait dans cette chambre : on y trouvait 
encore pour les âmes dévotes, toujours prêtes au re- 
pentir, un prie-Dieu et un tableau de sainteté : la copie 
de la Sainte famille de Raphaël du palais Pitti. 

Plus grand peut-être encore était le mystérieux 
cabinet de toilette avec une chaise longue rappelant le 
divan du Carquois épuisé. Devant la grande psyché 
ornée de mousseline, on pouvait revoir, par la pensée, 
la maîtresse du lieu en peignoir de dentelle, réparant 
avec soin le désordre de sa toilette. Sur une encoi- 
gnure, des boîtes à poudre, une cuvette en argent 
massif, ciselée par Touron. — Rien de trop beau pour 
l'usage ! 

La salle de bain renfermait une baignoire en bois 
sculpté et tout ce qu'il faut pour écrire : uiï bourdaloue 
en vieux sèvres, décoré de fleurs. Sur la cheminée, 



il8 yHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

une statuette en argent, le Premier mystère^ d'Épinay; 
au-dessus, une glace encadrée de bois de rose, incli- 
née vers la baignoire et pouvant révéler tous les mys- 
tères de la chaste Suzanne. 

Naturellement, le jour de la vente, la haute gomme 
est là accompagnée de tout le persil des demi-mon- 
daines haut payées. 

M® Escribe préside. 

On vend d'abord les tableaux : 

Le Verre de limonade, de Gérard Terbourg, 6,100 
francs. Le Pacaye, de Charles Jacque, 3,600 francs. 
Toujours en faveur, ce peintre. — Un CJiat, de Yan 
Ostade, 3,370 francs. 

Vient ensuite le tour des bijoux :, 

Que de cadeaux! Dix bracelets! vingt bagues! trente 
broches, et le reste à Tavenant. 

Une paire de boucles d'oreilles avec trois brillants 
anciens, jetant des feux merveilleux, 31,000 francs. 

Une rivière de brillants, 13,700 francs. 

Un bracelet de perles, 7,000 francs. 

Un peigne en écaille blonde constellé de diamants, 
6,000 francs. 

Un collier de perles orné d'un saphir cabochon pour 
fermoir, 6,000 francs. 

Un autre avec pendentifs de diamants, 14,000 francs. 

Une broche en forme de cosse de pois vert, parée de 
brillants, et, pour figurer les graines, de jolies perles 
grises, 7,000 francs. 

Puis arrivent les meubles meublants, comme disent 
les clercs de notaire dans leurs inventaires. 

La baignoire en bois sculpté, 1,200 francs. 

Le service de toilette, le lavabo, tout neuf, en argent 
guilloché, encore tout parfumé des ablutions à Teau de 
Lubin, 6,000 francs. 

Une crédence du xvi® siècle, aux panneaux reprodui- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 119 

saot les principaux épisodes de la guerre des dieux 
(pas celle de Parny), 3,4()0 francs. 

Deux vases en serpentine côtelée du temps de 
Louis XVI, 4,500 francs. 

Une vitrine à deux battants avec des sculptures, 
attributs de musique, coquilles et feuillages faits à 
répoque de Louis XVI, 6,000 francs. 

Les garnitures du lit, la courtepointe et les rideaux, 
5,700 francs. 

Les portières en satin vert brodées d'entrelais et de 
rameaux, 1,100 francs. 

» Et on a aussi vendu tout l'arsenal nécessaire aux 
séductions, depuis les déshabillés galants jusqu'aux 
robes de bal et de ville, aux costumes de voyages, aux 
chapeaux fringants et aux fourrures destinées à cou- 
vrir les épaules frissonnantes à la sortie de TOpéra ; — 
tout ! mylord et coupés de Binder, pour les rendez-vous 
et pour les promenades au bois, dorsay à huit ressorts, 
garni de satin noir afin de mieux faire ressortir de loin 
réclat des toilettes claires. 

Et maintenant, de tout cela il ne reste plus qu'un 
procès-verbal sur papier timbré et un total; ci : 300,000 
francs. 

Sic transit ffloriamundi. 

Jean-François Gigoux, né à Besançon en 4806. — Méd. de 
3« classe en 1833; i^^ classe en 1835; décoré en 1842; méd. 
de 1~ classe en 1848. H. G. 

C'est ainsi que le livret du salon donne le signale- 
ment artistique de ce peintre, le maître de Français et 
de Baron et l'un des favoris, dans son temps, du cénacle 
romantique^ Tauteur célèbre de la Cléopâtre essayant 
des poisons et le spirituel dessinateur des illustrations 
du QU Bios, 



120 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Encore vert malgré ses quinze lustres bien soanés, il 
ne cesse de travailler avec énergie. Il tient à exposer 
chaque année. Sa vie a, du resle, été une lutte perpé- 
tuelle avec des hauts et des bas. 

En 1835, il obtenait une récompense avec son tableau 
aujourd'hui au musée de sa ville natale : la Mort de 
Léonard de Vinci, bien connu par la lithographie de 
Mouilleron. 

Deux ans plus tard, \^ XoWq A' Antoine et Cléopâtre 
essayant des poisom éidXi refusée. Elle ne fut admise 
qu'au salon de 1838. 

Bien que chevalier de la Légion d'honneur en 1842, 
il eut encore un tableau repoussé par le jury de 1847. 
— L'année suivante, il obtenait une médaille de 
première classe pour son beau dessin de Charlotte 
Corday, 

Le vieux peintre, ami de Delacroix, de Pradier et de 
David d'Angers, était un collectionneur passionné et 
sévère dans ses choix. Il a voulu, avant de mourir, faire 
sanctionner par la voix des enchères ses qualités de 
connaisseur approfondi. 

Il a fait vendre par Ferai et par Maurice Delestre, du 
lundi 20 au jeudi 23 mars, un millier de beaux dessins 
anciens et modernes qu'il a passé un demi-siècle à 
recueillir et dans lesquels il a eu le bon goût de ne pas 
mettre les siens, qui n'y eussent cependant pas été dé- 
placés, car ils sont peut-être plus estimés encore que 
ses tableaux. C'est bien, pour un artiste, de remplir 
ainsi son catalogue, non de ses œuvres, mais de celles 
des autres. 

Il y a dix ans déjà, Jean Gigoux avait tenté les en- 
chères. Quelques-uns de ses dessins étaient passés en 
vente et, sur le nombre, deux Moreau et un Frendenberg 
achetés par M. Maherault pour 600 à 700 francs, furent 
revendus 30,000 francs à la vente de ce dernier. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 121 

Collection toujours faite par un esprit délicat, celle 
des dessins, et comme le dit en forts bons termes, 
M. Henri Jouin, dans la préface du catalogue : 

a L'œuvre peinte est de main d'homme. Le dessin 
» demeure jeune. Point de craquelure, point de tons 
» poussés. Avec lui, vous pouvez connaître le fond de 
» la pensée du maîtrejusqu'aux pulsations de son géoie. 
» L'artiste se livre sans détour. » 

Puis il ajoute très spirituellement : 

« Les visiteurs de la cathédrale de Strasbourg se sou- 
» viennent peut-être d'avoir vu, à une tribune à droite 
» de la nef, près du chœur, une figure d'homme accoudé 
» sur une balustrade, contemplant les voûtes du Muns- 
» ter. C'est la statue d'Erwin deSteinbach, Tarchitecte 
» de la cathédrale. C'est l'artiste qui s'est recueilli 
» devant son œuvre. Sa présence est une louange. Vir- 
» gile avait exigé d'Auguste que ses chants inachevés 
» fussent détruits. Erwin de Steinbach a voulu se sur- 
» vivre dans l'ouvrage de ses mains et le ciseau de sa 
» fille, qui était sculpteur, l'a représenté silencieux et 
» pensif. 

» Il écoute chanter la pierre. 

» La collection qui va passer en vente est une œuvre 
» de longue haleine, et l'architecte de cette œuvre est 
» le témoin joyeux de son éclat. » 

Le catalogue, très bienfait du reste, sera conservé 
dans toutes les bibliothèques. Il comprend trente plan- 
ches tirées en couleur, sorties de Tatelier de M. Ad. 
Braun et, sur la couverture, Jean Gigoux a placé une 
charmante vignette de sa main qui reproduit, en tro- 
phée, les accessoires de son art. Il aurait pu mettre en 
exergue : « Tout ce que les grands hommes mettent au 
jour doit être conservé par ceux qui leur succèdent. » 

Voyons maintenant les adjudications : 

11 



i22 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Cinq beaux dessins d'Albert Durer, comme peu de 
collections en possèdent. 

Un apôtre admirablement drapé, signé du mono- 
gramme [D] et daté de 1308, si beau que M. Charles 
Ephrussi, dans son intéressant ouvrage : Albert Durer 
et ses dessins, s'est empressé de le reproduire ; vendu 
7,100 francs. 

Le Portrait de maître Hiéronymus, d'une gravité 
ascétique : les cheveux en désordre, les yeux hagards, 
le corps d'une maigreur d'anachorète. Beau dessin où 
on peut voir la route peu à peu suivie par Albert Diirer 
pour arriver à représenter son modèle. 

Cette première pensée du personnage pour la Fête 
du Rosaire, datée de 1506, a valu 7,600 francs. 

Le Portrait d'Érasme coiffé d'un bonnet carré. Le 
penseur a la figure calme et la bouche animée d'un 
sourire un peu sceptique. Crayon noir d'un grand 
attrait. Daté de 1520, 12,000 francs. 

Une gouache d'un maître inconnu. Le premier 
plan est resté inachevé. On y voit une ville aux tou- 
relles en poivrière, juchée sur le sommet de rochers 
escarpés. C'est là le fond qu'aimaient beaucoup pour 
leurs tableaux les artistes de l'époque, 5,600 francs. 

La Vierge^ un voile sur la tête, un manteau sur les 
épaules. Provenant de la vente Andrewsi, 3,600 francs. 

Splendide, ce dessin à la plume et à l'encre de Chine 
de Canaletti. Un petit coin de Venise avec un pont sans 
eau, ce qui est rare dans cette ville. Exécutée avec la 
précision architecturale que le maître met à ses ta- 
bleaux, cette œuvre portait l'inscription suivante : 

lo Zuane da Canal lafato dimiaInvencioneVanno 
il 66 in etta de anni 68 Senzza ochiali in Venezia{\). 



(1) Moi, Jean du Canal, j'ai fait ce dessin de mon invention l'an 1766 
à l'âge de 68 ans, sans lunettes, à Venise. , 



L'HQTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 123 

Veadu 2,000 francs. 

Une belle étude de Léonard de Vinci, à la sanguine : 
Tête d'Ange, aux cheveux bouclés, étude pour Tune 
des figures de la Vierge aux rochers, du musée du 
Louvre. On y sent le feu de la composition, 1,630 francs. 

De Rembrandt, qui avait peut-être plus de plaisir à 
dessiner qu'à peindre : 

Un Portrait d'homme provenant de la collection 
Arosarena. Acheté 4,000 francs. Vendu seulement 
2,120 francs. 

Une Femme endormie venant du baron Denon, dessin 
au bistre, 3,700 francs. 

Étude à la sépia, de personnages pour le tableau des 
Syrdics de la halle aux draps ^ SOO francs. 

Mais, si nous voulions tout citer, nous irions trop loin. 
Nous ne pouvons cependant passer sous silence : 

Rubens : Tête de jeune femme, les cheveux frisés 
orûés de pierreries. Très beau dessin à la pierre noire, 
1,950 francs. Une Têtede Christ mourant, d'une grande 
puissance de sentiment, 1,700 francs. 

L'école française était représentée largement dans ce 
musée Gigoux. 

Trois Clouet dont Tun, très fin, au crayon noir, coloré 
dans les chairs, Portrait de V archidiacre de Josas, 
chanoine de Notre-Dame de Paris, s'est vendu 1,000 
francs, et l'autre. Portrait d'enfant, venant de la col- 
lection Desperret, le même prix. 

Un paysage au bistre, fait en collaboration par ces 
deux maîtres si gracieux, Fragonard et Greiïze, prove- 
nant de la collection Walferdin : V Allée ombreuse; de 
vieux arbres dont les branches touffues se réunissent 
en berceau, grand parc avec des statues, des femmes 
et des enfants au premier plan, 2,030 francs. 

Une aquarelle pleine d'énergie de Th. Géricault, la 
Charge; un lieutenant de cuirassiers, à cheval, Tépée 



124 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

à la main, se relourne vers son escadron et commande 
la charge, 1,380 francs. 

Sépia de Ingres, signée et datée 1844, L'Ange Ra- 
pMël, debout, les ailes déployées, les bras élevés, les 
mains jointes, implore le ciel. Au bas, cette mention 
écrite de la main du maître : 

L'archange porte vers Dieu les prières des hommes. 

Vendu, 1,750 francs. 

Gravé dans le Livre de Vérité, un dessin à la plume 
et au bistre de Claude Lorrain : Paysage avec des ani- 
maux sous la garde d*un berger debout auprès d'une 
femme assise : 1,060 francs. 

Due charmante Tête d'enfant aux cheveux blonds et 
frisés. Sanguine de Greuze, 270 francs. 

Le portrait présumé d'un duc de Lorraine par Dumous- 
tier, 850 francs. 

Et maintenant faisons Taddition : 113,500 francs. 

Ce résultat doit satisfaire M. Jean Gigoux. Tous les 
peintres devraient, comme lui, aimer les dessins, en 
posséder et les étudier souvent. Rubens en agissait 
ainsi et son exemple est bon à suivre. 



XIII 



Bettjamia Fillon. — Sa demeure à Pontenay-le-Comte. — Sa dé- 
couverte des faïences d'Oiron. — Les bijoux mérovingiens. — 
La bague de la reine Berthilde. — Autographes, portraits et 
cachets. — Une vierge en ivoire, du xni« siècle, — Estampes 
révolutionnaires. — Jean<Jacques Rousseau se prémunissant 
contre la collection. 



Pa7*iSf %5 mars. 



C'est une grave erreur de croire que la province ne 
sait pas et ne peut pas savoir. « Le milieu lui manque, » 
disait un jour Eugène Piot qui soutenait cette thèse 
devant moi. — Benjamin Fillon, cet exilé volontaire de 
Paris, nous a prouvé tout le contraire. Il a eu soin de 
se tenir toujours en dehors du mouvement fiévreux qui 
nous enveloppe. Il a su, en s'isolant ainsi, conserver 
toute sa vie le calme qui pousse à Tétude et le temps 
qui permet de travailler. De loin en loin, il lui suffisait 
de se retremper quelques semaines parmi nous ; mais il 
ne venait pas à Paris, comme le provincial vulgaire, 
promener ses étonnements et vider son porte-monnaie. 
Son but était d'apporter à la Société ses travaux lon- 
guement mûris. De tous côtés, chez ses amis, dans les 
musées et dans les bibliothèques, il faisait une ample 
provision de documents et de renseignements. Rentré 
chez lui, dans cette Vendée qu'il affectionnait et dont 
chaque sentier et chaque pli de terrain évoquaient dans 
son esprit un souvenir, Fillon groupait, dans le silence 

11. 



126 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

de la retraite, les matériaux qu'il avait rapidement 
amassés et il édifiait alors, à l'aide de sa profonde éru- 
dition, ces ouvrages, désormais impérissables monu- 
ments pour l'histoire artistique de notre pays. 

Qui donc oserait le nier ? Sa vie était bien comprise. 
C'était un homme très fort que ce Vendéen. Rien n'était 
fait par lui à la légère. Il connaissait si bien les artistes 
du XVI® siècle, époque vers laquelle se tournaient 
toutes ses préférences, qu'il semblait avoir vécu parmi 
eux. Ce robuste travailleur, sans cesse en quête de re- 
cherches, aimait aussi à promener sa lanterne de sa- 
vant du côté des ténèbres du passé, pour découvrir la 
provenance des sphinx de la curiosité. Chez lui, une 
découverte en amenait une autre. « C'est ainsi, dit 
Champtleury que, grâce à des documents accumulés en 
étudiant les poteries poitevines, il réussit à faire changer 
la désignation des faïences Henri II, pour la rem- 
placer par celles àç^^ faïences d' Oiron, nom jusque-là 
bien inconnu d'une modeste bourgade de 800 habi- 
tants. » 

Il savait aussi faire des fouilles. Personne même ne 
s'entendait mieux que lui pour pratiquer d'une manière 
sûre, dans des endroits étudiés de longue main, et il 
répétait souvent que la terre est une bibliothèque inex- 
plorée qu'il faut consulter sans cesse, parce qu'elle 
recèle. encore les documents les plus utiles pour recon- 
stituer peu à peu l'histoire de notre pauvre planète. Le 
récit de tout ce qu'il a retiré de précieux du lit de la 
Vendée, au gué de Velluire, sa découverte du tombeau 
et des instruments de travail d'une femme artiste gallo- 
romaine ont fait Tobjet de publications qui sont enlre 
les mains de tous les archéologues. 

Je l'ai particulièrement connu. Il habitait alors Fon- 
tenay-le-Comte, dans cette maison qui lui venait, par sa 
femme, des Poey-d' Avant. Ces numismates, auteurs de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 127 

chants écrits dans le patois vendéen, avaient inspiré à 
Fillon, dès l'enfance, un sentiment très grand des belles 
choses. Je la vois d'ici, cette demeure, dans une des 
rues tortueuses de cette petite ville intelligente. Elle ne 
ressemblait guère à un palais, mais à la maison d'un 
hon bourgeois du xv<^ siècle, avec sa porte basse 
et cintrée, ses fenêtres étroitement percées, et sa 
façade crépie à la chaux. Seulement, à peine entré, 
quel changement ! Les murs étaient tapissés de tous 
côtés de dessins précieux ; les grands bahuts du salon 
recelaient des richesses inestimables en émaux, en 
faïences italiennes et en porcelaines de Chine, et le 
cabinet de travail, où l'on arrivait par un grand escalier 
de bois, renfermait les manuscrits, les estampes et les 
livres les plus curieux. 

D travaillait, à ce moment, en collaboration avec son 
vieil et fidèle ami, Dugast-MatiiTeux, de Montaigu, et 
l'aqua-fortiste Octave de Rochebrune, à cette pubUcation 
restée malheureusement inachevée: PoÙou et Vendée. 
A l'une de mes visites, il me fit voir sur sa table les 
épreuves de cette remarquable étude sur la faïence et 
la porcelaine : VArt de terre chez les Poitevins, pour 
laquelle il venait de choisir cette épigraphe empruntée 
de Bernard Palissy. — Si je voulais mettre par escrit 
toutes les utilitéz de Vart de terre, je n'aurois jamais 
fait, 

Fillon avait à cette époque la passion des autogra- 
phes et celle des bijoux anciens. Sa série des anneaux 
mérovingiens était déjà admirable. C'était un écrin 
royal. Je m'en souviens comme d'hier ; il me disait en 
me le montrant: « Voyez-vous, l'orfèvrerie est le pre- 
mier des arts. Les bijoux sont vieux comme le monde. 
Eve, chassée du paradis terrestre encore plus belle 
après le péché, dut se choisir sans doute une agrafe 
pour draper sa tunique avec goût. Depuis, les joyaux 



128 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

ont toujours été les auxiliaires les plus puissants de la 
coquetterie naturelle de ses filles. On en trouve partout, 
dans les tombeaux de Thèbes, la ville aux cent portes, 
dans les dolmens des Gaulois, au Pérou dans les sarco- 
phages des descendantes desincas. Tenez, voici la bague 
de la reine Berthilde, la femme de Dagobert I®% un cha- 
ton circulaire appliqué sur un simple anneau d'or avec 
une légende gravée en creux : berteidis, et un mono- 
gramme composé des lettres regina. Celle-ci est la bague 
d'an évêque mérovingien, une pièce très rare, formée 
d'un anneau d'or plat, avec une améthyste ovale. Cette 
autre provient du monétaire Abbon. Ce bracelet gaulois 
en or massif, dont les deux extrémités s'enroulent huit 
fois l'une sur l'autre, de façon à former deux ressorts, 
a dû appartenir à quelque Velléda de l'époque. » 

L'examen de ses autographes ne fut pas moins inté- 
ressant. Cette collection, commencée en 1839, avait une 
valeur exceptionnelle. C'était la plus importante peut- 
être de l'Europe — de vraies reliques historiques et 
littéraires I Elle touchait à tout et à tous. Savants, 
peintres, musiciens, inventeurs, grands capitaines, ré- 
novateurs de lettres et penseurs répandant des idées 
nouvelles. Fillon ne se bornait pas aux illustrations 
nationales : — « Je suis de ceux, m'écrivait-il un jour, 
qui regardent les grands hommes comme appartenant 
au genre humain tout entier. » 

Il avait voulu donner à sa collection un attrait tout 
particulier en recherchant les pièces pourvues de leur 
cachet. Ces empreintes révèlent souvent, en effet, par 
leurs devises ou par leurs emblèmes, les aspirations 
intimes de ceux qui en font usage. C'est ainsi que son 
cabinet renfermait les curieux cachets du Titien, de 
Bossuet, de Linné, de Schiller, d'Olivier Cromwell et 
de M*"® Roland. Il avait tenu également à joindre un 
portrait aux autographes, mais il voulait une image 



L'HOTEL DRODOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. IM 

vraie et le portrait commun élait repoussé, même s'il 
s'agissait d'une belle gravure et d'un premier état. 
— a II me faut la reproduction. fidèle des traits de 
l'homme, » disait-il. 

Fillon plaçait aussi dans ses dossiers d'autographes, 
lorsqu'il le pouvait, un dessin original, si c'était un ar- 
tiste, un document spécial, s'il s'agissait d'un écrivain. 
Ainsi, il avait mis à côté d'une lettre de Michel-Ange, 
«n dessin de Saint-Pierre de Rome de 1545 ; — avec une 
lettre du Titien à Charles-Quint, lui annonçant que le 
portrait de feu Isabelle de Portugal est terminé, un des- 
sin du temps, d'après ce portrait ; — avec Claude Lor- 
lain. ^on Bouvier ; — avec Jacques Callot, ses Sup^ 
j)lices ; — avec Nicolas Poussin, le frontispice composé 
par lui pour une édition d'Horace ; — avec Louis David, 
une étude au crayon noir pour le BrtUus, accompa- 
gnant la missive où il était question de ce tableau ; — 
avec Prudhon, la Bépuilique Française protégeant le 
génie des Arts, dessin de Ten-tète des Brevets d' In- 
DerUion; — avec Ingres, la gravure de la Stratonice, 
sujet de la lettre. 

Les autographes le passionnaient beaucoup. Il dut 
s'en séparer dans la crainte de leur donner peut-être 
4rop de sa vie. Ces visites à Fillon m'ont laissé des sou- 
venirs vers lesquels je me reporte souvent. Je sortais de 
chez lui sachant toujours quelque chose de plus. 

Fillon luttait depuis très longtemps contre un terrible 
cancer à l'estomac. Râblé, très brun, de taille moyenne, 
les traits accusés, la voix bien timbrée et un peu nar- 
quoise ; bâti à a chaux et à sable, » descendant dé 
cette forte race des Vendéens du Bocage, il paraissait 
devoir vivre cent ans. — Il est mort l'année dernière, 
le 23 mai 1881, à l'âge de soixante-deux ans», dans son 
^iospitaliè^e demeure de Lacourt de Saint-Cyrren-Tal- 



130 L'HOTEL DROUOT ET LA CDRIOSITÉ EN 1882. 

mondais. Il avait légué ce qui lui appartenait à sa 
belle-sœur, M^^® Gabrielle Fillon ; mais il laissait une 
situation obérée. La succession ne fut acceptée que 
sous bénéfice d'inventaire et son fidèle compagnon 
d'étude et de travail, Dugast-Matiffeux, dut procéder 
a la vente à l'amiable. 

Dn groupe de grands seigneurs et de marchands aux- 
quels on pourrait presque donner une raison sociale : la 
Béravdière et C^«, après avoir tourné autour de l'héri- 
tage, acheta le tout pour une somme de cent soixante 
mille francs. 

C'était une spéculation. Déjà nous en avons dévoilé le 
dessous. Les associés ont-ils fait une bonne affaire? Ils 
n'ont pas épargné la réclame. La collection a été sou- 
mise à Londres à l'examen des amateurs anglais. On va 
maintenant disperser à l'hôtel Drouot, p.our le compte 
des acquéreurs, ce musée resplendissant de tous les 
trésors des siècles passés. Le catalogue a été dressé 
par les soins des experts les plus autorisés : MM. E. 
Ferai, Ch. Mannheim, Rollin et Feuardent, Danlos et 
Delisle. M. Maurice Tourneux, un écrivain de talent, a 
été chargé de, rédiger la préface des richesses de celui 
« en qui il voyait un maître et qui lui permettait de 
l'appeler son ami. » M« Paul Chevallier tiendra le mar- 
teau. 

Les collections ont dans leur ensemble une physio- 
nomie comme l'homme. Celle de Fillon montre surtout 
qu'il aimait le grand art. Aussi n'avait-il que de beaux 
spécimens. Dans ces belles médailles italiennes du xv^ 
et du xvi® siècle qui avaient servi de débuts à ses études, 
il ne possédait que des pièces hors ligne. La qualité 
l'emporte sur le nombre. Il avait deux types admirables 
dePisanello: Léonce d'Esté, seigneur de Ferrare (1441- 
14S0) et Sigismond Pandolp?is Malatesla, seigneur de 
Rimini (1432-1468). De même pour la Renaissance frau- 



L^HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 131 

çaise, rien que de magnifiques exemplaires : Philippe 
le Beau et Marguerite de Valois y Louis XII et Anne 
de Bretagne, médaille frappée à Lyon lors de leur 
passage. Le roi est représenté couvert d'un mortier, 
orné d'une couronne de lis ; sa femme coiffée d'un voile 
supportant une couronne royale. 

Splendide surtout la médaille que Charles YII fit 
frapper après l'expulsion des Anglais du territoire, où 
il paraît, à cheval, armé de pied en cap, coiffé d'une 
armure fermée, et vêtu, lui et son coursier, du blason 
de France. On ne connaît que deux exemplaires en or 
de cette pièce : celui-là, donné par Louis XIV à la fa- 
mille de Cotte, et sorti des vitrines de Thomas de Lon- 
dres pour passer dans celles de Fillon, et l'autre, ac- 
tuellement conservé au cabinet de France. 

Parmi les objets de haute curiosité, il faut citer : 

Un bronze antique, un acteur romain, type trapu, 
camard et narquois, qui semble révéler un ancêtre de 
Sancho Pança. 

Une anse de vase en bronze, sans platine, incrustée 
d'argent, des premiers temps de l'empire, que son pro- 
priétaire a décrite ainsi dans la Gazette des beaux-arts: 

« La Gaule dans l'attitude de la douleur, tandis que 
ses fils se préparent à défendre leurs dernières places 
fortes. Derrière elle, deux guerriers, le corps couvert 
des braies nationales, semblent déjà vaincus. Un autre, 
chargé d'armes et de boucliers, s'apprête à la retraite. » 

Pièce rarissime, comme toutes celles où figurent les 
scènes de la conquête des Gaules. 

Un poignard gaulois, peut-être le plus beau qui existe. 
La lame est damasquinée, ornée de graphites et entourée 
de plusieurs rainures s'amincissant vers te tran- 
chant. 

Une vierge processionnelle en ivoire, de l*abbaye 
d'Oupscamp, près de Noyon, sculptée sous le règne de 



i32 'L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882: 

Philippe- Auguste, provenant de la collection de Georges 
Combrouse — la perle de la vente I 

Un plat de Bernard Palissy, bien connu sous le nom 
de Génies de la Paix, au revers jaspé de bleu, de brun 
et de .vert, aux figures exécutées en relief. 

Quelques bonnes monnaies : un seluis d'or, un écu 
à la croisette de François P% un Franc à pied de 
Charles Y, un sou d'or de Théodobert, un autre de Louis 
le Débonnaire, un jeton de Marie Stuarl, le pied-fort du 
teston de Charles IX et celui du quart d'écu de Sully, 
tous deux à fleur de coin. 

. Fillon était un austère républicain. Sa série de por- 
traits renferme quelques-uns de ses types préférés Le 
buste en terre cuite de Maximilien-Marie-Isidore de 
Robespierre, tête nue, cheveux rejetés en arrière, 
jabot plissé et frac du temps. — Le buste en bronze de 
Honoré-Gabriel-Riquetli Mirabeau et celui de Voltaire, 
par Cyfflé, en terre de Lunéville, sur un socle orné de 
festons de lauriers. — Les bustes en biscuit de Napoléon 
Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, tête nue, 
cheveux plats, col de chemise rabattu, cravate haute, 
montre, habit brodé. — De Lazare Hoche, général en 
chef de l'armée de Sambre-et-Meuse, en costume de 
général, avec le catogan et le cou enfoncé dans la 
cravate. 

La collection contient, en outre, de nombreuses es- 
tampes sur la Révolution, qui ont dû troubler plus d'une 
fois le sommeil de MM. de Liesville ou de Victorien 
Sardou et qui iront, nous l'espérons, au musée Carna- 
valet. L'art brutal de la première Révolution avec son 
patriotisme féroce avait un attrait tout particulier, de 
rareté sans doute, pour M. Fillon. — Dans sa collec- 
tion d'estampes de nombreuses pièces sont de cette 
époque: 

Le Portrait de Louis XVI "^Q^o^ni sur un socle avec 



L'HOTEL DROUOt ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 133 

la légende : Louis lé Faux. A gauclie,' le Père Du- 
ehesne ; à droite, Jean Bart, avec cette inscription : 
Tout homme qui ne tient pas sa parole, foutre, c'est 
m Jean- foutre. Louis XVI venait alors d'être arrêté à 
Varennes. 

Louis XFT; coiffé du bonnet, jouant au piquet avec 
un homme du peuple et cette inscription : fai écarté 
les cceurs. U a les piques et je suis capet. 

Les Animaux rares ou la Translation de la Ménor 
gerie au Temple, le 20 août 1792. Marie-Antoinette est 
représentée sous la forme d'une louve. Louis XVI sous 
celle d'un dindon et la famille royale sous celle de lou- 
veteaux. 

Une pièce colorée gravée à l'eau-forte : La Grande 
Armée du ci-devarut prince de Condé. Ce dernier, dans 
son boudoir au château de Worras, passe en revue l'ar- 
mée formidable qui lui a été envoyée de Strasbourg 
par la diligence : ce sont des soldats de plomb que 
M"« de Condé tire d'une caisse et que le duc d'Enghien 
range en bataille. 

N'oublions pas une série de portraits, presque tous 
exposés au Palais du Trocadéro, en 1878 : René de Cu- 
rmnt, par Dumoustier, Antoine Cornelissen, par Van 
Dyck; de Tulou, le célèbre flûtiste, par Isabey; de Qil- 
bert de Montauban, par Ingres, et celui de Louis XI 
sculpté sur pierre de touche en 1464, par Laurana, 
pour servir de modèle au médaillon de bronze du même 
prince, mais de moindre dimension, qu'on possède de 
sa main, et un fort beau dessin à la sanguine: la Mort 
de Sénèque, par Eustache Lesueur, qui a passé des 
mains du prince de Conti dans celles de Jean-Jacques 
Rousseau et que le philosophe offrit au comte d'An- 
traigues, le mari de la Saint-Huberty, en lui disant : Ce 
dessin pourrait me donner envie d*en posséder d'au- 
tres, ce qui augmenterait mes besoins. 

12 



134 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Et pour finir, à noter une chose curieuse, un dessin 
religieux à la plume et à la sépia^ par Boucher : Diew 
le Père recevant dans ses hras son fils mort. Ce n'est 
pas Tordinaire du peintre des amoureuses pastorales 
du XVIII® siècle dont Fillon a dit quelque part : il dé- 
sosse ses donzelles pour qu'elles soient d'un ragwi 
superfin. 



XIV 



Les chercheurs de curiosités historiques. —La dent de Newton. — 
Le couteau de Ravaillac, gardé par le duo de la Force. — La 
vente de M, Z. au Palace-Theatre. — Le couplet de la pâte tendre, 
— La papillonne du bric-à-brac, — Langage des mobiliers.— Tout 
à l'amour. 



Paris, 26 mars. 



La collection a ses maniaques, j'allais dire ses gro- 
tesques. 

 ceux-là, un objet d'art ne dit rien par lui-même. 
Un beau livre les laisse froids ; ils regardent le plus 
beau tableau avec indifférence ; mais l'objet dont se 
servait un grand homme les met tout de suite en émoi. 

Bien qu'il soit à peu près prouvé que Diogène dut 
boire dans le creux de sa main, si on faisait passer en 
vente son écuelle, on ne sait vraiment quel prix elle 
pourrait atteindre. 

L'acteur tragique Œsopus, un Grec venu à Rome 
pour exercer sa profession, se servait d'un plat en 
faïence qui lui avait coûté cent mille sesterces, environ 
21,000 francs. Manger dans le plat d'Œsopus séduirait 
bien des gens. Il se vendrait dix fois plus aujourd'hui. 

Le fauteuil en ivoire sur lequel Gustave Wasa reposait 
son illustre mappemonde a été adjugé, en 1825, la 
faible somme de 125,000 francs, au chambellan sué- 
dois, M. Schinckel. 



136 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

La clochette d'argent de la collection Walpoole, avec 
laquelle le pape Clément VU avait coutume de maudire 
les chenilles, ainsi que le font les évêques du Canada 
excommuniant les tourterelles à cause de leurs dégâts 
dans les plantations, a trouvé preneur pour 6,500 fr. 
Il faut dire qu'elle passait pour avoir été ciselée par 
Benvenuto Celiini. 

Une dent de Newton a été achetée, en 1816, pour la 
somme de 17,000 francs, par lord Schwaterbury, qui 
en fit le chaton de sa bague. 

Les Anglais ont surtout ces fantaisies. Dans leurs 
ventes, il y a toujours le chapitre des curiosités histo- 
Tiques, 

M. Alex. Lenoir raconte qu'un insulaire de la Grande- 
Bretagne offrit jusqu'à 100,000 francs d'une dent d'Hé- 
loïse, lorsqu'on transporta les restes de l'amante 
d'Abeilard au musée des Petits-Augustins. 

Il s'est trouvé, à la vente Strawberry-Hill, un ama- 
teur pour réclamer à six livres sterling le fourreau en 
écaille dans lequel le célèbre amiral Tromp renfermait 
ses pipes lorsqu'il était en mer. 
,. A la même vente, on s'est disputé jusqu'à 75 francs 
une boucle de cheveux de Marie Tudor, coupée sur 
sa tête à l'ouverture de sa tombe, en 1784. 

La bassinoire de Charles I®'*, qui servait probable- 
ment pour le lit de ses maîtresses, avec une inscription : 
a Sers Dieu et vis à jamais », a été enlevée à la pointe 
<les livres sterling. 

Dès 1836, un inconnu, au dire de Gabriel Peignot, 
achetait 500 francs la canne de Voltaire qui, stérile jus- 
que-là, n'a cessé depuis de donner les preuves d'une 
fécondité devenue proverbiale. 

Il en sera de même probablement de la canne de Bal- 
;eac, que possède le bibliophile Jacob — alias Paul 
Lacroix. Précieux bijou incrusté d'or et de. pierres 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 137 

précieuses, cerclé en argent bruni, exécuté d'après 
les dessins de Laurent Jan et représentant trois 
lêles de singes — Balzac, Girardin et Lautour- 
Mézeray. Le romancier ne voulut jamais s'en dessaisir. 
Il la gardait toujours, comme un sceptre, dans tous les 
Salons. 

Dn corset de satin bleu porté par une Espagnole 
célèbre, Lola Montés, et dont le buse creux contenait 
UQ poignard qui n'a sans doute jamais servi, a valu 
600 francs. 

Un artiste capillaire, très admirateur de Déranger, 
avait exécuté son portrait et lui en avait fait ca- 
deau. 

Lechansonnier était tout en cheveux : cheveux noirs 
pour la longue redingote, cheveux gris pour le panta- 
lon clair, cheveux blonds pour la tête, cheveux blancs 
pour les cheveux et cheveux rouges pour le fauteuil en 
acajou. C'était horrible 1 On a vendu cette merveille 
1,000 francs. 

Que de démarches on a faites pour obtenir du duc de 
Caumont de La Force le couteau de Ravaillac que le 
maréchal son ancêtre, qui était avec Henri IV dans la 
voiture, retira de la blessure et qu'il garda, ainsi que 
la gaine et les deux stylets qui l'accompagnaient. On 
vivrait rien qu'avec le revenu des sommes offertes pour 
posséder cet objet. 

La veste de Rousseau a été payée 960 francs. — 
Jean-Jacques ne dépensait certainement pas le quart de 
celle somme par an pour s'habiller. 

Une vieille perruque de Kant s'est vendue après sa 
mort plus de 200 francs. 

Les gants de Jacques P' d'Angleterre, 70 francs. 

Le chapeau que Napoléon P"^ portait à la bataille 
d'Eylau a été adjugé à Paris, le 23 novembre 1835, à la 
vente du baron Gros, moyennant 1,920 francs, au doc- 

12. 



138 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

leur de la Croix (1). La mise à prix était de 500 francs, 
et trente-deux compétiteurs se disputaient la précieuse 
relique. — Le chapeau du cardinal Wolsey a eu presque 
autant de succès à Londres, en 1842. Il a été chère- 
ment enlevé à 625 francs. 

A la vente de madame de Failly, Téperon d'honneur 
en argent ciselé que portait Henri IV à son entrée dans 
Paris a été adjugé pour 14,000 francs. — A celle de 
Rachel, la brochure d'Adrienne Lecouvreur qui lui 
avait servi à Tétude de son rôle et qui contenait deux 
observations de sa main, a été poussée jusqu'à 1,250 fr. 

Cet engouement a certainement diminué. Cependant 
si M® Paul Chevallier vendait le cachet du proconsul 
Carrier, qui pratiqua les terribles noyades de Nantes, et 
que possède votre serviteur, il y aurait encore de nom- 
breux amateurs. 

Dans cinquante ans, la palette de Léon Bonnat, le 
crâne de Victor Hugo, la baignoire légendaire de 
M. Gambetta, le carnet de courses de Henri Rochefort, 
le lorgnon d'Emile de Girardin, les souliers de satin blanc 
de M°»® Edmond Adam, l'ébauchoir de Sarah Bernhardl, 
la queue de billard dont se sert M, Grévy, la, plume avec 
laquelle M. Thiers a signé sa démission de président, 
soulèveraient toutes les ardeurs d'une convoitise achar- 
née si on les présentait aux enchères. 



(1) Voici le texte exact, la notice rédigée par Charles Paillet, expert 
pour cette vente qui eut lieu dans l'atelier de Gros, rue du Four-Saint- 
Germain, no 14 : 

I Un chapeau à trois cornes, doublé de soie grise, garni d*une ganse 
» et d'un bouton de soie noire et d'une petite cocarde tricolore. 

> Ce chapeau est celui que portait Napoléon à la bataille d'Eylau. Il 

> fut remis bientôt après à M. Gros, chargé de reproduire ce grand Hait 
» d'armes. 

• Nous croyons devoir rappeler ici que jamais M. Gros ne permit à 
» personne de se couvrir avec ce chapeau. 

• La partie de la doublure qui touchait le front paraît avoir été baignée 

> de sueur. La bataille se livrait le 9 février 1807. * 



VHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 139 

Vouloir posséder des objets ayant appartenu à des 
hommes célèbres restera toujours une passion de col- 
lectionneur. A ce titre, elle doit trouver place dans 
C6tte histoire de la curiosité que nous racontons au jour 
le jour. 

La venté de M, Z.., se passe non rue Drouot, mais 
rue Blanche, au Palace-Theatre. — C'est une panto- 
mime. 

La mise en scène est accompagnée de musique, ce 
qui nous manque généralement à THôtel Drouot, et 
nous votons pour cette innovation, qui permettrait au 
crieur de varier un peu la monotonie de ses intonations. 
Je suis sûr que M. Clément Lippacher, organiste de 
Saint-Eugène, Tauteur du ballet en question, se char- 
gerait de la chose. Ce serait certainement plus gai que 
le mode actuel. 

Nous aurions l'hymne au bibelot, la cantate du vieux 
Rouen, la symphonie des porcelaines, le couplet de la 
pâte tendre, le nocturne des tapisseries, la romance de 
l'argenterie, la complainte du vieux bahut, le grand air 
des diamants, le trémolo de l'adjudication et le chœur 
des acheteurs sur un motif connu : 

Si vous croyez que je vais dire 

Ce que je veux, 
Je ne saurais pour un empire 

Trahir mes vœux. 

En attendant que ce projet se réalise, il faut se 
contenter de la vente de M. Z..., féconde en surpri- 
ses. 

Des curieuses en jupon court assistent à la vente 
d'une collection de bibelots. Sous le marteau d'ivoire 
du commissaire-priseur s'ouvrent les potiches pour eu 
laisser sortir des Japonaises. Les personnages dçs ta- 



140 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1881 

bleaux s'animent. De la vieille horloge du xv® siècle 
s'échappent Sico heures en costume bleu de nuit et Six 
heures en costume rose aurore. Un charmant Balanckf 
se détache, ainsi qu'un Timbre suffisamment rebondi. 
Ce sont de délicieuses ballerines ! Les vieilles crédences 
laissent fuir une multitude de petits amours. Une 
statue qui représente Galatée s'anime tout à coup, 
descend de son piédestal et envoie des baisers de tous 
les côtés. 

Les amateurs, vieux et laids comme Faust au pre- 
mier, acte, se transforment en brillants paladins. Et 
tout ce monde nouveau, s' échappant de sa coque, va, 
vient, joue, rit, s'amuse et danse la ^â^^i/^^^^ du bric- 
à-brac. 

C'est un vrai rêve de collectionneur soucieux, assoupi 
un instant, songeant à sa jeunesse envolée au milieu 
des ruines du passé, dans son cabinet d'antiquaire. 

Les mobiliers ont leur langage comme les fleurs. 
Celui d'Isabelle de V*** (un nom de guerre), vendu 
l'autre jour, me paraît très significatif. 

Il procède d'une idée fixe. Je ne l'indiquerai pas; 
vous la devinerez aisément. 

D'abord l'ameublement banal ; non pas celui du vieux 
neuf retapé qui s'achète rue de La Fayette ou rue La- 
filte, mais celui que l'on peut, sans avoir rien dans la 
tète, mais beaucoup d'argent dans la poche, commander 
sur une carte postale, en se levant le matin, aux maga- 
sins du BorirMarché, et qui, mis en place dans la jour- 
née du lendemain, peut être réglé le soir même. 

Dans le mobilier qui nous occupe, les accessoires 
seuls ont quelque piquant. On croirait entrer rue Duphot 
h*>?, où vous n'êtes jamais entré, ni moi non plus. C'est 
typique comme lugubricité, aurait dit Nestor Roque- 
plan. 



L'HOTEL DROUOT ET LA GURIOSltÉ EN i882. 141 

Dans Tantichambre en cuir rouge, un coffre avec 
Loth et ses filles sculptés en relief. 

La salle à manger, noyer ciré à filets noirs, ornée de 
^Innocence, buste en marbre de Lanzirolti, puis d*un 
dessin de Lagrenée : les Joies du Paradis terrestre et 
d'une lithographie de Dccoenne : Elle rCa jamais servi. 

Le petit salon, imitation de vieille tapisserie, garni 
de tabourets à pieds de biche et d'un grand tableau : 
Brune ou blonde, — Sous verre : Les Trois Callipyges ou 
la Comparaison de Challe, Ça Ira et Ça a été de Boilly. 

Dans le grand salon, en lampas broché, des sièges 
significatifs : bergères basses sur lesquelles les bergers 
pourront se laisser tomber ; ottomanes pour TOttoman 
qui se présentera; causeuses pour ceux qui, ayant fini 
de rire, voudront causer. — Un buste de nymphe par 
Michelis. 

Deux gravures : V Enlèvement d'Europe et VEnlè- 
'cernent des Saisines, dans le fumoir, tendu de rouge 
avec draperies noires sur lesquelles se détache une 
tête de cerf montée sur bois. 

Non de Protais, mais d'un autre, Avant Vattaque et 
Après Vattaque, deux tableaux dans le boudoir en salin 
noir. Sur la cheîninée, une coupe en bronze avec la 
Toilette de Vénus comme bas-relief. 

Voici la première chambre à coucher avec deux lits 
ea palissandre ciré ; ne me demandez pas leur histoire. 
La gravure de la Chaste Suzanne, d'après Rubens, et 
celle de la Chemise enlevée d'après Fragonard. Comme 
pendule, le groupe des Trois Grâces ; de chaque côté, 
des candélabres formés par des nymphes. 

Seconde chambre à coucher, en bambou. La Cruche 
cassée, statuette de Cartier ; la gravure du Carquois 
épuisé. Près du lit en bois sculpté, un Singe grimaçant 
en bois, pour s'habituer au laid. 

En ton noir, pour faire ressortir la blancheur de la 



i42 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

peau, le cabinet de toilette. Une lithographie : le Bain; 
une gravure, les Rêves de la /brlune, — et un 
cotîre-fort. Parbleu 1 

Ce mobilier très authentique d'une Gourdan quel- 
conque a été détaillé ces jours derniers à THôtel. 



XV 



Un fragment de l'éloge de His de La Salle. — Un triumvirat de 
spéculateurs. — Achat en bloc et revente au détail. — Les quatre 
vacations de la vente Benjamin Fillon. 



Paris, 28 mars. 



« Messieurs, 

» Le goût des arts, qui était jadis le privilège d'un 
petit Dombre, est devenu maintenant l'apanage de 
tous. N'a-t-il pas perdu en profondeur ce qu'il a gagné 
en superficie? N'a-t-ii pas souffert surtout dans sa di- 
gnité, dans sa moralité ? Il faut bien le dire : les 
collectionneurs d'aujourd'hui, à part de très rares ex- 
ceptions, ne ^nt plus de vrais amateurs. Ils achètent 
pour revendre, bien moins séduits par l'amour du beau 
que par l'appât du gain, cachant le spéculateur sous 
les dehors du désintéressement et de l'horreur du 
monde, sorte de marchands déguisés, qui comptent 
parmi leurs aïeux, noh plus les Mariette ou les Crozat, 
mais M. Jourdain en personne : a Comme il se connais- 
» sait fort bien en étoffe, il en allait choisir de tous les 
» côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à 
» ses amis pour de l'argent. » (Molière, le Bourgeois 
gmtUhomme, acte IV, scène 5.) 

Ce qui précède est le début de l'éloge de M. His de La 
Salle, prononcé par- M. Anatole Gruyer, dans la séance 



144 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

publique annuelle des cinq ATîadémies, le 25 oc- 
tobre 1881. 

C'est une note un peu grave, mais, dans la circon- 
stance, cela présente un tel caractère de vraie actualité, 
que nous n'avons pu résister à la tentation d*en faire 
comme Ten-tête de notre article sur la vente Benjamin 
Fillon. Sans compter que, pour la vente dont il s'agit, il 
y a eu encore les circonstances aggravantes d'une pu- 
blicité effrénée d'annonces, de réclames, à rendre 
jaloux les directeurs du Louvre et du Bon-Marché. On 
achète maintenant une collection en bloc pour la re- 
vendre en détail, comme une partie de linge ou un 
stock de soieries. On opère sur l'art comme sur les den- 
rées coloniales. On s'associe pour une affaire de tableaux, 
de médailles, comme pour une affaire sur les spiritueux 
ou les grains. 

Je sais bien qu'il y à malheureusement des précé- 
dents et que le prince Soltykoff avait opéré ainsi dans 
là collection Debruge-Dumesnil, M. Seillière pour celle 
du même prince Soltykoff, M. Basilewski pour celle de 
Leroy-Ladurie. Mais il y avait dans ces trois cas des 
circonstances atténuantes. Le prince Soltykoff, après 
avoir fait comprendre dans la dernière vacation. les plus 
beaux objets de cette merveilleuse collection, avait 
interrompu la vente le dernier jour et ne les avait point 
livrés aux enchères; M. Seillière avait carrément retiré 
de la vente les grands portraits en émail de Léonard 
Limousin, et puis ces messieurs avaient agi seuls et 
n'avaient point constitué de syndicat avec un marchand. 
Il n'y avait pas d'association. Les triumvirs de la veata 
Fillon me diront à cela qu'ils sont bien libres de faire ce 
qui leur plaît. Mais je suis libre aussi d'avoir mon opi- 
nion, et je crois que le pubUc l'a partagée et que cette 
énorme dépense de réclames et d'annonces n'a pas été 
sans Tagacer un peu. . - 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. i45 

Je me serais gardé de faire cette critique avant que 
la vente eût été terminée; car j'aurais beaucoup re- 
gretté que mes réflexions, si peu autorisées qu'elles 
soient, eussent pu avoir la plus légère influence con- 
traire aux intérêts des vendeurs, très honorables et 
très estimés. — Ce sont des généralités que j'exprime 
et nullement des personnalités. 

Quoi qu'il en soit, les annonces et le catalogue très 
bien rédigés, surtout pour la partie des médailles et 
des bronzes antiques, avaient attiré des amateurs de 
tous les pays. 

L'Allemagne était représentée par M. Hess, le cé- 
lèbre numismate de Francfort, et par M. Bourgeois, de 
Cologne. 

L'Angleterre, par M. Thibaudeau, venu avec de bonnes 
commissions, qu'il n'a pu exécuter toutes. Il y avait 
aussi plusieurs marchands de province, et la vente 
s'est ouverte au milieu d'un concours empressé d'ama- 
teurs parisiens, dont beaucoup n'ont pas pu réaliser 
leurs désirs ; car, dans ces occasions solennelles, les 
prix de certains objets déroutent les prévisions, et ceux 
pratiqués dans le commerce pour les objets similaires 
ou presque identiques n'ont plus, ces jour&-là, aucune 
signification. 

Exemple : on citait comme excessive une off*re de 
4,000 fr. faite à l'amiable avant la vente pour la mé- 
daille de 8igismond%s Pandolfus Malatesta, très bel 
exemplaire certainement, mais dont la patine un peu 
noirâtre pouvait laisser à désirer. Aux enchères, elle 
atteint le prix de 7,850 fr. sans les frais, et ce n'est 
pas un prince de la finance ou un amateur millionnaire 
qui s'en rend acquéreur, mais un simple marchand de 
Francfort, M. Hess, luttant contre M. Dreyfus, qui est 
obligé de baisser pavillon et de s'en aller les mains 



13 



i46 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882- 

Mais assez de digressions comme cela ; nous croyons 
que le compte rendu des diverses vacations sera plus 
intéressant pour le lecteur que toutes nos réflexions, 
et nous allons lui donner les détails les plus exacts qu'il 
nous sera possible sur la dispersion de cette collection 
qui marquera dans Thistoire de la curiosité. 

La première vacation était consacrée aux antiquités 
grecques et romaines, aux bijoux gaulois, gallo-romains, 
mérovingiens, aux monnaies grecques, romaines, gau- 
loises et françaises. 

Le n*» 9. Anse de vase en bronze, que M. Fillon attri- 
buait aux premiers temps de Tempire et dont le sujet 
offrait un grand intérêt historique. Il a été acquis par 
M. Fauré-Lepage au prix de 4,890. Il aurait certaine- 
ment été poussé plus loin, si le bronze n'avait pas été 
dépourvu de patine. 

N<* 1. Statuette d'un acteur, bronze d'une grande 
finesse, monté sur une base antique aussi, mais, comme 
l'anse en bronze, n'ayant pas de patine ; aussi est-il 
resté à 3,975 fr. — Charvet avait vendu 1,000 francs 
cette pièce dans le temps. 

N<* 11. Miroir en bronze gréco-italien, sur lequel 
est figuré le châtiment du géant Amycos par Castor et 
PoUux. Comme sur tous les miroirs italiens, dit M. 0. 
Rayet, l'exécution est un peu lâchée, mais la composi- 
tion est belle et le dessin de grand style. L'intérêt qu'il 
présente est d'exprimer la transition de l'art grec à 
l'art romain, et la patine était superbe. Nous en con- 
naissons l'heureux acquéreur au prix de 5,700 fr. : 
M. le baron Roger. 

N° 31. Bague en or de la reine Berthilde, une des 
cinq femmes que Dagobert I®^ avait successivement 
épousées : devait venir prendre place dans la belle et 
intéressante collection de notre ami le baron Jérôme 



LHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 147 

Plchon. Cela n'a pas manqué ; elle y sera en bonne et 
illustre compagnie, près de la bague du monétaire 
Abbon et une autre encore qui passe de la collection 
Fillon dans celle du sympathique président de la Société 
des bibliophiles. Cette bague est d*un travail moins 
orné que certaines bagues mérovingiennes. Mais le 
grand intérêt historique qu'elle présente est une heu- 
reuse compensation. 

N<> 69. Phalère en azurine, représentant un jeune 
enfant vu à mi-corps : 8,200 fr., au baron Roger. 

N^ 10. Un poignard gaulois ressemblant beaucoup 
à une langue de bœuf, du xv^ siècle, a été adjugé à 
1,405 fr. 

Bref, le total de cette vacation s'est élevé à 56,091 tr. 

La seconde vacation avait attiré plus de monde que 
la première, malgré le joyeux soleil de printemps. Les 
ventes d'objets antiques s'adressent à beaucoup moins 
de personnes que celles des objets du moyen âge et de 
la Renaissance ; il était facile de voir que la bataille serait 
chaude et qu'il faudrait, comme on dit, avoir de F estomac 
pourremporter la victoire. Parmi les assistants, MM. Ar- 
mand Dreyfus, Gavet, Odiot, Anliq. du Boulay, opérant 
pour le musée de Rouen, Charvet, Hofmann, Bourgeois, 
Guenot, Stein, Boy, revenu d'Italie pour la vente; de 
Liesville, représentant le musée Carnavalet ; Léonce 
Leroux, chargé de commissions pour Hyrvoix, de Nantes, 
le vieil ami de Benjamin Fillon, MM. Basilewski et 
Spitzer faisant une courte apparition. — Tous attirés 
comme des papillons autour d'une bougie. 

Les pièces de résistance étaient les deux médailles 
en or et en argent, frappées sous le règne de Charles VII, 
à l'occasion de l'expulsion des Anglais. Vendues, la pre- 
mière, en or, 4,520 fr. et la seconde, en argent, 4,000. 

Après venait le médaillon de Siffismond-PandolpAe 



i48 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 188Î. 

deMalatesta.le plus beau Pisan delà vente, dont nous 
avons donné plus haut le prix et le nom de Tacquéreur. 
Cette médaille n'est pas rare et on en trouve des exem- 
plaires dans toutes les collections. L'exemplaire était 
certainement très beau ; mais, selon jious, il ne justifie 
pas un pareil entraînement. 

Un prix excessif encore a été celui de la plaquette re- 
présentant le roi Louis XIV à' Biprèslei cire de Benoist. 
Elle était finement ciselée, très bien conservée, mais 
1,500 francs pour une plaquette qui se vend de 3 à 500 
francs dans un état excellent ! Les Anglais ne se re- 
fusent plus rien, car c'est M. Thibaudeau de Londres 
qui l'a achetée. 

Philibert II, dit le Beau, duc de Savoie. Bustes en 
regard de Philibert et de Marguerite sa femme. — Très 
belle pièce dorée, 2,200 fr. 

Citons encore un magnifique exemplaire de la mé- 
daille au beau revers de Mahomet II, qui a atteint le 
prix de 2,950 fr. 

Ces prix sont certainement très élevés; mais ils 
prouvent que l'on apprécie chaque jour davantage le 
grand art et que ses initiés deviennent plus nombreux. 
Les grands artistes du xv« et du xvi® siècle avaient 
été vraiment trop et trop longtemps dédaignés. La plus 
belle médaille d'un artiste de génie n'atteint pas en- 
core le prix d'une commode ou d'une paire de flam- 
beaux du xvm^ siècle. Il est vrai que tout le monde 
peut comprendre une girandole ou un chenet, et que 
cela est bien plus utile qu'une plaquette de bronze, 
si artistique qu'elle soit. 

Total de la vacation, environ 61,000 fr. 

La troisième vacation comprenait les sculptures en 
ivoire, les émaux de Limoges, les faïences italiennes, 
les porcelaines de Chine etc., etc., vacation panachée 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 149 

pour tous les goûts et toutes les bourses. Aussi, assis- 
tance nombreuse, amateurs de toutes les séries et mar- 
chands de toutes les catégories. Nous ne donnons plus 
les noms ; ce serait nous répéter fastidieusement. On 
vend un certain nombre de petites porcelaines de Chine 
sans valeur, pour commencer la vente. Le public est 
assez froid et ne s*anime un peu que devant un très 
beau plat de porcelaine chinoise, de grande dimension, 
adjugé à M. Bourgeois, de Cologne, au prix de 3,000 fr. 
C'est le prix le plus élevé qu'ait atteint un plat de cette 
porcelaine. 

Le clou de la vacation était la Vierge en ivoire du 
Xffl® siècle, provenant de l'abbaye d'Ourscamps, près 
de Noyon; on parlait de 15,000, de 20,000 fr., peut- 
être plus. Enfln, M. Mannheim la met sur table et de- 
mande 15,000 fr. Silence, on commence à 8,000. Elle 
est poussée par Bourgeois, de Cologne, pour Spitzer 
peut-être, et achetée par Malinet pour M. Dutuit, un ama- 
teur bien connu pour ne pas fixer de limite à ses desi-- 
derata. 

Le célèbre amateur rouennais Ta obtenue pour 
13,000 francs et c'est peut-être une bonne fortune ; 
elle eût été digne certainement du musée de Cluny, 
sans cette affreuse tête de l'enfant Jésus ressemblant 
à un vieillard, qui restera longtemps présente à notre 
souvenir. 

La plaque d'émail, représentant le Christ en croix, 
était très fatiguée et très restaurée, nonobstant la gra- 
vure et cette légende fantaisiste de Guy de Mon faucon 
contemplant le Christ en croix; elle n'a été poussée 
qu'à 1,800 francs. Cet émail était attribué àMonvaerni, 
dont la signature est excessivement rare. 

Nous lui préférons de beaucoup le tableau d'autel, de 
forme rectangulaire, sous le n<» 254, représentant le 
Christ en croix entre deux guerriers. Les figures sont 

13. 



150 L'HOTEL DROUOÏ ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

gravées et dorées, et le Christ, vêtu d'une jupe, a la tête 
rapportée en relief. 

Celte pièce intéressante du xiii® siècle et d'une con- 
servation irréprochable a été adjugée à 3,050 fr. 

Une plaque cintrée à sap artie supérieure, attribuée à 
Nardon Penicaud^ était d'un faire excellent et d'un beau 
coloris, et quoique M.Mannheim l'ait annoncée restau- 
rée, elle a été jusqu'à 2,850 fr. 

Les faïences italiennes n'offraient pas grand intérêt 
et n'ont pas atteint des prix à citer. Mentionnons seu- 
lement un petit plat de Perse, à fond gros bleu, vendu 
au prix énorme de .1,380 fr., et un plat de Palissy, le 
plat aux génies de la paix, bon exemplaire que l'on 
rencontre souvent, 1,000 fr. à M. Desmottes. Nous 
n'avons pas vu figurer le plat si intéressant, quoique 
incomplet, que M. Fillon avait exposé au Trocadéro, 
représentant une scène de combat, plat unique et por- 
tant au revers, en croix, deux BB, que M. Brongniart, 
nous n'avons jamais su pourquoi, dit être la marque de 
Bernard Palissy. Nous avons rencontré quelquefois 
cette marque, mais nous croyons que si c'était le signe 
du célèbre potier, il l'eût reproduite sur beaucoup plus 
de pièces. 

En somme, cette vacation, sur laquelle on comptait 
beaucoup, n'a pas, croyons-nous, réalisé les espérances 
des vendeurs et n'a produit que 52,894 fr. 

Les estampes de la collection Fillon ne devaient pas 
tenter beaucoup les amateurs si difficiles maintenant 
pour les états et les marges. — Aussi, ne citerons-nouà 
que les portraits en pied des trois frères Coligny, rare 
et curieuse estampe, de MarcDuval, adjugée à M. Danlos, 
à 1,520 fr. ; de Raîmondi, la Lucrèce, 1,100 fr. ; la Cas- 
solette à parfums de François P^, 1,500 fr. — Les 
Rembrandt étaient de piètre qualité, et le plus cher de 



L'HÔTEL. DROUQT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 151 

tous, dit l'estampe aux cent florins, n'a pas atteint 
700 fp. Quatrième vacation, jeudi 23 mars, 14,079 fr. 

Nous voici arrivés à la fin de notre tâche, nomencla- 
ture aride et sans intérêt; mais la place ne suffirait pas, 
si nous nous laissions aller à des appréciations ou à 
des commentaires. Disons seulement que quelques des- 
sins ont obtenu des prix très élevés. 

Le portrait à' Antoine Comelissen, beau dessin à la 
pierre d'Italie, par Van Dyck, 4,0S0 fr. 

Uq dessin aux trois crayons par Lagneau ou Lanneau, 
dont l'orthographe du nom n'est pas encore bien fixée, 
portrait de Jean-Pierre Acarie, membre du conseil des 
Seize pendant la Joigne, a été acheté par M. Brame, 
pour 1,860 fr. 

Le n<> 593, portrait de Philippe de Momay^ seigneur 
du Plessis-Marly, part pour l'Angleterre dans la malle 
de M. Thibaudeau, adjugé à 1,950 fr. 

Un seufdes portraits attribués à Clouet a pu s'élever 
à 810 fr. Les grands dessins de Greuze ont eu encore 
moins de succès. 

Dans les tableaux, les honneurs ont été pour un 
petit tableau de l'école des Allemands du xvi^^ siècle, 
Jmne fille tenant un œillet, que leur compatriote, 
M. Bourgeois, de Cologne, a poussé très loin, par excès 
de patriotisme, et qui, croyons-nous, lui est resté au 
prix de 3,900 fr. 

Un portrait attribué au Ghirlandajo, à 1,600 fr. 

Bref, cette dernière vacation, mélangée de petits et de 
gros prix, est arrivée au chiffre de 30,000 fr. et le total 
delà vente doit être dans les environs de 215,000 fr. 
Si le bénéfice qui en résulte ne donne pas de quoi ache- 
ter un hôtel, nous croyons néanmoins que les acheteurs- 
vendeurs doivent s'estimer très heureux du résultat. 



XVI 



Haute antiquité des autographes. — La recherche chez les épiciers 
et dans les débits de tabacs. — Mon album et les vers de Henri 
Tessier. — Les maniaques de la curiosité. — Le dahlia bleu du 
collection ueur. — Cherchons la femme, — L'homme ni ange, ni 
bête. — Le poinçon d'Etienne Charavay. — Une vacation de 
quarante mille francs. — Un trio d'amateurs : les pasteurs Didc 
et Coguerelf et M. Walferdin, — Vente Gottenet. — Don Diego 
Velasquez. — Corot invité à mieux dessiner. — Théodore Rous- 
seau écrivant un paysage. — Meissonier doutant de lui. — 
Gambetta et Brantôme. — Variations du peintre David sur la 
corde politique. 



Paris, y*' avril. 



L'art de formuler sa pensée par récriture date de 
loin. J'en conclus qu'aux époques les plus reculées des 
collections d'autographes furent formées par les philo- 
sophes du temps, désireux de constater les faiblesses 
et les contradictions de l'esprit humain dans ses actes 
et dans ses paroles. 

Mon intention, en abordant cette étude, n'est pas ce- 
pendant d'en rechercher la preuve en remontant bien 
haut dans l'histoire. Je ne m'arrêterai pas à ce que 
Pline le Jeune dit de la collection de son oncle que 
voulait acheter Largius Licinius pour la somme de 
quatre cent mille sesterces. Les collectionneurs de Van- 
cienne Rome, de M. Ed. Bonnaffé, fourniront sur ce sujet 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i88î. 153 

à mes lecteurs tous les renseignements qu'ils pourraient 
désirer. Je les engage à lire ce livre. 

Bien que La Bruyère ait spirituellement raillé les 
amateurs de médailles, d'estampes et de tabieaux, il a, 
par oubli sans doute, épargné les curieux d'autogra- 
phes qui existaient de son temps. Malgré la crainte 
bien légitime d'aller à la Bastille réfléchir sur les dan- 
gers de dévoiler les secrets de l'État, plusieurs écrivains 
nous ont conservé des billets racontant, avec détails, 
les bonnes fortunes du roi, ou témoignant des faibles- 
ses de certaines grandes dames, surprises en déshabillé 
trop galant. 

Mon de Lescure sous le bras, je hâterai le pas vers des 
temps plus rapprochés des nôtres pour arriver tout de 
suite au commencement de ce siècle. Les temps trou- 
blés de la Révolution n'étaient pas éloignés encore. Le 
pillage des couvents, des archives, des dépôts publics 
et la vente des châteaux des émigrés avaient dispersé 
de tous les côtés une grande partie des documents de 
notre histoire. C'était la bonne époque des heureuses 
découvertes. Les bons coins restaient inexplorés. On 
avait les autographes pour rien. 

L'ardeur des chercheurs, toujours récompensés de 
leurs peines, était grande. Ils fouillaient tous les jours, 
comme on cherche à Cayenne les gisements aurifères, 
dans les boutiques des épiciers de la rue Saint-Denis et 
dans les caves des chiffonniers de la rue Mouffetard. 
Les lettres de Mazarin servaient à envelopper la chan- 
delle, et les épîtres de Boileau à faire des cornets de 
tabac. Les vieilles chartes se retrouvaient autour des 
gargousses dans les arsenaux. 

C'est alors que, chez un charcutier d'Auteuil, on dé- 
couvrit les plans, les devis et les mémoires du palais 
de Versailles et des châteaux de Marly et de Saint- 
Germain. M. Feuillet de Couches, l'auteur bien connu des 



154 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 

Causeries d'un curieux, rencontrait de son côté, chez 
un fruitier de la rue Montaigne, les lettres de Marie- 
Antoinette àM"^®de Polignac, jadis jetées, au pillage de 
Versailles, par les fenêtres des écuries du roi. 

Il fallut bientôt abandonner ces moyens d'approvi- 
sionnement. Ils devenaient insuffisants, et les ventes 
commencèrent le soir, dans cette vieille salle obscure 
de la maison Sylvestre. L'une des premières en date, 
la vente Courtois, eut lieu en 1820. C'était l'âge d'or. On 
vendit quarante lettres de Voltaire à W^^ Quinault la 
somme énorme de 460 francs. Ce fut un événement. 
Heureux temps ! elles vaudraient aujourd'hui dix fois 
plus. 

Mais on ne gâtait pas les prix à cette époque. On 
payait une lettre de Saint- Vincent de Paul, 35 francs ; 
une lettre de Louis XIV, 44 francs ; des lettres de Bossuet 
de quatre à seize pages, 20 et 30 francs ; une lettre 
d'amour de M"^« de Tencin au maréchal de Richelieu, 
11 francs ; une épître de quatre pages de M"® de 
Sévigné à M™« de Grignan, 45 francs. On avait quatre 
pages de l'écriture de M™® de Pompadour pour 15 fr., 
et le maréchal de Saxe ne valait que 12 francs. 

L'Angleterre, plus riche que nous, faisait déjà mieux 
les choses. En 1818, les lettres confidentielles et auto- 
graphes [écrites à Napoléon P^ par tous les souverains 
de l'Europe qui s'inclinèrent devant lui, se payaient 
30,000 livres sterling. Il faut dire qu'on voulait à tout 
prix empêcher leur publication. Elles contenaient des 
humiliations piquantes. Le colosse était tombé ! — 
En 1825, le livre de prières que lisait Charles P% conduit 
à l'échafaud, valait cent guinées, et sir Burnlett, le 
gendre de Walter Scott, se payait, pour 500 livres 
sterling, la coûteuse et banale fantaisie de posséder 
les deux plumes qui avaient servi, le 27 mars 1801, 
à signer le traité d'Amiens. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 155 

Les amateurs de ce temps-là s'appelaient Charles 
Nodier ; le vicomte Morel de Vindé ; Joseph Tastu, le cé- 
lèbre imprimeur ; Guilbert de Pixérécourt, le romancier ; 
l'antiquaire Alexandre Lenoir; le baron (le grand maî- 
tre!) de Tremont, qui avait 6,000 pièces; Lemontey, 
l'ingénieux et subtil auteur de l'histoire de la Régence ; 
Renouard, l'historien des Aide et de Manuce ; Anguis, 
l'homme de lettres qui, dit malicieusement Feuillet de 
Conches, s'adjugeait et vendait par inadvertance les 
autographes qu'on lui portait ; Théophile Tarbé, de 
Sens, un sanglier entouré de splendides collections et 
qui, d'après de Lescure, tout hérissé, en défendait les 
approches. 

Jusqu'en 1830, il n'y eut que 28 ventes ; de 1830 à 
1860, deux cents. La progression se modifia vite, 
comme on le voit. Aujourd'hui, ventes, collections et col- 
lectionneurs abondent. C'est une épidémie nouvelle 
qui s'est déclarée avec une intensité extraordinaire. 
Âutographicorum morbus. Reconnaissons-le, posséder 
est la plus vive des passions. Cela s'appelle, suivant le 
cas de l'affection, avarice ou amour. Chacun veut avoir 
sa galerie où posent, sans s'en douter, comme chez 
M°»e Tussaud, à Londres, et bientôt comme au musée 
Grévin, à Paris, toutes les célébrités de l'époque. Il y a 
certainement un charme extraordinaire à recueillir un 
feuillet de papier, émanation de l'esprit et de la main 
de l'écrivain où il a mis, sans défiance, ses haines et ses 
flatteries, ses colères et ses caresses, ses sentiments et 
ses espérances, tout le drame mouvant de la vie 
humaine. 

Quel est celui d'entre nous qui n'a pas possédé un 
album? On commence toujours les autographes 
par là. 

Dans ma jeunesse, on voyait des albums avec leurs 



i56 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

cartonnages dorés traîner sur la table de tous les 
salons. 

La maîtresse de la maison nous Toffrait en nous 
priant d'y inscrire une pensée. Cette prière était pour 
beaucoup un ordre. 

Roqueplan avait, lui, en pareil cas, une réponse in- 
variable. 

— Je n'ai pas de monnaie sur moi. 

Louis Bouilhet était de plus facile composition; il 
écrivit un jour, pour répondre aux sollicitations d'une 
charmante dame : 

Quoi ! vous voulez que, le premier, 
Au seuil blanc de ce beau cahier 
Je me pavane et me prélasse, 

Juste à Tendroit prétentieux 
Où doivent tomber tous les yeux 
Sitôt qu'on entre dans la place? 

Ma foi ! sans chercher d'arguments, 

Je m'exécute bravement! 

Les gens en riront, mais qu'importe? 

Mes vers, mis de cette façon, 
Peuvent servir de paillasson : 
« Essuyez vos pieds à la porte! » 

Comme les autres, j'ai eu mon album. Je le confesse, 
je suis allé jusque-là et au delà, et je me souviens des 
vers charmants que mon vieil ami Henri Tessier, 
le romancier, inscrivit un jour sur le mien, il y a déjà 
longtemps, — le 25 octobre 1859. 

Il est de mode, de bon ton, 
De posséder des autographes. 
Les albums sont les épigraphes 
De toute honorable maison, 
M'assure-t-on. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 188Î. i57 

A cette manie orgueilleuse 
Vous sacrifiez, vous aussi I 
Et par ma plume paresseuse 
Voulez que ce blanc feuillet-ci 
Soit tout noirci. 

Tant pis pour vous : fanathémise 
Les collections, leurs abus. 
Gros orgueil collé sur sottise ; 
Tout album est un omnibus, 
Et rien de plus. 

Pourquoi donc mettre en étalage 
Grands noms et lettres au porteur, 
Mon album, moi, n'a qu'une page 
Qui, chaque jour, croît en longueur 
Pour mon bonheur. 

Tous ceux que j'aime y trouvent place, 
Et ce simple mémorandum 
Les reproduit comme une glace. 
Car, dans mon cœur, rien ne s'efface; 
C'est mon album. 

Les collectionneurs sont de familles diverses. Ils 
I pourraient se subdiviser en espèces, genres et variétés, 
I comme Linné a classé les coquilles. Les uns, un peu 
1 grotesques, ne veulent que des lettres émanant des per- 
sonnages de leur caste ou de leur profession ; les autres, 
aussi un peu maniaques, n'admettent d'épîtresque celles 
des heureux d'ici-bas portant le nom de Jean, Celui-ci 
n'aime que les grands criminels roués, pendus ou rac- 
courcis. Il en a presque toute la série, depuis Cartouche 
et Mandrin jusqu'à Abadie. Les lacunes le laissent bien 
malheureux. Il se plaint amèrement de M. Grévy. Depuis 
son arrivée au pouvoir, il gracie trop. L'exécution de la 
semaine dernière, à Versailles, l'a fortement réjoui. Il lui 
i a fallu tout de suite une lettre du parricide Pierre Lantz. 
Il Ta déjà. Celui-là n'adore que les raretés. Il vous 
I 14 



158 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

montre avec orgueil un exemplaire unique, le manuscrit 
de la Constitution de 1793, un volume in-18, relié en 
peaw humaine. Cet autre, recherche les pétitions ridi- 
cules. Il a, pour cela, établi des intelligences dans tous 
les ministères. Si on le laissait faire, il dévaliserait les 
archives du Sénat. Un fantasque a réuni cinq volumes 
reliés en maroquin La VaUière, contenant des impres- 
sions curieuses, sauvées de ce cabinet dont parle Alceste, 
où la lecture n'est d'ordinaire qu'une distraction secon- 
daire. 

Pour tous, La Bruyère est le rara avis ; Du Gruesclin, 
le merle blanc, et Molière, le dahlia bleu. Tous les col- 
lectionneurs recherchent ces autographes ; mais, jus- 
qu'ici, ils n'ont trouvé que des signatures du moraliste, 
du grand capitaine ou du maître des classiques. (In 
autographe du diable est certainement moins rare. Le 
Dictionnaire infernal, de CoUin de Plancy, publié en 
1825, chez Mongie Taîné, en contient un fac-similé. 

Mais ce sont surtout les lettres d'amour qui ont le plus 
grand nombre d'amateurs. Lovelace et Phryné sont de 
toutes les époques. La chair sera toujours éternellement 
fragile, même chez les esprits forts. Tant que le monde 
vivra, il y aura des poulets galants qui finiront par un 
Surtout, brûlez cette lettre. Raison de plus pour les 
garder. Billets doux troqués volontiers plus tard pour 
des billets de banque. Quel bonheur, du reste, de pou- 
voir posséder la preuve indiscutable des faiblesses ca- 
chées des plus austères philosophes et de montrer, dé- 
barrassées des prestiges du rang et du costume, les 
fautes de certaines grandes dames de l'histoire. C'est 
un plaisir de roi ! Voyez cet amateur: ce qu'il sort 
d'abord de ses cartons avec un sourire, c'est un mot 
d'Agnès Sorel à Charles V, signé : Votre bonne amie ; 
une épître de la duchesse d'Etampes, qui trahissait si 
effrontément son royal amant, François I*" ; une lettre 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 1259 

de ce vert-galant qui s'appelait Henri IV ; les tendresses 
qu'échangèrent la Du Barry et lord Seymour, M"»® Roland 
et Buzot ; les aveux passionnés de M"'^' du Châtelet à 
Voltaire ; les déclarations croustillantes du comte d'Ar- 
tois, ce libertin de qualité, à la spirituelle M"° Contât 
Taînée, du Théâtre-Français ; et les lettres trempées de 
larmes de toutes les conquêtes de ce blasé de Riche- 
lieu : M"® de Valois, M^'® de Charolais, les maréchales 
de Villars et d'Estrées et M«»° de La Popelinière, qui si- 
gnait ainsi +++, indiquant par là le nombre de bai- 
sers qu'elle envoyait à son volage adorateur. 

Mais la série n'est pas complète, s'il n'y a pas dans la 
collection quelque chose de ce Lauzun qui ravagea tant 
de cœurs, à commencer par celui de la grande Made- 
moiselle, et qui laissa cette mystérieuse cassette dont 
parle dans ses lettres M°^® de Sévigné. — « On y a trouvé, 
» dit-elle, des' épîtres en quantité et des portraits sans 
» nombre, des cheveux, grands et petits, avec des éti- 
» quettes pour éviter la confusion — à l'une, grison 
» d'une telle ; à l'autre, mousson de la mère ; à l'autre, 
» ilondin près d'un ion lieu, et ainsi mille gen- 
» tillesses. » 

Et tous y passent, les plus graves et les moins sérieux, 
à Paris et en province. Les premiers sauvent peut-être 
les autres du ridicule. Ils portent de grands noms dans 
la littérature et de la science. Ils s'appellent Ph. Burty, 
Ch. Monselet, Arsène Houssaye, P. Lacroix, G. Guiffrey, 
le baron Charles Davillier, Ch. Yriarte, Victorien Sardou, 
Dugast-Matiffeux, le baron de Wismes, le libraire Pot- 
tier, le baron Pichon et le duc d'Aumale. 

Avoir des livres, la belle affaire ! Il est facile d'en 
remplir toute sa maison de la cave au grenier. Il suffit 
d'avoir de l'argent, de la patience et un bon libraire. 
Mais posséder des autographes choisis, c'est une autre 
affaire. 



160 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

Aussi, depuis la mort de M. Dubrunfaut, les belles 
collections né sont pas nombreuses. On en compte deux 
seulement : celle du prince d*Orange, héritier présomp- 
tif de la couronne de Hollande, et celle de M. Alfred 
Morrison, de Londres. La première, faite par un tra- 
vailleur qui n'aime pas, comme son frère, les plaisirs 
faciles. Malade, souffreteux, il vit retiré et travaille. Il a 
su réunir des documents précieux qui éclairent d'un jour 
nouveau un fait historique peu connu, et des correspon- 
dances inédites qui font connaître le caractère et les 
secrètes espérances de bien des hommes politiques. C'est 
lui qui a su acheter 5,000 francs les 22 dépêches du 
prince de Metlernich, et 9,800 francs les 16 lettres du 
comte de Nesselrode. Heureux ceux qui ont pu feuilleter 
les recueils d'autographes de M. Morrison. C'est une in- 
téressante leçon sur l'ingratitude des hommes et les 
vanités d'ici-bas ! une piquante comédie où l'homme 
apparaît dans sa véritable expression : ni ange ni bête. 
Le grotesque y coudoie le terrible. La collection abonde 
en raretés de premier ordre. Songez donc 1 M. Thibau- 
deau, de Londres, a, pour son compte, des ordres au 
mieux sur chaque catalogue. Aussi n'hésite- t-il pas à 
payer 1,000 francs la lettre de Michel-Ange, et 2,500 
le Raphaël de la collection Fillon. La collection Gham- 
bry contenait une lettre introuvable de Corneille. II l'a 
eue. 

Je Tai déjà dit ailleurs. Ce commerce n'a que deux 
représentants à Paris, Eugène Charavay, et son cousin, 
Etienne Charavay, dont j'approuve fort la nouvelle devise 
en exergue sur ses catalogues : Honneur s'élève à 
grand labeur. 

Ce sont des marchands sérieux et patentés. Ils ont 
les réserves et les prudences voulues et ils ne ressem- 
blent guère à ces cyniques que je ne nommerai pas, qui, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 161 

trafiquant des papiers secrets tombés entre leurs mains, 
s*en servent pour faire, auprès des familles soucieuses 
de leur honneur, du chantage à haute pression. 

Il est utile de s'adresser aux Charavay pour éviter 
d*être la victime des mystificateurs. La contrefaçon se 
développe de plus en plus, au fur et à mesure que le 
prix des autographes s'élève. L'encre de la Petite-Vertu 
a cessé d'être honnête. Elle se prête sans vergogne à 
cette prostitution. Les fac-similés défient les yeux les 
mieux exercés. Ce sont des reproductions admirables et 
effrayantes, des calques habiles, sur du papier végétal, 
collés sur du papier du temps. Comment n'en serait-il 
pas ainsi, alors que les plus habiles caissiers de la 
Banque de France reçoivent à leur guichet des billets 
imités. Les faussaires pensent à tout. Ils font appel à la 
science. L'industrie leur sert de complice. On les avait 
démasqués plusieurs fois, par l'examen du papier. Le 
filigrane était souvent de beaucoup postérieur à la 
lettre. Ils avaient écrit des lettres de 1720 sur du papier 
préparé au chlore, employé seulement depuis 1814. 
Vite, ils ont fait appel aux fabricants. Ils ont commandé 
pour eux du vieux papier dont ils avaient retrouvé le 
secret, et ils ont écrit avec des plumes d'oie et de 
l'encre préalablement roussie. 

« Ah ! le bon billet qu'a La Châtre, » disait Ninon ; mais 
les collectionneurs ne sont plus de ce temps-là. Ils sont 
devenus sceptiques. C'est une qualité précieuse pour 
eux. Us ne veulent plus se nourrir d'illusions et tomber 
dans le panneau, et lorsqu'ils doutent, ils apportent 
leurs documents, rue de Furstenberg, à Etienne Cha- 
ravay, ancien élève de l'École des chartes, dont les cer- 
tificats d'authenticité équivalent aux poinçons de la 
Monnaie sur un métal précieux. Ils se défient tous, sur- 
tout, des écritures royales ; car ils savent qu'il faut y 
regarder de bien près, même pour les écritures royales. 

14. 



162 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Rose, l'un des quatre secrétaires particuliers de 
Louis XIV, avait la plume, a Avoir la plume, dit Saint- 
» Simon, c'est être faussaire public et faire charge de 
» ce qui coûterait la vie à un autre. Cet exercice con- 
» siste à imiter si exactement l'écriture du Roy qu'elle 
» ne peut se distinguer de celle que la plume contrefait 
» et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le Boy 
» doit ou veut écrire de sa main et toutefois n'en pas 
» prendre la peine. Il n'était pas possible de faire parler 
» un grand Roy avec plus de dignité que faisait Rose, 
» ni plus convenablement à chacun, ni sur chaque ma- 
» tière que les lettres qu'il écrivait ainsi et que le Roy 
» signait toutes de sa main ; et, pour le caractère, il 
» était si semblable à celui du Roy, qu'il ne s'y trou- 
» vait pas la moindre différence. Il était extrêmement 
» secret et le Roy s'y fiait entièrement. » 

La chronique du temps rapporte que M"« d'Aumale 
était également le secrétaire de la main de M™® de Main- 
tenon. — Avis aux lecteurs. 

Voyons maintenant les ventes importantes depuis le 
commencement de l'année. Arrivons au présent et rele- 
vons les cours de cette Bourse d'autographes qui se 
passera, en grande partie, désormais, à l'hôtel Drouot. 

Éclatant succès tout d'abord I Etienne Charavay, le 
30 janvier, a vendu, dans deux heures de vacation, 
pour 40,000 francs de papiers, ce qui fait assez 
cher la livre. C'est la seconde fois seulement que, de 
mémoire d'autographile, un pareil succès a été atteint. 

Deux documents de la plus grande importance, ache- 
tés par M. Thibaudeau, pour le compte de M. Alfred 
Morrison, ont atteint de très grands prix. 

Le testament de Voltaire, daté du 10 juillet 1769. Il 
institue sa nièce, M'»^ Denis, sa légataire universelle, 
fait différents legs à M^^*^ Florian, à l'abbé Mignot, à sou 



L'HOTEL DRDUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 163 

secrétaire Wagnière, aux pauvres de Ferney et à la 
famille Sirven. Il finit en disant : 

Je ne dois que le courant. Toutes mes affaires sont en règle. 

L'arrivée de cette pièce sur table était un événement. 
La lutte a été chaude. — 5,000 francs l 

Le manuscrit original de la procédure faite à Paris, 
pour la Canonisation de sai7it Vincefit de Paul, du 
24 septembre 1731 au 24 avril 1734, — 1,100 pages in- 
folio. Rien n*y manquait, pas même les attestations des 
témoins au sujet des miracles. Antoine de Jussieu, un 
médecin, certifie qu'un de ses malades a été guéri par 
la grâce divine. Passons. Les concurrents étaient pleins 
d'ardeur; mais, à 5,000 francs, prix peu accessible à 
toutes les bourses, M. Morrison est resté maître du 
champ de bataille. 

Toujours pour le même, un dossier relatif au procès 
et à l'exécution de Louis XVL Parmi les quatorze pièces 
dont il se composait se trouvaient : 

Une lettre d'Anaxafforas Chaumette, procureur de 
la Commune, aux sections, pour inviter au calme pen- 
dant le jugement de Louis le Dernier. 

L'original de l'arrêté de la Commune invitant les ci- 
toyens à illuminer pendant le procès de Louis Capet et 
do sa famille. 

Dn arrêté du Conseil général décidant que, pour pré- 
venir des troubles pendant lesquels on essayerait de 
soustraire à la puissance de la loi un grand coupable, 
les théâtres devront être fermés le 14 janvier 1793. 

Les originaux des Arrêtés de la Commune et du dé- 
partement de Paris, signés Coulombeau, le 20 jan- 
vier 1793, concernant les mesures de sûreté à prendre 
pour le jour de l'exécution : 

Fermeture des barrières. Ordre à tous les citoyens de prendre 
les armes à sept heures du matin; aux comités de section, de rester 



164 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

en permanence. Tous les citoyens doivent veiller à ce que les enne- 
mis de la liberté et de l'égalité ne puissent rien tenter. 

LeB sections sont invitées à rester en permanence, à ne permettre 
à qui que ce soit, même aux femmes, de circuler dans les rues. 

Vendu 2,000 francs. 

Henri IV, on le sait, avait les goûts amoureux quelque 
peu changeants. Il désespérait ses maîtresses par sonin- 
constance, comme le témoigne cette lettre de reproche 
à lui adressée par Catherine-Henriette d'Entragues, 
duchesse deVerneuil, qui exhale ainsi ses plaintes: 

Je suis bien malheureuse de vous avoir, parmy tant d'autres, 
estimé digne de mon affection et que vous ne sachyès pas m'obliger 
à la vous conserver ny l'estimer assés pour ne craindre point que 
je puisse jamais faire rien d'indigne de ce que je suis. Quand 
j'oroys autant de solicyteurs du contrayre qui s'an trouve dans la 
sale du palais, vous devés estre assuré que l'amour de moy naesme 
qui est plus fort que tous les autres me fera longtemps conserver 
la reson, et sy je l'ay perdu pour vous se ne doit pas estre unne 
coulpe que vous me deviez reprocher, sy se n'est que vous me 
velyés obliger à rechercher les moyens de la retrouver. L'ingrati- 
tude et l'infidélité en sont d'assés fors pour chasser toutes les incli- 
naysons tant fortes puisse-t-il estre, prinsipalement envers moi quy 
les hays. 

Adjugée 520 francs, par W Maurice Delestre, à 
M. Morrison, cet amateur bien avisé. Au même encore, 
pour 1,020 francs, quarante lettres du Grand Frédéric 
au baron de Horst, ministre d'État ; — pour 600 francs, 
une lettre de compliments de Bianca Capello, cette 
grande-duchesse de Toscane, Tune des femmes les plus 
célèbres du xvi® siècle, écrite le 19 août à don Ferrante de 
Terres; — pour 155francs, une lettre d' Or^m;— et pour 
500 francs un autographe de lady Stanhope, la nièce 
de Pitt, bien connue par son existence aventureuse en 
Orient, où elle vécut longtemps en souveraine. — Enfin, 
toujours pour la même collection, et à 1,000 fr., Tune 
des plus belles lettres de Voltaire, écrivant, le 23 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 18M. 165 

février 1722, à J.-B. Rousseau, pour lui soumettre le 
plan de la Henriade et solliciter ses conseils. 

Paris, %3 février /7^J^. 

Mon estime pour vous et le besoin que j'ai des conseils d'un 
homme seul capable d'en donner de bons en poésie, m'ont déter- 
miné à vous envoler un plan que je viens de faire à la hâte de mon 
ouvrage. Vous y trouverez, je croi, les règles du poëme épique 
observées. Le poëme commence au siège de Paris et finit & sa prise. 
Les prédictions faittes à Henri quatre dans le premier chant s'ac- 
complissent dans tous les autres. L'histoire n'y est point altérée 
dans les faits principaux ; les fictions y sont touttes allégoriques ; 
nos passions^ nos vertus et nos vices y sont personnifiés ; le héros 
n'a des faiblesses que pour faire valoii' davantage ses vertus. Je 
regrette que ma fortune ne me permette pas d'aller vous rendre visite 
à Vienne. Je vous assure que je partirois de bon cœur pous voir 
deux hommes aussi extraordinaires chacun dans son genre que mon- 
sieur le prince Eugène et vous. Je me ferois un véritable plaisir de 
quitter Paris pour vous réciter mon poëme devant liiy aux heures 
de son loisir. 

J'espère que vous reviendrez en France. Du moins, si on ne peut 
espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr que j'irai cher- 
cher à Bruxelles, le véritable antidote contre le poison des Lamotte 
et des Fontenelle. 

Je vous supplie^ monsieur, de compter toute votre vie sur moy, 
comme sur le plus zélé de vos admirateurs. 

vicissitude des hommes et triste retour des choses 
d'ici-bas ! — Peu de temps après, Voltaire rompait avec 
Rousseau et devenait son ennemi acharné. 

Encore acquise pour le même cabinet, à SOO francs, 
une lettre de Louis Poellnitz, cet aventurier, auteur 
de la Scène galante, dont le roi de Prusse aimait 
taat les saillies. Il écrit à la margrave de Bayreuth et 
malmène un peu Voltaire, ce railleur qui n'aimait pas 
à être raillé, et qui, avec tant d'esprit, possédait au 
suprême degré celui de courtisan. C'était l'époque sans 
doute où, fatigué de blanchir le linge sale (corriger les 



166 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

vers) de Frédéric, il se brouilla avec lui et quitta sa 
cour. 

'Le roi de poètes, dit Poellnitz, est en procès avec le juif Hirsch. Il 
est hué de tout le monde. Il veut mettre la Croix du Mérite et la 
clef de chambellan aux pieds du roi et se remettre à faire des vers. 
Il est ti'ès mal du scorbut et vient de perdre deux dents devant, ce 
qui n'embellit pas son masque. 

Le prince d'Orauge, par Tintermédiaire ordinaire qui 
opère pour lui, s'est rendu acquéreur de trois lettres 
de Frédéric de G-entz, d'un très grand intérêt pour 
l'histoire de la campagne d'Austerlitz, à 3,050 francs; — 
de trente-quatre lettres de la dtichesse de Civrac^ dame 
d'honneur des filles de Louis XV, contenant des détails 
piquants sur les mœurs de la cour et sur le vol des 
diamants de la dauphine, commis par M"»® de Boisge- 
roux. 

Le duc d'Aumale, de son côté, a fait acheter 
deux lettres autographes, signées Dem, du général 
Dumouriez à M. de Broval, secrétaire du fils de Phi- 
lippe-Égalité, dans lesquelles il souhaite la prochaine 
arrivée du duc d'Orléans en Espagne et l'heureux 
succès de la campagne entreprise contre les Fran- 
çais. 

Les généraux anglais, dit-il, sont ignorants, présomptueux et 
impérieux. Je ne peux ni faire, ni écrire, ni dire davantage sur ce 
qui reste à faire pour défendre la liberté espagnole. J'ai fait plus 
que Philoctète. Je n'ai pas attendu qu'on vînt demander les flèches 
d'Hercule. Je les ai envoyées d'avance; mais personne n'a voulu 
essayer de les tirer. 

Pour le fils de Louis-Philippe, cette lettre était à reti- 
rer de la circulation. Coût : 205 francs. 

Dans cette très remarquable collection, on trouvait 
encore : 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN £882. 167 

Quatre lettres du duc de Valmy, adressées, en Tau III, 
à sa maîtresse, la cîtoyeune Lamotte : 350 francs. 

La minute autographe d'une lettre de Louis XIV à 
Philippe V: 1,000 francs. 

Une lettre de M°»<» deMaintenon^xx maréchal de Belle- 
fonds. Très montée en valeur. M™» de Maintenon : 
1,300 francs. 

Un manuscrit autographe de Ney. Plan de bataille 
du dimanche 15 vendémiaire an XIII : 600 francs. 

L'ordre d'exécution du général Armand-Louis de 
Gontaut, duc de Biron, signé de Fouquier-T inville, 
acheté par M. Lecoq, auteur estimé en train d'écrire 
une histoire de la Révolution. 

Citons encore : 

Une signature de Chiillaume : 45 francs. 

Deux lettres de Victor Hugo : 20 et 31 francs. 

Un petit mot ^Alfred de Musset : 61 francs. 

Un billet à' Auguste Comte : 41 francs. Ce qui prouve 
qu'il y a encore des adeptes du positivisme. 

n se forme évidemment des collections sur la période 
de la Commune. Cette néfaste épopée a déjà ses collec- 
tionneurs. 

Haoul Rigaultf Original de sa démission de délégué 
à la Sûreté générale : 55 francs. 

BosseL Ordre pour l'organisation du régiment de 
marche que le citoyen Eudes est autorisé à former : 
32 francs. 

Bélescluze. Suppression de l'uniforme et des galons 
dans l'intendance, afin d'éviter une assimilation aux 
grades militaires : 45 francs. 

Le portrait-carte de Ferré, avec une dédicace signée : 
23 francs. 

Une pièce de vers de Louise Michel, prisonnière de 

mi: 



168 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN £882. 



SOUVENIR AU CITOYEN TH. FERRÉ 

Nous reviendrons, foule sans nombre, 
Nous viendrons par tous les chemins, 
Spectres vengeurs sortant de l'ombre, 
Nous viendrons nous serrant les mains, 
Les uns, dans les sombres suaires^ 
£H les autres encore sanglants. 
Les trous des balles dans leurs flancs. 
Pâles sous nos rouges bannières. 

Cette poésie, exempte de fiel, d'un calme et d'une 
douceur angélique, a valu le prix le plus élevé des 
autographes de la Commune : 55 francs. Décidément, 
Louise Michel et Raoul Rigault se partagent les faveurs 
du public. 

Le 14 mars, dispersion des collections groupées du 
pasteur Dide, directeur de la Revue de la Révolution 
française ; du pasteur Coquerel, et de M. Walferdin. 

Nous nous bornerons à signaler les adjudications sui- 
vantes. Les prix indiquent le goût et les préoccupations 
du public. 

La Société du protestantisme français a fait acheter 
quelques pièces curieuses : Channing^ 50 francs, et 
Boissy d'Anglas, 105 Irancs. 

te prince d'Orange, un dossier de premier ordre sur 
Humholdt: 1,000 francs, et une très curieuse corres- 
pondance de Sismondi : 1,000 francs aussi. C'est égale- 
ment lui qui a pris les lettres du chevalier de Balleroy^ 
maréchal de camp des armées de Louis XV et de 
Louis XVI. 

M. Morrison s*est rendu acquéreur, pour 150 francs, 
d'une première lettre de Washington à Thomas Paine ; 
pour 300 francs, d'une lettre de Jean de Witt, et, pour 
la même somme, de trois lettres de Pigalle^ dont l'une 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 169 

très curieuse, sur le monument du maréchal de Saxe. 

BorieSj Tun des quatre sergents de La Rochelle, qui 
eut son heure de célébrité : 35 francs. 

L'écriture de ffenri BegnauU, plus rare dans le 
commerce que ses aquarelles : 80 francs. 

Sully-Prudhomme, le nouvel académicien, une actua- 
lité en hausse : 30 francs. Bossuet^ un peu oublié, en 
baisse : 190 francs. 

CJuiteaubriaiid et Bufon^ complètement démodés, 
oscillent entre 6 et 10 francs, tandis que le général Clu- 
seret monte à 25 francs. 

M. de Lesseps ne se vend que 21 francs. Il montera 
au double après le percement de Tisthme de Panama. 

Paul-Louis Courier, le pamphlétaire, est au même 
prix que M"« Croizette : 10 francs. 

Suzanne Brohan a été cotée un peu cher : 50 francs. 
Sa sœur Madeleine est descendue à 21 francs. Mystère! 

Les lignes de Courbet ne valent pas un coup de pin- 
ceau : c'est 15 francs, autant que Delacroix, du reste. 

On atteint les hauts prix Rwec Priestley : 310 francs ; 
Drouineau : 100 francs ; Fouquier-Tinville à sa 
femme : 240 francs ; M'"^ Geoffrin à Cramer : 300 fr. 

Les hommes de la Révolution : Vhhhé Fouchet, Tabbé 
Qfégoire, Vadier, MirabeauM^'' Tallien, valent encore 
un louis, comme Gamàetta et comme Octave Feuillet. 

M. Jules Simon est à 10 francs, pas plus. Ce n'est 
pas cher. 

En somme, beaucoup d'entrain à cette vente, mais 
résultat passable seulement. 

Feu M. Cottenet, dont on vient de vendre les collec- 
tions, aimait passionnément les lettres et les arts. Il 
était Tun des membres fondateurs de la Société de 
Y Histoire de Part français. En 1849 et en 1850, sous 
fe pseudonyme de Cernay, il avait écrit des comptes 

15 



170 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

rendus du Salon. C'est avec Edouard Dentu, devenu 
Tun de nos meilleurs éditeurs, qu'il avait commencé sa 
collection, alors qu'ils étaient ensemble au lycée Louis- 
le-Grand. Les deux amis, en sortant de classe, mon- 
taient chez le père Charavay, qui habitait alors place 
Saint-André-des-Arts, et s'amusaient à fouiller dans 
les cartons. Tous deux restèrent fidèles à cette passion 
de jeunesse. Plus tard, secrétaire général de la Chambre 
de commerce, M. Cottenet se délassait des fatigues de 
ses fonctions arides en recueillant avec passion les 
lettres des artistes français et étrangers. Saluez! Il 
avait trouvé un aut(^raphe splendide, une lettre écrite 
et signée de Velasquez — Diego Rodrigvsz de SUva! 
— la seule connue I Elle avait été achetée par lui, en 
1857, à la vente du comte Esterhazy, au prix infime de 
225 francs. Elle a été vendue 2,350 francs. Fillon, qui 
avait de tout, ne possédait rien du grand peintre espa- 
gnol. 

C'était là un de ses chagrins. 

Après une carrière courte, mais bien remplie, M. Cotte- 
net, le 13 mars 1881, à cinquante-trois ans, dans la 
force de l'âge, mourut d'une cruelle et terrible maladie 
de cœur. Sa vente a duré trois jours, du 30 mars au 
l^"* avriU 

Grâce à l'obligeante complaisance de mon ami Etienne 
Charavay, j'ai pu prendre copie, dans les dossiers de 
M. Cottenet, de quelques lettres du plus haut intérêt. 
Je crois que la meilleure manière de laisser trace de 
cette vente,;dan3 ce livre, c'est de les reproduire in ex- 
tenso avec leurs fautes d'ortographe si elles en con- 
tiennent. Ce que je vais faire. 

