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L'INFLUENCE
DE LA.
LANGUE FRANÇAISE
EN HOLLANDE
D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS
Leçons faites à V Université de Paris en janvier 1913
J.-J. SALVERDA de GRAVE
Professeur â l'Université de Groningue
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
EDOUARD CHAMPION
5, QUAI M.\.I,\Ql VIS, '>
1913
^,
Librairie H. CHAMPION, 5, quai Malaquais, Paris
IIF.VXAII) (Louis), (ioclnir cslrlln-s. iitiiîlrr </<• coniVrriirrs >) l'I iii\
vrrsil,' Je Poitiers. Les origines de l'influence française^'
en Allemagne. Klmlo sur riiisloin- coniparoede la civilisalionl
l'ii 1 raii.r .1 en AlIcmaf^Mic pendant la période précoiirloisc|
(•.i>o-ii,.i>). lornc I". L'uJ]eiisit'e i,iilili,fue et sociale de (a France.'
I n volume in-S" raisin de \x\i\ r)'i7 pa{,'-es. , . fp. i
l'HK.MlKHK PARTI K. Les Idées et les armes françaises à !
I assaut de 1 Empire allemand. - CuAPrim; I". - Naissance
II Mil .lai poliliiiiie .1 d'un idéal religieux nouveau.v en France I
I. anaicjnr-)„en: La réaction pnliliane contre l'anarchie: la\
('vl i"'/ 'vl ^'}'^f[\^^. morale contre ratmrchie .- Clmiy: Associa-
ttim de In féodalité française et de Cluny. - Cu\pin^'v il — i ;,'
persislanee dn régime carolinyien en Alleinat.'ne et sa destrurlion
l-arUnny et la /éodalilé Iranraise. draille imnndre de l'anarchie
e» A llemujne. IteU.ur de f Allemagne a la politujuc carolmqienne.
staunatimi de la léodalilé et VEglisc en Allemagne. La pmétra-
"•"' '''' î; ,'"'y a""*' l'Kmpirr. L'insurrection des idées cltinisiennes
r'mtrrl l-.mpire. La victoire de Clumj et de la féodalité française
sur l l.mpire.
SKCdMJK PAHTIE. La rénovation sociale de r Allemagne
par 1 Influence française.— Cuapithk I". - Formalion d'un
nouveau type social en F^rance Lorienlation des inslilulwns
leodalcs. hlahoration dun idéal moral par In féodalité française.
I.n chrislianisntion de l'idéal féodal. - ('.uAPiTnK II - l.'immo-
bilil.- (le la sociéli^ allemande et les preniière.s conqut^les de l'idéal
Iran.-ais. La routine militaire en Allemagne. Absence d'évolution
morale en Allemagne. La France éducatrice et libératrice de in
<■noblesse » allemande.
\\ Il m(jTé I. ( M. ), i.rofesseur à l'Université de Liège. La culture fran
çaise en Belgique, l-e passé littéraire. — Les conllils lin-Mi>-
tn|ii<js. — La sensibilité wallonne. — L'iinafrination llainande.
I n vol. in-S-écu de xii-Sjo pages. :\ fr. 5o '
Congrès international pour l'extension et la culture
de la langue française. I'remi( rc session. Lièifo, lo-i^i sep-
luinhre, iij.i.'i, iii H. ,,, jy
Le fran.ol8 en Als.iee Lorraine, en Allemagne, en Belgique, en
^ulssi-, au Canada, dans l'Amérique du Sud, dans le Grand-Duclié
de Liixen.lK.uis, eic. - .\'y a til pas lien de suhsliluer dans l'en-
«.•it-neinenl de la lan(,'ue franeaise, la lecture des prosateurs du
xviii .sieile à celle des prosateurs du xvii' siècle — 2,0()() mois
Inconnus a Colxrave, etc. 40 mémoires
Deuxième session. Arlon-Luxeinboiirg-Trèves. Fort vol In-H
i:iat actuel du Irançals en Ilollandr-, Hongrie, AuRleterre, El;''
I MIS, elc... hxleii8i<.n lin franrais |)ar la presse, le UiéiUrè, ic.
..•Nseii.'iieinent du fraiieais. La lutte contre la porno«ranhie. L<'
Iraiii.als, langue Internalioiiale, ele ..
s*isÉ*> (L ) Les sources de l'argot ancien. Iomu 1 : hes
origines A In fin du iviii' sicck: Wmv. Il : Le xix" if(V-c/t'(i8oo-i8;>n;.
l.es (J.iix >oliimes ensemble, in-S" écu (Tome l". xvi-/i2(j r>l'.
lome II, ',70 pp.). ,- ,p
10 II
L'INFLUENCE
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
EN HOLLANDE
D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS
L'INFLUENCE
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
EN HOLLANDE
D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS
Leçons faites à V Université de Paris en jam^ier 1913
tl.-J. SALVERDA de GRAVE
Professeur â l'Université de Groningue
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
EDOUARD CHAMPION
5, QUAI MAL\QUAIS, 5
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AVAilAblE
NO. COOOO'.
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A ALFRED JEANROY
EN TÉMOIGNAGE d'uNE VIEILLE
ET INALTÉRABLE AMITIÉ
L'INFLUENCE
LANGUE FRANÇAISE
EN HOLLANDE
D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS
PREMIÈRE LEÇON
Mesdames, Messieurs,
Ce n'est pas sans une certaine appréhension que
je prends la parole devant vous, dans une langue qui
est la vôtre sans être la mienne, entre les murs de
cette illustre Sorbonne, qui, depuis le temps où j'étais
étudiant, a été pour moi l'objet d'un profond respect.
Si cependant je n'ai pas hésité à accepter l'invitation
que M, le vice-recteur a bien voulu me faire au nom
de l'Université de Paris, et dont je me sens profondé-
ment honoré, c'est que de pouvoir exposer le fruit de
ses études dans cette ville qui est le grand marché des
idées, est pour tous ceux qui travaillent une consé-
cration ardemment désirée. C'est aussi parce qu'il me
semble qu'en faisant ces leçons, je m'acquitte d'un
devoir envers des maîtres vénérés. Et pour ne nommer
que celui qui n'est plus et dont le souvenir, depuis
1
2 L'iyFLUEyCE DE LA LANGUE
voici dix ans qu'il a disparu, ne m'a jamais quitté,
c'est à Gaston Paris que je pense en ce moment. Je
n'exagère pas en disant qu'il ne se passe guère une
journée de travail où son nom ne tombe sous les yeux
des romanistes ; ses œuvres sçnt un phare qui éclaire
notre chemin, comme de son vivant sa haute et noble
slatui'c dominait partout où il était. Et quand je
songe combien il était bon et avec quelle sollicitude
il suivait ceux qui avaient été ses élèves, c'est comme
si, en le nommant au début de ces leçons, je me sentais
plus sûr de moi-même.
D'ailleurs, je n'oublie pas que, parmi les maîtres
actuels, il y en a qui veulent bien m'honorer de leur
amitié, et je parle ici aussi bien de ceux qui sont de
la maison que de ceux qui enseignent soit sous le
même toit, soit tout près, si près que, pour les écouter,
on n'a qu'à traverser la rue Saint- Jacques — la route
des pèlerins, Mesdames et Messieurs ; et le voyage de
Paris, n'est-ce pas un pèlerinage pour chaque tra-
vailleur ?
Et enfin, s'il fallait encore une raison pour me décider
à prendre la parole parmi vous, j'ai la quasi-certitude
de vous apporter un sujet qui doit vous être sympa-
thique. Ce sujet, le voici : il consiste à exposer un
chapitre de l'histoire des rapports qui existent entre
mon pays, la Hollande, et le vôtre, à parler de l'in-
fluence que la langue française a eue sur le néerlan-
dais, influence qui est le signe extérieur de l'action
que votre civilisation a exercée sur la culture des
Pays-Bas. Cette action a été si profonde que les quatre
leçons que je me propose de donner ici, ne suffiraient
FRANÇAISE EX HOLLANDE 3
certainement pas à la traiter à fond. En effet, rien
que les relations littéraires pourraient fournir de la
matière à tout un cours.
Heureusement je suis loin d'être seul à travailler
dans le domaine des rapports intellectuels qui unissent
mon pays au vôtre. Mon maître, M. Van Hamel, qui
par sa personne et son activité scientifique a tant
fait pour rapprocher nos deux pays, a étudié, avec
le grand talent que vous lui connaissez et auquel ce
m'est un devoir de rendre ici un hommage ému, les
traductions et les imitations de Victor Hugo en
Hollande. Actuellement toute une équipe de jeunes
travailleurs est occupée à des études analogues :
M^^^ Serrurier vient de publier une très intéressante
étude sur Bayle en Hollande ; d'autres font ou ont
déjà fait des recherches sur l'influence de la Renais-
sance française en Hollande au xvi^ siècle, sur l'imi-
tation de la versification française chez nous, sur les
imprimeurs français dftns les Pays-Bas au xvii^ siè-
cle, sur les sociétés littéraires du xviii^. Et plusieurs
de ces jeunes gens comptent soumettre le fruit de
leurs études au jugement des professeurs de la Sor-
bonne, en vue d'un doctorat d'Université. Je ne
parle pas des travaux, en partie déjà anciens, sur
la littérature médiévale, qui se compose en majeure
partie de traductions et d'imitations du français.
Enfin, M. Gustave Cohen — que l'Université d'Ams-
terdam a eu le bonheur de pouvoir s'adjoindre comme
professeur de français et de philologie romane — se
livre à une vaste enquête sur les relations littéraires de
la France et des Pays-Bas.
4 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Quant à moi. je me suis réservé un terrain qui semble
plus restreint mais qui en même temps est plus ouvert
de tous les côtés. Car si l'étude de l'influence que la
langue française a exercée sur le néerlandais est plus
limitée en ce que la fonction de parler n'est qu'une
partie de notre activité intellectuelle, elle est en même
temps plus générale, parce que dans la langue se
reflètent toutes les tendances et toutes les aspirations
d'un peuple.
Quand on cherche à connaître les influences étran-
gères qu'a subies un peuple, on constate que ni les
sources historiques ni les œuvres littéraires n'y suf-
fisent. Les historiens parlent de mariages et de ba-
tailles, quelquefois de rapports économiques ; grâce
à eux, nous savons à quelles occasions la Hollande a
été en contact avec la France, mais ce qu'ils ne nous
apprennent pas, ce sont les conséquences de ce con-
tact, l'efTet qu'il a eu sur les mœurs, les façons de
penser des Hollandais. Or, je crois qu'il vaut la peine
de rechercher si les emprunts faits par le néerlandais au
français pourraient contribuera combler cette lacune.
A celte étude de l'influence telle qu'elle se manifeste
par la langue, j'ajouterai quelques observations lin-
guistiques. Car, si l'emprunt de mots et de formes Ã
une langue étrangère est le signe extérieur de rapports
intimes, il est en même temps un phénomène linguis-
tique qui intéresse la science en lui-même. Nous aurons
donc à demander aux mots français en néerlandais
ce qu'ils nous apprennent sur ce phénomène.
Voici comment je compte répartir ce sujet sur mes
quatre leçons.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 5
Dans la première, je commencerai par vous dire
très succinctement les relations politiques, commer-
ciales et autres que les Hollandais ont eues avec la
France. Ce sera une base pour nos recherches ulté-
rieures. Ensuite, passant à ce qui forme l'objet propre
de ces leçons, je ferai quelques observations générales
sur les mots d'emprunt. Dans la seconde leçon,
j'essayerai de vous donner une idée de l'abondance
des mots français en néerlandais et je vous indiquerai
les points sur lesquels a porté l'influence française.
Cet examen sera continué dans notre troisième réu-
nion, mais cette fois je ne parlerai pas des mots d'em-
prunt, mais des autres faits linguistiques qui attestent
l'action de la France sur notre culture. Dans la qua-
trième leçon, nous contrôlerons les conclusions aux-
quelles nous auront amenés nos recherches, au moyen
des mots d'emprunt dans d'autres langues, et je ferai
quelques observations sur le phénomène de l'emprunt.
Les rapports linguistiques entre la Hollande et la
France ont été beaucoup moins souvent étudiés que les
relations littéraires ; les travaux qui y sont consacrés
en sont d'autant plus précieux. Je nomme en premier
lieu la belle Histoire de la langue française de M. Fer-
dinand Brunot, un de ces livres qu'on n'ouvre jamais
sans y trouver le renseignement dont on a besoin, et
dont un des chapitres s'appelle : « Le français à l'étran-
ger ». En outre, on trouve des observations impor-
tantes sur les mots français en néerlandais, dans
Vllistoire de la langue néerlandaise de M. J. Verdam,
et dans celle de M. J. te Winkel, publiée dans le
Grundriss der Germanischen Philologie,
RAPPORTS
ENTRE LA FRANCE ET LA HOLLANDE
D'APRÈS L'HISTOIRE
Il importe de bien accentuer, dès le début, que
j'entends, dans ces leçons, ne parler que de la
langue des Pays-Bas qui actuellement forment
le royaume de Hollande. Le nom de « Pays-Bas »
est équivoque ; plus d'une fois dans le cours des
siècles, la Hollande a été réunie à la Belgique
actuelle et, ensemble, elles ont alors porté ce nom
général. De là upe certaine confusion ; on applique
parfois à la langue néerlandaise propre (c'est-à -
dire la langue du royaume de Hollande), ce qui
n'est vrai que du flamand (c'est-Ã -dire la langue
germanique parlée dans une partie de la Belgique).
Or, je rcpèlc que ce dont je veux traiter ici c'est
de l'influence que la langue française a eue sur
celle du royaume actuel qui est limité au sud par
la Belgique, Ã l'est par l'Allemagne, au nord et
à l'onest par la mer du Nord.
Il est vrai que la distinction entre les deux
idiomes n'est pas facile à faire ; au moyen âge,
on comprend sous un seul nom la langue qu'on
parlait en Flandre, en Brabant, dans le Limbourg,
dans les Hollandes méridionale et septentrionale,
L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 7
en Zélande, dans la pro\4nce d'Utrecht et dans
une partie de la Gutldre. Par contre, Ã partir de
la guerre de quatre-vingts ans, donc dès le xvi®
et xvii^ siècles, le nom de « néerlandais » prend
un sens plus restreint et est réservé aux provinces
qui forment le royaume de Hollande. Le terme de
« moyen-néerlandais » a donc une signification
plus étendue que celui de « néerlandais moderne ».
Malheureusement, l'état actuel de la philologie
moyen-néerlandaise ne permet pas encore de
distinguer rigoureusement les textes du moyen
âge d'après les dialectes, et ceux qui appartiennent
certainement au nord sont très peu nombreux.
Voilà des conditions bien mauvaises pour connaître
le lexique médiéval de la Hollande, et nous serons,
pour cette ancienne époque, forcés de nous résigner
à ce manque d'homogénéité.
Rapports politiques et dynastiques.
Il va sans dire qu'on ne pourra jamais préciser
l'époque à laquelle le premier contact entre la
Hollande et la France s'est produit. Au temps des
Mérovingiens on vendait du drap frison à la foire
de Saint-Denis ^ ; cela fait donc présumer qu'il
1. Pircnne, Histoire de Belgique, I, 31. J'emprunte Ã
cette œuvre importante plusieurs détails de mon CNposéi
8 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
y venait des habitants de ces contrées. Comme
renseignements, c'est maigre.
Charlemagne a quelquefois séjourné dans notre
pays ; il est vrai que lui-même parlait allemand,
mais il était entouré de gens de race et de langue
romanes. C'était la première fois, depuis la domi-
nation romaine (du i^^ au iv^ siècle), que la culture
romane était portée ici, et il semble bien que ce
premier contact soit resté isolé. Du moins, les sons
des mots romans en néerlandais prouvent qu'entre
le iv^ siècle (date où cessent nos rapports directs
avec les Romains occupant notre pays) et le
X® siècle, nous n'avons guère emprunté de mots.
En effet, e long du latin en syllabe ouverte deve-
nait en germanique i, par exemple, Bhenus >» Rhin.
En français ce son se diphtongue en ei, et vers le
x^ siècle en oi. Maintenant, nous avons des mots
avec i, qui sont donc des emprunts faits directe-
ment au latin, et des mots avec oi, qui ont donc
été pris au français après le x® siècle ; mais nous
n'avons que deux mots où ei réponde certaine-
ment à e long latin ; l'un s'explique comme une
forme dialectale, l'autre est peut-être un emprunt
très ancien ^.
Au x^ siècle, Charles le Simple donna des do-
maines dans la Hollande septentrionale à un cer-
1. Salverda de Grave, De Franse Woorden in hel Neder-
lands, Amsterdam, 1906, p. 171.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 9
tain comte Thierry ; à cette époque notre pays
faisait — ce fut pour un temps très court, — partie
des domaines du roi de France. Et lorsque ces
liens furent rompus, nos comtes, bien que relevant
officiellement de l'empire allemand, se considé-
rèrent et se conduisirent de plus en plus comme
des princes indépendants, et cherchèrent à se créer
des relations dans les pays de langue française.
En 1048, la fdle de Florent I^^ épouse le roi de
France, Philippe I^'". Les relations de la Hollande
avec la Flandre et la Wallonie ont été toujours
très suivies ; dans ces deux pays on parlait alors
français, du moins dans les milieux cultivés et dans
les cloîtres ; il en fut ainsi jusqu'à la réaction qui
commença après la bataille de Courtray (1302 ^).
Thierry II prend pour femme une fille de Baudouin
de Flandre ; en 1063 Gertrude, veuve de Florent I^^,
épouse le comte de Flandre, Robert le Frison ;
en 1203 la veuve de Thierry VI appelle à son
secours le comte Louis de Loon (près Liège) et
lui accorde la main de sa fille Ada ; en 1246 enfin
Guillaume II donne sa fille Aélis en mariage Ã
Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, et nous ver-
rons quelles ont été les conséquences de ce mariage.
Son fils Florent V est l'allié de la France dans la
guerre avec l'Angleterre.
Il est certain que ces alliances princières ont
1. Pirenne, o. l, I, 142, 316, 317, 318.
10 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
créé des liens entre la France et la Hollande, et il
est probable que la haute société chez nous s'est
modelée sur l'exemple des cours françaises. Ainsi,
nous savons qu'en 1243 le comte Florent IV
prend part à Corbie à un tournoi, où il trouve la
mort. Et bien que les renseignements précis sur
les mœurs sociales de ce temps nous fassent
défaut, ou à peu près, il est probable que la
langue française était chez nous répandue dans les
hautes classes. Un vieux chroniqueur nous dit
que Florent V (xiii^ siècle) alla à l'école pour
apprendre le français ^. Puis on rencontre, Ã
partir de 1252, le prénom de Ogier héréditaire
dans une famille noble de Hollande, et les diffé-
rentes orthographes de ce nom (Odzier, Oudsier)
rendent certain qu'on a dû en connaître la pro-
nonciation française ^. D'ailleurs, dans la province
1. Stoke, Rijmkroniek, IV, vs. 68-69.
2. Je dois ce renseignement à mon ami G. J, Boekenoo-
gen. Il me signale les passages suivants dans le Oorkon-
denboek de Van den Bergh, où il s'agit de la même personne
et de son fils qui porLc le même nom : I, n" 555 (a° 1252)
« Ogerus de Hoke », n° 560 (a*^ 1252) « Ogero de Hocke ;
II, n° 61 (a° 1260) « Gherardus miles de Wateringhe filius
domini Ogeri de Ilogh quondam bonc memorie... ac
fratris nostri Ogeri », n° 157 (a° 1267) « Gcrtrudis relicta
domini Otgcri de Wateringhe » ; n» 1004 (a» 1297) « Odzyp
van Cralinghen », n° 1005 (a" 1297) « 's haren Ogiere
ambochte ». Dans Dozy, Oudsle Stadsrekeningeti van Dor-
drecht : p. 71 (a" 1285 à 1286) « Harnoude Otgyrs suagher »,
<t Heinrike filio Otgeri ». Dans Ilamaker, Rekeningen der
FRANÇAISE EN HOLLANDE il
de Gueldre, qui géographiquement est située par
rapport à la France à peu près comme la Hollande
et qui a suivi une évolution politique analogue,
voici les faits qu'on trouve. Othon II, au
xiii^ siècle, épouse Philiberte de Dammartin,
fille de Simon de Ponthieu (en Picardie) et sa
fille devient la femme d'Enguerrand de Coucy
(près de Laon). Ainsi, en Gueldre comme en
Hollande, il y a eu des alliances avec des familles
nobles de France. Or, j'ai pu constater ^, d'après
des poésies d'un « comte de Gueldre » que m'avait
signalées mon ami Jeanroy, que le comte Othon II,
qui a vécu au xiii® siècle, a fait des poésies lyriques
françaises, et qu'il a eu, à sa cour, un trouvère
français. Il est évident que ce sont les deux
épouses françaises appartenant toutes deux à des
familles connues pour leur amour de la poésie —
le Châtelain de Coucy est un des plus célèbres
« trouvères « du xiii^ siècle — qui ont dû servir
d'intermédiaires entre les deux pays.
S'il était possible de prouver que dans les vers
Grafelijkheid van Holland : I, p. 72 (a^ 1317-43) « Oudzier »,
p. 104 (ao 1317) « Dirric Oedziers Sone », p. 105 {a° 1317)
« Oedziar ver Baven sone » ; II, p. 39 et 130 (a» 1343-4)
« Scout Odsiers sone », p. 86 (a'' 1343-4) « Ogier de mande-
maker », p. 170 (a'' 1343-4) « Oudsicrkijn ».
1. De Graven van Gelre en de Oudfranse lyriese poëzie,
« Bijdragen en Mededeelingen der Vereeniging « Gelre » »,
t. XI.
12 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
bien connus de l'auteur du vieux roman de Berte
aux grands pieds ^ :
Avoit une coustume ens el tiois païs
Que tout li grant scignor, li conte et li marchis
Avoient autour aus gent françoisc tous dis
Pour aprendrc françois lor filles et lor fis,
le terme tiois comprenait la Hollande septentrio-
nale avec la Flandre et le Brabant, ils confirme-
raient ce que, maintenant, les données de l'histoire
ne nous permettent que de supposer.
Dans la dernière année du xiii^ siècle, il se
produisit chez nous un événement politique très
important : la maison des comtes de Hollande
s'éteignit et une famille princière française, celle
des comtes de Hainaut, fut appelée à régner.
Ces comtes séjournaient alternativement en Bel-
gique et chez nous, et amenaient naturellement
toute une cour française. Et bien que, loin de nous
imposer leurs compatriotes comme fonctionnaires,
ils gouvernassent ici au moyen de gens du pays,
il est naturel que leur avènement ait augmenté
l'influence du français chez nous.
La maison d'Avesnes ne règne en Hollande
que pendant un demi-siècle et c'est une maison
allemande qui lui succède, les Wittelsbach de
Bavière. Mais voici un fait curieux. On s'atten-
I. Berte aus grans pies, éd. P. Paris, vs. 147.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 13
drait à ce que l'orientation de toute la haute
société se fût alors modifiée. Loin de là . Dès
qu'ils sont établis en Hollande, les comtes alle-
mands rompent tout lien intellectuel avec leur
pays d'origine. La cour d'Albert de Bavière avait
des sympathies françaises. Jacqueline de Bavière
épousa, en 1415, le dauphin de France, Jean de
Touraine. Elle parlait le français comme sa langue
maternelle et avait reçu la même éducation que
son cousin, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon.
A la suite d'une guerre intestine, Jacqueline est
obligée d'abdiquer en faveur du Bourguignon, et
ainsi, pour la seconde fois, une maison princière
française va présider aux destinées de la Hol-
lande.
Les comtes de Bourgogne n'ont, pas plus que
ceux de Hainaut, essayé de franciser systémati-
quement notre pays ; Philippe le Hardi et Phi-
lippe le Bon donnèrent à leurs fds un précepteur
flamand ; mais leur cour considérait le hollandais
comme une langue barbare.
Pour ce qui est des comtes d'Autriche qui leur
succédèrent, on sait que Charles-Quint se glori-
fiait de ne parler allemand qu'avec son cheval ;
en dehors de ce cas unique, il s'exprimait en
français.
Après la révolte contre l'Espagne, le français
reste la langue de la cour. Guillaume d'Orano;e
14 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
était français de langue. Rien ne le prouve mieux
que le fait que les paroles touchantes qu'il pro-
nonça en mourant, ont été dites en français :
« Mon Dieu, aie pitié de mon âme et de ce pauvre
peuple ». D'ailleurs, il avait plus d'une fois cherché
l'appui de la France : dès 1578, il négocia avec le
frère de Henri III, François d'Anjou. Son fils, le
prince Maurice, reçut une éducation française, et
le prince Frédéric-Henri, son successeur, fils de
Guillaume d'Orange et de Louise de Coligny, avait
de très vives sympathies pour votre pays. Il conclut
avec la France une alliance offensive et défensive.
A sa cour on ne parla guère que le français et c'est
dans cette langue que les membres des grandes
familles correspondaient et écrivaient leurs notes
de voyages ^. Iluygens, le secrétaire du prince, s'en
plaint, tout en se conformant à l'usage. On sait que
c'est par la fille de Frédéric- Henri, Louise-Hen-
riette, femme du Grand Electeur de Brandebourg,
que le français a pris pied à la cour des rois de
Prusse. Le prince Guillaume II (vers 1650) écrivait
son journal en français et en hollandais ; il ne fait
guère de fautes contre la langue française, et si
son orthographe est fantaisiste, c'était le cas pour
tous ses contemporains, aussi bien français qu'é-
trangers. Fait curieux : il donne une forme
1. P. L. Muller, De Gouden Eeuw, III, 281.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 15
française à des noms de villes hollandaises ^.
Guillaume III, roi d'Angleterre, le grand antago-
niste de Louis XIV, ne se sentait aucune tendresse
pour la langue de son ennemi ; mais à sa cour, il
y avait beaucoup de Français, entre autres Dre-
lincourt, son médecin.
J'ai dit que l'aristocratie, au xvii® siècle, imitait
les mœurs françaises et aimait à parler et à écrire
en français ; il en a été ainsi pendant tout le
xviii^ siècle. A cette époque, d'ailleurs, nous
devenons, surtout dans la seconde moitié du
siècle, tout à fait dépendants de la France au
point de vue politique. Voici une anecdote qui
prouve combien la cour des stathouders était
française ^. Un jour, un Hollandais non exempt
de chauvinisme, écrivit au prince Guillaume IV
pour lui demander de supprimer tous les mots
français dont ses sujets se servaient dans la con-
versation. Le prince prit cette proposition en
sérieuse considération et en parla avec ses cour-
tisans. Or, celui qui nous relate cette histoire
ajoute la phrase caractéristique que voici :
« Comme, parmi ces courtisans, il y en avait
quelques-uns qui comprenaient le hollandais,
etc. ». Cela nous rappelle ce qu'écrit H. Estienne,
1. Journalen van den Siadhouder Willem II uit de jaren
1641-1650, p. p. F. J. L. Krâmer, dans « Bijdragen en
Mededeelingen van het Historisch Genootschap », XXVII.
2. 0. Z. van Haren, de Geuzen, II, p. 278 (éd. 1785).
16 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
au sujet des Italiens à la cour de Catherine de
Médicis : « Je vous confesse qu'il y a beaucoup
d'Italiens en la cour, mais il y a bien autant de
Francés ^ ».
Guillaume V, le dernier stathouder, épousa une
princesse allemande. Celle-ci écrivait son journal
en français. Il est vrai que plus tard, dans l'exil,
sans doute par haine de la Révolution, elle se
sert, dans sa correspondance, de l'allemand et du
hollandais ^. Or, l'allemand était sa langue mater-
nelle ; l'emploi qu'elle fait du hollandais prouve
que, Ã la cour des stathouders, cette langue avait
déjà assez d'importance pour que la princesse se
soit appliquée à l'apprendre à fond. Ne croyons
pas, d'ailleurs, que dans l'éducation des princes
la langue nationale fût négligée. Les enfants de
Guillaume IV avaient commencé par apprendre
le hollandais ; c'est dans cette langue qu'ils
écrivent leurs premières lettres à leur père et Ã
leur grand'mère. La sœur de Guillaume V, qui
épousa un prince allemand, nous est depuis peu
mieux connue par la publication de M^^^ Naber ^.
1. II. Estienne, Deux Dialogues du nouveau langage
français ilalianizé, éd. Ristclhuber (Lemerre, 1885), II,
239.
2. Johanna W. A. Nabcr, Prinses Wilhelmina (Amster-
dam, 1908).
3. Johanna W. A. Nabcr, Carolina van Oranje (Haarlem,
1910).
FRANÇAISE EN HOLLANDE 17
Elle écrit en français, mais ses lettres contiennent
beaucoup de mots hollandais, de ces vrais mots
du terroir qui prouvent que, dès qu'il s'agissait
pour elle d'exprimer une idée très personnelle,
c'était le mot hollandais qui venait à l'esprit de
cette correspondante très intelligente et très spiri-
tuelle. En outre, elle se sert quelquefois d'expres-
sions françaises qui ne sont que du hollandais
traduit, ou bien elle forme des mots français
inconnus en français. Et ce qui est surtout impor-
tant, elle parle toujours hollandais avec ses
enfants, bien qu'elle ait vécu en Allemagne ^.
Pendant les années de la domination française
sous le frère de Napoléon, le roi Louis, et sous
l'empereur lui-même, le français a subi une éclipse,
parce que la haine du dominateur inspirait Ã
beaucoup de Hollandais une certaine antipathie
pour votre langue. Depuis, elle n'a jamais recon-
quis à la cour ni dans les hautes classes son auto-
rité antérieure. Il est vrai que la réunion, pendant
quinze ans, avec la Belgique, a amené à la cour
un mélange d'éléments français et hollandais,
mais gardons-nous d'attacher trop d'importance
linguistique à cet événement passager.
Nos rois ont continué à cultiver le français, et
le français a été la première langue étrangère
qu'ait apprise notre Reine. Cependant ce n'est
1. Ibidem, p. 65-68.
18 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
plus la langue de la cour. Mais, si l'on tient à y
affirmer sa nationalité et si l'on n'y cherche plus
à imiter, comme au xvii^ et au xviii^ siècle, vos
usages, cela ne veut pas dire que nous soyons
moins portés vers la France qu'autrefois. Vous
le savez d'ailleurs, puisque notre Reine vous a
dit elle-même, ici à Paris, que « notre pays éprouve
une profonde admiration pour le génie, pour l'ar-
deur au travail, la vaillance de votre noble nation ».
