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Full text of "L'influence de la langue française en Hollande d'apres les mots empruntés"

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L'INFLUENCE 

DE LA. 

LANGUE FRANÇAISE 

EN HOLLANDE 

D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS 
Leçons faites à V Université de Paris en janvier 1913 



J.-J. SALVERDA de GRAVE 

Professeur â l'Université de Groningue 




PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR 
EDOUARD CHAMPION 

5, QUAI M.\.I,\Ql VIS, '> 



1913 



^, 



Librairie H. CHAMPION, 5, quai Malaquais, Paris 



IIF.VXAII) (Louis), (ioclnir cslrlln-s. iitiiîlrr </<• coniVrriirrs >) l'I iii\ 
vrrsil,' Je Poitiers. Les origines de l'influence française^' 
en Allemagne. Klmlo sur riiisloin- coniparoede la civilisalionl 
l'ii 1 raii.r .1 en AlIcmaf^Mic pendant la période précoiirloisc| 
(•.i>o-ii,.i>). lornc I". L'uJ]eiisit'e i,iilili,fue et sociale de (a France.' 
I n volume in-S" raisin de \x\i\ r)'i7 pa{,'-es. , . fp. i 

l'HK.MlKHK PARTI K. Les Idées et les armes françaises à ! 

I assaut de 1 Empire allemand. - CuAPrim; I". - Naissance 

II Mil .lai poliliiiiie .1 d'un idéal religieux nouveau.v en France I 
I. anaicjnr-)„en: La réaction pnliliane contre l'anarchie: la\ 
('vl i"'/ 'vl ^'}'^f[\^^. morale contre ratmrchie .- Clmiy: Associa- 
ttim de In féodalité française et de Cluny. - Cu\pin^'v il — i ;,' 
persislanee dn régime carolinyien en Alleinat.'ne et sa destrurlion 
l-arUnny et la /éodalilé Iranraise. draille imnndre de l'anarchie 
e» A llemujne. IteU.ur de f Allemagne a la politujuc carolmqienne. 
staunatimi de la léodalilé et VEglisc en Allemagne. La pmétra- 
"•"' '''' î; ,'"'y a""*' l'Kmpirr. L'insurrection des idées cltinisiennes 
r'mtrrl l-.mpire. La victoire de Clumj et de la féodalité française 
sur l l.mpire. 

SKCdMJK PAHTIE. La rénovation sociale de r Allemagne 
par 1 Influence française.— Cuapithk I". - Formalion d'un 
nouveau type social en F^rance Lorienlation des inslilulwns 
leodalcs. hlahoration dun idéal moral par In féodalité française. 
I.n chrislianisntion de l'idéal féodal. - ('.uAPiTnK II - l.'immo- 
bilil.- (le la sociéli^ allemande et les preniière.s conqut^les de l'idéal 
Iran.-ais. La routine militaire en Allemagne. Absence d'évolution 
morale en Allemagne. La France éducatrice et libératrice de in 
<■ noblesse » allemande. 

\\ Il m(jTé I. ( M. ), i.rofesseur à l'Université de Liège. La culture fran 
çaise en Belgique, l-e passé littéraire. — Les conllils lin-Mi>- 
tn|ii<js. — La sensibilité wallonne. — L'iinafrination llainande. 
I n vol. in-S-écu de xii-Sjo pages. :\ fr. 5o ' 

Congrès international pour l'extension et la culture 
de la langue française. I'remi( rc session. Lièifo, lo-i^i sep- 
luinhre, iij.i.'i, iii H. ,,, jy 

Le fran.ol8 en Als.iee Lorraine, en Allemagne, en Belgique, en 
^ulssi-, au Canada, dans l'Amérique du Sud, dans le Grand-Duclié 
de Liixen.lK.uis, eic. - .\'y a til pas lien de suhsliluer dans l'en- 
«.•it-neinenl de la lan(,'ue franeaise, la lecture des prosateurs du 
xviii .sieile à celle des prosateurs du xvii' siècle — 2,0()() mois 
Inconnus a Colxrave, etc. 40 mémoires 

Deuxième session. Arlon-Luxeinboiirg-Trèves. Fort vol In-H 

i:iat actuel du Irançals en Ilollandr-, Hongrie, AuRleterre, El;'' 
I MIS, elc... hxleii8i<.n lin franrais |)ar la presse, le UiéiUrè, ic. 
..•Nseii.'iieinent du fraiieais. La lutte contre la porno«ranhie. L<' 
Iraiii.als, langue Internalioiiale, ele .. 

s*isÉ*> (L ) Les sources de l'argot ancien. Iomu 1 : hes 
origines A In fin du iviii' sicck: Wmv. Il : Le xix" if(V-c/t'(i8oo-i8;>n;. 
l.es (J.iix >oliimes ensemble, in-S" écu (Tome l". xvi-/i2(j r>l'. 
lome II, ',70 pp.). ,- ,p 



10 II 



L'INFLUENCE 

DE LA 

LANGUE FRANÇAISE 

EN HOLLANDE 

D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS 






L'INFLUENCE 



DE LA 



LANGUE FRANÇAISE 

EN HOLLANDE 

D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS 
Leçons faites à V Université de Paris en jam^ier 1913 



tl.-J. SALVERDA de GRAVE 

Professeur â l'Université de Groningue 





PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR 
EDOUARD CHAMPION 

5, QUAI MAL\QUAIS, 5 
I9I3 



AVAilAblE 

NO. COOOO'. 



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A ALFRED JEANROY 

EN TÉMOIGNAGE d'uNE VIEILLE 
ET INALTÉRABLE AMITIÉ 



L'INFLUENCE 



LANGUE FRANÇAISE 

EN HOLLANDE 

D'APRÈS LES MOTS EMPRUNTÉS 



PREMIÈRE LEÇON 

Mesdames, Messieurs, 

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que 
je prends la parole devant vous, dans une langue qui 
est la vôtre sans être la mienne, entre les murs de 
cette illustre Sorbonne, qui, depuis le temps où j'étais 
étudiant, a été pour moi l'objet d'un profond respect. 
Si cependant je n'ai pas hésité à accepter l'invitation 
que M, le vice-recteur a bien voulu me faire au nom 
de l'Université de Paris, et dont je me sens profondé- 
ment honoré, c'est que de pouvoir exposer le fruit de 
ses études dans cette ville qui est le grand marché des 
idées, est pour tous ceux qui travaillent une consé- 
cration ardemment désirée. C'est aussi parce qu'il me 
semble qu'en faisant ces leçons, je m'acquitte d'un 
devoir envers des maîtres vénérés. Et pour ne nommer 
que celui qui n'est plus et dont le souvenir, depuis 

1 



2 L'iyFLUEyCE DE LA LANGUE 

voici dix ans qu'il a disparu, ne m'a jamais quitté, 
c'est à Gaston Paris que je pense en ce moment. Je 
n'exagère pas en disant qu'il ne se passe guère une 
journée de travail où son nom ne tombe sous les yeux 
des romanistes ; ses œuvres sçnt un phare qui éclaire 
notre chemin, comme de son vivant sa haute et noble 
slatui'c dominait partout où il était. Et quand je 
songe combien il était bon et avec quelle sollicitude 
il suivait ceux qui avaient été ses élèves, c'est comme 
si, en le nommant au début de ces leçons, je me sentais 
plus sûr de moi-même. 

D'ailleurs, je n'oublie pas que, parmi les maîtres 
actuels, il y en a qui veulent bien m'honorer de leur 
amitié, et je parle ici aussi bien de ceux qui sont de 
la maison que de ceux qui enseignent soit sous le 
même toit, soit tout près, si près que, pour les écouter, 
on n'a qu'à traverser la rue Saint- Jacques — la route 
des pèlerins, Mesdames et Messieurs ; et le voyage de 
Paris, n'est-ce pas un pèlerinage pour chaque tra- 
vailleur ? 

Et enfin, s'il fallait encore une raison pour me décider 
à prendre la parole parmi vous, j'ai la quasi-certitude 
de vous apporter un sujet qui doit vous être sympa- 
thique. Ce sujet, le voici : il consiste à exposer un 
chapitre de l'histoire des rapports qui existent entre 
mon pays, la Hollande, et le vôtre, à parler de l'in- 
fluence que la langue française a eue sur le néerlan- 
dais, influence qui est le signe extérieur de l'action 
que votre civilisation a exercée sur la culture des 
Pays-Bas. Cette action a été si profonde que les quatre 
leçons que je me propose de donner ici, ne suffiraient 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 3 

certainement pas à la traiter à fond. En effet, rien 
que les relations littéraires pourraient fournir de la 
matière à tout un cours. 

Heureusement je suis loin d'être seul à travailler 
dans le domaine des rapports intellectuels qui unissent 
mon pays au vôtre. Mon maître, M. Van Hamel, qui 
par sa personne et son activité scientifique a tant 
fait pour rapprocher nos deux pays, a étudié, avec 
le grand talent que vous lui connaissez et auquel ce 
m'est un devoir de rendre ici un hommage ému, les 
traductions et les imitations de Victor Hugo en 
Hollande. Actuellement toute une équipe de jeunes 
travailleurs est occupée à des études analogues : 
M^^^ Serrurier vient de publier une très intéressante 
étude sur Bayle en Hollande ; d'autres font ou ont 
déjà fait des recherches sur l'influence de la Renais- 
sance française en Hollande au xvi^ siècle, sur l'imi- 
tation de la versification française chez nous, sur les 
imprimeurs français dftns les Pays-Bas au xvii^ siè- 
cle, sur les sociétés littéraires du xviii^. Et plusieurs 
de ces jeunes gens comptent soumettre le fruit de 
leurs études au jugement des professeurs de la Sor- 
bonne, en vue d'un doctorat d'Université. Je ne 
parle pas des travaux, en partie déjà anciens, sur 
la littérature médiévale, qui se compose en majeure 
partie de traductions et d'imitations du français. 
Enfin, M. Gustave Cohen — que l'Université d'Ams- 
terdam a eu le bonheur de pouvoir s'adjoindre comme 
professeur de français et de philologie romane — se 
livre à une vaste enquête sur les relations littéraires de 
la France et des Pays-Bas. 



4 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Quant à moi. je me suis réservé un terrain qui semble 
plus restreint mais qui en même temps est plus ouvert 
de tous les côtés. Car si l'étude de l'influence que la 
langue française a exercée sur le néerlandais est plus 
limitée en ce que la fonction de parler n'est qu'une 
partie de notre activité intellectuelle, elle est en même 
temps plus générale, parce que dans la langue se 
reflètent toutes les tendances et toutes les aspirations 
d'un peuple. 

Quand on cherche à connaître les influences étran- 
gères qu'a subies un peuple, on constate que ni les 
sources historiques ni les œuvres littéraires n'y suf- 
fisent. Les historiens parlent de mariages et de ba- 
tailles, quelquefois de rapports économiques ; grâce 
à eux, nous savons à quelles occasions la Hollande a 
été en contact avec la France, mais ce qu'ils ne nous 
apprennent pas, ce sont les conséquences de ce con- 
tact, l'efTet qu'il a eu sur les mœurs, les façons de 
penser des Hollandais. Or, je crois qu'il vaut la peine 
de rechercher si les emprunts faits par le néerlandais au 
français pourraient contribuera combler cette lacune. 

A celte étude de l'influence telle qu'elle se manifeste 
par la langue, j'ajouterai quelques observations lin- 
guistiques. Car, si l'emprunt de mots et de formes à 
une langue étrangère est le signe extérieur de rapports 
intimes, il est en même temps un phénomène linguis- 
tique qui intéresse la science en lui-même. Nous aurons 
donc à demander aux mots français en néerlandais 
ce qu'ils nous apprennent sur ce phénomène. 

Voici comment je compte répartir ce sujet sur mes 
quatre leçons. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 5 

Dans la première, je commencerai par vous dire 
très succinctement les relations politiques, commer- 
ciales et autres que les Hollandais ont eues avec la 
France. Ce sera une base pour nos recherches ulté- 
rieures. Ensuite, passant à ce qui forme l'objet propre 
de ces leçons, je ferai quelques observations générales 
sur les mots d'emprunt. Dans la seconde leçon, 
j'essayerai de vous donner une idée de l'abondance 
des mots français en néerlandais et je vous indiquerai 
les points sur lesquels a porté l'influence française. 
Cet examen sera continué dans notre troisième réu- 
nion, mais cette fois je ne parlerai pas des mots d'em- 
prunt, mais des autres faits linguistiques qui attestent 
l'action de la France sur notre culture. Dans la qua- 
trième leçon, nous contrôlerons les conclusions aux- 
quelles nous auront amenés nos recherches, au moyen 
des mots d'emprunt dans d'autres langues, et je ferai 
quelques observations sur le phénomène de l'emprunt. 

Les rapports linguistiques entre la Hollande et la 
France ont été beaucoup moins souvent étudiés que les 
relations littéraires ; les travaux qui y sont consacrés 
en sont d'autant plus précieux. Je nomme en premier 
lieu la belle Histoire de la langue française de M. Fer- 
dinand Brunot, un de ces livres qu'on n'ouvre jamais 
sans y trouver le renseignement dont on a besoin, et 
dont un des chapitres s'appelle : « Le français à l'étran- 
ger ». En outre, on trouve des observations impor- 
tantes sur les mots français en néerlandais, dans 
Vllistoire de la langue néerlandaise de M. J. Verdam, 
et dans celle de M. J. te Winkel, publiée dans le 
Grundriss der Germanischen Philologie, 



RAPPORTS 
ENTRE LA FRANCE ET LA HOLLANDE 
D'APRÈS L'HISTOIRE 

Il importe de bien accentuer, dès le début, que 
j'entends, dans ces leçons, ne parler que de la 
langue des Pays-Bas qui actuellement forment 
le royaume de Hollande. Le nom de « Pays-Bas » 
est équivoque ; plus d'une fois dans le cours des 
siècles, la Hollande a été réunie à la Belgique 
actuelle et, ensemble, elles ont alors porté ce nom 
général. De là upe certaine confusion ; on applique 
parfois à la langue néerlandaise propre (c'est-à- 
dire la langue du royaume de Hollande), ce qui 
n'est vrai que du flamand (c'est-à-dire la langue 
germanique parlée dans une partie de la Belgique). 
Or, je rcpèlc que ce dont je veux traiter ici c'est 
de l'influence que la langue française a eue sur 
celle du royaume actuel qui est limité au sud par 
la Belgique, à l'est par l'Allemagne, au nord et 
à l'onest par la mer du Nord. 

Il est vrai que la distinction entre les deux 
idiomes n'est pas facile à faire ; au moyen âge, 
on comprend sous un seul nom la langue qu'on 
parlait en Flandre, en Brabant, dans le Limbourg, 
dans les Hollandes méridionale et septentrionale, 



L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 7 

en Zélande, dans la pro\4nce d'Utrecht et dans 
une partie de la Gutldre. Par contre, à partir de 
la guerre de quatre-vingts ans, donc dès le xvi® 
et xvii^ siècles, le nom de « néerlandais » prend 
un sens plus restreint et est réservé aux provinces 
qui forment le royaume de Hollande. Le terme de 
« moyen-néerlandais » a donc une signification 
plus étendue que celui de « néerlandais moderne ». 
Malheureusement, l'état actuel de la philologie 
moyen-néerlandaise ne permet pas encore de 
distinguer rigoureusement les textes du moyen 
âge d'après les dialectes, et ceux qui appartiennent 
certainement au nord sont très peu nombreux. 
Voilà des conditions bien mauvaises pour connaître 
le lexique médiéval de la Hollande, et nous serons, 
pour cette ancienne époque, forcés de nous résigner 
à ce manque d'homogénéité. 



Rapports politiques et dynastiques. 

Il va sans dire qu'on ne pourra jamais préciser 
l'époque à laquelle le premier contact entre la 
Hollande et la France s'est produit. Au temps des 
Mérovingiens on vendait du drap frison à la foire 
de Saint-Denis ^ ; cela fait donc présumer qu'il 

1. Pircnne, Histoire de Belgique, I, 31. J'emprunte à 
cette œuvre importante plusieurs détails de mon CNposéi 



8 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

y venait des habitants de ces contrées. Comme 
renseignements, c'est maigre. 

Charlemagne a quelquefois séjourné dans notre 
pays ; il est vrai que lui-même parlait allemand, 
mais il était entouré de gens de race et de langue 
romanes. C'était la première fois, depuis la domi- 
nation romaine (du i^^ au iv^ siècle), que la culture 
romane était portée ici, et il semble bien que ce 
premier contact soit resté isolé. Du moins, les sons 
des mots romans en néerlandais prouvent qu'entre 
le iv^ siècle (date où cessent nos rapports directs 
avec les Romains occupant notre pays) et le 
X® siècle, nous n'avons guère emprunté de mots. 
En effet, e long du latin en syllabe ouverte deve- 
nait en germanique i, par exemple, Bhenus >» Rhin. 
En français ce son se diphtongue en ei, et vers le 
x^ siècle en oi. Maintenant, nous avons des mots 
avec i, qui sont donc des emprunts faits directe- 
ment au latin, et des mots avec oi, qui ont donc 
été pris au français après le x® siècle ; mais nous 
n'avons que deux mots où ei réponde certaine- 
ment à e long latin ; l'un s'explique comme une 
forme dialectale, l'autre est peut-être un emprunt 
très ancien ^. 

Au x^ siècle, Charles le Simple donna des do- 
maines dans la Hollande septentrionale à un cer- 



1. Salverda de Grave, De Franse Woorden in hel Neder- 
lands, Amsterdam, 1906, p. 171. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 9 

tain comte Thierry ; à cette époque notre pays 
faisait — ce fut pour un temps très court, — partie 
des domaines du roi de France. Et lorsque ces 
liens furent rompus, nos comtes, bien que relevant 
officiellement de l'empire allemand, se considé- 
rèrent et se conduisirent de plus en plus comme 
des princes indépendants, et cherchèrent à se créer 
des relations dans les pays de langue française. 
En 1048, la fdle de Florent I^^ épouse le roi de 
France, Philippe I^'". Les relations de la Hollande 
avec la Flandre et la Wallonie ont été toujours 
très suivies ; dans ces deux pays on parlait alors 
français, du moins dans les milieux cultivés et dans 
les cloîtres ; il en fut ainsi jusqu'à la réaction qui 
commença après la bataille de Courtray (1302 ^). 
Thierry II prend pour femme une fille de Baudouin 
de Flandre ; en 1063 Gertrude, veuve de Florent I^^, 
épouse le comte de Flandre, Robert le Frison ; 
en 1203 la veuve de Thierry VI appelle à son 
secours le comte Louis de Loon (près Liège) et 
lui accorde la main de sa fille Ada ; en 1246 enfin 
Guillaume II donne sa fille Aélis en mariage à 
Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, et nous ver- 
rons quelles ont été les conséquences de ce mariage. 
Son fils Florent V est l'allié de la France dans la 
guerre avec l'Angleterre. 

Il est certain que ces alliances princières ont 

1. Pirenne, o. l, I, 142, 316, 317, 318. 



10 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

créé des liens entre la France et la Hollande, et il 
est probable que la haute société chez nous s'est 
modelée sur l'exemple des cours françaises. Ainsi, 
nous savons qu'en 1243 le comte Florent IV 
prend part à Corbie à un tournoi, où il trouve la 
mort. Et bien que les renseignements précis sur 
les mœurs sociales de ce temps nous fassent 
défaut, ou à peu près, il est probable que la 
langue française était chez nous répandue dans les 
hautes classes. Un vieux chroniqueur nous dit 
que Florent V (xiii^ siècle) alla à l'école pour 
apprendre le français ^. Puis on rencontre, à 
partir de 1252, le prénom de Ogier héréditaire 
dans une famille noble de Hollande, et les diffé- 
rentes orthographes de ce nom (Odzier, Oudsier) 
rendent certain qu'on a dû en connaître la pro- 
nonciation française ^. D'ailleurs, dans la province 



1. Stoke, Rijmkroniek, IV, vs. 68-69. 

2. Je dois ce renseignement à mon ami G. J, Boekenoo- 
gen. Il me signale les passages suivants dans le Oorkon- 
denboek de Van den Bergh, où il s'agit de la même personne 
et de son fils qui porLc le même nom : I, n" 555 (a° 1252) 
« Ogerus de Hoke », n° 560 (a*^ 1252) « Ogero de Hocke ; 
II, n° 61 (a° 1260) « Gherardus miles de Wateringhe filius 
domini Ogeri de Ilogh quondam bonc memorie... ac 
fratris nostri Ogeri », n° 157 (a° 1267) « Gcrtrudis relicta 
domini Otgcri de Wateringhe » ; n» 1004 (a» 1297) « Odzyp 
van Cralinghen », n° 1005 (a" 1297) « 's haren Ogiere 
ambochte ». Dans Dozy, Oudsle Stadsrekeningeti van Dor- 
drecht : p. 71 (a" 1285 à 1286) « Harnoude Otgyrs suagher », 
<t Heinrike filio Otgeri ». Dans Ilamaker, Rekeningen der 



FRANÇAISE EN HOLLANDE il 

de Gueldre, qui géographiquement est située par 
rapport à la France à peu près comme la Hollande 
et qui a suivi une évolution politique analogue, 
voici les faits qu'on trouve. Othon II, au 
xiii^ siècle, épouse Philiberte de Dammartin, 
fille de Simon de Ponthieu (en Picardie) et sa 
fille devient la femme d'Enguerrand de Coucy 
(près de Laon). Ainsi, en Gueldre comme en 
Hollande, il y a eu des alliances avec des familles 
nobles de France. Or, j'ai pu constater ^, d'après 
des poésies d'un « comte de Gueldre » que m'avait 
signalées mon ami Jeanroy, que le comte Othon II, 
qui a vécu au xiii® siècle, a fait des poésies lyriques 
françaises, et qu'il a eu, à sa cour, un trouvère 
français. Il est évident que ce sont les deux 
épouses françaises appartenant toutes deux à des 
familles connues pour leur amour de la poésie — 
le Châtelain de Coucy est un des plus célèbres 
« trouvères « du xiii^ siècle — qui ont dû servir 
d'intermédiaires entre les deux pays. 

S'il était possible de prouver que dans les vers 



Grafelijkheid van Holland : I, p. 72 (a^ 1317-43) « Oudzier », 
p. 104 (ao 1317) « Dirric Oedziers Sone », p. 105 {a° 1317) 
« Oedziar ver Baven sone » ; II, p. 39 et 130 (a» 1343-4) 
« Scout Odsiers sone », p. 86 (a'' 1343-4) « Ogier de mande- 
maker », p. 170 (a'' 1343-4) « Oudsicrkijn ». 

1. De Graven van Gelre en de Oudfranse lyriese poëzie, 
« Bijdragen en Mededeelingen der Vereeniging « Gelre » », 
t. XI. 



12 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

bien connus de l'auteur du vieux roman de Berte 

aux grands pieds ^ : 

Avoit une coustume ens el tiois païs 
Que tout li grant scignor, li conte et li marchis 
Avoient autour aus gent françoisc tous dis 
Pour aprendrc françois lor filles et lor fis, 

le terme tiois comprenait la Hollande septentrio- 
nale avec la Flandre et le Brabant, ils confirme- 
raient ce que, maintenant, les données de l'histoire 
ne nous permettent que de supposer. 

Dans la dernière année du xiii^ siècle, il se 
produisit chez nous un événement politique très 
important : la maison des comtes de Hollande 
s'éteignit et une famille princière française, celle 
des comtes de Hainaut, fut appelée à régner. 
Ces comtes séjournaient alternativement en Bel- 
gique et chez nous, et amenaient naturellement 
toute une cour française. Et bien que, loin de nous 
imposer leurs compatriotes comme fonctionnaires, 
ils gouvernassent ici au moyen de gens du pays, 
il est naturel que leur avènement ait augmenté 
l'influence du français chez nous. 

La maison d'Avesnes ne règne en Hollande 
que pendant un demi-siècle et c'est une maison 
allemande qui lui succède, les Wittelsbach de 
Bavière. Mais voici un fait curieux. On s'atten- 

I. Berte aus grans pies, éd. P. Paris, vs. 147. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 13 

drait à ce que l'orientation de toute la haute 
société se fût alors modifiée. Loin de là. Dès 
qu'ils sont établis en Hollande, les comtes alle- 
mands rompent tout lien intellectuel avec leur 
pays d'origine. La cour d'Albert de Bavière avait 
des sympathies françaises. Jacqueline de Bavière 
épousa, en 1415, le dauphin de France, Jean de 
Touraine. Elle parlait le français comme sa langue 
maternelle et avait reçu la même éducation que 
son cousin, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. 
A la suite d'une guerre intestine, Jacqueline est 
obligée d'abdiquer en faveur du Bourguignon, et 
ainsi, pour la seconde fois, une maison princière 
française va présider aux destinées de la Hol- 
lande. 

Les comtes de Bourgogne n'ont, pas plus que 
ceux de Hainaut, essayé de franciser systémati- 
quement notre pays ; Philippe le Hardi et Phi- 
lippe le Bon donnèrent à leurs fds un précepteur 
flamand ; mais leur cour considérait le hollandais 
comme une langue barbare. 

Pour ce qui est des comtes d'Autriche qui leur 
succédèrent, on sait que Charles-Quint se glori- 
fiait de ne parler allemand qu'avec son cheval ; 
en dehors de ce cas unique, il s'exprimait en 
français. 

Après la révolte contre l'Espagne, le français 
reste la langue de la cour. Guillaume d'Orano;e 



14 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

était français de langue. Rien ne le prouve mieux 
que le fait que les paroles touchantes qu'il pro- 
nonça en mourant, ont été dites en français : 
« Mon Dieu, aie pitié de mon âme et de ce pauvre 
peuple ». D'ailleurs, il avait plus d'une fois cherché 
l'appui de la France : dès 1578, il négocia avec le 
frère de Henri III, François d'Anjou. Son fils, le 
prince Maurice, reçut une éducation française, et 
le prince Frédéric-Henri, son successeur, fils de 
Guillaume d'Orange et de Louise de Coligny, avait 
de très vives sympathies pour votre pays. Il conclut 
avec la France une alliance offensive et défensive. 
A sa cour on ne parla guère que le français et c'est 
dans cette langue que les membres des grandes 
familles correspondaient et écrivaient leurs notes 
de voyages ^. Iluygens, le secrétaire du prince, s'en 
plaint, tout en se conformant à l'usage. On sait que 
c'est par la fille de Frédéric- Henri, Louise-Hen- 
riette, femme du Grand Electeur de Brandebourg, 
que le français a pris pied à la cour des rois de 
Prusse. Le prince Guillaume II (vers 1650) écrivait 
son journal en français et en hollandais ; il ne fait 
guère de fautes contre la langue française, et si 
son orthographe est fantaisiste, c'était le cas pour 
tous ses contemporains, aussi bien français qu'é- 
trangers. Fait curieux : il donne une forme 



1. P. L. Muller, De Gouden Eeuw, III, 281. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 15 

française à des noms de villes hollandaises ^. 
Guillaume III, roi d'Angleterre, le grand antago- 
niste de Louis XIV, ne se sentait aucune tendresse 
pour la langue de son ennemi ; mais à sa cour, il 
y avait beaucoup de Français, entre autres Dre- 
lincourt, son médecin. 

J'ai dit que l'aristocratie, au xvii® siècle, imitait 
les mœurs françaises et aimait à parler et à écrire 
en français ; il en a été ainsi pendant tout le 
xviii^ siècle. A cette époque, d'ailleurs, nous 
devenons, surtout dans la seconde moitié du 
siècle, tout à fait dépendants de la France au 
point de vue politique. Voici une anecdote qui 
prouve combien la cour des stathouders était 
française ^. Un jour, un Hollandais non exempt 
de chauvinisme, écrivit au prince Guillaume IV 
pour lui demander de supprimer tous les mots 
français dont ses sujets se servaient dans la con- 
versation. Le prince prit cette proposition en 
sérieuse considération et en parla avec ses cour- 
tisans. Or, celui qui nous relate cette histoire 
ajoute la phrase caractéristique que voici : 
« Comme, parmi ces courtisans, il y en avait 
quelques-uns qui comprenaient le hollandais, 
etc. ». Cela nous rappelle ce qu'écrit H. Estienne, 

1. Journalen van den Siadhouder Willem II uit de jaren 
1641-1650, p. p. F. J. L. Krâmer, dans « Bijdragen en 
Mededeelingen van het Historisch Genootschap », XXVII. 

2. 0. Z. van Haren, de Geuzen, II, p. 278 (éd. 1785). 



16 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

au sujet des Italiens à la cour de Catherine de 
Médicis : « Je vous confesse qu'il y a beaucoup 
d'Italiens en la cour, mais il y a bien autant de 
Francés ^ ». 

Guillaume V, le dernier stathouder, épousa une 
princesse allemande. Celle-ci écrivait son journal 
en français. Il est vrai que plus tard, dans l'exil, 
sans doute par haine de la Révolution, elle se 
sert, dans sa correspondance, de l'allemand et du 
hollandais ^. Or, l'allemand était sa langue mater- 
nelle ; l'emploi qu'elle fait du hollandais prouve 
que, à la cour des stathouders, cette langue avait 
déjà assez d'importance pour que la princesse se 
soit appliquée à l'apprendre à fond. Ne croyons 
pas, d'ailleurs, que dans l'éducation des princes 
la langue nationale fût négligée. Les enfants de 
Guillaume IV avaient commencé par apprendre 
le hollandais ; c'est dans cette langue qu'ils 
écrivent leurs premières lettres à leur père et à 
leur grand'mère. La sœur de Guillaume V, qui 
épousa un prince allemand, nous est depuis peu 
mieux connue par la publication de M^^^ Naber ^. 



1. II. Estienne, Deux Dialogues du nouveau langage 
français ilalianizé, éd. Ristclhuber (Lemerre, 1885), II, 
239. 

2. Johanna W. A. Nabcr, Prinses Wilhelmina (Amster- 
dam, 1908). 

3. Johanna W. A. Nabcr, Carolina van Oranje (Haarlem, 
1910). 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 17 

Elle écrit en français, mais ses lettres contiennent 
beaucoup de mots hollandais, de ces vrais mots 
du terroir qui prouvent que, dès qu'il s'agissait 
pour elle d'exprimer une idée très personnelle, 
c'était le mot hollandais qui venait à l'esprit de 
cette correspondante très intelligente et très spiri- 
tuelle. En outre, elle se sert quelquefois d'expres- 
sions françaises qui ne sont que du hollandais 
traduit, ou bien elle forme des mots français 
inconnus en français. Et ce qui est surtout impor- 
tant, elle parle toujours hollandais avec ses 
enfants, bien qu'elle ait vécu en Allemagne ^. 

Pendant les années de la domination française 
sous le frère de Napoléon, le roi Louis, et sous 
l'empereur lui-même, le français a subi une éclipse, 
parce que la haine du dominateur inspirait à 
beaucoup de Hollandais une certaine antipathie 
pour votre langue. Depuis, elle n'a jamais recon- 
quis à la cour ni dans les hautes classes son auto- 
rité antérieure. Il est vrai que la réunion, pendant 
quinze ans, avec la Belgique, a amené à la cour 
un mélange d'éléments français et hollandais, 
mais gardons-nous d'attacher trop d'importance 
linguistique à cet événement passager. 

Nos rois ont continué à cultiver le français, et 
le français a été la première langue étrangère 
qu'ait apprise notre Reine. Cependant ce n'est 

1. Ibidem, p. 65-68. 



18 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

plus la langue de la cour. Mais, si l'on tient à y 
affirmer sa nationalité et si l'on n'y cherche plus 
à imiter, comme au xvii^ et au xviii^ siècle, vos 
usages, cela ne veut pas dire que nous soyons 
moins portés vers la France qu'autrefois. Vous 
le savez d'ailleurs, puisque notre Reine vous a 
dit elle-même, ici à Paris, que « notre pays éprouve 
une profonde admiration pour le génie, pour l'ar- 
deur au travail, la vaillance de votre noble nation ». 
Et elle ajouta : « Pour moi personnellement, 
revenir en votre beau pays et en ce splendide 
Paris m'est particulièrement agréable. Je suis 
fière du sang français qui coule dans mes veines 
et que le nom de ma race se rattache à la France. » 
Ces paroles ont été accueillies chez nous avec une 
profonde sympathie. 