D'abord une lettre curieuse de notre très regretté 
Corot. Il l'écrivit en 1828, de Rome, où il étudiait la 
peinture. Il était alors âgé de trente-deux ans. Depuis 
six années seulement il peignait. Longtemps ses pa- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 171 

rents, honnêtes drapiers, sans obtenir de succès, avaient 
voulu contrarier sa vocation artistique. 

Corot est donc à Rome. Il n'est certainement pas 
encore l'un de nos meilleurs paysagistes* Il fait ses 
premiers pas dans la carrière et il dit : 

Rome, ce 27 mars 48%8, 

Mon cher Monsieur Duverney, j'ai été bien long à répondre à 
votre aimable lettre de septembre dernier. Elle m'a fait grand 
plaisir. Vous avez donc trouvé que j'ai fait des progrès ; cela doit 
m'encourager : aussi je vais bien m'appliquer à chercher encor 
dans ma dernière campagne. L'on a bien raison de dire que plu» 
on avance, plus on trouve de difQcultés. Il y a certaines parties de 
la peinture, comme je voudrais les traiter, qui me paraissent inat- 
taquables. C'est au point que je n'ose pas aborder les tableaux que 
j'avais ébauchés au commencement de l'hiver. Le temps a été con- 
tinuellement beau et je préférais sortir. Je ne pouvais pas tenir à 
l'atelier. J'ai le projet de quitter l'Italie au mois de septembre 
prochain, de revenir à Paris et là, après vous avoir embrassés tous, 
m'en occuper sérieusement. Vous concevrez mon bonheur, alors au 
milieu de mes parents et amis, livré à l'étude de mes tableaux, 
n'étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites; j'y serai 
tout entier, et après mon travail j'aurai en perspective une soirée 
agréable pour me délasser et me raffraîchir pour le lendemain. Il 
y a douze ans je rêvais à ce bonheur; j'y touche : que la fortune ne 
vienne pas me l'enlever. 

J'ai le projet d'aller au mois de mai passer quelque temps à 
• Naples. De là je reviendrai aux environs de Rome où je m'effor- 
cerai encore de chercher la force et la grâce de la nature. Je me 
trouverai bien heureux si je puis en rapporter quelques études 
d'une exécution plus satisfaisante. Je tâcherai d'en faire peu et de 
meilleures. 

Dans ce moment-ci à Rome, je fais des études dehors, je fais 
des costumes peints et dessinés, et puis quelques compositions, 
pendant que je suis encore dans le pays. Si l'on savait bien à quel 
point je suis rempli de mon affaire, peut-être me pardonnerait-on 
mes négligences. Lorsqu'à Paris vous verrez tout ce que j'ai fait, 
vous m'en direz des bonnes nouvelles, persuadé que vous êtes que 
je n'ai pas de facilité à exécuter. 

Un de mes camarades vient de recevoir un petit journal du 
Salon. M. Corot : 221, 222, d'une bonne couleur, effet piquant, 



172 VHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

transparence; nous llnvitons à mieux dessiner et varier les formes 
de ses arbres. D'après tout cela, je n'ai pas trop à me plaindre pour 
ce Salun-ci. Maintenant^ ce n'est pas le tout; il ne faut pas rester 
là; je suis coupable si je n'avance pas. Adressez mille choses ami- 
cales à M«»e Duverney. Je souhaite que la mère et l'enfant se por- 
tent bien, à toute votre famille. Lorsque vous verrez mon père et 
ma mère, embrassez-les bien pour moi, M. et M«»e Semejou. 

Si le hasard vous favorisait de voir ces dames/ rue du Bac, dites- 
leur que si on m'en veut, on a bien tort; je suis toujours le même 
bon garçon, mais un peu fou. 

Je vous embrasse de tout mon cœur. 

Votre ami, 

Camille Corot. 

Monsieur Théodore Duverney, rue Neuve des Petits-Champs, 
au coin de celle Sainte-Anne, Paris. 

Vendue 52 francs. 

Théodore Rousseau, substituant la plume au pinceau, 
écrivant un paysage au lieu de le peindre, c'est assez 
rare, nest-ce pas? On lui avait sans doute demandé 
cet autographe. — Jugez-en. Voici ce petit morceau 
d'une grande fraîcheur de coloris. 

De la fenêtre de mon atelier, à la campagne, j'aperçois sur un« 
légère élévation de terrain le coin d'un petit bois de chênes. Il est 
pauvret, rabougri et rocheux, mais relevé à point dans son humi- ^ 
litô par la projection mjgestueuse de trois beaux peupliers qui sont 
les monuments de la plaine. 

De loin il n'y a qu'eux, mais en s'approchant, on reconnaît que 
ce lieu est consacré par une touchante union. Il ne faudrait pas 
dire du mal du petit bois devant ces trois gaillards-là. Il ne faudrait 
pas non plus s'enhardir à trop de familiarité avec les peupliers sous 
peine de voir les ronces prendre leur parti. 

Th. Rousseau. 
Acheté 60 francs. 

Les grands maîtres ont leurs hésitations. Meisso- 
nier a douté de lui une fois au moins dans sa vie, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 173 

comme le prouve la lettre suivante adressée probable- 
ment au général Fleury. 

Mon général, 

Je n'ai pu faire aussi bien que je le souhaitais le portrait qu'a 
bien voulu me demander Sa Majesté et craignant de lui faire voir 
une chose qui ne serait pas tout-à-fait ce qu'elle attend de moi^ 
j'hésite à le lui présenter. 

G*est bien cruel pour moi, après tant d'années de travail et d'ef- 
forts, au moment oîi je croyais pouvoir compter sur ce que j'ai ap- 
pris, d'avouer que je me trouve impuissant à saisir, aussi bien que 
je l'aurais voulu, la première chose que m'a demandé Sa Majesté. 
Je voudrais bien^ si cela était possible, pouvoir moi-même m'en 
excuser auprès d'elle et la prier de me permettre de tenter une 
seconde épreuve. Pouvez-vous, cher général, vous qui avez été si 
bon pour moi, me l'obtenir? Ma reconnaissance et mon dévoue- 
ment en seront augmentés. 

Veuillez agréer l'expression de mes sentiments les plus distin- 
gués. 

Ë. Meissonier. 
^S mars, 4864^ Poissy. 

Adjugée à 21 francs. — Pas chère récriture, quand 
le crayon ou le pinceau valent tant I 

Emn Roche fort a peut-être oublié MUa. Je puis 
lui citer la première strophe de ce poème de jeunesse. 

Vous ne connaissez pas les filles de Gayenne, 
Avec leurs madras bleus, leurs corsages d'indienne 
£t leurs pendants d'oreille aux perles de Java. 
Astres d'un autre ciel, fleurs d'un autre hémisphère, 
Enfants gâtés, passant, sous leur chaude atmosphère, 
Leur jeunesse à dormir, leur vie à ne rien faire, 
Entre l'amour qui vient et l'amour qui s'en va. 

35 francs le poème avec une pièce de vers en plus 
par-dessus le marché. 

Gambetta a 25 ans. Il est avocat stagiaire. Il discute 
ainsi avec Tun de ses amis les chances d'un acquitte- 

15. 



174 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

tement d'une aimable recluse de Saint-Lazare qui me 
paraît avoir habité quelque temps la rue de Su- 
resne. 

le ^ (\) décembre 486S. 
Mon cher héliographe, 

Je suis allé voir ta protégée à Saint-Lazare. Son affaire, d'après 
ses explications mêmes, me paraît très grave; il y a répétition 
dans le délit d'excitation à la débauche de filles mineures. 

11 sera bien difficile de la retirer des filets des magistrats; ce 
sont mailles serrées et drues qui gardent tout, surtout les carpes. 
Mais, par amour de toi, je ferai l'impossible, et je la disputerai à 
ces vautours en prurit de la moralité, jusqu'à épuisement. 

Je voudrais seulement qu'elle eût confiance en moi, c'est une 
des conditions d'énergie de ma nature ; c'est peutr-étre bizarre, 
mais qui rendra raison de la bizarrerie des hommes et du caprice 
des avocats ? 

Aie donc la complaisance de voir (ici des mots effacés) et envoie 
ça à mon cabinet, rue Bonaparte, 45. Tous les jours^ avant onze 
heures du matin. 

Que les temps de Brantôme sont loin de nous ; voilà qu'on se 
met à poursuivre les dames galantes. La vergogne envahit la lan- 
gue, la mode et jusqu'au parquet. 

Où allons-nous? 

La Vertumanie nous tuera. 

Ton fidèle quand même. 

LÉON Gambetta. 
45, rue Bonaparte. 

Vendue 41 francs, — un franc cinquante la ligne, 
voilà le cours. — Les romanciers en renom sont payés 
à un taux plus élevé dans les journaux quotidiens. 

Le peintre Zouis David fut un véritable caméléon po- 
litique. Il tournait à tous les vents, comme ces girouettes 
placées au sommet de nos édifices publics. Suivons- 
le dans quelques-unes de ses étapes. C'est assez cu- 
rieux. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 175 

Premier peintre du roi, il est royaliste : Il écrit au 

marquis *** 

Rome, 46 fémHer 1785. 
Je viens d'exécuter pour le Roi mon tableau des Horaces. 

Vendue 40 francs. 

27 brumaire an III, période républicaine. 

11 est prêt à renier Danton. Nous sommes après ther- 
midor, ce n'est plus l'époque exaltée où l'humanité 
n'avait pas fait un pas depuis la mort de Socrate. De 
sa prison du Luxembourg, il demande aux membres de 
la Convention sa mise en liberté provisoire. 

Je n'ai jamais formé de vœux que pour le triomphe de la liberté.^ 
Je ne me suis attaché aux hommes qu'à cause de l'ardeur que je leur 
ai supposée pour cette belle cause à laquelle je me suis dévoué tout 
entier. Si j'ai été trompé par eux, mon erreur est excusable, puisque 
ce fat une erreur de l'opinion publique. 

180 francs. 

8 messidor an VIII. Il suit le courant des idées nou- 
velles et se rapproche du pouvoir. 

Je peins en ce moment le portrait de madame Récamier. 

26 francs. 

22 frimaire an XIII. Il est avantageux pour ses inté- 
rêts de devenir bonapartiste ; il le devient ! Il peint un 
Napoléon beau de génie et une Joséphine rayonnante 
d'amour et de jeunesse : 

A M. rintendant général de la Maison de V Empereur, 

Je viens de terminer l'esquisse peinte de la composition du por- 
trait de sa magesté, destiné au tribunal de la ville de Gènes. Je vais 
me mettre sur-le-champ à l'exécution sur toile. Je vous envoie le 



176 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

dessin de la bordare qui doit être ornée. Je ne perds pas de temps. 
J'ai deux tableaux en activité, d'abord celui du couronnement, de 
30 pieds de long sur 19 de large, ensuite le portrait de Sa Majesté, 
puis de plus un troisième représentant l'entrée de l'Empereur à 
l'Hotel-de-Ville. 

100 francs. 

14 juin 1806. Le farouche conventionnel change de 
style. Il devient clérical. Il renie Robespierre, qu'il 
embrassait si affectueusement le 8 thermidor, en lui 
disant : a Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi. » 

M, l'Intendant général de la Maison de l'Empereur, 
Où dois-je déposer les trois portraits du pape? 

, 20 francs. 

14 avril 1810. De plus en plus courtisan. 

Après avoir juré jadis une haine éternelle aux dis- 
tinctions, il prépare sa nomination de commandeur de 
la Légion d'honneur. Il écrit au même : 

Nommé premier peintre de l'Empereur, je demande à être pré- 
senté à mon souverain comme ofQcier de sa maison. 

40 francs. 

21 novembre 1819. 11 retrouve un peu le sentiment 
perdu de sa dignité. Il avait raison, car la Restauration 
ne voulut jamais ni de David vivant ni de David mort. 
S'adressant à M. Lechevalier, il lui dit: 

Expulsé de France, comme régicide, je ne veux faire aucune 
démarche pour rentrer en France. 

32 francs. 

David d* Angers y le sculpteur qui n'avait riendecom- 
mun avec son homonyme, l'ami de Saint-Just, de Col- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 177 

lot-d'Herbois et de Marat, écrivit, ea 1842, de curieuses 
lettres au sujet du monument de Gutenberg à Stras- 
bourg. Il voulait tout d'abord mettre sur le piédestal la 
figure de Bossuet à côté de celle de Luther. Idée bi- 
zarre, mais il se décida enfin à supprimer ces deux 
figures, 

paisqu'elles seraient une cause certaine de désordre et de mani- 
festations hostiles. 

Il est certain que Bossuet et Luther se seraient regar- 
dés avec étonnement. 

Vendue 35 francs. 

Il serait facile encore d'extraire bien des lettres inté- 
ressantes de la galerie des peintres et des célébrités 
diverses laissées par M, Cottenet ; mais cela nous entraî- 
nerait trop loin. 

Bornons-nous à dire que cette vente, dont on parlera 
longtemps, a produit 17,503 francs. 

Ne quittons pas l'hôtel des ventes sans mentionner la 
somme totale de 27,500 francs donnée par la vente des 
tableaux de M. Plassan. On s'est disputé surtout la Joie 
iela famille, 3,000 francs; le Lever, 1,270 francs, et 
\^ Sortie du bain, 950 francs. 



XVII 



LdiPucelle travestie. — Le Père Duchesne de Tournay. — Olympie. 

— La tante de Florian. — Le diable dans le corps de Rousseau. 

— Gentil propos de M"® de Fontaine. — Épitaphe de M"»« Du 
Ghàtelet. — Interrogatoire d'Arois, — L'encens de M«»« de Pom- 
padour. — Collection Pochet-Deroche. — Une vente sans expert : 
tous ayant refusé, — Un commissaire-priseur malgré lui. — Le 
Waterloo de M. Broies. — Cinq Raphaël pour cinq cents francs. 

— Une tapisserie d'après Van Dyck. 



Paris, 6 avnl. 



Il faut vivre m riant et mourir en riant, a écrit 
quelque part cet immortel railleur qui s'appelait Vol- 
taire. 

Le précepte a du bon, lorsqu'on peut le suivre; mais 
tout le monde n'arrive pas à la force de caractère né- 
cessaire pour le mettre en pratique. 

Seul, peut-être, le curé de Meudon, de joviale humeur, 
qui traitait ses malades par la gaieté et ne connut jamais 
dans sa vie la mélancolie, eut le courage de son opi- 
nion. Avant de mourir, il dictait son testament en ces 
termes : 

« Je n'ai rien de vaillant. Je dois beaucoup et je 
donne le reste aux pauvres. » 

Puis, réunissant toutes ses forces et « s'esclaffant de 
rire » une dernière fois, il jeta comme adieu ces pa- 
roles à ceux qui l'entouraient : 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 179 

« Je m'en vais quérir un grand peut-être. Tirez le 
» rideau, la farce est jouée. » 

Mais Voltaire, lui, a ri jaune plus d'une fols, et je 
viens d'en avoir encore tout récemment la preuve dans 
un dossier volumineux qui le concernait et qui faisait 
partie d'une vente d'Eugène Charavay, faite le 28 mars 
dernier. 

Ce sont surtout des lettres écrites de Ferney, de Ber- 
lin, de Sans-Souci et de Colmar, de 1751 à 1778, à son 
fidèle ami le marquis de Thibouville, la plupart signées 
de lui, les autres dictées à son secrétaire Wagnière, et 
parafées du petit V bien connu des amateurs d'auto- 
graphes. 

Voltaire est aux Délices. Son désespoir est profond. 
On fait passer de mains en mains des copies de la 
Pncelle. 

su mai 4755, 

Ma pauvre Pucclle devient une p. . . infâme à qui Ton fait dire 
des grossièretez insupportables. On y mêle encore de la satire, on 
glisse pour la commodité de la rime des vers scandaleux contre 
les personnes à qui je suis le plus attaché. Cette persécution d'une 
espèce si nouvelle que j'essuie dans ma retraite m'accable d'une 
douleur contre laquelle je n'ay point de ressources. 

Trois mois plus tard. Voltaire exhale de nouvelles 
plaintes aussi amères que les précédentes : 

Les Délices, S août 1755. 

La Pucelle court partout accompagnée de toutes les bêtises, de 
toutes les horreurs que de sots méchants ont pu imaginer» Vos 
Français sont trop mauvais. 

Voici une lettre qui a tous les emportements de la 
colère du Père Duchesne. Elle est datée de Ferney, 
20 mai 1760. Il s'agit de la guerre que lui font 
ses rivaux au sujet d'Oreste et de M"« Clairon» 



180 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Elle ressemble, pour lui, à celle des rats et des gre- 
nouilles de la fable : . 

Jansénistes, Molinistes, Convulsionnaires, Jean-Jacques voulant 
qu'on mange du gland, Palissot, monté sur Jean-Jacques, maître 
Joli de Fleuri braillant des absurdltez, que ces gens f.... viennent 
donc dans la terre de Ferney, je les mettray au pilori. J'ai con- 
servé mes fonctions de gentilhomme ordinaire du Roy, et pardieu, 
l'on ne sait pas qu'il a des bontés pour moi. Je suis très bien avec 
Mme de P. (Pompadour) et M. le duc de Ch. (Choiseul). Je ne 
crains rien et je me f.., de.», et de... et je leur donnerai sur les 
oreilles à l'occasion. 

Cette lettre devait être brûlée, suivant les recom- 
mandations de récrivain ; or, ce sont toujours celles-là 
qu'on garde de préférence. 

Le 23 novembre 1761, il écrivit de Ferney, toujours à 
M. de Thibouville, pour lui donner quelques détails sur 
la tragédie à'Olympie : 

Le rôle d'Olympie ne convient pas à M"« Clairon. J'ai écrit 
cette pièce en six jours, et il n'y a rien d'étonnant si je la modi- 
fie plus tard. 

Olympia sera jouée à Ferney avant d'être jouée à Paris. M™« De- 
nis joue Statira supérieurement. Nous avons une assez bonne 
Olympie, un bon Gassandre, un bon Hierofante, un bon Antigone. 
M"o Corneille dit les vers comme son oncle les faisait. Elle est 
née actrice comique et tragique, c'est un naturel étonnant. Dieu 
nous la devait. 

Florian était par alliance le neveu de Voltaire. II avait 
épousé sa nièce. Ils étaient en correspondance suivie; 
mais c'était Wagnière qui, le plus souvent^ tenait la 
plume. Voltaire mettait simplement son initiale au 
bas de ce qu'il avait dicté. Voici une lettre assez 
croustillante du patriarche de Ferney. Il avait alors 
81 ans : 

^^ janvier 4775. 

Le vieux malade de Ferney remercie bien sensiblement M. de 
Florian. Il l'embrasse de tout son cœur. Il lui écrit sur ce petit pa- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 181 

pier imperceptible pour épargner à un jeune officier, très médio- 
crement paie, un port de lettre considérable. 

M. de Florian a eu bien des tantes, mais il n'en a pas eu de 
plus aimable que celle d'aujourd'hui. 11 verra, quand il sera à Fer- 
ney, une sœur de la nouvelle tante âgée d'environ seize ans et qui 
serait très digne de commettre un inceste avec M. de Florian, si 
elle n'était retenue par son extrême pudeur. Il est vrai que cette 
pudibonde demoiselle va rarement à la messe parce qu'elle s'y en- 
nuie et qu'elle n'entend pas encore le latin ; mais vous la corrige- 
rez et vous pourrez bien abandonner pour elle M"« Dupuits qui 
vous aimait si tendrement et si violemment. Le nez de M"e Du- 
puits ne se reforme pas encore, knais ses doigts acquièrent une 
souplesse merveilleuse au clavecin, et si elle ne se sert pas inces- 
samment de ses doigta pour lui gratter où il lui démange, il faudra 
qu'elle soit plus pudibonde que la sœur de votre nouvelle tante. 

Voilà tout ce que je puis vous mander de votre famille dont j'ai 
l'honneur d'estre un peu par ricochet. Je vous donne ma bénédic- 
tion t» quantum possum et in quantum indiges. 

Signé : V. 

Continuons à puiser dans ce précieux dossier. 

Le 28 février 1764, dans une lettre à Saurin, Voltaire 
donne son opinion sur Shakspeare. A son avis, Thom- 
soQ, s'il avait été moins déclamateur, aurait réformé le 
théâtre anglais que Shakspeare a fait naître et a gâté. 
Il ajoute : 

Mais ce Gilles Shakespeare avec toute sa barbarie et son ridi- 
cule a, comme Lopez de Vega, des traits si naïfs et si vrais et un 
fracas d'action si imposant que tous les raisonnements de Pierre 
Corneille sont à la glace en comparaison du tragique de ce Gilles. 
On court encore à ses pièces et on s'y plaît en les trouvant ab- 
surdes. 

Persécuté par les dévots, Voltaire, esprit plus faible 
qu'il ne voulait le laisser paraître, tour à tour athée et 
déiste, sceptique et croyant, se préoccupait de ce qui 
se passerait après lui. Il redoutait beaucoup que Ton 
ne jelàt son corps à la voirie après sa mort. Il avait 
peur de ceux qu'il avait tant raillés !... 

16 



182 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 



Ferneyj 5 avril 176$. 

J'ai été sur le point de mourir. J'ai rempli, à mon dixième accès 
de fièvre, tous les devoirs d'un officier de la chambre d'un roi très 
chrétien et d'un citoyen qui doit mourir dans la religion de sa patrie. 
J'ai pris acte formel de ces deux points devant notaire et j'enver- 
rai l'acte à notre cher secrétaire de l'Académie Française, pour le 
déposer dans les archives de l'Académie afin que la prêtrailie ne 
s'avise pas après ma mort de manquer de respect au corps dont 
j'ai l'honneur d'être. 

Le 9 juin 1767, il s'adresse à son ami Saurin et fait 
allusion aux tracasseries genevoises. A ce sujet, il ne 
manque pas de faire une longue tirade contre Rousseau. 
La fin de la lettre est un peu raide; mais, par ce temps 
de naturalisme, nous pouvons tout citer. C'est, du 
reste, de Thistoire. 

Le diable est à Neufchâtel comme il est à Genève, mais il es 
principalement dans le corps de Jean-Jacques qui s'est brouiUé en 
Angleterre avec tout le canton où il demeurait. Il s'en est enfui, 
au plus vite, après avoir laissé sur sa table une lettre dans laquelle 
il chantait pouille à ses hôtes et à ses voisius. 

M. de Chabanon fait une tragédie, encore y a-t-il bien de la 
peine. Pour moi, je suis hors de combat. Je me console en for- 
mant des jeunes gens. M™» de Fontaine Martel disait que, quand 
on avait le malheur de ne pouvoir plus être catin il fallait être ma- 
querelle. 

Sur ce je vous embrasse le plus cordialement et le plus sensi- 
blement du monde. 

Le 26 octobre 1749, il envoie à M. d'Aiguebère, con- 
seiller au parlement de Toulouse, une missive pour lui 
faire part de la perte de la marquise du Chàtelet, « qui 
vient de mourir de la manière la plus funeste en le 
laissant seul au monde ». 

Elle a laissé, dit-il, des monuments qui forceront l'envie et la fri- 
volité maligne de notre nation à reconnaître en elle ce génie supé- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 4882. 183 

rieup, que l'oa confondait avec le goût des pompons, des diamants 
et du cavagnole. 

On sait que M"»® du Châtelet, trouvant son amant 
trop platonique, se laissa prendre d'assaut par le dra- 
gon Saint-Lambert, préférant : 

A l'amour qu'on écrit celui qu'on n'écrit pas. 

Voltaire, on le voit, ne tint pas rigueur à son ingrate 
maîtresse ; il fit même Tépitaphe suivante, du dernier 
galant, retrouvée dans ses poésies mêlées : 

L'Univers a perdu la sublime Emilie ! 

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité. 

Les dieux en lui donnant leur âme et leur génie 

N'avaient gardé pour eux que l'immortalité ! 

A ce dossier très rare était joint Tînterrogatoire subi 
lors de son arrestation en 1717, au sujet des vers qu'on 
lui attribuait contre le Régent et la duchesse de Berry. 
Il déclare qu'on ne trouvera aucune pièce contre lui en 
ce qui concerne ses ouvrages, car il ne s'est fié qu'à 
ses véritables amis. Le rapport du juge, qui l'appelle 
AroiSy s'achève ainsi : 

Je luy demandays s'il n'avait rien dans ses papiers quy pu le 
convaincre; il me répondit que non; que heureusement pour luy 
l'exempt ne s'étoit point saiBy de la culotte où il y avoit des vers 
et des chansons; qu'il étoit monté au lieu {sic) ou il avait jette les 
dit vers et chanssons. 

Pas maladroit, M. Arrouet ! 

Et, pour finir cette nomenclature, je livre aux bio- 
graphes futurs la lettre suivante de la marquise de 
Pompadour, scellée d'un cachet à ses armes. Elle a 
encore trait à Voltaire, 

Cette lettre, bien que très incorrecte de style, manque 
nn peu trop de fautes d'orthographe. Puis Antoinette 



184 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 

Poisson n'a pas signé. Aussi je doutais de son authen- 
ticité, mais Eugène Charavay m'ayant affirmé qu'elle 
était tout entière de la main de la marquise, recopiée 
peut-être seulement par elle, je m'incline et je la cite 
tout entière. 

A Monsieur, 

Monsieur de Voltaire, historiografe de 

France, rue Traversiere à Paris. 

Vous me connaissez assès monsieur pour devoir estre persuadé 
du plaisir que j'auray à vous en faire, j'approuve fort le dessein 
que vous avez de détruire par une histoire vraye les infâmes men- 
songes du journal dont vous me parlez. S'il vous est possible de 
me l'envoyer, je vous en seray fort obligé. Vous ferez apparam- 
ment demander votre permission par M. de Maurepas. Je crois 
qu'elle ne souffrira pas de difficulté. Sy cela était avertisses moy 
je vous prie. 

Adieu, monsieur, soyez bien convaincu que personne ne fait 
plus de cas du mérite et n'estime plus les grands hommes que moy, 
par conséquent Voltaire. 

Fontainebleau, ce dimanche au soir. 

Cette correspondance, qui contenait cent cinquante 
lettres, s'est vendue 2,875 francs. 

Il ne passe pas souvent dans les ventes des documents 
aussi intéressants. Il s'écoulera sans doute du temps 
avant que pareille bonne fortune se présente pour les 
érudits et pour les biographes de Voltaire. 

Bientôt aura lieu la vente Poche t-Deroche. Le libraire 
Antonin Chossonnery a vendu déjà, le 20 mars et jours 
suivants, les brochures de l'époque révolutionnaire. 

Cette collection contient un recueil très important : 
les papiers de François-Noël Babeuf, dit GraccAus, 
comprenant plus de six cents lettres ou minutes du fa- 
rouche républicain, des manuscrits inédits et des 
lettres à sa femme, Victoire Lenglet. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 185 

Trente-quatre lettres de Rouget de Lisle : Conseils 
ou reproches à Bonaparte. Explication de son vote con- 
tre le consulat à vie. Vingt-huit pièces de vers et ma- 
nuscrits précieux. L'Aurore d'un beau jour, — Othello, 
Marguerite d'Anjou, — Fierval, — Les Mœurs du xiii* 
siècle, — L'isle inhabitée. 

Nous ne connaissons guère de Rouget de Lisle que sa 
Marseillaise. — Avis aux biographes. Ils pourraient 
profiter de ces documents, au moment où on va lui 
dresser une statue. 

Citons encore un exemplaire des RecJierches phy- 
siques sur V électricité, rempli dénotes et changements 
delà main de Fauteur : Jean- Paul Marat! 

Cne vente sans expert! Cela est rare et mérite 
d'être raconté. M. X... (lisez M. Brolles, ancien avoué, 
23, rue du Cherche-Midi) avait une collection de ta- 
bleaux. — « Vous possédez des merveilles, » lui disait- 
on. Vous réaliserez une fortune lorsque vous consen- 
tirez à vous en séparer. » 

Cette tentation le prit un beau jour. II courut chez un 
commissalre-priseur très en vogue, le priant de venir 
examiner ses toiles de grands maîtres. 

Exact au rendez-vous, le commissaire, 

.... par l'odeur alléché, 

après un rapide coup d'oeil, lui déclara qu'il ne croyait 
pas pouvoir se charger de cette vente sans le concours 
d'un expert sérieux. 

Dû autre lui répondit qu'il n'y avait pas de salle de 
libre avant la fin de la saison. Près d'un troisième, il 
ne fut pas plus heureux. 

Mais M. X... est tenace. Il prit le Bottin, parcourut 
toute la liste des commissaires-priseurs, et, en dernier 
lieu, il arriva chez M. Berthelin, qui connaissant l'af- 

16. 



186 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

faire, comme ses confrères, refusa poliment, mais net- 
tement. 

M. X... ne se tint pas pour battu. Il s'adressa alors 
au parquet et demanda que Ton désignât d'office, sui- 
vant la loi, quelqu'un pour sa vente, et que ce fût M. Ber- 
thelin. 

Le procureur de la République rendit une ordon- 
nance conforme aux désirs du demandeur, avec cette 
prescription toutefois qu'il serait fait aux Affiches et au 
Catalogue la mention suivante : 

Sans aucune garantie de la part du commissaire-priseur, quanta 
l'origine des œuvres mises en vente et à la vérité des attributions 
portées dans le cs^talogue^ lesquelles ne peuvent engager que la 
seule responsabilité du vendeur. Cette mention devra être repro- 
duite sous forme d'avis à la mise en vente de chaque artiste. 

Vous croyez peut-être que cela a dû faire réfléchir 
M. X... Pas du tout. Le catalogue a été imprimé avec 
les réserves voulues, chez Claye, distribué à nombre 
d'exemplaires, et la vente annoncée pour le jeudi 6 
avril, à la salle n<» 3. 

Par le ministère de M® E. Berthelin, commissaire-priseur, com- 
mis d'office à cet effet. 

M. X... était triomphant. Il avait vaincu toutes les 
résistances. — 500 affiches placardées de tous côtés 
sollicitèrent immédiatement les grands amateurs : 

18 TABLEAUX ANCIENS 

DEUX BUSTES EN MARBRE 

ET 

UNE STATUE EN BRONZE 

Visibles avant leur exposition à THÔtel des Ventes, 

Rue du Cherche-Midi, n© 23i. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 187 

Rien que des chefa-d'œuvre, — d'après le vendeur. 
Trente tableaux décorés de noms splendides. Le petit 
catalogue fut distribué à tous les raffinés qui purent lire : 

Dans récole espagnole : un Murillo, Sainû François 
d'Assise. 

Dans récole flamande : 

DuVan D'ïck, Antiope et Jupiter, avec cette légende 
sublime : Unique ! La gravure seule existe à la Bi- 
lliothèque Nationale. 

Trois RuBENS, dont Tun, Uns Sainte Famille^ est sans 
contredit le tableau où le maître s'est le plus caracté- 
risé. Il y a du Raphaël dans cette œuvre, ce qui fait 
supposer que Rubetis Va faite à son retour d'Italie. 
. Van MiERis. — Joseph et la femme' de Putiphar. 

Un Paul Potter. — Jeune taureau. Le catalogue 
annonçait timidement : On lit le nom de Potter, sans 
qu'il soit possible de reconnaître avant celui de 



Dans récole italienne : 

Quatre Corrège : Léda et le cygne, — Une Sainte en 
prière, avec cette précieuse remarque : Le seul peintre 
qui ait su donner aux yeux baissés une expression 
aussi pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. — 
Un Christ signé Lieto, nom dont se servait quelque- 
fois Antonio Allegri. — lo et Jupiter .• sujet qui lui 
plaisait tout particulièrement. 

Dn Michel- Ange — /Stoi^^J^r^m^ (Inclinons-nous!). 
n est des plus authentiques, car il porte le mono- 
gramme de Michel-Ange : M-A-C-I entrelacés, que 
Var liste a placé sur un tronc d'arbre qui n'est là que 
dans l'unique intention (sic) d'y apposer son chiffre, 

Dn SÉBASTIEN DEL PiOMBO. — Saint Pierre, portrait 
tout à fait remarqimble. 

Dn Raphaël. — (Prosternons-nous I) La Sainte Vierge 
et V Enfant Jésus, signé M. S. F. ^. XXX, ce qui 



188 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

révèle que Raphaël avait trente ans et qu'il était 
dans toute la force de son talent. 

iN'oublions pas Le Pérugin et Andréa Verrochio, et 
non plus une statue antique en bronze, Méléagre, pour 
laquelle l'auteur du livret — il en convient humble- 
ment — a dû s'arrêter devant les difficultés de Tattri- 
bution. Il s'est contenté de cette modeste désignation : 
Inconnu qui allait si bien avec tout le reste. 

Vous devez bien aisément vous figurer Tépilogue de 
cette histoire. 

Le grand jour arrive, le 6 avril. La scène se passe 
dans la salle n® 3, avec les Raphaël, les Murillo, les 
Paul Potter comme décor. 

M^ Berthelin, sa commission d'office entre les mains, 
est à son bureau. 

M. X..., calme et impassible, occupe la place de l'ex- 
pert. Les experts sont trop forts ; impossible de rien 
acheter ni de rien vendre quand ils sont là. Aussi il 
opère lui-même sans expert, — tous les experts ayant 
refusé. La bourse des amateurs sera-t-elle assez garnie 
pour payer les chefs-d'œuvre qu'il va vendre? Cela seul 
le préoccupe. 

Autour de lui, une foule compacte, un peu railleuse, 
attirée par la nouveauté du fait. 

Quelle fête pour les habitués! 

Les grands maîtres, apportés par les commission- 
naires, défilent sur la mise à prix de vingt mille francs. 
La première enchère est à dix francs, et s'arrête là. 
Impossible de trouver dans la salle un amateur de cent 
écus. Les tableaux rentrent piteusement un à un dans 
le magasin. 

A chaque fois. M® Berthelin rappelle au public que : 

a L'exposition mettant les acquéreurs à même de se 
» rendre compte de l'état et de la nature des tableaux, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 489 

» il ne sera admis aucune réclamation une fois Tadju- 

» dication pronçncée. » 

. M. X. tient bon. Il reste imperturbable. 

Mais, au huitième tableau, des protestations éclatent 
de tous les côtés à la fois. On fait un tapage infernal. Il 
faut en finir, à cause des apostrophes de la foule. Le 
Paris sceptique refusant décidément de se laisser con- 
vaincre, M® Berthelin prend le parti de lever la séance, 

Moralité : quatre mille francs de frais. 

On en parlera longtemps, et ce catalogue prendra 
place parmi les plus curieux de l'époque. Gardez-le, si 
vous l'avez, c'est une rareté qui en vaut bien une autre. 

Vous \e voyez, Thôtel Drouot est une galerie d'origi- 
naux où il y a quelquefois de bons portraits à décro- 
cher. Mais il n'est pas impossible qu'on entende repar- 
ler de ces tableaux avant peu. Cet échec, nous en 
sommes convaincu, n'a troublé en aucune sorte la foi 
robuste du propriétaire. 

Cela nous rappelle la mystification des cinq faux Ra- 
phaël, vendus, en 1863, cent francs en moyenne, par 
l'abbé Nicolle et par mademoiselle Elisa, sa sœur, vente 
qui a été si spirituellement racontée dans Ze Cabinet 
de V Amateur. 

Vu, au milieu de nombreuses étoffes, une tapisserie 
fort belle, — un vrai tableau que Van Eyck aurait pu 
signer : le Baptême du Christ par saint Jean (1). 

Les belles tapisseries de cette époque sont rares. 
Celle-là, bien conservée de couleurs, était hors ligne, 
avec ses rehauts tissés d'or et d'argent. La navette avait 
égalé le pinceau. Dans un paysage traversé d'un cours 
d'eau, le Christ nu, dans l'eau jusqu'à mi-jambes, re- 
çoit le baptême de saint Jean. A côté de lui, un ange; 

(I) Venda par Charles Mannheim, 13,000 francs. 



490 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 

autour, des personnages graves, aux gestes sobres, 
revêtus de riches costumes de la fin dii xv« siècle; au 
sommet, dans les nuages, la vision du Père Éternel en- 
touré d'une auréole lumineuse et rayonnante; au-des- 
sous, le Saint-Esprit, symbolisé par la colombe; ajoutez 
une singulière harmonie dans les teintes, et, ce qui ne 
gâte rien, un délicieux encadrement de fleurs et d'oi- 
seaux se mélangeant ensemble dans un motif harmo- 
nieux. 



XVIII 



Le bibliophile Saint- Victor, tour à tour gourmand et gourmet de 
11 Vf es. — Vadé et Rétif : honny soit qui bien en pense. — Paul 
Lacroix malmené par Saint- Victor. — La clémence de la reine 
Christine. — Éditions originales. — Les envois des auteurs con- 
temporains. — Son ex libris. 



PariSy 40 avril. 



Egonominor Porquetl Une vente du libraire Por- 
quet, ce n'est pas rien l surtout lorsqu'il s'agit des livres 
du regretté Paul de Saint-Victor. 

Cette bibliothèque comptait plus de douze mille vo- 
lumes, livTes d'étude pour la plupart, ne méritant pas 
un catalogue descriptif où chaque article doit avoir une 
valeur capable de supporter les frais très élevés d'une 
vente publique. 

Aussi, avec un tact parfait, on a fait deux parts de ces 
livres. La plus grosse a été vendue par lots à la rue des 
Bons-Enfants, il y a quelques mois. La seconde le sera 
en détail du 11 au 15 avril par le ministère, — pacifique 
et immuable celui-là, — de Paul Chevallier. 

Dévoré par un vif désir de s'instruire, Saint- Victor 
acheta d'abord les livres en gourmand; mais il recon- 
nut bien vite qu'en toutes choses l'excès est un vice. 
Bourré d'érudition, son goût s'épura. La qualité vint 
remplacer la quantité, et il passa dans la catégorie des 
gourmets, sans cependant admettre l'exclusivisme de 
certains délicats qui, poussant les choses à l'extrême. 



i92 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 4882. 

ne veulent que des exemplaires haut cotés à la Bourse 
littéraire. 

Cependant, le vulgaire lui faisait horreur. D'après 
Paul Lacroix, le langage des halles répugnait à ce lettré 
auquel Vadé était odieux. 11 ne voulait pas de ce « Ca- 
téchisme poissard » arrangé pour distraire dans les 
heures de désœuvrement les belles ennuyées de Ver- 
sailles. Soutenir le contraire était une hérésie formi- 
dable ; cela le faisait bondir. 

Rétif de La Bretonne, souvent plus naturaliste que 
Zola, passait à ses yeux pour un pornographe sans 
valeur, écrivant le français comme un ruminant des 
Castilles. Il n'accordait le bénéfice des circonstances 
alténuantes au Paysan perverti qu*à cause des gra- 
cieuses illustrations de Binet. 

Son ami, le bibliophile Jacob, cet esprit si distingué 
qui a écrit la préface de son catalogue, nous révèle 
qu'il était traité par lui « comme un fantaisiste capri- 
cieux, sans passion en fait d'art et de littérature, » 
parce qu*il prétendait aimer sans parti pris tout ce qui 
était curieux. 

« 11 en est des livres comme des hommes, lui disait- 
» il. Beaucoup me sont indifférents et j'en sais bon 
» nombre tout à fait haïssables. » 

<( Pourquoi, lui confiait-il aussi, un jour, ne voit-on 
» plus de classiques grecs et latins dans les biblio- 
» thèques? On peut donc avoir fait ses études et se 
» passer ensuite d'un Homère et d'un Virgile? On ne 
» sait pas écrire en français, si on a oublié la langue 
» d'Horace et de Cicéron. » 

Aussi avait-il toutes les éditions Variorum des 
grands écrivains de l'antiquité, et, comme il était 
très instruit, il lisait sans cesse dans leur langue, ap- 
prise par lui au début de sa vie, au collège de Rome, 
les grands poètes italiens : le Dante, Pétrarque, l'Arioste- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 193 

Cependant, il y a dans cette bibliothèque peu de livres 
annotés. Cela surprend, et, comme don César s'adres- 
sant à don Salluste, on peut dire : 

Pour un homme d'esprit, vraiment vous m'étonnez. 

Le véritable bibliophile aime, sur ses auteurs favoris, 
à transcrire ses impressions immédiates. Racine cou- 
vrait de notes latines les marges des principaux poètes 
de Tantiquité. Christine de Suède avait aussi cette habi- 
tude. On possède à Rome un Quinte-i^lurce sur lequel elle 
juge la conduite d'Alexandre. Ici : — « Il a mal raisonné 
dans cette circonstance. Là : — J'aurais fait, moi, tout le 
contraire. Plus loin : — J'aurais usé de clémence. » 
(Comme pour Monaldeschi peut-être, qu'elle fit périr im- 
pitoyablement à Fontainebleau.) 

Charles Nodier, qui annotait sans cesse, voulut même 
eu faire une spéculation. Il imagina d'acheter des livres 
et d'y mettre à la hâte des notes pour les besoins de la 
cause. La vente fut loin d'avoir les résultats qu'il s'était 
promis. 

Revenoiis au comte Paul de Saint-Victor — car il 
était comte. Comme Jules Janin, il aimait passionné- 
ment les impressions de luxe, les éditions originales, 
les tirages sur papier de Chine, du Japon, de Hollande 
ou de Wathman bleuté, les jolis volumes à eaux-fortes, 
les épreuves d'artiste non mis dans le commerce ; mais 
il avait peu de raretés des siècles passés, presque pas 
de ces livres splendidement habillés avec ces peaux de 
maroquin venues, sous Louis XIV, comme tribut de 
guerre, des Etats barbaresques. 

Cette bibliothèque contient surtout les beaux livres 
tirés à petit nombre et parus depuis 1850. On y ren- 
contre toutes les charmantes réimpressions de Jouaust, 
d'Hetzel et de Quantin. Avec quelle satisfaction, sans 
doute, en rédigeant ce catalogue, le libraire Porquet 

17 



194 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

a-t-il écrit, maintes et maintes fois, au bas de chaque 
description, cette mention honorable pour le numéro : 

« Un des vingt-cinq exemplaires tirés sur chine. » 

Du reste, de tous côtés, on le pourvoyait largement. 
Éditeurs et auteurs lui envoyaient à Tenvi le dessus 
du panier. Chacun adressait au feuilletoniste son livre, 
avec prière d'en parler. Aussi, il n'y a pas à en douter, 
toutes les apostilles sont vraies et beaucoup sont cu- 
rieuses. Elles ne sont pas comme celles illustrant les 
livres de certains amateurs inutiles à nommer et qui, 
oubliés par les auteurs dans leurs envois, ont composé 
eux-mêmes les dédicaces d'ouvrages achetés par eux 
chez les libraires. 

Paul Mantz lui a envoyé : HaTts Eolbei%y publié par 
A. Quantin, 1879; François Boucher^ Lemoine et 
Natoire, 1880, avec des épreuves en double état : 
avant la lettre sur japon et avec la lettre sur papier 
blanc. 

Philippe Burty : Les lettres d'Eugène Delacroix, 
sur hollande. Quantin, 1878. 

Alfred Sensier : Étvdes sur Georges Michel, avec 
seize eaux-fortes. (Leraerre, \^1%.) — LœuvredeJ.-F. 
Millet, sur hollande. (A. Quantin, 1881.) 

Charles Baudelaire : Les fleurs du mal, en grand pa- 
pier (Poulet-Malassis, 18S7), et leur réimpression en 
1861. — Les Paradis artificiels, 1860. 

Sully-Prudhomme : Poésies, 1872-1879. 

Arsène lloussaye : Les cent et un sonnets. (Jules 
Maury et C*«.) 

Paul Arène : Les Contes de Noël. (Charpentier» 
1880.) 

LéonCladel: Les râ^^î^-_^^^^<y. (Lesclide, 1874.) 

Alphonse Daudet: Lettres de mon moulin. (Lemerre, 
1879.) 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 195 

Ch. Cousin : Voyage dans un grenier. (Morgand et 
Fatou, 1878.) 

J. Barbey d'Aurevilly : Du dandysme et de G. Brum- 
ml, avec cette mention : A mon spirituel et éblouis- 
sant ami, Paul de Saint- Victor, 

Edouard Fournier, ses curieux livres : Le Théâtre 
avant la Renaissance (1450-1550). — LeThéâtre fran- 
çais au XVI® et xvin® siècle. 

Jules Claretie : Molière, sa vie et ses cmvres ; paru 
chez Lèmerre en 1873. 

Sainte-Beuve : Port-Royal. (Hachette, 1860.) 

Lamartine : Les Confiden/^es. (Perrotin, 1849.) 

J.-M. de Hérédia : sa traduction de La Véridiçue, 
histoire de la conquête de la nouvelle Espagne. (Lè- 
merre, 1877.) 

Maxime Lalanne : Traité de gravure à Veau- forte. 
Cadart, 1866.) 

Charles Ephrussi : Les Bains-de- femmes d'Albert 
Durer. (Jouaust, 1881.) 

Prosper Mérimée rétablit pour lui, au crayon, les 
noms supprimés dans H. B. (Henri Beyle) sans lieu, ni 
date. 

Edmond et Jules de Concourt, ses amis fidèles, n'ont 
jamais oublié de mettre un mot à son adresse sur leurs 
meilleurs ouvrages : VArt au dix-huitième siècle. — 
Vu voiture de masques. (Dentu, 1856.) — Sœur Phi- 
Imène. (Bourdillat, 1861.) — Renée Mauperin. {Cfa^v- 
^iAieT,lS6^.)^6ferminieLacerteux. (Lemerre, 1876.) 
— Gavarni. (Pion, 1873.) — Les Maîtresses de 
Louis XIV. (Didot, 1860.) Souvent même ils lui dédient 
leurs livres comme : La Femme ait xvni^ siècle. 

Gustave Flaubert, tous ses livres : Madame Bovary ; 
1857. — Salammbô; 1863. — Histoire d'un jeune 
hmme. (Lévy, 1870.) — La tentation de saint Antoine, 
(Charpentier, 1874.) 



196 L^HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

L'éditeur Jouaust a recommandé également ses publi- 
cations par les envois du Théâtre complet de Beaumar- 
chais. — Les quatre livres de François Rabelais; 
Manon-Lescaut; 1867. — Candide de Voltaire; 1867. 
— Les Lettres persanes ; 1879. 

J. Claye en a agi de même pour Eugène Delacroix, 
1865, et Ludovic Baschet a fait tirer trois exemplaires 
à part, avec double collection d'eaux-fortes de son 
Salon illustré de 1879 et il en a offert un A Monsieur 
le Comte Paul de Saint- Victor, 

Au xx° siècle, Yex-libris de Paul de Saint-Victor, 
deux masques grecs adossés Tun à Tautre, emblème 
de ses préférences littéraires et artistiques, fera ^eche^ 
cher ces volumes comme ceux qui portent sur leur 
couverture les armes du comte d'Hoymes, du duc de 
La Vallière et de la comtesse de Verrue. 

Soyez-en convaincus, ces livres, dont l'encre est 
à peine sèche pour quelques-uns, resteront (1). 



(1) Cette vente a produit 38,040 francs. Voici quelques-unes des enchères 
les plus intéressantes ; 

Œuvres complètes de Dorât, contenant les Baisers avec les figures d'Ei- 
sen, 18 vol: in-80, 245 fr. — Catalogue des objets d'art et tableaux du palais 
de San-Donato, 2 vol., 78 fr. — Les gemmes et joyaux de la couronne^ par 
H. Barbet de Jouy, 1865. l vol. in-fo, 315 fr. — La céramique japonaise^ 
par Andsley et L, Bowes, l vol. in-fo, 210 fr. — Oraison funèbre du grand 
Condéf par J.-B. Bossuet, 1879, exempl. sur papier du Japon, « imprimé 
pour M. P. de Saint Victor », 112 fr. — Choix de chansons, mises en mu- 
siques par M. de La Borde, orné d'estampes par J.-M. Moreau, 1773, 
4 lomes en 2 vol. grand in-8o, l,060 fr. — F. Petrarcha con l'esposione 
d'Alexandro Villutelo di novo ristampato con le figure di triomphi. 1547, 
în-40, figures sur bois, 212 fr. — Les Contemporaines, par Restif de La Bre- 
tonne, 1781-85, 42 vol. in-12. 205 fr. — Madame Bovary, par Gustave Flau- 
bert, 1857, exemplaire en grand papier, 250 fr. — Salammbd, par Gustave 
Flaubert, 1862, édition originale sur papier de Hollande avec envoi auto- 
graphe, 126 fr. — Les Contes drolatiques^ par H. de Balzac, avec 425 des- 
sins par Gustave Doré, exemplaire très rare, sur papier de Chine, du pre- 
mier tirage, 1,525 fr. — Les Contes du temps passé, par Ch. Perrault, 1843, 
édition Curmer, 365 fr. — Fables choisies de La Fontaine, 1755-50, 4 voL 
in-f», figure d'Oudry, veau écaille, 275 fr. — Fables de La Fontaine, avec 
les dessins de Gustave Doré, 102 fr. — Contes et nouvelles en vers, par 
M. de La Fontaine, édition des Fermiers généraux, 705 fr. -^Histoire des 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 197 

peintres de toutes les écoles^ par Ch. Blanc, 13 vol. ia-4o, demi-reL roaroq. 
rouge, 320 fr. — L'Art au dix-huitième siècle, par Edouard et Jules de 
Goncoun, 345 fr. — Françoin Boucher, par Paul Mantz, 100 fr. — Afusée 
du Louore, par le comte de Clarac, 1841-1853, 6 vol., 170 fr. — Les chefs- 
d'œuore d'art au Luxembourg, sous la direction de M. E. Montrosier, 
exemplaire sur papier du Japon, izo fr. — Le livre d'heures d'Anne de Bre- 
tagne,6î0{r. — La collection de la Gazette des Beaux Arts, 1839-1881. 
600 fr. — La Caricature, 500 fr. — Les caprices, de Goya, 89 fr. — La Tau- 
romachie, du même, loo fr. 



17. 



XIX 



Le Mathusalem des animaliers : Eugène Verboeckoven. — Prin- 
temps en zinc. Été en fer blanc. — Le prix courant des mou- 
tons de Verboeckoven. — Un fabricant de tableaux à la dou- 
zaine. — M. Dubrunfaut, l'auteur de la Longévité humaine^ 
payant son tribut prématurément. — Une belle vente d'auto- 
graphes en perspective. 



Paris y 20 avril. 



Je viens d'ouvrir une charmante notice renfermant 
une gracieuse invitation pour visiter l'exposition parti- 
culière du peintre Eugène Verboeckoven, enlevé Tan- 
née dernière à ses nombreux amis. Sur la couverture 
rose, un dessin représente des moutons endormis, tan- 
dis que d'autres, bien sages, paissent auprès d'un buis- 
son, à côté de poules qui picorent. Dans l'intérieur 
du livret se trouve une nomenclature des œuvres, au 
nombre de deux cent cinquante, devantpasser en vente 
le 22 avril prochain. Contrairement à ses habitudes, 
Georges Petit n'a point écrit de préface pour la circon- 
stance, et cependant il y avait beaucoup à dire du vieil 
animalier mort debout, dans son atelier, une palette à 
la main, au mois de février de l'année dernière. 

Ces animaliers — puisque ce barbarisme est consacré 
par l'usage— forment un groupe puissant aujourd'hui. 
Il faut compter avec eux, depuis que, [sur l'invitation 
pressante de Jules Claretie dans Tune de ses chroniques 
du Temps, ils ont formé une société. Comme les aqua- 
rellistes, ils auront aussi leur Exposition annuelle dans 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN !882. 199 

le local ordinaire de leurs réunions, rue du Faubourg- 
Saint-Honoré. Ce sera une véritable foire agréable à con- 
templer avec la variété des goûts de chacun. Charles 
Jûcque, le président, aime les moutons; Vuillefroy, les 
vaches ; Schenck, les oies ; Veyrassat, les chevaux ; 
Jadin, les chiens; John Lewis Brown, les chevaux; 
Eugène Lambert, les chats spirituels; Brissot de War- 
ville, les brebis et peut-être aussi les bergères. Ils nous 
feront certainement regarder les bêtes dans leurs ta- 
bleaux, beaucoup plus* peut-être que nous ne le fai- 
sons tous les jours dans la nature. 

Verboeckoven était certainement le Mathusalem du 
paysage avec des animaux. Depuis des années il pei- 
gnait, non des pastorales du bon vieux temps avec les 
bergers à houlettes de Florian, mais des paysages 
vrais; on n'y voyait point Estelle et Némorin; il n'y 
avait rien qui rappelât Boucher. Bien que très en retard 
sur ses contemporains, il appartenait cependant à 
l'école moderne. 

Le plus souvent, les arbres se découpaient avec leurs 
feuillages persillés sur un ciel aux taches sombres, 
grosses de giboulées, tandis qu'insouciante de la pluie 
qui se préparait, la prairie conservait son aspect vert 
lustré par la lumière éclatante du soleil, juin en bas, 
mars en haut. 

Printemps en zinc ! été en fer blanc ! dit Victor Cham- 
pierdans ^on Année artistique, à qui nous empruntons 
ces détails, avez-vous souvent refleuri, si c'est là 
refleurir, sous les petits crins aigus de sa brosse auprès 
de laquelle le chiendent eût paru tendre ! Verboeckoven 
recommença ainsi éternellement la même chose, ne se 
lassant pas plus qu'il ne lassait ses collectionneurs. 
C'est qu'il était une mécanique exacte, pieuse, accom- 
plissant comme un mouvement d'horlogerie une besogne 
connue. 



200 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Il ne laissera certainement pas la réputation de Bras- 
cassat pour les taureaux, de Courbet pour les cerfs, ni 
celle de Troyon pour les vaches. Il sera encore moias 
à la hauteur de Paul Potter. Travaillant avec une ex- 
trême facilité, il produisait beaucoup sans peine, avec 
patience et avec calme, le sang toujours à la même 
température. Il aurait pu commencer un tableau par 
n'importe quel bout, comme Henri Pille, et Tachever 
sans se tromper. Malgré tout, ce n'était pas le premier 
venu parmi les artistes belges. Il y avait dans ses 
tableaux un charme qui ne saurait se définir, ce qu'on 
a appelé \eje ne sais quoi. 

C'est un tort d'avoir dit qu'il ne peignait jamais que 
des moutons aux laines frisottées et qu'il n'avait dans 
la tête qu'un idéal sentimental, une sorte de petit 
agneau pascal au blanc immaculé. Naïf et sincère, il 
avait pour le broutement de la brebis et le bêlement du 
mouton une affection toute particulière; mais, comme 
il est facile de le reconnaître en parcourant le catalogue 
de ses tableaux, de ses études et de ses dessins, cet 
ami de Stevens avait encore parmi ses ouailles bien- 
aimées, comme dans ces petits livres de lecture des- 
tinés aux petits enfants, toutes ces bonnes bêtes 
utiles aux peintres, les vaches qui mugissent, les 
ânes qui braient, les chevaux qui hennissent, les 
chevreuils qui pleurent, les porcs qui grognent, les din- 
dons qui gloussent, les chats qui miaulent, les chiens 
qui aboient, les coqs qui chantent, les pigeons qui rou- 
coulent, les pies qui jacassent et les veaux qui tettent. 

Finissons par deux anecdotes sur lui, racontées 
croyons-nous, par M. Camille Lemonnier dans l'excel- 
lente Revue des Beaux- Arts Aq M. Champier, enFrance 
et à V étranger, au chapitre de la nécrologie belge : 

Ce peintre médiocre était un très honnête homme en 
affaires : il avait pour chaque chose des tarifs dont il 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 201 

ne se départait jamais, et ses toiles se vendaient à tant 
la tête de bétail. 

On jour, un Américain pénètre dans son atelier et 
s'extasie sur un tableau fraîchement terminé. 

— Combien?... 

— Douze cents. 

— Ce tableau m'appartient, monsieur Verboeckoven, 
je le prends. 

Le peintre lisse du bout de son pinceau sa plus belle 
signature ; mais, au moment d'emporter le panneau, 
l'amateur se ravise : 

— Je pars pour Paris et vous le prendrai en repas- 
sant. Veuillez me le garder. 

— A votre aise. 

Ainsi dit. Ainsi fait. Au bout de quinze jours l'Amé- 
ricain repassa et trouva sur le chevalet un petit pan- 
neau en tous points pareil à celui qu'il avait acheté. 

— Charmant! Voyons, cédez-le-moi; ce sera un pen- 
dant au mien. 

— Prenez-le... Mais je vous préviens que c'est 1,300. 

— Cependant, l'autre... 

— Sans doute, mais ici il y a un agneau déplus. 
L'Américain résistait ; le peintre de son côté tenait 

bon. A la fin il eut pourtant un beau mouvement. 

— Allons... Prenez. 

Ce disant, il empoigne un chiffon, le plonge dans 
l'essence et d'un coup efface le petit agneau qu'il y 
avait en plus. 

L'Américain en eut pour son argent et emporta les 
deux tableautins. 

Verboeckoven a laissé un œuvre considérable — par 
la quantité. 

Dn de ses marchands, pressé de demandes, s'en vint 
le trouver un vendredi. 



202 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

— Il .me faut trois tableaux pour lundi... Vous 
savez, la vache et les deux moutons... Puis-je y comp- 
ter? 

— Impossible, cher ami... 

— Comment, impossible? Mais vous me faites perdre 
une belle affaire. 

— Je le regrette, mais impossible ! 

— Voyons, voyons... Trois tableaux ne sont pas la 
mer à boire... pour vous surtout. 

— Eh bien, tenez, je suis bon enfant... Revenez 
mercredi, vous en aurez six. 

Tout le talent de Verboeckoven était là. 

Encore une belle vente d*autographes en perspective! 
Celle de M. Dubrunfaut, ce savant modeste, ce chimiste 
distingué auquel l'industrie des sucres et des alcools 
est redevable de précieuses découvertes. 

Né à Lille, en 1797, d'une santé robuste et d'une vive 
intelligence, M. Dubrunfaut est mort l'année dernière, 
asphyxié, pendant une nuit, par les émanations délé- 
tères échappées d'un poêle de chambre. Il allait com- 
mencer la publication d'un traité sur la Longévité 
humaine^ dans lequel il devait expliquer les causes de 
sa verte vieillesse. 

Sa collection, commencée seulement en 1857, se com- 
pose d'environ cinquante mille pièces. C'était la plus 
belle connue. Les cabinets Boilly, Rothery, Sencier et 
Chambry lui avaient fourni le dessus du panier. Elle 
comprend une centaine de lettres de Voltaire ; une cor- 
respondance inédite de J.-B. Rousseau, achetée à la 
vente Solar ; une série presque complète des conven- 
tionnels ; les manuscrits de Mirabeau, provenant de la 
vente Lucas de Montigny ; les lettres de Boileau adres- 
sées à Brossette. 

Les raretés de premier ordre abondent dans ces car- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 203 

tons. Citons seulement: une signature de La Bruyère et 
trois de Molière. 
Cette vente sera un grand événement. 



XX 



Le cabinet Baylé. — La Clairon sur le relour. — L'ennui couchant 
seul avec M"© Denis. — Chagrin d'amour de M"c de La Pope- 
linière. — Opinion de Mirabeau sur les capucins. — Les épi- 
grammes de Piron. — Los livres de la marquise de Simiane. — 
La céramique italienne. — Les majoliques du comte Maffei. — 
Maestro Georgio Andreoli. — Les burgraoes du xv^ siècle. — Le 
graveur Léopold Flameng voulant assister vivant à sa vente. 



Paris, ^3 avril. 



Il y a toujours des choses intéressantes à glaner 
dans ces collections d'autographes. Avec les pièces 
curieuses qui passent en vente chaque année, on ferait 
un livre des plus curieux. 

Le cabinet de M. Baylé, suivant le terme consacré, 
qui sera dispersé prochainement, a, lui aussi, quelques 
documents précieux. 

Bien certainement il ne s'y. trouve pas la table des 
logarithmes, autographe de Tycho-Brahé, qui est à 
Prague ; ni le sermon écrit de la main de Calvin, que 
possède Genève ; non plus le plan de l'île d'Elbe tracé 
par la main de l'empereur, trouvé par M. Dubrunfaut, 
et encore moins la requête de l'abbé Edgeworth deman- 
dant les différents objets du culte nécessaires pour dire 
la dernière messe de Louis XVI, qui était jadis encadrée 
dans le cabinet de Gabriel Charavay ; mais, pour ne pas 
avoir ces raretés, la collection Baylé n'en est pas moins 
de premier ordre. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉIEN 1882. 205 

Voyons ce qui se trouve dans ce musée rétrospectif, 
en tournant rapidement les feuillets du catalogue, dressé 
par Etienne Charavay. 

Voici tout d*abord la radieuse Frétillon, la célèbre 
Clairon, de son vrai nom Claire-Josèphe-Hippolyte 
Legris de Lalude. 

La charmante actrice, si petite qu'on aurait pu dire 
d'elle que Dieu l'avait créée ainsi pour la mieux faire, 
celte charmante miniature au minois chiffonné, qui fit 
oublier Adrienne Lecouvreur, est sur le retour. Elle a 
soixante-cinq ans. Elle est déjà loin de ses succès à la 
cour du margrave d'Anspach où elle jouait le rôle d'As- 
pasie. On est en pleine Terreur, elle vient de rentrer à 
. Paris. Avec Tâge, la misère est arrivée, terrible, impla- 
cable. Personne ne se souvient plus d'elle, autrefois si 
adulée, si fêtée. Elle écrit à son ami, le citoyen Dupoi- 
rier, le 3 frimaire : 

Vous aimés les lettres, et moi aussi ; elles ont fait ma conso- 
lation. Nous aiderons réciproquement nos mémoires et vous m'ai- 
derés à débrouiUer beaucoup de choses que je trouve quelquefois 
au dessus de ma chétive conception. Vous n'avès pas de fortune, 
et moi je suis bien pauvre, ô bien pauvre!... Je vois à peine, j'en- 
tends mal, je n'ai plus de dents, les rides sillonnent mon visage, 
une peau d'écorchée couvre à peine ma faible structure. En me 
venant voir vous iraiterés ces anciens héros qui descendaient aux 
enfers pour communiquer avec les âmes ; vous ne trouvères ni de 
Cerbère ni d'Euménides; la sensibilité vous recevra, elle est tou- 
jours ma fidèle compagne (1). 

M™» Denis exhale des plaintes peut-être intéressées. 
Il n'est pas, en effet, bien prouvé que Voltaire n'ait pas 
été plus qu'un oncle pour elle. Pas embéguinéè dans sa 
vertu, du reste, cette nièce qui se plaignait que Vennui 

(1) Vendue S20 francs. 

18 



S06 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

seul couchât avec elle. C'est de Liadau, 10 mai 1738, 
qu'elle adresse son épître à Tiriot. 

Il est question de la liaison de Voltaire avec M""® du 
Châtelet. 

Je suis désespérée. Je le croi perdu pour tous ses amits. Il est lié 
de façon qu'il me parois presqu'impossible qu'il puisse briser ses 
chaînes. Ils sont dans une solitude efraiante pour l'umanité. Cirey 
est à quatre lieux de toute habitation, dans un pals où l'on ne voit 
que des montagnes et des terres incultes, abandonnées de tous leurs 
amits et n'aiant presque jamais personne de Paris. Voilà la vie que 
maine le plus grand génie de notre ciècle... (4). 

Bien tendre, M"»® de La Popelinière, avec le maréchal 
de Richelieu. — Cela pourrait presque se chanter comme 
la romance de Martini : 

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment^ 
Chagrin d'amour dure toute la vie. 

Je vous aime, mon cœur, à la folie. Il n'y a rien que je n'entre- 
prisse pour vous le prouver et en méritter autant de vous ; mus 
c'est une balance, à ce qu'il me semble, qui n'est jamais esgalle, 
et je crois que plus mon costé se charge, plus le vostre s'allège. 
L'inquiétude est une propriété de l'amour, mais ce que je sens pour 
vous est plus que de l'amour. J'ay eschauffé ma teste à vous faire 
pitié... Il y a des moments où je souhaitterois et consentirois de 
vous voir un instant, de vous serrer dans mes bras et de mou- 
rir... (2). 

Mirabeau est au donjon de Vincennes. Il a vingt-six 
ans. Il subit sa captivité qui dura quarante-deux mois. 

C'est l'époque où, pour occuper ses loisirs, il traduit 
Tibulle et Boccace, écrit le Libertin de qualité et la 
Bible erotique aussi envoie-t-il à Sophie de Ruffey des 
lettres pleines de passion, toujours à peu près les 
mêmes peut-être ; mais l'amour a cela de particulier 



(1) Vendue 126 francs. 

(2) Vendue 105 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN !882. 207 

qu'on peut dire longtemps la même chose sans s'épui- 
ser et se lasser jamais, et même sans lasser les autres, 
quand il a Téloquence qui lui est propre. 

C'est par Tintermédiaire de Boucher, le secrétaire du 
lieutenant de police Lenoir, qu'il fait passer ses lettres. 
Souvent même, c'est à lui qu'il écrit. Le 9 juillet 1779, 
il lui trace les lignes suivantes : 

Eh non, mon frère, je ne suis point jaloux quoiqu'après tout je 
pourrois vous dire la vérité sans crainte, puisque je l'ai, ma petite 
Sophie, et que tous les anges de Tenfer unis à tous les diables ne 
me l'ôteroient pas... Gomment, mon cher, vous avez été amoureux 
et vous avez pensé être capucin ! Certes, votre vie est plus roma- 
nesque que votre physionomie de Gaton ne le porte, mais j'aime 
tout-à-fait que vous regrettiez cet état odieux et puant... (1). 

Le président de l'Académie de Caen venait d'envoyer 
à Piron un pâté, en guise de jeton de présence. Avec 
sa verve gauloise, le poète le remercie, et il ajoute, 
parlant d'un auteur qui l'agaçait : 

Je suis ravy de m'apercevoir que mon épigramme sur lui vous ait 
plû. Elle est douce et mesurée. S'il n'est pas plus sage qu'il l'a été, 
je ne répond pas de l'être de longtemps autant que je le suis là. Les 
mains me démangent. Un lévrier n'est pas plus âpre sur les pinces 
du cerf. J'ay le nez haut; il y a fait monter la moutarde, et avant 
de finir, il me reste encor des milliers d'épigrammes à éter- 
nuer... (î). 

Et parmi ces épigrammes, sans doute, celle qu'il dé- 
cocha contre l'Académie et qui est classique : 

Gi-gît Piron qui ne fut rien, 
Pas même académicien. 

Piron était prudent. Il composait par avance des épi- 

(1) Vendue :52 francs. 
(!) Vendue si francs. 



208 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 

grammes pour répondre même à celles qu'on pourrait 
faire sur lui après sa mort. 

C'était lui qui disait à Jean-Baptiste Rousseau, se 
mettant à genoux dans la campagne, au moment où 
sonnait Y Angélus : 

« Cela est inutile, monsieur Rousseau, Dieu seul 
nous voit. » 

Voulez-vous savoir ce qu'était la bibliothèque d'une 
grande dame, au xvin*^ siècle? Allez à la vente Baylé. 
Vous y trouverez le catalogue des livres du cabinet de 
M"»® de Simiane (Pauline de Grignan), dressé le 17 no- 
vembre 1735 (1). 

Il y a là un nombre plus considérable de livres légers 
que d'ouvrages de philosophie. Le xvm« siècle était 
plus sceptique que le nôtre. Ce fut l'époque du vrai natu- 
ralisme. 

Les faïences italiennes, depuis quelques années, en- 
vahissent les cabinets des curieux. Tous veulent possé- 
der quelques-uns de ces grands plats acceptant si bien 
un décor qui défie le temps. Aujourd'hui, chez les dé- 
licats, enthousiastes de la Renaissance, on les voit, 
comme jadis, servir d'ornements sur les dressoirs et 
briller au milieu de l'argenterie et des verres émaillés. 
Mais quand il s'agit de pièces de choix, classées par 
provenance avec le nom de leur auteur, elles reposent 
précieusement sur un lit de velours rouge, dans les 
vitrines des amateurs. 

C'est qu'elle est bien belle, cette époque des débuts 
de la céramique italienne, surgissant utile d'abord, 
luxueuse ensuite, au moment du réveil artistique. 
Comme la peinture, elle prend place dans l'histoire, à 

(i) Vendu 10 francs. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 209 

cette période féconde où l'esprit, surexcité par Télat 
général, s'ouvrait à des aspirations nouvelles. 

Alphonse d'Esté, duc de Ferrare, qui occupait ses 
loisirs à faire lui-même des meubles eu marqueterie, 
après avoir perdu son argenterie dans un jour de dé- 
tresse, fit venir des potiers à sa cour, pour la remplacer 
par des vases de terre. 

Les plus grands artistes ne crurent pas déroger, en 
couvrant l'émail des plats des plus riches couleurs de 
leur palette. Raphaël, lui-même, ne dédaigna pas de 
donner des modèles de vases et de dessiner des motifs 
d'ornementation. 

Le célèbre peintre et modeleur Maestro Georgio An- 
dreoli, extraordinaire par la vigueur et la richesse de 
son coloris, vint de Pavie, où il était né, importer son 
art à la cour du duc d'Urbin. A Gubblo, il découvrit le 
premier les lustres métalliques italiens. Choyé, fêté par 
les grands d'alors qui voulurent le compter parmi leurs 
égaux, il fut anobli en 1498. 

Laurent le Magnifique, recevant des vases de Rimini 
envoyés par Sigismond Malatesta, conçut immédiate- 
ment le vif désir d'avoir aussi, lui, une fabrique à sa 
marque, et ce protecteur éclairé des arts l'installa à sa 
villa de Caffagiolo. 

Un moment, dans toute l'Italie, on produisait des 
faïences. Partout, on pétrissait la terre et on l'enlumi- 
nait : à Forli, à Pise, à Venise, à Trévise, à Faenza et 
à Deruta. Castel-Durante, la plus ancienne officine du 
duché d'Urbin, occupait le premier rang. Gubbio et 
Urbino devinrent ses colonies, et les trois fabriques, 
arrivées vite à un développement considérable, reçurent 
les encouragements des princes de la maison de Feltre 
et de Rovere. 

Voilà pourquoi, vendredi 21 et samedi 22 avril, on 
s'est arraché, à coups de billets de mille francs, les 

18. 



210 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

belles faïences italiennes réunies d'abord, nom a-t-tm 
dit, par un diplomate italien auprès du gouvernement 
espagnol, le comte Maffei, achetées ensuite en bloc par 
un intelligent spéculateur, et revendues, à Thôtel, par 
les soins de Charles Mannheim. 

Rien d'extraordinaire, cependant, dans ces peintures. 
Il n'y avait pas le Pan! pan/ pan! qui vous frappe, 
dit Coquelin cadet dans l'un de ses monologues sur le 
Salon. Mais aucune d'elles n'était truquée, comme cela 
arrive souvent, par des réparations habiles. Elles 
étaient dans leur fleur d'innocence, ce qui est toujours 
inappréciable pour les acheteurs sans cesse en dé- 
fiance. On pouvait y aller de confiance. 

Le nombre des amateurs de ces faïences, nous l'avons 
dit en commençant, a considérablement augmenté, 
comme les prix, qui doublent chaque année. Dissimu- 
lant leurs envies, ces burgraves du xv® siècle semblaient 
réunis, le jour de la vente, en un congrès, sous la pré- 
sidence de M® Paul Chevallier, le plus occupé des com- 
missaires-priseurs. Il faut saluer ces maîtres collection- 
neurs, car leur passion favorite a sauvé de la destruction 
bien des souvenirs précieux. Ils étaient presque tous 
là, à l'exposition ou à la vente : Paul Meurice, Ca- 
hen d'Anvers, Bligny, Stern le financier, Gustave Dela- 
fontaine, Kann, de Viefville, M""® Chaumont, Ernest Yal- 
pinçon, Basilewski, le possesseur des plus rares pièces; 
le baron Adolphe de Rothschild, l'ancien banquier napo- 
litain; Gavet, l'habile arrangeur des plus belles vitrines 
du Trocadéro en 1878; le baron de Beurnonville, qui, 
après avoir vendu ce qu'il adorait, se met à adorer ce 
qu'il a vendu; Millbauck, un amateur anglais; Myers 
de Londres — John Bull partout! toujours prêt à cap- 
turer honnêtement les belles choses, par la simple vertu 
des livres sterling. Si tous les musées d'Europe étaient 
détruits, pour reconstituer l'histoire de l'art, il n'y aurait 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 211 

qu'à puiser dans les collections particulières de l'Angle- 
terre. En vérité, je vous le dis, ils ont tout, ces Anglais ! 

La vente s'ouvrait d'abord par une suite intéressante 
de soixante plats en faïence du xv® et du xvi® siècle, 
faits en Espagne, sur le littoral de la Méditerranée ou à 
Majorque, sous la domination des Arabes. Parmi ces 
hispano-arabes, les uns à reflets métalliques, les autres 
à émaux polychromes, brillaient : 

Un grand plat rond, à reflets rouges rehaussés de 
bleu. Au centre, une rosace. Au marli, des lignes en 
ogive. Au pourtour, une zone d'inscriptions : 1,440 fr. 
Deux vases ovoïdes, à reflets rouges, lierres et feuil- 
lages : 620 francs. 

Un iflat du xv« siècle, à compartiments émaillés de 
nuances variées représentant un lion sur fond blanc : 
720 francs. 

De la fabrique de GvJblio, qui commença à travailler 
dès 1480 : 

Une coupe ronde, à reflets bleu nacré. Comme sujet 
allégorique : le Temps, représenté par deux vieillards, 
au milieu d'un paysage harmonieux d'une lumineuse 
tonalité : 2,020 francs. 

De la fabrique d' Urbino, qui aimait tant les bleus et 
les jaunes : 

Un plat rond, de 47 centimètres, par Orazio Fontana, 
mort en 1560, après avoir travaillé pendant vingt ans 
et produit des merveilles : V Enlèvement d* Hélène y avec 
Imdication du sujet au revers : 4,700 francs. 

Cuppa amatoria représentant Diane et ses com- 
pagnes surprises au bain par Actéon. 

One coupe ronde, par Fra Xantho, da Rovigo, encore 
un illustre céramiste ! Sujets : le Mariage mystique de 
sainte Catherine et le Martyre de saint Sébastien : 
1,550 francs. 



212 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Un plat rond, avec une mêlée de guerriers et de cava- 
liers combattant les uns contre les autres, daté de 1543 
et attribué à Orazio Fontana : 3,700 francs. 

La fabrique de Pesaro nous offrait de beaux spéci- 
mens à devises galantes, ou sentencieuses sur les uns; 
sur les autres, de beaux décors avec ces reflets métal- 
liques, dont les premiers essais furent tentés en 1567. 

Plat à reflets mordorés et bleu nacré. Au fond, 
Méléagre chassant, un arc à la main et un carquois sur 
répaule. Très belle pièce : 4,250 francs. 

Plat à reflets bleu nacré, composé d'une rosace 
formée par des rinceaux et des feuillages. Splendidel 
4,760 francs. 

Autre plat, aussi à reflets bleu nacré, portant un por- 
trait d'homme avec le nom de Saturno Porte. Au marli, 
imbrications, palmettes et ornements : 2,980 francs. 

Plat à décor polychrome, avec émaux verts et violets 
aux reflets irisés comme Tare- en-ciel. Au centre, un 
serpent dévorant un personnage. Au marli, des dents et 
des fleurettes : 1,505 francs. 

De la fabrique de Deruta, si facile à distinguer par 
la pureté de ses lignes et par ses reflets nacrés : 

Dn plat rond, à reflets métalliques et mordorés. Au 
centre, la lettre A entourée de feuillages. Acheté, 950 fr. 
par M. Malinet, un marchand d'un très bon goût qui, 
maître de lui, sait attendre, dans une vente, l'heure du 
défilé des belles pièces. 

De la fabrique de Caffagiolo où un seul artiste tra- 
vailla de longues années pour les Médicis et fit des 
œuvres excellentes et variées: 
. Un plat rond, à double couronne de lauriers en cou- 
leur avec le décor biaTico sopra bianco. Au centre, un 
emblème décoré en bleu sur blanc. Au revers, orne- 
ments bleus : 1,430 francs. 

De la fabrique de Faenza, l'une des plus anciennes, 



yHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 213 

toujours remarquable par la fraîcheur du coloris et par 
l'ingénuité de ses compositions : 

Dn grand vase ovoïde décoré à sa partie inférieure de 
cubes émaillés en jaune, vert et violet. La partie supé- 
rieure de la panse représente des animaux fantastiques 
et des ornements en grisaille sur fond jaune d*or. Le 
bandeau porte, dans un cartouche, la date de MDVIL 
Acheté 950 francs, par M, Champfleury, pour le musée 
céramique de Sèvres. 

De nombreux cornets, des vases, des pots de phar- 
macie de la fabrique de Castel-Durante, la plus ancienne 
du duché d'Urbin; des plats, des brocs, des tasses trem- 
bleuses, des plaques ovales ou rectangulaires, de la 
fabrique de Castelli, ont passé sur table, pour clore 
cette vente où, pour la première fois depuis que Charles 
Mannheim expertise, un plat d'un très grand prix a été 
brisé par l'un des plus vieux employés de l'ilôlel. Les 
faïences défient le temps mieux que les peintures, mais 
elles craignent plus qu'elles les mains maladroites. 

Léopold Flameng, cédant sans doute à la tentation 
générale et voulant, comme Charles-Quinl, assister 
vivant à ses funérailles, a fait, le 14 avril, lui vivant, 
la vente de sa galerie de tableaux. 

Avant d'en parler ne serait-ce pas le cas de dire tout 
d'abord quelques mots de cet artiste consciencieux, 
aujourd'hui l'un des premiers parmi les graveurs? 

Léopold Flameng a été, avec Charles Blanc, à l'ate- 
lier de Calamatta, l'un de ses meilleurs élèves. C'est un 
buriûiste très fort. Il manque un peu de couleur, comme 
tous les graveurs de l'école moderne, mais il possède 
une grande habileté et une rare souplesse de main. Il 
a beaucoup produit déjà, bien qu'il n'ait pas encore le 
demi-siècle. Ses interprétations ont une variété extraor- 
dinaire et il a pu aborder tous les genres avec talent : dé- 



214 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

licat avec Ingres dans la Source, moitié burin et moitié 
eau-forte ; impersonnel avec Rembrandt dans sa Pièce 
aux cent florins; primitif avec Manet ; vigoureux avec 
Delacroix, impressionniste avec Masaccio, charmeur 
avec Memling, personne ne sait comme lui adapter, 
avec souplesse, son talent à tous les genres. 

Ce qui ne gâte rien, il est aussi un collectionneur 
d'élite, sachant choisir de bonnes choses, comme il est 
facile d'en juger. 

Allons tout de suite aux œuvres importantes : 

La Vieille gouvernante de Bonnington, par lui- 
même, gravée dans la Gazette des Beaux- Arts et bien 
rendue avec son grand livre ouvert, ses besicles à la 
main, sa cornette blanche et sa robe ouverte sur un 
fichu de toile. Œuvre souple, facile, d'une merveilleuse 
intensité de couleur; inouïe dHnouïsme, a-t-on écrit 
quelque part. Vendue, 4,950 fr. 

Tête d'Ange du Corrège, très curieuse peinture à 
l'essence sur canevas. Étude pour les fresques de 
Parme. 

Superbe, le portrait de Barnave, fait par Jacques- 
Louis David, en 1793, très peu de temps avant la mort 
du modèle. Le conventionnel est en buste, cheveux 
poudrés, habit gris, les bras croisés sur la poitrine, 
dans l'attitude résolue de l'orateur, sûr de lui, qu'on 
attaque et qui va se défendre : 2,100 fr. 

Renaud dan^ les jardins d'Armide, de Fragonard. 
Armide apparaît aux regards charmés du héros, guidé 
par les Grâces dans les charmilles des jardins enchantés. 
Tableau avec toutes les séduisantes qualités de l'inimi- 
table Frago, la verve impétueuse de la brosse, le charme 
exquis de l'effet, la grâce et la souplesse de la forme. 
Acheté, du reste, 9,100 fr., par un véritable connais- 
seur, le baron de Beurnonville. 

La Réunion galante, de Nicolas Lancret, de la coIIec- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 215 

tioa de lady Stuart. Dne jeune femme vêtue de satiu 
blanc, nonchalamment couchée sur un tertre, écouté les 
doux propos d'un amoureux dissimulé derrière elle 
dans la verdure, tandis que d'autres couples devisent 
joyeusement sur Therbe et qu'un joueur de musette 
égayé la pastorale de ses accords harmonieux. A 
M. Bourgeois de Francfort, pour 6,000 fr. 

Très léger, le tableau du Roman dangereux^ de La- 
wrence, bien connu par la gravure. Dans un coquet 
boudoir, étendue sur un canapé, la liseuse, quelque 
peu pâmée, a laissé choir un volume qui paraît avoir 
troublé ses sens. Le catalogue décrit ainsi la situation : 
une enivrante rêverie... Nous le voulons bien, mais ce 
n'est pas tout à fait cela. Également à M. Bourgeois, 
pour 3,000 fr. 

Signé en toutes lettres, un tableau de Fleurs, par 
Abraham Mignon, splendide bouquet de roses, tulipes, 
anémones, dahlias, volubilis, fuchsias, tournesols. A 
• M. Dumas, 4,900 fr. 

La Chasse au sanglier d'Oudry ; un vieux solitaire, 
au débouché d'un bois, assailli par une meute • 
720 fr. 

Venant de la collection Cottreau, un Intérieur hol- 
landais, d'Adrien Van Ostade. Bon tableau de ce maître 
réahste : une jeune mère, faisant marcher son marmot, 
et comme toujours, un buveur, une vieille femme et un 
fumeur philosophe assis sur un banc : 4,800 fr., au 
baron de Beurnonville. 

Les Moissonneurs, de Teniers le jeune, arrêtés sur 
une route, au retour des champs. Dans le lointain, les 
maisonnettes d'un village et la flèche élancée du clocher 
de l'égUse : 4,500 fraucs. 

Un Portrait, d'Antoine Veslier, représentant une 
jeune femme en déshabillé, les cheveux défaits tom- 
bant sur ses épaules, couverte d'un mantelet à manches 



216 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

larges bordées de guipures, vêtue d'un corsage à nœuds 
rayés de rose et d*une jupe de satin bleu. Charmante 
ainsi; elle est assise dans un fauteuil, accoudée du bras 
gauche sur une table de toilette, ornée de dentelles et 
garnie de fleurs, de flacons et de boîtes en laque: 
1,020 fr. 

Sa Majesté le public a fait, en somme, un fort bon 
accueil à cette collection, qui a réalisé un total de 
70,073 fr. 

Voilà qui doit attiédir les regrets du vendeur 1 



XXI 



Les victimes du krack : la cantatrice Marie Heilbronn^ le vicomte 
de La Panouse. -^ Les dessous de la vie élégante. -^ Somptueux 
mobilier à vendre ! — Les visiteurs et les petits boudinés. — 
La galerie des Fêtes. — Le diamant séducteur transformé en sau- 
veur. — Tente arabe. — L'antichambre du mari. — Vrai chic et 
faux chic, — N*engraissotis pas I — Trop de draperies î 



PariSt S4 avril» 



Devant la grille d'une maison Renaissance à deux 
étages, rue de 'Monceau, 32, dans ce quartier tran- 
quille qui entoure le parc, stationnent de chaque côté 
de la rue deux files de splendides équipages. 

A voir ce mouvement, les larbins insolents et les 
cochers orgueilleux causant sans doute entre eux de 
leurs maîtres qu'ils éreintent, tandis que leurs chevaux 
piaffent d'impatience, on dirait le jour de réception 
d'une grande dame. 

Mais, triste retour des choses d'ici-bas ! ce n'est pas 
une fête qui se prépare, c'est une ruine qui s'achève. 
Il s'agit d'un désastre définitif provoqué par le krack. 
La Bourse, ce Minotaure hideux, a dévoré une nouvelle 
victime. Marie Heilbronn est ruinée l on va vendre, avec 
tout ce qu'il renferme, le nid capitonné de satin où la 
charmante cantatrice ne chantait plus que pour quel- 
ques intimes. 

Sur la façade de la maison, à côté des M et des H 
entrelacés dans un cartouche portant la date heureuse 

19 



l 



218 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

de 1869, on a collé de .grands placards jaunes sur les- 
quels la foule accourue peut lire en gros caractères : 

SOMPTUEUX 

MOBILIER ARTISTIQUE 

SUPERBES TAPISSERIES ET TENTURES 

MEUBLES DE STYLE 

GARNISSANT L'HOTEL 

De Madame la VICOMTESSE de L... 

DIAMANTS 8l BIJOUX 

Violon de Stradivarius 

Objets d'art. — Étoffes. — Tableaux. 

Vins fins. 

VENTE POUR CAUSE DE DÉPART 

32, Rue de MONCEAU, 32 

Les mercredi 26, jeudi 21 y vendredi 2S et samedi 29 avril 1882, 
à deux heures. 

Me P. CHEVALLIER, successeur de Me Ch. PILLET 
Gomm.-priseur, 10, rue Grange-Batelière, 

assisté de 

M. Ch. MANNHEIM, expert, 7, rue Saint-Georges 

MM. GAND et BERNARDEL, 21, rue Groix-des-Petis-Champs, 

et avec le concours de 

M. E. VANDERHEYM, joainier, 44, rue Tailbout. 

EXPOSITIONS: 

PARTICULIÈRE 

Les dimanche 23 et lundi 
24 avril. 



PUBLIQUE 

Le mardi 25 avril 
de 1 heure à 5 heures. 



La débâcle est profonde. 

Le vicomte de La Panouse, en homme de goût, a aimé 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 219 

avec passion Marie Heilbronn. Eq Tépousant en 1878, 
ilea a t'ait une grande dame, comme le baron Vigier de 
Sophie Cruvelli; lebarondeReuss, deTécayère Clotilde 
loysset; le comte de Lesignano de M^^Stoltz; dom 
Fernando, frère du roi de Portugal, de Fanny Essler, 
la danseuse. Ce n'est pas une chose nouvelle dans 
l'histoire du théâtre, ce dénouement du cinquième acte 
delà comédie joué tous les soirs, un gentilhomme qui 
pose sur la tête d'une comédienne, en se mariant avec 
elle, une couronne de comtesse. 

Il y eut d'abord des jours dorés. Quelques mois nous 
séparent à peine encore des soirées éblouissantes de la 
villa Amélie, à Trouville. Je les ai vus là tous les deux, 
fêtés, entourés, comme les heureux d'ici-bas ! 

Mais le train était trop grand. Il dépassait les res- 
sources. Le mari, comme bien d'autres, a roulé 
sur la pente savonnée de la Bourse. Albert WolfT, dans 
un spirituel article, a retracé les tristes étapes de cette 
catastrophe. C'est l'éternelle fièvre aiguë qui fait 
chaque année tant de morts et de blessés : 

« Tout naturellement, en plaçant son argent en re- 
» ports, on frise un peu la spéculation, platoniquement 
» d'abord ; c'est ainsi que débutent les plus grandes 
» passions quelquefois; puis on flirte avec les primes, 
» histoire de se distraire ;'0n expose peu et on encaisse 
» dix ou douze mille francs par liquidation. C'est char- 
» mant! Mettons seulement dix mille par mois, cela 
» fait un chiffre respectable au bout de l'année. Et 
» puis, cela jette le désœuvré dans un courant de préoc- 
» cupations qui remplissent sa journée de midi à trois 
» heures, entre le déjeuner et le bois ; on se paye un 
» meuble de prix, une tapisserie rare, ou un objet d'art 
» qu'on ne pouvait pas avoir avec son seul revenu. Des 
» primes, on passe à une petite opération ferme, puis 
» on devient plus audacieux ; ce n'est plus le hasard 



220 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

» qu'on tente : on fait des affaires, pense-t-on, et à coup 
» sûr. On est heureux, c'est vrai, mais le bonheur ne 
)) vient qu'à ceux qui le méritent : on s'élève une petite 
» chapelle où l'on s'adore. Faire rendre à la Bourse 
» cent cinquante mille francs par an, c'est déjà quel- 
» que chose. Mais si on avait le capital de ces cent 
» cinquante mille francs, cela vaudrait mieux, n'est-il 
» pas vrai ? on a d'ailleurs des renseignements certains, 
» ce n'est pas bien difficile 1 » 

Ce jour-là tout est perdu. C'est le commencement 
de la fin. 

Et voilà comment, après quatre années, le rêve char- 
mant du mari s'est écroulé, sans que lafemitie soit pour 
rien dans le désastre. 

Marie Heilbronn rentre au théâtre. Elle va faire une 
tournée en Amérique. Le vicomte de La Panouse doit 
partir comme pionnier pour les mines de diamants du 
Cap. Tous deux vont reprendre la lutte. L'artiste re- 
tourne à l'art et le marin habitué aux chaos des tem- 
pêtes à la mer. 

Quel triste lendemain laisse cette catastrophe! Avoir 
« traversé, dit encore Albert Wolff, cette vie calme et 
» retourner vers huit heures du soir dans une loge d'ac- 
» trice, traverser un couloir sale, monter un escalier 
» crasseux, se mettre du blanc et du rouge partout, et 
» pour toute distraction entendre la voix de l'avertisseur 
» qui crie : « On va commencer ! » Ce n'est pas rose... 
» Sortir de cet hôtel, témoin de l'apothéose de la femme 
» et retourner dans une loge de théâtre où le régisseur 
» redira : « Madame Heilbronn, on a- frappé les trois 
» coups, » c'est une terrible chute pour la femme, sinon 
» pour l'artiste. » 

Il y a de quoi vraiment être, en y songeant, profon- 
dément ému. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 221 

Voir le mobilier d'une actrice célèbre ! Il n'en faut 
pas tant pour remuer le tout-Paris. Il est accouru. Les 
gourmets de scandale, ceux qui furent des fêtes d'au- 
trefois, les amateurs de bibelots qui veulent la légende 
mondaine, les petites camarades sans pitié, beureuses 
de la chute, les chercheurs de bonnes affaires, tout 
prêts à spéculer sur un désastre, enfin et surtout le ban 
et l'arrière-ban des gommeux, qu'on appelle aujour- 
d'hui les petits boudinés; celte foule curieuse entre 
sort et bavarde. 

Tandis qu'on envahit ses appartements, Marie Heil- 
bronn s'est retirée non loin de là, 16, rue Christophe- 
Colomb, dans un petit pied-à-terre tout meublé, atten- 
dant la rentrée des dernières épaves de sa fortune. 

Pénétrons aussi, nous, chez elle. Aussi bien, la des- 
cription pourra peut-être servir dans l'avenir à l'étude 
d'un intérieur mondain en Tan de krack 1882. 

La vente est déjà préparée. Il y a une entrée et une 
sortie avec des écriteaux indicateurs. 

Après avoir traversé un long couloir vitré, rempli de 
fleurs et de plantes rares, où beaucoup de gens se re- 
connaissent, se saluent, s'abordent et causent de cette 
catastrophe vraiment cruelle, rendant une liquidation 
inévitable, nous arrivons assez difficilement, à travers 
ce flot, à la Grolerie des fêtes, tendue de tapisseries de 
Beauvais, encadrées de velours de Gênes bleu turquoise. 
Les pastorales qui en forment le sujet devaient offrir 
aux toilettes, aux danses et aux grâces des jeunes 
femmes un cadre ravissant. 

Trois lustres hollandais, en cuivre doré, descendent 
du plafond. Autour des glaces, des cantonnières de pe- 
luche bleue festonnée d'anciennes broderies en or et 
en soie. 

Elle devait être brillante, cette salle de concert, cer- 
tains soirs où, les lumières étincelant, la reine du 

19. 



m L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

lieu chantait la Traviata comme jadis aux Italiens. 
Applaudie et fêtée, une foule d'admirateurs venaient 
déposer leurs compliments et leurs hommages à ses 
pieds en l'appelant : « Vicomtesse ! » 

Quel changement ! aujourd'hui, les meuhles s'alignent 
le long des murs, exposés avec leurs numéros; des 
cordes tendues en X sur les sièges empêchent de s'as- 
seoir. 

Partout les tapis sont enlevés et de longues bandes 
de toile grise, tendues sur les carpettes d'Orient, leur 
évitent la souillure des pieds ^«s visiteurs. 

Des étoffes de soie brodées, des habits et des gilets 
de marquis, des chasubles et des dalmatiques, des 
devants d'autel et des tapis de lutrin, rangés comme 
l'étalage du dimanche, sur le boulevard de la Madeleine, 
au magasin des Trois-Quartiers, occupent sur une 
la place de l'orchestre. 

Dans des casiers, avec des numéros, un violon de 
1727, signé d'Antoine Stradivarius, des archets de 
Tourte, un alto de Maggini. Triste ! Jadis ces instru- 
ments étaient toujours prêts pour les maîtres de l'art 
qui fréquentaient la maison. 

Puis, dans d'autres vitrines, de l'argenterie anglaise, 
des bijoux de toute sorte, des éventails en vernis 
Martin, des miniatures, des boutons et des boucles de 
Strass, des jouets hollandais en argent, des flacons à 
sel, des montres anciennes — souvenirs rappelant, sans 
doute, bien des époques fortunées, mais ne pouvant, au 
point de vue de l'art, parler d'eux-mêmes, en aucune 
façon, à l'esprit. Nous ne sommes pas chez une de ces 
belles collectionneuses aimant passionnément ce cher 
et bienheureux bibelot du passé. 

Plus loin, dans une armoire spéciale, l'écrin de la 
grande dame ; les rivières, les colliers, les diadèmes, 
les boutons d'oreilles jettent des feux irisés. Autour de 



L'HOTEL DHOUOT ET L\ CURIOSITÉ EN 1882. 22:^ 

ces brillants, grandes et petites dames, toutes fascinées, 
se bousculent pour voir de plus près. 

« A quoi servent les diamants, a dit une femme d'es- 
prit, sinon à tenter les voleurs ! » Quelle erreur ! Ils 
rendent, au contraire, les plus précieux services. Cas- 
sette d'épargne des femmes riches, ils les font belles 
aux soirs glorieux et, aux jours sombres, ils servent 
aux sacrifices et souvent sauvent Thonneur lorsque 
tout le reste est perdu. 

Toutes les fantaisies du goût sont permises dans le 
fmioir. C'est la règle ; aus 'î est-il arrangé comme une 
tente de campement arabe, avec un vélum formé de 
trois grandes écharpes rayées en soie de couleur soute- 
nues par des cordages, des trophées et de grands fau- 
chards japonais. De tous côtés, des panoplies de yata- 
gans, de kandjars, de casques circassiens et de 
rondaches persanes. A ne pas oublier : un grand divan 
très bas, chargé de coussins empilés, et, pour s'isoler 
au besoin davantage dans un kief délicieux, un para- 
vent de soie japonaise. 

On devait être bien dans ce petit coin du harem pour 
rAver, presque couché sur le divan, en fumant le tabac 
parfumé des cigarettes de TOrient. 

Voici une belle portière en broderie de soie de cou- 
leur sur fond de toile, travail des colonies portugaises. 
Soulevons-la. Nous nous trouvons dans la salle à man- 
ger, sur laquelle nous nous étendrons fort peu. Plongé 
dans une demi-obscurité, on voit mal le dressoir aux 
petits vitraux anglais, les plats japonais et les faïences 
de Delft accrochés aux murs, la tenture en cuir de 
Cordoue, le chanteur florentin de Paul Dubois, placé 
sur un bahut ?Ienri II et le plafond à caissons inspiré 
du château de Blois et sur les poutrelles duquel se dé- 
tache, parsemée de tous cùtés, la lettre H dorée sur un 
fond bleu. 



224 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Nous sommes déjà dans le Petit salon tendu de satin 
havane broché. Une draperie de satin rose, à bouquets 
de fleurs et de feuillages, simule une seconde paire de 
rideaux et diminue encore l'éclat du jour. 

Çà et là, des canapés et des fauteuils, des crapauds, 
des ganaches, des causeuses en S et des tabourets en X, 
recouverts d'une draperie de satin gris perle, égayés 
par des appliques de rinceaux et de broderies anciennes 
au plumetis. 

Dans un coin, un tableau sans valeur sur un chevalet 
doré et drapé de peluche bleu tendre. 

Voici des meubles du Tonquin en bois de fer incrusté 
de burgau, des cabinets en laque du Japon, des brûle- 
parfums en émail cloisonné, des figurines de saxe, un 
bonheur-du-jour en acajou, un petit bureau de dame en 
palissandre qui viennent compléter Tameublement de 
cette pièce où manque le buste en marbre blanc de la 
vicomtesse de La Panouse, qu'une nymphe de bronze 
argenté, de Mathurin Moreau, a remplacé. 

Dans le grand salon, une tenture cherchant un grand 
effet décoratif par un assemblage de pivoines rouges, 
vertes et bleues, se détachant sur un fond crème. Pour 
accompagner un aussi mauvais goût, des fauteuils en 
bois doré, gigantesques, de style Louis XIV, à volutes, 
mascarons, coquilles et feuilles d'acanthe, garnis du 
même velours de Gênes, éclatant partout comme un feu 
d'artifice en reflets multicolores. Sièges somptueux, mais 
inhospitaliers. 

Ce n'est pas une chose aisée de se bien meubler. Il y 
a le vrai chic et le faux chic. Ici, on n'a pas tenu à hon- 
neur de formuler ses préférences. On a laissé faire le 
tapissier, qui a cherché la grosse facture. 11 a voulu faire 
riche et cossu. C'est le défaut de bien des gens. Ils oat 
un architecte pour construire, un tapissier pour meu- 
bler. Au goût perfectionné par l'étude qu'ils devraieat 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 225 

avoir, ils laissent par indifférence se substituer celui 
d'autrui. Ils veulent tout remplacer par Targent, qui ne 
donne cependant (heureusement) ni le savoir ni Télé- 
ganee. Et lorsqu'ils sont obligés de convenir qu'ils ont 
fait laid, qu'ils ont accumulé des choses banales, ils se 
figurent se dérober à la critique, en disant : « Ce n'est 
pas ma faiite^ c'est celle de mon tapissier. i> Mais ils se 
trompent cruellement. Situation oblige, si l'on ne veut 
pas passer pour un vulgaire parvenu qui, ayant tout 
dans la poche et rien dans le cerveau, ne sait pas le 
premier mot de la vie élégante et artistique. 

Ces réflexions faites, continuons notre promenade 
dans le grand salon en regardant deux petites vitrines 
en bois doré et un grand meuble en marqueterie de 
cuivre sur ébène, qui vient, dit-on, du duc de Morny. 
Au centre du principal panneau, se détache, en relief, 
une tête de Méduse, et en haut, un portrait de Louis XIV, 
en bronze doré. Le tout d'assez mauvais goût. C'est la 
caricature du Boule. 