Et elle ajouta : « Pour moi personnellement,
revenir en votre beau pays et en ce splendide
Paris m'est particulièrement agréable. Je suis
fière du sang français qui coule dans mes veines
et que le nom de ma race se rattache à la France. »
Ces paroles ont été accueillies chez nous avec une
profonde sympathie.
Voilà donc ce que l'histoire nous apprend des
rapports dynastiques et politiques de la Hollande
avec la France. Vous avez pu constater qu'ils ont
été très intimes. Pendant des siècles, il y a eu dans
le pays même un foyer d'influence française, grâce
à des princes qui ou bien étaient Français ou
bien avaient des relations de parenté, de langue
et de culture avec la France, et qui entraînaient
l'aristocratie à vivre dans une étroite communion
d'esprit et de langue avec votre pays.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 19
Rapports commerciaux et industriels.
Pour ce qui est du commerce et de l'industrie,
je n'ai guère de détails intéressants à donner pour
le moyen âge. Je relève seulement ce détail que,
dans la seconde moitié du xiii^ siècle, Florent V
a changé le système monétaire, qui jusque-lÃ
avait été celui des pays allemands ; il l'a rapproché
de celui qui était en vigueur dans les contrées
flamandes et françaises.
L'histoire ne fournit de données asssz complètes
qu'à partir du moment où les réfugiés protestants
ont trouvé chez nous un abri contre les persécu-
tions auxquelles ils étaient exposés dans leur
patrie ^. Le refuge wallon commence dès avant
les premières années de notre guerre d'indépen-
dance contre l'Espagne ^. Depuis 1540, des fugi-
tifs, venant surtout de la Belgique, et aussi de la
France du Nord, se sont établis en Hollande et en
1. Voyez, pour l'histoire des réfugiés en Hollande :
Koenen, Geschiedenis van de vestiging en van den invloed
der Fransche réfugiés in de Nederlanden (Amsterdam,
1846) ; Berg, De réfugiés in de Nederlanden na de herroeping
van het edict van Nantes (Amsterdam, 1845) ; Weiss,
Histoire des réfugiés protestants de France, II (Paris,
1853) ; Eggen, De invloed van Zuid-Nederland (Gand, 1908).
2. M'-e C. Serrurier, Pierre Bayle en Hollande (Apeldoorn,
1912), p. 27.
20 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Zélande. Ils arrivent en groupes assez nombrel??^,
qui forment des communautés wallonnes à Ams-
terdam, Harlem, Leyde, Utrecht, etc. Après la
reprise d'Anvers par le duc de Parme, la plupart
des habitants protestants vendent leurs biens et
se retirent en Hollande. Le premier groupe de
fugitifs ne tarda pas à se dissoudre dans la popu-
lation indigène. Mais au xvii^ siècle venaient de
France de nouveaux réfugiés. Cette seconde inva-
sion pacifique des protestants de langue française
commença en 1629, après la chute de La Rochelle.
En 1668, donc avant la révocation de l'Edit de
Nantes, 800 familles s'établirent dans les Pays-
Bas pour échapper à la persécution. Lorsqu'en
1681 les missionnaires armés de Louvois se répan-
dirent dans le Poitou, une terreur inexprimable
s'empara de tous les esprits, et des milliers de
protestants émigrèrent. Au mois de juillet 1685,
l'exercice du culte fut interdit à Sedan et une
foule de familles se retirèrent à Maestricht. En
1686, les listes des réfugiés montèrent à près de
75.000 hommes. Il en vint d'autres en 1703 après
l'occupation, par Louis XIV, de la principauté
d'Orange, et en 1713 lorsque, Ã la suite de la paix
d'Utrecht, Lille devint une ville française.
Michelet a dit : « En 1789 la France perdit ses
fainéants, en 1685 elle perdit ses travailleurs. »
En effet la grande majorité des réfugiés étaient
des industriels et des ouvriers. Ils établirent chez
FRANÇAISE EX HOLLANDE 21
«
nous plusieurs manufactures nouvelles et aidèrent
au rétablissement de celles qui étaient en déca-
dence. Il est vrai que l'influence exercée par les
réfugiés a été moins durable que ne l'avaient fait
espérer leurs brillants débuts. Dès la première
moitié du xviii® siècle, leurs manufactures com-
mencèrent à languir et disparurent peu à peu du
sol de la république. Celles au contraire qu'ils
n'avaient pas établies les premiers, mais qu'ils
avaient simplement perfectionnées, telles que les
laines et les draps de Leyde, les tanneries et les
rafTineries de sucre, ont pu soutenir la concurrence
de l'étranger. Cette décadence des industries pure-
ment françaises était la conséquence de la néces-
sité où se trouvaient les magistrats des villes de
retirer peu à peu aux Français les privilèges qu'ils
leur avaient accordés au début.
Nous tiendrions beaucoup à connaître les rap-
ports entre ouvriers français et ouvriers indigènes.
Nous savons que les premiers étaient très nom-
breux ; Ã Leyde on dut agrandir un des quartiers
de la ville pour pouvoir loger les étrangers. Il va
de soi qu'ils ont introduit un grand nombre de
termes français dans la langue des manufactures.
J'en cite quelques-uns, Ã titre d'exemple : le mot
de fabrique est connu chez nous avant le xvi^ siècle,
mais d'autres termes, d'un sens aussi général ou
plus restreint, datent du xvii^ siècle : fabricant,
industrie, compagnon, métier, personnel.
22 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Rapports d'église et d'école.
Avant la Révocation de l'Edit de Nantes, les
communautés wallonnes manquaient de pasteurs.
Le gouvernement de Louis XIV pourvut ample-
ment à ce besoin : plus de deux cents prédicateurs
se répandirent dans toutes les villes des Pro-
vinces-Unies. Les églises françaises furent fré-
quentées non seulement par les réfugiés, mais
aussi par les descendants des familles wallonnes,
et par tous ceux des Hollandais qui avaient étudié
la langue française. Dans beaucoup de villes, les
magistrats assistaient presque régulièrement au
prêche. Un assez grand nombre de Hollandais se
réunirent même aux communautés françaises.
Pour ce qui est des écoles i, on peut dire que,
depuis les premières années du xvii^ siècle, il y
a eu chez nous des maîtres français ; dès 1621,
nous trouvons à Iloorn un maître d'école de Bou-
logne ; en 1648 un certain Pierre de la Chambre
a un pensionnat à Beverwijk. Remarquons cepen-
dant que ce dernier sait déjà le hollandais au
point de pouvoir publier un recueil de modèles
de lettres hollandaises, et ne soyons pas dupes du
1. Ter Gouw, Kijkjes in de Oude Schoolwereld (Schiedam,
Rodants), I, 17; II, 38.
FRANÇAISE EX HOLLANDE 23
nom d' « écoles françaises » ; un moraliste de ce
temps-là , Juste Van Effen, dit qu'on y apprenait
un français assez pauvre ^. Au commencement du
xix^ siècle, un écrivain dit qu'il n'ose pas décider
si la langue qu'on lui enseignait à l'école à côté
de la langue maternelle était, ou non, du fran-
çais 2. Cependant les élèves étaient, du moins au
xviii^ siècle ^, tenus de parler français avec les
maîtres, et, au xix^ siècle, cet usage a subsisté
dans certaines écoles. Dans les grandes villes, les
élèves des écoles « françaises » lisaient et parlaient
français, ceux des lycées classiques ne savaient
pas s'exprimer dans cette langue *. Depuis environ
cinquante ans les écoles « françaises » n'existent
plus.
Cependant, l'étude du français s'est généra-
lisée ; notez que, tous les ans, un jury d'examen
nommé par le ministre de l'Intérieur délivre envi-
ron cinq cents diplômes de français à des institu-
teurs et institutrices, qui auront à enseigner votre
langue dans les écoles primaires. Evidemment,
ce sont des débutants et la langue qu'ils parlent
1. Justus van Efîen, Hollandsche Spectator, 2^ éd. (1756),
IV, 387.
2. J. Vosmaer, Het Leven en de Wandelingen van Meester
Maarten Vroeg (Zutfen, 1892), p. 70.
3. Hartog, De Spectatoriale Geschriften van 1724-1800,
p. 141.
4. Victor Cousin, De l'Instruction publique en Hollande
(Paris, 1837).
24 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
n'est pas irréprochable, loin de là . Mais enfin, par
eux l'étude du français pénètre dans les classes de
la bourgeoisie et du peuple. Et voilà un fait dont
il faudra tenir compte.
Rapports militaires.
Nous n'avons eu qu'une seule guerre avec vous,
Mesdames et Messieurs, et je m'en félicite. C'a
été sous Louis XIV. L'invasion des troupes révo-
lutionnaires, l'établissement de la royauté sous le
frère de Napoléon, celui de l'empire sous Napoléon
lui-même se sont faits avec le consentement d'une
partie de notre nation. Nos rapports militaires ont
donc été plutôt pacifiques.
Comme, au moyen âge, l'homme de guerre se
confondait avec le noble, j'ai déjà dû faire mention
de ces rapports, lorsque j'ai parlé des relations
que la noblesse a toujours entretenues avec la
France.
On pourrait songer, comme occasion de contact
entre les deux pays, aux Croisades, auxquelles on
a attribué un rôle sans doute excessif dans l'his-
toire de la civilisation. Ce qui est certain, c'est
que les croisés hollandais se sont surtout joints
aux croisés allemands, de sorte qu'ils ont dû
FRANÇAISE EN HOLLANDE 25
rarement avoir l'occasion de parler français ^.
Du temps des réfugiés, nous avons eu chez nous
beaucoup de militaires français. Voici quelques
détails. Pendant le xvii^ siècle, il y a eu des
troupes françaises en grand nombre. Depuis la
révocation, cette afïluence a encore augmenté.
« Une foule d'officiers du régiment des fusiliers en
garnison à Strasbourg, du régiment de Bourgogne
en garnison dans la même ville, de celui d'Au-
vergne réparti entre Metz et Verdun, des officiers
et de simples soldats qui accouraient de Lille, du
Quesnoy et généralement des villes frontières,
avaient cherché un asile en Hollande, et les Etats-
Généraux, sur la demande du stathouder, les
avaient distribués dans les principales places de
guerre. Il existait des compagnies presque entiè-
rement françaises à Bréda, à Maestricht, à Berg-
op-Zoom, à Bois-le-Duc, à Zutfen, à Nimègue, Ã
Arnhem, Ã Utrecht, Ã La Haye... Des troupes fran-
çaises contribuèrent puissamment à faire triompher
la cause de Guillaume HI en Angleterre, en Ecosse
et en Irlande... Les troupes hollandaises, elles
aussi, se remplirent de plus en plus d'officiers
français » (Weiss). Il en était de même dans la
marine. « Dans le seul mois de janvier 1686, trois
bâtiments français, montés par des matelots nou-
1. Dirks, Noord-N ederland en de Kruistochlen, dans « De
Vrije Fries », II, 135 et suiv.
26 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
vellement convertis, furent à leur arrivée dans les
ports de la République, délaissés entièrement par
leurs équipages. Plus de 800 marins expérimentés
cherchèrent un asile dans les Sept-Provinces et
leur nombre augmentait sans cesse » (Weiss).
Rapports littéraires.
Depuis le haut moyen âge jusqu'à nos jours, la
littérature française a trouvé en Hollande un
accueil empressé. Au moyen âge nous traduisons
des romans d'aventure, aujourd'hui nos théâtres
représentent des traductions de pièces françaises.
J'ai déjà dit que, dans ces leçons, je n'entrerai
pas dans le détail des rapports littéraires ; pour-
tant je dois les signaler, parce qvie les livres
peuvent être un véhicule, non seulement d'idées,
mais aussi de mots. Seulement, tandis que les
idées se transmettent surtout par des traductions,
les mots, généralement parlant, ne passent d'un
pays à l'autre que dans des œuvres originales. Le
problème linguistique se pose tout autrement que
le problème littéraire et est beaucoup plus obscur,
car comment savoir au juste dans quelle mesure,
aux différentes époques de notre histoire, on a lu
chez nous des livres français ? Pour le moyen âge,
nous n'avons pas de catalogues de bibliothèques de
FRANÇAISE EN HOLLAyDE 27
couvents, de princes ou de riches particuliers, et
même pour le xvii^ et le xviii® siècles nous devons
nous contenter de vagues observations. Il est vrai
qu'on imprimait ici beaucoup d'œuvres françaises,
mais combien en restait-il chez nous ? Bayle se
plaint de trouver fort peu de livres français chez
les libraires hollandais ; il est donc certain que la
plupart étaient exportés. Ce qui me paraît sûr,
c'est que la consommation n'a pas dû être ancien-
nement plus grande qu'elle ne l'est actuellement,
parce que l'enseignement du français, s'il est
peut-être moins intensif dans l'aristocratie et la
haute bourgeoisie, est certainement plus général
qu'il ne l'a été autrefois. Or, de nos jours, les
œuvres de Zola ont été traduites en hollandais,
et c'est là un cas significatif, car, plus que d'autres
produits littéraires des dernières années, elles ont
trouvé des lecteurs dans tous les rangs de la
société ; elles prouvent donc que, dès que le
cercle des lecteurs s'étend, la littérature française
a chez nous besoin d'un interprète.
Relations privées.
Maintenant, il serait intéressant de savoir jus-
qu'Ã quel point les Hollandais, dans leur vie
privée, ont été dominés par l'influence française.
28 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Cette question est infiniment plus difficile à élu-
cider que celles que nous avons traitées jusqu'Ã
présent.
Pour ce qui est du peuple, il est certain qu'il
n'a jamais su le français, pas plus au moyen âge
qu'au xvi^ siècle ou de nos jours. La phrase sou-
vent citée d'un lexicologue hollandais du xvi^ siè-
cle ^, d'après laquelle « les Flamengs, avec leurs
seize provinces nomméez le Pays bas, s'en servent
cjuasi comme les Valons et les François mesmes,
es marchez, es foires, es cours, les paysans en
assez grand nombre, les citoyens et les marchands
pour la plus part, les gentilshommes... », semble
contredire mon assertion. Pourtant, malgré cette
affirmation si précise, il m'est impossible de l'ac-
cepter pour ce qui est des paysans, parce qu'elle
n'est confirmée par aucun autre témoignage. Les
marchands étaient cosmopolites et ont dû attraper
aux marchés de l'étranger des mots français.
Quant à la bourgeoisie, il est probable que
l'exemple des hautes classes a déteint sur elle et
que, si elle ne lisait pas les œuvres françaises dans
l'original, elle a eu part à la culture française par
l'intermédiaire de traductions. Mais il serait
excessif de croire qu'on ait jamais, dans ces mi-
lieux, parlé le français régulièrement. Au xvii^ et
1. Brunot, Ilisloire de la langue française, II, 127,
n. 5.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 29
au xviii^ siècles, à en juger d'après les poètes ^,
toute la nation aurait été exposée à devenir fran-
çaise de langue et de mœurs. Ils ne trouvent pas
de termes assez forts pour stigmatiser ce manque
de patriotisme ; il y en a un qui va jusqu'Ã con-
sidérer l'invasion française de 1672 comme un
châtiment du ciel pour l'esclavage intellectuel et
moral auquel nous nous étions volontairement sou-
mis à l'égard de la France. D'autres ridiculisent
les jeunes gens qui vont à Paris, pour tâcher d'y
désapprendre leur langue maternelle. Or, le fait
seul de l'hostilité de la bourgeoisie — à laquelle
appartenaient les poètes — envers cette imitation
de la France, indique qu'elle n'a pas dû être géné-
rale. Et, en effet, en y regardant d'un peu plus
près, on se rend compte que ce n'est qu'aux classes
élevées de la société que ces reproches s'adressent.
Dès qu'on descend jusqu'à la bourgeoisie on cons-
tate un état de choses bien différent. Parmi les
pasteurs, la plupart ignoraient le français ^ ; plu-
sieurs professeurs d'Université, ou bien l'ont appris
à un âge avancé ou bien ne l'ont jamais su ^. En
1. J'ai donné des détails dans une communication faite
dans la réunion du « Maatschappij van Nederlandsche
Letterkunde » en 1912. Voyez les « Handelingen », p. 40
et suiv.
2. Serrurier, o. l., p. 152.
3. Dans les « Handelingen » cités dans la note 1 ci-
dessus, j'ai donné des preuves de cette ignorance, que
m'a fournies le prof. L. Knappert,
30 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
outre, il a dû y avoir de tout temps, comme de nos
jours, un très grand nombre de gens qui lisaient le
français sans le parler. Au xvii® siècle, Vondel, le
prince de nos poètes, connaît la poésie française
au point de pouvoir écrire des vers français. Ces
vers ne sont pas toujours corrects et on y reconnaît
facilement les traces d'une lecture assidue de
Ronsard et de Du Bartas, mais pourtant je n'ai
pu découvrir que peu d'emprunts directs, et nous
devons admettre que Vondel s'était assimilé leur
langue d'une façon remarquable ^ A-t-on le droit
d'en conclure qu'il savait parler le français ? Rien,
n'est moins probable, puisqu'il appartenait à la
petite bourgeoisie, qu'il a dû apprendre le français
tout seul, ou du moins après l'école, et qu'il n'a
jamais été en France. Et que dire des écrivains
qui reconnaissent eux-mêmes qu'ils sont de
pauvres écoliers en français ^ ? Mais il y a plus que
des présomptions.
Bayle qui, comme vous le savez, a habité la
Hollande au xvii^ siècle, écrit : « La langue fran-
çaise est si connue en ce pays que les livres français
y ont plus de débit que tous les autres ; il n'y a
guère de gens de lettres qui n'entendent le fran-
1. Salverda de Grave, Oi'er een frans gedicht van Vondel^
dans « De Nieuwe Taalgids », VI, 240.
2. C'est ce que fait Brederoo, célèbre auteur de comé-
dies.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 31
çais, quoi qu'ils ne le sachent pas parler i. » Et
voici ce qui prouve qu'au xix® siècle, il en est de
même ; c'est un détail significatif. En 1837, Victor
Cousin fut chargé par le Ministre de l'Instruction
publique d'étudier l'enseignement en Hollande ;
son rapport est très intéressant ^. Je cite ce seul
fait : un directeur d'Ecole normale pour institu-
teurs, homme qui a laissé parmi nous une grande
réputation de pédagogue, a besoin d'un interprète
pour s'entretenir avec Cousin ; il est vrai qu'il
comprend ce que Cousin lui dit et qu'il lit le fran-
çais couramment.
De nos jours, cela est encore la règle : les gens
de quelque culture lisent tous votre langue ; il n'y
en a que relativement peu qui la parlent facile-
ment. Il est vrai que la plupart de ceux qui ont
reçu une bonne éducation savent se débrouiller
quand ils vont en France. Et puisque, ainsi que
nous l'avons vu, le français s'enseigne dans les
écoles primaires, il s'est répandu une connaissance
superficielle qui peut faire illusion. Un de vos
compatriotes me disait que, en Hollande, il ne
se sent jamais perdu, comme c'était le cas du
temps qu'il habitait l'Allemagne.
Mais de là à conclure à l'emploi général du
français chez nous il y a loin. En 1811, le ministre
1. Serrurier, o. l., p. 67, note.
2. Voyez la note 4, p. 23.
32 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE
de la police nommé par Napoléon lui écrivait :
« La Hollande n'est réunie à la France ni par les
mœurs, ni par les coutumes, ni par les opinions, ni
par les sentiments. » Ces paroles, ne l'oublions pas,
reflètent l'état d'esprit d'une époque oii la domi-
nation française rendait la population hostile Ã
votre pays. Pourtant, elles sont encore vraies, en
partie ; pas plus que vos mœurs ou vos coutumes
n'ont été adoptées en Hollande, la langue française
à aucun moment n'y a été d'un emploi général.
Je résume : le français a été jusqu'au xix^ siècle,
et pendant une partie du xix^ siècle, la langue de la
cour et des hautes classes, mais la bourgeoisie n'a
guère eu avec la France de rapports qu'au moyen
des livres, et le peuple n'a sans doute jamais subi
votre influence directement.
Nous aurons maintenant à nous demander si
l'action du français sur notre langue confirme ces
résultats. Je quitte donc le domaine de l'histoire.
LES MOTS FRANÇAIS
SIGNES DE L'INFLUENCE FRANÇAISE
Dorénavant, il s'agira des mots et des éléments
français qui se sont introduits dans le néerlan-
dais, et nous leur demanderons d'abord de com-
pléter les données de l'histoire. Je vais vous décrire
l'apport du français en néerlandais, et je com-
mence par quelques généralités.
Définition.
Le terme de « mot d'emprunt » est à double
sens ; il signifie « mot que l'instinct linguistique
sent comme appartenant à une langue étrangère »,
et « mot qui a une origine étrangère ». C'est dans
le dernier sens que je prends le terme, mais je
me rends compte que la première distinction peut
avoir de l'importance, surtout quand il s'agit de
déterminer la valeur affective que possède un
mot, en qualité d'étranger. Nous aurons plus tard
à revenir à cette question.
Sources.
Où faut-il chercher les mots d'emprunt ? Pour
3
34 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
moi, je les ai rassemblés en recueillant ceux que
j'entends employer autour de moi et que j'emploie
moi-même ; puis, en compulsant des dictionnaires
et en dépouillant des textes. Ces diverses sources
sont de valeur inégale. Sous tous les rapports, il
est recommandable, dans l'étude des mots em-
pruntés, de s'attacher surtout à la langue parlée.
Car d'un côté les œuvres écrites ne nous donnent
certainement pas tous les mots qui ont existé ;
d'autre part, les mots étrangers peuvent devoir
leur présence dans un livre à un caprice de l'au-
teur. Malheureusement, la langue parlée du passé
est très difficile à connaître.
Délimitation.
Il est utile — cela va de soi — d'avoir une
collection aussi complète que possible des mots
étrangers. Mais cette collection manquera néces-
sairement d'homogénéité. L'emploi des mots d'em-
prunt présente des différences énormes par rapport
à sa fréquence et à son extension ; il y en a dont
tout le monde se sert dans toutes les occasions, il
y en a d'autres qui ne sont vivants que dans un
cercle très restreint ou dont on ne se sert que dans
des circonstances très spéciales et qui n'ont eu,
dans notre langue, qu'une existence éphémère. Ces
différences ne se laissent pas exprimer en chiffres
ou en formules. J'ai donc tout admis dans mes
FRANÇAISE EN HOLLANDE 35
listes ^, sauf à tenir compte, dans l'appréciation,
de la place que l'on peut leur assigner approxi-
mativement dans la langue. Il sera toujours pos-
sible de distinguer au moyen de notre instinct
linguistique un certain nombre de mots d'origine
française qui, pour tous les Hollandais, sont deve-
nus des mots hollandais. D'autre part, on pourra
aussi reconnaître des mots qui ne sont employés
que dans des milieux raffinés, où l'imitation du
français est une mode. Mais entre ces deux
groupes, il y aura la grande masse flottante des
mots qui sont complètement adoptés par les uns,
et qui, pour d'autres, auront encore un goût exo-
tique.
Moyens de s'en servir.
Une fois le relevé des mots d'emprunt fait, com-
ment pourra-t-on les utiliser et quel genre de
renseignements peuvent-ils nous fournir ? Je dis-
tinguerai ceux que nous donnent la forme, la date
et la signification.
La Forme.
Les sons d'un mot d'emprunt présentent des
particularités ^. Il est rare que, dans la bouche
1. Voyez les listes des mots empruntés, dans le volume
cité dans les notes 1, p. 8 et 2, p. 35.
2. Une grande partie de mon livre De Franse Woordeii
in hef Nederlands est consacrée à l'étude de la phonétique
des mots français en néerlandais.
3g L'INFLUENCE DE LA LANGUE
étrangère, ils ne subissent aucun changement.
Ces modifications proviennent le plus souvent des
différences qui existent entre les organes vocaux
des deux peuples. Il est vrai que l'étude de la
langue étrangère nous mettra souvent à même
de donner à notre prononciation une autre base
d'articulation que celle qui sert à notre langue
maternelle, et par suite de prononcer convenable-
ment les mots étrangers; seulement, dès que
ceux-ci se présentent dans une phrase néerlan-
daise, nous les prononcerons à peu près avec la
même position des organes que les autres mots
de cette phrase. Et que sera-ce si un Hollandais
qui n'a jamais appris votre langue aura à pro-
noncer un mot français ? Vous auriez, Mesdames
et Messieurs, souvent de la peine à reconnaître
vos mots dans une bouche hollandaise ou anglaise.
Il y a, d'abord, l'accent. C'est à dessein que
je rapprochais l'anglais, car il existe une diffé-
rence frappante entre l'accentuation des mots
français en anglais et chez nous. Ces deux langues
ont l'accent germanique, qui est initial, tandis
qu'en français l'accent frappe la syllabe finale.
Or, tandis qu'en anglais les mots français qm sont
d'un usage courant ont pris, généralement parlant,
l'accentuation indigène, cela n'est chez nous
qu'une exception. Cette différence s'exphque, si
je ne me trompe, par le fait que le contact entre
le français et la langue du pays a été beaucoup
FRANÇAISE EN HOLLANDE 37
plus intime en Angleterre qu'en Hollande ; le
peuple s'y est plus familiarisé avec les mots et se
les est assimilés plus complètement, tandis que,
chez nous, le français est resté plutôt une langue
étrangère. Ce qui prouve que c'est le contact plus
ou moins étroit qui décide de l'accent des mots
d'emprunt, c'est que les mots que nous avons
pris au latin parlé, à l'époque où les Romains
étaient établis dans nos contrées, ont, chez nous
aussi, l'accent initial ^. Soit dit en passant que
c'est là un des rares moyens que nous avons de
séparer les emprunts faits au latin comme langue
vivante de ceux que nous avons pris au français.
Si donc l'adaptation des mots français à notre
prononciation n'est pas très importante pour ce
qui est de l'accent, il reste un grand nombre de
déformations que subissent vos mots chez nous.
Le hollandais ne connaît pas les chuintantes ch,
j, et mes compatriotes les remplacent par s, z,
ou bien par s + yod, z -\- yod. Puis, comme nous
articulons beaucoup moins nettement que vous,
les voyelles non accentuées du français sont expo-
sées à tomber dans les mots empruntés ou, du
moins, Ã s'affaiblir en e muet.
Mais il y a des différences qui ne s'expliquent
pas par l'adaptation du mot français à nos habi-
1. Salverda de Grave, Essai sur quelques groupes de
mots empruntés au latin écrit (Amsterdam, 1900), p. 9
et suiv.
38 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
tudes de prononciation. Notamment, au moyen
âge, elles tiennent souvent à l'origine dialectale
des mots. Les vocables français en moyen-néer-
landais portent généralement une empreinte
picarde ou hennuyère. Voici quelques exemples.
Chétif se prononçait chez nous kaitijf ; or, le k
au lieu de ch, dans cette position, est propre aux
dialectes du Nord de la France. Mais Champenois
se rencontre sous la forme de Tsampenois et ne
vient donc pas de la Picardie. Il arrive que le
même mot a deux formes chez nous, ce qui veut
dire qu'il nous est venu de deux côtés, par exemple
chapel et kapel, Chartreux et Kartrois. Le plus
souvent, la difTérence entre ces doublets est chro-
nologique, et non locale, car il est évident que les
mots empruntés après l'époque du triomphe défi-
nitif du parler de l'Ile-de-France sur les dialectes,
ont chez nous une forme française. Ainsi chambrée
devient chez nous au moyen âge cambreie, parce
que nous le devons au picard ; emprunté au
XVIII® siècle, il se prononce chez nous chambrée,
parce que c'est du français, et non d'un dialecte,
qu'il nous vient. Seule, l'analogie dans les suffixes
amène quelquefois une forme dialectale dans un
mot emprunté tard, par exemple admiraliteit,
actwiteit, neutraliteit.
Si c'est de la Picardie et du Hainaut que nous
avons reçu la plupart des mots du xiii® et du
XIV® siècles, cela nous rappelle que les comtes de
FRANÇAISE EN HOLLANDE 39
Hainaut ont régné chez nous. Mais soyons pru-
dents. Dans la plus ancienne chronique hollan-
daise, un des trois textes dont nous pouvons être
sûrs qu'ils ont été écrits dans la Hollande du
Nord, celle de Melis Stoke, nous rencontrons déjÃ
des formes picardes (kaitijf, fosseit, Anjau,
wiket). Or, cette chronique se compose de deux
parties, dont la seconde relate l'histoire du règne
des comtes de Hainaut, tandis que la première
raconte celui des comtes de Hollande : elle a dû
être écrite dans la première moitié du xiii^ siècle.
Les mots français dont le chroniqueur se sert
ont donc été ici d'un emploi courant à cette
époque ; autrement il n'aurait pas pu les employer.
Il faut donc qu'ils aient été introduits plus tôt,
c'est-à -dire avant l'époque hennuyère, et nous
voici amenés à la conclusion que les rapports de
la Hollande avec le Nord de la France sont anté-
rieurs à la domination de la maison de Hainaut.
A ce propos, rappelez-vous les mariages des
comtes de Gueldre avec des familles de la France
du Nord et le tournoi de Corbie, où Florent IV
trouva la mort. Vous voyez que la forme picarde
des mots de Stoke corrobore les données de l'his-
toire et nous permet de les préciser.
Pour ce qui est de la question de savoir si les
livres ont pu contribuer à la propagation des formes
picardes, on sait qu'au xiii^ et au xiv^ siècles la
plupart des manuscrits d'œuvres françaises sont
40 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
picards, de sorte que la littérature a pu avoir sa
part dans la transmission de mots d'emprunt.
II est impossible de dire jusqu'à quelle époque
les mots français nous sont venus du dialecte. Car,
au xiv^ et au xv^ siècle, il n'y a que deux auteurs
qui soient certainement hollandais ; les mots
français qu'ils emploient ont une forme picarde ;
mais sont-ce eux qui les ont introduits ?