Voilà donc ce que l'histoire nous apprend des 
rapports dynastiques et politiques de la Hollande 
avec la France. Vous avez pu constater qu'ils ont 
été très intimes. Pendant des siècles, il y a eu dans 
le pays même un foyer d'influence française, grâce 
à des princes qui ou bien étaient Français ou 
bien avaient des relations de parenté, de langue 
et de culture avec la France, et qui entraînaient 
l'aristocratie à vivre dans une étroite communion 
d'esprit et de langue avec votre pays. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 19 



Rapports commerciaux et industriels. 

Pour ce qui est du commerce et de l'industrie, 
je n'ai guère de détails intéressants à donner pour 
le moyen âge. Je relève seulement ce détail que, 
dans la seconde moitié du xiii^ siècle, Florent V 
a changé le système monétaire, qui jusque-là 
avait été celui des pays allemands ; il l'a rapproché 
de celui qui était en vigueur dans les contrées 
flamandes et françaises. 

L'histoire ne fournit de données asssz complètes 
qu'à partir du moment où les réfugiés protestants 
ont trouvé chez nous un abri contre les persécu- 
tions auxquelles ils étaient exposés dans leur 
patrie ^. Le refuge wallon commence dès avant 
les premières années de notre guerre d'indépen- 
dance contre l'Espagne ^. Depuis 1540, des fugi- 
tifs, venant surtout de la Belgique, et aussi de la 
France du Nord, se sont établis en Hollande et en 

1. Voyez, pour l'histoire des réfugiés en Hollande : 
Koenen, Geschiedenis van de vestiging en van den invloed 
der Fransche réfugiés in de Nederlanden (Amsterdam, 
1846) ; Berg, De réfugiés in de Nederlanden na de herroeping 
van het edict van Nantes (Amsterdam, 1845) ; Weiss, 
Histoire des réfugiés protestants de France, II (Paris, 
1853) ; Eggen, De invloed van Zuid-Nederland (Gand, 1908). 

2. M'-e C. Serrurier, Pierre Bayle en Hollande (Apeldoorn, 
1912), p. 27. 



20 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Zélande. Ils arrivent en groupes assez nombrel??^, 
qui forment des communautés wallonnes à Ams- 
terdam, Harlem, Leyde, Utrecht, etc. Après la 
reprise d'Anvers par le duc de Parme, la plupart 
des habitants protestants vendent leurs biens et 
se retirent en Hollande. Le premier groupe de 
fugitifs ne tarda pas à se dissoudre dans la popu- 
lation indigène. Mais au xvii^ siècle venaient de 
France de nouveaux réfugiés. Cette seconde inva- 
sion pacifique des protestants de langue française 
commença en 1629, après la chute de La Rochelle. 
En 1668, donc avant la révocation de l'Edit de 
Nantes, 800 familles s'établirent dans les Pays- 
Bas pour échapper à la persécution. Lorsqu'en 
1681 les missionnaires armés de Louvois se répan- 
dirent dans le Poitou, une terreur inexprimable 
s'empara de tous les esprits, et des milliers de 
protestants émigrèrent. Au mois de juillet 1685, 
l'exercice du culte fut interdit à Sedan et une 
foule de familles se retirèrent à Maestricht. En 
1686, les listes des réfugiés montèrent à près de 
75.000 hommes. Il en vint d'autres en 1703 après 
l'occupation, par Louis XIV, de la principauté 
d'Orange, et en 1713 lorsque, à la suite de la paix 
d'Utrecht, Lille devint une ville française. 

Michelet a dit : « En 1789 la France perdit ses 
fainéants, en 1685 elle perdit ses travailleurs. » 
En effet la grande majorité des réfugiés étaient 
des industriels et des ouvriers. Ils établirent chez 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 21 

« 
nous plusieurs manufactures nouvelles et aidèrent 

au rétablissement de celles qui étaient en déca- 
dence. Il est vrai que l'influence exercée par les 
réfugiés a été moins durable que ne l'avaient fait 
espérer leurs brillants débuts. Dès la première 
moitié du xviii® siècle, leurs manufactures com- 
mencèrent à languir et disparurent peu à peu du 
sol de la république. Celles au contraire qu'ils 
n'avaient pas établies les premiers, mais qu'ils 
avaient simplement perfectionnées, telles que les 
laines et les draps de Leyde, les tanneries et les 
rafTineries de sucre, ont pu soutenir la concurrence 
de l'étranger. Cette décadence des industries pure- 
ment françaises était la conséquence de la néces- 
sité où se trouvaient les magistrats des villes de 
retirer peu à peu aux Français les privilèges qu'ils 
leur avaient accordés au début. 

Nous tiendrions beaucoup à connaître les rap- 
ports entre ouvriers français et ouvriers indigènes. 
Nous savons que les premiers étaient très nom- 
breux ; à Leyde on dut agrandir un des quartiers 
de la ville pour pouvoir loger les étrangers. Il va 
de soi qu'ils ont introduit un grand nombre de 
termes français dans la langue des manufactures. 
J'en cite quelques-uns, à titre d'exemple : le mot 
de fabrique est connu chez nous avant le xvi^ siècle, 
mais d'autres termes, d'un sens aussi général ou 
plus restreint, datent du xvii^ siècle : fabricant, 
industrie, compagnon, métier, personnel. 



22 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 



Rapports d'église et d'école. 

Avant la Révocation de l'Edit de Nantes, les 
communautés wallonnes manquaient de pasteurs. 
Le gouvernement de Louis XIV pourvut ample- 
ment à ce besoin : plus de deux cents prédicateurs 
se répandirent dans toutes les villes des Pro- 
vinces-Unies. Les églises françaises furent fré- 
quentées non seulement par les réfugiés, mais 
aussi par les descendants des familles wallonnes, 
et par tous ceux des Hollandais qui avaient étudié 
la langue française. Dans beaucoup de villes, les 
magistrats assistaient presque régulièrement au 
prêche. Un assez grand nombre de Hollandais se 
réunirent même aux communautés françaises. 

Pour ce qui est des écoles i, on peut dire que, 
depuis les premières années du xvii^ siècle, il y 
a eu chez nous des maîtres français ; dès 1621, 
nous trouvons à Iloorn un maître d'école de Bou- 
logne ; en 1648 un certain Pierre de la Chambre 
a un pensionnat à Beverwijk. Remarquons cepen- 
dant que ce dernier sait déjà le hollandais au 
point de pouvoir publier un recueil de modèles 
de lettres hollandaises, et ne soyons pas dupes du 

1. Ter Gouw, Kijkjes in de Oude Schoolwereld (Schiedam, 
Rodants), I, 17; II, 38. 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 23 

nom d' « écoles françaises » ; un moraliste de ce 
temps-là, Juste Van Effen, dit qu'on y apprenait 
un français assez pauvre ^. Au commencement du 
xix^ siècle, un écrivain dit qu'il n'ose pas décider 
si la langue qu'on lui enseignait à l'école à côté 
de la langue maternelle était, ou non, du fran- 
çais 2. Cependant les élèves étaient, du moins au 
xviii^ siècle ^, tenus de parler français avec les 
maîtres, et, au xix^ siècle, cet usage a subsisté 
dans certaines écoles. Dans les grandes villes, les 
élèves des écoles « françaises » lisaient et parlaient 
français, ceux des lycées classiques ne savaient 
pas s'exprimer dans cette langue *. Depuis environ 
cinquante ans les écoles « françaises » n'existent 
plus. 

Cependant, l'étude du français s'est généra- 
lisée ; notez que, tous les ans, un jury d'examen 
nommé par le ministre de l'Intérieur délivre envi- 
ron cinq cents diplômes de français à des institu- 
teurs et institutrices, qui auront à enseigner votre 
langue dans les écoles primaires. Evidemment, 
ce sont des débutants et la langue qu'ils parlent 

1. Justus van Efîen, Hollandsche Spectator, 2^ éd. (1756), 
IV, 387. 

2. J. Vosmaer, Het Leven en de Wandelingen van Meester 
Maarten Vroeg (Zutfen, 1892), p. 70. 

3. Hartog, De Spectatoriale Geschriften van 1724-1800, 
p. 141. 

4. Victor Cousin, De l'Instruction publique en Hollande 
(Paris, 1837). 



24 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

n'est pas irréprochable, loin de là. Mais enfin, par 
eux l'étude du français pénètre dans les classes de 
la bourgeoisie et du peuple. Et voilà un fait dont 
il faudra tenir compte. 



Rapports militaires. 

Nous n'avons eu qu'une seule guerre avec vous, 
Mesdames et Messieurs, et je m'en félicite. C'a 
été sous Louis XIV. L'invasion des troupes révo- 
lutionnaires, l'établissement de la royauté sous le 
frère de Napoléon, celui de l'empire sous Napoléon 
lui-même se sont faits avec le consentement d'une 
partie de notre nation. Nos rapports militaires ont 
donc été plutôt pacifiques. 

Comme, au moyen âge, l'homme de guerre se 
confondait avec le noble, j'ai déjà dû faire mention 
de ces rapports, lorsque j'ai parlé des relations 
que la noblesse a toujours entretenues avec la 
France. 

On pourrait songer, comme occasion de contact 
entre les deux pays, aux Croisades, auxquelles on 
a attribué un rôle sans doute excessif dans l'his- 
toire de la civilisation. Ce qui est certain, c'est 
que les croisés hollandais se sont surtout joints 
aux croisés allemands, de sorte qu'ils ont dû 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 25 

rarement avoir l'occasion de parler français ^. 
Du temps des réfugiés, nous avons eu chez nous 
beaucoup de militaires français. Voici quelques 
détails. Pendant le xvii^ siècle, il y a eu des 
troupes françaises en grand nombre. Depuis la 
révocation, cette afïluence a encore augmenté. 
« Une foule d'officiers du régiment des fusiliers en 
garnison à Strasbourg, du régiment de Bourgogne 
en garnison dans la même ville, de celui d'Au- 
vergne réparti entre Metz et Verdun, des officiers 
et de simples soldats qui accouraient de Lille, du 
Quesnoy et généralement des villes frontières, 
avaient cherché un asile en Hollande, et les Etats- 
Généraux, sur la demande du stathouder, les 
avaient distribués dans les principales places de 
guerre. Il existait des compagnies presque entiè- 
rement françaises à Bréda, à Maestricht, à Berg- 
op-Zoom, à Bois-le-Duc, à Zutfen, à Nimègue, à 
Arnhem, à Utrecht, à La Haye... Des troupes fran- 
çaises contribuèrent puissamment à faire triompher 
la cause de Guillaume HI en Angleterre, en Ecosse 
et en Irlande... Les troupes hollandaises, elles 
aussi, se remplirent de plus en plus d'officiers 
français » (Weiss). Il en était de même dans la 
marine. « Dans le seul mois de janvier 1686, trois 
bâtiments français, montés par des matelots nou- 



1. Dirks, Noord-N ederland en de Kruistochlen, dans « De 
Vrije Fries », II, 135 et suiv. 



26 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

vellement convertis, furent à leur arrivée dans les 
ports de la République, délaissés entièrement par 
leurs équipages. Plus de 800 marins expérimentés 
cherchèrent un asile dans les Sept-Provinces et 
leur nombre augmentait sans cesse » (Weiss). 



Rapports littéraires. 

Depuis le haut moyen âge jusqu'à nos jours, la 
littérature française a trouvé en Hollande un 
accueil empressé. Au moyen âge nous traduisons 
des romans d'aventure, aujourd'hui nos théâtres 
représentent des traductions de pièces françaises. 

J'ai déjà dit que, dans ces leçons, je n'entrerai 
pas dans le détail des rapports littéraires ; pour- 
tant je dois les signaler, parce qvie les livres 
peuvent être un véhicule, non seulement d'idées, 
mais aussi de mots. Seulement, tandis que les 
idées se transmettent surtout par des traductions, 
les mots, généralement parlant, ne passent d'un 
pays à l'autre que dans des œuvres originales. Le 
problème linguistique se pose tout autrement que 
le problème littéraire et est beaucoup plus obscur, 
car comment savoir au juste dans quelle mesure, 
aux différentes époques de notre histoire, on a lu 
chez nous des livres français ? Pour le moyen âge, 
nous n'avons pas de catalogues de bibliothèques de 



FRANÇAISE EN HOLLAyDE 27 

couvents, de princes ou de riches particuliers, et 
même pour le xvii^ et le xviii® siècles nous devons 
nous contenter de vagues observations. Il est vrai 
qu'on imprimait ici beaucoup d'œuvres françaises, 
mais combien en restait-il chez nous ? Bayle se 
plaint de trouver fort peu de livres français chez 
les libraires hollandais ; il est donc certain que la 
plupart étaient exportés. Ce qui me paraît sûr, 
c'est que la consommation n'a pas dû être ancien- 
nement plus grande qu'elle ne l'est actuellement, 
parce que l'enseignement du français, s'il est 
peut-être moins intensif dans l'aristocratie et la 
haute bourgeoisie, est certainement plus général 
qu'il ne l'a été autrefois. Or, de nos jours, les 
œuvres de Zola ont été traduites en hollandais, 
et c'est là un cas significatif, car, plus que d'autres 
produits littéraires des dernières années, elles ont 
trouvé des lecteurs dans tous les rangs de la 
société ; elles prouvent donc que, dès que le 
cercle des lecteurs s'étend, la littérature française 
a chez nous besoin d'un interprète. 



Relations privées. 

Maintenant, il serait intéressant de savoir jus- 
qu'à quel point les Hollandais, dans leur vie 
privée, ont été dominés par l'influence française. 



28 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Cette question est infiniment plus difficile à élu- 
cider que celles que nous avons traitées jusqu'à 
présent. 

Pour ce qui est du peuple, il est certain qu'il 
n'a jamais su le français, pas plus au moyen âge 
qu'au xvi^ siècle ou de nos jours. La phrase sou- 
vent citée d'un lexicologue hollandais du xvi^ siè- 
cle ^, d'après laquelle « les Flamengs, avec leurs 
seize provinces nomméez le Pays bas, s'en servent 
cjuasi comme les Valons et les François mesmes, 
es marchez, es foires, es cours, les paysans en 
assez grand nombre, les citoyens et les marchands 
pour la plus part, les gentilshommes... », semble 
contredire mon assertion. Pourtant, malgré cette 
affirmation si précise, il m'est impossible de l'ac- 
cepter pour ce qui est des paysans, parce qu'elle 
n'est confirmée par aucun autre témoignage. Les 
marchands étaient cosmopolites et ont dû attraper 
aux marchés de l'étranger des mots français. 

Quant à la bourgeoisie, il est probable que 
l'exemple des hautes classes a déteint sur elle et 
que, si elle ne lisait pas les œuvres françaises dans 
l'original, elle a eu part à la culture française par 
l'intermédiaire de traductions. Mais il serait 
excessif de croire qu'on ait jamais, dans ces mi- 
lieux, parlé le français régulièrement. Au xvii^ et 



1. Brunot, Ilisloire de la langue française, II, 127, 
n. 5. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 29 

au xviii^ siècles, à en juger d'après les poètes ^, 
toute la nation aurait été exposée à devenir fran- 
çaise de langue et de mœurs. Ils ne trouvent pas 
de termes assez forts pour stigmatiser ce manque 
de patriotisme ; il y en a un qui va jusqu'à con- 
sidérer l'invasion française de 1672 comme un 
châtiment du ciel pour l'esclavage intellectuel et 
moral auquel nous nous étions volontairement sou- 
mis à l'égard de la France. D'autres ridiculisent 
les jeunes gens qui vont à Paris, pour tâcher d'y 
désapprendre leur langue maternelle. Or, le fait 
seul de l'hostilité de la bourgeoisie — à laquelle 
appartenaient les poètes — envers cette imitation 
de la France, indique qu'elle n'a pas dû être géné- 
rale. Et, en effet, en y regardant d'un peu plus 
près, on se rend compte que ce n'est qu'aux classes 
élevées de la société que ces reproches s'adressent. 
Dès qu'on descend jusqu'à la bourgeoisie on cons- 
tate un état de choses bien différent. Parmi les 
pasteurs, la plupart ignoraient le français ^ ; plu- 
sieurs professeurs d'Université, ou bien l'ont appris 
à un âge avancé ou bien ne l'ont jamais su ^. En 

1. J'ai donné des détails dans une communication faite 
dans la réunion du « Maatschappij van Nederlandsche 
Letterkunde » en 1912. Voyez les « Handelingen », p. 40 
et suiv. 

2. Serrurier, o. l., p. 152. 

3. Dans les « Handelingen » cités dans la note 1 ci- 
dessus, j'ai donné des preuves de cette ignorance, que 
m'a fournies le prof. L. Knappert, 



30 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

outre, il a dû y avoir de tout temps, comme de nos 
jours, un très grand nombre de gens qui lisaient le 
français sans le parler. Au xvii® siècle, Vondel, le 
prince de nos poètes, connaît la poésie française 
au point de pouvoir écrire des vers français. Ces 
vers ne sont pas toujours corrects et on y reconnaît 
facilement les traces d'une lecture assidue de 
Ronsard et de Du Bartas, mais pourtant je n'ai 
pu découvrir que peu d'emprunts directs, et nous 
devons admettre que Vondel s'était assimilé leur 
langue d'une façon remarquable ^ A-t-on le droit 
d'en conclure qu'il savait parler le français ? Rien, 
n'est moins probable, puisqu'il appartenait à la 
petite bourgeoisie, qu'il a dû apprendre le français 
tout seul, ou du moins après l'école, et qu'il n'a 
jamais été en France. Et que dire des écrivains 
qui reconnaissent eux-mêmes qu'ils sont de 
pauvres écoliers en français ^ ? Mais il y a plus que 
des présomptions. 

Bayle qui, comme vous le savez, a habité la 
Hollande au xvii^ siècle, écrit : « La langue fran- 
çaise est si connue en ce pays que les livres français 
y ont plus de débit que tous les autres ; il n'y a 
guère de gens de lettres qui n'entendent le fran- 



1. Salverda de Grave, Oi'er een frans gedicht van Vondel^ 
dans « De Nieuwe Taalgids », VI, 240. 

2. C'est ce que fait Brederoo, célèbre auteur de comé- 
dies. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 31 

çais, quoi qu'ils ne le sachent pas parler i. » Et 
voici ce qui prouve qu'au xix® siècle, il en est de 
même ; c'est un détail significatif. En 1837, Victor 
Cousin fut chargé par le Ministre de l'Instruction 
publique d'étudier l'enseignement en Hollande ; 
son rapport est très intéressant ^. Je cite ce seul 
fait : un directeur d'Ecole normale pour institu- 
teurs, homme qui a laissé parmi nous une grande 
réputation de pédagogue, a besoin d'un interprète 
pour s'entretenir avec Cousin ; il est vrai qu'il 
comprend ce que Cousin lui dit et qu'il lit le fran- 
çais couramment. 

De nos jours, cela est encore la règle : les gens 
de quelque culture lisent tous votre langue ; il n'y 
en a que relativement peu qui la parlent facile- 
ment. Il est vrai que la plupart de ceux qui ont 
reçu une bonne éducation savent se débrouiller 
quand ils vont en France. Et puisque, ainsi que 
nous l'avons vu, le français s'enseigne dans les 
écoles primaires, il s'est répandu une connaissance 
superficielle qui peut faire illusion. Un de vos 
compatriotes me disait que, en Hollande, il ne 
se sent jamais perdu, comme c'était le cas du 
temps qu'il habitait l'Allemagne. 

Mais de là à conclure à l'emploi général du 
français chez nous il y a loin. En 1811, le ministre 



1. Serrurier, o. l., p. 67, note. 

2. Voyez la note 4, p. 23. 



32 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 

de la police nommé par Napoléon lui écrivait : 
« La Hollande n'est réunie à la France ni par les 
mœurs, ni par les coutumes, ni par les opinions, ni 
par les sentiments. » Ces paroles, ne l'oublions pas, 
reflètent l'état d'esprit d'une époque oii la domi- 
nation française rendait la population hostile à 
votre pays. Pourtant, elles sont encore vraies, en 
partie ; pas plus que vos mœurs ou vos coutumes 
n'ont été adoptées en Hollande, la langue française 
à aucun moment n'y a été d'un emploi général. 

Je résume : le français a été jusqu'au xix^ siècle, 
et pendant une partie du xix^ siècle, la langue de la 
cour et des hautes classes, mais la bourgeoisie n'a 
guère eu avec la France de rapports qu'au moyen 
des livres, et le peuple n'a sans doute jamais subi 
votre influence directement. 

Nous aurons maintenant à nous demander si 
l'action du français sur notre langue confirme ces 
résultats. Je quitte donc le domaine de l'histoire. 



LES MOTS FRANÇAIS 
SIGNES DE L'INFLUENCE FRANÇAISE 

Dorénavant, il s'agira des mots et des éléments 
français qui se sont introduits dans le néerlan- 
dais, et nous leur demanderons d'abord de com- 
pléter les données de l'histoire. Je vais vous décrire 
l'apport du français en néerlandais, et je com- 
mence par quelques généralités. 

Définition. 

Le terme de « mot d'emprunt » est à double 
sens ; il signifie « mot que l'instinct linguistique 
sent comme appartenant à une langue étrangère », 
et « mot qui a une origine étrangère ». C'est dans 
le dernier sens que je prends le terme, mais je 
me rends compte que la première distinction peut 
avoir de l'importance, surtout quand il s'agit de 
déterminer la valeur affective que possède un 
mot, en qualité d'étranger. Nous aurons plus tard 
à revenir à cette question. 

Sources. 

Où faut-il chercher les mots d'emprunt ? Pour 

3 



34 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

moi, je les ai rassemblés en recueillant ceux que 
j'entends employer autour de moi et que j'emploie 
moi-même ; puis, en compulsant des dictionnaires 
et en dépouillant des textes. Ces diverses sources 
sont de valeur inégale. Sous tous les rapports, il 
est recommandable, dans l'étude des mots em- 
pruntés, de s'attacher surtout à la langue parlée. 
Car d'un côté les œuvres écrites ne nous donnent 
certainement pas tous les mots qui ont existé ; 
d'autre part, les mots étrangers peuvent devoir 
leur présence dans un livre à un caprice de l'au- 
teur. Malheureusement, la langue parlée du passé 
est très difficile à connaître. 

Délimitation. 

Il est utile — cela va de soi — d'avoir une 
collection aussi complète que possible des mots 
étrangers. Mais cette collection manquera néces- 
sairement d'homogénéité. L'emploi des mots d'em- 
prunt présente des différences énormes par rapport 
à sa fréquence et à son extension ; il y en a dont 
tout le monde se sert dans toutes les occasions, il 
y en a d'autres qui ne sont vivants que dans un 
cercle très restreint ou dont on ne se sert que dans 
des circonstances très spéciales et qui n'ont eu, 
dans notre langue, qu'une existence éphémère. Ces 
différences ne se laissent pas exprimer en chiffres 
ou en formules. J'ai donc tout admis dans mes 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 35 

listes ^, sauf à tenir compte, dans l'appréciation, 
de la place que l'on peut leur assigner approxi- 
mativement dans la langue. Il sera toujours pos- 
sible de distinguer au moyen de notre instinct 
linguistique un certain nombre de mots d'origine 
française qui, pour tous les Hollandais, sont deve- 
nus des mots hollandais. D'autre part, on pourra 
aussi reconnaître des mots qui ne sont employés 
que dans des milieux raffinés, où l'imitation du 
français est une mode. Mais entre ces deux 
groupes, il y aura la grande masse flottante des 
mots qui sont complètement adoptés par les uns, 
et qui, pour d'autres, auront encore un goût exo- 
tique. 

Moyens de s'en servir. 

Une fois le relevé des mots d'emprunt fait, com- 
ment pourra-t-on les utiliser et quel genre de 
renseignements peuvent-ils nous fournir ? Je dis- 
tinguerai ceux que nous donnent la forme, la date 
et la signification. 

La Forme. 

Les sons d'un mot d'emprunt présentent des 
particularités ^. Il est rare que, dans la bouche 

1. Voyez les listes des mots empruntés, dans le volume 
cité dans les notes 1, p. 8 et 2, p. 35. 

2. Une grande partie de mon livre De Franse Woordeii 
in hef Nederlands est consacrée à l'étude de la phonétique 
des mots français en néerlandais. 



3g L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

étrangère, ils ne subissent aucun changement. 
Ces modifications proviennent le plus souvent des 
différences qui existent entre les organes vocaux 
des deux peuples. Il est vrai que l'étude de la 
langue étrangère nous mettra souvent à même 
de donner à notre prononciation une autre base 
d'articulation que celle qui sert à notre langue 
maternelle, et par suite de prononcer convenable- 
ment les mots étrangers; seulement, dès que 
ceux-ci se présentent dans une phrase néerlan- 
daise, nous les prononcerons à peu près avec la 
même position des organes que les autres mots 
de cette phrase. Et que sera-ce si un Hollandais 
qui n'a jamais appris votre langue aura à pro- 
noncer un mot français ? Vous auriez, Mesdames 
et Messieurs, souvent de la peine à reconnaître 
vos mots dans une bouche hollandaise ou anglaise. 
Il y a, d'abord, l'accent. C'est à dessein que 
je rapprochais l'anglais, car il existe une diffé- 
rence frappante entre l'accentuation des mots 
français en anglais et chez nous. Ces deux langues 
ont l'accent germanique, qui est initial, tandis 
qu'en français l'accent frappe la syllabe finale. 
Or, tandis qu'en anglais les mots français qm sont 
d'un usage courant ont pris, généralement parlant, 
l'accentuation indigène, cela n'est chez nous 
qu'une exception. Cette différence s'exphque, si 
je ne me trompe, par le fait que le contact entre 
le français et la langue du pays a été beaucoup 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 37 

plus intime en Angleterre qu'en Hollande ; le 
peuple s'y est plus familiarisé avec les mots et se 
les est assimilés plus complètement, tandis que, 
chez nous, le français est resté plutôt une langue 
étrangère. Ce qui prouve que c'est le contact plus 
ou moins étroit qui décide de l'accent des mots 
d'emprunt, c'est que les mots que nous avons 
pris au latin parlé, à l'époque où les Romains 
étaient établis dans nos contrées, ont, chez nous 
aussi, l'accent initial ^. Soit dit en passant que 
c'est là un des rares moyens que nous avons de 
séparer les emprunts faits au latin comme langue 
vivante de ceux que nous avons pris au français. 

Si donc l'adaptation des mots français à notre 
prononciation n'est pas très importante pour ce 
qui est de l'accent, il reste un grand nombre de 
déformations que subissent vos mots chez nous. 
Le hollandais ne connaît pas les chuintantes ch, 
j, et mes compatriotes les remplacent par s, z, 
ou bien par s + yod, z -\- yod. Puis, comme nous 
articulons beaucoup moins nettement que vous, 
les voyelles non accentuées du français sont expo- 
sées à tomber dans les mots empruntés ou, du 
moins, à s'affaiblir en e muet. 

Mais il y a des différences qui ne s'expliquent 
pas par l'adaptation du mot français à nos habi- 

1. Salverda de Grave, Essai sur quelques groupes de 
mots empruntés au latin écrit (Amsterdam, 1900), p. 9 
et suiv. 



38 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

tudes de prononciation. Notamment, au moyen 
âge, elles tiennent souvent à l'origine dialectale 
des mots. Les vocables français en moyen-néer- 
landais portent généralement une empreinte 
picarde ou hennuyère. Voici quelques exemples. 
Chétif se prononçait chez nous kaitijf ; or, le k 
au lieu de ch, dans cette position, est propre aux 
dialectes du Nord de la France. Mais Champenois 
se rencontre sous la forme de Tsampenois et ne 
vient donc pas de la Picardie. Il arrive que le 
même mot a deux formes chez nous, ce qui veut 
dire qu'il nous est venu de deux côtés, par exemple 
chapel et kapel, Chartreux et Kartrois. Le plus 
souvent, la difTérence entre ces doublets est chro- 
nologique, et non locale, car il est évident que les 
mots empruntés après l'époque du triomphe défi- 
nitif du parler de l'Ile-de-France sur les dialectes, 
ont chez nous une forme française. Ainsi chambrée 
devient chez nous au moyen âge cambreie, parce 
que nous le devons au picard ; emprunté au 
XVIII® siècle, il se prononce chez nous chambrée, 
parce que c'est du français, et non d'un dialecte, 
qu'il nous vient. Seule, l'analogie dans les suffixes 
amène quelquefois une forme dialectale dans un 
mot emprunté tard, par exemple admiraliteit, 
actwiteit, neutraliteit. 

Si c'est de la Picardie et du Hainaut que nous 
avons reçu la plupart des mots du xiii® et du 
XIV® siècles, cela nous rappelle que les comtes de 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 39 

Hainaut ont régné chez nous. Mais soyons pru- 
dents. Dans la plus ancienne chronique hollan- 
daise, un des trois textes dont nous pouvons être 
sûrs qu'ils ont été écrits dans la Hollande du 
Nord, celle de Melis Stoke, nous rencontrons déjà 
des formes picardes (kaitijf, fosseit, Anjau, 
wiket). Or, cette chronique se compose de deux 
parties, dont la seconde relate l'histoire du règne 
des comtes de Hainaut, tandis que la première 
raconte celui des comtes de Hollande : elle a dû 
être écrite dans la première moitié du xiii^ siècle. 
Les mots français dont le chroniqueur se sert 
ont donc été ici d'un emploi courant à cette 
époque ; autrement il n'aurait pas pu les employer. 
Il faut donc qu'ils aient été introduits plus tôt, 
c'est-à-dire avant l'époque hennuyère, et nous 
voici amenés à la conclusion que les rapports de 
la Hollande avec le Nord de la France sont anté- 
rieurs à la domination de la maison de Hainaut. 
A ce propos, rappelez-vous les mariages des 
comtes de Gueldre avec des familles de la France 
du Nord et le tournoi de Corbie, où Florent IV 
trouva la mort. Vous voyez que la forme picarde 
des mots de Stoke corrobore les données de l'his- 
toire et nous permet de les préciser. 

Pour ce qui est de la question de savoir si les 
livres ont pu contribuer à la propagation des formes 
picardes, on sait qu'au xiii^ et au xiv^ siècles la 
plupart des manuscrits d'œuvres françaises sont 



40 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

picards, de sorte que la littérature a pu avoir sa 
part dans la transmission de mots d'emprunt. 

II est impossible de dire jusqu'à quelle époque 
les mots français nous sont venus du dialecte. Car, 
au xiv^ et au xv^ siècle, il n'y a que deux auteurs 
qui soient certainement hollandais ; les mots 
français qu'ils emploient ont une forme picarde ; 
mais sont-ce eux qui les ont introduits ? 

La forme du mot emprunté nous renseigne donc 
quelquefois sur son lieu d'origine et peut contri- 
buer à nous faire mieux connaître le dialecte ancien 
auquel ils ont été empruntés. Car ils présentent 
cet avantage que, tandis que le dialecte lui-même 
change, le mot qui lui a été emprunté reste inva- 
riable dans le nouveau milieu où il est transporté, 
sauf les changements dont nous avons parlé plus 
haut mais qui n'ont aucun rapport avec l'évolu- 
tion du dialecte primitif. Les mots d'emprunt 
sont donc comme des fossiles qui attestent des 
conditions et des états du passé, que sans eux on 
ne pourrait pas toujours connaître. 