Dans un angle, un piano à queue, d'Érard, couvert 
de partitions, pour accompagner l'artiste, lorsque, sol- 
licitée par ses amis qui lui rappelaient ses triomphes, 
elle se mettait à chanter, sans Capoul, les Amants de 
Vérone, du marquis de Livry, ou les petits rôles de 
Judic, ayant servi jadis à ses débuts et à ses premiers 
succès au théâtre des Variétés. 

Gravissons Vescalier en bois qui monte au premier 
étage. 

Il tourne autour d'une tenture bleue. Dn jour 
douteux filtre à travers des vitraux multicolores. Une 
lanterne florentine tombe du plafond. Au sommet, un 
beau panneau décoratif, du temps de Louis XIV, à re- 
garder et à décrire : près d'un palais, dans un parc à 
pièces d'eau, fontaines et parterres dans le goût de 
Le Nôtre, un jeune cavalier, en très riche costume, prend 



226 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

congé d'une princesse accompagnée d'un page^ d'un 
enfant, d'une servante et d'une esclave, tandis qu'un 
écuyer galope déjà au loin. Une très belle bordure de 
fruits et de fleurs enlacés de rubans entoure cette tapis- 
serie. 

Nous sommes sur le palier. Écartons maintenant ces 
deux portières anciennes, armoriées sur fond bleu clair 
qui marquent l'entrée du premier étage. La curiosité 
devient grande. Tout l'intérêt est là. Il s'agit de sur- 
prendre la vie intime de l'artiste. 

D'abord, la chambre de Monsieur, comme disent les 
caméristes. Tenture jaune, soutachée de satin mauve ; 
plafond plissé en rayons de soleil ; meubles en poirier 
noirci. 

Quelques tableaux — de Lepic : des bateaux de pêche 
échoués sur une grève ; — de Jadin : un molosse su- 
perbe montrant ses dents. 

Ensuite un boudoir. On pourrait l'appeler le cabinet 
des porcelaines : lustres, pendules, guéridons, miroirs, 
tout est en saxe. C'est l'antichambre du mari. Cette 
petite pièce sépare, en effet, la chambre de Monsieur de 
la chambre de Madame; séparation toujours prudente. 
On évite ainsi trop de contact, la rencontre des insom- 
nies et le frôlement des mauvaises humeurs. Les absents 
n'ont jamais tort, au contraire : le silence et la solitude 
provoquent le désir de se voir. Disons plus, s'il y a un 
peu de brouille dans le ménage, chacun, en se rencon- 
trant, par hasard, dans le boudoir, peut faire ainsi, 
sans lâcheté, la moitié du chemin. 

La chambre à coucher^ ce doux chez soi où on accroche 
ses pensées, ses passions, ses manies, chez Marie Heil- 
bronn, c'est le pays du rouge : pivoine, cardinal, géra- 
nium, rouge Titien, goutte de sang et Légion d'honneur. 
Sur les murs, du lampas à fleurs drapé de peluche cra- 
moisie à reflets d'or. Même tenture audacieuse repro- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 227 

duite de tous les côtés, à la cheminée, aux glaces et 
aux portières. Trop de rouge et trop de tentures. Les 
fenêtres elles-mêmes disparaissent, ainsi que le jour, 
écrasés sous des lambrequins épais et lourds. 

Un plafond de satin crème, orné au pourtour d'an- 
ciennes broderies et, au centre, d'un grand panneau de 
velours rouge, décoré de fleurs en soie et en argent, 
écrase les visiteurs de son luxe fastueux. 

Au centre de la pièce, un lit rouge aussi, immense, 
difficile à enjamber, se dresse orgueilleux et superbe, 
avec un tapis portugais de satin blanc brodé d'une den- 
telle d'or. Il est, comme le reste, d'une richesse exagé- 
rée de draperies. 

A ses pieds s'étale une peau d'ours blanc, douce et 
chaude aux pieds nus qui sortent, le matin, de la moi- 
teur des draps. A côté, pour les heures de fatigue ou 
d'insomnie, une chaise longue, rouge comme le reste, 
parce que telle est la note dominante de cette chambre 
à coucher. 

Çà et là, une profusion de bibelots tapageurs : 
jardinière, écran, guéridon, chevalet, vases, pa- 
ravent, étagère et coussins. Rien d'intime et de repo- 
sant. 

Les rideaux de vitrage, épais et lourds, tamisent la 
lumière. Ils sont brodés, avec les lettres M et II flan- 
quées de deux génies jouant de la lyre, et entourées de 
la devise, écrite en caractères gothiques sur une ban- 
derole : 

Ce que veult peult. 

Soyons indiscret jusqu'au bout. Poussons la porte du 
sanctuaire où, nouvelles Vénus antiques, les plus ado- 
rables femmes laissent sans pudeur tomber leurs der- 
niers voiles. 



228 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Très simple, la tenture de la salle de bain : En toile 
ornée de plantes aquatiques et de cigognes 

.... au long bec emmanché d'un long cou. 

Cela délasse un peu les yeux du papillottement des 
tons criards et violents de la chambre à coucher. 

Sur la grande baignoire en marbre blanc, se retrou- 
vent les initiales de la charmante Virginie Heilirom. 

A côté — détail piquant — pour se peser dans le 
simple appareil, un fauteuil en acajou, à l'instar de la 
bascule des Grands magasins du Louvre. Elle craignait 
donc bien de voir ses charmes s'alourdir, la séduisante 
Marguerite de Faust ! Voilà de la coquetterie positive : 
les grâces contrôlées par des chiffres I 

Le cabinet de toilette est arrangé à la russe et tout 
enveloppé de tentures grises, au milieu desquelles, le 
matin, la femme, dans son négligé de mousseline, de- 
vait ressortir blanche comme une perle. 

Là, rien de saillant comme accessoires. Sur une 
armoire de sapin blanc du Nord, des types russes, 
peints sur paillon, rappellent un peu la décalcomanie. 
Appendues au mur, des aquarelles de pacotille, souve- 
nirs de l'époque où la maîtresse de céans était en Russie, 
au théâtre Italien : vues de Moscou, de Saint-Péters- 
bourg et du grand canon du Kremlin qui apportent leur 
complément de couleur locale à ce très modeste buen- 
retiro. 

Peu satisfait après cette visite, nous reprenons le che- 
min de la sortie en suivant les fils indicateurs des 
cordelières. Décidément, c'est une déception, faisons- 
nous remarquer à l'un de nos amis. Ce ne sont pas là 
les dessous de la vie élégante. Somptueux et artistique 
mobilier, disait l'affiche. Somptueux, c'est tout 1 Artis- 
tique, pas du tout 1 Trop de peluche brodée, trop de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. M9 

fauteuils cramoisis, trop de soie et trop de satin ! Pas 
de Dote personnelle 1 Toujours la main du tapissier à la 
mode promenant partout ses lourdes fantaisies. Qui 
nous rendra les ameublements exquis des petites maî- 
tresses de Moreau le jeune ou de Frendenberg ? 



20 



XXII 



Vente de M™o Honoré de Balzac. — Sunt lacrynix rerum, — La 
bibliothèque de Balzac. — La langue française devenant million- 
naire. — Le catalogue de Texpert Charles. — Un crédit de 
dix mille francs pour acheter les manuscrits de Balzac. 



PariSj ^8 avril. 



Morte dans la misère, entourée d'impitoyables créan- 
ciers I Morte comme avait vécu celui dont elle portait le 
grand nom, M™® Honoré de Balzac — Éveline, comtesse 
de Rzewuskal — Morte d'une attaque de goutte, un 
papier timbré à la main ! Morte à 77 ans dans un hôtel 
en ruine! Morte en ne laissant «même pas de quoi se 
faire enterrer, après avoir possédé le château princier 
de Wierzchownia 1 Morte complètement oubliée, elle 
que le grand romancier avait décrite ainsi, au frontis- 
pice de Modeste Mignon : 

« Fille d'une terre esclave, ange par l'amour, démon 
par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l'expé- 
rience, homme par le cerveau, femme par le cœur, 
géant par l'espérance, mère par la douleur, poète par 
le rêve, reine par la beauté. » 

Elle avait joué un bien grand rôle, « cette femme 
incomparable, le diamant de la Pologne. » Seule, au 
milieu de toutes^ elle avait réalisé, dans la vie de Balzac, 
cet idéal longtemps cherché, par son tempérament im- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 231 

pétueux et passionné, pour dompter son cœur tumul- 
tueux ! 

Longtemps avant, il avait préparé pour elle bien des 
romans. Elle fut sa force, son soutien moral, son espé- 
rance, sa Vittoria Colonna de Michel-Ange, son bienfai- 
sant génie, dans la lutte acharnée qu'il livrait à la 
fortune. 

Précieusement, elle avait gardé le souvenir du grand 
homme, après sa mort. Elle vivait au milieu de ses sou- 
venirs, avec sa fille, la comtesse de Mniszech, retirée 
du monde comme elle, dans son hôtel de la rue de Bal- 
zac, bâti sur l'emplacement des terrasses de la Folie 
Beaujon. 

C'était la maison mystérieuse, toujours hermétique- 
ment close. 

La gène vint un jour et la catastrophe marcha avec 
rapidité. Les réclamations des créanciers se produisirent 
d'abord avec violence, à la suite de prodigalités insen- 
sées. Les assignations succédèrent ensuite aux assi- 
gnations, les procès aux procès. Rien n'y manqua : ju- 
gements, condamnations, saisies et le reste. 

L'hôtel fut vendu cinq cent mille francs à la baronne 
Salomon de Rothschild. M"^« de Balzac obtint de rester 
quelque temps encore dans son ancienne demeure; 
mais le sursis expirait, elle allait en sortir pour habiter 
une chambre garnie avec sa fille, ruinée comme elle, 
lorsqu'elle mourut. 

Il y avait trente-quatre ans que Balzac avait écrit à 
M™« de Surville, au moment de sa prochaine union : 

« Elle est mieux que riche et noble, elle est spiri- 
» luelle, instruite et belle. Elle est d'une exquise 
» bonté, d'une douceur d'ange, d'une facilité d'exis- 
» tence extraordinaire. » 

Dn procès-verbal de commissaire-priseur a donc été 



232 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

le dernier chapitre de ce roman. Mobilier et souvenirs 
ont été vendus. Le marteau impitoyable a accompli sa 
tâche. Tout a été dispersé à un prix dérisoire au milieu 
de l'indifférence générale. 

Seul, le buste de l'immortel auteur de la Comédie 
humaine^ sculpté par David d'Angers, qui se trouvait 
dans le grand salon, autour duquel se réunissaient les 
vieux amis de la maison, a valu quelque argent : 3,805 fr. 

Mardi, 25 avril, c'était le tour de la bibliothèque de 
ce conteur plein de verve et d'imagination, de ce pro- 
fond penseur qui traverse Beaumarchais et va jusqu'à 
Rabelais, a dit Victor Hugo dans une oraison funèbre. 

Un public de libraires et de curieux et quelques ama- 
teurs fervents : Ludovic Halévy, Henri Houssaye, de 
Concourt, le pasteur Dide, Etienne Charavay se pres- 
saient dans la salle 6, réservée d'ordinaire aux ventes 
après décès, par autorité de justice. 

La mise en scène est des plus simples : de longues 
tables semblables à de grands comptoirs de drapier 
séparent le public et forment la rampe du drame qui 
va se jouer. 

Sur le fond lie de vin des murs se détachent, comme 
un treillage, des tringles de fer et de longues planches 
servant d'ordinaire à accrocher les tentures, les ri- 
deaux et les tapisseries des mobiliers, dernières épaves 
des décédés. 

Sur la large tablette courant autour de la table, en- 
tassés, empilés les uns sur les autres, les livres grim- 
pent en colonne presque jusqu'au plafond. Dans leur 
reliure du temps, tous ces volumes présentent leurs dos 
plais et rouges au public, car leur propriétaire paraît 
n'avoir guère aimé que cette couleur pour leur habille- 
ment ordinaire. 

Dans le magasin à côté, la bibliothèque, grandes ar- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 233 

moires en pseudo-Boule, réunies ensemble avec une 
fausse porle et une ouverture pour la fenêtre t- une 
vraie cabine de navire, où Balzac entrait par sa 
chambre à coucher, pour se séquestrer volontairement 
des mois entiers, dans l'isolement le plus complet, tra- 
vaillant la tête couverte d'une calotte de velours, le 
cou dégarni, enveloppé de sa large robe de chambre 
blanche, taillée comme celle d'un moine et attachée par 
une cordelière de soie. Ceux qui l'avaient connu et qui 
assistaient à la vente pouvaient encore par la pensée 
aisément se le représenter, caché dans cette retraite, 
haletant entre un achèvement et une préparation, 
dormant à peine, bûchant douze heures par jour, for- 
çat de la plume, écrivant ainsi cette grande épopée qu'il 
avait appelée Comédie et qu'il aurait dû nommer His- 
toire. 

Cependant, M^ Couturier est sur son estrade, assisté 
d'un clerc qui griffonne déjà le grimoire de son procès- 
verbal. 

L'expert, M. Charles, un libraire, va, vient, donne 
des ordres à son aide, tandis que le commissionnaire, 
avec sa veste à parements rouges et sa figure d'Auver- 
gnat, se prépare à passer un à un les volumes aux 
acheteurs. 

H est deux heures un quart ; on frappe le coup de 
marteau traditionnel. Il se fait un grand silence. 

« Messieurs, nous commençons la vente. Nous ven- 
drons les manuscrits à trois heures. 

Les manuscrits de Balzac! Quel monde d'idées ils 
soulèvent. La première pensée de ses curieuses obser- 
vations sur la nature humaine. Précieuses reliques, elles 
méritaient certainement les honneurs d'un beau cata- 
logue 1 Mais non, au lieu d'une élude bien faite qui se- 
rait restée entre les mains de tous les amis des lettres, 

20. 



23i L'HOTEL DROrOÏ ET LA CURIOSITE EN 1882. 

une nomenclature soche, incomplète, informe et si 
peu distribuée, que les acheteurs avaient été obligés 
d'aller la chercher eux-mêmes chez les vendeurs offi- 
ciels. 

Le temps a cependant fait grandir les .lauriers de 
Balzac. Nous ne sommes plus à l'époque où on rappelait 
le Musée Dupuytren, un Molière médeciriy un SaM- 
Simo7i peuple, un beau champignon d'hôpital. Il est 
aujourd'hui le chef véritable de l'école réaliste. Ce dé- 
dain d'un libraire obscur nous a profondément attristé. 
C'est un détail navrant pour l'honneur des lettres au 
xix° siècle. 

Les manuscrits de Balzac 1 On va vendre les témoi- 
gnages indiscutables de la manière de ce travail- 
leur, mort à la tâche, sous le poids de ses veillées labo- 
rieuses. 

Le puissant penseur avait la prétention de faire l'au- 
mône à cette gueuse fière qui s'appelle la langue fran- 
çaise et de la rendre millionnaire, mais il n'avait pas la 
phrase prime-sautière. Il ajoutait, retranchait, modifiait 
sans cesse ses écrits, arrachant par lambeaux, comme 
le meilleur de lui-même, les idées de son imagina- 
tion. 

Les marges de ses épreuves ressemblaient à un feu 
d'artifice de corrections et d'additions. Sa copie était la 
terreur des typographes. Personne ne voulait composer 
ses manuscrits. On les distribuait dans les ateliers 
comme une corvée. Aucun ouvrier ne voulait faire plus 
d'une heure de Balzac. C'était légendaire. 

Il n'y a presque plus personne dans la salle. En atten- 
dant trois heures, le défilé des livres commence. 

Les 24 volumes de ses Œuvres complètes, publiées 
par Michel Lévy, 300 fr. 

L'édition originale de 1832 des Contes drolatiques ^ 



L'HOTEL DHOIIOT KT LA CURIOSITE EN 1882. i3r> 

colUffez es abbaies de Touraine, et mis en lumière par 
le sieur de Balzac (Ch. Gosselin, éditeur), — achetée 
345 fr. par le libraire Rouquetie. 

Un des rares exemplaires imprimé sur papier de 
Chine des mêmes Contes ^ écrits dans le temps pour avoir 
du pain et un habit, illustrés par Gustave Doré, — à 
M. Rouquette, 1,460 fr. 

L'édition princeps sur papier de couleur de ISiPAysio- 
loffie du Mariage ou Méditations éclectiques sur le 
Imilieur et le malheur conjugal^ éditée par Levasseur 
en 1830, — 350 fr. 

On revient, il est trois heures : 

L'expert fait apporter sur sa petite table les fameux 
manuscrits reliés, les uns in-4<», les autres in-8», 
presque tous couverts d*une grave reliure de chagrin 
vert, comme c'était le goût en 1850. 

La grande bataille commence. 

Les estimations de M. Charles sont toutes largement 
dépassées. 

Le manuscrit des deux premiers dizains des Contes 
drolatiques (1832-1834) est adjugé à 1,440 fr. à 
M. Piat, qui prend également, à 200 fr., un Mémento 
pour lesdits Contes, 

Vient ensuite : 

Eugénie Grandet, le manuscrit avec cette dédicace : 

Offert par l'auteur à M"»« Hanska, en témoignage de son respec- 
tueux attachement. 1833, Genève. — IL de Balzac. 

M. Charles demande 600 fr. 

M. de Concourt va jusqu'à 1,200 fr., hoche la tête et, 
désespéré, renonce à la lutte, puis revient à la charge, 
pousse jusqu'à 1,800 fr. et se retire de la mêlée à ce 
prix, tandis que le précieux manuscrit chemine vive- 
ment jusqu'à 2,000 fr. A la fin, c'est M. Etienne Chara- 



236 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

vay, Texpert en autographes, qui est proclamé adjudi- 
cataire. 

A partir de ce moment la lutte devient impossible. 
Etienne Charavay, qui a peut-être des ordres illimités 
de la part d'un de ses clients ou d'un syndicat de 
libraires, couvre toutes les enchères, et force les con- 
currents à lâcher pied les uns après les autres. 

C'est à lui que sont remis successivement les bulle- 
tins verts des adjudications suivantes : 

Pierrette, 1839. Le manuscrit seulement : 1,420 fr. 

Histoire des Treize, avec cette dédicace : 

Offert à M"*» Evelina de Hanska, née comtesse Rzewuska, 
de Balzac. 

Vendue : 650 fr. 

César Birotteau, 1837. Le manuscrit, les deuxièmes 
et les troisièmes épreuves. Sept volumes : 1,520 fr. 

Le Lys dans la vallée. Le manuscrit, les premières, 
deuxièmes et troisièmes épreuves : 1,500 fr. 

La Recherche de Vabsolu, 1834. Le manuscrit seul : 
860 fr. 

Séraphita. Le manuscrit, les premières et les der- 
nières épreuves : 720 fr. 

Béatrix, Le manuscrit, les feuilles des premières 
corrections et les deuxièmes épreuves corrigées, huit 
volumes in-4« etin-8« : 1,620 fr. 

Illusions éperdues. Le manuscrit, premières et 
deuxièmes épreuves et la deuxième partie manuscrite : 
le Grand homme de province à Paris, 1835. En tout 
cinq vovolumes, 2,020 fr. 

Ainsi donc, Etienne Charavay a presque tout acheté. 
Pour qui? Nous ne le savons pas. Il avait un crédit 
ouvert de 10,000 fr. qu'il n'a pas même atteint. 

La Bibliothèque nationale a manqué là une belle 
occasion qu'elle ne retrouvera pas. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 237 

Que dire maintenant du reste? La vente a ressemblé 
ensuite à toutes les autres ventes de livres. 

Elle a continué, monotone, ennuyeuse, sans incidents, 
presque sans intérêt. On a vendu les livres au tas, comme 
des pommes. 



XXIII 



Alexis Febvre, un Parisien de Paris. — Son esprit, son humeur, 
sa passion, son caractère, ses ventes. — Le père vingt pour 
cent. — Une enchère de 18,000 francs sur un Meissonier. — La 
Ronde champêtre, de Lancret. — Les Lancret de 1782 et de 
1797. — Les quatre Guardi. — L'admiration portant intérêt. — 
Un Volders rarissime. — Le chœur des débineurs. — Est-ce un 
vrai ou un faux Natticr? — M"»® Geoffrin ou la marquise du 
Châtelet? — Un recueil d'Ana. — Le grand seigneur et le 
marchand. — Savoir faille sa perte. — L'ours et le pacha. — 
Les maîtres émailleurs de Limoges. — Les faïences italiennes. 
— Une lettre de Philippe Burty. — Esquisse d'Ingres. — Les 
parchemins d'Alexis Febvre. 



Pans, 50 avril. 

Les vieux s'ea vont ! Encore une vente qui a réveillé 
toutes les histoires de la curiosité depuis tantôt un demi- 
siècle: celle d'Alexis Febvre, né en 1810, mort le 5 dé- 
cembre 1881, à Boulogae-sur-8elne. 

Les Parisiens de Paris sont rares. Febvre en était un. 
Il avait voulu être acteur et il avait fini par être expert, 
tout en pratiquant le métier de doreur dansTintervalle, 
ce qui no se ressemble guère et ce qui ne l'avait pas 
empêché de tenter, sans succès, deux fois la fortune 
sous les espèces d'un parc à huîtres, à Grandcamp, et 
d'une forêt de chêne-liège en Algérie. 

Après ces échappées, il revenait toujours à ses pre- 
mières amours. 

Gai, jovial, un peu lippu, le visage frais, la barbe 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 239 

blanche, le crâne légèrement dégarni, les yeux fureteurs 
voilés par des verres de lunettes qu'il mettait sur son 
front pour examiner de près les tableaux, c'était l'un des 
types les plus curieux de la vieille école. 

Au début, ayant un véritable instinct de Tart, il avait 
dabord suppléé par l'intuition à l'insufTisance du savoir. 
Ensuite son instruction s'était faite d'elle-même par le 
temps, dans ce métier bien délicat d'expert qui exige, 
pour le bien pratiquer, du travail, de la capacité, de 
l'habitude et de la santé, afm de résister aux fatigues 
qu'il comporte. Avec cinq ou six termes puisés comme 
dans un magasin de phrases toutes faites, il y a des 
gens qui passent pour experts. Lui savait mieux que 
personne asseoir un jugement raisonné sur des consi- 
dérants originaux et personnels. 

Febvre a laissé, du reste, un renom de probité sévère 
qui est aujourd'hui le meilleur éloge qu'on puisse faire 
de lui. Il était foncièrement honnête, c'est ce qui l'avait 
rendu riche. La confiance ne se commande pas, elle 
s'impose, et comme sa compétence était reconnue, il 
n'avait pas besoin d'aller aux autres. On venait à lui. 

« Un caractère bien fade est celui de n'en avoir au- 
cun, » a dit La Bruyère. Ce n'était pas son cas. Quand 
les gens l'importunaient, ne songeant qu'à se dégager 
d'eux, il les expédiait en peu de paroles. On lui parlait 
encore qu'il avait disparu. On connaissait son humeur 
et on lui pardonnait sa brusquerie en raison de ses qua- 
Utés précieuses. 

Son esprit était vif, fin et délié; comme tous les rail- 
leurs, il n'aimait pas à être raillé. Il prenait vite la 
mouche et donnait alors de vigoureux coups de bou- 
toir; cependant, s'il mordait, il avait la dent saine. 
C'était un bourru, mais un bourru bienfaisant. Son 
cœur était excellent, ses bonnes actions très nombreuses. 
On raconte de lui maints traits de générosité. Le nom- 



240 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

bre de gens que Febvre a obligés reste considérable, a 
dit de lui notre sympathique confrère, M. Auguste Dal- 
ligny. 

L'art était sa passion dominante. Son coup d'oeil 
n'avait rien perdu en vieillissant. Les beaux tableaux 
le fascinaient ; il restait des heures entières dans les 
musées, en contemplation devant une belle œuvre, 
comme un chien en arrêt, sans souci des heures de 
repas et des rendez-vous donnés. 

Vers 1854, Febvre débuta dans la carrière. Sa pre- 
mière vente se fit avec M. Genevoix, à la mort du baron 
de Mecklembourg. C'est lui qui présenta alors aux en- 
chères le merveilleux paysage d'Hobbéma, les Trois 
Moulins, d'une touche corsée et nourrie, acheté 
72,000 francs par le musée du Louvre, et le Marché 
aux chevaux, de Philippe Wouwermans qui, vendu 
80,000 francs à la vente Hartford, ne fut adjugé que 
7,200 francs. 

Presque toujours choisi par M. Bonnefons de La- 
vialle, le prédécesseur de Ch. Pillet, le jeune expert, fit 
en 1855, avec ce dernier, la vente des œuvres de Ca- 
mille Roqueplan, parmi lesquelles la Promenade daTis 
le parc, vendue 5,100 francs, et la Balançoire, 7,100 
francs. En 1856, il faisait adjuger un /^^m(?î^r d'Albert 
Cuyp, 14,100 francs, ce qui était un prix élevé pour 
l'époque. En 1857, Diaz le chargeait de sa vente. Alors 
le plus cher des tableaux du maître, V Amour désarmée, 
n'obtenait que 4,700 fr. La même année, il dirigeait la 
vente Thibaudeau, ami de Charles Blanc, et secrétaire 
général du chemin de fer de Rouen, qui laissa des 
estampes remarquables; puis la vente Moret, où se 
trouvait un superbe Van Huysum, Fleurs et fruits^ 
provenant de la galerie Fesch, vendu 8,000 francs, et 
un Soleil couchant, de Claude Lorrain, 8,600 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 241 

Plus tard, il présenta au public les ivoires et les petits 
tableaux flamands de Tabbé Dufouleur ; les deux splen- 
dides Boucher: le Lever et le Coucher du soleil^ du ba- 
ron de Comailles, qui appartiennent aujourd'hui à sir 
Richard Wallace. Nous trouvons encore son nom asso- 
cié à la vente Marcille, à celles de Théodore et de 
Philippe Rousseau, du baryton Baroilhet qui, d'après 
M. Paul Leroi, ne mettait jamais une dernière enchère 
sans que W Bonnefons s'écriât : — « Adjugé au roi des 
rois, » et enfin à la vente du grand orateur Berryer, dont 
la bibliothèque, au lieu d'aller à la salle de la rue des 
Boûs-Enfants, fut la première vendue à l'hôtel Drouot. 
Il faisait, à côté de ces expertises, des affaires con- 
sidérables ; son livre d'achat serait pour notre siècle 
aussi intéressant que celui de Lazare Duvaut pour le 
xvin« siècle. C'était le pourvoyeur attitré des gale- 
ries les plus célèbres. D'une activité prodigieuse, il 
était parte ut. Les intimes l'appelaient X^père vingt pour 
cent, parce qu'il disait sans cesse que chaque affaire 
devait lui rapporter ce bénéfice. 

Les anecdotes sur lui abondent. On ferait un volume, 
et des plus piquants, avec ses reparties. Déjà, on en a 
beaucoup reproduit. En voici trois inédites certaine- 
ment, racontées par l'un de ses meilleurs amis. 

11 avait su se rendre indépendant avec les grands 
seigneurs. Il n'aurait jamais pu, du reste, faire la bou- 
che en cœur et son échine avait la raideur d'une barre 
de fer. C'était quelqu'un. 

— Que deviendriez-vous tous, lui disait un jour l'un 
des hauts barons de la finance, si notre famille n'ache- 
tait plus. 

-— Vous vous trompez, dit Febvre. Vous ne comptez 
pas autant que cela dans le commerce de la curiosité. 
Ses destinées ne sont pas entre vos mains. J'ai vendu 
depuis quelque temps pour 500,000 francs de tableaux 

21 



242 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

à un marchand de cuir, et pour 1,200,000 francs à un 
fabricant de chocolat. 

Un autre jour, il se rendait à une vente importante, 
à rétranger. A la gare il se rencontre avecTun des plus 
riches collectionneurs de Paris. 

— Voilà le grand Félix, lui dit-il, en lui tapant familiè- 
rement sur l'épaule. Nous allons nous rencontrer dans 
l'arène. 

— Vous savez bien, lui répondit-il d'un ton sec, que 
la lutte est impossible avec moi. Je suis plus prompt 
que vous à me décider. Je ne vous laisserai jamais un 
tableau dont j'aurai envie. Je l'achèterai. Vous viendrez 
peut-être le reprendre le lendemain. Il aura pris une 
nouvelle valeur en passant dans mes mains. Voilà 
tout. 

A la vente de Soury, le 19 mars 1881, beaucoup de 
tableaux venaient d'être vendus fort cher. Un Daubigny 
avait été adjugé 25,000 francs. 

Febvre haussait les épaules. Il trouvait les prix exa- 
gérés et il n'achetait pas, mais son inaction lui pesait. Il 
lui tardait de jouer un rôle et de montrer qu'il était là. 

On apporte un petit tableau de Meissonier : une 
Compagnie de halleiardiers. 

Georges Petit demande 35,000 francs et l'on com- 
mence à 20,000. 

Le Meissonier va, cahin-caha, jusqu'à 32,000 francs. 
Là il s'arrête un instant. 

Febvre se lève, éclate tout d'un coup. 

— 50,000 francs, dit-il. 

Le marchand de tableaux Michel, son associé dans 
l'affaire, le regarde avec stupeur. C'était en somme un 
bordereau de 52,500 francs. Il n'était pas utile d'aller 
si vite. 

Febvre voit cette hésitation, se penche vers lui. 

— Vous êtes libre, je le garde. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 2i3 

— Allons, va pour 50,000 francs, dit Michel, avec un 
soupir, entraîné par cette ardeur communicative. 

Le lendemain, Arthur Stévens faisait vendre 60,000 fr. 
le Meissonier à un amateur belge, avec faculté de le 
reûdre, au bout d'un an, s'il avait cessé de plaire. 

Avant l'expiration de ce délai, l'acquéreur retournait 
ce tableau. La caisse n'avait même pas été ouverte 1 

Mais il avait des chances inespérées, ce Febvre. Pen- 
dant sa maladie, son confrère Brame lui rachetait le 
tableau 72,000 francs et le revendait ensuite à un très 
grand prix séance tenante. 

Il voulait une belle vente après sa mort. Comme tant 
d'autres s'occupent de leur mausolée sur leur testament, 
il avait réglé sur le sien toutes les questions qui s'y 
rattachaient, catalogue, préface et eaux-fortes. 11 avait 
désigné à qui elle devait être confiée; pour les tableaux 
à M. Charles Georges et à M. Victor Leroy, commissaire- 
expert des musées royaux de Belgique, fils de son vieil 
ami Etienne Leroy. Les commissaires-priseurs étaient 
indiqués : MM. Henri Lechat et Paul Chevallier, le suc- 
cesseur de Charles Pillet, son vieil ami, avec lequel il 
avait livré plus d'une bataille. 

Sa vente était donc préparée de longue main. Il ache- 
tait même dans cette intention des majoliques, des 
émaux et des ivoires de premier ordre qu'il ne montrait 
à personne et qui devaient être une révélation pos- 
thume de son goût et de son savoir. 

Cette vente a été, en effet, un événement. On en par- 
lera longtemps. Tous ceux qui aiment un peu les arts 
sont venus visiter ce musée qui a duré quarante-huit 
heures dans ces légendaires salles huit et neuf dont il 
faudra bien raconter quelque jour les mémoires. 



244 L'HÔTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 
PREMIÈRE VACATION 

La célèbre salle 8 est à THôtel ce que la cour d'assises 
est au Palais. C'est là que viennent les grandes causes. 

Aune heure et demie, la foule est déjà compacte. Les 
chaises retenues d'avance sont occupées par les per- 
sonnes munies de cartes. La salle envahie par le vil 
public; le magasin, où l'on est incontestablement plus 
mal que partout ailleurs, par les habitués. C'était jadis 
le côté aristocratique des amateurs, mais aujourd'hui 
les grands marchands y pénètrent et prennent les meil- 
leures places. Leur argent, disent-ils, vaut bien celui 
des collectionneurs. L'égalité règne dans la loi. Elle 
doit régner devant l'enchère. Ce sont eux qui font al- 
ler les ventes. 

Au bureau, état-major complet : deux commissaires- 
priseurs, W^ Henri Lechat et Paul Chevallier, prêts à se 
relayer en cas de fatigue ; puis deux scribes, l'un écri- 
vant Thistoire delà vente au fur et à mesure que le pro- 
cès-verbal avance, l'autre rédigeant les bulletins de la 
bataille distribués à l'acquéreur après chaque adjudi- 
cation. 

. A une petite table à droite de l'estrade se tiennent les 
experts, semblables à des procureurs donnant leurs 
conclusions, M. Charles Georges et à ses côtés M. Victor 
Leroy de Bruxelles chargés de requérir contre la bourse 
du public. 

Deux crieurs : l'un pour le public de la salle, l'autre, 
le célèbre Daire, pour les entassés du magasin. Les 
commissionnaires font Toffice des huissiers à la cour. 

Chaleur humaine atroce. Odeur suiffeneris. 

A deux heures, la séance est ouverte. 

Les prix demandés doivent être ceux payés par Feb- 
vre, soigneusement relevés sur son livre d'achat. 

La vente est donc vraie, sincère, ce qui est rare. Les 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 2i5 

héritiers ont formellement déclaré qu'ils ne rachèteraient 
rien et qu'aucun tableau ne serait soutenu. 

C'est la journée des peintures anciennes. 

« Nous commençons la vente, messieurs, » dit M® Lé- 
chât en se levant. 

Un silence profond se fait dans Tauditoire. 

La Place de Dam à Arnsterdam, par Berkheyde, un 
beau tableau dont la moitié est éclairée, et l'autre moi- 
tié dans l'ombre, payé 9,000 francs ; n'obtient que 
4,905 francs. 

Le Mangeur de moules, d'Albert Cuyp, de la collection 
Charles Hanbury Tracy, décrit dans le catalogue rai- 
sonné de Smith, se vend 250 francs de plus que le prix 
d'achat de Febvre : 5,000 francs. 

' Trois Van Dyck viennent ensuite : 

L'un, V Adoration des derff ers, delà collection du ba- 
ron de Beurnonville, belle esquisse, un peu rouge, 
peinte d'une main sûre, avec de légers frottis dans des 
Ions transparents : 3,050 francs. 

Une autre esquisse aussi délicate et argentine : Por- 
irait équestre d'un jeune prince, tête nue, portant sur 
la poitrine une cuirasse et sur les épaules un manteau 
rouge flottant : 1 ,560 francs. 

Une charmante grisaille, étude du tableau (ÏSen- 
rietie d'Angleterre et de ses deux enfants, bien connu 
par la gravure de Strange. L'expert articule le prix de 
1,000 francs. Les enchères se multiplient tout de suite 
avec rapidité, se croisent en tous sens. Le marteau 
tombe à 1,450 francs pour ce charmant 'petit tableau. 

La nature morte de Johannes Fyt, Gibiers et fruits; 
un chef-d'œuvre signé, intact — merveilleux le poil du 
lièvre, le velouté des fruits, le plumage des perdrix, 
payé 16,000 francs à la vente Mailand. Ce Fyt est l'objet 
d'une lutte acharnée. La victoire reste à M. Pereire à 
22,000 francs. 

21. 



ni) L'HOTEL DROUOï ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Pas beaucoup d'entrain pour les Van Goyen ; l'un de 
1655 : le Zuyderzée, d'une bonne coloration blonde, 
n'arrive qu'à 1,700 francs sur la mise à prix de 2,500 
francs, l'autre de 1640, un caTial en Hollande est 
laissé à 2,500 francs sur celle de 5,000 francs. 

Voici quatre tableaux plus beaux que des Çanaletti, 
dus au pinceau lumineux du Vénitien Guardi. Febvre, 
fasciné parce séducteur, les avait achetés 70,000 francs 
à M. Léopold Everard. Son livre de compte en fait foi. 

Tous les deux de même dimension, 70 centimètres 
de haut sur 95 de large, ces toiles reproduisant et ré- 
sumant la Reine de l'Adriatique sous ses aspects les 
plus séduisants, à des heures différentes de la journée, 
présentaient le plus vif intérêt. 

— Messieurs, dit l'expert, nous vendons les Guardi. 
Nous les adjugerons les uns après les autres, puis nous 
les remettrons en vente, et s'il y a, alors, un acquéreur 
pour le tout, nous continuerons les enchères sur l'en- 
semble. 

Le premier présenté par les commissionnaires, la 
Piazza San-Marco, merveilleux avec ses points blancs 
que le peintre place si spirituellement : 19,950 francs ; 

Le second, la Piazzetta, où de nombreuses figures se 
meuvent avec une étonnante facilité de composition : 
10,900 francs ; 

Le troisième, incroyable de franchise et de vivacité 
de touche, Sa\ Giorgio Maggiore : 21,000 francs; 

Le dernier, Santa Maria délia Salùte, d'une saveur 
exquise avec ses gondoles pittoresques glissant sur les 
eaux du grand canal : 21,300 francs. 

— Total 72,700 ! fait M. Georges. Quelqu'un met-ii 
une enchère sur ce prix ? 

Silence pendant quelques secondes. 

Les quatre acquéreurs émus, anxieux d'abord, se 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 247 

rassurent. Ne sentant pas de concurrents, ils triom- 
phent. 

Ils se forgent sans doute une douce félicité, lorsque 
tout d'un coup, du fond de la salie, un nouveau venu 
dans l'arène s'écrie d'une voix bien timbrée : 

— 73,000 francs ! 

Sensation prolongée, comme à la chambre. Les qua- 
tre acheteurs sont évincés de la bataille à coups de 
billets de banque. Pas un seul d'entre eux n'ose soute- 
nir la lutte à ce sommet élevé. C'est une vraie défaite. 

Personne ne dit mot à 73,000 francs. Adjugé ! dit 
M. Lechat, mettant un terme à tant d'angoisses. 

Et c'est ainsi que, remportant la victoire, M. Sedel- 
raeyer, le grand marchand, car c'était lui, est devenu 
propriétaire d'un ensemble introuvable des meilleurs 
tableaux peut-être du grand peintre vénitien. 

Que les temps sont changés I En 1857, à la vente de 
sir Richard Wallace, deux Guardi d'une beauté rare 
n'eurent certainement pas ce succès. Le Grand canal 
fut vendu 4,100 francs. La Douane 2,600 francs. Nous 
avons marché depuis vingt-cinq ans ! Les œuvres de 
géûie sont des valeurs aussi solides que la rente et de 
bons placements un peu plus sûrs que les actions de 
toutes ces banques de carton qui nous dévorent. Ce ne 
sont pas des capitaux qui dorment comme le prétendait 
Casimir Périer. Ce sommeil porte intérêts. L'admiration 
se charge de les payer au moment venu. 

Continuons cette nomenclature. Il ne faut rien ou- 
blier ; 

Un beau Portrait de femme, par Frans Hais, arrive 
devant les acquéreurs. Peinture franche, robuste, éner- 
gique, naturelle — 6,000 ! dit l'expert 7,800 ! lui ré- 
pond le public. 

D'un effet puissant de perspective, d'une tonalité 



248 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

exact, idi Maison de campagne hollandaise d'Hobbéma, 
figures attribuées par M. Burger à Nicolaï de Helt-Sto- 
kade. Avec cela, ce qui ne gâte rien, un bel arbre généa- 
logique : 

Collections Lanjac. 1808. 

Erard. 1832. 

Tardieu.1841. 

De Morny, Piérard. 

Pereire et John Wilson. 

Prix demandé 30,000 francs i Adjudication 19,100 fr. 
— quel écart! Febvre n'était pas homme à se four- 
voyer de la sorte. C'est le public sans nul doute qui se 
trompe. 

Un Portrait de femme^ brossé par Thomas Keyser, 
avec sa cornette blanche, sa large fraise et ce vêtement 
noir que le maître affectionne. Poussé jusqu'à 4,000 fr. 
lors de la vente Roxard de La Salle, ce tableau, par un 
revirement bizarre, ne trouve plus amateur qu'à 1,705 
francs. 

Un curieux triptyque bien placé dans un cadre gothi- 
que : le Miracle de la messe, précieux petit tableau'd'une 
grande finesse, de Hans Memling, n'atteint que 
4,100 francs. 

Le Déjeuner frugal de Gabriel Metzu, scène vraie, 
mais peu poétique. — Dans une pauvre cabane, une 
vieille qui coupe une tranche de jambon, un chat qui 
nettoie un os, une marmite dans l'âtre, une lanterne 
suspendue aune solive, une ardoise sur laquelle est 
inscrit le nom de Metzu — 3,500 francs. 

Voici l'une des meilleures toiles de Van der Neer — 
une perle ! Le Crépttscule, de la meilleure époque du 
maître l L'ombre s'étend sur toute la campagne. Des 
lueurs rougeâtres éclairent les grands arbres du bord de 
l'eau et les façades en briques des maisons du village. 
Un rayon du couchant miroite sur la vitre comme une 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 249 

flamme d'incendie. Au premier plan, sur le sol, des 
branches d'arbres et des troncs abattus. 

-— 10,000 francs, ! demande M. Georges. 
On commence à 2,000. En trois bonds, les enchères sont 
à 8,000, passent rapidement à 9,000 et s'arrêtent à 
peu près au prix : indiqué 10,300 francs ! 

Bon tableau, le Retour des champs du même, mais 
ne valant pas le précédent. Sur la mise à prix de 
8,000 francs, il ne va qu'à 6,000 francs. 

Le Van Ostade, signé en toutes lettres, pa/é 12,000 
francs à la collection Beurnonville, le Repos sous la 
tonMlle, est adjugé 1,900 francs à M. Kolbach, le di- 
recteur du musée de Francfort. 

Une très belle esquisse, exécutée d'un seul jet, d'une 
tonalité blonde, d'un éclat extraordinaire, la première 
pensée de Rubens pour le tableau de la cathédrale de 
Gand, la Conversion de saint Bavon, acquis 5,000 fr. 
par Febvre, ne touche que le prix de 3,100 francs. 

Déception plus grande encore pour le Torrent de 
Jacob van Ruisdael. C'est vainement que le prix de 
16,000 francs est indiqué. L'auditoire paraît sourd. 
A 8,S50 francs, W Henri Lechat est forcé d'adjuger. 

A la vente de San-Donato, cette page si bien observée, 
les Noces de Cana^ de cet admirable Jan Steèn, datée 
de 1676, avait été poussée jusqu'à 10,000 francs. Le 
publie cette fois reste froid. A 3,000 francs, il s'arrête. 
Dn amateur gai met bravement une enchère de 6 fr. 1 
puis cahin-caha, le prix de 4,355 francs finit par être 
décroché. Quelle perte ! Un autre Jan Steen, la Fête des 
rois, n'est pas plus royalement traité. Acheté 4,500 fr., 
vendu 2,600 francs. 

De Terburg, le Portrait d'une dame hollandaUe, en 
cornette noire, en robe de soie foncée aux manches de 
linon: 1,420 francs au lieu de 4,000 francs inscrits sur 
le registre de Febvre. 



250 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Échec aussi complet pour le Velasquez, le Portrait 
de Vinfante Marie-Thérèse, venant de la collection 
Alfred Stevens. Trop nettoyé, du reste, ce tableau est 
devenu d'une coloration violente, des blancs trop crus, 
des roses trop vifs. Inscrit 5,000 francs, vendu 3,000 fr. 
seulement. 

Un tableau très intéressant est ensuite présenté au pu- 
blic, la partie de musique : une réunion élégante fait de 
la musique dans la cour dallée d'un vaste château à tou- 
relles, entouré de fabriques construites en briques dans 
le goût du XVI® siècle. Un valet est occupé à rafraîchir 
du vin dans des seaux d'argent. Un enfant joue avec un 
chien. Sur le ciel se détache la flèche élancée de Thôtel 
de ville. 

Ce tableau est toute une histoire. 11 figurait dans une 
collection anglaise sous le nom de Gonzalès Coques. 
Lorsqu'il passa en vente publique à Paris, personne ne 
songea à contester cette attribution. Febvre, toujours 
enthousiaste des bonnes choses, l'acheta 7,000 francs. 
Ce n'était pas un prix élevé ; mais l'œuvre était grande: 
l'^,62 de haut sur 2'",30, ce qui la rendait d'un place- 
ment difficile. Le tableau de chevalet est généralement 
plus recherché que la toile démesurée. 

En l'examinant de près, il découvrît deux repeints 
habilement dissimulés. L'un dans le haut du tableau ; 
l'autre sur l'un des instruments de musique. Après les 
avoir enlevés avec soin, il aperçut sous le premier les 
armoiries de la famille réunie dans la cour d'honneur, 
et sur l'un des côtés de la contrebasse était écrit : 

L. VOLÛERS FEGIT 1666. 

C'était une œuvre rarissime de ce maître. 
Depuis, l'un des rédacteurs les plus savants du 
Coicrrier de VArt a retrouvé ce tableau dans un eu- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 251 

rieux Catalogue d'une vente de tableaux authentiquas 
de maîtres anciens faite à V hôtel de Bullion les 28^ 39 
et 50 mars 1814, à six heures de relevée, dirigée par 
M, Delaroche, sur lequel se trouve la mention sui- 
vante : M. Leirun, le fameux peintre expert et collec- 
tionneur, mari de M"^^ Vigée-Lebrun, a vérifié le 
manuscrit, la presque totalité des tableaux sous les 



£t plus loin ces curieuses indications : 

(c Après beaucoup de recherches , nous n'avons pu 
» rien découvrir sur Volders, quiparaît avoir réuni à la 
» force et au plus haut degré les talents des Téniers, 
» des Gonzalès Coques et des Van Dyck. Nous avons 
» seulement trouvé qu'il a dû naître à Bruxelles et que 
» sa famille compte encore quelques descendants dans 
» cette ville. Le peintre s'est représenté dans le fond du 
n tableau, venant prendre part à ce concert. On recon- 
» naît sa noble origine à la manière dont il est vêtu 
» [sic). Il est probable que son pays appartenait alors 
«aux Espagnols; il se sera retiré en Espagne, où il 
» aura fait peu de tableaux. De là provient sans doute 
» l'ignorance où Ton est sur son compte dans son pays. 
» Nos plus habiles artistes et les plus grands connais- 
» seurs se sont tous accordés pour dire qu'ils n'avaient 
» jamais vu de tableau aussi capital dans ce genre et 
» aussi satisfaisant. En effet, il est impossible de porter 
» plus loin l'illusion en petit. La couleur, l'exécution, 
» la vérité y sont au-dessus de tout éloge. » 

Une mention du catalogue indique, en outre, le prix 
de 3,000 francs obtenu pour ce tableau. 

Revenons à la vente. 

Cette belle toile faisait envie à la fois au musée de 
Francfort et à celui de Bruxelles. Leurs représentants 
le poussent vigoureusement jusqu'à 6,500 francs, mais 
s'arrêtent là, et le cableau est adjugé à un amateur an- 



252 L'HOTEL DHOUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

glais qui met tout d*un coup avec flegme, à la fin, une 
enchère de 5 francs. bizarrerie des enchères ! 

6,505 francs! La Belgique a manqué là une belle oc- 
casion de faire rentrer chez elle une œuvre unique et 
splendide de l'un de ses enfants les plus distingués. 

Perte de 2,100 francs, sur le Départ pour la chasse, 
de Philippe Wouwermans, vendu seulement 5,900 francs. 

Signé J. W., provenant de la collection Lévy et inti- 
tulé les Terrains éboulés, un agréable petit tableau fait 
en collaboration parJanWynants, de Harlem, et Adrien 
van de Veldè, d'Amsterdam. Un troupeau de vaches et 
de moutons défilant dans un chemin creusé d'ornières. 
Febvre aimait beaucoup cette œuvre, qu'il avait payée 
6,000 francs et qui a cessé de plaire au pubUc au 
prix de 4,500 francs. 

Toute une série de Guillemin à des prix variant de- 
puis 300 jusqu'à 1,100 francs. 

Une assez bonne marine d'Isabey : la Rentrée des 
pêcheurs, 2,055 francs. 

Le Poidailler, de Charles Jacque, 600 francs. 

Deux peintures décoratives d'un grand caractère, 
par Gustave Ricard : Amphitrite, 850 francs ; Triton, 
900 francs. 

Un tableautin de Théodore Rousseau, les Chaumières, 
un trésor! 2,100 francs. 

Deux Alfred Stevens : la Lecture, une jeune femme 
en peignoir de soie blanche : 7,000 francs ; le Départ, 
dans une salle d'attente une femme enveloppée d'un ca- 
chemire, 5,900 francs, au lieu de 9,000, prix coûtant. Ea 
baisse décidément les Stevens. 

De la collection Arosa, le Petit malade, d'Octave 
Tassaert. Toujours recherchée, cette école mélancolique. 
Elle monte beaucoup. Au lieu de 2,000 francs la succes- 
sion Febvre en retire 2,550. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ E\ 1882. 253 

Une belle Vacke liUmche tachée de roux, admirable- 
ment modelée paV Troyon, 3,000 francs, prix indiqué; 
1,800 francs, prix vendu. 

Deux bons Wlllems : un surtout provenant de la col- 
lection Wilson (n<» 195 du catalogue), Bonne aventure. 
Dans un intérieur Louis XIII, une bohémienne tire son 
horoscope à une belle iille blonde en robe de satin 
blanc, 8,700 francs; puis la Coquetterie : une Margue- 
rite, comme il y en a toujours eu avant Faust, essayant 
dans un miroir l'effet d'un ruban dans sa coiffure, 
2,530 francs. 

La vacation produit 260,000 Jrancs environ. 

Les petits tyranneaux de la curiosité entre eux, tandis 
qu'ils descendent le grand escalier : 

— Si Febvre revenait, quelle leçon pour lui ! Il perd 
au moins 100,000 francs sur ses tableaux?... 

— Parbleu 1 il n'y entendait rien. 

DEUXIÈME VACATION 

M® Henri Lechat se repose. C'est M. Henri Chevallier 
qui tient le bâton de l'adjudication. 

Affluence nombreuse. On se case comme on peut sur 
les gradins, dans le fond du magasin, derrière la tribune 
des commissaires, autour de la table de l'expert. Tout 
est envahi. 

Peu de dames; par conséquent, pas de toilettes. Cela 
ne ferait pas mal cependant, quelques fleurs dans cette 
température de serre chaude. 

C'est encore M. Charles Georges qui présente les 
tableaux et qui indique les prix payés par Febvre. 

Autour de moi le groupe des échineurs de la veille, 
hochant la tête d'un air capable à chaque toile : — « Ça 
» unWatteau, allons donc! Un Pater! jamais de la vie. 
» Ce Lancret-Ià est archifaux. 

^2 



254 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

— Dix mille francs ! ce tableau qui en vaut à peine 
cinq raille. Allons, s'il se vend ce prix, il n'y a pas 
décidément de gogos que pour les émissions. » 

Je vous fais grâce du reste. 

A deux heures précises, on commence. L'exactitude 
est la politesse des commissaires-priseurs. 

On présente d'abord la Surprise, un petit tableau 
attribué au maître aimable, Antoine Baudouin. Le retour 
inattendu d'un mari sans doute, c'est assez galant. Les 
amoureux se dérobent à la colère de TOthello, derrière 
un rideau, mais une robe et un habit de velours oubliés 
sur un fauteuil sont restés là pour les trahir. 

Le clan des éreinteurs : — « On ne nous fera jamais 
« avaler cela pour un Baudouin. » 

Malgré cette prophétie, la petite toile atteint 2,500 fr., 
juste le prix demandé. 

Arrive de suite la série des François Boucher: ils sont 
trois. 

Les Lavandières de 1760, qui ornaient à San-Donato 
le cabinet du prince Paul Demidoff, peinture d'un ton un 
peu vert pomme : 4,500 francs. 

La Musique, œuvre charmante de fraîcheur et de 
coloris, représentée par une jeune fille blonde, vêtue 
d'une tunique blanche, gracieusement couchée sur le 
dos d'un nuage. — Champfleury donnait ce tableau à 
Pillemans. — Adjugée 7,100 francs. 

Enfin la Toilette de Vénus, gracieux tableau de 1742. 
Les employés de W^^ Loisel aimeraient sans doute' à 
trouver leurs aimables clientes dans ce costume pri- 
mitif, surtout lorsqu'elles sont aussi bien faites que la 
jeune fille, assise sur un tertre, livrant aux nymphes 
qui l'entourent ses beaux cheveux dorés pour les orner 
de perles. Encore un tableau de la vente de San- 
Donato de 1870. — 30,000 francs! dit M. Georges. 

Vendu 21,500 francs à M. Bourgeois. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 255 

Le Sanglier de Desporles fait 1,000 francs. 

Le Portrait de M"^^ de Pompadov/r, en 1760, par 
Drouais le fils, 7,000 francs. Il avait été acheté 
5,000 francs par Febvre. 

VEffroi, deGreuze, ne peut atteindre lesl2,000francs 
qu'il a coûtés. Il s'arrête à 9,500 francs. La Têted* enfant 
unpeublaireautée, payée 2,400 francs, dépassede 400 fr. 
le prix d'achat. Le Portrait où le maître s'est repré- 
senté, assis à une table, et qu'il peignit pour le com- 
maûdeur Nicolas Demidoff, est adjugé, au contraire, à 
4,300 francs sur la mise a prix de 6,500 francs. 

Silence l Voici la Ronde champêtre de Lancret dont 
on a tant parlé. Ce tableau, d'une distinction et d'une 
grâce parfaites, est bien certainement Tune des meil- 
leures pages du maître. On y retrouve tout le charme 
et tout l'esprit qui caractérisent sa manière. 

Febvre avait tout d'abord possédé ce tableau qui était 
allé dans la collection du baron de Beurnonville au prix 
de 60,000 francs pour reparaître quelques temps après, 
eu 1881, à cette vente célèbre, l'une des dernières vic- 
toires de Pillet. 

On avait prédit au propriétaire qu'il aurait une cruelle 
déception sur cette toile. 

Febvre assistait à la vente. Lorsqu'on offrit le tableau 
aux amateurs, il laissa d'abord se produire les enchères 
et, lorsqu'il vit qu'elles se ralentissaient et qu'on allait 
adjuger, il mit d'un seul coup vingt mille francs, 
reprenant ainsi celte toile au prix auquel il l'avait 
vendue. 

Revenons au 17 avril 1882. 

Bien curieuse, la physionomie de la salle. Beaucoup 
de gens étaient là, venus pour la Ronde \ c'était X^clou 
de la journée. 

Lorsque M. Charles Georges fit signe au commission- 



2o6 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

naire de l'apporter, tout le monde se pencha pour mieux 
voir. 

— 60,000! demanda Texpert. 

Il y a de suite marchand à 25,000, mais c'était pour 
rire. 

Après quelques enchères, la lutte s'établit entre trois 
marchands et experts : M. Bourgeois de Francfort, 
MM. Michel et Brame de Paris. 

— 40,000! dit le premier. 

— 45,000! répond le second. 

— 47,000! fait le dernier. 

Après ce premier effort, une pause pour reprendre 
haleine. Cela devient palpitant comme un duel. Pendantce 
temps, le Lancret tourne autour de la salle aux yeux 
émerveillés du public. 

— 49,0001 reprend M. Bourgeois avec effort. 

— 50,000! ajoute M. Michel d'un air victorieux. 

— Et un! dit M. Brame presque à demi-voix. 

Cette fois ses concurrents sont à bout d'arguments. 
La Ronde champêtre est à lui! 51,000 ! — Cette adju- 
dication n'avait pas duré deux minutes. 

Le spirituel tableau du même maître, intitulé V Escar- 
polette, qui vient ensuite, n'obtient que 9,100 francs. 

Quelle augmentation on peut constater en se repor- 
tant en arrière ! A la vente de M™^ Lancret, en 1782, 
« un Paysage où se voit une femme assise sur une 
» balançoire attachée à des arbres et guidée par un 
» homme, trois pieds sur quatre, » était adjugé 201 
livres au sieur Martin, et plus tard, en 1797, à la vente 
Grimod de La Reynière, le père du spirituel gourmand, 
deux très bons tableaux de Lancret, V Escarpolette et 
la DaTise champêtre, toiles de treize pouces et demi sur 
dix, se vendaient 84 francs — pas plus. 

La vente reprend son cours. 

Un bon Demarne, V Abreuvoir : 1,530 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 257 

De Jean Nattier, le portrait de if™« de Forcalquier 
représentée assise, en robe de satin blanc, décolletée 
et à manches bouffantes. Un portrait de femme est la 
plus délicate des manifestations artistiques. Il y a des 
amateurs qui n'achètent que ces toiles. 

Nous demandons 20,000 francs, fait M. Georges. 

Du clan des débineurs en sourdine: a II n'est pas 
plus de Nattier que de moi. » 

Nonobstant, le tableau est adjugé 7,600 francs à 
iM. Bourgeois. 

Le portrait de Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de 
Breteuil, marquise du Châtelet, donne lieu à un inci- 
deut. Les experts se sont prononcés pour un Nattier. 

Bien avant Tenchère, un expert qui se trouvait dans 
un coin de la salle faisait passer à ses voisins un article 
de journal contestant l'authenticité de ce Nattier, ce ne 
serait qu'une reproduction, faite en 1835, d'après l'ori- 
Kinal que possède le comte d'Étampes. Déplus qui serait 
le portrait deM"*® Geoffrin, son aïeule, d'après sa propre 
déclaration exprimée dans le livre de Chasseriau. 

« Je suis née le 4juin 1699, mariée le 14 juillet 1713, 
» ma fille est née le 20 avril 1715, mariée le 16 fé- 
» vrier 1733, veuve le 26 mars 1737. J'ai été peinte par 
» Nattier en 1738 et ma fille en 1740. » 

Lorsqu'on commence l'adjudication, l'ami du comte 
d'Étampes s'écrie à demi-voix : 

« Ce portrait n'est pas un original ! les vendeurs ont 
» été prévenus hier soir. » 

Des protestations se font entendre. — A la porte l'in- 
terrupteur. 

Le chœur des démolisseurs, au lieu de soutenir un 
confrère, reste cette fois impassible. 

Le bruit augmente; on se dirait à la salle de la 
Redoute un soir de réunion politique. 

22. 



258 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Le gêneur indiscret, prié de garder pour lui ses 
éclaircissements un peu tardifs, se voit forcé de quitter 
la salle malgré ses protestations. 

Après son départ, l'un des débineurs se décide à 
sortir de sa réserve. 11 se penche vers son voisin et lui 
dit à demi-voix : 

— Il ne fait jamais bon d'allumer le gaz quand les in- 
téressés redoutent d'y voir clair. 

Que croire cependant? Un acheteur raconte autour de 
lui que le premier propriétaire, fort connu sur le marché 
parisien qui lui a fait une réputation colossale de déni- 
cheur vraiment heureux, demeure de l'autre côté de 
l'eau dans le passage Sainte-Marie et s'appelle M. Paul 
Recappé. 

Où et quand avait-il découvert ce tableau ? On l'ignore. 
Un jour, il reçut la visite d'un amateur qui vit le Nat- 
tier. Il lui plut, et, après plusieurs visites, obtint qu'un 
expert fût mandé. 

Ce dernier vint en effet, regarda de près, admira sans 
enthousiasme, loua sans épithète et finalement, sur 
les instances de Recappé qui est la loyauté faite homme 
trouva la toile agréable, mais d'une originalité contes- 
table. 

— Bref combien restimez-vous?... 

— De 3,000 à 3,500 francs, dit-il après une certaine 
résistance. 

L'amateur ne^prit pas le tableau. Le lendemain, il était 
vendu 14,000 francs à Barre qui, du premier coup d'œil, 
se décida. 

Mais l'amateur s'était ravisé. Il en avait décidément 
envie. 

Il revint chez Recappé. 

— Vous avez votre tableau? 

— Non, il est vendu, vous le trouverez rue de la 
Chaussée-d'Antin chez M. Barre. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 259 

Quand le noble amateur y arriva, Febvre avait déjà 
passé par là. Il avait pris le Nattier sans hésiter, séance 
tenante, suivant son habitude, à 18,000 francs, 

Il était déjà à 22,000 francs. 

L'amateur se retira profondément dépité, regrettant, 
mais un peu tard, ses hésitations. 

Aujourd'hui, le tableau apparaît dans cette vente. 

Qu'adviendra-t-il de tout cela? On parle déjà de papier 
timbré envoyé par M. d'Étampes. 

Quoi qu'il en soit, le vrai ou faux Nattier, d'exécutiçn 
molle et cotonneuse, a été adjugé 14,000 francs à 
M. Joseph Reinach (4). 

Revenons à nos maîtres français. Il est impossible de 
les passer tous en revue ; mieux vaut, faute de place, 
se borner à s'arrêter longuement devant quelques-uns 
et surtout devant ces deux charmants Pater, ce peintre 
qui a si bien interprété les grâces féminines du 
xvm® siècle. 

La Fête galante, plutôt la Partie de colin maillard, 
où l'on s'embrasse fort; achetée 12,000 francs, vendue 
21,000 francs ! 

Les Plaisirs du bain. Un essaim de jeunes filles 
mignardes entourent un bassin, les unes en peignoir, 
les autres à demi vêtues. D'autres, sur la berge, étalent 
leurs toilettes bouffantes, tandis que trois indiscrets, 
faufilés à travers les buissons du parc, se dérobent à 
tous les regards pour jouir à leur aise de cette scène 
qui peut rafraîchir les unes, mais doit quelque peu 
échauffer les autres. Payé 10,000, vendu 5,100 francs. 

Un Taunay, V Hymne à la patrie : 1,705 francs. 

Le Portrait du peintre Trinquesse — peu apprécié : 
290 francs. 



(i). Depuis l'acquéreur a demandé au tribunal la résiliation de son mar- 
ehé. Le procès suit son cours. 



260 LHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Un peu noir le Watteau : Tlle enchantée, titre diffi- 
cile à expliquer. On dirait plutôt le Décameron de Boc- 
cace, à voir toutes ces belles daines devisant étendues 
surTherbe, près d'un lac derrière lequel se déroule une 
chaîne de montagnes bleues. Galerie Wilson, n° 25 du 
catalogue. Acheté et vendu 20,000 francs. 

Le Lorgneur, attribué au même maître, passe ensuite 
aux enchères. 

L'aréopage des dénigreurs : — Attribué ! quel compro- 
mis ! il est du maître ou il n'en est pas. 

Vendu, néanmoins, 1,000 francs. 

Après un léger entr'acte, pendant lequel se vide légè- 
rement la salle, commence la revue des tableaux 
modernes. 

Beaucoup, craignant de se tromper peut-être, ne s'at- 
tachent qu'à ceux-là. Ils veulent être bien certains d'en 
avoir pour leur argent. Aussi Febvre, qui désirait 
n'oublier personne après lui, avait-il réuni pour eux : 
Le Départ pour le Sabbat dans la vallée de Valjmrgis 
de Delacroix, 420 francs. —De Diaz, des Fleurs :%WI&iT. 
une esquisse ; Deux nymphes et V amour, pour rieû : 
1,600 francs, à l'heureux M. Bourgeois. 

Le meilleur tableau d'Edmond Frère : la Sortie de 
V École, salon de 1867, ribambelle de gamins qui dégrin- 
golent un escalier en criant, en se cognant et en se 
bousculant dans la neige. Acheté 14,000 francs, vendu 
seulement 7,300 francs. Bonne affaire pour l'acqué- 
reur! 

Deux vigoureux Géricault, à 200 francs pièce, et un 
troisième, une belle esquisse de Lion, à 800 francs. 

Cette seconde vacation produit le chiffre rond de 
deux cent soixante mille francs. 

L'association des débineurs réunis en se retirant : 

— Eh bien, qu'en dites-vous ? 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 26i 

— C'est abominable. 

— C'est déplorable. 

— C*est pitoyable. 

— C'est attristant. 

— C'est dégoûtant. 

— C'est révoltant. 



TROISIEME VACATION 

Le public s'est modifié. 

Cependant les fidèles de Febvre sont toujours là : son 
élève Bourgeois, son ex-associé Michel et son gendre 
l'habile marchand Warneck. 

Amateurs et marchands sont confondus ensemble. 

MM. Bligny, Miallet, Basilewski, Guenot, Desmottes, 
Pellissier, qui n'est pas l'un des descendants du géné- 
ral, mais un type très connu comme spectateur assidu 
de toutes les ventes, et le baron de Beurnonville, ce type 
de l'amateur passionné, obligé de vendre ses collections 
célèbres, de temps à autre, parce qu'il ne lui reste plus 
un centimètre de place pour se livrer au besoin impé- 
rieux pour lui d'acheter des choses nouvelles. 

Le président des débineurs est là, à son poste. Le 
groupe ordinaire dont il est l'oracle l'entoure. 

On grand paravent très décoratif recouvert en cuir de 
Cordoue masque le fond de la salle. Sur une tablette, 
raugées en bataille, les munitions du combat qui se 
prépare. 

C'est la journée des émaux et des faïences italien- 
nes. 

M® Henri Lechat est au bureau de la présidence. 
Mannheim à sa table. A côté de lui, Pillet, qui ne peut 
quitter son hôtel Drouot. Ch. Georges, perdu dans la 
foule, son catalogue à la main, s'apprête à pointer cette 
fois les prix comme un simple mortel. 



262 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

En attendant, les anecdotes surFebvre vont leur train. 
Elles abondent dans la bouche de tous ceux qui l'ont 
connu. C'est à qui en racontera. Comme elles ont leur 
place dans la chronique du bibelot de cette fin de siècle, 
nous en citerons quelques-unes que nous croyons com- 
plètement inédites. 

Aussi bien cela est dans notre tâche d'annoter la vie 
curieuse des temps que nous traversons. 

Un jour, un riche étranger, célèbre surtout par ses 
achats considérables, vient chez lui. 

— Combien ce tableau, fait-il en désignant dédai- 
gneusement un splendide Téniers du bout de sa 
canne. 

-- 35,000 francs, répond Febvre. 

— 35,000 1 exclame le grand seigneur en frappant 
avec colère sur une table — mais c'est un vol de deman- 
der un prix pareil ! 

Febvre, pale, frémissant, le regarde fixement et lui 
dit: 

— Un vol ! vous osez me parler ainsi ! Qui ètes-vous 
donc, vous ? Vous êtes comte en Allemagne, prince en 
Autriche, très peu de chose chez vous et rien du tout ici, et 
lui indiquant la porte du doigt — « Sortez ou je ne ré- 
ponds plus de moi. » 

L'amateur comprit la leçon. C'était un homme d'es- 
prit ; il eut le bon goût de ne pas s'en fâcher. A quelque 
temps de là, en effet, il l'appelait en expertise pour un 
Van Ostade un peu suspect et jusqu'à sa mort il ne 
cessa d'avoir recours à ses lumières. 

Excellent homme au fond, Febvre était sans rancune. 
Violent lui-même, il excusait les violences. 

En 1878, il avait fait partie du train des acheteurs 
qui s'était dirigé vers Florence. A la vente de San- 
Donato, il signor illustrissimo Febvre, comme l'ap- 
pelaient dans leurs journaux les reporters italiens, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 263 

muni d'un gros sac, avait acquis avec deux amis le 
Paul Potter et risaac Ostade, 57,000 lires. Mais il 
s'était laissé entraîner ensuite pour soutenir Thonneur 
du pavillon français jusqu'à dépasser la somme de 
250,000 francs qu*il avait apportée. Comme il paraissait 
regretter d'être allé aussi loin et d'avoir tant de tableaux 
et d'objets d'art, l'un de ses collaborateurs lui offrit 
1,000 francs de bénéfice sur sa part. Il accepta. 

Huit jours après, les deux tableaux étaient revendus 
100,000 francs. 

Febvre était là quand on vint annoncer à ses ex- 
associés que rafïaire était définitivement conclue. 

— Je ne suis qu'une fichue bête, dit-il, mais je suis 
bien enchanté , mes enfants , du bénéfice que vous 
faites. y> 

Et de leur réussite, il était plus ému encore que ses 
amis. 

C'était un homme aux décisions promptes. En 1875, 
il gagna 550,000 francs dans une année. Le moment 
de son inventaire était venu. Ses tableaux modernes 
ne s'étaient pas vendus. Il prit la résolution de s'en 
débarrasser et, comme il ne s'attardait pas en chemin, 
sachant parfaitement se faire une amputation lorsqu'il 
le fallait, il bâcla le tout en deux jours, avec une perte 
de 235,000 francs. Après la conclusion de cet impor- 
tant marché il alla trouver tout joyeux un de ses 
amis. 

—Quelle belle année ! dit-il, j'ai gagné 315,000 francs 
et j'ai tout soldé. 

— Je notions pas à vous vendre, répondit-il un jourà 
l'un des principaux financiers de l'époque, qui lui mar- 
chandait un tableau. Je n'ai que faire de votre argent. 
Je suis aussi à Taise que vous, puisque j'ai plus qu'il ne 



264 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882: 

me faut pour vivre. Mes dépenses n'atteignent pas mes 
bénéfices. Sachez-le : on est riche de tout ce dont on 
n*a pas besoin et pauvre de tout ce que l'on désire. » 

Lorsqu'il parlait de son parc à huîtres de Grancamp, 
où il avait englouti 500,000 francs, il disait, et sa face 
joviale s'éclairait d'un sourire : — « Vous ne payerez 
jamais la douzaine d'huîtres aussi cher qu'elle m'a 
coûté. » 

Cependant M® Henri Lechat a frappé les trois coups. 

Mannheim attaque d'abord les gros morceaux et com- 
mence par les émaux byzantins. 

Une châsse en cuivre champlevé, brillant émail en 
couleurs des bords du Rhin, précieux travail du 
xni° siècle, est mis sur table à 6,000 francs. 

L'objet oblong, avec une petite toiture, est charmant 
d'exécution avec ses arcatures plein cintre. Il circule 
de mains en mains. On procode par 1,000 francs. 

M. Lechat adjuge le coffret à 8,100 francs à M. Bour- 
geois. 

Une autre châsse, aussi en forme d'église, avec de 
belles rosaces en couleur, émailléeà fond bleu : l'entrée 
à Jérusalem d'un côté, le Christ bénissant les apôtres 
de l'autre. Travail français du xni® siècle. Adjugée 
1,400 francs. 

Une troisième, avec une crête en cuivre découpée à 
jour. Anges dorés en réserve sur les faces. Fond bleu 
rehaussé de rinceaux dorés, 1,500 francs. 

Une belle crosse, faite à Limoges, au xm® siècle, en 
cuivre émaillé à écailles bleues. UAnnonciationèi l'in- 
térieur de la volute et la douille garnie de lézards 
rapportés en relief. Achetée pour Londres : 2,500 francs. 

Quelle belle série d'émaux de Limoges, admirable- 
ment montés par ce véritable artiste en son genre 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188Î. 265 

qu'on appelle André, qui sait tout et le reste, et que je 
préscQterai quelque jour à mes lecteurs. 

De Nardon Penicaud, une plaque fort belle, avec 
rehauts d'or et émaux en saillie, imitant les pierres 
précieuses. Sujet composé avec charme : VAnnoncia- 
tm. La maîtresse pièce de la vente I Mannheim de- 
mande 8,000 fr.; M. Bourgeois, bien avisé, Tacheté sans 
hésiter 11,000 francs. 

Attribué à Nardon PmicavÂ^ un triptyque dont les 
ors trop éclatants ont été rechargés avec excès. Dans 
des arceaux surbaissés de style ogival, au centre : VAtv- 
mnciation, et sur chacun des volets un saint avec une 
banderole portant des- inscriptions. A. M. Bligny, 
7,100 francs. 

Encore attribué à Nardon Penicaud, un autre trip- 
tyque : la Mort de la Vierge, peinture en émaux de 
couleur. Demande, 4,500 francs. Adjudication, 3,900. 

De Colin Nouailher et non de Jean P^ comme le dit le 
catalogue : une scène de \ Enéide en émaux de couleur, 
2,300 francs. 

Par Martin Didier, dit Pape, en deux morceaux, la 
Mise au tomdeati, signée du monogramme de Tartiste. 
Belles plaques en grisaille avec les chairs teintées. 
L'estimation de Mannheim à 3,000 francs est largement 
dépassée. C'est rare cependant, il frappe presque tou- 
jours juste. Deux compétiteurs se disputent cette bonne 
pièce jusqu'à 6,000 francs, prix auquel elle est défini- 
tivement adjugée. — Du même auteur, une grisaille de 
13 centimètres de haut : la Nativité, 800 francs. 

Attribuées à Pierre Penicaud, six plaques en gri- 
saille sur fond noir : les Commandements de Dieu, 
3,000 fr. 

Attribuée au grand Limoitsin qui signait : « esmail- 
leur, painctre et varlet de chambre de François V\ » 
une plaque en losange. Émaux de couleur sur fond 

23 



266 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

bleu. Portrait de femme avec l'inscription autour de sa 
tête : 

JE SUIS TIBÉE 

Et une banderole, dans un angle avec la devise : 

MARESGIT. OCIS. VIRTUS 

Vendue 700 francs. Cela valait bien mieux. Mannheiin 
l'avait estimée 3,000 francs. Il était dans le vrai. 

Attribué à Pierre Raymond, un coffret oblong, de 1547, 
garni de cinq plaques en grisaille. Sur le couvercle, des 
cavaliers chassant le lion, et en caractères dorés celte 
inscription : 

PRENÉS EN GRÉ SE PETIT DON 

Sur la face antérieure, des hommes armés de mas- 
sues, attaquant des lions. Sur le côté postérieur, des 
personnages nus, prêts à combattre. — 6,200 francs. 

Un coffret dans une monture en bois doré, orné de 
cinq plaques attribuées à Jean Courtois. Sujets mytho- 
logiques. Les divinités de la Fable traînées dans des 
chars de triomphe : Jupiter par deux paons, Diane par 
deux nymphes, Mercure par deux coqs, Apollon par 
deux chevaux ailés, Vénus par deux colombes conduites 
par l'Amour : 2,100 francs. 

Jean Courtois. Cinq assiettes en grisaille, carnations 
teintées, sur fond noir. Les cinq mois de Tannée : mai, 
juillet, août, septembre, octobre, d'après des dessins 
d'Etienne Deleaune. Au marli, fruits, mascarons et ani- 
maux fantastiques. Au revers, entrelacs et cariatides 
dans des cartouches et le sigle de Tartiste L C. Prix 
indiqué, 8,000 francs. Vendue 12,600 francs. 

Pierre Raymond, Une assiette en grisaille, datée 
de 1656. Au fond, scène de repas. Au marli, chimères 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 267 

et ornements variés. Au revers, rinceaux et feuillages, 
buste couronné de lauriers dans un cartouche et deux 
médaillons avec les initiales P. R. 1,910 francs. 

Six assiettes du xvi® siècle en grisaille sur fond bleu 
et rehauts d'or. Au fond, sujets tirés delà guerre, et au 
marli, rinceaux et ornements. 3,800 francs. 

De Kip, deux plaqpes représentant une mêlée de 
guerriers et de cavaliers. 3,500 fr. 

Attribuée à Léonard Limousin^ une plaque ovale lé- 
gèrement concave, grisaille sur fond bleu : Psyché et 
ÎAimur (le catalogue dit Vénus), d'après les sujets de 
l'histoire de Psyché, par Raphaël. Il avait été acheté 
1,500 francs par M. Febvre. A M. Leroux, 325 francs. 

Deux plaques rectangulaires en émaux de couleur, de 
Léonard Limousin. Sur Tune, des nymphes nues, 
620 fr. Sur l'autre, des chasseurs, 560 fr. 

Un émail rond de Pierre Raymond, allégorie du mois 
de décembre : la Saignée du porc, 720 francs. Deux 
plaques carrées : la Résurrection et le Chant de la Sa- 
maritaine, 770 francs. 

Douze émaux ovales, de couleur, sur paillon, attri- 
bués à Pierre Raymond : les Douze mois de Vannée, 
d'après les dessins d'Etienne Deleaune, assemblés par 
uûe monture en cuivre et bien disposés sur un cadre de 
velours noir. — La main d'André a évidemment passé 
par là. — La mise à prix est largement dépassée. W Lé- 
chât adjuge à 8,000 francs. 

Une plaque ovale légèrement bombée, par Pierre 
Saymond, signée dans le bas, à droite : le Mois de m/ii, 
personnifié par la musique et bien indiqué par le signe 
des Gémeaux. 1,180 francs. 

On passe ensuite aux faïences italiennes. C'est là le 
fruit des dernières recherches de Febvre. Après les 
maîtres émailleurs de Limoges, défilent sous le marteau 



268 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

les maîtres des majoliques italiennes, Giorgio Andreoli 
de Giibbio et tous ces artistes inconnus qui ont laissé 
d'admirables chefs-d'œuvre sur les faïences de Pesaro, 
d'Drbino et de Castel-Durante. 

Ce côté de la vente a son public spécial, ardent, con- 
vaincu. Ce n'est pas le moins intéressant. 

Nous citerons quelques pièces seulement, pour laisser 
respirer nos lecteurs, au milieu de cette nomenclature 
de prix qui pourra servir de renseignements dans l'ave- 
nir, mais dont la lecture finirait par devenir fasti- 
dieuse dans le présent. 

FABRIQUE DE GUBBIO 

Un petit plat rond de 20 centimètres, pas plus, 
décor à reflets métalliques rouge rubis et bleu nacré, 
avec le sigle de Maestro Giorgio Andreoli et la date de 
1528. Comme sujet, VEnfantprodiguegardantlespour- 
ceauxy d'après Albert Durer. Vrai morceau de musée, 
faïence absolument belle, d'une authenticité indiscu- 
table, vendue 4,710 francs. Elles sont rares, les œuvres 
de ce maître. La plus belle peut-être a été vendue, il y 
a 25 ans, le 30 avril 1857. C'était un plat rond de 30 cen- 
timètres, représentant les Trois Grâces, d'après Ra- 
phaël, il était daté de 1525 et fut vendu 10,505 francs. 
Il en vaudrait le triple aujourd'hui. 

Plat à reflets bleu nacré attribué au maestro Giorgio 
Andreoli. Au centre, un buste de femme, sur fond jaune 
mordoré. Au pourtour, banderole avec le nom de : 

SILVIA BELLA 

Au marli, dauphins, mascarons ailés et cornes d'abon- 
dance, se détachant en couleur sur fond bleu ; comme 
importance, la seconde pièce de la collection. 4,560 fr. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. Î69 

coupe ronde étincelaote de reflets bleu nacré. 
ie de l'histoire de saint Paul. Au revers 

Chomme San Paulo batiso Ucorinti : 

Vendue 1,300 francs. 

FABRIQUE d'uRBINO 

Dne belle coupe ronde reproduisant le Jugement de 
Mm d'après Raphaël; datée de 1539, et portant la 

légende : 

El gmditio di Parisso in iotega di Maestro Guida 
hrantino, 

A M. Bourgeois, 3,850 fr. 

Dn grand plat rond : Diane au bain entourée de ses 
compagnes. Au marli, des génies ailés, des enfants cas- 
qués et des trophées d'armes. Sur le revers, le Triomphe 
ie Neptune, armé d'un trident et debout sur deux dau- 
phins. A M. Joyant, pour 2,120 francs. 

FABRIQUE DE PESARO 

Un plat rond à reflets bleu nacré. Hercule combattant 
le lion de Némée, Sur le marli, des imbrications et des 
ornements. 

iMannheim le met sur table à 1,500 francs. Un petit 
incident se produit. 

L'un des plus curieux types de l'Hôtel, qui prépare en 
ce moment une vente pour son compte, ne serait pas 
fâché de voir se produire une petite hausse sur les 
faïences italiennes. Aussi s'acharne-t-il immédiatement 

213. 



270 L^HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

sur cette pièce contre Bourgeois. Les enchères répondent 
aux enchères. 

— Ça fauipien tenx mille vrancSy dit-il en mettant 
1,650 francs. 

Là-dessus son adversaire s^arrête tout d'un coup et 
lui dit : 

— Alors gardez-le à ce prix, vous aurez un plat de 
plus à vendre. 

Et le public de rire. 

FABRIQUE DE CASTEL-DURANTE 

Un petit plat creux de ceux qu'on appelle cuppa 
amatoria. Le fond et le marli couverts de trophées 
d'armes en camaïeu brun sur fond bleu : 200 francs. 

FABRIQUE HISPANO-MAURESQUE 

Un plat à reflets mordorés, avec des feuillages gau- 
frés en relief au marli : 300 francs. 

FAÏENCES DE PALISSY 

Un petit plat à huit cavités séparées par des cornes 
d'abondance. Le pourtour : émail brun et vert; le 
centre : vert marbré; l'extérieur : jaspé. 400 francs. 

En se retirant, le jury des débineurs déterminés ne 
manque pas de prononcer son verdict sur la vacation. 

— Il n'y avait rien et on a tout payé hors de prix ! 

QUATRIÈME VACATION 

De larges vides. La curiosité s'épuise au fur et à 
mesure que diminuent les numéros du catalogue. 



L'HOTEX, DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 271 

Les amateurs ont presque tous disparu. Les mar- 
chands par devoir sont présents, beaucoup guettent une 
occasion ; parmi eux deux Anglais bien connus, venus 
pour les sèvres. 

Pendant que Mannheim prépare sa vacation, en ran- 
geant les saxes, les montres et les bijoux, on fait cir- 
culer un journal qui reproduit une lettre très spirituelle 
de M. Philippe Burty, le nouvel inspecteur des Beaux- 
Arts, dans laquelle il raconte de Febvre une charmante 
anecdote : 

« J'ai peu connu Febvre, n'étant qu'un amateur qui 
» loge plus de désirs dans sa cervelle que de louis dans 
» son gousset ; mais j'avais en grande estime cet 
» homme poli, au regard fin et sanglier pour les sots. 

» J'étais un jour chez lui et, dans un angle, je vois 
» une très petite étude d'Ingres d'un caractère surpre- 
» nant : un homme à longue barbe grise se tenant la 
» tête à deux mains et au-dessus, avec un frottis, des 
» remparts d'Autun qui sont dans le Saint Symphorien, 
» enfin un pied nu d'une construction digne des maîtres 
» italiens les plus sincères. 

» — Vous aimez donc Ingres, me dit-il avec ce regard 
» qui brûlait derrière ses lunettes. 

» — Pas du tout dans ses tableaux^ mais beaucoup 
» dans ses études. 

» — Que vous me faites plaisir ! Voilà dix ans que 
» j'ai cela chez moi. Vous êtes le premier qui l'ayez 
» touché. Monsieur Burty, je vous en prie emportez-le. 
» C'est un cadeau personnel. 

» Il fallut me défendre et tout ce que j'obtins, ce fut 
» de le payer ce que lui-même l'avait payé, 70 ou 80 fr., 
»ie crois, dans une vente où personne n'avait fait 
» attention à ce morceau qui, tout réduit qu'il soit, donne 
» une forte idée du maître. » 



272 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Autre anecdote racontée par M. Auguste Dalligny du 
Journal des Arts. 

c< Une des dernières fois que je le vis, dans le courant 
» de rélé dernier, il ouvrit devant moi la plus précieuse 
» des vitrines et, me montrant d'un geste une trentaine 
» d'objets : 

» — Estimez-moi cela, me dil-il. 

» — Il y en a bien pour cinquante ou soixante-mille 
» francs, lui répondis-je un peu rapidement. 

» — Je ne donnerai pas le tout pour cent mille I Déci- 
*» dément, vous n'êtes pas fort en calcul, vous ! 

» — Que voulez- vous, mon cher, un journaliste! 
» Nous autres nous rêvons de millions ; mais quand il 
» s'agit d'additionner seulement vingt francs, nous 
» nous trompons presque toujours! » 

Ce que Febvre venait de montrer, c'étaient ses chas- 
ses byzantines, monuments si précieux de l'art au 
xni® siècle; c'était encore toute la série des émaux de 
Limoges, vendus la veille avec tant de succès. 

On commence cette dernière journée par les bijoux : 

Une boîte en or émaillé du temps de Louis XV, en- 
tourée de charmantes peintures signées Lesueur ; des- 
sus, Vénus sur son char; au fond un amour aiguise ses 
flèches ; au pourtour, un chien assis sur un coussin 
rouge; puis, dans des médaillons, des fleurs, des attri- 
buts et des tourterelles se becquetant. 8,000 francs. 

Une boîte ronde en vernis Martin : la Leçon de flûte, 
d'après Boucher. 600 francs. 

Une boîte oblongue en écaille avec le portrait peint 
sur émail de la Grande Mademoiselle, par Petitot. 
1,700 francs. 

Une grande miniature sur ivoire : portrait de la prin- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 273 

cesse Charlotte, archiduchesse d'Autriche, cheveux rete- 
nus par des perles, robe violette traversée par une 
écharpe blanche. 

Vient ensuite une ribambelle de montres en or, gra- 
vées, guillochées, émaillées, ciselées, à répétition, à 
portraits, quelques unes de forme bizarre, presque 
toutes françaises, de Tépoque Louis XVI. — Une tren- 
taine environ vendues de 50 à 200 francs. — Pas bien 
chères, mais pas bien belles non plus. 

Arrivent les vieux saxes : 

Bacchus sur un tonneau, 510 francs. 

Deux figurines assises : Un joueur de musette et une 
joueuse de vielle, 305 francs. 

Le Char d'Apollon traîné par trois chevaux en bronze 
doré, 2,020 francs. 

Bergères et Bergers assis sous un arbre, en ancienne 
porcetaine de Kronenburg, 880 francs. 

Puis le tour des sèvres, pâte tendre, attendus impa- 
tiemment par quelques-uns : 

Époque Louis XV. — Une écuelle ronde, à plateau 
ovale : fond vert pomme rehaussé de dorure et décoré 
de fleurs en festons, 1,420 francs. 

Époque Louis XVI. — Une tasse droite, décorée d'oi- 
seaux et de feuillages, 325 francs. 

Deux sucriers oblongs et à lobes avec plateaux à filet 
bleu au bord, rehaussés de dorures et de jetés de fleurs, 
400 francs. 

Un pied de jardinière découpé à jour, orné de médail- 
lons renfermant des paysages sur fond vert, 600 francs. 

Une écuelle, décor à œil de perdrix d'or sur fond bleu, 
avec des médaillons d'oiseaux et des couronnes de 
fleurs, 310 francs. 

Et pour finir, les petits objets variés : 

Hausse-col de la fin du xvi® siècle, en cuivre rouge 



374 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

repoussé : Combat de piétons et de cavaliers^ 1,300 fr. 

Vêtements ayant appartenu à Napoléon I'% vendus 
300 francs sous le n« 32 du catalogue de San-Donato, — 
en baisse sérieuse! — .30 francs. 

Dn jeu de loto très curieux du temps de Louis XVI, 
190 francs. 

Deux coqs en émail cloisonné de Chine, 570 francs ! 
quel prix pour ces deux coqs, sans doute destinés à la 
reproduction ! 

La Folie et V Amour, bas-reliefjen cire rose appliquée 
sur ardoise, époque Louis XVI, 260 francs. 

Une grande bibliothèque de Boule assez médiocre, 
époque Louis XIV. 910 francs. 

Un médaillier Louis XVI en marqueterie de bois, 
1,020 francs. 

Le reste serait trop insignifiant et trop long à énumé- 
rer. La corporation des débineurs ne nous le pardonne- 
rait pas, et Ton ne saurait trop la ménager. 

En somme, puisque tout doit se résumer par des chif- 
fres en ces matières, indiquons le total de ces cinq 
grandes journées : 692,158 francs. 

Les procès-verbaux signés de M. Henri Lechat et 
M. Paul Chevallier seront, pour la postérité, les parche- 
mins d'Alexis Febvre, dans Tarmorial de THôtel des 
Ventes. C'est ce qu'il avait voulu. 



XXIV 



La collection Michel Pascal. — Tout en faïence ! — Les premiers 
amateurs. — Le vieil imagier. — La chasse aux vieux Rouen. 

— Les produits de Strasbourg, de Nevers, de Lille, des Islettes. 

— Les faïences populaires. — Principales adjudications. 



Paris, 1% mai. 

« Le roi délibéra de se mettre en faïence, » écrit 
quelque part Saint-Simon. Ce jour-là, la faïence fut, — 
comme la lumière le premier jour de la création. La 
cour s'empressa d'envoyer, avec dédain, aux creusets 
delà Monnaie, les chefs-d'œuvres de Ballin et de Pierre 
Germain. Un monde fragile, mais pittoresque, sortit des 
ateliers de Rouen et de Nevers. La faïence devint une 
vaisselle de luxe. Les grands seigneurs commandèrent 
des services à leurs armes. Bientôt la mode, exagérant 
comme toujours cet engouement nouveau, tout dut se 
faire en faïence : les poêles, les violons, les sucriers, 
les fontaines, les huiliers, les surtouts de table, les 
râpes à tabac, les cartels de montre, les lampes d'église 
et les pupitres à écrire. 

Cela dura cent ans. Mais hélas, ici-bas, tout lasse, 
tout passe et tout casse, — surtout la faïence. — Au 
commencement de ce siècle, elle fut chassée par la 
terre de pipe et le bon marché de la porcelaine blanche. 
Après avoir régné en souveraine, elle cessa peu à peu 
d'être en usage. Bientôt même elle disparut entière- 
ment de tous les intérieurs élégants. 



276 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Trente ans s'écoulèrent pendant lesquels on n'y son- 
gea guère. Mais les Sauvageot, les Pottier, les Davillier, 
les Leroux, les Du Boulay , veillaient. On n'en voulait plus : 
ils la recueillirent, ils la mirent en honneur dans leurs 
cabinets de collectionneurs. Heureux temps ! C'était l'âge 
d'or! Il n'y avait pas encore de Société du vieux Romu 
montée par actions. 

On commença par sauver de la destruction les rusti- 
ques figulines de Bernard Palissy et de ses continua- 
teurs. On rechercha les faïences d'Oiron, « ces originaux 
et ces sphynx de la curiosité, » et puis on passa aux 
faïences italiennes à reflets métalliques, et l'appétit ve- 
nant, on aborda le xvii'^ et le xviii® siècle, dont on recueil- 
lit tout ce que l'on put trouver. 

L'élan était donné. L'école romantique vint accentuer 
encore cette fièvre. Victor Hugo lui-même sacrifia à 
cette passion. H mit dans son cabinet de toilette un pi- 
chet représentant Bacchus, et il écrivit joyeusement sur 
le socle ces deux vers : 

Je suis fort triste, quoique assis sur un tonneau. 
D'être, de sac à vin, devenu pot à Teau. 

H y a vingt ans, c'était une rage: on fouillait les gre- 
niers où dormaient oubliées les fontaines polychromes 
en compagnie des vieux portraits de famille, respec- 
tables, mais peu respectés des rats. On décrochait dans 
les fermes, du manteau de la cheminée, les saladiers de 
Rouen avec V Arbre de V Amour emprunté à l'imagerie 
populaire. On enlevait de tous les dressoirs à la cam- 
pagne ces assiettes de Marseille aux fleurs trop rouges, 
aux feuillages trop verts. Le paysan se laissait faire. H 
échangeait volontiers ses faïences séculaires pour du 
beau Creil ou du pur Montereau. A part lui, il disait 
sans doute : « En voilà un encore qui prend de la 
luzerne pour du blé. » 



LHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 277 

Cela devint enfin de la folie furieuse. On achetait 
tout: les plats à barbe, les épis de pignons, les moules 
à pâté de lièvre, les lions à crinière jaune condamnés à 
se regarder éternellement sans ennui, et jusqu'aux 
bourdalous intacts pour en faire des jardinières. 

Elle est, du reste, charmante la collection de faïence ! 
Elle est décorative, elle plaît aux yeux, elle provoque 
d'heureuses trouvailles, elle donne des bonheurs sans 
amertume. C'est un roman avec des anecdotes piquantes. 
Chaque pièce a son histoire. Ceci a coûté cinq sols, *■ 
cela servait à donner à manger aux poulets. Ce grand 
plat contenait des pommes chez un fruitier de la rue du 
Temple. Ce pot à boire était le broc à cidre d'un caba- 
ret de village. Cette aiguière appartenait à une vieille 
dévote; il fallut faire des bassesses pour l'obtenir. Évi- 
demment, en racontant tout cela, le collectionneur ne 
narre pas ses recherches inutiles, ses démarches per- 
dues et ses déceptions profondes. Il ne dit pas que bien 
souvent, dans ses pérégrinations lointaines, au lieu de 
rencontrer des faïences il a rapporté des courbatures. 
Mais fatigues et déboires sont bien vite oubliés par les 
fureteurs, comme le sont, pour la jeune mère regardant 
son nouveau-né, les terribles épreuves de la maternité. 
Croyez-moi, rien de plus agréable aux yeux le soir, 
à la lumière d'un vieux lustre hollandais, que les cou- 
leurs variées de la salle à manger de Tun de mes amis, 
grand amateur de céramique et fort habile metteur en 
scène. Il a étudié ses effets avec le plus grand soin. 
Tout est réglé comme au théâtre. Jugez-en : 

Ici, les grands plats de Rouen au décors rayonnant res- 
semblent à des soleils. Là, les faïences hispano-mau- 
resques jettent autour d'elles leurs reflets irisés. Les 
belles plaques de Delft doré miroitent avec leurs mer- 
veilleux émaux bleus et rouges. Les assiettes de Mous- 
tiers avec leurs grotesques et leurs lambrequins de 



278 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Gillot, les nevers avec leurs Chinois peints au violet de 
manganèse, les bannettes à la corne et à rœillet avec 
leur ton de brique pilée, constellent comme des étoiles 
les murs tendus d'andrinopie, tandis que, grands et 
pâles, émergent de deux médaillons, en relief, des per- 
sonnages au pourpoint jaune, étendant leurs bras pour 
soutenir des flambeaux. C'est féerique. 

Je le sais, c'est accompagnée de la plus grande tris- 
tesse qu'elle a quitté le quai Bourbon où elle fut accro- 
chée si longtemps, cette collection Michel Pascal qu'on 
a vendue la semaine dernière. 

Elle avait d'abord été l'ornement et la gloire de cette 
grande galerie de l'hôtel Pimodan, que Charles Baude- 
laire habita et qui est aujourd'hui la bibliothèque du 
baron Jérôme Pichon. Dans cet entassement de sculp- 
tures au ton blême, elle jetait une note vive et gaie ; 
elle élincelait de couleur au milieu des maquettes grises 
et des modèles ternes en plâtre ; elle faisait de l'atelier 
un véritable musée céramique, cette belle moisson len- 
tement amassée 1 

Que de fois elles avaient provoqué l'envie, ces 
faïences bien vraies, choisies dans le temps où les tru- 
queurs n'essayaient pas de tromper les naïfs I Que de 
gens bricabraconnant étaient venus tourner autour! 
Les délégués des musées de Vienne et de Kensington 
avaient fait maintes fois des offres à leur propriétaire 
qui les avait repoussées ; car il avait des tendresses hu- 
maines pour chacune de ses pièces. Un jour cependant 
il hésita, non pour lui, mais à cause des siens : on lui 
avait proposé cent mille francs du tout; mais il n'hésita 
pas longtemps. 

« Me séparer de mes faïences, répondit-il, jamais ! 
Plutôt mourir 1 je les quitterai, elles ne me quitteront 
pas. » 
Il avait dit vrai, le collectionneur, la mort seule a pu 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 279 

l'en séparer, et ces souvenirs sont tout Théritage de la 
veuve et des enfants laissés sans fortune. 

Michel Pascal, élève de David d*Angers, était un 
sculpteur de talent. Ce fut un laborieux artiste d'une 
modestie sincère, qui s'inspira surtout du passé et qui 
semblait avoir vécu à Tépoque gothique, tant il Tinterpré- 
tait bien. On l'aurait pris pour un vieil imagier. Il 
avait un sentiment profond des époques primitives. A 
côté de son métier, il- aimait l'art pour l'art. Il se privait 
de toutes les satisfactions matérielles et savait dîner 
de rien pour acheter un bel objet qui le remplissait 
de joie. 

Que de fois, au début, Pascal était revenu du fond 
de la Bourgogne, rapportant sur ses genoux un plat jus- 
qu'à Paris, dans ces vieilles diligences cahotées que les 
chemins de fer ont remplacées. Infatigable, nous a dit 
l'un de ses amis, il trouvait après vingt ans le couvercle 
d'un sucrier, le dessus d'une soupière de Nevers, le 
complément d'un Sinceny. Le sculpteur sauvait, à Véze- 
lay dont il restaurait la chapelle, toute une série mer- 
veilleuse de pots bleus de Nevers, livrés à des enfants 
sans pitié, qui en faisaient des charrettes ou des repo- 
soirs. Un jour, on lui offrit en wagon 500 francs d'une 
écuelle à oreilles, dite bouillon de la mariée, qu'il venait 
de trouver pour trente-cinq sous et qu'il tenait dans les 
mains. Une autre fois, moins heureux, des « compagnons 
du devoir » en goguette lui brisèrent par mégarde, 
avec leurs grandes cannes, dans une gare, une mer- 
veilleuse bannette de Rouen, achetée quelques in- 
stants auparavant et depuis bien longtemps désirée. Il 
lui sembla à ce moment-là que l'on venait de lui arra- 
cher l'âme. Toute sa vie, Pascal parla de ce malheur. 

VioUet-le-Duc, Jacquemart et d'autres ont décrit 
cette collection, qui a fait Tornement de l'Exposition 
des Arts décoratifs et celle de l'Union centrale. Depuis 



280 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

la vente Lefrançois de Rouen, faite il y a deux ans, 
d'aussi beaux Rouen n'avaient été ofTerts aux enchères. 
Toutes les époques et toutes les provenances étaient 
représentées par de merveilleux spécimens de décora- 
tion. Les plus beaux échantillons s'y trouvaient : Nevers 
avec ses modèles orientaux et son bleu lapis, Stras- 
bourg avec ses bouquets carminés à feuillage vert, 
Lille avec ses rosaces bleues, Niederviller avec ses 
paysages camaïeux. Les Islettes avec leurs rouges in- 
tenses, Bayreuth avec ses insectes et ses oiseaux, 
Savone avec ses plantes à grandes feuilles et ses bran- 
chages fleuris, Pont-aux-Choux avec ses bouquets en 
relief, Rhodes avec ses beaux groupes de tulipes, de 
jacinthes et de roses, la Perse avec ses larges feuilles 
rouges, jaunes et bleues, Berne avec ses faïences en 
terre rouge, et bien d'autres fabriques, sans oublier les 
faïences à devise qu'aime tant Champfleury et qu'il a si 
bien étudiées. R n'aurait pas manqué, l'auteur des 
Faïences populaires, de citer, s'il l'avait connue, une 
très amusante assiette portant l'inscription suivante: 

Partout où règne le chagrin, 
L'on ne me voy jamais paraître, 
Partout où je scay du bon vin, 
Ou gy suis, ou gy voudrais être. 