La forme du mot emprunté nous renseigne donc
quelquefois sur son lieu d'origine et peut contri-
buer à nous faire mieux connaître le dialecte ancien
auquel ils ont été empruntés. Car ils présentent
cet avantage que, tandis que le dialecte lui-même
change, le mot qui lui a été emprunté reste inva-
riable dans le nouveau milieu où il est transporté,
sauf les changements dont nous avons parlé plus
haut mais qui n'ont aucun rapport avec l'évolu-
tion du dialecte primitif. Les mots d'emprunt
sont donc comme des fossiles qui attestent des
conditions et des états du passé, que sans eux on
ne pourrait pas toujours connaître.
L'orthographe des mots d'emprunt peut, elle
aussi, nous fournir des renseignements sur la
langue à laquelle ils ont été pris. Et je songe ici
à un mot très curieux qu'on m'a signalé dans une
œuvre de 1681 ^ : moriljoen, où j'ai pu reconnaître
1. Andries Pels, Gebruik en Misbruik des Toneels, éd.
de 1718, p. 43.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 41
le mot morion, « espèce de casque ». L'ortho-
graphe Ij est une orthographe inverse ; elle prouve
que, à cette époque, on prononçait en français
le l mouillé déjà comme y. Pavillon se prononçait
donc paviyon, et de même qu'ici le son y s'ortho-
graphiait par l mouillé, on a par erreur appliqué
cette orthographe chez nous à morion.
La Date.
Le devoir de celui qui étudie les emprunts est
de fixer aussi exactement que possible la date Ã
laquelle les mots entrent dans la langue. Malheu-
reusement, ce but, on ne peut s'en rapprocher que
de très loin. Tout ce qu'on peut faire, c'est de
rechercher dans quel texte, dans quel dictionnaire
le mot paraît d'abord. Mais ce moyen est peu
précis ; la première apparition d'un mot dans
les livres peut ou bien suivre de loin son pre-
mier emploi dans la langue parlée — il y a,
nous le verrons, tout un groupe de mots de la
conversation qui, par définition, appartiennent
surtout à la langue vivante ; ou bien, inverse-
ment, sa présence dans un texte s'explique comme
une particularité de celui qui écrit, et alors, s'il
est entré plus tard dans la langue commune, la
date de sa première apparition est antérieure Ã
sa divulgation dans la langue qui emprunte. Ces
derniers cas sont très difficiles à constater ; j'en
trouve un exemple intéressant parmi les emprunts
42 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
que le français a fait à l'italien. H. Estienne nous
dit ^ : « C'est que ceste façon de parler : employer
le verd et le sec commança à estre en crédit entre
quelques seigneurs de la cour, pour avoir esté en
un certain edict depuis quelques années. » En
effet, il est rare qu'un hasard heureux nous per-
mette de fixer la date après laquelle un mot fait
partie d'une langue étrangère. En voici quelques
autres exemples.
Dans le Bestiaire de Guillaume Le Clerc, nous
lisons (vs. 1575) :
Le Bestiaire nos recorde
D'une beste malvaise e orde
Qui a non hyaine en gregeis (c'est-à -dire « grec »).
Son non ne sai pas en franceis.
De sorte que, pour Guillaume, quoiqu'il pro-
nonçât le mot à la française, hyène n'était pas
encore un mot français, ce qu'il est devenu depuis.
De même, un poète moyen-néerlandais, Jacques
de Maerlant, dit ^ : « C'est un oiseau qui s'appelle
geai en français » ; or, depuis des siècles ce volatile
n'est nommé en hollandais que par ce mot fran-
çais ; nous savons donc par le poète que, en son
temps, ce nom n'est pas encore considéré comme
hollandais. Chez un auteur du xv® siècle, nous
1. 0. l, II, 242.
2. Naturen Bloeme, III, vs. 2115.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 43
lisons : « Le désir des grandeurs, qui n'a pas de
nom spécial en hollandais, est appelé par les
clercs ambition ^. » Ce mot est depuis devenu
courant en hollandais ; au xv^ siècle il ne l'était
donc pas encore.
Mais — je le répète — quand même on saurait
quand un mot a été pour la première fois employé
par quelqu'un dans une phrase néerlandaise, ce
n'est pas ce que nous voudrions savoir, car, Ã ce
moment-là , le mot ne fait pas encore partie de la
langue ; il faut, pour cela, qu'il devienne un moyen
d'expression pour un groupe d'hommes plus ou
moins nombreux. Or, on comprend que le moment
où cela arrive est impossible à préciser.
Malgré cette incertitude inévitable qui plane
sur la date des emprunts, on ne devra jamais la
négliger ; seulement, il faudra se contenter d'une
datation approximative. J'ai distingué, dans les
listes que j'ai dressées des mots français en néer-
landais, quatre grandes époques, dont les deux
premières comprennent le moyen âge, la seconde
le xvi^ siècle et la quatrième les siècles suivants.
J'espère vous montrer dans une prochaine leçon
qu'on peut utiliser cette division, si vague qu'elle
soit.
Maintenant, il arrive quelquefois que les textes
hollandais nous signalent l'apparition d'un mot
1. Coninx Summe, éd. Tinbergen, par. 40.
44 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
français plus tôt que ne le font les textes français,
par exemple buffle, harpon, graçelle, librairie,
médecin, escarmouche, pour lesquels Liltré ou le
Dictionnaire général indiquent une date posté-
rieure à celle qui résulte des textes hollandais.
Ce fait confirme ce que j'ai dit sur l'incertitude
de la datation en général ; il est certain que ces
mots ont dû être répandus en France avant d'être
connus en Hollande, et si, dans nos textes, ils
paraissent plus tôt, c'est que, en somme, c'est
un hasard qui fait qu'un auteur a besoin de
tel mot ; et, ensuite, que les raisons qui font
qu'un auteur hollandais emploie un terme français
ne sont pas les mêmes que celles qui amènent iin
écrivain français à s'en servir. Si la première appa-
rition de graçelle, harpon dépend du fait fortuit
que c'est chez nous ou en France que paraît pour
la première fois un traité de médecine où il s'agit
de cette maladie, ou une description où il est
question de cette arme, d'autre part escarmouche
a pu, en français, appartenir encore exclusivement
à la langue parlée, tandis que, chez nous sa valeur
affective étant autre en sa qualité de mot étran-
ger, il a pu être admis plus tôt dans la langue
écrite.
La Signification.
Il nous reste à envisager un troisième côté que
nous présentent les mots d'emprunt, et c'est pour
FRANÇAISE EX HOLLANDE 45
notre étude le côté le plus important, c'est-à -dire
leur signification. En effet, c'est par elle que nous
pourrons savoir sur quels points de la vie intellec-
tuelle et affective, politique et industrielle, l'in-
fluence de la France s'est surtout exercée. Ici, il
faudra tâcher d'avoir une vue d'ensemble de
tous les emprunts, et pour cela il s'agira de les
grouper de façon à établir des catégories aussi
homogènes que possible, qu'on disposera dans un
ordre rigoureux.
Ceux qui, jusqu'à présent, se sont occupés des
mots d'emprunt, se sont ou bien attachés à leur
forme ou bien, par exemple pour l'allemand, s'ils
les ont étudiés au point de vue de l'histoire de la
civilisation, ils n'ont pas cherché à être complets
et ont laissé de côté tout un groupe de mots inté-
ressants ^.
Je ne me cache pas que le groupement, tel que
je l'ai fait, ressemble un peu à une cuirasse où
j'enferme un corps vivant et qui l'empêchera
peut-être de se mouvoir librement. Mais n'est-ce
pas l'inconvénient inévitable des recherches scien-
tifiques ? On a beau être ennemi d'une systéma-
tisation excessive, il faut tout de même, si l'on
ne veut pas s'en tenir aux faits isolés, réunir
1. Seiler, Die Entwicklung der deutschen Kultur im
Spiegel des Lehnworis (Halle, 1895 et 1910) ; Kleinpaul,
Das Fremdi^vrt im Deutschen (Sammlung Gôschen), 1896^
46 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE
ce qui n'est pas complètement homogène. Tout
ce que je peux vous promettre, c'est de serrer le
moins possible les nœuds de mon groupement et
de tenir toujours compte du caractère artificiel,
et par là non entièrement conforme à la réalité,
des catégories que j'établirai.
La prochaine fois je commencerai en vous fai-
sant connaître le système de groupement qui m'a
paru le plus recommandable.
DEUXIÈME LEÇON
Mesdames, Messieurs,
Vous vous rappelez que, parlant des mots
d'emprunt en général, je vous ai indiqué les con-
clusions que leur forme et la date à laquelle ils
ont été introduits nous permettent quelquefois
de tirer. Nous allons aujourd'hui les étudier au
point de vue de leur signification.
Groupement.
Je voudrais pouvoir placer sous vos yeux les
listes de mots que j'ai dressées ; ce serait le moyen
le plus simple de vous mettre au courant ^. Tout
ce que je puis faire ici — et j'espère que cela suffira
à justifier mes conclusions — c'est de vous pro-
mener sur le domaine à explorer, de vous faire
remarquer tel détail et de vous ouvrir telle pers-
pective.
Mon point de départ, en groupant les mots
d'emprunt, a été celui-ci : plus l'idée exprimée
est individuelle, personnelle, plus il prouve en
1, Voyez les listes signalées dans la note 1, p. 35.
48 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
faveur de l'influence française. En effet, la vie
intime est beaucoup moins facilement accessible
à des influences étrangères que la vie publique ;
on est surtout soi-même dans sa maison et dans
ses relations d'homme privé. La ligne à suivre
était donc indiquée ; en commençant par les mots
qui ont une signification très impersonnelle et
qui intéressent l'homme en général, je descends
de plus en plus vers l'individu ; les différents
groupes seront disposés en manière d'entonnoir
ou de nasse. Après les mots d'art et de
science, qui ont un caractère presque inter-
national, je distingue deux groupes principaux :
La vie publique de l'homme et
L'homme dans sa vie privée. Le
premier comprend tous les mots qui se rapportent
à l'homme comme citoyen et comme
membre de la société, et se subdivise
d'après les terrains sur lesquels s'exerce son acti-
vité ; il a un caractère collectif, surtout dans la
première rubrique (politique, juridiction, armée,
culte) ; la seconde est déjà moins officielle (com-
merce, industrie, vie des champs) et se rapproche
du second groupe. Celui-ci comprend les mots de
la vie intime, et ici encore les cercles se
rétrécissent à mesure qu'on avance. Il y a d'abord
les mots qui se rapportent à la vie extérieure de
l'homme (maison, nourriture, vêtements). Je passe
alors à l'homme dans ses rapports avec les autres
FRANÇAISE EN HOLLANDE 49
hommes et j'établis les groupes assistance et que-
relle, amour et haine, énergie et faiblesse, politesse
et mauvaises manières, fidélité et inconstance, com-
binant ainsi chaque qualité avec son opposé. Ces
mots désignent donc la manifestation extérieure
du caractère de l'homme. Il m'a semblé utile de
faire une catégorie spéciale des mots qui expriment
des rapports werbaux. Avec le groupe suivant, où
je m'occupe de Ih o m me se u 1, le cercle
devient encore plus étroit : j'y cite des termes
qui se rapportent à l'e x t é r i e u r (physique,
conditions de vie), pour arriver ensuite aux mots
désignant les qualités d'esprit et de cœur.
Enfin, il m'a fallu faire un dernier groupe de
termes « généraux ^', qui ne se laissent incorporer
nulle part parce qu'ils ont chez nous un emploi
très étendu et qu'il est impossible de déterminer
la plus ancienne signification qu'ils ont eue en
hollandais.
Avec ce groupement, je crois utile d'en combiner
un autre, qui divise tous les mots d'emprunt en
deux grandes classes.
Quand un peuple, prenons les Hollandais, va
employer un objet inventé à l'étranger, par exem-
ple en France, il est naturel qu'avec cet objet il
emprunte le nom qu'il porte chez vous, par exem-
ple aéroplane ; et c'est ce qui arrive le plus souvent.
Il en est ainsi de tout ce que nous avons à l'imi-
tation des Français. Nous appelons chauffeur
50 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
l'homme qui conduit une automobile, parce que
c'est en France que l'état de « chauffeur » est
devenue une profession régulière ; c'est ainsi
qu'autrefois nous vous avons emprunté les termes
cocher, palefrenier, qui, de nos jours, sont les seuls
qu'on emploie en Hollande pour désigner ces
serviteurs. Il n'en est pas autrement des termes
scientifiques. Et si nos philologues se servent
couramment des mots allemands Ablaut et Umlaut,
c'est qu'ils ont appris à connaître ces phénomènes
linguistiques dans des manuels allemands.
Ces termes qui ont passé la frontière en même
temps que ce qu'ils servent à désigner, je voudrais
les appeler mots techniques, donnant ainsi Ã
l'adjectif « technique » un sens plus étendu que
celui qu'il a ordinairement, c'est-à -dire « spécial
à un art ou à une science ». Par opposition Ã
ce groupe, je voudrais appeler mots non-tech-
niques ceux qui désignent des objets, actions,
qualités, sentiments, états d'âme, communs Ã
tous les hommes, Ã tous les pays. Or, il arrive que,
pour ces concepts aussi, nous nous servons souvent
de mots français. Prenons le mot plaisir qui, chez
nous, est le terme le plus usuel pour le sentiment
de bien-être, de satisfaction.
Constatons que l'emprunt d'un mot « non tech-
nique » est infiniment plus significatif pour l'in-
fluence française que celui d'un mot « technique ».
Quand une idée ou un objet nouveau s'introduisent
FRANÇAISE EN HOLLANDE 51
chez nous, le nom qu'ils portent s'impose, parce
que, pour nous, l'idée ou l'objet et le nom français
qu'ils ont forment un tout indivisible. En somme,
il n'y a aucune différence entre l'enfant qui,
devenant pour la première fois conscient d'un
objet, l'appelle par le nom qu'il entend employer
autour de lui, et l'homme qui apprend à connaître
une chose qui lui vient de France. Pour lui, cette
chose n'existe pas sans le nom français, et l'union
entre ce terme étranger et l'objet est tout aussi
intime, aussi indissoluble que, pour l'enfant, le
nom indigène et la chose. Par contre, entre le
mot « non technique » et le concept qu'il représente,
la relation est tout autre ; car, cette fois-ci, l'idée
était déjà , dans l'esprit de celui qui parle, reliée
à un terme indigène, puisqu'il s'agit de choses
universellement humaines. Evidemment, les Hol-
landais qui emploient couramment le mot plaisir
n'ont pas attendu, pour éprouver ce sentiment,
qu'ils aient eu des rapports avec la France. L'em-
ploi d'un mot « non technique » est donc, je dirais
presque, contre la nature, et pour qu'il ait pu
s'établir dans le pays étranger, il faut que les
relations entre Hollandais et Français aient été
très étroites. Et voilà pourquoi, comme moyen
de sonder la profondeur qu'atteint l'influence du
peuple étranger, il faut surtout s'attacher aux
mots « non techniques ».
Il n'y a pas de ligne de démarcation bien nette
52 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
entre les deux groupes : un mot « technique » peut
devenir « non technique ». Le terme de rescapé,
au sens d'échappé — M. Brunot nous le faisait
remarquer dans une conférence faite à Groningue
— désignait primitivement, à l'occasion de la
catastrophe de Courrières, dans le département
du Nord, les mineurs qu'on avait réussi à sauver ;
c'était le terme dont se servaient les gens du pays,
et les Français l'employaient comme « mot
technique ». Actuellement, vous l'appliquez à tous
ceux qui, dans un accident, ont eu la vie sauve ;
il est donc devenu « mot non technique ». De
même, il se peut qu'un mot français que nous
employons dans toutes les significations qu'il a en
français, ait été d'abord usité dans un cas spécial
et qu'il n'ait pris que peu à peu les autres sens
qu'il a chez vous. Rwière indique en hollandais,
comme en France, primitivement « terrain de
chasse le long d'un cours d'eau » ; c'est un terme
de sport que, au moyen âge, nous avons emprunté
avec une foule d'autres mots usités dans la haute
société. Voici donc un vocable qui, à l'origine,
est « technique », car si le terrain où l'on chassait
existait déjà chez nous avant notre contact avec
la France, l'emploi spécial auquel il allait servir
ne nous a été suggéré que par l'exemple des Fran-
çais. Or, actuellement, rwière est le mot ordinaire
pour « fleuve » ; il est donc devenu « non tech-
nique », parce qu'un « fleuve » n'est pas spécifique-
FRANÇAISE EX HOLLANDE 53
ment français. Comment faut-il se représenter
cette extension de la signification du mot en hol-
landais ? Il est peu probable que rwière au sens
de « fleuve » ait été emprunté indépendamment de
ce même mot dans sa signification de « terrain de
chasse ». L'explication la plus plausible est celle-ci,
que ceux qui s'en servaient chez nous comme terme
de chasse sont toujours restés en contact avec la
France et le français ; ils ont donc inconsciem-
ment suivi l'évolution de sens du mot français.
Par analogie, on peut supposer que, si nous
employons le mot français hête pour « animal »,
c'est-à -dire comme mot « non technique », il a
été au début « technique » ; au moyen âge il ne
désigne que le « bétail », et peut-être primitive-
ment certaine espèce de vaches importées du
pays français ou wallon.
Voici d'autres exemples. Si nous avons pour
écorce et tronc les termes français, c'est sans doute
parce que des industriels français nous ont appris
à les utiliser. Canal est le seul nom que nous ayons
pour un objet pourtant considéré comme carac-
téristique de la Hollande ; c'est sans doute, au
xvi^ siècle, par des ingénieurs français que nous
avons appris des méthodes nouvelles pour l'entre-
prise de travaux de ce genre. Les marais ne
portent chez nous que ce nom français qui, lui,
est d'origine germanique ; serait-ce aussi parce
que les Français nous ont appris à les dessécher ?
54 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
OU bien est-ce un terme de chasse ? Ce qui est
certain c'est que ces mots n'ont pu être introduits
que comme « termes techniques », et que c'est
chez nous, indépendamment ou non du français,
qu'ils ont reçu une apphcation plus générale.
Maintenant, mettons cette distinction en mots
« techniques » et « non techniques » en rapport
avec le premier groupement.
Il est évident que, plus les mots auront un
caractère personnel, plus ils exprimeront ce qui
existait déjà chez nous, parce que les qualités
psychiques, intellectuelles et corporelles sont uni-
verselles. Tandis que, inversement, dans la vie
publique (prenez, par exemple, les rubriques arts,
industrie) le cas sera beaucoup plus fréquent que
c'est l'objet, nouveau pour nous, qui a amené le
mot. Ces derniers fourniront donc plus de faits
précis à l'histoire de la civilisation, les premiers
serviront à caractériser d'une façon plus générale
l'influence exercée. Pour les mots « techniques »,
il sera souvent possible de dire à quelle occasion
ils ont été introduits, pour les mots « non tech-
niques )) cela sera toujours impossible.
J'appelle votre attention sur cette dernière dif-
férence. Prenons le mot aéroplane, exemple très
simple : nous savons vers quelle époque l'aviation
a pris son essor en France, et nous connaîtrons
donc l'événement qui a donné lieu à l'introduction
^e ce mot en Hollande. De même, nous rattache-
FRANÇAISE EN HOLLANDE 55
rons sans hésiter des termes d'imprimerie au
Refuge, qui a amené chez nous un grand nombre
d'imprimeurs français. Mais le mot plaisir, Ã
quelle occasion a-t-il été employé pour la première
fois dans une phrase hollandaise ? Nous ne le
saurons jamais.
Cette différence doit amener une méthode diffé-
rente pour le traitement de ces deux espèces de
mots. Tandis que pour tous les mots empruntés
il sera utile de rechercher ce qui a pu donner lieu
à leur introduction au moment que nous pouvons
approximativement fixer pour leur entrée dans
notre langue, nous pourrons, pour les mots « tech-
niques », essayer de trouver des faits précis, his
toriques, tandis que, pour les mots « non tech-
niques », nous aurons recours à des considérations
plus générales et plus vagues.
Mots « techniques ».
Le grand philologue allemand, Jacob Grimm,
a dit : « Chaque mot a son histoire », et dans ces
derniers temps on a ajouté souvent : « L'étude
des mots n'est pas possible sans une étude précise
des choses. » Cela est vrai, surtout pour les mots
d'emprunt. Nous allons le montrer par quelques
exemples.
56 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Science et Art.
Mots internationaux.
Les termes de science qui, chez nous, ont un
aspect français, sont extrêmement nombreux.
Cela s'explique en grande partie par le fait que la
France a été, dans plusieurs branches, à la tête
du mouvement scientifique. Ainsi, la chimie est
une science française. Mais il ne faut pas oublier
que, dans cette grande foule de vocables, il doit
y avoir de nombreux mots « internationaux », Ce
terme, on l'a proposé pour caractériser les mots
formés d'éléments grecs ou latins et qui indiquent
des concepts ou des objets formulés ou inventés
par des savants ou des industriels. Ces concepts
et ces objets, malgré leur forme française, ou du
moins romane, peuvent venir aussi bien d'Alle-
magne que de France ; et leurs noms ne peuvent
donc pas être considérés tous comme des signes
d'influence française ; baromètre est sans doute
un mot italien francisé, et nous avons pu l'emprun-
ter de l'italien sans l'intermédiaire du français ;
fluente est le fluens inventé par Newton et habillé
à la française. Seule une étude spéciale de l'his-
toire de chaque science permettrait de trouver la
vraie patrie de beaucoup de ces mots.
Il arrive que, chez nous, ils revêtent une forme
qui semble rendre certain que c'est par Tinter-
FRANÇAISE EX HOLLANDE 57
médiaire du français que nous les avons reçus.
Mais il faut être prudent, car le cas est possible
aussi que tel mot, non emprunté directement au
français, a pourtant spontanément, par l'analogie
d'autres mots français empruntés, pris un aspect
français. Le modèle de ces mots internationaux
est fourni par ceux qui ont été formés à l'époque
où le latin était la langue universelle de la science.
Les termes internationaux, s'ils n'ont pas, pour
le problème qui nous occupe ici, un intérêt spécial,
ont une immense signification pour l'histoire de
la civilisation. « Malgré les haines nationales, la
cupidité des individus, les conflits religieux, il
s'est formé entre les nations civilisées une com-
munauté de pensées qui forme un lien entre eux »
(Mauthner). Nous aurons plus tard l'occasion de
relever, dans la syntaxe des peuples germaniques
modernes, des points de ressemblance frappants
avec celle des Romans. Les Hollandais, qui sont
un petit peuple et qui, quand ils s'éloignent de la
ville où ils habitent, ont si vite atteint la frontière
de leur pays, sont mieux placés peut-être que
n'importe qui pour comparer leurs voisins de
l'est avec les Français ; or, ce qui nous frappe
toujours, ce sont autant les différences qui sub-
sistent que le nivellement qui se produit de plus
en plus entre la science allemande et la votre. Et
si les savants français, je ne peux évidemment
parler que de ceux que je connais, gardent ce
58 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
souci de la forme, ce respect du lecteur qui est une
de leurs plus précieuses qualités, les Allemands,
s'ils n'ont pas cette préoccupation au même degré,
se rendent compte de plus en plus que c'est une
lacune chez eux. D'autre part, les savants français
ont sans doute également bénéficié du contact
de la science allemande ; il n'y aura personne
parmi vous qui le nie. Et ainsi se trouvent réa-
lisées les belles paroles prononcées par G. Paris, le
8 décembre 1870, à un moment où tout semblait
devoir le pousser à la haine de l'étranger : « Les
études communes, poursuivies avec le même
esprit dans tous les pays civilisés, forment au-
dessus des nationalités restreintes, diverses et
trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune
guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace,
et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que
la cité de Dieu leur a donnés en d'autres temps. »
Noms historiques, géogra-
phiques ET littéraires.
Parmi les mots que nous avons empruntés du
français, il s'en trouve, dans le domaine de la
science, quelques-uns qui méritent une mention
spéciale. Voici des noms français qui sont venus
chez nous par l'étude de l'histoire. C'est d'abord
le terme Romain qui a en hollandais une forme
française, ce qui prouve que, dans le haut moyen
FRANÇAISE EN HOLLANDE 59
âge, c'est par l'intermédiaire de la France que nous
avons connu l'antiquité. Ainsi, les quatre siècles de
domination romaine du i^'" au iv® siècle n'avaient
pas laissé subsister chez nous le nom des domina-
teurs ; c'est par l'intermédiaire de livres d'histoire
français, qu'il est entré dans le cercle de nos con-
naissances. Il en est de même de légion et de bar-
bare. Le chroniqueur hollandais du xiv^ siècle
dont je vous ai parlé, nomme la Germanie Ala-
magne; comme son œuvre n'est pas une traduction,
cet emploi du nom français est très significatif,
beaucoup plus que celui d^Awalois, par lequel, dans
une œuvre moyen-néerlandaise traduite, l'auteur
désigne ses compatriotes, et qui n'a jamais dû
être général, comme c'est bien le cas — soit dit en
passant — du nom de Germains i, adopté par les
peuples germaniques malgré son origine romane.
Le même chroniqueur donne quelquefois au nom
de Florent, si fréquent parmi les comtes de Hol-
lande, une forme française. Il y a un autre terme
historique qui, chez nous, est en usage pour des
personnes non françaises, c'est puritain. Pourquoi
appelons-nous cette secte anglaise d'un nom fran-
çais ? Peut-être parce que, comme nous l'avons
vu, au XVIII® siècle, l'enseignement dans les écoles
1. Morf, Vom Ursprung der provenzalischen Schriftsprache,
dans « Sitzungsberichte der Kôn. Preuss. Akad. d. Wiss. v,
1912, p. 21, n. 1 du tirage à part.
60 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
dites « françaises » se donnait en français, ou bien
parce que c'est par des journaux français que
nous avons appris les événements d'Angleterre.
Au xix^ siècle encore, dans les hautes classes de la
société, l'histoire était quelquefois enseignée chez
nous par des précepteurs français, dans leur propre
langue. On raconte qu'un député, en veine d'élo-
quence, citant les paroles de César « Et tu. Brute »,
les prononçait en français, « Et toi. Brute », ce
qui, dans la phrase hollandaise, faisait un effet
bizarre ; c'était comme si César avait dit ces mots
en français.
C'est par l'école que s'explique le plus naturelle-
ment l'emploi de quelques noms géographiques.
Nous appelons Florence et Turin par les noms que
ces villes portent en français, de même que les
Allemands, qui en outre — ce que nous ne faisons
pas — appellent les Italiens Italiener au lieu de
Italianer, par imitation du français. Voici quelques
autres termes géographiques qui prouvent que
nous avons appris à connaître les personnes et les
choses en question par des voyageurs ou des livres
français : créole, nomade, prairie, scalper, tatouer.
Et, puisque nous parlons de noms propres, j'en
cite quelques-uns qui présentent de l'intérêt et
qu'on pourrait rapprocher du nom d'Ogier qui
— ainsi que je l'ai dit — était usuel, au xiii^ siècle,
dans une famille noble de la Hollande du Nord.
Ces noms les voici : au xiv® siècle on trouve d'hon-
FRANÇAISE EN HOLLANDE 61
nêtes bourgeois et bourgeoises qui s'appellent
Maugis, Fierabras, Perceval, Y sent, Clarisse,
VU'ien ^. Vous savez que M. P. Rajna a constaté
en Italie, surtout au xiii^ et au xiv^ siècle, la
présence d'un grand nombre de noms empruntés
pour la plupart aux romans bretons : Arthur,
Gaiwain, Tristan, etc. Voilà ce qui prouve, chez
nous comme en Italie, de quelle popularité ont
joui les œuvres littéraires françaises. Plus probant
encore pour l'influence française est le terme
ahreie par lequel, au xiii^ siècle, donc avant
l'avènement de la maison de Hainaut qui a dû
renforcer l'influence française, on désignait chez
nous les « entremetteuses » et que j'ai cru pouvoir
rattacher au fabliau à ^Auheree, dont l'héroïne,
appelée de ce nom, exerce justement ce métier ^.
Philologie, Peinture, Théâtre.
Je ne peux pas songer à énumérer les mots d'art
et de science que nous vous avons empruntés. Je
ne vous signalerai que les mots grammaire et gram-
mairien qui, au moyen âge, sont employés chez
1. M. G. J. Boekenoogen me signale ces noms dans les
Sladsrekeningen van Dordrecht (registre) et dans les Reke-
ningen der GrafeUjkheid (I, 39, 99, 199, 228 ; II, 34).
2. P. Rajna, dans Romania, IV, 180 ; XVII, 161. Tijd-
schrift voor N ederlandsche Taal en Letterkunde, XIX, 85
(Cf. Romania, XXX, 157).
62 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
nous, et qui n'ont été remplacés par les mots
latins correspondants que depuis la Renaissance ;
ils attestent que les étudiants ont été chercher,
dans des couvents de France ou de Wallonie, leurs
connaissances philologiques ou que, du moins, ils
les ont prises dans des livres français. Pour ce qui
est des arts, nous avons des noms français pour
beaucoup de couleurs; ces mots, cependant, ont pu
être introduits aussi par l'industrie. Les termes de
théâtre sont rares au moyen âge, particulièrement
nombreux à l'époque moderne. C'est que, avant le
xvi^ siècle, nous n'avions guère de théâtre ; depuis,
il s'est développé chez nous, comme en Allemagne,
sur le modèle de la France, en premier lieu pour
ce qui concerne l'aménagement de la scène et de
la salle ; il y a eu, depuis la seconde moitié du
XVIII® siècle jusqu'aujourd'hui, à La Haye une
troupe française qui joue des opéras.
Vie publique.
Politique.
La vie politique s'est, chez nous, organisée
d'après celle de la France. L'ironie du sort a
même voulu que pour l'idée patriotique par excel-
lence nous nous servions d'un terme français
(national, nationalité). Et on songe à l'observation
de d'Arbois de Jubainville, qui a fait remarquer
FRANÇAISE EN HOLLANDE 63
que, quand l'Allemand parle de der deutsche
Kaiser et dus deutsche Reich il emploie deux mots
d'origine non germaniques ^. La royauté consti-
tutionnelle et le régime parlementaire ont apporté
ici des termes français en grande quantité, sans
doute par l'intermédiaire du texte de la constitu-
tion qu'on a imitée, donc par les écrits, non par
un contact personnel. Il faut, parmi les mots
politiques, faire une place à part aux termes qui
marquent l'opposition faite au gouvernement
(complot, clique, révolutionnaire, etc.) ; vous voyez
que, si l'esprit frondeur a été d'abord la spécialité
des Français, nous n'avons pas tardé à avoir
aussi besoin de ces mots. Il me semble probable
que nous les avons connus par les journaux.