L'orthographe des mots d'emprunt peut, elle 
aussi, nous fournir des renseignements sur la 
langue à laquelle ils ont été pris. Et je songe ici 
à un mot très curieux qu'on m'a signalé dans une 
œuvre de 1681 ^ : moriljoen, où j'ai pu reconnaître 



1. Andries Pels, Gebruik en Misbruik des Toneels, éd. 
de 1718, p. 43. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 41 

le mot morion, « espèce de casque ». L'ortho- 
graphe Ij est une orthographe inverse ; elle prouve 
que, à cette époque, on prononçait en français 
le l mouillé déjà comme y. Pavillon se prononçait 
donc paviyon, et de même qu'ici le son y s'ortho- 
graphiait par l mouillé, on a par erreur appliqué 
cette orthographe chez nous à morion. 

La Date. 

Le devoir de celui qui étudie les emprunts est 
de fixer aussi exactement que possible la date à 
laquelle les mots entrent dans la langue. Malheu- 
reusement, ce but, on ne peut s'en rapprocher que 
de très loin. Tout ce qu'on peut faire, c'est de 
rechercher dans quel texte, dans quel dictionnaire 
le mot paraît d'abord. Mais ce moyen est peu 
précis ; la première apparition d'un mot dans 
les livres peut ou bien suivre de loin son pre- 
mier emploi dans la langue parlée — il y a, 
nous le verrons, tout un groupe de mots de la 
conversation qui, par définition, appartiennent 
surtout à la langue vivante ; ou bien, inverse- 
ment, sa présence dans un texte s'explique comme 
une particularité de celui qui écrit, et alors, s'il 
est entré plus tard dans la langue commune, la 
date de sa première apparition est antérieure à 
sa divulgation dans la langue qui emprunte. Ces 
derniers cas sont très difficiles à constater ; j'en 
trouve un exemple intéressant parmi les emprunts 



42 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

que le français a fait à l'italien. H. Estienne nous 
dit ^ : « C'est que ceste façon de parler : employer 
le verd et le sec commança à estre en crédit entre 
quelques seigneurs de la cour, pour avoir esté en 
un certain edict depuis quelques années. » En 
effet, il est rare qu'un hasard heureux nous per- 
mette de fixer la date après laquelle un mot fait 
partie d'une langue étrangère. En voici quelques 
autres exemples. 

Dans le Bestiaire de Guillaume Le Clerc, nous 
lisons (vs. 1575) : 

Le Bestiaire nos recorde 

D'une beste malvaise e orde 

Qui a non hyaine en gregeis (c'est-à-dire « grec »). 

Son non ne sai pas en franceis. 

De sorte que, pour Guillaume, quoiqu'il pro- 
nonçât le mot à la française, hyène n'était pas 
encore un mot français, ce qu'il est devenu depuis. 
De même, un poète moyen-néerlandais, Jacques 
de Maerlant, dit ^ : « C'est un oiseau qui s'appelle 
geai en français » ; or, depuis des siècles ce volatile 
n'est nommé en hollandais que par ce mot fran- 
çais ; nous savons donc par le poète que, en son 
temps, ce nom n'est pas encore considéré comme 
hollandais. Chez un auteur du xv® siècle, nous 



1. 0. l, II, 242. 

2. Naturen Bloeme, III, vs. 2115. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 43 

lisons : « Le désir des grandeurs, qui n'a pas de 
nom spécial en hollandais, est appelé par les 
clercs ambition ^. » Ce mot est depuis devenu 
courant en hollandais ; au xv^ siècle il ne l'était 
donc pas encore. 

Mais — je le répète — quand même on saurait 
quand un mot a été pour la première fois employé 
par quelqu'un dans une phrase néerlandaise, ce 
n'est pas ce que nous voudrions savoir, car, à ce 
moment-là, le mot ne fait pas encore partie de la 
langue ; il faut, pour cela, qu'il devienne un moyen 
d'expression pour un groupe d'hommes plus ou 
moins nombreux. Or, on comprend que le moment 
où cela arrive est impossible à préciser. 

Malgré cette incertitude inévitable qui plane 
sur la date des emprunts, on ne devra jamais la 
négliger ; seulement, il faudra se contenter d'une 
datation approximative. J'ai distingué, dans les 
listes que j'ai dressées des mots français en néer- 
landais, quatre grandes époques, dont les deux 
premières comprennent le moyen âge, la seconde 
le xvi^ siècle et la quatrième les siècles suivants. 
J'espère vous montrer dans une prochaine leçon 
qu'on peut utiliser cette division, si vague qu'elle 
soit. 

Maintenant, il arrive quelquefois que les textes 
hollandais nous signalent l'apparition d'un mot 

1. Coninx Summe, éd. Tinbergen, par. 40. 



44 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

français plus tôt que ne le font les textes français, 
par exemple buffle, harpon, graçelle, librairie, 
médecin, escarmouche, pour lesquels Liltré ou le 
Dictionnaire général indiquent une date posté- 
rieure à celle qui résulte des textes hollandais. 
Ce fait confirme ce que j'ai dit sur l'incertitude 
de la datation en général ; il est certain que ces 
mots ont dû être répandus en France avant d'être 
connus en Hollande, et si, dans nos textes, ils 
paraissent plus tôt, c'est que, en somme, c'est 
un hasard qui fait qu'un auteur a besoin de 
tel mot ; et, ensuite, que les raisons qui font 
qu'un auteur hollandais emploie un terme français 
ne sont pas les mêmes que celles qui amènent iin 
écrivain français à s'en servir. Si la première appa- 
rition de graçelle, harpon dépend du fait fortuit 
que c'est chez nous ou en France que paraît pour 
la première fois un traité de médecine où il s'agit 
de cette maladie, ou une description où il est 
question de cette arme, d'autre part escarmouche 
a pu, en français, appartenir encore exclusivement 
à la langue parlée, tandis que, chez nous sa valeur 
affective étant autre en sa qualité de mot étran- 
ger, il a pu être admis plus tôt dans la langue 
écrite. 

La Signification. 

Il nous reste à envisager un troisième côté que 
nous présentent les mots d'emprunt, et c'est pour 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 45 

notre étude le côté le plus important, c'est-à-dire 
leur signification. En effet, c'est par elle que nous 
pourrons savoir sur quels points de la vie intellec- 
tuelle et affective, politique et industrielle, l'in- 
fluence de la France s'est surtout exercée. Ici, il 
faudra tâcher d'avoir une vue d'ensemble de 
tous les emprunts, et pour cela il s'agira de les 
grouper de façon à établir des catégories aussi 
homogènes que possible, qu'on disposera dans un 
ordre rigoureux. 

Ceux qui, jusqu'à présent, se sont occupés des 
mots d'emprunt, se sont ou bien attachés à leur 
forme ou bien, par exemple pour l'allemand, s'ils 
les ont étudiés au point de vue de l'histoire de la 
civilisation, ils n'ont pas cherché à être complets 
et ont laissé de côté tout un groupe de mots inté- 
ressants ^. 

Je ne me cache pas que le groupement, tel que 
je l'ai fait, ressemble un peu à une cuirasse où 
j'enferme un corps vivant et qui l'empêchera 
peut-être de se mouvoir librement. Mais n'est-ce 
pas l'inconvénient inévitable des recherches scien- 
tifiques ? On a beau être ennemi d'une systéma- 
tisation excessive, il faut tout de même, si l'on 
ne veut pas s'en tenir aux faits isolés, réunir 



1. Seiler, Die Entwicklung der deutschen Kultur im 
Spiegel des Lehnworis (Halle, 1895 et 1910) ; Kleinpaul, 
Das Fremdi^vrt im Deutschen (Sammlung Gôschen), 1896^ 



46 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 

ce qui n'est pas complètement homogène. Tout 
ce que je peux vous promettre, c'est de serrer le 
moins possible les nœuds de mon groupement et 
de tenir toujours compte du caractère artificiel, 
et par là non entièrement conforme à la réalité, 
des catégories que j'établirai. 

La prochaine fois je commencerai en vous fai- 
sant connaître le système de groupement qui m'a 
paru le plus recommandable. 



DEUXIÈME LEÇON 



Mesdames, Messieurs, 

Vous vous rappelez que, parlant des mots 
d'emprunt en général, je vous ai indiqué les con- 
clusions que leur forme et la date à laquelle ils 
ont été introduits nous permettent quelquefois 
de tirer. Nous allons aujourd'hui les étudier au 
point de vue de leur signification. 

Groupement. 

Je voudrais pouvoir placer sous vos yeux les 
listes de mots que j'ai dressées ; ce serait le moyen 
le plus simple de vous mettre au courant ^. Tout 
ce que je puis faire ici — et j'espère que cela suffira 
à justifier mes conclusions — c'est de vous pro- 
mener sur le domaine à explorer, de vous faire 
remarquer tel détail et de vous ouvrir telle pers- 
pective. 

Mon point de départ, en groupant les mots 
d'emprunt, a été celui-ci : plus l'idée exprimée 
est individuelle, personnelle, plus il prouve en 

1, Voyez les listes signalées dans la note 1, p. 35. 



48 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

faveur de l'influence française. En effet, la vie 
intime est beaucoup moins facilement accessible 
à des influences étrangères que la vie publique ; 
on est surtout soi-même dans sa maison et dans 
ses relations d'homme privé. La ligne à suivre 
était donc indiquée ; en commençant par les mots 
qui ont une signification très impersonnelle et 
qui intéressent l'homme en général, je descends 
de plus en plus vers l'individu ; les différents 
groupes seront disposés en manière d'entonnoir 
ou de nasse. Après les mots d'art et de 
science, qui ont un caractère presque inter- 
national, je distingue deux groupes principaux : 
La vie publique de l'homme et 
L'homme dans sa vie privée. Le 
premier comprend tous les mots qui se rapportent 
à l'homme comme citoyen et comme 
membre de la société, et se subdivise 
d'après les terrains sur lesquels s'exerce son acti- 
vité ; il a un caractère collectif, surtout dans la 
première rubrique (politique, juridiction, armée, 
culte) ; la seconde est déjà moins officielle (com- 
merce, industrie, vie des champs) et se rapproche 
du second groupe. Celui-ci comprend les mots de 
la vie intime, et ici encore les cercles se 
rétrécissent à mesure qu'on avance. Il y a d'abord 
les mots qui se rapportent à la vie extérieure de 
l'homme (maison, nourriture, vêtements). Je passe 
alors à l'homme dans ses rapports avec les autres 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 49 

hommes et j'établis les groupes assistance et que- 
relle, amour et haine, énergie et faiblesse, politesse 
et mauvaises manières, fidélité et inconstance, com- 
binant ainsi chaque qualité avec son opposé. Ces 
mots désignent donc la manifestation extérieure 
du caractère de l'homme. Il m'a semblé utile de 
faire une catégorie spéciale des mots qui expriment 
des rapports werbaux. Avec le groupe suivant, où 
je m'occupe de Ih o m me se u 1, le cercle 
devient encore plus étroit : j'y cite des termes 
qui se rapportent à l'e x t é r i e u r (physique, 
conditions de vie), pour arriver ensuite aux mots 
désignant les qualités d'esprit et de cœur. 
Enfin, il m'a fallu faire un dernier groupe de 
termes « généraux ^', qui ne se laissent incorporer 
nulle part parce qu'ils ont chez nous un emploi 
très étendu et qu'il est impossible de déterminer 
la plus ancienne signification qu'ils ont eue en 
hollandais. 

Avec ce groupement, je crois utile d'en combiner 
un autre, qui divise tous les mots d'emprunt en 
deux grandes classes. 

Quand un peuple, prenons les Hollandais, va 
employer un objet inventé à l'étranger, par exem- 
ple en France, il est naturel qu'avec cet objet il 
emprunte le nom qu'il porte chez vous, par exem- 
ple aéroplane ; et c'est ce qui arrive le plus souvent. 
Il en est ainsi de tout ce que nous avons à l'imi- 
tation des Français. Nous appelons chauffeur 



50 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

l'homme qui conduit une automobile, parce que 
c'est en France que l'état de « chauffeur » est 
devenue une profession régulière ; c'est ainsi 
qu'autrefois nous vous avons emprunté les termes 
cocher, palefrenier, qui, de nos jours, sont les seuls 
qu'on emploie en Hollande pour désigner ces 
serviteurs. Il n'en est pas autrement des termes 
scientifiques. Et si nos philologues se servent 
couramment des mots allemands Ablaut et Umlaut, 
c'est qu'ils ont appris à connaître ces phénomènes 
linguistiques dans des manuels allemands. 

Ces termes qui ont passé la frontière en même 
temps que ce qu'ils servent à désigner, je voudrais 
les appeler mots techniques, donnant ainsi à 
l'adjectif « technique » un sens plus étendu que 
celui qu'il a ordinairement, c'est-à-dire « spécial 
à un art ou à une science ». Par opposition à 
ce groupe, je voudrais appeler mots non-tech- 
niques ceux qui désignent des objets, actions, 
qualités, sentiments, états d'âme, communs à 
tous les hommes, à tous les pays. Or, il arrive que, 
pour ces concepts aussi, nous nous servons souvent 
de mots français. Prenons le mot plaisir qui, chez 
nous, est le terme le plus usuel pour le sentiment 
de bien-être, de satisfaction. 

Constatons que l'emprunt d'un mot « non tech- 
nique » est infiniment plus significatif pour l'in- 
fluence française que celui d'un mot « technique ». 
Quand une idée ou un objet nouveau s'introduisent 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 51 

chez nous, le nom qu'ils portent s'impose, parce 
que, pour nous, l'idée ou l'objet et le nom français 
qu'ils ont forment un tout indivisible. En somme, 
il n'y a aucune différence entre l'enfant qui, 
devenant pour la première fois conscient d'un 
objet, l'appelle par le nom qu'il entend employer 
autour de lui, et l'homme qui apprend à connaître 
une chose qui lui vient de France. Pour lui, cette 
chose n'existe pas sans le nom français, et l'union 
entre ce terme étranger et l'objet est tout aussi 
intime, aussi indissoluble que, pour l'enfant, le 
nom indigène et la chose. Par contre, entre le 
mot « non technique » et le concept qu'il représente, 
la relation est tout autre ; car, cette fois-ci, l'idée 
était déjà, dans l'esprit de celui qui parle, reliée 
à un terme indigène, puisqu'il s'agit de choses 
universellement humaines. Evidemment, les Hol- 
landais qui emploient couramment le mot plaisir 
n'ont pas attendu, pour éprouver ce sentiment, 
qu'ils aient eu des rapports avec la France. L'em- 
ploi d'un mot « non technique » est donc, je dirais 
presque, contre la nature, et pour qu'il ait pu 
s'établir dans le pays étranger, il faut que les 
relations entre Hollandais et Français aient été 
très étroites. Et voilà pourquoi, comme moyen 
de sonder la profondeur qu'atteint l'influence du 
peuple étranger, il faut surtout s'attacher aux 
mots « non techniques ». 

Il n'y a pas de ligne de démarcation bien nette 



52 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

entre les deux groupes : un mot « technique » peut 
devenir « non technique ». Le terme de rescapé, 
au sens d'échappé — M. Brunot nous le faisait 
remarquer dans une conférence faite à Groningue 
— désignait primitivement, à l'occasion de la 
catastrophe de Courrières, dans le département 
du Nord, les mineurs qu'on avait réussi à sauver ; 
c'était le terme dont se servaient les gens du pays, 
et les Français l'employaient comme « mot 
technique ». Actuellement, vous l'appliquez à tous 
ceux qui, dans un accident, ont eu la vie sauve ; 
il est donc devenu « mot non technique ». De 
même, il se peut qu'un mot français que nous 
employons dans toutes les significations qu'il a en 
français, ait été d'abord usité dans un cas spécial 
et qu'il n'ait pris que peu à peu les autres sens 
qu'il a chez vous. Rwière indique en hollandais, 
comme en France, primitivement « terrain de 
chasse le long d'un cours d'eau » ; c'est un terme 
de sport que, au moyen âge, nous avons emprunté 
avec une foule d'autres mots usités dans la haute 
société. Voici donc un vocable qui, à l'origine, 
est « technique », car si le terrain où l'on chassait 
existait déjà chez nous avant notre contact avec 
la France, l'emploi spécial auquel il allait servir 
ne nous a été suggéré que par l'exemple des Fran- 
çais. Or, actuellement, rwière est le mot ordinaire 
pour « fleuve » ; il est donc devenu « non tech- 
nique », parce qu'un « fleuve » n'est pas spécifique- 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 53 

ment français. Comment faut-il se représenter 
cette extension de la signification du mot en hol- 
landais ? Il est peu probable que rwière au sens 
de « fleuve » ait été emprunté indépendamment de 
ce même mot dans sa signification de « terrain de 
chasse ». L'explication la plus plausible est celle-ci, 
que ceux qui s'en servaient chez nous comme terme 
de chasse sont toujours restés en contact avec la 
France et le français ; ils ont donc inconsciem- 
ment suivi l'évolution de sens du mot français. 
Par analogie, on peut supposer que, si nous 
employons le mot français hête pour « animal », 
c'est-à-dire comme mot « non technique », il a 
été au début « technique » ; au moyen âge il ne 
désigne que le « bétail », et peut-être primitive- 
ment certaine espèce de vaches importées du 
pays français ou wallon. 

Voici d'autres exemples. Si nous avons pour 
écorce et tronc les termes français, c'est sans doute 
parce que des industriels français nous ont appris 
à les utiliser. Canal est le seul nom que nous ayons 
pour un objet pourtant considéré comme carac- 
téristique de la Hollande ; c'est sans doute, au 
xvi^ siècle, par des ingénieurs français que nous 
avons appris des méthodes nouvelles pour l'entre- 
prise de travaux de ce genre. Les marais ne 
portent chez nous que ce nom français qui, lui, 
est d'origine germanique ; serait-ce aussi parce 
que les Français nous ont appris à les dessécher ? 



54 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

OU bien est-ce un terme de chasse ? Ce qui est 
certain c'est que ces mots n'ont pu être introduits 
que comme « termes techniques », et que c'est 
chez nous, indépendamment ou non du français, 
qu'ils ont reçu une apphcation plus générale. 

Maintenant, mettons cette distinction en mots 
« techniques » et « non techniques » en rapport 
avec le premier groupement. 

Il est évident que, plus les mots auront un 
caractère personnel, plus ils exprimeront ce qui 
existait déjà chez nous, parce que les qualités 
psychiques, intellectuelles et corporelles sont uni- 
verselles. Tandis que, inversement, dans la vie 
publique (prenez, par exemple, les rubriques arts, 
industrie) le cas sera beaucoup plus fréquent que 
c'est l'objet, nouveau pour nous, qui a amené le 
mot. Ces derniers fourniront donc plus de faits 
précis à l'histoire de la civilisation, les premiers 
serviront à caractériser d'une façon plus générale 
l'influence exercée. Pour les mots « techniques », 
il sera souvent possible de dire à quelle occasion 
ils ont été introduits, pour les mots « non tech- 
niques )) cela sera toujours impossible. 

J'appelle votre attention sur cette dernière dif- 
férence. Prenons le mot aéroplane, exemple très 
simple : nous savons vers quelle époque l'aviation 
a pris son essor en France, et nous connaîtrons 
donc l'événement qui a donné lieu à l'introduction 
^e ce mot en Hollande. De même, nous rattache- 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 55 

rons sans hésiter des termes d'imprimerie au 
Refuge, qui a amené chez nous un grand nombre 
d'imprimeurs français. Mais le mot plaisir, à 
quelle occasion a-t-il été employé pour la première 
fois dans une phrase hollandaise ? Nous ne le 
saurons jamais. 

Cette différence doit amener une méthode diffé- 
rente pour le traitement de ces deux espèces de 
mots. Tandis que pour tous les mots empruntés 
il sera utile de rechercher ce qui a pu donner lieu 
à leur introduction au moment que nous pouvons 
approximativement fixer pour leur entrée dans 
notre langue, nous pourrons, pour les mots « tech- 
niques », essayer de trouver des faits précis, his 
toriques, tandis que, pour les mots « non tech- 
niques », nous aurons recours à des considérations 
plus générales et plus vagues. 



Mots « techniques ». 

Le grand philologue allemand, Jacob Grimm, 
a dit : « Chaque mot a son histoire », et dans ces 
derniers temps on a ajouté souvent : « L'étude 
des mots n'est pas possible sans une étude précise 
des choses. » Cela est vrai, surtout pour les mots 
d'emprunt. Nous allons le montrer par quelques 
exemples. 



56 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Science et Art. 

Mots internationaux. 

Les termes de science qui, chez nous, ont un 
aspect français, sont extrêmement nombreux. 
Cela s'explique en grande partie par le fait que la 
France a été, dans plusieurs branches, à la tête 
du mouvement scientifique. Ainsi, la chimie est 
une science française. Mais il ne faut pas oublier 
que, dans cette grande foule de vocables, il doit 
y avoir de nombreux mots « internationaux », Ce 
terme, on l'a proposé pour caractériser les mots 
formés d'éléments grecs ou latins et qui indiquent 
des concepts ou des objets formulés ou inventés 
par des savants ou des industriels. Ces concepts 
et ces objets, malgré leur forme française, ou du 
moins romane, peuvent venir aussi bien d'Alle- 
magne que de France ; et leurs noms ne peuvent 
donc pas être considérés tous comme des signes 
d'influence française ; baromètre est sans doute 
un mot italien francisé, et nous avons pu l'emprun- 
ter de l'italien sans l'intermédiaire du français ; 
fluente est le fluens inventé par Newton et habillé 
à la française. Seule une étude spéciale de l'his- 
toire de chaque science permettrait de trouver la 
vraie patrie de beaucoup de ces mots. 

Il arrive que, chez nous, ils revêtent une forme 
qui semble rendre certain que c'est par Tinter- 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 57 

médiaire du français que nous les avons reçus. 
Mais il faut être prudent, car le cas est possible 
aussi que tel mot, non emprunté directement au 
français, a pourtant spontanément, par l'analogie 
d'autres mots français empruntés, pris un aspect 
français. Le modèle de ces mots internationaux 
est fourni par ceux qui ont été formés à l'époque 
où le latin était la langue universelle de la science. 
Les termes internationaux, s'ils n'ont pas, pour 
le problème qui nous occupe ici, un intérêt spécial, 
ont une immense signification pour l'histoire de 
la civilisation. « Malgré les haines nationales, la 
cupidité des individus, les conflits religieux, il 
s'est formé entre les nations civilisées une com- 
munauté de pensées qui forme un lien entre eux » 
(Mauthner). Nous aurons plus tard l'occasion de 
relever, dans la syntaxe des peuples germaniques 
modernes, des points de ressemblance frappants 
avec celle des Romans. Les Hollandais, qui sont 
un petit peuple et qui, quand ils s'éloignent de la 
ville où ils habitent, ont si vite atteint la frontière 
de leur pays, sont mieux placés peut-être que 
n'importe qui pour comparer leurs voisins de 
l'est avec les Français ; or, ce qui nous frappe 
toujours, ce sont autant les différences qui sub- 
sistent que le nivellement qui se produit de plus 
en plus entre la science allemande et la votre. Et 
si les savants français, je ne peux évidemment 
parler que de ceux que je connais, gardent ce 



58 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

souci de la forme, ce respect du lecteur qui est une 
de leurs plus précieuses qualités, les Allemands, 
s'ils n'ont pas cette préoccupation au même degré, 
se rendent compte de plus en plus que c'est une 
lacune chez eux. D'autre part, les savants français 
ont sans doute également bénéficié du contact 
de la science allemande ; il n'y aura personne 
parmi vous qui le nie. Et ainsi se trouvent réa- 
lisées les belles paroles prononcées par G. Paris, le 
8 décembre 1870, à un moment où tout semblait 
devoir le pousser à la haine de l'étranger : « Les 
études communes, poursuivies avec le même 
esprit dans tous les pays civilisés, forment au- 
dessus des nationalités restreintes, diverses et 
trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune 
guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, 
et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que 
la cité de Dieu leur a donnés en d'autres temps. » 

Noms historiques, géogra- 
phiques ET littéraires. 

Parmi les mots que nous avons empruntés du 
français, il s'en trouve, dans le domaine de la 
science, quelques-uns qui méritent une mention 
spéciale. Voici des noms français qui sont venus 
chez nous par l'étude de l'histoire. C'est d'abord 
le terme Romain qui a en hollandais une forme 
française, ce qui prouve que, dans le haut moyen 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 59 

âge, c'est par l'intermédiaire de la France que nous 
avons connu l'antiquité. Ainsi, les quatre siècles de 
domination romaine du i^'" au iv® siècle n'avaient 
pas laissé subsister chez nous le nom des domina- 
teurs ; c'est par l'intermédiaire de livres d'histoire 
français, qu'il est entré dans le cercle de nos con- 
naissances. Il en est de même de légion et de bar- 
bare. Le chroniqueur hollandais du xiv^ siècle 
dont je vous ai parlé, nomme la Germanie Ala- 
magne; comme son œuvre n'est pas une traduction, 
cet emploi du nom français est très significatif, 
beaucoup plus que celui d^Awalois, par lequel, dans 
une œuvre moyen-néerlandaise traduite, l'auteur 
désigne ses compatriotes, et qui n'a jamais dû 
être général, comme c'est bien le cas — soit dit en 
passant — du nom de Germains i, adopté par les 
peuples germaniques malgré son origine romane. 
Le même chroniqueur donne quelquefois au nom 
de Florent, si fréquent parmi les comtes de Hol- 
lande, une forme française. Il y a un autre terme 
historique qui, chez nous, est en usage pour des 
personnes non françaises, c'est puritain. Pourquoi 
appelons-nous cette secte anglaise d'un nom fran- 
çais ? Peut-être parce que, comme nous l'avons 
vu, au XVIII® siècle, l'enseignement dans les écoles 



1. Morf, Vom Ursprung der provenzalischen Schriftsprache, 
dans « Sitzungsberichte der Kôn. Preuss. Akad. d. Wiss. v, 
1912, p. 21, n. 1 du tirage à part. 



60 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

dites « françaises » se donnait en français, ou bien 
parce que c'est par des journaux français que 
nous avons appris les événements d'Angleterre. 
Au xix^ siècle encore, dans les hautes classes de la 
société, l'histoire était quelquefois enseignée chez 
nous par des précepteurs français, dans leur propre 
langue. On raconte qu'un député, en veine d'élo- 
quence, citant les paroles de César « Et tu. Brute », 
les prononçait en français, « Et toi. Brute », ce 
qui, dans la phrase hollandaise, faisait un effet 
bizarre ; c'était comme si César avait dit ces mots 
en français. 

C'est par l'école que s'explique le plus naturelle- 
ment l'emploi de quelques noms géographiques. 
Nous appelons Florence et Turin par les noms que 
ces villes portent en français, de même que les 
Allemands, qui en outre — ce que nous ne faisons 
pas — appellent les Italiens Italiener au lieu de 
Italianer, par imitation du français. Voici quelques 
autres termes géographiques qui prouvent que 
nous avons appris à connaître les personnes et les 
choses en question par des voyageurs ou des livres 
français : créole, nomade, prairie, scalper, tatouer. 

Et, puisque nous parlons de noms propres, j'en 
cite quelques-uns qui présentent de l'intérêt et 
qu'on pourrait rapprocher du nom d'Ogier qui 
— ainsi que je l'ai dit — était usuel, au xiii^ siècle, 
dans une famille noble de la Hollande du Nord. 
Ces noms les voici : au xiv® siècle on trouve d'hon- 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 61 

nêtes bourgeois et bourgeoises qui s'appellent 
Maugis, Fierabras, Perceval, Y sent, Clarisse, 
VU'ien ^. Vous savez que M. P. Rajna a constaté 
en Italie, surtout au xiii^ et au xiv^ siècle, la 
présence d'un grand nombre de noms empruntés 
pour la plupart aux romans bretons : Arthur, 
Gaiwain, Tristan, etc. Voilà ce qui prouve, chez 
nous comme en Italie, de quelle popularité ont 
joui les œuvres littéraires françaises. Plus probant 
encore pour l'influence française est le terme 
ahreie par lequel, au xiii^ siècle, donc avant 
l'avènement de la maison de Hainaut qui a dû 
renforcer l'influence française, on désignait chez 
nous les « entremetteuses » et que j'ai cru pouvoir 
rattacher au fabliau à^Auheree, dont l'héroïne, 
appelée de ce nom, exerce justement ce métier ^. 

Philologie, Peinture, Théâtre. 

Je ne peux pas songer à énumérer les mots d'art 
et de science que nous vous avons empruntés. Je 
ne vous signalerai que les mots grammaire et gram- 
mairien qui, au moyen âge, sont employés chez 



1. M. G. J. Boekenoogen me signale ces noms dans les 
Sladsrekeningen van Dordrecht (registre) et dans les Reke- 
ningen der GrafeUjkheid (I, 39, 99, 199, 228 ; II, 34). 

2. P. Rajna, dans Romania, IV, 180 ; XVII, 161. Tijd- 
schrift voor N ederlandsche Taal en Letterkunde, XIX, 85 
(Cf. Romania, XXX, 157). 



62 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

nous, et qui n'ont été remplacés par les mots 
latins correspondants que depuis la Renaissance ; 
ils attestent que les étudiants ont été chercher, 
dans des couvents de France ou de Wallonie, leurs 
connaissances philologiques ou que, du moins, ils 
les ont prises dans des livres français. Pour ce qui 
est des arts, nous avons des noms français pour 
beaucoup de couleurs; ces mots, cependant, ont pu 
être introduits aussi par l'industrie. Les termes de 
théâtre sont rares au moyen âge, particulièrement 
nombreux à l'époque moderne. C'est que, avant le 
xvi^ siècle, nous n'avions guère de théâtre ; depuis, 
il s'est développé chez nous, comme en Allemagne, 
sur le modèle de la France, en premier lieu pour 
ce qui concerne l'aménagement de la scène et de 
la salle ; il y a eu, depuis la seconde moitié du 
XVIII® siècle jusqu'aujourd'hui, à La Haye une 
troupe française qui joue des opéras. 

Vie publique. 

Politique. 

La vie politique s'est, chez nous, organisée 
d'après celle de la France. L'ironie du sort a 
même voulu que pour l'idée patriotique par excel- 
lence nous nous servions d'un terme français 
(national, nationalité). Et on songe à l'observation 
de d'Arbois de Jubainville, qui a fait remarquer 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 63 

que, quand l'Allemand parle de der deutsche 
Kaiser et dus deutsche Reich il emploie deux mots 
d'origine non germaniques ^. La royauté consti- 
tutionnelle et le régime parlementaire ont apporté 
ici des termes français en grande quantité, sans 
doute par l'intermédiaire du texte de la constitu- 
tion qu'on a imitée, donc par les écrits, non par 
un contact personnel. Il faut, parmi les mots 
politiques, faire une place à part aux termes qui 
marquent l'opposition faite au gouvernement 
(complot, clique, révolutionnaire, etc.) ; vous voyez 
que, si l'esprit frondeur a été d'abord la spécialité 
des Français, nous n'avons pas tardé à avoir 
aussi besoin de ces mots. Il me semble probable 
que nous les avons connus par les journaux. 

Intérieur, Affaires étrangères. 

Pour ce qui est de l'administration gouverne- 
mentale, je fais remarquer — ce que nous consta- 
terons encore souvent, — que nous avons surtout 
emprunté des mots qui prouvent que vous excellez 
dans l'art d'organiser. Dans les chemins de fer, 
par exemple, tous les mots d'administration. 



1. D'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de 
l'Europe, 2® éd., p. 323, cité par Windisch, Zur Théorie 
der Mischsprachen und Lehnwôrter, p. 120, dans « Bepichte 
iibep die Verhandlungen der Kôn. Sachs. Gesellschaft der 
Wiss., Philol.-histor. Classe », XLIX (1897). 



64 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

comme, d'ailleurs, la plupart des mots techniques 
sont français, sans doute parce que nous avons 
copié vos règlements. Voilà une légère compensa- 
tion pour les attaques dont l'Ouest-Etat a été 
l'objet pendant quelque temps. La répartition 
des impôts, les noms de fonctionnaires, sont en 
majorité d'origine française. Egalement — cela 
va sans dire — tous les termes de la diplomatie et 
du protocole. 