Aussi tous les amateurs étaient-ils à cette vente, avec 
des catalogues annotés pendant l'exposition : MM. G. Le- 
breton, le conservateur du musée de Rouen ; Karl Dau- 
bigny, le peintre; Louis Leroi, du Charivari, G. Lefran- 
çois de Rouen, Maillet du Boulay, Doucet, Champfleury, 
qui représentait le Musée de Sèvres. Chacun d'entre 
eux a fait de nombreux achats. 

Et maintenant, je dois ici m'arrêter. Mes aimables 
lecteurs feront bien de se procurer le catalogue de 
cette vente, très bien rédigé par M. Gasnault, des Arts 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 281 

décoratifs. C'est un document précieux à conserver 
pour ceux qui aiment la céramique. Il faut y joindre 
les prix détaillés et ne pas oublier de mettre en regard 
— des cinq assiettes de Rouen, à décor rayonnant bleu, 
rehaussé de jaune d'ocre : vendues 2,125 fr., — de la 
bannette octogone aux deux cornes d'abondance : payée 
1,000 francs, — des douze assiettes de Sceaux à bords 
lobés, dorées, décorées de gracieux bouquets et ornées 
d'une bordure de chicorées en carmin : achetées 2,018 
francs, — et d'indiquer le total général de toutes les 
adjudications, s'élevant à 60,492 francs. 

C'est trop peu pour d'aussi belles choses impossibles 
à retrouver. Voilà ma conclusion. 



PRINCIPALES ADJUDICATIONS 

DE LA COLLECTION MICHEL PASCAL 

du lundi 1 au vendredi 5 mai. 

wàm 

DU 
CITILOGQI 

NEVERS A FOND GBOS BLEU 

i. Potiche turbinée, renflée à la base, décorée de fleurs, 
d*oiseaux et de palmettes en blanc et jaune de deux 
tons, 720 fr. 

2. Gourde piriforme aplatie, à col cylindrique (un peu 
fêlée), même décor, 810 fr. 

4. Petite potiche, à pied élargi, ornée de bouquets de tu- 
lipes et d'oeillets blancs, 210 fr. 

6. Bouteille à corps ovoïde sur piédouche décoré d'oiseaux, 
de branchages fleuris et de papillons blancs, 450 fr. 

10. Coupe basse à bord évasé. Au centre, bouquets d'œillets 
et de marguerites, 570 fr. 

13. Cuvette ovale élevée sur trois pieds. Au fond, un bouquet 
de tulipes et d'anémones en blanc et jaune, 300 fr. 

H. Écuelle à oreilles, même décoration, 650 fr. 

24. 



282 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

miàm 

DU 
GlTAUttUI 

.15. Deux petites caisses à fleurs avec quatre panneaux en- 
cadrés de filets saillants. Sur Tune des faces, un oiseau 
émaillé en blanc sur des branchages jaunes, 495 fr. 

16. Jardinière de forme antique à trois tubulures, le corps 
percé de trous, décor de fleurs et d'oiseaux sur fond 
jaune, 305 fr. 

NEVKRS 

19. Gourde piriforme avec deux attaches pour laisser passer 
les cordons. Bordures jaunes à ornements noirs ; sur 
chaque face, des bouquets tracés en noir et teintés de 
vert et de jaune, 500 fr. 

39. Plat décoré en bleu. Au centre, la sphère céleste portant 
sur le cercle extérieur la devise : Moderata durant. 
Autour, bordures de ruisseaux ; sur le marli, des pay- 
sages, 300 fr. 

FABRIQUE DE ROUEN 

54. Sucrier à poudre avec son couvercle en dôme ajouré 
jouant sur un pas de vis. Fond bleu, empois à décor de 
bouquets polychromes de style persan, 415 fr. 

59. Deux vases cylindriques à col s'évasant à l'ouverture; 

décor bleu à lambrequins, 500 fr. 

60. Aiguière en forme de casque, ornée en relief, au déver- 

soir, d'un masque barbu couronné ; au culot, de godrons 
se détachant en bleu sur le fond. Décor à deux lam- 
brequins bleus, 480 fr. 

61 . Autre aiguière plus petite, semblable, mais plus riche de 

décor, 685 fr. 
93. Pichet à couvercle, décor polychrome de fleurs. Sur la 
face, un panier fleuri; sur les côtés, deux rosaces ajou- 
rées, 450 francs. 
102. Sucrier à poudre, forme de balustre, couvercle en dôme 
ajouré; décor bleu, lambrequins et fleurons; mar- 
que au-dessous, une fleur de lis, 340 fr. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 283 



121. Grand plat décor rayonnant en bleu et jaune d'ocre ; au 
centre, une rosace à pendentifs et à guirlande, 705 fr. 

136. Grand plat à bords godronnés, bleu avec des rehauts 
noirs ; au centre, une rosace ; sur le marli, une bordure 
de lambrequins, 460 fr. 

139. Grand plat creux, polychrome, dit au Chinois. Quatre 
personnages dans un paysage ; bordure divisée en com- 
partiments enclavant des fleurs et des fonds partiels 
gros bleu, quadrillés de vert et portant un chrysan- 
thème armoriai. Au revers, des branches fleuries. 
Acheté 810 francs par M. Doucet. 

149. Bannette polychrome, à pans coupés. Au centre, trois 
vases supportés par un cul-de-lampe à fond quadrillé ; 
bordure fond gris bleu avec réserve de fleurs et de 
fonds partiels quadrillés rouges. Acheté par M. Vignet, 
520 fr. 
15i. Bannette octogone bleue et rouge. Au centre, un panier 
fleuri et deux cornes d'abondance remplies de fleurs, 
bordure de rinceaux et de fleurons. Marque ; G. G.; 
1,000 fr. 

Les assiettes ont eu un vrai succès : 

160. Cinq assiettes bleues rehaussées de jaune d'ocre, à décor 

rayonnant. Au centre, rosace à huit lobes, avec fleurons 
et draperies ; au milieu de cette rosace, six traits se 
prolongent jusque sur le marli décoré d'une bordure de 
lambrequins et de pendentifs fleuris, 2,125 fr. 

161. Assiette décorée en bleu avec rehauts de rouge, variante 

des précédentes, 580 fr. 

162. Deux assiettes bleues et rouges. Au centre, un cul-de- 

lampe à fond quadrillé supportant un panier fleuri ; 
sur le marli, lambrequins à fonds partiels quadrillés, 
guirlandes d'ornements et pendentifs, 520 fr. 

163. Assiette bleue et jaune d'ocre. Au centre, une petite ro- 

sace fleuronnée. Autour, riche bordure de lambre- 



284 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

NdMÉROS 

DU 
GATALOGUI 

quins alternativement pointillés et quadrillés, avec 
guirlandes et pendentifs, 800 fr. 

i 66. Deux assiettes bleues et jaunes d'or. Au centre, un paysage 
chinois; autour, bordure de lambrequins à fonds qua- 
drillés et fleurons formant pendentifs, 1,380 fr. 

167. Deux assiettes. Au centre, une rosace. Bordure de lam- 
brequins fond bleu avec rinceaux et fleurs rehaussés 
de jaune en réserve, 680 fr. 

176. Assiette à décor polychrome. Au centre, un grand papil- 
lon; sur le marli, bordure quadrillée, coupée par quatre 
réserves contenant des paysages chinois. A M. Louis 
Leroi, du Charivari, 380 fr. 

180. Assiette polyclirome décorée d'un sujet mythologique, 
510 fr. 

FABRIQUE DE SCEAUX- 

211. Douze assiettes à bords lobés, dorées et ornées d'une 
bordure de chicorées en carmin. Au centre, des bou- 
quets très gracieusement peints; en dessous, la marque 
S. P. (Sceaux Penthièvre) en carmin, 2,018 fr. 

FABRIQUE DE MOUSTIERS 

269, Plat long, à côtés droits, extrémités arrondies. Décor 
bleu dans le genre de Bérain : Jupiter et son aigle. 
Légère bordure de rinceaux, 330 fr. 

FABRIQUE DE DELFT 

338. Dessus de tronc ovale, bombé, à décor polychrome; 

paysage chinois sur fond éraaillé noir, 880 fr. 
350 Pot à eau côtelé, à couvercle jouant sur une charnière en 

étain; décor bleu, rouge et or, de style chinois, 420 fr. 



XXV 



La fièvre parisienne. — Uextrait de paresse. — La journée de 
Tamateur. — Les médailles d'Eugène Piot. — Succession Op- 
pigez. — La tapisserie du tournoi. — Bronzes de la collection 
Timbal. — Un dessin de Raphaël : La Mise au tombeau. — 
Encore des autographes! — M™® de Genlis scandalisée des Con- 
fessions de Jean-Jacques Rousseau. — Sa critique de PaiU et 
Virginie à Bernardin de Saint-Pierre. — Le cœur des jeunes 
filles. — L'amour platonique. — Les tourterelles de Marie Stuart. 
— Tableaux modernes de M. Th. Leroy. — Pièces de cinq francs 
à la mèche. 



Pans y 14 mai. 

Comme les heures de solitude sont rares au milieu de 
cette vie mondaine de Paris ! Qu'il est difficile de trouver 
un moment de calme pour pouvoir écrire et que Zola 
a raison de se renfermer à Medan pour travailler. 

Réfléchissez-y : le matin, douze journaux à lire, si on 
veut se tenir au courant de tout ; dix lettres à répon- 
dre, au moins, pour entretenir ses relations; invitations 
à refuser; dîners à accepter; rendez-vous à donner; 
amis à consoler; billets à demander; compliments à 
adresser à celui-ci sur son livre, à celui-là sur sa pièce. 
La dernière lettre est à peine cachetée qu'arrive 
l'heure impitoyable du déjeuner. Impossible de s'y 
soustraire. — Vous n'avez jusque-là pu rien entrepren- 
dre du travail arriéré. 

Dans la journée, si vous restez chez vous, vous avez 
à subir les visites interminables des importuns qui 



286 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

n'ont qu'un mot à vous dire et qui ne s'en vont plus. 
On a beau clore hermétiquement sa porte, vous ne 
pouvez la défendre d'une infiltration quelconque. Les 
fâcheux, traînant leur ennui dans leur redingote, arri- 
vent toujours à forcer la consigne et à vous faire per- 
dre un temps précieux. 

Si vous sortez, vous avez d'abord les obligations de 
famille, les mariages et les enterrements (ce qui se 
ressemble quelquefois). Il faut ensuite aller au Salon, 
au bois ou aux panoramas. Que sais-je? Il y a une fête 
au Trocadéro, une réception à TAcadémie, une expo- 
sition nouvelle aux Arts décoratifs, une vente impor- 
tante à rhôlel Drouot, une première au musée Grévin, 
et le reste. 

Le soir, les dîners d'amis, la pièce nouvelle au théâ-. 
tre, les réceptions hebdomadaires, la réunion du co- 
mité dont vous faites partie, s'emparent de vous comme 
d'un esclave, jusqu'au moment où,'éreinté, fourbu, 
anéanti, brisé de fatigue, tombant de sommeil, l'heure 
bienheureuse du repos arrive enfin. 

Pas le temps d'être malade, pas même celui de lire 
le roman tapageur dont tout le monde parle sans en 
avoir seulement coupé un seul feuillet. Pas moyen de 
distiller une bonne heure d'extrait de paresse. Il faut 
marcher toujours, sans trêve ni merci, comme le Juif 
errant, poussé par une force invisible dans cette exis- 
tence fiévreuse de Paris. 

Et cela est vrai pour tous : mondains, lettrés, ban- 
quiers, musiciens, journalistes parvenus, peintres en 
renom, sculpteurs au pinacle, diplomates en activité, 
généraux, députés, sénateurs, ministres en exercice ou 
en disponibilité. 

Si vous croyez que, faisant exception, le métier 
d'amateur soit une sinécure, vous vous trompez. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 287 

M. Edmond Bonaffé, dans Tune de ses charmantes cau- 
series, pétillantes d'humour et de verve, publiée par le 
Courrier de VArt, a retracé sa besogne quotidienne. 
Jugez-en par son itinéraire détaillé de la semaine. C'est 

effrayant. 

« Lundi, — 9 heures, rue de la Victoire, chez les 

• Italiens, pour voir une Vierge du xv«-xvi«. — Chiné 
» rue de Châteaudun et aux environs. — 3 heures, 
» séance hôtel des Ventes; au retour, promenade en 
» plein air pour combattre les miasmes et les micro- 
» bes. — 5 à 7 heures, chez le baron Davillier, rue 
» Pigalle, et chez Basilewski, rue Blanche ; c'est leur 
» jour. — Le soir, rue Chaptal. 

» Mardi. — Visite d'un Allemand et de deux Belges; 
» entrevu une Circassienne, destinée à l'un des pachas 
» de la curiosité ; juré de ne rien dire. — 10 heures, 
ï chez Rouquette, Fontaine et Morgaud, pour des livres. 
ï — il heures, chez Beurdeley. — Sur le quai, fouillé 
» les boîtes et les portefeuilles. — 2 heures, hôtel 
» Drouot ; promenade antimiasmique comme la veille. 
» — Avenue d'Eylau, chez Bague, pour voir la Stalle; 
» très réussis, les trous de vers. — 5 heures, rue de 
» Villejust, chez Spitzer; c'est son jour. 

î Mercredi. — Vaugirard, chez Dournès ; apporté 
» répée à damasquiner. — 2 heures, chez Recappé. — 
» Chiné le long du boulevard Saint-Germain. — Lou- 
» vre, antiquités chaldéennes. — Bibliothèque, mé- 
> dailles. — Rollin et Feuardent. — 4 heures, chez 
» Foule, impasse Conti ; c'est son jour. — Retour par 
ï rilôtel des Ventes et par Miallet.. 

» Jewdi, — 7 heures. A la Douane, pour l'arrivée d'une 
ï caisse. — Chez Desmottes, place des Vosges. — Chiné 
» rue Lappe et aux alentours. — Carnavalet. —Chez 

• le remonteur et le laveur d'estampes. — 2 heures, 



288 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

» boulevard Malesherbes, chez Gustave Dreyfus, c'est 
» son jour. — 4 heures, hôtel Drouot, grande exposi- 
» tion ; toujours trop de microbes. — 5 heures, île 
» Saint-Louis, chez M™« Boiss. 

» Vendredi. — 8 à 10 heures, filé un camion P.-L.-M. 
» chargé de deux caisses, venant de Pise; perdu la 
» piste place de l'Opéra. — 11 heures, chez Stein. — 
» 1 heure, Bibliothèque nationale, reliure et manus- 
.» crits. — Louvre, galerie d'Apollon et salon carré. — 
» 3 heures, hôtel Drouot, séance agitée, promenade 
)) énergique au retour. — 5 heures, avenue de Ma- 
» rigny, chez Odiot... c'est son jour. 

» Samedi. — Chez Moïse ; attendu pendant une heure 
» dans la chambre à coucher que le baron soit parti; 
» assisté au déballage d'un colis... mystère et bois 
» sculpté ! — Chez Danlos et Clément. — Rue du Gher- 
» che-Midi, chez Lacroix. — RueVavin, chez Baudouin, 
» pour refaire la couronne d'une Vierge en ivoire, com- 
» pléter la tête, les deux bras, la robe, les pieds et 
» restaurer le reste. — Musée de Cluny. — 4 heures, 
» quai Voltaire, chez Victor Gay ; de là, quai d'Anjou, 
j) chez le baron Pichon ; c'est leur jour. — Dîné à 8 heu- 
» res sans avoir déjeuné. 

» Dimanche^ jour de repos. — Visites générales, 
» boulevard du Palais, quai Saint-Augustin, rue de 
)» Tournon, rue de Poitiers, rue Saint-Fiacre, rue de 
» Laval, rue de Bruxelles, boulevard Haussmann, 
» Champs-Elysées, villa Saïd et rue de la Faisanderie, 
» chez B..., c'est son jour. — 7 heures, Brébant, dîaer 
» mensuel des amateurs. 

» Comment résister à un pareil régime. Il y a un livre 
» à faire, dit en terminant le spirituel écrivain : FRy- 
» giène du collectionneur. Coiiseils aux gens du monde 
» qui s'occupent de la curiosité. J'y penserai. » 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 289 

Voilà pourquoi, tracassé de tous les côtés, assailli par 
des obligations de toutes sortes, je suis aussi en retard 
ce mois-ci avec mes lecteurs pour les ventes dont j'ai 
entrepris d'écrire Thistoire quotidienne. 11 va falloir 
maintenant faire une revue rapide pour combler cet 
arriéré. 

Eugène Piot, le fondateur du Cabinet de Vamateur, a 
vendu dernièrement en bloc ses médailles italiennes à 
un marchand de Francfort, M. Hesse, qui les a fait 
passer en vente publique à Londres. Elles avaient été 
sur le point d'entrer au British Muséum, ce qui eût été 
un très grand honneur pour elles et une bonne fortune 
pour le musée anglais. 

La France a perdu là, en tout cas, une belle collec- 
tion. Nous en sommes désolés. Les Anglais sont assez 
riches en objets d'art. Ils n'ont pas besoin de s'enrichir 
encore. 

LesbeauxmédaiIIonsdePisano:jP^m^<?^^^o/S/ôrM,^^- 
phonsed' Aragon, surnommé le Magnanime; Jean VIII, 
empereur de Constant inople ; le Malatesta de Mat- 
teo Pasti ; le Mahomet II de Bertoldo de Florence, 
dont les belles épreuves sont si rares, quelques petites 
médailles allemandes, véritables bijoux par la finesse 
de leur exécution, ont été vendus à de grands prix chez 
les auctioneers Christie, Manson et Woods. 

Les productions des grands médaillistes italiens du 
XV® siècle sont fort goûtées chez nos voisins. Elles ne 
sont pas près de repasser le détroit. 

Payer, du reste , un beau Vittorio Pisano, le premier 
en date parmi les peintres de portraits, quatre à cinq 
mille francs, le même prix que l'Elzevir : le Pâtissier 
françois ou la gravure de la Vache qui pisse de 
Berghem, premier état, sera toujours, selon nous, une 
preuve de goût. 

25 



290 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ ÇN 1882. 

En somme, le spéculateur prussien n'a pas fait une 
mauvaise affaire. Il a vendu au détail 205,530 francs 
ce qui ne lui coûtait que 150,000 francs. 

Il lui reste le bénéfice qu'il avait recherché dans celte 
affaire. 



2 mai, — Succession Oppigez, en son vivant pein- 
tre expert. 

Vendus 1,000 francs, par W Paul Gérard, douze 
cents dessins de Cham. Toujours fécond et spirituel, le 
caricaturiste, si bien nommé le Paul de Kock du crayon. 
— La plupart étaient inédits. Ils roulaient presque tous 
sur le bourgeois, le militaire et la bonne d'enfant, avec 
de très curieuses légendes, mordantes, incisives, plei- 
nes de sel ou lestement troussées, comme savait les 
écrire le vicomte Amédée de Noé. 

11 mai. — Voici une curieuse tapisserie gothique, 
large de cinq mètres, haute de près de quatre : les 
Préparatifs d'un tournoi au xv® siècle. Ces piè- 
ces sont rares. Celle-ci mérite certainement une des- 
cription. 

Au premier plan, de grandeur naturelle, onze dames 
en riches atours ; sans doute le tribunal qui jugera cette 
école de prouesses. Plusieurs d'entre elles tiennent 
entre leurs mains les insignes destinés à ceux qui vont 
combattre : Tune a un casque, l'autre une pièce d'ar- 
mure, d'autres portent des écussons, des écharpes 
brodées de leurs mains, des lances où flottent des ban- 
deroles avec des devises amoureuses. 

Bientôt le bruit des fanfares retentira, les seigneurs 
arriveront. Ils recevront les couleurs de leurs belles. 
Ils entreront en lice. Plus d'un mordra la poussière ! 
Quel sera l'heureux vainqueur? Le cœur de chacune 



L'HOTEL DROUOT ETT LA CURIOSITE EN 1882. 291 

d'elles doit battre déjà follement. Comme Ta dit un poète 
du xiii® siècle : 



Servants d'amour regardez doucement, 
Aux eehaffauts, anges du pai'adis. 
Lors jouterez fort et joyeusement 
Et vous serés honorés et chéris. 



Déjà, sur les côtés, deux chevaux caparaçonnés, tenus 
en bride par ces belles damoiselles, piaffent d'impa- 
tience, tandis que, sur une estrade couverte d'un tapis 
rouge orné d'animaux fantastiques, a pris place, entre 
deux suivantes, une majestueuse souveraine portant au 
front le bandeau royal. Derrière, une tribune à cinq 
arceaux gothiques desquels émergent d'autres têtes de 
femmes qui regardent curieusement ce qui se passe. 
Au sommet, une inscription gothique se détachant sur 
un fond de verdure et de fleurettes. 

Cette belle tapisserie, offerte au public par les soins 
de M® Paul Chevallier, a été acquise par M. Chabrière, 
régent de la Banque. 

12 7mL — Le triage des objets les plus précieux de 
la collection Ch. Timbal a beaucoup nui à cette vente. 
On savait que le Louvre avait prélevé le dessus du 
panier. Le tableau de la Vierge et V Enfant Jésus, les 
sculptures sur bois des primitifs, et, parmi elles, la 
Flagellation et la Nativité, du xiii® siècle, sont mainte- 
nant installés, avec les beaux objets en ivoire, en nacre 
et en métaux précieux, dans une salle qui fait suite aux 
galeries où était autrefois le musée dit des Souve- 
rains, dans l'aile du palais connue sous le nom de « la 
Colonnade. » 

Aussi, c'est avec une certaine indifférence que les 
amateurs, qui payent maintenant des sommes folles la 



292 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

haute curiosité, ont accueilli cette nouvelle. Cependant, 
les restes du festin étaient encore excellents. 

Louis-Charles Timbal, élève de Flandrin, avec qui il 
avait travaillé à la décoration de Saint-Germain-des- 
Prés, était tout à la fois un peintre, un érudit d'un goût 
judicieux et un collectionneur qui ne s'attachait qu'aux 
belles œuvres d'une indiscutable valeur. Il avait été 
aussi critique d'art. De nombreux Salons ont été signés 
par lui; mais sa prose était froide, étriquée et d'une 
politesse féroce, a dit Jules Claretie. 

La collection formée par ce délicat et ce lettré était 
connue de tous, ayant figuré dans plusieurs expositions. 
Elle avait été reproduite en détail, à l'aide de nombreux 
dessins publiés par VArt pour tous. 

Lorsque Timbal mourut, la première réunion de 
curiosités qu'il avait formée jadis était depuis long- 
temps dispersée. En proie au découragement le plus 
vif, il avait cédé, après la guerre, presque tous ses 
bronzes italiens de la Renaissance à M. Gustave Drey- 
fus, un amateur très connu dans le monde des arts ; 
mais, entraîné par ses goûts d'artiste, le peintre ne tarda 
pas à réunir les éléments d'une seconde collection que 
vinrent désagréger en partie des dons nombreux faits 
à Cluny et au Louvre dans un élan généreux. 

Gomme nous l'avons dit plus haut, une importante 
cession au dernier de ces deux musées fit passer à sa 
mort, dans les galeries de l'État, la plupart des autres 
objets recherchés en dernier lieu avec tant de peines 
et d'efforts persévérants. 

Néanmoins, quelques amis fidèles ont suivi avec soin 
la dispersion de ces fragments de collection à l'Hôtel 
des ventes. Mais les marchands effarés, hésitants, crai- 
gnant de prendre des loups^ comme ils disent dans 
leur langue verte, ne savaient trop de quel côté se 
diriger. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 293 

Nous allons donner au courant de la plume les plus . 
intéressantes adjudications. 

Une reliure de missel, merveilleusement belle, ache- 
tée 2,100 fr. par M. Gavet. Quelques mots de description 
seulement. L'un des plats montrait la Vierge , assise 
avec Tenfant Jésus sur ses genoux. Ce groupe doré se 
détachait au milieu de plaques d'émaux champlevés, 
de cabochons en cristal de roche et de pierres précieu- 
ses entourées d'ornements travaillés au grènetis. 

Une châsse avec transept et toiture oblongue, sur- 
iûontée d'une crête en cuivre gravé, doré et découpé à 
jour. Sujets religieux : la Vierge, l'enfant Jésus, saint 
Pierre et saint Paul. Au-dessus des figures, des cabo- 
chons en verre de diverses couleurs. — A M. Bour- 
geois, 2,500 francs. 

Bas-relief attribué à Mino da Fiesole : la Vierge, 
assise sur un siège à X, tenant l'Enfant assis sur son 
genou droit. — M. Duruflé, 1,100 francs. 

Terre cuite par Jean de Bologne : groupe de quatre 
figures, sur socle en marbre blanc et noir, Triomphe de 
Ferdinand /®^ — M. Galichon, 2,550 francs. 

Toute une remarquable suite de bronzes italiens du 
xvi« siècle vers lesquels se tournent en ce moment tous 
les amateurs : 

Saint Jérôme^ agenouillé, tenant une croix de la 
main gauche. Patine florentine, 450 francs. 

Saint Sébastien. Bronze noir : 1,500 francs. 

La Vierge et V Enfant Jésus : 220 francs. 

Une Tête de femme avec une très curieuse coiffure : 
600 francs. 

' Un Adolescent nu, debout, les bras croisés au-des- 
sus de la tête : 890 francs. 

BViSte de Cicéron : 315 francs. 

25. 



294 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE ES 1882. 

La Mise au ton/^eav,. Bas-relief attribué à Biccio : 
1,140 francs, à Mannheim. 

Une plaquette en bronze doré : la Vierge dam sa 
gloire: 175 francs, à Leclanché. 

Prix de quelques dessins : 

La Mise au tombeau, dessin de Baphaël. C'est un 
monument historique ayant passé par les collections de 
Julienne, sir Thomas Lawrence, Guillaume II et Gali- 
chon. Splendide dessin à la plume, ombré au bistre; le 
corps du Christ est soutenu par la Vierge et saint Joseph 
d'Arimathie ; à droite, la Madeleine agenouillée ; à 
gauche, un saint personnage; dans le fond, le calvaire 
indiqué par quelques traits. 

Ferai avait demandé 1,200 francs. M. Galichon a 
donné 6,200 francs pour Tœuvre du divin maître. C'est 
qu'ils sont rares, les dessins de Baphaël ! Comptons-les : 
Venise en possède lOS, dont 3 fort douteux, Paris 47, 
dont 23 exposés sous verre au Louvre; Lille, 40; Flo- 
rence, 43; Bome, S; Milan, 6; Naples, 5; Pérouse, 3; 
Berlin,5 ; Dresde, 10; Munich, 4; Dusseldorf , 9 ; l'Angle- 
terre, 50; La Haye, 50; Vienne, très peu; Montpellier en 
a un très curieux, dessiné des deux côtés, et contenant 
des vers de la main de Baphaël. Il vient de la collection 
Alfieri. Chez les amateurs, nous en connaissons quel- 
ques-uns, mais très peu de réellement indiscutables. 

Un très beau dessin à la pierre d'Italie de Bernardine 
Luini : la Vierge, vue de trois quarts, les yeux baissés, 
la bouche souriante, les cheveux ondulés, le front cou- 
vert par un voile léger. — A M. Galichon, 2,320 francs. 

M. Kœchlin a payé 600 francs un Religieux dan^ un 
faysage, de Salvator Bosa, et M. Bonnat 1,100 francs 
un dessin à la plume de Bartolomeo : la Vierge age- 
nouillée. 

La vente a produit 93,310 francs. Le Louvre avait 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 295 

déjà donné 100,000 francs à la succession. Les héritiers 
n'ont pas à se plaindre, — mais ils se plaignent tou- 
jours.. C'est la règle. 

Un peu d'autographes maintenant. 

Eugène Charavay a fait, le vendredi 12 mai, une 
vente avec quelques belles pièces. 

Dn volume relié en maroquin rouge contenait trente- 
deux lettres de Stéphanie Ducrest de Saint-Aubin^ 
darne de Genlis, adressées par elle à Bernardin de Saint- 
Pierre. Correspondance inédite qui mériterait d'être 
publiée. 

Très curieuse, cette comtesse de Genlis! Comme 
M°»" de Maintenon, elle avait la passion de l'éduca- 
tion. Institutrice de M. de Valois, devenu Louis-Philippe, 
pour lui apprendre les langues vivantes, elle le forçait 
à jardiner en allemand, à dîner en anglais, à souper en 
italien, et, pour qu'il devînt un homme fort, elle exi- 
geait qu'il couchât sur un lit de bois, bravât le soleil, la 
pluie et le froid, et fît de longues courses avec des se- 
melles de plomb. 

Mais revenons* à sa correspondance, de 1786 à 1791, 
avec l'auteur des Harmonies de la nature. 

Le 15 octobre 1786, elle lui parle de J.-J. Rousseau. 
Pas bien tendre à son égard ! Elle croit ses ouvrages 
inflaiment dangereux. 

« Les détaUs licencieux de son roman me révoltent. Les hoi>- 
» ribles Confessions m'ont fait frémir. » 

A l'âge de dix-huit ans, elle a vu Rousseau et causé 
avec lui. Cet entretien lui avait laissé, paraît-il, le plus 
pénible souvenir : 

« Tandis qu'il parlait, je le regardais d'un air hagard et stupé- 
» fait et je frémissais jusqu'au fond de l'âme. Cette impression fut 
» affreuse, elle a été ineffaçable. » 



296 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Plus loin, relation d'une autre entrevue beaucoup 
plus tard avec Rousseau. Changement complet. Elle 
finit même par lui rendre justice et par apprécier son 
caractère et ses ouvrages. 

« J'aimais sa simplicité et sa vivacité, douce et spirituelle. J'ai- 
» mais surtout la manière dont il parlait de ses ennemis. J'aurais 
« tendrement aimé sa personne, s'il ne m*eût pas parlé de ses 
M Confessions, » 

En 1787, la comtesse de Genlis envoie à Bernardin 
de Saint-Pierre un médaillon en ivoire, exécuté par 
elle-même, et répond ainsi à une allusion malicieuse 
faite par lui sur son caractère. 

« Ce n'est pas que je sois toiyours sans aiguillon. Il y a dans 
» ma compositiouy suivant l'expression d'Addison, beaucoup de la 
» colombe et un peu du so'pent. 

La même année 1787, elle écrit à Bernardin de Saint- 
Pierre qui lui a envoyé son chef-d'œuvre. Cette lettre 
des plus curieuses est à citer tout entière. 

Paul et Virginie! J'aime cette histoire à la folie, avec passion; 
je ne saurais dire à quel excès. Je l'ai lue toute entière ; le jour 
même de l'envoy j'y passais une partie de la nuit. Le lendemain 
je fus au Raincy voir M. le duc d'Orléans. Il y avait un monde 
énorme et je répétais à chaque personne : « Usés PaïUet Virginie», 
Je ne pouvais dire autre chose. Je n'ai pas eu l'honneur de vous 
remercier plus tôt parce que ma mère a été dangereusement ma- 
lade. Elle est mieux, quoique son état soit toujours inquiétant. 
M. le duc d'Orléans m'a chargé de vous remercier de sa part, par- 
donnes moi, Monsieur, de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mon frère 
m'a dit qu'U aurait l'honneur de vous écrire, pour vous remercier 
comme il le doit. On m'a dit que M. de Warville n'était pas à 
Paris, ce qui fait que je ne lui ait point encore envoyé voire 
ouvrage. 

Mais reparlons de Paul et Virginie. Que ce site étranger y fait 
bien! quelles délicieuses descriptions! quel intérêt* dans les plus 
petits délaUs! c'est un morceau véritablement original et pour 
lequel j'aurai toujours une prédilection toute particulière. Cepen- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 297 

dant, il y a une petite chose que j'y désappouve, ce sont quelques 
sentiments de défiance que vous avez donnés à cet aimable Paul. 
On se cache de moi, on veut donc me tromper? Qui sera confiant, 
qui jouira de la douceur de compter ce qu'il aime, si ce n'est 
l'heureux élève de la nature dans Vkge de l'innocence? Si ce n'est 
Paul qui ne connait de l'univers que le rocher qui l'a vu naître et 
quatre ou cinq êtres vertueux et sensibles qu'il aime et dont il est 
chéri?... et c'est lui qui prend de l'ombrage; c'est lui qui craint 
que Virginie ne se laisse séduire par le monde. 

Je n'aime pas non plus ces mouvements ardents et tumultueux 
que vous avés donnés k Virginie quoique les détails de cette pein- 
ture soient charmants, selon moi, c'est à Paul et non à Virginie 
qu'il eut fallu donner ces mouvemens et cette agitation des sens. 
Une jeune fille chaste, innocente et modeste n'a jamais rien éprou- 
vé de pareil : innocence et tranquillité des sens sont chés les femmes 
deux choses iuséparables, et je ne veux poiut du tout soutenir en 
disant cela qu'elles sont incapables de partager ce qu'elles inspi- 
rent; elles pat^tagent et ne désirent point, quand leur imagination 
n'est point gâtée ; ceci ne m'est pas facile à exprimer, mais il y 
aurait de quoi faire un livre, ce n'est qu'une femme qui le peut 
écrire et les détails s'y opposent, ainsi ce livre ne sera point fait, 
c'est dommage, car on n'a là dessus que des idées bien fausses 
et c'est cependant une des choses où l'on doit admirer le plus la 
sagesse et la prévoyance de la nature. 

La deuxième histoire de ce dernier volume me paraît un poème 
fort agréable, mais rien n'est pour moi comparable à Paul et Vir- 
ginie. 

Adieu, monsieur, recevés tous mes remerciemcns, je suis bien 
fâchée qu'il y ait autant d'opposition entre nos caractères, car assu- 
rément rien ne me convient mieux que votre esprit et vos scnti- 
raens. Je n'ai ni vos talens, ni votre expérience, mais j'ose croire 
que j'ay certainement le mérite de savoir vous aprécier et en vous 
lisant on pourrait se contenter d'un tel mérite et môme s'en enor- 
gueillir. 

Bellechasse, ce jeudi au soir. 

M™e de Genlis était vive. En 1787, elle se brouille avec 
son ami Bernardin de Saint-Pierre. Elle lui adresse 
alors des reproches très durs sur un incident qui nous 
échappe c 

« Je ne puis vous cacher que je no reconnais dans ce procédé 



298 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

ni la plus simple notion des convenances, ni l'apparence de l'amitié 
ou seulement de l'intérêt. » 

Mais, à quelque temps de là, elle fait amende hono- 
rable, l'appelle son cousin et lui adresse une longue et 
piquante dissertation sur la philosophie et Tamitié. 

Doit-on s'étonner maintenant que ces lettres, les unes 
tristes, les autres gaies, toutes scellées des armes delà 
comtesse de Genlis, se soient vendues en bloc 3,500 fr.*? 

Une charmante épître de Marie-Josèphe de Saxe, 
fille d'Auguste III de Pologne et de Marie-Josèphe d'Au- 
triche, dauphine de France, mère de Louis XVI, écrite 
de Fontainebleau, 22 octobre 1750, à une amie, et dans 
laquelle elle lui reproche de ne pas donner de ses nou- 
velles à sa famille : 

« Croyez vous peut être que quand on a fait ub eirfant, on 
oublie tout le monde. Si c'est votre idée vous vous trompez furieu- 
sement, car je suis depuis mes couches tout comme j'étais aupar- 
avant et de faire un enfant ne m'a point du tout changé le cceur. 

Vendue 40 francs. 

Adjugée à 325 francs, une très rare lettre, rédigée en 
français, par Beethoven à M. Pacini, éditeur de musique 
à Paris. Le grand compositeur allemand, un peu gêné, 
écrit de Vienne, le 5 avril 1823, pour lui offrir quarante 
et une de ses compositions, moyennant la modeste 
somme de 400 fr. 

Une intéressante correspondance de Pauline Bona- 
parte, princesse Borghèse, duchesse de Guastalla, avec 
Napoléon P', Marie-Louise, sa mère Lœtitia Bonaparte, 
le cardinal Fesch, son oncle, et M. Michelot, son inten- 
dant. Vendue 240 francs. 

Six lettres du révérend Père jésuite Guillaume 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 299 

Daubent on, le confesseur célèbre de Philippe V. — 
700 francs. 

Un manuscrit autographe de Descartes^ copie faite de 
sa main d'une lettre de Cl. Saumaise à André Rivet, 
avec une réplique de Constantin Huyghens, au sujet 
d'uae querelle littéraire qui eut alors un immense reten- 
tissement, — 200 francs. 

Un précieux exemplaire de Y Histoire naturelle, de 
Pline le jeune, imprimée à Venise en 1496. Ayant appar- 
tenu à Érasme, dont il porte quatre fois la signature, 
ce livre lui avait été offert par Froben. — Plus de 
quinze cents scholies ou notes marginales écrites de 
la main d'Érasme, la plupart en latin, beaucoup en grec 
et plusieurs en syriaque sont des documents précieux 
pour l'histoire. 

Les fleurs de lis permettent de croire que cet ou- 
vrage a appartenu à Louis XII, dont il porte du reste 
les insignes, et qu'il a été donné par le roi à Froben, 
qui en a ensuite disposé en faveur d'Érasme, son ami. 

En tête du volume, qui a été vendu 500 francs, se 
trouvait ajoutée une belle lettre autographe en latin, 
signée d'Erasme, adressée à Brunoni Averbach, et datée 
de Louvain, 16 novembre. 

Marie Stuart, l'infortunée reine d'Ecosse, décapitée 
eu 1587, écrit à l'archevêque de Glasgow, son ambas- 
sadeur auprès du Roi Très Chrétien, Schetfield, le 9 juil- 
let 1574. 

Elle lui donne des nouvelles de sa santé et le prie de 
lui envoyer des tourterelles, des perdrix rouges et des 
poules de Barbarie. 

Elle désire voir s'il lui sera possible de les faire élever 
dans son pays ; puis elle ajoute : 

« Je prandrais plesir de noufrir en casge ûommejefays de toUs 



300 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Ie8 petits oiseaux que je puis trouver^ ce sont des passe temps de 
prisonnière et mêmes pour ce qu'il n'y en a point en ce pays. 

1,000 francs, la lettre de la pauvre Marie! 

Un devis de trois tcibleanx qui ce doivent faire dans 
la chapelle des fonts de Téglise de Saint-Eustache, signé 
par Pierre Mignardy J.-B. Colbertet les MarguUliers. 
Mignard s*engage à commencer les trois tableaux im- 
médiatement et à les terminer pour le jour de la Pente- 
côte 1667, moyennant la somme de quatre mille livres. 
Vendu 205 francs. 

Citons pour finir : 

Un dossier de 53 lettres (1733-1755) de Marie Elisa- 
bethy gouvernante des Pays-Bas, archiduchesse d'Autri- 
che, sœur de Tempereur Charles VI, adressées au comte 
Jules Visconti, conseiller d'État, envoyé de l'empereur 
dans les Pays-Bas.— Acheté 3,000 francs pour le prince 
d'Orange. 

Enfin 340 lettres du prince Eugène de Savoie au 
comte Jules Visconti, accompagnées des minutes et des 
réponses, presque toutes relatives à la guerre de suc- 
cession au trône de Pologne. Correspondance du plus 
haut intérêt pour l'histoire politique de l'Europe au 
XVIII® siècle. — Vendues 1,625 francs au même ama- 
teur. 

13 mai. Collection Th. Leroy. M® Paul Chevallier, 
commisseur-priseur; Georges Petit, expert. Produit, 
93,310 francs. 

Trente tableaux seulement, mais le dessus du panier. 
M. Th. Leroy est un homme d'un goût des plus délicats. 
Vous serez certainement de mon avis, lorsque j'aurai 
relevé seulement les noms et les prix. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 301 

Quatre beaux et bous Corot : 

Un Paysage de 1840, première manière du maître. 
1,220 fr. 

Une Danse de nymphes dans une clairière, sujet très 
•aimé de ce Sylvain qui alTectionnait tant les hama- 
dryades. 2,350 francs. 

• Le Passeur, dans un splendide effet de soleil cou- 
chant. Toile très violemment brossée. 7,650 francs. 

Le Pêcheur napolitain ûsins l'eau jusqu'à mi-jambes, 
peinture vigoureuse. 5,000 francs. 

Continuons : 

Le Torrent^ de Courbet. 215 francs. Pas à sa va- 
leur. 

Trois Daubigny très fins : \ Étang, un morceau de 
choix; 13,000 francs. Les Chevaux delahoiir au repos; 
840 francs. Les Bords de la Seine par un temps d'orage 
avec un ciel très vrai ; 2,000 francs. 

Trois Eugène Delacroix, dont un hors ligne : 

La Fiancée d'Abydos, sujet tiré du livre de lord 
Byron, chant II, strophe XIÏI. 

« Sors de ton fourreau maintenant, glaive de mon père, jamais 
tu ne vis de combat plus inégal! Adieu Zuleska. 

Vivement disputée. Vendue 15,500 francs. Un beau 
prix ! Que dirait M. Ingres s'il voyait que l'on paye 
si cher les œuvres de l'homme « aux tendances dan- 
gereuses » qu'il refusait d'admettre à l'école des Beaux- 
Arts. 

Paysage du Maroc. 2,150 francs. 

Tigre et serpent, daté de 1862. Prêt à s'élancer, 
tendu sur ses pattes, un tigre menace, de sa gueule ou- 

26 



302 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

verte, un serpent enroulé autour d'un arbre. Peinture 
pleine d'énergie. 13,500 francs. 

Cinq Diaz, éclatants de couleur : 

La Petite futaie, souvenir de Fontainebleau. 4,500 fr. 

Hêtres : trois gros arbres vivement colorés par un 
rayon de soleil. Provenant de sa vente après décès. 
830 francs. 

Le Concert, mis précieusement sous verre. Unejeune 
femme, entourée de dames et de seigneurs, chante en 
s'accompagnant sur la guitare. 680 francs. 

Cheval près d'un marais, d'une tonalité vigoureuse. 
3,600 francs. 

Les Dénicheurs, gracieuse étude. 1,650 francs. 

Un beau Fromentin, Grand Canal à Venise. Du vrai . 
Venise, ce qui est rare, chaque peintre accommodant à 
sa fantaisie la reine de l'Adriatique. 2,900 francs. 

Un Philippe Rousseau de 1842. Très curieux petit ta- 
bleau; ce serait à douter de l'auteur, si ce n'était pas 
signé. Peint dans la manière de Jan Steen, il représente 
une nature morte. Une perdrix rouge, un gros chou 
vert, une cafetière en fer-blanc posée sur le rebord d'une 
fenêtre. Avec cela une épaisse couche de vernis qui rend 
tout à fait flamand ce petit tableautin. 400 francs seu- 
lement. Allons! on se trompe quelquefois à l'Hôtel 
Drouot. 

Th. Rousseau, Lisière d'un bois. Un soleil couchant 
éclairant un beau paysage d'automne. 4,150 francs. 

Ce Rousseau, il était étonnant! Il écrit un jour de 
Paris à son ami François Millet à Barbizon. La lettre ne 
lui parvient pas. Très étonné, il fait des recherches à la 
grande poste, on retrouve une lettre avec une enveloppe 
illustrée par un paysage à la plume : une avenue bordée 
de maisons rustiques. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 303 

— Eh bien! dit Rousseau triomphant au fonction- 
naire, est-ce que Tadresse n*y est pas? Comment, vous 
ne reconnaissez pas l^unique rue de Barbizon? 

Et pour finir la vente Leroy : 

Dû Paysage de Troyon, de sa première manière. 
2,220 francs. 

Le Madrigal de Worms. 1,555 francs. A cette épo- 
que, en 1867, Worms aimait les lyres, les trépieds, les 
liarpes et les meubles du premier Empire. Il n'était pas 
encore allé en E&pagné. Aujourd'hui, c'est un fier Cas- 
tiUan. 

Dans une vente qui vient d'avoir lieu, des amateurs se 
sont arraché certaines pièces de cinq francs à la 



On désigne ainsi des pièces au millésime de 1852 et à 
Teffigie de Napoléon III, ornées des célèbres et légen- 
daires rouflaquettes aux courbes distinguées. 



XXVI 



Opinion de René François sur la musique. — Les musiciens du 
xww^ siècle reparaissant dans une vision. — Les anciens instru- 
ments de M. Savoye. — Le piano à queue de Marie -Louise. —Le 
piano de Gluck, de Rousseau et de Grétry. — Clavecin d'Amour 
et clavecin angélique. — Les ossements dont on fait des flûtes. 
— La sucquebouttede Gargantua. — Tout n'est pas rose dans le 
métier d'expert. — Jules Romain ne pouvant discerner une copie 
d'un original de son maître. — Le Raphaël du (îomte deLestang- 
Parade. — Fleurs d'expertises. — Les trompe-Vceil de Daret, — 
Otez-moi tous ces magots-là ! 



Paris, 2^ mai. 



Ils sont rares, les jours où les musiciens (qui ne s'oc- 
cupent guère de curiosités) se décident à monter Tes- 
calier de THôtel Drouot. 

Les collections d'instruments de musique se font peu 
et se défont encore moins. C'est cependant un régal 
d'amateur et même de simple désœuvré d'aller, lorsqu'il 
y a une vente, admirer les formes étranges des serpents 
et des trompettes marines, la grâce exquise des man- 
dores et des cistres, les peintures souvent parfaites des 
harpes et des anciens clavecins. Tous ces instruments, 
délaissés aujourd'hui, ont jeté jadis des accords harmo- 
nieux. Ils font revivre, pour ceux qui les contemplent, 
un monde disparu. Us sont l'expression élégante du 
plaisir charmant de la musique si bien décrit au temps 
jadis par René François, prédicateur du Roy, dans 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 30K 

\ Essai des Merveilles de la nature et de ses plus 
nobles artifices : 

« Quelle étrange puissance de sçavoir si doucement 
» enchanter nos esprits, que sans dire mot la musique 
» persuade et nous entraîne, distillant et coulant par 
»l*aureille ses charmes qui desrobent Tâme à Tàme 
» elle-même et rattachent par les aureilles sans qu'elle 
y» se mette en devoir de se défendre et riant de sa cap- 
» tivité. Pendant qu'elle parle des doigts, qu'elle fait 
» haranguer une chorde d'un luth et commander qu'un 
» bois creusé dégoise mille chansons, cette sirène se 
» rend maîtresse de nos esprits qui se font ses esprits. 
» Qui le croirait que chaque son eust son partage, sa 
» puissance et domaine à part. » 

L'nn de nos amis, passionné de musique, a long- 
temps cherché à reconstituer chez lui, comme dans les 
tableaux de Palamède, un orchestre des instruments 
anciens du xvii® siècle. C'était là un rêve. Il a dû y re- 
noncer. Il aurait bien trouvé les instruments, mais les 
instrumentistes lui auraient fait absolument défaut ; il 
reconnut vite qu'il ne fallait pas songer à donner suite 
à son projet. 

Quels grands artistes nous avions alors ! Voyez-les 
reparaître dans une vision rapide, groupez-les dans un 
ensemble: Blavet, l'habile virtuose jouant de la flûte; 
Livet, faisant résonner le cor; Flesle, pinçant de la 
harpe; Destouches, soufflant dans samuselte; Monard, 
touchant du clavecin ; Toldini avec son hautbois ; et avec 
son luth, Lenclos, le père de Ninon, le violiste préféré 
de Louis XIII. 

Voilà des artistes qui, malgré tous les progrès de 
notre époque, s'ils pouvaient revenir se faire entendre 
une fois encore, émerveilleraient certainement les habi- 
tués des concerts du Conservaioire. 



306 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

La collection formée par M. Savoye, employé chez 
M. Pleyel, a été vendue le 15 mai par MM. Gand et Ber- 
nardel- Elle comprenait beaucoup de pièces curieuses, 
et quelques souvenirs historiques. 

L'un d'eux, le piano à queue de lïmpéralrice Marie- 
Louise, fabriqué par Broodmann, a trouvé amateur à 
910 francs. Ce bon instrument, d'une origine bien au- 
thentique, était placé dans un meuble d'acajou enrichi 
de bronzes ciselés et dorés, couvert des initiales M. L. 
et de la couronne impériale. 

Le second , plus intéressant encore, était un modeste 
petit piano, daté de 1769, mais dont l'histoire, accompa- 
gnée de documents indiscutables, mérite bien une place 
dans ce livre. Fabriqué à Londres par Joannès Zumpe, 
il avait successivement appartenu au chevalier Gluck, 
à Jean-Jacques Rousseau, à Gretry et à Nicole. 

Il a été vendu seulement 185 francs. 

Nous espérons que ce souvenir précieux est allé au 
Musée du Conservatoire de musique. 

Voici maintenant toute une suite de cette épinelte, 
qui, passant par la virginale, dévint un clavicord, se 
transforma peu à peu en clavecin et finit par dispa- 
raître devant la concurrence acharnée du piano d'aca- 
jou. 

Il sera néanmoins toujours aristocratique, ce clave- 
cin dont jouait si bien en France, d'abord au xvi® siècle, la 
demoiselle Jacquet, mariée ensuite à Marin de La Guerre 
et ensuite, au xvii® siècle, le professeur et célèbre 
virtuose Hardelle. 

Il y en avait alors de toutes sortes pour exprimer les 
sentiments les plus variés : le clavecin royal, majes- 
tueux, supérieur à tous; le clavecin d'amour , aux 
sons séducteurs ; le clavecin angélique^ donnant un 
avant-goût des joies célestes; le clavecin organisé y 
faisant marcher un petit orgue; voire même le clavecin 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882, 307 

ilectriqvs produisant des étincelles dans Tobscurité. 

Que sont-ils devenus ? Où sont les neiges d'antan? 

Du Soramerard le père, le fondateur deCluny, possé- 
dait une merveilleuse épinette du xvi« siècle, couverte 
de ciselures d'une délicatesse exquise. Mais, dans ce 
temps-là , personne ne réparait encore ces précieux 
débris de Tancien temps. Aussi, faute de mieux, il avait 
fait disposer le mécanisme d'un piano dans son épinette 
qui! appelait, ea la montrant aux dames , le piano de 
Henri IL 

Tous les clavecins de la vente Savoye heureusement 
n'avaient pas été ainsi modernisés. L'habile Blanchet, 
qui en agrandit tant sous le règne de Louis XVI, n'avait 
pas commis le sacrilège d'y toucher. 

Ils étaient, presque tous^ tels que les luthiers du temps 
les avaient produits. De pays divers , ils apparte- 
naient à tous les luthiers en vogue à l'époqne, comme 
'on en pourra juger par cette courte nomenclature des 
pièces principales. 

Clavecin enrichi de dorure, d'ivoire et de fine mar- 
queterie, fait en 1579 à Venise par Antonius Baffo 
Venetus. Très bon état : 1,030 francs. 

Clavecin de 1682, d'un charmant modèle duFlorentin 
Antonio Migliai. Bois de cèdre avec des peintures du 
temps sur le couvercle : 1,850 francs. 

Clavecin aux sculptures dorées sur fond rouge, réparé 
en 1610, par Vincentini Pratensis : 620 francs. 

Clavecin anglais du xviii° siècle signé , Long- 
man et Broderip, avec cinq claviers : 1«', Unisson; 2», 
deuxième unisson ; 3^, octave ; 4®, imitation du luth; 5», 
imitation de la harpe : 350 francs. 

Clavecin primitif du xvi® siècle, connu alors sous le 
nom de virginale, signé Samuel Biderman Agusta. Il te- 
nait dans un coffre de dame. Sur la face et sur les côtés, 
des encadrements sur parchemin. Sur le couvercle, une 



308 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

pelote de velours encadrée de galons d*or. A Tinlé- 
rieur, une enluminure de Tépoque : Noé sortant de 
Tarche avec sa famille et les animaux qu'il avait re- 
cueillis: 515 fr. 

Les savants, ignorant des choses de la musique, 
avaient d'ailleurs dans cette vente Savoye de quoi sti- 
muler leurs études d'antiquaires : des clochetons étrus- 
ques, des grelots grecs, des fragments d'instruments 
trouvés en Italie dans des fouilles, voire même des flûtes 
faites par les peuplades primitives, non avec ce fameux 
bois humain, que nous possédons tous, mais sans aucun 
respect, avec les ossements troués de nos ancêtres. 
Ils ne prévoyaient certainement pas égayer ainsi leurs 
descendants. 

Aprocryphes souvent, usées toujours et frustes quel- 
quefois, ces antiquités préhistoriques ne sont pas du tout 
mon fait. Je préfère à ce genre de curiosité les in- 
struments du bon vieux temps que Rabelais prône dans 
Gargantua pour l'éducation de la jeunesse : 

« Au reguard des instruments de musique, il apprint 
« jouer du lue, de la flûte d'alemant à neuf trous, de 
« la viole et de la sacqueboutte. 

Que d'inventions étranges, en partie disparues, pour 
produire des sons ! Le bois, la pierre, le verre, le fer, 
l'ivoire, le cuivre ont été mis partout à contribution. On 
pouvait trouver, dans la collection Savoye, enjolivés d'or- 
nements gracieux, des violons de la Corée, des hautbois 
des Abruzzes, des tambours africains en faïence, des 
flûtes de Pan du Sénégal, des bobs de Madagascar, des 
guitares turques, des cloches japonaises, des cymbales 
et des castagnettes chinoises, des tam-tams indiens, des 
harmonicas à lames de cristal, des carillons mécaniques, 
des cornemuses italiennes, des vielles organisées, des 
musettes en ivoire, des flûtes traversières, des galou- 
bets provençaux , des flaviols et des tambourins du 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 309 

Roussillon , des mandolines italiennes , des mandores 
napolitaines et des buccins de pays inconnus aux têtes 
de serpent en bois sculpté, se tordant dans des contor- 
sions d*épileptiques. 

Voyez-vous tous ces instruments marchant ensemble? 
Quelle épouvantable cacophonie! Le charivari des frères 
Dawenport renfermés dans leur mystérieuse armoire ne 
paraîtrait à côté de cela qu'un ensemble parfaitement 
orchestré. 

Continuons notre revue : voici une amusante pochette 
des maîtres à danser du siècle dernier ; un olifant 
d'ivoire qui nous ramène à Tappel réitéré de Roland 
dans les gorges de Roncevaux, vendu 175 francs; un 
métronome authentique de Jean Maëlzel, payé 16 fr. ; 
une basse de viole de 1692 ayant appartenu à Guil- 
laume, maître de la chapelle du roy , sans doute Guil- 
laume dii Manoir, virtuose célèbre de la communauté 
des ménestriers de Paris. Mais nous eussions voulu, pour 
la satisfaction de notre amour-propre, trouver dans cette 
réunion musicale quelques violons de nos maîtres fran- 
çais: les Boquet, les Pierret et les Castagnary, dont 
les œuvres pouvaient lutter, dans le temps, avec celles 
trop prônées peut-être des meilleurs luthiers de Cré- 
mone. 

Quelques instruments cependant n'étaient pas à 
dédaigner : un joli petit cor de chasse de page Louis XV 
en argent, au pavillon doré : 245 francs ; une musette 
de la même époque, en ivoire et soie brochée avec son 
soufflet de pareille étoffe : 365 francs ; un très remar- 
quable théorbe français en vernis Martin : 500 francs ; 
un violon en faïence française avec blason : 330 francs 
(ce n'était pas celui décrit par Champfleury dans son 
charmant ouvrage) ; une harpe éolienne de Michelol, 
1780, avec mécanisme pour changer le diapason sui- 
vant l'intensité du vent : 300 francs. 



310 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

La série des orgues mécaniques françaises et ita- 
liennes contenait des pièces rares. Un orgue allemand 
de quatre pieds de haut, un monument fait vers le 
milieu du siècle passé, couvert de marqueterie , tout 
prêt à moudre ses airs de jadis, a été très disputé jus- 
qu'à 1,000 francs. Peut-être le retrouverons-nous, un 
jour, entouré d'un assez mauvais voisinage dans Tune 
des fêtes des environs de Paris. 

M® Paul Chevallier a fait là une petite vacation qui 
s'est encore élevée à 17,367. Le successeur dePillet est 
décidément une bonne acquisition. Comme son prédé- 
cesseur, il sait adjuger à temps, bien différent de quel- 
ques-uns de ses confrères qui ne savent trancher les 
enchères qu'après avoir épuisé toutes les ressources de 
leurs sollicitations pour en élever le montant. 

Tout n'est pas rose dans le métier d'expert, surtout 
lorsqu'il s'agit de tableaux, si l'on songe à tout ce qu'il 
faut savoir. C'est une tâche des plus difficiles. Supposez- 
le aussi fort que vous le voudrez, vous admettrez bien 
néanmoins qu'il lui arrivera de se tromper quelquefois. 
Personne n'est infaillible, car les papes sont trop intel- 
ligents pour ne pas douter quelquefois du pouvoir sur- 
naturel que les conciles leur ont généreusement oc- 
troyé. 

Et cependant, l'histoire des erreurs des experts 
ferait, à elle seule, un livre intéressant. Gersaint, le 
maître du genre, s'est trompé quelquefois et Charles 
Paillet bien souvent ; témoin son amende honorable 
dans les acquisitions de la ville de Montpellier en 1842. 
Mariette laissa subsister, dans la vente de Charles 
Coypel, en 1753, les fausses attributions de ce dernier, 
malgré les avis qui lui furent donnés de tous les côlés. 
Les catalogues de Roussel, de Pierre Remy, de Lebrun, 
contiennent un arsenal de bévues. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN lfil82. 311 

Pauvre expert ! Abusé bien souvent par les pseudo- 
traditions des familles, tiraillé par des héritiers se figu- 
rant posséder des richesses, paralysé par des catalogues 
pompeux, préparés à l'avance, il navigue sans cesse au 
milieu d'écueils sur lesquels il se heurte quelquefois. 

Et cependant, que de services il rend I Pour le ven- 
deur, l'expert est la garantie que sa propriété ne sera pas 
lâchée à un Iprix ridicule. Pour le public, il doit être 
l'assurance d'une attribution consciencieuse en raison 
de la réputation et du caractère dont il se revêt. Car il 
n'y a pas de brevet d'expert, pas de concours, pas 
d'examen, pas de diplôme décerné. On prend cette qua- 
lité à ses risques et périls. Aussi, gare la critique ! 

L'expert de La Neuville simplifia un jour son rôle. 
Chargé, en 1825, de rédiger le catalogue de Casimir Pé- 
rier, il le fit précéder d'une préiace le mettant complète- 
ment à couvert. C'était simple et prudent, court et 
énei^ique : 

« Nous ne ferons pour ce catalogue , disait-il , 
» aucun de ces éloges vieux et inutiles dont on a fait 
» si souvent abus. Les connaisseurs et les amateurs ne 
» forment ni leur jugement ni leur goût d'après l'opi- 
1» nion qu'on cherche à leur imposer. Nous nous conten- 
» terons de prévenir que cette vente se compose de 
ïbons et beaux tableaux et nous respecterons les 
» attributions de l'amateur. » 

Il faut bien le reconnaître : discerner à travers cette 
patine jaune que le temps dépose sur les anciennes 
toiles si un tableau est un original ou si ce n'est qu'une 
copie; ce point éclairci, trouver l'école à laquelle il ap- 
partient et le maître qui en est l'auteur; n'avoir jamais 
la mémoire en défaut; être toujours prêt, lorsqu'on vous 
consulte, à mettre un nom sur un tableau sans signa- 
ture et sans monogramme, c'est une tâche très épi- 
neuse. On peut bien concéder quelques défaillances à 



312 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1 882. 

celui qui eu esl chargé. Avouons-le, il n'est pas possible 
de se prononcer, dans tous les cas, d'une manière ab- 
solue. 

On connaît l'anecdote du portrait de Léon X, par 
Uaphaël, copié par André del Sarto avec une telle per- 
fection que Jules Romain, qui avait pourtant travaillé 
aux draperies, ne put le reconnaître. Il fallut que 
Vasari lui montrât les marques mises pour ne pas 
confondre la èopie avec l'original. 

Croyez-vous à cette énorme quantité de tableaux 
attribués aux maîtres qui encombrent tous les musées 
et toutes les galeries de l'Europe et que la vie entière de 
ces peintres n'aurait pas suffi à ébaucher? 

Gherardi copiait Jules Romain. 

Buonvicino, dit le Moretto, a fait d'admirables portraits 
pris pour des Titien. 

Les fils du Bassanpassèrentleur vie à reproduire avec 
patience les tableaux de leur père. 

Ercolino de Castel était le Sosie de son maître Guido 
Reni. 

Murillo a eu, de son vivant, à Séville de nombreux 
contrefacteurs. 

Soyez-en bien convaincus, chaque maître célèbre a 
eu plus ou moins jadis sa pléiade de copistes, de faus- 
saires ou d'imitateurs habiles. 

Mais, quoi qu'il en soit, ce qui vient d'arriver à Ferai 
n'en est pas moins fâcheux. Il est aujourd'hui un des 
rares experts qui aient conquis des chevrons dans la 
carrière, et je compte raconter sa vie quelque jour. Sa 
probité et sa droiture ne sauraient être mises en doute. 
S'il se trompe, je le crois, c'est de bonne foi. 

Le 20 mai, a eu lieu la vente du comte de Lestang- 
Parade, un amateur d'Aix en Provence. Cette coUectioa 
avait une réputation plus haute que son mérite. A 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 313 

part une dizaine de bonnes toiles, tout le reste était 
fort médiocre. 

Uû portrait de Marc- Antoine, depuis cent ans dans 
la famille, était attribué à Raphaël. Ferai avait cru 
devoir accepter la responsabilité de cette attribution. 

Dans ce tableau, le maître est représenté en buste, 
les cheveux blonds cachés sous une toque. Son vêtement 
à larges manches laisse voir, suivant Thabitude de 
l'époque, une chemise blanche, à petits plis. 

Malgré son séjour centenaire chez les Parade, le 
Sanzio était fort discuté. Â la vente, aucun millionnake 
ne voulut échanger son argent pour la couleur du maître 
des maîtres. La famille, conservant ses robustes illu- 
sions, dut pousser le tableau pour son compte jusqu'à 
neuf mille francs et le reprendre pour lui faire recom- 
mencer chez elle peut-être un nouveau bail d'un second 
siècle. 

On a prétendu qu'un tableau de Fruits, donne par 
Ferai à Hedia se trouvait signé du monogromme A. B., 
qui est celui d'Abraham Van Beyeren; qu'un Intérieur 
rustique, attribué à Zorg, portait en toutes lettres : 
Wyntrack; et qu'enfin deux pendants, sujets tirés de 
YBn/'antprodiffue, indiqués de François Breydel, étaient 
signés dans la pâte : J. Verbeeck. 

On a fait grand bruit autour de ces erreurs, faciles à 
réparer. Une revue artistique les a longuement détail- 
lées sous le titre : Fleurs d'expertise. Il en a surgi une 
polémique très ardente. Des attaques personnelles ont 
éclaté dans les journaux quotidiens. Bref, il est sorti 
de tout cela un procès qui ne tardera pas à se dé- 
nouer. 

Nous ne pouvons que déplorer cet incident. 11 y a des 
deux côtés des gens honorables qui devraient s'estimer 
et que nous estimons. 

Dans cette même collection Lestang-Parade se trou- 

27 



314 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

vait encore, de l'époque de Clouet, un bon petit portrait 
de femme blonde, en robe de velours noir avec crevés 
aux manches. Cette œuvre paraissait plutôt de l'école 
allemande que de Técole française. Elle a été payée 
6,000 francs. 

Il y avait, en outre, quatre très originales figures de 
maritornes, de grandeur naturelle, découpées sur bois 
et peintes pour servir de trompe-rœil. L'une des camé- 
ristes, debout, tenait un bougeoir à la main, une autre 
un balai; deux autres, assises, pelaient des pommes. Le 
t«it, paraît-il, était échelonné avec art sur le palier d'un 
faux escalier. Voyez vous d'ici les visiteurs entrant dans 
la maison, se trompant sans cesse, adressant la parole 
successivement à ces planches muettes. C'était sa»s 
doute fort amusant. Celui qui avait jadis commandé ce 
travail à Daret devait être très gai, (îomme le Portugais 
de Berthelier dans le Jour et la Nuit. — On a vendu 
ces quatre panneaux 600 francs. 

Dn triptyque de Simone Martini, aux fonds dorés et 
pointillés, très bien conservé, a valu 3,860 francs. 

Parlons du Terburg intitulé : le Concert, Une jeune 
femme blonde, au jupon de satin blanc, au corsage de 
soie rose, joue de la basse de viole, tandis qu'une 
femme âgée placée au second plan l'accompagne au 
clavecin. Bien laide, la vieille I II restait peu de chose 
de ce tableau très fin et d'une belle époque. Ce n'était 
là que la ruine splendide d'un chef-d'œuvre. Acheté 
cependant 11,650 francs. 

Le Marchand de drogues. Coiffé d'un bonnet rouge 
garni de fourrures, orné de plumes de coq, le marchand 
d'orviétan tient une boîte remplie de flacons. Ce tableau, 
vendu 3,000 francs, était signé de ce réaliste, David 
Téniers,^qui peint si franchement toutes les physiono- 
mies et dont la prodigieuse fécondité couvrit d'innom- 
brables tableaux. Il a dtt, lui-même, qu'il ne faudrait 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 315 

pas moins qu'une galerie de deux lieues dé longueur 
pour les réunir tous. Ses œuvres furent cependant 
bannies de Versailles par le grand roi qui dit sèchement 
un jour, en les voyant : « Otez-Tnoi tous ces magots. » 
Mais elles reçurent comme compensation l'hospitalité 
du duc d'Orléans, de la comtesse de Verrue et du prince 
de Conti. — Ce qui était bien quelque chose. 

Charles Mannheim s'était chargé des objets d'art de 
la vente Lestang-Parade. Comme, de ce côté, il n'y 
avait rien valant la peine de donner de l'ouvrage aux 
ouvriers compositeurs de ce livre, nous nous bornerons 
à dire que le montant de tous les numéros forme un 
total de 75,193 francs. 

Comme toujours, suivant Tusage, après la vente, il y 
a eu de nombreux revidages entre marchands. 



XXVII 



Vente annuelle de bienfaisance des artistes peintres et sculpteurs. 
— Un acte de vandalisme. — Baudry demandant à la céra- 
mique la conservation de ses peintures. — Dupin rassis et Dupin 
mollet. 



PariSf ^4 mai. 



L'Association des artistes peintres et sculpteurs aura 
bientôt près de quarante années d'existence. Elle a su 
rallier à elle les représentants les plus illustres de Fart 
français, la presque totalité des artistes qui exposent 
et un très grand nombre d'amateurs éclairés qui lui ont 
apporté leur sympathie et leur concours désintéressé. 

Son but est de prêter un appui fraternel et honorable 
à ceux d'entre eux qu'atteignent le malheur, les infir- 
mités et la vieillesse. 

Le 7 décembre 1844, date de sa fondation, elle se 
composait de dix-huit membres, dont quelques-uns 
font encore partie du comité dirigeant, et possédait 
avec les 500 francs de première mise déposés sur le 
bureau par le baron Taylor, un actif de 710 francs, — 
pas plus. 

Nous sommes loin de cette époque. 

Grâce aux dons, aux legs, aux fêtes, aux cotisations, 
aux loteries, aux expositions et aux ventes publiques, 
l'Association possède maintenant un million et demi. 



L'HOTEL DROUOT ET LA GUKIOSITE EN 1882. 317 

Les dix-huit fondateurs sont devenus une légion. lis 
ont produit plus de six mille sociétaires. 

En 1881, 944,660 francs de secours pris sur ses reve- 
nus seulement ont été distribués. Et cependant le sacri- 
fice à faire n'est pas élevé. Six francs par an pour les 
simples sociétaires et douze francs pour les membres 
du Comité. 

Forte de son succès passé, au commencement de 
l'année dernière, sur Tinitiative de M. du Sommerard, 
l'Association a été reconnue par un décret du 8 août 1881 
comme établissement d^utilité publique, ce qui assure 
sa stabilité définitive. 

Chaque année, une vente de bienfaisance est orga- 
nisée; M. Boussaton, ancien commissaire-priseur, est 
délégué à cet effet : il s'en occupe avec ardeur. Il fait 
appel au bon vouloir de tous. Il voit ceux-ci, il stimule 
ceux-là. Les dons arrivent en abondance et la mois- 
son faite, la vente est annoncée. Cette année, la date 
choisie est le jeudi 25. L'exposition particuhère a eu 
lieu hier. L'exposition publique aura lieu aujourd'hui (1). 

Je ne puis en offrir qu'un compte rendu à la vapeur, 
le temps, du reste, m'ayant manqué pour regarder 
longtemps avant d'écrire. Ce sera néanmoins un petit 
Salon, et je suis ainsi consolé de n'avoir pu faire le 
mien, cette année. 

Entrons dans la salle n<» 8 pour en faire rapidement 
le tour. 

Arrêtons-nous d'abord devant cette Bretonne {1), une 
paysanne de Douarnenez, de Jules Breton, tableau hon- 
nête et d'une poésie calme ; et devant cette Pêcheuse, 
d'EuGÈNE Feyen, une Gancalaise au teint bruni, se ren- 

(1) La vente, faite en deux Tacations, a produit 40,682 francs. 

(2) Vendue, 6,ooo fr. 

27. 



318 UHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

dant à la mer et montraat, sous son jupon court, ses 
jambes nerveuses et hâlées. 

Goûtons un instant le Paysage des Alpes (1) de Gus- 
tave Doré , cet énergique artiste , apte à tout , qui 
combat sans cesse et qui n'a qu'un défaut, celui d'avoir 
trop d'idées. 

Ces rochers alpestres ont bien une couleur un peu 
fantastique ; mais ces glaciers roses, dorés par un ciel 
radieux, ont un charme pénétrant. 

Approchons-nous de ce tableau; il est de Gérome. Sur 
un foQd gris se détache en pleine lumière une Femim 
fellah (2) tout enveloppée de voiles bleus qui donnent 
une note harmonieuse à cette étude. Bien modelée, la 
figure d'ébène de cette fille du peuple, une descendante 
des Sésôtris peut-être. 

Regardons ce Français, un Ruisseau Aans les Vos- 
ges, paysage d'une large facture, dans lequel chante 
une cascade argentée. 

V Hiver ^ personuifié, par Alexis MAZEROLLEs,dans un 
amour transi, perdu dans les bois, les ailes repliées et 
soufflant dans ses doigts. 

Cette tête de vieux marquis, Personnage Louis XVI ^ 
dit le livret, est de M. Georges Brillouin, l'un des mem- 
bres les plus actifs du comité. Ces Asperges sont sor- 
ties, non d'Argenteuil, mais de la palette d'EuGÉNB 
Claude, ce Chevet du pinceau. Cette Étude d'Évêque{i) 
très vigoureusement brossée, fait partie des Récits 7n4- 
rovingiens de Jean-Paul Laurens. Ce Paysage, où la 
nature est si bien sentie et si bien rendue, est signé 
Beauverie. 

Allons plus loin. 



(1) Vendu, 4io fr. 
(8) Vendue, i,720 fr. 
(3) Vendue, 52o fr. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 319 

M. BoDGUBRBAU a cRvoyé une étude un peu léchée : 
Vm tête d'enfant (1) levant les yeux vers le ciel. 

M. Landelle, \di Récolte des Roses {2), Bien belle, la 
jeune fille qui les serre contre son sein, mais trop de 
roses. 

M. Pasini, un très bon tableau, un paysage avec un 
joli effet de ciel bleu. 

M. Gkorges Clairin, une étude de Rockers au Maroc, 
d'un ton gris un peu rosé, avec un groupe d'Arabes 
blottis dans une anfractuosité. C'est terne et froid. Je 
l'avoue, j'aime mieux le peintre lorsqu'il idéalise 



G. DE Bellée, le Givre, Un tableau très fin. Alexan- 
dre Defaux, rile de la Grande-Jatte, près d'Asnières, 
bien brossée. 

M. Emile Lévy, Vénus à la ceinture, une jolie étude 
de nu, comme il sait en faire. 

Je préfère cependant la Romaine (3j de M. Emile Adan. 
qui me paraît un tableau tout à fait gracieux. Sur un 
fond crème, une femme blonde, vêtue d'une robe blan- 
che, cbante en s'accompagnant d'une guitare. Cela se 
passe du temps de l'Empire. Le peintre aurait dû indi- 
quer l'air roucoulé par la belle. 

Souvent un peu trop vert, malgré son grand talent, 
M. Camille Bernier l'est une fois de plus dans son Abreu- 
voir (4) des bords de l'Aven. 

Toujours amusant, par exemple, l'auteur de Autour 
de la LampCj E. Duez, avec ses Parisiennes croquées 
sur le vif. La Piaffe de Trouville, dessin à la plume, 
rehaussé de couleur, met en relief, sur la grande pla^e 



(1) Vendu, 1,720 fr. 
[i] Vendu, 720 fr. 

(3) Vendue, 4io fr. 

(4) Vendu, 500 fr. 



320 DHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

déserte des Roches-Noires, deux gentilles baigneuses 
qui paraissent bien occupées à^e raconter tous les can- 
cans du jour. 

Goûtons sérieusement Ylntérieur à Écovsn (1) de 
M. Ed. Frère. Une pauvre jeune femme travaille à la 
couture dans une mansarde, tandis qu'elle surveille 
près d'elle son enfant eudormi dans un berceau. C'est 
bon, honnête et respectueux. Cela console de toutes les 
drôlesses et de toutes les courtisanes sortant de leur 
bain parfumé du Salon de cette année. 

Il y a des gens qui regardent dédaigneusement les 
œuvres sur fond d'or de M. Lorrichon. Ils les classent 
dans la catégorie des boîtes de bonbons. Je ne suis pas 
de ceux-là. Ce peintre a un grand talent. Il me rappelle 
Cl^aude Gillot, le maître de Watteau. Cette fois, il a 
peint un jeune enfant rieur, tenant un hanneton sur 
son poing! Cela s'appelle le Printemps (2) de la vie, 
sans doute. Cela aussi pourrait s'appeler FarUaisie 
décorative^ comme son tableau du Salon. Il aurait dû y 
joindre aussi la même légende : 

Sans souci de demain, sans regret de la veille, 
L'enfant joue et s'endort; pour jouer, se réveille. 

Sur la cimaise, un bon élève de Luminaisqui a beau- 
coup de succès cette année avec le Sommeil de Ira 
Angelico f3), M. Albert Maignan, nous montre Priraavera 
avec une tête très fine, des cheveux clairs, une bouche 
petite, délicieusement tracée au carmin. Ce profil de 
femme d'un dessin irréprochable s'enlève sur un fond 
jaune. C'est fin, charmant, exquis. 

Le Bal public (4) de Jean Béraud est figuré dans 



(1) Vendu, 1,550 fr. 
(«) Vendu, 1,180 fr. 

(3) Vendu, l,?00 fr. 

(4) Vendu, i,i90 fr. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 321 

une toile très vraie, très nature, très étudiée. Est-ce 
Asnières ou feu Mabille? Les jolies filles d'Eve que nous 
connaissons ont l'air de bien s'amuser. Nous voudrions 
bien savoir ce que leur disent les jeunes gommeux qui 
dansent ou causent si gaiement avec elles. Il y a dans 
cette œuvre bien vraie, bien réaliste, quelque chose qui 
prouve que l'auteur est quelqu'un. 

M. Jules Lefèvre a fait cadeau à l'Association d'une 
Diane (1) avec un petit croissant sur la tête. Ses 
chairs sont peintes dans la manière d'Holbein. M. Japy, 
lui, a mis des souvenirs de Corot dans ce sous-bois in- 
titulé r Automne. M. Japy est cependant d'ordinaire très 
personnel dans sa facture. Je suis l'un des admirateurs 
de M. L. Sargent. Son tableau de cette année, El Jaleol 
a la vigueur d'un Goya. Son Marin du siège, fièrement 
campé en sentinelle avancée, sur un repli de terrain, 
près d'un bastion, prouve toute l'énergie ordinaire de 
ce très remarquable artiste. C'est un consciencieux 
dans ce temps où chacun court après un succès rapide. 

M. LuMiNAis a quitté un instant ses Gaulois. Son Cava- 
lier passant un bras de mer (2), tenant un cheval en 
laisse, est un truand du xv« siècle. C'est comme toujours 
une bonne toile. 

Voici maintenant : Un adorable éventail de Maurice 
Leloir, Marquis courtisant une bergère (3), aquarelle 
spirituelle qui attire et captive. Un bouquet de roses de 
Madeleine Lemaire. Un dessin à la plume de Worms : 
Chasseur andalou chargeant son fusil. Un autre, aussi 
à la plume de Louis Leloir : une Tourelle de château 
et %ne lettre ornée. Un crayon rouge de James Bertrand ; 
Diogène, avec sa lanterne, cherchant un homme. Un 



(1) Vendue, i,600 fr. 

(2) Vendu, i,060 fr. 

(3) Vendu, i,05o fp. 



322 L'HOTEL DROUOT ET LA CURieSITE EN 1882. 

fusain (I'Allongé. Deux eaux-fortes de Charles Jacque, 
épreuves avant toutes lettres : le Porcher et son trou- 
peau et la Gardeuse de vaches. Une aquarelle de la 
princesse Mathilde, pas un chef-d'œuvre cette tête 
d'Italienne. Un dessin au crayon noir, rehaussé de 
blanc, d'En. Détaille, clairon prêt à entrer en cam- 
pagne: Militaire [i]^ dit bourgeoisement le livret. Une 
étude, de Paul Baudry, avec cette mention « pour la 
vente de la Société : » la Cour de cassation, crayon 
noir, souvenir d'une grande toile. Si j'avais à choisir, 
je préférerais de beaucoup ce croquis-là à la Vérité du 
Salon de cette année. 

Citons encore Deux Tirailleurs, de Berne-Bellecour, 
couchés, à l'affût, épiant l'ennemi, prêts à tirer; le por- 
trait en bronze de M. Schnetz, par Chapu, le sculp- 
teur. 

Quand nous aurons ajouté que la direction des beaux- 
arts, voulant participer à cette bonne œuvre, a fait 
remettre au comité trois bustes en biscuit de Sèvres : 
Lavoisier, Viola et la Vierge, il ne nous restera plus, 
pour clore cet article, qu'à souhaiter à la deuxième 
vente de bienfaisance un grand succès qui fera tomber 
dans la caisse de V Association des artistes une très 
grosse somme, 

Il s'agit, une fois de plus, de venir en aide à de nom- 
breuses infortunes. Un achat doublé d'une bonne action, 
c'est bien tentant, messieurs les amateurs de tableaux. 
Vous y serez tous, n'est-ce pas ? 

Ils l'ont échappé belle les deux François V"^ du Louvre : 
le Bonnington et le Clouet. 

Trois mauvais drôles, au moment de la fermeture des 
galeries, se sont avisés de saisir des pinceaux, de les 

(1) Vendu, i,8io fr. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. v 3â3 

tremper dans un vase contenant de la couleur bleue, et 
de badigeonner, à grands coups, les deux tableaux. 

Heureusement un gardien les avait aperçus d'une 
salle voisine. Se diriger vers eux, les arrêter, les mettre 
provisoirement en lieu sûr, appeler ses camarades et 
faire conduire au poste les coupables, fut pour lui 
Taffaire d'un instant. 

Ce n'est pas de la gaminerie, c'est du vandalisme. 

Le gardien Jacquet a bien mérité des arts en sauvant 
d'une destruction inévitable ces chefs-d'œuvre que l'on 
pourra réparer encore. Pour l'avenir, nous clouons les 
noms des coupables au pilori sur les pages de ce livre. 
Us s'appellent : 

Georges Malbbg. 
Louis Durand, 
Henri Fredet. 

C'est ne pas quitter le Louvre que de parler de 
Baudry. 

Les admirables peintures du foyer de l'Opéra dispa- 
raissent peu à peu sous la fumée du gaz. 

Paul Baudry, pour défendre son œuvre, s'est adressé 
à M. Legrain, Tun des plus habiles collaborateurs du 
céramiste Deck. Il l'a chargé de reproduire sur la faïence, 
sous sa direction et d'après ses esquisses, un premier 
panneau de trois mètres sur deux. 

Le travail est terminé. On peut en juger chez Deck, 
où il est exposé. 

La commission de l'Opéra va décider s'il n'y a pas 
lieu de demander au ministère des beaux-arts un cré- 
dit pour transformer ainsi ce merveilleux plafond qui 
s'en va. 

L'idée est bonne. 

L'un de nos grands libraires a retrouvé récemment, 



324 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

chez un petit employé du palais qui les tenait de son 
père, des notes d'audience prises par Dupin aîné pour 
sa plaidoierie dans le procès inlenlé au Journal des 
Débats en 1829. L'article incriminé se terminait par ces 
mots célèbres: Malheureuse Frarice! malheureux roi! 

En face de fchaque argument du procureur du roi se 
trouve écrite à la hâte une courte réponse rude et inci- 
sive. Ces notes, très curieuses pour Thistoire de l'é- 
poque, sont allées tout de suite à un grand prix dans la 
collection d'un amateur de livres qui aime à les orner 
de choses inédites. Il compte les placer dans son exem- 
plaire des Orateurs, à côté de ce portrait mordant et 
plein de verve que Timon-Cormenin a tracé de Tancien 
président de la Chambre des députés servant tous les 
gouvernements qui ont bien voulu se servir de lui et 
professant hautement la doctrine de Y indépendance du 
cœur : « Le caméléon qui change de couleur, à mesure 
» qu'on le regarde, l'oiseau qui fait mille crochets et 
» qui s'échappe dans l'air, le disque de la lune qui se 
w dérobe sous l'œil au bout du télescope, la nacelle qui, 
» sur une mer agitée, monte, descend, et reparaît au 
» sommet des vagues; une ombre qui passe, une mouche 
» qui vole, une rouequi tourne, un éclair qui brille, un 
» son qui fuit, toutes ces comparaisons ne donnent 
» qu'une imparfaite idée de la rapidité des sensations 
» et de la mobilité d'esprit de M. Dupin. » 

Nous engageons, enoutre, cet amateur, pourconopléter 
son volume, à placer en regard du portrait les distiques 
suivants que l'on fit jadis sur ce diseur de bons mots, 
et que nous empruntons à la petite presse de l'époque: 

Dupin peint en vers. 

Tout pouvoir à son tour peut dire : « Il est des nôtres. » 
Aux proscrits Dupin duvy Dupin mollet aux autres. 
Pour reprendre son siège, il n'est point indécis, 
A, soixante-qiHnze ans, c'est bien Dupin rassis. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 325 

Dupin^ voulant rester au palais de justice, 

Se vendra désormais comme Dupin d'épice. 

Jamais ses auditeurs, plus ou moins ébahis, 

Depuis son dernier speech ne crieront : Dupin, bis ! 

D'un citoyen, d'un homme, il n'est qu'un faux semblant, 

11 fut gris, il fut rouge, il serait Dupin blanc l 

D'accord avec le diable, il a tant travaillé 

Qu'il pourrait bien un jour être Dupin grillé. 

Il me semble qu'on Ta par trop cher acheté. 

Car, voyez, c'est Dupin dernière qualité! 

Oui, l'Empereur, l'autre matin 

S'est fort trompé, sans aucun doute. 

Croyant avoir Vami Dupin 

Il n'avait qu'une vieille croûte. 



28 



XXVIll 



Un commissadre-priseur aimant les tableaux : M. Delbergue-Cop- 
mont. — Sa vente. — Les dessihs de Debiicourt. — Portrait 
présumé de Louis XVIL — Adalbert de Beaumont. — Le soleil 
de minuit au cap Nord. — Faïences persanes. — Dcck et Avis- 
seau de Tours. — Le Système et le Krach. — Les tapisseries 
de M. Bontoux. 



PajHs, 4 juin. 

Quel est ce livret cartonné de gris, encadré d'or? 
Sur sa couverture se lit en grosses lettres : 

COLLECTION DE M. D. C. 
34 mai 188^ 

Cela est rare de soigner ainsi ces brochures éphé- 
mères. L'idée nouvelle est excellente. Relié d'avance, 
ce catalogue, — et il en vaut la peine, — restera ainsi 
sûrement sur les rayons de toutes les bibliothèques; 
c'est celui de M. Delbergue-Cormont, un vaillant com- 
missaire-priseur, qui fut longtemps sur la brèche. Il a 
chargé ses amis Delestre, Georges et Clément, de réaliser 
les œuvres des vieux maîtres : Lancret, Mallet, Saint- 
Aubin, Oudry, Cochin, Freudenberg, Boilly et Antoine 
Borel, recueillies par lui avec constance pendant de 
longues années d'exercice. Aimant la peinture, retenu 
à l'hôtel par ses devoirs professionnels, il était, du reste, 



( 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 327 

à la première place pour acheter les toiles et les des- 
sins qui défilaient devant lui. Il pouvait les trier sur son 
bureau comme sur un volet ; et, sans cesse à l'affût des 
belles occasions, choisir pendant les ventes le bon 
moment des hésitations ou des heures de fatigue des 
amateurs. 

Après avoir joui longtemps de ses tableaux, comme 
ils avaient leur destinée, ainsi que les livres d'Horace, il 
les vend ! Autrefois, on ne se séparait de ses collections 
qu'avec la vie. Aujourd'hui, on en voit très peu mourir 
ainsi de leur belle mort. Il en est d'elles maintenant 
comme des fragments de verre colorés qui servent à 
animer les kaléidoscopes; chaque secousse les détruit, 
chaque mouvement les fait renaître. 

La collection de M. Delbergue se composait de 32 des- 
sins et aquarelles et de 28 tableaux, pour la plupart 
de dimensions modestes, comme il convient à un ama- 
teur qui n'a que l'espace restreint d'un cabinet et ne 
dispose pas d'un palais. Peu et bien : telle était la 
devise de cet amateur. Aussi avait-il su réunir certaines 
œuvres d'élite qui permettent de classer très haut cette 
galerie dans l'estime des délicats. Nous parlerons seu- 
lement de celles-là. 

Parmi elles se voyait, aux trois crayons, le portrait 
d'une jeune fille éveillée et mutine exécuté par ce 
maître delà grâce féminine, François Boucher. En haut, 
il avait tracé de sa main, cette note que nous trans- 
crivons sans y rien modifier. 

Madame de Pris, fille de M. de Pleneufe estent 
jeuulorcequefay peint tout la famille de M. Deple- 
%eufe. 

Très rares les autographes de Boucher; mais il était 
décidément plus habile à tenir un pinceau qu'une plume. 
Acheté 89S francs. 

Ils ne sont pas communs non plus les dessins de 



328 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Debucourt avant le Directoire et TEmpire, ont dit les 
deux frères de Concourt, surtout lorsqu'ils sont bien 
purs et assez signés pour ne pas être confondus avec 
des Greuze et des Fragonard. 

Rien d/extraordinaire, alors, que Ton ait payé 3,050 fr. 
une aquarelle gouachée avec verve, et malheureuse- 
ment inachevée, représentant les Travaux pour la 
Fédération au Champ-de-Mars, montrant les Parisiens 
allant en compagnie joyeuse dresser les buttes pour la 
fête. On sait qu'ils finirent par appeler ces promenades 
où ils s'amusaient beaucoup les Journées des Broutes, 
Chaque section était tenue d'envoyer des travailleurs. 
Précédés d'un tambour, commandés par un officier, les 
citoyens, sous la conduite de deux grenadiers de la garde 
civique, marchaient à peu près en ordre, avec leurs 
outils sur l'épaule; mais, arrivés au Champ-de-Mars, 
la troupe se débandait, et chacun de courir, de s'amu- 
ser, de se faire brouetter ou de se laisser traîner dans 
un tombereau. Ce sont ces scènes très gaies que Debu- 
court a représentées. 

Comment, petit-maître à l'esprit si délié, artiste au 
burin fin et si délicat, Debucourt a-t-il été oublié et 
dédaigné pendant la première moitié de ce siècle? La 
biographie de Didol n'inscrit pas son nom, le diction- 
naire de Douillet ne le nomme pas ; Larousse, en son 
supplément, lui consacre à peine quelques lignes. Il 
n'est question de lui que depuis quelque temps. Jal, 
dans son Dictionnaire critique de biographie et d'his- 
toire, a fait un peu connaître sa vie, et MM. Roger de 
Portails et Henri Deraldi, dans leur ouvrage sur les gra- 
veurs du xviii® siècle, lui ont enfin rendu, avec MM. de 
Concourt dans VÂrt au xvui® siècle y la justice qui lui 
était due. 

Philippe Debucourt naquit dans le quartier de la 
place Maubert, et fut baptisé à Saint-Nicolas du Char- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 329 

donnet le 13 février 1753. Soû père, simple huissier à 
cheval au Chàtelet, avait détaché la première des deux 
dernières syllabes de son nom. Il signait de Bucourt. 
Son fils rimita quelquefois ; mais il n'était pas noble. 

Fort jeune, il entra à l'atelier de Vien où travaillait 
Louis David. Il eut quelques succès, exposa des tableaux 
de genre aux salons de 1781, 1783 et 1785, et, dès le 
28 juillet 1781, fut reçu à TAcadémie royale de peinture 
et de sculpture, ce qui démontre qu'il n'était pas con- 
sidéré à cette époque déjà comme le premier venu. 

Ce fut en 1789, sur les essais arrivant d'Angleterre, 
qu'il prît goût à la gravure, à celle qui imite le lavis en 
couleur, et qui s'exécute au moyen de plusieurs plan- 
ches. <f Ces gravures sont tirées, a dit M. Duplessis, avec 
» une habileté dont le secret semble se perdre aujour- 
» d'hui; le graveur obtient des demi-teintes qui amènent 
» naturellement les transitions entre les différents 
» tons. » 

En 1782, Debucourt s'était marié, en premières 
noces, avec Marie-Élisabelh-Sophie Mouchy, âgée de 
dix-neuf ans, fille de Philippe Mouchy, sculpteur du roi, 
et d'Élisabeth-Rosalie Pigalle, la fille du grand sta- 
tuaire. 

Comme on le voit, l'habile graveur comptait, pour 
alliés dans sa famille, de grands artistes du xviii<^ siècle. 

Vers 1803, Debucourt devint veuf et perdit presque 
en même temps son fils unique. Il se remaria et vint 
habiter Passy, puis, peu de temps après. La Chapelle- 
Saint-Denis. Il exposa au salon de 1804, et pour la der- 
nière fois en 1824. 

Enfin, après avoir tenu le crayon jusqu'à la dernière 
heure, il mourut à Belleville, chez son neveu, le gra- 
veur Jazet, le 22 septembre 1832, à l'âge de 77 ans. 

A Bordeaux, le 28 février 1882, à la vente Lelong, 
sa gravure principale en couleur, œuvre curieuse et 

28. 



330 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

spirituelle: la Fromenade publique, d'un ton très 
doux, d'une bonne conservation, en belles marges et 
avant le titre, mise sur table à SOO francs, a été adju- 
gée 1,850 francs à un libraire bordelais, M. Charles 
Lefebvre. 

En 1876, à la vente Herzog, elle avait valu 1,200 fr. 
A celle de M. de Behague, en 1877, 900 francs, et en 
1878, à celle de M. Roth, 985 francs. L*année dernière, 
à la vente Muhlbacher, on Ta adjugée 1,380 francs. 

Il y a vingt-cinq ans, une belle épreuve ne coûtait 
que 300 francs. Nous avons marché depuis ! Collection- 
neurs pauvres qui, lespremiers, en pionniers intelligents, 
avez su apprécier et trouver les belles choses, qu'allez- 
vous devenir? 

M. Delbergue-Cormont possédait encore la Partit 
de campagne de Debucourt, à la plume et lavée en 
couleur, provenant de la vente Van den Zande. Ce beau 
dessin a été payé 1,405 francs. 

Un dessin à la plume, lavé à Tencre de Chine par 
Duplessis-Bertaux, et gravé dans les Tableaux de la 
Révolution française^ a été adjugé 180 francs. Il vaut 
bien quelques lignes : 

Le comité révolutionnaire siège. On amène une fa- 
mille de ci-devant. Plusieurs sans-culotte accusent 
ces malheureux. Dans un coin, des patriotes armés 
boivent, fument et jouent aux cartes. Sur la porte 
d'entrée, on lit : 

Ici on se tutoyé. Fermez la porte, s'il vous plaît. 

Le choix des tableaux de cette collection était bon, 
comme nous l'avons déjà dit. M. Delbergue entourait 
ses trésors des plus grands soins. Il fallait voir de quel 
regard d'amoureux il les contemplait lorsqu'il se pro- 
menait au milieu de sa galerie. 



. L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 331 

Deux spirituels de Marne, fort regardés par les amis 
qui allaient lui rendre visite, ont fait deux heureux : la 
Foire au vUlage, 1,400 fr.; la Fête de campagne^ 
1,120 francs. 

On devait trouver Honoré Fragonard dans cette réunion 
intelligente. Il y était, en effet, et représenté par un joli 
tableau intitulé \ Amour, Le petit dieu, en embuscade 
dans un buisson de roses, un doigt sur la bouche, recom- 
mande le silence, tandis que des colombes planent au- 
dessus de sa tête. Impossible de ne pas deviner aisément 
l'allusion. L'acheteur qui a obtenu cette charmante 
composition pour 4,350 francs n'a pas fait une mau- 
vaise affaire. Nous lui adressons, sans le connaître, nos 
sincères félicitations. 

Un 'portrait de Marie Leczinska était attribué à 
Nattier. Près d'une colonne cannelée, sur une draperie 
blanche, se détache la reine, de grandeur naturelle. 
Elle est assise dans un fauteuil fleurdelisé, la tête coiffée 
d'un bonnet recouvert par une pointe de dentelles et 
noué sous le menton. Majestueuse ainsi, Marie Lec- 
zinska, dans sa robe de velours rouge, agrémentée de 
rubans cramoisis et de manchettes de dentelles blan- 
ches à triple rang de volants. 

Derrière cette toile se trouvait collée cette note ma- 
nuscrite jaunie par le temps. 

« Je certifie que ce tableau de la reine Marie Leczinska a été 
donné par mesdames de France, Sophie, Adélaïde, Victoire, à Mon- 
sieur le comte de la Rivière, page de Louis XV, colonel des che- 
vau'légers, écuyer de mains des princesses. Ce tableau n'est 
jamais sorti de la famille, resté en héritage à M™« la comtesse 
de la Rivière qui me Va laissé en toute propriété, {Il est de Vanloo). 

Sophie Hardodin. 

Ceportrait est-il une copie, faite par Nattier, de l'ori- 
ginal de Vanloo, gravé par Tardieu?M. Georges, un 



332 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 188Ï. 

expert des plus compétents, ne le pense pas. Nous 
sommes de son avis. L*auteur de la note s*est trompé 
sur le nom de Tauteur. Ce tableau ne doit être qu'une 
répétition originale de Nattier par lui-même. Cette incer- 
titude a du arrêter bien des amateurs parmi ceux qui 
ne sont pas assez sûrs d'eux, et qu'un rien effarouche. 
Aussi n'a-t-il trouvé preneur qu'à 2,000 francs. 

Les ventes sont remplies de surprises. L'un des éton- 
nements de celle dont nous parlons a été le Portrait 
présumé de Louis XVII y dont voici la description. 
Le soi-disant dauphin, coiffé d'un chapeau noir, habillé 
d'un petit costume de satin gorge de pigeon, à manches 
courtes, serré à la taille par une ceinture de soie 
blanche, tient un fouet à la main et trdne un chariot 
rempli de fleurs. 

Cette toile, provenant de la collection de M. de Saint- 
Germain, de Caen, était signée Wertmuller à Paris, 1789, 
un artiste suédois connu par un portrait de Marie-An- 
toinette et de ses enfants, exposé au salon de 1785. 

Portrait douteux, ce Louis XVII, et en tous cas facture 
inférieure. Mais où peut aller chez les fidèles la religion 
des souvenirs?' Ce tableau est monté à 8,000 francs! 
C'est acheter cher une indécision. Une certitude aurait 
valu alors un zéro de plus. 

Ce n'était certainement pas un grand artiste , Adal- 
bert de Beaumont, mais bien plutôt un dessinateur 
habile produisant avec une grande facilité. Il était sur- 
tout une physionomie sympathique , une intelligence 
cultivée, un esprit observateur et un intrépide voya- 
geur. 

Né en 1810, fils du général de Beaumont, il fui de 
bonne heure épris du désir de l'inconnu. Il visita d'abord, 
avec ardeur, toute l'Europe, l'Allemagne savante, l'Ita- 
lie artistique, la Suisse agreste. Il alla jusqu'aux sites 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1892. 333 

sauvages et pittoresques de la Scandinavie. Dessinant, 
croquant partout où il se trouvait, il rapportait de ses 
voyages des suites d'éludés d'un attrait saisissant. Il y 
a de lui des aquarelles qui marquent son passage dans 
tous les pays, depuis le vieux Pont de Florence, jusqu'au 
Pont des Soupirs du Grand Canal de Venise ; depuis le 
château de Frederiksborg dans lé Danemark, jusqu'aux 
bords de la mer Glaciale ou du golfe de Bothnie. J*ai vu 
l'une de ses plus curieuses aquarelles intitulée : le 
Soleil de minuit au cap nord. Tout le monde ne va pas 
chez les Lapons. 

Mais ce n'était là qu'une première étape dans ses 
pérégrinations lointaines. L'orient, qui séduit tous les 
voyageurs, ne tarda pas à l'attirer. Il s'y rendit à diver- 
ses reprises et se livra avec passion à une étude appro- 
fondie et sans parti pris de l'art monumental et déco- 
ratif. Pendant ses tournées, ses cartons continuèrent à 
se remplir de souvenirs artistiques, fixés par le pinceau 
sur le papier : les merveilles architecturalesde Sainte- 
Sophie, les dentelles des kiosques et des fontaines de 
Constantinople, les arabesques du tombeau des califes 
au Caire, les mosaïques des portes qui décorent les 
mosquées de Brousse et les maisons de Trébizonde. 

De Beaumont recueillit aussi de précieux renseigne- 
ments qu'il utilisa plus tard, et rapporta à Paris les 
secrets de cette poterie persane que produisait autrefois 
Schiraz, célèbre par ses vins et chantée par le poète 
Sâdi. Il avait pu étudier de près la céramique dans les 
anciennes constructions de Damas et du Caire où elle 
arrivait, jadis, par le canal du Nil à la mer Rouge, 
ouvert avant M. de Lesseps, pendant une partie du 
moyen âge. 

Peut-être serait-il bon de consigner ici, avant d'aller 
plus loin, quelques détails sur cette fabrication, aujour- 
d'hui en partie abandonnée, depuis que, détruite en 



334 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

1750 par le farouche Mahomet-Khan, la capitale de la 
Perside n'est plus qu'un repaire de brigands. 