Intérieur, Affaires étrangères.
Pour ce qui est de l'administration gouverne-
mentale, je fais remarquer — ce que nous consta-
terons encore souvent, — que nous avons surtout
emprunté des mots qui prouvent que vous excellez
dans l'art d'organiser. Dans les chemins de fer,
par exemple, tous les mots d'administration.
1. D'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de
l'Europe, 2® éd., p. 323, cité par Windisch, Zur Théorie
der Mischsprachen und Lehnwôrter, p. 120, dans « Bepichte
iibep die Verhandlungen der Kôn. Sachs. Gesellschaft der
Wiss., Philol.-histor. Classe », XLIX (1897).
64 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
comme, d'ailleurs, la plupart des mots techniques
sont français, sans doute parce que nous avons
copié vos règlements. Voilà une légère compensa-
tion pour les attaques dont l'Ouest-Etat a été
l'objet pendant quelque temps. La répartition
des impôts, les noms de fonctionnaires, sont en
majorité d'origine française. Egalement — cela
va sans dire — tous les termes de la diplomatie et
du protocole.
Armée.
Mais le groupe le plus nombreux de tous sans
exception est certainement formé par les mots
militaires. Il y en a déjà beaucoup dans la pre-
mière période ; ils se confondent alors avec les
termes de chevalerie et ils prouvent que les mili-
taires chez nous n'avaient pas attendu, pour se
faire instruire par les Français, que les comtes de
Hainaut fussent venus ici. Le nombre s'accroît
considérablement au xv^ siècle, sous les comtes
de Bourgogne et ceux de la maison d'Autriche,
de sorte qu'aux débuts de la République ils sont
déjà très abondants. Nous trouvons des noms
d'organisation et d'armes, en même temps que
des termes de fortification. Mais c'est surtout Ã
partir du xvii^ siècle qu'il s'en introduit beaucoup.
La question qui, ici encore, nous intéresse sur-
tout, c'est de savoir par quelles voies ces termes
FRANÇAISE EN HOLLANDE 65
sont venus en néerlandais. Evidemment ce n'est
pas par les guerres; vous savez déjà que nous n'en
avons guère eues avec vous ; d'ailleurs, le contact
hostile serait plutôt un obstacle à l'introduction
de termes militaires. Aussi je n'aime pas beaucoup
des phrases comme celle qu'on rencontre encore
dans le volume si intéressant de M. Niceforo sur le
Génie de V Argot : « Les guerres de Charles VIII
et de Louis XII apporteront, plus tard, les mots
de guerre italiens ^. » Cette façon de s'exprimer
est, pour le moins, ambiguë. Comment aurait-on,
par des batailles, pu connaître assez intimement
l'organisation de l'armée ennemie, pour l'imiter
et apprendre même les termes étrangers ? M. Schu-
chardt dit ceci : « L'importance des organisations
militaires pour l'histoire extérieure des langues
ne saurait être assez accentuée ; le camp et la
caserne ont plus puissamment agi que l'école -, »
On peut pourtant préciser davantage.
Les guerres ont pu, surtout anciennement,
obliger les soldats à faire des séjours prolongés Ã
l'étranger. Ils sont alors entrés en contact avec
la population et ont pu emprunter des termes de
la vie de tous les jours ; il a pu arriver aussi qu'ils
ont eu des relations avec des soldats du pays
1. Niceforo, Le Génie de l'Argot (Mercure de France,
1912), p. 32.
2. Schuchardt, Slawo-Deutsches und Slawo-Italienisches,
p. 21 (Windisch, l. l, p. 112),
5
66 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
parce qu'ils étaient venus pour les aider contre
un ennemi commun. Seulement, dans ce cas, les
mots qu'ils ont pu apprendre par eux, n'ont pas
dû être exclusivement des mots militaires ; et
quand même ils ont pu entendre prononcer des
termes d'organisation, d'armes ou de fortifica-
tion, il est évident que cela n'a pas dû suffire Ã
les introduire dans leur propre armée. Pour cela,
il fallait que cette organisation, ces armes leur
fussent imposées par leurs supérieurs : ce sont les
chefs qui réorganisent les troupes sur le modèle
d'armées étrangères. De sorte que, si les guerres
d'Italie ont pu être cause du grand nombre de
termes militaires italiens que possède le français,
c'est parce que des commandants français ont dû
séjourner longtemps en Italie. C'est le cas pour
Monluc qui, en 1554, devient gouverneur de
Sienne, après avoir pendant plusieurs années
fait, en Piémont, la guerre, non aux Italiens, mais
à l'Empereur, M. Brunot a parfaitement vu la
chose quand il écrit ^ : « On sait quel long séjour,
souvent pacifique, les Français avaient fait en
Italie. »
Mais le contact de beaucoup le plus fréquent
a dû être établi par ceux qui ont été à l'étranger
pour apprendre l'art de la guerre, comme de nos
jours les officiers japonais, chinois viennent s'ins-
1. Bninot, 0. l., II, 199.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 67
truire chez vous et en Allemagne, et comme
sans doute, au moyen âge, les nobles hollandais
sont allés en France pour se perfectionner dans
l'art militaire. Ou bien encore par les instructeurs
étrangers chargés, comme les officiers français en
Grèce et les officiers allemands en Turquie, de réor-
ganiser l'armée d'un pays ; et c'est là ce que les
officiers français entrés en grand nombre au ser-
vice de notre République, au xvii^ siècle, ont
fait chez nous. Je ne nomme que Goulon, élève
distingué de Vauban, qui devint général d'artil-
lerie. Les termes français de fortification d'origine
italienne s'expliquent de même, d'après Pasquier i,
« parce qu'en telles affaires les Ingénieurs d'Italie
sçavent ' mieux débiter leurs denrées que nous
autres Français ». Et en Allemagne, si les termes
de fortification sont français, c'est que Frédéric
le Grand s'entoura d'ingénieurs formés à l'école
de Vauban. D'ailleurs, à Rome, c'était aussi dans
l'art de la fortification que l'influence des Grecs
a été le plus sensible ^.
On pourrait rapprocher des termes militaires
les mots de sport qui, partout, sont anglais. Cela
ne s'explique pas par le séjour que quelques
jeunes gens ont pu faire occasionnellement en
1. Pasquier, Recherches de la France, éd. 1621, VIII, 3.
2. O. Weise, Die Griechischen ^yôrter im Latein (Leipzig,
1882), p. 323.
68 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Angleterre, car comment auraient-ils pu imposer
ces mots exotiques à leurs camarades de jeu ?
La terminologie étrangère s'est généralisée sans
doute parce que des clubs français ou néerlandais
engagent comme instructeurs des Anglais pro-
fessionnels avec qui tout le monde est obligé de
parler anglais.
Enfin, un troisième moyen de contact très
important, ce sont les règlements qu'on traduit.
Ce qui le prouve, c'est que l'adaptation de la
prononciation française à celle du néerlandais est
plus complète dans le groupe des mots militaires
que nulle part ailleurs. Nos officiers prononcent
le e muet dans attaque, caserne, conduite, estafette,
route, etc. ; cela prouve qu'ils connaissent ces
termes par la langue écrite. Comme ils savent le
français, cette assimilation n'est jamais complète ;
milicien se prononce en hollandais à peu près
comme en français, et si les mots en -ier (hriga-
dier, grenadier, etc.) se sont complètement assi-
milés à notre langue, c'est que cette désinence est
très ancienne chez nous dans des mots qui ont
été empruntés au français à une époque où, en
France, on prononçait encore r. On pourrait rap-
procher un exemple de terme militaire français
emprunté à l'italien et généralisé par une ordon-
nance : « Je n'avais jamais lu arborer une enseigne,
pour la « planter », sinon aux ordonnances que
fit l'amiral de Chastillon, exerçant lors la charge
FRANÇAISE EN HOLLANDE 69
de colonel de l'Infanterie, mot dont Yiginelle
a usé en l'histoire de Villehardouin » (Pasquier i).
Seule une histoire détaillée de l'art militaire en
Hollande, permettrait de tirer de mes listes de
mots toutes les conclusions qu'elles comportent.
Marine,
Le groupe de mots maritimes est assez nom-
breux, et nous réserve des surprises. On s'imagine
que les Hollandais ont été les grands fournisseurs
de termes relatifs à la mer. Cela reste vrai ; voyez,
dans le Dictionnaire général, la liste des mots
néerlandais en français ; sur environ cent il y en
a cinquante-cinq qui se rapportent aux choses de
la mer.
Quant à nous, nous employons le mot français
de marine pour désigner la « marine de guerre » ;
c'est donc un terme d'administration, et c'est en
même temps un terme collectif ; or, je constate
que ceux-ci prennent une très grande place parmi
les mots empruntés. Equipage est devenu chez
nous le terme courant. Matelot paraît dans notre
langue à la fm du xvi^ siècle ; un historien d'alors
écrit : « les gens du navire qu'on appelle mainte-
nant matelots y>, donc c'était pour lui un terme
nouveau. Comme le mot a, chez nous, la forme du
1. Pasquier, o. l, VIII, 3.
70 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
pluriel, c'est sans doute par la langue écrite que
nous l'avons connu ; sur le rôle de l'équipage se
trouvait inscrit en tête matelots avec s, et notre
prononciation matroos est une espèce de compromis
entre la forme écrite et le mot parlé. Capitaine et
commandant ont dû être empruntés de la même
manière.
Nous employons aussi des noms français pour
diverses espèces de navires : harge, barque, brigan-
tine, buse, corvette, frégate, galéasse ; pour des
parties du navire : cambuse, campagne, et pour
cabestan.
Mais comment expliquer l'emploi en néerlan-
dais, dès le xiii^ siècle, de louvoyer ? Peut-on en
induire que des matelots français ont servi sur
nos flottes avant le temps des réfugiés ? Cours et
compas prouvent que c'est de vous que nous avons
appris la grande navigation, comme au moyen âge
les pêcheurs français nous ont enseigné l'emploi
du harpon.
Culte.
Je ne nomme ici qu'un seul mot curieux :
heure. Il est probable que, comme none, matines,
tierce, ce mot nous vient des couvents ^, La forme
empêche de le dériver directement du latin.
1. Verdam, Uit de Geschiedenis der N ederlandsche Taal,
3e édition (1912), p. 195 ; Seiler, 0. l, II, 187.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 71
L'homme comme membre de la société.
Commerce et Industrie.
Les termes d'industrie confirment les données
fournies par l'histoire ; ainsi, c'est surtout après
le xvii^ siècle que nous avons emprunté des mots
relatifs à l'industrie des toiles et des draps. Il
s'agit ici de matières qui, si elles ne nous ont pas
été apportées par les Français, ont été traitées
chez nous d'après des méthodes venues de France ;
tous les termes se rattachant à cet art perfec-
tionné et renouvelé ont été pris par nous à ceux
qui nous l'ont appris.
Le groupe des mots de commerce est plus diffi-
cile à justifier, car nous avons eu bien plus de
relations commerciales avec l'Angleterre et, dans
les derniers temps, avec l'Allemagne ; alors pour-
quoi, dans la langue de nos commerçants, y a-t-il
tant de mots français, peu d'anglais et d'alle-
mands ? Je parle ici surtout des mots généraux,
termes de comptabilité, d'affaires de banque,
d'emballage, de mesure, d'administration. Tout
cela est français chez nous, aussi bien les termes
du gros commerce que ceux du commerce de
détail.
Ici l'explication par la langue écrite (règle-
ments, etc.) ne s'applique pas aussi facilement
72 L'INFLUENCE DE LA LANGIE
que dans les groupes de mots plus officiels, comme
ceux que nous avons étudiés jusqu'à présent.
Peut-être doit-on ici faire entrer en ligne de
compte, pour les mots antérieurs au xvii® siècle
— et cela s'applique aussi aux termes industriels
anciens — à l'influence d'Anvers. Beaucoup de
jeunes gens ont dû y recevoir leur éducation com-
merciale, et l'industrie des draps y était floris-
sante au moyen âge ; d'autre part, en 1585,
nombre d'Anversois s'étaient transportés, nous le
savons, à Amsterdam. Nous touchons ici à la
question de la part que la Belgique a prise à la
transmission de mots français. La langue des Bra-
bançons et des Flamands présentait un mélange
d'éléments indigènes et français, dont seule la
langue actuelle parlée en Flandre peut donner
une idée ^. M. de Vreese, le savant professeur de
Gand, écrit : « De nos jours les classes élevées
parlent français ; le bourgeois et l'ouvrier rêvent
de comprendre et de parler le français ; les jour-
naux ne sont que gallicismes d'un bout à l'autre ;
leur langue est souvent du français avec des sons
hollandais ^ ». Dans la Hollande septentrionale, au
contraire, à aucune époque, le peuple n'a parlé ni
compris le français. Il est donc très possible que
1. Fruin, Tien jaren uit den tachtigjarigen Oorlog, édition
de 1904, p. 259 (où sont cités des vers de Bredcroo).
2. W. de Vreese, Gallicismen in hei Zuidnederlandsch
(Gand, 1899), p. viii.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 73
les Anversois nous aient transmis des termes com-
merciaux français. Puis, les boutiquiers protes-
tants ont dû en apporter. Et, si nous rencontrons
tant de termes pour nommer les commerçants
eux-mêmes, cela s'explique sans doute en partie
par les enseignes et autres inscriptions placées aux
devantures des magasins. Je dis « en partie » ; car,
de nos jours encore, nos commerçants mettent
souvent leur honneur à s'intituler tailleur, coif-
feur, sans que pour cela ces mots soient entrés
dans l'usage courant. Par contre, banquier, joail-
lier sont les seuls noms sous lesquels ces commer-
çants sont connus. Il doit donc y avoir une autre
raison qui décide de leur établissement définitif.
Et c'est sans doute que nous avions des tailleurs
et des coiffeurs indigènes, tandis que la joaillerie
et les affaires de banque étaient primitivement
entre les mains des Français. On voit combien est
compliquée cette histoire de l'introduction de mots
étrangers, et que, pour chaque mot, il faudrait
pouvoir reconstruire l'histoire de la branche en
question.
V I L L E, M A I s G N.
Les villes néerlandaises ont été, de bonne heure,
construites sur le modèle de celles de France :
passage, tour, trottoir en sont un témoignage.
Dans la maison, les noms de étage, rez-de-chaussée,
74 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
souterrain (« sous-sol ») nous viennent peut-être
d'architectes français ou de familles protestantes
établies dans les Pays-Bas. Pour ce qui est des
noms que portent les chambres, seules les pièces
de luxe sont appelées par des termes français :
alcôçe, boudoir, serre, etc.
Vêtements.
Que de nos jours tout ce que nous portons sur
le corps ait un nom français, cela se comprend ;
même ce qui vient d'Allemagne s'affuble de termes
familiers aux catalogues du « Bon Marché » ou
du « Printemps ». On s'explique moins bien com-
ment au moyen âge, lorsque les communications
étaient moins fréquentes, les noms de vêtements
ont pu venir ici. Sans doute, la Belgique a dû
servir d'intermédiaire ; du moins les mots anciens
ont une forme dialectale.
Cuisine.
Les termes de cuisine sont nombreux. Nous
trouvons, au moyen âge, une foule de noms pour
des épices, pour des espèces de viande, et peu de
noms de légumes, tandis que de tout temps il y
a eu beaucoup de mots pour les friandises. Com-
ment tous ces termes ont-ils pu s'introduire ?
Sans doute par l'intermédiaire de cuisiniers fran-
FRANÇAISE EX HOLLANDE 75
çais, mais en partie seulement, car les services de
ces dignitaires ne sont pas à la portée de tout le
monde. On peut songer aussi aux manuels de cui-
sine et aux épiceries. Le mot anglais cake se pro-
nonce chez nous à l'anglaise quand il désigne les
gâteaux qu'on sert dans les « afternoon-tea », tan-
dis que, pour indiquer de petits biscuits anglais
bon marché et la nourriture de chien appelée
également cake, le peuple prononce le mot à la
hollandaise ; c'est que, dans ces deux dernières
acceptions, il est devenu usuel ici par les inscrip-
tions des boîtes dans lesquelles cet aUment se
vend.
Jeux.
Les mots de sport sont actuellement anglais ;
les termes plus anciens sont plutôt français. Qui
dirait que le mot que nous employons pour
« patin » est d'origine française ? La chasse, au
moyen âge, est entièrement française, plus tard
elle choisit d'autres modèles. Les termes du jeu
d'échecs, du jeu de paume, du jeu de dames, des
jeux de cartes, sont français. Pour ce qui est du
mode d'importation de ces mots, je crois qu'il
faut distinguer entre les jeux physiques, que nous
n'avons pu apprendre que par les Français, et les
jeux de cartes ou analogues, que nous avons pu
connaître par des manuels.
76 U INFLUENCE DE LA LANGUE
Noms propres de baptême.
Je termine ce rapide aperçu par les noms de
baptême, qui forment la transition entre les mots
« techniques » et « non techniques ». Dès le
xiv^ siècle des actes notariés attestent l'emploi
de Péronelle et de Roger ^. Depuis, les noms propres
sont devenus très nombreux, et il n'est pas facile
de dire comment ils ont été introduits. Dans les
familles des réfugiés ils s'expliquent par la tradi-
tion. La mode a dû aussi jouer un rôle ; il n'est
pas rare qu'on francise des noms purement hol-
landais. Et remarquez que nous employons à peu
près exclusivement des noms de femme : Adèle,
Antoinette, Caroline, Charlotte, Henriette, Jeanne,
Louise, Sophie. Je ne sache que trois noms
d'hommes un peu répandus : Georges, Paul,
Renier.
1. Bcelaerls van Blokland, dans « Bijdragcn Vader .
Gesch. en Oudh. », 1911, p. 251 ; Reken. der Graf., I, 56.
M. lioekenoogen a bien voulu me donner ces indications.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 77
CONCLUSIONS SUR LES MOTS « TECHNIQUES »
Est-il possible de tirer des conclusions générales
de l'ensemble des mots « techniques », tels que
nous les avons groupés ?
La première question qui se pose est celle de
savoir si c'est par le contact personnel ou par les
livres qu'ils ont été transmis. Et alors on peut
remarquer que l'influence des livres a dû, il est
vrai, devenir de plus en plus grande à mesure
qu'on lisait davantage, mais qu'on lisait déjÃ
beaucoup au moyen âge, témoin les noms litté-
raires que je vous ai cités ; la tradition écrite
est donc admissible dès le xiii^ siècle. Cependant
il n'est pas douteux que, quand il s'agit d'un mot
moderne, il y a plus de chances pour qu'il ait été
emprunté aux livres. L'imprimerie, mettant la
langue étrangère sous les yeux d'un grand nombre
de Hollandais, a dû être un moyen de transmission
très efficace ; elle établissait un contact direct
entre la culture française et les esprits hollandais ;
les journaux français surtout ont dû, au
xvii^ siècle, contribuer beaucoup à la divulgation
de termes français. Les règlements traduits y ont
sans doute pris une grande part. Plus j'y réfléchis
et plus je me convaincs que, dans les quatre der-
niers siècles, c'est par des textes imprimés que le
78 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
plus grand nombre de mots « techniques » a dû
entrer dans notre langue.
La forme dialectale des mots médiévaux n'est
pas une preuve certaine d'une origine orale, parce
que la littérature française du xii^ et du xiii^ siècle
est surtout picarde et que les manuscrits picards
ont dû être chez nous les plus répandus. Mais
quand un mot moderne présente des traits dia-
lectaux, alors nous sommes sûrs d'avoir affaire Ã
un emprunt fait de vive voix. Prenons le terme
souveraineté qui, bien qu'entré tard dans la langue,
a chez nous le suffixe -teit, et non -té. Or, -teit est
la forme picarde et elle s'explique dans le néerlan-
dais soeçereiniteit par l'analogie des mots nom-
breux en -té, -teit qui nous sont venus du moyen
âge. Cette analogie n'a pu agir que dans la langue
parlée, la langue vivante. Il en est de même des
mots en -ier. Dans les mots introduits au moyen
âge ce suffixe, ayant été emprunté au dialecte
picard, se prononce -ir. Les mots plus récents
formés au moyen de -ier, ont chez nous égale-
ment la prononciation -ir quand ils indiquent une
profession ; dans les autres cas ils se prononcent
à la française. Comparez brigadier, grenadier (tous
les deux avec -ir) avec atelier, métier, presse-papier
(que nous prononçons avec yé). Ces derniers mots
sont naturellement des emprunts oraux. Pour ce
qui est des premiers, on pourrait croire, puisque
ce sont des noms militaires, qu'ils nous viennent
FRANÇAISE EN HOLLASDE 79
par les règlements, donc par la langue écrite.
Seulement, cette explication ne s'applique pas Ã
tous les noms de profession en -ier, par exemple
koetsier (français cocher). Dans ces conditions, il
me paraît permis d'attribuer la prononciation
dans ces mots de -icT comme -ir à l'analogie des
mots anciens, donc à la langue parlée.
Voici un autre côté du problème que nous pré-
sentent les mots d'emprunt : quelles sont les don-
nées que l'étude des mots « techniques » ajoute Ã
celle de l'histoire ? Résumons les faits que nous
avons exposés dans notre rapide aperçu.
D'abord, nous avons constaté que, dans des
domaines où l'on n'aurait pas soupçonné l'in-
fluence française, elle a été puissante : rappelez-
vous les nombreux mots maritimes que nous
devons au français.
Puis, la France a souvent servi d'intermédiaire
entre d'autres peuples et nous. Ainsi c'est par elle
que nous avons appris certains faits de l'histoire
et de la géographie, c'est par elle que nous avons
souvent reçu des objets qui ne sont pas originaires
de France, mais qui y ont été perfectionnés et
que vous avez adaptés à l'emploi universel. C'est
ainsi que je m'explique que nous donnons un
nom français à nos « patins » et que nous appe-
lons les « canaux » du même nom que vous. Il
arrive même que le nom est originaire de chez
80 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
nous et que pourtant nous l'avons francisé, sans
doute parce que la chose l'a été aussi : galoper,
harpon, marais. Le mot de galoper signifiait eu
germanique tout bonnement « courir », il est
devenu un terme de haute école ; le séjour en
France a fait de l'étrangère une Parisienne élé-
gante.
Enfin, les mots d'organisation sont fréquents ;
de là les termes de réunion, les mots politiques,
les termes de chemin de fer ; dé là aussi l'emprunt
de mots collectifs, de mots-étiquette, de mots-
titre (noms de commerçants, d'ouvriers). L'esprit
français est synthétique, l'esprit germanique indi-
vidualiste ; il n'est pas étonnant que le français
soit plus riche en termes qui résument un ensemble
de faits et d'idées ; et c'est en nous fournissant
des mots qui relient ensemble des concepts et
des objets que le français a surtout enrichi notre
vocabulaire.
Mots « non techniques »#
Vous vous rappelez que, par ce terme, j'entends
les mots exprimant des concepts qui, au moment
de l'emprunt, étaient déjà connus du peuple qui
va s'en servir. Il faudra les chercher dans les
groupes que nous avons intitulés : l'homme
dans ses rapports avec les autres
FRANÇAISE EN HOLLANDE 81
et l'homme individuel. La séparation
entre ces deux groupes est parfois difficile à faire :
telle qualité, par exemple le calme ou la vivacité,
peut être considérée comme un trait de caractère
et appartient alors au dernier groupe ; mais en
tant qu'elle se manifeste dans l'attitude de l'indi-
vidu envers les autres, c'est dans le premier groupe
qu'il faudrait la citer. Ainsi le mot calme peut
désigner un état d'âme et aussi une façon d'agir.
Comme ces mots ont un caractère plus person-
nel, plus intime, et sont dans un rapport étroit
avec la vie de tous les jours, il y aura plus d'adjec-
tifs et plus de verbes dans ces groupes que parmi
les mots « techniques ».
Voici maintenant ce qui résulte de mes listes.
Je rappelle que j'ai pris soin de combiner chaque
qualité, chaque action avec son opposé ; il est
donc possible de savoir s'il existe une différence
proportionnelle entre les mots qui désignent le
commerce amical et ceux qui marquent des rap-
ports hostiles ; or, il n'y en a pas, du moins si
l'on tient compte du fait que certaines actions
présentent plus de variété et sont plus manifestes
que d'autres. Ainsi, il est vrai qu'il y a plus de
mots pour « se battre » que pour « s'aider », pour
« offense » que pour « flatterie », mais ce serait, Ã
mon avis, une erreur d'en conclure que les Fran-
çais nous ont plutôt appris à nous quereller qu'Ã
nous rendre mutuellement service.
6
82 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Pourtant, quand on compare entre elles les
différentes époques, on s'aperçoit que, aux temps
modernes, les mots amicaux sont en majorité.
Cela doit s'expliquer par le fait que les rapports
entre la France et la Hollande ont eu toujours
un caractère mondain, et que, au moyen âge,
même dans les hautes classes, les manières n'ont
pas dû être très raffinées. Il est vrai que, même
parmi les mots plus récents, les termes pour
« impolitesse » et « mauvaises manières » ne
manquent pas. Cependant, il n'y a qu'une contra-
diction apparente entre ce fait et le caractère plus
prononcé de mondanité que j'ai cru remarquer.
En effet, si nous avons tant de mots pour « impo-
litesse », ce n'est certainement pas un reproche
tacite à l'adresse des Français ; c'est plutôt que
notre commerce avec eux nous a ouvert les yeux
sur la différence qu'il y a entre les bonnes et les
mauvaises manières ; il est naturel qu'il nous fal-
lût aussi des mots pour ce qui n'est pas conforme
aux bons usages.
Très nombreux sont les termes qui se rap-
portent à la « conversation ». Ce grand nombre
doit être attribué au fait que ces mots ont la vie
moins longue que ceux des autres groupes ; ils
viennent et disparaissent avec une extrême faci-
lité. Je les distingue en trois catégories.
Il y a d'abord les mots qui caractérisent la
parole et ses nuances. Les Français sont meilleurs
FRANÇAISE EN HOLLANDE 83
parleurs que nous. Si les invectives sont fréquentes,
les termes de caresse ne manquent pas non plus.
D'ailleurs, Schuchardt a déjà remarqué que les
invectives passent facilement d'une langue dans
une autre ^.
Ensuite, je mentionne les mots qui, sans avoir
toujours un sens précis, servent à fortifier l'ex-
pression : affreux, colossal, violent. Les termes
étrangers, ayant une valeur affective très pro-
noncée, ainsi que nous le verrons plus tard, sont
donc tout désignés à renforcer le sens. Ce sont
pour la plupart des adjectifs.
En troisième lieu, j'ai mis ensemble les inter-
jections et les formules de salutations, des bouts
de phrase tout faits comme : à propos, coûte que
coûte, faute de mieux, fâcheux troisièine ; hélas,
enfin (nous disons même couche à nos chiens).
Naturellement, leur fréquence plus ou moins
grande dépend du milieu ; il y en a qu'on n'entend
que dans le monde, mais beaucoup aussi s'em-
ploient partout. Il me semble que cette habitude
doit vous surprendre, puisque chez vous elle est
inconnue ; c'est à peine si, dans quelques milieux
plus ou moins cosmopolites, on emploie les expres-
sions faire du footing, high life, struggle for life ou
d'autres analogues ; mais ce ne sont pas là ce
1. Schuchardtj dans Zeitschrift f. roman. PhiloL, XXVIII,
129.
84 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
que j'appelle des mots de la conversation. A
Rome il semble bien qu'on a eu quelque chose
de pareil ; dans ses lettres, Cicéron se sert assez
souvent, pour nuancer son idée ou simplement
pour s'amuser, d'expressions grecques, par exem-
ple : « ut jam Tzpo; -h T.pô-ze^o'/ revertar », « quare
celeritas nostri reditus à [AîTa|jL£Ar|Toç débet es-
sere ». C'est sans doute le ton de la conversation.
Je me demande si ce n'est pas ici que je dois
placer deux noms de parenté dont l'un a défi-
nitivement remplacé le terme germanique. Ces
deux mots sont taie, qu'au moyen âge les Français
employaient pour « grand'mère », et tante. Seul
le dernier a subsisté. Je note, dès maintenant,
que nous avons un mot indigène pour « oncle »,
contrairement à l'allemand qui, à côté de Oheim,
se sert de Onkel.
Je passe à l'homme individuel.
Nous employons des termes français pour un
certain nombre de parties du corps et il semble
bien qu'il y en ait qui nous viennent de l'hôpital
ou du laboratoire ; ce sont donc des termes
« techniques ». Pas tous cependant.
Je relève le mot blond. Comme cette couleur
de cheveux est plutôt propre aux Germains
qu'aux Romans, il y a lieu de s'étonner que,
pour l'exprimer, nous soyons allés chercher un
mot chez vous. On pourrait songer à expliquer
cet emprunt par la littérature ; vous savez que les
FRANÇAISE EN HOLLANDE 85
vieux poètes n'aimaient pas les brunes, et Ronsard,
au xvi^ siècle, dans une ode aux filles de Henri II,
est encore un peu embarrassé pour louer leur
beauté, justement parce qu'elles ne sont pas
blondes. Il s'en tire assez ingénieusement :
Divin est votre lignage,
Et le brun que vous voyez
Rougir en votre visage
En rien ne vous endommage
Que trois Grâces ne soyez.
Les Charités sont brunettes.
Bruns les Muses ont les yeux,
Toutefois belles et nettes,
Reluisant comme planètes
Parmi la troupe des dieux.
Voici cependant une autre explication. Ne
serait-ce pas que le contraste qu'ils formaient
avec les Français aux cheveux noirs a fait que
nos ancêtres se sont rendu compte de la différence
de la couleur des cheveux et que, n'ayant pas de
mot pour exprimer ce qu'ils n'avaient pas encore
remarqué, ils l'ont emprunté aux Français dès
qu'ils en ont eu besoin ?