Armée. 

Mais le groupe le plus nombreux de tous sans 
exception est certainement formé par les mots 
militaires. Il y en a déjà beaucoup dans la pre- 
mière période ; ils se confondent alors avec les 
termes de chevalerie et ils prouvent que les mili- 
taires chez nous n'avaient pas attendu, pour se 
faire instruire par les Français, que les comtes de 
Hainaut fussent venus ici. Le nombre s'accroît 
considérablement au xv^ siècle, sous les comtes 
de Bourgogne et ceux de la maison d'Autriche, 
de sorte qu'aux débuts de la République ils sont 
déjà très abondants. Nous trouvons des noms 
d'organisation et d'armes, en même temps que 
des termes de fortification. Mais c'est surtout à 
partir du xvii^ siècle qu'il s'en introduit beaucoup. 

La question qui, ici encore, nous intéresse sur- 
tout, c'est de savoir par quelles voies ces termes 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 65 

sont venus en néerlandais. Evidemment ce n'est 
pas par les guerres; vous savez déjà que nous n'en 
avons guère eues avec vous ; d'ailleurs, le contact 
hostile serait plutôt un obstacle à l'introduction 
de termes militaires. Aussi je n'aime pas beaucoup 
des phrases comme celle qu'on rencontre encore 
dans le volume si intéressant de M. Niceforo sur le 
Génie de V Argot : « Les guerres de Charles VIII 
et de Louis XII apporteront, plus tard, les mots 
de guerre italiens ^. » Cette façon de s'exprimer 
est, pour le moins, ambiguë. Comment aurait-on, 
par des batailles, pu connaître assez intimement 
l'organisation de l'armée ennemie, pour l'imiter 
et apprendre même les termes étrangers ? M. Schu- 
chardt dit ceci : « L'importance des organisations 
militaires pour l'histoire extérieure des langues 
ne saurait être assez accentuée ; le camp et la 
caserne ont plus puissamment agi que l'école -, » 
On peut pourtant préciser davantage. 

Les guerres ont pu, surtout anciennement, 
obliger les soldats à faire des séjours prolongés à 
l'étranger. Ils sont alors entrés en contact avec 
la population et ont pu emprunter des termes de 
la vie de tous les jours ; il a pu arriver aussi qu'ils 
ont eu des relations avec des soldats du pays 

1. Niceforo, Le Génie de l'Argot (Mercure de France, 
1912), p. 32. 

2. Schuchardt, Slawo-Deutsches und Slawo-Italienisches, 
p. 21 (Windisch, l. l, p. 112), 

5 



66 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

parce qu'ils étaient venus pour les aider contre 
un ennemi commun. Seulement, dans ce cas, les 
mots qu'ils ont pu apprendre par eux, n'ont pas 
dû être exclusivement des mots militaires ; et 
quand même ils ont pu entendre prononcer des 
termes d'organisation, d'armes ou de fortifica- 
tion, il est évident que cela n'a pas dû suffire à 
les introduire dans leur propre armée. Pour cela, 
il fallait que cette organisation, ces armes leur 
fussent imposées par leurs supérieurs : ce sont les 
chefs qui réorganisent les troupes sur le modèle 
d'armées étrangères. De sorte que, si les guerres 
d'Italie ont pu être cause du grand nombre de 
termes militaires italiens que possède le français, 
c'est parce que des commandants français ont dû 
séjourner longtemps en Italie. C'est le cas pour 
Monluc qui, en 1554, devient gouverneur de 
Sienne, après avoir pendant plusieurs années 
fait, en Piémont, la guerre, non aux Italiens, mais 
à l'Empereur, M. Brunot a parfaitement vu la 
chose quand il écrit ^ : « On sait quel long séjour, 
souvent pacifique, les Français avaient fait en 
Italie. » 

Mais le contact de beaucoup le plus fréquent 
a dû être établi par ceux qui ont été à l'étranger 
pour apprendre l'art de la guerre, comme de nos 
jours les officiers japonais, chinois viennent s'ins- 

1. Bninot, 0. l., II, 199. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 67 

truire chez vous et en Allemagne, et comme 
sans doute, au moyen âge, les nobles hollandais 
sont allés en France pour se perfectionner dans 
l'art militaire. Ou bien encore par les instructeurs 
étrangers chargés, comme les officiers français en 
Grèce et les officiers allemands en Turquie, de réor- 
ganiser l'armée d'un pays ; et c'est là ce que les 
officiers français entrés en grand nombre au ser- 
vice de notre République, au xvii^ siècle, ont 
fait chez nous. Je ne nomme que Goulon, élève 
distingué de Vauban, qui devint général d'artil- 
lerie. Les termes français de fortification d'origine 
italienne s'expliquent de même, d'après Pasquier i, 
« parce qu'en telles affaires les Ingénieurs d'Italie 
sçavent ' mieux débiter leurs denrées que nous 
autres Français ». Et en Allemagne, si les termes 
de fortification sont français, c'est que Frédéric 
le Grand s'entoura d'ingénieurs formés à l'école 
de Vauban. D'ailleurs, à Rome, c'était aussi dans 
l'art de la fortification que l'influence des Grecs 
a été le plus sensible ^. 

On pourrait rapprocher des termes militaires 
les mots de sport qui, partout, sont anglais. Cela 
ne s'explique pas par le séjour que quelques 
jeunes gens ont pu faire occasionnellement en 



1. Pasquier, Recherches de la France, éd. 1621, VIII, 3. 

2. O. Weise, Die Griechischen ^yôrter im Latein (Leipzig, 
1882), p. 323. 



68 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Angleterre, car comment auraient-ils pu imposer 
ces mots exotiques à leurs camarades de jeu ? 
La terminologie étrangère s'est généralisée sans 
doute parce que des clubs français ou néerlandais 
engagent comme instructeurs des Anglais pro- 
fessionnels avec qui tout le monde est obligé de 
parler anglais. 

Enfin, un troisième moyen de contact très 
important, ce sont les règlements qu'on traduit. 
Ce qui le prouve, c'est que l'adaptation de la 
prononciation française à celle du néerlandais est 
plus complète dans le groupe des mots militaires 
que nulle part ailleurs. Nos officiers prononcent 
le e muet dans attaque, caserne, conduite, estafette, 
route, etc. ; cela prouve qu'ils connaissent ces 
termes par la langue écrite. Comme ils savent le 
français, cette assimilation n'est jamais complète ; 
milicien se prononce en hollandais à peu près 
comme en français, et si les mots en -ier (hriga- 
dier, grenadier, etc.) se sont complètement assi- 
milés à notre langue, c'est que cette désinence est 
très ancienne chez nous dans des mots qui ont 
été empruntés au français à une époque où, en 
France, on prononçait encore r. On pourrait rap- 
procher un exemple de terme militaire français 
emprunté à l'italien et généralisé par une ordon- 
nance : « Je n'avais jamais lu arborer une enseigne, 
pour la « planter », sinon aux ordonnances que 
fit l'amiral de Chastillon, exerçant lors la charge 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 69 

de colonel de l'Infanterie, mot dont Yiginelle 
a usé en l'histoire de Villehardouin » (Pasquier i). 
Seule une histoire détaillée de l'art militaire en 
Hollande, permettrait de tirer de mes listes de 
mots toutes les conclusions qu'elles comportent. 

Marine, 

Le groupe de mots maritimes est assez nom- 
breux, et nous réserve des surprises. On s'imagine 
que les Hollandais ont été les grands fournisseurs 
de termes relatifs à la mer. Cela reste vrai ; voyez, 
dans le Dictionnaire général, la liste des mots 
néerlandais en français ; sur environ cent il y en 
a cinquante-cinq qui se rapportent aux choses de 
la mer. 

Quant à nous, nous employons le mot français 
de marine pour désigner la « marine de guerre » ; 
c'est donc un terme d'administration, et c'est en 
même temps un terme collectif ; or, je constate 
que ceux-ci prennent une très grande place parmi 
les mots empruntés. Equipage est devenu chez 
nous le terme courant. Matelot paraît dans notre 
langue à la fm du xvi^ siècle ; un historien d'alors 
écrit : « les gens du navire qu'on appelle mainte- 
nant matelots y>, donc c'était pour lui un terme 
nouveau. Comme le mot a, chez nous, la forme du 

1. Pasquier, o. l, VIII, 3. 



70 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

pluriel, c'est sans doute par la langue écrite que 
nous l'avons connu ; sur le rôle de l'équipage se 
trouvait inscrit en tête matelots avec s, et notre 
prononciation matroos est une espèce de compromis 
entre la forme écrite et le mot parlé. Capitaine et 
commandant ont dû être empruntés de la même 
manière. 

Nous employons aussi des noms français pour 
diverses espèces de navires : harge, barque, brigan- 
tine, buse, corvette, frégate, galéasse ; pour des 
parties du navire : cambuse, campagne, et pour 
cabestan. 

Mais comment expliquer l'emploi en néerlan- 
dais, dès le xiii^ siècle, de louvoyer ? Peut-on en 
induire que des matelots français ont servi sur 
nos flottes avant le temps des réfugiés ? Cours et 
compas prouvent que c'est de vous que nous avons 
appris la grande navigation, comme au moyen âge 
les pêcheurs français nous ont enseigné l'emploi 
du harpon. 

Culte. 

Je ne nomme ici qu'un seul mot curieux : 
heure. Il est probable que, comme none, matines, 
tierce, ce mot nous vient des couvents ^, La forme 
empêche de le dériver directement du latin. 

1. Verdam, Uit de Geschiedenis der N ederlandsche Taal, 
3e édition (1912), p. 195 ; Seiler, 0. l, II, 187. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 71 



L'homme comme membre de la société. 

Commerce et Industrie. 

Les termes d'industrie confirment les données 
fournies par l'histoire ; ainsi, c'est surtout après 
le xvii^ siècle que nous avons emprunté des mots 
relatifs à l'industrie des toiles et des draps. Il 
s'agit ici de matières qui, si elles ne nous ont pas 
été apportées par les Français, ont été traitées 
chez nous d'après des méthodes venues de France ; 
tous les termes se rattachant à cet art perfec- 
tionné et renouvelé ont été pris par nous à ceux 
qui nous l'ont appris. 

Le groupe des mots de commerce est plus diffi- 
cile à justifier, car nous avons eu bien plus de 
relations commerciales avec l'Angleterre et, dans 
les derniers temps, avec l'Allemagne ; alors pour- 
quoi, dans la langue de nos commerçants, y a-t-il 
tant de mots français, peu d'anglais et d'alle- 
mands ? Je parle ici surtout des mots généraux, 
termes de comptabilité, d'affaires de banque, 
d'emballage, de mesure, d'administration. Tout 
cela est français chez nous, aussi bien les termes 
du gros commerce que ceux du commerce de 
détail. 

Ici l'explication par la langue écrite (règle- 
ments, etc.) ne s'applique pas aussi facilement 



72 L'INFLUENCE DE LA LANGIE 

que dans les groupes de mots plus officiels, comme 
ceux que nous avons étudiés jusqu'à présent. 

Peut-être doit-on ici faire entrer en ligne de 
compte, pour les mots antérieurs au xvii® siècle 
— et cela s'applique aussi aux termes industriels 
anciens — à l'influence d'Anvers. Beaucoup de 
jeunes gens ont dû y recevoir leur éducation com- 
merciale, et l'industrie des draps y était floris- 
sante au moyen âge ; d'autre part, en 1585, 
nombre d'Anversois s'étaient transportés, nous le 
savons, à Amsterdam. Nous touchons ici à la 
question de la part que la Belgique a prise à la 
transmission de mots français. La langue des Bra- 
bançons et des Flamands présentait un mélange 
d'éléments indigènes et français, dont seule la 
langue actuelle parlée en Flandre peut donner 
une idée ^. M. de Vreese, le savant professeur de 
Gand, écrit : « De nos jours les classes élevées 
parlent français ; le bourgeois et l'ouvrier rêvent 
de comprendre et de parler le français ; les jour- 
naux ne sont que gallicismes d'un bout à l'autre ; 
leur langue est souvent du français avec des sons 
hollandais ^ ». Dans la Hollande septentrionale, au 
contraire, à aucune époque, le peuple n'a parlé ni 
compris le français. Il est donc très possible que 

1. Fruin, Tien jaren uit den tachtigjarigen Oorlog, édition 
de 1904, p. 259 (où sont cités des vers de Bredcroo). 

2. W. de Vreese, Gallicismen in hei Zuidnederlandsch 
(Gand, 1899), p. viii. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 73 

les Anversois nous aient transmis des termes com- 
merciaux français. Puis, les boutiquiers protes- 
tants ont dû en apporter. Et, si nous rencontrons 
tant de termes pour nommer les commerçants 
eux-mêmes, cela s'explique sans doute en partie 
par les enseignes et autres inscriptions placées aux 
devantures des magasins. Je dis « en partie » ; car, 
de nos jours encore, nos commerçants mettent 
souvent leur honneur à s'intituler tailleur, coif- 
feur, sans que pour cela ces mots soient entrés 
dans l'usage courant. Par contre, banquier, joail- 
lier sont les seuls noms sous lesquels ces commer- 
çants sont connus. Il doit donc y avoir une autre 
raison qui décide de leur établissement définitif. 
Et c'est sans doute que nous avions des tailleurs 
et des coiffeurs indigènes, tandis que la joaillerie 
et les affaires de banque étaient primitivement 
entre les mains des Français. On voit combien est 
compliquée cette histoire de l'introduction de mots 
étrangers, et que, pour chaque mot, il faudrait 
pouvoir reconstruire l'histoire de la branche en 
question. 

V I L L E, M A I s G N. 

Les villes néerlandaises ont été, de bonne heure, 
construites sur le modèle de celles de France : 
passage, tour, trottoir en sont un témoignage. 
Dans la maison, les noms de étage, rez-de-chaussée, 



74 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

souterrain (« sous-sol ») nous viennent peut-être 
d'architectes français ou de familles protestantes 
établies dans les Pays-Bas. Pour ce qui est des 
noms que portent les chambres, seules les pièces 
de luxe sont appelées par des termes français : 
alcôçe, boudoir, serre, etc. 

Vêtements. 

Que de nos jours tout ce que nous portons sur 
le corps ait un nom français, cela se comprend ; 
même ce qui vient d'Allemagne s'affuble de termes 
familiers aux catalogues du « Bon Marché » ou 
du « Printemps ». On s'explique moins bien com- 
ment au moyen âge, lorsque les communications 
étaient moins fréquentes, les noms de vêtements 
ont pu venir ici. Sans doute, la Belgique a dû 
servir d'intermédiaire ; du moins les mots anciens 
ont une forme dialectale. 

Cuisine. 

Les termes de cuisine sont nombreux. Nous 
trouvons, au moyen âge, une foule de noms pour 
des épices, pour des espèces de viande, et peu de 
noms de légumes, tandis que de tout temps il y 
a eu beaucoup de mots pour les friandises. Com- 
ment tous ces termes ont-ils pu s'introduire ? 
Sans doute par l'intermédiaire de cuisiniers fran- 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 75 

çais, mais en partie seulement, car les services de 
ces dignitaires ne sont pas à la portée de tout le 
monde. On peut songer aussi aux manuels de cui- 
sine et aux épiceries. Le mot anglais cake se pro- 
nonce chez nous à l'anglaise quand il désigne les 
gâteaux qu'on sert dans les « afternoon-tea », tan- 
dis que, pour indiquer de petits biscuits anglais 
bon marché et la nourriture de chien appelée 
également cake, le peuple prononce le mot à la 
hollandaise ; c'est que, dans ces deux dernières 
acceptions, il est devenu usuel ici par les inscrip- 
tions des boîtes dans lesquelles cet aUment se 
vend. 

Jeux. 

Les mots de sport sont actuellement anglais ; 
les termes plus anciens sont plutôt français. Qui 
dirait que le mot que nous employons pour 
« patin » est d'origine française ? La chasse, au 
moyen âge, est entièrement française, plus tard 
elle choisit d'autres modèles. Les termes du jeu 
d'échecs, du jeu de paume, du jeu de dames, des 
jeux de cartes, sont français. Pour ce qui est du 
mode d'importation de ces mots, je crois qu'il 
faut distinguer entre les jeux physiques, que nous 
n'avons pu apprendre que par les Français, et les 
jeux de cartes ou analogues, que nous avons pu 
connaître par des manuels. 



76 U INFLUENCE DE LA LANGUE 

Noms propres de baptême. 

Je termine ce rapide aperçu par les noms de 
baptême, qui forment la transition entre les mots 
« techniques » et « non techniques ». Dès le 
xiv^ siècle des actes notariés attestent l'emploi 
de Péronelle et de Roger ^. Depuis, les noms propres 
sont devenus très nombreux, et il n'est pas facile 
de dire comment ils ont été introduits. Dans les 
familles des réfugiés ils s'expliquent par la tradi- 
tion. La mode a dû aussi jouer un rôle ; il n'est 
pas rare qu'on francise des noms purement hol- 
landais. Et remarquez que nous employons à peu 
près exclusivement des noms de femme : Adèle, 
Antoinette, Caroline, Charlotte, Henriette, Jeanne, 
Louise, Sophie. Je ne sache que trois noms 
d'hommes un peu répandus : Georges, Paul, 
Renier. 



1. Bcelaerls van Blokland, dans « Bijdragcn Vader . 
Gesch. en Oudh. », 1911, p. 251 ; Reken. der Graf., I, 56. 
M. lioekenoogen a bien voulu me donner ces indications. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 77 



CONCLUSIONS SUR LES MOTS « TECHNIQUES » 

Est-il possible de tirer des conclusions générales 
de l'ensemble des mots « techniques », tels que 
nous les avons groupés ? 

La première question qui se pose est celle de 
savoir si c'est par le contact personnel ou par les 
livres qu'ils ont été transmis. Et alors on peut 
remarquer que l'influence des livres a dû, il est 
vrai, devenir de plus en plus grande à mesure 
qu'on lisait davantage, mais qu'on lisait déjà 
beaucoup au moyen âge, témoin les noms litté- 
raires que je vous ai cités ; la tradition écrite 
est donc admissible dès le xiii^ siècle. Cependant 
il n'est pas douteux que, quand il s'agit d'un mot 
moderne, il y a plus de chances pour qu'il ait été 
emprunté aux livres. L'imprimerie, mettant la 
langue étrangère sous les yeux d'un grand nombre 
de Hollandais, a dû être un moyen de transmission 
très efficace ; elle établissait un contact direct 
entre la culture française et les esprits hollandais ; 
les journaux français surtout ont dû, au 
xvii^ siècle, contribuer beaucoup à la divulgation 
de termes français. Les règlements traduits y ont 
sans doute pris une grande part. Plus j'y réfléchis 
et plus je me convaincs que, dans les quatre der- 
niers siècles, c'est par des textes imprimés que le 



78 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

plus grand nombre de mots « techniques » a dû 
entrer dans notre langue. 

La forme dialectale des mots médiévaux n'est 
pas une preuve certaine d'une origine orale, parce 
que la littérature française du xii^ et du xiii^ siècle 
est surtout picarde et que les manuscrits picards 
ont dû être chez nous les plus répandus. Mais 
quand un mot moderne présente des traits dia- 
lectaux, alors nous sommes sûrs d'avoir affaire à 
un emprunt fait de vive voix. Prenons le terme 
souveraineté qui, bien qu'entré tard dans la langue, 
a chez nous le suffixe -teit, et non -té. Or, -teit est 
la forme picarde et elle s'explique dans le néerlan- 
dais soeçereiniteit par l'analogie des mots nom- 
breux en -té, -teit qui nous sont venus du moyen 
âge. Cette analogie n'a pu agir que dans la langue 
parlée, la langue vivante. Il en est de même des 
mots en -ier. Dans les mots introduits au moyen 
âge ce suffixe, ayant été emprunté au dialecte 
picard, se prononce -ir. Les mots plus récents 
formés au moyen de -ier, ont chez nous égale- 
ment la prononciation -ir quand ils indiquent une 
profession ; dans les autres cas ils se prononcent 
à la française. Comparez brigadier, grenadier (tous 
les deux avec -ir) avec atelier, métier, presse-papier 
(que nous prononçons avec yé). Ces derniers mots 
sont naturellement des emprunts oraux. Pour ce 
qui est des premiers, on pourrait croire, puisque 
ce sont des noms militaires, qu'ils nous viennent 



FRANÇAISE EN HOLLASDE 79 

par les règlements, donc par la langue écrite. 
Seulement, cette explication ne s'applique pas à 
tous les noms de profession en -ier, par exemple 
koetsier (français cocher). Dans ces conditions, il 
me paraît permis d'attribuer la prononciation 
dans ces mots de -icT comme -ir à l'analogie des 
mots anciens, donc à la langue parlée. 

Voici un autre côté du problème que nous pré- 
sentent les mots d'emprunt : quelles sont les don- 
nées que l'étude des mots « techniques » ajoute à 
celle de l'histoire ? Résumons les faits que nous 
avons exposés dans notre rapide aperçu. 

D'abord, nous avons constaté que, dans des 
domaines où l'on n'aurait pas soupçonné l'in- 
fluence française, elle a été puissante : rappelez- 
vous les nombreux mots maritimes que nous 
devons au français. 

Puis, la France a souvent servi d'intermédiaire 
entre d'autres peuples et nous. Ainsi c'est par elle 
que nous avons appris certains faits de l'histoire 
et de la géographie, c'est par elle que nous avons 
souvent reçu des objets qui ne sont pas originaires 
de France, mais qui y ont été perfectionnés et 
que vous avez adaptés à l'emploi universel. C'est 
ainsi que je m'explique que nous donnons un 
nom français à nos « patins » et que nous appe- 
lons les « canaux » du même nom que vous. Il 
arrive même que le nom est originaire de chez 



80 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

nous et que pourtant nous l'avons francisé, sans 
doute parce que la chose l'a été aussi : galoper, 
harpon, marais. Le mot de galoper signifiait eu 
germanique tout bonnement « courir », il est 
devenu un terme de haute école ; le séjour en 
France a fait de l'étrangère une Parisienne élé- 
gante. 

Enfin, les mots d'organisation sont fréquents ; 
de là les termes de réunion, les mots politiques, 
les termes de chemin de fer ; dé là aussi l'emprunt 
de mots collectifs, de mots-étiquette, de mots- 
titre (noms de commerçants, d'ouvriers). L'esprit 
français est synthétique, l'esprit germanique indi- 
vidualiste ; il n'est pas étonnant que le français 
soit plus riche en termes qui résument un ensemble 
de faits et d'idées ; et c'est en nous fournissant 
des mots qui relient ensemble des concepts et 
des objets que le français a surtout enrichi notre 
vocabulaire. 



Mots « non techniques »# 

Vous vous rappelez que, par ce terme, j'entends 
les mots exprimant des concepts qui, au moment 
de l'emprunt, étaient déjà connus du peuple qui 
va s'en servir. Il faudra les chercher dans les 
groupes que nous avons intitulés : l'homme 
dans ses rapports avec les autres 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 81 

et l'homme individuel. La séparation 
entre ces deux groupes est parfois difficile à faire : 
telle qualité, par exemple le calme ou la vivacité, 
peut être considérée comme un trait de caractère 
et appartient alors au dernier groupe ; mais en 
tant qu'elle se manifeste dans l'attitude de l'indi- 
vidu envers les autres, c'est dans le premier groupe 
qu'il faudrait la citer. Ainsi le mot calme peut 
désigner un état d'âme et aussi une façon d'agir. 

Comme ces mots ont un caractère plus person- 
nel, plus intime, et sont dans un rapport étroit 
avec la vie de tous les jours, il y aura plus d'adjec- 
tifs et plus de verbes dans ces groupes que parmi 
les mots « techniques ». 

Voici maintenant ce qui résulte de mes listes. 

Je rappelle que j'ai pris soin de combiner chaque 
qualité, chaque action avec son opposé ; il est 
donc possible de savoir s'il existe une différence 
proportionnelle entre les mots qui désignent le 
commerce amical et ceux qui marquent des rap- 
ports hostiles ; or, il n'y en a pas, du moins si 
l'on tient compte du fait que certaines actions 
présentent plus de variété et sont plus manifestes 
que d'autres. Ainsi, il est vrai qu'il y a plus de 
mots pour « se battre » que pour « s'aider », pour 
« offense » que pour « flatterie », mais ce serait, à 
mon avis, une erreur d'en conclure que les Fran- 
çais nous ont plutôt appris à nous quereller qu'à 
nous rendre mutuellement service. 

6 



82 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Pourtant, quand on compare entre elles les 
différentes époques, on s'aperçoit que, aux temps 
modernes, les mots amicaux sont en majorité. 
Cela doit s'expliquer par le fait que les rapports 
entre la France et la Hollande ont eu toujours 
un caractère mondain, et que, au moyen âge, 
même dans les hautes classes, les manières n'ont 
pas dû être très raffinées. Il est vrai que, même 
parmi les mots plus récents, les termes pour 
« impolitesse » et « mauvaises manières » ne 
manquent pas. Cependant, il n'y a qu'une contra- 
diction apparente entre ce fait et le caractère plus 
prononcé de mondanité que j'ai cru remarquer. 
En effet, si nous avons tant de mots pour « impo- 
litesse », ce n'est certainement pas un reproche 
tacite à l'adresse des Français ; c'est plutôt que 
notre commerce avec eux nous a ouvert les yeux 
sur la différence qu'il y a entre les bonnes et les 
mauvaises manières ; il est naturel qu'il nous fal- 
lût aussi des mots pour ce qui n'est pas conforme 
aux bons usages. 

Très nombreux sont les termes qui se rap- 
portent à la « conversation ». Ce grand nombre 
doit être attribué au fait que ces mots ont la vie 
moins longue que ceux des autres groupes ; ils 
viennent et disparaissent avec une extrême faci- 
lité. Je les distingue en trois catégories. 

Il y a d'abord les mots qui caractérisent la 
parole et ses nuances. Les Français sont meilleurs 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 83 

parleurs que nous. Si les invectives sont fréquentes, 
les termes de caresse ne manquent pas non plus. 
D'ailleurs, Schuchardt a déjà remarqué que les 
invectives passent facilement d'une langue dans 
une autre ^. 

Ensuite, je mentionne les mots qui, sans avoir 
toujours un sens précis, servent à fortifier l'ex- 
pression : affreux, colossal, violent. Les termes 
étrangers, ayant une valeur affective très pro- 
noncée, ainsi que nous le verrons plus tard, sont 
donc tout désignés à renforcer le sens. Ce sont 
pour la plupart des adjectifs. 

En troisième lieu, j'ai mis ensemble les inter- 
jections et les formules de salutations, des bouts 
de phrase tout faits comme : à propos, coûte que 
coûte, faute de mieux, fâcheux troisièine ; hélas, 
enfin (nous disons même couche à nos chiens). 
Naturellement, leur fréquence plus ou moins 
grande dépend du milieu ; il y en a qu'on n'entend 
que dans le monde, mais beaucoup aussi s'em- 
ploient partout. Il me semble que cette habitude 
doit vous surprendre, puisque chez vous elle est 
inconnue ; c'est à peine si, dans quelques milieux 
plus ou moins cosmopolites, on emploie les expres- 
sions faire du footing, high life, struggle for life ou 
d'autres analogues ; mais ce ne sont pas là ce 



1. Schuchardtj dans Zeitschrift f. roman. PhiloL, XXVIII, 
129. 



84 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

que j'appelle des mots de la conversation. A 
Rome il semble bien qu'on a eu quelque chose 
de pareil ; dans ses lettres, Cicéron se sert assez 
souvent, pour nuancer son idée ou simplement 
pour s'amuser, d'expressions grecques, par exem- 
ple : « ut jam Tzpo; -h T.pô-ze^o'/ revertar », « quare 
celeritas nostri reditus à[AîTa|jL£Ar|Toç débet es- 
sere ». C'est sans doute le ton de la conversation. 

Je me demande si ce n'est pas ici que je dois 
placer deux noms de parenté dont l'un a défi- 
nitivement remplacé le terme germanique. Ces 
deux mots sont taie, qu'au moyen âge les Français 
employaient pour « grand'mère », et tante. Seul 
le dernier a subsisté. Je note, dès maintenant, 
que nous avons un mot indigène pour « oncle », 
contrairement à l'allemand qui, à côté de Oheim, 
se sert de Onkel. 

Je passe à l'homme individuel. 

Nous employons des termes français pour un 
certain nombre de parties du corps et il semble 
bien qu'il y en ait qui nous viennent de l'hôpital 
ou du laboratoire ; ce sont donc des termes 
« techniques ». Pas tous cependant. 

Je relève le mot blond. Comme cette couleur 
de cheveux est plutôt propre aux Germains 
qu'aux Romans, il y a lieu de s'étonner que, 
pour l'exprimer, nous soyons allés chercher un 
mot chez vous. On pourrait songer à expliquer 
cet emprunt par la littérature ; vous savez que les 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 85 

vieux poètes n'aimaient pas les brunes, et Ronsard, 
au xvi^ siècle, dans une ode aux filles de Henri II, 
est encore un peu embarrassé pour louer leur 
beauté, justement parce qu'elles ne sont pas 
blondes. Il s'en tire assez ingénieusement : 

Divin est votre lignage, 
Et le brun que vous voyez 
Rougir en votre visage 
En rien ne vous endommage 
Que trois Grâces ne soyez. 
Les Charités sont brunettes. 
Bruns les Muses ont les yeux, 
Toutefois belles et nettes, 
Reluisant comme planètes 
Parmi la troupe des dieux. 

Voici cependant une autre explication. Ne 
serait-ce pas que le contraste qu'ils formaient 
avec les Français aux cheveux noirs a fait que 
nos ancêtres se sont rendu compte de la différence 
de la couleur des cheveux et que, n'ayant pas de 
mot pour exprimer ce qu'ils n'avaient pas encore 
remarqué, ils l'ont emprunté aux Français dès 
qu'ils en ont eu besoin ? 

Les actions corporelles pour lesquelles nous 
employons un mot français sont toutes accompa- 
gnées de mouvements énergiques. Il n'y a qu'un 
mot qui fasse exception, c'est tâter, qui a passé 
aussi en anglais et en allemand. Est-ce comme 



86 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

terme médical qu'il est entré en néerlandais ? 
Nous possédons un très grand nombre de termes 
médicaux français. 

Parmi les mots qui marquent les circonstances 
de la vie (richesse ou pauvreté) seuls ceux qui 
expriment le luxe sont chez nous d'origine fran- 
çaise. 

Viennent les « mœurs ». Il y a beaucoup de 
mots français chez nous pour des mœurs mauvaises, 
bien plus que pour les mœurs convenables. D'en 
conclure que les Français ont la spécialité de cet 
étrange article d'exportation, serait par trop 
puéril. D'ailleurs, à ceux qui voudraient exijliquer 
ainsi la présence de ces mots en Hollande, je 
pourrais répondre qu'il faut pourtant que les 
Hollandais aient eu besoin de ces termes défavo- 
rables, et ainsi le reproche retomberait sur nous. 
Le fait est que ces mots doivent d'être empruntés 
par nous à la nécessité où nous étions de nommer 
ces concepts par des euphémismes, et comme tels 
le mot étranger, nous le verrons plus tard, est 
tout désigné. On pourrait ajouter qu'une vie déré- 
glée présente plus de variété que l'existence d'un 
bon père de famille, de sorte qu'il faut plus de 
mots pour tout exprimer. 