C'est de la Perse que nous est venue la faïence. Onle 
sait, les Persans, continuateurs des Assyriens, ont 
ensuite appris à faire ce produit aux Hollandais, établis 
dans le golfe persique. Leurs palais sont encore, malgré 
des destructions terribles, revêtus de briques émaillées 
dont l'assemblage forme de vastes compositions sembla- 
bles à des peintures murales. Tavernier, au xvii« siècle, 
Chardin au xvni°, ces deux hardis explorateurs, ont 
décrit les nombreuses fabriques qu'ils avaient rencon- 
trées à Metchel, capitale de la Bactriane, à Yezed, à 
Kirman, et particulièrement àZormandt, un bourg perdu 
de la Carmanie. 

Lorsque de Beaumont revint à Paris, le vent soufflait 
du côté de la céramique. La majolique était fort esti- 
mée, Avisseau de Tours cherchait à ressusciter Bernard 
Palissy. Deck réussissait à merveille dans ses premiers 
essais de reproductions chinoises, et dans ses belles 
imitations de faïence italiennes; grâce à ses excellents 
collaborateurs, Anker, Collin, Bracquemond, Gluck, et 
Ehrmann, on se disputait ses créations artistiques. 11 
y avait là des résultats considérales. Ces succès rendi- 
rent jaloux M. de Beaumont. Désireux d'initier le public 
à ses découvertes, il fonda alors, avec M. GoUinot, un 
novateur, une importante fabrique de cette ppterie 
persane qu'il connaissait si bien et dont la nature inter- 
médiaire participe de la faïence par sa pâte et de la 
porcelaine par son aspect transparent. 

Il fit grand et le succès répondit vite à ses efforts. Ses 
carreaux émaillés furent tout de suite très estimés. Beau- 
coup d'architectes bien avisés voulurent, pour la décora- 
tion intérieure de leurs maisons, ces beaux revêtements 
si remarquables par l'éclat de la couverte, par le brillant 
des coloris et par la splendeur des bleus célestes et des 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 335 

bleus turquoises. Nous nous souvenons tous du pavillon 
qu'il installa au Champ-de-Mars, en 1877, pour exhiber 
ses produits aussi parfaits et dans certains cas aussi 
beaux que ceux de la porcelaine de Chine. 

 cette époque, Adalbert de Beaumont commença la 
publication d'un recueil de dessins pour Tart et pour 
l'industrie. Toujours sur la brèche, il devint le collabo- 
rateur assidu ieXalievue des Deux-Mondes, de VllltcS" 
tration et du Voyage autour du Monde dans lequel 
plusieurs des ses aquarelles turent reproduites en gra- 
vures. 

 plusieurs reprises, sanotoriété, son goût éclairé, son 
intelligence d'élite le firent choisir comme membre des 
jurys d'exposition. 

Lorsqu'il mourut, il légua à son viel ami, Collinot,son 
fidèle collaborateur, la continuation de sa fabrique et 
tout son œuvre. Amateur éclairé des beaux -arts, il 
laissait une collection contenant de précieuses indica- 
tions pour le peintre, l'architecte, le céramiste, en un 
mot pour quiconque vit pour et par l'art dans quelque 
forme que ce soit. 

C'est celle qui a été dispersée les 2 et 3 juin. M^ Paul 
Girard tenait le marteau du commissaire-priseur, aidé 
dans sa tâche par les experts Charles Georges et Henri 
Devynck qui avaient été chargés de dresser lo catalo- 
gue et de rédiger la préface, dans laquelle nous avons 
trouvé quelques-uns des renseignements qui précèdent. 

Lundi je pris des actions, 
Mardi je gagnai des minions. 
Mercredi je pris équipage, 
Jeudi j'arrangeai mon ménage, 
Vendredi je m'en fus au bal. 
Et samedi à l'hôpital. 

Les choses se passaient dans ce temps-là absolument 



336 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ IN 1882. 

comme dans le nôtre ; cependant nous n'avons pas vu, 
ainsi qu'à cette époque, un laquais monter dans le car- 
rosse de son maître ruiné et le prendre pour valet de 
pied. 

Qui parle donc encore aujourd'hui du krach? 11 est 
aussi oublié que le système de Law. Paris, plus brillant 
que jamais, a repris son train de plaisir, sa vie scep- 
tique et brûlée. C'est à peine si Ton se souvient de la 
vente de M"® Heilbronn et des grosses pertes chiffrées 
de tous côtés. Il n'est plus question de Capoul aux trois 
quarts ruiné ni de la débâcle de M. Rouzeaux-Nilsson 
qui a perdu la tête. On a déjà oublié que les frères 
Coquelin ont été légèrement écornés et que M"« Engalli, 
désespérée, a dû conduire son mari chez le docteur 
Blanche. A Paris, comme dans la ballade, les morts vont 
vite. Au milieu de l'égoïsme général, les décavés de la 
veille sont vite oubliés, mais la roue tourne sans cesse. 
Qui sait? Après avoir réparé dans l'ombre et dans le 
silence par le travail et par l'économie les brèches de 
leurs fortunes, les ruinés d'hier seront peut-être les 
nababs de demain. 

Et cependant la tempête du krach continue à dépo- 
ser ses épaves sur les rives de la maison des ventes. 
Cette fois, c'est le mobilier de celui qui a accumulé tant 
de colères sur sa tête, semblable au bouc de l'Écriture 
chargé des péchés d'Israël. Le service de saxe,' les tapis- 
series et les émaux cloisonnés de M. Bontoux ont été 
offerts en pâture au'Minotaure de la rue Drouot. Le 
monstre a toujours faim; il a tout dévoré, il n'en a fait 
qu'une bouchée : une seule vacation s'élevant à 
110,000 francs ! Tapisseries de Beauvais sans person- 
nages (1), sujets bibliques d'Aubusson(2), meuble orné 

(i) Quatre tapisseries, avec oiseaux, vendues 14,200 francs, prix inosité 
jusqu'à ce jour pour des tapisseries sans personnages. 
(«) Sept tapisseries Louis XVI, quelques-unes un peu rognées, 11,800 fr. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 337 

des fables de La Fontaine (1), tentures armoriées du 
temps de Louis XV (2), tout a été payé un prix fou, et 
ainsi du reste. 

A qui le tour parmi les victimes du craquement 
financier de janvier? Nous le saurons maintenant au 
commencement de la saison prochaine. 

(i) Deux canapés, une ottomane et clouze iàuteails bois sculpté laqué 
gris, vendus 27,500 fr. 
(3) Deux tentures avec la devise : Ubertas, époque Louis XIV, 7,600 fr. 



^ 



XXIX 



La Chine est un pays charmant. — La céramique du Céleste- Em- 
pire. — L'arc-en-ciel inspirant les Chinois. — V ancien la Chine. 

— Le vieux céladon. — M. 0. du Sartel, un lettré chinois. — 
Connaissez-vous Laplace ? — Le relevé des Nien-Hao. — Les 
dynasties des empereurs. — L'art de vérifier les dates chinoises. 

— Le jargon des catalogues. — Un voyage de quatre mille lieues 
en deux heures. — Liste des principales adjudications de la vente 
du Sartel. 



Paris, S juin. 



La Chine! — et tout de suite imagination s'éveille. 
Dans un lointain vaporeux apparaît involontairement cet 
étrange pays. A travers un mirage tout un monde fan- 
taisiste se dresse devant nous : dragons menaçants, 
chats hérissés de verrues, oiseaux imaginaires, mons- 
tres chimériques, poussahs dont le crâne s'élève en pain 
de sucre, dragons terribles allongeant les griffes, ou- 
vrant les mâchoires et recourbant la queue, 



en replis tortueux. 



On songe tout de suite à ces légendes fantastiques qui 
nous ramènent aux contes des fées, à cet arbre fabuleux 
de Fan-Tao qui fleurit tous les trois mille ans et ne 
fournit ses pêches que trois mille ans plu« tard. 

Dans cette patrie du thé, des paravents et des éven- 
tails, la convention règne en souveraine. De la lumière 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 339 

partout, de Tombre nulle part. Des plans, pas de per- 
spective. La terre est verte, le ciel est rose. Les arbres 
sont en burgau, les plantes en jade, les rochers en bis- 
cuit, les eaux en argent, les édifices en laque, avec des 
clochetons ornés de sonnettes aux quatre coins. 

Oiseaux d'azur, poissons de flamme. 
Insectes d'éméraude et d*or, 
Monde prestigieux où l'âme 
Libre du ciel prend son essor... 

a dit un poète charmant. 

Ds étaient bien derrière leur rempart infranchissa- 
ble, ces Chinois patients et persévérants. Ils ont su, 
pendant quatre mille ans, se défendre contre tout en- 
vahissement et ne rien changer à leur langue monosyl- 
labique. Ils se sont acheminés, à travers les siècles, en 
conservant intactes leurs mœurs et leurs habitudes, 
sans couper leur longue chevelure tombant en nattes 
derrière leurs épaules. 

Et cependant ils sont ainsi, immobiles dans leur civi- 
lisation, cinq cent millions d'habitants qui n'ont jamais 
eu besoin de nous. Convenons-en, cette race jaune de 
l'extrême Orient a conservé sur les visages pâles de 
l'Occident, en beaucoup de points, une antique supé- 
riorité. Elle a eu, avant nous, la boussole, l'écriture, 
l'imprimerie et la poudre à canon. Tous les efforts de 
l'industrie européenne n'ont jamais pu dépasser les 
Chinois en bien des choses. De bonne heure, la soie a 
pris, grâce à leurs recherches, toutes les façons ima- 
ginables, et nos fabriques de Lyon n'ont fait ensuite que 
copier leurs procédés. Nous nous servions encore de 
grossières poteries tout à fait primitives que, depuis 
bien des années déjà, le. Céleste-Empire connaissait le 
secret de la fabrication de la porcelaine. 

Quelle merveille, cette porcelaine! Elle brille comme 



340 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

un mifoir, elle est souvent mince comme du papier, 
elle est toujours sonore comme une table d'harmonie! 
Comme ils ont su, en outre, merveilleusement Tenjoli- 
ver, ces premiers ornemanistes du monde! Pour cela, 
il leur a suffi de regarder la nature et d'emprunter à 
Tarc-en-ciel sa palette étincelante; aux ailes des papil- 
lons, leurs couleurs diaprées; aux fleurs et aux fruits, 
leurs formes et leurs tons harmonieux ! Quels admira- 
bles coloristes! Quelle fidélité dans leurs reproductions 
variées des teintes les plus délicates, aux dénomina- 
tions les plus subtiles : les jaunes d'anguille, les violets 
d'aubergine, les verts de serpent ou de feuille de camé- 
lia, les bleus du ciel après la pluie! 

Aussi, comme il était recherché au xvu® et au 
xviu° siècle ce produit longtemps inconnu de la col- 
laboration indispensable du feldspath et du kaolin I La 
chinoiserie faisait fureur alors. Boucher l'avait mise à 
la mode. Rouen copiait sur ses assiettes les paysages 
du Céleste-Empire; les magots ventripotents, les man- 
darins vêtus de robes éclatantes et les femmes fluettes, 
aux pieds imperceptibles, à la chevelure rejetée en 
arrière et aux yeux retroussés vers les tempes. Les 
petits-maîtres faisaient de longues stations chez le 
célèbre marchand Lazare Duvaux, pour acheter tout ce 
qu'il recevait de l'extrême Orient. Tous voulaient, pour 
orner leurs cabinets, de Yanciert la Chine, des pagodes 
plaisantes représentant des faunes, des pots pourris 
truites et des cornets de belle forme, avec leur monture 
en bronze doré à l'or moulu. Louis XV commandait à la 
Compagnie des Indes un service à ses armes. M*"' de 
Pompadour faisait peindre comme accessoire dans son 
portrait par La Tour, une belle potiche des mandarins, 
entre les pieds d'une console. Tous les catalogues de 
vente du temps célébraient à l'envi les merveilles du 
bleu céleste, de Vancien blanc et du vieux céladon, La 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 341 

comtesse de Verrue, le prince de Carignan, le duc de 
Tallard, le comte de Fontenay, M. de Fontpertuis, pas- 
saient pour de grands connaisseurs en porcelaines. A 
la vente de la duchesse de Mazarin, faite le 10 décem- 
bre 1781, par le peintre Lebrun, « deux magots de cou- 
leur brune, à vêtements d'ancien céladon, de huit 
pouces de proportion, » étaient adjugés douze cents 
livres au comte de Merle, — un beau prix pour l'époque I 

Je Tavoue humblement, je voulais faire preuve d'éru- 
dition sur cette céramique, écrire au moins une fois 
un article savant. C'était ma plus chère et ma plus 
douce espérance ; je m'étais mis pour cela à bûcher les 
bons auteurs ayant écrit sur la matière ; je voulais dé- 
montrer que les Romains avaient dû recevoir des por- 
celaines par les caravanes qui venaient de Tartarie, 
établir qu'au moyen âge les riches musulmans en- 
voyaient des belles pièces de la Chine en cadeau. 

Mais j'ai dû bien promptement renoncer à ma tâche. 
Comment voulez-vous s'y reconnaître? Pas deux écri- 
vains qui soient d'accord I Rien que des contradictions 
dans tous leurs ]i\res: noms, dates, lieux de fabrica- 
tion, modifiés, transformés suivant le bon plaisir de 
chacun. Il faut bien en convenir, du reste, ce n'est pas 
une chose facile de suivre les produits d'un millier de 
fabriques innovant peu, se copiant au contraire sans 
cesse depuis bientôt cinq cents ans. 

Aussi, devant ce sujet aussi vaste que l'océan, j'ai 
pensé que le plus sage était de s'en tenir au dernier ou- 
vrage paru, à V Histoire de la porcelaine de Chine, par 
M. 0. du Sartel, avec des sous-titres qui en indiquent 
l'intérêt varié : origine, fabrication, décors et marques, 
introductions en Europe, classement chronologique, 
imitations et contrefaçons. 

Et, simplifiant les choses, je suis allé trouver l'auteur, 

29. 



342 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

afin de puiser auprès de lui les renseignements dont 
j'avais besoin pour faire cette clironique. C'est avec 
une bonne grâce parfaite que ma démarche a été ac- 
cueillie. 

Issu d'une famille noble qui joua un rôle important 
au siècle dernier, l'auteur de YHistoird de la porce- 
laine, après avoir perdu sa fortune et lutté longtemps 
contre l'adversité, se trouve maintenant à la tète d'une 
grande situation conquise par un travail persévérant. 11 
se délasse aujourd'hui de ses fatigues par les douces 
satisfactions des beaux-arts. Ce savant, cet écrivain 
distingué n'est certainement pas moins intéressant en 
racontant ses débuts dans la vie comme officier de 
marine, qu'en parlant de ses chères porcelaines. 

J'ai même retenu de lui un mot que je veux citer. 
C'était à l'époque où, en partie ruiné, il dut se mettre 
courageusement au travail. Il opta pour les affaires et 
vint offrir ses services à un grand industriel. Pour 
briguer de très modestes fonctions, il expliqua qu'il 
avait fait beaucoup d'à? et d'y, et il ajouta qu'il pensait 
que ce modeste bagage scientifique pouvait lui être de 
quelque utilité. 

— a Connaissez-vous la place? lui demanda le chef 
de la maisoa. 

— » Laplace? répondit-il humblement, pensant, 
après ce qu'il venait de dire, au grand mathématicien, 
je l'ai peut-être un peu perdu de vue, je m'y remettrai. » 

M. du Sartel est né collectionneur comme on naît 
poète. Il a patiemment réuni tout d'abord des morceaux 
de première qualité. Mais, après le plaisir de posséder, 
il a voulu la satisfaction de savoir. Alors, étudiant ses 
pièces une à une, il a cherché à les classer, à connaî- 
tre leur date, à pénétrer leurs inscriptions. 

C'était l'époque de l'exposition rétrospective de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 343 

rExtrême-Orient au Trocadéro. M. de Longperrier avait 
demandé à chacun des exposants une notice pour pu- 
blier de cette section un catalogue général qui, entre 
parenthèses, n*a jamais paru. M. du Sartel se mit à 
l'œuvre, cherchant à s'y reconnaître au milieu de ce 
labyrinthe de marques. Son ardeur au travail Tentraina 
plus loin qu'il ne T avait pensé tout d'abord et le con- 
duisit à écrire peu à peu une histoire très complète de 
la porcelaine de Chine. Avec une patience de bénédic- 
Ud, il releva tous les Niefn^Hao qu'il put trouver. Ces 
Nien-Hao, qui sont les armoiries des empereurs de leur 
vivant, lui donnèrent des dates certaines. Il demanda 
ensuite à un missionnaire revenu de Pékin la traduc- 
tion de quelques-uns des ouvrages chinois de notre Bi- 
bliothèque nationale, écrivit en Chine pour éclairer 
certains faits restés obscurs dans son esprit, vit toutes 
les collections de Paris et de l'étranger et finit par 
mettre la dernière main à un ouvrage qui est un mo- 
nument. 

C'est la première fois qu'on arrive à reconstituer 
dans l'ordre chronologique, d'une manière précise, les 
inventions et les progrès de la fabrication chinoise ; car 
Jacquemart dans son ouvrage, s'est borné à classer les 
porcelaines en familles sur les apparences extérieures 
du décor. A l'aide des documents qu'il avait amassés, le 
savant M. du Sartel fit table rase de bien des erreurs 
qui s'étaient perpétuées jusqu'à nos jours. Stanislas 
Julien estimait que l'invention de la porcelaine remon- 
tait à peu près au commencement de l'ère chrétienne. 
M. du Sartel apprécie qu'elle ne doit pas être antérieure 
à la dynastie des Sony, 581 à 618. Avant, les Chinois ne 
faisaient que de la poterie ou des grès. Or, ce sont pour 
lui des temps préhistoriques, et il les laisse dans l'obs- 
curité. 

J'ai suivi, avec lui, chacune des étapes de cette fabri- 



344 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

cation. Je veux faire profiter mes lecteurs de mes ob- 
servations par un résumé très rapide. 

De Tannée 618 à 1426 de notre ère, les qualités se 
sont affirmées avec plus de précision. Sous la dy- 
nastie des Tang (618 à 907) apparaissent les bleus co- 
balt sous couverte, ainsi que les décors en relief et les 
émaux en teinte plate posés sur un biscuit presque ru- 
gueux. 

De 1426 à 1465, au commencement de la dynastie des 
Mi%g, vient l'époque de Sioum-te et de ses continua- 
teurs. Le rouge de fer se montre et avec lui les pein- 
tures Tien-Pé, émaux appliqués sur biscuit et fixés à 
une deuxième cuisson. 

De 1465 à 1567, époque de TcMng'Hoa[\k&ok\m) 
et de ses successeurs, surgit la famille verte, peinture 
en émaux sur couverte. 

De 1567 à 1644, époque de Wan4i (1573 à 1620) 
jusqu'à la dynastie des Thsing, reproduction des aa- ' 
ciens Tien-Pé, peintures vieille famille verte etdesO«- 
tsaï, décors famille verte proprement dite, de Tépoque 
de Tching-Hoa^ mais dont les bleus sont posés à 
l'avance sur cru et cuits au grand feu. 

De 1662 à 1723, époque de Khang-hy et de son pré- 
décesseur, arrivent les bleus fouettés et à la fin de son 
règne les roses tirés de l'or. C'est la période des belles 
choses, des flambés merveilleux, des pâtes à ton 
d'ivoire, des craquelés rappelant la peau de la truite; 
c'est le grand siècle en Chine, comme celui de Louis XIV 
en France. 

De 1723 à 1796, époque de Kleng-long, le sentiment 
européen surgit; le travail devient plus délicat, la forme 
des vases s'assouplit, les couleurs s'adoucissent en 
teintes plus harmonieuses. La famille rose triomphe. 

De 1796 à nos jours. Copie et décadence complète. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 345 

Formée à l'aide de ces conaaissances sérieuses et 
profondes, la collection de M. du Sartel prenait place à 
côté de celle de M. Salting, de Londres, qui pos- 
sède les plus beaux vases de Khang-hy. Elle n'aurait 
pas certainement pâli près de celle de M. Franck, 
donnée par lui au British Muséum. Elle n'avait pas sans 
doute les deux vases roses de M. Grandidier, ancien 
conseiller d'État, ni autant de bouteilles monochromes, 
de flambés et de céladons que celle de M. Cernuschi, 
mais elle possédait une théière en forme de lettre en 
tout point semblable à celle qui fait l'ornement du ca- 
binet de M. Gentien. La série de morceaux de la famille 
\erte luttait avec les pièces de même sorte de M. Frédé- 
ric Poiret. Reconnaissons cependant la supériorité de la 
réunion si extraordinaire d'assiettes à revers rouge de 
M™Ma baronne Salomon de Rothschild et des charmantes 
tasses coquilles d'œuf, aux délicates miniatures, possé- 
dées par M. Fournier père, l'un des doyens de la 
curiosité. 

Toutes ces belles choses recueillies de tous côtés, à 
l'hôtel Drouot et chez les marchands de curiosités, 
poursuivies dans les vitrines des amateurs, enlevées 
dans de lointains voyages en Hollande, en Belgique, en 
Angleterre, M. du Sarlel s'en est récemment séparé, et 
comme les belles ventes de porcelaines de Chine sont 
rares et qu'on les compte depuis le commencement du 
siècle, il a fait imprimer un beau catalogue, complé- 
ment indispensable de ^on Histoire de la porcelaine. 
Accompagné de belles illustrations dans le texte, il 
restera non dans la mémoire, mais sur les rayons de 
toutes les bibliothèques des lettrés parisiens. 

J'approuve fort la manière dont a été rédigé ce 
catalogue. C'est un progrès réel. Jacquemart avait 
horreur du langage ordinaire. Il . faisait un abus de 
termes et de mots trop savants qui n'en finissaient plus. 



346 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Je hais fort, en ce qui me concerne, ce langage emprunté 
aux Précieuses ridicules qu'il employait. Il disait 
chrysanthemopœonienne pour chrysanthème et pivoine. 
Avec lui, les dessins éisdenicMHronnéSy les décors Aie- 
ratiqueSy la mosaïque cMatrée, les potiches turHnées. 
Les tasses avaient la forme de Vhibiscîis, les bols se 
qualifiaient subhémispMriqueSy le bleu, célariodoUe; 
la bouteille s'appelait lagène et la coupe devenait 
Ubatoire. 

Ces dénominations, à Tusage des raffinés, ont toutes 
disparu dans le catalogue de M. du Sartel ; mais, à sa 
place, j'aurais même supprimé encore les ornements 
archaïqueSy les bleus agatisés, les bouteilles pirifof- 
mes, les coupes campanulées et les cornets à anneau 
médian. Je suis pour les termes intelligibles pour tous, 
excepté pour les auteurs savants qui font des diction- 
naires. Les catalogues d'autrefois étaient des modèles 
de clarté et de simplicité. 

Les ventes de Chine sont rares depuis le commence- 
ment du siècle. On les compte. Avant celle de M. Barbet 
de Jouy, faite le 24 mars 1879, par les soins de 
Mannheim, où de simples assiettes dépassèrent cinq 
cents francs, et de toutes petites tasses plusieurs 
milliers de francs, nous ne connaissons que la vente de 
la duchesse de Montebello, qui dura près d'un mois, et 
celle de xM. Sechan, en mars 1875, ne comprenant pas 
moins de 375 numéros. 

L'exposition de cette collection, choisie avec autant 
de goût que de bonheur, a mis en émoi tout le monde de 
la curiosité. Elle a été un événement, une fête, un 
réveil pour l'émulation des amateurs. 

Pendant quelques jours, en tournant doucement au- 
tour de la salle n^ 8 de l'hôtel Drouot, on pouvait, 
contemplant ces merveilleuses porcelaines, faire sans 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 347 

fatigue et sans danger, en deux heures, un voyage de 
quatre mille lieues, du plus haut intérêt. 

Impossible de rester froid devant ces formes bizarres 
et ces éclatantes couleurs. Je les vois encore, ces belles 
potiches où sur Tazur se jouaient, à travers de folles 
arabesques, des enfants, des dragons, des chimères, 
toutes les créations de ces étranges fantaisistes. 

Quelle couleur! ce cornet bleu turquoise finement 
truite, à décor en relief imitant les bronzes antiques. 
Quel éclat! cette bouteille élégante de profil, riche 
d'émail, couverte de rouge profond dont les reliefs lais- 
saient entrevoir la pâte d'un beau ton d'ivoire. Donnât 
n'est pas plus coloriste. 

Que signaler ensuite de préférence? Tout était rare 
et curieux. 

Une merveille ! cette jarre à vin à décor bleu turquoise 
avec son paysage où se rencontrent deux philosophes ! 
Véronèse n'eût pas mieux fait.— Unique, ce vase rouleau, 
au fond bleu fouetté imitant les ondulations des flots 1 
— Cette théière ayant la forme d'une lettre d'écriture, 
composée de Fo et de Cheov, (bonheur et longévité), 
avec son bec en argent et son anse en ivoire gravé, 
avait dû appartenir à quelque gros mandarin à plusieurs 
boutons. — Ce grand plateau, drageoir à neuf comparti- 
ments mobiles qui, réunis, forment une fleur de ne- 
Iwmbo épanouie, provenait sans doute du Palais d'Été.— 
Ces assiettes, décorées au marli d'un damassé blanc, 
avec un écu d'azur portant le chifl're D. B. en or, avaient 
été fabriquées certainement par ordre de la comtesse 
du Barry. 

C'était inom dHnouïsme, aurait écrit un romantique. 

Qu'ajouterons-nous pour finir? 
A la vente qui a duré trois jours et qui a produit 
130,000 francs, cette collection superbe, estimée. 



348 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

enviée, a été chaudement disputée par de nombreux 
amateurs. 

Tout ce qui était décoratif a été acheté par M°^^ De- 
lacour, M. Edouard André, M. Léon Fould, par l'ha- 
bile et aimable M. Auguste Sichel, qui connait le chine 
à merveille et par M. Durlacher, un des plus riches 
marchands de Londres. 

Le musée de Sèvres, restant dans son rôle, a pour- 
suivi tout ce qui touchait à ia partie scientifique. Bon 
nombre d'objets sont allés également dans la collection 
particulière de M. Lauth, le savant administrateur de 
notre manufacture. 

Quelques pièces enfin, objets d'étude, sont rentrés 
joyeusement au logis. Ce n'était pas les plus séduisantes 
à l'œil, mais c'étaient les plus anciennes. Ne seront-elles 
pas de nouveau le noyau d'une nouvelle série? « Qui a 
bu boira, » dit un vieux proverbe. M. du Sartel, nous le 
croyons, n'a pas dit un dernier adieu aux satisfactions 
du collectionneur. Il sait trop de choses maintenant 
pour s'en tenir là. 



LISTE DES PRIX DE LA VENTE DU SARTEL. 

VASES ET BOUTEILLES. 

KUVÉROS 

DU 
GiTALOGUS 

1. Jarre à vin. Très ancienne porcelaine grise et épaisse, à 

décor archaïque déHmité par des filets en relief et 
composé de bordures à taux godrons.Surla panse, un 
paysage dans lequel se rencontrent deux philosophes. 
Décor émaillé sur biscuit, partie bleu turquoise, partie 
en biscuit. Adjugée 1,120 fr. Acquéreur M. Edouard 
André, 

2. Vase à vin, fond gros bleu. Décor modelé en haut re- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 349 

HOliROS 

m 

lief, composé d'une collerette imitant un retz à pen- 
deloques au-dessous de laquelle dansent quatre per- 
sonnages symétriquement rangés. 82o fr. (JOuranton,) 
3. Potiche pataude. Décor sur fond bleu turquoise présen- 
tant des parties émaillées en jaune et en iilas clair. 
Dans un paysage, Cheou-Laou, assis au milieu des 
attributs de la longévité. La tête entourée d'un limbe, 
il reçoit la visite de saints personnages, les Pa-Chen. 
410 fr. 

6. Paire de potiches couvertes. Décorées de bordures mo- 
saïques reliées par des bandes semblables divisant la 
panse en trois compartiments occupés par un chien 
de Fô jouant avec une boule. Décor peint sur cru en 
rouge de cuivre et en bleu alternativement clair et 
foncé. 815 fr. [Legrand.) 

10. Cornet à anneau médian. Décor sur cru en blanc et en 
rouge de cuivre, avec parties céladon et blanc sur 
blanc légèrement en relief. Sujet: un personnage vêtu 
de la robe de toutes les castes, exécute une opération 
magique. Marqué du Nien-Hao : Ta-Ming-Siouen- 
Tenien-Tchi (1426-1436). 160 fr. (Bing.) 

14. Paire de vases couverts, de forme ovoïde et panse can- 
nelée, décorés bleu sous couverte de bordures et de 
quatre médaillons à personnages. Marquée du Nien- 
Hao : Ta'Ning'Tching'Hoa-Nien'Tchi (1465-1488). 
350 fr. [Legrand,] 

16. Cornet à couverte céladon bleu pâle. Décoré de dragons 

et de rinceaux ornementés et ciselés sur cru [restaur^. 
Marqué du Nien-Hao : ^ia-r^^ (1522-1567). 520 fr. 
[Lauth^ directeur de Sèvres.) 

17. Jarre à vin munie de son couvercle formant bouchon. 

Décorée de Fong-hoang et de pivoines en bleu sous 
couverte se détachant sur fond émaillé jaune impé- 
rial. 460 fr. [Baron de Beurnonville.) 

18. Bouteille de forme bulbeuse. Décorée avec les émaux de 

30 



3S0 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 



m 

G1T1L06U1 

la famille verte et avec du bleiF cobalt posé à Tavance 
sur cru, de rinceaux feuillus, de deux dragons à 
cinq griffes et de deux Fong-hoang. Marquée au col 
du Nien-Hao : Wan4i (1573-1620). 410 fr. 

21. Petit vase potiche éraaillé sur biscuit, vert feuille de ca- 
mélia fortement irisé. Pièce très rare, couvercle mo- 
derne (restauré). 355 fr. [Bing.) 

23. Vase carré à col cylindrique. Décoré d'un fond vert pi- 
queté à fleurs et papillons, avec médaillons réservés 
contenant des modèles, des paysages ou des fleurs. 
Marqué des mots Ou-Lu-Tche, gravés à la pointe dure 
sur émail. Composé par un compagnon de Chi. Le 
peintre Ou vivait sous l'empereur Wan-li (1 573-1620). 
920 fr. 

26. Vase à fond noir. Décoré en émaux de la famille verte, 

de rochers, de pêchers à fleurs teintées vert pâle, 
autour desquelles voltigent des oiseaux. Marqué du 
Nien-Hao : Tching-Hoa (1465-1488). 510 francs. 
(Foumier,) 

27. Bouteille sphérique à col long et étroit, munie d'une 

couverte brune fortement irisée et régulièrement 
craquelée, sur laquelle se détache un pêcher en fleurs, 
peint avec de la barbotine blanche et rehaussée en- 
suite de bleu cobalt. Très belle pièce. 900 fr. (Bùig.) 

28. Bouteille piriforme. Décorée d'un fond à écailles peintes 

en bleu sous couverte, semé de neuf médaillons style 

persan. 275 fr. [Foumier.) 
35. Vase à col très évasé et à piédouche. Décoré en émaux de 

la famille verte, d'une grande richesse de ton. Sur la 

panse, une large collerette à lambrequins fond vert 

piqueté. 1,880 fr. (Baron de Beurnonville.) 
52. Petit vase à couverte grise, craquelée. Décoré de zones 

et de têtes de lion en terre de boccaro, en relief. 42 fr. 

(Musée de Sèvres,) 
54. Petit vase à anses, dont la couverte épaisse, transpa- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 351 



DU 
CiTiLOeUl 

rente et craquelée, est colorée d'un beau vert éme- 
raude. 90 fr. (Musée de Sèvres,) 

56. Vase losange, à couverte pourpre foncé; cette couverte, 

en coulant sur les parties saillantes, a accentué en 
blanc le décor. 440 fr. (Bing,) 

57. Paire de vases à anses et de forme simulant chacun 

deux vases carrés pénétrant l'un dans Tautre suivant 
une section longitudinale. Ils sont à couverte craque- 
lée, grise, marbrée de teintes verdâtres et flambée de 
rouge pourpre foncé; couverte if a-iSei-Yeaw, « pou- 
mon de cheval. » 900 fr. (Bing.) 

59. Petit vase légèrement aplati et à anse fond bleu et gris, 

flambé de rouge éclatant. Variété de couverte Tsi- 
Hong-Yeou^ rouge flambé. 500 fr. (Bing.) 

60. Grande bouteille à couvercle rouge brun, jaspée de 

rouge sanguin. Variété de couverte Ma-Kan-Yeou 
[foie de cheval]. Garniture moderne en bronze doré. 
2,500 fr. (Edouard André.) 

61. Bouteille de forme bulbeuse et à anses en porcelaine 

opaque, ayant quelque apparence de pâte tendre. 
Elle est décorée, sur couverte blanche ordinaire, d'une 
seconde couverte rouge pourpre Tsi-Hong^ qui, en 
coulant sur les parties saillantes, les a fait transparaî- 
tre en teintes moins foncées du rouge au blanc pur . 
620 fr. (Lauth, directeur de Sèvres.) 

64. Vase rouleau à médaillons bleu fouetté, ornés de des- 
sins en or, se détachant sur un jeté de rinceaux 
feuillus à grandes pivoines en émaux de la famille 
verte, ainsi que les bordures qui encadrent le tout. 
^,000 fr. (Durlacher.) 

67. Paire de vases rouleaux, fond bleu fouetté à sujets ré- 
servés, peints avec les émaux de la famille verte. Ces 
sujets représentent un grand personnage entouré sur 
l'un des vases des emblèmes de la postérité et de 
la longévité, et, sur l'autre, de ceux de la richessse et 
des honneurs. 2,000 fr. (Lange.) 



352 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

HUIÉBOS 

DU 
GiTÂLOGDI 

68. Vase balustre à décor analogue (fêlé). 680 fr. (Goetz,) 

69. Vase rouleau, fond bleu fouetté, à dessins or imitant les 

ondulations des flots, au milieu desquels se jouent 
des poissons rouges ; hauteur, 45 centimètres. 1,000 fr. 
(Dur lâcher,] 

70. Vase rouleau, semblable au précédent, mais où les pois- 

sons sont un peu moins grands. 1,000 fr. (Edouard 
André.) 
80. Paire de potiches couvertes, décorées dans le genre ja- 
ponais de Hizen, de bordures à lambrequins fond 
rouge lisérés de bleu. Sur la panse, des buissons 
fleuris, dont les troncs noir mat sont rehaussés d'or ; 
les fleurs, de forme ornementale rappelant la pi- 
voine ou Toeillet, sont peintes en rouge de fer ou en 
or. Couvercles surmontés d'un chien de Fô en bis- 
cuit. 2,050 fr. (Wintrop.) 

90. Cornet bleu turquoise finement truite, à anneau médian, 

et décor en relief imité des bronzes antiques. l,090fr. 
(Jfme Jacoby,) 

91. Vase fuselé, décoré de bordures et de modèles finement 

peints avec les émaux de la famille verte. Le décor 
se détache sur un fond de bouclettes brunes. L'orifice 
est garni d'un large cercle en argent, dentelé et gravé 
(cassé au col), 1,900 fr. (Musée de Sèvres,) 

92. Vase décoré en émaux de la famille verte, d'uii fond 

vert piqueté, semé de fleurettes et d'attributs de 
lettré, quatre médaillons et deux grands panneaux 
réservés oii se trouvent des paysages. 2,000 fr. 
[Edouard André,) 

104. Vase à double enveloppe; celle extérieure, déforme 

hexagonale, est réticulée à jour et recouverte d'une 
glaçure jaunâtre. 140 fr. (Cemuschi.) 

105. Vase balustre à décor émaillé en plein, vert jaune paille, 

lilas clair et blanc. Fond quadrillé et médaillons con- 
tenant chacun un chrysanthème ornemental. 380 fr. 
(Monte fr oie») 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 363 

Mùm 
m 

GlTALOeUE 

107. Paire de potiches couvertes, fond émaillé rouge d'or, 

semé de chrysau thèmes polyctiromes et à réserves or- 
nées de plantes fleuries. 3,300 fr. [M^^ Boiss,) 

108. Poticlie couverte, fond émaillé rose du Barry, à décor 

semblable à celui des deux précédentes (un peu 
brisée).i ,500 fr. (M^^ Boiss.) 
118. Petit vase carré, à couvercle noir, jaspé de bleu céleste, 
simulant une pierre dure. Il est orné de reliefs frot- 
tés d'or, ainsi que l'intérieur et le dessous du pied. 
Cette pièce, d'une grande rareté, porte le Nien-Hao, 
en cachet, Kien-Long (1786-1796). 880 fr. [Bing,) 

STATUETTES, PITONGS ET OBJETS DIVERS. 

145. Long pitong carré, posé dans son pied ajouré, décoré 

en haut-relief d'une branche de pécher, de grues et 
de bordures peintes en émaux de la famille verte (res- 
tauré), 6m ît, 

146. Sorte de presse-papier, creux, rectangulaire. Décoré, en 

plein sur biscuit, de rinceaux, grandes fleurs sur fond 
gris violacé, piqueté de noir. 250 fr. (Fould,) 

154. Plateau en forme hexagonale, supporté par des pieds 
contournés. Décoré sur biscuit de peintures vieille fa- 
mille verte. 450 fr. (Dur lâcher,) 

158. Réservoir à eau pour encrier, composé d'un pied sur le- 
quel s'appuie, en Tinclinant, un personnage endormi, 
coiffé du bonnet des lettrés. La pièce est finement dé- 
corée sur biscuit, le pot fond vert à chevaux, perles 
et pierres sonores, symbole de l'écriture, du talent 
et de la justice. Le personnage est enveloppé d'une 
longue robe lilas clair, semée d'ornements et du ca- 
ractère de longévité émaillé en vert (fêlé, fracturé 
avec des manques), 800 fr. (Dur lâcher,) 

177. Trépied couvert, à longues oreilles, bleu turquoise in- 
tense, finement truite. 220 fr. [Cernuschi). 

179. Fontaine-applique, de forme européenne, avec émail de 
la famille verte. 610 fr. 

30. 



354 L'HOTEX. DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 
NUIÉEOS 

m 

GÂTiLOftUl 

493. Deux petits crapauds en biscuit grisâtre, à petits points 

blancs en relief. 50 fr. [CemuschL] 

494. Deux statuettes, bleu turquoise céleste et représentant 

deux personnages montés chacun sur un gros cra- 
paud. 240 fr. (Fould.] 

195. Deux petites statuettes, décorées en émaux de la famille 
rose, représentant Tun des Pa-chen, debout sur un 
rocher. 220 fr. [Bmsac) 

197. Chat assis, à couverte flambée, simulant un pelage gris 
bleuâtre tacheté de brun. 200 fr. (Edouard André.] 

204. Sceptre de mandarin. Famille rose. Orné d'un Fong- 
hoang. 100 fr. (Marquis de Thuisy.) 

215. Coupe ovale, jaune impérial, ornée en relief d'une 

branche de magnolia fleurie et émaillée au naturel. 
170 fr. [Bing.) 

216. Bol double cul-de-poule, à couverte café au lait. Décor 

intérieur et extérieur de la famille verte. 150 francs. 
(Grandidier.) 

225. Coupe de mariage, en forme de rhyton, représentant 
une tête de buffle bridé. Décoré sur biscuit gris vio- 
lacé (réparét), 450 fr. (Léon Fould,) 

238. Coupe campanulée à trois lobes, émaillée vert clair, 
bleutée à Tinlérieur. Rinceaux verts sur fond noir à 
Textérieur. 135 fr. (Musée de Sèvres,) 

PLATS ET ASSIETTES. 

249. Petit plat, décoré en bleu sous couverte. 140 fr. [Four- 

nier.) 

250. Assiette décorée sur le marli d'un fond vert à bouclettes 

noires et guirlandes de fleurs et fruits. 230 fr. (Four- 
nier.) 

251 . Petit plat vert, feuille de camélia, décoré d'attributs, 

disposés en bordure et au centre d*un vase de fleurs, 
dessiné au trait, gravé et émaillé, jaune ou violet. 
260 fr. {Donné au musée de Sèvres par M. du Sarlei) 

252. Assiette décorée d'une bordure verte à réserves de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 355 

KIJlOlROS 

BU 
GiTALOeUI 

fleurs et de cinq médaillons fond rouge de fer, à 
jeux d'enfants. Marquée du c brûle-parfums carré à 
quatre pieds. » 101 francs. (Foumier.) 

254. Grand plateau drageoir de même forme que le précé- 

dent. Décoré de chrysanthèmes à fleurs jaunes ou 
lilas, sur fond blanc de riz. 1 ,450 fr. (Joseph,) 

255. Grand plateau drageoir de même forme, à décors de 

fleurs et oiseaux sur fond vert. 1 ,000 fr. (Joseph,) 
267. Plat à décor famille verte, bordure et rocher fleuri sur 
lequel est posé un faisan doré. Marqué du Nien-Hao : 
Khang-By, 140 fr. (Mannheim.) 
27i. Plat décoré d'une bordure bleu fouetté, à dessins or et 
médaillons réservés, ornés de paysages ou de buis- 
sons fleuris. Au centre, un épisode de roman, peint, 
ainsi que les médaillons en émaux de la famille 
verte [fendu]. Marqué c. à la pierre sonore et enru- 
bannée. » 420 fr. 

272. Plat semblable au précédent, sauf que le centre est oc- 

cupé par un paysage. 565 fr. (Foumier,) 

273. Petit plat, à bords légèrement campanules et dont le dé- 

cor indique une pièce fabriquée pour Tusage du pa- 
lais impérial. 255 fr. (Seutsch,) 

274. Plat semblable au précédent. 220 fr. (Lange.) 

278. Plat, bleu turquoise truite, à décor de rinceaux feuil- 
lus, portant des chrysanthèmes ornementaux gravés 
dans la pâte. Marqué à la pierre sonore enrubannée. 
280 fr. (Fournier,) 

284. Plat à couvercle imitant le bronze maculé de taches 
d'oxyde. Il est orné, en relief, d'un anneau formé 
des Pa-Koua, au centre duquel se trouve le Yang et 
le Yin. 200 fr. (Musée de Sèvres,) 

289. Assiette richement décorée sur le marli d'un fond mo- 
saïque vert tendre à trois réserves de fleurs et au 
centre d'un jeté de tiges fleuries, sur lequel se déta- 
che, en réserve, un éventail orné d'une plante à fleurs 
roses et d'un faisan argenté. 345 fr. (Foumier,) 



356 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

NUMÉROS 

DU 
GiTALOeUI 

292. Assiette décorée d'une bordure verte cailloutée, à fleurs 

de pêcher rouge de fer et réserves contenant un 

coq ou une perdrix. 410 fr. (Grandidier). (ÈgvemTe.) 

300. Assiette creuse , décorée sur le marli de bordures à 

rinceaux d*or, émaillés bleu ou rose et d'un da- 
massé blanc. Au centre; des plantes en fleurs sur 
lesquelles sont posés deux chardonnerets. 420 fr. 
(Edouard André,) 

301 . Plat décoré d'un dentelé or le long des bords. 320 fr. 

[Donné au musée de Sèvres par M, du SarteL) 

302. Deux assiettes porcelaine coquille d'œuf, à revers 

rouge, Tune 490 fr.. l'autre 435 fr. Décorées sur le 
marli de bordures à réserves de fleurs et à médail- 
lons. 

311. Assiette, famille rose. Décorée au centre du sujet dit 

« à la nourrice. y> 230 fr. (Edouard André,) 

312. Assiette, famille rose. Décor dit « aux bottes. » 180 fr. 

(Lange.) 

315. Petit plat, famille rose, dit « repas de poissons. ))402fr. 
(Jullien.) 

317. Assiette décorée sur le marli d'ornements, et, au centre, 
d'armoiries à un écu d'azur à deux bars et trois 
étoiles d'or. 130 fr. (Mannheim,) 

349. Grande théière ayant la forme d'un caractère d'écriture 
chinoise, composé de Fô et de Cheou (bonheur et lon- 
gévité) en entrelacs. Au centre, un cartouche. Le 
déversoir a la forme d'un S. Décor sur biscuit de 
rinceaux vert foncé à grandes pivoines violettes sur 
fond jaune. L'anse est en ivoire gravé et celte mon- 
ture est japonaise. 2,600 fr. (Edouard André.) 

380. Deux tasses et soucoupes ornées à l'intérieur d'un léger 
décor bleu sous couverte et de fleurettes émaillées. 
Extérieur décoré sur biscuit d'un fond noir à fleurs 
de pêcher et de deux cartouches vernissés de blaoc. 
Marquées « à la fleur de nélumbo : > l'une 255 fr., à 
Gœtz; l'autre 250, à SkheL 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 357 

NDIÈOS 

n 

CiTALOGUl 

388. Tasse et suucoupe en porcelaine coquille d'œuf. Décor 

famille rose. 300 fr. (Lange.) 
390. Tasse et soucoupe omées d'un* paysage peint à l'encre 

de Chine et rehaussé de quelques touches émaillées. 

50 fr. [Grandidier.) 



XXX 



Trois ventes des Charavay. — Les autographes de femmes. — Opi- 
nion d'Armand Barbes sur les Anglais.— Le Jockey-Club expliqué 
par Cavour. — On demande un éditeur. — Alexandre Dumas 
sauvant la France aux journées de Juillet. — Une canne de vingt- 
cinq mille francs. — Monsieur Nahucho de Nozor. — Le Bellé- 
rophon et la chimère, — Le cordonnier Antoine Simon. — 
Portrait de Jean-Jacques Rousseau par La Tour. — Piron et la 
rocaillomanie, — La cote des présidents des États-Unis. — Le 
marquis de Sade, patron des pornographes. — Les feuilles d'au- 
tomne de la calomnie. — Le comte de Tressan et M»^ de Bouf- 
flers. 



Paris y 40 juin. 



Trois ventes d'autographes en trois jours ! deux, le 25 
et le 30 mai , par Etienne Charavay, ce bénédictin 
laïque ; la dernière, par Eugène Charavay, ce digne fils 
de son père, le lendemain 31 mai. 

Elles valent bien certainement la peine de s'y ar- 
rêter, ces ventes d'autographes. La curiosité y trouve 
toujours son compte. C'est souvent l'histoire vue de 
son côté le plus amusant et le plus vrai. 

Quelle aubaine pour ceux qui savent avec intelligence 
enrichir d'autographes les ouvrages de leur biblio- 
thèque I Rien n'est charmant en ouvrant un volume 
comme d'y trouver un mot de l'auteur sur son livre. 

La première vente, faite par M*" Maurice Delestre a 
dispersé de tous côtés, /orTnée par un grand seigneur 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882- 359 

fusse (?), uDe collection qui s'étendait du xv^ siècle 
jusqu'à Qos jours. Il y avait de tout. Les lettres de 
femmes y abondaient. Ce sont des autographes aujour- 
d'hui fort à la mode : lettres de M™® de Montespan à 
Lauzun, de lacomtesede La Fayette, de la marquise de 
Pompadour, de M"»* de Graffigny, de la baronne de 
Krudener, de la comtesse de Rémusat, de la duchesse 
d'Âbrantès, de la baronne de Staël, de la Malibran, de 
Harriet Smithson, la femme de Berlioz, et de bien 
d'autres encore, qui dorment aujourd'hui dans la tombe, 
livides, en proie aux vers, et que l'imagination nous 
fait revoir telles qu'elles étaient alors, fêtées, admirées, 
charmantes et spirituelles. 

Parcourons rapidement ces précieux dossiers : 

Un billet de BctlzaCy au baron André, nous rappelle 
le surnom dont les petits journaux d'alors affublaient 
Tauteur de la Comédie humaine. Vendu, 20 francs. 

« Votre maigre est accepté avec reconnaissance par Vhomme 
gras, puisque tel est le sobriquet que me vaut dans les journaux 
ma prestance. » 

Comme elle est loin déjà, cette amusante fantaisie de 
Gautier : de V obésité en littércUure! où il passait en 
revue tous les artistes de genre de l'époque. Us avaient 
tous autant de graisse que de talent : 

« Voyez M. de Balzac, disait-il, le plus fécond de nos 
romanciers. C'est un muid plutôt qu'un homme. Trois 
personnes, en se donnant la main, ne peuvent parvenir 
à l'embrasser et il faut une heure pour en faire le tour. 
Il est obligé de se faire cercler comme une tonne, de 
peur d'éclater dans sa peau. » 

Nous avons l'opinion à* Armand Barbes, ce Caton 



360 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

révolutionnaire, sur les Anglais, qui lui étaient aussi 
antipathiques en 1858, qu'ils le sont aux Egyptiens en 

1882. 

Ces frères insulaires ont toujours été ainsi : fort insolents avec 
les faibles et passablement lâches avec les insolents. 

36 francs. 

Boieldieu raconte ses démêlés avec la danseuse, 
M"'' Clotilde, sa femme. Coquette et légère, elle était 
plutôt faite pour jouer au théâtre les rôles de Vénus et 
de Psyché, que pour être la compagne d'un grand 
homme. C'est elle qui disait : « Je n'irai pas m'abîmer 
la figure à sourire. » Séduit par ses charmes, Boieldieu 
l'avait cependant épousée, bien inutilement, puisqu'ils 
n'en étaient plus à se rien refuser l'un à l'autre. 
L'idylle avait duré six mois. Seul, le pauvre compositeur 
avait pris au sérieux sa houlette de berger. Il était allé 
en Russie cacher ses chagrins. Il y resta longtemps ; 
mais il lui fallut revenir pour s'occuper de son divorce, 
ce qui le força à donner sa démission de maître de 
chapelle de l'empereur Alexandre de Russie. Dans cette 
lettre qui renferme bien des tristesses, Boieldieu ajoute, 
pour se consoler , qu'il va donner au théâtre Jean de 
Paris : 

« C'est un ouvrage très gai, très brillant, sur lequel on compte 
beaucoup à Feydeau. J'en ai beaucoup soigné la musique; en la 
composant, je me suis cru souvent à SaintrPétersbourg. » 

Jean de Paris fut représenté avec un grand succès 
le 4 avril 1812. 

76 francs. 

Curieuse épître de Cavour. Le futur promoteur de 
l'unité italienne se trouve à Paris. Il explique ce 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 361 

qu'est le Jockey-Club et comment ce cercle fonc- 
tionne. 

« Les Français sont en majorité.au Club. On en trouve de tous 
les partis et presque de toutes les classes de la société. La poli- 
tique est bannie. Celui qui voudrait élever une discussion de ce 
genre serait rappelé à l'ordre par le comité et, s'il récidivait, on 
l'exclurait du Club. Vous pouvez vous en convaincre en apprenant 
que dans le comité se trouvait le prince de la Moscowa et le mar- 
quis de La Rifaudière, qui s'est battu pour l'honneur de la duchesse 
de Berry, quand les carlistes voulaient encore en faire une chose 
problématique. Le Club contient des Italiens parmi lesquels le prince 
Belgiojoso, si célèbre par sa belle voix dans les salons de Paris et 
dans les mauvais lieux ; des Anglais, entre autres lord Scymour et 
lord Yarmouth. Les principaux membres se divisent en quatre 
catégories : joueurs, promoteurs des courses, amateurs des par- 
ties fines et farceurs. 

100 francs. 

Il n'est pas toujours facile de trouver un éditeur, 
même avec du talent. Cela arrive aux meilleurs auteurs, 
témoin Marceline Desbordes Valmore, qui écrivit de 
charmantes poésies et de délicieuses romances réveil- 
lant les plus frais parfums de la jeunesse et dont Paër 
et Garât firent souvent la musique. Elle s'adresse à 
Mélanie Waldor, son amie, qui signait Ifn bas bleu 
dans la Patrie^ et lui parle, sans doute, de son livre 
Jmnes Têtes et Jeunes Cœurs. 

Parisy % août l8o1, 

« Ma chère amie, dans ce grand ouragan qui pousse nos petites 
barques, je ne sais plus guère où je vas. M. Dumont n'imprime 
plus. Charpentier frissonne à la vue d'un manuscrit, et ces deux- 
là composaient pour moi la compagnie des éditeurs. En avez-vous 
un qui serait abordable. » 

25 francs. 

Ailleurs, le grand et bon Dumas P^, emporté comme 

31 



362 LHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

toujours au delà de la vérité par sou imagination 
féconde, raconte à son amie, Mélanie Waldor, qu'il a fait, 
à lui tout seul, la révolution de Juillet et qu'il est 
appelé désormais aux pluâ hautes destinées. 

j9 août 4830. 

« Je me suis battu comme tu sais que je peux me battre. Le 
général de Lafayette m'a embrassé à l'Hôtel-de-Ville et m'a chargé 
d'une mission extrêmement importante. J'ai été obligé de partir à 
l'instant. Je n'ai reçu qu'une égratignure à la main. Ma position 
est maintenant belle et bonne. » 

Ton Alex. 

61 francs. 

Très galant, le grave ffoMer, membre du Directoire, 
Tancien collègue de Barras et de Sieyès, dans son épître 
à Mélanie Waldor, écrite à Tépoque où, retiré du 
monde, vivant en sage, il cultivait à la fois son jardin 
et les muses. Elle se termine par ces vers : 

J'aime à vous lire et j'aime à vous entendre ! 
Waldor, plaignez un vieillard malheureux. 
Quand il n'a qu'un seul cœur, de l'avoir aussi tendre. 

20 francs ce poulet parfumé du vieux conventioanel 
sur le retour. 

Tous, nous sommes sensibles à la critique ; les com- 
positeurs de musique comme les autres. Héroldn'y 
échappait pas. Il le prouve dans sa lettre à M. Bohaia, 
directeur de l'ancien Figaro en 1829. Elle est dirigée 
contre un Monsieur de V orchestre de Tépoque : 

• 

« Je n'ai pu procurer à l'un des rédacteurs de votre journal l'au- 
torisation d'assister & la répétition générale de mon opéra, la BtUt 
au bois dormant. Il a publié sur moi des articles malveillants. Je 
me trouve en conséquence forcé de suspendre mon abonnement 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 363 

an Figaro, ne voulant pas procurer moi-même à mes amis, quand 
ils me visitent, la lecture des choses fâcheuses qu'on imprime à 
moQ adresse. » 

60 francs. 

Un billet de Jules Janin, remerciant un ami de 
l'envoi d'une canne, nous ramène à Balzac. 

« J'ai bien peur qu'en me voyant avec votre canne on ne me 
preane pour M. de Balzac, dont le jonc vaut, à ce qu'il dit, vingt- 
cinq mille francs. » 

25 francs. 

Alfred de Vigny raille ainsi, avec un esprit charmant, 
les travers de Tinsecte humain. 

En ce siècle qu'on dit siècle d'égalité, 
Et que j'appelle, moi, siècle de vanité, 
Chacun, pour y pouvoir trouver la particule. 
Travaille sur son nom et le désarticule ; 
Et le vainqueur de Tyr, s'il existait encor, 
Signerait, j'en suis sûr, Nabucho de Nozor. 

Pour 6 francs, ces six jolis vers. 

A citer, une très importante lettre de Joseph de 
Maistre, l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg^ 
adressée, en 1815, au prince Dolgorouki, au moment où 
Napoléon venait de partir pour son exil sur le rocher 
de Sainte-Hélène. Pas bien tendre pour le colosse, 
l'illustre écrivain. C'est le coup de pied du philosophe; 
mais il pèsera peu sur la croupe du vieux lion mort. 

Paris, 1^'^i octobre 18 lô, 

« Je pense que l'on peut parler maintenant de Buonaparie, comme 
s'il était mort. Ses vices nous ont sauvé de ses talents. Malheureu* 
sèment en montant sur le Bellérophon qui, pour la première fois, 
a vaincu la Chimère, il n'est pas mort tout entier ; son esprit nous 




364 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

reste. Cet esprit est un mixte composé de son propre venin et de 
celui de ses prédécesseurs, et ce venin subtil se glisse de tout 
coté. Heureusement que la Providence protège la France. Le vieux 
livre Gesta Dei per Francos peut être augmenté de siècle en siècle. 
Rien de grand ne se fait dans notre Europe sans les Français. Ils 
ont été à cette époque ridicules, fous, atroces, tant qu'il vous plaira, 
mais ils n'en ont pas moins été choisis pour être les instruments de 
Tune des plus grandes révolutions qui se soient faites dans le monde 
et je ne puis douter qu'un jour (qui n'est pas loin pent-étre), ils 
indemniseront le monde de tout le mal qu'ils lui ont fait. 

Adjugée 1,000 francs. 

Femme trop sensible, mais pleine de cœur, Marie 
Garcia, la Malibran, devenue plus tard M^"« de Bériol. 
Elle se met à la disposition d'une artiste pour une repré- 
sentation à son bénéfice. On n'est pas plus aimable. 
C'est le dévouement qui parle : 

« Ne craignez pas de me fatiguer ni d'abuser de mes forces. 
Ordonnez, je suis à vos ordres. J'apprendrai dix rôles à la fois, si 
vous voulez, en anglais, français, chinois, italien, allemand, enfin 
pourvu qu'en le faisant, j'aye l'assurance de vous être utile et 
agréable. » 

105 francs. 

Bernardin de Saint-Pierre essayait quelquefois du 
système de Molière. Le 14 juin 1789, il complimente 
en ces termes une dame h^ur sa romance de Paul et 
Virginie : 

« Mon premier soin a été de la lire à ma domestique, bonne femme 
de campagne, toute simple, qui a fondu en larmes. Je vous prie de 
me ïJ<.'iiit<'1LtL" (ïr lairB imprimer cette romance, dont tout le monde 
lue demande d(SH uopiet. J'en emploierai le bénéfice à faire habiller, 
\ f enlréê de lliyver, de pauvres enfants, en mémoire de Paul et 
"Ifcffiuie i4 de la vôtre. *> 

Wcs, 






L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 365 

Le cordonnier Simoriy décapité avec Robespierre, en 
1794, signe le bulletin de la santé du petit prisonnier 
du Temple, sur une pièce imprimée avec Ten-tête de 
la Commune de Paris, et contresignée des commissaires 
RMlot, Massé, Dericquehem et Lasnier, 

Paris, 49 novembre If 9^. 

« Louis a passé la nuit assez tranquillement, ayant moins toussé 
que la précédente, de l'avis du citoyen Monier, médecin, il a pris 
ce matin du petit-lait et le continuera quelques jours. Ensuite il 
prendra quelques légers purgatifs, ce qui n'annonce qu'une légère 
ndisposition. » 

740 francs pour ce très rare document historique. 



Et pour finir, de précieux documents pouvant servir 
aux lettrés à faire d'importantes publications. 

Du comte Jean de Schouyalov), Tun des nombreux 
amants de l'impératrice Elisabeth de Russie, treize 
lettres en français à son ami Voltaire, auquel il adresse 
des matériaux pour une Histoire de Pierre le Grand. 
— Correspondance vendue 4,000 francs. 

Trois lettres du maréchal Ducroc à Bourienne, 
sur les préliminaires de la bataille d'Austerlitz. — 
2,000 francs. 

Un manuscrit inédit de Mérimée, la Bataille, nou- 
velle faite par l'auteur à l'âge de vingt et un ans. — 
1,000 francs. 

\jQ Meunier d'Angibault, roman en cinq journées, 
publié en 1845, manuscrit de George Sand, avec ses 
ratures et ses corrections : 2,000 francs, et celui du 
troisième volume A'Isidora, paru en i847 : 200 francs. 

Vingt lettres du comte de Pontécoulant^ sur la 

31. 



366 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

défense de la Belgique par les Français en 1814. - 
1,900 francs. 

Une symphonie autographe et inédite de 32 pages de 
Rossini, avec la copie des parties d'orchestre, prête 
par conséquent à être exécutée. — 500 francs. 

L'inventaire de la succession de la duchesse d'Or- 
léanSy Elisabeth-Charlotte de Bavière, mère du Régent 
et belle-sœur les Louis XIV.Tout ce que renfermaient ses 
appartements au Palais-Royal, à Versailles et à Saint- 
Cloud, figure dans cet inventaire. La garde-robe, Tar- 
genterie, les bijoux, les voitures, les chevaux, les 
médailles, les meubles, sont tour à tour prisés. Le 
libraire Lebreton inventorie, pour sa part, la biblio- 
thèque en un catalogue de 59 pages. Il l'estime à 
7,833 livres, 5 sous. 

Conclusion : en additionnant les colonnes du prix dans 
chaque page, on arrive au total de 39,813 francs pour la 
vente du 25 mai. 

Cinq jours après, le 30 mai, M° Maurice Deleslre, 
armé de son marteau d'ivoire, monte à sa tribune, et 
Etienne Charavay s'assoit de nouveau à sa petite table 
avec ses dossiers gris, que tous les amateurs connais- 
sent. Dans l'intérieur de ces chemises se trouve l'auto- 
graphe, et sur chacun, portant le numéro du catalogue, 
le sommaire coupé dans le catalogue et collé avec 
soin. 

Cette fois il s'agit des cabinets des défunts B. Fillon 
et L. Pottier, le libraire. 

Réunion moins importante que la précédente. Peu de 
gros prix, à part quelques pièces d'un très grand 
intérêt anecdolique. C'est ainsi que le commissaire- 
priseur a adjugé, 600 francs, une très bèllô lettre de 



LHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 367 

JearirJacqiœs Rcmsseau à la marquise de Créqui, où se 
trouvait ce curieux passage : 

Montmorency, 1 S octobre §758, 

a Quoi, madame, vous pouviez me soupçonner d'avoir perdu le 
souvenir de vos bontés ! C'étoit ne rendre juslice ni à vous ni h 
moi ; les témoignages de votre estime ne s'oublient pas, et je n'ai 
pas uncûjur fait pour les oublier... Je comprends, par le commen- 
cement de votre lettre, que vous voilà tout à fait dans la dévotion. 
Je ne sais pas s'il faut vous en féliciter ou vous en plaindre; la dé- 
votion est un état très doux ; mais il faut des dispositions pour le 
goûter. Je ne vous crois pas l'âme assez tcndn; pour être dévote 
avecpitase, et vous devez vous ennuyer pendant l'oraison. Pour 
moi, j'aimerois encore mieux être dévot que philosophe ; mais je 
m'en tiens à croire en Dieu et à trouver dans l'espoir d'une autre 
Tie ma seule consolation dans celle-ci. Il est. vrai, madame, que 
l'amitié me fait payer chèrement ses charmes, et je vois que vous 
n'en avez pas eu meilleur marché. Ne nous plaignons en cela que 
de nous-mêmes. Noiis sommes justement punis des attachements 
exclusifs, qui nous rendent aveugles, injustes et bornent funivers, 
pour nouSf aux personnes que nous aimons. Toutes les préférences 
de Vamitié sont des vols faits au genre humain^ à la patne. Les 
hommes sont tous nos frères, ils doivent tous être nos amis, » 

C'est la thèse un peu paradoxale et tout à fait décou- 
rageante que soutient M. Renan dans la première partie 
de ses Souvenirs de Jeunesse, publiés récemment par 
la Revue des Deux-Mondes, 

Plus loin, Jean-Jacques remercie le peintre La Tour 
de renvoi de son portrait. Il en avait reçu un déjà, 
remis au maréchal de Luxembourg, La lettre est fort 
élégamment tournée : 

« Ce mouvement de votre amitié, de votre générosité, de vos 
rares talents, occupe une place digne de la main dont il est sorti. 
J'en destine au second une plus humble, mais dont le môme seu- 
lement a fait choix. 11 ne me quittera point, monsieur, cet admirable 
portrait qui me rend en quelque façon l'origiddl respectable. Il sera 
sous mes yodx chaque jour de mst tlè^ il i^arlefa kAtis iitsÉhiî â tnbn 



368 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

cœiip : ils sera transmis, après moi, dans ma famille, et ce qui me 
flatte le plus dans cette idée est qu'on s'y souviendra toujours de 
notre amitié. » 

Très belle lettre vendue 410 francs. 11 serait intéressant 
de savoir ce qu'est devenu ce superbe portrait? Nous 
ouvrons une enquête à ce sujet. Avis aux lecteurs qui 
pourraient nous renseigner. 

Le peintre Louis David fait appel à la justice du 
comité de Salut public. 11 proteste énergiquement contre 
son arrestation. 

Paris^ 27 messidor an III: 

« Citoyens représentants, lisez ma défense ; les scellés apposés 
sur mes papiers viennent d'être levés ; jugez-moi... Je ne suis cou- 
pable que d'avoir aimé cette liberté, l'objet de nos vœux et de vos 
efforts, avec toute la passion d'un cœur formé pour elle. Je n'ai 
jamaia accusé, dénoncé ni fait arrêter personne. Mes ennemis les 
plus acharnés n'ont pu citer contre moi un seul fait de cette nature, 
et leur ardeur de nuire s'est épuisée sur des suppositions et des 
conjectures auxquelles ils n'ont trouvé d'autre base que la chaleur 
de mon patriotisme et l'exaltation de mes opinions. 

» Ma santé s'altère, mes forces dépérissent ; je sens s'évanouir dans 
la douleur cette faible portion du talent que je reçus et quejei 
voulus consacrer à la gloire de mon pays. Ne me condamnez pas à 
cette perte cruelle. Ne me forcez pas à me survivre à moi- 
même. » 

Il fut mis en liberté, le 24 octobre 1795, grâce aux 
actives démarches de ses amis et à la supplique adressée 
au comité de Salut public par ses élèves Gautherot, 
Gérard, Tannât/, Geivty, La Neuville, Mulard, Dubois^ 
Godefroy, Harriet, Bodnin, Lafontaine, Lemaire, 
Léger, Berton et Devillers, qui formaient à cette époque 
tout son atelier et dont il est curieux de retrouver les 
noms et les signatures au bas de celte requête jointe à 
la lettre de David. 

Ces deux documents ont obtenu 185 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 369 

Boutade pleine de verve contre le mauvais goût du 
jour par le gai Piron. Il s'en prend d'abord aux orfèvres, 
ciseleurs, sculpteurs en bois, auxquels il reproche l'ab- 
surdité de leurs conceptions décoratives et de leur style 
rocaille, semblable à un serpent qui se replie sans qu'on 
puisse l'atteindre. Passant ensuite aux architectes, il 
les invité à 

« vouloir bien examiner quelquefois le vieux Louvre, les Tui- 
leries ou autres maisons royales et à ne pas donner si souvent lieu 
de croire qu'ils ne les ont jamais vues. Nous les prions de nous 
faire grâce de ces mauvaises formes à pans coupés qu'ils semblent 
être convenus de donner à tous les avant-corps de bâtiments. Nous 
les assurons, dans l'intégrité de nos consciences, que tous les angles 
obtus ou aigus, lorsqu'on n'y est pas absolument forcé, sont absolu- 
ment mauvais en architecture, et qu'il n'y a que l'angle droit qui 
puisse y faire bon effet. Ils y perdront leur salons octogones, mais 
le salon quarré n'est-il pas aussi beau ? » 

Que dirait donc aujourd'hui du style de l'époque 
l'auteur de la Métromanie ? 

Toujours spirituel ce que Voltaire écrit. Il s'entre- 
tient avec le prince Galitzin de la guerre entreprise par 
la grande Catherine contre les Turcs. 

Ferney^ 19 juin ms. 

« Je suis possesseur d'un tas de boue, grand comme la patte 
d'un ciron, sur ce misérable globe. Il y a des papistes, des calvi- 
nistes, des piétistes, quelques sociniens et même un jésuite; tout 
cola est ensemble dans la plus grande concorde, du moins jusqu'à 
présent. Il en est ainsi dans votre vaste empire, sous les auspices de 
Catherine. On goûte ce bonheur en Angleterre, en Hollande, en 
Brandebourg, en Prusse et dans plusieurs villes de l'Allemagne. 
Pourquoi donc pas dans toute la terre ? 

Vendue 220 francs. 

Pour la première fois, toute la série des présidents 
des États-Unis, depuis Washington, a été présentée au 



370 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

public. L* Amérique fouraissaat des documents aux col- 
lectionneurs ! C'est nouveau; mais ce n'est qu'un corn* 
mencement. Les présidents ne sont pas cepen- 
dant encore cotés à un prix très élevé. Voici les cours 
actuels : 

1788, Georges Washington, 45 francs. 
1797, John Adams, 32 francs. 
1801, Thomas Jeff'erson, 25 francs. 
1809, James Madison, 28 francs. 
1817, James Monroë, 10 francs. 
1825, John-Quincy Adams, 25 francs. 
1829, Andrew Jackson, 20 francs. 
1837, Martin van Buren, 16 francs. 
1841, William-Henri Harrison, 17 francs. 
1841, John Tyler, 16 francs. 
1850, Millard Fillmore, 22 francs. 
1853, Franklin Pierce, 22 francs. 
1857, James Buchanan, 27 francs. 
1861, Abraham Lincoln^ 57 francs. 
1877, Ulysse Grani, 25 francs. 

Parlons maintenant d'un recueil de pièces manuscrites 
ou imprimées relatives au mariage de Louis XV avec 
Marie Leczinska, formé par Nicolas Menin, conseiller 
du Parlement et de plus collectionneur émérite du 
temps ; rien ne manque dans cet assemblage patient 
et curieux : satires, relations, discours, mandements, 
chansons, correspondances, gravures et pièces de vers, 
et bien des feuilles volantes dont se trouve peut-être 
dans ce recueil Tunique exemplaire connu. Rareté 
insigne payée 1,300 francs. 

Un manuscrit de Bernardin de Saint-Pierre, le plan de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 371 

X Amazone qu'il n'exécuta jamais. Cet ouvrage devait 
débuter par un affreux tableau des horreurs delà Révo- 
lution française. — 300 francs. 

Même prix, le brouillon deS Entretiens des deux 
philosophes, par Camille Desmoulins. Sosthènes et 
Néarque discutent ensemble les graves questions de la 
philosophie, de la morale et des miracles. 

Ordre d'arrestation du nommé d* André Cheiiier (sic), 
signé par les membres du Comité de la sûreté générale : 
Élie Lacoste, Jagot, Vadier, Dubarrau et Louis du Bas- 
Rhin avec cette mention. 

« La penommée a publié depuis le commencement de la Révo- 
lution sa conduite incivique. » 

210 francs. 

Plus haut cotées, deux lettres des deux frères Rohes- 
pierre, 

La première, de Maximilien^ portant aussi les signa- 
tures de Carnot, Collot d'Herbois et Billaut- Varennes. 
— Vendue 310 francs. 

La seconde, i^^ Robespierre jeune^ adressée, de Nice, 
au Comité de sûreté générale, le 6 germinal an II ; de 
mémoire d'amateur, la plus belle lettre connue de ce 
conventionnel. 

Attaqué par Bernard de Saintes, le frère de Maximilien 
dévoile, à son tour, la conduite de son collègue dans 
le cours de sa mission : 

« Avilissant la peprésention nationale par sa tenue indécente et 
ses propos obcènes. Moi, j'ai fait adorer la Révolution, respecter 
et aimer la représentation du peuple. » 

Fort discutable, cette opinion qu'avait M. Augustin" 
Bon sur son compte. 



372 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

La dernière vente de ia saison a été faite par Eugène 
Charavay, assisté de M® Georges Bouland. Elle ne com- 
prenait rien de bien saillant. 

Nous y trouvons cependant Béranger, refusant, en 
1848, des électeurs de la Seine, la candidature à l'As- 
semblée constituante. Toujours admirable de naturel 
et de bonhomie, le chansonnier : 

Passy, 50 mars. 

« Chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas! 
Voua pouvez avoir besoin encore qu'on relève votre courage, qu'on 
ranime vos espérances ; vous regretteriez alors d'avoir étouffé, sous 
les honneurs, le peu de voix qu'il me reste. Laissez-moi donc ache- 
ver de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législa- 
teur votre ami, le bon et vieux chansonnier. » 

50 francs. 

Rarement on aime son métier. La Malibran s'en 
plaint amèrement. Accablée de travail, préférant sans 
doute composer des chansons, des romances et des 
nocturnes, la cantatrice s'écrie, s'adressant à son frère : 

« Plaignez-moi et priez le bon Dieu qu'il me délivre bientôt de 
ce chien de théâtre qui pourtant est mon pain. » 

Et pourtant cette Malibran, elle était bien fêtée au 
Théâtre-Italien ! Avec sa fougue, sa passion, sa voix 
superbe, ses gammes foudroyantes, qu'elle improvisait 
en descendant de Yut aigu au fa au-dessous de la 
portée, elle était Tâme de ces splendides soirées! 

On se lasse de tout, paraît-il, même des plus beaux 
triomphes. Les applaudissements écœurent après avoir 
enivré. 

Même prix que la lettre de Déranger. 

Un dossier pour la biographie du gentil marquis de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 373 

Sade, le patron de tous les pornographes passés, 
présents et futurs. 

Des lettres de lui, de i/'»« de Montreuil, sa belle-mère, 
de M?^ de Sade, sa femme, de Vabbé et du coni'mandeur 
Ae Sade, ses oncles, et AAlbaret, son secrétaire. 

Il donnait de la besogne à sa famille, ce cher marquis, 
Tauteur candide de Justine, par suite de ses démêlés 
avec dame justice, depuis la célèbre orgie de Marseille, 
auprès de laquelle Taffaire de la rue de Suresnes ne 
serait qu'une virginale plaisanterie. 

Vendu 710 francs. 

Quelle piquante publication à faire à Taide de ce 
dossier ! 

De George Sand une appréciation remplie d'amer- 
tume et de dédain pour les mensonges du passé et les 
erreurs du présent dont sa vie est entourée : 

« La vérité n'en vivra pas moins au jour et à l'heure où elle doit 
vivre. Quant à moi, personnellement, je ne me soucie gruère plus 
que des feuilles qui tombent des arbres de mon jardin en automne. 
Ces feuilles-là n'écrasent personne, et ceux qui les fouleraient avec 
colère, au lieu de marcher tranquillement dessus^ auraient bien de 
la colère de reste et bien du temps à perdre. » 

100 francs. 

Enfin, dans un volume, relié en maroquin rouge, 
vingt-une lettres diMcomte de Tressan,\\i{évdXQ\xv aimable 
du xvnie siècle, en même temps que lieutenant général. 
L'auteur du roman de Jehan de Saintré, commandant 
d'une partie de la Lorraine, était en relation avec tous 
les beaux esprits de la cour du roi Stanislas. Sa cor- 
respondance, datée de Toul, de Bitche et de Nancy, 
adressée à M. de Vaux, lecteur du roi de Pologne, chez 
la marquise de Boufflers, s'étend de 1754 à 1760. 

Il était fort épris de M™° de Boufflers, une ambitieuse 

32 



374 L'HÔTEL DHOUOT ET LA CURIOSITE EN 188Î. 

beauté, qu'on appelait la Minerve savarUe et qui aimait 
fort à se produire, ce qui a fait dire d'elle par M^'^Les- 
pinasse : « Elle s'est faite victime de la coasidération. 
» A force de courir après, elle en perd.» Elle était alors le 
principal ornement de cette cour de Pologne oîi elle 
joua un si grand rôle. Le comte de Tressan termine 
ainsi l'une des lettres qu'iJ adresse de Nancy : 

« Je me meurs, je péris d'ennui ici ! II m'est impossible d'y tenir 
quand M"® de BouffFers n'y est pas. Le roi n'y cause pas plus avec 
moy qu'avec le dernier imbécile de la cour. » 

Dossier curieux. Vendu 1,950 francs. 

Nous resterons maintenant jusqu'à la saison pro- 
chaine sans voir les Gharavay. La première session est 
close. Les vacances autographiques commencent. 



XXXI 



Les portraits de femme. — Le rouge de Hyacinthe Rigaud. — 
Une miniature de M"»« de Sévigné et sa lettre d'outre-tombe, 

— Couleurs préférées par nos maîtres contemporains pour le fond 
de leurs portraits.— Galerie de La Béraudière, ingénues et cour- 
tisanes, actrices et duchesses, bas bleus et pécheresses, reines et 
chanteuses. — Trop ou rien : c'est le sort des peintres. — 'Le 
suicide ou Thôpital^ dernière ressource de ceux qui n'en ont 
plus. — Projet de fondation d'une Légion d'honneur pour les 
légionnaires de l'art. — La vente de la Société Arti et amicitiœ^ 

— Une salle du Louvre en 1982. 



Paris, ^0 Juin, 



C'est toujours une chose séduisante qu'un portrait de 
femme qui nous regarde, nous sourit et nous fait mysté- 
rieusement les doux yeux dans son cadre, aux heures 
de la solitude et de Tennui. Mais il faut être un grand 
artiste pour faire apparaître, douce et belle, une vision 
féminine. Tout doit être imprégné de celle dont les 
traits vont être fixés sur la toile : les chiffons charmants 
qui l'entourent et les bijoux qui la parent. Modeler les 
chairs pour les rendre vivantes, rendre la grâce insou- 
ciante dans Tattitude, jeter de la lumière dans les che- 
veux et de rintelligence dans le regard, c'est là une 
tache délicate et difficile. Beaucoup et des plus forts, y 
ont échoué. Ils n'ont pu saisir ces impressions fugitives, 
mobiles comme l'onde. Les magiciens du pinceau et de 
la couleur ont seuls réussi en ce genre. Ils étaient tous 
des poètes ; ils avaient des types préférés , comme 



376 L'HOTEL DROUOTET LA CURIOSITÉ EN i882. 

Racine créant Phèdre; Danle, Béatrix; Shakspeare, 
Desdemone ; Victor Hugo, Doîia Sol et Marion Delorme. 
— Raphaël a peint la Fornarina; Léonard de Vinci, sa 
Joconde; Reynolds, NellyO'Brien; Rubens a jeté des lis 
et des roses sur le corps charmant de Marguerite Brandi ; 
Mignard a immortalisé le charme provocant des déesses 
à talons rouges de l'époque. Son portrait de M*"® de 
Maintenon est un pur chef-d'œuvre. Les portraits de 
Drouais et de M"»® Lebrun sont des modèles de grâce 
aimable et séduisante. 

Le grand Rigaud, la gloire de l'école française, lui, 
qui savait si bien conformer la composition de ses 
figures au caractère de ses personnages, était rebelle à 
ce genre de travail. Il disait : 

— Je n'aime pas à peindre les femmes. Si je les 
représente telles qu'elles sont, elles ne se trouvent pas 
assez belles. Si je les flatte trop, elles ne seront pas 
ressemblantes. 

Une belle marquise lui arriva un jour le visage fardé 
à l'excès Comme Rigaud lui peignait les joues, dans un 
robuste empâtement, tout en projetant des ombres. 

— Il me semble, lui dit-elle, que vous n'employez 
pas d'assez belles couleurs, quand vous en êtes à la 
figure. Oïl achetez-vous donc votre rouge? 

— Je crois, madame, répondit l'artiste, que nous nous 
fournissons au même endroit. 

Horace Walpole avait réuni à Strawberry-Hill des 
merveilles dans toutes les branches de l'art. Le cata- 
logue de vente de cet amateur anglais renferme la des- 
cription d'une ravissante miniature de M"™° de Sévigné, 
placée sur le couvercle d'une fort belle tabatière 
blanche et ronde aux fines ciselures. Cette boîte lui 
avait été donnée par sa fidèle amie. M"® du Deffant, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 377 

en 1776;. elle contenait dans Tintérieur, soigneusement 
pliée, une épitre charmante ainsi conçue : 

DES CHAMPS-ELYSÉES 

Point de succession de temps. 
Point de date. 

Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme 
pour mes lettres, votre admiration pour les lieux que j'ai habités. 
J'ai appris le culte que vous m'avez rendu. J'en suis si pénétrée 
que j'ai sollicité et obtenu la permission de mes souverains de 
venir vous trouver pour ne vous quitter jamais. J'abandonne 
sans regret ces lieux fortunés. Je vous préfère h tous ses ha- 
bitants : jouissez du plaisir de me voir. Ne vous plaignez point 
que ce ne soit qu'une peinture ; c'est la seule existence que puis- 
sent avoir les ombres. J'ai été maîtresse de choisir l'âge où je 
voulais reparaître. J'ai pris celui de vingt-cinq ans, pour m'as- 
surer d'être toujours pour vous un objet agréable. Ne crai- 
gnez aucun changement : c'est un singulier avantage des ombres ; 
quoique légères, elles sont immuables. J'ai pris la plus petite 
figure qu'il m'a été possible pour n'être jamais séparée de vous. Je 
veux vous accompagner partout, sur terre, sur mer, k la ville, aux 
champs. Mais ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessam- 
ment en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris et 
de choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain : c'était 
là qu'habitaient mes meilleures amies ; c'est le séjour des vôtres. 
Vous me ferez faire connaissance avec elles ; je serai bien aise de 
juger si elles sont dignes de vous et d'être les rivales de 

Rabutin de Sévigné. 

Cette fantaisie de la grande épistolière est bien, 
n'est-ce pas, tout ce que Ton peut écrire de plus spiri- 
tuel sur le souvenir par le portrait? Après cela, il n'y a 
plus rien à dire sur ce sujet. 

J'en étais là de mes réflexions lorsque j'ai trouvé sur 
ma table de travail une carte séduisante pour aller 
voir l'exposition des portraits de l'école française du 
Comte *** ^lisez de La Béraudière). 



378 L'HOTEL. DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

J'allais partir! prendre enfla mes vacances. Mot 
magique ! Faire comme tant d'autres, gens pratiques, 
qui prennent à cette époque de l'année le chemin de fer 
pour filer dehors. Mais, quand on aime les arts, com- 
ment résister aux séductions d'une vente de l'école 
française représentée par Lancret, Watteau, Largil- 
lière, d'une vente où Lawrence, Van Loo, Danloux, 
Duplessis doivent faire les frais avec des portraits qui 
vous montent à la tête, vous éblouissent et vous 
grisent. 

J'étais à Paris ; j'y suis resté. 

Je n'ai pas voulu perdre une occasion aussi rare de 
revoir ces œuvres dont les costumes sont restés gra- 
cieux, malgré tous les changements capricieux de la 
mode. C'est qu'ils savaient peindre un portrait, les 
maîtres de ce temps-là ! Il était toujours conçu avec 
intelligence. La femme, enveloppée d'accessoires bien 
choisis^ avait une pose charmante bien en situation : la 
bourgeoise figurée dans sa boui*geoisie, la financière 
représentée dans sa somptuosité, la duchesse, avec sa 
robe de brocart, dans son milieu aristocratique. 

Nous n'avons plus de peintres capables de comprendre 
ain$i le portrait. Maintenant, la manière d'exprimer la 
beauté varie peu. Le modèle, les mains rêveuses et 
croisées, entouré d'une pelisse ou d'un châle, se détache 
régulièrement sur un fond neutre ou brillant. Chacun 
a ses préférences, mais tous veulent peindre avec le 
moins de couleur possible : Henner adopte un fond bleu ; 
de Saint-Pierre et Jules Goupil, le brun; Carolus Duran, 
le rouge; Jacquet, le gris; Dubuffe, un violacé vineux; 
Bonnat,la terre de Sienne; Sain, ce favori des femmes, 
le vague ; Fantin-Latour, la note argentée ; Hébert a 
toujours eu un faible pour le vert. L'habilité ne leur 
manque pas ; tous sont très habiles ; mais, comtne Vu 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 379 

dit un habile critique, ce sont des peintres d'un rang 
très élevé dans les régions moyennes du talent. 

Revenons à la collection qui nous occupe. M. de La 
Béraudière, que je n'ai pas Thonneur de connaître, est 
le neveu du célèbre collectionneur qui a fait déjà bien 
des fois des spéculations heureuses. Lui est un homme 
prévoyant. On dit qu'il a voulu payer son loyer dix ans 
d'avance. A coup sûr, c'est un homme de goût pour 
avoir su se former ainsi une galerie de femmes célèbres 
par le rang, le talent et la beauté. Dans une préface du 
prince Lubomirski, un écrivain de mérite, la collection 
est présentée avec art au public. 

Comme ces beaux portraits, dont quelques-uns sont 
devrais trésors, devaient bien orner le salon de M. de 
La Béraudière ! Avec quel regret il a dû quitter ces 
belles personnes, brillantes de beauté, de jeunesse et 
de grâce, reines altières, Phrynés triomphantes, Agnès 
tremblantes ou Célimènes lassées de séduire. Regar- 
dons-les une dernière fois, nous aussi, avec cette 
mélancolie que fait revivre tristement le passé. Faisons- 
les défiler une à une, anges, démons ou courtisanes, 
avec notre plume en guise de baguette, comme un cicé- 
rone dans un musée de cire. 

AP^^ Dngazon, par Pierre Danloux, dit le catalogue 
de M. Ferai. N'est-ce pas plutôt de Duplessis? 

La charmante cantatrice porte une robe de taffetas 
blanc découvrant un peu une superbe gorge. Une den- 
telle se mêle à ses cheveux relevés. Sous la robe ga- 
lamment ornée de nœuds semble battre le cœur, et avec 
cela une profondeur dans le regard, une physionomie 
si expressive et si intelligente que je renonce à la tra- 
duire. 

Bien que déjà sur le retour^ la Dugacon me séduit et 



380 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

me charme malgré moi quand je la regarde. Que 
d'amoureux elle a traîués derrière son char ! C'était elle 
qui répondait un jour, hautaine et ficre, à un jeune 
homme lui offrant son cœur et tout ce qu'il possédait: 
vingt cinq louis : 

— Jeune homme, gardez votre hommage et vos vingt- 
cinq louis. Si vous me plaisiez, je vous en donnerais 
cent. 

Cette fois, il n'a fallu mettre que cinquante louis 
pour emporter chez soi M"« Dugazon. 

J/"® Lenormand d'Étiolles, fille de la marquise de 
Pompadour, par Hubert Drouais. 

Blonde, svelte et pèle, une rose au côté, un costume 
d'une teinte riante, orné de fourrures blanches. Toi- 
lette charmante pour l'innocence et la beauté. Sous une 
coiffure poudrée où des perles ont été jetées comme 
des gouttes de rosée, le plus joli minois aux chairs 
veloutées que Ton puisse voir. La gamme générale est 
bleue, de ce bleu que Musset détestait tant et qui, 
mélangé de rose, forme un ensemble d'une tonalité très 
agréable. — Aussi a-t-on apprécié 5,700 francs cette 
œuvre. 

Famille Lenormant de (7***, par Nicolas Lancret, 
signé : L. invenit et pinxit. 

C'est bien lui qui a peint toute cette lignée. Il a 
reproduit ce qu'il a vu. Tandis que l'artiste travaillait, 
au milieu d'un gai paysage éclairé par le soleil, les 
dames pinçaient de la harpe, les seigneurs devisaient 
ensemble et un joueur de guitare faisait prendre patience 
à toute la famille. — On a payé 5,000 francs ce tableau. 

Par Nicolas de Largillière, la Duchesse de Monibazon, 
merveilleusement belle et toute couverte de dentelles 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 381 

frissonnantes ! Ce fut une opulente beauté, suivant les 
mémoires du temps. Malheureusement Tâme n'était pas 
aussi belle que le corps. Elle ne se piquait pas préci- 
sément de fidélité, la charmante duchesse. Elle chas- 
sait de race! Largillière a enveloppé cette Vénus de 
Milo d'un magnifique costume rouge, de ce rouge qui 
colore et rehausse tout d'un ton si franc, et que Reynold 
affectionnait vivement ! Vendu 3,200 francs. Pour rien 
le portrait de M™® de Montbazon! C'est une vraie mas- 
cotte de l'avoir eu à ce prix là. 

La Marquise d'Humières, par Michel Van Loo. 
Un œillet à la main, elle ramène autour de sa robe de 
velours bleu une draperie gorge de pigeon. 

Par Carie Van Loo, J/'"<' de Qraf/lgny, l'amie de Vol- 
taire et l'auteur de la Fille d'Aristide tombée sous les 
sifflets. Ce qui faisait dire à l'abbé de Voisenon au sujet 
de cette chute : 

— Elle me lut sa pièce, je la trouvai mauvaise ; elle 
me trouva méchant. La pièce fut jouée ; le public mou- 
rut d'ennui, et l'auteur de chagrin. 

Assise sur un banc de jardin, dans une toilette exquise, 
M""^ de Graffigny tient, déployé sur un genou, non les 
Lettres PéruvieuTies, mais le plan de son château en 
construction dont les tourelles s'élèvent derrière elle et 

.... dontles créneaux touchent le ciel. 

Très séduisante ainsi. Pleine de grâce et d'esprit. Le 
peintre a merveilleusement saisi la pensée qui passe 
dans ses yeux : Exegi monumentum. Le tout dans une 
bordure du temps de la plus remarquable sculpture, 
payé 820 francs. 

j/me d'Esparbèsde Lussan, par François de Troy. — 
750 francs. 



382 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Coiffure poudrée avec des fleurs naturelles dans les 
cheveux. Le cou el les bras nus, elle est prête à partir 
pour le bal. Ses yeux sont animés déjà par le plaisir 
du bal éblouissant. A mettre au-dessous ces vers de 
Hugo : 

Quel plaisir de bondir éperdue dans la foule, 
De sentir par le bal ses sens multipliés, 
Et de ne pas savoir si dans la nue on roule. 
Si l'on chasse en fuyant la terre, ou si l'on foule 
Un flot tournoyant sous ses pieds ! 

La Comtesse de RiextXy par Robert Tournières. 

Elle cueille des fleurs dans une corbeille. De sa robe 
de velours écarlate (les femmes ont toujours aimé la 
pourpre comme les cardinaux) émergent ses épaules 
blanches comme du marbre. Une draperie de soie bleue, 
brodée d'or, voile le reste... C'est dommage. 

J/"** Clairon, par Antoine Vestier, signé Vestier fecit, 
1771. — 800 francs. 

La célèbre pécheresse, qui traduisait les passions des 
autres avec tant de sensibilité, et qui les éprouvait si 
bien pour son propre compte, n'a pas recherché ici 
les effets de la toilette pour poser devant son peintre. 
Elle est dans un délicieux négligé du matin, les cheveux 
simplement relevés et poudrés. Charmante ainsi sans 
apprêt. A inscrire au bas, comme plus haut, ce sonnet 
dont j'ignore Tauteur : 

L'âge mûr est venu qui ne t'a rien ôté. 

Même en ton négligé, la plus jeune beauté, 

Sous ses plus beaux habits, te cède la couronne. 

Oh ! que la rose s'ouvre étalant ses couleurs. 

Les boutons sont charmants, mais j'aime mieux les fleurs. 

Le soleil à midi plus qu'au matin rayonne. 

Marie- Antoinette, par M™° Vigée-Lebrun. — 1,205 fr. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 383 

Ce portrait, d'une extrême ressemblance, a figuré à 
l'exposition des Alsaciens-Lorrains. 

La reine, vêtue suivant la mode adoptée sous les 
bocages de Trianon, porte une robe rouge décolletée et 
ornée de fourrures. Les yeux, d'un bleu transparent, 
ont une expression intraduisible. Altière et fière, elle 
a le front un peu haut. Sur ses cheveux rouges, — • ce 
qui est très exact, — un léger nuage de poudre est 
tombé pour les rendre blonds. 

La Fille de Sedaine, par M™® Vigée-Lebrun. Un por- 
trait qui, n'en déplaise à Ferai, pourrait bien être un 
Danloux. 

Belle et charmante dans sa robe chaste aux miroi- 
tements de satin, les cheveux poudrés et relevés suivant 
la mode du temps, et avec cela une candeur virginale, 
un frais minois. 

Et ce charme inconnu, celte fraîche auréole 
Que couronne un front de quinze ans ! 

Vendu 400 francs dans le temps par l'habile minia- 
turiste Coblence, ce portrait, la perle de la galerie, a été 
fort disputé jusqu'à 9,100 francs. Heureux acquéreur! 
plus heureux certainement que l'auteur du Philosophe 
sans le savoir et de la Gageure imprévue. Après avoir 
régné un moment, sans aucun rival, sur l'Opéra, l'Opéra- 
Comique et la Comédie-Française, pauvre Sedaine I il 
ne laissa guère à ses enfants que son nom pour toute 
forlunfe. 

Et dire que ces vingt et un numéros ne se sont éle- 
vés qu'à 44,2331 Lacroix en avait offert 60,000 francs 
avant la vente. 

Pendez-vous, amateurs qui lirez ces lignes. Vous 
étiez absents ce jour-là. Peut-être cependant retrou- 



384 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

verez-Yous eacore quelques-uns de ces portraits chez 
leur propriétaire. 

Nous sommes loio du temps où un concierge répon- 
dait à un visiteur qui demandait: 

— M. Delacroix peintre ? 

— Nous n'avons pas d'ouvriers dans la maison. 

La vie de bohème est maintenant surannée. Le rapin 
a fait son temps. Schaunard a des rentes et joue à la 
Bourse. Marcel demeure avenue de Villiers et s'intéresse 
aux panoramas. 

Les temps sont changés. Il faut réussir ou mourir, 
usé par le travail et la misère. Or, tous les artistes ne 
peuvent avoir pignon sur rue. Beaucoup, poursuivis 
impitoyablement par le malheur, voient, avant l'hôtel, 
arriver la vieillesse, et la dernière ressource de ceux qui 
n'en ont plus est de choisir entre un pistolet et un lit 
d'hôpital. Combien nous en pourrions citer dont les rêves 
ont fini de la sorte ! 

Notre société civilisée ne devra bientôt plus assis- 
ter à de semblables tristesses. Fondée en 1880, la 
Société de V art et de r amitié se propose d'aider, de 
soutenir et d'honorer à la fin de leur carrière les 
ouvriers de la pensée qui ont droit comme les autres à 
leur part de bonheur ici-bas. 

Dans ce but utile et généreux, une réunion de lettrés, 
de savants et d'illustrations de tous genres, a résolu de 
chercher, par des ventes, le capital nécessaire pour 
édifier une villa de retraite ouverte à tous les artistes 
que des infirmités prématurées obligeraient à suspendre 
leurs travaux. 

Ce ne sera ni un lieu d'exil ni un hôpital, les artistes 
sont trop fiers pour accepter la charité, mais un pry-. 
tanée peuplé de gens d'esprit et de talent. Là, dans une 
tranquillité parfaite, les déshérités de la fortune, moyen- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 385 

naot une légère pension, pourront, avec une entière 
indépendance, se livrer au travail, entourés du respect 
de tous. — Il s'agit de leur créer, en un mot, une véri- 
table assurance contre toutes les éventualités fâcheuses 
qui entourent une carrière où trop souvent l'idéal l'ait 
perdre de vue les réalités de la vie. 

Œuvre de reconnaissance envers ceux qui travaillent 
à la gloire du pays par leur savoir et par leur génie, ce 
lieu de repos, une lois construit, deviendra la Légion 
d'honneur de l'art recevant ses légionnaires. 

L'idée de cette fondation a été accueillie avec enthou- 
siasme. M. Alex.-Norbert Vuy, initiateur de l'oeuvre et 
son directeur, a su grouper autour de lui, sans distinc- 
tion d'opinion, les noms les plus sympathiques et les plus 
distingués de Paris par le rang, le talent et la fortune. 
Ce n'est pas une petite chapelle, à l'esprit étroit et aux 
agissements mesquins, comme bien des sociétés artis- 
tiques — Meissonier, Gérome, Ch. Garnier et le duc de 
La Rochefoucauld sont à la tète de la société Arti et Ami- 
cUuB, A côté d'eux, comme fondateurs et comme con- 
seillers du comité : Paul Abadie, L. Donnât, Caro, 
H. Chapu, Henri Delaborde, Paul Dubois, Ed.Laboulaye, 
Bastion Lepage. Falguière, J.Franceschi, J.-J. Henner, 
Gust. Jacquet, Eugène Lambert, J.-P. Laurens, E. Lumi- 
nais, Antonin Mercié, Van Marcke, de Nittis, de Vasse- 
lot, A. Vollon, Marquiset, député, W. Busnach, Alfred 
Arago, Paul de Rémusat, sénateur, et Bardoux, ancien 
ministre. 

Déjà les souscriptions et les dons s'élèvent au chiffre 
de 176,765 francs. Cette année, comme la précédente, 
une vente a été organisée; chacun des sociétaires s'est 
empressé d'exécuter généreusement ses obligations. Les 
dons magnifiques d'œuvres d'art ont afflué. 

La salle 8 de l'hôtel Drouot a été pendant quatre 

33 



386 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

jours, du 27 au 31 mai, transformée en une salie du 
Louvre en 1982. Jugez-en plus loin, par quelques-uns des 
numéros vivement disputés, présentés par M. Georges 
Petit et adjugés par M° Chevallier. 

. Ce qui a fait le succès de cette vente, ce sont les 
petites toiles des chefs de Técole. Le public en devient 
de plus en plus friand. Avec toute la bonne volonté 
du monde, on ne peut abattre les murs de sa maison 
pour y faire entrer les tableaux gigantesques. Puis, 
ce n'est pas la proportion du cadre, mais le talent 
du peintre qui fait la grande peinture. Les maîtres, 
lorsqu'ils tiennent une brosse, trouvent toujours assez 
de place pour montrer qu'ils possèdent du génie. 

Albert Aublet. Jmne femme; 425 francs. 

Pierre Bergeret. Nature morte, hauteur 0"»,40, lar- 
geur 0«»,32; 325 francs. 

Benjamin Constant. Une 'place à Tanger ^ haut. 0*'',48, 
larg. 0™,39; 1,010 francs. 

LéonBonnat. Jeune Italienne, \i. 0»»,50jlarg. 0",3i; 
9,600 francs. 

Antonio Casanova y Estorach. Vn coup d'État^ 
haut. 0™,40, larg. 0™,32; 3,125 francs. 

Georges Clairin. Venise (aquarelle) ; 300 francs. 

Pierre-Auguste Cot. Le premier baiser, haut. 0™,S5, 
larg. 0"*,45; 1,650 francs. 

Pascal Dagnan-Bouverét. La jeune tricoteuse; 
4,000 francs. 

Karl Daubigny. Paysage, haut. 0",30, larg. 0'",58; 
510 francs. 

Jules Degrave. Silence^ haut. 0«",40, larg. 0™,32; 
850 francs. 

Edouard Détaille. Aquarelle, 3,900 francs. 

Luis-RicARDO Falero. La sorcière en retard, hau- 
teur 0™,41, largeur 0™,75; 450 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 387 

Gabriel Ferrier. JÎ^/A^^J^'^, haut. 0'",46,Iarg. 0^^,33; 
900 francs. 

FiRMiN Gmx^îi, Zes pivoines, haut. 0n\21, larg. O^^M; 
1,700 francs. 

LéonGérome. Un duo, h. 0™,32, 1. O'n.M; tO,OOOfr. 

Jean-Richard Goubie. Cheval blanc, haut. 0'°,22, 
larg. 0'»,27 ; 700 francs. 