Les actions corporelles pour lesquelles nous
employons un mot français sont toutes accompa-
gnées de mouvements énergiques. Il n'y a qu'un
mot qui fasse exception, c'est tâter, qui a passé
aussi en anglais et en allemand. Est-ce comme
86 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
terme médical qu'il est entré en néerlandais ?
Nous possédons un très grand nombre de termes
médicaux français.
Parmi les mots qui marquent les circonstances
de la vie (richesse ou pauvreté) seuls ceux qui
expriment le luxe sont chez nous d'origine fran-
çaise.
Viennent les « mœurs ». Il y a beaucoup de
mots français chez nous pour des mœurs mauvaises,
bien plus que pour les mœurs convenables. D'en
conclure que les Français ont la spécialité de cet
étrange article d'exportation, serait par trop
puéril. D'ailleurs, à ceux qui voudraient exijliquer
ainsi la présence de ces mots en Hollande, je
pourrais répondre qu'il faut pourtant que les
Hollandais aient eu besoin de ces termes défavo-
rables, et ainsi le reproche retomberait sur nous.
Le fait est que ces mots doivent d'être empruntés
par nous à la nécessité où nous étions de nommer
ces concepts par des euphémismes, et comme tels
le mot étranger, nous le verrons plus tard, est
tout désigné. On pourrait ajouter qu'une vie déré-
glée présente plus de variété que l'existence d'un
bon père de famille, de sorte qu'il faut plus de
mots pour tout exprimer.
Voici le groupe le plus petit : il se compose des
termes qui désignent la disposition d'esprit, le
caractère, l'intelligence. On voit que, plus le
concept devient intérieur, plus le nombre de mots
FRANÇAISE EN HOLLANDE 87
étrangers diminue. Quant à la proportion entre
les différents opposés, les listes nous apprennent
qu'il y a plus de mots pour « colère » et « chagrin »
^ue pour « gaieté » et « plaisir », plus pour « cou-
rage » que pour « lâcheté ». Il va de soi que je ne
suis pas plus disposé à tirer de cette dernière pro-
portion des conclusions en faveur des Français,
que je ne l'étais tout à l'heure à tourner cette
arme contre eux. Le « courage » étant plus éner-
gique, se montrant plus que la « lâcheté », a néces-
sairement plus de noms dans la langue. Entre
le nombre des mots pour « chagrin » et ceux pour
« plaisir » la différence numérique est insignifiante.
Et c'est heureux pour moi, car si je devais expli-
quer pourquoi le peuple le plus gai a cédé de
préférence des mots lugubres aux gens sérieux du
Nord, je serais vraiment un peu embarrassé.
Restent les termes dont la signification est
trop générale, trop vaste pour qu'il soit possible
de leur assigner une place dans nos listes. Il y a,
parmi eux, plus de mots abstraits que de termes
concrets ; les adjectifs et les verbes sont très
nombreux. Il est probable qu'ils ont été introduits
en néerlandais avec une seule de leurs significa-
tions et que, par suite du contact prolongé des
Hollandais avec la France, ils ont peu à peu pris
chez nous les autres sens qu'ils avaient en fran-
çais. Mais nous ne pouvons pas connaître cette
88 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE
première signification. Tout ce qu'on peut dire,
c'est que ce sont les mots qui se sont le plus
intimement liés au hollandais et qui sont chez
nous d'un emploi universel. En voici quelques-
uns : fait, manière, ordre, place, point, série,
troupe ; constant, égal, fin, plat, présent, rond ;
coûter, former.
J'ai renvoyé — vous vous le rappelez — la
discussion des occasions qui ont pu amener l'intro-
duction de termes « non techniques », au moment
où je vous aurais fait connaître en gros quels
sont ceux qui s'emploient chez nous. Ce serait
donc maintenant que j'aurais à aborder ce sujet,
à rechercher quels moyens de contact entre la
France et la Hollande ont été assez puissants pour
amener l'emprunt de mots « non techniques ».
Mais, ainsi que je l'ai déjà annoncé, j'aurai
d'abord à parler des autres traces que le contact
avec la France a laissées dans notre langue. C'est
donc de ces faits que je traiterai dans la première
partie de ma prochaine leçon, quitte à revenir
ensuite à l'explication de la présence dans notre
langue des mots « non techniques ».
TROISIÈME LEÇON
Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi de vous rappeler que, dans mes
deux dernières leçons, j'ai essayé de fixer avec
plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'ici les
occasions qui ont pu causer l'introduction de
mots français en néerlandais. Il s'agissait de savoir
par quelles voies un mot français a passé la fron-
tière. Vous vous rappelez ma grande division en
mots « techniques », qui désignent des objets
ou des concepts français importés ici et appor-
tant leur nom ; et en mots « non techniques »,
servant • à nommer des concepts qui ont dû
être connus de nous bien avant que nous soyons
entrés en contact avec les Français, parce que
ces concepts sont propres, non pas à un seul
peuple, mais à l'iuimanité : ce sont des qualités,
des sentiments universels. J'ai cherché quelques
données que les mots « techniques » ajoutent Ã
celles fournies par l'histoire : elles prouvent que
l'influence française a dû s'exercer par les livres
aussi bien que par le contact personnel, et que
c'est surtout par ses qualités de synthèse que
90 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
l'esprit français a pu combler des lacunes dans
notre culture.
Pour ce qui est des mots « non techniques », il
est plus difficile de déterminer avec précision ce
qui a donné lieu à leur entrée dans notre langue,
parce qu'on ne peut pas les rattacher à un évé-
nement en quelque sorte historique. Nous aurons
aujourd'hui à étudier, sinon les conditions et
l'époque précise de l'emprunt de ces mots, du
moins les conditions générales qui ont pu amener
leur fixation dans notre langue.
Seulement, j'ai déjà annoncé qu'on ne doit pas
séparer ces mots « non techniques « des autres
éléments français que possède notre langue et
dont je vais vous parler d'abord.
Autres éléments français en néerlandais.
A côté des mots que nous avons empruntés
tout faits, tels qu'ils s'emploient chez vous, nous
appliquons des procédés de formation qui sont
également d'origine française. Si les mots « non
techniques » sont déjà plus probants pour l'in-
fluence française en Hollande que les termes
« techniques », combien plus n'est-ce pas le cas
pour ces éléments formateurs ? Quand, par
exemple, pour faire un mot nouveau, nous em-
FRANÇAISE EN HOLLANDE 91
ployons un suffixe français, cela prouve que nous
connaissons de très près, pour les avoir entendu
prononcer une infinité de fois, des mots français
qui présentent ce suffixe. C'est à cause de la haute
signification qu'ils ont pour la connaissance des
relations de nos deux pays que ces procédés de
formation doivent être traités avec les mots « non
techniques », et encore pour cette raison que,
pas plus que pour ceux-ci, on ne peut préciser
l'occasion de leur introduction en néerlandais ;
vous comprenez qu'il ne sera pas possible de
déterminer le moment où l'on a pour la première
fois appliqué tel ou tel suffixe étranger.
Il sera utile de distinguer les différents cas qui
se présentent et de nous demander quel est le
travail psychologique dont ces diverses formations
sont les signes.
Nous formons, au moyen d'éléments français,
aussi bien des mots français que des mots
hollandais. Les premiers ou bien se com-
posent d'éléments français ou bien ne sont que la
combinaison de mots français. Les seconds pré-
sentent la réunion d'un radical hollandais et
d'un suffixe ou préfixe français, ou bien, inver-
sement, d'un radical français et d'un suffixe néer-
landais. En outre, il arrive que nous habillons un
mot néerlandais à la française et que nous tra-
duisons un mot français. Enfin, la question se
pose de savoir si la syntaxe et la morphologie du
92 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
néerlandais sont redevables au français de cer-
taines tournures.
Nouveaux mots français formés au moyen
d'éléments français.
a) Voici des composés et des dérivés que le
français ne connaît pas et qui s'emploient en
néerlandais :
déballoter, déballotage — principiel — haronnesse, dan-
seresse, régeniesse, secrétairesse — accuratesse, secretesse —
comploteur — modieux, questieux (« douteux ») — avocatie^
piquanterie — livrancier (« fournisseur ») — arlilleriste,
aslronomiste, athéisle, coloniste (« colon »), componiste
(« compositeur »), spiriliste (« spirite »), styliste — faillis-
sement (« faillite «) — génialité — agenture (« agence »),
avocature, titulature, vacalure (« vacance ») — accolader,
antichambrer, candider (« poser la candidature »), contre-
bander, dominer (« jouer aux dominos »), dueller, narcotiser^
normaliser, por traiter, proviander, subsidier, tantaliser.
A propos de ces verbes, je cite une anecdote
qui prouve que, avant d'attribuer ces nouvelles
formations au néerlandais, il faut y regarder Ã
deux fois.
En 1691, Racine écrivait à son fds, qui était en
Hollande et dont les expressions se ressentaient
d'un séjour de quelques années à La Haye :
« Mon cher fils, vous me faites plaisir de me
FRANÇAISE EN HOLLANDE 93
mander des nouvelles : mais prenez garde de ne les
pas prendre dans les gazettes de Hollande ; car
outre que nous les avons comme vous, vous y
pourriez prendre certains termes qui ne valent
rien, comme celui de recruter, dont vous vous
servez, au lieu de quoi il faut dire faire des re-
crues ^ ». Or, on pourrait songer un moment Ã
rapprocher ce verbe de ceux que je viens de nom-
mer et à admettre que Racine le fds a dû l'ap-
prendre en Hollande. Mais cette explication est
impossible, puisque recruter est devenu tout Ã
fait français ; il est inadmissible qu'un mot fran-
çais ait été imposé au français par un peuple
étranger. A mon avis, il est certain qu'au moment
où Racine le père écrivait sa lettre, recruter existait
déjà en français, sans encore être admis dans le
langage des « honnêtes gens » et pas davantage, Ã
plus forte raison, dans la langue écrite. Or, en
Hollande, ce mot avait, plus tôt qu'en France,
dépouillé son caractère un peu familier, et était
devenu un terme dont on pouvait aussi se servir
en écrivant. Racine le fils avait donc bien subi
l'influence du milieu où il avait vécu ; et à ce
propos je cite un autre passage, dans une lettre
de son père, de 1698 : « Votre relation du voyage
que vous avez fait à Amsterdam m'a fait un très
grand plaisir. Je n'ai pu m'empêcher de la lire
1. Wciss, 0. l., II, 95.
94 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
à MM. de Valincourt et Despréaux. Je me gardai
bien en la lisant de leur lire l'étrange mot de
tentatif, que vous avez appris de quelque Hollan-
dais, et qui les aurait beaucoup étonnés ^. » On
sait que les Hollandais, de même que les Belges,
ont la mauvaise habitude de dire i'euf au lieu de
veuve, Belche pour Belge, etc. Pour en revenir Ã
recruter, il semble bien que c'est le seul verbe
dérivé qui se montre chez nous plus tôt qu'en
français. Mais je n'oublie pas que, dans la langue
familière en France, cette dérivation est plus
riche qu'on ne croirait (je cite par exemple ovation'
ner ^). Et j'ai à dessein laissé de côté le verbe
procéder (« faire un procès »), qui existe dans
la vieille langue.
Je crois pouvoir ajouter à ce groupe les mots
formés chez nous de vocables français, par un pro-
cédé qu'on a appelé « dérivation régressive ^ », qui
consiste à dépouiller le mot, regardé, à tort ou
non, comme un dérivé ou un composé, d'une syl-
labe initiale eu finale : ainsi, aristocrate est formé
6! aristocratie, sui le modèle de groupes comme
acrobate acrobatie, où c'est inversement le mot en
'ie qui est le dérivé. C'ei.t de cette façon que nous
avons fait les mots pseudo français suivants :
1. Ibidem, p. 96.
2. Cf. Nyrop, Grammaire historique de .:( .ajiguc iraU'
çaise, III, 195,
3. Ibidem, p. 241.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 95
anatome (« anatomiste »), formé chez nous de
anatofnie, biologue, embryologue, étymologue (« éty-
mologiste »), généalogue (« généalogiste »), miné'
ralogue (« minéralogiste »), pathologue (« patholo-
giste »). Ces mots ont peut-être été forgés d'après
l'analogie de mots français comme archéologue,
astrologue, géologue, mythologue, philologue, psy-
chologue. Mais il n'est pas impossible que le mot
néerlandais iheoloog (« théologien ») qui nous
vient du latin theologus adapté à la prononciation
française, ait été le point de départ. Dans ce cas,
ces formations régressives devraient être placées
dans le groupe des mots nouveaux formés au
moyen d'éléments néerlandais. Il en est de même
de quelques substantifs post-verbaux, comme
attest (« attestation »), export (« exportation »),
import (« importation »). Ce mode de formation
étant toui aussi usuel en néerlandais qu'en
français, on ne peut pas savoir laquelle de ces
deux langues a fourni le modèle.
Maintenant, voici quelques observations au
sujet de ces mots.
D'abord, nous retrouverons plus tard à peu près
les mêmes suffixes dans les mots formés d'un
radical néerlandais et d'une terminaison fran-
çaise. Ce sont des suffixes qui ont un sens
collectif, généralisateur, et qui forment des noms
de personnes exerçant une profession. Or, je rap-
96 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
pelle que, parmi les mots « techniques », un très
grand nombre avaient justement une de ces signi-
fications.
Puis, il est intéressant de rapprocher d'autres
langues qui, elles aussi, forment des mots français
au moyen de terminaisons françaises.
Belgique^: casquetterie, fagoterie, friserie {« boutique
de coiffeur »), parapluiterie — chaisière (« loueuse de chaises
à l'église »), légumier (« marchand de légumes »), livrancier
(« fournisseur »), verdurier, vigilantier (« loueur de voitures »)
— rampisle (« fabricant de rampes ») — écoler (« élever »),
scrutiner (« voter par scrutin »).
Suède^ et Allemagne^: baronnesse — faillis-
sement — agenture, avocalure.
On voit que ce sont encore les mêmes suffixes
que chez nous. Je rappelle en outre que le suffixe
italien -iero est emprunté du français.
Enfin, pour ce qui est de la date, on peut dire
que -âge, -el, -ie, -ier appartiennent à la plus an-
cienne couche de mots empruntés, tandis que
1. Comte de Caix de Saint-Amour, dans « Revue hebdo-
madaire >' du 12 août 1911 ; cf. Gustave Cohen, Le Parler
belge, dans les « Actes du Congrès International pour
l'extension et la culture de la langue française » (1905).
2. A. Nordfclt, Om Franska Lânord i Syenska, dans
« Nyfilologiska Sallskapets i Stockholm Publikation »,
1901^^.
3. G. Rûmelin, Die Berechtigung der Fremd<,vôrter (Frei-
burg i. B., 1887).
FRANÇAISE EN HOLLANDE 97
•esse, -iste, -lire sont plus récents chez nous et,
d'ailleurs, y sont moins fréquents.
Ceux qui forment de nouveaux mots en ajoutant
un suffixe ou un préfixe français à un radical
également français doivent posséder votre langue
à peu près comme ils possèdent leur idiome
maternel ; pas assez cependant pour rester tou-
jours dans les limites que l'instinct linguistique
des Français oppose à la formation de néolo-
gismes. Vous avez sans doute souvent remarqué
la désinvolture avec laquelle les étrangers forment
des mots français qui vous sont inconnus. C'est
là en même temps une preuve de leur connaissance
de votre langue, et une preuve d'ignorance. Car
le fait qu'on se sent assez à l'aise dans cette langue
pour y appliquer des procédés qu'on peut se per-
mettre et qu'on se permet dans le langage mater-
nel, suppose une grande familiarité avec la langue
étrangère. Mais, d'autre part, une étude appro-
fondie d'une langue qui n'est pas la nôtre doit
nous amener au respect des formes existantes ;
rien n'est plus dangereux, pour un étranger, que
de faire des mots dans une autre langue, parce
qu'une chose qu'il ne pourra jamais acquérir,
c'est l'instinct de la langue étrangère.
Ces mots nouveaux français n'ont pu être
formés chez nous que dans un milieu où le français
a été la langue de la conversation. Nous verrons
plus tard toute l'importance de ce fait.
7
98 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
h) Il en est de même des expressions formées
de mots français. J'en nomme quelques-unes :
être dans la contremine (« être toujours d'un avis contraire »
c'est primitivement un terme de bourse) — ce n'est pas
jurer gros (« cela ne prouve pas grand'chose ») — jouer
rendez-vous (« avoir mal au cœur »).
Nouveaux mots néerlandais formés au moyen
d'éléments français.
Ici nous distinguons aussi deux groupes, qui,
pour l'appréciation du rôle du français chez nous,
sont d'une valeur inégale.
a) On ajoute un suffixe ou un préfixe fran-
çais à un radical n é e r 1 a n da i s. Ce sont
surtout : -âge, -ie (-erie), -ier, -iste, -té (sous la
forme dialectale -teit) ; -té, -ie et -ier sont de-
venus, on peut le dire, des suffixes néerlandais ;
un seul préfixe : aarts- (arche-).
Je constate que, parmi les mots empruntés^ il
y en a un très grand nombre qui ont une de ces
terminaisons, ce qui explique que ce sont surtout
ces désinences-là qui sont devenues vivantes chez
nous. Puis, remarquez que ce sont les mêmes
suffixes que ceux que nous ajoutons à des radi-
caux français.
Si les mots français nouvellement formés prou-
FRANÇAISE EN HOLLANDE 99
valent surtout qu'il a dû y avoir chez nous des
personnes pour qui le français était une seconde
langue maternelle, qui parlaient souvent, sinon
toujours, cette langue, ceux qui composent le
groupe que nous étudions dans ce paragraphe
contiennent un autre enseignement : ils attestent
combien l'emploi des mots français formés au
moyen d'un de ces suffixes, a dû être fréquent
chez nous.
On pourrait se demander si ces formations
appartiennent au groupe social qui, chez nous,
a créé des mots français. Voici ce qu'on peut
affirmer à ce sujet. Comme les suffixes sont
français, il faut qu'ils aient été très familiers Ã
ceux qui s'en sont servis comme des outils de
angue ; d'autre part, les concepts fondamentaux
se sont présentés à leur esprit en néerlandais, ce
qui prouve que, s'ils parlent, lisent ou entendent
beaucoup de français, cette langue n'a pourtant
pas encore empiété sur la langue maternelle. 11 y
aurait donc, entre ces deux groupes, une différence
graduelle par rapport à leur familiarité avec le
français. D'ailleurs, la même personne, à des
moments différents et selon le milieu où elle se
trouve, peut être plus ou moins dominée par la
langue étrangère ; les deux langues se trouvent
dans son esprit dans une position d'équilibre
instable.
On se sert souvent du terme de « bilingue ». C'est
100 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
à dessein que j'évite de l'appliquer ici, parce que
de véritables bilingues il n'y en a pas. Nous
n'avons tous qu'une seule langue dans laquelle
nos pensées s'expriment spontanément. Cette
langue peut être plus ou moins homogène, elle
peut contenir des éléments d'origine diverse, mais
à chaque concept doit correspondre, à un moment
donné, une seule forme, qu'elle appartienne à la
langue maternelle ou à la langue étrangère. A
mesure qu'on possède mieux une langue autre
que la sienne, on doit perdre du côté de sa langue
propre. Cette perte, et l'adoption de la langue
étrangère sera d'autant plus rapide qu'on a
moins d'instruction et qu'on a moins pensé ; car,
chez ceux qui n'ont que peu d'idées, les modes
d'expression de la langue maternelle ne sont que
flottants, puisqu'ils n'ont pas eu à quoi s'accro-
cher. Les bonnes suisses qui sont si nombreuses
en Hollande et qui souvent n'ont eu qu'une ins-
truction superficielle, perdent leur langue très
vite : il suffit quelquefois d'une année pour qu'elles
émaillent leur conversation des plus atroces
batavismes. Et même ceux qui apprennent la
langue étrangère par l'étude et qui ont l'habitude
de se rendre compte de la forme où ils moulent
leur pensée, ne se perfectionnent pas impunément
dans une langue étrangère.
b) On ajoute un suffixe ou un préfixe n é e r -
FRANÇAISE EN HOLLANDE 101
landais à un radical français. Ce suffixe
peut ou bien ajouter une nouvelle idée ou bien
ne rien ajouter au sens du radical.
a. Le suffixe forme un nom de femme d'un
radical français exprimant un nom d'homme, ou
sert à dériver des verbes néerlandais de substan-
tifs français, par exemple :
pelgrimminne (formé de pelgrim, qui est le français
« pèlerin ») — bankroeten (« faire banqueroute »), kaarten
(« jouer aux cartes »), plezieren (« procurer du plaisir »),
spijten (« éprouver du dépit ») — bepeinzen (« penser à »).
^. Le suffixe ou le préfixe est tautologique :
-er (marque l'agent) : dragonder (« dragon »), medecijner
{« médecin »), Karthuizer (« Chartreux ») — -inné (marque
le nom de femme) : regentinne (« régente ») — -schap
(marque l'action) : ambassaetschap (« ambassade ») —
-ies (forme des adjectifs) : barbaries, enthousiasties, frag-
mentaries, nomadies, parasities, proiectionisties — -S (forme
des adjectifs) : barbaars, puriteins — aanpart (« part »),
ontramponeren (a. fr. « ramposner »), vernegligeren, ver-
ruïneren, voorbij passer en.
Ces derniers composés ont été faits sur le modèle
des mots hollandais correspondants. Le suffixe
-ies a quelquefois un sens légèrement péjoratif ;
sa grande extension en hollandais doit être en
partie attribuée à l'influence de l'allemand.
Tâchons d'apprécier ces faits. Pour que, d'un
102 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
mot français, on forme un nouveau mot au moyen
d'un suffixe néerlandais, il faut que, dans l'esprit
de celui qui parle, ces mots français aient perdu
leur caractère étranger, et je crois que c'est lÃ
l'intérêt que ce groupe présente pour notre étude.
Ce n'est pas un hasard que ces nouvelles formations
appartiennent surtout à la langue populaire : il
est évident que, moins on pratique soi-même le
français, plus cette assimilation de mots français
aux mots indigènes qui fait qu'on les traite sur
le même pied et leur fait subir les mêmes change-
ments, doit être naturelle et facile. Dès mainte-
nant, j'insiste sur le fait, auquel je reviendrai
plus tard, que pour comprendre le rôle du français
en Hollande, il faut tenir compte de la classe très
nombreuse de gens qui, dans leur parler, admettent
des mots du français, sans qu'eux-mêmes ils
parlent cette langue. Il arrive qu'ils le lisent,
comme ce directeur d'Ecole normale dont parle
Victor Cousin dans son Rapport et que j'ai men-
tionné dans ma première leçon : les mots français
ne vivent pas pour eux, ils les traduisent avec
plus ou moins de rapidité et plus ou moins cons-
ciemment, et par là ils les sentent peu comme
termes étrangers. Et ceux qui ne lisent pas même
le français, ne connaissent les mots français que
pour les avoir entendu prononcer par des com-
patriotes plus versés dans l'idiome étranger. Ces
mots ne leur arrivent pas comme des étrangers, et
FRANÇAISE EN HOLLANDE 103
ne sont pas, dans leur esprit, aussi rigoureusement
séparés des mots indigènes que c'est le cas pour
ceux qui connaissent l'autre langue.
Un fait important, c'est que ces formations
hybrides existent dans la langue de la Hollande du
Nord dès le xiii® siècle ; dans la vieille chronique
de Melis Stoke, les verbes barater, ennuyer, mau-
dire ont déjà des préfixes hollandais.
A eux deux, ces groupes de mots français et
néerlandais attestent une profonde influence de la
France sur notre pays. Il a dû y avoir ici un certain
nombre de personnes pour qui le français n'était
plus une langue étrangère. A côté d'eux, un groupe
important de Néerlandais, tout en conservant
l'usage du hollandais, ont dû avoir une connais-
sance très familière et très vivante du français.
Enfin, l'influence de ces deux milieux a dû agir
sur d'autres où l'on ne parlait pas le français et
où, souvent, on l'ignorait.
Vous vous rendez compte que nous aurions eu
tort de n'étudier que les mots empruntés ; l'in-
fluence française se manifeste avec bien plus
d'évidence dans la hberté avec laquelle nous
prenons au français des éléments formateurs.
Aussi je ne comprends pas qu'on ait pu écrire ^ :
1. F. Mauthner, Die Sprache (Frankfurt a. M., 1906),
p. 52.
104 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
« L'emprunt de suffixes et préfixes est rare dans
les temps historiques... Aux temps anciens, où
ces syllabes étaient encore des mots isolés, ils
ont pu être empruntés comme les autres mots ».
L'étude du français en Hollande dément ces
paroles.
Mots néerlandais habillés a la française.
C'est un phénomène qu'on retrouve ailleurs,
mais qui est difficile à reconnaître. Pasquier, dans
ses Recherches de la France ^, dit : « Comme aussi
nous avons quitté plusieurs mots français pour
enter dessus des bâtards. Car de chevalerie nous
avons fait cavalerie, de chevalier, cavalier, de
embûche, embuscade, à ^attacher, attaquer ». Et dans
les Dialogues du nouveau langage françois italia-
nizé ^ de Henri Estienne, je lis : « On se moque
bien de ceux qui... aiment mieux dire chevalerie
que cavalerie ». Or, de tous ces exemples, il n'y a
(\\i embuscade qui puisse être considéré comme une
adaptation d'un mot français à son synonyme
italien. Car cavalerie et les autres ont dû être
empruntés de l'italien indépendamment de leurs
correspondants français : en effet leur significa-
1. Pasquier, o. /., VIII, 3.
2. H. Estienne, o. l, I. 347.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 105
tion est trop différente de celle des mots italiens
pour qu'on puisse les identifier avec ceux-ci.
M. Brunot ^ cite d'autres exemples du xvi® siè-
cle : façoregger, ragioner, guirlande, etc. ; il n'en
subsiste que quelques-uns. M. Sainéan ^ enfin
vient de montrer que bizarre, emprunté de l'ita-
lien, n'a triomphé qu'après un siècle de lutte de
higearre, mot méridional, qui, de son côté, exerça
une action sémantique sur son rival plus heu-
reux.
Il est évident qu'entre deux langues étroite-
ment apparentées, comme l'italien et le français,
une influence de cette nature devait être plus
fréquente qu'entre le français et le néerlandais ;
il en est d'autant plus intéressant qu'il arrive que
des mots étrangers, non empruntés à votre langue,
produisent sur le peuple l'effet d'être français, et
alors il ajoute quelquefois à leur air étranger
quand il trouve qu'ils ne l'ont pas suffisamment.
Soit le mot latin motor (« moteur ») que, d'ordi-
naire, nous accentuons sur la première syllabe ;
il devient dans la langue populaire souvent motôr,
avec accent sur la syllabe finale. Il faut donc
qu'instinctivement le peuple se rende compte de
la différence entre l'accentuation française et
1. O. /., II, 208.
2. L. Sainéan, Rabelaesiana, dans « Revue des Etudes
rabelaisiennes », X, 271.
106 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
l'accent germanique, qui est initial : or, pour en
arriver là , il est nécessaire qu'il ait souvent
entendu prononcer des mots français et que, dans
sa langue à lui, il en existe beaucoup. Voilà une
nouvelle preuve en faveur de l'influence fran-
çaise.
Et voici un cas d'adaptation très curieux. De
cartonnier nous faisons cartonnière, sans doute
parce que le suffixe -ière nous semble, à cause de
son e ouvert long, qui est inconnu dans des mots
néerlandais, plus « français » que -ier.
Traductions.
Quelquefois des mots français ou des expres-
sions françaises sont traduits en néerlandais et
vont faire partie de notre lexique. Il est difïicile
de reconnaître ces traductions et il faut un hasard
heureux pour pouvoir se prononcer avec certitude
sur leur origine. Voici ({uelques cas où le fait de
la traduction est assurée : elle peut être complète
ou partielle.
a) Traduction complète : te hovede komen
(« voiiir à chef » ; le holl. hoofd ne signifMî guère « bout ») ;
Bchoondochler (« belle-fille »), Ideinzoon (« petit-fils » ;
l'invariabilité de l'adjectif prouve que sa combinaison
avec le substantif n'est pas un produit spontané chez
noub).
FRANÇAISE EN HOLLANDE 107
b) Traduction partielle : a. Suffixe traduit :
rederijker («. rhétoricien »), subtilike (« subtilement ») —
p. Préfixe traduit : intreie (« entrée »), miskief (« meschief »),
verpozen (« reposer ») — 7. Radical traduit : germainneef
(« cousin germain ») — 5. Réunion de mot français et de sa
traduction : nul en van gêner waarde, part noch deel.
Vous savez que des combinaisons comme celles
que je cite en dernier lieu, se rencontrent dans
d'autres langues également. Voyez H. Estienne ^ :
« Je vous ferai entendre, quant à l'usage des mots
italiens, une autre sorte de sciocchesse..., c'est qu'ils
usent du mot Italien et puis adjoustent le Fran-
çès. » Au xvi^ siècle, on rencontre chez les auteurs
français souvent des combinaisons de verbes fran-
çais avec leur correspondant latin, par exemple
lauer et ahluer ^. Et en rétoroman on dit : Par
utile et nUtze, Zèle et Eifer ^, joignant ainsi au
mot roman l'équivalent allemand.
Une observation encore au sujet des traductions
précitées. Il arrive qu'il est malaisé de les distin-
guer des combinaisons d'un radical hollandais
avec un suffixe français. Prenons le néerlandais
maerschalkie. Est-ce une traduction partielle (c'est-
à -dire une traduction du radical) de marisauchie,
1. 0. l, I, 182.
2. Tijdschrift voor Ned. Taal en Lcllcrk., XXIII, 25.
3. R. Brandstetter, Dos Schweizerdeulsche Lehngut im
Romontschen (Luzcrn, 1905), p. 82.
108 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
OU faut-il considérer ce mot comme un dérivé,
formé chez nous de maerschalk avec le sufiixe
-ie ?