Voici le groupe le plus petit : il se compose des 
termes qui désignent la disposition d'esprit, le 
caractère, l'intelligence. On voit que, plus le 
concept devient intérieur, plus le nombre de mots 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 87 

étrangers diminue. Quant à la proportion entre 
les différents opposés, les listes nous apprennent 
qu'il y a plus de mots pour « colère » et « chagrin » 
^ue pour « gaieté » et « plaisir », plus pour « cou- 
rage » que pour « lâcheté ». Il va de soi que je ne 
suis pas plus disposé à tirer de cette dernière pro- 
portion des conclusions en faveur des Français, 
que je ne l'étais tout à l'heure à tourner cette 
arme contre eux. Le « courage » étant plus éner- 
gique, se montrant plus que la « lâcheté », a néces- 
sairement plus de noms dans la langue. Entre 
le nombre des mots pour « chagrin » et ceux pour 
« plaisir » la différence numérique est insignifiante. 
Et c'est heureux pour moi, car si je devais expli- 
quer pourquoi le peuple le plus gai a cédé de 
préférence des mots lugubres aux gens sérieux du 
Nord, je serais vraiment un peu embarrassé. 

Restent les termes dont la signification est 
trop générale, trop vaste pour qu'il soit possible 
de leur assigner une place dans nos listes. Il y a, 
parmi eux, plus de mots abstraits que de termes 
concrets ; les adjectifs et les verbes sont très 
nombreux. Il est probable qu'ils ont été introduits 
en néerlandais avec une seule de leurs significa- 
tions et que, par suite du contact prolongé des 
Hollandais avec la France, ils ont peu à peu pris 
chez nous les autres sens qu'ils avaient en fran- 
çais. Mais nous ne pouvons pas connaître cette 



88 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 

première signification. Tout ce qu'on peut dire, 
c'est que ce sont les mots qui se sont le plus 
intimement liés au hollandais et qui sont chez 
nous d'un emploi universel. En voici quelques- 
uns : fait, manière, ordre, place, point, série, 
troupe ; constant, égal, fin, plat, présent, rond ; 
coûter, former. 

J'ai renvoyé — vous vous le rappelez — la 
discussion des occasions qui ont pu amener l'intro- 
duction de termes « non techniques », au moment 
où je vous aurais fait connaître en gros quels 
sont ceux qui s'emploient chez nous. Ce serait 
donc maintenant que j'aurais à aborder ce sujet, 
à rechercher quels moyens de contact entre la 
France et la Hollande ont été assez puissants pour 
amener l'emprunt de mots « non techniques ». 

Mais, ainsi que je l'ai déjà annoncé, j'aurai 
d'abord à parler des autres traces que le contact 
avec la France a laissées dans notre langue. C'est 
donc de ces faits que je traiterai dans la première 
partie de ma prochaine leçon, quitte à revenir 
ensuite à l'explication de la présence dans notre 
langue des mots « non techniques ». 



TROISIÈME LEÇON 



Mesdames, Messieurs, 

Permettez-moi de vous rappeler que, dans mes 
deux dernières leçons, j'ai essayé de fixer avec 
plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'ici les 
occasions qui ont pu causer l'introduction de 
mots français en néerlandais. Il s'agissait de savoir 
par quelles voies un mot français a passé la fron- 
tière. Vous vous rappelez ma grande division en 
mots « techniques », qui désignent des objets 
ou des concepts français importés ici et appor- 
tant leur nom ; et en mots « non techniques », 
servant • à nommer des concepts qui ont dû 
être connus de nous bien avant que nous soyons 
entrés en contact avec les Français, parce que 
ces concepts sont propres, non pas à un seul 
peuple, mais à l'iuimanité : ce sont des qualités, 
des sentiments universels. J'ai cherché quelques 
données que les mots « techniques » ajoutent à 
celles fournies par l'histoire : elles prouvent que 
l'influence française a dû s'exercer par les livres 
aussi bien que par le contact personnel, et que 
c'est surtout par ses qualités de synthèse que 



90 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

l'esprit français a pu combler des lacunes dans 
notre culture. 

Pour ce qui est des mots « non techniques », il 
est plus difficile de déterminer avec précision ce 
qui a donné lieu à leur entrée dans notre langue, 
parce qu'on ne peut pas les rattacher à un évé- 
nement en quelque sorte historique. Nous aurons 
aujourd'hui à étudier, sinon les conditions et 
l'époque précise de l'emprunt de ces mots, du 
moins les conditions générales qui ont pu amener 
leur fixation dans notre langue. 

Seulement, j'ai déjà annoncé qu'on ne doit pas 
séparer ces mots « non techniques « des autres 
éléments français que possède notre langue et 
dont je vais vous parler d'abord. 



Autres éléments français en néerlandais. 

A côté des mots que nous avons empruntés 
tout faits, tels qu'ils s'emploient chez vous, nous 
appliquons des procédés de formation qui sont 
également d'origine française. Si les mots « non 
techniques » sont déjà plus probants pour l'in- 
fluence française en Hollande que les termes 
« techniques », combien plus n'est-ce pas le cas 
pour ces éléments formateurs ? Quand, par 
exemple, pour faire un mot nouveau, nous em- 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 91 

ployons un suffixe français, cela prouve que nous 
connaissons de très près, pour les avoir entendu 
prononcer une infinité de fois, des mots français 
qui présentent ce suffixe. C'est à cause de la haute 
signification qu'ils ont pour la connaissance des 
relations de nos deux pays que ces procédés de 
formation doivent être traités avec les mots « non 
techniques », et encore pour cette raison que, 
pas plus que pour ceux-ci, on ne peut préciser 
l'occasion de leur introduction en néerlandais ; 
vous comprenez qu'il ne sera pas possible de 
déterminer le moment où l'on a pour la première 
fois appliqué tel ou tel suffixe étranger. 

Il sera utile de distinguer les différents cas qui 
se présentent et de nous demander quel est le 
travail psychologique dont ces diverses formations 
sont les signes. 

Nous formons, au moyen d'éléments français, 
aussi bien des mots français que des mots 
hollandais. Les premiers ou bien se com- 
posent d'éléments français ou bien ne sont que la 
combinaison de mots français. Les seconds pré- 
sentent la réunion d'un radical hollandais et 
d'un suffixe ou préfixe français, ou bien, inver- 
sement, d'un radical français et d'un suffixe néer- 
landais. En outre, il arrive que nous habillons un 
mot néerlandais à la française et que nous tra- 
duisons un mot français. Enfin, la question se 
pose de savoir si la syntaxe et la morphologie du 



92 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

néerlandais sont redevables au français de cer- 
taines tournures. 



Nouveaux mots français formés au moyen 
d'éléments français. 

a) Voici des composés et des dérivés que le 
français ne connaît pas et qui s'emploient en 
néerlandais : 

déballoter, déballotage — principiel — haronnesse, dan- 
seresse, régeniesse, secrétairesse — accuratesse, secretesse — 
comploteur — modieux, questieux (« douteux ») — avocatie^ 
piquanterie — livrancier (« fournisseur ») — arlilleriste, 
aslronomiste, athéisle, coloniste (« colon »), componiste 
(« compositeur »), spiriliste (« spirite »), styliste — faillis- 
sement (« faillite «) — génialité — agenture (« agence »), 
avocature, titulature, vacalure (« vacance ») — accolader, 
antichambrer, candider (« poser la candidature »), contre- 
bander, dominer (« jouer aux dominos »), dueller, narcotiser^ 
normaliser, por traiter, proviander, subsidier, tantaliser. 

A propos de ces verbes, je cite une anecdote 
qui prouve que, avant d'attribuer ces nouvelles 
formations au néerlandais, il faut y regarder à 
deux fois. 

En 1691, Racine écrivait à son fds, qui était en 
Hollande et dont les expressions se ressentaient 
d'un séjour de quelques années à La Haye : 
« Mon cher fils, vous me faites plaisir de me 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 93 

mander des nouvelles : mais prenez garde de ne les 
pas prendre dans les gazettes de Hollande ; car 
outre que nous les avons comme vous, vous y 
pourriez prendre certains termes qui ne valent 
rien, comme celui de recruter, dont vous vous 
servez, au lieu de quoi il faut dire faire des re- 
crues ^ ». Or, on pourrait songer un moment à 
rapprocher ce verbe de ceux que je viens de nom- 
mer et à admettre que Racine le fds a dû l'ap- 
prendre en Hollande. Mais cette explication est 
impossible, puisque recruter est devenu tout à 
fait français ; il est inadmissible qu'un mot fran- 
çais ait été imposé au français par un peuple 
étranger. A mon avis, il est certain qu'au moment 
où Racine le père écrivait sa lettre, recruter existait 
déjà en français, sans encore être admis dans le 
langage des « honnêtes gens » et pas davantage, à 
plus forte raison, dans la langue écrite. Or, en 
Hollande, ce mot avait, plus tôt qu'en France, 
dépouillé son caractère un peu familier, et était 
devenu un terme dont on pouvait aussi se servir 
en écrivant. Racine le fils avait donc bien subi 
l'influence du milieu où il avait vécu ; et à ce 
propos je cite un autre passage, dans une lettre 
de son père, de 1698 : « Votre relation du voyage 
que vous avez fait à Amsterdam m'a fait un très 
grand plaisir. Je n'ai pu m'empêcher de la lire 

1. Wciss, 0. l., II, 95. 



94 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

à MM. de Valincourt et Despréaux. Je me gardai 
bien en la lisant de leur lire l'étrange mot de 
tentatif, que vous avez appris de quelque Hollan- 
dais, et qui les aurait beaucoup étonnés ^. » On 
sait que les Hollandais, de même que les Belges, 
ont la mauvaise habitude de dire i'euf au lieu de 
veuve, Belche pour Belge, etc. Pour en revenir à 
recruter, il semble bien que c'est le seul verbe 
dérivé qui se montre chez nous plus tôt qu'en 
français. Mais je n'oublie pas que, dans la langue 
familière en France, cette dérivation est plus 
riche qu'on ne croirait (je cite par exemple ovation' 
ner ^). Et j'ai à dessein laissé de côté le verbe 
procéder (« faire un procès »), qui existe dans 
la vieille langue. 

Je crois pouvoir ajouter à ce groupe les mots 
formés chez nous de vocables français, par un pro- 
cédé qu'on a appelé « dérivation régressive ^ », qui 
consiste à dépouiller le mot, regardé, à tort ou 
non, comme un dérivé ou un composé, d'une syl- 
labe initiale eu finale : ainsi, aristocrate est formé 
6! aristocratie, sui le modèle de groupes comme 
acrobate acrobatie, où c'est inversement le mot en 
'ie qui est le dérivé. C'ei.t de cette façon que nous 
avons fait les mots pseudo français suivants : 

1. Ibidem, p. 96. 

2. Cf. Nyrop, Grammaire historique de .:( .ajiguc iraU' 
çaise, III, 195, 

3. Ibidem, p. 241. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 95 

anatome (« anatomiste »), formé chez nous de 
anatofnie, biologue, embryologue, étymologue (« éty- 
mologiste »), généalogue (« généalogiste »), miné' 
ralogue (« minéralogiste »), pathologue (« patholo- 
giste »). Ces mots ont peut-être été forgés d'après 
l'analogie de mots français comme archéologue, 
astrologue, géologue, mythologue, philologue, psy- 
chologue. Mais il n'est pas impossible que le mot 
néerlandais iheoloog (« théologien ») qui nous 
vient du latin theologus adapté à la prononciation 
française, ait été le point de départ. Dans ce cas, 
ces formations régressives devraient être placées 
dans le groupe des mots nouveaux formés au 
moyen d'éléments néerlandais. Il en est de même 
de quelques substantifs post-verbaux, comme 
attest (« attestation »), export (« exportation »), 
import (« importation »). Ce mode de formation 
étant toui aussi usuel en néerlandais qu'en 
français, on ne peut pas savoir laquelle de ces 
deux langues a fourni le modèle. 

Maintenant, voici quelques observations au 
sujet de ces mots. 

D'abord, nous retrouverons plus tard à peu près 
les mêmes suffixes dans les mots formés d'un 
radical néerlandais et d'une terminaison fran- 
çaise. Ce sont des suffixes qui ont un sens 
collectif, généralisateur, et qui forment des noms 
de personnes exerçant une profession. Or, je rap- 



96 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

pelle que, parmi les mots « techniques », un très 
grand nombre avaient justement une de ces signi- 
fications. 

Puis, il est intéressant de rapprocher d'autres 
langues qui, elles aussi, forment des mots français 
au moyen de terminaisons françaises. 

Belgique^: casquetterie, fagoterie, friserie {« boutique 
de coiffeur »), parapluiterie — chaisière (« loueuse de chaises 
à l'église »), légumier (« marchand de légumes »), livrancier 
(« fournisseur »), verdurier, vigilantier (« loueur de voitures ») 
— rampisle (« fabricant de rampes ») — écoler (« élever »), 
scrutiner (« voter par scrutin »). 

Suède^ et Allemagne^: baronnesse — faillis- 
sement — agenture, avocalure. 

On voit que ce sont encore les mêmes suffixes 
que chez nous. Je rappelle en outre que le suffixe 
italien -iero est emprunté du français. 

Enfin, pour ce qui est de la date, on peut dire 
que -âge, -el, -ie, -ier appartiennent à la plus an- 
cienne couche de mots empruntés, tandis que 

1. Comte de Caix de Saint-Amour, dans « Revue hebdo- 
madaire >' du 12 août 1911 ; cf. Gustave Cohen, Le Parler 
belge, dans les « Actes du Congrès International pour 
l'extension et la culture de la langue française » (1905). 

2. A. Nordfclt, Om Franska Lânord i Syenska, dans 
« Nyfilologiska Sallskapets i Stockholm Publikation », 
1901^^. 

3. G. Rûmelin, Die Berechtigung der Fremd<,vôrter (Frei- 
burg i. B., 1887). 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 97 

•esse, -iste, -lire sont plus récents chez nous et, 
d'ailleurs, y sont moins fréquents. 

Ceux qui forment de nouveaux mots en ajoutant 
un suffixe ou un préfixe français à un radical 
également français doivent posséder votre langue 
à peu près comme ils possèdent leur idiome 
maternel ; pas assez cependant pour rester tou- 
jours dans les limites que l'instinct linguistique 
des Français oppose à la formation de néolo- 
gismes. Vous avez sans doute souvent remarqué 
la désinvolture avec laquelle les étrangers forment 
des mots français qui vous sont inconnus. C'est 
là en même temps une preuve de leur connaissance 
de votre langue, et une preuve d'ignorance. Car 
le fait qu'on se sent assez à l'aise dans cette langue 
pour y appliquer des procédés qu'on peut se per- 
mettre et qu'on se permet dans le langage mater- 
nel, suppose une grande familiarité avec la langue 
étrangère. Mais, d'autre part, une étude appro- 
fondie d'une langue qui n'est pas la nôtre doit 
nous amener au respect des formes existantes ; 
rien n'est plus dangereux, pour un étranger, que 
de faire des mots dans une autre langue, parce 
qu'une chose qu'il ne pourra jamais acquérir, 
c'est l'instinct de la langue étrangère. 

Ces mots nouveaux français n'ont pu être 
formés chez nous que dans un milieu où le français 
a été la langue de la conversation. Nous verrons 
plus tard toute l'importance de ce fait. 

7 



98 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

h) Il en est de même des expressions formées 
de mots français. J'en nomme quelques-unes : 

être dans la contremine (« être toujours d'un avis contraire » 
c'est primitivement un terme de bourse) — ce n'est pas 
jurer gros (« cela ne prouve pas grand'chose ») — jouer 
rendez-vous (« avoir mal au cœur »). 



Nouveaux mots néerlandais formés au moyen 
d'éléments français. 

Ici nous distinguons aussi deux groupes, qui, 
pour l'appréciation du rôle du français chez nous, 
sont d'une valeur inégale. 

a) On ajoute un suffixe ou un préfixe fran- 
çais à un radical n é e r 1 a n da i s. Ce sont 
surtout : -âge, -ie (-erie), -ier, -iste, -té (sous la 
forme dialectale -teit) ; -té, -ie et -ier sont de- 
venus, on peut le dire, des suffixes néerlandais ; 
un seul préfixe : aarts- (arche-). 

Je constate que, parmi les mots empruntés^ il 
y en a un très grand nombre qui ont une de ces 
terminaisons, ce qui explique que ce sont surtout 
ces désinences-là qui sont devenues vivantes chez 
nous. Puis, remarquez que ce sont les mêmes 
suffixes que ceux que nous ajoutons à des radi- 
caux français. 

Si les mots français nouvellement formés prou- 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 99 

valent surtout qu'il a dû y avoir chez nous des 
personnes pour qui le français était une seconde 
langue maternelle, qui parlaient souvent, sinon 
toujours, cette langue, ceux qui composent le 
groupe que nous étudions dans ce paragraphe 
contiennent un autre enseignement : ils attestent 
combien l'emploi des mots français formés au 
moyen d'un de ces suffixes, a dû être fréquent 
chez nous. 

On pourrait se demander si ces formations 
appartiennent au groupe social qui, chez nous, 
a créé des mots français. Voici ce qu'on peut 
affirmer à ce sujet. Comme les suffixes sont 
français, il faut qu'ils aient été très familiers à 
ceux qui s'en sont servis comme des outils de 
angue ; d'autre part, les concepts fondamentaux 
se sont présentés à leur esprit en néerlandais, ce 
qui prouve que, s'ils parlent, lisent ou entendent 
beaucoup de français, cette langue n'a pourtant 
pas encore empiété sur la langue maternelle. 11 y 
aurait donc, entre ces deux groupes, une différence 
graduelle par rapport à leur familiarité avec le 
français. D'ailleurs, la même personne, à des 
moments différents et selon le milieu où elle se 
trouve, peut être plus ou moins dominée par la 
langue étrangère ; les deux langues se trouvent 
dans son esprit dans une position d'équilibre 
instable. 

On se sert souvent du terme de « bilingue ». C'est 



100 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

à dessein que j'évite de l'appliquer ici, parce que 
de véritables bilingues il n'y en a pas. Nous 
n'avons tous qu'une seule langue dans laquelle 
nos pensées s'expriment spontanément. Cette 
langue peut être plus ou moins homogène, elle 
peut contenir des éléments d'origine diverse, mais 
à chaque concept doit correspondre, à un moment 
donné, une seule forme, qu'elle appartienne à la 
langue maternelle ou à la langue étrangère. A 
mesure qu'on possède mieux une langue autre 
que la sienne, on doit perdre du côté de sa langue 
propre. Cette perte, et l'adoption de la langue 
étrangère sera d'autant plus rapide qu'on a 
moins d'instruction et qu'on a moins pensé ; car, 
chez ceux qui n'ont que peu d'idées, les modes 
d'expression de la langue maternelle ne sont que 
flottants, puisqu'ils n'ont pas eu à quoi s'accro- 
cher. Les bonnes suisses qui sont si nombreuses 
en Hollande et qui souvent n'ont eu qu'une ins- 
truction superficielle, perdent leur langue très 
vite : il suffit quelquefois d'une année pour qu'elles 
émaillent leur conversation des plus atroces 
batavismes. Et même ceux qui apprennent la 
langue étrangère par l'étude et qui ont l'habitude 
de se rendre compte de la forme où ils moulent 
leur pensée, ne se perfectionnent pas impunément 
dans une langue étrangère. 

b) On ajoute un suffixe ou un préfixe n é e r - 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 101 

landais à un radical français. Ce suffixe 
peut ou bien ajouter une nouvelle idée ou bien 
ne rien ajouter au sens du radical. 

a. Le suffixe forme un nom de femme d'un 
radical français exprimant un nom d'homme, ou 
sert à dériver des verbes néerlandais de substan- 
tifs français, par exemple : 

pelgrimminne (formé de pelgrim, qui est le français 
« pèlerin ») — bankroeten (« faire banqueroute »), kaarten 
(« jouer aux cartes »), plezieren (« procurer du plaisir »), 
spijten (« éprouver du dépit ») — bepeinzen (« penser à »). 

^. Le suffixe ou le préfixe est tautologique : 

-er (marque l'agent) : dragonder (« dragon »), medecijner 
{« médecin »), Karthuizer (« Chartreux ») — -inné (marque 
le nom de femme) : regentinne (« régente ») — -schap 
(marque l'action) : ambassaetschap (« ambassade ») — 
-ies (forme des adjectifs) : barbaries, enthousiasties, frag- 
mentaries, nomadies, parasities, proiectionisties — -S (forme 
des adjectifs) : barbaars, puriteins — aanpart (« part »), 
ontramponeren (a. fr. « ramposner »), vernegligeren, ver- 
ruïneren, voorbij passer en. 

Ces derniers composés ont été faits sur le modèle 
des mots hollandais correspondants. Le suffixe 
-ies a quelquefois un sens légèrement péjoratif ; 
sa grande extension en hollandais doit être en 
partie attribuée à l'influence de l'allemand. 

Tâchons d'apprécier ces faits. Pour que, d'un 



102 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

mot français, on forme un nouveau mot au moyen 
d'un suffixe néerlandais, il faut que, dans l'esprit 
de celui qui parle, ces mots français aient perdu 
leur caractère étranger, et je crois que c'est là 
l'intérêt que ce groupe présente pour notre étude. 
Ce n'est pas un hasard que ces nouvelles formations 
appartiennent surtout à la langue populaire : il 
est évident que, moins on pratique soi-même le 
français, plus cette assimilation de mots français 
aux mots indigènes qui fait qu'on les traite sur 
le même pied et leur fait subir les mêmes change- 
ments, doit être naturelle et facile. Dès mainte- 
nant, j'insiste sur le fait, auquel je reviendrai 
plus tard, que pour comprendre le rôle du français 
en Hollande, il faut tenir compte de la classe très 
nombreuse de gens qui, dans leur parler, admettent 
des mots du français, sans qu'eux-mêmes ils 
parlent cette langue. Il arrive qu'ils le lisent, 
comme ce directeur d'Ecole normale dont parle 
Victor Cousin dans son Rapport et que j'ai men- 
tionné dans ma première leçon : les mots français 
ne vivent pas pour eux, ils les traduisent avec 
plus ou moins de rapidité et plus ou moins cons- 
ciemment, et par là ils les sentent peu comme 
termes étrangers. Et ceux qui ne lisent pas même 
le français, ne connaissent les mots français que 
pour les avoir entendu prononcer par des com- 
patriotes plus versés dans l'idiome étranger. Ces 
mots ne leur arrivent pas comme des étrangers, et 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 103 

ne sont pas, dans leur esprit, aussi rigoureusement 
séparés des mots indigènes que c'est le cas pour 
ceux qui connaissent l'autre langue. 

Un fait important, c'est que ces formations 
hybrides existent dans la langue de la Hollande du 
Nord dès le xiii® siècle ; dans la vieille chronique 
de Melis Stoke, les verbes barater, ennuyer, mau- 
dire ont déjà des préfixes hollandais. 

A eux deux, ces groupes de mots français et 
néerlandais attestent une profonde influence de la 
France sur notre pays. Il a dû y avoir ici un certain 
nombre de personnes pour qui le français n'était 
plus une langue étrangère. A côté d'eux, un groupe 
important de Néerlandais, tout en conservant 
l'usage du hollandais, ont dû avoir une connais- 
sance très familière et très vivante du français. 
Enfin, l'influence de ces deux milieux a dû agir 
sur d'autres où l'on ne parlait pas le français et 
où, souvent, on l'ignorait. 

Vous vous rendez compte que nous aurions eu 
tort de n'étudier que les mots empruntés ; l'in- 
fluence française se manifeste avec bien plus 
d'évidence dans la hberté avec laquelle nous 
prenons au français des éléments formateurs. 
Aussi je ne comprends pas qu'on ait pu écrire ^ : 



1. F. Mauthner, Die Sprache (Frankfurt a. M., 1906), 
p. 52. 



104 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

« L'emprunt de suffixes et préfixes est rare dans 
les temps historiques... Aux temps anciens, où 
ces syllabes étaient encore des mots isolés, ils 
ont pu être empruntés comme les autres mots ». 
L'étude du français en Hollande dément ces 
paroles. 



Mots néerlandais habillés a la française. 

C'est un phénomène qu'on retrouve ailleurs, 
mais qui est difficile à reconnaître. Pasquier, dans 
ses Recherches de la France ^, dit : « Comme aussi 
nous avons quitté plusieurs mots français pour 
enter dessus des bâtards. Car de chevalerie nous 
avons fait cavalerie, de chevalier, cavalier, de 
embûche, embuscade, à^attacher, attaquer ». Et dans 
les Dialogues du nouveau langage françois italia- 
nizé ^ de Henri Estienne, je lis : « On se moque 
bien de ceux qui... aiment mieux dire chevalerie 
que cavalerie ». Or, de tous ces exemples, il n'y a 
(\\i embuscade qui puisse être considéré comme une 
adaptation d'un mot français à son synonyme 
italien. Car cavalerie et les autres ont dû être 
empruntés de l'italien indépendamment de leurs 
correspondants français : en effet leur significa- 



1. Pasquier, o. /., VIII, 3. 

2. H. Estienne, o. l, I. 347. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 105 

tion est trop différente de celle des mots italiens 
pour qu'on puisse les identifier avec ceux-ci. 

M. Brunot ^ cite d'autres exemples du xvi® siè- 
cle : façoregger, ragioner, guirlande, etc. ; il n'en 
subsiste que quelques-uns. M. Sainéan ^ enfin 
vient de montrer que bizarre, emprunté de l'ita- 
lien, n'a triomphé qu'après un siècle de lutte de 
higearre, mot méridional, qui, de son côté, exerça 
une action sémantique sur son rival plus heu- 
reux. 

Il est évident qu'entre deux langues étroite- 
ment apparentées, comme l'italien et le français, 
une influence de cette nature devait être plus 
fréquente qu'entre le français et le néerlandais ; 
il en est d'autant plus intéressant qu'il arrive que 
des mots étrangers, non empruntés à votre langue, 
produisent sur le peuple l'effet d'être français, et 
alors il ajoute quelquefois à leur air étranger 
quand il trouve qu'ils ne l'ont pas suffisamment. 
Soit le mot latin motor (« moteur ») que, d'ordi- 
naire, nous accentuons sur la première syllabe ; 
il devient dans la langue populaire souvent motôr, 
avec accent sur la syllabe finale. Il faut donc 
qu'instinctivement le peuple se rende compte de 
la différence entre l'accentuation française et 



1. O. /., II, 208. 

2. L. Sainéan, Rabelaesiana, dans « Revue des Etudes 
rabelaisiennes », X, 271. 



106 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

l'accent germanique, qui est initial : or, pour en 
arriver là, il est nécessaire qu'il ait souvent 
entendu prononcer des mots français et que, dans 
sa langue à lui, il en existe beaucoup. Voilà une 
nouvelle preuve en faveur de l'influence fran- 
çaise. 

Et voici un cas d'adaptation très curieux. De 
cartonnier nous faisons cartonnière, sans doute 
parce que le suffixe -ière nous semble, à cause de 
son e ouvert long, qui est inconnu dans des mots 
néerlandais, plus « français » que -ier. 



Traductions. 

Quelquefois des mots français ou des expres- 
sions françaises sont traduits en néerlandais et 
vont faire partie de notre lexique. Il est difïicile 
de reconnaître ces traductions et il faut un hasard 
heureux pour pouvoir se prononcer avec certitude 
sur leur origine. Voici ({uelques cas où le fait de 
la traduction est assurée : elle peut être complète 
ou partielle. 

a) Traduction complète : te hovede komen 
(« voiiir à chef » ; le holl. hoofd ne signifMî guère « bout ») ; 
Bchoondochler (« belle-fille »), Ideinzoon (« petit-fils » ; 
l'invariabilité de l'adjectif prouve que sa combinaison 
avec le substantif n'est pas un produit spontané chez 
noub). 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 107 

b) Traduction partielle : a. Suffixe traduit : 
rederijker («. rhétoricien »), subtilike (« subtilement ») — 
p. Préfixe traduit : intreie (« entrée »), miskief (« meschief »), 
verpozen (« reposer ») — 7. Radical traduit : germainneef 
(« cousin germain ») — 5. Réunion de mot français et de sa 
traduction : nul en van gêner waarde, part noch deel. 

Vous savez que des combinaisons comme celles 
que je cite en dernier lieu, se rencontrent dans 
d'autres langues également. Voyez H. Estienne ^ : 
« Je vous ferai entendre, quant à l'usage des mots 
italiens, une autre sorte de sciocchesse..., c'est qu'ils 
usent du mot Italien et puis adjoustent le Fran- 
çès. » Au xvi^ siècle, on rencontre chez les auteurs 
français souvent des combinaisons de verbes fran- 
çais avec leur correspondant latin, par exemple 
lauer et ahluer ^. Et en rétoroman on dit : Par 
utile et nUtze, Zèle et Eifer ^, joignant ainsi au 
mot roman l'équivalent allemand. 

Une observation encore au sujet des traductions 
précitées. Il arrive qu'il est malaisé de les distin- 
guer des combinaisons d'un radical hollandais 
avec un suffixe français. Prenons le néerlandais 
maerschalkie. Est-ce une traduction partielle (c'est- 
à-dire une traduction du radical) de marisauchie, 



1. 0. l, I, 182. 

2. Tijdschrift voor Ned. Taal en Lcllcrk., XXIII, 25. 

3. R. Brandstetter, Dos Schweizerdeulsche Lehngut im 
Romontschen (Luzcrn, 1905), p. 82. 



108 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

OU faut-il considérer ce mot comme un dérivé, 
formé chez nous de maerschalk avec le sufiixe 
-ie ? 

On a, dans les derniers temps, plus d'une fois 
relevé l'importance de ces traductions pour l'his- 
toire d'une langue. Je me fais un plaisir de citer 
ici quelques lignes d'un des livres les plus nou- 
veaux, les plus riches en perspectives qui aient paru 
dans les derniers temps ^ : « C'est une erreur que de 
faire une distinction rigoureuse entre l'emprunt et 
le calque; ils diffèrent dans leur forme extérieure, 
mais très peu par leur origine et leurs caractères 
fondamentaux ; ils ont une seule et même raison 
d'être et une égale influence dans la formation 
du vocabulaire... On ne comprend pas encore 
l'extension et l'importance de cette forme de 
l'imitation qu'on surprend dans les replis les plus 
cachés de la langue, mais plus tard il apparaîtra 
que l'emprunt n'est qu'une variété d'une tendance 
générale, que sa diffusion est bien moins grande 
que celle du calque, et peut-être prendra-t-on 
alors de plus haut la question du « Fremdwort »... 
Dans cinquante ans on ne concevra plus de diction- 
naire étymologique qui ne tiendra pas compte... 
de l'étude systématique des mots introduits par 
traduction. » 



1. Bally, Traité de Stylistique française (Heidelberg, 
1909), p. 50. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 109 

Et un savant allemand, M. Mauthner, dans un 
livre spirituel et paradoxal ^, renchérit encore 
sur Bally dans l'importance qu'il attache à ces 
traductions. Il en distingue deux espèces. Tantôt 
le mot étranger est rendu par un mot déjà existant 
dans la langue maternelle, auquel on donne une 
nouvelle signification, conforme à celle du mot 
étranger, par exemple geest (« esprit », au sens de 
« vivacité piquante de l'esprit »), woord (au sens de 
« parole d'honneur »), stem (« voix » dans une 
élection). Tantôt, pour rendre le terme étranger, 
on forme un mot avec des éléments indigènes, 
par exemple weldaad (« bienfait «), uitdrukking 
(« expression »). 

M. Mauthner reproche aux linguistes de signaler 
le phénomène simplement, sans en faire ressortir 
l'importance capitale ; d'après lui, ce procédé a 
plus fait qu'une langue universelle pour rappro- 
cher les peuples qui sont à la tête de la civilisa- 
tion 2. 