Louis-Adolphe Gros. Un gentilhomme du temps de 
Henri III, haut. 0'^,40, larg. 0™,22; 325 francs. 

Gustave Jacquet. Une aquarelle; 710 francs. 

JosÉ-JiMENEz Aranda. Uu savant, haut. 0™,32, 
larg. 0™,23; 1,325 francs. 

Daniel Ridgeway. Une laveuse (aquarelle); 1,000 fr. 

Maurice Leloir. Le violoneux (aquarelle) ; 1,280 fr. 

TiMOLÉON LoBRicHON. Le jouT des confitures, hau- 
teur 0°^,34, largeur 0°»,24; 720 francs. 

LuiGi Loir. Un coin de Paris, haut. 0'",36, larg. 0'^,55; 
505 francs. 

EvARisTE LuMiNAis. Brunehaut,\ï. 0°»,41,larg. 0",31; 
950 francs. 

Adrien Marie. Le galant jardinier, haut. 0",28, 
larg. 0°»,30; 420 francs. 

Jean-Charles Meissonier, Sans beaucoup de soucis; 
2,800 francs. 

Luc-Olivier ^l^Vi'so^. L'arrivée (i^^^^/^m (esquisse); 
850 francs. 

Fernand Vel^z. La première cigarette, haut. 0",17, 
larg. 0",21 ; 855 francs. 

Jean Pokitonoff. Etude; 1,500 francs. 

Jean-François Raffaelli. Rencontre le soir, hau- 
teur 0^26, largeur 0'«,21; 550 francs. 

Emile Van Marcke. Un marais, h. 0™,51, larg. 0™,71; 
8,100 francs. 

Jules Chaplaine, le sculpteur — bon pour un médail- 
loû; 400 francs. 



388 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Paul Dubois. Amphitrite (bas -relief en bronze), 
haut. 0«\39, larg. 0'",29; 200 francs. 

Jules-Pierre Roulleau. Hébé (groupe en bronze); 
1,600 francs. 

Lanzirotti. Les lilas (buste en marbre); 400 francs. 

Meissonier, l'un des présidents de Tinstitution, a eu 
comme toujours et partout les honneurs de la séance. 
Son aquarelle, intitulée Vale7itin, a été achetée 
21,500 francs. Noblesse oblige. Il ne pouvait faire qu'un 
beau cadeau. 

La recette a été belle : 123,036 francs. 

Ajoutez quelques fêtes organisées par la presse, une 
tombola avec une représentation théâtrale , une grande 
loterie autorisée par le gouvernement, puisque le vent 
souffle de 'ce côté, et bientôt la société devra se réunir 
pour discuter le choix du terrain, les plans et les devis 
des constructeurs. Nous voyons déjà arriver le moment 
où, travaillant à leur chevalet sous ce toit hospitalier, 
et se reposant sous de verdoyants ombrages, les peintres 
de la Société pourront s'écrier dans leur reconnais- 
sance, comme le Tityre des Bucoliques : Amicitia 

nobis hâsc otia fecit. 



XXXIl 



La petite curiosité et les petits amateurs. — Tout est bon pour la 
collection lorsqu'on a le feu sacré. — Les prospectus, les pam- 
phlets, les papiers peints, les chapeaux, les boutons, les cannes, 
les perruques, les chaussons, les pipes et les fautes d'orthogra- 
phe.— La palmaressomanie, — Les lauriers des élèves Gambetta, 
Clemenceau, Jules Verne et Jules Vallès. 



Paris^SO juin. 



La physiologie de Tamateur n'est plus à faire. Elle a 
été écrite depuis longtemps déjà avec talent par Walter 
Scott dans XATvtiquaire, par Balzac dans le Cousin 
Pons, par Champfleury dans V Hôtel des commissaires- 
priseurs, par Henri Rochefort dans les Petits mys- 
tères de V Hôtel des Ventes^ et tout récemment 
M. Edmond Bonaffé, un savant très compétent dans 
cette matière, et, ce qui ne gâte rien, un homme d'infi- 
niment d'esprit, a tracé une Physiologie du curieux, 
oïl Ton retrouve, avec la touche mordante, toute la 
saveur de La Bruyère. 

Mais la collectionomanie se présente sous des aspects 
bien divers. Si vous me le permettez, ce sera le sujet 
de ce chapitre. 

Il me semble, en effet, qu'il y a encore quelque 
chose à dire sur certains collectionneurs qui ne veulent 
rien laisser perdre des défroques que le temps en s'en- 
fuyant dépose sur la rive. 

33. 



390 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

Ils ont le feu sacré, ils fouillent, ils furettent, ils 
ouvrent tous les tiroirs, -groupent les objets les plus 
inattendus, les classent, les étudient, les numérotent, 
les étiquetent et forment ainsi, av^c des spécialités sou- 
vent vulgaires, un ensemble des plus curieux et toujours 
des plus utiles. 

Ce ne sont pas des fous bizarres ou des antédiluviens 
à visière verte. Non, s'ils s'attachent aux petits côtés 
de la curiosité, c'est que souvent ils manquent des 
ressources suffisantes pour satisfaire leurs goûts. Ils 
n'ont qu'une patience inépuisable et ils tiennent à la 
dépenser. 

L'un réunit des prospectus. 11 a tous les catalogues 
illustrés du Louvre et du Bon-Marché, Sa plus chère 
satisfaction est de penser qu'il laissera, après lui, pour 
l'histoire des modes de notre pays, un recueil des plus 
précieux. 

L'autre groupe des dédicaces. Il n'achète que ces 
livres-là dans les ventes. Bien curieux surtout ses 
envois^ dans les rapprochements des noms et des per- 
sonnes, lorsqu'ils ont un peu vieilli, avec le revirement 
des choses d'ici-bas ! 

Celui-ci n'a que des complaintes sur les grands cri- 
minels et des pamphlets où passent tous les grands 
hommes par suite des mouvements de la politique. Il a 
d'abord acheté des mazarinades. Il en a huit cents. Il 
est passé ensuite à la Révolution et à la Restauration. 
C'est par milliers qu'il a dû compter les satires. Aujour- 
d'hui, il est débordé. Il lui faudrait passer sa vie sur le 
boulevard Montmartre pour se tenir au courant de ce 
qui paraît tous les jours. 

Celui-là, avec un fol entêtement, ne veut que des 
papiers peints de toutes les nations et de toutes les 
époques. C'est une puissance en son genre. Les grands 
fabricants lui font inutilement la cour. Même présentés 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 391 

par ses meilleurs amis, il refuse de les recevoir. Il ne 
veut pas qu'on copie ses modèles et il ne les montre 
qu'à quelques rares initiés qui le comprennent. Il se 
réserve pour l'Exposition de l'Union centrale. Ce sera, 
dit-il, une révélation. On y verra : le papier d'idylle de 
la fm du xviu® siècle, des corbeilles de fleurs et des 
sujets Watteau ; le papier austère de la Révolution, des 
toges, des faisceaux consulaires, des mots sévères dans 
les cartouches ; la Loi, la Justice, le Droit; \b papier 
belliqueux du Consulat et de l'Empire, les mameluks, 
les Pyramides et le prince Poniatowski ; \e papier sen- 
sible de la Restauration avec Paul et Virginie, les paysa- 
ges de Vernet et les tarentelles de Léopold Robert; le 
papier gothique du règne de Louis-Philippe, le roman- 
tisme, Quasimodo et Notre-Dame de Paris, et la légende 
du Petit caporal ; \q papier neo-grec du second Empire, 
des colonnades, des bouquets de fleurs, des rayures et 
des teintes plates ; \q papier tapageur de notre époque, 
velours de Gènes et soieries brillantes. Tout un siècle 
raconté par des rouleaux. L'apothéose par le papier 
peiût ! 

L'un de ces maniaques a eu l'idée de recueillir pour 
soQ herbier les plantes et les herbes qui poussent entre 
les interstices de nos pavés et sur nos murs. Il en a 
recueilli trois cents espèces. 

Les chapeaux n'ont pas eu que les honneurs des 
conférences du peintre Vibert. Un amateur aveuglément 
passionné en possède un assortiment de toutes les 
formes et de toutes les époques, depuis le caudebec de 
Boileau jusqu'au bolivar de la Restauration. Il a même 
le chapeau du Petit caporal donné au peintre Gros. 
Très curieuses à voir, ces vitrines où se profilent les 
bonnets et les mortiers du temps de Louis XII, le chapel 
fourré d'hermine du xiv® siècle, le tricorne, les cha- 
peaux des cardinaux, le chapeau polichinelle du Direc- 



392 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

toire, et, pour les femmes, le chapeau de la Belle-Pmle, 
coiffure gigantesque, représentant un vaisseau avec 
ses agrès, et la capote cabriolet des merveilleuses du 
Directoire. Il aura trop à faire avec les modes actuelles, 
s'il cherche à les suivre pas à pas ; la femme est une 
créature charmante, qui se déguise toute Tannée et ne 
se repose même pas en carnaval. Elle invente suc- 
cessivement : chapeaux Gainsborough, Devonshire, mis- 
tress Hobbard, capotes Riccoboni, panaches Lesdi- 
guières, calèches à la Genlis et bavolet Louis-Phihppe, 
sans oublier les paniers de cerises de Montmorency ou 
de chasselas de Fontainebleau, si fort à la mode cet 
été. Il sera bien malheureux s'il veut arriver aux fan- 
taisies variées de notre affreux tuyau de poêle, que nous 
sommes impuissants à remplacer. A toutes ces petites 
choses il attache une grande importance. Un farceur 
lui ayant dit un jour qu'il lui manquait le Chapeau d'un 
horloger et le Chapeau de paille d'Italie, il a cessé de 
le voir. 

Les boutons ont aussi leurs historiographes. A Gand, 
en 1845, on en a exposé 35,000. Le compositeur Cla- 
pisson, avec une série de sifflets, en avait réuni huit 
mille espèces, depuis les boutons étincelants du temps 
du grand roi jusqu'aux fantaisies bizarres des boutons 
d'incroyables. A l'une des dernières expositions du 
Musée décoratif, tout Paris a pu voir une salle entière 
remplie de vitrines avec des boutons du siècle dernier, 
possédés par le baron Pérignon. Toute l'histoire du 
bouton depuis le xvu** siècle jusqu'à la Restauration 
était là : les uns inspirés par les tasses de Wedgwood 
ou par les grisailles de Sauvage, les autres empruntés 
aux émaux de Limoges ou aux gouaches galantes des 
petits-maîtres; — boutons patriotiques^ peints sur 
verre avec la prise de la Bastille; boutons à&jaueurSy 
avec la dame de pique et la dame de carreau ; boutons 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 393 

Bufm, montés sur soie av,ec herbes, coquilles ou 
insectes ; boutons zodiaque^ avec les signes à la sépia ; 
boutons en nacre, en ivoire, en cailloux du Rhin, en 
marcassite, en fer damasquiné d'or, en topazes du 
Brésil. Ma foi, il y en avait de charmants! C'était même 
très agréable à Tceil, et il est fort regrettable que le 
catalogue en préparation à cette époque n'ait pas encore 
paru. 

Lors de la vente du prince Demidoff, à San-Donato, 
en 1880, le catalogue comprenait toute une série de 
cannes à pommes d'or, à faire tressaillir d'aise les 
marchands du Palais-Royal ou du passage des Pano- 
ramas, les unes en écaille, les autres en jonc, en 
baleine ou en bois des îles, beaucoup avec des devises, 
presque toutes enrichies de rubis, de turquoises et 
d'opales. Plusieurs ont atteint et même dépassé le 
billet de 1,000 francs. 

Il y a quelque part des vitrines remplies de grandes 
fraises du xvi® siècle, de canons du xvii° et de vertu- 
gadins du xviii*', et je me suis laissé dire que M. De- 
guerle, le censeur du lycée Louis-le-Grand, avait un 
musée de perruques. Il ne possédait certainement pas 
la perruque blonde sous laquelle Messaline courait la 
nuit dans les rues de Rome, ni celles de M. de Sartines, 
le lieutenant général de police, assorties pour toutes 
les occasions, perruques j^o^^r le négligé, perruques à 
lonTies fortunes et perruques inexorables pour inter- 
roger les criminels. Mais il avait, paraît-il, remué ciel 
et terre, et il avait fini par se procurer de bien curieux 
échantillons de ces édifices capillaires, véritables cri- 
nières de lions : perruques in-folio, perruques à nid 
de pie, perruques à la ^(?m^^^, à laminule, à la ca- 
briolet et à la rhinocéros. 

Il y a un amateur de noyaux de cerise sculptés. Il en 
possède un ciselé par Properce Rossi de Bologne, repré- 



39i L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

sentant une scène d'intérieur : un seigneur, une grande 
dame, des chaises, une table, avec service complet, 
fourchettes, couteaux, assiettes et chandeliers. — Pour 
le voir, on le met sous un microscope. Le propriétaire 
se pâme lorsqu'il l'exhibe. — C'est du grand art, dit-il. 

Frédéric le Grand réunit quinze cents tabatièreSi 
Feuillet de Couches parle d'un amateur d'Angers qui 
possédait un cabinet d'œufs de tous les ovipares du 
monde, depuis l'alligator jusqu'au serpent à sonnettes. 
Je ne sais s'il existe encore, cet amateur anglais qui 
avait recueilli une centaine de cordes des pendus les 
plus célèbres, qu'il allait chercher sur le lieu même de 
l'exécution; j'en doute, car c'est là une collection diffi- 
cile à défendre et destinée à disparaître peu à peu dans 
la poche des visiteurs superstitieux. 

J'ai lu également quelque part qu'un amateur de 
bons vins gardait, précieusement étiquetés, avec leur 
date, en manière d'éphémérides, les bouchons des bons 
vins qu'il avait bus. C'était la reconnaissance de l'es- 
tomac. Malheur à ceux qui lui faisaient boire de la 
piquette. Ils étaient voués aux gémonies de son musée. 

Qu'aurait dit ce gastronome de son original confrère 
qui n'aimait que la faïence? Répudiant la nature, il 
avait mis sur son dressoir des légumes en relief, des 
melons, des bottes d'aeperges, des choux verts, puis 
des plats de noix, de fraises et de cerises. Le moyen 
était économique pour garnir sa table de primeurs en 
tout temps. 

M. Larenaudès de Caffln groupa tous les chaussons 
des premiers sujets de l'Opéra, portant le nom de l'étoile 
dans un cartouche doré. Un autre aime la chaussure 
qui a si bien inspiré le bibliophile Jacob au point 
de lui faire écrire son histoire. Celui-là a eu un vrai 
triomphe à l'exposition du Costume, faite au Palais de 
l'Industrie, avec ses bottes molles à entonnoirs du temps 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 395 

de Louis XIII, ses souliers à poulaine de Geoffroy 
Plantagenet, ses cothurnes antiques, ses patins du 
XVI® siècle, ses mules parfumées de la Renaissance, ses 
souliers à talon rouge des belles précieuses, ses escar- 
pins de merveilleuses et ses gros houseaux des postil- 
lons de TEmpire. La série était complète, hormis la 
pantoufle de Cendrillon. 

Ce collectionneur est actuellement à la recherche du 
soulier de Marie-Antoinette, ramassé au pied même de 
réchafaud. 11 fut vendu très cher par le comte Horace 
de Viel-Castel à Timpératrice, qui eut la naïvité de croire 
à la version du vieillard, ayant fait, lui-même, en 93, 
cette trouvaille et venant en personne lui en raconter 
les détails. 

Il y a aussi des farceurs dans le genre, et, à ce titre Jl 
doit avoir sa place dans cette galerie, ce bohème Eugène 
Simon, tué par le noctambulisme et la misère, qui traî- 
nait toujours sous son bras le recueil mystérieux de 
ses bonnes fortunes. Un beau jour, il le vendit trois 
cents francs à un Anglais enthousiaste. Le lendemain, 
il racontait à Theure de Tabsinthe à qui voulait l'en- 
tendre la manière de s'y prendre. A chaque fois qu'il 
rencontrait un ami, il tirait gravement de sa poche une 
paire de ciseaux et un pot de colle. Puis il coupait 
séance tenante à l'ami ahuri une mèche de sa cheve- 
lure, l'arrangeait avec art sur l'un des feuillets et 
il écrivait au bas : Cheveux de Jjf ^® Caroline F,,., du 
Théâtre des Menus-Plaisirs ! 

Tout est bon pour les collectionneurs : M. de Watte- 
ville a toutes les pipes, depuis le calumet de paix du 
sauvage de l'Océanie jusqu'au narghileh du sérail, 
au bouquin enrichi de diamants. 

L'amiral Jaurès possède une très curieuse série de 
mouchettes. M. Lafitte, ancien tailleur devenu un ama- 
teur fervent et distingué, en a exposé, en 1880, une 



390 L'HOTEL DROCJOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

centaine de paires avec plateaux, à TUnion centrale, 
aux Champs-Elysées. 

Tout y passe : les bas, les jarretières espagnoles à 
devise, les gants avec leurs variétés et les longues mi- 
taines du sieîcle dernier, sans oublier les têtes de fac- 
tures illustrées, les cartes d'adresse enjolivées, les 
affiches de spectacle, les billets de concert ou de 
théâtre, surtout lorsqu'ils ont des vignettes signées de 
Saint-Aubin, de Marillier, de Choffardet même de Tony 
Johannot. 

Harlem possède des serres de dahlias et de tulipes. 
On joue sur ces fleurs. Elles ont une côte comme celle 
de la Bourse. Chez nous, nous avons dans certains inté- 
rieurs les panoplies de sauvagerie, véritables petits 
musées ethnographiques, et les recueils de timbres- 
poste des lycéens. Je ne parlerai pas des autographes, 
c'est de la haute curiosité, mais d'un certain portefeuille 
de fautes d'orthographe commises par nos grands écri- 
vains et recueillies par l'un de nos meilleurs correc- 
teurs d'imprimerie, qui a eu soin de conserver précieu- 
sement ces fantaisies grammaticales à chaque fois qu'il 
en trouvait sur les copies. Voilà, reconnaissez-le, une 
série bizarre que l'or serait impuissant à former. Allez 
donc demander à Victor Hugo d'y participer? 

Mais il y a une nouvelle passion que je viens de 
rencontrer et que je tiens à signaler : — la PalmareS' 
somanie! 

Un mien ami recueille tous les catalogues de distri- 
bution de prix. H en a des montagnes, classées avec 
soin, par année et par département. Le but qu'il pour- 
suit est de savoir comment débutent dans la vie les 
hommes qui arrivent plus tard à la renommée. 

Si vous lui parlez, par exemple, de deux orateurs po- 
litiques très en vue : Gambetta et Clemenceau, vite, il 
ira à sa bibliothèque, prendre sur les rayons les pal- 



L'HOTÎX DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 397 

mares de Nantes et de Cahors pour les mettre sous vos 
yeux. 

FeuilletOQS avec lui ces archives historiques et 
suivons d'abord Gambetta. 

Ouvrons Tannée 1852 : le futur dictateur était en 
quatrième. Pas de grands succès celte année-là 1 Pas 
uû seul prix, rien que des accessits : le deuxième de 
thème latin, d'anglais et de version latine, le troisième 
d'histoire et seulement le quatrième de version 
grecque. 

1853 moins bon encore : ce n'était alors qu'un élève 
ordinaire commençant ses premières humanités. A 
cette époque de bifurcation, il avait opté pour les 
lettres. Nous n'avons que trois nominations seulement 
à relever : le deuxième accessit d'excellence et de nar- 
ration française et le quatrième de version latine. 

Continuons. Le jeune Léon est en seconde en 1854. 
11 n'est pas encore un phénix, mais il travaille mieux. 
On pose même sur son front pas mal de couronnes : le 
premier prix de narration française, de version latine 
et de version grecque, le deuxième prix d'excellence. 
Plus quelques nominations, le premier accessit d'his- 
toire et de thème grec et le deuxième de cosmo- 
graphie. 

Arrivé à la rhétorique en 1855, il tient son rang 
parmi ses camarades et recueille à peu près le même 
nombre de lauriers : le premier prix d'histoire (où 
il devait tenir une si grande place), le deuxième prix 
d'excellence et de version latine. Il remporte, en outre, 
le premier accessit de version grecque; mais il a seule- 
ment, triste présage ! — le troisième accessit de dis- 
cours français. 

Voici 1856, sa dernière année au lycée de Cahors. Il 
est en philosophie. C'est un grand et décidément un 
excellent élève, qui cueille presque tous les seconds 

34 



398 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

prix : excellence, dissertation française et latine, ver- 
sion latine. 

Ajoutons, et nous aurons fini, que, la même année, le 
jeune Léon Gambetta, au concours général entre les 
cinq lycées de Tacadéniie de Toulouse, se distingue 
entre tous ses condisciples par le premier accessit de 
dissertation française. 

Pas bien fort à ses débuts, Télève Georges Clemen- 
ceau, de Mouilleron en Vendée ! 

Suivons-le pas à pas dans toutes ses classes ! 

En 1853, il est en cinquième au lycée de Nantes. 
Résultats médiocres : quatrième accessit de thème latin 
et deuxième accessit de récitation classique et débit. 
Ce concours, à jour dit, résumait comme on le sait, toutes 
les leçons apprises pendant le dernier semestre. Il vient • 
d'être supprimé. 

Que faisait-il donc en quatrième? Le palmarès nan- 
tais reste muet à son endroit. 

En troisième , succès peu éclatants. Cependant, 
deuxième accessit de langue anglaise, préparation sans 
doute au voyage de New-York, effectué plus tard, et, 
pour la seconde fois, deuxième accessit de débit. 

Deux troisièmes accessits seulement en seconde, 
pas plus ! L'un en chimie, l'autre encore dans sa faculté 
favorite : la récitation classique. • 

Classe de rhétorique en 1857. Enfin un prix! Clemen- 
ceau couronné comme un César ! — Le second prix 
d'histoire naturelle. — « Il sera médecin, » a dû dire 
ce jour-là sa famille. 

La même année, le futur leader de la gauche obtient 
seulement le cinquième accessit de discours français. 
A noter, en outre, le premier accessit de langue 
anglaise et le deuxième de débit, nomination qui 
persiste à chaque classe, indice d'une des brillantes 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 399 

qualités du futur orateur : débit facile, clair, précis et 
rapide. 

Arrive 1858, la dernière année de son séjour au 
bahut nantais. Les goûts, la tournure d'esprit de Télève 
Clemenceau, qui fait alors sa logique, paraissent le 
porter plutôt du côté des lettres et de la langue de 
Cicéron que vers les sciences. Rien ne fait prévoir la 
carrière médicale qu'il devait embrasser bientôt. 11 
remporte le premier prix de version latine et de disser- 
tation française et. le deuxième accessit d'excellence. 
A la fin de l'année, il figure parmi les bacheliers. 

Mais voici encore des noms connus dans ces palmarès 
nantais : 

Jules Verne, élève de rhétorique, en 1843.11 n'obtient 
que le quatrième accessit de discours français et rem- 
porte seulement l'année suivante, dans la classe de 
piiilosophie, le cinquième accessit de dissertation fran- 
çaise. C'est fort peu pour un écrivain qui pourrait bien 
s'asseoir un beau jour dans Fun des quarante fau- 
teuils. 

Jules Valiez (sic). Celui-là a été meilleur élève qu'il 
n'a voulu en convenir dans ses livres \ Enfant et le 
Bachelier, 11 ne se souvient peut-être plus lui-même 
des succès qu'il a remportés à Nantes en quittant le 
collège du Puy. Je vais les lui rappeler. Ce sera sans 
doute une révélation pour lui, si ces lignes lui tombent 
sous les yeux : 

1846. — Troisième : 2® prix de vers latins. —2® ac- 
cessit de thème latin. 

1847. — Seconde : 1°'* prix d'excellence. — 1«' prix 
de thème latin. — 1«' prix de vers latins. — 1®»" prix de 
thème grec. — 2® prix de récitation classique. 

1848. — Rhétorique : excellence, l^»" prix. — Dis- 



400 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

cours latin, 2® prix. — Discours français, \^^ accessit. 
— Vers latins, !«•• prix. 

Vous me demanderez peut-être maintenant à quelle 
conclusion a pu arriver ce collectionneur enragé de 
palmarès. 

Probablement à celle-ci, que les succès de collège 
n'empêchent pas, comme le soutiennent les amis du 
paradoxe, de dévenir quelqu'un plus tard dans la vie 
sérieuse, et, pour vous en convaincre absolument, nous 
reprendrons quelque jour les catalogues de mon ami. 



XXXIII 



La porcelaine de Saint-Cloud. — Aussi belle que [celle de Chine 
d'après Martin Lisler. — MM. Cbicaneau. — Décor et marques 
de leur fabrique. — Précieux types de la collection Leroux. 
— Les continuateurs de Pierre Cbicaneau. — Note historique 
de Voltaire sur les débuts de la porcelaine. 



PariSf 5 juillet. 



On a beaucoup écrit depuis quelque temps sur les 
porcelaines de France, d'Angleterre et d'Allemagne. 

Les fabriques de Meissen, de Sèvres, de Chelsea et 
de Chantilly ont donné lieu à des études intéressantes, 
et le public a recherché tous les matériaux pouvant 
servir à l'histoire de ces différentes manufactures. 

Comment se fait-il que la première en date, celle qui 
a eu l'honneur de fabriquer les premières pièces de 
porcelaine tendre, celle qui représente le mieux dans 
son élégante décoration le goût et l'art français, la fa- 
brique de Saint-Cloud, ait vu si longtemps ses produits 
négligés et rester presque inconnus des amateurs et des 
savants ; car M. Brongniart lui-même, le féroce ennemi 
de la pâte tendre dé Sèvres dont il fit vendre au tombe- 
reau les pièces non décorées, en ignorait l'existence. 

Nous ne prétendons pas faire ici de la technologie; 
nous laisserons de côté les quatre ordres de porcelaine 
de M. Jacquemart et nous ne parlerons ni du kaolin ni 
du pelun-tsee. Nous ne disserterons pas non plus sur 
la porcelaine tendre naturelle et sur la porcelaine tendre 

34. 



402 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

artificielle. Nous laisserons cette entreprise à de plus 
doctes et plus experts que nous, et nous nous contente- 
rons de parler en simple amateur, au point de vue ar- 
tistique et historique, d'une charmante porcelaine à la- 
quelle on n'a pas, selon nous, rendu la justice qu'elle 
mérite. 

Nos aïeux avaient meilleur goût; car, à la fin du 
XVII® siècle et au commencement du xviii®, les produits 
de l'usine de Saint-Cloud étaient déjà très renommés, 
très appréciés, et le docteur Martin Lister, voyageant en 
France en 1698 pour s'instruire dans les arts et les in- 
dustries françaises, ne manqua point d'aller visiter la 
manufacture de Chicaneau, dont il parle de la manière 
suivante : 

« J'ai vu la poterie de Saint-Cloud et j'en suis très 
content; car je l'avoue, je n'ai pu trouver aucune diffé- 
rence entre les articles faits dans cet établissement et 
la plus belle porcelaine de Chine que j'aie vue. Cepen- 
dant les peintures en étaient beaucoup mieux exécu- 
tées, nos ouvriers étant bien meilleurs artistes que les 
Chinois ; mais l'émail de cette porcelaine n'est nulle- 
ment inférieur à celui des porcelaines chinoises en 
blancheur, en égalité de surface et en absence de tout 
défaut. 

» On vend à Saint-Cloud ces poteries à un prix très 
élevé; on demande plusieurs écus pour une seule tasse 
à chocolat. On a vendu des services de thé à raison de 
400 livres le service. » 

Lister ajoute que M. Morin, propriétaire. de cet éta- 
blissement, exploitait depuis plus de vingt-cinq ans le 
secret de la fabrication de cette pâte ; mais qu'il n'avait 
réussi que depuis trois ans à l'amener à ce degré de 
perfection. Ce qui fait remontera 1695 la découverte en 
France de la porcelaine tendre, par conséquent à une 
époque aatérieure de quinze années à celle delà fabri- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 403 

cation à Meissen, par Jean- Frédéric Boettcher, de la 
porcelaine dure. 

« Deux ans plus tard, le 3 septembre 1700, madame 
la duchesse de Bourgogne (nous dit le Mercure de 
France), ayant passé par Saint-Cloud et tourné le long 
de la rivière, pour aller chez madame la duchesse de 
Guiche, fit arrêter son carrosse à la porte de la maison 
où MM. Chicaneau ont établi depuis quelques années 
une manufacture de porcelaines fines, qui sans contre- 
dit n'a point de semblable dans toute TEurope. Cette 
princesse prit plaisir à voir faire sur le tour des pièces 
d*un beau profil. Leurs Altesses Royales, Monsieur et 
Madame, font souvent Thonneur à MM. Chicaneau 
d'aller voir leur manufacture. Ils reçoivent aussi de fré- 
quentes visites de princes, de seigneurs, d'ambassa- 
deurs et de toutes sortes de curieux qui viennent chaque 
jour admirer la beauté dés ouvrages qui s'y fabriquent 
et dont il se fait un grand débit pour les pays étran- 
gers. Ils ont établi leurs magasins pour la vente de 
leurs porcelaines à Paris, au coin de la rue Coquillière 
et des Petits-Champs, proche la place des Victoires. » 

Il semble résulter une contradiction de cette seconde 
énonciation, car Martin Lister indique comme proprié- 
taire le sieur Morin, et le Mercure nomme Chicaneau : 
nous croyons que c'est la bonne version, et que Morin 
devait être le chimiste de l'établissement. 

La vogue dont parle le Mercure de 1700 devait se 
continuer longtemps; car, dans le journal de Duvaux,le 
célèbre marchand attitré de la cour, publié par M. Cou- 
rajodetqui embrasse une période d'une douzaine d'an- 
nées, de 1748 à 1759; il est fait mention plusieurs fois 
de la porcelaine de Saint-Cloud. 

« Du 12 septembre 1730. — Vendu à M. le comte du 
Luc, huit tasses et soucoupes, ppt à sucre de Saint-Cloud 
et un grand cabaret de la Chine. 42 livres. 



402 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

artificielle. Nous laisseroDS cette entreprise à de plus 
doctes et plus experts que nous, et nous nous contente- 
rons de parler en simple amateur, au point de vue ar- 
tistique et historique, d'une charmante porcelaine à la- 
quelle on n'a pas, selon nous, rendu la justice qu'elle 
mérite. 

Nos aïeux avaient meilleur goût; car, à la fin du 
XVII* siècle et au commencement du xviii®, les produits 
de Tusine de Saint-Cloud étaient déjà très renommés, 
très appréciés, et le docteur Martin Lister, voyageant en 
France en 1698 pour s'instruire dans les arts et les in- 
dustries françaises, ne manqua point d'aller visiter la 
manufacture de Chicaneau, dont il parle de la manière 
suivante : 

« J'ai vu la poterie de Saint-Cloud et j'en suis très 
content; car je l'avoue, je n'ai pu trouver aucune diffé- 
rence entre les articles faits dans cet établissement et 
la plus belle porcelaine de Chine que j'aie vue. Cepen- 
dant les peintures en étaient beaucoup mieux exécu- 
tées, nos ouvriers étant bien meilleurs artistes que les 
Chinois ; mais l'émail de cette porcelaine n'est nulle- 
ment inférieur à celui des porcelaines chinoises en 
blancheur, en égalité de surface et en absence de tout 
défaut. 

» On vend à Saint-Cloud ces poteries à un prix très 
élevé; on demande plusieurs écus pour une seule lasse 
à chocolat. On a vendu des services de thé à raison de 
400 livres le service. » 

Lister ajoute que M. Morin, propriétaire de cet éta- 
blissement, exploitait depuis plus de vingt-cinq ans le 
secret de la fabrication de cette pâte ; mais qu'il n'avait 
réussi que depuis trois ans à l'amener à ce degré de 
perfection. Ce qui fait remonter à 1695 la découverte en 
France de la porcelaine tendre, par conséquent à une 
époque antérieure de quinze années à celle de la tabri- 



DHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 403 

cation à Meisseu, par Jean- Frédéric Boettcher, de la 
porcelaine dure. 

« Deux ans plus tard, le 3 septembre 1700, madame 
la duchesse de Bourgogne (nous dit le Mercure de 
France), ayant passé par Saint-Cloud et tourné le long 
de la rivière, pour aller chez madame la duchesse de 
Guiche, fit arrêter son carrosse à la porte de la maison 
où MM. Chicaneau ont établi depuis quelques années 
une manufacture de porcelaines fines, qui sans contre- 
dit n'a point de semblable dans toute l'Europe. Cette 
princesse prit plaisir à voir faire sur le tour des pièces 
d'un beau profil. Leurs Altesses Royales, Monsieur et 
Madame, font souvent l'honneur à MM. Chicaneau 
d'aller voir leur manufacture. Ils reçoivent aussi de fré- 
quentes visites de princes, de seigneurs, d'ambassa- 
deurs et de toutes sortes de curieux qui viennent chaque 
jour admirer la beauté des ouvrages qui s'y fabriquent 
et dont il se fait un grand débit pour les pays étran- 
gers. Ils ont établi leurs magasins pour la vente de 
leurs porcelaines à Paris, au coin de la rue CoquilUère 
et des Petits-Champs, proche la place des Victoires. » 

Il semble résulter une contradiction de cette seconde 
éûonciation, car Martin Lister indique comme proprié- 
taire le sieur Morin, et le Mercure nomme Chicaneau : 
nous croyons que c'est la bonne version, et que Morin 
devait être le chimiste de l'établissement. 

La vogue dont parle le Mercure de 1700 devait se 
continuer longtemps; car, dans le journal de Duvaux,le 
célèbre marchand attitré de la cour, publié par M. Cou- 
rajodetqui embrasse une période d'une douzaine d'an- 
nées, de 1748 à 1759; il est fait mention plusieurs fois 
de la porcelaine de Saint-Cloud. 

a Du 12 septembre 1750. — Vendu à M. le comte du 
Luc, huit tasses et soucoupes, ppt à sucre de Saint-Cloud 
et un grand cabaret de la Chine. 42 livres. 



404 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

. Du 4 juin 1755. - Vendu à M*' le Garde des Sceaux, 
une toilette de bois d'acajou massif avec un tiroir, les 
garnitures de Saint-Cloud. 120 livres. 

» Du 9 juillet 1755. - Vendu à M- la marquise de 
Pompadour, huit gobelets et soucoupes de Samt-Lloua 
et six coquetiers pour la laiterie. 58 livres. » 

Le comte du Luc dont il est question est probab e- 
ment celui dont le cabinet fut vendu après deces, les 
22 et 23 septembre 1777, et qui, ne renfermant que 
53 numéros, monta à la somme de 38,805 livres 9 sous, 
somme relativement importante pour une vente com- 
prenant aussi peu d'objets. - Si les acheteurs ne sont 
pas en plus grand nombre dans le journal de Duvaux, 
on voit du moins que ce sont personnes de goût et ae 
qualité. 

Voici encore un autre document que nous citerons 
entier : 

« Il y a quinze ou vingt ans que l'on a commencé en 
France à tenter d'imiter la porcelaine de la Chine; les 
premières épreuves qui furent faites à Rouen réussirent 
assez bien, et Ton a depuis si heureusement perfec-. 
tienne ces essais dans les manufactures de Passy et de 
Saint-Cloud, près Paris, qu'il ne manque presque plus 
aux porcelaines françaises, pour égaler celles de la 
Chine, que d'être apportées de cinq ou six milles lieues 
loin et de passer pour étrangères dans l'esprit d'une 
nation accoutumée à né faire cas que de ce qu'elle ne 
possède point, et à mépriser ce qu'elle trouve au milieu 
d'elle. 

» En effet, pour la finesse du grain de la matière, pour 
la beauté de la forme des vases, pour l'exactitude du 
dessin et pour l'éclat des couleurs, surtout du bleu, il 
faut avouer que les porcelaines de Quangsi [sic) ne sont 
pas plus parfaites que celles de France; une seule chose 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 405 

manque à ces dernières, c'est l'œil du blanc, qui est 
encore un peu louche, ou quelquefois trop msiiie {sic). y> 
(Article porcelaines. DicHonfiaire universel du Com- 
merce, ouvrage posthume du Sieur Jacques Savary des 
Brûlons, inspecteur général des manufactures pour le 
Roy, à la douane de Paris. Edition de 1748. Il résulte 
de l'approbation que le manuscrit était antérieur à 
1723.) 

Nous glisserons rapidement sur l'histoire de l'éta- 
blissement, en ne citant que quelques dates et quelques 
noms essentiels. 

Le premier fabricant et inventeur de la porcelaine 
tendre est Pierre Chicaneau, qui n'avait rien de com- 
mun avec le Chicaneau des Plaideurs de Racine. Dès 
rorigine de la fabrique, la marque est un soleil, en 
bleu, au grand feu, adoptée comme une flatterie à 
l'adresse du roi-soleil et de sa devise : Nec pluribus 
impar. 

Le 12 avril 1713. Lettres patentes du roi accordant 
« à M™® Barbe Coudray , veuve de Pierre Chicaneau, Jean- 
Baptiste-Picrre et Geneviève Chicaneau, tant conjoin- 
tement que séparément, leurs hoirs et ayants cause de 
faire dans le bourg de Saint-Cloud et dans telles villes 
et autres lieux de nostre royaume que bon leur sem- 
blera, excepté néanmoins la ville et faubourg de Rouen, 
un ou plusieurs établissements de la manufacture de 
porcelaine fine de toutes couleurs, espèces, façons et 
grandeurs, etc., etc. » 

Avant d'obtenir pour elle et ses enfants le privilège 
royal, la veuve de Pierre Chicaneau avait épousé Henri 
Trou, huissier de l'antichambre du duc d'Orléans; mais 
celui-ci n'avait pu paraître dans les actes officiels, 
parce qu'il n'appartenait pas à la corporation des faïen- 
ciers, et il se fit recevoir le l®' septembre 1706. 



406 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Chef de la fabrique, Trou fit mettre sur les produits 
son chiffre si connu : 

+ 
s. c. 

T. 

Puis,en 1722, arrêt qui, en rappelant une première pro- 
rogation de dix années accordée le 15 mars 1715, par 
le roi Louis XIV, aux entrepreneurs de la manufacture 
de Saint-Cloud, octroyait une nouvelle prorogation de 
vingt ans, nommément à Jean-Baptiste Chicaneau, Marie 
Moreau, veuve Pierre Chicaneau, Henri et Gabriel 
Trou, enfants du second lit de Barbe Coudrey, et, â 
partir de cette époque, la manufacture se divise. Trou 
dirige Saint-Cloud, et Marie Moreau ouvre une autre 
usine dans le faubourg Saint-Honoré. Les porcelaines 
marquées 

c. M. 
+ 

sont probablement de cette seconde fabrique. 

On voit, par ce qui précède, que la fabrique de 1695 
existe encore en 1757. D'autres documents seront peut- 
être retrouvés plus tard, qui serviront à établir la filia- 
tion et la transmission de rétablissement et il ne nous 
reste plus qu'à définir le caractère de décoration de la 
porcelaine et les différentes formes de fabrication qu'elle 
a employées. 

Et d'abord, depuis l'origine jusqu'à la fin, la fabrique 
a conservé fidèlement le type primitif de son ornemen- 
tation ; type charmant d'ailleurs et résumant, dans des 
arrangements d'un goût irréprochable, le style décora- 
tif de l'époque de Louis XIV, qui précède la régence. Un 
de nos amis, M. L. Leroux, un de ces amateurs modes- 
tes et désintéressés dont l'espèce devient de plus en 
plus rare chaque jour, collectionneur fervent de céra- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN i882. 407 

mique et possesseur de très belles pièces de Nevers et 
de Rouen, a eu Theureuse idée d'apprécier depuis 
longtemps ces gracieuses productions, dont il a réuni 
près de cent pièces; avec une bonne grâce charmante, il 
a bien voulu mettre sa collection à notre disposition, 
ce qui nous a permis d'étudier à notre aise les pièces 
qui nous ont paru dignes d'être présentées comme des 
spécimens remarquables de la fabrication. 

Le décor de Saint-Cloud se compose de lambrequins 
suspendus à des nœuds de rubans, de vases eptourés 
d'arabesques, de rinceaux délicats rappelant le décor 
rouennais que M. Potier appelle décor de ferronnerie. 
— M. Leroux possède de ce décor une potiche et deux 
fiasques qui l'accompagnent. La potiche a 21 centi- 
mètres de hauteur. La décoration est divisée en huit 
panneaux, séparés par une nervure en relief. Elle offre 
UQ vase supporté par une console sur laquelle sont 
placés deux cygnes affrontés au-dessus d'un léger lam- 
brequin. — Sur les bouteilles, la même décoration avec 
des mascarons et des trophées. Ce sont les seules pièces 
sur lesquelles le masque humain se soit présenté à 
nous. — Nous avons remarqué encore chez lui le plus 
petit pot que nous connaissions de cette fabrique. Il n'a 
que 3 centimètres de hauteur. Ce petit monument 
délicat est revêtu d'une minutieuse ornementation. 

Son bougeoir en forme de cône avec son éteignoir 
est, à notre avis, une pièce des plus rares dans son en- 
semble. 

La fabrique de Saint-Cloud n'a produit que des pièces 
de petites proportions; des tasses, des cafetières, des 
huiliers, des coquetiers, des sucriers, des salières 
rondes et en carré long, rarement des vases et des po- 
tiches, surtout des pots à poudres et à pommade for- 
mant des garnitures de toilette. 

Les pièces à décor polychromes sont très rares; nous 



408 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188Î. 

n'en connaissons que trois : un petit pot à crème appar- 
tenant à M'"^ Jubinal, un autre appartenant à M. le ba- 
ron Davillier et un grand cache-pot à M. Dupont-Auber- 
ville. 

M. Gasnault avait réudi un certain nombre de pièces 
de Saint-Cloud qui font partie maintenant du musée 
céramique de Limoges. M, Gustave Gouellain de Rouea 
en possède aussi quelques-unes, ainsi que M. le baron 
Davillier et M. le comte Lair, qui a un charmant sucrier 
en forme de vase. 

Le succès de la fabrique des Chicaneau devait natu- 
rellement stimuler la copie. Aussi, presque toutes les 
fabriques de pâte tendre du xviii® siècle ont-elles repro- 
duit le décor de Saint-Cloud. Quelques-unes ont même 
copié les pièces, en les signant de leurs marques de 
fabrique, et nous en avons souvent rencontré avec la 
marque de Chantilly, de Meissen et de Lille. 

Le musée de Sèvres et celui de Rouen peuvent aussi 
en moQtrer des échantillons. Quant au décor chinois, il 
est très rare, et nous n'en avons vu que deux pièces, un 
sucrier et une soucoupe dans la collection de iM. L. Le- 
roux. Constatons-le, ces pièces sont loin d'avoir le 
mérite et le charme du décor habituel de la fabrique. 

Chicaneau a eu de nombreux imitateurs. Il avait 
donné l'élan. On le suivit. 

En 1725, le sieur Ciquaire-Ciroux, ancien transfuge 
de Saint-Cloud, se mit, sous la protection du prince de 
Coudé, à imiter à Chantilly la porcelaine coréenne dont 
il avait eu les modèles sous les yeux dans la collection 
de son protecteur. 

1735. -— François Bardin fonda à Mennecy une fa- 
brique sur la propriété du duc de Villeroy, au lieu dit 
des Petites-Maisons. 

1740. — Les frères Dubois^ quittant Chantilly sous 



L»HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ W 1882. 409 

la protection de M. de Fulvi et avec Targent de M. Orry, 
s*installèreûl à Vincennes. 

1748. — Peterynck acheta à Fouquez son établisse- 
ment de Tournai et se mit à fabriquer de la porcelaine. 

1751. — Jacques Chapelle hnia à Sceaux une ma- 
nufacture de faïences et de porcelaines, placée sous la 
protection du duc de Penlhièvre. 

1753. — Le 19 août, un arrêt du roi accorda à Éloi 
Bricàard le privilège de la fabrication de la porcelaine 
à Vincennes, avec le titre de Manufacture royale de 
porcelaines de Vincennes. 

Répétons, en terminant, ce que nous disions en com- 
mençant : notre patriotisme doit être fier de constater 
que les débuts de la porcelaine aient été faits chez 
nous. Saint-Cloud est le berceau de cette découverte. 
La pâte tendre des Chicaneau a été le point de départ 
des essais tentés plus tard à Meissen. L*Allemagne n'a 
fait que nous suivre dans la voie que nous lui avions 
ouverte. Aussi Voltaire avait-il raison de dire dans son 
Siècle de Louis XIV y en parlant de cette fabrication : 
« On a commencé à faire de la porcelaine à Saint-Cloud 
avant qu'on n'en fît dans le reste de l'Europe. » 



35 



XXXIV 



Nouvelle vente Courbet. — Souvenirs sur le maître d'Ornans. — 
L'habitude de la brosse. — Corot, le chicard du Parnasse. — 
Les allégoHes de l'Opéra. — Un fusil à vent pour jambe de 
bois. — La grande colère de Dumas fils contre Courbet. — 
Reprenez votre croix d'honneur! — Bonjottr, monsieur Cour- 
bet, — Franz Halz et Rembrandt copiés par Courbet. — La con- 
trefaçon suisse. — Tableaux vendus et prix obtenus. — La 
varice et les avarlcieux. — Heureux acquéreurs. 



PariSy 18 juillet. 

Quelle raison impérieuse commandait de faire cette 
vente à une époque aussi mal choisie de Tannée. 

La saison était close. Paris, enchanté de soleil, se 
promenait dans les champs. Ivre de liberté, il était déjà 
parti pour les eaux ou en voyage. 

C'était risquer, dans une entreprise hardie, un échec 
sur le nom d'un maître. 

Un règlement d'héritage, impossible à reculer, en 
avait décidé ainsi. Le père de Courbet était mort, il fal- 
lait arriver à un partage dans la famille. 

Voilà pourquoi, après avoir été exposés à l'école des 
beaux-arts, quelques-uns des tableaux et des dessins 
sont arrivés se ranger en bataille à la salle 8 de l'hôtel 
Drouot, pour passer sous le marteau de M** Chevallier, 
revenu exprès de Londres où il assistait à la vente 
Hamilton. 

Le peintre d'Ornans ! il y a toujours quelques épisodes 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 4il 

à raconter sur lui quand ce nom se trouve au bout de 
notre plume. J'ai déjà parlé de lui longuement dans mon 
premier volume. J'y reviens encore. Les aneedotes sont 
la menue monnaie des biographies. 

En exil, il menait une vie très simple à la Tour-de- 
Peiz. De ce dur calcaire jurassien, rien ne put l'effé- 
miner. Il n'avait pas de domestique, il faisait lui-même 
sa soupe et son ménage. Aujourd'hui les peintres qui 
jettent en entrant leur pardessus fourré aux larbins des 
Mirlitons, ne comprennent plus cela. On raconte qu'un 
jour, en hébergeant un ami, celui-ci trouva le matin 
une bottine cirée devant sa porte. Le maître peintre cirait 
tranquillement l'autre. — « L'habitude de la brosse, » 
lui dit-il en riant. 

Les anecdotes sur lui abondent, du reste. Rien qu'avec 
elles on écrirait un livre. Il avait, à propos de ses con- 
frères illustres, de ces mots qui lui appartenaient bien. 

— Cet homme, disait-il, en parlant de Corot, cet 
homme qui fait danser des nymphes dans des paysages 
ennuyeux, c'est le cMcard du Parnasse. 

— Des Greuze, faisait-il un jour en haussant les 
épaules devant M. de Nieuwerkerke, c'est rien du tout 
à faire, les Greuze ! Je vous en ferai tant que vous le 
voudrez des Greuze, monsieur le comte. 

Courbet, dans cette sortie humoristique, copiait David 
qui proposait de brûler tous les Boucher et tous les 
Fragonard, comme étant des peintures de courtisans 
faites pour des courtisanes. 

— L'Opéra ne sera beau, disait-il.encore, que lorsqu'on 
ôtera toutes les allégories dont il est badigeonné, pour 
me faire peindre au fronton la Tragédie et la Musique. 

Voici un épisode peu connu raconté par M. Léon 
Séché dans sa spirituelle chronique hebdomadaire du 
Phare de la Loire, 

Les alliés avaient voulu abattre la colonne en 181S, 



412 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

et n'avaient pu. Courbet, plus fort qu'eux, trouva le 
moyen de la jeter par terre. Le jour où elle tomba, il 
était avec Jules Vallès, place Vendôme, dans un état 
de surexcitation qui frisait la folie. 

— Tenez, Vallès, dit le directeur des beaux-arls 
de la Commune avec un rude accent franc-comtois, 
vous voyez ce vieux grognard qui regarde l'entrée de 
la colonne. Regardez-le en face. Vous croyez peut-être 
que c'est l'invalide à la tête de bois; pas du tout. Cette 
jambe de bois est un fusil à vent, et la vieille bête est 
capable de nous tirer dessus quand la colonne va 
tomber. 

Et quand tout fut fini, il poussa un gros soupir de 
satisfaction, puissant comme un soufflet de forge. 

Très certainement, Courbet fut un moment dévoyé, 
et c'est pour cela que le conseil de guerre se montra si 
indulgent pour lui. Nous ne chercherons pas à le réha- 
biliter au point de vue politique. Il eut tort ; mais il ne 
méritait pas la philippique violente de Dumas fils, lors 
de sa mort. L'ami du réaliste Vollon a écrit ces lignes 
qu'il regrettera quelque jour : 

a La République a des générations spontanées, des 
» éclosions subites de phénomènes imprévus, inanaly- 
d sables, éphémères, gigantesques, ombres chinoises 
» colossales qui viennent gesticuler, pousser un cri et 
» mourir sur un fond rougi par le feu et le sang. De 
» quel accouplement fabuleux d'une limace et d'un 
» paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suin- 
» tement sébacé peut avoir été généré, par exemple, 
» celte chose qu'on appelle Gustave Courbet? Sous quelle 
» cloche, à l'aide de quel fumier, par suite de quelle 
» mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d'oedème 
» flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, 
» ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et 
» impuissant ! — Ne dirait-on pas une farce de Dieu, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 413 

» si Dieu que ce non-être a voulu détruire était capable 
» de faire et pouvait se mêler de cela ? 

Courbet^ un monstre hideux ! allons donc ! C'est de 
la colère et de la passion politique éclatant tout d'un 
coup, comme le jour où Veuillot a écrit : Carpeaux fait 
puer le marbre, et Courbet fait puer le chfissis. 

Le calme s'est fait autour de sa mémoire. Le temps 
l'a réconcilié avec l'opinion. Jugeons-le avec impartialité 
en lui tenant compte de sa sincérité, ce trait essentiel 
de son caractère. Aussi bien, aujourd'hui tous ses ridi- 
cules, toutes ses théories étranges doivent être oubliées. 

Il ne s'était pas jeté dans la Commune pour acquérir 
un nom? — Il était célèbre. Pour chercher la fortune? 
— Il avait bien au delà de ses besoins. 

Ne le prenons donc pas au sérieux lorsqu'il joue au 
fantoche poUtique, et non plus lorsqu'il se gobe. Appré- 
cions-le seulement au point de vue artistique. Courbet 
a sa place marquée dans notre histoire de l'art. Ne 
voulant être l'ombre pâle d'aucun autre, il s'était dit : 
« Tu n'imiteras pas 1 dût cette conduite retarder Theure 
de tes succès. Tu iras devant toi méprisant les plus 
violentes protestations. » Et, ne voulant pas arriver 
coûte que coûte, ne s'occupant ni de la mode qui faisait 
le succès des uns, ni des clairons du journalisme qui 
vantait les mérites des autres , il se mit à travailler à 
l'écart. Il fut lui, c'est-à-dire un grand et fécond artiste, 
avec une manière spéciale, un tempérament robuste et 
des élans spontanés. Il eut ces grandes pensées qui 
émanent toujours du cœur, comme l'a ditVauvenargues. 
Élève de la simple nature, réprouvant le poncif, le 
peintre de V Enterrement d'Ornans protesta contre 
toutes les traditions classiques. L'idéal n'était pas du 
tout son fait. Cest réel: tel était son mot ordinaire. 

Courbet ne peignait que ce qu'il voyait, et il arrivait 
ainsi, malgré lui, à la poésie, par la seule puissance 

35. 



414 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

du vrai. Pascal, bien avant lui du reste, avait dit : 
« La peinture doit attirer Tadmiration par la ressem- 
» blance des choses dont on n'admire pas les orlgi- 
» naux. » 

Il eut un beau mouvement d'humeur, ce paysan du 
Danube, à la tenue débraillée, mais au profil assyrien, 
aux rudesses triviales, mais aux réalités puissantes, 
lorsqu'il refusa la croix que venait d'accepter le peintre 
Yvon et que lui offrait également M. Richard, ministre 
des beaux-arts de l'Empire dernier. Cela nous remet en 
mémoire les vers tintamaresques, en rimes couron- 
nées, que fit sur ce sujet l'un de nos amis, Paul Nogent, 
alors sur les bancs du collège. 

Comme devant Richard, chaque bonapartiste, 

Artiste, 
Pour obtenir la croix lâchement se courbait. 

Ce Courbet, 
Lutteur qu'une fierté digne, romaine, épique. 

Mène et pique 
Dit : je fais fi, de par mon maître Delacroix, 

De la croix ! 
Je ne veux pas qu'en ton râtelier monarchique, 

Mon art chique 
Le vil foin que ta main distribue au riche art, 

Richard! 
* Beaucoup, par le chemin pur où s'empresse Yvon, 

En presse y. vont. 
Mais devant les présents que l'impérial coffre 

Offre, 
Hippocrate, j'ai seul, de ton austérité. 

Hérité. 

« Comme on s*esl moqué, dit Jules Clarelie, du tilre 
extraordinairement prétentieux d'un des meilleurs 
tableaux du maître : Bonjour, Tnonsieur Courbet I Au- 
jourd'hui, les vanités du réaliste se sont évanouies 
devant la réalité de la mort, et lorsqu'on a accroché au 
Louvre le tableau que M^^'' Courbet a donné au musée» 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 415 

c'est Velasquez lui-même, le maître des Borrachos et 
des Fllandières qui, la nuit, à l'heure où les maîtres 
conversent entre eux dans la grande galerie pleine 
d'ombre, accueille le nouveau venu par la scie d'ate- 
lier d'autrefois, la gouaillerie du temps jadis, devenue 
maintenant un salut de la postérité : 
— Bonjour, momieur Courbet ! 

Revenons à la vente du 28 juin. 

Les tableaux de cette vente étaient bien des vrais 
Courbet, et, à ce propos, rappelons pour l'avenir une 
lettre d'un marchand d'objets d'art à Genève, adressée 
le 16 juin 1874 au rédacteur en chef du journal la 
République française : 

« Votre journal, dit-il, ayant imprimé qu'il s'est fondé à Genève 
une fabrique de faux Courbet, je voue prie de vouloir bien annon- 
cer que ma maison n'a aucun rapport avec cette officine. D'ailleurs, 
on ne fabrique pas seulement à Genève de faux Courbet, mais on 
y fait aussi des contrefaçons de Corot, de Daubigny, de Rousseau, 
. voire même de Henri Regnault et de Calame. 

» Paul Pia. » 

Avis aux acquéreurs futurs. Ils seront forcés d'y regar- 
der de très près désormais. 

Quoique limitée, cette vente témoignait cependant, 
une fois de plus, par quelques œuvres seulement de la 
puissance de l'artiste dans les aspects les plus variés. 
Etudes de lutteurs enlacés, carnations bitumées de bai- 
gneuses, types de mendiants déguenillés, silhouettes 
de grands arbres, rochers moussus, éclat du soleil sur 
les chemins poudreux, lumière tamisée par le feuillage, 
ciel couvert par des nuages, — tout, sous ce pinceau 
puissant, apparaissait reproduit tel qu'il est. 

Courbet, toujours un peu dramatique, aimait les vio- 
lences, les tourmentes, les tragédies d^ la ns^ture. Par- 



416 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

tout OU il passait, son talent, ainsi que la diane qui 
réveille les cœurs endormis, éclatait comme une fanfare. 

Chose rare 1 à côté de ces œuvres originales, se trou- 
vaient deux copies de ses maîtres préférés : Franz 
Hais et Rembrandt. Deux copies par Courbet, cela ne se 
voit pas tous les jours! surtout quand Tune d'elles a 
provoqué ce paradoxe insensé : 

— J'ai copié un Rembrandt. C'est mieux que lui. J'ai 
peint dans la pâte, lui mettait des glacis. Il faisait ce 
qu'il pouvait. 

On rencontrait aussi dans cette vente des dessins fins 
et originaux recueillis dans les cartons du maître. 
Œuvres inédites, conduisant à la parfaite connaissance 
du peintre, et faites dans une courte séance, à part, les 
Femmes dans les blés, présentées au public à l'Exposi- 
tion particulière du pont de l'Aima. 

La vente qui nous occupe n'ayant été citée nulle part, 
il y a quelque intérêt pour l'avenir à en conserver 
trace. Voyons donc maintenant le résultat détaillé de 
l'adjudication faite devant quelques amis fidèles et un 
très petit nombre d'artistes encore à Paris. 
Voici quelques-uns des prix atteints par les enchères : 
Les Lutteurs. Le catalogue de 1867 dit que, sous 
cette toile, on retrouverait en grattant, la Nuit de Wal- 
pur gis, tableau allégorique résumant le Faust de Gœthe, 
un des premiers essais de l'artiste. Ces lutteurs peints 
en pleine pâte sont bien vrais ! Les voici aux prises, face 
contre face, poitrine contre poitrine, leur respiration 
devient haletante; ils se tordent, ils s'enlacent, ils 
s'étreignent à s'étouffer, vont se quitter et se reprendre 
avec furie. Quelle belle passe, quelle attaque plus alerte 
que l'adresse elle-même! Quelle défense plus souple 
que l'agilité! Un dernier coup d'épaule va faire tomber 
bientôt le récalcitrant. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 417 

Très beau de mouvement, ce tableau a été acheté 
5,800 francs par M. Cusenier qui déjà Tannée dernière, 
à la première vente de Courbet, avait fait de nombreuses 
acquisitions. 

Il ne sait pas sans doute que Nadar, Tauteur d'un 
charmant livre: Quand fêtais étudiant, s'écria un jour 
devant ces lutteurs dont les veines gonflées faisaient 
saiUie comme dans ceux de Falguière : 

— Décidément, Molière avait raison : Peste soit de la 
varice et des avaricieux. 

Au même fidèle et fervent amateur du maître d'Or- 
nans les œuvres suivantes : 

V Aumône d'un mendiant à Ornants, toile de 2™, 10 de 
haut sur 1",75 de large. Ce morceau est un absolu 
chef-d'œuvre. — 9,000 francs. 

Les Rochers de Monthiers. Vigoureusement rendus, 
ces rochers recouverts de mousses et de lichens. Signés 
et sans date. Haut. 0™,9S, larg. î",30. 2,650 francs. 

Bord du Lac. Étude signée. Haut. 0™,95,larg. l'",20. 
1,630 francs. 

Au même encore : 

Vigneronne de Montreux. Haut. 1 met., larg. 0™, 21. 
1,600 francs. 

Un portrait de femme. Signé et daté de 1859. 
560 francs. 

Étude de Tête de femme. Signé G. Courbet. Haut. 
0°»,47, larg. 0"\35. 

Adjugées à W^* Courbet, qui les reprenait à la succes- 
sion de son père, comme souvenirs de son frère, les dix 
toiles dont voici la nomenclature : 

Le Cheval dérobé, courses de Fontainebleau, exposé 
au Salon de 1861, sous le titre : Le Piqueur. Haut. 
1^95, larg. 2"»,30. 3,400 francs. 



418 L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Baigneuse vue de dos. H. 1",28, larg. 0'°,97. Sigûée 
à droite : 68, Gustave Courbet. Ce tableau merveilleux, 
réservé pour des expositions particulières, vaut la Vague 
et les Vanneuses du Musée de Nantes. Ce n'est point 
une nymphe mythologique, mais une madone aux splen- 
deurs charnues, pourvue de larges développements. 
C'est vécu. Le modelé des bras, la fraîcheur et Téclat 
de répiderme, les ombres transparentes et légères du 
torse ont la séduction enchanteresse du vrai qui seul 
est beau. 

Diderot Ta dit : c'est la chair qui est difficile à rendre. 
» C'est ce blanc onctueux égal sans être pâle ni mat; 
» c'est le mélange de rouge et de bleu qui transperce 
» imperceptiblement; c'est le sang, c'est la vie qui font 
» le désespoir du coloriste. Celui qui a acquis le senti- 
» ment de la chair a fait un grand pas ; le reste n'est rien' 
» en comparaison. Mille peintres sont morts sans avoir 
» senti la chair; mille autres mourront sans l'avoir 
» sentie. » 

Courbet, a dit de son côté, son ami et histographe 
M. Castagnary, a fait des femmes de toutes les cou- 
leurs, rousses, blondes et brunes; dans toutes les posi- 
tions, debout, assises, couchées ; sous tous les noms : 
baigneuses, dormeuses, paresseuses; dans toutes les 
lumières : soleil des plages, verdure des bois, pénombre 
des boudoirs. Mais cette femme-là, la Baigneuse me 
de dos, est l'un de ses chefs-d'œuvre. Il le savait bien, 
dii reste; car, en la montrant dans son atelier, il disait 
avec orgueil : 

— C'est du sur- Velasquez, 

Aussi a-t-elle été vendue 14,000 francs, et ce n'est 
pas le prix qu'elle vaut. 

Portrait de Rembrandt, copie faite au Musée de 
Munich. Haut. 0™,87, larg. 0™,73. 4,810 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 419 

Portrait de M, T. Marlet, en 1851. Haut. 0"»,45, 
larg. 0'°,37. 680 francs. 

Le château de Chillon. Signé, en 1874. Haut. 0"»,65, 
larg. 0^81. 1,320 francs. 

On autre Château de Chillon, fait en 1873. Paysage 
vert, frais, éclatant de couleur. Haut. 0",86, larg. 1",21. 
1,960 francs. 

Une Tempête sur le lac, rendue par le couteau à 
palette avec un rare bonheur. Haut. 0",55, larg. 0"»,45. 
745 francs. 

Une Marine. Haut. 0»,33, larg. 0«^,46. 980 francs. 

Autre Marine, non signée. Haut. 0™,33, larg. 0»",34. 
500 francs. 

La Mort de Petit Pierre à Ornans. Signée à gauche. 
Haut. 1 met., larg. l'",40. 1,050 francs. 

Quelques-unes des toiles qui précèdent iront sans doute 
dans nos musées. Aux dons nombreux que M"® Courbet a 
déjà faits, elle vient d'ajouter encore dernièrement, pour 
à la ville de Paris, l'esquisse des Pompiers se rendant 
à un incendie. 

M. Bernheim, un marchand bien avisé, a acheté, avec 
la certitude de faire un beau proQt : 

Chasseurs à cheval retrouvant la piste, épisode de 
chasse à courre, sans date ni signature. Haut. 1",10, 
larg. 0™,91. Exposés en 1867. 1,600 fr. 

Le Veau, signé à droite, 73. Haut. 0",88, larg. i™,16. 
2,520 francs. Bonne inspiration, cette acquisition à ce 
prix ! 

La Sorcière^ d'après Franz Hais, copiée sur le tableau 
original de la galerie Suermondt. Haut. 0™,85^ larg. 
O'-^eg. Signé. 2,000 francs. 

Avant ïorage, sur le lac. Haut. 0™,30, larg. 0™,31. 
400 francs. 

M. Hecht, Taimable négociant de la rue du Château- 
d'Eau, l'ami de Manet, très féru de l'école impression- 



420 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

niste, a fait pour son compte ou pour celui d'autrui 
quelques bons achats : 

Le Naufrage dans la neige, étude dans les monta- 
gnes du Jura. Signé et daté en 1860. Haut. 1™,38, larg. 
2 met. 1,740 -francs. 

Portrait de M^^ ***. Haut. l™,74,larg. 1°»,08. 1,210 
francs. 

M. Barbedienne, un bronzier qui sera plus célèbre 
encore au xx« siècle qu'au xix«, s'est offert pour 1,530 fr. 
Chailly-sur-Clarence. Haut. 0™,95, larg. 1^ï»,20 et pour 
820 francs, Emilius, eheval du luiras de Saisîtes, une 
belle élude. 

C'est à M. Blondon que V Homme au casque, haut. 
0'»,56, larg. 0",46, a été adjugé, 1,020 francs; —à M. de 
Bray, la D&nt de Jaman, signée. 1,680 francs; — à 
M. Cahen d'Anvers, Châtaigniers en automne (parc 
des Crêtes). Signé. 1,150 francs ; —à M. Diot, Pommes 
rouges et blanches (avec la mention Sainte-Pélagie). 
1,300 francs ; — à M. Delaunay (le peintre ou l'acteur?) 
Le Retour au pays. Signé. 860 francs ; — à M. Landau, 
le Fossoyeur. Signé G. C. 515 francs. Haut. 0"',30, 
larg. 0™,40 ; — au prince Zurbo, Psyché, étude de 82 
sur 65. Signée. 1^260 francs. 

Ont acheté encore : 

M. Kœnigswarter, Soleil couchant, marine signée. 
Haut. 0™,39, larg. 0",53. 750 francs ; et Femme endormie, 
haut.0^,70 sur 0™,94, une splendide étude. 2,020 fr. 

M. Gugenheim, le Cèdre d'Hatiteville, haut. 0"»,81, 
larg. l'^jlO; 2,405 francs; et une Académie d'homme, 
étude magnifique, 0",70sur 0™,36. 525 franes. 

Parmi les acquéreurs de dessins, M. Brenot, un 
homme de goût, un spirituel amateur a su choisir trois 
petits crayons noirs : Jeun£ femme lisant^ 210 francs. 
Portrait de i/™« Urbain Cuenot, 250 francs. Étude de 
chêne [les Vendanges\ 160 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 421 

M. Templier est devenu l'heureux possesseur du 
crayon noir intitulé : les Femmes dans les blés. Signé 
adroite, G. Courbet, 1855. Dessin exposé en 1867, au 
Pont de TAlma, et tout récemment aux Beaux-Arts, 
sous le numéro 141. Il ne Ta payé que 660 francs. Ce 
n'est pas cher. 

M. Haro, l'expert, a voulu garder le souvenir de cette 
vente faite par 3on confrère Durand-Ruel, en achetant 
320 francs le beau dessin : le Jeune homme assis qui 
révélait des qualités de premier ordre. 

La vente' a produit 81,280 francs pour cinquante 
numéros. C'est un total peu élevé, a-t-on dit. Tel n'est 
pas notre avis, car beaucoup de toiles n'étaient que des 
esquisses. 

A la sortie, le baron Kœnigswarter, complimenté par 
l'un de ses amis, un financier, aussi riche que lui, sur 
son heureuse acquisition de la FemTne endormie, lui a 
répondu : « Il vous était facile de faire comme moi. On 
» ne vend pas du Courbet tous les jours, comme de la 
» rente à la corbeille des agents de change. » 

El maintenant, allons aux champs ou a la mer. La 
première session de l'hôtel des ventes est terminée. La 
séance est levée jusqu'à l'automne. 



36 



XXXV 



Le Louvre et le Bon-Marché font la curiosité. — Une rafle de 
tapisseries. — L'exposition spéciale. — La curiosité mise ea 
actions. — Un syndicat de grands banquiers. — L'entrepôt des 
objets d'ai't. — Le comptoir des faïences. — Armand Van Hedde- 
ghem. 



Paris; A septembre. 



Cela devait finir ainsi. Tout le monde s'en mêle. Ce 
ne sont plus les amateurs qui, sans patente et sans bou- 
tique, deviennent des marchands. Le Louvre et le Bon- 
Marché font la curiosité. 

Déjà, chaque année, dans leurs vastes magasins, 
agrandis avec une rapidité prodigieuse, avait lieu, au 
commencement de l'hiver, une grande exposition de ta- 
pis de prière recueillis un peu partout, à Koula, à Bag- 
dad, à Smyrne, à Soumack et à Chamaki. Sous la lumière 
tamisée par un vitrage dépoli, les moquettes anglaises 
aux reflets chatoyants se mêlaient aux classiques por- 
tières de Caramanie, les Daghestans aux tons noirs se 
déroulaient au milieu des Aubusson veloutés, les clas- 
siques tapis de Yordes se confondaient pêle-mêle dans 
un monceau qui s'effaçait en un clin d'œil sous la main 
fiévreuse des acheteurs. 

Dans cet immense capharnaûm, plus grand que tous 
les bazars de TOrient, la foule ignorante se pressait 
ce jour-là autour des rayons de la Chine, de la Perse 
et du Japon où l'ancien et le moderne se trouvaient 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 423 

confondus. Plus loin, sur des chevalets flânaient les 
tableaux de quelques peintres faméliques, cherchant 
des débouchés immédiats. De longues galeries en enfi- 
lade exhibaient, suivant les séductions du catalogue, 
des sacs égyptiens, des lots importants de broderies 
de Janina sur toile et sur soie, des velours antiques de 
Scutari, des moustiquaires de l'île de Rodes, et des voiles 
tissés d'or arrachés aux sultanes du Bosphore. 

C'était un début, mais on pouvait encore croire que 
cette excursion dans la domaine des objets d'art n'irait 
pas plus loin. 

Non, rélan au contraire était donné. Ces marchands 
du Temple tâtent sans cesse le pouls de cette déesse ca- 
pricieuse qui s'appelle la mode ! Ils savent passer habile- 
ment des manches plates aux manches à gigot, des 
manches pagodes aux manches collantes, des paniers 
aux fourreaux, des fourreaux à la crinoline pour reve- 
nir rapidement aux robes droites. 

L'essai des objets d'art avait réussi. Le public était 
accouru en foule. Le résultat, dépassant les espérances, 
ne pouvait que mettre en goût les maisons parisiennes; 
mais l'Orient était épuisé. Il fallait trouver autre chose. 
Pendant toute l'année de 1882, les acheteurs de ces 
grands établissements reçurent Tordre de faire, par des 
démarches réitérées, une rafle générale à l'étranger, 
en province, à l'hôtel Drouot, de toutes les tapisseries 
des Gobelins et de Beauvais qu'ils pourraient ren- 
contrer. 

Aujourd'hui, c'est un fait acquis. Comme au théâtre, 
il y a eu une première où on s'est disputé les places; 
un million de prospectus ont appelé le public à Yexpo- 
sition spéciale, et nous avons assisté à la grande mise 
en vente des affaires exceptionnelles en tapisseries. 

Voici, à des conditions modérées, des sujets religieux 
sur fond d'or, les Parques avec A tropos, les batailles de 



424 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Daniel ou Thistoire d'Ulysse et de Calypso. Voilà des 
scènes champêtres, des tapisseries gothiques où tous 
les personnages parlent, et leurs discours s'échappent 
comme une fusée de leurs bouches. Plus loin des ber- 
gerades de Boucher, la guerre de Troie, les présents 
d'Artaxercès, des tapisseries racontant les hauts faits 
d'armes des tournois, les luttes épiques et les grandes 
chevauchées des chevaliers de la Table ronde. Venez, 
messieurs, dit le livret, vous trouverez le plus vaste 
assorliment. Nous ne sommes pas hors de prix comme 
à la Croix de ma mère, inabordables comme du Passé, 
impossibles dans nos prétentions comme dans la rue de 
Buffaut ; venez, vous trouverez de tout. Nous laissons 
entrer, mais nous empêchons de sortir sans acheter. 
Aimez-vous les verdures? On en a mis partout. 

Et il y a comme cela, cinq à six cents tentures à prix 
variés, pour toutes les bourses, depuis le premier jus- 
qu'au cinquième étage; on les vend au mètre carré 
suivant Tàge, la provenance et l'état de conservation. 
Elles pendent tristement, accrochées au milieu des 
soieries de Lyon, des damas des Indes, des cretonnes, 
des reps multicolores et des mousselines brodées. Très 
étonnées, sans doute, après avoir quitté leurs aristocra- 
tiques demeures, de se trouver en pareille compagnie. 

Triste! triste! Ces épaves du vieux temps, quand le 
premier moment d'engouement sera passé, on les ven- 
dra à la porte, en fin de saison, à vil prix, sans pitié, 
comme tous les rossignols qui ont cessé de plaire et 
dont la mode ne veut plus. 

Mais ce n'est pas tout. Élevez vos cœurs, collection- 
neurs ardents. Le bruit court qu'un grand syndicat de 
banquiers est organisé pour procéder à des affaires sur 
une grande échelle. Déjà, dit-on, des achats importants 
ont été faits pour leur compte en France et à l'étranger. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 425 

Le programme est arrêté. On ira séduire les petites 
villes sans budget, les églises sans ressource, les châte- 
lains dans leurs terres. On enlèvera à coups de billets de 
Banque les dernières merveilles oubliées. Tout sera 
cherché. Tout sera bientôt connu. 

Apprêtez-vous, infatigables chercheurs du passé, à de 
nouveaux sacrifices. N'a-t-on pas parlé d'une société 
riche et puissante pour centraliser le commerce de la 
curiosité? Elle devait s'organiser par actions au capital 
de dix millions et choisir un vaste immeuble bien placé, 
au centre de Paris, comme le Crédit Lyonnais, sur le 
boulevard des Italiens. ♦Le projet pour l'exploitation de 
l'affaire, longuement étudiée, a même été imprimé et 
distribué pour lancer la nouvelle entreprise. 

Voyez tout de suite quel progrès 1 Nous avions l'en- 
trepôt des vins, nous aurons l'entrepôt de la curiosité; 
nous avons la halle aux grains, nous aurons les docks 
des bibelots. 

On fera la hausse sur les émaux et sur les Palissy 
comme sur les blés, les farines et les alcools. Il y aura 
le cours de l'argenterie, le bulletin de la dinanderie, la 
mercuriale des tapisseries, la cote officielle des faïen- 
ces et le marché en banque des vieilles armures. Les 
ventes à terme seront autorisées et les reports auront 
leurs capitalistes attitrés. 

Soyez-en bien convaincus, ceux qui spéculent sur 
tout sans regarder le produit, arriveront vite des quatre 
points cardinaux. Les accapareurs ne manqueront pas. 
Ils achèteront tous les vieux Rouen comme on achète 
les récoltes de toute une contrée. Une fois la rafle opé- 
rée, il faudra bon gré mal gré, collectionneurs, mes amis, 
ne trouvant plus sur le marché les objets de votre con- 
voitise, que vous acceptiez les nouveaux prix fixés 
ou que vous renonciez à votre douce et chère pas- 
sion. 

3ô> 



426 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Voudrez-vous un beau bronze de la Renaissance, une 
commode d'André Boule, un régulateur de Lepaute, 
vous ne serez plus obligés d'aviser longuement à l'avance 
de vos désirs Guenot, Stettiner, Miallet et Beurdeley, et 
d'attendre qu'ils vous préviennent d'une occasion favo- 
rable. Vous irez à Y Art ancien, aux rayons des 
bronzes florentins, aux galeries des meubles, à la sec- 
tion des pendules. Tout ce que vous aurez désiré sera 
là, immédiatement, sous vos yeux, à votre disposition, 
rangé en bataille avec des prix fixes, et garanti sur 
facture. Vous n'aurez plus que l'embarras du choix. 

Si vous êtes en quête d'un émail de Léonard Limo- 
sin, d'un plat de Palissy de rare qualité, d'une faïence 
italienne de maestro Giorgio, point ne sera besoin de 
visiter les magasins du quai Gonti ou du quai Vol- 
taire, démonter les étages delaChaussée-d'Antin. Vite, 
cocher, à la Compagnie nouvelle de l'art ancien ! Vous 
irez directement au comptoir des faïences ou à celui 
des émaux. Vous aurez tout de suite un échantillon de 
première classe que vous pourrez rendre quelques jours 
après, si vous lui trouvez quelques défauts. 

Non, la curiosité ne saurait se manifester ainsi. Elle 
n'a pas ces tendances mercantiles. Elle n^est pas pour 
le gros public, enrichi de la veille par un héritage ou 
par un coup heureux à la Bourse, et qui ne sait pas le 
premier mot de l'art décoratif. C'est une sainte et digne 
passion. Elle s'adresse à une clientèle instruite et veut 
du travail, des recherches persévérantes, autrement 
elle disparaîtra vite sous l'indiiTérence et le dégoût des 
esprit cultivés qui ont formé jusqu'ici un intelligent 
aréopage. La foule les a souvent raillés. Ils l'ont laissée 
faire avec indifférence. Aujourd'hui, les grands maga- 
sins peuvent séduire la femme au milieu de cet air 
tout saturé de parfums ; mais les vrais collectionneurs 
n'iront pas chercher leurs trouvailles à la rue de Ba- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 427 

byloDe, ou à la rue de Rivoli, pas plus que sur la place 
Clichy. 

Un amateur très distingué, Armand Van Heddeghem, 
est mort à la Vrillière, en Saint-Juliçn-de-Concelles, 
dans la Loire-Inférieure, le 21 août, à la suite d'une 
longue et douloureuse maladie qui Ta emporté après 
une année de souiTrances, sans l'avoir abattu un seul 
instant. 

Ancien courtier maritime à Nantes, polyglotte érudit, 
il s'était retiré des alTaires pour venir vivre à Paris, 
suivant ses goûts, auxquels il donnait depuis longtemps 
déjà tous les rares loisirs que lui laissaient les devoirs 
de sa charge. 

Grâce à des elTorts persévérants, qui n'avaient pas 
été stériles, il avait réussi à reconstituer, dans l'ancien 
hôtel qu'il habitait rue Neuve-des-Petits-Champs, un 
mobilier complet de l'époque de Louis XIV. 

Pendant six années, il avait vécu de sa passion favo- 
rite, dans les trésors amassés par ses soins, au milieu 
de ses précieuses reliques du passé, auxquelles il avait 
consacré une partie de sa fortune. 

Un appartement aux lignes grandioses enveloppait 
tous ces débris d'une splendeur disparue. C'était son 
rêve bien longtemps poursuivi qui s'était réalisé. Son 
grand salon rappelait Versailles, avec sa cheminée 
monumentale en bois doré, sa tapisserie de Saint-Ger- 
main de la série des châteaux de France, son gigan- 
tesque canapé recouvert de tapisserie au point, ses 
vieux meubles en marqueterie, son régulateur d'ébène, 
son grand portrait de Largillière et sa table qui exhi- 
bait un fort beau tapis de la Savonnerie. 

Ses tapisseries ayec les grotesques et les équilibristes 
de Bérain qui ornaient sa chambre à coucher et sur- 
tout le grand lit de repos Louis XV en bois doré, sem- 



428 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

blable à un trône et merveilleusement conservé avec 
ses grandes draperies de damas rouge, provoquaient 
des envies bien cruelles chez tous les visiteurs; mais il 
ne voulut jamais s'en séparer, malgré les offres bien 
séduisantes qui lui furent faites plus d'une fois. 

— Je veux mourir dans mon lit, disait-il. Amère des- 
tinée! il est mort à la campagne, à cent lieues de Paris, 
séparé de toutes les choses qu'il aimait tant et dont 
quelques-unes, affichées sous son nom, le représentent 
encore à l'Exposition des arts décoratifs. 

Sa maison était ouverte avec bienveillance à tous 
ceux qui comprenaient les arts. Dans son hospitalière 
demeure. Van Ileddeghem, par sa courtoisie et ses re- 
lations, attirait chaque hiver un groupe de collection- 
neurs qui ne se déplacent pas d'ordinaire aisément, 
mais qui se retrouvaient avec plaisir, réunis tous chez 
lui dans leur passion favorite. Ses réceptions et ses 
dîners étaient fort suivis. Le maître de la maison, très 
distingué de manières et d'esprit, avait pour lui, en 
outre, ce qui ne gâte rien, rafîabilité qui charme et la 
cordialité qui séduit. Dans ces heureuses rencontres 
d'amateurs auxquelles nous avons assisté bien souvent, 
on devisait avec entraînement des choses de l'art, des 
expositions en cours, des ventes faites et de celles à 
faire, des bons coups de la curiosité, de ses mystifica- 
tions et de ses déceptions profondes. Le roi bibelot ré- 
gnait en souverain maître et bien de ses serviteurs très 
humbles étaient souvent assez malmenés. Mais ceux 
qui mordaient ainsi les petits camarades avaient tou- 
jours la dent saine et la plaie ne restait jamais enve- 
nimée. 

On voyait là, parmi les assidus : le baron Charles 
Davillier, une intelligence d'élite, qui contait des his- 
toires espagnoles ; MM. Edmond Bonnaffé, le spirituel 
auteur de la Physiolog ie Au curieux; Eugène Piot, qui 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 429 

laissera un monument précieux, son Cabinet de V ama- 
teur ; Odiot, le fervent adorateur du xv« siècle; Cha- 
brières, l'un des régents de la Banque de France, qui 
a su trouver les plus beaux bahuts lyonnais ; Gavet, un 
chercheur qui révèle à chaque exposition de mysté- 
rieuses et désespérantes trouvailles ; Foule, Theureux 
possesseur de la plus belle collection connue de livres 
d'ornements; Maillet du Boulay, le savant conservateur 
du musée de Rouen : Leroux, le collectionneur éclec- 
tique du xvi^ et du xvii® siècle; Burat, un agent de 
change érudit, bien au courant de la cote du bibelot ; 
Paul Recappé, l'avocat devenu le premier de tous les 
marchands du monde, qui ferait à lui seul, si la fan- 
taisie lui en prenait, une exposition rétrospective à 
remplir le palais de l'Industrie ; Barre, l'expert tou- 
jours aimable, étincelant de verve et d'esprit, comme 
la fusée qui serpente, éclate et éblouit, et bien d'autres 
qu'il n'est pas possible de rappeler ici faute de 
place. 

Van Heddeghem avait un vif sentiment de la forme. 
II ne cherchait pas les détails de l'exécution. Il lui fal- 
lait en toutes choses de beaux modèles ; leur état l'in- 
quiétait peu, pourvu que le style fût irréprochable. Il 
ne repoussait ni les débris ni les lambeaux. Peu lui im- 
portait. C'était un artiste jusqu'aux moelles. Il cher- 
chait l'effet décoratif — dans la tranquillité pure du pro- 
fil, la ligne laissant tomber un galbe élégant. Aussi 
dédaignait-il tout ce qui séduit par sa préciosité les 
honnêtes bourgeois et les petites maîtresses. 

Sa disparition est une grande perte pour nous tous, 
amateurs et marchands. Il a droit au témoignage public 
de nos regrets auxquels s'associeront tous ceux qui 
l'ont connu et ont pu, de près ou de loin, l'apprécier. 
Il est mort jeune, à cinquante ans, alors que l'avenir 
s'ouvrait riant devant lui. C'était un noble cœur : ami 



430 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

du passé, il a eu des amis dans le présent. Ils conser- 
veront son souvenir dans l'avenir. 

Puissent ces lignes, si elles tombent sous les yeux 
de sa vieille mère, adoucir, par cet hommage sincère à 
sa mémoire, le cruel chagrin qu'elle \ient d'éprouver ! 



XXXVI 



Aux arts incohérents. — JiUes Létyy et sa nouvelle école. — Un 
faux nez à Vidéal. — Le cabaret du Chat-Noir. — Un Salon abra 
cadabrant, rue Antoine-Dubois. — Les envois des Exposants. — 
Plus fort que Gribouille ! — Les voyelles servant à rire. -- Le vol 
à Vencadreur, — La sorcière Cailhava et le trésor de Saint-Denis. 
— L'alchimie moderne. — Les dix mille lettres du spirite 
Delaage. 



Paris, 5 octobre. 



M. Jules Lévy est un jeune. — Son nom a souvent 
retenti dans le quartier latin. Diseur, acteur, conféren- 
cier, secrétaire de VOiole^ auteur dramatique à ses 
heures, mais plus souvent courtier en librairie aux 
heures des autres, il a toutes les audaces, et, il faut 
bien en convenir, cela lui réussit. 

Mû par une conviction sincère, stimulé par le beâoin 
de faire de Topposition ou talonné par un vif désir 
d'originalité, voulant travailler pour les autres ou pour 
lui, ne cherchons pas les motifs, ne creusons rien, peu 
importe; il vient ^eshrouffer tout Paris. 

Nous avions les classiques, — disparus depuis long- 
temps! les romantiques, — presque ignorés aujour- 
d'hui! les naturalistes, — bien vieillis! les impression- 
nistes, — usés, archi-usés ! les indépendants, — des 
ratés! les refusés, — des têtes à perruque. Vieille ren- 
gaine que tout cela. Il faut maintenant une antithèse 
violente. Place à la nouvelle école extensionniste, col- 



432 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

lecliviste, excursionniste ! Arrière le poncif! Foin de la 
ligne! A bas le dessin! Mort a la forme et à la couleur! 
Il ne doit plus y avoir que Tidée ! Salut à la muse du 
burlesque! Chapeau bas devant la nouvelle formule!— 
Vive à tout jamais Tincohérence ! 

M. Jules Lévy s'est dit un beau matin tout cela, à 
son réveil, en sortant d'un affreux cauchemar, et il a 
conclu par cette pensée qui ne manque pas de profon- 
deur : 

Il faut mettre un faux nez à Tidéal. — L'art sera in- 
cohérent, ou il ne sera pas. 

Et sans plus tarder, il fonda tout de suite, à lui tout 
seul, dans son imagination, une société dont le besoin 
ne se faisait nullement sentir, 

LA SOCIÉTÉ DES ARTS INCOHÉRENTS 

Puis, pour faire passer son projet dans le domaine 
des faits accomplis, il alla trouver ses amis, une réu- 
nion d'artistes incompris et incompréhensibles, colla- 
borateurs de ce petit journal, un Tintamarre nouveau, 
récemment éclos sur les hauteurs de Montmartre et 
rédigé entre deux bocks dans le cabaret du Chat-Noir, 
tenu par R. Salis, un Ramponneau moderne, peintre, 
imprésario, littérateur et fumiste. 

Heureuse jeunesse! elle est la verve, l'entrain et la 
folie! elle a toujours la gaieté sur les lèvres I l'esprit 
vif et de belle humeur! elle est toujours prête à saisir 
le côté comique et ridicule des choses. C'est Tàge d'or 
où l'insouciance écarte les rides du front ! 

Lévy expliqua son idée. Elle eut un succès énorme; 
on l'accepta tout de suite avec un vif enthousiasme. Il fut 
acclamé comme le roi des ribauds dans le clan des 
Hydropaùhes. Séance tenante, une exposition origi- 
ginale fut décidée. Chacun promit de l'égayer de son 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 433 

esprit, de son ébauchoir ou de son crayon par mille 
fantaisies baroques, facétieuses, extravagantes, pour 
épater les odieux philistins. La nouvelle école, débar- 
rassée des vieux préjugés, ne devait rien respecter. 
Tous se mirent immédiatement à Tœuvre. 

Et voilà comment Tincohérence a fait son entrée dans 
le monde, élevant l'originalité à la hauteur de Tart. 

Le moment venu, Tauteur de cette étrange inven- 
tion, lança deux mille invitations ainsi conçues : 

ARTS INCOHÉRENTS 

(4, RUE Antoine - Dubois ). 

M. Jules Lévy prie M. Paul du Grotoy, de la Vie ftiodernef do 
vouloir bien honorer de sa présence l'Exposilion de peinture, scul- 
pture et dessins qui aura lieu ehez lui, 4, rue Antoine-Dubois, le 
dimanche !«' octobre 1882, de une heure à cinq heures du soir. 

(Invitation rigoureusement personnelle.) 

Le bruit se fit autour de cette idée abracadabrante, 

de cette exposition privée de bon sens, comme on 

s'est plu à le reconnaître, mais largement pourvue 
d'esprit gaulois. 

Le jour de l'ouverture, tout le Paris sceptique et 
gouailleur, en quête d'excentricité, accourut, impatient 
d'examiner ces images cocasses aux légendes bouf- 
fonnes, dont il avait bien, de ci, de là, transpiré 
déjà quelque chose. 

Une queue formidable se déroulait dans l'escalier; 
un monde fou se pressait, s'écrasait, s'étouffait dans ce 
Salon d'un nouveau genre. Il fallait entendre les rires 
éclatants comme des fanfares, dominant le tumulte des 
visiteurs, devant cette fumisterie d'atelier de tous ces 
échappés de Charenton. 

a La plus perdue des journées est celle où l'on n'a 

37 



434 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

pas ri, » a dit Chamfort. Ce ne sera pas le cas de la 
journée de dimanche. 

A rentrée de sa chambre d'étudiant, le grand prêtre 
du dogme nouveau, M. Jules, Lévy, en sifflet d'ébène, 
se tenait au milieu d'une cohue turbulente, et faisait 
lui-même, avec un sérieux imperturbable, les honneurs 
du petit musée organisé par ses soins, — l'incohérence 
corporisée. 

Il distribuait à tous le catalogue imprimé sous la di- 
rection du Chat-Noir, une œuvre de haute fantaisie : 
le marquis de Bièvre, multiplié par Citrouillard, n'aurait 
pas produit un total plus drolatique. 

En banderole, au-dessus de la porte, le distique de 
Rabelais qu'on peut lire tous les soirs dans un cartouche 
au sommet du rideau du théâtre du Palais-Royal : 

Mieux est de ris que de larmes escrire. 
Pour ce que rire est le propre de rhomme, 

disait au visiteur le but poursuivi. 

Les choses invraisemblables et renversantes qui 
avaient été envoyées ne se racontent guère : amuse- 
ments d'artistes, farces de rapins et fantaisies bouf- 
fonnes de cervelles fêlées, de littérateurs en délire ou 
de disciples de l'art joyeux ! 

Tous l'avaient faite à la blague, comme on dit en 
argot d'atelier. Je ne crois pas que l'art de l'abracada- 
brant ait été jamais poussé plus loin. Ce n'était certai- 
nement pas du Cham ou du Daumier ; mais c'était du 
Gribouille de la bonne époque. 

Figurez-vous des cadres sans toile, des marines sans 
eaux, des paysages sans arbres, des couchers de lune 
sans lune; des portraits officiels dont on n'avait peint 
que les pieds, un manchot indiqué comme maître de 
boxe, la fête du 14 juillet rendue par des taches multi- 
colores sur un fond complètement noir, — le tout plus 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 433 

fort que Texcentricité, plus drôle que le grotesque, plus 
impossible que Tinvraisemblable, plus fou que Textra- 
vagance des tableaux du Manège de THippodrome. 

Ombre de Cyrano de Bergerac, voile-toi la face ! Sur 
une planche de chêne, un bas féminin noir était collé 
avec cette légende : bas-relief, 

La tête de Louis Veuillot, peinte sur une écumoire en 
fer-blanc, regardant le public avec des yeux étonnés. 

Une peinture sur une chemise brodée, ornée de den- 
te' les et d'une coupe irréprochable venant de Léa 
d'Asco, portait cette mention : Projet d'écran. 

La caricature est si bonne fille que cette aimable ar- 
tiste a trop d'esprit certainement pour se fâcher contre, 
elle. 

En tous cas, voilà une tunique qui pourrait bien brûler 
comme celle du centaure Nessus. 

Dans V Idylle du ramoneur par Fraipont, on voyait 
une tête de ramoneur sortir d'un vrai tuyau de poêle 
collé au tableau. Signé : Pinxit et fumixit. 

Deux mignons petits pieds de femme fort bien mode- 
lés, déposés sur un carreau de velours rouge, avaient 
reçu cette grosse inscription dédaigneuse de la glaise : 
Sculpture en marbre de gruyère. On s'approchait pour 
lire le sous-titre : Ce que Von suit et ce que Von sent, 
et, par l'odeur effrayé, on s'empressait de se rejeter 
brusquement en arrière. 

Voyez-vous la littérature, agrémentée ainsi, suivant 
le cas, du parfum des feuillets préparés avec science 
par les éditeurs en vogue? La symphonie des fromages 
du Ventre de Paris empoisonnant le roquefort? les 
Névroses Aq KaWmoi sentant le sang ou l'étable? les 
dernières pages de Nana exhalant une forte odeur 
cadavérique. 

L*école naturaliste n'avait pas prévu cela : l'odeur 
et la couleur des choses ! 



436 L^HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Charles Clairville, Tun des auteurs de charmantes 
saynètes, avait peint le doigt de la Providence. 

Qui l'aurait cru? Le poète élégiaque et plein de sen- 
timent, François Goppée, exposait un portrait à la 
plume et à la minute, une binette contemporaine prise 
sur le vif, Barbey d'Aurevilly, avec sa fameuse redin- 
gote pincée, sanglée, plissée comme une fustanelle, et 
si étroite que ce représentant du dandysme disait spiri- 
tuellement un jour en riant : « Si j'avalais un pain à 
cacheter, j'éclaterais. » 

Le convalescent de Sta, parodie de la dernière page 
de iVâJTiéï, exhibait un visage comme une éponge, rouge 
et boursouflé de tumeurs, a Les pustules avaient en- 
» vahi la figure entière, un bouton touchait l'autre. » 
Horreur en relief, commandée par le musée Dupuy- 
tren et fabriquée avec de la mie de pain, disait le cata- 
logue. Commerson aurait mis au-dessus : « Un abcès 
et un grand homme finissent toujours par percer. » 

Il y avait aussi la légende de saint Marin Fenayrou, 
triptyque destiné à la cathédrale deChatou; auleur : 
Paul Lheureux, qui a écrit avec tant de verve le mono- 
logue en vers de la Source, l'un des meilleurs de 6ali- 
paux, cet enfant gâté du succès. Du même, le portrait 
d'une danseuse célèbre du corps de ballet, exécuté tout 
en long et en couleur sur un manche à balai. 

Assez réussi, le pastiche de Puvis de Chavannes, par 
Henri Rivière : V Enfant prodigue, retiré dans le 
désert, apprend aux porcs à déterrer des trufes. Et, 
en sous-titre: pour V hôtel de ville de Périguetcx. 

L'envoi de M. Lanos était une vue extérieure de 
M Berthol-Graivil en deux morceaux. D'un côté, la tête 
et le corps. Au-dessous un renvoi, et à l'autre bout de 
la salle, nouveau renvoi pour les jambes et les pieds. 

Beaucoup de sel et beaucoup d'esprit dans le Bowr 
bardement d'Alexandrie^ tableau en haut relief de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 437 

Colombey, Tamusant acteur du Vaudeville, qui l'avait 
composé avec patience de joujoux empruntés aux ba- 
zars à quatre sous. Les canons de bois de la flotte an- 
glaise tirent à mitraille avec des livres sterling. Les 
fez volent en Tair; les mosquées, toupies coupées en 
deux, sautent; la ville s'écroule. Les invités riaient 
comme des coffres en s*arrêtant devant cette cacophonie 
de la couleur et du bon sens. 

Henry Somm, un éventail avec des squelettes qui 
dansent sous cette devise : Méfiez-vous de Vassas- 
sinat : il conduit au voL Appartenant à M"® de Gour- 
nay, du Théâtre des Nations. 

Georges Lorin, l'auteur des Gens^ un monologue écrit 
et illustré par lui, paru récemment, avait 'envoyé un 
petit panneau très finement brossé. Sur la terrasse 
d*un café du boulevard, une table, et dessus, un verre 
d'absinthe, duquel s'élevait une vapeur diaphane et 
verdâtre enveloppant une vision féminine, lascive et 
gracieuse. Au bas, cette mention : La Muse verte. 

Une malicieuse esquisse de la faiblesse humaine, par 
Henri Gray, le Grévin en herbe qui affectionne la gau- 
driole; un buste de femme se prolonge assez loin, 
mais s'arrêtant ju^te à point et portant cette légende 
un peu osée : 

« Que de soucis de moins sur cette terre si Dieu 
n'avait pas été plus loin. » 

Très drôles, deux portraits en une seule tète : Dau- 
tray-Théo en femme, et Théo-Daubray en homme, 
avec deux autographes : 

Je refuse mon autorisation. 

Daubray. 

Je ne permets rien du tout. 

Théo. 

37. 



m L'HOTFX DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Une amusante composition de Henri Pille : la Mort de 
César, portant en exergue : J'aime mieux Vair du roi 
Dagohert que celle des Césars, et les Cartes animées 
qui rappellent les spirituels dessins de Grandville. — 
Le roi de Carreau, un peu volage, a partagé le lit de la 
dame de Cœur. Négligée par son mari, la dame de Car- 
reau s'est vengée avec le valet de Cœur. Un duel s'en 
est suivi. Les Trèfles sont présents. Le roi de Carreau 
tombe sur son royaume blessé mortellement, tandis que 
la dame de Carreau pleure sur le sein de la dame de 
Pique. 

De Louvigny, un pastel satirique : Tranche de veau 
aux pistaches ou Rochers de Vaux en Cernay, ad libi- 
tum. Décoration de salon ou de salle à manger. 

Charles Monselet, qui voulait, en 1873, ressusciter le 
théâtre de la farce classique, avait mis : r Ascension de 
Notre-Seiffneur, tableau d*une grande suavité mysti- 
que, acheté, disait le livret, par M^'. Czacki. On ne 
voyait plus que les pieds du Christ tout au sommet de 
la toile. — Une chaise à VOurs noir au mont Blanc, 
dessin à désopiler la rate des plus austères. Toujours 
jeune de caractère et d'esprit, Tauteur de la Revue 
sans titre ! 

C'étaient des larmes devant une vue pantagruélique 
de Paris, par Frédéric Régamey, fabriquée à l'aide de 
jouets, marins, bergères et soldats de bois, sortis de 
leurs boîtes pour la circonstance, et plaqués sur une 
feuille de carton. Parmi eux, un petit ballon rouge em- 
portait, comme nacelle, une coquille de noix. 

Toujours en verve, Paul Bilhaud, un jeune écrivain 
plein d'avenir, qui a si bien le talent de dire spirituel- 
lement des choses insignifiantes, et qui a publié, avec 
une préface de Coquelin cadet, un volume de char- 
mantes poésies, sous le titre : Les Gens qui ricTit. Il 
s'était fait représenter par un Combat de nègres pen- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 439 

dant la nuit; une grande tache noire dans un beau 
cadre ; puis par une Fable express^ illustrée de sa main, 
qui sait mieux tenir une plume qu'un pinceau. Sujet : 
un jeune gommeux saluant très bas une matrone ca- 
naille et avinée, comme en fit jadis Félicien Rops. Au 
bas, il avait écrit : 

Une femme avait des appas. 
Elle désirait, mais très cher, les vendre. 
Un monsieur voulut bien, mais au rabais les prendre. 

MORALITÉ 

? J'ai beau chercher, je n'en vois pas. 

Le tableau de Ferdinandus avait un succès pyrami- 
dal. — Un facteur rural ou le désespoir d'un honnête 
homme. Peinture en relief. 