On a, dans les derniers temps, plus d'une fois
relevé l'importance de ces traductions pour l'his-
toire d'une langue. Je me fais un plaisir de citer
ici quelques lignes d'un des livres les plus nou-
veaux, les plus riches en perspectives qui aient paru
dans les derniers temps ^ : « C'est une erreur que de
faire une distinction rigoureuse entre l'emprunt et
le calque; ils diffèrent dans leur forme extérieure,
mais très peu par leur origine et leurs caractères
fondamentaux ; ils ont une seule et même raison
d'être et une égale influence dans la formation
du vocabulaire... On ne comprend pas encore
l'extension et l'importance de cette forme de
l'imitation qu'on surprend dans les replis les plus
cachés de la langue, mais plus tard il apparaîtra
que l'emprunt n'est qu'une variété d'une tendance
générale, que sa diffusion est bien moins grande
que celle du calque, et peut-être prendra-t-on
alors de plus haut la question du « Fremdwort »...
Dans cinquante ans on ne concevra plus de diction-
naire étymologique qui ne tiendra pas compte...
de l'étude systématique des mots introduits par
traduction. »
1. Bally, Traité de Stylistique française (Heidelberg,
1909), p. 50.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 109
Et un savant allemand, M. Mauthner, dans un
livre spirituel et paradoxal ^, renchérit encore
sur Bally dans l'importance qu'il attache à ces
traductions. Il en distingue deux espèces. Tantôt
le mot étranger est rendu par un mot déjà existant
dans la langue maternelle, auquel on donne une
nouvelle signification, conforme à celle du mot
étranger, par exemple geest (« esprit », au sens de
« vivacité piquante de l'esprit »), woord (au sens de
« parole d'honneur »), stem (« voix » dans une
élection). Tantôt, pour rendre le terme étranger,
on forme un mot avec des éléments indigènes,
par exemple weldaad (« bienfait «), uitdrukking
(« expression »).
M. Mauthner reproche aux linguistes de signaler
le phénomène simplement, sans en faire ressortir
l'importance capitale ; d'après lui, ce procédé a
plus fait qu'une langue universelle pour rappro-
cher les peuples qui sont à la tête de la civilisa-
tion 2.
A ce sujet, je me permets de vous faire remar-
quer d'abord qu'il est certain que, parmi les
« Kulturvôlker », il s'établit une manière de penser
identique. Mais la difficulté consiste à séparer ce
qui est spontané de ce qui est emprunté. Il est
relativement facile de réunir un certain nombre
1. Mauthner, o. /., p. 56 et 58.
2. Ibidem, p. 43.
110 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
de termes scientifiques (par exemple des termes
grammaticaux) que les savants puristes ont tra-
duits, syllabe pour syllabe, du latin ou du fran-
çais. Ce sont là des termes « techniques » qui
rentrent dans le groupe des mots internationaux
dont — vous vous le rappelez — la patrie est
souvent difficile à découvrir. Mais quand il s'agit
d'une expression ou d'un mot appartenant à la
langue usuelle, il est déjà plus difficile d'admettre
une action aussi consciente, aussi voulue de la
part de ceux qui parlent. Et, si je ne me trompe,
les traductions partielles que je viens de citer
sont déjà beaucoup plus instinctives ; on ne
s'imagine pas quelqu'un qui, voulant exprimer en
hollandais cousin germain, traduit sciemment le
substantif en gardant l'adjectif. Ici nous sommes
dans le domaine de la subconscience, oîi se produit
la majeure partie du labeur linguistique. Parler
de purisme à propos de ces mots est un contre-sens.
Au lieu de « traduction », mieux vaudrait nommer
ce fait linguistique une « transposition instinc-
tive ».
Par cette observation je ne veux aucunement
amoindrir le rôle de la traduction dans l'évolution
d'une langue ; au contraire, en insistant sur le
caractère non conscient d'une partie des calques,
ceux qui n'appartiennent pas au domaine de la
science ou de l'art, je crois contribuer à augmenter
l'importance que nous devons y attacher.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 111
Un scrupule qui me vient à propos des paroles
du savant allemand, c'est qu'on ne peut pas
songer à déterminer les cas où la signification d'un
mot a été changée par l'influence d'un terme
étranger. Que savons-nous des lois qui régissent
l'évolution de la signification ? Y en a-t-il ?
Mauthner cite l'exemple de geist, qui finit par
signifier « qualité d'être spirituel, amusant ».
E est possible qu'il y ait là une influence fran-
çaise ; cependant je fais remarquer qu'en hollan-
dais, où la même évolution de signification se
produit, geest et geestig présentent une grande
analogie avec le mot vernuft^ qui commence par
signifier « intelligence » et devient synonyme
d'esprit, sans qu'ici on puisse songer à l'influence
du français, parce que vernujt et esprit n'ont rien
à faire ensemble, tandis que geest et esprit ont du
moins une signification primitive identique, c'est-
à -dire « la substance non corporelle ». Il faut donc,
pour que l'imitation soit assurée, que les rapports
qui existent entre l'original et le calque soient si
étroits qu'ils ne permettent pas de croire à une
coïncidence fortuite. C'est le cas, par exemple, du
latin ficatum, copié sur le grec o-uxcotÔv. Dans
un article célèbre consacré à l'étymologie de
ficatum, Gaston Paris dit ^ : « Il y a longtemps
1. G. Paris, « Ficatum » en roman, dans « Miscellanea
Linguistica in onore di G. Ascoli » (Turin, 1901).
112 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
qu'on a remarqué le parallélisme du sens de
T'JxwTov en grec et de ficatum en latin ; mais
on n'a pas assez dit que ce parallélisme ne saurait
être fortuit. Il serait trop surprenant qu'une
évolution sémantique aussi singulière, faisant
passer un mot d'abord du sens de « nourri de
figues » à celui de « foie d'animal nourri de figues »,
puis à celui de « foie » en général, se fût faite indé-
pendamment chez deux peuples. Le mot latin
n'est qu'une adaptation du mot grec, et celui-ci
a passé en latin avec les sens qu'il avait, seul,
spontanément développés. » Dans ce cas-ci le fait
de la traduction est donc assuré.
Voyons maintenant à quelle place ces traduc-
tion doivent être mises dans la série des éléments
français en néerlandais. Bien entendu, je laisse
de côté les traductions de termes « techniques »,
comme n'appartenant pas à notre sujet actuel.
Prenons un exemple : courir risque, que nous
rendons par gei>aar lopen, et l'allemand par
Gefahr laufen. Celui qui, pour la première fois,
a employé cette traduction a dû sentir dans cette
expression, malgré l'unité de l'idée, les deux parties
composantes ; cela prouve donc qu'il a été, en
apprenant l'expression française, dominé par le
souvenir des mots indigènes auxquels correspon-
daient ces parties ; il a reconstitué l'idée d'en-
semble avec les éléments indigènes qui, chez lui,
s'étaient spontanément mis à la place des mots
FRANÇAISE EN HOLLANDE 113
français. Il n'en a pas été autrement, ainsi que
nous l'avons vu, des traductions partielles. Cette
apparition simultanée d'un mot étranger et de
son correspondant indigène est surtout frappante
dans les coordonnés comme abluer et laver.
Si donc il fallait attribuer ces traductions Ã
un des trois groupes que nous avons distingués,
nous dirions que c'est dans celui des personnes
pour qui le français, tout en leur étant familier,
n'était pas encore devenu tout à fait usuel, donc
nous placerions ces traductions au même plan
que les formations nouvelles où un suffixe français
est soudé à un radical néerlandais.
Syntaxe et Morphologie.
C'est ici que je pourrais arrêter l'énumération
des éléments français en néerlandais. Cependant,
il me semble nécessaire d'indiquer encore certains
points où on a voulu reconnaître une influence
française et où, selon moi, il n'y en a pas. Si, dès
maintenant, nous avons la certitude que cette
influence a été si profonde qu'elle demande, pour
être expliquée, un contact très intime entre les
deux peuples, il sera utile de savoir qu'elle a des
limites, qu'il importe de marquer.
La syntaxe française a t-elle modifié
114 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
sur certains points la nôtre ? On a essayé de le
prouver. Chez nous, comme en France, le pro-
nom de la 2® personne du singulier a été rem-
placé par le pluriel. M. Vor der Hake i, qui a
soumis ce problème à un examen des plus atten-
tifs, arrive, au sujet du rapport que présentent
les deux langues sur ce point, Ã quelques conclu-
sions que lui-même est trop modeste pour consi-
dérer comme définitives. La grande difficulté est
naturellement que nous ne connaissons pas la lan-
gue parlée au moyen âge, c'est-à -dire de l'époque
où la substitution du pluriel au singulier comme
forme de politesse s'est produite. Tout ce qu'on
peut faire, c'est d'étudier les textes. Or, il ne me
semble pas résulter de cette étude — dont je ne
pourrai pas vous donner les détails — que le
français a dû être le facteur déterminant de la
substitution en question. Si, dès les débuts de
notre littérature, dans les œuvres courtoises tra-
duites du français, le pluriel est plus fréquent que
le singulier, cela peut s'expliquer autrement que
comme une imitation du français. Le même phé-
nomène n'a-t-il pas pu se produire indépendam-
ment en néerlandais ? Si oui, quoi de plus naturel
que, dans ces romans dont l'action se passe dans
la haute société, le traducteur se soit servi de la
1. J. A. Vor der Hake, De Aanspreekvormen in 'i Neder-
landsch, I (Thèse de l'Université d'Utrccht, 1908).
FRANÇAISE EN HOLLANDE 115
forme de politesse qu'était ce pluriel remplaçant
un singulier ?
Et, Ã ce propos, je signale ici dans les langues
germaniques des évolutions parallèles à celles des
langues romanes et pourtant indépendantes : on
n'a pas encore, que je sache, relevé ces correspon-
dances, et je crois qu'elles mériteraient d'être
prises en considération. Les langues romanes et
les langues germaniques deviennent de plus en
plus analytiques (les cas sont remplacés par des
prépositions, le rôle des auxiliaires devient de
plus en plus prépondérant, l'idée subjective est
de moins en moins exprimée par le subjonctif, et
plutôt par des mots isolés) ; ces langues emploient
toutes l'imparfait du futur pour le conditionnel ;
elles expriment l'idée optative par le verbe pou-
çoir, etc. Qui est-ce qui voudrait attribuer ce
parallélisme à une imitation ?
Or, cela doit nous rendre sceptiques sur les
autres cas où l'on a essayé de constater l'influence
de la syntaxe française. Certaines constructions
ne seraient que des calques du français : heureu-
sement que, la double négation, la négation dans
le second membre d'une comparaison, l'intransitif
exprimé par la forme réfléchie du verbe, l'emploi
de l'article partitif i. Un savant suédois, M. Lange,
1. F. Kluge, dans Grundriss der german. Philol.t 2^ édi-
tion, I, 1071 et suiv.
116 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
a dit à ce sujet des choses excellentes ^, mais Ã
mon avis il va encore trop loin. Il dit ceci : « On
peut admettre que l'exemple du français a aidé
à répandre davantage en allemand — et cela
s'applique en partie aussi au néerlandais — des
constructions qui existaient simultanément en
français et en allemand, mais de là à les considérer
comme des gallicismes, il y a loin. »
Dans l'état actuel de nos connaissances, je me
refuse à admettre une influence du français sur la
syntaxe du néerlandais ; à mon avis toute la
structure intérieure, toute l'armature de la langue
est à l'abri des influences étrangères. Et je suis
heureux de lire chez M. Brunot ^ : « Je ne crois
pas non plus à certaines transformations de la
syntaxe. » Les analogies que présente la syntaxe
du néerlandais avec celle du français doivent être,
jusqu'à nouvel ordre, attribuées non à l'emprunt
mais à des tendances d'esprit communes aux
peuples de l'Europe occidentale, que rapprochent
plusieurs siècles d'une culture commune. Ces
traits syntaxiques doivent être mis sur le même
plan que les mots internationaux dont je vous ai
parlé ; comme ceux-ci et avec eux ils attestent
1. P. A. Lange, Ueber den Einfluss des Franzôsischen
auf die deutsche S proche im 17. und 18. Jahrhundert, dans
« Uppsatser i Homansk Filologi tillâgnade Prof. P. A. Geijer
(1901).
2. O. l, II, 215.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 117
l'existence de liens intellectuels et spirituels qui
réunissent des peuples différents et qui forment
au-dessus des divisions nationales une unité idéale.
Et de déterminer, dans cet ensemble harmonieux
et homogène, les influences réciproques, sera cer-
tainement longtemps encore impossible. Le travail
que, dès maintenant, nous pouvons ébaucher
pour les mots, qui sont plus extérieurs, plus faciles
à saisir, sera-t-il jamais possible pour les faits de
syntaxe ?
Je dirai deux mots encore de la prétendue
influence que la morphologie du néerlan-
dais aurait subie de la part du français. Il y a un
exemple qu'on ne se lasse pas de citer, quand on
veut prouver l'influence morphologique d'une
langue sur une autre : c'est le s du pluriel de l'alle-
mand et du néerlandais, qui serait emprunté au
français. M, Schuchardt a donné à cette hypothèse
toute l'autorité de son nom ^. Malgré cela, je crois
qu'il est temps de la placer dans le musée des
erreurs linguistiques. Voyons les faits. Dès les
plus anciens temps, nous formons le pluriel de
certains mots masculins (plus tard aussi féminins)
au moyen d'un s, et non pas par -en. L'allemand
connaît cet s à partir du xiv^ et du xv^ siècle ^.
1. Slawo-deutsches und Slawo-italienisches, p. 9. Cf. Franse
ivoorden in het Nederlands, p. 321.
2. Grundriss der german. PhiloL, I, 758.
118 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Est-ce que nous avons pu le prendre au français ?
Aucunement. A l'époque la plus ancienne de
notre langue que nous puissions connaître, s
n'était en français que la désinence de l'accusatif,
et non du nominatif pluriel des mots masculins ;
au nominatif cet s n'a jamais été qu'orthogra-
phique ; Ã l'accusatif il s'est de bonne heure
amuï devant des mots commençant par une
consonne. Or, nous n'avons . pas dû emprunter
beaucoup de mots avant les x® et xi^ siècles,
ainsi que je l'ai constaté dans ma première leçon,
et on ne voit pas comment cet 5, qui en français
n'était pas même le signe de tout le pluriel, a pu
s'introduire en néerlandais.
CONCLUSIONS SUR LES MOTS ET ÉLÉMENTS
« NON TECHNIQUES »
Il est donc bien entendu que pour les mots et
formes de ce groupe il sera impossible de fixer,
même approximativement, l'occasion qui a donné
lieu à leur emprunt. Tout ce que nous en savons,
c'est la date approximative à laquelle ils sont
entrés dans notre langue. Pour le reste, nous
n'aurons que des considérations d'une nature
plutôt générale à présenter pour rendre compte
de leur présence en néerlandais.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 119
Comme point de départ, je répète que, pour
qu'un peuple entier, ou une grande partie d'un
peuple, en vienne à se servir d'un mot étranger,
il faut que celui-ci lui soit préalablement très
familier. Or, il est inadmissible que toute une
nation ou même une grande partie d'une nation
connaisse une langue étrangère : il n'y a jamais
qu'une minorité de gens instruits qui l'aient étu-
diée. Comment la grande masse a-t-elle donc pu
se familiariser avec un mot qui appartient à une
langue qu'elle ignore ? Notez que les classes peu
instruites de la population exercent une influence
prépondérante sur l'évolution des mots étrangers.
C'est chez elles que les mots d'emprunt dépouillent
leur caractère exotique, qu'ils s'adaptent complète-
ment à la prononciation de la langue indigène,
qu'ils se combinent avec des suffixes de la langue
du pays. Un Hollandais qui sait le français ne le
confondra pas avec sa langue maternelle, il en
respectera autant que possible la prononciation ;
pour lui, le mot étranger restera étranger. Ce n'est
pas un hasard que ce soit surtout dans les patois
locaux que les mots étrangers ont été le plus
modifiés, au point de devenir souvent mécon-
naissables ; modifiés dans leur forme, modifiés
dans leur signification.
Nous ne serons donc sûrs d'avoir vraiment
expliqué l'introduction de mots « non techniques »
français que quand nous aurons rendu compte du
120 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
fait que des personnes qui n'ont jamais étudié
votre langue se servent pourtant de mots fran-
çais. Toute la question est là .
A mon avis — pour le dire dès maintenant —
cela ne sera possible que si, dans le pays emprun-
teur, il y a eu constamment un groupe de per-
sonnes qui se sont servies de la langue étrangère
à côté de leur langue maternelle ; possédant Ã
fond les deux idiomes, elles ont dû être tout natu-
rellement amenées à employer, dans la conversa-
tion de tous les jours, quand elles s'exprimaient
dans leur parler maternel, des mots empruntés Ã
l'autre langue qui leur est familière ; par là ,
ceux-mêmes qui ignorent cet idiome étranger
ont pu souvent entendre le mot exotique, dont
ils ont pu à peu près comprendre le sens par le
contexte de la phrase ou par le geste et le ton de
celui qui parlait.
Afin de vous convaincre que, pour les mots
« non techniques » et les nouvelles formations où
entrent des éléments français, c'est là l'unique
occasion qui puisse avoir amené leur emprunt,
étudions les autres façons dont la Hollande est
entrée en contact avec la France.
Nous avons déjà écarté les guerres comme occa-
sions de l'emprunt de mots « techniques » ; à plus
forte raison, nous pouvons être certains que ce
n'est pas un contact hostile qui a amené des mots
« non techniques ». C'est tout au plus si les rela-
FRANÇAISE EN HOLLANDE 121
tions passagères avec ces ennemis ont pu amener
l'emprunt de jurons, d'invectives, de cris de
combat, dont on se sert pour se moquer des adver-
saires.
Parlons des visites que des Hollandais ont faites
et continuent de faire à la France. Comment sup-
poser qu'une fois rentrés dans leur patrie, ils aient
pu se servir souvent, dans la conversation avec des
compatriotes, de mots étrangers que ceux-ci ne
connaissaient pas ? On ne doit pas attribuer trop
d'importance aux voyages si fréquents que les
Hollandais, depuis le xvi^ siècle ^, et sans doute
plus tôt, ont faits en France. Dans leurs notes de
voyage, et pendant les premiers temps qui ont
suivi leur retour chez eux, le mot français a pu
quelquefois leur venir à l'esprit avant le terme
hollandais. C'est ce qui nous arrive à nous tous.
Mais combien vite nous revenons aux mots de la
langue maternelle !
Les voyages des Français en Hollande n'ont
pas non plus causé l'emprunt de termes fran-
çais « non techniques » ; le contact qu'ils
amènent est également éphémère, et les Hollan-
dais qui ont été en rapport avec eux, en admet-
tant même qu'ils les aient compris, n'ont pas
1. C. Gebauer, Das Traktal des Thomas Erpenius iiber
die nûtzUche Einrichiung der Reise nach Frankreich, dans
« Archiv fur Kulturgeschichte », VI (1908).
122 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
eu le temps de s'habituer aux termes français.
D'ailleurs, il n'a pas dû en être autrement des
séjours prolongés que mes compatriotes ont fait
chez vous ou inversement. Supposons qu'un
Hollandais ait longtemps habité la France, de
sorte qu'en rentrant chez lui il parle de pré-
férence français. Comment pourra-t-il amener les
autres à employer des termes français si, dans
le milieu où il fréquente, il est le seul à posséder
votre langue ? D'autre part, qui est-ce qui préten-
drait qu'un étranger isolé a pu provoquer dans
le pays qu'il habite l'emprunt de termes qui ap-
partiennent à sa langue ? Il s'adapte avec une
rapidité surprenante au milieu nouveau. J'ai
connu en Hollande un Français, marié à une
Française ; aucun d'eux ne parlait le hollandais
convenablement ; Madame baragouinait un peu
notre langue pour se faire comprendre des four-
nisseurs ; Monsieur avait fmi par savoir le hollan-
dais, mais ne le parlait que dans des cas de néces-
sité absolue. Or, les enfants élevés dans des
écoles hollandaises, parlent plus volontiers le hol-
landais que le français, bien qu'à la maison
ils n'aient entendu que le français. Donc une seule
génération suffit pour effacer à peu près les traces
de l'origine étrangère.
Voyons maintenant ce qui arrivera si, non pas
un seul étranger isolé, mais un groupe nombreux
de gens parlant une autre langue s'établit
FRANÇAISE EN HOLLANDE 123
dans le pays. Cela, vous vous le rappelez, s'est
produit chez nous au xvi^ et au xvii^ siècles, par
suite des persécutions auxquelles les protestants
français étaient exposés en France. Ce cas est
un peu plus compliqué.
Les réfugiés — nous l'avons vu — ont été mêlés
intimement à la vie publique de la Hollande de
ces temps. Peut-on leur attribuer une part dans
l'introduction de mots « non techniques ? »
Vous savez que les ouvriers français ont été
très nombreux ; ont-ils pu mettre en circulation,
dans les classes populaires au milieu desquelles
ils vivaient, des mots français autres que des
termes de leur métier ? Les moyens directs d'in-
vestigation nous font défaut. Sans doute, on
pourra découvrir que tel mot isolé de la langue
de tous les jours leur est dû ; ainsi on emploie,
de nos jours encore, le mot sabot dans le quartier
où, à Leide, habitaient les ouvriers français.
Seulement, le « sabot » n'était primitivement peut-
être qu'une certaine espèce de « sabot », introduite
par les Français ; dans ce cas ce mot serait un
terme « technique ». On peut dire que les mots
« non techniques » n'ont pas dû être très nom-
breux. Les personnes de peu de culture — nous
l'avons déjà constaté — s'adaptent très facile-
ment à la langue du milieu où elles vivent. Si
nombreux que fussent ces gens-là , ils étaient bien
inférieurs en nombre aux autres habitants de
124 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
leur quartier. Les milliers d'Allemands qui s'éta-
blissent à Paris dans les métiers les plus divers ou
qui vont en Amérique pour y chercher fortune,
s'assimilent aux Parisiens et aux Américains
après une seule génération. Les Italiens immigrés
aux Etats-Unis disent carro pour « tramway » et
tichetto pour « billet ». Ceux qui s'établissent en
France laisseront toujours échapper de leurs
lèvres malla au lieu de « baule », papieri au lieu
de « carte », fermare pour « chiudere », assuranza
pour « assicuranza ». Je dois ces détails au livre
de M. Niceforo que j'ai déjà cité. Ces Italiens,
tout en conservant leurs habitudes de pronon-
ciation, empruntent des mots français. La géné-
ration suivante n'aura même plus ni la pronon-
ciation ni la syntaxe italiennes.
Les réfugiés qui appartenaient à un milieu
social plus élevé ont-ils pu servir d'intermé-
diaires entre notre langue et le français ? D'après
un moraliste contemporain, les réfugiés des hautes
classes se seraient tenus à l'écart. Il écrit : « Parmi
ces pauvres fugitifs, il s'en trouvait beaucoup
qui joignaient aux manières les plus aimables,
une piété sage, éclairée. Il y en avait une foule
d'autres qui étaient bien éloignés de ce sublime
caractère. Quoiqu'ils eussent été reçus de la
manière du monde la plus honnête et la plus
obligeante, ils marquèrent d'abord du mépris
pour les manières d'un peuple simple. Ils furent
FRANÇAISE EN HOLLANDE 125
méprisés à leur tour, et bientôt forcés de faire
bande à part et de s'abstenir entièrement de tout
commerce avec leurs bienfaiteurs, » Mais c'est lÃ
sans doute une simple boutade, car il est certain
que les réfugiés s'étaient dispersés partout et
vivaient confondus avec la nation qui les avait
accueillis. Si, au début, ils se mariaient habituelle-
ment entre eux et continuaient à garder le fran-
çais comme langue de la conversation et de la
correspondance écrite, le hollandais leur devint
bientôt familier. Une preuve extérieure de la
transformation successive qui se produisait dans
le monde des réfugiés, c'est qu'un grand nombre,
abjurant leur nationalité, changèrent leurs noms
français contre des noms hollandais qui en étaient
la traduction. Ils se sont donc rapidement assi-
milés à leur nouvel entourage, et leur influence
sur la langue du pays a été peu durable et a donc
dû être peu efficace ; ce n'est que par un commerce
prolongé avec des étrangers qu'on peut se fami-
liariser avec leur langue.
Je n'ai voulu parler jusqu'à présent que des
relations privées, qui se sont établies de famille Ã
famille. Voyons si, par les fonctions qu'ils occu-
paient chez nous, les réfugiés ont pu contribuer
à l'emploi de mots français « non techniques » en
Hollande.
Et d'abord les pasteurs. Nous savons déjÃ
qu'un assez grand nombre de Hollandais assis-
126 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
taient régulièrement au culte dans les églises
wallonnes. Faut-il croire qu'ils ont pu y apprendre
beaucoup de termes qu'ils ont pu employer ensuite
quand ils parlaient hollandais entre eux ? Que
ceux de mes compatriotes qui, aujourd'hui encore,
fréquentent l'église wallonne et qui ont été au caté-
chisme chez un pasteur wallon, veuillent bien se
demander si, par là , le français leur est devenu
assez familier pour que des mots de cette langue
aient pu se glisser dans leur parler de tous les
jours. N'oublions pas d'ailleurs que les pas-
teurs, comme les autres réfugiés, n'ont pas dû
tarder à parler, ou du moins à comprendre le
hollandais.
Voyons l'école. Ici encore, je dois faire un
appel aux souvenirs personnels de mes compa-
triotes. Laissons de côté nos lycées, classiques ou
modernes, qui ne prétendent pas apprendre Ã
leurs élèves le maniement pratique des langues
étrangères. Mais qu'est-ce qui resterait de l'ensei-
gnement donné aux jeunes filles dans les pension-
nats où on les oblige à parler français, si plus tard
elles n'avaient l'occasion d'entretenir leurs con-
naissances de cette langue ? Quand on est jeune,
on apprend aisément, mais on oublie avec la
même facilité.
Faisons cependant une place à part aux « écoles
françaises », dont nous avons dit du mal, mais
où l'enseignement était donné en français, non
FRANÇAISE EN HOLLANDE 127
seulement dans les leçons de français, mais aussi
dans les leçons d'histoire et de géographie. Il se
peut, en effet, que les élèves aient acquis par lÃ
une certaine aisance dans l'emploi du français,
qui a pu amener l'emploi de mots français dans
leurs phrases néerlandaises. De nos jours, dans
les écoles secondaires, on ne parle plus français
que dans les leçons de français.
La littérature a-t-elle pu amener l'em-
prunt de mots « non techniques » ? Mais c'est
surtout par des traductions que le grand public
a connu les œuvres françaises, et ce n'était pas le
moyen de se familiariser avec une langue étran-
gère. Je ne veux pas dire qu'au xvii^ et au
xviii^ siècles on ne lisait pas de livres originaux.
Mais cette lecture n'a pu avoir par elle-même que
peu d'effet sur la langue dont le lecteur se servait
dans la conversation. Voici ce qui le prouve. On
lisait chez nous également beaucoup d'oeuvres
anglaises. Un de nos écrivains a dit : « L'angloma-
nie rivalisait avec l'imitation des Français ^. » Or,
notre langue familière n'a accueilli à cette époque
aucun mot anglais. Mais alors, pourquoi en aurait-il
été autrement de l'influence exercée par les livres
et les modes qui nous venaient de France ? Tout
ce qu'on pourrait accorder, c'est que l'expansion de
la littérature française en Hollande a pu contri-
1. Hartog, o. /., p. 187.
128 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
buer à consolider la situation de mots français
déjà connus ici, mais non encore définitivement
établis.
On a aussi attribué aux officiers et aux
soldats français qui étaient au service des
Etats-généraux, une certaine influence sur notre
langue. Mais, pour ce qui est des soldats et des
sous-officiers, je ne peux que répéter ce que j'ai
essayé de rendre vraisemblable pour les ouvriers,
c'est que, appartenant au peuple, ils ont dû
bientôt s'assimiler à leur entourage. Et quant
aux officiers, je rappelle qu'à côté des Français,
il y avait en Hollande, au xviii^ siècle, beaucoup
d'officiers allemands ; or, a-t-on jamais constaté
l'introduction, à cette époque, de mots allemands
« non techniques » dans notre langue ? D'ailleurs,
il a dû en être des officiers comme des pasteurs ;
ils ont dû, eux aussi, finir par se confondre avec
les indigènes.
De sorte que, pas plus que l'église, l'école et
la littérature, l'armée et la marine n'ont pu
modifier la langue de la conversation.
Constatons donc qu'aucun des moyens de
contact — sauf peut-être dans une certaine mesure
l'école — ne peut être considéré comme cause
première de l'introduction de mots « non tech-
niques )). Je ne vois en somme qu'une seule expli-
cation qui rende compte de leur emploi en néer-
landais : c'est qu'il y a eu, en Hollande, pendant
FRANÇAISE EN HOLLANDE 129
des siècles un milieu où l'on parlait souvent fran-
çais et qui donnait le ton. Or, rappelez-vous le
fait que j'ai mis en relief dans ma première leçon,
c'est-à -dire que, jusqu'au xix® siècle, le français
a été chez nous la langue de la cour. C'est là qu'il
faut chercher le berceau de nos mots « non tech-
niques ». Les autres modes d'action du français
(livres, commerce, industrie, etc.) ont pu faciliter
l'établissement définitif de ces mots français, pour
ce qui est des mots « non techniques » ce ne sont
que des causes secondaires.
Cette origine explique le grand nombre de termes
de la conversation, le caractère essentiellement
mondain des mots d'emprunt, et surtout la ces-
sation à peu près complète de l'introduction de
nouveaux mots « non techniques » à partir du
xix^ siècle, époque où le français cesse d'être la
langue de la cour. Voilà , en effet, une coïncidence
curieuse : aucun néologisme français ne se géné-
ralise plus chez nous ; et, par exemple, nous ne
songeons pas à nous servir d'épatant, malgré les
titres de noblesse que l'Académie française vient
de lui accorder. C'est que, dans les milieux aris-
tocratiques, le français n'est plus, comme au
xvii^ et au xviii^ siècles, une langue vivante, et
si par en bas votre langue est, de nos jours, mieux
connue qu'autrefois, elle est certainement moins
familière aux hautes classes. Ce qui était un
fleuve enfermé dans un lit étroit, est devenu
9
130 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE
une vaste flaque d'eau qui couvre plus de terrain,
mais est infiniment moins profond et moins ferti-
lisant.