A ce sujet, je me permets de vous faire remar- 
quer d'abord qu'il est certain que, parmi les 
« Kulturvôlker », il s'établit une manière de penser 
identique. Mais la difficulté consiste à séparer ce 
qui est spontané de ce qui est emprunté. Il est 
relativement facile de réunir un certain nombre 



1. Mauthner, o. /., p. 56 et 58. 

2. Ibidem, p. 43. 



110 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

de termes scientifiques (par exemple des termes 
grammaticaux) que les savants puristes ont tra- 
duits, syllabe pour syllabe, du latin ou du fran- 
çais. Ce sont là des termes « techniques » qui 
rentrent dans le groupe des mots internationaux 
dont — vous vous le rappelez — la patrie est 
souvent difficile à découvrir. Mais quand il s'agit 
d'une expression ou d'un mot appartenant à la 
langue usuelle, il est déjà plus difficile d'admettre 
une action aussi consciente, aussi voulue de la 
part de ceux qui parlent. Et, si je ne me trompe, 
les traductions partielles que je viens de citer 
sont déjà beaucoup plus instinctives ; on ne 
s'imagine pas quelqu'un qui, voulant exprimer en 
hollandais cousin germain, traduit sciemment le 
substantif en gardant l'adjectif. Ici nous sommes 
dans le domaine de la subconscience, oîi se produit 
la majeure partie du labeur linguistique. Parler 
de purisme à propos de ces mots est un contre-sens. 
Au lieu de « traduction », mieux vaudrait nommer 
ce fait linguistique une « transposition instinc- 
tive ». 

Par cette observation je ne veux aucunement 
amoindrir le rôle de la traduction dans l'évolution 
d'une langue ; au contraire, en insistant sur le 
caractère non conscient d'une partie des calques, 
ceux qui n'appartiennent pas au domaine de la 
science ou de l'art, je crois contribuer à augmenter 
l'importance que nous devons y attacher. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 111 

Un scrupule qui me vient à propos des paroles 
du savant allemand, c'est qu'on ne peut pas 
songer à déterminer les cas où la signification d'un 
mot a été changée par l'influence d'un terme 
étranger. Que savons-nous des lois qui régissent 
l'évolution de la signification ? Y en a-t-il ? 
Mauthner cite l'exemple de geist, qui finit par 
signifier « qualité d'être spirituel, amusant ». 
E est possible qu'il y ait là une influence fran- 
çaise ; cependant je fais remarquer qu'en hollan- 
dais, où la même évolution de signification se 
produit, geest et geestig présentent une grande 
analogie avec le mot vernuft^ qui commence par 
signifier « intelligence » et devient synonyme 
d'esprit, sans qu'ici on puisse songer à l'influence 
du français, parce que vernujt et esprit n'ont rien 
à faire ensemble, tandis que geest et esprit ont du 
moins une signification primitive identique, c'est- 
à-dire « la substance non corporelle ». Il faut donc, 
pour que l'imitation soit assurée, que les rapports 
qui existent entre l'original et le calque soient si 
étroits qu'ils ne permettent pas de croire à une 
coïncidence fortuite. C'est le cas, par exemple, du 
latin ficatum, copié sur le grec o-uxcotÔv. Dans 
un article célèbre consacré à l'étymologie de 
ficatum, Gaston Paris dit ^ : « Il y a longtemps 

1. G. Paris, « Ficatum » en roman, dans « Miscellanea 
Linguistica in onore di G. Ascoli » (Turin, 1901). 



112 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

qu'on a remarqué le parallélisme du sens de 
T'JxwTov en grec et de ficatum en latin ; mais 
on n'a pas assez dit que ce parallélisme ne saurait 
être fortuit. Il serait trop surprenant qu'une 
évolution sémantique aussi singulière, faisant 
passer un mot d'abord du sens de « nourri de 
figues » à celui de « foie d'animal nourri de figues », 
puis à celui de « foie » en général, se fût faite indé- 
pendamment chez deux peuples. Le mot latin 
n'est qu'une adaptation du mot grec, et celui-ci 
a passé en latin avec les sens qu'il avait, seul, 
spontanément développés. » Dans ce cas-ci le fait 
de la traduction est donc assuré. 

Voyons maintenant à quelle place ces traduc- 
tion doivent être mises dans la série des éléments 
français en néerlandais. Bien entendu, je laisse 
de côté les traductions de termes « techniques », 
comme n'appartenant pas à notre sujet actuel. 

Prenons un exemple : courir risque, que nous 
rendons par gei>aar lopen, et l'allemand par 
Gefahr laufen. Celui qui, pour la première fois, 
a employé cette traduction a dû sentir dans cette 
expression, malgré l'unité de l'idée, les deux parties 
composantes ; cela prouve donc qu'il a été, en 
apprenant l'expression française, dominé par le 
souvenir des mots indigènes auxquels correspon- 
daient ces parties ; il a reconstitué l'idée d'en- 
semble avec les éléments indigènes qui, chez lui, 
s'étaient spontanément mis à la place des mots 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 113 

français. Il n'en a pas été autrement, ainsi que 
nous l'avons vu, des traductions partielles. Cette 
apparition simultanée d'un mot étranger et de 
son correspondant indigène est surtout frappante 
dans les coordonnés comme abluer et laver. 

Si donc il fallait attribuer ces traductions à 
un des trois groupes que nous avons distingués, 
nous dirions que c'est dans celui des personnes 
pour qui le français, tout en leur étant familier, 
n'était pas encore devenu tout à fait usuel, donc 
nous placerions ces traductions au même plan 
que les formations nouvelles où un suffixe français 
est soudé à un radical néerlandais. 



Syntaxe et Morphologie. 

C'est ici que je pourrais arrêter l'énumération 
des éléments français en néerlandais. Cependant, 
il me semble nécessaire d'indiquer encore certains 
points où on a voulu reconnaître une influence 
française et où, selon moi, il n'y en a pas. Si, dès 
maintenant, nous avons la certitude que cette 
influence a été si profonde qu'elle demande, pour 
être expliquée, un contact très intime entre les 
deux peuples, il sera utile de savoir qu'elle a des 
limites, qu'il importe de marquer. 

La syntaxe française a t-elle modifié 



114 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

sur certains points la nôtre ? On a essayé de le 
prouver. Chez nous, comme en France, le pro- 
nom de la 2® personne du singulier a été rem- 
placé par le pluriel. M. Vor der Hake i, qui a 
soumis ce problème à un examen des plus atten- 
tifs, arrive, au sujet du rapport que présentent 
les deux langues sur ce point, à quelques conclu- 
sions que lui-même est trop modeste pour consi- 
dérer comme définitives. La grande difficulté est 
naturellement que nous ne connaissons pas la lan- 
gue parlée au moyen âge, c'est-à-dire de l'époque 
où la substitution du pluriel au singulier comme 
forme de politesse s'est produite. Tout ce qu'on 
peut faire, c'est d'étudier les textes. Or, il ne me 
semble pas résulter de cette étude — dont je ne 
pourrai pas vous donner les détails — que le 
français a dû être le facteur déterminant de la 
substitution en question. Si, dès les débuts de 
notre littérature, dans les œuvres courtoises tra- 
duites du français, le pluriel est plus fréquent que 
le singulier, cela peut s'expliquer autrement que 
comme une imitation du français. Le même phé- 
nomène n'a-t-il pas pu se produire indépendam- 
ment en néerlandais ? Si oui, quoi de plus naturel 
que, dans ces romans dont l'action se passe dans 
la haute société, le traducteur se soit servi de la 



1. J. A. Vor der Hake, De Aanspreekvormen in 'i Neder- 
landsch, I (Thèse de l'Université d'Utrccht, 1908). 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 115 

forme de politesse qu'était ce pluriel remplaçant 
un singulier ? 

Et, à ce propos, je signale ici dans les langues 
germaniques des évolutions parallèles à celles des 
langues romanes et pourtant indépendantes : on 
n'a pas encore, que je sache, relevé ces correspon- 
dances, et je crois qu'elles mériteraient d'être 
prises en considération. Les langues romanes et 
les langues germaniques deviennent de plus en 
plus analytiques (les cas sont remplacés par des 
prépositions, le rôle des auxiliaires devient de 
plus en plus prépondérant, l'idée subjective est 
de moins en moins exprimée par le subjonctif, et 
plutôt par des mots isolés) ; ces langues emploient 
toutes l'imparfait du futur pour le conditionnel ; 
elles expriment l'idée optative par le verbe pou- 
çoir, etc. Qui est-ce qui voudrait attribuer ce 
parallélisme à une imitation ? 

Or, cela doit nous rendre sceptiques sur les 
autres cas où l'on a essayé de constater l'influence 
de la syntaxe française. Certaines constructions 
ne seraient que des calques du français : heureu- 
sement que, la double négation, la négation dans 
le second membre d'une comparaison, l'intransitif 
exprimé par la forme réfléchie du verbe, l'emploi 
de l'article partitif i. Un savant suédois, M. Lange, 



1. F. Kluge, dans Grundriss der german. Philol.t 2^ édi- 
tion, I, 1071 et suiv. 



116 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

a dit à ce sujet des choses excellentes ^, mais à 
mon avis il va encore trop loin. Il dit ceci : « On 
peut admettre que l'exemple du français a aidé 
à répandre davantage en allemand — et cela 
s'applique en partie aussi au néerlandais — des 
constructions qui existaient simultanément en 
français et en allemand, mais de là à les considérer 
comme des gallicismes, il y a loin. » 

Dans l'état actuel de nos connaissances, je me 
refuse à admettre une influence du français sur la 
syntaxe du néerlandais ; à mon avis toute la 
structure intérieure, toute l'armature de la langue 
est à l'abri des influences étrangères. Et je suis 
heureux de lire chez M. Brunot ^ : « Je ne crois 
pas non plus à certaines transformations de la 
syntaxe. » Les analogies que présente la syntaxe 
du néerlandais avec celle du français doivent être, 
jusqu'à nouvel ordre, attribuées non à l'emprunt 
mais à des tendances d'esprit communes aux 
peuples de l'Europe occidentale, que rapprochent 
plusieurs siècles d'une culture commune. Ces 
traits syntaxiques doivent être mis sur le même 
plan que les mots internationaux dont je vous ai 
parlé ; comme ceux-ci et avec eux ils attestent 

1. P. A. Lange, Ueber den Einfluss des Franzôsischen 
auf die deutsche S proche im 17. und 18. Jahrhundert, dans 
« Uppsatser i Homansk Filologi tillâgnade Prof. P. A. Geijer 
(1901). 

2. O. l, II, 215. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 117 

l'existence de liens intellectuels et spirituels qui 
réunissent des peuples différents et qui forment 
au-dessus des divisions nationales une unité idéale. 
Et de déterminer, dans cet ensemble harmonieux 
et homogène, les influences réciproques, sera cer- 
tainement longtemps encore impossible. Le travail 
que, dès maintenant, nous pouvons ébaucher 
pour les mots, qui sont plus extérieurs, plus faciles 
à saisir, sera-t-il jamais possible pour les faits de 
syntaxe ? 

Je dirai deux mots encore de la prétendue 
influence que la morphologie du néerlan- 
dais aurait subie de la part du français. Il y a un 
exemple qu'on ne se lasse pas de citer, quand on 
veut prouver l'influence morphologique d'une 
langue sur une autre : c'est le s du pluriel de l'alle- 
mand et du néerlandais, qui serait emprunté au 
français. M, Schuchardt a donné à cette hypothèse 
toute l'autorité de son nom ^. Malgré cela, je crois 
qu'il est temps de la placer dans le musée des 
erreurs linguistiques. Voyons les faits. Dès les 
plus anciens temps, nous formons le pluriel de 
certains mots masculins (plus tard aussi féminins) 
au moyen d'un s, et non pas par -en. L'allemand 
connaît cet s à partir du xiv^ et du xv^ siècle ^. 



1. Slawo-deutsches und Slawo-italienisches, p. 9. Cf. Franse 
ivoorden in het Nederlands, p. 321. 

2. Grundriss der german. PhiloL, I, 758. 



118 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Est-ce que nous avons pu le prendre au français ? 
Aucunement. A l'époque la plus ancienne de 
notre langue que nous puissions connaître, s 
n'était en français que la désinence de l'accusatif, 
et non du nominatif pluriel des mots masculins ; 
au nominatif cet s n'a jamais été qu'orthogra- 
phique ; à l'accusatif il s'est de bonne heure 
amuï devant des mots commençant par une 
consonne. Or, nous n'avons . pas dû emprunter 
beaucoup de mots avant les x® et xi^ siècles, 
ainsi que je l'ai constaté dans ma première leçon, 
et on ne voit pas comment cet 5, qui en français 
n'était pas même le signe de tout le pluriel, a pu 
s'introduire en néerlandais. 



CONCLUSIONS SUR LES MOTS ET ÉLÉMENTS 
« NON TECHNIQUES » 

Il est donc bien entendu que pour les mots et 
formes de ce groupe il sera impossible de fixer, 
même approximativement, l'occasion qui a donné 
lieu à leur emprunt. Tout ce que nous en savons, 
c'est la date approximative à laquelle ils sont 
entrés dans notre langue. Pour le reste, nous 
n'aurons que des considérations d'une nature 
plutôt générale à présenter pour rendre compte 
de leur présence en néerlandais. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 119 

Comme point de départ, je répète que, pour 
qu'un peuple entier, ou une grande partie d'un 
peuple, en vienne à se servir d'un mot étranger, 
il faut que celui-ci lui soit préalablement très 
familier. Or, il est inadmissible que toute une 
nation ou même une grande partie d'une nation 
connaisse une langue étrangère : il n'y a jamais 
qu'une minorité de gens instruits qui l'aient étu- 
diée. Comment la grande masse a-t-elle donc pu 
se familiariser avec un mot qui appartient à une 
langue qu'elle ignore ? Notez que les classes peu 
instruites de la population exercent une influence 
prépondérante sur l'évolution des mots étrangers. 
C'est chez elles que les mots d'emprunt dépouillent 
leur caractère exotique, qu'ils s'adaptent complète- 
ment à la prononciation de la langue indigène, 
qu'ils se combinent avec des suffixes de la langue 
du pays. Un Hollandais qui sait le français ne le 
confondra pas avec sa langue maternelle, il en 
respectera autant que possible la prononciation ; 
pour lui, le mot étranger restera étranger. Ce n'est 
pas un hasard que ce soit surtout dans les patois 
locaux que les mots étrangers ont été le plus 
modifiés, au point de devenir souvent mécon- 
naissables ; modifiés dans leur forme, modifiés 
dans leur signification. 

Nous ne serons donc sûrs d'avoir vraiment 
expliqué l'introduction de mots « non techniques » 
français que quand nous aurons rendu compte du 



120 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

fait que des personnes qui n'ont jamais étudié 
votre langue se servent pourtant de mots fran- 
çais. Toute la question est là. 

A mon avis — pour le dire dès maintenant — 
cela ne sera possible que si, dans le pays emprun- 
teur, il y a eu constamment un groupe de per- 
sonnes qui se sont servies de la langue étrangère 
à côté de leur langue maternelle ; possédant à 
fond les deux idiomes, elles ont dû être tout natu- 
rellement amenées à employer, dans la conversa- 
tion de tous les jours, quand elles s'exprimaient 
dans leur parler maternel, des mots empruntés à 
l'autre langue qui leur est familière ; par là, 
ceux-mêmes qui ignorent cet idiome étranger 
ont pu souvent entendre le mot exotique, dont 
ils ont pu à peu près comprendre le sens par le 
contexte de la phrase ou par le geste et le ton de 
celui qui parlait. 

Afin de vous convaincre que, pour les mots 
« non techniques » et les nouvelles formations où 
entrent des éléments français, c'est là l'unique 
occasion qui puisse avoir amené leur emprunt, 
étudions les autres façons dont la Hollande est 
entrée en contact avec la France. 

Nous avons déjà écarté les guerres comme occa- 
sions de l'emprunt de mots « techniques » ; à plus 
forte raison, nous pouvons être certains que ce 
n'est pas un contact hostile qui a amené des mots 
« non techniques ». C'est tout au plus si les rela- 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 121 

tions passagères avec ces ennemis ont pu amener 
l'emprunt de jurons, d'invectives, de cris de 
combat, dont on se sert pour se moquer des adver- 
saires. 

Parlons des visites que des Hollandais ont faites 
et continuent de faire à la France. Comment sup- 
poser qu'une fois rentrés dans leur patrie, ils aient 
pu se servir souvent, dans la conversation avec des 
compatriotes, de mots étrangers que ceux-ci ne 
connaissaient pas ? On ne doit pas attribuer trop 
d'importance aux voyages si fréquents que les 
Hollandais, depuis le xvi^ siècle ^, et sans doute 
plus tôt, ont faits en France. Dans leurs notes de 
voyage, et pendant les premiers temps qui ont 
suivi leur retour chez eux, le mot français a pu 
quelquefois leur venir à l'esprit avant le terme 
hollandais. C'est ce qui nous arrive à nous tous. 
Mais combien vite nous revenons aux mots de la 
langue maternelle ! 

Les voyages des Français en Hollande n'ont 
pas non plus causé l'emprunt de termes fran- 
çais « non techniques » ; le contact qu'ils 
amènent est également éphémère, et les Hollan- 
dais qui ont été en rapport avec eux, en admet- 
tant même qu'ils les aient compris, n'ont pas 



1. C. Gebauer, Das Traktal des Thomas Erpenius iiber 
die nûtzUche Einrichiung der Reise nach Frankreich, dans 
« Archiv fur Kulturgeschichte », VI (1908). 



122 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

eu le temps de s'habituer aux termes français. 

D'ailleurs, il n'a pas dû en être autrement des 
séjours prolongés que mes compatriotes ont fait 
chez vous ou inversement. Supposons qu'un 
Hollandais ait longtemps habité la France, de 
sorte qu'en rentrant chez lui il parle de pré- 
férence français. Comment pourra-t-il amener les 
autres à employer des termes français si, dans 
le milieu où il fréquente, il est le seul à posséder 
votre langue ? D'autre part, qui est-ce qui préten- 
drait qu'un étranger isolé a pu provoquer dans 
le pays qu'il habite l'emprunt de termes qui ap- 
partiennent à sa langue ? Il s'adapte avec une 
rapidité surprenante au milieu nouveau. J'ai 
connu en Hollande un Français, marié à une 
Française ; aucun d'eux ne parlait le hollandais 
convenablement ; Madame baragouinait un peu 
notre langue pour se faire comprendre des four- 
nisseurs ; Monsieur avait fmi par savoir le hollan- 
dais, mais ne le parlait que dans des cas de néces- 
sité absolue. Or, les enfants élevés dans des 
écoles hollandaises, parlent plus volontiers le hol- 
landais que le français, bien qu'à la maison 
ils n'aient entendu que le français. Donc une seule 
génération suffit pour effacer à peu près les traces 
de l'origine étrangère. 

Voyons maintenant ce qui arrivera si, non pas 
un seul étranger isolé, mais un groupe nombreux 
de gens parlant une autre langue s'établit 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 123 

dans le pays. Cela, vous vous le rappelez, s'est 
produit chez nous au xvi^ et au xvii^ siècles, par 
suite des persécutions auxquelles les protestants 
français étaient exposés en France. Ce cas est 
un peu plus compliqué. 

Les réfugiés — nous l'avons vu — ont été mêlés 
intimement à la vie publique de la Hollande de 
ces temps. Peut-on leur attribuer une part dans 
l'introduction de mots « non techniques ? » 

Vous savez que les ouvriers français ont été 
très nombreux ; ont-ils pu mettre en circulation, 
dans les classes populaires au milieu desquelles 
ils vivaient, des mots français autres que des 
termes de leur métier ? Les moyens directs d'in- 
vestigation nous font défaut. Sans doute, on 
pourra découvrir que tel mot isolé de la langue 
de tous les jours leur est dû ; ainsi on emploie, 
de nos jours encore, le mot sabot dans le quartier 
où, à Leide, habitaient les ouvriers français. 
Seulement, le « sabot » n'était primitivement peut- 
être qu'une certaine espèce de « sabot », introduite 
par les Français ; dans ce cas ce mot serait un 
terme « technique ». On peut dire que les mots 
« non techniques » n'ont pas dû être très nom- 
breux. Les personnes de peu de culture — nous 
l'avons déjà constaté — s'adaptent très facile- 
ment à la langue du milieu où elles vivent. Si 
nombreux que fussent ces gens-là, ils étaient bien 
inférieurs en nombre aux autres habitants de 



124 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

leur quartier. Les milliers d'Allemands qui s'éta- 
blissent à Paris dans les métiers les plus divers ou 
qui vont en Amérique pour y chercher fortune, 
s'assimilent aux Parisiens et aux Américains 
après une seule génération. Les Italiens immigrés 
aux Etats-Unis disent carro pour « tramway » et 
tichetto pour « billet ». Ceux qui s'établissent en 
France laisseront toujours échapper de leurs 
lèvres malla au lieu de « baule », papieri au lieu 
de « carte », fermare pour « chiudere », assuranza 
pour « assicuranza ». Je dois ces détails au livre 
de M. Niceforo que j'ai déjà cité. Ces Italiens, 
tout en conservant leurs habitudes de pronon- 
ciation, empruntent des mots français. La géné- 
ration suivante n'aura même plus ni la pronon- 
ciation ni la syntaxe italiennes. 

Les réfugiés qui appartenaient à un milieu 
social plus élevé ont-ils pu servir d'intermé- 
diaires entre notre langue et le français ? D'après 
un moraliste contemporain, les réfugiés des hautes 
classes se seraient tenus à l'écart. Il écrit : « Parmi 
ces pauvres fugitifs, il s'en trouvait beaucoup 
qui joignaient aux manières les plus aimables, 
une piété sage, éclairée. Il y en avait une foule 
d'autres qui étaient bien éloignés de ce sublime 
caractère. Quoiqu'ils eussent été reçus de la 
manière du monde la plus honnête et la plus 
obligeante, ils marquèrent d'abord du mépris 
pour les manières d'un peuple simple. Ils furent 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 125 

méprisés à leur tour, et bientôt forcés de faire 
bande à part et de s'abstenir entièrement de tout 
commerce avec leurs bienfaiteurs, » Mais c'est là 
sans doute une simple boutade, car il est certain 
que les réfugiés s'étaient dispersés partout et 
vivaient confondus avec la nation qui les avait 
accueillis. Si, au début, ils se mariaient habituelle- 
ment entre eux et continuaient à garder le fran- 
çais comme langue de la conversation et de la 
correspondance écrite, le hollandais leur devint 
bientôt familier. Une preuve extérieure de la 
transformation successive qui se produisait dans 
le monde des réfugiés, c'est qu'un grand nombre, 
abjurant leur nationalité, changèrent leurs noms 
français contre des noms hollandais qui en étaient 
la traduction. Ils se sont donc rapidement assi- 
milés à leur nouvel entourage, et leur influence 
sur la langue du pays a été peu durable et a donc 
dû être peu efficace ; ce n'est que par un commerce 
prolongé avec des étrangers qu'on peut se fami- 
liariser avec leur langue. 

Je n'ai voulu parler jusqu'à présent que des 
relations privées, qui se sont établies de famille à 
famille. Voyons si, par les fonctions qu'ils occu- 
paient chez nous, les réfugiés ont pu contribuer 
à l'emploi de mots français « non techniques » en 
Hollande. 

Et d'abord les pasteurs. Nous savons déjà 
qu'un assez grand nombre de Hollandais assis- 



126 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

taient régulièrement au culte dans les églises 
wallonnes. Faut-il croire qu'ils ont pu y apprendre 
beaucoup de termes qu'ils ont pu employer ensuite 
quand ils parlaient hollandais entre eux ? Que 
ceux de mes compatriotes qui, aujourd'hui encore, 
fréquentent l'église wallonne et qui ont été au caté- 
chisme chez un pasteur wallon, veuillent bien se 
demander si, par là, le français leur est devenu 
assez familier pour que des mots de cette langue 
aient pu se glisser dans leur parler de tous les 
jours. N'oublions pas d'ailleurs que les pas- 
teurs, comme les autres réfugiés, n'ont pas dû 
tarder à parler, ou du moins à comprendre le 
hollandais. 

Voyons l'école. Ici encore, je dois faire un 
appel aux souvenirs personnels de mes compa- 
triotes. Laissons de côté nos lycées, classiques ou 
modernes, qui ne prétendent pas apprendre à 
leurs élèves le maniement pratique des langues 
étrangères. Mais qu'est-ce qui resterait de l'ensei- 
gnement donné aux jeunes filles dans les pension- 
nats où on les oblige à parler français, si plus tard 
elles n'avaient l'occasion d'entretenir leurs con- 
naissances de cette langue ? Quand on est jeune, 
on apprend aisément, mais on oublie avec la 
même facilité. 

Faisons cependant une place à part aux « écoles 
françaises », dont nous avons dit du mal, mais 
où l'enseignement était donné en français, non 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 127 

seulement dans les leçons de français, mais aussi 
dans les leçons d'histoire et de géographie. Il se 
peut, en effet, que les élèves aient acquis par là 
une certaine aisance dans l'emploi du français, 
qui a pu amener l'emploi de mots français dans 
leurs phrases néerlandaises. De nos jours, dans 
les écoles secondaires, on ne parle plus français 
que dans les leçons de français. 

La littérature a-t-elle pu amener l'em- 
prunt de mots « non techniques » ? Mais c'est 
surtout par des traductions que le grand public 
a connu les œuvres françaises, et ce n'était pas le 
moyen de se familiariser avec une langue étran- 
gère. Je ne veux pas dire qu'au xvii^ et au 
xviii^ siècles on ne lisait pas de livres originaux. 
Mais cette lecture n'a pu avoir par elle-même que 
peu d'effet sur la langue dont le lecteur se servait 
dans la conversation. Voici ce qui le prouve. On 
lisait chez nous également beaucoup d'oeuvres 
anglaises. Un de nos écrivains a dit : « L'angloma- 
nie rivalisait avec l'imitation des Français ^. » Or, 
notre langue familière n'a accueilli à cette époque 
aucun mot anglais. Mais alors, pourquoi en aurait-il 
été autrement de l'influence exercée par les livres 
et les modes qui nous venaient de France ? Tout 
ce qu'on pourrait accorder, c'est que l'expansion de 
la littérature française en Hollande a pu contri- 

1. Hartog, o. /., p. 187. 



128 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

buer à consolider la situation de mots français 
déjà connus ici, mais non encore définitivement 
établis. 

On a aussi attribué aux officiers et aux 
soldats français qui étaient au service des 
Etats-généraux, une certaine influence sur notre 
langue. Mais, pour ce qui est des soldats et des 
sous-officiers, je ne peux que répéter ce que j'ai 
essayé de rendre vraisemblable pour les ouvriers, 
c'est que, appartenant au peuple, ils ont dû 
bientôt s'assimiler à leur entourage. Et quant 
aux officiers, je rappelle qu'à côté des Français, 
il y avait en Hollande, au xviii^ siècle, beaucoup 
d'officiers allemands ; or, a-t-on jamais constaté 
l'introduction, à cette époque, de mots allemands 
« non techniques » dans notre langue ? D'ailleurs, 
il a dû en être des officiers comme des pasteurs ; 
ils ont dû, eux aussi, finir par se confondre avec 
les indigènes. 

De sorte que, pas plus que l'église, l'école et 
la littérature, l'armée et la marine n'ont pu 
modifier la langue de la conversation. 

Constatons donc qu'aucun des moyens de 
contact — sauf peut-être dans une certaine mesure 
l'école — ne peut être considéré comme cause 
première de l'introduction de mots « non tech- 
niques )). Je ne vois en somme qu'une seule expli- 
cation qui rende compte de leur emploi en néer- 
landais : c'est qu'il y a eu, en Hollande, pendant 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 129 

des siècles un milieu où l'on parlait souvent fran- 
çais et qui donnait le ton. Or, rappelez-vous le 
fait que j'ai mis en relief dans ma première leçon, 
c'est-à-dire que, jusqu'au xix® siècle, le français 
a été chez nous la langue de la cour. C'est là qu'il 
faut chercher le berceau de nos mots « non tech- 
niques ». Les autres modes d'action du français 
(livres, commerce, industrie, etc.) ont pu faciliter 
l'établissement définitif de ces mots français, pour 
ce qui est des mots « non techniques » ce ne sont 
que des causes secondaires. 

Cette origine explique le grand nombre de termes 
de la conversation, le caractère essentiellement 
mondain des mots d'emprunt, et surtout la ces- 
sation à peu près complète de l'introduction de 
nouveaux mots « non techniques » à partir du 
xix^ siècle, époque où le français cesse d'être la 
langue de la cour. Voilà, en effet, une coïncidence 
curieuse : aucun néologisme français ne se géné- 
ralise plus chez nous ; et, par exemple, nous ne 
songeons pas à nous servir d'épatant, malgré les 
titres de noblesse que l'Académie française vient 
de lui accorder. C'est que, dans les milieux aris- 
tocratiques, le français n'est plus, comme au 
xvii^ et au xviii^ siècles, une langue vivante, et 
si par en bas votre langue est, de nos jours, mieux 
connue qu'autrefois, elle est certainement moins 
familière aux hautes classes. Ce qui était un 
fleuve enfermé dans un lit étroit, est devenu 

9 



130 L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 

une vaste flaque d'eau qui couvre plus de terrain, 
mais est infiniment moins profond et moins ferti- 
lisant. 

C'est dans la société qui gravitait autour du 
prince qu'ont dû se former les nouveaux dérivés 
de mots français avec suffixe ou préfixe français, 
et aussi ceux qui ont un radical néerlandais. Ce 
sont les courtisans qui ont mêlé à leurs phrases 
néerlandaises des mots français ; ils ont été imités 
d'abord par la bourgeoisie, qui lisait le français 
sans le parler, puis par la grande masse qui igno- 
rait complètement la langue étrangère. 

Ces conclusions, je voudrais les consolider en 
alléguant des faits linguistiques qui se présen- 
tent dans d'autres langues. C'est par là que je 
commencerai ma quatrième et dernière leçon. 



QUATRIÈME LEÇON 

Nous avons cru devoir tirer des conditions dans 
lesquelles les mots français marquant des idées 
et des qualités générales sont venus chez nous, la 
conclusion que, s'ils sont si nombreux, c'est que 
le français a été en Hollande, pendant des siècles, 
la langue de la cour et de la haute société. 



Mots d'emprunt « non techniques » dans d'autres 
langues. 

Cette conclusion, nous pouvons la contrôler 
par ce qui s'est passé dans d'autres langues, par 
suite des relations qui s'établissaient entre les 
peuples qui les parlaient. Nous aurons à nous 
demander alors quelles étaient les conditions dans 
lesquelles se produisait le contact, et quels en ont 
été les résultats. Et les questions qui nous inté- 
resseront surtout seront celles-ci : Y a-t-il, parmi 
les mots d'emprunt, des mots « non techniques » 
et des formations nouvelles ? De quelle nature sont 
les relations qu'ont eues les deux peuples ? 



132 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

J'ai choisi des langues et des peuples divers, 
qui présentent une grande variété de rapports, 
et je m'attacherai surtout aux mots qui ont défi- 
nitivement pris pied dans la langue. Bien que, 
comme je l'ai dit dans ma première leçon, il soit 
recommandable de tenir compte de tous les mots 
empruntés quand il s'agit de déterminer l'in- 
fluence d'une langue sur une autre, il me semble 
que, dans ce chapitre, où il ne s'agit que de noter 
des proportions, il vaudra mieux limiter nos 
recherches aux mots qui se sont pour de bon éta- 
blis dans un pays. 



Mots italiens et espagnols en français. 