Cela commençait par la semelle d'un énorme soulier 
ferré, incrusté dans le panneau, se continuait par une 
jambe se perdant à Thorizon, et finissait par un tout 
petit facteur, vu de dos, en raccourci, courant ventre à 
terre, après un train qui fuyait à l'horizon. 

Autour, dans le public, c'était du délire. 

On chantait en chœur le refrain de Barbizon : 

La peinture à l'huile, 
C'est bien difficile ; 
Mais c'est bien plus beau 
Qu'la peinture à l'eou. 

Chacun des auteurs avait dû décliner, en prose bur- 
lesque, ses titres et qualités sur le livret. Ce n'était pas 
la note la moins comique. 

Commerson, de délirante mémoire, n'eût pas mieux 
fait. Jugez-en par ces néologismes et ces à peu près à 
faire dresser les cheveux sur la tête chauve d'un mem- 
bre de l'Institut. 



440 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Luigi Loir, élève des bestiaux. 

Grenet-Dancoupl (Ange, Gabriel), profession : réser- 
viste, élève de l'avenir, né aux Phytes, département 
des Fosses nasales. 

Gabriel, né au Cirque d'hiver, élève de Pirouette. 

Ferdinandus, né à Stordres (Flandres). 

Clairville, homme de lettres et attributs, élève des 
lapins. 

Henri Somm, dessinateur, élève de son fils. 

François Coppée, né à... (voir Vapereau), élève de la 
Muse. 

Golombey (Charles), vaudevilliste, né à Laroque- 
Selane, élève — les rôles qu'on lui conlie. 

Monselet (Charles), élève d'un inconnu. 

Larcher (Eugène), raide-acteur ou actéur-raide, au 
choix. 

Ernst (M™° Amélie), officier d'académie, née à Nez, 
élève de Th. Gautier, à cause de ses grotesques. 

Duard (Emile), artiste — en herbe. 

Ehrard (Auguste), né à Neufmois (Suisse). 

Marie Helmont (artiste dramatique), née... joUe, élève 
de (Ah ! voilà). 

Desmarets (Georges), homme du monde, né par un 
jour de souffrance. 

Debelly (François-Joseph-Albert), rapin le jour, ri- 
meur la nuit, le reste du temps sculpteur de chimères, 
élève une nombreuse famille, 43, boulevard Saint- 
Germain, les jours ordinaires et de fête exceptés. 

Bref, de tous côtés, la foule s*esclaffait, comme disait 
le joyeux curé de Meudon. 

A écrire cette bouffonnerie, je sens moi-même que la 
contagion me gagne; aussi, pour me mettre au diapa- 
son, terminons en disant qu'on riait sur toutes les 
voyelles suivant les gens. 

Les uns éclataient avec bruit en A. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 441 

Les autres, mélancoliques et réservés, en E. 

Les scandalisés en 0. 

Les naïfs en I répété. 

Et les misanthropes du bout des lèvres en U. 

Afin d'éviter les injustices, les récompenses offertes 
aux exposants ont été tirées au sort. C'est peut-être 
une grande leçon donnée à tous les jurys passés, pré- 
sents et futurs. 

Le soir, tous les adeptes de i'insenséisme se sont 
réunis dans un banquet commencé à rebours, par le 
dessert, et, pour compléter la fantaisie, le dîner com- 
mandé chez Brebant, boulevard Poissonnière, a été 
mangé chez Ledoyen, aux Champs-Elysées. 

Après cela, il faut tirer le rideau. La farce est 
jouée. 

Ceci pourrait s'appeler : conseils aux amateurs de 
tableaux. 

Vous connaissez le vol à la vrille^ dirigé contre les 
bijoutiers; le vol à la tire, en grand honneur chez les 
pick-pockets ; le vol au bonjour, inauguré dans les 
chambres d'hôtel ; le vol au rendez-moi, qui consiste à 
l'aire passer une pièce fausse; le vol au poivrier, exercé 
sur les ivrognes; le vol à Vavale tout cru, où il faut 
engloutir et digérer des pierres précieuses ; le vol à la 
cire, pour ceux qui travaillent chez les restaurateurs ; 
le vol à l'américaine, destiné aux naïfs provinciaux 
arrivant à Paris. 

Mais la collection n'est pas complète. 

Nous avons désormais le vol à Y encadreur^ une créa- 
tion de MM. les drogueurs de la haute pègre, qui vou- 
dront bien me permettre de leur consacrer quelques 
lignes pour dévoiler leurs nouveaux exploits. Aussi 
bien, ce livre n'est qu'une série d'observations. 

Cela vient de se passer ces jours derniers. Dugleré, 



442 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

le célèbre maître-queux qui dirige le café Anglais, 
possède une galerie de tableaux. 

Il venait de sortir, lorsqu'un jeune homme, ayant la 
tournure d'un commis, se présente chez lui de la part 
d'un encadreur, et demande deux tableaux à ré- 
parer. 

Sa femme, sachant le soin dont il entoure ses ta- 
bleaux, pense qu'il s'agit d'une petite toile représen- 
tant la Flagellation, de Rubens. 

— Est-ce celui-là ? dit-elle à l'employé qui lui avait 
rerais comme référence la carte de son patron, un mar- 
chand de tableaux bien connu dans la rue Laffitte. 

— Justement, répondit-il, et, décrochant le Rubens 
qui lui est livré sans défwnce. il se retire promptement, 
s'excusant d'être pressé et sans réclamer l'autre 
tableau. 

Vous devez juger aisément de l'inquiétude de M. Du- 
gleré lorsqu'il rentra et que la chose lui fut contée. 

Il courut à l'adresse qu'avait laissée le filou. Là, il 
apprit que, la veille, un jeune homme répondant au si- 
gnalement qu'il indiqua, était entré dans la boutique 
de Tencadreur et lui avait dit : 

— Donnez-moi votre adresse pour quelqu'un qui veut 
faire des achats chez vous. 

C'est à l'aide de ce morceau de carton, lui servant de 
passe-partout et remplaçant le vulgaire rossignol, que 
ce fripon, aidé par son audace, a pu accomplir son tour 
d'escroquerie. 

Le lendemain, voulant se débarrasser du produit de 
son larcin, le voleur se présenta chez un marchand de 
tableaux de la rue de Châteaudun. 

Il commit heureusement la faute de demander un 
prix ridiculement bas. Mis en éveil, l'acheteur retint le 
tableau sous prétexte de l'examiner et renvoya le ven- 
deur au lendemain. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 443 

La nuit fil réfléchir notre homme et il jugea prudent 
de ne plus reparaître. Prévenu par la voie des journaux, 
le marchand fit reporter son Rubens à M. Dugleré, fai- 
sant mentir une fois de plus le proverbe qu'on devrait 
modifier ainsi : « Tout n'est pas bien qui finit bien. » 

Espérons que ce cambrioleur ne fera pas école dans 
la grande truanderie parisienne. Dans tous les cas, 
vous voilà prévenus, amateurs, mes amis. 

Nous avons encore la course aux documents recher- 
chés dans les parchemins des vieilles chartes et les 
fouilles aux dossiers, aux greniers, aux casiers des 
études de notaire ; mais nous n'avions plus depuis long- 
temps les sibylles, les devineresses, les chercheurs de 
trésors. — Disparus? Non. Ils reparaissent. Ils man- 
quaient. Ils ne manquent plus. 

La singulière histoire que celle de cette vieille dame 
Cailhava, nièce de Fauteur dramatique qui vivait au 
siècle dernier 1 Elle a prétendu qu'elle retrouverait, en- 
fouis par les bénédictins dans les caveaux de Saint- 
Denis, les fantastiques trésors de la cathédrale, cachés 
par eux au moment de la Révolution. 

M. Duvaux et M. Paul Mantz ont autorisé les recherches 
après avoir pris certaines précautions indiquées par 
l'architecte et fait déposer une caution minime à la 
caisse des Dépôts et consignations, afin d'éviter une 
mystification. 

Les fouilles, depuis le 20 septembre, sont commen- 
cées dans le sous-sol de la crypte, près des tombes 
royales. 

La chercheuse, qui a pris naturellement tous les tra- 
vaux à sa charge, guide elle-même les pionniers à l'aide 
d'un instrument en bois semblable à une béquille de 
poupée dans laquelle se trouve caché un petit tube 
contenant une composition quelconque. 



444 L'HOTEL DROUOT Et LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Ge bâton mystérieux qu'elle tient à la main se penche 
de lui-même, comme Taimant auprès du fer, vers l'en- 
droit où se trouvent de l'or, de Targent ou du platine. 
Ce talisman est, parait-il, infaillible. 

La voyez-vous, la sorcière moderne, conduisant sa 
baguette magique à travers les décombres dans la basi- 
lique de Saint-Denis, pour savoir où se cachent les croix 
ciselées, les patènes d'or massif, les encensoirs en haut 
relief et les crosses d*évêque enrichies de pierreries ! 

On aurait pu croire qu'il ne reviendrait jamais le 
temps des philtres, des breuvages, des évocations, des 
sacrifices humains, des alchimistes, des tables tour- 
nantes, des voyages sur un manche de balai et des 
catéchumènes des choses cabalistiques. 

Il n'en est rien. Les temps n'ont pas changé. Aujour- 
d'hui l'argent lui-même, timide d'ordinaire, mais crédule 
toujours, va à ces sortes de découvertes ; comme pour 
les galions de Vigo, l'idée de M"*® Cailhava trouvera des 
actionnaires, si on en fait une émission. 

Malheureusement nous avons la conviction absolue 
qu'on n'aura encore rien extrait des profondeurs du 
sol, lorsque ce livre sera achevé d'imprimer. 

Il va nous falloir laisser la curiosité de nos lecteurs 
en suspens, et mettre, comme les romanciers, la suite 
de notre récit à notre prochain volume. 

Le spirite Delaage, ancien employé du ministère de 
la marine, était un vrai type de collectionneur. Il pos- 
sédait une garde-robe vendue quarante sous. Il avait 
avec cela trois cannes et deux parapluies^ mais il laisse 
dix mille lettres. Le notaire Persil, aidé de son clerc, a 
mis cinq heures à dépouiller sommairement cette cor- 
respondance. 

Voilà de la besogne toute prête pour l'un des Cha- 
ravay. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188^. 448 

Avis à ceux qui veulent se monter une garde-robe à 
peu de frais ! 

Le 7 novembre, au dépôt de la rue des Écoles, se fera 
une très intéressanle vente de linge, de bijoux et de 
vêtements. Seulement, le tout, voilà le hic — provient 
de la Morgue. . 



38 



XXXVll 



Un chapitre nécrologique. — Les morts vont vite. — Un prix de 
Home pendant vingt-quatre heures. — Les frontons du sculpteur 
Guillaume Grootaers. — Fortuné Parenteau léguant ses collec- 
tions au musée de Nantes. — Hyrvoix, le Sauvageot nantais.— 
Les achats de J. Charvet à la vente Mylius, de Gènes. — Le 
libraire Charles Patou. — L'expert Adolphe Labitte, mort au 
champ d'honneur. — Le salon éclectique de l'ingénieur Georges 
Leclanché. 



Paris, 10 octobre. 



Un spirituel sceptique a écrit un jour ces deux vers : 

Un lion mort ne vaut pas 
Un moucheron qui respire. 

Ne pensons pas comme lui. Les morts ont, au con- 
traire, droit à tous les respects. Les anciens les em- 
baumaient pour les conserver éternellement. Nous leur 
dressons des statues qui les rendent immortels. Si, 
comme le poète Gilbert, ils ont laissé leur place vide 
autour du grand banquet de la vie^ ne restons pas assis 
au milieu de la foule avide ; levons-nous pour les 
ensevelir avec tous les honneurs que mérite leur 
mémoire. Ils ne sauraient être oubliés ! L'avenir doit 
connaître ceux qui ont marqué par quelque chose leur 
passage ici-bas. 

Jean qui rit tenait ma plume au précédent cha- 
pitre. Je vais maintenant écrire des pages encadrées 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882, . 447 

de noir. Jeaa qui pleure est chagrin, cette fois, et fera 
de son mieux. Cette tâche ne lui sera pas plus désa- 
gréable que Tautre, soyez en persudés, car : 

Ma foi, quand je songe aux vivants, 
Je trouve les morts bien aimables. 



Les arts ont perdu au commencement du mois l'un de 
leurs plus dignes représentants, le statuaire Guillaume 
Grootaers, de Nantes, depuis longtemps malade du dia- 
bète, enlevé en quelques heures à la tendresse des 
siens. C'était un des bons sculpteurs religieux de notre 
époque si peu féconde en esprits, tournés du côté idéal 
des choses. 

Élève de David d'Angers, de Pradier et de Duret, il 
avait fait ses études à l'École des beaux-arts et con- 
couru pour le grand prix qui mène à Rome. Désigné le 
premier par la section de sculpture, pour son beau mor- 
ceau de la Mort de Démosthène, il ne fut porté que 
pour le second grand prix au scrutin définitif; — vic- 
time de la vengencede David qui, ne pouvant pardonner 
à son élève de l'avoir quitté, rallia contre lui, en faveur 
de Georges Diébolt, les autres sections de l'Institut. 

Ce fut pour l'artiste une déception amère, et, pour 
tous les juges désintéressés, une injustice flagrante. 

Grootaers, fils de statuaire de mérite, revint brusque- 
ment s'établir à Nantes. Dans sa nature simple et 
candide, il croyait au succès de l'art en province. 
Homme loyal et profondément honnête, artiste désinté- 
ressé, à la main et au cœur toujours ouverts, il n'a 
vécu que de déceptions et d'illusions jusqu'à la fin de 
ses jours. Ses vieux camarades, les Hébert, les Millet, 
les Guillaume, en possession de cette gloire qu'il avait 
rêvée, l'avaient engagé bien souvent à revenir à Paris. 
Mais il aimait sa vieille cité bretonne. Il voulait tra- 



448 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188Î. 

vailler pour elle avec dévouement, Tembelllr de ses 
mains et la doter de ses œuvres. Saint-Nicolas, qu'il a 
orné de statues et de bas-reliefs bien étudiés, la biblio- 
thèque et le musée d'histoire naturelle, dont il a exé- 
cuté les frontons, gardent les traces impérissables de 
son talent, où le goût de Tantique se fait sentir dans les 
draperies pleines de noblesse. 

Toujours prêt à se dévouer pour sa ville natale, il 
accepta, en 1872, de faire un travail considérable pour 
une cavalcade destinée à fournir quelques fonds pour 
la rançon du pays. Ce cher et vénéré maître se mit 
pendant trois semaines, sans prendre aucun repos, à 
exécuter un groupe colossal pour le char de la France 
en deuil. Cet effort surhumain lui coûta la vie; car il 
fut pris ensuite des premiers symptômes de la maladie 
qui devait le terrasser dix ans plus tard. 

J'ai là sous les yeux, écrit de sa main, le programme 
qu'il s'est attaché à remplir pour ses deux frontons 
triangulaires du Muséum et de la bibliothèque de Nantes, 
les deux œuvres les plus importantes de sa vie. 

Celui de la bibliothèque est ainsi indiqué : 
« La ville de Nantes, appuyée sur le livre de la Science, 
» protège et encourage l'Etude. » 

Et celui du Muséum porte : 

a L'Histoire naturelle au centre. A sa droite, le Règne 
» animal : des génies voyageurs lui présentent les aoi- 
» maux du désert. A sa gauche, le Règne végétal : deux 
» génies lui apportent des plantes; plus loin, le génie 
» minéralogiste casse les échantillons d'un rocher, n 

Il avait fallu à Grootaers plusieurs années de labeur 
pour exécuter ces travaux. J'ai conservé de cette époque 
bien descroquisprécieux faits sur modèles vivants, pre- 
mières pensées qui témoignent des réflexions et des 



L'HOTEÎL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 449 

études de l'artiste pour mener à bien l'œuvre dont il 
voulait doter sa ville. 

Que de fois nous sommes montés ensemble dans les 
échafaudages installés sur la façade de ces monumenls 
exécutés par Tarchilecte Bourgerel, son ami de vieille 
date, médaille d'honneur du Salon et correspondant 
de la docte assemblée qui s'appelle l'Institut de France! 

Grootaers était fier de son travail. Il me disait sou- 
vent, tout en sculptant, le maillet et le ciseau à la 
main : 

— Voyez-vous, mon cher ami, je n'ai pas à me plain- 
dre. Il n'est pas donné a tous les statuaires de sculpter 
des frontons. Quels sont donc ceux de Paris après le 
Panthéon, la Madeleine et la colonnade du Louvre? 

Mais ces travaux ne lui rapportèrent que de la gloire. 
Il me confia un jour qu'il avait, tout compte fait, à sup- 
porter des frais considérables, et qu'il ne lui resterait 
rien pour lui. J'étais alors du conseil municipal de Nan- 
tes, où je ne m'occupais guère que de beaux-arts. Il me 
fut facile d'intéresser quelques amis à la cause de 
Grootaers dans la circonstance. Nous fîmes une campa- 
gne ardente dont il est facile de trouver trace dans les 
procès- verbaux du temps, et nos eflbrts arrivèrent à 
être couronnés de succès. Malgré le contrat qui le liait, 
il obtint, en raison de la valeur de l'œuvre, une faible 
mais honorable indemnité, et on lui promit en outre la 
décoration comme compensation. 

Il n'avait rien sollicité ; mais, il faut bien le recon- 
naître, c'était pour lui le couronnement de sa carrière. 
Arsène Leloup, alors maire, gendre d'un sculpteur et 
très ami des artistes, s'exécuta volontiers et fit une 
demande officielle, sur l'instigation du groupe qui avait 
défendu les intérêts de l'artiste au conseil. 

Que se passa-t-il? Il est difficile de le savoir. 
H. Doniol, alors préfet, avait une situation délicate au 

38. 



450 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

milieu de la rivalité des partis : la municipalité était 
républicaine ; la dépulation du département ne l'était 
pas. 

L'administrateur préféra peut-être plaire à la seconde 
qu*à la première, et Grootaers fut sacrifié pour contre- 
carrer un désir exprimé par Leloup, autour duquel 
régnait une animosité très vive. Les députés avec les- 
quels, bien qu'indifférent en politique, il se trouvait en 
relations continuelles, lebernèrent de promesses, l'acca- 
blèrent de compliments et d'espérances, tandis qu'ils 
faisaient jeter la demande municipale, au ministère des 
beaux-arts, dans le carton des refusés. 

Ce fut une seconde et grande déception pour lui. 

Modeste et d'un commerce agréable, doux, affable et 
simple comme La Fontaine, il ne se supposait pas d'en- 
nemis. On aurait pu dire le Ion Grootaers^ comme on 
a dit le bon Nodier, Sa vieille maison de la rue Saint- 
Vincent était le rendez- vous de tous les artistes et de 
tous les littérateurs de passage dans sa ville. PaulBau- 
dry, Élie Delaunay, Auguste Toulmouche, CharlesMon- 
selet, Aimé Millet, Hébert, Falguière,Préault, Carpeaux, 
l'architecte Joyau et bien d'autres trouvaient là, lors- 
qu'ils traversaient Nantes, un petit coin de Paris perdu 
dans la province. Ces jours-là, on buvait « le vin du 
sculpteur, » un vieux flacon de vin d'Anjou couvert de 
poussière que Grootaers allait chercher lui-même der- 
rière les fagots, et qui servait pour « le coup du milieu.» 

Excellent Grootaers ! je le vois encore avec son air 
franc, ouvert, son front haut et large, sa figure calme, 
réfléchie, sympathique, ses cheveux argentés, sa belle 
barbe blanche qui descendait sur une vareuse d'atelier 
en flanelle blanche aussi, qu'il ne quittait jamais chez 
lui, même pour les convives du plus haut rang. On 
aurait dit voir la tête de Michel-Ange. 

C'était le type absolu de Tartiste. Il y avait dans cette 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 451 

nature si élevée des côtés d'une délicatesse suprême. 
Personne ne savait comme lui conter avec finesse ses 
souvenirs de jeunesse chez Pradier, où il avait travaillé 
à sa Sapho; et chez David d'Angers, qui l'employait 
quelquefois pour ses médaillons et lui avait laissé exé- 
teren ^ande partie sa statue de Gutenberg. 

Il avait été le camarade d'atelier de jeunes gens pleins 
de talent, tous arrivés plus tard à la célébrité, quelques- 
uns même à Tlnstitut. Lui seul était resté en chemin, 
oublié dans sa province. Mais il n'en ressentait aucune 
amertume. Au contraire, il se félicitait tous les jours du 
succès des autres, et je l'ai bien souvent entendu dire 
avec sa spirituelle bonhomie : « Je ne serai jamais 
oublié, je suis l'ami de Guillaume. » 

Il n'avait pas toujours été riche comme à la fin de ses 
jours, où une expropriation heureuse et une vente ines- 
pérée de terrains oubliés à Pornichet lui avaient per- 
mis de ne plus faire de l'art qu'une occupation de ses 
loisirs. Aussi il aimait à raconter comment, fou de musi- 
que, il allait souvent en solitaire , dans la claque de 
rOpéra, pour entendre les grands opéras que montait 
alors le docteur Véron. Il avait été mêlé à la tourmente 
littéraire de Tépoque romantique, et plus tard, chez lui, 
il recueillait Louis Blanc et le dérobait à toutes les 
recherches lors des événements du 15 mai 1848. 

N'étant pas prix de Rome, Grootaers, arrivé à la fin 
de ses études à Paris, avait néanmoins voulu faire un 
voyage d'Italie pour étudier de près les chefs-d'œuvre 
du Vatican dont il comprenait l'imposante grandeur. 

Un jour qu'il se trouvait au musée de Naples où, très 
épris de l'antique, il dessinait beaucoup, le gardien 
vint le prévenir de replier ses cartons en toute hâte et 
de se retirer, parce que la princesse Olga et sa suite 
arrivaient et qu'il avait ordre de faire évacuer toutes 
les salles. 



452 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Très ennuyé de ce contretemps, et désireux aussi de 
conaaitre la belle Russe, qui ressemblait, dit-on, à la 
Vénus de Milo, le jeune artiste supplia le gardien d'ou- 
blier pour lui sa consigne. C'était uti brave homme, au 
fond très accommodant ; il lui répondit : 

— Allons, puisque vous y tenez tant, vous pouvez 
rester. Lorsque la cour viendra, je vous présenterai 
comme cicérone. 

Grootaers, enchanté du tour que prenaient les choses, 
accepta ses nouvelles fonctions avec reconnaissance. 
Il parait même qu'il entra si complètement dans son 
rôle que la princesse Olga quelque peu surprise de sa 
verve et de son érudition, lui en témoigna tout son éton- 
nement. 

Notre sculpteur dut reconnaître alors la ruse qu'il 
avait inventée pour ne pas perdre une journée, de tra- 
vail et avoir l'honneur de voir et de parler à une auguste 
princesse. 

Olga, loin d'être blessée du stratagème, en fut ravie et 
charmée. Elle lui demanda a voir ses carions et lui dit 
ensuite : 

— La Russie n'est pas riche en artistes de talent. 
Vous êtes un garçon d'esprit. Je vois que vous dessinez 
bien. Vous n'avez pas encore un nom connu en France. 
Voulez-vous venir vous en faire un à la cour de mon 
père? Je vous promets ma protection. 

Le sculpteur s'inclina humblement et déclina l'offre 
brillante qui lui était faite. 

— Il fait trop froid en Russie, disait-il en racontant 
cette aventure. J'avais peur d'y geler mon corps et 
mon talent; puis, j'aime trop mon pays pour le quitter. 

 son retour d'Italie, les carions remplis de pré- 
cieuses études, maiç la bourse à peu près vide^ il dut 
s'arrêter à Orléans avec son ami Félix Thomas, alors 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 453 

plein de jeunesse et de talent, qui rentrait lui aussi, 
élève de TEcole polytechnique, dans sa ville natale. Là, 
ne pouvant payer de coche, ne voulant pas solliciter de 
subsides de leurs parents ou de leurs amis, ils ache- 
tèrent pour rien une mauvaise barque vermoulue, 
trouée comme un panier . descendirent la Loire et 
gagnèrent Nantes, à bout de bras et à petites journées, 
dormant à la belle étoile, sur la paille des gerbiers, 
vivant comme ils pouvaient avec quelques sous de pain 
et de fromage, évitant le^ chiens, les paysans et surtout 
les gendarmes, qui les auraient arrêtés comme vaga- 
bonds. 

Je Fai entendu raconter une bien charmante his- 
toire. 

Étant à Ploërmel, dans le fond de la Bretagne, à sur- 
veiller un travail important, il fut conduit en promenade 
dans une pauvre bourgade des environs. Les excur- 
sionnistes avaient eu soin de se munir de vivres, car ils 
savaient par expérience qu'une auberge était chose 
inconnue dans cet endroit perdu au milieu des bois. 

Nos voyageurs arrivent sur la place du pays, devant 
l'église. La voiture s'arrête, et, apercevant un groupe 
autour d'un calvaire, ils mettent pied à terre. Là, très 
étonnés, ils voient deux anges en granit, un peu in- 
formes, couchés à terre et le recteur, la soutane re- 
troussée, agenouillé près d'eux, un ciseau de sculp- 
teur à la main , s'escrimant de tout son cœur pour 
donner à ces deux blocs des formes éthérées. 

Grootaers s'avance vers le vaillant prêtre, son con- 
frère, qui lui rappelle Fra Angelico. Celui-ci arrête son 
travail et s'empresse de lui faire les honneurs de son 
œuvre. 

— Vous allez venir au presbytère, ajouta-t-il s'adres- 
sant aux voyageurs. Vous ne trouverez pas de gîte ail- 



454 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

leurs à dix lieues à la ronde, et je suis trop heureux de 
partager, en votre compagnie, dans mon modeste inté- 
rieur mon lard et mon cidre, avec vous. 

Ce prêtre était un vieillard à l'air doux, bon et intel- 
ligent. 

On accepte, après l'avoir félicité sur ses goûts artis- 
tiques. La conversation s'engage. 

— Messieurs, dit-il, ce petit pays est pauvre. C'est 
moi qui suis le plus riche. Aussi le pasteur ne demande 
rien à ses ouailles ; mes paroissiens n'ont pas assez 
d'argent pour leurs dépenses de mariage ou de baptême, 
et lorsqu'ils perdent quelqu'un des leurs, les malheu- 
reux ! ils ont trop de chagrin pour que je leur fasse 
payer mes prières. Dans ce moment, mes fidèles ne peu- 
vent faire venir un sculpteur pour remplacer les deux 
anges brisés qui manquent au calvaire. J'ai étudié un 
peu dans les livres et, à l'aide des fragments qui res- 
taient, je me suis mis à la besogne. 

Groolaers dont Tintelligence était d'un homme, mais 
dont le cœur était d'une femme, fut ravi et touché d'une 
si douce et si intelligente bonté, d'un langage si simple 
qui rappelait celui de l'évêque Myriel des Misérables de 
Victor Hugo, lorsqu'il est volé par Jean Valjean. 

On se rend à la cure, et grâce au renfort culinaire 
apporté par les touristes, le déjeuner fut copieux, ce 
jour-là, chez le pauvre recteur, heureux de se retrouver 
avec des esprits cultivés. Il raconta les histoires du 
pays et montra à ses hôtes des albums d'insectes peints 
avec un rare talent. 

Grootaers n'en revenait pas de rencontrer ainsi une si 
fine nature au milieu de paysans grossiers. Tout à coup 
il lui dit, après le repas : 

— Monsieur le recteur, vos anges sont presque ter- 
minés, dites-vous ; mais j'ai remarqué qu'ils n'ont pas 
d'yeux. Voudriez- vous me dire pourquoi? 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 485 

— Ah ! c'est bien simple ; c'est que faire des yeux 
c'est trop difficile pour moi, et je m'abstiens. 

— Pourquoi serait-ce plus difficile que le reste, mon- 
sieur le recteur, je ne le crois pas. 

— Eh bien ! mon cher monsieur, je voudrais bien 
vous eu voir faire, vous. 

— Mais je veux bien essayer, donnez-moi vos outils. 
Et voilà l'artiste incognito qui, à sa grande surprise, 

enfourche l'ange comme une vieille connaissance et se 
met en train de lui confectionner tout de suite un œil 
irréprochable. 

Le recteur était derrière lui, ébahi d'abord de son 
audace; puis à mesure que l'œuvre avançait poussant 
des petits cris d'admiration et levant les mains au 
ciel. 

Enfin l'œil fini, le sculpteur s'arrête et lui dit en sou- 
riant : 

— Vous le voyez, c'est très facile. 

Puis il remet ciseau et masse dans les mains du pau- 
vre prêtre émerveillé qui lui répond : 

— Ah ! cher monsieur, de grâce faites-lui l'autre œil. 

— Non, monsieur le curé, les autres n'y voient pas. 
Celui-ci sera borgne. Il sera le roi, comme dans le 
royaume des aveugles. 

Alors il apprit au recteur qu'il était sculpteur, et l'in- 
cident finit au milieu d'un éclat de rire général. 

Grootaers promit de revenir achever les statues. Il 
voulait revoir cette âme candide, qui avait toutes les 
vertus du catholicisme primitif, à l'époque où les évê- 
ques étaient d'or et les crosses de bois. Mais il ne put 
malheureusement le faire et il le regretta bien souvent. 

Les anges sont restés bien certainement aveugles. 

L'hôtel qu'il avait fait construire en dernier lieu, rue 
Anizon, avec des bas-reliefs incrustés dans la façade. 



486 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

était entièrement meublé de choses anciennes. A ce 
titre, Grootaers a sa place marquée dans ce livre. Il 
avait réuni peu à peu, grâce à ses goûts artistiques, 
de très beaux bahuts bretons, des tableaux de maîtres, 
des gravures rares, des bois sculptés et des livres pré- 
cieux sur Tart au siècle dernier. 

On mangeait chez lui dans du strasboui^, on buvait 
dans du vieux venise, les vins étincelaient dans des 
flacons de bohème doré; sur la nappe, en ancienne 
toile de Hollande, quelques pièces d'argenterie du vieux 
paris égayaient les yeux des convives; le dessert était 
offert dans du chine de la compagnie des Indes, et le 
moka fumant se prenait dans des tasses de porcelaine 
de Saxe aux paysages coloriés. 

Lorsque la conversation s'animait, on bêchait bien 
un peu le a bourgeois, » pour lequel Grootaers avait une 
vive antipathie : mais il est si doux de dire un peu de 
mal des autres dans une ville où, l'industrie régnant en 
souveraine, le goût des arts est Tapanage du petit 
nombre. 

La mort a réellement frappé à coups redoublés dans 
rOuest. Après Grootaers, Fortuné Parenteau ; puis le 
perruquier Hyrvoix, oncle du gardien fidèle de la vie 
de Napoléon lil. 

Le premier, homme érudit, président de la Société 
archéologique de Nantes, a rendu le dernier soupir à 
Pouzauges (Vendée), le 10 septembre, dans sa soixante- 
neuvième année. C'était l'un des plus intrépides anti- 
quaires de notre époque. Il faut saluer, quand on les 
rencontre, ces hommes qui ont rendu de grands ser- 
vices à la science et a l'histoire. Personne n'a su fouiller 
comme lui les dolmens et les tumulus des côtes de la 
Bretagne et leur arracher leurs derniers secrets. Sa 
collection de bracelets gaulois, de bagues, de fibules 



L»HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 457 

carlovingiennes et d'agrafes mérovingiennes, en or, en 
argent, en ivoire, en électrum, était admirable. Ses 
haches en jadéite, en serpentine, en diorite, en silex 
blond ou rubané, ses polissoirs en granit, faisaient 
sa gloire. Rien ne pouvait ralentir son enthousiasme.il 
portait à sa passion favorite une application de tous 
les instants; que de fois, après une heureuse décou- 
verte scientifique, il s'est écrié devant moi avec une joie 
d'enfant, en me montrant Tune de ces belles reliques 
historiques qu'il venait de trouver : 

« Comme ces grands antiquaires . se sont trom- 
pés ! » 

Parenteau n'était pas assez riche pour acheter un 
palais afin d'y abriter ses richesses; aussi eut-il l'idée, 
peu de temps avant sa fin, pour leur assurer une belle 
retraite, de laisser à sa ville et d'offrir au musée de 
rOratoire, dont il avait, comme conservateur, dressé 
jadis le catalogue, tous ces fragments ramassés çà et 
là, tous ces charmants bijoux, toutes ces lampes, toutes 
ces amphores, toutes ces torques et toutes ces armes. 
L'idée était grande et belle ; et il a pu, avant de mourir, 
s'assurer que son histoire artistique, amassée à grands 
frais, ne serait pas vendue après lui. 

Quand mourut un antiquaire d'une grande science, 
le comte de Caylus, il choisit pour sa sépulture le plus 
beau vase de sa collection; et il se composa ce dis- 
tique que, lui seul, il pouvait inscrire sur son. tom- 
beau : 

Ci-git un antiquaire acariâtre et brusque. 

Ah ! qu'il est bien placé dans cette cruche étrusque. 

Bien que, sous le rapport du caractère, Parenteau, 
trop souvent emporté malgré lui par sa passion, fût le 

39 



458 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188Î. 

digne confrère du comte de Caylus, nous mettrions, 
nous, sur sa tombe, cette épitaphe : 

Cétait un noble ccmr et un esprit distingué. Je 
vous souhaite sa science. 

Hyrvoix, ancien Figaro nantais, né coiffeur et mort 
antiquaire, a bien droit à quelques lignes de souve- 
nir. 

De bonne heure, il avait compris d'intuition les objets 
d'art à une époque où on ne les ramassait guère. Quand 
un homme est mordu au cœur de cette belle passion, il 
est incurable pour le reste de ses jours. Tout jeune, il 
s* était déjà formé une petite collection qui était sa 
joie. 

11 ne possédait cependant qu'une instruction insuffi- 
sante ; un peu de français et pas du tout de latin. Au 
début, il disait : Une petite claquette^ en parlant de ces 
petits livres qu'on appelle des plaquettes, et une lelU 
platine^ en montrant ses médailles. 

Les poètes, comme Jasmin le coiffeur, ou comme Se- 
daine le tailleur de pierres, peuvent rimer partout; 
apprenez donc la numismatique et Tarchéologie en fai- 
sant la barbe et en donnant des coups de fer toute la 
journée ! Mais Hyrvoix voulait savoir ; sa volonté était 
tenace. Le rasoir d'une main, un bibelot dans sa poche, 
il avait à peu près tout appris avec ses dents^ comme 
disait Bernard Palissy. 

A force de patience, il était arrivé à lire, comme un 
élève de l'École des Chartes, la légende de ses mon- 
naies, de ses jetons des maires de Nantes, et de ses 
grands médaillons de Pisanello , de Warin et de 
Dupré. 

Dans toute la région, on le consultait comme un oracle 
sur les objets douteux. Plus vieux que le siècle, Hyrvoix 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. ^0 

avait vu surgir toutes les contrefaçons. Ce Sauvageot 
nantais était la terreur des faussaires dont il révélait 
sans pitié toutes les supercheries. Malheur à qui cher- 
chait à tromper! Son coup d*œil, pour les faïences 
surtout, était remarquable. 

Sur la fin de sa vie, son bonheur était de chercher 
pour les autres. Il n'achetait plus, il faisait acheter. 
C'est lui qui avait fait trouver à Benjamin Fillon ses 
meilleurs objets. La collection Leroux lui est redevable 
de ses plus beaux spécimens de vieille argenterie fran- 
çaise. 

A Nantes, où j'ai longtemps vécu, il arrivait souvent 
chez moi me prévenir lorsqu'il avait découvert une 
bonne chose, et il ne manquait jamais de me dire, 
c'était un cliché : « Je me suis repenti souvent d'avoir 
hésité. Venez vite. L'occasion est presque chavve. Il 
faut la saisir par ses rares cheveux. » 

Que vont devenir ses Debucourt, ses Cochin, ses Ver- 
net, sesNini et ses deux admirables portraits au crayon 
rouge et noir, faits par le garde des plans et tableaux 
du roy : Jacques André Portail, à l'époque où il vint, en 
1729, organiser à Nantes, sa ville natale, les fêtes ordon- 
nées en l'honneur de la naissance du dauphin? 

Pauvre Hyrvoix î il les aimait, ces deux chefs-d'œuvre, 
et il les montrait avec tant d'orgueil! ceux-là, leur sort 
était assuré : « Après moi, disait-il, ils iront à Niort, 
dans le musée de la ville où je suis né, en 1798. » 

Excellent homme ! dors en paix dans la tombe. Il te 
sera certainement beaucoup pardonné là-haut, car tu 
as bien aimé les bibelots. 

La mort a continué son œuvre impitoyable, en frap- 
pant J. Charvet d'une congestion cérébrale, sur le seuil 
de son château de la Source, au Pecq. Il était né à 
Mâcon, le 24 novembre 1821, comme l'indique l'entou- 



462 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

le fameux Molière de 1682, sans les cartons, qui lui fut 
adjugé au prix de 15,600 francs. Puis, ce dernier triom- 
phe obtenu, pâle, défait, dévoré par la fièvre, il rentra 
chez lui et se mit au lit pour ne plus se relever. 

Dans le cimetière où il dort de son dernier sommeil, 
on peut lui mettre cette épitaphe : 

Il ne se reposa que dans la tombe. 

Trois jours après mourait à son tour Adolphe Labitte, 
né à Paris le l®*" janvier 1832. Il avait juste un demi- 
siècle, mais, à cet âge, on est jeune encore. Il était le 
petit-fils de ce Gervais-Michel Gérôme qui, en 1792, 
après avoir été professeur au collège Louis-le-Grand, 
fermé par ordre de Tautorité, fonda Tune des premières 
librairies classiques. 

Élevé au collège Saint-Louis, il eut pour condis- 
ciples MM. Georges Duplessis, sous-directeur du cabi- 
net des médailles, Léon Techener et Eugène Potier, 
comme lui fils de libraires. Fidèles amitiés qui ne se 
sont jamais démenties. 

Peu de temps après son mariage, le 25 août 1863, 
avec M"® Marie Homolle, fille du docteur bien connu, 
son père, Henri Labitte, lui laissa la direction de sa 
maison, rue de Lille. 

Grâce à l'égalité de son caractère, à son esprit bien- 
veillant, à ses manières affables, il sut vite conquérir 
l'estime universelle. La Bibliothèque nationale le choisit 
pour son libraire et lui en donna le titre. 

Connu de tous, on venait sans cesse lui apporter de 
belles choses pour les lui vendre ou les lui faire esti- 
mer. Que de fois il a vu se dérouler devant lui en action 
la fable de La Fontaine : 

Un ignorant hérita 

D'un manuscrit qu'il porta 



L'HOTEL DROUOT ET LA CCRIOSITE EN 1882. 463 

Chez son voisin, le libraire : 
— Je crois, dit-il, qu'il est bon, 
Mais le moindre ducaton 
Ferait bien mieux mon affaire. 

Ses jugements avaient force de loi auprès des amateurs 
auxquels il disait souvent : — L'amour des livres vient 
par les yeux. Plus on voit les beaux livres, plus on les 
aime. 

Labitte ne se borna pas à son rôle d'expert : il fit aussi 
œuvre d'éditeur et publia le Manuel de V amateur d'il- 
lustrations^ de Sieurin, en 1875 ; \ Œuvre de Moreau 
le JeuTie, de Mahérault, en 1880, et les Elzeviers d'A. 
Willems (1880). 

D'une rare dureté pour lui-même, depuis trois ans il 
luttait contre les plus cruelles douleurs, ne voulant pas 
alarmer les siens. C'était vraiment peine de le voir 
remplir ses fonctions, pâle, épuisé, la voix éteinte, 
cotant les livres et soutenant les enchères. Que de 
fois, le regardant tristement, nous nous sommes dit : 
« Nous ne le verrons pas demain à son poste, près de 
son ami Maurice Delestre. » — Et, le lendemain, il était 
assis à sa table, continuant sa vente, tenant tête à 
la maladie avec un courage poussé jusqu'à la témé- 
rité. 

Cette existence si laborieuse devait avoir une fin pré- 
maturée. 

Brisé de souffrances, il désira néanmoins assister à 
la dernière vente Didot, qu'il avait la gloire de diriger et 
dont il voulait léguer le souvenir à ses descendants. Il 
tint bon dans les commencements; mais, le lendemain 
de la seconde séance, il succomba en pleine possession 
de lui-même. 

On peut dire qu'il est mort avec honneur sur son 
champ de bataille ordinaire. 

Sa disparition laisse un grand vide. Je crains fort que. 



464 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

d'ici longtemps, les bibliophiles ne retrouvent sa com- 
plaisance inépuisable et son érudition profonde. 

Son élève et successeur, M. Ém. Paul, a cependant 
toutes mes sympathies. Depuis de longues années son 
concours intelligent et dévoué est apprécié par tous 
dans les ventes. 

Ces jours derniers, quelques instants avant d'exhaler 
son dernier soupir, le comte Clément de Ris, conserva- 
teur du musée de Versailles, expliquait à Tun de ses 
visiteurs Tun de ses dessins, quand il est tombé fou- 
droyé d'un coup subit et inattendu. 

Il s'appelait de son premier nom Athanase-Louis 
Torteret; mais il avait été adopté à sa majorité par le 
comte Clément de Ris. 

Il entra peu de temps après à la Conservation des 
musées nationaux pour passer, plus tard, dans ce 
grand château désert de Versailles. 

Ce fut d'abord un romantique échevelé, puis il se 
livra aux études artistiques et dissémina de nombreux 
articles dans le Moniteur, dans la Gazette des Beaux- 
Arts et dans \ Artiste, d'Arsène Houssaye, où il fil le 
Salon de 1847 à 1853. 

Vers la fin de ses jours, il mit un peu d'eau classique 
dans son vin romantique, devint un collectionneur pas- 
sionné et publia, chez Pion, en 1877, un livre dont il est 
bon de rappeler ici le titre : — Les Amateurs d'autre- 
fois. 

Les travaux qu'il a fait paraître sont remplis d'esprit, 
d'observations fines et de rencontres inattendues, mais 
ne paraissent pas toujours d'une rigoureuse exacti- 
tude historique. 

Finissons-en avec la camarde. Nous craignons qu'elle 
ne frappe encore, si nous nous attardons davantage. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 465 

Après une longue et cruelle maladie, l'ingénieur 
Georges Leclanché, le meilleur ami de Rochefort, a vu 
sonner enfin Theure de la délivrance. 11 avait quarante 
ans. G'élait à la l'ois un savant et un artiste : il aimait 
les sciences et il adorait les arts — deux choses qui se 
regardent d'ordinaire avec une vive anthipathie. 

Héritier des convictions républicaines de son père, 
Leclanché ne se départit jamais de cette ligne de con- 
duite; mais il comprenait la liberté aussi bien pour les 
autres que pour lui-même, et toute discussion avec lui 
sur les choses ou sur les personnes était empreinte de 
la plus grande courtoisie. Toutes les opinions étaient 
représentées dans son salon, sur ce terrain neutre de 
Tart qui permet de fusionner avec ceux que Ton com- 
battrait ardemment ailleurs. On rencontrait chez lui, 
Roussel, Recappé, Edmond Bonaffé, Léonce Leroux, 
Eugène Piot, Odiot, Castellani, Gavet, Henri Rochefort, 
Olivier Pain, Frédéric Cournet et Bardini de Florence. 

Comme savant, il laisse une pile qui porte son nom 
et dont les applications sont nombreuses. Ne travail- 
lant que sur elle-même d'une façon inappréciable, lors- 
que son courant n'est pas fermé, elle est une source per- 
manente d'électricitésans cesse à la disposition de celui 
qui en a besoin. Cotte invention a rendu de grands ser- 
vices à la médecine et à Tindustrie. Elle avait fait riche 
Leclanché ; aussi avait-il acheté rue de Laval, n° 9, un 
charmant hôtel construit dans le temps à grands frais 
par un amateur de peinture très connu. 

Après avoir dépensé plus de trente mille francs à 
l'ornement de sa façade, ce propriétaire généreux 
renonça subitement à y demeurer, à la suite d'un ter- 
rible accident dont fut victime sa femme, brûlée vive, 
au moment où mettant la dernière main à sa toilette, 
elle s'apprêtait à partir pour le bal. Depuis, Couteaux, 
le célèbre marchand de tableaux, avait habité cet 



466 L'HOTEX DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

hôtel. Otto Mimdler, le critique dont les ouvrages sur 
Tart sont fort appréciés, y résida à son tour. — Leclan- 
ché vient d'y mourir. 

Comme artiste, il laisse, pour Thoaneur de sa mé- 
moire, un musée superbe, empruntant au xv« siècle 
quelques beaux objets. Sa veuve, qui avait reçu de lui 
une excellente éducation artistique, veut le conserver 
pour ses enfants, auxquels elle saura, mieux que per- 
sonne, faire apprécier en temps voulu les beautés des 
œuvres des peintres et des sculpteurs représentés daas 
cette collection choisie. 

Nous connaissions tous ses peintures de Boticelli, ses 
sculptures de Donatello, ses plats de Pesaro, à reflets 
métalliques, et surtout son beau devant de cofTre d'un 
style admirable, par Filippo Lippi.On n'en saurait trop 
louer Tarchitecture, Tornementation, la poésie et Tar- 
rangement. Ce superbe morceau avait passionné Leclan- 
ché dans l'un de ses nombreux voyages. Il l'avait payé 
60,000 francs à Florence; mais, une fois racquisition 
faite, il eut à vaincre les plus sérieuses difficultés pour 
le faire sortir d'Italie. 

Ses tapisseries faisaient l'admiration des visiteurs de 
l'Exposition universelle de 1878. Je les vois encore ces 
belles tentures, dont l'une porte la date de 1498. Elles 
paraissaient inspirées des Triomphes de Pétrarque, qui 
sont comme autant d'apothéoses de la femme aimée. 
On aurait pu, je crois, suivre ces chants lugubres avec 
les tiercets du poète sous les yeux. 



XXXVIII 



On ferme! — Rentrée des amateurs. — Le tour de l'Hôtel des 
ventes. — Les affiches. — La façade. — Les limiers de la curio- 
sité. — Alt marteau! messieurs les commissaires priseurs! — 
Henri Qiffard. — Le mobilier national déshonoré. — La fin d'un 
théâtre. 



Paris, 9 novembre. 

Salut ! ami lecteur , je reviens aujourd'hui sur la 
brèche. L'étéde Véronèseet Pautoinne de Rembrandt nous 
ont fait leurs adieuxjusqu'à l'année prochaine. Une voix 
mystérieuse a crié dans les bois attristés : « On ferme ! » 
Et tous les collectionneurs, renonçant à leurs idylles 
champêtres, sont rentrés à Paris, où les feuilles jaunies 
tombant de tous côtés sur l'asphalte des boulevards 
semblent les cartes de visite de l'hiver. Le voici donc 
enfin arrivé, ce printemps des amateurs où les ventes 
refleurissent pour lui. « Novembre est le mois de mai de 
» la curiosité, a dit M. Edmond Bonaiïé, dans une char- 
» mante causerie ; six mois durant l'amateur sommeille. 
ï> Il habite les villes d'eaux, la campagne. Il est che- 
» nille et chrysalide. En novembre, le papillon sort de 
» sa coque, plus brillant que jamais, les ailes poudrées 
» d'or et le ventre bourré de billets de banque. » 

Depuis quinze jours, je me suis borné à tourner, rê- 
veur et indifférent, autour de cette vaste officine des 
ventes mobilières sans avoir en aucune façon l'idée de 
me diriger vers la porte et de gravir le grand es- 
calier. 



468 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Que voulez-vons? J'avais beau interroger les affiches, 
cette comédie humaine de Balzac vivante, collée sur les 
murailles, rien ne m'invitait à pénétrer dans cet hôtel 
où je suis resté pendant de si longues heures celle 
année pour observer, à votre intention, les péripéties 
des combats que se livraient les acheteurs, surexcités 
par les appels des experts et des commissaires- 
priseurs. 

Ne pouvant, cette fois, nous occuper beaucoup de 
Tintérieur, si vous le voulez bien, nous ferons d'abord 
à petits pas une promenade extérieure. Aussi bieu, vous 
n'y perdrez rien. L'aspect du dehors, que je n'ai pas 
encore décrit, vaut assurément le spectacle du dedans. 

Isolé comme un dé énorme qui serait tombé là par 
hasard, l'hôtel a quatre façades qui regardent les rues 
Rossini, Drouot, Chauchat et Grange-Batelière. Dans 
cette dernière, pour le moment, les murs sont presque 
intacts, à part la déclaration du gouvernement lue au 
Sénat par M. Tirard et à la Chambre des députés par 
M. Duclerc, président du conseil. Cela n'a qu'un mé- 
diocre intérêt pour vous, n*est-ce pas? Passons; sans 
même nous arrêter à cette ordonnance de police défen- 
dant, sous peine d'amende, aux gens mélancoliques 
d'exprimer en aucune manière leur étonnement le long 
des murs. 

Tournons le pan coupé. Nous voici rue Chauchat. — 
Au-dessous de l'inscription en lettres de bronze : 

VENTES PAR AUTORITÉ DE JUSTICE, 

un cadre grillé — vide ! Tant mieux. Je préfère y 
trouver des constellations de pains à cacheter que ces 
affiches blafardes, tristes exemples des malheurs d'ici- 
bas. A côté, une lettre de faire pan pour assister à un 
convoi funèbre — singulier procédé de distribution 1 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 469 

Publicité de la mort faite à peu de frais! Plus loin, dans 
une grande bordure en bois, des ventes de chevaux de 
selle, de chasse ou de voiture, rue de Ponthieu, à réta- 
blissement Chéri, créé en 1849, ou au Tattersall fran- 
çais, rue Beaujon, aux Champs-Elysées. L'hippodrome 
du pont de l'Aima, dont la saison est close, liquide 
également sa cavalerie. C'est le moment ou jamais, 
pour ceux qui veulent faire admirer dans l'allée de 
Longchamps leur élégance et leur habileté équestre, de 
«e payer, pour rien, un cheval patiemment dressé en 
haute école. 

Rue Rossini, dans le pan coupé, un avertissement 
qu'il faut lire, parce qu'il témoigne une fois de plus que 
nous n'avons rien à envier à nos voisins sous le rap- 
port des pick-pockets; le nom est anglais, mais l'in- 
dividu est trop souvent parisien, comme vous allez une 
fois de plus vous en convaincre aisément. 

Avis de se tenir en garde contre certains Vîdividus 
n'étant pourvtis d'aucune autorisation et ne portant 
pas la médaille de commissionnaire, stationnant aux 
abords de V hôtel des ventes et s'y introduisant même 
pour ofrir leurs services aux personnes ayant des 
objets à emporter. Ces individus qui, pour inspirer 
confiance, se disent attachés à cet établissement, font 
journellement des dupes, soit en abandonnant les objets 
dans la rue, lorsque la commission leur a été payée 
d'avance, soit en ne portant pas les objets à destina- 
tion lorsqu'on 'néglige de les accompagner. 

Les commissionnaires attachés à V hôtel des ventes 
mobilières sont revêtus de V uniforme à collet rouge, 
avec casquette portant les initiales C. P. Ils sont, en 
outre, désignés par un numéro d'ordre placé au collet 
de la veste et du gilet d'une façon apparente. 

Hâtons notre marche. Voici d'abord, rue Rossini, les 

40 



470 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188i. 

petites affiches à la maia pour les fonds de commerce, 
les petits mobiliers, les magasins de quiocaillerie, de 
brosserie, de faïencerie et de chapellerie en liquida- 
tion, toutes choses dont la terminaison est gaie, mais 
sur lesquelles je demande, en ma qualité de curieux 
d'art, à n'avoir pas à m'appesantir. 

Ensuite, deux grands placards: l'un bleu, annonçant 
la vente des défroques d'un théâtre qui serviront à 
monter la garde-robe des comédiens attendus avec im- 
patience à Fonlenay-le-Comte ou à Brive-la-Gaillarde 
pour l'ouverture de la saison ; l'autre, jaune, mention- 
nant un stock de 1,200 paires de chaussures en cuir, 
de quoi garnir les pieds de tout un bataillon de lignards. 

Peu de mouvement devant la grande porte. A peine 
quelques tapissières, là où, aux beaux jours de l'hiver, 
les livraisons et les réceptions se succèdent avec rapi- 
dité et font ressembler ce petit coin au carrefour cé- 
lèbre des écrasés, situé, non loin de là, au commen- 
cement de la rue du Faubourg-Montmartre. 

Continuons à dresser notre inventaire. La charité et 
l'étude ont bien droit à une petite place sur ces vastes 
murailles. Ici, un appel à la bienfaisance par le maire 
du neuvième arrondissement; là, l'avis d'ouverture des 
cours publics de la Société philotechnique, et, comme 
une dernière épave de l'épouvantable crise financière 
de janvier, l'annonce de la vente du mobilier de TAn- 
glo-universal Bank. L'infortunée ! Plus que des action- 
naires récalcitrants 1 Elle ouvre la marche de ces sociétés 
de crédit dont la prospérité n'était qu'éphémère, et qui 
pourraient bien, dans l'avenir, tomber, les unes après les 
autres, comme des capucins de carte. 

Pour l'amateur en quête de découvertes, l'intérêt ne 
s'accroît guère. Tout ce bariolage multicolore, sur lequel 
se détachent des ventes de vins rouges et blancs, mê- 
lées à celles de livres anciens et modernes ; des ventes 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 471 

d'étofifes, de broderies, confondues avec celles de che- 
minées en marbre ; des ventes de tapisseries, d'estampes 
et d'objets d'art se serrant contre celles d'articles de 
ménage et de coupons de soieries, tout cela trahit la 
gêne de quelques marchands désireux de réaliser pour 
faire face aux échéances pressées. 

Au lieu de contempler, sur la façade de la rue Drouot, 
les quelques restes d'affiches tenaces soulevés par les 
grands vents, et le drapeau tricolore, noirci par le temps, 
qui flotte tristement au-dessus de la porte, portons nos 
regards sur le sommet du monument, à l'endroit de la 
frise. Là, dans de grands médaillons que j'avoue avoir 
contemplés hier pour la première fois, se détachent en 
rehef des livres, des coffrets, des lyres, des bahuts et des 
vases étrusques qui forment comme les attributs et les 
métopes du monument. 

Cela est laid, j'en conviens; mais c'est ce qu'il y a, de 
ce côté, de plus intéressant pour le moment. 

Les ventes importantes vont cependant bientôt com- 
mencer. Déjà quelques égarés, parmi les amateurs, se 
glissent, en se dissimulant, dans la galerie du bas, ap- 
pelée « Mazas. » Ce sont les plus fins limiers de la curio- 
sité, cherchant d'heureuses rencontres dans les champs 
exploités par les brocanteurs de bas étage. Qui sait? 
cela arrive quelquefois : le bibliophile Jacob a découvert 
une fortune dans le double fond d'une armoire, en rédi- 
geant le catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne. 
On raconte aussi qu'un vieux maniaque avait laissé 
soixante pantalons qui, suivant son testament, devaient 
être vendus aux enchères publiques les uns après les 
autres, avec le profit de tout ce que l'on y pourrait dé- 
couvrir; or chacun des acquéreurs trouva dans la cein- 
ture une somme de mille francs en or. 

Cela est encore du domaine de la réalité; mais je 



472 L'HOTEI. DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

plains les fureteurs, dont je parle plus haut, qui s'aven- 
turent dans les catacombes de Mazas avec l'espérance 
d'y récolter un objet d'art. Je n'y crois pas plus qu'aux 
trésors mystérieux des contes de fées. 

Quoi qu'il en soit, une activité fiévreuse règne déjà 
dans les couloirs du premier étage, comme au palais 
Bourbon dans la salle des pas perdus avant l'ouverture 
de la séance. On se dispute les salles et les jours de 
vente; les catalogues se rédigent dans l'ombre et le 
silence. Toute la fine fleur de la curiosité, revenue de 
Trouville, de Vichy ou des voyages de vacances dans 
les Alpes et les Pyrénées, s'apprête à assister aux pre- 
mières qui se préparent. Saison bénie des experts et 
des commissaires -priseurs, ta clientèle ordinaire te 
salue ! 

Comme nous 1^ disions en commençant, l'hôtel est la 
seconde patrie des collectionneurs ; ils en avaient la 
nostalgie, ils sont revenus. Je les vois tous déjà à leur 
poste : critiques d'art, peintres en renom, artistes 
célèbres, financiers respectés par le krach, grands 
connaisseurs, marchands débineurs, acheteurs timides ' 
qui font pousser par le commissionnaire, et compères 
habiles qui cherchent à entraîner la foule des ba- 
dauds. 

Au marteau! messieurs les commissaires-priseurs. 
Amateurs, à vos postes ! et garde avons ! L'Hôtel Drouot 
va mettre sous vos yeux les produits les plus rares du 
génie et les productions les plus vulgaires de l'indus- 
trie. H faudra savoir trier; car acheter est un art dif- 
ficile : il exige un mélange de prudence et de hardiesse. 
Enseigner et définir une telle science, rédiger un >code 
à ce sujet, établir des règles là où règne en souveraine 
la fantaisie, où triomphe bien souvent l'imprévu, me 
paraît une entreprise impossible. Nous aurons la sagesse 
de nous abstenir, et nous nous bornerons à vous sou- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 473 

haiter, à tous, des choix intelligeats dans cette lutte avec 
le hasard. 

On a déjà vendu les meubles et les livres de ce mal- 
heureux savant, Henri Giffard qui, poursuivi toute sa 
vie du désir de résoudre le problème de la navigation 
aérienne à vapeur, n'arriva qu'à construire les ballons 
captifs des expositions universelles de 1867 et 1878. 
Les publications scientifiques ont été disputées avec 
acharnement. La collection du Cosmos, journal scien- 
tifique hebdomadaire rédigé par Tabbé Moigno, a valu 
un prix considérable, et le Pilori, Tune des dernières 
feuilles satiriques de l'Empire, illustré par Pilotell, 
s'est vendu 700 francs. ^ 

4 novembre. — M. Georges, expert. M® Maciet, com- 
missaire-priseur. Deux belles gouaches de Charlier, 
représentant de gracieuses compositions mythologiques. 
Adjugées ensemble, 4,060 francs. 

6 novembre. — Vente G. G. Deux portraits, deux 
contrastes : 

Par Drolling, la Dugazon en satin blanc dans le cos- 
tume de la Meunière. 

Par le baron Gérard, M™® de Staël en buste, de trois 
quarts. 

L'actrice : 1,S00 francs; 

La grande dame : 100 francs. 

La visite à l'exposition de l'Cnion centrale des arts 
décoratifs, au palais des Champs-Elysées, est absolu- 
ment navrante. 

Souillés, tués, massacrés, remis à neuf, restaurés 
avec le plus mauvais goût, quelques-uns des beaux 
meubles : commodeS; gaines, consoles, pendules, vases 

40. 



471 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

de Sèvres montés provenant des châteaux de Fontai- 
nebleau, de Versailles et de Tancien Saint-Cloud ! 

Perdu, déshonoré sous la dorure infâme, 

le mobilier prêté par les ministères. Encore nous ne 
savons pas tout. Dans quel état est le reste ? Le minis- 
tère de la guerre et celui des affaires étrangèTes ont 
refusé de laisser rien sortir de chez eux. 

Il faut aviser au plus vite. Propriété de TÉtat, ce 
mobilier appartient à tous, et nous avons le droit d'exi- 
ger qu'il soit respecté par quelques-uns et confié à 
des mains intelligentes. Il s'agit, du reste, de la gloire 
et de l'honneur de notre industrie nationale. 

A ce sujet, un journal, le Courrier de Vart, a déjà 
tinté un glas funèbre dans ses colonnes. Nous nous 
accrochons, nous, à la cloche d'alarme. On nous entendra 
mieux ainsi. 

Le Théâtre Déjazet. Encore un petit théâtre qui dispa- 
raît (1)! Il avait jadis remplacé les Folies nouvelles 
illustrées par les pantomimes du pierrot iniinitable 
Paul Legrând. Sous l'Empire, il était devenu l'Eldorado 
de la jeunesse dorée en verve et en belle humeur. 
Comme à l'époque A^i^Porcherons, elle eût rossé le guet, 
s'il était survenu, certains soirs de première un peu 
trop turbulente. C'est là que la première pièce de Vic- 
torien Sardou fut jouée par Virginie Déjazet et qu'elle 
eut ses derniers succès, la charmante Frétillon, la sou- 
brette délurée, la muse badine des fins soupers et des 
galantes rencontres. Pauvre chère grande artiste, toute 
sa vie, elle se laissa prendre son cœur, son talent, sa 
fortune ; mais ce furent ses dernières folies de vouloir 



(i) Ce tiiéâtre a été rouvert par un nouveau directeur depuis que ces 
lignes ont été écrites. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 473 

acheter, en 1869, ces anciennes Folies nouvelles, afmde 
les transformer pour son fils Eugène Déjazet. Son rêve 
avait toujours été de l'installer dans le fauteuil d'un 
directeur de théâtre. Ainsi a fait récemment Sarah 
Bernhardt pour son fils Maurice, en prenant TAmbigu des 
mains de Chabrillat. 

Comme c'est déjà loin, tout cela ! lisent depuis long- 
temps des flls argentés dans les cheveux, ceux qui 
firent les beaux jours du théâtre du boulevard du 
Temple. 

a II n'existe plus, dit le vieux Parisien du Figaro. 
» On va le démolir, comme on démolit tant de choses ; 
» de la poussière, des gravats, des plâtras... et plus 
» rien. Tout est fini. On a vendu le mobilier aux en- 
» chères, les vieux fauteuils boiteux, les stalles brisées, 
» les rebords de velours fané où s'étaient appuyés tant 
» de bras blancs et de coudes roses, les canapés des 
» vieilles pièces, montrant leur crin poudreux — ces 
» entrailles des meubles, — les lustres aux cristaux 
» cassés, fêlés ; les candélabres oxydés, les décors, ces 
» pauvres vieux décors, gris de poussière, avec leurs 
)) vieilles affiches pendantes comme des haillons, tout, 
» on a tout vendu, les appareils à gaz et jusqu'aux 
» bustes des poètes classiques que l'immortel M. Bal- 
» lande avait fait placer là contre les murailles des cou- 
» loirs, à l'endroit où Ton ne voyait autrefois que les 
» jpholographies court vêtues des petites actrices de la 
» maison! Adjugés, les bustes! Adjugés, les accès- 
» soiresl Adjugés, les strapontins, les tabourets, les 
» chaises, les pupitres des musiciens, la chaise du 
» pompier, le bureau du directeur ! Et c'en est fait : 
» les fossoyeurs peuvent venir. » 



XXXIX 



Encore la fermière des jeux de Monaco! — La rivière de dia- 
mants et le collier de perles de M"» Marie Blanc. — Vertus des 
pierres précieuses^ — La manie de l'achat. — Le facteur de cla- 
vecins Tomasini. — Le Paris entomologiste. — Une vente de 
coléoptères. — La logomachie scientifique. 



Paris, t2 novembre. 

Savez-vous quel a été le total des interminables ad- 
judications de iM™° Marie Blanc de Monaco, qui ont 
occupé tout rhiver une ou plusieurs salles de Thôlel 
Drouot? — Trou millions huit cent mille francs! Le 
chiffre est colossal. Jamais coups de marteau aussi 
réitérés et aussi élevés ne s'étaient donnés sur un seul 
nom. Charles Georges et l'actif et intelligent Arthur 
Bloche, les deux experts, chargés de ce treizième travail 
d'Hercule, conduit avec un rare bonheur, se sont par- 
tagé la jolie petite somme dell4,000 francs comme hono- 
raires. 

Et cependant la vente s'est faite au milieu des plus 
grandes inquiétudes. Les diamants furent adjugés le 
jour même où le krach éclatait sur Paris. Ce qui n'em- 
pêcha pas la rivière de diamants d'être achetée 
285,600 francs par un syndicat de joailliers formé entre 
M. Achard et MM. Clément et Oulman. Elle avait été 
vendue par ce dernier 400,000 francs, avec quatre ans 
de crédit, à la veuve du fermier de Monaco, qui achetait 
chaque année beaucoup plus qu'elle n'avait de revenu. 
Cette archi-millionnaire, qui a laissé quatre-vingt mil- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 477 

lions, était toujours gêuée. Engagée dans de grandes 
spéculations pour fonder des villes d'eaux, il lui fallait 
de larges termes pour se décider. Malgré cela, les solli- 
citeurs ne- manquaient pas. 

Le célèbre collier à sept rangs de perles fines, plus 
beau certainement que celui de Lollia Paulina, la femme 
deCaligula, dont parle Pline, était un joyau royal com- 
posé par trois maisons. Le premier rang était d'abord 
venu d'Allemagne. Puis MM. Clément et Oulman, et 
enfin M. Boucheron, fournirent successivement les 
autres rangs, triés également avec soin sans botUon, 
tonneau, m peau piquée, comme on dit dans le com- 
merce des pierres précieuses. Le tout avait coûté 
440,000 francs. 

Cette vente restera célèbre dans les fastes de l'his- 
toire des joailliers. 

Les sept rangs se vendirenten deux lots : l'un de cinq, 
240,000 francs, et l'autre de deux, 180,000 francs, et 
formèrent d'abord un total de 420,000 francs. 

Ensuite, suivant l'usage, l'expert M. Arthur Bloche 
remit, sur la base obtenue, le tout en vente à la dispo- 
sition de tous. 

M. Golschmidt ouvrit le feu. La belle M"^^ Bernard- 
Daki,la femme d'un ancien chambellan de Russie, se mit 
à faire la contre-partie des enchères. Mais, sur les con- 
fins de 435,000 francs, Tune et l'autre, trouvant le prix 
sérieux, désertèrent le champ de bataille. M. Arthur 
Bloche et M. SarUn, un riche capitaliste de Marseille, 
entrèrent en lice, luttèrent quelque temps. Le marteau 
tomba pour le second sur le prix de 351,000 francs. Un 
beau coup de marteau! Mais il n'atteint pas encore celui 
de 586,000 francs pour le tableau de la Conception de 
Murilio ! Le gouvernement eut alors à payer, pour sa 
part de frais, 30,000 francs, et le vendeur près de 
59,000 francs ! 



478 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Par bonté, par faiblesse, et aussi un peu par manie, 
M">® Blanc ne savait pas résister à ceux qui venaient la 
tenter. Ses nuits passaient à examiner tout ce qu'on lui 
apportait. On faisait queue chez elle comme le font, 
avec leurs cartons, à la porte des commissionnaires de 
la rue des Petites-Écuries, les petits fabricants des 
industries parisiennes. Petits et grands marchands at- 
tendaient leur tour avec patience. Venus les mains 
pleines, ils s'en allaient presque toujours les mains 
vides. 

Les pierres précieuses séduisaient surtout M™® Blanc. 
Comme le comte Branicki et comme le duc de Brunswick, 
elle ne savait pas résister aux éclats chatoyants d'un 
brillant ou aux reflets séducteurs d'une émeraude. Elle 
connaissait très bien les diamants et savait en discuter 
comme un lapidaire la rareté, la beauté, la couleur et 
les prix avec une rare habileté. Peut-être croyait-elle 
aux vertus mystérieuses et infaillibles des gemmes, 
comme dans le bon vieux temps des naïves croyances, 
oïl l'agate fortifiait la vue, l'onyx donnait la santé, 
rémeraude augmentait les richesses, l'œil-de-chat pro- 
tégeait contre les envieux, le saphir empêchait de tom- 
ber dans la misère, l'escarboucle détournait les regards 
des méchants, la topaze faisait aimer et la turquoise 
chassait les épouvantements du cerveau. On serait tenté 
de le croire, en songeant à tout ce que M"® Blanc con- 
servait chez elle de pierres fines sans les porter jamais. 

A l'époque de la fermeture de l'Exposition univer- 
selle, quelqu'un de son entourage réussit à la convaincre 
qu'il y avait un coup à faire en achetant une partie 
des chinoiseries invendues. C'était l'époque où, après 
avoir réalisé de gros bétïéflces, les habitants du Céleste- 
Empire, s'apprêtant à plier bagage, pouvaient donner, 
sans perte, leurs produits bariolés à cinquante pour 
cent de rabais. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 188i. 479 

M'"" Blanc se laissa conduire à la section chinoise, 
obtînt des concessions énormes sur les prix marqués, 
et, croyant faire une excellente opération, elle acheta 
d'un seul coup pour trois cent mille francs de meubles, 
de bronzes et de porcelaines dont on demandait plus 
d'un million pendant la période la plus animée de 
TExposition. 

A un moment donné, ses acquisitions sans cesse répé- 
tées avaient rempli ses appartements comme un orage 
fait déborder le Paillon desséché de Nice. C'était l'en- 
vahissement de l'encombrement. Il fallut, aviser au plus 
vite pour pouvoir prendre livraison de ce qui restait 
encore à recevoir. M"™® Blanc acheta alors un ancien 
couvent abandonné depuis longtemps, rue de Navarre. 
Là, elle entassa jusqu'à sa mort tous ses achats. Le 
dortoir offrait l'hospitalité aux tapisseries, la chapelle 
était exclusivement réservée aux meubles chinois et 
japonais. 

Tout cependant n'a pas été vendu. Le prince Uad- 
ziwil, son gendre, a conservé pour un million d'objets 
d*art triés avec soin et destinés à orner son château 
d'Ermenonville, aujourd'hui entièrement terminé. Toutes 
les belles pièces venant de M. de Salverte et du mar- 
quis de Girardin ont été gardées par lui. 

M. Edmond Blanc, très amateur des choses de l'ex- 
trême Orient, a également retenu pour 200,000 francs 
d'objets d'art parmi les meilleurs dans la série des 
soieries, des ivoires, des cristaux de roche et des ja- 
ponneries. 

Le prince Roland Bonaparte n'a pas hésité. Il a pré- 
féré n'avoir que des billets de banque. 

Très charitable, M™° Blanc avait vingt-six domesti- 
ques. Jamais aucune personne à son service n'a été 
congédiée par elle. Si elle eût continué à vivre, elle serait 
arrivée à créer chez elle les Invalides de domesticité. 



480 .L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Ceux qui imploraient sa pitié ne s'adressaient jamais 
en vain à sa bourse toujours ouverte. On raconte qu'elle 
envoya 6,000 francs à un graveur illustrateur d'une 
nouvelle Bible qui ne trouvait pas l'emploi de son 
œuvre. Pour une modeste tapisserie à la main qu'une 
jeune fille lui adressa en lui exprimant la misère de sa 
famille et en faisant appel à son bon cœur, un don géné- 
reux de 1,500 francs fut expédié immédiatement par 
lettre chargée. D'autres exemples pourraient encore être 
cités, mais ils nous entraîneraient trop loin. Disons 
seulement que les brillants magasins entourant le 
casino de Monte-Carlo, presque toujours tenus par des 
décavés de la roulette, étaient montés de ses propres 
deniers et le plus souvent alimentés, par elle, d'objets 
d'art, sans aucun retour en espèces. 

Voulait-elle, par cette bienfaisance inépuisable, cla- 
rifier la source terrible de ruines et de deuils qui ali- 
mentait son colTre-fort ? 

N'approfondissons pas. 

Les collections d'instruments de musique se font et 
se défont comme les autres. En 1881, nous avons eu à 
l'hôtel Drouot la vente Arrigoni, de Milan ; cette année, 
celle de M. Savoye, qui renfermait quelques spécimens 
très remarquables. Mais beaucoup d'amateurs hésitaient 
à aborder cette branche de la curiosité, dans la crainte 
d'introduire chez eux un meuble artistique peut-être, 
mais absolument hors d'usage. Il n'en sera plus ainsi 
désormais. Ce sera sans doute une bonne fortune pour 
nos lecteurs d'apprendre qu'il y a un facteur de clave- 
cins tout comme nous avons des facteurs de pianos. Il 
s'agit d'un véritable artiste, modeste et trop peu connu 
peut-être, sur lequel on nous saura gré de revenir et 
de dire quelques mots de plus, dans l'intérêt de tous. 
Tomasini — c'est son nom — vient de s'installer, 149, 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 481 

rue Oberkampf, pour se livrer à la réparation de tous 
les vieux instruments. Il a déjà fait ses preuves : M. 
Chouquet, le savant directeur du musée du Conserva- 
toire, a pu, grâce à lui, rétablir, en leur état primitif, 
quelques-uns des chefs-d'œuvre de sa galerie musicale. 
L'élan est peut-être donné. Qui sait ? tout se modi- 
fie ici-bas ; la mode des épinettes va peut-être refleu- 
rir. Pourquoi pas, après tout? Les musiciens disent le 
plus grand bien du clavecin. Les amateurs aimeront à 
compléter la couleur locale de leur ameublement an- 
cien par un instrument qui ne sera pas aussi disparate 
que le piano à queue d'Érard à côté des fauteuils 
Louis XIV, des tentures en vieille soierie, des bergerades 
de Boucher et des bahuts de Riesener ou d'André Boule. 
On dit que déjà les dilettanti cherchent des clavecins de 
tous les côtés. M. Taskin, de TOpéra-Comique, en a re- 
trouvé un signé de son ancêtre, le célèbre Pascal Tas- 
kin, fournisseur ordinaire de Marie-Antoinette. Il s'est 
adressé à Tomasini, le priant de rétablir toutes les 
cordes métalliques qui manquaient ainsi que beaucoup 
d'accessoires, et le clavecin, rendu à la vie et à la voix, 
a repris son antique splendeur. Vous pouvez en juger: 
Il est exposé au rez-de-chaussée du Palais de l'Industrie 
et il est l'un des étonnements des visiteurs de l'Expo- 
sition de l'Union Centrale. Lorsqu'on entend à certaines 
heures les gavottes de Couperain, les menuets de Lulli , 
ou les airs de Rameau, joués par un habile virtuose, la 
foule arrive de tous côtés pour écouter ces accords nou- 
veaux, fins et mélodieux. 

Tomasini n'est pas le premier facteur venu. Il a étu- 
dié très longtemps, à Milan, la construction délicate 
des anciens instruments à cordes : les épinettes et les 
virginales. On lui doit beaucoup, car il a sauvé de la 
destruction plus d'une de ces charmantes choses. C'est 

41 



48i L'HOTEL DHOUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

uu vrai luthier du xvii* siècle, et, s'il y avait encore une 
corporation des ménestriers de Paris, c^est lui qui se- 
rait, à coup sûr, leur fournisseur attitré. 

Lundi, 7 novembre. — Grande fête scientifique à 
riiôtel. M^ Emile Maciet, commissaire-priseur, assisté 
de M. Henri Deyrolle, naturaliste, procède à la vente 
des insectes coléoptères exotiques et européens, com- 
posant les collections de M. Desbrochers des Loges. 

La salle n<> 7 est presque pleine ; le tout Paris ento- 
mologiste est là. Je ne l'aurais pas cru si nombreux. 

Des membres de l'Institut, enfermés gravement dans 
leur redingote, ruban rouge à la boutonnière ; des cor- 
respondants de sociétés savantes, les poches bourrées 
de livres et de revues ; des amateurs, enfoncés dans 
leur cravate blanche, le nez orné des lunettes d'or tra- 
ditionnelles ; des professeurs, pantalon trop court et 
cheveux trop longs, se pressent, curieux et attentifs, 
autour de la table des enchères. 

Là sont exposées à tous les regards savants les 
multiples variétés du genre coléoptère : les Glavicornes, 
aux antennes en forme de massue; les Hydrophilus, 
dont les pattes postérieures semblent des rames minus- 
cules ; les Trigonotomides, au menton légèrement 
échancré ; les Diphucéphalides, dont la languette est 
cornée, et mille autres aussi harmonieusement dé- 
nommées. 

Tous ces insectes, huches sur des longues épingles, 
sont classés, rangés, étiquetés, dans de jolis cartons 
bruns à filets verts. 

Pauvres victimes des manies humaines, inofl*ensives 
bêtes à bon Dieu, charançons parasites, hannetons tur- 
bulents, cantharides aphrodisiaques, qu'avez-vous fait 
à l'homme pour qu'il vous torture ainsi ? 

Jadis, c'était l'empereur Domitien qui, pour se dis- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 483 

traire, vous empalait tout vifs avec un poinçon ; à pré- 
sent, ce sont les collectionneurs, ces autres tyrans, 
qui vous piquent amoureusement sur les murs de leur 
cabinet. 

Mais vous vous vengerez, n'est-ce pas ? Vous, cha- 
rançons, vous continuerez à dévaster nos greniers ; 
vous, cantharides, à aiguillonner nos désirs et vous, 
hannetons, à voltiger dans la tète de ceux qui cherche- 
raient à vous persécuter. 

Attention ! la parole est à M. Henri Deyrolle, l'expert. 

— Nous allons vendre, dit-il, un lot composé de Coly- 
diides, de Curculionides, de Lamellicornes, de Sta- 
philiniens, de Nitidulaires , d'Hydrocanthares et de 
Chrysomélides. 

J'en passe, et des meilleurs. la science! l'art d'être 
inintelligible! — Avec elle, les hannetons deviennent 
des mélolonthes ; les charançons, des calandres, et les 
bêtes à bon Dieu, des coccinelles ! 

Les cartons passent de main en main et s'adjugent; 
les enchères ne sont pas très animées cependant. Rien 
à signaler, si ce n'est une lutte assez chaude entre 
deux amateurs, l'un chauve, l'autre myope, qui se 
disputent avec acharnement un lot deTrichoptérigiens. 

Homère! que n'ai-je ta lyre? La victoire reste enfin 
au monsieur chauve qui sort aussitôt, l'air vainqueur, 
fier comme Artaban, et portant entre ses bras sa con- 
quête comme un trophée. 

Et c'est tout. 

Ahçà! messieurs les entomologistes, disciples d'Aris- 
tote, continuateurs de Cuvier, émules de Réaumur, 
commenceriez'vous à manquer d'enthousiasme? Votre 
foi se refroidirait-elle, par hasard? 

Non, j'y suis, vous vous réservez pour la vente qui 
aura lieu les 21 et 22 décembre: une collection superbe, 
« formée uniquement, dit le catalogue que l'on distribue 



484 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

dès aujourd'hui, par M. Javet, membre de la Société 
enlomologique de Frauce et d'autres sociétés savantes, 
qui y consacra quarante ans et qui renferme 70,000 co- 
léoptères européens et 20,000 exotiques. » 

Quelle aubaine! Ces jours-là, j'en suis sûr, nous 
verrons de belles batailles. 

Pour aujourd'hui, on arrive tant bien que mal à 728 
francs. 

— Misère ! dit l'expert navré. 

Moi, simple profane, je trouve ça déjà très suffisant. 
Et vous? 

40 novembre. — Les Hollandais finiraient-ils par 
nous apporter quelques bonnes choses du Zuyderzée? 
— Je suis resté longtemps sans y croire. Me serais-je 
trompé? 

A la vente Salomon se trouvait un brûle-parfums 
Louis XVI, de la forme d'un trépied antique en bronze 
doré, surmonté d'une coupe en métal bleui, dans une 
riche monture ciselée. Il a été adjugé 13,000 francs, 
quoiqu'il fût très contesté comme authenticité par les 
gens qui font autorité en pareil cas. 



XL 



VArt de la mode. — Dessins originaux vendus à vil prix. — Des- 
sinateurs et vignettistes du xix« siècle. — Les Hacleuses de foin 
de René Vauquelin. — Le lard dans une souricière. — Le 
collier de perles de la vente Oppenheim. — L'écrin de M™* Du 
Barry. — Les créanciers du duc de Tarente. — Les portraits de 
la famille Macdonald. 



Pans y SO novembre. 



La revue mensuelle de l'élégance, rArl de la 
mode, qui avait pour rédacteur en chef la spirituelle 
Étincelle du Figaro^ a cessé de vivre avant d'avoir seu- 
lement deux années d'existence (1). 

J'ai sous les yeux celte publication, imprimée d'abord 
chez Claye, ensuite chez Tolmer. Je tourne en ce 
moment les feuillets et je regarde les belles gravures 
noires et en couleur qui illustrent ce recueil autour 
duquel s'était groupée toute une pléiade d'auteurs en 
renom et d'artistes de talent. Et cependant, née au 
mois d'août 1880, la Mode a tiré son dernier numéro 
au mois de janvier 1882, après avoir lutté, sans succès, 
mais courageusement, dix-huit mois contre l'indiffé- 
rence absolue du public. 

Ne pas réussir avec ces lettrés fins et délicats qui 
s'appellent Henri Meilhac, Théodore de Banville, Fran- 

(i) L*Art de la mode vient de reparaître en décembre 1882. 

41. 



486 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

çois Coppée, Victorien Sardou, Aurélien Scholl, Ludovic 
Halévy, Gustave Gœtschy et Fourcaud; échouer avec 
des dessinateurs comme Grévin, Stévens, Henri Pille, 
Toulmouche, Rochegross, de Nittis, Leloir et Sarah 
Bernhardt, c'est-à-dire avec le dessus du panier de 
Tesprit et du crayon, c'est profondément triste. 

Est-ce que Ton n'aimerait plus les arts dans notre 
belle France, si brillante, si grande, surtout de ce coté? 
C'est réellement à en douter. 

11 a fallu liquider. Les dernières épaves de la revue 
sont venues, comme tant d'autres, s'échouer à l'hôtel 
Drouot. Le 10 novembre, à la salle 4, devant une cin- 
quantaine de personnes seulement, c'est-à-dire devant 
l'oubli le plus complet, M® Berthelin, assisté de 
M. Gandouin, fait passer, de mains en mains, unegrande 
partie des dessins originaux, qui ont servi à illustrer 
les numéros. 

Triste vente I Prix pitoyables pour l'art et les artistes! 

N'est-ce pas le cas de dire, puisque l'occasion s'en 
présente pour la première fois, quelques mots'de cette 
phalange de dessinateurs modernes qui se forme à la 
fin du xfx° siècle et que la gloire de leurs devanciers du 
xviii° stimule et pousse chaque jour vers de nouveaux 
progrès? 

Aussi bien, ne sera-ce pas les venger de l'oubli dans 
lequel on vient de les laisser à l'hôtel? D'un autre côté, 
il sera peut-être curieux de retrouver ici, à l'autre 
siècle, ce que nous pouvions penser de nos contempo- 
rains, alors que plusieurs peut-être, devenus à cette 
époque des illustrateurs remarquables, auront reçu, 
avec le temps, la consécration de leur véritable mérite. 

Je regrette de ne pas pouvoir profiter de Toccasion 
pour m'occuper d'autres dessinateurs de grand talent 
qui ne collaboraient pas à VArt de la mode, mais leur 
tour viendra prochainement. Mon ami' Georges Char- 



L'HOTEL DROIIOT ET LA CURIOSITE EX 18S2. i87 

pentiep prépare de tous les dessins importants de la 
Vie moAerne une vente qui fera sensation dans le inonde 
artistique. Je pourrai alors compléter cette étude en 
parlant desJeanniot, Desmoulin, Giraldon,AdrienMarie, 
Mars, Bien, Luigi Loir, Georges Lorin, Paul Robert, du 
Paty, Gerbault et bien d'autres encore qui tous jeunes, 
ont l'avenir pour eux. 

Je parcours maintenant très rapidement le catalogue 
de la vente et je cite quelques-uns des prix les plus 
ridiculement bas obtenus par l'expert. C'est une page 
d'histoire artistique qui aura, je le crois, quelque Attrait 
plus tard. 

Alb. Bertrand. — Élève de Pils. Peintre et sculpteur. 
Grand amateur d'escrime. A fait de fort beaux dessins 
d'académie. Aime beaucoup les études de bals, de ca- 
boulots, de musettes de Paris. 

La Fête de Vinauguration de Vhôtel de ville de 
Paris^ 61 francs. — Vue du château de Chenon- 
ceaux, 28 francs. — La Tmison Chevreux-Aubertot, 
20 francs. 

Maurice Blum. — Talent calme, égal, un peu mono- 
tone. Rien de transcendant. Dessine bien cependant. 
Adopte surtout les sujets du xviii« siècle. 

Jockey avaivt la course, 10 francs. 

Brun. — Comme peintre, voit juste. A fait de très 
jolies marines de Marseille. Coloré et puissant. Comme 
dessinateur, habile et très consciencieux. Nature très 
artistique, hésitante cependant dans les choses un peu 
grandes. 

Visite à bord, 28 francs. 

Norbert Goëuneutte. — Un peintre qui ne manque 
pas d'avenir, mais dont le dessin est pourtant quelque- 
fois un peu lâché. On dit qu'il se révélera complètement 



488 UHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

cette année dans son tableau du Havre, — En tous cas, 
note personnelle très agréable. 

La ProTnenade au bois, 100 francs. — Pas encore 
coi fée, 5 francs. L'expert avait demandé 60 francs! 

Bigot. — A quelques progrès à faire pour arriver à 
bien dessiner. Se sauve par Taudace et par un certain 
chic. Possède un je ne sais quoi qui étonne et séduit. 

Plage de Troumlle et ballon du Louvre, 18 francs. 
-^ Le marché aux fleurs, 10 francs. — Au Luxem- 
bourg. Expert : 20 francs ; public, 4 francs ! 

JuNDT. — Alsacien alsaciennisant. Peinture vague et 
un peu de convention, mais d*un joli sentiment. Ses 
dessins sont dans le même esprit. C'est un talent, mais 
peu varié. 

L'Ange de Noël, légende, 35 francs. — La partie 
de canot, 20 francs. — L'Apparition, 29 francs. 

Louise Menil. — Une grande habileté de main. Une 
connaissance parfaite des plissés, retroussés, chiffon- 
nés, froncés, creusés, bouillonnes et autres accessoires 
de la toilette des femmes. Seulement, ce n'est plus de 
l'art, c'est de la gravure de modes. 

Portrait de il^'° Massin, 9 francs. Toilette de ville. 
Prix demandé : 15 francs; vendue : 3 francs. Dans les 
mêmes prix, des croquis, des fantaisies diverses, des 
costumes de dames et des compositions pour culs-de- 
lampe. 

GuiLLEMARD. — Fait de Teau-forte un peu lâchée. 
Environs de Dieppe (inédit), 7 francs. 

Mesplés. — Sait dessiner; mais son crayon manque 
un peu d'esprit. A de l'imagination. Le libraire Bellin 
lui a demandé d'illustrer, cette année, la Pipe cassée 
de Vadé, poème héroïco-tragi-poissardo- comique. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 489 

Feyghine. L'expert avait fixé 25 francs. Vendu 3 fr. 
Même résultat à peu près pour les portraits de Judic, 
GrTanier, Lody, îiéjaneei la princesse Alexandrewna, 
— Les Ombrelles, 2 francs ! Les Éventails, 3 francs ! 

Pierre Morel. — Ancien pensionnaire du théâtre de 
la Porte-Saint-Martin. Le plus brillant élève de Henry 
Somm, ce graveur si apprécié dans ses pointes sèches. 
Le Ccdendrier théâtral de Morel est un succès. 

Le Pitre, Au café, Ombres chinoises : 5 francs. — 
Le Garde-chasse, 2 francs. 

Edmond Morin. — Chroniqueur du Paris de notre 
époque. Mort à 58 ans, au mois d'août de cette année. 
Travaillant sans relâche, d'une fécondité extraordinaire, 
il connaissait admirablement son monde. Rien n'était 
fait de chic, tout était posé. Il avait une verve endia- 
blée. Personne mieux que lui n'a reproduit avec esprit 
les élégances de la vie mondaine : les duchesses et les 
cocottes, les joueurs et les casinos, les cancans des 
théâtres et les sermons de la Madeleine. Bien qu'il de- 
meurât tout en haut du boulevard Saint-Michel, en face 
du Luxembourg, et qu'il sortît peu, il savait reproduire 
admirablement les scènes des grands boulevards , 
comme s'il les étudiait en flâneur toute la journée. 
Marcellin, de la Vie parisienne, avait fait un coup de 
maître en se l'attachant pendant de longues années 
comme son principal collaborateur. Morin a contribue 
beaucoup à la fortune de ce journal. 

La Vie moderne, le Monde illustré, V Illustration, 
le Magasin pittoresque, V Univers illustré, le Tour du 
monde, le Musée universel, la Gazette des beaux- arts 
se disputaient ses dessins, souvent faits avec une 
incroyable faciUté, mais toujours charmants. Les livres 
que Morin a illustrés sont nombreux, et tous les bi- 
bliophiles connaissent son chef-d'œuvre : Monsieur y 



490 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Madame et Bébé, de Gustave Droz. II n'est pas possible 
d'être plus spirituel et plus parisien. 

Et cependant, la Grande loge dtc Gymnase n'a 
obtenu à cette vente que 41 francs, et divers croquis, 
sous la désignation de la Naissance des perles^ n'ont 
valu que 40, 41 et 35 francs. 

De Nittis. — Un des plus brillants peintres modernes. 
Il va peut-être trop depuis quelque temps du côté des 
impressionnistes. Il devrait s'en tenir à sa Vue deTra- 
falgar-square, qui est un pur chef-d'œuvre. 

Deux aquarelles : Jeune femme dans V avenue du 
bois de Boulogne^ 67 francs. 

Paillet. — Peu connu encore. Dessine bien pour le mo- 
ment. A juger plus tard. Monsieur, madame et les 
bébés, 28 francs. 

Henri Pille. Beaucoup de talent. Un campagnard né 
à Paris et qui ne l'a jamais quitté. Grande mémoire. Ne 
consulte jamais aucun ouvrage d'histoire et fait le plus 
souvent du dessin historique. Toujours prêt à prendre 
un croquis n'importe comment, partout où il se trouve. 
Il n'a pour cela qu'à plonger la main dans ses poches 
bourrées de pastilles d'aquarelle. Pas besoin d'eau, la 
salive suffit. En résumé, l'un de nos meilleurs dessina- 
teurs. 

FaTdr enprière, 26 francs. — Le Fakir et le Per- 
roquet, 2S francs. — Un Tambour de la Mascotte, 
80 francs. — Souvenir de VInde, 41 francs. — Lettre 
ornée de figures, 32 francs. — Le Sous-Lieuten/mt, 
souvenir de garnison^ 120 francs. — La Châtelaine, 
50 francs. — Lettre ornée, 22 francs. — Frontispice 
de la Mode avec costumes de toutes les époques, 
100 francs. — Un autre frontispice, 155 francs. 

UocHEGRoss. — Très habile, très fin, mais raille un 
peu trop les lois de la perspective. 



L*HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 491 

Le Baiser, 24 francs. Le Chat, 10 fraacs. 

Gaultier Saint-Elme. — Eucore peu conau. Aune note 
personnelle très agréable. Dessin léger et facile. Copie 
beaucoup les tableaux de maître et les reproduit bien, 
avec leur sentiment particulier. 

Le Guet-apem, 16 francs. — Le Portrait, d'après 
Carolus Duran, 6 francs. — Portrait de M""^ dePey- 
ronny (Étincelle), 19 francs. — Auj> Champs-Elysées, 
d'après de Nittis, 10 francs — La Coupe des cheveux, 
29 francs. — Intérieur de serre, 29 francs. 

Blanche Pierson. — La catalogue indique : Pierron. 
Nous pensons néanmoins qu'il s'agit de la charmante 
actrice du Vaudeville, collectionneuse raffinée et peintre 
qu'il faut maintenant prendre au sérieux. Travaillant 
assidûment l'hiver dans son atelier du boulevard Hauss- 
mann et Tété dans sa petite maison de Pourville, près 
de Dieppe, l'élève de Chaplin, expose à tous les salons 
des œuvres qui sont chaque fois en progrès très réel. 
Ce n'est plus de la peinture d'amateur ayant droit à 
toutes les indulgences mondaines, mais de la peinture 
d'artiste sur laquelle la critique s'arrête et dont elle 
commence à s'occuper volontiers. 

jH/mo *** à Nice, aquarelle, 10 francs. 

René Vauquelin. — Élève de Cabanel. A son retour 
d'Algérie, il paraissait vouloir adopter, comme spécia- 
lité, les types du pays et les vues d'Orient. Il n'en est 
rien. 

AyeclesjRacleiùses de foin, dessin exposé au Salon de 
1881, et vendu 2S0 francs, il a eu les lionneurs de la 
séance et le plus beau coup de marteau deM^Berthelin. 

i6 novembre. — » Toujours en vogue, les premières 
éditions des romantiques. Dans une vente du libraire 
Détaille, Saint-Jorrès, son confrère, a acheté Fortunio, 



492 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

de Th. Gautier (Paris, Desessart, 1838), 1 volume ia-8^, 
broché, couverture imprimée, édition originale, 
235 fr. — Le libraire Conquet a pris Mademoiselle de 
Maupin, édition rarissime (183S), 2 volumes in-8®, bro- 
chés, couverture imprimée, déchirure au tome second: 
830 francs. — M. de Janzé,à la même vente, s'est payé 
pour 760 francs la collection complète de la Gazette des 
Beaux- Arts (1859 à 1877); en tout, 43 volumes avec 
les tables. 

41 novembre. — Le Paris artiste, collectionneur et 
mondain, envahit depuis trois jours la salle n® 1, qui a 
pris un petit air de fête. 

Il s'agit des brillants, des pierres de couleur et des 
perles fmes qui ont cessé de plaire à M"^« Oppen- 
heim et qu'elle vend avec Taide de deux commissaires- 
priseurs, MM®' Appert et Chevallier, et de deux ex- 
perts, M. Charles Mannheim et M. Lemoine. 

Tous les joailliers sont accourus. 

La foule est bigarrée : le comte de Bazenghen, le 
prince Zurbo, MM. Benedetti, Waldteuffel, Moravitz, 
de La Charme, Cooper, Talazae, de ropéra-comique 
Baron, des Variétés, et un très grand nombre de jolies 
actrices et de délicieuses demi-mondaines aux yeux 
brillants comme des escarboucles, aux dents blanches 
et aux ongles roses. Elles savent trop bien, toutes, que 
les diamants sur une femme sont comme du lard dans 
une souricière. 

Voici quelques-unes des enchères ; elles auraient été 
certainement plus élevées si une crise terrible ne sévis- 
sait pas sur le commerce de la joaillerie par suite 
d'un stock de pierres supérieur aux besoins. 

Un superbe collier à cinq rangs de 300 perles est 
adjugé au prix de 155,000 francs. L'expert avait demandé 
220,000 francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 493 

Trois parures en brillants, rubis, perles et turquoises, 
mises en trois lots aux enchères, produisent 24,850 fr., 
et le tout réuni en un seul est poussé jusqu'à 44,100 
francs par M. Dumoret, un riche orfèvre de la rue delà 
Paix. 

Une ceinture ornée d'un gros diamant entouré de bril- 
lants, de turquoises et de roses. 15,425 francs. 

Une paire de solitaires. 10,100 francs. 

Une paire de perles poire. 7,900 francs. 

Cinq chatons en brillants. 6,200 francs. 

Un grand soleil en émaux de couleurs ; au centre, un 
gros brillant; les rayons composés de 334 brillants, d'un 
saphir et de roses. 15,610 francs. 

M™o Oppenheim, lorsqu'elle mettait toutes ces 
pierreries, devait étinceler comme une constellation. 
Cependant, comme toutes les femmes qui aiment les 
bijoux, elle devait éprouver autant déplaisir à les re- 
garder, à les classer, à les montrer, qu'à les porter. 

Cet écrin étaiten résumé fort beau. Il a produit 470,000 
francs; mais valait-il la grande parure dont la Du Barry 
se paraît les jours de réception. Elle ne comprenait pas 
moins de 4,480 diamants jetés partout sur sa robe, 
comme des gouttes de rosée écloses au matin sur les 
buissons. Il y en avait de tous les côtés sur la pièce 
de corps, sur les tailles de devant, sur les épaulettes, 
sur la ceinture et sur le trousse-queue ou nœud de 
derrière. 

Louis XV avait donné un million de diamants; mais le 
joaillier qui eut à fournir le reste réclama trois cent 
mille livres. 

i9 novemère. — Encore une tristesse de plus à enre- 
gistrer dans les fastes de Tofficine des ventes ! — Le 
duc de Tarente, chambellan de Napoléon III, ancien 
membre du Corps législatif, serviteur dévoué de l'em- 
pire, est mort l'année dernière, ruiné et criblé de dettes. 

42 



494 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Ses créanciers se sont abattus sur sa succession, mise 
immédiatement sous séquestre. Usant de leur droit, 
ils ont réclamé du tribunal les dernières épaves de cette 
fortune et, 

Sans respect pour une race ancienne, 

sans pitié pour des souvenirs qui datent déjà de près 
d'un siècle, ils ont exigé que les portraits de famille, ne 
jouissant d'aucun privilège, passassent sous le marteau 
du commissaire-priseur. 

Puisse ce fait sans précédent dans les annales de 
l'hôtel Drouot n'avoir jamais de seconde édition ! Rien 
ne serait, en effet, plus navrant, pour les survivants 
d'une grande maison, que de voir s'étaler en des mains 
étrangères les portraits de leurs ancêtres. C'est quel- 
quefois tout un passé de gloire, de vertu et d'honneur 
qui est écrit sur ces toiles ; c'est, dans tous les cas, l'his- 
toire, l'état civil même de la famille, et nous estimons 
qu'à ce titre elles doivent, comme les lettres et les par- 
chemins, être respectées, quoi qu'il advienne et d'oii 
qu'elles viennent. 

Le duc était fils de Macdonald, un des héros du pre- 
mier Empire, et de M"° Ernestine de Bourgoing, sa troi- 
sième et dernière épouse. Charles X et la dauphine, 
duchesse d'Angoulème, l'avaient tenu sur les fonts 
baptismaux. On ne pouvait commencer la vie sous de 
plus heureux auspices; mais hélas! la fortune est capri- 
cieuse et les destins sont changeants ! 

Dans cette vente qui vient de se faire figuraient 
aussi des armes ayant appartenu à Macdonald, parmi 
lesquelles deux sabres d'honneur, dont l'un lui avait été 
donné par Napoléon I®^, le soir même de Wagram, en 
même temps que son bâton de maréchal. 

Pauvre grand soldat ! héros de tant de journées fa- 
meuses, quand tu franchissais le Wahal glacé, sous le 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 493 

feu des batteries anglaises, lorsque tu combattais à 
Jemmapes, à Leipzig, à Lutzen, àBautzen; quand, à 
Wagram, tu décidais la victoire, tu n'aurais jamais pu 
le croire, si on Vavait prédit que les armes dont tu fai- 
sais un si noble usage s'étaleraient un jour sur les 
comptoirs d'une salle de vente, et, comme dernier 
champ de bataille, ne verraient plus que le feu des 
enchères. 

Dire que ces souvenirs de notre gloire nationale pou- 
vaient devenir, pour quelques pièces d'or, la propriété 
d'un Prussien ou figurer dans l'étalage d'un brocanteur 
interlope ! Heureusement, il n'en a rien été : les sabres 
d'honneur ont été rendus à la famille, et le veste a été 
pieusement racheté par elle. 