C'est dans la société qui gravitait autour du
prince qu'ont dû se former les nouveaux dérivés
de mots français avec suffixe ou préfixe français,
et aussi ceux qui ont un radical néerlandais. Ce
sont les courtisans qui ont mêlé à leurs phrases
néerlandaises des mots français ; ils ont été imités
d'abord par la bourgeoisie, qui lisait le français
sans le parler, puis par la grande masse qui igno-
rait complètement la langue étrangère.
Ces conclusions, je voudrais les consolider en
alléguant des faits linguistiques qui se présen-
tent dans d'autres langues. C'est par là que je
commencerai ma quatrième et dernière leçon.
QUATRIÈME LEÇON
Nous avons cru devoir tirer des conditions dans
lesquelles les mots français marquant des idées
et des qualités générales sont venus chez nous, la
conclusion que, s'ils sont si nombreux, c'est que
le français a été en Hollande, pendant des siècles,
la langue de la cour et de la haute société.
Mots d'emprunt « non techniques » dans d'autres
langues.
Cette conclusion, nous pouvons la contrôler
par ce qui s'est passé dans d'autres langues, par
suite des relations qui s'établissaient entre les
peuples qui les parlaient. Nous aurons à nous
demander alors quelles étaient les conditions dans
lesquelles se produisait le contact, et quels en ont
été les résultats. Et les questions qui nous inté-
resseront surtout seront celles-ci : Y a-t-il, parmi
les mots d'emprunt, des mots « non techniques »
et des formations nouvelles ? De quelle nature sont
les relations qu'ont eues les deux peuples ?
132 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
J'ai choisi des langues et des peuples divers,
qui présentent une grande variété de rapports,
et je m'attacherai surtout aux mots qui ont défi-
nitivement pris pied dans la langue. Bien que,
comme je l'ai dit dans ma première leçon, il soit
recommandable de tenir compte de tous les mots
empruntés quand il s'agit de déterminer l'in-
fluence d'une langue sur une autre, il me semble
que, dans ce chapitre, où il ne s'agit que de noter
des proportions, il vaudra mieux limiter nos
recherches aux mots qui se sont pour de bon éta-
blis dans un pays.
Mots italiens et espagnols en français.
Je commence par dire tout l'intérêt que pré-
sentent les Dialogues de H. Estienne, dont il a
déjà souvent été question. J'y relève, pour com-
mencer, un passage, où l'on voit qu'il se rendait
compte de la différence entre les mots « tech-
niques » et les autres. « Je di qu'il y a certains cas
esquels il est permis d'italianizer : sçavoir est
quand on parle de choses qui ne se voyent qu'en
Italie : ou pour le moins ont leur origine de là ,
et mesmes y sont plus fréquentes ou plus célèbres,
et y ont la vogue plus qu'en aucun autre pays...
A quoy j'adjouste que nous pouvons en certains
FRANÇAISE EN HOLLANDE 133
cas non seulement italianizer, mais aussi hespa-
gnolizer, voire germanizer ou alemanizer ^. »
Naturellement, son point de vue n'est pas le
nôtre : il mettait en garde contre l'abus des italia-
nismes, nous tâchons de voir l'influence française
en Hollande d'une façon objective. Ainsi il dit
ailleurs : « Mais c'est grand cas que tous se soyent
ainsi accoustumez à emprunter ce mot italien
acconcio; veu qu'en usant du langage qu'ils ont
appris de leur mère, ils peuvent exprimer la
mesme chose en diverses sortes : tellement qu'ils
ont à choisir ^. » Par contre, à propos de super-
cherie, « mauvais ton », nous lisons : « [Les Français
ont été obligés de dire une « supercherie »], parce
que la chose qu'on entend par ce mot a eu sa
naissance en Italie. En la place duquel mot tant
s'en faut que nous puissions mettre un autre,
qu'Ã grand peine le pouvons nous expliquer par
périphrase ^. «
Il distingue aussi entre ceux qui savent bien
l'italien et les autres : « Encores y a-il un troisième
mal, c'est de ces François qui n'ont jamais esté
en Italie : et toutesfois se veulent mesler de parler
Italien, pour avoir hanté huict ou dix jours les
Italiens * ». Et il a très bien remarqué que c'est
1. Estienne, o. l, I, 83, 86.
2. O. l, I, 71.
3. O. l, I, 101.
4. O. l, 1, 125.
134 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
dans ce groupe que les mots étrangers changent
de prononciation et souvent de sens : « ... quelques
mots lesquels ils font servir à un autre usage que
l'Italie ne s'en sert. Et comme je dises tantost
d'aucuns mots esquels on mesle la terminaison
Francese avec la prononciation Italienne : ainsi
es mots dont je veux parler, il y a du meslinge ;
... car un mesme mot sera d'une paroisse quant Ã
son origine, mais d'une autre quant à la significa-
tion... Quelqu'un qui en passant avet ouy ce mot
disgratié de la bouche de quelque emprunteur (qui
n'estet pas si ignorant) mais n'avet entendu ce
qu'il voulet dire, et toutesfois desiret puis après
parer son langage de ce mot nouvellement appris,
eut bien grand'haste de dire II est disgratié, non
pas pour signifier « Il est malencontreux » ou « Il
est malheureux », mais au lieu de dire « Il est hors
de grâce » ou « Il n'est plus en grâce ». Or ne faut-il
pas demander s'il fut incontinent suivi des autres
courtisans ^. »
Les passages abondent où Estienne parle de
la cour : c'est, d'après lui, le foyer de l'influence
italienne : « Vous sçavez que pour quarante ou
cinquante Italiens qu'on voyoit à la cour autres-
fois... maintenant on y voit une petite Italie ^. »
Ces Italiens sont cause « que maintenant l'usance
1. O. L, 1, 179.
2. 0. /., II, 238.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 135
des courtisans est telle de mescoler des vocables
Italiens parmi les Francés ^ », « le langage duquel
use maintenant une grande partie des courtisans,
n'est qu'une fricassée de quelques mots Italiens
parmi une quantité de mots François ^ », et « quand
il n'y auroit autre raison pour acquiescer au lan-
gage courtisan, ceste-ci n'est-elle pas bastante
que sa Majesté y prend un grandissime plaisir ? ^ »
Le fait que les étrangers, dans leur nouvelle
patrie, perdent peu à peu la pureté de leur langue,
est mentionné aussi par Estienne : « Vous sçavez
mieux que vous ne dites, car vous n'ignorez pas
que les mieux parlans y corrompent peu à peu
leur langage, en s'accommodant au Francés *. »
Une autre analogie frappante avec l'histoire
des mots français en hollandais, c'est l'hostilité
des classes bourgeoises envers ces éléments étran-
gers dans la langue. Le livre d'Estienne lui-même
en est la preuve ; mais il n'est pas seul, et M. Bru-
not a pu dire : « Au xvi® siècle, pour des raisons
d'amour-propre et pour d'autres encore, dont
plusieurs étaient politiques et même religieuses,
l'italianisme a eu beaucoup plus d'adversaires
que de défenseurs ^. » Comme chez nous, c'est
1. O. l, I, 38.
2. 0. l., II, 302.
3. O. L, I, 59.
4. 0. l, I, 182.
5. Brunot, o. l, II, 200.
136 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
d'un groupe plutôt restreint que l'influence est
partie, mais ce groupe était très haut placé et
chacun mettait son honneur à l'imiter.
Maintenant, je constate que, dans le français
actuel, on trouve, à côté d'un grand nombre de
mots italiens « techniques », un certain nombre de
mots « non techniques » ; non pas autant, sans
doute, qu'il y a de mots français de même nature
chez nous, mais il faut tenir compte du fait que
le contact intime de la France avec l'Italie a été
de courte durée, tandis que, dans les Pays-Bas, on
a parlé français à la cour pendant des siècles.
On comprendra qu'il est impossible de fixer le
nombre des mots italiens qui s'emploient en fran-
çais, d'abord pour les mêmes raisons qui font que,
dans toutes les langues, l'élément étranger est
flottant, mais ensuite parce que l'origine italienne
de divers mots n'est pas assurée. Au point que,
assez souvent, le Traité de formation qui fait partie
du Dictionnaire général, assigne une origine ita-
lienne à un mot qui, dans le Dictionnaire lui-
même, est considéré comme de provenance pro-
vençale (taillade, tarabuster) ou autre (alarme, tim-
bale, sorte, toper).
Pour ce qui concerne les mots « techniques », je
me contenterai de remarquer qu'il y a une res-
semblance assez curieuse entre les proportions
numériques des différents groupes de mots em-
pruntés, chez nous au français, et à l'italien en
FRANÇAISE EN HOLLANDE 137
français. Ici encore, l'armée arrive bonne pre-
mière, et voici l'ordre dans lequel se suivent les
principaux groupes : « armée )), « jeux », « musique »,
« marine », « nourriture », « vêtements », « peinture »,
« architecture », « commerce », « théâtre », « litté-
rature ». Evidemment, les mêmes questions se
posent ici que pour les mots français en néerlan-
dais. Ainsi, comment colline se trouve-t-il employé
pour des élévations de terrain qui certainement
ne manquent pas en France ? Et plage, récolte ?
Numéro a remplacé nombre dans certains emplois,
et ici nous savons que ce mot est entré comme mot
« technique ». Pasquier nous dit (et le Dictionnaire
général n'omet pas de citer ce témoignage) : « De
l'italien introducteur du jeu de la blanque nous
usasmes du mot de numéro au lieu de nombre ^ ».
Mais ce sont surtout les mots « non techniques »
qui nous intéressent ici. Parmi les 72 mots que je
compte, 48 ont été empruntés au xvi^ siècle,
8 avant et 16 après cette époque. Par contre,
dans le groupe des mots d'armée, les proportions
sont tout autres : sur 74 termes notés, 35 sont
du xvi^, 23 antérieurs et 16 postérieurs au xvi^ siè-
cle ; des termes de jeux 4 du xvi^, 10 postérieurs.
Ceci est déjà un signe du rapport qu'il y entre le
séjour des Italiens en France, ou inversement,
et l'emprunt de termes « non techniques » ; on
1. Pasquier, o. /., VIII, 49.
138 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
voit, en effet, que c'est surtout le contact person-
nel au xvi^ siècle qui les a amenés.
Exactement comme chez nous, les mots mar-
quant une qualité défavorable ont été empruntés
dans les mêmes proportions que les termes lauda-
tifs : accort (« avisé »), balourd; braire, poltron;
farniente, brusque, fougue ; confident, escroquer ;
jovial, altier ; caresse, assassin. Les termes de
conversation ne sont pas aussi fréquents que chez
nous.
Des suffixes italiens servent à former des mots
français : -esque, -ade. Il est vrai que ade peut être
aussi bien espagnol ou provençal qu'italien ; seu-
lement, ce n'est qu'à partir du xvi^ siècle qu'on
commence à former des mots au moyen de ce
suffixe \ et cette coïncidence avec l'influence
italienne ne saurait être fortuite.
Rappelons ici les mots dont la forme s'est
modifiée sous l'influence de mots italiens et dont
voici d'autres exemples : guider, importer, indice,
liste, marquis, ode, targuer.
L'influence de l'espagnol sur votre langue a été
moins profonde et cela corrobore nos conclusions.
Dans les Dialogues, Celtophile dit : « Et ne faut
douter que s'il y avoit autant d'Espagnols en
la cour qu'il y a d'Italiens, au lieu que nostre
1. Nyrop, 0. l, III, 173.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 139
François a des lardons Italiens, il auroit des
lardons Espagnols ^. » En réalité, il y a quelques
« lardons » espagnols en français, mais ils sont
rares.
Mots germaniques en français.
Tandis que l'allemand moderne n'a pas donné
un seul mot « non technique », ceux qui ont été
empruntés à l'époque où les Francs se sont établis
en Gaule, sont nombreux. Il y a notamment
beaucoup d'adjectifs et de verbes (frais, franc,
laid, riche, morne ; blanc, brun, gris ; choisir,
déguerpir, dérober, effrayer, épargner, flatter, gâcher,
gagner, garder, garnir, guérir, guider, haïr, hâter,
honnir, marquer, regretter). Remarquez le sens
étendu de ces mots et qu'ils appartiennent au
fond même du français. En outre vous avez
emprunté les suffixes -aud, -ard, et de même que,
en néerlandais, la prononciation des mots change
quelquefois sous l'action du français, altus prend
h par l'analogie de hoch.
Eh bien, il y a eu en France même un groupe
de personnes haut placées d'origine germanique ;
leur langue a été celle de la cour et de l'aristo-
cratie. Nous ignorons combien de temps leur
1. Estienne, o. t., II, 239.
140 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
idiome a subsisté en France à côté du roman.
Mais Chilpéric (fin du vi^ siècle), ajoute à l'alpha-
bet quatre caractères de son invention, sans doute
pour rendre certains sons propres aux langues
germaniques ^, et il est important de constater
que la grande majorité des mots germaniques ou
français — tous les mots « non techniques »,
autant qu'on peut le savoir — portent l'empreinte
de la langue des Francs Saliens, c'est-Ã -dire de
ceux qui se sont établis en France. Rares sont les
mots qui remontent au haut-allemand.
Comment ces mots germaniques ont-ils dû
s'introduire ? M. Windisch dit ceci : « Nous avons
des preuves que les Romans devaient apprendre
le germanique ^. » Il cite un témoignage du
v^ siècle et un autre du ix^. Mais il est certain
que, de leur côté, les envahisseurs n'ont pas dû
tarder à apprendre le français ; n'ont-ils pas fini
par oublier leur langue ? Dans tous les cas, avec
leurs inférieurs, qui naturellement ne parlaient
que leur langue maternelle, ils ont dès le com-
mencement dû se servir du français, et alors ils
ont dû employer beaucoup de mots germaniques
dans leurs phrases françaises. Par là , le peuple a
appris ces mots germaniques et a fini par les
employer lui-même.
1. M. Prou, La Gaule mérovingienne, p. 223.
2. Windisch, /. /., 110.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 141
Mots français en anglais.
L'avantage de l'étude des mots français en
anglais, c'est qu'on y constate en grand ce qui,
en Hollande, s'est produit sur une échelle plus
modeste. On sait — et M. Derocquigny, il y a
quelques années, a donné à ces faits un relief
remarquable ^ — que le lexique de l'anglais se
compose en grande partie de mots français ; les
suffixes et préfixes qui forment de nouveaux mots
sont pour la plupart d'origine française et on les
ajoute aussi à des mots anglais ; les mots français
se sont assimilés aux mots indigènes si complète-
ment qu'ils ont pu devenir le point de départ de
très nombreux mots nouveaux ; des vocables
anglais ont changé de sens d'après des mots fran-
çais, et, enfin, les traductions littérales ne sont
pas rares.
Pour ce qui est de la répartition des mots
empruntés au français sur les groupes, tels que
nous les avons établis, un coup d'oeil rapide nous
apprend ceci : dans l'administration, la science
et la vie de cour, l'élément français est prépon-
dérant ; dans le domaine de l'agriculture, de la
1. J. Derocquigny, A Contribution ta the siudy of tlie
French Elément in English (Lille, 1904).
142 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
marine et de la nature les mots sont en majorité
anglais.
Les éléments morphologiques — auxiliaires,
articles, conjonctions, prépositions, pronoms —
sont restés germaniques. La syntaxe, à en juger
d'après certains savants, porterait des traces
profondes d'influence française. Sans me hasarder
sur un terrain où je n'ai pas de compétence, je
fais remarquer qu'il y a sans doute un grand
nombre de traits syntaxiques qu'on regarde Ã
tort comme des imitations du français ^, car ils
sont familiers au néerlandais aussi, et personne
ne songe à attribuer leur présence chez nous Ã
l'influence française.
Voyons maintenant quelles ont été les occasions
de contact entre le français et l'anglais.
Par suite de la conquête de l'Angleterre par
Guillaume le Conquérant, l'administra-
tion et la juridiction sont devenues fran-
çaises ; elles le sont restées longtemps ; les juges
se sont servis de votre langue jusqu'au xviii^ siè-
cle, mais elle était peu à peu devenue un jargon
qui ne ressemblait plus que de loin au français.
Dans les écoles, l'enseignement a été donné
en français jusqu'au milieu du xiv^ siècle. Mais
comme langue de cour le français subsista
1. Kluge, l. l, p. 1073 et suiv. ; Derocquigny, o. L,
p. 156.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 143
longtemps. Même après avoir perdu leurs posses-
sions en France, les rois anglais ont continué Ã
considérer le français comme leur langue mater-
nelle. Il est vrai que, de bonne heure, ils se sont
efforcés d'apprendre aussi la langue de leurs
sujets : Guillaume le Conquérant lui-même tâcha
de savoir l'anglais assez pour pouvoir se passer
d'interprète ; sans y réussir, il est vrai. Henri pr
a compris l'anglais, mais on ne sait pas s'il l'a
parlé ; quant à Henri II, il est certain que, tout
en s'étant familiarisé avec l'anglais, il ne le parlait
pas. Tandis que, par suite de la lutte victorieuse
de la bourgeoisie et de la noblesse contre le pouvoir
absolu du roi, la position de l'anglais dans le pays
devenait de plus en plus considérable, le français
règne encore en maître à la cour d'Edouard l^^
(1272-1307). Henri IV (1399-1413) est le pre-
mier roi dont l'anglais fût la langue maternelle.
Est-ce à dire que c'est la fin de l'influence fran-
çaise à la cour d'Angleterre ?
Dans un livre intéressant, M. Bastide ^ a dépeint
la gallomanie qui régnait en Angleterre au
xvii^ siècle : « Le mariage de Charles P^ avec une
fille de Henri IV mit à la mode à la cour de
Whitehall, les choses de France. Vinrent ensuite
avec la Révolution, la mort de Charles 1^^ et
1. Ch. Bastide, Anglais et Français au XV 11^ siècle
(Paris, 1912), p. 56.
144 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
l'exil de son fils. Pendant plus de douze ans, le
futur roi d'Angleterre vit en pays de langue fran-
çaise ; à sa restauration il ramènera avec lui un
peu de nos modes, de notre littérature, de nos
manières de penser et d'agir ; de tous les rois
d'Angleterre, depuis les Plantagenets jusqu'Ã
Edouard VII, Charles II, malgré quelques réserves
diplomatiques, sera le plus français ; peut-être
est-ce pour cela que sa popularité fut si grande...
Si les courtisans étaient gallomanes pour plaire
au maître, les bourgeois l'étaient pour singer les
nobles ; de sorte que, vers 1632 et vers 1670,
tout ce que le pays comptait de gens frivoles,
désœuvrés et irréfléchis, souhaitait paraître fran-
çais. C'était à qui exagérerait l'imitation. Il y a
peu d'exemples plus complets de la puissance du
snobisme, ce désir qui possède les âmes vulgaires
d'étonner les simples en copiant les excentricités
des grands. » Et naturellement, ici comme en
France, comme chez nous, il y eu un mouvement
de réaction. Vous vous rappelez qu'en Hollande
un poète considérait l'invasion du pays par des
troupes françaises sous Louis XIV comme une
punition de notre gallomanie ; en Angleterre, les
gallophobes regardaient les Français par rapport
aux Anglais comme ce qu'étaient aux Romains
les Juifs et les Grecs ; d'après Butler, un contem-
porain, « c'est à cause d'eux et par l'intermédiaire
de leurs amis les Ecossais, que le presbytérianisme
FRANÇAISE EN HOLLANDE 145
a déchaîné la guerre civile en 1642 ^ », Ainsi les
mêmes causes ont eu, dans les deux pays, les
mêmes résultats ^.
Mots français dans le Mecklembourg.
Voici un petit pays, qui n'a guère eu de rapports
directs avec la France, et où pourtant les mots
français, notamment les mots « non techniques »,
foisonnent ^. Il n'a eu ni rapports historiques, ni
relations ethnographiques avec la France ; la
situation géographique du pays exclut l'hypo-
thèse de rapports commerciaux ; il s'y est établi
des réfugiés et des émigrés, mais en nombre très
restreint et exclusivement dans les grandes villes,
où on ne parlait plus le dialecte depuis le xviii^ siè-
cle. La domination française a été trop passagère
pour qu'elle puisse entrer en ligne de compte ; le
Mecklembourg-Schwerin n'a été occupé que pen-
1. Ibidem, p. 70.
2. Cf. Jespersen, Growth and Structure of the English
Language, p. 91.
3. Mackel, Romanisches und Franzôsisches im Nieder-
deutschen, dans « Festschrift Adolf Tobler dargebracht »
(Braunschweig, 1905) ; Mentz, Franzôsisches im Mecklen-
burgischen Platt, dans « Jahresbericht des Realprogymna-
siums zu Delitzsch », 1897 et 1898 ; C. F. Muller, Zur
Sprache Fritz Reuters (Leipzig, 1902).
10
146 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
dant une année, le Mecklembourg-Strelitz pas du
tout ; d'ailleurs, cette occupation consistait dans
le passage de troupes françaises et l'établissement
de postes de douaniers sur les côtes. Or, cela ne
suffit pas à familiariser toute une population avec
des centaines de mots français, et d'ailleurs, un
grand nombre de ces mots se rencontrent déjÃ
au xviii^ siècle. La guerre de Trente ans doit,
elle aussi, être éliminée comme occasion d'em-
prunt ; je rappelle ce que j'ai déjà plus d'une fois
dit du rôle négatif que jouent les guerres dans
tout ceci.
M. Mackel a fait observer que ces mots ne sont
pas venus dans le dialecte immédiatement de la
France, mais par l'intermédiaire des Allemands,
dont l'influence s'est fait sentir à une époque où
leur langue était dans un état presque complet de
dépendance par rapport au français. Au commen-
cement du xvii^ siècle, le français était devenu,
d'abord dans les cours, puis dans l'aristocratie
et le monde des fonctionnaires, enfin dans la
haute, bourgeoisie, la langue à la mode et il l'était
resté jusqu'à la guerre d'indépendance. M. Mûller
avait déjà développé cette idée que, si l'influence
des cours et de la noblesse allemande sur la langue
des classes inférieures a dû être grande dans toute
l'Allemagne, elle a dû se faire sentir surtout dans
un petit pays comme le Mecklembourg. Ici les
rapports entre le prince et les sujets, entre les
FRANÇAISE EN HOLLANDE 147
nobles et le peuple devaient être plus intimes que
nulle part ailleurs. Fritz Reuter a dépeint les
rapports tout paternels du prince avec ses sujets
dans Son Altesse Sérénissime. Les nobles parlaient
de préférence français ; c'était la tradition ; il y
en avait même qui prétendaient descendre de
familles françaises : les Plessen rattachaient leur
généalogie à celle des Du Plessis, les Bûlow à la
maison de Bouillon. Or, quand ces seigneurs
venaient à la campagne, leurs serviteurs attra-
paient naturellement plus d'un mot français que
leur maître mêlait à la langue qu'il employait
avec eux, et ainsi non seulement M. l'Inspecteur
et la ménagère, mais aussi le cocher et le palefre-
nier apprenaient des expressions françaises, qu'ils
modifiaient à leur guise. Et c'étaient surtout les
braves bourgeois qui étaient convaincus que
d'employer des mots français était le meilleur
moyen de se distinguer de la foule.
Remarquons, outre le nombre vraiment frap-
pant de mots français « non techniques » en
mecklembourgeois, la facilité avec laquelle, dans
ce dialecte, on a fait des mots nouveaux au moyen
d'un suffixe allemand ajouté à un radical français ;
vous vous rappelez que nous avons observé ce
procédé en néerlandais, où nous l'avons attribué
à la classe des gens qui ne savaient pas le français.
Eh bien, dans le Mecklembourg, le nombre de
ceux qui le savaient a dû justement être plutôt
148 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
restreint. Cependant, on y trouve aussi des mots
allemands pourvus d'une terminaison française
et même quelquefois de nouveaux mots formés
avec des éléments français.
Il me semble que le cas du Mecklembourg est
particulièrement probant pour l'origine des mots
français en néerlandais et ailleurs.
Ces rapprochements suffiront, j'espère, à me
justifier d'avoir, dans la transmission de mots « non
techniques », accordé une si grande place, aux
hautes classes de la société quand elles se servent
du français à côté de la langue maternelle. Il
serait facile d'appuyer cette thèse par d'autres
exemples : la situation du grec à Rome ^ présente
beaucoup d'analogie avec celle du français en
Hollande, et les langues créoles fourniraient éga-
lement d'utiles points de comparaison. On pour-
rait aussi fournir des preuves négatives. Ainsi,
il est caractéristique qu'en néerlandais nous
n'employions dans la conversation pas ou guère
de mots anglais — sauf dans les milieux sportifs —
ni de mots allemands ; et pourtant les germanis-
mes « techniques » envahissent notre langue.
Est-il nécessaire d'ajouter qu'en désignant le
milieu d'où, à mon avis, nous viennent les mots
1. F. J. Cooper, Word Formation in the Roman Sermo
Plebeius (Boston, 1895), p. 315 et suiv.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 149
français « non techniques », je ne prétends pas
que c'est là leur source unique ? Tout ce que j'ai
voulu faire, c'est de tracer le cours du fleuve
principal. Sans doute, il y a eu des affluents, et
je suis convaincu qu'on aurait tort de les négli-
ger ; mais je ne puis songer à les placer dans le
cadre de ce tableau. C'est surtout dans l'étude
des mots d'emprunt qu'on se rend compte de ce
qu'il y a d'incalculable, de capricieux dans l'évo-
lution du langage. On a dit : « Dans le monde
réel il n'y a pas d'ordre ; ce sont les hommes qui
essayent de l'y introduire. » Qu'on ne me re-
proche pas d'avoir voulu établir une régularité
artificielle là où la nature ne l'a pas mise.
LE PHÉNOMÈNE DE L'EMPRUNT
Plus d'une fois, en parlant des mots français
en néerlandais, nous avons été amenés à toucher
des questions d'une plus grande portée, tellement
il est séduisant de chercher à appuyer ce qu'on
constate dans une langue au moyen de ce qu'on
trouve dans d'autres.
Nos listes de mots représentent des matériaux
qu'on peut utiliser aussi pour d'autres langues.
Je sais bien qu'on ne doit pas conclure à la légère
d'un état de choses particulier à une loi générale ;
aussi m'en garderai-je bien. D'ailleurs, je suis bien
éloigné de formuler des lois ; mes prétentions sont
plus modestes, et si je réussis à ajouter un ou
deux petits faits à ceux qu'on a déjà réunis, je
me tiendrai pour satisfait.
Je voudrais donc vous parler d'abord des
causes de l'emprunt de mots étrangers, et
ensuite de l'importance que les mots empruntés
offrent pour la connaissance de l'é v o 1 u t i o n
de la langue.
L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 151
Causes de l'emprunt.
Nous avons vu quelles occasions ont pu amener
l'emprunt d'un mot français en néerlandais. Ces
occasions, on ne saurait guère les préciser pour
chaque mot en particulier ; le plus souvent nous
avons été obligés de recourir à des hypothèses,
fondées sur des rapprochements de date, ou bien
même sur des raisons de simple vraisemblance, et
c'est surtout pour les mots « non techniques »
que nous avons dû nous en tenir à des généralités.
Pourtant nous avions le plus souvent dans la
date un appui suffisamment solide.
Il s'agit maintenant de distinguer l'occasion
de l'emprunt d'un mot de la cause qui l'a amené.
L'occasion est extérieure, la cause est plus pro-
fonde, plus mystérieuse. L'occasion, c'est le véhi-
cule qui nous apporte le mot étranger, la cause
c'est la force qui l'arrête chez nous, qui l'empêche
d'être une apparition éphémère, qui fait qu'il
s'établit pour de bon dans sa nouvelle patrie.
Combien de mots français ont dû être employés
chez nous une, deux fois par quelqu'un qui revient
de France et qui entend encore résonner à ses
oreilles les sons français au milieu desquels il a
vécu quelque temps ; combien peu de ces mots
ont été empruntés par tout le peuple. Mais surtout
152 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
il est évident que chaque contact entre deux
nations n'amène pas nécessairement un emprunt
de mots. Il arrive même qu'en prenant un objet
nouveau à un peuple étranger, nous l'identifions
dans la langue avec une chose qui existait déjÃ
chez nous. Je cite, à titre d'exemple, les différentes
parties d'un bateau à vapeur ; voilà une invention
qui nous est venue de l'Angleterre ; eh bien, nous
nommons par des termes tout à fait néerlandais
la cheminée, les roues, la passerelle, comme le
français use de mots français et non anglais pour
ces parties. Pourquoi ne nous servons-nous pas
des termes anglais ?
Dans une étude très intéressante sur Quelques
dénominations du « cordonnier » en français i,
M. A. Chr. Thorn relève entre autres le fait que
sur deux points de la France, dont l'un est assez
loin de la frontière germanique, dans le départe-
ment de la Haute-Marne, et l'autre à Saint-Pol
(Pas-de-Calais), on emploie pour « cordonnier » le
mot allemand Schuhmacher (choumaque) (je laisse
de côté Schuhflicker, choufli, qu'on trouve dans un
autre village à l'Est de la France). M. Thorn dit
à propos de ces noms : « On pourrait, à coup sûr,
donner plusieurs explications ; celle qui nous
semble la plus naturelle, c'est qu'un ouvrier alle-
mand, cordonnier de profession, a lui-même intro-
1. Dans l'Archii' de Herrig, t. CXXIX.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 153
duit le mot en question. Pour se perfectionner dans
son métier et acquérir l'expérience de la vie, le
compagnon courait les routes : il devait, s'il était
français, faire son tour de France. Quoi de plus
naturel qu'un artisan allemand, ou même plu-
sieurs, faisant eux aussi leur tour de France, aient
introduit la désignation qui leur était habituelle
en Allemagne ? Evidemment la proximité des
peuples parlant des dialectes germaniques n'a pas
été sans influence, surtout pour Saint-Pol. »
M. Thorn, évidemment, ne nous donne cette
façon de présenter les choses que comme une
explication possible. Elle ne me paraît pas aussi
naturelle qu'Ã lui. Pour que le nom que ce com-
pagnon portait chez lui en allemand, Schuhmacher,
ait pu devenir usuel dans une localité de France,
il faut que lui-même s'y soit établi à poste fixe
et que l'on ait considéré choumaque comme une
espèce de nom propre, qu'après la mort ou, si
vous voulez, du vivant même du cordonnier en
question, on aurait étendu à d'autres cordonniers,
soit que cette appellation de choumaque ait été
considérée comme un titre d'honneur à cause de
l'habileté du premier Schuhmacher, soit que le
peuple l'ait employée d'abord comme sobriquet.