Je commence par dire tout l'intérêt que pré- 
sentent les Dialogues de H. Estienne, dont il a 
déjà souvent été question. J'y relève, pour com- 
mencer, un passage, où l'on voit qu'il se rendait 
compte de la différence entre les mots « tech- 
niques » et les autres. « Je di qu'il y a certains cas 
esquels il est permis d'italianizer : sçavoir est 
quand on parle de choses qui ne se voyent qu'en 
Italie : ou pour le moins ont leur origine de là, 
et mesmes y sont plus fréquentes ou plus célèbres, 
et y ont la vogue plus qu'en aucun autre pays... 
A quoy j'adjouste que nous pouvons en certains 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 133 

cas non seulement italianizer, mais aussi hespa- 
gnolizer, voire germanizer ou alemanizer ^. » 
Naturellement, son point de vue n'est pas le 
nôtre : il mettait en garde contre l'abus des italia- 
nismes, nous tâchons de voir l'influence française 
en Hollande d'une façon objective. Ainsi il dit 
ailleurs : « Mais c'est grand cas que tous se soyent 
ainsi accoustumez à emprunter ce mot italien 
acconcio; veu qu'en usant du langage qu'ils ont 
appris de leur mère, ils peuvent exprimer la 
mesme chose en diverses sortes : tellement qu'ils 
ont à choisir ^. » Par contre, à propos de super- 
cherie, « mauvais ton », nous lisons : « [Les Français 
ont été obligés de dire une « supercherie »], parce 
que la chose qu'on entend par ce mot a eu sa 
naissance en Italie. En la place duquel mot tant 
s'en faut que nous puissions mettre un autre, 
qu'à grand peine le pouvons nous expliquer par 
périphrase ^. « 

Il distingue aussi entre ceux qui savent bien 
l'italien et les autres : « Encores y a-il un troisième 
mal, c'est de ces François qui n'ont jamais esté 
en Italie : et toutesfois se veulent mesler de parler 
Italien, pour avoir hanté huict ou dix jours les 
Italiens * ». Et il a très bien remarqué que c'est 

1. Estienne, o. l, I, 83, 86. 

2. O. l, I, 71. 

3. O. l, I, 101. 

4. O. l, 1, 125. 



134 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

dans ce groupe que les mots étrangers changent 
de prononciation et souvent de sens : « ... quelques 
mots lesquels ils font servir à un autre usage que 
l'Italie ne s'en sert. Et comme je dises tantost 
d'aucuns mots esquels on mesle la terminaison 
Francese avec la prononciation Italienne : ainsi 
es mots dont je veux parler, il y a du meslinge ; 
... car un mesme mot sera d'une paroisse quant à 
son origine, mais d'une autre quant à la significa- 
tion... Quelqu'un qui en passant avet ouy ce mot 
disgratié de la bouche de quelque emprunteur (qui 
n'estet pas si ignorant) mais n'avet entendu ce 
qu'il voulet dire, et toutesfois desiret puis après 
parer son langage de ce mot nouvellement appris, 
eut bien grand'haste de dire II est disgratié, non 
pas pour signifier « Il est malencontreux » ou « Il 
est malheureux », mais au lieu de dire « Il est hors 
de grâce » ou « Il n'est plus en grâce ». Or ne faut-il 
pas demander s'il fut incontinent suivi des autres 
courtisans ^. » 

Les passages abondent où Estienne parle de 
la cour : c'est, d'après lui, le foyer de l'influence 
italienne : « Vous sçavez que pour quarante ou 
cinquante Italiens qu'on voyoit à la cour autres- 
fois... maintenant on y voit une petite Italie ^. » 
Ces Italiens sont cause « que maintenant l'usance 



1. O. L, 1, 179. 

2. 0. /., II, 238. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 135 

des courtisans est telle de mescoler des vocables 
Italiens parmi les Francés ^ », « le langage duquel 
use maintenant une grande partie des courtisans, 
n'est qu'une fricassée de quelques mots Italiens 
parmi une quantité de mots François ^ », et « quand 
il n'y auroit autre raison pour acquiescer au lan- 
gage courtisan, ceste-ci n'est-elle pas bastante 
que sa Majesté y prend un grandissime plaisir ? ^ » 

Le fait que les étrangers, dans leur nouvelle 
patrie, perdent peu à peu la pureté de leur langue, 
est mentionné aussi par Estienne : « Vous sçavez 
mieux que vous ne dites, car vous n'ignorez pas 
que les mieux parlans y corrompent peu à peu 
leur langage, en s'accommodant au Francés *. » 

Une autre analogie frappante avec l'histoire 
des mots français en hollandais, c'est l'hostilité 
des classes bourgeoises envers ces éléments étran- 
gers dans la langue. Le livre d'Estienne lui-même 
en est la preuve ; mais il n'est pas seul, et M. Bru- 
not a pu dire : « Au xvi® siècle, pour des raisons 
d'amour-propre et pour d'autres encore, dont 
plusieurs étaient politiques et même religieuses, 
l'italianisme a eu beaucoup plus d'adversaires 
que de défenseurs ^. » Comme chez nous, c'est 

1. O. l, I, 38. 

2. 0. l., II, 302. 

3. O. L, I, 59. 

4. 0. l, I, 182. 

5. Brunot, o. l, II, 200. 



136 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

d'un groupe plutôt restreint que l'influence est 
partie, mais ce groupe était très haut placé et 
chacun mettait son honneur à l'imiter. 

Maintenant, je constate que, dans le français 
actuel, on trouve, à côté d'un grand nombre de 
mots italiens « techniques », un certain nombre de 
mots « non techniques » ; non pas autant, sans 
doute, qu'il y a de mots français de même nature 
chez nous, mais il faut tenir compte du fait que 
le contact intime de la France avec l'Italie a été 
de courte durée, tandis que, dans les Pays-Bas, on 
a parlé français à la cour pendant des siècles. 

On comprendra qu'il est impossible de fixer le 
nombre des mots italiens qui s'emploient en fran- 
çais, d'abord pour les mêmes raisons qui font que, 
dans toutes les langues, l'élément étranger est 
flottant, mais ensuite parce que l'origine italienne 
de divers mots n'est pas assurée. Au point que, 
assez souvent, le Traité de formation qui fait partie 
du Dictionnaire général, assigne une origine ita- 
lienne à un mot qui, dans le Dictionnaire lui- 
même, est considéré comme de provenance pro- 
vençale (taillade, tarabuster) ou autre (alarme, tim- 
bale, sorte, toper). 

Pour ce qui concerne les mots « techniques », je 
me contenterai de remarquer qu'il y a une res- 
semblance assez curieuse entre les proportions 
numériques des différents groupes de mots em- 
pruntés, chez nous au français, et à l'italien en 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 137 

français. Ici encore, l'armée arrive bonne pre- 
mière, et voici l'ordre dans lequel se suivent les 
principaux groupes : « armée )), « jeux », « musique », 
« marine », « nourriture », « vêtements », « peinture », 
« architecture », « commerce », « théâtre », « litté- 
rature ». Evidemment, les mêmes questions se 
posent ici que pour les mots français en néerlan- 
dais. Ainsi, comment colline se trouve-t-il employé 
pour des élévations de terrain qui certainement 
ne manquent pas en France ? Et plage, récolte ? 
Numéro a remplacé nombre dans certains emplois, 
et ici nous savons que ce mot est entré comme mot 
« technique ». Pasquier nous dit (et le Dictionnaire 
général n'omet pas de citer ce témoignage) : « De 
l'italien introducteur du jeu de la blanque nous 
usasmes du mot de numéro au lieu de nombre ^ ». 
Mais ce sont surtout les mots « non techniques » 
qui nous intéressent ici. Parmi les 72 mots que je 
compte, 48 ont été empruntés au xvi^ siècle, 
8 avant et 16 après cette époque. Par contre, 
dans le groupe des mots d'armée, les proportions 
sont tout autres : sur 74 termes notés, 35 sont 
du xvi^, 23 antérieurs et 16 postérieurs au xvi^ siè- 
cle ; des termes de jeux 4 du xvi^, 10 postérieurs. 
Ceci est déjà un signe du rapport qu'il y entre le 
séjour des Italiens en France, ou inversement, 
et l'emprunt de termes « non techniques » ; on 

1. Pasquier, o. /., VIII, 49. 



138 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

voit, en effet, que c'est surtout le contact person- 
nel au xvi^ siècle qui les a amenés. 

Exactement comme chez nous, les mots mar- 
quant une qualité défavorable ont été empruntés 
dans les mêmes proportions que les termes lauda- 
tifs : accort (« avisé »), balourd; braire, poltron; 
farniente, brusque, fougue ; confident, escroquer ; 
jovial, altier ; caresse, assassin. Les termes de 
conversation ne sont pas aussi fréquents que chez 
nous. 

Des suffixes italiens servent à former des mots 
français : -esque, -ade. Il est vrai que ade peut être 
aussi bien espagnol ou provençal qu'italien ; seu- 
lement, ce n'est qu'à partir du xvi^ siècle qu'on 
commence à former des mots au moyen de ce 
suffixe \ et cette coïncidence avec l'influence 
italienne ne saurait être fortuite. 

Rappelons ici les mots dont la forme s'est 
modifiée sous l'influence de mots italiens et dont 
voici d'autres exemples : guider, importer, indice, 
liste, marquis, ode, targuer. 

L'influence de l'espagnol sur votre langue a été 
moins profonde et cela corrobore nos conclusions. 
Dans les Dialogues, Celtophile dit : « Et ne faut 
douter que s'il y avoit autant d'Espagnols en 
la cour qu'il y a d'Italiens, au lieu que nostre 

1. Nyrop, 0. l, III, 173. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 139 

François a des lardons Italiens, il auroit des 
lardons Espagnols ^. » En réalité, il y a quelques 
« lardons » espagnols en français, mais ils sont 
rares. 



Mots germaniques en français. 

Tandis que l'allemand moderne n'a pas donné 
un seul mot « non technique », ceux qui ont été 
empruntés à l'époque où les Francs se sont établis 
en Gaule, sont nombreux. Il y a notamment 
beaucoup d'adjectifs et de verbes (frais, franc, 
laid, riche, morne ; blanc, brun, gris ; choisir, 
déguerpir, dérober, effrayer, épargner, flatter, gâcher, 
gagner, garder, garnir, guérir, guider, haïr, hâter, 
honnir, marquer, regretter). Remarquez le sens 
étendu de ces mots et qu'ils appartiennent au 
fond même du français. En outre vous avez 
emprunté les suffixes -aud, -ard, et de même que, 
en néerlandais, la prononciation des mots change 
quelquefois sous l'action du français, altus prend 
h par l'analogie de hoch. 

Eh bien, il y a eu en France même un groupe 
de personnes haut placées d'origine germanique ; 
leur langue a été celle de la cour et de l'aristo- 
cratie. Nous ignorons combien de temps leur 

1. Estienne, o. t., II, 239. 



140 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

idiome a subsisté en France à côté du roman. 
Mais Chilpéric (fin du vi^ siècle), ajoute à l'alpha- 
bet quatre caractères de son invention, sans doute 
pour rendre certains sons propres aux langues 
germaniques ^, et il est important de constater 
que la grande majorité des mots germaniques ou 
français — tous les mots « non techniques », 
autant qu'on peut le savoir — portent l'empreinte 
de la langue des Francs Saliens, c'est-à-dire de 
ceux qui se sont établis en France. Rares sont les 
mots qui remontent au haut-allemand. 

Comment ces mots germaniques ont-ils dû 
s'introduire ? M. Windisch dit ceci : « Nous avons 
des preuves que les Romans devaient apprendre 
le germanique ^. » Il cite un témoignage du 
v^ siècle et un autre du ix^. Mais il est certain 
que, de leur côté, les envahisseurs n'ont pas dû 
tarder à apprendre le français ; n'ont-ils pas fini 
par oublier leur langue ? Dans tous les cas, avec 
leurs inférieurs, qui naturellement ne parlaient 
que leur langue maternelle, ils ont dès le com- 
mencement dû se servir du français, et alors ils 
ont dû employer beaucoup de mots germaniques 
dans leurs phrases françaises. Par là, le peuple a 
appris ces mots germaniques et a fini par les 
employer lui-même. 



1. M. Prou, La Gaule mérovingienne, p. 223. 

2. Windisch, /. /., 110. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 141 



Mots français en anglais. 

L'avantage de l'étude des mots français en 
anglais, c'est qu'on y constate en grand ce qui, 
en Hollande, s'est produit sur une échelle plus 
modeste. On sait — et M. Derocquigny, il y a 
quelques années, a donné à ces faits un relief 
remarquable ^ — que le lexique de l'anglais se 
compose en grande partie de mots français ; les 
suffixes et préfixes qui forment de nouveaux mots 
sont pour la plupart d'origine française et on les 
ajoute aussi à des mots anglais ; les mots français 
se sont assimilés aux mots indigènes si complète- 
ment qu'ils ont pu devenir le point de départ de 
très nombreux mots nouveaux ; des vocables 
anglais ont changé de sens d'après des mots fran- 
çais, et, enfin, les traductions littérales ne sont 
pas rares. 

Pour ce qui est de la répartition des mots 
empruntés au français sur les groupes, tels que 
nous les avons établis, un coup d'oeil rapide nous 
apprend ceci : dans l'administration, la science 
et la vie de cour, l'élément français est prépon- 
dérant ; dans le domaine de l'agriculture, de la 

1. J. Derocquigny, A Contribution ta the siudy of tlie 
French Elément in English (Lille, 1904). 



142 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

marine et de la nature les mots sont en majorité 
anglais. 

Les éléments morphologiques — auxiliaires, 
articles, conjonctions, prépositions, pronoms — 
sont restés germaniques. La syntaxe, à en juger 
d'après certains savants, porterait des traces 
profondes d'influence française. Sans me hasarder 
sur un terrain où je n'ai pas de compétence, je 
fais remarquer qu'il y a sans doute un grand 
nombre de traits syntaxiques qu'on regarde à 
tort comme des imitations du français ^, car ils 
sont familiers au néerlandais aussi, et personne 
ne songe à attribuer leur présence chez nous à 
l'influence française. 

Voyons maintenant quelles ont été les occasions 
de contact entre le français et l'anglais. 

Par suite de la conquête de l'Angleterre par 
Guillaume le Conquérant, l'administra- 
tion et la juridiction sont devenues fran- 
çaises ; elles le sont restées longtemps ; les juges 
se sont servis de votre langue jusqu'au xviii^ siè- 
cle, mais elle était peu à peu devenue un jargon 
qui ne ressemblait plus que de loin au français. 
Dans les écoles, l'enseignement a été donné 
en français jusqu'au milieu du xiv^ siècle. Mais 
comme langue de cour le français subsista 



1. Kluge, l. l, p. 1073 et suiv. ; Derocquigny, o. L, 
p. 156. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 143 

longtemps. Même après avoir perdu leurs posses- 
sions en France, les rois anglais ont continué à 
considérer le français comme leur langue mater- 
nelle. Il est vrai que, de bonne heure, ils se sont 
efforcés d'apprendre aussi la langue de leurs 
sujets : Guillaume le Conquérant lui-même tâcha 
de savoir l'anglais assez pour pouvoir se passer 
d'interprète ; sans y réussir, il est vrai. Henri pr 
a compris l'anglais, mais on ne sait pas s'il l'a 
parlé ; quant à Henri II, il est certain que, tout 
en s'étant familiarisé avec l'anglais, il ne le parlait 
pas. Tandis que, par suite de la lutte victorieuse 
de la bourgeoisie et de la noblesse contre le pouvoir 
absolu du roi, la position de l'anglais dans le pays 
devenait de plus en plus considérable, le français 
règne encore en maître à la cour d'Edouard l^^ 
(1272-1307). Henri IV (1399-1413) est le pre- 
mier roi dont l'anglais fût la langue maternelle. 
Est-ce à dire que c'est la fin de l'influence fran- 
çaise à la cour d'Angleterre ? 

Dans un livre intéressant, M. Bastide ^ a dépeint 
la gallomanie qui régnait en Angleterre au 
xvii^ siècle : « Le mariage de Charles P^ avec une 
fille de Henri IV mit à la mode à la cour de 
Whitehall, les choses de France. Vinrent ensuite 
avec la Révolution, la mort de Charles 1^^ et 



1. Ch. Bastide, Anglais et Français au XV 11^ siècle 
(Paris, 1912), p. 56. 



144 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

l'exil de son fils. Pendant plus de douze ans, le 
futur roi d'Angleterre vit en pays de langue fran- 
çaise ; à sa restauration il ramènera avec lui un 
peu de nos modes, de notre littérature, de nos 
manières de penser et d'agir ; de tous les rois 
d'Angleterre, depuis les Plantagenets jusqu'à 
Edouard VII, Charles II, malgré quelques réserves 
diplomatiques, sera le plus français ; peut-être 
est-ce pour cela que sa popularité fut si grande... 
Si les courtisans étaient gallomanes pour plaire 
au maître, les bourgeois l'étaient pour singer les 
nobles ; de sorte que, vers 1632 et vers 1670, 
tout ce que le pays comptait de gens frivoles, 
désœuvrés et irréfléchis, souhaitait paraître fran- 
çais. C'était à qui exagérerait l'imitation. Il y a 
peu d'exemples plus complets de la puissance du 
snobisme, ce désir qui possède les âmes vulgaires 
d'étonner les simples en copiant les excentricités 
des grands. » Et naturellement, ici comme en 
France, comme chez nous, il y eu un mouvement 
de réaction. Vous vous rappelez qu'en Hollande 
un poète considérait l'invasion du pays par des 
troupes françaises sous Louis XIV comme une 
punition de notre gallomanie ; en Angleterre, les 
gallophobes regardaient les Français par rapport 
aux Anglais comme ce qu'étaient aux Romains 
les Juifs et les Grecs ; d'après Butler, un contem- 
porain, « c'est à cause d'eux et par l'intermédiaire 
de leurs amis les Ecossais, que le presbytérianisme 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 145 

a déchaîné la guerre civile en 1642 ^ », Ainsi les 
mêmes causes ont eu, dans les deux pays, les 
mêmes résultats ^. 



Mots français dans le Mecklembourg. 

Voici un petit pays, qui n'a guère eu de rapports 
directs avec la France, et où pourtant les mots 
français, notamment les mots « non techniques », 
foisonnent ^. Il n'a eu ni rapports historiques, ni 
relations ethnographiques avec la France ; la 
situation géographique du pays exclut l'hypo- 
thèse de rapports commerciaux ; il s'y est établi 
des réfugiés et des émigrés, mais en nombre très 
restreint et exclusivement dans les grandes villes, 
où on ne parlait plus le dialecte depuis le xviii^ siè- 
cle. La domination française a été trop passagère 
pour qu'elle puisse entrer en ligne de compte ; le 
Mecklembourg-Schwerin n'a été occupé que pen- 



1. Ibidem, p. 70. 

2. Cf. Jespersen, Growth and Structure of the English 
Language, p. 91. 

3. Mackel, Romanisches und Franzôsisches im Nieder- 
deutschen, dans « Festschrift Adolf Tobler dargebracht » 
(Braunschweig, 1905) ; Mentz, Franzôsisches im Mecklen- 
burgischen Platt, dans « Jahresbericht des Realprogymna- 
siums zu Delitzsch », 1897 et 1898 ; C. F. Muller, Zur 
Sprache Fritz Reuters (Leipzig, 1902). 

10 



146 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

dant une année, le Mecklembourg-Strelitz pas du 
tout ; d'ailleurs, cette occupation consistait dans 
le passage de troupes françaises et l'établissement 
de postes de douaniers sur les côtes. Or, cela ne 
suffit pas à familiariser toute une population avec 
des centaines de mots français, et d'ailleurs, un 
grand nombre de ces mots se rencontrent déjà 
au xviii^ siècle. La guerre de Trente ans doit, 
elle aussi, être éliminée comme occasion d'em- 
prunt ; je rappelle ce que j'ai déjà plus d'une fois 
dit du rôle négatif que jouent les guerres dans 
tout ceci. 

M. Mackel a fait observer que ces mots ne sont 
pas venus dans le dialecte immédiatement de la 
France, mais par l'intermédiaire des Allemands, 
dont l'influence s'est fait sentir à une époque où 
leur langue était dans un état presque complet de 
dépendance par rapport au français. Au commen- 
cement du xvii^ siècle, le français était devenu, 
d'abord dans les cours, puis dans l'aristocratie 
et le monde des fonctionnaires, enfin dans la 
haute, bourgeoisie, la langue à la mode et il l'était 
resté jusqu'à la guerre d'indépendance. M. Mûller 
avait déjà développé cette idée que, si l'influence 
des cours et de la noblesse allemande sur la langue 
des classes inférieures a dû être grande dans toute 
l'Allemagne, elle a dû se faire sentir surtout dans 
un petit pays comme le Mecklembourg. Ici les 
rapports entre le prince et les sujets, entre les 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 147 

nobles et le peuple devaient être plus intimes que 
nulle part ailleurs. Fritz Reuter a dépeint les 
rapports tout paternels du prince avec ses sujets 
dans Son Altesse Sérénissime. Les nobles parlaient 
de préférence français ; c'était la tradition ; il y 
en avait même qui prétendaient descendre de 
familles françaises : les Plessen rattachaient leur 
généalogie à celle des Du Plessis, les Bûlow à la 
maison de Bouillon. Or, quand ces seigneurs 
venaient à la campagne, leurs serviteurs attra- 
paient naturellement plus d'un mot français que 
leur maître mêlait à la langue qu'il employait 
avec eux, et ainsi non seulement M. l'Inspecteur 
et la ménagère, mais aussi le cocher et le palefre- 
nier apprenaient des expressions françaises, qu'ils 
modifiaient à leur guise. Et c'étaient surtout les 
braves bourgeois qui étaient convaincus que 
d'employer des mots français était le meilleur 
moyen de se distinguer de la foule. 

Remarquons, outre le nombre vraiment frap- 
pant de mots français « non techniques » en 
mecklembourgeois, la facilité avec laquelle, dans 
ce dialecte, on a fait des mots nouveaux au moyen 
d'un suffixe allemand ajouté à un radical français ; 
vous vous rappelez que nous avons observé ce 
procédé en néerlandais, où nous l'avons attribué 
à la classe des gens qui ne savaient pas le français. 
Eh bien, dans le Mecklembourg, le nombre de 
ceux qui le savaient a dû justement être plutôt 



148 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

restreint. Cependant, on y trouve aussi des mots 
allemands pourvus d'une terminaison française 
et même quelquefois de nouveaux mots formés 
avec des éléments français. 

Il me semble que le cas du Mecklembourg est 
particulièrement probant pour l'origine des mots 
français en néerlandais et ailleurs. 

Ces rapprochements suffiront, j'espère, à me 
justifier d'avoir, dans la transmission de mots « non 
techniques », accordé une si grande place, aux 
hautes classes de la société quand elles se servent 
du français à côté de la langue maternelle. Il 
serait facile d'appuyer cette thèse par d'autres 
exemples : la situation du grec à Rome ^ présente 
beaucoup d'analogie avec celle du français en 
Hollande, et les langues créoles fourniraient éga- 
lement d'utiles points de comparaison. On pour- 
rait aussi fournir des preuves négatives. Ainsi, 
il est caractéristique qu'en néerlandais nous 
n'employions dans la conversation pas ou guère 
de mots anglais — sauf dans les milieux sportifs — 
ni de mots allemands ; et pourtant les germanis- 
mes « techniques » envahissent notre langue. 

Est-il nécessaire d'ajouter qu'en désignant le 
milieu d'où, à mon avis, nous viennent les mots 



1. F. J. Cooper, Word Formation in the Roman Sermo 
Plebeius (Boston, 1895), p. 315 et suiv. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 149 

français « non techniques », je ne prétends pas 
que c'est là leur source unique ? Tout ce que j'ai 
voulu faire, c'est de tracer le cours du fleuve 
principal. Sans doute, il y a eu des affluents, et 
je suis convaincu qu'on aurait tort de les négli- 
ger ; mais je ne puis songer à les placer dans le 
cadre de ce tableau. C'est surtout dans l'étude 
des mots d'emprunt qu'on se rend compte de ce 
qu'il y a d'incalculable, de capricieux dans l'évo- 
lution du langage. On a dit : « Dans le monde 
réel il n'y a pas d'ordre ; ce sont les hommes qui 
essayent de l'y introduire. » Qu'on ne me re- 
proche pas d'avoir voulu établir une régularité 
artificielle là où la nature ne l'a pas mise. 



LE PHÉNOMÈNE DE L'EMPRUNT 



Plus d'une fois, en parlant des mots français 
en néerlandais, nous avons été amenés à toucher 
des questions d'une plus grande portée, tellement 
il est séduisant de chercher à appuyer ce qu'on 
constate dans une langue au moyen de ce qu'on 
trouve dans d'autres. 

Nos listes de mots représentent des matériaux 
qu'on peut utiliser aussi pour d'autres langues. 
Je sais bien qu'on ne doit pas conclure à la légère 
d'un état de choses particulier à une loi générale ; 
aussi m'en garderai-je bien. D'ailleurs, je suis bien 
éloigné de formuler des lois ; mes prétentions sont 
plus modestes, et si je réussis à ajouter un ou 
deux petits faits à ceux qu'on a déjà réunis, je 
me tiendrai pour satisfait. 

Je voudrais donc vous parler d'abord des 
causes de l'emprunt de mots étrangers, et 
ensuite de l'importance que les mots empruntés 
offrent pour la connaissance de l'é v o 1 u t i o n 
de la langue. 



L'INFLUENCE DE LA LANGUE FRANÇAISE 151 



Causes de l'emprunt. 

Nous avons vu quelles occasions ont pu amener 
l'emprunt d'un mot français en néerlandais. Ces 
occasions, on ne saurait guère les préciser pour 
chaque mot en particulier ; le plus souvent nous 
avons été obligés de recourir à des hypothèses, 
fondées sur des rapprochements de date, ou bien 
même sur des raisons de simple vraisemblance, et 
c'est surtout pour les mots « non techniques » 
que nous avons dû nous en tenir à des généralités. 
Pourtant nous avions le plus souvent dans la 
date un appui suffisamment solide. 

Il s'agit maintenant de distinguer l'occasion 
de l'emprunt d'un mot de la cause qui l'a amené. 
L'occasion est extérieure, la cause est plus pro- 
fonde, plus mystérieuse. L'occasion, c'est le véhi- 
cule qui nous apporte le mot étranger, la cause 
c'est la force qui l'arrête chez nous, qui l'empêche 
d'être une apparition éphémère, qui fait qu'il 
s'établit pour de bon dans sa nouvelle patrie. 
Combien de mots français ont dû être employés 
chez nous une, deux fois par quelqu'un qui revient 
de France et qui entend encore résonner à ses 
oreilles les sons français au milieu desquels il a 
vécu quelque temps ; combien peu de ces mots 
ont été empruntés par tout le peuple. Mais surtout 



152 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

il est évident que chaque contact entre deux 
nations n'amène pas nécessairement un emprunt 
de mots. Il arrive même qu'en prenant un objet 
nouveau à un peuple étranger, nous l'identifions 
dans la langue avec une chose qui existait déjà 
chez nous. Je cite, à titre d'exemple, les différentes 
parties d'un bateau à vapeur ; voilà une invention 
qui nous est venue de l'Angleterre ; eh bien, nous 
nommons par des termes tout à fait néerlandais 
la cheminée, les roues, la passerelle, comme le 
français use de mots français et non anglais pour 
ces parties. Pourquoi ne nous servons-nous pas 
des termes anglais ? 

Dans une étude très intéressante sur Quelques 
dénominations du « cordonnier » en français i, 
M. A. Chr. Thorn relève entre autres le fait que 
sur deux points de la France, dont l'un est assez 
loin de la frontière germanique, dans le départe- 
ment de la Haute-Marne, et l'autre à Saint-Pol 
(Pas-de-Calais), on emploie pour « cordonnier » le 
mot allemand Schuhmacher (choumaque) (je laisse 
de côté Schuhflicker, choufli, qu'on trouve dans un 
autre village à l'Est de la France). M. Thorn dit 
à propos de ces noms : « On pourrait, à coup sûr, 
donner plusieurs explications ; celle qui nous 
semble la plus naturelle, c'est qu'un ouvrier alle- 
mand, cordonnier de profession, a lui-même intro- 

1. Dans l'Archii' de Herrig, t. CXXIX. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 153 

duit le mot en question. Pour se perfectionner dans 
son métier et acquérir l'expérience de la vie, le 
compagnon courait les routes : il devait, s'il était 
français, faire son tour de France. Quoi de plus 
naturel qu'un artisan allemand, ou même plu- 
sieurs, faisant eux aussi leur tour de France, aient 
introduit la désignation qui leur était habituelle 
en Allemagne ? Evidemment la proximité des 
peuples parlant des dialectes germaniques n'a pas 
été sans influence, surtout pour Saint-Pol. » 

M. Thorn, évidemment, ne nous donne cette 
façon de présenter les choses que comme une 
explication possible. Elle ne me paraît pas aussi 
naturelle qu'à lui. Pour que le nom que ce com- 
pagnon portait chez lui en allemand, Schuhmacher, 
ait pu devenir usuel dans une localité de France, 
il faut que lui-même s'y soit établi à poste fixe 
et que l'on ait considéré choumaque comme une 
espèce de nom propre, qu'après la mort ou, si 
vous voulez, du vivant même du cordonnier en 
question, on aurait étendu à d'autres cordonniers, 
soit que cette appellation de choumaque ait été 
considérée comme un titre d'honneur à cause de 
l'habileté du premier Schuhmacher, soit que le 
peuple l'ait employée d'abord comme sobriquet. 
Mais, même en admettant cette hypothèse, nous 
n'aurions trouvé que l'occasion de l'emprunt de 
ce mot, non pas la cause. Car les compagnons du 
tour de France étaient innombrables, il a dû en 



154 U INFLUENCE DE LA LANGUE 

rester certainement quelques-uns en France, des 
cordonniers, mais aussi des tailleurs, des orfèvres, 
que sais-je ? Alors, qu'est-ce qui a fait que, sur 
deux points éloignés l'un de l'autre, donc indépen- 
damment, l'établissement d'un cordonnier ambu- 
lant a causé l'emploi général du nom de son 
métier, tandis que, presque toujours, comme on 
pouvait s'y attendre, le nouveau venu s'est em- 
pressé de désigner lui-môme son métier par le 
terme du pays ? 

Dans ce cas spécial, il faut, pour bien situer les 
faits, tenir compte de la grande extension du 
terme dans l'argot. Aussi je ne crois pas aussi 
fermement à ce compagnon du tour de France 
qui aurait amené l'emploi de choumaq. D'après 
le Glossaire de Saint-Pol de M. Edmont i, chou- 
maq s'y emploie en mauvaise part. En Bas-Maine 

— M. Thorn signale ce fait lui-même — le mot 
signifie « individu triste, de caractère renfrogné ». 
On voit donc d'abord qu'il est beaucoup plus 
répandu qu'on ne le dirait d'après la carte de 
Y Atlas linguistique employée par M. Thorn, et que 
ce qui constitue la particularité du mot c'est que 
sur deux points du pays — peut-être sur un seul 

— il a supplanté le terme indigène qui désigne 
le cordonnier. Pourquoi là seulement et nulle part 
ailleurs ? Le mystère subsiste ; nous n'avons fait 

1. Revue des patois gallo-romans, IV, 282. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 155 

que déplacer le voile qui le couvre et qui d'ail- 
leurs ne sera probablement jamais soulevé. Il a 
dû y avoir des circonstances locales que nous ne 
savons pas. 

Le mot hâte est emprunté par le français au 
germanique, et plus tard Allemands, Anglais et 
Néerlandais s'empressent de le reprendre au 
français. Qu'est-ce que ce terme a de spécial qui 
en fait un article d'exportation ? 

En présence de faits aussi peu ordonnés, on 
serait tenté de parler de « hasard » ; seulement, 
ce n'est là qu'un mot pour cacher notre ignorance, 
et puis, est-il bien vrai qu'il n'y a aucune règle 
dans l'emprunt de mots étrangers ? 

Je crois, au contraire, qu'en se plaçant de façon 
à embrasser d'un coup d'oeil d'ensemble la masse 
des mots, il y a deux faits qui nous permettent 
d'afTirmer que l'emprunt obéit à certaines règles. 
C'est ainsi que, d'un poste élevé, on perçoit 
mieux le plan d'une ville et on juge mieux des 
mouvements des corps d'armée. 