Un tromblon a été adjugé 380 francs à M. de Massa, 
le membre bien connu du cercle des Mirlitons, auteur 
de maintes revues intimes et du Service efi campagne, 
un petit rien joué dernièrement à la Comédie-Fran- 
çaise. 

M. de Couëssin a payé 600 francs un grand tableau 
représentant le maréchal, et un portrait du duc de 
Tarente tout enfant, peint par Horace Vernet, a été 
acheté par M. de Bourgoing, l'un des neveux du com- 
pagnon d'armes de Bonaparte. 

Tout est bien qui finit bien. 



XLI 



La vieille argenterie française. — La chocolatière en or et la ter- 
rine de la collection du baron Jérôme Pichon. — Les maîtres 
orfèvres. — Les quatre poinçons du vieux Paris. — Vente Se- 
noutzen de Lille. — Mort de Beurdeiey père. — Les bijoux de 
M™« Guérard de Saint-Geniès. 



PmnSy Su novembre. 

L'argenterie française ancienne est tout ce qu'il y a 
de plus rare. Les édits de Louis XÏV, la Révolution 
de 93, et surtout la panique de 1848, ont fait disparaître 
les plus belles pièces d'orfèvrerie dans le creuset de 
la Monnaie. A Paris, ce qui reste de beau en ce genre 
est revenu en grande partie de Télranger. Les trou- 
vailles en province ne comportent plus guère que des 
objets très ordinaires, sauvés des secousses politiques 
ou conservés précieusement par la petite bourgeoisie 
deTépoque. 

Depuis la vente du baron Jérôme Pichon, rien de bon, 
de vrai, d'extraordinaire n'a passé à l'Hôtel sous le 
marteau, et votre serviteur se croit quelque peu auto- 
risé à l'affirmer, puisqu'il fait de l'argenterie sa spécia- 
lité et qu'il cherche vainement à enrichir sa collection. A 
cette vente, qui eut lieu en 1878 par les soins de Pillet et 
de Mannheim, 131 numéros, choisis avec soin par legrand 
maître de l'orfèvrerie, donnèrent la somme totale de 
241,234 francs. Une chocolatière en or de 1708 attei- 
gnit 18,375 francs, y compris les frais, et une terrine 



L'HOTEL DRODOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 497 

de 1729, la plus belle chose connue en argenterie, va- 
lut, dans les mêmes conditions, 42,000 francs. Ces 
deux objets furent acquis par son secrétaire pour le 
prince Demidoff. Ils partirent pour Florence, d'où ils 
sont revenus chez nous lors de la vente de San-Donato, 
en 1881. 

Cette collection est délicate à faire. Le goût et la 
science de Tornement ne suffisent pas. Il faut, pour 
arriver à s'y connaître un peu , avoir étudié patiem- 
ment les beaux modèles du genre, dessinés et publiés 
au siècle dernier par Forty, Masson, Germain, Eisen, 
Meissonnier et Roëttiers ; ayoir vu les œuvres princi- 
pales des orfèvres célèbres ; avoir bien dans Tœil le 
faire des Jacques Ballin, Nicolas Besnier, Thomas Ger- 
main, Lehendrick, François Joubert et Auguste, le 
dernier de la série, celui qui exécuta la couronne du 
sacre de Louis XVI. 

Cependant, Targenterie ancienne ne manque pas. 
Au contraire, elle fourmille. Il y en a chez tous les 
marchands autant qu'on en désire. Mais il s'agit de 
pièces ad usvi,m ignorantis, plus ou moins bien arran- 
gées avec patience par les contrefacteurs. Ils savent 
habilement tirer parti des plats et des timbales an- 
ciennes, ou fabriquer, à l'aide du surmoulage, des 
objets usés ensuite dans leurs parties les plus sail- 
lantes, afin qu'ils ne trahissent pas leur jeune âge. 
N'insistons pas. Nous pourrions troubler certaines 
consciences en allant plus loin dans la divulgation de 
procédés que nous connaissons de longue date. 

Heureusement les faussaires, peu érudits d'ordinaire, 
ou trop paresseux pour étudier dans les livres, ne con- 
naissent pas la clef guidant d'une façon presque infail- 
lible les amateurs d'argenterie : ceux-ci, négligeant les 
pièces de province, presque toujours gauches et mal 
faites, s'en tiennent toujours à la fabrication dont Paris 

42. 



498 I/IIOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

était le centre le plus estimé en Europe au xvii® et au 
xvm® siècle. Pour eux, le vieux Paris est facile à 
reconuaître, ainsi que sa date et son auteur. Chaque 
morceau d'jargenterie doit toujours porter des poinçons 
sur lesquels nous nous étendrons peu, puisque notre ex- 
cellent ami et maître, le baron Jérôme Pichon, doit pro- 
chainement faire paraître sur ce sujet un ouvrage 
précieux dont les fonds ont été votés par la Société des 
bibliophiles français dans Tune de ses dernières séances. 
Nous nous bornerons à indiquer très sommairement 
des règles générales. Ces poinçons indispensables à 
connaître sont au nombre de quatre : 

1" Poinçon du Régisseur du droit de marqiiey établi 
en 1672. C'est toujours un A avec une couronne royale 
fermée. La forme de cette lettre varie suivant chaque 
fermier en exercice. 

2« Poinçon de la Maisoii commune, servant à établir 
le titre de l'argent, et frappé par l'un des gardes de la 
corporation des orfèvres. Surmonté d'une couronne ou- 
verte, il se compose d'une lettre majuscule romaine 
représentant, excepté le J et le V, une lettre de l'alphabet 
changeant chaque année et revenant, par conséquent, 
tous les vingt-trois ans. La première lettre. A, fut ins- 
culpée à la Cour des monnaies le 5 février 1506. 

3» Poinçon du Maître orfèvre ayant fait la pièce et 
accompagné de ses initiales. 11 est toujours accompagné 
d'une heur de lis, de deux points et de certaines autres 
dispositions spéciales. 

4^* Poinçon de Décharge, équivalant à la quittance 
définitive de tous les droits; toujours minuscule, il se 
compose d'attributs divers. Il était mis par le fermier 
en exercice, lorsque la pièce achevée allait être offerte 
aux acheteurs. 

Notez, en outre, que l'endroit précis où devaient être, 



L'HOTFX DROUOT ET LA GURIOSITK KiN 1882. 409 

sur chaque pièce, appliqués les poinçons avait été indi- 
qué, suivant la nature des objets, par des édits particu- 
liers, et vous verrez qu'il n'est pas si aisé de tromper 
ceux qui, ayant fait des études spéciales sur la matière, 
connaissent toutes ces variétés de signes, savent la 
place qu'ils doivent occuper et, avant de faire aucun 
achat, s'assurent tout d'abord s'ils correspondent bien 
ensemble chronologiquement. 

Aus^i, c'est avec quelque surprise que nous avons vu 
annoncer, par un catalogue sommaire, sans indication 
de décor, sans détails de poinçon, sans relevé d'aucune 
date, la vente de la collection peu connue jusqu'ici de 
M. Senoutzen, orfèvre de Lille, — soupières, cafetières, 
écuelles, salières, coupes, timbales, plats, plateaux, 
vases, seaux, réchauds, couverts, boîtes à épices et 
saucières : environ cent numéros. Examinés par nous 
avec le plus grand soin, ils nous ont convaincu de 
nouveau que les pièces indiscutables n'étaient pas de- 
venues plus faciles à rencontrer et qu'avec la meilleure 
foi du monde, M. Senoutzen s'était trompé très sou- 
vent dans ses choix, ce qui avait engagé l'expert, 
M. Alibert, à gratifier la couverture du catalogue de 
cette apostille bien connue qui compromet au moins, 
lorsqu'elle ne coule pas toujours, une vente à l'a- 
vance : 

L'Exposition mettant les acquéreurs à même de se 
rendre compte de Vétat et de la nature des objets, il 
ne sera admis aucune réclamation une fois Vadjudi 
cation prononcée. 

Nous n'avons pas assisté à l'adjudication. Notre si- 
tuation personnelle nous inspirait dans la circonstance 
une réserve absolue. Néanmoins, nous avons voulu 
savoir si elle avait réussi et nous avons fait prier 
JM. Berthelin de nous donner les prix et les noms des 
acquéreurs. Il n'y avait rien d'excessif dans notre pré- 



500 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

tention, puisque, de par la loi, les enchères doivent être 
publiques. Cette demande n'ayant pas paru de son 
goût, nous n'avons pas jugé à propos de pousser plus 
loin nos investigations. Il nous est revenu seulement 
que, dans le nombre des objets, un service de fabrica- 
tion moderne sortant de chez Odiot, pesant 18 kilogr. 
562 grammes et se composant d'une corbeille de mi- 
lieu, deux pieds de compotier, quatre pieds d'assiettes, 
avait été vendu 3,405 francs. L'acquéreur, que nous 
ne connaissons pas, peut être rassuré, s'il lit ces lignes : 
ces objets-là sont bien vrais, bien authentiques. 

29 novembre. — Mort de l'un des vétérans du com- 
merce de la curiosité, Louis-Auguste Beurdeley, qui 
depuis de longues années avait installé ses magasins au 
premier étage du pavillon de Hanovre, dans l'ancienne 
demeure de ce vert-galant octogénaire qui s'appelait le 
duc de Richelieu. 

Chef de la plus ancienne maison de Paris, M. Beur- 
deley avait 75 ans. C'était une autorité auprès des 
amateurs. Bien que souffrant depuis longtemps, il visi- 
tait très régulièrement l'Hôtel Drouot, lors des grandes 
ventes, il y a encore quelques années. Il fut delà géné- 
ration et l'ami intime de Roussel, le célèbre et loyal 
expert avec lequel il avait fait les premiers pas dans la 
carrière. 

Plusieurs de nos musées ont reçu de M. Beurdeley des 
dons précieux pour l'histoire du travail. Il laisse une col- 
lection de modèles, réunie à une époque où on ne les re- 
cherchait pas comme aujourd'hui, documents très rares 
qui ont éclairé toute sa vie artistique et lui ont permis 
de ne commettre jamais une faute de style dans toutes 
ses reproductions. 

Homme de goût, piocheur infatigable, il s'était appli- 
qué surtout à reproduire les meilleurs modèles de Tameu- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. SOI 

blement, les chefs-d'œuvre de Boule et de Riesener 
que possède le Mobilier national, les chiffonnières, les 
tables serties de bronzes ajourés, les commodes et les 
secrétaires en marqueterie de bois de couleur, tout ce 
qu'il pouvait rencontrer et acheter un peu partout de 
cet aimable et gracieux mobilier du siècle passé. 

Beurdeley a vaillamment défendu la cause de Tart 
français dans toutes nos expositions. Il n'a jamais 
reculé devant aucun frais pour révéler à chaque fois 
dans sa fabrication des progrès nouveaux. Sa grande 
torchère, son panneau baromètre et thermomètre de 
l'Exposition universelle de 1878 sont des compositions 
inspirées par les meilleurs dessins des décorateurs du 
xviii° siècle. 

Mais, comme nous le disions plus haut, le plus sou- 
vent il n'a pas créé, mais réédité. Son vieux neuf est 
fort beau . Il réussissait à merveille ces adorables meubles 
en bois de rose, dans lesquels les cuivres dorés à Tor 
moulu, donnant leur note décorative, s'accrochent et se 
relèvent en gracieuses guirlandes. Pour arriver à cette 
perfection, il avait su fonder dans ses ateliers de la rue 
Daubancourt une école très remarquable de ciseleurs, 
d'une habileté telle qu'ils ont reproduite s'y méprendre 
bien souvent les hardiesses de Caffieri, de Cressent et 
toutes les finesses des plus belles œuvres de Gou- 
thière. 

Son fils, Alfred Beurdeley, son collaborateur depuis 
longtemps déjà, directeur môme de la maison depuis 
quelques années, sera, nous en sommes convaincu, son 
digne successeur. Il possède de l'art un sentiment pro- 
fond qui repose sur de sérieuses études. Ce n'est pas 
lui qui se livrera, en amalgamant toutes les époques, 
aux créations mondaines de la fantaisie la plus igno- 
rante. Il sait que nos devanciers étaient et sont encore 
nos maîtres, et c'est, par le goût, un contemporain de la 



502 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

bonne époque du Régent, du duc d*Aumont et de Marie- 
Antoinette. 

Place aux dames ! tel est le mot d'ordre. — Depuis 
quelques jours, elles sont les reines de l'hôtel. 

Chaudement emmitouflées dans d'épaisses fourrures, 
la voilette discrètement baissée sur le nez, rouges 
des premiers froids, légères comme des gazelles, 
turbulentes ainsi qu'un essaim d'abeilles, elles vont, 
viennent, cherchent, examinent, furettent, rôdent 
dans les couloirs, grimpent les escaliers, se glissent 
dans les salles. — C'est une véritable prise de posses- 
sion. 

Qu'est-ce donc qui les attire? Suivons quelqu'une de 
ces jolies visiteuses, nous le saurons sans doute. 

En effet, nous voici dans la «aile n° 1, et c'est là que 
gît le mystère. M® Paul Couturier vend le magnifique et 
luxueux écrin de M^^ Guérard de Saint-Geniès, célébrité 
mondaine du second Empire, commensale de la cour, 
habituée de l'Opéra et des Italiens, morte subitement 
l'année dernière. 

Rivières, colliers, diadèmes, bracelets, broches, pen- 
dants d'oreilles, bagues, parures, médaillons, épingles 
et châtelaines passent tour à tour sous les yeux émer- 
veillés de la toute gracieuse assistance. 

C'est comme un éblouissement. 

Les reflets verts de Témeraude se marient aux tons 
violets de l'améthyste ; le jaune d'or des topazes se 
confond avec le bleu céleste des saphirs; les rubis 
rouge transparent se mêlent aux onyx multicolores ; 
les émaux miroitent, les perles brillent et les diamants 
étincellent. 

Que de convoitises dans les regards féminins ! que de 
désirs ! Et tout à Theure que de jalousies, que de dé- 
ceptions ! 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. o03 

L'animation est des plus grandes : toutes ces dames 
poussent à qui mieux mieux. 

Elles sont là, debout, fiévreuses, frémissantes, cou- 
vrant Tenchère d'une voix assurée, souriant d'un œil à 
rincorru^tible W Couturier, et de l'autre foudroyant 
leurs audacieuses rivales. 

Une rivière composée de vingt-quatre chatons, gros 
brillants montés à griffes, divisée en douze lots, s'est 
vendue 31,475 francs ; un diadème en brillants et roses, 
représentant des gerbes de blé et de fleurs sur les- 
quelles se promène un lézard, 6,460 francs; une grande 
et belle plaque formant pendentif, composée de six 
grandes émeraudes, a été adjugée 4,000 francs; une 
paire de boucles d'oreilles formées de deux très gros 
brillants solitaires, 7,250 francs ; un beau bracelet en 
or mat et repercé, enrichi de cinq barrettes, garnies 
chacune de six brillants et de cinq appliques composées 
chacune d'une perle blanche bouton, entourée de sept 
brillants, a atteint le chiffre respectable de 5,900 fr. (1). 
Tout s'est vendu dans ces proportions : aussi le total 
de 193,137 francs a-t-il été facilement obtenu au cours 
des trois vacations. 

Ah ! mesdames, que de folies I Non seulement vous 
avez dû vider vos bourses, briser vos tirelires, ouvrir les 
cachettes mystérieuses où étaient enfouies vos écono- 
mies, mais encore entamer vos avances et, qui sait? em- 
prunter peut-être à vos femmes de chambre. C'est hon- 
teux. Que vont dire vos maîtres et seigneurs? Bah! 
pensez-vous, ils gronderont un peu d'abord, puis, nous 



(i) Et pour les curieux de 1982 qui voudront savoir le prix des meubles 
de notre époque, disons leur, cent ans d'avance, s'ils retrouvent ces quel- 
ques feuilles, qu'un ameublement de chambre à coucher en bois d'acajou, 
orné de ûlets de cuivre, composé d'un lit à colonnettes détachées, une 
commode, une toilette duchesse avec psyché, un petit bureau cylindre 
bonheur du jour, une armoire à glace et une table de nuit, s*est vendu 
s,550 francs. 



504 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

voyant plus belles et mieux parées, ils pardonneront — 
et payeront, ce qui est Tessentiel. 

Que vous nous connaissez bien, ô séduisantes filles 
d'Eve 1 



XLIl 



Un chapitre sur la pluie et le beau temps. — L'année de la pluie. 

— Une pluie de ventes. — Petites pluies gâtent les grands che- 
mins, — Le vieux pont de Cassel produisant des vieux meubles. 

— Horsin-Déon, peintre, restaurateur et expert. — Plan-catalo- 
gue du musée du Louvre. 



Paris, 4er décembre. 



Pluie sans cesse ! pluie toujours ! Nous avons eu un 
printemps mouillé, un été aquatique, un automne dilu- 
vien et riiiver s'annonce par des cataractes. L'année 
1882 pourra s'appeler Vannée de la pluie, 

Il a tant plu 
Qu'on ne sait plus 
Dans quel mois il a le plus 
Plu. 

Je lui en veux, à cette année qui s'achève et pendant 
laquelle tous les éléments conjurés, au physique comme 
au moral, ont été déchaînés. Elle a commencé par la 
tempête du krach, qui a bouleversé tant de fortunes et 
d'espérances; elle a continué par la bourrasque égyp- 
tienne; elle a piétiné tout le temps dans la boue, en 
plein gâchis politique. Pour rafraîchir et calmer la fièvre 
qui nous a dévorés, Thydraulicien céleste n'a cessé de 
tenir ses robinets ouverts. Nous avons vécu sous une 
douche perpétuelle pour la grande joie des marchands 
de paragons. 

43 



506 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Au moment où je trace ces lignes, la pluie tombe à 
verse ; le sol se convertit en marécage ; il fait un temps 
à ne pas mettre un chroniqueur dehors, et cependant, 
je devais, en sortant, aller puiser rue Drouot les éléments 
nécessaires pour écrire ce chapitre. 

Depuis quelques jours, en effet, il tombe, drue et ser- 
rée, une pluie de ventes sur Thôtel ; les salles ne désem- 
plissent pas : les Hollandais régnent sans relâche en 
souverains maîtres ; des collections nouvelles arrivent 
chaque jour d'Espagne, dltalie et d'Allemagne, et plus 
que jamais les experts et les vendeurs font à leur gré la 
pluie et le beau temps dans le temple de la curiosité. 

Quant aux amateurs, candides et sans défiance, oisifs 
et fortunés, ils ne savent plus s'abstenir : ils se laissent 
faire et suivent le torrent, achetant tout ce qu'on leur 
présente, égrenant le contenu de leur bourse en achats 
sans valeur, oubliant qu'ils ne formeront jamais ainsi 
une belle collection. Ils devraient bien savoir cepen- 
dant que, suivant le proverbe, « ce sont les petites pluies 
qui gâtent les grands chemins. » ' 

Cette pluie qui fouette les vitres de mon cabinet de 
travail est profondément détestable. Elle ne nous quitte 
pas et nous condamne à un refrain monotone. Si, en sor- 
tant de chez moi, je rencontre un ami, la première pa- 
role qu'il m'adresse, c'est : « Ah I l'affreux temps 1 » 
J'entre chez mon coiffeur; à peine assis, l'artiste capil- 
laire se penche et murmure à mon oreille : « Il ne fait 
pas bien beau aujourd'hui. » Le cocher qui me conduit ne 
me parle que des pourboires insuffisants qu'il récolte, 
vu les intempéries de la saison. Le garçon, en me ser- 
vant mon café, se désole parce que les clients n'ont plus 
soif par une humidité pareille. Le débitant de tabac 
déclare qu'il ne vend plus de cigares, et que chacun 
reste à fumer la pipe dans son intérieur. Mes fournis- 
seurs ordinaires trouvent que la température ne fait pas 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 507 

marcher les affaires qui vont à vau Teau. Au théâtre, 
on se plaint; les recettes baissent, aucune pièce ne 
peut lutter contre le mauvais temps. Ma marchande de 
journaux elle-même me salue du même refrain : plus 
que jamais les journaux bouillonnent comme les tor- 
rents qui s'engouffrent sous les trottoirs du boulevard 

Pluie sans cesse ! pluie toujours ! 

Pluie d'août accompagnée d'un gros vent de sud! 
Semblable à la douche du hammam, l'ondée tombe 
comme un I formant un angle droit avec la terre. 

Pluie de septembre I vent de nord-ouest. On com- 
mence déjà à frissonner; l'élément humide vous arrive 
en diagonale. On lutte contre lui, le parapluie incliné; 
on patauge, on s'embourbe, on cherche en vain un au- 
tomédon complaisant qui veuille bien vous recueillir. 
Des groupes nombreux se précipitent sur les omnibus ; 
la foule s'engouffre dans des passages trop étroits ou 
se réfugie sous les porches. 

Pluie de novembre, poussée par le vent d'ouest; c'est 
l'époque de l'équinoxe. Le New York Herald a câblo- 
grammé une tempête. Elle arrive; la voici! La pluie, 
poussée violemment, ne peut même plus tomber; elle 
finit parallèlement à la terre. On reste calfeutré chez 
soi à regarder avec pitié les malheureux que la lutte 
for the life oblige à passer sous nos fenêtres. 

Pluie sans cesse ! pluie toujours ! 

Aller à l'hôtel, j'y renonce; du reste, il est trop tard. 
Mes lecteurs indulgents se contenteront cette fois d'une 
poignée de nouvelles glanées de droite et de gauche, et 
j'éviterai ainsi la fluxion de poitrine qui vous guette, 
avec l'averse, au détour du chemin. 

« Je m'en vais vous entretenir aujourd'hui de ce qui 
» s'appelle la pluie et le beau temps, c'est-à-dire de 
» choses indifférentes, » écrit quelque part M"»* de Se- 
vigne. 



508 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Je procéderai, moi aussi, celte fois, comme la graode 
épistolière. Je ferai de mon mieux, non pas pour avoir 
autant d'esprit qu'elle, ce qui serait difiicile, mais pour 
varier mes alinéas de façon à ne pas être monotone et 
ennuyeux comme la pluie. 

Voilà qui va faire tressaillir les fibres des adorateurs 
du vieux bois. Le pont reliant Mayence à Cassel, con- 
struit avant l'ère chrétienne, déclaré hors d'usage, vient 
d'être démoli. 

Un adjudicataire s'est rendu propriétaire de ces pré- 
cieux débris. Il fait annoncer dans tous les journaux 
qu'il revend les poutrelles au détail. Des trous de vers 
authentiques, cela vaut cher pour la contrefaçon. A 
combien de buffets, de dressoirs, de coffres, de bahuts 
et de tables qui se dédoublent, va donner le jour cette 
vieille démolition 1 Prenez garde désormais, amateurs, 
mes amis, aux crédences Henri 11, aux meubles Jean 
Goujon, aux caquetoires et aux chayères des barons 
farouches du moyen âge. Regardez tout avec soin, en 
vous souvenant du vieux pont de Cassel. 

Horsin-Déon, un honnête homme, un artiste, maître 
en sou genre, connaisseur parmi les connaisseurs, vient 
de s'éteindre. 

Il fut successivement peintre, restaurateur de ta- 
bleaux, expert et écrivain. Il était né à Sens, en 1812, 
dans cette Bourgogne qu'il aimait, et où il est retourné 
mourir. 

C'était un prédestiné. Quand il était tout enfant, son 
père, amateur distingué, toujours à la recherche de 
quelque objet curieux, de quelque pièce rare, mettait le 
cheval à la carriole et l'emmenait chaque dimanche à 
la découverte dans les châteaux et les fermes des envi- 
rons. 



L'HOTEL DflOUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 809 

Dans une de ces pérégrinations artistiques, ils trou- 
vèrent une splendide garniture de cheminée en porce- 
laine de Sèvres offerte par Louis XV à un personnage 
célèbre. Cette garniture, qu'ils payèrent 200 francs, fut 
revendue depuis, en Àngleteri-e, la somme considérable 
de 60,000 francs. 

Le goût de la curiosité mène à Tamour de l'art. — Le 
jeune Horsin-Déon, poussé par la vocation, en raison 
du milieu dans lequel il avait été élevé, se fit peintre. 
Langlois, un vieil artiste qui avait connu Fragonard et 
Chardin, lui donna ses premières leçons. Il passa en- 
suite à Tatelier Rioult, où il se lia avec Théophile Gau- 
tier et Charles Blanc. Cette période de sa vie ne paraît 
pas en avoir été la plus brillante. Il exposa cependant; 
mais trop artiste pour s'illusionner sur sa propre valeur, 
il renonça vite à créer lui-même, et se consacra exclu- 
sivement à la restauration. 

C'est alors qu'il alla apprendre en Belgique les prin- 
cipes de cet art qu'il a qualifié dans son livre : De la 
conservation et de la restauration des taileaux, « le 
plus ingrat de tous. » 

a Dans cette partie de l'art, dit-il, il faut une entente 
» parfaite de la couleur et de l'harmonie. Il faut renoncer 
)) à toute individualité, s'oublier complètement pour se 
» rendre l'esclave du maître que Ton doit retoucher et 
)> s'identifier avec lui. Il faut que le peintre restaura- 
» teur, quand il aura acquis la partie mécanique de l'art, 
» s'applique à la connaissance des différents procédés 
» qui distinguent les diverses écoles, ainsi que ceux qui 
s> sont propres à chaque maître en particulier, afin que 
» ses retouches se marient avec celles des œuvres en 
» réparation, d 

Il sut mettre ses principes en application. Admirateur 
passionné des maîtres, vivant dans leur intimité, les 
étudiant sans cesse, il parvint a découvrir leurs se- 

43. 



JÎIO L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

crets : la préparation de leur toile, leurs pâtes, leurs 
glacis, leurs procédés. Aussi imitait-il la touche de 
chacun dans la perfection ! 

Bien des tableaux qu'on croyait perdus sont mainte- 
nant en sûreté, grâce à lui, dans les musées ou dans 
des collections particulières. 

En 1849, on mit au concours la place de peintre 
restaurateur des tableaux et musées nationaux. Ce 
fut lui qui Tobtint. Deux ans plus tard, en 1851, sur les 
instances de plusieurs de ses amis, il publia chez Hec- 
tor Bossange l'ouvrage que nous avons cité plus haut, 
composé, paraît-il, de fragments et extraits d'un 
travail fait pour un étranger distingué qu'il avait 
accompagné pendant quelques mois dans des excur- 
sions artistiques. 

Ce livre tout spécial, dédié par l'auteur à M. G. Doazan, 
comme un hommage d'estime et d'affection, a été beau- 
coup traduit et souvent imité. Il renferme les élé- 
ments de l'art du restaurateur, l'historique de la partie 
mécanique de la peinture depuis sa renaissance jusqu'à 
nos jours ; une classification de toutes les écoles ; des 
recherches et des notices sur quelques grands maîtres. 
C'est une œuvre consciencieuse, savante et tout à fait 
remarquable. 

Enfin — quatrième incarnation — en 1859, Horsin- 
Déon devint expert. Là encore il se montra supérieur, 
digne émule des Paillet et des Pérignon. De 1859 à 1870, 
il fit peut-être cinq cents ventes, entre autres celles 
du duc de Morny, du maréchal Soult, de M. Boittelle, le 
prédécesseur de M. Piétri à la préfecture de la Seine, et 
du duc de Persigny. 

A ce propos, il nous revient un détail intéressant. 
Antérieurement à cette époque, au cours d'un voyage 
qu'il fit en Italie, il acheta la collection du cardinal 
Feschj qu'il revendit ensuite en France. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. Ôll 

Telle fut la carrière, bien remplie, comme on le voit, 
de cet artiste laborieux et modeste qui, s'il n'a jamais 
brillé au premier rang, n'a pas moins conquis dans le 
monde des arts une honorable et bien légitime réputa- 
tion. 

Plan-catalogue du musée du Louvre. — Tel est le 
titre d'un livre nouveau qui vient de paraître. 

Ce livret, très élégant et très commode, ne ressemble 
en rien à ses aînés pour la plupart volumineux, embar- 
rassants et sians aucune utilité pratique. 

L'auteur, qui dissimi/le trop modestement sous les 
initiales P. R. sa personnalité d'érudit et de lettré, lais- 
sant de c5té les appréciations critiques, a voulu sim- 
plement faciliter à tous les visites au musée du 
Louvre. 

C'est le fil d'Ariane ; à l'aide de ce guide, rien n'est, 
en effet, plus aisé que de se diriger à travers ce laby- 
rinthe : on sait, dès que l'on entre dans une salle, quel- 
les sont les œuvres importantes qui s'y trouvent et l'on 
peut aller tout droit, sans perdre son temps en recher- 
ches fatigantes, à la toile qui intéresse, au tableau qu'on 
veut voir. 

La disposition en est très simple. 

Sur chaque page est tracé le plan par terre d'une 
salle. Ici sont indiquées les portes ; là les fenêtres. On 
place devant soi le feuillet du volume correspondant à la 
salle où l'on est, dans le sens où l'on se trouve, et, sans 
qu'il soit nécessaire de s'approcher à chaque instant des 
murs pour lire les indications contenues dans les car- 
touches ou sur les bordures, on n'a, pour être rensei- 
gné, qu'à consulter son livre et à lever les yeux. 

Le soin avec lequel ce petit volume a été fait, l'idée 
ingénieuse qui a présidé à sa confection, assurent son 
succès. 



512 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

Je le signale et je le recommande à tous les visiteurs 
du Louvre, à ceux quî^ ne disposant que de peu de 
temps, veulent en une seule visite parcourir cet admi- 
rable musée, comme à ceux qui, le fréquentant assidû- 
ment, n'en connaissent pas pourtant, j*en suis con- 
vaincu, Texaete disposition. 

C'est un stud'book pratique. 



XLIII 



Les tapisseries du couvent des dominicains de Tolède. — Le cours 
des Bculpturea italiennes. —Meubles anciens de M, Pecquereau. 

— L'hôtel Arthur Meyer, rue de Milan, — Bibelots de fantaisie. 

— Sept panneaux de Georges Glairin. — Le nettoyage des ate- 
liers de Plassan et de Philippe Rousseau. — Les modèles de 
Chardin. 



Paris t 19 décembre. 



Continuons à pointer exactement, jour pour jour, 
en historien fidèle, les éphémérides de la curiosité : 

2 décembre. — Quatre tapisseries du xv« siècle, 
racontant des scènes allégoriques de la vie du Christ, 
ont été offertes au public. Pendant des siècles, elles 
avaient, paraît-il, recouvert les murs nus, tristes et 
froids du grand couvent des Dominicos Reales de Tolède, 
et depuis quelque temps elles étaient arrivées à Paris 
pour être vendues par un habile spéculateur. 

A l'Exposition, chacun leur reconnaissait quelque va- 
leur artistique, mais s'écriait : 

— Ah! si elles étaient moins grandes. 

Songez donc! la tapisserie du Calvaire n'avait pas 
moins de neuf mètres de long sur quatre de haut, et 
celle de la Cène huit mètres sur près de cinq. 

Où trouver une surface semblable? Un lûusée seul 
pouvait utiliser de telles dimensions et se charger decet 
achat. 



514 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Aujourd'hui, à cinq heures, devant les sommités de la 
curiosité, l'adjudication annoncée commença. 

Il avait été stipulé que les quatre tapisseries seraient 
passées en vente par lots de deux, sur la mise à prix de 
25,000 francs. 

Lorsque Taimable expert, M. Arthur Bloche, après avoir 
vendu une jolie série de montres, de bracelets, de ca- 
lices ciselés et de drageoirs en or, annonça qu'il allait 
procéder à la vente des tapisseries, une vive émotion 
se produisit dans l'assistance. 

Conticuere omnes intentique ora tenebant. 

Allait-on retirer les tapisseries faute de surenchère ? 
La mise à prix, au contraire, serait-elle largement dé- 
passée ? 

— A vingt-cinq mille francs ! 

Pendant quelques minutes, le crieur et M^ Berthelin 
interrogèrent le public inutilement. Personne ne bron- 
chait. 

Tout à coup, du fond du magasin où s'entassaient 
les retardataires, une voix bien connue répondit enfin : 

— 25,100 francs I 

C'était M. Brame, l'expert en tableaux, un marchand 
très oseur, qui achetait les deux premières tapisse- 
ries. 

Quant aux deux autres, la mise à prix n'ayant pas été 
couverte, le combat finit faute de combattants. 

S décembre, — Il paraît qu'il y a des amateurs pour 
les œuvres* des statuaires italiens, puisqu'ils revien- 
nent à la charge demander de l'argent aux habitués de 
l'hôtel Drouot. Nouvelle vente par M® Quevremont et 
M. Gandouin. Bornons-nous à enregistrer, sans com- 
mentaire, le cours de ces marbres et le nom des mai- 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. olo 

très, pour le cas où ils deviendraient célèbres dans 
l'avenir. 

Antoine Argënti. — Trois statues, grandeur nature : 
Flore^ 1,850 francs. — BaigTieuse, 1,000 francs. — 
Cher Souvenir, 1,000 francs. 

Ambroise BoRGHi.—^t^ lol mosqué, statue, 1,450 fr. 
— Me connais-tu, maintenant? 1,450 francs. 

Louis DuBiNi. — Aguylan, le nègre de Garibaldi, 
buste marbre et bronze, 750 francs. 

Pierre Guarnerio. — Prière forcée, statue, 1,000 fr. 

Constantin PA^Dum.Sollicittcde maternelle, groupe 
de hauteur naturelle, 4,355 francs. 

Alexandre Ruga. — Mariucella, buste, costume de 
la campagne romaine^ 520 francs. 

QuiRiN Tempra. — Première ambassade, statue, 
920 francs. — Joie maternelle, petit groupe, 900 fr. 

En tout, 63 numéros : 47,000 francs. 

4i décembre, — Ils se sont vendus bien cher les 
meubles en bois sculpté de M. Pecquereau. Il s'agissait 
des modèles que cet ébéniste estimé, après en avoir 
tiré de nombreux exemplaires dans ses ateliers du 
Chemin- Vert, avait exposés dernièrement dans une salle 
à part aux Arts décoratifs. 

Vous pouvez aisément vous en convaincre par le re- 
levé suivant des prix, accompagné de la description 
puisée, sans y rien changer, dans le catalogue dressé 
par Charles Mannheim. 



EPOQUE LOUIS XIV 



HDIÉROS 

BU 
GATiLOCIÏÏl 



i . Une armoire fermant à deux portes, en bois de chêne 
sculpté, à moulures ornées et panneaux à motifs d'or- 



616 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 

mfÈm 

M 
GATALWUl 

nements feuillages sur les portes vitrées en partie. 
2,430 francs. 

3. Armoire à deux portes pleines et à fronton en chêne 

sculpté, à rosaces, coquilles et feuillages. 2,000 fr. 

4. Armoire à portes pleines et à fronton en chêne sculpté, 

à moulures garnies d'ornements et à deux médail- 
lons ovales sur les portes. 2,500. 
6 Grand buffet à deux corps à fronton cintré et angles 
arrondis, en bois de chêne sculpté à moulures et 
divers motifs d'ornements à médaillons entrelacés, 
coquilles et rosaces dans le goût de Bérain. 2,650 fr. 
7. Régulateur en bois de chêne sculpté à ornements fleu- 
ronnés. 1,390 francs. 

1 1 . Console en chêne sculpté à motifs de mascarons, fleurs et 
coquilles dans le goût de Bérain, dessus en marbre 
veiné. Cette pièce est accompagnée d'un trumeau de 
glace. 4,590 francs. 

20. Console de forme carrée à quatre pieds reliés par un 
entrejambe en forme d'X, en chêne sculpté, avec 
motif découpé à jour faisant lambrequin 1,020 francs. 

56 à 60. Six fauteuils sculptés à ornements et formes variées. 
i,750 francs. 

90. Un petit fauteuil d'enfant. 2,075 francs. 

93. Écran en bois de noyer sculpté à volutes et coquilles et 
découpé à jour, avec feuilles en tapisserie à fleurs et 
oiseaux entourant une figure de danseur au centre. 
600 francs. 

ÉPOQUE LOUIS XV 

5. Armoire à fronton rocaille en bois de chêne sculpté, à 

moulures contournées et à guirlandes de fleurs. 
2,205 francs. 
26. Cheminée en bois de noyer, à moulures contournées et à 
motifs sculptés, accompagnée d'un trumeau en chêne 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 517 

RDIÉBOS 

DU 
GiTALMUI 

sculpté, à motifs d'ornements avec mascarons à la 
partie supérieure. 1,050 francs. 
61 . Trois fauteuils à contours en bois sculpté, motifs rocaille. 
1,005 francs. 

ÉPOQUE LOUIS XVI 

91 . Un fauteuil d'enfant en bois sculpté. 600 francs. 
En tout, 197 numéros, — ci : 69,015 francs. 

Samedi, 41 décembre. — Paris mondain, Paris cu- 
rieux, Paris artiste, délaissant la rue Drouot, ont pour 
cette semaine élu domicile rue de Milan. L'hôtel Meyer 
fait concurrence à Thôtel BuUion. 

Songez donc! la demeure, j'allais dire le buen-retiro 
d'un Parisien, d'un boulevardier, d'un journaliste I Qui 
ne voudrait profiler de l'occasion d'y pénétrer, les portes 
étant, pour une fois, à tous largement ouvertes. 

Toujours à la remorque de l'actualité, allant où va la 
foule, muni du catalogue si plein de séductions dressé 
par les soins de M. Arthur Bloche, expert et collabora- 
teur du GfauloiSj où il signe chaque matin un spirituel 
Carnet de V amateur, je me suis dirigé vers cet hôtel, 
que M. Arthur Meyer doit prochainement quitter pour 
venir s'installer boulevard des Italiens, au bureau 
morne de son journal. 

Après avoir traversé une cour, qui ne rappelle en 
rien celledu Carrousel, et gravi quelques marches de 
pierre formant le perron, je passe dans le vestibule. 

Je ne vois rien du tout d'abord : il semble que je sois 
à tâtons ; il fait aussi noir que dans les Catacombes. 

Maison myatérieuse et propre aux tragédies, 

comme dit don César de Bazan. 

44 



518 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Pas de fenêtres, ou du moins des tentures les mas- 
quent. D'épais tapis amortissent le bruit des pas, de 
lourdes portières étouffent le son des voix. On ne parle 
pas, du reste: on chuchote. Par-ci, par-là, des lampes, 
des lanternes, des bougies, fichées à l'extrémité de 
grands bras de fer, sont allumées et projettent sur les 
murs des lueurs blafardes et sépulcrales. Chaque pièce 
semble être transformée en chapelle ardente. Visiteurs 
et visiteuses, pareils à des ombres, défilent silencieux 
et mornes. Cela tient du fantastique. 

Mais Tordonnateur, l'huissier, veux-je dire, fait avan- 
cer la foule à pas lents. Je me joins au cortège. 

Il me semble tout d'abord découvrir dans Tantichambre 
quelques meubles gothiques, des armoires, des coffres, 
des stalles, une portière en tapisserie de Flandre repré- 
sentant Alexandre et Cléopâtre sous une tente, et plu- 
sieurs lanternes dont une en fer poli, surmontée d'une 
couronne style Louis XIII. 

Suivons les curieux. — Me voici maintenant dans une 
autre pièce qui m'a l'air d'un second vestibule, moins 
grand que le précédent, mais tout aussi privé de lu- 
mière. — Au plafond sont accrochées des faïences de 
toutes les époques. On dirait des planètes suspen- 
dues à la voûte céleste. Que ne sont-elles aussi lumi- 
neuses? 

Je traverse successivement le fumoir, entièrement 
tendu de cette étoffe rouge appelée Andrinople, si fort 
à la mode depuis quelques années, puis la salle à man- 
ger, décorée de sept panneaux de Clairin, datés de 1877; 
ensuite le billard, dont le plafond a la forme d'un dôme ; 
et enfin le petit salon, qui, par ses entassements d'étof- 
fes, de coussins orientaux, ses fouillis de bibelots per- 
sans, ses tapis de Caramanie, ses portières bariolées 
du Daghestan, me fait l'effet d'un de ces bazars turcs 
de la rue de Rivoli. Il n'y manque que le parfum et la 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 519 

fumée des pastilles du sérail et des odaliques sans 
corset î 

Ma promenade se continue par le grand salon, tout 
encombré de meubles anciens et nouveaux, exotiques 
et indigènes, et j'arrive enfin à la chambre à coucher. 
Là, on se croirait à Pékin ou à Yeddo. — Le lit, très 
bas, en bois de fer orné d'incrustations de burgau, les 
tentures, les paravents, les sièges, les glaces, les 
bronzes, les flambeaux, les chenets, les lanternes, 
tout est chinois ou japonais. — Un habitant du Céleste- 
Empire à la longue queue promène ses deux grandes 
nattes et sa robe bleu de ciel et regarde avec éton- 
nement. Cet arrangement parisien d'objets venus de 
son pays le déconcerte. 

Deux belles demi-mondaines passent. — Noté au pas- 
sage, comme Grévin, leurs réflexions, pratiques, mais 
pas artistiques: 

— Ma chère, où donc se trouve le cabinet de toilette. 
Il n'y en a pas? 

— C'est sans doute pour cela qu'on lave tout, ici. 
En somme, cette exposition, qui ne comporte pas 

moins de sept cents objets, ne paraît à personne ex- 
ceptionnellement intéressante. — Beaucoup de brim- 
borions, de futilités ; l'article de Pékin, qui ressemble 
tant à l'article de Paris, domine. — On sent que les 
caprices de la fantaisie, plutôt que les recherches ar- 
tistiques, ont présidé aux soins de Tameublement dans 
cette demeure, où devaient entrer plus d'amis que de 
rayons de soleil. 

Il nous faut cependant signaler quelques choses in- 
téressantes qui tranchent vigoureusement sur cet en- 
semble un peu banal. 

D'abord les tableaux. 

Les panneaux de Clairin sont fort beaux. Quatre sont 
consacrés aux Saisons ; deux représentent des oiseaux 



520 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

dans des feuillages et le dernier, le plus grand de tous, 
est une composition appelée : la Dernière Kermesse^ 
où, comme dit le catalogue, une foule de personnages 
contemporains et connus, affublés de travestissements 
élégants, se coudoient, s'intriguent et donnent libre 
cours à leurs rires et à leurs plaisanteries. 

Deux jolis dessins au crayon, de Détaille, une aqua- 
relle de Madeleine Lemaire : Élégante dans son bou- 
doir; le Sommeil, d'Emile Lévy; la Mare sotcs dois, 
avec figures, autre aquarelle, de Théodore Rousseau, 
un peu noire, mais pleine d'un charme pénétrant; une 
belle Tête de chef arabe, de Fortuny, comptent égale- 
ment parmi les rares attraits de cette exhibition. 

 noter encore quelques-unes des miniature^ qui 
encadrent la glace du petit salon, une collection assez 
complète de montres, une statuette en bronze de Bour- 
geois : le Charmeur de serpents, une grande statue 
chinoise en Satzuma représentant un chef assis sur un 
rocher et tenant à la main un livre ouvert. Cette statue, 
qui date des époques primitives, est très curieuse et 
fort bien conservée; un grand tam-tam, forme baril, 
sur trépied et surmonté d'un coq en émail cloisonné 
du Japon, qui, du Champ-de-Mars où il était exposé en 
1878, était passé au château de Beauregard, chez 
M™° Honoré de Balzac, et que M. Arthur Meyer avait 
racheté l'année dernière à la vente qui a suivi le décès 
de la veuve de l'illustre romancier. 

Et c'est à peu près tout. N3 pouvant consigner ici 
toutes les enchères de celte vente qui n'a pas duré 
moins de trois jours et qui a eu lieu dans une grande 
salle en bois édifiée et décorée pour la circonstance par 
Belloir, nous vous donnerons pour finir les prix atteints 
par quelques-uns des tableaux, les seuls objets vrai- 
ment remarquables. 

Les panneaux de Clairin ont été adjugés 6,300 fr. — 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 521 

La Tête de chef arabe, de Fortuny, 2,550 fr. — La 
Cachette improvisée, d'Heullant, 2,000 fr. — Une 
Halte à V auberge, de Henry Leys, 3,000 fr. — Un port 
en Egypte, de Pasini, 2,600 fr. — Une Tête de jeune 
femme, de Gervex, 1,200 fr. — La Mare, de Théodore 
Rousseau, 2,500 fr. — La Rixe après la Sérénade, de 
Worms, 3,700 fr. 
Maintenant retournons à Thôtel Drouot I 

tS décembre, — Philippe Rousseau et Plassan, ces 
deux vieux amis, veulent changer d'accessoires, l'un 
pour ses natures mortes, l'autre pour ses tableaux de 
genre. Ils se sont réunis pour envoyer à THôtel le ma- 
tériel des décors ordinaires de leurs tableaux et ils ont 
prié M. Jules Chaîne, leur expert, de faire passer le 
tout en vente publique. 

Il est facile de retrouver, dans cette exposition, bien 
des objets fixés sur la toile par Ph. Rousseau pour la 
composition de ces natures mortes, qui faisaient si fort 
enrager Burger. 

— Il n'y a point de natures mortes, prétendait-il, 
puisqu'on y met des fleurs qui vivent et qui respirent. 
Les Anglais ne sont pas tombés dans ce vocable inexact. 
Us disent avec juste raison me tranquille. Nature 
morte! ces deux mots liés ne peuvent que hurler: 
Omnia mutantur, nil interit. 

Mortes, vivantes ou tranquilles, ce ne sont pas moins 
des choses intéressantes qui se trouvent dans la salle 5. 
Ces objets si bien rendus ont assuré la gloire de Phi- 
lippe Rousseau. Voyez, il me semble que la nappe de 
guipure, les plats de porcelaine, les verres de Venise, 
la boite à épices et le casque en vieux plaqué, qui 
gisent pêle-mêle sur cette table, ont figuré dans le ta- 
bleau du Hat des villes et du Rat des champs, exposé 
en 1845 — Tun des premiers succès du maître. 

44. 



522 L'HOTFX DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

Le seau à rafraîchir, Técuelle en étain, les potiches 
italiennes, la lévrière en faïence, la grande soupière de 
Pont-aux-Choux, translormés par le pinceau étincelant 
du maître, n'ont-ils pas été reproduits dans le Déjeii- 
ner, qui fit sensation au Salon de 1857? 

Ces cuivres rouges qui élincellent, ce bougeoir, cette 
vasque, cette bouilloire à réchaud, cette buire avec 
sujets de chasse et ces autres accessoires, marmite, 
lanterne estampée, broc en étain, moulin à café en 
bois, table en noyer massif, n'étaient-ils pas dans la 
Cuisine de 1861^ 

Et tous ces numéros indiqués sur le catalogue lui- 
même : moulin à café dit de Chardin, fontaine dite de 
Chardin, cafetière dite de Chardin, ne les avez-vous pas 
déjà rencontrés groupés dans ce beau désordre, effet 
puissant de Tart, qui a produit le chef-d'œuvre de Phi- 
lippe Rousseau : Chardin et ses modèles, Tun des 
étonnements de TExposition de 1867? 

Pour faire ma tendre Musette (1877), Ph. Rous- 
seau n'avait qu'à puiser dans cet arsenal de pochettes, 
vielles, musettes, violes d'amour, tambourins et tam- 
bours de basque qu'il vend aujourd'hui. 

Ne pourrait-on en dire autant en regardant ce 
mannequin pudiquement recouvert d'une belle robe de 
de soie à ramages? J)ans son immobilité absolue, cette 
femme paraît examiner curieusement le public; ses 
articulations dociles gardent la pose raide qu'on lui a 
donnée. N'est-ce pas là le véritable modèle de r Atelier 
Plassan : la femme à demi-vêtue qui, dans ce tableau, 
retenant ses vêtements roulant par terre, regarde de 
près une peinture ? 

Ces vieilles étoffes ont servi à donner un ton ou à 
trouver une draperie. Ces gants longs en dentelle, ces 
corsages de brocart, ces robes de satin à reflets mor- 
dorés, c68 cols de guipure habillaient les femme» de 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 4882. 523 

Plassan, qui posaient dans son atelier les marquises ou 
les Merveilleuses. Ces bottes à entonnoir, ces habits, 
ces gilets, ces culottes de velours au ton changeant 
transfiguraient tour à tour, en roué de la Régence ou 
en postillon de Longjumeau, les modèles hommes venus 
en blouse et la pipe à la bouche, travailler chez le 
maître. 

Ce ne sont là, évidemment, que le résidu, le net- 
toyage de deux ateliers. Aussi personne, dans la presse, 
n'a parlé de cette exposition, et très peu, parmi les 
amateurs. Font remarquée. Eh bien ! croyez-moi, tout 
cela était bon, vrai, artistique, pur de style, distingué 
de forme, juste de ton, et valait mieux que la plupart 
des objets brillants et trompeurs qui encombrent tous 
les jours les salles de l'hôtel et dont se gavent les ama- 
teurs inexpérimentés et les marchands qui, sans rien 
savoir, débutent dans la carrière avec une bonne faillite 
en perspective. 



XLIV 



Rentrée en scène d'Etienne Charavay. — Un autographe de l'em- 
pereup de Chine. — Les deux réverbères de Fanny. — Déjazet 
tendre pour tous, excepté pour les journalistes. — Nouvelle 
vente d'autographes de Benjamin Pillon. — Papes, réformateurs 
et réformés. — Cîonseils paternels de Grégoire XIII à Charles IX. 
— Portrait de M. Suisse par G. Courbet. — C. Pata, Valter ego du 
maître d'Ornans. — Ventes en préparation. — Adieux au défunt 
1882. 



Paris, SI décembre. 



30 décembre. — Rentrée d'Etienne Charavay, qui a 
procédé à la première vente de la saison avec son aco- 
lyte ordinaire, M® Maurice Delestre. 

Le goût des autographes est toujours aussi vif. Les 
habitués se sont retrouvés, après une longue absence, 
aussi fanatiques que les Chinois, la nation autographo- 
phile par excellence, dont Feuillet de Conches ne parle 
qu'avec vénération. Ici, c'est une passion douce ; la-bas 
c'est une frénésie nationale qui date des temps les 
plus reculés et va se développant de plus en plus. 

Un voyageur peu suspect (et il y en a beaucoup qui 
le sont, suivant le proverbe : « A beau mentir qui vient 
de loin »), raconte qu'un petit billet de l'empereur 
Kang-hi a été payé récemment, à Pékin, l'équivalent 
de mille francs de notre monnaie. Mais il faut bien le 
constater, c'était l'un de ces précieux papiers qu'à son 
lever le Fils du Ciel fait passer par ses gardes aux 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 525 

courtisans venus pour s'informer de ses nouvelles. Il 
contenait ces simples mots : 

Moi , je me porte bien . 

Je croîs que ces cinq mots signés de Molière seraient 
payés un peu plus cher chez nous. 

Mais voyons quelques-uns des meilleurs autographes 
que Charavay a tirés précieusement de son grand porte- 
feuille ministériel : 

Dne lettre A' Albert de Saxe-Cobourg, le prince- 
époux de la reine Victoria, datée de Florence le 27 jan- 
vier 1839 : — 400 francs. 

Beaumarchais^ — le portrait de Fanny ? — 200 fr. 

Ses grands yeux noirs sont semblables à des réverbères ardents 
qui, placés sur le front d'une voiture, percent au loin de leurs 
loyers Tobscurité de la nuit, aveuglent, éblouissent tout ce qu'ils 
rencontrent et vous mettent hors d'état de rien voir autre chose 
pendant plusieurs moments. 

Alexandre Berthier, prince de Wagram, à Clarke. Il 
prophétise l'avenir de Bonaparte en ces termes : 

Milan f ^S prairial an IV. 

Le général réunit toutes les qualités d'un grand homme : excel- 
lent militaire et très bon négociateur ; je vous assure que c'est un 
homme qui marquera dans Tliistoire. 

Vendue 550 francs. 

Bossuet à son neveu, alors abbé à Rome : 

Paris y 5 juin 1697. 

On prendra demain une décision finale sur le livre de M. de 
Cambrai. 11 se tourmente à donner des explications plus mauvaises 
que le texte. Les évêques sont d'avis de condamner ce livre qui fait 
trop de mal pour être souffert. 

Il s'agit évidemment de la fameuse dispute du quié- 



526 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

tisme dans laquelle Fénelon, ôme rêveuse et sensible, 
avait pris fait et cause pour M*»® Guyon, une illuminée, 
qui, supprimant les châtiments et les récompenses, 
n'admettait plus que la vie contemplative. 
Vendue 500 francs. 

Marie-Louise de Savoie, reine d'Espagne, femme de 
Philippe V, à M'"^ de Maintenon. Il s'agit d'un emprunt 
qui n'a pas réussi : 

Madrid, 2 février 1708. 

Puisque le Roy mon grand-père n'a pas jugé à propos d'enga- 
ger les pierreries du Roy et les miennes, je crois qu*il vaut mieux 
nous les renvoyer afin que les Espagnols voient quelles n'ont point 
été vendues. 

Achetée 300 francs. — Toujours aux expédients la 
cour d'Espagne, alors comme aujourd'hui. 

Napoléon, décret signé Np, avec deux lignes auto- 
graphes. Le cardinal Fesch demandait, par exception, 
l'admission en France de dix lustres fabriqués en Italie. 
Napoléon avait d'abord apposé sa signature au bas du 
document; puis, après réflexion, il la biffa et écrivit 
au-dessous ces mots : 

Impossible, il faut faire travailler les ouvriers de Paris. 

Adjugé 100 francs. 

Un autographe du duc de Reichstadt, contenant ces 
quatre vers un peu mirlitonesques datés de 1819 : 

On se lasse en effet de lui parler sans fruit; 
Le découragement refroidit la tendresse. 
Il garde son défaut et voilà le produit 
De sa distraction ou bien de sa paresse. 

On a payé ces lignes, d'une écriture très rare, la 
somme énorme de 520 francs ! 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 527 

Les dossiers sont toujours fort recherchés. 

Treute-deux lettres de Voltaire , dout vingt-huit 
autographes, à Helvéti us, qu'il appelle son cher con- 
frère en Apollon et son maître en tout le reste, ont 
\alu 1,000 francs. 

Neuf lettres du prince Henri de Prusse, père du 
grand Frédéric : — 1,000 francs. 

Vingt-huit lettres du poète Ducis, Fait ignoré jus- 
qu'ici : il était le correspondant d'un prince allemand, 
auquel il envoyait des nouvelles politiques et littéraires. 
Cette révélation, intéressante pour ceux qui voudraient 
un jour écrire sa biographie, a été vivement disputée 
jusqu'à 2,050 francs. 

Trente et une lettres inédites du général Drouot, qye 
Napoléon avait surnommé le Sage. C'est l'histoire d'une 
partie de sa vie et de toutes ses campagnes : — 1 ,000 fr. 

Dix lettres d'amour de Déjazet à ? — un ami. Dans 
Tune de ces missives, Virginie Frétillon parle d'un 
article du Charivariy où on l'accuse d'être la maîtresse 
du duc d'Orléans. Après une virulente appréciation 
« des odieux journalistes qui l'ont attaquée, » elle 
s'écrie : 

Enfin, je vous le répète, tout est fini et jusqu'à présent je ne 
vois que moi de victime, car ce qui est écrit est écrit et de plus 
imprimé! Heureusement, messieurs les journalistes sont à peu 
près appréciés ce qu'ils valent, et vu leur esprit et la liberté de la 
presse, ils sont si dégoûtants qu'en vérité le trop n'est plus 
croyable. 

Bien mal traités, les folliculaires de l'époque, dont il 
serait aisé de retrouver les noms. Déjazet montre là une 
bien grande ingratitude» Elle fut l'enfant gâtée de la 
presse. 



528 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1888. 

£q tous cas, les autographes sont souvent de terribles 
indiscrels. 

21 décembre 1882. — Elle est bien curieuse toute 
cette série de bulles de papes, d'épitres de cardinaux, 
de mandements d'évêques, de sermons de réformateurs 
et de protestations de réformés, recueillie par Ben- 
jamin Fillon et quTtienne Charayay, pour la vendre, a 
classée, cataloguée et même autographiée en partie. 

On peut y suivre pas à pas la lutte ardente du protes- 
tantisme qui s*éveille contre le catholicisme qui se dis- 
loque. Ce catalogue nous fait connaître bien des choses 
nouvelles et, à tous les titres, les documents qu'il ren- 
ferme sont des plus précieux. C'est la vie ecclésiastique, 
pendant plusieurs siècles, étudiée dans ses dessous, avec 
ses passions, ses haines, ses doctrines, ses schismes, 
ses dévouements et ses règlements. C'estaussi l'histoire 
des papes, et il n'y en a pas eu de plus agitée que celle 
des successeurs de saint Pierre; les uns, honnêtes, 
paternels, aux mains pures, à la politique prudente et 
sage, soutenant les faibles et brisant la puissance des 
despotes; les autres, mauvais, corrompus, répandant 
le sang, frappant sans merci leurs adversaires, déposant 
les rois qui les gênaient et traçant des bornes a la science 
et à la pensée. 

On avait souvent nié Texistence de la lettre adressée 
à Charles IX par Grégoire XIII, à l'occasion des prépara- 
tifs de la Saint-Barthélémy. Elle est là, tout entière de sa 
main (1), impossible à contester, avec sa reproduction 
héliographique, à côté de la minute authentique, dans 
le dossier gris de Charavay. 

(i) Cette pièce est une rareté autographiqne, en dehors de son impor- 
tance historique. Les souverains pontifes ne signaient que de lenrs ini- 
tiales, quelquefois même ils ne signaient pas du tout. Plus tard, ils signè- 
rent en tète selon la méthode latine, comme dans cette lettre. Elle a été 
vendue s,ooo francs. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 529 

Le roi hésitait à ordonner les massacres. Verser du 
sang lui répugnait. Le cardinal de Lorraine, qui pour- 
suivait les catholiques de sa haine, avertit Grégroire XIII 
d'avoir à frapper un grand coup sur cet esprit faible. 
Pour lever les derniers scrupules de Charles IX, le 
pape lui écrivit. 

Greg. p. p. XIII. 

Très cher fils en Noire-Seigneur, salut et bénédictioa aposto- 
lique. 

Nous nous reconnaissons tant d'obligations envers Notre-Seigneur 
Dieu de provoquer l'accroissement de la Sainte Ligue contre les 
infidèles que, pour mieux fsûre connaître à Votre Migesté combien 
la chose est importante, j'ai voulu lui envoyer mon présent légat a 
latere. Nous la prions, en toute affection et charité, qu'EUe veuUle 
se souvenir de son nom de Très Chrétien et de l'exemple de ses 
prédécesseurs qui, par leur dévouement au service du Christ, ont 
acquis le susdit nom. Qu'elle veuille aussi se souvenir que cette 
guerre est une guerre de Dieu, qui se fait pour la gloire de son 
nom. 

Il ne convient donc pas que Votre Majesté en reste en dehors, 
et, pour beaucoup de raisons. Elle doit être, au contraire, l'instiga- 
trice de ceux qui, avec l'aide de Dieu, ont 6té du monde ces tristes 
hérésiarques, lesquels ont, depuis tant d'années, inquiété Votre 
Msgeslé et tout son royaume ; ce qui lui permettra d'avoir peu de 
difficulté à ramener le royaume à sa première caudeur et à la pureté 
de la sainte foi catholique, et je la prie de faire toute diligence afin 
que je sois averti par elle de ce qui en arrivera. Que Dieu, Notre 
Seigneur, conserve. Votre Miyesté et lui donne tout contente- 
ment. 

A notre très cher fils en Dieu, Charles, roi très chrétien des 
Français. 

On comprend qu'après cette lettre Charles IX, fanatisé , 
posté, l'heure venue à un balcon du Louvre, ait, comme 
Taffirme Brantôme « de son harquebus tiré tout plain 
de coups sur les huguenots qui traversaient la rivière. » 
Arnaud Amalric faisait mieux encore. Il disait : « Tuez- 
les tous, Dieu reconnaîtra les siens. » 

n y aurait à relever des choses bien intéressantes 

45 



530 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

encore dans cette longue nomenclature de papes réu- 
nis, comme les personnages d'un musée de cire. — 
Bornons-nous à indiquer quelques-uns des prix, sui- 
vant l'importance du document. 

Innocent III, le promoteur de la guerre d'extermi- 
nation contre les Albigeois, par le fer et par le feu. 
33 francs. 

Sixte IV, qui fit construire au Vatican la chapelle 
Sixtine. Deux pièces. 40 francs. 

Jules 11^ sous lequel Bramanle commença la con- 
struction de Saint-Pierre, 16 et 210 francs. 

Léon X, Giovanni de Médicis, le second fils de Lau- 
rent le Magnifique. Quatre pièces, 27, 40, 240 et 
300 francs. 

Clément VII; il refusa énergiquement de casser le 
mariage de Henri VIII avec Catherined'Aragon. 15 et 
135 francs. 

Paul III, qui chargea Michel-Ange de la direction 
des travaux de Saint-Pierre. 160 francs. 

Jules III y qui excommunia le roi de France 
Henri H. 150 francs. 

Pie /r, le fondateur de l'imprimerie Vaticane, dont 
Paul Manuce eut la direction. 10 et 60 francs. 

Pie F, le grand inquisiteur dont la flotte remporta 
la victoire de Lépante. 500 francs. 

Grégoire XIII, dont nous avons déjà parlé, fonda- 
teur du calendrier grégorien. 31 francs. 

Sixte F, l'ancien gardeur de pourceaux. 30 et 
1,000 francs. 

Grégoire XIV, qui frappa d'excommunication Hen- 
ri IV et donna le bonnet rouge aux cardinaux. 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 531 

Clément F///, Tadmirateur du Tasse. Il voulut le 
faire couronner triomphalement 75 et 500 francs. 

PmU V. C'est par lui que fut sanctifié Charles Bor- 
roraée. 160 francs. 

Grégoire XIV, Il canonisa sainte Thérèse , Ignace 
de Loyola et François Xavier. 400 francs. 

Urbain VIII, dont ia sagesse décréta la suppression, 
en 1630, Tordre des jésuitesses. 13 francs. 

Alexandre VIII, qui fit rendre TAvignonnais par 
Louis XIV. 100 francs. 

Clément XI, Fauteur de la bulle Uniffenittcsen\ll3. 
5 francs. 

Clément XII, le canonisa teur de Vincent de Paul. 
20 francs. 

Benoît XIV, à qui Voltaire dédia sa tragédie de 
Mahomet. 45 et 80 francs. 

Clément XIV y qui abolit Tordre des jésuites. 15 et 
1,000 francs. 

Pie VI, le prisonnnier de Bonaparte en 1799. 20 fr. 

Pie VII, le signataire du concordat. Il vint sacrer 
Napoléon P' à Paris et fut, en 1809, son interné à Fon- 
tainebleau. 10, 50 et 500 francs. 

Grégoire XVI, le défenseur énergique des droits du 
saint-siège contre les libéraux italiens. 5 et 60 francs. 

Pie IX, qui publia' le Syllalms et proclama le dogme 
de l'infaillibilité. 11 et 21 francs. 

Comme on ne refera plus cette galerie aujourd'hui 
dispersée, il est bon d'en laisser trace ici. 

Quelle publication importante on eût pu faire avec 
cet ensemble de renseignements uniques ! 

Sous ce titre de Grandeur et décadence de la Pa- 



532 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN i882. 

pauté. Je vois d*ici le titre de quelques-uns des chapi- 
tres : Attributions spirituelles et temporelles. — Aspects 
différents de la question. — Les papes subissant l'in- 
fluence des milieux. — La papauté se transformant 
sans cesse sous Faction du temps. — Concessions tar- 
dives, etc., etc. 

Mais ce livre ne sera pas écrit. Fillon seul aurait pu 
s'en charger à Taide de ses autographes, avec preuves 
à Tappui. — Ce devait être son projet en réunissant 
cette collection. 

a décembre. —Collection de M. F. C. : initiales fa- 
ciles à compléter en regardant le catalogue, indiquant, 
à côté de peintures intéressantes de Vollon, Robert 
Fleury, Hannoteau et Feyen-Perrin, quelques bons ta- 
bleaux du maître peintre d'Ornans, plusieurs copies de 
ses élèves, et quelques-unes de leurs œuvres origi- 
nales. 

Chacun sait que, sur la fin de sa vie, Courbet, pour 
suffire aux commandes qui arrivaient de tous côtés, dut 
produire beaucoup et vite. Il avait autour de lui des 
élèves auxquels il avait divulgué le secret de la finesse 
de ses tons, tout en leur apprenant la manière de se 
servir comme lui du couteau à palette. 

L'un de ces collaborateurs dévoués fut C. Pata. Il 
arriva à si bien comprendre son maître, à épouser si 
parfaitement son faire, sa couleur grasse, sa franchise 
éclatante et brutale, ses empâtements dominants, que 
Courbet fit de lui son aide de prédilection. L'élève ne 
voulut pas quitter le maître lorsqu'il partit pour Texil. 
Ce fut son meilleur compagnon à la Tour de Peilz. 
Aussi, à tous les pointsde vue, Pata aura une place dans 
l'histoire de Courbet à côté du maître. 

Quatre Courbet figuraient dans cette vente d'un 
membre de sa famille, dirigée par M. Haro comme expert. 



UHOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 533 

A tout seigaeur tout honneur. 

D*abord \q portrait de M, Suisse, ancien modèle qui 
fonda de ses deniers une académie où étudièrent bien 
des peintres de ce temps. Ce tableau a figuré à TExpo- 
sition particulière des œuvres de Courbet en 1867 et à 
celle rétrospective de TÉcole des beaux-arts sous le 
n° 43. Il est signé à gauche. M. Suisse est vu de trois 
quarts. De grosses lunettes paraissent devant ses yeux, 
ses cheveux sont grisonnants et son cou s'enferme dans 
une cravate noire. La figure pleine de caractère, bien 
modelée, est peinte en pleine pâte avec une science ad- 
mirable du métier. Vendu 1,080 francs. 

La Ferme des Pancets près du fort de Joux (Pon- 
tarlier). Signée à gauche, G. Courbet, et datée 1864. On 
dirait Telîet d'une fenêtre ouverte sur la campagne. Des 
prés, une vallée, un ciel gris frappent les regards. Vi- 
vacité des lumières, transparence des ombres, profon- 
deur des lointains, rien n'y manque. Nous reproche- 
rons seulement à ce tableau, exposé sous le n^ 85 à 
l'École des beaux-arts, d'avoir une tonalité un peu uni- 
forme où domine trop la note verte. Achetée 1,220 fr. 
par M. Barbedienne. 

Les bords de la Charente au fort Bertaud, avec le 
sous-titre Baignemes, Ce tableau devrait plutôt s'inti- 
tuler : Étude d'un gros chêne au bord de l'eau. Le3 
baigneuses ne sont qu'un accessoire insignifiant. Toile 
ayant fait partie de l'Exposition particulière de 1867. 
n® 87 de l'Exposition des beaux-arts. Achetée 1,000 fir. 
par Ernest Courbet. 

Le grand Mont, sur le lac de Genève. Paysage suave 
et très poétique, d'une gamme harmonieuse, signé à 
droite et daté. Provenant de la collection de M^^^ Cour- 
bet. Vendu 1,060 francs à Ernest Courbet. 

De C. Pata, le principal auxiliaire de Courbet, dont 

4o. 



534 LilOTKL DROUOT KT LA CURIOSITE EN £882. 

nous avons parlé plus haut, venaient ensuite de nom- 
breux paysages : vues prises à Corbeii, à Étretat, à Ar- 
bois, à Ornans, à Vevey, au plateau de Châtillon, au 
Val de Travers, au château de Mont-sous-Vaudrey et 
dans tout le Valais suisse. A signaler surtout un tableau 
historique, la maison habitée par G. Courbet pendant 
son exil à la Tour dé Peilz où il est mort le 31 décem- 
bre 1877. Au premier plan, Courbet, entouré de quel- 
ques amis, travaille à son chevalet. 

Encore de Pata, Tami dévoué, une reproduction de 
la Femme au perroquet autour de laquelle se fit tant 
detapage. (Hauteur 1 met., largeur 1 met. 45). Exécutée 
par Courbet pour le compte de M. de Nieuwerkerke, qui 
la refusa au moment de la livraison, la trouvant trop 
naturaliste, cette ioile fut sur le point de remporter la 
grande médaille d'honneur au salon de 1866. 

Toujours du même Adèle Pata, !a Mort de Virgir- 
nie d'après James Bertrand , achetée 340 francs par 
M. Haro. 

A la même vente, M. Lemerre, Pédiieur du passage 
Choiseul, a acheté 120 francs les Chênes de Kertregonnec 
d'Alexandre Segé — M. Debray, 200 francs, le Pêcheur 
Tiapolitain de Robert Fleury (1875) — et le peintre Japy, 
465 francs. Poissons et crevettes de son confrère, An- 
toine VoUon. 

M® Paul Chevallier a tiré 10,245 francs de ces quel- 
ques toiles. 

22 Décembre, — Salle 8. Exposition de six tapis- * 
séries de haute lice, signées du monogramme E. L., 
qui est, dit le livret, celui de Everard Leyniers, directeur 
à Bruxelles, en 1625, d'un atelier de tisserands fla- 
mands. 

Ce sont les différentes péripéties d'une chasse à 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURÏOSITPJ EN 1882. 538 

courre : le Départ, U Lancer, la Poursuite, le Cerf à 
Veau, la Mort du Cerf^i le Retour. 

Ces compositions, animées de nombreux personnages : 
valets, piqueurs, veneurs, gentilhommes et grandes 
dames, ont grand air dans leurs bordures à fleurs élé- 
gamment enguirlandées. 

Jusque-là nous sommes d'accord a vecle catalogue ; 
mais, où nous cessons de Fêtre, c'est lorqu'il nous parle 
comme fond de paysage du parc, des bois, de la cha- 
pelle et surtout en perspective du manoir royal de Lae- 
ken. Ce château ne fut construit qu'à la fin du xviii*» 
siècle par les architectes Montoyer et Payen, d'après les 
dessins de l'archiduc Albert de Saxe-Teschen. 

Notre désaccord continue au sujet du titre de ces dif- 
férents tableaux cynégétiques : les Chasses de Maximi- 
lien le Taciturne. Ce taciturne-là est bien peu connu I 
Mettons Guillaume le Taciturne ou mieux, si on tient à 
un Maximilien, admettons que ce soit l'empereur d'Al- 
lemagne Maximilien (1), gran d chasseur et grand capi- 
taine, qui eut avec tous les rois de France toutes sortes 
de déceptions matrimoniales. Il dut convoler avec Anne 
de Bretagne, ensuite marier son fils avec Claude de 
France, fille de Louis XII et enfin faire épouser sa fille 
Marguerite par Charles VIII, alors dauphin. Aucune de 
ces combinaisons ne réussit. 

Tissées en soie et laine ronde d'Espagne, bien con- 
servées pour leur âge, ces tapisseries séduiront peu d'a- 
mateurs par leur ton feuille morte. Est-ce le temps qui 
a produit cet effet ? Est-ce la palette du tisserand qui 
n'était pas assez variée ? Nous ne saurions le dire, pas 
plus que vérifier, comme l'assure le livret, si elles sont 
bien d'une finesse égale à trente-deux portées, soit 384 
fils pour 12 lices. Cela est trop fort pour nous. Il fau- 

(i) Diderot a dit de lui : Son règne est fameux par la découverte du 
nouveau monde, découverte si fatale à ses habitants. 



536 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

drait avoir tenu toule sa vie une navette au lieu d'une 
plume. 

Vous le voyez, Thôtel Drouot n'a pas chômé pendant 
le dernier trimestre, en attendant les ventes décidées 
pendant Tété, préparées pendant l'automne, et qui doi- 
vent avoir lieu dans le commencement de 1883. 

Novembre et décembre, à part ce que nous avons dé- 
crit, ont servi à vendre des fourrures pour se réchauffer 
des frimas et des bijoux pour les cadeaux du premier de 
Tan, à liquider les cessations de commerce, et les col- 
lections des petits amateurs désireux de marcher désor- 
mais plus en grand. 

Ces deux mois d'ouverture ont surtout resplendi des 
opérations commerciales montées par les traflquants 
hollandais : les Salomon, les Hamburger frères, les 
Kalf et Souget, les Bremer et Reus, et le doyen de tous, 
Boas Bei*g d'Amsterdam. Nous nous sommes abstenu 
d'en parler; car il est assez difficile de rendre compte de 
ces ventes qui n'ont ni expert ni catalogue. Il faudrait 
pour cela rester de longues heures à voir le défilé insi- 
pide des bijoux, des montres, des éventails, des den- 
telles, des glaces étriquées, des cornets de vieille por^ 
celaine de Chine, des grands lustres en cuivre massifs 
et lourds, et des horloges hollandaises dans leur gaine de 
marqueterie à fleurs. 

Mais si, dans les derniers mois de l'année 1882 qui 
s'achève, nous n'avons pas vu de grandes enchères, il 
n'en sera pas de même dans celle qui va s'ouvrir. Nous 
y trouverons de larges compensations. Du manche de 
leur marteau d'ivoire, M*' Paul Chevallier et quelques-uns 
de ses confrères ont bien voulu soulever un petit coin 
du voile de l'avenir. 

En janvier, on vendra des tableaux, études, dessins 
et aquarelles de feu Biard, un peintre bien démodé 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 537 

aujourd'hui, qui eut son heure de célébrité avec sou 
Désert des Tuileries et son Duqv^sne délivrant les 
prisonniers de TÉlysée. 

L'administration des hôpitaux a le projet de. faire 
passer sous le marteau les esquisses de ce pauvre fou, 
qui a nom André Gill. 

Il est aussi question de la vente des dessins anciens 
et modernes de Marmontel, le maître illustre entre tous 
qui sait charmer et instruire à la fois. Il n'est pas seu- 
lement Tun des professeurs* hors ligne du Conserva- 
toire, resté toujours jeune et actif, ardent et convaincu 
malgré les ans, Técrivain fécond et attrayant des Vir- 
tuoses contemporaines^ mais encore Tun de nos ama- 
teurs les plus fervents, au goût fin et délicat. 

Février dispersera les prrcelaines de Textrême Orient 
appartenant à M. Marquis, le fabricant de chocolat du 
passage des Panoramas, un homme de goût qui ne s'est 
pas borné à faire d'excellents produits, mais qui a su 
former une collection célèbre, par ses pièces hors ligne, 
dans le monde entier. 

La première condition pour qu'une vente réussisse, 
c'est que le public soit bien convaincu que tout doit être 
Sérieusement vendu : telle sera la collection Van Hed- 
deghem dont nous avons parlé déjà et que Charles 
Mannheim classe et prépare en ce moment pour la fin 
du même mois. 

En mars viendra devant les acquéreurs la collection 
Joseph Jitta, échevin d'Amsterdam, le Lesseps néer- 
landais, promoteur du canal d'Amsterdam à la mer. Ce 
sera une réunion intéressante d'objets du xvi® et du 
XVII® siècle, de bijoux, de grès de Flandres, de sculp- 
tures et d'ivoires. 

Puis, l'atelier du professeur Henri Lehmann, de l'Insti- 
tut, membre du Conseil supérieur des beaux-arts. Cette 
vente posthume consacrera la renommée du peintre qui 



538 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 

a signé à TÉcole de droit cette belle page : le Droit 
prime la Force, et qui fut le porlraitiste de PoDsard, d'Al- 
phonse Karr et de la princesse Beljiojoso. Le catalogue 
comprendra tout ce qui constituait l'ornement de son 
atelier : esquisses, études, dessins, tableaux, livres et 
objets d'art. Il sera rédigé par MM. Haro, Manuheim, 
Clément et Wieweg, un ami du peintre. 

Aux termes de son testament bien pensé, la somme 
obtenue sera affectée à servir une pension à l'un des 
meilleurs élèves de l'École des beaux-arts, pour lui 
permettre de compléter ses éludes. 

Avant la vente, une exposition publique aura lieu à 
la salle Melpomène. 

Vers le milieu de mars se fera la vente de J. Char- 
vet, dont MM. Mannheim et Hoffman sont les experts. 
On y trouvera des ivoires gothiques, des émaux byzan- 
tins et de Limoges, des monnaies et des médailles, et 
une très curieuse série de sceaux du moyen âge. 

En avril, à deux reprises, nous aurons cinq jours de 
vente pour les objets d*art laissés par M. Beurdeley père 
et amassés par lui pendant un demi-siècle. 

Etienne Charavay prépare aussi de son côté les cata- 
logues Baylé et Alfred Bovet, suivis de la série des 
chefs de gouvernement de M. Dubrunfaut, et de celle 
des hommes de guerre et de la Vendée contre-révolu- 
lulionnaire que possédait Benjamin Fillon. 

A la fin de l'hiver passera sur table la galerie prin- 
cière de tableaux de M. Narischkine, le richissime ama- 
teur qui luttait à l'occasion si vaillamment pour les 
choses qu'il désirait, contre les millions de lord Hert- 
ford, du prince Demldoff et de MM. de Rothschild. 

Saluons donc, pleins d'espérance, la nouvelle année 
qui commence au moment où je trace ces dernières 
lignes. Que dans les salles de Thôtel retentissent les 
plus brillantes enchères, que les collectionneurs fassent 



L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 539 

à bon marché d*heureuses trouvailles et que tous, 
amateurs grands et petits, commissaires-priseurs en 
activité ou en disponibilité, experts en relief ou incon- 
nus, marchands arrivés ou débutants, voient sans effort 
la réalisation de toutes leurs espérances. Quant à nous, 
écrivain dévoué aux fastes de la curiosité, nous voici 
pour la seconde fois au bout de notre carrière. Il nous 
faut maintenant laisser au compositeur et au metteur en 
pages le soin d'achever notre œuvre. Nos amis nous 
retrouveront, je Tespère, en 1884, racontant de notre 
mieux les grandes ventes de 1 année 1883, ainsi que 
nous venons de le faire pour la défunte 1882, qui va 
s'engloutir avec les autres dans la fosse des siècles. 

Le moment est enfin venu de prendre congé de nos 
aimables lecteurs. Nous nous lasserions, du reste, en 
continuant, eux de nous lire, et nous d'écrire. Arrê- 
tons-nous donc à cette page pour mettre, comme clôture 
définitive et sans remise, au bas de notre manuscrit, 
ces mots qu'un auteur trace toujours avec une vive et 
sincère satisfaction : 



FIN DE l'année 1882. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pafçes. 
Préface par M. Armand Silvestre i 

Avertissement. — Les instruments de musique anciens. — 
Les collectionneurs anglais. — M. Adam et M. Villemotte. 

— Le Jupiter de M. de Janzé. — Le Messie de M. Alard. 

— Les Joueurs de la communauté des ménestricrs de Paris. . 

— L'Exposition du Trocadéro en 1878. — La guiterne du 
baron Davillier. — La vente Luigi Arrigoni, — Pour rien 
les Stradivarius! — Un violon d'enfant de Guarnerius del 
Gesù. — Ua nouveau violon de faïence. — Les Ruckers 
d'Anvers. — Un clavecin d'Andréa Ruckers. — Peintures 
de Claude Gillot. — Pascal Taskin. — Les clavecinistes du 
xvno et du xviii« siècle. — Le piano et le clavecin 1 

Les amateurs et les loups-cerviers. — Le bric-à-brac de Paul 
de Saint- Victor. — Ses admirateurs, Hugo et Lamartine. 

— La Maja^ de Goya. — Les primitifs et. les maîtres fran- 
çais. — Le spiHtuel Francesco Guardi. — Le noctambu- . 
lisme 17 

Les grands curieux depuis Laurent de Médici» — Lo tableau 
devenu une marchandise, — La duchesse de Boj:ino. — Les 
faux Géricault. — VÉté et V Hiver, de J.-F. Millet. — Une 
nature morte de Saint-Jean. — Le bonhomme Pitoin. — 
Prudentes réserves d'un expert. — Les deux Thiénon. . . 24 

Succès de la vente de Saint-Victor. ~ Le moyen de ne pas 
vieillir. — Vente de B***» — Esquisses de Delacroix. — 
Tableaux vendus par les experts George, Petit, Ferai et 
Durand-Ruel. — Galerie Van de Kerkhove. — Roses prin* 

46 



542 TABLE DES MATIERES. 

Pages. 
cesses et Dames aux camélias. — Le dessus du panier de 
la collection Timbal. — Le sarcophage de Sati 37 

Estampes et dessins. — Le procédé. — L'abbé de MaroUes. — 
Les pièces de cent florins payées vingt-sept mille francs. — 
Opinion d*un octogénaire *: les gravures consolent la vieil- 
lesse. — Les marchands d'estampes en gros. — La maison 
Jean. — Les experts Vignères et Clément. — Les porte- 
feuilles d'Emile Galichon. — Ventes faites et ventes à faire. 
~ Les caricaturistes : Daumier, Grandville et Henri Mon- 
nier 50 

Le calorifère Drouot. — Préceptes à l'usage des débutants. 

— Soixante-quatre paysages de César de Cock. ~ Les af- 
fiches roses de M"« Marie Blanc. — Meubles andens et 
bronzes nouveaux. — La vente de la veuve 62 

La vente au bordereau. Collection Moreau Chaslon. — Na- 
tures mortes de VoUon. — Le Soir et le Matin de Corot. 

— Incident Jacques Lipmann. — Alexandre Dumas vendant 
quelques tableaux. — J.-F. Millet, Delacroix, Gervex, Hum- 
bert, Fortuny, Jongkind. — Mauvais résultat ! 68 

Louis Pould le collectionneur et Edouard Fould le spôrts- 
man. —Le mobilier du château de Béguin. — Les ta- 
bleaux, les faïence et les tapisseries. — Décrochez-moi ça, 80 

Les ventes dont on ne parle pas. — M. du Cluzel, d'Oloron. 
Les dentelles de M"^« Blanc. — Réseaux légers, fils de la 
Vierge. — La chanson des fuseaux. — Les barbes de vieux 
point d'Angleterre. — Les millions implorant la pitié. — 
Quelques prix de la vente Edouard Fould 85 

Le culte des livres. — Les grands disparus et les contempo- 
rains. — La douane anglaise respecte les livres. — Le duc 
cTAumalej le baron Pichon, M, Duluit^ le Rouennais, 
M, Ruggiein, l'artificier, feu L. Pottier, les experts : Labitte^ 
Porguet, et Durel. — Les livres et la mode. — La recher- 
che des romantiques. — Les tnajores et les minores. — 
Ventes Peigné- Delacour, Sinety, Van den Broeck, Guay Pel- 
lion, Lucien^ Clément et Lesorre 94 

Monsieur Déranger. — Pour les pauvres, s'il vous pkUt, — 
Le chevalier Albert de KnifT. — Les maîtres de la peinture 



TABLE DES MATIÈRES. 543 

Pages, 
faisant des recettes dans les foires. — Le Primatice de la col- 
lection Thibaud. — Gustave CoUio. — Le fonds de com- 
merce de Léon Escudier 106 

Le monde de la galanterie. — La petite Caro. — La vieille 
garde. — Le trône de l'amour. ■— Diamants et perles fines. 

— Jean-François Gigoux. — Erweln de Steinbach contem- 
plant son œuvre dans la cathédrale de Strasbourg. — Por- 
traits d'Erasme et de Hieronymus. — Éttidiez les dessins 

des maîtres 115 

Benjamin Fillon. — Sa demeure à Fontenay-le-Comte. — Sa 
découverte des faïences d'Oiron. — Les bijoux mérovin- 
^ens. — La bague de la reine Berthilde. — Autographes, 
portraits et cachets. — Une vierge en ivoire, du xiii« siècle. 

— Estampes révolutionnaires. — Jean- Jacques Rousseau se 
prémunissant contre la collection 125 

Les chercheurs de curiosités historiques. — La dent de New- 
ton. — Le coutçau de Ravaillac, gardé par le duc de La 
Force. — La vente de M, Z. au Palace-Theatre. — Le cou- 
plet de la pâte tendre, — La papillonne du bric-à-brac, — 
Langage des mobiliers. — Tout à Tamour 135 

Un fragment de l'éloge de His de La Salle. — Un triumvirat 
de spéculateurs. — Achat en bloc et revente au détail. — Les 
quatre vacations de la vente Benjamin Fillon 143 

Haute antiquité des autographes. — La recherche chez les épi- 
ciers et dans les débits de tabacs. — Mon album et les vers 
de Henri Tessier. — Les maniaques de la curiosité. — Le 
dahlia bleu du collectionneur. — Cherchons la femme. — 
L'homme ni ange, ni bête. — Le poinçon d'Etienne Cha- 
ravay. — Une vacation de quarante mille francs. — Un 
trio d'amateurs : les pasteurs ÏHde et Coquerely et M. Wal- 
ferdin, —"Vente Gottenet. — Don Diego Velasquez. — Corot 
invité à mieux dessiner. — Théodore Rousseau écrivant un 
paysage. — Meissonier doutant de lui. — Gambelta et 
Brantôme. — Variations du peintre David sur la corde 
politique 152 

La Pucelle travestie. — Le Père Duchesne de Tournay. — 
Olympie. — La tante de Florian. — Le diable dans le corps 



544 TABLE DES MATIERES. 

Pages, 
de Rousseau. — Gentil propos de M"»® de Fontaine. — Épi- 
taphe de M»« Du Châtelet. — Interrogatoire d'At^ois, — 
L'encens de M"® de Pompadour. — Collection Pochet-De- 
i*oche. — Une vente sans expert : tous ayant refuse, — 
Un coramissaire-priseur malgré lui. — Le Waterloo de 
M. Broies. — Cinq Raphaël pour cinq cents francs. — Une 
tapisserie d'après Van Dyck 178 

Le bibliophile Saint- Victor, tour à tour gourmand et gourmet 
de livres. — Vadé et Rétif : honny soit qui bien en pense. 

— Paul Lacroix malmené par Saint- Victor. — La clémence 
de la reine Christine. — Éditions originales. — Les envois 

des auteurs contemporains. — Son ex Hbris. 191 

Le Mathusalem des animaliers : Eugène Verboeckoven. — 
Printemps en zinc. Été en fer blanc. — Le prix courant 
des moutons de Verboeckoven. — Un fabricant de tableaux 
à la douzaine. — M. Dubrunfaut, l'auteur de la Longé- 
vité humaine^ payant son tribut prématurément. — Une 
belle vente d'autographes en perspective 198 

Le cabinet Bayiez— La Clairon sur le retour. — L^ennui cou- 
chant seul avec M™^ Denis. — Chagrin d'amour de M"»® de 
La Popelinière. — Opinion de Mirabeau sur les capucins. 

— Les épigrammes de Piron. — Les livres de la marquise 
de Simiane. — La céramique italienne. — Les majoliques 
du comte Maffei. — Maestro Georgio Andreoli. — Le« bur- 
graves du xv« siècle. — Le graveur Léopold Flameng vou- 
lant assister vivant à sa vente 204 

Les victimes du krach : la cantatrice Marie Heilbronn, le vi- 
comte de La Panouse. — Les dessous de la vie élégante. — 
Somptueux mobilier & vendre! — Les visiteurs et \^^ petits 
boudinés. — La galerie des Fêtes. — Le diamant séducteur 
transformé en sauveur, — Tente arabe. — L'antichambre 
du mari. — Vrai chic et faux chic. — N'engraissons pas ! 

— Trop de draperies ! 217 

Vente de M™« Honoré de Balzac. — Sunt lacrymœ rerutn. 

— La bibliothèque de Balzac. — La langue française deve- 
nant millionnaire. — Le catalogue de l'expert Charles. — 
Un crédit de dix mille francs pour acheter les manuscrits 

de Balzac 2{30 



TABLE DES MATIERES. 545 

Pages. 
Alexis Febvre» un Parisien de Paris. — Son esprit, son hu> 
meur^ sa passion, son caractère, ses ventes. — Le père 
vingt pour cent, — Une enchère de i8,000 francs sur un 
Meissonier. — La Ronde çhdmp^tre, .de Lancret. — Les 
Lancret de 1782 et de 1797. — - Les quatre Guardi. — L'ad- 
miration portant intérêt. — Un Volders rarissime. — Le 
chœur des débineurs. — Est-ce un vrai ou un faux Nattier? 

— M»« Geoffrin ou la marquise du Châteletî — Un 
recueil d'ana. — Le grand seigneur et le marchand. — 
Savoir faire sa perte, — L'ours et le pacha. — Les maîtres 
émaiUeurs de Limoges, t- Les faïences italiennes. -^ Une 
lettre de Philippe Burty. — Esquisse d'Ingres. — Les par- 
chemins d'Alexis Febvre 238 

La collection Michel Pascal. — Toitt en faïence ! — Les pre- 
miers amateurs. — Le vieil imagier. — La chassé aux vieux 
Rouen. —Les produits de Strasbourg, de Ne vers, de Lille, 
des Islettes. •— Les faïences populaires. — Principales 
adjudications 275 

La fièvre parisienne. — Vextrait de paresse. — La journée 
de l'amateur. — Les médailles d'Eugène Piot. — Succes- 
sion Oppigez. -— La tapisserie du tournoi. — Bronzes de 
la collection Timbale — Un dessin de Raphaël : La Mise 
au tombeau. ^ Encore des autographes ! — M™« de Genlis 
scandalisée des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. — 
Sa critique de Paul et Virginie à Bernardin de Saint-Pierre. 
^ Le cœur des jeunes filles. — L'amour platonique. — Les • 
tourterelles de Marie Stuart. — Tableaux modernes de 
M. Th. Leroy. — Pièces de cinq francs à la mèche, .... 285 

Opinion de René François sur la musique. — Les musiciens 
du xviie siècle reparaissant dans une vision. — Les anciens 
instruments de M. Savoye. — Le piano à queue de Marie- 
Louise. — Le piano de Gluck, de Rousseau et de Grétry. 

— Qavecin d'amour et clavecin angélique, — Les osse- 
ments dont on fait des flûtes. — La sacqueboutte de Gar- 
gantua. — Tout n'est pas rose dans le métier d'expert. — 
Jules Romain ne pouvant discerner une copie d'un original 
de 9pn maître. — Le Rapha/^1 du comte de Lestant-Parade. 

— Fleurs d'expertises. — Les irompe-rceil de Dareti — 
Otez-moi tous ces magots-là! • 4 * • » • i é • « # « • • • 304 

<6. 



546 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 
Vente annuelle de bienfaisance des artistes peintres et sculp- 
teurs. ~ Un acte de vandalisme. — Baudry demandant à 
la céramique la conservation de ses peintures. — Dttpin 
rassis et Dupin mollet 316 

Un oommissaire-priseur aimant les tableaux : M. Delbergue- 
Cormont. — Sa vente. — Les dessins de Debucourt, — 
Portrait présumé de Louis XVII. — Adalbert de Beaumont. 

— Le soleil de minuit au cap Nord. — Faïences persanes. 

— Deck et Avisseau de Tours. — Le Système et le Krach. 

— Les tapisseries de M. Bontoux. 326 

La Chine est un pays cliarmant. — La céramique du Céleste- 
Empire. — L'arc-en-ciel inspirant les Chinois. — Vancien 
la Chine, — Le vieux Céladon. -- M. 0. du Sartel, un lettré 
chinois. — Connaissez-vous Lnplace ? — Le relevé des Me»- 
Uao, — Les dynasties des empereurs. — L'art de vérifier 
les dates chinoisea. — Le jargon des catalogues. — Un 
voyage de quatre mille lieues en deux heures. — Liste des 
principales acUudications de la vente du Sartel 338 

Trois ventes des Charavay. — Les autographes de femmes. 

— Opinion d'Armand Barbes sur les Anglais. — Le Jockey- 
Club expliqué par Cavour. — On demande un éditeur. — 
Alexandre Dumas sauvant la France aux jour nées de Juillet. 

— Une canne de vingt-cinq mille francs, — Monsieur Nabu- 
cho de Nozor. — Le Bellérophon et la chimère, — Le cor- 
donnier Antoine Simon. — Portrait de Jean-Jacques Rous- 
seau par La Tour. — Piron et la rocaillomanie, — La cote 
des présidents des États-Unis. — Le marquis de Sade, pa- 
tron des pornographes. — Les feuilles d'automne de la ca- 
lomnie. — Le comte de Tressan et M"»e de Boufflers. . . . 358 

Les portraits de femme. — Le rouge de Hyacinthe Rigaud. 
Une miniature de M"^ de Sévigué et sa lettre iï outre-tombe. 

— Couleurs préférées par nos maîtres contemporains pour 
le fond de leurs portraits. — Galerie de La Béraudière, in- 
génues et courtisanes, actrices et duchesses, bas-bleus et 
pécheresses, reines et chanteuses. — Trop ou rien : c'est 
le sort des peintres. — Le suicide où l'hôpital, dernière 
ressource de ceux qui n'en ont plus. — Projet de fondation 
d'une Légion «TAonn^iir pour les légionnaires de l'art. — 



TABLE DES MATIÈRES. 547 

Pages. 
La vente de la Société Arti et amiciiùe, — Une salle du 
Lonvre en 1982 ; . . . 375 

La petite curiosité et les petits amateurs. — Tout est bon 
pour la collection lorsqu'on a le feu sacré. — Les prospec- 
tus, les pamphlets, les papiers peints, les chapeaux, les 
boutons, les cannes, les perruques, les chaussons, les pipes 
et les fautes d'orthognraphe. — La palmaressomanie. — Les 
lauriers des élèves Gambetta, Clemenceau, Jules Verne et 
Jules Vallès 389 

La porcelaine de Saint-Gloud. — Aussi belle que celle de 
Chine d'après Martin «Lister. — MM. Chicaneau. — Décors 
et marques de leur fabrique. — Précieux types de la collec- 
tion Leroux. — Les continuateurs de Pierre Chicaneau. — 
Note historique de Voltaire sur les débuts de la porcelaine. 401 

Nouvelle vente Courbet. — Souvenirs sur le maître d'Ornans. 
L'habitude de la brosse, — Corot, le chicard du Parnasse. 

— Les allégories de l'Opéra. — Un fusil à vent pour jambe 
de bois. — La grande colère de Dumas fils contre Courbet. 

— Reprenez votre croix d'honneur ! — Bonjov/Ty monsieur 
CourbeU — Franz Halz et Rembrandt copiés par Courbet. — 
La contrefaçon suisse. — Tableaux vendus et prix obtenus. 

— La varice et les avaricieux. — Heureux acquéreurs. . . 410 

Le Louvre et le Bon-Marché font la curiosité. — ' Une rafle de 
tapisseries. — L'exposition spéciale. — La curiosité mise 
en actions. — Un syndicat de grands banquiers. — L'en- 
trepôt des objets d'art. — Le comptoir des faïences. — Ar- 
mand Van Heddeghem 422 

Aux arts incohérents. — Jules Lévy et sa nouvelle école. — 
Un faux nez à f idéal. — Le cabaret du Chat-Noir. — Un 
Salon abracadabrant, rue Antoine- Dubois. — Les envois 
des exposants. — Plus fort que Gribouille ! — Les voyelles 
servant à rire. — Le vol à l'encadj^eur. — r La sorcière 
Caiihava et le trésor de Saint-Denis. — L'alchimie moderne. 

— Les dix-mille lettres du spirite Delaage 431 

Un chapitre nécrologique. — Les morts vont vite. — Un prix 
de Rome pendant vingt-quatre heures. — Les frontons du 



Sf8 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages, 
sculpteur Guillaume Orootaers. — Fortuné Parenteau lé- 
guant ses «ollectioDs- au musée de Nantes* — Hyrvoix^ le 
Sauvageôt nantais. — Les achats de J. Charvet à la vente 
Mylius, de Gênes. — Le libraire Charles Fatou. — L'expert 
Adolphe LAbitte, mort au champ d'honneur. — Le salon 
éclectique de ringénieur Léopold Leclanché 446 

On ferme! — Rentrée des amateurs. — Le tour de l'Hôtel des 
ventes. — Les affiches. — La façade. — Les limiers de la 
curiosité. —Au martefiu f. meçsieura les. commissaires pri- 
seurs ! — Henri Giflfard. — Le mobilier national déshonoré. 

— La fin d'un théâtre 467 

Encore la fermière des jeux de Monaco ! — La rivière de 
diamants et le collier de perles de M™e Marie Blanc. — 
Vertus des pierres précieuses. — La manie de l'achat. — 
Le facteur de clavecins Tomasini. — Le Paris entomolo- 
giste. — Une vente de coléoptères. — La logomachie 
scientifique 476 

ItÀrt de la mode, — Dessins originaux vendus à vil prix. — 
Dessinateurs et vignettistes du xix^ siècle. — Les Ra' 
cleuses de foin de René Vauquelin. — Le lard dans une 
souricière. — Le collier de perles de la vente Oppenheim. 

— L'écriu de M"»^ Du Barry. — Les créanciers du duc de 
Tafebte. — Les portraits de la famille Macdonald 485 

La vieille argenterie française. — La chocolatière en or et la 
terrine de la collection du baron Jérôme Pichon. — Les 
maîtres orfèvres. — Les quatre poinçons du vieux Paris. 

— Vente Senoutzen de Lille. — Mort de Beurdeley père. 

— Les bijoux de M"»*» Guérard de Saint-Geniès 496 

Un chapitre sur la pluie et le beau temps. — L'année de la 
pluie. — Une pluie de ventes. — Petites pluies gâtent les 
grands chemins, — Le vieux pont de Gassel produisant des 
vieux meubles. — Horsin Déon, peintre, restaurateur et 
expert. — Plan -catalogue du musée du Louvre 505 

Les tapisseries, du couvent des dominicains de Tolède. — Le 
cours des sculptures italiennes. — Meubles anciens de 
M. Pecquereau. — L'hôtel Arthur Meyer, rue de Milan. — 
Bibelots de fîintaisiet — Sept panneaux de Georges Giairin. 



TABLE DES MATIÈRES. 549 

Pages. 
— Le nettoyage des ateliers de Plassan et de Philippe 
Rousseau. — Les modèles de Chardin , 513 

Rentrée en scène d'Etienne Gharavay. — Un autographe de 
l'empereur de Chine. — Les deux réverbères de Fanny. — 
Déjazet tendre pour tous, excepté pour les journalistes. — 
Nouvelle vente d'autographes de Benjamin BÎllon. — Papes, 
réformateurs et réformés. — Conseils paternels de Gré- 
goire XII à Charles IX. — Portrait de M. Suisse par 
G. Courbet. — C. Pata, Valter ego du maître d'Ornans. — 
Ventes en préparation. — Adieux au défunt 1882 524 



FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES 



Paris. — luipriinerie V^ P. I^arodssb et C'*, rue Montparnasite, lo. 




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