Mais, même en admettant cette hypothèse, nous
n'aurions trouvé que l'occasion de l'emprunt de
ce mot, non pas la cause. Car les compagnons du
tour de France étaient innombrables, il a dû en
154 U INFLUENCE DE LA LANGUE
rester certainement quelques-uns en France, des
cordonniers, mais aussi des tailleurs, des orfèvres,
que sais-je ? Alors, qu'est-ce qui a fait que, sur
deux points éloignés l'un de l'autre, donc indépen-
damment, l'établissement d'un cordonnier ambu-
lant a causé l'emploi général du nom de son
métier, tandis que, presque toujours, comme on
pouvait s'y attendre, le nouveau venu s'est em-
pressé de désigner lui-môme son métier par le
terme du pays ?
Dans ce cas spécial, il faut, pour bien situer les
faits, tenir compte de la grande extension du
terme dans l'argot. Aussi je ne crois pas aussi
fermement à ce compagnon du tour de France
qui aurait amené l'emploi de choumaq. D'après
le Glossaire de Saint-Pol de M. Edmont i, chou-
maq s'y emploie en mauvaise part. En Bas-Maine
— M. Thorn signale ce fait lui-même — le mot
signifie « individu triste, de caractère renfrogné ».
On voit donc d'abord qu'il est beaucoup plus
répandu qu'on ne le dirait d'après la carte de
Y Atlas linguistique employée par M. Thorn, et que
ce qui constitue la particularité du mot c'est que
sur deux points du pays — peut-être sur un seul
— il a supplanté le terme indigène qui désigne
le cordonnier. Pourquoi là seulement et nulle part
ailleurs ? Le mystère subsiste ; nous n'avons fait
1. Revue des patois gallo-romans, IV, 282.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 155
que déplacer le voile qui le couvre et qui d'ail-
leurs ne sera probablement jamais soulevé. Il a
dû y avoir des circonstances locales que nous ne
savons pas.
Le mot hâte est emprunté par le français au
germanique, et plus tard Allemands, Anglais et
Néerlandais s'empressent de le reprendre au
français. Qu'est-ce que ce terme a de spécial qui
en fait un article d'exportation ?
En présence de faits aussi peu ordonnés, on
serait tenté de parler de « hasard » ; seulement,
ce n'est là qu'un mot pour cacher notre ignorance,
et puis, est-il bien vrai qu'il n'y a aucune règle
dans l'emprunt de mots étrangers ?
Je crois, au contraire, qu'en se plaçant de façon
à embrasser d'un coup d'oeil d'ensemble la masse
des mots, il y a deux faits qui nous permettent
d'afTirmer que l'emprunt obéit à certaines règles.
C'est ainsi que, d'un poste élevé, on perçoit
mieux le plan d'une ville et on juge mieux des
mouvements des corps d'armée.
Comparons l'emploi de mots étrangers par les
femmes et par les hommes. Henri Estienne avait
cru remarquer que les femmes de son temps
employaient moins de mots italiens que les
hommes :
« Cel. Mais vous ne m'avez point encore parlé
des dames de la cour, aussi bien que des gentils-
156 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
hommes. Or ay-je une question à vous faire tou-
chant ces dames : asçavoir si elles aussi prennent
plaisir de farcir leur langage d'herbes cueillies
es jardins d'Italie. Phil. Ceci ne leur est pas si
ordinaire, à dire la vérité : tant pour ne hanter
pas tant ces jardins, qu'aussi pour n'avoir pas
tant de hardiesse ^. »
Il me semble qu'il y a moyen de comparer de
plus près l'emploi de mots d'emprunt, par les
femmes, de l'usage qu'en font les hommes. Cela
paraît hardi, car, n'est-ce pas, comment faire la
statistique de cet usage ? S'il ne s'agissait que de
la langue écrite, nous n'aurions qu'à rapprocher
des écrits de femmes et des travaux d'hommes,
et alors il serait facile d'établir le pourcentage
des mots étrangers qu'ils contiennent. Mais nous
voulons savoir l'emploi vivant, spontané, instinc-
tif. Il me paraît qu'on peut, sinon le connaître exac-
tement, du moins s'en faire une idée approxi-
mative en étudiant des correspondances : c'est,
je crois, la seule façon d'approcher de la langue
parlée d'autrefois. Il est vrai que le moyen n'est
pas absolument sûr car, autrefois surtout, on
se servait dans ses lettres, même à des amis, d'un
style plus pompeux qu'aujourd'hui. Dans tous les
cas, il faut choisir des lettres intimes et la compa-
1. 0. l, I, 117. Cf. Kleinpaul, o. /., p. 13 et Nyrop, o. l,
IV, 321.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 157
raison ne doit porter que sur des mots « non techni-
ques », de préférence encore sur les termes de la
vie de tous les jours qu'emploient entre eux des
gens qui se connaissent bien ; l'emploi des mots
d'art, de science, etc., dépend trop des sujets de la
correspondance.
J'ai donc examiné d'abord des lettres de femmes
et d'hommes du xvii^ siècle, celles de Grotius
et de sa femme, lorsqu'ils habitaient Paris, Ã leur
beau-frère et frère, et celles que sa femme, quand
elle séjournait en Hollande, écrivait à Grotius ^.
A la fin d'une de ses lettres elle dit : « J'ai écrit
avec tant de hâte que je ne sais presque pas ce
que j'ai dit. » Voilà justement ce qu'il nous faut.
Son séjour à Paris a pu avoir une certaine influence
sur sa langue, mais elle est toujours restée une
vraie Hollandaise, plutôt hostile au milieu où les
circonstances l'obligeaient à vivre. Puis, je me
suis servi de la correspondance de deux femmes-
auteurs de la fm du xviii^ siècle, qui ont laissé
chez nous une réputation bien méritée : Betje
Wolf et Aagje Deken ^. Et pour le xix^ siècle,
j'ai pris un roman en lettres, œuvre d'une de
nos bonnes romancières, M^^^ Bosboom-Toussaint,
qui a justement voulu donner à ces lettres un
1. Ces lettres ont été publiées par H. C. Rogge (Leide,
1902),
2. Publication de Van Vloten dans « Nederlandsch
Panthéon » nos 89 et 90.
158 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
tour dégagé. Ce roman s'appelle Majoor Frans,
Je ne peux pas vous donner le détail de mes
recherches sur ce point i. En voici le résultat. Les
femmes emploient moins de mots français Ã
signification étendue que les hommes ; et cela
nous rappelle que les psychologues sont unanimes
à accorder aux femmes une certaine préférence
pour les détails et de la répulsion pour les géné-
ralisations. Puis, dans les lettres de femmes, il y
a relativement plus de mots de la conversation
que de termes appartenant aux groupes « carac-
tère » et « intelligence » ; et ici encore nous recon-
naissons un trait de l'esprit féminin, qui se sent
attiré plutôt par la vie pratique que par le raison-
nement et les abstractions.
Il me semble cjue ces deux constatations nous
forcent d'admettre qu'entre l'emploi de mots
étrangers et l'esprit de celui qui s'en sert, il existe
des liens étroits ; l'usage de termes d'emprunt
ne dépend pas plus de notre libre volonté que
celui des mots de la langue maternelle ; c'est un
acte inconscient. Et je me rappelle les paroles du
regretté Victor Henry : « Le langage est le produit
de l'activité inconsciente d'un sujet conscient ;
aucun changement introduit par nous dans notre
langage n'y est introduit consciemment : le lan-
1: Voyez Franse Woorden in het Nederlands, p. 105 et
suiv.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 159
gage est conscient, les procédés de langage sont
inconscients ^. »
Il n'était peut-être pas inutile de dire cela
encore une fois bien haut à propos des mots
d'emprunt. Car trop souvent encore on entend
attribuer l'emploi de termes étrangers à une
espèce de pose. Cela peut être vrai pour un indi-
vidu, cela ne l'est certainement pas quand il s'agit
de tout un peuple.
Je vous ai promis un autre fait qui prouve que
l'emploi de mots étrangers obéit à certaines règles.
Quand on compare les mots que nous avons pris
au français avec ceux qu'emploient d'autres peu-
ples germaniques, on arrive à des résultats curieux.
J'ai fait à ce sujet les constatations suivantes.
Feu Miss Soames a dressé une liste des mots fran-
çais en anglais, que, de nos jours, les Anglais sen-
tent encore comme étrangers ^ ; deux tiers des
mots « non techniques » que contient cette liste
s'emploient aussi chez nous. Pour l'allemand,
M. Riimelin a réuni près de six mille mots français
qui ont cours au delà du Rhin ^ ; j'y prends les
termes de la conversation et je constate que, sur
1. V. Henry, Antinomies linguistiques (Paris, 1896),
p. 65-78.
2. Laura Soames, Introduction to English, French and
German Phonetics (Londres, 1899), p. 98.
3. Voyez note 3 de la p. 96.
160 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
trois cents, il n'y en a que quarante-deux que nous
n'employons pas. Un savant suédois déjà cité,
M. Nordfelt, m'a écrit, après avoir parcouru mes
listes de mots français en néerlandais, que ce
sont à peu près les mêmes que ceux qui sont
entrés en suédois. Il paraît donc bien que partout
ces mots français ont servi à combler des lacunes.
Qu'est-ce que cela veut dire sinon ceci : que
l'emploi de mots étrangers est dans un rapport
étroit avec les conditions sociales et intellectuelles
de ceux qui les empruntent. Tandis que les évé-
nements historiques peuvent causer des occasions
d'emprunt, le choix des mots qui s'empruntent
est déterminé par des causes intérieures qui, si
l'on ne peut pas les connaître en détail, n'en sont
pas moins réelles. On pourra au moins essayer
d'en démêler quelques-unes.
M. Windisch dit ceci ^ : « L'emprunt d'un mot
signifie toujours la supériorité matérielle du peuple
auquel on emprunte par rapport à l'objet ou à l'idée
dont il s'agit. » Il ajoute que cela n'est vrai que
pour le premier contact et que plus tard d'autres
causes d'emprunt surgissent, et il cite les paroles de
Schuchardt ^ : « On emprunte facilement ce qu'on
entend souvent ; je rappelle par exemple l'emploi
1. Windisch, /. l, p. 115.
2. Schuchardt, o. i.,p. 37.
FRANÇAISE EX HOLLANDE 161
fréquent de allons par les Allemands. A cette fré-
quence s'ajoute souvent une supériorité intime
de la langue étrangère, qui à son tour peut devenir
une cause déterminante : brièveté, harmonie de
la forme extérieure, netteté, fantaisie, humour de
la forme intérieure. Alors ce devient une mode
d'employer des expressions étrangères dans la
conversation, là même où il n'y a pas une néces-
sité absolue. En Allemagne, on mêle une langue
étrangère comme le français à la langue mater-
nelle par affectation ou raffinement. »
Tâchons de préciser.
a) La cause première de l'emprunt doit être
cherchée dans la valeur affective qu'a un mot
étranger employé dans une phrase de la langue
maternelle. Personne n'a mieux que Bally mis
en relief ce fait que la langue n'exprime pas seule-
ment des idées, mais qu'elle sert surtout à exprimer
nos sentiments. « Nous mêlons sans cesse notre
moi aux choses... Or ce moi, qu'est-ce qui le cons-
titue essentiellement ?... Ce ne peuvent être nos
idées, car il n'y a rien de plus impersonnel qu'une
idée ; c'est bien plutôt toute la partie affective
de notre être, nos émotions, nos sentiments, nos
impulsions, nos désirs, nos tendances... Le lan-
gage, qui exprime aussi des idées, exprime avant
tout des sentiments ^. »
1. Bally, 0. L, p. 6.
11
162 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Appliquons cette vérité aux mots d'emprunt
et voyons sur quels points ils peuvent servir Ã
mieux exprimer nos sentiments que les mots indi-
gènes. C'est surtout parce qu'il frappe, étonne,
étant moins bien connu de ceux qui l'emploient,
que le mot d'emprunt commence par se distinguer
des mots indigènes. Et même quand il a fini par
s'assimiler complètement à la langue maternelle
de celui qui parle, il arrive qu'il garde la nuance
due primitivement à sa qualité d'étranger ; mais
cela n'est pas toujours le cas, comme nous le
verrons.
Ces nuances sont diverses :
D'abord l'e u p h é m i s m e ; le mot étranger
paraît moins brutal, parce qu'il est moins bien
connu et que, pour ceux qui ne connaissent
qu'imparfaitement ou pas du tout la langue
étrangère, le lien entre le mot et ce qu'il ex-
prime, est moins évident. Ce mot est donc tout
désigné pour exprimer des idées qui sont « tabou »
dans la langue maternelle. On a déjà si souvent
parlé des euphémismes qu'il me semble inutile de
m'étendre à ce sujet. Une seule observation :
l'euphémisme perd très vite sa force affective et
alors on prend un autre terme étranger.
Autre nuance : le mot d'emprunt a une valeur
hypocoristique ou contient une idée
d'à dmiration. C'est par là que j'explique
que nous avons un terme français pour « tante »
FRANÇAISE EN HOLLANDE 163
et anciennement pour « grand'mère », et non pas
pour « oncle » ni pour « grand-père » ; rappelez-
vous aussi qu'on emploie chez nous beaucoup de
noms de baptême de femmes d'origine française
et peu de noms d'hommes. Je constate une nuance
d'admiration dans robuste, que nous employons
concurremment avec le mot germanique sterk,
pour exprimer la force physique d'un homme;
souple, à côté de slap, exprime une certaine élé-
gance.
Troisième nuance : le mot a une valeur péjo-
rative. Cette nuance se développe surtout
parmi les gens qui ignorent la langue à laquelle
le mot a été pris : l'hostilité instinctive qu'éprouve
le peuple pour les étrangers et qui fait aussi que,
comme invectives, il emploie volontiers des mots
empruntés à d'autres nations, est cause que le
terme exotique, quand même il n'a en soi rien
d'offensant, prend ce sens dans un autre pays.
Darmesteter dit à ce propos : « Une ironie gros-
sière semble prendre plaisir à dégrader un mot
mal compris et à venger, sur la langue des lettrés,
l'ignorance populaire i. » Ainsi le terme Schuhma-
cher, dont il a été question, sert surtout à désigner
un « mauvais cordonnier ».
1. Darmesteter, La Vie des Mots, p. 106. Cf. K. Jaberg,
Péjorative Bedeutungsentwickelung im Franzôsischen, dans
« Zeitschrift fur roman. Pbilol. », XXIX, 65.
164 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
Quelquefois la nature de la nuance est plus
difficile à définir. Le mot étranger donne un air
de distinction ou bien renforce le
sens de la phrase néerlandaise. Ainsi, pour ren-
chérir sur geen ogenblik, nous ajoutons geen
moment. Par là , le mot étranger nous aide Ã
exprimer une nuance de la pensée pour laquelle
la langue indigène ne nous fournit qu'une péri-
phrase. Le plus souvent, il ne s'agit là que d'un
fait de langue individuel, passager, mais qui peut
avoir des conséquences d'une plus grande portée.
Ceci nous conduit à une seconde cause d'em-
prunt.
b) Chaque langue présente, dans son vocabu-
laire, des lacunes, et ici je prends ce mot dans un
sens étendu, et je ne songe pas d'abord aux mots
« techniques », bien que ceux-ci pourvoient cer-
tainement aussi à un besoin. La nécessité de
formuler ses pensées avec précision nous amène Ã
employer un mot étranger, au cas où notre langue
ne possède pas un seul mot pour l'idée à exprimer.
Ainsi, le néerlandais, pour rendre équivalent,
prestige, tutoyer, serait obligé de recourir à des
périphrases, s'il ne se servait pas des mots fran-
çais ; voilà pourquoi ces termes sont devenus
usuels chez nous. On préfère un terme synthétique
à une circonlocution.
Ce cas est fréquent, dans d'autres langues aussi.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 165
Dans les Dialogues d'Estienne, Celtophile s'étonne
qu'on ait adapté le mot bizarre — que nous avons
déjà cité à un autre propos — et demandeà Phi-
lausone : « Pensez-vous que n'ayons point de mot
pour signifier ce que nous exprimons par ce mot
bizarre ». Or, quand Philausone de son côté l'in-
vite à nommer ce mot, il répond : « On peut dire,
en un bon mot François (tiré de ce noble langage
Grec) un phantastique. Et pour parler plus couver-
tement et honnestement, nous disons aussi: C'est
un homme qui est un peu subiect à ses fantaisies.
On dit aussi : C'est un homme qui a ses façons ^. »
Signalons d'abord la délicieuse inconséquence de
mettre à la place d'un mot étranger (bizarre) un
autre mot qui vient également d'une autre langue
(fantastique), mais qui vient de « ce noble langage
Grec ». Ce mot écarté, que lui reste-t-il pour mettre
à la place de bizarre que des périphrases ? Or,
c'est justement parce qu'on préfère un mot seul
à une circonlocution que bizarre est définitive-
ment devenu français.
Et voici un exemple que me fournit mon expé-
rience personnelle. J'habite une partie de la
Hollande assez éloignée du centre, où l'on parle,
même dans la bonne société, un dialecte qui, sur
plusieurs points, diffère de la langue générale de
notre pays. Contrairement à la langue générale,
1. Estienne, o. /., I, 174.
166 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
ce dialecte possède un mot pour exprimer « ne
pas se réaliser, ne pas se produire », ce que l'ancien
français — soit dit en passant — exprimait aussi
par un seul mot (remanoir). Or, je me suis surpris
employant ce terme groningois, bien que je n'aie
appris à le connaître que depuis quelques années
et que, ordinairement, ma langue soit pure de
mots dialectaux.
Mots d'emprunt et mots indigènes.
Le temps n'est plus où, entre mots d'emprunt
et mots indigènes, on faisait une très grande dis-
tinction. En comparant la dernière édition de
V Introduction à Vétude comparatisme des langues
indo-européennes de M. A. Meillet aux deux pre-
mières, on constate qu'il y a accordé aux mots
d'emprunt une importance plus grande. Il n'op-
pose plus les modifications que chaque génération
fait subir involontairement à la langue de la géné-
ration qui précède, sans qu'aucune cause sociale
soit en jeu, Ã l'influence qu'une langue exerce sur
une autre langue, et qui a pour cause des accidents
historiques, et il ne considère plus le premier phé-
nomène seul comme le type normal de l'évolution
linguistique. Actuellement, il caractérise celui-ci
comme « l'évolution linguistique spontanée » et,
FRANÇAISE EN HOLLANDE 167
pour ce qui est des mots d'emprunt, il ajoute :
« l'emprunt n'est pas un phénomène rare et acci-
dentel, c'est un fait fréquent, ou, pour mieux
dire, constant, et dont les recherches récentes
montrent de plus en plus l'importance. »
En effet, l'emprunt, au sens le plus large du
mot, se rencontre partout dans la vie du langage ;
il est à la base de toutes les langues ; un individu
subit l'influence d'un autre, un groupe d'individus
celle d'un autre groupe d'individus, et cette
influence se manifeste par la langue. L'empiéte-
ment de la langue générale sur les parlers locaux
ne se fait pas autrement.
Un mot doit nécessairement avoir un commen-
cement ; quelqu'un a dû le lancer, peut-être
inconsciemment, et par suite de circonstances
favorables d'autres personnes s'en sont servies.
L'emprunt d'un mot étranger se fait de la même
façon : une personne a dû, la première, l'employer
dans une phrase de sa langue maternelle. Si je ne
me trompe, l'étude plus approfondie des mots
d'emprunt permettra de saisir sur le fait des
phénomènes qui, dans la langue elle-même, ne se
laissent pas isoler.
L'emprunt — voilà un premier point — peut
avoir lieu dans des circonstances qu'on peut déter-
miner. On réussit à fixer quelquefois, avec plus
ou moins d'exactitude, la date de la première
apparition d'un mot étranger. Sans doute, après
1G8 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
tout ce que je vous ai dit dans ces leçons, vous ne
vous faites plus d'illusion sur la précision à laquelle
on peut prétendre. Mais, en comparaison des mots
indigènes, ils nous permettent plus souvent d'ac-
quérir quelque certitude sur le moment de leur
introduction. Les tout premiers commencements,
il est vrai, sont plongés dans l'obscurité, mais ils
entrent, plus tôt que les mots indigènes, dans le
cercle lumineux de l'histoire, parce que nous pou-
vons parfois les rattacher à des faits historiques.
Par là nous pouvons suivre plus facilement leur
extension graduelle. Ainsi, chaque mot commence
par être emprunté dans une signification spéciale ;
nous le savons parce qu'il en existe encore que
nous employons exclusivement dans une seule
combinaison ou avec une signification unique.
L'allemand heschrà nkt ne s'emploie chez nous
que pour 1' a étroitesse d'esprit » ; exorbitant n'y
est dit que d'un « prix » qui dépasse les limites,
nous employons fatigue?- exclusivement comme
terme technique pour « retourner la salade », etc.
Puis, ils peuvent rayonner, soit conformément Ã
Ja langue étrangère — rappelez-vous ce que j'ai
dit de rivière — soit en suivant des voies indépen-
dantes — vous savez combien le sens d'un mot
étranger peut dévier. Eh bien, les mots indigènes
ont dû souvent évoluer de la même manière, mais
pour eux la marche progressive de l'évolution se
soustrait à notre observation. Comme les mots
FRANÇAISE EN HOLLANDE 169
étrangers, ils ont pu commencer par n'avoir
qu'une signification restreinte, et ont pu n'être
primitivement employés que dans un milieu spé-
cial ; or, ces milieux — et voilà une troisième
différence entre les deux groupes de mots —
sont plus faciles à déterminer pour un terme
emprunté.
Je m'empresse de préciser ma pensée. Le rap-
prochement que je' viens de faire ne s'applique
qu'aux langues des peuples civilisés, ceux dont
les idées se distinguent entre elles avec une cer-
taine netteté. Je le dis, parce que sans cela vous
pourriez m'objecter que, chez les peuples primi-
tifs, comme chez les très jeunes enfants, les mots
indigènes ont un sens très vague et très étendu,
et ne se spécialisent que peu à peu.
Donc, néologismes et mots d'emprunt ont des
points de contact. La division entre mots « tech-
niques » et « non techniques » ne s'applique pas
qu'aux étrangers. Je cite les paroles suivantes
de Darmesteter i : « Les néologismes peuvent se
diviser en deux classes, suivant qu'ils désignent
des faits nouveaux, objets ou idées, ou qu'ils
désignent autrement des faits anciens. Les faits
nouveaux veulent des mots nouveaux : le néolo-
gisme en ce cas est, non seulement légitime, mais
1, A. Darmesteter, De la Création actuelle de mots nou-
veaux (Paris, 1877), p. 32-35.
170 L'INFLUENCE DE LA LANGUE
nécessaire. » Par rapport à la seconde sorte de
néologisme il dit : « Il consiste à substituer à un
mot ancien, à une périphrase ancienne, un mot
nouveau. Ce néologisme est soit littéraire, soit
populaire, c'est-à -dire soit créé par les écrivains,
soit créé par le peuple. » Cette dernière expression
me semble vague ; chaque création nouvelle est
individuelle, et les néologismes littéraires ne se
distinguent des néologismes que Darmesteter
appelle « populaires » que parce que, pour les
premiers, on connaît celui qui les a formés, et non
pas pour les autres, et parce que les premiers
restent souvent individuels, tandis que les autres
se sont généralisés. Darmesteter continue : « Bien
que chacun des changements de mots ait sa cause
spéciale et déterminante, toutefois, si l'on embrasse
l'ensemble de ces transformations dans leurs suc-
cessions historiques, on voit dominer une ou deux
causes générales, dont les applications varient Ã
l'infini, mais dont l'action paraît constante. Le
peuple veut une langue à la fois expressive et
claire. »
N'est-il pas frappant de constater que les causes
que nous avons cru discerner pour l'emprunt de
mots sont à peu près les mêmes ? Expressive, oui,
c'est pourquoi la valeur affective des mots étran-
gers joue un si grand rôle ; claire, c'est pourquoi
on emploie un mot étranger là où la langue mater-
nelle n'a qu'une périphrase.
FRANÇAISE EN HOLLANDE 171
Mesdames, Messieurs,
Il est temps de terminer. Je suis arrivé au bout
du programme que j'ai dressé pour ces leçons.
Si les résultats de mes recherches vous paraissent
moins précis que vous ne l'attendiez ou que vous
ne l'auriez désiré, évidemment cela sera en partie
ma faute, mais veuillez aussi tenir compte de la
nature de ces études. La connaissance des phéno-
mènes linguistiques semble souvent s'éloigner Ã
mesure que l'on croit en approcher ; elle semble
fuir comme l'horizon devant le navigateur. Faut-il
désespérer pour cela d'atteindre le port ? Non,
n'est-ce pas ? Vous ne me reprocherez donc pas
de vous laisser en pleine mer. Les pilotes ne man-
quent pas qui pourront vous indiquer la voie.
Je n'ai plus qu'Ã vous remercier de l'attention
avec laquelle vous avez bien voulu suivre mon
exposé. Quant à moi, il me restera de ces quatre
heures que j'ai vécues parmi vous un souvenir
ineffaçable. Puisse votre belle patrie continuer Ã
envoyer les rayons de son intelligence et de sa
sensibilité artistique sur le monde entier, telles les
ondes du télégraphe érigé là -haut au sommet de la
tour qui domine Paris.
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE LEÇON
Pages
Rapports entre la France et la Hollande
d'après l'histoire 6
Rapports politiques et dynastiques 7
Rapports commerciaux et industriels 19
Rapports d'église et d'école 22
Rapports militaires 24
Rapports littéraires 26
Relations privées 27
Les mots français signes de l'influence
française 33
DEUXIÈME LEÇON
Mots « techniques » 55
Science et Art 56
Vie publique 62
L'Homme comme membre de la société. . 71
Conclusions sur les mots « techniques » . . 77
Mots « non techniques » 80
TROISIÈME LEÇON
Autres éléments français en néerlandais .... 90
Nouveaux mots français formés au moyen
d'éléments français 92
174 TABLE DES MATIÈRES
Nouveaux mots néerlandais formés au
moyen d'éléments français 98
Mots néerlandais habillés à la française,. . 104
Traductions 106
Syntaxe et Morphologie 113
Conclusions su^ les mots et éléments « non
techniques » 118
QUATRIÈME LEÇON
Mots d'emprunt « non techniques » dans
d'autres langues 131
Mots italiens et espagnols en français. ... 132
Mots germaniques en français 139
Mots français en anglais 141
Mots français dans le Mecklembourg . . . . 145
Le Phénomène de l'emprunt 150
Causes de l'emprunt 151
Mots d'emprunt et mots indigènes 166
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conquête de la Bretagne par le roi Charlemagne. — Les chan-
sons du geste et les roules d'Italie. — Ogicr de Danemark. —
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de Charles Martel. — Les chansons de geste et le pèlerinage de
Compostelle. — La Chanson de Roland. — De l'autorité du
manuscrit d'Oxford pour rétablissement du texte de la Chanson
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mand et Isembard. — Salaman de Hretagne. — L'abbaye de
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Ce n'est poln.1 dans une hypothétique épopée contemporaine de Char-
lemasne ou de Chilpéric qu'il faut chercher les origines des romans de
chevalerie du xu* et du xui* siècles : c'est exclusivement, dans les sen-
timents et dans les idées, dans les goûts et dans les inlérêls des hommes
du xn° et du xiii» siècles. Les plus anciens d'entre eux ont été composés
au XI' siècle au plus tôt. Les chansons de geste, colportées par des jon-
gleurs nomades, étaient surtout destinées à des publics forains, que des
exhibitions de reliques et des marchés attiraient autour des principaux
sanctuaires. A peu d'exceptions près, les légendes épiques du moyen âge
se rattachent chacune à une certaine abbaye, qui était alors but de pèle-
rinage, ou étape de pèlerinage, ou qui se dressait sur l'emplacement ou
sur le chemin d'une foire illustre C'est là , aux abords de ces divers
sanctuaires, que les légendes épiques se sont formées, par l'etlort com-
biné de clercs et de jongleurs pareillement intéressés à attirer et à rele-
nir, à édifier et a récréer le» mêmes publics. Une élude des chansons de
geste est incomplèle si elle n'est pas, pour une part, une étude des routes
et des croisées de l'ancienne France, de ses marchés, de ses pèlerinages,
des lieux où les hommes se rencontraient, et où, de leur contact naqui-
rent tant de formes nouvelles de la pensée, de l'art et de la poésie.
De (îuillaunie d'Orange à Girard de Roussillon, de Charlemagne a
Raoul de Cambrai et à Roland, l'auteur considère en cet ouvrage tour a
lour les principaux héros des romans dé chevalerie et toutes les grandes
légendes épiques du moven âge français, c'est à dire toutes celles de nos
chansons de geste qui ne sont pas des fictions récentes, purement imagi-
naires, toutes celles qui ont quelque fondement hislorique ou quelque
ancienneté.
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Honte, par Huon de Cambrai, et par Guillaume, fabliaux du
XIII' siècle, éd. par Arthur La>gfors. Un volume in-8° de
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professeur à l'école des Chartes et VVilmotte. Un an : i5 fr. ;
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l'inslitut, conservateur de la Biblitohèque de l'Université de
F*aris et L. Dorez, bibliothécaire Nationale. Un an : i5 fr. ;
Départements, U. P. 17 fr.
Revue Celtique. Dirigée par J. Loth, prof, au Collège de France.
Un an ; 20 Ir. ; Déparlements, U. P. 22 fr.
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égyptiennes et assyriennes. Dirigé par G. Maspero, de l'Institut.
Chaque volume {[\ fascicules), 3o fr. Déparlements, U. P. 82 fr.
Revue de Philologie Française et de Littérature. Dirigée
par Léon Clkdvt, professeur à l'Université de Lyon. Un an :
I.') fr. ; Dé[)arlemcnts, U. P. il) fr.
Revue Internationale de l'Enseignement supérieur. Men-
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