Comparons l'emploi de mots étrangers par les 
femmes et par les hommes. Henri Estienne avait 
cru remarquer que les femmes de son temps 
employaient moins de mots italiens que les 
hommes : 

« Cel. Mais vous ne m'avez point encore parlé 
des dames de la cour, aussi bien que des gentils- 



156 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

hommes. Or ay-je une question à vous faire tou- 
chant ces dames : asçavoir si elles aussi prennent 
plaisir de farcir leur langage d'herbes cueillies 
es jardins d'Italie. Phil. Ceci ne leur est pas si 
ordinaire, à dire la vérité : tant pour ne hanter 
pas tant ces jardins, qu'aussi pour n'avoir pas 
tant de hardiesse ^. » 

Il me semble qu'il y a moyen de comparer de 
plus près l'emploi de mots d'emprunt, par les 
femmes, de l'usage qu'en font les hommes. Cela 
paraît hardi, car, n'est-ce pas, comment faire la 
statistique de cet usage ? S'il ne s'agissait que de 
la langue écrite, nous n'aurions qu'à rapprocher 
des écrits de femmes et des travaux d'hommes, 
et alors il serait facile d'établir le pourcentage 
des mots étrangers qu'ils contiennent. Mais nous 
voulons savoir l'emploi vivant, spontané, instinc- 
tif. Il me paraît qu'on peut, sinon le connaître exac- 
tement, du moins s'en faire une idée approxi- 
mative en étudiant des correspondances : c'est, 
je crois, la seule façon d'approcher de la langue 
parlée d'autrefois. Il est vrai que le moyen n'est 
pas absolument sûr car, autrefois surtout, on 
se servait dans ses lettres, même à des amis, d'un 
style plus pompeux qu'aujourd'hui. Dans tous les 
cas, il faut choisir des lettres intimes et la compa- 



1. 0. l, I, 117. Cf. Kleinpaul, o. /., p. 13 et Nyrop, o. l, 
IV, 321. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 157 

raison ne doit porter que sur des mots « non techni- 
ques », de préférence encore sur les termes de la 
vie de tous les jours qu'emploient entre eux des 
gens qui se connaissent bien ; l'emploi des mots 
d'art, de science, etc., dépend trop des sujets de la 
correspondance. 

J'ai donc examiné d'abord des lettres de femmes 
et d'hommes du xvii^ siècle, celles de Grotius 
et de sa femme, lorsqu'ils habitaient Paris, à leur 
beau-frère et frère, et celles que sa femme, quand 
elle séjournait en Hollande, écrivait à Grotius ^. 
A la fin d'une de ses lettres elle dit : « J'ai écrit 
avec tant de hâte que je ne sais presque pas ce 
que j'ai dit. » Voilà justement ce qu'il nous faut. 
Son séjour à Paris a pu avoir une certaine influence 
sur sa langue, mais elle est toujours restée une 
vraie Hollandaise, plutôt hostile au milieu où les 
circonstances l'obligeaient à vivre. Puis, je me 
suis servi de la correspondance de deux femmes- 
auteurs de la fm du xviii^ siècle, qui ont laissé 
chez nous une réputation bien méritée : Betje 
Wolf et Aagje Deken ^. Et pour le xix^ siècle, 
j'ai pris un roman en lettres, œuvre d'une de 
nos bonnes romancières, M^^^ Bosboom-Toussaint, 
qui a justement voulu donner à ces lettres un 

1. Ces lettres ont été publiées par H. C. Rogge (Leide, 
1902), 

2. Publication de Van Vloten dans « Nederlandsch 
Panthéon » nos 89 et 90. 



158 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

tour dégagé. Ce roman s'appelle Majoor Frans, 
Je ne peux pas vous donner le détail de mes 
recherches sur ce point i. En voici le résultat. Les 
femmes emploient moins de mots français à 
signification étendue que les hommes ; et cela 
nous rappelle que les psychologues sont unanimes 
à accorder aux femmes une certaine préférence 
pour les détails et de la répulsion pour les géné- 
ralisations. Puis, dans les lettres de femmes, il y 
a relativement plus de mots de la conversation 
que de termes appartenant aux groupes « carac- 
tère » et « intelligence » ; et ici encore nous recon- 
naissons un trait de l'esprit féminin, qui se sent 
attiré plutôt par la vie pratique que par le raison- 
nement et les abstractions. 

Il me semble cjue ces deux constatations nous 
forcent d'admettre qu'entre l'emploi de mots 
étrangers et l'esprit de celui qui s'en sert, il existe 
des liens étroits ; l'usage de termes d'emprunt 
ne dépend pas plus de notre libre volonté que 
celui des mots de la langue maternelle ; c'est un 
acte inconscient. Et je me rappelle les paroles du 
regretté Victor Henry : « Le langage est le produit 
de l'activité inconsciente d'un sujet conscient ; 
aucun changement introduit par nous dans notre 
langage n'y est introduit consciemment : le lan- 

1: Voyez Franse Woorden in het Nederlands, p. 105 et 
suiv. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 159 

gage est conscient, les procédés de langage sont 
inconscients ^. » 

Il n'était peut-être pas inutile de dire cela 
encore une fois bien haut à propos des mots 
d'emprunt. Car trop souvent encore on entend 
attribuer l'emploi de termes étrangers à une 
espèce de pose. Cela peut être vrai pour un indi- 
vidu, cela ne l'est certainement pas quand il s'agit 
de tout un peuple. 

Je vous ai promis un autre fait qui prouve que 
l'emploi de mots étrangers obéit à certaines règles. 

Quand on compare les mots que nous avons pris 
au français avec ceux qu'emploient d'autres peu- 
ples germaniques, on arrive à des résultats curieux. 
J'ai fait à ce sujet les constatations suivantes. 
Feu Miss Soames a dressé une liste des mots fran- 
çais en anglais, que, de nos jours, les Anglais sen- 
tent encore comme étrangers ^ ; deux tiers des 
mots « non techniques » que contient cette liste 
s'emploient aussi chez nous. Pour l'allemand, 
M. Riimelin a réuni près de six mille mots français 
qui ont cours au delà du Rhin ^ ; j'y prends les 
termes de la conversation et je constate que, sur 



1. V. Henry, Antinomies linguistiques (Paris, 1896), 
p. 65-78. 

2. Laura Soames, Introduction to English, French and 
German Phonetics (Londres, 1899), p. 98. 

3. Voyez note 3 de la p. 96. 



160 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

trois cents, il n'y en a que quarante-deux que nous 
n'employons pas. Un savant suédois déjà cité, 
M. Nordfelt, m'a écrit, après avoir parcouru mes 
listes de mots français en néerlandais, que ce 
sont à peu près les mêmes que ceux qui sont 
entrés en suédois. Il paraît donc bien que partout 
ces mots français ont servi à combler des lacunes. 
Qu'est-ce que cela veut dire sinon ceci : que 
l'emploi de mots étrangers est dans un rapport 
étroit avec les conditions sociales et intellectuelles 
de ceux qui les empruntent. Tandis que les évé- 
nements historiques peuvent causer des occasions 
d'emprunt, le choix des mots qui s'empruntent 
est déterminé par des causes intérieures qui, si 
l'on ne peut pas les connaître en détail, n'en sont 
pas moins réelles. On pourra au moins essayer 
d'en démêler quelques-unes. 

M. Windisch dit ceci ^ : « L'emprunt d'un mot 
signifie toujours la supériorité matérielle du peuple 
auquel on emprunte par rapport à l'objet ou à l'idée 
dont il s'agit. » Il ajoute que cela n'est vrai que 
pour le premier contact et que plus tard d'autres 
causes d'emprunt surgissent, et il cite les paroles de 
Schuchardt ^ : « On emprunte facilement ce qu'on 
entend souvent ; je rappelle par exemple l'emploi 



1. Windisch, /. l, p. 115. 

2. Schuchardt, o. i.,p. 37. 



FRANÇAISE EX HOLLANDE 161 

fréquent de allons par les Allemands. A cette fré- 
quence s'ajoute souvent une supériorité intime 
de la langue étrangère, qui à son tour peut devenir 
une cause déterminante : brièveté, harmonie de 
la forme extérieure, netteté, fantaisie, humour de 
la forme intérieure. Alors ce devient une mode 
d'employer des expressions étrangères dans la 
conversation, là même où il n'y a pas une néces- 
sité absolue. En Allemagne, on mêle une langue 
étrangère comme le français à la langue mater- 
nelle par affectation ou raffinement. » 

Tâchons de préciser. 

a) La cause première de l'emprunt doit être 
cherchée dans la valeur affective qu'a un mot 
étranger employé dans une phrase de la langue 
maternelle. Personne n'a mieux que Bally mis 
en relief ce fait que la langue n'exprime pas seule- 
ment des idées, mais qu'elle sert surtout à exprimer 
nos sentiments. « Nous mêlons sans cesse notre 
moi aux choses... Or ce moi, qu'est-ce qui le cons- 
titue essentiellement ?... Ce ne peuvent être nos 
idées, car il n'y a rien de plus impersonnel qu'une 
idée ; c'est bien plutôt toute la partie affective 
de notre être, nos émotions, nos sentiments, nos 
impulsions, nos désirs, nos tendances... Le lan- 
gage, qui exprime aussi des idées, exprime avant 
tout des sentiments ^. » 

1. Bally, 0. L, p. 6. 

11 



162 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Appliquons cette vérité aux mots d'emprunt 
et voyons sur quels points ils peuvent servir à 
mieux exprimer nos sentiments que les mots indi- 
gènes. C'est surtout parce qu'il frappe, étonne, 
étant moins bien connu de ceux qui l'emploient, 
que le mot d'emprunt commence par se distinguer 
des mots indigènes. Et même quand il a fini par 
s'assimiler complètement à la langue maternelle 
de celui qui parle, il arrive qu'il garde la nuance 
due primitivement à sa qualité d'étranger ; mais 
cela n'est pas toujours le cas, comme nous le 
verrons. 

Ces nuances sont diverses : 

D'abord l'e u p h é m i s m e ; le mot étranger 
paraît moins brutal, parce qu'il est moins bien 
connu et que, pour ceux qui ne connaissent 
qu'imparfaitement ou pas du tout la langue 
étrangère, le lien entre le mot et ce qu'il ex- 
prime, est moins évident. Ce mot est donc tout 
désigné pour exprimer des idées qui sont « tabou » 
dans la langue maternelle. On a déjà si souvent 
parlé des euphémismes qu'il me semble inutile de 
m'étendre à ce sujet. Une seule observation : 
l'euphémisme perd très vite sa force affective et 
alors on prend un autre terme étranger. 

Autre nuance : le mot d'emprunt a une valeur 
hypocoristique ou contient une idée 
d'à dmiration. C'est par là que j'explique 
que nous avons un terme français pour « tante » 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 163 

et anciennement pour « grand'mère », et non pas 
pour « oncle » ni pour « grand-père » ; rappelez- 
vous aussi qu'on emploie chez nous beaucoup de 
noms de baptême de femmes d'origine française 
et peu de noms d'hommes. Je constate une nuance 
d'admiration dans robuste, que nous employons 
concurremment avec le mot germanique sterk, 
pour exprimer la force physique d'un homme; 
souple, à côté de slap, exprime une certaine élé- 
gance. 

Troisième nuance : le mot a une valeur péjo- 
rative. Cette nuance se développe surtout 
parmi les gens qui ignorent la langue à laquelle 
le mot a été pris : l'hostilité instinctive qu'éprouve 
le peuple pour les étrangers et qui fait aussi que, 
comme invectives, il emploie volontiers des mots 
empruntés à d'autres nations, est cause que le 
terme exotique, quand même il n'a en soi rien 
d'offensant, prend ce sens dans un autre pays. 
Darmesteter dit à ce propos : « Une ironie gros- 
sière semble prendre plaisir à dégrader un mot 
mal compris et à venger, sur la langue des lettrés, 
l'ignorance populaire i. » Ainsi le terme Schuhma- 
cher, dont il a été question, sert surtout à désigner 
un « mauvais cordonnier ». 



1. Darmesteter, La Vie des Mots, p. 106. Cf. K. Jaberg, 
Péjorative Bedeutungsentwickelung im Franzôsischen, dans 
« Zeitschrift fur roman. Pbilol. », XXIX, 65. 



164 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

Quelquefois la nature de la nuance est plus 
difficile à définir. Le mot étranger donne un air 
de distinction ou bien renforce le 
sens de la phrase néerlandaise. Ainsi, pour ren- 
chérir sur geen ogenblik, nous ajoutons geen 
moment. Par là, le mot étranger nous aide à 
exprimer une nuance de la pensée pour laquelle 
la langue indigène ne nous fournit qu'une péri- 
phrase. Le plus souvent, il ne s'agit là que d'un 
fait de langue individuel, passager, mais qui peut 
avoir des conséquences d'une plus grande portée. 

Ceci nous conduit à une seconde cause d'em- 
prunt. 

b) Chaque langue présente, dans son vocabu- 
laire, des lacunes, et ici je prends ce mot dans un 
sens étendu, et je ne songe pas d'abord aux mots 
« techniques », bien que ceux-ci pourvoient cer- 
tainement aussi à un besoin. La nécessité de 
formuler ses pensées avec précision nous amène à 
employer un mot étranger, au cas où notre langue 
ne possède pas un seul mot pour l'idée à exprimer. 
Ainsi, le néerlandais, pour rendre équivalent, 
prestige, tutoyer, serait obligé de recourir à des 
périphrases, s'il ne se servait pas des mots fran- 
çais ; voilà pourquoi ces termes sont devenus 
usuels chez nous. On préfère un terme synthétique 
à une circonlocution. 

Ce cas est fréquent, dans d'autres langues aussi. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 165 

Dans les Dialogues d'Estienne, Celtophile s'étonne 
qu'on ait adapté le mot bizarre — que nous avons 
déjà cité à un autre propos — et demandeà Phi- 
lausone : « Pensez-vous que n'ayons point de mot 
pour signifier ce que nous exprimons par ce mot 
bizarre ». Or, quand Philausone de son côté l'in- 
vite à nommer ce mot, il répond : « On peut dire, 
en un bon mot François (tiré de ce noble langage 
Grec) un phantastique. Et pour parler plus couver- 
tement et honnestement, nous disons aussi: C'est 
un homme qui est un peu subiect à ses fantaisies. 
On dit aussi : C'est un homme qui a ses façons ^. » 
Signalons d'abord la délicieuse inconséquence de 
mettre à la place d'un mot étranger (bizarre) un 
autre mot qui vient également d'une autre langue 
(fantastique), mais qui vient de « ce noble langage 
Grec ». Ce mot écarté, que lui reste-t-il pour mettre 
à la place de bizarre que des périphrases ? Or, 
c'est justement parce qu'on préfère un mot seul 
à une circonlocution que bizarre est définitive- 
ment devenu français. 

Et voici un exemple que me fournit mon expé- 
rience personnelle. J'habite une partie de la 
Hollande assez éloignée du centre, où l'on parle, 
même dans la bonne société, un dialecte qui, sur 
plusieurs points, diffère de la langue générale de 
notre pays. Contrairement à la langue générale, 

1. Estienne, o. /., I, 174. 



166 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

ce dialecte possède un mot pour exprimer « ne 
pas se réaliser, ne pas se produire », ce que l'ancien 
français — soit dit en passant — exprimait aussi 
par un seul mot (remanoir). Or, je me suis surpris 
employant ce terme groningois, bien que je n'aie 
appris à le connaître que depuis quelques années 
et que, ordinairement, ma langue soit pure de 
mots dialectaux. 



Mots d'emprunt et mots indigènes. 

Le temps n'est plus où, entre mots d'emprunt 
et mots indigènes, on faisait une très grande dis- 
tinction. En comparant la dernière édition de 
V Introduction à Vétude comparatisme des langues 
indo-européennes de M. A. Meillet aux deux pre- 
mières, on constate qu'il y a accordé aux mots 
d'emprunt une importance plus grande. Il n'op- 
pose plus les modifications que chaque génération 
fait subir involontairement à la langue de la géné- 
ration qui précède, sans qu'aucune cause sociale 
soit en jeu, à l'influence qu'une langue exerce sur 
une autre langue, et qui a pour cause des accidents 
historiques, et il ne considère plus le premier phé- 
nomène seul comme le type normal de l'évolution 
linguistique. Actuellement, il caractérise celui-ci 
comme « l'évolution linguistique spontanée » et, 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 167 

pour ce qui est des mots d'emprunt, il ajoute : 
« l'emprunt n'est pas un phénomène rare et acci- 
dentel, c'est un fait fréquent, ou, pour mieux 
dire, constant, et dont les recherches récentes 
montrent de plus en plus l'importance. » 

En effet, l'emprunt, au sens le plus large du 
mot, se rencontre partout dans la vie du langage ; 
il est à la base de toutes les langues ; un individu 
subit l'influence d'un autre, un groupe d'individus 
celle d'un autre groupe d'individus, et cette 
influence se manifeste par la langue. L'empiéte- 
ment de la langue générale sur les parlers locaux 
ne se fait pas autrement. 

Un mot doit nécessairement avoir un commen- 
cement ; quelqu'un a dû le lancer, peut-être 
inconsciemment, et par suite de circonstances 
favorables d'autres personnes s'en sont servies. 
L'emprunt d'un mot étranger se fait de la même 
façon : une personne a dû, la première, l'employer 
dans une phrase de sa langue maternelle. Si je ne 
me trompe, l'étude plus approfondie des mots 
d'emprunt permettra de saisir sur le fait des 
phénomènes qui, dans la langue elle-même, ne se 
laissent pas isoler. 

L'emprunt — voilà un premier point — peut 
avoir lieu dans des circonstances qu'on peut déter- 
miner. On réussit à fixer quelquefois, avec plus 
ou moins d'exactitude, la date de la première 
apparition d'un mot étranger. Sans doute, après 



1G8 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

tout ce que je vous ai dit dans ces leçons, vous ne 
vous faites plus d'illusion sur la précision à laquelle 
on peut prétendre. Mais, en comparaison des mots 
indigènes, ils nous permettent plus souvent d'ac- 
quérir quelque certitude sur le moment de leur 
introduction. Les tout premiers commencements, 
il est vrai, sont plongés dans l'obscurité, mais ils 
entrent, plus tôt que les mots indigènes, dans le 
cercle lumineux de l'histoire, parce que nous pou- 
vons parfois les rattacher à des faits historiques. 
Par là nous pouvons suivre plus facilement leur 
extension graduelle. Ainsi, chaque mot commence 
par être emprunté dans une signification spéciale ; 
nous le savons parce qu'il en existe encore que 
nous employons exclusivement dans une seule 
combinaison ou avec une signification unique. 
L'allemand heschrànkt ne s'emploie chez nous 
que pour 1' a étroitesse d'esprit » ; exorbitant n'y 
est dit que d'un « prix » qui dépasse les limites, 
nous employons fatigue?- exclusivement comme 
terme technique pour « retourner la salade », etc. 
Puis, ils peuvent rayonner, soit conformément à 
Ja langue étrangère — rappelez-vous ce que j'ai 
dit de rivière — soit en suivant des voies indépen- 
dantes — vous savez combien le sens d'un mot 
étranger peut dévier. Eh bien, les mots indigènes 
ont dû souvent évoluer de la même manière, mais 
pour eux la marche progressive de l'évolution se 
soustrait à notre observation. Comme les mots 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 169 

étrangers, ils ont pu commencer par n'avoir 
qu'une signification restreinte, et ont pu n'être 
primitivement employés que dans un milieu spé- 
cial ; or, ces milieux — et voilà une troisième 
différence entre les deux groupes de mots — 
sont plus faciles à déterminer pour un terme 
emprunté. 

Je m'empresse de préciser ma pensée. Le rap- 
prochement que je' viens de faire ne s'applique 
qu'aux langues des peuples civilisés, ceux dont 
les idées se distinguent entre elles avec une cer- 
taine netteté. Je le dis, parce que sans cela vous 
pourriez m'objecter que, chez les peuples primi- 
tifs, comme chez les très jeunes enfants, les mots 
indigènes ont un sens très vague et très étendu, 
et ne se spécialisent que peu à peu. 

Donc, néologismes et mots d'emprunt ont des 
points de contact. La division entre mots « tech- 
niques » et « non techniques » ne s'applique pas 
qu'aux étrangers. Je cite les paroles suivantes 
de Darmesteter i : « Les néologismes peuvent se 
diviser en deux classes, suivant qu'ils désignent 
des faits nouveaux, objets ou idées, ou qu'ils 
désignent autrement des faits anciens. Les faits 
nouveaux veulent des mots nouveaux : le néolo- 
gisme en ce cas est, non seulement légitime, mais 



1, A. Darmesteter, De la Création actuelle de mots nou- 
veaux (Paris, 1877), p. 32-35. 



170 L'INFLUENCE DE LA LANGUE 

nécessaire. » Par rapport à la seconde sorte de 
néologisme il dit : « Il consiste à substituer à un 
mot ancien, à une périphrase ancienne, un mot 
nouveau. Ce néologisme est soit littéraire, soit 
populaire, c'est-à-dire soit créé par les écrivains, 
soit créé par le peuple. » Cette dernière expression 
me semble vague ; chaque création nouvelle est 
individuelle, et les néologismes littéraires ne se 
distinguent des néologismes que Darmesteter 
appelle « populaires » que parce que, pour les 
premiers, on connaît celui qui les a formés, et non 
pas pour les autres, et parce que les premiers 
restent souvent individuels, tandis que les autres 
se sont généralisés. Darmesteter continue : « Bien 
que chacun des changements de mots ait sa cause 
spéciale et déterminante, toutefois, si l'on embrasse 
l'ensemble de ces transformations dans leurs suc- 
cessions historiques, on voit dominer une ou deux 
causes générales, dont les applications varient à 
l'infini, mais dont l'action paraît constante. Le 
peuple veut une langue à la fois expressive et 
claire. » 

N'est-il pas frappant de constater que les causes 
que nous avons cru discerner pour l'emprunt de 
mots sont à peu près les mêmes ? Expressive, oui, 
c'est pourquoi la valeur affective des mots étran- 
gers joue un si grand rôle ; claire, c'est pourquoi 
on emploie un mot étranger là où la langue mater- 
nelle n'a qu'une périphrase. 



FRANÇAISE EN HOLLANDE 171 

Mesdames, Messieurs, 

Il est temps de terminer. Je suis arrivé au bout 
du programme que j'ai dressé pour ces leçons. 
Si les résultats de mes recherches vous paraissent 
moins précis que vous ne l'attendiez ou que vous 
ne l'auriez désiré, évidemment cela sera en partie 
ma faute, mais veuillez aussi tenir compte de la 
nature de ces études. La connaissance des phéno- 
mènes linguistiques semble souvent s'éloigner à 
mesure que l'on croit en approcher ; elle semble 
fuir comme l'horizon devant le navigateur. Faut-il 
désespérer pour cela d'atteindre le port ? Non, 
n'est-ce pas ? Vous ne me reprocherez donc pas 
de vous laisser en pleine mer. Les pilotes ne man- 
quent pas qui pourront vous indiquer la voie. 

Je n'ai plus qu'à vous remercier de l'attention 
avec laquelle vous avez bien voulu suivre mon 
exposé. Quant à moi, il me restera de ces quatre 
heures que j'ai vécues parmi vous un souvenir 
ineffaçable. Puisse votre belle patrie continuer à 
envoyer les rayons de son intelligence et de sa 
sensibilité artistique sur le monde entier, telles les 
ondes du télégraphe érigé là-haut au sommet de la 
tour qui domine Paris. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE LEÇON 

Pages 

Rapports entre la France et la Hollande 

d'après l'histoire 6 

Rapports politiques et dynastiques 7 

Rapports commerciaux et industriels 19 

Rapports d'église et d'école 22 

Rapports militaires 24 

Rapports littéraires 26 

Relations privées 27 

Les mots français signes de l'influence 

française 33 

DEUXIÈME LEÇON 

Mots « techniques » 55 

Science et Art 56 

Vie publique 62 

L'Homme comme membre de la société. . 71 

Conclusions sur les mots « techniques » . . 77 

Mots « non techniques » 80 

TROISIÈME LEÇON 

Autres éléments français en néerlandais .... 90 
Nouveaux mots français formés au moyen 

d'éléments français 92 



174 TABLE DES MATIÈRES 

Nouveaux mots néerlandais formés au 

moyen d'éléments français 98 

Mots néerlandais habillés à la française,. . 104 

Traductions 106 

Syntaxe et Morphologie 113 

Conclusions su^ les mots et éléments « non 

techniques » 118 

QUATRIÈME LEÇON 

Mots d'emprunt « non techniques » dans 

d'autres langues 131 

Mots italiens et espagnols en français. ... 132 

Mots germaniques en français 139 

Mots français en anglais 141 

Mots français dans le Mecklembourg . . . . 145 

Le Phénomène de l'emprunt 150 

Causes de l'emprunt 151 

Mots d'emprunt et mots indigènes 166 



ABBEVILLE. IMPRIMElllE F. PAILLART 



Librairie H. CHAMPION, 5, quai Malaquais, Paris 



l'vius (GastonV Mélanges de littérature française du 
Moyen Age, publiés par Mario Roqies. Un fort volume gr. 
iii-8" ' 25 l'r. 

En vente: Mélanges linguistiques. L'ouvrage complet, k) fr. 

Mkdier (Joseph), professeur fin Collège de France. Les légendes 
épiques. Kecherches sur la formation des chansons de geste. 
I. Le cycle de Guillaume d'Orange. kjoB. in JS. 8 fr. 

— II. La légende de Girard de Roussillon. — La légende de la 
conquête de la Bretagne par le roi Charlemagne. — Les chan- 
sons du geste et les roules d'Italie. — Ogicr de Danemark. — 
La légende de Raoul de Cambrai. 1909, in-8. 8 fr. 

— 111. La légende des « enfances » de Charlemagne et l'histoire 
de Charles Martel. — Les chansons de geste et le pèlerinage de 
Compostelle. — La Chanson de Roland. — De l'autorité du 
manuscrit d'Oxford pour rétablissement du texte de la Chanson 
<le Roland, ifjia, in-8, .'181 pages. 8 fr. 

— IV. Richard de Normandie dans les chansons de geste. — Gor- 
mand et Isembard. — Salaman de Hretagne. — L'abbaye de 
Saint-Denis. — Renaud de Montauban. — Quelques légendes 
de r.\rdenne. — Les prétendus modèles mérovingiens des 
chansons de geste. — L'histoire dans les cliansons de geste. 
— Les légendes localisées. — La légende de Charlemagne et 
Conclusion. igiS, in-8, 5i2 pages. 8 fr. 

— Les ti volumes ensemble (Ouvrage complet et terminé). Sa fr. 
(tuvra<;e couronné par l'Académie Française. — Grand prix fiobert (1910). 

Ce n'est poln.1 dans une hypothétique épopée contemporaine de Char- 
lemasne ou de Chilpéric qu'il faut chercher les origines des romans de 
chevalerie du xu* et du xui* siècles : c'est exclusivement, dans les sen- 
timents et dans les idées, dans les goûts et dans les inlérêls des hommes 
du xn° et du xiii» siècles. Les plus anciens d'entre eux ont été composés 
au XI' siècle au plus tôt. Les chansons de geste, colportées par des jon- 
gleurs nomades, étaient surtout destinées à des publics forains, que des 
exhibitions de reliques et des marchés attiraient autour des principaux 
sanctuaires. A peu d'exceptions près, les légendes épiques du moyen âge 
se rattachent chacune à une certaine abbaye, qui était alors but de pèle- 
rinage, ou étape de pèlerinage, ou qui se dressait sur l'emplacement ou 
sur le chemin d'une foire illustre C'est là, aux abords de ces divers 
sanctuaires, que les légendes épiques se sont formées, par l'etlort com- 
biné de clercs et de jongleurs pareillement intéressés à attirer et à rele- 
nir, à édifier et a récréer le» mêmes publics. Une élude des chansons de 
geste est incomplèle si elle n'est pas, pour une part, une étude des routes 
et des croisées de l'ancienne France, de ses marchés, de ses pèlerinages, 
des lieux où les hommes se rencontraient, et où, de leur contact naqui- 
rent tant de formes nouvelles de la pensée, de l'art et de la poésie. 

De (îuillaunie d'Orange à Girard de Roussillon, de Charlemagne a 
Raoul de Cambrai et à Roland, l'auteur considère en cet ouvrage tour a 
lour les principaux héros des romans dé chevalerie et toutes les grandes 
légendes épiques du moven âge français, c'est à dire toutes celles de nos 
chansons de geste qui ne sont pas des fictions récentes, purement imagi- 
naires, toutes celles qui ont quelque fondement hislorique ou quelque 
ancienneté. 



Librairie H. CHAMPION, 5, quai Malaquais, Paris 
LES CLASSIQUES FRANÇVLS DU MOYEN AGE 

Publiés sous la direction de M\rio ROQUES 

La Chastelaine de Vergi, poème du xni' siècle, éd. par Gaston 
RvTNALD, deuxième édition, revue par Lucien Follet. Un 
volume in-S" de vii-3.5 pa^jcs. o fr. 80 

François Villon, Œuvres, éJit. par u> \:scies akcuuiste [Augustf 
Lo^GNO^]. Un volume iii-8 de xvi-i2/i pages 2 fr. 

Courtois d'Arras, .jeu du xiii° siècle, édit. par Edmond F,\r.\l. 
Un volume in-8° de vi-3/| pages. o fr. 80 

La Vie de Saint Alexis, poème du xi' siècle, teste critique de 
Gaston Paris. Un volume in-8° de.\i-rio pages. 1 fr. j^ 

Le Garçon et l'Aveugle, jeu du xiii" siècle, éd. par Mario 
HoQi ES. Un volume in-8° de vi-i8 pages o fr. bo 

Adam le Bossl, trouvère artésien du xin' siècle. Le Jeu de la 
Feuillée, éd. par Ernest Langlois. Un volume in-8° de 
Mv-7(3 pages. 2 fr. 

Les Chansons de Colin Muset, éd. par Joseph Bédier, avec 
transcription des mélodies, par J.-B. Beck.. Un volume in-8 
de xiii-W pages. i fr. bo 

Huon le Roi, Lr Vair Palefroi, avec deux versions de La Maie 
Honte, par Huon de Cambrai, et par Guillaume, fabliaux du 
XIII' siècle, éd. par Arthur La>gfors. Un volume in-8° de 
xv-68 pages. 1 fr. 73 

Les Chansons de Guillaume IX, duc d'Aquitaine (1071-1127), 
('•(1. par Alfred Je AIN ROY. xx-V? pages. i fr. 5o 



Romania. Dirigée par Mario Roqles. Un an, 20 fr. ; Départe- 
ments, U. P. 22 fr. 

Le Moyen-Age. Dirigé par A. Marigaan, M. Prou, de l'Institut, 
professeur à l'école des Chartes et VVilmotte. Un an : i5 fr. ; 
Déparlements, U. P. 02 fr. 

Revue des Bibliothèques. Dirigée par E. Châtelain, de 
l'inslitut, conservateur de la Biblitohèque de l'Université de 
F*aris et L. Dorez, bibliothécaire Nationale. Un an : i5 fr. ; 
Départements, U. P. 17 fr. 

Revue Celtique. Dirigée par J. Loth, prof, au Collège de France. 
Un an ; 20 Ir. ; Déparlements, U. P. 22 fr. 

Recueil de Travaux, relatifs à la philologie et à l'archéologie 

égyptiennes et assyriennes. Dirigé par G. Maspero, de l'Institut. 

Chaque volume {[\ fascicules), 3o fr. Déparlements, U. P. 82 fr. 
Revue de Philologie Française et de Littérature. Dirigée 

par Léon Clkdvt, professeur à l'Université de Lyon. Un an : 

I.') fr. ; Dé[)arlemcnts, U. P. il) fr. 

Revue Internationale de l'Enseignement supérieur. Men- 
suelle. 2/1 fr. 

Bulletin mensuel des récentes Publications françaises 

(l^iblinthèque Nationale), 1.200 pages par an. Nouvelle série 
méthodique. Un an, 10 fr. ; U. P. 12 fr. 



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582 

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Salverda de Grave, Jean 
Jacques 

L'influence de la 
langue française 



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